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Full text of "Bibliothèque de l'École pratique des hautes études. Section des sciences historiques et philologiques"

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Univ.of 
Toronto 
Library 




LE ROMAN DE RENARD 




BIBLIOTHÈQUE 



DE L'ECOLE 



DES HAUTES ÉTUDES 



PUBLIEE SOUS LES AUSPICES 



DU MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PURLIQUE 



SCIENCES HISTORIQUES ET PHILOLOGIQUES 



DEUX CENT ONZIÈME FASCICULE 



LE ROMAX DE REXARD 



Luciex FOLLET 

ÉLÈVE DIPLÔMÉ DE L'ÉCOLE PRATIQUE DES HAUTES ÉTUDES 




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PARIS 

LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ CHAMPION 

EDOUARD CHAMPION 

5, QUAI MALAQUAIS 

1914 

Tous droits réservés 






Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/bibliothquedel211ecol 



LE 



ROMAN DE RENARD 



Lucien FOULET 



ELEVE DIPLOME DE L ECOLE PRATIQUE DES HALTES ETUDES 




PARIS 



LIBRAIRIE ANCIENNE HONORE CHAMPION 

EDOUARD CHAMPION 
5, u)UAI MALAQUAIS 

1914 

Tous droits réservés. 

Cet ouvrage forme le 211 e fascicule de la Bibliothèque de l'Ecole de» Hautes Etudes. 



A MONSIEUR JOSEPH BÉDIER 

EN TÉMOIGNAGE 
DE PROFONDE ET AFFECTUEUSE RECONNAISSANCE 



L. F. 



Sur lavis de M. Mario Roques, directeur-adjoint des Conférences de 
philologie romane, et de MM. A. Jeanroy et A. Thomas, commissaires 
responsables, le présent mémoire a valu à M. Lucien FOULET le titre 
d'Élève diplômé de la section d'histoire et de philologie de l'École pra- 
tique des Hautes Études. 

Paris, le 2 Novembre 1913. 



Les Commissaires responsables, 

Signé: A. JEANROY. 
A. THOMAS. 



Le Directeur de la Conférence, 

Signé : Mario ROQUES. 



Le Président de la Section, 

Signé : L. HAVET. 



CHAPITRE PREMIER 



LES THEORIES ACTUELLES 



Comment on explique d'ordinaire la formation du Roman de Renard. On fait une 
large place au folklore et on néglige un peu la littérature contemporaine. Le 
Roman de Renard, a-t-on dit, sort de la foule et non des livres. Nous cherche- 
rons à prouver qu'il sort des livres, mais que c'est la foule qui en a fait le 
succès. 



Autour du Roman de Renard, on le sait, bien des combats 
d'érudition se sont livrés dans le cours du xix e siècle. Sur la 
question de savoir si l'origine en était française ou allemande, 
littéraire ou populaire, on a lutté longtemps avec âpreté. La 
guerre parfois ne fut pas moins vive entre savants et critiques 
de partis opposés qu'elle ne l'avait été autrefois entre Renard 
et Isengrin. A l'heure qu'il est ces passions se sont calmées. Entre 
les adversaires d'autrefois l'accord s'est fait peu à peu, et c'est 
la même théorie à quelques nuances près qu'on enseigne aujour- 
d'hui en Allemagne et en France. Cet accord s'est surtout mani- 
festé depuis l'apparition de la thèse de M. Léopold Sudre, Les 
Sources du Roman de Renard 1 . Les conclusions en ont été accep- 
tées universellement, et ce livre paru en 1892 a fait dès lors 
autorité. Voici ce qu'en écrivait Gaston Paris en 1895 : « Après 
les travaux diversement méritoires de Jacob Grimm, de Paulin 
Paris, de Mullenhoff, de MM. Knorr, Voigt, Martin, Kolmat- 

1. Léopold Sudre, Les Sources du Roman de Renart, Paris, 1892. On remarquera 
que M. Sudre écrit Renart. Nous conserverons partout, sauf naturellement 
dans les citations de vieux français, la forme Renard, qui est plus d'accord 
avec nos habitudes modernes. Nous suivons en ceci l'exemple de G. Paris : 
voir ouvrage cité à la note suivante, p. 337. 

Foulet. — Le Roman de Renard, 1 



1 LE ROMAN DE RENARD 

chevsky, Krohn, Gerber, Voretzscli et Biïttner, le livre de 
M. Sudre, qui a profité de tous et qui les complète ou les rectifie 
tous, marquera une date importante dans l'histoire posthume 
du Roman de Renard : il clôt une époque et il en ouvre une autre 1 . » 
Qu'est-ce que M. Sudre apportait donc de nouveau ? Ou de 
quelle façon nouvelle présentait-il des faits connus pour leur 
donner une signification si décisive ? Il indique lui-même dans 
son Avant-Propos quel a été le point de départ de son ouvrage. 
C'est une phrase de G. Paris prononcée à propos du livre de 
son père : Les Aventures de maître Renard et d'Isengrin son com- 
père 2 . « Le cycle de Renard, il faut le reconnaître, appelle encore 
bien des recherches ; à côté des fables ésopiques, dont l'origine 
«1 h -même est loin d'être éclaircie, il contient un certain nombre 
de contes d'animaux d'un autre caractère, qui se retrouvent dans 
la littérature populaire des nations les plus diverses, et qui sont 
sans doute arrivés à nos vieux poètes par la tradition orale 
plutôt que par les livres d'école où ils avaient appris à connaître 
les apologues de l'antiquité 3 . » Paulin Paris avait été, en son 
temps, le premier adversaire systématique de Grimm qui, 
voyant dans les mots de Renard et d'Isengrin des termes germa- 
niques et, ajoutait-il, sentis encore comme tels par les premiers 
auteurs du roman, cherchait l'origine de l'épopée animale dans 
les forêts germaniques d'avant les invasions. Paulin Paris n'avait 
pas eu de peine à montrer la faiblesse des arguments étymolo- 
giques de Grimm, mais pour mieux donner le coup de grâce à la 
théorie, il rattachait nos branches françaises aux recueils éso- 
piques du moyen âge : voilà qui nous transportait bien loin des 
tribus franques du IV e siècle. G. Paris triomphe avec son père 
de Grimm, mais à l'endroit des fables ésopiques il est moins 
affirmatif ; il doute qu'elles suffisent à expliquer le Roman de 
Renard, il signale l'importance d'un autre élément jusqu'alors 
négligé, semble-t-il : les contes d'animaux. Désignation nouvelle 
qui fait ainsi son entrée dans le vocabulaire de la critique litté- 

1. Le Roman de Renard (Compte rendu du livre de M. Sudre), Journal des 
Savants, sept, oct., dée. 1894, fév. 1895. Le tirago à part de ces articles a été 
reproduil dans M < langes de littérature française du moyen âge, publiés par 
Mari.. Roques, t. II, 1912, p. ."i.'iT- 1 li.'î. Xous renverrons toujours aux Mélanges. 
La citation lait.- ri-dcssus est à la p. 423. 

2. Paulin Paris, Les Aventures de maître Renard et d'Ysengrin son compère, 
Paris, 1801. 

3. La poésie au moyen âge, Paris, 1885, p. 245. 



LES THEORIES ACTUELLES 

raire *, G. Paris l'imprime encore en italiques, mais depuis lors 
le mot a fait fortune et on l'emploie aujourd'hui couramment 
sans qu'il soit besoin de s'en expliquer. C'est qu'il répond à Un 
besoin réel. Comment désigner autrement ces courts récits qui 
se rencontrent dans le folklore de toutes les nations et dont les 
personnages de premier et de second plan sont des animaux ? 
Ils se distinguent des contes de fées en ce que le merveilleux 
y est restreint au don de la parole attribué aux bêtes, des fabliaux 
en ce sens que l'intention satirique ou simplement l'humeur 
railleuse en sont absentes, des fables enfin en ce qu'ils ne visent 
point à proposer une morale. Ils ne cherchent qu'à amuser en 
rapprochant pour un moment le monde animal du nôtre. Prêter 
aux bêtes des actions, des paroles, des gestes, des attitudes qui 
sans cesse rappellent l'humanité sans jamais nous faire oublier 
que nous avons affaire à un loup, à un renard, à un lion : voilà 
leur méthode. Rendre les animaux assez semblables à nous 
pour que nous entrions sans peine dans les motifs de leurs actes, 
pas assez pour que nous n'y voyions plus que des hommes 
déguisés en bêtes, voilà le problème qu'ils se posent et qu'ils 
résolvent. Et à l'occasion nous pourrons peut-être nous croire 
transportés au pays surnaturel des fées, ou nous sentirons une 
légère pointe de raillerie à l'adresse de telle ou telle classe sociale, 
ou de telle aventure nous saurons sans peine dégager une leçon : 
il n'importe. Il reste que pour peu que nous soyons sensibles 
aux différences de forme qui séparent les genres même voisins, 
nous distinguerons facilement du conte de fées, du fabliau, de 
la fable, leurs confrères les contes d'animaux qui auront désor- 
mais, tout comme eux, leur place au soleil. Ces nouveaux venus 
doivent beaucoup à M. Sudre. Certes avant lui on avait recueilli 
des contes d'animaux, mais pêle-mêle, avec d'autres, au hasard 
de la rencontre ; avant lui on avait même rapproché certains 
épisodes du Roman de Renard de contes d'animaux slaves ou 
occidentaux 2 : mais on étudiait surtout ainsi la formation des 

1. Il est possible que le mot ait déjà été employé en France avant G. Paris : 
c'est certainement lui qui l'a popularisé. 

2. Kolmatchevsk3% L'épopée animale en Occident et chez les Slaves, 1882. 
Je ne connais cet ouvrage écrit en russe que par ce qu'en disenl MM. I rerber, 
Sudre et G. Paris. Je regrette vivement de n'avoir pu l'utiliser, car les id 
de Kolmatchevsky, telles qu'elles sont exposées par M. Gorber, Public, of '■ 
Lang. Assoc. of America, t. VI, 1891, p. 6, et G. Paris, Mélanges de litt. fr., 
p. 381, me semblent, avec quelques réserves, très intéressantes et très ju 



4 LE ROMAN DE RENARD 

contes populaires, et les fragments de notre épopée n'étaient 
invoqués qu'à titre d'arguments accessoires. M. Sudre est le 
premier qui ait cherché — et réussi, nous affirme-t-on, — à 
expliquer systématiquement tout un large ensemble d'œuvres 
littéraires par un substrat de contes d'animaux. Avec lui ces 
contes sortent du demi- jour du folklore pour entrer à plein dans 
la littérature. Sans eux, une des productions écrites les plus 
caractéristiques du moyen âge reste, selon M. Sudre, incom- 
préhensible dans sa genèse et dans son évolution. Voilà certes 
pour les contes d'animaux un titre de gloire que Paulin Paris 
n'aurait guère songé à leur accorder et que son fils même 
n'avait fait que soupçonner, ou tout au moins qu'indiquer en 
passant. 

La démonstration de M. Sudre est aussi ingénieuse que ses 
résultats sont intéressants. Passant en revue nos branches fran- 
çaises si faciles de style et qui semblent si simples de facture, il 
nous y révèle une complexité qui nous avait échappé. Par une 
série d'analyses minutieuses, de rapprochements constants entre 
les différentes branches, de comparaisons détaillées entre les 
poèmes français et les œuvres étrangères, il brise cette unité 
factice qui en avait imposé à tant de critiques, il la fait évanouir 
en une poussière de récits indépendants qui, assure-t-il, ne se 
sont agglomérés que sur le tard ; ces récits, il les analyse -à leur 
tour, cherchant à en retrancher ce qui est postérieur, à retenir 
ce qui est primitif. Il arrive ainsi à une série de contes qu'il 
met en regard des contes d'animaux de nos recueils modernes. 
A tant de siècles de distance, la ressemblance est frappante. 
Elle n'est pas trop complète : il arrive plus d'une fois que 
des variantes recueillies de nos jours présentent une forme plus 
naturelle et plus logique que le conte du xn e siècle. Elles ne 
sauraient donc, nous dit-on, dériver du Roman ; c'est le Roman 
au contraire qui aura puisé au folklore d'autrefois, lequel a 
ainsi donné naissance aux branches du Renard et s'est d'autre 
part continué, comme il est naturel, dans le folklore de notre 
temps. S'il en est ainsi, on conçoit que ces variantes modernes, 
eh même temps que du fait même de leur existence elles con- 
firment sans cesse la théorie, pourront à l'occasion, de par telle 
caractéristique de leur structure, nous aider à éclairer tel ou 
tel détail de nos poèmes médiévaux ; et rien n'est plus curieux 
que de voir par exemple un conte basque du recueil de Cerquand 



LES THEORIES ACTUELLES 5 

servir à expliquer l'épisode de Chantecler et de Renard qui ouvre 
la branche II 1 . 

M. Sudre se meut avec aisance au milieu de ses riches collec- 
tions de contes. Elles sont disposées devant lui comme en une 
série de casiers dont il connaît merveilleusement le contenu. 
Avec dextérité il plonge la main dans l'un ou dans l'autre, et 
c'est toujours juste la variante dont nous avons besoin qu'il en 
retire. Mentionne-t-il un thème ? Voici les récits qui sortent 
comme d'eux-mêmes de leurs cases respectives et qui viennent 
se ranger docilement sous les doigts de l'opérateur. Il en accourt 
ainsi de tous les points du globe, de France, de Suède, de Fin- 
lande, de Russie et jusque de chez les Hottentots. Indigènes et 
exotiques, c'est la même leçon qu'ils nous enseignent tous. 
M. Sudre est discret du reste et ne nous accable pas de ses 
richesses. En chaque cas il ne nous redonne la teneur que des 
variantes décisives, et s'il mentionne les autres c'est par de 
brèves indications ; mais elles sont là, nous le sentons bien, 
toutes prêtes à sortir des notes, à appuyer la démonstration s'il le 
fallait. Et le lecteur finit peu à peu par s'abandonner à cette 
suggestion persistante. Le Roman de Renard, dont les 30.000 vers 
lui avaient paru un des monuments de notre littérature médié- 
vale, cesse bientôt de lui imposer ; il en mesure le tour avec éton- 
nement ; il est surpris de le voir se rapetisser de chapitre en 
chapitre ; il a peur qu'il n'en reste tout à l'heure plus rien. Nos 
trouvères, qu'il avait crus gens d'esprit et observateurs assez 
fins, se révèlent maintenant à lui comme de très pauvres émules 
des conteurs populaires ; ils n'ont même pas eu le mérite de 
développer et d'étoffer les inventions du folklore. Il y a eu certes 
bien des combinaisons de motifs, bien des étapes dans l'histoire 
de tel ou tel épisode ; mais cette évolution est presque toujours 
achevée quand notre trouveur médiéval entre en scène, et son 
rôle n'est guère que celui d'un scribe qui mettrait par écrit 
docilement ce qu'un autre lui dicterait. Le folklore du moyen 
âge « a fourni à nos trouveurs non pas seulement la plupart de 
leurs matériaux, mais aussi le ciment destiné à relier les diffé- 
rentes parties de leur édifice. Le Roman de Renard existait 
presque tout entier sur les lèvres des conteurs avant qu'on lui 
eût donné une forme littéraire 2 . » On ne saurait être plus net. 

1. Les Sources, etc., p. 282-3. 

2. Ibid., p. 272. 



6 LE ROMAN DE RENARD 

Et c'est en vain quo dans son dernier chapitre M. Sudre, qui se 
fait un peu à lui-même l'effet d'un iconoclaste, cherche — en 
sept lignes — à sauvegarder une parcelle d'indépendance pour 
nos trouvères. Ce court passage 1 , retouche de la dernière heure, 
ne saurait prévaloir contre l'enseignement de tout le livre. Et 
cet enseignement, c'est, à n'en pas douter, qu'il ne faut chercher 
dans le Roman de Renard ni mérite d'invention, ni originalité 
de facture. C'est un calque parfois fidèle, parfois grossier d'un 
dessein déjà achevé. Si par bonne fortune nous avions conservé 
dans leur teneur primitive l'ensemble des contes d'animaux 
que vers le commencement du xn e siècle répétaient à l'envi 
les conteurs populaires, nous n'aurions que faire de notre Roman. 
Il n'est que le reflet, souvent très pâle, d'une production popu- 
laire incomparablement plus riche et plus originale. 

Les quatre articles du Journal des Savants dans lesquels 
G. Paris rendit compte de l'ouvrage de M. Sudre forment en 
réalité un livre complet et très personnel. C'est sans contredit 
ce qu'on a écrit de plus pénétrant sur le Roman de Renard. Tout 
d'abord le plan est lumineux. M. Sudre avait groupé les récits 
qu'il examinait autour des principaux personnages du drame : 
ses chapitres sont intitulés Renard et le Lion, Renard et l'Ours, 
Renard et le Loup, Renard et les Oiseaux. Il en résulte que 
Renard, Isengrin, Brun, Chantecler sont toujours sur le devant 
de la scène et que nos branches françaises restent un peu dans 
la pénombre. Elles ne sont plus que des documents qu'il faut 
interroger avec prudence sur la vie de ces grands protagonistes 
du folklore médiéval. Chantecler, nous le sentons, est infiniment 
plus intéressant et plus réel pour M. Sudre que l'auteur de la 
branche II ; et quand nous aurons à l'aide de cette branche et 
d'autres pièces d'archives reconstitué la biographie de ce seigneur 
de la basse-cour, nous nous soucierons peu d'un obscur scribe 
médiéval. G. Paris ramène l'attention sur les branches du Roman : 
c'est d'elles qu'il partira, non de Renard ou d'Isengrin. Et s'il 
détermine avec soin les éléments qui les ont constituées, il fera 
une large place à l'initiative et à l'art de leurs auteurs. C'est 
ainsi que nous aurons un chapitre sur les contes d'animaux, 
un autre sur les fables ésopiques et un troisième sur l'apport 
personne] de nos conteurs. M. Sudre n'avait pas complètement 

1. Ibid., p. 342. 



LES THEORIES ACTUELLES 7 

exclu de son livre les apologues antiques. Il n'aurait pu y accueil- 
lir le roi Noble sans y faire entrer à sa suite Esope et Phèdre. 
Mais c'est presque à regret qu'il avait fait cette concession. Et 
il s'était repris bien vite : « La place réservée au lion dans le 
cycle était primitivement très restreinte... A vrai dire sur tant 
de morceaux des recueils ésopiques où figurait le lion, un seul, 
celui du Lion malade, a pénétré dans le cycle à ses débuts. 
N'est-ce pas là déjà un indice de la faible contribution apportée 
par la fable antique à l'éclosion et au développement de notre 
épopée animale 1 ? » G. Paris est à ce sujet plus près de son 
père que de M. Sudre. Il ne croit pas que le rôle de la fable 
antique ait été si effacé et dans le chapitre où il en rassemble 
les différentes imitations ou dérivations, il marque cette influence 
antique de traits plus nets qu'on ne l'avait fait jusqu'alors. 
Mais sur un point très important il est pleinement d'accord 
avec M. Sudre. Pas plus que l'auteur des Sources du Roman de 
Renard il ne croit à une influence directe des apologues ésopiques. 
Ce n'est ni à Phèdre ni aux dérivés de Phèdre que nos trouveurs 
se sont adressés : ils ont connu des variantes plus populaires 
qui nous renvoient aux sources mêmes de Phèdre. M. Sudre 
admettrait au besoin que les Romulus médiévaux aient poussé 
des prolongements jusque dans notre Roman. Mais ce n'est 
jamais le récit latin qui a inspiré de prime abord nos poètes. 
Ces fables pouvaient bien se conserver intactes dans les manus- 
crits, où les copistes visaient à reproduire ce qu'ils avaient sous 
les yeux ; mais lues ou apprises dans les écoles elles en sortaient 
avec les écoliers : elles passaient du cloître dans le siècle. Expo- 
sées ainsi à tous les hasards de la transmission orale, elles se 
déformaient et s'altéraient singulièrement au cours des années. 
Elles pouvaient même se grouper en des combinaisons nouvelles. 
C'est à ce moment de leur développement que les recueillaient 
nos poètes médiévaux, ici comme toujours simples rédacteurs 
d'une tradition populaire dé; à constituée. En somme, pour 
G. Paris comme pour M. Sudre, les fables ésopiques ne sont arri- 
vées à nos trouvères que par l'intermédiaire du folklore contem- 
porain, c'est-à-dire quand elles avaient cessé d'être des apologues 
pour devenir des contes d'animaux. Du reste sur le rôle et sur 
l'importance qu'il convient d'attribuer aux contes d'animaux, 

1. Ibid., p. 140. 



8 LE ROMAN DE RENARD 

G. Paris loue M. Sudre presque sans réserves. Ici ou là il pourra 
proposer une rectification, il entendra autrement l'histoire de 
telle branche, il décomposera en d'autres éléments tel ou tel 
récit, mais l'argument capital de M. Sudre lui paraît « aussi 
solide en théorie qu'il est intéressant à suivre en application » l , 
et il nous invite à lire son livre d'un bout à l'autre comme « un 
beau théorème suivi dans toutes ses déductions avec une riche 
et ingénieuse observation 2 ». 

C'est dans le chapitre où il s'agit de caractériser l'élément 
proprement médiéval du Roman de Renard que G. Paris se 
sépare très nettement de M. Sudre. Il est moins préoccupé de 
sacrifier nos poèmes aux conteurs populaires ; il s'intéresse 
davantage à leurs efforts. Ils ne sont pas brillants, avoue-t-il, 
mais il continue : « Celui qui leur a servi à tous de point de 
départ, la fiction du procès de Renard, a, au contraire, été tout 
à fait heureux. Il nous montre dans un juste mélange l'observa- 
tion encore fidèle des mœurs et des caractères des animaux 
et la parodie de la société humaine ; il fait honneur à l'esprit 
français, et il ne doit aux contes et aux fables qui circulaient 
dans le peuple ou parmi les clercs que ses données tout à fait 
générales qui ne sauraient en diminuer le mérite et l'origina- 
lité 3 . » Déjà à propos des contes d'animaux il avait noté qu'à 
l'occasion nos poètes avaient su leur donner une couleur très 
personnelle et parfois les compléter fort heureusement par des 
scènes de leur propre invention. « M. Sudre, qui se proposait 
de rechercher « les sources du Roman de Renard » a, naturelle- 
ment, un peu négligé cette part d'invention de nos trouveurs ; 
il a eu parfaitement raison de dédaigner une masse d'imitations, 
de variations banales ou de fictions platement saugrenues qui 
encombrent notre Roman de Renard ; mais, dans le jugement 
qui termine son livre, il a peut-être été trop frappé du nombre 
extrême d'emprunts qu'il avait constatés chez les auteurs de 
nos branches, et il n'a vu d'autre moyen de sauver leur origi- 
nalité que d'insister sur « la façon dont ils ont travaillé et pétri » 
la « matière première » qu'ils n'avaient pas inventée et qui était 
« la moins indigène » qui fût. Il est vrai que les poètes du moyen 
âge ont fortement marqué de leur empreinte les récits qu'ils ont 

1. Mélangea de litt. fr., p. 340. 

2. Ibid., p. 339. 

3. Ibid., p. 420. 



LES THÉORIES ACTUELLES 9 

empruntés à la tradition antérieure ; mais il ne faut pas oublier 
qu'ils en ont créé plusieurs de toutes pièces, et que ce sont ceux- 
là qui font surtout l'originalité de l'œuvre, qui en font une 
épopée animale, au lieu d'un simple recueil de contes et de 
fables l . » Voilà à l'adresse de nos vieux auteurs des paroles cha- 
leureuses dont nous commencions à être un peu désaccoutumés. 
Ils ont peut-être reçu la matière première, mais il semble bien 
maintenant qu'ils aient fourni eux-mêmes le « ciment ». La litté- 
rature est ici tout près de repasser au premier rang. 

Elle ramène naturellement à sa suite l'histoire et la chrono- 
logie. M. Sudre ne se préoccupe guère de dater les étapes des 
développements qu'il indique. Il considère nos branches fran- 
çaises comme des remaniements assez tardifs, du xm e siècle 
sans doute, et cela lui suffit. Quant aux contes d'animaux, il 
serait vain de vouloir réduire leur évolution à une chronologie 
précise : tel conte moderne ne nous offre-t-il pas une variante 
plus primitive que telle version littéraire du XII e siècle ? Où 
serait donc l'intérêt de dater des formes sur lesquelles le temps 
n'a pour ainsi dire pas de prise ? Nous sommes avec le folklore 
dans un grand laboratoire dont la pendule serait arrêtée mais 
où le travail ne cesserait pas pour si peu. Ce qui nous intéresse 
ce n'est pas l'heure à laquelle telle combinaison s'est produite, 
c'est la combinaison elle-même dans tous les détails de son 
mécanisme. Nous trouverons donc peu de dates chez M. Sudre. 
A quel siècle faut-il placer l'origine du cycle ? Quand l'épopée 
animale s'est-elle détachée définitivement du folklore ? A quel 
moment apparaissent les premières branches françaises ? Autant 
de questions que M. Sudre ne s'est pas posées et peut-être n'a 
pas voulu se poser. G. Paris, historien de la littérature autant 
que folkloriste, les a formulées et il a cherché à y répondu. 
Pour lui la caractéristique principale de notre épopée, ce qui la 
distingue des contes populaires, ce sont ces noms d'Isengrin vt 
de Renard donnés au loup et au goupil, et c'est aussi la fiction 
d'une guerre acharnée qui met aux prises ces deux personnages. 
Il a dû y avoir là création individuelle, et d'après certaines con- 
sidérations sur lesquelles nous reviendrons, c'est en Lorraine, 
vers le X e siècle, qu'elle a dû prendre place. A une époque si 
reculée on ne peut attribuer une telle création à un poète de 

1. Ibid., p. 393. 



10 LE ROMAN DE RENARD 

langue française, et c'est donc un poème latin qui le premier a 
pris pour sujet les hostilités de Renard le goupil et d'Isengrin le 
loup. Ce poème latin « fut sans doute traduit de très bonne heure 
en français ; il répandit dès le xi e siècle, dans l'Ile-de-France et 
la Picardie, la connaissance de ces noms et le goût des aven- 
tures semblables à celles qu'il racontait 1 . » Ce poème est perdu, 
et bien d'autres sans doute qui après lui avaient repris le même 
sujet. Les branches que nous avons conservées sont tardives : 
si nous écartons les additions tout à fait récentes, il nous reste 
une collection reproduite par tous nos manuscrits, qui « ne peut 
avoir été faite beaucoup plus anciennement que 1230 environ 2 » 
et dont les parties les plus archaïques remontent aux alentours 
de 1170 3 . Du reste, ne nous y trompons pas : ce poème latin du 
X e siècle a été le point de départ du cycle épique, mais il a lui- 
même puisé au folklore contemporain dont M. Sudre nous a 
révélé la richesse et la complexité : le poème français du xi e siècle 
et ceux qui sont venus après ont pu suivre le vieux poème latin, 
mais ils ont naturellement eu accès, eux aussi, aux contes popu- 
laires du temps. C'est toujours ceux-ci qui ont le premier rôle. 
Ils « circulaient, vers le x e et le xi e siècle, dans le pays où s'est 
formé le Roman de Renard... Les premiers auteurs de poèmes 
de Renard, en latin ou en français, les ont trouvés dans la tra- 
dition orale et leur ont donné une forme littéraire, les rattachant 
à l'idée nouvelle qui venait de créer l'épopée animale, l'antago- 
nisme de Renard et d'Isengrin 4 . » 

On voit comment G. Paris complète M. Sudre. L'un nous a 
prouvé que le Roman de Renard sort presque tout entier du 
folklore contemporain ; l'autre, acceptant cette thèse, sinon 
dans tous ses détails, du moins dans son esprit et dans ses résul- 
tats principaux, cherche à nous montrer comment et quand 
on a passé des contes populaires au roman français. A côté des 
légions de conteurs anonymes et irresponsables que nous fait 
entrevoir M. Sudre, il place d'une part des trouveurs très cons- 
cients de leur art, qui ont façonné à leur guise une matière qui 
n'était pas toujours dégrossie, et d'autre part, tout au début 
du développement épique, le poète indépendant qui marque 

1. Ibid., p. 368. 

2. Ibid., p. 347. 

3. Ibid., p. 349. 

4. Ibid., p. 392-3. 



LES THÉORIES ACTUELLES I I 

l'œuvre de la foule d'une empreinte distinctement individuelle. 
G. Paris semble vouloir ainsi unir pour une même création le 
folklore et la littérature. Sur l'édifice laborieusement élevé par 
M. Sudre, il en dresse un autre, avec discrétion toutefois et en 
n'ayant l'air que de parachever les plans du premier architecte. 
Mais il nous faut bien noter que, malgré ces précautions, les 
styles ne s'a.ccordent guère. Au fond ce sont vraiment deux con- 
ceptions et deux méthodes différentes qui sont en présence. H 
est douteux qu'elles puissent se concilier efficacement. Si l'on 
veut sauvegarder l'originalité des poètes et des trouveurs pri- 
mitifs, M. Sudre est un allié bien compromettant et sa thèse 
est si radicale qu'elle se prête mal à des accommodements de 
ce genre : G. Paris, malgré toute sa bonne volonté, n'a pu laisser 
à son poète des débuts que l'invention de quelques noms d'ani- 
maux. Si au contraire on veut être franchement folkloriste 
dans le sens de M. Sudre, est-il besoin de s'attarder à quelques 
individus épars dont l'œuvre est absorbée dans celle de la grande 
foule anonyme ? On est presque en droit de se demander si 
pour qui veut expliquer l'origine du Roman de Renard, il ne 
faut pas décidément opter pour le folklore ou pour la litté- 
rature. 

C'est du moins ce qu'a pensé M. Voretzsch, le dernier critique 
qui nous ait exposé par le détail ses opinions sur l'histoire et 
la constitution de notre Roman. Il accepte les résultats de M. Su- 
dre et repousse les additions de G. Paris. Il ajoute, lui aussi, 
un étage à l'édifice, mais cette fois la restauration est tout à fait 
dans le goût de l'œuvre première. La brochure de M. Voretzsch l 
est le vrai complément du livre de M. Sudre. Complément 
nécessaire, car le critique allemand, qui reprend le problème de 
forme à peu près écarté par M. Sudre, ne se contente pas de rejet er 
la solution de G. Paris, il en propose une autre qui a l'avantage 
d'être pleinement dans l'esprit de la thèse folkloriste. Ces poèmes 
du X e et du XI e siècle ne lui disent rien qui vaille. Un Renard 
français avant la première croisade ferait singulière figure à côté 
de la poésie purement religieuse de l'époque. Veut-on qu'il ait 

1. Cari Voretzsch, Jacob Grimms deutsche Thiersage und die moderne For- 
schung dans Preussische Jahrbûcher, t. LXXX, 1895, p. 417 ss. Il faut compléter 
cet article par deux compte rendus, l'un de la thèse de M. Sudre dans Ltbl. f. 
germ. u. rom. Phil., 1895, col. 15 ss., l'autre d'un livre de M. Willems sur VYaen- 
grimua dans Zts. f. rom. Phil., t. XX, 1896, p. 413 ss. 



12 LE ROMAN DE RENARD 

ainsi précédé les plus anciennes chansons de geste que nous 
ayons conservées ? En réalité les premières branches françaises 
du Renard ne doivent pas remonter beaucoup plus haut que 
YYsengrimus : c'est à ce moment qu'elles s'insèrent le plus natu- 
rellement dans la série des œuvres littéraires du xn e siècle. Les 
plus anciens monuments écrits du cycle de Renard datent ainsi 
des environs de 1150. Ce qui a amené G. Paris à les reculer si 
loin dans le passé, c'est une opinion qu'il s'est faite sur les noms 
donnés aux principaux personnages du roman. Il voit dans 
ces désignations le point de départ de l'épopée animale : en quoi 
il n'a pas tort. Mais il ajoute qu'on ne saurait reconnaître là 
une habitude de la poésie populaire et qu'il faut recourir pour 
les expliquer à l'intervention toute personnelle d'un poète créa- 
teur ; et c'est là, semble-t-il, une affirmation fort sujette à cau- 
tion. La vérité est, suivant M. Voretzsch, que les peuples les 
plus divers ont donné et donnent encore volontiers aux animaux 
domestiques et sauvages des noms qui les individualisent. 
Il n'est pas besoin d'un poème latin du x e siècle pour rendre 
compte de cela : le folklore médiéval y suffit. Et quand G. Paris 
veut découvrir dans un passage bien connu de Guibert de Nogent 
où, à l'occasion du récit des troubles de Laon en 1112, on voit 
apparaître, pour la première fois au moyen âge, le nom d'Isen- 
grin, une allusion à une épopée animale antérieure, il se trompe 
encore : ce texte fameux suppose simplement l'existence de 
certains contes populaires sur le loup et le goupil. Et ce sont 
ces contes, courant de bouche en bouche, redits et écoutés 
pour le plaisir qu'on y trouvait, en somme déjà épiques dans 
leur tendance et dans leur forme, qui expliquent l'épopée ani- 
male à quoi ils aboutissent presque nécessairement. M. Voretzsch 
ne nie pas l'influence d'un courant très visible de fables éso- 
piques qui, du vm e au XII e siècle, va s'élargissant de plus en 
plus en fragments épiques ; mais le facteur déterminant, il le 
trouve dans le riche trésor des contes d'animaux qui après une 
longue période de tâtonnements et de combinaisons va enfin 
fournir à l'épopée animale la plupart de ses motifs, les noms de 
ses principaux personnages et jusqu'à sa forme même. A vrai 
dire « il ne manquait plus guère aux contes d'animaux pour se 
transformer en véritable épopée que la mesure et la rime » 1 . 

]. Preussische Jahrbùcher, t. LXXX, 1895, p. 469. « Was ist nun das Ré- 
sultat dieser weitlâufigen Betrachtung ? Kurz gesagt : dass das Thiermârchen..., 



LES THEORIES ACTUELLES 13 

M. Sudre nous avait déjà dit quelque chose d'analogue et l'on 
saisit très nettement ici la parenté des deux esprits el des deux 
conceptions. 

Mais il est quelque chose de plus curieux : la formule carac- 
téristique que nous venons de citer, c'est au fond à Grimm qu'elle 
remonte. Ne disait-il pas dès 1834, parlant de ces récits qui se 
transmettaient de bouche en bouche parmi le peuple, qu' « il 
ne leur manquait plus que d'être recueillis et mis en rimes par 
les poètes » x ? Et il n'y a pas là coïncidence fortuite. Si M. Vb- 
retzsch a repris une phrase de Grimm, c'est qu'il lui reprend 
bien autre chose par la même occasion. Tout surprenant que cela 
puisse paraître au premier abord, il se sent l'héritier direct de 
sa méthode et de ses théories, et il le proclame ouvertement. 
Cette filiation, du reste, il ne la réclame pas pour lui seul. Tous 
ceux qui, pour expliquer le Roman de Renard, font appel avant 
tout aux contes populaires sont par lui embrigadés, bon gré 
mal gré, à la suite de l'auteur du Reinhart Fuchs. On s'est bien 
mépris, suivant M. Voretzsch, sur le sens de la théorie de Grimm. 
Il faut abandonner ses étymologies, cela est certain, mais pour- 
quoi sourire de la légende animale (Tiersage) qu'il plaçait à la 
base du Roman ? Est-ce parce qu'elle suppose une fausse ana- 
logie entre l'épopée de Renard et l'épopée héroïque ? Mais lisez 
M. Sudre, et demandez-vous si Renard, Isengrin, Brun n'ont 
pas été aux yeux des foules médiévales des héros et des traîtres 
tout aussi distincts et réels que Roland, Olivier ou Ganelon ; 
si le mot de « légende » vous semble trop relevé, employez-en 
un autre : parlez par exemple de « contes d'animaux » (Tier- 
rnàrchen), c'est un terme très à la mode, et peut-être alors verrez- 
vous que Grimm est de moitié dans ces théories que vous croyiez 
si nouvelles. Tiersage et Tiermârcken c'est tout un. Grimm a 
fourni l'inspiration et plus que l'idée directrice, vous n'avez 
ajouté que la précision des faits et la prudence dans Les hypo- 
thèses accessoires. Écoutez G. Paris parlant des contes d'ani- 
maux du X e siècle : « Quelle en était la provenance ( Quelques- 

dass ihm zum Epos im landlâufigen Sinn ûbcrhaupt weiter nichta als die poetische 
F or m fehlte... » 

1. Jacob Grimm, Reinhart Fuchs, Berlin, 1834. p. cxxxvin. Wahrschein- 
lich giengen die meisten dieser thierfabeln, und ausser ihnen manche ahnliehe. 
im munde der lente herum ; sie brauchten nur von den dichtern aufgefasat und in 
reinie gebracht zu werden. a Cette phrase est citée par M. Voretzsch. ouvr. cit., 
p. 477. 



14 LE ROMAN DE RENARD 

uns peuvent bien remonter indirectement et par tradition orale 
à des fables antiques ; mais les autres ? Viennent-ils d'Orient ? 
Sont-ils d'invention celtique ou germanique ? Se sont-ils for- 
més en France même dans cette période obscure mais féconde 
des siècles mérovingiens 1 Nous ne le savons pas, et nous ne le 
saurons sans doute jamais 1 . » Voilà certes la question d'origine 
nettement posée. Mais tout le progrès depuis Grimm consiste 
en ce qu'on a appris à n'y pas répondre. Il n'avait indiqué 
qu'une solution, on en propose successivement quatre sans s'ar- 
rêter à aucune. Est-ce un progrès 1 Est-il vraisemblable que les 
contes d'animaux soient nés en France brusquement vers le V e ou 
le VI e siècle ? Grimm ne l'avait pas pensé et il les faisait descendre 
vers nous d'un passé lointain. Qui osera ici décider contre 
lui ? S'il s'agit de choisir entre les peuples qui ont pu trans- 
mettre à la France mérovingienne le folklore animal, tiendrons- 
nous la balance égale entre l'Orient, les Celtes et les Germains? 
Il faut avouer qu'on entrevoit difficilement comment à cette 
haute époque une influence orientale a pu s'exercer. Restent 
les Celtes et les Germains : les uns sont déjà sur le terrain, les 
autres y vont venir : les deux peuples ont pu donner à la France 
constituée son trésor de contes d'animaux. Grimm a proposé 
sans hésitation les Germains, et peut-être a-t-ii cédé à un léger 
mouvement d'orgueil national. Mais enfin même alors il n'est 
pas si sûr qu'il se soit trompé. C'est dans la Normandie, l'Ile- 
de-France, la Champagne et la Picardie d'une part, dans la 
Flandre de l'autre que le Roman de Renard a eu à l'origine sa 
grande popularité : territoire assez restreint, comprenant deux 
zones voisines, l'une française (et anciennement franque), l'autre 
flamande, c'est-à-dire germanique. Dans laquelle faut-il chercher 
l'origine du cycle, c'est-à-dire l'appropriation au loup, à l'ours, 
au blaireau, au chat des désignations individuelles où nous 
avons vu le point de départ de ce cycle ? Il ne semble pas qu'il 
y ait de raisons décisives ni d'un côté ni de l'autre. Pourtant 
il est bien singulier que Tibert, Grimbert, Bruno, Isengrin 
soient des noms extrêmement rares dans la France d'avant le 
\r siècle, très communs au contraire dans l'Allemagne de la 
même époque 2 . Si ce sont des Français qui ont donné ces noms 



1 . Mélanges de Utt. fr., p. 392. 

2. Cf. G. Paris, ibid., p. 3GG-7. 



LES THÉORIES ACTUELLES 15 

aux héros de notre Roman, il conviendra donc de les mettre 
aussi près du Rhin que possible : et voilà pourquoi G. Paris fait 
naître notre épopée en Lorraine. Mais il faut avouer que si l'on 
se décide pour les Allemands, et rien ne semble s'y opposer 
absolument, on aura moins de peine qu'en France à trouver un 
terrain propice à cette création. Voilà, en y ajoutant un trait 
ici ou là, les vues de M. Voretzsch et pour qui adopte la thi 
folkloriste, il faut avouer qu'elles sont séduisantes. 

Un bon juge, M. Suchier, les a pleinement acceptées dans son 
Histoire de la Littérature française. Voici comment il termine 
son très intéressant chapitre sur le Roman de Renard : « La thèse 
de Jacob Grimm qui voyait dans les contes d'animaux circulant 
dans le peuple la source principale du Renard, à l'encontre de 
ceux qui voulaient le faire dériver avant tout d'Esope, a été 
confirmée par les plus récentes investigations. Les Germains, 
qui ont répandu en France tant de légendes, de coutumes, 
d'institutions et de manières de voir, ont aussi contribué pour 
une large part à y introduire les contes d'animaux. Aux Français 
appartient sans conteste le mérite d'avoir les premiers développé 
ce genre littéraire dans une langue moderne l . » Ainsi après 
quatre-vingts ans le vieux Jacob Grimm est encore chef d'école ; 
c'est vers lui qu'on est revenu de toute part ; en Allemagne 
consciemment, en France, semble-t-il, sans s'en douter. Dans 
ce duel retentissant d'autrefois, on ne saurait plus s'y tromper, 
c'est bien Paulin Paris qui a été vaincu. Et G. Paris là où il se 
sépare de son père, M. Sudre dans tout son livre n'ont réellement 
fait autre chose que propager des idées qu'ils déclaraient aban- 
données. Avant eux Grimm avait chanté les louanges du libre 
conte populaire, vif, frais, alerte, poétique ; avant eux il avait 
cherché à expliquer les œuvres littéraires médiévales par le 
folklore contemporain. M. Voretzsch a raison de remettre les 
choses au point et de montrer à nos modernes critiques du Renard 
le maître dont ils sont, quoi qu'ils en aient, les disciples fidèles. 

C'est une autre question de savoir si ces critiques, lui com- 
pris, ont eu raison d'accepter, consciemment ou à leur insu, les 
doctrines de Grimm. Pour notre part nous croyons que dans 
la large mesure où ils l'ont fait ils ont eu tort. Sans nier l'exis- 



1. H. Suchier und A. Birch-Hirschfeld, Geschichte der franzôsitchcn Littiratur 
mn den attestai Zciten bis zur Gegenwart, Leipzig und Wion, 1900, p. 200. 



16 LE ROMAN DE RENARD 

tence et l'intérêt du conte populaire, nous estimons qu'on lui 
a fait trop d'honneur. Sans nier les faiblesses et les insuffisances 
de nos trouveurs médiévaux, nous pensons qu'ils valent mieux 
que leur réputation. Ces pauvres poètes jouent vraiment de 
malheur, car quand ils sont médiocres on ne cherche nulle 
excuse à leur médiocrité, et quand ils sont bons, ce qui arrive 
parfois, c'est le peuple en la personne de ses conteurs qu'on loue 
de leurs mérites. Ils portent la peine d'une situation singulière. 
Ceux qui font profession d'admirer très vivement les produc- 
tions populaires trouvent facilement à se satisfaire dans la 
période moderne : dans tant de recueils différents ils n'ont qu'à 
prendre à pleines mains ce qui leur convient. C'est quand ils se 
tournent vers le moyen âge que l'embarras commence : des 
contes populaires, il y en a eu sans doute, mais où sont-ils ? 
Quelques-uns assurément survivent dans les collections modernes, 
mais les autres n'ont-ils pas disparu à jamais dans le passé ? 
C'est ce qu'on ne se résigne pas très facilement à admettre, et la 
tentation est grande d'aller chercher dans les œuvres littéraires 
d'autrefois les contes précieux qui y sont peut-être enchâssés. 
On finit par les y trouver, on les en arrache de vive force, et 
qu'importe si l'on enlève en même temps un lambeau de l'œuvre 
du poète. Le « peuple » saura reconnaître les siens. C'est ainsi 
qu'on a dévalisé les meilleures branches du Renard pour en 
enrichir le trésor des contes d'animaux médiévaux. M. Sudre, 
notamment, s'y est employé avec succès. Il est entré impétueu- 
sement dans la place et par la brèche ainsi ouverte, c'est toute 
l'immense armée des conteurs du bon vieux temps qui s'est 
précipitée à sa suite, réclamant avec âpreté leur bien dérobé. 
Une demi-douzaine de poètes pouvaient-ils tenir contre cette 
invasion ? Nous voudrions venir à leur secours, s'il n'est pas 
trop tard, prendre leur défense. Nous trouvons qu'on les a trop 
négligés. Dans les ouvrages récents consacrés au Roman de 
Renard, à la seule exception de celui de G. Paris, on s'occupe 
trop des contes que nous n'avons pas, trop peu du roman que 
nous avons. G. Paris lui-même parle plus volontiers du Cycle 
que du Roman et ne définit guère ce qu'il entend par là. Tout 
ce qu'on entrevoit c'est que ce cycle vit d'une vie mystérieuse, 
évolue suivant des lois propres, mais mal définies. Il n'est pas 
donné à tous les contes qui s'y efforcent d'y trouver bon accueil : 
quelques-uns y entrent mais y demeurent « plus ou moins 



I 



LES THÉORIES ACTUELLES I 7 

adventices » : , d'autres n'en font pas partie qui pourtant sont 
représentés par une branche française e1 par un long épisode 
de YYsengrimus 2 ; la branche XII « toute savante esl nette- 
ment « en dehors du cycle 3 » ; enfin, chose étrange, une avenl lire 
a su y pénétrer à trois reprises et néanmoins « lui est , en réalité, 
étrangère, et n'a jamais pu s'y incorporer solidement » '. Noue 
entendons bien qu'il y a là des métaphores, mais elles nous 
semblent trop suivies. Pendant qu'on crée ces êtres de raison. 
nos très réelles branches se morfondent à la porte. Ce n'est pas 
seulement nos poèmes français qu'on est ainsi amené à négliger, 
mais c'est à leur occasion toute la littérature contemporaine 
dont ils ne sont pourtant qu'un fragment et qui pourrait peut- 
être aider à les expliquer. Tandis qu'on admet une influence 
persistante, intime, journalière des contes populaires sur la 
série de nos poèmes de Renard, on a l'air de ne voir aucun point 
de contact entre ces poèmes et les autres œuvres écrites de la 
même période. Pénétration de la littérature par la tradition 
orale, mais cloison étanche entre les différents genres, ou les 
différentes œuvres littéraires : c'est ainsi qu'on semble se repré- 
senter les choses. Nous pourrions supprimer par la pensée tout 
ce qui, entre 1150 et 1250, a été écrit en dehors du Roman de 
Renard que nous n'obligerions pas MM. Sudre et Voretzsch à 
changer un iota à leurs théories. N'y a-t-il pas là très suffisam- 
ment de quoi nous inquiéter sur leur valeur ? Il est à craindre 
que ces critiques aient fait fausse route, et on peut se demander 
si le folklore ne leur a pas caché la littérature. 

Nous voulons dans ce livre rendre aux branches françaises 
l'intérêt qu'on leur a injustement enlevé. Productions très per- 
sonnelles d'artistes très conscients, elles ne méritent nullement 
l'espèce de discrédit qui pèse sur elles. Nous les ferons passer 
au premier plan. Nous ne fermerons pas la porte aux contes 
d'animaux, mais nous ne nous lasserons pas de leur demander 
leurs titres. Nous serons plus accueillants pour les apologues 
antiques dont les droits nous semblent plus clairs. Entre Paulin 
Paris et Grimm nous pencherons nettement pour le premier. 
De Gaston Paris folkloriste nous appellerons volontiers à < raston 

1. Mélanges de litt. />•., p. 391, n. 2. 

2. Ibid., p. 392, n. 5. 

3. Ibid., p. 398, n. 1. 

4. Ibid., p. 353, n. 6 et p. 400. 

Foulet. — Le Roman de Renard. - 



18 LE ROMAN DE RENARD 

Paris historien de la littérature. Nous verrons avant tout dans 
le Roman de Renard une œuvre du XII e siècle que nous cherche- 
rons à expliquer par le xn e siècle. Nous en étudierons les sources 
et à côté de la fable ésopique et du conte populaire nous ferons 
place à une influence que nous croyons prépondérante : celle 

' de YYsengrimus. Nous en étudierons la composition, et c'est 
le Roman de Troie, c'est Tristan que nous aurons à mentionner, 
et YYsengrimus encore, c'est-à-dire, si l'on y regarde de près, 
Virgile et Ovide. Le Roman de Renard, écrivait M. Sudre, sort 
de la foule et non des livres 1 . Il nous semble plus vrai de ren- 
verser la formule et de dire : le Roman de Renard sort des livres, 

■ mais il a été écrit pour la foule et c'est la foule qui en a fait 
le succès. 



1. Sources, etc., p. vu. « L'épopée du goupil et du loup est sortie de la foule 
et non des iivres. » 



CHAPITRE II 

LES BRANCHES DE RENARD. L' ARCHÉTYPE DE TOUS NOS 

.MANUSCRITS 



L'ordre des branches dans l'édition Martin n'est pas satisfaisant, et pourtant il 
n'est pas très différent de celui qu'offrait déjà l'archétype de tous nos manus- 
crits. Laissant de côté cet arrangement tout artificiel, il faut dissocier les seize 
branches qu'il enchaîne et étudier chacune d'elles à part, comme un poème 
indépendant. 



Nous allons supposer, au début de cette étude, qu'on vient 
de retrouver le Roman de Renard. Aucun critique n'a encore 
passé par là. Un siècle de théories est anéanti. Nous avons en 
face de nous une œuvre fraîche et intacte qu'il s'agit pour la 
première fois de définir et d'interpréter. Nous y emploierons 
naturellement les méthodes usuelles, mais le jeu ne risquera pas 
d'en être faussé par la préoccupation des résultats que, maniées 
par d'autres, elles ont déjà donnés. Notre interprétation une fois 
esquissée, il sera temps de la comparer avec les théories courantes. 
S'il y a désaccord, comme c'est possible, nous verrons plus nette- 
ment les points par où les deux thèses s'opposent : il nous sera 
plus facile de resserrer la discussion et de la faire porter là où elle 
a des chances d'être fructueuse. 

Ouvrons donc les deux premiers volumes de l'édition Martin 1 
et feuilletons-les. Nous remarquerons bien vite quelque chose 
d'assez étrange. La collection qui s'offre à nos yeux a l'air 
d'être faite de pièces et de morceaux. Les branches se suivent 
mais ne se continuent pas. Ce sont' de perpétuels recommence- 
ments ou des dénouements qui ne terminent rien. Les numi 



1. Ernst Martin, Le Ro>/ian de Renard, Strasbourg-Paris, t. I, 1SS2,; t. II, 
1885. 



20 LE ROMAN DE RENARD 

d'ordre placés en tête de chaque poème séparé ou branche nous 
font l'effet d'avoir été distribués au hasard. Simple artifice 
d'éditeur moderne amoureux de la symétrie, mais les anciens 
trouveurs n'y ont contribué pour rien. Sans doute le moyen âge 
ne nous a pas habitués à chercher dans ses œuvres une compo- 
sition très sévère et il n'a guère su ce que c'était que l'unité de 
l'œuvre d'art. Mais ici le désordre semble passer toute limite. 
C'est l'incohérence complète. Si au lieu de feuilleter, nous nous 
mettons à lire le roman tout entier, branche à branche, en sui- 
vant l'ordre de l'édition Martin, notre étonnement ne diminue 
pas. Nous ne sommes nullement tentés d'attribuer à une lec- 
ture trop rapide notre première impression de surprise. Il devient 
clair pour nous que l'incohérence n'est point seulement de sur- 
face. La première branche débute par un reproche à un certain 
Perrot d'avoir négligé le plus important de son affaire, le procès 
et le jugement de Renard. Et nous nous demandons qui a bien 
pu être ce Perrot et pourquoi ce n'est pas son œuvre, clairement 
antérieure à la branche T, qui ouvre la collection. Puis nous lisons 
un récit animé du plaid où Renard doit se défendre contre tant 
d'ennemis acharnés à le perdre, et nous nous apercevons que 
les accusations qu'on lui lance à la face portent sur des faits 
déjà anciens, connus non seulement des courtisans du roi Noble 
mais des lecteurs contemporains : la scène du jugement suppose 
nécessairement toute une histoire antérieure des méfaits de 
Renard. Et plus nous avançons dans la lecture de la branche I 
et de branches la et 16 qui y sont étroitement rattachées, plus 
nous demeurons convaincus que ces trois poèmes, où les allu- 
sions à un passé connu abondent, n'ont aucun droit à la jolace 
qu'ils occupent dans la collection. Avec la branche II, brusque 
recommencement. Et l'auteur nous donne à entendre que per- 
sonne avant lui n'a conté en français de Renard et d'Isengrin. 
Vérité ou fiction ? nous n'en savons rien. Mais il est certain qu'il 
ne fait pas la moindre allusion aux événements contés dans la 
branche I, qui au contraire a l'air de nous renvoyer plus d'une 
fois à son œuvre à lui. Pourquoi donc cette branche vient-elle 
après la branche I ? Mystère. La branche II s'arrête brusquement 
après l'insulte faite par Renard à Hersent. Il semble pourtant 
qu'il y ait là un événement capital dans l'histoire des relations 
du loup avec le goupil. Nous nous attendons à une nouvelle et 
plus surprenante péripétie ou tout au moins à un dénouement 



LES BRANCHES DE RENAUD 21 

en rapport avec les faits précédents. Pas du tout : chacun rentre 
dans sa tanière et tout est terminé. Et qu'on n'espère pas trouver 
un prolongement satisfaisant du récit dans La branche III. car 
sans prologue et sans autre forme de procès nous sommes subi- 
tement lancés dans une histoire toute différente. Aucun moyen 
du reste de savoir si les événements qu'on nous raconte sont anté- 
rieurs ou postérieurs à ceux qui font le sujet de la branche II. 
La branche IV nous rapporte un nouveau récit parfaitement 
indépendant de ceux qui le précèdent immédiatement, mais en 
revanche elle offre une allusion à la dernière aventure de la 
branche II. Dans la branche V Isengrin débute par se jeter sur 
Renard : est-ce un effet de la haine invétérée du loup pour le 
goupil ? est-ce rancune de quelque insulte non encore vengéo \ 
nous n'en savons rien. Puis avec un sans-gêne déconcertant 
l'auteur n'a pas plutôt terminé cette première aventure qu'il 
nous montre brusquement Isengrin et Hersent partant pour la 
cour de Noble à qui ils vont demander justice de l'insulte faite 
par Renard à la louve. Ainsi nous voilà ramenés comme pai 
enchantement à la fin de la branche II. Que deviennent Lès 
récits des branches III et IV \ A quel moment faut-il les insérer 
dans l'histoire des faits et gestes de Renard ? Et le début de la 
branche V ? Il n'en est pas soufflé mot dans la seconde partie 
du poème. A vrai dire, il est douteux que ces deux parties aient 
été faites pour être soudées, et il est à noter que M. Martin les 
distingue par les appellations de V et de Va. Mais qu'ont-elles 
donc en commun pour qu'on les réunisse malgré tout sous un 
même numéro d'ordre ? La branche VI tout comme la précé- 
dente suppose connus les événements racontés dans la branche I ! . 
mais elle ne prétend nullement faire suite à Va, bien qu'elle en 
reproduise jusqu'à un certain point le cadre général. D'autre 
part, à la différence de Va, elle nous renvoie très nettement à I. 
et chose plus étrange, elle mentionne des incidents dont nous 
n'aurons le récit que dans X. Dans VII nous avons un épisode 
détaché : la confession de Renard à l'escoufle. Les allusions 
y sont très générales : elles ne portent que sur la haine de Renard 
contre Isengrin et sur sa passion pour la louve. 11 y est question 
pourtant en passant d'un séjour d'Isengrin dans un couvent, 
terminé par des coups de bâton : épisode inconnu aux branches 
précédentes comme aux branches suivantes. VI 11 nous raconte 
le pèlerinage de Renard. L'auteur connaît nombre de branches. 



22 LE ROMAN DE RENARD 

mais nous ne savons où il intercale son récit. IX nous présente 
tout un roman de plus de 2.200 vers qui pourrait parfaitement 
se suffire à lui-même : l'auteur, il est vrai, connaît les branches I, 
II, III, IV, mais les aventures qu'il nous rapporte sont d'un 
ordre tout différent : on voit qu'il s'est travaillé à faire du nou- 
veau. X au contraire nous ramène à une situation que nous 
connaissons déjà par I, Y a et VI : Renard accusé devant le 
roi et faisant tête à ses ennemis. Les griefs qu'on lui reproche 
sont toujours les mêmes, mais cette fois il apparaît comme 
médecin. Où placer X, par rapport aux trois branches analogues, 
rien ne nous permet de le déterminer. Il est inutile de continuer 
cette revue : nous arriverions toujours aux mêmes résultats. Par- 
tout discontinuité, contradictions, dédain de toute suite logique 
et de toute chronologie. C'est seulement à la branche XXIV 
qu'on nous raconte la création de Renard et d'Isengrin, et qu'on 
nous y dit les « enfances » du goupil, et la branche XXVII — 
la dernière — nous ramène précisément au point d'où nous 
sommes partis : jugement et condamnation de Renard. Il semble 
que nous n'ayons là qu'un écho de la branche I, et nous mesurons 
ainsi, de façon frappante, le peu de chemin que nous avons par- 
couru depuis le début. 

Sur quoi repose donc la classification des branches adoptées 
par l'édition Martin ? Nous est-elle fournie par les manuscrits ? 
Les manuscrits sont nombreux : complets et incomplets, il y en a 
plus de vingt, et ils sont loin de s'accorder sur le nombre et 
l'ordre des branches. M. Martin, qui nous a donné une bonne édi- 
tion, n'a pas prétendu, pour des raisons très valables, nous donner 
une édition critique. Il a voulu avant tout nous offrir un texte 
lisible, et il a reproduit simplement pour chaque branche le 
manuscrit qui se présentait visiblement comme le meilleur. 
Comme il a du reste publié dans son troisième volume x la liste 
à peu près complète des variantes présentées par les autres 
manuscrits, chacun est à même d'établir à sa guise une édition 
critique de telle branche qu'il lui plaira 2 . Dans la constitution 
de son texte, c'est à un manuscrit de la Bibliothèque Nationale 
(fonds français, n° 20043, xm e siècle) que M. Martin, toutes 
les fois qu'il l'a pu, a donné la préférence. C'est aussi l'ordre 



1. T. III, 1887. 

2. Au moins en théorie : dans la pratique il y a parfois des difficultés. 



LES BRANCHES DE RENARD 23 

des branches fourni par ce même manuscrit qu'il a en général 
adopté. Ainsi les branches I, II, III, IV, V, VI, VII, VIII se 
suivent dans l'édition Martin comme dans A. Après VIII, 
A nous offre la série XII, IX. XIV. XIII, X, XI. Mais A est 

le seul manuscrit qui mette XII à cette place, et d'autre part 
XIV et XIII, branches visiblement plus tardives que les précé- 
dentes et que quelques-unes des suivantes (X par exemple) 
manquent dans un groupe important de manuscrits. Pour ces 
raisons M. Martin les rejette à plus loin et il obtient ainsi pour 
son édition la série : IX, X, XI faisant suite à la précédente qui 
reproduisait les huit premières branches de A . Pour le classement 
des autres branches, il a procédé de façon analogue 1 . Il semble 
bien qu'il y ait dans cette méthode une certaine part d'arbitraire. 
Le manuscrit A par exemple peut offrir un très bon texte, sans 
avoir nécessairement conservé l'ordre original des branches. Et 
peut-être pourrons-nous nous demander si le désordre que nous 
avons remarqué dans la disposition des branches n'est pas dû à 
un respect trop superstitieux pour ce manuscrit. 

Pour en avoir le cœur net, il faudrait fonder la classification 
des branches sur un examen complet et rigoureusement cri- 
tique de toutes les indications fournies par l'ensemble des manus- 
crits. Cette entreprise a été tentée — et menée à bonne fin — 
par un élève de M. Martin, M. Hermann Bùttner 2 . La tâche 
n'était pas facile. Il s'agissait de résoudre un problème pour 
lequel les méthodes ordinaires de la critique des textes n'of- 
fraient pas de secours très appréciables. Ici en effet, où il est 
question non plus de rétablir la teneur première d'une strophe 
ou d'un alinéa mais de déterminer l'ordre original d'une série 
de poèmes, comment allons-nous définir les mauvaises leçons 
qui, se retrouvant dans deux manuscrits, en révéleront par 
là la parenté ? Ou plutôt en quoi consistera la bonne leçon en 
regard de laquelle la faute grossière se fera reconnaître de 
suite et sans conteste possible? La. bonne leçon, c'est à l'ordi- 
naire celle qui offre le sens le meilleur en soi et le plus approprié 
au passage. Dirons-nous ici que les manuscrits ou fragments 
de manuscrits où les branches se suivent dans l'ordre le plus natu- 
rel et le plus satisfaisant ont conservé l'ordre original, et que deux 

1: Voir les indications que donne M. Martin, t. I. p. xxv-vi. 
2. H. Bùttner, Die Ueberlieferung des Roman de Renard und die HandscfiriftO, 
Strassburg, 1891. 



24 LE ROMAN DE RENARD 

ou plusieurs manuscrits d'accord pour nous offrir ici ou là un 
ordre moins bon doivent pour ces parties-là ou dériver les uns 
des autres ou remonter à un original commun ? Il y a une diffi- 
culté. Quand on établit un rapport de parenté entre deux manus- 
crits simplement sur ce qu'ils présentent quelques fautes com- 
munes, c'est qu'on juge invraisemblable que telle ou telle leçon 
absurde, tel ou tel barbarisme inattendu aient pu se présenter 
au même endroit d'un ouvrage à deux copistes indépendants. 
On préfère — et avec raison — croire que la faute a été recopiée 
machinalement aussi souvent qu'on le voudra mais qu'elle n'a 
été réellement commise qu'une fois, pour une raison ou pour 
l'autre, le plus souvent par distraction. Les fautes que les appa- 
reils critiques relèvent minutieusement et qui servent à déter- 
miner les familles de manuscrits sont en effet le plus souvent 
des fautes involontaires : elles ont échappé au scribe. Mais 
quand un copiste supprime toute une branche de plusieurs 
milliers de vers à un endroit donné pour la reporter ailleurs 
et la remplace par une autre qu'il aura détachée à son tour de 
sa place originale, saurait-il s'agir de distraction ? N'est-il pas 
au contraire évident qu'en transposant les branches il agit avec 
pleine conscience et dans une intention qu'on peut se représenter 
sans trop de peine : à l'ordre de l'original qu'il juge moins bon 
il substitue dans sa copie un ordre qu'il croit meilleur. Et ne 
peut-il pas arriver qu'en agissant ainsi il fasse à l'occasion 
preuve de goût ? Le Roman de Renard ne fait pas l'effet d'être 
l'œuvre d'un auteur unique : il est possible que la première col- 
lection qui a rassemblé en un tout des fragments peut-être 
assez différents, n'ait guère fait que les juxtaposer. Rien d'éton- 
nant si un copiste doué de bon sens et ami de la logique a cherché 
à mettre entre les branches une suite plus aisée, un enchaîne- 
ment plus rigoureux. La conséquence c'est qu'un ordre qui nous 
semblera sans conteste le meilleur pourra bien néanmoins ne 
pas être l'ordre original. Voilà la difficulté qu'a très bien signalée 
M. Buttner 1 . Voyons comment il s'en est tiré. Il remarque qu'en 
ce qui concerne la place assignée à deux branches très impor- 
tantes, les manuscrits se divisent en deux classes nettement dis- 
tinctes : les manuscrits ADEFGHINO séparent II et Va par 
le groupe III (VI) IV et V, nous offrant ainsi la série II, III, 

1. Ibid., p. 14-15. 



L ARCHETYPE DE TOUS NOS MANUSCRITS 25 

(VI), IV, V, Va : les autres manuscrits, BCKI.Mn terminent II 
au vers 13!)0 ou 1394 (au lieu de 1396) et font suivre immédia- 
tement Va. Le premier ordre est celui qu'a suivi .M. M rtin d 

son édition, et nous en avons déjà fail ressortir les obscurités et 
les invraisemblances 1 . Le second est incomparablement plus 
clair, plus logique et plus naturel. Hersent vient d'être outragée 
par Renard, Esengriii indigné accepte la proposition que lui fait sa 
femme d'aller se plaindre à Noble. Ils partent, arrivent à ! cour 
et l'affaire est jugée devant le roi et ses barons. La branche Va 
semble bien la suite directe et le complément presque nécessaire 
de II. Mais l'ordre le meilleur est-il aussi le plus ancien, voilà ce 
qu'il n'est pas inutile de se demander. M. Buttner en doute, et 
nous en doutons avec lui. C'est sur une particularité du manus- 
crit B qu'il fonde sa très concluante démonstration 2 . Ce manus- 
crit, au lieu de terminer la branche V avec les vers 245-246 
qui en forment la conclusion naturelle, ajoute encore les neuf pre- 
miers vers de Va et finit par un épilogue de 1 1 vers : 

V 245 Tornez s'en est grant aleiire 

Et vet aillors querre pasture. 
Va 247 Adont s'apanse d'une chose, 

Dont il sa feme a son cuer chose, 

De ce que foutue li a 
250 Renars, molt par s'en aïra. 

Tele ire en a au cuer eii 

De ce qu'il a a lui jeu. 

Si se remet molt tost arere 

Et vint tout droit a sa qarrere 
255 sa feme trova séant. 

Renart menace durement 

Et dit, se il le puet tenir. 

De maie mort l'estuet morir. 
[4] Or puet menacier durement 

Qar Renart le fera dolent ; 

Ainz que viegne l'Acension 

Li vendra bien le bacon 
[8] Dont il li ot donné la hart 

(Encor s'en tendra por musart), 

Et le conciliera par gile 

Quant li fera mangier l'angile. 

1. M. Biittner résume très fortement toutes ces difficultés, ibid., p. 10-17. 

2. Ibid., p. 17 ss. 



26 LE ROMAN DE RENARD 

Y a-t-il là une conclusion satisfaisante de la branche V ? 
Assurément non. Tout d'abord il est clair que le vers 246 clôt 
cette branche, et que les vers suivants rappellent trop abrupte- 
ment des faits dont l'auteur ne tirera rien. Cette colère subite 
d'Isengrin à la pensée d'un tort déjà ancien, demande nécessai- 
rement une suite qui ici ne vient pas. Mais nous la connaissons 
bien : c'est le départ pour la cour du roi Noble des deux époux 
qui s'en vont demander justice. En d'autres termes les vers 247- 
255 n'ont de sens que comme introduction à la branche Va. C'est 
donc là qu'ils sont à leur place originale, et c'est bien là aussi 
où on les trouve ailleurs, c'est-à-dire dans notre premier groupe 
de manuscrits. Et ces vers sont d'autant moins à leur place 
dans B que ce manuscrit a, bien avant déjà, inséré la branche Va 
sans laquelle ils ne peuvent s'expliquer. Voici en effet la série des 
branches telle que l'a constituée le scribe de B : I. IV. II 1-18. 
XXIV. II 23-842. XV. XX. XXI. II 843-1390. Va 257ss. VI. 
VIII. IX. XII. III. XXII. VII. XVIII. XIX. V. Va 247-255. 
XVI. X. XI. On voit très bien comment les choses se sont pas- 
sées. Le scribe a, de son chef, placé Va immédiatement après II, 
puis assez longtemps après, étant en train de copier V, a oublié 
qu'il avait inséré Va plus haut et ne s'en est souvenu qu'au 
moment où il est arrivé au vers 256, c'est-à-dire précisément à 
l'endroit où il avait rattaché Va à II : il s'est alors arrêté et, 
quoique un peu tard déjà, a ajouté quelques vers gauches de sa 
composition pour donner une conclusion à la branche. Il résulte 
de tout ceci que la série II. Va logiquement meilleure que la 
série II. III (VI). V. Va. lui est chronologiquement postérieure. 
Nous pouvons ajouter maintenant qu'en présence de ces deux 
séries M. Martin lui aussi avait hésité 1 . Il avait bien reconnu 
la supériorité logique de l'ordre II. Va, mais diverses considé- 
rations l'amenèrent pourtant à le rejeter et à adopter l'autre 
dans son édition comme plus ancien. Il note que les manuscrits 
ADEFGHINO d'une part et BKL de l'autre présentent pour 
la fin de la branche Va deux versions assez différentes 2 . Or, la 
version du second groupe est manifestement très inférieure, c'est- 
à-dire qu'elle détonne avec le reste de la branche ; d'autre part 
elle imite très servilement les branches I, la et I& et enfin c'est 

1. Ernst Martin, Observations sur le Roman de Renard, Strasbourg-Paris, 
1887, p. 30 ss. 

2. C M n combinent les doux versions de façon très arbitraire. 



l'archétype de tous nos manuscrits 27 

l'autre version qui apparaît dans un très ancien poème allemand. 
le Reinhart Fuchs, qu'on s'accorde à nous donner comme une 
traduction ou un remaniement de branches françaises. C'est donc 
celle-ci qui doit être regardée comme la version originale, et par 
conséquent le classement qui sépare II de Va est le bon, c'est-à- 
dire le plus ancien. Ainsi M. Bùttner et M. Martin par des voies 
différentes arrivent au même résultat. Nous le considérons comme 
assuré. 

M. Bûttner du reste ne s'en tient pas là. Se fondant sur cette 
première détermination et procédant par une série d'observa- 
tions très ingénieuses, il réussit à rapprocher ou à séparer défi- 
nitivement tel ou tel manuscrit, à s'assurer que telle ou telle 
séquence est originale ou ne l'est pas. Fragment par fragment, 
il reconstitue ainsi peu à peu la série complète des branches 
telle que l'offrait l'original de nos manuscrits. Nous ne le sui- 
vrons pas dans sa démonstration qui, notons-le en passant, avait 
pleinement convaincu G. Paris l , et nous nous contenterons de 
donner ses conclusions. La collection ancienne dont dérivent 
tous nos manuscrits était composée des branches suivantes ainsi 
rangées : I. II 1-842. XV. II 843 ss. III. IV. V. Va. VI. XII (ou 
XII. VI.) VII. VIII. IX. X. XI. XVI. Il est à noter que la branche 
XVI manque dans les manuscrits AEFG : mais dans les origi- 
naux de ces manuscrits elle se trouvait presque à la fin (immé- 
diatement avant la dernière, XVII), comme le montre le témoi- 
gnage des manuscrits DHI : or c'est un endroit où quelques 
feuillets peuvent très facilement s'égarer et rendre ainsi le manus- 
crit incomplet. M. Bûttner met donc la branche XVI parmi les 
branches anciennes 2 . Nous croyons que le même raisonnement 
peut s'appliquer, et avec plus de force encore, à la branche XVII 
qui se trouve dans les manuscrits DNHCM. et nous la placerons 
à la fin de la collection originale. Il n'y a là, à vrai dire, qu'une 
rectification qui va presque de soi 3 . 

Sur un point nous nous séparons nettement de M. Bûttner. 

1. Mélanges de litt. fr., p. 345, n. 1. « Je suis ici les recherches, qui m'ont paru 
fort bien conduites, de M. H. Biittner. » — L'étude attentive qu'a faite M. M. Ro- 
ques des fragments jusqu'alors inédits du ms. o a, sur tous les points, confirmé 
les résultats obtenus par M. Biittner : Romania, t. XXXIX, 1910, p. 42-3. 

2. Ouvr. cit., p. 26. 

3. Voir M. Bùttner lui-même, ibid., p. 12 (bas de la page), et G. Paris. Mélanges 
de litt. fr., p. 345, n. 1 : « La présence de la branche XVII dans L'archétype 
paraît assurée. >> 



28 LE ROMAN DE RENARD 

Il a eu tort, selon nous, de rejeter XIV de sa liste. Quel est ici 
k> témoignage des manuscrits ? En ce qui concerne leur étendue, 
si nous laissons de côté ceux qui sont manifestement incomplets, 
ils se divisent en trois classes. ADEFGHIN nous donnent les 
branches XIII et XIV. mais ils n'offrent aucune des branches 
XVIII-XXII, et d'autre part XV manque dans A. BL n'ont ni 
XI II ni XIV mais nous donnent XVIII-XXII; et V manque 
dans L. Enfin une troisième classe, CM, a XVIII-XXII, branches 
caractéristiques de la deuxième, mais elle a aussi XIV qui est 
caractéristique de la première : en revanche elle n'a pas XIII, ni 
non plus XII. Voilà les faits tels que les présente M. Bùttner 
lui-même : voyons comment il en tire les conclusions que nous 
connaissons 1 . Les branches XIII et XIV, nous dit-il, peuvent 
aussi bien avoir été ajoutées à la source commune des manus- 
crits ADEFGHIN qu'avoir été écartées par la source commune 
des manuscrits BL. C'est, croyons-nous, tout ce qu'on peut dire 
de certain. Mais, ajoute-t-il, il est bien plus naturel de supposer 
qu'une collection comme celle des poèmes de Renard est allée 
en s'agrandissant chaque jour que d'admettre que des parties 
importantes en ont été plus tard détachées et abandonnées. 
Voilà pourquoi l'archétype n'a dû comprendre ni XIII et XIV 
ni la série XVIII-XXII. Pour ces cinq dernières branches nous 
n'avons pas de doute qu'il n'y faille en effet voir une addition 
de la source commune de B et L. Elles se dénoncent elles-mêmes 
par leur contenu et leur allure générale comme tardives. XIII fait 
bien la même impression, mais il n'en est pas de même, à notre 
avis, de XIV. C'est pourquoi nous' voudrions serrer ici de plus 
près l'argumentation de M. Biittner. Sur quoi en somme fonde-t-il 
l'axiome que nous venons de rapporter ? Simplement sur le 
fait que nous ne voyons nulle part dans nos manuscrits une 
tendance à alléger, à jeter du lest. En ce qui concerne plus spé- 
cialement les manuscrits des deux premières classes, il n'en est que 
deux qui aient sans conteste retranché une branche : A a sup- 
primé XV, et L s'est débarrassé de V. Mais, paraît-il, dans les 
deux cas les scribes avaient des raisons particulières et on peut 
les retrouver. Xous ne nierons pas qu'en effet M. Bùttner n'ait 
retrouvé ici ces raisons, mais nous dirons qu'il peut se présenter 
tel cas où les motifs qui ont amené le scribe à rejeter telle ou 

1. Ouvr. cit., p. 13. 



I. Mtt'HÉTYPE DE TOUS NOS MANUSCRITS 29 

telle branche nous échappent complètement. En fait les manus- 
crits CM ont supprimé XII dont M. Buttner Qe conteste pour- 
tant pas la présence dans l'ancienne collection. Cela fait-il 
disparaître toute difficulté de dire que ce sont deux manuscrits 
extrêmement indépendants \ Le fait n'est pas douteux, mais 
pourquoi ont-ils exercé leur indépendance de cette façon et non 
autrement, voilà ce qui nous échappe. Et où donc ont -ils trouvé 
XIV qu'ils nous redonnent tous deux ? Il nous paraît très pos- 
sible que la branche XIV. donnée d'une part par ADEFGHIN 
d'autre part par CM, ait été laissée de côté, pour des motifs que 
nous ignorons, par la source de BL. Nous réclamons en tout 
cas le bénéfice du doute ; et nous ferons à XIV sa place dans la 
collection ancienne que. d'accord avec M. Buttner, nous cher- 
chons à reconstituer. 

Pour plus de clarté nous allons donner la table des matières 
de cette collection en conservant aux branches les titres que leur 
avait assignés G. Paris x : 

I. la, 16. Le procès de Renard ; le siège de Maupertuis ; Renard 

teint. 

II. 1-842. Renard et Chantecler ; Renard et la mésange ; Renard 

joué par Tibert. 

XV. Renard et Tibert compagnons. 

II 843-mi. Renard et le corbeau ; le viol d'Hersent. 

III. Le vol des poissons ; le montage d'Isengrin ; la pêche à la queue. 

IV. Renard et Isengrin dans le puits. 

V. Va. Le vol du bacon ; Yescondzt de Renard. 
XIV. Tours joués par Renard à Primaut. 

XL Le combat singulier de Renard et d'Isengrin. 

XII. Renard et Tibert. 

VIL La confession de Renard. 

VIII. Le pèlerinage de Renard. 

IX. Le vilain, l'ours et Renard. 

X. Renard médecin. 
XL Renard empereur. 

XVI. Le partage de Renard. 

XVII. La mort (apparente) de Renard. 

Les onze branches qui ne sont pas comprises dans cette liste 
ont toutes été composées postérieurement. Il sera peut-être utile 
d'en donner dès maintenant l'indication : 

1. Mélanges de lût. fr., p. 3-10-7. 



30 LE ROMAN DE RENARD 

XIII. Renard noirci et se faisant appeler Chuflet. 
XVII. Aventure d'Isengrin avec le prêtre. 
X I X. Aventure d'Isengrin avec la jument. 
XX. Aventure d'Isengrin avec le bélier. 
X XI. L'ours, le loup, le vilain et sa femme. 

XXII. Le labourage en commun. 

XXIII. Le mariage du roi Noble. 

XXIV. Création d'Isengrin et de Renard, et premier tour du second 
au premier. 

XXV. Renard et le héron ; Renard et le batelier. 

XXVI. L'andouille jouée aux marelles. 

XXVII. Le Procès de Renard ; Renard et la Chèvre. 

Grâce à M. Bûttner nous savons donc très bien dans quel 
ordre se suivaient les branches dans l'original de tous nos manus- 
rits. Sur ce point plus de place à l'arbitraire désormais, et 
si M. Martin devait nous donner une nouvelle édition du Roman 
il n'hésiterait sans doute pas à substituer à l'ordre qu'il a suivi 
autrefois celui qu'a si ingénieusement déterminé M. Bûttner. 
Mais ne nous dissimulons pas que, malgré tout, le gain pour 
nous, lecteurs modernes, serait médiocre. Comparons en effet les 
deux tables, celle de M. Martin et celle de M. Bûttner. Tout de 
suite il saute aux yeux que les modifications ne sont pas aussi 
importantes qu'on l'aurait pu croire et il apparaît bientôt 
qu'elles n'ont fait disparaître aucune des obscurités et des incon- 
séquences que nous avons- signalées. Le vrai coupable, ce n'était 
pas M. Martin mais bien le copiste du manuscrit dont dérivent 
tous ceux que nous avons conservés. Si ce manuscrit date comme 
il est vraisemblable du xm e siècle, les lecteurs d'alors n'ont pas 
été plus favorisés que nous le sommes ; ils ont dû se débattre avec 
les difficultés qui nous arrêtent, ils ont pu énoncer les critiques 
qui nous montent aux lèvres. 

Si nous cherchions à reconstruire le texte du Roman, force 
serait bien de nous arrêter ici. Nous ne saurions remonter par 
delà l'archétype de nos manuscrits, et devant les fautes ou les 
absurdités qu'il pourrait nous offrir, nous n'aurions qu'à nous 
incliner. Mais si ce sont les branches elles-mêmes comme autant 
i d'unités qui nous intéressent, si ce que nous voulons c'est dégager 
les rapports qu'elles présentent entre elles, le champ est libre 
devant nous, l'archétype a encore des secrets à révéler, qu'il 
nous dira peut-être. Que pouvait être en effet cet archétype ? 



L'ARCHÉTYPE DE TOUS BfOS MANT7S< BITS -'îl 

Probablement l'œuvre d'un collectionneur qui avail recherché 
avec un soin curieux el rassemblé en un même corps tous les 
poèmes de son temps où l'on contait de Renard. Il y a la véri- 
tablement la première édition du Roman, et qui eut du sua 
puisque c'est d'elle que dérivent tous nos manuscrits. .Mais elle 
se fondait elle-même sur des manuscrits antérieurs, provenant 
peut-être de sources fort différentes. Plus d'un conteur déjà 
avait dit ou redit les aventures de Renard et d'Isengrin, et 
comme nul canon n'en fixait le nombre ou la suite, chaque con- 
teur pouvait donner telle forme qu'il lui plaisait à l'ampli 
fluide matière. Tel poète pouvait continuer tel autre ou recom- 
mencer sur nouveaux fiais : celui-ci pouvait ignorer celui-là et 
passer à son tour inaperçu d'un troisième. Ce sont ces poèmo 
épars et divergents que notre amateur se donna pour mission 
de colliger ; nous ne disons pas de coordonner, car nous avons 
justement fait remarquer les heurts et les incohérences de 
collection : les éléments en semblent juxtaposés et non fondus. 
Mais c'est précisément pourquoi nous pouvons à notre tour les 
isoler, et sans courir trop de risques, les traiter comme des unités 
indépendantes. Moins Fauteur de l'archétype a ordonné sou 
œuvre de compilation, plus il nous est facile de défaire cette 
œuvre. Acceptons son texte, encore une fois nous ne saurions 
faire autrement, mais rejetons hardiment sa très artificielle 
classification. Nous avons devant nous seize poèmes différents ' 
qui traitent du même sujet sous des fermes plus ou moins variées 
et qu'il s'agit d'étudier comme si jamais collectionneur n'avail 
songé à les réunir dans les limites du même manuscrit. Ainsi seu- 
lement nous pourrons déterminer la date et l'importance de 
chacun et remettre dans leur vraie perspective un ensemble de 
textes qui, placés pêle-mêle sur le même plan, ont peut-être par là 
perdu leur vraie couleur et leur sens premier. 



1. Nous verrons plus tard qu'il en faut réellement compter dix-huit : les 
branches 1 a et 1 b doivent être considérées comme des poèmes indépendants. 
D'autre part, si XV a été inséré dans l'archétype entre II 1-S42 et 11 843- 
fin, ces deux fragments disjoints n'en forment pas moins une branche unique. 



CHAPITRE III 



LE PROLOGUE DE LA BRANCHE II 



II s'agit de grouper les poèmes de Renard, non pas suivant un ordre logique, mais 
suivant un ordre chronologique. Quelle est la plus ancienne branche ? La 
branche II, à en croire le curieux prologue qui la précède. Toutes les allusions 
à Renard sont en effet postérieures à ce poème. 



Il va de soi que nous ne nous proposerons pas, comme pre- 
mière tâche, de grouper à nouveau nos seize poèmes et de les 
enchaîner suivant un ordre logique satisfaisant. Tous nos efforts 
n'y réussiraient pas. Il y a trop de redites et de recommence- 
ments dans nos branches : nulle combinaison ne pourrait les 
disposer de façon à nous donner un début, un milieu,, une fin. 
Prenons-en notre parti, et si nous voulons dans ce fouillis intro- 
duire un peu d'ordre, cherchons-le là où nous avons chance de 
le rencontrer. Il ne s'agit pas de retrouver les articulations lo- 
giques d'un grand poème arrêté et complet, mais de déterminer 
comment de courts poèmes composés sur un même thème 
fécond se sont peu à peu multipliés jusqu'à former un ensemble 
si imposant. Il nous faudra sûrement fixer des dates, peut-être 
mettre en lumière des imitations, des plagiats, des influences. 
-M;;is avant tout il importe d'établir un point de départ. Nos 
branches doivent s'enchaîner non pas suivant un ordre logique, 
mais suivant un ordre chronologique. Pour commencer tout au 
moins, nous rechercherons moins curieusement les meilleures 
que Les plus anciennes. De nos seize poèmes, quel est donc le 
premier en date, quel est celui qui a donné le branle ? 

Une observation simple va nous mettre sur la voie d'une 
réponse. Nos seize poèmes peuvent être l'œuvre d'autant d'au- 
teurs différents, mais il est certain que ceux-ci ne sont pas restés 



LE PROLOGUE DE LA BRANCHE II 33 

tous indépendants les uns des autres ; ils ont au contraire une 
tendance à s'imiter mutuellement ; on retrouve plusieurs fois 
chez plusieurs d'entre eux le même cadre, à l'occasion les mêmes 
incidents plus ou moins habilement modifiés ou déguisés. Mais 
il est une circonstance qui montre encore mieux l'étroit rapport 
qui unit nos branches : on nous renvoie expressément de l'une 
à l'autre. Les allusions à tel ou tel épisode raconté dans telle 
ou telle branche abondent dans presque toutes. Il serait donc 
intéressant de rechercher s'il y en a par exception qui ne ren- 
ferment aucune allusion de ce genre. Il y aurait là assurément 
sinon certitude du moins présomption d'ancienneté. Or il en est 
deux qui se trouvent dans ce cas : la deuxième et la troisième. 
Elles sont toutes deux assez longues ; elles traitent des épisodes 
importants du Roman ; elles ont éveillé l'attention, on les cite 
très souvent ; mais il est remarquable qu'elles ne nous renvoient 
elles-mêmes à aucune autre branche. Il y a là une indication 
dont il ne faut pas exagérer la portée, mais que nous aurions tort 
de négliger. Voyons si d'autres indices nous confirmeront dans 
notre première induction. Il convient tout d'abord de noter une 
différence entre II et III. La branche III débute brusquement, 
sans s'embarrasser d'aucune introduction : Renard est amené 
dès le quatrième vers, comme un personnage connu. La branche 
III peut être ancienne, mais on croira difficilement qu'il y ait là 
le point de départ de notre collection. La branche II, tout au 
contraire, s'ouvre par un long prologue où l'auteur, prenant la 
parole en son propre nom, nous présente ses principaux person- 
nages. Le cas de la branche III n'est du reste nullement isolé : 
^ V, VI,<VJI, XI, XIV, XV, XVII se passent de même de toute 
introduction et il en est dans ce nombre qui entrent en matière 
de la façon la plus brusque. 

Un jour issi hors de la lande 
2 Ysengrins pour querre viande 

Et dant Renars tout ensement. 



Ils se rencontrent : le loup se jette sur le goupil. Ainsi 
débute V. 

Mesire Nobles le leons 
2 soi avoit toz sez barons : 

Trois jors ot ja sa cort tenue. 

Fotjlet, — Le Roman de Renard. 3 



34 LE ROMAN DE RENARD 

C'est la branche VI : plus de solennité, mais pas plus de 
préambule. 

Jadis estoit Renart en pès 
A Malpertus en son paies. 
Lessié avoit le guerroier : 
4 Ne voloit mes de tel mestier 

Vivre con il avoit vescu. 

Le bon apôtre va se confesser et partir en pèlerinage (branche 
VIII). Ici on fait une brève allusion aux méfaits antérieurs de 
Renard et ce sera la seule préface qu'on donnera au récit de sa 
pieuse expédition. 

Ce fu en la douce saison 
Que cler chantent li osellon 
Por le tans qui ert nés et purs, 
4 Que Renart ert dedens les murs 

De Malpertuis, son fort manoir. 
Mais molt out son cuer tristre et noir 
Por sa viande qui li lasche. 

Navré des plaintes et des souffrances de sa famille, il part en 
chasse (branche XI). Début plus traînant, mais l'auteur s'y 
efface également devant ses personnages qui tout de suite 
occupent le devant de la scène. 

Ce fu en mai au tens novel 
Que H tans est seriz et bel, 
Si com estoit l'Asension, 
4 Que Renart ert en sa meson 

Sanz garison et sanz vitaille. 

(branche XIV). Voilà qui ne nous change guère du début de XI. 

Renars qui moult sot de treslue 
2 Et qui avoit grant faim eue, 

Se met baaillant au frapier. 

(branche XV). Même début encore, mais les choses vont plus 
vite : en trois vers Renard est en chasse. Souvenons-nous, du 
reste, que cette branche n'est qu'un fragment détaché de II. 

Ou mois de mai qu'esté conmence, 
Que cil arbre cueillent semence, 
Que cler chantent parmi le gaut 
4 L'oriol et le papegaut. 



LE PROLOGUE DE LA BRANCHE II 35 

Renard, joyeux du renouveau, s'en va « pourchacier sa viande » 
(branche XVII). Cette poétique entrée en matière nous rappelle 
les premiers vers de XI et de XIV : c'est un écho, un peu inat- 
tendu en la circonstance, des débuts de chansons courtoi 
Mais ne sommes-nous pas en droit, dans tous les cas, de répéter 
ce que nous avons dit à propos de III ? Ces branches peuvent 
être anciennes, mais aucune d'entre elles ne saurait prétendre 
à l'honneur d'avoir été la première. Aucune ne le réclame. Un 
auteur qui eût introduit dans la littérature française le sujet 
de la rivalité de Renard et d'Isengrin n'eût pas manqué de nous 
le dire en commençant et de s'en prévaloir : les huit branches 
en question abordent évidemment un sujet déjà connu. Cela 
devient plus clair encore quand on les Ut. Quelques-unes sont 
expressément fondées sur des événements antérieurs à ceux 
qu'elles racontent, rapportés dans d'autres branches. Il n'en est 
aucune qui ne suppose une rivalité entre Renard et Isengrin 
comme un fait déjà acquis. Toutes, sauf III, nous renvoient à 
d'autres branches. 

Tournons-nous maintenant vers les branches qui sont pré- 
cédées d'une introduction où l'auteur s'adresse à nous avant 
de commencer son récit. Il y en a huit dans ce cas : I, II, IV, 
VII, IX, X, XII, XVI. Relisons leurs prologues : nous pourrons 
y recueillir des détails intéressants. La première observation 
qui s'impose à nous, c'est que dans la plupart des cas l'auteur 
nous affirme nettement ou qu'il a eu des devanciers ou qu'il 
ne fait que traiter une partie d'une histoire déjà courante : 

Perrot, qui son engin et s'art 

Mist en vers fere de Renart 

Et d'Isengrin son cher conpere, 
4 Lessa le meus de sa matere : 

Car il entroblia le plet 

Et le jugement qui fu fet 

En la cort Noble le lion 
8 De la grant fornicacion 

Que Renart fîst. qui toz maus cove, 

Envers dame Hersent la love. 

Tel est le début de la branche I. Il est bien curieux et nous y 
reviendrons. Pour le moment nous n'en voulons retenir que ceci : 
Fauteur de I adresse un blâme à un certain Perrot pour avoir fait 
une faute dans son poème avant lui. 



i ■ 



36 LE ROMAN DE RENARD 

Lonc prologue n'est preuz a fere. 
Or dirai, ne me voil plus tere, 
Une branche et un sol gabet 
20 De celui qui tant set d'abet : 

C'est de Renart. 

IV se donne ainsi pour une « branche ». L'origine précise de ce 
terme nous est restée obscure 1 , mais il est évident que la branche 
suppose le tronc et que nul poème mettant en œuvre une matière 
nouvelle ne se fût désigné ainsi. S'il restait un doute, l'expres- 
sion « un sol gabet » le dissiperait aisément. Deux autres poèmes 
encore s'intitulent « branches », VII et IX. Le prologue de VII 
est extrêmement verbeux et il faut aller assez loin avant de 
savoir où l'auteur veut en venir ; finalement, après 68 vers, nous 
tombons sur les suivants : 

Se vos le volés consentir, 
70 Je vos dirai ja sans mentir 

De Renart le gopil la vie, 
Qui a fait tante trecherie. 

Voilà qui peut nous donner tout d'abord à réfléchir : notre 
homme ne va nullement nous raconter la vie de Renard, mais 
enfin il le dit. Nous aurions tort toutefois de nous laisser décevoir 
par ce qui n'est qu'une maladresse d'expression. Un peu plus 
loin, l'auteur a trouvé le mot juste : 

Tant home ont de Renart fable, 
192 Mes j'en dirai la vérité 

En ceste brance sanz essoigne. 

Le « prestre de la Croiz en Brie » à qui nous devons IX va 
plus droit au but. Il 

4 A mis sun estuide et s 'entente 

A fere une novele branche 
De Renart qui tant sout de ganche. 

Dans X nous ne retrouvons plus cette expression si significa- 

1. Je ne sais sur quoi se fonde Grimm pour écrire, Reinhart Fuchs, p. cxvi : 
« Man nannte sie mit einem auch bei den zusammengefassten gedichten der ker- 
lingischen heldénsage iïblichen ausdruck « branches », zweige oder âste gleichsam 
des ganzen grossen bauras der fabeL » 



LE PROLOGUE DE LA BRANCHE II 37 

tive de « branche », mais sous d'autres termes, n'est-ce pas préci- 
sément la même chose qu'on veut nous faire entendre ? 

Se or vos voliez taisir, 
Seignor, ja poriez oïr, 
S'estiez de bone mémoire, 
4 lue partie de l'estoire 

Si con Renart et Ysengrin 
Guerroierent jusqu'en la fin. 



Qu'einc n'oïstes en si bon leu 
14 De lui [Renart] e d' Ysengrin le leu. 

« Si con Renart et Ysengrin — Guerroierent jusqu'en la fin », 
voilà le titre général de « l'estoire », qui embrasse tous les évé- 
nements de cette guerre : c'en est un épisode seulement que 
notre auteur veut nous retracer. Lui aussi, il prend donc rang 
dans une série ouverte avant lui. Des trois autres branches qui 
nous restent à examiner deux 5| XII et XVI, nous offrent des 
indications moins nettes que les précédentes, quoique à notre avis 
elles doivent conduire à la même interprétation. 

Oez une novele estoire 
Qui bien devroit estre en mémoire. 
Lontans a esté adirée : 
4 Mes or l'a un mestres trovee 

Qui l'a translatée en romanz. 
Oez comment ge la comanz. 

Ainsi s'exprime Richard de Lison, auteur de la branche XII. 
Et on ne peut dire, aux termes dont il se sert, s'il annonce une 
matière neuve de tout point ou si la nouveauté dont il se vante 
caractérise seulement un épisode d'une histoire plus vaste et 
déjà connue. Mais dans la première supposition il serait bien 
étrange qu'un poème où il n'est pas question du loup ait été le 
point de départ de tout un ensemble de récits en vers dont les 
deux héros principaux sont Renard et Isengrin. De plus la pre- 
mière aventure de Renard et Tibert a bien l'air d'être imitée 
de la branche XV. Hermeline est mentionnée vers la fin d'une 
façon qui montre qu'elle était déjà connue pour être la femme 
de Renard. Enfin les vers qui suivent immédiatement ceux que 
nous avons cités, 



38 LE ROMAN DE RENARD 

Ce fu en mai an tens novel 
8 Que Renart tint son fil Rovel 

Sor ses genolz a un matin. . . 

rappellent le début des branches XI, XIV et XVII, mais le pas- 
sage est ici trop peu développé pour être l'original des autres. 
Tout ceci nous conduit à ne voir dans la « novele estoire » de 
Richard de Lison qu'une « novele branche >|. Dans la branche XVI 
« Pierres qui de Saint Clost fu nez » 

4 nous a en rime mis 

Une risée et un gabet 
De Renart, qui tant set d'abet. 

Faut-il voir dans « un gabet » l'équivalent de « un sol gabet » de 
la branche IV ? L'interprétation ne s'impose pas absolument, 
mais elle nous semble de beaucoup la plus naturelle. Du reste il 
n'y a pas de doute que la branche n'ait été composée après 
d'autres : l'allusion à l'adultère de Renard (v. 785) le prouverait 
à elle seule. 

Arrivons maintenant au prologue de la branche IL II est assez 
remarquable pour que nous le rapportions tout entier. 

Seigneurs, oï avez maint conte 

Que maint conterre vous raconte, 

Conment Paris ravi Elaine, 
4 Le mal qu'il en ot et la paine : 

De Tristan que La Chievre fist, 

Qui assez bellement en distj 

Et fabliaus et chançon de geste, 
8 Romanz de lui et de la beste l , 

Maint autre conte par la terre. 

Mais onques n'oïstes la guerre, 

Qui tant fu dure de grant fin a , 
12 Entre Renart et Ysengrin, 



1. Sur le texte de ce vers, voir p. 141. 

2. G. Paris, citant ce passage, Mélanges de litt. fr., p. 373, imprime ainsi 
le v. 1 1 : Qui tant tu dure et de grant /in. Il faut conserver le texte de M. Martin : 
1 expression de granl fin » est une éSJpecé de superlatif qui modifie l'adjectif 
précédent. Cf. S,j,t Sages, éd* KHIer, v. 993, La IV< s, hit Edmund Lr Rcl, éd. 
Ravenel, v. 370, 482, 1880, :!!)(> I, Castoiement d'un père à son fils, éd. Roesle, 
p. .'>ti, v. lit. 11 y a des emplois analogues do « do grant merveille », « de grant 
maniero », etc. 



LE PROLOGUE DE LA BRANCHE II 30 

Qui moult dura et moult fu dure. 

Des deus barons, ce est la pure, 

Que aine ne s'entramerent jour. 
16 Mainte mellee et maint estour 

Ot entr'eulz deus, ce est la voire. 

Des or commencerai l'estoire. 

Or oez le conmencement 
20 Et de la noise et du content, 

Par quoi et por quel mesestance 

Fu entr'eus deus la des fiance. 

Tout de suite il saute aux yeux que ce prologue est très diffé- 
rent de tous ceux que nous avons examinés jusqu'ici. Pour la pre- 
mière fois nous rencontrons un auteur qui, de la façon la plus 
formelle,' nous assure qu'en nous rapportant la guerre de Renard 
et d'Isengrin, c'est quelque chose d'entièrement nouveau qu'il 
va nous conter. Pour la première fois, au lieu de comparer son 
récit avec les autres parties de 1' « estoire » de Renard, le trouvère 
met en regard de son poème d'autres œuvres de la littérature 
contemporaine. D'autres ont conté de Paris et d'Hélène, La 
Chèvre a fait Tristan, lui va nous donner le roman de Renard et 
d'Isengrin. N'y a-t-il pas là quelque chose de très significatif ? 
Nous savons bien qu'il ne faut pas toujours prendre au pied de 
la lettre les indications que nous donnent les prologues des 
œuvres du xn e et du xm e siècle. Tel nous renvoie à un livre 
latin très imaginaire ; un autre cite des garants qu'il eût été 
embarrassé de produire. Mais il en va autrement du prologue de 
la branche II. L'auteur nous y affirme nettement que ses audi- 
teurs n'ont jamais ouï conter de Renard et d'Isengrin, et il est, 
nous l'avons vu, parmi les poètes à qui nous devons les seize 
branches que nous examinons, le seul qui nous affirme cela ; 
les autres ou ne mettent aucun prologue ou annoncent une 
« branche » nouvelle. C'est dire que tous, plus ou moins expli- 
citement, se réfèrent à une tradition antérieure : notre auteur, 
au contraire, ne compare son œuvre, nous le savons, qu'à d'autres 
œuvres littéraires distinctes de Renard. Il se donne hautement 
comme le metteur en œuvre d'une matière nouvelle. Si c'est 
un mensonge, comment pense-t-il duper son public ? La vérifi- 
cation est ici trop facile. Il ne s'agit pas d'aller consulter dans 
une lointaine bibliothèque un livre écrit en une langue inacces- 
sible, mais simplement de faire appel à ses souvenirs. Si l'on 



40 LE ROMAN DE RENARD 

avait conté de Renard avant notre auteur, il pouvait dire bien 
des choses, et notamment qu'il connaissait une tradition plus 
pure, ou qu'il savait mieux façonner la tradition reçue, ou 
encore que dans un domaine souvent exploré il avait réussi à 
glaner derrière ses devanciers ; mais à quoi bon se vanter d'ou- 
vrir une voie nouvelle quand le premier venu pouvait lui infliger 
un démenti ? Ne prêtons pas de sottises gratuites même aux 
auteurs du XII e siècle. Il serait facile de citer dans d'autres poèmes 
tel j)rologue ou tel passage dont des indications analogues sont 
tout naturellement interprétées par les critiques comme nous 
venons de le faire. Pourquoi nous accuserait-on de témérité ici ? 
Mais dans l'histoire littéraire du moyen âge ces inégalités de 
traitement ne sont pas aussi rares qu'on le croirait : la méthode 
est partout la même, mais on ne l'applique pas toujours à la 
rigueur. Pour nous, si notre prologue réclame une interpréta- 
tion spéciale, nous n'en avons pas encore découvert la nécessité 
et jusqu'à nouvel ordre nous ferons crédit à l'auteur de la 
branche II. 

S'il a dit vrai, toute allusion à un poème français de Renard 
doit nécessairement nous renvoyer à la branche II ou à une 
branche postérieure. Une seule allusion plus ancienne que notre 
branche II, et voilà notre auteur convaincu de mensonge. Nous 
pouvons ainsi, dans une certaine mesure, vérifier .son dire. 
Quelle est la date de la branche II ? Il ne semble pas très facile 
de la déterminer avec certitude ; pourtant nous pouvons fixer 
un terminus a quo. Notre auteur cite deux œuvres françaises 
que ses auditeurs avaient, il l'affirme, entendu conter, le Roman 
de Troie, et un roman de Tristan. La Chèvre est un personnage 
fort énigmatique et de lui et de son poème nous ne savons rien. 
Mais si nous datons le Tristan de Thomas de 1170 environ 1 , il 
ne semble pas trop téméraire de placer La Chèvre quelques 
années avant ou quelques années après, c'est-à-dire à un moment 
où l'attention était vivement attirée sur la légende de Tristan et 
d'Iseut. A l'égard de Troie nous pouvons être plus affirmatifs : 
on s'accorde à dater le poème de Benoît de 1165 2 . Nous dirons 



1. Voir éd. Bédier, t. II, p. 55. 

2. Dans la 2 e édition de son Manuel, G. Paris place Troie vers 1160 (p. 73 
et 247). Dans la 3 e et la 4 e cette date est conservée dans le texte (§ 45), mais 
au Tableau chronologique on lit dans les deux cas : « vers 1165 : Troie. » Cf. Cons- 
tans, Troie, t. VI, p. 182 ss. et Faral, Contes et romans courtois, p. 169 ss. 



LE PROLOGUE DE LA BRANCHE II 41 

donc que la branche II n'est pas antérieure à 1105. Il s'agit de 
savoir si les allusions que nous pourrons découvrir dans les 
œuvres du xm e et du XII e siècle nous maintiendront en deçà 
de cette date. Nous allons les relever aussi complètement qu'il 
sera possible. Partons de 1215 environ — il est trop évident 
qu'à ce moment-là il y a des poèmes français de Renard depuis 
longtemps connus et populaires — et remontons vers le xn e 
siècle. Guillaume le Clerc de Normandie écrit vers 1210 : 

Assez avez oï fabler, 
1308 Cornent Renart soleit embler 

Des gelines Costeins de Xoes 1 , 

et nous reconnaissons là une allusion au début de notre branche II. 
De même dans le roman de Guillaume de Dole, il est question de 
« goupiex » 

442 Qui ont par devers les cortiex 

Dan Constan tolu maint chapon 2 . 

Courtois (F Arrêts (début du xm e siècle ou fin du xn e ) mentionne 
une certaine Porrete qui savait plus de Renard qu'un autre 
ne savait d'Isengrin 3 . Chardri, dans La Vie des Set Dormanz, 
indique brièvement les sujets dont il se détourne pour traiter de 
choses plus sérieuses, et il se trouve ainsi avoir énuméré quelques- 
unes des œuvres les plus populaires de son temps. Le passage est 
intéressant : 

. Ne voil pas en fables d'Ovide, 
52 Seinnurs, mettre mun estuide, 

Xe ja, sachez, ne parlerum 

Ne de Tristram ne de Galerun ; 

Xe de Renard ne de Hersente 
56 Xe voil pas mettre m'entente, 

Mes voil... 4 

Les « fables d'Ovide » nous renvoient peut-être aux premiers 
ouvrages de Chrétien ; Ille et Galeron est de 1167, Tristan des 



1. Éd. Reinsch, 1892, p. 279. 

2. Éd. Servois, 1893. Autre souvenir de notre Roman, au v. 5407 : S'il puet 
eschaper a cest tor, — Dont savra il moût de Renart. 

3. Éd. Faral, 1911, v. 358-59. 

4. Éd. Koch, 1880. 



42 LE ROMAN DE RENARD 

environs de 1170 : « Renard et Hersent », ou l'adultère de Renard 
(fin de la branche II), a bien l'air d'être une œuvre à peu près 
contemporaine des autres. Quant à Chardry, M. Suchier le place 
dans le dernier quart du xn e siècle, G. Paris en 1200, M. Koch au 
commencement du xiii siècle l . Peu nous importe : les œuvres 
qu'il mentionne sont évidemment parmi celles qu'on lisait et 
récitait le plus volontiers vers la fin du xn e siècle, et nous y 
retrouvons Renard en bonne place. Le traducteur de la Formula 
vitœ honestœ de Martin de Braga veut lui aussi tourner son atten- 
tion à de graves sujets : 

Saciés que ne vous voel pas dire 
18 Si con dans R-ainars se fist mire, 

Ne com Hersens fist l'estipot 2 . 

Voilà pour la première fois une allusion à une branche autre 
que la branche II, et encore le dernier vers, malgré son obscurité, 
semble bien nous renvoyer à l'épisode d'Hersent prise dans la 
tanière de Renard (fin de la branche II). G. Paris date le poème 
en question de 1185 3 . Vers la même époque — entre 1180 et 
1190 4 — l'auteur de la première branche d'Alexandre dans une 
description de bataille nous montre « li Grius » qui « ategnent » 
leurs ennemis 

com Renars fist le gai, 
Qu'il saisi par le geule quant ot canté jornal 5 . 

C'est une nouvelle allusion à l'alerte récit qui ouvre la branche II. 
Enfin notons que dans le Roman des Sept Sages, composé sans 



1. Suchier, Ltbl. f. germ. u. rom. PhiL, 1881, col. 260 ss. et 459-60 ; G. Paris, 
Manuel, Tableau chronologique, p. 275 ; Koch, Introduction de son édition, 
p. \lvii. Voir aussi A. Reinbrecht, Die Leg. v. d. Siebenschlâfem u. der anglo- 
norm. Dichter Chardri, Gôtt. diss., 1880, et le compte-rendu de Koch, Ltbl. /. 
germ. u. rom. PMI., 1881, col. 291s. 

2. Éd. Irmer, Halle, 1890. 

3. Le poème est dédié à un roi Philippe en qui G. Paris voit Philippe Auguste 
(Vie de Saint Alexis, 1872, p. 215-16). Dans son Manuel il en place la compo- 
sition vers 1 185 ; do inriiir dans Mihuujcs de lit/, fr., p. 355. Pour M. Irmer 
aussi, p. 61, il s'agit de Philippe Auguste. M. Tobler, Archiv. f. d. Stud. 
derneueren Spr., t. LXXXVIII, p. 451, n'en est pas absolument convaincu. 
M. Irmer est porté à mettre la date du poème entre 1214 et 1223 : voir sa bro- 
chure, p. 6. 

4. Voir P. Meyer, Alexandre le Grand, t. II, 1886, p. 243-5 et 257. 

5. Éd. Michelant, 1846, p. 65, v. 25. 



LE PROLOGUE DE LA BRANCHE II 43 

doute vers 1180 1 , une femme hypocrite et artificieuse nous est 
donnée comme « sachant de Renart » 2 , et signalons dans la 
Chronique des ducs de Normandie de Benoît, qu'on date de 1 175 3 , 
une rapide mention de Dan Isengrim 4 , — puis plus rien 5 . 
Passé 1170 ou 1165, pas une citation, pas une allusion. Les auteurs 
de Bestiaires du xm e siècle, Guillaume le Clerc et Pierre le Picard 6 
connaissent très bien Renard, mais Philippe de Thaon 7 n'a ren- 
contré que le goupil ; Isopct de Lyon 8 est très familier avec 
Renard et Isengrin, mais Marie de France 9 ignore les deux 
barons. Il est bien difficile de voir dans toutes ces coïncidences 
autant de caprices du hasard. Avant 1165-1170 personne ne 
semble avoir lu un roman français de Renard, en tout cas per- 
sonne n'en a parlé. A partir de 1 170-1175 les allusions à un roman 
de ce genre apparaissent et elles deviennent de plus en plus 
fréquentes 10 . Trois d'entre elles nous renvoient très explicite- 
ment à un épisode défini de l'histoire de Renard, et cet épisode 



1. Il est de mode de parler du « très ancien Roman des Sept Sages » et dans 
son Manuel, G. Paris le place « vers 1155 ». On n'a jamais, à ma connaissance, 
donné la moindre preuve de cette prétendue antiquité. Je suis tout à fait de 
l'avis de M. Grôber qui met ce roman dans le dernier quart du xn e siècle ( Grund- 
riss, t. III, p . 606.). 

2. Éd. Keller, 1836, v. 2244. Même emploi, v. 2449. 

3. Dans la 2 e éd. de son Manuel, G. Paris met la Chronique « vers 1170 », 
dans la 3 e et la 4 e entre « 1172-1176 » environ ; M. Grôber la met « après 1170 », 
Grundriss, t. III, p. 637. Voir aussi G. Paris, Mélanges de litt. fr. du moyen âge, 
t. I, 1910, p. 261, n. 2. 

4. Éd.. Michel, 1836, t. II, p. 30, v. 16166. 

5. Il est à noter qu'il y a un exemple du mot renardie (v. 929) dans le poème de 
Philomena que son éditeur M. De Boer (Paris, 1909) attribue à Chrétien et 
place vers 1 168. Mais la date est douteuse et l'attribution à Chrétien peu assurée. 
Voir Foerster, Cligès, 3 e éd., 1910, p. vn, n. 2, et Schultz-Gora, Zts. f. rom. PMI., 
XXXVII, 1913, p. 232-6. 

6. Le Bestiaire de Pierre le Picard a été publié par Cahior et Martin dans 
Mélanges d'archéologie, d'histoire et de littérature, Paris, 1851. A la page 207, 
le paragraphe concernant le goupil est intitulé Li Golpis Reinart, d'après le 
texte du plus ancien manuscrit, qui date du xin e siècle. 

7. Éd. Walberg, Lund, 1900. 

8. Éd. Foerster, Heilbronn, 1882. 

9. Éd. Warnke, Halle, 1900. 

10. Nous avons mentionné les plus significatives. Il faudrait y ajouter pour 
le xn e siècle (vraisemblablement vers les dernières années) — outre deux 
ou trois allusions provençales — Le Castoiement d'un père a son fiels, éd. Roesle, 
Munich, 1898, p. 10, v. 69 et 86; p. 11-12, v. 30, 36 et 54 ; p. 43-45, passim ; 
Jean Bodel, Saxons, éd. Michel, t. I, p. 33 ; Garin le Loherain, éd. P. Paris, t. II, 
p. 53. Au xm e siècle, les allusions à Renard et aux autres personnages du 
Roman se multiplient. Voir notre chapitre XX. 



44 LE ROMAN DE RENARD 

nous le trouvons mis en œuvre dans un poème postérieur à 1165 
dont l'auteur se donne hautement comme le premier qui ait 
conté au public de France les aventures de Renard et d'Isengrin. 
Chardry fait allusion à l'adultère de Renard et d'Hersent, le 
traducteur de Martin de Braga s'y réfère très probablement : 
or cet adultère est raconté précisément dans le même poème, 
qui est ainsi cité cinq fois en un demi-siècle : fortune rare pour 
une œuvre du moyen âge. Mais tous ces faits ne conduisent-ils 
pas à une interprétation nécessaire ? En vérité, s'il s'agissait de 
toute autre œuvre médiévale, chanson de geste, fabliau ou roman 
d'aventures, c'en serait assez, et la conclusion s'imposerait. Nous 
ne voyons pas de raison de faire une exception ici, et nous affir- 
merons que la branche II est le plus ancien poème français où 
l'on ait chanté de Renard et d'Isengrin. 

Voilà certes un résultat intéressant, s'il est aussi sûr que nous 
le croyons et, ainsi mis sur la voie, il est à supposer que nous 
n'aurions pas trop de peine à démêler l'écheveau à première 
vue si compliqué de nos seize branches. Mais il importe d'être 
sans inquiétude sur notre point de départ, et le moment est venu 
d'aller chercher chez les critiques une confirmation ou une réfu- 
tation des premiers résultats que nous a donnés l'étude des 
œuvres. Nous ne resterons pas longtemps dans le doute. Aucun 
critique, depuis bien longtemps, n'a même été tenté d'accueillir 
les inductions qui nous ont paru si naturelles et si légitimes. 
Nul ne s'est soucié de rapprocher les introductions qui pré- 
cèdent nos poèmes, encore moins de faire un départ entre les 
branches qui en citent d'autres et celles qui s'en abstiennent. 
Le prologue de la branche II qui nous a retenus si longtemps a 
semblé beaucoup moins remarquable à nos devanciers qu'à 
nous-même. Croirait-on que ni G. Paris, ni M. Sudre, ni M. Vo- 
retzsch n'en font la plus légère mention ? Voilà un dédain ou 
une indifférence bien extraordinaires. Mais il n'en faut pas 
chercher les raisons bien loin : si tous ces savants s'accordent 
à négliger les indications que leur offrent nos branches, c'est 
qu'ils s'accordent également à ne voir dans ces branches que 
des remaniements. Ils admettent bien que nous avons en original 
les plus tardifs de ces poèmes : la branche XIV par exemple 
qui s'éloigne singulièrement de l'idée mère du Roman, la branche 
XVII, d'autres encore sans doute ; mais quant à ceux qui nous 
présentent cette idée dans toute sa pureté, les plus anciens et à 



LE PROLOGUE DE LA BRANCHE II 45 

l'ordinaire les meilleurs, il faut bien comprendre que leur ancien- 
neté n'est que relative : aucun qui n'ait été retouché, trans- 
formé, gâté, aucun qui ne remonte à un original disparu. Et la 
branche II ne fait pas exception. On comprend que dans ces 
conditions il n'y ait pas grand intérêt à recueillir les racontars 
de remanieurs peut-être fort sujets à caution. Et nous voyons 
clairement où nous avons erré. Qu'importe que telle branche 
nous renvoie à telle autre et qu'une troisième n'en cite aucune ? 
Qui nous garantit que dans le premier cas le rcmanieur n'ait 
pas ajouté précisément le passage que nous retenons et qu'il 
n'ait pas supprimé dans le second une allusion qui nous aurait 
conduit à des résultats tout différents ? Parmi les prologues, 
quelques-uns peuvent être originaux, d'autres ont sans doute 
été ajoutés après coup : qui fera le départ entre ces deux catégo- 
ries ? Les textes que nous avons marquent le point d'arrivée 
d'une évolution probablement très longue : que n'ont-ils pas 
perdu et acquis en cours de route, en combien de façons ne se sont- 
ils pas déformés en tout cas 1 L'ensemble conserve bien encore 
la forme et l'orientation primitives, mais comment faire fond 
sur le détail qui peut dater d'hier ? Le Roman est une structure 
imposante, mais qui n'est pas partout également éclairée, car 
elle s'étend surtout en profondeur et l'arrière-plan est noyé 
d'ombre. Si vous examinez à la loupe les détails de l'édifice, 
vous faites disparaître la perspective qui est essentielle. N'est-ce 
pas précisément la faute que nous avons commise ? N'avons- 
nous pas négligé ce qui était en dehors du champ de notre vision 
immédiate : cette longue et féconde tradition orale dont nos 
branches écrites n'ont fait que se détacher un jour ? Quand l'au- 
teur de la branche X nous annonce « une partie de l'estoire », 
pourquoi ne serait-ce pas à cette tradition qu'il nous renvoie, 
plutôt qu'à un poème premier fort hypothétique ? Et ne fau- 
drait-il pas se poser la même question à l'égard de tous les autres 
prologues ? « Einc n'oïstes en si bon leu — De lui (Renart) e 
d'Ysengrin le leu », nous dit encore l'auteur de X. Pourquoi 
n'y aurait-il pas ici une allusion aux récits sans prétention des 
conteurs populaires ? C'est certainement l'un d'eux que prend à 
témoin l'auteur de la branche IX : 



4G LE ROMAN DE RENARD 

L'estoire temoinne a vraie 
8 Uns bons conteres, c'est la vraie, 

(Celui oï conter le conte) 
Qui tos les conteors sormonte 
Qui soient de ci jusqu'en Puille. 

Il semble bien qu'il en faille prendre notre parti : nous avons 
marché avec trop de confiance sur un terrain trop mouvant, nous 
avons interprété trop simplement des textes trop complexes. 

Pourtant nous ne sommes pas convaincu. Ce prologue de la 
branche II nous inquiète toujours. Il ne nous paraît pas qu'on ait 
réussi à écarter son curieux témoignage : 

10 Onques n'oïstes la guerre, 

Qui tant fu dure de grant fin, 
Entre Renart et Ysengrin. 

Admettez que c'est un remanieur qui parle. Sa prétention en 
est-elle moins étrange, si elle n'est pas fondée 1 S'en heurtera-t- 
elle moins à l'incrédulité des auditeurs avertis ? Le public du 
moyen âge était-il plus indulgent pour les remanieurs que pour 
les auteurs originaux ? Autant de questions auxquelles on 
aimerait à voir répondre nos critiques modernes. Leurs prédé- 
cesseurs avaient au moins signalé la difficulté. Nous ne parlerons 
pas de Paulin Paris qui interprétait ce prologue exactement 
comme nous l'avons fait. Il s'est passé trop aisément du folk- 
lore pour que son témoignage ait ici quelque valeur. Mais Fau- 
riel qui se ralliait avec enthousiasme aux théories de Grimm, 
Jonckbloët qui les défendait contre les assauts de Paulin Paris 
ont l'un et l'autre dit leur mot au sujet de notre prologue. Fauriel 
regarde la branche II comme l'œuvre de Pierre de Saint-Cloud 
et note que Pierre annonce, en tête de son poème, une histoire 
inconnue : « Veut-il dire qu'il va raconter une histoire de tout 
point nouvelle, une histoire qui n'a été jusque-là contée par aucun 
jongleur ? Il ne pouvait avoir l'intention d'affirmer rien de pareil, 
non parce que c'était un mensonge (ces sortes de mensonges 
étaient un besoin de métier pour les jongleurs et les trouvères) 
mais parce qu'ici le mensonge eût été manifeste et gratuit. 
Tout le monde devait savoir qu'il y avait sur Isengrin et Renard 
de vieilles histoires que Pierre de Saint-Cloud n'avait point 
imaginées. Ce n'était donc pas comme inventeur, mais bien 



LE PROLOGUE DE LA BRANCHE II 47 

comme rénovateur ou continuateur que Pierre se présentait dans 
son prologue 1 . » Fauriel aurait bien dû nous dire comment 
Pierre se serait exprimé s'il avait voulu se donner comme inven- 
teur : nous ne voyons pas un mot dans son prologue qui puisse 
suggérer même de la façon la plus lointaine une rénovation ou 
une continuation. Évidemment le passage a embarrassé Fauriel 
— devait l'embarrasser — et il s'en est tiré comme il a pu. Son 
interprétation n'a pas trouvé grâce devant Jonckbloët : « Je 
crains, dit-il, que Fauriel n'ait lu dans le prologue des choses 
qu'il ne contient pas ; et je n'oserais pas absoudre l'auteur d'un 
a mensonge manifeste ». 11 croyait probablement avec l'un des 
Deux troveors ribaux : 2 

Plus donnent ils as menteors 
Qu'ils ne font as bons troveors 3 . » 

Cette explication et cette citation pourtant ne satisfont pas 
complètement Jonckbloët. Il sent bien qu'il n'y a là qu'un expé- 
dient, et il ajoute : « Cependant, en considérant que dans six 
manuscrits le prologue précède immédiatement la cinquième 
branche (= II 23-468) c'est-à-dire la première aventure de 
V ancien Renart, suivie des branches 6, 7, 15, l 4 " 5 , 19 4 (= II 
469-842, XV, II 843-1024, Va 289-fin) il n'est pas impossible 
que le prologue ne soit qu'une rédaction rajeunie d'une préface 
plus ancienne qui ouvrait un recueil analogue à celui que tra- 
duisit le Glichesaere 5 . » Ainsi Jonckbloët interpréterait volon- 
tiers dans notre sens le prologue de II ; mais gêné qu'il est par 
ses théories qui exigent des branches disparues et placent au 
xm e siècle les branches conservées, il faut bien qu'il vieillisse 
notablement ce prologue pour lui conserver la signification qu'il 
ne peut s'empêcher de lui attribuer : de là l'hypothèse d'une pré- 
face ancienne et d'une rédaction rajeunie. 

Mais, on le voit, nous nous heurtons toujours à la même fin 
de non-recevoir. Qu'on néglige de parti-pris les indications que 
nous fournissent nos branches, ou qu'on consente à en tenir 
compte un moment, dans les deux cas on proclame que nous 



1. Hist. litt. de la France, t. XXII, 1852, p. 910. 

2. Ruteboeuf, éd. Jubinal, t. I, p. 336. 

3. Jonckbloët, Étude sur le Roman de Renart, 1863, p. 391. 

4. Je ne sais pas ce que Jonckbloët veut dire par I 4 - 5 . 

5. Jonckbloët, loc. cit., p. 391. 



48 LE ROMAN DE RENARD 

n'avons affaire qu'à des remaniements. N'est-ce pas la condam- 
nation de toute étude fondée sur un examen des textes conservés ? 
Et devant une condamnation ainsi motivée ne convient-il pas 
de s'incliner ? Oui sans doute, si le motif est valable. Non, si les 
critiques se trompent en voyant des remaniements là où il n'y en 
a pas, en refusant de voir les originaux là où ils sont. Or, c'est 
une erreur que suivant nous ils ont commise. Il est certain qu'à 
lire chacune de nos seize branches on n'a pas l'impression 
d'être dans la plupart des cas en présence d'un ravaudage plus 
ou moins habile. Si les critiques ont des raisons à faire valoir 
contre cette impression, on aimerait les connaître. Sur quoi se 
fondent-ils pour s'arrêter en général si peu aux poèmes que nous 
avons et déplorer la perte de tant d'originaux que rien jusqu'ici 
ne nous avait fait soupçonner ? Où ont-ils pris ces originaux 
disparus ? D'où en ont-ils tiré la notion ? Il ne sera pas mal à 
propos de rechercher comment s'est peu à peu édifiée une théorie 
qui est aujourd'hui acceptée de tous et que nous croyons pour- 
tant radicalement fausse. C'est une histoire un peu longue, 
mais elle est nécessaire. Nous ne pouvons réfuter les conséquences 
logiques d'erreurs déjà lointaines qu'en remontant jusqu'à ces 
erreurs mêmes. Et si nous refusons de partager la conviction 
de tant de critiques éminents, cette conviction même est un fait 
que nous devons chercher à expliquer. La démonstration a son 
importance : si nous parvenions à prouver qu'on s'est trompé 
sur un point si capital, ce serait par là même déclarer que le pro- 
blème de l'origine et du développement du roman français de 
Renard, après tant de beaux livres et de si savants systèmes, 
attend encore sa solution. 



CHAPITRE IV 



REMANIEMENTS OU ORIGINAUX 



De Legrand d'Aussy à Jonckbloët. C'est Grimm qui a le plus contribué à faire 
passer nos branches pour des remaniements. Ses arguments no sont pas 
convaincants. 



Le Roman de Renard, dont le succès avait été si grand dans 
la France du moyen âge, cessa, par un retour curieux, d'être lu 
chez nous à un moment où des traductions bas-saxonnes, fla- 
mandes, hollandaises, anglaises en maintenaient la popularité 
dans le reste de l'Europe. Vers la fin du xv e siècle Jean Tenessax 
donna bien à Paris chez Philippe Lenoir un livre en prose de 
Maistre Reynard et de dame Hersaint sa femme 1 , mais c'était 
seulement une imitation du Renart le Nouvel 2 de Jacquemard 
Gelée et si le livre fut réimprimé plusieurs fois, on ne voit pas 
qu'il y ait eu d'édition postérieure à celle de 1551 3 . Au début 
du xvin e siècle, La Monnoye eut en mains « un vieux Roman 
manuscrit in-folio, ancien de près de 400 ans 4 » où il est question 
de Renard, mais il ne s'agit que de Renart le Contrefait 5 , et le 
ton dont La Monnoye en parle, montre bien qu'il y avait là un 
sujet tout nouveau pour lui. Et à vrai dire si à ce moment le 
mot de « renard » avait définitivement supplanté celui de « gou- 



1. Je n'ai pas vu ce livre et j'emprunte mes renseignements à Jules Houdoy, 
Renart le Nouvel, 1874, p. 15. L'adaptation de Tenessax ne porte pas de date et 
il est possible qu'elle ait été imprimée seulement au début du xvi e siècle. 

2. Édité pour la première fois par Méon dans le t. IV de son Roman du Renard, 
1826, p. 125 ss. 

3. Houdoy, loc. cit., p. 15, n. 2. 

4. Menagiana, 3 e éd., 1715, t. I, p. 29-30. Voir Méon, t. I, p. xni-xv. et cf. 
Romania, t. XXXVII, 1908, p. 246, n. 5. 

5. Analyse détaillée par M. G. Raynaud dans Romania, t. XXXVII, 1908, 
p. 245 ss. — L'édition Raynaud-Lemaitre vient de paraître, 1914. 

Foulet. — Le Roman de Renard. 4 



50 LE ROMAN DE RENARD 

pil », on avait en revanche complètement oublié les noms des 
autres animaux du Roman. Un traducteur de Lessing, M. d'An- 
telmy, professeur à l'École Royale militaire l , supprimait de 
son texte l'expression Meister Isegrim qu'il trouvait dans la 
fable VIII du livre I de son original, mais l'expliquait ainsi en 
note : « Isegrim, nom factice que les poètes allemands donnent 
au loup depuis un temps immémorial 2 . » C'était là sans doute 
une de ces expressions que « le goût de la langue françoise » 
ne lui avait pas permis de rendre : « J'ai cru devoir les remarquer, 
ajoutait-il, et les traduire littéralement au bas des pages, en 
faveur de ceux qui voudront comparer la traduction avec l'ori- 
ginal, et de ceux qui pourroient se servir de ces fables pour étudier 
la langue allemande 3 . » 

C'était donc un ouvrage bien nouveau pour les Français de 
l'an VII 4 que celui que leur présentait le citoyen Legrand 
d'Aussy dans le cinquième volume des Notices et extraits des 
manuscrits de la Bibliothèque Nationale 5 . Son analyse, fon- 

1. Fables et Dissertations sur la nature de la Fable, traduites de V allemand de 
M. Gotthold Ephraïm Lessing, Paris, 1764. 

2. Ibid., p. 300, n. *. 

3. Ibid., p. 290. 

4. Ce n'est pas à dire qu'on n'eût déjà ici et là chez quelques érudits des idées 
plus précises que celles de M. d'Antelmy. Du Cange, Ménage, Prosper Marchand 
(Dictionnaire historique, La Haye, 1758), Cari Friedrich Flôgel (Geschichte der 
komischen Litteratur, Liegnitz und Leipzig, 1786), d'autres encore vers la même 

■ époque mentionnent le Roman de Renard. Mais ils ont bien de la peine à se 
reconnaître au milieu de 1' « ancien » et du « nouveau » Renard, du « petit » 
Renard et de Renard « couronné ». La plupart d'entre eux donnent l'impression 
de ne travailler que sur des titres. Marchand, t. I, p. 277, Rem. D., note 20, 
reproche à Borel d'écrire le Roman du nouveau Renaud, au lieu de Roman du 
nouveau Renard et, par une seconde bévue encore plus plaisante, de faire de ce 
prétendu Renaud un poète. Le premier qui y regarda de plus près est, comme 
nous allons le dire, Legrand d'Aussy. Dès 1779 dans ses Fabliaux ou Contes 
du XII e et du XIII e siècle, il imprimait une mise en français moderne de la 
branche VIII (le pèlerinage de Renard), t. I, p. 383-392. Et la note qui suit, 
p. 392-393, prouve qu'il avait déjà lu la plupart de nos branches (daits le ms. D, 
— aujourd'hui à Oxford, — semble-t-il). Il faisait alors de ce « poème singulier » 
l'œuvre successive do trois auteurs (se référant probablement aux mentions 
de Pierre de Saint-Cloud, Richard de Lison, et du Prêtre de la Croix en Brie 
qu'il avait trouvé) s en bête de certaines branches). Interprétant à faux une indi- 
cal ion du copiste, il croyait que lo Roman avait été achevé en 1339, et il voyait 
dans certain passage de la branche 1 une allusion aux trois filles do Philippe 
le Bel. Sur ce dernier point il y verra plus clair en l'an VIL Dans l'intervalle 
son erreur avait été relevée par Guillaume de Bure en 1783 (Gâtai, de la Biblio- 
thèque de feu M. le duc de la Vallière, t. II, p. 186). 

5. T. V, an VII, p. 294 ss. 



REMANIEMENTS OU ORIGINAUX 5l 

dée sur quatre manuscrits, donnait une idée assez juste de 
ce « poème héroïco-comique, burlesque et facétieux » qui était 
ainsi révélé aux lecteurs contemporains. Mais ce qui nous inté- 
resse surtout ici, ce sont les idées que Legrand d'Aussy exprimait 
à cette occasion sur l'histoire du Roman. On y verra le point de 
départ d'mie opinion qui est encore en faveur aujourd'hui. 
Suivant lui les 25 ou 26.000 vers de Renard sont dans le langage 
du xm e siècle, et le poème fut précisément publié — au moins 
dans sa première partie due à Pierre de Saint -Cloud — au com- 
mencement de ce siècle. Qu'en savait Legrand d'Aussy ? Il est 
possible qu'il ait songé à la date des manuscrits utilisés par lui : 
ils sont du xin e ou du xrv e siècle. Mais ce qui déterminait 
surtout sa conviction, c'étaient deux citations qu'il empruntait 
à un manuscrit de Gautier de Coincy : dans l'une il est question 
de « Renart » et de « Tardiu le limeçon », dans l'autre d' « Isangrin 
et de sa famé 1 ». Gautier de Coincy, qui connaissait ainsi notre 
Roman, « composait en 1233 » : de là à mettre Renard dans le 
tiers de siècle qui précède il n'y a qu'un pas, et Legrand d'Aussy 
le franchit sans scrupule. Depuis on a découvert ailleurs bien 
d'autres allusions au Roman de Renard, quelques-unes anté- 
rieures de près d'un demi-siècle aux vers de Gautier : les deux 
passages du moine de Laon n'en ont pas moins passé de mémoires 
en mémoires et, à l'heure qu'il est, l'interprétation qu'en avait 
donnée Legrand d'Aussy pèse encore sur les théories de nos 
plus récents historiens de Renard. Les systèmes en apparence 
les plus solides reposent souvent sur des assises tout aussi incer- 
taines. 

Vingt-sept ans après l'article de Legrand d'Aussy paraissait 
enfin à Paris Le Roman du Renard, publié d'après les manuscrits 
de la Bibliothèque du Roi des xm e , xrv e et xv e siècles (1826). 
C'était la première édition de notre poème, due à Méon. Les 
quatre volumes, dont le dernier contient le Couronnement Renart 
et Renart Je Nouvel, n'étaient précédés que d'une courte introduc- 
tion de 15 pages, et sur ces 15 pages 2 seulement étaient consa- 
crées aux branches qui remplissent les trois premiers volumes. 
« Le Roman du Renard, y lit-on, a été célèbre dès le commen- 
cement du xm e siècle » 2 . La preuve en est dans les deux citations 

1. Legrand d'Aussy avait déjà cité ce second passage, sans nommer Gautier, 
dans ses Fabliaux de 1779, t. I, p. 394. 

2. T. I, p. v. 



52 LE ROMAN DE RENARD 

de Gautier de Coincy que nous connaissons déjà. On voit que 
Méon se borne à copier Legrand d'Aussy en y ajoutant, il est 
vrai, une nuance nouvelle de prudence : car enfin le Roman 
pourrait avoir été célèbre dès le commencement du xin e siècle 
et cependant dater du xn e . Méon ne s'y oppose pas, mais ne 
dit rien non plus qui nous fasse supposer que telle était son 
opinion. Ce fut Raynouard qui, dans le Journal des Savants 
de 1826 1 , rendit compte de l'édition Méon. On verra qu'avec lui 
nous faisons un pas décisif. « L'auteur, que les philologues fran- 
çais, M. Legrand d'Aussy et M. Méon reconnaissent pour le 
premier qui ait traité le sujet » est, pour lui aussi, Pierre de 
Saint-Cloud. « On admet généralement qu'il a composé au com- 
mencement du xm e siècle la première branche, ou pour mieux 
dire le tronc auquel les diverses branches ont été rattachées » 2 . 
C'est ainsi qu'une hypothèse de Legrand d'Auss}^, avancée du 
reste avec décision, est en train de se transformer en opinion 
solidement établie. C'est à peine si une formule d'atténuation 
rappelle en passant le lecteur averti que de ce fait généralement 
admis on n'a encore fourni nulle preuve très valable. Mais voici 
qui est nouveau : les troubadours ont plus d'une fois cité le 
Roman de Renard, et ils font parfois allusion à des détails qui 
ne se trouvent pas dans les branches qui ont été publiées. Ainsi 
Peire de Bussignac 3 écrit : 

Ane Rainartz d'Isengri 
Nos saup tan gen venjar, 
Quan lo fetz escorzar 
El det per escarnir 
Capel e ganz 
Com eu faz quan m'azir. 

Nulle part dans les trois volumes de Méon il n'est question 
d'une vengeance où Renard, faisant écorcher Isengrin, lui aurait 
donné pour se moquer chapeau et gants. Voici une autre strophe 
qui ne nous renvoie également à aucune branche connue : 



1. P. 334 ss. 

2. Ibid., p. 339. 

3. Cité par Raynouard, ibid., p. 340. Je reproduis la citation d'après G. Paris, 
Mélangea de litt. fr., p. 406, n. 1. 



REMANIEMENTS OU ORIGINAUX 53 

E pren m'a sovenir 
de riAlengri, q'un (lia 
vole ad un parc venir, 
mas pels cas que temia, 
pelh de mouton vestic, 
ab que los escarnic ; 
pueys manget e trahie 
selhas quel abellic 1 . 

Ne pourrait-on de ces deux passages conclure à l'existence d'un 
Renard antérieur à celui de Méon ? Raynouard va ici bien vite : 
Peire Cardenal écrivait au xin e siècle, à un moment où on 
appliquait couramment au loup le surnom d'Isengrin, et il n'y 
a ici qu'une allusion à une fable connue 2 . Quant aux vers de 
Peire de Bussignac, ils rappellent une plaisanterie qui pourrait 
bien provenir directement ou indirectement d'un poème de 
Paul Diacre ou de Y Y sengrimus de Nivard. Nous y reviendrons 
plus tard 3 . Mais Raynouard a encore une autre raison à faire 
valoir en faveur de ce poème ancien qu'il se représente écrit 
soit en français soit en provençal : Peire de Bussignac, en effet, 
appartient au xn e siècle, Richard Cœur de Lion aussi qui, 
dans un sirventès, cite en passant Renard et Isengrin. Com- 
ment ces deux auteurs auraient-ils pu citer l'œuvre de Pierre 



1. Journ. des Sav., 1827 (c'est un complément à l'article de 1826), p. 604. 
Raynouard donne la strophe comme anonyme. Elle est de Peire Cardenal. Je 
reproduis le texte de M. Appel, Prov. Chrestomathie, 3 e éd., 1907, p. 113. 

2. Il faut dire qu'elle est surtout connue aujourd'hui par la version de La Fon- 
taine, Le loup devenu berger, III, 3. La Fontaine remprunte, croit-on, au recueil 
de Verdizotti, Cento Favole morali, Venise, 1570, p. 132, et il ne semble pas qu'on 
sache d'où Verdizotti la tenait. Dans une longue préface verbeuse, l'auteur 
italien nomme Esope, mais pour faire court, dit-il, supprime les noms de ses 
autres modèles, antiques ou modernes. En tout cas notre fable était certaine- 
ment courante au moyen âge. Jean Molinet (mort en 1507) y fait allusion 
(voir La Fontaine, éd. Régnier, t. I, 1883, p. 210, n. 3), et bien avant lui Jean 
de Meung, Roman de la Rose, éd. Marteau, v. 11511 ss., et l'auteur d'un poème 
latin du début du xm e siècle, De Teberto mistico, v. 49-50 (Voigt, Kleinere 
lateinische Denkmàler der Tiersage, 1878, p. 107 ss.). Les noms d'Isengrin et 
de Renard se retrouvent plusieurs fois chez Peire Cardenal, toujours pris 
comme types de dissimulation ou d'hypocrisie. La fable du loup qui revêt 
une peau de mouton est apparentée au conte du loup qui se fait moine et n'en 
continue pas moins à voler des brebis, et à la fable du loup choisi comme berger 
par un père de famille partant en voyage (sur ces deux récits voir plus loin, 
chap. xv). Elle vient certainement de la Bible, Matthieu, VII, 15. 

3. Voir chap. xvi. 



54 LE ROMAN DE RENARD 

de Saint-Cloud qui date du xm e siècle 1 ? Conclusion rigoureuse, 
mais qu'en resterait-il si le hasard avait fait rencontrer à Legrand 
d'Aussy, au lieu des vers de Gautier de Coincy, quelques-unes 
des allusions du xn e siècle ? N'est-il même pas permis de croire 
que si Legrand d'Aussy avait, au moment où il rédigeait son 
article, connu les allusions provençales à Renard, il n'eût pas 
beaucoup hésité à placer Pierre de Saint-Cloud vers 1180 ? 
Raynouard qui connaissait ces passages provençaux aurait peut- 
être pu, lui, mettre en doute la datation « généralement admise ». 
Il préféra respecter une opinion à laquelle vingt-sept années 
écoulées donnaient un prestige d'autorité et il concilia tout en 
supposant un Renard plus ancien. Le croirait-on ? Ces deux 
Renards — celui du xin e siècle et celui du xn e — ne vont plus 
nous quitter désormais. 

Après les savants français, Jacob Grimm aborda à son tour 
le Roman de Renard, mais avec une connaissance incompara- 
blement plus étendue et un coup d'œil autrement pénétrant. 
Son Reinhart Fuchs, qui parut à Berlin en 1834, est un monument 
de science et d'ingéniosité : c'est un des chefs-d'œuvre de la cri- 
tique à l'époque romantique et il y a du plaisir à y trouver un 
j)oète autant qu'un érudit. On a bien des fois retracé les théories 
que Grimm y soutient, et nous ne prétendons nullement après 
tant d'autres en donner un nouvel exposé 2 . Nous nous- bornerons 
à regarder son livre sous un certain angle : plus que tout autre, 
Grimm a contribué à faire passer nos branches de Renard pour 
des remaniements : nous voulons simplement rechercher pour- 
(jiioi et comment. Grimm ne se contente pas d'étudier les branches 
françaises : il rassemble et compare tous les poèmes médiévaux 
de Renard, en quelque langue qu'ils aient été écrits. Il s'agit de 
déterminer dans quels rapports ils sont les uns avec les autres. 
Les plus anciens sont en latin. C'est d'abord le Reinardus Vulpes 3 
que Grimm lui-même avait découvert à Paris en 1814 et qui fut 
publié par Mone en 1832. Il a dû être composé par un Flamand 
du Nord, et les allusions historiques qui y abondent permettent 
d'en placer la date de composition entre 1148 et 1160, ou plus 
précisément en 1150. Le Reinardus Vulpes est un long poème 



1. Journ. des Sav., 1826, p. 339-340. 

2. Voir surtout le livre récent de M. Tonnelat, Les frères Grimm, 1912. 

3. Reinhart Fuchs, p. lxx-cii. 



REMANIEMENTS OU ORIGINAUX 55 

de 6.000 vers. ISYsengrimus 1 , au contraire, également retrouvé 
par Grimm et publié dans son Reinhart Fucha, n'a <|iie 688 vers : 
les deux récits qu'il renferme se retrouvent sous une forme très 
peu différente parmi les aventures que rapporte le Reinardua 
Vulpes. Grimm en concluait que le Reinardus Vulpes avait pris 
comme point de départ YYsengrimus qu'il avait tantôt abrégé 
tantôt développé dans les deux aventures qui le composent, puis 
en avait ajouté d'autres, empruntées ailleurs. L'auteur de l' Ysen- 
grimus, un Flamand du Sud, avait dû vivre dans la première 
moitié du xii e siècle, plus tôt peut-être encore, car son imita- 
teur, un certain Nivard, allait composer le Reinardus vers le 
milieu du siècle. A côté des deux poèmes latins il faut placer 
le Reinhart Fuchs allemand de l'Alsacien Henri le Glichezâre 2 . 
Quelques allusions historiques moins claires que celles du Rei- 
nardus permettent cependant une datation approchée. Grimm 
met le poème en 1150 ou tout au début de la seconde moitié du 
xn e siècle. Quelles sont les sources de ces trois ouvrages ? Pour 
le Reinhart Fuchs il ne saurait y avoir aucune espèce de doute 3 . 
Les noms allemands d'origine et pourtant romanisés de forme 
et les noms purement français conservés à côté des autres mon- 
trent jusqu'à l'évidence qu'Henri le Glichezâre a eu un original 
français. Quant aux poèmes latins, il est fort douteux qu'ils 
aient eux non plus rien inventé. Le plus probable est qu'ils ont 
puisé à des récits antérieurs en langue vulgaire. Ces récits fai- 
saient-ils partie d'une tradition orale depuis longtemps établie, 
avaient-ils déjà été mis par écrit, Grimm propose tour à tour 
ces deux hypothèses sans se décider bien nettement pour l'une 
ou pour l'autre 4 . Ce qui est certain pour lui c'est que dès le 
début du xri e siècle il y eut dans la France du Nord une riche 
floraison de contes de Renard 5 : et de bonne heure des poètes 
durent s'en emparer et composer des narrations détachées, qui 
mettaient en œuvre telle ou telle aventure, qu'on récitait pro- 
bablement l'une après l'autre et qui formaient ainsi une chaîne 
épique d'épisodes plus ou moins étroitement reliés ; chacune de 



1. Ibid., p. lvh-lxx. 

2. Ibid., p. cm-cxv. 

3. Cf. J. Grimm, Sendschreiben an Karl Lachmann. Ucber Reinhart Fuchs, 
Leipzig, 1840, p. 6. 

4. Reinliart Fuchs, p. lxxvii. 

5. Ibid., p. cxv-cxLvm. 



56 LE ROMAN DE RENARD 

ces narrations s'appelait une « branche ». La collection la plus 
complète est celle qu'a publiée Méon. Il a fondé son édition 
sur douze manuscrits, Grimm en connaît cinq plus particulière- 
ment et aucun ne lui semble remonter plus haut que le xiv e siècle. 
Il est surprenant que des branches isolées telles qu'elles étaient 
avant qu'on les eût rassemblées en corps ne se rencontrent pas 
dans des manuscrits plus anciens, mais tel est pourtant le cas. 
Nous avons donc perdu beaucoup de branches. C'est entre 1150 
et 1250 que les premières ont dû être composées 1 . Or, dans la 
forme où nous apparaissent nos branches, il est fort possible 
que les plus anciennes, déjà bien des fois retouchées et alté- 
rées, appartiennent presque toutes au xin e siècle, quelques-unes 
même au xiv e . Ainsi donc si les premières branches dans les 
cadres généraux où nous les avons aujourd'hui remontent au 
milieu du xn e siècle, nous ne les possédons plus, dans le détail, 
que remaniées par des arrangeurs du xm e siècle. Le poète que 
l'on considère comme le plus ancien et le plus important est 
Pierre de Saint-Cloud, que l'on place vers le commencement du 
xm e siècle. Il a composé en effet la 17 e branche (= XVI) qui 
est bien une des anciennes mais non pas une des meilleures. 
On ne voit pas sur quoi s'appuient Legrand d'Aussy et Raynouard 
pour lui en attribuer d'autres et leur assertion reste douteuse. 
Nous ne connaissons réellement en Pierre de Saint-Cloud que 
l'un des plus insignifiants parmi les auteurs de Renard : nous 
ne savons ni qui a composé les meilleures branches ni qui a 
composé les plus anciennes, qu'elles soient perdues sans retour 
ou simplement égarées depuis longtemps. On doit placer le 
Glichezâre au moins vingt ou trente ans avant Pierre, et le poème 
du Glichezâre suppose un poème français qui par là a pu paraître 
dès le début de la deuxième moitié du XII e siècle. Il n'est donc 
pas surprenant que les allusions les plus anciennes relevées chez 
les troubadours nous renvoient à une époque antérieure à celle 
de Pierre de Saint-Cloud ; elles s'appliquent tout naturellement 
aux branches 'perdues de Renard 2 . 

Ici nous rejoignons Raynouard. Grimm, qui a rassemblé tout 
un corpus d'allusions au Renard, a beau ne plus faire tant de fond 
sur les deux passages de Gautier de Coinoy, il a beau restreindre 



1. Ailleurs, Sendschreiben, p. 6, il met ces branches dès la fin du xi e siècle. 

2. Reinhart Fuchs, p. ce. 



REMANIEMENTS OU ORIGINAUX 57 

le rôle de Pierre de Saint-Cloud et lui enlever plusieurs des 
branches qu'on lui attribuait, il n'en aboutit pas moins comme 
Raynouard à placer au xin c siècle les branches que nous avons 
et à en supposer d'autres au xn e siècle que nous n'avons plus. 
C'est même sur cette distinction essentielle qu'il fonde tout son 
système. Comment donc la justifie-t-il, puisqu'après tout il 
fait assez bon marché des témoignages provençaux qui avaient 
été l'unique preuve de Raynouard ? Ce n'est pas assez d'avoir 
exposé ses idées, il faut montrer sur quoi elles reposent et mettre 
en lumière les arguments principaux. 

D'un bout à l'autre de son livre Grimm est sous l'influence des 
théories de Lachmann sur la formation des épopées populaires : 
c'est à lui qu'il dédie le Reinhart Fuchs, c'est à lui qu'il enverra, 
en 1840, la lettre dans laquelle il ajoute comme un appendice 
à son livre 1 . De même qu'il y a une saga héroïque, il va y avoir 
une saga animale. On se redit de village en village les ruses de 
Renard, les violences d'Isengrin, les sottises de Brun. Nombreuses 
sont les cantilènes qu'on s'en va chantant dans la France du 
XII e siècle. D'abord éparses, isolées, elles se rapprochent peu à 
peu, s'amalgament, forment un tout : l'épopée est née, nouvelle 
Iliade qui célèbre les héros de la forêt. Jusqu'ici nous sommes en 
pleine imagination : il n'y a là qu'une transposition infiniment 
habile des idées de Wolf et de Lachmann au moyen âge français 
et une assimilation très ingénieuse des poèmes de Renard aux 
épopées populaires. Il faut maintenant prendre contact avec 
les faits, déterminer l'époque de cette activité épique. Rien de 
plus facile : il suffit de noter la date des poèmes que nous avons 
conservés : YYsengrimus remontant au début du xn e siècle, on 



1. C'est le Sendschreiben an Karl Lachmann. V. ci-dessus, p. 55, n. 3. — Si nous 
parlons dans ce chapitre des « théories de Lachmann » et des « idées de Lach- 
mann », c'est pour faire court, parce que en matière d' « épopée populaire », c'est 
surtout à lui qxi'on pense quand il est question, de près ou de loin, de la théorie 
des cantilènes et parce qu'après tout, entre Grimm et Lachmann, il y avait sur 
ce sujet bien des points communs. Toutefois ces ressemblances ne proviennent 
peut-être pas tant d'une influence réciproque que de ce qu'ils ont exprime 
l'un et l'autre — avec plus de netteté et plus d'accent qu'on ne l'avait encore 
fait — des idées qui étaient alors dans l'air. Mais Grimm se rattache plutôt à 
Herder et Lachmann à Wolf. M. Tonnelat, ouvr. cit., p. 348-51, a très bien mis 
en lumière cette différence. Grimm lui-même l'avait indiquée dans le discours 
sur Lachmann qu'il prononça, après la mort de son ami. à l'Académie des 
sciences de Berlin, AuswahJ ans den kleineren Schriften von ,1 . Gfrimm, Berlin, 
1871, p. 100-19. 



58 LE ROMAN DE RENARD 

devait donc dès ce moment-là conter de Renard en France ; 
le Reinardus vers 1150 atteste la vitalité de ce courant légen- 
daire ; le Reinhart Fuchs quelque peu postérieur nous renvoie à 
un original français qui devait être par là contemporain du Rei- 
nardus. Ce poème français, l'avons-nous conservé ? Non, répond 
Grimm, et c'est ici que nous devons redoubler d'attention, car 
c'est pour nous le point capital, non, les branches que nous avons 
ne sont pas antérieures à l'extrême fin du xn e siècle. Mais qui 
nous en assure ? Legrand d'Aussy tout d'abord et Méon et 
Raynouard. Grimm ne le dit nulle part aussi nettement, mais 
il est clair qu'il ne s'est pas complètement soustrait à leur in- 
fluence. Il y a dans la répétition des mêmes idées une vertu très 
contagieuse. On s'habitue à recevoir des opinions depuis long- 
temps courantes comme on s'habitue à supporter le froid ou 
le chaud — sans s'en apercevoir. Nous avons dans le livre 
de Grimm cherché en faveur de sa thèse d'autres arguments 
plus valides et nous n'en avons trouvé qu'un. Il est très frappé 
par la date des manuscrits qui nous ont conservé les branches de 
Renard. Il a peine à croire qu'un manuscrit du xm e siècle, à plus 
forte raison du xiv e , puisse nous conserver intacte une œuvre 
du xn e . Selon lui, d'un siècle à l'autre, et même de copiste à 
copiste, il doit forcément, presque automatiquement, se pro- 
duire de considérables remaniements. Dès que nous- n'avons 
plus le manuscrit original, ou tout au moins un manuscrit con- 
temporain de l'auteur, il faut nous résigner à n'avoir que des 
œuvres retouchées, maladroitement corrigées. Grimm publie le 
Reinhart Fuchs d'après un manuscrit qu'il estime d'une cinquan- 
taine d'années postérieur à la rédaction première : et tout de 
suite il parle de vers supprimés en grand nombre, de passages 
modifiés, d'autres interpolés 1 . Si nous avions conservé le poème 
du Glichezâre dans toute son ampleur primitive, nous y senti- 
rions une fraîcheur d'expression comparable, peut-être supé- 
rieure à celle des meilleures branches françaises 2 . Or, quelques 
années après avoir écrit ces lignes, Grimm eut la bonne fortune 
de retrouver des fragments d'un manuscrit de la fin du xn e ou 
du commencement du xin e siècle qui précisément renfermait 
le Reinhart Fuchs original 3 . Mais si intéressante que fût cette 

1. Reinhart FucJie, p. ex. 

2. Ibid., p. cl. 

3. Sendschreiben, p. 7. 



REMANIEMENTS OU ORIGINAUX 59 

trouvaille, elle ne remplit pas complètement l'attente de Grimm 
et il dut écrire à Lachmann en lui envoyant une ('dit ion du pré- 
cieux manuscrit : « Il ne vous échappera pas, mon cher ami, que 
le vieux poème, tel qu'il se laisse encore reconnaître clans i 
fragments, est moins éloigné de la rédaction du remanieur pos- 
térieur que nous ne nous l'étions imaginé autrefois 1 . » L'aveu 
précieux à retenir, mais Grimm ainsi éclairé ne songea pas à rec- 
tifier les assertions aventurées qu'il avait émises au sujet des 
originaux français. H est même plus radical dans son supplé- 
ment qu'il ne l'avait été dans son livre. « Si nous considérons, 
écrit-il, que dans le Roman de Renard il est à peine une seule 
branche qui appartienne au XII e siècle, mais que d'autre part 
notre Reinhart Fuchs allemand réclame encore plus impérieuse- 
ment que le Reinardus et YYsengrimus un original français, il 
nous reste à déplorer vivement la disparition d'un ou plusieurs 
poèmes romans de ce cycle qui ont dû exister au cours du xn e 
ou même dès la fin du XI e siècle et dont les branches du xm c ne 
sont que le résidu ou la continuation 2 . » Ces poèmes disparus, 
il confesse qu'il n'en reste pas la plus légère trace, mais il ne perd 
pas l'espoir de les voir réapparaître quelque jour. 

Voilà soixante-dix ans que Grimm exprimait cette espérance 
mais elle ne s'est pas réalisée. Il est infiniment douteux qu'elle 
se réalise jamais. Si les successeurs de Grimm n'apportent pas de 
preuves plus solides de l'existence au XI e ou au xn e siècle d'un 
Renard antérieur à celui que nous possédons, il ne faudra voir 
dans ces originaux disparus qu'un produit arbitraire de l'ima- 
gination romantique. Qu'on en juge. Adaptation des idées de 
Lachmann, utilisation des dates des poèmes latin ou allemand, 
discrédit jeté sur les manuscrits du xm e ou du xrv e siècle : 
voilà les points principaux de la démonstration de Grimm. Il est 
aujourd'hui facile de montrer leur faiblesse à tous. L'étoile de 
Lachmann a pâli. Nous pensons que les hellénistes mêmes ont 
cessé de s'inspirer de ses méthodes. En tout cas ses idées ne sont 
plus incontestées parmi eux, et des théories très opposées - 
sont fait jour de nouveau. Par quelle singulière fortune son 
influence domine-t-elle encore toute une partie des études médié- 
vales ? Il est vrai de dire qu'ici aussi, où peut-être elle n'aurait 



1. Ibid., p. 63. 

2. Ibid., p. 6. 



60 LE ROMAN DE RENARD 

jamais dû régner, elle est très menacée. On peut voir le jour où 
la théorie des cantilènes aura vécu l . Celle des lais qui n'en est 
qu'une autre face est également compromise. On commence à 
rattacher étroitement les chansons de geste aux temps où elles 
ont été composées, au lieu de les mettre dans un rapport mysté- 
rieux avec un passé lointain. On se met, à propos des romans 
« bretons », à parler plutôt des auteurs français que des conteurs 
celtiques. L'épopée animale échappera-t-elle à ce souffle de réa- 
lisme vivifiant ? Continuera-t-on à y voir comme un chapelet de 
branches « lyrico-épiques » qui, après de longues années de vie 
indépendante, ont fini par se souder comme d'elles-mêmes ? Il est 
temps de laisser ces rêves et de regarder ce que la réalité nous 
offre. Moins de mysticisme, plus d'étude de textes. Or, les textes 
nous réservent des surprises. 

Le Reinardus Vulpes de Mone 2 a fait place à l'édition qu'en a 
donnée M. Voigt 3 en 1884. Cet excellent travail nous a apporté 
plus d'un renseignement très nouveau. Nous savons maintenant- 
que le titre du poème est en réalité Ysengrimus et c'est ainsi 
que nous l'appellerons désormais. La date en était reculée de 
1150 à 1146-1148 : il est vrai que sur ce point M. Voigt a eu tort 
de combattre Grimm. Un critique récent, M. Willems 4 , a prouvé 
que c'est 1152 qu'il fallait dire, et on a en général accepté sa 
rectification 5 . Jusque-là rien qui s'écarte beaucoup de ce qu'avait 
cru Grimm. Mais voici le fait important. M. Voigt a mis hors de 
doute que le poème de 688 vers dont Grimm avait fait une des 
sources de l'ouvrage de Nivard n'est en réalité qu'un abrégé de 
l'autre et il lui a restitué son véritable titre, bien significatif, 
Ysengrimus abbreviatus. Ainsi le plus ancien poème latin de 
Renard que nous ayons remonte à 1152 et non pas à 1100. Voilà 
qui est pour bouleverser quelque peu la démonstration de Grimm. 
Mais ce n'est pas tout. Dejmis 1834 et 1840 on a étudié de plus 
près aussi le poème du Glichezâre et on s'est aperçu qu'on l'avait 
trop vieilli. Il a fallu en faire descendre la date. Le dernier édi- 



1. Ce jour est venu. 

2. Mone, Reinardus Vulpes. Carmen epicum seculis xi et xn conscriptum, 
Stuttgardiae et Tubingae, Cotta, 1832. 

3. Ysengrimus, herausgegeben und erklàrt von Ernst Voigt, Halle, 1884. 

4. L. Willems, Étude sur V Ysengrimus, Gand, 1895. Voir chap. i. 

5. Voir Sudre, Rom., XXIV, 1895, p. 603 ; Voretzsch, Zts. /. rom. Ph., XX, 
1896, p. 414. 



REMANIEMENTS OU ORIGINAUX 61 

teur, M. Reissenberger, s'arrête à 1180 1 . Que deviennent ici Les 
arguments de Grimm ? Est-il donc si sûr que nos brandies les 
plus anciennes qu'il place tout à la fin du XII e ou au commence- 
ment du xiii siècle ne puissent être vieillies d'un quart de siècle ? 
Et n'aurait-on pas là, tout trouvé, ce fameux original que le 
Reinhart Fuchs réclame si impérieusement ? 

La seule preuve tangible qu'on puisse découvrir dans Grimm 
est, nous l'avons vu, tirée de l'âge des manuscrits. S'il refuse 
de placer au xn e siècle les branches qui nous restent, c'est presque 
uniquement parce que nous n'avons aucun manuscrit de ce 
siècle. Cet argument, du reste, a paru si valable que Paulin 
Paris, qui contestait tout le système de Grimm, s'est attaché spé- 
cialement à le réfuter. « On répète à tort depuis longtemps que 
les manuscrits de Paris et tous les autres qui renferment le Eenart 
françois sont de la fin du xm e siècle ou du xiv e . Pour moi, je 
crois pouvoir affirmer que sur les sept de Paris, il s'en trouve deux 
du xiv e siècle (n 08 7607 5 de la Bibl. imp., et 195 e de l'Arsenal, 
trois du milieu du xra e siècle (n os 7607, 08, Suppl. fr. et 195 b de 
l'Arsenal), deux enfin qui peuvent très bien remonter au XII e 
siècle (68 e et 1989 Saint-Germain) 2 . De plus, M. Hippeau vient 
de retrouver plusieurs branches de Renard dans un manuscrit 
du cabinet de S. A. R. Monsieur le duc d'Aumale ; ces branches 
suivoient des poèmes qui semblent bien tous remonter au 
xii e siècle, par exemple ceux de Crestien de Troyes. M. Hippeau 
ne détermine pas la date du précieux volume ; mais il est écrit 
sur trois colonnes, et cette disposition, autant que les ouvrages 
qu'on y trouve réunis, forme une grande présomption en faveur 
de la date du xn e siècle 3 . » Le duc d'Aumale, invité par Paulin 
Paris à donner quelques éclaircissements sur ce nouveau manus- 
crit, déclinait toute prétention à passer pour érudit et encore 
moins pour paléographe mais n'en affirmait pas moins que le 
« volume » en question pouvait à son avis « avoir été écrit aussi 
bien au XII e qu'au xm e siècle 4 . » Jonckbloët à son tour entre 
dans la lice pour rompre une lance en faveur de Grimm 5 . Il 
rappelle que tous les manuscrits de Renard consultés par Ro- 



1. Reinhart Fuclis, Halle, 1886. Voir p. 18-21. Cf. 2<> éd., 1908, p. 19-22. 

2. Lisez 1980. C'est le ms. A de Martin. 

3. Aventures de maître Renard, p. 344. 

4. Voir la lettre du duc d'Aumale, ibid., p. 362-4. Phrase citée, p. 363. 

5. Étude sur le Roman de Renard, Groningue, 1863. 



62 LE ROMAN DE RENARD 

bcrt l , Grimm 2 , Rothe 3 , ont été attribués par ces critiques au 
XIV e siècle. Quant aux affirmations de Paulin Paris, Jonckbloët 
n'étant pas en France ne peut pas les vérifier. « Mais, ajoute-t-il, 
je ne suis pas convaincu par sa seule affirmation, d'autant moins 
que je ne puis me rendre aux raisons qui l'ont induit à placer 
le manuscrit du duc d'Aumale dans le même siècle 4 . » Et ayant 
indiqué sur quoi il fondait ses doutes, il concluait : « Rien ne 
prouve donc jusqu'ici qu'aucun des manuscrits du Eenart soit 
d'une date aussi reculée que le pense M. Paulin Paris 5 . » Il y a 
plus d'une erreur de fait dans la démonstration de Jonckbloët, 
mais c'est tout de même lui qui en l'espèce a raison. Le manus- 
crit du duc d'Aumale, K de Martin, est « du xiii c ou du xiv e siè- 
cle ». Le manuscrit 68 e , B de Martin, est « du xin e siècle ou du 
commencement du xiv e ». Le manuscrit 1980 Saint-Germain 
(car c'est ainsi qu'il faut lire), A de Martin, est « du xm e siècle » 6 . 
Telles sont les indications de M. Martin et personne ne les con- 
testerait aujourd'hui. Il faut donc dire avec Grimm et Jonck- 
bloët qu'aucun manuscrit de Renard n'est antérieur au xin e siè- 
cle. Mais c'est tout ce que nous leur accorderons. Au fond, toute 
cette discussion était parfaitement oiseuse. Y a-t-il beaucoup 
d'oeuvres du xn e siècle qui nous soient parvenues dans des 
manuscrits du même siècle 1 N'est-il pas courant que tel ou tel 
ouvrage ne nous soit connu que par des manuscrits postérieurs 
de deux siècles ? En conclut-on, dans tous les cas, sans autre 
démonstration, que nous avons affaire à des remaniements ? 
Devrons-nous mettre Chrétien de ïroyes au xm e siècle, ou 
faudra-t-il supposer que les gens du xn e siècle l'ont lu dans des 
originaux très différents de nos copies ? Peut-être nous arrê- 
tons-nous trop longtemps sur un point qui ne peut plus faire 
doute pour personne, mais il importait de montrer la faiblesse 
d'une démonstration dont on accepte encore aujourd'hui les 
résultats principaux. Grimm avait ses raisons pour avancer 
telle ou telle affirmation ; mais le fait qu'il les a avancées est 
devenu dans bien des cas la principale raison de ses successeurs. 

1. Fables inédites des XII e , XIII e et XIV e siècles et Fables de La Fontaine, 
2 vol., Paris, 1825, p. cxx. 

2. Iteinhart Fuchs, p. cxx. 

3. Les Romans du Renard examinés, analysés et comparés, Paris, 1845, p. 279. 

4. Étude, etc., p. 359. 

5. Ibid., p. 360. 

6. Voir l'introduction de l'éd. Martin,t. I,p. IV 83. 



REMANIEMENTS OU ORIGINAUX 03 

C'est Faurie] qui se chargea de populariser eu France les idées 
de Grimm. Son très brillant mémoire sur le Roman du Renard 
parut en 1852 dans le tome XXII de Y Histoire Littéraire de la 
France 1 . Quoique l'auteur n'y fasse pas preuve d'une grande 
originalité, il se lit encore avec plaisir. Fauriel cherche Burtout 
à systématiser les doctrines de Grimm : il les débarrasse de leur 
appareil d'érudition et les présente sous forme de narration 
suivie. Ce qui n'était, malgré tout, donné par le critique allemand 
que comme une série d'hypothèses très vraisemblables prend 
ainsi un petit air dogmatique qui trompe beaucoup sur la soli- 
dité de l'ensemble. Toutes les dates proposées par Grimm sont 
acceptées sans discussion : le Reinhart Fuchs en particulier est 
placé vers 1150. Ce poème nous permet de remonter dans l'his- 
toire du roman français à un état ancien qui se prolongea jusque 
vers le milieu du xn e siècle : c'est la période des « fables de 
Renart », ce que Fauriel appelle ailleurs d'un nom bien curieux 
« l'ancien Renart franco-allemand » 2 . Puis à partir de 1150 se 
manifeste une prodigieuse activité parmi les trouvères qui 
reprennent en sous-œuvre les fictions du temps. Ce travail dura 
plus d'un siècle, et il y faut distinguer deux périodes : dans l'une 
on remanie ou on reproduit sous une forme nouvelle les fables 
dont se composait le Renard primitif, dans l'autre on invente 
beaucoup de nouvelles fables également étrangères et au Renard 
allemand et à l'ancien Renard français qui en avait été l'original. 
A cette seconde période appartiennent Renard teint en jaune, 
Renard jongleur, la Vengeance de Drouineau, Renard mangeant 
son confesseur, le Laboureur, le bœuf et l'ours, le duel de Renard 
et d'Isengrin. La première est surtout marquée par les œuvres 
de Pierre de Saint-Cloud et par celles de ses imitateurs, comme 
le poème du Plaid. Avons-nous perdu les plus anciennes branches 
de cette période, qui auraient ainsi disparu tout aussi bien que 
les fables du primitif Renard franco-allemand, ou faut-il croire 
qu'il y eut à partir de 1150 une longue période d'élaboration, 
toujours est-il que Fauriel voit en Pierre de Saint-Cloud dont il 
place les ouvrages au commencement du xin e siècle ou peut- 
être à la fin du xn e a 3 , le plus ancien trouvère français de Renard, 
ce qui signifie probablement le plus ancien trouvère dont les 

1. P. 889 ss. 

2. Ibid., p. 924. 

3. Ibid., p. 908. 



64 LE ROMAN DE RENARD 

œuvres se soient conservées. Car enfin les auteurs des fables 
primitives d'avant 1150 étaient bien aussi des trouvères. Ou 
faut-il supposer que ces fables étaient redites de bouche en bouche 
mais n'avaient pas encore été mises par écrit ? Il est très possible 
en effet qu'il n'y ait là que la tradition orale dont Grimm 
parle si souvent. Au fond tout cet exposé de Fauriel manque 
de précision et de netteté. Cela tient en partie à ce qu'il veut 
combiner ici à la fois Raynouard et Grimm. Il retient les divi- 
sions chronologiques et les explications de l'un, mais il veut 
avec l'autre ménager un beau rôle à Pierre de Saint-Cloud que 
Grimm avait un peu sacrifié. C'est ainsi qu'en dépit du critique 
allemand il lui laisse toutes les branches que lui avaient attri- 
buées les savants français. Nous ne serons pas surpris qu'il 
remette en honneur l'éternelle citation de Gautier de Coincy : 
c'est, dit-il, la première mention qui « semble concerner sinon 
sa personne, du moins le genre de poésie qu'il remit en vogue. 1 » 
Or, dès 1835, Chabaille avait, sur une communication de Fran- 
cisque Michel, mentionné deux nouvelles allusions françaises au 
roman de Renard, tirées l'une de la Vie des Set Dormanz de Char- 
dri, l'autre de la Chronique des ducs de Normandie par Benoît 
de Sainte-Maure 2 . Chabaille datait lui-même le poème de Chardri 
du xn e siècle, et il était facile de conjecturer l'éj)oque de l'auteur 
de la Chronique. Mais ou bien Fauriel n'a pas lu la Préface de 
Chabaille, ce qui est singulier, ou ce qui est plus probable, il ne 
lui est pas venu à l'idée de corriger une assertion de Legrand 
d'Aussy et de Raynouard que les années avaient comme consa- 
crée. En somme, ce long mémoire était très superficiel. Mais il 
en ressortait avec une trompeuse évidence que bien avant la 
composition des branches françaises que nous avons encore, il 
courait déjà en France sur Renard et Isengrin des contes que 
plus d'un trouvère inconnu avait versifiés en des poèmes qui ne 
nous sont pas parvenus. Nous avons vu les humbles débuts de 
cette théorie. Admirons-en les progrès et la croissance rapide. 

Paulin Paris fut le premier qui protesta 3 . Il proclama hau- 
tement que cet original français dont les critiques étaient una- 



1. Ibid., p. 908. 

2. Le Roman du Renard, Supplément, variantes et corrections, Paris, 1835, 
p. XXI. 

3. Les aventures de maître Renard. Le livre est suivi de « nouvelles recherches 
sur le Roman de Renard », p. 323-364. 



REMANIEMENTS OU ORIGINAUX 65 

nimes à déplorer la perte, nous l'avions encore. C'était précisé- 
ment la collection de ces poèmes publiés par Méon où on n'avait 
voulu voir jusqu'alors que des remaniements. N'était-elle pas 
précédée d'un prologue où un de nos trouvères réclamait expres- 
sément l'honneur d'avoir introduit en français l'histoire de Renard 
et d'Isengrin l On voit que Paulin Paris interprétait comme nous 
cette curieuse introduction, et il n'oubliait pas de noter que 
c'était la seule fois qu'un poète médiéval eût élevé pareille 
prétention. D'autre part, sans s'attarder beaucoup aux poèmes 
étrangers, il acceptait, à quelques années près, les dates qu'avait 
proposées Grimm. Comment se tirait-il de la difficulté ? Simple- 
ment en vieillissant de plus d'un demi-siècle nos branches fran- 
çaises. Ses devanciers les avaient mises aux environs de 1200 : 
lui d'un bond les reportait avant 1150. C'était battre ses adver- 
saires avec leurs propres armes. Mais comment justifiait-il ce 
déplacement de dates ? Il examinait d'abord les allusions à la 
littérature contemporaine qui étaient contenues dans le pro- 
logue dont nous venons de parler l . On se rappelle que nous les 
avons déjà étudiées. Coûtent Paris ravi Heleine... Il y a là, dit 
Paulin Paris, un renvoi à un épisode qui devait être traité dans 
un « lai » semblable à ceux de Narcisse ou de Pyrame et Tisbé 
« avant que les autres parties de cette fameuse légende de Troie 
fussent romancées. » Du reste, Benoît de Sainte-Maure « florissoit 
au milieu du douzième siècle » et rien n'empêche même de sup- 
poser que son œuvre ait été connue quelques années avant 1150. 
De Tristan qui la Chievre fist... Il s'agit ici d'un des « premiers 
lais qui de la source bretonne se répandirent en France ; — plus 
tard Marie de France de voit nous raconter quelle en a voit été 
l'occasion. » Or « à la fin du douzième siècle... au lieu des lais du 
Chevrefoil et du Ravissement (V Heleine on écoutoit les rormins de 
Crestien de Troyes et de Robert de Borron ; on entendoit conter 
toutes les histoires de Troie. Enfin à cette époque l'Europe entière 
et oit déjà remplie du bruit de la querelle de Renard et Isengrin. 
Un trouvère auroit donc mérité d'être raillé, s'il avoit alors 
promis d'apprendre ce que tout le monde connoissoit déjà ; 
et j'en conclus qu'il faut accorder à notre préambule une date 
plus ancienne que la fin du douzième siècle, a Cette date on peut 
la fixer très précisément à l'aide de deux passages qu'il ne 

1. Ibid., p. 331-33. 

Foclet. — Le Roman de Renard. 5 



66 LEROMAN DE RENARD 

s'agit que d'interpréter. Dans la branche 13 1 Isengrin, au fond 
du puits où l'a fait descendre le malicieux Renard 

est en maie trape : 
Se il fust pris devant Halape, 
Ne fust il pas si adolés. (Méon, 6909-911.) 

Dans la branche 20 2 , Renard arrivé à bonne distance du roi 
jette à terre ses vêtements de pèlerin et s'écrie impudemment : 

Que Dieus confonde le musel 

Qui m'encombra de ceste frepe, 

Et du bourdon et de l'escherpe ! 

En haut parole et dist au Roi : 

Sire, dît-il, entens a moi : 

Salus te mande Noràdins 

Par moi, que je sui pèlerins. 

Si te criement li paien tuit, 

A poi que chascuns ne s'en fuit. (Méon, 1 1260-269) 3 

Le Noradin dont il est ici question n'est autre que Noureddin, 
fils et successeur de Zengui, sultan d'Halape ou Alep dont les 
victoires sur les chrétiens amenèrent la seconde croisade. « Or 
Noureddin régna de 1145 à 1161 ; et ce n'est pas après le retour 
du Roi (Louis VII) qu'un trouvère françois se fût contenté 
d'une telle allusion au malheur de ceux qui s'étoient fait prendre 
devant Alep ; il auroit parlé du siège de Damas, de la surprise 
et de la destruction de l'armée françoise dans l'Asie Mineure. 
Mais au contraire, il étoit tout naturel que, dans le temps où 
l'on prêchoit la Croisade contre le sultan d'Alep, l'auteur de 
Bermrd comparât les craintes d'Isengrin à celles des captifs de 
Noureddin ; qu'il fît prendre à son Renard le bourdon et la 
croix ; et fît donner au Roi l'assurance railleuse de l'effroi que 
son nom seul inspiroit déjà au Sultan 4 . » Ces deux passages nous 
renvoient donc à l'année 1 147, date de la prédication de la seconde 
croisade. Et n'est-ce pas saint Bernard « parvenu vers 1147 au 
plus haut degré de l'influence morale qu'il exerça sur ses con- 

1. C'est la brancho IV de .Martin. 

2. Branche I de Martin. 

3. Avec des corrections de P. Paris. 

4. Aventures, etc., p. 336-37. 



REMANIEMENTS OU ORIGINAUX 67 

temporains h qu'il faut reconnaître dans Le frère Bernard de 

la braiichc 24 - \ C'est ainsi (|ikî Paulin Paris est amené à écrire 
cette phrase de conclusion : « Presque toutes les branches dont 
se compose le premier volume de Méon et une partie des deus 
autres ont été faites et répandues, les unes deux ou trois anu 
avant le milieu du douzième siècle, les autres vingt, trente ou 
quarante ans plus tard 3 . » 

Malheureusement, comme on s'en doute, de tous les arguments 
que nous venons d'énumérer il n'en est pas un qui puisse sub- 
sister. Un lai du Ravissement d'Hélène est très hypothétique, 
pour ne rien dire de plus. Il y a certainement dans le passage en 
question allusion au Roman de Troie, qui d'autre part n'est 
guère antérieur à 1160. Le vers De Tristan </u i la Chievre fist doit 
se lire : De Tristan que la Chievre fist. Il s'agit du Tristan de La 
Chèvre et il est douteux qu'on puisse placer ce roman avant 
1170. Le frère Bernard de la branche 24 n'est nullement saint 
Bernard, mais, comme l'a le premier indiqué Jonckbloët 4 , 
un « correcteur » du prieuré grandmontain de Vincennes, favori 
du roi Philippe Auguste. Enfin dans l'histoire de la seconde 
croisade, il n'est pas question d'un combat livré sous Alep, et 
nous verrons que, si Noradin est bien le sultan Noureddin, il n'est 
pas même sûr que les vers qui le mentionnent aient été écrits 
de son vivant. Il est aujourd'hui facile de rectifier les erreurs 
ou les assertions hasardées de Paulin Paris : mais on peut regret- 
ter qu'elles aient empêché les critiques qui l'ont suivi d'accorder 
à sa démonstration toute l'attention qu'elle méritait. 11 est 
certain que sa méthode était la bonne : après un demi-siècle 
de constructions arbitraires élevées un peu à l'aveuglette ou 
de théories aventureuses qui, jugeant les branches françaises de 
très haut, les faisaient rentrer de gré ou de foret' dans un sys- 
tème construit en dehors d'elles, Paulin Paris se décidait à 
regarder les textes de près, à y chercher les allusions qui pour- 
raient servir à les dater, à les rapprocher enfin de la littérature 
contemporaine. 

Son livre ne convainquit personne, mais il obligea les parti- 
sans de Grimm à une circonspection nouvelle pour eux. Il fallut 

1. IbUL, p. 337. 

2. Branche VI de Martin. 

3. Aventures, p. 347. 

4. Étude, p. 373-4. 



68 LE ROMAN DE RENARD 

désormais veiller aux détails et ne hasarder des dates qu'à bon 
escient. Surtout une chose devint évidente. Si le Roman de Renard 
n'était pas le dernier aboutissant d'une tradition séculaire, 
il fallait à toute force maintenir la voie libre en arrière de nos 
branches. Laisser subsister un poème original au milieu du 
xii e siècle, c'était comme dresser un mur contre lequel viendrait 
se briser le courant sacré des traditions germaniques ; c'était 
interrompre brutalement la communication entre le présent 
du xii e siècle et tout un lointain passé dont il n'était que l'hé- 
ritier ; c'était permettre de voir un commencement là où il 
n'y avait qu'un recommencement ou mieux encore une conti- 
nuation ; c'était laisser le champ libre aux influences contem- 
poraines, déclarer avec Paulin Paris que les recueils ésopiques 
pouvaient tout aussi bien et mieux que la légende animale 
expliquer le Roman de Renard. Jonckbloët, tout imbu des idées 
de Grimm, vit clairement ce danger et tâcha d'y parer. Pour de 
bonnes raisons il contesta la date de 1147 qu'avait proposée 
Paulin Paris. Il rappela et Y Ysengrimus et sa prétendue source 
latine qu'il continuait à placer au début du xn e siècle. Il multi- 
plia les citations de Grimm, de Rothe et de Fauriel. Mais il sen- 
tait bien que tout cela n'avançait guère les choses. Les autorités 
ne pouvaient tenir lieu de preuves. U Ysengrimus, quoique deux 
fois édité, était trop mal connu, la question de ses rapports avec 
le cycle français trop mal élucidée pour qu'on pût tabler sur sa 
présence ou son antiquité. Enfin on pouvait repousser la date 
de 1147 sans avoir démontré par là le peu d'ancienneté des 
branches françaises. Avec le Reinhart Fuchs on était déjà sur 
un terrain plus solide, car là on était bien sûr que l'œuvre du 
Glichezâre dérivait d'un poème français ; or « M. Grimm place 
l'origine du poème allemand dans le deuxième ou tout au plus 
dans le troisième quart du xn e siècle. Le modèle qu'il tradui- 
sait doit donc nécessairement remonter au moins vers les pre- 
mières années de ce siècle ou même vers la fin du xi e 1 . » Mais 
ce n'était pas encore là une preuve très décisive : Grimm avait 
pu se tromper sur la date, et d'autre part, où était la nécessité 
de mettre un intervalle de cinquante à soixante-quinze ans 
entre l'original et la copie ? Décidément on ne pouvait plus 
soutenir la thèse de Grimm que par des arguments nouveaux. 

1. Ibid., p. 66. 



REMANIEMENTS OU ORIGINAUX 69 

Jonckbloët s'y ingénia. Il produisit d'abord deux vers du roman 
d'Alexandre x : 

Li Grezois les engignent corn Renais fist le gai, 
Qu'il saisi par la gorge quant il chantoit clinal. 



« L'histoire de Renard et du coq est racontée plus d'une fois dans 
notre roman, mais la citation en question ne convient qu'à la 
forme que prend cette aventure dans la branche 5 (II) ». Jonck- 
bloët en conclura-t-il, comme nous l'avons fait plus haut, que 
V Alexandre renvoie à la branche 5 ? Non, car la partie de ce Roman 
qui renferme ces deux vers « est de la première moitié du dou- 
zième siècle ». Elle suppose donc un « poème remontant, pour 
le moins, aux premières années de ce siècle 2 ». Mais, ajoute-t-il, 
la manière de la branche 5 rappelle tout à fait celle de Chrétien 
de Troyes et de ses contemporains : « on n'écrivait pas ainsi vers 
l'an 1100 » 3 . Sans doute ce rapprochement avec Chrétien de 
Troyes est très juste, et Paulin Paris l'avait déjà fait 4 . Le mal- 
heur veut pourtant que Y Alexandre, loin d'avoir l'ancienneté 
qu'on lui prête ici gratuitement, date seulement de 1180. L'argu- 
ment de Jonckbloët se retourne donc contre lui. En voici un 
autre plus spécieux. L'épisode de Renard et du coq. nous dit-on, 
revient trois fois dans nos branches. Or « ce fait que trois auteurs 
contemporains ont raconté la même histoire avec des modifica- 
tions individuelles, ne doit-il pas faire supposer une rédaction 
antérieure où, tous trois, ils ont puisé ? Cela me semble tellement 
évident que ce fait seul renverse le système de M. Paris » 5 . 
Voyons pourtant. Il s'agit des branches 5, 11, 8 (II, XVI, XIV) 
et on ne voit pas pourquoi Jonckbloët n'a pas ajouté la bran- 
che 32 (XVII). Dans la branche 8, Renard vient de s'emparer 
du coq. Son compagnon Tibert, qui veut se venger d'un tour 
que l'autre vient de lui jouer, lui demande malicieusement : 



1. Ibid., p. 62. Les deux vers sont donnés « d'après une citation de Robert 
(Fables inédites, t. I, p. cxxi, n. 3), parce que la leçon que contient l'édition de 
M. Michelant paraît altérée ». 

2. Ibid., p. 64. 

3. Ibid., p. 64. 

4. Aventures, etc., p. 344-45. 

5. Étude, p. 62. 



70 LE ROMAN DE RENARD 

tiens le tu bien? 
166 Garde ne t'escape por rien. 

Dont nel tiens tu bien, di le moi? 

Oïl, dist Renart, par ma foi. 

Si con Renart ovri la boce, 
170 Et li cos meintenant en toche. 

Son chant réveille Gombaut qui se lève et lance toute une 
meute après Renard. Certes il y a bien là la ruse imaginée par 
Chantecler dans la branche 5. Mais pourquoi en conclure néces- 
sairement à un poème antérieur à 5 et à 8 dont ces deux branches 
dériveraient ? Il y a une supposition bien plus naturelle. L'au- 
teur de 8 a connu et imité la branche 5, ou plutôt il en avait des 
passages dans la mémoire quand il composait son poème. Com- 
parez avec ces deux vers de 8 : 

Si con Renart ovri la boce 
Et li cos meintenant en toche 

les vers 435-436 de 5 (II) 

Quant cil senti lâche la boce, 
Bâti les clés, si s'en toche 

et faites attention que dans les deux récits ils reviennent préci- 
sément dans la même situation. Notez du reste que boce : toche 
est une rime favorite de 5 : en voici un second exemple : 

Renars remeint, Tibers s'en toce. 
802 Si li escrie a pleine boche. 

D'autre part quand nous lisons dans 8 : 

160 Renart s'en vait au coc tôt droit 

Qui deles Pinte fu a destre. 

comment ne pas penser à ce passage de la branche 5 

Pinte parla plus qui savoit, 
90 Celle qui les gros hues ponnoit, 

Qui près du coc jucoit a destre. 

Ces rapprochements sont sans doute suffisants. Quant à la 
branche 32 « elle a eu certainement pour modèle la branche II 
dans le fragment où Renard enlève Chantecler (v. 1053-1200) ». 



REMANIKMKNTS OU ORIciN'Ai \ 71 

C'est M. Sudre qui le dit l , et il n'y a pas de doute. De même 
il est impossible de nier qu'il n'y ait une liaison étroite entre 5 i -t 
11, quand on met en regard les deux passages suivants : 

5 = II u = XVI 

282 Quant il voit que celui somelle, Que que cil a grater entent, 

Vers lui aprime sanz deraore... 180 Renaît se lieve, si descent 

293 Renars failli, qui fu engrès, Vers lui pour prendre, mèa il 

[faut, 
Et Chantecler saut en travers... Quar (hantecler en travers saut. 

297 Quant Renars voit qu'il a failli, Or est Renart moult malbailli 

Forment se tint a mal bailli. 184 Quant il voit que il a failli. 

Avant nous, M. Voretzsch 2 et M. Sudre 3 avaient rapproché ces 
vers ; et peu importe que le premier ait vu dans XVI la source 
de II et que le second ait renversé les rôles. Nous croyons que 
c'est M. Sudre qui a raison, mais ce qui nous intéresse ici c'est 
simplement le fait que de nos deux branches l'une a en cet 
endroit imité l'autre. Ici encore Jonckbloët échoue dans sa 
démonstration. Pour que son argument eût quelque valeur, il 
eût fallu commencer par montrer que ces quatre branches 5, 
11, 8 et 32 avaient été composées indépendamment l'une de 
l'autre. Il le supposa tout simplement comme une chose qui 
allait de soi. Bien d'autres critiques après lui tomberont dans 
des erreurs analogues. Il est des gens qui se résignent difficile- 
ment à admettre qu'au xn e siècle les œuvres écrites aient pu 
avoir une parcelle de la grande influence qu'ils attribuent géné- 
reusement aux récits des conteurs populaires. 

L'argument sur lequel Jonckbloët a le plus insisté est aussi 
celui qui a eu le plus de succès après lui. On n'a pas cessé de le 
reprendre, de le développer, de le fortifier et aujourd'hui encore 
on s'y appuie plus que jamais. Voyons-le d'abord sous la pre- 
mière forme qu'il ait reçue. Nous le retrouverons plus tard. 11 
s'agit encore du Reinhati Fuchs et de son original français : 
mais on ne se borne plus cette fois à confronter des dates. On va 
maintenant rapprocher des textes, comparer les aventures 
rapportées par le Glichezâre avec les épisodes correspondants 



1. Les Sources, etc., p. 280. 

2. Zts. f. rom. PhiL, XV, 1891, p. 143. 

3. Les Sources, etc., p. 279. 



72 LE ROMAN DE RENARD 

du roman français : supposé que de cette comparaison l'antério- 
rité du poème allemand ressorte clairement, il faudra bien, 
puisqu'il n'est pas douteux qu'il remonte à un original français, 
conclure que cet original a disparu. Et après cela on pourra 
faire toutes les rectifications de dates que l'on voudra, découvrir 
par exemple que les branches conservées sont réellement plus 
anciennes que le Reinhart Fuchs : cela ne fera pas qu'elles en 
aient été le modèle. Jonckbloët a indiqué le principe de cette 
comparaison, mais il n'a rapproché lui-même que le récit fran- 
çais et le récit allemand de l'aventure de Renard et Chantecler. 
Dans son texte il donne une traduction fidèle de la narration 
du Glichezâre et signale en note, quand il y a lieu, les passages 
correspondants de la branche II 1 . La conclusion c'est que le 
fond des deux récits est identique et quant aux rapports de 
forme ils sont tels « qu'il est impossible que l'original » d'un 
poème « ne soit pas le modèle de l'autre ». Mais de quel côté est 
l'imitation ? « L'original du Reinhart est-il un extrait de la 
5 e branche (II), ou celle-ci est-elle le remaniement du texte 
français perdu ? » 2 Ce texte perdu est celui dont Jonckbloët a 
démontré l'existence par les arguments que nous avons énumérés 
et, croyons-nous, réfutés. La question est de savoir si ici nous 
ne devons pas enfin l'accepter. Jonckbloët n'en doute pas et 
entre les deux hypothèses qu'il indique il se décide sans tarder 
pour la seconde. Sur quoi fonde-t-il sa décision ? et que lui a 
donc révélé cette comparaison des deux textes ? Il faut avouer 
que l'unique motif qu'il nous donne ne laisse pas de désappointer 
quelque peu. « Le peu d'étendue, la sobriété, la sécheresse de 
la rédaction est toujours un signe indubitable de l'originalité et 
de l'ancienneté dans les compositions poétiques. C'est l'opinion 
de M. Gervinus, qui certes fait autorité dans ces matières. Eh 
bien, Fauriel a déjà reconnu que les fables du Reinhart sont plus 
simples, plus naïves et plus concises que celles du Renard fran- 
çais 3 . » Nous cherchions des preuves et c'est un axiome qu'on 
allègue. Nous voudrions au moins qu'il fût si évident qu'on n'eût 
pas besoin de l'appuyer de l'autorité de M. Gervinus. Nous ne 
nierons pas pourtant qu'il ne soit encore aujourd'hui très en 



1. Étude, p. 68-73. 

2. Ibid., p. 73. 

3. Ibid., p. 73-74. 



REMANIEMENTS OU ORIGINAUX 73 

faveur auprès de bien des gens. Nous laisserons donc pour le 
moment la question en suspens. Mais nous en voulons un peu à 
Jonckbloët d'avoir arrêté la citation de Fauriel précisément 
au moment où elle devenait gênante pour lui. Rétablissons la 
phrase : « Les fables du Reinhart Fuchs sont généralement plus 
simples, plus naïves et plus concises que celles du Renard fran- 
çais ; mais nul doute non plus que la différence ne provienne de 
quelques traits du génie allemand répandus dans ces fables 1 . » 
Voilà une réserve qui a bien sa valeur, et en l'espèce elle nous 
paraît plus significative que l'axiome de Gervinus. Non que la 
formule n'ait un parfum romantique assez prononcé, et pour 
notre part nous aimerions mieux parler de certaines particula- 
rités du talent ou du style d'Henri le Glichezâre que de « quelques 
traits du génie allemand », mais ainsi modifiée, la phrase de Fau- 
riel est à retenir, et nous l'opposerons au postulat de Jonckbloèt. 
Personne ne conteste que les récits du Reinhart Fuchs ne soient 
plus simples, plus concis et plus naïfs que les récits correspon- 
dants du Renard français ; toute la question est de savoir s'il 
faut attribuer ces traits au modèle du Reinhart Fuchs ou à l'au- 
teur du Reinhart Fuchs : dans le premier cas l'original du Gli- 
chezâre a disparu, dans le second cas il n'y a pas de raison de 
ne pas le chercher dans les branches que nous avons. Traducteur 
fidèle, Henri a conservé l'esprit et la couleur de son modèle ; 
imitateur indépendant, il a pu écourter, simplifier, teinter de 
naïveté. Qu'a-t-il été au juste ? Jonckbloët croyait avoir donné 
la solution. Il n'avait fait que poser le problème. 

Peut-être d'autres le résoudront-ils plus tard dans le sens de 
Jonckbloët. S'il y a lieu, nous examinerons, le moment venu, 
leurs arguments et leurs systèmes. Ce qu'il y a de certain c'est 
que de 1804 à 1866, durant soixante ans d'une activité critique 
considérable, marquée par la publication de plusieurs livres et 
de nombreux mémoires sur le Roman de Renard, nous n'avons 
pas rencontré une seule preuve valable en faveur de la thèse 
qui voit dans nos branches françaises des remaniements. — 
bien qu'avec une seule exception cette même thèse ait été sou- 
tenue par tous les critiques. C'est à se demander si, en ajoutant 
foi à l'auteur du prologue de la branche II et en interprétant 
comme nous l'avons fait les allusions contemporaines, nous 

1. Hiat. Litt. de la France, t. XXII, p.^904. 



74 LE ROMAN DE RENARD 

n'avions pas pleinement raison. Mais ici nous voyons surgir 
une nouvelle objection. Il y a, semble-t-il, des faits que nous 
avons laissés de côté dans notre enquête et les critiques dont nous 
avons discuté les opinions en ont fait état, encore que nous 
n'en ayons rien dit. Il y a d'abord le très ancien témoignage de 
Guibert de Nogent et puis celui du poème de Richeut. Ne con- 
vient-il pas avant de rien décider d'examiner des textes qui ont 
bien l'air d'être gênants pour nos théories ? Il est vrai, et nous les 
avions simplement réservés pour un nouveau chapitre : ils le 
méritent bien, comme on verra. 



CHAPITRE V 



GUIBERT DE NOGENT. LE POEME DE RICHEUT 



Le texte de Guibert corrigé à tort et interprété à faux. Il ne nous fournit de ren- 
seignements ni sur une ancienne épopée de Renard, ni sur le folklore contem- 
porain. Le poème de Richeut est probablement plus récent que nos branches 
et la Richeut qu'il met en scène n'a rien de commun avec la femme de Renard. 



Le passage de Guibert de Nogent est fameux. Cité pour la pre- 
mière fois par Du Cange 1 , il est repris par Raynouard et par 
Grimm en 1834. et depuis ce temps on ne cesse de le reproduire 
et de l'invoquer. Aucun livre, aucun article sur Renard qui ne le 
mentionne avec respect et ne s'y arrête longuement. C'est qu'il 
est d'une commodité infinie. Il se laisse interpréter dans les sens 
les plus variés. Avec un peu de bonne volonté on lui fait dire 
tout ce qu'on veut. Quand il résiste, on prend occasion de ce que 
le texte est, croit-on, mal assuré pour lui faire subir les correc- 
tions désirables. On l'a ainsi accommodé sans peine à toutes les 
variations qu'ont subies au xix e siècle les théories de Grimm. 

II a toujours donné les confirmations qu'on souhaitait. L'his- 
toire de ces accommodements et de ces fluctuations est instruc- 
tive. Elle jette un jour curieux sur la façon dont s'élèvent peu 
à peu les grands systèmes critiques. En particulier elle nous 
fera toucher du doigt la faiblesse de certains cotés de la doctrine 
de Grimm. 

Guibert, abbé du monastère de Nogent, près de Coucy. mort 
en 1124, écrivit entre 1114 et 1117 Y Histoire de sa vie. Au livre 

III et dernier il raconte le meutre de Galdricus. évèque de Laon. 
que ses fautes et sa déloyauté avaient rendu odieux au peuple 
de la ville. Le jour où il refusa de reconnaître la charte qu'il 

1. S. v. Isengrinus, éd. de 1733, t. III, col. 1554. 



76 LE ROMAN DE RENARD 

avait accordée moyennant finances aux bourgeois de Laon, il y 
eut un soulèvement contre lui. On envahit son palais et après une 
recherche vaine on descendit à la cave où l'évêque s'était caché. 
Laissons maintenant la parole à Guibert dont nous reproduirons 
le texte d'après Grimm 1 : « Cum itaque per singula eum vasa 
disquirerent, iste (Teudegaldus, chef des révoltés) pro fronte 
tonnulse illius, in qua latebat homo, substitit, et retuso obice 
sciscitabatur ingeminando « quis esset ? » Cumque vix eo fus- 
tigante gelida jam ora movisset « captivus » inquit. Solebat 
autem episcopus eum Isengrinum irridendo vocare, propter 
lupinam scilicet speciem : sic enim aliqui soient appellare lupos. 
Ait ergo scelestus ad praesulem : « Hiccine est dominus Isengrinus 
repositus ? » Renulfus igitur, quamvis peccator, christus tamen 
domini, de vasculo capillis detrahitur. » Passage bien remarquable, 
nous dit Grimm. En l'année 1112 les fables de Renard étaient 
si connues qu'on pouvait donner à un individu de mine sauvage 
le sobriquet railleur d'Isengrin et se faire comprendre ainsi de 
tout homme du peuple. Cela ne suppose-t-il pas que ces fables 
devaient courir dans le Nord de la France depuis une génération 
ou plus, depuis le milieu du XI e siècle ? Voilà certes qui confir- 
mait la date reculée que Grimm avait assignée à Y Ysengrimus 
(= Ysengrimus abbreviatus) . Il ne restait qu'une difficulté. 
Que signifiait au juste ce Renulfus de la dernière phrase? Nulle 
part ailleurs l'évêque Gaudri n'est ainsi appelé. C'est ici qu'il 
faut admirer l'ingéniosité de Grimm. Comment un texte si pré- 
cieux et qui fournissait des données si importantes aurait-il 
mentionné Isengrin sans faire une petite place à son compère % 
Ce silence était bien singulier. Ne pourrait-on pas supposer que 
c'est Renardus qu'avait voulu écrire Guibert ? Ou si l'on recule 
devant la correction, qui empêche de croire que Renulfus avait 
pour lui le même sens ? Le meurtrier appelé Isengrin par l'évêque 
l'aurait en retour appelé Renard. Il est bien vrai que Teude- 
gald découvrant Gaudri dans son tonneau le salue du nom de 
dominus Isengrinus. Mais ne pourrait-on lire déjà ici : dominus 
Renardus 1 *. 2 On voit comment notre passage prend forme, s'ar- 
rondit, se dispose symétriquement. Ainsi sollicité, que ne peut- 
on attendre de lui ? 



1. Reinhart Fucha, p. cxcvi. 

2. Ibid., p. cxcvi, n. **. 



GUIBERT DE NOGENT 77 

Fauriel dut lire Grimm et Guibert bien vite, car il s'embrouille 
visiblement dans les détails de l'historiette. Chez lui ce n'est 
pas seulement Teudegald qui rend à Gaudri l'épithète injurieuse, 
ce sont les « habitants de la ville de Laon » qui « avaient donné 
à leur évêque le surnom d'Isengrin ». De même ce n'est pas seu- 
lement quelques-uns qui avaient coutume de donner au loup le 
nom d'Isengrin : Guibert nous apprend que c'était « l'usage du 
pays ». Il est vrai qu'ici Grimm a déjà montré le chemin : selon 
lui, tout homme du peuple (jedermann im Volk) saisissait immé- 
diatement le sens du mot Isengrinus. Mais si Fauriel passe rapi- 
dement sur les textes, il n'en propose pas moins de très fermes 
conclusions. « Voilà, écrit-il, une allusion bien expresse, bien 
directe et bien tragique aux aventures de Reinhart et d'Isengrin. » 
Qu'en conclure ? « Que vers l'an 1112, la fable dont il s'agit devait 
être fort populaire à Laon et aux environs, puisque le nom 
propre d'un de ses héros tendait à devenir le nom générique du 
loup. Quant à celui de Renard, on peut croire qu'il était aussi 
dès lors fréquemment substitué à « goupil » qu'il devait définiti- 
vement remplacer » x . C'est l'enseignement de Grimm, débarrassé 
des doutes et des conjectures. 

Jonckbloët va être encore plus net. Les corrections que Grimm 
avait proposées en note, avec une certaine hésitation, il va, lui, 
les accueillir hardiment. « Rien ne me semble plus naturel que de 
corriger la phrase incompréhensible de manière à ce que le 
scélérat, que l'évêque appelait Isengrin, l'ait apostrophé par le 
nom du mortel ennemi du loup 2 , comme pour lui faire pressentir 
le sort qu'il lui réservait... Il faudra donc corriger le texte de 
cette manière : « Ait ergo scelestus ad praesulem : « Hiccine est 
dominas Reinardus repositus ? » Reinardus igitur... de vasculo 
capillis detrahitur. » Voilà donc Renard introduit bon gré mal 
gré dans un texte qui ne l'avait pas nommé. L'amusant c'est 
qu'après ces procédés sommaires Jonckbloët conserve néan- 
moins un grand respect pour le texte qu'il vient de violenter. 
« Ce récit, conclut-il avec gravité, nous démontre que vers 1112... 
l'antagonisme entre Renard et Isengrin était chose connue. » 
Assurément. « N'en peut-on pas conclure que cette tradition 
était déjà familière aux populations du Nord de la France pen- 



1. Hist. Litt. de la France, t. XXII, p. 901. 

2. Jonckbloët avait écrit « du goupil ». Cf. Moyen Age, 1892, p. 17'.', n. 4. 



78 LE ROMAN DE RENARD 

dant un certain nombre d'années ? N'est-on pas en droit de 
présumer qu'elle existait au moins dès la seconde moitié du 
XI e siècle ? » l Peut-être, si on est très convaincu par ailleurs de la 
vérité des théories de Grimm. Mais si l'on a des raisons de douter 
de leur valeur, comme nous en avons maintenant, et surtout 
si l'on ne veut tirer de ce texte que ce que son auteur y avait 
mis, c'est autre chose. Nous le montrerons tout à l'heure. Con- 
tinuons pour le moment à suivre la fortune de l'interprétation de 
Grimm. 

En 1888, G. Paris l'accueille à son tour dans son Histoire de 
la Littérature française au moyen âge. Après une mention rapide 
d' « un récit latin du meurtre de Gaudri, évêque de Laon », il 
continue : « On y voit figurer un vilain que l'évêque, à cause de sa 
nature farouche, avait surnommé Isengrin : sic enirn, dit le chro- 
niqueur, aliqui soient appellare lupos, et plus loin il semble bien 
que le nom de Renoul soit employé comme le fut plus tard celui 
de Renard 2 . » 

Ainsi Grimm, Jonckbloët et G. Paris, qu'ils atténuent l'expres- 
sion ou affirment nettement les choses, sont d'accord pour voir 
dans le passage de Guibert une formelle allusion au Cycle de 
Renard, et tous trois se représentent ce Cycle comme compre- 
nant déjà à ce moment une série de poèmes latins ou français 
tout aussi bien qu'un ensemble de contes populaires. Mais 
Jonckbloët est le seul jusqu'alors qui ait cherché à approfondir 
l'allusion et à la rapprocher d'un épisode plus ou moins défini 
du Roman. « La situation du prélat traqué jusque dans les recoins 
obscurs de sa cave, devait lui suggérer (à Teudegald) la pensée que 
l'auteur de la Chanson des Lorrains exjarimait ainsi à propos 
d'une situation analogue : Renard resenble qu'en la taisniere 
est mis 3 . » M. Novati 4 trouve ce rapprochement d'un à-propos 
fort discutable, car, selon lui, l'auteur des Lorrains « ne pense pas 
à Renard, mais à un goupil quelconque. » Sur ce dernier point 
.M. Novati fait assurément erreur : un auteur du xn e siècle 
voulant parler d'un goupil quelconque eût dit goupil, et la 
Chanson en question nous renvoie sans le moindre doute à une 

1. Élude, p. 30. 

2. P. 120. De même encore dans la 4 e éd., 190!), p. 129-130. 

3. Étude, p. 35. 

4. Voir son très intéressant article : Quelques remarques sur un très ancien 
document de la fable animale en France, Moyen Age, 1892, p. 178-181. 



GUIBERT DE NOGENT TU 

situation qui revient plus d'une fois dans le Roman : vers la fin 
de la branche, Renard, après quelque tour pendable, s'enfuit, 
poursuivi par Isengrin, une meute de chiens ou tout autn- 
ennemi et finalement va se tapir dans Malpertuis d'où il nargue 
ses adversaires déconfits. C'est ainsi notamment que se ter- 
minent les branches Va et I. Or il n'y a qu'à replacer le vers 
des Lorrains dans son contexte pour retrouver la même situa- 
tion : le comte Bernard, vigoureusement assailli dans son fort 
château, y est aussi tranquille que Renard dans Malpertuis : 

Li cuens Bernars fu par vertu assis, 
Mais il nés prise vaillant deus parisis ; 
Renart resenble qu'en la taisniere est mis. 
Julis César, quant le chastel conquist, 
Il i fist faire et croûtes et chemins 
Par dessous terre l ... 

Mais il est bien vrai qu'il n'y a aucune vraisemblance à rappro- 
cher ces vers de l'épisode du meurtre de l'évêque de Laon. Le 
malheureux Gaudri, arraché violemment de son tonneau et 
traîné par les cheveux à une mort ignominieuse, ne ressemble 
guère à Renard, à qui jamais n'arriva pareille aventure. Une fois 
enfermé dans Malpertuis, par une convention presque nécessaire, 
il n'a rien à redouter de personne : comment pourrait-il autrement 
échapper à tant d'ennemis ? 

Aussi le rapprochement de Jonckbloët n'a-t-il pas fait fortune. 
Mais M. Voigt en a proposé un autre qui au contraire a paru à 
plus d'un critique très justifié 2 . Il s'agit de la fin du curieux 
épisode d'Isengrin au couvent dans le V e livre d' Ysewgrimus, 
Le nouveau frère invité par l'abbé à chanter s'en excuse sur la 
soif qui le dévore. L'abbé le fait conduire au cellier. Laissé seul, 
notre moine ouvre tous les robinets, nage dans le vin et s'enivre 
consciencieusement. Après quelque temps on va le chercher, 
mais lui, se trouvant bien dans la cave, déclare qu'il n'en bougera 
ni jour ni nuit. Il faut le rouer de coups pour le ramener à la 
raison. Finalement on l'expulse. M. Voigt nous renvoie à ce 
propos à une aventure du ReinJmrt Fuchs ; puis il ajoute : « De 
même l'anecdote bien connue de Guibert de Nogent suppose le 



1. Li Romane de Garins le Loherain, éd. P. Paris, t. II, 1S35, p. 53. 

2. Ysengrimus, p. lxxxii. 



80 LE ROMAN DE RENARD 

fabliau du loup dans le cellier du couvent. » Quoiqu'il en soit du 
Reinhart Fuchs, il faut avouer qu'entre le récit de YYsengrimus et 
celui de Guibert de Nogent les points de ressemblance ne sautent 
pas aux yeux. Qui compare-t-on au moine ivre, est-ce l'évêque, 
car c'est lui qui est jeté hors de la cave ? est-ce Teudegald, car 
enfin c'est lui qu'on appelle Isengrin ? A vrai dire cette diffi- 
culté n'existe pas pour M. Voigt et chez lui les choses sont très 
claires. C'est qu'il a déjà fait au texte un petit bout de toilette. 
« Il faut lire episcopum, nous assure-t-il en note : c'est le meur- 
trier qui appelait l'évêque Isengrin et non pas du tout le con- 
traire 1 . » Corrigeons donc une fois de plus : « Solebat autem 
episcopum Isengrinum irridendo vocare, propter lupinam scilicet 
speciem. Teudegald pour se moquer de l'évêque se plaisait à 
l'appeler Isengrin, à cause de sa face de loup. » Est-il rien de 
plus simple ? Jonckbloët avait changé dominus Ysengrinus en 
dominus Reinardus. M. Voigt ne touche qu'à une terminaison 
et se borne à transformer un nominatif en accusatif. Correction 
pour correction, la sienne est plus éléga.nte. Elle est naturelle- 
ment tout aussi arbitraire. Mais n'est-il pas entendu depuis 
Grimm qu'on a le droit de manipuler à sa guise un texte à la 
fois si utile et si peu clair 1 La vérité est qu'on croit savoir 
d'avance ce que le passage devrait dire, et s'il ne le dit pas tout 
à fait, ce n'est pas notre faute. C'est probablement celle du 
copiste : hésiterons-nous à corriger les bévues d'un copiste ? 

M. Voretzsch à son tour a cité Guibert, et sa traduction est 
faite sur le texte retouché par M. Voigt 2 . La correction lui paraît 
si légitime qu'il l'admet sans même prévenir le lecteur 3 . Voilà 
donc Teudegald qui reprend visage humain et l'évêque qui déci- 
dément porte face de loup. Avec tout aussi peu d'hésitation, 
M. Voretzsch accepte la formule de M. Voigt : le récit de Guibert 
« suppose le fabliau du loup dans le cellier du couvent. » Seule- 
ment il fait ses réserves sur le passage d'Ysengrimus : il ne lui 



1. Ibid., n. 1. 

2. Zte. f. rom. Ph., XV, 1891, p. 172. 

3. Voir sa note, ibid., n. 3. Cf. un mémoire de M. Georg Silcher, directement 
inspiré dos idées de M. Voretzsch, Tierfabel, Tiermarehen und Tierepos mit 
besonderer Berùcksichtigvng des Roman de Renard, Schulprogram, Reutlingen, 
1905, p. 30. M. Silcher donne une interprétation du passage de Guibert analogue 
à celle de M. Voretzsch et renvoie, pour le texte latin, à Grimm, Reinhart Fuchs, 
p. cxcvi, ajoutant « wo ubrigens nach Voigts Vorschlag allgemein die Lesart 
episcopum angenommen vvird. » 



GUIBERT DE NOGËtfT 81 

semble rappeler que de très loin le fabliau en question : ou l>i<'ii 
il lui est complètement étranger, ou bien il n'en est qu'un rema- 
niement fort libre l . Où trouverons-nous ce fabliau ailleurs que 
chez Guibert ? Tout d'abord dans l'aventure du Reinhart F h eh s 
à laquelle nous avait renvoyés M. Voigt, et aussi dans deux 
épisodes du Renard français, l'un raconté tout au long dans la 
branche XIV 2 , l'autre résumé en quelques vers dans la branche 
VI 3 . Ces versions ne s'accordent pas dans tous les détails : 
celle de XIV surtout se distingue des autres par nombre de 
traits divergents. Mais elle nous représente, paraît-il, un rajeu- 
nissement du conte, et de l'accord de VI et du Reinhart Fuchs 
on peut dégager une forme beaucoup plus pure que voici : Isen- 
grin qui vient de manger un jambon a grand soif. Renard le con- 
duit dans un cellier où il trouvera certainement à se désaltérer. 
Le loup s'enivre, se met à chanter, attire ainsi toute une troupe 
de gens qui lui font un fort mauvais parti, et n'échappe qu'à 
grand'peine. Vcilà donc le fabliau qui, selon MM. Voigt et 
Voretzsch, est à la base du récit de Guibert. Nous aurons à nous 
demander tout à l'heure si le rapport est aussi évident qu'on 
nous le dit. 

Dans son compte rendu du livre de M. Sudre (1894-1895), 
G. Paris examine la correction de M. Voigt et ne l'adopte pas 4 . 
« Il paraît bien peu probable, écrit-il, que ce fût l'évêque et non 
cet affreux bandit de Teudegald (vultu teterrimo, dit plus loin 
Guibert) qui eût une Iwpina species ; puis Renulfus reste sans 
explication. » Pour ce qui est de voir dans les paroles de Teu- 
degald une allusion à un épisode connu du cycle (Isengrin dans 
un cellier) qui aurait donc existé en langue vulgaire dès le com- 
mencement du xii e siècle... cela paraît bien douteux. » Plus 
loin il montre que Renulfus en tout cas ne doit plus faire diffi- 
culté ; il est bien vraisemblable qu'il faut lire avec M. Novati 
« tout simplement Revulsus au lieu de Renulfus : « Arraché (de 
sa cachette), celui qui, bien que pécheur, était l'oint du Sei- 
gneur... » Voilà en effet la seule correction raisonnable qu'on 
ait encore proposée, la seule qui s'impose. Il faut dire aussi que 
c'est la seule qui ne soit dictée par aucun système. G. Paris, 

1. Zts. j. rom. Ph., XV, p. 173, n. 3. 

2. Vers 202-538. 

3. Vers 704-730. 

•4. Mélanges de lift, fr., p. 3«>0, n. 2. 

Foulet. — Le Roman de Renard. 6 



82 LE ROMAN DE RENARD 

lui, semble avoir renoncé à rendre compte de tous les détails- 
de l'énigmatique passage. Il n'en veut plus tirer qu'un enseigne- 
ment général. « Tout ce que nous pouvons en conclure avec 
sûreté, c'est qu'au commencement du xn e siècle, à Laon, le 
nom d'Isengrin était employé comme synonyme de loup, ce 
qui implique certainement l'existence et la diffusion de l'épopée 
animale 1 . » 

Mais M. Voretzsch revient à la charge. C'est lui, à son tour, qui 
n'est pas convaincu 2 . Il ne croit pas, nous l'avons déjà vu, à 
l'existence d'une épopée animale vers 1112. A cette haute 
époque, afnrme-t-il, on n'en trouve la trace nulle part. Le texte 
de Guibert ne dit rien de pareil. Tout ce qu'il nous apprend 
c'est qu'au début du xn e siècle le mot Isengrin était connu dans 
le pays de Laon comme une désignation populaire du loup. 
Tout ee qu'il suppose, ce sont des contes de Renard courant 
parmi le peuple. C'est bien plus tard que l'épopée animale mettra 
ces contes en œuvre : le plus ancien texte conservé, celui de l' Ysen- 
grimus, n'apparaît que vers le milieu du siècle. Nous croyons 
avec M. Voretzsch que le passage de Guibert n'implique nulle- 
ment l'existence d'une épopée animale contemporaine. Mais où 
voit-il que le terme d'Isengrin appliqué au loup fût une désigna- 
tion populaire 1 Qui lui prouve que le fabliau d'Isengrin dans le 
cellier, si fabliau il y a, courût parmi le peuple ? Nous entendons 
bien sa réponse. Personne ne prendra Teudegald pour un lettré, 
pour un membre d'une élite cultivée. Ce démagogue sans scru- 
pule est bien du peuple de son temps. Comment un sobriquet 
dont il affuble un ennemi ne viendrait-il pas du vocabulaire 
courant de l'époque ? Et que pourrait bien être un conte qui 
lui monte à la mémoire en un jour tragique, sinon populaire en 
son tréfonds ? On voit maintenant toute la portée de la correc- 
tion de M. Voigt et du rapprochement dont il l'accompagne, et 
on comprend que M. Voretzsch y tienne. Sa thèse est que le 
Roman de Renard dérive du folklore : il n'est pas fâché de trouver 
dès 1112 une preuve que le folklore du temps comprenait en effet 
des contes de Renard et d'Isengrin. 

M. Suchier lui donne pleinement raison. « L'anecdote montre, 

1. ïbid., p. 360. 

2. Compte-rendu du livre de Willems, Zts. /. rom. Ph., t. XX, 1896, p. 413- 
23, et particulièrement p. 422. Jacob Orimms deutsche Thiersage unddie moderne 
Forschung, Preuas. Jahrb., t. LXXX, 1895, p. 467. 



GUIBERÏ DE NOQENT 83 

dit-il, que les noms d'animaux populaires au \ir siècle devaienl 
déjà être répandus au xl ( ' siècle ; mais elle ne prouve pas qu'il 
y eût déjà des poésies populaires : ces noms pr< près appar- 
tiennent à des contes d'animaux qui se transmettaient oralement 
dans le peuple sous la forme de récits en prose 1 . » Cinq pi s 
plus loin il cite un de ces contes ou fabliaux, et c'est bien entendu. 
l'histoire du loup qui s'enivre dans le cellier du couvent qu'on 
retrouve dans la branche XIV ». « Cet émeutier de Laon, con- 
tinue M. Suohier, faisait bien probablement allusion à ce récit, 
quand il appelait l'évêque caché dans la cave du nom d'Isen- 
grin 2 . » 

C'est bien là l'interprétation que nous connaissons. 11 es1 
curieux de noter que M. Voigt qui l'a le premier proposée l'a 
fait dans une phrase de deux lignes, (pie M. Voret/.sch s'est 
borné à citer cette phrase textuellement et que M. Suchier, de 
son côté, n'a été ni plus long ni plus explicite. Seul ce dernier 
emploie un mot de légère atténuation : le premier affirme caté- 
goriquement, le second répète le premier. Il faut donc que ce 
rapprochement entre le fabliau du loup dans le cellier et l'anec- 
dote de Guibert soit bien clair et une fois signalé s'impose à tous. 
Pourtant G. Paris avait fait des réserves. Le lecteur va juger 
s'il avait raison. Acceptons pour le moment la correction de 
M. Voigt et comparons les deux récits. D'un côté et de l'autre 
Isengrin est dans un cellier ; d'un côté et de l'autre il y est sur- 
pris par une bande d'ennemis qui ici le malmènent fort, là le 
tuent. Voilà toutes les ressemblances. Mais que de différences ! 
Retrouvons-nous chez Guibert un seul des traits que M. Voretzsch 
lui-même considère comme caractéristiques du fabliau : « Le 
loup se laisse entraîner par le goupil à s'enivrer avec le vin du 
couvent ; ivre, il attire lui-même par ses cris ceux qui vont le 
poursuivre » 3 ? Gaudri est dans sa propre maison, il ne descend 
pas à la cave pour boire mais pour se cacher, il ne s'enivre pas 
mais se tapit dans un tonneau, il ne chante pas car il y va de sa 
vie et le sait, ses ennemis n'accourent pas au bruit, c'est un 
traître qui leur révèle la cachette. Et Renard où est-il ici 1 
La correction de M. Voigt exclut naturellement celle de Jonck- 
bloët : l'évêque qui est devenu loup ne peut plus rester goupil. 

1. Geach. der Franz. Lit., 1900, p. 195. 

2. Ibid., p. 200. 

3. Zts. /. rom. Pli., t. XV, p. 172. 



84 LE ROMAN DE RENARD 

Pourtant il serait étrange que le goupil fût absent d'un récit où 
l'on voit précisément le plus ancien témoignage sur les contes 
de Renard. Alors c'est peut-être bien Teudegald. Lui qui a cou- 
tume d'appeler son ennemi Isengrin, n'a-t-il pas conscience 
d'être Renard ? Admettons-le. Mais quel singulier rôle il joue 
dans l'affaire du cellier ! Ce n'est pas lui qui y a conduit Isengrin 
et c'est lui qui l'y découvre. Loin de craindre pour sa peau et 
de s'enfuir comme dans le fabliau, il est à la tête des assaillants, 
il tue Isengrin. On peut sans doute se représenter une scène 
du Roman où Renard se conduisait précisément ainsi. Mais qui 
ne voit qu'en tout cas elle n'aurait rien à faire avec l'aventure 
du loup et du goupil dans le cellier ? En réalité ce fabliau est 
fondé sur un motif très connu : un animal par ses cris intempes- 
tifs s'expose à un danger que son silence aurait facilement 
évité ; et il n'y a certainement rien dans la situation du malheu- 
reux Guibert qui nous rappelle ce motif, rien qui ait pu le rappeler 
à Teudegald. On semble oublier aussi qu'en vertu même de la 
correction de M. Voigt, il y avait longtemps déjà que Teudegald 
avait baptisé Gaudri du surnom d'Isengrin. Or que lui suggère, 
en plus, la position de l'évêque le jour du meurtre ? Simplement 
ce qu'exprime le mot repositus : « Ah ! voilà messire Isengrin qui 
se cache. » Dans le cellier du couvent, il eût fallu crier au con- 
traire : « Voilà messire Isengrin qui se trahit par ses hurlements. » 
Nous sommes surpris que M. Voretzsch ait pu songer un moment 
à accepter l'idée d'un pareil rapprochement. 

Il est à remarquer que M. Suchier, lui, n'a pas admis la con- 
jecture de M. Voigt. Il traduit l'anecdote de Guibert tout sim- 
plement sur le texte de Dachery. Chez lui, c'est donc l'évêque qui 
avait donné à Teudegald le sobriquet d'Isengrin et c'est préci- 
sément pour se venger que le jour de l'émeute celui-ci décoche 
à son tour à l'évêque la même épithète. Jusque-là nous suivons 
bien M. Suchier et nous sommes même pleinement d'accord 
avec lui, comme on le verra. Mais là où nous sommes plus 
embarrassé, c'est quand il ajoute que Teudegald, en renvoyant 
ce sobriquet à l'évêque, pensait au fabliau du loup dans le cellier. 
Ainsi donc, si nous comprenons bien, Teudegald qui a sur le cœur 
la plaisanterie de l'évêque découvre soudainement dans la situa- 
tion quelque chose qui va lui permettre de la retourner contre 
Gaudri. Et on pourrait développer ainsi sa boutade : En ce 
moment, l'Isengrin c'est toi, car tu ressembles joliment au loup 



GUIBERT DE NOGENT 85 

dans le cellier. Le malheur, c'est qu'à notre avis l'infortuné 
Gaudri, terré dans son tonneau et tremblant d'être découvert . ne 
ressemble en aucune façon au joyeux et insouciant [sengrin 
hurlant à pleine voix dans un cellier où il vient de s'enivrer. L'in- 
terprétation de M. Suchier est plus subtile que celle de .M. Vb- 
retzsch dont elle n'est du reste qu'une modification, mais elle 
réclame encore plus impérieusement qu'entre les deux épisodes 
qu'on rapproche la ressemblance soit frappante. M. Suchier a 
certainement raison de respecter le texte de Guibert, mais il lui 
est difficile de maintenir une explication qui suppose presque 
nécessairement une correction à ce texte. 

Nous avons noté, chemin faisant, les légers dissentiments qui 
séparent les tenants de l'épopée animale des fervents du folklore. 
Mais ne nous laissons pas égarer par ce prétendu désaccord. Il 
cache une identité complète de méthode, une volonté bien arrêtée 
chez tous de ne pas prendre à la lettre le texte de Guibert, et de 
lui appliquer les règles d'une herméneutique spéciale. A vrai dire, 
nous l'avons remarqué, on s'est toujours moins préoccupé de 
tirer de ce latin des inductions désintéressées que de lui demander 
une confirmation de ce qu'on croyait déjà savoir. On pensait 
examiner avec une entière bonne foi un texte essentiel : et tout le 
temps on avait sur le nez les lunettes de Grimm. Franchement, 
le passage de Guibert nous fait l'effet de n'avoir jamais été utilisé 
que par des gens prévenus. 

C'est au lecteur à dire si nous allons à notre tour mériter le 
même reproche. Il est certain que nous avons sur nos devanciers 
un grand avantage, celui de pouvoir enfin lire Guibert de Nogent 
dans un texte critique assuré. Un historien, M. Georges Bourgin, 
a publié en effet dans la Collection de Textes pour servir à Vêtu de, 
et à renseignement de l'histoire une très utile édition du De 
Vita sua 1 . Il l'a fondée non pas sur le texte de Dachery, que tout 
le monde a reproduit ou cité jusqu'à présent, mais sur l'original 
même de Dachery : le manuscrit 42 du fonds Baluze à la Biblio- 
thèque Nationale. Ce manuscrit, exécuté au xvn e siècle sous la 
direction de l'érudit André Duchesne, est une copie d'un certain 
manuscrit Déy qui a aujourd'hui disparu. Et peut-être dans 
certaines des corrections qu'y a faites Duchesne faut-il voir le 
résultat d'une collation de la copie avec cet original perdu : 

1. Guibert de Nogent, Histoire de sa vie, 1053-1124, Taris, i !»« >T. 



86 LE ROMAN DE RENARD 

nous remonterions ainsi probablement bien au delà du xvn siècle. 
Mais il nous vient d'ailleurs pour le passage qui nous occupe un 
secours inattendu. Un obituaire de la cathédrale de Laon datant 
du xm e siècle (Martyrologium et necrologium ecclesiœ Laudu- 
nensis) renferme en effet un fragment assez important du De Vita, 
et nous y retrouvons précisément le récit de la mort de Gaudri. 
Le rédacteur de l'obituaire abrège en général : il supprime ce 
qui n'est pas d'un intérêt pressant, fait disparaître les renvois 
aux passages supprimés et omet les remarques injurieuses pour 
la mémoire de l'évêque. Le résultat est « qu'il est impossible de 
dire si le fragment de l'obituaire dérive de l'original ou d'une 
copie et d'une copie voisine de celle que Dachery et Duchesne 
ont employée, ou identique à elle ; il est en tout cas difficile d'en 
tirer parti pour l'établissement du texte critique du livre III *. » 
Mais tout cela ne fait que rendre plus frappante la ressemblance 
qui existe entre les deux récits du meurtre de Gaudri, celui qui 
nous est fourni par le manuscrit 42 et celui qui nous est fourni 
par l'obituaire de Laon. A l'aide de ces deux versions si voisines 
nous pouvons remonter à un texte qui ne sera pas très loin de 
celui de l'original. Sur les points qui font l'objet du présent débat 
il est certain que le manuscrit du xvn e siècle et celui du xm e siècle 
sont absolument d'accord. 

Pour qu'on puisse s'en convaincre nous allons donner les 
deux passages l'un après l'autre. Voici le texte de la copie 
Duchesne : « Cum itaque per singula eum vasa disquirerent, iste 
pro fronte tonnulœ illius, in qua latebat horao, substitit, et 
îctuso obice sciscitabatur ingeminando quis esset. Cumque vix 
eo fustigante gelida jam ora movisset,infert : « Captivus » inquit. 
Solebat autem episcopus eum Isengrinum irridendo vocare, 
propter lupinam scilicet speciem ; sic enim aliqui soient appel- 
lare lupos. Ait ergo scelestus ad praesulem : « Hiccine est domi- 
nas Isengrinus repositus ? » Revulsus igitur quamvis peccator, 
Christus tamen Domini, de vasculo capillis detrahitur, multi- 
plki ictu pertunditur, et sub divo in claustri clericalis angi- 
portu ante domum Godefridi capellani statuitur 2 . » Voici main- 
tenant le texte de l'obituaire : « Cumque per singula eum vasa 
(lis(|iiiicitiit . iste pro fronte tonnule, in qua latebat homo, sub- 



1. Tous ces détails sont empruntés à l'introduction do M. Bourgin. 

2. Livre III, ch. vm. Éd. Bourgin, p. 107. 



GUIBERT DE NOGENT 87 

stitit, et recusso obioe soissital m îngeminando quia essel . ' ' 1 1 r 1 1 * j 1 1 < - 
eo fustigante gelida vi\ ora movisset, infert : a Captivus i inquit. 
Solebat autem Lpse episcopus eum Ysengrinum irridendo voob 
propter lupinam ejus speoiem. Ait ergo scelestus ad presulem : 
« Hiccine est dominus Ysengrinus repositus. « Revulsus igitur 
Christus Domini de vasculo capillis detrahitur, ictu multipliai 
pertunditur, et sub divo in claustri clericalis angiporto a 
domum Gk)defridi capellani statuitur l . » 

Ainsi M. Novati avait raison de corriger Renirfjii* en R< misus. 
mais tous ceux qui ont hasardé d'autres conjectures en sont 
pour leurs frais d'ingéniosité. Bon gré mal gré, il faudra désormais 
se contenter d'un texte qu'on n'a du reste trouvé obscur que parce 
qu'il ne disait pas ce qu'on désirait lui voir dire, fin réalité, 
pour peu qu'on veuille laisser les systèmes en repos, les pré- 
tendues difficultés du passage s'évanouissent comme d'elles- 
mêmes. On va en juger. L'évêque Gaudri avait coutume, par 
manière de raillerie, d'appeler un certain Teudegald du nom 
d'Isengrin. Pourquoi \ C'est que l'autre avait une face de loup 
et que quelques personnes nomment ainsi les loups. Or, un jour 
d'émeute, l'évêque, traqué dans sa maison, s'était réfugié dans 
la cave. Teudegald y descend et s'arrêtant en face du tonneau où 
Gaudri était caché se met à y fouiller à l'aide d'un bâton. Qui 
est là, répétait-il, et l'autre sous la pluie de coups pouvant à peine 
remuer ses lèvres glacées répondit enfin : « Prisonnier ». Le scé- 
lérat dit à l'évêque : « Voici donc messire Isengrin qui se cache ». 
Il l'arrache par les cheveux et le tue à coups de bâton. -- Où 
est donc la difficulté qu'on voit ici ? C'est, dit-on, qu'on ne com- 
prend pas pourquoi à ce moment précis Teudegald donne à 
l'évêque un sobriquet que jusqu'à présent il avait toujours lui- 
même reçu de Gaudri. Mais on oublie ici une habitude très répan- 
due, celle qui consiste à renvoyer purement et simplement à un 
adversaire une injure qu'il vous a lancée. La forme la plus simple 
est : Toi aussi, ou Vous en êtes un autre. Mais cette réplique peut 
se varier à l'infini : Ah ! tu m'appelles Isengrin ! Eh bien je 
vais t'en donner de l'Isengrin ! Isengrin toi-même ! La simple 
répétition du mot, si l'intonation y est. peut se charger d'une 
redoutable ironie : Ah ! messire Isengrin, vous voilà doue caché ! 
C'est ainsi que, sans changer une virgule au passage, aous 

1. Ibid., p. 237. 



88 LE ROMAN DE RENARD 

avions interprété le texte à première vue. Nous avons été heu- 
reux depuis de retrouver la même interprétation chez Raynouard 
et chez M. Novati : le premier n'avait pas encore lu le livre de 
Grimm et le second n'avait aucun système à étayer. Raynouard 
écrit : « Un nommé Thiégaud, préposé au péage d'un pont, 
avait, à cause de ses rapines et de ses cruautés, reçu de la part 
de l'évêque le sobriquet d'Isengrin... Lors du soulèvement qui 
éclata contre l'évêque de Laon en 1112, Thiégaud l'ayant trouvé 
caché dans un tonneau, lui rendit le sobriquet en disant : Le sei- 
gneur Isengrin repose donc ici ! 1 » « Qu'y a-t-il... d'incompré- 
hensible, dit à son tour M. Novati, dans les mots que, selon 
Guibert, Teudegald aurait adressés à Gaudri : « Messire le loup 
est-il donc caché ici ? » Le manant, qui avait sur le cœur les 
moqueries de l'évêque, saisit naturellement avec un empresse- 
ment farouche l'occasion de se- venger, et il le fait en rétorquant 
contre sa victime le sobriquet avec lequel celle-ci s'était amusée 
à le persifler 2 . » C'est ainsi, selon nous, qu'il faut comprendre 
le passage : c'est ainsi, nous en sommes persuadé, que le com- 
prendrait tout lecteur à qui les théories de Grimm et de ses dis- 
ciples seraient inconnues. 

Le texte ainsi restitué et interprété, que nous apprend-il 
sur le « cycle » de Renard ? Nous employons à dessein ce terme 
vague pour ne rien préjuger de la question. Ce que nous voyons 
de plus clair, tout d'abord, c'est que le sobriquet en question 
part bien de l'évêque et non pas de l'homme du peuple. Rien 
ne prouve donc que nous avons affaire à un terme populaire. 
Il n'y a peut-être en tout cela qu'une fantaisie de lettré qui 
s'est souvenu d'une de ses lectures, « comme si nous disions 
aujourd'hui un Thersite ou un Caliban. » La comparaison est 
de G. Paris, mais il ne la propose que pour l'écarter, car le « vilain, 
objet de la plaisanterie, semble l'avoir parfaitement comprise » 3 . 
Mais nous ne voyons pas que cela ressorte en aucune façon de 
notre texte. Tout ce qu'on peut conclure de la repartie du 
vilain, c'est qu'il avait senti l'intention injurieuse du sobriquet: 
à quoi il ne fallait sans doute qu'un peu de bon sens. Nous 
croyons fort possible que Teudegald ignorât complètement le 
mot Isengrin avant de se l'entendre appliquer par l'évêque. 

1. Journ. des Sav., 1834, p. 416. 

2. Moyen Age, 1892, p. 180. 

3. Mélanges de litt. fr., p. 3(31). 



GTTIBERT DE NOGENT 89 

S'imagine-t-on que si le tenue avait été courant, Guibert se tut 
cru obliger d'ajouter : sic enim aliqui aoleni appellare lupos l » 

On a vraiment trop peu tenu compte de cette restriction. Et 
ce n'est pas seulement le aliqui qui nous paraît significatif, mais 
c'est surtout le fait (pie Guibert ait cru une explication nécessaire. 
Qui eût songé à gloser le mot Isengrin vers 1180 ou 1190 ? 1 

Un sobriquet appliqué à un vilain par un clerc et qu'un autre 
clerc doit interpréter pour les lettrés qui le liront ne peut | 
être très répandu. Nous croyons que Gaudri l'avait pris dans 
quelques-uns de ses livres favoris. Or, du vin e au xn e siècle, on 
compose toute une série de poèmes latins qui mettent en œuvre 
des apologues ésopiques où le loup joue un rôle important. 
Dans plusieurs d'entre eux nous trouvons la fable du lion malade 
qui va former l'épisode central de Y Ysengrimus et nous savons 
que le loup en est un des acteurs principaux. Il est fort possible 
que dans un poème perdu mais qui ressemblait à ceux-ci. un 
clerc ait donné au loup le nom d'Isengrin. C'est là que l'aurait 
lu l'évêque Gaudri. Cette hypothèse ne fait nulle violence au 
texte de Guibert, et elle se fonde sur l'existence très certaine 
de poèmes latins dont la parenté avec Y Ysengrimus n'est ni 
contestée ni douteuse. A vrai dire, nous n'avons même pas 
besoin pour le moment de formuler aucune hypothèse. Il nous 
suffit de nous en tenir aux paroles mêmes de Guibert. Nous n'en 
conclurons certes pas que « l'épopée animale était connue au 
cœur de la France avec les noms de ses principaux héros dès les 
premières années du xn e siècle » 2 et pas davantage que « dès 
1112, à Laon, les contes de Renard étaient assez répandus pour 
que le peuple en tirât des sobriquets » 3 ; mais nous dirons sim- 
plement que vers 1112, à Laon, quelques personnes appelaient 
les loups Isengrin et que ces personnes, selon toute vraisem- 
blance, étaient des clercs. Le renseignement est intéressant, 
mais on avouera qu'on en a singulièrement exagéré la portée et 
la valeur. Il est possible, quoique selon nous fort douteux, qu'au 
début du xn e siècle on ait composé des poèmes ou répété des 
contes de Renard, mais il faudra, croyons-nous, chercher d ss 
preuves ailleurs que chez Guibert de Nogent. 



1. Il n'est pas surprenant que le copiste de l'obituaire ait supprimé la irlos.'. 

2. G. Paris. Mélangea de litt. />., p. 361. 

3. G. Paris, Esquisse historique dt lu litt. fr. au moyoi âge, l!'i>7. p. 7i>. 



90 LE ROMAN DE RENARD 

En trouvera-t-on de valables dans le poème de Richeut ? x On 
l'a pensé plus d'une fois, avec quel droit nous allons le voir. C'est 
Paulin Paris qui le premier a cité Richeut à propos de Renard. 
Voulant prouver contre Grimm que les noms des héros du Renard 
n'avaient pas été empruntés à on ne sait quel « lexique germa- 
nique », il était ravi de retrouver dans un vieux poème français 
les noms des épouses du loup et du goupil : c'était donc bien au 
vocabulaire national qu'avaient puisé nos trouvères. Et sur l'an- 
cienneté du dit de Richeut il n'y avait aucun doute : un passage 
significatif permettait d'en fixer la date avec précision. Sanson- 
net, le fils de l'héroine, 

Sel a nz, o plus fu en Sezille, 
Puis s 'an avança vers S. Gile 
990 Droit à Tolose 

Que li rois Henris tant golose. 

Ce roi, nous le connaissons bien. C'était, nous dit P. Paris, 
« Henry II, roi d'Angleterre, qui, par trois fois, entreprit le 
siège régulier de Toulouse et vingt fois tenta de s'en emparer par 
moyens détournés dans la période comprise entre les années 
1158 et 1164. La paix définitive ne fut conclue entre le comte 
de Toulouse et Henry qu'en 1165. C'est donc vers- 1160 que 
l'on peut placer la composition du dit de Richeut 2 ». M. Bédier 
ne s'est pas contenté de cet à peu près. « Au vers 990, écrit-il, 
le héros du poème s'en va... Droit à Tolose — Que li rois Henris 
tant golose. Il faut donc que la date du fabliau soit exactement 
celle de l'expédition entreprise contre Toulouse par le roi Henri II 
Plantegenet : or, cette date est 1159. Cf. Radulfus de Diceto, 
Ymagines historiarum : M. C. LIX. Rex Angl. Henricus duxit 
exercitum versus Tolosam et cepit castella fortia vicina ejus, 
rege Franeiae commorante interius jugiter in Tolosa, et ob reve- 
rentiam praesentiae ipsius dictus est Rex Angliae ipsam civi- 
tatem Tolosam non assiluisse. Script, rer. Britann., Radulfi opéra 
historica, éd. Stubbs, t. I, p. 303 3 . » 

Depuis cet article de M. Bédier il n'est personne qui n'ait 

1. Publié par Méon, Nouveau Recueil de fabliaux, 1823, t. I, p. 38 ss. Nou- 
velle édition par I. C. Lecompte, 1913. 

2. Les aventures de maître Renard, p. 34i)-50. 

3. Le Fabliau de Richeut, dans Études romanes dédiées à O. Paris, 1891, p. 23, 
n. 2. 



LE POÈME DE RICHEUT 01 

accepté cette date l , et il est demeuré entendu pour tout le 
monde que, dès 1159, les noms d'Hersent, femme du loupj e1 
de Richeut, femme du goupil, étaient courants en Franc»- Der- 
rière la forme française on nous fait même entrevoir une forme 
germanique plus ancienne et on atteste ainsi, sans en avoir l'air, 
l'antiquité de cette tradition. « La grande innovation... est 
d'avoir individualisé les héros de ces récits et de leur avoir donné 
des noms propres : il ne s'agit plus d'un loup, d'un gou] il. 
m; bis d'Isengrin et de Raganhard. avec leurs femmes Richild et 
Hersind (plus tard Isengrin, Renard. Richeut, Hersent) 2 . a 
M. Sudre, à son tour, tout en signalant des rapprochements 
curieux — et peu probants — entre le poème de Richeut et cer- 
taines parties du Roman de Renard déclare bien ne pas vouloir 
tabler là-dessus, mais il ajoute : « Néanmoins nous avons à 
retenir de la comparaison entre le Dit de Richeut et cet épisode 
(viol d'Hersent) une remarque intéressante : pas plus que ceux 
d'Isengrin et de Renart, les noms d'Hersent et de Richeut ne 
sont de l'invention de nos trouveurs. Ils les ont trouvés exis- 
tant avant eux et consacrés par un usage presque séculaire. Se 
rencontrant dans deux genres d'écrits distincts qui ne semblent 
pas avoir eu d'influence l'un sur l'autre, désignant ici et là des 
types identiques, il est à croire qu'ils avaient quelque chose 
d'universel et de populaire. On voit ainsi combien dans ses 
moindres détails le Roman de Renard plonge ses racines dans le 
passé le plus lointain 3 . » Et dans son Histoire de la Littérature 
M. Suchier va définitivement résumer les résultats acquis : 
« Il faut mentionner Richeut, affirme-t-il. à côté des anciennes 
compositions sur Renard, car il n'est pas beaucoup plus récent 
que Ysengrimus et ce n'est probablement pas par hasard que 
l'auteur a donné à son héroïne Richeut et à sa servante Her- 
sent le nom de la renarde et de la louve. Entre les deux œuvres 
on ne peut nier qu'il n'y ait liaison. Et il est plus probable que 
l'auteur du fabliau a emprunté ces noms à la fable animale 
(Tiersage) que d'admettre que celle-ci ait été influencée par le 
fabliau : les noms de ce genre étaient devenus si populaires que 
celui de Renard a complètement remplacé celui de goupil 4 . » 

1. Cf. Romania, t. XXII, 1893, p. LS8. 

2. I i. Paris. Manuel de Littérature, 2 1 ' éd., p. 12e. IV même 4 éd., p. 129. 

3. Les Sources, etc., p. 153. 

4. H. Suchier und A. Bireh-Hirschfeld, Oeaehichte der franzôsischen Litteratur, 



92 LE ROMAN DE RENARD 

Paulin P?,ris, qui mettait dans la seconde moitié du xn e siècle 
les premiers poèmes français de Renard et leur assignait une 
origine cléricale et livresque, s'était contenté d'affirmer l'an- 
cienneté des noms d' Hersent et de Richeut dans notre littérature 
nationale : M. Suchier, un fervent de la fable animale, voit au 
contraire dans ces noms tels qu'ils nous apparaissent dans le 
poème de Richeut des emprunts à la fable animale et des témoi- 
gnages significatifs de son existence et de son influence. Mais 
Paulin Paris et M. Suchier sont d'accord sur deux points : 1° Le 
poème de Richeut date de 1159 ; 2° Le nom de Richeut est bien 
celui que porte dès l'origine la femme du goupil. Or de ces deux 
affirmations la première est selon nous au moins douteuse, la 
seconde repose sur une méprise manifeste. 

Tout d'abord si l'on date Richeut de 1159, c'est qu'en cette 
année-là il est bien certain que le roi Henri convoitait Toulouse. 
Mais quelle assurance a-t-on que, cette année une fois passée, le 
roi d'Angleterre ait renoncé pour jamais à cette cupidité déshon- 
nête ? En fait, bien des années après, en 1186, nous trouvons 
Henri et Philippe Auguste de France en train de négocier au 
sujet de Toulouse : le fils d'Henri Plantegenêt, Richard, venait 
de partir en guerre contre le comte Raymond et le suzerain s'en 
plaignait amèrement à son puissant vassal 1 . Dira-t-on que 
l'agresseur était le fils du roi et non pas le roi lui-même ? Il est 
vrai, mais un jongleur n'était peut-être pas tenu d'y regarder 
de si près. En 1188 le même Richard conduit deux expéditions 
contre Toulouse, l'une aux environs d'avril, l'autre entre la 
Pentecôte et la mi-été. Que ces attaques aient été provoquées 
par le roi Henri « pour empêcher Richard de partir en Pales- 
tine 2 », voilà qui n'est pas démontré ; mais il est certain que 
Philippe Auguste ge plaignit une fois de plus, qu'il n'obtint 
d'Henri II que de bonnes paroles et qu'il envahit l'Auvergne et 



1900, p. 190 (2 e éd., 1913, p. 197, sans changement). Noter qu'à la p. 191 (2 e éd., 
p. 202, id.) M. Suchier écrit : « Richeut a pour héroïne l'entremetteuse Richeut 
accompagnée de son fils et de sa servante Hersent. Le nom de Richeut était déjà 
stéréotypé pour une dame de cette espèce. » Comment accorde-t-il les deux pas- 
sages '! Suivant lui, l'autour emprunte le nom de Richeut à la fable animale, et 
pourtant ce nom était déjà courant pour désigner une entremetteuse. 

1. Voir Kate Norgate, England under the Angevin Kings, London, 1887, t. II, 
p. 244, et G. B. Adams, The History of England from the Norman Conquest to the 
death of John (1066-1216), London, 1905, p. 345. 

2. Cf. Histoire de France de Lavisse, t. III, par A. Luchaire, p. 94. 



LE POÈME DE RICHEUT 93 

le Berri ; il est non moins sûr qu'Henri dut passer la mer, et 
qu'entre les deux rois commença une série de négociations aux- 
quelles Richard finit par prendre part et qui aboutirent à une 
rupture complote entre Philippe et Henri, trahi par son fils. 
C'est le commencement d'une révolte qui va bientôl embraser 
tout le domaine angevin l . Quelles qu'aient été les causes pro- 
fondes de ces luttes, le prétexte à ce moment décisif fut certai- 
nement Toulouse. Bien des fois, en cette année 1188, on put 
dire en France que le roi Henri convoitait la capitale du comte 
Raymond. S'il en est ainsi, le poème de Richeut a pu être écrit 
près de trente ans après l'époque où on le place d'ordinaire. 
Entre les années 1159, 1186 et 1188 2 , seule une étude critique de 
la langue de l'auteur nous permettrait peut-être de décider. 
M. Bédier, il est vrai, relève « le caractère archaïque » de cette 
langue : mais on peut se demander si cet air d'antiquité ne tient 
pas en grande partie aux fautes de toute nature qui déparent 
l'édition donnée par Méon. Richeut n'est sans doute pas un 
fabliau, mais on ne peut nier que ce poème n'offre une parenté 
réelle avec les contes qui méritent proprement ce nom. Or le 
plus ancien fabliau que Ton puisse dater avec certitude a été 
composé aux environs de l'an 1200 3 . Jusqu'à nouvel ordre, 
nous doutons qu'on ait le droit de placer Richeut en 1159 4 . 



1. Voir K. Norgate, ouvr. cit., p. 250-4, et G. B. Adams, ouvr. cit.. p. 350-5. 
Pour les sources originales, voir les notes de M lle Xorgate aux p. 250, 251 et 25 t. 

2. Et sans doute plus d'une année intermédiaire. Cf. la lettre adressée en 
1173 à Louis VII par Pons, archevêque de Narbonne : «Nous avons beaucoup 
d'inquiétude au sujet des mouvements que le duc de Normandie [Henri II] se 
donne pour gagner les peuples à force d'argent et pour s'emparer des extrémités 
de votre royaume, sous prétexte de Toulouse. » A la même époque la comtesse de 
Narbonne, écrivant aussi à Louis VII, faisait chorus avec l'archevêque Pons : 
« Vos ennemis ne prétendent pas seulement s'emparer de Toulouse, mais encore, 
comme ils s'en vantent, de tous les pays situés depuis la Garonne jusqu'au 
Rhône... Nos prélats et nos princes défendront la ville de Toulouse avec vous. 
Histoire générale de Languedoc, t. VI, p. 55-6. 

3. Voir Bédier, Les Fabliaux, 2 e éd., p. 41, et Grôber, Orundriss, II l . p. »>12. 

4. Grôber, Grundriss, LU, p. 706, place Richeut entre II-"»!' el 1173 sans 
qu'on voie bien ce qui lui a fait choisir cette dernière date, mais il ajout.» en 
note (n. 6) : « On pourrait aussi penser à l'année 1242 pendant laquelle Henri III. 
parent de Raymond VI de Toulouse, par la mère de celui-ci, Jeanne, parut vou- 
loir s'emparer du sud de la France, n II est certain qu'à cette date tardive on 
s'expliquerait mieux la versification de Richeut : des 15 poèmes narratifs du 
moyen âge qui, d'après M. Naetebus, Die nicht-lyrischen Stropkenformen des 
Altiranzôsischen, Leipzig, 1891, p. 185-9 et 178, sont composés dan- la strophe 
si particulière de Richeut, il n'y en a en effet presque sûrement aucun qui 



94 LE ROMAN DE RENARD 

Mais voici qui est à la fois plus assuré et, pour nous, plus 
décisif. Si étrange que cela puisse paraître, il n'y a pas de rai- 
son d'affirmer qu'aucun poète ou aucun conteur du XII e siècle 
ait jamais donné à la femme du goupil le nom de Richeut. Il 
est vrai que le glossaire de l'édition Martin semble d'emblée 
nous donner tort. On y trouve en effet les indications suivantes : 
« Richelt femme Renart le goupil VII, 559 ; Richeut la gor- 
pille XXIV, 121, 129; Richout famé Renart XXIV, 119 ». 
Ces quatre mentions, on le voit, nous renvoient à deux branches 
seulement, la septième et la vingt-quatrième. Examinons-les. 

Voici d'abord le passage de la branche VII. Hubert « l'es- 
coufle » nous dépeint en termes terribles la luxure et la cupidité 
d'Hersent, la louve, puis il ajoute : 

, Onques Richel n'en sot néant 
560 De nul barat envers Hersent. 

Qui sauroit donc se Hersent non? 
Des le tens le roi Saloftnon 
A ele itel mester mené 1 . 

Il est aisé de voir qu'ici l'allusion est non pas à la femme du 
goupil mais à Richeut l'entremetteuse : si grande que fût sa 
réputation, la « ménestrel » n'était pourtant qu'une novice en 
comparaison d'Hersent. Les allusions aux pratiques et .à l'ha- 
bileté de Richeut ne sont pas rares dans les œuvres du xn e et 
du, xm e siècle : il faut très certainement y joindre le passage 
de la branche VII 2 . M. Cornu, à qui nous devons le glossaire 
de l'édition Martin, a pu s'y tromper, mais M. Martin lui-même, 
quoique hésitant entre deux hypothèses, avait vu plus juste 3 : 
« Il est malaisé de savoir si Richel qui est nommée dans le vers 559 



remonte à une période antérieure à 1250 (10 sont de Rutebœuf, un de Jean de 
Condé, 3 datent du XIV e siècle.) 11 faut pourtant noter que chez Rutebœuf 
par exemple la strophe en question est autrement régulière que dans Richeut 
où elle n'est peut-être qu'à ses débuts. D'autre part une des variétés de la 
strophe de Richeut se retrouve déjà dans Pyrame et Thisbê qui, suivant M. Faral, 
n'est pas postérieur à 1170, Contes et Romans courtois, p. 14. 

1. Au v. 560 je remplace « Ne nul barat » de l'éd. Martin par « De nul barat », 
texte donné par les mss. (' I) Il M . E1 je corrige dans les 5 vers la ponctuation 
de M. .Martin qui me semble défectueuse. Au v. 559 il faut sans doute lire avec 
.M. Ebeling Richelt au lieu de Richel. 

2. M. Bédier l'a déjà indiqué, Fabliaux, p. 306, n. 1. 

3. Observations sur le Roman de Renard, Strasbourg-Paris, 1887, p. 47-8. 



LE POÈME DE RICHE! I !>•"» 

comme femme de mauvaise vie appartenait aussi à cette com- 
pagnie (de jongleurs et de ribauts), ou si ce nom signifie un per- 
sonnage d'une branche perdue de Renard. •> Et .M. .Martin, tout 
en mentionnant la branche WIY. noua renvoie à plusieurs 
I: bliaux qui citent Rieheut et ajoute : « Dans une partie de c< - 
fabliaux, Rieheut est le type de la courtisane ou de l'entremet- 
teuse ». Il est à noter que dans la branche VII, le vers 559 ne 
se présente tel que nous l'avons donné que dans deux manus- 
crits : quatre ont considérablement raccourci ici et supprimé 
notre passage, quatre autres ont remplacé Rieheut par Renard, 
preuve que la leçon originale n'était pas claire pour tous les 
copistes. Aucun d'entre eux, nous pouvons l'affirmer, n'a vu ici 
dans Rieheut la femme de Renard. 

Dans la branche XXIV, au contraire, il n'est pas douteux que 
la goupille ne porte le nom de Rieheut. Cette branche est sin- 
gulière : l'auteur veut nous y conter comment sont venu en a ru ni 
Renars et Ysengrins li leus et il remonte d'un bond à la création 
du monde : la brebis et le chien doivent leur existence à Adam, 
mais c'est Eve qui nous a dotés des animaux malfaisants, entre 
autres le loup et le goupil. Suit un long développement de 90 vers 
(79-148) dont il n'est pas très facile de démêler le sens. Nous 
adopterons l'interprétation de G. Paris 1 , sans nous arrêter ici 
aux difficultés qu'elle soulève. Suivant lui, notre auteur pose 
en ce passage et résout un petit problème d'étymologie. D'où 
venaient les sobriquets du goupil et du loup ? Rien de plus 
simple : le goupil a emprunté son nom à un certain Renard, 
roux de poil et maître en fait de duperies, et un pillard de marque, 
un certain Isengrin, a été le parrain du loup. Le prologue de 
la branche ne mentionne que nos deux héros et le petit résumé 
qui en clôt la première partie ne rappelle également que leurs 
noms. Néanmoins dans le corps du développement L'auteur fait 
place à la louve et à la goupille. Le texte est mal assuré et pro- 
bablement corrompu, mais, en s'en tenant ici encore à l'inter- 
prétation de G. Paris, voici ce qu'on entrevoit : la louve doit 
son nom à Hersent, femme de cet Isengrin le larron avec qui 
nous avons fait connaissance tout à l'heure, et Rieheut, la femme 
de Renard le roux, a donné le sien à la goupille : 



1. Mélanges de littérature française du moyen âge, p. 371. 



96 LE ROMAN DE RENARD 

Por Richout la famé Renart, 
120 Por le grant engin et por l'art 

Est la gorpille Richeut dite. 

Se l'une est chate, l'autre est mite... 

Si Richeuz est abaiaresse, 
130 La gorpille est fort lecharesse. 



Voilà donc bien cette fois un passage où la femme du gou- 
pil est appelée Richeut. Mais aussi c'est le seul. Nous avons 
dans la littérature du xn e et du xm e siècle cherché un autre 
exemple, et nous ne l'avons pas trouvé. Partout la goupille s'ap- 
pelle Hernie, Erme, Hermeline, Ermeline, jamais Richeut. Notre 
texte est l'unique exception. Quelle valeur faut-il attribuer à cette 
exception ? Notons d'abord que des quatre mss. qui nous donnent 
la branche XXIV, deux, C et n, omettent tout le développement 
qui est compris entre les vers 95 et 133 et par conséquent n'offrent 
pas le passage qui nous intéresse, et qu'un troisième M ne com- 
mence qu'au vers 146 : le ms. i? est donc le seul qui mentionne 
la goupille Richeut. Constatons ensuite que, bien qu'il soit ques- 
tion dans l'aventure qui forme la seconde partie de la branche 
de Renard, d'Isengrin et d'Hersent, il n'est au contraire pas 
soufflé mot de Richeut. Son petit cours d'étymologie terminé, 
notre auteur ne se préoccupe plus de la goupille. Et mainte- 
nant, — question essentielle et que personne pourtant ne semble 
s'être posée depuis longtemps, — à quelle époque a-t-il écrit ? 
Le doute n'est guère possible : la branche XXIV est une des 
plus tardives que nous possédions. Sur ce point, nul désaccord 
entre les critiques modernes. Personne n'a proposé une date 
ferme, mais si l'on mettait la branche vers 1250, il est bien pro- 
bable que pas une protestation ne s'élèverait : peut-être quelques- 
uns seraient-ils tentés de la placer beaucoup plus tard encore. 
S'il en est ainsi, nous sommes en présence d'un fait singulier. 
Les branches I, III, IV, VI, que les critiques, même quand ils 
les jugent remaniées, datent au moins de la fin du xn e siècle, 
ne nous parlent que d' Hermeline : c'est également le nom que 
donnent à la goupille les branches IX, X, XI, XII, XV, XVII 
dont l'ensemble, suivant G. Paris, n'est guère achevé avant 1230 1 ; 
la branche XIV, qu'on veut placer après la constitution de la 



1. Mélanges de littérature française du moyen âge, p. 347. 



LE POÈME £>E RICHEUT 07 

collection originale, ne connaît, elle non plus, que Hermeline. 
Seule la branche XXIV s'est avisée d'affubler la goupille du 
nom de Richeut. Cette branche est tardive, très certainemenl 
postérieure à toutes celles que nous venons de citer ; le passade 
qui nous concerne est obscur ; le texte n'en est attesté que par un 
manuscrit de la fin du xin p siècle ou du commencement du \iv ; 
la branche elle-même n'est qu'un pot-pourri de récits étrangers 
les uns aux autres, empruntés à des sources fort différentes 
de celles où ont d'ordinaire puisé nos trouvères, ou visiblement 
composés sur le tard ; aucun de ces récits ne reproduit une par- 
celle de la tradition du Roman. Pourtant c'est ce douteux et 
tardif témoignage, nous l'avons vu, cpii a prévalu contre tous 
les autres. Et l'on continue à répéter que le nom d'Hermeline 
est d'introduction récente dans le cycle, mais que Richeut est 
l'antique appellation de la goupille. Il est clair que c'est le con- 
traire qui est vrai. Mais comment a-t-on été amené à une con- 
clusion si peu justifiée ? La faute en est à l'édition Méon. 

On lit aujourd'hui le Roman de Renard dans les trois volumes 
de l'édition Martin, mais dès qu'on se met à disserter sur les 
origines et le développement de l'épopée animale, c'est à Méon 
qu'on revient, la plupart du temps sans s'en douter. Toutes les 
théories reçues aujourd'hui se sont à l'origine fondées sur son 
texte : ce texte a été profondément remanié et presque boule- 
versé dans la nouvelle édition, mais on a toujours négligé de 
remettre les théories au point, et l'on est allé de l'avant quand 
même, en vertu de la vitesse acquise. Il est surprenant à quel 
point les erreurs et les méprises de Méon pèsent encore sur les 
discussions les plus récentes. En ce qui concerne Richeut, voici 
ce qui en est. La branche XXIV qui nous raconte la naissance 
du loup et du goupil et « les enfances Renart » visait clairement 
à fournir comme une introduction au reste du Roman. C'est 
pourquoi Méon Fa mise en tête de sa collection. « L'ordre des 
branches n'étant pas le même dans les douze mss. sur lesquels 
j'ai collationné ce Roman, dit-il, j'ai cherché à en établir un qui 
les liât ensemble de manière à en former un tout : je désire que 
la classification que j'ai adoptée soit jugée la plus convenable l . » 
On ne l'a que trop pris au mot. Pourtant sa classification est 
loin d'être aussi arbitraire que ses paroles, le donneraient à 

1. Roman du Renard, Paris, 1826, t. I, p, vr. 

Foulet. — Le Roman de Renard. t 



98 LE ROMAN DE RENARD 

entendre. 11 a en somme suivi d'assez près l'ordre adopté par 
les mss. C M n, ou si l'on veut la famille y. Et cet ordre, comme il 
est facile de s'en assurer, ne résultait nullement du hasard ou du 
caprice d'un scribe. Le copiste de y s'était évidemment donné la 
mission de rassembler et de coordonner les branches de Renard 
qui couraient de son temps : ou plutôt il avait voulu introduire 
dans une collection déjà constituée, mais mal agencée, un ordre 
plus satisfaisant. Il est très curieux de le suivre à l'œuvre : il rap- 
proche les récits qui ont de l'analogie, à l'aide de retouches 
habiles il soigne la transition d'une branche à l'autre, multiplie 
les renvois, bref, il s'ingénie à donner aux hommes de son temps 
une édition du Roman qui fût attrayante et lisible. Il a été le 
Méon du xm e siècle. Et lui aussi, il travaillait déjà à constituer 
une classification qui fût « la plus convenable », c'est-à-dire au 
fond qui fût la plus logique. Or il est logique de placer la créa- 
tion de Renard avant l'histoire de sa vie et de raconter ses 
« enfances » avant d'en venir aux exploits de son âge mûr. La 
branche XXIV, dans une édition ainsi comprise, devait passer 
en tête, et en vérité on ne saurait en blâmer Méon ou son pré- 
décesseur médiéval. Mais il est trop évident que ni l'un ni l'autre 
ne s'est soucié de chronologie : cela va de soi pour l'homme du 
xm e siècle, et à l'époque de Méon on connaissait trop mal encore 
le moyen âge pour qu'il y eût quelque utilité à s'attarder ici 
à des questions de date. Le malheur est qu'à force de lire la 
branche XXIV en tête de l'édition Méon on finit par croire 
qu'elle avait tout le temps occupé cette place. Paulin Paris, 
par exemple, n'en doute pas un instant x — et c'est lui, ne l'ou- 
blions pas, qui a le premier rapproché de notre Roman le poème 
de Richeut. Depuis lors on a retiré la branche XXIV de son 
poste d'honneur : M. Martin la publie à la fin de son second 
volume ; G. Paris l'exclut de la collection originale, et personne 
n'ignore plus qu'elle n'est que l'œuvre d'un épigone du xm e siècle. 
Mais Richeut n'en reste pas moins pour la plupart des critiques 
l'ancien nom de la goupille 2 . Il est vraiment temps de corriger 

1. Voir Aventures, etc., p. 34G-7. Dès 1854, Du Méril dans ses Poésies Inédites 
du moyen âge précédées d'une Histoire de la Fable ésopique, p. 12G, n. 2, après avoir 
cité les vers 119-122 de la br. XXIV ajoutait : « Nous ne connaissons aucune 
autre trace de ce nom de Richeut, peut-être parce que le nom de Richeut fut lui- 
même remplacé par Hermeline. » 

2. Je note que, dans ses articles sur le Roman de Renard ou la fable animale, 
M. Voretzsch n'a tiré aucun argument du poème de Richeut. D'autre part, dans 



LE POÈME DE Kl< Il Kl T U9 

cette inconséquence. Nous pouvons hardimenl conclure que, si 
le poème de Richeut a été composé en 1159 ce qui esl forl 
douteux — . il ne renferme du moins aucune allusion à l'une des 
héroïnes du Roman de Renard. Ce prétendu témoignage a encore 

moins de valeur cpie le passage de Guibert de Xogcul . 

une note de son édition d'Auberte, 1895, p. 80, n. 191, M. Ebeling est déjà, en 
ce qui concerne la signification du mot Richeut dans la branche XXIV, arrivé 
aux mêmes conclusions que nous. Mais son interprétation des vers 120-1 nous 
semble douteuse. 



CHAPITRE VI 



CHRONOLOGIE DES BRANCHES DE RENARD 



Des allusions historiques permettent de dater une demi-douzaine de branches. 
Pour les autres on peut arriver à une datation approchée. Les dates extrêmes 
ainsi obtenues sont 1170-1205. Le Roman de Renard est postérieur à YYsen- 
grimus de Nivard, et les plus anciennes branches sont antérieures au Reinhart 
Fuchs. 



Un résultat important ressort clairement des discussions 
précédentes. Nulle part dans la première moitié du xn e siècle 
nous n'avons trouvé trace d'une épopée animale de langue fran- 
çaise ; nulle part avant 1150 nous n'avons rencontré des contes 
populaires qui eussent pris comme héros Renard et Isengrin. 
Tout ce que nous avons recueilli au cours de notre route, c'a 
été un écho fugitif des passe-temps et des plaisanteries d'un 
petit cercle de clercs amateurs des lettres latines. Après 1150 
il en est autrement. Si nous laissons se dissiper la poussière des 
vaines hypothèses, nous voyons apparaître à nos yeux trois 
œuvres, solides, carrées et tombant sous le sens : VYsengrimus 
latin, le Renard français et le Reinhart Fuchs allemand. Et le 
problème qui s'offre à nous maintenant consiste simplement à 
déterminer l'exact degré et la vraie nature de leur évidente 
parenté. Si simple que paraisse cet énoncé, nous ne connaissons 
aucun critique qui depuis les temps de Grimm ait abordé le pro- 
blème franchement et dans toute son étendue. 

Il saute aux yeux du reste que nous n'avons de chance de le 
résoudre qu'après avoir tiré au clair la question des dates. Quelle 
est donc la chronologie de nos trois ouvrages ? Pour Ysengrimus 
il n'y a pas de doute, nous l'avons vu, et tout le monde mainte- 
nant s'accorde à le dater de 1152. Le dernier éditeur du Reinhart 



CHRONOLOGIE DES BRANCHES DE RENARD 101 

Fuchs, M. Reissenbcrger, a proposé pour le poème allemand 
la date de 1180 qui a été acceptée par tous les critiques. Notons-le 
pourtant : il ne s'agit que d'une datation approchée, et les rai- 
sons que M. Reissenberger donne de son opinion ne sont pas tel- 
lement probantes qu'on ne puisse encore au besoin songer à rap- 
procher le poème de la fin du siècle x . Mais il est bien vrai qu'à 
dix ans près sans doute nous tenons la date de l'œuvre du Gli- 
chezâre. En ce qui concerne le Renard français la question est 
singulièrement plus complexe. C'est que là il ne s'agit plus d'un 
ouvrage unique, mais de seize poèmes parfaitement distincts. 
Et si nous avons à peu près déterminé la date d'apparition du 
plus ancien d'entre eux, nous ne savons encore rien des autres. 
Il importe, avant d'aller plus loin, d'établir la chronologie 
détaillée de nos branches françaises. 

Le terminus a quo, nous l'avons montré, doit se chercher aux 
environs de 1170. La branche II est postérieure au roman de 
Troie, qu'elle cite, et elle est antérieure à toute une série d'allu- 
sions littéraires qui commence à peu près vers cette date. Met- 
tons-la donc entre 1170 et 1175. Pouvons-nous fixer pour notre 
collection un terminus ad quem ? Cela ne semble pas impossible. 
Il est visible tout d'abord que la branche XVII est la dernière 
qui soit entrée dans la collection originale. Sur cinq manuscrits ■ 
qui la donnent, quatre la mettent tout à la fin, le cinquième ne 
la fait suivre que de la branche XIII, poème tardif, très posté- 
rieur à XVII et qui n'a pu faire partie du premier recueil 2 . 
Nous avons vu du reste que si la branche XVII n'apparaît pas 
plus souvent dans nos manuscrits, c'est que placés à la fin les 



1. Voir Reinhart Fuchs, 2 e éd., p. 20-22. On se convaincra vite qu'aucune des 
raisons alléguées n'est décisive, comme M. Reissenberger le reconnaît lui-même. 
Il constate d'autre part que les critiques allemands et français ont été unanimes 
à accepter la date de 1180, qu'il proposait déjà dans sa première édition. Cette 
unanimité ici ne prouve pas grand chose, à notre avis. La date du Reinhart 
Fuchs a joué un rôle important dans la formation de la théorie de Grimm, qui 
est encore celle de la critique moderne, comme nous l'avons dit dans notre pre- 
mier chapitre : mais précisément Grimm cherchait cette date aux alentours 
de 1150. Le système qui consiste à voir des remaniements dans nos branches 
françaises une fois solidement établi, peu importait le soit des matériaux qui 
avaient au début servi à l'étayer. M. Reissenberger eût daté le Reinhart 

de 1170 ou au contraire de 1200 que les critiques eussent été également disposés 
à accueillir cette datation. 

2. Voir les très utiles tables que M. Bùttner a placées en fcête de sa brochure 
Die Ueberlieferung des Roman de Renard, Strasbourg, 1891, p. (3. 



102 LE ROMAN DE RENARD 

feuillets qui la contenaient ont dû plus d'une fois tomber et 
s'égarer *. D'autre part la branche XVII rassemble avec un soin 
marqué tous les animaux qui à un moment ou à un autre ont 
paru dans l'histoire de Renard ; elle les amène à la cour du roi 
Noble comme pour assister au dénouement solennel de l'épopée 
animale, à la mort de Renard. Cette mort annoncée deux fois 
n'est qu'une feinte, il est vrai, même dans le second épisode qui 
clôt la branche : mais c'est ici simplement que l'auteur n'a pu 
se résigner à donner le coup de grâce au héros de tant d'exploits 
fameux ; en tout cas, sauf pour Grimbert et le lecteur, Renard 
est bien mort, et Noble peut pleurer « son meilleur baron » sans 
que personne soit en état de le détromper. Enfin, dernière con- 
firmation, XVII renvoie expressément à plusieurs branches 
dont quelques-unes n'apjjartiennent évidemment pas aux poèmes 
de la première heure : I, la, VI, VII, VIII ou XIV, X, XI, XVI 2 . 
Tenons-la donc pour l'épilogue de la collection originale. Or 
cet épilogue fut extrêmement populaire, comme nous le montre- 
rons plus tard. Pour le moment, notons simplement que ce qu'on 
y goûta surtout ce fut la scène de l'enterrement de Renard et les 
cérémonies auxquelles il donnait lieu 3 , — « la procession Re- 
nart », comme on disait alors d'un mot qui résumait tout. Le 
public du temps s'amusa fort de cette joyeuse parodie, et il se 
plut à la retrouver en dehors même du récit où il l'avait pour la 
première fois admirée. Les artistes contemporains s'ingénièrent 
de toute façon à satisfaire ce goût, et sur les parois de plus d'une 
maison on put voir défiler derrière le cercueil de dan Renart 
la troupe grimaçante des courtisans du roi Noble. Ecoutez plutôt 
l'auteur de la branche XIII nous décrivant une chambre « ovree a 
lambre » : 

N'a el monde beste n'oisel 
190 Que n'i soit ovrés a cisel 

Et la procession Renart 
Qui tant par sot engin et art, 



1. Le ras. O qui est incomplot porte au-dessus de la première colonne une 
miniature qui représente la « procession de Renard ». « Cette miniature fait 
présumer que la branche XVII se trouvait sur les feuillets égarés de notre 
manuscrit. » Martin, Observations, p. 8. 

2. Voir Martin, Observations, p. 90. Ajouter que v. 391-398 renvoient à XI, 
2409-37. 

3. Vers 787 ss. 



CHRONOLOGIE DES BRANCHES DE RENARD 103 

Que rien a fere n'i laissa 
194 Ci] <|iii si bel la. c(i]L|)assa, 

Qu'en li soiit onques nomer 1 . 



XIII est une branche tardive qui a'esl probablemenl guère 

antérieure à 1250. Mais nous avons un texte beaucoup plus ancien 
où la môme coutume nous est attestée de la façon la plus uette. 
Le prédicateur Eudes de Sheriton écrit dans une de ses para- 
boles : « Cuni dives moritur, tune processio bestiarum, que in 
parietibus depingitiir figuraliter, adimpletur : porcus et lupus et 
cetera animalia crucem et cereos portabunt ; dominus Beren- 
garius, id est ursus, missam celebrabit ; leo cuni ceteris obtime 
(sic) reficietur 2 . » Eudes s'arrête avec quelque complaisance, 
semble-t-il, aux détails de la curieuse peinture, et il est bien 
probable qu'il l'avait vue lui-même. A quel moment a-t-il 
écrit ces lignes si intéressantes pour nous ? Nous n'en sommes 
pas réduits aux conjectures, et nous savons par une mention 
expresse de deux manuscrits que le sermonnaire qui renferme 
la parabole en question a été terminé en 1219 3 . Cette date 
est la bienvenue, elle va nous fournir le terminus a quo que nous 
cherchons. Pour qu'en 1219, il soit de mode de faire peindre 
sur les murs d'une salle la procession Rendit, il faut que la bran- 
che XVII ait à ce moment-là passé dans bien des mains déjà. 
Nous ne nous tromperons pas beaucoup si nous affirmons que 
dès 1205 ou 1210 elle devait être composée. D'autre part, nous 
le verrons, on ne saurait la faire remonter au delà de 1200. 
Nous n'avons pas besoin d'une précision plus grande, et nous 
pouvons dès maintenant affirmer que de 1170-1175 à 1205-1210 



1. Rapprochement déjà fait par M. Martin, Observ., p. 88. 

2. Hervieux, Les fabulistes latins, t. IV, 1896, p. 319. 

3. C'est M. Paul Meyer qui le premier a attiré l'attention sur ces deux expli- 
cite, Rom., t. XIV, 1885, p. 3S9-390. Les travaux d'Horvieux ont confirmé 
les recherches de M. Meyer. Voir Fabulistes latins, t. IV, introduction, en parti- 
culier p. 17-21. Hauréau rendant compte, dans le Jour», des Sav., 1896, p. lllss., 
du livre d'Hervieux a essayé de contester quelques-uns de ses résultats. Suivant 
lui, si les Fables sont bien l'œuvre d'Eudes de Cheriton, les sermonnaires qui 
renferment les Paraboles doivent être attribués à un certain Eudes de Chichester, 
du reste contemporain de l'autre Eudes. Même si Hauréau a raison, nous pou- 
vons donc continuer à tirer argument de la date d'achèvement des sermonnaires. 
Mais nous devons ajouter qu'a notre avis il n'a pas réussi à rendre sa thèse 
probable. Nous remarquons que M. Suchier ne s'est pas laissé gagner par ses 
doutes : voir Gesch. der Franz. Lit., 1900, p. 201-02. 



104 LE ROMAN DE RENARD 

nos seize branches se sont échelonnées sur une période de trente 
ou quarante ans. 

Entre les deux dates extrêmes ainsi déterminées, nous devons 
rechercher s'il ne serait pas possible de poser quelques jalons 
sûrs. Or plusieurs branches présentent des allusions à des faits 
historiques qu'on peut dater ou à des personnages qu'on peut 
reconnaître. Ces renseignements ont été rassemblés et discutés 
plus d'une fois, mais on n'en a jamais tiré grand parti. On était 
trop convaincu de n'avoir affaire, dans la plupart des cas, qu'à 
des remaniements pour s'intéresser beaucoup à ces allusions. 
Étaient-elles le fait de l'auteur, ou de quelque tardif copiste ? 
Dans le doute, on passait rapidement. Il en sera autrement 
pour nous : n'ayant encore découvert aucune raison de ne pas 
tenir nos branches pour des orignaux, nous attacherons la plus 
grande importance aux renseignements d'ordre chronologique 
qu'elles nous fournissent. 

Commençons par la branche IV. Renard, grâce à une ruse 
habile, vient de s'échapper du puits où il a réussi à faire des- 
cendre le loup : 

Ysengrins est en maie trape : 
366 Se il fust pris devant Halape, 

Ne fust il pas si adoulez 
Que quant ou puis fu avalez. 



Dès 1861 Paulin Paris avait signalé ces vers où il voyait une 
allusion aux exploits de Noureddin, « sultan d'Alep », contre les 
chrétiens d'outre-mer. Mais il ne disait pas à quel épisode précis 
le passage nous renvoyait : il l'ignorait probablement, et toute 
son argumentation consistait même à dire que, si ces vers étaient 
postérieurs à 1147, il était inconcevable que le poète n'eût 
parlé que du « malheur de ceux qui s'étoient fait prendre devant 
Alep » et n'eût fait nulle mention du siège de Damas ou de la 
surprise et de la destruction de l'armée française dans l'Asie 
Mineure 1 . Nous savons aujourd'hui qu'il est impossible de dater 
la branche IV de 1147, et nous chercherons une date plus tar- 
dive en même temps qu'une interprétation plus précise du pas- 
sage. M. Martin en a donné une à laquelle nous nous rallierons 

1. Aventures de maître Renard, p. 335-336. 



CHRONOLOGIE DES BRANCHES DE RENARD LOS 

volontiers 1 . La branche, selon lui, doit avoir été composée 
après 1165, car l'événement auquel il es1 fait allusion dans I « - vers 

366 « est sans doute le même dont parle Roger de Wendover 
dans ses Flores historiarum (éd. Coxe, English hist. soc, Londr< 9 3 
1841.) Eodem denique anno (1165) Noradinus quidam Turco- 
rum princeps potentissimus, in finibus Antiochenis Hareng 
castrum obsedit ; quo audito Boamundus Antiochenus princeps s 
Reimundus cornes Tripolitanus, Salamannus Ciliciae praesul et 
Thoros Armeniorum princeps obsidionem solvere cupientes ad 
locum accedunt et Noradinum in fugam propellunt ; quem 
cum temere fugientem insequerentur, reversus contra nostros 
ipsum insequentes et facta irruptione in ipsos, nobiles cepit 
memoratos et eos vinculis constrictos apud Halapiam custodiae 
mancipavit ; castrum etiam, quod prius obsederat, militaribus 
copiis circumcingens levi negotio subjugavit. » G. Paris consi- 
dère le rapprochement comme plus « ingénieux » qu' « assuré ». 
On peut objecter, dit-il, que les chrétiens « ne furent pas pris 
devant Halape ; il semble qu'il s'agit plutôt d'une expédition 
manquée contre cette ville 2 . » Nous croyons pourtant que 
M. Martin a raison. Les vers 365-368 ont bien l'air de faire allusion 
à une captivité subie à Alep par tel ou tel prisonnier français. 
Or qu'on lise dans Guillaume de Tyr le passage qui correspond 
au récit de Roger de Wendover, et l'on verra qu'il explique fort 
bien la phrase de notre trouvère 3 . Noradin assiège Harenc. Les 
barons francs se rassemblent et lui font lever le siège. Ils le 
poursuivent, enorgueillis de cette facile victoire et sans prendre 
aucune précaution. Les Turcs cependant les laissent s'engager 
dans un défilé, puis fondent sur eux. Quelques-uns purent s'en- 
fuir. « Tuit cil qui remestrent en la place furent mort ou pris. 
Buiemonz li princes d'Antioche, Raimonz li cuens de Triple, 
Calamanz li baillis de Cilice, Hues de Lezignan, li tierz Jocelins 
filz Jocelin le secont qui fu cuens de Rohés, et assez des autres 
gentius homes se rendirent jointes mains à leur anemis. Il orent 
les mains liées derrières les dos et en furent mené mont honteu- 
sement en la cité de Halape où li pueples des mescréanz les 
escharni moût et fist assez honte. Là furent mis en moût cruel 



1. Observations, p. 39. 

2. Mélanges de lit/. //•., p. 349, n. 7. 

3. Éd. P. Paris, t. II, p. 2(54-265. (Cf. le récit d'un historien arabe, Kauiâl- 
ad-din, Histoire oVAlcp, éd. Blochet, 1908, p. 31-32.) 



106 LE ROMAN DE RENARD 

chartre. » Après quoi Noradin revient à Harenc et prend le 
château « dedenz brief tens. » « Cette chose avint tandis com li 
rois Amauris demoroit en Egypte, l'an de l'Incarnacion Nostre 
Seigneur Jhesucrit M. et C. et LXV, le jor de la feste Saint Lu- 
rent. » On le voit, si les barons francs furent enfermés dans les 
prisons d'Alep, ce n'est au fond pas très loin de cette ville qu'ils 
avaient été surpris par les Turcs. On peut même se demander 
si un trouvère de France, qui n'était pas tenu de connaître les 
moindres localités d'Asie Mineure, eût pu décrire plus exacte- 
ment le revers de nos chevaliers qu'en disant, comme il l'a fait, 
qu'ils furent pris « devant Alep ». En tout cas, c'est bien là que 
l'ennemi les tenait « en moût cruel chartre ». Leur sort ne put 
manquer d'éveiller intérêt et sympathie en France, car c'était 
l'élite des chevaliers d'outre-mer que venait de perdre ainsi 
l'armée chrétienne. Et la perte ne fut pas de sitôt réparée. Le 
prince d'Antioche, il est vrai, recouvra sa liberté au bout d'un 
an, mais d'autres, et non des moindres, Raimond de Tripoli, 
Renaut de Châtillon, Jocelin ne purent se racheter qu'après 
sept ans de captivité x . Il serait surprenant que vers cette époque 
on n'eût pas parlé souvent en France des prisonniers d'Alep. 
Nous avons trouvé une autre allusion à leur dure captivité, 
c'est dans La bataille d'Aleschans : Renouart furieux crie à Vale- 
grape : 

J'ai mon tinel, ne cuit que il m'eschape, 
Ai iiz t'en a vrai doné tele soupape, 
Miex t'en vendroit tu fusses en Alape. 
La merci Deu ! or es tu en la trape 2 . 

Des passages de ce genre peuvent avoir été écrits en l'une 
quelconque des années qui se sont écoulées de 1165 à 1173. Et 
il n'est même pas impossible que le souvenir du désastre et de 
la captivité qui le suivit ne se soit conservé quelques années 
encore après la mise en liberté du dernier prisonnier. On peut, 
croyons-nous, placer entre 1165 et 1178 la date de composition 
de la branche IV. 

La branche I nous offre une autre allusion aux Croisades. 
Renard, qui a échappé à la pendaison en promettant de partir, 



1. Voir ibid., p. 268, 356, 378. 

2. Éd. Jonckbloët, La Haye, 1854, t. II, p. 288. 



CHRONOLOGIE DES BRANCHES DE RENARD 107 

pèlerin repentant, pour la Terre Sainte, ne se sent pas plutôt 
à distance sûre du gibet qu'il se retourne pour narguer Le coi : 

1520 Sire, fet il, entendes moi ! 

Saluz te mande Noradins 1 

Par moi qui sui bons pèlerins. 

Si te crement li paien tuit, 
1524 A pou que chacuns ne s'en fuit. 

Le sultan Noradin a régné de 1146 à 1173, et il semble au 
premier abord que le vers 1521 ait dû être écrit à un moment où 
il vivait encore. Car c'est lui que Renard nous présente ici comme 
le chef des infidèles. Cette conclusion serait pourtant un peu 
hâtive. Quand un homme a personnifié pendant un quart de 
siècle l'ennemi contre lequel la chrétienté est en armes, on ne 
peut sans doute pas s'attendre que, lui mort, on révise aussitôt 
le vocabulaire courant et qu'on en fasse soigneusement dis- 
paraître toute allusion à son nom. Il faut donner à son successeur 
le temps de se signaler, de s'imposer à l'attention des contem- 
porains. 

L'an dit que chaz saous s'anvoise. 
594 Après mangier sans remuer 

Va chascuns Noradin tuer, 
Et vos iroiz vangier Forré, 

s'écrie insolemment le sénéchal Ké au moment où Yvain se dé- 
clare prêt à partir pour une périlleuse aventure 2 . Il est bien 
vrai qu'on a pris occasion de ces vers pour dater le Chevalier 
au lion de 1173, et il est possible que cette date soit la bonne, 
mais qui ne voit qu'on ne saurait en tout cas la fonder sur 
l'unique mention du nom de Noradin et qu'il n'y a là qu'une 

1. Dans l'éd. Martin, le v. 1521 donne Coradins au lieu do Noradins. Mais 
dans Observations, p. 14, il se montre disposé à préférer la leçon Noradins, et 
nous croyons qu'il ne peut y avoir doute sur ce point. Los mss. A B H L a don- 
nent loradins, N corradin, D coardins, C M noradins, noraudins. Or on ne 
voit pas pourquoi un copiste du xm siôclo aurait substitué le nom do Noradin 
(déjà éclipsé par celui de Saladin) à celui do Coradin. L'inverse au contraire du 
vivant de Coradin s'expliquo très bien. G. Paris accepte sans discussion la leçon 
Noradin. (Mélanges de litt. fr., p. 350.) Voir la note suivante. 

2. Chrétien de Troyes, Yvain, éd. Foerstcr, 1887, p. 23-24. 11 est curieux que 
des 6 mss. qui donnent le passago S seulement porto Noiradin : <•' H onl loradin, 
V A saladin, P a une leçon entièrement différente. Voir la m no d.' .M. Foerster 
au v. 596, p. 284. 



108 LE ROMAN DE RENARD 

locution proverbiale dont la mort du sultan ne pouvait inconti- 
nent faire évaporer la saveur. Autant vaudrait chercher un 
terminus ad quem dans la mort de Forré x ! G. Paris se contente 
de dire que dans la branche I « le sultan par excellence est Nora- 
din, ce qui exclut en tout cas une date postérieure à la troisième 
croisade » 2 , et nous sommes pleinement de son avis. Saladin, 
successeur de Noradin, ne devient menaçant pour les chrétiens 
d'Orient que vers 1183, et c'est seulement en 1187, après la 
prise de Jérusalem, que son nom a dû être en France dans toutes 
les bouches 3 . Nous dirons donc que la branche I est antérieure 
peut-être à 1183, sûrement à 1187. Peut-on préciser davantage ? 
Nous inclinons à attacher à une ingénieuse remarque de M. Mar- 
tin 4 la même valeur probante que lui attribuait G. Paris 5 " 
Hersent, dans sa réponse aux insinuations de Grimbert, men- 
tionne en passant que Pâques est cette année le premier jour 
d'avril, « ce qui arriva en 1179 et en 1184, puis seulement en 
1263. )> La branche I appartenant clairement aux branches du 
début, entre 1179 et 1184, il est plutôt indiqué de se tenir à la 
première date. Et c'est à quoi nous nous arrêtons. 

La branche VI met en scène, comme Jonckbloët l'a le premier 
reconnu 6 , un favori de Philippe Auguste, Bernard du Coudrai, 
« correcteur » du prieuré grandmontain de Vincennes 7 . Renard 
vient d'être vaincu en combat singulier par son vieil ennemi 
Isengrin : les yeux ba,ndés, les mains liées, sur le point' d'être 
pendu, il est en train de se confesser à Chantecler : 

1374 Atant es vos frère Bernart 

Qui de Grant Mont ert repairiez. 

1. Je ne suis pas convaincu par la note de G. Paris, Mélanges de litt. jr. 
p. 263, n. 2. Le royaume de Prusse viendrait à disparaître sans retour que cela 
n'empêcherait pas bien des gens de travailler pendant longtemps encore « pour le 
roi de Prusse ». 

2. Mélanges de litt. jr., p. 350. 

3. Voyez comment s'expriment à son sujet, à l'année 1187, les chroniqueurs 
Guillaume le Breton et Rigord, Recueil des Histor. de la Gaule, t. XVII, 1818, 
p. 24, el 67-68. 

4. Observations, p. 14. 

5. Mélanges de lift. jr.. p. 350, n. 2. 
H. Étuâe, ]>. 373-4. 

7. Pondant longtemps on a confondu et on confond parfois encore Bernard 
<lu Coudrai avec Pierre Bernard, cinquième prieur général de l'ordre de Grand- 
mont. M. Luchaire a fait justice de cette erreur dans un article de la Revue 
historique, t. LIV, 1894, p. 382 ss. On y trouvera toutes les références aux tra- 
vaux antérieurs sur l'ermite de Vincennes. 



CHRONOLOGIE DES BRANCHES DE RENARD 109 

Ce nouveau venu s'enquiert auprès du blaireau de ce qui se 
passe et le récit de Grimbert le touche d'une telle pitié qu'il v& 
incontinent trouver le roi Noble et lui demande la grâce du con- 
damné. Noble le reçoit très courtoisement car il « ue sel frère 
que il eint tant » et sans se faire prier il lui accorde ee qu'il eût 
refusé à tout autre. Le prieuré de Vincennes fut fondé en 1 1<>4 
par Louis VII, et peut-être Bernard en fut-il le premier adminis- 
trateur. En tout cas nous le trouvons d'abord en rapport avec 
Henri II et vers 1169 il est au nombre t des ecclésiastiques que 
le pape avait chargés de réconcilier l'archevêque de Cantorbéry 
avec le roi d'Angleterre. Dès le début du règne de Philippe 
Auguste, alors qu'il est très certainement établi à Vincennes, 
il est dans la plus grande faveur auprès de ce prince qui, plus 
tard, partant pour la croisade, allait recommander expressé- 
ment à la reine-mère et à l'archevêque de Reims de prendre 
en tout les conseils de frère Bernard 1 . Nous ne savons pas en 
quelle année mourut ce conseiller influent, mais nous n'enten- 
dons plus parler de lui après 1195 et il semble bien que la période 
de sa pleine activité et de son influence à la cour de Philippe 
Auguste doive se placer entre 1180 et 1195 2 . C'est donc entre 
ces deux dates que nous mettrons la composition de la branche VI. 

La branche VII nous fournit quelques indications assez pré- 
cises « mais, dit M. Martin, les sources historiques, qui permet- 
traient de les utiliser nous font défaut. Ainsi les vers 301-304 

1. Voir la chronique de Rigord, éd. Delaborde, t. I, 1882, p. 20, 25, 102 et 104. 

2. Il est à noter qu'au moment où il sauve la vie si inopinément à Renard, 
la branche VI le fait revenir de Grandmont (v. 1375) et qu'après avoir obtenu 
la grâce du goupil il s'en va le faire moine dans sa « maison », c'est-à-dire sans 
doute au couvent des bonshommes de Vincennes. En quelle occasion solennelle 
le frère Bernard a-t-il fait le voyage du Limousin pour que notre trouvère semble 
y faire allusion comme à un fait connu de tous ? Il y eut vers 1185 une grande 
querelle dans l'Ordre de Grandmont entre les convers et les clercs : un accord, 
ménagé par Philippe Auguste, intervint en 1187 : or le frère Bernard joua un 
rôle important dans les négociations qui amenèrent cet accord, et il a probable- 
ment fait le voyage de Grandmont à ce moment. — ■ Le 29 septembre 1188, 
Gérard Ithier fut élu prieur dans un chapitre général [tenu à Grandmont '!] : 
500 membres de l'Ordre y assistaient : le « correcteur ■• de Vincennes a dû 

là aussi. — ■ Le 30 août 1 189 il y eut à Grandmont une grande cérémonie en 
l'honneur de la canonisation d'Etienne de Muret, fondateur de l'ordre : il serait 
étrange que le frère Bernard n'y eût pas assisté. — On voit que toutes ces dates 
nous ramènent aux alentours de 1190. — Sur ces événements voir, outre l'ar- 
ticle de M. Luchaire, le livre de M. Louis Guibert, Une page de l'histoire du clergé 
français au XVIII e siècle. Destruction de V ordre et de l'abbaye de Grandmont, 
Paris-Limoges, 1877. 



110 LE ROMAN DE RENARD 

parlent d'une inondation, qui fit hausser le prix du froment 1 . » 
Plus heureux que M. Martin, nous croyons avoir retrouvé dans 
les « sources historiques » quelques traces de cette inondation. 
Citons d'abord le passage du trouvère français. Après des aven- 
tures variées, Renard repu mais brisé de fatigue et de coups 
arrive enfin sur les bords de l'Oise : là il avise un tas de foin 
qu'on avait laissé sécher dans le champ et il s'y installe commo- 
dément pour y passer la nuit. Au réveil il a une surprise désa- 
gréable : 

il vit l'eve blanchoier 
300 Et le mulon dedenz plungier, 

Si se conmence a dementer 
Con d'iloc porra escaper. 

D'où venait cette eau ? 

Les crétines crourent la nuit. 
302 Encor nos en sentons nus tuit, 

Car li blé en furent plus cher 
Troi sols ou quatre le sestier. 

Laissons Renard sur sa meule de foin et consultons les chroni- 
queurs de la fin du xn e siècle, pour voir s'ils confirment les 
renseignements que nous donne notre trouvère. Or il est cer- 
tain qu'à plusieurs reprises, de 1194 à 1198, Rigord mentionne 
des pluies, des orages et des inondations exceptionnelles. Écoutez 
plutôt. « Eodem anno (1194) in pago Belvacensi, inter Clarum- 
montem et Compennium, tante pluvie cum tonitruis et fulmi- 
nibus et tempestatibus facte sunt, quantas nulla hominum anti- 
quitas memorat. Lapides enim ad quantitatem ovorum quadran- 
guli vel trianguli, mixtim cum plu via de celo cadentes, arbores 
fructiferas, vineas et segetes penitus destruxerunt 2 . » On voit 
que c'est entre Clermont et Compiègne que se produisirent ces 
dégâts : mais la branche VII nous transporte également en plein 
Beauvaisis : c'est non loin de Compiègne que Renard s'est laissé 
surprendre par les « crétines » et les villages de Chambly, de 
Ronqueroles et de Puisieux, mentionnés aux vers 502, 503 et 614 
nous ramènent tous au bord de l'Oise 3 . Plus tard la même année, 

1. Observations, p. 47. 

2. Éd. Delaborde, t. I, 1882, p. 128. 

3. Cf. Martin, Observ., p. 47. 



CHRONOLOGIE DES BRANCHES DE RENAUD 111 

nouveaux orages, Bans qu'on indique aussi exactemenl L'aire des 
dégâts : « Aeris Insolita commotio, turbines, tempestates, gran- 
dines, vineas et messes destruxerunt : onde in sequentî anno 
james valida secuta est 1 . » Le fait qu'une période de famine va 
suivre ces orages montre bien qu'ils durent sévir dans un i 
assez étendu autour de Paris, et il est peu probable que !<■ Beau- 
vaisis ait été épargné. L'année suivante, pluies torrentielles 
de nouveau : la moisson pourrit sur place avant qu'on puisse 
la rentrer. « Unde cum ex precedentis anni aeris insolita commo- 
tione, tum ex subsequentis immoderata imbrium efïusione 
tanta temporis avaritia secuta est, quod sextarius frumenti 
Parisius pro XVI solidis vendébatur, hordei pro X solidis, mix- 
ture pro XIII solidis aut XIIII, sextarius salis pro XI solidis 2 . » 
Voilà bien le renchérissement du blé dont nous parle notre 
trouvère et on ne saurait souhaiter confirmation plus probante. 
La branche VII est donc postérieure à 1195 et elle dut être 
composée à un moment où le prix du pain 3 rappelait sans cesse 
à chacun les orages et les pluies de 1194-1195. Nous dirons 
que selon toute vraisemblance elle a été écrite entre 1195 et 
1200. 

""La branche XII, évidemment écrite en Normandie, mentionne 
Gautier de Coutances « archevêque de Rouen (1185-1207) », et 
« Guillaume Bacon, seigneur du Molay, qui vivait à la même 
époque et qu'on rencontre dans le Magnus Rotulus Scaccarii 
Normanici des années 1184 et 1185. » Ainsi s'exprime M. Mar- 
tin 4 . Mais il semble bien qu'il y ait là une légère erreur. C'est 
le père de Guillaume, Roger Bacon, qui est nommé dans les. 
rôles de 1180, 1184, et 1189. En 1198, au contraire, on voit que 



1. Rigord, p. 130. 

2. Ibid., p. 132. — En mars 1196 (ibid., p. 134) il y a de grandes inondations 
qui détruisent des villages, enlèvent les ponts. Mais il s'agit surtout, semble-t-il, 
de la Seine. Le clergé et le peuple font des processions : Philippe Auguste y 
prend part. Il y eut de nouveaux orages et de nouvelles inondations en 1198 
(ibid., p. 140-41). — Avant d'avoir trouvé ces passages dans Rigord, et simple- 
ment à l'aide des allusions de VII à d'autres branches (II) ou d'autres branches 
à VII (XI, XVI) j'étais arrivé à placer la composition de ce poème entro 1190 
et 1200. 

3. J'ignore la valeur exacte du setier a la tin du xir siècle, mais tn>is ou 
quatre « sols «d'alors correspondent à environ quinze ou vingt francs do notre 
monnaie, ce qui, de toute façon, représente une différence assez notable pour 
une soudaine hausse. 

4. Martin, Obaerv., p. 73. 



112 le roman de renard 

son fils Guillaume jouit de sa terre. L'époque de la mort de 
Roger n'est pas connue, mais il est probable qu'elle arriva au 
commencement du règne de Richard Cœur de Lion 1 . C'est donc 
vers 1189 au plus tôt que Guillaume Bacon devint seigneur 
du Mollay. Notre branche ne saurait donc remonter plus haut. 
D'autre part il est à noter que dans une curieuse formule d'exor- 
cisme on trouve la mention du roi d'Angleterre accolée à celle 
du roi de France 2 . N'en peut-on pas conclure qu'au moment 
où notre trouvère compose sa branche la Normandie reconnaît 
encore deux maîtres et par conséquent n'a pas encore été réunie 
à la couronne de France 3 ? Cela nous autoriserait à supposer 
que la branche XII a été composée entre 1189 et 1204. En tout 
cas elle l'a sûrement été entre 1189 et 1207. 

Finalement la branche IX fait allusion ~à un comte Tibaud 
qu'il est possible de retrouver dans l'histoire. Brun l'ours est 
venu réclamer au vilain Liétard un bœuf que celui-ci lui a im- 
prudemment promis. Tout à coup on entend éclater cris, appels 
de chiens, fanfare de cerfs. Ce vacarme n'est en réalité produit 
que par un seul goupil, le malicieux Renard, mais le vilain, 
qui a été prévenu de la ruse, raconte gravement à Brun épouvanté 
que 

820 C'est la gent au conte Tebaut 

Par qui la terre est maintenue. 

Tout le monde est venu chasser dans la forêt ; le comte lui-même 
chevauche avec les autres 

Sor un chaceor qui tost cort, 
846 Que de venoison vout sa cort 

Garnir a ceste pantecoste. 

La branche IX, nous le savons, est l'œuvre d'un « prestre 
de la Croiz en Brie » 4 . Celui qui maintient la terre (v. 820, cf. 
v. 675) et qui possède la forêt où Brun va bientôt trouver la 

1. Delisle, Observations sur un fragment des rôles de l'échiquier de Normandie 
relatif à l'année 1184, Caon, 1851, p. 32. 
■1. V. 1311 ss. 

3. Cela est d'autant plus vraisemblable qu'en 1204 Guillaume Bacon suivib 
le parti de Philippe Auguste et vit ses terres anglaises confisquées par le roi 
Jean. Pareille aventure arriva à Guillaume du Hommet qui est certainement 
le connétable mentionné au v. 1478. Delisle, ouvr. cit., p. 33 et 29. 

4. Cf. v. 1. 



CHRONOLOGIE DES BRANCHES DE RENARD 113 

mort est donc le comte de Champagne. Il ne peut s'agir de 
Tibaud II mort en 1152 : notre poème ne remonte évidemmenl 
pas si liant. L'hésitation n'est permise qu'entre Tibaud III 
(1197-1201) et Tibaud IV le chansonnier (1201-1253). Jonck- 
bloët se décide pour le premier 1 , mais Grimm 2 et Méon :{ 
avaient préféré le second. Gaston Paris 4 se range à leur avis 
et M. Martin 5 après lui. Or, « Tibaud IV, dit Gaston Paris. 
né en 1201, ne dut guère mener de chasses avant 122o-1l , l ) ."). 
« Je crois, dit à son tour M. Martin, qu'après son avènement 
au trône de Navarre en 1234, le poète n'aurait pu lui refuser le 
titre de roi. C'est donc avant 1234 que la branche a été faite. » 
Ainsi, à en croire ces deux critiques, la branche IX a été com- 
posée entre 1220 et 1234. Voilà qui nous éloigne singulièrement 
des dates que nous avons jusqu'ici déterminées. Et nous com- 
prenons que ce résultat n'ait pas été pour déplaire aux par- 
tisans des théories régnantes. Car avec la branche IX nous 
tenons bien cette chose rare dans la littérature du moyen âge,- 
un authentique original : du moins il ne s'est encore trouvé per- 
sonne à notre connaissance pour y voir un tardif remaniement 
d'un poème ancien aujourd'hui disparu ; en fait, Fauteur s'y 
est presque nommé, en tout cas il nous a dit son pays et sa pro- 
fession. Nous entrevoyons certainement ici un art peut-être 
imparfait, à coup sûr distinct et conscient. Mais on sentira 
qu'il y aurait danger à faire voisiner de trop près l'œuvre nette 
et arrêtée du prêtre de la Croix en Brie avec ces branches aux 
contours indécis, tant de fois reprises et remaniées, qui sont l'abou- 
tissant mystérieux d'un travail obscur et presque séculaire 
Pour nous cependant qui ne voyons aucune différence de nature 
entre la branche IX et la branche II par exemple ou la branche 1 V, 
la date que propose G. Paris ne laisse pas d'être quelque peu 
surprenante. La branche IX faisait partie de l'ancienne collec- 
tion, tout le monde en convient : mais n'avons-nous pas cru 
retrouver dans XVII l'épilogue de cette collection et n'avons- 
nous pas établi que XVII ne pouvait être postérieur à 1210 
au plus tard ? Ou nous nous sommes trompé alors, ou le Tibaud 

1. Étude, p. 385. 

2. Reinkart Fucha, p. cxli. 

3. T. II, p. 242, n. I. 

4. ^Mélanges de litt. fr., p. 350. 

5. Observations, p. 58. 

Foulet. — Le Roman de Renard. 8 



114 LE ROMAN DE RENARD 

de la branche IX ne saurait être le chansonnier. Quelles sont 
les raisons qui ont fait écarter Tibaud III à Gaston Paris ? Elles 
tiennent en cette unique phrase : « Il est peu probable qu'il 
s'agisse de... Tibaud III, qui mourut tout jeune en 1201. » 
Quand Tibaud III mourut le 24 mai 1201, il n'avait en effet que 
22 ans et 11 jours, mais on aurait tort de voir en lui un blanc- 
bec sans importance, car il n'était rien moins depuis 1199 que 
le chef désigné de la troisième croisade. Sa mort causa un deuil 
général parmi les pèlerins et les croisés et on eut grand'peine 
à lui trouver un successeur 1 . On conviendra que le chef respecté 
de toute une noblesse guerrière prête à s'embarquer pour de 
lointaines aventures était parfaitement capable avant son départ 
de mener une grande chasse dans les forêts de la Brie. C'est seu- 
lement dans les premiers mois de 1201 qu'il s'alita et depuis 1197, 
date de la mort de son frère Henri II le Jeune, jusqu'à la fin de 
1200, il eut tout le temps de chevaucher à travers la Champagne. 
En fait, quand il se croisa le 28 novembre 1199 au château 
d'Ecry, il était venu là pour assister et probablement prendre 
part à un tournoi 2 . Notons finalement une coïncidence frap- 
pante. Le comte Tibaud, de la branche IX, veut pourvoir sa 
cour de venaison 

a ceste pantecoste 
848 Qui chascun an cent mars li coste 

Et ouan plus li costera : 

Que je cuit que li cuens fera 

Novaus chevaliers dusq'a vint, 
852 Qui pieça si grant cort ne tint 

Con il voudra auan tenir, 

Que a sa cort fera venir 

Le meuz de la chevalerie 
856 Qui soit desus sa seignorie. 

Or écoutez ce que Villehardouin nous dit de Tibaud III : 
« Sa maladie crut et esforça tant que il fist sa devise et son 
lais ; e départi son avoir, que il devoit porter (à la croisade), à 
ses homes et à ses compaignons, dont il avoit mult de bons (nus 



1. Cf Villehardouin, Conquête de Constantïnople, éd. de Wailly, 1882, p. 22, 
§ 37. 

2. Ibid., p. 4, § 3. 



CHRONOLOGIE DES BRANCHES DE RENARD 115 

hom à cel jor n'en avoit plus) 1 . » Il est clair que la jeunesse du 
comte Tibaud ne saurait nous embarrasser beaucoup, el nous 
n'hésiterons pas à conclure que c'est de lui que parle La branche IX 
et que par conséquent cette branche a été composée entre 1197 
et 1201. Peut-être pouvons-nous préciser davantage encore. 
Il est question longuement dans la branche des fêtes de la Pen- 
tecôte. Or il ne peut s'agir de la Pentecôte de 1197 : Henri II 
le Jeune, prédécesseur de Tibaud, n'est pas encore mort ; il 
ne peut s'agir de celle de 1201, car à ce moment-là Tibaud lui- 
même est au lit, très malade, et va mourir onze jours après. Il 
ne reste que les années 1198, 1199 et 1200. Mais il est dit que 
ces fêtes coûtent au comte chascttn an cent marcs : il faut donc 
admettre que depuis l'avènement du comte il s'est écoulé au 
moins une Pentecôte et peut-être deux. D'autre part, notre 
auteur nous dit que cette année-là les fêtes seront plus brillantes 
qu'elles ne l'ont jamais été et qu'on y armera jusqu'à vingt 
chevaliers. Ceci s'appliquerait très bien à la Pentecôte de 1200, 
où Tibaut devait apparaître dans sa nouvelle qualité de chef 
de la croisade. La branche IX appartiendrait ainsi à la dernière 
année du xn e siècle. Du même coup nous obtenons un terminus 
a quo pour la branche XVII qu'il faut donc placer entre 1200 
et 1210. 

Mettons sous forme de tableau les résultats auxquels nous 
sommes arrivés jusqu'ici : 

II 1170-1175 

IV 1165-1178 

I 1179 (1184?) 

VI -1195. 

XII 1189-1204 

VII 1195-1200 

IX 1200 

XVII 1200-1210 

Il faudra compléter ce tableau en y insérant à une place 
appropriée les branches qui nous restent à examiner. Ici notre 
tâche devient plus délicate, car nous n'avons pas d'allusions 
historiques qui puissent nous servir à les dater. Force nous aéra 
bien de recourir à une autre méthode, qui du reste, si nous l'em- 

1. Ibid p. 22, § 36. 



116 LE ROMAN DE RENARD 

ployons avec prudence, pourra peut-être nous tirer très sûre- 
ment d'affaire en plus d'un cas. Nous savons que nos branches 
se citent volontiers les unes les autres. Pourquoi ne pas tabler 
sur ces citations ? x Toute branche qui citera II par exemple et 
sera à son tour citée par I doit naturellement se placer entre 
1165-1170 et 1179. Il est vrai qu'il n'est pas toujours facile de 
déterminer avec certitude la source de telle ou telle référence : 
nous avons parfois le choix entre deux branches et à l'occasion 
il peut se faire qu'en regard d'une indéniable allusion, nous ne 
puissions mettre aucun original correspondant. Mais il est des 
cas nombreux où nous arrivons à une certitude très suffisante. 
Nous ne retiendrons que ceux-là. C'est la branche II, comme il 
est naturel, qui a le plus souvent les honneurs de la citation 2 , 
mais il n'y a pour nous rien à tirer de cette popularité, car nous 
savions bien sans cette confirmation que c'est la branche la 
plus ancienne. Après II, c'est I qui a le plus retenu l'attention 
des poètes postérieurs : VI, VIII, IX, XI nous y renvoient net- 
tement 3 . Voilà qui met VIII et XI après 1179. D'autre part, 
l'auteur de I était familier avec une tradition déjà très déve- 
loppée : il fait allusion à des épisodes de II, III, IV, Va et XIV 4 . 
III, Va et XIV prennent rang par là-même entre 1170 et 1179. 
Il n'est rien dans tout cela qui puisse nous surprendre beaucoup, 
sauf peut-être qu'on sera étonné de voir XIV se classer ainsi 
dans les branches anciennes. Mais nous avons déjà montré 
qu'à s'en tenir au témoignage des manuscrits on n'a pas de raison 
très valable de refuser à cette branche une place dans la collec- 
tion originale. Et dès qu'on admet cela, il faut être j>réparé à 
ranger XIV avec les branches qui renferment les épisodes les 
plus anciens. M. Martin qui y voit une œuvre tardive, n'a pu 
s'empêcher de noter que XIV « traite, en partie du moins, des 

1. Nous employons ce mot « citation » à cause de sa commodité : mais il 
est bon <!•' noter ici que nous entendons par là toute allusion plus ou moins 
explicite; à un passage d'une autre branche. 

2. Elle est citée par IV, Va, I, la, 16, X, VI, VII, IX, XIV, XV, XVI, XVII. 
On trouvera en général ces allusions ainsi qu'un grand nombre de celles qui 
vont suivre indiquées dans Martin, Observations. 

3. VI, 315-320 : meurtre de Coupée -- VIII, 44-48 : id. —IX, 1785-G : 
Couard qui prend les fièvres. — XI : noms de Ferrant, Tardif, Frobert ; rôle 
de Fière. 

4. V. 30-35 : cf. visite de Renard à la tanière de la louve. — 1055-56 : cf. III, 
pêche à la queue. — 1057-60 : cf. IV (avec des réserves). — 37-43 : l'escondit 
manqué de la br. Va. — 1050-54 : cf. XIV, 647 ss., aventure de Primaut. 



CHRONOLOGIE DES BRANCHES DE RENARD 117 

sujets qui appartenaient à l'ancienne tradition, mais qui n'avaient 
pas été racontés dans les branches réunies dans notre collec- 
tion l . » M. Sudre, de son côté, comparant deux passages de 
XIV et de 16 dont la parenté est évidente, se demande fjiii a 
imité l'autre et il conclut expressément que c'est XIV qui nous 
offre l'original 2 . Ailleurs il signale un emprunt de XI] à XIV, 
que nous jugeons comme lui certain 3 . Nous croyons pouvoir 
affirmer que les vers 1050-1054 et 1061-1062 de la branche I, 
tout aussi bien que les vers 704-730 et 749-766 de la branche VI, 
renvoient expressément à deux épisodes longuement développés 
dans la branche XIV : les « trois bacons » et la « charrette aus 
plaïs ». Nous venons de voir que III appartient aux branches du 
début, et c'est à quoi que nous devions nous attendre : nous 
avons noté plus haut que c'est avec II la seule branche qui ne 
renferme aucune allusion aux autres poèmes de la collection. 
Tout au plus peut-on dire que le fait qu'Isengrin y traite Renard 
de compère 4 nous renvoie aux données établies par la branche II. 
Nous mettrons donc III à côté de IV et très peu de temps après II. 
Pour des raisons que nous indiquerons plus tard 5 nous ferons 
suivre II immédiatement de Va. Voici donc la série chronolo- 
gique à laquelle nos inductions nous ont jusqu'ici amené : 
II, Va, III, IV, XIV, I. . . VI. . . XII. Entre I et VI nous placerons X, 
qui nous semble reproduire le cadre et les grandes lignes de I 
et à qui d'autre part VI fait une claire allusion 6 . Les autres 
branches sont probablement quelque peu postérieures. XI ren- 
voie à X, XII, VII et est cité par XVII 7 . VII est cité par XI 
et XVI. Il est assez difficile de placer VIII qui pourtant renvoie 
à III, XIV et I 8 et par conséquent est postérieur à 1170. Nous 
aboutissons à la série suivante : II, Va, III, IV, XIV, I, X, VI, 
XII, VIII, VII, XI, IX, XVI, XVII, et nous pouvons compléter 



1. Observations, p. 79-80. 

2. Les Sources, etc., p. 260-263. 

3. Ibid., p. 241. 

4. Voir v. 212, 216, 229, 305, 389. 

5. Voir chapitres ix et x. 

6. V. 339-352 : cf. aventure de Roonel dans la br. X. 

7. V. 3342-3349 et 853-868 : cf. X, guérison du roi. — 338 ss. : cf. XII. 1015 ss. 
et 1088 ss., — ■ 3234 : mention de « Pescoufle sire Huberl emprunté à VU. — 
XVII renvoie à XI aux v. 391-8. 

8. V. 135-142 : cf. III, pêche à la queue. — 143-145 et 339 : cf. épisod 
de XIV. — 44-48 : cf. I, meurtre de Coupée. 



118 LE ROMAN DE RENARD 

maintenant notre tableau de tout à l'heure : en regard des 
désignations des branches nous mettrons d'abord les dates 
que nous a fournies l'étude des allusions historiques, puis sur 
une seconde colonne celles que nous proposons après examen 
des citations. On remarquera que nous mettons définitivement 
II entre 1174 et 1177. Nous donnerons nos raisons au chapitre XI. 

1174-1177 
1174-1177 
1178 
1178 
1178 
1179 

1180-1190 
1190 
1190 
1190 
. 1195-1200 
1196-1200 
1200 
1202 
1205 

Nous ne demandons assurément pas qu'on prenne toutes ces 
dates l au pied de la lettre, et nous ne nions pas qu'on ne puisse 
au besoin dans tel ou tel cas modifier quelque peu l'ordre que 
nous proposons. 11 y a une part d'arbitraire dans cette table, 
et nous le reconnaissons volontiers. Nous ne croyons pas qu'elle 
soit suffisante à invalider les conclusions que nous allons tirer. 
Il est clair que nous sommes en présence de deux floraisons bien 
distinctes : d'une part les poèmes qui s'échelonnent entre 1170 
et 1180 : ce sont II, Va, III, IV, XIV et I, d'autre part ceux 
qui sont composés autour de 1200, ce sont VII, XI, IX, XVI 
et XVII. Ces deux groupes sont reliés l'un à l'autre par une 
série de branches que dans l'état actuel de nos connaissances 
il est également loisible de rapprocher soit du premier groupe- 
ment soit du second. VI semble occuper un poste fixe vers 1190, 
mais X flotte entre 1180 et 1190 ; XII oscille de 1190 à 1200 
et quant à VIII le champ est libre de 1180 à 1200. On pourrait 



1. Sur la date de V et de XV, voir ch. xn ; sur celle de la et de 16, voir 
ch. xvi. 



II 


1170-1175 


Va 


1170-1175 


111 




IV 


1165-1178 


XIV 




I 


1179-(11841) 


X 




VI 


[1180J-1195 


XII 


1189-1204 (1207) 


VIII 




VII 


1195-1200 


XI 




IX 


1200 


XVI 




XVII 


1200-1210 



CHRONOLOGIE DES BRANCHES DE RIAA i: h 119 

ici souhaiter plus de certitude, mais ces approximations suf- 
fisent à notre recherche. Elles mettent en lumière un fau impor- 
tant. Les premières branches de notre série. 1 1 . Va, III. IV. XIV, 
I, X ont toutes été composées certainement avant I L90 et très 
probablement avant 1180. Or ce sont précisément celles qui 
offrent des récits correspondant aux divers épisodes du />> inhart 
Fuchs. On voit que si elles sont notablement postérieures à 
YYsengrimns elles ont ainsi précédé le poème allemand. Il n'y 
a donc pas de difficulté chronologique à énoncer les thèses 
suivantes : 1° Le Renard français doit son existence à YYsen- 
grimus qu'il a en plus d'un cas imité de près. 2° Le Reinlmrt 
Fuchs est une traduction libre de nos plus anciennes brandies 
françaises, et nous avons conservé l'original aussi bien que la 
copie. Si la première thèse est faite pour surprendre quelque 
peu, c'est surtout parce qu'on s'est dès longtemps habitué 
à creuser un fossé profond entre la littérature des clercs et la 
littérature du peuple. Mais il semble bien que cette distinction 
devienne de jour en jour plus difficile à justifier et à maintenir. 
La seconde thèse devrait d'emblée conquérir tous les suffrages, 
car l'imitation des Français par les Allemands est de règle 
au xii e et au xm e siècle. Et notre proposition ne paraîtra sans 
doute très audacieuse que parce qu'elle implique une nette 
réhabilitation de la demi-douzaine de poèmes qu'on croyait 
condamnés sans appel au rôle de remaniements tardifs et où 
nous voyons pourtant, comme on le sait, d'indéniables origi- 
naux. 



CHAPITRE VII 



YSENGRIMUS ET LA BRANCHE II 



Arrangement curieusement parallèle de certaines scènes analogues dans VYsen- 
grimus et la branche II. Le poème français a emprunté l'épisode du viol à 
l'épopée de Nivard. 



Les trois œuvres dont nous venons de rappeler ou d'établir 
la chronologie ne sauraient retenir notre attention au même 
titre. Si nos branches françaises sont bien les originaux que nous 
y voyons, la présomption est que le Reinhart Fuchs qui leur est 
postérieur dans le temps les a traduites. Nous montrerons plus 
tard qu'à l'examen cette présomption se change assez vite en 
certitude. Pour le moment la vraisemblance est de notre côté 
et cela nous suffit. Nous écarterons donc l'œuvre du Glichezâre 
qui ne peut plus être désormais pour nous qu'un témoignage, 
du reste précieux, de la popularité européenne du Roman de 
Renard. Nous ne voulons pas davantage faire une étude appro- 
fondie de V Y sengrimus . Il y a là sans doute une tâche utile et 
attrayante, et à laquelle il faudra bien qu'on se mette tôt ou 
tard. Mais elle présente de grandes difficultés, et nous laissons 
à de plus compétents le soin de les surmonter. Notre dessein 
est autre, et moins vaste. Ce sont les branches françaises qui 
surtout nous intéressent : nous voudrions écrire leur histoire, 
ou tout au moins retrouver leurs origines et faire le récit de leurs 
premiers développements. Nous croyons, il est vrai, que c'est 
de VYsengrimus qu'elles dérivent leur inspiration première, 
que c'est à lui qu'elles ont emprunté quelques-uns de leurs 
thèmes les plus anciens et les plus connus. Et c'est par là que 
l'œuvre de Nivard doit nous intéresser. Elle nous aidera à mieux 
comprendre le sens, l'esprit et la composition de nos anciennes 



YSENGRIMUS ET LA BRANCHK II 121 

branches. Nous ne lui demanderons pas davantage, souhaitant 
seulement qu'un autre y revienne et lui arrache ses propres 

secrets. Nous croyons qu'ils on valent la peine. 

Nous commencerons notre étude tout naturellement par la 
branche II, la première en date et celle par conséquent qui a 
déterminé le courant et dont il importe le plus <l<- retrouver la 
source. C'est un poème de 1396 vers, composé d'un prologue de 
22 vers que nous connaissons déjà et d'une série d'épisodes qu'il 
convient d'analyser rapidement. 

1. (23-468). Chantecler le coq malgré un mauvais rêve et les 
avertissements de sa poule favorite, la fidèle Pinte, s'endort 
dans une sécurité trompeuse : aussi il manque d'être happé par 
le goupil qui avait réussi à se glisser dans l'enclos de la ferme. A 
peine remis de cette première alerte, il s'expose à un nouveau 
danger : il prête en effet une oreille complaisante aux mielleuses 
paroles de Renard et ne tarde pas à se trouver dans la gueule 
du goupil pour avoir voulu sottement imiter son père Chanteclin, 
lequel à en croire Renard ne chantait si bien que parce qu'il 
tenait les yeux fermés. La « bonne femme » de la maison aperçoit 
le larron, pousse des cris, rassemble tout le voisinage qui bientôt 
s'élance à la poursuite de Renard. Celui-ci file vers le bois, mais 
y arrivera sans sa proie : car voulant suivre le conseil de Chan- 
tecler, il se retourne vers les villageois et leur crie ironiquement 
que bon gré mal gré le coq est à lui : il n'a pas plutôt desserré 
les dents que voilà Chantecler qui bat des ailes et s'envole sur 
un arbre. Le goupil penaud et le coq tremblant encore d'émotion 
font leur mea culpa : 

446 La boce. .. soit honie 

Qui s'entremet de noise fere 
A l'ore qu'ele se doit tere 

dit l'un, et l'autre de répondre : 

450 La maie gote li cret l'oil 

Qui s'entremet de someller 
A l'ore que il doit veillier. 

2. (469-664). Renard va bientôt essayer ses flatteries auprès 
d'un nouveau personnage, la mésange, qu'il aperçoit tout à coup 
perchée sur la branche d'un chêne creux. D'un air confit il 
demande un baiser à sa « commère ». Qu'elle soit sans crainte, 



122 LE ROMAN DE RENARD 

le roi Noble a fait jurer la paix par tout le pays. Mais la mésange 
n'est point confiante, elle met des conditions : que son compère 
ferme les yeux et attende le baiser. Lui fait ce qu'on lui dit et 
aussitôt qu'il se sent chatouiller les lèvres donne un coup de 
dent et ne happe qu'une poignée de mousse. Il s'y reprend à 
nouveau, mais ne réussit qu'à se faire jouer une seconde fois par 
la rusée. Et voici qu'arrivent les chiens, qui peut-être bien 
étaient trop jeunes encore pour avoir juré la paix. Renard détale, 
mais va déboucher dans les jambes de deux limiers qu'un convers 
tient en laisse. Si celui-ci détache ses chiens, c'en est fait de 
Renard qui est pris entre deux dangers. Mais le goupil trouve 
moyen d'attendrir le convers, et il se tire indemne de ce fort 
mauvais pas. 

3. (665-842). Il rencontre bientôt Tibert le chat qui va jouant 
de sa queue et faisant grands sauts. On échange quelques paroles 
aigres-douces, puis Renard que tiennent en respect les griffes 
de Tibert conclut avec lui un traité d'alliance, et par manière 
de passe-temps, il lui propose de faire une course le long d'un 
sentier où il savait qu'on avait placé un piège. Mais le rusé 
Tibert n'a garde de se laisser prendre et quand, deux mâtins 
survenant à Timproviste, nos deux compagnons s'enfuient de 
toute la vitesse de leurs jambes, le chat conserve assez de pré- 
sence d'esprit pour pousser Renard au bon moment et le faire 
tomber dans le piège. Le goupil reste pris par la jambe' et ne se 
dégage que quand le maître des chiens d'un grand coup de 
hache fend le piège en deux, non sans faire en même temps une 
grave blessure à Renard. 

4. (843-1026). Fatigué de tant d'aventures, le goupil va 
s'étendre sur un lit d'herbe fraîche, près d'une rivière. Une 
miette tombe à ses pieds : il lève les yeux et aperçoit sur un 
arbre Tiécelin qui mangeait du plus jaune et du plus tendre 
d'un fromage. Sûrement il y a là un beau souper en perspective, 
si l'on sait s'y prendre. Le flatteur se met à l'œuvre. Le corbeau 
charmé d'entendre louer sa belle voix « ouvre le bec, si jeté un 
bret » : le fromage tombe, mais Renard ne s'en saisit point, 
il ne serait pas fâché de s'offrir Tiécelin lui-même comme plat 
de résistance. Le voilà donc qui supplie l'autre de descendre 
et d'enlever ce fromage dont l'odeur l'incommode fort : il a la 
jambe cassée et les malades sont délicats. Tiécelin se laisse per- 
suader, et saute en bas : et Renard de se jeter sur lui ; mais 



YSENORIMUS ET LA BRANCHE II 123 

il calcule mal son élan et le corbeau est tout heureux de n'y 
laisser que quatre plumes. Renard se console avec Le fromage e1 
se remet en route. 

5. (1027-1210). Il arrive bientôt au bord d'une fosse obscure, 
s'approche un peu pour voir si on y a caché quelque butin, et 
dévale jusqu'au fond avant de bien savoir ce qui en est . ( )i il se 
trouve dans la salle de « Dant Ysengrin » le connétable et cela 
ne le rassure point. Hersent a même beaucoup de peine à calmer 
sa crainte et elle lui reproche amicalement de ne jamais venir la 
voir. On finit par s'entendre toutefois, et si bien que la louve en 
arrive à faire au visiteur les avances les moins équivoques. 
Renard prend un malin plaisir à tromper Tsengrin et pour ne pas 
faire les choses à moitié il roue de coups les louveteaux qui n'en 
peuvent mais. Plaintes de la progéniture quand le père rentre, 
colère bruyante du connétable. Hersent nie tout, mais promet 
d'aider son mari à châtier Renard. 

6. (1211-1396). Quelques jours après Isengrin trouve le goupil 
dans un champ de pois et suivi d'Hersent se met à sa poursuite : 
Renard « s'en fuit a col estendu » et réussit à gagner sa tanière 
dans laquelle il disparaît. Hersent qui le serre de près se préci- 
pite derrière lui, mais trop grosse reste prise dans l'ouverture. 
Isengrin, lui, s'est perdu en route, et Renard a le champ libre 
pour le plus pendable de ses tours. Il sort de son repaire par 
un autre trou l et sûr de l'impunité s'approche de la louve et 
prend de force ce qu'on lui avait accordé de bon gré quelques 
jours auparavant. Isengrin cependant galope toujours à travers 
les broussailles et finit par « s'embattre es noces » 2 . Le spectacle 
n'est pas pour calmer sa fureur, et pour comble d'humiliation 
il lui faut encore subir les plaisanteries que lui lance le goupil 
en rentrant chez lui. Lamentable et impuissant, Isengrin n'a 
plus qu'à secouer et tirer la pauvre louve pour la dégager : 
il y réussit, mais la tâche était dure et il manque y perdre l'ha- 
leine. 

On peut, comme on voit, diviser notre branche en six épisodes 
distincts, dont quatre nous montrent Renard aux prises avec 
un animal plus faible que lui et deux le mettent en présence 
d'Isengrin et de sa famille. Plus loin quand nous examinerons le 



1. Ce détail n'est pas mentionné expressément et il faut l'induire du contexte. 

2. Ez vous... — Ysengrin qui s'embat es noces, II, v. 1297-8. 



124 LE ROMAN DE RENARD 

style et la facture de la branche II, nous aurons à en relever la 
très réelle unité. Pour le moment, à voir la matière plutôt que 
la forme, ce qui nous frappe surtout, c'est la discontinuité des 
aventures : sauf les deux dernières dont la liaison est assez natu- 
relle, elles se suivent un peu au hasard : on ne passe pas néces- 
sairement de l'une à l'autre ; il y a des heurts et des recommen- 
cements, mais pas de progression, pas de suite logique : Renard 
eût pu rencontrer la mésange avant le coq, et Tiécelin avant 
Tibert sans que le poème en souffrît, et on ne voit pas bien où 
serait le dommage si l'auteur avait commencé par le viol de 
la louve et terminé par l'histoire de Chantecler. Il y a donc dans 
l'enchaînement de ces six épisodes une part très nette de caprice 
et d'arbitraire. Il n'en sera que plus surprenant de retrouver 
dans Y Y sengrimus une série semblablement disposée de récits 
analogues. Si nous ouvrons en effet l'œuvre de Nivard aux 
livres IV et V nous trouvons d'abord tout au long l'histoire de 
Renard et du coq : les flatteries du goupil, la sottise vaniteuse 
du coq qui se laisse saisir et emporter, la poursuite du ravisseur 
par les paysans, la contre-ruse par laquelle le captif regagne 
sa liberté, rien n'y manque 1 . Et immédiatement a/près vient 
le second épisode du français : 2 seulement ici ce n'est plus la 
mésange qui en est l'héroïne, c'est encore Sprotinus le coq : 
à part cela la situation générale est la même : il s'agit toujours 
pour Renard de faire descendre l'autre de son arbre /sous pré- 
texte qu'on vient de jurer une paix universelle, et ce sont pareil- 
lement les chiens qui viennent troubler cette fausse idylle. 
Après quoi l'auteur revenant à Isengrin nous le montre qui entre 
au couvent 3 . Ce qui permettra à Renard d'aller rendre visite 
à dame Hersent dans sa tanière : scène orageuse où la louve et 
les louveteaux sont insultés par l'impudent goupil. Hersent, folle 
de colère, se lance sur lui, mais ne le rejoint qu'au moment 
où il se glisse dans son terrier : elle entre étourdiment à sa suite 
et reste prise dans l'étroite ouverture. Renard ressort par ailleurs 
et viole la louve qui ne peut se défendre 4 . Puis voilà qu'on nous 
transporte une seconde fois au couvent et nous assistons à 
l'expulsion d'Isengrin : il revient chez lui à moitié égaré et ne 

1. Éd. Voigt, livre IV, v. 811-1044. 

2. Livre V, v. 1-316. 
:i. V. 317-704. 

4. V. 705-820. 



YSENGRIMUS ET LA BRANCHE II I -•"> 

reprend ses sens qu'au moment où il se trouve devanl sa femme 
serrée jusqu'à mi-corps connue dans un et au. Il la délivre '. 
Malgré quelques divergences nous re lonnaissons là Les épîsod sa 5 
et 6 de la branche 11. Ainsi nous avons la série 12 5 6 corres 
pondant à 1 2 (.'} 4) 5 <> du Roman français : au lieu des avenl urée 
de Renard avec Tibert et avec Tiécelin nous avons le récit du 
séjour d'Isengrin au couvent : mais sauf cette différence c'est 
le même enchaînement d'aventures : motif du trompeur trompé, 
motif de la paix universelle, insulte aux louveteaux, scène du 
viol, et pour héros des quatre aventures le même perfide et mali- 
cieux Renard : le parallélisme est complet. 

La ressemblance dans les détails va quelquefois très loin, 
comme nous le montrerons bientôt. Mais ce qui pour le moment 
nous semble plus significatif encore, c'est que l'arbitraire dans 
le groupement des aventures est tout aussi apparent dans le 
latin que dans le français. Sans doute il y a chez Nivard entre 
l'épisode 1 et l'épisode 2 une suite plus aisée : l'adversaire de 
Renard est dans les deux cas le même coq Sprotinus et l'on 
comprend mieux pourquoi le second tour suit ainsi immédiate- 
ment le premier. L'auteur de la branche II a trouvé plus naturel 
que Renard ne cherche pas à tenter une seconde fois un coq qui 
a toutes les raisons du monde de se défier de lui, et c'est pour- 
quoi, passant de Chantecler à la mésange, la narration doit 
recommencer sur nouveaux frais. Mais sur le point le plus impor- 
tant, le latin et le français s'accordent curieusement à grouper 
des récits qui ne semblent pas s'appeler ou se compléter. On 
avouera qu'entre l'aventure de Renard qui tente de duper un 
coq ou une mésange, et celle où le goupil insulte les louveteaux 
et outrage la louve, il n'y a pas de liaison bien apparente : la 
première ne nous prépare nullement à la seconde, et la seconde 
ne fait aucunement état de la première. Le personnage prin- 
cipal est commun aux deux groupes : c'est leur seul point de 
contact. Mais Renard est le héros de tant d'histoires variées 
que sa seule personne ne suffit pas à établir une parenté entre 
des récits où il figure et qui par ailleurs sont différents. Et pour- 
tant Nivard et le trouvère français ont tous deux établi un 
rapprochement qui nous semble en soi si peu justifié. Caprice, 
dira-t-on. Soit, dans un cas. Mais veut-on (pie le même singulier 

1. V. 821-1124. 



126 LE ROMAN DE RENARD 

caprice se soit à vingt-cinq ans de distance présenté indépen- 
damment à deux esprits différents ? Avant d'en venir là il 
est peut-être bon d'examiner d'autres hypothèses plus vrai- 
semblables. 

11 est curieux du reste que le parallélisme qui vient de nous 
surprendre si fort semble avoir échappé à l'attention des cri- 
tiques. S'ils l'ont remarqué, il leur a paru moins significatif 
qu'à nous, et ils s'y sont peu attardés. Nous ne nous en étonnons 
pas outre mesure. L' Ysengrimus, souvent cité, a été peu lu 1 . 
Très difficile d'accès, l'œuvre a évidemment rebuté la patience 
des chercheurs. On l'a négligée, avec une conscience d'autant 
plus tranquille qu'on y a vu, dès le début, une œuvre bizarre, 
capricieuse, d'inspiration toute cléricale et d'influence res- 
treinte, qui pouvait bien recueillir les échos de la tradition popu- 
laire mais qui était trop artificielle pour avoir été à son tour le 
point de départ d'une nouvelle tradition. Quelques savants 
pourtant y ont regardé de plus près. M. Willems a consacré au 
poème de Nivard toute une étude où il s'est montré, comme 
nous, très frappé des ressemblances fréquentes que l'on trouve 
entre Ysengrimus et Renard 2 . Mais tout imbu jusque dans ses 
audaces des idées de ses prédécesseurs, il n'a vu qu'une expli- 
cation possible. Selon lui Nivard a eu sous les yeux des poèmes 
français, ancêtres de nos branches conservées, et il les a imités 3 . 
Voilà certes qui simplifie singulièrement les choses. Et c'est 
une solution qui a l'avantage d'être tout à fait dans le sens des 
théories régnantes. Le poète latin, tout érudit qu'il est, ne serait 
ainsi que l'imitateur très humble du fruste trouvère français. 
Pourtant ni M. Voretzsch, ni M. Sudre n'ont accueilli cette 
idée 4 . Le premier, nous l'avons vu, ne croit guère à l'existence 
de poèmes français sur Renard antérieurs à 1150 ; le second 
est peu porté à faire une large part à des œuvres écrites et s'il 
faut ajouter ici ou là quelques hypothétiques compositions 
préfère que ce soit des contes oraux : tous deux sont trop épris 

1. ( ï. l'ouvrage de M. Willems cité à la note suivante, p. 6-7. 

2. Léonard Willems, Étude sur l 'Ysengrimus, Gand, 1895. — ■ M. Willems est 
un des deux seuls critiques qui aient remarqué le parallélisme que nous 
signalons: voir son livre, p. 144. -M. Vbigt, dans la préface de son édition, 
p. i.w.w ii. l'avait déjà signalé, mais sans en tirer les conséquences nécessaires. 

li. Ilm/.. cli. h. Voir la conclusion, p. 71-72. 

4. Voir leurs comptes rendus du livre de M. Willems : Rom,., XXIV, 1895, 
p. 605-6 ; Zts. /. roui, nul., XX, 1896, p. 416 ss. 



YSENGRIMUS ET LA BRANCHE II L27 

du folklorej trop convaincus qu'il y faut chercjier L'origine du 

cycle de Renard pour s'en aller de gaîté de cœur supposer 
vers 1140 toute une gratuite floraison de brandies écrites. Ils 
ont nettement repoussé la conclusion de M. Willems. Mais 
prémisses ne restent-elles pas 1 N'y a-t-il pas entre Ysengrimus 
et Renard des analogies trop frappantes pour qu'on se dispense 
de les expliquer ? 

M. Vbretzsch n'a pas voulu se faire la part si belle. <Yiti<|iie 
réaliste, il aime à examiner les textes de près et. s'ils l'embar- 
rassent quelquefois, il n'en écoute pas moins leur témoign 
Certes il a maintenu Ysengrimus à l'arrière-plan, mais il n'en 
a pas complètement détourné les yeux. Le poème de Nivard 
figure dans ses préoccupations. Pourtant, disons-le tout de suite, 
en lisant le poète latin à côté du trouvère français M. Voretzs h 
n'a pas été frappé de ce qui nous a semblé un surprenant accord 
dans l'arbitraire : cette symétrie dans le groupement de parties 
étrangères les unes aux autres semble n'avoir en aucune façon 
attiré son attention. La vérité est qu'il n'a nulle part comparé 
l'ensemble de cette branche à l'ensemble des livres IV et V 
du poème latin. Sa méthode ne pouvait l'y conduire. Partant 
du Reinhart Fuchs allemand qu'il divise en 24 épisodes distincts. 
il cherche dans les branches françaises le passage qui a été la 
source de chacun de ces épisodes 1 . Et il arrive dans presque tous 
les cas à la même conclusion : nous avons perdu la source véri- 
table de l'épisode allemand, et le passage français qu'on peut 
mettre en regard n'est qu'un remaniement tardif. Nous recher- 
cherons plus tard le bien-fondé de cette assertion. Pour le moment 
nous voulons retenir ceci : M. Voretzsch ne voyant dans nos 
branches qu'un assemblage assez confus de récits retouchés, 
remaniés, transposés s'attache moins à l'ensemble qu'aux par- 
ties : pour lui l'unité n'est pas la « branche » mais bien 1" aven- 
ture ». Peu importe donc l'ordre dans lequel se suivent ces aven- 
tures : rien ne nous garantit qu'il n'ait pas été changé plusieurs 
fois au cours de la transmission : deux contes qui voisinent 
dans telle branche se trouvaient peut-être en un original disparu 
dans des contextes très différents. Soit. Renonçons pour le 
moment à toute comparaison d'ensemble, et ne confrontons 
entre eux que des épisodes détachés. 

1. Dans une série de trois articles publiés dans Zts f. rom. Phil., XV, L891, 
p. 124 et 3-U; XVI, 1892, p. 1. 



I - s LE ROMAN DE RENARD 

En ce qui concerne l'histoire de Chantecler et Renard, M. Vo- 
retzsch ne voit pas de rapports immédiats entre la version de 
Nivard et celle de la branche II 1 . Il est moins affirmatif en 
apparence pour ce qui touche à l'épisode suivant : le conte de 
Renard et la mésange 2 . Nous reviendrons sur cet épisode 3 . 
C'est surtout à l'occasion du viol de la louve et de l'insulte aux 
louveteaux que nous attendons M. Voretzsch : car c'est là que 
les ressemblances entre le latin et le français sont particulière- 
ment frappantes. Comment les explique-t-il ? Comparant sur 
ce point le Reinhart Fuchs et le passage correspondant de la 
branche II, il note que chez le Glichezâre le viol de la louve est 
la conclusion de l'épisode de Y « escondit » : il n'est nullement ques- 
tion de la visite de Renard à la tanière d'Isengrin, et des tours 
qu'il joue aux louveteaux. M. Voretzsch, qui en toute circons- 
tance croit retrouver dans le poème allemand l'ordre primitif, 
n'hésite pas longtemps avant d'adopter ici aussi le plan du Gli- 
chezâre. Pour lui la scène de l'« escondit», dans l'original français 
fidèlement reproduit par l'auteur allemand, aboutissait à l'aven- 
ture du viol : il s'ensuit que l'épisode de l'outrage aux louve- 
teaux n'existait pas dans cet original et par conséquent n'est 
dans la branche II, telle que nous l'avons, qu'une addition 
postérieure. Cette addition, à son tour, provient de YYse?igri- 
mus 4 . Ainsi pour qui adopte les conclusions de M. Voretzsch, il 
faudrait s'imaginer une branche française, aujourd'hui disparue, 
où les événements se suivaient à peu près dans l'ordre suivant : 
Renard doit prêter serment sur le corps de Roonel : il s'aperçoit 
que le prétendu mort, qui retient son souffle, est tout prêt à 
ressusciter ; il s'enfuit, poursuivi pg,r Isehgrin et Hersent ; 
Hersent prend les devants et serrant Renard de près s'engage 
après lui dans l'ouverture de son terrier ; le goupil sortant par 
ailleurs revient et viole la louve. Voilà le poème qu'avait sous 
les yeux le Glichezâre. On notera qu'Hersent dans cette première 
version est une épouse irréprochable, qui est victime des cir- 
constances. Plus tard ce poème fut remanié par un épigone qui 
prit plaisir à outrer les données déjà passablement audacieuses 
de l'œuvre première. Il agrémenta la matière d'obscénités 

1. Zts. j. rom. Phil, XV, p. 138. 

2. Ibid., p. 151. 

3. Voir chap. vin. 

4. Zts. f. rom. Phil., XV, p. 370-73. 



YSENGRlMtTS ET LA BRANCHK IL L29 

variée?, et il nous montra Hersent, dans une première entrevue 
avec Renard, taisant bon marché de la foi conjugale. Les détails 
de cette entrevue, attitude d'Hersent à part, il les emprunta 
à une scène analogue que lui offrait Y Y sengrimus . 11 y a dans 
cette ingénieuse reconstruction nombre de points où nous 
sommes d'accord avec M. Voretzsch. Comme lui nous pensons 
que l'épisode de l'outrage aux louveteaux a passé du latin au 
français et comme lui nous sommes convaincu que c'est un 
trouvère français qui a eu le premier l'idée de faire consentir 
Hersent à l'adultère. Mais pourquoi limiter l'influence de 
Y Y sengrimus sur la branche II à la scène de la visite à Hersent ? 
Est-ce que l'épisode du viol qui vient immédiatement après 
n'est pas raconté, dans le latin et dans le français, d'une façon 
presque identique l M. Sudre lui-même qui n'admet pas volon- 
tiers des rapprochements de ce genre, n'est-il pas obligé d'écrire 
à ce propos : « Suit alors une aventure qui se rapproche sensi- 
blement de celle de l' Y sengrimus ? » x Voici donc où nous amène 
la théorie de M. Voretzsch : deux aventures étroitement liées 
l'une à l'autre se suivent dans un poème latin et les mêmes à 
quelques nuances près se suivent dans un poème français ; le 
premier épisode, nous dit-on, a passé du latin au français, quant 
au second c'est par hasard que la version française ressemble 
de si près à la version latine : les deux doivent probablement 
venir d'une troisième version qu'on ne s'attarde pas à nous défi- 
nir. Pourquoi ne pas admettre que le trouvère français qui a 
emprunté l'épisode n° 1 a pu aussi emprunter l'épisode n° 2 ? 
M. Voretzsch nous répondra que sa théorie ne semble étrange 
que dans l'hypothèse de l'originalité de la branche II telle que 
nous la connaissons : quand on est convaincu, comme il Test . 
que cette branche n'est qu'un véritable pot-pourri de remanie- 
ments, d'additions, d'interpolations, rien n'est plus naturel 
que d'en venir à la supposition qu'il a adoptée. Il est vrai. Et 
comment savons-nous que la branche II n'est point un original ? 
C'est en la comparant non pas à Ysengrimus mais au Beinhart 
Fnchs que M. Voretzsch est arrivé à cette conclusion. Si le poème 
allemand n'existait pas, nous croyons que M. Voretzsch eût 
été vite amené à faire une plus large parc, à l'influence de Y Ysen- 
grimus. Mais quand il en est venu au poème latin, si nous l'osons 

1. Les Sources, etc., p. 146. 

Fottlet. — Le Roman de Renard. 9 



130 LE ROMAN DE RENARD 

dire, son siège était déjà quelque peu fait. C'est donc à propos 
du ReinJiart Fuchs que nous retrouverons cette théorie un peu 
plus tard et que nous aurons à la combattre corps à corps. Pour 
le moment il nous suffit de retenir ceci, que, selon M. Voretzsch, 
un poète français du xn e ou du xm e siècle — qu'on l'appolle 
trouvère ou remanieur — était à même de lire Ysengrimus et 
capable d'en faire passer quelques scènes en français. 

M. Sudre, lui, n'est nullement disposé à faire de telles conces- 
sions. Si M. Voretzsch incline à admettre que l'épisode de Renard 
et de la mésange, tel que nous l'offre la branche II, peut devoir 
quelques-uns de ses traits à Y Ysengrimus, M. Sudre déclare 
nettement qu'il n'en croit rien 1 . Si M. Voretzsch affirme que 
dans l'aventure de Renard et des louveteaux le trouvère fran- 
çais a mis Nivard à contribution, M. Sudre maintient qu' « il 
y a eu là simple évolution du motif » 2 . Que veut-il dire par là 
et comment explique-t-il donc les choses, car il ne nie point les 
ressemblances qui ont frappé M. Voretzsch avant nous ? Le 
critique allemand, du reste, même ici n'est pas aussi loin de 
M. Sudre qu'on pourrait le croire. Car lui aussi il se refuse à 
expliquer toutes les analogies qui existent entre Ysengrimus et la 
branche II par l'hypothèse de l'influence du latin sur le fran- 
çais. En fait il n'a recours à cette explication que dans des cas 
exceptionnels. Il semble bien ne la proposer qu'à son corps 
défendant. Il est certain par exemple qu'à propos de l'épisode du 
viol — et nulle part à notre avis le français ne côtoie le latin de 
si près, — il ne parle nullement d'influence : la version latine 
et la version française lui apparaissent comme indépendantes 
l'une de l'autre. Quelle position M. Sudre et M. Voretzsch assi- 
gnent-ils donc à l'œuvre de M. Nivard en regard des branches 
françaises ? La réponse n'est pas douteuse. Nivard et les trou- 
vères français ont puisé à la même source, c'est-à-dire à la tra- 
dition orale. Les contes de Renard volent de bouche en bouche 
dans la France du xn e siècle, matière encore malléable qui n'at- 
tend plus que d'être façonnée. Vers 1150 Nivard recueille ces 
contes, les arrange et les relie à sa guise et en fait une épopée 
latine. Vers la même époque quelques trouvères français mettent 
à leur tour par écrit ces mêmes contes et c'est ainsi que prennent 



1. Ibid., p. 292, n. 1. 

2. Ibid., p. 147, n. 1. 



YSENGRIMUS ET LA BRANCHE II 131 

naissance <!«' courts poèmes qui, «le bonne lieure remaniés, finissent 
par devenir nos branches actuelles. Rien d'étonnant, s'il en est 
ainsi, que nous soyons en état <lc faire de* rapprochements ent re 
Ysengrimus et la branche 11 : ils sont moins curieux et moins 
probants que nous ne le pensions, puisqu'ils nous permettent 
simplement de conclure à l'identité (l'une source commune, 
Telle est la théorie que supposent constamment les travaux de 
.M. Voretzseh et de M. Sudre * et à laquelle souscriraient sans 
doute, à l'exception de M. Willems, tous ceux qui se sont occupe- 
des poèmes de Renard. Cette théorie a toujours paru si naturelle 
et si légitime (pie personne n'a pris soin de la démontrer ou de la 
vérifier. .AI. Sudre. à l'occasion, comparant Ysengrimus et nos 
branches françaises, parle tout naturellement des « altérations » 
de Nivard 2 : entendez par là que Nivard a modifié arbitraire- 
ment une tradition orale qui s'est transmise plus fidèlement 
chez les trouvères français. Voilà qui est net et clair. Il n'y a 
pourtant dans tout cela qu'une hypothèse, qui ne vaut exacte- 
ment que ce que vaut une autre hypothèse sur laquelle elle se 
fonde : à savoir que dès au moins le début du xn e siècle on répé- 
tait à l'envi dans la France du Nord des contes de Renard et 
d'Isengrin. Or ce postulat, introduit dans la critique par Grimm 
et jusqu'à aujourd'hui admis sans conteste, nous a semblé 
très sujet à caution. Nous n'avons encore, avant le temps d' Ysen- 
grimus et dans les vingt années qui suivirent, trouvé aucune 
traoe de cette prodigieuse activité du folklore contemporain. 
M. Sudre qui a écrit tout un livre sur les sources du Roman de 
Renard a-t-il été plus heureux que nous ? Il a dû examiner en 
détail les sources de la branche II : comment cette étude Fa-t- 
elle amené à justifier une thèse que nous jugeons si contes- 
table ? 

Il n'a naturellement retrouvé aucun de ces contes oraux qu'on 
se répétait si volontiers de 1100 à 1150. En dehors du texte 



1. M. Sudre écrit à l'occasion fibid., p. 220) : « ... bien que l'œuvre de Nivard 
soit en grande partie imitée des poèmes français... » Mais il entend toujours par là 
des poèmes antérieurs à ceux que nous avons, offrant les aventures sous des 
formes plus primitives, plus voisines de la tradition populaire, en l'ait se dis- 
tinguant à peine de cette tradition. Plus souvent il affirme que Nivard a puisé 
dans Yesloire de Renard (p. ex. ibid., p. 290) et ce terme assez vague comprend, 
semble-t-il, des récits oraux aussi bien que des épisodes déjà versifiés et mis 
par écrit : voir une définition de Vestoin , ibid., p. 99-100. 

2. Les Sources, etc., p. 281. 



132 LE ROMAN DE RENARD 

de Guibert de Nogent et du poème de Richeut — et nous savons 
ce que valent ces témoignages ■ — il n'a découvert aucune allu- 
sion ancienne à Renard et à Isengrin. En revanche il peut nous 
montrer, avant l'époque de nos branches les plus archaïques 
des récits qui mettent en scène le goupil et le coq, le goupil et 
l'ourse (à défaut de la louve) d'une façon qui rappelle la manière 
de nos trouvères français. Si nous ouvrons en effet les Fables 
de Marie de France, nous pouvons y lire De vulpe et gallo, De 
vulpe et columba, De vulpe et ursa \ et nous reconnaissons là sous 
une forme plus simple les épisodes 1, 2 et 6 de la branche II, 
précisément trois des quatre épisodes que cette branche a en 
commun avec YYsengrimus. D'autre part les recueils modernes 
de folklore nous offrent des analogues en grand nombre : cela 
va de soi pour le conte si répandu de Renard et du coq, mais 
même en ce qui concerne l'épisode 6, le viol de la louve, qui est 
au centre du Roman, M. Sudre peut après M. Krohn nous énu- 
mérer sept contes finnois, un conte suédois et un conte russe 
qui reproduisent à quelques nuances près le même motif fonda- 
mental. Il serait bien hardi de prétendre que ces variantes 
exotiques ne nous offrent que des déformations ou des reflets 
de nos poèmes français. Il est plus légitime d'y voir des survi- 
vances attardées du folklore médiéval : elles nous permettent 
de remonter à la lointaine époque où aucune branche de Renard 
n'était encore composée, bien que leurs éléments constitutifs 
fussent en voie de s'organiser. Jusque-là nous suivons très bien 
M. Sudre, et nous reconnaissons qu'il a ainsi rassemblé de très 
précieux matériaux. Mais il faut voir comment il les a mis en 
œuvre. 

Laissons de côté pour le moment le folklore moderne et ne 
nous attachons qu'à Marie. Trois de ses fables, nous venons de 
le voir, traitent des thèmes que nous retrouvons, considérable- 
ment amplifiés, à la fois dans la branche II et dans les livres IV 
et V de YYsengrimus. Il est même remarquable que, chez elle 
comme chez Nivardet le trouvère français, l'aventure de Renard 
avec la colombe suit immédiatement celle de Renard avec le 
coq. Il y a là des coïncidences assurément significatives, et nous 
ne sommes pas surpris qu'elles aient paru décisives à M. Sudre. 
A ne s'en tenir en effet qu'à ces trois épisodes, il est assez naturel 

1. Éd. Warnke, p. 198, 201, 224. 



YSENGRIMUS ET LA BRANCHE II 133 

de conclure que, si on les trouve groupés cl contés de façon 
analogue dans trois poèmes différents, c'est que ces trois poèmçs 
dérivent d'une commune source. Cela ne préjuge rien de la nature 
de cette source qui pourrait être écrite ou orale, et d'ailleurs il 
faut bien noter qu'à priori tout au moins d'autres explications 
sont possibles, mais enfin celle de M. Sudre est séduisante et 
semble à première vue très légitime. A l'examiner de près pour- 
tant, on se convainc bientôt qu'elle ne rend pas raison de tous les 
faits. Comme on a pu le remarquer, il y a un récit qui, commun 
à Y Ysengrimus et à la branche II, manque absolument au recueil 
de Marie : c'est l'épisode de la visite du goupil à la louve et de 
l'insulte aux louveteaux : nous en avons parlé déjà à propos de 
M. Voretzsch. Si cet épisode était indépendant des trois autres, 
son importance ici serait médiocre : on y pourrait retrouver, 
dans Ysengrimus et dans Renard, un écho d'une tradition 
négligée par Marie. Mais dans les deux cas le récit en question 
est au contraire étroitement relié à une aventure que nous conte 
aussi Marie, celle du viol de la louve : non seulement il est relié 
à cette aventure mais il la conditionne et l'explique, si bien que 
chez Marie où cette sorte de préface est absente le conte du viol 
nous apparaît sous une forme assez différente. Nos trois versions > 
au lieu d'être sur le même plan à égale distance l'une de l'autre, 
semblent bien — au moins à ne retenir que le conte du viol — 
se grouper en deux classes distinctes : d'une part Marie, de l'autre 
Ysengrimus et Renard. C'est ce qu'une analyse rapide des trois 
récits va clairement montrer. 

La fable de Marie comprend 36 vers, dont 6 pour la morale. 
La narration n'a donc guère le temps de s'attarder aux détails. 
Le goupil présente son impudente requête amoureuse à une 
ourse qu'il « trova e vit » : celle-ci refuse avec mépris et comme 
l'autre insiste elle court après lui pour le « férir » : mais il la 
mène habilement en un épais fourré où elle reste prise entre les 
ronces et il en fait sa volonté. Dans Ysengrimus si l'on retranche 
l'épisode intercalé du loup au couvent notre récit comprend 
125 vers environ. Renard s'en va à la tanière du loup absent l . 
Il s'adresse aux louveteaux. Qui êtes-vous ? Quand votre père 
sort-il, quand revient-il ? Nous sommes les fils d'Isengrin : notre 
mère vient d'accoucher et elle est encore malade comme tu 

1. L. V. v. 705, ss. 



134 LE ROMAN DE RENARD 

peux voir ; notre père reviendra le matin et repartira le soir : 
il est allé chercher de la nourriture ; entre si tu as quelque chose 
à lui dire. Renard fait un éloge ironique des vertus des louve- 
teaux qui remplaceront dignement leur père quand il sera mort. 
Puis il finit, avec des mots mielleux, par les souiller d'ordures. 
Ils grognent. La mère demande ce qui se passe ; elle l'apprend 
et se précipite sur l'intrus, mais Renard s'est déjà mis à distance 
respectueuse. Elle le rappelle avec des paroles doucereuses : 
ne veut-il pas l'embrasser avant de partir ? Très bien, dit Renard. 
Exieram minctum et redeo. Simulatque redire — Iratam, cupiens 
elicere arte lupam 1 . Celle-ci l'attend cachée derrière la porte. 
Mais Renard lui lance de la boue et des cailloux. Furieuse la 
louve se jette à sa poursuite et l'aurait peut-être atteint si son 
fort n'avait pas été si près. Description du terrier de Renard. 
(775-792). La louve. qui a cherché à entrer reste prise. 

Ut videt herentem nullo luctamine solui 
814 Posse, per oppositam desilit ille forem, 

Et maie compatiens incommoda tanta ferenti, 
In faciem misère ludicra probra iacit, 

Circumquaque salit, gestu sua gaudia testans, 
818 Ut magis herentis cresceret inde dolor ; 

Sic sua Reinardus demonstrans gaudia lusit 2 . 

Isengrin le moine cependant, chassé de son couvent, 

erratque pauetque, 
1118 Sicut in extenus per loca nota uiis, 

Et non ante sui meminit, quam staret, ubi uxor 

Herebat, medio corpore uincta tenus ; 
Extraxit miseram. 

On sent tout de suite la différence qu'il y a de cet ample 
développement au grêle récit de Marie. Il ne s'agit plus de racon- 
ter un bon tour du goupil en quelques vers précis et secs ; il 
n'est plus question d'amener de gré ou de force, et plus tôt que 
plus tard, une inévitable morale. On sent ici un auteur qui 

1. V. 759-60. 

2. C'est là le texte du ms. A (Liège, l rc moitié du xm e s.). Les autres mss. 
offrent après le v. 818 une varianto obscène. M. Voigt y voit une interpolation 
(cf. Introd., p. xvi) : il semble avoir raison. Mais il n'est pas dit que l'auteur 
de la branche II n'ait pas ou connaissance de cette interpolation. 



YSENORIMTJS ET LA BRANCHE II 135 

s'intéresse à ses personnages, à leurs discours, à Leurs attitudes, 
presque à leurs tics. La louve n'erre pas pat les grandes routes, 

elle a sa maison et sa famille, le mari est absent pour aiïain 
Renard de son côté a son chez-soi qu'on nous décrit très oom- 
plaisamment. Bref, la fable s'est élargie en tableau épique. 

Nous retrouvons le même agrandissement et le même point 
de vue dans la branche II, où notre épisode n'occupe pas moins 
de 369 vers *. Renard est entré par hasard dans le terrier d'Isen- 
grin. Celui-ci est absent ; il n'y a à la maison que les « louviaus » 
et dame Hersent qui « nouvelement ert acouchie ».EUe reconnaît 
le visiteur, qui hésite à s'avancer, incertain de l'accueil qu'on 
lui prépare. Mais Hersent est une maîtresse de maison fort 
courtoise : Entrez, dan Renard, pourquoi vos visites sont-elles 
si rares ? Est-ce ainsi qu'on traite sa commère % Rassuré, le 
goupil proteste de la pureté de ses intentions. S'il a « esehivé 
ceste gesine », c'est simplement par crainte du mari. Dan Isen- 
grin m'a en grande haine et il s'en va par le pays répétant que 
je vous aime par amour. Certes il veut me faire laidure et honte, 
et il a bien tort, car à quoi me servirait-il de vous « requerre 
de folie ? » La pensée m'en est odieuse. — Comment, dan Renard, 
est-ce ainsi qu'on parle de moi ? Tant pis pour qui m'a accusée 
injustement. 

1106 One mais n'i pensai vilanie, 

Mais pour ce qu'il s'en est clamez, 

Veil je des or que vous m'amez. 

Si revenez souvent a mi 
1110 Et je vous tenrai pour ami. 

Acolez moi, si me baisiez ! 

Renard profite cyniquement de cette bonne aubaine inattendue, 
puis songe à mettre à profit les quelques instants de loisir qui 
lui restent encore. Il souille les louveteaux de ses ordures, arrache 
et dévore leur nourriture, les enlève de leurs lits, les couvre 
d'injures et les roue de coups, 

conme celui 
1132 Qui ne se doute de nului 

Fors de dame Hersent s 'amie, 
Qui ne l'en descoverra mie. 

1. V. 1027 sa. 



136 LE ROMAN DE RENARD 

Après quoi il s'en va très satisfait, laissant les louveteaux en 
pleurs et Hersent tout occupée à les calmer et à leur recomman- 
der le silence. Mais quand le père rentre, ils lui disent tout, 
et Hersent malgré ses dénégations n'échappe à sa terrible colère 
qu'en promettant de l'aider à châtier l'insulteur. Quelques jours 
après l'occasion se présente. On se rappelle comment le loup et la 
louve se lancent à la poursuite du goupil, comment Isengrin 
s'égare et Hersent s'engage imprudemment dans l'entrée du 
terrier de Renard et ce qui se passe ensuite : la situation est 
exactement la même que dans YYsengrimus. 

On voit combien cette version se rapproche de celle de Nivard. 
C'est le même désir d'élargir le cadre étroit de la fable, de s'arrê- 
ter aux détails, de remplacer une sèche narration par une succes- 
sion animée de dialogues ou de petites scènes de comédie. Seu- 
lement il y a moins de logique que dans le latin. Dans la seconde 
partie de l'épisode, Hersent violentée à la faoe de son mari 
reste bien comme chez Nivard fidèle d'intention à la foi conju- 
gale : mais il est trop clair qu'à la différence de YYsengrimus 
elle se montre dans la première partie épouse plus que légère. 
Evidemment l'auteur de la branche II ne se fait pas d'Hersent 
la même idée que Nivard, et il ne s'en fait pas une très haute 
idée. Cette différence de conception a entraîné une modification 
de certains détails : la scène avec les louveteaux ne peut plus 
prendre place avant l'entrevue d'Hersent et de Renard, car elle 
eût à ce moment indisposé la mère contre l'insolent ;" après les 
effusions de la louve, le goupil au contraire a beau jeu pour faire 
la loi dans la maison, et il faut bien que Hersent subisse sans se 
plaindre toutes ses insolences. Ce n'est pas que même alors la 
scène devienne très vraisemblable. Il est un peu déconcertant 
de voir Renard faire la cour à la mère et rosser les petits presque 
en même temps. La vérité est que l'auteur placé entre deux 
conceptions différentes et presque contradictoires de l'épisode 
est sans doute assez embarrassé lui-même. D'une part Renard, 
ennemi d'Isengrin, est bien déterminé à se conduire dans le ter- 
rier du loup comme en pays conquis ; d'autre part amoureux de 
la louve il doit se concilier les bonnes grâces de cette épouse infi- 
dèle. De là cette volte-fa^e dont le défaut est peut-être surtout 
d'être un peu trop rapide. Il est certain que soit qu'il gagne les 
faveurs de la louve soit qu'il châtie sans miséricorde les louve- 
teaux, Renard se montre également l'ennemi implacable du loup. 



YSKNCKIMIS KT LA liRANCIIK II 137 

Quoi qu'il en soit, on ne peut nier que Ysengrimua e1 la 
branche II ne soient ici singulièrement pics l'un de L'autre, 
et également éloignés du récit de Marie. Nous sommes mainte- 
nant en mesure d'apprécier le jugement de M. Sudre. A l'en 
croire, on s'en souvient, c'est un même motif qui, accueilli par 
Marie, Nivard et le trouvère français, a donné naissance à uos 
trois versions qui seraient ainsi indépendantes l'une de l'autre ; 
et si la branche II se rapproche sensiblement â^Tsengrimua 
c'est qu'il y a eu, tout simplement, « évolution du motif . Cette 
affirmation nous apparaît maintenant si surprenante qu'on se 
demande si M. Sudre ne tient pas en réserve d'autres arguments. 
Et nous nous rappelons qu'il y a encore le folklore moderne dont 
nous n'avons pas fait état. Une dizaine de récits septentrionaux 
qui tous traitent le conte du viol de la louve pourraient bien 
nous permettre de remonter jusqu'au début du xn e siècle 1 . 
Soit : examinons-les. Les acteurs sont quelquefois autres que 
ceux que nous avons appris à connaître, mais on peut presque 
toujours rendre raison de cette différence, qui du reste importe 
peu. Ce qui est plus significatif c'est que quatre variantes fin- 
noises et une variante suédoise nous montrent le renard se ren- 
dant à la tanière de la louve. Allons-nous donc retrouver ici 
la scène qui nous a paru si caractéristique d' Ysengrimus et de 
la branche II? On va en juger. Le renard « demande aux petits 
si leur mère est au logis. « Que lui veux-tu ? — M'accoupler avec 
elle. » La louve, à son retour, apprend la menace du renard. 
Elle se met en embuscade et, dès qu'elle l'aperçoit, se précipite. 
Elle est bientôt arrêtée entre deux arbres et obligée de se prêter 
aux désirs de son ennemi. On reconnaît là tout de suite la fable 
de Marie, et c'est bien en effet la donnée de cette fable que repro- 
duisent nos neuf variantes exotiques. Seulement dans cinq d'entre 
elles, les louveteaux apparaissent au début de la scène. Mais - 
et notez la différence, elle est ici capitale : — « les petits, seuls 
dans la tanière, ne sont pas l'objet d'injures ni d'affronts. Le 
renard se contente de menacer leur mère absente, et, à son retour, 
celle-ci se cache pour punir l'audacieux qui se présente encore 
une fois 2 . » On voit très bien pourquoi les petits ont été ici 
introduits dans le récit. Il n'a pas semblé au narrateur populaire 



1. Les Sources, etc., p. 154. 

2. Ibid., p. 156. 



138 LE ROMAN DE RENARD 

<|ii(\ sans courir un immédiat danger, le goupil pût risquer en 
personne sa déclaration amoureuse : de là le besoin d'un inter- 
médiaire. Mais il reste des différences considérables entre cet 
épisode et celui qui ouvre le récit à la fois dans Ysengrimus et 
la branche II, Et ces différences s'expliquent, comme les autres, 
par une différence fondamentale : d'un côté nous avons un apo- 
logue ou un conte oral, de l'autre une narration épique. Chez 
Marie et les conteurs septentrionaux deux personnages seulement 
sont sur le devant de la scène : le renard et la louve (ou l'ourse ): 
les louveteaux quand ils apparaissent ne sont là que pour trans- 
mettre un message, le fond du récit, c'est un tout joué par le 
renard à la louve : il suppose simplement une poursuite où l'un 
devance l'autre et vers la fin un fourré d'épines ou deux arbres 
rapprochés. Chez Nivard et dans la branche II, il y a au moins 
trois personnages principaux : car le loup apparaît vers la fin 
pour assister à son propre déshonneur : cela suppose qu'il ne 
s'agit plus seulement d'une mauvaise plaisanterie ou d'un tour 
jjendable, comme on voudra : il est bel et bien question dans 
tout cela d'un véritable adultère ; les louveteaux ne sont plus là 
seulement pour faire office de messagers, ils sont avant tout les 
fils de l'ennemi de Renard et c'est leur père qu'il bafoue en 
eux ; nous entrevoyons toute une société animale pleinement 
développée, la louve vient d'accoucher, et les terriers du loup 
et du renard prennent une importance nouvelle. Ce dernier 
trait n'a pas échappé à M. Sudre, et il écrit : « Le piège où tombe 
la victime est, dans le poème latin et dans le poème français, 
invariablement l'entrée du repaire du goupil, qui sort par une 
ouverture opposée. Voilà certes une peinture plus épique, mais 
beaucoup moins naturelle, moins prise sur le vif, que celle de 
l'emprisonnement entre deux arbres ou dans le trou d'une haie... 
on au milieu de buissons 1 . » On ne saurait mieux dire. Et s'il 
s'agit simplement de faire l'histoire d'un thème de folklore au 
xii e siècle, nous convenons avec M. Sudre que la version de 
Marie est plus naturelle, plus ancienne et plus primitive que celle 
de F Ysengrimus et de la branche II. Il est certain que l'épisode 
de l'insulte aux louveteaux par exemple n'offre rien d'assez 
arrêté, saillant, complet en soi pour fournir naturellement un 
paragraphe à une fable ou à un conte oral : il ne peut que 

1. Ibid., p. 156. 



YSENGRIMTJS ET LA BRANCHE II 139 

constituer up élément d'un large tableau d'ensemble, ajouter 

un trait à une (teinture déjà détaillée : on y sent L'interven- 
tion très personnelle d'un auteur qui travaille d'après un plan 
qu'il s'est tracé lui-même. L'aventure d'Hersent prise au piège 
a quelque chose de net et de ramassé qui se prête à la fable : 
l'arrivée du mari vers la fin relève au contraire du fabliau. 
Là encore on sent l'entrée en scène d'un poète qui va aigui- 
ser de malice un innocent apologue. Mais est-il légitime de 
s'en tenir à ces constatations ? Non, si nous recherchons 
les sources du Borna n de Benard et de la branche II en par- 
ticulier. Car il faudra se demander s'il est vraisernblaU< 
que, par deux fois en un quart de siècle, ces éléments adven- 
tices, ces traits arbitraires aient été indépendamment accueil- 
lis dans leur œuvre par deux auteurs indépendants. Toute la 
question est là. Et c'est la même qui se pose à propos de 
lépisode du viol tout entier. Un récit simple, grêle, étriqué 
s'est élargi de 1150 à 1175 en deux fragments épiques curieuse- 
ment semblables dans leur allure générale et dans leurs détails. 
Y a-t-il eu là développement parallèle et indépendant, ou le trou- 
vère français a-t-il imité le poète latin ? Dès que la question est 
ainsi posée, il ne nous semble pas qu'on puisse répondre autre- 
ment que par la seconde réponse. M. Sudre, qui a pensé autrement 
ne s'est justement pas posé la question. Sa théorie, très consé- 
quente, ne présente ainsi pas de points faibles par où l'ennemi 
puisse se glisser dans la place. Mais aussi elle menace de crouler 
toute entière à la première attaque vigoureuse. M. Yoretzsch, 
qui a regardé les textes de plus près, s'est vu obligé de faire la 
part du feu. Il nous jette en pâture un remanieur ou deux, et 
se retranche solidement sur le reste de la position. Mais il ne 
nous en a pas moins montré la voie. Il nous a fourni les armes 
dont nous nous servirons contre lui. Ce qu'un remanieur a pu 
faire, l'auteur premier a pu le faire aussi. Si nous réussissons à 
prouver comme nous l'essaierons plus tard que M. Yoretzsch 
a eu tort de voir dans la branche II un remaniement tardif, il 
faudra que bon gré mal gré M. Yoretzsch passe avec armes et 
bagages dans notre camp. Il nous a d'avance donné des gag 



CHAPITRE VIII 



LA BRANCHE II ET SES MODELES 



L'épisode de Renard et Chantecler, celui de Renard et la Mésange viennent 
de YYsengrimus. L'aventure de Renard et Tibert est une invention de l'au- 
teur. Le conte de Renard et Tiécelin dérive probablement de Marie. Comment 
l'auteur ajoute à ses modèles. 



L'auteur de la branche II, nous regardons le fait comme 
acquis, a emprunté à VYsengrimus un épisode très important 
de son récit. Est-ce la seule obligation qu'il ait envers Nivard ? 
Ne lui doit -il pas d'autres épisodes encore ? Ne lui aurait-il pas 
emprunté plus que la matière de ses contes, une conception 
d'art par exemple ? Voilà ce qu'il faut nous demander mainte- 
nant. D'autre part il serait bon de voir s'il n'a pas eu d'autres 
modèles que YYsengrimus. Et enfin n'est-il pas possible qu'à 
l'occasion il ait marché tout seul et se soit laissé guider à sa 
propre imagination ? Supposons-le donc à l'œuvre et cherchons à 
nous représenter sa méthode et ses procédés. 

Le trouvère à qui nous devons la branche II n'est pas le pre- 
mier venu. C'est un homme très au courant de la production 
littéraire de son époque. Il connaît les termes techniques par 
lesquels on désigne les genres : il distingue le fabliau, la chanson 
de geste, le roman. Il mentionne des œuvres, et ce sont les plus 
considérables et les plus importantes qu'on ait écrites de son 
temps : Troie et Tristan. A un moment où les auteurs se dissi- 
mulent encore volontiers derrière leurs œuvres, il cite le nom 
d'un trouvère contemporain, celui de l'énigmatique La Chèvre. 
Dans ce prologue de vingt-deux vers où il accumule ainsi tant 
d'indications intéressantes, il nous donne encore le titre d'une 



LA BRANCHE II ET SES MODÈLES 141 

troisième œuvre, mais là nous ne voyons pas fcoul de suite de 
quoi il s'agit. Romanz de lui et de la beste 1 , porte l'édition Mari in, 
et nous nous demandons (j ni peut bien être ce personn; <re auquel 
nous renvoie le troisième mot. Les manuscrits du reste sonl loin 
de s'accorder ici, et il est clair que certains copistes ont dès le 
moyen âge partagé notre embarras. Le scribe de écrit brave- 
ment « Romans du lait et de la beste » 2 , ce qui ne signifie rien. 
Deux manuscrits, K et N, changent lui en leu, et c'est leur leçon 
qu'a adoptée Méon : Romanz du leu et de la beste 3 . Ceci au 
moins se comprend. Le poète nous renverrait « à un recueil de 
fables ésopiques, qui comme celui de Phèdre commençait par 
la fable du loup et de l'agneau » 4 . Mais outre qu'on ne désigne 
pas d'ordinaire une collection de fables par le titre de la première, 
le mot « bête » appliqué à l'agneau pour le distinguer du loup 
est bien surprenant. Hypothèse pour hypothèse, nous préférons 
celle de Jonckbloët. Il corrige lui en lin, ce qui paléographique- 
ment ne saurait faire difficulté, et il lit : Roman du lin et de la 
beste 5 . L'allusion dans ce cas serait à un poème d'Herman 
Contrait intitulé Coriflictus ovis et Uni 6 . Sans doute nous retrou- 
vons « bête » pour traduire « ovis », mais ici le mot est quand 
même plus naturel, car l'agneau n'est plus opposé à un quadru- 
pède comme lui mais à une plante 7 . Il va de soi qu'il ne saurait 
s'agir du poème latin lui-même, mais d'une adaptation fran- 
çaise : on se représente mal en effet des conteurs du xn e siècle 
s'en allant débiter « par la terre » une longue élucubration latine ; 
et du reste le mot roman suffit peut-être à lui seul à déterminer 
le sens : il signifie très souvent à cette époque traduction en 
langue vulgaire d'une œuvre latine. Nous ne connaissons aucune 
traduction française du poème d'Herman Contrait, mais rien 



1. Au moins dans le texte corrigé. Martin, Observations, p. 34. L'édition elle- 
même donnait : et de sa geste. 

2. Butiner, Studien, I, p. 162. 

3. T. I, v. 8. 

•4. Suggestion de M. Martin, Obs., p. 34. 

5. Étude, p. 390. 

6. Publié dans Du Méril, Poésies populaire* lutines, Paris, 1843, I, p. 379. 

7. Cf. Rom. de la Rose, éd. Marteau, t. HT, p. 92 : ... la sainte Escripture 
qui commande au pastour honeste — cognoistre la vois de sa ht sti . Kt un peu 
plus loin : « les berbis grasses » — puis : >< quant il perdent lor grasses bestes. » 
Voir aussi Rom., XXVI, 1907, p. 9 : « com pasteur en leu quant a la beste saisie. » 
On sait enfin que le mot excluait beaucoup plus généralement qu'aujourd'hui 
les oiseaux et les poissons. 



142 LE ROMAN DE RENARD 

US défend de supposer qu'il a pu y en avoir une et qu'elle s'est 
perdue. Et qu'on ne soit pas surpris qu'un trouvère du xn e siècle 
ait songé à adapter en langue vulgaire un poème latin vieux d'un 
siècle déjà. Sans sortir de la collection de nos branches de Renard, 
n'en avons-nous pas une, la XVIII e , qui de l'aveu de tous les 
critiques, reproduit assez fidèlement un original latin du xi e siè- 
cle ? l Tout bien considéré, il n'est pas impossible que l'auteur 
de la branche 11 nous renvoie, dans le vers 8 de son prologue, 
à une adaptation du poème d'Herman Contrait. 

Un des personnages de ce poème, nous venons de le voir, est 
l'agneau, et ceci nous conduit à poser une question intéressante. 
Notre auteur lui aussi va faire parler des animaux. Est-il, en 
dehors du traducteur supposé d'Herman, le premier trouvère 
français à qui cette idée soit venue ? Il faudrait pour répondre 
affirmativement oublier une des collections de fables les plus 
populaires du moyen âge, celle de Marie de France. Ou doit-on 
supposer que Y Ésope de Marie est chronologiquement posté- 
rieur à la branche II ? L'éditeur des Fables en place la composi- 
tion entre les années 1170 et 1190 2 . G. Paris a hésité entre 1170 3 
et 1180 4 . Or nous datons, comme on sait, la branche II de 1170- 
1175. Rien ne s'oppose à ce qu'on place la composition des 
Fables entre les mêmes dates. Et le plus probable c'est que 
Marie, au moment où elle traduisait sa collection, ne connaissait 
pas la branche II. S'il en était autrement est-il croyable qu'elle 
se fût interdit la plus légère allusion à une œuvre qui allait deve- 
nir si populaire ? Non seulement les noms de Renard et d'Isen- 
grin lui sont inconnus, mais elle n'a pas même l'air de soupçonner 
qu'entre le loup et le goupil il y ait une inimitié déclarée 5 . Cette 
ignorance nous semble très significative. Il est moins facile de 
décider si l'auteur de la branche II a connu Marie. Certains 
indices toutefois nous portent à considérer le fait comme pro- 
bable. Vers la fin de l'épisode du viol, alors que Renard abuse si 
outrageusement de la situation, il s'écrie d'un ton de triomphe : 



1. Publié dans Grimm et Schmeller, Lui. Cnlirhle des X. und XI. Juhrhun- 
derts, 1838, p. 340 ss. 

2. Waroke, Die Fabeln der Marie de France, p. cxvn. 

3. Bom„ XXIV, 1895, p. 295. 

1. Uawuel de Litt., 2 e éd., p. 248 (date maintenue dans toutes les éditions). 
5. ( ï. \\ arnke, Die Quellen des Esope der Marie de France, 1900, p. 116-117- 



LA BRANCHE II ET SES MODELES 143 

Daine Hersent, vous disiez 
1288 Que ja ne me proieriés 

El que jamès ae le Eeroie 

Por seul itant que m'en vantoic 

Ja voir ae m'en escondirai : 
1292 Se gel ti/., encor Le ferai. 

Mais qu'on relise soigneusement tout le récit depuis le début, 
et on y cherchera en vain les paroles que le goupil attribue 
ici à la malheureuse Hersent. Elles sont même en contradiction 
avec l'attitude de la louve durant la visite de Renard à sa tanière. 
On pourrait au contraire expliquer les vers que nous venons do 
citer en les rapprochant du début de la fable correspondante de 
Marie. Le goupil vient de présenter son insolente requête : 

Tais, fet ele, malvais gupiz, 

6 Ki tant par iés chaitis e viz ! 

Jeo sui, fet il, tels cum jeo sueil, 

sil te ferai estre tun vueil. 

Fui, fet ele, laisse m'ester ! 
10 Se jeo t'en oi ja mes parler, 

tenir te purras pur bricun : 

je te batrai od mun bastun l ! 

Nous n'affirmons pas que ce rapprochement emporte la convic- 
tion, mais nous penchons tout de même à voir dans les paroles 
de Renard une réminiscence lointaine des premiers vers de la 
fable de Marie 2 . Nous aurons l'occasion un peu plus loin de 
noter encore deux points où il nous semble que l'auteur de la 
branche II s'est également souvenu de Marie. 

Représentons-nous maintenant ce trouvère médiéval, au 
moment où il vient de jeter les yeux pour la première fois sur 
YYsengrimus. Lecteur de Marie de France, il n'est pas surpris 
de retrouver des personnages qu'il connaît déjà et des scènes 
où il les a vus figurer : mais il est étonné que ces scènes, au lieu 
d'être isolées, soient reliées ici par le fil d'une action continue, 
il est amusé par les noms que portent ces personnages qui Los 
transforment en héros d'une histoire suivie. Les procédés ne 



1. Éd. Wamke, p. 224. 

2. Artistiquement le passage se justifie dans la branche II par le v. L286 
li dist Renars par felonnie. Il y a là une invention perfide du goupil. 



144 LE ROMAN DE RENARD 

lui semblent pas absolument nouveaux, car Troie et Tristan l'ont 
accoutumé à une représentation épique de la vie. Mais l'idée 
centrale lui paraît très neuve : dans un cadre analogue à celui 
des épopées françaises faire évoluer des acteurs qui soient tous 
empruntés au monde animal. (Test quelque chose comme le 
recueil de Marie, repris et agrandi par un Benoît ou un La Chèvre 
qui écriraient en latin. Notre trouvère dut relire de près ce livre 
original. Il n'est pas à croire qu'il en admira tout. Poème singu- 
lier, compliqué, touffu, obscur, plein d'érudition, hérissé d'allu- 
sions satiriques, YYsengrimus n'était certes pas à la portée de 
tout le monde. A moins d'une préparation extraordinaire, notre 
trouvère ne pouvait guère en comprendre d'emblée qu'une 
partie, les événements, c'est-à-dire l'action. Mais il y avait là 
suffisamment de quoi le retenir. Négligeant érudition et satire, 
il lut les aventures et il s'y intéressa. Il conçut l'idée de les faire 
passer en langue vulgaire. La rivalité d'Isengrin le loup et de 
Renard le goupil, il y avait là un beau sujet et qui pourrait 
séduire les lecteurs contemporains. Notre homme se mit à 
l'œuvre. L'entreprise n'était pas trop aisée : dans un ouvrage 
aussi enchevêtré et aussi plein, par où commencer et que rete- 
nir ? Il est à remarquer qu'il démêla parfaitement la chrono- 
logie du récit, en cela plus perspicace que quelques critiques 
modernes. Il vit que l'œuvre de Nivard s'ouvrait en pleine crise, 
mais que, si l'on voulait avoir le point de départ des événements, 
il fallait aller le chercher dans le poème que vers le milieu de 
, l'ouvrage, l'ours lit devant le roi aux courtisans assemblés \ 
Il rejeta pourtant la première aventure, celle du pèlerinage 2 : 
elle était plus difficile d'accès, mettant en présence huit animaux 
et supposant déjà un monde de fictions bien établi ; en plus on 
pouvait n'y pas reconnaître la fable de « la ligue des faibles » 3 . 
Les aventures suivantes moins compliquées, mettant en scène 
seulement des animaux et rappelant immédiatement certaines 
fables connues se prêtaient davantage à une adaptation fran- 
çaise. Notre poète commença donc par l'histoire du goupil et 
du coq. 

Pour comprendre ce qui suit, il importe d'avoir sous les yeux 

1. Ce poème ainsi inséré dans le reste de l'ouvrage comprend le livre IV en 
entier et le livre V jusqu'au vers 1125. 

2. Ysengr., IV, 1-810. 

3. Voir Sudre, Les Sources, p. 212 ss. 



LA BRANCHE II ET SES MODÈLES I 46 

le récit de Nivard et celui do la branche II. Nous avons donné au 
début du chapitre précédent un sommaire de l'épisode tel que 
nous le lisons chez le trouvère français, et nous y renvoyons. 
Mais nous résumerons rapidement iei les Longs développements 
de Nivard 1 . Après l'aventure de l'attaque par les Loups et de 
leur dispersion par Renard, le coq et l'oie sont d'avis de se méfier 
d'un si dangereux compagnon et de renoncer au pèlerin; 
entrepris. Malgré les adjurations de Renard ils s'envolent et 
disparaissent. Le goupil est très désappointé ; il part à leur re- 
cherche et aperçoit Sprotinus (le coq) plena... i titra granaria. 
Il ne sera plus question de Gérard (l'oie), mais le thème du pèle- 
rinage continue encore quelque temps. Pourquoi abandonner 
ainsi les autres et les retarder ? Partons, voici bâton et escla- 
vine. Non, dit Sprotinus, tu es fidèle compagnon quand tu es à 
jeun, mais rassasié tu n'observes point de loi. Précisément je 
meurs de faim, dit l'autre subridens. — Ce n'est qu'une ruse de 
Sprotinus, qui déclare qu'il ne veut plus avoir à faire avec 
Renard. Quant à lui il ira en pèlerinage à de meilleurs sanctuaires 
avec le lièvre Gutero. C'est ici que nous disons adieu définitive- 
ment au motif du pèlerinage et que nous rentrons dans la fable. 
Renard feint d'être irrité : lui qui était connu pour être le com- 
père (compater) du coq il rompt avec Sprotinus : que le malheu- 
reux s'en aille avec les rats, il n'est plus un coq, il n'y a pas trace 
en lui de la noblesse paternelle. Voilà Sprotinus piqué au vif. 
En quoi est-il déchu ? Ne commande-t-il pas souverainement à 
douze poules 1 Beau mérite, dit l'autre, quand on songe à ce que 
pouvait faire le père de Sprotinus : 

Uno pede functus et unum 
Precludens oculum carmen herile dabat 2 . 

Mais Sprotinus peut faire cela aussi et le fait. Pas mal, dit 
Renard. Pourtant le père ne s'en tenait pas là : il fermait les 
yeux et son chant harmonieux était si puissant qu'on l'enten- 
dait à plus de trente-deux milles. 

Gallus idem jurans canit, utraque lumina clausus. 

Quem citius medio subripit ille sono 3 . 

1. A partir de IV, 81 1. Sur l'aventure de R. avec les loups, voir plus loin p. 439. 

2. IV, 943-44. 

3. IV, 959-60. 

Fovlet. — Le Roman de Renard. 10 



146 LE ROMAN DE RENARD 

Renard emporte le coq et se moque do lui, dans un long dis- 
cours. Le coq se tait, attendant un moment favorable pour 
tromper l<- trompeur. Cependant Renard qui se dirige vers la 
forêt a déjà parcouru la moitié du chemin, quand il est aperçu 
par une troupe do paysans qui se mettent à sa poursuite et le 
traitent de voleur. Sprotinus saisit l'occasion. Quel déshonneur 
pour lui d'être ainsi emporté par un misérable goupil qui se laisse 
indignement insulter ! Quand on a les prétentions de Renard il 
faut les justifier par des actes. Que dois-je donc faire, dit celui-ci 
piqué % Le coq : 

tu me depone, manebo, 

1016 Quid fuga prodesset ? mors patienda michi est. 

Et me deposito die : plebs insana, silete ! 

Si porto, cuius rem nisi porto meam? 

C'est ce que fait aussitôt Renard, et le coq de s'envoler sur un 
mûrier et de railler à son tour le dupeur dupé : il lui offre de lui 
donner des mûres. Renard désappointé, mais doucereux : 

. . . non nunc michi mora placent, tu uescere, donec 
1042 Digrediar visum paxne sit anne pauor, 

Nolo iterum nobis insultet rusticus exlex 
Aut nostrum impediat quilibet hostis iter. 

On aura noté que, suivant sa coutume, Nivard fait tenir un 
long discours à Renard emportant Sprotinus. Naturellement ceci 
est contraire à l'esprit même de la fable : car si Renard parle, 
il desserre les dents et l'autre s'échappe. Mais l'auteur feint que 
Renard peut parler sans lâcher sa proie. Comment donc amener 
le dénouement ? Le coq suggère à Renard qu'il le dépose à terre 
pour répondre aux injures : mais le goupil ne va-t-il pas voir 
qu'il s'expose ainsi à perdre le coq ? De là : manebo, — Quid 
fuga prodesset 1 mors patienda michi est! Renard est vraiment 
par trop crédule ici. 

La vérité est que l'auteur se joue avec son sujet. Ce qui l'amuse, 
ce n'est pas tant l'aventure elle-même, les bons tours que se 
jouent les deux rusés compères, ce sont les amples railleries qu'ils 
se lancent : il se délecte à leurs invectives, il se grise de leur rhé- 
torique. Que lui importe que, dans ce déluge d'ironie et de sar- 
casmes, l'action s'empêtre et se ralentisse ? Il en sera quitte 
pour faire remarquer après le discours de Renard au coq capturé 



LA BRANCHE II ET SES MODELES 147 

(961-984) que Le goupil s'était attardé et qu'il va maintenant 
jouer des jambes. Le fait est que Renard s. pris son temps, car 
après tant de harangues, il n'est encore qu'à moitié chemin du 
bois. C'est qu'il faut bien ici reprendre le fi] de L'histoire et intro* 
duire bon gré mal gré Les poursuivants. Trois vers et demi font 
l'affaire, et c'est au tour de Sprotinus à donner carrière à son 
éloquence : nous n'en sommes pas quittes à moins de vingt-sept 
vers. Renard Le dépose et le coq s'envole : trois vers. Railleries 
do Sprotinus, réplique de Renard, ci : dix-huit vers. (Viles ce 
goupil et ce coq aiment à s'entendre parler, et Nivard, nous Le 
sentons bien, ne s'ennuie pas à leur babil. Mais en écoutant ces 
beaux esprits du monde animal notre trouvère a dû bailler 
quelquefois. Non qu'il ne fasse lui aussi parler ses personnages. 
Mais ils ne font pas de discours. Le dialogue est vif, animé, 
il fait avancer l'action. Si l'on veut comparer utilement la 
branche II à Y Ysengrimus, il faut donc s'attacher surtout aux 
détails de la narration : c'est là où on trouvera les points de con- 
tact. Les ressemblances deviendront plus frappantes encore, si 
nous les plaçons en regard de la version partout divergente de 
Marie. 

1. Dans Ysengrimus et dans Renard, il n'y a nulle flatterie 
préliminaire à l'adresse du coq. Au contraire, chez Nivard, Rei- 
nardus reproche dès le début à Sprotinus d'avoir dégénéré de 
ses aieux, et dans la branche II le goupil met tout de suite la 
conversation sur Chanteclin, 310 ss. Chez Marie l : 

Sire, fet il, mult te vei bel, 
6 Unkes ne vi si gent oisel : 

Clere voiz as sur tute rien, 
Fors tun père... 

2. Dans Ysengrimus et dans Renard le coq clôt d'abord un 
œil puis l'autre. Les motifs sont du reste différents : Reinardus. 
allant à son but avec lenteur et précaution, suggère simplement 
que l'autre ferme un œil ; ce n'est qu'ensuite qu'il se risquera à 
demander davantage : Sprotinus est vaniteux, mais il ne faut 
pas brusquer les choses. Dans la branche II, c'est le coq qui 
malgré la prière de Renard ne veut d'abord fermer qu'un œil : il 
vient à peine d'échapper à une première attaque et il se méfie : 

1. Éd. Warnke, p. 198. 



148 LE ROMAN DE RENARD 

il faut que le goupil redouble ses instances et ses flatteries pour 
que, la vanité prenant enfin le dessus, Chantecler se décide à 
s'exécuter. Les détails, on le voit, ne s'accordent pas, mais il y a 
néanmoins étroite parenté entre les deux développements : 
Nivard et le trouvère français ont pris le même plaisir à graduer 
les étapes de la tentation : l'intérêt dramatique est éveillé et 
soutenu chez le lecteur par le même procédé. Dans YEsope de 
Marie, rien qui ressemble à cette analyse de la situation : chez 
elle le coq ferme tout de suite les deux yeux et est emporté. 

3. Dans la branche II, le goupil nous affirme que Chanteclin 
n'avait pas son égal quand il chantait : 

D'une grant liue l'ooit on. 
314 Molt bien chantoit en haut un son 

Et molt par avoit longe aleine. 
Les deus els clos, la vois ot seine. 
D'une leue l'on l'ooit 1 . .. 

Et un peu plus loin, 

342 Chanteclins chantoit 

A uns Ions trez les eils cligniez : 
L'en l'ooit bien par vint plaissiez. 

Mais ceci nous rappelle tout de suite un autre coq, dont Chan- 
teclin ne semble bien être ici qu'un émule distingué : c'est le 
père de Sprotinus qui, lui, se faisait entendre à trente-deux 
milles : 

Orbi quadrifido resonum fundebat, in uno 
956 Stans pede, pupillam clausus utramque, melos 

Qua deus usque potest aliquid, uox dulcis, et ultra 
Audiri poterat milibus octo quater. 

Marie se borne à nous dire du père de son coq que 
9 unkes oisels mielz ne chanta. 

4. Le goupil vient de saisir le coq à la gorge et s'enfuit avec 
sa proie. Des gens se lancent à leur poursuite avec toute espèce 
de cris. 

1. Dernier hémistiche du vers ainsi corrigé, Martin, Obs., p t 35- 



LA BRANCHE II ET SES MODÈLES 140 

418 Or esl I îhanteclers en |><'ril 

S'il ne reseit rii'jiii i-t ;irl : 
Conment, fe1 il... 

nous dit la branche II. Mais c'est précisément le moment où 
Nivard écrit : 

993 Senseral arrepto Sprotinus tempore fraudem 

Posse refraudari sicque profatur... 

Ainsi, dans le latin comme dans le français, des poursuivants 
on ramène notre attention sur le coq par une remarque de sens 
identique : le moment est venu où il lui faut montrer toutes les 
ressources de son esprit. Et des deux cotés nous le voyons alors 
faire appel à la vanité du goupil, longuement chez Nivard, en 
termes brefs mais nets dans la branche II. Nous chercherons en 
vain chez Marie cette transition et ce développement. Qu'on en 
juge : 

Veiz le gupil, ki le coc tient ! 
20 Mar l'engana, se par ci vient ! 

Va, fet H cos, si lur escrie 
que jeo sui tuens, ne m'i lai mie ! 

Nous ne pouvons pas deviner ici sur quoi le coq fonde ses espé- 
rances : entend-il piquer l'amour-propre du goupil, ou compte- 
t-il simplement sur une étourderie, il est impossible de le décider. 

5. Renard ouvre la bouche, le coq s'échappe. Comparons les 
trois versions et nous verrons encore une fois se former le groupe 
Ysengrimus-Renard s'opposant à Marie. Voici la branche II : 

Quant cil senti lâche la boce, (cf. utile du m laxo 
436 Bâti les eles, si s'en toche. dente reliquit onus) 

Si vint volant sor un pomer. 

Puis Ysengrimus : 

1024 Depositus céleri mobilitate fugit, 

Concutiensque alas super alta rubeta resedit. 

Les deux poètes s'arrêtent aux détails : ils mentionnent le bat- 
tement des ailes, ils indiquent le nom de l'arbre où va se percher 
le coq. Marie ne s'intéresse guère à ces minuties : 



150 LE ROMAN DE RENARD 

Li gupiz volt parler en hait, 
24 e li cos de sa bûche sait ; 

sur un hait fust s'en est muntez. 

6. Nivard moralise sur le cas du goupil qui vient de laisser 
échapper le coq x : 

Vix aliquis semper sapienter, et omnia nullus 
4 Quamlibet insipiens insipienter agit ; 

Reinardus per multa sagax cessauit in uno, 
Utile dum laxo dente reliquit onus. 

Le trouvère français nous prépare à la sottise de Renard : 

N'i a si sage ne foloit. 
430 Renars qui tôt le mont déçoit, 

Fu deçoiis a celé foiz. 

Et ceci ressemble assez bien à une traduction du passage latin. 
Il n'y a rien dans Marie qui corresponde à ces réflexions. 

7. Nous avons réservé pour la fin le trait peut-être le plus 
caractéristique ; l'attribution aux animaux de liens de parenté 
ou d'a,lliance qu'on tient à l'ordinaire pour une marque distinc- 
tive des sociétés humaines. Sans doute, tout comme dans Yaen- 
grimus et dans Renard, le goupil de Marie annonce gravement 
qu'il a connu le père du coq : mais l'auteur des Fables n'ira pas 
"plus loin dans la voie de ce demi-anthropomorphisme. Au con- 
traire, chez Nivard, Reinardus est le compère de Sprotinus : il y a 
même eu alliance réelle entre les deux familles, nos animaux 
sont cousins ou tout comme. Et on sait que le goupil n'est rien 
moins que le neveu fort indigne du lourd Ysengrimus. Il y a là une 
conception très particulière, que nous retrouvons, et amplifiée, 
dans la branche II. Renard est le cousin de Ghantecler, tout 
comme il sera plus tard et tour à tour le compère de la mésange, 
de Tiécelin le corbeau et d'Isengrin lui-même. L'auteur français 
insiste avec complaisance sur ces appellations : il en tire tout le 
comique qu'elles renferment. Dira-t-on que c'est par hasard 
qu'on les retrouve à la fois chez Nivard et dans la branche II, 
alors que par contre elles sont restées profondément étrangères 

1. Livre Y. 



LA BRANCHE II ET SES MODÈLES 15] 

à Marie ? Il faudrait avoir une bien grande foi dans les caprices 
de la chance. 

Ainsi donc, dans tout cet épisode de Renard e1 <lu coq, L'auteur 
de la branche II s'est surtout inspiré de YYsengrimus. Mais 
comme nous l'avons indiqué déjà, il semble qu'à l'occasion il 
n'ait pas dédaigné de mettre Marie aussi à contribution. Après 
la première attaque du goupil, Chantecler, qui a échappé d'un 
saut en travers, « desor le fumier s'arestut *. » Semblablement 
chez Marie : « D'un coc recunte ki estot — sur un femier 2 . » Dans 
Ysengrimus au contraire : « Denique plena uidens intra granaria 
gallum 3 . » On dirait que le trouvère a placé ici un mot qui lui 
était resté dans la mémoire 4 . Mais où l'influence de Marie se 
fait surtout sentir c'est dans la conclusion de l'épisode. Nivard 
qui entend conserver le personnage de Sprotinus, pour l'opposer 
une seconde fois à Reinardus dans le conte de « la paix univer- 
selle » ne peut terminer abruptement son récit par la double 
épigramme lancée contre l'œil qui se clôt quand il devrait rester 
ouvert et contre la bouche qui parle quand elle devrait se taire. 
( lette épigramme devient au contraire chez Marie l'épilogue natu- 
rel de la fable, et elle forme aussi une conclusion très appropriée 
au récit de la branche II : l'aventure suivante en effet va mettre 
en ssène un nouveau personnage et le goupil et le coq peuvent 
dès lors échanger un adieu aigre et définitif. Nous ne relevons 
pas de ressemblances verbales entre les deux versions de l'épi- 
gramme, celle de Marie et celle de la branche II, et nous ne pré- 
tendons pas non plus que le trouvère ait eu sous les yeux la 
fable de la poétesse quand il composait son poème. Nous suppo- 
sons simplement qu'il l'avait à un moment quelconque lue ou 
entendu lire, et dans les rapprochements que nous signalons entre 
Marie et lui, nous voyons plutôt des réminiscences à demi-invo- 
lontaires que des imitations conscientes. 

Peut-être dans l'épisode qui fait suite à l'aventure du goupil 
et du coq, faut-il d'entrée de jeu signaler dans la branche II 
une autre réminiscence de Marie. Au lieu d'opposer une seconde 



1. V. 295. 

2. Éd. Warnke, p. 198, v. 1. 

3. IV, v. 891. 

4. D'autant plus facilement peut-être que la même expression se retrouve 
ailleurs chez Marie, tout au début d'une fable, et à propos d'un coq aussi : p. 6, 
v. 1-2 : Del coc recunte ki munta sur un femier. Cf. p. 250, v. 1-3. 



152 LE ROMAN DE RENARD 

fois le coq au goupil, comme l'avait fait Nivard 1 , notre auteur, 
disant adieu à Chantecler, a introduit un nouveau personnage, 
la mésange 2 . En cela il se rapproche de Marie 3 qui elle aussi 
écarte le coq de la fable précédente pour lui substituer la colombe. 
Et il y a entre ces deux animaux moins de différence qu'on ne 
croirait : l'un par sa petitesse, l'autre par sa douceur, ils pro- 
mettent également au goupil une proie plus facile que le coq 
et la déconvenue du maître trompeur n'en sera que plus amu- 
sante. Dans cette seconde aventure, disons-le tout de suite, 
l'auteur de la branche II se tient beaucoup plus loin de ses 
modèles ou de ses lectures : la raison en est que, tout en reprenant 
le motif traditionnel, il a été amené à en ajouter un autre qui 
donne au récit une allure très particulière. Il n'est pas impossible 
de retrouver pourquoi. Ici l'interlocuteur du goupil est dans 
toutes les versions à l'abri d'une soudaine attaque : Sprotinus 
est perché sur un mûrier 4 , la colombe s'est posée sur une croix 
et la mésange se tient sur la branche d'un chêne creux. Tous trois 
se sentant parfaitement en sûreté, en prennent à leur aise avec 
le goupil que du haut de leur observatoire ils contemplent d'un 
air narquois. Mais celui-ci qui en a trompé bien d'autres ne déses- 
père pas : il ne s'agit que d'endormir des soupçons trop éveillés 
et de trouver un prétexte pour faire descendre ces gens qui se 
dérobent. Le goupil de Marie remarque qu'il vente fort : pour- 
quoi la colombe ne viendrait-elle pas chercher au pied de la 
croix un air plus calme ? A coup sûr ce goupil ne se met guère 
en frais et il compte un peu trop sur la crédulité de l'autre. 
Mais enfin cela suffit pour la fable. Si la colombe montre des 
craintes, il en sera quitte pour lui annoncer qu'on vient d'éta- 
blir entre animaux une paix générale. Reinardus ne peut, à 
la façon du goupil de Marie, débuter par une doucereuse invita- 
tion à descendre : il y perdrait son temps : Sprotinus vient à 
peine d'échapper à sa dent et ne se risquera désormais qu'à bon 
escient. Il faut donc que le goupil joue tout de suite sa maîtresse 
carte. Aussi ses premiers mots sont-ils pour annoncer la grande 
nouvelle : 



1. A partir de V, v. 1. 

2. Branche II, v. 469 ss. 

3. Éd. Warnke, p. 201. 

4. Il n'est peut-être pas très vraisemblable qu'un coq se réfugie sur un 
mûrier. 



LA BRANCHE II ET SES MODÈLES 1;*>3 

Pax. Sprotine cornes, jurât ur ! u I »i< ji i< • lucnnim 
138 (Siste metum) tuti possumus ire, ueni! 



Voilà qui est bien, mais pourquoi venir \ Sprotinus hVm que 
médiocrement convaincu : à supposer qu'il le soit pleinement, 
il ne s'ensuivrait pas qu'il dût descendre. W pourrait-i] sur son 

mûrier célébrer tout à son aise la fête de la fraternité animale ? 
Il faut donc que Reinardus creuse encore sa fertile cervelle. 
Cela ne l'embarrasse pas. Sans doute la paix a été décidée à la 
cour, mais il faut encore que tous les grands aillent l'un après 
l'autre prêter serment : lui, un des barons de l'empire, y va, mais 
il a voulu faire un détour pour passer prendre son ami Sprotinus. 
Quel honneur pour un coq de s'en aller ainsi jurer en si haute 
compagnie ! Certes le goupil de Marie qui n'a pas la tête épique 
ne se fût jamais avisé de tout cela. Pour un développement de 
ce genre il fallait toute l'ampleur du cadre de YYsengrimus. 
Cette invention ingénieuse n'a pourtant pas séduit Fauteur de la 
branche II. Il a de l'imagination lui aussi, mais plus disciplinée, 
plus méthodique. Il a dû voir dans cette fiction quelque chose 
d'un peu invraisemblable : dans l'histoire du pèlerinage. Nivard 
nous avait hardiment montré un goupil et un coq, sans parler 
des autres, s'en allant de concert, en un voyage lointain. Ceci 
admis, on ne pouvait s'étonner de les retrouver associés pour 
une autre expédition. Mais notre trouvère eût sans doute hésité 
à donner comme compagnon de voyage à son goupil le coq ou 
la mésange, ou à suggérer qu'il y avait là quelque chose de pos- 
sible. D'autre part le goupil de Marie était décidément par trop 
simplet. L'auteur de la branche II se tira d'affaire en imitant. 
à défaut de Nivard et de Marie, tout simplement la branche IL 
Il reprit en le variant un motif qui lui avait déjà servi dans l'his- 
toire de Renard et Chantecler, celui des « yeux fermés ». Naturel- 
lement dans ce second épisode il ne s'agissait plus de faire fermer 
les yeux à un oiseau quel qu'il fût : quand la mésange l'eût fait. 
le goupil n'en eût pas été plus avancé : du haut du chêne 
creux elle n'eût fait que rire de ses sauts impuissants. Cette 
fois c'est Renard qui va s'offrir à fermer les yeux lui-même : 
et ainsi désarmé, ne peut-il espérer que la mésange s'enhardira 
à venir baiser son compère ? On sait le reste. Lue première fois 
la rusée lui chatouille les « gernons » avec de la mousse et quand 
il croit la happer il ne prend qu'une feuille ; une seconde fois 



154 LE ROMAN DE RENARD 

elle l'effleure presque, mais d'un rapide coup d'aile s'échappe 
quand L'autre « jette les dents ». Tout cela n'est que plaisanterie, 
dit le goupil, recommençons encore une fois. Et il redouble ses 
instances quand certains aboiements viennent l'interrompre net. 
Dans cette passe d'armes trois fois reprise on reconnaît sans 
peine les trois « moments » de l'épisode précédent : Renard se 
jette sur Chanteoler mais manque son coup — il l'amène à fer- 
mer un œil — puis deux, et le prend. Les critiques ont plus d'une 
fois déjà noté cette ressemblance, bien qu'ils en aient, comme 
nous verrons 1 , tiré une surprenante conclusion. Dans l'épilogue 
de l'histoire la branche II se sépare nettement des deux autres 
versions : chez Marie et chez Nivard, le coq signale l'arrivée de 
chasseurs et de chiens : dans la branche II, c'est Renard au con- 
traire qui entend et aperçoit les intrus. Et ceci correspond à une 
autre différence : ni dans la fable ni dans l'épopée latine nous ne 
savons s'il y a bien réellement des chasseurs et des chiens ou 
s'il ne s'agit que d'une ruse habile du coq : on peut pencher pour 
la seconde hypothèse ; en tout cas la question importait peu, 
car avec la fuite du goupil Marie devait naturellement terminer 
sa fable et en commencer une autre ; dans le latin d'autre part 
le récit allait passer du goupil au loup et point n'était besoin 
de prolonger un épisode auquel la fuite de Reinardus formait 
une conclusion très satisfaisante. Dans la branche II, par contre, 
Renard reste au premier plan jusqu'à la fin du poème, et c'est 
lui qui va être le héros d'une histoire où il aura affaire précisé- 
ment aux chiens qui viennent de débarrasser la mésange de 
ses importunités. L'auteur de II fait donc ici bande à part, 
mais on peut pourtant noter qu'au moment où le goupil est par- 
tagé entre sa gloutonnerie et sa peur des chiens, l'attitude et 
les paroles de la mésange sont teintées de la même ironie qui 
se manifeste en pareille occasion dans les discours de Sprotinus de 
Nivard. 

Voilà donc Renard qui une fois de plus détale devant tout un 
cortège d'ennemis. Dans quelle nouvelle aventure notre trouvère 
va-t-il le jeter maintenant 1 II est certain que pour le moment 
Ysengrimus n'offre pas de secours très appréciable. On va en 
juger 2 . Terrifié par les avis qu'il reçoit du coq, Reinardus fuit 

1. Voir chap. xvji, p. 419. 

2. A partir de V, v. 317. 



LA BRANCHE II ET SES MODÈLES 166 

éperdumcnt pondant quatre, jours et par un hasard heureux 

s'arrête épuisé devant un cuisinier à qui il avait jadis rendu ser- 
vice. Pris de pitié pour le malheureux, le cuisinier le régale de 
gâteaux. Toujours prudent, le goupil en met huit de côté <|ui 
pourront lui servir à l'occasion. Sait-on jamais quand on esl 
exposé à rencontrer son ennemi ( Et il se fait raser le haut de la 
tête. Tonsuré et le ventre plein, il s'en va et ne tarde pas à voir 
apparaître un très réel ennemi on la personne d'Isengrin. Sans 
perdre son temps à de vains préambules, le loup lui annonce qu'il 
va le dévorer, mais pour lui éviter une souffrance inutile, d'un 
coup et sans le mâcher. Cependant le glouton se calme subite- 
ment à la vue des gâteaux qu'il engloutit avec prestesse : après 
quoi il s'étonne qu'ils aient disparu, étant encore là il n'y a qu'un 
moment. Mais Reinardus, qui comprend à demi-mot, lui ensei- 
gnera où en trouver d'autres. C'est au couvent et il ne s'agit que 
de se faire moine. Isengrin fera tout ce qu'on voudra, si sa panse 
y trouve son compte, et tonsuré jusqu'aux oreilles par le goupil 
il entre dans l'abbaye du Mont Blandin. On l'y reçoit fort bien 
et sans tarder on lui donne la cuculle. Onze abbés sont présents 
à la réception du néophyte, et parmi eux il en est un qui laisse 
tous les autres bien loin derrière lui par ses vertus actives et sa 
piété : c'est Gautier d'Egmont. Et voici que, le ton changeant 
soudainement, Nivard nous fait du prélat un éloge chaleureux 
et sincère. On ne peut guère lui comparer qu'un seul de ses con- 
temporains, le comte Baudouin de Liesborn, et cette fois les 
louanges sont encore plus émues et plus enthousiastes l . Ce 
double panégyrique ne prend pas moins de 85 vers. Et nous 
revenons à frère Isengrin, lequel commence à faire des siennes. 
Au lieu de répéter après les autres Do?nimis vobiscuni, il dit 
Continus, ovis, et mettant un fort accent sur la dernière il ajoute 
cum, c'est-à-dire kùm à la teutonne. S'il parle ainsi allemand, 
c'est du reste par compassion pour les brebis du couvent (qu'il 
a obtenu de garder). Il avait éprouvé autrefois que les brebis 
ne comprennent pas le latin et s'était vu obligé pour punition 
de les mettre en une prison dont elles ne sortaient plus. Ce n'est 
pas tout : quand il faut dire amén il renverse l'accent et crie 



1. C'est là l'interprétation ordinaire; mais M. Willems retrouve de l'ironie 
jusque dans ce double éloge, Étude sur VYaengrvmua, p. 108-13. Je suis porté a 
croire qu'il a raison. 



1 



156 LE ROMAN DE RENARD 

âgne. Le pauvre diable ne rêve que de brebis. 11 en faut au moins 
cinq par jour à tout moine qui veut se sentir à l'aise dans son 
couvent. Et pourquoi les faire cuire ? C'est une règle à changer. 
Bois, feu, marmite, cuisinier, que tout cet attirail s'en aille au 
diable. Cela n'est bon qu'à rogner sur la marchandise. C'est 
l'animal tout entier qu'il faut se mettre sous la dent. Et dans une 
exaltation ardente le forcené se voit dévorant brebis sur brebis, 
dans un monde qui ne se compose plus que de brebis : c'est à 
peine si de cette radicale transformation de l'univers il excepte, 
et pour le moment, ses nouveaux confrères qui commencent à 
rire jaune. Et brusquement la narration nous ramène à Reinardus 
qui s'en va visiter la louve. 

Cette paraphrase n'a pu nous donner qu'une bien pâle idée 
de la verve endiablée, des bizarreries déconcertantes et de la 
couleur de l'originp.,1, où alternent un sérieux passionné et l'hu- 
mour le plus âpre. Mais on pensera sans doute qu'un trouvère 
français du xn c siècle devait ici se trouver assez dépaysé. Gau- 
tier d'Egmont et Baudouin de Liesborn étaient pour lui des gens 
inconnus, et dans les plaisanteries du reste il y avait une telle 
saveur de terroir, un tel accent d'étrangeté et pour tout dire un 
tel parfum de pédante érudition que bon gré mal gré notre Fran- 
çais devait tout de suite abandonner la partie. Ni ses qualités 
ni ses défauts ne le préparaient à une telle lutte. C'est à peine 
si un ou deux traits pouvaient tels quels passer en français. 
Isengrin tonsuré par Renard et entrant au couvent n'aurait 
peut-être pas fait trop mauvaise figure dans un poème en langue 
vulgaire. Mais l'atmosphère dans laquelle nous entraîne l'auteur 
de la branche II n'est pas celle du monde des moines, et d'autre 
part il tient en réserve Isengrin pour l'aventure capitale qui doit 
expliquer l'inimitié des deux compères. Il va donc ici abandonner 
Nivard complètement, quitte à y revenir plus tard quand il 
mènera le goupil dans la tanière du loup. 

Des trois épisodes qui précèdent le récit de cette visite, l'un, 
le troisième, est emprunté à la fable animale, les deux autres 
sont presque à coup sûr de l'invention de notre trouvère. Le 
premier est de beaucoup le moins intéressant 1 : c'est même à 
notre avis la partie la plus faible de toute la branche. On se rap- 



1. V. 600 ss. Il n'y faut du reste voir que la conclusion de l'aventure de 
Renard et la mésange. 



LA BRANCHE Iî ET SES MODÈLES I T>7 

pelle que Renard quitte la, mésange un peu plus toi qu'il n'aurait 
voulu. Chasseurs et chiens sont à ses trousses et le serrent de 
près. Lo goupil file bon train, mais voit tout à coup déboucher 
en travers de son chemin un « convers » qui tient deux limiers 
en laisse. Un des chasseurs l'aperçoit aussi et lui cric de délier 
ses chiens. Le convers rêve à autre chose, mais quand àson tour 
il voit le goupil : Ah ! coquin, tu ne t'en iras pas. La situation esi 
critique et Renard ne peut plus s'en tirer qu'à l'aide de sa « fa- 
vele » : Vous êtes un hermite et un saint, vous ne voudriez pas 
me faire du tort, tout le péché en retomberait sur vous. Et j'y 
perdrais gros : car je faisais la course avec cette chienaille, et 
l'enjeu était considérable. L'autre se laisse persuader, le recom- 
mande à Dieu et à saint Julien et bonnement s'en va. Lo goupil 
reprend de plus belle sa course : l'enjeu en effet en vaut la peine, 
car il ne s'agit de rien moins que de sa vie. Mais il réussit enfin 
à dépister les chiens. Il y a dans ce récit, sans doute, quelques 
détails heureux, mais cette conversation entre Renard et le 
convers surprend quelque peu : il y a là un anthropomorphisme 
inattendu et assez déplaisant. Dans l'aventure de Chantecler, 
Renard lance bien un sarcasme aux gens qui le poursuivent : 
mais ce n'est pas ce qu'il dit qui importe, c'est seulement le 
fait qu'il a desserré les dents. Que les animaux conversent entre 
eux à la façon des hommes dont ils singent toutes les actions, 
rien de mieux, c'est la convention fondamentale du genre : 
mais qu'on nous les montre discourant avec des hommes et tout 
de suite nous éprouvons une gêne : nous sentons à plein l'invrai- 
semblance qui jusqu'alors se dissimulait. 

Le second épisode nous ramène franchement au monde ani- 
mal 1 . Renard rencontre Tibert le chat et conclut avec lui un 
traité d'alliance. Tibert est sincère, mais le goupil ne pense tout 
le temps qu'à jouer un mauvais tour à son nouvel allié. Il croit 
bientôt en avoir trouvé l'occasion : il avise à quelque distance 
dans un étroit sentier un 

L^n broion de chesne fendu, 
728 C'uns vileins i avoit tendu 

et il s'agit de faire prendre Tibert au piège. Montre-moi un peu 
ce que ton cheval sait faire, dit-il au chat : fais la course le Long 

1. V. 665 ss. 



158 LE ROMAN DE RENARD 

do ce sentier. Tibert met comme un point d'honneur à accepter, 
et le voilà qui prend son élan : toutefois il découvre à temps la 
perfidie de Renard : c'est an rusé personnage lui aussi, et sans 
faire semblant de rien, juste au moment où il arrive au «broion», 
il se rejette en arrière et passe à un demi-pied du piège. Cela 
ne compte pas, crie Renard, qui a observé tout ce manège. 
Votre cheval doit aller droit et ne pas gauchir. Tibert docile- 
ment recommence et cette fois, sans se détourner, saute d'un 
bond par-dessus le «broion». Voilà Renard furieux. Il méprise un 
cheval qui fait des écarts ou saute. C'est à refaire une troisième 
fois. Et Tibert le bon apôtre s'exécute avec la même complai- 
sance. Au beau milieu de l'épreuve surviennent inopinément 
deux mâtins : Renard et Tibert détalent de compagnie, mais le 
chat qui sent le moment venu pousse le goupil si habilement que 
l'autre reste pris au piège. Le vilain à qui appartiennent les 
chiens lui porte un grand coup de hache, mais le coup glisse et 
n'atteint que la jambe : en tout cas le chêne est fendu en deux 
et Renard s'échappe. Les chiens lui donnent la chasse mais 
tout blessé qu'il est il parvient comme toujours à les dépister. 
L'histoire du « steeple-chase » x de Tibert est contée de façon 
fort plaisante, quoique assurément elle n'ait pas l'agrément des 
deux récits qui ouvrent la branche : mais c'est bien le même 
auteur que nous retrouvons ici : Renard tente Tibert par trois fois 
comme à trois reprises successives il a cherché à prendre Chan- 
tecler, puis la mésange. Cette division tripartite semble être un 
procédé f?*vori et comme une manie de notre auteur. Et notez 
que l'aventure se termine ici, comme les deux précédentes, 
par l'entrée en scène de chiens qui vont poursuivre Renard. 
Dans les trois cas également ces chiens sont accompagnés de 
gens qui jouent un certain rôle : et le vilain de la troisième aven- 
ture rappelle l'ermite de la seconde et les paysans de la pre- 
mière. 

L'épisode suivant, Renard et Tiécelin le corbeau 2 , met en 
œuvre une fable que nous connaissons bien par La Fontaine et 
qui vient en droite ligne de Phèdre. Comment est-elle arrivée à 
notre auteur ? Sans nier qu'il ait pu la lire en plus d'un recueil 
latin, nous croyons que c'est surtout de Marie qu'il la tient. 



L'expression est de M. Martin, Observ., p. 33. 
V. 843 ss. 



1. L' 

843 ss 



i.\ m: wviik il ET SES MODÈLES IV.i 

On peu.1 énumérer ainsi Les éléments qui chez Phèdre consl ii aenl 
notre apologue : 1. Le corbeau s'empare d'un fromage de i< nestra. 
2. Il veut le manger : il est sur un arbre. .'*. L<- goupi] Le voit. 
4. Discours du goupil : a ) beauté de l'oiseau : h) si voce.ni haberes 
nulla prior aies foret. 5. Le corbeau chante, li îsse tomber son 
fromage. 5. Le goupil s'en saisit. 7. Surprise et regrets du cor- 
beau. Ces éléments nous les retrouvons fidèlement conservés 
dans le Romulus en prose et dans la quinzaine de versions qui 
en dérivent 1 . C'est à peine si vocem est modifié en claram vocem 
ce qui amène validius sursum clamavit 2 . A part ce léger change- 
ment, c'est la même monotone histoire que nous offre tour à 
tour chaque collection. Sans doute Gautier l'Anglais nous sur- 
prend ici comme ailleurs par ses recherches d'expression et ses 
allitérations 3 , sans doute Alexandre Neckam réussit à marquer 
son récit d'une empreinte assez personnelle, 4 — mais c'est encore 
Phèdre qui derrière chaque mot se laisse distinctement entrevoir. 
Le seul Romulus de Nilant a ajouté un détail nouveau, à insérer 
entre 3 et 4 : le goupil se demande comment il réussira à se rendre 
maître du fromage : « cogitansque in semetipso quo modo fraudu- 
lenter caseum a Coruo eriperet » 5 . Le trait a passé chez Marie, dont 
la version remonte en effet à travers un ou plusieurs intermé- 
diaires au Romulus de Nilant 6 : 

Del furmage ot grant desirier 
10 qu'il en peiist sa part mangier ; 

par engin voldra essaier 
se le corp purra engignier. 

Mais nous trouvons chez Marie d'autres modifications plus 
significatives, qu'elles soient de son fait ou du fait d'Alfred, son 
modèle immédiat. Il n'est plus question des plumes du corbeau et 
la louange devient plus générale : 

14 tant par est cist oisels gentiz ! 

El munde nen a tel oisel ! 
Une de mes ueiz'ne vi si bel ! 

1. Le Romulus et ses dérivés ont été publiés par Hervieux, Les Fabulistes 
latins, 2 vol., 1893-94, le Romulus seul par G. Thiele, Heidelberg, 1910. 

2. Par exemple, Hervieux, t. II, p. 201 (fable xiv). 

3. Ibid., t, II, p. 322-23. 

4. Ibid., t. II, p. 406-07. 

5. Ibid, t. II. p. 521. 

6. Éd. Waruke, p. 47. 



100 le roman de renard 

On voit qu'il y a là maintenant un aparté, dont l'autre bien en- 
tendu ne perd pas une syllabe. Vers la fin au lieu de nous mon- 
trer le repentir tardif du corbeau, c'est sur une peinture du goupil 
triomphant que se clôt la fable. Le rusé se saisit du fromage, 

puis u*ot il cure de sun chant, 
28 que del furmage ot sun talant. 

Il y a là un détail qui met le trait final à cette petite comédie 
et complète fort heureusement la physionomie du goupil. Mais 
c'est surtout au début de la fable que le texte original a reçu des 
développements nouveaux. Le de fenestra de Phèdre était presque 
obscur à force d'être bref : Marie a découvert de quelle fenêtre 
il s'agissait, et ce qu'il y avait derrière : 

2 par devant une fenestre, 

ki en une despense fu, 

vola uns cors, si a veii 

furmages ki dedenz esteient 
6 e sur une cleie giseient. 

Un en a pris, od tut s'en va. 

Cette addition a bien son importance. Ce n'est plus là l'apo- 
logue un peu sec du fabuliste latin et, pour la première fois dans 
son histoire, ce cours récit est orienté dans le sens épique. Nous 
ne sommes pas très loin ici de l'auteur de la branche II, et il 
n'est même pas impossible qu'il faille voir dans le passage cor- 
respondant de sa narration un souvenir très net de Marie. Tié- 
celin ayant jeune tout le jour quitte le bois et s'envole vers 
un « plaissié » où l'on avait mis « soleiller » des fromages : « un 
en a pris » 1 , quand la vieille qui a tout vu sort en courant de 
la maison et lui lance des pierres. Vassal, crie-t-elle, vous ne 
l'emporterez pas. Et ici un détail curieux. La situation rappelle 
à notre conteur un épisode de la première aventure, où l'on voit 
Renard emporter Chantecler dans sa gueule ; le coq disait au 
goupil : 

426 Quant il [Costans] dira « Renars l'enporte », 

« Maugrez vostre » ce poés dire. 
Ja nel poirés mels desconfire. 



1. C'est l'hémistiche de Marie : chez elle seulement et clans la branche II 
il est question de plusieurs fromages. 






LA BRANCHE II ET SES MODÈLES 161 

Ecoutez maintenant Tiécelin : 

878 Vielle, fet il, s'en en parole, 

Ce porroiz dire, jei l'en port, 
Ou soit a droit ou soit a tort. 

Nous avons déjà vu notre auteur s'imiter lui-même ainsi : 
nous l'y reprendrons encore. Cependant le corbeau file vers le 
bois, se pose sur un arbre et se met en devoir de manger son fro- 
mage. Or précisément au pied de cet arbre Renard prenait un 
repos bien mérité : c'est là en effet que blessé par la hache du 
vilain, à grand'peine échappé aux morsures des chiens, fourbu 
par toutes ses fatigues de la journée, il a trouvé un refuge. L'en- 
droit qui est charmant ne lui déplaît pas. Excellent « ostel », 
pourtant il y manque un souper. Mais voilà que justement tombe 
à ses pieds une miette de fromage : il lève la tête et aperçoit 
Tiécelin. Jusqu'ici nous suivons la fable de près, sauf que tout 
est motivé dans le détail, et la présence de Renard et le vol du 
fromage. Et encore sur ce second point, Marie avait certainement 
ouvert la voie. Mais nous voici arrivés à l'épisode central, aux 
flatteries du goupil. Ici notre auteur va rompre nettement avec 
la tradition. Pas plus que Marie, il ne parlera des plumes du cor- 
beau : mais chose plus surprenante il ne dira même rien de sa 
beauté. C'est qu'ici encore l'auteur de la branche II ne peut 
oublier qu'il nous a conté auparavant l'histoire de Chantecler : 
et dan Rohart, père de Tiécelin, nous fait penser aussitôt à l'il- 
lustre Chanteclin, père de Chantecler. 

920 Bien ait hui l'ame vostre père 

Dant Rohart qui si sot chanter ! 
Meinte fois l'en oï vanter 
Qu'il en a voit le pris en France. 

L'imitation est évidente. — Tiécelin naturellement va chanter : 
mais il ouvre le bec, le fromage tombe et nous arrivons à la con- 
clusion en deux vers : dénouement bien rapide d'une histoire si 
longuement préparée. Notre auteur ne commettra pas cette 
faute. Et pour étoffer sa matière il n'est pas embarrassé : il ne 
s'agit que de ménager une fois de plus une habile division tri- 
partitc. Chantecler qui a échappé à une première attaque, ferme 
d'abord un œil puis deux, — la mésange feint par deux fois d'em- 
brasser son compère et est pressée de tenter l'aventure une troi- 

Foulet. — Le Roman de Renard. 11 



162 LE ROMAN DE RENARD 

sième fois, — Tibert galope par trois fois le long du fatal sentier. 
Tiécelin ne sera pas en reste et à trois reprises va nous faire 
entendre sa voix harmonieuse. Cela ne sera possible bien entendu 
que s'il ne tient pas le fromage dans son bec : aussi aura-t-on 
soin de nous le montrer posé sur l'arbre « le bon formache entre 
ses piez ». Voilà une déviation importante de l'histoire et on voit 
comment notre auteur y est tout naturellement amené par sa 
méthode de composition. Tiécelin, invité à chanter « une ro- 
truengo », « jeté un bret ». Voilà qui est mieux qu'autrefois, dit 
Renard, mais montez un peu plus haut. L'autre « comence de 
rechef a brere » et le goupil de se récrier : comme votre voix 
« esclaire » et « espurge ! » Certes si vous vous absteniez de noix, 

Au miels du secle chantisois. 
940 Cantés encor la tierce fois. 

Et Tiécelin « crie a hautime aleine », desserre le pied sans s'en 
apercevoir : le fromage tombe. L'épisode pourrait se terminer 
ici. Mais notre auteur n'a pas épuisé sa verve, et il relance l'ac- 
tion de façon fort ingénieuse. Renard, l'eau à la bouche, jette 
des yeux d'envie sur le fromage : mais héroïquement il se retient, 
et clochant de sa jambe blessée il se retire à l'écart d'un air de 
souffrance : Enlevez ce fromage d'ici, Tiécelin : il sent bien mau- 
vais et cette odeur ne vaut rien pour ma blessure. Touché de 
le voir larmoyer, le corbeau descend de branche en branche, 
puis s'arrête inquiet. Eh ! qu'avez-vous à craindre d'un misé- 
rable blessé ? dit Renard. L'autre rassuré « trop s'abandonne », 
et prompt comme l'éclair le goupil se jette sur lui. Tiécelin 
échappe et n'y perd que quatre plumes, mais on conçoit son 
indignation. Renard pourtemt est tout prêt à jurer qu'il n'y enten- 
dait pas malice. Non, non, dit le corbeau. Vous ne m'y reprendrez 
plus : gardez le fromage, c'est tout ce que vous aurez de moi 
aujourd'hui. Ici la fable n'a pas fourni un seul trait : le trou- 
vère a tout tiré de son propre fonds. On voit du reste que le 
développement est parallèle au développement précédent, et 
on aura reconnu au passage les trois moments fatidiques du 
récit. Dans cette seconde partie de l'épisode, le rôle de Tiécelin 
rappelle de très près celui de la mésange, sauf que la mésange 
est une rusée qui n'a aucune peme à déjouer les tours de Renard, 
tandis que le corbeau est un naïf qui doit s'estimer heureux de 
s'en tirer à si bon marché. 



LA BRANCHE II ET SES MODÈLES L63 

Laissant gronder Tiécelin, Renard déguste le fromage. Jamais 
depuis l'heure de sa naissance, déclare-t-il, il n'en avait savouré 
un pareil. « Onques sa plaie n\-n tu pire . ESI voilà qui conclut 
de façon assez amusante les deux parties du récit. Comme Marie, 
l'auteur de la branche II laisse le dernier mot au goupil. Chez lui 
il n'en pouvait être autrement, car Tiécelin reste dans son bois 
et c'est naturellement Renard qui va être le protagoniste de 
l'aventure suivante l . 

Courant et gambadant, il arrive en effet à une « fosse obscure », 
qui n'est autre que la tanière d'Isengrin, et ici nous retrouvons 
l'influence de Nivard. Nous ne reviendrons pas sur le détail de 
l'épisode que nous avons déjà analysé. Nous nous contenterons 
d'expliquer rapidement pourquoi notre trouvère devait modifier, 
sur plusieurs points, son modèle latin. Ce qui a commandé 
toutes ces altérations, c'est, nous l'avons déjà fait entrevoir, 
l'importance et la signification nouvelles données, dans la 
branche II, au rôle de la louve. Nous n'avons plus ici une épouse 
fidèle, mais une femme qui va tromper son mari et qui aura à 
dissimuler sa faute. Dans le latin, la louve n'est pas présentée 
un instant comme consentante. Reinardus outrage les louve- 
teaux, puis leur mère fuit devant sa colère et l'amène ainsi à sa 
tanière : elle est prise, forcée — et nul incident qui ne s'explique 
par la félonie du goupil. Dans le français, Hersent donne assez 
vite son amour à Renard (la scène avec les louveteaux qui suit 
en devient bien plus difficile à justifier). Comment maintenant 
introduire l'aventure du viol ? Isengrin, ne l'oublions pas, doit 
y assister vers la fin. Ici il ne fait pas de séjour au couvent, 
mais rien ne serait plus facile que de le faire passer, au retour 
d'une expédition de chasse, par la tanière du goupil. Seulement 
comment dans ce cas lancer Hersent dans une poursuite si folle 
après Renard qu'elle puisse s'engager étourdiment dans l'ou- 
verture du terrier et y rester prise ? Il faudra qu'elle y soit pous- 
sée par son mari. D'où nécessité d'une scène conjugale. Isengrin 
rentrera donc dans son trou et aura avec sa femme une orageuse 
explication. Hersent devra prouver par sa conduite future que 
sa conduite passée a été sans reproche. Voilà pourquoi un jour 
où les deux époux ^.perçoivent Renard, la louve se lance furieu- 



1. V. 1027 



164 LE ROMAN DE RENARD 

sèment 1 après lui, accompagnée d'Isengrin. Mais le mari ne 
peut se trouver au début de la scène : il convient donc qu'il 
s'égare en route, et il n'y manque pas. Quant à Hersent elle ne se 
trompe pas de chemin, et se trouve bientôt, nous le savons, en 
fort pénible situation. Isengrin arrive enfin, juste à temps, pour 
ne rien perdre du spectacle. Et les circonstances sont telles qu'il 
pourra bien laisser déborder sa colère contre goupil et louve, 
mais devra rester tout de même assez perplexe sur la vraie signi- 
fication de l'étrange scène. Il semble bien que l'auteur ait voulu 
établir des rapports adultères entre Hersent et Renard, tout en 
maintenant le cadre de l'histoire tel qu'il le trouvait dans YYsen- 
grimus. Isengrin verra, et pourtant ne pourra savoir s'il a été 
trompé ou non, ou tout au moins si Hersent a été complice ou 
victime. 

Tout ceci du reste nous prépare à des développements qui 
ne viennent pas. Qu'Isengrin se consume dans des doutes cruels, 
qu'Hersent se demande anxieusement comment son mari la 
traitera désormais, l'auteur de la branche II n'en a cure. De la 
façon la plus inattendue et la plus soudaine, en quelques vers 
hâtifs, il termine son poème. Il y a là de quoi nous étonner quelque 
peu. Est-ce désinvolture, est-ce manque d'art ? Nous devons cher- 
cher le mot de cette énigme. 



1. Il ne faut pas se tromper sur le sens des v. 1241-42 : Hersent a enforcié son 
poindre — Qui a Renart se voudra joindre. Cela ne marque pas désir, comme 
le croit M. Voretzsch (Zts. j. rom. Phil., XV, p. 163, et n. 2), mais colère. Cf. II, 
742-44 : ... Renars fu un vis maufez, ■ — Qui le vost en folie enjoindre. — Tibers 
s'apareille de poindre. Voir aussi XV, 360-62 : Moult menace Tybert et jure — ■ 
Qu'a lui se vouldra acoupler, — Se jamais le puet encontrer. Encore une prétendue 
contradiction qui disparaît (attribuée à un prétendu remanieur). 



CHAPITRE IX 



LE DENOUEMENT DE LA BRANCHE II 



La branche II est incomplète. Où faut-il chercher le dénouement ? La guerre 
que nous annonce le prologue est une guerre privée. Le dernier acte en prend 
place à la cour du roi Noble. La branche Va est le complément naturel de la 
branche IL A l'origine il n'y avait là qu'un seul et même poème dont on a 
arbitrairement disjoint les tronçons. 



Il y aurait sans doute une façon bien simple de lever toute 
difficulté. S'il n'y a pas de dénouement satisfaisant dans la 
branche II, pourrait-on dire, c'est simplement que la branche II 
n'est qu'un assemblage fort artificiel de morceaux très disparates. 
Et c'est bien ainsi qu'on se figure les choses d'ordinaire. M. Sudre 
croit que les conteurs populaires ont plus qu'esquissé la plupart 
des récits que nous offre notre branche : le trouvère s'est presque 
toujours borné à les juxtaposer, un peu au petit bonheur. C'est 
un compila,teur qui n'était nullement tenu ni peut-être capable 
d'y mettre du sien. Pourquoi lui demander de compléter har- 
monieusement un tableau dont il n'a ébauché — à son insu — 
que quelques traits ? M. Voretzsch, très convaincu que chacun 
des épisodes a été remanié, parfois profondément, ne s'arrête 
pas à se poser de vaines questions. Quand vous aurez reconstitué 
le texte de la branche primitive, penserait-il, il sera temps d'en 
rechercher la vraie conclusion. Et n'alléguons pas que la branche 
II actuelle est bien pourvue d'un prologue. Car qui nous garantit 
que ce prologue n'ait pas été ajouté après coup ? — Pourtant 
nous venons d'analyser cette branche, et il nous a semblé recon- 
naître ici et là un art très conscient, une volonté bien arrêtée 
de lutter avec la fable ésopique ou l'épopée latine, une méthode 
très caractéristique dans le choix et l'application des procédés. 
Nous avons senti chez l'auteur une certaine personnalité et 



166 LE ROMAN DE RENARD 

dans son œuvre une unité indéniable. Le moment est venu 
de dégager cette personnalité et de mettre en lumière cette 
unité. Quand nous aurons amsi prouvé que nous avons affaire 
à un artiste et à un auteur, nous nous demanderons par quelle 
loi do son art il a négligé de terminer son poème. Et peut-être 
serons -nous alors en mesure de trouver une réponse qui le mette 
pleinement hors de cause. 

11 ne semble pas qu'on ait fait ressortir suffisamment le carac- 
tère principal des deux héros de la branche. Goupil et loup 
sans doute, mais tout d'abord grands seigneurs du monde animal : 
les « deux barons », c'est ainsi que les appelle le prologue 1 , et 
c'est bien ce qu'ils sont. Ils passent à travers d'étranges aven- 
tures, et leur faim vorace de carnassiers les mène loin : mais 
entre deux coups de dent, ils se redressent volontiers, conscients 
de leurs privilèges féodaux et de leur dignité. C'est en quoi la 
branche II se sépare très nettement de la fable contemporaine. 
Chez Marie le goupil et le loup ne sont que des animaux : ils 
peuvent parfois singer les attitudes et les gestes de la société 
humaine, à tel point qu'on peut tirer de leurs actions une morale 
utile, mais ils n'en savent rien. Nivard lui-même n'a presque rien 
fourni ici à l'auteur de la branche II. Sans doute ses animaux 
• ml bien davantage les attributs de l'humanité ; mais leurs qua- 
lités sont toutes personnelles : Reinardus et Ysengrimus sont 
des individus lâchés à travers le monde du xn e siècle, mais qui 
restent un peu en dehors des cadres constitués : l'un plus délié 
d'esprit, l'autre plus glouton, ils ont tous deux l'érudition, l'es- 
prit et la verve caustique de Nivard. Ce sont des clercs en rup- 
ture de cloître. Ils sont bien de leur temps, mais trop indépen- 
dants pour accepter les classifications officielles et s'y soumettre. 
Tout en restant très différents l'un de l'autre, Renard et Isengrin 
portent très fortement marquée l'empreinte de la classe sociale 
à laquelle ils appartiennent. Ce sont des chevaliers féodaux, et 
qui le savent. Ce n'est pas que ce trait soit très accusé dès le 
début. Il y a au contraire une gradation très habile. Pendant 
longtemps l'adversaire d'Isengrin est plutôt le goupil que dan 
Renard. Le coq ne craint dans son courtil ni putois ni goupil 2 . 
Dans ses admonestations, Pinte le met en garde contre le goupil 3 . 

1. v. 14. 

2. V. m. 

3. V. 227, 241. 






LE DÉNOUEMENT DE LA BRANCHE II 167 

On voit que nous sommes ici dans une cour de ferme e1 Pinte 
représente pour le moment l'esprit de la volaille. « La bon»- terne 
del mainil » se plaint à Constant que le goupil lui emporte son 
coq 1 , et quand les vilains aperçoivent le voleur, ils client : 
« vez le gorpil 2 ! » Ce sont tous villageois qui ont perdu plus d'une 
poule déjà et savent à qui s'en prendre. Plus loin un « gars » 
crie au convers : « les chiens deslie! — Vois le gorpil ? mar en 
ira » 3 : et c'est là langage de chasseurs. L'auteur lui-même 
n'appelle son héros goupil que deux fois et tout au début de la 
branche 4 . Après le vers 609 le mot n'est plus prononcé. Loin de 
la basse-cour et du village, à l'abri des chasseurs, les animaux 
sont désormais entre eux, et voici que leur petit monde féodal 
va se dresser devant nous plus nettement. Il sera souvent ques- 
tion d'Isengrin dans la seconde partie de la branche, mais pas 
une fois le vocable loup ne sera prononcé 5 . En revanche nous 
saurons fort bien qu'il est « connétable » 6 . Voilà qui suppose une 
royauté. Et en effet dès la seconde aventure, nous faisons con- 
naissance, de nom tout au moins, avec Messire Noble le lion 7 . 
C'est un puissant personnage qui a fait jurer la paix sur sa terre ; 
tous « ses hommes » ont fait serment de la maintenir. C'est tout 
bénéfice pour les « bestes grans et petites » et « la menue gent » 
surtout s'en réjouit fort. Toute une hiérarchie qui se dessine à nos 
yeux. Déjà Pinte, toute bonne poule et bonne pondeuse qu'elle 
est, a parfois des attitudes de grande dame : 

366 Lasse dolente, con sui morte ! 

Car se je ci pert mon seignor, 
A toz jors ai perdu m'onor. 

C'est ainsi que la noble Guibour pourrait « regretter » le vaillant 
Guillaume. Ces traits vont se multipliant à mesure que nous 
nous éloignons du début de la branche. Renard était cousin-ger- 
main de Chantecler dont il a beaucoup connu le père, Chanteclin : 
il est le compère de la mésange et quand il aperçoit son filleul 

1. V. 391. 

2. V. 417. 

3. V. 609. 

4. V. 117 et 380. 

5. Excepté au v. 882: La maie garde pest le Icu. Mais c'est là une expression 
proverbiale, où il ne s'agit nullement d'Isengrin. 

6. V. 1036-. 

7. V. 492. 



168 LE ROMAN DE RENARD 

sur la branche d'un arbre il en a, presque les larmes aux yeux. 
Avec quelle solennité religieuse il somme sa commère de s'accor- 
der à lui : 

556 Par celé foi que me devés 

Et que vos devés mon fillol. .. 

Il est aussi le compère d'Isengrin et d'Hersent, et il ne manquait 
guère autrefois au baptême des « louviaux ». Il n'a esquivé la 
dernière « gesine » que pour de bonnes raisons. Écoutez mainte- 
nant ce marivaudage médiéval. Le bruit a couru que Renard 
aimait la louve « par amors ». Et pourtant il ne se serait jamais 
enhardi à la « requerre de folie ». Mais Hersent lui épargne cette 
peine : elle le tient pour « ami » ; qu'il la « baise et acole ». C'est 
aller vite en besogne, mais, si nos héros se pressent sans doute 
un peu plus que leurs contemporains, c'est bien le vocabulaire 
amoureux de l'époque qu'ils emploient avec une discrète sûreté. 
Ces hauts personnages, il est naturellement difficile de se les 
représenter sans leur destrier : 

644 ... Renars qui pas ne sojorne, 

Molt esperone son cheval 1 . 

Voilà le premier exemple de cette figure dont on abusera tant 
par la suite. On s'imagine volontiers que ce sont les branches 
postérieures, où les animaux apparaissent complètement dégui- 
sés en chevaliers féodaux, qui ont introduit cette image. Il 
n'en est rien, on le voit. Nous la trouvons dès la plus ancienne 
branche, et c'est bien naturel si dès le premier poème Renard, 
Isengrin et les autres nous sont donnés comme des barons. 
Tibert faisant la course le long du sentier veut montrer ce que son 
cheval sait faire, et quand il tire habilement son épingle du 
jeu c'est son cheval et non lui que Renard critique aigrement 2 . 
Même Tiécelin « laisse corre » 3 sur un fromage qu'il convoite : tel 
un chevalier dans un tournoi, lâchant toute bride à son cheval, 
fond sur l'adversaire. 

Soit, dira-t-on. Il y a bien dans la branche II une atmosphère 
nettement féodale, et il faut admettre que Renard et Isengrin 

1. Cf. v. 574 : Et Renars (rosse ses panaux. 

2. Voir tout l'épisode et plus particulièrement v. 735-6, 744, 754, 756-61, 
772-74. 

3. V. 871. 



LE DÉNOUEMENT DE LA BRANCHE II 160 

rappellent par certains côtés des barons du XII e siècle. Mais ne 
se pourrait-il pas qu'il y eût là une caractéristique de chaque 
épisode pris à part, que renforcera dans chaque cas le voisin;',^- 
des autres, mais rien qui permît de conclure à l'essentielle unité 
du poème ? Le prologue n'annonce-t-il pas un sujet qui en soin mi- 
ne sera pas traité dans ce poème ? Que signifie après tout cette 
guerre entre Renard et Isengrin qui jusqu'alors n'avait pas été 
chantée ? C'est « d'après la déclaration expresse de plusieurs 
auteurs, le sujet même du Roman de Renard. Il est remarquable 
cependant qu'elle ne nous est racontée nulle part comme une 
guerre véritable. Dans une série d'épisodes nous voyons Renard 
tromper Isengrin, lui faire perdre un membre, le mettre en péril 
de mort, le déshonorer, le baiouer, mais toujours en se donnant 
comme son ami et en se justifiant auprès de lui par d'impudents 
mensonges. Quand enfin Isengrin, exaspéré du plus sa,nglant de 
ces outrages (le viol de sa femme), veut se venger de Rena>rd, il 
ne lui déclare pas la guerre : il va se plaindre au roi Noble, et ainsi 
nous ne voyons jamais cette guerre 

Qui tant fu dure et de grant fin 

Entre Renart et Ysengrin, 

Qui moût dura et moût fu dure 

Des deus barons, (Br. II, v. 11-14.) 

qu'on nous annonce ou qu'on nous rappelle sans cesse 1 . » Ainsi, 
selon G. Paris, c'est en vain qu'on chercherait dans l'ensemble 
du Roman quelque développement qui répondît aux promesses 
de ce prologue trompeur : à plus forte raison n'y a-t-il rien de 
pareil dans la branche IL Mais il est probable, continue G. Paris, 
qu'il a existé une branche où cette fameuse guerre était contée 
tout au long. Un passage de la branche I semble bien nous en 
offrir comme un résumé : 

Quant li os fu devant mon crues, 
1080 De senglers, de vaches, de bues 

Et d'autres bestes bien armées, 

Que Ysengrin ot amenées 

Por celé gerre mètre a fin, 
1084 Retin Roonel le mastin. 

1. Mélanges de litt. fr., p. 372-3. 



170 LE ROMAN DE RENARD 

Bien furent set vinz conpaignon, 

Que chen, que lische, que gaingnon. 

ïuit furent batu et plaie. 
1088 Mais malement furent laie : 

Qar je lor toli lor soudées 

Quanl les oz s'en furent alees, 

Par gile et par conchiement 
1092 Lor toli ge lor convenant. 

Au départir lor fis la loupe. 

Voilà des paroles très explicites, et pourtant, nous l'avouons, 
nous ne nous sentons guère disposé à les prendre au pied de la 
lettre. Renard est en train de se confesser à Grimbert, et il prend 
un plaisir exquis à détailler ses péchés : à raconter les bons tours 
qu'il a joués à Isengrin et consorts, il retrouve un peu de la joie 
qu'il a goûtée à les exécuter. Les vers que nous venons de citer 
n'ont pas d'autre but que d'ajouter une bonne histoire à la 
longue liste de ses méfaits : engager une armée de cent vingt 
gaignons et pour prix de leurs services leur faire la loupe « au 
départir », il y a là de quoi terminer dignement une confession 
de goupil. Il ne faut pas chercher à ce passage d'autre interpré- 
tation. 

Devrons-nous conclure que le prologue de la branche II nous 
annonce un programme qui n'a pas été exécuté ? Cette guerre 
des deux barons n'est-elle qu'une sotte fiction dont nul n'a tiré 
le moindre parti ? Nous ne le croyons pas. Peut-être pourrait-on 
dire que par guerre les auteurs du Roman entendent simplement 
cet état permanent d'hostilité plus ou moins ouverte dans lequel 
vivent le goupil et le loup. Et précisément dans la branche II 
qui débute par ce prologue énigmatique et qui est la plus ancienne 
de toutes, les rapports sont extrêmement tendus entre les deux 
animaux : il suffit de citer la scène de l'outrage aux louveteaux 
et celle du viol de la louve pour se rendre compte que nous ne 
sommes pas précisément en état de paix. Mais il est clair que cette 
explication est insuffisante S'il s'agit de l'inimitié qui naît spon- 
tanément entre certains animaux sauvages du fait même de leur 
nature, il est vain de vouloir expliquer l'origine de cette inimitié, 
et il sera ridicule d'écrire 

Or oez le commencement 
20 Et de la noise et du content. 



LE DÉNOUEMENT DE LA BRANCHE II 171 

Ou l'auteur du prologue s'est complu à un bavardage sans 
portée ou bien, et c'est L'alternative que nous allons soutenir, il a 
donné au mot guerre un sens di fieront et qui reste à déterminer. 

Tout deviendra clair, croyons-nous, si nous replaçons Renard 
et Isengrin dans la société féodale de leur temps. ( } . Paris s'étonne 
qu'Isengrin n'ait j as déclaré la guerre au goupil. Mais à quel 
titre l'aurait-il donc fait ? Il n'est pas roi, et c'est à Noble seul. 
sire de la terre, qu'il appartient de décider une guerre : Isengrin 
en sa qualité de connétable l'accompagnera, mais il ne sera mal- 
gré tout auprès de son puissant suzerain qu'un humble com- 
parse. La vérité est qu'il ne s'agit pas ici d'une guerre générale 
de souverain à souverain, mais d'une guerre privée entre deux- 
vassaux. C'est la guerre de « deux barons » qu'on va nous conter 
et pour en comprendre les péripéties il faut se représenter au 
moins dans ses grands traits une des institutions les plus carac- 
téristiques de la féodalité. Nous emprunterons nos renseignements 
au traité de Philippe de Beaumanoir sur les Coutumes de Beau- 
vaisis 1 . Ce savant ouvrage fut composé il est vrai entre 1280 et 
1283, c'est-à-dire plus d'un siècle après la branche II de Renard. 
Mais c'est la coutume de la terre qu'on nous y rapporte, à peine 
modifiée çà et là par les a établissements » du roi : et on ne s ■ 
risque guère à vieillir d'un siècle la plupart des usages qui y sont 
notés. On peut le faire à coup sûr quand il s'agit comme ici d'une 
pratique qui tient à tout un long passé plutôt qu'elle n'annonce 
l'avenir. Semblablement, peu importe que le livre de Philippe 
nous maintienne dans les limites étroites du Beauvaisis, alors 
que la branche II a été vraisemblablement composée en Nor- 
mandie. L'institution de la guerre privée touche de trop près 
aux traditions de la classe chevaleresque tout entière pour qu'à 
cet égard il ait pu y avoir de grandes différences entre deux 
provinces si voisines l'une de l'autre. Nous n'hésiterons donc 
pas à commenter l'épopée féodale de Renard et d'Isengrin à l'aide 
des précieuses indications que nous fournira le bailli de Cler- 
mont. 

Philippe de Beaumanoir traite longuement des guerres privées. 
Il est clair que les exemples n'en devaient pas être rares à l'époque 
où il écrit. Elles ne le choquent pas : il a bien trop le respect 
de ce qui est permis par la loi pour blâmer une coutume reconnue. 

1. Éd. Salmon, 2 vol., Paris, 1899-1900. 



172 LE ROMAN DE RENARD 

Et il est aussi de trop bonne famille pour ne pas tenir à ce qui 
après tout constitue un privilège de caste : ni les sujets des sei- 
gneurs ni les bourgeois des bonnes villes n'ont le droit de prendre 
ainsi leur querelle en main et ils doivent s'en remettre aux tri- 
bunaux dûment établis . x Cependant Philippe, comme son père 
avant lui, a passé une grande partie de sa vie à juger, à arbitrer, 
à rendre des arrêts. Il a été l'instrument consciencieux et équi- 
table d'un pouvoir fort dont c'est une des fonctions essentielles 
de rendre la justice. Aussi croit-il profondément à la vertu de 
l'institution sociale. Il respecte les droits et les privilèges des 
individus, mais il a un penchant très justifié à faire intervenir 
l'autorité sociale en la personne des gens du comte ou des gens 
du roi. Il est partisan résolu de l'ordre. S'il indique rapidement la 
façon dont commencent les guerres privées, il énumère avec 
une complaisance marquée tous les moyens par lesquels elles 
prennent fin 2 . L'auteur de la Manekine et de Jehan et Blonde 
nous permettra sans doute d'illustrer de l'exemple inattendu de 
Renard et d'Isengrin les claires définitions et les fines distinc- 
tions de son livre. 

A quel moment précis peut-on dire que l'état de guerre existe ? 
La question est importante ; car qu'un seigneur en tue un autre, 
en temps ordinaire, s'il est convaincu du fait il sera, après con- 
damnation; traîné et pendu : qu'il y ait au contraire guerre entre 
les deux, le meurtre cesse d'être meurtre et devient un acte par- 
faitement légal où personne n'a plus rien à voir. Il est un cas où 
il ne saurait y avoir de doute. Une querelle éclate entre deux 
gentilshommes au cours de laquelle des coups sont échangés. 
Dès ce moment il y a guerre entre les deux adversaires, et ils 
ont le droit de se pourfendre et de s'occire avec une conscience 
aisée. Mais il est un cas plus délica.t : c'est quand la guerre com- 
mence non par des actions, mais par des paroles. Un seigneur 
peut en menacer un autre de lui faire vilenie ou ennui de son 
corps, ou il peut le défier expressément. Dans l'une ou l'autre 
hypothèse, l'état de guerre existe pour les deux camps dès que 
la menace est proférée, ou le défi lancé. Seulement il est néces- 
saire que le provocateur soit de bonne foi : autrement il pourrait 

1. ibid., II, p. 356. 

2. Voir surtout chapitre lix, ibid., t. II, p. 354 ss. et consulter la table 
analytique de l'édition Salmon pour quelques paragraphes concernant les guerres 
privées qui se trouvent dans d'autres chapitres. 



LE DÉNOUEMENT DE LA BRANCHE II I i •"> 

épier son ennemi, attendre une occasion favorable et alors le 
menacer pour fondre sur lui la minute d'après. Il n'y aurait là 
qu'une vulgaire trahison, dit Philippe, et qui mènerait son auteur 
tout droit devant les tribunaux. Il faut dont- modifier légèrement 
notre première formule : le provocateur est tenu de se garder du 
moment précis où il a menacé ou défié, mais il doit donner le 
temps à son adversaire d'apprendre ce qui en est et de se mettre 
sur ses gardes à son tour. De plus le défi doit être si clair et si net 
que l'autre comprenne immédiatement que de ce moment il est en 
danger de mort : qui se servirait ici de paroles doubles ou cou- 
vertes et ensuite attaquerait son ennemi, ce serait trahison. 
Nous sommes en mesure maintenant de relire la branche II et 
d'en mieux comprendre certains passages : 

onques n'oïstes la guerre, 

Qui tant fu dure de grant fin, 
12 Entre Renart et Ysengrin, 

Qui moult dura et moult fu dure, 

Des deus barons, ce est la pure, 

Que aine ne s 'entraînèrent jour. 
16 Mainte mellee et maint estour 

Ot entr'eulz deus, ce est la voire. 

Des or commencerai l'estoire. 

Or oez le conmencement 
20 Et de la noise et du content, 

Par quoi et por quel mesestance 

Fu entr'eus deus la desfiance. 



Ainsi il y a eu entre les deux barons une longue et cruelle 
guerre, avec maints épisodes ; mais c'est le commencement de 
cette guerre qu'on veut présentement nous raconter : on nous 
indiquera à quelle occasion ils se sont défiés. Or les deux enne- 
mis ne se rencontrent que dans la seconde partie de la branche : 
mais c'est bien à cette aventure que le prologue nous prépare 
dès le début : 

1032 La h avint une aventure, 

De quoi li anuia et poise. 

Car par ce commença la noise 

Par mal pechié et par dyable 
1036 Vers Ysengrin le connestable. 



174 LE ROMAN DE RENARD 

Dirons-nous donc que c'est Renard qui par sa visite imprudente 
à la tanière du loup amène la querelle ? Sans doute, mais ce n'est 
pourtant pas lui qui commence la guerre. S'il trompe Isengrin 
avec sa femme, Hersent est largement consentante ; s'il maltraite 
les louveteaux, c'est par pure envie et malice, il espère peut- 
être que le père n'en saura rien, et en tout cas il serait tout prêt 
à expliquer et à justifier ses brutalités par cent bonnes raisons. 
11 ne songe nullement à défier Isengrin. Mais le connétable 
revient, apprend tout, entre en fureur, et Hersent est trop heu- 
reuse de se tirer d'affaire en promettant de l'aider dans sa ven- 
geance : 

il li a fait jurer 
1208 Que jamais ne laira durer 

Renartj s'elle em puet aise avoir. 
Or s'en gart, si fera savoir. 

Voilà Renard bien et dûment prévenu. Mais le défi — car c'en 
est un — ne serait pas complet si Isengrin n'ajoutait ses menaces 
à celle de la louve. Solennellement il proclame à son tour 

1212 que Renars ert gaitiez 

Souvent ainz que la guerre esparde : 
Que fous fera, s'il ne se garde. 

A bon entendeur salut ! Voilà clair langage et Renard serait mal 
reçu à s'y méprendre. Et il ne sera pas pris en traître, car près 
d'une semaine se passe avant que rien de fâcheux lui arrive. 
Mais l'état de guerre existe, et on le guette. Isengrin finit par 
l'apercevoir un beau jour, et Renard ne doit qu'à la vitesse de 
ses jambes d'échapper à la fureur des deux époux. C'est lui d'ail- 
leurs qui dans cette aventure a le dernier mot : il outrage Her- 
sent et se moque impunément d'Isengrin. Le pauvre connétable 
a commencé la guerre, mais c'est lui qui en paie les frais. Du 
reste, il faut le reconnaître, Renard combat déloyalement. La 
guerre privée excuse le meurtre, mais non pas le viol. Renard 
est dès lors justiciable de la loi de la terre. Que le bailli du roi 
Noble apprenne ce qui vient de se passer, et le goupil devra 
rendre des comptes à la justice du pays. Renard le sait bien, et 
agit avec prudence. Il raille Isengrin, mais la raillerie est en 
dessous, hypocrite, dissimulée : pas d'aveux compromettants : 
Renard n'a certes pas outragé la louve, il ne voulait que l'aider 



LE DÉNOUEMENT J)E LA BRANCHE II 175 

à sortir d'un mauvais pas* Qu'Jsengrin croie cette bourde ou ne 
la croie pas, peu importe à l'autre, qui ne fait ici que prendre 
d'avance ses sûretés. Il est même tout prêt à jurer sous serment 
qu'il est innocent, en quelque cour qu'Isengrin veuille le ••'in- 
duire. Pour qu'il y ait quelque vraisemblance dans l'accusation 
qu'on lui lance, il faudrait qu'Hersent elle-même se plaignît, et 
il est très douteux qu'elle le fasse, ajoute le malicieux goupil qui 
se rappelle la scène de la tanière. 

Isengrin ne répond rien, tout occupé qu'il est à libérer la 
pauvre Hersent. Quand il y a réussi, il s'en retourne chez lui, 
et la branche prend fin. Nous aurons à nous demander si cette 
soudaine conclusion est bien celle que nous attendons. Pour le 
moment nous voudrions revenir sur le corps du récit et en noter 
certaines caractéristiques. Notre auteur connaît bien la société 
de son temps, et il est particulièrement curieux de tout ce qui 
touche au droit féodal. Sans être un homme de loi lui-même, il 
est au fait de la procédure, il en sait le langage, il en fait jouer 
les ressorts. Sa façon de comprendre la guerre qui s'engage entre 
Renard et Isengrin le montre de reste ; mais il y a bien d'autres 
passages où cette préoccupation apparaît pleinement. Quand 
Pinte effrayée vient raconter à Chantecler qu'elle a vu entrer 
dans le pourpris « je ne sai quel beste sauvage — qui tost nous 
puet faire damage », le coq se redresse fièrement et d'un ton 
décidé : 

108 Pinte, fait-il, or n'i a plus. 

T rives avez, jel vous ottroi : 

Que par la foi que je vous doi, 

Je ne sai putoiz ne gourpil 
112 Que osast entrer ou courtil. 

Et nous reconnaissons ici le seigneur féodal, qui en qualité de 
sire de la terre peut imposer la trêve entre deux adversaires soit 
à la requête de l'une des parties, soit de sa propre initiative 1 . Il 
est bon de noter que nous ne sortons pas des coutumes du monde 
aristocratique : « Gent de poosté par la coustume ne pueenï 
guerre démener et entre gens qui ne pueent guerroier nules 



1. Voir le chapitre lx, ibid., t. II. p. 366 ss., et en particulier p. 367 et 371. 
Pour l'expression « avoir trives », cf. ibid., § 1693 : 11 fu regardé par droit selono 
la coustume que Jehans n'avroit pas la trive... 



176 LE ROMAN DE RENARD 

trives n'apartienent 1 . » Plus loin Renard qui veut enjôler Tibert 
lui explique qu'il a entrepris « guerre molt dure et molt amere 
— vers Ysengrin un sien compère. » 

S'ai retenu meint soudoier 
704 Et vos en voil je molt proier 

Qu'a moi remanés en soudées. 

Voilà qui complète sur la guerre privée notre petit cours de 
droit féodal. En effet quand les hostilités sont ouvertes entre 
deux seigneurs, non seulement chacun est aidé et soutenu par 
son lignage, mais il est loisible à tous deux de prendre à leur 
service autant de soudoiers qu'ils le désirent 2 . Renard se pré- 
pare donc, ou laisse entendre au chat, qu'il se prépare à une 
longue lutte : 

706 Car ains que soient acordees 

Les trives entre moi et lui 
Li cuit je fere grant ennui. 

Tibert, envers qui Isengrin avait « mesfet... et en dit et en 
fet » 3 , accepte avec joie la proposition de Renard et il s'enrôle 
séance tenante parmi les soudoiers du goupil. Ils s'en vont donc 
« par foie plevie », et Tibert est bien excusable si après des assu- 
rances aussi solennelles il oublie les menaces antérieures de 
Renard : il peut s'imaginer qu'il « a trêve » de ce côté-là au 
moins, mais la vérité est que 

730 dans Tibers n'a nule trive, 

S'il [Renars] le puet au braion atrere 
Qu'il ne li face un mal jor traire. 

Nous avons déjà indiqué comment Messire Noble le lion, à en 
croire le goupil, a fait par toute la terre jurer et « afier » la paix 4 : 
bien entendu ce sont les seigneurs, les pairs de Renard et de la 
mésange, qui ont prêté serment ; mais « molt lie en est la gent 
menue ». Peut-être pouvons-nous conclure de là que les guerres 
privées n'allaient pas toujours sans laisser dans les campagnes 
des traces fâcheuses de leur passage. 

1. Ibid., t. II, p. 3C6. 

2. Ibid., t. II, p. 363, § 1687. 

:{. Ce sont là termes techniques : cf. ibid., t. II, p. 357-58, § 1673-74, 
4. V. 492-502. 



LE DÉNOUEMENT DE LA BRANCHE II 177 

Jusqu'ici il s'agit surtout de guerre, de trêve et d<- i»tix, tous 
ces termes pris dans le sens technique que leur donnait la société 
féodale. Mais il est une autre espèce de guerre à laquelle notre 
auteur ne s'intéresse pas moins, c'est celle qui se poursuit devant 
les tribunaux. Renard serré de près par le convers et ses deux 
limiers lui remontre qu'il ne doit 

en nul endroit 
632 A nul home tolir son droit. 

Évidemment ici Renard est si pénétré des droits de l'individu 
dans le monde féodal qu'il oublie qu'il n'est qu'un simple goupil. 
Ceci l'amène à fermer les yeux sur le véritable danger qu'il 
court, qui est de perdre la vie. Il ne voit dans l'incident qu'un 
cas qui relève des tribunaux. S'il est arrêté ou retardé par les 
limiers, il se laissera sûrement distancer à la course, par les chiens 
qui arrivent grand train, et son dommage, que l'autre y prenne 
garde, sera considérable, car l'enjeu est très élevé. Le convers 
croyait n'avoir affaire qu'à un goupil, et se trouve en présence 
d'un madré procureur : rien d'étonnant qu'il continue poliment 
sa route. Plus loin Tiécelin vient à grand peine d'échapper à la 
dent de Renard et sa colère est grande. Le goupil dont l'impu- 
dence ne désarme jamais « s'en volt escondire » x : c'est-à-dire 
qu'il se déclare prêt à affirmer, sous la foi du serment, qu'il n'a 
entendu faire aucun mal au corbeau. Mais dan Tiécelin se soucie 
peu de ces arguties légales, n'étant pas pour le moment « haitiés 
de plet ». Renard n'insiste pas, se régale du fromage, et s'en va : 
« cilz plaiz fu ainsi affinez » 2 . On sent combien l'auteur s'amuse 
de ces formules juridiques. Hersent à son tour, accusée d'adultère 
par son mari, offre de s'escondire solennellement en cours de jus- 
tice : elle fera le serment 

par tel devise 
("on me feïst ardoir ou pendre 
1200 Se ne m'en pooie desfendre. 

Après la scène du viol, Renard prétend qu'il n'a en rien méfait 
à Hersent. Fort de son bon droit, il est prêt à donner à Isengrin 
toutes les satisfactions légales qu'il pourra réclamer : 



1. V. 1006. 

2. V. 1025. 

Fouxet. — Le Roman de Renard. 12 



178 LE ROMAN DE RENARD 

Et pour moi et pour lui desfendre 
1318 Partot la ou le voudrez prendre 

Un serement vous aramis 
Au los de vos meillors amis. 



Suit alors une vive discussion qui ferait honneur à l'ingéniosité 
de deux avocats retors. Qu'est-il besoin d'un serment % dit Isen- 
grin. Le cas est parfaitement clair, et il n'y a rien à débattre. 
- C'est ce que je nie, répond l'autre. — Comment, suis-je donc 
aveugle ? Dans quel pays pousse-t-on ce que l'on veut « traire 
à soi ?» — Mais c'est que madame était prise au point de ne pas 
pouvoir reculer : et comme l'ouverture de mon terrier d'abord 
très étroite va en s 'élargissant, ce qu'il y avait de mieux à faire 
c'était de pousser Hersent vers l'intérieur. Du reste il m'aurait 
été impossible de la tirer à moi car je me suis cassé la jambe 
l'autre jour. Evidemment Isengrin n'est pas de taille à conti- 
nuer la lutte. Et Renard de s'écrier triomphalement : Je vous 
ai dit la vérité, et vous n'y pouvez rien, à moins d'imaginer, 
selon votre habitude, quelque méchant mensonge. Mais quand la 
dame sera tirée de là, je ne crois pas qu'elle porte plainte contre 
moi ; je doute même qu'elle souffle mot de la chose. Isengrin 
« n'a ore soing de plaidier » l , pas plus que Tiécelin tout à l'heure. 
Et il s'emploie à délivrer Hersent, cependant que Renard rentre 
chez lui. 

On trouvera ces remarques bien minutieuses, mais elles 
étaient nécessaires si nous tenons à voir en quoi consiste la 
véritable unité de la branche. Sans doute la facture du poème 
n'est pas très serrée : les épisodes sont juxtaposés plutôt qu'ils ne 
sont fondus : les transitions ramènent trop souvent la même com- 
mode formule 2 . Mais sous cette gaucherie nous sentons tout de 
même un auteur qui a une idée et un plan, et même une concep- 
tion d'art. Nous avons noté dans le chapitre précédent la curieuse 
symétrie de construction qui relie entre eux les quatre épisodes 
de la première partie 3 . Nous pouvons maintenant ajouter que 

1. V. 1363. 

2. V. 469-70 : Qui- qu'il se pleint de sa losenge, — - Atant os vos une mésange ; 
\ . 565-66 : Que que Kenars si se deresne — Atant este vos veneor... ; v. 665-66 : 
Que qu'il se pleint de s'aventure, — Garde et voit en une rue — Tiebert... ; 
v. 779-80 : Que qu'il s'esforce, es vos atant — Deus mastinz... 

3. Il faut aussi noter un certain parallélisme entre la scène de Renard dans 
la tanière de la louve et celle du viol. Il y a là du reste dédoublement d'un 



LE DÉNOUEMENT DE LA BBANCHB II 179 

l'atmosphère morale du poème est d'un bout à l'autre uniforme 
C'est partout, sous la bonne humeur du récit, le même respect 
pour les institutions féodales, le même vif intérêt pour les formes 
de la procédure. Et une bonne partie du comique vient de cette 
transposition constante des faits et gestes de l'aristocratie 
médiévale que nous trouvons fidèlement copiés dans le monde 
de la forêt et des champs. L'épisode central du poème, emprunté 
à YYsengrimus, c'est la visite do Renard à la tanière du loup : 
mais ce qui n'était chez Nivard qu'une scène de comédie traitée 
pour elle-même devient ici un fait social qui bouleverse les rap- 
ports de deux aristocratiques familles et déehaîno une guerre 
privée entre deux barons féodaux. Et c'est précisément à quoi 
nous prépare le prologue, qui nous fait connaître ainsi exacte- 
ment les intentions de l'auteur. Qu'on ne dise pas qu'à s'en tenir 
à la branche II elle-même les hostilités ont commencé depuis 
longtemps entre le loup et le goupil. Il est vrai que bien avant 
l'épisode de la tanière, Renard conte au chat qu'il a entrepris 
une guerre contre Isengrin 1 ; mais qui ne voit qu'il s'agit ici 
simplement d'endormir les soupçons de Tibert et de l'amener, 
pour son dam, à entrer au service du goupil ? Il est vrai encore 
qu'à en croire le même Renard, Isengrin s'en va depuis long- 
temps se plaignant par la terre que le goupil poursuive la louve 
de ses assiduités 2 : mais n'est-il pas très évident que l'impudent 
menteur cherche surtout ici à piquer l'amour-propre de dame 
Hersent ? Et l'événement ne donne-t-il pas raison à ses perfides 
prévisions ? A notre avis, il ne peut y avoir deux façons d'in- 
terpréter ces passages : ou faudra-t-il croire que, quand Renard 
annonce à la mésange que Noble vient de faire jurer la paix entre 
les animaux, Renard dit vrai ? Dans les trois cas nous avons 
affaire à des mensonges savamment calculés en vue d'un résul- 
tat précis à atteindre. D'autre part on ne peut nier que ces 
inventions du goupil ne contribuent pour leur part à renforcer 
cette impression d'unité qui pour nous se dégage de la branche 
toute entière. Il n'est pas vrai que le lion ait imposé la paix 
aux animaux, mais Noble n'en existe pas moins, et dès ce 
moment nous entrevoyons comme à Ji'arrière-plan du récit la 

épisode primitivement un, et ce dédoublement esl dû, comme nous l'avons vu 

à la fin du chapitre vin, à notre auteur. 

1. V. 700-708. 

2. V. 1089-1097. 



180 LE ROMAN DE RENARD 

cour où il tient ses royales assises. Renard n'est pas encore en 
guerre avec Isengrin, mais cette fiction qui les met déjà aux 
prises nous prépare pour les épisodes à venir : elle donne par 
avance la note dominante. Il est faux qu'Isengrin se soit plaint 
de Renard et de sa femme, mais il n'aura bientôt que trop de 
raison de le faire. Et le passage est tout à fait dans le ton du 
morceau suivant où l'on voit Hersent accorder ses faveurs à 
Renard. 

Dans cette scène de séduction, notre auteur a abandonné 
Nivard qui, comme nous l'avons vu, avait fait d'Hersent une 
épouse fidèle. Il a voulu compliquer d'un adultère un épisode qui 
primitivement ne comportait rien de tel. Cela n'était pas abso- 
lument nécessaire, si l'on ne désirait qu'un prétexte pour com- 
mencer la « guerre ». Mais peut-être ici notre auteur a-t-il écouté 
certaines suggestions de la littérature contemporaine. Écoutez 
Hersent qui se défend d'avoir eu des relations coupables avec 
Renard : 

1196 Que se me lessiez escondire 

Par serement ne par joïse, 

Jel feroie par tel devise, 

C'on me feïst ardoir ou pendre, 
1200 Se ne m'en pooie desfendre. 

L'épouse d'Isengrin est donc prête à attester son innocence par 
un serment solennel ; ou si l'on ne s'en contente pas, elle accepte 
le jugement par le fer ou par l'eau. Je ne puis m'empêcher — 
si incongru que puisse paraître le rapprochement — de voir ici 
un certain rapport avec la situation d'Iseut. Il y a du roi Marc 
dans Isengrin. Notez que le prologue de la branche II mentionne 
expressément le Tristan de La Chèvre. Pourquoi ne serait-ce 
pas sous l'influence de ce roman que notre trouvère a modifié 
les données de VYsengrimus ? 

Qu'on accepte ce rapprochement ou qu'on le repousse, il 
reste, croyons-nous, que la branche II, lue de près, laisse sur le 
lecteur une nette et forte impression d'unité. Et pourtant on 
ne peut s'empêcher de faire une réserve. Il y a dans le poème 
un manque de proportion qui surprend. L'auteur a beau de 
temps en temps ménager quelques échappées sur l'arrière-plan 
du récit et amorcer ici ou là les épisodes qui ne seront développés 
que vers la fin, il n'en reste pas moins ceci : un poème de 1.374 vers 



LE DÉNOUEMENT DE LA BRANCHE II L81 

est précédé d'un prologue de 22 vers où L'on clous annonce Le 
sujet, et ce sujet ne commence véritablement à être traité qu'au 
vers 1<>27 : soit 1026 vers pour en préparer -5 T » > ! Si habitué qu'on 
soit à relever des fautes de composition dans les œuvres du moyen 
âge, il faut avouer que celle-ci dépasse les limites ordinairi 
Néanmoins il se pourrait qu'il n'y eût là qu'une simple gaucherie 
d'exécution et que l'auteur après s'être indûment attardé à un 
trop long préambule eût fini par traiter son vrai sujet, trop rapi- 
dement sans doute, mais pourtant de façon entière et complète. 
Nous avons déjà fait prévoir qu'il n'en est rien. La branche 
s'interrompt brusquement, en plein récit, avec une désinvolture 
à quoi ne nous avait nullement préparés la manière un peu pro- 
lixe de l'auteur. Est-ce que réellement, Hersent une fois dégagée 
et Isengrin rentré chez lui, il ne s'est plus rien passé de notable 
entre les deux époux ? Isengrin qui n'est arrivé qu'à la fin de 
la scène n'a-t-il pas cherché à apprendre d'Hersent comment les 
choses ont débuté l Est-ce que Renard s'est tiré à si bon marché 
de sa perfidie ? S'il en est ainsi, ce n'est plus qu'un bon tour du 
goupil qu'on nous a conté et le point de vue de la fable reparaît 
décidément : le plus rusé triomphe du plus fort, et adieu à tous 
les personnages qui deviennent ce qu'ils peuvent. Mais justement 
il nous avait semblé que notre auteur avait de son sujet une con- 
ception très nettement épique. Il suffit de comparer, comme nous 
lavons fait, la fable du goupil et du corbeau dans Marie et le 
conte de Renard et de Tiécelin dans la branche II, pour en 
être pleinement persuadé. Et ici, dans l'épisode le plus important 
du poème, l'auteur aurait, par une volte-face singulière, brusque- 
ment rapetissé sa conception. En ce cas, il faut avouer que rien 
ne nous avertit qu'il a changé sa méthode et son point de vue 
que sa trop soudaine conclusion : car jusqu'aux quatre derniers 
vers le développement est aussi large et ample que dans aucun 
des épisodes du début. Pour tout dire le récit fait l'effet non pas 
de se rétrécir et de se déformer vers la fin, mais d'avoir été laissé 
inachevé. Il est inadmissible que l'auteur se soit arrêté si lon- 
guement à la scène d'adultère s'il ne comptait pas en tirer parti 
par la suite ; il est douteux qu'Hersent se déclare prête à prouver 
son innocence devant un tribunal, s'il n'y a pas là l'amorce 
de quelque scène postérieure où l'on verra en effet comparaître 
Hersent devant des juges ; il est étrange que Renard offre à 
Isengrin de se justifier par serment s'il n'y a pas là l'annonce 



182 LE EOMAN DE RENARD 

d'une solennelle contestation à venir qui mettra de nouveau les 
doux adversaires aux prises et dont la discussion des vers 1306- 
1356 ne nous donne qu'un avant-goût. Quand on relit de près 
toute la fin du poème, on se convainc qu'il est impossible d'en 
expliquer l'abrupte conclusion par un manque d'art chez son 
auteur, ou un soudain défaut d'inspiration. Notre trouvère est 
un artiste habile et conscient, et il sait très bien où il va. 

Deux hypothèses restent. Ou bien le poème n'a pas été fini 
par suite d'une maladie ou de la mort du poète ou pour toute 
autre raison. Ou bien le poème a été complété par son auteur et 
la fin qui nous manque s'est égarée ou perdue au cours des 
siècles. Il sera toujours temps de revenir à la première hypothèse 
si la seconde nous fait défaut. Voyons si nous ne pourrions pas 
trouver quelque part la continuation que nous cherchons. Exami- 
nons d'abord les derniers vers de la branche II qui sont fort 
sujets à caution : Isengrin après bien des efforts pour dégager 
Hersent « traite l'en a a grant paine — Mais a poi ne li faut 
l'alaine » 1 . Jusque-là tout se suit parfaitement. Le reste est 
beaucoup moins clair : voilà les deux époux en présence, et il 
semble qu'ils ont bien des choses à se dire en ce moment. Pour- 
tant, sans plus s'inquiéter de sa femme, Isengrin regarde autour 
de lui : « voit, Renars n'a doute, — que il s'est mis dedens sa 
croûte ». On pourrait dire que le loup cherche ici son adversaire 
pour régler ses comptes avec lui. Mais le fait est que Renard 
s'est mis depuis longtemps à l'abri dans sa tanière 2 , et qu'Isen- 
grin l'avait parfaitement vu rentrer. Passe pourtant encore pour 
ces deux vers, mais que dire des deux suivants qui terminent la 
branche : 

Arrière vient a sa maisniee 
1396 Qui souz la roche iert entesniee. 

Que devient Hersent dans tout cola ? Après avoir pris tant de 
peine pour la dégager, son mari l'abandonne-t-il sans plus de 
cérémonie ? Ou devons-nous sous-entendre qu'elle suit docile- 
ment Isengrin ? Mais d'autre part n'est-elle pas comprise dans 
cette « maisniee » qu'Isengrin va retrouver sous la roche ? Vrai- 
ment ces deux vers sont tout à fait hors de place ici, et nous ne 
serons pas surpris de les retrouver plus haut dans un contexte 

1. V. 1391-92. 

2. V. 1357. 



LE DÉNOUEMENT DE LA J5KAV m; Il 183 

où ils s'expliquent fort bien 1 et d'où évidemment on les a pris 
pour donner grosso modo à la branche II une fort méchante con- 
clusion. 

Supprimons sans hésitation ces deux vers et retranchons aussi 
les deux précédents. Voici ce que devient la conclusion (provi- 
soire) de la branche II : 

Empaint et sache ei tire et boute : 
1388 A poi la queue ne ront toute. 

Mais moult estoit bien atachie. 

Tant l'a empainte et souffachie 

Que traite l'en a a grant paine : 
1392 Mais a poi ne li faut l'alaine. 

Qu'est-ce qui doit suivre maintenant ? Si nous nous rappelons 
la colère d'Isengrin au récit des louveteaux, et les injures dont 
il accable alors sa femme 2 , nous devons nous attendre ici à une 
pareille explosion de bile et d'invectives. Et d'autre part Her- 
sent qui dans le cas présent a bien meilleure conscience doit se 
hâter de lui conter au juste ce qui s'est passé : il faut qu'Isengrin 
sache qu'elle a été indignement violentée. Lisons maintenant les 
vers suivants et qu'on décide si ce ne sont pas précisément ceux 
que réclame la situation : 

Del pié la fiert con s'il fust ivre. 

Haï, fait-il, pute chaitive, 

Pute vix orde et chaude d'ovre, 
4 Bien ai veùe tote l'ovre, 

Bien me set Renars acopir. 

Jei le vis sor voz braz cropir : 

Xe vos en poez escondire. 
8 A poi Hersent n'enrage d'ire 

Por Ysengrin qui si la chose. 

Mes neporqant tote la chose 

De chef en chef tote h conte. 
12 Sire, voira est, il m'a fet honte. 

Mes n'i ai mie tant mesfet 

Endroit ce que force m'a fet. 

Laissiez ester tôt cest confrère : 
16 Ce qui est fet n'est mie a fere. 

A autre cose entendes. 

1. V. 1157-58. 

2. V. 1176 ss. 



184 LE ROMAN DE RENARD 

D'où avons-nous tiré ce passage qui fait si bien notre affaire ? 
On peut le lire tout au début de la branche Va 1 i où il n'est pré- 
cédé que de quelques vers de remplissage dont l'objet est de 
raccorder Va à V 2 . C'est un pauvre raccord, comme on va en 
juger. La branche V nous montre d'abord le goupil et le loup en 
train de conquérir, puis de se partager un «bacon » : Renard qui ne 
reçoit que la « hart » pour prix de ses services s'en va désappointé 
et mécontent pour un lointain pèlerinage : il marche pendant 
quinze jours, se laisse duper par un grillon, attire sur lui toute 
une meute de chiens, leur échappe par ruse et s'offre le plaisir 
de les voir se rabattre sur Isengrin qui, chose curieuse, passait 
par là. Le loup sort fort malmené de ce combat inégal : 

Tornez s'en est grant aleure 
246 Et vet aillors querre pasture. 

Mouvement bien naturel en la circonstance. Mais voici qui est 
plus étrange : Isengrin se rappelle subitement qu'il a été bafoué 
par Renard et Hersent : 

Adont se pensa d'une chose 
248 Dont il sa feme en son cuer chose, 

De ce que il férue l'a, 

Renars, molt par s'en abaissa. 

Tele ire a au cuer eu 
252 De ce qu'il a a lui jeu. 

Si se remet molt tost arere 

Et vint molt tost a la qarrere 

sa feme trova séant. 
256 Maintenant la va ledenjant. 

Suivent les vers 257-273 que nous avons cités tout à l'heure. On 
sent toute l'absurdité de cette transition. Isengrin est en chasse, 
il a des démêlés avec Renard, il lui subtilise un « bacon », il le dévore 
à belles dents : tout ceci est de quelqu'un qui a son temps à soi ; 
puis quinze jours se passent, il est attaqué par les chiens, réussit 
à s'enfuir, et tout à coup voici qu'une idée inattendue se pré- 
sente à lui : celle de la honte que lui ont faite Renard et Hersent, 
et il court, où ? sans le moindre doute au terrier de Renard où 



1. V. 257-273. 

2. V. 247-256. 



LE DÉNOUEMENT DE LA BKAM III. H 185 

la louve s'est attardée après avoir Bervi de j « ► u . ■ t au goupil. 
Mais qu'a donc fait [sengrin depuis le tnomeni <>u il ;i retiré 
Hersent de L'étroite ouverture ! Et pourquoi la pauvre louve 

est-elle là assise depuis plus <!<■ deux semaines ' Si pour éviter 

ces incohérences on veut, malgré le sens évident du passage, 
soutenir que la scène se passe dans la tanière du loup, il reste 
que les premiers mots d'Hersent sont pour expliquer à son mari 
la scène du viol. C'est donc qu'elle n'avait pas encore eu l'occa- 
sion de se justifier sur ce point, et qu'elle voit Isengrin pour la 
première fois depuis sa mésaventure. Mais n'est-ce pas lui qui 
l'avait arrachée à son incommode position ? Encore une fois 
qu'est-il devenu depuis ce moment ? Est-il croyable qu'entre le 
commencement et la fin de la scène du viol il faille intercaler 
quinze jours de délai et toute une longue série d'incidents variés ? 
On voit les invraisemblances et les obscurités où nous entraîne 
un raccordeur inexpérimenté. La vérité est que la branche V 
n'a primitivement rien à voir avec Va, et que les vers 2-47-25b' 
n'ont été insérés à l'endroit où on les trouve que pour relier 
deux poèmes parfaitement étrangers l'un à l'autre. 

Il n'y a assurément pas lieu de respecter l'œuvre confuse d'un 
arrangeur inintelligent. Nous laisserons de côté la branche V, 
quitte à la retrouver plus tard, et nous débarrasserons la bran- 
che Va de cet absurde début qui n'a plus de raison d'être. Elle 
commence donc au vers 257 : 

Del pié la fiert con s'il fust ivre. 
Haï, fait il, pute chaitive.... 

Elle devient ainsi la continuation directe de la branche II, et 
pour nous il n'y a pas de doute qu'elle n'en formât à l'origine la 
seconde partie. Je ne suis pas le premier, on le sait, à qui cette 
idée soit venue. Dès le xm e siècle les manuscrits de la clas> 
(BKL) et ceux de la classe y (CMn) arrêtent la branche II au 
vers 1394 et passent immédiatement au vers 257 de la branche 
Va. C'est la disposition qu'a adoptée Méon, qui sur ce point-là a 
suivi l'ordre du manuscrit C. Enfin nous avons vu que M. Mar- 
tin, lui aussi, s'est longuement demandé s'il ne devait pas pré- 
férer à l'arrangement de la classe x celui des classes [3 et y qui le 
tentait par l'aisance et le naturel de sa suite logique. Ce n'est 
qu'à regret qu'il s'est finalement décidé pour x. M. Bûttner, 
ayant examiné les faits de nouveau, s'est rangé à l'avis de 



186 LE ROMAN DE RENARD 

M. Martin. Et l'on se rappelle que de notre côté nous avons 
pleinement approuvé MM. Martin et Bùttner. 

Comment se fait-il que nous revenions sur une question qui 
semblait réglée une fois pour toute ? C'est qu'il y a une distinc- 
tion essentielle à faire. M. Martin et M. Bûttner avaient l'un et 
l'autre en vue l'établissement d'une édition de notre Roman. Il 
leur a donc fallu dans l'ensemble des manuscrits déterminer des 
familles, dégager les rapports qui unissent ces familles et, s'il 
est possible, remonter jusqu'à l'archétype, dont dérive toute la 
tradition postérieure. Ils y ont réussi, et grâce à eux nous pouvons 
nous faire une idée assez précise de cet original de tous nos 
manuscrits. Il est clair, en particulier, que cet original sépare 
nettement Va de II, et joint au contraire V à Va. M. Martin a 
donc eu raison de reproduire cet ordre dans son édition. Mais ni 
M. Martin, ni M. Buttner n'ont songé un instant à affirmer que 
cet archétype qu'ils avaient reconstitué fût identique à 
l'original premier ou aux originaux de nos poèmes. Il est trop 
évident que c'est le contraire qui est vrai. Cet archétype ras- 
semble des œuvres trop disparates de ton et de style pour qu'on 
n'y doive pas voir la main d'un arrangeur ou d'un collectionneur 
qui a vraisemblablement puisé de tous côtés pour constituer son 
recueil. Il a pu ainsi séparer ce qui était uni, et rapprocher oe 
qui était indépendant. Il est certain qu'en plus d'un cas il a 
procédé un peu à l'aveuglette. Il y a du désordre et du caprice 
dans sa méthode. Si nous voulons donner une édition du Roman, 
force nous sera bien malgré tout de reproduire son texte, mais 
si nous cherchons à faire l'histoire de ce Roman rien ne nous 
empêche de remonter par delà ce texte et de mettre dans cette 
confusion un peu de logique et de suite. C'est clairement, à l'en- 
droit qui nous intéresse ici, ce qu'ont tenté les copistes de |3 et 
de v. L'ordre de l'archétype ne les a pas satisfaits et sans plus 
de façon ils en ont introduit un autre. Nous ne voudrions pas, 
tant s'en faut, adopter toutes leurs corrections : ils se préoc- 
cupent plus de donner un texte lisible et bien enchaîné que de 
retrouver les articulations originales. Mais dans le cas présent 
il nous semble que leur instinct les a doublement servis. L'ordre 
qu'ils suivent est, au point de vue logique, incomparablement 
supérieur à celui de l'archétype, et d'autre part il y a bien des 
chances pour que ce soit aussi l'ordre original. 

Nous croyons qu'on s'en convaincra facilement. Ce ne sont 



LE DÉNOUEMENT DE LA BRANCHE TI 187 

pas seulement les seize premiers vers de la branche Va qui four- 
nissent une suite aisée et naturelle à la branche II, mais Le poème 
tout entier n'est que le développement de la situât ion posée dans 
II. A quoi rime cette mention du roî Noble dans L'épisode de la 
mésange, si nous no dovons plus en entendre parler '. Mais voici 
justement que nous sommes transportés à sa cour et que nous 
le Voyons dans toute sa puissance. Pourquoi faire d'Isengrin un 
connétable, si nous ne devons jamais voir les lieux où il exerce 
sa charge ? Mais la branche Va nous le montre arrivant à la cour 
avec toute la confiance que lui donne sa haute dignité : 

molt ert voiziez et sages, 
296 Et si sa voit plussors languages, 

Et li rois l'a fait conestàble 
De sa meson et de sa table. 

Pourquoi montrer Hersent si désireuse de prouver son innocence 
devant un tribunal, si jamais elle ne doit comparaître devant 
des juges ? Mais dans la branche Va la voilà qui est interrogée 
par le roi et qui se défend de son mieux. Pourquoi faire offrir 
par Renard de se justifier par un serment solennel, s'il ne doit 
plus en être question ? Mais toute la seconde partie de la branche 
Va tourne précisément autour de ce serment. Enfin pourquoi 
corser le récit de YYsengrimus d'un gros adultère, si ce thème 
inattendu n'est accueilli que pour être abandonné l'instant 
d'après ? Mais l'adultère de Renard et d'Hersent forme justement 
le sujet même de la branche Va. On voit comment entre nos 
deux poèmes tout concorde et tout se tient. De même que II, 
sans Va, reste incomplet, de même il est à peine un développe- 
ment de Va qui ne s'explique par quelque passage correspondant 
de II. Au milieu de la délibération des juges, nous apprenons 
qu'Isengrin n'est pas le premier qui ait accusé Renard : Tiécelin. 
Tibert. la mésange ont fait entendre leurs plaintes, et nous nous 
rappelons sur le champ les épisodes qui constituent la première 
partie de II : il ne manque que Chantëcler parmi les plaignants. 
Mais messire Brun nous conte une nouvelle perfidie de Renard, 
et la soène en est placée chez notre vieil ami Costant des Noes, 
le maître de Chantëcler. Isengrin présente ses griefs contre 
Renard et il énumère successivement l'épisode de l'outrage aux 
louveteaux et la scène du viol : il oublie de mentionner que dans 
cette visite funeste de Renard à sa tanière, le goupil a dévoré ou 



188 LE ROMAN DE RENARD 

jeté dehors toutes les provisions de la famille ; mais un peu plus 
tard Plateau le daim n'aura garde de négliger ce détail 1 , que n'a 
pourtant reproduit aucune branche. Enfin Isengrin expliquant 
au roi ce qu'il attend de Renard s'appuie expressément sur 
l'offre du goupil faite à la fin de la branche II : 

[Je] le blâmai de cest afere, 
380 Et il m'en ofri droit a fere 

Un serement por lui desfendre 
Tôt la o jel voudroie prendre. 

Cf. II, 1315-19 : 

One par cest corps ne par ceste ame 

Ne mes fis rien a vostre famé. 

Et pour moi et pour lui desfendre 

Partot la ou le voudrez prendre 

Un serement vous aramis 

Au los de vos meillors amis. 

Il serait facile de multiplier ces rapprochements, mais nous 
croyons que la preuve est faite. Si le lecteur veut se donner la 
peine de relire d'affilée la branche II et la branche Va (k partir 
du vers 257), il se sentira emporté d'un mouvement continu et 
progressif jusqu'à la conclusion de la seconde, et il se demandera 
pourquoi personne de nos jours n'a songé à rapprocher. et à souder 
définitivement deux œuvres qui ne sont que les tronçons arbi- 
trairement disjoints d'un seul et même poème 2 . Et il est évident 



1. V. 577-580. 

2. On peut même reconstituer assez sûrement la chronologie du récit : 
l'épisode de Chantecler se passe assez tard dans la matinée : Pinte prophétise 
la venue d'un malheur ainz que votez passé midi, v. 252, et quand la bonne 
femme s'aperçoit que le coq manque à l'appel, elle faisait rentrer ses poules 
car vespre ert, v. 371 : puis suivent tout à la fin de l'après-midi l'aventure de la 
mésange et celle du « convers » : Renart est très las car le jor out foï asez, v. 658, et 
de plus molt ot joùné le jor, v. 689. Il doit être bien près de la tombée de la nuit 
quand il rencontre Tibert. Aussi, après s'être échappé du piège, il va chercher 
un « ostel » pour y passer la nuit : il s'allonge sur l'herbe fraîche (v. 851-854). 
Tiécelin, lui aussi, molt ot jeûné le jor, v. 859 : il vole un fromage et vient se poser 
sur un arbre au-dessus de Renard. Mais nous sommes en ce moment au matin 
du jour suivant, ajorné furent a cel ore, v. 897. Suit l'aventure avec Tiécelin et 
la visite à la tanière du loup. Renard finalement s'en va, et Isengrin rentre chez 
lui chargé de butin, vraisemblablement vers le soir (du second jour). Scène entre 
les deux époux : puis quelques jours après ils se lancent à la poursuite de Renard, 
ainz que passast la semaine, v. 1216. Scène du viol. Nouvelle querelle : les deux 



LE DÉNOUEMENT DE LA BRANCHK II L8fl 

que notre démonstration ne sera complète que quand nous 
aurons expliqué cette étrange attitude de la critique moderne. 



époux se mettent en marche pour la cour de Noble : le voyage est assez long 
(v. 290-91), il prend peut-être plusieurs jours. Arrivée à la cour qui est rassem- 
blée : le « plet » commence sur l'heure ; on n'aboutit pas à juger Renard, mais à 
soumettre la question à un arbitre : les deux parties devront se présenter devant 
Roonel dimanche matin, v. 923, cf. v. 938, c'est-à-dire moins d'une semaine 
après la séance du conseil. On voit que toute l'action de notre poème se déroule 
en une quinzaine de jours. 



CHAPITRE X 

LE PREMIER POÈME FRANÇAIS DE RENARD ET D'iSENGRIN 



La branche Va ne mérite pas le discrédit qui pèse sur elle. On a eu le tort de 
s'en fier au texte de Méon. Unité du poème formé par II- Va. Méthode et 
dessein de l'auteur. Influences qu'il a subies. 



La branche Va a jusqu'ici peu attiré l'attention des savants 
qui ont étudié le Roman de Renard. Il y a lieu de s'en étonner : 
car, à notre avis, elle offre les mêmes qualités de fraîcheur, de 
naturel et de bonhomie narquoise qui distinguent la branche II. 
Quelle peut donc être l'origine de ce préjugé défavorable qui 
lui a si longtemps aliéné les sympathies des lecteurs et des cri- 
tiques ? Nous espérons montrer qu'il y a là une injustice fla- 
grante fondée sur une grave erreur d'interprétation. Nous exa- 
minerons alors la branche dans un esprit nouveau de curiosité 
et de bienveillance et l'analyse rapide que nous en ferons con- 
firmera la thèse que nous avons avancée dans le chapitre précé- 
dent : la branche Va et la branche II forment un tout indisso- 
luble. Nous nous trouverons ainsi en présence d'une œuvre 
étendue que nous considérerons d'ensemble et où nous verrons le 
premier poème qu'un trouvère français ait composé sur Renard 
et Isengrin. 

Il n'est pas besoin de feuilleter longtemps les critiques mo- 
dernes pour s'assurer que la branche Va ne jouit pas d'une bonne 
réputation. G. Paris, M. Voretzsch, M. Sudre sont d'accord 
pour en signaler les incohérences et les faiblesses. Pourquoi cette 
unanimité dans le blâme ? C'est que tous sont convaincus que 
nous n'avons dans ce poème qu'un remaniement, et un mauvais 
remaniement. Voilà une accusation qui ne nous surprend plus, 
habitués que nous sommes à la rencontrer à chaque tournant 
de notre route. Mais ici nous nous trouvons, par exception, en 



PREMIER POÈME DE RENARD ET n'rSKM: Kl N 191 

bonne posture pour La vérifier. Car on précise, on nous indique 
une des sources mêmes auxquelles le romanieur aurait puisé, et 
cette source nous la possédons. C'est la branche I. « Mauvaise 
imitation de la scène du plaid » \ dit G. Paris, et sous des formes 
variées on s'en va répétant la même formule. Est-il vrai qu'elle 
soit inattaquable, comme on le suppose ? S'agit-il de quelque 
chose de plus qu'une simple impression ? Sans doute, nous répond- 
on, il y a eu démonstration en règle, et on nous renvoie à la dis- 
sertation de Knorr: Die zwanzigste branche des Roman de Renard 
und ihre Nachbildungen 2 . Il s'agit de la 20 e branche de Méon, 
à quoi corresj)ond la première de l'édition Martin. La thèse de 
Knorr c'est que la branche I a été plagiée, imitée, mise à contri- 
bution par nombre d'autres branches, à savoir Va, la, X, XIII, 
VI, XVII. Reconnaissons tout de suite que dans cinq cas sur six 
la démonstration de Knorr est extrêmement concluante, et nous 
n'entendons pas y apporter la moindre restriction. C'est seule- 
ment à propos de la branche Va que nous ferons de très nettes 
réserves. La question pour nous est d'importance. Si Knorr a 
raison, il s'ensuit que Va est postérieur à I. Mais c'est un résultat 
qui une fois admis ruine complètement notre argumentation. 
Va n'étant à nos yeux que la seconde partie de II, c'est-à-dire 
du plus ancien poème de Renard, doit avoir précédé et non 
suivi I. Si l'antériorité de I par rapport à Va est démontrée, 
de deux choses l'une, ou nous devons renoncer à réclamer pour 
II la priorité que nous lui avons attribuée, ou nous devons cesser 
de voir dans Va un fragment arbitrairement détaché de II. 
Nous n'entendons abandonner ni l'une ni l'autre de ces deux 
thèses. 

Il est certain que jusqu'à présent aucune des conclusions de 
Knorr n'a été contestée. G. Paris cite son opuscule avec hon- 
neur 3 , M. Voretzsch 4 et M. Sudre 5 acceptent pleinement ses 
résultats, M. Foerster reproche à un critique qui a évidemment 
de tout autres idées de ne l'avoir pas lu 6 . Abordons donc son 

1. Mélanges de litt. /?•., p. 395, n. 1. 

2. Eutin, 1866. 

3. Mélanges de litt. fr., p. 419 et 423. Dès 1866, G. Paris avait donné un 
compte rendu du livre de Knorr. Revue Critique, 1866, p. 286 88 

4. Zts. f. rom. Phil., t. XV, 1891. p. 364. 

5. Les Sources, etc., p. 81, n. 1. 

6. Compte rendu des deux brochures de -M. Bûttner dans Zts. f. rom. Phil., 
t. XVH, 1893, p. 295, n. 2. 



192 LE ROMAN DE RENARD 

travail à notre tour et voyons si les théories que nous combattons 
sont vraiment en droit de se réclamer de son nom. Knorr note 
d'abord que Va de par son contenu fait suite à la branche 1 de 
Méon (= Martin, II 1-22, XXIV, II 1025-1394, Va 257-288) 
et sauf que nous constituerions autrement la première partie de 
cette branche, nous sommes d'accord avec lui, on le sait, pour 
relier directement Va aux derniers vers de II. La branche I, 
continue Knorr, n'est pas la suite de Va. En effet : 1° d'après 
ce qui est dit à la fin de Va, Isengrin veut retourner se plaindre 
à la cour uniquement de ce que Renard n'a pas prêté le serment 
promis, et tous ceux qui l'entourent à ce moment porteront 
témoignage ; d'autre part l'affaire du viol a été très suffisamment 
discutée, semble-t-il, dans Va. Pourtant dans I l'accusation 
principale portée contre le goupil, c'est de nouveau l'outrage 
fait à Hersent et à ses enfants, Isengrin se plaint aussi, il est 
vrai, du refus du serment, mais en quelques vers rapides, et il 
n'en est plus question dans la suite. 2° Dans Va Hersent sou- 
tient l'accusation d'Isengrin et raconte ce qui lui est arrivé dans 
la tanière de Renard ; dans I au contraire elle nie toute relation 
avec le goupil. 3° Enfin dans I Grimbert qui défend vigoureuse- 
ment son parent ne mentionne nullement la duplicité d'Isengrin 
et de Roonel dans la scène de 1' « escondit », à laquelle il avait 
dûment assisté : et pourtant ce rappel serait en la circonstance 
très utile à son client. 

Les arguments 2 et 3 ne sont à notre sens pas très probants. 
La branche I, nous le verrons, est due à un auteur différent qui 
n'était pas tenu de se représenter exactement tous les person- 
nages du roman avec les traits mêmes que leur avait donnés leur 
créateur français. Il lui a plu pour rendre Hersent plus sympa- 
thique de jeter le doute sur sa culpabilité. C'était son droit. 
D'autre part le fait qu'il mentionne, même en passant, la scène de 
1' « escondit », suffit à montrer qu'il la connaissait. Et si Grimbert 
dans son plaidoyer ne mentionne pas la perfidie de Roonel, 
c'est qu'il a bien assez à faire de répondre aux accusations qui 
sont réellement portées contre son client. Or Isengrin n'a rappelé 
la scène de F « escondit » que pour mémoire : pour une raison ou pour 
l'autre Renard n'a pas prêté le serment, et ce dont il s'agit 
maintenant c'est d'examiner sur le fond la question de l'adul- 
tère. Ajoutons de nouveau que l'auteur de I ne se croyait pro- 
bablement pas obligé de faire cadrer son récit avec tous les détails 






PREMIER POÈME DE RENARD ET d'i.SENGRIN 193 

des récits antérieurs. Le premier argument semble d'abord plus 
valable. Mais il faut remarquer que toute la fin de Va dans Méon, 
à laquelle se réfère ici Knorr, est depuis le vers 956!) Mou// 
corouciez et moult dolenz empruntée au manuscrit G. Or nous 
avons ici une variante propre au groupe y (= CMn),et il ne faut 
pas la lire de très près pour y découvrir un raccordement posté- 
rieur dont le seul objet est de préparer — quoique de façon tout 
extérieure — la branche I. Les manuscrits CM font en effet 
suivre Va de I (n s'arrête juste après Va). Inutile de dire que cet te 
variante n'a pas été accueillie par M. Martin. 

Ainsi jusqu'ici Knorr ne nous a point convaincu. Mais ce 
n'était là qu'une escarmouche préliminaire, et voici maintenant 
le point essentiel de la thèse : non seulement I n'est pas une 
suite de Va, mais c'est au contraire Va qui, en dépit des diffé- 
rences qu'on vient de signaler, est une imitation de I. Comment 
Knorr va-t-il démontrer cette assertion ? Il établit soigneuse- 
ment une longue liste de passages parallèles empruntés aux 
branches Va et I, et la teneur en est telle des deux parts qu'il est 
impossible de nier qu'une des branches a utilisé l'autre. Mais 
laquelle a imité, laquelle a été le modèle, voilà la question. 
A lire Knorr, il ne semble pas qu'on puisse hésiter bien long- 
temps. Pourtant parmi tous ces rapprochements nous ferons 
une distinction dont on saisira tout à l'heure l'intérêt. On peut 
les grouper en deux catégories : 1° ceux qui permettent d'affir- 
mer qu'il y a eu imitation, sans qu'on puisse décider de quel 
côté elle a eu heu ; 2° ceux qui ne laissent aucun doute sur ce 
point. 

Citons des exemples empruntés aux deux groupes : 1° Le début 
de Va et le début de I ont un air d'uniformité. Dans les deux cas 
la cour se rassemble au printemps, Isengrin fait sa plainte et le 
roi prend la chose en plaisantant : 

Va 387 Isengrin a son claim fine, I 44 Quant TEmperere oï le Leu, 
Et le Lion le chief cliné, Si li respondi corae preu, 

Si conmence un poi à sourire, Ysengrin lessiez ce ester, 

Avez vos, fet il, plus que dire! Vos n'i porriez riens conques- 

Sire, je nonl... [ter*... 

1. Méon, br. 19, v. 8345 ss. — Je donne en marge la correspondance avec 
l'édition Martin, mais je reproduis, comme il est naturel ici, le texte de Méon, 
sur lequel a travaillé Knorr. 

2. Méon, br. 20, v. 9693 ss. 

Foulet. — Le Rotnan de Renard. 13 



194 LE ROMAN DE RENARD 

Hersent lui répond : « Se vos plet, miex dire poez » (Va 403) x , 
et Brun : « Jà porriez assez miex dire » (I 56) 2 . Dans I Grimbert 
est d'avis que si on accueille la plainte d'Isengrin, Hersent en 
aura la honte : 

Mes c'est del miex que je i sent, 
126 Le blasme soit Dame Hersent. 

Haï ! quel clamor et quel plet 3 . . . 

C'est une opinion que partage le roi dans Va : il s'adresse à 
Hersent d'un air très sceptique à l'endroit de son innocence : 

394 Hersent, dist li Rois, respondez 

Qui vos estes ici clamée 4 . . . 

De même que Grimbert, 1 111, trouve une excuse pour Renard 
dans le fait de son amour pour Hersent, de même le roi, Va 436, 
est tout prêt à se montrer indulgent pour un cœur bien épris : 

I 1 1 1 Se Renart le fîst par amors, Va 436 Ce, fait il, que Renart l'amot, 
N'i afiert ire ne clamors ; L'escuse auques de son pechié. 

Pieça que il l'avoit amée Se par amors vos a trichié, 

Ja celé ne s'en fust clamée, Certes proz est et afaitiez 6. 

Se fait l'eust 5. 



Il est inutile de prolonger cette liste. On voit la nature des 
ressemblances. Elles sont évidentes, et on peut en conclure en 
toute assurance qu'il y a parenté entre Va et I, mais aussi c'est 
tout ce qu'elles nous autorisent à affirmer. 

2° Un second groupe de rapprochements est plus significatif. 
Il ne s'agit plus de situations parallèles, de tours de phrases 
semblables, de transitions analogues : ce sont des vers entiers 
qui sont empruntés, ou des rimes portant sur des noms propres 
qui sont dérobées. Il est parfaitement légitime ici de parler de 
plagiat. En voici des exemples : 



1. Méon, br. 1!), v. 8361, 

2. Méon, br. 20, v. 9706. 

:;. Méon, br. 20, v. 9777 ss. 

4. Méon, br. 19, v. 8352 ss. 

5. Méon, br. 20, v. 9763 ss. 

6. Méon, br. 19, v. 8414 ss. 






PREMIER POÈME DE RENARD ET D'iSENGRIN 195 

Et Tigerins Brise Fouace, Tigarz i vint, Brisefouace, 

Et li iil Tieger <lr la place Et le filz Robert de lu Place. 

(I, var. à 636, v. 11-121.) (Va, var. à 1147, v. 109-102.) 

Et Corberaut de la ruelle, Tenu l'.n oil Le lit/. (Jilain 

Le bon voideor d'escuelle, Et Aymeris de la Ruele, 

Et Tigerins Brise Fouace, Et Fremeris et Vide escuele, 

Et li fil Tieger de la place. Il et Tygiers Brise fouace, 

(I, var. à 63G, v. 9-12 3.) Et Hondebert qui cbiet sor glace. 

(Va, var. à 1147, v. 276 as.*). 



On remarquera que dans Va Tygiers Brise fouace revient à 
deux reprises, à 1G0 vers de distance : non que ce haut per- 
sonnage joue un rôle important, car son nom ne sert dans les 
deux cas qu'à boucher les vides d'une longue énumération. Il 
n'y a donc là que négligence ou pauvreté d'invention. Ce serait 
donc I ici qui serait l'original, et c'est bien la conclusion qui s'im- 
pose aussi dans la plupart des autres cas de plagiat. Devons-nous 
donc nous avouer vaincu ? 

Nullement. On notera que tous les rapprochements du second 
groupe portent sur le long passage qui dans Va suit les vers 9128 
de l'édition Méon 5 . Or tout ce développement est très suspect ; 
plein de redites, obscur, pénible, il est d'un autre style que le 
reste de la branche. Knorr s'en est aperçu et il en a trouvé la 
raison 6 . De la façon la plus convaincante il montre que les 
vers 9383-9439 sont interpolés et que même il y a une double 
interpolation, attendu que tout l'épisode qui traite l'aventure de 
Brun et Tibert trahis par le goupil a été visiblement ajouté 
après coup. C'est la conclusion à laquelle était déjà arrivé Jonck- 
bloët 7 , auquel Knorr nous renvoie : et les deux critiques citent 
à l'appui les variantes du Supplément de Chabaille 8 , qui clai- 
rement donnent la bonne leçon : il n'y est pas soufflé mot de cette 
expédition saugrenue qui a été intercalée à la fin de Va de la 
façon la plus gauche et la plus plate. Il est mutile d'insister sur 



1. Méon. br. 20, v. 10351 s. 

2. Méon, br. 19, v. 9237 s. 

3. Méon, br. 20, v. 10349 ss. 

4. Méon, vr. 19, v. 9404 sa. 

5. Correspondant au v. 1147 (V«) de l'éd. Martin. 

6. Ouvr. cit., p. 7-8. 

7. Etude, p. 256 ss. 

8. Le Roman du Round, supplément, variantes et corrections, 1S35, p. 139-141. 



196 LE ROMAN DE RENARD 

ce point : la cause est entendue depuis longtemps 1 et M. Martin 
n'a eu nulle peine à débarrasser la branche Va de la végétation 
parasite qui l'avait envahie. Mais dès qu'on lit Va dans l'édition 
Martin, il ne saurait plus être question des rapprochements 
du second groupe : les passages de cette branche qui entraient 
en ligne de compte sont désormais relégués dans les notes 2 : 
ils ont perdu pour nous toute valeur critique. L'argumentation 
de Knorr fondée sur le texte de Méon doit subir le sort du texte 
de Méon : elle est aujourd'hui périmée. Ou plutôt il faut s'en 
tenir aux termes exacts de sa conclusion : elle contient une réserve 
significative qu'on a eu le tort de négliger : « La branche Va, 
dit-il, telle que nous la donne l'édition Méon, est modelée dans 
l'ensemble et dans les détails sur la branche I 3 . » Nous dirons 
à notre tour : Fermez Méon et ouvrez Martin : il n'y a pas dans 
Va un seul^détail, une seule nuance qu'on ait le droit d'attribuer, 
sans plus, à l'influence de I. Il est bien vrai qu'il y a entre les 
deux branches des ressemblances nombreuses, qui ne sauraient 
être portées au compte du hasard. Mais où est l'original, où est 
la copie ? Après Knorr, comme avant, la question reste entière. 
Nous croyons qu'on peut la résoudre. La difficulté du pro- 
blème vient surtout, chose curieuse, de la haute estime en laquelle 
on tient depuis longtemps la branche I. Elle a été fort populaire 
dès le moyen âge, et c'est encore à elle que vont le plus souvent 
les préférences des critiques. Nous ne prétendons nullement 
rabattre de leurs éloges, mais nous soutenons qu'excellence 
artistique ne signifie nullement antériorité chronologique. Il y a 
des parties très originales dans la branche I, et pourtant à notre 
avis l'auteur s'est inspiré et de II et de Va, c'est-à-dire, si l'on 
se rappelle notre thèse, du premier poème français de Renard. 
Continuons pour plus de clarté à conserver la désignation de Va 
pour la seconde partie de ce poème : il est certain que l'auteur 
de I y renvoie expressément. Isengrin demande au roi vengeance 
de l'adultère : « C'est li dels qui plus m'est noveax. » Et il 
ajoute : 

1. Voir p. ex. Voretzsch, Zts. /. rom. PMI, XV, 1891, p. 363, n. 2. 

2. Il est à remarquer du reste que les 4 vers de I que nous avons cités en 
dernier lieu ont été également écartés par M. Martin qui y voit une inter- 
polation : ils ne sont donnés que par B et H. Dans d'autres cas au contraire 
les vers ou rimes plagiés par Va (telle que cette branche apparaît dans Méon) 
appartiennent bien à la première forme de I. 

3. Ouvr. cit., p. 9. 



PREMIER POÈME DE RENARD ET D'iSENGRTN L97 

Renart priât Jor de l'escondire 
Qu'il n'avoit fet tel avoultire. 
Quant li seint furent aporté, 
40 Ne sai qui li out enorté, 

Si se retrest molt tost arere 
Et se remist en sa tesnere. 
De ce ai où grant coroz. 



Comment Knorr dans sa théorie explique-t-il ce passp^ge ? On 
pourrait supposer, dit-il, que l'auteur de Va ayant remarqué 
ces vers s'est appliqué à les développer : ils lui ont fourni le 
thème sur lequel il a brodé son récit. Voilà en effet qui simpli- 
fierait bien les choses. Mais peut-on s'arrêter longtemps à une 
pareille hypothèse ? N'est-il pas trop évident que les vers 37-43 
de la branche I, loin de renfermer une simple suggestion que l'au- 
teur livrerait à qui veut s'en emparer, sont un résumé d'une scène 
qu'il avait lue quelque part. Hâtons-nous de dire que Knorr ne 
s'arrête pas plus qu'il ne convient à cette interprétation. « Le 
vraisemblable, poursuit-il, c'est qu'il y a eu un poème plus ancien, 
tout à fait indépendant de I, dans lequel on racontait comment 
Renard au moment de prêter serment sur les dents du chien 
avait pris la fuite, et que ce poème a été plus tard remanié par 
un ou plusieurs auteurs sur le modèle de la branche I 1 . » Voilà 
pour le coup qui a bien l'air d'être la vérité. Seulement nous 
pouvons aller aujourd'hui plus loin que Knorr et dire : si dans 
la branche 19 de l'édition Méon nous avons bien en effet ce rema- 
niement dont on nous parle, il n'est que d'ouvrir Martin pour y 
lire le poème ancien lui-même que ce remaniement suppose, et 
c'est la branche Va. Nous aurons plus tard l'occasion de revenir 
sur ce point. Pour le moment ceci nous suffit : quand nous fai- 
sons de Va la seconde partie du plus ancien poème de Renard, 
on ne peut plus nous réfuter en affirmant simplement que Va 
n'est qu'une mauvaise imitation de I. 

Venons donc à Va, l'esprit libre de tout préjugé défavorable, 
et analysons avec soin un poème qu'on a en général lu trop vite. 
On verra qu'il continue admirablement II et qu'il est digne de 
conclure cette excellente branche. Hersent, on se le rappelle, 
maltraitée et injuriée par son mari, se défend de son mieux : 

1. Ibid. 



198 LE ROMAN DE RENARD 

elle a dû céder à la force, le fait est accompli et les paroles n'y 
changeront rien : le mieux est d'aller se plaindre à la cour du 
roi Noble là où on « tient les plez et lez oiances — Des mortex 
gueres et des tences » 1 . Isengrin frappé de la sagacité de sa femme 
décide sur-le-champ de suivre le conseil, et le couple s'ache- 
mine séance tenante vers la cour. A la guerre violente va succéder 
la lutte juridique. Il est visible qu'Isengrin ne compte plus autant 
sur la force de ses muscles : décidément il a affaire à plus rusé 
que lui, et Renard ne se laissera pas approcher. D'autre part 
Isengrin a maintenant un grief sérieux et qu'aucun tribunal 
ne peut manquer d'accueillir. Car après tout l'aventure de 
la visite à Hersent est pour le loup restée obscure : Renard a 
commis des dégâts matériels, le point est hors de doute, mais 
a-t-il été plus loin ? Si les louveteaux l'affirment, Hersent le nie, 
et Isengrin préfère en croire sa femme. Et quand même ses fils 
eussent dit la vérité, quel tribunal eût voulu condamner Renard 
pour avoir séduit une femme très consentante ? Tout ce qu'Isen- 
grin pouvait alors obtenir, c'étaient des dommages-intérêts pour 
la nourriture gâtée. Maigre compensation. Mais il en va bien autre- 
ment maintenant. Il y a eu viol, au témoignage d'Hersent, et le 
viol est une chose grave : la loi le punit de mort. Si Isengrin pou-* 
vait déchaîner sur la tête de Renard les foudres de la loi, il y 
aurait là une vengeance douce et sûre. 

Cej)endant le connétable et sa femme arrivent devant Noble : 

La cors est oit granz et plenere. 
302 Bestes i ot de grant manere, 

Feibles et fors, de totes guises, 

Qui totes sont au roi susmises. 

Li rois sist sor un faudestuet 
306 Si riche conme a roi estuet. 

Tôt entor lui siet a corone 

Sa mesnie qui l'avirone : 

N'i a un sol qui noise face. 

Cette peinture d'un roi puissant qui tient sa cour au milieu 
de ses vassaux silencieux groupés autour de lui rappelle plus 
d'un passage des romans arthuriens. Et si nous avons comparé 
[sengrin à Marc, il faut bien dire que Noble a ici un faux air de 

1. Va, v. 277-78. 



PREMIER POÈME DE RENARD ET D'iSENGRIN 199 

roi Arthur. Le loup fait sa plainte qui porte sur deux points : 
premièrement Renard a saccagé sa tanière et outragé ses louve- 
teaux, deuxièmement il a fait violence à Hersent. Lui-même l'a 
pris sur le fait. Hersent confirme le témoignage de son mari : 
depuis longtemps Renard la poursuivait de son amour, mais elle 
avait su se garder de lui, jusqu'à l'autre jour qu'il l'a surprise 
traîtreusement et a abusé d'elle. Renard est prêt à soumettre 
le cas au tribunal que je choisirai, poursuit Isengrin. Il s'est 
engagé à prêter serment pour se défendre. Roi, faites donc rendre 
le jugement au plus vite. Noble sourit un peu et veut savoir 
si Hersent aimait Renard comme elle était aimée de lui. — Cer- 
tainement non, sire. — Pourquoi alliez-vous donc chez lui seule, 
si vous n'étiez son amie ? C'était là folie. — Seule, non pas, Sire. 
Mon mari le connétable était avec moi : lui-même vous Fa dit. 
— Eh ! qui croira, reprend le malin monarque, que le goupil vous 
ait fait violence en la présence de votre mari ? 1 Là-dessus 
Isengrin de rappeler aigrement Noble au respect des formes : le 
roi n'est pas juge, son rôle est simplement d'écouter la plainte ou 
la défense sans prendre parti pour ou contre. 

Et li rois par sa grant franchise 
426 Ne velt sofrir en nule guise, 

Hon fust en sa cort mal mené 
Qui d'amors fust achoisonné. 

Voilà qui nous rappelle le monde arthurien plutôt que la réa- 
lité du xii e siècle. Noble pourtant doit la justice à tous ses sujets 
et de l'humeur dont se trouve Isengrin il convient de le ménager. 
Le fait que Renard aimait votre femme, dit-il, atténue quelque 
peu le péché. Néanmoins on le jugera, et il sera fait de lui comme 
en décideront mes hommes. Mais auparavant Noble demande au 
chameau, légat du pape et savant légiste, de faire connaître son 
avis. Il est question en effet d'une atteinte portée au respect 
dû au mariage, et c'est là un point où Sainte Église est particu- 
lièrement intéressée et compétente. Le légat qui est « Lombard » 
ne se fait pas prier : 

457 Quare, mesire, me auclite... 



1. D'après M. Voretzsch (art. cit., p. 366, § 7), le roi « doit avoir dormi pendant 
la première partie de la scène », car tout cet interrogatoire d'Hersent est inutile 
après les déclarations de la louve et de son mari. Le lecteur jugera. 



200 LE ROMAN DE RENARD 

et de son amusant charabias franco-italien, il ressort qu'il y a 
lieu d'examiner l'affaire de près et que si Renard est trouvé cou- 
pable il doit être traité avec la dernière sévérité. Plus d'échappa- 
toire pour Noble qui évidemment a un faible pour le goupil. Se 
tournant vers les « granor bestes » : Alez, fait-il, 

Si jugiez de ceste clamor, 
502 Se cil qui est sopris d'amor 

Doit estre de ce encopez 
Dont ses conpainz est escopez. 

Le cas est en effet intéressant. Si Hersent est innocente, Renard 
peut-il être coupable ? On voit du reste par cette façon de poser 
la question que Noble a ses doutes sur la vertu d'Hersent. Cepen- 
dant plus d'un millier de bêtes quittent la tente royale et se 
retirent pour délibérer, à leur tête Brichemer,le cerf, Brun l'ours 
qui est un ennemi dédaré de Renard et Baucent le sanglier 
« qui de droit — en nul sen guencir ne voudroit » K Brichemer 
parle le premier : nous apprendrons plus loin qu'il est sénéchal 
du royaume. Selon lui, la déposition d'Hersent ne suffit pas, car 
un mari a beau jeu de faire dire à sa femme vérité ou mensonge : 
il faudra qu'Isengrin se procure d'autres témoins. -- Sans doute, 
répond Brun, si Isengrin était connu pour trompeur, faux 
traître ou larron, sa femme ne pourrait appuyer son témoignage, 
mais il est connétable et homme de bien : on peut certainement 
l'en croire sur sa parole, même s'il se présentait seul. — Qui donc, 
interrompt le sage Baucent, décidera de la réputation des gens; 
et Renard ne voudra-t-il pas réclamer pour lui aussi la qualifica- 
tion d'homme de bien ? 

563 Ce ne puet estre que vos dites. . . 

Ce n'iert ja fet la u je soie. 
570 Oissuz estes hors de la voie. 

A vos me tieng, dan Bricemer : 

Il n'a home jusq'a la mer 

Qui en deïst plus sagement 
574 Ne loiauté ne jugement. 

Là-dessus Plateau le daim 2 fait observer qu'il ne s'agit pas seu- 

2 M Vorêtzsch (art. cit., p. 366, § 7) fait observer qu'au v. 571 on s'adresse 
à Brichemer, et que c'est pourtant Plateau le daim qui répond. Mais quand 



PREMIER POÈME DE RENARD ET D'ISBNGEO 20J 

lement de la violence faite à Hersent ; il y a encore les dégâts 
commis par le goupil dans la tanière du loup, et Isengrin demande 
à bon droit des dommages-intérêts ; il y a de plus l'outrage 
fait aux louveteaux, et ceci mérite une amende sévère. — C'est 
vérité, crie Brun. Mais peut-on attendre pleine justice du roi, 
qui il y a quelques instants s'en allait riant d' Isengrin et prenait 
ouvertement parti « por un garçon, un losenger »? Ah! Dieu me 
permette de tirer moi-même vengeance du goupil, continue mes- 
sire l'ours ; et le voilà qui pour expliquer sa colère nous conte une 
longue histoire où l'on apprend comment il a été dupé par le 
goupil 1 . Renard l'avait entraîné chez Constant des Noes pour y 
goûter d'un miel exquis : grâce à une imprudence du goupil ils 
sont pris sur le fait, mais c'est Brun qui reçoit les coups. L'ours 
du reste ne dépose pas une plainte formelle contre Renard : il a 
voulu simplement montrer quel est le caractère du personnage. 
Et il n'est pas le seul qui puisse témoigner dans ce sens. Est-ce 
qu'il n'y a pas eu plainte l'autre jour de la part de Tiécelin, et de 
Tibert le chat, et de la mésange ? Tous trois savent bien quelle 
confiance on peut avoir en Renard. 

767 Li ors a parlé longement 

mais en quelques mots Baucent remet les choses au point. On ne 
peut juger quelqu'un en son absence. Isengrin a fait connaître 
ses griefs : il faut savoir la réponse qu'y fera le défendeur. Quand 
tous deux auront été entendus ensemble, on pourra, s'il y a lieu, 
déterminer équitablement la nature de la réparation. Sage avis, 
semble-t-il, ma.is qui ne persuade pas Cointereau le singe. Pour- 
quoi s'obstiner à juger d'un méfait qui n'est ni notoire, ni reconnu 
par son auteur supposé ? 2 Je vous entends bien, crie violem- 



Baucent dit : « A vos me tieng, dan Bricemer » il fait simplement connaître au 
cerf qu'il se range à son avis; et 'cet avis Brichemer l'a naturellement déjà 
donné, v. 520-538. On ne voit pas pourquoi il devrait ici prendre de nouveau la 
parole — et pourquoi au contraire Plateau ne la prendrait pas s'il a, comme c'est 
le cas, une réserve à faire. — M. Voretzsch voit dans la présence même de 
Plateau le daim un signe que la branche est tardive : car « à l'origine le daim 
n'apparaît pas dans l'épopée animale. » Qu'en savons-nous ? La chronologie de 
nos branches une fois assurée, on peut faire des remarques de ce genre : mais il 
est vain de vouloir les faire servir à l'établissement même de cette chrono- 
logie. 

1. V. 611 ss. 

2. J'interprète ainsi le v. 795, très concis, à l'aide des v. 863-867 qui ne lais- 
sent pas de doute sur ce qu'a voulu dire Cointereau. 



202 LE ROMAN DE RENARD 

ment Brun, et vous ne seriez pas fâché de tirer Renard de ce 
mauvais pas. Très piqué, Cointereau demande à l'ours quelle 
est donc la sentence qu'il rendrait en tant que juge. Emporté 
par sa colère, Brun -no mâche pas les mots : 

Por droit fust il ore avenant 
822 Que Renars fust pris meintenant, 

Si li liast en meins et piez, 

Et fust jetez einsi liez 

En la cartre tôt sanz prologue ; 
82G Ja n'i oiïst autre parole 

Que de fuster et d'escoillier. 

Puis qu'il enforce autrui moiller, 

Ne feme cumune ne el, 
830 Neïs se c'estoit un jael, 

L'en en doit ja justice prendre. 

Brun va trop vite en besogne et, pour une assemblée si éprise 
de la légalité, ses procédés sont bien expéditifs. Justice est-elle 
morte ? grogne sentencieusement Baucent. Renard n'est pas 
encore convaincu et il y a peut-être moyen de réconcilier les deux 
ennemis. « De grant guerre vient grant acorde. » Vous avez parlé 
à votre plaisir, mais vous avez perdu une belle occasion de vous 
taire. Sur cette insolence la discussion se termine. Brun a com- 
plètement gâté les choses pour son client et ami. Brichemer, le 
dernier à opiner comme il avait été le premier, se range à l'avis 
de Cointereau et de Baucent : Isengrin n'a pas de témoins à pro- 
duire pour soutenir son accusation, le crime, s'il y en a eu un, 
n'est pas de notoriété publique, enfin Renard n'a rien avoué. 
J\ n'y a donc pas lieu à jugement. On se trouve simplement en 
présence de deux ennemis qui sont en « guerre », et ce qu'il y a 
de mieux en l'espèce c'est de mettre la paix entre eux. Pour cela 
il n'est besoin que d'un arbitre qui recevra le serment de Renard x 

]. M. Voretzsch (art. cit., p. 365, § 6) trouve que l'idée de ce serment est 
absurde. « Hersent raconto elle-même comment Renard lui a fait la cour ; Isen- 
grin a assisté à la scène d'adultère, et pourtant Renard doit prouver par son ser- 
ment qu'il n'y a pas eu adultère ! Il y a là une contradiction évidente. » — 
M. Voretzsch oublie que Renard a mis en avant un système de défense (II, 
v. 1327 ss.) : il n'a pas fait violence à Hersent, il cherchait simplement à la retirer 
de la fâcheuse position où elle s'était mise elle-même. (Cf. notre chapitre ix, 
p. 178). Qu'Hersent sache à quoi s'en tenir, que le loup ait tout vu de ses propres 
yeux, peu importe. Il ne s'agit pas ici de persuader Isengrin ou Hersent, il s'agit 






PREMIER POÈME DE RENARD ET D'iSENGRIN 203 

et imposera à l'un et à l'autre les conditions de la paix. Et Roonel, 
« li chens Frobert do la Fonteine », un bon homme et un vrai, 
conviendrait merveilleusement pour cette tâche 1 . L'assemblée 
adopte unanimement ces conclusions, et l'on revient en corps Les 
soumettre au roi. Noble approuve en riant d'aise : tout est bien 
qui finit bien 2 . Dimanche donc, après la messe, les deux adver- 
saires comparaîtront devant Roonel le gaignon. Le roi ne s'en- 
tremettra plus de rien : c'est affaire à l'arbitre choisi de décider 
souverainement. Mais il convient de convoquer Renard : Grim- 
bert le blaireau s'acquittera de cette mission. Là-dessus le roi 
congédie la cour. 

Personne n'est chargé de prévenir Roonel, mais Isengrin qui 
a son idée en prend sur lui le soin. Il n'est pas très content de 
la tournure qu'ont prise les choses, messire Loup : il prévoit 
qu'au jour dit Renard niera tout et jurera allègrement. En quoi 
Isengrin en sera-t-il plus avancé ? Ah ! si l'on pouvait mettre 
l'arbitre de son côté, il y aurait peut-être moyen de corriger un 
peu les décisions de la cour. Et voilà le bon apôtre qui mielleu- 
sement entreprend cet intègre personnage. Renard se doit 



de sortir tout blanc d'un procès, même au prix d'un parjure. Les juges, en 
l'absence de tout témoin qui puisse corroborer les dires des deux époux, sont 
bien forcés de s'en rapporter au serment de Renard. Il n'y a là qu'un des aspects 
de la vie judiciaire du moyen âge. 

1. On choisit Frobert au défaut du roi, auquel Brichemer avait pensé tout 
d'abord, parce que le roi pourrait bien être absent de la terre. M. Voretzsch 
(art. cit., p. 365, § 5) trouve étrange que cette possibilité se transforme ensuite, 
sans qu'on nous en dise mot, en fait accompli. Mais le v. 872 se li rois n'est en 
ceste terre veut peut-être dire : si, comme nous le savons, c'est-à-dire : puisque le 
roi ne sera pas... On verra au chapitre suivant comment nous expliquerions 
cette absence du roi. 

2. M. Voretzsch (art. cit., p. 365, § 5) écrit : « Le roi se réjouit qu'il n'ait 
plus à se mêler de l'affaire ! Voici qui rappelle fort la satire des temps posté- 
rieurs. » Mais les v. 930-32 « Ja par les seinz de Bauliant, — Ne fusse si liez por 
mil livres — Con de ce que j'en sui délivres » ne signifient pas que le roi est content 
qu'on ait trouvé quelqu'un pour prendre sa place et faire son travail. Il est heu- 
reux tout simplement que l'affaire soit ainsi réglée (au mieux des intérêts de 
Renard, à qui, ne l'oublions pas, il s'est montré plutôt favorable.) En plus le 
mot délivre a bien l'air d'être un terme juridique : je suis très content que l'affaire 
à laquelle je présidais ait été ainsi légalement réglée. Voir Joinville, éd. de 
Wailly, 1890, p. 25-26, § 58, 59 et 60; Beaumanoir. Coutumes, t. I. p. 32. § 32 
« ... et si en est l'assise meins chargiee et jjlus tost délivrée. » — C'est seuloment 
au v. 933, or ne m'en veoil plus entremetre, que le roi explique que dorénavant 
il se tiendra en dehors de la procédure, et il n'en manifeste aucune joie indé- 
cente. 



204 LE ROMAN DE RENARD 

escondire de tout ce dont je l'accuserai. Mais je vous prie comme 
mon ami de vous tenir à moi jusqu'à ce qu'il ait avoué. Du reste 
la plainte est faite, la réponse entendue : il n'y a plus qu'à se 
procurer des reliques, mais voilà ce qui m'embarrasse fort. 
Isengrin a-t-il à ce moment un geste significatif, ou cligne-t-il 
de l'œil à l'autre, on ne sait, mais ce qui est certain, c'est que 
Roonel entend à demi-mot. Les saints ne manquent pas dans ce 
pays, répond-il. Ecoutez un bon conseil. Je m'en irai hors de la 
ville m'étendre en un fossé, « denz reoigniez, — le col ploie, la 
langue traite » : vous me ferez passer pour mort, et ayant réuni la 
cour sur les lieux vous direz à Renard qu'il sera quitte envers 
vous s'il peut jurer sur ma dent qu'il n'a pas outragé votre 
femme. Cependant 

Se tant s'aproche de mon groing 
1016 Que le puisse tenir au poing, 

Bien porra dire ainz qu'il m'estorde, 
Ains mes ne vit seint qui si morde. 

Et s'il échappe à ma dent, il n'échappera pas à quarante gai- 
gnons « des plus viaus et des plus félons » que j'aurai apostés en 
lieu sûr. 

Donques sera Renars trop bons, 
Se par reliques o par chiens 
1028 Ne puet chaoir en mes liens. 

Dex vos saut, pensez de bien fere ! 

Ainsi s'exprime cet honnête homme, et Isengrin rassuré s'en va 
ramasser ses partisans. Au jour dit tous les barons se rassemblent, 
dan Brichcmer le sénéchal, dan Brun l'ours, Baucent le sanglier, 
Musard le chameau, et bien d'autres encore, le léopart, le tigre, 
la panthère, Cointereau le singe. Les partisans d'Isengrin sont 
nombreux : c'est le putois Foinet qui porte son gonfanon, escorté 
de Tibert le chat. Renard de son côté a ses fidèles : messire 
Grimbert, Rousselet l'écureuil, dame More la marmote, Courte 
la taupe, dan Pelé le rat qui n'avait pas volé son nom, dan Galo- 
pin le lièvre, le loir, la martre, le castor, le hérisson, la belette, 
le furet. On se groupe suivant ses préférences : dans la plaine 
Isengrin et les siens, vers la montagne Renard et ses fidèles ; 
sur le bord d'un fossé Roonel qui fait le mort, et cachés derrière 






PREMIER POÈME DE RENARD ET D'iSENGRIN 205 

la haie d'un verger une centaine de ses compagnons, tant lisses 
que gaignons, tous gens déterminés et ennemis mortels de Re- 
nard. 

Ici il faut admettre que dans l'intervalle le bruit de la mort 
de Roonel s'était répandu. Car tout le monde semble être au 
fait do la nouvelle situation l , D'un commun accord on s'en 

I. M. Voretzsch (art. cit., p. 365, § 5) relève cette incohérence. Noua n\- 
voyons qu une gaucherie. Il est intéressant de lire le récit de cette scène dans 
une branche tardive, XXIII, qui a beaucoup imité les premiers poèmes do 
Kenard. On voit avec quelle aisance l'auteur fait de lui-même les raccords que 
Va ne s est pas donné la peine de ménager. Renard se justifie auprès du roi : 

Ce fu voirs que vos me mandastea 
122 Et par Grimbert me conmandastes 

Que devant Roonel venisse 
Et a son los me déduisisse. 
Apres trovai en vostre escrit 
126 Ce ne sai ge quel chose escrit, 

Que por quanqu'a cest mont apent 
En * feïsse je serement. [* Éd. « A'e ».] 
Por tant en devroie estre quites. 
130 E * quant je oi les letres lues, 

Près fui de mon sairement faire 
Et Roonel dut estre maire. 
Je ving a cort près et garniz 
134 Par vo conmant : mes escharniz 

I dui estre molt malement, 
Et si vos conterai conment. 
Quant je fui venuz a mon jor 
138 Sanz contremant et sanz se/or, 

Ysengrin me fist a entendre 
Con cil qui me voloit sorprendre, 
Que Roonel iert enossez. 
142 A un lonbel ert adossez. 

Illec devoit il estre morz. 
Esgarderent, fust droit ou torz, 
Sor la dent Roonel jurasse 
14 ° Et mon serement aquitasse. 

One n'en foi : ainz m'avanchié, 
Encor en fusse ge trié. 
Si voit fere mon serement, 
150 Por pès avoir a lor talent. 

Je ving au dent toz rebraciez. 
Molt en dui estre corrouciez. 
Se ne me fusse aperceùz, 
164 J'eusse esté molt deceuz. 

Je li vi la teste lever 
Et a s'alaine molt pener. 
Bien aperçui la vilanie, 
158 Qu'en i entendoit félonie. 

Et se je quis ma guerison 
Que ne cheïsse en lor prison, 
De ce ne me doit nus blasmer, 
162 Que tost m'eussent fet basmer. 



206 LE ROMA1ST DE RENARD 

remet à Brichemer, lo sénéchal, du soin de présider. Et il est 
entendu qu'Isengrin se tiendra pleinement satisfait du serment 
de Renard. Il n'est donc plus besoin d'un arbitre, mais seule- 
ment de quelques reliques : Roonel mort en odeur de samtete 
devient ainsi plus utile que Roonel vivant. Cependant Brichemer 
indique au goupil la formule du serment et l'invite à jurer. 
Renard remarque certains tressaillements du prétendu cadavre 
et ne se presse guère. Le bon Brichemer, qui dans tout cela 
agit de la meilleure foi du monde, s'étonne de ces hésitations. 
if est grand temps que Renard prenne un parti. Heureusement 
pour lui, Grimbert le blaireau, qui s'est aperçu de la trahison, 
vient à son secours. Il fait remarquer au sénéchal qu'il y a trop 
de gens à l'entour du « seintuere » : Renard n'a pas la liberté 
de ses mouvements, il ne convient pas qu'on soit ainsi pendu au 
cou de si haut et si vaillant baron. Brichemer s'excuse bonnement 
de sa négligence et fait reculer la foule. Sans perdre une seconde 
Renard fait volte-face et détale. Les reliques ont décidément 
manqué leur coup. Aux gaignons d'agir. Et de fait nous voyons 
brusquement déboucher une terrifiante meute qui s'élance sur 
les traces du goupil. C'est une poursuite épique avec de palpi- 
tantes péripéties. Renard est blessé en plus de treize endroits, 
mais il vole toujours : 



Morz devoit estre Rooniaux : 
Mes après moi fu toz isniaux. 
Il me sivi grant aleùre 

1( .g Et si me fist mainte laidure 

Entre liai et ses conpaignons. 
Bien i avoit cinc cens gaignons 
Qui laidement me démenèrent, 

[- () m, ,n peliçon me despanerent. 



Vi„si suivant l'auteur de XXIII c'est Isengrm qui pour rayons a j»"™* 
a a|)| ,,s à [ienard que Roonel étail mort et ee sont les juges (esgarderen) qui à 
„„ ,„ ,", raison <m1 décidé que Le serment se ferait sur la dent du mort. Il en 
res or, qu'un Lecteur du m* siècle lisait couramment la branche Va sans être 
e mo ns du monde en peine de démêler la suite logique des événements. - 
QuTnd Br cLmer présente au roi le verdict du conseil, non seulement i I nomme 
T h choisi, mal il indique que la sentence arbitrale sera rendue le dimanche 
, v SX*, ,, ces deus décisions sont données comme venant égalemen 

..baron Pourtant, d'après le récit qu'on nous a fait de la délibération des 
^anorTestes », il ni pas'été question de date. Encore unela = onveut 
facile à suppléer pourtant. Mettons dans l'interprétation de ces textes medie 
'aux un peu de la bonne volonté qu'y apportaient sûrement les lecteurs con- 



temporains. 



PREMIER POÈME DE RENARD ET d'i.SENC l:i S 207 

A la i>aifin L'ont tant mené, 
1270. Tant travellié et tant pené : 

Tant l'ont folé et debatu, 
Qu'en Malpertuis l'ont enbatu. 

Ainsi se termine la branche : Isengrin, qui n'a pu mettre du 
côté de sa vengeance l'autorité de la loi, a eu recours de nou- 
veau à la force, et la guerre a repris plus belle entre les deux 
ennemis. 

Cette analyse n'a pas l'entrain et la joyeuse humeur de l'ori- 
ginal, mais elle apporte une dernière confirmation à la thèse 
que nous soutenons, de l'étroite parenté de II et de Va. Ce qui 
frappe tout d'abord, c'est qu'on retrouve ici la même atmos- 
phère « plaideresque » que dans la branche II. Nous ne sortons 
guère de la salle des délibérations d'une cour de justice. Pendant 
plusieurs centaines de vers, l'auteur fait discourir, disserter, 
épiloguer ses animaux sur les détails les plus épineux de la pro- 
cédure légale ou sur les principes fondamentaux de l'équité. 
C'est bien le même homme qui, après la scène du viol, imaginait 
une discussion serrée entre Isengrin et Renard sur la question 
de savoir si, le fait étant patent ou non, il y avait lieu d'accepter 
ou de refuser un « escondit » proposé. Il est visible que l'auteur 
prend un singulier plaisir à ces débats juridiques. Ils l'intéressent 
en eux-mêmes, et non pas seulement parce qu'ils fournissent 
un cadre à l'activité mentale et à la verve de ses animaux. G. Paris 
voit dans la scène de l'escondit « une parodie, faite dans un esprit 
fort sceptique, des serments judiciaires » \ La parodie est évi- 
dente, mais il ne nous semble pas qu'elle soit conçue dans un 
esprit si sceptique. Il est remarquable qu'après tout ce serment 
— qui serait un faux serment — n'a pas été prononcé. Renard 
n'est qu'un aventurier fort peu recommandable, qui se parju- 
rerait fort bien à l'occasion, mais qui enfin ne l'a pas fait. L'in- 
térêt que montre l'auteur pour tout ce qui est légal, ne va pas 
sans une secrète admiration des formes et des procédés de la 
justice sociale. L'auteur est une manière de légiste en gaîté qui 
caricature sans amertume des institutions qu'au fond il respecte. 
Voyez avec quelle justesse sensée chacun de ceux qui opinent 
dans la délibération des « granor bestes » fait ressortir les incon- 

1. Mélanges de litt. fr., p. 395. 



208 LE ROMAN DE RENARD 

vénients qui résulteraient de la moindre infraction aux formes 
prescrites. 11 faut un troisième témoin à Isengrin, dit Briche- 



mer : 



528 Que tel porroit d'ui a demein 

Fere clamor a son voloir 

Dont autre se porroit doloir. 

De sa feme vos di reson : 
532 Celui a il en sa prison, 

Quanqu'il velt dire ou tesir, 

Tôt li puet fere a son plesir 

Et bien mentir a escient. 

Et lorsque Brun prétend que la réputation d'Isengrin est telle 
qu'on doit bien l'en croire sur parole, Baucent s'écrie : 

Ce ne puet estre que vos dites. 
564 Donc n'i a plus coses eslites ? 

Chascun porroit tel clamor fere 

Por sa feme a teimong traire, 

Et dire « cent sols me devez », 
568 Dont meint home seroit grevez. 

Ce n'iert ja fet la u je soie. 

De son côté Brun prétend que si on permet à Renard de voler 
et saccager impunément la maison d'autrui, c'est lui faire la 
part trop belle : 

Donc auroit il borse trovee. 
596 Ce seroit folie provee 

Se li rois son baron ne venge. 

Et tous les trois de leur point de vue ont raison, et le comique 
ici c'est de trouver chez des bêtes des champs tant de sagesse 
et une science légale si pénétrante. Brun défend les droits de la 
propriété, Brichemer et Baucent les droits de l'individu. Et 
pourtant nous ne sommes nullement tentés d'oublier où nous 
sommes : car l'individu ici a nom Renard le goupil, et la propriété 
c'est le terrier d'Isengrin le loup. 

Si l'on veut avoir d'autres exemples caractéristiques de cette 
préoccupation de l'auteur pour les choses juridiques, qu'on lise 
le discours dans lequel Brichemer annonce au roi la décision des 
bêtes assemblées. C'est un habile résumé, très technique et pour- 



PREMIER POÈME DE REGARD ET fc'lSENGRIN 209 

tant fort clair, de la discussion qui précède. Brichemer se tire à 
merveille de toutes les situations délicates où le placent ses fonc- 
tions de sénéchal. Evidemment c'est son mérite et non la faveur 
qui lui a valu cette haute dignité. Et nulle raideur dans son cas : 
il sait à l'occasion tempérer d'un mot aimable l'austérité des 
formes judiciaires : 

1118 Renart, fait il, vos qui devez 

A Ysengrin fere escondit 

Einsi con li baron l'ont dit, 

Aprochez vos au serement, 
1122 Si le fêtes delivrement. 

Nos savon bien, se li ploûst, 

Asez croire vos en doûst 

Sanz le jurer : et nequedent 
1126 Vos jurerez desor la dent 

Seint Roenau le rechingnié 

Qu' Ysengrin n'avez engignié 

N'en tel manere deçoù : 
1130 A tort en estes mescreii. 

Cette formule est tout à fait dans le genre de celles que ren- 
ferme en grand nombre le livre des Couium,es de Beauvaisis. 
Nous voyons par Beaumanoir combien il importait de n'y pas 
changer un mot : la plus légère méprise pouvait entraîner le 
gain ou la perte d'un procès 1 . Mais Brichemer est un trop vieux 
routier de la procédure pour exposer les contestants à un danger 
de ce genre : et Renard peut sans crainte se laisser guider par 
lui. Toute sa jurisprudence pourtant ne l'empêche pas de croire 
dévotement à « Seint Roenau le rechingnié ». Et c'est fort heu- 
reux, car nous allions finir par le prendre trop au sérieux, cet 
excellent sénéchal. Notre auteur ne s'y trompe pas et il sait 
à merveille quand il doit laisser entrevoir derrière le vers un 
léger sourire. Isengrin, après la décision des barons, s'en va 
trouver Roonel dans la cour de ferme où il a sa confortable 
demeure : l'autre voyant arriver le loup bat prudemment en 
retraite, en chien avisé : mais Isengrin le rappelle d'un geste 
large et lui offre une trêve. N'est-il pas amusant de voir chien 
et loup se transformer ainsi sous nos yeux en hauts et puissants 
barons ? 

1. En voir un exemple, entre bien d'autres, dans les Coutumes, t. II, p. 376, 
§ 1711. 

Foulet. — Le Roman de Renard. 14 



210 LE ROMAN DE RENARD 

072 A un jor devant le respit 

Vint droit a Roenel errant 

Qui se déduit en esbatant, 

Et gist es pailles a grant aise 
076 Devant l'ostel delez la haise. 

Ysengrin vit, si s'en eschive : 

M es il le rapela par trive. 

Ysengrins li dist doucement : 
080 « Roonel, fait il, or m'entent ! » 

Et nous nous rappelons la trêve accordée par Chantecler à 
Pinte, et cette autre trêve qui n'a pas empêché Renard de pré- 
parer une embûche à Tibert le chat. 

Le passage où Roonel recule à la vue d'Isengrin n'est pas le 
seul de la branche Va où l'animal reparaisse sous le baron. Il est 
vrai que la plus grande partie du poème est dans le ton des der- 
niers épisodes de II : il s'agit surtout de la lutte violente ou 
juridique qui à la suite d'un adultère ou d'un viol prend place 
entre deux hauts seigneurs de la cour du roi Noble ; mais il y a 
au beau milieu de la branche tout un long développement de 
155 vers qui est tout à fait dans le ton des premières aventures 
de la branche II, où Renard n'a pas encore dépouillé le goupil, 
et où ses adversaires sont le coq, la mésange, ou le chat 1 . Nous 
sommes parmi les juges qui délibèrent gravement sur la question 
que leur a soumise le roi. Brun l'ours, furieux des scrupules 
légaux que manifestent ses collègues, va les éclairer sur le véri- 
table caractère du goupil. Et il leur conte l'histoire suivante : 
Renard un jour vient le trouver avec de séduisantes paroles : 
il savait que l'ours aimait le miel « plus que chose qui soit sos 
ciel », et il s'offre à le conduire chez Côstant des Noes où il y a 
un fameux vaisseau de miel. On part sans délai et pour attendre 
la nuit on se blottit « de si au vespre entre les chox » 2 . Mais 
Renard ne se peut tenir et fond sur une geline : les autres crient, 
rumeur dans le village, et voilà bientôt deux mille paysans aux 
trousses de nos deux compagnons. Renard, mince et grêle et 
d'ailleurs connaissant à fond le pays, se dérobe sans peine. Mais 
il trouve le temps d'adresser à Brun d'ironiques adieux : 



1. A partir du V. 811. 

2. cf. br. II, v. 74. 106, 349, et qu'on ae rappelle que dans les deux cas nous 
sommes chez Constant des Noes. 






PREMIER POÈME DE RENARD ET D'iSENGEHS 211 

(i~c> Qui mielz porra fere, si face, 

Biau sire Brun : or del fcroter... 

082 ( 'il \ ilrin vos veudronl saler. 

( >!• oie/, cou il foui granf noise. 

Se vos peliçon trop vos poise, 

Ja n'en soiez desconforte/. : 
680 11 vos sera, par tans portez. 

( lirai avant a la cuisine, 

S'i porterai ceste jeline. 

Si la vos aparellcrai : 
680 Dites quel savor i ferai. 

Là-dessus il file et une troupe de paysans et do chiens se jettent 
sur Brun. L'ours combat avec courage, et ajirès des prodiges 
de valeur réussit enfin à se jeter dans le bois. — Nous reconnais- 
sons la manière de la branche II : c'est bien là le dessein et la 
couleur de l'épisode de Renard et Tibert par exemple. Il n'y 
manque que la division tripartite, mais en revanche nous retrou- 
vons la figure des animaux montés sur leur bon destrier : 

676 Qui mielz porra fere, si face, 

Biau sire Brun : or del troter. . . 

Fêtes del meulz que vos porrez, 
680 Se trenchanz espérons avez 

bon cheval por tost aler. 

Brun mentionne en terminant que d'autres avant lui ont eu 
à souffrir de la perfidie de Renard : 

754 L'autrier se repleint Tiecelins 

Qu'il le pluma en traïson. 

Or voloit il mètre en prison 

Tybert le chat a. un copel, 
758 Ou il redut laissier la pel : 

Et puis refist il bien que 1ère 

De la mesenge sa conmere, 

Quant il au baisier l'asailli 
762 Conme Judas qui Deu ferai 

Ces vers forment une conclusion très dramatique au récit de 
Brun. En même temps ils sont artistiquement tout à fait en 
place : car c'est bien à ce moment qu'oubliant pour un instant 
les démêlés légaux de Renard et d'Isengrin nous songeons en 



212 LE ROMAU De RENARD 

écoutant l'ours aux bons tours et aux mésaventures passées du 
goupil. Une fois de plus la branche Va et la branche II se re- 
joignent par-dessus les obstacles qu'on a comme à plaisir accu- 
mulés entre elles. 

Écartons hardiment ces obstacles, et parlons désormais de 
la branche II et de la branche Va comme d'un seul et même 
poème, le premier qui ait appris aux Français du xn e siècle les 
noms de Renard et d'Isengrin. Mais par là-même nous obtenons 
le mot de l'énigme qui nous avait si fort embarrassés. L'auteur 
n'a pas donné à un court récit un prologue presque trois fois 
aussi étendu, il n'a pas terminé son œuvre au beau milieu d'un 
développement. La vérité est qu'il a écrit Va et II tout d'une 
pièce, et ainsi il a composé un poème de plus de 2.400 vers, où 
le sujet principal est traité non pas en 370 mais bien en 1.382 vers. 
Ceci admis, nous comprenons bien mieux sa méthode et son des- 
sein. Il a voulu traiter la querelle de Renard et d'Isengrin, nous 
conter par le détail les incidents de cette guerre qui éclate brus- 
quement dans la forêt, s'atténue et se civilise à la cour du roi 
Noble, pour reprendre avec une nouvelle violence à travers 
champs et bois. Cette guerre sera causée par un adultère, bientôt 
suivi d'un viol. Et ce sera la femme coupable et victime, et le 
mari outragé qui resteront presque tout le temps sur le devant 
de la scène. L'amant apparaîtra un instant dans la tanière 
d' Hersent, puis dans l'épisode du viol, et ne se montrera plus 
que vers la fin quand il s'agira de faire sa paix avec le mari. 
C'est Isengrin qui par ses reproches à sa femme, ses lamentations 
bruyantes, ses plaintes au roi, sa détermination de mettre en 
branle la machine judiciaire va surtout attirer notre attention. 
Mais, pour que tout ceci ait un sens, il faut que pendant tout ce 
temps nous sachions fort bien qui est Renard : car c'est lui qui 
après tout est l'invisible metteur en œuvre de toute cette comédie : 
absent ou présent, c'est toujours de lui qu'il s'agit. La physio- 
nomie d'Isengrin est très suffisamment déterminée par le rôle 
que les événements lui font jouer. Il est avant tout le mari d'Her- 
sent : et cette qualité explique tout en lui, actions, gestes et 
paroles. 11 serait bien plus difficile de se représenter Renard. 
C'est qu'au lieu de se modeler sur les événements, il les devance, 
il ne reçoit pas l'impulsion des autres, il leur impose sa volonté. 
Il ne deviendra donc réel pour nous et par conséquent intéres- 
sant que si nous nous rendons compte des motifs qui le font agir. 



PREMIER POÈME DE RENARD ET d'iSENGRIN L* 1 3 

C'est là, croyons-nous, la raison d'être de cette longue intro- 
duction où, avant de nous présenter Renard séducteur, on nous 
montre le goupil hypocrite, flatteur, perfide, toujours prêt à 
jouer un mauvais tour, trouvant un plaisir raffiné à faire le mal. 
Amenez ce goupil en face d'Hersent ou des louveteaux, e1 aucune 
de ses actions ne nous étonnera plus. Cette première partie, si 
vivante du reste et si alertement contée, est donc une préf; 
nécessaire aux longs développements de la seconde partie. Et 
elle ne nous prépare pas seulement à mieux comprendre le carac- 
tère et le rôle du séducteur d'Hersent, elle atténue et justifie 
pa,r avance les audaces postérieures du poète. Nous serions peut- 
être surpris de nous trouver brusquement avec Renard en pleine 
société féodale du xn e siècle si nous n'avions vu peu à peu le 
goupil, mis aux prises très naturellement avec des bêtes de la 
ferme ou des champs, le coq, la mésange, le chat, à force de poli- 
tesse insinuante, d'ingéniosité et de malice prendre figure presque 
humaine. Il est remarquable que pas une fois l'auteur ne nous 
dit expressément que Renard est le nom du goupil, ou Isengrin 
celui du loup. Cette explication donnée dès le début eût certai- 
nement diminué l'intérêt du récit : elle eût emprisonné nos héros 
dans une définition un peu étroite pour leur ample personnalité. 
Et il n'est pas douteux aussi que l'auteur n'ait voulu piquer 
quelque peu notre curiosité, nous réserver le plaisir délicat 
de la surprise. Les deux personnages nous sont donnés dans le 
prologue comme des ba.rons : puis nous voyons Renard arriver 
grand train près du plessis de dan Constant et manifester le désir 
le plus vif de pénétrer jusqu'aux gelines. Et avec un sourire 
nous reconnaissons que ce baron-là n'est qu'un goupil. Sire Isen- 
grin est mentionné pour la seconde fois au vers 702 : mais nous 
n'apprenons pas même alors qui il est. On nous dit seulement 
que c'est un compère de Renard et ceci assurément nous donne 
à réfléchir. Au vers 1036 le portrait se complète : Isengrin est 
connétable, mais il faut aller un peu plus loin encore pour avoir 
le droit de conclure enfin que le père de quatre « louviaus » et 
le mari de madame Hersent la louve a de grandes chances d'être 
un loup lui-même. Qu'on ne croie pas que nous prêtions ici à 
l'auteur des intentions qu'il n'a jamais eues. En dehors des 
deux protagonistes — et laissant de côté la terrible meute des 
compagnons de Roonel — les branches II et Va ne mettent 
pas en scène moins de vingt-cinq animaux différents. Or pas 



214 LE ROMAN DE RENARD 

une fois on ne nous laisse en doute même un instant sur leur 
véritable identité. C'est toujours et dès leur première apparition 
Mesire Nobles li lions, Tiobert le chat, dan Bricemers li cers, 
Brun li ors, Baucen le songler, et ainsi de suite : Renard et Isen- 
grin seuls se passent de glose l . Il ne saurait y avoir là un simple 
hasard. 

On a noté que, dans certain de ses romans tout au moins, 
Chrétien de Troies se plaît à introduire et à faire agir des per- 
sonnages dont il ne nous donnera le nom que beaucoup plus 
tard 2 . Il y a là un procédé analogue à celui de notre trouvère, 
et il n'est pas impossible que l'auteur de Renard et Isengrin ait 
connu et imité l'auteur de Lancelot. D'autres ressemblances 
confirmeraient peut-être cette supposition. Est-ce que ne voici 
pas un dialogue coupé tout à fait à la manière de Chrétien : 

Lasse, con m'est mal avenu ! 
II 390 Cornent ? font il. Car j 'ai perdu 

Mon coc que li gorpil enporte. 

Ce dist Costans : pute vieille orde, 

Qu'avés dont fet que nel preïstes? 
394 Sire, fait ele, mar le dites. 

Par les seinz Deu, je nel poi prendre. 

Por quoi? Il ne me volt atendre. 

Sel ferissiez? Je n'oi de quoi. 
398 De cest baston. Par Deu ne poi. 

Il ne faut évidemment comparer ici que le rythme et la 
cadence. Le poète cha?npenois s'accommoderait fort mal des 
odeurs de ferme et du franc langage campagnard. Et il est pro- 
bable qu'à couler ainsi dans un moule élégant une fruste matière, 
notre trouvère ne s'amuse pas médiocrement. Mais des jeux 
d'esprit de cette nature supposent un sens du style qui ne 
s'acquiert que par une lecture étendue. Ce n'est pas ce qui 
semble manquer à l'auteur de notre poème. Il se montre fort 
au courant de toutes les modes littéraires contemporaines. Il 



1. Parmi les nombreux animaux qui sont introduits dans Va, Tiécelin est le 
seul (en dehors d'Hersent et des deux protagonistes) qui nous soit présenté sans 
gloso explicative (v. 754) : mais précisément nous avons fait connaissance avec 
lui dans II. 

2. G. Paris, Rom., t. XII, 1883, p. 484. 



PREMIER POÈME DE RENARD ET D'iSENGBXN 215 

n'ignore pas comment on brise Le couplet de deux vers '. ei il 
sait reprendre un vers en renveraanl L'ordre des hémistiohes ' : 

ses En va meson entrée <'st«>it. 

Entrée estoit en sa. maison. 

Le rêve de Chanteoler ocoupe une place fort honorable à côté 
des nombreux songea que noue offre l'épopée du xir siècle. H 

difficile de décider si notre trouvère a eu dans L'esprit <m bous 
les yeux un modèle précis, mais il est certain de toute façon que 
s'il a inséré cet épisode dans le récit de Nivard c'est sous l'in- 
fluence de la littérature épique de son temps :! . 11 y a à la t'ois 
imitation et parodie : car si Chanteoler et Pinte gardent jusqu'au 
bout une aristocratique dignité, leur sérieux même Huit pai deve- 
nir irrésistiblement comique. Notre auteur le sait bien, et ce n'est 
sans doute pas par hasard qu'il a placé tout au début de son 
poème un épisode qui va si bien donner le ton du reste. Et c'est 
la même note, plus accentuée toutefois, que nous retrouvons 
vers la fin, au moment où, poursuivi par une troupe enragée de 
lices et de gaignons, Renard détale vers Maupertuis. Ce ne sont 
que des chiens qui donnent la chasse à un goupil. Mais Usez cette 
énumération de noms retentissants, Espinars et Hurtevilein. 
Passe-Avant et Outrelevriers, arrêtez-vous à ces épithètes bi- 
zarres, Escorchelande li barbez et Violez li malflorez, représen- 
tez-vous ces trois félons, Trenchant, Bruamont et Faïz qui 
débouchent soudainement à l'orée d'un bois, peignez-vous à la 
tête de ces hordes Roonel « le chien dant Frobert » qui che- 
vauche furieusement n lance levée sor le fautre », et vous croirez 
voir toute une armée de traîtres Sarrasins acharnée à barrer la 
route à Guillaume qui fuit vers Orange. 

Aliscans, Tristan, le Roman de Troie, Marie de France. Chré- 
tien, tels -sont les noms qui se présentent quand on lit de près 



1. Voir P. Meyer, Rom., t. XXIII, 1894, p. 25. 

2. Voir F. M. Warren. Modem Philology, t. III, 1905, p. 190-205. — Cf. aux 
vers 868-69, les vers 115 et 117 de la branche II qui nous offrent un parallélisme 
analogue ; il n'y a aucune raison de rejeter du texte les v. 115- 1 L8. 

3. Sainte-Beuve l'avait déjà noté, Causeries du Lundi, t. VUE, p. ^12 (11 juil- 
let 1853) : « Tout sommeillant, il [Chantecler] a un songe. Le s m lieu 
commun et une machine en usage dans les romans de chevalerie : ici la parodie 
en est heureuse et très spirituelle. Remplaçons romans de chevalerie » par 
une expression qui nous est aujourd'hui plus familière, ■ chansons de geste » et 
la formule sera singulièrement juste. 



216 LE ROMAN DE RENARD 

le poème de Renard et Isengrin. C'est sous l'influence tantôt 
librement acceptée, tantôt sans doute inconsciente de ces œuvres 
et de ces poètes que l'auteur a transformé le thème et modifié 
les épisodes qui lui venaient d'Ysengrimus. Aussi, pour être 
apprécié équitablement son poème doit-il être rapproché de la 
production épique contemporaine. A côté de l'épopée nationale, 
du roman antique et de l'épopée courtoise, il faut faire une 
place pour un genre qui tient de tous les trois et s'en distingue 
par l'intention humoristique, c'est l'épopée héroï-comique : 
Renard et Isengrin en est le chef-d'œuvre. Ce genre ne se rattache 
pas moins étroitement que les autres au siècle et au milieu qui 
l'ont produit. Nous avons vu avec quelle fidélité s'y reflétaient 
certaines des institutions les plus caractéristiques du moyen 
âge féodal. Et c'est peut-être là surtout ce qui fait l'originalité 
de Renard en face d'Ysengrimus. L'œuvre de Nivard sort de 
l'église et il y paraît. Sans doute l'auteur ne se désintéresse pas 
de ce qui se passe dans le siècle, et à l'occasion il dit son mot 
fort librement sur les hommes et les choses. Mais justement ce 
sont là opinions personnelles et traits de satire : rien qui nous 
aide à mieux comprendre les personnages du poème. Quand ils 
ne sont pas les porte-parole de l'auteur, Reinardus et Ysengri- 
mus ont des allures de goliards et de clercs défroqués : ils restent 
constamment en ma.rge de la société. Nous les suivons avec plai- 
sir, mais nous ne savons trop dans quel monde ils nous entraînent. 
Les points de repère manquent. On aperçoit la vie contempo- 
raine, mais c'est sous un angle qui la déforme curieusement. 
Quel est au juste ce roi Rufanus ? Et à travers le nuage des dis- 
cours que sa cour apparaît falote et indistincte ! Dans Renard 
tout est clair et net : une narration aisée, coulant d'un jet con- 
tinu, remplace les discours touffus et les longs dialogues du latin : 
l'auteur se dissimule soigneusement derrière ses personnages, 
et ceux-ci nous représentent des types très arrêtés de la société 
féodale : c'est bien le xn c siècle français sous quelques-uns de 
ses aspects les plus caractéristiques et les plus intéressants qu'ils 
évoquent devant nous. 



CHAPITRE XI 

PIERRE DE SAINT-CLOUD 



Renard et Isengrin, le plus ancien poème français qui ait traité de Renard a été 
composé en 1170 ou 1177 par Pierre de Saint -Cloud. 



Il serait intéressant de pouvoir dater avec quelque précision 
une œuvre si nouvelle, si importante et qui a été le point de 
départ d'un mouvement poétique si durable et si étendu. Or 
nous croyons que cela n'est pas impossible. Il suffit de mettre en 
lumière une allusion historique contenue dans la branche Ya, qui 
jusqu'à présent a été ou mal entendue ou négligée et dont l'in- 
terprétation toutefois ne saurait à notre avis faire le moindre 
doute. Le poème daté, le moment sera venu de nous demander 
qui en a été l'auteur et de ce côté aussi nous avons la confiance 
qu'on peut arriver à une solution définitive. 

On se rappelle qu'au chapitre vi nous avons plaoé provisoire- 
ment la branche II entre 1170 et 1175. Le terminus a quo nous 
était fourni par la date de Troie (1165) et celle du Tristan de 
La Chèvre (1170 ?) : la Chronique des ducs de Normandie (vers 
1175) nous donnait le terminus ad quem. D'autre part parmi les 
branches qui ont dû suivre II de plus près, III. nous le savon, 
a été composé entre 1165 et 1178, I très probablement en 117!». 
Tenant compte de ces indications variées et de l'incertitude de 
quelques-unes d'entre elles on peut affirmer, croyons-nous, que 
la date de composition de II doit sûrement se chercher entre 
1165 au plus tôt et 1180 au plus tard. Il faut maintenant ajouter 
Va à II, parler non plus de branches mais du poème de Renard 
et Ysengrm et voir si. ainsi complété et arrondi, il ne pourra 
pas entre ces deux dates extrêmes trouver un poste un peu plus 
fixe. Et c'est en effet la branche Va qui va ici nous tirer d'affaire. 



218 LE ROMAN DE RENARD 

Après avoir interrogé Isengrin et Hersent et avant de sou- 
mettre leur plainte au conseil des « granor bestcs », le roi, on s'en 
souvient, veut entendre l'avis d'un personnage en qui il avait 
évidemment pleine confiance : c'est le chameau qui était assis 
auprès de lui. 

Molt fu en la cort cher tenuz. 
44G De Lombardie estoit venuz 

Por aporter mon segnor Noble 

Treù devers Costentinoble. 

La pape li avoit tramis ; 
450 Ses legas ert et ses amis : 

Molt fu sages et bon legistres. 

Ces vers si précis d'allure ne pouvaient passer inaperçus, et en 
effet M. Martin en a proposé l'explication suivante : « Le chameau, 
dans son français italianisé, fait un discours plein de locutions 
juridiques. C'est probablement une satire dirigée à l'adresse des 
jurisconsultes du nord de l'Italie dont Frédéric I er s'était 
servi pour établir ses droits impériaux et dont l'un ou l'autre 
peut-être avait accompagné un ambassadeur impérial à la cour 
de France. Il se pourrait agir ici de l'entrevue à Saint-Jean de 
Lône, où Frédéric I er attendit en vain le roi Louis VII en 1162. 
D'après le vers 448 le chameau apporte un message de la cour de 
Constantinople, ce qui me paraît désigner l'empir.e allemand ; 
l'on en comprendra l'ironie en se souvenant queles rois de France 
prétendaient eux-mêmes à l'empire romain, comme l'atteste le 
célèbre ludtis de Antichristo du temps de Frédéric I er . En outre 
le chameau est censé être légat du pape, c'est-à-dire de l'antipape 
soutenu par le parti impérial » 1 . M. Sucïiier ne dit pas expressé- 
ment qu'il se range à l'opinion de M. Martin, mais enfin il la 
rapporte sans y rien changer 2 . Elle est pourtant extrêmement 
contestable. Admettons que la date de 1162 ne fasse aucun obs- 
tacle : combien il faut torturer le texte pour lui faire dire ce 
qu'on veut y lire ! Le pape est, paraît-il, l'antipape, passe encore, 
bien qu'il soit surprenant de ne trouver ici aucun mot de blâme 
à l'adresse de cet instrument de la politique impériale ; la cour 
de Constantinople signifie l'empire allemand, et vraiment voilà 



1. Observations, p. 41-42. 

2. Gesch. der jr. Litt., p. 197. 



PIERRE DE s\|\T-i I.OUD _' ]!• 

qui ne s'explique plus du tout. Et ce légat de l'antipape, qui 
«•ii même temps compagnon de voyage d'un ambassadeur Impé- 
rial et par conséquent doublement suspecl au roi Louis VII. 
néanmoins en haute estime auprès de Noble ei il esl 1" premier à 
qui en une circonstance solennelle le roi demande son avis ! 
Sûrement .M. .Mail in a fait fausse route et l'auteur de Va ne 
pouvait proposer de telles énigmes aux leoteurs contemporains. 
Nous conserverons aux mots leur sens ordinaire et nous nous 
demanderons s'il y a eu en France, entre 1 1 65 et 1 1 80, un légat du 
pape qui fût Italien de naissance, ami d'Alexandre III, très estimé 
du roi Louis VII, en plus savant légiste et chargé de quelque 
affaire concernant Constant inople. 

Cet homme a existé. C'est Pierre de Pavie, cardinal-prêtre 
du titre de saint Chrvsogone depuis août ou septembre 1173, et 
légat du pape en France de 1174 à 1178. Nous allons voir qu'il 
répond à toutes les conditions requises. Nous puiserons nos ren- 
seignements au remarquable article que lui a consacré, dans la 
Bévue des Questions historiques, le Père Hippolyte Delehaye, de 
la Société de Jésus K Les dates de sa légation, que nous indique- 
rons plus loin avec précision, se placent très naturellement dans 
la période que nous avons déterminée. Il est très sûr qu'il est 
né à Pavie et c'est donc un authentique « Lombard ». Il est cer- 
tain que le pape Alexandre III l'honorait d'une amitié toute 
particulière. Nous avons encore les lettres par lesquelles il le 
recommandait au clergé et aux fidèles de France. La première 
a été écrite le 17 avril 1174, à un moment où Pierre n'avait pas 
encore quitté l'Italie 2 : elle reconnaît au cardinal les pouvoirs 
ordinaires des légats, elle fait allusion aux affaires ardues qu'il 
aura à traiter et elle renferme plus d'une expression où le pape 
témoigne de l'affection qu'il lui porte. Il est possible qu'il y ait 
là des formules usitées en pareil cas. mais il ne faut pas oublier 
que, le légat étant le représentant direct et personnel du pape, 
celui-ci avait certainement intérêt à ne charger d'une telle 
mission que des gens en qui il eût la plus entière confiance. Le 
12 avril de l'année suivante. Alexandre III adresse aux arche- 
vêques de Lyon et de Bourges, à leurs suffragants et à leur clergé, 
une lettre où il leur recommande très vivement le cardinal Pierre. 



1. 1891, p. 1-61. Cf. même Bévue, 1892, p. 2U-2:>-2. 

2. Migne, Patroloyia latina, t. CC, col. 986. 



220 LE ROMAN DE RENARD 

légat du Saint-Siège, homme prudent, actif, avisé, très aimé et 
très estimé du pape 1 . Qu'on lui facilite sa tâche, qu'on se garde 
d'y mettre aucun obstacle, il y aura profit pour tout le monde. 
Peut-être certains hauts dignitaires de l'Eglise de France avaient- 
ils montré pou d'empressement à partager leur autorité avec le 
nouveau venu. L'archevêque de Lyon en particulier éteint lui- 
même légat-né du Saint-Siège avait pu croire qu'il restait indé- 
pendant du cardinal Pierre 2 . S'il s'était flatté de cette illusion, 
une nouvelle lettre écrite sept mois après, le 18 novembre 1175, 
dut sûrement la dissiper 3 . Elle est adressée au seul archevêque 
de Lyon et à son clergé : on lui rappelle que Pierre a été établi 
légat du Saint-Siège dans la province de Lyon comme dans les 
autres ; on lui fait savoir que sur sa légation les meilleurs rensei- 
gnements sont parvenus au pape et que Pierre a, par son activité 
jusqu'à ce jour, pleinement justifié la confiance que le pape avait 
mise en lui. « Nous vous avons déjà écrit à son sujet, continue 
Alexandre, mais comme nous l'entourons d'une affection par- 
ticulière nous avons cru bon de vous mander une seconde fois 
que vous vouliez bien accueillir un prélat si distingué avec les 
honneurs et le respect qui lui sont dûs, accéder à ses requêtes 
sans la moindre opposition, accepter et faire observer ses déci- 
sions ou ses avis, et rendre à la personne même du légat aposto- 
lique honneur et révérence. » Voilà, semble-t-il, qui est assez net. 
Rien d'étonnant si aux yeux des contemporains Pierre a pu passer 
pour un « ami » d'Alexandre III. 

Qu'il ait été bien vu de Louis VII, c'est ce que l'histoire de 
ce temps-là permet d'a,percevoir. C'était après le meurtre de 
Thomas Becket : Henri II, devenu un objet d'horreur pour l'Eu- 
rope, abandonné par son fils, harcelé par Louis VII qui soutenait 
Richard dans sa révolte, avait demandé secours au pape. Mais 
le roi de France ne voulut pas entendre parler de paix. C'est 
alors qu'Alexandre envoya en France le cardinal Pierre : sa mis- 
sion principale devait consister à amener une réconciliation entre 
Louis VII et ses deux ennemis, Frédéric empereur d'Allemagne 



I. Ibid., col. 1022. 

■1. Le P. Delehaye (Rev. des Quest. hist., 1891, p. 33) propose cette hypothèse 
à l'occasion de la lettre suivante. Mais on peut déjà l'appliquer à la lettre du 
12 avril 1 175 que la lettre du 17 avril 1774, « adressée à tous les évêques et aux 
fidèles du royaume de Franco », aurait dû rendre inutile. 

3. Migne, ibid., col. 1036. 



PIERRE DE SAINT-CLOUD 221 

et Henri II d'Angleterre. Le légat se montra I il très habile, 
les circonstances favorisèrent-elles ses efforts, toujours est-il 
que, quelques mois après son arrivée en France, une trêve bientôl 
suivie d'une paix fut conclue entre Louis et Henri. Mais de nou- 
velles difficultés s'élevèrent entre les deux rois. Une fille de 
Louis VII, promise en mariage à Richard d'Aquitaine, était 
retenue à la cour d'Henri II, qui d'autre part ne faisait rien pour 
hâter le mariage. Louis demandait qu'on célébrât la cérémonie 
ou qu'on renvoyât sa fille. Dans cette affaire délicate, le pape 
soutint vigoureusement le roi de France. Par deux fois le légat 
Pierre dut menacer Henri II de jeter l'interdit sur la province 
de Cantorbéry, s'il ne se rendait aux justes demandes de Louis VII. 
Le roi d'Angleterre, effrayé, céda. Il demanda une entrevue avec 
Louis VII : elle eut lieu à Nonancourt, entre Ivry et Verneuil, 
le 21 septembre 1177, en présence du légat. On ne sait au juste 
ce qui fut décidé à propos de la princesse Alix, mais il est certain 
que les deux adversaires se séparèrent réconciliés. « Roger de 
Hoveden attribue expressément à l'habileté du cardinal l'heu- 
reuse issue de cette conférence » l . Louis VII ne pouvait voir 
d'un mauvais œil un homme, qui tout en restant aussi impartial 
que les circonstances le permettaient, n'en avait pas moins mis 
très efficacement au service du roi de France l'immense influence 
de la papauté. Dans des affaires de moindre importance, le roi 
pouvait également compter sur le légat. Louis VII avait très 
chaleureusement recommandé au pape le monastère de Saint - 
Magloire à Paris, et Alexandre d'écrire à Pierre une lettre très 
pressante où il l'exhorte à user du pouvoir que lui confère sa 
haute dignité pour protéger les droits du monastère au delà 
même de ce qui est dû en règle générale 2 . Nous pouvons être 
sûrs que le légat s'y employa de son mieux. Une charte du roi 
Louis VII, qui est de 1175 ou de 1176, est pour nous plus signi- 
ficative encore : « Avec l'aide du cardinal-légat Pierre, le roi met 
fin à un différend survenu entre lu» et les religieux de Saint- 
Corneille de Compiègne 3 . » 

Par ce que nous venons de dire en dernier lieu, on peut déjà 
entrevoir en Pierre un homme versé dans les usages juridiques 
et la science du droit. Et c'est une impression qu'un examen de 

1. Delehaye, art, cit., p. 29. 

2. 30 déc. 1175 ou 1176. Migne, ouvr. cit., t. CC, col. 1087. 

3. Delehaye, art. cit., p. 34. 



222 Le roman de renard 

sa correspondance ne fait que confirmer. A Bruges, à Saint- 
Onier, à Paris, à Dijon, ailleurs encore, nous le voyons inter- 
venir dans les procès, conclure des arrangements, approuver 
des règlements d'arbitrage. Il est vrai qu'il s'agit toujours de 
cas réservés aux tribunaux d'Eglise, mais les questions y étaient 
bien aussi compliquées que dans les cours civiles et pour se tirer 
des multiples difficultés qui y surgissaient, il fallait sans doute 
non seulement beaucoup de tact mais une connaissance très 
précise de la procédure. 

Légat et ami du pape, négociateur et conseiller écouté de 
Louis VII, juriste actif et habile, Pierre, natif de Pavie, semble 
bien être l'homme que nous cherchons. Combien de temps est-il 
resté en France ? Il y arriva au mois de juin, ou peut-être même 
seulement dans les premiers jours de juillet 1174. Le 2 dé- 
cembre 1178 nous le retrouvons à Tusculum en Italie mettant 
sa signature à un document officiel : sa légation est terminée. 
Mais il avait quitté le nord de la France depuis quelque temps 
déjà : car dès le mois d'août de cette même année 1178, il est à 
Toulouse à la tête d'une troupe de missionnaires et de chevaliers 
qui vont travailler — inutilement — - à l'extirpation des hérésies. 
Il est propable que cette tâche difficile l'occupa jusqu'à la fin 
de sa légation. On peut donc dire que son séjour dans la France 
du Nord a duré environ quatre ans, de juillet 1174 à juillet 1178. 
Et c'est entre ces deux dates que nous devons par. conséquent 
placer la composition de Renard et Isengrin. 

Pouvons-nous resserrer l'espaae qui sépare ces deux dates ? 
Peut-être, si nous tenons compte d'un élément du problème que 
nous avons jusqu'ici laissé de côté. Il nous est dit dans la bran- 
che Va que le chameau était venu apporter à monseigneur Noble 
« treii devers Costentinoble ». Qu'avait à voir le légat Pierre 
avec Constantinople ? Une lettre du 19 avril 1174 adressée par 
le pape à Henri, archevêque de Rouen, et frère du roi de France, 
va nous mettre sur la voie d'une réponse l . Alexandre III invite 
Henri à s'entendre avec le légat Pierre qui va bientôt arriver 
en France : que de concert avec lui il agisse auprès du roi son 
frère pour que Louis VII, si l'honneur le permet, fasse prompte- 
ment sa paix avec le roi d'Angleterre. Si les hostilités entre les 
deux monarques ne cessent bientôt, il est à craindre que leurs 

1. aligne, ouvr. cit., t. CC, col. 987. 



PIERRE DE SAINT-CLOUD -'-•*> 

royaumes n'en souffrent beaucoup, que d'autre part la terre 
d'Orient ne soit de ce fait exposée aux dévastations des infi- 
dèles. Ainsi le pape considérait les rois de France et d'Angle- 
terre comme les protocteurs naturels des ohrétiens d'Orient et 
dès 1174 songeait peut-être à tourner leur activité guerrière 
contre les hordes infidèles. Au commencement de 1176 en tout 
cas ce dessein s'affirme très nettement, comme il ressort d'une 
lettre en date du 29 janvier adressée par le pape au oardinal- 
légat l . Son cher fils Manuel, empereur de Constant inoplc, vient, 
lui écrit-il, de remporter des succès signalés sur les Turcs, à 
telles enseignes que la route du Saint Sépulcre est désormais sûre 
tant pour les Latins que pour les Grecs : Manuel toutefois n'en- 
tend pas s'en tenir là eu il désire pousser vigoureusement l'of- 
fensive, mais il a besoin du secours de l'Occident, et Alexandre 
écoutant sa prière a envoyé des lettres aux rois, aux princes et 
autres fils de l'Eglise pour leur demander de confondre la race 
des infidèles et de rehausser le prestige de la foi chrétienne. 
C'est au légat de l'aider en ce moment : qu'il travaille par ses 
prières, ses avis et ses exhortations à soulever pour cette grande 
entreprise le roi, les princes, les comtes, les barons et tous les 
autres fidèles du royaume de France. Il est donc à croire que 
pendant l'année 1176 Pierre de Pavie prêcha vigoureusement la 
croisade : s'appuyant sur la lettre du pape, il ne dut pas se faire 
faute de déclarer que l'empereur Manuel lui-même réclamait le 
secours du puissant roi de France et de sa vaillante noblesse. 
Si ce n'était pas là apporter le « treù » de Constantinople, cela y 
ressemblait fort, et on ne saurait guère demander à l'auteur 
d'une épopée héroï-comique une exactitude plus rigoureuse. 
Un instant Pierre put croire qu'il avait pleinement réussi dans 
sa mission. On se rappelle que grâce à ses efforts Henri et Louis VI 
se réconcilièrent à l'entrevue de Nonancourt (21 septembre 1177): 
or le texte du diplôme qui consacre cette réconciliation porte 
une clause fort intéressante : « Les deux rois y déclarent avoir 
juré en présence du légat, des évêques et des seigneurs, de prendre 
la croix et d'aller ensemble à Jérusalem... Si durant la croisade, 
l'un deux vient à mourir, l'autre disposera de l'argent et dos 
hommes du défunt pour le service de la chrétienté 2 . » Nous 



1. Ibid., col. 1063. 

2. Delehaye, art. cit., p. 30. 



224 LE ROMAN DE RENARD 

savons que finalement ni Henri II ni Louis VII ne partirent 
pour la croisade, mais le bruit de leur départ prochain dut cer- 
tainement courir pendant quelques mois. Serait-il trop hardi 
d'expliquer par cette rumeur quelques vers de Va qui ont embar- 
rassé les critiques ? Quand le conseil des « granor bestes » a 
dûment examiné la plainte d'Isengrin, Brichemer, on se le 
rappelle, conclut qu'il n'y a pas lieu de poursuivre Renard, mais 
qu'il faut établir entre les deux ennemis une paix solide. Seule- 
ment, ajoute-t-il, réglons chaque point de façon à éviter tout 
malentendu : or 

Une cose a qui molt me serre, 
872 Se li rois n'est en ceste terre, 

Devant qui cist plès soit tretiez? 

Et c'est alors qu'il songe à cet excellent Roonel, le chien « Fro- 
bert de la Fonteine ». Si le chameau est bien Pierre de Pavie, 
et nous ne croyons guère qu'on puisse en douter, il s'ensuit que 
par moments tout au moins Noble doit, dans la pensée de l'au- 
teur, représenter le roi Louis VII. Mais si entre 1174 et 1178 
le roi de France a songé à quitter « ceste terre », c'est précisé- 
ment pour se rendre à la croisade. Ainsi s'interprète très natu- 
rellement un vers qui en dehors de cette hypothèse reste fort 
obscur. 

Il faudrait don3 conclure que notre poème a été écrit vers la 
fin de 1177, après l'entrevue de Nonancourt. Pourtant la conclu- 
sion ne s'impose pas absolument. On est en droit de supposer 
que, peu de temps après avoir reçu d'Alexandre III la lettre du 
29 janvier 1176, Pierre a commencé son travail de prédication. 
Dès le milieu de 1176 un trouvère pouvait donc parler du « treii 
de Constantinople » et inférer que l'activité du légat pourrait 
bien amener le départ du roi pour la croisade. Avant 1176 au 
contraire, il est à croire que peu de gens encore se doutaient 
qu'en cherchant à rapprocher Henri II et Louis VII, le cardinal 
Pierre avait une arrière-pensée en tête. Tout bien considéré, 
il n'est pas impossible que Renard et Isengrin ait été composé 
durant les dix-huit premiers mois du séjour de Pierre en France 
mais les probabilités sont certainement en faveur des années 1 176 
ou 1177. 

Si notre interprétation du vers 872 est correcte, on peut se 
demander pourquoi Brichemer, qui va proposer le dimanche sui- 



PIERRE DE SAINT-CLOUD 225 

vant pour le jour de la réconciliation du loup avec le goupil 
craint tant que le roi n'ait quitté la terre dans l'intervalle ■ il 
ne s agit que d'un délai de quelques jours au plus, et on ne part 
pas ainsi pour la croisade au pied levé. Il est vrai, mais connais- 
sons-nous assez l'état de l'opinion publique au xnc siècle pour 
savoir comment un lecteur de 1176 interprétait naturellement 
un vers semblable : se li rois n'est en ceste terre ? Il est possible 
qu U y ait dans ces simples mots une nuance d'ironie qui nous 
échappe. C'est un fait certain que, malgré les exhortations de 
Pierre de Pavie et malgré un engagement solennel, Louis VII 
resta chez lui. Qui empêche de croire que plus d'un sujet du roi 
de France avait dès longtemps prévu ce résultat et en avait 
plaisante à l'occasion ? Les noms que notre trouvère donne à ses 
animaux ne sont pas toujours transparents, mais celui de Musard 
que porte le chameau, légat du pape, n'a peut-être pas été choisi 
au hasard. Un musard, c'est au moyen âge un étourdi qui agit 
sans reflexion et perd son temps assez sottement à des choses 
qui nen valent pas la peine. Faut-il voir dans cette épithète 
une légère intention de raillerie à l'adresse du légat et du roi 2 
Il est visible, que tout en faisant un éloge probablement sin- 
cère de ce sage et excellent légiste, notre trouvère n'a pas oublié 
es ridicules qui pouvaient frapper les Français. Le jargon qu'il 
lui prête ou l'italien et le latin se mêlent au français, devait être 
d un eue très sur. Les peuples de tous les pays ont toujours pris 
un singulier plaisir a se moquer des étrangers qui écorchent 
leui langue : il y a la une supériorité indéniable et qui ne coûte 
nen. Au moyen âge c'est surtout des Anglais qu'on rit et ce sont 
toujours les trois ou quatre mêmes fautes typiques qu'on leur 
reproche * Ici par exception nous avons un Italien - et son long 
discours de trente-huit vers est élaboré avec un soin curieux 
H semble vraiment que l'auteur de Va ait en cet endroit tra- 
vaille d après nature. Il ne serait pas impossible qu'il eût entendu 
prêcher Pierre de Pavie lui-même et eût retenu quelques singu- 
larités de son accent d'outre-mont. Les occasions de le voir ne 
manquèrent certainement pas de 1174 à 1177. Citons-en deux. 
Le 20 avril 1 75 Pierre de Pavie est à l'abbaye de Saint-Vaast 
a Arras. La « le légat, en présence de Frumolde, évêque d'Arras, 
1. VoirJ.E. Matzke, Modem PhUology, 1905 p 47 ss 

*£££?! XiS st un français lta ' llanisé dans Geofe - oi * ** 

Foulet. — Le Roman de Renard. 



226 LE ROMAN DE RENARD 

et d'une grande multitude de fidèles, replace le chef de saint 
Jacques dans un magnifique reliquaire, et après avoir donné 
sa bénédiction à tous les assistants, et leur avoir accordé l'in- 
dulgence de leurs péchés, il décide par l'autorité apostolique que 
l'insigne relique sera toujours honorée à Saint- Vaast 1 . » Le 
15 mai 1177, à Senlis, « le cardinal assiste à la révélation des 
reliques de la collégiale de Saint-Frambaud 2 . » Le roi était pré- 
sent. Le légat fit un sermon et, moyennant certaines conditions 
à remplir, accorda aux fidèles indulgence des vœux transgressés, 
des péchés oubliés et de la septième partie des pénitences. 
C'étaient là des spectacles du plus vif intérêt pour les foules 
médiévales, et qu'elles ne devaient pas oublier de si tôt. Et la 
figure centrale dans ces pompeuses cérémonies, c'était bien celle 
de ce prélat représentant direct du vicaire de Jésus-Christ, qui 
distribuait les indulgences d'un geste si magnifiquement sou- 
verain. L'auteur de Renard et Isengrin a peut-être été béni par 
lui en une de ces occasions : en tout cas il n'est pas douteux que 
derrière Musard le camel bien des contemporains n'aient reconnu 
immédiatement le cardinal Pierre. 

Grâce au légat du pape, nous avons réussi à dater notre poème, 
sans doute à un an près. Arriverons-nous à découvrir qui en fut 
l'auteur ? C'est une entreprise certainement plus difficile. Il 
semble que parmi les trouvères à qui nous devons les 26 branches 
françaises de Renard la tradition ait été de garder modeste- 
ment l'anonyme. Deux d'entre eux seulement se sont nommés. 
Richard de Lison a conté la branche XII pour son connétable, 
et « Pierres qui de Saint Clost fu nez » nous a, sur la prière de ses 
amis, mis en rime la branche XVI. De ces deux noms, celui de 
Pierre de Saint-Cloud est de beaucoup le plus intéressant. Il est 
bien connu de tous ceux qui ont eu à s'occuper même en passant 
du Roman de Renard. Dès la fin du xvm e siècle, alors qu'on est 
loin encore d'avoir fait un départ rigoureux entre les différents 
poèmes qui portent le nom de Renard, on mentionne déjà Pierre 
de Saint-Cloud comme un des plus anciens trouvères à qui on 
doive attribuer quelques-uns de ces poèmes. Legrand d'Aussy 
va plus loin : il voit dans Pierre « l'auteur primitif de Renard » * 
Suivant lui son œuvre comprenait un prologue (II, 1-23), l'his- 

1. Dolehaye, art., cit., p. 32. 

2. Ibid., p. 35-36. 

3. Notices et Extraits des Mss. de la Bibl. Nat., t. V, an VII, p. 296. 



PIERRE DE SAINT-CLOUD 227 

toire de la. création de Renard et Esengrin et le vol des trois 
« bacons » (XXIV), le récit de l'outrage aux louveteaux et du riol 
d'Hersent (II, 1025-1394) et enfin Jes trois aventures de Renard 
voleur de poissons, d'Isengrin tonsuré et de la pêche à la queue 
(III). On remarquera que l'ordre de ces récits est précisément 
celui du manuscrit C, que Legrand d'Aussy avait bous les yeux 
et que de son côté reproduira Méon en 1826. Sur quoi se fondait 
Legrand d'Aussy pour attribuer ces 1.264 vers à Pierre de Saint- 
Cl-Hid \ Et pourquoi affirmait-il que l'auteur du Conte du Par- 
tage du lion s'appelait bien Pierre, mais était différent « de celui 
de Saint-Cloud » { 1 11 a négligé de nous le dire, et nous n'avons 
pas retrouvé ses raisons, s'il en avait. En 1826 Raynouard, ren- 
dant compte de l'édition Méon, soupçonne qu'avant Pierre de 
Saint-Cloud, qu'il place au commencement du xm e siècle, il y a 
déjà eu un plus ancien Renard français ou provençal : mais il 
n'en continue pas moins à attribuer à Pierre la composition des 
mêmes branches que lui avait assignées Legrand d'Aussy 2 . 
Sur ce dernier point Méon était du même avis 3 . Malgré le ton 
dogmatique de ces trois critiques il n'y avait là que des suppo- 
sitions assez peu vraisemblables. Aussi Grimm ne s'y arrête pas 
longtemps. La seule branche qu'on puisse attribuer à Pierre, 
dit-il, est celle qu'il réclame pour lui-même. la XVI e : et bien 
d autres, et de meilleures, ont été composées avant elle. Le Gli- 
chezâre qui traduit des originaux français est antérieur d'au 
moins vingt ou trente ans à Pierre de Saint-Cloud 4 . Fauriel est 
porté à vieillir Pierre davantage : il l'appelle même « le plus 
ancien trouvère français de Renard » 5 et il lui laisse les deux 
premières branches de Méon, mais il suppose avant lui toute une 
floraison de « fables de Renard » dont on ne voit pas exacte- 
ment en quoi elles diffèrent des branches postérieures. Nous 
avons déjà remarqué qu'à force de vouloir concilier Grimm et 
les critiques français Fauriel tombe parfois dans une obscurité 
où il n'y a aucun profit à le suivre. Paulin Paris attribue la pre- 
mière branche de Méon (II, 1-23 + XXIV), qu'il considère comme 
la plus ancienne de la collection, à un poète anonyme qui est 

1. IbicL, p. 311. 

2. Journ. des Sav., 1826, p. 33!). 

3. T. I, p. vi. 

4. Reinhart Fuchs, p. pxl. 

5. Hist. lia. de la France, t. XXII, p. 90S. 



228 LE ROMAN DE RENARD 

aussi l'auteur de la plupart des anciennes branches ; mais la 
branche XVI est l'œuvre de Pierre de Saint-Cloud *. Jonckbloët 
identifie Pierre avec un certain Petrus de Sancto Chlodovaldo 
qui fait parler de lui en 1209, et bâtit un très ingénieux et fragile 
roman biographique qui n'a convaincu personne 2 . Knorr observe 
à l'égard de Pierre une attitude très prudente, et sagement ne 
conclut rien 3 . Sa réserve a été de plus en plus imitée. M. Sudre 4 
a fini par enlever à Pierre de Saint-Cloud même la branche XVI 
et Gaston Paris trouve ce procédé sommaire fort « admissible » 5 . 
Aujourd'hui Pierre de Saint-Cloud n'est plus qu'un nom qui, 
croit-on, a eu son heure de célébrité vers la fin du xn e siècle. 
Cet inconnu a sûrement composé des poèmes de Renard : mais 
à quel moment précis a-t-il écrit ? a-t-il eu des devanciers ? 
avons-nous encore ses œuvres ? si oui, quelles sont-elles ? 
Autant de questions auxquelles on semble avoir renoncé à 
répondre. 

Nous croyons pourtant qu'il est possible de débrouiller ce 
chaos d'incertitudes et de doutes, mais c'est à la condition de 
tenir plus de compte qu'on ne l'a fait de la chronologie. Exami- 
nons donc à notre tour les témoignages que nous offrent sur ce 
mystérieux Pierre de Saint-Cloud les différentes branches de la 
collection. Ces témoignages sont au nombre de trois. Le plus tar- 
dif est celui de la branche XXV qui date au moins du second 
quart du xm e siècle : 

Signor, oï avés assés, 
Et ans et jors a ja passés, 
Les aventures et le conte 
4 Que Pierres de Saint Cloot conte 

De Renart et de ses affaires. 

Tout ce que nous pouvons conclure de ces cinq vers, c'est qu'au 
moment où écrit l'auteur de XXV, le nom depuis longtemps le 
plus célèbre parmi ceux des anciens trouvères de Renard était 
celui de Pierre de Saint-Cloud. Les deux autres témoignages sont 



1. Les Aventures, etc., p. 347, 355 et 358-60. 

2. Étude, p. 290 ss. Du Méril avait été le premier à rapprocher les deux noms 
dans ses Poésies populaires latines antérieures au XII e siècle, p. 25, n. 4. 

3. Die zwanzigste branche des Roman de Renard, p. 32-35. 

4. Rom., XVII, 1888, p. 299-300. Cf. Les Sources, etc., p. 22. 

5. Mélanges de litl. fr., p. 353- 



PIERRE DE SAINT-CLOUD 229 

plus significatifs et il est fort possible que la branche XXV nous 
renvoie simplement à l'un ou à l'autre. La branche XVI débute 
ainsi : 

Pierres qui de Saint Clost fa nez 
S'est tant tra veilliez et penez 
Par prière de ses amis 
4 Que il nous a en rime mis 

Une risée et un gabet 
De Renart, qui tant set d'abet, 

et se termine par les trois vers suivants : 

1504 Ici fet Pierres remanoir 

Le conte ou se voult traveillier, 
Et lesse Renart conseillier. 

Et d'autre part voici le prologue de I : 

Perrot, qui son engin et s 'art 

Mist en vers fere de Renart 

Et d'Isengrin son cher conpere, 
4 Lessa le meus de sa matere : 

Car il entroblia le plet 

Et le jugement qui fut fet 

En la cort Noble le lion 
8 De la grant fornicacion 

Que Renart fist, qui toz maus cove, 

Envers dame Hersent la love. 

A première vue il semble tout indiqué d'expliquer l'une par 
l'autre ces deux mentions de notre trouvère. L'auteur de la 
branche XVI nous déclare qu'il s'appelle Pierre de Saint-Cloud, 
et pourquoi ne l'en croirions-nous pas sur parole, comme nous 
en croyons tant d'autres qui nous ont ainsi décliné leur nom au 
début de leurs œuvres ? Et quand l'auteur de I nous parle d'un 
certain Perrot qui avait traité de Renard et d'Isengrin, pourquoi 
ne ferait-il pas précisément allusion à Pierre, auteur de la bran- 
che XVI ? C'est ainsi que M. Martin en particulier explique les 
choses l . Mais on se heurte alors à deux graves difficultés. La 
première c'est que le passage de la branche I qui cite Perrot ne 

1. Observations, p. 11, 



230 LE ROMAN DE RENARD 

cadre nullement avec le contenu de XVI. Perrot a, paraît -il, 
oublié la meilleure partie de son sujet, qui était le récit du juge- 
ment solennel dans lequel Renard doit répondre de l'adultère 
commis avec Hersent. Mais à quoi rimerait un reproche de ce 
genre adressé au Pierre de la branche XVI ? Son poème se com- 
pose de deux parties qui n'ont rien à voir avec aucun adultère : 
dans la première il nous conte une histoire fort analogue à celle 
de Chantecler, dans la seconde il reprend le thème connu du 
partage du lion : on y voit figurer, à côté de Noble, Renard et 
Isengrin, mais quoique les deux compères soient en assez mau- 
vais termes et que le roi avant de se mettre en chasse avec eux 
doive les réconcilier, il est clair que leur querelle à propos d'Her- 
sent est déjà de l'histoire ancienne. Le prologue de la branche I 
ne saurait nous renvoyer à un poème ainsi conçu : la seule suite 
qu'on soit en droit de réclamer ici est un récit où on nous mon- 
trerait comment Isengrin et Renard, également frustrés de leur 
part de butin, se sont vengés du roi Noble. D'autre part — et 
c'est la seconde difficulté — il n'est pas douteux que XVI ne 
soit postérieur à I d'une vingtaine d'années environ. Il est même 
tel passage de XVI où il faut presque sûrement voir une allusion 
à I. Les vers 766 et 767 où sont énumérés les grands seigneurs 
de la cour de Noble : Bruns li ours, Baucent et Rooniax li viautres 
ne sont pas absolument décisifs car ils peuvent nous renvoyer 
à Va tout aussi bien qu'à I, mais qu'on lise la tirade où Renard 
s'étonne qu'Isengrin porte de la haine à quelqu'un qui ne lui a 
jamais rien fait : 

De sa famé m'a mescreii. 
786 Mes par Dieu et par sa vertu, 

Onques encor jour de ma vie 

Ne li requis je vilenie 

Ne nule chose a ma comere 
790 Que je ne jeïsse a ma mère. 

N'y a-t-il pas dans ces deux derniers vers un écho manifeste 
des plaintes d' Hersent dans la branche I ? 

Par trestoz les sainz qu'on aore 
Ne se Damledex me secore, 
150 Conques Renart de moi ne fist 

Que de sa mère ne feïst. 






PIERRE DE SAINT-CLOUD 231 

La conclusion de tout ceci, c'est qu'en écrivanl son prologue 
l'auteur de I avait en vue un poème qui ne saurait être en aucune 
façon la branche XVI. Si nous voulons découvrir l'œuvre à 
laquelle il fait allusion, il est clair qu'il faudra la chercher parmi 
celles qui sont antérieures à la sienne. La liste, comme nous le 
savons, n'en est pas très longue : les branches II- Va, III, IV, 
XIV et peut-être V et XV la composent tout entière. Or la plu- 
part d'entre elles sont à éliminer d'entrée de jeu, pour l'identique 
raison qui, même en dehors de toute considération chronolo- 
gique, nous aurait fait écarter XVI : la nature des sujets qu'elles 
traitent empêche que la critique de l'auteur de I puisse leur être 
appliquée avec vraisemblance. XV nous raconte une querelle 
de Tibert et de Renard au sujet d'une andouille, V le partage 
du «bacon » volé entre le loup et le goupil et l'épisode de Renard et 
du grillon, IV la ruse de Renard pour attirer Isengrin au fond 
d'un puits et remonter lui-même à la surface. III nous montre 
successivement Renard qui vole des poissons, qui tonsure Isengrin 
et qui lui fait perdre la queue dans l'étang glacé. XIV est un 
véritable pot-pourri de récits variés où l'on voit Renard tour à 
tour aux prises avec Tibert le chat et Primant « le frère Ysengrin ». 
Ce pauvre loup est berné de toutes les façons : qu'il sonne les 
cloches dans un moutier, tente d'enlever des harengs sur la grande 
route, entre par un trou étroit pour se gorger de «bacon», cherche 
à dérober un oison bien gras, ou jure sur un « saintuaire » d'ob- 
server la paix, la conclusion ne varie guère : il finit toujours par 
rester pris au piège préparé par l'autre et les coups pleuvent dru 
sur sa peau. Ainsi les branches XV, V, IV, III, XIV, sont dans 
le même cas : toutes prennent l'inimitié de Renard et d'Isengrin, 
comme un fait connu, aucune ne raconte l'adultère, quelques- 
unes n'y font même pas la moindre allusion, les autres en parlent 
comme d'un événement lointain et qui ne fait plus matière à 
contestation, la cour du roi n'est mentionnée que dans un pas- 
sage de XIV, et encore là c'est Renard qui menace d'y conduire 
Isengrin et Isengrin qui prend peur 1 . Clairement, l'auteur de I 
n'a pu songer à aucune de ces branches. Il n'en reste qu'une à 
examiner, II- Va, c'est-à-dire notre ancien poème de Renard et 
Isengrin, et ici pour la première fois nous rencontrons une 
œuvre à laquelle conviennent merveilleusement les remarques 

1. V. 975 ss. 



232 LE ROMAN DE RENARD 

du prologue de I. Dans II- Va nous avons bien un poème qui nous 
fait tout au long l'histoire des relations coupables de Renard avec 
Hersent et où d'autre part on ne nous montre nullement la 
condamnation de l'adultère par les juges de la cour du roi. Pour- 
tant ce jugement nous l'attendons, on nous y prépare : Isengrin 
et Hersent sont venus se plaindre, le roi interroge les plaignants, 
les hauts hommes de la cour délibèrent. Il semble que l'affaire 
va être définitivement réglée par la justice du royaume. Mais, 
on se le rappelle, plusieurs seigneurs ont des scrupules : Isengrin 
n'a d'autre témoin que sa femme dont la déposition en l'espèce 
ne saurait être reçue, et Renard nie tout, offre de se justifier 
par un serment solennel. Finalement on décide qu'il n'y a pas 
lieu à poursuivre le jugement, que le mieux est d'accepter le 
serment de Renard et de réconcilier les deux ennemis. Un 
arbitre est désigné qui recevra le serment et imposera les condi- 
tions de la paix. On n'a pas oublié de quelle façon très particu- 
lière l'intègre Roonel entend ses devoirs d'arbitre : mais à trom- 
peur trompeur et demi, Renard détale à temps et se réfugie dans 
Maupertuis. Il y a là certainement une péripétie inattendue et 
qui clôt la branche d'une façon ingénieuse. Mais juridiquement 
il est non moins sûr qu'elle rouvre la question tout entière. L'ar- 
bitrage ne devenait une solution légitime que si Renard repous- 
sait par serment l'accusation d'Isengrin : car alors les juges se 
trouvaient en présence de deux affirmations et sans nul moyen 
de faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre. Mais que, pour 
une raison ou pour l'autre, Renard refuse de prêter le serment 
qu'il avait promis : non seulement l'accusation d'Isengrin 
reprend toute sa force, mais du fait même de ce refus il y a 
désormais grave présomption contre le goupil. Juridiquement 
donc, il y a lieu de convoquer à nouveau la « maisnie » du roi 
et de recommencer, en présence de l'accusé, le jugement qu'un 
arrangement arbitral avait brusquement interrompu. Drama- 
tiquement, la conclusion de Va ne nous satisfait pas tout à fait 
non plus : elle escamote le dénouement plutôt qu'elle ne le jus- 
tifie, et les personnages restent en pleine crise. On peut se deman- 
der s'il est vrai que l'auteur ait « laissé le mieux de sa matière », 
mais on conviendra qu'il a certainement laissé de côté une partie 
de son sujet. Nous croyons que sans le moindre doute c'est à 
Renard et Isengrin (II- Va) qu'en avait l'auteur de .1 quand il 
commençait son poème jDar des déclarations si intéressantes. 






PIERRE DE SAINT-CLOUD 233 

Et il est clair qu'il entend de son côté continuer et parfaire 
l'œuvre de son devancier. C'est ce qu'a fort bien démêlé le scribe 
de y, un homme très épris de logique et qui cherche constamment 
à relier les branches entre elles. Lisez plutôt la conclusion pos- 
tiche qu'il a ajoutée à Va : Isengrin se plaint que Renard ait 
refusé le serment, mais selon lui rien ne montre mieux la culpa- 
bilité du goupil. Il invite toutes les bêtes présentes à venir 
témoigner à la cour de ce qu'elles ont vu. Brun applaudit, mais 
Giïmbert laisse entendre que le cas de Roonel n'a pas été trop 
clair ; là-dessus Isengrin de s'écrier : « Retez me vos de traïson, — 
Sire Grimbert \ » Et le blaireau avec prudence : 

Sire, ge non, 

Mes por Renart dont il me poise 
60 Alez a cort, ne fêtes noise : 

Se rien i a de mesprison, 

La vos en fera il reson. 

Dist Ysengrin : je m'i acort : 
64 Quel part que la parole cort, 

Ouen en mai ferai mon claim : 

A mon seignor que je moult aim 

Me clamerai del traiteur 
68 Et amenrai tesmoingneeur 

Qui tesmoingneront vraiement 

Qu'il ne fist pas le serement. 

Nen i ot nul qui plus cleïst 
72 Jusqu'au jor que la cort asist x . 

Suit la branche I 2 . — Concluons que Renard et Isengrin est bien 
le poème que nous cherchons, que c'est à lui que l'auteur de I 
adresse une critique qui nous a semblée fort justifiée et que par 
conséquent le trouvère à qui nous devons cette œuvre originale 
s'appelait Perrot ou Pierre 3 . Il n'est pas douteux que ce Pierre 



1. Var. au v. 1172, br. Va, Martin III, p. 188-89. 

2. La liaison, il faut le dire, reste toute superficielle, car l'auteur de I insiste 
peu sur le serment et beaucoup sur l'adultère. 

3. Certains critiques considèrent le prologue de I comme inséré par le même 
auteur qui ajouta plus tard à cette branche la et 1b. Nous croyons qu'ils se 
trompent, car les v. 5-10 de ce prologue annoncent certainement I et nullement 
la ou 16. Mais, à supposer même que ces critiques soient ici dans le vrai, cela 
n'ébranlerait en rien notre raisonnement en ce qui concerne Pierre de Saint - 
Cloud. Car le remanieur, auteur supposé du prologue, du fait même qu'il englobe 



234 LE ROMAN DE RENARD 

ne soit le Pierre de Saint-Cloud que nous retrouvons dans les 
branches XVI et XXV. Cela ne veut pas dire nécessairement 
que l'auteur de II- Va soit aussi celui de XVI. Il est peu probable 
que le trouvère qui vers 1177 eut l'idée très neuve, de composer 
un poème héroï-comique de Renard et Isengrin se soit avisé, 
plus de vingt ans après, d'y ajouter un assez médiocre supplé- 
ment. Libre à l'auteur de XVI de se donner un nom illustre 
alors, nous sommes convaincu, nous aussi, qu'il n'a voulu que 
nous jeter un peu de poudre aux yeux. Ses paroles, bien inter- 
prétées, ne sont qu'un hommage rendu au talent et à la réputa- 
tion de Pierre de Saint-Cloud. 

L'auteur de Renard et Isengrin, à qui nous venons ainsi de 
restituer son nom, est-il connu par ailleurs ? C'est le moment de 
citer un passage fort énigmatique du roman à? Alexandre, où nous 
trouvons enchâssée une mention de Pierre de Saint-Cloud. Il se 
trouve dans la branche IV dont M. Paul Meyer place la compo- 
sition entre 1180 et 1190 1 . Les dates conviennent donc tout à 
fait, et il est bien probable que le Pierre de Saint-Cloud de 
Y Alexandre n'est autre que celui avec qui nous venons de faire 
connaissance. Alexandre vient de mourir, empoisonné. Ses pairs 
le « regrettent » tour à tour. Antiochus — Antigone d'après un 
autre manuscrit — vient le dernier : il fait d'abord l'éloge du roi, 
pleure sa perte, puis : 

Li siècles est cangiés et tous se desnature. 
Or venront cil avant qui prisent anseure ; 
Douneor seront coi, plus c'oisiel par froidure. 
Largecce est enfremée sous une couvreture ; 
5 Le clef a Avarice qui mult s'afice et jure. 

Jamais ne n'ert jetée, tele est la f remeure. 
Pi ères de St. Cloot si trueve en escriture 
Que mauvais est li arbres dont li fruit ne meure, 



la branche I dans son œuvre à lui, entend assurément opposer tout le poème 
ainsi constitué à l'œuvre antérieure de Pierre de Saint-Cloud. Si l'on objecte 
que ce remanieur a pu écrire plusieurs années après l'auteur de I et que dans 
l'intervalle d'autres branches que celles que nous avons examinées ont pu être 
composées et mises en circulation, nous répondrons : examinez toutes les 
branches de notre collection et vous verrez que II seul prête le flanc à la critique 
du prologue. 

1. Foir Alexandre le Grand dans la littérature française du moyen âge, II, 1886, 
p. 223-237 et 257. — C'est moi qui infère 1180 de toute la discussion de M. Meyer : 
il se borne à dire « avant 1190 ». 



PIERRE DE SAINT-CLOUD 235 

Ne dédens lait a cien jamais querroit ointure *. 

10 Jel cli por les .ii. siers de maie painteure, 

Que a tous esgarés iert castiaus et closteure 
Et a trestous fruileus, buisons et couverture. 
Dex, qui Adam formastes a le vostre faiture, 
Ne soufrés que s'envoisenl H traitour parjure ; 

15 Mais ramenés les nous tous .ii. grant aleure, 

Tant que soient destruit, que lor vie trop dure 2 . 

Que signifient au juste les vers 7-10 ? Us ont fort embarrassé 
les critiques. Le nom d'un trouvère du xn e siècle, dit Jonckbloët, 
« ne peut pas se placer naturellement dans la bouche d'un des 
pairs d'Alexandre 3 . » M. Paul Meyer répond qu'il y a bien d'autres 
anachronismes dans la même ps,rtie du poème 4 . Mais il se de- 
mande s'il faut voir dans le passage une citation, ou y reconnaître 
la signature d'un des auteurs d'Alexandre. Il finit par écarter 
la première hypothèse 5 , attendu qu' « il n'était guère d'usage 
au moyen âge de citer comme autorité des contemporains, sur- 
tout lorsqu'ils avaient composé en langue vulgaire », et il accepte, 
sur la foi des vers en question, « Pierre ou Perrot de Saint-Cloud 
comme l'auteur de la dernière partie » 6 du roman d' Alexandre. 
G. Paris n'admet pas cette interprétation 7 : il serait absurde, 
selon lui, qu'un auteur se nommât de cette façon. Il faut revenir 
à l'autre explication et admettre qu'Antiochus, malgré ce que 
l'anachronisme a de choquant, « allègue une maxime de Pierre 
de Saint-Cloud ». Du reste G. Paris n'a retrouvé cette maxime 
dans aucune de nos branches de Renard : « elle a bien l'air, ajoute- 
t-il, d'avoir formé un vers de dix et non de huit syllabes. » Nous 
croyons que G. Paris fait ici fausse route. La prétendue maxime 
de Pierre de Saint-Cloud vient tout simplement de la Bible, 
comme M. P. Meyer l'avait déjà suggéré. C'est une variante de 



1. Un autre ms. donne ne ja en lit..., ce qui est évidemment la bonne leçon. 
Voyez la même locution proverbiale dans le Roman de la Rose, éd. Marteau 
t. II, p. 96 : De folie m'cntremetroie, dit Faux-Semblant, Se en lit a chien saing 
querroie. 

2. Li Romans oVAlixandre, éd. Michelant, p. 541-2. Les vers sont numérotés 
par pages. — Dans l'édition, le v. 16 a : que lor vie est trop dure. 

3. Étude, p. 129. 

4. Ouvr. cit., p. 232, n. 1. 

5. Il avait semblé l'admettre dans Rom. XI, 1882, p. 219, n. 1. 

6. Alexandre le Grand, t. II, p. 230. 

7. Mélanges de litt. fr., p. 351. 



236 LE ROMAN DE RENARD 

la phrase de Matthieu, III, 10 : « Omnis ergo arbor que non facit 
fructum bonum excidetur et in ignem mittetur ? 1 » Elle a été 
citée plus d'une fois au xn e et au xm e siècle. Ainsi dans Aliscans, 
Renoart s'écrie : 

Ja en cuisine ne ruis mes converser ; 
Se Deu plesoie ainz voudroie amender. 
Mal soit del fruit qui ne velt meiïrer 2 ! 

et plus loin il répète encore : 

Trop longuement m'ai lessié assoter. 
Daz ait del fruit qui ne veut meurer. 
Et honis soit qui n'a soing d'amender 3 . 

Dans une chanson publiée par M. Jeanroy : 

Mon cuer veil mètre et ma cure 
En amor qui tous jors dure, 
Car trop fait a mesproisier 
Arbres [ou fr\uit ne meure 4 . 

Il faut donc comprendre notre passage ainsi : « Moi, Pierre de 
Saint-Cloud, je lis dans l'Ecriture sainte que l'arbre est mauvais 
dont le fruit ne mûrit pas », et par conséquent la citation est 
faite par ledit Pierre et point du tout par Antiochus. Faut-il 
donc se rallier à l'interprétation de M. Paul Meyer ? Mais elle ne 
va pas non plus sans difficulté. Où voit-on un auteur couper ainsi 
la parole à un de ses personnages au beau milieu d'une phrase ? 
On ne semble pas avoir remarqué en effet que le vers qui nomme 
Pierre et les trois suivants non seulement interrompent le déve- 
loppement mais rendent la suite du passage presque incom- 
j)réhensible. Quel est le sujet de la phrase : que a tous es garés 
iert castiaus et closteure — et a trestous fruileus, buisons et couver- 
ture ? Ce ne peut être que largecce du vers 4. Il faut donc écarter 
les quatre vers qui font difficulté et lire : 



1. Ouvr. cit., p. 230, n. 1. 

2. Aliscans, Éd. Jonckbloët, 1854, t. I, p. 310, v. 3601-603. 

3. Ibid, p. 350, v. 5140-142. 

4. Mélanges Wilmotte, Paris, 1910, p. 247. C'est la pièce 2114 de Raynaud. 
Voir aussi br. VIII, v. 223-4. 



PIERRE DE SAINT-CLOUD 237 

Largecce est enfremée sous une couvreture, 
(Le clef a Avarice qui mult s'afice et jure 1 , 
Jamais n'en ert jetée, tele est la fremeure), 
Que a tous esgarés iert castiaus et closteure 
Et a trestous fruileus. buisons et couverture. 



c'est-à-dire : elle qui était château... Les quatre vers écartés 
font bien l'effet d'être ici une interpolation. Ils ressemblent à 
une réflexion inscrite par un lecteur en marge d'un manuscrit 
qui lui appartenait et qui aurait ensuite passé dans le texte. 
Pierre de Saint-Cloud ne serait plus qu'un commentateur de 
la quatrième branche du roman au lieu d'en être l'auteur. Cela 
ne laisse pas que de surprendre quelque peu. Faut-il au con- 
traire considérer ces quatre vers comme originaux et simplement 
admettre que par suite de quelque accident ils ont été mal 
à propos déplacés ? Dans ce cas Pierre de Saint-Cloud redevien- 
drait le collaborateur d'Alexandre de Bernai. Nous laissons la 
question en suspens. On ne pourra la résoudre, croyons-nous, que 
quand on nous aura donné une édition critique de Y Alexandre. 

Que Pierre de Saint-Cloud ait été un des auteurs de Y Alexandre 
ou seulement un de ses premiers lecteurs, il reste que nous lui 
devons Renard et Isengrin, et c'est surtout ce qui nous importe 
dans cette étude. 



1. On peut ou bien faire de jamais n'en ert une phrase parallèle à le clef a 
ou bien comprendre : l'avarice déclare que jamais la clef ne sortira de l'endroit 
où elle est cachée. 



CHAPITRE XII 



RENARD ET LE GRILLON. RENARD ET TIBERT 



La branche V et la branche XV semblent avoir été insérées, dès l'origine, dans 
Renard et Isengrin : c'est un double appendice au poème de Pierre de Saint- 
Cloud. 



L'œuvre de Pierre de Saint-Cloud dut trouver presque immé- 
diatement de nombreux lecteurs. Dès la fin du siècle on mentionne 
Constant des Noes comme un personnage fort connu, et cet 
honnête vilain ne joue pourtant dans le poème qu'un rôle secon- 
daire. Qu'on juge par là de la popularité des deux protagonistes, 
Renard et Isengrin. Rien d'étonnant que sous l'influence de ce 
succès on ait cherché de bonne heure à imiter ou à compléter 
l'épopée du goupil. Il y avait là en effet un champ largement 
ouvert, et Pierre était loin d'avoir épuisé la matière. Plus d'un 
dut même penser que son principal mérite était d'avoir fourni 
à ses contemporains un nouveau et fécond thème sur lequel des 
générations de poètes pourraient désormais broder à leur fan- 
taisie. En tout cas plusieurs s'y essayèrent sans tarder, et les 
cinq ou six années qui suivirent 1176 virent certainement paraître 
les branches I, III, IV, V, X, XIV. Ce sont ces imitations ou 
ces continuations que nous allons main* enant examiner. Il n'est 
pas facile d'en déterminer l'exacte suite chronologique. Tout ce 
qu'on peut affirmer c'est que III, IV, et XIV sont antérieurs 
à I et à X. Nous consacrerons donc un chapitre à III, un autre à 
IV et à XIV, un troisième et un quatrième à I et à X. Mais nous 
traiterons tout d'abord la branche V : non que nous la jugions 
plus ancienne que les cinq que nous venons d'énumérer : elle 
est peut-être au contraire plus récente, quoique appartenant 
sans le moindre doute, elle aussi, à la période ancienne, comme 



RENARD ET LE GRILLON 239 

le montre l'imitation «lu Glichezâre. Mais elle offre une parti- 
cularité curieuse : à en croire les manuscrits tout au moins, il 
ne semble pas qu'elle ait jamais eu d'existence indépendant* 
on dirait presque qu'elle a été composée expressémi m, pour i 
insérée à un endroit déterminé du poème primitif (ll-Va). 
A défaut d'indication précise sur la date de sa composition, il 
ne sera donc pas mauvais d'en placer l'étude tout de suite après 
celle de ce poème. Pour une raison analogue nous joindrons à la 
branche V la branche XV. Pas plus que l'autre en effet elle n'a 
eu d'existence indépendante : tout au moins, dès l'archétype 
de nos manuscrits actuels, nous la trouvons insérée au milieu 
de Renard et Isengrin, qu'on a donc tenté par deux fois d'allon- 
ger. Nous considérerons Y et XV comme une sorte de double 
appendice à II- Va. 

La branche V qui ne comprend que 246 vers présente deux 
aventures assez mal reliées l'une à l'autre. La seconde est très 
probablement de l'invention de l'auteur, la première est une 
imitation très directe et très nette de YYsengrimus. Ce sont non 
seulement le même .motif et les mêmes incidents, mais nombre 
de vers ont passé du latin au français qui offre parfois l'appa- 
rence d'une simple traduction. Le cas est si clair qu'aucun cri- 
tique n'a songé à contester le fait. Déjà Chabaille avait fait remar- 
quer que les deux poèmes débutent par des vers de sens iden- 
tique 1 . M. Martin a signalé, que dans V comme dans Ysengrimus. 
Renard est le neveu du loup : partout ailleurs dans le roman fran- 
çais il n'est que son compère 2 . La coïncidence est en effet très 
significative. Mais c'est M. Voretzsch qui a le mieux mis en 
lumière l'étroite dépendance de V par rapport au poème latin 3 . 
Par une analyse détaillée des deux récits il en a fait ressortir les 
frappantes analogies et il a donné toute une liste de vers latins 
dont on retrouve dans le français les équivalents jtresque tex- 
tuels. Nous allons reproduire à notre tour cette liste en y ajoutant 
ici ou là un rapprochement négligé par M. Voretzsch. Isengrin et 
Renard partent en chasse : ils se rencontrent : 



1. Le Roman du Renard, Supplément, variantes et corrections, Paris, 1835, 
p. 127, n. 1. 

2. Observations, p. 41. La br. XXIV emploie aussi les termes d' » oncle 

« neveu », mais en les expliquant comme une fiction convenue entre le loup et 
le goupil : v. 132 ss. Cf. ci-dessous, p. 245, n. 2. 

3. Zts. /. rom. Phil., XV, p. 165-9. 



240 



Le roman dé renard 



Egrediens silua mane Ysengri- 

[mus, ut escam 

Ieiunis natis quereret atque 

[sibi, 

Cernit ab obliquo Reinardum cur- 

[rere uulpem, 

Qui simili studio ductus agebat 

[iter, 

Preuisusque lupo non uiderat ante 

[uidentem 

Quam nimis admoto perdidit 

[hoste fugam. 

Ille, ubi cassa fuga est, ruit in dis- 

[crimina casus, 

Nil melius eredens quam simu- 

[lare fiden^ 

Iamque salutator ueluti sponta- 

[neus in fit : 

Contingat patruo preda cupita 

[meo! 



Un jour issi hors de la lande 
2 Ysengrins pour querre viande 

Et dant Renars tout ensement... 

A un grant tertre dévaler 

Li vint Ysengrins devant lui 
12 Qui par temps li fera anui. 

Renars voit bien ne puet guen- 
[chir, 

Ne nulle part ne puet fuïr. 

Si li a dit tout a estrous : 
16 « Biaus compères, bien veigniez 

[vous, 

Et Damediex vous envoit joie ! » 



Réponse ironique d'Isengrin : 



Opportuna tuas obtulit hora 

[preces : 

Ut quesita michi contingat preda, 

[petisti, 

16 Contigit, in predam te exigo, 

[tuque daris, 

Difficilis semper non est Deus equa 

[petenti, 

Te petere attendens equa, re- 

[pente dédit. 

Te michi non potuit contingere 

[gratior hospes, 

20 Non me hodie primum perfida 

[uidit auis, 

Unde uenis, uesane Satan? non 

[euro rogare, 

Quo tendas, ego te longius ire 

[ueto ; 

Si quid adhuc exinde tibi proce- 

[dere restât, 

24 Hue tantum in fauces progre- 

[diere meas. 

Hune uideo duplicem nobis con- 

[surgere fructum : 

Scilicet hec stomacho proderit 

[esca meo... 



Et cilz li dist : se Diex me voie, 

Joie aurai je, quant je vous voi. 
20 Par Dieu le père en qui je croi, 

Quant je te voi, ne quier autrui. 

Du corps te ferai grant anui. 

En mon ventre prendras hostel. 
24 Tu ne t'en puez partir par el. 

Moult auroies isnel cheval, 

Se ne te fais livrer estai. 

De vous me lèveront li flanc, 
28 Aguiser weil de vous mon sanc 

Par sanc aquerrai hardement, 

Plus en serai doubté de gent. 

Que faites vous^ viaz entrez 
32 En ma geule ! que demourez? 



RENARD ET LE GRILLON 241 

Puis voilà Isengrin qui se jette sur Renard, vigoureusement 
dans le récit français <|ui est pressé d'arriver à la conclusion, plus 
mollement chez Nivard, où Ysengrimus, tout en discourant, va 
jouer avec le goupil comme le chat avec la souris. 

Dixit et admoto foris hostem Ysengrinfl aguise sa dent, 

[dente titillana 34. A Renart donne assaillement... 

60. Leniter extrêmes uellit utrim- 

[que pilos... Or est I Lenara en mal troton. 

40 De son dos volent li flocon 

Aussi con de coûte de plume. 

Dans la branche V Renard est si malmené qu'il tombe sans vie 
et ne remue plus. Désespoir du loup qui craint d'avoir tué son 
conseiller : 

Mes mautalens m'a sourporté, 
50 Trop ai vilainement ouvré. 

Je n'ai mes cure de déport, 
Quant je mon conseiller ai mort. 

Renard qui entend s'étire, puis se relève : 

58 Et dist : Sire, ce est péchiez. 

Vostre niez sui, ce est la somme, 
Je mar tendrez vil petit homme. 

Dans le latin tout se passe en discours, mais nous y trouvons 
sans peine la source des vers que nous venons de citer. 

125 En Reinardus adest, cognatum agnosce fidelem !. . . 

Paruus ego et uirtute carens, tu fortis et ingens, 
170 Et quidam tituli mors tibi nostra dabit?... 

Quin heu ! quanta meo tibi funere dampna parant ur ! 
174 Quis tibi consulter, qualis ego usque fui? 

Ergo tibi dampnum mea mors et dedecus infert ; 
Viuam, consiliis prodero sepe tibi, 

Exiguos artus cumulata peritia pensât, 
178 Conciliant artes debilitatis onus. 



En lisant ce passage, on comprend bien mieux ce que veut dire 
l'Isengrin français quand il déplore la perte de son « conseiller » 
et on entrevoit la raison pourquoi il est mal ici de mépriser un 
« petit homme » : membres exigus, mais esprit fertile en ressources, 

Fotjleî. — Le Roman de Renard. 16 



242 LE ROMAN DE RENARD 

voilà comment se définit Reinardus, et son congénère français est 
très conscient de cette double caractéristique. 

Cependant passe un vilain, porteur d'un « bacon », ce qui sug- 
gère tout de suite à Renard un moyen d'échapper à son terrible 
parent : 

... Gestabat pono baconem 62 Delez le bois vit un vilain. 

182 Rusticus. En sa main portoit un bacon. 

Il s'agirait de prendre ce « bacon », et le partage serait facile : 

At uero fieri lucrum commune Or faisommes ci vostre esgart : 

[paciscor, 76 Je en aurai la tierce part 
220 Jam pro dimidia non ego parte Et vous les deus, qui estes grans. 

[loquor, C'est coustume de marcheans 

Parua deus fecit paruis, ingentia Que se deduient bernent, 

[magnis, 
Sit pars quarta michi, très re- 
manenti tibi ! 

Renard a hâte d'en être déjà là : 

72 Qu'alons nous ici clemourant? 

Courons li sus ! or n'i ait plus. 

De même dans le latin : 

225 Quid cunctamur? eam, scis uesci carne suilla? 

Mais Isengrin n'est pas disposé à se donner la moindre peine, et 
c'est le goupil qui se chargera de toute l'affaire : 

Dist Renars : lessiez ce ester ! 
88 Or m'estuet mon sens esprouver. 

Reinardus avait déjà dit : 

218 Nunc animi dos est experienda mei, 

et son oncle avait tout aussi nettement décliné de courir après 
le « bacon ». -- Dans les deux poèmes nous voyons alors Renard 
prendre rapidement les devants, et feignant d'être boiteux attirer 
après lui le vilain, qui croit déjà le tenir, mais a compté sans 
son hôte. Fatigué de cette poursuite infructueuse, l'homme jette 
le « bacon » pour courir pins vite, et ne réussit pas davantage à 



RENARD ET LE GRILLON 243 

s'emparer de la précieuse fourrure. Cependanl [sengriu ae saisit 

du « bacon», le dévore à belles dents et quand le goupil revienl 
il ne trouve plus que la hait qui avait servi à suspendre le« bacon». 
Nivard développe tout ce récit avec une complaisance marquée : 
il ne nous fait pas grâce d'un seul geste du vilain ou d'un seul 
mouvement de Renard. Le trouvère français procède par de 
courtes indications où il ne donne que l'essentiel : en 38 vers il 
expédie une narration qui en avait pris 1 27 dans le latin. Quoique 
le fond du récit reste le même, on ne trouvera donc pas ici des 
ressemblances de détail comme celles que nous avons relevées 
dans la première partie de l'épisode. Pourtant ici et là un vers 
semble b ; en avoir passé d'un texte à l'autre : 

In caput, in caudam, in costas ti- Renars vint traînant ses rains 

[tubatque caditque, 102 Et cilz le cuda prendre as mains. 
242 Rusticus insectans prendere 
certus erat]. 

Chez Nivard et dans la branche V l'épisode se termine par la 
même conclusion. Isengrin, rassasié et bénévole, offre la hart 
au goupil qui, indigné, la laisse à qui l'a méritée, mais par peur 
de la colère de l'autre finit pa,r se calmer. Aux 168 vers de l' Ysen- 
grimus, où s'étale l'humour caustique de Nivard, correspondent 
dans le français quinze maigres octosyllabes, mais le jeu de mot 
du la,tin a passé dans la branche V : 

Patrue, questor ait, cui competit, La hart ait qui l'a desservie, 

[illius esto ! 130 Que je ne la deservi mie. 

388 ' Hic aliquid peius quam nichil 

[esse puto ; 

Quod michi seruasti, serua pen- 

[dere uolenti, 

Inuenit arbitrium nulla retorta 

[raeura. 

Il n'est pas douteux que dans tout ce récit le trouvère fran- 
çais ne soit resté très inférieur à son modèle latin. Il y a chez 
Nivard une fécondité d'imagination, une souplesse de style et 
une verve dans le développement dont on chercherait en vain 
l'équivalent dans la branche V. Par comparaison le récit fran- 
çais, qui a pourtant ses qualités, semble incolore et terne. Par 
endroits certains traits empruntés au latin se détachent gauche- 
ment du reste. Isengrin comparant son ventre à un hôtel où il va 



244 LE ROMAN DE RENARD 

recevoir le goupil rappelle bien plus le cynique et disert goliard 
de l' Ysengrimus que la brute inintelligente de la branche V. Il y a 
là une plaisanterie qui est tout à fait dans la note ordinaire du 
poème latin, mais qui surprend un peu dans la narration rapide 
et terre à terre de l'auteur français. Mais il est une gaucherie 
apparente qu'on aurait tort de lui reprocher. Dans le texte latin, 
où notre épisode vient chronologiquement après la scène du viol, 
nous savons fort bien pourquoi le loup en a au goupil ; et du reste 
il le lui fait savoir expressément : 

Quid mea, quid referam, que natis probra meeque 
52 Feceris uxori? nonne fuere palam? 

Dans le français on ne voit pas clairement tout d'abord pour- 
quoi Isengrin est si acharné après Renard. Mais c'est simple- 
ment parce que nous lisons la branche V comme si c'était un 
poème indépendant. En réalité, comme nous l'avons vu, elle a 
été faite pour être insérée dans Renard et Isengrin immédiate- 
ment après la scène du viol. Addition maladroite, si l'on veut. 
Pourtant elle se rattache assez bien à ce qui précède. Après le 
vilain tour joué par Renard à la louve, il est certain que le gou- 
pil a en Isengrin un ennemi dont il fera bien de se garder. Et 
c'est sans doute à cette rancune fort motivée du loup que font 
allusion les vers suivants qui se lisent tout au début de la bran- 
che V : 

Renars prent Dieu a reclamer 
6 Que cel jour le puisse garder 

Des mains son compère Ysengrin. 
J'ai, fait il, tant mauvais voisin, 
Que ne me sai en qui fier. 

En somme nous avons ici le même enchaînement de faits que 
dans l' Ysengrimus : sans doute dans le latin l'aventure du « bacon » 
ouvre le poème, mais la raison en est que les événements anté- 
rieurs sont racontés plus tard seulement sous forme de narra- 
tion rétrospective. Si nous voulions rétablir la suite chronolo- 
gique, il faudrait mettre l'aventure du «bacon» tout de suite après 
la scène du viol dont elle n'est que le complément. C'est ce qu'a 
bien vu notre trouvère et, quand il a séparé en deux tronçons 
Renard et Isengrin pour faire place à sa propre composition, 
il a fait la coupure au bon endroit. La branche V se relie de façon 



RENARD ET LE GRILLON 245 

naturelle au premier tronçon. Mais où la difficulté commence, 
c'est quand il s'agit de la rattacher au second tronçon. Il y a là 
dans Va un dénouement original qui ne doit rien an poème de 
Nivard et qui entraîne l'action dans une direction toute diffé- 
rente. On se rappelle qu'Hersent une fois retirée de la tanière 
de Renard, il s'en suit une aigre explication entre elle et son 
mari, après quoi on part de concert pour la cour du roi Noble 
à qui on demandera justice du goupil. Si on insère l'aventure 
du « bacon » entre la délivrance de la louve et la querelle conjugale 
qui suit, on pourra sans trop de peine relier cette aventure avec 
le premier épisode, et c'est ce qu'avait déjà fait Ysengrimus, 
mais que deviendra le second épisode : la querelle conjugale 
sera-t-elle supprimée ou reculée à plus tard ? Il y a là une diffi- 
culté que l'auteur de V n'a pa,s surmontée. Il a laissé cette que- 
relle où elle se trouve, se contentant de la rattacher aux derniers 
vers de son poème par un gauche raccord dont nous avons fait 
ressortir toute l'absurdité 1 . Il a voulu concilier Nivard et Pierre 
de Saint-Cloud 2 et il n'y a pas réussi. C'est qu'il n'a pas vu com- 
bien l'esprit de leurs œuvres était différent. Il ne semble pas 
s'être rendu compte des intentions de son devancier français. 
Il ne se doute guère qu'Isengrin et Renard sont des barons féo- 
daux, et il n'y a pas trace chez lui de la conception d'une « guerre 
privée » entre deux puissants seigneurs. Un goupil qui vole un 
« bacon » à un paysan trop naïf et un loup qui mange le même 
« bacon » à la barbe du goupil tout penaud, voilà ce qu'il a vu 
dans P Ysengrimus et voilà ce qu'il nous a raconté. Son tort a été 
de vouloir enchâsser de force son récit dans un poème qui nétait 
nullement fait pour recevoir cette addition. 

Quoiqu'il en soit, un fait important reste, c'est que l'auteur 
de V a imité et parfois traduit YYsengriin us. Nous avons vu que 
ni M. Martin ni M. Voretzsch n'en doutent, et M. Sudre, nous 
pouvons l'ajouter, est tout aussi afïirmatif. « La forme tout 
entière de ce fragment, dit-il en parlant de l'aventure du « bacon », 
a été fournie bien certainement par V Ysengrimus (I, v. 1-390) 3 . » 
Voilà qui peut nous surprendre au premier abord, et on ne nous 



1. Voir p. 184-85. 

2. C'est pourquoi Renard est chez lui tantôt neveu (v. 59, 66, 68, 91, 142), 
tantôt compère (v. 7) d'Isengrin : le premier terme est emprunté à Nivard, le 
second à Pierre de Saint-Cloud. 

3. Sources, etc., p. 133. 



246 LE ROMAN DE RENARD 

a pas habitués jusqu'ici à tenir un tel compte de l'œuvre de 
Nivard. Mais comment se fait-il qu'on se soit arrêté en si beau 
chemin 1 Si VYsengrimus a pu fournir la forme d'un fragment, 
pourquoi son influence ne se serait-elle pas exercée sur d'autres 
fragments ? Pourquoi cette défiance ou mieux cette indifférence 
ordinaire à l'égard d'un poème dont ici pourtant on ne peut 
s'empêcher de reconnaître l'importance ? Toutefois ne nous 
hâtons pas trop de triompher de ce manque de logique : la con- 
tradiction pourrait bien n'être qu'à la surface. M. Voretzsch 
et M. Sudre font en effet à propos de la branche V une restric- 
tion significative dont nous n'avons encore rien dit. A leurs yeux 
cette branche telle que nous la possédons, n'est qu'un remanie- 
ment. Il en a existé une forme plus ancienne, nous dit M. Sudre, 
qui nous est attestée par l'imitation du Glichezâre et à laquelle 
a probablement puisé aussi, pour le fond tout au moins du récit, 
l'auteur d' Ysengrimus. Plus tard un scribe reprit ce vieux poème 
et le rajeunit à l'aide de développements empruntés à l'œuvre 
de Nivard. On voit le rôle curieux que dans cette théorie com- 
pliquée joue VYsengrimus. Il emprunte sa matière à un poème 
français qui plus tard à son tour lui emprunte sa forme. « C'est 
un prêté pour un rendu », conclut M. Sudre. Soit. Mais quelle 
preuve en avons-nous ? Une preuve tout à fait suffisante, répond- 
on, l'existence de l'ancienne version elle-même dans le poème 
du Glichezâre, et ici on nous renvoie à M. Voretzsch. C'est lui 
en effet qui, ici comme ailleurs, a comparé dans le détail la version 
du Glichezâre à la branche française pour arriver à une inévitable 
conclusion : c'est que le poème allemand, tout voisin qu'il est 
du français, n'en vient pourtant pas, mais remonte à une forme 
plus ancienne dont V n'est qu'un remaniement. Quels sont ici 
les arguments do M. Voretzsch ? 1 II en fait valoir deux. L'un 
est que dans le reste de notre collection on ne trouve pas entre 
VYsengrimus et les branches françaises des ressemblances de 
détail : pourquoi faire une brusque exception dans le cas de la 
branche V ? N'est-il pas plus logique de penser que là aussi il y a 
eu à l'origine indépendance du français à l'égard du latin, et que 
les ressemblances indéniables qu'on relève entre V et l'épisode 
du début dans Ysengrimus sont dus à un scribe postérieur ? Nous 
répondrons que justement cette influence de VYsengrimus nous 

1. Art. cit., p. 169-70. 



RENARD ET LE GRII.l.nv 247 

croyons bien l'apercevoir un peu partout dans nos ancienx 
branches et en particulier dans la ]>lus ancienne de toutes, la 
branche II, et que d'ailleurs nous ue voyons pas ce qu'on gagne 
à se réfugier continuellement dans la supposition d'un remanieur. 
A vouloir être logique, ue Eaudra-t-il pas maintenir que ce qu'un 
remanieur a pu faire n'est pas resté hors de la portée d'un auteur 
original ? 

Voici un autre argument plus spécieux. Si l'on compare le 
latin, le français et l'allemand on s'aperçoit que le Glichezàre, 
qui du reste suit de près le texte français, omet pourtant cer- 
tains traits de son original, et ce sont précisément ces traits qui 
dans la branche Y viennent de YYsengrimus. Croira-t-on qu'il y 
ait là un effet du hasard ? N'est-il pas plus naturel de supposer 
que dans la version française que suivait le poète allemand ces 
traits n'avaient pas encore été empruntés à V Ysengrimus '. 
Il n"est peut-être pas absolument exact d'affirmer qu'aucun détail 
n'est commun aux trois versions. N'y a-t-il pas un air de parenté 
entre les trois passages où on nous montre Renard qui fait le 
boiteux : 

241 In caput, in caudam, in costas titubatque caditque. .. 

Par devant le vilain se trait 
96 Autresi con s'il fust contrait... 

101 Renars vint traînant ses rains. 

einen vuoz begunder ûf hân 
unde sêre hinken, 
462 er liez den rucke sinken, 

rehte als er im "svaere enzwei. 

Mais il est bien vrai qu'en gros la remarque de M. Voretzsch 
reste juste : les détails empruntés à F Ysengrimus par la branche V 
n'ont en général pas passé dans le texte allemand. Seulement il 
n'est pas nécessaire de s'en étonner outre mesure : ces détails 
en effet appartiennent pour la plupart au début du récit français, 
et le Glichezàre entre en matière d'une façon toute différente. 
< liez lui Renard, au sortir de son aventure avec Tibert, rencontre 
par hasard Isengrin, lui offre son alliance et après une rapide 
consultation du loup avec sa famille se voit agréer comme son 
compère. Isengrin a pour lui une telle estime que. partant pour 
la chasse, il lui confie sa femme. Sur quoi Renard offre sur-le- 
champ son amour à la louve, qui du reste n'en a cure. Isengrin 



248 LE ROMAN DE RENARD 

revient après une chasse infructueuse et se lamente sur le malheur 
des temps : je n'ai jamais connu pareille misère, dit-il avec 
dépit, chaque pâtre a son chien. C'est alors que Renard voit 
passer le paysan au «bacon», et ici nous rejoignons la branche V. 
On voit combien les débuts des deux poèmes sont différents. 
On ne peut donc s'attendre à relever ici de nombreux points 
de contact, et il n'y a rien à tirer de leur absence, — à moins 
qu'on ne fasse un pas de plus et qu'on ne veuille voir dans le 
prologue du Glichezâre l'original dont le début de la branche V 
n'est plus qu'un remaniement ou pour mieux dire une transfor- 
mation complète. Et c'est bien la position que prend M. Voretzsch. 
Selon lui, le Glichezâre a traduit fidèlement, de l'entrée en matière 
à la conclusion, une ancienne branche française qui n'a pas com- 
plètement disparu, puisque nous en retrouvons une partie impor- 
tante dans la branche V ; mais le scribe qui a transcrit cette 
branche a supprimé le début original et l'a remplacé par un épi- 
sode nouveau emprunté à F Ysengrimus. 

Tout ceci n'est sans doute pas impossible, mais est-ce bien 
probable ? Il est certain que M. Voretzsch est dans son étude 
arrivé de bonne heure à la conclusion que le poème du Glichezâre 
est antérieur à toutes les branches françaises qui nous sont 
conservées, et cette conviction n'est pas sans l'aider, dans bien 
des cas, à faire pencher la balance du côté où elle n'inclinait 
peut-être pas sensiblement. Ici en particulier, si nous ne nous 
en tenons qu'à notre épisode, nous n'avons aucun indice qui 
nous permette d'affirmer l'existence d'une forme plus ancienne 
de la branche V. Concédons à M. Voretzsch, quitte à faire des 
réserves plus tard, que le Glichezâre est un très fidèle traducteur 
qui ne change son original que pour de bonnes raisons. La ques- 
tion est de savoir si nous n'entrevoyons pas ici les raisons qui 
ont pu le déterminer à modifier la version de la branche V, telle 
qu'elle nous a été conservée. C'est seulement dans le cas contraire 
qu'on pourrait, pour se tirer d'embarras, recourir à l'hypothèse 
de M. Voretzsch. Or il nous semble qu'on peut très bien se repré- 
senter ici comment a procédé le vieux poète allemand. Plaçons-le 
en face de la branche V que nous connaissons. Il avait dès le 
début une difficulté à résoudre. Le français comme le latin sup- 
posait une hostilité déclarée entre le loup et le goupil. Cette 
hostilité, Nivard se réserve d'en expliquer la cause plus tard, 
et en attendant il nous jette, à la manière épique, in médias res, 



RENARD ET LE GRILLON 240 

se contentant d'une «allusion rapide à des faits, qui ne seront 
exposés que dans le livre VII. — L'auteur de V, qui comptait 
insérer son poème dans Renard et Isengrin, n'avait pas à se 
préoccuper de justifier une animosité dont Pierre de Saint -Houd 
avait longuement conté l'origine. Mais il n'en allait pas de même 
pour le Glichezâre : il se trouvait en présence non seulement de 
II- Va et de V mais d'une demi-douzaine d'autres branches 
françaises, et le problème était de fondre tant bien que mal en 
un poème continu ces compositions assez disparates. Le Gliche- 
zâre ne s'est pas trop mal tiré de sa tâche, comme nous le mon- 
trerons plus tard. Ce qui nous importe ici, c'est de noter que son 
plan l'amenait à placer vers la fin de son poème la scène du viol 
de la louve, et dans la première partie au contraire les épisodes 
qui rapprochent le loup et le goupil sans les mettre aux prises 
l'un avec l'autre. L'aventure du «bacon» qui vient tout de suite 
après les récits où figurent Chantecler, la mésange et Tibert 
appartient donc aux épisodes pacifiques : Isengrin et Renard, 
considérés comme héros épiques, n'ont encore aucune raison de 
se haïr. Ils n'en ont pas davantage de s'aimer et de se rechercher, 
et voilà pourquoi le Glichezâre se croit obligé d'expliquer leur 
association. De là cette scène assez étrange où, sur une offre for- 
melle du goupil et après mûre délibération. Renard est solennel- 
lement proclamé le compère du loup et de la louve. Nous revien- 
drons sur cette scène 1 . Il nous suffit d'avoir montré ici comment 
le Glichezâre. rejetant vers la fin de son poème l'épisode qui dans 
le français (comme dans le latin) expliquait l'hostilité des deux 
animaux au début de 1'a.venture du « bacon », était tenu, s'il voulait 
placer ce récit dans la première partie de son poème, de faire 
disparaître toute trace de cette hostilité. Par là il s'obligeait à 
modifier le début de la branche V, et c'est, croj-ons-nous. ce 
qu'il a fait. Si l'on accepte notre explication, il ne reste plus 
aucune raison d'affirmer que la branche V est l'œuvre d'un rema- 
nieur qui aurait radicalement transformé le début et scrupuleu- 
sement respecté la fin d'une branche plus ancienne. La branche V 
est un original, dont l'auteur a voulu compléter à sa façon 
l'œuvre de Pierre de Saint-Cloud : et il a parfaitement su remon- 
ter à la source où avant lui son devancier avait puisé. 

Il peut sembler surprenant qu'il n'ait pas emprunté davan- 

1. Voir p. 429-30. 



250 LE ROMAN DE RENARD 

tage à Ysengrimus. L'aventure du «bacon «est en effet suivie, chez 
Nivard, d'un récit qui se prêtait excellemment à être mis en octo- 
syllabes français, le conte de la pêche à la queue. L'auteur de V 
n'en a pas juge ainsi. Mais il y a sans doute à son dédain une 
très bonne raison. Il est très probable qu'au moment où il écri- 
vait, la branche 1 1 L existait déjà et l'aventure de la pêche à la 
queue y était précisément mise en œuvre de façon fort plaisante. 
Notre auteur, arrivé à la conclusion de son premier épisode, 
devait donc, s'il voulait continuer son poème, ou emprunter 
ailleurs ou tirer de sa propre imagination. C'est probablement à ce 
dernier parti qu'il s'est arrêté, mais nous allons voir que, si les 
détails de son second récit lui appartiennent en propre, l'idée 
générale et le cadre viennent de Pierre de Saint-Cloud. Renard, 
mécontent d'avoir été joué par son oncle, mais n'osant trop 
montrer son ressentiment, prend congé d'Isengrin et, pécheur 
repentant, part en pèlerinage. Il arrive un jour près d'un « mesnil » 
où s'ébattaient des rats. N'ayant pas réussi à en prendre un, il se 
rabat sur un grillon qui chantait près du four. « Clerc sevent bien 
chanter latin », lui dit-il, 

Je te donroie bon loier, 
170 Dans clers, dites vostre sautier ! 

Puis, comme l'autre s'approche, il lui jette brusquement sa 
manche dessus et, croyant le tenir, s'apprête à n'en faire qu'une 
bouchée. Mais le grillon échappe et donne au diable un pèlerin 
« qui la gent mordra en la fin ». Sans se déconcerter Renard 
explique qu'il ne voulait prendre que son livre pour le manger et 
ainsi savoir ses chansons. Le pèlerin est du reste malade et ne 
peut plus guère durer. Le grillon ne veut-il pas le confesser ? 
Ce ne sont pas les prêtres qui manquent ici, répond l'autre, et 
justement en voilà toute une bande qui arrive, tant «gaignons» 
que « chasceors, arbalestiers et veneors ». En effet on entend le 
vacarme de la meute, et Renard de détaler, serré de près par 
Tribole, Clarenbaut, Rigaut et Plesence. On voit tout de suite 
l'air de famille que présente* ce récit avec les premiers épisodes 
de la branche II : Renard loue le chant du grillon, comme chez 
Pierre de Saint-Cloud il vantait le chant du coq ou du corbeau : 
de même il ne se contente pas d'une seule tentative pour s'em- 
parer de sa proie, mais revient à la charge, dissimulant sa pre- 
mière déconvenue sous d'hypocrites paroles ; enfin l'arrivée des 



RENARD ET TIBERT 251 

gaignons qui sont prêts à confesser Renard s'il les attend ap- 
pelle de près la venue des chiens ambassadeurs de paix dans 

l'épisode de la mésange ; les gaignons y sont nommés par leurs 
noms comme à la fin de l'aventure de Chantecler <ui dans La con- 
clusion de la branche V. Mais si ces motifs et ces procédés 
viennent en droite ligne de Renard et Isengrin, L'auteur de V n'a 

pas réussi à prendre à Pierre son talent de conteur. Il y a dans 
l'épisode de Renard et du grillon quelque chose de sec. de heurté, 
d'insuffisamment nuancé ou expliqué. Et la conclusion a'esl 
pas beaucoup meilleure. Il s'a.git de terminer la branche en 
reliant la seconde partie à la première : Renard pour échapper 
aux chiens saute sur la crête du four, se tapit, reste coi et voit 
passer la meute qui a perdu sa piste, mais qui à force de courir 
finit par rencontrer Isengrin. Que faisait donc messire loup dans 
ces parages ? Et s'en va-t-il, lui aussi, visiter Saint-Jacques de 
Compostelle, car voilà quinze jours que son neveu l'a quitté ? 
On dira peut-être que la meute a fait beaucoup de chemin en 
sens inverse avant de trouver le loup. Il n'en est rien pourtant, 
car du haut de son observatoire Renard charmé assiste à l'as- 
saut que mènent les chiens contre le malheureux Isengrin. 
Mais notre auteur s'embarrasse peu de ces difficultés. L'impor- 
tant pour lui, c'est que le goupil a enfin sa revanche de la duperie 
du ce bacon » : 

Or en avez le guerredon : 
234 Mar i manjastes le bacon, 

s'écrie Renard. Isengrin ne s'amuse guère, mais enfin après bien 
des efforts il échappe à la meute. 

Tornez s'en est grant aleiire 
246 Et vet aillors querre pasture. 

Sur quoi la branche prend fin. ou plutôt, par une gauche tran- 
sition dont nous avons parlé 1 , se soude à la branche Va. 

La branche XV est artistiquement très supérieure à la bran- 
che V. Par la clarté et la netteté du récit, par la fraîcheur des 
descriptions, par le comique des situations elle rappelle tout à 
fait la manière de Pierre de Saint-C'lmid. et on ne saurait être 
surpris de découvrir que, dans tous les manuscrits qui la ren- 

1. Voir p. 184-85. . 



252 LE ROMAN DE RENARD 

ferment, elle se trouve placée au beau milieu de la branche II, 
immédiatement après le vers 842, entre l'aventure de Renard et 
Tibert et celle de Renard et Tiécelin. Le scribe à qui nous devons 
l'archétype de nos manuscrits peut avoir commis une erreur 
d'attribution, mais il n'a pas fait d'erreur de goût. Il va de soi 
que dans une édition critique il faudrait laisser la branche XV 
là où il l'a placée. C'est M. Bùttner qui a raison contre M. Martin. 
Mais il ne s'ensuit pas que XV soit l'œuvre de Pierre de Saint- 
Cloud. Il nous paraît évident au contraire qu'on ne saurait lui 
attribuer ces 522 vers. Une analyse rapide du poème nous aidera 
dans notre démonstration. 

Renard affamé se met en campagne, et tout par hasard ren- 
contre Tibert : 

Grant talent a de lui mengier : 
10 Et si se voldroit revengier 

De ce qu'el broion le bouta. 

Mais il n'est pas très désireux de livrer bataille et il préfère 
arriver à ses fins par la ruse. Le voilà donc qui fait un beau ser- 
mon à Tibert sur les dangers que courent les trompeurs, après 
quoi il lui pardonne sa trahison et lui offre à nouveau son 
amitié. Tibert accepte : de part et d'autre on engage sa foi, et on 
se met en route. Tous deux avaient faim « forte et dure », mais 
par bonheur Renard trouve une andouille. A qui appartient-elle ? 
Aux deux compagnons également, s'écrie Tibert, et Renard ne 
le nie pas, mais en attendant il l'emporte entre ses dents. Tibert 
suit en maugréant et finit par déclarer que ce n'est pas ainsi 
qu'on porte les choses : à voir le milieu de l'andouille souillé 
par la bouche de Renard et les deux côtés traînant dans la boue, 
le cœur lui en lève de dégoût. Il veut absolument donner une 
leçon de propreté au goupil, qui finalement lui confie la pré- 
cieuse andouille, avec l'idée que le chat en sera gêné dans ses 
mouvements et par conséquent à la merci de son digne camarade. 
Tibert prend donc l'andouille par un des bouts qu'il met très 
délicatement dans sa bouche, puis d'un mouvement habile jette 
le reste sur son dos. Ainsi accoutré, il file et ne s'arrête qu'au 
haut d'une croix d'où il nargue le goupil déconfit. Nulle prière 
ne réussit à fléchir le cœur du chat et Renard, indigné, jure que, 
dût-il attendre sept ans, il ne bougera de l'endroit : malheur à 
Tibert quand il descendra. L'instant d'après surviennent des 



RENARD ET TIBERT 253 

chiens et il faut bien que, l><m gré malgré, Renard abandonne le 

siège. Nous sommes arrivés ainsi au vers :H>7 où commence la 
seconde partie de la branche. Deux prêtres passenl à cheval 

près de la croix, s'en allant au «synode». L'un aperçoit le chat et 
s'en promet la fourrure; l'autre prétend y avoir droit aussi. 
La querelle se termine par un compromis équitable : le premier 
aura la fourrure, mais devra défrayer au «synode» les dépends 
de son compagnon. Rufrangier, debout sur sa selle, se met donc 
en devoir d'attraper Tibert, pendant que Turgis regarde. .Mais 
Tibert n'entend pas de cette oreille : il crache à la face du prêtre 
et lui allonge un si terrible coup de griffe que Rufrangier perd 
l'équilibre et s'abat lourdement à terre. Tibert saute sur le 
cheval qui rentre à son écurie à fond de train, non sans ren- 
verser dans la cour la prêtresse qui « buchetoit ». Renonçant à 
continuer leur chemin, les deux prêtres retournent chez eux 
assez penauds, Rufrangier blessé et tous deux se croyant « enfan- 
tosmés ». 

On voit tout de suite que la seconde aventure sort nettement 
du cadre ordinaire des récits de Pierre de Saint-Cloud. Non 
seulement les hommes y passent au premier plan, mais ni Isen- 
grin ni Renard n'y jouent le moindre rôle. Il n'y a rien dans les 
branches II ou Ya qu'on puisse comparer à cet épisode qui, 
s'il était de Pierre, serait donc unique de son espèce. Par contre 
l'histoire de l'andouille partagée est bien dans le goût des pre- 
miers épisodes de la branche IL Mais il est à noter que de nou- 
veau elle met en scène Tibert, et cela immédiatement après 
l'aventure où il figure pour la première fois. Or nous ne voyons 
pas qu'à l'exception des deux héros de son poème Pierre de Saint- 
Cloud ait fait pareille faveur à aucun autre animal. Il est cer- 
tain qu'en regard des deux récits où Nivard nous montre le coq 
aux prises avec le goupil, Pierre a placé d'une part Renard et 
Chantecler, de l'autre Renard et la mésange. Ici encore nous 
avons donc affaire à une méthode différente. D'autre part le 
goupil de XV se souvient bien que, dans la course aux obstacles, 
c'est lui qui a été joué par Tibert, mais il oublie apparemment 
qu'il a reçu alors une blessure assez grave, et cela est d'autant 
plus surprenant qu'il en fera mention plus tard à Tiécelin (v. 970) 
et à Isengrin (v. 1348). Il n'y a du reste aucun raccord entre 
l'épisode de Rufrangier et Turgis et l'aventure de Tiécelin et 
Renard qui est censée lui faire suite. 



254 LE ROMAN DE RENARD 

Voici comment se termine le premier : 

518 J'encontrai hui un adversier 

Entre moy et mon conpaignon 
Seigneur Torgis de Lonc-Buisson, 
Qui nous a tous enfantosmés : 

522 A paine en sui vis eschapés. 

Et la branche II, sans la moindre transition, nous ramène brus- 
quement à Renard auquel nous avons dit adieu, dans la branche 
XV, 152 vers plus haut : 

Entre deus monz en une pleigne 
844 Tôt droit au pié d'une monteigne 

Desus une rivière a destre 
La vit Renart un molt bel estre. 

Mais ce qui est plus surprenant, le conte de Renard, Tibert et 
l'andouille dont le début est fondé sur l'aventure du steej)le- 
chase ne se rattache pourtant à cette aventure que de la façon 
la plus artificielle. Renard, dans la branche II,prisau«broion»et 
menacé par le vilain, s'en tire avec une blessure à la cuisse : 

836 A pou qu'il n'a perdu la cuisse 

Qui en la piège fu cougniee. 

Si rot poor de la cogniee 

Dont li vileins le vout ocirre. 
840 Que d'un que de l'autre martire 

S'en est tornés a molt grant peine 

Si conme aventure le meine. 

Lisez maintenant le début de la branche XV : 

Renars qui moult sot de treslue 
Et qui avoit grant faim eue, 
Se met baaillant au frapier. 
4 Si conme il erroit son sentier, 

One n'en sot mot Tybers li chas 
Tant que il se vit en ses las. 

11 est clair que ces vers ne l'ont pas suite au passage précédent. 
Nous avons là l'entrée en matière d'une aventure indépendante : 
Renard poussé par la faim, sort de sa tanière et se met baaillant 
au frapier. C'est ainsi que commencent nombre de branches, 



RENARD ET TIBERT 265 

par exemple III, IV, XII, XIV. Plusieurs jouis certainement 
se sont écoulés depuis Le steeple-chiùsr ; et Renard a eu le tempa 
de se reposer chez lui. Tost m'eustes guerpi Vautrier, dit-il à 
Tibert, Quant veïstes bien près ma mort '. Ce détail nous 9emble 
décisif. Car dans la branche II les aventures se succèdent d'un 
mouvement continu, avec quelques heures d'intervalles seule- 
ment entre chacune d'elles. Seule la scène du viol se passe une 
semaine après la visite du goupl à la tanière du loup ; encore 
avons-nous vu qu'il y avait probablement là chez l'auteur la 
trace d'un scrupule juridique. Le scribe de y a parfaitement 
senti ce manque de cohérence entre XV et II, et là comme ailleurs 
il a cherché à mettre plus de logique et d'unité. Dans les manus- 
crits G M n en effet le début de XV est ainsi transformé : 

Renars moult sot de la treslue 

Et moult avoit grant faim eue, 

Se met baaillant au frapier. 
4 Si conme il aloit son sentier, 

Et s'en aloit a moult grant painne 

Si con aventure le mainne, 

Plaignant de ce qu'il se doloit, 
8 Choisi Tybert qui s'en aloit 

Qui el broion l'avoit lessié ; 

Vers lui s'en va le col bessié. .. 2 

On voit comment le vers 7 remet les choses au point : Renard 
se plaint encore de la blessure qu'il a reçue, et par conséquent 
très peu de temps s'est passé entre cet épisode et le précédent : 
quand il se met baaillant an frapier, il ne sort pas de sa tanière 
quelques jours après l'affaire du « broion », mais il vient à peme 
d'échapper au vilain, et c'est après un court arrêt de quelques 
minutes qu'il repart. Pour qu'il n'y ait pas d'erreur possible, 
le scribe de y va faire une autre retouche : les vers 62-3 : « Tost 
rrCeustes guerpi l'autrier — quant veïstes... » deviennent : « Tost 
vos meïstes au frapier — hui main quant... » Le malheur est que 
le vers ainsi modifié ne s'accorde plus avec les indications de 
la branche II. Quand la bonne femme du «niainil » s'ajtorçoit de 
la disparition de Chantecler, c'est que « vespres ert, por ce voloit — 



1. V. 62-3. 

2. Éd. Martin, t. III, p. 544. Lo ms. n ne donne pas les v. 1-4. 



256 LE ROMAN DE RENARD 

ses jelines remetre en toit » 1 . Suit l'aventure de Renard et de 
la mésange, puis la poursuite du goupil par les chiens et sa con- 
versation avec le convers : il doit donc être déjà assez tard quand 
Renard rencontre finalement Tibert le chat, et en effet l'auteur 
a soin de nous dire 

N'est merveille s'il est lassez, 
658 Car le jor oui foï osez. 

Ainsi c'est le soir et non le matin que s'est couru ce fameux 
steeple-chase, et le scribe de y ne nous tire d'une difficulté que 
pour nous plonger dans une autre. Mais ses efforts mêmes pour 
corriger le texte traditionnel nous montrent qu'il avait senti com- 
bien était lâche la liaison entre l'épisode du partage de l'andouille 
et celui de la course aux obstacles. 

Il est clair que la branche XV n'est pas l'œuvre de Pierre 
de Saint-Cloud. Mais elle a été certainement écrite par quelqu'un 
qui connaissait bien son poème et qui en avait attrapé l'esprit 
et la manière. On ne nous dit pas expressément que Renard 
et Tibert sont des barons, mais nous le comprenons tout de suite 
à leur langage. Quand Renard, voyant venir les chiens, se prépare 
à détaler, Tibert ironique essaie de le rassurer : ces nouveaux 
venus sont des amis à lui dont le goupil n'a rien à craindre ; 
si Renard en doute, Tibert est tout prêt à s'entremettre loyale- 
ment : 

352 Donroie je pour vous mon gage 

Et vers eulz trieves en prendroie. 

Le goupil préfère s'en aller et renoncer à l'andouille, mais écoutez- 
le lancer au traître un défi solennel : 

360 Moult menace Tybert et jure 

Qu'a lui se vouldra acoupler, 

Se jamais le puet encontrer. 

Esfondree est entr'eulz la guerre, 
364 Ne veult mais trievez ne pais querre. 

Tibert reste calme : peu lui en chaut : « ne quiert avoir trievez 
ne pais » 2 . Naturellement ces fiers barons sont montés : Suivez 



1. V. 371-2. Cf. ci-dessus, p. 188, n. 2. 

2. V. 367. 



RENARD ET TIBERT 257 

moi a esperon \ crie au goupil lo chat qui s'enfuit avec l'andouffle 
Et s ils se jouent de fort mauvais tours, ce n'est pas faute d'avoir 
pris toutes les précautions que leur suggéraient les coutumes 
de la société féodale. Us ne parlent tout le temps que d'en- 
gager devenir ou d'acquitter leur foi : ils se somment mutuelle- 
ment de faire telle ou telle concession au nom de la « foi plevie » 
ou ils s'indignent qu'on puisse les soupçonner de vouloir manquer 
a la foi jurée. Ils nous rappellent les hauts personnages de la 
branche II, authentiques barons doublés de procureurs retors 
Comme eux ds se complaisent aux formules juridiques, aux argu- 
ties de la procédure légale, ou à tout ce qui y ressemble. Voyez 
1 amusante scène où, aiguillonné par le narquois Tibert Renard 
en arrive peu à peu à proclamer sous serment qu'il ne'quittera 
pas le pied de la croix de sept ans : 

Ce dist Renart, 
270 Venrés vos jus ou tost ou tart. 

Ce n'iert, ce dist Tybert, des mois. 
Si sera, dist Renart, anchois 
Que set ans soient trespassé. 
274 Et quar l'eùsies vous juré ! 

Ce dist Renart, je jur le siège 
Tant que je t'aurai en mon piège. 
Or serois, dist Tybert, dyables, 
278 Se cils seremens n'est estables. 

Mais a la crois quar l'affiez : 
Si sera dont miex affermés. 
Ce dist Renart, et je l'affi 
282 Q ue je ne me mouvrai de cy 

Tant que li termes soit venus, 
Si en serai dont miex creiiz. 
Assés en avés, dist il, fet. 
286 Mais dune chose me dehet 

Et si en ai moult grant pitié, 
Que vos n'avés encor mengié, 
Et set ans devés jeûner : 
290 Porrés vous dont tant endurer? 

Ne vous en poés ressortir, 
Le serement convient tenir 
Et la foy que plevie avés. 
294 Ce dist Renaît, ne vos tamés. 

1 V 182 Res P° nt T ybert, et je m'en tais. 

Foulet. — Le Roman de Renard 

17 



258 LE ROMAN DE RENARD 

Évidemment l'auteur s'amuse autant que Tibert. A vrai dire 
il semble prendre ses personnages moins au sérieux que ne le fai- 
sait Pierre de Saint-Cloud. En tout cas l'intention de parodie 
est plus nettement marquée ici qu'en aucun passage de la bran- 
che IL Renard, Isengrin, Hersent sont fort au courant de la 
procédure, mais après tout il s'agit dans leurs discussons de 
l'honneur de toute une famille : dans la branche XV, un grave 
serment est prêté et toutes les formes observées à propos d'une 
andouille. C'est du Pierre de Saint-Cloud un peu plus égayé 1 . 
Mais le style et les procédés sont reproduits avec un art très 
juste. Qu'on en juge par un dernier exemple. Renard qui entend 
les chiens annonce qu'il s'en va, et Tibert aussitôt de s'écrier : 

. . . Pour Dieu, et vous conment ? 
334 Souviengne vous du serement 

Et de la foy qui est plevie ! 
Car certes vous n'en irés mie. 
Estez illec, je le conmant. 
338 Par Dieu, se vos alez avant, 

Vous en rendrés (ce est la pure) 
En la court dan Noble droiture. 
Quar la serés vous appelés 
342 De ce que vous vous parjurés, 

Et de plus que de foy mentie : 
Si doublet a la felonnie. 
Set ans est li sièges jurés, 
346 Par foy plevis et affiés : 

Com mauvais vous en decluiés, 
Quant au premier jour en fuyés. 

L'allusion à la cour du roi Noble nous renvoie très probable- 
ment à la branche Va, et ce détail nous confirme dans notre 
idée que l'auteur de XV a dû être un lecteur très intéresse et 
très attentif de Renard et Isengrin. Pour avoir subi à ce point 
le charme du poème, on serait tenté de supposer qu'il a été un 
contemporain immédiat de Pierre. Et de fait, à lire de très 
près les 522 vers de XV, on ne voit pas que l'auteur ait en 
dehors dv W-Va connu d'autre branche que III. Il semble bien 
en effet nous renvoyer par deux fois à ce poème. Renard est 

1 . Notons comme quoique chose de nouveau une certaine tendance à se diver- 
tir du clergé dans la seconde partie de la branche. 



RENARD ET TIBERT 259 

«'" fcrain de faire une grave leçon de morale à Tibert. Il 
prouvé, dit-il, que qui veut tromper autrui finit par en être puni. 

Et il continue : 

48 Jel vous di pour un sermonnier : 

C'est nostre compère Ysengrins, 

Qui de nouvel a ordenes prins. 

N'a encor gueres qu'il cuida 
52 Tel engignier qui l'engigna. 

Or, où voit-on Isengrin prendre les ordres et se faire jouer par 
le goupil ? Assurément dans la branche qui fait succéder le 
récit de la pêche à la queue à celui du moniage Isengrin, c'est- 
à-dire dans la branche III \ Plus loin Tibert prétend que les 
chiens qui arrivent vont chantant messe et matines : ils vont 
sûrement s'arrêter devant la croix et y célébrer le service des 
morts : 

Or si vous y convient a estre, 
324 Qu'aussi fustez vous jadis prestre. 

Où voyons-nous Renard prêtre? Uniquement, semble-t-il, dans 
les branches III et VI. L'allusion précédente nous autorise à 
décider ici en faveur de III. Or nous savons que III appartient 
aux branches de la première heure : c'est même très probable- 
ment après II- Va la plus ancienne de notre collection. Ainsi 
l'auteur de XV n'a cité ou imité que Pierre de Saint-Cloud et 
son premier continuateur. C'est en sa faveur une présomption 
d'ancienneté. D'autre part il y a apparence que la branche XII 
est en partie inspirée 3ë XV 2 . XV appartiendrait donc en tout 
cas au dernier quart du xn« siècle, et selon la vraisemblance la 
date devrait en être cherchée plus près de 1175 que de 1200. 
Que le Glichezâre n'ait pas accueilli cette branche dans sa tra- 
duction n'infirme en rien ce que nous venons d'avancer. 11 ne 
pouvait admettre dans son récit l'épisode de Tibert et des prêtres 
qui l'entraînait nettement hors de son sujet, et il avait déjà 1. 
une large part à Tibert dans l'aventure du « broion ». 



1. Le copiste de D, ne voyant pas bien à quoi le passage se rapporte, change 
la réminiscence en prophétie et écrit ainsi le v. 52 : Engignier qui l'engignera. 

2. ~\ oir p. 455. 



CHAPITRE XIII 

ISENGRIN MOINE 



lsengrin, moine et pêcheur, dupé sous les deux espèces par frère Renard, est 
un alerte fabliau, dont les données viennent de ÏYsengrimus. 



Les branches V et XV, nous venons de le voir, sont dans un 
rapport très étroit avec le poème de Pierre de Saint-Cloud. Elles 
y ont été de bonne heure comme enchâssées, et jamais elles 
ne se présentent à nous que comme parties intégrantes d'une 
composition plus large. Il est certain que XV se rattache expres- 
sément à un épisode de II, et si la chose est plus douteuse pour V, 



il est pourtant visible qu'on a cherché à en faire cadrer la conclu- 
sion avec une des scènes principales du poème premier. Avec III, 
nous abordons une branche parfaitement indépendante. Ce 
n'est pas, bien entendu, que l'influence de Pierre ne s'y fasse 
nettement sentir. Le goupil s'appelle Renard et le loup lsengrin : 
voilà qui est désormais accepté en France, et l'auteur en est si 
convaincu qu'il ne daigne même pas faire à ses lecteurs l'aumône 
d'un prologue explicatif. Et Renard et lsengrin sont bien les 
hauts personnages que nous avons appris à connaître : quand le 
loup fait sa première apparition c'est sous les espèces de « mon- 
seigneur Ysengrin » x et le goupil habite fièrement dans le chastel 
Renart 2 . Ils sont compères 3 . Le goupil échappe à des gens qui 
le poursuivent parce qu'il a « tant isnel cheval » 4 . Enfin quelques 
rimes ici ou là rappellent la branche II 6 . Mais nous avons ainsi 



1. V. 179. 

2. V. 186 ; cf. v. 149 et 105. 

3. V. 216, 229, 305. 

4. V. 141. 

5. Cf. III, 79-80 et II, 459-60. Rapprochez aussi « muçant jutant parmi ces 
voies — court », III, 38-9 de « Et Renart vait cheant levant », II, 70. 



ISENGRIN MOINE 261 

épuisé, ou à peu près, la liste des ressemblances. La branche 1 1 1 
a une physionomie bien à elle et elle forme un ensemble qui Be 
suffit. A côté du poème épique de Pierre de Saint-( îloud elle aous 
apparaît surtout comme un alerte fabliau qui parfois, il est vrai, 
se hausse à un ton plus relevé. C'est un conte plaisant qui a des 
attaches avec l'épopée. 

Renard est en chasse, quand il voit venir une voiture chargée 
de poissons que conduisaient deux marchands. A l'instant il 
combine un plan hardi : il se couche en travers du chemin, fait 
le mort et attend. Les marchands arrivent, le palpent, le retour- 
nent, no conçoivent aucun soupçon, et tout joyeux de cette 
aubaine inattendue le jettent dans leur voiture : ce soir à la 
maison, disent-ils, on lui enlèvera sa fourrure et il ne sera pas 
difficile de la vendre. Ils reprennent leur chemin. Le goupil 
cependant ouvre un panier et avec délicatesse en extrait plus 
de trente harengs dont il se rassasie. Puis songeant à l'avenir 
il se passe autour du corps trois « colliers » d'anguilles, saute 
légèrement à terre et avec un adieu ironique aux marchands 
ébahis, il détale. Rentré chez lui, il se met en devoir de faire 
rôtir les anguilles, et toute sa famille s'empresse à l'aider. Mon- 
seigneur Isengrin, très affamé à son ordinaire, passe justement 
et cette bonne odeur d'anguilles rôties caresse délicieusement 
ses narines. Il frappe à la porte. Ouvrez c'est votre compère. 
— Je croyais que ce fût un larron, répond l'autre. Mais vous ne 
pouvez entrer que les moines n'aient fini leur repas. — Les 
moines ? — Ou plutôt les chanoines : ils m'ont reçu dans leur 
ordre. — Ne voulez-vous pas m'héberger ? — Vous n'auriez 
rien à manger. — Vous pa,ssez-vous donc de nourriture % — Non, 
mais dites-moi, êtes-vous venu ici quêter pitance? -- Oh! sim- 
plement vous rendre visite. — Ce n'est pas le Heu. — Mais je 
vous prie, mangez-vous de la chair ? — Vous plaisantez ! Tout 
ce que l'ordre nous permet ce sont « fourmages mous — et pois- 
sons qui ont les gros cous. » — De fil en aiguille et alléché par un 
bon morceau de friture que le goupil lui octroie généreusement. 
Isengrin accepte d'entrer au couvent. Tout ce qu'on voudra, 
pourvu qu'on lui donne assez de poissons pour le guérir de la 
maladie dont il souffre. Renard promet tout et l'invite à se pré- 
parer pour la tonsure. Isengrin passe docilement sa tête par un 
trou et sans crier gare l'autre lui verse sur la nuque un pot 
d'eau bouillante. Le nouveau moine, péniblement surpris, fait 



262 LE ROMAN DE RENARD 

laide figure et dit des choses désagréables à Renard qui con- 
serve un grand sérieux. Tout le couvent est aussi largement 
tonsuré que vous, répond-il. Isengrin maugrée, mais, souffrant 
pour la bonne cause, finit par se calmer. Il n'y a plus qu'à passer 
« en espreuve » la première nuit, dit le goupil, et le noviciat sera 
terminé. Le loup est prêt à faire tout ce que réclame la règle, 
et les deux moines s'en vont, Renard en tête et l'autre qui suit 
tout en pestant contre cette tonsure qui lui a enlevé poil et cuir. 
On arrive à un vivier : nous sommes par une nuit d'hiver et 
l'eau est gelée : il y a pourtant un trou qu'ont fait les paysans 
pour faire boire leurs troupeaux ; près du trou un seau qu'ils 
ont laissé. C'est là que les poissons abondent, s'écrie tout à coup 
le goupil, et voilà l'engin dont nous les péchons. Attachez-moi 
le seau à la queue, reprend vivement l'autre. Aussitôt dit, aussitôt 
fait. Et voilà Isengrin accroupi au-dessus du trou, la queue dans 
l'eau, et attendant les poissons. Renard, « son groing entre ses 
pieds » contemple la scène. Au matin, l'eau a gelé autour de la 
queue qui est prise comme dans un étau. Renard s'esquive et le 
pauvre moine se voit tout à coup entouré de veneurs, d'une meute 
aboyante et de Constant des Granges qui brandit une hache. 
Constant, il est vrai, fait un faux-pas et s'étale sur la glace, mais 
il se relève furieux et porte un terrible coup à Isengrin : la hache 
glisse et s'en va trancher la dmeue du loup tout net. Celui-ci 
s'échappe d'un bond, laissant sa queue en gage ; et mutilé, berné 
et battu, il s'en va de toute la vitesse de ses jambes, jurant qu'il 
revaudra ce mauvais tour à Renard. 

Il y a de la verve et de l'entrain dans ce récit. Mais, on le voit, 
il ne s'agit plus que de quelques bons tours où brille la malice 
du goupil. On a beau nous parler de monseigneur Isengrin, c'est 
le loup qui est tout le temps en scène ; et dans le chastel Renard 
on aurait tort de s'attendre à trouver la demeure d'un baron 
féodal. En faisant agir et parler ses animaux, l'auteur ne se 
préoccupe guère de les rapprocher des seigneurs de son temps. 
Nous ne sommes plus dans le milieu aristocratique où nous avait 
entraînés Pierre de Saint-Cloud. Peut-être s'imaginerait-on 
qu'en revanche Fauteur nous a peint quelques autres côtés de la 
société médiévale. Renard se dit chanoine, il mentionne les 
règles de son ordre, il tonsure Isengrin, il lui promet de le faire 
prieur. Laissons-nous donc les chevaliers pour entrer dans le 
monde des clercs et des moines ? Il n'en est rien. L'auteur ne 






ISENGRIN MOINE 263 

s'intéresse pas beaucoup plus au clergé qu'à la noblesse du 
xir siède. Toute la scène 3 fort joliment menée du reste et 
pleine de détails très heureux, n'est construite qu'eu vue d'aboutir 
à la tonsure d'Isengrin. Et cet épisode lui-même est beaucoup 
moins la parodie d'une cérémonie ecclésiastique que Le couron- 
nement d'une joyeuse plaisanterie du goupil. Frère Isengrin 
ébouillanté et hurlant de surprise et de colère, les charretiers 
ébahis do voir inopinément détaler goupil et anguilles, le pêcheur 
à la queue lamentablement effondré sur cette glace qui ne veut 
pas le lâcher, autant de tableaux qui ont éveillé la verve moqueuse 
de notre auteur. Et chaque récit a pour but de mettre en valeur 
un de ces tableaux. Le dernier épisode est même préparé dès le 
début : 

Seigneurs, ce fu en cel termine 
2 Que li douz temps d'esté décline 

Et yver revient en saison. 

Gardez-vous en effet de voir là une entrée en matière banale. 
Il n'est pas du tout indifférent de savoir en quelle saison de Fan- 
née nous sommes, car, dans la dernière aventure, Isengrin ne 
peut être joué comme il le sera que par une nuit d'hiver. Le 
moment venu, on précisera davantage : 

Ce fut un pou devant Noël 
378 Que l'en mettoit bacons en sel. 

Li ciex fu elers et estelez 

Et li viviers fu si gelez... 
382 Qu'en poïst par desus treschier. 

Et voici le même passage au matin : 

La nuit trespasse, l'aube crieve : 
434 Li solaus par matin se lieve. 

De noif furent les voies blanches. 

Et missire Constant des Grandies.. . 
439 Levez estoit... 

Ces notations fraîches et précises sont d'un observateur et 
d'un artiste, mais on voit combien elles concourent à renforcer 
l'effet dramatique du récit. Elles évoquent sans peine le décor 
qui convient à cette nuit de noviciat. 

Est-il bien nécessaire maintenant d'appuyer sur l'unité de 



264 LE ROMAN DE RENARD 

la branche III ? Et ne suffirait-il pas de demander à qui aurait 
des doutes à cet égard de vouloir bien seulement lire ou relire 
le poème d'un bout à l'autre ? Mais il est clair que nous ne sau- 
rions nous en tirer aussi facilement. Plus d'un critique éminent 
a lu la branche III avant nous, et n'y a vu qu'une juxtaposi- 
tion d'aventures séparées, œuvre d'un tardif et inévitable rema- 
nieur. 

C'est M. Sudre qui le premier a soutenu cette thèse dans un 
article déjà ancien de la Romania 1 . Il nous fait apercevoir dans 
l'histoire de la branche III toute une étonnante évolution que 
nous n'avions nullement soupçonnée. Le Roman de Renard, dit-il, 
ne comprenait d'abord qu'un seul des épisodes qui constituent 
la branche III, celui de la pêche à la queue ; plus tard ce récit 
« reçut pour début l'histoire de la façon dont le loup était devenu 
moine... Plus tard encore, un remanieur ayant remarqué que 
le conte de la pêche avait fréquemment pour préambule le conte 
des charretiers, transporta dans le poème français le même enchaî- 
nement, tout en laissant subsister entre les deux l'histoire du 
moniage du loup, et enrichit ainsi le cycle d'une nouvelle aven- 
ture 2 . » Sur quoi se fonde cette hypothèse ? On va voir qu'ici 
encore, comme si souvent, c'est surtout d'une comparaison entre 
le texte français et l'allemand du Glichezâre qu'on tire des con- 
clusions de ce genre. Reprenant une remarque de Kolmat- 
chevsky, M. Sudre note que le deuxième et le troisième épisode 
de la branche III sont reliés d'une façon un peu vague et indé- 
cise. Le loup vient d'être tonsuré et Renard l'entraîne à sa suite 
pour lui faire faire son noviciat : on approche d'un vivier et 
soudainement, sans le moindre préliminaire, le poète nous 
apprend que ce vivier où « Ysengrin devoit peschier » était gelé ; 
mais il ne nous avait nullement annoncé que c'était là que les 
moines prenaient leur poisson. La soudure entre les deux épi- 
sodes est donc imparfaite. Dans le poème allemand au contraire 
rien de plus nature 1 que la transition qui relie un récit à l'autre. 
Isengrin tonsuré réclame la part d'anguilles à laquelle comme 
moine il a désormais droit. Il n'y a plus de poisson ici, reprend 

1. T. XVII, 1888, p. 1 ss., Sur une branche du Roman de Renard, article repris 
et complété plus tard dans les Sources du Roman de Renard, 1892, p. 159 ss. et 
particulièrement p. 168 ss., où M. Sudre s'appuie aussi sur les résultats obtenus 
par M. Voretzsch. 

2. Romania, art. cit., p. 21 



ISENGRIN MOINE 265 

l'autre, mais « si tu veux aller à notre vivier, tu y trouveras 
des poissons en telle quantité que personne ne peut Les compter. 
Les frères les y ont mis. — Allons-y, dit Isengrin l . » Dira-t-on 
que le Glichezâre a simplement abrégé la branche III et que c'est 
lui qui a supprimé l'idée du noviciat pour donner ainsi plus de 
naturel à son récit ? Il n'y a qu'un défaut à cette théorie ; c'esl 
qu'on ne voit pas pourquoi le Glichezâre, si résolu qu'on le sup- 
2>ose à raccourcir et à élaguer, aurait laissé de côté le premier 
épisode de la branche française. L'aventure de la charrette aux 
poissons est en effet absente de son œuvre. Pourtant elle est 
piquante et elle explique bien comment Renard se trouve en 
possession des anguilles. Ne faut-il pas conclure que s'il a omis 
cet épisode, c'est qu'il ne l'a pas trouvé dans sa source, et que 
celle-ci par conséquent ne renfermait encore que le conte du 
moniage Isengrin et celui de la pêche à la queue ? Il ne faut donc 
pas voir dans le Glichezâre un simple abréviateur qui ne serait 
arrivé que par hasard à plus de naturel et plus de logique. Cette 
suite aisée que nous avons relevée dans son poème entre les deux 
épisodes en question, c'est bien à un effort conscient de sa part 
que nous la devons. M. Voretzsch, il est vrai, n'est pas disposé à 
admettre que le poète allemand ait fait preuve d'une telle indé- 
pendance. Ici comme ailleurs, il est plus porté à ne voir en lui 
qu'un très consciencieux traducteur 2 . La version du Reinhart 
Fuchs, selon lui, représente assez fidèlement un état plus ancien 
de la branche III : le conte de la pêche à la queue suivait celui 
du moniage qui ouvrait le poème et la gourmandise du loup 
était le thème fondamental des deux récits. Plus tard vint un 
remanieur qui vit plutôt dans Isengrin le moine ridicule que le 
glouton impénitent : c'est lui qui par cette maladroite addition 
du noviciat à remplir gâta et obscurcit la transition aisée qui 
dans l'original reliait les deux épisodes. G. Paris approuve 
M. Sudre plutôt que M. Voretzsch 3 . Peu importe. Il n'y a là que 
de forts légers dissentiments. Tous ces critiques sont d'accord sur 
ceci, que la branche III actuelle ne présente qu'une fausse appa- 
rence d'unité et d'originalité : le compilateur et le remanieur ont 
déjà passé par là. 



1. Jonckbloët, Étude, sur le Roman de Renard, p. 88. 

2. Zts. f. rom. Phil., XV. p. 344 ss. 

3. Mélanges de litt, fr., p. 394, n. 2. 



266 LE ROMAN DE RENARD 

Admettons-le pour un moment. Trouvons-nous quelques 
traces d'un état plus ancien de la branche III ? Sans doute, nous 
répond-on. Dans le poème allemand le chevalier qui tranche la 
queue à Renard s'appelle Birtîn,nom français, qui n'a pu qu'être 
emprunté à une branche aujourd'hui disparue : car III 
appelle ce même chevalier Constant des Granges. Et d'autre part 
il y a dans le Roman une foule d'allusions aux différents épisodes 
qui constituent notre branche et la plupart d'entre elles nous 
renvoient à une forme qui n'est plus exactement celle que nous 
avons sous les yeux. Tout d'abord il est clair que l'épisode de 
la pêche n'a pas toujours présenté les caractéristiques qu'il 
nous offre aujourd'hui. Qu'on en juge par les trois citations sui- 
vantes : 

Gel fis pécher en la gelée 

Tant qu'il out la queue engelee. 

(I, v. 1055 s.) 

Tu me feïs aler peschier 
Et en l'eve tant acrocier, 
Tote la coe oi engelee 

Et en la glace seelee. 

(VI, v. 667 ss.) 

Car ençois i fu saelee 

La coe en la glace et gelée 

Que il s'aperçut de ma guille. 

(IX, v. 521 ss.) 

Dans ces trois passages il n'est parlé « que de la queue « engelee » 
et non d'un seau qui y aurait été suspendu » l . Mais le loup de 
Nivard et celui d'une fable d'Eudes de Cheriton se passent pré- 
cisément de seau et pèchent strictement avec leur queue. C'est 
donc à une forme analogue du conte que nous renvoient nos 
trois branches. De même dans une allusion de la branche VIII : 
« Au lieu de messire Constant des Granches « vavassor bien aai- 
sié », qui arrive avec toute sa « maisnie », suivi de ses « braconniers » 
et de ses chiens, c'est un simple vilain qui se présente armé d'une 
massue : 

Dusqu'au matin que uns vileins 

I vint sa maçue en ses meins. (v. 137 s.). 

1. Sudre, Sources, etc., p. 162. 



i 



ISENGRIN MOINE 267 

Nous voilà avec ces allusions 1 » i< • 1 1 près de La parabole d'Eude : 
la dernière même la dépasse en naïveté, puisqu'elle n'introduit 
qu'un seul paysan » 1 . Si l'on peut ainsi démontrer par ces cita- 
tions que dans l'histoire du roman un de nos trois épisodes a 

licitement évolué, il est tout aussi facile de prouver par d'autres 
citations que ces épisodes ont vécu jadis d'une vie indépendante. 
« La branche VIII, la plus ancienne certainement de toutes 
celles que nous possédons, ne parle que de la Pêche à la queue 
(v. 135-142). La branche I ajoute, il est vrai, à la mention de 
cette aventure ainsi conçue : 

Gel fis pécher en la gelée 

Tant qu'il out la queue engelee. (v. 1055 s.). 

un souvenir de l'aventure des Charretiers ; mais il s'agit du loup 
qui imite le goupil : 

Et si refu par moi traïz 

Devant la charete as plaïz. (v. 1061 s.). 

Dans la branche VI, l'épisode de la Pèche est rappelé à part, 
comme indépendant des deux autres (v. 667-673) ; ceux du 
Montage et des Charretiers dont le loup est le héros sont bien 
mentionnés l'un à côté de l'autre (v. 733-767), mais sa.ns rapport 
aucun, car le vers qui sert de transition est : 

Aillors te crui, si fis folie. (v. 744). 

Dans la branche IX (v. 517-555), c'est l'épisode de la Pêche 
qui est cité d'abord ; mais Renard, après l'avoir raconté briève- 
ment, continue ainsi : 

Maint bon pesson et meinte anguille 

Oi jo, qui molt en fui joiant 

En la carete au marcheant. (v. 524 ss.). 

Il décrit donc le tour qu'il a joué aux charretiers et, cela fait, 
il passe au récit de la tonsure : 

Apres moi vint a mon manoir, 

Si senti les poissons oloir. 
Simplement a vois coie et basse 
Me pria que jel herbergasse. 

1. Ibid., p. 163. 



268 LE ROMAN DE RENARD 

Et je li dis : Ce ert noiens, 

Que entrer ne pooit çaiens 

Nus hom qui ne soit de nostre ordre. 

Por alecher et por amordre 

Li donai d'anguille un tronçon 

Dont il delecha son gernon, 

Dist qu'il voloit corone avoir 

Et ge li fis large por voir. (v. 535 ss. x ) ». 

Ces citations ont, comme on voit, « ce caractère commun do 
présenter l'aventure de la Pêche comme indépendante de toute 
autre » 2 . 

Nous avouons qu'aucun de ces arguments ne nous a convaincu, 
et pour nous la branche III reste l'œuvre consciente et une d'un 
poète qui travaillait d'original. Examinons les prétendues traces 
d'un état ancien de notre branche. Birtîn ne peut venir que 
d'une branche française, nous dit-on, et c'est le remanieur de III 
qui, voulant faire du neuf à peu de frais, a remplacé ce nom par 
celui de Constant des Granges. Nous dirons qu'il est tout aussi 
loisible d'attribuer le même innocent stratagème au Glichezâre : 
rencontrant Constant dcms sa source, il a remplacé le mot par 
celui de Birtîn, et affirmer qu'il ne pouvait trouver ce nom propre 
que dans une branche française de Renard, c'est faire croire que 
nous avons sur le poète allemand, les circonstances de sa vie et le 
degré de sa culture les renseignements que nous n'avons pa3. 
Venons maintenant aux allusions. Les trois premières que nous 
avons rapportées après M. Sudre sont bien courtes pour qu'on 
en puisse conclure avec certitude qu'un seau ne jouait aucun 
rôle dans le récit auquel elles se réfèrent. Et celles de la branche VI 
et de la branche IX paraissent reproduire un passage précis de III 
comme les rimes en font foi : 

La queue est en l'eve gelée 

Et a la glace seellee. (III, v. 413-14). 

Que la branche VIII au lieu de messire Constant des Granges 
fasse arriver vers la conclusion un « simple vilain », il peut fort 
bien n'y avoir là qu'une variation sans importance 3 . L'auteur 

1. Ibid., p. 171-2. 

2. Ibid., p. 172. 

!5. 11 est à noter que ce vilain « avoc lui ot un gaignon — qui li peleïça la 
pel ». 140-1. N'y a-t-il pas là un souvenir de la meute de Constant des Granges ? 



ISENGRIN MOINE 2 09 

de VIII peut avoir changé à dessein un détail insignifiant, ou il 
peut avoir comblé au petit bonheur une lacune de sa mémoire : 
en tout cas qui nous prouvera le contraire et comment tabler 
sérieusement sur de telles incertitudes ? D'autre part 1<- vilain 
venait certainement dans la hiérarchie sociale au-dessous du 
vavasseur, mais il serait imprudent d'en conclure cpi'un épisode 
qui met un paysan en scène est par là même plus sobre, plus sim- 
ple, plus primitif qu'un autre qui nous présente un chevalier 
entouré de sa « mesnie » ; et nous craignons fort qu'on ne se fasse 
quelque illusion quand on déclare une version plus naïve qu'une 
autre pa.rce qu'elle n'introduit qu'un seul paysan au lieu de 
plusieurs. 

Voyons en dernier lieu les allusions qui prouveraient que nos 
trois épisodes ont à un certain moment de l'évolution du Roman 
mené existence à part. La branche VI et la branche IX men- 
tionnent bien, nous dit-on, nos trois épisodes, mais au lieu 
de l'ordre Charrette aux poissons — Moniage — Pêche que nous 
offre III, nous trouvons dans VI la suite Pêche — Moniage - 
Charrette et dans IX l'ordre Pêche — Charrette — Moniage ; la 
branche I ne semble pas connaître le conte du moniage et elle se 
borne à citer : Pêche — Charrette. Enfin dains VI et dans I quand 
le trouvère fait allusion à l'épisode de la charrette aux poissons, 
il nous renvoie non pas à la version de III où l'on voit seulement 
comment Renard dupe les charretiers, mais à lai version de XIV, 
qui nous conte comment Isengrin poussé par Renard a voulu à 
son tour subtiliser quelques anguilles et comment il ne réussit 
qu'à se faire battre par les charretiers. Ainsi VIII, I et VI ne 
connaissent qu'un III incomplet et IX nous renvoie à un III 
qui, il est vrai, se composait déjà des aventures qui constituent 
notre branche actuelle mais les offrait dans un ordre différent. 
N'est-ce pas dire que ces trois aventures forment autant d'élé- 
ments d'abord indépendants dont la réunion en une branche 
unique et suivant un ordre déterminé ne s'est produite que sur 
le tard? 

Cette conclusion ne nous semble nullement fondée. Il est 
facile d'expliquer pourquoi I et VI renvoient pour l'épisode 
des charretiers à la version de XIV et non à celle de III : dans VI 
Renard se confesse des méfaits qu'il a commis envers les autres 
animaux et en particulier envers Isengrin et cela affaiblirait cer- 
tainement l'effet de la confession de rapporter un tour joué aux 



270 LE ROMAN DE RENARD 

hommes 1 ; dans le cas de I il s'agit expressément des torts 
faits à Isengrin : à quoi rimerait ici l'aventure ordinaire des char- 
retiers, où le loup n'apparaît même pas ? Ainsi les auteurs de I 
et de VI ont pu parfaitement connaître la version des charre- 
tiers que nous offre III, mais ce n'était ni dans un cas ni dans 
l'autre le moment de la citer. D'autre part si VIII ne cite que 
l'aventure de la pêche, il ne s'ensuit certainement pas que l'au- 
teur n'ait pas connu les autres épisodes. D'où sait-on qu'il ait 
entendu faire ici un dénombrement complet ? A supposer qu'il 
l'ait voulu en principe, on peut entrevoir, croyons-nous, les rai- 
sons qui dans la pratique ont pu l'amener à élaguer. En ce qui 
concerne L'aventure de la charrette, il est vrai que Renard, se 
confessant ici à un prêtre, eût pu mentionner un tour joué à des 
hommes, mais on conçoit aussi que l'auteur ait mieux aimé le 
passer sous silence : la confession y gagne certainement en 
unité de ton. Pour ce qui est de l'épisode du moniage, on voit 
clairement pourquoi VIII n'y fait pas allusion, c'est que l'au- 
teur a préféré rappeler le récit analogue de la branche XIV où 
l'on voit le loup, tonsuré par Renard, sonner les cloches du mou- 
tier et attirer sur lui la colère et les coups des habitants du vil- 
lage 2 . Enfin peut-on sérieusement tirer un argument de ce fait 
que dans les citations l'ordre des épisodes n'est pas le même que 
dans notre branche III ? S'imagine-t-on que l'auteur de I ou 
celui de IX par exemple avaient sous les yeux les branches qu'ils 
citaient et qu'ils n'en perdaient pas un instant de vue le manus- 
crit tandis qu'ils composaient leurs propres poèmes % Croit-on 
de bonne foi qu'ils se souciaient beaucoup de préserver dans leurs 
renvois aux épisodes fameux du Roman l'enchaînement même 
qu'avaient déterminé les premiers metteurs en œuvre ? Les allu- 
sions que relève M. Sudre sont empruntées à des confessions 
du goupil ou à des actes d'accusation qui sont dressés contre lui 



1. D'autre part il n'est pas juste de dire avec M. Sudre, Sources, etc., p. 172, 
que L'allusion [au conte du moniage] de la br. VI... a dû être inspirée par le 
souvenir des événements narrés dans la branche XIV, où en effet le loup Primaut, 
avant de faire le mort, a été tonsuré par Renard dans une église (v. 351 sq.). » 
Les vers VI, 735-8 « Tu me feïs la corone — aVeve caude conme a persone — si 
grant et si ample et si lee — que tote oi la teste pclee » ont échappé à M. Sudre. 
Ils montrent qu'il s'agit ici d'un ébouillantement tout comme dans la scène de 
la br. III ; dans XIV au contraire, il n'est pas question d'eau chaude et Renard 
se sert d'un rasoir. 

2. V. 126-34. 



ISENGRIN MOINE 271 

par ses ennemis : or dans ces Listes de méfaits qu'importe 1 ordre 
dans Lequel ils se suivent? L'effet comique réside tout entier 
dans le nombre, la variété et l'imprévu des tours joués par le 
goupil à ses adversaires, uullement dans leur chronologie. 
L'exactitude dans le détail n'esi ici à aucun titre une né essité 
artistique. Dira-t-on qu'en tout cas elle n'eût pas nui à l'effet 
artistique ? Sans doute, mais on ne prétend pourtant pas impo- 
ser aux trouvères médiévaux la règle par trop moderne de véri- 
fier toutes leurs citations. Il faut bien admettre qu'en maint 
cas, peut-être le plus souvent, ils citent de mémoire. Dans ce 
cas ils pourront retenir fidèlement un hémistiche, une fin de 
vers qui leur sera restée dans l'oreille, à l'occasion un développe- 
ment plus étendu, mais ils seront exposés à modifier ici ou là et 
sans s'en douter l'ordre des faits. Si l'on en doute, qu'on veuille 
bien demander à des lecteurs modernes de notre Roman, je dis de 
ceux qui l'ont le plus pratiqué, de nous dire au pied levé lequel 
des deux épisodes, Renard et Tibert, ou Renard et Tiécelin, pré- 
cède l'autre dans la branche IL 

En réalité, si l'allusion de I est trop rapide pour qu'on puisse 
en tirer un renseignement quelconque, il es: facile de voir que 
les auteurs de VI et de IX avaient lu ou entendu lire III, car 
consciemment ou inconsciemment ils en reproduisent plusieurs 
vers : nous avons déjà fait quelques-uns de ces rapprochements 
et il y en a d'autres. Ils n'ont pas échappé à M. Voretzsch qui 
en conclut naturellement, comme nous l'avons fait, que ces 
branches renvoient à la version de III *. Il ne retient qu'une seule 
allusion, celle de la branche VIII. Pourquoi % Sans doute parce 
qu'à la différence des autres passages allégués on n'y trouve 
reproduit en tout ou en partie aucun vers de III. Mais qu'y 
a-t-il d'étonnant à ce qu'un trouvère qui résume en huit octo- 
syllabes un développement de 138 vers n'ait conservé aucune 
lomtion ou aucune rime de son original ? Il est possible du reste, 
quoiqu'il n'en dise rien, que M. Voretzsch ait cru lui aussi à La 
haute antiquité de la branche VIII. C'est en effet comme une 
manière de dogme depuis longtemps accepté que VIII est le 
plus ancien de nos poèmes français de Renard. On se rappellera 
que dans le chapitre où. nous avons cherché à dater Les branches 
de la colleotion première tel n'a pas été notre avis 2 . Nous croyons 

1. Art. cit., p. 348-9. 

2. Voir p. 116 18. 



272 LE ROMAN DE RENARD 

qu'il ne sera pas hors de propos d'examiner ici sur quoi se fonde 
une opinion que nous croyons erronée. Il y a là un exemple 
intéressant de ces menus partis-pris auxquels se heurte sans cesse 
quiconque veut introduire dans la critique des poèmes do Renard 
un peu de clarté et de suite. 

« La branche VIII, dit M. Sudre,... est la plus ancienne de celles 
que nous possédons 1 . » G. Paris avait dit la même chose dès la 
première édition de son Manuel de littérature. Sur quoi s'ap- 
puyent ces deux critiques ? C'est que, affirment-ils, c'est la plus 
archaïque de style. Nous avouons que cette saveur archaïque 
nous a échappé. Ce que nous voyons bien, c'est que la branche VIII 
est une des plus agréablement contées, et peut-être celle où 
l'unité de ton est d'un bout à l'autre le mieux préservée. Et nous 
nous demandons si ce n'est pas précisément cette perfection 
artistique qu'on veut désigner par le terme d'archaïsme, en vertu 
du postulat très en honneur qui veut qu'au moyen âge les genres 
littéraires aient évolué à rebours. M. Sudre du reste mentionne 
un second signe d'antiquité pour la branche VIII : c'est « la 
forme même du récit qui est empreinte d'une grande simplicité. 
Nous avons cité plus haut un passage de cette branche faisant 
allusion à l'épisode de la pêche d'Isengrin : un vilain y tient la 
place du seigneur des autres versions, de ce Constant des Granges 
qui survient avec son équipage de chasse. Nous allons constater 
la même absence de recherche, le même réalisme naïf dans une 
grande partie de ce curieux morceau 2 . » Nous avons déjà dit ce 
que nous pensions de cet argument. A supposer que simplicité 
et naïveté soient toujours synonymes d'antiquité — et qui vou- 
drait le soutenir ? — où est donc la naïveté qu'on voit à intro- 
duire un vilain donnant la chasse à un ours ? En quoi ce même 
vilain est-il plus a réaliste » que le vavasseur Constant des Granges ? 3 
L'un et l'autre ne sont-ils pas des types réels de la société du 
XII e siècle, et pourquoi y aurait-il plus de « recherche » à décrire 
F « équipage de chasse » de Constant qu'à mentionner la « mas- 



1. Sources, etc., p. 205. 

2. lbid., p. 205-6. 

3. Si L'auteur de III consacre quelques vers précis à nous peindre ce seigneur 
de village, c'est qu'il est ici au cœur de son sujet. Dans VIII il ne s'agit que 
d'un bref rappel d'une aventure passée : le vilain est expédié en moins d'un vers 
et demi. Cette hâte est parfaitement à sa place, mais il ne faudrait pas nous la 
donner comme un souci de « réalisme ». 



îSENGRift Moine 273 

sue » d'un vilain ? - - En vérité pour prouver l'antériorité de la 
branche VIII on aimerait des raisons moins subjectives. 

En trouverons-nous chez M. Martin ? C'est à lui que M. Sudre 
renvoie en note x et c'est bien lui qui semble avoir émis le pre- 
mier l'opinion que nous combattons 2 . Or voici comment il la 
fonde. La branche du pèlerinage, dit-il, est la plus ancienne parce 
qu'elle forme un tout qui se suffit. Mais c'est le cas de bien 
d'autres, de II, de III, de IV par exemple, ou encore de VII, 
de IX, de XI. Et la branche VIII ne renvoit-elle pas expressé- 
ment, sous forme d'allusions plus ou moins rapides, à d'autres 
aventures du cycle? Mais c'est précisément ici que, de façon très 
curieuse, M. Martin découvre la seule preuve sur laquelle il insiste 
vraiment. Il divise les allusions en deux classes, celles qui se 
rapportent à des aventures qui nous sont rapportées par ailleurs 
et celles qui renvoient à des aventures qui nous sont inconnues. 
Il fait bon marché des premières : dans l'allusion à l'épisode de la 
pêche il ne saurait être question de III, à cause du « paysan à la 
massue » qui tient la plase du « chevalier à l'épée » ; une allusion 
à une poule occise en trahison que le goupil fit « porter en bière 
— devant dan Noble le lion » ne renvoie pas à la branche I qui 
ne date sous sa forme actuelle que du début du xrn e siècle, mais 
à une tradition depuis longtemps courante puisqu'on la trouve 
chez le Glichezâre ; l'allusion à Isengrin roué de coups par les 
charretiers à qui sur le conseil de Renard il avait voulu prendre 
des poissons et une autre au même Isengrin pris au piège par 
une tricherie du goupil sont plus embarrassantes : car elles 
semblent bien résumer deux épisodes de \s, branche XIV qui 
par ailleurs aussi semble apparentée à VIII : mais par son sujet 
et son style XIV appartient aux branches récentes, comme le 
prouve aussi l'épisode de la charrette aux poissons qui n'est 
qu'une imitation de la branche III : il faut donc admettre que 
VIII a utilisé une forme aujourd'hui disparue de XIV. Ainsi 
aucune des allusions faites par VIII à des épisodes du Roman 
contés dans des branches que nous avons ne renvoie à ces branches. 
D'autre part il y a de très nettes allusions à des aventures que 
nous ne connaîtrions pas autrement : ainsi Hersent donnée en 
mariage à Isengrin par Renard, Hersent attachée à la queue 



1. Sources, etc., p. 205, n. 1. 

2. Romanische Studien, t. I, 1875, p. 432-5. 

Foulet. — Le Roman de Renard. 18 



274 LE ROMAN DE RENARD 

d'une jument par le même goupil. Et ce sont précisément ces 
allusions qui nous prouvent la grande ancienneté de VIII. 
M. Martin ne dit pas comment, mais c'est probablement parce 
qu'elles nous font entrevoir un état de la « légende » de Renard 
aujourd'hui disparu et par conséquent antérieur à celui que nous 
présentent les branches conservées. M. Martin concluait que 
VIII était le plus ancien et le plus primitif des poèmes de Renard 
que nous possédions. Depuis il a édité non seulement la branche 
VIII, mais tout le reste du Roman, et il a modifié ses vues sur 
quelques points. Il ne croit plus, semble-t-il, que la branche I 
sous sa forme actuelle ne date que du début du xm e siècle, et il 
a bien l'air d'admettre que l'allusion à la poule occise nous ren- 
voie à cette branche I. Mais il répète encore : « L'ancienneté de 
la branche relativement aux autres parties de notre recueil est 
prouvée par plusieurs allusions à d'autres récits qu'on ne trouve 
pas dans le Roman de Remirâ, tel qu'il est conservé dans nos 
manuscrits 1 . » 

Nous croyons que M. Martin, si judicieux à l'ordinaire, a 
fait ici fausse route. Nous inclinons à voir dans les deux aventures 
par ailleurs inconnues, mentionnées en passant dans la bran- 
che VIII, non des débris d'anciens récits disparus, mais des 
inventions dues à l'auteur de cette branche. En général les 
critiques ne font pas assez de place à l'imagination créatrice 
ou si l'on veut à la fantaisie de nos trouvères. Il est certain que 
ceux-ci prennent plaisir à nous montrer Renard confessant 
ses péchés et qu'ils n'ont aucun scrupule à en allonger la liste : 
l'hypocrite repentir de l'astucieux goupil, bientôt suivi d'une 
rechute, n'en devient que plus comique. Nous pourrions citer 
des additions très analogues dans mainte autre branche qu'on 
n'a pas cherché à vieillir pour cela. Il faut se garder d'expliquer 
chaque fioriture par un état plus ancien de la légende et de voir 
derrière toute modification d'un récit traditionnel une version 
divergente. — Ceci admis, les allusions à des épisodes connus du 
Roman reprennent toute leur valeur. Il est certain que VIII 
fait allusion à I, qui d'autre part n'est pas une branche de la pre- 
mière heure. Il est selon nous non moins assuré que VIII renvoie 
à X IV : XIV appartient aux branches récentes, nous dit M. Mar- 
tin, mais la seule preuve objective qu'il en donne, c'est que le 

1. Observations, p. 50. 



ISENGRIN MOINE 276 

récit de la charrette aux poissons qu'elle renferme n'est <|n'uno 
imitation d'un épisode semblable de III : lo rapprochement est 
à notre avis très exact, mais il prouve sôulemenl que XIV est 
postérieur à III, ce que nous admettons sans difficulté ; nulle- 
ment que XIV soit également postérieur à VIII. Nous mainte- 
nons la conclusion de notre chapitre VI : la branche VIII a été 
composée entre 1180 et 1200, à un moment où les branches III, 
XIV et I, sans parler des autres, couraient déjà par le pays. Il est 
donc vain, — et c'est là qu'en voulait venir cette trop longue 
digression — de vouloir remonter à une forme prétendue anté- 
rieure de III en s'appuyant sur une allusion de VIII qui, selon 
toutes les vraisemblances, renvoie purement et simplement à la 
version que nous connaissons. 

Si nous ne trouvons nulle trace d'un état plus a.ncien de la 
branche III, il vaut la peine de revenir à la comparaison qu'on 
institue entre cette branche et la version du Glichezâre et de 
nous demander si on a vraiment le droit d'en tirer la conclu- 
sion que nous s£>vons. Nous ne le croyons pas. Il y a sans doute 
quelque divergence entre la branche française et l'épisode cor- 
respondant du poème allemand. La question est ici comme ail- 
leurs de savoir lequel, de l'allemand ou du français, nous offre 
la version primitive. Et il va de soi qu'on répondra différemment 
suivant l'idée qu'on se fait du Glichezâre. Il y a là un problème 
important qu'il nous faudra plus tard traiter d'ensemble. 
Pour le moment nous nous bornons à dire ceci : nos études nous 
ont conduit à placer nos branches les plus anciennes dans une 
période ou nettement antérieure à celle de la composition du 
Reinhart Fuchs ou tout au moins contemporaine de cette com- 
position ; les probabilités sont que le poète allemand qui a cer- 
tainement traduit un original français a précisément eu sous les 
yeux la collection qui nous a été transmise. Contre cette proba- 
bilité que fait-on valoir dans le cas particulier ? Le Glichezâre 
n'a pas connu l'épisode de la charrette aux poissons, affirme-t- 
on, ou il l'aurait accueilli dans son poème. Qu'en savons-nous 1 
Qu'on examine un peu le plan de son ouvrage et l'on verra 
combien il lui aurait été difficile d'insérer à sa place l'épisode en 
question. Il a mis en tête tous les récits où n'intervient que le 
goupil : Renard et le coq, Renard et la mésange, Renard et le 
corbeau, Renard et le chat ; puis il raconte comment le loup 
devient le compère du goupil et à partir de ce moment décisif 



276 LE ROMAN DÉ RENARD 

toutes les aventures sans exception jusqu'à la maladie du roi 
mettent en scène Isengiïn aussi bien que Renard. Que serait 
venu faire ici un épisode d'où Isengrin est absent ? N'est-on 
pas en droit de conclure que, selon la vraisemblance, le Gliche- 
zâre a supprimé un récit qui ne cadrait pas avec son plan ? 

Venons maintenant aux épisodes 2 et 3 dont la liaison est, 
nous dit-on, heurtée et maladroite chez le poète français, aisée et 
naturelle chez le Glichezâre. Que la transition qui relie l'épisode 
de la pêche à celui du moniage soit plus logique dans l'allemand 
que dans le français, on ne saurait le nier. A qui en attribuer 
le mérite, voilà la question. Au Glichezâre lui-même, répond 
ici M. Sudre, approuvé par G. Paris. C'est bien notre avis aussi. 
Mais admettre cela, n'est-ce pas aller contre la thèse même de 
M. Sudre ? Si le Glichezâre a mis ici plus de logique, c'est donc 
qu'en tout cas il a altéré, et c'est le français qui a conservé la 
version primitive. Mais M. Sudre n'entend pas de cette oreille : 
le Glichezâre selon lui n'a pas seulement amélioré une transition 
faible, il a mis une transition là où il n'y en avait pas : les épi- 
sodes 2 et 3 dans le poème français sont purement et simplement 
juxtaposés : il y a là deux branches originales qu'un copiste 
quelconque a mis bout à bout. C'est le Glichezâre qui a relié 
intimement les deux récits : aucun trouvère français n'y avait 
pensé 1 . Voilà qui est bien, mais il suffit de lire la branche III 
pour voir l'exagération de cette thèse extrême. Tout d'abord il 
est bien difficile d'indiquer le point de juxtaposition. M. Sudre 
t'ait commencer l'épisode 3 au vers 374 : 

374 Andui se sont d'ilec tourné, 

Renart devant et cil après 
Tant qu'il vindrent d'un vivier près. 

Qui ne voit pourtant que ces vers se rattachent très bien au 
développement qui précède et introduisent parfaitement le déve- 
loppement qui va suivre ? Doit-on compter sur d'aussi heureuses 
réussites quand on met bout à bout deux poèmes indépendants % 
Mais passons. Au beau milieu de l'épisode 3, au moment où Isen- 
grin se rend compte qu'il est pris dans la glace et voit venir 
vers lui un garçon et deux lévriers, nous trouvons les vers sui- 
vants : 

1. Sources, etc., p. 172-3. 



ISBNGRO M'ilN'E 277 

454 STsengrin vit (vers lui s'eslesse) 

Sus la glace tôt engelé 
. 1 tôt son haferel pelé. 

Que signifie le dernier vers, sinon qu'Isengrin largement tonsuré 
présente une curieuse figure aux yeux du garçon étonné ! 
Mais n'est-ce pas là une très claire allusion à l'épisode du mo- 
niage? En vérité, il est impossible de soutenir plus longtemps que 
les épisodes 2 et 3 sont purement juxtaposés : il faut de toute 
nécessité, dans la thèse de M. Sudre, admettre que le copiste 
qui les a mis bout à bout a ici ou là fait quelques retouches, 
introduit quelques raccords. Cela revient à dire qu'entre les 
épisodes 2 et 3 il y a déjà une liaison, et qu'elle est seulement 
moins naturelle que dans le Reinhart Fuchs : entre le français 
et l'allemand il n'y a plus maintenant qu'une différence de degré, 
et si nous avons attribué au Glichezâre le mérite de cette tran- 
sition plus aisée, qui nous empêchera de conclure qu'après tout 
la branche III pourrait bien être un original écrit d'un seul jet, 
que le Glichezâre aurait sur un point heureusement corrigé 1 

M. Voretzsch ne s'est pas exposé au danger d'une interpré- 
tation aussi naturelle. Il se place réellement sur le même terrain 
que M. Sudre, mais il en a mieux protégé les abords. Comme nous 
l'avons vu. il n'admet pas que le Glichezâre ait corrigé un ori- 
ginal français défectueux ou fautif : le poète allemand s'est borné 
à reproduire assez fidèlement une branche française aujourd'hui 
disparue, dont III n'est qu'un remaniement. Comment M. Vo- 
retzsch se représente-t-il cet original disparu l 1 Nous serions 
curieux de le comparer au dérivé tardif que nous représente la 
branche III, afin de sa.isir sur le vif le procédé de ces remanieurs 
dont on ne cesse de signaler l'activité. Ce sera aussi le meilleur 
moyen de vérifier l'hypothèse de M. Voretzsch. 

Comme on s'y attend bien, ce poème ne comprenait pas l'épi- 
sode de la charrette aux poissons, car le Glichezâre ne le donne 
pas. Nous savons à quoi nous en tenir sur cette induction, et nous 
n'insisterons pas. En revanche les épisodes 2 et 3 s'y trouvaient 
déjà nettement reliés. Le dernier, qui nous conte l'aventure de 
la pêche, se présentait même sous une forme très semblable à 
celle que nous connpoissons par la branche III. Jusque-là, avouons- 

1. Art. cit., p. 347-8. 



278 LE ROMAN DE RENARD 

le, nous ne voyons pas bien en quoi a consisté l'œuvre du rema- 
oieur. Mais attendons, car c'est dans l'épisode du moniage qu'il a, 
paraît-il, surtout laissé sa marque. Mettons donc en regard les 
deux récits, celui de la branche III et celui du Reinhart Fuchs, 
relevons les différences et signalons celles qu'on peut mettre 
sans conteste au compte du remanieur. Or si ces différences 
sont assez nombreuses, elles sont le plus souvent si peu signifi- 
catives qu'il est impossible de décider si elles sont du fait du 
ravaudeur français ou du traducteur allemand : ici Isengrin est 
venu au mauvais moment car les moines sont en train de manger, 
là c'est parce qu'ils n'ont pas le droit de parler à cette heure ; 
ici Isengrin se lamente encore « de ce qu'il estoit si près rez », 
là il a déjà oublié la perte de sa peau et de ses poils ; ici nous 
sommes dans l'ordre de Tiron, là chez les Cisterciens, et ainsi 
de suite : dans tous ces passages, où est le texte primitif, où est 
la copie retouchée, qui le dira ? M. Voretzsch en convient. Au 
fond il n'insiste que sur une seule de ces divergences, mais elle 
lui semble capitale. Selon lui l'épisode tout entier est fondé sur 
la gloutonnerie du loup : or le Reinhart Fuchs est resté beaucoup 
plus fidèle à cette direction générale du récit que la branche 
française. Chez le Glichezâre, Isengrin cherche avant tout à 
satisfaire son appétit : la vie de couvent en elle-même n'a aucun 
attrait pour lui, mais il voudrait bien être cuisinier de la con- 
frérie, et aussitôt qu'il a reçu la tonsure, écoutez ce cri du cœur : 
« Maintenant, frère, il faut partager les anguilles. » Mais préci- 
sément le coloris de ces passages est effacé dans la branche III, 
et là c'est l'idée du loup moine qui domine : il est question de 
faire d'Isengrin un abbé ou un prieur ; il est vrai que l'idée pre- 
mière se laisse encore entrevoir au moment où Isengrin réclame 
et obtient l'assurance qu'il pourra manger des poissons à sa 
fantaisie, mais, la tonsure reçue, il a oublié sa faim présente et à 
venir. Ses pieuses préoccupations de moine passent au premier 
plan : il ne songe qu'à accomplir son noviciat. Ici nous surpre- 
nons enfin les changements qu'a fait subir au plan primitif un 
remanieur qui a voulu développer le côté religieux du récit, 
et nous voyons comment il a été amené ainsi à gâter l'excellente 
transition qui reliait l'épisode du moniage à celui de la pêche. 

Voilà qui est assurément très ingénieux ; convaincant ? nous 
allons voir. M. Voretzsch appuie son raisonnement sur un pos- 
tulat fort contestable, et nous nous refusons à admettre avec 



ISENGRIN MOINE 279 

lui quo la gloutonnerie du loup fasse le fond de notre épisode. 
Certes parmi les courtisans du roi Noble il n'en est aucun qui 
soit aussi affamé et aussi vorace que le seigneur [sengrin ; 
mais c'est là précisément un des traits durables do sa physio- 
nomie morale et, en dehors des épisodes où il figure surtout 
connue mari d'Hersent, on peut être sûr que son féroce appétit 
jouera toujours un grand rôle. Mais c'est aussi pourquoi cette 
gloutonnerie no peut suffire à fonder à elle seule un épisode par- 
ticulier. Si l'estomac d'Isengrin entre en ligne de compte dans 
une aventure, c'est bien dans celle où il engloutit avidement 
le « bacon » que Renard vient de conquérir ; et pourtant il est bien 
certain que le motif fondamental de l'épisode, c'est la ruse par 
laquelle Renard, pour échapper à la colère du loup, enlève le 
« bacon » au paysan. De même à notre avis dans la branche III : 
la gueule et la panse d'Isengrin sont des accessoires fort impor- 
tants, mais le thème qui constitue l'épisode c'est à n'en pas douter 
celui du moniage : enlevez le prétendu couvent, supprimez 
l'eau bouillante et la tonsure, Isengrin reste, prêt comme tou- 
jours à jouer des dents, mais le récit disparaît. Qu'on relise le 
développement du Glichezâre, et l'on verra que c'est bien ainsi 
qu'il a compris les choses, lui aussi. Après tout, en quoi son récit 
difïère-t-il ici du français? Uniquement, semble-t-il, en ce que, 
chez lui, Isengrin demande à être cuisinier et non abbé et en ce 
qu'il n'est pas question de lui imposer un noviciat. Nous avouons 
que sur ces deux points le Glichezâre a fait preuve d'un solide 
bon sens : car il est évident qu'un loup au couvent est plus à sa 
place à la cuisine qu'à la chapelle, et il est absurde de vouloir 
faire de cet épais carnassier un novice confit en dévotion. Mais 
de grâce ne poussons pas le bon sens trop loin — ou alors adieu 
tout notre récit : jamais loup conçut-il l'idée d'entrer au couvent, 
vit-on jamais goupil pateliner sous une cuculle de moine l Au 
fond ce qu'on reproche ici à notre trouvère français c'est l'im- 
prévu de sa fantaisie. Il est plus naturel de faire d'Isengrin un 
cuisinier, mais il est plus drôle d'en faire un abbé ; et pourquoi 
pas, s'il est déjà moine ? Ici il n'y a vraiment bien que le premier 
pas qui coûte. Depuis des siècles en France on aime à se repré- 
senter le loup en froc disant ses prières : une fable de Marie nous 
le montre qui récite son pater, avec de singulières distractions. 
Notre trouvère n'a fait qu'élargir cette peinture : il s'est amusé 
à placer Isengrin et Renard dans le décor d'un couvent médiéval : 



280 LE ROMAN DE RENARD 

il n'oublie pas qu'ils sont loup et goupil, mais il se plaît à les 
faire grimacer comiquement dans des attitudes presque humaines. 
Plus le contraste est marqué entre leur véritable caractère et 
le rôle qu'il leur attribue ainsi, plus son plaisir est grand. Isen- 
grin prieur, Isengrin abbé d'un couvent ! A cette grotesque sug- 
gestion Renard cligne de l'œil et notre trouvère éclate de rire. 
11 n'y a rien là, à notre avis, qui sente son remanieur, et le pas- 
sage est tout à fait dans le ton du reste de la branche. Quant 
au noviciat, il faut s'entendre : le mot n'est pas prononcé, et 
il s'agit tout simplement d'une nuit d'épreuve qu'Isengrin est 
résolu à subir comme la tonsure, et naturellement pour la même 
raison. 

356 Iceste premeraine nuit 

Vous convient estre en espreuve : 

Que li sains ordres le nous rueve. 

Dist Ysengrins molt bonnement : 
360 Ferai tout quantqu'a l'ordre apent, 

Ja mar en serez en doutance. 

Et les deux compères s'en vont vers un vivier où Isengrin « devait 
pêcher ». Voilà réellement les seuls mots obscurs de tout l'épi- 
sode : l'auteur, ayant déjà dans l'esprit ce qu'il allait conter, 
a négligé de nous dire à temps que l'épreuve devait consister 
à pêcher des poissons pour le couvent. Maladresse, sans doute, 
mais les auteurs médiévaux en ont souvent commis de semblables, 
et il y aurait vraiment abus à appeler un remanieur à la res- 
cousse en chaque cas. Nous concluons que le Glichezâre, au 
moment où il a conté l'aventure du moniage et celle de la pêchie, 
avait sous les yeux les épisodes correspondants de la branche III : 
seulement il a dans sa traduction atténué quelque peu la fantaisie 
de son original et introduit en revanche entre les deux récits une 
transition plus aisée. 

Nous sommes en outre convaincu que cette branche qu'il 
mettait ainsi à profit débutait déjà par l'épisode de la char- 
rette aux poissons. Nous avons indiqué plus haut quelle raison 
il pouvait avoir de laisser ce récit de côté. Nous voulons mainte- 
nant signaler les difficultés auxquelles on s'expose quand on 
soutient que cet épisode n'a été introduit dans notre branche 
qu'après coup. En effet comment se figure-t-on l'aventure du 
moniage indépendante de toute introduction ? Est-ce qu'il y 



ISENGRIN MOINE 281 

était déjà question des anguilles ? Il est difficile de se la repré- 
senter autrement. Mais alors si Renard est en possession des 
poissons, comment se les est-il procurés ? De deux choses l'une : 
ou bien la branche III s'ouvrait par le conte des charretiers 
et le Glichezâre a supprimé un épisode qui ne rentrait pas dans 
son plan ; ou bien ce conte manquait au poème français --et 
alors il faut admettre qu'un copiste, complétant sur le tard 
l'épisode du moniage par celui des anguilles volées, a avec un 
bonheur surprenant raccordé tout ce nouveau récit à une amorce 
préparée quelques années auparavant par un auteur avisé : 
raccord habile, et singulière prévoyance ! G. Paris a bien senti 
la difficulté et essayé d'y parer : « Je crois, dit-il,... qu'il (le 
moniage) doit son origine au conte du vol des poissons ; le Gli- 
chezâre, qui ne connaît pas ce conte, nous dit simplement, 
au début du « moniage », que Renard mangeait des anguilles, 
sans nous apprendre comment il se les était procurées ; mais il 
est probable que son modèle débutait par une allusion au vol des 
poissons qu'il n'aura pas comprise et qu'il aura supprimée 1 . » 
Nous dira-t-on pourquoi on veut que le modèle ait débuté par 
une allusion au vol des poissons, et pourtant n'ait pu renfermer 
le récit de ce vol lui-même ? C'est sans doute qu'on serait alors 
amené presque inévitablement à voir dans III un original, et 
ce serait là un grave prédécent devant lequel on recule. Mais 
il est bien significatif que G. Paris en vienne à expliquer les 
anguilles du Reinhart Fuchs par une « allusion » du modèle fran- 
çais. 

11 est inutile de continuer cette discussion. Contre l'origina- 
lité et l'essentielle unité de la branche III, il ne semble pas qu'on 
ait apporté aucun argument valable. Il est temps d'indiquer 
comment nous nous représentons la composition de ce poème. 
C'est à tort, croyons-nous, qu'on met d'ordinaire sur le même 
plan les trois épisodes qui le constituent. Il en est un que l'au- 
teur a développé avec un plaisir visible, c'est celui du moniage 
qui par son importance comme par sa position est au centre du 
récit : ce n'est sans doute pas par hasard qu'il a 208 vers, alors 
que l'épisode du vol des poissons qui n'en est que l'introduction 
est conté en 108 vers et que celui de la pêche qui en forme le 
dénouement l'est en 138. Ce récit qui nous montre un loup 

1. Mélanges de litt. jr., p. 394, n. 2. 



282 LE ROMAN DE RENARD 

moine et tonsuré est très caractéristique du moyen âge, mais il 
est caractéristique surtout de la classe des clercs. On se repré- 
sente mal un conteur de village imaginant un thème semblable. 
Et personne n'a protesté contre ces lignes de G. Paris : « La scène 
du « moniage » d'Isengrin, que Renard, en lui promettant des 
anguilles, pitance ordinaire des moines, échaude sous prétexte 
de le tonsurer, ne doit rien aux contes populaires,. . . elle est toute 
médiévale et française 1 . » Mais il ne semble pas qu'on ait signalé 
l'étroite ressemblance de cette scène avec un épisode de l' Ysengri- 
mus, où nous allons pourtant chercher le point de départ du récit 

français. 

Le passage en question se trouve dans le V e livre 2 , et nous 
avons déjà eu l'occasion d'en faire une analyse rapide. On n'a 
pas oublié comment Renard, se trouvant inopinément en face 
de son oncle irrité, l'apaise en lui offrant quelques gâteaux 
que dans sa grande prudence il avait mis de côté. Prenez, oncle, 
c'est la nourriture qu'on nous donne au couvent : recevez-la 
des mains de frère Renard, car c'est ainsi qu'il faut m'appeler 
désormais : regardez plutôt ma tête, et il lui montre la tonsure 
qu'il s'est fait faire quelque temps auparavant par le même cui- 
sinier qui lui a fourni les gâteaux. Isengrin trouve que ces frian- 
dises manquent un peu de substance, mais tout de même, il 
consentirait volontiers à vivre là où on peut s'en procurer 
chaque jour. Je vois bien que la règle de notre ordre vous plaira, 
reprend le goupil. Il ne vous reste plus qu'à dire quel office vous 
voulez remplir. On connaît ma vertu, dit le loup, et j'aurais 
bien droit de viser plus haut, mais je me contenterai du poste 
de cuisinier. Maintenant où est le couvent, et fais-moi la tonsure, 
pour que nul ne suspecte ma bonne foi. Aussitôt dit aussitôt 
fait, et le vieil Isengrin adusque aurem tonsus ab aure 3 entre 
à l'abbaye du Mont Blandin. On se rappelle le reste et quel scan- 
dale cause dans le couvent cette inquiétante recrue. Nous pou- 
vons détailler ainsi les moments de l'action : 1. Isengrin va se 
jeter sur Renard. 2. Renard pare l'attaque en offrant des gâteaux. 
3. Où trouve-t-on de si bonnes choses ? Au couvent : il ne s'agit 
que de se faire moine comme moi. 4. Isengrin est tonsuré par le 



1. Ibid., p. 394. 

2. Liv. V, v. 343 ss. 

3. L. V, v. 448. Cf. plus haut, p. 79. 



ISENGRTN MOINE 283 

goupil. 5. Il entre au couvent. On aura reconnu au passage Les 
grandes lignes et même quelques-uns des épisodes les plus carac- 
téristiques du conte du moniage. Nous croyons que le hasard 
ne suffit pas à rendre compte de coïncidences si curieuses. Et 
l'explication de beaucoup la plus probable à notre avis, c'est 
que l'auteur de la branche II] — comme Pierre de Saint-Cloud 
avant lui — s'est inspiré de YYsengrimus. 

Essayons de nous le représenter à l'œuvre. Il ne pouvait 
conserver le point de dépare du récit, car cette attaque du loup 
se produisant en pleine campagne ne prêtait que médiocrement 
au développement. Cela n'avait pas d'importance dans le latin 
où dans les situations les plus critiques les personnages parlent 
toujours comme si l'éternité leur appartenait. Nul geste violent 
chez Nivard qui ne soit longuement préparé par de savantes 
et interminables invectives. Ses personnages ne passent à Faste 
qu'avec regret, même quand ce sont des loups affamés qui 
tiennent leur proie dans leur gueule. En toute occasion, ils 
aiment mieux faire un discours. C'est pourquoi Nivard ne se 
préoccupe guère des accessoires et du décor. La situation n'est 
jamais si désespérée chez lui qu'on n'ait le temps pendant une 
harangue d'y porter remède. Nos trouvères, pour qui l'action est 
le principal du récit, sont tenus de respecter davantage la vrai- 
semblance. Voilà pourquoi dans la branche III pendant tout ce 
dialogue sur les avantages et les désavantages de la vie monacale, 
Renard nous est donné comme très en sûreté dans son castel 
pendant qu'Isengrin frappe en vain à la porte. Même la tonsure 
sera exécutée à distance respectueuse. Et quand Isengrin se 
croira moine pour de bon et que Renard se préparera à le con- 
duire pour la nuit d'épreuve au vivier gelé, le goupil sera bien 
forcé de quitter sa forteresse, mais il ne se risquera dehors 
qu'après précautions prises : 

362 Renart em prist la fiance 

Que par lui mal ne Ji vendra 

Et a son los se contendra. 

Or a tant fait et tant ovré 
366 Renart que bien l'a assoté. 

On voit ici comment la branche III s'écarte de Nivard. Mais 
dans ce décor assez différent c'est bien la .même action qui s'en- 
gage : et le deuxième et le troisième « moments » du latin ont 



284 LE ROMAN DE RENARD 

passé presque tels quels dans le français : c'est à peine si les 
gâteaux sont remplacés par des anguilles. Le quatrième épisode 
au contraire devait être modifié. Ysengrimus entre dans un 
très réel couvent, et il y est accueilli par de vrais moines : ces 
religieux ne sont même pas tous des personnages fictifs, quelques- 
uns sont des contemporains de Nivard : l'épopée se transforme 
ainsi franchement en satire. Même quand nous revenons à frère 
loup, il y a dans les plaisanteries d' Ysengrimus à ses nouveaux 
confrères quelque chose de si acre et de si outré qu'elles sur- 
prennent encore plus qu'elles n'amusent. Notre trouvère qui 
n'a pas les haines vigoureuses de Nivard et qui est beaucoup 
plus que lui partisan d'une vraisemblance moyenne ne pouvait 
accueillir une conclusion aussi inattendue. Il en trouva une meil- 
leure, et sans sortir de Y Ysengrimus : à l'épisode du moniage 
il donna comme épilogue le conte de la pêche à la queue. 

Dans le poème de Nivard, l'épisode de la pêche vient dès le 
premier livre, immédiatement après le conte du « bacon » partagé 
qui ouvre le récit. Mais il ne faudrait pas croire qu'il n'y a ainsi 
dans V Ysengrimus, aucune liaison entre l'aventure du loup 
moine et celle du loup pêcheur. Rétablissons l'ordre chronolo- 
gique des événements et nous retrouverons facilement la suite 
logique des faits. Isengrin au couvent s'est rendu si insuppor- 
table qu'on a dû l'en chasser. Il s'en va donc et arrive juste à 
temps pour assister au déshonneur d'Hersent 1 . Sa colère éclate 
contre le goupil et le rencontrant quelque temps après il se jette 
sur lui et veut le dévorer 2 . Renard s'en tire en lui promettant 
un « bacon » dont il compte bien avoir sa part. Il conquiert ledit 
bacon qui ne tarde pas à disparaître tout entier dans la gueule 
du loup, et le goupil, tout penaud, doit encore essuyer les sar- 
casmes du glouton. Mais Renard n'entend pas demeurer ainsi 
en reste et il médite une éclatante vengeance. Il n'a pas oublié 
que son oncle ayant reçu la tonsure est désormais un moine 
très authentique. Et la première fois qu'il l'aperçoit 3 : Mon 
oncle, j'ai quelque chose pour vous. Mais ce ne sera pas de la 
chair : étant moine, vous devez vous en abstenir. La règle en 
revanche vous autorise à manger du poisson. Je sais un vivier 



1. L. V, v. 1117 ss. 

2. L. I, v. 1 ss. 

3. L. I, v. 529-fin ; L. II, v. 1 ss. 



ISENGRIN MOIttE 285 

où il y en a en abondance. — Assez, crie l'autre. Je renonce à la 
chair, mène-moi aux poissons : j'en veux emporter de quoi suffire 
à ma nourriture pour dix ans. A la nuit tombante on part pour le 
vivier : L'eau est gelée, mais il y a un trou dans la glace et il suffit, 
dit le goupil, d'y introduire la queue. Il n'y faut qu'un peu de 
prudence : éviter les gros poissons, saumons et brochets, s'en 
tenir aux plus petits, anguilles et perches, dont on pourra empor- 
ter davantage. Isengrin fait peu de cas de ces conseils sensés 
et péchera à sa guise. Au matin Renard s'en va voler un coq au 
curé qui chante matines et ayant bientôt, comme il le désire, 
tout le village à ses trousses, retourne par le vivier. Venez, mon 
oncle, ce n'est pas le moment de s'attarder. — Au secours, crie 
l'autre, j'en ai trop pris et ne peux bouger. -- Je plaisantais, 
reprend Renard. La vérité c'est que voilà le prêtre avec ses 
fidèles, portant croix et reliques, qui viennent rafraîchir votre 
tonsure. Puis il détale au moment où débouche la troupe hur- 
lante des villageois. Isengrin est roué de coups. Aldrada — pro- 
bablement la cuisinière du curé — lui porte un coup de hache, 
mais ne fait que lui trancher la queue : emportée par son élan,' 
la bonne femme va s'étaler sur la glace. Isengrin allégé de sa 
queue prend la fuite. 

Il n'est pas douteux que ce récit ne se rapproche de très près 
de celui de la branche III, et à notre avis il en a été le modèle. 
Qu'on passe en revue toutes les autres variantes, médiévales 
ou modernes, de ce conte de la pêche, et l'on verra que nulle 
part ailleurs le loup pêcheur ne nous est présenté comme un 
moine qui, privé de viande par la règle conventuelle, doit se 
rabattre sur le poisson. Qui osera soutenir d'autre part que ce 
trait singulier, qui donne au récit une physionomie si particu- 
lière, a pu être imaginé à deux reprises différentes par deux 
auteurs indépendants ? Et que gagnerait-on ici à suggérer la 
possibilité d'une source commune ? Pour nous, l'auteur de III 
a su très habilement compléter un récit tiré de YYsengrimus 
par une conclusion empruntée encore à VYsengrimus : et il a 
parfaitement vu que chez Nivard déjà les deux épisodes étaient 
reliés par la fiction du loup moine. Peu nous importe que, chez 
le poète latin, le loup ne pêche qu'avec sa queue, tandis que le 
trouvère français a cru bon de munir d'un seau son appendice 
caudal : et nous sommes surpris qu'on ait attaché tant d'im- 
portance à ce détail. Tout ce qu'il y a à tirer de cette différence, 



286 LE ROMAN DE RENARD 

c'est qu'ici comme souvent le trouvère s'est un peu plus préoc- 
cupé de la vraisemblance que le clerc. Une autre menue diffé- 
rence nous semble en l'espèce bien plus significative. Dans la 
plupart des versions Isengrin doit laisser sa queue dans l'étang 
glacé : c'est seulement chez Nivard et dans la branche III, si nous 
ne nous trompons, que cette queue lui est tranchée d'un coup 
de hache. Et il pourrait n'y avoir là qu'une simple coïncidence : 
car c'est une façon assez naturelle de punir le loup et de le déli- 
vrer tout à la fois ; mais ce qui est plus remarquable, c'est que 
dans les deux récits en question, celui ou celle qui portent le 
coup de.hache font un faux pas en frappant et s'allongent de tout 
leur long sur la glace. Détail amusant, mais si peu nécessaire 
qu'on croira difficilement qu'il se soit offert ainsi à deux reprises 
à deux auteurs indépendants. 

Ainsi cet élément « clérica.1 », où M. Voretzsch ne verrait volon- 
tiers que l'apport tardif d'un remanieur maladroit, se trouve 
réellement d'entrée de jeu dans la branche III. Et il provient 
en droite ligne de VYsengrimus. Pierre de Saint-Cloud, tout en 
empruntant ses personnages principaux à Nivard, les avait 
transformés en seigneurs féodaux. L'auteur de III est resté plus 
fidèle à l'esprit de son original. C'est à l'ombre du couvent que 
se déroulent les scènes principales de l'action : Isengrin et Renard, 
moines réels ou supposés, sont en tout cas des clercs, non des 
chevaliers. Mais il ne faudrait pas non plus exagérer cette fidé- 
lité. Nous l'avons déjà dit, le monde des clercs ne l'intéresse 
pas en lui-même, il n'y voit qu'un décor plus amusant qu'un 
autre. L'auteur de III, comme celui de II, a laissé de côté la partie 
vraiment caractéristique de l'œuvre de Nivard : les dialogues 
où les personnages font consciemment ou inconsciemment la 
satire de leur temps. Croirait-on que dans VYsengrimus nous ne 
voyons même pas le loup se poser au-dessus du trou ? Il est bien 
trop occupé à discourir. Quand la paroisse arrive, curé en tête, 
Isengrin subit non seulement des coups mais une fort longue 
harangue préliminaire. En revanche l'épisode de la tonsure est 
expédié en moins d'un vers. L'auteur de III a renversé les pro- 
portions : c'est le pittoresque extérieur qui l'attire, les gestes, les 
attitudes du « seigneur abbé » ou de « frère Renard », et rien ne l'a 
plus amusé que de nous montrer Isengrin, échaudé et pourtant 
satisfait, trottant à côté du goupil goguenard. 

Il nous reste à dire quelques mots de l'introduction de la 



ISENGRIN MOINE 287 

branche III. Le trouvère, ayant dans L'épisode du tnoniage rem- 
placé les pâtés par les anguilles empruntées à l'épisode de la 
pêche, devait expliquer comment Renard se trouvait en possi 
sion de ces anguilles. Nivard ne s'était pas mis on frais pour 
nous renseigner sur l'origine des pâtés : c'est un cuisinier dont 
le goupil avait autrefois protégé les brebis contre le loup qui 
les avait, nous dit-il, donnés à Renard. On ne pouvr.it songer 
à utiliser cette assez pauvre invention. Notre trouvère fit d'une 
pierre deux coups : il plaça en tête de son récit le conte de la 
charrette aux poissons, très agréable en soi, et qui en outre four- 
nissait au reste de la branche une donnée indispensable. Ce conte, 
l'emprunta-t-il au folklore contemporain ? C'est fort possible. 
Nous reviendrons sur ce point plus tard, alors que nous exami- 
nerons d'ensemble les rapports du Roman de Renard au folklore 
médiéval 1 . Pour le moment nous le considérons plutôt dans 
ses rapports avec VYsengrimus et la fable ésopique, c'est-à-dire 
avec les sources écrites,' ou dans ses points de contact ave 3 la 
société du xn e siècle. Notons simplement que l'épisode de la 
charrette aux poissons se compose de deux parties, l'une (du v. 1 
au 149) qui nous rapporte V « aventure » elle-même, l'autre 
(du v. 149 au v. 164) qui nous peint assez joliment une touchante 
scène de famille : le goupil, chargé de butin et harassé, rentre 
à la maison où il est fêté par Hermeline sa jeune épouse et ses 
deux fils Percehaie et Malebranche. Nul doute que cet amusant 
tableau ne soit tout entier de la main de notre trouvère. Et l'on 
voit ici comment le simple récit d'une ruse de goupil s'élargit 
sans effort en une peinture épique. Il y avait là une mise a.u 
point nécessaire, si l'on voulait donner au début de la branche 
le ton des deux autres épisodes. Mais voici qu'en même temps 
le cadre tracé par Pierre de Saint-Cloud s'agrandit : derrière 
le famille d'Isengrin nous voyons entrer sur la scène en gamba- 
dant la famille du goupil 2 . Notre petit monde animal se com- 

1. Voir p. 536-7. 

2. M. Voretzsch, art. citr. p. 348, mentionne, comme un indice du pou d'anti- 
quité de notre br. III actuelle, que le goupil y a une famille constituée. Ce qui 
n'est pas le cas primitivement, dit-il, en renvoyant à une remarque de M. Vbigt. 
Mais à l'endroit indiqué, Ysengrimus, p. i.xxix, M. Voigt se borne simplemenl à 
constater en effet que dans l'état ancien de la fable animale, tel que nous l'ob- 
servons par exemple dans VYsengrimus, le goupil, qui n'est encore que « l'ombre, 
le mauvais génie, l'adversaire infatigable du loup i mais nullement « le héros 
principal » de l'histoire, n'a ni femme ni enfants. On sait que ce sont les trouvères 



288 LE ROMAN Î)Ë RENARD 

plète, et que l'auteur de III l'ait voulu ou non, le cycle épique de 
Renard commence à prendre des contours plus définis. 

français qui ont fait passer Renard au premier plan, et c'est alors naturellement 
qu'on a songé à lui constituer une famille. Nous croyons que c'est l'auteur de 
III qui s'en est le premier avisé. Mais aux alentours de 1180 nous ne sommes 
plus « auf der alteren Stufe der Fabelentwicklung ». 



CHAPITRE XIV 

ISENGRIN DANS LE PUITS 



L histoire d Isengrin dans le puits, empruntée à la Disciplina Clericalis, ne nous 
place plus aussi nettement que les branches antérieures dans la société du 
xne s.ecle : c'est une fable épique. _ La branche XIV (Renard et Tibert 
Renard et Primant) recommence Pierre de Saint-Cloud avec moins de 
talent. 



Par ses courtes proportions et par sa facture, la branche IV 
est plus près de la branche III que du poème de Pierre de Saint- 
Cloud. Non que son auteur n'ait connu la branche II : car ici 
aussi le loup et le goupil sont compères \ Hersent est la com- 
mère de Renard \ et de plus il est question de l'adultère de la 
louve et de l'outrage fait aux louveteaux 4 . Mais les procédés 
et le ton sont tout autres. Ce n'est plus une large peinture de 
1 aristocratie de la forêt : il ne s'agit que de nous raconter un 
seul « gabe-. * », un bon tour du goupil. Et c'est bien ce qu'avait 
voulu faire aussi l'auteur de III, à qui la branche IV a sans doute 
emprunté la mention d'Hermeline. Mais il reste entre ces deux 
poèmes une différence très sensible : dans la branche III R en? rd 
et Isengrin, pour n'être plus des seigneurs féodaux, sont pour- 
tant a 1 occasion assez près de l'humanité : l'un se donne pour 
moine et l'autre se croit en passe de devenir prieur ou abbé II 
en resuite un comique particulier, très voisin de celui du fabliau 
Dans la_branche IV, c'est à peine si à l'exception d'un ou deux 
passages, nous sortons du point de vue de la fable. Nous verrons 

1. V. 237, 251, 256, 260, 265, 349. 

2. V. 218. 

3. V. 285-90, 465. 

4. V. 466. 

5. V. 19. 

Foulet. — Le Roman de Renard. 

i y 



290 LE ROMAN Î)E RENARD 

qu'à l'origine de ces différences, il y a une différence de sources. 
Nous joindrons à l'étude de la branche IV celle de la branche XIV, 
moins intéressante et artistiquement moins achevée, mais dont 
la composition a dû suivre de près celle de IV. 

La branche IV se compose d'un prologue assez verbeux de 
32 vers, d'une introduction qui va du vers 33 au vers 148 et du 
récit principal qui comprend le reste du poème. L'introduction 
nous montre Renard, poussé par la faim, qui après bien des tours 
et des détours arrive enfin devant une abbaye de « blancs moines» : 
les murs sont hauts et le fossé profond, mais le goupil réussit 
pourtant à pénétrer dans la cour et de là dans la grange : il 
surprend les gelines sans défiance, en dévore deux et en emporte 
une troisième. 11 a grand soif maintenant et s'arrête près d'un 
puits qui est au milieu de la cour : mais il ne peut atteindre à 
l'eau. Et ici nous arrivons au vrai sujet de la branche. Renard 
se penche au-dessus du puits, voit son image reflétée dans l'eau 
et s'imagine que c'est Hermeline sa femme : il lui parle, l'écho lui 
renvoie ses paroles : très intrigué, il s'approche plus près encore, 
entre dans un des seaux qui pendaient à une corde et, avant 
d'avoir eu le temps de réfléchir, se trouve au fond du puits. 
On pense bien que, revenu de sa sottise, il a hâte de se tirer de 
là. Mais voici que d'aventure survient Isengrin qui, à son tour, 
regarde dans le puits : il y voit Renard et sa propre image 
qu'il prend pour celle d'Hersent. Messire loup se fâche et crie 
des injures aux prétendus complices. Le goupil le laisse crier, 
puis tout à coup : Compère, je suis feu Renard, votre voisin 
d'autrefois. Je suis mort l'autre jour, comme mourront tous 
ceux qui sont en vie. — Je le regrette, dit l'honnête Isengrin. -— 
Et moi j'en suis content, car je suis au paradis. Et il lui fait 
de ce Heu de délices une description si alléchante qu'Isengrin, 
oubliant la terre, veut s'en venir lui aussi au paradis. Il est 
confessé depuis peu, il ne lui reste qu'à faire un bout de prière ; 
et puis, sur le conseil du bienheureux Renard, il saute dans le 
seau. Le goupil est dans l'autre et, plus léger, il remonte tandis 
qu'Isengrin descend. « Où allez-vous, compère ? crie le loup. — 
Au paradis <)ui est en haut. Et vous, vous descendez tout droit 
à l'enfer qui esc en bas : vous y serez avec les diables. » Là-dessus 
le goupil bondit hors du seau, et s'échappe. Au matin, les frères 
voulant tirer de l'eau, remontent Isengrin et, armés, qui d'un 
chandelier, qui d'un bâton, font pleuvoir les coups sur lui. C'est 



ISENGRIN DANS LE PUITS 1>!»1 

à peine s'il peut se traîner jusqu'à sa tanière où il aura grand 
besoin du secours des mires ». Telle est, résumée trop rapide- 
ment, cette histoire d'Isengrin dans le puits, très amusante en 
elle-même et forl bien contée par l'auteur de la brandir I V. 

Mais il paraît qu'ici encore les apparences sont trompeuses. 
Ce récit si bien mené n'est, sous sa forme actuelle, qu'un rema- 
niement postérieur. L'original - - comme tant d'autres — a 
disparu. Nous en doutons pourtant. Quelles preuves apportent 
ici les critiques qui soutiennent cette thèse monotone ? On peut 
les grouper en deux classes, celles qui se rapportent à l'introduc- 
tion de la branche et celles qui se rapportent au corps même du 
récit. Examinons d'abord les premières. L'introduction, nous 
dit-on \ n'a pas dû être toujours ce qu'elle est maintenant. 
Car s'il en était ainsi, pourquoi le Glichezâre l'aurait-il sup- 
primée, lui qui par ailleurs développe avec tant de complai- 
sance certains passages de la branche ? En fait il s'est borné ici 
à écrire : « Renard se rendit à une abbaye où il y avait assez 
de poules, mais il en fut pour sa peine, car il y avait un bon 
mur tout autour \ » Ainsi, dans Beinhart Fuchs, contrairement 
aux données de la branche IV, le goupil a fait une chasse mal- 
heureuse. Il est à noter d'autre part que dans une version anglaise 
de la fin du xme siècle, The Vox and the Wolf, il y a bien au début 
du récit un long épisode préliminaire, mais que la chasse du 
goupil est également infructueuse. Ces différences réelles et ces 
prétendues coïncidences nous semblent fort peu significatives. 
Il n'y a rien à tirer du poème anglais 3 , dont l'entrée en matière 
ne ressemble en aucune façon à ceUe du Beinhart Fuchs. Qu'on 
en juge. Un goupil sort du bois, plus affamé de moitié qu'il ne 
l'avait jamais été : il se tient loin des sentiers et des routes 
ne voulant rencontrer personne. Finalement il aperçoit un mur 
qui entoure une maison. Il y court, pensant y apaiser sa faim et 
sa soif. Une partie du mur est écroulée : il s'élance par la brèche 
et entre ainsi sans congé de bailli ou autre. La porte de la grange 
était ouverte : dedans, cinq poules et im coq. Le coq était sur u'n 
tas de foin, et deux poules étaient à côté de lui. Renard, qui t'a 

1. Voretzsch, Zts. j. rom. PhlL, XV, 358. 

2. Éd. Reissenberger, v. 827-30. 

, 3 * **** dans E - Matener ' AKenglische Sprachproben, H, Berlin, 1867, 
dV^siède! P ° eme de 2 ° 5 V " dat0 Probablement de la première moitié 



292 LE ROMAN DE RENARD 

permis d'entrer ? Va-t-en, dit le coq — Sire Chantecler, répond 
le goupil, descends et viens près de moi. J'ai tué tes poules, 
mais c'était pour le bien de leur âme : elles étaient malades sous 
la côte, et le chantecler a lui aussi une maladie de rate. Viens te 
faire guérir. Je te saignerai sous l'aisselle, envoie chercher le 
prêtre. Indignation du coq qui le maudit et le somme de s'en 
aller. Si notre cellerier te savait ici, il serait tôt après toi avec 
bâtons et pierres : il te briserait tous les os et nous serions bien 
vengés. Puis vient l'aventure qui fait proprement le sujet du 
récit. On voit combien tout ceci nous éloigne du Reinhart Fuchs 
et combien il est artificiel d'établir un rapprochement entre 
les deux récits sous l'unique prétexte que des deux côtés la chasse 
du goupil est infructueuse. La vérité est qu'ici l'auteur anglais 
semble avoir écarté l'introduction un peu terne de la bran- 
che IV, pour se souvenir plutôt de l'aventure de Renard et Chan- 
tecler dans la branche II : procédé très naturel en une littérature 
où le poème de Pierre de Saint-Cloud n'était pas encore traduit 
ou imité. En ce qui concerne le Glichezâre, pourquoi affirmer 
qu'il n'avait aucune raison de supprimer l'épisode du début 1 
Qu'en savons-nous 1 En général, arrivé à ce moment de son 
récit, il s'attache surtout à développer les scènes où Renard et 
Isengrin sont en présence, et il passe rapidement sur les autres : 
nous l'avons vu déjà à propos du conte de la charrette aux pois- 
sons. Les quelques lignes qui précèdent son récit résument 
d'une façon très admissible un développement qui n'est après 
tout dans la branche IV qu'un simple avant-propos K 

Mais M. Voretzsch revient à la charge 2 et il apporte à l'appui 
de sa thèse une nouvelle preuve, autrement solide que la pre- 
mière. Il a examiné de près les rimes de la branche IV et il a 
relevé entre l'introduction et le corps du récit une curieuse 
différence : alors que les 148 premiers vers sont rimes très riche- 
ment, le reste de la branche ne semble montrer aucune trace 
d'une recherche de ce genre : si l'on additionne les rimes fémi- 
nines suffisantes qui, comme on sait, portent sur deux voyelles 
aux rimes riches, on obtient le total des rimes léonines, et l'on 
voit que l'introduction de IV nous offre 97 ° / de rimes léonines 
alors que le reste de la branche se contente d'une modeste pro- 



1. Noir plus loin, p. 440-1. 

2. Art. cit., p. 358-9. 



ISENORIN DANS LE PUITS 203 

portion de 44 %. Ce n'est pas tout. Le manuscrit // nous donne, 
à côté de la version usuelle, une seconde version 1 de la blan- 
che IV, qui toute différente qu'elle soit par la suite, a en commun 
avec la première les 148 vers de l'introduction. Or dans cette 
seconde version — que nous appelons ÏVa - les rimes léonines 
se rencontrent dans la proportion de 96 %. Il est donc clair que 
l'introduction, maintenant commune aux deux versions et qui 
a pourtant dû être écrite pour précéder une seule d'entre elles, 
est à sa place en tête de IV«. Il en résulte que IV l'a empruntée 
à l'autre version et que, sous sa forme actuelle, elle manquait 
dans l'original du Glichezâre. Veut-on une confirmation de ce 
résultat ? L'introduction, on se le rappelle, mentionne que 
Renard, ayant dévoré deux gelines, en garde une troisième qu'il 
emporte avec lui, pour la faim à venir. Mais lisons la suite de 
l'histoire dans IV : nous n'entendons plus parler de la troisième 
geline ; prenons au contraire IV« et nous retrouvons notre geline : 
Renard la dépose près du puits avant de descendre et plus tard 
il l'offrira à Isengrin pour lui prouver qu'on est réellement ici 
au paradis, le pays des bonnes choses. Cette confirmation nous 
semble assez peu sûre. Il y aurait assurément une certaine incon- 
séquence à faire mention d'une geline conservée par Renard 
pour n'en plus souffler mot ensuite ; mais les inconséquences de 
ce genre ne sont pas entièrement absentes de notre Roman. On 
peut d'autre part fort bien concevoir qu'un trouvère qui, tout en 
retenant l'introduction de IV, voulait conter de façon nouvelle 
l'aventure de Renard dans le puits, ait cru très ingénieux de 
reprendre la geline mentionnée en passant et de lui « faire un 
sort ». Dans tous les cas l'auteur de IVa s'y est pris assez mala- 
droitement. La geline, étant près de la margelle du puits, à 
portée d'Isengrin qui s'en saisit dès que le goupil la lui a indi- 
quée, repose par conséquent sur la terre des mortels : en quoi 
sa présence à cet endroit démontre-t-elle qu'au paradis, c'est 
à dire au fonds du puits, la volaille abonde sur la table des 
bienheureux ? A la bonne heure, si Renard l'avait fait par- 
venir au loup des profondeurs de sa retraite. Laissons donc de 
côté la geline, et revenons aux rimes. 

Là l'argument de M. Voretzsch ne se laisse pas facilement 
écarter, et il est possible que le critique allemand ait raison. 

1, Publié par Chabaille, Supph'mait, j>. 113-21, 



204 LE ROMAN DE RENARD 

Nous allons proposer une autre hypothèse, mais nous la tenons 
seulement pour vraisemblable. Tout d'abord notons que la 
branche IV (149-478) semble bien renvoyer à une introduction 
analogue par plusieurs détails à celle que nous offrent les vers 1- 
148. Isengrin, poussé par la faim comme le goupil, arrive comme 
lui devant la maison aux rendus : il aperçoit à son tour le puits, 
et bien qu'on ne dise pas expressément qu'il soit alors entré dans 
la cour, la mention du guichet au v. 198 (cf. v. 97) ne laisse guère 
de doute sur ce point *, La branche VI renferme une allusion 
très développée à l'aventure du puits qui, nous le verrons, ne 
peut renvoyer qu'à la branche IV : il y est question des blancs 
moines de l'abbaye : or si dans IV« on mentionne les « blancs 
moines », il n'est pas question d'eux sous ce nom ni sous aucun 
autre qui puisse les faire reconnaître dans toute l'étendue de la 
branche IV : en revanche ils sont expressément nommés dans 
l'introduction, au v. 66. Nous avons vu que ni le Reinhart Fuchs 
ni The Vox and the Wolf ne permettaient de décider si leurs 
auteurs ont eu sous les yeux un original dont le début différait 
de celui que nous connaissons : mais nous pouvons bien noter 
que dans l'un et l'autre poème la scène est immédiatement placée 
aux alentours d'une abbaye flanquée d'un poulailler, et voilà 
encore qui ne nous éloigne guère de la présente introduction 
de IV. M. Voretzsch dirait 2 peut-être que tous ces détails ont 
pu être conservés par un scribe tardif qui s'est surtout ingénié à 
améliorer la versification, en corrigeant un ancien prologue 
d'après l'entrée en matière plus richement rimée de la bran- 
che IVa : il y aurait quand même remaniement. C'est possible. 
Disons toutefois que, tant qu'on n'aura pas pour le XII e et le 
xi ri e siècle des statistiques plus complètes et de ces statistiques 
une interprétation plus compréhensive, on n'a peut-être pas le 
droit de tabler d'une façon trop dogmatique sur la présence 
ou l'absence ici ou là de la rime riche ou de la rime léonine 3 . Pour 



1. Il y a du reste une similitude marquée entre l'introduction et le reste de la 
branche en ce qui concerne le vocabulaire et le tour de la plirase. Cf. v. 39, 84, 
112, 133 et v. 190, 197,441, 444; v. 49 et v. 156, 204 ; v. 81-2 et v. 195-6 ; v. 100 
et v. 388 ; v. 107, 121 et v. 149, 175, 346, 349, 406. 

2. Cf. art. cit., p. 359, § 5 : « Wenn sich auch zahlreiche wôrtliçhe Uberein- 
Btiznmungen tindon, so beweisen dièse doch nur dafùr, dass der Uberarbeiter 
das Alte môglichst geschont hat. » 

3. Cf. sur ce point les observations de Gaston Raynaud dans la Romania, 
t. XXXIX, 1910, p. 398-9. 



ISENGRIN DANS LE PUITS 295 

ne nous en tenir qu'aux branches <!<■ Renard, il es! certain que 
nous nous trouvons parfois en présence de singularités qu'il 
n'est pas très facile d'expliquer. Dans La branohe XVII, nous 
dit M. Freymond \ les rimes riches, nombreuses dès le commen- 
cement, s'accroissent de façon surprenante à mesure qu'on 
s'avance dans le poème, si bien que dans les 500 derniers \< >rs, 
à deux cas près, il n'y a de rimes masculines simplement suffi- 
santes que celles qui appartiennent à des catégories d'exceptions 
généralement admises par les poètes. Dans la branche VII, 
dit le même critique, la rime riche, relativement rare au début, 
devient de plus en plus fréquente et l'auteur s'ingénie de toutes 
façons à l'obtenir. Cette remarque nous a amené à examiner 
d'un peu près les rimes de la branche VII et nous n'avons pas 
tardé à aboutir à un résultat inattendu. Si l'on néglige le sens 
absolument et qu'on tienne compte seulement des rimes, la 
branche VII se divise en trois parties de longueur inégale : 
1. du v. 1 au v. 340, — 2, du v. 341 au v. 796, — 3. du v. 7<»7 
au v. 844. Voici maintenant la proportion des rimes léonines 
dans ces trois parties : la première en offre 38, 8 % ; la 
deuxième 71, 8 %, et la troisième 29 %. Comment expliquer 
ces écarts énormes ? Personne n'a encore eu l'idée de voir 
dans VII ou dans XVII des remaniements de versions plus 
anciennes. Faudra-t-il en venir là ? A supposer qu'on puisse y 
songer une seconde, l'hypothèse nous rendra-t-elle compte dans 
le cas de la branche VII de cette surprenante division tripar- 
tite, si curieusement indifférente au sens '. X'y a-t-il pas plutôt 
dans ces brusques sautes une large part de fantaisie et d'arbi- 
traire avec laquelle il faudrait sans doute compter ailleurs aussi 1 
Tout ceci nous autorise peut-être à proposer la théorie sui- 
vante. L'introduction actuelle de la branche IV a précédé ce 
poème dès le début : pour une raison ou pour l'autre, — soit 
fatigue, soit caprice — le trouvère qui avait commencé à rimer 
richement a bientôt renoncé à tout effort dans ce sens et s'esi 
laissé porter par le courant naturel de la langue. Si notre intro- 
duction se retrouve également en tête de la branche lYa, c'est 
par suite d'une série de circonstances dont il n'est pas impossible 
de démêler l'enchaînement. Le copiste du manuscrit perdu (W) 
dont dérivent nos manuscrits H et / avait, pour un motif qui 

1. Zts. f. rom. Phil, VI, 1882, p. 191-3. 



290 LE ROMAN DE RENARD 

nous échappe, bouleversé très notablement l'ordre des branches, 
tel que l'avait constitué l'archétype. Au lieu de faire suivre I 
immédiatement par II, il avait intercalé entre les deux le groupe 
VI. VII. VIII. IV. V. Va. XII. Puis, ayant copié II et III, il 
trouva sans doute dans son original IV qui, en effet, dans A et 
dans O, suit III sans intermédiaire et dans plusieurs autres 
manuscrits n'en est séparé que par VI ; oubliant qu'il avait 
déjà inséré IV plus haut, il se remit machinalement à copier IV 
une seconde fois, puis, s'apercevant de son erreur, il évita 
désormais tout double emploi. Le scribe de H ne soupçonna 
rien de tout cela et reproduisit bonnement les deux copies de 
la branche IV 1 , celui de I au contraire vit la faute et s'abstint 
de copier la seconde. Ces remarques sont de M. Buttner 2 , 
et nous les croyons justes. Seulement il ne semble pas avoir 
remarqué que dans H la seconde partie de IV (= IVa) présente une 
version assez différente ; et il nous faut compléter son expli- 
cation. Nous pensons donc que c'est au vers 148 et non à la 
fin de la branche que le copiste de IF a reconnu son erreur ; et, 
au Heu de barrer ce qu'il venait de transcrire, il a préféré con- 
tinuer et finir la branche mais à sa façon : pour ne pas retomber 
malgré lui dans les données de la branche IV, il évita tout ce 
qui rattachait le poème aux autres scènes du roman et sup- 
prima ainsi toute allusion à Hermeline, à Hersent et à l'adultère : 
il ne développa que l'indication du puits lieu de délices et 
paradis terrestre. Mais, versificateur non sans mérite, il se 
travailla à rimer jusqu'au bout aussi richement que l'avait fait 
l'auteur de IV dans son introduction. C'est probablement le 
même scribe qui a composé la branche XXV, rimée très riche- 
ment elle aussi, qui ne se trouve que dans H — à côté de IV. 
Telle est notre explication. Nous avouons qu'elle ne s'impose 
pas. Elle présente des difficultés. Mais la thèse de M. Voretzsch 
n'est pas sans avoir les siennes. Qu'on en juge. La branche IV — 
sous sa forme actuelle ou sous une forme plus ancienne, peu 
importe ici — a été connue ou imitée par le Glichezâre, par 
l'auteur du poème anglais, par le trouvère de la branche VI. 
La branche IVa au contraire semble avoir passé inaperçue : 

1. Il est vrai que III et IV sont séparés dans H par XXV. Mais XXV ne se 
trouve que dans cet unique ms. et est donc un apport personnel du scribe de H 
ou plus probablement, comme nous Talions dire, de sa source immédiate. 

;.'. Die Ueberlieferung des Roman de Renard, p. 22. 



ISENGRIN DANS LE PUITS 297 

personne n'y fait la moindre allusion e1 elle ne nous a été trans- 
mise que par un unique manuscrit. Il n'y a donc | as de doute 
que IV ne s<> h La version la plus ancienne et c'est ce dont bout le 

monde est d'accord. Pourtant dans tous les manuscrits sans 
exception, chaque fois que la branche IV apparaît, elle se montre 
toujours affublée d'une introduction qui a été empruntée — 
on ne sait pourquoi — à cette version tardive et presque in- 
connue. Y avait-il une introduction plus ancienne qui a dû 
s'effacer pour faire place à l'autre ? Mais nous avons vu que 
dans ce cas elle offrait déjà la plupart des détails que non-, 
retrouvons dans la nouvelle. Quelle a bien pu être alors la rai- 
son d'une substitution si peu nécessaire ? Ces remanieurs ont 
parfois d 'étranges scrupules : pour un peu ils laisseraient sub- 
sister l'original tout entier. Dira-t-on que le nôtre s'est ici 
borné à retoucher les rimes de l'original pour les faire plus 
riches l Mais notre étonnement est alors qu'il n'ait pas refondu 
les rimes de la branche tout entière. Nous supposions que cette 
brusque variation était du fait même de l'auteur, et nous 
l'avouons, nous avons bien quelque peine à nous faire à cette 
idée, mais cela supprime-t-il toute difficulté de mettre un 
remanieur en cause '? Y a-t-il donc au moyen âge un tel abimc 
entre l'auteur et le remanieur ? A-t-on le droit de prêter au 
second sans sourciller les manies les plus singulières et de réserver 
au premier comme un monopole de l'intelligence, de la logique 
et du bon sens ? Tout bien pesé, nous considérons que notre 
hypothèse n'est pas plus invraisemblable que celle de M. Vb- 
retzsch. 

Quand même M. Yoretzsch aurait ici raison, il n'en résul- 
terait pas nécessairement que le reste de la branche IY, du v. 149 
au v. 844, — c'est-à-dire le corps même du récit — ne nous 
est parvenu que sous une forme rema.niée. Ou tout au moins il 
faudrait appuyer cette seconde assertion de preuves spécifiques. 
Mais c'est précisément ce que croient avoir fait MM. Sudre 
et Yoretzsch. Yoyons. Une fois de plus on invoque le Gliche- 
zâre et on nous dit : « Suivant le poème allemand, ce n'est 
pas la soif qui amène le goupil près du puits, c'est le hasard 
ou plutôt sa curiosité, et il descend uniquement parce qu'il 
a cru reconnaître sa femme. Par suite, l'exposé des faits est 
plus simple, moins choquant que celui de la branche IV : là. 
en effet, la descente de Renard a un double motif : la soif d'abord. 



098 LE ROMAN DE RENARD 

mîi8 la conviction qu'Hcrmolino est dans l'eau \ » Et on conclut 
que la version la plus simple et la plus naturelle est aussi la 
plue ancienne. Mais ce n'est pas tout à fait ainsi, à notre avis, 
que se passent les choses dans le poème français. Renard assoiffé 
court au puits, veut se désaltérer, mais découvre qu'il ne peut 
atteindre à l'eau. Désappointé et chagrin, il se penche pour 
regarder au moins, peut-être pour mesurer la profondeur, et 
VOioi qu'à sa grande surprise il croit voir Hermelme au fond : 
il parle elle lui répond. Son étonnement redouble, il n'en peut 
croire ni ses yeux ni ses oreilles, il se rapproche pour mieux 
voir et mieux entendre, il met les pattes dans ce seau qui pend 
innocemment au-dessus du puits... et le voilà au fond avant 
d'avoir pu se rendre compte de ce qui lui est arrive \ Que 
trouve-t-on de choquant dans tout cela ? Le passage nous 
semble au contraire très finement nuancé. Qu'on mette en re- 
gard les vers du Glichezâre : « Renard crut voir sa femme qu il 
aimait comme son propre corps, et rien ne pouvait désormais 
rempêcher de rejoindre son amie : l'amour donne du courage... 
Il rit en regardant au fond, et son image grogna : il lui en sut 
peu de gré, mais par amour il sauta dans le puits : c'est la pas- 
sion qui lui fit faire cela, Il se mouilla bientôt les oreilles ■. » 
Nous avouons que ce développement nous semble fort peu 
naturel. Renard amoureux, Renard qui de gaîté de cœur se 
iette dans un puits profond pour y retrouver sa chère moitié, 
ne nous rappelle guère l'astucieux et froid calculateur des 
épisodes précédents : dans la branche IV c'est uniquement sa 
vive curiosité qui le fait tomber dans un piège insoupçonne : 
s'il se trouve au fond du puits ce n'est pas qu'il l'ait voulu ; 
to âi8 voyez avec quelle prestesse il va retourner contre Isen- 
grin son expérience de fraîche date. Tout ceci n'est-il pas d ac- 
cord avec son caractère ? Le Glichezâre ne mentionne le méca- 
nisme des seaux qu'au milieu du récit, alors qu'il s'agit de 
faire descendre Isengrin : le comique du récit s'en atténue 

1 Sudre. Sources, etc.., p. 229-30. 

2. cL ainsi en effet qu'il faut entendre les v. 170-1 : . S, met ses piez en une 

J Ue _ „■, „ sot t quant il a, ah-. » La locution « n'en savoir mot » est très 

f • ..'...t., aux xno et xm- siècles au sens de : avant de bien se rendre c = , 
ta T Choses, avant de savoir ce qui arrive, inconsciemment En voudaut.es 
exemples dans Renard, II, 989, 909, 943, 1040 ; XI, 2078 ; XV, 6 , Galeran, éd. 
Boucherie, v. 1448, Rose, éd. Marteau, t. II, p. 122, etc. 

::. V. S39-50. 



ISENGRIN DANS LE PUITS 

de beaucoup. Il est clair que la version la plus Logique ot la 
mieux enchaînée est ccllo de La branche IV : l'argument do 
M. Sudre se retourne contre lui. 

Mais nous n'en avons pas fini avec le Reinhart Fuchs. M . Sudre 
a noté que. clans le poème allemand, « il n'y a point de ces i rails 
satiriques dirigés contre l'Église dont est parsemé le morceau 
français » 1 , De même M. Voretzsch 2 relève que les passages 
de IV dont le Glichezâre ne nous donne pas d'équivalent sont 
pour la plupart marqués au même coin : ils visent à parodier Les 
cérémonies ecclésiastiques, à faire la satire de l'Église. Or c'« -i 
là, paraît-il, dans le Roman de Renard, une tendance particulière 
aux branches tardives. Malheureusement pour la théorie, il es1 
certain que le Glichezâre s'est permis lui aussi quelques libertés 
à l'égard de Sainte Église. Quand Isengrin, retiré du puits, est 
assailli par les moines et laissé pour mort sur la place, le prieur 
aperçoit tout à coup la tonsure que Renard avait faite au loup 
dans l'aventure précédente : Nous avons très mal agi, s'écrie-t-il , 
je viens de voir qu'il porte tonsure, et, qui plus est, ce loup Isen- 
grin est circoncis d'après l'ancienne loi. Il eût mieux valu lui 
épargner les coups, car vraiment c'était un saint homme. Les 
mornes font chorus et s'en vont. Si Isengrin n'eût perdu la queue, 
ajoute le poète, s'il n'eût été tonsuré, les hommes de Dieu 
l'eussent pendu. M. Voretzsch a signalé le passage, et nous vou- 
lons bien qu'il n'y ait là nulle amertume ni aucune méchante 
intention. Mais en vérité qu'y a-t-il donc de plus dans la bran- 
che IV ? Le goupil et le loup, nous afnrme-t-on. y jurent par tous 
les saints du paradis, Renard parle de Jésus, Isengrin prie Dieu 
de lui pardonner et prend pour cette prière une posture incon- 
venante, etc., etc. D'abord tous les saints du paradis se rédui- 
sent au seul saint Sevestre, invoqué ici. comme tant d'autres 
martyrs et confesseurs, uniquement pour les besoins du vers. 
Il est bien vrai que l'onctueux goupil mentionne par deux fois 
le nom de Jésus et on ne peut disconvenir qu' Isengrin soit un 
lourdaud qui manque de manières. Mais que tirer de tout cela? 
Simplement que nos trouvères se permettent à l'occasion des 
plaisanteries qui, assez innocentes de leur temps, peuvent 
offenser le goût moderne, plus scrupuleux. Si le Glichezâre les 



1. Sudre, Sources, etc., p. 229. 

2. Art. cit., p. 359. 



300 LE ROMAN DE RENARD 

a écartées, il a fait preuve de tact et il est permis de l'en louer. 
M;:,is vouloir démêler dans ces caricatures ou ces joyeusetés une 
intention arrêtée de satire, c'est forcer la note. Et il est très arbi- 
traire d'affirmer que ces passages portent en eux-mêmes l'in- 
dication d'une date tardive. Le moyen âge a respecté le dogme, 
mais il n'a pas attendu le xin e siècle pour s'égayer aux dépens 
des prêtres et des moines. Ce n'est pas encore ainsi qu'on réussira 
à démontrer que la branche IV est un remaniement. 

Sera-t-on plus heureux avec un dernier argument % Cette 
fois on fait intervenir les allusions des branches VI et IX. Dans 
les deux cas, Isengrin, nous dit M. Sudre 1 , n'est attiré dans 
le puits que par l'appât offert à sa gourmandise. Il n'est pas 
question d'une image reflétée dans l'eau et par conséquent 
d'Hersent. Nous avons donc là un double renvoi à une ver- 
sion plus simple que celle de IV, moins épique, plus rapprochée 
de la tradition populaire. M. Voretzsch 2 reprend à son tour 
la citation de VI et il découvre qu'à deux reprises différentes 
le texte du Glichezâre est moins près de la branche IV que de 
la forme de l'histoire représentée par cette allusion. Il en conclut, 
sans hésiter, à l'existence d'un original disparu, dont la version 
en ces deux points s'est conservée plus fidèlement dans VI 
et dans le Reinhart Fuchs que dans IV. Nous ne nous arrêterons 
pas à la contradiction qui apparaît ainsi entre les deux thèses : 
pour M. Sudre la branche VI nous renvoie à une forme très 
voisine du conte populaire, pour M. Voretzsch la même branche 
fait allusion à une version apparentée au récit déjà très litté- 
raire du Glichezâre. La vérité est que les deux critiques sont 
parfaitement d'accord sur l'objet, sinon sur le détail de leur 
argumentation : il s'agit de prouver que nos branches conservées 
ne sont pas des originaux, et tous les chemins mènent à Rome. 
Mais ni dans l'un ni dans l'autre cas l'argumentation, prise 
en elle-même, ne nous paraît valable. M. Sudre, à notre avis, 
interprète trop rapidement l'allusion de VI : il s'en sert comme 
si c'était un soigneux résumé d'un conte populaire fait par un 
expert folkloriste. Ce n'est pourtant qu'un fragment d'un 
acte d'accusation dressé par Isengrin contre le goupil : nous 
sommes à la cour de Noble, Renard est jugé par ses pairs, et le 



1. Ouvr. cit., ]>. 230. 

2. Art. cit., p. 359, § 5. 



ISKNCKIN DAN'S LE I'ITI - BOl 

moment est solennel, [sengrin ira-t-il choisir ce1 instanl pour 
raconter qu'il a cru voir sa femme dans te puits '. On entend 
d'ici l'éclat de rire des barons. Il doit insister non pas sur sa 
sotte méprise, niais sur les perfides promesses du goupil : 

Tu deïs <|w'o toi porroie estrv 
616 Laiens en parais terrestre 

() il a voit gaaigneries 

Et pli in ( / bois et praeries : 

X'estovoit celé rien rover 
620 Qu'en ne poiist iloc trover. 

Qu'on relise cette allusion de VI, beaucoup moins brève que ne 
le dit M. Sudre — elle comprend 52 vers — et on verra < pi "elle 
reproduit dans ses grands traits le récit de la branche IV (natu- 
rellement à partir du moment où Isengrin intervient dans 
l'histoire). L'auteur de VI a même encore dans la mémoire des 
rimes de IV : rapprochez des vers cités plus haut le passage 
suivant : 

Se tu es ou règne terrestre. 
268. Je sui en paradis celestre. 

Ceens sont les gaaigneries, 
Les bois, les plains, les praieries... 

Comparez encore les deux développements que voici : 

Ou puis se sont entre encontre, 636 Quant enmi le puis m'encontras, 
348 Ysengrins l'a araisonné : Donc fu mes cuers iriés et teins. 

Compère, pourquoi t'en viens tu ? Mbit es de félonie pleins. 

Et Renars li a respondu : Je demandai que tu queroies : 

X'en faites ja chiere ne frume, 640 Tu me deïs qu'en mont iroies : 
352 Bien vous en dirai la coustume : C'est custume que chascuns tient, 

Quant li uns va. li autres vient. Quant li uns vet. li autres vient. 

C'est la coustume qui avient. D'enfer estiés eschapés, 

Je vois en paradis la sus, ii44 O je reseroie atrap 
356 . Et tu vas en enfer la jus. Illuec remeis, tu t'en issis. 

Du diable sui eschapez Tel traïson de moi feïs. (br. VI.) 

Et tu t'en rêvas as maufez. 

Moult es en granz viltés cheois 
360 Et j'en sui hors, bien le sachois. 
(br. IV.) 

L'allusion de IX ne comprend que 19 vers 1 et elle reste trop 
1. V. 40S-516. 



302 LE ROMAN DE RENARD 

générale pour qu'où puisse démontrer qu'elle renvoie à IV, bien 
qu'à notre avis ht, chose ne soit pas douteuse. Mais pas plus 
que dans le cas de l'allusion précédente, on n'a le droit de 
tabler sur l'omission du motif du reflet. Ici c'est Renard qui, 
pour gagner la confiance d'un vilain dans l'embarras, se vante 
de son habileté et des bons tours qu'il a joués aux animaux : 
il ne manquera pas de mentionner en bonne place l'aventure 
du puits, mais naturellement il n'en retiendra que ce qui est 
à son honneur de rusé goupil : il ne soufflera mot de la pré- 
tendue Hermeline ni de la prétendue Hersent : cela ne rehausse- 
rait pas son prestige, mais il dira complaisamment comment 
il a réussi à faire descendro dans le puits son cher compère Isen- 
grin. Les allusions des branches VI et IX sont intéressantes, 
mais il faut renoncer, croyons-nous, à leur demander des ren- 
seignements sur une version de notre aventure différente de celle 
que nous offre la branche IV. 

Tournons-nous vers M. Voreizsch maintenant et voyons les 
deux passages où l'allusion de VI s'accorde, nous dit-on, avec 
le Beinhart Fuchs pour se séparer du poème français. Voici le 
premier : Isengrin descend dans un sceau, Renard plus léger 
remonte, ils se rencontrent au milieu du puits. Or cette der- 
nière circonstance est exprimée de façon identique par le Gliche- 
zâre et l'auteur de VI : Quant enmi le puis rrC encontras 1 , dit l'un, 
Sînem gevatern er dô bequam Mittene 2 , reprend l'autre. Mais 
que dit donc ici la branche IV ? 

344 Ysengrins fu li plus pesans, 

Si s'en avale contre val. 

Or escoutez le bautestal ! 

Ou puis se sont entre encontre, 
348 Ysengrins l'a araisonné. 

A première vue, le vers 347 semble se rapprocher assez des 
deux autres. Mais il est bien vrai que le mot milieu n'y est 
pas prononcé : les deux compères se rencontrent dans le puits, 
quelque part sans doute, où l'on voudra, mais le poète s'est 
refusé à dire que ce soit au milieu ! De bonne foi, croit-on que 
cela n'allait pas de soi ? Arrivons au second passage : Isengrin 



1. VI, v. 636. 

2. V. 944-5. 






tSENGRIN DANS LE PUITS 303 

roué de ooups par les moines esl laissé <'n fort piteux étal : 8î 
liezen ligen in jiir tôt 1 , dit le GUohezâre, el écoutez L'écho ( 1 ( ' 
la branche VI : Hoc me lassert ni por mort 2 . Et que dit la bran- 
che IV ? 

426 Ysengrins est en maies mains. 

Illec s'est qatre foiz pasmez. 
Moult par est grain/ el adolez, 
Tant qu'il s'est couchiez sur le boit : 

430 Illecques fait semblant de mort. 

Le dernier vers peut signifier : « il prend visage de mort 3 », ou 
« il fait le mort ». Admettons que la seconde interprétation soit 
la bonne ici : croit-on qu'après la terrible volée qu'il vient 
de recevoir, Isengrin n'ait pa^ les meilleures raisons du monde 
de « faire le mort ? » Qu'on relise tout le passage, on verra 
qu'aucun détail en dehors du vers 430 ne suggère une ruse 
de la part d'Isengrin : au contraire on nous laisse très claire- 
ment entendre qu'il est bien réellement plus qu'à moitié mort. 
Ce qui revient d'assez près au sens du Glichezâre et de la bran- 
che VI. Au fond ces deux dernières versions n'ont ici qu'un trait 
qui leur appartienne en propre : c'est un emploi similaire du 
verbe laisser. Entend -on sérieusement fonder quoi que ce soit 
sur cette base fragile 4 ? 

Il est temps de résumer toute cette discussion : en ce qui 
concerne l'introduction de la branche IV, il est possible qu'elle 
ait été remaniée avant de nous parvenir sous la forme où nous la 
connaissons, quoique le contraire soit également vraisemblable ; 
quant au reste de la branche — où on nous conte l'aventure de 
Renard et d'Isengrin dans le puits — il n'y a aucune raison de 
supposer que nous ne l'ayons pas conservé en original. 



1. V. 1006. 

2. VI, v. 656. 

3. Faire semblant au XII e et au xiii c siècle signifie simplement montrer par 
son visage » sans que la locution, à elle seule, permette de décider s'il y a sincérité 
ou simulation. En fait elle est très souvent employée dans des cas où tout 
soupçon d'hypocrisie est absent. 

i. Il est amusant de oonstftter qu'un élève de M. Voretzgçh, ayant a résumer la 
branche française, a rendu le v. 430 « Illecquea t'aii semblanl de mprl exacte* 
ment comme l'avait fait, plus de sept siècles avant lui, l'autour du Reinhari 
Fm-Its : « Sie ziehen den Wolf herauf, prilgeln ihn tuchtig durci) und Iftasen iUn 
fur tôt liegen. » Class, Auffassung und Darstellung der Tnnctlt, p- 114- 



304 LE ROMAN DE RENARD 

Où Fauteur de la branche IV a-t-il puisé les éléments de son 
agréable récit ? Ce n'est pas YYsengrimus qui pouvait les 
lui fournir, car nous n'y trouvons rien qui rappelle même de 
loin l'aventure du puits. Le Romulus n'a pu être d'aucun secours 
non plus : la fable où l'on voit un chien, qui traverse un fleuve 
à la nage, lâcher sa proie pour se précipiter après l'ombre ne 
touche que de très loin à un des motifs de notre conte 1 . C'est 
également le cas d'une fable de Marie, qui nous montre le goupil 
lapant l'eau d'une mare pour atteindre à un fromage qui n'est 
autre que le reflet de la lune 2 . La fable Vulpes et Caper de 
Phèdre 3 est beaucoup plus près de la branche IV : le goupil 
est tombé par hasard dans un puits, il se demande comment il 
en ressortira jamais, quand survient un bouc très assoiffé : le 
goupil lui vante l'eau délicieuse du puits et l'animal à la longue 
barbe descend sottement ; le goupil saute sur ses cornes et 
s'échappe. Si près que nous soyons ici de la branche française, il 
manque pourtant à cette fable quelques traits très caractéris- 
tiques. Et enfin il faut bien noter qu'elle n'a pas passé dans le 
Romulus et qu'elle n'a pas pu par conséquent être très répandue 
au moyen âge. Pourtant il n'est pas impossible que quelque clerc 
ici ou là en ait eu connaissance, et, en combinant les données 
de cette fable avec le motif du reflet que fournissaient la col- 
lection de Marie ou les sources de cette collection, on arrive à 
un récit qui ne se distinguera plus de celui de la branche IV 
que par un trait essentiel. Il ne s'agit pas de la substitution du 



1. Hervieux, t. II, p. 197, f. v. C'est la fable I, 4 de Phèdre, Canis per flu- 
vium carnem ferens. Elle se retrouve dans le Rornulus.de Nilant (Hervieux, II, 
51(>). Dans Marie le chien porte un fromage et il passe sur un pont quand 
il aperçoit le reflet de l'eau (éd. Warnke, p. 21, f. v). Dans le premier trait, 
M. Warnke (Die Quellen des Esope der Marie de France, 1900, p. 169) est porté 
à voir un emprunt à la fable LVm où il est question du reflet de la lune dans 
mu- maii' (cf. la note suivante). On retrouve la même déformation dans le 
Romulus de 7 'rêves ou L B G (Hervieux, II, 567). La fable en question est surtout 
connue par La Fontaine, VI, 17, Le chien qui lâche sa proie pour l'ombre. 

2. Éd. Warnke, p. 194, f. lviii, De vulpe et umbra lunae. Elle se retrouve 
dans L B (Hervieux, H, 598). Kilo est apparentée à la fable de Phèdre, I, 20, 
Canes famelici : des chiens voient un morceau de peau au fond de l'eau ; pour 
l'avoir et le dévorer ils commencent à boire l'eau de la rivière et ne tardent pas 
à éclater. Cette fable n'a passé que dans l'Esope d'Adémar (Hervieux, II, 31). 
On la connaît par La Fontaine, VIII, 25, Les deux chiens et Vâne mort. 

3. IV, 9. M. Voretzsch dit que cette fable a passé dans les Romulus (Zts. f. rom. 
PMI., XV, 352), mais je n'en puis trouver trace. Elle est dans La Fontaine, 
III, 5, Le renard et le boxic. 






ISENGRIX DANS LE PUITS 305 

loup au bouc : la rivalité du loup et du goupil était déjà esquis- 
sée dans Esope, et le Un,,, un de Renard même n'a fait après 
tout sur ce point que développer une très nette indication tradi- 
tionnelle. Il ne s'agit pas non plus de la mention d'Hersent 
ou d'Hermeline. Sans le moindre doute, ceci est du fait de 
l'auteur de IV et le trouvère a voulu rattacher ici son poème 
à l'épopée de Pierre de Saint-Cloud. Ce qui sépare nettement 
la branche française de tous les récits que nous venons de 
passer en revue ou de toute combinaison formée seulement avec 
des traits empruntés à ces récits, c'est l'artifice des deux seaux. 
C'est là ce qui donne à notre branche IV sa physionomie parti- 
culière, c'est là l'élément essentiel sans quoi elle ne serait pas. 
Faut-il attribuer le mérite de l'invention à notre trouvère? 
Il est certain que ni l'antiquité classique, ni l'Orient ne nous 
présentent rien de semblable. Mais ce serait aller trop vite en 
besogne que de conclure aussi rapidement. Il y a des coins 
du moyen âge que nous n'avons pas encore explorés, et nous 
allons justement rencontrer, dans deux récits médiévaux anté- 
rieurs à la branche IV, le trait qui nous a paru si caractéris- 
tique de cette branche. 

Le rabbin Raschi \ né à Troyes en 1040, mort aux environs 
de 1105, nous raconte, dans son commentaire du Talmud, deux 
fables qui mettent en scène le goupil dupant le loup. La première 
ne nous intéresse pas ici 2 : disons seulement que le loup, qui a 
reçu des coups de bâton au Heu du souper sur lequel il comptait, 
est furieux et affamé. « Viens avec moi, lui dit le goupil, et je 
te montrerai un endroit où tu peux manger et te rassasier. Il 
vint avec lui près d'un puits sur le bord duquel était placée une 
poutre avec sa corde et deux seaux étaient attachés aux deux 
bouts de la corde. Le goupil se plaça dans le seau qui était en 
haut et. par son poids il descendit aussitôt en bas, tandis que 
l'autre seau remontait. « — Pourquoi es-tu descendu dans le 
puits? » lui demanda le loup. « C'est qu'il y a ici », répondit le 
goupil, « de la viande et du fromage pour manger et se rassa- 
sier. » En même temps, il lui montra une forme ronde qui n'était 
que le reflet de la lune dans l'eau et qui ressemblait à un fro- 

1. Sur Bobbi SchtAomo /çaki ou Raschi, voir A. Darmesteter, Romania, I, 
1872, p. 146-76 et particulièrement 148-9. 

2. C'est du reste moins une fable indépendante qu'un élargissement de la 
suivante, qui constitue le vrai fond du récit. 

Fotjlet. — Le Roman de Renard. oq 



306 Le roman de renard 

mage. « Mais comment descendrai- je ? » observa le loup. « Tu 
n'as qu'à te placer dans le seau qui est maintenant en haut. Il 
le fit, et le seau qui portait le loup descendit, tandis que celui 
dans lequel était assis le goupil remontait. « Et comment ferai-je 
pour remonter ? » dit le loup. Le goupil répondit : « Le juste est 
délivré de la peine et le méchant le remplace 1 . » 

Au début du xn e siècle nous retrouvons le même récit dans 
la Disciplina Clericalis, curieux ouvrage d'un juif converti 
au christianisme, Pierre Alphonse. Ici encore le conte qui nous 
intéresse est précédé d'un autre, différent du reste de celui que 
nous redisait Raschi, mais où l'on voit également le loup dupé 
par le goupil. Le loup abandonne une proie assurée qu'il tenait 
pour s'en aUer à la recherche d'un fromage « aussi grand qu'un 
bouclier », que lui a promis le goupil. Puis le récit continue 
ainsi : « Le goupil après bien des tours et des détours amène enfin 
le loup à un puits profond : la nuit était survenue et la lune à 
moitié pleine se reflétait dans l'eau. Le goupil montre cette 
image au loup et lui dit : Voici le fromage que je t'ai promis : 
descends, si tu veux et mange. — Descends d'abord, répond 
l'autre, et si tu ne peux emporter le fromage à toi seul, j'irai 
t'aider. A ce moment ils voient une corde qui pendait dans le 
puits : à un bout était attaché un seau, et il y en avait un autre 
à l'autre bout de la corde ; et le mécanisme était tel que quand 



1. Nous empruntons cette traduction à J. Derenbourg, Johannis de Capua 
Directorium vitae humanae, Paris, 1889, p. vin, n. 1. Voir d'autres traductions de 
la même fable dans A. Blumenthal, Rabbi Meir, Francfort, 1883, p. 101-2 et 
dans Hamburger, Real-encyclopàdie fur Bibel und Talmud, Leipzig, II, 1883, 
s. v. fabel. Raschi n'a pas inventé ces fables. Elles remontent au moins jus- 
qu'aux temps du célèbre rabbin Meir, qui vivait au II e siècle de notre ère. Selon 
son disciple Jochaiian, Meir possédait une collection de 300 fables du goupil : 
ce chiffre de 300 ne signifie ici d'ailleurs, comme souvent le latin sexcenti, que 
a beaucoup » (Blumenthal, p. 99). Quoi qu'il en soit, de ces nombreuses fables 
Jochanan n'en connaissait qu'une : il ne dit pas laquelle, mais il cite les trois 
versets de la Bible qui y étaient utilisés. Or ces trois versets se retrouvent préci- 
sément dans le récit de Raschi dont nous avons rapporté une partie d'après la 
traduction Derenbourg. Avant Raschi, du reste, Hai Gaon (969-1038) nous 
avait lui aussi redonné lu seule fable connue «le Meir : dans sa version (traduite 
dans Blumenthal, p KM et dans Hamburger, foc. cit., p. 217), un seul de nos 
tn>is versets apparaît. Cette version, 6ù se montre le lion au lieu du loup, est 
assez différente par les détails de celle de Raschi, bien qu'il s'agisse sans aucun 
doute de la même fable. Qui nous a conservé la vraie forme de la fable de Meir? 
La question vaudrait la peine d'être serrée de près (voir ce que dit M. Blumen- 
thal sur ce point, p. 103), mais peu nous importe ici. Il nous suffit de retrouver 
dans I îasehi, a la lin du xi 1 ' siècle, la source du récit de la Disciplina Clericalis. 



ISENGRIN DANS LE PUITS 307 

un seau remontait l'autre descendait. Dès que le goupi] se fut 
rendu compte de cette disposition, feignant de se rendre aux 
prières du loup, il entra dans un des seaux et descendit au fond 
du puits. Plein de joie, le loup lui cria : pourquoi ne m'ap- 
portes-tu pas le fromage ? - - Il est trop gros, dit le goupi] : 
entre dans l'autre seau et viens m'aider comme tu me l'as 
promis. Le loup s'exécute et son poids entraîne le seau en un 
clin d'œil, tandis que le goupil plus léger s'élevait. Arrivé au 
bord, celui-ci s'élance au dehors et laisse son compagnon dans 
le puits l . » Entre ces deux récits, celui du xie et celui du xn e siè- 
cle, les ressemblances sont telles que la conclusion s'impose : 
le second vient du premier 2 . Conclusion du reste très natu- 
relle : tout converti qu'il était, Pierre Alphonse n'en conservait 
pas moins l'accès aux sources hébraïques 3 , et il était à même 
de découvrir dans le commentaire de Raschi la piquante histoire 
qu'il renfermait. Il en a conservé toutes les données avec à 
peine une légère modification : chez Raschi, le goupil connaissait 
le puits de longue date, et il descend sans plus attendre, sûr de 
son affaire : chez Pierre,, le goupil a un moment l'espérance qu'en 
montrant simplement au loup le prétendu fromage qui reluit au 
fond du puits, il l'amènera à sauter dedans ; ce n'est qu'après la 
réponse prudente du loup qu'il se décide à imaginer un autre 
stratagème ; il découvre alors le dispositif des deux seaux, et 
comprenant tout de suite le parti qu'il peut en tirer, il descend. 
Il y a ainsi dans le récit une gradation plus ingénieuse et plus 
artistique. La morale vient peut-être aussi de façon plus natu- 
relle. A vrai dire, chez Raschi il n'y a pas de morale à propre- 

1. Ed. Hilka-Sôderhjelm, Helsingfors, 1911, p. 32-3. 

2. M. Blumenthal a déjà noté que la fable de la Disciplina « s'accorde presnu,. 
mot a mot avec Raschi ». Ouvr. cit., p. 104, n. 2. 

3. Pierre Alphonse fut baptisé en 1106 : 'c'est la seule date certaine que nous 
connaissions dans sa vie ; mais il est probable qu'il composa la Disciplina 
Uencahs entre 1109 et 1114 (Sôderhjelm, Neuphilologische M itteilungen, Hel- 
singfors 1910, p. 51-2), c'est-à-dire sept ou huit ans au plus après la mort de 
Kaschi. Il dut certainement connaître le rabbin de Troves, dont les écrits furent 
aussi populaires que son enseignement était suivi. Voir, outre A. Parmesteter, 
art. cit., H. Graetz, History of the Jews, Philadelpliia, t. III, 1894, p 286-289 
« Through Raschi and his school, fche noith of France, Champagne' became the 
home of Talmudic lore as Babylonia had been of old. It laid down il,., la* for 
the rest of Europe. The French Talmudical students were in requesi even m 
Spam, and were liberally remunerated for fcheir instruction. The leadership 
which Jewish Spain had taken from Babylonia, from Raschi's time had to bê 
sharod with France. » (p. 288). 



308 LE ROMAN DE RENARD 

ment parler : il s'agit d'amener à la fin du conte, bon gré mal 
gré, un verset de la Bible. « Et comment ferai-je pour remon- 
ter? dit le loup. Le goupil répondit : Le juste est délivré de la 
peine et le méchant le remplace. » Réponse spirituelle, mais 
morale boiteuse. Car en quoi le trompeur a-t-il droit au titre de 
« juste » ? Chez Pierre Alphonse, le récit se termine ainsi : « Pour 
avoir sacrifié le présent au futur, le loup perdit en toute justice 
à la fois les bœufs et le fromage. » Ce n'est pas d'une morale 
très élevée, mais il y a là une excellente règle de sagesse }3ra- 
tique et qui se dégage très naturellement des deux contes qui 
précèdent dans la Disciplina. 

Qu'on compare maintenant le récit de Pierre Alphonse et 
celui de la branche IV, et l'on aura quelque peine, croyons- 
nous, à ne pas conclure qu'ici encore le trouvère est allé chercher 
son inspiration chez le clerc l . Et la Disciplina Clericalis était 
un livre autrement accessible que YYsengrimus, presque aussi 
limpide que le Bomulus. Les histoires en ont été fort goûtées 
du monde des laïques : nous en avons une traduction en prose 
et deux en vers dont la plus ancienne remonte à la fin du xn e siè- 
cle 2 . Une des plus charmantes productions du moyen âge, le 
lai de YOiselet, n'est qu'une adaptation d'un des récits de 
Pierre Alphonse 3 . Il n'y a pas de doute que la Disciplina Cleri- 
calis n'ait été lue par bien des gens au xm e siècle, et on ne s'avance 
guère à affirmer que l'auteur de la branche IV a été un de ces 
lecteurs curieux et intéressés. Il résolut, en s'aidant de ce livre 
précieux, d'ajouter un nouveau chapitre à l'histoire des rela- 
tions du loup et du goupil. Naturellement il était tenu de modifier 
quelque peu les données du récit de Pierre, et il l'a fait. Nous allons 
voir dans quel esprit. 

Chez Raschi nous rencontrons de prime abord le goupil dans 
la compagnie du loup : ce sont deux camarades qui vont ensem- 



1. Sans aller jusque-là, M. Voretzsch reconnaît que entre les deux récits 
'•in Zusammenhang irgend welcher Art unabweisbar ist ». Preussische Jahr- 

bûcher, 1895, p. 437-8. 

2. La version la plus ancienne a été publiée en 1824 par la Société des Biblio- 
philes français, Paris, 1N2;">, et plus récemment par M. M. Roesle, Munich, 1898. 
La seconde version en vers se trouve dans le recueil Barbazan-Méon, 1808, 
t. II, p. '.IU. MM. Ililka et Sôderhjelm viennent de publier la version en prose, 
Helsingfors, 1912. 

3. Cf. G. Paris, Le lai de Voiselet, Paris, 1884, p. 46-9 ou Légendes du moyen 
âge, 1904, p. 253 ss., et voir Romania, t. XXXVII, 1908, p. 217-8. 






ISENGRIN DANS LE PUITS 309 

ble chercher aventure. Dans la Disciplina Clericalis un labou- 
reur et un loup ayant maille à partir prennent le "_r < » 1 1 } > i I pour 
arbitre, et tous deux se soumettent sa.ns trop de difficulté à 
sa décision : après quoi le loup trotte paisiblement derrière 
le goupil qui s'en va lui ménager une prétendue compensation. 
Ces débuts sont à leur place dans la fable, où il n'y a pas de 
liaison marquée entre les différents récits : chaque histoire 
recommence sur nouveaux frais et le goupil de telle aventure 
n'est pas nécessairement celui de l'aventure suivante. Il n'en 
peut être de même dans une branche qui vise à s'insérer dans 
un cycle épique où les personnages ont une forte individualité. 
L'auteur de IV connaissait sûrement l'œuvre de Pierre de 
Saint-Cloud, probablement la branche III et peut-être aussi la 
branche V. Mais dans tous ces poèmes la rivalité de Renard 
et d'Isengrin est un fait établi : depuis les exploits du goupil 
dans la tanière de la louve, il ne saurait guère y avoir de paix 
durable entre les deux compères. Mettez-les en présence, et 
Isengrin se jettera sur Renard — comme da,ns la branche V, — 
à moins que le goupil n'ait le temps de détaler — comme à la 
fin de la branche II, — ou ne soit en sûreté dans son « châtel » 
— comme dans la branche III. Le récit de IV devait donc mettre 
en scène un seul des compères tout d'abord. Renard de pré- 
férence, car à tout seigneur tout honneur. Isengrin n'arrivera 
que plus tard, et il sera bon qu'il trouve Renard déjà dans 
le puits 1 . Amener le goupil au puits, rien de plus aisé : c'est 
la soif qui l'y attirera. Une introduction pourra — et à peu 
de frais — justifier cette soif. Mais le difficile c'est de faire 
descendre Renard dans le puits 2 . Si Isengrin était là, il n'y a 
qu'à supposer que le goupil connaît le mécanisme des deux seaux, 
et il descendra bien vice, sachant d'avamee qu'il remontera 
grâce à la sottise de l'autre. Mais Isengrin n'est pas là et Renard 
ne peut pas soupçonner qu'il va arriver d'un moment à l'autre. 
Et puis pourquoi supposer que le goupil connaît F « engin des 

1. Naturellement on aurait pu nous montrer le loup et le goupil concluant 
un pacte, comme dans l'épisode du moniage, et trottant de compagnie dans la 
direction du puits. Mais la façon dont notre auteur s'y est pris est singulièrement 
plus ingénieuse. 

2. La fable, toujours pressée, ne s'embarrasse pas de pareilles difficultt -s : 
« Cum decidisset vulpes in puteum inscia », nous dit Phèdre, et de même Eudes 
de Cheriton : « Vulpes casu cecidit per unam situlam in puteum. » (Hervieux, 
t. IV, p. 192, f. xix.) 



310 LE ROMAN DE RENARD 

seilles ? » N'est-ce pas se rendre la tâche un peu trop facile. 
Ne serait-il pas plus artistique de laisser le goupil dans l'igno- 
rance de ce dispositif jusqu'au moment où une dure expérience 
lui aura ouvert les yeux ? Et ne serait-il pas plus piquant ensuite 
de le voir prendre le loup précisément au piège dont il vient à 
peine do se tirer lui-même ? Ainsi l'a pensé en tout cas notre 
trouvère, et qui l'en blâmera ? Mais dans ce cas, il faudra ou 
bien que Renard se précipite dans le puits, ce qui est un mouve- 
ment bien prompt pour un personnage aussi réfléchi, ou qu'il 
entre dans l'un des seaux sans se douter des conséquences. Si 
l'on choisit ce dernier parti, il faut expliquer l'étourderie du 
goupil. Pourquoi, lui si prudent d'ordinaire, en vient-il à poser 
les pattes dans ce seau ? C'est évidemment que quelque chose, 
au fond du puits, attire son attention, a éveillé sa curiosité. 
Ce ne peut être simplement l'eau 1 . Car il a déjà fait l'examen 
des lieux et reconnu en un clin d'œil qu'elle est hors de sa portée. 
Appellerons-nous à la rescousse le motif du reflet ? Dans une 
fable de Marie, nous l'avons vu, le goupil prend le reflet de la 
lune dans une mare pour un fromage et se met en devoir de 
laper l'eau pour arriver au fromage. Ici il ne saurait être ques- 
tion de laper l'eau du puits. Mais supposerons-nous que Renard 
prend l'image de la lune pour une friandise ? On peut hésiter. 
C'était bon pour le loup de Pierre Alphonse ou pour le goupil de 
Marie : mais le nôtre n'est-il pas trop fin pour une sottise de ce 
genre ? Allons-nous de gaîté de cœur compromettre son pres- 
tige ? Décidément il faut trouver autre chose. Et ce sera sa 
propre image que Renard verra dans le puits, et il croira que 
c'est sa femme Hermeline. On peut sourire, mais l'idée est 
fort ingénieuse, et elle ne se serait pas présentée à tout le monde. 
Cette modification de la donnée traditionnelle va naturelle- 
ment en entraîner une autre. Qu'Isengrin survienne, qu'il re- 
garde par hasard dans le puits et ne va-t-il pas, lui aussi, voir 
son image ? Et comment ce lourdaud ne s'y tromperait-il 
pas, quand un plus fin que lui vient de s'y faire prendre ? Isen- 
grin, écarquillant les yeux d'étonnement, va donc s'imaginer 
qu'il voit Hersent au fond du puits — et bien entendu il y 
voit le goupil aussi. Et voilà le jaloux qui hurle de colère. 



1. C'est bien ce qui se passe dans IVa, mais le goupil ici croit voir de l'eau 
dans la seille ; et la scène en devient assez gauche. Chabaille, ouvr. cit., p. 113-4. 



ISENGRIN DANS LE PUITS 



311 



La situation est vraiment très comique et L'auteur a su en 
tirer parti < v n bomme d'esprit. La disposition symétrique dea 
deux passages où on nous montre Renard d'abord, puis [sengrin 
se penchant au-dessus du puits, contribue très efficacement à 
l'effet d'ensemble : 



154 Et Renars qui tant a mal fait, 
Dessur lo puis s'est acoutez, 
Grainz et marris ot trospensez. 
Dedens commence a regarder 

158 Et son ombre a aboeter : 

Cuida que ce fust Hermeline 
Sa famme qu'aime d'amor fine, 
Qui herbergie fust leens. 

162 Renars fu pensis et dolens. 



Lo puis trouva enmi sa voie 
202 Ou Renars le rous s'osbanoie. 
Dessur lo puis s'est aclinez, 
Grainz et marriz et trespensez. 
Dedens conmence a regarder 
206 Et son umbre a aboeter. 

Con plus i vit, plus esgarda, 
Tout ensi con Renars ouvra : 
Cuida que fust dame Hersens 
210 Qui herbergiee fust leens 
Et que Renars fust avec li. 
Sachiez pas ne li embeli. 



Isengrin va se calmer bientôt à la voix de Renard, et la minute 
d'après il aura même complètement oublié Hersent. Il y a peut- 
être là une gaucherie d'exécution, que suivant une coutume bien- 
veillante on n'a pas manqué de porter au compte d'un rema- 
nieur. Mais le fait est que, si Renard est bien mort, comme il 
raffirme, il cesse d'être un séducteur à redouter. Tranquille 
désormais à l'endroit d'Hersent, Isengrin sent s'évanouir sa 
jalousie, et sa nature ne le porte pas à rechercher les causes d'une 
illusion d'optique. En revanche sa faim n'a fait que s'accroître 
et il écoute avec un vif intérêt les mirifiques descriptions du 
goupil : Renard est au paradis, et rien ne lui manque. Grâce 
à cette amusante fiction, nous revenons au motif traditionnel : 
mais ici il ne s'agira plus seulement d'un fromage : bœufs, 
vaches, moutons, éperviers, autours, faucons, c'est un four- 
millement de bonnes choses, on n'a que l'embarras du choix. 
Rien d'étonnant que l'eau en vienne à la bouche d'Isengrin. 
Naturellement on n'entre pas au paradis de plein-pied, et il 
y faut une confession générale et des prières. Le loup se soumet 
à tout, et l'on sait le reste. La Disciplina Clérical i« s'arrêtait là, 
car c'est le moment de dégager la morale, et peu importe ce 
que devient le loup de la fable. Mais Isengrin ne peut périr si 
tôt d'une mort ignominieuse : sa carrière épique ne fait que 
s'ouvrir devant lui. Voilà pourquoi nous apprendrons que, tiré 



312 LE ROMAN DE RENARD 

du puits par les moines, et par eux battu comme plâtre, il échappe 
enfin pour aller se réfugier dans sa famille, se faire soigner et 
préparer sa vengeance 

476 Se dant Renars passe les porz, 

S'Ysengrins le truisse en sa marche, 
Sachiez, il li fera damage. 

Nous ne sommes pas dans les secrets de l'auteur de la bran- 
che IV et nous ne prétendons pas que, dans la composition de 
son poème, il a dû nécessairement procéder comme nous l'avons 
fait : nous affirmons simplement que les choses ont pu se passer 
ainsi. Nous avons voulu montrer que, partant d'un récit comme 
celui de la Disciplina Clericalis et voulant en faire cadrer les 
données avec celles du Cycle de Renard — tel qu'il était alors 
constitué — on pouvait fort bien arriver à une narration sem- 
blable à celle de la branche IV. Et il nous semble qu'on sent 
encore très nettement dans le poème l'influence de Pierre Al- 
phonse. L'auteur de IV a certainement, de façon fort habile 
et fort ingénieuse, rattaché son récit à ceux de Pierre de Saint- 
Cloud et de ses imitateurs immédiats, et son œuvre tient bien 
sa place dans la collection de nos branches. Mais on peut pour- 
tant noter que chez lui Isengrin et Renard sont moins près 
que chez les autres de l'humanité en général et de la société 
du XII e siècle en particulier : ils sont beaucoup plus rapprochés 
des animaux des champs et de la forêt. On pourrait dire en gros, 
et sauf à marquer quelques nuances ici ou là, que la branche II 
est une épopée, la branche III un fabliau épique, et la branche IV 
une fable épique. 

S'il est ainsi possible de les caractériser toutes trois d'un 
mot ou d'une épithète, c'est qu'elles ont une individualité 
très marquée. Pierre de Saint-Cloud a donné le branle, les 
auteurs de III et de IV ont suivi et ont accepté certaines données, 
certaines conceptions, mais chacun de ces trois auteurs s'est 
engagé dans une voie bien à lui. Qu'ils se soient inspirés do 
Nivard, du Romvlus, de Marie ou de Pierre Alphonse, ils ont 
tous ajouté à l'œuvre commune, au Cycle si l'on veut, des 
scènes distinctement nouvelles. C'est même le cas des bran- 
ches V et XV où nous n'avons vu, on s'en souvient, qu'un 
double appendice à la branche II. Nous retrouverons sans doute 
encore quelques poèmes de Renard qui se distingueront par la 



ISENGRIN DANS LE PUITS .313 

même originalité, mais nous allons aussi dorénavant en ren- 
contrer d'autres — et en grand nombre — dont les auteurs se 
soucieront moins de nous donner du nouveau que de reprendre 
des scènes déjà traitées pour les retoucher, les rafraîchir ou 
les gâter. Parmi ces compositions de la deuxième heure, il en 
est en effet d'excellentes, et il on est de bien médiocres. La 



branche XIV, que nous allons étudier rapidement, se tient 
dans une honnête moyenne entre les deux extrêmes. 

Elle se compose d'une succession d'épisodes que, pour plus 
de clarté, nous numéroterons au fur et à mesure que nous 
en donnerons un rapide résumé^ 1. (1-140). Renard, poussé par 
la faim hors de Maupertuis, rencontre Tibert le chat et les deux 
joignent compagnie. Tibert mène le goupil chez un vilain qui a 
des chapons dans son gelinier et à la maison un plein pot de 
lait dans une huche. On commence par le lait : Tibert pénètre 
dans la huche, lappe le lait, et quand il en a eu tout son saoul 
renverse méchamment le pot : en revanche il doit laisser une 
partie de sa queue derrière lui, car au moment où il bondit hors 
de la huche, le goupil fatigué laisse retomber trop tôt le cou- 
vercle. Tibert n'en sera que plus léger, affirme Renard. 2. (141- 
201). Maintenant, aux chapons. Renard saisit le coq « qui deles 
Pinte fu a destre. » Tibert malicieusement lui demande s'il le 
tient bien : Renard ouvre la bouche pour répondre et laisse 
échapper le coq, qui par ses cris attire le vilain, « sire Gonbaut ». 
Tibert file et ne reparaîtra plus, Renard est roué de coups. 
/ 3. (202-524). Sur la route où il s'enfuit de toute la vitesse de 
ses jambes, Renard trouve une boîte d'hosties qu'avait laissé 
tomber un prêtre : il se gorge des « oulées », en réservant toute- 
fois deux qu'il va bientôt donner à Primaut, « le frère Isengrin », 
rencontré par hasard. Primaut, tout aussi affamé que son frère, 
mangerait volontiers encore de ces « gâteaux de moutier ». 
Renard tout de suite s'offre à le conduire à la chapelle où il a, 
dit-il, pris ces bonnes choses. Une fois entrés, par un trou creusé 
sous la porte, les deux compagnons font un vrai festin : « oulées», 
pain, vin, chair, tout y abonde. Surtout le vin coule à flot. 
Primaut s'enivre et veut chanter la messe : soit, dit le goupil, 
mais il faut être ordonné, et en plus il convient de sonner les 
cloches. Primaut se soumet de bonne grâce : dûment tonsuré 
par le goupil, il se pend aux cloches et carillonne à toute volée. 
Cette sonnerie ameute naturellement toute la paroisse ; Renard 



314 LE ROMAN DE RENARD 

s'est éclipsé, mais le chapelain Primaut reçoit une terrible 
volée de coupjjj 4. (525-646). Primaut retrouve Renard qui 
fait le bon apôtre et lui indique comment on peut se procurer 
des harengs semblables à celui qu'il est en train de manger. 
Il y a là-bas des charretiers qui emmènent du poisson : que 
Primaut se couche en travers de la route et fasse le mort : les 
hommes le jetteront sur leur voiture et le loup pourra se régaler 
et s'esquiver sans danger. C'est ainsi qu'a fait Renard lui-même. 
Primaut s'étend sur la route, mais les gens ne sont pas dupes : 
le charretier lui porte un coup terrible avec un levier et un 
marchand se prépare à lui plonger son épée dans le corps. D'un 
bond Primaut effaré se relève, s'enfuit et vient se plaindre 
amèrement au goupil. 5. (647-843). Vous devriez être heureux de 
vous en être tiré à si bon marché, répond Renard. Mais cet ami 
fidèle lui trouvera une compensation : il l'entraîne dans la mai- 
son d'un vilain où il sait trois « bacons molt bien salés ». On 
dévore les bacons, mais si Renard fluet ressort facilement par 
l'étroit pertuis qui leur avait donné passage, Primaut repu 
reste pris au milieu. Sous prétexte de l'aider, Renard l'écorche 
presque vivant. Le loup hurle de douleur et le vilain accourt au 
bruit. Encore un mauvais moment à passer pour « le frère 
Isengrin ». 6. (844-897). A peine échappé, il retombe dans un 
autre piège : Renard lui a conseillé d'aller dérober des oisons 
bien gras que gardait un paysan : il n'a soufflé mot des « gai- 
gnons » qui se lancent sur Primaut et lui donnent la chasse. 
7. (898-1006). Cette fois la coupe est pleine et Primaut cherche 
querelle à son perfide compagnon. Il finit par se jeter sur lui : 
il le renverse et trépigne furieusement sur sa « pance ». Entre 
deux cris de douleur, Renard annonce qu'il se plaindra au 
roi. Moitié pitié, moitié crainte, Primaut s'apaise. Il est prêt 
à devenir le bon ami de Renard, prêt à faire le serment qu'il 
le restera toute sa vie. 8. (1007-1076). Renard le prend au mot et 
remmène jurer sur un « corps saint » à lui connu : au moment où 
Primaut s'agenouille, un ressort se détend, le loup reste pris 
par la patte. C'est que tu n'es qu'un parjure, lui crie Renard 
en filant : Primaut « peine sosfri, — quant le pié iloc li porri ». 
Le goupil rentre dans sa famille. 

Si l'on examine de près cette série d'épisodes et leur enchaîne- 
ment, on s'apercevra qu'il y a eu chez l'auteur l'intention d'imiter, 
au moins dans ses grandes lignes, la composition de la branche II. 



ISENGRIN DANS LE PUITS 315 

On peut diviser la branche XIV en deux parties, dont la pre- 
mière, formée des épisodes 1 et 2, raconte les aventures de 
Renard et de Tibert et la seconde, qui comprend le resl < ■ du p< >ème, 
raconte les aventures de Renard et de Primaut. Or la première 
partie rappelle les démêlés du goupil avec le coq, la mésange. Le 
chat et le corbeau dans l'œuvre de Pierre de Saint-Cloud : 
Renard aux prises avec un animal plus faible que lui finit par 
en être la dupe. Dans la seconde partie, Renard prend sa revanche 
avec un plus fort que lui : il berne Primaut, comme dans la 
seconde moitié de II il avait berné Isengrin. Le poème se ter- 
mine, comme Va, par un serment prêté sur un piège. Cette fois 
c'est le loup qui jure, et il reste pris. Mais cette ressemblance n'est 
que de surface : on ne trouvera pas dans XIV ce que nous avons 
observé dans II- Va : une gradation habile, une pénétration des 
épisodes les uns par les autres, une atmosphère précise et cons- 
tante, une action qui se noue et se dénoue. L'auteur de XIV a 
simplement mis bout à bout un chapelet de récits qu'il a groupés 
de façon tout artificielle et extérieure. Ce qui ne veut pas dire 
que tous soient contés sans charme. 

Si au lieu de regarder le poème d'ensemble, on prend chaque 
épisode en particulier, on sent bien vite ici encore l'influence 
de Pierre de Saint-Cloud, et il faut ajouter celle de la branche III. 
Les deux premières aventures mettent en scène Renard et 
Tibert, d'une façon qui rappelle tout de suite la branche 11. 
On se promet une mutuelle amitié, mais Renard se jure qu'il 
vendra la sienne très cher à son nouveau compagnon, et l'autre 
qui ouvre l'œil ne sera pas en reste le moment venu. Le goupil 
donc coupe un bout de la queue au chat, et voilà Tibert allégé 
d'autant, comme l'avait été Isengrin au matin de la nuit d'é- 
preuve. En revanche, Tibert amène Renard à desserrer les 
dents et à laisser ainsi échapper le coq dont il vient de s'emparer : 
et nous reconnaissons la ruse de notre ami Chantecler : quel- 
ques vers manifestement empruntés à la branche II attesteraient 
encore l'emprunt, s'il pouvait rester aucun doute 1 . Avec le 
troisième épisode nous faisons connaissance avec Primaut. 



1. Cf. XIV, 160-1 et II, 89-91 ; XIV, 169-70 et II, 435-2, 801-2. On voit par ce 
second rapprochement que les mêmes rimes se présentent dans des situations 
identiques ; l'auteur de XIV avait II très présent à la mémoire. 



316 LE ROMAN DE RENARD 

Pourquoi ce nom insolite ? Est-ce pour varier un peu, c'est 
possible. Est-ce pour augmenter à son tour d'une nouvelle 
unité la famille d'un des héros du Roman, c'est encore possible. 
Mais la raison principale est probablement autre : Isengrin 
était dès lors connu comme l'ennemi irréconciliable de Renard : 
quelle apparence qu'ils s'en allassent chercher aventure de 
compagnie ? Mais on pouvait, sans blesser la vraisemblance, 
nous montrer le goupil compagnon de Primaut, dont jamais 
il n'avait courtisé la femme. Il est à noter que cet artifice un peu 
maladroit n'eut pas grand succès. Primaut ne réussit pas à se 
faire accepter de nos trouvères 1 , et même quand ils citèrent 
la branche XIV, ils n'eurent aucun scrupule à appeler du nom 
connu d' Isengrin la victime de Renard. 

Le centre du récit dans la seconde partie de la branche est 
formé par l'épisode du moutier : c'est le morceau le plus inté- 
ressant du poème et c'est évidemment celui que l'auteur a 
traité avec le plus de plaisir. Son modèle ici, c'est la branche III, 
et plus particulièrement le conte du moniage. Nous avons vu 2 
que ce conte lui-même en dernière analyse remonte à YYsen- 
grimus et il est curieux de noter que l'auteur de XIV semble 
s'en être rendu compte : il a certainement complété les données 
de III par des détails empruntés à Nivard. La scène de la ton- 
sure autour de laquelle tourne tout le récit va en être modifié 
notablement. La substitution de Primaut à Isengrin, nous 
venons de le dire, permettrait à notre auteur de faire table rase 
des anciennes inimitiés entre loup et goupil : on pouvait les 
montrer s'abordant sans arrière-pensée trop manifeste : plus 
n'était besoin de mettre entre eux les murs du « castel Renart ». 
Le goupil va donc rencontrer le loup sur son chemin, et il n'aura 
pas besoin, comme chez Nivard, de calmer la subite colère de 
l'autre. Mais le reste du développement est très semblable à ce 
qui se passe dans le poème latin. Renard avait trouvé sur la 
route une boîte d'hosties : et en avait dévoré le contenu, à 
l'exception de deux « oulées » qu'il avait mises de côté et qu'il 
donne maintenant à Primaut. Rappelons-nous les gâteaux du 



1 . Seule; la br. VIII à repris le nom de Primaut, mais d'une façon assez 
gauche : le Primaut des v. 293 et 317 est le même que l' Ysengrin des v. 1 19 et 327, 

2. P. 282-4. 



ISENGRIN DANS LE PUITS 317 

cuisinier de VYsengrimus et comment Renard en avait conservé 
huit à l'intention de son oncle. Primaut cependanl se délecte 

et veut savoir où on pourrait trouver d'autres aoulées Au moutier 
où j'ai pris celles-ci, répond le goupil. Et les voilà qui se ren- 
dent au moutier. C'est à peu près de cette façon qu'Ysengrimus 
est entré au couvent du Mont Blandin. Du reste il n'y était 
entré que tonsuré, tandis que dans XI V la scène de la tonsure 
va prendre place dans le moutier. La raison en est qu'au lieu 
d'escamoter cet incident, comme l'avait fait Nivard, notre 
auteur, à l'imitation de la branche III, va s'y arrêter longue- 
ment. Et d'autre part nous ne sommes plus dans un couvent, 
mais dans une chapelle desservie par le prêtre de la paroisse : 
nos deux amis y pénètrent non par la porte, mais par une ouver- 
ture qu'ils pratiquent sous le seuil. Comment donc amener la 
scène de la tonsure, puisqu'elle n'est plus une condition néces- 
saire de l'entrée du loup dans le lieu consacré ? C'est là où 
notre auteur a fait preuve à l'endroit de ses modèles d'une 
certaine indépendance. Continuant dans la même veine qu'eux, 
il a pris plaisir toutefois à aller un peu plus loin. Ils nous avaient 
montré un loup moine et tonsuré : il va nous mettre en scène 



Primaut prêtre et disant la messe. Mais qui induira le loup en 
cette singulière fantaisie ? Le motif de la gourmandise ne sau- 
rait nous servir ici : Primaut est déjà repu, nous allons le voir. 
Ce sera donc dans les fumées du vin qu'il trouvera sa vocation 
sacerdotale. A peine entrés, les deux compagnons ont décou- 
vert mie nouvelle provision d' « oulées » — ceci pour relier à l'épisode 
du début — puis du pain, de la chair, et surtout du vin. Renard 
boit avec modération, mais Primaut s'enivre et c'est alors 
qu'il veut « messe chanter ». Renard, qui voit tout de suite le 
parti qu'il peut tirer de ce caprice d'ivrogne, l'encourage fort. 
Mais pour chanter la messe, il faut être prêtre et tonsuré. Qu'à 
cela ne tienne, dit Primaut, et Renard s'empresse à lui faire une 
couronne. Il s'y prend de façon moins cruelle, mais plus cynique 
que dans la branche III, et Primaut est bafoué sans même s'en 
douter. Mais Renard ne l'en tiendra pas quitte à si bon compte : 
il l'amène à sonner les cloches et à attirer sur son pauvre dos 
la colère de toute la paroisse. Cette funeste sonnerie de cloches 
est également dans l'ensemble un détail nouveau. Mais on ne 
peut méconnaître dans tout le développement l'influence mani- 



318 LE ROMAN DE RENARD 

teste du récit de Nivard 1 . On se rappelle 2 avec quelle gros- 
sièreté et quelle insolence Ysengrimus se conduit au couvent du 
Mont Blandin : il s'enivre dans le cellier et tient les propos 
les plus saugrenus, jusqu'au moment où les moines exaspérés le 
sacrent évêque dans une cérémonie dérisoire et l'expulsent 
au milieu d'une grêle de horions. Le prêtre en ébriété de la 
branche XIV nous paraît prochement apparenté à l'évêque ivre 
du Mont Blandin : et tous deux sont dégrisés par la même 
méthode radicale et sommaire. 

L'épisode 4, celui de la charrette aux poissons, n'est qu'une 
suite, assez ingénieuse du reste, donnée à l'épisode corres- 
pondant de la branche III, dont nous retrouvons une fois de 
plus l'influence. On se rappelle comment Renard, ramassé sur 
la route et jeté dans la voiture, avait réussi à satisfaire sa faim 
aux dépens des charretiers sans défiance. Ici il s'agit de persuader 
à Primaut que la ruse est sans danger et qu'elle réussit à tous 
coups. Renard sait bien que ce gros glouton est trop maladroit 
pour donner longtemps le change aux charretiers et il s'attend 
à une surprise désagréable pour Primaut. Tout se passe comme 
il l'avait prévu : Primaut couché en travers de la route manque 
y rester pour tout de bon. 

L'aventure des « trois bacons » qui suit et qui n'est nullement, 
comme on l'a dit, une variante de l'épisode du moutier, ne 
vient pas de l' Ysengrimus, et ce n'est pas non plus un remanie- 
ment ou une transformation d'une scène déjà contée par les 
branches précédentes. Notre trouvère l'a-t-il reçue de la tradi- 
tion orale, c'est possible. En tout cas il n'est pas difficile d'y 
démêler les données d'une fable ésopique bien connue, celle du 
goupil dont le ventre était trop plein 3 . Un goupil aperçoit 
des provisions qu'un berger a laissées dans sa cabane (ou dans le 
creux d'un arbre) : il entre, se gorge et ne peut plus ressortir : 
le voilà à se lamenter. Survient un autre goupil qui, entendant 

1. M. Voretzsch, ayant dit — avec quelque exagération du reste — : « Die 
ganze Branche ist von der [dee dos Wolfsmônchs und von der Satire auf das 
Mônchstum durchdrungen » (Zts. I. rom. PhiL, XV, 176) ajoute en note (n. 2) : 
i Vielleicht unter direktem Einflusa des Ysengrimus. Die Einleitung scheint 
(lini Ysengrimus machgebildel (V, :!I7 iï.j : die oulees » sind wohl nichts anderes 
als die pingues artocreae. » 

2. Voir plus haut, p. 79, 156 et 182. 

3. Halm, n 0B 31 et 31 b. Cf. Babrius, éd. Schneidowin, n° 80. 



ISENGRIN DANS LE PUITS 319 

ces plaintes, s'enquiert de ce qui s'est passé. 11 faut que tu restes 
là, dit-il au prisonnier, jusqu'à ce que tu sois de nouveau dans 

l'état où tu étais quand tu es entré. Morale : s'en remettre au 
temps de la solution des grandes difficultés. Dans une de 
É pitres, Horace conte cette fable en quelques vers l , mais 
Phèdre ne l'a pas accueillie, et elle est absente du Romains. 
Cependant le moyen âge l'a connue. Théobald, roi d'Austrasie 
au vi e siècle, dans un moment de colère en tourne la pointe 
contre quelqu'un qu'il soupçonnait de l'avoir volé. Un serpent, 
lui dit-il, étant entré dans une amphore, but tout le vin qu'elle 
contenait, mais enfla tellement qu'il ne put sortir par le col 
devenu trop étroit. Evome prius quod ingluttisti, lui crie le 
propriétaire de l'amphore, et tune poteris abscidere liber 2 . Les 
personnages sont différents, et l'application autrement juste 
et malicieuse que chez Esope, mais c'est bien la même fable. 
Grégoire de Tours, du reste, qui raconte cette intéressante 
anecdote, a l'air de croire — bien à tort — que c'est Théobald 
qui a inventé l'apologue en question 3 . La conclusion pour nous, 
sera qu'une fable, qui était arrivée à la connaissance d'un roi 
austrasien du VI e siècle 4 , a parfaitement pu parvenir à un 
trouvère français du XII e . L'auteur de la branche XIV s'est 
appliqué de son mieux à développer la narration pressée et sèche 
d'Esope. Il a naturellement introduit les deux héros de notre 
Roman, et c'est donc le loup qui restera pris dans l'étroite 
ouverture : depuis Pierre de Saint-Cloud il ferait beau voir 
qu'entre loup et goupil c'est au premier que restât l'avantage. 
H ne sera plus question d'amener telle moralité ou de préparer 
telle application : le seul but du récit sera de montrer Primaut 
dupé et moqué une fois de plus par Renard. De là la compassion 
hypocrite du goupil, qui sous prétexte d'aider à son compagnon, 
le tire vigoureusement par la tête et n'aboutit qu'à lui rabattre 
jusque sur la nuque la peau du cou. Mais Primaut ne peut rester 
en si fâcheuse posture : nous en avons besoin pour les scènes 

1. Horace, Ep., I, vu, v. 32 ss. Il s'agit d'un mulot. Cf. H. T. Archibald, The 
Fable in Horace, Transactions of the Americ. Philolog. Assoc, 1910, p. xvn. 

2. Grégoire de Tours, Histoire des Francs, éd. Omont (liv. I-VI . Paris, 1886, 
p. 108. 

3. « Hune Theovaldum ferunt niali fuisse ingenii, ita ut iratus cuidam, quem 
suspectum de rébus suis habebat, fabulant fingerct, dicens : Serpenfl... 

■4. M. Sudre, Sources, etc., p. 247, n. 3, la signale déjà chez saint Jérôme, où 
il s'agit d'une souris. 



320 LE ROMAN DE RENARD 

suivantes. Il faudra donc qu'il sorte bon gré mal gré. Voilà pour- 
quoi nous aurons ce combat dans l'obscurité entre le loup et 
Le vilain et sa femme : l'un est blessé, l'autre renversée, et 
Primaut qui a reçu son compte, lui aussi, peut enfin gagner le 
largo. Cette dernière scène d'un comique un peu gros retiendra 
pourtant l'attention des trouvères postérieurs et elle sera imitée 
plus d'une fois. Mais on voit comment notre auteur a procédé 
pour ce développement : c'est à peu près la méthode qu'em- 
ployait Pierre de Saint-Cloud quand il faisait entrer dans 
son épopée la fable du goupil et du corbeau : mais l'auteur 
de XIV est resté bien au-dessous de l'auteur de Renard et Isen- 
grin. 

L'épisode de V « oison » protégé trop efficacement par deux 
gaignons n'est évidemment qu'une assez plate invention de notre 
trouvère, et il est inutile que nous nous y arrêtions plus long- 
temps. La scène qui suit, où l'on voit Primaut prendre enfin 
patience et sauter sur le goupil terrifié rappelle, dans son des- 
sein général, le début de la branche V. On n'a pas oublié que 
Renard y passe également un fort mauvais quart d'heure. 
Quelques traits de détail pourraient aussi provenir de V : c'est 
ainsi que des deux côtés le goupil fait valoir qu'il est de bien 
petite taille et qu'il n'y a pas grand honneur pour le loup dans 
une telle victoire. Si ce rapprochement est exact, c'est la seule 
fois, à notre connaissance, que la branche V ait été -imitée ou 
même mentionnée par un trouvère français. 

L'épisode du serment sur le piège clôt la branche XIV, tout 
comme la scène du serment prêté sur les dents de Saint Roonel 
formait l'épilogue de II- Va. Nous avons déjà fait ce rappro- 
chement, mais il convient de signaler ici que l'auteur de XIV 
semble en outre avoir mis à profit un passage très analogue de 
Y Y sengrimus x qui pourrait bien être lui-même, pour cet épi- 
sode, la source de Pierre de Saint-Cloud. C'est à la fin du li- 
vre VI 2 . Renard a persuadé à Isengrin de réclamer de l'âne 
Carcophas une vieille dette de famille : le père de Carcophas, 
prétend le goupil, devait sa peau au père d'Isengrin, mais 
Carcophas n'a qu'à livrer la sienne à Isengrin et la dette sera 

1. M. Martin a déjà signalé la ressemblance entre les deux passages, Obser- 
vations, p. 79. Cf. aussi Grimm, Reinhart Fuchs, p. lxxvi, n. et Willems, Étude 
sur l'Ysengrinus, p. 69 et n. 2. 

2. L. VI, v. 349-550. 



ISENGRIN DANS LE PUITS 321 

tenue pour acquittée. L'âne qui est de compte à demi avec If- 
goupil ne se souvient de rien. Il est prêt à rendre au loup si m 
dû et tout son dû : encore faut-il que l'autre prouve son droit. 
Une double alternative s'offre au loup : ou bien amener des té- 
moins qui en présence des juges confirment ses dires, ou bien 
jurer solennellement qu'il dit la vérité. Naturellement Isen- 
grin choisit la seconde alternative. Et Renard de le conduire 
sans délai à un sanctuaire vénéré qui n'est autre qu'un piège à 
loup. La branche Va nous offre une situation assez semblable. 
Là aussi on hésite entre un jugement en règle où Isengrin fera 
par témoins la preuve de ses accusations, et un solennel « escondit » 
par lequel Renard sous la foi du serment se déclarera innocent. 
On se décide pour 1' « escondit », et Isengrin assez dépité s'emploie 
à trouver des reliques convenables : le cadavre du chien Roonel 
fera l'affaire, et le redoutable gaignon entend bien ressusciter 
au bon moment. De même, dans la branche XIV, Primaut qui 
s'est offert à jurer au goupil une amitié éternelle est conduit 
pour le serment vers la tombe d'un martyre et confesseur, qui à 
l'instant propice démasquera les ressorts d'un piège. On n'a 
pas oublié comment Renard se tire d'affaire dans Va : le pré- 
tendu cadavre lui paraît suspect et sa,ns crier gare il détale de 
toute la vitesse de ses jambes. Moins fin, l'Isengrin de Nivard 
tend sa patte pour jurer, et elle reste prise dans un étau. Sem- 
blablement Primaut : la clef du piège se détend, il est retenu 
prisonnier. Tu es parjure, dit Renard da,ns XIV : por ce M cors 
seins te détient \ Mais c'est précisément le sort que le Renard du 
poème latin avait fait prévoir à son oncle : 

Prospice, quid iures ! capitur, qui peierat istic, 
572 Nec sinit hic sanctus gratis abire reos. 

On voit que les trois développements se tiennent de près. H 
est vrai qu'il subsiste des différences profondes : chez Nivard 
comme dans XIV, il n'y a ici qu'un mauvais tour joué par le 
goupil au loup, agrémenté de longues harangues chez le pre- 
mier, raconté assez sèchement par le trouvère français. Chez 
Pierre de Saint-Cloud, l'épisode constitue non seulement un 
incident décisif d'une action très définie, mais il met en scène, 
nous l'avons vu, toute une partie du monde féodal. Il reste que 

1. V. 1070-1. 

Foulet. — Le Roman de Renard. 21 



322 LE ROMAN DE RENARD 

la charpente des trois morceaux qui nous occupent est au fond 
la même et sans doute il n'est pas étrange de relever au compte 
de Pierre de Saint-Cloud une obligation de plus à l'adresse de 
Nivard, mais il est plus intéressant, ici du moins, de signaler 
pour la seconde fois une influence de l'auteur à'Ysengrimus 
sur un homme qui, n'ayant pas le talent de ses prédécesseurs, 
semblait de prime abord s'être un peu borné à reprendre leurs 
récits pour les délayer ou les compléter. Lui aussi, il a donc été 
capable d'aller puiser à la source même d'où ils avaient avant lui 
dérivé leur inspiration. Seulement, artiste médiocre, il n'en a 
guère rapporté que des matériaux K 

1. Il faut pourtant faire exception pour l'épisode du moutier où il y a du 
mouvement et de la verve. 



CHAPITRE XV 

LE JUGEMENT DE RENARD 



L'auteur du Plaid, qui doit beaucoup à Pierre de Saint-Cloud, se tire hors de 
pair par son talent de composition et son sens du dramatique : il a écrit le 
plus original des poèmes de Renard. 



Nous avons hâte d'arriver à la branche peut-être la plus popu- 
laire de tout le Roman, la branche I. Il est vrai que les gens 
du moyen âge l'ont citée moins souvent que l'œuvre de Pierre 
de Saint-Cloud. Mais ils semblent l'avoir goûtée tout autant : 
dans dix manuscrits sur quinze c'est elle qui ouvre la collec- 
tion de nos branches, bien qu'elle n'ait de par son sujet aucun 
droit à cette place. Deux branches seulement nous ont été trans- 
mises à part des autres dans des manuscrits indépendants, 
et la branche I est l'une d'entre elles \ On y voyait dès lors 
un poème qui à lui seul formait un tout. Les étrangers en ont 
jugé ainsi. Vers 1250 un poète flamand, désirant initier ses com- 
patriotes aux aventures de Renard, n'a pas cru pouvoir mieux 
faire que de leur traduire, très librement d'ailleurs, la bran- 
che I. Et si plus tard un continuateur résuma dans une seconde 
partie le reste de nos meilleures branches, c'est la première 
partie, l'œuvre de Willem, qui fait surtout la valeur du Reinaert 
flamand. Or c'est par cette adaptation étrangère que notre 
Roman, traversant le moyen âge, est parvenu jusqu'au monde 
moderne. Et le poème de Gœthe débute précisément par les 
scènes que l'auteur de I avait imaginées pour l'amusement des 
Français du xii^ siècle. Il vaut la peine de s'arrêter à l'œuvre 
d'un homme qui, venu après Pierre de Saint-Cloud et s'ins- 

1. L'autre est la br. VTII (le pèlerinage de Renard). 



324 LE ROMAN DE RENARD 

pirant de lui, n'a pas tardé à reléguer au second plan son devan- 
cier et son modèle. 

Au moment où l'auteur de la branche I se met à écrire, il 
n'y a sans doute pas plus de trois ou quatre ans que Renard le 
goupil et Isengrin le loup ont fait leur entrée dans la littérature 
française. Le Cycle n'en est qu'à ses débuts et c'est justemont 
lui qui va en décider la fortune. Il a lu ce qu'on a écrit déjà : 
il connaît II- Va naturellement, puis III, et XIV et très pro- 
bablement aussi IV. Mais il est trop près de cette production 
pour faire les confusions auxquelles nous sommes exposés. 
Il sait bien de tous ces poèmes quel est l'original, celui qui a 
mis les autres en train, il en connaît l'auteur et c'est en somme 
lui qui nous a transmis le nom de cet auteur l . Il voit bien ce 
qu'ont ajouté à l'œuvre première XIV d'une part et III et IV 
de l'autre, et s'il veut lui aussi « trouver de Renard » il a le 
choix entre les deux méthodes : ou bien développer complai- 
samment un ou deux épisodes nouveaux qui mettant en scène 
le loup et le goupil se rattachent par là-même au Cycle sans 
pourtant s'insérer à un moment précis de 1' « estoire », ou bien 
promener nos deux héros à travers toute une série d'aventures 
plus ou moins calquées sur les anciennes et ainsi reconstituer 
une seconde épopée sur le patron de la première. Notre auteur 
se décida pour une troisième méthode : au lieu de broder quel- 
ques arabesques en marge de l'histoire, comme avaient fait III 
et IV, au lieu de recommencer en le gâtant le poème premier 
comme avait fait XIV, il résolut d'achever ce poème et de lui 
donner la conclusion qui lui manquait. 

Ce n'est pas que Pierre de Saint-Cloud se fût arrêté au milieu 
d'une phrase ou d'un développement, et la branche Va a tout 
comme une autre un épilogue qui la clôt matériellement. Mais 
l'action engagée dès le milieu de la branche II ne s'y dénouait 
pas d'une façon vraiment satisfaisante. Nous avons eu l'occa- 
sion de l'indiquer déjà. Isengrin s'est plaint au roi que Renard 
ait insulté ses enfants, volé son bien et outragé sa femme : mais 



1. Comment connaissait-il ce nom ? Par ouï-dire sans doute, ou peut-être 
pour l'avoir lu dans un explicit que ne nous ont pas conservé les copies du 
xm e siècle. Il n'y a rien là de bien extraordinaire. Sans Vincent de Beauvais et 
le frère Laurent, nous ne saurions pas le nom de l'auteur des Vers de la Mort : 
P. Meyer, Romania, I, p. 364-7. Voir en particulier les réflexions de M. Meyer, 
p. 367. 



LE JUGEMENT DE RENARD 325 

il ne peut amener aucun témoin, et la cour décide qu'il y a lieu 
d'arranger l'affaire. Que le goupil jure sous serment qu'il est 
innocent, et le loup devra se tenir pour satisfait. Le jour venu, 
on produit les reliques sous les espèces d'un solide gaignon qui 
fait le mort, ei Renard qui devine le piège s'enfuit au bon mo- 
ment. Or que le goupil en cela ait eu tort ou raison, il est sûr 
au moins qu'il a manqué aux termes de l'arrangement. Sa fuite 
peut donner lieu aux plus graves soupçons; les accusations 
d'Isengrin reprennent toute leur valeur : la cour du roi doit 
statuer à nouveau sur la question ainsi rouverte. Il est certain 
que. dramatiquement parlant, le récit si développé de l'adultère 
et du viol appelle une conclusion moins rapide et plus décisive 
que celle que représente la scène du faux « escondit ». C'est donc 
avec un sentiment d'approbation, et tout en même temps de 
vive curiosité, que nous lisons au début de la branche I ces 
vers un peu hautains : 

Perrot, qui son engin et s'art 

Mist en vers fere de Renart 

Et d'Isengrin son cher conpere, 
4 Lessa le meus de sa matere : 

Car il entroblia le plet 

Et le jugement qui fut fet 

En la cort Xoble le bon 
8 De la grant fornicacion 

Que Renart fist, qui toz maus cove, 

Envers dame Hersent la love. 

Et voilà précisément ce que va nous raconter l'auteur de la 
branche I. Son poème est donc la suite naturelle et la conclusion 
nécessaire de l'épopée de Pierre de Saint-Cloud. 

L'Ascension approche. Xoble a mandé toutes les bêtes à sa 
cour. Renard seul ne vient pas. Ses ennemis en profitent pour 
l'accuser devant le roi, — et Isengrin crie plus fort que tous les 
autres. Que le roi lui fasse droit de la violence faite à Hersent 
et des mauvais traitements infligés aux louvetaux : c'est li 
dels qui plus m'est noveax; Renard avait promis de s'escondire, 
mais le jour venu tout le monde sait qu'il s'est dérobé. Ainsi 
en quelques vers précis, la question est nettement posée : la 
situation est la même qu'au début de la branche Va, avec cette 
différence qu'un accord a été tenté entre les deux ennemis ek 



320 LE ROMAN DE RENARD 

qu'il a échoué. Noble voit bien où veut en venir le loup, mais 
ses sympathies sont, comme dans Va, clairement de l'autre 
côté. Et il va chercher à gagner du temps. Mieux vaudrait ne 
pas rappeler ces choses, dit-il à Isengrin : le parler n'y vaut 
rien. — Isengrin est assez fort pour prendre, sa vengeance en 
main, interrompt Brun l'ours. Mais il est mieux que le roi im- 
pose la paix aux deux adversaires. S'il y a plainte d'Isengrin, 
« fêtes le jugement seoir » : 

Se l'un doit a l'autre, si rende, 
74 Et del mesfet vos pait l'amende. 

Il no s'agit que d'envoyer chercher Renard. — On ne saurait 
parler d'amende dans ce cas, dit Bruiant le taureau. Et les faits 
sont patents : pourquoi Isengrin devrait-il plaider ? Ah ! si pa- 
reille chose était arrivée à lui, taureau, il aurait bien su se 
venger. Et il ajoute quelques mots de blâme à l'adresse d'Her- 
sont qu'il a tout l'air de considérer comme complice. — Puis- 
qu'il n'y a pas eu violence, dit le tesson, il n'y a pas Heu de 
se plaindre, et du reste Hersent ne l'a fait qu'à contre-cœur. 
Si Renard a causé tort à Isengrin « le vaillant d'une nois de 
coudre », très bien, il devra payer, après jugement, bien entendu. 
C'est tout ce qu'il y a à dire. Mais honte à Hersent de tout cela. 
Hersent rougit et soupire : elle est innocente et jamais Renard 
« de moi ne fist — que de sa mère ne feïst ». Mais Isengrin est 
si jaloux ! Et cette chaste épouse, qui, depuis ses noces célébrées 
au milieu d'une telle joie il y a dix ans, s'est conservée aussi pure 
(prune nonne, offre de s'«escondire», et de passer par le jugement 
du fer ou de l'eau. Bernard l'âne, tout ému, la croit sur parole : 
plût à dieu que son ânesse fût aussi fidèle ! Que le roi mette donc 
paix en toute cette affaire : Renard fera amende à Isengrin selon 
qu'il plaira à la cour de décider, et que Noble lui pardonne son 
délai. Et le conseil de s'écrier tout d'une voix : mandez à Renard 
qu'il vienne aujourd'hui ou demain, et s'il ne se montre, faites 
l'en chèrement repentir. Il est visible qu'Isengrin n'a pas pour 
lui l'opinion publique : non qu'on croie Renard innocent (sauf 
le naïf Bernard), mais on soupçonne qu'Hersent l'a encouragé. 
Il ne reste plus que la question des dégâts commis dans la ta- 
nière du loup : c'est affaire à la cour de les évaluer et de fixer le 
montant de l'amende. Mais il faut que les deux parties soient 
présentes, ot le vrai crime de Renard en la circonstance est 



LE JUGEMENT DE RENARD 327 

d'être absent de la cour. Et c'est ce retard inconvenant que 
ces bons courtisans veulent surtout punir en ce moment. En 
quoi ils se montrent plus royalistes que leur roi. Vous avez 
tort, s'écrie Noble, « qui Renart volez forsjuger ». Si Renard 
veut s'arranger avec moi, je n'irai pas le honnir de gaîté de cœur. 
Il y a quelque chose de mieux à faire : Isengrin, acceptez l'épreuve 
que propose votre femme. Mais le jugement de Dieu ne dit rien 
qui vaille à messire loup, qui évidemment a ses doutes, lui 
aussi, sur la vertu d'Hersent. Qu'y gagnerai-je, larmoie-t-il ? Si 
Hersent est « arse et esprise », ma honte n'en sera que plus con- 
nue. Et, désespéré et poussé à bout, il déclare qu'il sera son 
propre justicier. — Vous n'y réussirez pas, dit Noble, et de 
plus je veux qu'on observe la paix : qui enfreindra mon comman- 
dement s'en repentira. Le roi a parlé. Isengrin se désole, Renard 
semble sauvé. 

Mais voici que tout à coup débouche un funèbre cortège : 
dans une charrette encourtinée, il y a une litière, et sur cette 
litière le corps affreusement mutilé d'une geline, et poussant 
bière et charrette, sire Chantecler le coq, Pinte qui pond les 
gros œufs, et Noire et Blanche et la Roussette. Chantecler bat 
des « paumes » et Pinte fait sa plainte, que les autres reprennent 
en chœur. La geline morte est une victime de Renard : c'est la 
dernière d'une longue liste : cinq frères et quatre sœurs avaient 
déjà passé par la gueule du goupil, et voilà tout ce qui reste de 
la malheureuse Coupée. Et Pinte « la lasse » tombe pâmée, et 
ses compagnes aussi. On s'empresse autour des quatre dames, 
on leur jette de l'eau au visage, elles reviennent à elles et 
vont choir au pied du roi. Chantecler lui-même s'agenouille 
et verse des larmes 

Et quant H rois vit Chantecler, 
352 Pitié li prent du baceler. 

Il fait un soupir si profond et redresse la tête d'un air si terrible 
que les bêtes les plus hardies, ours et sangliers, en tremblent 
de peur ; quant à Couard le lièvre, son effroi est tel qu'il en 
prend les fièvres. Et Noble, agitant furieusement sa queue et 
se démenant à en faire résonner toute la maison, jure à Pinte 
qu'il fera justice devant elle « del omecide et du desroi » : ce 
n'est pas impunément que Renard l'adultère et l'insolent aura 
enfreint la paix. Isengrin fait chorus. Puis on célèbre un service 



328 LE ROMAN DE RENARD 

funèbre on l'honneur de Coupée, et au matin on ensevelit l'in- 
fortunée : sur le marbre de la tombe on grave une touchante 
inscription. 

Le roi est décidé à en finir avec le scélérat. Il envoie Brun avec 
mission de ramener Renard. Sur ces entrefaites on apprend 
que Couard, ayant dormi sur « la tombe dame Copée », y a perdu 
les fièvres. Miracle manifeste. Sur quoi Isengrin déclare qu'il 
a mal à l'oreille et poussé par Roonel — le saint Roonel de la 
branche Va — s'en va s'étendre sur la tombe de la martyre 
et se relève guéri. La cour a quelque peine à croire à ce second 
miracle. Cependant Brun revient mutilé et sanglant. La colère 
du roi augmente. Il envoie un second messager, Tibert le chat, 
qui ne tarde pas à reparaître en aussi piteux état que Brun. Le 
troisième messager sera plus heureux : il est vrai que c'est Grim- 
bert le « taisson », un parent et ami du goupil, et il est encore vrai 
qu'il est porteur de lettres scellées du sceau royal. Cette fois 
Renard est terrifié et il se décide à suivre Grimbert. On arrive 
à la cour. 

Devant un auditoire hostile, Renard commence sa défense. 
Il n'est pour rien dans la mésaventure de Brun ou dans celle de 
Tibert : si l'un aime trop le miel et l'autre les souris, en quoi 
lui, goupil, en est-il responsable 1 Quant à Isengrin, le cas est 
plus délicat. Mais il est certain qu'Hersent n'a porté aucune 
plainte. Si son mari est jaloux, est-ce une raison pour le pendre, 
lui Renard ? Je deviens vieux, continue-t-il, et je n'ai cure désor- 
mais de plaider. C'est un péché que de me mander à la cour ; 
j'y suis venu pourtant par respect pour le roi. Me voici devant 
vous sans défense. On me peut pendre si l'on veut. Mais si l'on 
me condamne sans jugement, ce sera pauvre vengeance, et 
les gens on parleront. — Toute votre renardie ne vous tirera 
pas d'affaire, répond le roi. Mes barons vont décider ce qu'on 
doit faire d'un larron et d'un traître félon. Et il en sera fait selon 
leur décision. - - Pardon, sire, dit Grimbert, mais il convient 
en premier lieu d'entendre les plaintes, et puis la réponse qu'y 
fera Renard. Il a à peine prononcé ces mots que voilà toute une 
bande de plaignants qui se dresse : Isengrin, Belin, Tibert, Roonel, 
Tiecelin, Chantecler, Pinte, Espinart le hérisson, Petitpas le 
paon, Frobert le grillon, Rousseau l'écureuil et Couard. Mais 
d'un geste impatient le roi les écarte. Evidemment pour lui la 
question de droit est réglée : Renard est un larron et un traître. 



LE JUGEMENT DE RENARD 329 

Il ne s'agit plus que de s'entendre sur la peine. Qu'on 1<- pende, 
dit le conseil. Voilà qui est bien dit, approuve l<- roi. 

On dresse la potence. Renard, semble-t-il, ne peul échapper 
à la mort. Il tente pourtant un dernier subterfuge. Roi, je n'ai 
commis aucun crime, mais j'ai bien des péchés sur la conscience, 
je veux m'en repentir : 

1388 El non de seinte penitance 

Voeil la crois prendre por aler, 
La merci Deu, outre la mer. 

Si je meurs en Terre Sainte, je mourrai du moins sauvé. Le roi 
est visiblement touché. Pitié, crie Grimbert, qui voit le mo- 
ment favorable. Et Noble enfin : qu'il parte, à condition de ne 
jamais revenir. On apporte la croix et le bourdon au nouveau 
pèlerin qui ne se sent pas de joie. Sur le conseil du roi, docilement 
Renard pardonne à tous ses ennemis. Puis sans saluer personne, 
excepté Noble et ma dame Fière la reine 1 , il s'en va, la haine 
dans le cœur. Il happe au passage Couard, tapi dans un buisson, 
monte sur une haute roche, et là en vue de toute la cour il jette 
à terre croix, bourdon, « escharpe » et lance à Noble les « gabs » 
les plus offensants. « Dex », fait le roi, « con sui trais — Et afolez 
et malbailliz — De Renart qui si pou me crent ! » Et, excitées 
par lui et par les plaintes de Couard qui a réussi à s'échapper, 
toutes les bêtes se lancent à la poursuite du faux pèlerin. C'est 
une galopade éperdue. Le goupil serré de près peut enfin se ré- 
fugier dans Maupertuis. Sa femme et ses trois fils Percehaie, 
Malebranche et Rovel lavent ses plaies avec du vin blanc, 
l'assoient sur un coussin, lui préparent un dîner exquis et un 
bon bain, 

Tant qu'il refu en la santé 
1620 Ou il a voit devant esté. 

Telle est cette branche du Plaid, qu'il est du reste indispen- 
sable de lire dans l'original : notre analyse n'a pu en donner 

1. Sur sa demande, la reine lui a donné l'anneau qu'elle portait au doigt, 
v. 1446-54. On sait qu'on faisait volontiers des cadeaux de ce genre à ceux qui 
partaient pour la croisade (peut-être aux pèlerins). Quoi qu'il en soit, Renard 
murmure tout bas qu'il saura bien se servir de cet anneau plus tard. v. 1455-59 : 
et il y a là une menace que nous ne verrons pas se réaliser, malgré L'allusion 
des v. 1703-6 (la). On revient encore sur le sujet de l'anneau dans un long 
passage de la, v. 1899-1950, qui ne nous donne pas non plus la clef de l'énigme. 



330 LE ROMAN DE RENARD 

qu'une très pâle idée. Ce qui frappe tout d'abord, c'est que 
l'auteur a retenu le cadre où Pierre de Saint-Cloud avait enfermé 
les dernières scènes de son poème. Nous sommes à la cour 
du roi Noble, et les hommes de la terre sont réunis pour juger le 
cas du goupil. Cette fois on peut espérer que la décision sera 
finale, car après l'aventure de 1' « escondit » manqué, nul arbitrage 
n'est désormais possible. Mais Pierre de Saint-Cloud avait si 
bien arrangé les choses pour son goupil que, pas plus dans I 
que dans Va, Isengrin ne peut apporter contre son ennemi de 
preuve décisive. Et la cour fort embarrassée est tout près de 
renvoyer le plaignant et de le débouter de sa plainte. Pour toute 
consolation, le pauvre Isengrin reçoit du roi le conseil d'accepter 
l'épreuve du feu et de l'eau qu'avait proposée sa femme. Il 
essaie de gronder, et profère des menaces contre Renard, mais 
le roi lui ferme la bouche en lui rappelant qu'on a récemment 
juré la paix et que lui, souverain de la terre, est résolu à la 
faire observer. Y avait-il des cas dans le monde féodal du xn e siè- 
cle où le roi pouvait ainsi imposer à ses vassaux une paix géné- 
rale, ce qui doublait chaque méfait du délit particulièrement 
grave d'infraction à la trêve x ? C'est possible. Mais on peut 
croire aussi qu'il n'y a là qu'un souvenir de l'épisode de la 
mésange dans la branche II. Ce qui n'était tout d'abord qu'une 
jolie invention du malin petit oiseau est devenu maintenant 
une solennelle réalité. Quoi qu'il en soit, nous sommes - arrivés au 
dénouement du drame imaginé par Pierre de Saint-Cloud v : Re- 
nard, tranquille dans Maupertuis, peut triompher à son aise et 
Isengrin en est pour sa honte. Mais voici qu'une surprenante 
péripétie va relancer l'action au moment précis où elle allait 
s'arrêter. On apporte le cadavre de Coupée, lâchement mise à 
mort par le goupil. Dès lors l'affaire de Renard est claire. Il a 
enfreint les ordres du roi avec une impudence qui réclame un 
châtiment immédiat. On le mande à la cour, on le condamne en 
un clin d'œil, la potence se dresse. Grande joie parmi tous ses 
ennemis, car ce n'est pas seulement le baron rebelle qu'on va 

1. Ou y a-t-il là une fiction légale, dont l'expression anglaise to break the 
<peace nous conserverait encore le souvenir ? L'état normal du royaume serait 
censé êl re celui d'une paix tacitement imposée par le souverain à tous ses sujets. 
Cf. H. Brunner, Forschungen zur Oesch. des deutschen und franz. Redites, Stutt- 
gart, 1894, p. 308 : « D'après le droit normand, chaque plainte pouvant entraîner 
une condamnation capitale doit mentionner que le méfait a été commis cum 
felonia in pace Dei et ducis. » 



LE JUGEMENT DE RENARD :','.',] 

pendre, c'est aussi Renard le traître et Renard L'adultère, L'heure 
de la vengeance a sonné pour Esengriri et Tïécelin tout aussi 
bien que pour Chantecler : le dernier méfait de Renard a rendu 
croyables toutes les accusations qu'on a portées contre lui, et 
en particulier la plus grave de toutes. Le prologue n'a donc 
menti en promettant de nous raconter « le plet — et le jugement 
qui fu fet — en la cort Noble le lion — de la grant fornication 
— que Renart fist... — envers dame Hersent la love. » On sait 
comment, à la dernière minute et la corde presque déjà autour 
du cou, le condamné se tire d'affaire. Son repentir touche le roi 
qui lui pardonne, à condition qu'il parte pour la Terre Sainte. 

Dans tout ceci nous avons insisté surtout sur la partie « plai- 
deresque » du récit. Elle se rattache très naturellement, on a pu 
le remarquer, à l'œuvre de Pierre de Saint-Cloud \ Mais si l'au- 
teur de I continue ainsi son devancier, il est visible qu'il s'in- 
téresse moins aux détails de la procédure. Il n'a pas la même 
naïve admiration pour tout ce qui touche de près ou de loin au 
jeu de la justice médiévale. Aussi toute cette partie est-elle un 
peu terne. Au début de la branche, si nous ne retenons que la 
discussion juridique, il faut bien dire qu'elle manque de clarté 
et de netteté : on ne fait guère qu'y ressasser ce qui avait été 
exposé avec beaucoup plus de suite et de force dans la bran- 
che Va. Et si on y discute sur les délais auxquels Renard a droit 
et sur le nombre de sommations qu'il convient de lui faire, 
il est clair qu'il n'y a là qu'un prétexte à amener par la suite 
les mésaventures de Brun et de Tibert. Quand Renard paraît 
enfin pour se défendre, il n'est pas douteux que l'auteur est 
très pressé de le condamner. Le jugement est des plus som- 
maires et Grimbert a tout à fait raison de protester. Il est pos- 
sible que Renard ait tué Coupée, mais doit-on en croire sans 

1. Ce n'est pas à dire que l'auteur n'ait pu chercher ailleurs encore une inspi- 
ration. Qu'on se reporte à l'analyse que nous donnons plus loin de YEcbaais, 
p. 371-3, et l'on verra qu'il y a entre les deux œuvres des points de contact mani- 
festes : convocation générale des animaux, absence du seul -goupil, hostilité 
du loup lequel est « patrinus » du goupil, le gibet dressé, intervention de la 
panthère qui annonce déjà Grimbert, ce n'esl sans doute pas par hasard que ' 
ces traits se retrouvent à la fois dans le poème latin et dans la !„-. 1. I! ,. 
pas certain que le trouvère français ait connu directement VEcbosis Copt 
mais il lui en est sûrement d'une façon ou de l'autre arrivé un écho. M. Sudrê 
a déjà fait ces rapprochements, Sources, etc., p. 117-9, sans en tirer les mêmes 
conclusions que nous. 



332 LE ROMAN DE RENARD 

plus Chantecler et Pinte ? Ne serait-il pas désirable de confronter 
les accusateurs et l'accusé ? Le roi pourtant ne veut rien en- 
tendre, et le conseil envoie Renard tout d'une voix à la mort 
sans avoir même fait semblant de délibérer. Vraiment une telle 
hâte est indécente, et ce n'est point ainsi que Pierre de Saint- 
Cloud eût conduit les choses. Vers la fin de la branche au moment 
où Noble couronné lance toute sa cour contre le faux pèlerin il 
crie : 

Segnors. .. or après tuit, 
1546 Que ge le voi ou il s'enfuit: 

Par le cuer bé, s'il nos estort, 

Vos estez tuit pendu et mort. 

Et cil de vos qui le prendra, 
1550 Toz ses lignages franc sera. 

Que le roi menace de mort tous ses^courtisans dans le cas où ils 
ne réussiront pas à prendre Renard, il n'y a là qu'une exagération 
échappée à sa fureur, et le débonnaire Noble se calmera bientôt, 
mais comment peut-il promettre d'affranchir le lignage de celui 
qui saura s'emparer du goupil ? Est-ce qu'Isengrin n'est pas 
« franc ? » Belin est-il un serf 1 Ces puissants seigneurs vont sans 
doute s'indigner de cette promesse offensante ? Nullement, car 
les voilà galopant à qui mieux mieux aux trousses de Renard. 
Qu'est-ce à dire, sinon que l'auteur a un peu oublié ici le rang et 
la situation sociale de ses personnages ? Pierre de Saint-Cloud 
n'aurait eu garde de tomber dans un pareil oubli. Et naturelle- 
ment nous n'entendons pas faire à son successeur un crime de 
ses négligences ou de son peu d'intérêt à l'égard de la procédure : 
nous voulons surtout ici marquer la différence des points de vue. 

A côté des discussions juridiques, des plaidoyers et des contre- 
plaidoyers, le poème de Renard et Isengrin faisait une large place, 
nous l'avons vu, à un autre élément. Avant que le goupil soit 
accusé par le loup à la cour du roi Noble, il a eu maille à partir 
avec d'autres animaux : il a cherché à duper tout à tour Chante- 
cler, la mésange, Tibert, Tiécelin et Brun. Il y a là autant de 
récits alertes qui égayent singulièrement la narration de Pierre. 
Retrouvons-nous dans la branche I l'équivalent de ces contes? 
Sans le moindre doute, et ici encore il semble que notre auteur 
suive docilement l'exemple de son devancier. Nous avons tout 
d'abord l'épisode du meurtre de Coupée : il est vrai qu'il n'est 



LE JUGEMENT DE RENARD 333 

pas mis en œuvre sous nos yeux ; il s'agit en effet non pas d'une 
ruse qui prête au développement, mais d'un simple acte de 
violence, et l'aventure n'a été visiblement imaginée que pour 
ménager l'arrivée à la cour du lamentable cortège. Nous revien- 
drons sur cet épisode. La mésaventure de Brun nous ramène au 
contraire franchement dans la veine de II- Va. On se rappelle 
que l'ours a reçu mission d'aller chercher Renard. Mais cet 
ambassadeur est un gourmand qui au seul mot de miel frémit 
de convoitise. Le goupil l'entraîne dans un bois et lui montre 
un chêne qu'on avait commencé à fendre : deux coins mainte- 
naient une étroite ouverture longitudinale : c'est dans cette 
fente que se trouve la ruche, affirme le goupil, et tandis que 
Brun y introduit avidement son museau et ses pattes, l'autre 
se hâte d'enlever les coins : Brun reste pris. Survient Lanfroi 
le forestier qui, voyant ce prisonnier inattendu, a tôt fait de 
rassembler tout le village. Brun est en grand danger de tomber 
entre mains peu tendres : il préfère y perdre le « musel » et d'un 
effort violent il se dégage, laissant dans la fente au milieu d'une 
mare de sang « le cuir des pies et de la teste ». Il détale et toute la 
bande se lance après lui. Battu, meurtri et sanglant il éch?*ppe 
enfin et va tomber aux pieds du roi, non sans avoir essuyé en 
route une plaisanterie de Renard sur son « roge caperon ». On 
aura reconnu dans tout ce développement une imitation très 
nette d'un passage de Va. Chez Pierre aussi, Renard tente 
Brun par l'appât d'un délicieux vaisseau de miel : il l'emmène 
dans la ferme de Costant des Noes, mais avant que l'ours ait eu 
le temps d'arriver au « vaissel », le goupil s'est jeté sur une geline, 
le poulailler entre en rumeur, les vilains qui étaient là vont crier 
la nouvelle dans le village et deux mille paysans fondent sur nos 
deux compagnons ; avec une remarque railleuse à l'adresse de 
Brun, le goupil s'échappe prestement et l'ours resté seul doit 
faire tête à l'orage : il n'échappera à ses ennemis qu'après des 
efforts désespérés. L'auteur de I, on le voit, a repris le motif, 
mais il l'a renouvelé en introduisant dans le récit le détail assez 
heureux du tronc d'arbre fendu qui retient l'ours prisonnier l . 



1. M. Sudre ne voit dans le récit de Va qu'une « plate et insipide imitation » 
de celui de I. « Les traits principaux du conte, l'emprisonnement dans la fente 
de l'arbre, la perte d'une partie de la peau, ont été supprimés, soustraction qui 
n'a fait qu'enlever à la narration agrément et saveur. » Sources, etc., p. 182-3. 
Nous croyons qu'il n'y a pas eu « soustraction », mais, dans le sens inverse, 



334 LE ROMAN DE RENARD 

A la mésaventure de Brun fait suite celle de ïibert : le second 
messager n'a pas plus de chance que le premier. Renard conduit 
le chat dans la maison d'un prêtre chez qui, paraît-il, rats et 
souris s'en donnent à cœur joie dans l'orge et le froment. En 
réalité, de l'autre côté du trou par où se glisse Tibert il y a un 
filet qu'avait tendu le fils du prêtre : le chat est retenu par le 
cou. Mais Martinet a entendu le bruit : il réveille le prêtre et la 
« prêtresse », on allume la chandelle, on court au trou, on fait 
pleuvoir les horions sur Tibert qui de rage saute sur le prêtre 
et le mutile de façon cruelle : il file vengé, mais non pas de 
Renard qui depuis longtemps a tiré ses grègues. Et le roi apprend 
bientôt quel cas le goupil a fait de son second messager. Cet 
épisode est évidemment calqué sur le précédent 1 , mais il est 
intéressant de noter que pour plusieurs des incidents l'auteur 
s'est presque à coup sûr inspiré de la branche XIV 2 . Qu'on 
relise l'aventure de Renard et Primaut à la conquête des trois 
bacons : on verra vite que la lutte qui s'engage dans l'obscurité 
entre le vilain, sa femme et le loup a été le modèle de la bagarre 
à laquelle prennent part le prêtre, la prêtresse, le petit Martinet 
et le chat : il n'y a pas jusqu'au détail de la mutilation qui n'y 
trouve sa contre-partie. 

En dehors des deux aventures de Brun et de Tibert, qui nous 
sont contées par le menu, nous rencontrons encore dans la 
branche I des allusions plus ou moins rapides à d'autres ruses 
du goupil. C'est Renard lui-même qui, sous prétexte de confession, 



s addition ». Où l'auteur de I a-t-il puisé l'idée de cette addition ? La perte de la 
queue nous semble empruntée à la br. III (pêche à la queue) ; le motif du tronc 
d'arbre fendu vient probablement d'un conte oriental où la victime est un singe 
(Benfey, Fantchatantra, t. II, p. 9). Sur ces deux points nous sommes de l'avis 
de M. Krohn, Bar und Fuchs, p. 45. M. H. Class, Auffassung und Darstéllung 
der Tierwelt im franz. Roman de Renard, veut voir la source de notre épisode dans 
un prétendu inunli, n qui aurait circulé dans le peuple dès le X e siècle, p. 104-5. 
Il ne s'est pas aperçu que l'historiette de la Fecunda Ratis, dont il cite le titre 
(quomodo ursus perdidit aures et caudain) à l'appui de sa thèse, renvoie à une 
tout autre avonturo : il a fallu arracher les oreilles à l'ours pour le mener au miel 
qu'il ne connaissait pas encore, quand il y a eu goûté il a fallu lui arracher la 
queue pour l'en retirer ; moralo : experiondo colet quidam, quod primitus horret. 
(Éd. Voigt, 1889, v. 1392-7.) C'est ce que résument très bien deux vers prover- 
biaux du XI e siècle cités par M. Voigt : Ad mel doductus ruptis est auribus ursus ; 
— Non nisi prerupta uoluit discedere cauda. 

1. Déjà noté par M. Sudre, Sources, etc., p. 186. 

2. Ici aussi M. Sudre relève la ressemblance, ibid., p. 248, n. 1 et 261, mais il 
semble bien qu'il voie l'original dans I. 



LE JUGEMENT DE RENARD 335 

nous les énumère avec une complaisance visible. IL vaut la peine 
d'examiner de près cette curieuse liste, car nous avons ici La 
première en date de ces confessions de Renard que reproduiront 
à l'envi les poètes postérieurs, et «-lie nous révélera le procédé. 
Tout d'abord Renard avoue l'adultère, v. 1030-36, et nous nous 
rappelons la scène qui s'est passée dans la tanière de la louve et 
l'épisode du viol qui y fait suite 1 . Puis viennent les torts en\ 
la personne même d'Isengrin : le goupil l'a fait trois fois « mei ti- 
en prison » : 

Gel fis chaoir en la lovere 

La ou il enporta l'agnel. 
1044 La ot il bien batu la pel : 

Qu'il prist cent cox de livroison 

Ains quïl partis! de la meson. 

Gel fis el braion enbraier 
1048 Ou le troverent trois bercher, 

Sil bâtirent con asne a pont. 

Ces deux épisodes nous sont inconnus : ou l'auteur les a supposés 
de toutes pièces, ou il nous renvoie à des fables qui ne nous sont 
pas parvenues. Le troisième emprisonnement, v. 1050-54, fait 
au contraire une claire allusion à l'aventure des « trois bacons » 
dans la branche XIV 2 . Les deux vers suivants, 1055-56, rap- 
pellent le récit de la pêche à la queue dans la branche III 3 . Puis 
quatre vers où il est question d'une autre pêche : 

Gel fis pécher en la fonteine 
1058 Par nuit, quand la lime estoit plene. 

De l'ombre de la blance image 
Quida de voir ce fust furmage. 

On ne peut affirmer ici que l'auteur pense à la branche IV, où 
il n'est pas question de fromage. Il pourrait avoir en vue la 
fable de Marie dont nous avons fait mention plus haut 4 : un gou- 
pil lape l'eau d'une mare pour atteindre au prétendu fromage. 
La version de la Disciplina où nous avons vu la source de la 
branche IV a également le trait du fromage 5 . Le plus vrai- 

1. II, 1027 ss. 

2. V. 647-S43. Cf. plus haut, p. 318-20. 

3. V. 377 sa. Cf. plus haut, p. 260 ss. 

4. P. 304. 

5. P. 306. 



336 LE ROMAN DE RENARD 

semblable, c'est que notre auteur avait, à un moment ou l'autre, 
fait connaissance avec ces trois versions ou tout au moins avec 
deux d'entre elles et qu'il les a quelque peu brouillées dans sa 
mémoire 1 . Le mot de « pêche » est clairement amené par l'allu- 
sion précédente. Les vers 1061-1062 nous renvoient sans con- 
teste possible à l'épisode de la charrette aux poissons dans la 
branche XIV 2 . Les vers 1064-1068 sont mal ponctués par 
l'édition Martin. Il faut prendre les quatre premiers ensemble et 
détacher le cinquième : on lira donc : 

Par fine force de barat 
Li fis je tant qu'il devint moines, 
1066 Puis dit qu'il volt estre chanoines 

Quant en li vit la char manger. 
— Fox fu qui de lui fist berger. 

Dans les quatre premiers vers nous reconnaissons tout de suite 
le sujet d'une fable d'Eudes de Chériton 3 : un chat avait dévoré 
tous les rats d'un réfectoire, excepté le plus gros et le plus 
gras, qui ne se laissait pas prendre ; pour endormir sa défiance, 
le chat imagine de se faire tonsurer et de prendre la cuculle : 
puis il s'en va dévotement, détournant les yeux des vanités de 
ce monde ; le rat se réjouit de cette conversion, s'aventure et ne 
tarde pas à se trouver entre les griffes du saint personnage. Pour 
quoi cette cruauté, s'écrie-t-il, laisse-moi aller, n'es-tu pas 
moine ? Et le chat : frère, tous tes discours n'y feront rien : 
quando volo, sum monachus ; quando volo, sum canonicus. Et 
il dévore le naïf, en bon chanoine qui n'est pas tenu à l'absti- 
nence. Il est certain que l'auteur de I n'a pu emprunter cette 
boutade à Eudes de Chériton, qui composait ses fables au moins 
trente ans après lui. Mais nous savons où a puisé Eudes lui-même : 
il a pris l'idée de sa fable dans un amusant petit poème latin qu'a 
publié autrefois M. Voigt 4 , et il y a des chances pour que l'allu- 
sion de la branche II nous renvoie au même De Lwpo. Un loup 



1. Par exception, ni M. Voretzsch, Zts. f. rom. Phil., XV, 353, ni M. Sudre, 
Sources, etc., p. 233, ne postulent ici une branche perdue. 

2. V. 525-646. Cf. plus haut, p. 318. 

3. Éd. Hervieux, 1896, p. 188, fable xv. 

4. Kleinere lateinische Denkmàler der Tiersage ans dem zwôlften bis vierzehnten 
Jahrhundert, Strasbourg, 1878. Le De lwpo est aux p. 58-62 ; il avait déjà 
été publié par Grimm, Reinhart Fuchs, p. 410-6. 



LE JUGEMENT DE RENARD 337 

s'est fait prendre par un berger qui le bat cruellement : il n'é- 
chappe même à la mort cpi'en promettant à l'autre de lui rendre 
au quadruple tout ce qu'il lui a dérobé. Le berger confiant le 
laisse partir, retenant toutefois un jeune loup, son fils, en otage. 
Le loup s'en va trouver un moine, et feignant de se repentir de 
sa vie de rapines se fait faire une large « couronne » et prend le 
froc. Le jour venu il se présente au berger, les mains vides, mais 
de mielleuses paroles à la bouche : il est trop pauvre désormais 
pour pouvoir restituer au berger selon sa promesse, mais du 
moins il est prêt à mourir pour racheter la vie de son fils. A Dieu 
ne plaise, s'écrie le berger, que je mette la main sur un moine : 
ce serait double homicide. Et il renvoie le père et le fils indemnes. 
Nos deux loups s'en vont tout joyeux et vivent désormais tran- 
quilles dans les champs. Mais le vieux, pressé pa,r la faim, finit 
par confier au louveteau que le fromage et les fèves ne valent 
pas de la bonne chair d'agneau, et le voilà qui se remet à fondre 
sur les brebis comme deva,nt. Un jour qu'il en emporte une, le 
berger survient tout à coup, et très étonné : Comment, dit-il, 
tu n'es pas malade et tu es moine, et pourtant tu manges de la 
chair : ne sais-tu pas que la règle de Saint Basile le défend ? 
Et le loup de répondre, au moment où il disparaît avec sa 
proie : 

Non est simplex ...orclo bonorum, 
Et modo sum monachus, canonicus modo sum 1 . 

Voilà évidemment le récit qu'avait dans la mémoire l'auteur 
de I, soit qu'il ait lu ce poème du début du xn e siècle, soit que la 
plaisante réponse qui le termine lui soit parvenue indirectement, 
au hasard d'une conversation. S'il fait jouer un rôle au goupil, 
ce n'est qu'à cette condition qu'il pouvait introduire l'a,venture 
dans la confession de Renard. Le vers 1068 Fox fu qui de lui fist 
berger nous rappelle une fable connue d'Eudes do Chériton 2 : 
un père de famille, partant pour un voyage, confie ses douze 
brebis à son compère le loup : mais ce berger improvisé est cruel- 
lement tenté : il mange une brebis, puis deux, bref quand l'homme 
revient il n'en reste plus que trois. Ici encore il ne saurait être 
question de chercher dans Eudes la source de la branche I, mais 



1. Voigt, loc. cit., p. 62. 

2. Hervieux, p. 197, f. xxnr\ 

Foulet. — Le Roman de Renard. 22 



338 LE ROMAN DE RENARD 

Eudes n'a pas inventé cette fable : elle se trouve déjà dans 
Esope 1 , et bien que Phèdre ne l'ait pas accueillie, elle a dû 
évidemment circuler parmi les gens du moyen âge. On se deman- 
dera pourquoi Renard rappelle cet incident où il n'a lui-même 
joué aucun rôle. Il semble que le vers 1068 ait été amené par les 
cinq vers précédents : le berger du De Lupo n'avait pas précisé- 
ment confié ses brebis au loup, devenu moine, mais rassuré désor- 
mais sur la pureté de ses intentions il ne se préoccupait plus de 
faire bonne garde autour de la bergerie. Et Renard le traite de 
sot pour avoir ainsi voulu faire d'Isengrin un berger ou tout 
comme. Mais ici le souvenir de la fable ésopique hantait certaine- 
ment la mémoire de notre auteur, ou alors il eût tourné son vers 
autrement. Les vers 1073-1074 font allusion à la désastreuse 
ambassade de Tibert, et les quatre suivants au massacre de la 
« parenté Pintein » : deux épisodes qui sont, comme on s'en sou- 
vient, du fait de notre auteur lui-même. Enfin un long passage, 
v. 1079-1093, nous décrit une guerre à la conclusion de laquelle 
Renard, au lieu de payer ses « soudoiers » leur fit « la loupe » « au 
départir » : nous avons déjà eu l'occasion de dire qu'à notre avis 
il n'y a là qu'une invention de notre auteur 2 . On voit mainte- 
nant comment est composée cette confession : poèmes de Re- 
nard, fables, plaisanteries de clercs, notre auteur prend de toutes 
mains et de tous côtés ; sa mémoire, comme il est naturel, s'em- 
brouille un peu quelquefois et il « contamine » les versions qui 
se ressemblent ; du reste il n'hésite pas à retoucher les aventures 
qu'il résume pour les faire cadrer avec le plan de son ouvrage 
et enfin à l'occasion il tire de son propre fonds. Mais combien il 
est vain d'éplucher une confession de ce genre, comme on l'a 
fait trop souvent, et de vouloir retrouver derrière chaque inci- 
dent mentionné une allusion à une « branche » conservée ou 
perdue de Renard. 

De tout ce qui précède, il résulte que l'auteur de la branche I 
doit beaucoup aux trouvères de Renard qui l'ont précédé, en 

1. Éd. Halm, n° 283, p. 138. M. Herlet, Beitràge zur Geach. der dsopischen 
Fabel in Mittelalter, Bamberg, 1892, a déjà indiqué, p. 31, que la fablo d'Eudes 
reproduit avec dos modifications le récit d'Esope. 

2. Voir p. 169-70. L'histoire se charge du reste de nous apprendre qu'il n'y avait 
pas là une invention saugrenue. En 1188, Philippe Auguste, ayant prisa son ser- 
vice des mercenaires allemands, ne leur fit peut-être pas « la loupe au départir », 
mais il les renvoya certainement sans leur payer leur solde. G. B. Adams, The 
htslory of England, Londres, 1905, p. 354. 



LE JUGEMENT DE KKNAKD 9d8 

particulier aux branches II-Vfl et XIV 7 . Il les a lues do près et 
il y fait volontiers allusion. En plus il leur emprunte des épisodes 
et des procédés. L'ambassade de Tibert reproduit une situation 
de XIV et celle de Brun vient on grande partie de II. Le service 
funèbre en l'honneur de Coupée, l'enterrement de la défunte 
continuent, en l'accentuant, une tradition qui remonte jusqu'à 
Nivard et à la poésie latine des clercs, mais <|iii avait été déjà 
mise en valeur par III et XIV : jusqu'ici pourtant on n'avait 
fait prendre les ordres qu'aux deux protagonistes, et la céré- 
monie à laquelle on nous conviait le plus volontiers était celle 
de la tonsure : dans XIV, il est vrai, nous faisons un pas de plus, 
et le loup revêtu des ornements sacerdotaux dit la messe à 
l'autel. Mais dans I voilà que ce lourdaud de Brun lui-même va 
prendre l'étole et « commander l'âme du corps » : autour de lui les 
animaux recueillis chantent dévotement la « vigile » ; au matin 
l'enterrement prend place suivant toutes les règles. Plus loin, 
Renard reçoit le bâton et 1' « esclavine » du pèlerin et voici que 
pour la première fois sans doute un goupil part pour la Terre 
Sainte. A côté de la vie religieuse, la vie chevaleresque : et ici 
c'est surtout l'influence de II- Va qui se fait sentir. Tout d'abord 
nous retrouvons ce trait plaisant qu'en vrais seigneurs féodaux 
tous les animaux sont montés. Voici Brun qui vient à peine 
d'échapper à Lanfroi : 

Tant a aie esporonant 
706 Que dedens le midi sonant 

En est venus en la carere. .. 

Voilà Tibert qui part pour son ambassade : 

744 Tant a sa mule esporonee 

Qu'il est venus a l'uis Renart. 

Grimbert et Renard s'en vont à la cour, l'un pressé d'arri- 
ver, l'autre mortellement inquiet sur ce que Noble lui réserve : 

Or s'en vont li baron ensemble : 
1190 Dex, cu)i la mule Grinbert anble ! 

Mes li clievax Renart açope. 

Finalement 

Tant ont aie et plein et bos 
1196 Et Vanbleûre et les galos... 



340 LE ROMAN DE RENARD 

Qu'il sont venu en la valee 
Qui en la cort lo roi avale. 
1200 Descendu sont devant la sale. 

Mais c'est surtout vers la fin de la branche que l'auteur a usé 
et même abusé de cette image. Renard vient de quitter la cour, 
« escrepe au col », bourdon de frêne à la main. On pourrait croire 
qu'il s'en va ainsi à pied par les grands chemins. Nullement : 

Le cheval fiert des espérons, 
1462 Fuiant s'en va les granz trotons. 

Naturellement ce n'est qu'une façon plus pittoresque de dire 
qu'il n'est pas d'humeur à s'attarder et qu'il avance très vite sur 
cette route de la liberté qui vient de se rouvrir. Mais l'auteur 
s'amuse de sa métaphore et il en joue. Renard aperçoit tout à 
coup Couard tapi dans un buisson, et Couard effaré de s'en- 
fuir : 

1484 Mes Renart le sesist au frein. 

Par le cuer bé, sire Cuart, 

Ça esterroiz, ce dit Renart. 

Ja cist vostre chevax inneax 
1488 Ne vos garra de mes chaiax 

Ne lor en face livraison. 

Ici non seulement Renard est monté pour la chasse à courre, 
mais il a des chiens pour rapporter le gibier : le plaisant de 
l'affaire, c'est que Couard a son coursier, lui aussi, puisqu'on le 
saisit au frein. Tout ceci signifie en bonne prose que Couard 
malgré la vitesse de ses jambes n'échappera pas aux griffes de 
Renard, qui s'implantent dans ses oreilles. On voit le procédé. 
Pierre de Saint-Cloud en est l'inventeur, mais il eût probable- 
ment reculé devant une application aussi hardie. Il a plus de 
sérieux et moins de fantaisie que son imitateur. Ici ce pourrait 
bien être lui qui a raison. La plaisanterie continue : Renard 
attache le malheureux Couard à l'arçon de sa selle : 

Coart pendant vet contreval 
1498 Par devers les pies au cheval. 

Mais au moment où le goupil du haut de la roche lance ses 
« gabs » aux courtisans surpris, 



LE JUGEMENT DE RENARD 341 

da nt Coarz s'est délaciez. 
Si sist sor un cheval corant : 
1528 Si fist un saut molt avenant. 

Avant que Renard s'en aperçoive, 

Fu Coars molt près de la cort 
1532 Sor son clieval qui molt tost cort. 

Ainsi Couard pendu à la selle du goupil (c'est-à-dire porté en 
travers dans sa gueule) n'est plus qu'un simple lièvre, mais qu'il 
« se délace » ou s'échappe, au lieu de retomber sur ses pattes, com- 
me un autre, il retombe sur son « cheval » qui l'emporte grand 
train vers la cour. Assurément il y a là « un anthropomor- 
phisme excessif », comme le dit G. Paris, mais peut-on ajouter 
avec lui que « ce qui est dit des chevaux de Renard et de Couard 
est incompréhensible » 1 ? 

On se rappelle la fin du poème de Pierre de Saint-Cloud, et 
comment Renard poursuivi par une effrayante meute fuit vers 
son repaire. Nous avons noté la couleur épique du passage 2 . 
L'auteur de I a dû beaucoup admirer cette conclusion car il l'a 
imitée par deux fois, d'abord à la fin de l'épisode de Brun pour- 
suivi par Lanfroi et les paysans et puis tout à la fin de la branche. 
Le premier développement est en même temps une parodie très 
appuyée des récits de bataille dans les chansons de geste. Au lieu 
d'assister à la chevauchée magnifique des barons féodaux, nous 
voyons galoper à travers champ une bande hurlante de vilains 
aux noms plébéiens et aux épithètes dérisoires : 

Bertot le filz sire Gilein, 
656 Et Hardoïn Copevilein, 

Et Gonberz et li filz Galon, 

Et danz Helins li niez Faucon 

Et Otrans li quens de l'Anglee 
660 Qui sa feme avoit estranglee : 

Tyegiers li forniers de la vile 

Qui esposa noire Cornille, 

Et Aymer Brisefaucille 

et autres grotesques. Il faut avouer que Pierre de Saint-Cloud 
quand il parodie les chansons de geste a la main plus légère : 

1. Mélanges de litt. fr., p. 418, n. 2. 

2. P. 206 et 215. 



342 LE ROMAN DE RENARD 

il a grand soin de n'enrôler parmi ses troupes épiques que des 
animaux ; il a senti que d'y mêler des hommes eût introduit 
dans son œuvre une nuance étrangère de satire et d'âpreté : 
Bolin le mouton et Chantecler le coq peuvent à leur façon être 
des héros glorieux, et nous suivons leurs exploits avec une 
sympathie amusée : derrière Hardoin Copevilein et Otran l'étran- 
gleur, il nous semble qu'on entend ricaner l'auteur. Il y a ici, 
nous trompons-nous 1 comme un léger manque de tact litté- 
raire. A la fin de la branche, l'auteur de I revient plus franche- 
ment à la manière de Pierre, et ce sera les hommes du roi Noble 
qu'il va lancer à la poursuite da pèlerin défroqué. Mais ici encore 
il ne pourra se tenir d'insérer une petite espièglerie, comme pour 
nous faire savoir qu'il ne prend pas son sujet trop au sérieux : 
dans cette charge de nobles barons, acharnés à la capture de 
Renard et qui le serrent de près, aux côtés de Bruiant le taureau 
« tôt enragié » et de Brichemer le cerf « toz eslessié », qui croit-on 
qui porte l'enseigne ? Tardif le limaçon, et l'étendard flotte au 
vent. C'est amusant, mais d'un comique un peu gros. Nous 
aimons mieux retrouver dans les rangs de cette troupe guerrière 
Chantecler et dame Pinte, Si con el vint a cort soi quinte. 

On a pu l'observer, en comparant l'auteur de I à ses devan- 
ciers, nous avons, chemin faisant, marqué plus d'une réserve. 
C'est qu'il est assez souvent inférieur, sinon aux autres, du moins 
à Pierre de Saint-Cloud. Si le récit de la veillée mortuaire et de 
l'enterrement de Coupée est égal, pour ne pas dire plus, aux meil- 
leurs passages de la branche XIV, il est certain que l'épisode de 
Brun pris dans la fente ou celui de Tibert étranglé par le lacet 
ne valent pas le conte de Renard et Chantecler ou celui de Renard 
et Tiécelin dans la branche II. La galopade de la fin n'a pas la 
même justesse de ton que la charge des gaignons dans la branche 
Va. Enfin on se rappelle que pour tout ce qui est débat juridique, 
il y a moins de précision et de vivacité dans I que dans II- Va. 
Mais notre auteur nous a réservé des compensations — et telles 
qu'on peut se demander si son poème n'est pas après tout le 
chef-d'œuvre du Cycle de Renard. Voyons cet autre aspect de 
la branche I. 

Tout d'abord il convient de noter qu'il entend l'art de la 
composition mieux qu'aucun de ses prédécesseurs. Il a repris à 
Pierre de Saint-Cloud les deux éléments constitutifs de son 
épopée, faits et gestes des animaux assimilés aux barons du 



LE JUGEMENT DE RENARD 34.3 

xn e siècle d'une part et de l'autre aventures du goupil conçu 
comme la plus rusée do toutes les bêtes des champs : mais si 
dans le détail de l'exécution il est parfois resté un peu en arrière 
de son modèle, il est certain qu'il a su fondre ces deux éléments 
avec un art plus parfait. Sans doute nous avons découvert clic/, 
Pierre un plan ingénieux et nous avons signalé l'impression 
d'unité qui se dégage de tout son poème : il reste pourtant que la 
première partie a pour héros Renard le goupil et la seconde 
Renard le baron, et si au milieu de la délibération des « greignors 
bestes » nous entendons de nouveau parler du goupil, il faut bien 
reconnaître que le récit de Brun est un peu inattendu en la cir- 
constance et qu'il y a là une certaine gaucherie de construction. 
Rien de pareil dans la branche I. Renard tue Coupée, mais ce 
meurtre va amener une des péripéties les plus frappantes du 
drame ; Renard joue un tour pendable à Brun et à Tibert, mais 
c'est au cours de deux missions dont dépend toute la suite du 
poème ; Renard enfin nous retrace une longue vie de rapines et 
de tromperies, mais c'est dans une confession générale de ses 
péchés très en situation pour quelqu'un qui aperçoit déjà l'ombre 
du gibet. On voit qu'aucun de ces épisodes n'est traité comme un 
hors-d 'œuvre et que tous sont rattachés de façon très étroite à 
l'action principale. Il y a déjà là quelque chose qui peut expliquer 
en partie le succès de la branche I. 

Mais ce n'est pas tout. Notre poète a le sens du dramatique, 
un sens très aiguisé et très juste, et il excelle à poser en pied 
un personnage. C'est dire qu'il a le don de la vie, et c'est par 
là qu'il se tire hors de p?ir. Le début du poème est un peu traî- 
nant, avons-nous dit : mais c'est que, juriste improvisé, nous nous 
intéressions peut-être trop exclusivement à la chose en litige. 
Laissons les plaidoiries et regardons les avocats, les juges et le 
public. Quelle pittoresque collection d'originaux ! Voici le roi, 
plutôt favorable à Renard comme dans Ya. mais ici il fait 
plus que sourire, il est narquois et goguenard. Calmez-vous, dan 
Isengrin. Trop parler de ces choses n'y amende rien. Et vraiment 
fit-on jamais tant de bruit pour si petite affaire ? Mais, mon 
pauvre ami, en notre siècle dégénéré les rois mêmes ne sont pas 
exempts de ces infortunes l . Le mieux est de s'en taire. Ainsi 



1. Il y a peut-être là une allusion aux querelles domestiques de Henri II 
et de sa femme Éléonore. 



344 LE ROMAN DE RENARD 

parle cet indulgent monarque, et nous voyons son œil pétiller de 
malice. Voici Hersent, l'infortunée Hersent, qui est en ce jour à 
bien dure épreuve : et pourquoi faut-il que Grimbert le taisson 
lui dise devant tout le monde des choses désagréables? Hersent 
rougit, et elle en a telle vergogne que tôt le poil li vet tirant. 
Quel détail la ferait surgir devant nous avec plus de netteté ? Sa 
réponse où la pudeur, la modestie et l'indignation se mêlent est 
si touchante, que nous sommes presque disposés à l'acquitter de 
tout blâme. Cet excellent Bernard, lui, ne conserve plus aucun 
doute ; son cœur saigne de pitié. D'une voix tremblante d'émo- 
tion il s'écrie : Ah ! comme je voudrais que mon ânesss fût 
aussi fidèle, oui, et les femmes de tous ceux qui sont ici. Et 
puisse Dieu me donner de trouver tendre chardon en ma pâture 
aussi sûrement que je suis prêt à affirmer l'innocence d'Hersent ! 
Comme ce chardon complète la physionomie du brave homme ! 
Nous ne redonnons ici que les traits les plus saillants de ce 
début de la branche, et nous arrivons à l'épisode de Chantecler. 
L'entrée du cortège funèbre est un vrai coup de théâtre qui fait 
table rase des vieilles discussions et pique le lecteur d'une curio- 
sité nouvelle. A partir de ce moment, l'action va se hâter et nous 
aurons une succession de scènes animées et pittoresques qui, par 
une gradation très naturelle, nous entraîneront sans effort jusqu'à 
la conclusion de la branche. C'est d'abord le défilé des parents de 
la victime, et c'est surtout la plainte et les larmes de Pinte, la 
noble dame. « Pour Dieu ! fait-elle, gentilles bêtes, et Chiens et 
Loups, qui êtes ici assemblés, venez en aide à cette malheureuse : 
je hais cette heure où je vis encore. Que la mort me prenne et me 
délivre, puisque Renart ne me laisse vivre ! J'eus cinq frères du 
côté de mon père ; tous les mangea Renart le larron : ce fut grand' 
perte et grand'douleur. Du côté de ma mère j'eus quatre sœurs, 
tant poules vierges que jeunes dames ; elles étaient de bien belles 
gelines. Gombert de Fresne les menait paître, qui les pressait 
à l'envi de pondre. Hélas ! ce fut pour leur malheur qu'il les 
engraissa, puisque Renart ne lui en laissa de toutes les quatre 
qu'une seule : touteâ passèrent par son gosier. Et vous qui ici 
gisez dans cette bière, ma douce sœur, mon amie chère, comme 
vous étiez tendre et grasse ! Que fera désormais votre sœur mal- 
heureuse, qui jamais plus ne vous verra ? Renart, le feu d'Enfer 
te brûle ! tant de fois tu nous a foulées et chassées et harcelées 
et as déchiré nos robes, et nous a rabattues jusqu'aux barrières. 



LE JUGEMENT DE RENARD 345 

Et hier matin devant ma porte me jetas-tu ma sœur morte, puis 
t'enfuis à travers un vallon. Gombert n'avait pas <!<• cheval rapide, 
et il ne put t'atteindre à j ied. Je suis venue me plaindre de toi ; 
mais je ne trouve qui me fasse droit ; car tu ne crains ni menace 
de personne, ni colère, ni paroles. La malheureuse Pinte, en par- 
lant ainsi, tomba pâmée sur le carreau, et toutes les autres de 
même à la fois. Pour secourir les quatre dames, se levèrent 
aussitôt et Chiens et Loups, et autres bêtes, et ils leur jetèrent 
de l'eau au visage 1 ». C'est ici — et dans la scène de la colère du 
lion qui suit — que l'épopée de Renard atteint vraiment son 
point culminant. Sainte-Beuve, qui s'y connaissait, nous demande 
« si le hasard seul a pu produire une parodie si fine, qu'elle res- 
semble à l'art même », et après Fauriel, il n'hésite pas à prononcer 
les grands noms de Virgile et d'Homère. C'est peut-être beau- 
coup dire, mais à tout le moins si nos trouvères s'étaient main- 
tenus à cette hauteur, nous aurions eu, nous aussi, notre Chaucer. 
Ce n'est pas que les scènes suivantes de la branche I soient telle- 
ment inférieures, mais elles n'ont plus tout à fait cette fleur 
de naturel et cette exquise simplicité. C'est d'abord la veillée 
du corps : 

Sire Tardis li limaçons 
410 Lut par lui sol les trois leçons, 

Et Roenel chanta les vers, 
Et li et Brichemer li cers. 

Puis l'enterrement et le deuil des parents : Pinte pleure et mau- 
dit Renard, Chantecler, plus maître de lui, raidit les pattes d'émo- 
tion. C'est la scène charmante du miracle opéré sur la tombe de 
Coupée, et la grosse ruse d'Isengrin qui veut renouveler le 
miracle : il se couche sur la tombe et se relève guéri de son mal 
de tête. « Mais si ce n'était article de foi dont nul ne doit douter 
et si ce n'était que Roonel apporte son témoignage, la cour 
croirait qu'il n'y a là qu'un mensonge. » Puis c'est le retour de 
Brun mutilé : 



1. Nous avons emprunté cette traduction au critique moderne qui a le mieux 
senti et le mieux défini l'originalité du Roman de Renard : Sainte-Beuve. ( 'aus< - 
ries du Lundi, t. VIII, p. 287. Il est curieux que nos bibliographies, à l'ordinaire 
si accueillantes dans leiu- hospitalité, fassent en général grise mine à Sainte-Beuve. 
Il est vrai que le grand critique n'avait pas soupçonné les contes d'animaux. 



346 LE ROMAN DE RENARD 

Qui lors veïst le lion brere, 
722 Par mautalant ses crins detrere ! 

Et jure le cuer et la mort. 

Brun, fet li rois, Renart t'a mort, 

Ne quit q'autre merci en aies. 
726 Mes par le cuer et par les plaies 

Je t'en ferai si grant venchance 

Qu'en le saura par tote France. 

Ou estes vos, Tybers li chaz 1 ? 

C'est l'échec de Tibert et le départ du taisson ; le troisième 
ambassadeur est un fin matois qui accepte sans mot dire toutes 
les caresses de son cousin Renard. 

De ce tien ge Grinbert a sage, 
972 Que ne volt conter son message 

Devant qu'oiist mangié asez. 

Ce n'est qu'au dessert qu'il tire la lettre du roi et donne lecture 
à Renard de ce document, dont la rédaction eût fait honneur 
à la chancellerie de Louis VII. (Cette invention a dû réjouir 
d'aise le cœur de Pierre de Saint-Cloud si, comme il est probable, 
il a lu l'œuvre de son continuateur). Renard écoute terrifié les 
menaces du roi : 

1006 Le cuer li bat soz la mamele, 

Tôt le viaire li neirci. 

Puis c'est la confession du goupil : Grimbert la reçoit dévote- 
ment « quar, dit-il, je n'i voi prestre plus près. » Et il donne l'abso- 
lution à son cousin « moitié romanz, moitié latin 1 ». Suit un des 
plus jolis épisodes de la branche : les deux parents ont perdu 
leur chemin en traversant un bois, mais Renard prétend tout à 
coup qu'il a retrouvé la voie, c'est là-bas qu'elle passe, près 
d'une « grange a noneins », vers celé cort a ces gelines. Pour le 
coup, Grimbert qui entend à demi-mot, est scandalisé. Ne venez- 
vous pas de vous confesser, dit-il sévèrement ? N'avez-vous pas 
« merci crié? » — Je l'avais oublié, répond l'autre tout confus. — 
Toujours durera ta « lecherie », répond Grimbert qui n'est pas 



1. Y a-t-il ici une allusion au jargon un peu hybride qix 'employaient les pré- 
dicateurs dans leurs sermons ? 



LE JUGEMENT DE RENARD 347 

dupe. Viens t'en : maudite soit l'heure « que tu onques nasquia 
de mère » : 

1180 Bêlement le dites, baux frère ! 

répond l'autre d'un ton contrit : allons-nous en paix ; mais il ne 
peut s'empêcher de jeter des regard* furtifs vers les gelines 

1186 Mtili est dolant, quant il s'en part. 

Et qui la test* li coupast, 
As gelines tôt droit alast. 

Les voici à la cour, les choses vont rondement. Renard est 
condamné : 

Sor un haut mont en un rocher 
1352 Fet H rois les forches drecer 

Por Renart pendre le gorpil. 

On peut croire que pour le coup nous touchons à la conclusion 
dès longtemps prévue. Il n'en est rien : un nouveau coup de 
théâtre abat le gibet et envoie le condamné à mort en Terre 
Sainte : 

Ez vos Renart le pèlerin 
1424 Escrepe au col, bordon fresnin. 

Il s'en va, confit et repentant. Mais tout cela n'est que comédie, 
comme le roi Noble va bientôt s'en apercevoir. Du haut d'une 
roche élevée. Renard, jetant à terre croix, bourdon et « escharpe», 
interpelle railleusement le roi : 

1520 Sire, fet-il, entendes moi ! 

Saluz te mande Coradins 

Par moi qui sui bons pèlerins. 

Si te crement li paien tu if, 
1524 A pou que chacuns ne s'en fuit. 

On devine la honte et la colère de Xoble. C'est alors qu'il 
entraîne toute sa cour à la poursuite du mécréant qui finira par 
échapper : et sur cette chevauchée infructueuse la branche se 
clôt. 

Il y a là, on le voit, toute une série de tableaux pittoresques 
et de scènes animées qui se suivent avec une amusante rapidité. 
C'est dans cette variété, ce mouvement, tout autant que dan*: 



348 LE ROMAN DE RENARD 

la justesse des traits et la fidélité de la peinture qu'il faut cher- 
cher la supériorité de la branche I. Mais nous donnerions de ce 
poème une idée incomplète si nous négligions un dernier élément. 
Pour la première fois, au cours de cette étude, nous rencontrons 
chez un trouvère de Renard un penchant décidé à la satire. Les 
critiques ou les railleries portent sur deux institutions essentielles 
de la société médiévale, la royauté et le clergé. C'est le roi, il faut 
le dire tout de suite, qui est le moins maltraité. D'abord une 
plaisanterie qui ne tire pas nécessairement à conséquence, d'au- 
tant plus qu'elle est placée dans la bouche de Noble lui-même : 

48 Musart sont li roi et li conte, 

Et cil qui tienent les granz corz 
Devienent cop, hui est li jorz. 

Plus loin, c'est Renard qui fait la leçon à son suzerain : 

Vos m'avés jugé a tort. 
1226 Mes puis, sire, que rois s'amort 

A croire les maveis larons, 

Et il lesse ses bons barons, 

Et gerpist le chef por la qeue, 
1230 Lors vet la terre a maie veue. 

Qar cil qui sont serf par nature 

Ne se vent esgarder mesure. 

S'en cort se poent aie ver, 
1234 Molt se peinent d'autrui grever. 

Cil enortent le mal a fere 

Que bien en sevent lor prou fere, 

Et enborsent autrui avoir. 

Ces plaintes contre la mauvaise politique des rois qui écartent 
leurs bons barons et donnent les meilleures places à des gens de 
rien ne sont pas rares dans la littérature de la fin du xn e siècle. 
Il y faut voir probablement l'écho d'un mécontentement réel 1 . 
Peut-on en conclure que l'auteur de la branche I qui, par l'inter- 
médiaire de son héros, défend aussi les privilèges de la caste 
aristocratique, a dû vivre de la générosité des grands seigneurs? 

1. Cf. Alexandre, éd. Michelant, p. 254-5. Pourtant quand Philippe Auguste, 
par son testament de 1190, donne aux représentants de la bourgeoisie parisienne 
« la haute main sur les finances et sur l'administration du royaume », M. Luchaire 
voit dans cet acte « un fait absolument sans précédents », La Société française 
au temps de Philippe Auguste, 1909, p. 447. 



LE JUGEMENT DE RENARD 349 

H est certain qu'il sait très bien comment les choses se passent 
dans les cours quand arrive l'heure du dîner : et la façon dont il 
peint l'accueil qu'on y fait aux riches et aux pauvres ne laisse 
aucun doute sur la catégorie à laquelle il appartenait : 

506 L'en dit a cort: sire, lavez 

A riche home, quant il i vient. 

Garis est qui ses manches tient. 

De primes vient buef a l'egrès. 
510 Apres vienent li autre mes, 

Quant h sires les velt avoir. 

Qar povres hom qui n'a avoir, 

Fu fet de la merde au diable, 
514 Xe siet a feu, ne siet a table, 

Ainz mangue sor son giron. 

Li chen li vienent environ 

Qui le pain li tolent des meins. 
518 Une fois boivent, c'est del meins ; 

Ja plus d'une fois ne bevront, 

Ne ja plus d'un sol mes n'auront. 

Lor os lor gitent li garçon, 
522 Qui plus sont sec que vif carbon. 

Chascun tient son pain en son poing. 

Il ne faudrait du reste pas voir dans ces vers une protestation 
des pauvres contre les riches. Au fond l'auteur en a surtout à 
ceux qui ordonnent les repas chez les grands, sénéchaux et cui- 
siniers : ils sont tous frappés au même coin, s'écrie-t-il : 

526 De tel chose ont li seignor peu 

Dont h laron ont a plenté. 

Qar fussent ils ars et venté ! 

La char lor enblent et les peins 
530 Qu'il envoient a lor puteins l . 

Décidément notre auteur a dû souffrir de l'oubli de quelque 
cuisinier ou de l'insolence de quelque sénéchal, et il leur dit leur 
fait ici où il les accuse de voler leur maître. 

La raillerie contre le clergé est plus significative et porte 
peut-être plus loin. Il ne s'agit ici ni de la veillée mortuaire, 



1. Le passage est quelque peu obscur dans l'éd. Martin : nous corrigeons 52G 
d'après la variante de O. 



350 LE ROMAN DE RENARD 

ni do l'enterrement de Coupée, ni même des miracles qui s'opè- 
rent sur sa tombe, et pas davantage de la confession de Renard. 
Il n'y a là que des variations plus ou moins brillantes sur un thème 
cher à la poésie latine de l'époque et déjà accueilli, on s'en sou- 
vient, par les trouvères de Renard. Mais à côté de ces développe- 
ments très innocents, il faut bien relever certaines remarques 
dont l'intention est toute différente. Quand le roi demande à 
Isengrin d'accepter l'épreuve par le feu qu'offre Hersent, le loup 
très irrité répond : 

Sire, tolez ! 

Se Hersent porte le joïse, 
242 Et ele soit arse et esprise, 

Tex le saura qui or nel set. 

Liez en sera qui or me het. 

Lors diront il tôt a estrox : 
246 Vez la le coz et le jalox ! 

Et peut-être y a-t-il là une légère raillerie à l'adresse des « j uge- 
ments de Dieu ». Mais voici un point où il ne saurait y avoir 
doute. Grimbert supplie le roi de délivrer Renard et de le laisser 
partir pour la Terre Sainte : quand il reviendra, il pourra encore 
être utile au royaume : 

Ce, dit li rois, ne fet a dire. 
1406 Quant revendroit, si seroit pire : 

Qar tuit caste custume tenant : 

Qui bon i vont, mal en revenent. 

Tôt autretel refera il, 
1410 S'il escape de cest péril. 

Assurément il serait absurde de chercher là une condamnation 
en règle des croisades, mais c'est une boutade qui donne tout de 
même à réfléchir, quand on pense que nous ne sommes qu'à un 
peu plus de trois quarts de siècle de Pierre l'Ermite. Mais c'est 
surtout aux prêtres et aux moines qu'en a notre auteur. H y a 
toute une longue scène où le prêtre de la paroisse joue un rôle 
fort ridicule : ce qui lui vaut ce douteux honneur, c'est qu'il y a 
mie « prêtresse » dans son cas, et l'on entrevoit ainsi quels étaient 
les sentiments du public à l'égard de ces irréguliers de la pro- 
fession. Le nôtre était un pauvre hère : 



LE JUGEMENT DE RENARD 351 

'roule ht vile le phiignoit 
838 Por une putein qu'il tenoit, 

Qui mère estoil .Mutin d'Orliens. 

Si l'avoit gité de grau/, biens 

Que il n'avoit ne buef ne vache 
842 Xe autre beste que je sache 

Fors cleus gelines et un coc. 

Les moines ne sont pas davantage épargnés. Renard, partant 
pour la cour et redoutant d'y être pendu, souhaite d'être 

moignez rendus 
A Clugni ou a Cleresvax ! 
1014 Mes je conois tant moines fax 

Que je croi q'issir m'en conviegne. 
Por ce est meus que je m'en tiegne. 

Sans doute c'est Renard qui parle, mais le trait n'en porte pas 
moins à son adresse. Ailleurs nous apprenons de Martinet, le 
fils du prêtre et de la « prêtresse » qui dans notre branche s'exerce 
à tendre des filets pour capturer « gorpil ou chat », que 

844 puis ot le froc 

Et... puis fu moines rendus. 

Jolie recrue pour un monastère ! Et nous ne sommes pas étonné 
du sort qu'un peu plus loin lui souhaite Tibert le chat qui a eu à 
se plaindre de lui : 

914 Ja ne muire il de si q'atant 

Qu'il ait esté moines retrez 
Et puis par larecin desfez ! 

11 ne faut jDas exagérer l'importance de ces traits de satire. 
Ce sont des boutades qui ne sont peut-être pas toujours mé- 
chantes dans le fond. Il est difficile après tant de siècles d'y 
mettre l'intonation et la nuance justes. Mais il n'est pas douteux 
qu'il n'y ait là le point de départ dans notre Roman d'une ten- 
dance qui ira en s'accusant dans les brajiches postérieures. H 
importait de la signaler à sa naissance, et de compléter ainsi la 
physionomie du plus original de tous les poèmes de Renard. 



CHAPITRE XVI 



RENARD MEDECIN 



Importance de la branche du Plaid (I) dans l'histoire de notre Roman. Les 
auteurs de la (Siège de Maupertuis), 16 (Renard teint, Renard jongleur), 
X (Renard médecin), VI (Duel de Renard et d'Isengrin) et XXVII 
(Renard et la chèvre) lui empruntent à l'envi épisodes et procédés. — 
Le thème du goupil médecin d'Esope à la branche X, en passant par 
Pavd Diacre, YEcbasis, Ysengrimus. — Parmi les imitations de la scène du 
Plaid, il faut faire une place à part à la branche franco-italienne où se 
joue une gracieuse et originale fantaisie. 



Dans le chapitre qui précède, nous ne nous sommes occupés 
que de la branche I proprement dite, mais il est à noter qu'elle 
se prolonge par deux autres branches, la et 16, qui semblent 
la continuer et faire partie au même titre qu'elle d'un poème 
plus étendu. Avons-nous eu raison de disjoindre I et de consi- 
dérer cette branche comme un tout indépendant ? Dans ce cas 
quelle est au juste la place et la signification de la et de 16 ? 
Faut-il y voir des continuations postérieures ? Si oui, sont-ce 
là les seuls poèmes qui se soient donné pour mission de fournir 
une suite à I ? Ce sont là autant de questions auxquelles nous 
voudrions répondre maintenant. Cette étude nous amènera, 
croyons-nous, à voir plus nettement quelle a été l'importance 
de la branche I dans l'histoire de l'évolution de notre Roman. 

Tout d'abord d'où vient cette division qui donne le même 
numéro d'ordre à trois poèmes, mais les sépare tout de même par 
des lettres différentes : I, la, 16 ? Elle ne remonte qu'à l'édition 
Martin. Chez Méon, les choses se présentent tout autrement. 
Nous avons d'abord la branche 20 : si coume Renart concilia Brun 
li ours du miel, qui comprend 2310 vers et correspond à I et la 
de l'édition Martin ; puis la branche 21 : c'est si connue Renart 



RENARD MÉDECIN .V,:} 

fu Tainturier qui compte 550 vers et correspond aux 538 premiers 
vers de 16 (jusqu'au vers 2742) ; enfin la branche 22 : si conme 
Bon ni fu Jugleeur dont les 478 vers correspondent à la seconde 
partie de 16 l . n n'y a qu'à se reporter à la description des manus- 
crits donnée par M. Martin en tête de son édition pour voir que 
Méon a emprunté cette répartition do la matière et ces titres 
au manuscrit C 2 . Un seul autre manuscrit, à savoir M , a introduit 
des divisions analogues : mais cette fois le copisto est allé plus 
loin encore, car pour les trois branches de C il nous en offre sept 
(trois qui correspondent à I de Martin, une qui correspond à 
la et trois qui correspondent à 16 3 ). Aucun autre manuscrit 
ne présente des divisions semblables : tous nous donnent I. la. 
16. comme une branche unique ; le manuscrit a ne contient 
même que ces trois poèmes : or il ne les sépare en aucune façon, 
et il fait suivre le dernier vers de ces simples mots Explicit le 
romanz de Renart 4 . Si nous nous rappelons que C et M repré- 
sentent une tradition assez récente, nous serons autorisés à 
conclure que, dans l'archétype de tous nos manuscrits, ce que 
nous appelons aujourd'hui I, la et 16 ne formait qu'une seule et 
même branche. 

Les copistes de C et M, amis de la clarté, comme nous l'avons 
noté plus d'une fois déjà, ménagèrent quelques points d'arrêt 
dans ce long poème do 3212 vers, et Méon reproduisit les cou- 
pures du manuscrit C. Comment en est-on venu de là aux divi- 
sions de l'édition Martin ? Dès 1834, Grimm faisant l'analyse 
de la branche 20 (= Martin I) s'arrêtait au vers 11368 (= I, 
1620) et proposait d'y voir la fin de la branche : puis il résumait 
les « continuations » qui se sont ajoutées à la branche originale 
(c'est-à-dire la et 16 5 .) En 1845, Rothe remarquant que la 
première partie de 20, du v. 9649 au v. 11168, (= I, 1-1422) 
rappelle par le sujet et la manière le premier livre de Reinaert, 
tandis que la suite, du v. 11169 au v. 11958 (= ï, 1422-fin + la) 
est d'un ton tout différent, nous parle de gonfanons, de châteaux- 
forts, de sièges, coupait la branche au vers 1422 6 . Jonckbloët, 

1. T. II, 1826, p. 1 ss. 

2. T. I, p. vii-ix. 

3. Ibid., p. xv-xviii. 

4. Ibid., p. xx-xxi. 

5. Reinhart Fuchs, p. c xxyii. 

6. Les Romans du Renan/ examinés, analysés et comparés, Paris, 1845, p. 261. 
Focxet. — Le Roman de Renard. oq 



354 LE ROMAN DE RENARD 

en 1863, est d'avis lui aussi qu'il faut tailler dans cette longue 
branche 20 : mais il arrête la première partie dès le vers 11297 
(= I, 1551) et lui donne comme suite immédiate 21 et 22 (c'est- 
à-dire lb) ; quant à I, 1551-fin + la, cela se tient et c'est une 
interpolation postérieure 1 . Nous ne nous arrêterons pas aux 
arguments de Jonckbloët qui n'ont aucune valeur probante. 
Ce qui nous intéresse ici, c'est qu'à trois reprises différentes, et 
pour une raison ou pour une autre, trois critiques autorisés 
refusent de voir dans la branche 20 un poème composé tout 
d'une pièco : ils ne trouvent pas le point de suture au même 
endroit, mais tous déclarent qu'il y a eu suture. En 1866, Knorr 
reprend à son tour la question 2 , et se range décidément à l'avis 
de Grimm : la branche 20 doit se diviser en deux parties, dont 
la seconde est une continuation de la première, et le début de 
cette seconde partie doit être cherché au vers 11369 (= I, 1621). 
C'est en effet seulement avec le vers 11368 (= I, 1620) qu'on 
arrive à une conclusion sensible : Renard, poursuivi par l'ordre 
du roi qu'il vient de «gaber », échappe et se réfugie à Maupertuis. 
Et d'autre part c'est au vers 11369 (— I, 1621) que commence 
le récit du siège de Maupertuis, qui n'est tout entier qu'une 
imitation de la première partie de la branche. Finalement, dans 
le premier volume de son édition, M. Martin a adopté la division 
recommandée par Grimm et Knorr. De la branche 20 il a fait 
deux poèmes qu'il a désignés sous les noms de I et de la. D'autre 
part Knorr avait démontré que les deux poèmes donnés par 
Méon sous les numéros 21 et 22 ne formaient réellement qu'une 
seule et même branche : c'est ce dont il est très facile de s'assurer 
par une lecture même rapide de Renard teinturier et de Renard 
jongleur. Ici encore M. Martin a adopté les conclusions de Knorr 
et, dans son édition, 21 et 22 de Méon sont devenus la branche 16. 
Nous croyons que sur tous ces points M. Martin a eu raison 3 , 
et il est même regrettable que, par suite d'un respect exagéré 

1. Étude sur le Roman de Renard, Groningue, 1863, p. 198 sa. 

2. Knorr, Die zwanzigste branche des Roman de Renard und ihre Nachbildun- 
gen, Eutin, 1866, p. 9 ss. 

3. G. Paris, Mélanges <lt litt. fr.. p. 417, se demande s'il ne faudrait pas faire 
commencer la br. la, non au v. 1621, mais au v. 1201, « c'est-à-dire à l'endroit 
même où cesse tout rapport avec le poème allemand. » Mais si à partir 
• lu v. 1201 le texte du Reinhart Fuchs ne correspond plus à celui de la br. I, c'est 
que le Glichezâre a précisément ici changé de modèle, comme nous espérons le 
montrer plus loin, p. 428. 



RENARD MÉDECIN 355 

pour la tradition manuscrite, il ait cru devoir conserver a 06S 
trois poèmes indépendants un même numéro d'ordre. 

La branche la est la plus faible de toutes celles que nous 
avons étudiées jusqu'à présent. N'écrit pas qui veut un poème 
de Renard : l'auteur de la en est un exemple frappant. On voit 
bien son dessein, mais il est clair que le trient lui a manqué 
pour l'exécuter. Il a voulu continuer la branche I, comme L'au- 
teur de I avait continué Pierre de Saint-Cloud. Il n'y avait 
pas tout à fait les mêmes raisons, mais enfin il en avait. Renard 
échappé à ses ennemis est en sûreté à Maupertuis : voilà qui 
est bien, mais cela peut-il conclure définitivement l'histoire ? 
Noble, insulté de la façon la plus offensante, va-t-il renoncer 
à toute vengeance, sous prétexte qu'à la première poursuite 
Renard s'est dérobé ? Non sans doute, et l'auteur de la va 
diriger toute l'armée de Noble sur la forteresse de Maupertuis. 
N'est-ce j)as ainsi que dans la réalité le roi de France irait punir 
un baron rebelle ? Malheureusement ce grand effort d'invention 
a épuisé d'un seul coup toute l'imaginative de notre auteur. 
Les épisodes qui vont suivre sont pour la plupart calqués fidèle- 
ment sur les scènes les plus marquantes de I. Et ici il ne. saurait 
plus s'agir de cette symétrie que nous avons autrefois relevée 
dans la branche II : ce n'est pas un auteur qui dans un même 
cadre introduit des récits variés, c'est un plagiaire qui em- 
prunte cadre et récits à un prédécesseur. Renard gabait-il ses 
ennemis du haut de la montagne, il le fera ici du haut de sa 
forteresse ; la reine donnait-elle un anneau au goupil, ici — 
quoique outragée par lui — elle lui donnera un « bref » magique 
qui doit le sauver de la mort ; l'arrivée de Chantecler et du 
cortège funèbre déterminait-elle un surprenant coup de théâtre» 
nous verrons ici déboucher Chauve la souris, apportant sur 
une « bière chevalerece » le cadavre de Pelé le rat, son mari, à 
seule fin de produire un identique coup de théâtre. Pour varier, 
l'auteur s'adressera parfois à la branche II, et la façon dont 
Renard outrage la reine rappelle de près le viol d'Hersent. Mais 
c'est I qu'il a constamment sous les yeux : ce sont les mêmes 
procédés, les mêmes tics chez les personnages et assez souvent 
les mêmes vers et les mêmes rimes. Il faut lire le détail de toute 
cette cuisine dans Knorr et il n'y a rien à ajouter à sa démons- 
tration qui est décisive. On ne peut même pas dire que l'auteur 
de II ait enfin donné une conclusion à l'histoire de Renard ; 



356 LE ROMAN DE RENARD 

car le goupil s'échappe de nouveau après avoir lancé au roi une 
pierre qui l'étend par terre. Noble devra venger ce nouvel 
affront, et quand en finirons-nous ? En attendant le roi blessé 
songe premièrement à se rétablir : mais il sera traité suivant la 
méthode exacte qui à la fin de II amène la guérison de son baron 
rebelle : 

la I 

Huit jors se fist li rois seigner La dame le fist bien baignier 

2200 Et sej orner et haiesier, 1618 Et puis ventuser et sener 

Tant qu'il revint en la santé Tant qu'il refu en la santé 

Ou il avoit devant esté. Ou il avoit devant esté. 

Et Reriart einsi s'en eschape. 
2204 Des ort gart bien chascun sa 

[cape ! 

Ainsi, conclut Knorr, il est arrivé au continuateur de 20 
ce qui arrivera plus tard au continuateur du Reinaert flamand : 
voulant écrire une suite à un récit qu'il admirait, il n'a su que le 
recommencer — et, ajoutons-le, le gâter. 

La branche 16 est très supérieure à la : sans doute on ne sau- 
rait la comparer ni au poème de Pierre de Saint-Cloud, ni à III 
et à IV, ni à I ; mais il y a de la vie et du mouvement, et certains 
épisodes sont assez heureusement traités. Seulement nous nous 
éloignons de l'épopée, et c'est le point de vue et la manière du 
fabliau qui dominent de plus en plus, à mesure que nous nous 
rapprochons de la fin. 16 prétend se rattacher à la et y faire 
suite chronologiquement. Le roi a fait proclamer que quiconque 
s'empare de Renard le mette à mort sans autre forme de procès : 
le goupil s'en soucie peu et continue à fuir. Il s'arrête enfin sur 
un tertre et adresse une prière à Dieu, lui demandant de 1' « ator- 
ner » en telle guise qu'il ne soit beste qui me voie — qui sache 
a dire que je soie. Sa prière sera bientôt exaucée. Voyant une 
fenêtre ouverte il saute dans la pièce à tout hasard et retombe 
dans une cuve de teinturier. Quand il en sortira, il sera teint en 
jaune et désormais méconnaissable. Il ne tarde pas à en faire 
l'expérience : rencontrant Isengrin, il n'a pas de peine, en dégui- 
sant un peu sa voix, à se faire passer pour un jongleur anglais. 
Un dialogue amusant prend place entre les deux. Renard raconte 
tout ce qu'il pourrait faire s'il avait une vielle, et Isengrin 
exhale sa colère contre un nommé Renard qui l'autre jour a 



RENARD MÉDECIN 357 

outragé la reine et a échappé à la colère du roi. Renard rit sous 
cape et répond gravement qu'il n'a pas vu ce mauvais garçon. 
Isengrin est tellement séduit par son nouvel ami qu'il veut le 
présenter à la cour ; mais auparavant il lui trouvera une vielle : 
il ne s'agit que d'en voler une à un vilain qu'il sait. Isengrin, se 
glissant dans la maison, décroche donc la vielle et la remet à 
Renard qui s'éclipse, non sans avoir fermé la fenêtre par laquelle 
était entré le loup. Celui-ci, assailli par un chien, le maître de la 
maison et plusieurs vilains accourus au bruit, rend coup pour coup 
et finit par s'échapper : mais il doit s'en aller mutilé. Isengrin 
mutilé, Renard jongleur, voilà les inventions nouvelles autour 
desquelles vont tourner tous les autres incidents de la branche. 
Le loup, très mal accueilli chez lui, est finalement expulsé par 
Hersent fort en colère. Renard arrive à sa maison juste à temps 
pour viéler aux secondes noces de dame Hermeline avec Poncet, 
cousin de Grimbert le blaireau. Le goupil se distingue comme 
jongleur, mais le soir venu, sous un fallacieux prétexte, il en- 
traîne Poncet sur la tombe de Coupée la martyre et le pousse 
dans un piège qui se referme sur le malheureux : tandis que 
Poncet est mis en pièces par des chiens, Renard rentre chez lui, 
se fait reconnaître de sa femme épouvantée (elle l'avait cru 
mort en toute bonne foi) et la met à la porte sans cérémonie, 
ainsi que son amie Hersent qui était venue préparer le lit nuptial. 
Dans la rue les deux dames se lamentent, puis sur un mot mal 
interprété se prennent de querelle, s'injurient comme des 
harengères et finalement en viennent aux mains. Chignons volent: 
c'est une terrible bataille. Hermeline aurait le dessous et courrait 
grand risque d'être étranglée, s'il ne survenait un pèlerin, prêtre 
et saint homme, qui les sépare, les raccommode et réussira à les 
réconcilier avec leurs maris. Ainsi s'achève en joyeux fabliau 
un récit que l'auteur de I avait commencé sur le ton épique. 
M. Sudre a donné de cette branche une étude très complète 
et très précise où il a fort bien noté les emprunts aux branches 
antérieures et les inventions propres au trouvère. Nous ne 
pouvons qu'y renvoyer 1 . Sur un point seulement nous aimerions 
à faire une réserve. Après Grimm et Benfey, M. Sudre rapproche 
de l'épisode de « Renard teinturier » un conte du Pantchatantra : 
« Un chacal poursuivi par des chiens pénètre dans une maison, 

1, Sources, etc., p. 250-72, 



358 LE ROMAN DE RENARD 

se plonge dans une cuve d'indigo et en ressort tout bleu. Les 
chiens ne le reconnaissent naturellement plus et s'éloignent. 
Lui, à la faveur de ce déguisement, se fait déclarer roi par tous 
les animaux. » Les rapports entre les deux récits sont frappants, 
mais il est à noter que le conte indou ne se trouve pas dans les 
versions anciennes du Pantchatantra. Cette difficulté amène 
M. Sudre à expliquer les indéniables ressemblances que pré- 
sentent les deux épisodes par une communauté d'origine : c'est 
un même thème qui a donné naissance dans l'Inde au conte du 
Pantchatantra, en France au récit de la branche II l . Nous 
croyons au contraire, avec M. Voretzsch 2 , que les points de 
contact sont trop nombreux pour qu'on puisse adopter cette 
explication. Le conte français est un écho direct du conte indou. 
Comment cette influence s'est-elle exercée, par quelle voie a-t-elle 
cheminé, c'est là une énigme à laquelle il est impossible pour le 
moment de répondre. 

Quelle est la date des branches la et 16 ? Toutes deux conti- 
nuant et citant la branche I sont par là même postérieures à 
1180. la renvoie nettement à un passage de la branche X, que 
nous avons placée entre 1 180 et 1 190 3 . D'autre part XI, qui nous 
rapporte une fort longue histoire des amours de Renard et de 
madame Fière la reine, reprend presque sûrement ici un thème 
imaginé par l'auteur de la : de plus certains vers de XI semblent 
bien venir directement de la 4 . Or nous avons placé XI entre 1 196 
et 1200. Il faudrait donc conclure que la a été composé entre 
1190 et 1195. Quant à 16, on ne voit pas qu'aucune autre branche 
y ait fait la moindre allusion : il est donc très difficile d'indiquer 
un terminus ad quem. Mais nous ne croyons pas que la branche 
soit postérieure au premier quart du xm e siècle, et elle pourrait 
fort bien dater des dernières années du xn e . 

Les branches la et 16 ne sont pas, tant s'en faut, les seules 
continuations qu'on ait tenté de donner à la bianche I. Il faut 
montionner en première ligne VI et, quoique pour des raisons 
différentes, X. La branche VI suppose que nous connaissons 
toute la première partie de I jusqu'à l'arrivée de Renard et de 



1. Jbid., p. 255-8. 

_'. /'/•, itssi.sclir Jahrbùcher, t. LXXX, p. 438-9. 

3. V. 1673-8. Cf. X, v. 957 et surtout 993-1152. 

■J. X [, v. 2453-4, cf. la, v. 1719-20 ; XI, v. 2455.8 ; cf. la, v. 1773-4 et 1641-4. 



RENARD MÉDECIN 358 

Grimbert à la cour du roi Noble, et c'est ù ce moment précia 
qu'elle débute : 

28 Atant es vus devant la sale 

Danz Grimberz qui Renart ameine. 

Nous sommes déjà, comme on voit, au vers 28. C'est que l'au- 
teur fait précéder sa narration d'un prologue où il nous dépeint 
une fête à la cour : voilà trois jours que cela dure, tous les ba- 
rons sont là, excepté Renard que personne n'aime : on fait 
grand joie par le palais, on y chante sons et lais, on y fait résonner 
timbres et tambours. Ceci rappelle tout à fait le début des 
romans « arthuriens » : rien n'y manque, pas même une « aven- 
ture » qui vient brusquement interrompre les chants. Seulement 
ce n'est pas un chevalier de la Table Ronde qui se présente, 
mais le goupil suivi de son cousin le blaireau : et disant adieu 
aux lais nous rentrons dans l'épopée de Renard. Si l'auteur 
de VI continue en fait les douze cents premiers vers de I, il vise 
également à remplacer cette première partie : car sous prétexte 
d'éclairer la cour sur le caractère de Renard, le roi reprend 
tout au long le récit des ambassades de Tibert et de Brun : 
il s'étend même avec complaisance sur l'épisode de la prêtresse, 
et évidemment il oublie ici qu'il est juge ou accusateur pour 
ne plus s'occuper que de nous conter une bonne histoire. Ceci 
nous montre bien que ce décor de la cour n'est qu'un cadre 
où placer contes et allusions. Et de fait soit dans les accusations 
du roi, soit dans les plaintes des autres animaux, nous entendons 
énumérer tous les griefs qu'on a formulés si souvent et raconter 
tous les bons tours que nous connaissons déjà si bien. Pinte, 
sœur de Coupée, Chantecler, la mésange, Tiécelin, ils défilent 
tous devant nous : de nouveau la seille descend dans le puits 
et la queue reste prise dans la glace. Est-ce pour nous ressasser 
ces vieilles histoires que l'auteur s'est mis en tête de composer 
une nouvelle branche ? Ne soyons pas trop dur pour lui. Il avait 
son idée et nous la voyons enfin apparaître au vers 792. Il ne 
s'agit de rien moins que d'un nouveau dénouement pour l'épopée 
de Renard. Dans Pierre de Saint-Cloud tout se terminait par un 
« escondit » solennel : c'est ce qu'on appelait au moyen âge « s'en 
passer par son serment ». Mais Renard s'étant dérobé au dernier 
moment, l'auteur de I avait dû aviser, et chez lui Renard était 
dûment condamné par ses pairs et n'échappait que par miracle à la 



300 LE ROMAN DE RENARD 

potence. Le jugement pourtant avait été quelque peu irrégulier, 
les preuves contre le goupil n'étant nullement décisives. Il restait 
à recourir à un dernier moyen de convaincre ou d'acquitter 
Renard : c'était le combat singulier, et c'est bien là le vrai sujet 
de la branche VI. Le jour venu, les deux adversaires se présentent. 
Brichemer le cerf est nommé juge du combat et il s'adjoint trois 
prud'hommes : le léopard, Baucant le sanglier et Bruiant le 
taureau. Tous quatre sont d'avis qu'on essaie d'arranger les 
choses. Le roi ne demande pas mieux, mais Isengrin tient bon, 
il veut la bataille. Très bien, dit le roi : commencez ! On se met 
au champ ; mais tout d'abord il faut que chacun des deux com- 
battants jure qu'il est dans son droit. C'est ainsi que, dans ce 
duel d'un goupil et d'un loup, on observe religieusement toutes les 
formalités que prescrivait, pour un combat singulier, la justice 
médiévale. Il y a à s'instruire dans tout cela, et un historien 
verrait peut-être dans tout le développement un document 
point méprisable. Mais l'anthropomorphisme est poussé trop loin 
pour que nous y cherchions un plaisir d'une autre sorte. Il y 
manque la touche légère d'un Pierre de Saint-Cloud ou de ses 
successeurs immédiats. Cependant le combat est désespéré : la 
victoire hésite un instant, puis finit par se décider en faveur 
d'Isengrin. Renard, vaincu, est condamné sur le champ à être 
pendu. Déjà il se confesse à Chanteclin, quand survient frère 
Bernard. Nous avons vu comment le frère, très en crédit auprès 
du roi, réussit à se faire remettre le condamné qu'il emmène dans 
son couvent. Voici un goupil qui prend le froc, mange du poisson, 
répond au nom de frère Renard et par sa bonne conduite édifie 
tous les moines. La description est alerte et bien conduite. 
Comme on s'y attend bien, le pieux personnage mange en ca- 
chette les chapons du couvent. On le prend sur le fait. Lui, veut 
« droit offrir ». Mais frère Bernard ne plaisante pas et on finit 
par le défroquer et le mettre à la porte. Tout gras, il prend la 
clef des champs avec plaisir « car li ordres li desplaisoit ». Il 
s'en va chez lui où il trouve bon accueil. — Telle est la bran- 
che VI, point très originale, point trop banale pourtant. Frère 
Bernard est un deus ex machina plus convaincant (au xn e siècle) 
et plus intéressant que dame Hermeline de la branche la qui 
amène au roi pour le fléchir un « somier » chargé d'or. Et l'histoire 
du moine relaps a un peu la saveur de l'épisode de I où l'on voit 
Renard confessé et absous tendre la tête vers les gelines. L'au- 



RENARD MEDECIN 301 

teur de VI n'est du reste pas le premier venu : il a lu le Roman 
de Troie * et il cite, d'après « li escriz », un proverbe lai in 2 . 

La branche X est médiocre d'un bou u à l'autre dea deux par- 
ties qui la constituent. La première est une imitai ion de la bran- 
che I, la seconde ajoute au Roman un épisode nouveau, celui de 
Renard médecin. Au début, nous sommes à la cour du roi Noble. 
Pas de vilains : mais tous ses barons y sont rassemblés, à l'ex- 
ception de Renard. Mandé dix ou vingt fois, il n'a daigné bouger. 
Noble s'en plaint amèrement à ses vassaux : 

Jugiez le moi solonc raison ! 
46 Et puis vos dirai l'aceson. 

Bel seignor, se vos commandez, 
Por qoi vos ai ici mandez. 

Ainsi, notons-le, les barons ne savent pas encore pourquoi ils 
ont été rassemblés par le roi ; et la première communication 
« officielle » que celui-ci leur fait consiste en une invective lancée 
contre l'insolent goupil, et une prière à ses vassaux de le juger. 
Tous se taisent : au fond ils ont peur de Renard. Seul Isengrin, 
poussé par la haine, ose parler : Renard a insulté le roi en refu- 
sant de venir à la cour ; il ne s'est même pas donné la peine de 
demander un délai. Noble est donc parfaitement justifié à 
faire saisir la terre du rebelle et à le faire jeter, lui, en prison. 
Bien des gens, dont le roi, sont de cet avis, et les autres ne 
disent rien, car Renard est trop haï. Tibert, le chat, pourtant, 
se risque à venir au secours du goupil : il est bien vrai qu'il a 
encore sur le cœur le mauvais tour que Renard lui joua dans la 
maison du prêtre, mais il s'en vengera en temps et lieu ; pour 
le moment il préférerait de beaucoup faire sa paix avec le goupil. 
Il déclare donc qu'Isengrin haïssant mortellement Renard est 
un témoin prévenu : on ne saurait s'en rapporter à lui seul, il 
serait injuste de condamner Renard sans l'avoir entendu : qu'on 
le fasse mander, non par un valet quelconque, mais par un haut 
baron, et si cette fois il veut «refuser cest plait », il ne se trouvera 
personne pour l'excuser et le roi pourra en prendre sa vengeance. 
On adopte l'avis de Tibert. Qui pourrait-on envoyer \ Vous 
n'avez qu'à commander, sire, dit Belin. Et le choix du roi tombe 



1. V. 1345-6. 

2. V. 50-2 : il y a sûrement là une allusion au Fortes fortuna wljuvat. 



362 LE ROMAN DE RENARD 

sur Roonol le matin : portez-lui mes lettres scellées, et que mer- 
credi il soit ici ; s'il refuse, défiez-le de ma part et appelez-le de 
félonie. Roonel part et revient bientôt dans un état pitoyable. 
Le roi est absent, étant allé s'ébattre avec quatre de ses barons : 
Brichemer le cerf, Isengrin, Grimbert le « taisson » et Belin le 
mouton, tous bons chrétiens et gens de marque. Le roi, qui a 
grande confiance en eux, leur révèle pourquoi il a rassemblé sa 
cour : il a l'intention d'aller attaquer avec toute son armée le 
« castel Renart » : 

Qar messajes ai ja tramis 
754 A lui, ne sai ou cinc ou sis. 

Par meinte foiz l'ai fait mander. 

Mes rien que sache conmander 

Ne velt fere : por ce me cleim 
758 A vos quatre que ge molt eim. 

Tout ceci nous ramène à l'inévitable scène que, depuis Pierre 
de Saint-Cloud^ nos auteurs ne se lassent pas de traiter: le roi 
plus ou moins prévenu contre un de ses barons, des ennemis qui 
par haine de l'accusé sont prêts à faire bon marché de toutes 
les formalités, des gens modérés et impartiaux qui réclament 
l'observance des formes légales. Isengrin est donc d'avis que 
si Renard ne revient pas avec Roonel, il n'y a plus qu'à abattre 
son château et le mettre en prison. C'est là un point" qu'on pou- 
vait croire acquis après le discours de Tibert. Mais Grimbert 
s'écrie tout de suite d'une voix chaleureuse : Pourquoi tant de 
hâte % Si Roonel revient sans Renard, c'est que Renard n'a pas 
reçu le message, sans quoi je sais fort bien que le goupil accour- 
rait immédiatement. - - Nul, pas même Renard, ne met jamais 
en doute le droit qu'a Noble, seigneur de la terre, de convoquer 
ses vassaux quand il lui plaît. — Cependant on revient à la cour 
pour y trouver Roonel en fort mauvais point, mais non pas 
Renard. Le roi s'indigne, écouterait volontiers des conseils vio- 
lents : Isengrin gronde que, juge, il condamnerait l'absent à 
être traîné et pendu. Là dessus brusque sortie de Belin. Ce 
qu'on a demandé à Isengrin, c'est un conseil, et non pas une 
sentence. Si le roi, entouré de ses barons et sur leur avis, déclare 
que Renard doit être pendu, on le pendra, mais nul ne doit 
juger s'il n'en a reçu l'ordre. Et il est à croire que les barons 
ne se prononceront pas pour la mort de Renard. Ce qu'il y aurait 



RENARD MÉDECIN 363 

de mieux à faire en l'occurrence, ce serait d'envoyer au goupil 
quelqu'un qui sût s'acquitter de son message. Sur la demande 
du roi, Belin propose Brichomer, et voilà le cerf chargé à peu près 
de la même ambassade que naguère Roonel. Il reviendra bientôt, 
tout aussi défiguré, et sans plus de succès. Tu seras vengé, dit le 
roi. « Dist Brichemer : Vostre merci. » 

Puis furent einsi longement 
1154 Que il n'en fu au roi nient 

De Renard fere a cort venir. 

Bien le quidoit aillors tenir. 

Por ce si l'ont einsi laissié. 
1158 Mes molt fu vers Renart irié 

Li rois. 

C'est ici que le motif change — assez gauchement — et que 
commence la seconde partie. Le roi vient de tomber malade. 
Médecins mandés en foule n'y peuvent rien. Grimbert pense 
qu'il y a là une belle occasion d'accorder son cousin au roi. En 
secret il se rend à la <c forterece » de Renard qui l'accueille très 
amicalement. Le blaireau apprend à son cousin et la maladie de 
Noble et la colère du roi contre Renard. Ne serait-ce point 
l'heure de lui rendre tel service qui lui fît oublier ses griefs ? 
Mais d'où vient cette colère ? Lui a-t-on dit du mal de moi ? 
Oui, Isengrin — et de plus Roonel et Brichemer se sont plaints 
des mauvais traitements qu'ils ont reçus. Renard se soucie peu 
des deux messagers : ils ont déjà reçu leur châtiment ; mais il 
est furieux de la conduite du loup. Il ira à la cour : « Si m'escu- 
serai d'Ysengrin. » Il part en effet quelque temps après Grimbert, 
priant Dieu 

Que tel cose par sa pitié 
1270 Li doint dont li rois ait santé. 

En route il ramasse des simples et trouvant un pèlerin endormi 
il lui enlève le fameux onguent Aliboron. Il arrive enfin à la 
cour : Sire, j'arrive de Rome et de Salerne pour vous guérir. 
Colère du roi à la vue de Renard. Vilain bâtard, nain diminutif, 
ma cour me fera justice de vous. — Comment, Sire ? Est-ce là 
la récompense de mes fatigues. Je suis allé bien loin pour vous 
et voici que de Salerne je vous apporte un remède qui vous gué- 
rira. Pour le coup, Noble ouvre l'oreille. Et Renard de produire 



364 LE ROMAN DE RENARD 

sa pharmacie. Mais cela ne fait pas l'affaire de Roonel, à qui sa 
mésaventure est restée sur le cœur. Renard n'est qu'un menteur, 
crie-t-il furieusement. Comment aurait-il pu aller à Montpellier 
et à Salerne, lui qui m'a fait avanie tout récemment ? 

1450 II a vers vos sa foi mentie. 

Ge l'en apel de traïson. 
Ves en ci mon gage a bandon. 

Mais Renard sans se déconcerter : ce mâtin radote ou a trop 
bu, il y a bien trois mois que je n'ai été en ce pays, sans doute 
Roonel a eu affaire à ma femme Hermeline, qu'il a probablement 
forcée à se venger ainsi de quelque insolence. Alors se lève Tibert 
le chat - — « que Renart fist ja prendre au laz » — : poursui- 
vant la même politique qu'au début de la branche il confirme 
le témoignage de Renard : le jour même où Roonel eut son aven- 
ture, Tibert a vu dame Hermeline chez elle, et elle lui a confié 
que Renard était allé à Salerne chercher un remède pour le 
roi Noble. — Écoutez ce témoignage, dit Renard, qui est assez 
fin pour voir le jeu du chat : il faut bien qu'il soit sincère, car 
personne n'ignore la haine qui est entre Tibert et moi. Cette 
fois Noble est convaincu et il a hâte d'essayer le remède. Renard 
fait gravement le médecin, consulte les urines : il y voit le traite- 
ment à suivre. Qu'on lui donne d'abord « la pel del lou a tôt la 
hure ». Effroi d'Isengrin, « que il n'i a plus lous que lui ». Mais il 
a beau protester, on l'écorche séance tenante : 

De la sale s'en ist le trot, 
1566 II a bien paie son escot. 

Puis il faut le « mestre nerf » et une « coroie del dos » du 
cerf. Brichemer doit s'exécuter : 

1592 Hors de la sale le chascerent. 

Cist ont bien lor escot paie. 

James en foire n'en marcié 

Tolliu paiage ne dorront, 
1596 Par trestot quitement iront. 

Vient le tour de Tibert, mais il est plus leste que les autres 
et sans attendre de congé il bondit au dehors par une fenêtre 
entr'ouverte : 



RENARD MÉDECIN 305 

( V dit Renarl : cestui s'en va,. 
1612 Maldclicz ait qui m'riigendra, 

Se je le puis as m< ina tenir 
Se ne li tas mon ju puïr. 

Puis notre médecin ordonne à Roonel de laver et d'essuyer La 
peau du loup, à Grimbert et à Belin d'apporter le roi près de 
lui. On peut croire que tous se pressent à exécuter ces ordres. 
Puis Renard procède au traitement : il guérit le roi. Très recon- 
naissant, Noble lui donne deux bons châteaux et le fait escorter 
chez lui par cent chevaliers. 

On trouvera que nous nous sommes ?rrêté$un peu longuement 
sur une branche qui ne semble pas en valoir la peine. Il est vrai 
que sa valeur littéraire est faible. Mais les critiques en ont fait 
autant d'état que de pas une autre branche de la collection, 
car ils ont cru y trouver une confirmation éclatante de leurs 
théories favorites. Force nous est bien de les suivre sur leur 
terrain de prédilection. On note donc que la branche X manque 
d'unité : elle se laisse facilement scinder en deux parties très 
distinctes : une scène de « pla,id », et la maladie du lion. Ces 
deux épisodes n'ont dû être réunis que sur le tard. Le second, 
Renard médecin, formait autrefois la conclusion de la bra,nche I, 
qui se présentait alors sous une forme plus primitive. C'est ainsi 
que, dans le Glichezâre, la m?Jadie du lion fait suite immédiate 
à un épisode du plaid correspondant à celui de la branche I. 
Puis il y eut désagrégation : la scène du plaid se détacha de 
l'épisode de Renard médecin et pourvue d'une nouvelle conclu- 
sion devint enfin, après toute une série de transformations, notre 
branche I. La « maladie du Lion » vécut désormais d'une vie 
indépendante, mais un remanieur, sentant qu'il y manquait une 
entrée en me/tière, imagina de lui donner comme prologue une 
imitation de la branche I, et naturellement dut retoucher Le 
récit pour le faire cadrer avec cette nouvelle introduction. La 
branche X nous offre ainsi comme un reflet d'une des branches 
originales disparues : mais quelle complexe évolution son his- 
toire ne nous fait-elle pas entrevoir ! 

Nous ne faisons ici que résumer à grands traits des théories * 



1. Voretzsch, Zts. f. rom. Phil., XVT, p. 1-14, Sudre, Sources, etc., p. 75^100 
et surtout 101-23. 



366 le roman de renard 

que nous retrouverons au chapitre suivant. Nous ne voulons 
pour le moment qu'en vérifier un des arguments essentiels. 
Est-il vrai que la branche X ait derrière elle une si longue 
et si curieuse histoire ? Nous ne le croyons pas. Pour nous ce 
poème, composé entre 1180 et 1190, se présente à nous, à 
peu de chose près, tel qu'il est sorti des mains de son auteur. 
Tout d'abord, s'il est bien vrai qu'il se décompose en deux 
parties assez distinctes, il est tout aussi certain, à notre avis, 
que ces deux parties ont toujours été mises en rapport l'une 
avec l'autre. Il est déjà singulier que le prétendu prologue 
(plaid) compte 1152 vers, alors que le récit principal (mala- 
die) nous est conté en 552 vers seulement. Mais que dira-t-on 
quand on aura examiné de près ces 552 vers % On verra que 
d'un bout à l'autre ils nous renvoient au « prologue ». Le roi 
a abandonné l'idée de faire venir à sa cour le récalcitrant, mais 
il en garde rancune à Renard. Il tombe malade : Grimbert va 
trouver son cousin, et que lui dit-il ? Qu'Isengrin l'a calomnié 
devant le roi et que Roonel et Brichemer, les ambassadeurs mal- 
traités, se sont amèrement plaànts de sa perfidie. Il n'y a pas 
d'autre sujet de plainte. Mais c'est là précisément ce que nous 
conte tout au long le « prologue ». Renard arrive enfin à la cour 
et affirme qu'il a voyagé au loin pour trouver des remèdes 
efficaces. Là dessus Roonel s'indigne et rappelle la mésaventure 
que nous connaissons par la première partie de' la .branche. 
Tibert tire d'affaire le goupil par sa déposition mensongère : 
cela ne nous surprend plus, car c'est ce qu'il avait déjà fait 
dans la scène du début. Renard, médecin expérimenté, est rentré 
en pleine grâce, et en bon goupil songe à sa vengeance : Ysen- 
grin doit donner sa peau, et Brichemer « une coroie del dos » ; 
Tibert n'échappe que par la fuite à un sort pareil. Pourquoi ces 
exécutions ? C'est que Renard n'a pas oublié la plainte de 
Brichemer le messager et qu'il n'a pas été un moment la dupe 
des bons offices de Tibert. Quant à l'autre ambassadeur, Roonel, 
il s'en tire à meilleur compte, mais voyez son humiliation : 
Fil a putoin, lui crie Renard, 

mesel, 
Faites me ci molt tost un fou, 
1622 Si me pernez la pel du lou, 

Si la lavés, si l'essuies 
Et devant moi l'aparelliez 1 



RENARD MÉDECIN 367 

Volentiers, sire, s'il vos plaist. 
1620 Canque vos voudroiz sera fet. 

Et plus loin, avant de partir, lo goupil exhale une dernière fois 
sa haine à l'égard du pauvre Brichemer. En vérité, si L'on supprime, 
dans l'épisode de Renard médecin, toutes les allusions à La pre- 
mière partie de la branche, on se demande ce qui en restera. 
Mais, dira-t-on, ce sont là raccords ajoutés après coup, et il est 
possible que le raccordeur ait fait disparaître nombre de traits 
divergents. Assurément, mais (m'en savons-nous % Et ne fau- 
drait-il pas essayer au moins de justifier une hypothèse qui nous 
apparaît, d'entrée de jeu, aussi gratuite ? M. Sudre l'a tenté. 
Voyons ses arguments. « Renard. . . demande à Grimbert pour- 
quoi le roi est irrité contre lui et le prie de lui nommer tous ceux 
qui l'ont noirci par des calomnies. Grimbert désigne tout d'abord 
Isengrin... puis il s'étend longuement sur les ambassades mal- 
heureuses de Brichemer et de Roonel. Or Renard, dans sa ré- 
ponse, est muet sur ces derniers ; on dirait qu'il n'a pas entendu 
un mot de ce qui les concerne ; il ne parle que d'Isengrin (v. 1236- 
1242). Évidemment le texte original de la branche X... mon- 
trait le renard n'ayant maille à partir qu'avec le loup. Roonel 
et Brichemer ont été uniquement introduits ici parce qu'ils 
figuraient dans la première partie de la branche 1 . » Il est visible 
que les vers 1245-1249 ont échappé à M. Sudre : 

Grinbert s'en vait, ne vout plus dire. 
1246 Renart remest qui fu sanz ire 

De ceuls qui si sont bien paies 
Del messaje ou envoiez 
Les ot li rois o toz ses briez. 

Brichemer et Roonel ont déjà reçu le châtiment de leur insolent 
message : et le bon goupil est sans colère à leur égard : voilà 
pourquoi il ne prend pas la peine de les mentionner dans sa 
réponse à Grimbert. L'auteur de X répond par avance à la cri- 
tique de M. Sudre. Cette bonté de cœur n'empêchera pas le 
goupil de se venger plus tard une seconde fois de Brichemer : 
mais au moment où nous sommes il ne peut encore prévoir com- 
bien son triomphe à la cour sera complet. « Quand le roi a vu 

1. Sudre, loc. cit., p. 115. 



368 LE ROMAN DE RENARD 

entrer Renard, continue M. Sudre, et qu'il a entendu le petit 
discours par lequel le roué prétend arriver de Salerne où il est 
allé pour « garrison trover », il entre en fureur, sans dire pourquoi : 
certains manuscrits même se contentent de le faire s'écrier : 
« Renard, molt savez de treslue. » Que penser donc de la longue 
tirade (v. 1431-1496) où Roonel prie le roi de ne pas oublier que 
Renard l'a fait pendre récemment à une vigne, où Tibert se 
constitue le défenseur de Renard x ? » Que reproche-t-on ici à 
l'auteur de X ? Tout d'abord, semble-t-il, une disproportion 
dans la longueur de certains passages correspondants. Le roi 
exprime sa colère en un vers, Roonel en une verbeuse tirade. 
Il n'y aurait peut-être là rien de bien concluant : mais en fait il 
n'y a pas de doute que M. Martin n'ait eu raison de rejeter dans 
les variantes la leçon des manuscrits D F G N : ces quatre ma,nus- 
crits, qui remontent à un original commun, ont omis les vers 
1385-1406, c'est-à-dire non pa.s seulement la fin de l'apostrophe 
du roi (v. 1385-1393) mais aussi le début de la réponse de Renard 
(v. 1394-1406), très nécessaire au sens comme on peut s'en assu- 
rer facilement 2 . Le roi exhale donc son indignation en neuf vers 
et c'en est assez pour faire comprendre à Renard que la cour 
va faire justice de lui. Il reste que le roi ne motive pas sa colère. 
Mais qu'en est-il besoin ? Ne savons-nous pas que Renard a 
refusé de se rendre à la convocation de Noble, a défié et « enlaidi » 
ses messagers ? Ne nous a-t-on pas dit expressément' au v. 1158 
que le roi en avait conservé une profonde rancune contre le 
goupil 3 ? Et n'est-il pas naturel qu'en voyant soudainement 
entrer le rebelle il éclate comme il le fait ? Mais si les griefs 
du roi sont si connus qu'il n'est nul besoin de les répéter, pour- 
quoi cette longue histoire de la part de Roonel ? Elle s'explique 
très facilement. Pendant les premières phrases du goupil le gai- 
gnon se tait comme les autres : sa querelle est la querelle du 
roi, et c'est au souverain qu'il appartient de la venger. Mais 
voici que dans son impudence Renard prétend qu'il revient 



1. Ibid., p. 116. 

2. En effet Renard y annonce tout de suite au roi, comme il est naturel, 
qu'il lui rapporte un remède pour son mal. Puis il raconte comment il s'est 
procuré la « potion » et à la suite de quelles peines. Si nous supprimons les 
v. 1394-1406, Noble devra attendre quinze vers avant de savoir à quoi rime le 
récit des voyages du goupil. 

3. Bien le quidoit aillors tenir. 



RENARD MÉDECIN 369 

d'un long voyage entrepris dans l'intérêt de la santé du roi. 
Pour le coup, Roonel saute sur ses pattes. Il croit avoir trous l'- 
un moyen de se venger de Renard. Comment le goupil aurait-il 
pu aller à Salerne, lui qui a récemment joué un tour si outra- 
geux au messager du roi ? Et Roonel sur-le-champ l'en appelle 
de trahison et de foi mentie. La discussion porte alors sur ce 
point précis : Renard était-il ou n'était-il pas chez lui le jour 
où cette mésaventure est arrivée au gaignon ? Le témoignage du 
chat sauve Renard fort à propos, et ici M. Sudre s'étonne de ce 
rôle de Tibert « qui... est bien peu en harmonie avec les aventures 
du chat et du goupil dans tout le Roman ». Tibert joue en effet 
un rôle équivoque, mais que l'auteur a eu soin de définir au début 
de son poème. Au fond le chat est grand admirateur du goupil, 
et il serait tout fier d'être son ami ; le malheur est que l'autre 
est en guerre avec tout le genre animal et ne veut faire d'excep- 
tion pour personne. Tibert le sent bien, et il est tout le temps 
partagé entre l'envie de gagner les bonnes grâces de son héros et 
le désir de jouer un tour pendable à qui refuse son amitié. De là 
une certaine dissimulation dans son cas, mais Renard à son tour 
n'en est pas dupe. Qu'on se rappelle l'aventure du « broion » dans 
la branche II : amitié débordante, foi plevie, et finalement 
Renard pris au piège où il voulait conduire Tibert. La bran- 
che XV n'est tout entière qu'un développement ingénieux du 
même thème. Enfin notons que, si dans la branche I Renard fait 
prendre « au laz » le second messager, le défiant Tibert n'avait 
montré que peu d'enthousiasme pour la périlleuse mission : 

Tybers ne l'osa refuser : 
738 Qar s'il s'en poiist escuser 

Encor fust sans lui li senters. 

C'est qu'il savait bien qu'on ne gagne rien à provoquer Renard. 
Il le savait si bien que, dans le conseil du début de la branche, 
il avait été le seul à appuyer le plaidoyer de Grimbert en faveur 
du goupil : 

Quant a la cort \ int la novele, 
470 A tex i ot qu'ele fu bêle. 

Mes a Grinbert fu ele lede, 
Qui por Renart parole et plede 
Entre lui et Tybert le chat. 

Foulet. — Le Borna n de Benard. 24 



370 LE ROMAN DE RENARD 

On voit que dans le passage critiqué par M. Sudre l'auteur de X 
ne fait que reprendre et développer une tradition déjà établie 
dans le Roman. On allègue finalement contre la branche X un 
dernier grief. Renard, nous dit-on, « réclame le « mestre nerf » 
de la corne et une courroie de la peau du cerf, la fourrure de 
Tibert. Pourquoi la dépouille de Tibert qui l'a défendu et non 
celle de Roonel qui l'a accusé ? On serait bien en peine de l'ex- 
pliquer 1 . » Mais nous savons à quoi nous en tenir — et Renard 
aussi — sur la sincérité de Tibert, et si Roonel n'y perd pas sa 
peau, nous avons vu qu'il est réduit à devenir le serviteur mal- 
mené et très humble du goupil : il y a là une vengeance plus 
raffinée qui doit flatter délicieusement le subtil Renard. Ainsi 
de cette « maladresse » qui « trahit l'interpolation », on n'a pas 
réussi à apporter une seule preuve valable. C'est peut-être que 
la branche n'a pas été interpolée. 

Notre démonstration resterait pourtant insuffisante, si nous 
n'indiquions comment, à notre tour, nous nous représentons 
la composition de la branche X. Il va de soi que X met en œuvre 
un apologue ésopique bien connu, et c'est ce que personne ne 
nie. Comment cet apologue est-il arrivé à notre trouvère, voilà 
la question difficile. Pour nous, il l'a pris dans le livre qui a déjà 
tant fourni à ses devanciers, YYsengrimus. Nous ne croyons 
pas en effet que le sujet ait jamais été très populaire parmi les 
conteurs de langue vulgaire. En revanche il a fourni un thème 
de prédilection aux clercs médiévaux. Ils se le sont transmis de 
siècle en siècle et chacun y a ajouté ses inventions, dont les unes 
ont été abandonnées presque aussitôt, dont les autres ont sur- 
vécu jusqu'au bout. Nous allons tracer rapidement les grandes 
lignes de cette curieuse évolution. Esope nous offre déjà le 
cadre et les éléments les plus importants du récit 2 . Le lion étant 
tombé malade, tous les animaux viennent le voir à l'exception 
du goupil ; le loup se saisissant de l'occasion signale ce que cette 
absence montre de mépris pour le roi. Survient le goupil, qui 
entend les derniers mots du loup. A sa vue, le lion pousse un 
rugissement de colère. Mais le goupil se hâte de s'excuser : De 
tous ceux qui sont ici quel est donc celui qui t'a servi aussi bien 
que moi ? J'ai fait de longs voyages à la recherche d'un remède 



1. Sudre, loc. cit., p. 116. 

2. Haïra, n° 255. 



RENARD MÉDECIN 371 

que j'ai enfin trouvé. Le lion demande ce que c'est : La peau 
encore chaude d'un loup vivant. Le loup est mis à mort. Le goupil 
rit et dit : il faut donner au maître des conseils de douceur et 
non de cruauté. Morale : quand on machine contre les autres, 
on fait retomber le coup sur soi-même. 

Cette fable n'a pas passé dans le recueil de Phèdre, et elle 
ne se retrouve pas dans le Romulus, mais comme plusieurs 
autres qui sont dans le même cas, elle n'en a pas moins été 
connue du moyen âge. Nous la voyons apparaître dès la fin 
du viii e siècle chez Paul Diacre l . D'où la tenait-il ? Peu 
nous importe ici : ce qui est sûr, c'est que sa version remonte 
assez directement au grec d'Esope. La principale différence, 
c'est que l'ours a pris la place du loup. Pour le reste, le 
récit est reproduit fidèlement : les traits nouveaux sont tous 
dans le sens de la narration primitive. Les voici : on énumère 
les animaux qui sont venus voir le roi ; le goupil, au lieu de 
survenir au bon moment, apprend par la renommée la per- 
fidie de l'ours ; quand il arrive il exhibe une collection de 
chaussures usées qui témoigneront éloquemment de ses longs 
voyages ; l'ours n'est pas mis à mort, on se contente de lui 
enlever la peau, sauf celle de la tête et des pieds. Nous avons 
ainsi la somme des apports personnels de Paul Diacre. Le trait 
le plus significatif est celui de l'excoriation substitué à la mort : 
ainsi la fable est orientée dans le sens épique, il ne s'agit plus 
d'amener une morale, mais une mordante épigramme, et voici 
en effet ce que dit le goupil à l'autre qui s'en va sans sa peau : 

Q.uis dédit, urse pater, capite hanc gestare tyaram, 
Et manicas vestris quis dédit has manibus 8 ? 

Au milieu du X e siècle, cette fable déjà épique s'élargit en véri- 
table épopée. L'Ecbasis Captivi 3 est un poème de 1175 vers, 
qui fait une très la.rge place au récit du lion malade. Les détails 
nouveaux abondent, sans toutefois changer notablement L'esprit 
de l'apologue primitif. Le loup a une maladie de reins. Le loup. 
chargé en qualité de camerarius 4 de la perception de la dîme. 

1. Le début imprimé dans Zts. f. deutsches Alterthutn, XIV, 496, la fin, à 
partir du v. 41, dans ibid., XII, 459. 

2. Zts. f. deutsch. Alt., XII. 459. 

3. Éd. Voigt, 1875. 

4. Le leup est decanus dans une fable de la Fecunda Bâtis (Voigt, p. ]"5, 



372 LE ROMAN DE RENARD 

convoque tous les animaux, leur enjoignant d'apporter ce qu'ils 
pourront pour venir en aide au roi. Seul le goupil ne vient pas. 
Le loup, sedulus hostis, fait remarquer cette absence. Séance 
tenante, le goupil est mis hors la loi : déjà le gibet se dresse. Tou- 
chée de pitié, la panthère va chercher le goupil. Il arrive enfin. 
Il a apporté de merveilleux onguents : mais il faut aussi la peau 
de l'ours, son patrinus x : elle sera enlevée par deux lynx et l'ours. 
Ceux-ci adoucissent la sentence, car ils épargnent la tête et les 
pieds. Le goupil triomphe et il fait la leçon aux courtisans : 
ne jamais condamner un absent, mais le faire mander jusqu'à 
trois fois ; si alors il ne vient pas, ne se fait pas représenter par 
un fondé de pouvoirs et n'a pas l'excuse d'être malade, qu'on le 
pende. Plus loin grands et petits vont voir le loup mourant et 
se moquent de lui : il n'a que ce que son hypocrisie mérite. 
Quand il est mort le goupil et le léopard mettent sur sa tombe 
une inscription outrageante, dont voici la fin : 

Ipse bilinguis eras, nepti tormenta parabas, 
1038 Nec minus optati, quam facti pena luenda est : 

Vermibus et uespis optabilis esca jacebis. 

C'est bien là le récit de Paul Diacre, car on y retrouve l'exco- 
riation incomplète, et ici elle n'est nullement justifiée par l'épi- 
gramme que dans le principe elle devait évidemment préparer. 
On raille encore le loup, mais c'est avec une pointe d'onction ; 
c'est à son hypocrisie qu'on en a surtout. Il y a trop de ferveur 
religieuse dans le poème pour que le goupil puisse se permettre 
une boutade offensante sans arrière-pensée morale. S'il écrit 
sur la tombe que le corps du loup servira de nourriture aux vers 
et aux guêpes, le loup ne peut du moins plus entendre, et il n'y 

v. 1181), camerarius dans YEcbasis Captivi (Voigt, p. 95, v. 395), praepositus 
dans Le liomulus de N liant (Hervieux, II, 516, f. vi), provost chez Marie 
(Warnke, p. 219, f. lxviii, v. 7). Il est connestable chez Pierre de Saint-Cloud 
(II, 1036, Va, 297) et dans la br. XI, 2421. 

1. « Il faut surtout remarquer, dit G. Paris, le titre de compère (patrinus) 
donné au loup par le goupil, et qui indique que, même avant la création des 
noms propres, il existait un petit cycle de contes d'animaux qui avait pour donnée 
une amitié feinte entre le loup et le goupil considérés comme compères. » Mélanges 
de litt. fr., p. 403. Mais il est fort douteux que ce titre appliqué exclusivement 
au loup signifie « compère », M. Voigt, qui l'avait d'abord interprété par Gevatter 
(p. 41) s'est ravisé à la p. 147 et donne comme sens Pathe (parrain). On peut se 
demander si cela ne signifierait pas « oncle » : ici comme ailleurs VEcbasis Captivi 
préparerait la voie à VYsengrimus. 



RENARD MÉDECIN 373 

a là qu'une façon plus imagée de dire qu'il est mort et a payé 
son péché de sa vie. A côté de cette tendance moralisatrice, qui 
combine curieusement les enseignements d'Esope et la règle de 
saint Benoît, il faut signaler l'entrée en jeu d'un élément nouveau 
dont l'importance no fera désormais que grandir. Nous sommes 
dans une cour féodale : on ne se contente pas de nous nommer 
les animaux présents comme, chez Paul Diacre, on nous indique 
leurs fonctions : c'est ainsi que le loup est camerarïus. On tient 
compte du pouvoir du souverain, mais aussi des droits de l'in- 
dividu : il est injuste de condamner un absent, il faut le citer 
au moins trois fois, et même ?Jors être sûr qu'il n'y ait pas à 
son délai des excuses très légitimes. 

Nous voici maintenant arrivés à Y Ysengrimus 1 , qui ne 
consacre pas moins de 1198 vers à notre épisode seul : jamais 
encore l'humble apologue ésopique n'avait fait si brillante for- 
tune. Rufanus est malade, et tous les animaux sont convo- 
qués à la cour. On peut venir sans crainte : une paix géné- 
rale est imposée à tous les sujets du lion. Renard pourtant 
reste chez lui, à méditer les détails d'un château qui le pro- 
tégera contre le froid et à préparer des provisions pour la 
faim à venir. Pourquoi me rendrais- je à la cour, se dit-il ? Le 
pauvre n'y est pas connu, ou y est méprisé. Qu'on me mande 
personnellement, et j'irai. En attendant, je cède la place aux 
puissants de ce monde : l'ours, le sanglier, le loup. Isengrin, 
à qui la peau est à peine revenue 2 , saisit avec joie l'occasion de 
cette absence pour se venger. Vois mes cicatrices, dic-il au 
lion : c'est Renard qui m'a mis dans cet état. Mais l'insulte qu'il 
te fait en refusant de répondre à ton appel me touche plus que 
les maux qu'il m'a infligés. Il est étrange de penser qu'un Brun, 
un Grimmo et tous les grands de la cour se sont hâtés de venir, 
et que seul le goupil méprise la majesté royale. Ne permets 
pas qu'il s'en tire indemne. Puis Isengrin, médecin à ses heures, 
conseille au roi de manger la chair du bélier et du bouc. Mais 
Joseph et Berfridus n'entendent pas de cette oreille, et vantent 
bien haut les talents de Rena.rd. Plût à Dieu qu'il fût ici, lui 
saurait guérir le roi. Et Brun qui voit que les choses se gâtent 
pour le loup, d'accueillir sur-le-champ cette suggestion : 

1. Éd. Voigt, 1. III, v. 1-1198. 

2. Allusion à des mésaventures antérieures; cf. ci-dessous, p. 375, n. 1. 



374 LE ROMAN DE RENARD 

Rector, in absentem noli crudescere seruum, 
278 Forsan agit causa conueniente moras ; 

Si uero ueriiens non excusauerit apte 

Tarclandi culpam, legibus ange reum. 
Gutero, curre celer ! 

On reconnaît ici l'enseignement du goupil dans VEcbasis ; mais 
Nivard a profité de la leçon, et chez lui on n'aura garde de 
manquer aux formes légales. Gutero s'en va donc trouver le 
goupil : Viens vite, lui crie-t-il, le loup t'a dénoncé ; il te reste 
à peine le temps d'accourir te justifier. Plutôt flatté de tout ce 
bruit qui se fait autour de lui, Renard ne montre pas la moindre 
peur. Que Gutero retourne à la cour, disant qu'il n'a pas trouvé 
le goupil. Renard suivra bientôt et saura se tirer d'affaire : 
souvent la verge retombe sur le dos de celui qui l'a coupée. Puis 
il ramasse des herbes, se procure de vieilles chaussures, et 
paraît enfin devant le roi. Il a bientôt fait de trouver un remède 
efficace : la peau d'un loup de trois ans et demi : 

Ysengrimus ait : délirât rusticus iste ! 
532 Quis lupus hic sine me est ? me sine nullus adest. 

Puis il ergote sur son âge, se prétendant plus vieux. On doit 
lui rappeler que c'est précisément l'âge qu'il s'est donné dans 
un épisode précédent (où il s'agissait d'éviter une fonction 
dangereuse). Finalement Brun lui enlève la peau, excepté celle 
de la tête et des pieds. La chair apparaît saignante. Comment, 
s'écrie le goupil, sous une vile défroque cet hypocrite portait 
de la pourpre ? Il faut qu'il fasse amende. Le malheureux loup, 
hors de lui, ne sachant où donner de la tête, doit venir présenter 
des excuses au roi. Là dessus autre invention du goupil : il feint 
qu'Isengrin veut provoquer le roi à un duel : ne lui tend-il pas 
le gage de bataille ? 

Xuncque duellarem ciroteca et pilleus arram 
1132 Proponunt ! proceres, probra quis ista ferat? 

Voilà la plaisanterie de Paul Diacre, amenée cette fois avec 
cette bizarrerie qui si souvent nous déconcerte chez Nivard. 
Cependant Isengrin a la permission de s'en aller, mais il lui 
faudra essuyer une dernière raillerie : s'il veut attendre que le 
roi ait sué, lui dit le goupil d'un ton paterne, il pourra ensuite 



RENARD MÉDECIN 375 

reprendre sa peau, sinon il devra repasser dans quelques jours. 
On voit que la transformation épique, ébauchée chez Paul Diacre, 
très avancée dans VEcbasis, est ici complètement achevée. Les 
figures des animaux se dessinent plus nettement, nous entre- 
voyons leurs motifs. Pourquoi Renard reste-t-il chez lui ? Il 
est trop fier pour se sentir englobé dans une convocation géné- 
rale, il faut qu'on le mande par messager spécial. Pourquoi 
Isengrin le désigne-t-il à la colère du roi ? C'est qu'il entend 
se venger de certains mauvais tours que lui a joués autrefois 
le goupil ; Nivard nous renvoie ainsi à l'épisode do la pêche à 
la queue et à celui d' Isengrin arpenteur l . Il est en effet très 
préoccupé do relier entre eux les différents épisodes de son 
poème. Un peu plus loin la discussion sur l'âge du loup fait allu- 
sion à un incident qui ne sera raconté que plus tard, mais qui 
chronologiquement est antérieur à la scène de Renard médecin 2 . 
Pourquoi Brun envoie-t-il chercher le goupil ? C'est qu'il ne 
faut pas condamner un absent. Et pourquoi ce scrupule juridique 
juste à ce moment ? C'est que la cour, admirant l'audace de 
Joseph et de Berfridus qui viennent de se tirer d'une position 
très difficile, est toute prête à se retourner contre le loup qui 
commence à hésiter : Brun exprime la pensée qui est dans tous 
les esprits. Comment le goupil peut-il se faire croire quand il 
parle de ses longs voyages, alors que le messager royal l'a trouvé 
chez lui ? Mais c'est précisément la raison pour laquelle Renard 
demande à Gutero de lui garder le secret sur leur entrevue. 
C'est par ce désir très manifeste de relier, d'expliquer, d'appro- 
fondir que Nivard se distingue surtout de ses prédécesseurs. 
Nous ne parlons pas des interminables discours qu'il prête à 
tous ses personnages. Mais il a conservé les principales inventions 
de ses devanciers : à Paul Diacre il doit le trait des chaussures 
usées et la boutade sur les gants et le chapeau, à VEcbasis, la 
convocation par un messager spécial, les scrupules juridiques, la 
parenté des deux protagonistes, l'onction ecclésiastique doublée 
chez lui, il est vrai, d'une mordante ironie. 

C'est du récit de Nivard qu'à notre avis dérive celui de la 
branche X, ou plutôt notre trouvère a eu sous les yeux doux mo- 
dèles, l' Ysengrim us et la branche I. Et les gaucheries de sa 



1. I, v. 529-1064 et II v. 1-158 ; II, v. 159-6 

2. Épisode du pèlerinage, IV, v. 1-810. 



376 LE ROMAN DE RENARD 

narration proviennent surtout de ce qu'il n'a pas toujours réussi 
à concilier ses originaux. L' « aventure » se divisait comme 
d'elle-même en deux épisodes distincts : Renard ne se rend pas 
à la convocation du roi, Renard se présente à la cour comme 
médecin. La transition qui relie fortement ces deux moments 
du récit est évidente : si Renard n'a pas répondu à l'appel, c'est 
qu'il cherchait des remèdes pour le roi. Sur ces données il ne sem- 
ble pas difficile de bâtir un récit cohérent. A la condition pour- 
tant qu'on insiste surtout sur le second épisode. Le premier n'a 
d'autre but que d'amener l'accusation du loup : si on le déve- 
loppe, on détourne la narration de son cours naturel. Paul Diacre 
et YEcbasis ne s'y sont nullement attardés. Nivard a été plus 
long : mais il a dû introduire un motif nouveau, celui du loup 
médecin, et il est douteux que son récit y ait gagné. Qu'a fait 
l'auteur de X ? Pour lui, le problème se posait d'une façon toute 
différente. Il avait lu la branche I, l'admirait, et voulait en 
imiter quelques scènes qui l'avaient plus spécialement frappé. 
Accessoirement il se proposait d'ajouter au Roman un épisode 
qu'aucun de ses devanciers n'y avait encore fait entrer et 
qu'il trouvait traité dans un livre où plusieurs d'entre eux 
étaient déjà allés puiser. C'est-à-dire qu'il s'intéressait encore 
plus au <c délai de Renard » qu'à la « maladie du lion ». Un examen 
rapide de la branche le prouve aisément. Nous avons déjà noté 
que la première partie est traitée en 1152 vers, contre les 552 
de la seconde. Ajoutons que dans cette première partie l'ambas- 
sade de Roonel et celle de Brichemer ne comprennent pas 
moins, à elles deux, de 832 vers, c'est-à-dire bien près de la 
moitié du poème entier. En somme, notre trouvère, très dési- 
reux de rivaliser avec la branche I, se proposait tout bonne- 
ment de la recommencer, en lui donnant toutefois une conclu- 
sion différente : deux ambassadeurs iraient chercher Renard et 
s'en reviendraient battus et honteux, son parent Grimbert 
l'amènerait enfin, mais au lieu d'une condamnation, de l'érec- 
tion du gibet, du pardon et de la mascarade finale, on montre- 
rait Renard se tirant d'affaire par une ruse nouvelle : le goupil 
devenu médecin guérirait le roi aux dépens de ses ennemis. 

Une difficulté allait se présenter : si, pour imiter les aven- 
tures de Brun et de Tibert dans la branche I, on envoyait deux 
ambassadeurs à une quête infructueuse, il devait en résulter 
plusieurs scènes inévitables : discussion sur les droits de l'accusé, 



RENARD MEDECIN 377 

définition des délais légaux, indignation du roi au retour de ses 
messagers, conseils violents de la part des ennemis de Renard, 
paroles de modération dans Le camp opposé. Mais où placer ces 
scènes ? Dans la chambre d'un roi malade ? Ou dans la grande 
salle où la « mesnie » se presse autour du souverain qui tient ses 
assises ? Il était bien difficile de ne pas adopter le second parti. 
Mais dès qu'on en venait là, il fallait naturellement retarder 
la maladie du roi, la mettre après le retour du second ambassa- 
deur, et relancer l'action interrompue sur nouveaux frais. 
Le troisième messager, au lieu d'aller comme les deux autres 
porter une convocation officielle à un baron récalcitrant, se 
transformait en parent dévoué qui saisissait une occasion 
favorable de réconcilier le goupil avec le roi Noble : s 'échappant 
de la cour à la dérobée, il partait pour la forteresse de Renard 
et le ramenait bientôt métamorphosé en médecin. Jusqu'ici il 
n'y aura que gaucherie, et un certain air d'invraisemblance : 
car comment Noble, ce puissant monarque, peut-il se résigner 
si facilement à être tenu en échec par un de ses vassaux ? 

Puis furent einsi longement 

1154 Que il n'en ju au roi nient 

De Renart fere a cort venir. 

Il est vrai qu'on ajoute, par manière de consolation, 

1156 Bien le quidoit aillors tenir. 

Por ce si l'ont einsi laissié. 

Mais s'il n'y a là qu'une légère improbabilité, notre auteur va 
bientôt tomber dans une contradiction manifeste. Renard 
affirme au roi qu'à la première nouvelle de sa maladie il est 
parti, en quête d'un remède efficace, pour de lointains voyages. 
Roonel a beau dire qu'il a vu Renard chez lui, à telles enseignes 
qu'il lui en cuit encore, on préfère s'en rapporter au témoi- 
gnage du chat : le jour même où Roonel veut que le goupil 
lui ait fait avanie, Tibert a causé avec Hermeline qui lui a 
appris le départ de son mari pour Salerne. Et sans doute le chat 
n'est ici qu'un impudent menteur et le goupil a forgé de toutes 
pièces l'histoire de ses voyages. Mais comment personne ne 
s'avise-t-il de faire remarquer qu'au moment de l'ambassade de 
Roonel, le roi était encore en pleine santé, puisqu'il n'est tombé 
malade que longtemps après le retour de Brichemer, le second 



378 LE ROMAN DE RENARD 

messager ? Renard aurait-il eu le don de prescience ? Certains 
copistes ont parfaitement vu la difficulté, et ils ont tâché d'y 
remédier. Tout d'abord ils ont remplacé les vers 1153-1160 par 
d'autres desquels il résulte que c'est la colère du roi après l'échec 
de Brichemer qui s'est aggravée en maladie. La liaison entre les 
deux parties de la branche devient plus naturelle, mais la contra- 
diction notée plus haut subsiste, car le message de Roonel a 
certainement pris place quelques jours au moins avant que la 
maladie se déclare. C'est pourquoi après le vers 1488 les mêmes 
manuscrits vont intercaler un passage qui mettra définitivement 
les choses au point 1 . Tibert, après avoir rapporté sa conversa- 
tion avec Hermeline et mentionné les peines de Renard, ajoute : 

Bien savoit que mes sires avoit 
Ja le mal dont il se doloit, 
Ja soit ce qu'il nel deïst pas. 

Et ce bon Noble de confirmer gravement cette mirifique inven- 
tion : 

Dist Noble, par Saint Nicholas, 
Tybers, vos dites vérité, 
Voire devant un mois passé. 

Il n'y a pas de doute que ces six vers ne soient interpolés, car 
les mêmes manuscrits continuent avec A : 

Sire, dist Renart, il dist voir 

ce qui se rattache bien au vers 1488, mais à peine, semble-t-il, 
au passage suivant. 

Ainsi, si nous avons plus haut défendu contre M. Sudre 
l'auteur de la branche X, nous sommes obligé de reconnaître 
ici qu'il y a au moins une contradiction assez grossière dont on 
ne saurait le laver. Mais nous croyons avoir montré comment 
son plan l'y conduisait presque nécessairement. Nous n'en con- 
clurons pas que la branche N a été en proie aux remanieurs, 
mais simplement que son auteur n'avait pas grand talent : nous 
le savions déjà. Il nous reste à faire voir que, s'il a été sous le 
charme de la branche I, il a d'autre part beaucoup emprunté à 
l' Ysengrimus. Les deux poèmes débutent de façon très analogue. 

1. Voir éd. Martin, III, p. 361. 



RENARD MÉDECIN 379 

Nivard nous montre la cour rassemblée toute entière à L'excep- 
tion du goupil : on discute sur son cas. Isengrin le déclare cri- 
minel. Quelqu'un intervient pour déclarer qu'il y a peut-être 
des raisons légitimes à ce délai : il ne faut pas condamner un 
absent ; si Renard, quand il sera venu, n'apporte pas d'excuse 
valable, il sera temps de lui appliquer la loi. >Sans doute l'auteur 
de X a développé tout ce récit d'après la narration détaillée de 
la branche I, mais il est intéressant de constater qu'il en trou- 
vait déjà chez Nivard la très nette indication. Que fait le goupil 
de YYsengrimus pendant toutes ces discussions ? Il songe à 
se construire un bourg et à ramasser des provisions. Mais ce 
dessein à peine indiqué dans le latin devient chez le trouvère 
français la préoccupation principale de Renard. Et s'il ne s'agit 
plus de se défendre du froid, mais de se protéger contre ses 
ennemis, c'est que du monde des clercs nous avons passé dans 
le monde féodal. Gutero va chercher le goupil, et à son imita- 
tion Grimbert ramène Renard. On dira : mais c'était déjà son 
rôle dans la branche I. C'est vrai, et il n'y a pas de doute que X 
n'ait emprunté le « taisson » à I. Mais la mission n'est plus la 
même : dans I, Grimbert, messager officiel, est chargé de ra- 
mener, bon gré mal gré, le goupil pour répondre à de précises 
accusations. Chez Nivard et dans X, le délai du goupil est 
son seul crime et dans les deux cas il s'agit de réconcilier Renard 
avec le roi en le mettant à même de fournir une raison satis- 
faisante de son retard. Cette raison, le goupil de Nivard la 
trouve de lui-même ; dans X elle lui est suggérée par Grim- 
bert ; mais des deux côtés la difficulté sera la même. Comment 
croire aux lointains voyages de Renard, si des messagers de la 
cour l'ont trouvé paisiblement installé chez lui. Nivard s'en 
tire avec aisance : il suffira de faire promettre à Gutero de dire 
qu'il n'a pu découvrir le goupil. Dans la branche X, impossible 
d'arranger les choses avec une pareille désinvolture : le silence 
de Grimbert pourrait s'acheter, mais il reste Roonel et Briche- 
mer, qui parleront. De là l'invention assez ingénieuse du faux 
témoignage de Tibert. Elle n'est pas empruntée à Nivard, mais 
elle est amenée par une situation qui provient bien de YYsen- 
grimus. Plus loin, nous l'avons vu, quand le goupil du poème 
latin déclare qu'il faut au roi la peau d'un loup, Isengrin effaré 
et ayant peur de comprendre s'écrie : « Délirât rusticus ipse ! — 
Quis lupus hic sine me est ? me sine nullus adest. » De même : 



380 LE ROMAN DE RENARD 

Dont ot Ysengrin grant poor. 
153G II a a Deu crié amor : 

Que il n'i a plus lous que lui. 

Enfin si par une dernière et sanglante ironie Reinardus explique 
à son oncle qu'après tout il ne s'agit que d'un prêt et qu'on 
lui rendra sa peau, écoutez Renard : 

1546 II vos puet bien mester avoir. 

Il vos puet bien prester sa pel : 

Car ore entre le tens novel 

Que sa pel ert tost revenue, 
1550 N'aura pas froit a la car nue. 

G. Paris avait déjà signalé ces deux derniers rapprochements *. 
Et dans la conclusion de son étude sur Renard médecin, il écri- 
vait : « Tout ce récit (de la branche X), bien que fort prolixe, 
est visiblement hâtif et tronqué : il paraît présenter quelques 
réminiscences de l' Ysengrimus ou de la source de l' Ysengrimus 2 , 
il a remplacé dans notre collection des récits plus anciens et 
meilleurs 3 . » De ces récits plus anciens nous n'avons trouvé 
aucune trace et nous ne croyons pas qu'il y en ait dans les 
limites de notre Roman. Mais il est bien vrai que la branche X 
présente des réminiscences de Y Ysengrimus. Seulement nous 
savons qu'il n'y a pas lieu de s'en étonner : notre trouvère 
connaissait l'œuvre de Nivard. 

Avant d'en finir avec la branche X, il convient de signaler 
que si l'auteur a beaucoup admiré la branche I, il en a sur- 
tout reproduit, comme il arrive, les défauts les plus marquants. 
On s'en convaincra vite, si l'on veut bien rassembler tous les 
passages où il nous montre les courtisans du roi Noble chevau- 
chant sur leurs rapides coursiers. Cette métaphore le hante à 
un point qu'on ne saurait croire. Sur ce point-là il est bien 
résolu à ne pas se laisser surpasser par ses devanciers. Roonel 
monte, s'en va « le grant troton », chevauche à travers bois 
et garenne. Il trouve en Renard un cava.lier également accompli 
et tous deux partent à cheval pour la cour. Roonel y arrivera 

1. Mélanges de litt. fr., p. 407, n. 3. 

2. Il y a là une réserve qu'on ne manque jamais de faire, comme si on craignait 
de voir de trop près la source d'une de nos branches françaises. 

3. Mélanges de litt. fr., p. 407-8. 



RENARD MÉDECm 381 

seul, ayant eu des malheurs en route : à peine échappé ans 
chiens, il « torno sa resne » vers la cour et nous ne tardons pas à 
l'y voir mettre pied à terre. Quant à Renard, il y a longtemps 
qu'il a repris la direction de sa maison : 

. . . son cheval point tant et broche 
524 Que de son castel vit la roche : 

Venus est. si descent au pont. 

Cependant le roi Noble était allé s'ébattre avec quatre de ses 
meilleurs barons : mais le pays n'est pas sûr et on s'en va au 
galop, en rang serré et « lance sur f autre ». Brichemer à son 
tour part en ambassade et n'oublie pas sa monture : il en aura 
besoin pour regagner la cour. Jusque-là rien qui s'écarte beau- 
coup des chevauchées auxquelles nous ont habitués les trouvères 
de Renard, sauf qu'il y en a vraiment trop. Mais voici qui 
tranche par son originalité. Le goupil s'est enfin décidé à partir 
pour la cour : bien entendu il enfourche son cheval, pique des 
deux, chevauche toute la journée. Au matin il arrive près d'un 
jardin où poussent des simples : lâchant la rêne, il saute à terre 
et s'en va attacher son cheval « a un arbre parmi le frein » : 
tandis que Renard ramasse des herbes, sa monture paît tran- 
quillement dans le jardin. Finalement, sa récolte faite, Renard la 
met dans un petit « barillet » puis l'attache à l'arçon de la selle : 
il remonte, joue des éperons, et après un autre incident du même 
genre descend enfin au a perron » du palais. Ici il n'est plus ques- 
tion de métaphore, et le goupil est bien et dûment monté sur un 
très réel cheval. La scène de Renard et Couard à la fin de la 
branche II est dépassée, et nous sommes préparés pour les absur- 
dités de la branche XI. 

Nous n'en avons pas fini avec notre revue des suites ou 
imitations de la branche la, et à côté de I, de 16, de VI et de X . 
il faut encore signaler parmi les œuvres qui reprennent ou 
continuent la scène du Jugement, les branches XXIII et XXVII. 
La branche XXIII est une des plus tardives qui soient, elle 
n'appartient pas à l'ancienne collection, et nous pouvons en 
remettre l'étude au chapitre où nous traiterons en bloc des 
derniers poèmes de Renard. Nous aimerions à nous débarrasser 
ainsi de la branche XXVII, mais G. Paris et M. Sudre lui ont 
attribué une telle antiquité que, s'ils ont dit vrai, elle devient 
le morceau de beaucoup le plus intéressant de tout notre Roman. 



382 LE ROMAN DE RENARD 

Elle est en italien et se présente à nous sous deux versions en 
partie semblables, en partie différentes. Laissant de côté un pro- 
logue assez oiseux, on peut ainsi résumer l'essentiel du récit 1 . 
Monseigneur le lion, roi des animaux, a rassemblé sa cour aux 
fêtes de l'Ascension : il veut tenir ses plaids et rendre justice. 
Toutes les bêtes se plaignent de Renard. Lisengrin, que le roi 
n'aime pas, parle le premier : Fais-moi raison de Renard qui 
m'a honni de ma femme Lesengra : il la trouva à Malpertuis 
et lui fit violence. Grave offense, dit le roi, je suis tenu de faire 
justice. Un chantecler s'approche : Justice, sire : Renard a saisi 
un des miens pendant la nuit, il lui a arraché une aile. Et le blessé 
s'avance à son tour : Renard s'en est pris à l'ordre sacré ; vous 
savez que je chante les offices des prêtres de Dieu. Faites justice. 
Grave offense, dit le roi. Toi, Busnard le crieur, proclame que 
Renard est mis au ban, et toi, Bocha 2 , écris son nom dans le 
livre. Alors parla Gilbert le taisson, compagnon du goupil : 
Ecoutez-moi, roi Noble, beaucoup de fausses plaintes sont portées 
devant vous : tel se plaint de Renard qui, si Renard était ici, 
le verrait tôt s'escondire. Ne mettez pas Renard au ban : je 
me porte caution pour lui et je vous l'amènerai d'ici trois jours. 
Soit, dit Noble. Gilbert arrive à la tanière du goupil : quinze 
portes pour entrer et autant pour échapper. Renard avait passé 
la nuit à manger sept gelines, un chapon et un excellent chante- 
cler. Compère, je suis Gilbert le taisson. Venez à la cour. On s'y 
est plaint de vous, un chantecler, Lesengrin. On vous avait mis 
au ban, mais je me suis porté caution. Ne me laissez pas désho- 
norer. Le goupil reste froid. J'en ai tant fait, dit-il, que le roi 
aurait le droit de se saisir de moi et de me pendre. Qui a, garde 
ce qu'il a. Je ne bougerai d'ici. — Cher compagnon, ma parole 

1. Nous résumons d'après le texte de g, qui est le plus développé : c'est la 
version que donne M. Martin dans la colqnne de gauche, t. III de son édition, 
p. 358 ss. Mais nous nous aidons au besoin, pour mieux comprendre g, du texte 
de i (imprimé dans la colonne de droite). 

2. On a beaucoup disserté sur ce Bocha (remplacé dans i par « simia »), où 
l'on voit, avec raison du reste, l't univalent do Botsaert ou Bokaert, le clerc du roi 
dans le Reinacrl (.Martin, Obxtrc, p. 100 ; Sudre, Sources, etc., p. 95, n. 2 ; 
<;. Paris, Mélanges de litt. fr., p. 412, n. 2.) Mais il n'y a rien à tirer de ce rap- 
prochement. Il paraît infiniment probable que ces deux mots ne sont qu'une dé- 
formation du nom de Baucent : le sanglier est en effet le clerc du roi précisément 
dans le passage de la br. I qui correspond à celui où apparaît Bocha : Lors li 
devise la matire — li rois et Baucent li escrist — et seele quanque il dist. I, 
v. 942-4. 



RENARD MÉDECIN 383 

est engagée. Venez : nous gagnerons notre plaid. — Allons donc ! 
vous Bavez bien que tous vont accourir : ce sera une telle cla- 
meur que je ne pourrai faire entendre ma défense. — Dieu 
nous a donné si bon seigneur, répond le taisson, que personne 
en sa présence n'osera souffler mot. — J'irai donc, reprend 
Renard, mais je vois que je n'en reviendrai pas. Gilbert le 
taisson, ne te porte jamais plus garant pour moi, à moins que 
je ne t'en prie. On se met en route : la mule de Gilbert trotte 
bien, mais celle de Renard bute à chaque pas. On arrive pour- 
tant : la foule pousse des cris de mort. Mais le taisson conduit 
hardiment son protégé devant le roi. Sire lion, voici un vassal 
comme vous en avez peu. Je l'ai rencontré à moitié chemin 
qui s'en venait de lui-même à la cour. — Bête mauvaise, com- 
ment avec ta petite taille peux-tu venir à bout de tant de 
guerres et te protéger contre tant d'ennemis ? — C'est que j'ai 
toujours raison, réplique le goupil. Lisengrin, que le roi n'aime 
pas, répète alors sa plainte. Gilbert se fait l'avocat de Renard 
et ne mâche pas les mots : on devrait pendre Lisengrin et brûler 
sa coureuse de femme : elle est assez forte pour en tuer quatorze 
et cependant elle prétend qu'elle a été forcée par le goupil ! — - 
Bête mauvaise, dit le lion, comment t'es-tu laissée forcer par 
Renard, toi qui en pourrais tuer quatorze ? Lesengra là-dessus 
raconte la scène que nous connaissons bien : elle poursuivait 
Renard (pour le livrer au roi x ) et s'est engagée à sa suite dans 
une étroite ouverture où elle est restée prise : le mécréant reve- 
nant par derrière l'a trouvée sans défense et a abusé d'elle. — 
Est-ce vrai, sire Renard ? — Nullement, crie Renard, et ici 
personne ne parlera pour moi. Il y avait peut-être là une autre 
bête méchante qui a fait le coup. Je suis désolé de cette agres- 
sion. — Renard m'a tout l'air d'avoir raison, conclut le roi. Je 
t'absous de cette accusation. — Ainsi ferez-vous des autres, 
murmure le taisson. Les deux chanteclers viennent à leur tour 
renouveler leur plainte. Je suis tenu de faire justice, dit le roi : 
Renard, quand tu partiras d'ici, tu n'auras pas envie de rire. 
Renard proteste : le roi ne doit pas prendre paroi, mais entendre 
également la plainte et la réponse : alors seulement il pourra 

1. Notez ceci. Lesengra ne peut faire allusion à la véritable raison de la pour- 
suite ; car l'allusion serait obscure pour les lecteurs ou auditeurs tin poète ita- 
lien, ou alors demanderait à être justifiée par un long récit. Delà cette échappa- 
toire qui simplifie. 



384 LE ROMAN DE RENARD 

rendre son jugement. S'il procède autrement, Renard le tient 
en petite estime. En ce qui concerne Chantecler, écoutez : en 
trois mois, j'en ai bien mangé sept cents. Mais je suis vieux, 
je ne peux plus marcher, j'ai plus de deux cents ans, je n'aurais 
pas dû venir à la cour ; mais puisque vous l'avez commandé 
il est bien que je vous obéisse. Sachez que je n'ai jamais voulu 
entrer dans nulle église pour y entendre messe ou matines, 
mais oui bien pour y prendre gelines ou chapons. Ne vous récriez 
pas, gentil seigneur. La vérité est que nous ne sommes pas 
de la même religion : nous sommes des bêtes et lui est un oiseau. 
Et je ne me rappelle pas que vous m'ayez jamais commandé, 
si Dieu m'envoyait rien que je pusse prendre, de passer à côté. 
— C'est vrai, dit le lion, je ne lui ai rien commandé de sem- 
blable et puisqu'il en est ainsi, je ne veux pas le condamner 
à tort. Mais il doit jurer d'observer désormais trêve et paix. 
Renard jure allègrement. Il te faudra travailler, ajoute le roi, 
et renoncer à ta vie de rapine. Sinon, je te ferai pendre. Renard 
consent à tout et s'en va. Suit une seconde aventure qui se relie 
très naturellement à la première, mais à laquelle ne correspond 
aucun récit du Roman français. Nous la laisserons donc de côté. 
Les deux manuscrits qui nous ont transmis la branche XXVII 
datent du xiv e siècle, l'un est peut-être même du xv e siècle. 
Pourtant M. Sudre n'hésite pas à voir dans ces rédactions « les 
précieux restes de l'art des premiers chanteurs de l'épopée du 
goupil r . » Nous avons affaire ici, selon lui, non plus à un remanie- 
ment postérieur, ni même à un écho d'une tradition orale, mais 
à une imitation formelle, presque une traduction d'une très 
ancienne branche, aujourd'hui disparue, mais nettement anté- 
rieure à tout ce que nous possédons et en particulier à notre 
branche I actuelle. « La langue du poème n'est pas... de l'italien, 
c'est du français italianisé... Sans doute les vers, pour la mesure 
et la rime, ne peuvent guère se remettre en français ; mais ces 
vers sont des vers de huit syllabes à rime plate, peu connus de 
l'ancienne poésie italienne ; ils renferment des assonances au 
milieu des rimes ; ils ont de plus le caractère lyrique de la vieille 
poésie française ; le récit paraît être divisé en strophes de quatre 
vers bien liés entre eux, formant un sens complet, et la même idée 
se trouve répétée ou variée dans les deux moitiés du quatrain. 

1. Sources, etc., p. 91. 



RENARD MÉDECIN 3sô 

Voilà des preuves assez convaincantes, scmble-t-il, pour avancer 
que ce poème italien est une transcription de branches réelle- 
ment écrites, composées à une époque fort ancienne, et non un 
apport tardif dans l'Italie septentrionale de récits déformés 
par plusieurs siècles de transmission orale. Par suite, quelles 
qu'aient été la maladresse et l'ignorance des scribes vénitiens, 
quel puissant intérêt ont pour nous ces vers d'une facture in- 
correcte et cette reproduction trop souvent incohérente l du 
sujet qui nous occupe 2 ! » 

Le malheur est que les preuves qui ont semblé si convain- 
cantes à M. Sudre n'ont pas convaincu tout le monde. M. Todt, 
l'auteur d'un récent et soigneux travail sur les branches ita- 
liennes, voit les choses sous un tout autre jour 3 . En ce qui 
concerne le premier point, il cite une phrase d'un érudit italien, 
M. Casini, lequel comparant nos deux versions à un autre docu- 
ment de la littérature franco-italienne voit précisément dans 
le fait que Rainardo est écrit en vers de huit syllabes une 
preuve que ce poème est plus « italianisé » que l'autre 4 . L'asso- 
nance à côté de la rime, continue M. Todt, se retrouve dans 
d'autres œuvres anciennes, où il ne saurait être question d' « imi- 
tation formelle », chez Barsegapè par exemple 5 . Que les deux ré- 
dactions italiennes aient un caractère lyrique, c'est ce que 
M. Sudre n'a nullement montré. Nous ajouterons, pour notre 
part, que nous ne comprenons pas bien ce qu'on entend ici par 
« le caractère lyrique de la vieille poésie française ». Quant aux 
« strophes de quatre vers bien liés entre eux », elles ne sont pas 
aussi fréquentes qu'on nous le donnerait à entendre : dans la 
version g ,il y en a jusqu'à 10, soit un total de 40 vers sur 383; 
dans la version i il y en a 8, soit un total de 32 vers sur 368 ; et 
il y a là-dedans des cas douteux. Il n'y a sans doute pas grand' 
chose à tirer de ces strophes pour la détermination de l'âge de 
nos poèmes. Si M. Sudre s'en tient là, il est à craindre qu'il ne 

1. Il y a des obscurités certes dans le jjoème, mais moins d'incohérence qu'on 
ne nous le dit ici. 

2. Ouvr. cit., p. 92. 

3. Die franco-italienisehen Renardbranchen, Darmstadt, 1903. 

4. Noir la note suivante. 

5. Voir le Sermon de Pietro de Barsegapè, Zts. f. rom. PfiiL, XV, 1891, 
p. 429-92 ou dans l'éd. Keller, Frauenfeld, 1901 ; sur la question des rimes et 
des assonances, cf. Keller, p. 30-31. Le poème est écrit, pour la plus grande 
partie, en vers de huit syllabes : cf. sur ce point Keller, p. 30. 

Foulet. — Le Roman de Renard. 25 



386 Le roman de renard 

faille d'emblée lui donner tort. Les conclusions auxquelles arrive 
à son tour M. Todt nous semblent en effet très fortement motivées. 
Les versions g et i, indépendantes l'une de l'autre, nous ren- 
voient à un original commun : cet original, il est également im- 
possible qu'il ait été écrit en italien ou en français : dans le pre- 
mier cas on ne s'expliquerait pas la présence de tournures et de 
rimes françaises dans g et dans i, dans le second on ne compren- 
drait pas que, dans ces mots ou ces locutions françaises conservés, 
il y ait parfois des fautes grossières. Tout devient clair si l'on 
admet que l'original ait été écrit en franco-italien, cette langue 
hybride si curieuse dans laquelle on a composé bien d'autres 
œuvres que le Rainardo. Cette langue n'a été employée qu'en 
Italie, et l'auteur du Rainardo original était donc un Italien. 
Voilà qui nous entraîne assez loin des « premiers chanteurs de 
l'épopée du goupil ». Car cet Italien du xm e siècle (impossible 
en effet de le placer plus tôt) a naturellement puisé sa connais- 
sance de Renard dans les branches françaises qui circulaient de 
son temps. Où en aurait-il trouvé d'autres — à supposer qu'il y 
en ait jamais eu ? Mais ici M. Sudre nous arrête. Il a comparé 
le Rainardo à la branche I et il ne croit pas qu'on puisse dériver 
les versions italiennes de notre poème français. « Dès les premiers 
vers du Rainardo, quand on les rapproche de ceux de la bran- 
che I, on se sent dérouté. Celle-ci ne suffit pas en effet pour 
fournir des points de comparaison, il faut aller les chercher dans 
une autre branche. Si la désignation d'une époque particulière 
pour la tenue du Plaid, celle de l'Ascension, est commune aux 
deux morceaux, il n'en est plus de même pour ce qui suit immé- 
diatement : 

Vol gran cort tenir de so bernazo 

De bestie demestege e salvaze. 

Non e grande ne menor 

Che tote no vegna a lo segnor. v. 3 ss. 

Ce passage n'a de correspondant que celui de la branche Va : 

La cors estoit granz et plenere. 

Bestes i ot de grant manere, 

Feibles et forz, granz et petites 

Qui totes sont au roi sougites 1 . v. 301 ss. 

1. Pour ces deux derniers vers, M. Sudre nous avertit qu'il rapproche du 
Rainardo la leçon de Méon. Le texte Martin porte « ... de totes guises — qui 
totes sont au roi susmises. » 



RENARD MÉDECIN 387 

Cette constatation d'un certain rapport entre le Rainardo et 
une branche française autre que la branche I est... assez signifi- 
cative. Il en résulte... clairement que celui qui, le premier, 
transcrivit le Rainardo s'est servi... d'une tradition autre que 
celle de la branche I ; ces quatre vers en font foi 1 . » Nous ne le 
croyons pas. Les vers 3-7 nous semblent très près des vers 16-21 
de la branche I : 

. . . Sire Noble H lions 
Totes les bestes fist venir 
En son paies por cort tenir. 
Onques n'i ot beste tant ose 
Qui remansist por nule chose 
Qui ne venist hastivement. 

Il nous semble retrouver ici le tour même de la phrase italienne. 
Mais il est bien vrai que les mots « grandes et petites » sont ab- 
sents de ce passage. Peut-être l'auteur du Rainardo aurait-il pu 
s'en aviser tout seul. Mais à supposer qu'on soit mal venu à lui 
attribuer une pareille indépendance, nous sommes tout prêt 
à accepter le rapprochement proposé par M. Sudre. Toutefois 
nous tirerons de ce fait une conclusion différente, et nous dirons 
simplement que notre Italien a utilisé, à côté de la branche I, 
la branche Va. Nous l'aurions affirmé de toute façon, car il 
est bien certain que le récit de l'aventure du viol, tel qu'il est 
fait par Lesengra, est emprunté non à la branche I mais à la 
branche Xa. L'auteur de Rainardo s'est donc adressé aux deux 
branches de Renard qui non seulement sont les meilleures du 
roman, mais ont été au xn e et au xin e siècle les plus populaires 
de toute la collection : et qu'y a-t-il d'étonnant à cela ? Qu'en 
général il ait suivi de près la branche I, c'est ce qui deviendra 
évident à qui se donnera la peine de comparer vers par vers 
les deux poèmes : M. Todt, après M. Teza 2 , donne une longue 
liste de rapprochements, et il serait facile de l'allonger encore. 
M. Sudre lui-même ne nous dit-il pas : « Dans la suite — c'est- 
à-dire après ces quatre vers du début — le Rainardo nous 
présente à peu près les mêmes événements que la branche I 3 » ? 

1. Ouvr. cit., p. 92-4. 

2. C'est M. Teza qui a publié le premier la version g, Rainardo e Lesuajrino, 
Pise, 1869. 

3. Ouïr, cit., p. 9-4. 



388 LE ROMAN DE RENARD 

Il est vrai qu'il se hâte d'ajouter : « Mais comme son récit est 
plus simple, plus naïf ! Comme il porte un cachet de réelle 
antiquité ! » Plus simple oui, car l'Italien a élagué et condensé ; 
plus naïf, c'est selon : mais plus ancien ? En quoi ? « Quand 
Lesengrino a terminé son réquisitoire et demandé vengeance 
de l'infâme qui a souillé sa femme, le lion se montre ému et, 
dans sa sagesse, il croit que cet adultère mérite châtiment : 

Questa e grande ofension : 

Chi onis l'altru muier, 

E son tegnu de iostixier. v. 30 ss. 

Que cette honnêteté est loin du persiflage, du ton badin avec 
lequel Noble, dans la branche I, commente la mésaventure du 
plaignant : 

Ysengrin, leissiez ce ester... 

Onques de si petit do mage 

Ne fut tel duel ne si grant rage... v. 45, 51-2. » 

A supjDoser que nous ayons là la note juste, qu'en conclurait-on? 
Croit-on de bonne foi qu'en trois quarts de siècle la corruption 
mondaine ait fait tant de progrès qu'on puisse en toute sûreté 
dater un poème suivant l'attitude qu'on y prend à l'égard de 
l'adultère ? Mais il ne nous semble pas que l'Italien ait pris 
les choses si au tragique. Qu'on relise notre résumé : son Noble 
est un fantoche qui est toujours de l'avis du dernier qui a parlé. 
Et ce roi si honnête de sentiments va finir par absoudre, avec 
une larme dans la voix, l'adultère et le larron. — M. Sudre fait 
une dernière remarque : « Certes tout ce bruit que, dans la 
branche I, mène Isengrin autour de son malheur conjugal n'au- 
rait eu aucune suite sans l'arrivée ojyportune de Chantecler et 
du cadavre de la pauvre Copée. Or rien de cette jolie mise en 
scène n'apparaît dans le Rainardo ; elle est remplacée par une 
plainte du coq présent au Plaid, laquelle suit immédiatement 
celle de Lesengrino : 

Un Cantacler si s'aprexenta 

Davant lo lion, si se lamenta. 

Nobel lion, per deo marci, 

De Raynald fa raxon a mi. v. 33 ss. 

Et il énumère les mauvais traitements exercés par Rainardo sur 



RENARD MÉDECIN 389 

ses poules et sur lui-même, ce qui est plus grave ; car chantant 
les heures, il appartient à l'ordre sacré l . » Ainsi nous aurions 
dans le poème italien une première version, plus fruste, moins 
dramatique, de l'épisode de Chanteclei dans la branche I : le 
coq seul y paraît, et il est là dès le début de la branche, on 
n'entrevoit ses poules que dans le lointain, et Copée n'est p 
mentionnée : c'est seulement plus tard qu'un remanieur de talent 
aurait repris l'épisode, et en aurait tiré la jolie scène, que nous 
connaissons. Il nous semble évident au contraire que l'auteur 
italien a eu sous les yeux précisément cette jolie scène, dont sa 
version ne nous présente plus qu'un reflet un peu décoloré. Il a 
échappé à M. Sudre qu'il n'y a pas seulement un « chantecler » 
mais deux dans le poème italien. Continuons la citation après le 
vers 36 où il l'a arrêtée : 

Che g era ben con sete cento. 
38 Ma un ge n era sanguenente 

Che Raynald trovo la noite col dente : 

Si ge trase 1 ala dentro el ventre 

D'un pal ge vedo che non ave un oltro. 
42 De quel fo gramo Raynaldo a la mort. 

E quel ch era navra e sanguenent, 

Davant lo lion si va plurando. 

— Xobel lion, per deo merci, 
46 De Raynaldo fa raxon a mi ! 

Da che 1 onci 1 orden sagre, 

Vu si tignu de iustixier. 

Ben sa tu che son Chantacler : 
50 Li previi deo chanto hi mester. 

Ben sa tu che sun cantaor, 

Li previi deo chanto h ore 2 . 

Nous ne prétendons pas comprendre pleinement tout le passage : 
en particulier le v. 41 nous est resté très obscur. Mais il est 
bien clair qu'il y a deux moments dans l'épisode : 1. Un pre- 
mier chantecler s'avance et raconte qu'un des siens a été fort 
malmené par Renard : le goupil est survenu de nuit et d'un 



1. Ibid., p. 94-5. 

2. La même scène se reproduit — et est rapportée en des vers presque iden- 
tiques — après l'arrivée de Renard à la cour, v. 229-314. Dans t le premier pas- 
sage, v. 55-74, n'est pas très clair, mais s'éclaircit par une comparaison avec le 
second, v. 293-308. 



390 LE ROMAN DE RENARD 

coup de dent lui a arraché une aile du corps. 2. Le blessé lui- 
même, — un autre chantecler — navré et sanglant, s'approche 
à son tour du roi, et demande justice : c'est lui qui parle de l'ordre 
sacré et des heures qu'il chante. Or qui ne reconnaîtra dans le 
premier plaignant Chantecler, le grand Chantecler de la bran- 
che I, et dans le second un curieux mélange de Pinte et de 
Coupée : comme Pinte, le « chantecler » va pleurer aux pieds du 
roi et crier vengeance, comme Coupée le malheureux a été 
affreusement mutilé : seulement il n'en est pas mort. Qu'on com- 
pare aux v. 38-40 de l'italien les vers 291-94 de la branche I : 
l'emprunt saute aux yeux 1 : 

Ma un ge n era sanguenente Renart l'avoit si maumenee 

Che Raynald trovo la noite col dente : Et as denz si desordenee 

Si ge trase 1 ala dentro el ventre. Que la cuisse li avoit frète 

Et une ele hors del cors trete. 

Serons-nous surpris maintenant d'apprendre que M. Voretzsch 
exécute en une ligne le Rainardo franco-italien qu'il tient pour 
une simple Bearbeitung de la branche 1 2 ? 

Ainsi il est vain de vouloir chercher derrière ce récit un ancien 
poème disparu, dont l'existence même est problématique. Il 
n'y faut voir qu'une reprise tardive de la scène du jugement, 
et un nouvel effort, après bien d'autres, pour donner enfin une 
conclusion satisfaisante à cette scène. Et le dénouement que 
nous propose l'auteur italien vaut bien ceux qu'avaient imaginés 
les trouvères français. Renard est acquitté, à condition qu'il 
renonce à ses brigandages et se mette à travailler pour vivre. 
Le voilà donc qui s'en va, fort en peine de trouver un métier 
auquel il soit propre, quand il rencontre par hasard sa commère 
la chèvre : elle lui propose de cultiver en commun un champ 
qui lui appartient. Suit la charmante histoire du « labourage » 
de Renard. Quand la récolte est mûre, le goupil qui voudrait 
duper la chèvre est au contraire joué par elle, et de dépit il déclare 
qu'il en a assez de l'honnêteté et va recommencer sa vie de 
rapines. L'histoire est bien contée, et il est certain que de toute 
cette branche XXVII se dégage un charme particulier. Certains 



1. M. Teza avait déjà fait ce rapprochement, sans remarquer du reste qu'il 
y a doux « chantecler » en scène. 

2. Zts. f. rom. Phil, XVI, p. 1. De même M. Martin, Observ., p. 99-100. 



RENARD MÉDECIN 391 

détails sont très heureux : ainsi le trait de la distinction des reli- 
gions et tout ce que l'auteur en tire. Il y a dans cette forme du 
comique plus do fantaisie qu'on n'en trouve d'ordinaire dans 
nos branches et il faut avouer qu'autour de ces contes du goupil 
le poète italien s'est joué avec une grâce plus légère que pas un 
de nos trouvères. 

Italiens ou Français, c'est à la branche I que depuis longtemps 
ils nous ramènent tous. On ne saurait exagérer l'importance de 
ce poème dans l'histoire de l'évolution du Roman. On lui a em- 
prunté à l'envi ses épisodes et ses procédés. Ambassades mal- 
heureuses, confessions du goupil, miracles sur des tombes, 
c'est là qu'on est allé les chercher. Chantecler, oubliant la ferme 
de Constant des Noes, va désormais hanter la cour où le souvenir 
de Copée la martyre lui fait une auréole. Grimbert est devenu 
pour toujours l'ami et l'avocat de Renard. Madame Fière, 
qui a donné un anneau au goupil partant pour la Terre Sainte, 
ne s'arrêtera pas en si beau chemin, et petit à petit elle prendra 
la place d'Hersent la louve. L'âne Berna-rd commence une 
carrière qui sera belle. Ce ne sont pas seulement des person- 
nages et des situations qu'on vient demander à la branche I. 
On lui dérobe une méthode pour orienter le récit. L'auteur de I, 
le premier, s'était aperçu qu'à l'épopée de Pierre de Saint-Cloud 
il manquait une vraie conclusion, et il s'ingénia pour en trouver 
une. On admira sa maîtrise, et on voulut faire aussi bien en 
faisant autrement : on n'y réussit pas toujours. Le problème était 
de condamner à mort Renard, qui l'avait cent fois mérité, et de 
sauver pourtant un héros qu'on ne se résignait pas à enterrer 
pour jamais. Dans la bran?he I, il y a sentence rendue et 
Renard n'échappe au gibet que pour partir en pèlerinage : dans 
la, baron rebelle, il est pris et va être exécuté quand il est 
racheté par l'or de sa femme ; dans VI, défait en combat sin- 
gulier, il périrait, si frère Bernard n'arrivait à point pour le 
délivrer ; dans X il se fait médecin, guérit le roi et apaise ainsi 
sa colère ; finalement dans XXIII, comme nous le verrons, le 
goupil condamné à mort se tire d'affaire en s'offrant à marier 
richement le roi ; XXVII seul a osé nous montrer Renard jugé 
et acquitté mais à la condition qu'il prenne un métier. Inven- 
tions ingénieuses ou bizarres, elles procèdent également de Fau- 
teur de la branche I et attestent ainsi la grande influence qu'il 
a exercée sur ses contemporains. Sa popularité a même franchi 



392 LE ROMAN DE RENARD 

les limites de son pays : c'est par lui que les Flamands et les 
Italiens ont appris à connaître l'épopée du goupil. On aimerait à 
connaître le nom d'un homme qui a tenu une telle place dans 
la littérature de son temps. 



CHAPITRE XVII 



REINHART FUCHS 



On a eu tort de voir dans le Reinhart Fuchs une traduction presque littérale 
de branches françaises disparues. En réalité le Glichezâre a, non sans talent, 
ordonné et fondu en un poème unique une demi-douzaine de branches que 
nous avons encore. On ne peut s'appuyer sur son récit pour voir dans 
les poèmes conservés de Renard des remaniements tardifs. 



Avec II- Va, III, IV, V, XV, XIV, I, X, VI nous avons passé 
en revue les branches les plus anciennes de notre collection, 
avec la nous nous sommes approchés de la fin du xn e siècle, 
avec Ib nous avons peut-être dépassé 1200, avec XXVII finale- 
ment nous avons poussé jusqu'au milieu du xm e siècle. Si nous 
nous en tenons au premier groupe, nous remarquons qu'à l'excep- 
tion possible de la branche VIII, qui du reste pourrait très bien 
avoir été composée dès 1180, nous avons là toutes les branches 
dont les sujets ont été également traités par le Glichezâre. 
Venons-en donc enfin au poème allemand, et cherchons à régler 
une fois pour toutes, s'il est possible, la question de ses rapports 
avec les branches françaises. On se rappellera * que jusqu'à 1863, 
date de publication du livre de Jonckbloët, tous les critiques 
avaient soutenu que le Reinhart Fuchs venait d'anciens poèmes 
français aujourd'hui perdus : seul Paulin Paris avait voulu voir 
dans les branches que nous possédons l'original du Glichezâre. 
On se rappellera aussi que, ni d'un côté ni de l'autre, on n'avait, 
selon nous, apporté au débat un seul argument valable. Mais la 
thèse de Grimm et de Jonckbloët avait recueilli tant de suffrages 
éminents qu'elle passait couramment pour démontrée. Knorr, 

1. Voir ch. IV et particulièrement p. 55 ss. 



394 LE ROMAN DE RENARD 

écrivant en 1866, pensait que « M. Jonckbloët a donné une certi- 
tude absolue à l'hypothèse de Grimm, d'après laquelle toutes 
les branches de Méon... seraient des remaniements du xm e siè- 
cle. Leur ancienne forme s'est perdue et ne se retrouve que 
dans l'imitation allemande de Henri le Glichezâre 1 . » Pourtant, 
vingt ans plus tard, M. Martin, après avoir publié en une soi- 
gneuse édition toutes les branches de Renard, revenait délibéré- 
ment à l'opinion de Paulin Paris. Il la soutenait d'arguments 
nouveaux, mais sa démonstration tenait tout entière en six 
pages rapides où elle n'était guère qu'esquissée 2 . Toutefois la 
question était posée à nouveau, et il devenait évident que, si 
l'on voulait obtenir du problème une solution vraiment satis- 
faisante et définitive, il fallait entrer dans le détail et soumettre 
branches françaises et poème allemand à une comparaison 
plus attentive et plus minutieuse que personne ne l'avait encore 
fait. Deux savants se mirent à la besogne presque en même 
temps et en 1891 publièrent, chacun de son côté, leurs résultats. 
M. Bûttner, dans une brochure de 123 pages, intitulée Der 
Reinhart Fuchs und seine franzôsische Quelle 3 , aboutit à con- 
firmer pleinement les vues de M. Martin. Dans trois longs articles 
de la Zeitschrift fur romanische Philologie 4 , M. Voretzsch sou- 
tint au contraire le bien fondé de la thèse de Grimm et de Jonck- 
bloët. Qui des deux avait raison ? Les critiques n'hésitèrent pas 
longtemps : l'un après l'autre ils vinrent condamner M. Biïttner 
et louer M. Voretzsch 5 . Dans cette unanimité, seul M. Martin 
éleva une voix discordante et refusa de se laisser convaincre 6 . 
On enregistra poliment sa protestation 7 , mais il demeura acquis 
pour tout le monde, sauf pour lui, que M. Buttner avait fait fausse 
route et que M. Voretzsch avait mis en pleine lumière une vérité 
désormais incontestable : l'original du Glichezâre avait disparu 
et il fallait le chercher dans d'anciens poèmes français, dont les 



1. Phrase empruntée au compte rendu du mémoire de Knorr que donna 
G. Paris dans la Revue Critique, 1866, p. 286-8. 

2. Observations sur le Roman de Renard, Strasbourg, 1887, p. 106-12. 

3. Studien zu dem Roman de Renard und dem Reinhart Fuchs, II. Heft, Stras- 
bourg, 1891. 

4. Zts. f. rom. Phil., XV, 1891, p. 124-82 et 344-74 ; XVI, 1892, p. 1-39. 

5. Voir en particulier Zts. f. franz. Spr. u. Lit., t. XIV, 1892, 2 e partie, p. 186, 
et Zts. f. rom. Phil, XVII, 1893, p. 295. 

6. Zts. f. rom. Phil, XVIII, 1894, p. 286-92 et particulièrement 290-1. 

7. Voir G. Paris, Mélanges de litt. fr., p. 347, n. 1. 



REINHART FUCHS 395 

branches de L'édition Martin ne sont que de tardifs remanie- 
ments. 

On devinera aisément que nous ne pouvons souscrire 
conclusions. Comme M. .Martin, nous croyons que .M. Vbretzsch 
a j:>assé à côté de la vérité. Toutes les fois que, sur an point parti- 
culier, nous avons eu l'occasion d'éprouver sa théorie, nous 
avons cru la trouver en défaut. Le moment est venu de l'exa- 
miner d'ensemble et de prouver que ce n'est pas nous à notre 
tour qui nous trompons. Nous tenons la tâche pour ma] 
délicate. Nous n'oublions pas que G. Paris a vu dans les articles 
de M. Voretzsch « des modèles de critique sagace et circons- 
pecte l . » Tels nous les avons jugés nous-même pendant bien 
longtemps, et nous avons autrefois apporté notre petite pierre à 
l'édifice construit par le critique allemand 2 . Bien plus, nous 
avions déjà commencé et poussé assez avant cette étude, que 
nous adoptions encore les conclusions de M. Voretzsch, O'esl 
seulement en présence des difficultés toujours croissantes qui 
s'accumulaient sur notre route que des soupçons nous sont venus. 
Une nouvelle étude des trois articles, éclairée par des résultats 
déjà acquis et que nous tenions pour certains, a fini, à notre 
grand étonnement, par confirmer ces soupçons. Il s'agit mainte- 
nant de montrer qu'il n'y a pas là de notre part pure impres- 
sion ou aveuglement volontaire, mais attitude réfléchie et rai- 
sonnée. Il nous est impossible, on le comprendra, de suivre 
M. Voretzsch dans le détail de sa très longue démonstration : 
il y faudrait tout un livre égal en étendue à celui que nous écri- 
vons. Mais nous définirons sa méthode, nous mettrons en lumière 
les postulats qu'il accepte, et nous serrerons de près quelques 
parties de son argumentation : cette étude, toute limitée qu'elle 
sera, suffira, croyons-nous, à justifier notre audace. 

M. Voretzsch commence par noter que sur la question qu'il 
se propose de traiter les vues les plus contradictoires ont été 
émises : et on n'est pas arrivé à se mettre d'accord. « Il ne reste 
donc plus qu'à faire table rase une bonne fois des théories et 
des hypothèses par lesquelles on a voulu expliquer l'origine et 
déterminer l'âge du Roman de Renard et à fonder l'étude de ces 
questions uniquement sur une comparaison des textes. » Voilà 



1. Ibid. 

2. Romania, t. XXVIII, 1899, p. 296-303. 



396 LE ROMAN DE RENARD 

certes qui est pour inspirer confiance. « Mais n'oublions pas, 
continue-t-il, que si le Reinhart Fuchs forme un tout ordonné 
avec art, le Roman nous présente au contraire un enchevêtre- 
ment assez confus. Nous ne pouvons pas décider d'avance si 
c'est ici l'ordre ou le désordre, l'unité ou la multiplicité qui 
sont à l'origine ; nous ne pouvons donc pas non plus, d'entrée 
de jeu, voir dans le Renard, ou dans 1' « ancien Renard » un tout 
que nous comparerions ensuite comme tel avec le Reinhart 
Fuchs. Pour se former une opinion dégagée de tout parti-pris, 
il faut comparer entre elles les parties constituantes. Ces parties 
seraient d'abord les branches ; mais sous la forme où nous les 
avons, elles se laissent décomposer elles-mêmes en plusieurs aven- 
tures, et nous ne savons pas à quel point était parvenue, à l'épo- 
que du Glichezâre, la constitution des branches (die Branchen- 
bildung). C'est pourquoi il faut comparer entre elles les aventures, 
en tant qu'elles se laissent détacher du tout comme narrations 
se suffisant à elles-mêmes, et qu'elles peuvent par conséquent 
avoir vécu d'une vie indépendante 1 . » C'est bien ce que va faire 
en effet M. Voretzsch et il nous a là en quelques phrases donné 
une très claire idée de sa méthode. 

Nous croyons que, sans attendre davantage, on peut adresser 
à cette méthode un grave reproche : elle n'a pas réussi à se 
libérer de l'influence des systèmes en dehors desquels elle pré- 
tendait s'exercer. M. Voretzsch considère le Reinhart Fuchs 
comme l'œuvre une d'un artiste conscient, et personne ne saurait 
l'en blâmer. Mais que penser de l'attitude qu'il prend à l'égard du 
Roman français ? Il note qu'on ne saurait y voir une œuvre une 
et coordonnée. C'est vrai. Il conclut qu'il faudra donc comparer 
les deux œuvres non pas ensemble à ensemble, mais parties par 
parties. Ceci nous semble très légitime. Mais ces « parties », 
comment les déterminer ? En ce qui concerne le poème allemand, 
nous pouvons le diviser en autant de récits qu'il en renferme : 
Grimm avait reconnu dix de ces divisions, Jonckbloët seize, 
M. Martin vingt-et-une ; M. Voretzsch en admet vingt-quatre. 
Peu importe le nombre exact : il n'y a là qu'un procédé tout 
artificiel, et selon qu'on arrête tel ou tel récit ici ou là, on obtien- 
dra un nombre plus ou moins grand de ces divisions. Pour notre 
part nous acceptons très bien le compte de M. Voretzsch. Où 

1. Zts. f. rom. Phil., XV, p. 129. 



REINHART FUCHS 397 

trouver maintenant les « parties » françaises, correspondantes \ 
Ce sera assurément les branches, et nous avons là une division 
toute indiquée par Les manuscrits. M. Vbretzsch pourtant n'en 

a pas jugé ainsi. Il remarque que ces branches nous présentent 
le plus souvent une série d'aventures : ne pourrions-nous pas 
briser ces séries et prendre comme base de notre comparaison 
ces aventures elles-même.? ? Quelques-unes se laissent détacher 
de la branche sans trop de peine et ont peut-être mené aupara- 
vant une existence indépendante. Voilà donc, sans plus de 
façons, la « branche » écartée et 1' « aventure » installée à sa place. 
Mais c'est là où apparaît tout l'arbitraire de la méthode. Cons- 
ciemment ou non, on emploie deux systèmes de poids et mesures. 
A l'égard du poème allemand, nul doute gênant : on manifeste 
la confiance la plus entière dans le témoignage des manuscrits : 
on croit sur parole le Glichezâre. Si l'on morcelle son œuvre, 
c'est en demandant pardon de la liberté grande, ce n'est du reste 
que pour un instant, à seule fin de faciliter l'analyse : il n'y a 
rien là qui tire à conséquence ; l'examen terminé, les morceaux 
se rejoignent comme d'eux-mêmes, et sur le corps ainsi reconsti- 
tué nulle trace de scalpel. Quand on en vient aux branches 
françaises, changement soudain : plus de confiance bon enfant, 
scepticisme complet : on muselle Pierre de Sahvo-Cloud, on im- 
pose silence à tous les prologues, on ne fait crédit à aucune bran- 
che et pour obtenir 1' « aventure » que seule on tient pour primi- 
tive, on taille, on découpe à cœur joie, et tant pis si les membres 
écartelés du poète sont ensuite jetés à la voirie ; il s'agit avec 
ces textes suspects de jouer au plus fin et de ne s'en laisser im- 
poser qu'à bonnes enseignes. 

11 faut pourtant s'entendre : quelle est la raison de cette sur- 
prenante défiance ? « Œuvre confuse et désordonnée » nous 
dit-on. Mais qu'est-ce qui est confus et désordonné ? Le Roman? 
Mais qu'appelez-vous le « Roman ? » Sans doute il y a là un 
terme commode pour désigner un ensemble de poèmes qui 
reprennent les mêmes personnages pour héros d'aventures ana- 
logues ou différentes. Mais aussi ce n'est rien de plus qu'un 
terme commode, un artifice de classificateur dont il ne faudrait 
pas être la dupe. Roman ici - - c'est trop évident, mais on 
l'oublie — n'a pas le même sens que dans Roman de Troie ou 
Roman de la Rose. La confusion dont vous vous plaignez, c'est 
vous qui l'introduisez, en rapprochant de gré ou de force des 



398 LE ROMAN DE RENARD 

poèmes d'une inspiration sans doute analogue mais parfaitement 
indépendants. Il est vrai que des collectionneurs du xm e siècle, 
qui ont rassemblé ces poèmes dans de gros recueils, semblent 
vous avoir ici donné l'exemple. Mais à la même époque d'autres 
collectionneurs ont rassemblé de la même façon les lais de Bre- 
tagne. Parlerez-vous en ce cas de désordre et de confusion 1 
Non, car vous sentez bien que, malgré l'évidente parenté des 
lais entre eux, chacun est l'œuvre d'un auteur indépendant et 
doit être examiné à part des autres. Dans un chapitre de Manuel, 
on pourra résumer toute cette production sous le titre de lais 
bretons : on marquera ainsi l'identité des procédés, la ressem- 
blance des sujets, l'empreinte commune d'une mode passagère. 
Mais qui voudrait partir de ce titre pour reprocher aux lais de 
ne pas se faire suite les uns aux autres ? Pourquoi donc en agir 
autrement avec le Renard ? Laissons de côté ce prétendu 
« Roman », qui n'est qu'un être de raison, et regardons la réalité : 
les manuscrits ne nous offrent pas un roman, mais bien une tren- 
taine de romans ; examinez chacun d'eux et dites-nous si vous 
y relevez désordre et confusion : là est la véritable question. 
Pour notre part nous avons étudié de près ces poèmes et nous 
y avons en général trouvé un plan visible et une très nette unité. 
La plupart des contradictions qu'on y avait signalées disparais- 
sent, nous l'avons vu, devant un examen plus attentif. On n'a 
pas plus de droit, dans le cas des branches de Renard, de rejeter 
Je témoignage des manuscrits qu'on ne l'a dans le cas de Gautier 
d'Arras ou de Chrétien de Troyes. Halte-là, dira M. Voretzsch : 
il y a une différence. Les branches de Renard sont autrement 
complexes ^u'Éracle ou Ivain : elles sont l'aboutissant d'une 
tradition peut-être séculaire, les plus anciennes ont déjà derrière 
elles une vie longue et variée ; les « aventures » se sont combinées 
de plus d'une façon avant d'aboutir aux « branches » que nous 
avons, et si nous ignorons au juste à quelle étape en était arrivé, 
au temps du Glichezâre, ce travail d'organisation, nous savons du 
moins qu'il battait alors son plein. 

Comment le savons-nous ? Nous croyons qu'on serait bien 
embarrassé de répondre à cette question. A moins qu'on ne fasse 
appel à Grimm. Et il n'y a pas de doute que c'est bien son 
influence qui se fait sentir ici. Mais nous avons vu sur quelle 
base fragile il avait édifié son système, et il est bien certain en 
particulier que le Reinhart Fuchs — vieilli d'au moins trente 



REINHART FUCHS 399 

ans — lui avait fourni un de ses arguments Les plus décisifs. 
M. Voretzsch voulait, en dehors de toute théorie et de toute 
hypothèse, instituer une pure comparaison de textes : mais il 
est resté tout le temps sous l'influence d'une interprétation 
antérieure à laquelle l'avait conduit en grande partie la considé- 
ration de la date, prétendue ancienne, du Reinhart Fuchs. Rien 
d'étonnant qu'il arrive, au bout de son enquête, aux résultats 
de Grimm : c'est de là qu'il était parti. En d'autres termes, 
M. Voretzsch ne s'est pas demandé si une comparaison du 
Reinhart Fuchs et du Renard français conduirait ou non à voir 
dans nos branches autant de remaniements : mais acceptant dès 
le début l'idée que ces branches ont évolué, il s'est demandé si 
le Reinhart Fuchs nous renvoyait à la collection actuelle ou à 
une collection antérieure. C'était aiguiller dès le départ sur 
une voie fausse. Voyez les inconvénients. Jamais M. Voretzsch 
ne considérera une branche d'ensemble : le prologue de la 
branche II, si curieux et si décisif à qui s'y arrête un rjeu, l'a laissé 
indifférent : c'est qu'il ne renferme aucune « aventure ». Les 
aventures qui suivent sont rangées dans un ordre très particulier 
qui se retrouve aussi dans YYsengrimus : cette coïncidence n'a 
pas intéressé M. Voretzsch. Dans l'aventure il ne considère que 
l'aventure : là seulement, croit-il, nous sommes sur un terrain 
solide : dès que nous sortons d'une aventure, ayons soin de re- 
tomber à plein dans une autre, sans nous préoccuper de la route 
que nous avons dû suivre pour passer de l'une à l'autre : car il 
s'agit là de liaisons, et en ce domaine le remanieur a exercé de 
tels ravages que le mieux est de s'en tenir à un doute universel. 
Dès lors qu'importent les coïncidences que nous signalons ? 
Elles ne porteraient tout au plus que sur des additions de co- 
pistes. Ce n'est pas tout. La chronologie ne jouera presque 
aucun rôle. Toutes nos branches vont être placées sur le même 
plan, la branche XVI sera invoquée au même titre que la 
branche IL Les différences de forme qui les séparent s'effacent, 
toutes prennent une teinte uniforme, l'art des trouvères ici 
rudimentaire, là déjà plus sûr de lui est partout tenu pour nul 
et non avenu : c'est que la matière seule importe. 1' « aventure » 
à laquelle on nous force toujours à revenir. Vraiment on se 
demande quelle œuvre du xn c ou du xiii e siècle pourrait résister 
à un pareil traitement. 

Nous croyons que pour aboutir à une solution exempte de 



400 LE ROMAN DE RENARD 

parii-pris il aurait fallu procéder de façon très différente. Il 
importait avant tout de se faire une idée de la méthode du Gli- 
chezâre. Il est sûr qu'il a emprunté ses récits à des œuvres fran- 
çaises et d'autre part il est également sûr qu'à comparer son 
poème aux branches françaises de Renard que nous avons, 
on remarque chez lui de nombreuses modifications : sa version 
est en général plus simple, plus sèche, plus naïve. Ces change- 
ments sont-ils de son fait, ou s'est-il borné à reproduire des 
poèmes français antérieurs à ceux que nous avons ? En d'au- 
tres termes est-il un adaptateur de talent, ou n'est-il qu'un 
humble traducteur ? Toute la question est là. Dans le second 
cas nous avons perdu son original, dans le premier cas rien ne 
nous empêche de supposer que c'est lui qui a transformé les 
données de nos branches actuelles. Entre ces deux alternatives 
il nous faut choisir, avant d'aller plus loin. Car si nous passons 
outre et procédons d'autorité à une comparaison détaillée des 
textes, nous nous engageons forcément dans une impasse dont 
nous ne sortirons plus. Voici un détail propre au Meinhart Fuchs 
que vous portez sur-le-champ au compte d'une ancienne ver- 
sion française aujourd'hui disparue : car le Glichezâre ne l'a 
pas inventé, dites-vous. Pardon, répondrai-je. Vous vous faites 
une fausse idée du poète allemand : il est bien plus indépendant 
que vous ne pensez, et nous allons, s'il vous plaît, lui restituer 
ce détail. Qui décidera ? — Mais peut-on savoir au juste comment 
s'y est pris le Glichezâre 1 Nous croyons qu'il n'est pas impos- 
sible de s'en faire une idée au moins approchée. 

Il est avéré tout d'abord que le Glichezâre a fait à l'occasion 
preuve d'indépendance. Même les critiques les plus disposés à 
ne voir en lui qu'un simple traducteur reconnaissent qu'il a 
ajouté quelques épisodes à son original. Il vaudrait peut-être 
la peine d'étudier ces épisodes : ce serait, croyons-nous, le meil- 
leur moyen de pénétrer un peu dans les procédés de notre auteur* 
C'est vers la fin de son poème que nous trouvons les additions 
les plus importantes. Renard vient de guérir le roi, et d'inventer 
pour ses ennemis des châtiments variés. Il songe aussi à récom- 
penser ceux qui ont pris son parti dans la grande délibération 
qui a failli lui être si fatale, Volbente et l'éléphant. Sur sa demande 
l'éléphant reçoit la Bohême et on lui donne sur-le-champ l'in- 
vestiture. Puis le nouveau prince chevauche vers sa terre et 
y publie l'étrange nouvelle qu'il en est devenu le seigneur. Il 



REINHART FUCHS 401 

ne le fut pas longtemps, car ses sujets le rossèrent. Quant à 
Yolbente, le roi lui accorde l'abbaye d'Erstein : voici une abbesse 
bien joyeuse. Elle se hâte d'aller trouver ses nonnes pour se 
faire reconnaître. Mais le couvent se soucie fort peu de l'édit 
royal : armées de leurs stylets à écrire, les nonnes se jettent 
sur leur abbesse, la battent jusqu'au sang et finissent par la 
pousser dans le Rhin. C'est ainsi que Renard récompense ses 
avocats. Le premier épisode fait probablement allusion à l'aven- 
ture de Sobëslav II qui « mis sur le trône de Bohême par Fré- 
déric I en 1173... en fut chassé en 1179. » Quant au second épi- 
sode, bien qu'on n'ait pas réussi à le mettre en rapport avec 
un événement historique déterminé, il est très vraisemblable 
qu'il y faut voir une allusion aux bouleversements qui suivirent 
en Allemagne la réconciliation de Frédéric I er et du pape Alexan- 
dre III en 1177. Des deux côtés on oublia plus d'un serviteur 
fidèle : de là des mécontentements dont il semble bien que le 
Glichezâre se fasse ici l'écho 1 . Quoi qu'il en soit, voilà à son actif 
deux additions incontestables qui forment un total de 92 vers 2 . 
A l'égard d'un troisième épisode qui fait suite à ceux que nous 
venons d'examiner, les critiques sont un peu moins affirmatifs : 
tous pourtant déclarent qu'il y a la plus grande vraisemblance 
à l'attribuer au Glichezâre 3 . Renard va mettre le comble à ses 
perfidies en trahissant le roi. Sous prétexte de le rétablir com- 
plètement, il lui fait prendre un breuvage empoisonné ; puis 
prenant par la main son parent Krimel, il s'esquive de la cour. 
Le roi cependant se trouve mal, mande son médecin, apprend 
son départ, et se rend compte qu'il est empoisonné. Il se repent 
d'avoir suivi les conseils du traître, mais trop tard, « II se retourna 
du côté de la muraille et expira. Son crâne sauta en trois pièces 
et sa langue se tortilla en neuf plis. » Sur cette fin tragique du 
roi Noble, se termine le récit du Glichezâre. L'épisode comprend 
63 vers 4 . 



1. Sur ces dates et ces événements voir, en dehors de l'introduction de 
M. Reissenberger, Martin, Observations, p. 108-10 et Untersuchungen und 
Queîlen zur germon und rom. PhU., Prague, 1908, p. 273-6. 

2. \'. 2095-187. Cf. Reissenberger, Reinhart Fuchs, 2< éd.. p. 26 ; Voretzsch, 
Zts. j. rom. PhU., XVI, p. 22 ; G. Paris. Mélanges de litt. //•.. p. 409. n. 3. 

3. Reissenberger. ouvr. cit., p. 26 ; Voretzsch, art. cit.p. 23 ; G. Paris, Mdan</es 
de litt. fr.. p. 409-10. 

4. V. 2166-2199, 2219-2248. Nous nous sommes aidé pour lire le Glichezâre 
de l'excellente traduction donnée par Jonckbloët dans son Étude, sur le Roman 

Foulet. — Le T 'oman de Renard. 26 



402 LE ROMAN DE RENARD 

Nous croyons qu'à ces trois additions il en faut joindre une 
quatrième qui n'est guère plus douteuse. On se rappelle que 
dans la branche X la maladie du roi survient assez brusquement, 
sans qu'on en indique la cause. Le Glichezâre est bien mieux 
renseigné, comme on va voir. Chez lui, c'est la vengeance d'une 
fourmi qui amène cette maladie. Noble était allé dans la forêt 
à une fourmilière, et il prétendit y avoir droit de suzeraineté. 
Les fourmis ne voulant rien entendre, le roi se jette sur elles et 
en fait un terrible carnage. Puis ayant saccagé le château, il 
s'en va. Cependant le roi des fourmis rentre dans son domaine 
et apprend ce qui s'est passé. Indigné, il veut venger son peuple, 
part et, rencontrant Noble qui dort sous un tilleul, il songe un 
instant à le mettre en pièces, puis se décide à lui sauter courageu- 
sement dans l'oreille et va s'installer dans son cerveau. La 
douleur réveille le roi. Que signifie ce mal, s'écrie-t-il ? « Hélas ! 
c'est parce que j'ai négligé de tenir mes plaids que je souffre. 
Cela ne m 'arrivera plus. » Et il convoque en effet une cour plé- 
nière. Renard y viendra, transformé en médecin habile, et 
saura guérir le roi. La vérité est qu'il avait vu la fourmi entrer 
dans l'oreille de Noble. C'est pourquoi il fait entourer de la 
fourrure du chat la tête du lion. La fourmi sentant la chaleur 
sort. Renard la capture et la menace de mort pour avoir mis en 
danger la vie du souverain. J'ai dû venger mes parents, reprend 
l'autre, mais si tu me remets en liberté, je te donnerai mille 
châteaux dans la forêt. Renard accepte le présent, et la fourmi 
détale. « Si elle ne lui eût pas fait ce don, elle aurait perdu la vie. 
Cela se voit encore aujourd'hui : quiconque a des dons à distri- 
buer arrive plus tôt à son but que celui qui s'évertue à servir son 
seigneur : que Dieu ait pitié de nous ! » D'où vient ce récit bizarre, 
à quoi on ne trouve pas la plus légère allusion dans aucune de 
nos branches ? Pour M. Reissenberger l'origine en est douteuse 1 . 
M. Voretzsch déclare que sur ce point on ne peut rien dire de 
certain, mais qu'il n'est pas impossible que l'épisode ait été 
emprunté par le Glichezâre à sa source française 2 . Mais cette 
affirmation se fonde uniquement sur l'opinion que le critique 



de Renard, p. 68-73 et 77-118, et c'est le plus souvent cette traduction que nous 
reproduisons dans nos citations : en quelques passages toutefois nous avons cru 
pouvoir serrer de plus près le texte allemand. 

1. Ouvr. cit., p. 26. 

2. Zta. /. rom. Phil, XV, p. 373-4. 



REINHART FUCI1- 403 

allemand s'est faite des branches I et X du roman français. Xi 
l'une ni l'autre nVst originale, dit-il. Sans quoi, la branche du 
Plaid devrait mentionner la maladie du roi comme cause de la 
convocation des animaux, au lieu qu'elle ne s'embarrasse même 
pas de fournir une raison quelconque. Et la branche X men- 
tionne bien cette maladie, mais comme par hasard et au beau 
milieu de la scène du Plaid ; la première partie de cette branche 
n'est du reste qu'une addition postérieure, et il est fort possible 
que l'auteur de cette addition ait, pour lui faire place, sup- 
primé l'épisode de la fourmi. Mais l'étude que nous avons faite 
de la branche X nous a amené à la tenir pour un original où on 
a combiné, sans talent, des données de I avec d'autres emprun- 
tées à l' Ysengrimus l . Quant à I, nous avons vu que ce n'est pas 
non plus un remaniement 2 : si dans des poèmes (latins) anté- 
rieurs la scène du plaid est en effet inséparable de la maladie du 
roi, Fauteur de I a, comme c'était son droit, disjoint les deux 
motifs. Et il n'est pas exact d'affirmer qu'il ne suggère aucune 
raison à la venue des animaux. Noble les a expressément con- 
voqués pour « court tenir » : ce sont les assises royales et il est 
loisible à tout sujet qui se croit lésé de s'y plaindre. Isengrin le 
comprend bien ainsi, et l'auteur pareillement, puisqu'il entend 
donner une suite à l'œuvre de Pierre de Saint-Cloud : Renard 
s'étant dérobé au serment qu'il avait promis, les accusations 
d' Isengrin reprennent toute leur force et il convient de recom- 
mencer ou plutôt de mener à fin le procès criminel qu'il a intenté 
au goupil. S'il en est ainsi, nous ne pouvons plus trouver place 
par delà le texte de I et de X pour l'épisode de la fourmi, et si le 
Glichezâre l'a emprunté à une œuvre française, c'est certainement 
en dehors du Roman de Renard qu'il faudra chercher cette œuvre. 
G. Paris est de cet avis : la fable « n'est pas dans l'esprit du cycle, 
dit-il, et c'est sans doute le Glichezâre qui l'y aura annexée 3 . » 
Il faudra donc additionner les 112 vers de cet épisode 4 aux 155 
des trois autres. Puis il conviendra de porter au même compte 
les 10 vers du prologue, les 18 de l'épilogue, les 10 d'une digres- 
sion où le Glichezâre se nomme pour la première fois 5 . Per- 



1. Voir plus haut, p. 361 ss. 

2. Voir ch. XV. 

3. Mélanges de litt. /?•., p. 409. 

4. V. 1247-1320, 2037-207 1. 

5. V. 1-10, 1784-94, 2249-66. 



404 LE ROMAN DE RENARD 

sonne ne doute que dans les trois cas nous n'ayons affaire à des 
apports de l'auteur. Enfin on ne peut négliger les maximes sen- 
tencieuses, les proverbes et les remarques, éparpillés dans le 
poème, qui portent le cachet d'un auteur allemand ou alsacien : 
ainsi l'allusion au trésor des Niebelungen, la tirade sur Walter 
de Horburc, d'autres encore. L'éditeur du Reinhart Fuchs, 
M. Reissenberger, qui se rallie à toutes les conclusions de M. Vo- 
retzsch, a soigneusement rassemblé tous ces passages : c'est 
un nouveau total de 37 vers 1 . En tout donc 342 vers que le 
poète allemand a, de son chef, et sans conteste, ajoutés à la 
matière que lui fournissait son original. Son poème ne compre- 
nant que 2266 vers, c'est donc plus d'un septième qui d'ores et 
déjà lui appartient en propre. Il ne saurait être question de voir 
en lui un traducteur servile. 

Mais ces calculs ne suffisent pas à nous donner une idée juste 
de son originalité. Tout le monde convient qu'il a unifié une 
matière assez diverse : il n'a pas fait passer un poème d'une 
langue dans une autre, mais, partant de poèmes variés, il a abouti 
à une œuvre qui n'est peut-être pas très rigoureusement cons- 
truite, mais enfin qui se tient d'un bout à l'autre. Il n'a donc pu 
rester étranger au grand art des liaisons. Et il est facile de 
s'assurer qu'il s'y entend en effet. Prenons par exemple l'aventure 
du loup et du goupil dans le puits 2 . Elle fait suite chez le Gli- 
chezâre au récit de la pêche à la queue 3 , qui lui-même vient 
après l'histoire du « moniage » d'Isengrin 4 . Dans l'archétype 
de notre collection française la branche IV (conte des deux 
seilles) suit pareillement la branche III (contes de la charrette 
aux poissons, du « moniage Isengrin », de la pêche à la queue). 
Et il est fort possible, probable même que l'original du Gliche- 
zâre lui offrait déjà ces deux branches en succession immédiate. 
Mais assurément elles n'étaient, dans le recueil utilisé par lui, 
que juxtaposées. On nous a assuré souvent que nous n'avons III 
et IV que dans des remaniements, mais personne n'a suggéré 
qu'il y eût entre les « originaux » de ces deux branches une liaison 
quelconque. Tout le monde est convaincu qu'il y a là deux poèmes 
parfaitement indépendants : M. Voretzsch le dit même expres- 

1. V. 162-4, 266-7, 298-300, 661-2, 801-3, 992-1004, 1024-30, 1065-8. 

2. V. 823-1060. 

3. V. 726-822. 

4. V. 635-725. 



REINHART FUCHS 105 

sèment 1 . Or le (iliehezâre, <|ui à l'occasion accepte fort bien de 
juxtaposer des récits du même ordre, s'esl ingénié ici à relier el 
à grouper : il est intéressant de voir comment. Isengrin vienl <!<• 
s'enfuir de l'étang glacé, où il a dû laisser sa queue. Renard 
avait pris les devants en temps utile. Mais lui qui a si souvent 
trompé les autres va se faire attraper à son tour. Il rencontre 
un puits sur sa route, se penche, croit voir l'image de sa femme 
et ne tarde pas à se trouver au fond, fort penaud et désolé de s< >n 
étourderie. Dans le français, Isengrin survient alors par le plus 
grand des hasards. Dans l'allemand, il n'est pas absolument 
certain qu'Isengrin, au moment où il se montre sur la scène, 
vienne de l'étang, mais enfin il apparaît « sans queue », et voilà 
qui ne nous permet pas d'oublier l'épisode précédent. Quelques 
minutes après, le loup voit son image dans le puits, et il croit 
reconnaître Hersent qui tient compagnie au goupil. On se rap- 
pelle que, dans la branche IV, il abandonne bientôt cette idée 
saugrenue pour ne plus prêter attention qu'aux contes bleus de 
Renard. Le Glichezâre ne lâche pas l'idée avant d'en avoir tiré 
tout le comique qu'elle peut contenir. Comment Hersent a-t-elle 
pu entrer au paradis ? dit-il au goupil. « J'ai commis peu de 
larcins sans qu'elle y prît part. — Renard réjiondit : Par un 
hasard heureux. — Dis-moi, mon bon compère, pourquoi a-t-elle 
la tête brûlée ? - - Je m'en vais te le dire, bon compère : elle 
effleura l'enfer, car tu sais que personne ne peut entrer en paradis 
à moins de tâter de l'enfer ; c'est là qu'elle s'est brûlé les poils 
de la tête 2 . » Voilà une repartie qui ne se serait pas présentée à 
l'esprit de l'auteur de IV, dont l'Isengrin n'est pas l'Isengrin 
de la branche III. Mais le Glichezâre n'a pas manqué de se 
représenter, penché au-dessus du puits, un loup échaudé et 
largement tonsuré. Et voilà qui nous renvoie plaisamment au 
récit du « moniage Isengrin ». Cependant Renard s'est échappé 
comme toujours, et Isengrin tiré hors du puits par les nu unes 
est rossé d'importance quand le prieur aperçoit la tonsure. 
« Nous avons très mal fait, s'écrie-t-il : j'ai remarqué qu'il a une 
tonsure, et qui plus est, ce loup Isengrin est circoncis suivant 
l'ancienne loi. Nous eussions mieux fait de nous abstenir de le 
battre, car vraiment, c'était un saint homme. — Les moines 



1. Zts. f. rom. Phi!., XV. p. 361. 

2. V. 908-14. 



406 LE ROMAN DE RENARD 

reprirent : C'est un fait accompli. Si nous l'eussions remarqué 
plus tôt, c'eût été un bonheur. — Sur cela ils s'en allèrent. Si 
Isengrin n'eût perdu la queue, s'il n'eût été tonsuré, les hommes 
de Dieu l'eussent pendu 1 . » N'y a-t-il pas là une façon très 
ingénieuse — et très comique — de relier des épisodes que la 
source française présentait comme indépendants ? « Il faut 
avouer, convient ici M. Voretzsch, que tout cela n'est pas si 
maladroit. Evidemment à mesure que son travail avançait, le 
Glichezâre y a pris plus de plaisir et y a montré plus d'aptitude 2 . » 
Serait-il fort audacieux de suggérer qu'il n'a pas attendu le 
vers 823 pour s'intéresser aux ruses de Renard et aux malheurs 
d'Isengrin et qu'un talent qui se développe si rapidement a fort 
bien pu se donner carrière dès le prologue 1 Échappé aux moines, 
le loup se réfugie dans sa famille et il énumère à Hersent éplorée 
tous ses griefs contre le goupil : les coups de bâton des hommes 
de Dieu et la perte de sa queue. Cependant le lynx, parent des 
deux adversaires, cherche à les réconcilier : Isengrin est prêt à 
tout oublier, même cette mutilation qui lui tient tant à cœur, 
si Renard consent à jurer qu'il n'a pas fait la cour à sa femme. 
Nous savons comment le goupil esquive le serment et prend la 
fuite : Hersent se lance étourdiment après lui, et bientôt retenue 
dans une étroite ouverture elle est outragée par Renard. C'est là 
le pire de ses tours, et c'est de quoi Isengrin va se plaindre au 
roi Noble : mais même alors il n'aura garde d'oublier la perte de 
sa queue. Il est inutile de continuer. Non seulement le Glichezâre 
ajoute à son original des épisodes entiers, non seulement il se 
permet des digressions fréquentes et sème son récit de pro- 
verbes de son pays, mais il s'ingénie à fondre en une narration 
continue des aventures qui lui arrivent à l'état fragmentaire : 
et peu lui importe s'il doit ainsi reprendre et colorer d'une teinte 
nouvelle les inventions de ses devanciers. Traducteur, si l'on 
veut, mais qui conserve en face de son modèle une très large part 
d'indépendance. 

Assurément la personne du Glichezâre reste encore enve- 
loppée de plus de vague et de mystère que nous ne le souhaite- 
rions. Pourtant nous pouvons désormais aborder avec une con- 
fiance relative l'examen détaillé de son œuvre : nous avons entre 



1. V. 1007-23. 

2. Zta. /. rom. Phil., XV, p. 361. 



REINHART FUCHS 407 

les mains des indications assez nettes pour éclairer notablement 
notre route. Nous ne regarderons de près que lés cinq premières 
« aventures x » : c'est là que M. Voretzsch a fait porter tout 
l'effort de son analyse, c'est là que s'est imposée à lui la conviction 
que l'étude du reste n'a plus fait que fortifier, c'est là enfin que 
le Glichezâre s'est montré le moins indépendant : si l'on ne 
prouve pas dès ce début qu'il s'en est tenu très fidèlement à sa 
source française, quelle qu'elle ait été, on n'aura plus guère de 
chances de le démontrer dans la suite. Après avoir apprécié 
d'ensemble la méthode de M. Voretzsch et marqué nos réserves, 
voyons comment, dans la pratique, elle fonctionne. 

La première aventure est celle de Renard et du coq 2 , et c'est 
aussi celle qui ouvre la branche II 3 . M. Voretzsch commence 
par mettre en regard les deux textes, dont il donne un résumé 
très précis et très fidèle. On voit tout de suite que les deux ver- 
sions s'accordent sur la plupart des traits principaux et assez 
souvent aussi dans le détail : mais il y a de nombreuses différences. 
D'une façon générale Renard est bien plus développé que Rein- 
hart Fuchs : aux 446 vers du premier correspondent seulement 
164 vers du second : nous avons à peu près le rapport de 3 à 1. 
Or la version la plus courte est aussi la plus simple et la plus 
naturelle. Dans Renard au contraire les invraisemblances et les 
contradictions ne manquent pas. Il faut par exemple que 
Renard s'endorme deux fois à quelques minutes d'intervalle 
d'abord pour avoir son rêve, ensuite pour permettre au goupil 
de l'attaquer. Il faut noter en effet qu'avant de recourir à la 
ruse, Renard a essayé de la force : il s'est jeté à l'improviste sur 
Chantecler endormi, mais le coq s'échappe par un brusque bond 
de côté et saute sur le fumier, où le goupil va aller le retrouver. 
D'autre part il est gênant pour le récit qu'au moment où Renard 
pénètre dans le courtil, Pinte reconnaisse tout de suite l'intrus 
et lui applique le songe du coq ; le reste de la narration devient 
invraisemblable : car Pinte sachant que le goupil est caché 
dans les choux, ne trouve pas d'autre conseil à donner au coq 
que de retourner à l'endroit d'où il vient, c'est-à-dire à la « pou- 
drière » où rien ne le protège contre une attaque qui ne va pas 

1. Ibid., p. 136-61. Ces cinq aventures sont : Renard et le coq — R. et la 
mésange. — R. et le corbeau — aventure de chasse — R. et le chat. 

2. V. 11-176. 

3. V. 24-468. 



408 LE ROMAN DE RENARD 

tarder à se produire. Et cette première attaque elle-même, à 
quoi sert-elle ? Simplement à faire ressortir l'invraisemblance 
du reste. Il est vrai que Je coq se méfie, mais sa méfiance sera 
bien vite dissipée par les flatteries du goupil. Lisez maintenant 
le récit du Glichezâre et voyez quel naturel et quelle aisance. 
Nous sommes au matin : Chantecler, éveillé par Pinte, lui 
raconte le rêve qu'il a fait pendant la nuit : Pinte ne sait pas 
que le goupil est dans le courtil, mais elle a vu remuer les choux 1 ; 
il y a quelque chose de mauvais là-dessous : aussi très sensément 
conseille-t-elle à Chantecler de se réfugier sur un buisson d'épines. 
C'est ce que fait le coq : le goupil ne tarde pas à s'arrêter au- 
dessous de l'épine, mais comme il n'y a pas eu d'attaque préli- 
minaire, la belle confiance de Chantecler nous surprendra moins 
que dans le français. — Que va conclure M. Voretzsch de tout 
ceci ? Procédant avec une prudence louable, il ne se hâte pas de 
décider que le récit le plus naturel est aussi le plus ancien. Nous 
ne savons pas encore comment travaille le Glichezâre, dit-il, 
et s'il n'est pas très vraisemblable qu'un traducteur bien doué 
ait remarqué ces tâches et les ait fait disparaître, c'est pourtant 
possible. Nous serons sur un terrain plus solide si nous rappro- 
chons de nos deux textes les versions apparentées. Or on peut 
dire que sur tous les points douteux elles sont en bloc d'accord 
avec Beinhart Fuchs contre Renard. Ainsi nulle version n'offre 
la première attaque du goupil. Quelles sont ces versions ? Chau- 
cer n'est mentionné que pour être aussitôt écarté, et avec rai- 
son 2 . Reste YYsengrimus 3 : on n'y relève rien qui rappelle la 
première surprise du goupil. Ceci prouve que l'épisode n'appar- 
tient pas à la source commune du latin et du français, quelle 
qu'elle ait pu être. Mais chose curieuse, on le trouve au contraire 
dans la branche XVI. Renard fait le tour du plessis de Bertold 
le maire, trouve un pieu pourri, se glisse par dessous, s'approche 
de Chantecler sans défiance et fond sur lui : mais le coq s'échappe 
par un saut de côté et pousse de tels cris que Bertold accourt 



1. Cette traduction du v. 54, Pinte sîn gewar wart, ne s'impose du reste pas : 
cf. K. O. Petersen, On the sources of the Nonne Prestes Taie, Boston, 1898, p. 50, 
n. 3. 

2. Chaucer a pris trop de liberté avec son modèle (qui était certainement 
notre br. II) pour qu'on puisse avec profit invoquer son témoignage sur tel ou 
tel point de détail : cf. Zts. f. rom. Phil., p. 138 et 143. 

3. L. IV, v. 811-1044 ; 1. V, v. 1-130. 



REINHART FUCHS 409 

au vacarme. Il jette un filet sur un carré de choux où le goupil 
s'était tapis. Voilà Renard pris, mais il happe le pied du vilain 
qui ne peut lui faire lâcher prise. Pour se dégager, Bertold doit 
promettre de devenir l'homme-lige do Renard. Celui-ci le relâche 
et réclame le coq : il tiendra le vilain quitte de toute autre 
redevance. Chantecler lui est dûment livré et Renard file, l'em- 
portant dans sa gueule. En route le coq lui demande de chanter 
pour égayer sa mort. Renard chante une chanson nouvelle, et 
le coq de s'envoler. Arrivent quatre lévriers et Renard doit 
détaler. Il leur échappe, mais reste furieux et honteux de s'être 
ainsi fait jouer par un « petit cochet de vile 1 ». On a là une 
forme de Y « aventure » assez différente de celle que nous offre 
la branche II, et qui se retrouve dans les Versus de Gallo d'Al- 
cuin 2 et dans le fabliau Dou lou et de Voue de Jean de Boves 3 : 
les traits caractéristiques de cette version sont que l'animal 
pris tombe au pouvoir du ravisseur sans que celui-ci emploie 
d'autre moyen que la force, et que la ruse par laquelle le captif 
se libère consiste à demander et obtenir du ravisseur qu'il chante. 
On voit donc que, dans la branche XVI, l'attaque inopinée et 
brutale du goupil est parfaitement en place : elle ne l'est pas dans 
la branche II où le coq doit être pris par ruse. Or si l'on observe 
qu'entre les deux passages correspondants il y a de très nettes 
ressemblances de forme, on en conclura tout naturellement que II 
a imité XVI. Mais XVI date seulement de la fin du xn e siècle. 
C'est donc un remanieur tardif qui a ajouté à la branche II 
originale tout un épisode emprunté à une branche postérieure. 
Si le Glichezâre n'offre pas ce passage, c'est qu'il a utilisé la 
branche II sous une forme qui n'avait pas encore été retouchée. 
Mais tout ceci éclaire singulièrement les contradictions et les 
gaucheries que nous avons relevées dans notre branche II. Pour 
rendre cette attaque possible, il faut que Pinte donne au coq 
le malencontreux conseil que nous connaissons ; comme pour- 
tant Chantecler — à la différence de XVI — est averti expressé- 
ment qu'il y a danger, il faudra donc que le goupil le surprenne 
pendant son sommeil. Finalement, comme Renard saute par- 
dessus le pieu — au lieu de se glisser par-dessous comme dans XV 1 

1. V. 85-720. 

2. Grimm, Reinhart Fuchs, p. 420. Les personnages sont un loup et un coq. 

3. Barbazan-Méon, Fabliaux et Contes, t. III, p. 53-5. Les personnages sont 
un loup et u/ie oie. 



410 LE ROMAN DE RENARD 

— il sera reconnu dès le début par Pinte et il faudra bien qu'elle 
lui applique tout de suite le rêve de Renard. C'est ainsi que peu 
à peu, sur les traces de ce maladroit imitateur de la branche XVI, 
nous voyons s'accumuler les gaucheries et les obscurités. 

On comprend aussi pourquoi la branche II, soumise à ce ré- 
gime, finit par prendre des dimensions si considérables : c'est 
qu'il y a de la bourre. Mais s'il en est ainsi, n'est-il pas surprenant 
qu'au début du récit le Glichezâre nous offre tout un passage à 
quoi rien ne correspond dans II ? C'est une petite scène d'in- 
térieur entre le paysan Lancelin et sa femme Ruotzela : elle se 
plaint que Renard lui prenne toutes ses gelines et commande 
à son mari, d'un ton très impatient, d'entourer le jardin d'une 
forte clôture : Lancelin se hâte d'obéir 1 , Sans doute tout ceci 
pourrait être de l'invention du Glichezâre : mais il y aurait 
quelque hardiesse à expliquer les choses ainsi, car après tout 
cette entrée en matière est très naturelle et prépare fort bien les 
événements qui vont suivre. Or si la scène n'a pas laissé de trace 
dans II, nous en trouverons une fort analogue dans la bran- 
che IX : le contexte, il est vrai, est différent : Renard ne cherche 
pas à s'emparer du coq, il vient chercher Blanchard qu'on lui 
a promis contre service rendu. Mais que de ressemblances ! 
Renard part au lever du soleil pour aller réclamer le coq, le 
vilain Liétard est en train de réparer sa clôture ; quand il voit 
venir le goupil, il va chercher conseil auprès de sa femme Brun- 
matin : celle-ci, croyant qu'il abandonne son travail, le gronde de 
sa paresse ; il lui explique qu'il s'agit d'arracher leur coq au 
goupil ; Brunmatin lui indique un expédient : qu'il finisse son 
travail et, quand Renard réclamera son dû, qu'il lance les chiens 
à ses trousses. Liétard retourne achever sa clôture et quand 
l'autre s'approchant lui rappelle sa promesse, il fait la sourde 
oreille. Renard finalement se glisse à travers la haie 2 . Nous 
avons donc ici aussi une querelle entre mari et femme à propos 
d'une clôture, d'un goupil et d'un coq. Il va de soi que le Gli- 
chezâre n'a pas imité la branche IX qui a probablement été 
composée entre 1201 et 1234. Mais IX et le Reinhart Fuchs 
remontent pour cette scène à un original commun. Et cet original, 
c'est le conte de Renard et de Chantecler avant qu'il eût été 



1. V. 19-40. 

2. V. 1065-1247. 



REINHART FUCHS 411 

gâté par le remanieur. Le Glichezâre l'a traduit et l'auteur de I \ 
y a puisé la scène que nous venons d'étudier. Le remanieur 
de II, plus tard, fit disparaître cette introduction. On s'explique 
maintenant les noms de Lancelin et de Ruotzela. Ce sont dea 
noms français qui appartenaient à l'original français : on ne voit 
pas pourquoi ici contre sa coutume le Glichezâre aurait innové. 
Au contraire il esc sûr que les trouveurs français se sont plu à 
varier les noms des personnages secondaires : dans XIV le 
paysan s'appelle Gombaut, Bertold dans XVI et Liétard dans IX : 
il est clair que Constant des Noes doit son état-civil au rema- 
nieur de II. 

Ce ramanieur qui a ainsi retranché, modifié et ajouté, a-t-il 
utilisé d'autres branches que XVI ? Il est difficile de l'affirmer. 
Pourtant il est à remarquer que si dans II Chantecler ferme 
d'abord un œil, puis les deux yeux, le coq du Reinhart Fuchs 
les clôt immédiatement tous deux. Le trait de la gradation n'est 
du reste pas l'invention d'un trouveur, car on le trouve déjà dans 
une très ancienne version latine du xi e siècle, Gallus et Vulpes 1 . 
Le Glichezâre a-t-il supprimé ce trait ? Ne vient-il dans II que 
d'un copiste postérieur ? Etant donné que nous ne pouvons plus 
repousser l'idée d'un remaniement, la seconde hypothèse est la 
plus vraisemblable. D'autres traits absents du Reinharts Fuchs, 
comme la découverte du vol par la bonne femme de la maison, 
ne viennent pas tant d'une source déterminée que de la fantaisie 
du remanieur. 

Telle est la démonstration de M. Voretzsch. Il importe de 
l'examiner de près, car on voit qu'elle le conduit d'ores et déjà 
à affirmer, comme presque certaine, l'hypothèse d'un remanie- 
ment .Acceptons pour le moment que, dans la branche II, les 
contradictions soient aussi fréquentes qu'il le dit. Il ne s'en 
suivra pas qu'elles soient l'œuvre d'un tardif copiste. M. Vo- 
retzsch le reconnaît lui-même, et ses arguments décisifs il va 
les chercher en dehors de IL Tour à tour les branches XVI et IX 
sont invoquées et c'est leur témoignage qui sert en somme à 
établir la thèse. Pesons ce témoignage à notre tour. Tout d'abord 
il est visible que, dans XVI, l'aventure traditionnelle du goupil 
et du coq ne commence qu'au moment où Renard s'étant fait 



1. Grimm et Schmeller, Lateinische GedidUe des X. und XI. Jh., Gôttingen, 
1838, p. 345-54. 



412 LE ROMAN DE RENARD 

livrer Chantecler l'emporte dans sa gueule. C'est M. Sudre qui 
en a le premier fait la remarque et nous sommes pleinement de 
son avis 1 . La scène précédente qui se passe dans le jardin 
rappelle très certainement par l'allure générale et les détails le 
passage de II indiqué par M. Voretzsch, et il a tout à fait raison 
de rapprocher les deux épisodes : seulement nous croyons tou- 
jours avec M. Sudre 2 que l'imitateur ici c'est l'auteur de XVI 3 : 
nous l'avons déjà dit 4 et à notre avis il ne saurait y avoir de 
doute. Il est vraiment par trop arbitraire de dater II du xm e siè- 
cle et d'y voir une branche postérieure à XVI. En ce qui con- 
cerne IX, disons d'abord que les ressemblances relevées par 
M. Voretzsch entre cette branche et le Reinhart Fuchs nous 
paraissent fort peu probantes : il est question du goupil, de 
gelines et de clôtures un peu partout dans notre Roman ; quant 
à la querelle de Liétard et de Brunmatin, elle ne rappelle que de 
fort loin celle de Lancelin et de Ruotzela : dans le premier cas le 
vilain reçoit des reproches parce qu'il a l'air de vouloir.se reposer 
de trop bonne heure, dans le second cas parce que le goupil a 
pris trop de poules dans la cour. La clôture joue un rôle impor- 
tant dans les préoccupations de Ruotzela : Brunmatin songe 
surtout à trouver un expédient qui permettra à son mari de ne 
pas tenir sa promesse. Et enfin la question de dates, ici encore, 
ne saurait nous permettre de suivre M. Voretzsch. -Il accepte 
pour IX la datation de M. Martin, qui voit en effet dans le comte 
Tebaut du vers 820 Tibaud IV de Champagne et écrit : « Il 
gouverna la Champagne de 1201 à 1253 5 . » Mais il n'y a là qu'une 
façon de parler : Tibaud IV né en 1201, l'année même où son 
père mourut, n'a pu gouverner la Champagne si tôt, quoiqu'il 
en fût nominalement le souverain. Il n'a guère pu non plus 
mener de chasses, comme le comte de la branche, avant 1218 
ou 1219. C'est donc vers 1220 au plus tôt qu'on met la composi- 



1. Sources, etc., p. 280. 

2. Ibid., 279. 

3. Dans les v. 137-8 : « Quar les chapons vit au soleil, ■ — et Chantecler qui 
cligne Vueil », il y a même un souvenir très net du « clignement d'yeux » de la 
br. II. 

1. P. 71. 

5. M. Voretzsch prend comme terminus ad quem la date 1234. Il se fonde sans 
doute sur cette remarque de M. Martin, Observ., p. 58. « Je crois qu'après son 
avènement au trône de Navarre en 1234 le poète n'aurait pu lui refuser [au comte 
Tibaud] le titre de roi. C'est donc avant 1234 que la branche a été faite. » 



REINHAKT BT7CHS 413 

tion de IX. Et par conséquent on admel qu'à cette date la 
branche II, en sa forme originale, circulait encore par la France. 
Comment se fait-il que nos manuscrits n'en aient pas conservé 
trace, car c'est bien à ce moment que commencent à se former 
les collections qui, de copies en copies, arriveront jusqu'à nous '. 
Et puis voyez, il se trouve que cette tardive branche IX qui a 
connu P « original » de II, voulant nous parler d'un paysan très 
à son aise, ne va nullement nous citer Lancelin mais bien Constant 
des Noes lui-même l . La branche IX a donc connu aussi le 
« remanieur » de II. On voit que les choses se compliquent. La 
vérité est, selon nous, que la branche IX date des environs 
de 1200, que l'auteur qui fait allusion à quantité de récits anté- 
rieurs mais raconte avec aisance une aventure entièrement 
nouvelle, n'est redevable qu'à lui-même des détails de la conver- 
sation entre Liétard et Brunmatin et de la scène qui suit, et 
qu'enfin, citant en Constant des Noes un paysan devenu déjà 
légendaire par sa fortune et ses gelines, il renvoie par là très 
nettement à notre branche II, composée plus de vingt ans 
auparavant. Nous croyons également que le Glichezâre, ayant 
sûrement agrémenté son poème de 300 vers de sa propre compo- 
sition, a pu créer de toutes pièces la petite scène de famille 
qui ouvre le Reinhart Fuchs et qu'enfin il n'y a rien d'impossible 
à ce qu'il ait, lui aussi, pour varier, changé le nom de Constant 
en celui de Lancelin. S'il savait assez de français pour traduire 
une collection d'épopées et de fabliaux, il pouvait connaître 
d'autres noms propres romans que ceux qu'il trouvait dans les 
branches de Renard. De quel droit liniiterions-nous son vocabu- 
laire au domaine des noms communs ? — Pour ce qui est du 
trait des yeux fermés successivement, ce n'est pas seulement le 
poème Gallus et Vulpes qui le présente déjà, mais Ysengrimus 
aussi 2 . Il y a là un accord assez significatif dont M. Voretzsch 
ne dit rien 3 . Sans même établir de rapports directs entre II ci 
le poème latin, on serait en droit de conclure de ce simple accord 
que le trait qui nous occupe a toujours appartenu à la branche 
française : cela devient plus évident encore quand on admet 
avec nous que le trouvère a imité le clerc. Le Glichezâre, toujours 

1. « Uns vileins qui môlt ot d'avoir, — tenanz, esparnables et chiches — plue 
que Constanz des Noes riches », v. 18-20. 

2. Voir plus haut, p. 147- S. 

3. Cf. Zts. /. rom. Phil, XV, p. 14(5, § 9. 



414 LE ROMAN DE RENARD 

pressé, ne l'oublions pas — son poème ne compte que 2266 vers 
— a ici, comme en beaucoup d'autres endroits, écourté et sim- 
plifié. 

Venons maintenant aux contradictions mêmes qui ont été 
le point de départ de toute cette discussion. Nous avouons 
qu'elles nous frappent beaucoup moins que M. Voretzsch. Que 
Chantecler doive s'endormir par deux fois à quelques minutes 
d'intervalle, il n'y a rien là de bien extraordinaire. Que Pinte 
donne à Chantecler le conseil de retourner d'où il vient est cer- 
tainement plus surprenant : c'est même tellement contraire à 
tout l'esprit de son discours, ainsi qu'à la réponse de Chantecler 
qui refuse expressément d'aocepter aucun de ses conseils et, 
ayant dit cela, s'en retourne à la poudrière, qu'on est amené à 
examiner les variantes des vers 254-55 : 

Mes se vos me voliez croire, 
Vos retorneriez ariere. 

On s'aperçoit alors que BC M n lisent nos retornerions et K L 
nos nos retornerons. Pinte lui conseille de retourner avec elle 
trouver les autres poules qui se sont mises à l'abri 1 . Acceptons 
cette leçon et la contradiction disparaît de la façon la plus natu- 
relle. Autre invraisemblance qui ne saurait faire beaucoup de 
difficulté : on ne comprend pas, nous dit M. Voretzsch, que 
Chantecler, qui vient à peine d'échapper à une attaque brutale 
du goupil, se laisse ensuite prendre si facilement aux flatteries 
de Renard. Mais d'abord il y a dans la scène une gradation plus 
habile qu'on ne veut bien le reconnaître ; et c'est parce que 
Chantecler est plein de méfiance qu'il ne ferme d'abord qu'un 
œil. Et puis il faut bien avouer que si l'on tient à rester tou- 
jours et partout dans les limites strictes de la vraisemblance, 
on ne fera grâce qu'à bien peu de fables où les animaux jouent 
un rôle. Dans Ysengrimus le coq qui vient de s'échapper de la 
gueule de Renard s'envole sur un arbre, et l'autre, après une 
absence de quelques minutes, s'en revient impudemment armé 
d'une ruse nouvelle et comptant encore ressaisir sa proie 2 . Sans 
doute il échoue, mais est-il bien vraisemblable que, dans un cas 
aussi désespéré, le rusé goupil compte même un instant réussir? 



1. Cf. v. 80, 167-70. 

2. Voir plus haut, p. 124 et 152-3. 



REItfHART FUCHS 415 

Le trouvère de la branche II a écarté cette difficulté en intro- 
duisant dans l'aventure de la paix jurée un nouvel animal. 
Mais enfin Nivard n'avait pas reculé devant l'invraisemblance. 
Dira-t-on qu'en ce passage son poème a été remanié ? Et si un 
clerc latin du xn e siècle ne s'est pas autrement choqué d'un 
développement si peu naturel, pourquoi un trouvère français de 
la même époque se montrerait-il plus difficile à l'égard d'une 
situation après tout bien autrement vraisemblable ? 

Et maintenant est-il vrai que la narration du Glichezâre 
soit aussi claire et limpide que le dit M. Voretzsch ? M. Bûttnei 
ne l'a pas pensé et quelques-unes de ses remarques méritent 
bien notre attention l . Écoutez plutôt. Pinte voit quelque chose 
qui au soleil levant se glisse dans l'enclos de Lancelin : elle 
crie, appelle Chantecler et entraînant les autres poules va se 
réfugier sur une solive. « Chantecler accourut et leur ordonna 
de retourner tout de suite à la clôture. — Vous n'avez rien à 
craindre d'aucun animal dans ce jardin si bien clos. Mais priez 
Dieu, chères femmes, de garder ma personne. J'ai fait un rêve 
fâcheux. Je rêvai, je vous jure, que je dus revêtir une pelisse 
rousse, dont l'ouverture était d'os. Je crains que cela ne signifie 
un malheur. Que mon saint ange gardien en soit averti et me 
vienne en aide ; j'en ai le cœur gros 2 . » Ainsi, dit M. Bùttner, 
voilà Chantecler qui, sans se soucier du récit de Pinte, la rassure 
en une phrase brève et hautaine, puis sans la moindre transi- 
tion lui confie l'émotion et les craintes que lui a causées son 
rêve. Dédaigneux et sûr de lui dans le premier vers, le voilà 
tremblant dans les neuf qui suivent ! Comment expliquer cela, 
sinon en recourant à la branche française ? Là Chantecler dans 
un premier entretien avec Pinte la raille de ses frayeurs : croit- 
elle qu'aucun danger les puisse atteindre dans ce courtil bien 
clos ? Et le digne seigneur retourne à sa poudrière où il ne 
tarde pas à s'endormir. C'est alors qu'il a ce mauvais rêve, et 
vite il court à sa fidèle Pinte « ou molt se croit *>. Cette fois son 
ton change, et pour cause : il est superstitieux, messire Chante- 
cler, et son rêve l'a effrayé. Au tour de Pinte de se moquer de 
lui, et il y a là une contre-partie fort plaisante à l'apostrophe 
railleuse de Chantecler dans la scène précédente. Est-ce que tout 



1. Der Reinhart Fuchs and seine franz. Quelle, p. 6-7. 

2. V. 59-74. 



416 LE ROMAN DE RENARD 

ceci n'est pas très naturellement et très ingénieusement en- 
chaîné ? Et ne voit-on pas que c'est pour avoir resserré en un 
seul épisode deux moments de l'histoire que le Glichezâre a dû 
nous montrer son coq très maître de lui à ses premiers mots et 
très apeuré dès le second vers ? Il est manifeste que dans le 
premier vers nous avons le Chantecler d'avant le rêve, et dans 
les suivants le Chantecler d'après. Malheureusement dans le 
Reinhart Fuchs le rêve a été expédié dès le commencement de 
la scène en un vers hâtif 1 ) et il ne devrait plus rester trace 
dans ses paroles d'une attitude de confiance qui n'est justifiée 
que dans la situation de la branche II. M. Buttner fait à l'occa- 
sion du reste de l'épisode des remarques qui portent également. 
Mais celle-ci nous suffit, et nous conclurons que le récit du Gli- 
chezâre n'est en aucune façon exempt des obscurités et des 
contradictions dont on semblait faire l'apanage exclusif de la 
branche II. Nous ne dirons pas que la discussion de M. Buttner 
nous permette, à elle seule, d'affirmer que l'aventure du coq et 
du goupil a été empruntée par le Glichezâre à notre branche II, 
et nous n'avons pas non plus besoin d'aller si loin. Elle nous 
autorise seulement, croyons-nous, à maintenir que si l'on veut 
à toute force voir dans la branche II un remaniement tardif, 
il faudra aller chercher des arguments ailleurs que dans le 
récit qui ouvre le Reinhart Fuchs. 

En trouverons-nous dans l'épisode suivant qui met en scène 
Renard et la mésange ? On nous l'affirme. Voyons. Nous avons 
donné plus haut 2 une analyse de cet épisode 3 : qu'on en rappro- 
che le récit du Glichezâre 4 , et l'on verra tout de suite une 
différence frappante. Dans le texte allemand il n'est pas soufflé 
mot d'une paix générale imposée par le roi Noble. Renard 
demande seulement à embrasser sa commère, et il ne donne pas 
d'autre garant de sa loyauté que sa profonde affection pour 
elle. M. Voretzsch relève avec raison cette différence, mais il en 
tire une conclusion assez inattendue. Les passages qui font allu- 
sion à la paix tiennent de trop près, dit-il, à la trame du récit 
français pour qu'on puisse se représenter ici le Glichezâre labo- 
rieusement occupé à les démêler et réussissant finalement à les 

1. V. 55, Schanteclêr bî der want slief. 

2. P. 153-54. 

3. IJ, v. 469-602. 

4. V. 177-216. 



REINHART FUCHS 417 

élaguer tous. La vérité, c'est que l'aventure dans la branche II 
résulte de la fusion de deux thèmes à l'origine indépendants : 
le thème du baiser, et celui de la paix. Le trouvère français n'avait 
développé que le premier et c'est son récit qu'a traduit le Gli- 
chezâre. Plus tard, un remanieur, désirant étoffer davantage 
l'exposé de la branche II, y fit entrer de nouveaux développe- 
ments fondés sur un second motif, celui do la paix, et c'est ainsi 
qu'on arriva au récit que nous lisons maintenant dans nos édi- 
tions. Et pour montrer que les deux motifs n'ont pas toujours 
été réunis, on a soin de nous donner un tableau des versions qui 
ne mettent en œuvre qu'un seul des deux. 

Nous croyons qu'on peut sans peine invalider cette argumenta- 
tion. Tout d'abord, on a bien de la peine à trouver une version fon- 
dée sur le seul motif du baiser. M. Voretzsch n'en cite que deux 
appartenant au moyen âge : mais il faut écarter d'office la plus 
ancienne, celle d'Eudes de Cheriton 1 , car il reconnaît lui-même 
qu'il s'y mêle déjà quelques traits empruntés au second motif. 
Quant à l'autre, il est vrai qu'un texte latin du xiv e siècle nous 
offre une fable où l'on voit un goupil demander à un coq de le bai- 
ser 2 ; mais qu'on lise de près tout le récit et on sera vite convaincu 
qu'il y a là un mélange assez confus de traits différents dont la 
plupart pourtant nous renvoient au conte de Renard et du coq 
plutôt qu'à celui de Renard et de la mésange. La fable est 
l'œuvre d'un clerc et d'un moraliste qui a emprunté de droite et 
de gauche, surtout à des œuvres latines, et qui se préoccupe de 
tirer de ces centons quelques enseignements utiles. Rien qui 
nous atteste en aucune façon l'existence d'un conte indépen- 
dant qui ressemblerait à celui du Glichezâre. Passons pourtant 
sur cette première difficulté. Pourquoi ne veut on pas que le 
Glichezâre ait ici abrégé son modèle français, étant donné que 
sa version ne compte que 41 vers ? C'est improbable pour deux 
raisons, nous répond-on : d'abord à cause de la difficulté de l'en- 
treprise et ensuite parce qu'on ne voit pas quelle raison aurait 
pu le pousser à raccourcir ainsi. Il nous semble qu'il y a exagé- 



1. Hervieux, t. IV, p. 361 (Odonis de Ceritonia fabidis addita collcctio prima), 
{. i. Il n'est pas douteux que le thème de la paix n'y soit nettement combiné avec 
l'autre. Cf. Martin, 06s., p. 33 : « Cette fable pourrait... remonter à notre poème 
[de Renard]... » C'est notre avis. 

2. Voigt, Kleinere lat. Denkin. der Tiersage, p. 144-5, Contra tumentes ex 
scientia. 

Foulet. — Le Roman de Renard. 27 



418 LE ROMAN DE RENARD 

ration à appuyer sur cette prétendue difficulté. Nous croyons, 
nous aussi, que les détails qui ne reparaîtront pas chez le Gli- 
chezâre tiennent dans le français à la trame même du récit. Mais 
alors comment s'explique-t-on le travail du remanieur ? Quelle 
habileté ne lui a-t-il pas fallu pour faire courir ici un nouveau 
fil dans un dessein déjà achevé ! Pourquoi veut-on attribuer 
maintenant au copiste, â qui on est d'ordinaire si prompt à 
refuser même le bon sens, une habileté inaccessible au Gliche- 
zâre qui a pourtant fait preuve dans son livre d'un très réel 
talent ? Nous croyons que le poète allemand a eu moins de peine 
qu'on ne le croit à retrancher tout ce qui dans son modèle tenait 
au thème de la paix. Pourquoi l'a-t-il fait ? On l'entrevoit 
facilement, semble-t-il, à condition qu'on veuille bien, comme 
c'est légitime, embrasser son œuvre d'ensemble. Le Glichezâre, 
qui fond en un seul récit des narrations divergentes, est tenu 
d'apporter un ordre et de ménager un gradation qu'il ne trouve 
pas dans ses originaux. Or jusqu'ici nous n'avons encore fait 
connaissance qu'avec Renard, Chantecler et la mésange. Nous 
ne soupçonnons même pas Isengrin, et moins encore la cour de 
Noble. Ce n'est que bien plus tard — plus d'un millier de vers 
après notre épisode — qu'on nous parlera pour la première fois 
d'un « lion du nom de Noble x ». Mentionner ici une paix imposée 
à ses vassaux par ce puissant monarque, c'eût été s'obliger à 
une longue explication, qui n'entrait pas dans le plan d'un homme 
aussi pressé que notre poète. Chaque chose a sa place : Renard 
et la mésange maintenant, et plus tard, quand nous en viendrons 
à la scène du jugement et à l'épisode de Renard médecin, il sera 
temps d'introduire Noble et sa cour. Enfin retenons un aveu 
précieux de M. Voretzsch. Où le « remanieur » français aurait-il 
pris ce thème de la paix générale ? A la fable contemporaine, 
nous répond-on, ou bien encore à VYsengrimus. Cette concession 
apparemment ne tire pas à conséquence quand il ne s'agit que 
d'un remanieur. Nous avons dit déjà que, tout aussi bien qu'un 
tardif copiste, un trouvère a pu connaître le poème de Nivard, 
et nous avons cherché à montrer que tel a bien été le cas. Les 
deux thèmes ont toujours été réunis dans la branche IL L'au- 
teur trouvait le thème de la paix dans VYsengrimus et nous 
avons vu comment il a été vraisemblablement amené à ajouter 

1. V. 1241. 



KEINHART FUCHS 419 

le trait du baiser. Nous renvoyons à notre discussion * : nous ne 
voyons rien à y changer. 

Le troisième épisode est celui de Renard et du corbeau Tiéce- 
lin 2 . Ici encore M. Voretzsch croit découvrir, dans le passage 
français correspondant 3 , des traces certaines de remaniement. 
La version de Renard, dit-il, comparée à l'autre, est plus longue, 
elle détaille davantage l'action. Ainsi le corbeau, avant de voler 
du côté de Renard, hésite et il faut que l'autre le rassure. C'est 
là un trait fréquent dans le Roman, mais assez maladroitement 
amené ici, puisque nous lisons un peu plus haut: « Tiecelins cuide 
que voir die — Por ce que en plorant li prie 4 . » — C'est bien 
raffiner, répondrons-nous : Tiécelin croit que le goupil dit la 
vérité, et il finira par se rapprocher, mais il doit tout de même 
vaincre une répugnance instinctive. — La longue introduction 
sur le vol du fromage par Tiécelin ne se retrouve pas dans le 
Reinhart Fuchs ; on ne la rencontre pas non plus dans les fables 
latines parallèles. Quelques versions nous offrent à cet endroit 
des récits plus ou moins courts qui expliquent comment le cor- 
beau est venu en possession du fromage : mais ces récits sont 
aussi dissemblables entre eux que du passage de Renard qui 
nous occupe, et par conséquent il faut dans chaque cas les attri- 
buer aux auteurs des différents morceaux. Or Reinhart Fuchs 
s'accorde avec les anciennes versions, qui ne nous renseignent 
pas sur la provenance du fromage. Il est donc vraisemblable que 
l'introduction de Renard n'est que l'addition d'un remanieur. 
Si l'on remarque qu'entre cette introduction et l'épisode de 
Chantecler il y a quelques ressemblances frappantes, on conclura 
que le remanieur a été influencé par le récit de Renard et du coq. 
Il est, croyons-nous, tout aussi légitime de supposer que le 
Glichezâre a supprimé l'introduction au fond assez banale de 
notre épisode. Il est facile d'observer qu'il ne s'intéresse qu'aux 
scènes dans lesquelles Renard ou Isengrin joue un rôle. Quant 
aux rapprochements qu'on relève, ils s'expliquent bien mieux, 
nous l'avons vu 5 , quand on voit dans l'épisode de Chantecler 
et dans celui de Tiécelin deux récits composés par le même 



1. P. 153-4. 

2. V. 217-84. 

3. II, v. 843-1027. 

4. V. 977-8. 

5. P. 153-4. 



420 LE ROMAN DE RENARD 

auteur : et nous savons qu'il y a d'autres rapprochements de ce 
genre à faire 1 . 

Le conte de Tiécelin est suivi dans l'allemand d'une scène 
de chasse : poursuivi par les chiens, le goupil doit fuir au plus 
vite et abandonner son fromage. Or cette conclusion qui se 
relie très étroitement au récit car elle nous montre le trom- 
peur trompé à son tour, ne se retrouve pas dans Renard. De 
supposer que le Glichezâre a ajouté cet appendice, si son ori- 
ginal ne lui offrait pas, ce serait admettre chez lui une bien 
grande indépendance. — Comme s'il n'en montrait pas autant 
et davantage à la fin de son poème par exemple ! De plus, con- 
tinue-t-on, l'épisode est si étroitement relié au corps du récit 
que de l'imaginer ajouté par le Glichezâre, c'est attribuer au 
poète allemand un sens des liaisons qu'il ne montre nullement 
pour passer de la première à la deuxième aventure, ou de la 
deuxième à la troisième. Dans ce cas on attribue ce sens des 
liaisons à l'original français : mais nous ne retrouvons nulle- 
ment ces habiles transitions dans notre branche II. Assurément 
non, nous dit-on : le remanieur les a fait disparaître. Quel 
commode deus ex machina que ce remanieur ! Pour nous ou 
bien le Glichezâre a tiré ces 28 vers de sa propre imagination, 
ce qui n'était pas très difficile, ou bien comme cela nous semble 
plus probable, il s'est inspiré de l'aventure de chasse qui dans la 
branche II suit l'histoire de Renard et du chat. Il est à noter 
que cet épisode de Tibert, qui dans Beinhart Fuchs vient après le 
conte de Tiécelin, le précède au contraire dans la branche fran- 
çaise : ce qui a donné lieu à une intéressante remarque de la part 
de MM. Martin 2 et Bùttner 3 . Ils notent que, chez le Gliche- 
zâre comme dans II, Renard se plaint de l'odeur du fromage 
qui est très mauvaise pour sa blessure. Or ceci se comprend très 
bien dans le français, car l'histoire de Tibert où l'on voit Renard, 
pris au piège, n'en sortir qu'avec une jambe endommagée nous 
a déjà été contée. Mais dans l'allemand cet épisode n'a pas encore 
pris place : comment Renard pourrait-il déjà parler de sa 
blessure ? Ici nous prenons sur le fait le Glichezâre en train de 



1. Voir p. 158 et 161-2. 

2. Observ., p. 110. Cf. Zts. f. rom. Phil, XVIII, p. 290-1 où M. Martin, revenant 
but ce sujet, montre très bien les points faibles du raisonnement de MM. Sudre et 
Voretzsch tel que nous allons l'exposer. 

3. Ouvr. cit., p. 52-3. 



REINHAR FTTCHS 421 

bouleverser l'ordre de son original : ce qui le trahit, c'est qu'il 
a négligé de supprimer certains raccords qui, dans l'arrange- 
ment nouveau qu'il adopte, n'ont plus d'objet. M. Sudre pour- 
tant propose une autre explication : « L'on ne peut guère, à mon 
avis, accepter l'opinion que le Glichezâre a maladroitement 
renversé l'ordre des événements qu'il avait sous les yeux. Chez 
lui, en effet, les épisodes, quoique se suivant, sont encore à 
l'état fragmentaire, c'est-à-dire que chacun d'eux pourrait être 
mis à une place autre que celle qu'il occupe dans sa traduc- 
tion sans que la narration en souffrît. Il y a simplement juxta- 
position, et juxtaposition assez logique du reste, puisque les 
aventures de la Mésange, de Chantecler et de Tiécelin, qui sont 
parentes par leur origine, s'y trouvent réunies côte à côte. On 
a là le premier essai de groupement. Plus tard, un remanieur 
voulut subordonner les unes aux autres ces histoires qui n'avaient 
extérieurement aucun lien entre elles. Remarquant que, d'une 
part, Renart était blessé dans son aventure avec Tibert, et que, 
d'autre part, il entretenait Tiécelin d'une blessure imaginaire, 
il ne trouva rien de mieux que de rendre celle-ci réelle, de la 
motiver d'une façon nette et précise en faisant précéder l'épisode 
de Tiécelin de celui de Tibert. Il obtint ainsi un ordre plus 
raisonné et plus épique, moins naturel cependant que celui 
du Glichezâre qui groupait ensemble trois contes d'une harmo- 
nieuse concordance pour le fond et les détails, ceux de la Mé- 
sange, de Chantecler et de Tiécelin 1 . » L'explication est jolie, 
mais nullement convaincante. C'est néanmoins celle qu'avance à 
son tour M. Voretzsch. Suivant lui, quand le goupil du Gliche- 
zâre parle de sa blessure, il n'y a là qu'une ruse habile : c'est 
ainsi que, dans la branche V, Renard feint de pouvoir à peine se 
traîner pour amener le paysan au bacon à le poursuivre. S'il en 
est autrement, comme c'est visible, dans la branche II, c'est 
que le remanieur a imaginé de raccorder ainsi avec le conte de 
Tiécelin un épisode qui en était à l'origine parfaitement indé- 
pendant. Ce qui prouve bien qu'il n'y a eu là qu'une addition 
tardive, c'est que, nulle part ailleurs dans la branche, il n'est plus 
fait allusion à cette prétendue blessure. Du reste des vers comme 
Je fis que fous que vos creoie — Puis que escocier vos veoie 2 et 



1. Sources, etc., p. 297-8. 

2. V. 1011-2. 



422 LE ROMAN DE RENARD 

Tiecelins cuide que voir die 1 nous renvoient même encore mainte- 
nant à la conception originale qui ne faisait de la blessure qu'une 
feinte ingénieuse. — Mais ces trois vers, semble-t-il, sont mal 
interprétés. La fausseté n'est pas dans l'invention de la bles- 
sure, mais dans l'affirmation de la singulière action produite 
sur la blessure par l'odeur du fromage. Et puis il est inexact 
de dire qu'on ne fait plus allusion à cette blessure. Renard la 
rappelle très expressément au vers 1348. Il explique pourquoi, 
au lieu de retirer Hersent prise dans l'ouverture de sa tanière, 
il a été obligé de la pousser devant lui : 

1346 Pour ce la vouloie enz enpaindre. 

•Pour noient a moi la sachasse 
Que foi Vautrier la jambe quasse. 

Y aurait-il ici invention nouvelle, indépendante des épisodes 
précédents, ou un second tardif raccord, œuvre d'un « rema- 
niour » épris de logique 1 II est autrement naturel, croyons-nous, 
d'expliquer les choses comme l'ont fait MM. Martin et Biittner. 
Sans doute le goupil est très capable de simuler une maladie, 
mais quoi ! il sait faire flèche de tout bois, et jouer à l'occasion 
d'une très réelle blessure. 

On voit qu'en dépit de ses pénétrantes analyses, M. Voretzsch 
n'a pas encore réussi à démontrer clairement que les premières 
aventures de la branche II ne nous sont arrivées que sous la 
forme d'un remaniement postérieur. Mais cela nous permet 
d'ores et déjà de jeter le doute sur tout le reste de son étude. 
Car à chaque instant se trouvant en présence d'un cas difficile, 
où les deux solutions contraires apparaissent comme également 
vraisemblables, il va s'aider, pour se déterminer et faire pencher 
la balance d'un côté qui sera toujours le même, des résultats déjà 
acquis. Son édifice ressemble un peu à un château de cartes : 
enlevez la première, tout le reste s'écroule. Examinez la conclu- 
sion à laquelle il arrive dans son examen du quatrième épisode 
du Reinhart Fuchs, l'aventure de Renard et de Tibert : « De 
preuve absolument décisive que le récit français correspondant 
ait été remanié, il n'y en a pas ; mais si l'on réunit tout un en- 
semble de petits faits dont chacun n'a qu'une valeur démonstra- 
tive assez mince, on sera conduit à supposer qu'il y a eu tout 

1. V. 977. 



REINHART FUCHS 423 

de même un remaniement et à regarder dès lors comme vraisem- 
blable l'hypol Hèso que le Glichezâro a eu sous les yeux un modèle 
plus court et plus simple l . » Croit-on que M. Voretzsch, en l'ab- 
sence d'une preuve vraiment décisive, se fût avancé aussi loin, 
s'il ne croyait déjà avoir suffisamment prouvé sa thèse dans 
les analyses qui précèdent ? Comme nous ne partageons pas 
cette croyance, nous refuserons naturellement de le suivre, 
sans bonne raisons, dans cette hypothèse hardie, et nous exami- 
nerons avec curiosité cette série de petits faits qui tiennent ici 
lieu de preuves plus valables. Quand Renard échappé aux li- 
miers du convers et aux « gaignons » des chasseurs rencontre 
Tibert, il ne répond aux paroles courtoises du chat que par une 
menace insolente. On ne voit pas la raison de cette attitude désa- 
gréable, dit M. Voretzsch. Mais Renard n'est-il pas l'ennemi né 
de tous les animaux ? Et ne va-t-il pas sans provocation aucune 

— aussi bien dans l'allemand que dans le français — s'ingénier 
dès le début à jouer un mauvais tour à son nouveau compagnon ? 

— Cette réponse insolente, poursuit M. Voretzsch, se comprend 
d'autant moins que ce motif va être abandonné sur-le-champ 
pour un autre. Mais ce brusque revirement est fort bien expli- 
qué : Tibert qui a eu du repos est en pleine vigueur, il a des 
dents tranchantes et menues, et des ongles qui s'entendent 
à « grater » ; si Renard l'attaquait, je crois, dit le poète, qu'il 
saurait se défendre. Il faut bien que, bon gré mal gré, le goupil 
se résigne à employer la ruse là où la force échouerait probable- 
ment, et il va se faire tout sucre et miel : 

Ses moz retorne en autre guise. 
700 Tibert, fait il, je ai enprise 

Guerre molt dure... 

Renard propose au chat de faire alliance offensive et défensive 
contre Isengrin. Mais ceci, nous dit-on, ne se rattache pas à 
l'action : le développement paraît se rapporter au prologue de II 
qui promet de raconter l'origine de la guerre entre Renard et 
Isengrin. Or leur haine ne se déclarera que beaucoup plus tard, 
après la visite du goupil à la louve. La contradiction n'est 
qu'apparente et nous croyons l'avoir levée dans un chapitre 
précédent 2 . — L'apparition des chiens dans Renard met tin à 

1. Zts. j. rom. Phil., XV, p. 160, § 6. 

2. Voir plus haut, p. 179. 



424 LE ROMAN DE RENARD 

l'aventure d'une façon tout extérieure : les deux compagnons 
prennent la fuite et c'est alors, en passant près du piège, que le 
chat pousse le goupil et le fait prendre au « broion ». Dans le Rein- 
hart Fuchs il n'y a pas de chiens, et ruse et contre-ruse se suc- 
cèdent sans l'intervention du hasard : Tibert ayant la première fois 
sauté par-dessus le piège, Renard le blâme de cette gymnastique 
imprudente. « Cours après moi, répond l'autre, et je te montrerai 
de nobles sauts, sur ma parole. L'un voulait tromper l'autre. 
Renard courut après son cousin, qui ne se hâta pas. Tibert sauta 
par dessus la trappe et s'arrêta court. Il se heurta contre son 
cousin, dont le pied, cela n'était pas injuste, se trouva pris dans 
le piège 1 . » Nous avons beau rapprocher ces deux développe- 
ment, nous ne parvenons pas à voir que l'un soit inférieur à 
l'autre. Et surtout, à ne tenir compte que des deux passages, 
nous ne pouvons voir comment on déterminera lequel nous 
offre la version primitive. Ou croirait-on que le hasard ne joue 
un rôle que chez les remanieurs ? L'épisode de l'apparition des 
chiens doit avoir été ajouté sur le tard, poursuit-on. En effet 
considérons le tableau suivant : 

Renard. — 1 Aventure de la Mésange + Chasse ; 2 Corbeau — 
Chasse ; 3 Chat + Chasse. 

Reinhart Fuchs. — 1 Aventure de la Mésange — Chasse ; 
2 Corbeau + Chasse ; 3 Chat — Chasse. 

Ainsi le Glichezâre n'a pas de scène de chasse aux deux endroits 
où la branche II en a, et il en met une justement où II n'en a 
pas. Si nous lui attribuons ces changements, il faudra relever 
dans ce procédé tout arbitraire une méthode bien surprenante. 
Comme dans les deux autres cas (1 et 2) c'est la version de 
Renard qui s'est révélée comme postérieure, ce doit être le cas 
ici aussi ; et il ne devait pas y avoir d'aventure de chasse à la 
fin du conte de Tibert dans l'original de Renard et de Reinhart 
Fuchs. Mais si on refuse d'admettre que dans les deux autres 
cas, M. Voretzsch ait démontré sa thèse, que restera-t-il ici de 
cette rigoureuse inférence ? Nous croyons que le Glichezâre a 
fait preuve en l'espèce d'un peu plus d'indépendance qu'on 
n'aime à lui en accorder ; il a réduit les scènes de chasse de deux 
à une, simplement peut-être parce qu'il abrège et tient à ne pas 

1. V. 313-84. 



KEINHART FUCHS 425 

détourner notre attention des protagonistes, qui seuls font avan- 
cer l'action ; il a mis cette scène après l'aventure de Tiécelin 
uniquement peut-être pour ne pas Laisser Renard en paisible 
possession du fromage : do cette façon le goupil ne gagne pas une 
seule manche avant d'engager la partie avec Isengrin. Nous ne 
tenons pas absolument à ces explications : nous prétendons 
seulement qu'elles sont aussi vraisemblables que celles qu'on 
nous offre comme l'unique solution. 

On voit maintenant, nous l'espérons, comment M. Voretzsch 
procède, et par où pèche sa méthode. Tout prêt en théorie à 
parler de l'indépendance du Glichezâre, il lui en laisse fort peu 
dans la pratique. Il répugne manifestement à lui attribuer 
même des variations minimes. Sa tendance est de voir dans son 
poème une fidèle traduction d'un original français. D'autre part, 
bien qu'abordant l'étude de nos branches dans un esprit d'im- 
partialité, il a pourtant à leur égard — avant tout examen — 
une opinion bien arrêtée qui l'empêchera tout le temps de leur 
rendre pleine justice. Il ne croit pas que nous les possédions 
sous leur forme première. Il va donc, de dessein délibéré, négliger 
l'ensemble que nous offre chacune d'elles pour ne plus retenir 
que leurs éléments constitutifs. Naturellement c'est enlever 
à ces éléments mêmes la couleur particulière et le sens qu'ils 
tenaient d'une combinaison déterminée. Une partie des obscu- 
rités que relève M. Voretzsch provient simplement de ce que 
1' « aventure » a été arbitrairement détachée de la « branche ». 
D'autres difficultés disparaissent à un examen plus attentif du 
texte. D'autres encore ne prennent quelque importance que si 
l'on veut exiger de nos trouvères une passion pour la logique 
qui est en général bien étrangère aux œuvres du moyen âge. 
Dans l'intérêt de ce modèle idéal qu'il entrevoit dans un passé 
lointain, M. Voretzsch me semble manquer un peu de sympathie 
pour les très réels textes que nous ont transmis les manuscrits. 
Il refuse souvent de comprendre, alors qu'avec un peu plus d'in- 
dulgence il comprendrait très bien. C'est qu'il lui faut parfaire 
sa table d' « obscurités et de contradictions », pour l'opposer à 
la clarté et la limpidité du Glichezâre. Sur ce dernier point, il 
y aurait bien à dire, et il n'y a qu'à ouvrir le mémoire de M. Biïtt- 
ner pour s'apercevoir que dans le Reinhart Fuchs aussi la logi- 
que a souffert quelques entorses. Supposons qu'il reste dans 
la branche II, par exemple, quelques obscurités, et qu'on soit 



426 LE ROMAN DE RENARD 

justifié à trouver dans les épisodes correspondants du Reinhart 
FucJis une suite plus aisée. A-t-on le droit de conclure sans 
plus que le second texte par là-même se rapproche davantage 
de l'original ? Au fond de ce raisonnement, il y a cette idée que 
plus on remonte haut dans le moyen-âge, plus on a de chance de 
trouver des œuvres parfaites, et que plus une œuvre renferme 
des traits illogiques, plus tardive elle doit être. Postulat cou- 
rant, nous l'avouons, mais nullement démontré jusqu'à ce jour. 
Mais il y a surtout impliquée dans cette méthode une très cu- 
rieuse conception du « remanieur ». Nous aimerions qu'on s'ex- 
pliquât une bonne fois sur l'idée qu'on se fait de la « corpora- 
tion » des remanieurs. Car à voir l'activité qu'on leur prête et les 
caractéristiques si particulières qu'on leur attribue, il y a bien là 
une classe à part. Ce sont gens très singuliers. Ils jettent leur 
dévolu sur un beau poème logique, cohérent, frais, tout près 
de la source populaire, et puis, sans qu'on puisse voir un sem- 
blant do raison à cette façon d'agir, les voilà qui vont supprimer 
le début, retoucher quelques rimes ici ou là, imiter pendant 
vingt vers un passage pris dans un contexte tout différent, 
remplacer un nom par un autre, s'ingénier à faire disparaître 
les liaisons, introduire des détails qui vont jeter le désarroi 
dans un développement, accumuler comme à plaisir non-sens, 
obscurités et contradictions. Qui étaient donc ces gens-là % Il 
serait temps qu'on étudiât leur psychologie. Qu T un copiste 
déséquilibré se soit ainsi conduit, une fois par hasard, il n'y 
aurait rien là d'étonnant. Mais que toute une brigade de ces 
détraqués se soit mise à l'œuvre expresse de saboter le Roman 
de Renard et y ait réussi, voilà qui nous surprend. Nous préférons 
voir dans le Roman, tel qu'il nous est parvenu, l'œuvre bonne 
ou mauvaise des premiers trouvères qui aient chanté de Renard 
et d'Isengrin. Au point où nous en sommes parvenu, il suffit, pour 
que nous en ayons le droit, de reconnaître au poème du Gliche- 
zâre son véritable caractère. 

A notre tour donc d'examiner le Reinhart Fuchs d'ensemble 
et de chercher à en retrouver le plan. Ce n'est pas assez en effet 
d'avoir établi qu'il a souvent modifié son original ; pour que 
la démonstration soit complète, il faut encore que nous fassions 
entrevoir les motifs qui ont pu commander ces modifications. 
M. Voretzsch n'a la plupart du temps passé à côté de ces motifs 
que pour avoir ici encore tenu trop de compte des aventures, pas 



REINHART FUCHS 427 

assez du poème qui les combine. M. Biittnor, avec moins de 
lecture et moins d'érudition, s'est fait du Glichezâre une Idée qui 
nous semble plus riche et, si nous l'osons dire, plus humaine. 
Dans les lignes qui vont suivre nous mettrons plus d'une fois à 
profit son très intéressant mémoire. Il faut renoncer, croyons- 
nous, à voir dans le Beinhart Fuchs un poème de saveur archaïque 
qui pourra nous tenir lieu de nos anciennes branches disparu 
et où sera le mal, si rien du tout n'a disparu ? L'originalité de 
l'œuvre est certainement ailleurs : c'est la première tentative 
qu'on ait faite dans une langue moderne pour grouper en un tou I 
cohérent les aventures si nombreuses et si variées de Renard et 
d'Isengiïn. De YYsengrimus de Nivard, du Romulus, de la 
Disciplina clericalis, d'ailleurs encore probablement, une légion 
de trouvères français avaient comme à l'envi extrait contes et 
historiettes où toujours sur le devant de la scène revenaient nos 
deux héros : et quelques-uns des poèmes ainsi composés faisaient 
preuve d'un art déjà singulièrement avancé. Mais si l'on pou- 
vait rassembler en un reoueil factice ces différentes compositions, 
il était impossible d'en former un corps harmonieusement 
organisé. Chaque poète avait travaillé à sa fantaisie, et il y 
paraissait. Il y avait beaucoup de branches, mais pas de tronc. 
Voulant faire connaître à ses compatriotes une matière si nou- 
velle et si diverse, le Glichezâre aurait pu prendre une des bran- 
ches les plus caractéristiques, II ou I, par exemple et se borner 
à traduire ou à adapter ce spécimen de choix : c'est ce que fera 
plus tard le Flamand Willems. Le poète allemand, avec moins 
de talent sans aucun doute, fut plus ambitieux. Il se donna 
pour mission d'écrire une histoire complète de Renard et d'Isen- 
grin, qui embrassât les principaux événements de leur vie et 
qui eût un commencement, un milieu et une fin. De plus il 
voulait que cette histoire fût courte. Condenser et unifier, telle 
était la double tâche qui s'imposait dès lors à lui. La première 
était relativement aisée. Il ne s'agissait, dans cette abondante 
frondaison des branches françaises, que de tailler et d'élaguer. 
Chaque poème pourrait y perdre en intérêt et en charme, mais 
les grandes lignes du récit n'en subsisteraient pas moins. La 
véritable difficulté était de passer d'une branche à l'autre, 
de ménager des transitions, d'éviter les redites et les contra- 
dictions, bref d'introduire dans cet enchevêtrement de poèmes 
disparates une suite aisée et naturelle et, tâche plus ardue. 



428 LE ROMAN DE RENARD 

une visible progression. Le Glichezâre était ainsi amené à consi- 
dérer dans ses modèles la matière plutôt que la forme et par 
conséquent 1' « aventure » plus encore que la « branche ». 

Or les aventures qui s'offraient à lui pouvaient être rangées en 
trois groupes. Dans les unes Renard est aux prises avec des ani- 
maux plus faibles que lui, et ce sont eux qui rient les derniers. 
Dans les autres Renard est en guerre ouverte avec Isengrin, soit 
qu'on en vienne aux actes de violence, soit qu'on vide la querelle 
devant des arbitres ou devant le roi. Un dernier groupe met 
encore en présence le goupil et le loup : cette fois pourtant il 
s'agit d'une lutte sournoise, Renard dupe l'autre tout en se 
donnant pour son ami. Il est clair que de ces trois groupes le 
premier qui ne mettait encore en scène qu'un des protagonistes 
devait venir en tête : c'est du reste l'arrangement que le Gliche- 
zâre trouvait très probablement dans sa source française : et là 
il n'a eu qu'à suivre la branche II jusqu'au moment où Isengrin 
entre en scène. Les épisodes qui mettent en action la guerre 
déclarée des deux rivaux devaient forcément suivre ceux où il ne 
s'agit encore que d'une lutte sourde, et par conséquent les aven- 
tures qui nous transportent à la cour devaient former la conclu- 
sion du poème. Mais là il y avait une difficulté sérieuse. Le 
recueil français n'offrait pas moins de trois poèmes indépen- 
dants dont l'action se déroulait à la cour : Va ou Plaid inter- 
rompu par l'arbitrage, I ou Plaid repris et mené à bonne fin, 
, X ou Renard médecin du roi. Pouvait-on les combiner avec vrai- 
semblance ? Ce n'était pas impossible. On pouvait d'abord dé- 
gager les éléments communs à tous trois : Noble a rassemblé sa 
cour, car il veut tenir ses assises : tous viennent sauf Renard : 
les ennemis du goupil se hâtent de l'accuser, ses amis le défen- 
dent. Voilà, ou à peu près, le cadre de Va, de I et de X. Mais 
dans ce cadre commun chaque poète traite un sujet différent. 
Si l'on suit I jusqu'à la conclusion, on aboutit à la condamnation 
de Renard. Alors de deux choses l'une, ou on le pend haut et court 
et on donne par ce châtiment final un démenti à tout l'esprit du 
poème, ou on le laisse échapper : et dans ce cas pourquoi pas 
venir à son aide avant plutôt qu'après la condamnation ? Nous 
pouvons ainsi greffer X sur I : c'est Renard médecin qui déli- 
vrera Renard adultère. Mais comment conserver la scène si 
amusante du serment dans Va ? Ne fait-elle pas, par certains 
côtés, double emploi avec l'épisode du jugement ? Ne sont-ce 



REIN H ART FUCHS 429 

pas exactement les mêmes accusations dont il s'agit dans un 
cas comme dans l'autre ? Nous avons vu que tout ceci s'explique 
très naturellement dans le français. Mais le Glichezâre était trop 
pressé pour admettre dans son récit deux situations en somme 
parallèles, et peut-être aussi n'a-t-il pas regardé d'assez près les 
questions légales qui y sont impliquées pour s'y intéresser. Il 
résolut de conserver la scène du serment, en l'éloignant de la 
cour, ce qui évitait de nous présenter trop tôt Noble et ses cour- 
tisans, et en faisant porter le serment sur une accusation dis- 
tincte, ce qui donnait à l'épisode une couleur particulière. Nous 
verrons tout à l'heure quelle sera cette accusation nouvelle. Il 
allait de soi que c'était toujours le viol d'Hersent dont Isen- 
grin devait l'accuser à la cour du roi : car le goupil ne pouvait 
couronner par crime plus noir la longue série de ses perfidies. 
Mais s'il en était ainsi, la scène du viol devait prendre place après 
celle du serment. Et c'est bien là où elle vient dans le Reinhart 
Fuchs. On se rappelle qu'à la fin de la branche Va, Renard 
tournant le dos à saint Roonel fuit éperdument, poursuivi 
par toute une meute de gaignons. Le Glichezâre remplace les 
chiens par Isengrin et Hersent : la louve distance bientôt son 
mari, s'engage dans l'étroite ouverture du terrier et l'on sait le 
reste. Voilà donc tout le troisième acte de notre drame sur pied : 
scène du serment, fuite de Renard, viol d'Hersent, réunion 
de la cour et jugement du goupil, Renard médecin 1 : combinai- 
son ingénieuse de Va, de I, de X et de la fin de II. 

Maintenant pourquoi ce serment ? Il sera naturellement amené 
par quelques incidents appartenant au deuxième groupe d'aven- 
tures. C'est là où le Glichezâre a eu le plus à faire pour mettre de 
l'ordre dans le désordre. Il fallait enchaîner les bons tours épars du 
goupil en une série chronologiquement vraisemblable. Le Gliche- 
zâre s'en est tiré sans trop de gaucherie. Renard dupé par le coq, 
la mésange, le corbeau et le chat 2 , rencontre enfin Isengrin. Il 
lui propose une alliance que l'autre, ayant dûment consulté sa 
famUle, accepte : les voilà désormais « compères 3 ». Le trouvère 
français eût sans doute trouvé pareille scène un peu naïve : tout 
en expliquant l'origine de l'inimitié qui divise les deux barons, 



1. A partir du v. 1097. 

2. V. 11-384. 

3. V. 385-412. 



430 LE ROMAN DE RENARD 

il n'a garde de jeter trop de lumière sur les temps tranquilles 
qui sont censés avoir précédé : on a peine à se figurer un moment 
où Renard n'ait pas songé à duper Isengrin, et Pierre de Saint- 
Cloud joue beaucoup du « compérage » sans le prendre trop au 
sérieux. Quoi qu'il en soit, l'alliance est formée et Renard veut 
donner sur-le-champ à son nouvel associé un échantillon de ses 
talents : il dérobe un « bacon » à un paysan, mais c'est Isengrin et 
sa famille qui le dévorent 1 . Naturellement le loup a soif, et Re- 
nard qui veut prendre sa revanche l'emmène dans un cellier où 
l'autre s'enivre et se fait rouer de coups 2 . Il s'ensuit un cer- 
tain froid entre les deux compères, qui se séparent. Et Renard 
va proposer à l'âne Baudoin de se joindre à lui, probablement 
pour un pèlerinage commun 3 . Mais il y a ici une lacune et nous ne 
pouvons que spéculer sur ce qu'elle contenait 4 . Il a dû se passer 
des choses graves, car quand le récit reprend, Isengrin perd son 
sang par une profonde blessure et un certain Kiïnin vient l'assu- 
rer que sa femme le trompe : il a surpris Renard et Hersent dans 
une position qui ne laissait pas de doute. Hersent, mise au 
courant de ces accusations, nie avec force, et Isengrin un peu 
rassuré se rétablit bientôt. Mais Renard a peur d'être attaqué 
et il se retire dans son manoir où il a rassemblé force provisions 5 . 
A quoi tout ceci rime-t-il ? On peut le découvrir sans trop de 
peine. Nous sommes au second acte du drame : il s'agit de 
raconter les événements qui vont aboutir à la tentative d'arbi- 
trage et au serment manqué. Or déjà nous tenons un des griefs 
d'Isengrin. Renard a courtisé sa femme, peut-être il en a été 
l'amant : Kunin tout au moins l'affirme. Isengrin aimerait bien 

1. V. 449-498. 

2. V. 499-550. 

3. V. 551-62. 

4. Nous croyons avec Grimm, Reinhart Fuchs, ciii-iv, MM. Martin, Obs., 
p. 105, Sudre, Sources, etc., p. 209-10 et 210 n. 1, et Biittner, ouvr. cit., p. 77 ss. 
— contre M. Voretzsch, Zts. f. rom. Phil., XV, p. 177 ss. — que l'histoire dont 
nous n'avons que le début est bien relie du pèlerinage de Renard, correspondant 
à notre br. VIII. Mais nous croyons de plus, avec M. Voretzsch, art. cit., p. 179- 
81, et M. Biittner, loc. cit., qu'il y avait encore une seconde histoire dont les 
v. 563 ss. nous donnent la conclusion. Le Glichezâre devait nous y raconter, 
au début, une entrevue amoureuse entre Hersent et Renard. Le goupil, qui 
avait été repoussé une première fois dans ses avances, v. 413-48, obtenait cette 
fois les faveurs de la louve. C'est cette scène à laquelle Kunin a assisté sans être 
vu qu'il va rapporter à Isengrin. Voir sur tout cela la discussion très claire et 
très concluante de M. Bûttner, ouv. cit., p. 80-5. 

5. V. 639. 



REINHART FUCHS 431 

à en avoir le cœur net. Où Le Glichczâre a-t-il pris cette idée ? Il 
est impossible de ne pas voir avec M. Biittner que Kiinin joue 
ici le rôle que dans la branche II jouent les louveteaux, et la 
scène de séduction à laquelle il a assisté rappelle de très près la 
scène analogue qui a pris place dans la tanière du loup le jour 
où Renard est allé voir sa commère. Il est certainement plus 
délicat de la part du Glichezâre de n'avoir pas fait intervenir ici 
les louveteaux, et d'autre part Isengrin peut plus facilement 
douter de la parole d'un étranger, et n'en sera que mieux disposé 
plus tard à accepter le serment de Renard. Cependant le goupil 
dans son manoir fait rôtir des anguilles, et Isengrin attiré par 
l'odeur ne tarde pas à s'arrêter devant la porte. On reconnaît 
là le début de l'histoire du moniage d'Isengrin. Avant de donner 
à l'affamé un morceau d'anguille, Renard se plaint qu'il lui 
ait retiré son amitié sans motif aucun, et Isengrin, le cœur 
attendri par les senteurs de cuisine, de s'écrier : « Quoique tu 
aies mal agi envers moi, je te pardonnerai, à condition que je 
devienne ton compagnon 1 . » Il redevient en effet son compagnon 
mais pour son malheur, car il lui faut bientôt laisser sa queue 
dans l'étang glacé 2 . Et quelque temps après, il passe bien près 
de se faire assommer par les moines qui le retirent du puits où 
Renard l'avait fait descendre 3 . On se rappelle avec quel soin le 
Glichezâre a relié cet épisode aux précédents. Mais cette fois 
la mesure est comble, et la guerre est vraiment commencée 
entre le goupil et le loup. C'est alors qu'intervient le lynx, un 
parent commun, qui voudrait bien réconcilier les deux ennemis. 
Quels sont vos griefs, demande-t-il à Isengrin. Il serait trop 
long de tout dire, répond le loup. Pensez, il m'a fait perdre ma 
queue ! Pourtant je serais prêt à tout pardonner, si Renard était 
innocent à l'égard de ma femme. On prend jour et l'on décide que 
le goupil se disculpera par un serment 4 . Nous savons qu'il 
détalera avant de l'avoir prêté. 

C'est ainsi que nous nous représentons le travail et la méthode 
du Glichezâre. Nous verrions volontiers en lui un collaborateur 
de nos premiers trouvères français, dont il a été le contemporain. 
S'il les a souvent traduits, il a su à l'occasion les compléter : il a 

1. Y. 040-726. 

2. V. 727-822. 

3. V. 823-1060. 

4. V. 1061-1096. 



432 LE ROMAN DE RENARD 

ajouté plus d'un détail heureux, introduit plus d'une liaison 
excellente. Enfin il a lui aussi à sa façon donné une conclusion 
au poème. Et si nous préférons celle de l'auteur de I, il peut y 
avoir une place pour les disciples à côté du maître. Mais son 
plan, avec toutes ses faiblesses, est encore ce qu'il y a de mieux 
dans son poème. Si l'on veut en apprécier le mérite à sa juste 
valeur, qu'on rapproche du Reinhart Fuchs la deuxième partie 
du Reinaert. Vers 1350 un poète flamand voulut compléter 
l'œuvre de Willems et, laissant de côté la branche I, supérieure- 
ment traitée par son devancier, il s'ingénia à faire rentrer dans 
la branche VI, choisie pour cadre, tout le reste de notre Roman. 
C'était là une entreprise fort analogue à celle que s'était pro- 
posée, un siècle et demi plus tôt, Henri le Glichezâre. Mais 
le Flamand a été fort empêché où l'autre s'était ingénieusement 
tiré d'affaire, et dans la composition de son poème est, à notre 
avis, resté très inférieur à cet Allemand qu'il ne soup