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Full text of "Bibliothèque des Écoles françaises d'Athènes et de Rome"

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ït'Z- /J. 



BIBLIOTHÈQUK 



ÉCOLES FRANÇAISES D'ATIIÈIS ET DE ROME 



FASCICULE SOIXANTE-DOUZIEME 

LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. — ESSAI SUR L'HISTOIRE DE LA COLONISATIOU 
ROMAINE DANS L'AFRIQUE DU NORD 

I'ab J. Toitain 



TOL'LbUSE. — IMP. A. CHAUVIN ET FILS, nUE DES SALENQUES, 28. 



5 



LES 



CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE 




I 



LES CITÉS ROMAllS DE LA TUNISIE 



ESSAI SUR L'HISTOIRE 



COLONISATION ROMAINE 



L'AFRIQUE DU NORD 



J. TOUTAIN 

ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE, ANCIEN MEMBRE 

DE l'École française dc rome, 

CHARGÉ d'un cours COMPLÉMENTAIRE A LA FACULTÉ DES LETTRES DE CAEN. 




^4 



PARIS 

LIBRAIRIE THORIN ET FILS 
ALBERT FONTEMOING, Successeur 

LIDRAIRE DES ÉCOLES FRANÇAISES d'aTHÈNES ET DE ROME 

DU COLLÈGE DE FRANCE, DE L'ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE 

ET DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES HISTORIQUES 

4 , RUE LE GOFF, 4 

1896 



A MON PERE 



A MA MÈRE 




INTRODUCTION 



Pendant quatre siècles tous les pays, dont les côtes sont bai- 
gnées par les flots de la Méditerranée, ont été des provinces ro- 
maines ; pendant quatre siècles, tous les rivages de cette mer 
intérieure, que les Romains appelaient Mare nostrum, ont été 
soumis à une seule et même puissance, la puissance romaine, 
ont fait partie d'un seul et même Etat, l'Etat romain , Imperium 
romanum. Il n'en avait jamais été ainsi auparavant; depuis lors, 
il n'en a jamais été ainsi. Auguste est le premier des sou- 
verains du monde antique qui ait donné cette unité au bassin 
méditerranéen ; Théodose le Grand, mort en 395, fut le dernier 
empereur qui régna à la fois sur l'Asie Mineure et sur la Bé- 
tique, sur la Gaule et sur l'Egypte. 

Rome était vraiment le centre économique et la capitale ad- 
ministrative de ce vaste empire. Toutes les grandes voies de 
terre et de mer qui sillonnaient le monde romain aboutissaient, 
les unes au milliaire d'or placé sur le Forum , les autres aux 
quais du Tibre que dominait l'Aventin. C'était à Rome que sié- 
geait, du moins en théorie, la puissance Impériale; c'était Rome, 
et Rome seule, qui avait groupé et qui maintenait en un fais- 
ceau compact tant d'éléments divers. S'il est vrai que les inté- 
rêts matériels créent entre les peuples des liens plus puissants 
et plus durables que le contact géographique ou que l'aflinité 
de race, jamais la centralisation administrative et l'unité poli- 
tique ne furent fondées sur des bases aussi solides que dans 
l'empire romain. 

Toutefois cette unité et cette centralisation n'engendi-èrent 
pas l'uniformité. Les provinces romaines ne furent pas toutes 
façonnées sur le même type ; elles n'eurent pas toutes la même 
origine ni le même développement ; la vie provinciale et sur- 
tout la vie municipale passèrent dans les diverses régions de 
l'empire par des phases très différentes. Les empereurs n'ap- 

1 



2 INTRODUCTION. 

pliquèrent pas à toutes les contrées la même méthode de coloni- 
sation ; ils n'afrectèrent point d'ignorer ou de méconnaître cet 
ensemble de conditions naturelles qui se nomme la géographie ; 
ils tinrent le plus grand compte de l'état social ou politique dans 
lequel s'étaient trouvés jadis, avant la conquête, les habitants 
des pays réduits en provinces. 

Parmi les provinces romaines, les unes furent, on peut le 
dire, créées de toutes pièces ; l'organisation- municipale et pro- 
vinciale y fut introduite tout entière par les conquérants. Dans 
la Germanie romaine, par exemple, les premières cités qui 
s'élevèrent sur la rive gauche du Rhin naquirent autour des 
camps militaires construits par les légions (1). Telle fut l'origine 
de Colonia Agrippina (Cologne), d'Ulpia Noviomagus (Nimègue), 
d'UlpiaTrajana (environs de Xanten), de Mogontiacum(Mayence). 
Gomme les Germains qui habitaient ces régions n'avaient ja- 
mais possédé de centres communs , ces villes furent , dès leur 
naissance, absolument romaines ; l'élément romain s'y développa 
plus tôt et plus complètement qu'ailleurs. Il en fut de même 
sur la frontière du Bas-Danube, dans la Moesie Inférieure ou 
Scythie ; le type de ces villes , groupées d'abord autour des 
camps légionnaires et dotées plus tard d'une adniinistration 
municipale indépendante, y fut Troesmis (Iglitza) (2). 

Ailleurs, comme en Maurétanie, la vie urbaine et l'organisa- 
tion municipale furent importées du dehors, grâce à l'établis- 
sement de colonies. Dans ce pays barbare occupé par des tribus 
nomades, les premiers habitants sédentaires furent des soldats 
romains libérés du service ; les premières villes furent les colo- 
nies envoyées surtout par Auguste et par Claude , entre autres 
sur la côte Igilgili (Djidjelli), Saldae (Bougie), Gunugi (Gouraya), 
Cartenna (Ténès), Lixus (sur la côte occidentale du Maroc), et 
dans l'intérieur des terres Thubusuptu ou Tupusuctu (Tiklat, 
près de l'Oued Sahel, au sud-ouest de Bougie), Zuccabar ou 
Succabar (sur le Chélif, au sud-est de Milianah). Ces villes ro- 
maines ne remplaçaient pas d'anciens centres indigènes ; le 
droit municipal romain ne se substituait pas à une organisation 
antérieure. Il n'y eut ni mélange ni conflit entre les institutions 
nouvelles et d'antiques traditions. 

(1) Mommsen, Rômische Geschichle, V, p. 153; trad. franc., IX, p. 213- 
214. 

(2) Comptes rendus de l'Académie des Inscriplions et Belles-Lettres, 
ann. 1865, p. 282 et suiv. ; Mélanges de l'Ecole française de Rome, t. XI 
(année 1891), p. 252-253. 



INTRODUCTION. 3 

Dans beaucoup d'autres provinces, le caractère de l'œuvre 
accomplie par Rome fut tout différent. Au lieu de créer, il fallut 
transformer. Le champ d'action n'était plus une terre absolu- 
ment rase sur laquelle des monuments pouvaient être construits 
en toute liberté. Le peuples de l'Orient hellénique, les habitants 
de l'ancien territoire de Carthage n'étaient point des Barbares. 
Dans ces pays, où de bonne heure la civilisation s'était ré- 
pandue, des cités avaient été puissantes, riches ou glorieuses à 
l'époque où Rome n'était encore qu'une petite ville latine, alors 
que les légions n'avaient pas franchi vers le nord la frontière 
du Tibre, ne s'étaient pas avancées vers le sud plus loin que les 
Monts Albains. Lorsque, pendant les deux derniers siècles de 
la République, les Romains conquirent ces régions, ils y trou- 
vèrent, sinon partout des Etats constitués, du moins une orga- 
nisation sociale et politique profondément enracinée ; ils y 
trouvèrent aussi des religions et des coutumes fort anciennes 
qui ne ressemblaient ni à la religion ni aux mœurs romaines. 
Ce n'était donc pas seulement d'un territoire, c'est-à-dire d'une 
certaine étendue matérielle qu'ils étaient devenus les maîtres ; 
c'était aussi et surtout de populations, c'est-à-dire d'êtres mo- 
raux, dont chacun avait, et depuis longtemps, sa physionomie 
et son caractère, en un mot sa personnalité. Comment Rome 
a-t-elle traité ces éléments qui lui étaient étrangers? Quelle 
a été sa politique à l'égard de ce qui, dans chaque province 
ou dans chaque groupe homogène de provinces voisines, re- 
présentait le passé ? Comment , derrière ce que l'on a appelé 
« la façade majestueuse et uniforme de l'empire (1), » s'est ac- 
compli le travail d'assimilation, sinon de fusion complète, entre 
les traditions et les coutumes locales d'une part, et d'autre part 
les idées et les mœurs apportées par les vainqueurs ? Qu'est-il 
resté des unes ? Quel a été le rôle, quelle a été l'influence des 
autres ? Comment , dans quel sens et dans quelle mesure au 
conflit militaire, qui avait précédé la conquête, a succédé le 
contact pacifique de la cité victorieuse et des populations sou- 
mises ? 

Tel est le sujet que je me propose de traiter dans ce livre. 
J'ai choisi comme terrain de recherches une partie de l'Afrique 
romaine; j'ai tenté de montrer quelle avait été l'histoire géné- 
rale de ce pays aux trois premiers siècles de l'empire. J'expli- 



(1) De la Blanchère, dans la fîeuue Archéologique, ann. 1889, 2* sem., 
p. 259. 



4. INTRODUCTION. 

querai plus loin (chap. I) pourquoi, de propos délibéré, je me 
suis enfermé dans cette région d'étendue assez restreinte et 
dans cette période relativement courte. Je veux dire seulement 
ici quelle méthode j'ai suivie et de quel esprit je me suis inspiré. 

L'œuvre colonisatrice des Romains est, pour l'occident de 
l'Europe et le nord de l'Afrique, un des phénomènes historiques 
les plus importants, une des évolutions les plus grosses de con- 
séquences dont l'antiquité nous présente le spectacle. Il ne faut 
pas l'amoindrir en ne l'étudiant que sous l'une ou l'autre de ses 
formes, en ne l'observant qu'à tel ou tel point de vue particu- 
lier. Dans les régions où cette œuvre s'est accomplie la vie tout 
entière des individus comme des peuples a été profondément 
modifiée. Les conditions matérielles de l'existence humaine ont 
été. améliorées ; les villages sont devenus des villes prospè- 
res; des monuments de toute espèce sont, pour ainsi dire, 
sortis du sol en maints endroits divers ; des routes ont été 
.construites; certains ports ont été creusés, d'autres ont vu re- 
naître leur antique prospérité un moment compromise. Sans 
renier leurs ancêtres, sans renoncer complètement à leurs cou- 
tumes locales ou nationales, les anciens habitants n'ont fait 
nulle part aux mœurs rorpaines une opposition énergique ; ils 
ont peu à peu laissé cette civilisation nouvelle pénétrer autour 
d'eux et en eux-mêmes ; leurs dieux d'autrefois ont été repré- 
sentés sous des traits, invoqués sous des noms qui leur étaient 
auparavant inconnus ; des divinités étrangères ont été honorées 
par les cités et par les individus. L'horizon de chacun s'est 
élargi ; on s'est habitué à regarder au delà des murs de sa ville, 
au delà des limites de sa province ; tous les yeux se sont tournés 
vers Rome, centre de l'empire, siège et foyer de la puissance 
impériale. Sous l'influence du droit romain, les relations socia- 
les et politiques ont acquis à la fois plus de précision et plus de 
solidité ; chaque agglomération urbaine est vraiment devenue 
une cité, c'est-à-dire un être collectif vivant d'une vie propre, 
ayant des organes à lui ; entre toutes les villes des liens se sont 
créés , assez étroits pour rendre possible , en certaines circons- 
tances, une action commune; assez lâches pour laissera chaqpie 
cité, dans sa vie quotidienne et locale, toute son indépendance 
et son entière originalité. 

Eh bien ! serait-il d'une bonne méthode historique de suivre 
et d'étudier à part chacune de ces métamorphoses? Tout ne se 
tient-il pas dans la vie des nations ? Lorsque l'on veut peindre 



INTRODUCTION. 

cette vie, lorsque l'on veut provoquer pour sa modeste part, 
dans les limites géographiques et chronologiques que l'on s'est 
fixées, cette « résurrection » dont a parlé Michelet, il ne faut 
pas morceler l'histoire ; il ne faut pas séparer ce qui a été uni ; 
il ne faut pas diviser la réalité d'autrefois en une série d'abstrac- 
tions. Décrire avec autant de précision et de pittoresque qu'il 
sera possible des cités et des monuments sans peindre en 
même temps les êtres humains qui ont habité ces cités et 
vécu à l'ombre de ces monuments , c'est vouloir évoquer des 
villes mortes ; peindre ces êtres humains , raconter leur vie , 
leurs habitudes, leurs mœurs, parler de leur religion sans indi- 
quer leurs relations sociales et politiques, c'est vouloir nous 
intéresser, non pas à un peuple, mais à plusieurs individus 
juxtaposés sur le même sol; enfin, disserter sur des institutions 
municipales ou provinciales considérées en elles-mêmes et pour 
elles-mêmes sans s'occuper des magistrats qui ont administré 
les cités et les provinces, sans mettre en scène la foule des 
citoyens qui ont éprouvé les bienfaits ou subi les inconvénients 
de cette administration, c'est vouloir faire passer sous nos yeux 
pièce à pièce et en quelque sorte démonté un mécanisme fort 
complexe et fort délicat. Si la vraie matière de l'histoire est 
bien la vie des peuples, la tâche de l'historien doit être d'ob- 
server cette vie dans toutes ses manifestations et sous toutes 
ses formes. Tel est, dans les limites de mon sujet, le programme 
que je me suis tracé, que j'ai eu l'ambition, peut-être la pré- 
tention, de vouloir exécuter. Dans ce livre, les détails, les faits 
particuliers sont étudiés non pas pour eux-mêmes, mais parce 
que chacun d'eux est une partie du tout et ajoute un trait au 
tableau d'ensemble. 

On n'y trouvera point d'identifications topographiques. Les 
noms que portaient jadis les villes les plus considérables nous 
ont été révélés par des inscriptions ; la plupart des cités dont 
les ruines sont encore anonymes ne. paraissent avoir été que 
de grosses bourgades, et leur nomenclature, si on pouvait 
l'établir scientifiquement, serait dépourvue à mes yeux de 
toute valeur historique. C'est en d'autres termes qu'a été posé 
ici le problème si important des rapports de la géographie et de 
l'histoire , des liens étroits qui existent entre les hommes et le 
sol sur lequel ils vivent, de l'influence profonde exercée par les 
conditions naturelles sur la vie des peuples comme sur la vie 
des individus. En présence de ces ruines si nombreuses, devant 
ces vestiges d'un passé qui a été si prospère, je ne me suis pas 



B INTRODUCTION. 

demandé quels avaient été les noms de toutes ces villes ; j'ai 
cherché surtout à comprendre pourquoi dans telle région elles 
avaient été si denses, si rapprochées les unes des autres, tandis 
que plus au sud ou plus au nord elles avaient été si éloignées, 
si clairsemées. J'ai tenté de retrouver les raisons pour lesquelles 
elles avaient été fondées ici plutôt que là, sur les pentes des 
collines et non au milieu des plaines ; quels événements ou 
quelles circonstances avaient présidé à leurs destinées ; com- 
ment et dans quelle mesure la nature et l'industrie humaine 
avaient collaboré pour en assurer la prospérité et la richesse. 

Dans la description des monuments et des œuvres d'art, je 
n'ai pas eu la prétention de juger la valeur technique des ingé- 
nieurs, le talent des architectes, l'habileté des sculpteurs, des 
peintres et des mosaïstes : dans l'archéologie, j'ai voulu étudier 
l'histoire. Je me suis attaché à dégager le caractère général de 
l'art africain; j'ai voulu savoir s'il présentait quelque origina- 
lité ou s'il n'était qu'une imitation ; si c'était un art autochtone 
ou s'il avait été apporté tout entier du dehors. Enfin, j'ai tenté 
de remonter jusqu'aux sources mêmes de cette activité et de dé- 
terminer quelle avait été, dans cette œuvre toute matérielle, la 
part de Rome et quelle avait été celle des Africains. 

Je me suis proposé de peindre la vie municipale dans une 
région nettement définie de l'Afrique romaine; mais je n'ai pas 
voulu faire l'histoire d'un certain nombre de cités particuliè- 
res. Chaque ville m'a sans doute fourni un ou plusieurs détails 
intéressants, un ou plusieurs documents d'une réelle valeur; 
mais je n'ai reconnu d'intérêt et de valeur qu'aux détails et aux 
documents dont le caractère n'était pas purement et exclusive- 
ment local. On me reprochera peut-être d'avoir, dans mon 
étude, donné peu de place à Carthage. Je répondrai que Car- 
thage avait perdu, sous l'empire, son caractère proprement afri- 
cain, et qu'elle était alors une grande ville cosmopolite. La po- 
pulation qui en remplissait les rues ne ressemblait guère aux 
paisibles habitants des petites cités africaines ; la vie munici- 
pale de Carthage, aux trois premiers siècles de l'ère chrétienne, 
ne saurait être prise pour le type de la vie municipale en 
Afrique. 

Si parmi les villes je ne me suis pas borné à étudier les plus 
importantes ou les plus fameuses, de même dans l'intérieur des 
cités j'ai essayé d'accorder une égale attention à toutes les 
classes sociales. Les prêtres, les magistrats, les citoyens assez 
riches pour ériger des statues et pour élever des monuments 



INTRODUCTION. / 

n'ont pas été les seuls habitants de ces agglomérations urbai- 
nes; à certains égards même ils n'en sont pas les plus intéres- 
sants. Les humbles et les pauvres ont moins subi que leurs 
concitoyens plus fortunés l'influence de la civilisation romaine; 
ils sont restés plus fidèles à leurs anciennes traditions ; chez 
eux plus et mieux que chez d'autres, il est possible de suivre le 
travail d'assimilation, de voir dans quel sens et dans quelle me- 
sure s'est accomplie l'œuvre de Rome. En outre, si dans la vie 
proprement politique ils n'ont pour ainsi dire joué aucun rôle 
ni laissé aucune trace, il n'en est pas de même dans la vie éco- 
nomique. Leur travail de chaque jour a été l'un des facteurs les 
plus actifs de la prospérité commune; à ce titre, ils méritaient 
dans ce livre plus qu'une sèche mention, mieux qu'une allusion 
rapide et dédaigneuse. 

Quant à l'organisation administrative du pays, je ne me suis 
point attardé à exposer dans son ensemble le droit municipal 
que Rome a répandu d'un bout à l'autre de son empire. J'ai 
seulement essayé de marquer comment les cadres anciens de 
la population avaient été peu à peu remplacés par des cadi-es 
nouveaux, comment les anciennes institutions municipales 
avaient été transformées. J'ai recherché si les documents épi- 
graphiques, dont la moisson a été si féconde, ne nous révélaient 
pas quelque organisation particulière à l'Afrique romaine. En 
un mot, dans cette partie de mon travail comme dans toutes les 
autres, ce que je me suis efforcé de mettre en lumière, c'est, 
d'une part, le caractère très original de la colonisation romaine, 
et d'autre part la persistance indéniable de coutumes antérieu- 
res déguisées sous des noms nouveaux. 

Je n'ai pas recherché ni étudié pour eux-mêmes tous ces dé- 
tails topographiques et archéologiques, tous ces traits de 
psychologie sociale, tous ces renseignements administratifs; je 
les ai considérés uniquement conmie le» matériaux do mon tra- 
vail; je les ai choisis et je les ai groupés avec l'intention de re- 
constituer, sous toutes ses formes, la vie privée et publique, la. 
vie intime et officielle des habitants d'une région déterminée de 
l'Afrique romaine sous le haut empire. 

Cette conception du sujet a naturellement déterminé la 
physionomie de mon Essai et la méthode d'exposition que j'ai 
suivie. Ce livre n'est ni purement épigraphique ni purement 
archéologique; il n'est exclusivement ni un chapitre de psycho- 
logie historique et sociale, ni une contribution à l'étude du 
droit municipal dans l'Afrique romaine. Je me suis efforcé 



8 INTRODUCTION. 

d'écrire un livre d'histoire; je voudrais dire ici brièvement et en 
toute sincérité pourquoi je souligne ce mot. 

Il me semble que depuis quelques années Vhistoire a été sa- 
crifiée à V érudition historique. On a publié des documents, on a 
coUationné des manuscrits ; on a décrit par le menu toutes les 
ruines, môme les plus insignifiantes ; on a commenté des ins- 
criptions; on a expliqué des textes. Ce sont là des travaux 
utiles, indispensables ; tant qu'ils ne sont pas faits Qt bien faits, 
l'œuvre vraiment historique est impossible ; mais il ne faut pas 
en dénaturer le caractère. L'épigraphie , l'archéologie, la nu- 
mismatique, la critique des textes sont et ne sont que des 
sciences auxiliaires de l'histoire ancienne, de même que la pa- 
léographie, la diplomatique, la sigillographie sont et ne sont 
que des sciences auxiliaires de l'histoire du moyen âge. L'ar- 
chéologue, l'épigraphiste, le numismate ne font pas œuvre 
d'historiens ; ils taillent simplement quelques matériaux dans 
la masse encore brute des documents. 

Il est un autre danger qui n'a pas toujours été évité. On 
a cru que tout sujet pouvait être également intéressant, que 
toute conclusion avait une égale valeur pourvu que les pré- 
misses en fussent indiscutables. L'histoire d'une petite ville, 
dont le rôle en son temps a été fort médiocre ; la biographie 
d'un personnage à peu prts inconnu de nos jours et qui n'était 
guère fameux parmi- ses contemporains ; l'origine et les déve- 
loppements d'une institution politique, sur laquelle toutes les 
opinions exprimées sont diff'érentes : tels sont les sujets qu'ont 
traités souvent les esprits les plus distingués. Ils ont appliqué 
à l'histoire la méthode de l'art pour l'art. Ils se sont enfermés 
dans les murs de la ville dont ils ont raconté l'histoire, ou 
dans' la vie du personnage dont ils ont écrit la biographie. Ils 
ne se sont pas demandé si leur œuvre pouvait être stérile ou 
féconde ; ils ne se sont préoccupés que de la méthode et de la 
science pure. . 

L'érudition n'a pas été la fin dernière de mon travail. J'ai 
étudié d'aussi près que possible les inscriptions et les monu- 
ments ; mais seuls les résultats de ces recherches de détail ont 
trouvé place dans mon livre. J'ai essayé de les grouper de ma- 
nière à ce que la vérité historique parut ressortir de leur rap- 
prochement, de leur confrontation. J'ai pensé que l'histoire 
ne devait pas être réduite à l'analyse des documents, si précise 
qu'elle fût,' et j'ai tenté de construire une synthèse véritable- 
ment organique. 



INTRODUCTION, 9 

J'avoue d'autre part que la science pure n'a pas été ma seule 
préoccupation. Loin de chercher, en étudiant le passé, à oublier 
le présent, j'ai tenu au contraire à ne point paraître ignorer 
certaines grandes questions contemporaines. Les problèmes , 
qui se sont posés de notre temps et dont la solution est ar- 
demment poursuivie , ne sont pas tous entièrement nouveaux. 
Il en est , dans le nombre , que l'antiquité a connus ; il en 
est qu'elle a su résoudre. Parce que les Grecs et les Romains 
ont vécu deux mille ans avant nous, faut-il dédaigner leur 
exemple? N'avons-nous rien à apprendre à leur école ? Pourquoi 
n'y aurait-il pas en histoire l'expérience des peuples , comme il 
y a dans la vie quotidienne l'expérience des individus ? Je crois 
que cette conception de l'œuvre historique , sans nuire à la re- 
cherche désintéressée de la vérité , lui donne un attrait de plus 
et un caractère nouveau. 

Tous les voyageurs qui ont parcouru la Tunisie ont été frappés 
du contraste qui existe dans ce pays entre le passé et le présent. 
Jadis les villes étaient nombreuses ; elles sont rares aujourd'hui. 
Jadis les gros bourgs, les villages, les hameaux, les fermes 
émaillaient les plaines, s'étageaient au flanc des coteaux, cou- 
ronnaient les collines ; aujourd'hui quelques tentes l'hiver, quel- 
ques gourbis l'été se montrent çà et là, très clairsemés et 
souvent au milieu des ruines. Jadis cette contrée était peuplée, 
riche et prospère ; hier encore elle était presque déserte et mi- 
sérable, et c'est à peine si aujourd'hui la vie et la prospérité y 
renaissent par endroits, grâce à la colonisation et au protectorat 
de la France. Ce qui étonne surtout, c'est de voir se dresser des 
arcs de triomphe, des temples, des monuments encore gran- 
dioses ; c'est de suivre des voies romaines dont la chaussée est 
encore visible ; c'est de rencontrer presque à chaque pas des 
vestiges d'antiques demeures, dans des régions aujourd'hui dé- 
solées , et qui paraissent vouées par leur nature même à la 
stérilité et à l'abandon. 

La Tunisie est donc tombée depuis l'antiquité dans une dé- 
cadence profonde. Presque partout le silence et la mort ont suc- 
cédé au mouvement bruyant et à la vie. Suffit-il de le constater? 
La vue de ce contraste entre la prospérité d'autrefois et la mi- 
sère d'aujourd'hui n'impose-t-elle pas A l'esprit, avec une force 
irrésistible, ces deux questions : pourquoi le même pays a-t-il 
été autrefois si riche et est-il maintenant si pauvre ? Quelles 
ont été les sources et les causes de son antique splendeur ? 



10 



INTRODUCTION. 



Il a été déjà fait à ces deux questions une réponse qui a semblé 
péremptoire. Si plusieurs régions de la Tunisie en particulier 
et de l'Afrique du nord en général ont subi depuis douze cents 
ans une métamorphose si désastreuse, c'est, a-t-on prétendu, 
parce que les conditions naturelles et surtout le régime des 
eaux ont été considérablement modifiés ; c'est parce que le sol 
en est devenu doublement stérile, stérile par absence d'humus 
fécond, stérile par absence d'humidité fécondante (1). 

Si cette explication est vraie, le mal est à peu près irrépa- 
rable : les causes et les conditions nécessaires s'étant évanouies, 
l'efTet ne peut plus être produit. 

Mais est-il certain que la nature du pays ait été ainsi trans- 
formée? Dans un rapport très documenté et très curieux sur les 
cultures fruitières et en particulier sur la culture de l'olivier en 
Tunisie (2), M. Paul Bourde a tout récemment montré que « ni 
le sol ni le climat n'ont changé notablement » (p. 29) dans la 
partie du pays où précisément cette transformation paraît le 
plus frappante, c'est-à-dire sur les vastes plateaux qui s'incli- 
nent en pente douce depuis les montagnes de la Kessera et de 
Maktar jusqu'à la mer vers l'est et jusqu'aux oasis dans la di- 
rection du sud. Quant aux vallées de la Medjerdah et de ses 
affluents tunisiens, quant aux plaines que traverse l'O. Miliane, 
et que dominent les crêtes dentelées des monts Zaghouan et 
Djoukar, le sol en est resté fertile : les sources y sont nom- 
breuses, les pluies n'y sont point rares dans les années nor- 
males, les grands cours d'eau n'y sont jamais à sec. Enfin, pour 
atteindre les rivages voisins de Tabarka, on gravit toujours ces 
collines boisées dont Ju vénal a parlé (3). 

Les données et la position dii problème sont alors profondé- 
ment modifiées. Puisque le sol et le climat n'ont pas notable- 
ment changé, puisque les conditions naturelles sont restées 
sensiblement les mêmes, cette prospérité économique, dont les 
vestiges sont innombrables, peut renaître; ce que l'homme a 
fait au début de l'ère chrétienne, il peut, il doit le refaire au 
dix-neuvième et au vingtième siècle. C'est à la France qu'in- 
combent aujourd'hui cette tâche et ce devoir. Notre patrie l'a 



(1) Pcllissier de Reynaud, Description de la Régence de Tunis, p. 124 et 
125. Tissot, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, I, 
p. 252; II, p. 613. Tour du monde, année 1886, 2' sera., p. 215 (R. Gagnât 
et Saladin, Voyage en Tunisie). 

(2) Tunis, imprimerie Rapide, 1893. 

(3) Satires, 10, vers 194. 



INTRODUCTION. 1 1 

compris et l'œuvre est déjà commencée. « Dans cet effort commun , 
une part est réservée aux savants, à côté des soldats, des admi- 
nistrateurs, des politiques, et il appartient aux archéologues, 
en nous renseignant sur le passé, de préparer l'avenir (1). » Je 
me suis inspiré de ces paroles prononcées naguère par un des 
maîtres éminents de l'Université. Si j'ai cherché à peindre la^ 
vie municipale dans une partie de l'Afrique romaine ; si j'ai 
voulu suivre d'aussi près que possible le développement des 
cités africaines sous le haut empire ; si je me suis efforcé de 
faire revivre ces populations paisibles et laborieuses; si j'ai tenté 
de reconstituer les cadres politiques et administratifs dans les- 
quels les anciens habitants du pays furent peu à peu distribués, 
ce n'est pas seulement, je le confesse, par amour de la vérité 
scientifique. Je ne suis pas resté, de parti pris, indifférent à 
l'intérêt pratique et national des études que j'avais entreprises. 
Mieux nous connaîtrons l'œuvre accomplie par les Romains 
dans leurs provinces africaines, mieux nous pourrons diriger 
nos efforts et plus vite en assurer le succès. 

Je ne crois toutefois pas que ce soit là, dans cet ordre d'idées, 
le seul intérêt de mon sujet, et qu'on puisse me reprocher d'avoir 
recherché surtout l'actualité, d'avoir tenté de résoudre un pro- 
blème sans portée générale. 

La colonisation n'est pas seulement un fait géographique, c'est 
un des phénomènes historiques les plus importants, un de ceux 
qui ont eu et qui ont encore le plus d'influence sur les progrès 
de la civilisation et sur les destinées de l'humanité tout entière. 

Tous les grands Etats ont aujourd'hui reconnu cette vérité, 
et tous ont une politique coloniale. Toutefois, on discute encore 
sur la méthode à appliquer. Comment faut-il traiter les tribus 
sauvages, les peuples moins civilisés que nous dont nous avons 
conquis ou dont nous avons occupé sans violence les territoires? 
Faut-il, du jour au lendemain, bouleverser leur existence, les 
forcer à renier leurs traditions religieuses, à abandonner leurs 
coutumes parfois très anciennes ? Faut-il leur imposer tout 
d'une pièce et comme en bloc notre civilisation vieille de plu- 
sieurs siècles, faite pour un autre climat et pour une autre 
race ? Ou bien devons-nous chercher à pénétrer jusqu'à l'âme 
de ces hommes parfois si différents de nous pour tirer d'eux- 
mêmes, s'il est possible, les germes de leur amélioration intel- 

(1) G. Boissicr, Discours prononcé à la séance générale du Congrès des 
Sociétés savantes, le 27 mai 1891. 



12 INTRODUCTION. 

lectuelle , morale et sociale ? Ne convient-il pas de laisser dans 
tout pays colonisé une large place aux éléments indigènes, un 
rôle déterminé aux forces locales et à l'activité spontanée des 
anciens habitants? 

A une époque où de tels débats sont pour ainsi dire journel- 
lement soulevés, il m'a paru utile d'étudier comment le môme 
problème avait été résolu par un des plus grands peuples de 
l'antiquité. L'histoire, en ces matières, a le très grand avantage 
de pouvoir montrer non seulement par quels moyens et d'après 
quelle méthode l'œuvre a été entreprise, mais encore si cette 
œuvre a échoué ou si elle a réussi et dans quelle mesure, quelles 
en ont été les conséquences immédiates et lointaines, quels en- 
seignements et quels exemples nous devons y puiser, en tenant 
compte des diflférences de temps et des progrès accomplis par 
l'humanité. 

Je ne pense pas d'ailleurs que l'historien de l'antiquité man- 
que à ses devoirs en jetant un regard sur ce qui se passe 
autour de lui, en prêtant l'oreille aux bruits qui montent de 
la société contemporaine. Avons-nous le droit, parce que le 
culte de la vérité est une des plus hautes et des plus nobles 
passions qui puissent agiter l'âme humaine, de nous enfermer 
dans la science pure comme dans un monde idéal, de nous 
réfugier en elle comme dans le plus élevé et le plus désinté- 
ressé des dileltantismes? La science doit au siècle qui va finir 
d'avoir été placée sur le même rang, sinon plus haut, que la 
naissance et la richesse. Ce privilège ne lui confère pas seule- 
ment des droits; il lui impose des devoirs. L'humanité poursuit 
le progrès dans toutes les voies ; elle est tourmentée du désir de 
modifier le présent, de préparer un avenir plus heureux. Les 
sciences mathématiques, physiques et naturelles cherchent et 
réussissent à améliorer les conditions matérielles de l'existence 
humaine ; la philosophie s'efforce de pénétrer jusqu'aux origi- 
nes de la pensée pour en mieux saisir l'essence, pour en assurer 
la santé et la vigueur; elle essaie de retrouver et de définir, 
dans l'infinie complexité de la vie individuelle et sociale, les lois 
supérieures qui président au développement des individus et 
des sociétés. L'histoire, en étudiant le passé, peut contribuer, 
elle aussi, à préparer l'avenir. Elle observe et enseigne comment 
et pourquoi certains peuples ont été grands et puissants ; com- 
ment et pourquoi ils sont tombés en décadence; ce qui a survécu 
de leur œuvre, ce qui en a disparu. De même que la philoso- 
phie , mais avec une autre méthode , elle veut dégager des évé- 



INTRODUCTION. 13 

nements , matière sur laquelle elle travaille , les lois générales 
qui ont, aux époques les plus diverses, régi et dans quelque 
mesure déterminé la vie des nations. Elle peut donc indiquer 
aux hommes et aux sociétés d'aujourd'hui les solutions que les 
hommes et les sociétés d'autrefois ont données aux plus graves 
problèmes sociaux et politiques ; elle peut apporter au présent 
le secours de l'expérience du passé. Et, si elle le peut, ne le 
doit-elle pas ? 

Telles sont les idées générales, tel est l'esprit dont je me suis 
inspiré en abordant et en traitant le sujet de ce livre. J'ai tenu 
à exposer ici ces considérations préliminaires : les questions de 
méthode ont une importance capitale. Mais je ne me dissimule 
ni les dangers ni les difficultés d'une pareille entreprise. Je 
m'attends à ce que mon ambition paraisse à beaucoup de mes 
lecteurs et de mes juges présomptueuse et déplacée. Sipourtant, 
dans cette étude, à laquelle les historiens et les savants deman- 
deront surtout, et avec raison, d'être historique et scientifique, 
nos colons de Tunisie et d'Algérie trouvent une seule indication 
pratique, et nos administrateurs un seul renseignement utile ; 
si tous ceux de nos contemporains , que préoccupent les ques- 
tions de colonisation, voient dans cet Essai autre chose qu'une 
évocation désintéressée de la vie antique, je croirai alors 
n'avoir pas complètement échoué dans ma tentative, et j'aurai 
l'espoir d'avoir collaboré, pour ma très modeste part, à l'œuvre 
de rénovation que la France poursuit dans l'Afrique du nord. 



LES 

CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE 



LIVRE PREMIER 



CHAPITRE PREMIER. 

l'afrique romaine d'auguste a dioclétien. limites géogra- 
phiques DE LA région ; CARACTÈRE DE LA PÉRIODE ÉTUDIÉE. 

L'Afrique romaine n'a jamais constitué, du fond de la grande 
Syrie aux rivages de l'océan Atlantique , une région uniforme, 
un groupe homogène de provinces. La Tripolitaine, la province 
Proconsulaire , la Numidie et les Maurétanies ne se ressem- 
blaient pas plus dans l'antiquité que de nos jours la Tripoli- 
taine , la Tunisie , l'Algérie et le Maroc ne se ressemblent. Les 
différentes parties de ce vaste territoire étaient administrées, 
les unes par des proconsuls, gouverneurs essentiellement civils ; 
d'autres par des légats propréteurs , commandants de la légion 
IIP Auguste ; d'autres enfin par des procurateurs impériaux , à 
la fois intendants du souverain, chefs militaires et gouverneurs 
civils. 

Il en a été de la colonisation comme de l'administration pro- 
prement dite; elle n'a pas été partout aussi complète, aussi 
profonde; les cités romaines d'Afrique n'ont pas eu toutes la 
même origine ni la même physionomie. Sicca Veneria (el Kef), 
Zama regia (Djiama) , Hadrumetum (Sousse) , Tacape (Gabès), 



i6 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Leptis magna (Lehda) existaient avant que les Romains ne de- 
vinssent les maîtres de l'Afrique; Thamugas (Timgad) a été 
construite par eux. Bulla regia (Hammam Darradji) , Thignica 
(Aïn Tounga), Thysdrus (El Djem) n'ont pas été occupées sous le 
haut empire par des garnisons romaines; Mascula (Khenchela), 
Lambaesis (Lambèse), Diana (Aïn Zana), Sitifis (Sétif), Auzia 
(Aumale), et bien d'autres cités sont nées et se sont développées 
autour des camps de la légion et de ses détachements. Il serait 
donc téméraire de vouloir embrasser d'un seul et même regard 
l'histoire de toutes ces villes , dont les unes ont été véritable- 
ment fondées par Rome , et dont les autres ont été simplement 
transformées et assimilées par elle. Je ne veux m'occuper ici 
que de cette dernière catégorie ; je tiens à ne pas sortir de la 
région dans laquelle la colonisation romaine a été presque 
exclusivement pacifique. 

Quelle est cette région ? Quelles en sont les frontières natu- 
relles? Est-il possible de considérer comme telles les limites 
administratives de la province d'Afrique proprement dite, de 
l'Africa? 

Aux deux premiers siècles de l'empire, on comprenait sous le 
nom général d'AftHca le pays que Carthage avait jadis possédé 
et la plus grande partie de l'ancien royaume numide , c'est-à- 
dire VAfrica vêtus, qui avait été organisée en 146 avant J.-C, et 
VAfrica nova, créée par César après sa victoire sur les Pom- 
péiens d'Afrique et sur leur allié, .Tuba P^ Ces deux provinces, 
qui avaient souffert des guerres civiles , avaient été définitive- 
ment réunies en une seule et même circonscription administra- 
tive par Octave, au plus tard en l'année 25 av. J.-C. (1). La pro- 
vince d'Afrique s'étendit alors, sur la côte de la Méditerranée, 
depuis l'embouchure du fleuve Ampsaga (aujourd'hui l'O. el 
Kébir, qui se jette entre Djidjelli et Philippeville) , jusqu'au 
fond de la grande Syrte. Vers le sud, elle n'eut bientôt d'autre 
limite que le désert lui-même. Il a été possible de déterminer 
avec une précision suffisante le tracé de la frontière entre 
l'Afrique et la province de Maurétanie césarienne créée sous 
Caligula en 39 ap. J.-C. Elle remontait le fleuve Ampsaga pen- 
dant une partie de son cours, s'infléchissait vers l'ouest, pas- 



(1) Je n'ai pas à traiter ici la question si controversée de la reconstitution 
éphémère du royaume de Numidie au profit de Juba II. Voir à ce sujet 
Fallu de Lessert, Fastes de la Numidie, p. 13-15, où sont exposées les diver- 
ses opinions émises, avec une bibliographie assez complète de la question. 



. 



L*AFRIQUE ROMAINE d'aUGUSTE A DIOCLÉTIEN. 17 

sait entre Gnicul (Djemila) et Novar (Sillègue), laissait Sitifis à 
l'ouest et Zarai (Zraya) à l'est, touchait l'extrémité orientale du 
Chott el Hodna, et de là se dirigeait vers le sud-ouest à travers 
des régions peu colonisées (1). Entre cette frontière et la fron- 
tière de la Cyrénaïque se trouvaient groupés en une seule et 
même province les pays qui forment aujourd'hui presque tout le 
département français de Constantine, la Tunisie et la côte occi- 
dentale de la Tripolitaine. 

Or il est évident que ce vaste territoire ne présentait pas 
partout la même physionomie. Le rivage des Syrtes, l'ancien 
empire de Carthage et les districts les plus orientaux de la Nu- 
midie furent de bonne heure pacifiés : la dernière insurrection 
qui ait menacé, dans cette partie de la province, non pas la do- 
mination romaine, mais la sécurité des habitants, est celle de 
ïacfarinas (17-24 ap. J.-C). Ce ne fut point là un soulèvement 
des indigènes : Tacfarinas n'était qu'un chef audacieux de ban- 
des pillardes recrutées surtout parmi les populations nomades 
du désert. 

Au contraire, dans toutes les régions voisines du massif de 
l'Aurès, l'occupation romaine fut surtout militaire : le quartier- 
général de la légion III^ Auguste , qui avait été d'abord établi 
à Theveste (Tébessa), fut au deuxième siècle transporté plus à 
l'ouest, d'abord à Mascula, puis à Lambaesis ; des détachements 
{vexillationes) furent chargés de surveiller tout le pays (2). Plu- 
sieurs villes se fondèrent autour des camps romains ; d'autres 
furent peuplées de vétérans ; partout la colonisation romaine se 
fit sous la protection des aigles légionnaires. 

La province d'Afrique se trouva donc naturellement divisée 
en deux contrées tout à fait différentes. Il est possible, comme 
Tacite et Dion Cassius l'ont rapporté , que Caligula n'ait obéi 
qu'à des sentiments de jalousie personnelle, lorsqu'en 37 ou 
39 il enleva au proconsul d'Afrique le commandement de la lé- 
gion IIP Auguste; mais, dès cette époque, l'état du pays suffi- 
sait amplement à justifier cette réforme administrative, et il 
était naturel de distinguer, dans cette province unique, un ter- 
ritoire pacifié et une zone de combat. 

Le gouvernement de l'Afrique fut donc partagé entre le pro- 
consul qui siégeait à Carthage et le légat propréteur, comman- 
dant de la légion ; mais géographiquement la province ne fut 



(1) Cat, Essai sur la province de Maurétanie Césarienne, p. 

(2) R. Gagnât, L'Armée romaine d'Afrique, p. 499 et suiv. 

T. 



2 et 3. 



18 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

pas dédoublée. Le partage des attributions ne paraît pas avoir 
entraîné une division officielle du pays. Les documents épigra- 
phiques ont seuls permis de déterminer avec assez de précision 
les limites du territoire qui resta soumis au proconsul (1). C'est 
d'un point de la côte situé entre Rusicade (Philippeville) et 
Hippo regius (Bône) que la frontière partait : elle se dirigeait 
vers le siid-est jusqu'aux environs de Theveste, passant à l'ouest 
de Calama (Guelma), de Thagaste (Souk Ahras), de Thubur- 
sicum Numidarum (Khemissa) , de Madaura (Mdaourouch) ; à 
partir de Theveste, qu'elle laissait à l'ouest, elle allait droit au 
sud entre l'extrémité orientale de l'Aurès et les régions acci- 
dentées de Theleptc (Medinet el Khedim) et de Gapsa (Gafsa) 
pour atteindre la pointe occidentale du Chott Djerid. Quant 
aux postes fortifiés qui protégeaient contre les nomades du dé- 
sert les ports de la Tripolitaine et les pays voisins de la petite 
Syrte, ils dépendaient naturellement du légat propréteur. 

Cette frontière, qui devint sans doute au troisième siècle la 
limite entre VAfrica proconsularis et la province nouvelle de 
Numidia, créée par Septime Sévère , est une de ces lignes 
idéales qui se tracent aisément sur les cartes, mais qui sur le 
terrain ne répondent à rien. Au proconsul qui résidait à Car- 
thage, ressortissait la région située au sud et au sud-ouest 
d'Hippo regius, région dont toutes les relations naturelles 
étaient, non pas avec Carthage, mais avec Girta (Constantine) 
et les villes situées au pied du versant septentrional de l'Aurès. 
Tandis que dans l'ancienne province d'Afrique, les Romains 
étaient partis de la côte pour pénétrer dans l'intérieur du pays, 
au contraire en Numidie, c'était des camps militaires de The- 
veste et de Lambaesis qu'ils s'étaient avancés vers le nord, 
dans la direction de la mer ; les voies qui reliaient Theveste 
à Hippo regius, à Cirta et à Rusicade, Lambaesis à Cirta, à 
Sitifis et à Saldae, formaient un réseau routier tout à fait dis- 
tinct par son histoire, comme par son développement géogra- 
phique , du réseau routier dont l'origine se trouvait sur la côte 
orientale de l'Africa, à Carthage, à Hadrumète, à Tacape. His- 
toriquement et géographiquement , les cités romaines d'Hippo 
regius, de Thagaste, de Calama, de Thubursicum Numidarum, 
de Madaura doivent être rattachées à la Numidie ; elles étaient 
à tous égards beaucoup plus éloignées de Carthage que de 



(1) C. /. L., VIII, p. XV et suiv., p. 467-468, carte II. Mommsen, Rômische 
Geschichle, V ; trad. franc., IX, carte II. 



l'afrique romaine d'auguste a dioclétien. 19 

Lambaesis. Les pays dont le gouvernement avait été laissé 
au proconsul ne formaient pas une région véritablement une ; 
les cités soumises à sa juridiction ne se groupaient pas toutes 
naturellement autour d'une seule ville, centre réel non moins 
que capitale officielle de la province. Il me parait dange- 
reux de fonder l'unité de mon livre sur l'unité, à mon avis 
douteuse et purement administrative, du territoire proconsu- 
laire. 

Il me reste maintenant , pour avoir terminé l'étude des di- 
verses frontières tracées par les Romains dans les régions 
qu'ils avaient coaquises sur Cartilage et sur les rois numides, 
à examiner s'il me serait possible de me renfermer dans l'an- 
cienne province d'Afrique, dans cette Africa vêtus, que l'on con- 
tinuait sous l'empire à distinguer du reste de l'Afrique, et dont 
on déterminait encore sous Vespasien la limite occidentale (1). 

Le fossé, que Scipion Emilien fit creuser en 146, entre la pro- 
vince romaine et le royaume numide, n'a pas laissé de traces 
sur le sol africain. Toutefois, en ajoutant aux renseignements 
puisés dans Salluste, dans l'auteur du De Bello Africano, et dans 
Pline l'Ancien les indications très précises données par deux 
inscriptions récemment découvertes, on peut fixer sinon la ligne 
de la frontière dans toute son étendue, du moins quelques points 
par lesquels ou auprès desquels elle passait. Dans son ensemble, 
cette ligne coupait l'Africa obliquement du nord-ouest au sud- 
est. Les deux extrémités en étaient l'embouchure du fleuve 
Tusca, près de Thabraca (aujourd'hui l'O. Kebir qui se jette 
dans la Méditerranée à peu de distance de Tabarka) et la ville 
de ïhaenae {H' Tina) (2). Dans l'intérieur du pays, les Grandes 
Plaines (aujourd'hui la Dakla de la moyenne Medjerdah) et la 
cité de Vacca ou Vaga (Béjà) appartenaient aux héritiers de 
Massinissa (3) ; au sud du Bagradas (la Medjerdah), la frontière 
passait par Goreva (H*" Dermoulia, sur l'O. Siliane) et par Ab- 
thugnis (H"" es Souar, au pied du mont Djoukar, vers le sud) (4), 
atteignait sans doute le lac Kelbia, puis la Sebkha Sidi el Hani, 
dont elle utilisait les dépressions marécageuses, et de là gagnait 

(1) C. 1. L., VIII {Suppl.), 14882, Comptes rendus de l'Académie des 
Inscriptions et Belles-Lettres, ann. 1894, p. 51 (R. Gagnât, Note sur les 
limites de la province romaine d'Afrique, en ik6 au. J.-C). 

(2) Pline, H. N., V, 4. 

(3) Salluste, Jugurtha, 51. 

(4) C. /. L;, VIII (Suppl.), 14882. Comptes rendus de l'Académie des 
Inscriptions et Belles-Lettres, ann. 1894, p. 51. 



20 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Tiiaoriac presque en ligne droite : la ville de Thysdrus était en 
territoire romain (1). 

Quant aux emporia de la petite Syrte et aux cités maritimes 
de la Tripolitaine, qui ont joué dans l'histoire économique du 
monde romain un rôle commercial très important, ils avaient 
été de bonne heure étroitement unis à Carthage. Rome se 
garda bien de rompre les liens qui avaient existé entre la mé- 
tropole punique et les ports où le monde méditerranéen s'ap- 
provisionnait de toutes les denrées que les caravanes appor- 
taient des régions mystérieuses de l'Ethiopie à travers le grand 
désert de sable : dès l'année 106 av. J.-C. la côte des Syrtes fut 
distraite du royaume de Numidie et rattachée à la province 
romaine. 

Quelle que soit la ligne que l'on trace sur la carte à l'aide de 
ces points de repère, il est évident que la frontière ainsi déter- 
minée n'était rien moins que naturelle. A l'époque impériale 
surtout, elle séparait des pays où l'action de Rome s'était exer- 
cée dans le même sens, où la colonisation avait suivi le même 
cours, où des cités d'origine analogue avaient fait les mêmes 
progrès et présentaient le même caractère. Vaga , Bulla regia, 
Simitthu (Chemtou), Thuburnica (Sidi Ali Belkassem), situées 
dans la vallée moyenne du Bagradas, ne différaient pas essen- 
tiellement de Membressa (Medjez el Bab) , de Vallis (Sidi Mé- 
dian), de Thuburbo minus (Tebourba), et des autres cités qui 
s'étaient développées sur les bords ou dans la région du Bagra- 
das inférieur. De Sicca Veneria, de Mactaris (Maktar), de Zama 
regia, d'Uzappa (Sidi Abd el Melek), de Sufetula (Sbeïtla) on 
venait à Carthage , à Hadrumète , à Thaenae , comme des villes 
plus voisines de la côte qui avaient jadis fait partie de ÏAprica 
vêtus. La première province créée par Rome en Afrique n'avait 
donc pas été autre chose qu'une circonscription administrative 
dont les limites étaient artificielles et dont, par conséquent, 
l'unité était toute factice. 

Ainsi , des diverses provinces successivement organisées par 
les Romains entre la Cyrénaïque et la Maurétanie , aucune 
n'avait d'unité réelle : VAfrica vêtus, même augmentée de la 
Tripolitaine, ne formait pas à elle seule une région naturelle 
complète et distincte; VAfrica, constituée par Octave, n'était 
que la juxtaposition de deux contrées tout à fait différentes; 

(1) Ch. Tissot, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, 
II, p. 14 et suiv. 



l'afrique romaine d'auguste a dioclétien. 21 

enfin, lorsque le gouvernement de ce vaste territoire fut par- 
tagé entre le légat propréteur de la légion IIP Auguste, com- 
mandant militaire, et le proconsul, administrateur civil, la 
frontière entre les deux juridictions paraît avoir été tracée 
sans que l'on ait accordé une grande attention à la géographie 
physique. 

C'est pourtant à la géographie physique que les pays doivent 
leur véritable unité ; les seules frontières qui séparent réelle- 
ment deux contrées voisines sont les barrières naturelles, obs- 
tacles permanents aux communications faciles. 

Or est-il possible de déterminer dans l'Afrique du nord une 
région dont l'unité physique soit incontestable et qui, sous 
l'empire romain, se soit nettement distinguée des provinces voi- 
sines par son développement et par ses destinées historiques? 

Si du cap Roux, dont le profil tourmenté domine les flots de 
la Méditerranée entre la Galle et Tabarka, on trace une ligne 
idéale qui passe par Ghardimaou, Haïdra et Tamerza pour 
aboutir à l'extrémité occidentale du Ghott Djerid, on divise 
le Maghreb en deux régions dont la constitution physique, 
malgré d'apparentes analogies, est profondément dissemblable. 
A l'ouest, a la structure de l'Algérie est déterminée par deux 
bandes de plissements montagneux (1). » Ges deux plissements, 
appelés quelquefois Atlas tellien et Atlas saharien, sont dirigés 
du sud-ouest au nord-est ; plus écartés dans la partie occiden- 
tale de l'Algérie, ils se rapprochent sensiblement et se confon- 
dent presque, à l'est de Gonstantine, dans le massif tourmenté 
où prennent leurs sources la Seybouse, la Medjerdah et l'O. Mel- 
lègue. Le tahis septentrional tombe presque à pic sur la Médi- 
terranée; le talus méridional s'abaisse, par une pente rapide, 
vers le Sahara. Entre les deux plissements s'allongent de vas- 
tes plateaux dont l'altitude varie entre 700 et 1100 mètres. 
« L'évaporation n'y a laissé, des nappes lacustres dont le sol y 
garde la trace, que des fondrières où des eaux sans écoulement 
y concentrent leurs sels (2). » Les plus importantes de ces 
dépressions marécageuses sont, de l'ouest à l'est, le Ghott 
Ghergui, le bassin du Hodna et les sebkhas qui se creusent au 
nord du massif de l'Aurès. 

Les trois régions parallèles déterminées et séparées par les 
deux plissements montagneux, le Tell, les Hauts-Plateaux et le 

(1) Atlas Vidal-Lablache, carte 81», SI*», notice. 

(2) Atlas Vidal-Lablache, loc. cit. 



22 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Sahara ont chacune leur régime hydrographique particulier. 

Toutes les eaux du Tell descendent à la Méditerranée ; les ri- 
vières qu'elles forment coulent en général du sud au nord et 
arrosent ainsi plusieurs hassins parallèles. 

Sauf le Chélif , qui réussit à percer la chaîne tellienne aux 
gorges de Boghar, et dont l'étroite vallée s'allonge jusqu'à la 
Méditerranée entre le Dahra et l'Ouarsenis, les fleuves éphé- 
mères, qui naissent sur les Hauts-Plateaux, convergent tous 
vers les cuvettes salines du Chergui, du Hodna et du Tarf. 

Enfin, du talus méridional s'échappent vers le sud de nom- 
breux ouadi, dont les uns se perdent au milieu des sables saha- 
riens, tandis que les autres atteignent le Chott Melghigh, que 
dominent au nord les cimes de l'Aurès. 

Ce qui caractérise la structure physique de l'Algérie, c'est le 
parallélisme presque parfait des deux plissements montagneux 
et des régions naturelles qu'ils délimitent ; c'est aussi le mor- 
cellement du pays en un nombre considérable de bassins plus 
ou moins étendus, qui communiquent difficilement entre eux. 
En outre, le Tell seul est en contact direct avec la mer; des 
Hauts-Plateaux et du Sahara algérien on ne peut atteindre la 
côte qu'en descendant les vallées étroites et tourmentées des 
fleuves telliens. H en résulte que toutes les voies de pénétra- 
tion, qui mettent l'intérieur de l'Algérie en relation avec le 
bassin méditerranéen, sont invariablement dirigées du nord 
au sud, et coupent les deux talus parallèles par une série de 
rubans qui sont eux-mêmes à peu près parallèles. Il n'y a donc 
convergence dans aucun sens; il n'y a, ni sur la côte un cen- 
tre où viennent aboutir les routes naturelles du pays , ni dans 
l'intérieur une région centrale autour de laquelle toutes ces 
routes rayonnent. 

Tout autre est la constitution naturelle du pays situé à l'est 
de la ligne tracée depuis le cap Roux jusqu'au Chott Djerid. 
Bien que la frontière entre l'Algérie et la Tunisie soit presque 
partout incertaine, la séparation politique des deux Etats, loin 
d'être le fait du hasard, est fondée sur une différence physique 
très réelle et très profonde. Baignée non seulement au nord, 
mais à l'est par la Méditerranée, qui creuse dans sa côte orien- 
tale les golfes de Tunis, d'Hammamet et de Gabès, la Tunisie 
est traversée, du sud-ouest au nord-est, par plusieurs soulève- 
ments montagneux, dont les deux principales arêtes, après avoir 
encadré les vallées de la Medjerdah et de l'O. Miliane, projettent 
dans la mer d'une part le cap Blanc et le Ras Sidi Ali el Mekki, 



l'afrique romaine d'auguste a dioclétien. 23 

d'autre part le cap Bon. L'arête méridionale, qui prolonge l'Au- 
rès, peut être considérée comme l'épine dorsale de la région 
tunisienne ; de ses flancs coulent presque toutes les eaux qui 
arrosent ce pays : vers le nord, les affluents de droite de la 
Medjerdah; au nord-est, l'O. Miliane et ses tributaires; au sud- 
est, les rivières, souvent desséchées dans leur cours inférieur, 
(jui alimentent par intervalles les bassins du lac Kelbia et de 
la Sebkha Sidi el Hani; enfin, vers le sud, les ouadi qui vont se 
perdre dans le Ghott Gharsa. 

Sans doute les vallées et les plaines du nord de la Tunisie ne 
ressemblent pas aux plateaux monotones et aux steppes qui 
s'étendent, entre les montagnes et la mer, depuis Kairouan 
jusqu'à Gabès ; ces plateaux eux-mêmes et ces steppes n'ont 
pas la même physionomie que les contrées sablonneuses voisines 
des chotts, du Djebel Douirat et du Djebel Nefousa. Les trois 
régions de l'Algérie se retrouvent en Tunisie ; mais ce n'est 
qu'une ressemblance superficielle , qu'une analogie de nomen- 
clature. Le Tell tunisien n'est pas, comme le Tell algérien, une 
bande côtière et ne se compose pas d'une série de petits bassins 
presque isolés ; il est constitué surtout par les deux grandes 
vallées de la Medjerdah et de l'O. Miliane, qui aboutissent toutes 
les deux au fond du golfe de Tunis ; comme autrefois Carthage, 
Tunis est maintenant le centre naturel où viennent converger 
les routes qui descendent des hautes vallées et qui parcourent 
les plaines de la Tunisie septentrionale. 

La région des plateaux et des steppes n'est point davantage 
formée par un certain nombre de bassins isolés ; presque tous 
les cours d'eau qui la sillonnent vont se réunir au nord-est dans 
la dépression marécageuse du lac Kelbia ; c'est vers Kairouan, 
Sousse et le Sahel de Sousse que se dirigent les principales voies 
naturelles de cette contrée. 

Enfin, il n'est pas jusqu'au Sahara lui-même auquel le contact 
direct avec la mer ne donne une véritable unité. Vers Gabès et 
Tripoli ne convergent pas moins de routes que vers Tunis et 
Sousse. 

Chacune des trois régions dont se compose la Tunisie a donc 
son unité propre ; chacune d'elles s'incline vers la mer qui crée 
à la fois leur unité particulière et l'unité générale du pays tout 
entier. 

D'autre part, si de la côte on remonte les voies naturelles 
de pénétration, c'est-à-dire les principales vallées, on atteint 
un massif central, autour duquel ces vallées rayonnent dans 



24 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

tous les sens : les montagnes qui s'élèvent au sud de Thala, les 
Hamadas de Maktar et de la Kessera, le Dj. Serdj et le Dj. 
Bargou se trouvent à l'origine des plus importants cours d'eau 
tunisiens. 

La Tunisie n'est donc pas une expression géographique : 
l'unité en est réelle parce qu'elle est fondée sur la structure 
physique du pays ; il est impossible de la confondre avec 
l'Algérie. 

S'il en est ainsi, la limite entre les deux régions sera facile à 
déterminer. Ce n'est pas, comme les frontières politiques et 
officielles , une ligne sans largeur tracée sur la carte ; c'est la 
bande de territoire, au seuil de laquelle s'arrêtent les voies de 
pénétration naturelles qui viennent de la côte orientale, et à 
l'ouest de laquelle les relations et les grandes routes se dirigent 
non plus de l'est à l'ouest, mais du nord au sud. C'est, entre la 
côte de la Méditerranée et la vallée de l'O. Mellègue, le réseau 
de chaînes sauvages et boisées à travers lequel la Medjerdah se 
fraie péniblement un chemin tortueux ; c'est , autour de l'O. 
Mellègue, le pays des hautes plaines infécondes, où de toutes 
parts se dressent à pic de gigantesques éminences, le Dj . Ledjbel, 
le Dj. Harraba, le Dj. Slata, et surtout la Kalaa es Senam, dont 
la table suprême domine de plus de 700 mètres tous les plateaux 
d'alentour; c'est, au sud d'Haïdra et de Tebessa, le massif mon- 
tagneux , dont le talus méridional , coupé près de Tamerza par 
une gorge profonde, projette au-dessus de Gafsa le sommet dé- 
nudé du Dj. Younès. Quelques rares trouées interrompent cette 
barrière , entre El Kef et Souk Ahras par exemple , ainsi qu'à 
l'est de Tebessa, dans la direction d'Haïdra et de Kassrine. 
C'est par là, c'est par les routes de Sicca Veneria à Thagaste, 
d'Ammaedara (Haïdra) et de Capsa à Theveste que les Romains 
ont pénétré en Numidie, où Theveste a été, pendant tout le 
premier siècle de l'ère chrétienne , le quartier général des 
troupes légionnaires. 

Il y a donc, à l'extrémité orientale du Maghreb, une région à 
la fois distincte de l'Algérie par les grands traits de sa consti- 
tution physique et très nettement séparée d'elle par une fron- 
tière naturelle qu'il est malaisé de franchir. Cette région s'ap- 
pelle aujourd'hui la Tunisie ; mais la nomenclature géographique 
de l'antiquité ne contenait pour elle aucun nom d'ensemble. Je 
suis donc obligé de désigner ce pays par son nom moderne, 
car je tiens à fonder l'unité historique de mon travail sur lunité 
géographique du pays dans lequel j'ai tenté d'observer la vie 



l'afrique romaine d'auguste a dioclétien. 25 

municipale pendant le haut empire. Le sujet traité dans ce livre 
sera donc V Histoire des cités romaines de la Tunisie (1). Je n'en ai 
point séparé les ports de la Tripolitaine, qui leur ont toujours 
été unis par des liens économiques et commerciaux très étroits. 

Mais les faits, dont l'enchaînement constitue la trame même 
de l'histoire, ne s'accomplissent pas seulement dans l'espace ; 
ils se succèdent dans le temps. Toute évolution historique a 
son début, son apogée et son terme : il est nécessaire d'en fixer 
avec précision le commencement et la fin. Certes une période 
ainsi déterminée n'est pas isolée au milieu des siècles, sans 
rapports avec les temps qui l'ont précédée et qui l'ont suivie. 
Il est toujours possible néanmoins d'indiquer à quelle date 
ou à partir de quelle date en apparaissent les caractères dis- 
tinctifs, à quelle date ou après quelle date ces caractères dispa- 
raissent. 

Or quel est le phénomène historique dont je me propose 
d'étudier ici le développement ? Je voudrais montrer aussi 
exactement que possible quelle a été l'influence de Rome sur 
les destinées de maintes cités africaines ; dans quelle mesure 
elle a collaboré à leur prospérité ; quel a été le véritable carac- 
tère de l'action qu'elle a exercée sur leur vie municipale. Je 
dois donc prendre, comme limites chronologiques de mon étude : 
d'une part le moment précis où Rome commence réellement à 
coloniser l'Afrique ; d'autre part l'époque à laquelle la vie mu- 
nicipale, tombée dans une complète décadence, a perdu toute 
originalité. 

M. Mommsen a fixé avec beaucoup de netteté le début de la 
colonisation romaine dans ce pays. Sous la République, dit-il, 
« on occupe foj[;tement le territoire que Carthage possédait lors 
de sa chute, mais moins pour en tirer parti que pour ne pas le 
laisser à d'autres ; on ne cherche pas à y éveiller une vie nou- 
velle ; on se contente de garder le cadavre... La province 
d'Afrique n'a pas d'histoire sous la République... Avec César 
Carthage se relève ; elle est bientôt en pleine floraison, comme 
si le sol n'avait attendu que la semence... Avec le dictateur 



(I) L'emploi dans ce travail d'Iiistoiro ancienne de termes empruntés à la 
nomenclature géographique des temps modernes aurait le grave inconvé- 
nient de provoquer des équivoques et des confusions; pour les éviter, je 
nie servirai le plus souvent dans lo texte des mots : Africaine, Afrique ro- 
maim. J ai tenu uéaninoins à bien préciser le sens que je leur donne. 



26 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

César, la civilisation et la latinisation de l'Afrique septen- 
trionale prennent place parmi les soucis du gouvernement ro- 
main (1). » On ne saurait mieux caractériser à la fois l'égoïsme 
stérile de la politique romaine au dernier siècle de la Répu- 
blique, et les idées nouvelles introduites par César dans le gou- 
vernement du monde. L'œuvre du dictateur fut reprise et pour- 
suivie par son fils adoptif. Il ne s'agit plus seulement de 
conserver les territoires conquis. La plupart des empereurs, 
guidés par rexempl'e des fondateurs de l'empire, se préoccupè- 
rent vraiment « d'éveiller partout une vie nouvelle, » de rendre 
leur prospérité d'autrefois aux provinces épuisées par les guerres 
civiles, et, dans les pays qui jusqu'alors étaient restés barbares, 
d'encourager, à la faveur de la paix romaine, l'exploitation de 
toutes les richesses naturelles. 

En Afrique la métamorphose fut plus complète que partout 
ailleurs. Pendant deux siècles les luttes entre Massinîssa et 
Carthage, la troisième guerre punique, la guerre contre Ju- 
gurtha, les violentes rivalités des Pompéiens et des Césariens, 
des meurtriers de César et des seconds triumvirs, d'Antoine et 
d'Octave avaient ruiné toutes les contrées où Rome avait pé- 
nétré ; et ce n'étaient pas des proconsuls comme Sallusle qui 
pouvaient, pendant la paix, réparer les maux de la guerre. La 
fondation de l'empire fut le salut du pays. Désormais, protégés 
par les légions contre les nomades du sud et les populations 
pillardes de l'ouest, gouvernés par des fonctionnaires qui admi- 
nistraient, non plus pour eux-mêmes, pour payer leurs dettes 
ou pour amasser une fortune considérable, mais au nom d'un 
souverain dont ils redoutaient la colère et lîf disgrâce, les Afri- 
cains purent s'adonner en toute sécurité à la culture du sol 
merveilleusement fertile sur lequel ils étaient nés ; ce nouveau 
régime leur assura une prospérité qu'ils n'avaientTjamais connue 
auparavant et qu'ils n'ont plus connue depuis. 

C'est donc avec l'empire et par l'empire que la colonisation 
romaine fut introduite en Afrique, que la paix y fut rétablie au 
moins dans l'ancien territoire de Carthage et dans une grande 
partie de l'ancien royaume numide. S'il est un événement qui 
symbolise cette renaissance de l'activité pacifique et vraiment 
féconde et qui ouvre dans l'histoire de l'Afrique du nord une 
ère nouvelle, c'est la résurrection de la cité punique dont le 

(n Mommsen, Rômische Crsrhirhie, V, p. 6Î3-6^'1 ; trad. franc., XI, 
p. 254-256, 



l'afrique romaine d'auguste a dioclétien, 27 

sénat romain avait ordonné, en 146, la destruction méthodique 
et complète. En relevant Carthage ou plutôt en fondant, sur 
l'emplacement de la patrie d'Hannibal, une colonie romaine qui 
portait le même nom , César et Auguste affirmèrent que Rome 
oubliait ses rancunes et ses haines; que la vie et la richesse 
devaient désormais succéder à la mort et à la ruine. C'est deux 
ans après la bataille d'Actium, en 29 avant ,T.-C., que Carthage 
fut définitivement colonisée ; elle ne tarda pas à devenir une des 
villes les plus importantes de tout Tempire. Je prendrai donc 
cette année 29 av. J.-C. comme la date initiale de la période 
pendant laquelle je veux observer le développement des cités 
africaines. 

Au premier et surtout au second siècle de l'ère chrétienne, la 
vie municipale brilla d'un très vif éclat; ce fut pour les villes 
d'Afrique l'époque de plein épanouissement. Leur prospérité 
était encore très grande sous les Sévères ; mais elle commença 
bientôt à décroître. Si Constantin, au début du quatrième siècle, 
fut obligé d'assurer par des mesures législatives le recrute- 
ment des assemblées municipales, il en faut conclure que, de- 
puis quelque temps déjà, les Africains essayaient de se sous- 
traire à des charges qu'autrefois ils ambitionnaient et dont ils 
étaient très fiers, mais qui étaient devenues trop onéreuses ou 
que leur fortune trop compromise ne leur permettait plus de 
soutenir. Solidairement responsables des impôts qu'ils étaient 
chargés de percevoir, les décurions des cités provinciales, en 
Afrique comme dans les autres parties de l'empire, quittaient 
leur patrie, laissaient là les débris de leur antique fortune, re- 
nonçaient même quelquefois à la liberté pour fuir les honneurs 
dont ils étaient accablés. Les empereurs du quatrième siècle ne 
cessèrent de donner soit aux préfets du prétoire, soit aux vicai- 
res provinciaux les instructions les plus sévères pour enrayer 
ce courant d'émigration, qui menaçait de dépeupler complète- 
ment des villes jadis très florissantes. 

La décadence économique et la ruine financière des cités 
obligèrent le pouvoir central à intervenir plus directement en- 
core dans leur vie intérieure. Aux anciennes magistratures mu- 
nicipales fut substituée une véritable curatèle ; l'administra- 
tion fut confiée , non plus aux questeurs , aux édiles et aux 
duumvirs, le plus souvent originaires de la ville elle-même, 
mais à un curaior rcipublicx, c'est-à-dire à un fonctionnaire 
impérial. Dès lors il n'y eut plus, à proprement parler, de vie 
municipale ; la centralisation s'exagéra de plus en plus : la divi- 



28 LES CITÉS BOMAINES DE LA TUNISIE. 

nité de l'empereur ou la sublimité de ses représentants furent 
désormais la source unique de toute activité (1). 

Cette transformation du monde romain ne fut pas lœuvre 
d'un homme; ni Dioclétien ni Constantin n'auraient pu modi- 
fier aussi complètement, par l'effet de leur seule volonté, l'or- 
ganisation de l'empire. Mais, à mesure que la puissance impé- 
riale était devenue plus a])solue, l'empereur avait de plus en 
plus voulu absorber en lui seul toute l'administration, o Nulle 
part mieux que dans l'histoire du régime municipal , » écrit 
M. Bouché-Leclercq (2), « n'apparaît la loi inéluctable qui pousse 
les gouvernements absolus à tout absorber en eux, sous pré- 
texte de remédier aux inconvénients nés de l'autonomie locale. » 
Dioclétien est le premier des empereurs romains qui se soit 
ofïiciellement donné le caractère et les allures d'un monarque 
oriental. Avec lui se termine vraiment, dans l'histoire du monde 
romain, la période qui avait commencé avec César et Auguste ; 
avec lui s'ouvre une ère nouvelle. 

C'est à la fin du troisième siècle et au commencement du 
quatrième que s'étend et se généralise l'institution des curatores 
reipublicœ; du moins dans l'Afrique romaine, presque tous ceux 
dont les noms sont aujourd'hui connus par des inscriptions, ont 
exercé leur curatèle sous les tétrarques , sous Constantin ou 
plus tard. 

L'avènement de Dioclétien en 284 est donc pour l'empire, et 
en particulier pour les régions africaines dont il est ici ques- 
tion, une date tout à fait caractéristique. Voilà pourquoi je n'ai 
pas hésité à le choisir comme terme de la période que je me 
propose d'étudier, période dont j'ai placé le début l'année même 
où Carthage fut véritablement relevée de ses ruines. 

De l'année 29 av. J.-C. à l'année 284 ap. J.-C. , la paix fut ra- 
rement troublée dans le pays dont j'ai essayé de déterminer 
plus haut les limites naturelles, c'est-à-dire dans YAfrica velus 
et dans la partie orientale de l'ancien royaume numide. Les 
expéditions militaires, dont l'Afrique fut le théâtre pendant le 
premier siècle de l'ère chrétienne, étaient dirigées contre les 
Gétules, les Garamantes, les Nasamons, peuples barbares ou 
nomades, dont les territoires de parcours s'étendaient à l'ouest, 
au sud et à l'est, dans les sables du désert. L'insurrection, à la 
tête do laquelle Tacfarinas combattit et mourut, ne fut pas un 



(1) Bonchc-Leclercq, \faniipl ilcs Inslitulions romaines, p. 187. 

[2) id., ma., p. 1S6. 




l'afrique romaine d'auguste a dioclétien. 29 

soulèvement des Africains soumis à Rome ; d'ailleurs , les der- 
niers épisodes de cette lutte se déroulèrent en Maurétanie au- 
tour de Tupvisuctu et d'Auzia , bien loin de Carthage et de la 
vallée du Bagradas. Les troubles des années 68-70 eurent leur 
contre-coup en Afrique, où L. Glodius Macer essaya de se créer 
une province indépendante et transforma peut-être la légion 
IIP Auguste en une legio I Macriana liberatrix ; mais il ne sem- 
ble pas que les habitants de la province se soient émus de ces 
événements. 

Sous les Antonins et les Sévères, la paix fut générale et 
ininterrompue de Carthage à Theveste et de Thabraca à Leptis 
magna. 

C'est àThysdrus, il est vrai, en pleine province proconsulaire, 
qu'éclata, en 238, la révolte contre Maximin ou plutôt contre un 
procurateur impérial trop zélé et trop dur dans la perception de 
certains impôts. Après la mort de Gordien P"" et la victoire de Ca- 
pellien, le légat propréteur de la légion IIP Auguste resté fidèle à 
Maximin, Its cités africaines furent cruellement châtiées. Mais 
c'est là le seul incident violent qui ait bouleversé leur paisible 
existence. Les terribles soulèvements des Babari du désert et 
des Quinquegentanei de la Maurétanie césarienne ne menacè- 
rent que de loin leur sécurité. Si, d'autre part, Leptis magna 
en 70 et Oea sous Septime Sévère durent être protégées contre 
les attaques des Garamantes, ce ne furent là que des épisodes 
locaux, produits par des causes éphémères, et qui n'altèrent en 
rien le caractère véritablement pacifique de l'histoire des cités 
romaines dans ce pays. 

Et en effet aucune de ces cités ne reçut de garnison militaire ; 
aucun détachement de la légion d'Afrique n'y fut installé en 
permanence, sauf peut-être en quelques points voisins de The- 
veste, à Thala par exemple, et seulement pendant le premier 
siècle de l'empire. A Carthage même il n'y avait, comme troupe 
empruntée au corps d'occupation , que la garde personnelle du 
proconsul. Divers travaux publics, d'intérêt général ou spéciale- 
ment stratégique, tels que le pont de Simitthu et la grande voie 
qui reliait Carthage à Theveste, furent exécutés par la main- 
d'œuvre militaire et sous la direction du légat propréteur ; mais 
ce fut toujours par exception que les légionnaires romains cam- 
pèrent dans ces régions ; leur séjour n'y fut jamais normal ni 
durable. 

Quant aux nombreuses forteresses dont les ruines se voient 
encore en maints endroits divers, elles datent en général de 



30 



LES CITES ROMAINES DE LA TUNISIE. 



l'époque byzantine (1). Dans leurs murailles ont été souvent 
retrouvés des fragments épigraphiques et archéologiques plus 
anciens, employés comme matériaux de construction (2). Rien 
ne nous indique que d'autres forteresses ou même de simples 
fortifications aient existé auparavant, sous le haut empire. 
Aucun document n'en signale; il est d'ailleurs certain que pen- 
dant les trois premiers siècles de l'ère chrétienne aucune troupe 
d'empire n'a tenu garnison permanente dans ces villes, qu'elles 
fussent ouvertes ou fermées. 

Elles ont donc vécu en paix ; elles se sont développées à l'abri 
de tout danger extérieur. Tandis qu'en Numidie, en Maurétanie 
et sur la route fortifiée qui constituait la limite méridionale de 
l'empire, on pouvait toujours redouter soit une incursion des 
nomades du désert, soit une révolte des tribus barbares établies 
en territoire romain, dans toute la région qui s'appelle aujour- 
d'hui la Tunisie, on ne se préoccupait ni d'attaquer, ni de se 
défendre : toutes les forces individuelles et collectives se dé- 
pensaient pour des œuvres vraiment fécondes , et la vie écono- 
mique s'épanouissait sous toutes ses formes. 



(1) Archives des Missions, 3* série, t. XIII, p. 220. (Saladin, 1" rapport.) 

(2) Tel est l'àgc, par exemple, des citadelles de Thelepte, d'Aminaedara, 
do Bordj Helal, de Thubursicum Bure, de Thignica : Archives des Mis- 
sions, 3* série, t. XIII, p. 120 et 171 ; Nouvelles Archives des Missions, t. II, 
p. 429, 443 et suiv., 542 et suiv. (Saladin, 1" et 2* rapports.) 



CHAPITRE IL 



RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE DES CITÉS AFRICAINES ; RAISONS DE 
CETTE RÉPARTITION. 



Je me suis efforcé, dans les pages qui précèdent, de démon- 
trer : d'abord que la Tunisie forme, à l'extrémité orientale du 
Maghreb, une contrée distincte dont l'unité physique est réelle ; 
puis, que d'Auguste à Dioclétien, la vie municipale s'y est dé- 
veloppée sous une forme particulière, suivant une évolution 
qui commence à peu près au début de l'ère chrétienne , atteint 
son apogée au deuxième et au commencement du troisième 
siècle, et se termine à l'avènement de Dioclétien. L'unité de 
mon sujet me paraît donc être fondée à la fois sur la géographie 
et sur l'histoire. 

Cette unité est complexe. Dans le vaste pays qui s'étend de- 
puis Thabraca jusqu'à la grande Syrte , il faut reconnaître et 
distinguer plusieurs régions naturelles, qui toutes convergent 
vers la mer et dont les destinées sont inséparables, mais qui 
néanmoins ont gardé sous l'empire romain leur physionomie et 
leur caractère propres. La vie municipale ne s'est pas répandue 
uniformément dans cette province romaine ; les cités n'y ont 
pas été partout également nombreuses ; elles étaient ici très 
rapprochées et très denses ; là, au contraire, beaucoup plus rares 
et plus éloignées les unes des autres. 

Au nord de la grande plaine d'alluvions que la Medjerdah tra- 
verse entre Ghardimaou et le confluent de l'O. Béjà, s'étend 
jusqu'à la mer un massif montagneux dont les arêtes les plus 
élevées sont dirigées du sud-ouest au nord-est. Sur la côte ne 
s'ouvre guère qu'une seule plaine étendue et fertile, la plaine 
de Tabarka , arrosée par l'O. Kebir et ses affluents ; partout 
ailleurs le rivage est presque inaccessible. De l'éperon rocheux 
qui domine Tabarka jusqu'à la pointe du cap Nègre se succè- 



32 



LES CITF.S DOMAINES DE LA TUNISIE. 



dent de larges dunes, dont les sables mouvants s'interrompent 
pour laisser l'O. Bouterfes et l'O. Zouara atteindre la mer ; 
entre le cap Nègre et le cap Blanc, voisin de Bizerte , les fa- 
laises arides, qui dressent leur muraille blanchâtre au-dessus 
des flots bleus de la Méditerranée, sont hérissées de promon- 
toires dangereux au pied desquels ne s'arrondit aucune baie 
hospitalière. Vers le sud, des gorges de Ghardimaou aux sources 
de l'O. Béja, un talus escarpé s'élève au-dessus des vallées de 
l'O. Raraï, parallèle à la Medjerdah, de l'O. Rhezela et de 
l'O. Bou Heurtma, l'antique Armascla fluvius. Les principaux 
sommets de cette chaîne presque continue dépassent mille mè- 
tres ; le Dj. Rbia, qui protège contre les vents du nord l'empla- 
cement de Bulla regia, et le Dj. Herrech n'en sont pour ainsi 
dire que les bastions avancés. Le pays que couvre ce prolonge- 
ment des monts de Constantine est un des plus accidentés et 
des plus tourmentés qu'il y ait en Tunisie. De la cime su- 
prême, aujourd'hui déboisée, du Dj. Bir, le regard l'embrasse 
en une vue panoramique. Entre les croupes revêtues de chênes- 
lièges qui s'enchevêtrent dans tous les sens, se creusent des 
ravins au fond desquels des torrents bondissent de rochers en 
rochers ; de ci de là l'œil plonge dans un vallon fermé où dor- 
ment quelques lacs tranquilles, dont les eaux sont parfois sta- 
gnantes. Au delà de ce chaos, la Méditerranée miroite vers le 
nord, et dans le lointain, au sud, on distingue la riche et large 
vallée de la Medjerdah. 

Aucune cité importante n'a existé dans cette région, où ce- 
pendant les sources sont nombreuses. Que l'on pénètre, par les 
hautes vallées de l'O. Raraï et de ses affluents, dans les forêts 
du Fedja et que l'on suive les pistes arabes qui mènent à Bordj 
Bou Hadjar, à Bordj Bou Larès, à Bordj Aïn Guitoun ; ou que 
l'on essaie de retrouver, entre Chemtou et Tabarka, la voie ro- 
maine construite par Hadrien, sur laquelle étaient charriés les 
blocs de ce marbre numidique célèbre dans tout l'univers ; ou 
que de Béjà l'on se dirige , à travers les chênes-lièges et les 
broussailles, soit vers Tabarka, soit vers le cap Serrât : nulle 
part on ne rencontre de ruines étendues. Quelques rares bour- 
gades , gros villages plutôt que petites villes , se sont modeste- 
ment développées sur la route qui conduisait de Simitlhu à Tha- 
braca : telle l'humble cité dont les vestiges ont été retrouvés 
par M. Gagnât à H' Dekkir autour de l'Aïn Mlouia. Les ha- 
meaux eux-mêmes, les fermes, les établissements agricoles sont 
peu nombreux, sauf peut-être dans les vallées de l'O. Bou 



RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE DES CITÉS AFRICAINES. 33 

Heurtma. et de son affluent l'O. Rhezela; protégées par de hautes 
montagnes contre les vents du nord. Ce pays a été peu habité 
sous la domination romaine ; la vie municipale ne s'y est pas 
introduite. 

Bien différente est la physionomie des bassins de la Medjerdah 
et de rO. Miliane. Des fleuves qui apportent leurs eaux à la Mé- 
diterranée entre Bizerte et Sousse, il n'en est aucun dont la 
branche maîtresse ouïes principaux affluents n'aient passé jadis 
au milieu ou auprès de villes prospères. Sur la rive gauche du 
moyen Bagradas, Thuburnica, Simitthu, Bulla regia et Vaga ; 
dans la vaste plaine qui s'élargit depuis Testour et Medjez el Bah 
jusqu'au golfe de Tunis, Membressa, Thisiduo (Krich el Oued), 
Vallis, Thuburbo minus, Thubba (H"" Chouiggui), Utique (Sidi 
bou Chateur) ; dans les vallées plus encaissées des affluents du 
Bagradas, Sicca Veneria, Assuras (Zanfour), Lares (H"" Lor- 
beus), Ucubis ('H'" Kaussat), Mustis (H"" Mest), Thugga (Dougga), 
Thubursicum Bure, Thignica, Mactaris, Uzappa, Zama regia; 
dans le bassin fertile de l'O. Miliane, Bisica (H"" Bichga), Thu- 
burl)o majus (H"" Kasbat), Sutunurca (Aïn el Askeur), Giufis 
(H' Mcherga), Uthina (H"" Oudna); au sud des monts Zaghouan 
et Djoukar, Seressis (H"" Oum el Abouab), Zuccharis (Ain 
Djoukar), Thaca (IT'" Zaktoun), Botria (H"" Battaria), Medicerra 
(Aïn Medker), Gurza (Kalaa Kebira) ; dans la haute vallée de 
l'O. Mahrouf, sur le versant oriental du Dj. Serdj et du Dj. 
Bargou, Urusita (H"" Sougda), Yazita Sarra (H' Bez), Furnis 
(H"" Boudja), Zama minor (H"" Sidi Amor Djedidi), Muzuc (tP Kha- 
choun) : toutes ces villes ont vécu et prospéré les unes près des 
autres dans les vallons et dans les plaines qui rayonnent au 
nord-ouest, au nord et à l'est, autour de la région montagneuse 
qui constitue comme le massif centra:! de la Tunisie. Ce fut là 
par excellence le théâtre de la vie municipale." 

Sur certains points de ce territoire, la densité de la population 
a dû être considérable. Voici, par exemple, le bassin de l'O. 
Khalled, petite rivière qui se jette dans la Medjerdah en amont 
de Testour; la superficie peut en être évaluée approximative- 
ment à 550 kilomètres carrés ou 55,000 hectares, soit 7,000 
hectares de plus que le département de la Seine : c'est donc un 
district peu étendu. Eh bien! six villes au moins, dont trois 
importantes, y ont existé sous l'empire romain, à quelques 
kilomètres les unes des autres : Aunobaris (H"" Douameus 
mta l'oued Rmel), Agbia (Aïn Hedja), Thugga, Thubursicum 
Bure, Thignica et Numiulis (H' el Maatria). — Voici encore 

T. 3 



34 LES CIT^.S ROMAINES DE LA TUNISIE. 

la vallée de l'O. Jarabia, l'une des branches principales de 
ro. Miliane ; l'étendue de cette vallée, connue sous le nom 
de Fahs er Riah , parait être tout au plus égale à la superficie 
du département de la Seine ; et pourtant, sur les flancs des 
collines qui encadrent ce petit bassin, sept cités au moins 
ont vécu, dont les noms antiques Sont aujourd'hui connus, 
et dont quelques-unes ont laissé sur le sol des traces gran- 
dioses de leur prospérité d'autrefois : Bisica, Avitta Bibba 
(H' Bou Ftis), Tepelte [W Bel Ait), Abbir Cella (H' en Naam), 
Apisa majus (Tarf ech Ghna), Thibica (H' Bir Magra) et Thu- 
burbo majus. — De même dans la haute vallée de l'O. Mahrouf, 
au pied du Dj. Serdj, sur un espace de 60,000 hectares environ, 
plusieurs villes se sont développées : à Mansoura , autour du 
ksar Khima, aux henchirs Temda et Mesraar, gisent des ruines 
importantes; en aval, les deux Muzuc (H"" Besra, H' Khachoun), 
Furnis et Zama minor ne sont pas distantes l'une de l'autre de 
plus de cinq ou six kilomètres. 

Ailleurs, sans doute, par exemple sur les vastes plateaux qui 
s'étendent au sud du Kef, entre l'O. Mellègue et l'O. Tessaa, 
les agglomérations urbaines furent moins denses ; il n'y a 
toutefois qu'une vingtaine de kilomètres du Kef aux ruines de 
Lares ; il n'y en a pas vingt-cinq entre Lares et les ruines 
d'Althiburus (H' Medeïna) ; il y en a un peu moins entre 
Ammaedara et Thala. 

Et ce n'étaient pas là d'humbles cités modestement groupées 
autour d'une place ou le long d'une grande voie ; dans toutes 
ces villes s'élevaient des édifices souvent somptueux, temples, 
arcs de triomphe, colonnades, portiques, théâtres, thermes, 
dont les vestiges attestent encore, après quinze siècles, l'in- 
comparable éclat et la paisible prospérité de la vie municipale 
dans cette région de l'Afrique romaine. 

Au sud des montagnes de Maktar et de la Kessera , sur les 
plateaux qui se prolongent au loin vers les chotts et vers la mer, 
les grandes agglomérations ont été jadis beaucoup plus rares ; 
ce n'est plus seulement de quelques kilomètres que sont éloi- 
gnées les unes des autres les ruines des villes importantes, 
c'est de plusieurs dizaines de kilomètres. De Thala à Sbeïtla, il 
y a environ soixante kilomètres ; il y en a trente-quatre en- 
tre Sbeïtla et Kassrine (Cillium), de trente-cinq à quarante 
entre Kassrine et Medinet el Khedim (Thelepte), autant en- 
tre Medinet el Khedim et Sidi Aïch (Gemellae). Ces distances 
augmentent encore à mesure qu'on se Tapproche des chotts et 



RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE DES CITÉS AFRICAINES. 35 

de la mer; d'El Djem (Thysdrus) aux ruines d'Hadjeb el Aïoun, 
qui représentent peut-être l'ancienne station de Masclianae , il 
y a plus de cent kilomètres à vol d'oiseau; il y en a davantage 
entre Gafsa et Gabès. Aucune cité, digne de ce nom, ne s'est 
construite, aucun monument ne s'est élevé dans les steppes 
maintenant infécondes, dont les ondulations monotones vien- 
nent mourir sur la côte autour de Sfax, de Maharès et de la 
Skirra. 

Il ne faudrait pourtant pas croire que ce pays ait été autre- 
fois stérile et désert. Les grandes cités y étaient rares, mais 
fort populeuses, si l'on en juge par leurs édifices et par l'étendue 
de leurs ruines. De grosses bourgades, d'importants villages 
agricoles y ont prospéré : tels Bararus (H"" Rogga) , au sud de 
Thysdrus; Masclianae et Cilma (Djilma), à l'est et au nord-est 
de Sufetula; Menegesem (Sidi Bou Ghanem el Khedim), sur la 
voie romaine qui réliait Theveste à Cillium ; d'autres encore 
placés sur les routes de Sufetula à Thysdrus , à Thaenae et 
à Tacape, Germaniciana, Autenli, Amudarsa, Oviscae, Madar- 
suma, Septiminicia, dont l'Itinéraire d'Antonin nous a con- 
servé les noms , mais dont l'emplacement nous est inconnu. 
Plus à l'ouest, dans la région de Gafsa, le géographe arabe El 
Bekri a encore vu, au onzième siècle de notre ère, « plus 
de deux cents bourgades florissantes, bien peuplées et bien 
arrosées (1). » 

Enfin, entre les villes et les gros bourgs, la campagne était 
couverte de hameaux et de fermes isolées dont les traces sont 
encore visibles. « Tous les voyageurs sont frappés de l'extraor- 
» dinaire quantité de ces ruines, et il n'y a point d'exagération 
» à dire, avec M. Tissot, qu'en certains endroits elles paraissent 
» innombrables. Pour mon compte, sans quitter la piste de 
» trente-quatre kilomètres, qui va de Kassrine àSbeïtla, j'ai 
» compté trente-deux établissements encore apparents (2). » 
Dans cette région, qu'ils ont explorée en tous sens depuis Kai- 
rouan jusqu'à Gafsa et depuis Gafsa jusqu'à H"" Haïdra , 
MM. Gagnât et Saladin ont relevé, outre les ruines de plusieurs 
grands centres comme Sufetula, Gemellae, Thelepte, Cillium, les 
vestiges d'environ cent trente établissements agricoles (3). 

Si donc les cités proprement dites ont été peu nombreuses 



(1) P. Bourde, Rapport sur les cultures fruitières..,, p. 13, 

(2) P. Bourde, Rapport cité, p. 18-19. 

(3) Archives des Missions, 3" série, t. XIII, p. 32-169. (Saladin, 1" rapport.) 



'M\ LES CITKS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

SOUS la domination romaine dans le pays qiii s'étend de T6- 
bessa à Sfax et de Maktar aux chotts tunisiens, ce n'est pas 
faute d'habitants : les campagnes étaient au contraire bien peu- 
plées. Mais, sur ce vaste territoire, la population s'était répartie 
d'une autre manière que dans les vallées de la Medjerdah, de 
rO. Miliane et de leurs affluents. Au lieu de s'agglomérer entre 
les murs de cités très voisines les unes des autres , elle resta 
éparse au milieu des champs , dans des fermes , dans des ha- 
meaux, dans des villages plus ou moins considérables ; la vie 
rurale fut plus active que la vie municipale. De véritables cités 
ne se créèrent et ne grandirent qu'aux points dont l'importance 
était capitale pour les communications stratégiques et les rela- 
tions économiques. Sufetula fut un des principaux nœuds du 
réseau routier par lequel Theveste se reliait à la côte ; Thelepte 
et Gemellae étaient assises sur les voies romaines qui joi- 
gnaient Theveste à Tacape par Capsa. 

Quant à la région saharienne , c'est uniquement dans les 
oasis bien arrosées, situées soit au nord des chotts , soit près de 
la Méditerranée sur les rivages des Syrtes , que des villes ont 
existé et pacifiquement prospéré, sous la protection des postes 
militaires plus avancés, chargés de surveiller et de contenir 
les Gétules, les Garamantes et les autres tribus nomades du 
désert. 

Ce n'est pas seulement pendant les trois premiers siècles de 
l'ère chrétienne que les diverses régions de ce pays se sont 
ainsi distinguées les unes des autres. Leur physionomie res- 
pective a même été plus différente encore , soit avant l'établis- 
sement de la domination romaine, au temps de Carthage et des 
rois numides, soit plus tard après la conquête arabe. Si les mer- 
cenaires d'Agathocle avaient admiré, à la fin du quatrième siè- 
cle avant J.-C, la ^richesse des campagnes qui environnent 
Carthage et Sousse; si les légions de Régulus avaient pu, en 
256-255, faire vingt mille prisonniers, prendre trois cents villes 
et conquérir un immense butin dans la vallée inférieure du 
Bagradas ; si , lorsque se livra le duel décisif entre Scipion et 
Hannibal , Zaraa regia était déjà une cité importante ; si Vaga 
attirait, dès la fin du second siècle, des négociants et des 
spéculateurs italiens, au contraire le massif montagneux qui se 
dresse au nord et au nord-ouest de la Medjerdah paraît être 
resté fermé à la civilisation punique , et dans le pays où s'éle- 
vèrent plus tard Sufetula, Cillium, Thelepte, les troupes de 
Marius marchèrent pendant trois jours sans trouver d'eau ni de 



RÉPARTITION GKOaRAPHIQUE DES CITÉS AFRICAINES. 37 

grains, sans rencontrer d'habitants. H y a moins de vingt ans, 
les forêts qu'habitent les Kroumirs, les Meknas, les Nefzas, les 
Mogods n'étaient traversées que par de rares pistes à peine tra- 
cées dans la broussaille, sous les grands arbres ; et le voyageur 
qui osait, comme Victor Guérin , parcourir les hauts plateaux 
et les steppes de la Tunisie centrale, devait se résigner à ne pas 
coucher sous un toit entre Kairouan et Tébessa, entre El Djem 
et Gafsa. La colonisation romaine atténua peut-être le contraste 
qui a toujours existé entre les diverses régions de la Tunisie ; 
elle ne réussit pas à l'elîacer, à le faire entièrement disparaî- 
tre. 

Ce contraste n'est l'œuvre ni du caprice des peuples, ni du 
hasard des événements historiques : les causes en sont perma- 
nentes, profondes, inhérentes au pays lui-même et à sa nature 
physique. 

Le grand obstacle qui s'est opposé, entre la plaine de la Med- 
jerdah et la côte septentrionale, aux progrès de toute colonisa- 
tion et surtout au développement de toute vie municipale, c'est 
moins encore le reMcf tourmenté du sol que la forêt elle-même. 
Les hautes vallées de l'O. Tessaa et de l'O. Siliane ne sont ni 
moins élevées au-dessus du niveau de la mer, ni moins acci- 
dentées, ni moins éloignées de Carthage ou de Sousse ; et pour- 
tant des villes considérables, Mactaris, Uzappa, Zama regia y 
ont prospéré. Le Djebel Bir ne domine que de 1014 mètres les 
rivages de Tabarka, et les torrents qui descendent des mon- 
tagnes voisines arrosent des vallons dont l'altitude , au cœur 
même du pays, ne dépasse pas quatre ou cinq cents mètres. 
Or des cités très importantes, Sicca Veneria, Sufetula, Am- 
maedara se trouvaient respectivement à plus de cinq cents, 
sept cents et huit cents mètres (1). La forêt, au contraire, a tou- 
jours été une barrière pour les individus, à plus forte raison 
pour les groupes d'individus (2). Si donc aucune cité ne s'est 
jamais fondée dans les montagnes du nord de la Tunisie , 
c'est parce que ces montagnes et les vallées qu'elles enserrent 
ont toujours été couvertes de hautes futaies ou de fourrés 
presque inextricables. Sous l'empire romain , ces futaies 
n'étaient pas moins hautes, ces fourrés n'étaient pas moins 
inextricables qu'aujourd'hui. Juvénal . a parlé des montagnes 
boisées qui dominaient Thabraca et des singes qui les peu- 



Ci) Sufetula à 542 mètres, Sicca Veneria à 708, Ammeadara à plus de 800. 
(2) Ratzel, Anlhropogeographie, I, p. 336; II, p. 125. 



S8 LES CITl^.S ROMAINES DE LA TUNISIE. 

plaient (1); Pline l'Ancien, des bétes fauves qui, de ce pays, 
étaient envoyées à Rome (2). Parmi les bois de construction et 
de chauffage que les provinces d'Afrique exportaient régulière- 
ment à destination de la capitale du monde, une bonne partie 
sans doute était coupée dans ces superbes forêts. Seules, au 
nord, la plaine de Tabarka; au sud, les vallées de l'O. Bou 
Heurtma, de l'O. Rhezela et de l'O. Bajer, qui tombe dans la 
Medjerdah en aval de Souk el Arba, ont été colonisées à l'épo- 
que romaine (3); encore faut-il remarquer que cette colonisa- 
tion parait avoir été presque exclusivement rurale, et que très 
peu de centres urbains ont alors vécu au pied des crêtes boi- 
sées de la Tunisie septentrionale. 

Sur les plateaux et dans les plaines qui s'abaissent vers la 
petite Syrte, les grandes villes, sans être aussi rares que dans 
la région montagneuse du nord, ont été fort clairsemées aux 
trois premiers siècles de l'ère chrétienne. C'est la nature même 
du sol et du climat qui a nui, dans cette contrée, à la diflusion 
de la vie municipale. Dans son remarquable* et si suggestif tra- 
vail, M. Bourde a mis en lumière les rapport? étroits qui existent 
entre les conditions géogmphiques et les destinées historiques 
de cette partie de la Tunisie : « Le pays est constitué dans les 
plaines et dans les vallées par des terrains d'origine quaternaire 
d'une composition remarquablement uniforme. Sauf en quelques 
endroits rares et peu étendus, le sable y domine, la chaux y est 
en fortes proportions. Ce sol léger, fréquemment teinté de rouge 
par l'oxyde de fer, est ordinairement de l'aspect le plus maigre. 
L'analyse ne dément pas cette première impression : la potasse 
y est abondante , comme dans la plupart des terres de la Tuni- 
sie ; mais l'humus, l'azote, l'acide phosphorique sont partout en 
faibles quantités. » Le sol est donc pauvre par lui-même : toute- 
fois, régulièrement et suffisamment arrosé, il se comporte 
comme une terre fertile (4). Autour de Sousse, on récolte, 
sauf les années d'une sécheresse exceptionnelle , d'abondantes 
moissons de céréales. Mais, à mesure que l'on s'avance vers le 
sud ou que l'on s'éloigne de la mer, les pluies deviennent plus 
rares et les récoltes beaucoup plus incertaines. Dans les envi- 



Ci) Sa(irc«,:10, vers 194-195. 

(2) H. N., V, 2. 

(3) Bulletin archéologique du Comité des Travaux historiques, ann. 1891, 
p. 20 et suiv. (Carton, Essai de topographie archéologique sur la région de 
Souh-el-Arba.) 

(4) P. Dourde, Rapport sur les cultures fruitières..., p. 15. 



I 



RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE DES CITÉS AFRICAINES. 39 

rons de Sfax, il n'y a pour la culture du blé et de l'orge qu'une 
année bonne sur trois ; dans les territoires de l'intérieur,, la 
moisson ne peut se faire qu'une fois tous les quatre ou cinq 
ans. Les céréales sont donc, dans la Tunisie centrale, d'un ren- 
dement très aléatoire, et ce serait vouer tout le pays à la stérilité 
que de s'obstiner à y semer du grain. 

D'autres cultures y sont-elles possibles ? « Ce sol léger, » dit 
M. Bourde (1), « est très perméable; aussitôt tombée, la pluie 
est absorbée. Le pays étant généralement plat, l'eau ainsi em- 
magasinée par le sable y demeure. Sous une surface grillée par 
le soleil et complètement aride, le sous-sol reste frais. Dans des 
expériences faites par le contrôleur civil de Sfax pour recon- 
naître quelle était la quantité d'eau tenue en suspens par la 
terre, quand la couche superficielle donnait et qu'à vingt cen- 
timètres il obtenait 6 comme proportion, à cinquante centimè- 
tres il obtenait 10, et à un mètre 14. Ainsi l'eau ne manque 
point : elle est en réserve dans les couches inférieures. » De 
cette observation, capitale à mon avis, il résulte que « les cul- 
tures auxquelles ce pays est propre sont celles dont lès racines 
sont assez développées pour aller chercher cette humidité sou- 
terraine. Ces cultures ne peuvent être que des cultures fruitiè- 
res, des cultures d'arbres et d'arbustçs. On en a la démonstration 
dans les jardins de Sfax. Le même sol reste stérile ou se couvre 
d'une végétation vigoureuse et de fruits abondants, selon qu'on 
y sème des céréales , dont les racines , ne dépassant pas la cou- 
che superficielle, s'étiolent dans les sécheresses, ou qu'on y 
plante des arbres dont les racines s'enfoncent profondément en 
terre. Toutes les espèces fruitières qui se plaisent dans les cli- 
mats secs réussissent dans ces jardins, et réussiraient dans les 
autres parties du centre de la Tunisie, puisque le climat et le 
sol y sont semblables (2). » 

Mais , pourra-t-on objecter, ce sDnt là des observations mo- 
dernes. Le climat et le sol n'ont-ils point changé depuis l'époque 
romaine? Sans doute les premiers explorateurs, qui de nos jours 
ont visité ces régions, en ont attribué la stérilité au déboise- 
ment des hautes crêtes et aux modifications profondes que ce 
déboisement aurait introduites dans le régime des eaux cou- 
rantes. Mais ces affirmations me paraissent avoir été ébranlées 
par les études récentes et plus attentives faites sur le sol lui- 



(1) P. Bourde, Rapport sur les cultures fruitières..., p. 16. 

(2) P. Bourde, ibid., p. lG-17. 



40 



LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 



même (1). Les résultats de ces études géographiques sont con- 
firmés par rarchéologie. Les vestiges que l'antiquité a laissés 
sur les lieux sont de deux sortes : d'une part dans toute la 
partie orientale de la région qui s'appelait autrefois la Byza- 
cèhe , entre El Djem au nord et le petit port de La Skirra au 
sud, « les débris d'une ancienne forêt d'oliviers sont partout 
visibles. Des arbres, tantôt réunis par petits groupes, tantôt 
dispersés un à un , ont survécu à l'abandon et aux destructions 
systématiques... Ces arbres ne sont pas des oliviers sauvages, 
des zebondj, comme disent les Arabes; ce sont des zeïtoun, des 
oliviers de l'espèce cultivée. Ils proviennent de plantations qui 
formaient évidemment autrefois une forêt continue... A mesure 
qu'on s'avance vers la frontière algérienne , ces plantations 
deviennent plus rares ; puis elles disparaissent (2). » 

D'autre part, là où les traces de l'ancienne forêt ont disparu, 
subsistent les ruines des huileries. « Les cuves de pierre où 
l'on dépulpait les olives, les montants en pierre entre lesquels 
s'insérait la barre du pressoir, les tables de pierre à rainure 
carrée ou circulaire sur lesquelles les olives étaient pressées, 
sont restés en place (3), » dans les villages, dans les hameaux, 
dans les simples fermes elles-mêmes qui couvraient tout le pays 
entre Theveste, Thala, Sufetula, Cillium et Capsa. M. Saladin 
a essayé de restituer dans son ensemble un de ces antiques 
pressoirs à olives (4). Il y a réussi en combinant ingénieuse- 
ment les indications données par les agronomes latins avec les 
nombreux débris retrouvés sur place. 

La culture de l'olivier fut donc très répandue , sous l'empire 
romain, dans le centre et le sud de la Tunisie. Impropre par sa 
nature môme, en l'absence de pluies régulières, à la culture des 
céréales, le sol de la Byzacène était au contraire favorable au dé- 
veloppement des olivettes. Il se couvrit d'arbres, et ce fut à la 
production de l'huile que le pays dut sa prospérité. Les histo- 
riens arabes racontent (5) qu'au moment où les Byzantins furent 
vaincus et chassés par les premiers conquérants musulmans , 
« on pouvait de Tripoli à Tanger cheminer à l'ombre à travers 
une ligne ininterrompue de villages. » D'où l'on a conclu un peu 



(1) P. Bourde, Rapport sur les cultures fruitières..., p. 8-14, 

(2) P. Bourde, ibid., p. 17-18. 

(3) P. Bourde, ibid., p. 18. 

(4) Archives des Missions, 3* série, t. XIII, p. 125-127. (Saladin. i" rapport.) 

(5) Voir Tissot, Géographie comparée de ta province romaine d'Afrique, 
I, p. 286-287. 



RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE DES CITÉS AFRICAINES. 41 

vite que l'Afrique était alors couverte de forêts. Si cette ombre 
avait été donnée par de hautes futaies, comment pourrait-il être 
question d'une ligne ininterrompue de villages ? Aussi bien, voici 
une légende rapportée par Ibn Abd el Hakem, qui fera disparaî- 
tre les derniers doutes. Le chef de l'armée arabe qui avait tué le 
patrice Grégoire et pris sa capitale Sufetula en 647, en présence 
de l'énorme butin amassé par ses soldats, eut la curiosité de 
s'enquérir d'où provenaient tant de richesses. Voyant les pièces 
monnayées qu'on avait mises en tas devant lui, Abd Allah ibn 
Saad ibn Ali Serh demanda d'où cet argent était venu ; et l'un 
des habitants se mit à aller de côté et d'autre, comme s'il cher- 
chait quelque chose ; et ayant trouvé une olive, il l'apporta à 
Abd Allah et lui dit : « C'est avec ceci que nous nous procurons 
de l'argent. » — « Comment cela? » dit Abd Allah. — « Les 
Byzantins, » répondit cet homme, « n'ont pas d'olives chez eux, 
et ils viennent chez nous acheter de l'huile avec cette pièce de 
monnaie (1). » 

C'est donc par l'olivier et grâce à l'olivier que la Tunisie cen- 
trale, déserte et stérile à l'époque de Marius, devint féconde, 
prospère et peuplée sous l'empire romain ; aujourd'hui encore 
ce n'est pas parce qu'elle est stérile qu'elle est déserte ; c'est 
au contraire parce que le pays a été dépeuplé que les oliviers , 
abandonnés à eux-mêmes, ont presque entièrement disparu. Ce 
que l'on se plait d'habitude à considérer comme la cause est en 
réalité l'efTet. 

Mais la culture de l'olivier n'est possible ou tout au moins ré- 
munératrice que dans certaines conditions. D'abord l'arbre n'est 
en plein rapport qu'au bout de vingt ans ; en second lieu, il est 
difficile de planter plus de vingt oliviers k l'hectare. Il faut donc, 
d'une part, que les propriétaires du sol soient assez riches pour 
se passer pendant près de vingt ans du revenu des capitaux en- 
gagés ; d'autre part qu'ils possèdent une étendue de terrain 
considérable : car le revenu net de chaque arbre ressort en 
moyenne à six litres d'huile par an, et par conséquent celui de 
chaque hectare à cent vingt litres (2). Dans un pays, où seule 
la culture de l'olivier est normalement féconde, seules aussi les 
grandes propriétés peuvent prospérer. Tel a été le cas pour l'an- 

(1) Ibn Abd el Hakcm, trad. par de Slane, en appendice à VHisloire des 
Berbères, I, p. 306. Cf. P. Bourde, Rapport sur les cultures fruitières, 
p. 22-23. 

(2) Tous ces renseignements sont empruntés au Rapport de M. Bourde, 

p. 45-51. 



42 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

tique Byzacène. Les fermes, habitées par des colons ou par des 
esclaves, s'y sont multipliées ; les gros villages agricoles, 
peuplés sans doute de fermiers et de quelques négociants, y 
ont vécu à l'ombre des oliviers ; mais les propriétaires libres, 
les maîtres du sol, les véritables citoyens y ont été relative- 
ment peu nombreux. Voilà pourquoi, semble-t-il, les centres 
urbains y ont été si rares. Dans les pays de moyenne et de pe- 
tite propriété, les cités pouvaient être assez rapprochées les 
unes des autres, parce que la population libre y était dense ; 
mais dans les régions soumises au régime de la grande pro- 
priété, les possesseurs du sol étant peu nombreux, et les tra- 
vailleurs agricoles étant surtout des esclaves, la vie rurale s'est 
forcément développée au détriment de la vie urbaine : les ter- 
ritoires des civitates ont peut-être été plus vastes , mais les 
grands centres bâtis, contincntia urbis aedificia (1), ont été fort 
clairsemés. Etant donnée la nature du sol et du climat , il ne 
pouvait pas en être autrement. 

C'est également la nature du sol et du climat qui explique 
pourquoi dans les vallées de la Medjerdah, de 10. Miliane. de 
l'O. Mahrouf et de leurs aflluents , la vie municipale a été 
si intense. Les plaines et les vallons, d'une étendue plus 
ou moins considérable, que traversent tous ces cours d'eau, 
sont d'anciens bas-fonds lacustres ; le sol en est formé d'al- 
luvions, et la couche d'humus fertile, que les eaux y ont dé- 
posée pendant des siècles, est souvent d'une épaisseur vrai- 
ment extraordinaire. Depuis les gorges de Ghardimaou jusqu'au 
confluent de l'O. Béja, la Medjerdah dessine ses méandres au 
milieu d'une grande plaine que ferment de toutes parts des 
montagnes ou de hautes collines; jadis, à l'époque où le fleuve 
n'avait pas encore percé la barrière montagneuse qui se dresse 
à l'est de Béja , cette plaine était un vaste lac, au fond duquel 
s'accumulait lentement tout ce que les eaux de la Medjerdah 
apportaient avec elles. Ces dépôts limoneux constituent aujour- 
d'hui le sol de la plaine; leurs couches stratifiées se superpo- 
sent parfois jusqu'à vingt mètres de hauteur. La basse vallée de 
la Medjerdah s'est accrue, depuis les temps historiques, de vas- 
tes terrains créés par les apports du fleuve : la Méditerranée a 
reculé et recule chaque jour. Utique , jadis port de mer, se 
trouve maintenant à dix kilomètres du rivage dans l'intérieur 
des terres. Il en a été des vallées de 10. Miliane, de 10. Siliane, 

(1) C. I. L., VIII, 1041, lig. Ii-13. Cf. Collections du musée Alaoui.l, p. &2. 



RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE DES CITÉS AFRICAINES. 43 

de rO. Tessaa, de l'O. Mahrouf et des vallons secondaires comme 
des deux grandes plaines que traverse la Medjerdah. Le Fahs 
er Riah, le Bahirt el Smindja, le Mornak, dans le bassin de 
l'O. Miliane ; la plaine de la Siliane, la plîiine du Sers sur les 
deux rives de 10. Tessaa , la vallée close de partout qu'arrose 
l'O. Mahrouf sont des cuvettes où dormaient jadis des nappes 
d'eau sans écoulement, dont il reste encore aujourd'hui quel- 
ques traces, par exemple la Sebkha Koursia, au nord du Fahs, 
les marécages de la plaine du Sers et ceux de la haute vallée de 
rO. Mahrouf. Dans ces vallées fermées, comme dans les plaines 
ouvertes de Mateur, de Soliman et de l'Enfida, le sol est cons- 
titué par des limons gris qui contiennent parfois des galets 
roulés (1). Toutes ces terres alluviales sont par elles-mêmes 
grasses et fertiles; ce qui les rend, en outre, particulièrement 
propices à la culture des céréales et de la vigne, c'est qu'elles 
sont en général fort bien arrosées. 

Le climat de la Tunisie septentrionale n'est pas un climat sec. 
On commettrait une erreur grossière si l'on se figurait que les 
pluies y sont d'habitude rares et peu abondantes. Pendant l'hi- 
ver, le vent dominant est celui du nord-ouest, qui passe au- 
dessus de la Méditerranée et s'y charge d'humidité. La saison 
pluvieuse commence, suivant les années, en novembre ou en 
décembre ; il n'est pas exceptionnel qu'elle se prolonge jusqu'en 
avril, parfois même jusqu'aux premiers jours de mai. Pendant 
quatre mois au moins, il pleut en moyenne un jour sur deux; 
l'eau du ciel ne se précipite pas en ondées violentes; elle tombe 
durant de longues heures sous la forme d'une pluie fine qui pé- 
nètre profondément dans le sol et lui donne une merveilleuse 
fécondité. Sans doute , il y a dans cette région des années sè- 
ches, et nulle part le contraste n'est plus accentué entre les va- 
ches grasses et les vaches maigres. Mais, tandis que dans la 
région des olivettes les années sèches sont les plus fréquentes, 
dans les bassins de la Medjerdah et de l'O. Miliane, elles sont 
au contraire assez rares : les pluies ne sont vraiment insulTisan- 
tes qu'une année sur quatre. 

La pluie n'arrose pas seulement le fond des vallées et la sur- 
face des plaines ; elle tombe aussi sur les sommets des collines 
et sur les crêtes des montagnes, où les divers terrains ne la re- 
çoivent pas tous de la même façon. Parmi les formations géolo- 
giques, les unes sont pauvres en sources; les autres, au con- 

(1) Aubert, Explicalion de la ca.i'le géologique de la Tunisie, p. 86-87. 



44 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

traire, fournissent des eaux très abondantes. Les vallées et les 
plaines d'origine alluviale, au milieu desquelles les cours d'eau 
du nord de la Tunisie se sont frayé une route profondément 
encaissée, sont dominées au nord et au nord-ouest par les mon- 
tagnes boisées qui séparent la Medjerdah de la côte septen- 
trionale, et qui sont de formation éocène ; vers le sud se dresse, 
au-dessus de collines éocènes et crétacées, un talus jui-assique 
qui culmine dans les massifs du Dj. Bargou, du Dj. Djoukar, 
du Zaghouan, du Dj. Rsas (la Montagne de Plomb), et du Bou 
Kourneïn. Or les terrains éocènes et jurassiques sont très 
fertiles en sources. « L'éocène joue un très grand rôle au 
point de vue du régime des eaux en Tunisie... Les calcaires de 
l'éocène dans le nord donnent en effet naissance, presque par- 
tout où ils se trouvent, à des eaux très douces, quoique un peu 
chargées de calcaire, mais de régime très variable (1). » Des 
calcaires éocènes sortent les sources de Thala, du Kef , de Te- 
boursouk, de Djebba et de Béja, qui sont parmi les plus belles 
de toute la Tunisie. « Les calcaires jurassiques jouent un rôle 
important dans l'hydrographie de la contrée : ils servent de ré- 
servoirs aux belles sources du Zaghouan et du Djoukar, qui ali- 
mentent la ville de Tunis; h celles du Dj. Bargou, qui forment 
rO. Nebhane (2). » C'est donc sous la double forme de la pluie 
qui tombe directement du ciel et des eaux de source, filtrées par 
les calcaires éocènes et jurassiques , que l'humidité fécondante 
se répand à travers les terrains limoneux, qui constituent le sol 
des vallées et des plaines de la Tunisie septentrionale. 

Sur ces terres fertiles par elles-mêmes , régulièrement arro- 
sées et bien irriguées, les céréales, la vigne et les cultures ma- 
raîchères prospérèrent admirablement. Les blés, les vins et les 
raisins d'Afrique étaient renommés sous l'empire romain (3). 
Le blé occupait même le premier rang au point de vue de la 
pesanteur spécifique du grain : il était supérieur à ceux de 
Sicile et d'Egypte (4). La vigne était une des principales ri- 
chesses naturelles dans tout l'ancien territoire de Carthage (5). 
Cette merveilleuse fécondité, due à la fois à la nature du sol 
et au climat, favorisa le développement de la petite et de la 

(1) Aubert, Explication de la carte géologique de la Tunisie, p. 56 et s. 

(2) Id., ibid., p. 2. 

(3) Tissot, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, I, 
p. 302-316. 

(4) 1(1., ibid., p. 305. 
[h) Diodoro de Sicile, XX, 8 et suiv. 



RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE DES CITÉS AFRICAINES. 45 

moyenne propriété. Dans la vallée de l'O. Khalled, dans la 
plaine du Fahs, sur les bords de l'O. Mahrouf et de l'O. Bargou, 
il y avait en moyenne une cité par 10,000 hectares (1). Chacune 
de ces villes était riche et peuplée , comme le prouvent à la fois 
les ruines qui couvrent le pays et les documents épigraphiques 
qui ont survécu. C'est parmi les propriétaires du sol que se re- 
cruta cette bourgeoisie municipale , qui donna tant d'éclat à la 
vie urbaine pendant le second et au commencement du troisième 
siècle de l'ère chrétienne. 

Si donc la vie municipale n'a pas été uniformément répandue 
à l'époque romaine dans toute la province proconsulaire ; si les 
villes ont été fort rares dans certaines contrées, nombreuses 
dans d'autres, ici très rapprochées les unes des autres, là au 
contraire très éloignées , cette inégale répartition des cités n'a 
point d'autre cause que la nature même du sol et du climat. 
Quatre régions de diverse étendue se succèdent du nord au sud : 
la région forestière, la région des céréales, la région des oli- 
viers, la région du désert. Il n'y a point de villes dans les fo- 
rêts; il n'y en a dans le désert qu'aux points d'eau, c'est-à-dire 
sous les palmiers des oasis ; il y en a peu au milieu des oliviers, 
parce que la production exclusive de l'huile ne peut faire vivre 
et prospérer que la grande propriété , et parce que le régime de 
la grande propriété favorisait dans l'antiquité la vie rurale au 
détriment de la vie urbaine ; enfin la région des céréales est le 
théâtre par excellence de la vie* municipale , parce que le sol 
très divisé y est partagé entre beaucoup de propriétaires et peut 
nourrir une population considérable. 

Les destinées historiques de l'Afrique romaine ont été dé- 
terminées dans chaque région par les conditions économiques 
•du pays, conditions qui dépendent elles-mêmes étroitement de 
la constitution physique et du climat. 

(1) Voir plus haut, p. 33-34. 



CHAPITRE III. 

LA SITUATION TOPOGRAPHIQUE DES CITÉS. 



Lorsque l'on parcourt la Tunisie pour explorer les ruines des 
antiques cités, il est impossible de ne pas remarquer très vite 
qu'aucune de ces ruines n'est située en plaine ; c'est au pied 
des montagnes, à flanc de coteau ou dans des vallons étroits que 
les villes d'autrefois ont toutes ou presque toutes été fondées. 

Dans la féconde et large vallée, où la Medjerdah pénètre en 
sortant du massif boisé de Souk Ahras , quatre villes ont joui 
sous la domination romaine d'une prospérité qu'attestent en- 
core les débris grandioses de leurs monuments, Thuburnica, 
Simitthu, Bulla regia et Vaga. Toutes elles dominaient la 
plaine. Thuburnica couvrait, entre les deux ruisseaux appelés 
aujourd'hui l'O. Hendja et l'O. Melah, le sommet et les pentes 
escarpées d'un contrefort que* projettent vers le sud, jusque sur 
les bords de l'O. Raraï, les montagnes des Oulcd Ali (1). Si- 
mitthu s'étageait sur les flancs adoucis de la colline, d'où fut 
extrait pendant plusieurs siècles ce marbre numidique si re- 
cherché dans tout le monde romain. Bulla regia occupait, au pied 
du Dj. Rbia, la surface d'un plateau légèrement incliné vers le 
sud, et qu'une éminence de forme allongée sépare de la grande 
plaine où coule la Medjerdah. Vaga était située sur le penchant 
d'une colline exposée à l'est, au-dessous d'un plateau assez 
élevé, du haut duquel la vue embrasse tout le pays qu'arrose 
l'O. Béja (2). 

Dans le Fahs, ce ne fut pas non plus au fond de la vallée 
que les villes se construisirent. Les ruines de Bisica s'éten- 



(1) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1891, p. 161 (Carton et Che- 
nel, Thuburnica.) 
[1) R. Cagnat et Saladin, .Voya^re en Tunisie, p. 266. 



LA SITUATION TOPOGRAPHIQUE DES CITÉS. 47 

dent sur une terrasse adossée aux derniers contreforts duDj. 
Rihan, dominant le Fahs, et plus loin, vers le sud-ouest, la 
plaine de Bou Arada (1). Les monuments et les maisons d'Avitta 
Bibba gravissaient la pente d'une colline, au pied de^laquelle 
se creuse le lit d'un petit affluent de l'O. Jarabia, et qiîe cou- 
ronne aujourd'hui la zaouïa Bou Ftis (2). En face d'Avitta Bibba, 
Apisa majus et Thibica s'étageaient, à quelques kilomètres 
l'une de l'autre , au flanc des coteaux qui limitent vers le sud 
la plaine du Fahs. En aval, Thuburbo majus était assise sur 
des mamelons qui s'abaissent doucement vers les rives de l'O. 
Miliane ; plus loin encore Uthina couvrait plusieurs collines, 
qui prolongent au nord le Dj. Bou Hadjeba. 

Il en est de la plaine du Sers comme du Fahs et de la Dakla. 
Assuras et la ville ancienne dont les restes subsistent à Ellez 
ne se trouvaient pas dans la plaine. Elles étaient cachées, l'une 
et l'autre, dans un des vallons qui divergent , comme les bran- 
ches d'un éventail, autour des bas-fonds marécageux traversés 
par l'O. Hamir et l'O. Bou Ledieb, affluents de l'O. Tessaa. 
Non loin du Sers, Sicca Veneria escaladait, à plus de sept cents 
mètres d'altitude, le versant méridional du talus calcaire, d'où 
l'on voit à ses pieds s'étendre vers le sud les grands plateaux 
de la Tunisie occidentale. 

Plus loin encore, dans la région moins accidentée où les cités 
romaines ont été plus rares, Sufetula, située au centre d'une 
plaine, occupait une plate-forme demi-circulaire, limitée par 
les rives taillées à pic de l'O. Sbeïtla; Cillium couvrait la pente 
septentrionale d'une colline qui domine la rive droite de l'O. 
Derb, et que défendent à l'ouest et à l'est deux profonds ravins , 
Thelepte s'étendait sur la rive gauche de l'O. Bou Haya, autour 
d'un mamelon que couronnent les débris de constructions puis- 
santes (3) ; au-dessus de la rivière, des villas et des jardins s'éta- 
geaient en terrasses. Capsa, au pied du Dj. Sidi Younès, se 
groupait autour de vastes piscines , qu'alimente encore au- 
jourd'hui une source thermale abondante ; le plateau, qui porte 
la moderne Gafsa, est circonscrit à l'est et au sud par le lit sou- 
vent desséché d'un oued saharien. 

Je pourrais multiplier les exemples. Parmi les cités romaines 



(1) Bulletin trimestriel des Antiquités africaines, ann. 1883, p. 295. 
02) Ibid., p. 306. 

(3) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1885, p. 133 (Pédoya, Notice 
sur les ruines de l'ancienyie ville romaine de Thelepte.) 



48 LES CITRS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

de cette province , il en est bien peu qui aient vécu au milieu 
d'une plaine ou dans le fond d'une vallée. Elles se sont toutes 
développées à l'ombre des montagnes, sur les pentes des col- 
lines, sur les flancs des coteaux. C'est là un caractère commun, 
dont la variété des sites particuliers , si grande qu'elle soit , ne 
saurait atténuer l'importance. Il faut essayer d'en déterminer 
l'origine et la raison d'être. 

Quelle était et quelle est encore , en Afrique plus que partout 
ailleurs, la condition absolument indispensable, je ne dis pas à 
la prospérité, mais simplement à l'existence de toute agglomé- 
ration nombreuse d'individus ? C'est qu'il soit possible et même 
facile d'assurer à cette agglomération la quantité d'eau néces- 
saire et suffisante. Par les années sèches la terre d'Afrique est 
inféconde ; de même l'homme ne peut vivre sur le sol et sous 
le climat africains que s'il trouve à sa portée de l'eau en abon- 
dance. 

En outre, les anciens ne savaient élever l'eau ni assez haut, 
ni en assez grande quantité pour alimenter des cités tout en- 
tières : leurs diverses machines hydrauliques [girgillus, tolleno, 
cochka, rota aquaria) ne leur servaient guère qu'à tirer l'eau 
des puits, ou à répandre celle des ruisseaux et des fleuves 
dans les terres riveraines. Une ferme ou même un modeste 
village pouvait à la rigueur vivre en rase campagne; mais il 
en allait tout autrement d'une grande ville. Il fallait que 
l'eau, dont elle s'approvisionnait, fût recueillie soit sur'^place, 
au niveau de la cité, soit à peu de distance, en un ou plu- 
sieurs points dont l'altitude fût sensiblement supérieure à 
celle de la cité. Gomme l'eau des sources est sans contredit la 
meilleure eau potable, comme d'autre part le débit en est à peu 
près constant et régulier, ce fut dans bien des cas la présence 
des fontaines naturelles qui détermina l'emplacement des villes 
africaines. Or, sauf exceptions très rares, les sources ne jail- 
lissent pas au milieu des plaines ; elles sortent du flanc des 
collines, elles sourdent entre les rochers des montagnes. C'est 
donc parce qu'il leur était nécessaire d'être le plus près possible 
des points d'eau que les cités se fondèrent au pied des monta- 
gnes et sur les pentes des coteaux (1). 



(l) Cette situation topographique avait encore un autre avantage, surtout 
dans le nord de la Tunisie, oîi le sol des plaines et dos vallées est presque 
partout formé de terrains quaternaires récents, et où la pierre à bâtir ne 
peut s'extraire que des collines et des montagnes. Les villes trouvaient 



LA SITUATION TOPOGRAPHIQUE DES CITÉS. 49 

Plusieurs de ces villes purent s'élever autour de la source 
elle-même. A Bulla regia, par exemple, l'eau jaillissait, au 
milieu des habitations et des monuments, à quelques mètres 
au nord du théâtre et des thermes ; à Sicca Veneria, comme à 
Vaga, la fontaine publique, dans laquelle l'eau était captée à sa 
sortie de terre, était un des plus curieux parmi les édifices 
municipaux ; les habitants d' Agbia , de Thubursicum Bure , de 
Thignica pouvaient puiser directement à la source toute l'eau 
dont ils avaient besoin. Dans la cité sur l'emplacement de la- 
quelle se trouve aujourd'hui le village d'EUez, ainsi qu'à The- 
lepte, des bassins et des réservoirs avaient été construits pour 
retenir sur place et pour emmagasiner les eaux limpides qui 
coulaient de sources abondantes. 

C'était là évidemment, pour les cités romaines de ce pays, 
la situation topographique idéale. Grâce à quelques travaux de 
captation en général assez simples et peu coûteux, le débit de 
la source était régularisé et par là même augmenté ; l'eau né- 
cessaire , non seulement à la consommation alimentaire des 
habitants, mais encore à l'approvisionnement des bains publics 
[tkermae, balneae, lavacra) était assurée sans que la ville ou les 
particuliers eussent à s'imposer de lourds sacrifices pécuniaires. 

Et pourtant elles sont plutôt rares, les villes qui ont pu se 
créer et se développer dans un site aussi favorable. Le plus 
souvent, les sources étaient en dehors de la cité, parfois assez 
loin ; l'eau était alors amenée par des aqueducs ou par des ca- 
naux souterrains construits à grands frais. Quelquefois même 
aucune fontaine ne jaillissait dans le voisinage ; il fallait rem- 
placer l'eau de source absente par leau de pluie amassée direc- 
tement dans de vastes citernes ou par leau des torrents et des 
ravins, que l'on arrêtait et que l'on détournait de son cours na- 
turel au moyen de barrages artificiels. Quelles sont donc les 
raisons qui ont déterminé les fondateurs et les premiers habi- 
tants de ces villes à s'établir ailleurs qu'autour ou à portée des 
sources ? 

Dans certains cas , ce fut peut-être la trop grande pente ou la 
nature trop rocheuse du terrain qui empêcha de bâtir exacte- 
ment autour du point d'eau des maisons et des édifices. Ce sont 
là toutefois des causes essentiellement locales, qu'il serait sans 

ainsi dans leur voisinage immédiat tous les matériaux nécessaires à leur 

construction. Plusieurs carrières sont encore visibles aux portes des cités ; 

c'est le cas pour Bulla regia, pour Assuras, pour Thugga, pour Thelepte. 

T, 4 



50 LES CIÏKS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

doute boa d'examiner, si l'on écrivait l'histoire détaillée et par- 
ticulière de chaque cité, mais qu'il suffit de mentionner briève- 
ment et d'indiquer pour mémoire dans une étude d'ensemble 
sur la vie municipale. Les raisons générales, scientifiquement 
dégagées de l'examen minutieux d'un grand nombre de faits, 
ont seules ici une valeur et une portée vraiment historiques. 

Si l'on veut comprendre pourquoi les villes sont situées ici 
plutôt que là, il faut remonter jusqu'à leur origine ; il faut s'ef- 
forcer de retrouver quel rôle leur a été, pour ainsi dire, assigné 
dès leur naissance, dans quelles circonstances, dans quelles 
conditions et pour quelles fins elles ont été fondées. 

Parmi les cités qui, dans l'Afrique proconsulaire, ont atteint, 
au second et au troisième siècle de l'ère chrétienne, leur plus 
haut degré de prospérité , les unes , anciennes colonies de Gar- 
thage, étaient bien antérieures à la conquête romaine; d'autres, 
au contraire, ne furent créées ou ne prirent leur essor qu'au 
moment où les empereurs , fidèles à la politique inaugurée par 
César et par Auguste, cessèrent d'abandonner l'Afrique comme 
une proie sans défense à l'avidité des proconsuls, et commen- 
cèrent à la coloniser activement. D'origine punique ou d'ori- 
gine romaine, ces villes eurent plus d'un trait commun. 

Lorsque les compagnons de la princesse tyrienne Elissar dé- 
barquèrent, au neuvième siècle avant J.-C, sur les rivages de 
la péninsule qui s'allonge entre le lac de Tunis , la Sebkha en 
Rouan et la Méditerranée ; lorsqu'ils y fondèrent, sur l'empla- 
cement d'un ancien comptoir ruiné , la Ville-Neuve , Kart- 
Hadasch, Garthage, l'intérieur du pays était occupé, s'il faut 
accorder quelque créance aux récits des historiens grecs et la- 
tins, par des populations libyques, auxquelles s'étaient déjà 
mêlés, à deux reprises différentes, des éléments orientaux, 
chananéens (1). Pendant quelque temps Garthage dut payer 
tribut aux rois indigènes. Mais peu à peu , grâce à sa merveil- 
leuse situation, la cité phénicienne grandit et prit des forces. De 
tributaire devenue conquérante, elle remonta les vallées de la 
Medjerdah et de l'O. Miliane. Très différente des autres colonies 
de Sidon et de Tyr, qui n'étaient que des ports de commerce, 
elle se constitua un véritable empire territorial, dans les limites 
duquel le calme de la vie sédentaire et agricole remplaça la tur- 
bulente mobilité des pasteurs et des cavaliers libyens. Les pre- 
mières cités qui naquirent dans cette contrée furent les colonies 

(1) Justin, XVIII, 5 et 6. 



LA SITUATION TOPOGRAPHIQUE DES CITÉS. 51 

qu'elle y créa. En quelques mots, Aristote a très nettement dé- 
fini le caractère de ces villes nouvelles. « C'est ainsi que l'Etat 
de Cartilage sait se concilier l'amour du peuple. Sans cesse il 
envoie dans les contrées d'alentour des colons choisis parmi ses 
citoyens, à qui il assure une agréable aisance (1). » Cette poli- 
tique présentait un double avantage pour l'aristocratie cartha- 
ginoise : elle éloignait, au fur et à mesure que le nombre en 
croissait, les pauvres et les déclassés dont la foule aurait pu, 
avec le temps, devenir menaçante si elle était restée concentrée 
dans les murs de la métropole ; d'autre part ces groupes de ci- 
toyens, installés au milieu du pays conquis , en prenaient ma- 
tériellement possession ; s'ils étaient demeurés à Carthage , ils 
auraient ébranlé la puissance de l'Etat ; devenus des colons ils 
représentaient, aux yeux des peuples vaincus, la cité victorieuse 
et en affirmaient la prépondérance. 

L'emplacement de pareilles colonies ne pouvait pas être 
choisi au hasard ni à la légère ; de toute nécessité, il devait être 
naturellement fortifié, h la fois contre un soulèvement des indi- 
gènes et contre une incursion soudaine des tribus nomades re- 
foulées vers l'ouest dans des régions encore inexplorées : de là 
leur position, soit au-dessus des plaines et des vallées, soit au 
débouché des gorges et des couloirs les plus importants. 

Après la bataille de ïhapsus, quand le royaume de Juba I*"" 
eut été réduit en province par le dictateur victorieux ; et sur- 
tout, quelques années plus tard, lorsque Auguste eut définitive- 
ment porté jusqu'à l'Ampsaga la limite occidentale des posses- 
sions romaines en Afrique, les Numides, auxquels Massinissa 
et ses successeurs avaient déjà inspiré le goût d'une vie moins 
errante, s'attachèrent de plus en plus au sol et se constituèrent, 
au moins dans la région qui s'appelle aujourd'hui la Tunisie, en 
tribus sédentaires; sous l'influence de Rome, ces tribus {gentes) 
se transfoimèrent en cités [civitales), et les centres bâtis devin- 
rent plus nombreux à l'ouest et au sud de l'ancien territoire 
carthaginois. Ces villes nouvelles, dont quelques-unes reçurent 
peut-être, au début de l'empire, des colonies de vétérans, ne pa- 
raissent pas avoir été des postes militaires ; toutefois créées , 
sous l'œil des empereurs, entre la côte orientale et le quartier 
général de la légion d'Afrique, qui se trouvait alors à Theveste, 



(1) Aristote, Politique, VII, 3, 5 : « toioûtov Se Tiva Tpônov KapxTjSdvioi «oXi- 
Teuô|ievoi çîXov xéxTYjvTat t6v ôfjtiov • àt\ ydtp Tiva; èxiréfjntovTe; toù ôtqjiou upàç 
Tàç 7rEpiotx(ai; , uotoùatv eùiropou;. u 



52 LES CITRS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

elles occupèrent des points stratégiques importants, le long des 
routes qui reliaient le quartier général aux ports de Carthage, 
d'Hadrumèle et de Tacape. Les unes s'élevèrent sur des terras- 
ses ou sur la pente des collines qui dominaient ces voies; les 
autres commandèrent les principaux défilés qu'elles traversaient. 
Il me paraît difficile de contester que la situation topogra- 
phique de plusieurs cités africaines ait été déterminée par les 
raisons que je viens d'exposer. L'emplacement en a été sans 
aucun doute choisi parce qu'il était naturellement très fort, très 
facile à défendre, ou d'une importance stratégique considérable. 
La ville, dont les ruines s'appellent aujourd'hui H"" Djelal, était 
pour ainsi dire accrochée aux flancs du Dj. Lansarine, et de 
là dominait toute la basse vallée de la Medjerdah (1). Tuccabor 
(Toukkabeur) et Sua (Ghaouach), petites villes voisines, cou- 
vraient l'une le ressaut assez élevé du Dj. Eidous, qui s'élève 
au nord-ouest de Medjez el Bab, l'autre un plateau rocheux 
adossé à la même montagne et taillé à pic vers le sud (2). Vallis, 
au sud-est de Medjez el Bab, s'étendait sur un plateau de forme 
elliptique défendu au nord par un ravin abrupt (3). Dans la 
même région, Sululis (Bir el Oesch) était fièrement posée à 
l'extrémité d'un éperon rocheux, projeté au nord-est par le Dj. 
Rihan, et encadré par deux failles profondes (4). Telle ville oc- 
cupait une terrasse surplombant à pic le lit d'une rivière : Co- 
reva, par exemple, au sud de Testour, était comme enfermée 
dans une boucle de l'O. Siliane (5) ; telle autre dominait le con- 
fluent de deux cours d'eau, dont les berges escarpées lui ser- 
vaient de remparts naturels : c'était le cas pourThigibba (Ham- 
mam Zouakra, entre EUez et Maktar) (6). Beaucoup d'autres 
cités, Mactaris (7), Numiulis (8), Thaca (9), Mididis (H"" Me- 
ded) (10), Sufetula même avaient été construites dans des sites 

(1) Tissot, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, II, 
p. 297. 

(2) Id., ibid., p. 292 et 294. 

(3) Id., ibid., p. 440-441. 

(4) Id., ibid., p. 599. 

(5) Id., ibid., p. 451-452. 

(6) Id., ibid., p. 626, Bulletin des Antiquités africaines, ann. 1884, p. 256. 

(7) Id., ibid., p. 620-621, avec plan dressé par M. le lieutenant Espérandieu. 

(8) Id., ibid., p. 369 (H' el Maatria). 

(9) R. Gagnât, Explorations archéologiques..., fasc. II, p. 31. Tissot, op. 
cit., II, p. 555-556. 

(10) Tissot, ibid., p. 619-620. Guérin, Voyage archéologique dans la Régence 
de Tunis, I, p. 397. 



LA SITUATION TOPOGRAPHIQUE DES CITÉS. 53 

naturellement fortifiés. Il n'est guère possible de croire 
qu'elles aient été fondées sans intention là plutôt que dans 
les plaines voisines ou près des sources dont Teau devait les 
alimenter. 

L'importance stratégique de certaines villes ne paraît pas 
moins évidente : l'antique cité, dont les restes sont connus sous 
le nom d'H"" Ghardimaou, surveillait l'issue des ravins boisés 
dont la Medjerdah traverse le massif presque inextricable. 
Uchi majus (H"" ed Douameus), postée sur la rive droite de l'O. 
Arkou, au pied du Kef Gorrah, commandait le col important 
par lequel le bassin de l'O. Khalled communique avec la basse 
vallée de l'O. Tessaa et la plaine de la Medjerdah (1). Sur la 
grande voie romaine de Carthage à Theveste , Thacia (Bordj 
Messaoudi) gardait le passage qui conduit du bassin de l'O. 
Khalled dans celui de l'O. Tessaa (2) ; Ammaedara fermait l'en- 
trée des gorges qui aboutissent à Tébessa. La route de Sicca 
Veneria était défendue par la place forte d'Ucubis située aux 
portes du défilé appelé aujourd'hui Khangat Khedim. D'autres 
cités encore avaient dû leur prospérité aux positions qu'elles 
occupaient sur le réseau routier de la province romaine : telles 
Menegere (H"" Bou Taba) entre Theveste et Cillium , Chusira 
(Kessera) sur la voie qui reliait Mactaris à Hadrumète par 
Aquae Regiae, Aggar (II'' Sidi Amara?), au débouché dans la 
haute vallée de l'O. Mahrouf de la route qui venait d'Uzappa 
et qui rejoignait à Aquae Regiae les voies de Mactaris et de 
Sufetula ; tels encore les postes échelonnés entre Theveste et 
Thclepte , et dont les ruines s'appellent aujourd'hui H' Tames- 
mida, II' Goubeul, H"" Bir oum Ali (3). 

Lorsque le pays fut complètement pacifié, lorsque le quartier 
général de la légion d'Afrique se transporta à Lambaesis, près 
des frontières do la Maurétanie, lar physionomie et le carac- 
tère de toutes ces places furent profondément modifiés. Elles 
n'avaient plus à redouter aucune révolte des indigènes ; les 
routes, sûres et très fréquentées, servaient moins à assurer les 
communications de la légion avec Carlhage , Hadrumète et Ta- 
cape, qu'à faciliter aux produits naturels de la contrée l'accès 
des ports de la côte orientale. Toutefois ces villes restèrent 



(1) Tissot, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, II, 
p. 35()-357. 

(2) Id., ibid., p. 354. 

(3) Id., ibid.. p. 577, 628, 643, 649 et 680. 



54 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

là OÙ elles avaient été fondées ; plus tard même , lorsque les 
Byzantins eurent reconquis l'Afrique sur les Vandales, elles 
redevinrent des places fortes et des positions stratégiques. C'est 
leur origine même qui explique pourquoi elles n'ont pas été 
fondées autour ou à portée d'une source. 

Pour d'autres cités, dont la situation est analogue, ces raisons 
ne valent point. Il est peu vraisemblable qu'Uthina, que Thu- 
burbo majus, que Thuburbo minus, que Thisiduo, que Mem- 
bressa aient été d'abord des places fortes. Ce fut au contraire 
à la prospérité agricole des plaines de la basse Medjerdah et de 
ro. Miliane qu'elles durent leur richesse et leur splendeur. De 
même Thysdrus était comme le centre du pays fertile qui se 
nomme aujourd'hui le Sahel de Sousse : du pied de son amphi- 
théâtre comme du milliaire d'or du Forum romain partaient 
des routes nombreuses qui aboutissaient aux ports d'Hadru- 
mète, de Leptis minor (Lamta), de Sullectum (Salakta), d'Usilla 
(Inchilla). 

Il était nécessaire que ces villes , vers lesquelles convergeait 
la vie économique de toute une région, ne fussent point cachées 
autour d'une source dans des vallons fermés ; il fallait que l'ac- 
cès en fût commode. Il est infiniment probable qu'Uthina 
aurait végété, si elle avait été construite au milieu des collines 
qui séparent le Mornak de la plaine de Zaghouan. A Membressa 
et à Thuburbo minus se tenaient sans doute autrefois, comme 
aujourd'hui à Medjez el Bab et àTebourba, deux des marchés 
les plus importants de la basse vallée de la Medjerdah : en 
eût-il été de même, si ces deux villes avaient été dissimulées, 
loin du fleuve, derrière un rideau de collines? Il suffit de poser 
la question pour y répondre. Voilà donc plusieurs cités qui 
se sont créées loin des points d'eau, parce que leurs intérêts 
économiques l'exigeaient. 

Enfin quelques villes africaines n'avaient été fondées que 
pour exploiter des carrières, des mines, des eaux thermales : il 
leur était par conséquent indispensable d'être situées dans le 
voisinage immédiat de ces carrières, de ces mines, de ces eaux 
thermales , si loin d'ailleurs qu'elles fussent contraintes d'aller 
chercher l'eau potable nécessaire à leur alimentation. Tel était 
en particulier le cas de Siraitthu. La source, dont les eaux 
étaient amenées par un aqueduc jusqu'aux portes de la ville, se 
trouve à plus de 10 kilomètres au nord-ouest des carrières de 
marbre ; il semble même qu'elle n'ait pas été assez abondante 
et que les habitants de la cité aient été obligés de recueillir 



LA SITUATION TOPOGRAPHIQUE DES CITÉS. 55 

l'eau de pluie qui tombait sur les montagnes et les coteaux 
d'alentour (1). Mais la ville, dont les destinées et la prospérité 
étaient liées si étroitement au marbre numidique, ne pouvait 
naître et grandir qu'autour des carrières d'où ce marbre sortait 
en blocs et en colonnes. Telle fut aussi l'origine du gros bourg, 
dont les ruines se voient au lieu dit Bab Khalled, situé sur la 
route actuelle de Tunis à Zaghouan, à 35 kilomètres environ de 
Tunis (2). La petite cité de Gemellae, sur la route de Cillium à 
Capsa, paraît s'être créée autour d'une fabrique de poterie (3). 
De même près des mines de plomb du Dj. Rsas et près des 
Aquae Persianae se développèrent des agglomérations assez 
considérables, dont les traces ont été retrouvées à Sidi Ben- 
nour (4) et au pied du Dj. Bon Kourneïn, aux alentours du 
village moderne d'Hammam el Enf (5). 

Quant aux ports, auxquels un chapitre spécial sera plus loin 
consacré, il est évident que le site de chacun d'entre eux fut 
déterminé par la forme du rivage et par les accidents de la 
côte. 

La prospérité des villes industrielles et des villes maritimes 
fut soumise autrefois, comme elle l'est maintenant encore, à 
des conditions spéciales auxquelles il fallut tout d'abord satis- 
faire. Quant aux désavantages de la situation imposée h cha- 
cune d'elles, on s'eiTorça et presque toujours avec succès d'y 
remédier. 

De tous les faitf. que j'ai essayé d'exposer et de grouper dans 
ce chapitre, ce qu'il faut retenir, ce n'est point la diversité des 
détails, mais bien au contraire la loi générale qui s'en dégage : 
Chacune des cités antiques de la province s'est fondée et s'est dévelop- 
pée à l'endroit précis qui lui était assigné par la nature elle-même 
pour remplir ses destinées. Nulle part, en effet, la nature n'a été 
forcée ; nulle part ne se sont créées des cités artificielles sans 
liens étroits avec le sol sur lequel elles s'élevaient. Partout la 
terre et l'homme ont intimement collaboré, et cette collaboration 
a été singulièrement féconde. 



(1) Voir plus loin, p. 64-65. 

(1) Mélanges de l'Ecole française de Rome, t. XIII (ann. 1893), p. 425. 

(3) R. Gagnât, Explorations archéologiques et épigraphiques en Tunisie, 
fasc. III, p. 74. 

(4) C. I. L., VIII, SuppL, p. 1277, n»' 12413, 12416. {Bulletin des Antiqui- 
tés africaines, ann. 1883, p. 201 et suiv.) 

(5) Revue Archéologique, ann. 1883, l"senj., p. 157-163; ann. 1884, l"sem., 
p. 273-275. 



CHAPITRE IV. 

l'alimentation en eau des cités. 

Les cités antiques ne dépensaient pas moins d'eau que les 
villes modernes. Dans son chapitre De ductionibus aquarum , 
Vitruve (1) recommande de construire près des murs de chaque 
ville un château d'eau [castellvm] où l'aqueduc vienne aboutir, 
et près de ce château d'eau trois réservoirs {triplex immissarium). 
De chacun de ces trois réservoirs devront partir des conduites 
qui distribueront l'eau, les premières dans les bassins publics 
et aux fontaines jaillissantes [lacvs et salientes), les secondes dans 
les bains [balneae), les troisièmes dans les maisons particulières 
{domusprivatae). En Afrique, plus peut-être que dans toute autre 
province, il était nécessaire que les bassins publics fussent 
toujours remplis d'eau , que les bains et les maisons particu- 
lières en fussent abondamment et régulièrementappro visionnés. 
Aussi ne faut-il pas s'étonner de la sollicitude avec laquelle les 
habitants de l'Afrique romaine captaient la plus petite source 
qui sortait de terre, recueillaient la moindre goutte de pluie qui 
tombait. La nature leur donnait assez d'eau, mais à la condition 
qu'ils n'en perdissent point. Tombée directement du ciel, dis- 
tillée par les sources, roulée par les torrents et les rivières, 
dissimulée plus ou moins profondément dans le sol en nappes 
souterraines, cette eau, principe de toute vie, n'existait pas 
partout, et le débit en variait, suivant les saisons, dans des pro- 
portions considérables. Sous sa forme la plus générale , le pro- 
blème à résoudre était , pour les Africains , d'assurer l'exacte 
distribution, dans l'espace et dans le temps, de la quantité d'eau 
dont ils disposaient. 

La solution donnée à ce problème capital différait d'une ville 

(1) Vitruve, De architectura, VIII, 7. 



l'alimentation en eau des cités. 57 

à l'autre ; elle dépendait, pour chaque cité, de sa situation topo- 
graphique. Dans les villes groupées autour d'une source, il suf- 
fisait de capter la source ; lorsque la source se trouvait à dis- 
tance , il fallait non seulement la capter, mais en amener l'eau 
jusque dans la ville ; enfin, lorsqu'aucune source ne jaillissait 
dans le voisinage, il fallait ou bien recueillir l'eau de pluie, ou 
bien détourner l'eau des torrents , ou bien encore creuser des 
puits. Mais, que l'œuvre à accomplir fût, suivant les cas, aisée 
ou difficile , quelle que fût d'ailleurs l'origine de l'eau dont les 
villes étaient approvisionnées, il était en général nécessaire : 

1° De trouver ou de retenir l'eau en un ou plusieurs points donnés; 

2° De l'amener de ce point ou de ces points à l'endroit où elle devait 
être consommée; 

3" De la livrer à la consommation soit publique, soit privée. 



Dans la nature, l'eau se rencontre aux sources, coule dans le 
lit des rivières, tombe en pluie, ou reste cachée sous terre. 

Si l'on veut utiliser avec profit les eaux de source, il faut les 
capter, c'est-à-dire entourer le point même où la source jaillit de 
constructions plus ou moins importantes ; grâce à ces travaux 
artificiels , il est souvent plus facile de puiser l'eau , mais tou- 
jours et surtout le débit de la source se trouve régularisé, aug- 
menté, assuré. Il n'est pas rare, malheureusement, de voir au- 
jourd'hui, en Tunisie, des sources presque taries à l'origine 
d'aqueducs antiques dont les dimensions attestent l'importance, 
et nous donnent une idée du volume d'eau fourni jadis par ces 
fontaines. J'ai pu me rendre compte par moi-même d'un fait de 
ce genre près de Tabarka (1) ; une observation analogue a été 
faite par M. Saladin à Founi cl Guella, au nord de Sbe'itla et à 
l'ouest de Djilina (2). Enlin, pour la région voisine du désert, 
M, Bourde écrit : « Quand les sources ont diminué ou disparu, 
c'est qu'elles sont aveuglées, comme on l'a vu à Gafsa et à Fe- 
riana, où des travaux les ont restaurées (3). » Une source non 
captée se perd sans profit pour personne au milieu des brous- 
sailles ou dans le sable. Vienne quelqu'un qui la capte de nou- 



(1) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1892, p. 192. 

(2) Archives des Missions scientifiques, 3» série, t. XIII, p. 63. (Saladin, 
1" rapport.) 

(3) P. Bourde, Rapport précité, p. 8. 



58 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

veau , elle redevient abondante ; au lieu de disparaître, au lieu 
de former un marécage insalubre , elle répand autour d'elle la 
fertilité, si on l'utilise pour l'irrigation, ou bien elle verse l'eau 
potable nécessaire soit à une ferme , soit à un gros village , soit 
même à une ville. 

Dans l'Afrique romaine , toutes les sources paraissent avoir 
été captées ; mais le mode de captation ne fut pas partout 
identique. 

Très souvent la source fut simplement entourée d'un bassin, 
carré ou circulaire, en pierres de taille ou en blocage enduit de 
pouzzolane (1); toute l'eau qu'elle fournissait pouvait être facile- 
ment recueillie et utilement dépensée. A Aunobaris, la source 
qui jaillit au nord-est de la ruine était captée dans un bassin ar- 
tificiel dont les traces sont encore aujourd'hui parfaitement visi- 
bles (2). La belle source qui alimentait Thubursicum Bure, et qui 
maintenant arrose de ses eaux limpides les jardins de Teboiir- 
souk, coulait dans un bassin bien aménagé (3). Non loin de là, les 
eaux de source amenées à Thugga par le principal aqueduc de 
la ville , étaient « captées par un grand bassin quadrilatère en 
blocage d'environ dix mètres de côté , à peu près détruit main- 
tenant et caché par une broussaille inextricable (4). » Dans la 
petite ville d'Abthugnis, les eaux de la source étaient recueil- 
lies dans un vaste bassin en pierres de taille (5). Il en était de 
même à Aphrodisium (Sidi Khalifa, au nord de l'Enflda) (6), à 
Obba (Ebba), où la source, aujourd'hui encore assez abondante, 
coule dans un bassin formé de pierres antiques rapportées (7); 
à Capsa, dont les eaux thermales jaillissent au milieu de pisci- 
nes antiques , et jusque dans l'oasis du Hamma , à l'entrée de 
laquelle se trouvent des bassins en pierres de taille, de con- 
struction romaine , presque complètement ruinés, et que l'eau 
d'une source peu limpide emplit jusqu'aux bords (8). 

(1) Sur la composition de cette pouzzolane, voir Archives des Missions 
scientifiques, 3* série, t. XIII, p. 2, note 1. (Saladin, 1" rapport.) 

(2) Archives des Missions scientifiques, 3* série, t. XIV, p. 93. (Gagnât, 
4» mission.) 

(3) R. Gagnât et Saladin, Voyage en Tunisie, p. 284. 

(4) Bulletin de la Société d'Oran, ann. 1893, p. 157. (Garton et Denis, 
Notice sur des fouilles exécutées à Dougga.) 

(5) Bulletin trimestriel des Antiquités africaines, ann, 1885, p. 267. 

(6) Tour du Monde, ann. 1884, 1" sem., p. 369. (Gagnât et Saladin, Voyage 
en Tunisie.) 

(7) R. Gagnât et Saladin, Voyage en Tunisie, p. 194. 

(8) Tour du Monde, ann. 1886, 2» som., p. 202. (Id., ibid.) 



l'alimentation en eau des cités. 59 

Plus rarement , au lieu de sourdre dans un bassin construit 
de main d'homme , la source était protégée contre le soleil et 
contre le vent par une voûte élevée au-dessus d'elle. Au lieu dit 
H"" Dekkir (au nord-est de Chemtou) se Voient les ruines d'un 
village antique assez considérable; la source à laquelle venaient 
puiser les habitants de cette bourgade sort de terre sous une 
voûte en plein ceintre de l'époque romaine (1). Parfois aussi la 
source était immédiatement canalisée, comme auprès de la cité 
dont les restes couvrent le pied de la montagne connue aujour- 
d'hui sous le nom de Sidi Abd er Rhaman el Gharsi (au sud du 
Dj. Zaghouan, à l'ouest de l'Enfida) (2). 

Sous ces diverses formes, ce mode de captation était fort 
simple. On se contentait de recueillir l'eau à l'endroit précis où 
elle apparaissait. Mais souvent cm voulut faire, et l'on fit davan- 
tage : on alla en quelque sorte au-devant de la source elle- 
même, jusque dans l'intérieur du sol. Tantôt on creusa dans le 
roc un véritable tunnel; tantôt on construisit un canal souter- 
rain. A Béja, l'antique Vaga, « il existe plusieurs sources; la 
plus importante est celle que les habitants nomment Aïn Béja ; 
elle est placée au fond d'une tranchée où l'on descend par un 
escalier ; l'escalier et les murs qui l'entourent paraissent d'ori- 
gine romaine; à l'extrémité de la tranchée, l'eau sort d'un canal 
antique (3). » Les thermes de Zama regia étaient alimentés par 
une source qui jaillit encore au milieu même du village actuel 
de Djiama ; l'eau de cette source arrivait, par un couloir voûté, 
dans un bassin creusé au centre même des bains (4). La source à 
laquelle venaient puiser les habitants d'Agbia sortait d'un canal 
souterrain (5). Près du bourg moderne d'EUez, deux sources très 
abondantes débouchent au fond d'un ravin d'aqueducs souterrains 
de construction romaine (6). A Thelepte, « dans la partie de la 
ville qui regarde el Kiss, une grande circonférence de blocs de 
pierres de taille indique un bassin antique ; auprès, une source 
coule dans un réservoir carré de deux mètres de côté; nous 
rencontrons de ce côté une canalisation fort remarquable. Pen- 
dant plus de deux cents mètres, on peut suivre un canal de O^jSO 

(11 R. Cagnat et Saladin, Voyage en Tunisie, p. 239. 

(2) R. Gagnai, Explorations archéologiques et épigraphiques en Tunisie, 
fasc. II, p. '26-27. 

(3) R. Cagnat et Saladin, Voyage en Tunisie, p. 270. 

(4) Tour du Monde, ann. 1887, 1" sera., p. 260. (Id., ibid.) 

(5) R. Cagnat et Saladin, Voyage en Tunisie, p. 303. 

(G) Bulletin des Antiquités africaines, ann. 1884, p. 253 ot stiiv. 



60 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

de large au moins , et de 2", 50 à 4 mètres de haut, creusé dans 
le roc et voûté en blocage ; le canal est encore actuellement 
alimenté par une source d'eau très limpide (1). » Ce n'était pas 
seulement dans les villes importantes ou pour elles que ces tra- 
vaux de captation profonde étaient exécutés. A trois kilomètres 
au nord-est des carrières de Chemtou, un modeste village qui 
formait sans doute un pagus sur le territoire de la colonia Sim.it- 
thu, couvrait la pente méridionale et le sommet d'une colline 
peu élevée. Au pied de cette colline, la source où venaient jadis 
s'approvisionner les habitants de ce petit bourg agricole, et qui 
verse encore une eau très claire aux Arabes des alentours , sort 
d'un canal construit par les Romains ; ce canal pénétrait assez 
loin dans l'intérieur de la colline ; la voûte en était faite de 
pierres rapportées, parmi lesquelles se trouvait une inscription 
funéraire (2). 

Une captation analogue a été observée par M. Saladin , entre 
Kairouan et Djilma, aux sources d'Aïn Mhrota. Ces sources 
sont au nombre de trois. « Deux sourdent à ciel ouvert; la troi- 
sième a été Tobjet d'un travail assez considérable. Un tunnel a 
été creusé dans le roc ; il a plus de quinze mètres de long (on ne 
peut pas en atteindi-e l'extrémité) , deux mètres de haut et 
un mètre de large à peu près ; à côté de ce tunnel , quelques 
murs en moellons indiquent qu'un bassin devait probablement 
retenir ces eaux, pour qu'elles pussent atteindre le niveau de 
l'aqueduc , dont le départ est visible à une petite distance des 
sources (3). » 

Constructions de bassins ou de voûtes, canalisation extérieure 
ou profonde, ces travaux sont purement utiles. Là ne se borna 
point l'œuvre accomplie autour des sources. Des fontaines mo- 
numentales, des nymphées, des arcs de triomphe, des colon- 
nades décorées de statues s'élevèrent en maints endroits. La 
source de Bulla regia coulait au milieu d'un nymphaeum , dont 
le plan, relevé par M. Winckler (4), a été reproduit par M. Sa- 
ladin (5) : le ruisseau issu de la source passait , au sortir du 

(1) Archives des Missions scientifiques, 3* série, t. XIII, p. 121. (Saladin, 
î" rapport.) 

(2) Mélanges de VEcole française de Rome, t. XIII (ann. 1893), p. 450 et 
n» 62. 

(3) Archives des Missions scientifiques, 3* série, t. XIII, p. 43-44, fig. 60 
et 61. (Saladin, 1" rapport.) 

(4) Bulletin des Antiquités africaines, ann. 1885, p. 110 et suiv. 

(5) Nouvelles Archives des Missions scientifiques , t. II, p. 432. (Saladin, 
2* rapport.) 



l'alimentation en eau des cités. 61 

nymphée proprement dit, sous un arc de triomphe. A Sicca 
Veneria, l'eau d'une source très abondante était versée par un 
grand canal souterrain dans un vaste bassin divisé en plusieurs 
pièces voûtées (1). A Sua, M. Gagnât a relevé les ruines d'une 
fontaine monumentale du même genre, mais beaucoup moins 
bien conservée (2). Au centre de la cité de Mustis se remarquent 
encore quelques vestiges d'un nymphée (3) ; aux grandes ruines 
d'H"" Zouza, dans la. haute vallée de l'O. Siliane, non loin 
d'Uzappa, de belles colonnes en marbre noir, débris de quelque 
édiâce important, jonchent le sol autour de la source (4). 

Le plus curieux assurément et le mieux conservé de tous ces 
nymphées est le célèbre Temple des Eaux , construit au pied du 
Dj. Zaghouan, à l'origine de l'une des deux branches de l'aque- 
duc qui aboutissait à Carthage. Au-dessus des rochers d'où les 
eaux sortent en bouillonnant, se développe un hémicycle monu- 
mental décoré de colonnes engagées ; au centre de l'hémicycle, 
un sanctuaire carré était sans doute consacré au dieu de la 
montagne ou à la divinité de la source ; entre les colonnes s'ou- 
vrent des niches qui contenaient jadis dés statues (5). La source 
remplissait et remplit encore, en contre-bas de l'hémicycle, un 
bassin dont la forme est curieuse ; c'est un ovale allongé , 
étranglé par le milieu. De ce bassin partait l'aqueduc antique. 

Rien ne fut donc négligé par les Africains de l'époque im- 
périale pour capter les sources. Suivant les circonstances, sui- 
vant l'importance et la richesse des cités , les travaux accomplis 
furent plus ou moins considérables, plus ou moins profonds, 
plus ou moins grandioses ; mais nulle part l'eau fournie par les 
sources ne fut abandonnée à elle-même. 

Les villes d'Afrique n'étaient pas toutes construites au- 
tour ou à portée d'une source abondante. Plusieurs d'entre 
elles durent recourir à l'eau des rivières. Le système employé 
en pareil cas était à la fois très simple et très ingénieux ; quel- 
ques exemples particuliers le feront comprendre. On n'a re- 



(1) R. Gagnât, Explorations archéologiques et épigraphiques en Tunisie, 
fasc. I, p. 52-53. 

(2) Id., ibid., p. 26-27. 

(3) Tissot, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, II, 
p. 353. 

(4) Bulletin des Antiquités africaines, ann. 1884, p. 238. 

(5) On a retrouvé, il y a peu de temps, dans une des grottes naturelles 
que les eaux traversent sous l'hémicycle, un fragment d'une de ces statues ; 
c'est un torse de femme d'un travail médiocre. 



62 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

trouvé aucune source sur l'emplacement ni dans les environs 
de l'antique cité de Gillium ; mais le cours de l'Oued Derb, 
qui passe au pied des ruines de la ville, était coupé en amont 
par un barrage transversal, de construction puissante. « Ce bar- 
rage, en forme de segment de cercle, traverse la vallée en 
présentant sa convexité sur l'amont de la rivière vers le sud- 
ouest ; il est construit verticalement en amont, et sensiblement 
en talus en aval... Dans la partie inférieure, une ouverture 
large d'environ deux mètres donne passage aux eaux de la ri- 
vière. On conçoit facilement quelle énorme quantité d'eau était 
en réserve en amont de cet ouvrage, quand d'un coup d'œil on 
embrasse la double vallée qui y aboutit... Les eaux amassées 
en amont étaient probablement conduites le long des flancs des 
collines qui forment la rive droite de l'Oued Derb, et ensuite 
répandues dans les champs ; peut-être une partie de ces eaux 
était-elle aussi conduite dans la ville elle-même (1). » M. Saladin 
ajoute qu'il n'a pas trouvé trace d'aqueducs à l'appui de ces 
hypothèses ; toutefois , comme la ville de Cillium ne pouvait 
pas vivre sans eau , comme d'autre part il n'y a dans les envi- 
rons ni source ni aqueduc venant d'une source lointaine , force 
est bien d'admettre que les eaux mises en réserve derrière ce 
barrage devaient servir, au moins en partie, à alimenter la cité, 
à assurer aux habitants la provision d'eau qui leur était néces- 
saire. 

Dans la plaine de la Fouçana (Bahirt Fouçana, entre Kassrin 
et Tebessa), arrosée par l'O. Hatob, les villages antiques em- 
pruntaient leur eau potable aux torrents qui descendent des 
montagnes situées au nord et au nord-est. L'O. Guergour, par 
exemple, est un de ces torrents ; les eaux en étaient retenues 
tout près de la montagne par un barrage , moins puissant que 
celui de Gillium, mais dont la disposition était analogue (2). 
De là, elles étaient sans doute conduites par des aqueducs 
jusque dans les bourgades de la plaine. 

G'est surtout dans la région comprise entre Kairouan, Gafsa, 
Tébessa et Thala que l'on a retrouvé et pu étudier quelques-uns 
de ces barrages, destinés non seulement à mettre en réserve 



(1) Archives des Missions scientifiques, 3* série, t. XIII, p. 162-165. (Sala- 
din, f" rapport.) Voir aussi Tour du Monde, ann. 1886, 2* sem., p. 222. (Cagnat 
et Saladin, Voyage en Tunisie.) 

(2) Archives des Missions scientifiques, 3* série, t. XIII, p. 167, fig. 297. 
(Saladin, 1" rapport.) Voir aussi Tour du Monde, ann. 1887, 1" sera., p. 226. 
(Cagnat et Saladin, Voyage en Tunisie.) 



l'alimentation en eau des cités. 63 

les eaux des rivières déjà formées, mais encore à en régulariser 
le débit inégal suivant les saisons. Il semble toutefois que plu- 
sieurs villes situées au nord de la province aient appliqué le 
même système , sinon pour s'approvisionner totalement , du 
moins pour compléter leur provision d'eau : Thuburnica, par 
exemple (1), et peut-être aussi Numiulis (2). Mais ce système de 
captation des eaux de rivières n'était guère pratique dans les 
grandes plaines qu'arrosent la Medjerdah et l'O. Miliane. Le lit 
des fleuves y est trop profondément encaissé ; le niveau de 
presque toute Teau courante se trouve par conséquent trop au- 
dessous du niveau moyen de la plaine. Il eût été par exemple 
impossible aux habitants de Simitthu et de Membressa d'ali- 
menter leur ville avec l'eau du Bagradas ; il ne l'eût pas été 
moins aux habitants de Thuburbo majus ou d'Uthina de faire 
monter les eaux de l'O. Miliane jusque dans leurs citernes pu- 
bliques et privées. 

A défaut de sources , en l'absence d'eau courante capable de 
servir à la consommation , ou bien encore lorsque les sources 
n'étaient pas assez abondantes, les Africains assuraient ou com- 
plétaient leur approvisionnement en recueillant les eaux de 
pluie. 

Quand les cités étaient voisines d'un massif montagneux ou 
d'un groupe de collines aux formes tourmentées, tous les ravins, 
pour ainsi dire, étaient barrés par des murs le plus souvent en 
pierres sèches ; ces barrages étaient disposés de manière à faire 
converger toute l'eau qui tombait dans ces ravins en un seul et 
même point, où se trouvait soit la tête d'un aqueduc , soit un 
bassin réservoir. 

Au pied du Dj. Stah ou Seta, qui se dresse à l'ouest de Gafsa, 
existait jadis une ferme importante, dont les ruines connues 
sous le nom dH'' Tefel ont été visitées et étudiées par MM. Ga- 
gnât et Saladin pendant leur mission de 1882-1883. La ferme 
était alimentée d'eau par un réservoir rectangulaire , auquel 



(1) Bullelin archéologique du Comité, ann. 1891, p. 176-177. (Carton et 
Chenol, Thuburnica.) 

(2) Bullelin archéologique du Comité, ann. 1893, p. 79. (Carton et Denis, 
Numiuli et son Capilole.) Les auteurs do cette notice no parlent pas expres- 
sément d'un barrage; mais ils signalent un aqueduc, long do '200 mètres, 
qui conduisait en ville l'eau d'un ruisseau voisin ; il est donc nécessaire 
que l'eau de ce ruisseau ait été retenue par quelque construction artifi- 
cielle, dont toute trace a sans doute disparu, au point d'oii partait cet 
aqueduc. 



64 LES CITl5:S ROMAINES DE LA TUNISIE. 

aboutissait un aqueduc ; cet aqueduc remontait , en suivant la 
rive gauche de l'O. Tefel, jusqu'à une sorte de petit plateau 
vers lequel descendent différentes pentes de montagnes. Les 
eaux qui , au moment des pluies , roulent sur ces pentes et se 
réunissent sur ce petit plateau étaient arrêtées par un barrage 
encore aujourd'hui visible , et de ce barrage étaient conduites 
par l'aqueduc jusqu'au réservoir rectangulaire (1). 

La même méthode fut appliquée dans une région bien diffé- 
rente, non loin d'Uthina, par les habitants de la bourgade ro- 
maine, dont les ruines se voient aujourd'hui à Bab Khalled, sur 
la route de Tunis à Zaghouan. Cette bourgade s'était créée et 
développée en cet endroit pour exploiter des carrières de mar- 
bre et de pierre de taille ; aucune source ne jaillissait dans les 
environs. Les ravins du Dj. Oust furent barrés, comme ceux du 
Dj. Seta ; toutes les eaux qui tombaient sur les pentes septen- 
trionale et orientale du massif étaient concentrées, aux portes 
du village, dans un vaste bassin, d'où elles étaient ensuite ame- 
nées jusqu'aux citernes publiques (2). 

De même encore , parmi les aqueducs dont les traces et les 
restes ont été relevés autour de la riche et grande cité de Sufe- 
tula, il en est un qui paraît avoir été alimenté au moins en par- 
tie par ce procédé : c'est celui qui franchit l'O. Sbeïtla sur un 
pont de trois arches encore debout (3). 

Dans les pays moins accidentés, les habitants agirent au- 
trement. Les eaux de pluie semblent avoir été recueillies 
dans de vastes citernes au moyen d'un système de tuyaux 
de drainage. J'en veux citer ici un exemple que j'ai pu étu- 
dier moi-même près de Simitthu. A trois kilomètres environ 
des ruines de la cité romaine , dans le sol d'un plateau qui do- 
mine la vallée de la Medjerdah, ont été creusées des citernes 
considérables, composées, dans le sens de la longueur, de sept 
voûtes parallèles , qui communiquent entre elles par des arca- 
des surbaissées. L'extrados de ces voûtes est à peu près de ni- 
veau avec le sol environnant. A la paroi septentrionale des ci- 
ternes aboutit une conduite souterraine qui vient du nord-ouest ; 
cette conduite, prolongement d'un aqueduc qui franchissait ja- 
dis par plusieurs arches, dont une seule aujourd'hui est debout, 



(1) Archives des Missions, 3* série, t. XIII, p. 102-103, fig. 175. (Saladin, 
i" rapport.) 

(2) Mélanges de VEcole française de Rome, t. XIII (ann. 1893), p. 425. 

(3) Archives des Missions, 3» série, t. XIII, p. 89. (Saladin, 1" rapport.) 



I 



l'alimentation en eau des cites. 65 

la vallée de l'O. Achar (1), amenait aux citernes l'eau d'une 
source qui jaillit fort loin dans la montagne , près du marabout 
de Sidi Ahmed; des mêmes citernes partait vers le sud l'aque- 
duc qui alimentait Simitthu. Mais l'eau de la source ne suffisait 
pas à l'approvisionnement de la cité : pour augmenter le vo- 
lume d'eau débité par l'aqueduc, on recueillit dans les citernes 
tout ou partie de la pluie qui tombait sur le plateau. A travers 
le toit voûté de "Chacun des sept compartiments parallèles, on 
disposa onze tuyaux en poterie , dont l'orifice , parfaitement vi- 
sible aujourd'hui , débouche à l'endroit même où la courbe de 
la voûte commence à se dessiner. Ce qui prouve péremptoire- 
ment que les citernes étaient alimentées par ces tuyaux en 
même temps que par la source, c'est qu'au-dessous de chaque 
orifice s'est formé un dépôt considérable analogue à- celui que 
l'on trouve souvent dans les canaux des anciens aqueducs. 
L'eau de pluie , tombée sur le plateau au-dessus et autour des 
citernes, y était en quelque sorte drainée, précipitée et mélan- 
gée avec l'eau de source. 

C'était de même l'eau de pluie qui se recueillait directement 
dans les grandes citernes de Sicca Veneria, situées au-dessus 
de la ville, sur la pente du Dir; dans celles du Dj. Merabba, 
destinées sans doute à assurer l'approvisionnement d'eau de la 
cité romaine de Vallis et des bourgades rurales voisines ; c'était 
également d'eau de pluie, amassée dans de.s réservoirs voûtés 
de dimensions souvent considérables, que s'alimentaient plu- 
sieurs ports de la côte orientale, entre autres Utique, Hadru- 
mète et Thapsus. 

Les habitants de l'Afrique romaine n'ont pas négligé les eaux 
des nappes souterraines; ils ont creusé des puits, dont quel- 
ques-uns sont encore aujourd'hui fort bien conservés : tel le 
grand puits carré d'Uthina, auquel les Arabes installés dans les 
ruines de l'antique cité viennent sans cesse puiser ; tels encore 
le puits, carré lui aussi, d'Hergla, et le puits d'H' Maïzhra, 
taillé dans le roc et profond de quarante mètres (2). Toutefois 
il ne semble pas qu'à l'époque romaine l'eau de puits ait été ré- 
gulièrement utilisée pour l'approvisionnement public ; on trouve 
rarement trace de grands puits dans les ruines des cités consi- 
dérables. 



(1) L'arche qui a résisté au temps apparaît do la plaine comme une porte 
moaumontale élevée au débouché de ce petit vallon. 

(2) Afchiuea des Missions, 3* série, t. XIII, p. 3 et 36. (Saladin, i" rapport.) 

T. 5 



66 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 



Les sources ne jaillissaient pas toujours dans l'intérieur des 
villes qu'elles devaient alimenter ; les barrages destinés à re- 
tenir les eaux des rivières ouïes eaux de pluie, les citernes, 
les réservoirs se trouvaient aussi fort souvent en dehors des 
murs ; il fallait donc amener l'eau en ville, soit des sources, soit 
des points où elle était artificiellement recueillie et amassée. 
Vitruve (1) déclare qu'on peut conduire les eaux de trois maniè- 
res : ductus autem aqux fiunt generibus tribus, rivis per canales 
structiles , aut fistulis plumbeis , seu tubulis fictilibus. Rivi per ca- 
nales structiles, ce sont les aqueducs proprement dits ; fistulae 
plumbeae; ce sont les tuyaux en plomb ; tubuli fictiles, ce sont les 
conduites en poterie. Si les tuyaux en plomb et les conduites 
en poterie étaient employés pour distribuer l'eau dans l'inté- 
rieur des villes, au contraire c'était toujours per canales struc- 
tiles que cette eau était amenée jusqu'aux murs des cités. 

Dans l'Afrique romaine , les aqueducs ont été nombreux , les 
uns vraiment grandioses, les autres plus modestes. 

La partie essentielle de tout aqueduc est le specus ou canal 
fermé dans lequel l'eau coule. La forme de ce specus est varia- 
ble ; dans les aqueducs peu considérables, comme celui de Tha- 
braca, la section en était à peu près ovale (2) ; au contraire, dans 
les aqueducs importants , c'était un véritable couloir voûté, de 
dimensions parfois assez grandes. Si le canal de l'aqueduc de 
Thuburnica n'a que 0'",95 de hauteur et 0'",85 de largeur (3), 
celui du grand aqueduc de Thugga, dont la hauteur et la largeur 
ne sont point constantes, atteint en un point de son parcoui'S la 
hauteur de 1°',62 (4) ; quant à l'aqueduc qui versait aux habi- 
tants de Garthage les eaux des monts Zaghouan et Djoukar, le 
specus s'en est conservé presque intact à l'extrémité septen- 
trionale des grandes arcades qui traversent la plaine de l'O. 
Miliane : un homme de taille moyenne s'y promène très aisé- 
ment debout. 

Les parois intérieures du canalis structilis, nécessairement 

(1) VIII, 7. 

(2) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1892, p. 192. 

(3) Bulletin archéologique du Comité, aoa. 1891, p. 176. (Carton et Ghe- 
nel, Thuburnica.) 

(i) Bulletin de la Société d'Oran, aaa. 1893, p. 159. (Carton et Denis, 
Notice »ur des fouilles exécutées à Dougga.) 



L ALIMENTATION EN EAU DES CITES. 



67 



imperméables, étaient faites tantôt en pouzzolane rose (l) comme 
dans l'aqueduc de Thabraca, tantôt en maçonnerie hydraulique 
comme à Tliuburnica (2), tantôt en mortier de plâtre mélangé 
de marne et imparfaitement cuit, comme dans la région qui 
s'étend entre Kairouan et Djilma (3). Les parois extérieures 
étaient construites en blocage. L'épaisseur des murs du specus 
dépassait parfois 0°',50; elle atteignait 0'",70 dans le grand 
aqueduc de Thugga (4). 

Dans ces canaux voûtés de dimensions souvent considérables 
l'eau coulait pour ainsi dire à air libre ; il était donc impossible 
d'appliquer entre le point de départ et le point d'arrivée le prin- 
cipe des vases communiquants. Il était nécessaire d'une part 
que tout point du canal fût plus élevé que son extrémité infé- 
rieure ; d'autre part que la pente en fût constante et régulière. 
D'après Vitruve (5), cette pente devait être uniformément d'au 
moins un demi-pied par cent pieds. Pour l'obtenir, voici com- 
ment il fallait procéder, suivant le même auteur : « Si medii 
montes erunt inter mocnia et capul fontis, sic erit faciendum uti 
specus fodiantur sub terra, libvcnturque ad fastigium quod supra 
scriptum est; et si topkus erit aut saxum, in suo sibi canalis exci- 
datur ; sin autem terrenum aut arenosum erit solum, parietes cum 
caméra in specu struantur, et ita perducatur... » Enfin Vitruve 
recommande de forer des puits ou des regards de distance en 
distance sur le parcours de la conduite souterraine. 

Toutes ces prescriptions ont été observées dans l'Afrique 
romaine : il n'est presque aucun aqueduc qui ne soit en partie 
souterrain, creusé dans le roc ou maçonné, et dont le canal 
ne communique avec l'air extérieur par des regards de forme 
habituellement circulaire (6). 

Lorsque la conduite d'eau devait traverser une large vallée 
avant d'atteindre la ville à laquelle elle aboutissait, il fallait 
soutenir le specus à une hauteur plus ou moins grande suivant 
la profondeur de la vallée. C'est alors que se construisaient ces 

(1) Voir plus haut, p. 58, note 1. 

(2) Bullelin archéologique du Comité, ann. 1891, p. 176-177. (Carton et 
Chenel, Thuburnica.) 

(3) Archives des Missions, 3* série, t. XIII, p. 45 (Saladin, 1" rapport.) 

(4) Bulletin de la Société d'Oran, ann. 1893, p. 158. (Carton et Denis, 
Notice sur des fouilles exécutées à Dougga.) 

(5) VIII, 7. 

(6) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1892, p. 192 (aqueduc do Tha- 
braca); Ibid., ann. 1891, p. 177 (aqueduc de Thuburnica); Bulletin de la 
Société d'Oran, ann. 1893, p. 155 et suiv. (aqueducs de Thugga). 



0)8 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

longues séries d'arcades quelquefois superposées, d'une solidité 
presque éternelle et d'une rare élégance. Basses et lourdes près 
des points où l'aqueduc quittait et rejoignait les collines qui 
encadraient la vallée, les arches s'élançaient de plus en plus à 
mesure qu'elles se rapprochaient du centre de la dépression ; les 
piliers carrés qui les séparaient étaient bâtis en pierres de taille 
à bossages disposées par assises régulières , et dont les joints 
avaient l'habitude de chevaucher les uns sur les autres; souvent 
de puissants contreforts les soutenaient. Ce n'est pas seulement 
autour de Rome, en Gaule et en Espagne que l'on peut admirer 
les restes grandioses des aqueducs antiques : dans la grande 
plaine que traverse le cours inférieur de l'O. Miliane se dressent 
encore aujourd'hui plusieurs centaines de superbes arcades, in- 
terrompues çà et là, au-dessus desquelles passaient jadis les 
eaux limpides des sources abondantes qui alimentaient Car- 
thage. Pendant de longs siècles le soleil d'Afrique a frappé de 
ses rayons ces ruines imposantes; elles se sont à la fois brunies 
et dorées. Vu des hauteurs d'Oudna, du sommet du Dj. Oust, 
des collines de la Mohammedia , le vieil aqueduc , dont l'ombre 
s'allonge sur la plaine le matin et le soir, évoque l'image de la 
richesse antique. Moins grandiose peut-être, mais non moins 
profonde est l'impression ressentie par le voyageur qui parcourt 
le pays de Ghemtou, les environs de Dougga, la plaine aujour- 
d'hui désolée de Sbeïtla. Ces arcades, dont les unes sont encore 
debout et fières, dont les autres, ruinées par le temps ou par la 
main des hommes , se sont écroulées sur j)lace comme frappées 
à mort ; ces piliers qui s'effacent les uns derrière les autres 
ou qui de loin présentent un front presque ininterrompu ; ces 
vestiges de l'audacieuse activité déployée par nos lointains 
ancêtres sont d'une grandeur plus saisissante encore dans les 
contrées d'où la vie parait s'être retirée : témoins des âges dis- 
parus, fantômes du passé, ils semblent nous reprocher leur 
ruine et leur abandon ; ils nous montrent ce que nous avons à 
faire et, dans une certaine mesure, comment nous devons le faire. 
Par ces canaux, tantôt souterrains, tantôt aériens, l'eau était 
amenée jusqu'aux portes des villes, ad moenia, dit Vitruve. Les 
aqueducs aboutissaient soit à de vastes citernes comme à Gar- 
thage, à Zama major (1), à Thugga (2), peut-être à Uthina ; soit 

(1) Tour du Monde, aaa. 1887, l»'soni., p. 268. (Gagnât et Saladin, Voyage 
en Tunisie.) 

(i) Bulletin de la Société d'Oran, aaa. 1893, p. 155 et 161. (Cartoa et 
Denis , Notice sur des fouilles exécutées à Dougga.) 



l'alimentation en eau des cités. 69 

à des fontaines monumentales, comme à Sufes (1) ; soit aux 
thermes de la cité comme à Simitthu ; soit enfin , surtout dans 
le Sud, à de vastes réservoirs rarement voûtés (2). 

Souvent ces citernes et ces réservoirs jouaient le rôle deTbas- 
sins de décantation. Je me suis efforcé plus haut (p. 64-65) 
d'expliquer comment dans les citernes voisines de Simitthu 
l'eau de source et l'eau de pluie se mélangeaient. De ce réser- 
voir partait l'aqueduc d'abord enterré, puis élevé sur arcades, 
qui apportait aux habitants de la cité groupée près des carrières 
de marbre numidique toute l'eau dont ils (avaient besoin. Or 
l'origine de cet aqueduc domine de plusieurs mètres le radier 
des citernes ; dans et par le specus ne pouvaient s'écouler que 
les eaux des couches superficielles, c'est-à-dire les plus lim- 
pides et les plus saines : toutes les impuretés se déposaient au 
fond. Placées sur le parcours de la conduite, les citernes de Si- 
mitthu servaient donc de bassin de décantation. Les grandes 
citernes de Carthage paraissent avoir été pourvues de véritables 
filtres (3); de même celles de Thugga (4), Quelquefois, comme 
auprès du gros bourg dont les ruines se nomment aujourd'hui 
Bah Khalled , le bassin de décantation était nettement distinct 
des citernes (5). 

Dans la région que l'on pourrait appeler avec et après M. Sa- 
ladin la région des réservoirs , il n'est point rare de trouver des 
groupes de deux réservoirs conjugués : c'est le cas , par exem- 
ple, aux henchirs Baroud et Kasr el Ahmar, entre Djilma et 
Sbeïtla (6). Celui des deux réservoirs auquel aboutit l'aqueduc 
est plus petit que l'autre ; le canal de communication part d'une 
certaine hauteur. L'eau amenée directement dans le petit ré- 
servoir y déposait ses impuretés; seule la partie limpide passait 
dans le grand réservoir où on la puisait. Le petit réservoir était 
soit adjoint, accolé au grand (ir Baroud), soit séparé complète- 
ment de lui (Kasr el Ahmar). La même disposition se rencontre 



(1) R. Gagnât et Saladin, Voyage en Tunisie, p. 125-126. 

(2) Archives des Missions, 3» série, t. XIII, p. 221; cf. p. 52, 53, 54, 55, 
102-103, lOG, 108, 154. (Sala.lin, 1" rapport.) 

(3) Tissot, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, l, 
p. 598. 

(4) Bulletin de la Société d'Oran, ann. 1893, p. 161. (Cartonjet Donis, 
Notice sur des fouilles exécutées à Dougga.) 

(5) Mélanges de l'Ecole française de Rome, t. XIII (ann. 1893), p. 425. 

(6) Archives des Missions, 3' série, t. XIII, p. 52-53, fig. 89 et 94. (Saladin, 
i" rapport.) 



70 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

dans iplusieurs ruines situées entre Gafsa et Feriana (1); mais 
là ce sont des citernes voûtées au lieu de réservoirs. 



Que l'eau jaillit sur place, au milieu de la ville, ou qu'elle fût 
amenée par un aqueduc jusqu'aux murs de la cité ; qu'elle fût 
naturellement limpide ou qu'elle eût été artificiellement puri- 
fiée, il restait encore à la distribuer à travers les rues, dans les 
édifices publics et dans les maisons particulières (2). Des réser- 
voirs construits près des portes de la ville , comme des bassins 
ou des nymphées qui entouraient les sources, l'eau se répandait 
de toutes parts dans des conduites en plomb ou en terre cuite. 
C'est par des tuyaux en plomb que l'eau de la source de Bulla 
regia passait du bassin supérieur aménagé autoui' de la source 
elle-même dans un bassin inférieur où sans doute les habitants 
de la ville venaient puiser directement (3). Les travaux exécutés 
sur l'emplacement de Carthage , lors de la restauration des ci- 
ternes de Bordj Djedid, « ont fait découvrir les conduits qui, 
partant du fond des filtres, distribuaient les eaux épurées. 
Construits primitivement (à l'époque punique) en maçonnerie, 
ces conduits ont reçu à l'époque romaine un système de gros 
tuyaux en plomb munis de robinets de bronze (4). » Des tuyaux 
et des fragments de tuyaux en plomb ont été trouvés à Tha- 
braca (5). Une inscription récemment découverte à H"" Khe- 
missa, près des ruines du municipium Giufitanum, cite une fis- 
tula plumbea (6). 

Les Africains se servaient aussi de conduites en poterie pour 
distribuer l'eau dans l'intérieur des villes. Pline l'Ancien et 
Vitruve recommandaient d'employer des tuyaux qui fussent 
plus petits par un bout, afin qu'ils pussent facilement s'emboî- 
ter l'un dans l'autre (7). Or tout autour du théâtre romain de 

(1) Archives des Missions, 3* série, t. XIII, p. 105 et 109. (Saladin, 1" rap- 
port.) 

(2) Vitruve, De architectura, VIII, 7 : In medio ponentur fistulae in om- 
nes lacus et salientes; ex altero in balneas...; ex tertio in domos privatas. 

(3) Archives des Missions, 3' série, t. XIII, p. 432, fig. 45. (Saladin, 1" rap- 
port, d'après le capitaine Winkler.) 

(4) Tissot, Géographie comparée de la province romaiyie d'Afrique, I, 
p. 598. 

(5) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1892, p. 191. 

(6) i^id., ann. 1893, p. 205. n° 4. — «eune de P/iiJo/opie. ann. 1891, p. 170-171. 

(7) Plino, Hist. Nat., XXI, 31 : Ceterum a fonte duci fictilibus tubis uti- 



4 



l'alimentation en eau des cités. 71 

Simitthu ont été trouvés dans les déblais plusieurs tuyaux de 
poterie de dimensions considérables qui s'emboîtaient parfaite- 
ment les uns dans les autres (1). 

" Où aboutissaient ces tuyaux de plomb et ces conduites en 
poterie? L'énumération de Vitruve concorde ici encore avec les 
documents archéologiques et épigraphiques. Il y avait, nous le 
savons par quelques inscriptions, un ou plusieurs lacus dans 
chaque ville , et ces bassins publics . qui ornaient les places ou 
les grandes voies, étaient approvisionnés d'eau car des con- 
duites souterraines (2). L'inscription d'H''Khemissa, mentionnée 
plus haut, nous apprend que la fistiila plumbea , dont il y est 
question, aboutissait à une fontaine publique munie d'un robi- 
net de bronze, décorée d'un mascaron de pierre, et dont l'eau 
jaillissait avec une force constante [aqua ut saliret aeque). 

L'eau des sources et des aqueducs était de même dirigée vers 
les bains publics [balneae, lavacra, thermae). Des grandes citernes 
de Carthage une conduite souterraine de dimensions considé- 
rables (1°',70 de large. S", 35 de haut) amenait l'eau- dans les 
thermes monumentaux voisins du rivage (3). Les thermes de 
Sicca Veneria étaient alimentés par un petit aqueduc spécial 
qui passait près du théâtre (4). Les eaux de la source abondante 
qui jaillit sur l'emplacement de Thubursicum Bure sont encore 
aujourd'hui recueillies dans une immense salle voûtée qui re- 
monte à l'époque romaine et qui, selon toute vraisemblance, 
faisait partie des bains publics de la cité (5). Une inscription 
nous apprend qu'à Thignica plusieurs aqueducs furent curés et 
que l'eau en fut dirigée vers les bains [lavacra) (6). A Thugga, 
le grand aqueduc, après avoir traversé les citernes situées près 



lissimum est... commissuris pyxidatis, ita ut superior intret... — Vitruve, 
loc. cit. : ... ita ut hi tubuli ex una parle sint lingulali, ut alius in alium 
inire convenireque possint... 

(1) Mélanges de l'Ecole française de Rome, t. XII (ann. 1892), p. 368. Plu- 
sieurs de ces tuyaux intacts ont été déposés au petit musée de Chemtou. 

(2) A Thysdrus, aqua per plateas latubus impertila (C. /. L., VIII, 51); à 
Numiulis, un monument en l'honneur de l'empereur Marc-Aurèle avait été 
élevé ji/x/a lacum (C. /. L., VIII, Suppl., 15383.) 

(3) Delattre, Les tombeaux puniques de Carthage, p. 35. Cf. Revue ar- 
chéologique, ann. 1887, 1" sem., p. 11 et suiv. (J. Vernaz, Note sur des 
fouilles à Carthage.) 

(4) Archives des Missions, 3* série, t. XIII, p. 205. (Baladin, î" rapport.) 

(5) Tour du monde, ann. 1888, 2* sem., p. 125. (Gagnât et Saladin, Voyage 
en Tunisie, p. 284.) 

(6) C. I. L., VIII, 1412, et Suppl., 15204. 



72 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

de Bab Roumia, descendait ensuite vers la partie basse de la 
ville, où il alimentait d'autres citernes fort vastes et destinées 
peut-être à desservir les thermes , dont les ruines se voient à 
quelque distance (1). 

Enfin, au moins dans certaines villes importantes, l'eau était 
distribuée à domicile, in domos privatas. A Carthage, une par- 
tie de la canalisation souterraine a été retrouvée par M. Ver- 
naz (2); à Thysdrus, l'eau était domibus certa conditione con- 
cessa (3). Le *volume d'eau, accordé à chaque maison , était me- 
suré sans doute en Afrique comme à Rome au moyen de ces 
calices ou modtdi, dont parle Frontin (4), compteurs qui per- 
mettaient d'apprécier avec une exactitude suffisante la quantité 
d'eau prise dans un temps donné. D'après Vitruve, une rede- 
vance était payée par chaque concessionnaire ; le produit de 
toutes ces redevances devait être consacré à l'entretien et à 
la réparation des aqueducs. 

Rien n'a donc été négligé, tout, au contraire, a été mis en 
œuvre pour assurer aux antiques cités africaines toute l'eau 
qui leur était nécessaire. Les sources ont été captées ; l'eau de 
pluie a été recueillie ; l'eau des rivières a été détournée ; des 
puits se sont creusés ; des aqueducs, cachés sous terre ou sou- 
tenus par de superbes arcades, ont été construits; l'eau, 
amassée, concentrée, purifiée, a été distribuée à travers les 
villes et mise le plus possible à la portée du consommateur. 
Quand les sources n'étaient pas assez abondantes, on suppléait 
par l'eau de pluie à l'insuffisance de leur débit ; il n'est pas rare 
de retrouver, dans les ruines d'une ville, à la fois un aqueduc 
qui amenait les eaux d'une source plus ou moins voisine, un ou 
plusieurs systèmes de vastes citernes où se concentraient sans 
doute les eaux de pluie ; enfin un puits public. C'est le cas, par 
exemple, pour Uthina. Partout la nature a été merveilleuse- 
ment secondée par l'industrie humaine. 

Il ne me parait pas douteux que la plus grande et la plus belle 
partie de cette œuvre considérable îiit été accomplie aux trois 



(1) Bulletin de la Sociél^ d'Oran, ann. 1893, p. 161. (Carton et Denis, No- 
tice sur les fouilles exécutées à Dougga.) 

(2) Revue archéologique, ann. 1887, 1" som., p. 11 et suiv. 

(3) C. /. L., Vlll, 51. 

(4) Frontin, De aquaeduclibus , 34 et suiv. Cf. A. Rich, Dictionnaire des 
Antiquités, ad v. Calix, Modulus. 



l'alimentation en eau des cités. 73 

premiers siècles de l'ère chrétienne, par conséquent à l'époque 
où le pays se romanisait. Sans doute les anciens habitants du 
pays, sujets de Carthage ou des rois njimides, s'étaient déjà 
préoccupés de s'approvisionner d'eau potable : Utique, Carthage, 
Hadrumète, Thugga, Tacape, Leptis magna étaient, avant la 
conquête romaine, des cités considérables ; elles n'auraient pas 
pu se développer et prospérer, si elles avaient négligé de se pro- 
curer de l'eau. Mais, d'une part, les villes se sont multipliées 
après Auguste et César ; il en est même qui ne se sont créées 
que pendant le deuxième siècle de l'empire. D'autre part, même 
dans les anciennes cités puniques, il faut se garder avec soin 
d'attribuer trop vite et trop aisément certaines constructions à 
l'époque préromaine. Pour citer un exemple, Ch. Tissot, décri- 
vant la Carthage punique, affirmait énergiquement, il y a peu 
d'années, que les grandes citernes de Bordj Djedid étaient an- 
térieures à la conquête romaine (1). Or, en 1888, pendant les 
travaux de restauration, on retira du béton qui formait le ra- 
dier du neuvième réservoir de ces citernes un fragment de po- 
terie avec estampille circulaire au nom de Flavius Aper. « Cette 
marque, conclut avec raison le P. Delattie, olTre un intérêt tout 
particulier... Le radier des citernes étant formé d'une extré- 
mité à l'autre d'un béton uniforme, cette brique fournit une 
preuve précieuse pour déterminer l'origine romaine et non pu- 
nique de ces vastes citernes (2). » Le grand aqueduc qui abou- 
tissait aux citernes de Carthage a été, lui aussi, élevé à l'époque 
romaine : c'est ce que prouvent les marques de tailleurs de 
de pierre, chillVes romains, lettres ou groupes de lettres latines, 
qui ont été relevés en différents points de son parcours (3). Tous 
les travaux du môme genre, dont un document épigraphique 
permet de déterminer l'âge avec quelque précision, datent des 
trois premiers siècles de l'ère chrétienne : l'aqueduc qui ali- 
mentait Leptis magna fut construit sous l'empereur Hadrien 
en 119 ou en 121 (4) ; c'est en 232, au temps d'Alexandi-e Sévère, 



(1) Tissot, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, I, 
p. 594 : « ...Elles datent certainement de l'époque punique »; p. 597 : « Le 
caractère essentiellement punique do ces citernes n'est ni contestable, ni 
contesté. » 

(5) Mélanges de l'Ecole française de Rome, t. XI (ann, 1891), p. 54-55 (P. 
Delattre, Marques de vases grecs el romains); — Cf. Ibid., t. XIII (ann. 
1893), p. 34 (P. Delattre, Marques de vases...) 

(3) C. /. L., VIII, SuppL, 12420. 

(4) C. /. L., VIII, 11. 



74 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

que deux édiles de Giufls firent aménager à leurs frais la fon- 
taine publique, ornée d'un mascaron de pierre, dont il a été 
question plus haut (1). 

D'ailleurs, comme on l'a vu dans le cours de ce chapitre, ce 
sont les théories de Vitruve qui paraissent avoir été appli- 
quées dans l'Afrique romaine ; les observations faites sur 
place aident le plus souvent à commenter le texte de l'architecte 
romain. Enfin, par leur construction, par leur aspect général, 
par leur disposition, les aqueducs d'Afrique ressemblent si fidè- 
lement aux aqueducs de la campagne romaine (2), du sud de la 
Gaule et de l'Espagne, qu'il est vraiment impossible de consi- 
dérer ceux-ci comme des œuvres puniques, tandis que ceux-là 
sont de création romaine. 

Que les plus anciens habitants de l'Afrique, et en particulier 
les colons phéniciens établis sur la côte, aient bâti de vastes ci- 
ternes et de grands réservoirs, je ne le conteste pas ; que ces 
citernes et ces réservoirs aient été encore utilisés sous la domi- 
nation romaine, je ne le nie pas davantage ; mais il n'en est 
pas moins certain que la plupart de ces travaux, bassins amé- 
nagés autour des sources, canaux souterrains, barrages, aque- 
ducs, citernes, canalisation dans l'intérieur des villes, datent 



(1) Page 70, note 6, et p. 71. Cf. les inscriptions ou fragments d'inscription 
de Thysdrus (C. I. L., VIII, 51), de Cilibia {Ibid., 945), de Thignica {Ibid., 
1412; SuppL, 15204), d'Althiburus (Ibid., 1828), de Thugga {Dullelin de la 
Société d'Oran, ann. 1893, p. 162), qui ne sont point datées, mais dont le 
contexte général prouve l'âge relativement récent. 

(2) Dans son ouvrage sur les aqueducs, Frontin ne s'est occupé que de 
Rome et de la campagne romaine; on y trouve pourtant le commentaii^ 
absolument exact des découvertes archéologiques citées dans ce chapitre. 
Rome était alimentée à la fois par de l'eau de source (aqua Appia, aqua 
Marcia, aqua Julia, aqua Virgo, etc.), par de l'eau de rivière (Anio vêtus, 
Anio novus), et même par l'eau d'un lac (aqua Alsietina). Les sources étaient 
captées; l'Aqua Virgo, par exemple, était recueillie dans un bassin en bri- 
ques, dont les parois intérieures étaient cimentées. Les aqueducs étaient 
tantôt souterrains, tantôt élevés sur arcades. Tous ou presque tous traver- 
saient, avant d'entrer dans Rome, des bassins de décantation, ce que Frontin 
appelle piscinae limariae {De aquaeduclibus, 15), ou encore : piscinae, ubi 
quasi respirante rivorum cursu, limum deponunt (Ibid., 19). Frontin, 
comme Vitruve, nomme à plusieurs reprises les castella, les Jacus, les sa- 
lientes ; il parle de la distribution de l'eau à domicile [Ibid., 23 : ...Oslen- 
dere quanta sit copia quae publicis privatisque non solum usibus et auxi- 
liis, verum etiam voluptatibus sufjicit.) 11 est donc bien exact de dire que 
les travaux hydrauliques exécutés dans l'Afrique romaine ont été faits sur 
}e modèle des travaux du mémo genre exécutes à Rome et autour de Rome, 



l'alimentation en eau des cités. 75 

de l'époque où le pays était administré par les proconsuls, et 
que leur ensemble constitue une œuvre vraiment admirable, 
dont l'honneur doit revenir surtout au peuple qui l'a inspirée. 




CHAPITRE V. 



LES TRAVAUX PUBLICS PROPREMENT DITS. 

Parmi les travaux destinés à assurer l'existence matérielle 
des cités africaines, les plus importants, sans aucun doute, 
étaient ceux dont la raison d'être et la fin dernière. étaient d'ap- 
provisionner d'eau les habitants : mais ce n'étaient pas les 
seuls. 

Plusieurs villes avaient été fondées, pour des causes que je 
me suis efforcé d'exposer plus haut (chap. III), soit au hord de 
ravins profonds , soit près de cours d'eau et de torrents au lit 
très encaissé. Lorsque les ravins se creusaient dans le roc' vif , 
lorsque les rivières coulaient entre deux murailles de rochers , 
l'assiette des édifices et des maisons dont la ville se composait 
était naturellement solide ; il n'était point nécessaire d'en assu- 
rer la stabilité par des travaux artificiels. Sufetula était située 
sur la rive droite du fleuve qui porte encore aujourd'hui le nom 
de l'antique cité (l'O. Sbeïtla) ; mais les deux berges étant consti- 
tuées par des rochers polis semblables à du marbre , il parut 
inutile de les consolider par quelque ouvrage de soutènement (1). 
Tel semble avoir été aussi le cas de Vallis , quun ravin très 
abrupt défendait vers le nord ; de Sululis , qui couvrait un pla- 
teau entouré par deux ravins; de Thigibba, construite sur une 
terrasse qui domine , à leur confluent, deux rivières profondes ; 
de Coreva, dont les restes s'étendent sur une plate-forme bornée 
à l'est et au sud par des pentes escarpées qui plongent à pic 
dans le lit de l'O. Siliane. Bâties en quelque sorte sur le roc, 
ces places n'étaient menacées d'aucun éboulement. 

Au contraire, lorsque les berges des cours d'eau étaient for- 
mées d'éléments friables, en particulier de terres d'alhivions, 

(1) Archives des Missions, 3* série, t. XIII, p. 87 (Saladin, 1" rapport.) 



4 



LES TRAVAUX PUBLICS PROPREMENT DITS. 77 

comme dans les grandes plaines du nord de la province, il fallait 
les consolider par des quais puissants; il fallait aussi quelque- 
fois amortir la violence du courant ou même détourner les eaux 
torrentueuses des rivières. La petite ville d'Uccula (H''Douirat), 
dont les ruines ont été retrouvées dans la haute vallée de l'O. 
Tine , au nord de Medjez el Bab, s"étageait sur un mamelon au 
pied duquel coule un ruisseau : on voit encore, dans le lit de 
ce ruisseau, le mur qui soutenait la berge de la rive droite, 
et que constituaient six assises de pierres de taille superpo- 
sées (1). De même à Muzuc, cité postée sur une éminence au bord 
de rO. Mahrouf , les berges de l'oued étaient consolidées par 
des quais, dont il reste des vestiges. « Ammaedara, » écrit 
M. Saladin, « s'étendait sur une grande surface de terrain com- 
prenant trois collines distinctes, sur la rive gauche de l'O. Haï- 
dra. Cette rivière, qui coule sur un fond composé de grandes 
tables de pierre, est encaissée du côté de la ville par un quai en 
grandes pierres de taille (2). » A Simitthu, on peut encore au- 
jourd'hui observer et admirer les murs qui avaient été construits 
pour protéger la partie méridionale de la ville contre les affouil- 
lements de la Medjerdah et de son afiluent l'O. Melah. Les deux 
cours d'eau décrivent une courbe en passant près de la cité , et 
l'on sait que le sommet des courbes ainsi décrites est toujours 
puissamment affouillé. Un mur en pierres de taille, qui a été 
réparé à une basse époque, comme le pont lui-même jeté sur la 
Medjerdah, soutenait la rive gauche du fleuve principal en aval 
du pont; la rive gauche du petit affluent, sur laquelle s'élevaient 
la plupart des édifices publics de Simitthu , une basilique , une 
exèdre demi-circulaire et, plus loin, le théâtre, était également 
consolidée par des ouvrages dont les traces n'ont pas entière- 
ment disparu (3). 



(1) Tissot, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, II, 
p. 301. — Bulletin archéologique du Comité, ana. 1886, p. 113 (Cagaat et 
Reiaach, Exploration de la vallée supérieure de l'O. Tine). 

(2) Archives des Missions, 3* série, t. XIII, p. 170. (Saladin, 1" rapport.) 

(3) Mémoires présentés par divers savants à l'Académie des Inscriptions 
et Belles-Lettres, 1" série, t. X, 1" partie, p. 459-400. Près du pont do Chora- 
tou, sur la rivo gauche, se voit encore aujourd'hui un ensemble de petits 
canaux artificiels fort bien conservés. M. Saladin veut y reconnaître un 
groupe de cinq écluses avec vannes, destinées à actionnnr les roues mo- 
trices d'un moulin. Pourquoi ne pas supposer tout simplement que c'est là 
un barrage installé précisément au sommet de la courbe décrite par le fleuve 
et au pied du mur de soutènement qui protégeait la berge de la rive gauche? 
Le courant, divisé en plusieurs petits courants secondaires, était ainsi 



78 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

On n'hésitait même pas, semble-t-il, à détourner le cours des 
fleuves, s'il faut en croire une inscription, malheureusement in- 
complète, qui a été trouvée non loin des ruines de Bisica, et où 
se lit la phrase suivante : fluvium quoque cujus incursu civitas 
vexabatur avertit (1). 

Grâce à ces différents travaux, l'existence et la sécurité des 
villes était assurée contre les inondations, qui pouvaient les 
menacer, contre les affouillements des rivières et les éboule- 
ments des berges. 

Bien pourvues d'eau, bien protégées contre les inconvénients 
et les dangers de leur situation topographique, les cités romai- 
nes de l'Afrique proconsulaire purent se développer sans obsta- 
cle et s'embellir aisément. 

De grandes rues les traversaient, dont la chaussée est encore 
aujourd'hui visible. Ces rues étaient pavées de larges dalles, le 
plus souvent en granit gris ; tantôt, à Sufetula, par exemple, et 
à Ammaedara, ces dalles étaient de forme rectangulaire et dis- 
posées obliquement (2) ; tantôt elles étaient de formes polygo- 
nales très variées et irrégulièrement assemblées, comme j'ai pu* 
l'observer à Simitthu (3). Ailleurs, les dalles ayant disparu, la 
direction des rues principales est révélée par l'alignement des 
ruines :âl en est ainsi à Mustis (4). 

Souvent la rue ou les rues les plus importantes dans chaque 
cité n'étaient que le prolongement des grandes voies qui sillon- 



écarté de la berge et ramené en quelque sorte dans le lit du fleuve. Il n'y a 
d'ailleurs, aux environs de cet ouvrage curieux, aucune trace de construc- 
tion qui rende plausible l'hypothèse exprimée par M. Saladin. (Cf. son 
Essai de restitution du plan du pont et de ses abords, dans les Nouvelles 
Archives des Missions, t. II, p. 405 et fig. 22.) 

(1) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1892, p. 307, n' 29. (Gagnât, 
Chronique d'épigraphie africaine, d'après M. Sadoux.) 

(2) Archives des Missions, 3* série, t. XIII, p. 66 et 170. (Saladin, i" rap- 
port.) 

(3) Mémoires présentés par divers savants à l'Académie des Inscriptions 
et Belles-Lettres, l" série, t. X, 1" partie, p. 461. — « A Thuccabor, » écrit 
Ch. Tissot, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, II, 
p. 292, « les rues dessinent les anciennes insulae et ont conservé leurs trot- 
toirs et leurs égouts antiques. » D'après M. Poinssot {Bulletin des antiqui- 
tés africaines, ann. 1884, p, 238), dans les ruines d'H' Zouza , près de l'O. 
Siliane, la disposition des rues est encore parfaitement reconnaissable ; les 
deux principales voies ont conservé leur dallage. 

(4) Tissot, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, II, 
p. 353. 



i 



LES TRAVAUX PUBLICS PROPREMENT DITS. 79 

naient le pays. Bulla regia et Simitthu étaient assises sur la 
voie romaine de Garthage à Hippo regius ; à Mustis les deux 
portes monumentales, par lesquelles la voie de Garthage à The- 
veste entrait dans la ville et en sortait, étaient reliées par une 
longue rue dont le tracé se confondait avec celui de la voie elle- 
même (1). Les deux principales rues d'Ammaedara étaient, de 
l'est à l'ouest, la voie de Garthage à Theveste ; du nord au sud, 
la voie qui reliait Ammaedara à Gillium, Thelepte et Gapsa (2) ; 
tel était aussi le cas à Sufetula et à Thelepte, que traversaient, 
la première la voie de Theveste à Thysdrus, la seconde la route 
stratégique de Theveste à Gapsa (3). 

Dans les rues principales, comme les affluents dans un grand 
fleuve, tombaient des rues secondaires, en général assez étroi- 
tes, quelquefois dallées (4), Le réseau en est encore visible au 
moins en partie dans certaines villes, à Thuccabor, à Sufetula 
à Ammaedara, à Gillium, à Thelepte (5). 

Les ponts, sur lesquels les grandes voies franchissaient, aux 
portes ou dans l'intérieur des villes, les ravins, les torrents et 
les fleuves, étaient à la fois d'une rare solidité et d'une élé- 
gance très sobre. Les piles et les culées présentaient extérieu- 
rement des assises de belles pierres de taille, souvent à bos- 
sages ; les voûtes des arches étaient formées de claveaux bien 



(1) Id., ibid., p. 353. 

(2) Archives des Missions, 3» série, t. XIII, p. 170 (Saladin, i" rapport). 

(3) M. Saladin, dans sa description d'Ammaedara, et M. Poinssot, à propos 
des ruines d'H' Zouza, emploient les expressions do decumanus et de cardo 
maximus, pour désigner les deux rues principales dirigées l'une de l'ouest 
à l'est, l'autre du nord au sud. Ces mots sont empruntes au langage tech- 
nique de la castramétation et de l'arpuntage romains. Faut-il en conclure 
que ces villes africaines aient été oŒiciellement fondées par Rome et bâties 
conformément aux rites séculaires de la religion romaine ? Pour ces deux 
cités en particulier, la réponse peut être douteuse. Ce qui toutefois est in- 
contestable, c'est que cette disposition d'une régularité artificielle, autour 
de deux grandes voies exactement orientées et se coupant à angle droit, 
est très rare dans l'Afrique romaine. Les villes de ce pays n'ont pas été 
toutes construites sur le même plan; chacune d'elles a pour ainsi dire 
épousé la forme de son emplacement, et cet emplacement avait été choisi 
surtout en raison de ses avantages naturels. Ce n'est pas le geste rituel des 
augures romains qui a présidé à la naissance do ces nombreuses cités et 
qui en a déterminé la configuration. 

(4) Mémoires présentés par divers savants à l'Académie des Inscriptions 
et Belles-Leltres, 1" série, t. X, 1" partie, p. 462. 

(5) Pour Thuccabor : Tissot, Géographie comparée de la province ro- 
maine d'Afrique, II, p. 292. — Pour les autres villes : Archives des Mis- 
sions, 3' série, t. XIII, p. 68, 121, 161, 171. (Saladin, 1" rapport.) 



80 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

appareillés , et parfois sur l'une ou l'autre des faces du pont , la 
clef du cintre était décorée d'une figure ou d'un ornement en 
relief (1). Ces ponts étaient jetés sur une ou plusieurs arches ; 
les uns ont aujourd'hui complètement disparu ; d'autres se sont 
écroulés, mais leurs ruines sont encore grandioses; d'autres ont 
résisté au temps et aux assauts répétés des eaux courantes (2). 

Une inscription de Thignica (3) révèle l'existence d'un macel- 
lum, c'est-à-dire d'un bâtiment destiné à la vente des denrées 
alimentaires, et particulièrement de la viande de boucherie ; un 
autre texte, de même provenance, signale un forum holilo- 
rium (4), un marché aux légumes, distinct du forum proprement 
dit. Il est probable qu'il y avait sinon dans toutes les cités , du 
moins dans les agglomérations les plus considérables, un macel- 
lum et un forum holitorium comme à Thignica. 

Dans ces rues dallées, grâce à ces ponts et à ces ponceaux, la 
circulation était facile, et les habitants pouvaient se procurer 
aisément dans les marchés tout ce qui était nécessaire à la vie 
matérielle de chaque jour. 

L'hygiène publique elle-même paraît ne pas avoir été négli- 
gée. Sous le pavé des rues et des places couraient des égoùts ; 
quelques-unes de ces conduites souterraines ont pu être étu- 
diées. A Sufetula, un égoût passait sous les grandes dalles de 
pierre, dont se composait le pavé du péribole des trois temples ; 
il se dirigeait sans aucun doute vers la rivière (5). Dans l'an- 
cienne Althiburus, M. Saladin signale des souterrains dont le 
toit, au lieu d'être voûté, est formé de grandes dalles posées à 
plat (6) ; j'ai reconnu moi-même à Simitthu des souterrains ana- 
logues , sur le caractère et la destination desquels il est impos- 
sible de se méprendre ; ce sont bien des égoùts (7). Le souter- 
rain de section triangulaire (?) que MM. Reinach et Babelon ont 
découvert sous le pavé du forum de Zita (Zian) est peut-être lui 

(1) Bulletin archéologique du Comité, aan. 1891, p. 173. (Carton et Che- 
nel, Thuburnica.) 

(2) Le pont dit de Trajan, à Simitthu, a été étudié en détail par M. Sala- 
din, dans les Nouvelles Archives des missions, t. II, p. 403 et suiv., pi. I, 
fig. 21 et suiv, 

(3) C. /. L., VIII, 1406. Cf. Ibid., SuppL, 12353. 

(4) C. /. L., VIII, 1408. 

(5) Archives des Missions, 3* série, t. XIII, p. 79. (Saladin, î" rapport.) 

(6) Archives des Missions, 3* série, t. XIII, p. 96. (Saladin, 1" rapport.) 

(7) Mémoires présentés par divers savants à l'Académie des Inscriptions 
et Belles-Lettres, 1" série, t. X, 1" partie, p. 470-471. 



LES TRAVAUX PUBLICS PROPREMENT DITS. 8l 

aussi un égoùt (1). Ces documents sont malheureusement trop 
peu nombreux pour qu'on puisse en tirer une conclusion géné- 
rale. Ce que Ton est cependant en droit d'affirmer, c'est que 
dans des villes importantes comme Sufetula et Simitthu, des 
égoùts emportaient aux rivières les eaux des rues et des mai- 
sons*: en était-il de même dans les cités plus modestes ? Voilà 
ce qu'il serait téméraire de prétendre. 

Quoi qu'il en soit , tous ces travaux publics portent bien la 
marque romaine. Les rues des villes d'Afrique rappellent celles 
de Pompéï ; le pavé des voies principales ressemble au pavé de 
la Voie Appienne et de la Voie Latine dans le voisinage de 
Rome. Il n'y a pas de différence essentielle entre les ponts anti- 
ques de cette province et ceux d'Italie : la disposition générale 
des diverses parties , arches , tablier et parapet , et l'appareil de 
la construction en sont analogues. On sait d'autre part avec quel 
soin fut construit et entretenu le réseau des égoùts de Rome, 
qui versaient dans le Tibre les eaux pluviales des rues et les 
eaux ménagères des maisons. Ce ne sont pas là des coïnci- 
dences fortuites : il est impossible de nier l'influence bienfai- 
sante exercée par Rome sur le développement matériel des cités 
africaines. 



(1) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1886, p. 56-57. (Babelon et Rei- 
nach, Recherches archéologiques en Tunisie.) 




T. 



CHAPITRE VI. 

LES ÉDIFICPS PUBLICS, LES MAISONS PARTICULIÈRES, 
LES NÉCROPOLES. 

Tous les travaux précédemment décrits étaient essentielle- 
ment utilitaires; sans eau, sans routes, sans ponts, la vie pu- 
blique et privée aurait été impossible dans les cités africaines. 
Après avoir montré comment elle avait été assurée et facilitée, 
je voudrais maintenant en reconstituer le cadre extérieur. Je 
n'ai certes pas l'intention de décrire, dans ce chapitre, tous les 
monuments, tous les édifices publics et privés, tous les tom- 
beaux qui ont été construits dans ces villes et autour d'elles 
pendant les trois premiers siècles de l'ère chrétienne; je ne 
dresserai pas non plus , dans les chapitres qui suivront , le ca- 
talogue des statues, bas-reliefs, peintures murales, mosaïques, 
statuettes, miroirs, lampes et fragments divers qui ont été 
trouvés en si grand nombre dans cette région de l'Afrique. Je 
me propose seulement et surtout de rechercher quel est le ca- 
ractère général de ces monuments, de ces œuvres d'art, de ces 
produits industriels, si les uns et les autres constituent un 
groupe vraiment distinct et original; en un mot, s'il est permis 
ou non de croire qu'il y ait eu , en matière artistique et indus- 
trielle, un génie africain. 

Les temples. — Les sanctuaires où les Africains, sujets de 
Rome, venaient adresser à leurs dieux leurs prières et leurs ac- 
tions de grâces, ne furent pas tous construits dans le même site 
ni sur le même plan. Quelquefois ils dominaient les cités : tel le 
temple de Simitthu, dont les restes couronnent le sommet de la. 
colline dans les flancs de laquelle ont été creusées les carrières 
de marbre numidique (1); tel encore le temple de Saturne, à 

(1) Ce temple est quelquefois appelé le Temple des Boucliers, parce qu'on 



LES EDIFICES PUBLICS, LES MAISONS PARTICULIERES. 83 

Thugga, récemment fouillé par le docteur Carton : situé à l'est 
de l'antique cité, et à l'extrémité d'une haute falaise rocheuse, 
il dominait la vallée de l'O. Khalled et devait s'apercevoir de 
très loin (1). De même à Thignica, un temple d'ordre corinthien 
et d'assez bonne époque , peut-être consacré à Mercure (2) ; à 
Uchi majus, le temple d'Esculape (3); à Vazita Sarra, le temple 
de Mercure (4), s'élevaient à la partie supérieure de la cité ; 
dans la Carthage romaine, le temple d'Esculape, comme dans 
la cité punique le sanctuaire d'Eschmoun, dominait, du haut de 
l'Acropole, la ville basse, les ports et le rivage (5). Cette cou- 
tume d'adorer la divinité sur les sommets des montagnes et sur 
les acropoles est d'origine orientale. En Phénicie , plusieurs 
cimes élevées étaient consacrées à Baal, et Tacite parle en ter- 
mes expressifs d'un de ces hauts lieux orientaux (6), sur lequel 
Vespasien sacrifia pendant ses campagnes en Judée. C'est, à 
mon avis , des colons phéniciens que les anciens habitants de 
l'Afrique apprirent d'abord à célébrer , sur les hauts lieux , 
leurs eérémonies religieuses ; cette tradition ne fut pas aban- 
donnée lorsque Rome succéda à Carthage. 

Mais bien souvent aussi les temples étaient construits dans 
l'intérieur des villes, au milieu des autres monuments et sur le 
même niveau qu'eux. A Thugga, le temple dédié à Jupiter, Ju- 
non et Minerve se trouvait au centre de l'antique cité, à trois 
cents mètres environ du théâtre, à deux cents mètres des citer- 
nes voisines de Bab Roumia (7). Les débris de trois temples 
sont encore aujourd'hui visibles au milieu des ruines d'H' Kas- 

a trouvé dans ses ruines trois fragments très frustes d'une frise qui repré- 
sentait des boucliers : Nouvelles Archives des Missions, t. II, p. 392, fig. 13. 
(Saladin, 2* rapport.) 

(1) Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 
ann. 1891, p. 437; Dullelin d'Oran, ann. 1893, p. 63 et suiv.; cf. Nouvelles 
Archives des Missions, t. II, p. 514-515. (Saladin, 2* rapport.) 

(2) Nouvelles Arcliives des Missions, t. II, p. 530-531, p. 534 et suiv. 
(Saladin, 2* rapport.) 

(3) Ch. Tissot, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, 
II, p. 358; C. 7. L., VIII, SuppL, 15446. 

(4) Archives des Missions, 3» sér., t. XIV, p. 36-37 (R. Gagnât, i* m.i8sion), 
C. I. L., VIII, SuppL, 12001, 12002. 

(5) Ch. Tissot, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, 
l, p. 648. 

(6) Mélanges de l'Ecole française de Rome, t. XII (ann. 1892), p. 14. 

(7) Voir le plan des ruines de Thugga reproduit par MM. Carton dans 
le Bulletin d'Oran, ann. 1893, p. 163-164, et Saladin, dans les Nouvelles 
Archives des Missions, t. II, p. 449. 



84 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

bat, qui représentent la ville romaine de Thuburbo majus (1). 
Au centre d' Assuras s'élevait un temple corinthien (2) ; le triple 
sanctuaire de Sufetula avait été construit en pleine ville (3); 
telle était aussi la situation du temple d'Althiburus (4). 

Si l'emplacement des temples variait suivant les villes, le 
plan n'en était pas non plus uniforme et immuable. La plupart 
des sanctuaires africains qui datent de l'époque romaine res- 
semblent, il est vrai, par leur structure générale, aux temples 
gréco-romains; ils se composent d'une cella carrée ou rectan- 
gulaire entourée ou précédée de colonnes soit engagées soit 
dégagées; parmi les différentes variétés de ce type, la plus fré- 
quente dans l'Afrique romaine parait avoir été le temple té- 
trastyle (quatre colonnes de face) ; les trois temples de Sufetula 
étaient tétrastyles et pseudo-périptères (5) ; le temple de Thugga, 
dédié à la Triade Gapitoline, était de même tétrastyle et pseudo- 
périptère (6) ; la cella du grand temple de Thignica et celle du 
temple d'Althiburus étaient précédées d'un portique tétras- 
tyle (7). 

Ces temples, élevés sur le modèle des édifices religieux 
construits par les Hellènes et les Latins, ne furent pas les seuls 
sanctuaires des Africains d'autrefois. Ce ne fut pas toujours de- 
vant une cella décorée de colonnes ou de pilastres corinthiens 
que furent déposées les offrandes , que furent sacrifiées les vic- 



(1) Ch. Tissot, Géograpliie comparée de la. province romaine d'Afrique, 
II, p. 548. 

(2) Bullelin lrim.estriel des anliquités africaines, an. 1884, p. 250 et suiv. 

(3) Archives des Missions, 3* série, t. XIII^ p. 66-67. (Saladin, 1" rapport.) 

(4) Ibid., p. 195-196. (Id., ibid.) 
(b)Ibid., p. 69. (Id., ibid.) 

(6) Nouvelles Archives des Missions, t. Il, p. 490. (Saladin, 2* rapport.) 

(7) Ibid., p. 534. (Id., ibid.) — Archives des Missions, 3* série, t. XIII, 
p. 195-196. (Saladin, 1" rapport.) L'étude si fouillée et si précise de M. Sa- 
ladin sur le temple de Thugga semble même avoir prouvé que l'architecte 
de ce monument avait appliqué non seulement les théories exposées par 
Vitruve, mais encore ces geometricae rationes, ces relations et proportions 
numériques, auxquelles le même auteur fait allusion sans toutefois en parler 
avec détail. Dans ce cas particulier, c'est le triangle de Pythagorc qui au- 
rait été employé comme base du canevas géométrique : « Nous n'avons pas 
la prétention, » écrit M. Saladin (Nouvelles archives des Missions, t. II, 
p. 512), « de vouloir prouver que toutes les mesures et proportions du tem- 
ple aient été déterminées soit par des tracés, soit par des relations numé- 
riques exactes. Mais nous pensons que ces dernières ont servi à établir le 
canevas général sur lequel on a tracé ensuite les dimensions définitives du 
temple. » 



LES ÉDIFICES PUBLICS. LES MAISONS PARTICULIÈRES. 85 

times destinées aux dieux. Les cérémonies du culte se célé- 
brèrent parfois dans des enclos plus ou moins vastes , entourés 
de murs ; au milieu de l'espace consacré, du temenos, se dressait 
un autel ; autour de l'autel s'alignaient plusieurs rangées de 
stèles votives dédiées par les fidèles reconnaissants au dieu qui 
avait exaucé leurs prières (1). Tels étaient les sanctuaires de 
Saturne à Thignica, près de Neferis (au Khangat el Hadjadj), 
et sur le sommet de la montagne des Deux Cornes (Bou Kour- 
nein). Sous le nom latin de Saturne se cachait le dieu suprême 
des Phéniciens, Baal, dont le culte avait été introduit dans 
l'Afrique septentrionale par les colons de Tyr et de Sidon (2). 
Cette religion , venue de l'Orient , survécut à la chute de Car- 
thage et ne dépouilla pas entièrement, sous la domination ro- 
maine, sa physionomie primitive. Le dieu ne fut pas partout 
enfermé dans un véritable temple, dans un édifice luxueusement 
décoré ; quelques cités continuèrent à l'adorer en plein air, à lui 
sacrifier ses victimes habituelles dans un simple enclos consacré 
ou temenos. 

Toutefois ce type fidèlement conservé de l'antique sanctuaire 
oriental est rare en Afrique. Il s<' modifia peu à peu sous l'in- 
fluence de la colonisation romaine. Dans l'enclos s'éleva une 
chapelle, appelée tantôt aedes, tantôt domus (3). A Sufetula, 
les trois temples étaient précédés d'une vaste place, fermée par 
un mur continu et dans laquelle on pénétrait en passant sous 
une porte triomphale. Autour de ce péribole, pavé de grandes 
dalles en pierre, se développaient peut-être des portiques (4). 
Enfin, àThugga, le temple de Saturne était construit sur un 
plan très original. Entre le pronaos, orné de colonnes corin- 
thiennes , et les trois cellae , qui s'ouvraient au fond du monu- 
ment, s'étendait une cour rectangulaire, longue de vingt-cinq 

(1) Mélanges de l'Ecole française de Home, t. XII (ann. WJÎ), p. 13 et suiv. 
J. Toutain, De Salxirni dei in Africa roinana cullu, p. 93. 
(2^ J. Toutain, ibid., p. 60-62. 

(3) Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, ann. 
1890, p. 467 : «aedem a solo exstructam et maceria cinctam....»; Bulletin ar- 
chéologique du Comité, &nn. 1892, p. 486, n» 2: « maceriam domus Cererum... » 
Le terme maceria, employé dans ces deux textes cpigraphiques, suffit à 
prouver que l'aedes a solo exstructa dédiée à Saturne, et la domus Cererum 
étaient entourées d'un enclos. Macerin s'oppose, en effet, pour désigner le 
mur d'un jardin, d'un vaste espace, aux deux mots : murus, le mur d'une 
ville, et paries, le mur (extérieur ou intérieur) d'une maison, d'un édifice. 

(4) Archives des Missions, 3* série, t. XIII , p. 68-09 et 79; pi. II, n" 9. 
(Saladin, 1" rapport.) 



86 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

mètres et large de onze ; séparée du pronaos par un mur dans le- 
quel avait été percée une porte à deux battants , elle était en- 
tourée sur ses trois autres côtés d'un portique voûté , dont l'en- 
tablement portait la dédicace du temple, écrite en lettres 
monumentales (1). Cette cour intérieure ne me paraît pas être 
autre chose que l'ancien enclos consacré ou temenos, conservé, 
intercalé, pour ainsi dire, entre les deux parties constitutives 
du temple gréco-romain, le pronaos et la cella (2). 

Voici encore une autre disposition particulière à quelques 
édifices africains et qui me semble caractéristique. A Sufetula, 
le sanctuaire le plus important de la cité se composait de trois 
temples, de dimensions inégales, dont le plan et la décoration 
n'étaient pas absolument identiques ; le temple du milieu était 
plus élevé, plus large, plus long que les deux temples laté- 
raux (3). A Thugga , le temple de Saturne n'était pas divisé en 
trois édifices distincts et indépendants, mais il renfermait trois 
cellae, séparées les unes des autres par des murs épais. La cella 
centrale était plus élevée et plus richement décorée que les deux 
autres (4). Enfin le docteur Carton et M. Chenel ont signalé, 
dans leur étude sur Thuburnica, un temple de Mercure, dont la 
cella, de forme à peu près carrée, renfermait trois niches; cha- 
cune de ces niches était creusée dans un des côtés de la cella, et 
la porte était percée dans le quatrième côté (5). 

Les deux temples de Thuburnica et de Thugga étaient consa- 
crés à un seul dieu, ici Mercure, là Saturne. On ne sait pas si le 
triple sanctuaire de Sufetula fut construit en l'honneur d'une 
seule divinité ou d'une triade divine ; même en procédant par 
analogie, on n'obtient pas à cette question de réponse satisfai- 
sante. Le temple de Thugga, dédié à Jupiter, Junon et Minerve, 
ne se composait que d'une seule cella rectangulaire ; de même à 
Numiulis c'était dans un seul temple qu'était adorée la Triade 
capitoline , et dans les ruines de ce temple aucun indice n'a été 
relevé qui permette de croire à l'existence de trois cellae dis- 
tinctes. Il est possible que les temples de Sufetula aient été 
dédiés à trois divinités ; mais il est possible aussi que le culte 
d'un seul dieu y ait été célébré , comme dans les trois cellae du 

(1) Bulletin d'Oran, ann. 1893, p. 63 et suiv. 

(2) J. Toutain, De Saturni dei in Africa romana cultu, p. 96. 

(3) Archives des Missions, 3" série, t. XIII, p. 68 ot suiv. (Saladin, 
1" rapport.) 

(4) Bulletin d'Oran, ann. 1893, p. 63 et suiv. 

(5) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1891, p. 175, fig. 7. 



LES ÉDIFICES PUBLICS , LES MAISONS PARTICULIÈRES. 87 

temple de Saturne à Thugga, comme au pied des trois statues 
qui ornaient sans doute les trois niches du temple de Mercure à 
Thuburnica. Je me suis efforcé ailleurs d'expliquer pourquoi 
la divinité {numen) du Saturne africain était représentée sur 
un grand nombre de stèles votives , par les trois bustes de Sa- 
turne-Cronos, du Soleil-^é/ios et de la Lune-Sé/m« (1); j'ai cru 
pouvoir rattacher à cette conception tout orientale du grand 
dieu populaire de l'Afrique romaine le plan si original du tem- 
ple de Thugga consacré à Saturne (2). C'est de la même concep- 
tion que se sont peut-être inspirés dans une certaine mesure les 
architectes du triple sanctuaire de Sufetula et du temple de 
Mercure de Thuburnica. Si, pour exprimer exactement et com-. 
plètement la nature divine de Baal, il a paru nécessaire aux 
Africains romanisés de grouper en une sorte de triade insépa- 
rable trois types distincts empruntés à la mythologie des Grecs 
et des Latins , faut-il s'étonner que le temenos primitif ait été, 
lui aussi, parfois remplacé par un triple sanctuaire, quel que 
fût d'ailleurs le nom nouveau donné à la divinité ? Dans l'archi- 
tecture religieuse comme sur les stèles, le polythéisme importé 
par Rome s'est peu à peu substitué à l'indécise et complexe 
unité du monothéisme oriental. 

Si donc la plupart des temples élevés dans les villes africaines 
furent construits sur le modèle des édifices religieux de la 
Grèce et de Rome, néanmoins le souvenir des anciens sanc- 
tuaires ne s'effaça pas ; les vieilles traditions ne furent pas 
oubliées. Il ne faudrait pas croire d'ailleurs que cette fidélité 
au passé ait été plus ou moins vive suivant les régions et 
qu'elle se soit affirmée seulement dans les cités les plus éloi- 
gnées de Carthage , dans les villes où la civilisation romaine a 
le moins exercé son influence et son action. A Thignica, Mer- 
cure était adoré dans un temple tétrastyle, et le culte de Sa- 
turne se célébrait en plein air, dans un enclos sacré ; à Thugga, 
tandis que les statues de Jupiter, de Junon et de Minerve se 
dressaient au fond d'une cella décorée extérieurement de pilas- 
tres corinthiens et précédée d'un portique soutenu par des co- 
lonnes du même ordre , le temple de Saturne , qui dominait la 
cité, rappelait, par l'originalité de son plan, les antiques sanc- 
tuaires. C'est au-dessus du golfe de Carthage, sur une cime par- 
faitement visible de tous les points de la capitale africaine, que 



(1) J. Toutain, De Saturni dei in Africa. romana cullu, p. 60-61. 

(2) Id., ibid., p. 96-97. 



88 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

les prêtres de Saturne Balcaranensis sacrifiaient les victimes 
préférées du dieu. Les anciennes traditions d'origine orientale 
et les rites nouveaux introduits par les vainqueurs coexistaient 
encore au deuxième et au troisième siècle de l'ère chrétienne, 
côte à côte, dans les mêmes contrées, dans les mêmes villes : 
de là le double caractère de l'architecture religieuse dans la 
province proconsulaire. 



Les arcs de triomphe. — Les temples étaient consacrés aux di- 
vinités ; les arcs de triomphe étaient élevés d'habitude en l'hon- 
neur des empereurs, par exception en l'honneur d'une cité. De 
ces portes monumentales, très nombreuses dans l'Afrique ro- 
maine, puisque toutes les villes en possédaient une, sinon da- 
vantage, plusieurs ont survécu à la ruine des autres édifices 
municipaux ; à vrai dire, il n'en reste aujourd'hui que l'ossature 
architectonique ; les niches creusées dans les faces sont dé- 
pouillées des statues qui les ornaient jadis ; les groupes qui 
couronnaient les attiques ont disparu. Toutefois il a été pos- 
sible d'en reconstituer, sans trop de peine, le plan et la 
décoration générale. 

La plupart des arcs de triomphe africains se dressaient à 
l'entrée des villes : c'étaient de véritables portes publiques ; 
mais rien ne prouve que ces portes aient fait partie d'un 
mur d'enceinte continu ; elles sont le plus souvent isolées , et 
l'état actuel de leurs faces latérales démontre qu'elles l'ont tou- 
jours été. Lorsque parfois elles se trouvent enclavées et comme 
enchâssées dans d'autres constructions, ces constructions sont 
d'une époque postérieure, et datent presque toujours de la pé- 
riode byzantine ; il en est ainsi, par exemple, pour le grand arc 
d'Ammaedara (1) et pour la porte antique de Thubursicum 
Bure (2). 



(1) Archives des Missions, 3* série, t. XIII, p. 186. (Baladin, f" rapport.) 

(2) Nouvelles Archives des Missions, t. II, p. 445, fig. 62. (Saladin, 2» rap- 
port.) M. Saladin ajoute : « On doit penser que cet arc devait faire partie 
de l'enceinte antique de la ville et être une de ses portes, et non pas le 
considérer comme un arc de triomphe formant un monument isolé. » Mais 
l'auteur n'apporte aucune preuve à l'appui de cette affirmation. Ce qui seul 
est certain, c'est que d'une part, cet arc, d'un assez bon travail, ne peut 
guère être postérieur à l'époque de Septime Sévère, et que, d'autre part, 
l'enceinte, dans le front nord de laquelle cette porte est engagée, est de 
construction byzantine. D'ailleurs, M. Saladin lui-même, dans son Essai de 



m 



LES ÉDIFICES PUBLICS , LES MAISONS PARTICULIÈRES. 89 

Ces portes triomphales s'élevaient dans chaque ville au-dessus 
des principales voies : à Mustis, par exemple, c'était sous l'arc 
de Gordien III que passait la grande voie_ romaine de Garthage » 
à Theveste ; plus loin, cette même voie pénétrait dans Ammae- 
dara sous le grand arc de triomphe ; au sud de la même cité, 
une autre porte se dressait à l'origine de la route qui d'Ammae- 
dara se dirigeait vers Gillium et Gapsa ; les voyageurs qui en- 
traient dans Sufetula par le sud, dans Assuras par le sud-ouest, 
dans Uzappa par l'est, dans Thugga par le nord-ouest et par le 
sud, dans Membressa par l'ouest, devaient passer d'abord sous 
la voûte d'une porte monumentale ; de même, le premier édifice 
que l'on apercevait en s'approchant de Vaga, de Thuburbo majus, 
de Mactaris, de Gillium, c'était un arc de triomphe, dont la 
masse, tantôt imposante et lourde, tantôt élancée et légère, do- 
minait les nécropoles voisines de la cité. 

D'autres arcs avaient été construits à l'intérieur des villes. 
Dans les ruines d'H"" Sidi Khalifa , qui représentent peut-être 
l'antique cité d'Aplirodisium , M. Gagnât a observé une porte 
triomphale à laquelle un monument décoré de chapiteaux co- 
rinthiens se rattachait par une colonnade ou un portique (1); à 
Sufetula, c'était une porte triomphale qui donnait accès dans le 
péribole des trois temples (2) ; à BC Sidi Amara, au milieu des 
ruines de la ville importante qui surveillait l'issue du défilé, ap- 
pelé aujourd'hui Foum cl Afrit (de la haute vallée de la Siliane 
dans le bassin de l'O. Mahrouf), on reconnaît encore le soubas- 
sement d'une porte monumentale derrière laquelle s'étendait 
une vaste place entourée de portiques, sans doute le forum 
de la ville (3). Une inscription trouvée sur l'emplacement de 
Mididis confirme textuellement ces observations archéologi- 
ques : l'antique cité construisit à ses frais et fit dédier par Aure- 
lius Aristobulus, proconsul d' Afrique, poiHicum cum arcu suo quae 
foro ambiendo deerat (4). Les termes employés ici prouvent qu'il 
n'était point rare, au moins en Afrique, d'élever un arc de 



restilulion (ouv. cité, p. 447, fig. 63), représente cette porte comme un édi- 
fice isolé. 

(1) R. Gagnât, Explorations archéologiques et épigraphiques en Tunisie, 
fasc. II, p. 13-14. 

(2) Il en était de même sans doute à Sua, oh a été découverte une inscrip- 
tion qui mentionne un lemplum cum arcu et porlicibus et osteis et opère 
albari (C. /. L., VIII, SuppL, 14810.) 

(3) Bullelin trimestriel des antiquités africaines, ann. 1884, p. 89 et suiv. 

(4) C. /. L., VIII, 608. 



90 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

triomphe à l'entrée du forum. A BuUa regia, le petit ruis- 
seau issu de la source qui jaillissait au milieu de la ville, 
passait, au sortir du nymphaeum, sous un arc aujourd'hui 
détruit (1). 

Par leur plan comme par leur décoration , ces arcs de triom- 
phe étaient à la fois très semblables et très différents. La partie 
essentielle en était une arcade unique en plein cintre, plus ou 
moins large, plus ou moins haute, soutenue par deux pieds- 
droits très puissants et souvent couronnée par un entablement 
complet. De toutes les portes monumentales restées debout en 
Tunisie ou dont les traces ont pu y être observées, deux seule- 
ment étaient percées de plusieurs ouvertures : la porte à double 
baie, découverte par le capitaine Vincent dans les ruines de 
Vaga (2), et le grand arc de Sufetula, dont l'arche médiane était 
accostée de deux arcades plus basses ménagées dans l'épaisseur 
des pieds-droits (3). 

La décoration architecturale de ces monuments était ici 
d'une simplicité très sobre, là d'une élégance riche, presque 
luxuriante : si les faces de l'arc élevé à Cillium n'offraient au 
regard que les assises régulières de leur grand appareil (4) ; si à 
Bulla regia chaque pied droit n'était orné que d'une colonne 
engagée (5) ; si la porte triomphale , construite en l'honneur de 
Gordien III par un citoyen de Mustis , n'était , comme l'arc 
d'Assuras, décorée que d'une simple colonne dégagée (6), au 
contraire, dans le grand arc d'Ammaedara, l'arcade unique était 
accostée de deux avant-corps , composés chacun de deux colon- 
nes corinthiennes supportant un entablement (7); à Sufetula, 
chacun des passages latéraux s'ouvrait entre deux pilastres, au- 
dessous d'une niche rectangulaire encadrée de moulures ; enfin 
à Thugga, dans l'arc de triomphe sous lequel passait la route 
d'Agbia , les deux avant-corps qui ornaient les pieds-droits 



(1) Nouvelles Archives des Missions, t. II, p. 432. (Saladin, 2* rapport.) 

(2) Archives des Missions, 3» série, t. XI, p. 258-259 (Ch. Tissot, 4» rapport). 

(3) Archives des Missions, 3* série, t. XIII, p. 79-80, fig. 140-141. (Saladin, 
1" rapport,) 

(4) Archives des Missions, 3* série, t. XIII, p. 159, fig. 286. (Saladin, 
1" rapport.) 

(5) Nouvelles Archives des Missions, t. II, p. 432, fig. 46. (Saladin, 2' rap- 
port.) 

(6) Ibid., p. 548-549. (Id., ibid.) 

(7) Il en était de même à Mactaris. (Archives des Missions 3* série, t. XIII, 
p. 183.) 



I 



LES ÉDIFICES PUBLICS, LES MAISONS PARTICULIÈRES. 91 

étaient surmontés chacun d'un fronton, que paraient des orne- 
ments sculptés (1). 

Il en était de la partie supérieure des arcs comme de leur 
décoration générale. Tantôt les assises des pieds-droits et les 
voussoirs de l'arcade centrale supportaient un entablement 
complet, au-dessus duquel s'élevait un attique où se lisait une 
inscription : c'était le cas, par exemple, à Sufetula (2); tantôt, 
comme à Thubursicum Bure , le cintre était sans archivolte , et 
les faces de la porte se terminaient au-dessus de la voûte par 
quelques moulures très simples (3). 

Des statues, des groupes, des bas-reliefs décoraient plusieurs 
de ces arcs. Les niches rectangulaires, creusées dans les pieds- 
droits et dont la hauteur atteint souvent et même dépasse deux 
métrés, ne peuvent guère être restées vides. Ailleurs les statues 
se dressaient sur le faîte des monuments : à Mustis, par exem- 
ple, l'arc de Gordien III était, nous le savons par un texte épi- 
graphique, décoré de statues (4); la voûte centrale n'y étant 
accostée d'aucune niche, ces statues se trouvaient forcément 
au-dessus de l'attique. Une inscription de Seressis nous apprend 
qu'un des arcs élevés dans cette petite ville portait un qua- 
drige (5) ; un document de Gapsa mentionne une statue et un 
quadrige (6). Il n'était pas rare non plus que sur l'une des faces 
la clef de voûte fut ornée d'un relief : à Thuburnica, c'était 
le buste, assez grossièrement exécuté, d'un personnage coiffé 
du modius et flanqué d'une corne d'abondance (7). 

De toutes ces portes triomphales il n'en est pas une dont 
le plan soit vraiment original, dont la décoration ait un carac- 
tère particulier. Les arcs les plus simples, comme ceux de 
Mustis et d'Assuras , rappellent , sauf quelques détails , l'arc de 
Rimini (arcade unique cantonnée sur chaque face de deux 
colonnes) ; la porte à trois ouvertures, par laquelle on pénétrait 

(1) Nouvelles Archives des Missions, t. II, p. 523-524, fig. 134. (Baladin, 
2* rapport.) 

(2) Archives des Missions, 3» série, t. XIII, p. 79-82 et 85-87. (Baladin, 
î" rapport.) 

(3) Nouvelles Archives des Missions, t. II, p. 446-447, fig. 62 et 63. (Bala- 
din, 2* rapport.) 

(4) C. J. L., VIII, 1577 : [adjectis ornamentis omnibus cum imaginibus 
et] statuis. 

(5) C. I. L., VIII, 937. 

(6) Ibid., 98. 

Çï) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1891, p. 172-173. (Carton et 
Chenel, Thuburnica.) , 



92 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

dans le péribole des temples, à Sufetula, ressemble aux arcs 
romains de Septime Sévère et de Constantin (arcade médiane 
accostée de deux arcades latérales plus petites, qui s'ouvrent 
chacune entre deux colonnes). M. Saladin croit cependant pou- 
voir signaler un type très particulier, dit-il, à l'Afrique du 
Nord (1) : ce type est celui des portes triomphales d'Ammae- 
dara (le grand arc), de Sufetula (l'arc isolé qui s'élève dans 
la partie méridionale de la ville), de Thugga (Bab Roumia) ; il 
se retrouve à Mactaris (celui des deux arcs qui n'est pas dédié 
à Trajan) (2). « Il consiste en un arc cantonné de quatre colon- 
nes sur chacune de ses deux faces ; ces colonnes dégagées de 
l'arc lui-même , correspondent à autant de pilastres et soutien- 
nent un entablement complet. » Or est-ce bien là un type parti- 
culier ? En quoi par exemple le grand arc d'Ammaedara et l'arc 
de Thugga, connu sous le nom de Bab Roumia, diffèrent-ils 
de l'arc de Titus à Rome ou de l'arc de Trajan à Bénévent ? En 
ceci uniquement que les colonnes dégagées, au lieu d'être pour 
ainsi dire en contact avec les pieds-droits , en sont plus ou 
moins écartées, et que l'arc lui-même est orné de pilastres au 
droit des colonnes. Ce type procède donc directement, immé- 
diatement, d'un type répandu en Italie ; les modifications qu'il 
a subies en Afrique ne sont pas essentielles ; surtout elles ne 
paraissent pas avoir été inspirées par une idée locale ou par le 
souvenir d'une architecture plus ancienne. 

D'ailleurs l'arc de triomphe est par son origine un monument 
exclusivement romain. Les Grecs ne l'ont pas connu au temps 
de leur indépendance. Des statues ou des colonnes commémo- 
ratives, voilà ce qu'ils érigeaient soit en l'honneur de leurs 
grands hommes , soit pour célébrer leurs victoires : « Columna- 
rum ratio erat attolli supra ceteros mortales, quod et arcus signifi- 
cant novitio inventa », écrit Pline l'ancien (3). Ce fut même assez 
tard, d'après les derniers mots de Pline, que naquit à Rome 
l'habitude d'élever des arcs de triomphe en pierres de taille, 
décorés de statues, de groupes et de bas-reliefs faisant corps 
avec le monument. Sous la République les arcs construits de 
place en place sur le passage de la pompe triomphale étaient en 
bois et disparaissaient après la cérémonie. 

Enfin, comme on le sait, l'arcade et la voûte en berceau, 



(1) Archives des Missions^ 3* série, t. XIII, p. 222. {!" rapport.) 

(2) Bulletin trimestriel des antiquités africaines, ann. 1884, p. 362. 

(3) Hist. Nat., XXXIV, 12. 




LES ÉDIFICES PUBLICS, LES MAISONS PARTICULIÈRES. 93 

constituées par des voussoirs régulièrement appareillés, avaient 
été sinon complètement inconnues, du moins à peine usitées 
dans l'architecture grecque ; elles furent au contraire très fré- 
quemment employées par les Romains, qui les avaient emprun- 
tées aux Etrusques. Or l'arcade ou la voûte en berceau est la 
partie essentielle de toute porte triomphale. C'est donc, à mon 
avis, de Rome et par Rome qu'a été importée en Afrique la 
coutume de dresser dans les principales cités un ou plusieurs 
arcs de triomphe. De tels monuments n'existaient pas dans ce 
pays avant la conquête romaine ; ceux qui y ont été érigés au 
deuxième et au troisième siècle de l'ère chrétienne n'ont pas de 
caractère original ; ce ne sont que des copies, que des imi- 
tations d'arcs romains et italiens. 

Les places publiques [fora). — Chaque ville, dans l'Afrique ro- 
maine, comme dans les autres provinces de l'empire, possédait 
son forum, sa place publique. Pendant les deux premiers siè- 
cles de l'empire, les citoyens s'y réunissaient pour élire les 
magistrats municipaux ; là se réglaient aussi des affaires judi- 
ciaires et commerciales ; là se tenait le marché. Le forum était 
pour chaque cité le véritable siège de la vie publique. 

Ces places étaient en général de forme rectangulaire ; le 
forum de Gighthis (Sidi Salem Bon Ghrara), déblayé par 
MM. Babelon et Reinach, mesurait 60 mètres de long sur 40 
de large (1) ; celui de Zita paraît avoir eu des dimensions plus 
modestes (2). Le forum de Simitthu était long de 40 mètres et 
large d'environ 25 (3) ; dans les ruines d'Aphrodisium , M. Ga- 
gnât a compté 90 pas , soit environ 60 mètres , entre la porte 
triomphale par laquelle on entrait dans le forum et le monu- 
ment qui s'élevait à l'autre extrémité de la place (4). 

Les places publiques étaient pavées de grandes dalles, le 
plus souvent en schiste, rectangulaires et régulièrement dis- 
posées (5). Sur les côtés couraient parfois des trottoirs comme à 



(1) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1886, p. 43 et suir. 

(2) Ibid., p. 55 et suiv. Les portiques qui entouraient le forum de Zita 
étaient soutenus par onze colonnes sur le grand côté, par neuf sur le 
petit. 

(3) Mémoires présentés par divers savants à l'Académie des Inscriptions 
et Belles-Lettres, 1" série, t. X, 1" partie, p. 460. 

(4) R. Gagnât, Explorations arcliéologiqiies et épigraphiquea en Tunisie, 
fasc. II, p. 13-14. (Cf. plus haut, p. 89.) 

(5) A Gighthis, Bulletin archéologique du Comité, ann. 1886, loc. cit. ; à 



94 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Simitthu (1) ; plus souvent le forum était entouré de colonnades 
et de portiques, dont les vestiges n'ont pas partout disparu : 
à Zita, la disposition des portiques est encore visible (2) ; à 
Mactaris, des arcades se succédaient tout autour de la place (3) ; 
à Ammaedara, l'emplacement du forum antique est jonché de 
colonnes renversées ou brisées. J-'ai déjà eu l'occasion de citer 
les places décorées de portiques d'Aphrodisium et de la riche 
cité dont les ruines s'appellent aujourd'hui H' Sidi Amara (4). 

Au milieu et autour de ces places se dressaient de nom- 
breuses statues, statues d'empereurs, de magistrats provin- 
ciaux et municipaux, de citoyens qui avaient honoré leur patrie 
ou qui l'avaient comblée de bienfaits; sur les bases de ces 
statues avaient été gravées des inscriptions honorifiques, témoi- 
gnages de respect pour les maîtres de l'empire, de reconnais- 
sance pour les bienfaiteurs de la cité (5). 

Dans quelques villes étagées au flanc d'un coteau il avait été 
nécessaire de construire des escaliers soit pour monter au 
forum des quartiers bas, soit pour y descendre des parties plus 
élevées. Un texte épigraphique, trouvé par M. Gagnât à H"" Ou- 
deka, entre Souk el Arba et le Dj. Gorrah, mentionne un esca- 
lier de ce genre, orné d'une colonnade (6) ; c'est peut-être aussi 
pour atteindre le forum que l'on gravissait jadis les degrés dont 
il est question dans une inscription d'H"" Tout el Kaya (7). 
A Simitthu, trois gradins très larges rachetaient, au nord-est 
du forum , la pente de la colline au pied de laquelle s'élevaient 
les principaux édifices de la ville (8). 

Les places publiques des cités africaines avaient été dis- 
posées et décorées sur le modèle du forum romain ; comme lui, 

Zita, ibid.; à Simitthu, Mémoires présentés par divers savants, etc., loc. 
cit. 

(1) Mémoires présentés par divers savants, etc., loc. cit., p. 464. 

(2) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1886, p. 55. 

(3) Ch. Tissot, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, 
II, p. 623. 

(4) Cf. plus haut, p. 89. 

(5) Pline l'Ancien, Hist. nat., XXXIV, 9 : Et jam omnium municipiorum 
foris statuae ornamentum esse coepere, prorogarique memoria hominum, 
et honores legendi aevo basibus inscribi, ne in sepulcris tantum lege- 
rentur. 

(6) C. I. L., VIII, Suppl., 15497 : porticum, ascensus fori cum spiritis et 
gradibus et capitibus... 

(7) C. /. L., VIII, Suppl., 14346. 

(8) Mémoires présentés par divers savants à l'Académie des Inscriptions 
et Belles-Lettres, V série, t. X, !»• partie, p. 462. 



I 



LES EDIFICES PUBLICS, LES MAISONS PARTICULIÈRES. 95 

elles étaient dallées; comme lui, entourées d'arcades ou de 
portiques. Il semble même que les proportions en fusseni sem- 
blables. Vitruve déclare que la longueur des places à Rome 
était supérieure d'un tiers à leur largeur (1). N'est-ce pas 
d'après cette régie qu'a été construit le forum de Gighthis 
(60 métrés de long sur 40 de large) ? Ne sont-ce pas à peu prés 
les proportions des deux places de Zita et de Simitthu ? Des 
analogies aussi frappantes ne peuvent pas être accidentelles et 
involontaires. 

Les lieux et salles de réunion : curies, basiliques, exèdres. — 
C'est dans le voisinage , quelquefois tout autour du forum , que 
s'élevaient la curie, la ou les basiliques, parfois une exèdre. 

L'édifice, dans lequel l'assemblée municipale, ordo, ordo decu- 
rionum, tenait ses séances, portait en général le nom de 
curia (2) ; il s'appelait aussi ordinis aedes (3), ou encore aedes 
curialis (4), ou même ordinis templum (5). Parmi les monuments 
romains de l'Afrique proconsulaire qui ont été soit fouillés soit 
étudiés en détail , aucun ne peut être avec certitude considéré 
comme une curie ; le seul auquel il soit permis d'attribuer ce 
nom avec beaucoup de vraisemblance, est un édifice à moitié 
ruiné de Tbuburnica. « La partie reconnaissable de ce monu- 
ment se compose dune grande salle rectangulaire, complétée 
sur la façade méridionale par un hémicycle percé de trois 
fenêtres cintrées. L'entrée de la façade principale, opposée à 
l'hémicycle, est formée par une grande porte carrée, surmontée 
d'un linteau monolithe (6). » Ce plan très simple est le môme 
que celui d'un petit édifice de Pompôï, voisin du grand forum, 
et dans lequel on a cru reconnaître la curie de cette ville. 

Si dans la curie ne pouvaient se réunir que les membres du 
sénat municipal, la basilique était ouverte à tous les habitants 
de la ville : aux marchands , qui vendaient leurs denrées dans 
des boutiques disposées sous les portiques intérieurs ; aux né- 



(1) De architeclura, V, 1. 

(2) C. /. L., VIII, 1548; SuppL, 11774 et 11436. 

(3) C. /. L., VIII, SuppL, 14436, d'après une restitution très vraisemblable 
de MM. Gagnât et Schmidt. 

(4) C. I. L., VIII, 757. 

(5) C. I. L., VIII, Suppl., 11824, lig. 26. 

(6) Ch. Tissot, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, 
II, p. 233-284; Bulletin archéologique du Comité, ann. 1891, p. 167 et suiv., 
fig. 2, 3, 4. (Carton et Chenel, Thuburnica.) 



9B LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

gociants , qui traitaient leurs affaires commerciales ; aux plai- 
deurs, aux oisifs. Des procès s'y plaidaient, des jugements y 
étaient rendus , des conférences y étaient prononcées. La plu- 
part des anciennes basiliques furent transformées , après le 
règne de Constantin, en églises chrétiennes ; mais le plan géné- 
ral n'en fut pas bouleversé : on le reconnaît encore aisément. 
Derrière un portique soutenu par une colonnade, s'étendait 
une nef rectangulaire , séparée par des rangées de colonnes de 
deux nefs latérales plus étroites ; au fond du monument s'arron- 
dissait, en général, un large hémicycle, surmonte d'une abside 
et décoré de statues. Quelquefois les deux extrémités de la nef 
centrale étaient symétriques, comme à Thelepte et àSimitthu(l). 
Les basiliques d' Ammaedara (2) , de Sufes (3) , de Thelepte (4) 
paraissent avoir mieux résisté que beaucoup d'autres aux inju- 
res du temps : un grand nombre de colonnes ou de bases de co- 
lonnes y sont encore en place. Il est certain que ces édifices ont 
été construits sur le modèle des basiliques de Rome : M. Sala- 
din a signalé l'analogie qui existe entre la basilique d' Ammae- 
dara et la Basilica Ulpia du forum de Trajan. D'ailleurs, bien 
que le mot basilica soit d'origine grecque (pafftXixY) (ttooc, paeriXtxvi), 
le monument ainsi désigné est essentiellement romain ; c'est à 
l'époque romaine et par les Romains que l'usage en a été sur- 
tout adopté et répandu. 

Enfin, dans quelques cités, des exèdres s'élevaient, destinées 
sans doute aux assemblées des corporations, des collèges, etc. 
On sait, par une inscription, que deux exèdres [scholaé] avaient 
été construites à Gurubis en l'année 20 av. J.-C. (5). J'ai dé- 
blayé, en 1892, un monument analogue à Simitthu; la forme 
générale en était celle d'un hémicycle, dont la paroi intérieure 
était ornée de colonnes engagées , et dont les murs étaient dé- 
corés, au moins sur la façade, d'un revêtement en marbre. Sauf 
quelques détails , l'exèdre de Simitthu ressemblait aux exèdres 
d'Italie, entre autres aux deux exèdres de Pompéï, situées, 
l'une sur la Voie des tombeaux , l'autre sur le forum triangu- 



(1) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1885, p. 133 et suiv. (Pédoya, 
Notice sur les ruines de Thelepte). — Nouvelles Archives des Missions, 
t. II, p. 415, fig. 26. (Saladin, 2* rapport.) 

(2) Archives des Missions, Z* série, t. XIII, p. 175. (Saladin, 1" rapport.) 

(3) Ch. Tissot, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, 
II, p. 617. 

(4) Bulletin archéologique du Comité , ann. 1885, toc. cit. 

(5) C. I. L., VIII, 978; cf. 1273 (?). 



LES ÉDIFICES PUBLICS, LES MAISONS PARTICULIÈRES. 97 

laire (1). Gomme les basiliques, comme les arcs de triomphe, 
comme la plupart des temples , les exèdres bâties dans les 
cités africaines étaient des édifices bien romains, que n'avaient 
connus ni les Carthaginois ni les Numides. 

Les thermes, les théâtres, les amphithéâtres, les cirques. — Leurs 
devoirs religieux accomplis et leurs affaires terminées , les ha- 
bitants de toutes ces villes songeaient à leurs plaisirs ; ils al- 
laient dans les bains publics se reposer de leurs fatigues ; ils 
aimaient à s'asseoir sur les gradins du théâtre, de l'amphithéâ- 
tre ou du cirque pour assister à des représentations de farces 
et de mimes ; pour suivre avec émotion les péripéties des com- 
bats de gladiateurs ou des chasses d'animaux sauvages; pour 
acclamer les vainqueurs des courses de chars (2). Toute cité de 
quelque importance possédait ses thermes, son théâtre et son 
amphithéâtre ; les cirques paraissent avoir été plus rares ; hors 
de Carthage, on n'en a retrouvé jusqu'à ce jour de traces cer- 
taines qu'à Utique (3), Hadrumète (4) et Thysdrus (5). 

Les édifices destinés aux bains publics s'appelaient thermae, 
baincae ou balineae, lavacra. Ces trois termes étaient employés 
en Afrique ; plusieurs inscriptions le prouvent. Le mot thermae, 
dont l'usage était le plus général (fi), désignait ces vastes mo- 
numents dans lesquels étaient aménagés et disposés, à côté des 
bains proprement dits , des salons de conversation, des porti- 
ques , des promenades couvertes ou à air libre , des salles pour 
toutes sortes d'exercices. Le sens du mot balneae était plus res- 
treint; on entendait par là des bains d'eau froide, d'eau chaude 
ou de vapeur, sans toutes les dépendances qui donnaient aux 
thermes une étendue souvent considérable (7). L'expression la- 



(1) Mémoires présentés par divers savants à l'Académie des Inscriptions 
et Belles-Lettres, l" série, t. X, l"* partie, p. 463 et suiv. 

(2) Sur les représentations du cirque, do l'araphithcàtrc et du théâtre 
dans l'empire romain, voir Fricdlaender, Mœurs romaines du règne d'Au- 
guste à la fin des Antonins (trad. Ch. Vogel), liv. VI, ch. ii, m, iv. 

(3) Ch. Tissot, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, 
II, p. 78-79. 

(4) Ch. Tissot, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, 
II, p. 157. 

(5) Id., ibid., p. 185. 

(6) C. /. L., VIII, 1295, à Membressa; SuppL, 12513, à Carthage; 12274, à 
Avitta Bibba; 11775, à Mididis. 

(7) C. /. L., VIII, SuppL, 16400 : dans une petite ville dont les ruines s'ap- 
pellent aujourd'hui U' Aouitta, au sud do Thacia. 

T. 7 



98 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

vacra était réservée aux bains d'eau, par opposition aux bains 
de vapeur (1). 

Les ruines de bains antiques ne sont pas rares en Tunisie ; 
malheureusement les unes ne sont que des monceaux de pier- 
res et de maçonnerie écroulées, dont le déblaiement ne pourrait 
se faire qu'à grand'peine et à grands frais : c'est le cas par 
exemple à Garthage, oîi les restes des thermes, très grandioses, 
mais absolument bouleversés, sont aujourd'hui connus sous le 
nom arabe de Dermech, corruption évidente de l'ancien mot 
thermae. Ailleurs les constructions ont moins souffert du temps : 
des pans de murs élevés , quelques voûtes , plusieurs salles de 
formes diverses sont encore debout; mais aucune fouille mé- 
thodique n'y a été exécutée, et le plan général de l'édifice ne 
peut être reconstitué que par hypothèse : il en est ainsi à Tha- 
braca (2), à Simitthu (3), à Sicca Veneria (4), à Thelepte (5). Ail- 
leurs enfin il est prudent de n'accepter que sous réserves 
l'avis des premiers explorateurs , qui ont vu des bains publics 
dans toutes les ruines un peu considérables construites en blo- 
cage et composées de plusieurs grandes salles ou de plusieurs 
voûtes élevées; on se tromperait peut-être, par exemple, si l'on 
considérait comme des thermes le grand édifice dont les restes 
se dressent, encore imposants, sur l'emplacement de BuUa 
regia, à l'ouest du théâtre (6). 

Toutefois les études faites sur place par M. Saladin dans les 
ruines de Thelepte et de Simitthu paraissent bien prouver que 
la disposition générale des bains publics de l'Afrique romaine 
était calquée sur celle des halneae d'Italie. On y retrouve les 
mêmes parties essentielles : Vapodytcrium ou vestiaire com- 
mun (7) ; le frigidarium, ou salle maintenue à une basse tempé- 
rature ; le tepidarium, ou salle tiède ; le caldarium, ou étuve ; le 
laconicum, tantôt circulaire, tantôt demi-circulaire et dont la 
température était très élevée ; enfin des salles de repos , des 
portiques et des cours (8). 

(I) C. /. /.., VIII, Suppl, 15204, à Thignica. 

(î) Dullelin archéologique du Comilé, ann. 1892, p. 184-186. 

(Z) Nouvelles Avcliives des Missions, t. II, p. 425 et s. (Saladin, 2« rapport.) 

(4) Archives des Missions, 3* série, t. XIII, p. 204. (Saladin, 1" rapport.) 

(5) Ibid., p. 116-117. (Id., ibid.) 

(6) Nouvelles Archives des Missions, t. II, p. 432 et suiv., et note 2 de la 
page 432. (Saladin, 2* rapport.) 

(7) Cette partie des thermes est citée dans deux inscriptions africaines : 
C. I. L., VIII, 828 et 1295. 

(8) Archives des Missions, 3* série, t. XIII, p. 116-118. (Saladin, 1" rap- 



I 



LES ÉDIFICES PUBLICS, LES MAISONS PARTICULIÈRES. 99 

Parmi les théâtres, qui avaient été bâtis dans les cités de 
l'Afrique proconsulaire , il en est plusieurs qui se sont assez 
bien conservés : deux d'entre eux ont été fouillés en partie, ceux 
de Thugga et de Simitthu (1) ; un troisième, celui d'Althiburus, 
a été étudié par M. Saladin (2). Quant aux théâtres de Sufetula, 
d'Ammaedara, de Sicca Veneria, de Bulla regia et d'autres 
villes, on ne peut qu'en affirmer rexistence et en indiquer la 
forme générale : ils sont ou trop ruinés ou encore trop enterrés 
pour qu'on en parle avec détail. 

Des observations faites dans les théâtres de Thugga , de Si- 
mitthu et d'Althiburus , il résulte que ces édifices étaient con- 
struits sur le même plan et d'après les mêmes règles que les 
théâtres de Rome et d'Italie. Lorsque la déclivité du sol per- 
mettait d'adosser les gradins au flanc d'un coteau, de creuser 
pour ainsi dire la cavea dans la masse même d'une colline, l'hé- 
micycle du théâtre n'avait point de façade extérieure ; mais 
peut-être disposait-on, dans ce cas, au-dessous des gradins, des 
substructions souterraines, chambres et galeries voûtées, des- 
tinées à assurer la solidité de l'édifice (3). A Simitthu, le théâtre 
était divisé en deux étages [maeniana); l'étage supérieur s'éle- 
vait tout entier au-dessus du sol environnant ; les gradins en 
étaient supportés par des voûtes en blocage, qui s'ouvraient sur 
un portique extérieur, et toute la cavea reposait sur de puis- 
santes fondations dont l'ensemble, encore très visible, se com- 
pose de deux vouloirs voûtés concentriques , réunis entre eux 
par une série de chambres souterraines de formes variables (4) ; 
dans ce théâtre, l'étage supérieur seul avait une façade exté- 
rieure. Enfin à Althiburus le théâtre avait été élevé sur un 
terre-plain, et la façade extérieure de l'hémicycle était formée 



port.) Cf. une inscription trouvée à Aubuzra (C. /. L., VIII, Suppl., 16368), 
et dans laquelle il est question d'un édifice appelé paganicum , qui com- 
prend poriicum et caldarium et chorle{m). » Cf. également C. /. L., VIII, 
828. 

(1) Bulletin d'Oran, ann. 1893, p. 163 et suiv. (Carton et Denis, Notice 
sur des fouilles exécutées à Dougga); — Mélanges de l'Ecole française de 
Rome, t. XII (ann. 1892), p. 360 et suiv., — et Mémoires présentés par di- 
vers savants à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1" série, t. X, 
1" partie, p. 454-457, 

(2) Archives des Missions, 3» série, t. XIII, p. 193-195. (Saladin, i*» rap- 
port.) 

(3) Il en était ainsi au théâtre de Thugga, d'après MM. Carton et Denis. 
(Bulletin d'Oran, ann. 1893, p. 170.) 

(4) Mélanges de l'Ecole française de Rome, t. XII (ann. 1892), p. 360 et suiv.* 



100 I-ES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

,>ar deux rangées d'arcades superposées. Quant à Ucavea pro- 
nr ment ate et à la scène, elles paraissent avoir été disposées 
danT ces théâtres comme dans tous les théâtres romains. Les 
tZZnonn qui séparent les ^aeniana ; les -«; ^l- -; 
l'ensemble des gradins en un certain nombre de cunei , les vo 
Xràui donnent accès dans la ca.m; Vorchestra pavée de 
Ses comme â Thugga (1) ou dune -o/.-q^^^.^^™;./,^^" 
mitthu (2) et Sufetula (3) ; le frons scenae «1»'=»^ ,* ""^'J f,^;,; 
l ,ulpiiL, les po.,«ma .- ces divers éléments ^^ «ut f a're 
antique se sont retrouvés dans les monuments africains, sans 

TeresTa^ru^ri^itr-qu'il raut ^^^^^^^^^^ 

rafe^:;'::::^ rsre é=;n:sir d^^^^^^^^ 

nortesd s vues leur enceinte elliptique, formée de plusieurs 
Maies d a cadet A Similthu. le mur vertical qui ceignait 'arène 
et aueloues gradins sont encore visibles; à Bulla regia, les ar- 
:r Sures ont subsisté • — '^f ,f ,Ç-,Xé:^: 
te Juttc^n^fr f .è ,ui re^te la 
.n.2 • font vestige de construction a disparu a la surtace au 

tnmains ■ les vomitoires. les galeries qui couronnaient 1 étage 
sûXur, les lorridors voûtés qui soutenaient les gradins le 
naLag^squi taisaient communiquer l'arène avec les cages des 
bé s auves Peut-être même quelques-uns de ces amphi- 
thSres africains ont-ils servi â des naumachies. n y a la 
rien de particulier à l'Afrique romaine : tout a été importe 
d'Italie, et les modèles ont été servilement copiés. 

Je citerai enfin, pour m'efforcer d'être eomple', quelq^.^^^t'n 
numents dont les noms seuls nous sont connus Une 'n^^'iption 
qu provient d'H' Bedd, dans la haute va lée "e 10. T me, me^ 
«"nne un Sepfcodmm (4) ; sur un texte trouvé a H el Faouar, 

(„ Buuelin d'Oran, ann. 1893, p. 170. (Carton et Denis. Noiice s,.r d« 
^°"i' «;1o:f;L''n;;f;a' .i»e. »>„,„. . <^.ca.*™.. d« ,„.cHp,.o„a 

el BeUes-LMrcB. 1" série, t. X, .'" Pf""' P' , g ' jjj, (s^adin, f rap- 

(3) Archims des Missions, 3- série, t. XIII, p. 83, ng. i 

(4) C. ;. L; Vni, Suppl., 1*372. 



LES ÉDIFICES PUBLICS, LES MAISONS PARTICULIÈRES. 101 

non loin de Béja, il est question d'un édifice appelé « sexsagonem » 
(accus.), en même temps que de la curie (1). Ce Septizodium pro- 
vincial n'était sans doute qu'une imitation prétentieuse du Sep- 
tizonium de Rome. Quant au sexsagon, tout ce que l'on en peut 
dire, c'est que c'était une construction à six angles, et par con- 
séquent à six faces, le nom qu'elle porte suffisant d'ailleurs à 
en prouver l'origine exotique. 

Les habitations particulières. — Les maisons, les habitations 
particulières ont beaucoup plus souff'ert du temps que les 
grands édifices. Il n'en est resté pour ainsi dire aucune debout: 
à peine pourrait-on citer la maison romaine d'H"" Ghett, connue 
sous le nom de Bordj Sidi Abd el Melek (2). Dans les ruines des 
grandes villes, les monuments publics émergent seuls au- 
dessus du sol, avec leurs colonnades, leurs voûtes, leurs absi- 
des. Des maisons plus modestes, où s'écoulait la vie privée des 
citoyens , il ne subsiste aujourd'hui que quelques pierres dres- 
sées, montants de portes ou chaînes de grand appareil formant 
l'ossature de la construction (3). Il serait donc difficile d'indi- 
quer, avec autant de précision que pour les édifices munici- 
paux , le plan général de la maison africaine ; les renseigne- 
ments que nous possédons à l'heure actuelle ne sont ni 
abondants ni caractéristiques. A Simitthu , à Thabraca , dans 
d'autres villes encore, certaines maisons étaient bâties sur des 
citernes ; mais il ne paraît pas en avoir été de même partout : 
la riche villa d'Hadrumète, dans laquelle a été découverte la 
grande mosaïque du Cortège de Neptune, exposée aujourd'hui 
au musée Alaoui , reposait sur une couche profonde de décom- 
bres, morceaux de mosaïque, tessons, fragments de marbre et 
de pierre, matériaux de toute espèce provenant d'une construc- 
tion plus ancienne (4). La maison d'H' Chett se composait d'un 
rez-de-chaussée et d'un étage ; deux mosaïques, trouvées l'une 



(1) C. I. L., VIII, Suppl., 14436. 

(2) BuUelin trimestriel des antiquités africaines, ann. 1882-1883, p. 2G4 ; 
ann. 1885, p. 30. — Tissot, Géographie comparée de la province romaine 
d'Afrique, II, p. 3G4-365. — R. Gagnât et Saladin, Voyage en Tunisie^ 
p. 318-3'ZO. 

(3) Archives des missions, 3* série, t. XIII, p. 67 (Saladin, 1" rapport. La 
description générale que l'auteur donne des ruines de Sufetula pourrait 
s'appliquer à beaucoup d'autres ruines importantes : BuUa regia, Simitthu, 
Uthina, Thelepte, Cillium, Ammaedara, etc.) 

(4) Colleclions du musée Alaoui, t. I, p. 30. 



102 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

à Thabraca, l'autre à Uthina, représentent aussi des maisons à 
un étage (1) ; ailleurs, au contraire, on est en droit de conclure 
des dimensions considérables de quelques salles et de la fragi- 
lité des murs, que seul un rez-de-chaussée existait (2). 

Quant à la disposition des diverses parties de la maison, 
nous ne la connaissons guère avec quelque détail que par deux 
des exemples précités, les maisons d'Hadrumète et d'Uthina. 
Ces deux maisons, d'une étendue relativement considérable, 
avaient, dans leur ensemble, la forme d'un rectangle : elles se 
composaient de deux corps de bâtiments parallèles et reliés 
entre eux par deux ailes de moindre importance ; au centre 
s'étendait un espace découvert, cour ou jardin, peut-être orné 
d'un péristyle. Dans chacun des deux grands corps de logis il y 
avait j suivant toute apparence, une vaste salle, entourée de 
corridors sur lesquels donnaient d'autres chambres plus pe- 
tites (3). Ce plan n'est pas sans analogie avec celui des grandes 
maisons de Pompéï : quelques détails particuliers accusent 
même davantage cette ressemblance. Dans la riche habitation 
d'Hadrumète, le corridor qui passait derrière la grande salle de 
Neptune, était orné d'une exèdre en abside (4) ; l'une des pièces 
de la maison d'Uthina parait bien avoir été un atrium : « Cinq 
colonnes calcaires, qui soutenaient le toit, la divisent en deux 
parties, l'une enveloppant l'autre : la première, attenant direc- 
tement au mur à l'ouest, est, sur les trois autres côtés, séparée 
par une colonnade du promenoir extérieur. » Sur cet atrium 
s'ouvraient les portes de trois petites chambres identiques (5). 
Or l'atrium était l'une des parties les plus importantes de toute 
maison romaine ; plusieurs exèdres ont , d'autre part , été re- 
trouvées à Pompéï. 

Assurément les deux villas d'Hadrumète et d'Uthina étaient 
habitées par de riches Africains ; la plupart des maisons, dans 
les antiques cités de ce pays, devaient être plus petites et plus 
modestes ; elles contenaient sans doute moins de pièces, surtout 

(1) La mosaïque de Thabraca, à laquelle je me réfère ici, est une des trois 
mosaïques qui ont été découvertes on 1890 dans la ferme Godmet-Clouet, 
et qui ne sont pas encore publiées; la mosaïque d'Uthina a été mise au jour 
plus récemment, en 1893, par l'Inspection des antiquités et des arts de Tu- 
nis, au cours de fouilles habilement dirigées par M. Gauckler. 

(2) Collections du musée Alaoui, t. I, p. 18. 

(3) Collections du musée Alaoui, t. I, p. 18; Revue archéologique, année 
1894, 1" sera., p. 115-117. 

(4) Collections du musée Alaoui, loc. cit. 

(5) Petit Temps du 10 février 1894. 



LES ÉDIFICES PUBLICS, LES MAISONS PARTICULIÈRES. 103 

moins de vastes salles à colonnades , moins de portiques et de 
péristyles. Etaient-elles construites sur un plan original? Res- 
semblaient-elles aux demeures des Carthaginois ? Rappelaient- 
elles les mapalia numides dont parle Salluste? Ce sont là des 
questions auxquelles il nous est impossible de répondre ; nous 
n'avons aucun document qui nous permette de les résoudre. 
Toutefois, il n'est pas sans intérêt de constater que, dans deux 
cités importantes, Hadrumète et Uthina, deux riches et gran- 
des maisons avaient une physionomie et un aspect bien ro- 
mains ; il est difficile de croire que ce fût là une exception. 

Les monuments funéraires. — Si les maisons, demeures des 
vivants, ont été presque partout ruinées, les monuments funé- 
raires , demeures des morts , ont été respectés davantage soit 
par le temps soit par les hommes. Les nécropoles s'étendent 
aujourd'hui comme autrefois aux portes des cités , le long des 
principales voies. Les tombes de toutes sortes sont encore en 
place , souvent intactes ; les mausolées , véritables édifices , ont 
souffert davantage ; mais il est presque toujours possible d'en 
reconstituer le plan général. Je n'étudierai ici que les monu- 
ments funéraires, c'est-à-dire la partie extérieure du tombeau; 
quant au mode de sépulture et aux coutumes qui s'y rattachent, 
je m'en occuperai dans le livre II, lorsque je traiterai des 
mœurs de la population. 

Les tombes proprement dites étaient de formes variées. Les 
stèles étaient des pierres plates fichées en terre ; l'extrémité 
inférieure en était fruste ; le sommet en était tantôt simplement 
triangulaire, tantôt orné de deux acrotères. Au milieu de la 
stèle l'épitaphe était gravée, quelquefois dans un cartouche; 
au-dessus du cartouche, un bas-relief d'exécution le plus sou- 
vent très grossière représentait soit le défunt ou les défunts, 
soit plus rarement le banquet funèbre ; parfois, comme à BuUa 
regia, la stèle était simplement décorée d'emblèmes symbo- 
liques (1), croissant de lune, disque, rosace, fleurs de lotus; 
parfois aussi l'épitaphe seule était inscrite sur la pierre tom- 
bale. On a trouvé des stèles dans presque toutes les nécro- 
poles ; c'était donc là une variété de tombe commune à toutes 
les parties de l'Afrique romaine. Il semble que la stèle funé- 
raire soit d'origine orientale autant que latine : les épitaphes 



(1) Revue archéologique, ann. 1890, 1" sera., p. 20-21 (Carton, Les nécro- 
pole» païennes de Bulla Regia). 



104 LES CITI^ÎS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

puniques ou néo-puniques que l'on connaît actuellement sont 
pour la plupart gravées sur des stèles plus ou moins hautes , 
plus ou moins frustes ; beaucoup de stèles funéraires ont été 
trouvées en Egypte. 

L'usage des tombes demi-cylindriques est certainement venu 
d'Orient. Ces tombes étaient de plusieurs espèces : tantôt elles 
étaient constituées par une pierre taillée en forme de prisme 
quadrilatéral surmonté d'un demi-cylindre (1) ; ce caisson était 
encastré par sa base dans une grande dalle de forme rectan- 
gulaire. Tantôt le demi-cylindre existait seul; il reposait sur la 
face plane parallèle à la génératrice (2) ; tantôt enfin , au lieu 
d'être monolithe, le demi-cylindre était en blocage enduit de 
mortier, et s'élevait sur deux ou plusieurs gradins (3). L'épi- 
taphe était gravée soit sur l'une des bases, soit dans un car- 
touche plan ménagé sur la surface courbe d'un des côtés du 
demi-cylindre. 

La tombe demi-cylindrique a été importée en Afrique par 
les Phéniciens ; on la retrouve au pied du Liban et en Pales- 
tine ; c'est encore aujourd'hui le type le plus répandu de la 
tombe arabe en Orient et dans l'Afrique du nord. D'autre part 
cette forme de sépulture est exceptionnelle en Italie et dans les 
pays où n'a point profondément pénétré l'influence orientale (4). 

Les cippes étaient des tombes plus ornées : les uns, de forme 
carrée, ressemblaient à des autels ou à des piédestaux ; le sou- 
bassement en était mouluré avec "plus ou moins de richesse ; la 
table supérieure supportait un couronnement , tantôt un motif 
orné de volutes, tantôt une pyramide quadrangulaire ; l'épi- 
taphe se lisait sur la face antérieure ; des canthares , des pa- 
tères, quelquefois des génies funéraires décoraient les deux 
faces latérales (5). Les autres étaient hexagonaux; ou bien plu- 



(1) A Bulla regia : Revue archéologique, ann. 1890, loc, cit. 

(2) A Amraacdara et dans les environs : Archives des missions, 3* série, 
t. Xin, p. 178 (Saladin, 1*' rapport). J'ai retrouvé le même type à Simitthu, 
dans la nécropole voisine de la route de Thabraca. 

(3) A Hadrumète : C. 1. L., VIII, Suppl., n" 11145, p. 1161; à Arch-Zara, 
près de Sullcctura : Ibid., p. 1157; dans la nécropole dHaouch-Taacha : 
Archives des missions, 3* série, t. XIII, p. 39-41, fig. 57 et suiv. {Saladin, 
i" rapport); à II' Zourzour : Ibid., p. 61, fig. 116-117; dans la nécropole 
de Bir cl Hafeï : Ibid., p. 97, fig. 169 c. 

(4) Archives des missions, 3* série, t. XIII, p. 41 et note 1; p. Î21 (Sala- 
din, 1" rapport). 

(5) Voir un de ces monuments dans les Nouvelles Archives des missions, 
t. II, p. 528, fig. 138 (Saladin, 2"" rapport). 




LES ÉDIFICES PUBLICS , LES MAISONS PARTICULIÈRES. 105 

sieurs faces en étaient remplies par des épitaphes, comme 
à Masculula (H"" Guergour) (1), ou bien comme à Aubuzza 
(H"" Djezza), une seule inscription se lirait sur la face princi- 
pale , tandis que les autres faces étaient ornées de rinceaux ou 
de guirlandes (2). Les cippes hexagonaux étaient quelquefois 
couronnés par une pyramide hexagonale. 

Il est tout à fait vraisemblable que la tombe en forme de 
petit autel carré était d'origine romaine ; le cippe hexagonal 
n'en était qu'une variété. Mais la pyramide, à quatre ou à six 
faces, qui couronnait parfois ces monuments funéraires, avait 
été empruntée à l'art égyptien ; elle était de provenance orien- 
tale. Les cippes à pyramides avaient donc un double caractère ; 
ils étaient à la fois romains et puniques ; ils témoignaient dans 
une certaine mesure et dans un certain sens du mélange qui 
s'était opéré entre les coutumes nouvelles apportées par les 
conquérants et les traditions plus anciennes héritées des pre- 
miers colons phéniciens. 

Les types des mausolées n'étaient pas moins variés que ceux 
des tombes plus modestes : j'en retiendrai trois, qui me parais- 
sent intéressants. 

Le premier de ces types est le mausolée à plusieurs étages 
construit sur plan quadrangulaire et surmonté d'une pyra- 
mide. Le rez-de-chaussée ou soubassement, en général massif, 
renfermait la chambre funéraire ; dans la façade antérieure du 
premier étage se creusait une cella, souvent entre deux pilas- 
tres ou deux colonnes engagées (3) ; à Cillium, le premier étage 
d'un grand mausolée, sans ouverture extérieure, était orné de 
quatre pilastres sur chaque face ; au second étage se trouvait 
une niche sur plan carré (4). Les mausolées de ce type se ter- 
minaient, en général, par une pyramide à faces planes (5) ou à 
faces courbes (6). 



(1) C. /. L., VIII, Suppl., 15792; R, Gagnai, Explorations archéologiques 
el épigraphiques en Tunisie, fasc. I, p. GO. 

(2) Archives des missions, 3» série, t, XIII, p. 200-201, fig. 347 (Saladin, 
1" rapport). 

(3) Mausolée de la nécropole d'Haouch-Taacha : Archives des missions, 
3» série, t. XIII, p. 39-40, fig. 54 (Saladin, !•' rapport) ; mausolées de Julius 
Rogatus et do Junius Rogatus, à Gemellao : Ibid., p. 1 1 1-1 13, fig. 192-198. 

(4) Archives des missions, 3* série, t. XIII, p. 156-159, fig. 278-283 (Sala- 
din, 1" rapport). 

(5) Mausolées de Julius Rogatus et de Junius Rogatus, toc. cit. 

(6) Mausolée d'Haouch-Taacha, loc. cit. 



106 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

M. Saladin a montré (1) qu'en Afrique ces monuments funé- 
raires avaient été certainement importés de l'Orient ; ils appar- 
tiennent à une série très caractéristique de mausolées qui 
commence aux sépultures égyptiennes de la dix-huitième dy- 
nastie, comprend le mausolée de Bordj el Bezzah, à Amrith, 
celui de Kamoual el Kurmel, les tombeaux dits de Zacharie et 
d'Absalon à Jérusalem ; et finit au septième siècle ap. J.-C. 
avec les tombeaux du Haouran décrits par MM. de Vogué et 
Duthoit. Cette forme d'édifice funéraire, qui fut en usage pen- 
dant de longs siècles dans tous les pays orientaux , semble ne 
pas avoir été connue des Romains ; elle se retrouve , au con- 
traire, sauf quelques détails, dans le célèbre mausolée punique 
de Thugga (2). 

D'autres mausolées étaient construits sur un plan tout diffé- 
rent. De même que les cippes carrés non surmontés d'une py- 
ramide ressemblaient à de petits autels, de même plusieurs mau- 
solées se rapprochaient par leur aspect général des sanctuaires 
gréco-romains. Ils se composaient d'une cella élevée à laquelle 
on accédait par un escalier ; au-dessous de la cella et derrière 
l'escalier se trouvait la chambre funéraire. La cella était par- 
fois précédée d'un portique tétrastyle, surmonté d'un fronton ; 
elle-même était aussi quelquefois décorée de pilastres (3). Cette 
forme est dans son ensemble celle du tombeau de la gens Ha- 
teria, représenté sur un bas-relief du musée de Latran (4). A 
cette catégorie de monuments funéraires appartiennent les beaux 
mausolées de Masculula, édifices d'aspect et de caractère ro- 
mains (5). Il faut y joindre un tombeau plus modeste de Si- 
mitthu, composé d'une cella carrée précédée de gradins et can- 
tonnée de pilastres aux deux angles de la façade. L'influence de 
l'architecture religieuse gréco-romaine me paraît ici incontes- 
table : d'ailleurs, pour les Romains, chaque tombeau n'était-il 

(1) Archives des missions, 3* série, t. XIII, p. 222; Nouvelles Archives 
des missions, t. Il, p. 462, fig. 75, 94 et 95. 

(2) Nouvelles Archives des missions, t. II, p. 455 et suiv., fig. 72, 73 et 100 
(Saladin, 2' rapport). 

(3) Voir des mausolées de ce type dans les Archives des missions, 3* sé- 
rie, t. XllI (Saladin, 1" rapport) : p. 99, fig. 170-173 (Bir el Hafeï); p. 131- 
135, fig. 230-235 (H' es Zaatli); p. 135, fig. 237 (H' Kamor); p. 149-150, fig. 267- 
208 (H' el Ktib); p. 193, fig. 334-335 (H' Medeïna = Althiburus). 

(4) Helbig, Guide dans les m.usées d'archéologie classique de Rom.e (trad. 
française), I, p. 502-504, n° 672. 

(5) R. Gagnât, Explorations archéologiques et épigraphiques en Tunisie, 
fasc. I, p. 54, pi. V, VI. 



LES ÉDIFICES PUBLICS, LES MAISONS PARTICULIÈRES. 107 

pas un sanctuaire dans lequel on célébrait le culte des morts ? 

Enfin il existe, sur la route de Tunis à Sousse, près du vil- 
lage moderne d'Hammamet, les ruines d'un grand mausolée cir- 
culaire, connues aujourd'hui sous le nom de Kasr Menara (1). 
Ce monument, unique en Tunisie, avait été élevé à l'imitation 
et sur le plan des grands tombeaux circulaires de Gaecilia Me- 
tella, d'Auguste et d'Hadrien à Rome, de la gens Plautia au pied 
des collines de Tibur. 

Les monuments funéraires, tombes et mausolées, construits 
par les habitants de l'Afrique romaine aux portes de leurs cités, 
présentaient donc un double caractère : les uns étaient d'ori- 
gine orientale et reproduisaient les formes importées jadis en 
Afrique par les colons phéniciens ; les autres au contraire imi- 
taient les tombeaux et les sépulcres romains. 

Au début de ce chapitre, l'étude des édifices religieux m'a 
conduit aux mêmes conclusions. Dans le culte des morts comme 
dans la religion, les traditions plus anciennes ont survécu ; elles 
n'ont pas disparu devant la civilisation nouvelle introduite dans 
le pays par les maîtres de l'empire. Il n'en a été de même, on 
l'a vu, ni pour les autres monuments publics, ni même pour les 
habitations privées. Dans ce cas, la transformation a pu s'ac- 
complir entièrement, parce qu'elle ne choquait aucun des sen- 
ments, aucun des vieux usages auxquels les peuples comme les 
individus sont et restent le plus fidèlement attachés. 

(1) R. Gagnât, ibid., fasc. II, p. 11, pi. xil. 




CHAPITRE VII. 



LES BEAUX-ARTS : ARCHITECTURE, SCULPTURE, PEINTURE, MOSAÏQUE. 



Presque tous les édifices, qui s'élevèrent dans les antiques 
cités africaines aux trois premiers siècles de l'empire, furent 
construits sur le modèle et sur le plan des monuments de Rome : 
chacune de ces petites villes paraît avoir eu la prétention d'imi- 
ter la capitale du monde. Je n'en ai examiné jusqu'ici que la 
forme générale , le squelette pour ainsi dire ; mais ce squelette 
était dissimulé sous une riche décoration architecturale ; des 
statues se dressaient sur des bases, dans les sanctuaires, autour 
et au-dessus des arcs de triomphe , au milieu des places , dans 
les basiliques , dans les salles des thermes , sur la scène des 
théâtres , au-dessus des tombeaux ; des fresques ornaient les 
murs, des mosaïques formaient le pavement des édifices publics 
et des maisons particulières. Ce n'était pas seulement Car- 
thage, les ports animés et riches du littoral ou les cités les plus 
importantes de l'intérieur que les arts avaient ainsi embellis ; 
dans les ruines de toutes les villes et jusque sur l'emplacement 
de modestes bourgades ont été retrouvés des fragments d'archi- 
tecture, de sculpture et de mosaïque. Quel a été le caractère de 
cet épanouissement artistique? Y a-t-il eu, dans cette province 
romaine que les Carthaginois avaient pendant de longs siècles 
occupée et colonisée au moins en partie , un art véritablement 
original? Deux civilisations, de nature et d'origine bien distinc- 
tes, se sont superposées et mélangées ; de ce contact et de cette 
fusion est-il né un génie nouveau, particulier à cette région de 
l'Afrique du Nord? 

La décoration architecturale des monuments fut empruntée 
tout entière à l'art gréco-romain. L'élément principal en était 
soit la colonne, dégagée ou engagée , soit le pilastre : colonnes 



ARCHITECTURE, SCULPTURE, PEINTURE, MOSAÏQUE. 109 

et pilastres reposaient sur des bases et se terminaient par des 
chapiteaux ; les colonnades et les rangées de pilastres soute- 
naient des entablements ; les entablements étaient surmontés 
d'attiques dans les arcs de triomphe, de frontons sur les faça- 
des des temples; dans l'intérieur des monuments, les plafonds 
étaient parfois ornés de caissons sculptés (1). 

Les éléments divers de cette décoration ne présentaient non 
plus rien d'original ni dans leur disposition respective, ni dans 
leur aspect particulier. L'étude approfondie que M. Saladin a 
faite du temple de Jupiter, Junon et Minerve à Thugga lui a 
démontré que les proportions des différentes parties de cet édi- 
fice entre elles et avec le tout étaient, dans leur ensemble, con- 
formes aux règles formulées par Vitruve d'après les traditions 
grecques qu'il connaissait (2). Il est permis de supposer qu'il en 
était de même pour les temples de Sufetula et de Thignica. 

Les fûts des colonnes étaient lisses (à Sufetula, par exemple), 
cannelés (à Thugga), ou torses (3); les bases étaient en général 
attiques, corinthiennes ou composites (deux tores séparés, soit 
par une scotie, soit par deux scoties entre lesquelles sont inter- 
calées une ou deux moulures). Les chapiteaux étaient déformes 
plus variées ; mais ils se rattachaient tous au type corinthien 
(temple de Jupiter, Junon et Minerve, à Thugga; temple de 
Thignica ; les deux temples latéraux de Sufetula ; arcs de 
triomphe d'Ammaedara, de Sufetula, de Thugga; mausolées 
de Gemellae, de Cillium, d'Ammaedara; chapiteau de Thys- 
drus), ou au type composite (le grand temple et le théâtre à Su- 
fetula; l'exèdre voisine du forum à Simitthu). 

Les motifs qui décoraient les entablements étaient des oves, 
des rais de coeur, des denticules, des pirouettes; les modillons 
et les consoles étaient revêtus de feuilles d'acanthe ; les cais- 
sons étaient remplis par des rosaces ; sur les soffites se dévelop- 
paient des rinceaux et des guirlandes. Tous ces motifs étaient 
empruntés à l'architecture romaine qui les avait copiés elle- 
même sur les monuments grecs de l'époque hellénistique. Quel- 



(1) Aucun plafond do co genre n'a encore été trouvé en place; mais l'exis 
tence de ces caissons est démontrée à la fois par plusieurs stèles néo-puni 
ques, où ils sont figurés en rabattement sous le fronton, sans aucun souci 
de la perspective, et par une inscription trouvée à Utique (C. /. L., VIII, 1183) 
addito cullu meliori laqueariorum. 

(2) Nouvelles Archives des Missions, t. II, p. 506-510. 

(3) Des fragments de colonnes torses se trouvent au musée Alaoui et dans 
plusieurs ruines, entre autres à Zama major. 



110 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

ques fragments trouvés çà et là se distinguent, il est vrai, par un 
caractère moins banal : tels en particulier le chapiteau de pilas- 
tre de Ksour, dans lequel deux volutes ioniques sont séparées 
par quatre palmettes allongées et deux ornements en forme de 
plumes (1) ; le chapiteau d'Aubuzza, décoré de volutes (2); le 
chapiteau franchement ionique du théâtre de Sicca Veneria (3) ; 
le chapiteau de style grec, orné d'une Chimère et de plusieurs 
feuilles à découpures aiguës, trouvé à Simitthu près du temple 
dit des Boucliers (4) ; tel enfin le pilastre d'angle dont un frag- 
ment a été récemment découvert près de Medjez el Bab, pilastre 
cannelé surmonté d'un chapiteau décoré de volutes et de pal- 
mettes (5). Mais de l'analogie que la plupart de ces fragments 
présentent avec le chapiteau du pilastre d'angle du soubas- 
sement du mausolée punique de Thugga (6), on a conclu non 
sans raison qu'ils sont antérieurs à l'ère chrétienne, et qu'ils 
datent de la période pendant laquelle Carthage dominait exclu- 
sivement sur cette région de l'Afrique du Nord. L'architecture 
subissait alors la double influence de la Grèce et de l'Egypte ; 
sans être plus originale, plus autochtone qu'à l'époque romaine, 
elle avait pourtant un autre caractère et s'inspirait d'autres 
modèles. Seul le chapiteau ionique du théâtre de Sicca Veneria 
parait être contemporain de l'empire ; mais les volutes et les 
oves dont il est décoré n'appartiennent pas plus en propre à 
l'Afrique que les feuilles d'acanthe. 

Si le génie inventif n'était pas la qualité maîtresse des archi- 
tectes africains , l'imagination créatrice faisait de même défaut 
aux sculpteurs et aux mosaïstes. Ils ont tout emprunté, le choix 
et la conception des sujets, les types et les attributs des person- 
nages ; ils n'ont su les renouveler par aucun trait original ; ils 
n'ont eu l'idée d'y ajouter aucun détail caractéristique. On peut 
dire sans exagération que leurs statues et leurs bas-reliefs 
étaient des répliques, que leurs mosaïques étaient des copies. 



(1) Archives des Missions, 3' série, t. XIII, p. 197, fig. 343. (Saladin, î" rap- 
port.) 
(2)Ibfd., p. 201, fig. 348-349. (Id., ibid) 

(3) Ibid., p. 203, fig. 351. (Id., ibid.) 

(4) Nouvelles Archives des Missions, t. II, p. 390-391, fig. 10-12. (Saladin, 
2» rapport.) 

(5) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1892, p. 461 et suiv. (Saladin, 
Fragment d'un pilastre d'angle.) 

(6) Nouvelles Archives des Missions, t. II, p. 464 et suiv., fig. 80 et suiv. 
(Saladin, 2* rapport.) 



L 



ARCHITECTURE, SCULPTURE, PEINTURE, MOSAÏQUE. 111 

C'est avec la religion et la mythologie gréco-romaine que 
pénétra dans tout ce pays rhabitude , auparavant à peu 
près inconnue à Garthage, de tailler dans le marbre ou de 
représenter par la couleur la forme du corps humain ; c'est 
alors seulement que naquit sur ces rivages de la Méditerranée 
l'art anthropomorphique. Les symboles furent remplacés par 
des êtres ; aux disques , aux croissants de lune , aux palmettes , 
aux caducées, aux feuilles de lotus, aux mains ouvertes, aux 
images du cône sacré se substituèrent peu à peu les types 
divers enfantés par l'art hellénique et surtout hellénistique, 
Zeus- Jupiter, Hèra-Junon, Pallas- Minerve, Artémis- Diane, 
Cronos-Saturne, Dionysos-Bacchus, Aphroditè-Vénus, Hermès- 
Mercure, Apollon, Sérapis, Isis, le dieu Bès, etc. 

Bien que de nombreux temples aient été dédiés à la Triade 
capitoline, on n'a jusqu'à présent trouvé que peu de statues ou 
de fragments de statues de Jupiter , de Junon et de Minerve. 
Une tête en marbre, découverte à Garthage et donnée au musée 
du Louvre par le commandant Marchand, représente peut-être 
le Jupiter Optimus Maximus des Romains; une autre tête en 
marbre de même provenance, que MM. Babelon et Reinach ont 
publiée et commentée dans la Gazette archéologique (1), est sans 
doute une image de Juno Gaelestis; enfin le musée Alaoui pos- 
sède une fort belle tête casquée de Minerve. Il est évident que 
ces trois têtes ont été modelées d'après les types gréco-romains 
de ces trois divinités. Une statuette de Diane chasseresse por- 
tée par un cerf, récemment exhumée près de Groumbalia (2), 
n'est probablement que la réplique d'un groupe reproduit en 
bas-relief sur la cuirasse dont est revêtu l'Auguste trouvé dans 
la viila de Livie, à Prima Porta (3). Dans quelques statues dont 
l'une, encore inédite, se trouve au musée Alaoui, Bacchus est 
représenté sous les traits d'un jeune éphèbe sans barbe, aux 
formes délicates, dont la chevelure tombe sui- les épaules en 
deux mèches abondantes : c'est le type créé par l'art hellénis- 
tique. Tout près de Garthage , sur l'emplacement de Maxula, 
a été récemment découverte une réplique très médiocre de la 
Vénus dite de Médicis (4), copie exécutée sans talent par quel- 
que sculpteur du pays. Les divinités égyptiennes, dont le 

(1) Ann. 1885, p. 131, pi. XVII, n' 1. 

(2) Gauckler, Catalogue des objets entrés au Musée Alaoui en 1892, p. 4. 

(3) Helbig, Guide dans les musées d'archéologie classique de Rome (trad. 
franc.), n" 5, p. 7; n" 646, p. 482-483. 

(4) Gauckler, Catalogue des objets entrés au musée Alaoui en 1892, p. 1. 



112 LES CITl!:S ROMAINES DE LA TUNISIE. 

culte se répandit dans tout l'empire, furent adorées à Garthage : 
la tête colossale de Jupiter-Sérapis, donnée au Louvre par le 
commandant Marchand, et les statuettes du dieu Bès trouvées 
à Garthage et à Hadrumète ne se distinguent par aucun trait 
caractéristique des autres images de Jupiter-Sérapis et de Bès. 
Rien dans ses œuvres n'est original ; rien n'y témoigne d'une 
inspiration particulière. 

L'examen des bas-reliefs et des mosaïques appelle les mêmes 
conclusions. A Mactaris, au centre même de la province, loin 
de Garthage et de la côte, un certain Sextus Nonius Juvenalis 
dédie une colonne au dieu Liber Augustus, et ce monument est 
destiné à perpétuer le souvenir de la construction d'un édifice, 
élevé à frais communs par la corporation des foulons de la 
ville. Toutes les conditions paraissent ici réunies pour que le 
bas-relief, dont la colonne est ornée, porte les traces des tradi- 
tions artistiques locales, si ces traditions ont jamais existé. Or 
voici comment Liber Augustus y est représenté : « Le dieu du 
vin est debout, entièrement nu, ses longs cheveux bouclés tom- 
bant sur ses épaules. De la main gauche, il s'appuyait sur un 
thyrse, dont on distingue encore la partie supérieure avec la 
pomme de pin ; dans la main droite abaissée, il tenait un can- 
thare et faisait une libation de vin. A la droite de Bacchus était 
figurée une panthère, qui a presque entièrement disparu au- 
jourd'hui (1). » G'est là un Bacchus gréco-romain, exclusive- 
ment gréco-romain ; le type du dieu, son thyrse, son canthare, 
la panthère qui l'accompagne, tout cela est étranger à l'Afrique 
ancienne, tout cela y est venu du dehors. G'est sous les mêmes 
traits que le dieu du vin est représenté dans une mosaïque 
récemment découverte à Uthina (2). La mosaïque du Zodiaque, 
trouvée en 1890 dans les environs du village arabe de Zaghouan, 
se compose, entre autres motifs , de sept médaillons qui con- 
tiennent les bustes des sept divinités qui président aux jours 
de la semaine, la Lune-Sélènè, Mars- Ares, Mercure-Hermès, 
Jupiter-Zeus, Vénus-Aphroditè, Saturne-Gronos , le Soleil-Hè- 
lios. Ces dieux et ces déesses ont exactement les types et les 
attributs que la mythologie gréco-romaine leur avait depuis 
longtemps donnés. 

La grande mosaïque d'Hadrumète qui représente Neptune au 
milieu de son cortège de déesses et de monstres marins, n'est 



(1) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1893, p. 124 et suiv. 

(2) Revue archéologique, ann. 1894, 1" sera p. 116. 



ARCHITECTURE, SCULPTURE. PEINTURE. MOSAÏQUE. 113 

originale ni par le sujet, ni par la composition ; tous les types 
reproduits par les mosaïstes africains étaient des types in- 
ventés par l'art grec et fixés en quelque sorte par la coutume (1). 
Si la tète du dieu Glaucus, trouvée à Sidi el Hani, peut être 
considérée comme « le plus bel échantillon que l'Afrique ait 
fournie de Tart du mosaïste (2), » il n'en est pas moins vrai que 
le sujet traité et le type du monstre ont été empruntés de toutes 
pièces à l'art gréco-romain. 

Ce qui prouve d'ailleurs combien était stérile l'imagination 
artistique des Africains, c'est qu'ils n'ont même pas su trouver 
une forme originale pour représenter dans l'art anthropomor- 
phique leurs plus anciennes divinités. Lorsque le nom latin de 
Saturne se substitua au nom punique de Baal, et lorsque l'habi- 
tude de concevoir les dieux sous une flgure humaine se fut in- 
troduite et répandue dans le pays , on emprunta à l'art gréco- 
romain les traits du dieu, comme on en avait emprunté le nom 
à la langue latine. Mais le Saturne italique et le Cronos grec 
n'étaient pas des divinités identiques au Baal phénicien ; rien 
dans l'image du vieillard barbu et voilé, dont l'attribut était une 
faucille, ne rendait l'idée exprimée jadis par le double symbole 
du disque et du croissant. Au lieu de composer un type nou- 
veau, comme l'art alexandrin avait composé les types de 
Zeus-Ammon, de Sérapis et d'Isis, l'art africain se contenta 
d'ajouter au buste de Saturne les figures d'Hèlios, personnifica- 
tion du Soleil, et de Sélènè, personnification de la Lune : 
tandis que dans le langage, la divinité était restée une et ne 
portait qu'un seul nom, dans l'art elle était devenue une 
trinité (3). 

Les scènes mythologiques, les portraits, les motifs de déco- 
ration funéraire attestent la môme banalité dans l'inspiration 
et dans la conception. La mosaïque trouvée jadis à Hadrumète 
et détruite aujourd'hui, qui représentait le Minotaure mourant 
et le navire de Thésée au moment où il quittait la Crète avec 
les Athéniens délivrés du monstre (4) ; le fragment de colonne 
(ou de putéal?), décoré d'un bas-relief dont le sujet paraît em- 

(H Collections du musée Alaoui, t. I, p. 27. (Do la Blanchère, la Mosaï- 
que d' Hadrumète.) 

(2) Exposition universelle de 1889; exposition du service des antiquités 
et des arts de la Régence de Tunis, p. 5. 

(3) Mélanges de l'Ecole française de Rome, t. XII (ann. 1892), p. 97-98. 

(4) Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 
ann. 1892, p. 383. 

T. 8 



114 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

priinté à la légende d'Actéon (1) ; le bas-relief encore inédit et 
malheureusement mutilé, que le musée du Louvre possède en 
magasin et sur lequel se reconnaît une image de la Terre nour- 
ricière, tout à fait analogue à celle qui décore la cuirasse de 
l'Auguste trouvé à Prima Porta (2) , assise entre deux fleuves, 
peut-être le Tibre et le Nil, personnifiés comme d'habitude sous 
les traits de deux vieillards barbus et armés d'une rame ; l'en- 
lèvement d'Europe, figuré sur une mosaïque récemment trou- 
vée à Uthina (3) ; les légendes d'Ixion , de Sisyphe, d'Orphée, 
sculptées sur les faces d'un mausolée découvert, il y a quelque 
mois, dans l'extrême sud tunisien, à Remada (4) : tous ces 
motifs, tous ces groupes étaient d'origine gréco - romaine ; 
aucune de ces œuvres n'a été imaginée ni conçue par des 
artistes africains. 

Les statues d'empereurs, érigées sur les places publiques, 
étaient, en Afrique comme dans tout l'empire, des statues 
cuirassées, ornées parfois du paludamentum drapé sur l'épaule 
gauche : sur la cuirasse, en relief très bas, un trophée d'armes 
était représenté entre deux Victoires ailées ou entre deux 
griffons (5). Les simples citoyens étaient revêtus de la toge et 
tenaient un rouleau (volumen) (6). 

Quant aux sarcophages ou fragments de sarcophages peu 
nombreux, trouvés jusqu'à présent en Tunisie, la décoration en 
était également très banale : strigiles, génies funéraires appuyés 
sur une torche renversée, scènes d'hyménée, sujets astronomi- 
ques, combats des Grecs et des Amazones, avec, aux coins, des 
masques de théâtre : tels étaient les motifs le plus souvent re- 
produits (7). Sur un mausolée carré d'H"" el Messaour, au sud 

(1) Gauckler, Catalogue des objets entrés au musée Alaoui en 1892, p. 7. 

(2) Voir p. 111, note 3. 

(3) Revue archéologique, ann. 1894, !•' sera., p. 117. 

(4) Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 
ann. 1894, p. 478-479. 

(5) Plusieurs torses d'empereurs sont conservés au musée Alaoui ; l'un 
d'eux, trouvé près de Leptis minor, est reproduit dans les Archives des 
Missions, 3* série, t. XllI, p. 5, fig. 4. (Saladin, 1" rapport.) 

(6) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1886, pi. VI. (Fouilles de 
MM. Babelon et Reinach à Gighthis et à Zita). Cf. Revue africaine, ann. 1893, 
p. 102, g 113. (GsoU, Chronique africaine d'archéologie et d'histoire an- 
cienne.) 

(7) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1891, p. 478-482, pi, XXXIV. 
(Espérandieu , Note sur deux sarcophages romains.) — Archives des Mis- 
sions, 3* série, t. XIII, p. 208, fig. 360. (Saladin, 1" rapport). — Gauckler, 
Catalogue des objets entrés au musée Alaoui en 1892, p. 3. 



ARCHITECTURE, SCULPTURE, PEINTURE, MOSAÏQUE. 115 

de Medjez el Bab, étaient représentés les douze signes du Zodia- 
que (1). Il n'y a dans ces divers sujets rien qui ne soit emprunté 
et copié. 

Les sujets de genre, traités par les sculpteurs, les peintres et 
les mosaïstes africains, étaient d'une inspiration plus variée : 
toutefois l'influence directe de l'art gréco-romain, surtout de 
l'art alexandrin, s'y révèle encore fréquemment. Un fragment en 
marbre blanc, découvert à Thysdrus, représente une jeune 
femme nue, une Bacchante suivant toute vraisemblance, qui se 
renverse en arrière et tend les bras avec effort, comme pour 
repousser un autre personnage. Satyre ou Faune ; M. Gauckler 
rapproche avec raison ce motif d'un groupe du Musée de Dj-esde, 
reproduit dans Clarac (2). L'habitude d'employer les Amours 
comme principaux personnages dans les œuvres d'art a été de 
même importée en Afrique : elle n'y est pas née. Le goût pour 
les scènes de vendange et de chasse, pour les groupes d'animaux 
sauvages, pour les paysages égyptiens n'a pas été non plus par- 
ticulier aux habitants de ce pays ; il s'était répandu de bonne 
heure dans toutes les provinces de l'empire. Voilà des emprunts 
qui me paraissent incontestables. 

Mais d'autre part quelques peintures et de nombreuses mo- 
saïques se distinguent par une physionomie réaliste fort 
curieuse. Les sujets n'en ont rien d'idéal ni de convention- 
nel ; ce n'est ni la religion , ni la légende , ni l'histoire , ni 
même un sentiment psychologique ou moral qui a inspiré les 
artistes. Ils n'ont pas eu d'autre ambition que de reproduire, 
par le dessin et la couleur, les êtres, hommes ou animaux, 
qu'ils voyaient autour d'eux ; les actes de la vie quotidienne, 
dont ils avaient sans cesse le spectacle sous les yeux ; les Ueux 
où s'écoulait cette vie, où s'accomplissaient ces actes. 

L'une des peintures murales, découvertes il y a peu d'années 
dans la nécropole romaine d'Hadruméte, représente l'intérieur 
d'une caupona , d'un cabaret : le caupo ou cabaretier se tient à 
son comptoir, sur lequel sont placés des verres et un tonnelet ; 
derrière lui, on distingue une armoire dont les rayons portent 
des vases à boire de formes différentes. A droite, un consomma- 



(1) Archives des Missions, 3* série, t. XIV, p. 7. (R. Gagnât, 4* mission.) 

— Dullelin archéologique du Comité, ann. 1892, p. 133-135. (G. Doublet, 
Note sur deux monuments antiques de Tunisie.) 

(2) Gauckler, Catalogue des objets entrés au m^usée Alaoui en 1892, p. 12. 

- Clarac, pi. 672, n» 1735. 



116 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

teiir est debout, son verre à la main (1). Le sujet de l'autre fres- 
que est une scène de la vie agricole ; une voiture à deux roues, 
attelée de mules et chargée d'olives, est arrêtée; quatre person- 
nages , des esclaves sans doute ou des journaliers , déchargent 
et mesurent la récolte (2). Ce n'est là qu'une scène, qu'un mo- 
ment. Sur les mosaïques de Thabraca et d'Uthina, c'est l'acti- 
vité rurale tout entière, sous ses divers aspects, que l'on a 
voulu représenter. La mosaïque de Thabraca, qui formait le 
pavement d'une abside ou d'une exèdre trilobée, était divisée 
en quatre tableaux : du tableau central , presque complètement 
détruit , il ne reste que trois ou quatre fragments , très beaux 
d'ailleurs , d'animaux sauvages. Sur les trois autres tableaux, 
de forme demi-circulaire, on voit la villa ou maison de plai- 
sance , entourée d'un parc et précédée d'une pièce d'eau ; plu- 
sieurs bâtiments, sans doute des granges et des celliers, au mi- 
lieu d'un vignoble ; quelques moutons au pâturage surveillés 
par une bergère qui file, un cheval qui boit à un ruisseau ; enfin, 
la basse-cour (3). Sur la mosaïque d'Uthina, la disposition est 
différente ; mais le sujet est identique. Au fond, l'habitation du 
maître : une ferme à façade monumentale , avec une porte co- 
chère, une seconde porte plus petite et deux fenêtres au premier 
étage. Contre la maison est dressée une charrue; sous le por- 
che, un berger se repose, appuyé sur sa houlette, et passe en 
revue son troupeau de chèvres qui rentre du pâturage. Devant la 
ferme se trouvent une forte hutte qui servait d'abri aux escla- 
ves et l'abreuvoir alimenté par un puits à balancier : un valet 
manœuvre le fléau pour donner à boire à deux chevaux; à 
droite, un esclave fouaille un mulet pesamment chargé, qu'il 
conduit sans doute au marché de la ville voisine ; un laboureur 
pique de l'aiguillon deux bœufs attelés à une charrue; un peu 
plus loin, à droite, dans une prairie ombragée , un berger trait 
ses chèvres , un autre cueille des fruits qu'il dépose dans un 
pan de sa tunique relevé , un troisième est assis et joue de la 
double flûte (4). Ailleurs, comme dans la mosaïque des Chevaux 
vainqueurs trouvée à Hadrumète, le tableau est purement pas- 
toral. « D'un grand rocher, dans les replis duquel poussent 



(1) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1892, p. 456 et suiv. (pi. XXIX). 

(2) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1892, loc. cit. (pi. XXXI), 

(3) Ibid., p. 198. Une description plus complète do cette mosaïque a été 
donnée par M. Q. Boissier, Revue des Deux-Mondes, 15 août 1894. 

(4) Petit Temps du 10 février 1894. 



ARCHITECTURE, SCULPTURE, PEINTURE, MOSAÏQUE. 117 

quelques plantes , s'échappe une cascade dont les eaux coulent 
sur le devant ; trois animaux y viennent boire : une chèvre , 
une vache et un cerf. Sur le rocher est assis un berger, la hou- 
lette sur le bras et jouant de la syrinx... (1). » 

Deux mosaïques, qui proviennent l'une de Carthage, l'autre 
d'Uthina, représentent des scènes d'intérieur; sur la première, 
qui appartenait au général Baccouche et qui est maintenant au 
Louvre, plusieurs esclaves, dont l'un est debout au centre 
même du tableau, sont occupés à servir un repas (2). La se- 
conde, déblayée par M. Abria, lieutenant-colonel au 4'"* zouaves 
et transportée au musée Alaoui, nous montre trois personnages 
en pied, dont les noms sont inscrits en cubes de verre, Fructus, 
Myro et Victor; Fructus se tourne vers Myro et lui tend une 
coupe, dans laquelle ce dernier verse le contenu d'une jarre de 
vin qu'il porte sur son épaule gauche ; de l'autre côté , Victor 
accourt chargé d'une jarre semblable (3). 

La pêche et la faune marine ont aussi fourni aux artistes 
africains beaucoup de sujets. L'une des mosaïques les plus in- 
téressantes de la riche collection que possède le musée Alaoui 
est connue sous le nom de la Mosaïque de la Pêche. Elle est de 
forme rectangulaire très allongée : au milieu du tableau, des 
pêcheurs montés dans une barque jettent leur filet; tout autour 
d'eux, le champ est rempli de poissons, de crustacés, de coquil- 
lages très variés; dans un angle, un flamant se repose sur ses 
longues pattes. Cette œuvre si pittoresque a été trouvée à Car- 
thage; elle ornait probablement le sol d'un corridor (4). 

Outre ces tableaux composés, outre ces scènes vivantes, 
d'autres mosaïques purement décoratives fourmillaient, en 
quelque sorte, d'animaux. Ici un cheval, un chien slougui, un 
tigre et un singe et à longue queue, réunis en un seul groupe (5) ; 
là des oiseaux au plumage éclatant, pies, faisans, perroquets et 
canards, jetés au milieu des rinceaux qui encadrent un médail- 
lon central (6) ; à Curubis, sur une mosaïque de dimensions 
considérables, des têtes d'animaux : cheval, bélier, taureau et 



(1) Collection* du musée Alaoui ^ t. I, p. 20, 21, 23 et suiv. (De la Blan- 
chère, Mosaïque d'Hadrumète.) 

(2) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1889, p. 356-360. (S. Reinach, 
Mosaïque de Carthage.) 

(3) Gauckler, Catalogue des objets entrés au musée Alaoui en 1892, p. 2. 

(4) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1887, p. 445. 

(5) Gauckler, Catalogue des objets entrés au musée Alaoui en 1892, p. 2. 

(6) Id., ibid., p. 5. 



118 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

sanglier, disposées symétriquement à droite et à gauche d'un 
bouquet de feuilles d'acanthe (1) ; à Naro, sur le pavé de la sy- 
nagogue, deux poissons au milieu de dessins géométriques et 
au-dessus d'une inscription fameuse (2) ; à Garthage, des coquil- 
lages et des poissons sur plusieurs fragments déterrés çà et là ; 
une bordure d'animaux autour d'une mosaïque qui représente 
les quatre saisons et les douze mois de l'année (3). 

Souvent, on le voit, les peintres et surtout les mosaïstes afri- 
cains ont puisé autour d'eux, soit dans les mille détails de l'exis- 
tence quotidienne, soit dans les spectacles que leur offrait la na- 
ture, les sujets de leurs compositions. Ils ont copié la vie réelle, 
de préférence la vie privée, sans l'idéaliser, sans la transformer. 
Aussi leurs œuvres sont-elles plus curieuses et plus intéres- 
santes que les très médiocres répliques des types, des motifs et 
des groupes gréco-romains exécutés par des artistes sans ta- 
lent. Mais faut-il en conclure qu'il y ait eu une école et un art 
africains, dont ce réalisme parfois idyllique aurait été le carac- 
tère original?. Nullement. C'est presque aussitôt après la mort 
d'Alexandre, c'est dans les pays helléniques et hellénisés que 
l'art antique s'est ainsi métamorphosé. Tandis que Phidias 
s'inspirait surtout d'un vers d'Homère pour modeler son Zeus 
olympien, les auteurs du Laocoon connaissaient parfaitement 
l'anatomie et la pathologie ; à la recherche approfondie de l'idée 
et du sentiment se substitua de plus en plus le souci de l'appa- 
rence matérielle et de l'effet extérieur. Les scènes de genre, les 
épisodes empruntés à la vie réelle devinrent les sujets à la 
mode ; les Faunes , les Satyres , les Bacchantes , les Amours et 
les Génies ailés peuplèrent les bas-reliefs, animèrent les pein- 
tures et les mosaïques. Le plus fameux des maîtres mosaïstes 
de l'antiquité, Sosos de Pergame, dut sa renommée, dit-on, à 
une mosaïque qui imitait à s'y méprendre le sol d'une salle 
à manger, couverte encore des restes du repas ; Heraklitos , 
son élève, n'eut point d'autre idéal ; le musée de Latran pos- 
sède de cet artiste une mosaïque qui représente le même 
sujet : on y voit des os d'oiseaux, des arêtes de poissons, des 



(1) Id., ibid., p. 5. 

(2) Revue archéologique , ann. 1884, 1" sera., p. 273-275, pi. vi, vu, ix, x 
ot XI. 

(3) Exposition universelle de 18S9 ; exposition du service des antiquités 
el des arls de la. régence de Tunis, p. 4. — Cette mosaïque, qui était ex- 
posée en 1889 dans le Palais tunisien, ne se trouve aujourd'hui ni au Lou- 
vre, ni au musée Alaoui. J'ignore où elle a été transportée. 



l 



ARCHITECTURE, SCULPTURE, PEINTURE, MOSAÏQUE. 119 

débris d'écrevisses , d'oursins de mer et de seiches , des co- 
quilles d'escargots, des épluchures de pommes, des grappes de 
raisin égrenées, divers légumes, enfin "une souris grignotant 
une noix (1). Tel n'était point certes l'idéal artistique des maî- 
tres du cinquième siècle. C'est à la même époque et dans les 
mêmes pays que naquit le goût des tableaux idylliques et des 
scènes champêtres. Ce goût se répandit en Italie et sur tous les 
rivages de la Méditerranée occidentale ; parmi les peintures, les 
mosaïques et les bas-reliefs trouvés dans les villes italiennes, à 
Pompéï particulièrement, il en est beaucoup qui témoignent de 
ces nouvelles tendances artistiques. Ces tendances pénétrèrent 
jusqu'en Gaule : la grande mosaïque de Saint-Romain en Gai 
représente les travaux qui s'accomplissent à la campagne pen- 
dant les différents mois de l'année. 

Faut-il, d'autre part, s'étonner de ce que les mosaïstes de Car- 
thage et d'Hadrumète se soient plu à reproduire dans leurs 
œuvres des scènes de pêche, des poissons, des coquillages ou 
des oiseaux marins? De tels sujets et de tels motifs ne devaient- 
ils pas être aussi justement populaires parmi les pêcheurs et les 
habitants des côtes que les scènes de la vie rurale, les hôtes de 
l'étable, de l'écurie et de la basse-cour parmi les agriculteurs ; 
que les scènes de vendange parmi les vignerons ; que les chas- 
ses et les groupes d'animaux sauvages parmi les riches proprié- 
taires du pays? La fantaisie des artistes était variée comme la 
vie, dont elle s'inspirait, illimitée comme la nature dans la- 
quelle elle puisait. 

Cet art si réaliste fut même satirique et ne dédaigna pas le 
persiflage. On peut voir au Louvre deux fragments de mo- 
saïque, dont les sujets sont forts piquants (2). Ici, plusieurs 
Amours conduisent, rênes en mains, des couples de poissons, 
sur le dos desquels ils sont debout ; c'est assurément une pa- 
rodie des courses du cirque. Là, un homme à tête de singe joue 
de la lyre, tandis qu'autour de lui sont figurés un lion et un 
tigre dans une attitude paisible : n'est-ce point une caricature 
d'Orphée ? La parodie, la caricature n'ont pas été plus que le 
réalisme particulières à l'Afrique. La civilisation hellénistique, 
au sein de laquelle elles étaient nées, les avait introduites par- 
tout. Na-t-on pas trouvé à Stables, en Italie, près de Pompéï, 



(1) Hclbig, Guide dans les musées d'archéologie classique de Rome (trad. 
franc.), n" 450 et 694. 

(2) Ces fragments sont, je crois, inédits; ils proviennent de Sousse. 



120 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

un tableau sur lequel Enée , son père Anchise et son fils As- 
cagne sont affublés de têtes de chien? (1). 

Au total, si l'on examine de près et en détail les œuvres d'art 
qui ont survécu plus ou moins intactes à la ruine des cités afri- 
caines, il faut bien reconnaître, malgré l'intérêt que présentent 
beaucoup de morceaux, que l'originalité artistique leur manque 
entièrement. L'inspiration en est le plus souvent banale ; les 
sujets traités, les types, les motifs reproduits ont été importés 
du dehors ; rien n'est sorti du sol même, du cœur des vieilles 
populations ; rien n'est punique ; rien, à plus forte raison, n'est 
autochtone. 

Les artistes africains ne rachetaient d'ailleurs pas cette pau- 
vreté d'imagination par un style personnel ou par une technique 
originale. Ce qui reste d'eux mérite à peine le nom d' œuvres 
d'art. Elles sont bien rares, les sculptures et les mosaïques de 
provenance africaine qui sont pour nous autre chose et plus 
que de simples documents. Est-il, en général, rien de plus gros- 
sier et de plus fruste que les stèles votives, néo-puniques ou 
romaines, déterrées à Thignica, à Thugga, à Carthage, au 
sommet du Dj. Bou Kourneïn? Les marbriers et les lapicides 
qui fabriquaient les monuments funéraires n'étaient, pour la plu- 
part, ni des artistes, ni même des artisans adroits ou habiles. 
Les mosaïstes méconnaissaient souvent les règles les plus élé- 
mentaires de la perspective et les proportions les plus usuelles : 
ici un oiseau, là un poisson ou un coquillage étaient presque 
aussi hauts qu'une maison ou qu'un homme. De tels objets 
n'existent pas comme œuvres d'art, et par conséquent n'ont pas 
de style. 

Par bonheur ce ne sont pas là les seuls monuments d'archéo- 
logie figurée qui aient été trouvés en Tunisie. Dans les musées 
Alaoui et de Carthage, dans quelques collections particulières 
ainsi qu'au [couvre, un certain nombre de têtes, images de di- 
vinités ou porti-aits, un ou deux bas-reliefs, plusieurs mosaïques 
méritent d'attirer l'attention. Mais, et c'est là seulement ce 
qu'il faut retenir, toutes ces œuvres sont de style grec, de style 
alexandrin, de style romain. A propos de trois bas-reliefs funé- 
raires découverts à Carthage, MM. Babelon et Reinach ont 
écrit cette phrase bien caractéristique : « Si l'on n'était pas cer- 
tain, par le seul fait de leur présence dans cette collection (le 
musée de Saint-Louis) qu'ils proviennent de Carthage, on pren- 

(1) P. Girard, La peinture antique^ p. 326, fig. 202. 



ARCHITECTURE, SCULPTURE, PEINTURE, MOSAÏQUE. 121 

drait volontiers pour des œuvres grecques trouvées en Attique 
ces bas-reliefs d'un style si pur, et dont la saillie très peu ac- 
cusée rappelle au souvenir les meilleures œuvres de la sculpture 
hellénique (1). » La tête de Minerve du musée Alaoui, par la 
majesté paisible de son regard, par la sobriété large de son mo- 
delé, n'est pas indigne d'être comparée aux œuvres des meil- 
leures époques ; mais le Dioscure, rapporté de Carthage au Louvre 
par MM. Babelon et Reinach, les torses de Vénus et de Bacchus 
trouvés sur l'emplacement de Leptis minor (2) sont traités avec 
cette élégance plate et froide qui caractérisa, sous les Antonins 
et après eux, presque toutes les œuvres de la sculpture romaine. 
L'art du portrait, qui survécut pendant au moins un siècle à tous 
les autres, subit en Afrique la même décadence que dans le reste 
de l'empire. Pendant le premier et jusque vers le milieu du se- 
cond siècle, les statuaires cherchaient et réussissaient souvent 
à exprimer l'âme du personnage dans sa physionomie ; ils ne se 
bornaient pas à copier, avec plus ou moins d'exactitude, les 
traits, c'est-à-dire la forme purement extérieure de l'individu. 
Le style de ces artistes manquait sans doute de la juvénile fraî- 
cheur, qui donne à beaucoup d'œuvres grecques leur charme 
incomparable; mais il était encore simple, élevé, noble. Plus 
tard seulement la précision minutieuse du détail fut recherchée 
au lieu et au détriment de l'expression idéale. On prit l'habitude 
de représenter plastiquement la pupille et l'iris ; on se crut 
obligé de modeler avec un soin tout mécanique chacune des 
boucles de la barbe, chacune des mèches de la chevelure. Cette 
décadence du style et par suite de l'art est frappante, lorsque 
l'on examine dans leur ordre chronologique les bustes d'empe- 
reurs réunis en divers musées à Rome (Capitole et Musée Tor- 
lonia), à Naples (Museo Borbonico), et à Paris (Musée du Lou- 
vre). Il en est de même en Afric[ue : le portrait d'Octavie, sœur 
d'Auguste ; la tête d'adolescent, voilé en pontife, portrait sinon 
d'Auguste lui-même, du moins d'un jeune prince de la gens 
Julia (3) ; la tête imberbe, sans doute d'un magistrat romain, 
trouvée près des thermes de Sicca Veneria (4) ; môme la tête co- 

(1) Gazette archéologique, ann. 1885, p. 135 (Babelon et Reinach, Sculp- 
tures antiques trouvées à Carthage). 

(2) Archives des missions, 3* série, t. XIII, p. 6, flg. 5 et 6 (Saladin, 
f rapport). 

(3) Ces doux portraits ont été publiés et commentés par MM. Babelon et 
Reinach, Gazette archéologique, 1885, p. 132-133, pi. XVII, n" 2 et 3. 

(4) Nouvelles archives des missions, t. II, p. 560-561, pi. xiv, fig. 5 (Ba- 
ladin, 2* rapport). 



122 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

lossale de Lucilla qui provient de Carthage et qui est au Musée 
du Louvre : toutes ces œuvres sont largement traitées ; le mo- 
delé en est sobre et ferme ; le style en est encore vigoureux. 
Que l'on compare ces trop rares morceaux avec les sculptures de 
la fin du deuxième et du troisième siècle, en particulier avec 
une tête de Septime Sévère et avec quelques portraits d'inconnus 
exposés au Musée Alaoui; l'on sentira et l'on comprendra aussi- 
tôt que dans l'Afrique romaine l'art de la statuaire a subi la 
même évolution, a passé par les mêmes phases qu'à Rome et en 
Italie. Les sculpteurs de cette province n'ont pas eu plus de style 
personnel que d'inspiration originale. 

Quant aux mosaïques, le nombre en est déjà considérable, et 
chaque année il s'accroît par suite de découvertes sans cesse 
renouvelées. L'art de la mosaïque aurait-il donc été plus ré- 
pandu, plus populaire, et partant plus perfectionné dans l'Afri- 
que romaine que partout ailleurs ? Ce serait là une conclusion 
inexacte. La coutume d'orner de mosaïques le pavé ou les pa- 
rois intérieures des maisons semble être née sous les Diado- 
ques, dans les pays de civilisation hellénistique. Sosos, dont 
nous avons parlé plus haut, vécut à Pergame. Sous l'empire ro- 
main, le goût de la mosaïque était répandu dans tout l'Occident, 
à Rome, en Italie, en Gaule et jusque dans les régions voisines 
du Rhin. D'autre part, quel que soit le lieu dans lequel le mo- 
saïste travaille, qu'il exécute son œuvre ici ou là, sous les cieux 
brumeux du Nord ou sous le brûlant soleil d'Afrique, il est 
forcé, par la technique même de son art, si toutefois il est un 
véritable artiste , d'opter entre deux styles , le style décoratif et 
le style que j'appellerai pittoresque au sens étymologique du 
mot. S'il préfère le style décoratif, il s'efforcera, sans poursui- 
vre le détail infiniment petit , de rendre , par l'habile agence- 
ment de quelques couleurs adroitement choisies, l'aspect géné- 
ral de l'objet ou du motif qu'il veut représenter; il lui sufiira, 
par exemple, pour reproduire l'œil d'un homme ou d'un animal, 
de disposer avec art trois ou quatre petits cubes de marbre de 
tons variés. Le travail ne sera ni fin ni minutieux ; mais le 
style de l'œuvre sera vigoureux et large. Le style pittoresque, 
(Ml mosaïque, c'est l'application à cet art tout spécial des pro- 
cédés de la peinture ; c'est la recherche de la nuance et de la 
dégradation insensible des couleurs. L'artiste emploiera alors 
des morceaux de marbre très petits, presque ténus, ne mesu- 
rant pas quelquefois plus d'un millimètre de côté ; l'exécution 
de l'œuvre sera un véritable jeu de patience. Le fameux Sosos 



I 



ARCHITECTURE , SCULPTURE , PEINTURE , MOSAÏQUE. 123 

de Pergame était de cette dernière école, si nous en croyons 
Pline l'Ancien (1). 

Il y a, parmi les mosaïques africaines, des œuvres de l'un et 
l'autre style, sans que d'ailleurs rien les distingue des mo- 
saïques d'Italie ou de Gaule. La mosaïque du Zodiaque (2) est 
peut-être le plus brillant morceau de style décoratif que l'on 
puisse étudier au musée Alaoui : ni le coloris , ni la technique 
n'en sont d'une grande finesse ; mais l'exécution en est, malgré 
son imperfection apparente, d'une habileté consommée. Un 
fragment, qui provient d'Hadrumète et qui représente un san- 
glier poursuivi par un chien, a été conçu et traité dans le même 
style ; le dessin en est exact et ferme ; le modelé en est sobre. 
La plupart des mosaïques trouvées à Hadrumète sortent évidem- 
ment d'une autre école; ici. ce n'est plus l'effet purement déco- 
ratif que les artistes ont recherché ; ils ont voulu que leur œu- 
vre fit l'impression de la peinture. De là l'emploi de matériaux 
excessivement petits et fins ; de là même peut-être leur pen- 
chant à représenter des félins, tigres et panthères, dont le pe- 
lage, avec ses tons chatoyants et ses ocelles nuancées, plaisait 
à leur goût par-dessus tout coloriste. Les plus remarquables 
morceaux de style pittoresque sont, à mon avis , la panthère sur 
fond blanc qui orne encore aujourd'hui , à Sousse , la salle 
d'honneur du 4"^ régiment de tirailleurs, et quelques-uns des 
médaillons qui composent la mosaïque de Neptune, entre autres 
le Neptune lui-même sur son quadrige, et l'Amphitrite assise 
sur un tigre marin (3). 

Mais on chercherait vainement, dans toutes ces œuvres, la 
trace d'un sentiment et d'un style artistiques, soit personnels 
aux mosaïstes qui les ont exécutées, soit particuliers au pays qui 
les a vu naître. 

Il est temps de me résumer et de conclure. Je me suis efforcé 
de prouver, en accumulant les exemples à l'appui de ma thèse, 
que les artistes africains, aux premiers siècles de l'ère chré- 
tienne, ont tout à fait manqué d'inspiration, d'invention, de 
style. Il y a eu, dans l'Afrique romaine, un art provincial, si 
l'on entend par là un art qui se contente de copier et d'imiter, 

(1) Hist. nat., XXXVI, 60 : « Mirabilis ibi columba bibens, et aquam um- 
bra capitis infuscans. » (Ce qu'il y a de plus merveilleux dans cette mo- 
saïque, c'est une colombe qui boit; l'ombre de sa tête obscurcit l'eau.) 

(2) Voir plus haut, p. 112. 

(3) Collections du musée Alaoui, t. I, p. 19-20, 27 (De la Blanchère, Mo- 
saïque d'Hadrumète). 



124 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

sans mettre dans ce qu'il copie et dans ce qu'il imite le moindre 
grain d'originalité; mais si l'on veut dire que cet art a une 
physionomie et un caractère distincts, je ne saurais souscrire à 
cette opinion. Les œuvres d'architecture, de sculpture, de pein- 
ture et de mosaïque qui décoraient les antiques cités de cette 
province étaient des œuvres gréco-romaines, exclusivement 
gréco-romaines. 

Il ne faut pas, d'ailleurs, s'en étonner outre mesure. La race 
phénicienne, qui a précédé les Romains sur la terre d'Afrique, 
n'était rien moins qu'artiste. Il n'y a jamais eu d'art punique 
original. Les plus récentes découvertes du P. Delattré dans les 
nécropoles primitives de Byrsa ont démontré qu'à ce point de 
vue la grande colonie tyrienne avait été, pendant longtemps, 
tributaire de l'Egypte. Plus tard, lorsque Carthage entra en 
contact et en lutte avec les riches et brillantes cités grecques 
de la Sicile, l'art hellénique exerça sur elle son irrésistible 
attrait : les monnaies carthaginoises et tout ce qui reste de l'ar- 
chitecture punique attestent combien cette influence fut pro- 
fonde. Est-il d'autre part monument plus purement grec que la 
célèbre stèle votive du suffète Melekiaton, fils du suffète Mahar- 
baal, conservée au musée de Turin (1) ? 

Ces deux influences se mélangèrent d'abord sans s'exclure : 
plusieurs chapiteaux, certainement antérieurs à la conquête ro- 
maine, sont décorés à la fois de volutes ioniques et de palmet- 
tes ou de fleurs de lotus égyptiennes (2). Puis, lorsque de nom- 
breuses statues eurent été transportées, par droit de conquête, 
des villes siciliennes à Carthage , les artistes puniques s'inspi- 
rèrent presque uniquement des œuvres grecques qu'ils avaient 
sous les yeux. Carthage n'avait donc pas eu d'art national. In- 
dépendante , riche et puissante , elle avait subi complètement 
l'action de l'Egypte et de la Grèce; il était naturel que vaincue, 
soumise et colonisée, elle reçut de ses vainqueurs ce qu'elle 
n'avait jamais su se donner elle-même. 

(1) Corpus inscriptionum semiticarum , pars prima, t. I, n* 176, pi. ili. 

(2) Nouvelles Archives des missions, t. II, p. 464 et suiv. (Baladin, 2* rap- 
port). 



CHAPITRE VIII. 



LES ARTS INDUSTRIELS. 



Si dans les villes africaines les monuments et les œuvres 
d'art, qui formaient comme le cadre de la vie publique, n'attes- 
taient l'existence d'aucun génie vraiment original, du moins 
dans l'intérieur des maisons, autour de la vie intime et familiale, 
le mobilier et les mille produits de l'industrie artistique 
n'avaient-ils point conservé quelque caractère particulier? Il 
n'est point rare que, sous cette forme, les traditions et les 
mœurs antiques résistent mieux aux influences extérieures. 
Essayons donc de pénétrer dans les demeures des Africains de 
l'époque impériale ; efforçons-nous de reconstituer , grâce aux 
documents que nous possédons , ce petit monde d'objets épars 
autour du foyer ; cherchons surtout s'il n'est pas resté là quelque 
empreinte du passé, quelque trace de coutumes ou d'industries 
vraiment locales. 

Du mobilier lui-même, rien oi^ presque rien n'a survécu. 
MM. Babelon et Reinach ont bien retrouvé, sur l'emplacement 
de Carthage , quelques débris en marbre , une griffe de lion , 
une console ornée d'une volute, qui proviennent peut-être de 
tables ou de sièges antiques (1) ; mais c'est tout, du moins à ma 
connaissance. Les menus objets en métal, en os, en ivoire, en 
terre cuite sont beaucoup plus nombreux ; ils ont été presque 
tous exhumés des nécropoles. Aiguilles à chas, épingles à che- 
veux terminées par une tête ronde ou à facettes multiples, clefs, 
serrures, charnières de coffrets, strigiles, fibules à ressort, ba- 
gues, anneaux, clous, hameçons, plaques ayant servi d'appliques, 
porte-flambeaux, suspensions de lampes : tout cela est banal et 
commun, sans ornements ni caractère. Quelques miroirs en 

(1) Bulletin archéologique du Comilé, ann. 1886, p. 24, n" 95 et suiv 



126 LES CITRS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

métal, de nombreux vases ou décorés ou signés, plusieurs grou- 
pes de statuettes, beaucoup de lampes, un médaillon et deux 
collections dintailles présentent plus d'intérêt. 

La décoration n'en est point originale : les sujets moulés 
en terre cuite, gravés sur les pierres précieuses, travaillés 
au repoussé sur les plaques de miroirs, sont presque tous 
d'origine orientale, hellénistique ou romaine. Les types tradi- 
tionnels des divinités du panthéon gréco-romain ont été servi- 
lement reproduits : Vénus Amadyoméne, Vénus à la coquille (1) ; 
Hermès (2); Diane tirant de l'arc (3); Jupiter et son aigle (4); 
Bacchus entre un Satyre et une Bacchante (5); Minerve, Her- 
cule (6) ; le dieu Pan (7) ; Apollon (8). A l'Egypte des Ptolémées 
ont été empruntées les images du dieu Bès, simples ou gémi- 
nées (9), d'Isis coiffée du modius (10), de Jupiter Sérapis et de 
Jupiter Ammon (11). Les figures de la Victoire ailée tenant une 
couronne de la main droite et une palme de la main gauche (12), 
de la Victoire écrivant sur un bouclier ( 1 3) , de la Fortune appuyée 
sur un gouvernail et portant une corne d'abondance (14) ; de la 
déesse à la tête tourrelée (15) ont été créées par des artistes 
grecs ou orientaux. Telle est aussi l'origine de la tête de Mé- 



(1) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1892, p. 210-212 (statuette en 
terre cuite trouvée à Sidi Athman el Hadid). Des statuettes du même type 
ont été trouvées en 1890 par M. G. Doublet, dans la nécropole romaine 
d'Hadrumète. Cf. P. Gauckler, Catalogue des objets entrés au musée Alaoui 
en 1892, p. 11. 

(2) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1886, p. 29-30 (terre-cuite 
trouvée à Carthage). 

(3j Sur des lampes de Carthage : Bulletin archéologique du Comité, 
ann. 1886, p. 20, n° 49. 

(4) Idem, ann. 1890, p. 224 (lampes de BuUa Regia). 

(5) Id., ibid., p. 208 (id.). 
(«) Id., ibid., p. 216 (id.). 

(7) Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 
ann. 1892, p. 379-380 (empreinte d'intaille), 

(8) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1892, p. 59, n" 3. 

(9) P. Gauckler, Catalogue des objets entrés au musée Alaoui en Î892, 
p. 11-12. 

(10) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1892, p. 60, n' 20. 

(11) Id., ibid., p. 58, n» 1; p. 59, n" 16. 

(12) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1890, p. 206 (lampe de Bulla 
Regia). 

(13) Id., ibid., p. 201 (id.) 

(14) Id., ibid., p. 201 (id.). 

(15) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1886, p. 29 (terre-cuite de 
Carthage). 



LES ARTS INDUSTRIELS. 127 

duse (1), de Pégase volant (2), de Léda assise sur le cygne, d'Eu- 
rope montée sur le taureau, de Marsyas (3) ; des scènes qui 
représentent Achille et Penthésilée (4), Circé, Ulysse et ses 
compagnons métamorphosés (5), CEdipe et le Sphinx (6), Achille 
traînant devant les murs de Troie le cadavre d'Hector (7), Méné- 
las rencontrant Hélène après la prise de Troie et désarmé par sa 
beauté (8). Les sujets de genre d'une infinie variété : animaux 
réels ou fantastiques, joueurs et joueuses de flûte, masques co- 
miques ou tragiques, guerriers armés, scènes champêtres et 
idylliques, scènes de chasse, combats de l'amphithéâtre et jeux 
du cirque, ne sont pas non plus d'invention africaine : tous ces 
motifs étaient populaires d'un bout de l'empire à l'autre. 

A peine reconnaît-on, au milieu de toutes ces imitations, 
quelques types moins communs et d'une inspiration plus locale : 
sur un ivoire trouvé à Carthage se voit peut-être Tanit, la Juno 
Caelestis, tenant dans ses mains la sphère du monde (9). Plu- 
sieurs statuettes en terre cuite, découvertes non loin de l'anti- 
que Hadrumète, ne sont pas dénuées de toute physionomie 
originale : les motifs en rappellent certainement des rites de 
l'ancienne religion punique (10) ; la présence du croissant ren- 
versé sur le front d'une de ces figurines confirme cette hypothèse. 
Enfin le type de la déesse au croissant lunaire, le groupe du 
croissant et de l'étoile, de la tête virile radiée et de la tête de 
femme, le buste de femme posé sur un croissant ou couronné 
d'un croissant : ces divers sujets, reproduits sur quelques lam- 
pes (11), sont évidemment particuliers à l'Afrique romaine , au 
pays dans lequel ont été surtout adorés la grande déesse lunaire, 
Tanit, et son époux divin, Baalou Baal-Hammon (12). 

(1) Id., ann. 1890, p. 216 (lampes de Bulla Regia). 

(2) Id., ibid., p. 216 (id.). 
(3)/d., ibid., p. 201,211 (Id.). 

(4) Comptes rendus de l'Académie des hiscriptions et Belles-Lettres, 
ann. 1892, p. 380 (empreinte d'intaille). 

(5) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1890, p. 212 (lampe de Bulla 
Regia). 

(6) Ici., ibid., p. 201 (id.)- 

(7) Id., ann. 1886, p. 19 (lampe de Carthage). 

(8) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1890, p. 198, fig. 24; Collections 
du musée Alaoui, t. I, p. 85 et suiv. (S. Reinach, Reliefs de miroirs en 
bronze), 

(9) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1886, p. 24-25. 

(10) R. Gagnât, Explorations archéologiques, fasc. II, p. 27-29, pi. xiv, XV. 

(11) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1890, p. 217. 

(12) Il serait imprudent de considérer comme des produits originaux de 



128 LES CITKS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Ces traces d'une inspiration originale sont exceptionnelles ; 
comme les arts proprement dits, les industries artistiques subi- 
rent en Afrique l'influence de la civilisation gréco-romaine, 
mélangée de quelques éléments orientaux et égyptiens. 

A défaut d'invention, ces menus objets témoignent-ils d'une 
technique spéciale, propre au paysV Si les types, les groupes et 
les motifs reproduits étaient empruntés à Rome, à la Grèce et 
à l'Orient, du moins ces lampes, ces statuettes, ces vases sor- 
taient-ils d'ateliers locaux? Les moules des uns, les modèles des 
autres étaient-ils fabriqués sur place? Il est certain qu'il y avait 
dans le pays des ouvriers potiers ; la cité de Gemellae semble 
même avoir surtout vécu de l'industrie céramique (1). D'autre 
part, si les miroirs découverts à Bulla regia (2), si la plupart 
des statuettes et des groupes en terre cuite trouvés dans les rui- 
nes de Garthage et d'Hadrumète sont, à n'en pas douter, de 
style gréco-romain, plusieurs figurines d'exécution plus gros- 
sière semblent avoir été modelées par des indigènes (3). Mais ce 
sont là de rares exceptions : les potiers du pays n'ont guère été 
que des fabricants de vases communs ; de leurs ateliers et de 
leurs fours ne sont sortis que des amphores banales, des tuiles 
grossières, des ustensiles de ménage : leurs produits étaient de 
ceux que l'on ne signe pas. Si l'on examine en effet les noms de 
potiers inscrits soit au dos des lampes soit sur les vases dont 
le grain est un peu fin, dont la couverte est brillante, et qui 
sont décorés avec art, on constate en règle générale que ces 
noms ne dififèrent pas des noms lus sur les lampes et les vases 

l'art industriel africain deux, monuments en terre cuite, récemment décou- 
verts dans la nécropole romaine d'Hadrumète. Ils ont été publiés et com- 
mentés l'un par M. Sal. Reinach, l'autre par M. G. Lafaye, dans les Collec- 
tions du musée Alaoui (t. I, p. 33-44 et 151-132). Le premier représente un 
homme assis de côté sur un chameau ; le second est un médaillon sur le- 
quel est figurée une course de dromadaires dans le cirque. La présence de 
ces animaux ne doit pas nous induire en erreur : le chameau a été connu 
en Orient plus tôt que dans l'.Mrique du Nord, où il semble même n'avoir 
été introduit qu'à l'époque de Justinien. Il est donc sage de s'en tenir à la 
conclusion de M. Reinach : « Les terres-cuites et les moules voyagent, les 
ouvriers qui les fabriquent voyagent aussi. » 

(1) Voir plus loin, livre II, ch. vi. 

(2) Collections du musée Alaoui, t. I, p. 95-96 (S. Reinach, Reliefs de mi- 
roirs en bronze). 

(3) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1886, p. 29 (Babelon et Rei- 
nach, Explorations archéologiques en Tunisie); Id., ann. 1892, p. 210-213 
{Statuettes trouvées à Sidi-Athman el Hadid et à Carthage); R. Gagnât, Ex- 
plorations..., fasc. II, p. 27-29. 



LES ARTS INDUSTRIELS. 129 

trouvés dans les autres provinces occidentales de l'empire ro- 
main, en Espagne, en Gaule, en Italie. Voici quelques exem- 
ples : 

I. — Marques de lampes. 

Auf. Fron. ou Auf. Phr. (Garthage). 
Espagne : C. L L., II, 4969, 10. 
Italie : Id., V, 8114, 12». 

» » X, 8053, 27. 

Gaule: » XII, 5682, 11. 

Augendi (Garthage). 

Espagne : C. L L., II, 4969, 11. 
Italie : Id., X, 8053, 29. 

Bic. Agat. (Garthage). 

Italie : C. I. L., V, 8114, 13. 

» » IX, 6081, 10. 

» » X, 8053, 34. 

Gaule : /rf., XII, 5682, 13. 

C. Clo. Suc. (Garthage, BuUa regia, etc.). 
Espagne : C. L f.., II, 4969, 16. 
Italie: /(/., V, 8114, 26. 

» IX, 6081, 19. 
X, 8053, 53. 
Gaule : Id., XII, 5682, 28. 

C. Cor. Urs. (près de Mahedia). 

Espagne : C. I. L.. II, 4969, 18. 
Italie : Id., IX, 6081, 22. 

» » X, 8053, 56. 

Gabinia (Garthage, BuUa regia, etc.). 
Espagne : C. I. L., II, 4969, 28. 
Italie : Id., V, 8114, 58. 

C. Jun. Drac. (près de Mahedia). 
Espagne : C. I. L., II, 4969, 28. 
Italie: Id., V, 8114, 76. 

IX, 6081, 41. 
» » X, 8052, 6 ; 8053, 105. 

Gaule : Id., 5682, 65. 

T. 




130 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Juni Alexi (Carthage, près de Mahedia). 
Espagne : C. I. L., II, 4969, 102. 
Gaule : Id., XII, 5682, 64. 

Luccei, Ex off. Lucc. (Carthage, Bulla regia). 
Espagne : C. L L., II, 4969, 31 ; 4970, 272. 
Italie : Id., X, 8053, 114-118. 

L. M{un). Adjec. (Carthage, Bulla regia). 
Espagne : C. I. L., II, 4969, 121. 
Gaule : Id., XII, 5682, 71. 

L. Mun. Suc. (Carthage). 

Espagne : C. I. L., II, 4969, 37. 

C. 0pp. Res. (Carthage). 

Espagne : C. I. L., II, 4969, 41. 
Italie : Id., V, 8114, 101. 

» » IX, 6081, 52. 

» » X, 8053, 157. 

Gaule : Id., XII, 5682, 87. 

Pullaeni, Pullaenorum (Carthage, Mahedia, Bulla regia). 
Espagne : C. I. L., II, 4969, 46. 
Italie : Id., X, 8053, 168. 

II. — Signatures de potiers et marques doliaires. 

Cn. At{eius). (Carthage, Hadrumète). 
Espagne : G. I. L,, II, 4970, 51-61. 

Cn. Ateius Zoïlus (Hadrumète). 

Espagne : C. I. L., II, 4970, 61. 
Italie : Id., X, 8055, 4-7. 

» » X, 8056, 46-52. 

Gaule : Id., XII, 5686, 81-87. 

Crispinus (Carthage, Hadrumète). 
Espagne : C. L L., II, 4970, 56. 
ItaUe : Id., X, 8056, 116. 

L. Emachi (Carthage). 

Italie : C. L L., X, 8042, 47. 



LES ARTS INDUSTRIELS. 



13i 



L. R. P., L. Rasin. Pis. (Garthage), Ras. (Hadrumète) 
Espagne : C. L L., II, 4969, 421-423. 
Italie : Id., X, 8055, 36; 8056, 303. 

Gaule : Id., XII, 5686, 737-739. 

Xanthus (Garthage, Hadrumète). 

Espagne : C. L L., II, 4970, 568. 
Gaule : Id., XII, 5686, 962. 

O(pus) d(oliare) ex pr(aediis) D(omitiae) L(uciUae), ex offficina) 
Q. F. et L. S. Quadr(ato) et C. C. Ruffino) cos (142). 

Plusieurs marques du même type ont été trouvées en 
Sardaigne : C. I. L., X, 8046. 

Agathobuli f 
Domiti Tulli ) Garthage. 
Aprilis. ( 

Marques doliaires d'affranchis de la gens Domitia : 
Descemet, Inscriptions doliaires latines, p. 17, n"' 44 et suiv. 

Ex pr(aediis) Lucil. Veri. 

Descemet, id., p. 75 et suiv., n°» 231 et suiv. 

Enfin l'abondance des signatures de potiers grecs trouvées à 
Garthage semble indiquer ou bien que beaucoup de vases étaient 
importés de fabriques helléniques, ou bien que les céramistes, 
établis dans la capitale africaine, étaient surtout des étrangers 
venus de l'Orient (1). 

Il me paraît hors de doute que les habitants de l'Afrique ro- 
maine recevaient du dehors , non seulement les motifs 
et les sujets de décoration, mais encore la plupart des produits 
fabriqués eux-mêmes. Ils ne savaient pétrir ou tourner que les 
vaisseaux les plus communs et les plus simples : à peine les 
ouvriers de Gemellae connaissaient-ils le secret d'imprimer dans 
la pâte encore molle quelques ornements géométriques, lignes 

(t) Parmi les estampilles grecques relevées à Garthage, il en est beaucoup 
qui sont ainsi rédigées : 

*£icl Âp((T5à[i,ou £|iivOiou, etc. 

Or, d'après une marque trouvée à Sparte, le nom propre précédé de la 
préposition ènl désigne le magistrat éponyme de la cité (P. Paris, Etalée, 
p. 122, note, n" 11, et p. 115). Les vases ainsi marqués avaient donc été fa- 
briqués dans une ville grecque, puis importés à Garthage. 



132 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

brisées, losanges, cercles, ou des palmes grossièrement dessi- 
nées. Tout ce qui de près ou de loin se rattachait à l'art ou aux 
industries artistiques, était acheté à l'étranger ; les ouvriers et 
les artisans du pays ne possédaient ni le don de l'invention, ni 
la science de l'exécution. 

Le mobilier qui garnissait les maisons était donc ou banal 
et sans caractère ou d'origine exotique. Le cadre au milieu du- 
quel s'écoulait la vie quotidienne de ces provinciaux, les objets 
dont ils se servaient et dont ils aimaient à s'entourer : en un mot 
ce qu'ils voyaient et ce qu'ils touchaient pour ainsi dire chaque 
jour, n'était point particulier au pays qu'ils habitaient : ils en 
étaient redevables, soit à Rome et à l'Italie, soit à l'Orient 
hellénisé. 



CHAPITRE IX. 

LE RÉSEAU ROUTIER. 

Bien que la physionomie en fût peu originale, les cités afri- 
caines n'en étaient pas moins des villes prospères, riches en 
beaux monuments, pleines de statues et de bas-reliefs, décorées 
de peintures et de mosaïques. L'existence matérielle y fut pen- 
dant longtemps facile et heureuse. L'abondance et la richesse se 
répandirent de Thabraca àLeptis la grande, de CarthageàThe- 
veste et à Capsa. Une vie active et féconde circula partout, 
pénétra jusque dans les régions les plus éloignées de la côte. 
Des routes furent construites de l'est à l'ouest, du nord au sud; 
elles remontaient les vallées, tournaient ou franchissaient les 
grands massifs, suivaient le pied des collines, s'allongeaient à 
travers les grandes plaines ou sur les vastes plateaux voisins de 
la Petite Syrte, s'enfonçaient même dans le désert. Le réseau 
des voies romaines de l'Afrique proconsulaire me parait être à 
la fois l'une des causes et l'un des signes de l'antique prospérité 
du pays. 

Il est possible d'en reconstituer les lignes principales. La 
carte routière connue sous le nom de Table de Peutinger et V Iti- 
néraire d'Antonin sont pour nous, à cet égard, malgré leurs 
lacunes et les erreurs évidentes des copistes, des documents 
précieux. En outre les voies elles-mêmes n'ont pas entièrement 
disparu : il en reste des traces fort visibles. Les bornes milliai- 
res, dont elles étaient comme jalonnées, ont été en partie re- 
trouvées, les unes tout près de leurs socles, couchées dans la 
broussaille le long de l'ancienne route (1), les autres dans des 
constructions postérieures byzantines ou arabes, élevées à pro- 

(1) Par exemple, sur la grande voie de Carthage à Theveste, entre Mustis 
et Thacia; puis, plus loin, entre Althiburus et Âmraaedara : R. Gagnât et 
Saladin, Voyage en Tunisie, p. 308; p. 175. 



134 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

ximité de la voie romaine. Les inscriptions gravées sur ces co- 
lonnes sont parfois d'un très grand intérêt ; elles portent pres- 
que toujours une date et souvent révèlent le nom de la ville 
la plus proche. Enfin la chaussée de la route est, ici et là, 
bien conservée ; elle ne consiste pas toujours en un véritable 
dallage ; fréquemment elle n'est qu'empierrée. Lorsque la chaus- 
sée elle-même a été détruite, l'existence de la voie est démon- 
trée et la direction en est indiquée par une saillie en dos dane 
qui domine d'un mètre ou de deux le niveau de la plaine en- 
vironnante (1). Il n'est pas rare non plus que l'antique voie 
soit aujourd'hui toute fleurie d'asphodèles, le soc en bois des 
charrues arabes ayant toujours reculé devant cette bande com- 
pacte de pierres et de gravier (2). 

C'est donc à trois sources que l'on peut puiser des renseigne- 
ments sur les anciennes routes de l'Afrique. Pour les artères les 
plus importantes ces renseignements concordent, s'ajoutent les 
uns aux autres et se confirment : par exemple la grande voie de 
Carthage à Hippo regius par l'intérieur des terres , et de Car- 
thage à The veste, figurent sur la Table de Peutinger et dans 
Y Itinéraire d'Antonin; les traces en sont encore visibles sur le 
sol ; enfin des bornes milliaires ont été découvertes, assez rares 
entre Carthage et Hippo regius, très nombreuses au contraire 
entre Carthage et Theveste. Dans d'autres cas, l'étude attentive 

(1) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1891, p. 207 et suiv., passim ; 
en particulier, p. 231. (Carton, Essai de topographie archéologique sur la 
région de Souh el Arba.) 

(2) Parmi les voies romaines dont la chaussée est encore visible sur une 
certaine longueur, je citerai : 

La voie de Carthage à Hippo regius. parla vallée de la Merdjerdah : Ch. 
Tissot, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, II, p. 248, 
249 et suiv.; Bulletin archéologique du Comité, ann. 1891, loc. cit. 

La voie de Simitthu à Thabraca, au sortir de Simitthu : R. Gagnât, Ex- 
plorations archéologiques et épigraphiques en Tunisie, fasc. II, p. 124-125. 

La voie de Carthage à Theveste, entre Lares et Althiburus : Carte de la. 
Tunisie au 200,000"", feuille du Kcf. 

La voie de Corcva à Hadrumète, près de Botria : R. Cagnat, Explorations 
archéologiques, fasc. II, p. 24 et 27. 

La voie de Sufetula à Hadrumète, entre Sufetula et Cilma : Tour du 
Monde, ann. 1885. 2* sem., p. 400 (Cagnat et Saladin, Voyage en Tunisie): 
entre Aqnae regiae et Hadrumète : Ibid,, p. 386. 

Les voies d'Hadrumète à Thysdrus, et de Thysdrus à SuUectum : Ch. 
Tissot, (iéographie comparée de la province romaine d'Afrique, II, p. 185, 
186. 

La voie de Capsa à Theveste : Tour du A/onde, ann. 1885, 2* sem., p. 218 
(Cagnat et Saladin, Voyage en Tunisie), 



LE RÉSEAU ROUTIER. 135 

du terrain et des inscriptions permet seule de déterminer le 
tracé exact d'une voie : il en est ainsi pour la route de Simitthu 
à Thabraca, que ne mentionnent ni la Table ni Vltinéraire ; 
pour les voies transversales de Goreva à Hadrumète, et de Thu- 
burbo majus à Maxula, sur la direction desquelles ces deux 
routiers ne donnaient aucune indication précise. 

Grâce à tous ces documents, il n'a pas été trop malaisé de re- 
trouver et de fixer sur la carte la plupart des routes qui reliaient 
entre elles les nombreuses cités de l'Afrique proconsulaire. Il 
ne s'agit point ici d'étudier à part et en elle-même chacune de 
ces routes ; mais d'examiner le réseau dans son ensemble, d'en 
montrer le caractère général, de dégager les idées qui en ont 
inspiré la construction, provoqué et guidé le développement. 

Une grande voie parallèle à la côte se prolongeait à l'époque 
romaine depuis Thabraca jusqu'aux frontières de la Tripolitaine 
et de la Cyrénaïque. Elle reliait entre eux presque tous les ports 
échelonnés sur cette partie du littoral méditerranéen ; mais au 
lieu de contourner la péninsule qui projette vers le nord-est le 
cap Bon (promontoriitm Mercurii), elle traversait directement la 
dépression qui joint le golfe de Tunis au golfe d'Hammamet. 
Elle fut réparée à plusieurs reprises sous l'empire romain, à la 
fin du premier siècle (1) et au troisième (2), 11 est très vraisem- 
blable qu'elle existait déjà au temps de la domination carthagi- 
ginoise ; les colonies phéniciennes, qui n'étaient à l'origine que 
des comptoirs de commerce, s'étaient toutes construites au bord 
de la mer ; lorsque Carthage, après la chute de Tyr, devint leur 
métropole et la capitale d'un véritable Etat, ce fut pour elle une 
nécessité de communiquer par terre aussi bien que par mer avec 
ses sujets et ses alliés ; dès cette époque sans doute la route du 
littoral fut construite. Les Romains se gardèrent bien de la né- 
gliger ; ils avaient compris de i)onne heure toute l'importance 
économique de places comme Utique , Hadrumète , Tacape , 
Leptis magna; l'ancienne voie fut entretenue, réparée, peut-être 
reconstruite ; par elle on se rendait non seulement d'un port à 
l'autre, mais encore de tous les ports du rivage à Carthage et 
réciproquement. 

Comme leurs prédécesseurs de race phénicienne, les Romains 
partirent de la côte pour pénétrer dans l'intérieur du pays. Ils 
n'occupèrent d'abord, comme de récentes découvertes épigraphi- 

(1) C. 7. L., VIII, 10016. 

(2) c. /. L., VIII, 10115; 10026 et suiv.; 10017. 



136 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

ques l'ont prouvé (1), qu'une bande assez étroite de territoire 
depuis Thabraca jusqu'au fond de la grande Syrie (2). C'est seu- 
lement au début de l'empire qu'ils s'avancèrent vers l'ouest, à 
travers l'ancien pays des Numides. Mais ils ne purent s'éloigner 
ainsi de leurs anciennes possessions, de ces villes et de cette 
route du littoral qui formaient leur véritable base d'opérations, 
sans construire des voies stratégiques, destinées à assurer leurs 
communications avec la mer et à faciliter la marche en avant 
des légions. Lorsque tout le pays qui porte aujourd'hui le nom 
de Tunisie eut été complètement et définitivement pacifié ; lors- 
que les empereurs purent transporter de Theveste à Lambaesis 
le camp permanent de la légion III* Auguste, les principales 
voies de pénétration étaient construites. Elles partaient de Car- 
thage, d'Hadrumète, de Tacape, de Leptis magna. 

La plus septentrionale remontait la vallée du Bagradas jus- 
qu'au massif inejsitricable et boisé qui sépare aujourd'hui l'Al- 
gérie de la Tunisie ; puis elle le traversait dans la direction du 
nord-ouest pour gagner Hippo regius. Cette voie n'aboutissait 
pas à Theveste ; elle dut avoir néanmoins à l'origine une véritable 
valeur stratégique ; la main-d'œuvre militaire fut employée pour 
sa construction (3). Ce fut d'autre part l'empereur Tibère qui fit 
bâtir le pont, encore aujourd'hui debout, sur lequel la voie 
franchisssait l'O. Béja (4). 

Theveste était reliée à la côte par trois grandes routes, 
qui lui permettaient de communiquer directement et rapide- 
ment avec Cartilage, Hadrumète et Tacape. 

La voie de Carthage à Theveste, dont les principales stations 
étaient Thurris (H"" el Djemel), Membressa, Tichilla (Testour), 
Thignica, Agbia, Mustis, Thacia, Lares, Althiburus, Ammae- 
dara, longeait le pied septentrional et occidental du massif cen- 
tral tunisien, de ce soulèvement qui forme comme l'épine 
dorsale de la région depuis les environs de Tébessa jusqu'à la 
pointe du cap Bon. La route se maintenait d'abord dans la 
vallée inférieure de la Medjerdah, dont elle suivait la rive 



(1) Voir plus haut, chap. I, p. 19-20. 

(2) Les emporta de la petite Syrtc, dont le plus important était Tacape, 
et ceux de la Tripolitaine, furent rattachés, dès l'année 106, à la première 
province créée par les Romains, VAfvica veius, et placés sous la juridiction 
administrative du proconsul qui résidait à Utiquo. 

(3) Près de Vaga, à l'extrémité occidentale des gorges que la Medjerdah 
traverse entre son bassin moyen et sa vallée inférieure. (Cl. L.,VIII, 10116.) 

(4) C. /. L., VIII, Suppl., 14386, 



LE RÉSEAU ROUTIER. 137 

droite ; puis, par une série de seuils, elle passait de la vallée 
de la Medjerdah dans le petit bassin fermé de l'O. Khalled; du 
bassin de l'O. Khalled dans la plaine arrosée par l'O. Tessaa; de 
là elle se dirigeait vers le sud à travers les plateaux que domine 
au nord-ouest le Dyr el Kef, remontait l'étroite vallée de l'O. 
Haïdra, sous-affluent de l'O. Mellègue, et débouchait près de 
Kasr Gouraï dans la plaine de Tebessa. Cette voie, longue de 
191 mille romains = 281 kilomètres (1), coupait les principales 
routes naturelles qui rayonnent vers le nord et vers l'ouest au- 
tour du pays montagneux dont la cité de Mactaris occupait le 
centre. 

A l'est et au sud de ce même massif passait une seconde voie 
stratégique, destinée elle aussi à mettre le camp permanent de 
la légion d'Afrique en relations directes avec la mer : c'était la 
grande route d'Hadrumète à Theveste par Aquae regiae , Sufe- 
tula et Cillium. Elle passait d'abord entre les dépressions maré- 
cageuses du lac Kelbia au nord et de la Sebka Sidi el Hani au 
sud, puis parcourait d'une extrémité à l'autre le vaste bassin 
qu'arrosent de la frontière algérienne à Kairouan toutes les 
eaux descendues vers le sud et vers l'est des crêtes et des ha- 
madas de la Tunisie centrale ; tantôt elle abandonnait la vallée 
principale comme entre Aquae regiae et Sufetula ; tantôt au 
contraire elle suivait la branche maîtresse du fleuve, de Cillium 
par exemple à Theveste. 

Entre les deux voies de Carthage à Theveste et d'Hadrumète 
à Theveste, le centre montagneux de la province était pris 
comme entre les deux branches d'un étau. A l'intérieur de l'étau 
d'autres routes furent construites pour assurer les communica- 
tions entre les villes situées sur les deux principales voies et 
aussi pour pénétrer plus profondément dans les hautes val- 
lées. D'Althiburus à Aquae regiae, par Assuras, Zama regia et 
Uzappa, une voie que signale la Table de Peutinger, décrivait une 
large courbe au nord de Mactaris; de Mustis à Sufetula, une 
autre qui se croisait avec la précédente à Assuras se dirigeait 
presque en ligne droite du nord au sud ; elle est mentionnée par 
V Itinéraire d'Antonin. 

Les régions voisines du désert, en particulier l'oasis de Capsa, 
n'attirèrent pas moins que le nord et le centre du pays l'atten- 
tion et la sollicitude du gouvernement impérial. Au début même 
de l'empire, sous le principat d'Auguste, le proconsul L. Aspre- 

(1) C.I.L., VIII, 10114. 



138 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

nas fut chargé de fortifier la route qui menait « ex castris hiber- 
nis » à Tacape (1); entre les points extrêmes, les deux stations 
les plus importantes furent , au deuxième siècle , les places de 
Thelepte et de Gapsa. Une autre voie militaire relia Thelepte 
au port de Tacape , en traversant les oasis du Djerid ; elle pas- 
sait au sud du Chott Fedjedj et séparait de ce côté l'empire 
romain du désert; elle était déjà construite à la fin du premier 
siècle, sous Nerva (2). 

Enfin, pour protéger les cités maritimes de la petite Syrte et 
de la Tripolitaine contre les incursions toujours redoutables 
des Gétules et des Garamantes, plusieurs voies furent ouvertes 
dans les montagnes qui se dressaient au sud de la côte. D'après 
la Table de Peutinger, l'une de ces voies, qui partait de Tacape, 
se perdait dans le désert; d'autres joignaient, en passant par 
l'intérieur des terres, Sabrata à Oea, Oea à Leptis magna. L'Iti- 
néraire d'Antonin mentionne d'autre part un « lier quod limilem 
TripoUtanum per Turrem Tamalleni a Tacapis Lepti magna ducit, » 
c'est-à-dire une voie ininterrompue qui conduisait de Tacape 
à Leptis la grande par Kebilli, Douirat, Foum Tatahouine et 
Djado, suivant toute apparence (3). 

A la fin du premier siècle de l'ère chrétienne, tout le pays 
qui s'étendait de Thabraca aux frontières de la Cyrônaïque et de 
Carthage à Thusuros (Tozeur) était pacifié. Le corps d'occupation 
quitta Theveste ; le quartier général des troupes légionnaires 
fut peut-être établi pendant quelques années à Mascula; en 128 
ou 129, le camp de Lambaesis fut construit. Toute la partie 
orientale de l'Afrique romaine, administrée par le proconsul de 
Carthage, atteignit alors l'apogée de sa prospérité agricole et 
commerciale. Au début du troisième siècle, le pays était sillonné 
de routes nombreuses ; ces routes n'étaient plus alors des voies 
militaires , c'étaient les artères économiques du pays. Elles ne 
servaient plus seulement à assurer les communications des 
a castra hiberna » de la légion IIP Auguste avec Carthage , Ha- 
druméte et Tacape , ou à consolider la domination romaine sur 



(1) C. I. L., VIII, 10018, 10023. 

(2j Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 
ann. 1891, p. 292-296. 

(3) Telle est du moins la direction générale de la piste actuelle qui mène 
de Kebilli a Tripoli, par le Dj. Douirat et le Dj. Nefousa. Cette hypothèse 
a été corroborée par les résultats du voyage récent de M. Lecoy de la 
Marche dans l'extrême sud tunisien (Comptes rendus de VAcadèmie des 
Inscriptions et Belles- Lettres, ann. 1894, p. 469 et suiv.). 



LE RESEAU ROUTIER. 



139 



les confins du grand désert ; c'était par elles que tous les pro- 
duits de l'intérieur venaient rejoindre les ports où on les em- 
barquait pour l'Italie ; c'était par elles que la colonisation et les 
mœurs romaines pénétraient dans les cantons les plus reculés ; 
c'était par elles et grâce à elles que des régions autrefois incul- 
tes et presque désertes se fécondaient et se peuplaient. 

Les principales têtes du réseau restaient Carthage, Hadru- 
mète, Tacape et Leptis magna; mais, en outre, à chacun des 
ports de la côte aboutissait une route qui venait de l'intérieur 
du pays. Les marbres nuancés , extraits des fameuses carrières 
de Simitthu , étaient amenés au port de Thabraca à travers les 
montagnes boisées de la Khroumirie (1) ; de Vaga et de Thu- 
burbo minus deux voies se dirigeaient vers Hippo Diarrhylus, 
drainant sans doute sur leur passage l'huile et les grains 
récoltés dans ce pays accidenté et fertile (2). 

Sur le flanc des collines, au pied desquelles coule l'O. Jara- 
bia, au-dessus des riches plaines de Bou Arada et du Fahs, par 
les cités de Bisica et d'Avitta Bibba , à portée des antres villes 
de cette région féconde, passaiLune route qui joignait Coreva à 
Thuburbo majus ; au delà de Thuburbo majus, cette voie jus- 
qu'alors unique se bifiu-quait ; l'une de ses branches, qui se di- 
rigeait par Uthina vers Maxula (Rades) et Carthage , parcou- 
rait ainsi toute la vallée inférieure de l'O. Miliane (3) ; l'autre 
branche contournait par le nord le massif élevé du Zaghouan, 
traversait le pays arrosé par l'O. Boul et connu aujourd'hui 
sous le nom de l'Enfida, passait entre le lac Kelbia et la 



(1) R. Cagnat, Explorations archéologiques et épigraphiques en Tunisie, 
fasc. II, p. 124 et suiv., n" 225-228; Bulletin archéologique du Comité, 
ann. 1892, p. 178-180. 

(2) A vrai dire, aucune trace matérielle de route romaine n'a été retrouvée 
jusqu'à ce jour entre Déjà et Bizerto; mais des ruines de bourgades et do 
petites cités romaines sont échelonnées tout autour du mauvais chemin par 
lequel on se rend aujourd'hui de Béjà à Mateur, en particulier dans la haute 
vallée de l'O. Tine. II n'est guère vraisemblable que cette région, jadis bien 
peuplée et bien cultivée, n'ait pas été desservie par une route importante. 
Quant à la voie de Thuburbo minus à Hippo Diarrhytus, l'existence en a 
été révélée tout récemment par la découverte d'une colonne railliairc mal- 
heureusement très fruste, au lieu dit Sidi Athman el Hadid, à 12 kilomètres 
environ au nord du village arabe de Djedeïda : Bulletin archéologique du 
Comité, ann. 1891, p. 195, n° 6. (R. Cagnat, Chronique d'épigraphie afri- 
caine.) 

(3) Mélanges de l'Ecole française de Rome, t. XIII (année 1893) , p. 420 et 
suiv. 



140 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Sebkha Halk el Menzel, atteignait enfin le port d'Hadrumète (1). 

Ce qu'était cette double voie pour les plaines et pour les val- 
lées fertiles que domine la crête dentelée du Zaghouan, les deux 
routes parallèles d'Aquae regiae à Thysdrus et de Sufetula à 
Thaenae l'étaient pour les plateaux qui s'inclinent depuis les 
montagnes de Maktar, de la Kessera et de Thala jusqu'aux riva- 
ges de la petite Syrte (2). La première de ces routes se sub- 
divisait à l'est de Thysdrus ; de ce point , comme centre , plu- 
sieurs voies se déployaient en éventail , pour aboutir aux ports 
de la côte, à Leptis minor, à Sullectum, à Usilla (3). La voie 
de Sufetula à Thaenae, la seule grande artère qui paraisse avoir 
été construite entre la route d'Aquae regiae à Thysdrus et celle 
de Capsa à Tacape, passait par quelques stations, Nara, Madar- 
suma, Septiminicia, dont les noms seuls sont connus. 

A Tacape , outre les routes militaires citées plus haut , à Sa- 
brata, à Oea, à Leptis magna , aboutissaient des routes qui ve- 
naient de l'intérieur de l'Afrique. Ce n'étaient pas , à vrai dire, 
des voies romaines , mais des pistes suivies par les caravanes 
qui traversaient le désert ; Carthage, au temps de son indépen- 
dance, les avait connues et s'en était servie. Si nous en croyons 
Pline l'Ancien, ces routes étaient encore inaccessibles aux Ro- 
mains à la un du premier siècle. Ce fut seulement au deuxième 
et au troisième siècle , après la soumission en apparence défi- 
nitive des Gétules , des Garamantes et des Nasamons ; lorsque 
des postes militaires eui-ent été créés dans quelques oasis , en- 
tre autres à Bir el Haguef par Commode (4) , à Bondjem par 
Septime Sévère (5) , à Ghariât el Gharbia et à Ghadamès par 
Sévère Alexandre (6) ; ce fut alors seulement que ces voies de 
pénétration furent de nouveau fréquentées, et que des relations 
commerciales se renouèrent entre le littoral méditerranéen et 
les régions inconnues qui en étaient séparées par le grand dé- 
sert de Libye (7). 

Les voies que je viens d'énumérer étaient les plus importan- 
tes du réseau routier de l'Afrique orientale. Plusieurs d'entre 



(1) Voir, sur cette route, R. Gagnât, Explorations archéologiques et épi- 
yi aphiques en Tunisie, fasc. II, p. 23 et suiv. 

(2) Itinéraire d'Antonin. 

(3) Table de Peulinger. 

(4) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1887, p. 438-439. 

(5) C. /. L., VIII. 6 et SuppL, 10992. 

(«) C. I. L., VIII, 1 = SuppL, 10990; Suppl., 10993. 

(7) Voir Perroud, De Syrlicis emporiis, chap. VI, p. 79-85. 



LE RÉSEAU ROUTIER. 141 

elles se trouvaient en quelque sorte doublées sur une certaine 
longueur : ainsi , pour aller dHadi^umète à Taparura (Sfax) , on 
pouvait ou bien longer la côte par Ruspina (Monastir) , Leptis 
minor, Thapsus (Ras Dimas), Sullectum, Ruspae (Sbia), Usilla, 
ou bien prendre une route plus directe et plus courte qui pas- 
sait par Thysdrus ; la grande voie de Carthage à Theveste se 
bifurquait à Thurris ; lune des deux branches remontait jus- 
qu'à Ticliilla la rive droite du Bagradas et franchissait l'O. 
Siliane tout près de son confluent avec le fleuve ; l'autre , par 
Vallis et Coreva , suivait une dépression parallèle à la vallée 
principale ; les deux routes se rejoignaient près de Thignica 
pour n'en plus faire qu'une (1). Entre Assuras et Aquae regiae, 
outre la route mentionnée par la Table de Peutinger et qui décri- 
vait une grande courbe vers le nord, un chemin plus court tra- 
versait presque en ligne droite , par Mactaris et Chusira (Kes- 
sera), le massif central tunisien (2). 

Enfin des routes secondaires et transversales se détachaient 
des grandes artères, le plus souvent pour les relier les unes aux 
autres. Par exemple, entre les deux petites stations de Sicilibba 
(H"" el Alouenin) et d'Inuca (H" er Reukba), situées sur la voie 
de Carthage à Theveste, s'embranchait une route longue seu- 
lement de "28 milles romains = 41 kilomètres environ, qui 
aboutissait àThuburbo majus (3); Sicca Veneria était rattachée 
à cette même voie*de Carthage à Theveste par une route qui 
s'en détachait à quelque distance de Thacia et qui se prolon- 
geait en Numidie par Naragarra (Fedj Mraou) et Thagora 
(Taoura) jusqu'à Hippo regius d'une part, jusqu'à Cirta de l'au- 
tre (4). De Sicca une autre route se dirigeait probablement 
vers le nord, traversait le pays montagneux qui sépare l'O. 
Mellègue de la Medjerdah et rejoignait à Simitthu la grande 
voie de Carthage à Hippo regius par l'intérieiu* des terres (5). 

Beaucoup de ces routes secondaires ont disparu sans laisser 

(1) Table de Peutinger. 

(2) Plusieurs bornes miUiaires de cette voie ont été retrouvées dans les 
environs de Mactaris. (Ephem. Epigr., V, 1070 et suiv.) 

(3) Table de Peutinger. 

(4) Table de Peutinger. 

(5) Cette route n'est mentionnée ni par la Table de Peutinger, ni pat* 17(i- 
néraire d'Antonin. Aucune borne milliaire n'a été retrouvée entre Sicca 
Veneria et Simitthu ; mais la chaussée en est encore visible au milieu de la 
plaine de la Medjerdah, et les traces n'en disparaissent qu'assez loin dans 
la montagne : Bulletin archéologique du Comité, ann. 1891, p. 231 (Carton, 
Essai de Topographie archéologique sur la région de Souk el Arba). 



i42 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

de traces apparentes sur le sol ; mais l'existence même de cen- 
tres urbains loin des grandes voies connues jusqu'à ce jour 
prouve que les mailles du réseau routier étaient à l'époque ro- 
maine fort serrées. Il me paraît difficile de croire qu'il n'y ait 
eu aucune route carrossable à travers le massif du Dj . Gorra, 
pour relier soit à Thubursicum Bure, soit à Thugga, soit à Ag- 
bia, les cités de Numiulis, de Thimida Bure (H."" Kouchbatia), 
de Thibaris (H"" Tibar), d'Uchi majus (1); que les riches bourga- 
des, dont les ruines se succèdent sur les rives de l'O. Mahrouf, 
entre autres les deux Muzuc , Furnis , Zama minor, soient res- 
tées comme isolées dans leur vallée close de partout ; ou encore 
que les villes de Thaca, de Zuccharis, de Seressis, de Gales 
(H"" Kharoub), d'Abthugnis, dominées par le Zaghouan et le 
Djoukar, n'aient pas été mises en communication directe soit 
avec Thuburbo majus soit avec Medicerra (Aïn Medker), située 
sur la route de Goreva à Hadrumète ; ou encore que Thala, vieille 
ville numide demeurée prospère sous l'empire romain, ait été 
pour ainsi dire abandonnée au milieu des montagnes, sans 
relations faciles avec Ammaedara, Menegesem, Sufes ou Sufe- 
tula. Toutefois , en l'absence de documents archéologiques, 
épigraphiques ou littéraires, il faut ici n'exprimer que des 
hypothèses et des conjectures. 

Quoi qu'il en soit, les routes principales de cette province ro- 
maine sont aujourd'hui parfaitement connues. Elles constituaient 
un réseau important, ou mieux plusieurs réseaux voisins reliés 
entre eux. Chacun de ces réseaux aboutissait sur la côte soit à 
un grand port, soit à un groupe de petits ports : à Garthage, à 
Hadrumète, aux emporia de la petite Syrte, à Tacape, aux cités 
maritimes de la Tripolitaine. Les voies de cette province ne 
convergeaient pas toutes vers un seul et même point, comme 
celles d'Italie vers Rome, comme celles de Gaule vers Lugdu- 
num; c'était à la mer quelles allaient; c'était, dans les 
différentes régions, vers le port le plus voisin qu'elles se 
dirigeaient. 

D'autre part, si pendant le premier siècle de l'em- 
pire, les routes construites par les Romains en Afrique furent 
surtout des voies de pénétration militaires et stratégiques, plus 
tard ce caractère s'atténua et disparut. Le point de départ ne 



(1) M. le docteur Carton a retrouvé dans cette région les traces de voies 
nombreuses : voir ses Découvertes épigraphiques et archéologiques {région 
de Dougga), et la carte qui accompagne ce volume. 



LE RÉSEAU ROUTIER. 143 

fut plus alors le littoral ; ce fut au contraire de l'intérieur que 
l'on vint à la côte (1). Thabraca, Hippo Diarrhytus, et les villes 
échelonnées le long du rivage d'Hadruméte à Tacape furent sur- 
tout les débouchés des produits industriels et agricoles du pays 
environnant. Jamais des troupes romaines ne débarquèrent à 
Thabraca ou à Thaenae ; la route de Simitthu à Thabraca servait 
au transport des marbres numidiques ; celle de Sufetula à 
Thaenae, au transport des olives et de l'huile qui se récoltaient 
dans toute cette région alors cultivée et prospère. 

C'était par la mer que les Romains, comme les Phéniciens et 
après eux, étaient venus en Afrique ; c'est par la mer que l'A- 
frique correspondait avec le reste- du monde méditerranéen ; 
c'est à la mer qu'aboutissaient toutes les voies naturelles du 
pays. La construction du réseau routier devait être et fut en 
effet soumise à cette loi qui domine, au moins dans l'antiquité, 
toute l'histoire de cette contrée ; les voies romaines ne relièrent 
pas seulement entre elles les nombreuses cités de l'intérieur ; 
elles les mirent aussi et surtout en communication avec la mer et 
les ports du littoral. 



(1) Sur la route de Simitthu à Thabraca, les milles se comptaient à partir 
de Simitthu. (R. Gagnât, Explorations archéologiques et épigrapliiques en 
Tunisie, fasc. II, p. 13G, n" 225 et suiv. — Bulletin archéologique du Co- 
mité, ann. 1892, p. 179.) 



CHAPITRE X. 



LES PORTS ET LE COMMERCE MARITIME. 

• 

A l'est de l'Afrique, les ports étaient nombreux. Depuis Tha- 
braca jusqu'aux autels des Philènes, qui marquaient la frontière 
entre VAfrica et la Gyrénaïque , la Table de Peutinger mentionne 
plus de soixante stations maritimes ; V Itinéraire d'Antonin en cite 
une trentaine. Parmi ces stations, il en est dont l'emplacement 
n'a pas pu être fixé avec certitude ; il en est d'autres dont les 
noms eux-mêmes prouvent qu'elles n'étaient ni des ports, ni de 
véritables cités : sur la Table de Peutinger, par exemple, les sta- 
tions ainsi désignées : Ad oleastrum, Adpalmam (entre Thaenae 
et Tacape) ; Ad cypsaria{m) taberna[m), Turris ad algam (en Tripo- 
litaine), n'étaient certainement pas des villes. Je ne veux m'oc- 
cuper ici que des ports dont l'identification est à peu près incon- 
testable , et dont l'activité nous est attestée soit par les ruines 
qui en ont survécu , soit par le renom dont ils jouissaient sous 
l'empire romain. En voici la liste : 

Thabraca (Tabarka). 
Hippa Diarrhytus (Bizerte). 
Utica (Bon Ghater). 
Carthago (Garthage). 
Clupea = 'Affirtç (Kelibia). 
Curubis (Kourba). 
Neapolis (Nabeul). 
Horrea Caelia (Hergla). 
Hadrumelum (Sousse). 
Ruspina (Monastir). 
Leptis minor (Lamta). 
Thapsiis (près du Ras Dimas). 
? (Mahedia). 



LES PORTS ET LE COMMERCE MARITIME. 145 

Sullectum (Salakta). 

Acholla (Biar el Alla ?). 

Ruspae (près du Ras Kapoudia). 

Taparura (Sfax). 

Thaenae (H'' Tine). 

Tacape (Gabès). 

Gighthis (Sidi Salem Bou Ghrara). 

Sabrata (?). 

Oea (Tripoli). 

Leptis magna (Lebda). 

Ces ports n'avaient pas tous la même importance. Hippo 
Diarrhy tus n'était , au temps de Pline le Jeune , qu'une petite 
citô provinciale (1); Ulique, qui était restée pendant plus d'un 
siècle, après la destruction de Garthage, la capitale de la pro- 
vince d" Afrique , ne tarda pas à déchoir, lorsque Garthage eut 
été reconstruite et colonisée par Gésar et par Auguste. Glupea, 
Gurubis, Neapolis, ne pouvaient pas avoir la prétention de 
rivaliser avec Garthage et Hadrumète ; Horrea Gaelia, comme 
son nom l'indique , était surtout un entrepôt de blé ; parmi les 
emporta de la petite Syrte , Tacape seule passait pour un grand 
port ; et sur les rivages de la Tripoli taine, si les deux cités d'Oea 
et de Leptis magna se disputaient la prééminence, Sabrata leur 
était sans doute bien inférieure en activité commerciale et en 
richesse. 

De grands ports ne se sont créés et n'ont grandi, sur le littoral 
de la Proconsulaire et sur les côtes des Syrtes , qu'aux points 
vers lesquels convergent les grandes voies naturelles du pays. 
Si Thabraca, Garthage, Hadrumète, Tacape et Leptis magna ont 
été jadis les cités maritimes les plus importantes de la province, 
c'est parce qu'elles se trouvaient au débouché des principales 
régions dont se compose toute cette partie de l'Afrique, régions 
différentes, il est vrai , par le climat, par la nature du sol, par 
les productions , mais également capables , à des titres divers, 
d'assurer la prospérité d'un port actif et considérable. 

Les navesonerariae, qui sortaient du port de Thabraca, et qui, 
par les escales de l'île Galata (la Galite), et peut-être de Garalis 
(Gagliari), en Sardaigne, gagnaient Ostie et Rome, n'étaient pas 
seulement chargées de marbre numidique ; elles emportaient 



(1) Epist., IX, 33. 

T. 10 



146 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

aussi des bêtes féroces destinées à l'amphithéâtre (1), et des 
hois de construction coupés , sans doute . dans les umbriferi 
saltus dont parle Juvénal (2). 

Dans les entrepôts et sur les (juais de Carthage, s'accumu- 
laient, outre les récoltes des plaines voisines, toutes les denrées 
venues de l'intérieur par les trois grandes voies d'Hippo regius, 
de Theveste et de Thuburbo majus. Or ces routes traversaient 
les vallées riches en blé qu'arrosent la Medjerdah, l'O. Miliane 
et leurs affluents. Ce froment, que Carthage expédiait, n'était 
pas attendu , sur les bords du Tibre , avec moins d'impatience 
que les convois d'Alexandrie : car il était nécessaire à l'alimen- 
tation de Rome. C'est pourquoi Mucien et Vespasien dépêchèrent 
à Carthage un centurion chargé de tuer le proconsul L. Pison, 
qui ne se pressait pas de se rallier à leur cause (3) ; c'est pour la 
même raison qu'un siècle plus tard Septime Sévère se hâta de 
faire passer des légions en Afrique, « ne per Libyani atque Aegyp- 
tum Niger Africam occuparet ac populum Bomanum penuria rei 
frumentariae perurgeret (4). » 

Entre le cap Bon {promontorium Mercurii) et le ras Kapoudia 
[Caput Vada), Hadrumète était, dans l'antiquité, comme Sousse 
de nos jours, le seul grand port. Du nord, par la voie qui suivait 
la côte, et par la route qui venait de Thuburbo majus, arrivaient 
les blés du Byzacium septentrional; de l'ouest et du sud, s'il 
est vrai que les plateaux aujourd'hui stériles qui s'étendent d'El 
Djem à Sbeïtla fussent jadis couverts d'oliviers, Hadrumète 
recevait l'huile destinée aux gymnases et aux thermes de 
Rome (5). 

C'était aussi de l'huile qu'exportaient la plupart des emporta 
de la petite Syrte et de la Tripolitaine. A Thaenae aboutissait 
une voie qui traversait , entre Sufetula et le littoral , une im- 
mense olivette , dont les traces sont encore très visibles (6). 
Dans la région des chotts et sur la côte au delà de Tacape , la 
culture de l'olivier n'était possible que dans les terres irriguées 



(1) Pline l'Ancien, Hisl. N&t., V, 2. 
^2) Voir plus haut. chap. II, p. .37-38. 

(3) Tacite, Uist., IV, 49 et suiv. 

(4) Spartien, Severus, dans les Scriplores Historiae Auguslae (éd. Peter), 
X, 8, g 6. 

(5) Ch. Tissot, Géographie comparée de la province romaitie d'Afrique, 
l, p. 286 et suiv. 

(6) P. Bourde, Rapport sur les cultures fruitières et en particulier sur la 
culture de l'olivier dans le centre de la Tunisie, p. 17-18. 



LES PORTS ET LE COMMERCE MARITIME. 147 

des oasis ; mais elle parait y avoir été très féconde. Pline l'An- 
cien parle des oliviers qui croissaient autour de Tacape, à l'om- 
bre des palmiers et au-dessus de la vigne (1). A Zian, sur l'em- 
placement de l'antique Zita, Victor Guérin a recueilli une 
légende qui prouve combien est encore vivace le souvenir du 
grand commerce d'huile dont ce pays était le théâtre : d'après 
la tradition locale, un canal avait été jadis creusé entre Zian et 
Zarzis pour amener jusqu'au littoral toute l'huile qui se fabri- 
quait dans ces riches campagnes ; là cette huile était enfermée 
dans de grandes jarres ou amphores, puis exportée (2). La ville 
d'Oea fournit à Rome, pendant tout le troisième siècle de l'em- 
pire , une grande quantité d'huile ; cette prestation en nature, 
qui d'abord avait été volontaire, devint plus tard fort onéreuse, 
et Constantin dispensa de ce lourd impôt les habitants d'Oea (3). 
Parmi toutes les villes de cette côte, Tacape et Leptis magna 
prirent de bonne heure une importance considérable ; ces deux 
ports étaient les entrepôts, non seulement des produits de toutes 
sortes récoltés autour d'eux, mais encore de denrées très diver- 
ses venues de pays lointains. Tacape était en relation, d'une part, 
avec la région des chotts et les oasis situées au sud de l'Aurès 
par la route qui, de Calceus Herculis (El Kantara), se dirigeait 
vers l'est en traversant les stations de Gemellae (Mlili) , Ad 
Badias (Badis), Aggarsel Nepte (Nefta) et Thusuros (4) ; d'autre 
part, avec la partie du Sahara qu'occupent aujourd'hui les Touareg 
Azdjer, par une voie que défendait au début du troisième siècle le 
poste militaire de Cidamus (Ghadaraès). De Leptis magna par- 
taient probablement deux routes, car il est vraisemblable que les 
deux forteresses romaines, dont les vestiges ont été retrouvés à 
Gharaât elGharbia et àBondjem, avaient été constr^iitespour cou- 
vrir et pour barrer au besoin deux voies différentes. Le principal 
port de la Tripolitaine communiquait par l'une et l'autre de ces 
routes avec le Fezzan , déjà connu dans l'antiquité sous le nom 
de Phazania (5) ; là se trouvait sans doute , avec la ville de Ga- 
rama, le centre du territoire de parcours des Garamantes. Ces 
tribus nomades n'apportaient pas seulement à Tacape et à Leptis 
magna les produits du désert , comme le sel gemme dont par- 

(1) Hisl. Nal., XVIII, 22. 

(2) V. Guérin, Voyage archéologique dans la Régence de Tunis, I, p. 221. 

(3) Victor, De Caesaribus, XLI. Cf. Ch. Tissot, Géographie comparée de 
la province romaine d'Afrique, I, p. 286. 

(4) Table de Peulinger. 

(5) Pline l'Ancien, Hisl Nal., V, 5. 



148 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

lent Hérodote (1) et Pline (2), comme les escarboucles, connues 
dans le monde antique sous les noms de « perles des Syrtes » 
ou de « pierres carthaginoises ; » elles servaient aussi d'inter- 
médiaires entre l'Afrique centrale et les rivages de la Méditer- 
ranée. Leurs caravanes arrivaient, chargées de peaux de bêtes, 
de plumes d'oiseaux , de poudre d'or, d'ivoire , de bois d'ébène ; 
des éléphants et des esclaves noirs étaient amenés des régions 
mystérieuses qui s'étendent au sud du grand désert : objets, 
bêtes et gens étaient vendus ou échangés par les Garamantes 
sur les marchés des deux grandes villes romaines ; de là ces 
denrées exotiques étaient transportées à Rome et se répandaient 
dans tout l'empire (3). Il semble que Thabraca, Carthage et Ila- 
di'uméte aient exclusivement exporté des produits agricoles et 
industriels récoltés en terre romaine ; par Tacape et par Leptis 
magna, au contraire, l'empire communiquait avec des régions 
sur lesquelles Rome n'avait pas étendu sa domination. Quoi 
qu'il en soit , le mouvement commercial de tous ces ports était 
considérable et leur grande prospérité nous est attestée par 
leurs ruines ou par les témoignages des historiens anciens. 

Thabraca n'était certainement pas une grande ville comme 
Hadrumète, à plus forte raison comme Carthage : resserrée en- 
tre les pentes rapides de plusieurs coteaux et le rivage de la 
mer, elle ne fut jamais très étendue ; mais ce qui reste de ses 
principaux édifices, thermes, basiliques, citernes, magasins ou 
docks, témoigne encore aujourd'hui de l'importance qu'elle avait 
prise sous l'empire (4). 

Carthage et Hadrumète étaient les deux cités les plus floris- 
santes de toute la Proconsulairc. Carthage, rivale d'Alexandrie 
et d'Antioche, fut une des reines de la Méditerranée, une des 
capitales de l'Occident. Hadrumète n'était qu'une ville provin- 
ciale ; mais on peut juger de sa richesse par le luxe et par les 
prétentions artistiques que ses habitants déployaient dans la 
décoration de leurs maisons et de leurs tombeaux (5). 

Dès l'époque d'Auguste , Strabon signalait la prospérité com- 



(1) Hérodote, liv. IV, 181-185. 

(2) Pline l'Aacien, Hist. Nat., V, 5. 

(3) Perroud, De Syrlicis emporiis, chap. XI, p. 143-145. 

(4) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1892, p. 181 et suiv. 

(5) Collections du musée Alaoui, t. I, p. 31 (De la Blanchère, Mosaïque 
d'Hadrumèle). — Bulletin archéologique du Comité, ann. 1889, p. 110 et 
suiv.; ann. 1893, p. 193 et suiv. 



LES PORTS ET LE COMMERCE MARITIME. 149 

merciale de Tacape, qu'il appelait un très grand emporium (1). 
Un siècle plus tard , Pline vantait la merveilleuse fécondité de 
l'oasis , au milieu de laquelle la ville était bâtie (2). 

Quant à Leptis la grande , érigée en colonie par Trajan au 
début du deuxième siècle (3), elle était encore au quatrième 
siècle, sous l'empereur Jovien, une ville forte et bien peuplée, 
sous les murs de laquelle les Austuriani , nomades de la Tripo- 
litaine, s'emparèrent à deux reprises d'un très riche butin (4). 

Cette prospérité, les grands ports de l'Afrique romaine la durent 
moins aux avantages de leur situation topographique qu'à l'im- 
portance de leurs relations avec l'intérieur du pays. Depuis le 
cap Roux, en effet, jusqu'au fond du golfe de la Sidre, aucun port 
naturel ne se creuse dans la côte d'Afrique : le littoral est pres- 
que partout inhospitalier et dangereux. A l'ouest de Bizerte, les 
flots de la Méditerranée se brisent contre des falaises, dont le 
mur escarpé n'est interrompu que par de grandes dunes entre 
Tabarka et l'embouchure de l'O. Zouara. Au deLà du cap Blanc, 
le rivage est bas et marécageux, sauf en quelques points des 
deux presqu'îles qui enferment le golfe de Tunis. Des lagunes 
s'allongent, parallèles à la côte, séparées de la mer par des cor- 
dons sablonneux que coupe un goulet temporaire ou permanent ; 
la pente du sol sous-marin est presque insensible. Les premiers 
colons phéniciens surent néanmoins profiter des moindres acci- 
dents de ce littoral d'accès peu facile, et réussirent à y fonder de 
nombreux comptoirs. Les villes furent construites ou bien sur 
des émincnces qui formaient promontoires, comme Thabraca, 
Utique, Sullectum ; ou bien sur le flanc de collines qui s'élèvent 
au-dessus du rivage, comme Carthage, Hadrumète, Leptis mi- 
nor, Gighthis. Dans chaque cité, le sanctuaire deBaal dominait 
les demeures des humains, que des murs puissants protégeaient 
sans doute contre les attaques des indigènes. La citadelle, l'a- 
cropole, était à la fois un temple et un refuge. Quant au port 

(1) XVII, 3, § 17. 

(2) ...Felici super omne miraculum riguo solo... [Hist. Nat., XVIII, 22.) 

(3) C. /. L., VIII, 10. 

(4) Ammicn Marcellin, XXVIII, G : Ausluriani,,... verili prope Leplim ac- 
cedere, civilaicm muris et populo validam, suburbano ejus uberrimo in- 
sedere per Iriduum... lieferti rapinis reverlerunt ingenlibus... Rursus globi 
supervenere barbarici,... Leptitanoque agro et Oeensi inlerneciva jjopula- 
lione iranscursis , expleti praedarum acervis ingenlibus absresserunt. — 
Déjà, au premier siècle de l'empire, la banlieue de Leptis avait été ravagée 
par Tacfarinas et par les Garamantcs. (Tacite, Annales, III, 74; Histoires, 
IV, 50.) 



150 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

lui-même, ce n'était jamais^un simple mouillage, mais un véri- 
table port, fermé et bien abrité soit naturellement soit par des 
ouvrages artificiels. A Thabraca, à Utique, à Thapsus, le port 
ou l'un des ports s'étendait entre une île et le continent (1) ; à 
Sullectum et à Gighthis, la rade était protégée par une pointe 
qui s'avançait en pleine mer (2) ; à Hippo Diarrhytus, les navi- 
res mouillaient dans le canal de Bizerte (lacus Hipponiensis), 
qui communiquait hier encore avec la mer; à Tacape, ils en- 
ti'aient dans l'O. Gabès (3). La flotte marchande de Carthage se 
réfugiait peut-être, pendant l'hiver ou par les gros temps, dans 
le lac de Tunis (4). Dans les cas précités, les Phéniciens se con- 
tentèrent d'aider la nature : une digue, par exemple, fut construite 
à Thabraca pour fermer vers l'est la passe qui sépare l'île de la 
terre ferme ; à Sullectum un môle reliait le cap voisin du port à 
un îlot qui émerge à 100 mètres au sud ; à Carthage, l'estuaire 
du lac de Tunis. fut encadré de deux quais puissants. 

Ailleurs, le port fut creusé tout entier de main d'homme : tels 
étaient les cothons de Carthage, d'Hadrumète, de Thapsus (5). 
Une jetée plus ou moins puissante en protégeait l'entrée ; celles 
d'Hadrumète et de Thapsus sont encore très visibles. 

Les Romains semblent bien s'être bornés partout à restaurer 
et à continuer l'œuvre de leurs prédécesseurs en Afrique. Les 
ports romains de Carthage furent construits sur l'emplacement 
des anciens ports puniques; aucune ville nouvelle ne paraît 
avoir été fondée sur le littoral. Une galère carthaginoise avait 
été le modèle des premiers vaisseaux de guerre que Rome eût 
possédés ; vainqueurs de Carthage et maîtres de son empire, les 
Romains, fidèles à leur politique traditionnelle, surent prendre 
dans l'héritage de leur rivale disparue tout ce qui pouvait servir 
et accroître leur propre puissance. Ils ruinèrent de fond en 



(1) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1892, p. 189-190, pi. XIX. — 
Ch. Tissot , Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, II. 
p. 76-77, et atlas, pi. II (d'après Daux, Les emporta phéniciens). — 
Id., ibid., p. 174, et atlas, pi. XI. 

(2) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1890, p. 445(Hannezo, Note sur 
Sullectum et sa nécropole). — Ch. .Tissot, op. cit., II, p. 202. 

(3) Strabon, XVII, 3, g 17. 

(4) Ch. Tissot, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, 
l, p. 568. 

(5) Le mot cothon, employé par Appicn (VIII, 127) paraît être d'origine 
phénicienne. Les commentateurs Fcstus et Servius l'expliquent ainsi : Co- 
Ihones appcllaiilur porlus in mari arte et manu facti. Cf. Ch. Tissot, op. 
cit., I, p. 603, note 1. 



LES PORTS ET LE COMMERCE MARITIME. 



151 



comble la ville qui leur avait disputé l'hégémonie dans la Mé- 
diterranée occidentale ; mais pour la construction et l'aménage- 
ment des ports, ils restèrent les élèves des Phéniciens; ils 
mirent à profit leur expérience de la mer et leur parfaite con- 
naissance des côtes inhospitalières de TAfrique. 




CHAPITRE XI. 



A QUELLE EPOQUE LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE ATTEIGNI- 
RENT-ELLES l'apogée de leur PROSPÉRITÉ , ET A QUI DURENT- 
ELLES CETTE PROSPÉRITÉ? 



Aux trois premiers siècles de l'ère chrétienne , les cités de 
l'Afrique proconsulaire étaient vraiment, à n'en considérer que 
l'apparence extérieure et l'aspect général, des villes romaines. 
Sans doute les traditions antiques n'avaient pas complètement 
ni partout disparu; quelques temples et de nombreux tombeaux 
rappelaient encore aux habitants du pays les rites religieux et 
les coutumes funéraires d'autrefois ; sur la côte, les ports 
creusés par les colons phéniciens et par leurs descendants 
avaient été les uns respectés et réparés, les autres reconstruits. 
Mais autour de ces temples et de ces ports , à quelques pas de 
ces mausolées, des maisons s'étaient bâties sur le modèle des 
maisons de Rome et d'Italie; mille monuments s'étaient élevés, 
dont le plan et la décoration avaient été empruntés à l'architec- 
ture et à l'art gréco-romain; des rues avaient été tracées, des 
places construites, des ponts jetés, des égoùts creusés, à l'imi- 
tation des travaux publics du même genre exécutés depuis long- 
temps dans la capitale du monde; enfin des routes nombreuses, 
tout à fait analogues aux voies romaines d'Italie, avaient relié en- 
tre elles les grandes villes et les bourgades les plus importantes. 

Il est certain que la physionomie générale du pays fut com- 
plètement modifiée sous l'empire romain. Cette métamorphose 
ne s'accomplit pas en quelques années. Les dates inscrites sur 
beaucoup de monuments et sur la plupart des bases de statues 
permettent d'en suivre les différentes phases. 

Jusqu'à l'avènement de l'empereur Hadrien (117 après J.-C), 
les architectes et les sculpteurs paraissent avoir peu contribué 
à l'embellissement des cités africaines. A Curubis, en 45 avant 



APOGÉE ET SOURCE DE LA PROSPÉRITÉ MUNICIPALE. 153 

J.-C, une enceinte en pierres de taille; vingt-cinq ans plus 
tard, une balustrade? {plutevs) et deux exèdres, sans doute sur 
le forum (1); à Vaga, deux ans avant la naissance du Christ, 
un temple de la déesse Tellus (2) ; près de la même cité, sous le 
règne de Tibère, en 29 ou 30 après J.-C, le pont sur lequel la 
voie romaine de Carthage à Hippo regius par la vallée du Ba- 
gradas franchissait l'O. Béja (3) ; à Zita, en 42, un édifice voisin 
du forum, et dédié à l'empereur Claude (4) ; sous le même em- 
pereur, en 51 ou 52, un monument dont la dédicace a été retrou- 
vée dans les ruines du vieux Ghardimaou (5) ; sous Claude en- 
core, un arc de triomphe à Thugga (6); près de Vaga, en 76, 
sous Vespasien, une forteresse destinée sans doute à protéger 
les gorges de la Medjerdah (7); enfin, sous Trajan, en 114, le 
pont monumental de Simitthu (8), et trois ans plus tard, en 117, 
l'un des arcs triomphaux de Mactaris (9) : voilà les seuls ouvra- 
ges et les seules constructions qui datent certainement soit des 
années qui ont précédé l'ère chrétienne, soit du premier siècle 
et du début du second siècle après J.-C. 

Les sculptures de la même époque sont les plus intéressantes 
assurément que l'on ait encore découvertes en Tunisie ; mais 
elles sont rares. Elles ont été pour la plupart trouvées à Car- 
thage (10) ; quelques fragments ont été rapportés de Zita par 
MM. Reinach et Babelon (H); deux portraits d'un bon style 
proviennent de Sicca Veneria (12). 

Enfin , parmi les dédicaces de statues et d'autels , il en est 
peu qui remontent à cette période. Les noms d'Auguste (13), de 



(1) C. /. L., VIII, 977, 978. 

(2) Id., ibid., SuppU, 14392. 

(3) Id., ibid., 10568 = Suppl., 14386. 

(4) Id., ibid., Suppl., 110U2. 

(5) M., ibid., Suppl., 14727. 

(6) Id., ibid., 1478. 

(7) Id., ibid.. 10110. 

(8) C. /. L., VIII, 10117. 

(9) Id., ibid., Suppl., 11798. 

(10) Je citerai seulement ici les têtes et les bas-roliofs publiés par MM. Rei- 
nach et Babelon, dans la Gazelle archéologique (ann. 1885, p. 129 et sniv.), 
et les bas-reliefs récemment exhumés par le P. Delattre. {Comptes rendus 
de l'Académie des Inscriplions et Delles-Letlrea, ann. 1894, p. 197-201.) 

(11) Bullelin archéologique du Comité, ann. 1886, p. 55 et suiv. 

(12) Nouvelles Archives des Missions, t. II, p. 560-561, pi. XIV, fig. 5. (Sa- 
ladin, 2* rapport.) 

(13) A Sufes : C. /. L., VIII, Suppl, 11418 ; à Masculula : Id., ibid., 
Suppl., 15775. 



154 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Livie, épouse d'Auguste (1), de Tibère (2), de Vespasien (3) et de 
Titus (4) ne figurent presque tous qu'une seule fois chacun dans 
les inscriptions honorifiques. Les textes du même genre rédi- 
gés sous l'empereur Trajan sont un peu moins rares , sans tou- 
tefois être bien abondants (5). 

Tous ces documents proviennent soit des villes du littoral, 
soit des régions traversées par les grandes voies militaires 
construites les premières en Afrique. La civilisation romaine 
s'avança le long de ces routes et pénétra progressivement dans 
l'intérieur du pays. Elles, Mograwa, Maktar, la Kessera et 
Sbiba sont, au centre et autour du massif central tunisien, 
d'importantes positions stratégiques : Rome les occupa de bonne 
heure. 

Mais la construction de ces routes n'eut pas seulement pour 
effet d'assurer la pacification et la sécurité de la province, et ce 
ne fut pas seulement Theveste qui fut mise en communication 
directe avec la mer ; les plaines, les plateaux et les vallées qui 
se succèdent de l'est à l'ouest et du nord au sud entre la mer, le 
désert et la frontière d'Algérie, se transformèrent peu à peu. La 
culture des céréales et de la vigne se répandit hors des limites 
de l'ancien territoire de Carthage ; des oliviers furent plantés là 
où jadis les troupeaux des Numides trouvaient à peine un mai- 
gre pâturage. Le pays devint plus riche ; des villages se fondè- 
rent partout ; les anciennes villes subirent de bon gré l'influence 
de la civilisation nouvelle apportée par les maîtres du monde ; 
les cités se multiplièrent. La vie municipale prit, à partir du rè- 
gne d'Hadrien, un merveilleux essor; l'éclat et la prospérité en 
furent surtout admirables sous les Antonins et les Sévères, 
pendant un siècle entier. 

« Multum beneficiorum provinciis Africanis attribuit , » affirme 
le biographe de l'empereur Hadrien (6). Quels sont ces bienfaits 
dont furent comblées les provinces d'Afrique? Spartien n'ajoute 

(1) A Elles : C. I. L., VIII, SuppL, 16456. 

(2) A Mograwa : C. /./.., VIII, Suppl., 11912; à Carthage : Id., ibid., 
Suppl. 12510. 

(3) A Chusira : C. /. L., VIII, 698. 

(4) A Sicca Veneria : Bulletin archéologique du Comité, ann. 1892, p. 163, 
n» 34. 

(5) A Soliman : C. /. L., VIII, 940; à Gighthis : Id., ibid., Suppl., 11020; 
à Leptis magna : Id., ibid., 10; à Bordj-Helal : Id., ibid., Suppl., 14546; à 
Simitthu : Id., ibid., Suppl., 14611. 

(6) Spartien, H&dri&nus, dans les Scriptore$ Historiae Augustae, éd. Peter, 
I, 13. 



APOGÉE ET SOURCE DE LA PROSPÉRITli: MUNICIPALE. 155 

aucun détail, mais les inscriptions nous apprennent qu'Hadrien 
fit paver dans toute sa longueur la grande voie de Carthage à 
Theveste (1) et qu'il relia par une route nouvelle la ville de Si- 
mi tthu au port de Thabraca (2) ; en outre, il accorda à plusieurs 
cités les titres de colonie et de municipe (3). Ce qui est certain, 
d'autre part , c'est que le règne d'Hadrien est le début très net- 
tement marqué de la période pendant laquelle les villes afri- 
caines ont été le plus riches et le plus prospères. Peu de monu- 
ments s'élèvent, il est vrai, -entre 117 et 138, mais l'élan est 
donné; sous Antonin le Pieux, sous Marc-Aurèle, sous Septime 
Sévère et sous Caracalla, les édifices sortent de terre ; les cités 
s'embellissent à l'envi. C'est alors que les portes triomphales se 
dressent, décorées de statues, de colonnes et de pilastres, à 
l'entrée et au centre des villes ; c'est alors que , sur l'emplace- 
ment ou auprès des anciens sanctuaires consacrés aux dieux 
qu'adoraient les ancêtres, des temples grecs sont dédiés aux 
divinités nouvelles , dont le culte a été introduit par les vain- 
queurs ; c'est alors que des portiques , soutenus par des colon- 
nades corinthiennes, entourent les places publiques; c'est alors 
que les basiliques, les exèdres, les thermes, les théâtres et les 
amphithéâtres se construisent partout; c'est alors qu'aux portes 
des villes les nécropoles se peuplent de cippes richement ornés 
et de mausolées superbes. Tout un monde de statues anime ces 
monuments : statues d'empereurs revêtus de la cuirasse et du 
paludamentum, statues de magistrats drapés dans leurs toges, 
statues de dieux et de déesses; des bas-reliefs sont sculptés au 
fronton des temples, encastrés dans les murs des thermes et 
des tombeaux; les théâtres et les maisons particulières se pa- 
vent de marbre et de mosaïque ; les parois se revêtent de stucs 
et de fresques ; les guirlandes, les rinceaux, les feuilles d'acan- 
the, les motifs les plus variés se développent et s'entrelacent 
sur les entablements et sur les sofQtes, autour des tombes et 
des sarcophages ; des milliers de sesterces se dépensent en œu- 
vres d'art ; le luxe , signe de la richesse , se répand et pénètre 
partout. 

C'est partout , en effet , et non plus seulement sur la côte ou 
le long des principales voies , que les villes se transforment et 
se parent ainsi. Des grandes vallées et des plaines largement 



(1) C. /. L., VIII, 10048, 10081, 10114; Ephem. Epigr., VII, 574, 582. 
(■2) C. I. L., VIII, 10960. Ephem. Epigr., V, 1108. 1109; VII, 637. 
(3) Goyau, Chronologie de l'empire romain, ann. 128, p. 197. 



156 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

ouvertes, la civilisation et l'art gréco-romains s'avancent au 
cœur des montagnes, à travers des régions accidentées, sur des 
plateaux autrefois déserts. Les simples bourgades rivalisent, 
dans la mesure de leurs ressources , avec les cités les plus im- 
portantes. La vie et la prospérité rayonnent de toutes parts. 
Dans le bassin de l'O. Khalled , Thignica , Thubursicum Bure 
et Tbugga l'emportent toujours par le nombre et par la beauté 
de leurs édifices ; mais au pied même et sur les contreforts du 
Dj. Gorra, Numiulis , Thimida Bure, Ucbi Majus, Aunobaris 
et d'autres villes dont les noms antiques n'ont pas été retrouvés, 
élevaient des temples à Jupiter, Junon et Minerve, àEsculape, à 
Hercule, au Dragon sacré , à leur propre Génie ; dressaient des 
arcs de triomphe , érigeaient des statues , commémoraient par 
de pompeuses inscriptions les privilèges qu'elles avaient re- 
çus des empereurs , et les cérémonies qu'elles célébraient en 
l'honneur des maîtres du monde (1). Autour de la cité numide 
de Masculula, c'est-à-dire au milieu des montagnes, loin des 
grandes voies de Carthage à Hippo regius et de Sicca Veneria 
à Thagaste , à l'entrée de ce massif presque infranchissable au 
travers duquel la Medjerdah s'est frayé, entre Souk Ahras et 
Ghardimaou, un chemin si tortueux , se construisent plusieurs 
mausolées d'un caractère et d'un style absolument gréco-ro- 
mains (2). Les habitants des castvlla et des payi, dispersés sur le 
vaste territoire de Sicca, s'efforcent d'imiter leurs concitoyens 
du chef-lieu (3). Il n'est pas jusqu'aux colons du Saltus Massi- 
pianus, voisin d'Ammaedara, qui n'élèvent ou ne restaurent 
quelques édifices (4). 

(1) Bulletin archéologique du Comilé,&nn. 1892, p. 154-155 (Denis, Inscrip- 
tions inédites de Tunisie). — C. I. L. , VIII, Suppl. , 15446, 15476, 15378, 
15435. — Id., ibid., Suppl., 15390. — Ch. Tissot, Géographie comparée de 
la province romaine d'Afi-ique, II, p. 356 et suiv. — C. I. L. , VIII, Suppl., 
15380, 15381, 15383, etc.; 15447, 15448, 15449, 15450. 

(2) R. Gagnât, Explorations archéologiques et épigraphiques en Tunisie, 
fasc. I, p. 54-55, pi. V et VI. 

(3) C. /. L., VIII, Suppl.. 15661 et suiv.; 15721 et suiv.; 16366 et suiv. 

(4) C. /. L., VIII, 587; Suppl., 11731. — Remarquer la situation géogra- 
phique et topographique de plusieurs autres cités, dont la prospérité fut 
très grande au deuxième et au début du troisième siècle, par exemple do 
Thaca, à la source même de l'O. Boul, au pied du Dj. Halk en Ncb, con- 
trefort du Zaghouan ; d'Abthugnis, que domine immédiatement, au nord- 
ouest, la masse du Djoukar ; de Seressis, loin de toute grande voie ; d'Urusita 
et de Vazita Sarra, sur les flancs du Dj. Serdj; enfin, des bourgades dont 
les ruines sont si nombreuses dans la haute vallée de l'O. Tine, entre autres 
d'Aulodes (Sidi Rciss), d'Uccula, de Chiniava Peregrinorum (H' Guennba). 



APOGÉE ET SOURCE DE LA PROSPÉRITÉ MUNICIPALE. 157 

En même temps que la vie municipale s'épanouissait partout 
avec tant de luxe, le réseau routier de la province se complé- 
tait. Entre les grandes voies tracées au premier siècle, beau- 
coup de routes secondaires se construisirent peu à peu , routes 
qui remontaient les vallées jusqu'aux sources des fleuves, qui 
traversaient des pays jadis négligés , routes par lesquelles la 
vie économique circula, voies de pénétration autant, sinon plus, 
que de communication. En l'an 216, l'empereur Garacalla fit 
réparer les anciennes voies stratégiques ; plusieurs documents 
trouvés dans les régions les plus diverses mentionnent cette 
œuvre (1), qui paraît bien avoir été exécutée d'après un plan 
préconçu (2). Il est vraisemblable qu'à la même époque chaque 
cité s'appliqua à bien entretenir ou s'empressa de restaurer les 
routes secondaires qui sillonnaient son territoire. 

Essayons donc de nous représenter le spectacle qu'offrait à 
cette date la partie orientale de l'Afrique romaine. Depuis long- 
temps toute la contrée jouissait d'une paix profonde ; aucune 
insurrection n'avait éclaté dans la province après la défaite de 
Tacfarinas ; aucun proconsul n'avait, pendant le deuxième siècle, 
suivi l'exemple de Clodius Macer ; Septime Sévère avait envoyé 
des légions en Afrique pour prévenir les tentatives de son com- 
pétiteur Niger sur ce grenier de Rome ; mais aucune bataille 
ne s'était livrée, et le prétendant originaire de la Tripolitaine 
avait été sans résistance reconnu empereur par ses compatrio- 
tes. Une campagne dirigée sous son règne contre plusieurs tri- 
bus belliqueuses qui ménageaient Oea : tel est, au début du 
troisième siècle, l'unique épisode militaire qui ait dans cette 
région de l'empire, non pas troublé, mais au contraire raffermi 
la paix et garanti la sécurité publique. 

A la faveur de cette paix et de cette sécurité, ininterrompues 
pendant un siècle et demi, toutes les ressources naturelles de ce 

(1) Route de Carthage à Hippo rogius, par la côte : C. /. L., VIII, 10115. 
Environs d'Hadrumète : Ici., ibid., 10027, 10028. 

Route de Carthage à Theveste : /cf., ibid., 10057, 10061, 10066, 10070, 10082, 
10093, 10094, 10095, 10096, 10098, 10102, 10104, 10105, 10107, 10109, 10113. 
Ephem. Epigr., V, 1102; VII, 572, 583, 621, 633, 635. 

Route de Theveste à Capsa , par Thelepte : C. /. L., VIII, 10032, 10033. 
Ephem. Epigr., VIÎ , 561. 

Route de Theveste à Cillium : C. 1. L., VIII, 10039, 10041. 

Route de Capsa à Thusuros : C. /. L., VIII, 10029. 

Route de Capsa à Tacape : C. /. L., VIII, 10020, 10024. 

(2) Voir une inscription, malheureusement très mutilée, trouvée près 
d'Hadrumète : C, /. L., VIII, 10026. 



158 LES CIÏKS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

pays fécond entre tous furent heureusement exploitées. Dans les 
vastes plaines qu'arrosent la Medjerdah et 10. Miliane, dans 
celles qui descendent depuis le Zaghouan et le Djoukar jusqu'aux 
rivages de la Méditerranée , dans les vallées profondes qui re- 
montent comme autant de couloirs jusqu'au cœur du massif 
montagneux dont Mactaris était le centre, les champs de céréa- 
les, mer de verdure au printemps, moisson d'or en été, tapis- 
saient les terres alluviales déposées jadis au fond des lacs pré- 
historiques ; les oliviers et les vignes incrustaient leurs racines 
sur les pentes rocheuses des coteaux, tandis qu'auprès des soui'- 
ces et le long des ruisseaux, des jardins savamment irrigués se 
cachaient à l'ombre des figuiers et des grenadiers. Appuyées au 
flanc des collines, assises sur le bord des plateaux, ou fièrement 
campées au sommet des promontoires qui dominent les plaines 
et les vallons, en des sites souvent pittoresques, toujours sains 
et confortables, les cités romaines s'étaient comme égrenées sur 
le sol africain ; leurs monuments, inondés de soleil, resplendis- 
saient sous la lumière crue de l'Afrique ; autour d'elles de nom- 
breuses villas, plus loin des fermes et des hameaux animaient 
la campagne. 

Plus rares et plus jeunes, mais non moins riches ni moins 
prospères, étaient les grandes villes qui s'étaient créées dans le 
sud de la Byzacène, à l'est de Theveste et au nord de Capsa. 
Les temples de Sufetula, les mausolées de Cillium, les thermes 
de Thelepte, dont les ruines se dressent de nos jours au milieu 
d'une contrée inféconde et presque déserte, dominaient jadis de 
leur masse imposante une immense forêt d'oliviers, toute par- 
semée de villages ; les voyageurs qui, d'Hadrumète, de Thysdrus, 
de Thaenae ou de Tacape se rendaient à Theveste, pouvaient 
sans doute, dès la fin du second siècle comme au temps de la 
domination byzantine, cheminer toujours à l'ombre. 

Au seuil du désert régnaient Capsa, Thusuros, Tacape, avec 
leurs ceintures de hauts palmiers, sous lesquels les arbres frui- 
tiers, les vignes et les cultures maraîchères formaient plusieurs 
étages superposés de verdure ; ces oasis se groupaient autour 
d'une source dont l'eau, aussi bien distribuée que prudemment 
ménagée, assurait autour d'elle la vie et la fécondité. 

Enfin tout le long du littoral , depuis les hautes futaies et les 
grands bois toufl'us voisins deThabraca jusqu'aux sables dans le 
sein desquels les frères Philènes s'étaient jadis ensevelis, les 
ports se succédaient, ici plus éloignés les uns des autres, là au 
contraire plus nombreux et plus rapprochés ; les navires de com- 



APOGÉE ET SOURCE DE LA PROSPÉRITÉ MUNICIPALE. 159 

merce chargés de denrées, naves onerariae, s'alignaient le long 
des quais en pierre ; les esclaves des armateurs étaient sans 
cesse occupés à remplir ou à vider les entrepôts , à transporter 
les marchandises à terre ou à bord. Garthage, Hadrumète, Ta- 
cape, Leptis magna s'enrichissaient parle commerce comme les 
villes de l'intérieur par l'agriculture ; leurs édifices se miraient 
dans les flots bleus de la Méditerranée ; de superbes maisons de 
campagne, pavées • de mosaïques et .décorées d'oeuvres d'art, 
couronnaient les hauteurs environnantes ou s'abritaient dans 
les vallons d'alentour. 

Cette éclatante prospérité commença dès le milieu du troi- 
sième siècle à s'évanouir. La victoire remportée sur Gordien P' 
par le légat propréteur de Numidie, Capellien, resté fidèle à 
l'empereur Maximin le Thrace, eut pour les cités africaines les 
plus tristes conséquences. Les villes furent pillées, les temples 
saccagés, les citoyens massacrés; tout fut livré en proie à une 
soldatesque brutale et cupide (1). Il semble bien que le pays ait 
été complètement ruiné par cette réaction violente. Entre l'an- 
née 238 et l'avènement de Dioclétien, deux édifices seulement y 
furent construits, l'arc de triomphe de Mustis élevé en l'honneur 
de Gordien III (2), et le temple de Capsa dédié en l'an 280 pour 
le salut de l'empereur Probus (3). Pendant la même période, ci- 
tés et particuliers érigèrent beaucoup moins de statues qu'aupa- 
ravant dans les temples et sur les places (4J. Evidemment la 
richesse publique et privée avait sinon disparu, du moins subi 
une crise très grave ; la décadence commençait pour l'Afrique 
romaine. Saint Cyprien en a tracé un éloquent et curieux ta- 
bleau : « Non hieme nulriendis seminibus lanla imbrium copia est, 
non frugibus aestalc torrendis solis tanta flagrantia est, nec sic ver- 
nante tempcrie sala laela sunt, nec adeo arboreis foetibus autumna 
fecunda sunl. Minus de effossis et faiigatis monlibus eruuntur mar- 
morum crustae ; minus argenti et auri opes suggerunt exhaustajam 
metelta ...; déficit in arvis agricola, in mari nauta ... (5). » 

En Afrique, comme dans toutes les autres provinces, l'avène- 



(1) Hérodioa, VII, 9, g§ 10, 11. — Capitolin, Maximinus, dans les Scrip- 
lores Hisloriae Auguslue, éd. Peter, XIX, 19. 

(2) C. I. L., VIII, 1577. 

(3) m., ibid., 100. 

(4) Je ne parle ici, bien entendu, que dos monuments et des œuvres d'art 
dont l'âge peut être fixé avec certitude, grâce à des documents épigraphi- 
ques. 

(5) Ad Demelrianum, III (Migne, Palrologie latine, t. IV, p. 564). 



i60 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

ment à l'empire du barbare Maximin avait donc ouvert une ère 
de troubles et d'anarchie; les tétrarques et Constantin essayè- 
rent, mais en vain, d'en atténuer les déplorables effets; ils ne 
réussirent même pas à enrayer la ruine du pays. Le pouvoir 
central devait être fatalement impuissant à restaurer l'œuvre 
qui, deux siècles plus tôt, avait été lentement édifiée par l'étroite 
et constante collaboration de la nature , des indigènes et de la 
civilisation romaine. La richesse économique ne se décrète pas; 
la prospérité d'une vaste contrée ne s'importe pas tout entière 
du dehors, par voies et moyens officiels. 

Si , en effet , comme je me suis efforcé de le prouver, tout ou 
presque tout parait avoir été romain dans les antiques cités 
africaines, si peu d'édifices y avaient conservé l'empreinte de 
la civilisation punique , il ne faudrait pourtant pas en conclure 
que cette transformation matérielle ait été l'œuvre du gouver- 
nement impérial , ni même qu'elle ait été imposée par lui. Les 
dédicaces des monuments, les inscriptions gravées sur les bases 
des statues et sur les colonnes milliaires nous apprennent 
comment, par qui et souvent avec quelles ressources les monu- 
ments ont été élevés, les statues érigées, les routes construites. 
Examinons de près tous ces textes ; ils nous révéleront à qui 
doivent surtout revenir la gloire et l'honneur d'avoir aussi heu- 
reusement, aussi complètement changé l'aspect du pays. 

Quels ont été dîjns l'Afrique proconsulaire, aux trois premiers 
siècles de l'empire , les représentants officiels et autorisés du 
gouvernement central ? Jusqu'en l'année 37 ou 39 , c'est-à-dire 
jusqu'au moment où l'empereur Caligula donna à un légat pro- 
préteur le commandement des troupes légionnaires cantonnées 
dans la province , toute l'autorité était restée réunie entre les 
mains du proconsul qui siégeait à Garthage. Après cette date , 
l'administration du territoire pacifié et civil fut laissée au pro- 
consul ; mais sur ce territoire même , dans certains cas excep- 
tionnels , lorsqu'il s'agissait , par exemple , de fortifier un point 
stratégique ou de construire une route militaire , le légat pro- 
préteur de la légion IIP Auguste pouvait et devait intervenir. 

Quant aux curatores reipubUcae, véritables fonctionnaires im- 
périaux chargés d'administrer les villes aux lieu et place 
des magistrats locaux , l'institution n'en devint générale dans 
cette province , que sous la tétrarchie et au quatrième siè- 
cle (1). Dans les limites chronologiques que je me suis 

(1) Voir liv. III, chap. iv et v, et Appendices, II. 



APOGÉE ET SOURCE DE LA PROSPÉRITÉ MUNICIPALE. 161 

fixées, les seuls agents officiels du pouvoir central furent le 
proconsul ou son représentant , et , par exception , le légat 
propréteur commandant des troupes légionnaires campées en 
Numidie (1). Or la seule œuvre à laquelle l'empereur, le 
proconsul d'Afrique et le légat de Numidie aient activement 
participé et contribué, c'est la construction du réseau routier. 
Les grandes voies d'origine militaire et stratégique , qui par- 
taient de la côte orientale et qui s'enfonçaient dans l'intérieur 
du pays, furent ouvertes par les soins du gouvernement cen- 
tral (2). Au début du deuxième siècle , lorsque Hadrien fit 
paver dans toute sa longueur la route de Carthage à Theveste , 
ce travail fut exécuté, sous la direction du légat propréteur 
P. Metilius Secundus, par des soldats de la légion IIP Au- 
guste (3). Cent ans plus tard, Caracalla entreprit une réfection 
générale des voies les plus importantes (4). Pendant le troisième 
siècle, plusieurs empereurs suivirent son exemple : ils contri- 
buèrent, en môme temps que les villes, à l'entretien et à la res- 
tauration des principales routes (5). Mais là se borna l'action du 
pouvoir central et de ses agents; la part qu'ils prirent à l'em- 
bellissement des cités elles-mêmes fut à peu près nulle (6). 



(1) Les procurateurs impériaux : procuratores; procuratorea saltus, Irac- 
tus, regionis; procuratores marmnrum numidirorum (ou nooorum), ne 
sauraient être considérés comme des représentants de l'autorité impériale ; 
c'étaient le plus souvent des affranchis, auxquels rcmporcur avait confié le 
soin (cura) de diriger à sa place telle ou telle exploitation agricole ou in- 
dustrielle ; mais, on dehors de leur curatéle spéciale, ils n'avaient point 
qualité pour agir officiellement au nom de leur maître. 

(2) C. /. L., VIII, 10016, 10018, 10023; 10116, 10117; SuppL, 14386. Eph. 
Epigr.,Vll, 566. — Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et 
Belles-Lettres, ann. 1890, p. 292-296. 

(3) Voir plus haut, p. 155, note 1. 

(4) Voir plus haut, p. 157, notes 1 et 2. 

(5) Macrin et Diaduménien : C. I. L., VIII, 10056. 

Maximin et son fils le César Maxime : C. /. L., VIII, 10021 , 10025, 10047, 
10075, 10083, 10095; Ephem. Epigr., VII, 559, 5C8, 573. 

Gordien III : Ephem. Epigr., Y, 1097; CI. L.. VIII, 10079; Ephem. Epi^r., 
VII, 575. 

Les deux Philippes : C. /. L., VIII, 10077, 10078; Ephem. Epigr., VU, 594. 

Trébonicn et Vcldumnien : C. /. L., VIII, 10046. 

Trébonien et Volusicn : Epliem. Epigr., V, 1093. 

Claude II : Ephem. Epigr., VII, 576. 

Trajan Dèce : Ep/iem. Epigr., VII, 584, 589. 

Carus : C. I. L., VIII, 10956. 

(6) En 42, le proconsul Q. Marcius Barea dédia, près du forum de Zita, 
un édifice à l'empereur Claude : C. i. L., VIII, Suppl., 11002. Quinze ans 

T. 11 



162 LES CITES ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Presque nulle aussi fut la part de la province d'Afrique , re- 
présentée par l'assemblée provinciale, qui réunissait chaque 
année les délégués de toutes les villes. De toutes les statues, 
dont les bases ont été retrouvées en Tunisie et sur les côtes de 
la Tripolitaine, deux seulement furent décernées par la pro- 
vince, decreto Afrorum, ex décréta provinciae Africae, les frais de 
l'érection restant d'ailleurs à la charge des cités dans lesquelles 
ces statues étaient élevées (1). 

En réalité, ce sont les villes qui se sont embellies elles-mêmes 
et de leurs propres deniers ; dans les grands centres comme 
dans les cités les plus modestes, c'est la population locale qui a 
tout créé, sans l'intervention administrative ni l'aide financière 
du pouvoir central et de la province. Travaux publics , monu- 
ments, œuvres d'art, tout est pour ainsi dire sorti du sol même; 
tout a d'abord germé sur place avant de s'épanouir ; rien n'a été 
transplanté, rien n'a été apporté de l'étranger. 

Beaucoup d'édifices, et non les moins considérables, furent 
construits dans chaque ville, par décret de l'assemblée munici- 
pale, et avec les seules ressources du budget local. La formule : 
decreto decurionum pecunia publica, abrégée en d. d. p. p., est très 
fréquente sur les dédicaces de monuments et de statues ; on y 
lit plus rarement ex decreto ordinis (2), ou sumptu publico (3). La 
plupart des arcs de triomphe , entre autres ceux de Mactaris . 
d'Uzappa, d'Assuras, d'Ammaedara et de Sufetula (4); plusieurs 
sanctuaires, le temple de Jupiter, Junon et Minerve à Bisica, le 



plus tard, en 57, un autre proconsul, Silvanus, éleva un monument dans la 
même cité, mais à ses frais, de sua. pecunia. : Id., ibid., Suppl,, 11006. En 
283, C. Valerius Gallianus Honoratianus , curator reipublicae Karthaginis, 
attesta sa fidélité à l'empereur Carus, en lui érigeant une statue : C. 1. L., 
VIII, Suppl., 12552. Ce fut peut-être aussi un curalor reipublicae Tacapita- 
no7-um el Capsensium qui consacra, dans la ville de Capsa, pour le salut 
de l'empereur Probus, en l'an 280, un temple avec une statue d'airain et 
des portes de bronze : C. I. L., VIII, 100. Nulle part ailleurs on no trouve 
mention, dans les mêmes cas, des proconsuls ou des curatores reipublicae. 

(1) A Gighthis : C. /. L., VIII, Suppl., 11017; à Uccula : Id., ibid , 14364. 
— Plusieurs fragments d'une liste d'ethniques trouvée à Carthagc autorisent 
peut-être à croire que les villes dont les noms figuraient sur celte liste se 
cotisèrent pour élever un monument dans la capitale do la province ; mais 
c'est là une simple conjecture. Le document est si mutilé et si incomplet, 
que toute affirmation serait téméraire : C. /. L., VIII, Suppl., 12552. 

(2) C. /. L., VIII, Suppl., 16420. 

(3) Id., ibid., 15204. 

(4) C. /. L., VIII Suppl., 11798, 11929; 1798, 306; Suppl., 11319 



apoCtRE et source de la prospérité municipale. 163 

temple d'Esculape à Thibica, le temple de Junon à Urusita (1), 
pour ne citer que ceux dont l'épigraphie nous a révélé l'ori- 
gine; d'autres constructions, par exemple le maceZ/wm, des bains 
et un aqueduc à Thignica (2) ; enfin tout un peuple de statues 
s'élevèrent ainsi, grâce à l'initiative et aux décisions prises par 
l'organe officiel de chaque cité. 

Les assemblées municipales furent puissamment aidées dans 
cette œuvre par les habitants eux-mêmes. Parfois des souscrip- 
tions publiques s'ouvrirent, comme à Gighthis, à Thibiuca 
(H' Zouitina), et dans la petite ville dont les ruines s'appel- 
lent aujourd'hui H' Bedd, près de l'O. Tine (3); ailleurs, ce 
furent des corps constitués , collèges , associations ou corpo- 
rations, qui firent construire des monuments ou ériger des 
statues : ici les membres des curies , universi curiales , populus 
curiarum (4) ; là les membres de l'assemblée municipale , agis- 
sant non plus au nom de la cité, mais en leur nom personnel (5) ; 
à Mactaris, le Corpus Fullonum; à Ammaedara, les Augustales; à 
Giufis , le manceps et les socii nitiones (6). 

Ailleurs encore plusieurs particuliers s'associèrent pour bâtir 
un temple, pour orner d'une stèle la sépulture d'an ami, pour 
dresser une statue en l'honneur d'un bienfaiteur ; mais c'étaient 
là des réunions, des groupements éphémères qui ne survivaient 
sans doute pas au succès de l'œuvre pour laquelle ils s'étaient 
créés : tels furent à Hadrumète les amis de L. Terentius Aquila 
Grattianus (7) ; à Vallis , les amis de G. Egnatius Félix (8) ; à 
Mustis , les citoyens qui souscrivirent pour la construction du 
temple de Junon (9); à Similthu, les vétérans qui séjournaient 



(1) C. /. L., VIII, Suppl., 19286, 12228, 12014. 

(2) C. 7. L., VIII, 1406, 1412 = Suppl., 15204. 
l3) C. J. L., VIII, Suppl., 11044, 14291, 14372. 

(4) C. 7. L., VIII, 72, 826. 829. 974, 1828; Suppl., 11008, 11332. 11344, 11345, 
11.348, 11.349, 11813, 11814, 12096, 12258, 12353, 12.354, 14612, 14613, 14769, 16472. 

(6) A Vallis, les decuriones de suo : C. I. L., VIII, 1280; à Bisica, l'ordo 
Bisicensis ex collatione : C. I. L., VIII, Suppl., 12297; à Thimida regia, 
l'ordo decurionum ex sporlulis suis : C. 7. L., VIII, 883; à Ucubis, les se- 
niores caslelli aère collalo : C. I. L., VIII, Suppl., 15666, 15667, 15669. Cf. 
Id., ibid., 15721, 15722, 17327. 

(6) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1893, p. 124-125. — C. I. L., 
VIII, 305; Suppl., 12377. 

(7) C. I. L., VIII, Suppl., 11139. 

(8) C. 7. L., VIII, Suppl. , 14783. 

(9) C. 7. L., VIII, 1575: Cf. Id., ibid., Suppl., 11182. 



164 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

dans la ville (1) ; près de Thibica, les citoyens romains qui rési- 
daient dans le vicus Hâter ianus (2). 

Enfin, poussés peut-être plus encore par la vanité que par 
une générosité véritable ou par le patriotisme local , les riches 
citoyens multiplièrent à leurs frais les édifices et les statues 
dans la petite ville où ils étaient nés et qu'ils habitaient. 
Duumvirs , édiles , flamines perpétuels , simples particuliers ri- 
valisèrent de luxe et de prodigalité : des temples , des arcs de 
triomphe, des basiliques ,' des thermes, de somptueux monu- 
ments (3), sans compter d'innombrables statues, furent élevés ou 
restaurés par eux de leur vivant. Quelquefois aussi leur muni- 
ficence s'étalait dans leurs testaments, et leurs héritiers étaient 
chargés de l'exercer en leur nom (4). 

Il n'était pas rare que les cités , les associations constituées 

(1) C. I. L., VIII, Suppl., 14608, 

(2) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1893, p. 236, n° 100. 

(3) Entre autres : le temple de la Dea Caelestis, à Carpis : C. 7. L., VIII, 
993; un temple orné de colonnes, à Uccula : Id,, ibid., Suppl., 14361; un 
temple de Saturne, à H' ben Glaïa : Id., ibid., Suppl., 14377; un temple 
de Tellus, à Vaga : Id,, ibid., Suppl., 14392; un teriiple de Saturne, à Souk 
el Tleta : Id., ibid., Suppl., 14465; un temple do Mercure Sobrius, à Thu- 
burnica : Id. , ibid., Suppl,, 14690; un temple d'Apollon (et de Diane?), à 
Sidi Bennour : Id., ibid., Suppl., 12413; un temple, à Agbia : Id., ibid., 
1546; le temple de Jupiter, Junon et Minerve, à Thugga : Id., ibid., Suppl., 
15513, 15514; dans la mémo ville, un temple de Mercure : Id., ibid., 1472; un 
temple de la l'ictô : /d., ibid., 1473; les temples de la Concorde, du deus 
Frugifer, de Liber pator : Id., ibid., Suppl., 15520; à Thubursicum, un 
temple : Id., ibid., 1441 ; à Numiulis, le temple de la Triade Capitoline : Bul- 
letin archéologique du Comilé, ann. 1892, p. 154-155; à Mustis, un temple de 
la Fortuna Redux, et un autre temple : C. I. L., VIII, 1574 := Suppl,, 15576, 
15578; à H' Chett, un temple d'Hercule : Id., ibid., Suppl., 15476; à Sidi 
Youcef, un temple : Id., ibid., Suppl., 16811; à H' Sidi Naoui, un temple 
de la Fortuna Redux : Bulletin archéologique du Comilé, ann. 1893, p. 236- 
237, n° 101 ; à Vazita Sarra, un temple de Mercure et un temple d'Esculape 
C. 7. L. , VIII, Suppl., 12006; à Muzuc , un temple de Mercure : Id., ibid. 
Suppl,, 12094; à Furnis Limisa, un temple de Mercure : Id., ibid., Suppl, 
12039; à H' el Khima, un temple de Mercure : Id , ibid., 709. — Les arcs de 
triomphe : d'Oea : C. 7. L., VIII, 24; de Tuccabor : Id., ibid., Suppl., 14851 
de Sua : Id., ibid., Suppl., 14807; de Seressis : Id., ibid., 937= Suppl. 
11216; de Zama major : 7d., ibid., Suppl., 16441; de Thignica : 7d., ibid. 
1413; d'H' el Oust : 7d. , ibid., Suppl., 16417; de Mustis : 7d., ibid., 1577 
de Cillium : 7d., ibid., 210; de Capsa : 7d., ibid., 98. —La basilique de Va- 
zita Sarra : C. 7. L., VIII, Suppl., 11999. — Un macellum, à H' Bou Cha 
G.I. L., VIII, Suppi., 12.353.— Les thermes de Mididis : C. 7. L., \IU, Suppl., 
11775; le paganicum d'Aubuzza : 7d., ibid., Suppl., 16368: la décoration 
architecturale du forum, dans l'H' Oudeka : 7d., ibid., Suppl., 15497. 

(4) C. 7, L.. VIII, 937 = Suppl,, 11216: 1473; 1574 = Suppl., 15576, etc. 



APOGÉE ET SOURCE DE LA PROSPÉRITÉ xMUNICIPALE. 165 

et les particuliers s'unissent pour supporter ensemble les dé- 
penses d'une œuvre de ce genre. On lit sur un fragment trouvé 
dans l'H"" Batria : parte ex pec[unia) pub{lica) , parHe ex obla- 
tione... (1). En maintes circonstances, l'assemblée municipale 
accordait l'emplacement; mais l'édifice était construit ou la 
statue était érigée aux frais d'un citoyen ; c'est ce qu'indique la 
formule : loco dato decreto decurionum, abrégée en /. d. d. d. 
Lorsqu'une statue était décernée par une ville à l'un de ses pa- 
trons, de ses bienfaiteurs ou de ses anciens magistrats, il arri- 
vait souvent que le personnage ainsi honoré prît à sa charge 
tous les frais de la cérémonie ; de là les formules épigraphi- 
ques : litulo contentus, ou rcmissa impensa, sua pecunia posuit. 

Deux édiles de Neapolis, afin d'ajouter deux statues à toutes 
celles qui ornaient le forum de leur cité, prirent sur leurs cas- 
settes particulières pour doubler la somme qui provenait des 
amendes levées par eux (2). Il est peu vraisemblable que l'on 
soit ici en présence d'un épisode exceptionnel. 

De tous les faits qui précèdent , il résulte clairement que les 
cités africaines se sont construites et embellies elles-mêmes, à 
leurs frais. Aucune subvention ne leur a été donnée ni par 
Rome ni par la province; presque tous les monuments, dont 
l'origine et l'histoire ont été révélées par des textes authenti- 
ques , ont été construits, soit par les villes , soit par des parti- 
culiers groupés en corporations, associés momentanément ou 
isolés. C'est la population locale qui a tout ou presque tout créé 
de ses propres deniers, que ces deniers eussent été d'abord ver- 
sés au questeur municipal ou qu'ils fussent restés dans la caisse 
de chacun. 

L'œuvre matérielle, vraiment admirable, que je me suis 
efforcé d'embrasser et de décrire dans ce premier livre a été 
faite par tous ceux qui ha])itaient l'Afrique aux trois premiers 
siècles de l'ère chrétienne. L'apparence en est presque exclusi- 
vement romaine. Il me faut maintenant rechercher si les ou- 
vriers en sont, eux aussi, romains. Je vais donc, après avoir 
jusqu'ici tenté de reconstituer le cadre extérieur de la vie pu- 
blique et privée , essayer de peindre , dans le second livre , la 
population qui a vécu dans ce cadre qu'elle-même s'était donné. 

(1) C. 1. L., VIII, SuppL, 11184. 

(2) Super quantilatem ex mul{c)tis redaclam allera lanta de suo erogatà 
pecunia : C. I. L., VIII, 973, 974. 



LIVRE II 



CHAPITRE PREMIER. 



LA NOMENCLATURE ET L ONOMASTIQUE. 

Les habitants de l'Afrique romaine n'ont pas totalement dis- 
paru. Dans maintes nécropoles il reste d'eux, sous les mausolées 
et les tombes, quelques crânes et quelques ossements assez 
bien conservés. D'autre part plusieurs des statues antiques, qui 
ont été retrouvées en Tunisie, peuvent être considérées comme 
de véritables portraits. 

Toutefois ces documents anthropologiques et iconographiques 
sont encore trop rares pour fournir par eux-mêmes les éléments 
d'une démonstration scientifique ; ils ne sauraient être cités 
qu'à l'appui de conclusions étayées sur d'autres arguments 
plus solides. 

Nous connaissons davantage et mieux les noms que portaient 
les Africains sous l'empire, les idiomes qu'ils parlaient et qu'ils 
écrivaient, les dieux qu'ils adoraient, les coutumes funéraires 
qu'ils observaient. Des textes épigraphiques très abondants; les 
résultats des fouilles entreprises avec ardeur et menées à bien 
dans quelques nécropoles et dans plusieurs sanctuaires ; les 
conclusions des études très compétentes et très précises faites 
sur de nombreux monuments ; enfin quelques passages des 
écrivains qui sont nés et qui ont vécu en Afrique : tels sont les 
documents dont je me suis servi pour rechercher quelles avaient 
été les coutumes et les mœurs familières des anciens habitants 
du pays. Ces coutumes et ces mœurs, en même temps qu'elles 
révèlent les origines et le caractère de la population, indiquent 



168 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

aussi comment et dans quelle mesure cette population se 
transforma sous l'influence de la colonisation romaine. 

La grande majorité des inscriptions rédigées en Afrique 
pendant les trois premiers siècles de l'ère chrétienne, épitaphes, 
stèles votives, dédicaces collectives ou individuelles, contien- 
nent des noms latins. Les prénoms, les gentilices, les surnoms 
ont une physionomie latine ; ils sont empruntés à la nomencla- 
ture, et semblent groupés d'après les lois de l'onomastique ro- 
maine. Il parait donc légitime à première vue de conclure que 
le pays était surtout peuplé de Romains ou d'Italiotes immigrés. 
Mais on aurait tort de s'en tenir à cette impression immédiate 
et générale ; à mesure que l'on examine tous ces noms en détail, 
elle s'atténue et finalement s'efface. 

Tout d'abord, parmi ces noms, on en distingue qui ne sont pas 
latins. Bien que parfois ils se déclinent, l'origine n'en est pas 
douteuse. Ce sont des noms puniques ou berbères; ils se retrou- 
vent sur les inscriptions carthaginoises ou sur les textes liby- 
ques. La transcription ne s'en est pas faite partout ni toujours 
de la même façon. Comme plusieurs des sons, qui se représen- 
tent en latin par les voyelles, ne sont pas rendus par des lettres 
dans l'écriture punique, une seule et même racine punique a 
quelquefois donné naissance à plusieurs formes latines très 
voisines l'une de l'autre, et qui diff'èrent surtout entre elles par 
les voyelles employées. Ainsi le punique b(a)r(i)c (1) a passé en 
latin sous les formes multiples : 

Baric, 
Barih, 
Berec, 
Birici, 
Birict, 
Birichi , 
Perec (?), 
Piric, 



(1) Je donne ici et dans les pages suivantes, pour les mots puniques, les 
transcriptions adoptées par les auteurs du Corpus Inscriplionum Semitica- 
rum, et pour les mots libyqucs, les transcriptions de M. J. Ilalévy. Jo 
n'ignore pas toutefois que ces dernières ont clé souvent critiquées ; mais 
les Eludes berbères de cet auteur sont, à l'heure actuelle, le seul recueil 
un peu étendu de textes libyques, où les mots soient transcrits en carac- 
tères latins. 



LA NOMENCLATURE ET l'oNOMASTIQUE. 169 

formes qui persistent dans les diminutifs et dérivés : 

Baricio, 
Bariciolus, 
Berectinus, 
Berectina. 

De même du punique M(a)t(ta)n, sont nées les formes voisines 

Metthun ou Metthunus, 
Muthun ou Muthunus, 

auxquelles il faut peut-être ajouter les noms chréliens Medden ei 
Maddanius. 

Comme en outre le th punique paraît s'être prononcé à la 
manière du th anglais, il est vraisemblable que les noms 

Musaniu[s), 
Musania, 
Missunies (gén.), 
Musunia, 

ont la même origine. 

Voici encore les noms latins Amaonius ei Mamonictis qui sem- 
blent tous deux dérivés du punique H(am)m(om; Malchio ou 
Malchius et Milchiaton de la racine M(e)l(e)k; Gadaeus, Gaddia^ 
Gadaïs, Goddaeus, Guddem, Gyddem, de la racine G(a)d. 

Si l'on tient compte de ce fait, il n'est pas malaisé de recon- 
naître parmi les noms étrangers à la nomenclature romaine, 
que contiennent les inscriptions de l'Afrique proconsulaire , les 
équivalents exacts de beaucoup de noms puniques et libyques. 
Je les énumère ci-dessous, en les groupant, autant que possi- 
ble , lorsqu'il y a lieu, d'après les éléments dont ils se 
composent. 

A. — Simples avec leurs dérivés. 

Aeliscus [C. I. L, VIII, 1650). Elisaeus{C. I. Sem., Impartie, 

641). Cf. Id., ibid., 256 et 481. 
Amaonius [Id.^ ibid., SuppL, Hammon. — A vrai dire, ce 



170 



LES CITES ROMAINES DE LA TUNISIE. 



14402); Mamonicus {Id., ibid., 
SuppL, 14961, 15037). 



Aris, gén. Arinis {C. I. L., 
VIII, SuppL, 12167, 16263, 
16767, 16772) ; Arùio {Id., ibid., 
5wpp/., 15922). 



mot n'est pas un nom d'homme ; 
mais c'est le surnom le plus 
fréquent du dieu Baal dans les 
inscriptions votives de Car- 
thage (puniques) et de Mactaris 
(néo-puniques). 

Arisus{C. I. Sem., 1'* partie, 
n° 193). Cf. les dérivés et com- 
posés : M, ibid., 228, 258, 537. 



Baric, gén. Baricis (C. /. L.^ 
VIII, SuppL, 11965, 14466 et 
passim) ; 

Barifi (Id. , ibid., SuppL, 
11941, 11971, 16307); 

Baricca (Id., ibid., SuppL, 
15946); 

Berec {Id., ibid., 513, SuppL, 
15914, 16125); 

Byrycth (Id., ibid., 15-16); 

Birici (Id. , ibid., SuppL, 
15733); 

Birichi (Id., ibid., SuppL, 
16035); 

Baricio {Id., ibid., SuppL, 
14937, 15596); 

Bariciolus (Id., ibid., SuppL, 
14917); 

Berectinus {Id., ibid., 1662); 

Berectina (Id., ibid., SuppL, 
15972). 

Basus {C. I. L., VIII, SuppL, 
16274). 



Baric. — Le mot Baric est un 
nom commun, souvent employé 
dans les formules votives puni- 
ques et néo-puniques : il ex- 
prime l'idée àe bénédiction. Mais 
il devint un nom propre, comme 
le prouvent , outre les inscrip- 
tions latines énumérées ici , 
plusieurs textes libyques (Ha- 
ie vy, Etudes berbères, 19, 20). 

Berec (C. I. Sem., l'* partie , 
444); 

Birig (Halévy, 24) ; 

Biritko (Id., 242). 



Bas (Halévy, 3 et passim). 



Dabar, gén. Dabaris [C. I. L., 
VIII, SuppL, 15480, 15481, 
17357). 



Z)a6ar (Halévy, 107,204). 



Ernemius{C.I.L.,Ylll, SuppL, (ex populo) Iranimae (C. L 
14945) ; 5m., 1" partie, 265). — Quelle 



LA NOMENCLATURE ET L ONOMASTIQUE. 



171 



Irnemius [Id.. ibid. , Suppl. , 
14936); 

Lornemius (Id., ibid., Suppl. , 
14967). 



Gadaeus [CI. L, VIII, 793); 

Gadaïa [Id., ibid., 877); 

Gadaïs, gén. [Id., ihid. , Suppl. , 
11307); 

Goddaeus{C.I.L.,Ylll, Suppl., 
12378); 

Guddem (Id., ibid., 1266); 

Gyddem [Id. , ibid., Suppl., 
15124); 

Guduis, gén. (/d. , ibid. , Suppl., 
12087) ; 

Gududis, gén. (/d. ibid., 1152) ; 

Gududia [Id., ibid., 439) ; 

Gududio [Id., ibid., 1944); 

Gududianus [Bulletin archéo- 
logique du Comité , ann. 1892, 
p. 173, n°35); 

Gudullus (G. I. L., VIII, 1907, 
2033) ; 

Gudula [Id. , ibid., Suppl., 
11238); 

Cududus [Id., ibid., Suppl., 
11918, 12167, 15995); 

Cudulus [Id., ibid., Suppl., 
15902); 

Cutullus [Id., ibid., Suppl., 
11573); 

Nargeudud [Id., ibid., 284). 

Zader, gén. laderis [C. I. L., 
VIII, 5wpp/., 12207). 

/asrfa, gén. /asrfae (C. /. L., 
VIII, 5wpp/., 15025). 



que soit dans l'inscription pu- 
nique la signification du mot 
Ir(a)n{i)m[a), il n'en paraît pas 
moins certain que, sous sa tri- 
ple forme, le nom latin, dont il 
est ici question , est l'exacte 
transcription du mot punique. 



Gado (C. I. Sem., 1" partie, 
817); 

Gadaeus {Id., ibid., 300); 

Gadata(C. I. Sem., 1" partie, 
382). 

Cf. les composés : Id., ibid., 
378, 759, 902. 



Gudud 



ou 




Gudul (Halévy, 212). 



ladir (Halévy, 218). 



lasda {C. I. Sem., 1" partie, 
743). 



172 



LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 



lasucta [C. I. L.,VIII, 1048). 

ledonis, gén. [C. 1. L., VIII, 
SuppL, 14949, 14950). 



M acariens [C. 
SuppL, 16122. 



lasoukta (Halévy, 69). Cf. la- 
souk (Id., 42). 

laton ou latan. — Ce mot n'a 
pas ét6 rencontré isolé comme 
nom propre dans les inscrip- 
tions puniques ; mais il servait 
à composer maints noms popu- 
laires comme Esmuniaton [C. I. 
Sem., Impartie, 388, etc.); 

Baaliaton (Voir plus bas) ; 

Astartiaton {C. I. Sem., 1" par- 
tie, 264) ; 

Melekiaton {Id., ibid., 176); 

latansidi {Id., ibid., 184) ; 

Pumaeiaton {Id., ibid., 617). 



/. L., VIII, itfa/iar (Halévy, 121, 122). 



Macus {CL L., \IU, SuppL, 
11475; 

Maca {Bulletin archéologique 
du Comité, ann. 1891, p. 515, 
n" 41). 

Malchius {C. I.L., VIII, SuppL , 
11115); 
Malchio {Id., ibid., 978). 
Malc? {Id., ibid., 977). 



Mak (Halévy, 143). Cf. les dé- 
rivés et composés : Id., 107, 108, 
125, 132, 180. 



Melek. — Comme les mots pu- 
niques Hammon, laton et Baric, 
le terme Melek est un nom com- 
mun qui signifie roi; mais il 
entre dans la composition de 
beaucoup de noms propres (C. 
/. Sem., 1^" partie, 176, 189, 244, 
317, 586, 670). 



Marau {Bulletin archéologique Maraou (Halévy, 229, 234). Il 

du Comité, ann. 1891, p. 513, faut sans doute rapprocher de 

n° 27). ce nom libyque le nom géogra- 
phique actuel : Fcdj-Mraou. 

Masac {C. L L., VIII, SuppL, De la racine commune Mas 

1 1308 et suiv.) ; (Halévy, 8, 12, 45, 228), sont dé- 

Maso/is, gén. {Id. ,ihid., SuppL, rivés : 



LA NOMENCLATURE 

12171); 

Masopis, gén. {Id., ibid., 
SuppL, 12036, 12051); 

Masul, gén. Masulis {Id., ibid., 
SuppL, 11310, 11311); 

Masupius , Masupianus [Id. , 
ibid., 811); 

Mazica [Id. , ibid., SuppL, 
15593); 

Mazix {Id. , ibid., SuppL, 
15928); 

Mazzic {Id. , ibid. , SuppL , 
16821). 

Jfa^ms (C. /. L., VIII, 912, 
1524, 5MppL, 16268). 

Metthun {C. I. L., VIII, SuppL, 
12324); 

Metthunus {Id., ibid., 158); 

jlfeiMn ( /é?. , ibid. , SuppL , 
11298) ; 

Muthun {Id. , ibid., SuppL, 
15797); 

Muthunus {Id., ibid., 169); 

Missunies , gén. (/d. , ibid., 
5MppL, 15779); 

Musaniu{s) , Musania (Bulletin 
archéologique du Comité , année 
1892, p. 79, n"» 5 et 6) ; 

Musania {Mélanges de l'Ecole 
française de Home, t. XIII (ann. 
1893), p. 454, n" 66). 

Quetanius {C. I. L. , VIII, 
SuppL, 16280). 



ET l'onomastique. 173 

#asa/vm (Halévy, 2, 23, 29) (1) ; 
Masoulat (Id., 25, 29, 31) (2); 
Mosef (C. I. Sem., 1'* partie, 
327); 
Musaf(Id., ibid., 704) (3). 



Il faut rapproclier de ces trois 
noms l'ethnique ancien Mazices 
et l'ethnique moderne Amazigh. 



iJfafi (Halévy, 11). 



Maltan (C. I. Sem. , l""* partie, 
289). — Rarement seul, le mot 
punique Maltan a servi à former 
plusieurs noms composés (C. I. 
Sem., 1" partie, 194, 212, 406, 
etc.). 



Qetono {C. I. Sem., l" partie, 
619). 



(1) Cf. le nom Mazax, dans Corippe, Johannide, I, 549. 

(2) Cf. les ethniques grecs et latins Ma<T(7u>et«, MaaervXot, Massyli, Maesulii. 
(Ch. Tissot, Géog., I, p. 44.5-446.) 

(3) La présence du digamina dans le mot Masofis indique comment la 
transcription s'est produite. Peut-être faut-il rapprocher du Mosef = Musaf 
punique et du Masofis latin le mot Masiva, si fréquent dans l'épigraphie 
lil>yquo. (Halévy, entre autres 22, 25, 29, 34, etc.) 



174 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Sadunis, gén. [C. I. L., VIII, 
SuppL, 15785; Mélanges de 

l'Ecole française de Home,t.X.lll Saddan {C. I. Sem., l""** partie, ' 
(ann. 1893), p. 457, ii°71); 273). 

Sattun [Mélanges..., loc. cit., 
n» 72). 

Selidiu [C. I. L., VIII, 1048). Selidiou {Ra\évj , 91). 

Sisoï [C. I. L, VIII, SuppL, 
15779,16271); 

Sisso {Id.,iUà., SuppL, i\239) ; 

Sissoï ( Id. , ibid. , SuppL , 
11221; Mélanges de l'Ecole fî^an- Sisoa (Halévy, 99). Tous ces 
çaise de Rome, i, mil {a.nn. 1893), noms sont évidemment dérivés 
p. 458, n° 75) ; du nom Sis, relevé sur quelques 

Sissonia, gén. Sissonies (C. L textes libyques (Halévy, 70, 
L, VIII, SuppL, 16054, 15779); 104). 

Sesonis, gén. [Id. , ibid., 
SuppL, 12238). 

Zibucis, gén. [C. I. L., VIII, Zebag {C. I. Sem., l'« partie, 

SuppL, 15331). 499); Zibeq {Id. , ibid., 569); 

Zabucius [Çi-àvioïi , Découvertes Zibeqamus {Id., ibid., 423); Zi- 

épigraphiques et archéologiques vag {Id., ibid., 341). 
en Tunisie, n" 177). 

B. — Noms composés. 

1° Avec le mot Baal, employé tantôt comme préfixe, tantôt 
comme désinence : 

Baliaho {C. I. L., YIU, SuppL, 
14738); 

Baliahon {Id., ibid., SuppL, 
15275); 

Ballienis, gén. {Id., ibid., Baaljahen {C. I. Sem., ['" par- 
SuppL, 14973, 15136); tie, 261). 

Balienis, gén. {Id., ibid., 
SuppL, 14828). 

Baliaton {C. I. L., VIII, SuppL , 
16011); 



LA NOMENCLATURE ET LONOMASTIQUE. 175 

Balithon, gén. Balithonis {Id. , Baaliaton (C. I. Sem., l"par- 

ibid., 1211 ; SuppL, 15248). tie, n" 180). 

Balsamius (C. I. L., VIIT, 

SuppL, 11079); Baalsamaeus{C.I.Sem.,VpdiT- 

Balsamonis, gén. (Id., ibid., tie, 656). 
SuppL, 12331). 

Balsillec, gén. Balsillecis {C . I. BaçLlsillec (CI. Sem., \'^ par- 

L, VIII, 15-16, 1249). tie, 170). 

Annibal (C. /. L., VIII, 508). Hannibaal (C. I. Sem., 1" par- 

Annobalis, gén. (Carton, Dé- tie, 171). 
couvertes..., n" 28). 

Azruhal, gén. Azrubalis (C. I. Azrubaal (C. I. Sem., l""® par- 

L., VIII, 68; SuppL, 16811). tie, 175). 

Babbal (Bulletin archéologique Batbaal (C. /. Sem., l'* partie, 

du Comité, ann. 1891, p. 519, 469). 
n»81). 

Barigbal [CI. L., VIII, SuppL, 
12074); 

Barigal (Id., ibid., SuppL, Baricbaal (C. I. Sem., ['" T^a.r- 

10769, 16774); tie, 860). 

Birihbal (Id., ibid., SuppL, 
16034). 

Ithumbal (C I. L. , VIII, Iato?ibaal (C. I. Sem., i'" ^blt- 

1325). tie, 169). 

Muthumbal {C I. L. , VIII, Matanbaal (C I. Sem., i'^'pa.r- 

68, 1211 ; SuppL, 15619). tie, 212). 

2° Avec la désinence elim, qui exprime l'idée de divinité : 

Methunilim {C I. L., VIII, Mattanelim(C L Sem., \'^paLr- 

SuppL, 12322). tie, 194). 

3° Avec le nom du dieu Eschmoun : 

Abdismunis , gén. (C. /. L., Abdesmunus(Cl.Sem.,\^''^&T- 

VIII, 1562). tie, 183). 



i76 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

4° Avec le mot vidck (cf. plus haut, p. 172). 

Ammicar {C. I. L., VIII, 68); Hamilcat (C. L Sem., 1" par- 
tie, 181); 
Abdmilcat (Id., ibid., 264). 

Imilcon (Id., ibid., 1249, Himilcon {Id., ihid., 262). 
* 1562); 



Milchaton {Id., ibid., 68). 



Melekiaton {Id., ibid., 176). 



5° Avec le préfixe Nam, qui paraît avoir signifié 
favorable : 



propice. 



Namfamo(C.I.L.,YUl,SuppL, 
14606, 15712, etc.); 

Namphamo {Id., ibid., 642; 
SuppL, 14617, etc.); 

Nampamo {Id., ibid., SuppL, 
14418, 15599, etc.); 

Nampame {Id., ibid., 1529) ; 

Namphame {Id., ibid., SuppL, 
11696, 14644, etc.); 

Namphamina {Id., ibid., 540, 
SuppL, 11681, etc.). 



L'équivalent exact de ce nom 
n'a pas encore été retrouvé sur 
desinscriplions puniques ; mais 
saint Augustin le cite comme 
un nom carthaginois, et nous 
apprend qu'il signifiait en la- 
tin : « ... boni pedis hominem , 
id est cujus adventus afferat ali- 
quid felicitatis. » (Lettre XVII, 
dans l'édition Migne.) 



Namgedde {C. L L., VIII, 
SuppL, 11836, 12324); 

Namgide {Id., ibid., SuppL, 
15794); Naamgidde{C. I. Sem., l'^par- 

Namgidi {Id., ibid., SuppL, tie, 717, 834). 
15785); 

Namgoddina [Id., ibid. , SuppL , 
15304). 



Tous les noms qui précèdent reproduisent, sauf quelques 
modifications peu importantes, des noms puniques ou libyque'S 
déjà lus sur des inscriptions ou cités par des écrivains anciens. 
Il en est d'autres dont les équivalents exacts n'ont pas encore 
été retrouvés, mais dont la physionomie et l'origine sont certai- 
nement africaines ; il est môme possible d'entrevoir l'étymolo- 



LA NOMENCLATURE ET l'oNOMASTIQUE. 1 / / 

gie de quelques-uns d'entre eux. Je les énumère ci-dessous : 

Abbalulh {Bulletin archéologique du Comité, ann. 1891, p. 540, 
n° 34) : c'est peut-être l'équivalent àWbdhaalath, qui serait la 
forme féminine du nom punique Abdbaal {C. I. Sem. , 1'"'' partie , 
186); 

Aduddae, gén. (C. I. L., VIII, Suppl., 11965) : à rapprocher du 
libyque Adad (Halévy, 91) ; 

Agi, gén. (C. I. L, VIII, Suppl., 15023) ; 

Alurusa (C. /. L., VIII, SuppL, 11308, 11309) ; 

Amotmicar, nom de femme {C. I. L., VIII, SuppL, 12335); ce 
nom est sans doute la transcription latine des puniques Amat- 
melqarta {C. L Sem., l'"^ partie, 446) et Amatmilcata [Id., ibid., 
438); 

Arbaï, gén. (C. I. L., VIII, SuppL, 12362) : comparer le nom 
libyque ^rôas (Halévy, 160) ; 

Arrand... {C. I. L., VIII, SuppL, 15076) ; 

Avadiiùs (Mélanges de l'Ecole française de Rome, t. XII (ann. 1892), 
p. 25, n" 31, et p. 105) : rappelle peut-être le libyque Aoudiba 
(Halévy, 71, 112, 115); 

Babbe, gén. (C. L L., VIII, SuppL, 11221) : ce n'est peut-être 
qu'une abréviation du génitif Babbe(lis), qu'il faudrait alors rap- 
procher de Babbal (voir plus haut, p. 175); 

Bagrem... (Mélanges de l'Ecole française de Rome, t. XIII 
(ann. 1893,) p. 457, n«70); 

Baithonis, gén. (C. /. L., VIII, SuppL, 16760) : ne serait-ce 
pas une" erreur du lapicide pour Balithonis (voir plus haut , 
p. 175)? 

Bamsaeus {C. L L., VIII, 1058) ; 

Belalitanus (C. I. L., VIII, 1360) : le nom Belal ou Balai se 
T. 12 



178 



LES CITES ROMAINES DE LA TUNISIE. 



trouve dans l'inscription bilingue de Thugga (Halévy, n" 1, 
ligne 7) ; 

Birzilis, gén. {C. I. L., VIII, SuppL, 11311), et Birzilianus 
{Bulletin archéologique du Comité, ann. 1891, p. 514, n°34) : la dé- 
sinence zil se retrouve dans le nom certainement indigène de 
Gurzil (Halévy, 124; cf. Gorippe, Johan.^passim); 

Boncar {G. I. L., VIII, 15-16) : se trouve dans une inscription 
trilingue (grecque, latine et punique); 

Burianus(C. L L., VIII, 683); 

Buricus (C. I. L., VIII, SuppL, 11400); 

Bursius{C. 1. L., VIII, SuppL, 16816); 

Cacca {Bulletin archéologique du Comité, ann. 1894, p. 185) : 
reproduit le nom libyque ATa/ca (Halévy, 246), ou Gaka (Id., 206); 

Cenute, gén. (C. /. L., VIII, SuppL, 14941); 

Cestronis, gén. (C. L L., VIII, SuppL, 14948); 

Charanus (C. /. L., VIII, SuppL, 16790); 

Chubud , gén. Chubudis (Bulletin archéologique du Comité, 
ann. 1891, p. 513-514, n°^ 27 et 30) ; 

Codra (C. L L, VIII, SuppL, 11309) ; 

Coïni, gén. (C. I. L., VIII, SuppL, 12377); 

Cullube, gén. {Bulletin archéologique du Comité, ann. 1892, p. 156, 
n° 5) ; 

Cîirunni, gén. {C. I. L., VIII, SuppL, 12377); 

Deana, gén. (C. /. L., VIII, SuppL, 12377); 

Dida {C. I. L., VIII, SuppL, 12580), et Didda {Id., ibid., 811) : 
à rapprocher du libyque Dad ou Did, et des noms dérivés de 



LA NOMENCLATURE ET l'oNOMASTIQUE. 179 

cette racine, tels que Dadaz (Halévy, 89), Adad (Id., 91), Dides 
(Id.,123); 

Dillonis, gén. (Mélanges de l'Ecole française de Rome, t. XIII 
(ann. 1893), p. 458, n°75); 

Discun, gén. Disc(h)unis (C. I. L., VIII, Suppl., 12238, 12324); 

Fasarianus (C. I. L., VIII, Suppl. , 14976) : nom formé sans 
doute avec la racine non romaine , dont la transcription latine 
est Fasir {Mélanges de l'Ecole française de Rome , t. X (ann. 1890) , 
p. 541,nM07; C. I. L., YllI, Suppl., 11843); 

Gafiuta {Bulletin archéologique du Comité, ann. 1891, p. 516, 
n« 52) ; 

Gestaris, gén. (Carton, Découvertes..., n" 150). 

Hanapsua{C. L L., VIII, Suppl., 14692); 

lacchirius {C. I. L., VIII, Suppl., 12380); 

lafis, gén.(C. IL., VIII, 69); 

lalauda {C. I. L., VIII, Suppl., 15304); 

lamrur {C. I. L., VIII, Suppl., 11050); 

Iarsuleia(C. I. L., VIII, Suppl., 13273); 

lartis (C. /. L., VIII, Suppl., 15277) : reproduit peut-être le 
nom libyque larta ou Yourta (Halévy, 20) ; 

latta {C. 1. L., VIII, Suppl:, 15745); 

Iddibal (C. /. L., V, 4919); Iddihalius {C. I. L., VIII, 859); la 
désinence bal indique l'origine de ces noms. 

Idil{C. I. L., VIII, Suppl., 12377); 

Ihar {C. I. L., VIII, Suppl., 15079); 

Imilis, gén. (C. I. L., VIII, Suppl., 12286) ; 




180 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Isachonis, gén. (C. T. L., VIII, 698). La désinence de ce nom 
rappelle la désinence du nom punique Gersacon (C. I. Sem., 
Impartie, 175); 

Issidba... {C. I. L., VIII, SuppL, 11434); 

Jubaeus {C. I. L., VIII, SuppL, 11598) : évidemment dérive du 
nom libyque Juba. 

lulzis (C. L L., VIII, SuppL, 12172); 

luzgagis, gén. {C. I. L., VIII, SuppL, 11919); 

Labreco {C. L L., VIII, 1211) : la première partie de ce nom 
rappelle le nom libyque Labrita ou Labarta (Halévy, 196) ; 

Laricha{C. L L., VIII, SuppL, 16847); 

Larini, gén. [G. L L., VIII, 1309); 

Mamurius {G. I. L., VIII, SuppL, 11853) : cf. les noms libyques 
Mamar (Halévy, 126), et Mamarsa (Id,, 102) ; 

Marisath [Bulletin archéologique du Gomité, ann. 1892, p. 162, 
n° 28) : féminin punique ; 

Masbabae, gén. [G. I. L., VIII, SuppL, 15048); 

Mascanis, gén. (G. L L., VIII, SuppL, 12253); 

Masmacon [Bulletin archéologique du Gomité, ann. 1891, p. 514, 
n" 30) ; 

Mas7iabuba [G. L L., VIII, 36) ; 

Massuricus [G. L L., VIII, SuppL, 11575-11576) : à rapprocher 
du nom libyque Massira (Halévy, 50, 68) ; 

Mecrasi [C. L L., VIII, 15-16) : figure dans une inscription 
trilingue, grecque, latine et punique ; 

Miccasi [C. I. L., VIII, SuppL, 14319) ; 

Migin, gén. Miginis [C. I. L., VIII, SuppL, 11476, 15794); 



LA NOMENCLATURE ET L ONUMASTIML E. lOl 

Milinwnia {C. I. L., VIII, SuppL, 14866) : à rapprocher du 
nom punique Malman {C. I. Sem., 1'^ part., 340, 858) ; 

Minthonis, gén. [C. I. L., VIII, SuppL, 11855); 

Minthonia {Bulletin archéologique du Comité, ann. 1891, p. 521, 
n° 95) ; 

Mutunchli [C. I. L., VIII, SuppL, 14740) : composé avec la 
racine Mutun = Mattan (voir plus haut, p. 173) ; 

Nahanius {C. I. L., VIII, 1527, \b2S; SuppL, 15544); 

Namchel {C. I. L., VIII, SuppL, 11988) : composé avec la racine 
Nam = Naam (voir plus haut, p. 176) ; 

Napascaris, gén. (Carton, Découvertes..., n°* 268 et 337). 

Narilaï {Bulletin archéologique du Comité, ann. 1891, p. 518, 

n° 74) ; 

Niscarcumini, gén. (C. I. L., VIII, SuppL, 11050); 

Ortiniis, gén. (C. I. L., VIII, SuppL, 15480) ; 

Pantonis, gén. (C. /. L., VIII, SuppL, 14922, 15026); 

Sagganis, gén. (Bulletin archéologique du Comité, ann. 1893, 
p. 125); 

Samonis, gén. (C. /. L., VIII, SuppL, 15796) : dérive peut-être 
de la racine sam , qui apparaît dans le punique Baalsamacus 
(C. L Sem., U-part., 656); 

Saphonis, gén. {C. I. L., VIII, 68) : cf. le mot Safanbaal {C. I. 
Sem., l'-^part., 207); 

Sarda [C. I. L., VIII, SuppL, 11580) : à rapprocher des noms 
puniques Sardanita [C. I. Sem., l'"« part., 280), et Sardalus [Id., 
ibid., 444). 

Sicchuris, gén. [Bulletin archéologique du Comité), ann. 1890, 
p. 17U, n°79); 



182 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Stachumelis, gén. [C. I. L., VIII, 1309) ; 

Sugan{C.LL,Ylll, 1059); 

Tarafan... {C. L L., VIII, Suppl, 11221); 

Thulillec [C. L L., VIII, 1254) : la terminaison illec est puni- 
que. Cf. Baalillec {C. L Sem., l--^ part., 540) ; 

Tipsaris, gén. {C. L L., VIII, SuppL, 14953); 

Titor (Carton, Découvertes..., n" 174); 

Tituris, gén. [C. L L., VIII, 1249); 

Tossunis, gén., et Tossunia {Bulletin archéologique du Comité, 
ann. 1892, p. 156, n°6); 

Tunin? (C. L L., VIII, SuppL, 11475) ; 

Vimticus {C. I. L., VIII, 727); 

Zaba [C. L L., VIII, SuppL, 14516); Zabo [Id., ibid., Swpp/., 
14627, 15413); Zabullus {Id., ibid. 5w^p/., 14913 et passim); 
Zabulla [Id., ibid., SuppL, 14664 et passim) : tous ces noms pa- 
raissent dérivés d'une seule et même racine, Zab. dont l'origine 
est inconnue, mais qui certainement n'est pas latine ; il faut en 
rapprocher les formes »Sa6w/ws et Z)a6w/ms (Carton, Découvertes..., 
n°' 24 et 512). 

Zafrem... {C. I. L., VIII, SuppL, 14846); 

Ziommoris {C. L L., VIII, SuppL, 14924, 14926). 

Parmi tous les noms énumérés ci-dessus, il en est dont l'ori- 
gine punique est incontestable ; quelques autres se retrouvent 
sans aucun doute sur les textes libyques déjà connus. Est-ce à 
dire que l'on puisse distinguer avec certitude, au milieu de la 
population qui vivait en Afrique sous l'empire romain, d'une 
part les habitants qui représentaient l'ancienne race berbêïe ou 
libyque, établie dans le pays avant l'arrivée des premiers immi- 
grants asiatiques ; d'autre part les descendants des colons phé- 
niciens venus de Tyr et de Sidon ? Il est très probable que les noms 



LA NOMENCLATURE ET l'oNOMASTIQUE. 183 

d'origine et de physionomie franchement libyques, par exem- 
ple Basus, Dabar, lader, lasoukta, Maciis, Marau, Selidiu, Sisso, etc., 
étaient portés par des individus de race berbère. Mais ceux dont 
les noms étaient empruntés à la nomenclature punique n'étaient 
pas tous de race phénicienne ; sur les textes libyques on lit par- 
fois des noms carthaginois : Baric, Gad, Gaddi, Samem, Kinosin, 
Ger, Adirbal, Bal. Les anciens habitants du pays n'étaient pas 
restés de parti-pris impénétrables aux mœurs des conquérants 
étrangers ; même en conservant leur langue et leur écriture 
nationales, ils s'étaient donné des noms puniques. Il ne faut 
pas s'en étonner ; une véritable fusion s'était opérée entre 
les nouveaux venus et les Libyens, comme le prouve le terme 
même de Liby-Phéniciens, Atêucpoivixe;, employé par Diodore de 
Sicile pour désigner une partie de la population qui occupait 
le territoire de Carthage (1). Mais alors on ne saurait trop^se 
garder d'affirmer que tous les individus, qui portaient à l'épo- 
que romaine un nom punique, étaient d'origine phénicienne. 

Ce qui seul est certain, dans l'état actuel de la science, c'est 
que beaucoup de noms soit puniques soit libyques apparaissent 
dans les inscriptions latines d'Afrique : tantôt ils ont exacte- 
ment conservé leur forme primitive ; tantôt leur physionomie 
s'est plus ou moins modifiée ; mais il est toujours aisé de les 
reconnaître, parce qu'ils ont été simplement transcrits. 

Ces restes de l'ancienne nomenclature frappent les yeux dès 
le premier regard que l'on jette sur les inscriptions. D'autres 
traces peuvent en être surprises, moins apparentes sans doute, 
mais non moins caractéristiques. L'un des plus fréquents parmi 
les surnoms latins usités en Afrique était « Saturninus » ; il y 
était beaucoup plus populaire que dans les autres régions du 
monde méditerranéen. Cette préférence des Africains de l'épo- 
que impériale s'explique par la faveur dont jouissait auprès 
d'eux le culte du dieu -Saturne : en donnant à leurs enfants le 
nom de Saturninus, ils les mettaient en quelque manière sous la 
protection de cette divinité. Or le Saturne d'Afrique était, non pas 
le Cronos de la mythologie grecque ou le Saturnus des légendes 
italiques, mais l'antique Baal carthaginois (2). De même que 
« Salurnus » n'était qu'une traduction de « Baal », Saturninus 
n'était que la traduction synthétique, pour ainsi dire, de tous 



(1) XX, 55, g 4 : « Aiêucpoîvtxe;..., itoWà; l■/(Q'^r^z Tz6\tii ÈTtiOaXaTTioui; xaî xoi 
vwvoûvxe; Tot; Kapxïiôovîoiç ÈTtiyaiiîaç. » 

(2) J. Toutain, De Salurni dei in Africa romana cullu, p. 59-62. 



184 LES CITI^.S ROMAINES DE LA TUNISIE. 

les noms carthaginois dans la composition desquels le mot Baal 
entrait, soit comme préfixe [Baalamasus, Baalsillec, Baalmelek, 
Baalaeus, Baalarisat, etc.), soit comme désinence [latonbaal, Han- 
nibaal, Azrubaal, Safatbaal, Maharbaal, etc.). Sous sa forme lati- 
ne et malgré cette forme, le cognomen « Saturninus » était em- 
prunté à la nomenclature punique. 

Il en est de même du surnom Donatus, qui fut, lui aussi, 
populaire en Afrique, tandis qu'on le connaissait fort peu dans 
les autres provinces de l'empire. L'idée exprimée par le mot 
latin « Donatus » parait bien avoir été identique à celle que 
que rendaient les mots puniques latan et Mattan : latansidi 
signifiait Sed dédit (C. I. Sem, l'^ part., 184) ; Mattanelim = donum 
deorum {Id., ibid., 194); Astartjaton = is quem Astarte dédit {Id., 
ibid., 449); Mattanbaal = donum Baalis [Id., ibid., 502). D'après 
M., Le Blant. le punique latanbaal était l'équivalent exact du 
latin Adeodatus (1). Le nom français « Dieudonné » ne correspond 
pas moins fidèlement aux cognomina latins Donatus et Adeodatus 
qu'aux noms puniques Baaljaton, latanbaal, Mattan, Mattanbaal, 
Mattanelim. 

La faveur exceptionnelle que ces deux surnoms latins ont 
rencontrée en Afrique ne s'expliquerait pas si la Proconsulaire 
et la Numidie avaient été peuplées en majorité sous l'empire de 
colons immigrés. Seuls les anciens habitants du pays pouvaient 
les choisir aussi souvent et leur accorder cette préférence. 

Ce n'est pas là d'ailleurs un fait isolé. La nomenclature puni- 
que, telle que nous la font connaître les inscriptions carthagi- 
noises déjà publiées, diffère par quelques traits essentiels de la 
nomenclature romaine. Les noms de beaucoup les plus fréquents 
sur les stèles votives et sur les épitaphes trouvées à Carthage 
sont ceux qui expriment une relation étroite et directe entre 
l'homme et telle ou telle des divinités phéniciennes, par 
exemple : 

Abdbaal signifie scrvus Baalis [C. I. Sem., l""^ part., 295, 531); 
Ammatbaal signifie serva Baalis [Id., ibid., 395) ; 
Arisatbaal signifie quam sibi despondit Baal {Id., ibid., 304) ; 
Baalsillec signifie is quem Baal libérât {Id., ibid., 197); 
Batbaal signifie filia Baalis {Id., ibid., 469); 
Safanbaal signifie m quam Baal tegit {Id., ibid., 207); 
Safatbaal signifie Baaljudicat {Id., ibid., 179); 

(1) Bullelin archéologique du Comité, ann. 1889, p. Î52. 



LA NOMENCLATURE ET l'ONOMASTIQUE. 185 

Saharbaal signifie is quem Baal quaerit, visitât [Id., ibid., 287); 
Ammesmuna signifie serva Esmuni [Id., ibid., 881) ; 
Esmunhalaq signifie is cui portionem impertitur Esmunus {Id., 

ibid., 753); 
Esmunsillec signifie is quem Esmun libérât {Id., ibid., 197) ; 
Ahdmelqart signifie servus Melqarti (cf. Id., ibid., 295, 531); 
Amatmelqarta signifie serva Melqarli {Id., ibid., 446); 
Cabdmelqart signifie is quem Melqartus honorât {Id., ibid., 364); 
Germelqart signifie hospes Melqarti (cf. Id., ibid., 267 et 898) ; 
Melqartsama signifie is quem Melqartus audivit {Id., ibid., 750). 

Je citerai encore : 

Hotallata signifie soror Allatae {Id., ibid., 646); 

lasda, contraction de lasadbaal, signifie is quem Baal confirmât 

(/d., ibid., 743); 
Namelim signifie is cui dii sunt propitii {Id., ibid., 540, 894). 

En se donnant des noms ainsi formés, les Phéniciens et les 
Carthaginois se plaçaient sous la protection de Baal, de Mel- 
quart, d'Eschmoun. Lorsque par exemple un père de famille 
choisissait pour un de ses fils le nom de Abdmelqart , serviteur 
de Melquart , ne voulait-il pas assurer par là même à cet en- 
fant la faveur du dieu ? Cette signification des noms propres 
puniques a pu s'atténuer avec le temps ; elle n'en était pas 
moins très réelle à l'origine et elle caractérise fort nettement la 
nomenclature carthaginoise. 

Les Latins avaient puisé à une source bien différente leurs 
noms vraiment individuels, c'est-à-dire les prénoms et, au début, 
les surnoms. Les uns et les autres rappelaient soit un trait phy- 
sique ou moral du personnage, soit une circonstance de sa vie, 
soit une action d'éclat qu'il avait accomplie : Barbatus, Calvus, 
Cicero, Nasica; Brutus, Catulus, Cunctator, Lentukis; Lucius, 
Manius, Gaïus, Marcus , Tiberius (1); Scipio, Caligula, Caracalla ; 
Coriolanus, Torquatus, Corvus, Scaevola, etc. Très rares étaient à 
Rome les noms propres dérivés d'un nom de divinité ; on peut à 
peine citer Martialis et Saturninus. Il est bien certain que tous 
ces noms perdirent plus tard et leur sens précis et leur carac- 



(1) Liber de praenominibus, g 4 : Lucii coeperunt appellari qui ipso ini- 
lio lucis orli erant ;... Manii, qui mane edili erant ;... Gaii judicantur dicli 
a gaudio parenlum ; Tiberii vocitari coeperunt, qui ad Tiberim nasceban- 
lur; Marci, Martio mense geniti. 



186 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

tère individuel ; mais la raison primitive de leur choix n'en sub- 
siste pas moins. 

Cette différence entre la nomenclature carthaginoise et la 
nomenclature latine est réelle et profonde. Ici chaque nom avait 
une valeur religieuse ou morale, et contenait en quelque sorte 
un présage pour ceux qui le portaient ; là au contraire les noms 
propres paraissent n'avoir servi qu'à fixer les traits les plus 
caractéristiques de la physionomie ou de la vie des individus. 
En pareille matière les habitudes et les traditions des deux races 
étaient absolument distinctes. 

Or, sous l'empire, les cognomina latins le plus répandus dans 
l'Afrique romaine étaient précisément ceux qui exprimaient les 
idées de bonheur, de victoire, d'honneur, de supériorité, de pro- 
grès ou des idées analogues : Crescens, Faustus, Faustinus, Félix, 
Fortunatus, Honoratus, Maximus, Primus, Secundus, Victor, Victo- 
rinus. Les cognomina Rogatus et Rogatianus, qui étaient aussi très 
populaires en cette région, dérivent sans aucun doute d'une idée 
religieuse et morale, l'idée de prière. La population qui, parmi 
tous les surnoms latins, a de préférence choisi ceux-là, n'était 
certainement pas de race italique; elle a obéi à des sentiments, 
elle a été fidèle à des coutumes qui trahissent sa véritable ori- 
gine. Si la forme et l'apparence extérieures de cette nomencla- 
ture sont le plus souvent romaines, l'àme même et le génie en 
sont profondément puniques. 

L'étude attentive des règles de l'onomastique africaine sous 
l'empire aboutit à des conclusions analogues. Les lois, d'après 
lesquelles les noms propres se combinent entre eux et se trans- 
mettent d'une génération à l'autre, ne sont pas moins caracté- 
ristiques que le choix même de ces noms. Elles varient suivant 
les peuples et, parfois, chez le même peuple, suivant les 
époques. 

Il est incontestable qu'à première vue les inscriptions latines 
d'Afrique paraissent ne pas différer sensiblement des textes 
épigraphiques trouvés autour de Rome. Sur les uns comme sur 
les autres, se lisent des prénoms, des gentilices, des surnoms, 
disposés et groupés en général dans le môme ordre. Mais ici 
encore il faut essayer de pénétrer plus loin pour voir si cette 
ressemblance n'est pas purement formelle. 

Remarquons d'abord que beaucoup d'Africains portaient 
sous l'empire un seul nom essentiellement individuel; ils le 
faisaient suivre du nom également unique de leur père, et par- 
fois ajoutaient le nom de leur aïeul : 



LA NOMENCLATURE ET l'ONOMASTIQUE. 187 

Masac Alurusae f. [C. L L, VIII, SuppL, 11308) ; 
Masul Masacis... [Id., ibid., SuppL, 11310); 
Germanus lulzis fil. {Id., ibid., SuppL, 12172); 
Candidus Balsamonis fiL [Id., ibid., SuppL, 12331); 
Muthunhal Pastoris fiL {Id., ibid., SuppL, 15619) ; 
Crescens Sullae f. {Id., ibid., SuppL, 14940) ; 
Primigenius Rufi fiL {Id., ibid., SuppL, 15014) ; 
Balsillec Imilconis Tituris f. {Id., ibid., 1249) ; 
Macer Imilconis Abdismunis f. (Id., ibid., 1562) ; 
Aris Corneli Capitonis fili filius {Id., ibid., SuppL, 16767) ; 
Félix Victoris fil. Speronis nepos {Id., ibid., SuppL, 11472). 

Que la nomenclature soit exclusivement romaine, exclusive- 
ment non romaine, ou mixte, dans tous les cas précités l'ono- 
mastique est certainement punique. De pareils textes sont les 
équivalents absoluments exacts des inscriptions carthaginoi- 
ses (1) ; ce qui les caractérise, c'est à la fois l'unité du nom 
porté par chaque individu et l'absence de tout nom, gentilicium 
ou cognomen, commun à plusieurs membres d'une môme 
famille. 

Mais ces documents ne sont pas les plus nombreux. Les ins- 
criptions latines d'Afrique contiennent d'habitude soit deux 
noms, un gentilice et un surnom : 

Aemilius Zabullus {C. I. L., VIII, SuppL, 14913); 
Cornélius Bar.icio {Id., ibid., Supp'., 14937); 
Julius Sfcundianus {Id., ibid., SuppL, 11575) ; 
Licinius Crescens {Id., ibid., 1050) ; 

soit plus fréquemment encore les tria nomina romains, le pré- 
nom, le gentilice et le surnom : 

M. Furius Mamonicus (C. I. L., VIII, SuppL, 14961); 

Q. Julius Baliaho (Bulletin archéologique du Comité, ann. 1890, 

pag. 165, n°40); 
C. Annius Sextianus {Mélanges de L Ecole française de Rome, t. XII 

(ann. 1892), pag. 19, n» 1); 

(1) c. /. Sem., 1" partie, p. 180 et suiv. Je ne parle pas ici des textes liby- 
qucs; la plupart d'entre eux sont encore très obscurs; les noms propres y 
sont en général accompagnes d'autres mots dont le sens est contesté. (Ph. Ber- 
ger, Histoire de l'écrilure, 2* édit., p. 329-331.) 




188 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

L. Caecilîus Barbarus (Id., ibid., p. 19, n° 3); 

L. Apronius Martialis {C. I. L., VIII, SuppL, 12388), etc. 

Toutefois la présence ici du gentilice seul, là du gentilice et 
du prénom ne doit pas nous induire en erreur. 

L'absence de prénom est un indice des plus significatifs. 
Tout Romain, si humble qu'il fut, portait un prénom ; c'était 
par ce prénom qu'il se distinguait de tous les autres membres 
de sa famille : 

PuBLius Cornélius Scipio 
Lucius Cornélius Scipio ; 

TiBERius Sempronius Gracchus 
Caius Sempronius Gracchus ; 

Marcus Tullius Cicero 
QuiNTUs Tullius Cicero. 

A Rome, en effet, pendant les derniers siècles de la Républi- 
que, le cognomen avait perdu tout caractère individuel ; il ne 
servait plus qu'à désigner et à différencier les unes des autres 
les branches plus ou moins nombreuses d'une seule et même 
gens : c'est ainsi qu'il y avait les Cornelii Scipiones, les Cornelii 
Cethegi, les Cornelii Lcntuli, les Cornelii Balbi, etc. Dans toutes 
ces familles le nom vraiment individuel de chaque membre 
était son prénom. C'était le prénom qui donnait à chaque 
citoyen romain sa personnalité civile ; aussi ne l'inscrivait-on 
ofiiciellement sur la liste de recensement, que lorsque l'enfant 
prenait la toge virile (1). Un vrai Romain ne pouvait pas ne pas 
avoir de prénom. Par conséquent n'étaient pas d'origine romaine 
les habitants de l'Afrique proconsulaire dont les noms à l'épo- 
que impériale ne se composaient que d'un gentilice et d'un 
surnom. Les textes épigraphiques qui présentent cette particu- 
cularité sont très nombreux (2). 

D'autre part, la présence de trois noms, tous les trois em- 
pruntés à la nomenclature romaine et groupés dans l'ordre 

(1) R. Gagnât, Cours d'épigraphie latine, 1" édit.. p. 9. 

(2) Voir, par exemple, sur les stèles votives dédiées à Saturne par les 
habitants do Thignica, la proportion relativement forte des dédicants qui 
n'ont pas de prénom. Voir de même la liste de noms trouvée à Djerado 
(C. J. L.., VIII, 912 = Suppl., 11182.) 



LA NOMENCLATURE ET l'ONOMASTIQUE. 189 

habituel, ne suffit pas à démontrer lorigine romaine de l'indi- 
vidu qui les porte. Il faut encore et surtout déterminer si de 
ces trois noms c'est bien le prénom qui distingue l'individu. 
Voici par exemple deux inscriptions, trouvées toutes les deux à 
Thala : 

Sex. Munniatius Primigeni f. Felicio [C. I. L., VIII, 545). 

Sex. Munniatius Primigeni f. Communus{Id.,ibid., Suppl., 11706). 

Sex. Munniatius Felicio et Sex. Munniatius Gommunus, tous 
deux fils de Primigenius, étaient frères, et cependant ils por- 
taient le même prénom. Ce prénom n'avait donc pas pour eux 
de valeur réelle ; ce qui les distinguait vraiment l'un de l'autre, 
c'était leur cognomen. D'ailleurs il en avait été de même pour 
leur père qui est ici désigné non pas par un prénom, mais par 
un cognomen. Malgré l'apparence toute romaine de leurs noms , 
Sex. Munniatius Felicio et Sex. Munniatius Gommunus 
n'étaient certainement pas, ne pouvaient pas être d'origine 
romaine. 

Un texte qui provient de Leptis minor nomme également 
deux frères qui portaient le même prénom (1) ; ce dernier cas 
est peut-être encore plus frappant, parce que M. Aemilius Supe- 
rus et M. ^Aemilius Respectus possédaient tous deux le droit de 
cité romaine ; il n'en est pas moins certain que ce n'étaient pas 
des Romains. 

Souvent aussi, dans l'épigraphie africaine, un personnage 
qui porte les tria nomina désigne son père non par un prénom, 
mais par un cognomen : 

Q. Julius Lucanus Mediconis f. {C. L L., VIII, 79) ; 

Q. Pacuvius Félix Salubriani f. [Id., ibid., SuppL, 16435); 

L. Volusius Saturnini f. Maximus [Id., ibid., SuppL, 11778); 

L. Postumius Magni f. Arnfensi tribu) Vitalis (Id., ibid., SuppL, 

16425). 
M. Domitius Processani aedilicii f. Papfiria tribu) Victor [Id., ibid., 

859); 
C. Pescennius Saturi f. Palfatina tribu) Saturus Cornelianus [Id., 

ibid., SuppL, 12018); 

L'un des exemples ci-dessus énumérés est particulièrement 

(1) c. I. L., VIII, SuppL, 11114. 



190 LES CITftS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

probant. Le père de L. Volusius Maximus, qui n'est ici désigné 
que par son cognomen Saturninus, portait comme son fils les 
tria nomina : il est nommé, sur la même inscription, L. Volusius 
Saturninus. De ces trois noms, le seul vraiment individuel était 
donc Saturninus. 

L'onomastique de l'Afrique romaine, malgré son apparence 
extérieure, était profondément différente de l'onomastique la- 
tine. Quels que fussent le nombre, la disposition et la forme des 
noms employés, il semble bien certain que le principe fonda- 
mental en était : l'unité du nom individuel. Le gentilice et le 
prénom, dont l'usage fut sans aucun doute importé par la colo- 
nisation romaine, n'y jouaient qu'un rôle factice. Quant au sur- 
nom, s'il occupe sur les inscriptions latines d'Afrique la même 
place que sur les textes épigraphiques découverts à Rome et 
dans la campagne de Rome, il n'en avait pas moins une valeur 
et une portée toutes différentes ; loin d'être un nom de famille, 
commun à plusieurs personnes et se transmettant de père en 
fils, c'était un nom essentiellement individuel. Chez les Ro- 
mains, la gens et la famille étaient des groupes fortement cons- 
titués, fondés sur le culte d'un ancêtre lointain et sur la reli- 
gion du foyer domestique ; dans l'Afrique romaine, rien de 
pareil n'existait. A l'époque impériale, les habitants n'en étaient 
pas des colons venus de Rome ou d'Italie ; c'étaient les descen- 
dants des Carthaginois, des Liby-phéniciens et des Numides ; 
ils en avaient conservé les coutumes et les traditions. Sous la 
forme nouvelle revêtue par elles, il est possible de les retrouver : 
je me suis du moins elTorcé d'y réussir, 

La métamorphose subie, après la conquête romaine, par la 
nomenclature et l'onomastique africaines a donc été beaucoup 
moins profonde qu'on pourrait le croire. Le principe essentiel 
et l'idée générale de l'une comme de l'autre sont restés les mô- 
mes ; seules les apparences en ont été modifiées. Il est intéres- 
sant d'observer comment et dans quelles conditions s'est accom- 
pli ce phénomène d'assimilation purement formelle. 

C'est peu à peu, semble-t-il, et suivant un progrès assez lent 
que les noms latins et les règles de l'onomastique latine ont 
pénétré dans la population. En l'an 12 avant J.-C, la petite cité 
de Gurza, voisine d'Hadrumète, conclut un traité de patronat 
avec L. Domitius Ahenobarbus ; les délégués, chargés par leurs 
concitoyens de signer cette convention, portent tous des noms 
puniques : Ammicar, Milchalonis f. ; Boncar, Azzrubalis f. ; Muthun- 
bal, Saphonis f. Trois quarts de siècle plus tard, Gurza conclut un 



LA NOMENCLATURE ET l'ONOMASTIQUE. 191 

nouveau traité de patronat avec G. Aufustius Macrinus ; cette 
fois les noms inscrits au bas du document ont une physionomie 
à moitié romaine : Herenniiis Maximus Rustici f. ; Sempronius Quar- 
tus lafis (f.). Toutefois la transformation est encore incomplète ; 
le surnom lafis est certainement emprunté à la nomenclature 
du pays ; les personnages ne portent point de prénom , le père 
de chacun d'eux n'est désigné que par un cognomen (1). 

A Apisa Majus, en 28 après J.-C, c'est-à-dire plus de cin- 
quante ans après la reconstruction de Carthage, les délégués 
chargés de conclure et de signer, au nom de leur patrie, un 
traité de patronat , s'appellent : Hasdrubal lummo (nis f.) ; Has- 
drubal Hannonis f. ; lader lummo (nis f.). La même année, en une 
circonstance identique, le représentant de la ville de Siagu se 
nomme : Celer Imilchonis Gulalsae filius (2). 

Ce sont là des documents officiels, rédigés en latin et prove- 
nant de cités qui toutes étaient situées dans les limites de 
VAfrica velus ; et pourtant la plupart des noms y sont puniques 
ou libyques ; l'onomastique y est exclusivement indigène. 

Plusieurs épitaphes de Cillium, qui forment pour ainsi dire 
l'arbre généalogique d'une famille pendant quatre générations, 
nous révèlent comment la nomenclature et l'onomastique latines 
se répandirent dans la population africaine. Masul, tils d'Alurusa, 
avait deux fils, Masac et Saturninus; Saturninus épousa une cer- 
taine Flavia Fortunata, et de ce mariage naquit un fils auquel 
fut donné, contre toutes les règles de l'onomastique romaine, le 
nom de Flavius Fortunatus (3). Il n'en est pas moins vrai que 
nous voyons ici comment les cognomina latins se mêlèrent aux 
surnoms indigènes, et comment s'introduisit dans le pays l'usage 
du gentilice. Toutefois la nomenclature et l'onomastique punico- 
libyques ne disparurent pas entièrement : les inscriptions chré- 
tiennes en fournissent encore, au quatrième et au cinquième 
siècle, de très nombreux exemples. 

Ce fut naturellement dans les régions les plus éloignées de 
la côte que les traditions primitives restèrent surtout vivaces. 
Autour de Carthage et d'Hadrumète, sur les rivages de la petite 
Syrte, et le long des grandes routes qui sillonnaient l'intérieur 
du pays, l'influence de la civilisation romaine fut à la fois plus 
profonde et plus étendue. Dans les hautes vallées qui rayonnent 

(1) C. I. L., VIII, 68 et 69. 

(2) C. /. L., V, 4921, 4922. 

(3) C. I. L„ VIII, Suppl., 11308, 11310, 11312. 



192 LES CITl^.S ROMAINES DE LA TUNISIE. 

autour du massif central tunisien, les mœurs d'autrefois résis- 
tèrent davantage aux habitudes nouvelles importées de l'étran- 
ger. Les noms d'origine punique et numide sont particulièrement 
fréquents sur les inscriptions découvertes d'une part autour de 
Maktar, d'autre part dans la région voisine du Kef , par exemple 
à H"" Guergour, à Ksiba Mraou , à Sidi Youcef (1). Les habi- 
tants d'Ammaedara, de Thala et des villages voisins furent cer- 
tainement plus fidèles aux coutumes onomastiques de leurs 
ancêtres que la population des ports fondés jadis par les navi- 
gateurs phéniciens et soumis de bonne heure à la domination 
romaine (2). Les rapports de la géographie et de l'histoire sont 
ici très frappants. Plus on se rapproche, en remontant les voies 
naturelles de pénétration, soit du centre physique delà Tunisie, 
soit de la barrière montagneuse qui sépare aujourd'hui la Tuni- 
sie de l'Algérie, plus nombreuses sont les traces des mœurs 
antiques et plus superficielle paraît avoir été la colonisation 
romaine. 

L'usage des noms latins ne se répandit pas plus uniformément 
dans la société africaine que dans le pays lui-même. Les lois de 
l'onomastique romaine, suivies au moins en apparence par cer- 
tains habitants, furent au contraire ignorées ou violées par 
d'autres. Les magistrats municipaux, édiles, questeurs, duum- 
virs, les prêtres de la religion officielle, et les plus riches 
citoyens de chaque ville portaient en général les tria nomina 
empruntés à la nomenclature latine ; lorsqu'ils étaient citoyens 
romains, ils désignaient chacun leur père par la première lettre 
de son prénom. Les petites gens au contraire, ceux dont les 
noms sont inscrits, non pas sur des édifices, sur des bases de 
statues ou sur des mausolées, mais sur de modestes pierres 
tombales et sur d'humbles stèles votives, petits propriétaires, 
fermiers, métayers, ouvriers des champs et de la ville : ceux-là 
n'affectèrent pas autant que la haute bourgeoisie de choisir pour 
eux-mêmes ou de donner à leui's enfants plusieurs noms étran- 
gers. Ils restèrent plus fidèles aux habitudes de leurs ancêtres. 
A Thignica, par exemple, les traces de beaucoup les plus fréquen- 
tes de l'ancienne nomenclature et de l'ancienne onomastique se 
retrouvent sur les ex-voto dédiés à Saturne par des adorateurs 
de condition modeste. A Mactaris, à Masculula, àSicca Veneria 

(1) C. I. L., VIII, Suppl., p. 1224 et suiv., 1520-1523, 1554 et suiv., 1600 et 
8uiv. 

(2) Id., ibid., p. 53-73; Suppl., p. 1201 et suiv. 



LA NOMENCLATURE ET L'ONO^f ASTIQUE. 193 

et, d'une manière générale, dans toutes les cités antiques, dont 
les nécropoles ont été explorées avec succès ou dont les ruines 
ont été fécondes en textes funéraires, c'est toujours sur les épi- 
taphes veuves de titres officiels qu'ont été relevés le plus de 
noms puniques ou libyques, qu'ont été le moins souvent obser- 
vées les lois générales de l'onomastique romaine. Evidemment 
les couches inférieures de la population restèrent plus fermées 
que la haute bourgeoisie à l'influence du peuple vainqueur ; 
elles subirent beaucoup moins qu'elle l'action de la civilisation 
romaine. 

Mais, ces remarques faites, et quelle qu'ait été, dans l'Afri- 
que impériale, la répartition géographique et sociale des noms 
latins et des coutumes romaines, il n'en reste pas moins incon- 
testable que ces noms et ces coutumes s'y répandirent d'un 
bout à l'autre. Si plusieurs noms puniques et libyques furent 
transcrits ou traduits en latin, d'autres furent directement em- 
pruntés à la nomenclature latine. En outre, pour flatter leurs 
vainqueurs autant que par esprit d'imitation, beaucoup d'Afri- 
cains prirent l'habitude d'ajouter à leur véritable nom tantôt un 
gentilice, tantôt un gentilice et un prénom (1). Il n'est pas im- 
possible de détermiher, au moins dans certains cas, les senti- 
ments qui les guidèrent dans le choix de ces gentilices, et la 
méthode qu'ils suivirent pour en créer de nouveaux. 

Il est évident, par exemple, qu'en prenant le gentilice de l'em- 
pereur régnant, les habitants des villes africaines voulaient 
faire acte de fidélité et témoigner de leur dévouement envers 
le maître du monde. Les Julii, les Flavii, les Aelii, les Aurelii, 
les Septimii étaient nombreux en Afrique. Les particuliers agis- 
saient exactement comme les cités qui avaient reçu d'un empe- 
reur le titre de municipe ou de colonie : Colonia Julia Kartlmgo, 
Colonia Flavia Ammaedara, Mnnicipium Aelium Avitta Bibba, 
Colonia Aurélia Mactaris, Colonia Septimia Vaga. 

Quant aux autres gentilices d'origine vraiment romaine, il me 
paraît difficile de savoir pourquoi et dans quelles circonstances 
ils furent choisis par les Africains. Les raisons personnelles 
durent être d'un grand poids ; de même que les affranchis por- 
taient le nom de famille de leurs anciens maîtres, de même 



(1) Cette mode ne sévit pas seulement en Afrique; elle fit fureur dans 
tout le monde romain, dès le premier siècle de l'ère chrétienne; l'empereur 
Claude dut même interdire aux provinciaux de se déguiser ainsi en citoyens 
romains (Suétone, Claude, 25). 

T. 13 



i94 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

beaucoup de provinciaux s'empressèrent peut-être de prendre 
pour eux et pour leurs enfants le gentilice de quelque puissant 
romain, dont ils s'assuraient ainsi le patronage et la protection. 
Là encore, si cette conjecture est exacte, les particuliers imi- 
taient les villes. 

Outre les gentilices vraiment dignes de ce nom, c'est-à-dire 
outre les noms d'anciennes gentes romaines ou italiques, les tex- 
tes épigraphiques contiennent d'autres gentilices, qui semblent 
avoir été créés par les provinciaux eux-mêmes. Les uns sont 
dérivés de noms puniques ou libyques : 

Iddibalius [C. I. L., VIII, 859) ; 

Mattiiis (Id., ibid., 912, 1524); 

Goddacus [Id., ibid., Suppl., 12378) ; 

lacchirius [Id., ibid., Suppl., 12380); 

larsuleius [Id., ibid., Suppl. , 13273); 

Milimonia {Id., ibid., Suppl., 14866); 

Ernemius [Id., ibid., Suppl., 14945); 

Quetanius [Id., ibid., Suppl., 16280); 

Tossunia [Bulletin archéologique du Comité, ann. 1892, p. 156, 

n. 5); 
Masupius{C. I. L.,\lll,S\\); 
Musania [Bulletin archéologique du Comité, ann. 1892, p. 79, 

n. 5). 

Les autres ont été formés de cognomina ou même de prénoms 
latins ; par exemple : 

Latinius [C. I. L., VIII, 613) ; 

Bellicius [Id., ibid., 1287); 

Patulcius [Id., ibid., 1380); 

Magnius [Id., ibid., 1460); 

Cefalonius [Id., ibid., 1510); 

Dolabellius [Id., ibid., 1515; Bulletin archéologique du Comité, 

ann. 1892, p. 170, n» 5) ; 
Quintius [C. I. L., VIII, Suppl., 11662); 
Postumius [Id., ibid., Suppl., 11712 et 15012); 
Postimius [Id., ibid., Suppl., 15128); 
Marinius [Id., ibid., Suppl., 15792); 
Corvinius {Id., ibid., Suppl., 16300). 

L'un de ces gentilices nouveaux et pour ainsi dire artificiels , 
Tossunia, est singulièrement intéressant. L'inscription qui le 



LA NOMENCLATURE ET l'onOMASTIQUE. 195 

renferme, nous en fait aussi connaître rorigine; elle est ainsi 
rédigée : 

Tossunia Saturnina Tossunis fil(ia). 

Ce document permet de saisir la transition entre la véritable 
onomastique punico-libyque et l'onomastique de l'Afrique ro- 
maine. Le gentilice Tossunia et la formule « Tossunis filia » sont 
évidemment synonymes. A vrai dire, l'inscription contient un 
pléonasme; mais il ne faut pas le regretter: cette répétition est 
pour nous un indice précieux. Si Tossunia n'est autre chose que 
l'équivalent de Tossunis filia, tous les gentilices analogues ont 
été formés de la môme manière : 

Iddibalius = Iddibalis filius ; 
Masupius = Masopis /ilius; 
Bellicius = Bellici /ilius; 
Dolabellius = Dolabellae filius, etc.; 

D'autre part si pour les Africains de l'époque impériale, le 
gentilice avait la môme valeur que pour leurs ancêtses l'indica- 
tion du nom paternel, l'absence de prénom était chez eux abso- 
lument logique. 

L'origine des gentilices portés par les Africains semble donc 
avoir été multiple et complexe. Toutefois ces noms de famille 
n'eurent jamais chez eux la signification ni la portée qu'ils 
avaient à Rome. Sur les inscriptions latines d'Afrique, c'est le 
cognomen qui est le véritable, le seul nom individuel ; c'est lui 
qui correspond à l'ancien nom unique des Carthaginois et des 
Numides. L'addition d'un gentilice et d'un prénom a sans doute 
modifié l'aspect de l'onomastique africaine ; elle n'en a point 
changé le sens profond ; elle n'en a pas altéré le caractère 
primitif. 

Je me suis efforcé, dans les pages qui précèdent, de montrer 
que la nomenclature et l'onomastique de l'Afrique proconsulaire, 
malgré leur apparence générale, différaient beaucoup moins 
qu'on ne pourrait le croire de la nomenclature et de l'onomas- 
tique punico-berbères. Ce ne sont pas des Romains, des Italiens 
ou des étrangers originaires des autres provinces de l'empire 
qui sont venus coloniser le pays après la chute de Carthage et 
la défaite des rois numides. La population primitive est restée 



196 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

sur place, dans cette contrée qu'elle habitait depuis de longs 
siècles. Si en réalité elle est demeurée fidèle à ses anciennes 
habitudes, elle a néanmoins accepté les formes nouvelles, impor- 
tées par la civilisation romaine ; elle les a même recherchées. 
Tout en restant Africains, les sujets de Rome ont tenu à paraî- 
tre Romains ; sur les stèles votives dédiées à Baal-Hammon par 
les habitants de Mactaris et dont les inscriptions sont rédigées 
en langue et gravées en caractères néo-puniques, beaucoup de 
noms romains ont été reconnus, mêlés à quelques noms cartha- 
ginois (1); plusieurs textes bilingues, libyques et latins, décou- 
verts dans la région montagneuse qui s'étend au nord-ouest de 
la Tunisie prouvent que les mêmes idées et les mêmes senti- 
ments avaient pénétré jusque chez les populations qui avaient 
auparavant le moins subi l'influence et le contact des 
étrangers (2). 

Cette métamorphose, plus superficielle que profonde, s'est 
faite sans violence, peu à peu, progressivement ; loin de la re- 
pousser, les indigènes y ont collaboré et l'ont facilitée. Elle a 
été plus ou moins complète, suivant les régions, suivant 
les conditions sociales. Cette diversité même démontre 
qu'aucune* loi promulguée par les vainqueurs n'a imposé aux 
vaincus ces habitudes nouvelles, que nulle part la volonté des 
individus n'a été asservie. C'est librement et spontanément 
que les Africains se sont romanisés. 



(1) Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 
ann. 1890, p. 35-4'2. 

(2) C, /. L., VIII, 5209. Cf. Halévy, Etudes berbères, 1" partie, n" 29; cf. 
n° 136. Revue de la Société de Constantine, ann. 1890-91 (t. XXVI), p. 276-279. 



CHAPITRE II. 



LA LANGUE. 



A en juger par les textes épigraphiques et par les œuvres lit- 
téraires d'origine africaine que nous possédons , la langue la- 
tine parait avoir été l'idiome de beaucoup le plus répandu dans 
l'Afrique proconsulaire , pendant les trois premiers siècles de 
l'empire. Il semble que tout le monde y ait alors compris, écrit 
et parlé le latin. 

Ce qui est d'abord incontestable, c'est que, depuis le règne de 
Tibère (1), le latin a été exclusivement employé dans tous les 
documents officiels, dans tous les actes de la vie publique et ad- 
ministrative. Que les empereurs, les proconsuls et les fonction- 
naires romains de tout ordre se soient servis de leur langue na- 
tionale dans leurs rapports avec les habitants du pays , il n'y a 
là rien qui doive surprendre : il en a été de même dans toutes 
les provinces occidentales de l'empire. C'est en latin que fut 
rédigé le rescril de Commode aux colons du Saltus Burunita- 
nus ; c'est en latin que fut transcrit et gravé sur la pierre le 
sénatus-consulte qui instituait et réglementait les nundinae du 
saltus Dcguensis ; c'est en latin que la lex Hadriana de rudilms 
agris fut communiquée, expliquée et commentée par un procu- 
rateur impérial aux habitants de plusieurs saltus voisins de Nu- 
miulis et de Thugga (2). 

Ce qui est plus significatif, c'est que les Africains eux-mêmes 
se sont toujours exprimés en latin , soit quand ils s'adressaient 
à l'empereur et à ses représentants, soit lorsque, réunis en as- 

(1) Des légendes puniques se lisent sur des monnaies municipales frap- 
pées, sous Auguste et sous Tibère, par les villes de Lcptis magna, Oea, Sa- 
brata, Thaenae et Thysdrus. {Recherches des antiquités dans le nord de 
l'Afrique, p. 175-177.) 

(2) C. I. L., VIII, 10570 = SuppL, 14464; 270 = Suppl., 11451. — Revue 
archéologique , ann. 1893, 1" sem. , p, 21 et suiv. (Carton, La lex Hadriana.) 



198 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

semblées publiques ou groupés en collèges privés, ils dressaient 
des actes officiels, des statuts, des procès-verbaux. La supplique 
envoyée à l'empereur Commode par des paysans qu'un puissant 
locataire du domaine pressurait , de connivence avec un procu- 
rateur impérial, n'est parvenue jusqu'à nous que sous sa forme 
latine; il est d'ailleurs probable, certain même, qu'elle n'aurait 
pas été accueillie à Rome, si elle avait été écrite en idiome pu- 
nique ou libyque. C'est également en latin qu'a été rédigé un 
document analogue, dont plusieurs fragments, malheureuse- 
ment incomplets, ont été découverts dans les environs de Béja, 
à Kasr Mezuar (1). Si les habitants des campagnes furent obli- 
gés de se servir de la langue latine, pour transmettre leurs do- 
léances au gouvernement impérial, à plus forte raison les ci- 
toyens des villes durent-ils, dans les mêmes circonstances, 
renoncer à l'idiome qu'avaient parlé leurs aïeux. 

Au tribunal du proconsul, comme devant les legali de ce ma- 
gistrat, les procès se plaidaient en latin : le discours d'Apulée, 
intitulé Apologia ou de wagia, n'est qu'un plaidoyer déclamé par 
le rhéteur de Madaura pour se défendre contre les parents de sa 
femme Pudentilla. Lorsque les chrétiens, amenés devant les 
magistrats, devaient répondre du crime de lèse-majesté, c'était 
en latin qu'ils étaient interrogés, en latin qu'ils confessaient 
leur foi, en latin que leurs persécuteurs les menaçaient des sup- 
plices les plus cruels s'ils s'obstinaient à ne pas vouloir sacri- 
fier aux dieux de l'empire ; c'était en latin qu'était prononcée 
contre eux la sentence qui les livrait aux bêtes du cirque. 

De l'assemblée provinciale où se réunissaient annuellement 
les délégués des cités africaines pour célébrer le culte de Rome 
et d'Auguste, le souvenir seul s'est conservé dans quelques in- 
scriptions, épitaphes ou dédicaces, qui mentionnent des flami- 
nes provinciaux ; mais la science moderne sait mieux et avec 
plus de précision en quelle langue étaient rédigés les procès- 
verbaux [acta) et les décrets des sénats municipaux. Dans les 
cités importantes, comme dans les petites villes, les documents 
de ce genre, qui pourtant ne traitaient que d'intérêts purement 
locaux, étaient toujours écrits en latin (2). 

Enfin, sur tous les édifices publics, temples, arcs de triomphe, 
curies, basiliques, thermes, sur les bases des statues d'empe- 



(1) C. i. L., VIII, 10570 = Suppl., 14664; Suppl, 14428. 

(2) C. /. L., VIII, Suppl., 15497, 15880. Bulletin archéologique du Comité, 
ann. 1893, p. 231, n» 84. 



LA LANGUE. 109 

reurs ou de magistrats, les dédicaces étaient toujours lati- 
nes. A peine pourrait-on citer une exception à cette règle 
générale (1). 

Il me parait donc absolument démontré que le latin a été la 
seule langue officielle , dont Rome ait autorisé l'usage dans les 
provinces africaines. Tout acte, tout document d'administration 
provinciale et municipale devait être rédigé en latin ; dans les cé- 
rémonies publiques, comme devant les tribunaux, c'était, sauf de 
très rares exceptions, le seul idiome dont il fût permis de se servir. 

La langue des vainqueurs ne garda pas ce caractère ; de très 
bonne heure elle cessa d'être exclusivement légale, et, dans cer- 
tains cas , obligatoire. Elle fut employée dans les inscriptions 
les plus modestes, épitaphes et stèles votives, comme dans les 
dédicaces de monuments. Le règlement intérieur de la Curia 
Jovis , découvert à H"" Dekkir, non loin des ruines de Simit- 
thu , était rédigé en latin , de même que les décrets et les pro- 
cès-verbaux des sénats municipaux (2). La prose fut même rem- 
placée par des vers sur les murs de plusieurs mausolées, à 
Cillium par exemple (3) ; quelques pierres tombales se couvri- 
rent de petits poèmes, souvent prétentieux et incorrects, parfois 
cependant d'ime naïveté charmante et d'une émotion sincère : 
telle l'épitaphe bien connue du citoyen de Maclaris (4); telle 
encore l'épitaphe d'Urbanilla (5). Dans la vie privée, l'usage du 
latin ne fut pas inconnu ; la langue officielle fut en môme temps 
une langue courante. Les auteurs chrétiens , dont les ouvrages 
s'adressaient aux ignorants , autant sinon plus qu'aux gens in- 
struits , écrivirent en latin ; c'est en latin que saint Cyprien 
correspondait avec les évoques, les prêtres et les diacres de 
toute la province ; c'est en latin que l'on s'exprima dans les di- 
vers conciles tenus à Carthage. 11 n'est donc pas excessif ni té- 
méraire d'affirmer que le latin était écrit, compris et parlé par 
la grande majorité des habitants du pays. 

Est-ce à dire toutefois qu'aucune autre langue ne fut connue 
et employée dans le pays ? Nullement. 

Dans certaines villes de la côte, à Carthage, en particulier, 
ainsi qu'à Leptis magna et à Oea, lusage du grec paraît avoir 

(1) A Mactaris : Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Bel- 
les-Lettres, ann. 1893, p. G-7. (Communication do M. Ph. Berger.) 
(?) C. /. L., VIII, Suppl., 14683. 
(3) Id., ibid., 212, 218. 
(4)/d., ibid., Suppi., 11824. 
(5) Id., ibid., 152. 



200 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

été fort répandu. Plusieurs inscriptions grecques, entre autres 
des dédicaces à Sérapis et à Sérapis-Hélios ont été trouvées 
sur l'emplacement de 'l'ancienne capitale africaine (1). Dans son 
Apologie, Apulée cite une lettre de sa femme Pudentilla, origi- 
naire d'Oea : cette lettre est écrite en grec. L'empereur Sep- 
time Sévère, né en Tripolitaine à Leptis magna, avait appris le 
grec : il était, nous dit son biographe Spartien, graecis litteris 
eruditissimus (2). La langue d'Homère, d'Eschyle, de Démosthène 
et de Platon, était enseignée, comme le latin, dans les écoles 
publiques des cités africaines (3) 

Le grec ne fut pas seulement un idiome littéraire : à 
Carthage, par exemple, il était en vogue dans le monde des 
esclaves, des alFranchis et des petites gens. Parmi les tabulae 
exsecrationum, que le P. Delattre a recueillies dans les tombes 
des cimetières de Bir el Djebbana, plusieurs sont rédigées en 
grec (4). La relation du martyre subi par sainte Perpétue et 
sainte Félicité renferme, enchâssés dans le texte latin et trans- 
crits en lettres latines, des mots grecs comme tecnon = téxvov, 
caïas;a = xaTd(iTa,oroma=opw[xa(5). Il faut cependant ajouter que 
l'usage du grec, comme langue populaire, ne se répandit pas 
dans l'intérieur du pays. Il resta circonscrit dans quelques 
ports, à Carthage, à Hadrumète et sur les rivages des Syrtes, 
c'est-à-dire partout où l'influence de l'Orient hellénique pouvait 
s'exercer, soit grâce à l'importation d'esclaves venus d'Asie, soit 
à la faveur des relations maritimes et commerciales. Loin de la 
côte, il n'a été jusqu'à présent trouvé en Tunisie que très peu 
d'inscriptions grecques antérieui'es à l'occupation byzantine. Si 

(1) C. I. L., VIII, 1003, 1005, 1006, 1007, 1007 a; Suppl, 12487, 12493. 

(2) Spartien, Severns, 1. — Do Leptis magna proviennent deux textes tri- 
lingues, latins, puniques et grecs (C. /. L., VIII, 15 et 16), et deux inscrip- 
tions grecques (/d., ibid., Suppl., 10997, 10998). 

(3) Saint Augustin nous apprend que, de son temps, on lisait surtout, en 
Afrique, la Bible des Septante; il regrette qu'une traduction latine n'en soit 
pas encore terminée. (Migne, Palrologie lutine, XXXIII, loitrc 71 , g| 2 
et 3.) De ce passage écrit, il est vrai, au quatrième siôcle, il résulte que la 
langue grecque était comprise et lue au moins par une partie delà popula- 
tion, puisque, pendant les trois premiers siècles de l'ère chrétienne, on no 
connut guère, en Afrique, que le texte grec de la 13ible. 

(4) C. I. L., VIII, Suppl., 12508, 12509, 12510, 12511. Sur un document du 
mémo genre, trouvé dans la nécropole romaine d'Hadrumcte, les mots la- 
tins sont écrits en caractères grecs : Collections du musée Alaoui, t. I. 
p. 57-68. (Bréal et Maspero.) 

(5; Migne, Palrologie latine, III, col. 28, 31,32,34. (Pdssio SS. m&rlyrum 
Perpetu&e et Felicilatis.) 



LA LANGUE. 201 

donc le grec n'a pas été un idiome inconnu des Africains de l'é- 
poque impériale, s'il a été étudié dans les écoles comme langue 
littéraire, si même il a été parlé couramment dans quelques ci- 
tés maritimes, il serait pourtant imprudent et inexact d'affir- 
mer qu'il a été populaire dans tout le pays (1). 

Ce rôle de dialecte vraiment populaire, de patois local et vi- 
vace, ce sont les anciens idiomes punique et libyque qui l'ont 
joué. De ce que les inscriptions néo-puniques et libyques sont 
peu nombreuses, et de ce qu'aucune œuvre littéraire n'a été 
écrite en l'une ou l'autre de ces deux langues, il ne faut pas 
conclure qu'elles eussent complètement disparu sous l'empire. 
De très sérieux indices nous en révèlent au contraire la persis- 
tance. A Mactaris, les stèles votives consacrées au dieu Baal- 
Hammon étaient couvertes de formules néo-puniques ; les épi- 
taphes recueillies dans les ruines de Masculula sont les unes 
latines, les autres néo-puniques ; des textes analogues ont été 
trouvés en d'autres points encore, à Tliugga, par exemple, à 
Simitthu, cà Mididis. Parmi les inscriptions libyques, il en est 
qui datent certainement des premiers siècles de l'empire : ce 
senties bilingues latines et berbères (2). D'autre part celles qui 
ont été découvertes au milieu des ruines romaines d'EUès, d'U- 
rusita, de Mactaris, ne remontent probablement pas à une épo- 
que plus reculée. 

Ces renseignements épigraphiques sont d'ailleurs explicite- 
ment corroborés, au moins pour la langue punique, par les au- 
teurs, par Aurelius Victor, par Apulée, par saint Augustin. Le 
biographe de Septime Sévère nous apprend que cet empereur 

(1) M. Mommsen pftnse que la langue grecque aurait pu et dû se répandre 
dans l'Afrique du nord, aux lieu et place du latin, si l'usage du latin n'avait 
pas été officiellement imposé par Rome (Mommsen, Rômische Geschichte, 
t. V, p. 043-614 ; trad. française, t. XI, p. 284). Il me paraît difficile de sous- 
crire à cette opinion du savant historien allemand. Sans doute, les ports 
africains groupes autour de Cartilage étaient depuis longtemps en rapports 
suivis avec les cités grecques de la Sicile, de la Cyrénaïque et de l'Orient; 
toutefois il n'y eut jamais dans ces ports do colonies helléniques analo- 
gues aux comptoirs phéniciens de Massalia et du Pirée. On ne voit donc 
pas bien comment la langue grecque aurait pu s'introduire et devenir po- 
pulaire en Afrique. Cette théorie serait peut-être exacte pour la Provence; 
mais aucune assimilation ne me paraît, à ce point de vue, possible entre 
les deux régions, dont l'une a été de bonne heure profondément colonisée 
par les Grecs, tandis que l'autre n'a subi que très tard l'influence de leur 
génie artistique. 

(1) C. I. L., VIII, 5209, 5216, 5217, 5218, 5220, 5225; SuppL, 17317, 17319, 
17320. 



202 



LES CITl!:S ROMAINES DE LA TUNISIE. 



était surtout éloquent en punique , quippe genitus apud Leptim 
provinciae Africae. Donc , au milieu et à la fin du deuxième siè- 
cle de l'ère chrétienne, on parlait encore couramment cette 
langue en Afrique. Il suffit de rappeler ici, pour mémoire, les 
passages dans lesquels l'évêque d'Hippo regius parle de ce 
même idiome et de sa diffusion dans les campagnes de son dio- 
cèse. Si le punique était, au quatrième siècle, le dialecte popu- 
laire de la Numidie septentrionale, il semble par là même 
prouvé que l'usage s'en était conservé dans l'ancien territoire 
de Garthage, son berceau et son foyer primitif. Apulée, d'ail- 
leurs, s'exprime à ce sujet en termes très précis et très signifi- 
catifs : « Quum a nobis regeretur (il s'agit de Pudens, le fils de sa 
femme Pudentilla) , ad magistros itabat; ab iis nunc magna fu- 
gela in ganeum fugit : amicos serios adspernatur, cum adolescentu- 
lis postremissimis inter scorta et pocula puer hoc aevi convivium 
agitât... Loquitur nunquam nisi punice , et si quid adhuc a matre 
graecissat, latine enim ncque vult neque potest (1). » Pudens est un 
enfant de bonne famille ; sa mère Pudentilla lui a enseigné le 
grec, puis Ta envoyé « ad magistros; » mais bientôt le jeune 
homme, soustrait à l'influence maternelle, entraîné par d'infâ- 
mes compagnons et jeté par eux dans une vie de débauche, a 
déserté les écoles ; il sait encore quelques mots de grec ; mais 
il ne veut ni ne peut parler le latin ; la langue dont il se sert 
habituellement , c'est le punique. Il semble bien ressortir de ce 
passage d'Apulée que dans l'Afrique romaine les jeunes gens 
apprenaient le latin sur les bancs de l'école ; c'était la langue 
noble, distinguée, celle que parlait la bonne société. Le peu- 
ple, au contraire, les ignorants, les gens sans instruction et 
sans éducation s'exprimaient dans l'-ancien idiome du pays, que 
dédaignaient les lettrés comme Apulée. Pour savoir le punique, 
il suffisait d'avoir fréquenté soit les rues et les places publi- 
ques , soit , comme Pudens , les mauvais lieux et ceux qui les 
habitent. Le punique, remplacé par le latin dans tous les actes 
de la vie officielle , délaissé , au profit des langues étrangères , 
par tous ceux qui avaient le culte des lettres , devint et resta 
sous l'empire, dans beaucoup de villes africaines, le dialecte 
vraiment populaire. Il se répandit même hors des limites de 
l'ancien territoire de Garthage : la plupart des inscriptions néo- 
puniques retrouvées en Tunisie proviennent des environs de 
Mactaris et de Sicca Veneria; une épitaphe bilingue, latine et 



(1) ApologitL. 



LA LANGUE. 



203 



néo-punique, vient d'être récemment découverte dans Textrême 
sud tunisien, à Remada (1). 

Quant à l'idiome berbère ou libyque, il est plus difficile d'in- 
diquer sous quelle forme , dans quelle mesure et dans quelles 
régions il se conserva surtout comme langue vulgaire. Il est 
certain qu'il ne disparut pas, puisque plusieurs tribus saha- 
riennes le parlent et l'écrivent encore aujourd'hui, à peine mo- 
difié ; mais il fut peut-être refoulé par le latin et le néo-punique 
dans les districts les plus montagneux et les moins accessibles, en 
particulier dans le massif tourmenté qui sépare la Tunisie de l'Al- 
gérie, depuis ro. Mellègue jusqu'aux rivages de la Méditerranée. 

M. Mommsen pense même que la langue libyque a été , dès 
l'antiquité , le véritable dialecte indigène , et que le punique 
était beaucoup moins populaire parmi les habitants de l'Afrique 
romaine. Il fait remarquer, à l'appui de cette opinion, que l'an- 
cien idiome carthaginois a de nos jours complètement disparu, 
tandis que le berbère est encore parlé dans maintes régions de 
l'Afrique du Nord (2). Mais la disparition du punique n'est 
qu'apparente. Cette langue , importée en Afrique depuis de 
longs siècles par les colons de Tyr et de Sidon, était d'origine 
sémitique. Lorsque les Arabes conquirent le pays et en chassè- 
rent les Byzantins , la langue qu'ils apportaient avec eux était 
aussi d'origine sémitique; elle avait même des rapports étroits 
avec le punique, si l'on peut en juger par les ressemblances in- 
déniables qu'il est facile de saisir entre l'idiome des Carthagi- 
nois et celui que parlent aujourd'hui les indigènes tunisiens. 
Par exemple, dans l'une et l'autre langue, la filiation s'exprime 
par le mot ben; le pronom, à la fois relatif et interrogatif , ana- 
logue au qui, quae, qiiod latin, est ash; l'idée d'écouter avec 
bienveillance , d'exaucer un vœu , est rendu par la racine sma 
ou shma. Où l'analogie est le plus frappante, c'est dans les noms 
de nombre : 

Punique. Arabe moderne. 

1 ahed ouahed 

4 arba arba 

5 hams{a) khamsa 
7 sba sebaa 

10 asar acheva 

(1) Comptes rendus de l'Académie des Inscriplions et Belles-Lettres, 
ann. 1894, p. 272-273. 

(2) Mommsen, Rômische Geschichte, t. V, p. 643; trad. française, t. XI 
p. 284. 



204 





LES CITl5:S ROMAINES 


DE 


LA TUNISIE. 




Punique. 




Arabe moderne. 


14 


asar ou arba 




acheva ou arba 


20 


asarim 




ocherine 


40 


arbaîm 




arbaïne 


70 


sbaim 




sebaîne 


100 


mat 




mia 



Il y a là des similitudes, presque des identités qu'il est im- 
possible de considérer comme de simples coïncidences. 

Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que la langue pu- 
nique se soit, peu à peu, effacée devant l'idiome des vainqueurs ; 
mais il n'en faut pas conclure qu'elle fût passée depuis longtemps 
à l'état de langue morte. C'est au contraire, à mon avis, parce 
qu'elle était encore très vivace et très usuelle à l'époque de 
l'invasion arabe, que la langue nouvelle put se répandre et 
pénétrer si profondément dans les populations conquises. 

Malgré la diffusion du latin, le punique et le libyque 
n'avaient donc pas disparu ; l'usage s'en était fidèlement con- 
servé dans le peuple. Il était de bon ton de parler et d'écrire 
le latin ; sauf en quelques cantons reculés, où l'influence de la 
civilisation romaine s'exerça moins complètement que dans le 
reste du pays, toutes les inscriptions étaient rédigées en latin ; 
mais parfois un lapicide, ignorant, émaillait de fautes d'ortho- 
graphes le texte qu'il était chargé de graver sur la pierre (1). 

Ce latin, que la bourgeoisie municipale affectait d'employer à 
l'exclusion de tout autre idiome, les enfants devaient aller 
l'apprendre à l'école ; ce n'était pas la langue qu'ils savaient 
pour ainsi dire de naissance ; ce n'était pas la langue qui réson- 
nait sur les lèvres des fils du peuple, de ces rudes laboureurs 
courbés sur la glèbe féconde et dont le travail quotidien 
nourrissait la populace romaine ; de ces moissonneurs qui 
fauchaient dans les « aî'va Jovis seu Cirtx nomados (2) » les épis 
lourds de grains. Ceux-là traduisaient même dans la langue de 
leurs aïeux les noms qu'ils empruntaient à la nomenclature 
romaine (3). 

(1) Voir par exemple C. /. L., VIII, 68 {postereis pour posteras), 15Î 
{queacit pour quiescit), 410 (alumino pour alumno), 682 {haritarent pour 
habilarent), 828 (exibuit pour exhibait), 919 (Nargisus pour Narcissus) ; 
Suppl., 11217 (tempulum Plutnis pour templum Plutonis), 11914 [sxtp- 
premo); Mélanges de l'Ecole française de Rome, t. XIII (ann. 1893), p. 450, 

. n» 60 (hos«a). 

(2) C. /. L., VIII, Suppl., 11824, V. 14. 

(3) Voir plus haut, p. 196. 



LA LANGUE. 205 

L'étude attentive des idiomes, dont se servaient les habitants 
de l'Afrique romaine, conduit à la même conclusion que l'exa- 
men détaillé de leur nomenclature et de leurs coutumes ono- 
mastiques. Cette population ne se composait pas de colons 
immigrés ; sans doute elle avait accepté de bonne grâce la 
langue latine comme langue officielle ; sans doute les hautes 
classes dé la société africaine s'étaient fait un devoir de 
l'apprendi-e , de la parler , de l'écrire ; sans doute môme la 
plupart des habitants du pays la comprenaient ; mais ce n'était 
pas là l'idiome vraiment populaire, celui dont on se servait 
autour des foyers modestes, entre petites gens, sur la place pu- 
blique, au marché, dans la rue. Le punique et le libyque : voilà 
quels étaient les deux dialectes vulgaires, les deux patois le 
plus répandus dans la foule; s'ils ont résisté à l'invasion du 
latin, c'est que les habitants du pays n'étaient ni des Romains 
ni des Italiens, mais des indigènes; c'est qu'ils descendaient 
soit des anciens colons phéniciens, soit des cavaliers numides, 
soit des métis Liby-phéniciens. La langue latine s'est étendue 
sur tout le pays comme un vernis peu profond; elle est entrée 
dans les riches maisons ; elle a couvert les grands mausolées et 
les pierres tombales ornées de bas-reliefs ; elle s'est étalée sur 
les monuments publics ; mais elle n'a chassé du cœur des Afri- 
cains ni le souvenir ni l'amour de leurs idiomes paternels (1). 

(1) Je me suis surtout occupé dans ce chapitre do la langue parlée et 
usuelle. Quant à la langue littéraire, je ne crois pas qu'il soit actuellement 
possible de détorininer dans quelle mesure elle a subi l'influence des an- 
ciens idiomes punique et libyque. D'abord, connaît-on suffisamment la no- 
menclature, la grammaire et la syntaxe de ces deux langues pour pouvoir 
affirmer que telle ou telle expression, telle ou telle tournure propres au la- 
tin d'Afrique en dérivent et en proviennent? En outre, la plupart des au- 
teurs dits africains ont de bonne heure quitté leur pays natal; les uns, 
comme Apulée, pour y revenir après de longs voyages; les autres, comme 
Aulu-Gelie (on admettant, ce qui est fort douteux, qu'il soit originaire des 
provinces africaines), pour toujours. Peut-on dès lors reconnaître, au milieu 
des influences multiples qui se sont exercées sur leur langue littéraire et 
qui ont contribué à la former, précisément et exactement l'influence des 
patois locaux? M. P. Monceaux, dans un livre récent {Les Africains, liv. I, 
ch. IV, p. 99 et suiv.), a cru pouvoir aborder celte tâche. Il a montré que 
le latin d'Afrique avait une physionomie particulière; je ne pense pas qu'il 
ait réussi à prouver que cette physionomie soit due à l'action exclusive ou 
prépondérante des idiomes punique et berbère (voir sur cette question l'ar- 
ticle de M. G. Boissier, dans le Journal des Savants, janvier 1895). 



CHAPITRE III. 



LA RELIGION. 



Puisque la langue latine était devenue en Afrique l'idiome 
officiel, exclusivement employé dans les cérémonies publiques 
et sur les monuments, il était inévitable que le vocabulaire 
religieux fût, lui aussi, exclusivement latin. Très rares parais- 
sent avoir été les dédicaces rédigées en grec : presque toutes 
ont été trouvées à Carthage (1). Les stèles néo-puniques décou- 
vertes jusqu'à présent sont un peu plus nombreuses ; elles pro- 
viennent toutes de deux villes, Mactaris et Thugga, où le culte 
des anciennes divinités du pays garda mieux et plus longtemps 
son caractère primitif (2). Ce fut d'ailleurs exceptionnellement, 
même à Carthage , à Mactaris et à Thugga , que les noms de 
plusieurs divinités , en particulier de Sérapis et de Baal-Ham- 
mon , ne furent pas soit transcrits , soit traduits en latin : dans 
les mêmes villes, les mêmes dieux furent invoqués sous les 
noms latins de Sérapis ou Sarapis (3) et Saturnus. 

Dans son ensemble, et â ne considérer que les noms donnés 
aux divinités sur les monuments et les stèles votives , le pan- 
théon de l'Afrique romaine fut une copie du panthéon gréco- 
romain. La nomenclature mythologique, usitée à Rome et dans 
l'Orient hellénique vers le temps de l'ère chrétienne, fut intro- 
duite en Afrique dès le premier siècle de l'empire. Les dieux 



(1) C. /. L , VIII, 1005 : « Au UXitai [xeyaXcot Capa7ci8i xat xoïc ovvvaot; Oeot; u ; 
cf. Id., ibid, 1003 ; Suppl,, 1^493 : « Au H).ia> (ieYa>.Ci> TravOcu CapaniSi. » 

(2) Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 
ann. 1890, p. 35 ot suiv.; anu. 1893, p. 35C et suiv. 

(3) C. /. L., VIII, 1002, 1004; SuppL, 112492; Bulletin archéologique du Co- 
mité, ann. 1891, p. 536, n» 9; C. /. L., VIII, 10G19; SuppL, 15515; Comptes 
rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , ann. 1891, p. 437 
et suiv. ; Bulletin de la Société de géographie et d'archéologie d'Or&n , 
anu. 1893, p. C3 ot suiv. 



LA RELIGION. 207 

comme les mortels y portèrent des noms latins , les uns d'ori- 
gine, les autres seulement d'apparence latine. Aux frontons des 
temples , sur les autels , sur les ex-voto , sur les épitaphes de 
prêtres furent alors gravés et se lisent encore aujourd'hui les 
noms de Jupiter, Junon, Minerve, Saturne, Mars, Hercule, 
Apollon, Diane, Mercure, Neptune, Cérès, Tellus, Janus pater. 
Liber pater, Bellone, Hygie, Esculape, Silvain, Pluton, Vénus. 
Les divinités orientales comme Sérapis ou Sarapis, la Mater 
Deum Magna Idaea, les Cereres, Priape, furent, elles aussi, invo- 
quées par les habitants du pays? Des sanctuaires furent cons- 
truits, des statues furent érigées en l'honneur de ces nombreuses 
personnifications morales ou politiques dont le culte fut si ré- 
pandu dans tout l'empire romain : Concordia, Félicitas, Fortuna, 
Fortuna Redux, Genius Augusti, Genius Imperii, Genius municipii 
(ou coloniae, ou civitatis), Genius Senatus, Honos, Lupa (la Louve 
romaine), Pax, Pietas, Providentia, Urbs Roma, Salus, Victoria, 
Virtus. Au milieu de ce vocabulaire religieux, importé en Afri- 
que après la conquête par la civilisation romaine, survécu- 
rent pourtant quelques noms indigènes, employés soit pour 
désigner la divinité elle-même, soit comme épithètes : Adon, 
gén. Adonis (1); Haos (2); locolon, dat. locoloni (3); Mathamos, 
gén. Mathamodis (4); Monna (&) ; Balcaranensis (6); Soba- 
rensis (7); Sesase (8); Variccala (9). 

De cette énumération longue et variée, il serait, à première 
vue, légitime de conclure que la religion des Africains a été, 
depuis la transformation de leur pays en province romaine 
jusqu'au triomphe définitif du christianisme , un polythéisme 
très émietté. Cette foule de dieux et de déesses, ces nombreuses 
divinités locales et nationales, auxquelles la population a sacrifié 
pendant trois siècles, semblent être nées dans les pays les plus 
divers, avoir été empruntées les unes à l'Olympe hellénique, 
les autres à l'antique mythologie des peuples italiotes; celles-ci 



(1) CI. L., VIII, 1211. 

(1) C. I. L.. VIII, 4641 = SuppL, 16759. 

(3) Id., ibid., SuppL, 16809, 

(4) Id., ibid., SuppL, 15779. 

(5) 7d., ibid., SuppL, 14911. 

(6) Mélanges de l'Ecole française de Rome, t. XII (ann. 1892), p. 20, n" 5 
et 6, etc. 

(7) C. I. L., VIII, SuppL, 12390, 12392, etc. 

(8) Id., ibid., SuppL, 14690. 

(9) Id., ibid., SuppL, 17330. 



508 LES CITRS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

paraissent être venues de la Phrygie et de la Syrie ; celles-là , 
au contraire, sont issues du sol africain lui-même. Si l'origine 
pour ainsi dire géographique de toutes ces divinités semble 
fort complexe, l'unité intrinsèque de la religion, dont elles 
constituent les principaux éléments, n'est pas, à première vue, 
moins douteuse. Qu'y a-t-il, en effet, de plus différent que, 
d'une part, Apollon, Diane, Neptune, Tellus, symboles de forces 
et de phénomènes naturels, et, d'autre part, la Concorde, la 
Vertu, l'Honneur, personnifications de qualités morales, ou 
encore la Louve et ses deux nourrissons, groupe mythique créé 
pour perpétuer le souvenir d'une anecdote légendaire qui flat- 
tait l'orgueil patriotique des Romains ? 

Faut-il donc croire, en dernière analyse, que l'Afrique ait 
été envahie, au début de l'ère chrétienne, par une foule de 
cultes exotiques , sans rapports entre eux , sans communauté 
d'origine? Faut-il croire que la religion n'ait été dans ce pays 
qu'un mélange composite de mythes étrangers , au milieu des- 
quels se seraient conservées à grand'peine quelques supersti- 
tions locales? Dans cette poussière de dieux et de déesses, 
n'est-il point possible de retrouver, de dégager une véritable 
religion, populaire et nationale, héritage des ancêtres, religion 
en apparence transformée, mais non détruite par la civilisation 
romaine ? Est-il téméraire de chercher à pénétrer jusqu'au 
cœur même de cette religion pour en bien déterminer le carac- 
tère essentiel et pour en retracer l'histoire sous l'empire? 

Il est tout d'abord facile de désagréger ce polythéisme, d'y 
séparer les uns des autres plusieurs groupes homogènes de di- 
vinités. 

La religion officielle du monde romain, la religion d'empire, 
se distingue nettement des autres cultes. Les traces en sont très 
abondantes : deux dédicaces à la ville de Rome, Romae, Urbi Ro- 
mae Aeternae Augustae, ont été trouvées, l'une dans les ruines de 
Thubursicum Bure (1), l'autre à Mograwa , non loin des ruines 
de Mactaris (2). Une inscription découverte en 1889, aux envi- 
rons de Zaghouan , nous révèle l'existence et le nom d'un sa- 
cerdos Urbis Romae Aeternae (3). Deux autres textes nous appren- 
nent que les magistrats des petites cités africaines afïii'maient 



(1) C. i. L., VIII, 1427. 
(2)C. /. L.-, VIII, SuppL, 11912. 

(3) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1893, p. 189 (M. Gauckler, qui 
a lo premier publié cette inscription, en ignorait la provenance). 



LA RELIGION. 209 

quelquefois leur fidélité au gouvernement impérial en faisant 
élever à leurs frais l'image traditionnelle de la Louve ro- 
maine (1). Le culte de la Triade capitoline et du dieu Mars, père 
et protecteur du peuple romain, était aussi très répandu dans 
le pays (2). 

Sur les monuments consacrés à ces divinités officielles étaient 
gravés les noms, tantôt des cités elles-mêmes (3), tantôt de ri- 
ches particuliers investis ou non d'une fonction municipale (4), 
tantôt même d'une sodalité (5). 

Nombreux aussi sont les documents , épitaphes et dédicaces, 
qui mentionnait les flamines provinciaux, flamines provinciae, 
sacerdotes ou sacerdotales provinciae Africae (6), chargés de célé- 
brer, au nom de toute la province , le culte de Rome et d'Au- 
guste, de veiller à tous les besoins de ce culte, et de présider 
l'assemblée provinciale qui se réunissait annuellement à Car- 
thage (7). Très nombreuses surtout sont les inscriptions qui té- 
moignent de la diffusion de ce culte dans toutes les villes du 
pays, même les plus modestes; on connaît aujourd'huiles noms 
de plus de cent flamines perpétuels, prêtres municipaux auxquels 
étaient décernés le privilège et l'honneur d'offrir au couple offi- 
ciel divinisé les prières et les vœux de tous leurs concitoyens. 
Cette religion avait aussi ses prêtresses : telles Cassia Maximula, 
fîaminica divae Plotinae, à Carpis (El Mraïssa) (8) ; Vcttia, Q. f{ilia)^ 
Quinta, fîaminica perpétua municipii Vallitani (9) ; Lucilia Cale, 

(1) Ces deux textes ont été trouvés l'un dans les ruines do Vina (C. /. L., 
VIII, 958;, l'autre à H' el Haouaria, dans la haute vallée de l'O. Miliane (/d., 
ibid., Suppl., 12220). 

(2) C. I.L., VIII, Suppl., 11167, 12026, 12286, 15513. 15514; Bulletin archéo- 
logique du Comité, ann. 1892, p. 154-155. C. /. L., VIII, 1328; Suppl., 11303, 
12425, 12435, 14365, 14454, 15664; Bulletin archéologique du Comité, ann. 1891, 
p. 182-183, n" 29-30. 

(3) C. /. L., VIII, Suppl., 12286 : Civitas Rir.Aq. Sacar.; Id., ibid., SuppL, 
12435 : Civitas...? 

(4) Par exemple, à Numiulis, les noms de L. Memmius Pecuarius Marcel- 
linus, de sa femme Junia Saturnina, flaminica de la cité, et de son fils 
L. Mommius Marcellus Pccuarianus, décurion et flamine de Ncrva {Bulletin 
archéologique du Comité, ann. 1892, p. 154-155); à Thuburnica, le nom de 
Quintus Furfanius Martialis, duumvir, flamine d'Auguste, duumvir quin- 
quennalis (Id., ann. 1891, p. 183, n" 29-30); à Zaghouan, le notu de Q. Cal- 
vius Rufinus, édile (C. 7. L., VIII, Suppl., 12425). 

(5) C. /. L., VIII, Suppl., 14365. 

(G) C. /. L., VIII, 1224; Suppl., 11032, 11546, 14611, 14731, 16472. 

(7) P. Guiraud, Les assemblées provinciales, p. 74. 

(8) C. I. L., VIII, 993. 

(9) Id., ibid,, 1280. 

T. 14 



210 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

flaminica col,(oniae) Thuburnicae (1) ; Vibia Asiciana , flaminica , à 
Thugga (2) ; Junia Saturnina , flaminica , à Numiulis (3) ; Maria 
Lucina, flaminica, à Mustis (4) ; Aemilia, Sex. filia, Pacata, flami- 
nica perpétua, à Cillium (?) ; et Flavia, T. f(ilia), Pacata, flaminica 
perpétua col(oniae) Thelepte (5). Quant aux Augustales, les docu- 
ments épigraphiques découverts en Tunisie n'en signalent qu'un 
seul collège, à Ammaedara (6). 

Les cultes de Rome et d'Auguste , de la Triade capitoline et 
du dieu Mars étaient , pour ainsi dire , les formes officielles de 
la religion d'empire ; mais le respect de la domination romaine 
et du nom romain, le dévouement et la fidélité af gouvernement 
et à la personne du maître, s'affirmaient encore d'autres façons. 
On célébrait les victoires remportées par les empereurs ; lors- 
qu'ils revenaient d'expéditions lointaines, on élevait des statues 
ou des temples à la Fortune, qui avait favorisé leur retour; leur 
santé, leur génie personnel, le génie de l'empire, le génie du 
Sénat, la Paix, la Concorde étaient honorés comme des divini- 
tés (7). Ailleurs, en invoquant Jupiter, on s'adressait expressé- 
ment au dieu du Gapitole(8), ou bien au sauveur, au protecteur 
du souverain (9). 

Il me semble que toutes ces cérémonies étaient moins reli- 
gieuses que politiques. Sans être formellement obligatoires ni 
ordonnées par les fonctionnaires impériaux, elles étaient pour- 
tant, au moins sous certains empereurs, nécessaires à la paix et 
à la prospérité de la province. Commode etCaracalla n'auraient 
point souffert qu'on doutât de leurs victoires ou qu'on s'abstînt 
de les célébrer. 

D'autre part, sous toutes les formes qu'il a revêtues, ce culte 
officiel de la Cité souveraine et de l'empereur a surtout recruté 



(1) C. /. L., VIII, SuppL, 14690. 

(2) Id., ibid., 1495. 

(3) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1892, p. 154-155. 

(4) C. /. L., VIII, 1578. 

(5) Id., ibid., 211. 

(6) Id., ibid., 305. 

(7) Dédicaces : Saluti Aug. ou Augg. (C. /. L., VIII, SuppU, 12247, 15448); 
Genio Aug. (Id., ibid., Suppl., 15661, 16368); Genio imperii {Id., ibid., 814 
= Suppl., 12344); Genio senatus (/d., ibid., Suppl., 11017, 15847); Paci Aug. 
{Id., ibid., Suppl., 12378) ; Concordi&e ou Concordiae Aug. {Id., ibid., Suppl., 
125G9, 14686, 15447, 15520). 

(8) Jovi Optimo Maxime Capit{olino) : C. I. L., VIII, Suppt., 16369. 

(9) Jovi Opl{imo) Max{imo) conservatori sanctissimorum principum. : 
C. I. L., VIII, 1628; Jovi conservatori Augg. : Id., ibid., Suppl., 12209. 



LA RELIGION. 21 1 

ses prêtres et ses fidèles dans la haute bourgeoisie municipale, 
parmi les magistrats et les plus riches habitants des cités afri- 
caines. Les dédicaces des nombreux monuments élevés en 
l'honneur des divinités de l'empire étaient presque toujours si- 
gnées soit par les villes elles-mêmes, soit par des duumvirs, des 
édiles, des questeurs. La dignité de flamine perpétuel fut sou- 
vent l'apogée et le terme du cwsiis ho noruni municipal. Il n'était 
pas rare que les prêtres de Rome et d'Auguste eussent d'abord 
exercé toutes les charges et rempli toutes les fonctions publiques 
dans leur cité; ce sacerdoce, qu'ils avaient vivement désiré, 
dont ils étaient très fiers, et dont souvent leur famille se vantail, 
terminait et couronnait leur carrière administrative (1). 

La religion d'empire et les cultes qui s'y rattachent avaient 
donc en Afrique un caractère essentiellement politique. Sans 
doute le peuple tout entier prenait part aux cérémonies qui se 
célébraient en l'honneur des maîtres du monde (car il serait 
tout à fait invraisemblable qu'une partie de la population eût 
osé et pu paraître se désintéresser d'up culte qui signifiait pour 
tout le monde, pour les souverains et pour les sujets, dévoue- 
ment à l'empereur, fidélité à Rome, en un mot loyalisme) ; mais 
il n'en est pas moins certain que cette religion n'était pas la 
religion populaire, la religion du foyer ; ce n'était pas à ces divi- 
nités politiques que s'adressaient les prières intimes, les invo- 
cations émues qui partent du cœur. L'âme même du peuple 
ne vibrait pas dans les solennités officielles : on ne saurait 
par conséquent la saisir ni la retrouver dans les traces que 
l'épigraphie nous a conservées de la religion d'empire. 

Il ne me paraît pas moins imprudent de chercher cette âme 
soit dans les superstitions purement locales soit dans les cultes 
dont l'origine étrangère est incont'estable. 

Dans la vallée de l'O. Khalled ont été trouvées deux dédica- 
ces à un Dragon ou serpent sacré (2), dont le culte rappelait 
sans doute quelque légende particulière à la contrée voisine de 
Thugga et de Thubursicum Bure. De même, les dieux Haos et 
locolon semblent n'avoir été invoqués qu'aux*environs de Nara- 
garra ; de même encore le dieu ou la déesse Mathamos de Mas- 
culula, la déesse Monna de Thignica paraissent avoir été com- 
plètement inconnus hors des murs ou du territoire respectifs de 



(1) C. I.L., VIII, 1224; Suppl., 11340, 12018, 14G92, 15726, 15827; Bulletin 
archéologique du Comité, année 1891, p. 184-185, n" 31 et 32. 

(2) C. 7. L., VIII, Suppl., 15247, 15378. 



2i2 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

ces deux villes. C'étaient là évidemment des divinités locales, 
tout à fait analogues à ce dieu Bacax, adoré en Numidie près de 
Calama, et dont l'unique sanctuaire était une grotte naturelle 
creusée dans les flancs du Dj. Taya (1). La place qu'elles ont 
occupée sous l'empire romain, dans la religion africaine, a 
été singulièrement restreinte ; leur caractère même empêche 
qu'on leur accorde la moindre importance vraiment his^prique. 
Analogue et peut-être encore plus superficiel a été le rôle 
joué par quelques cultes étrangers, que la colonisation romaine 
avait introduits dans le pays. De l'Egypte, sa terre natale, Séra- 
pis était venu à Carthage (2) ; mais il ne sortit guère de cette 
grande cité cosmopolite (3). La Grande Mère des Dieux, Mater 
Magna Deum Idaea, pénétra beaucoup plus loin jusqu'à Zama ré- 
gla, Mactaris et Sicca Veneria (4) : un criobole et un taurobole 
lui furent même offerts, sous le règne de l'empereur Probus, 
par un chevalier romain qui habitait Mactaris, avec le concours 
de dendrophores, d'initiés et de prêtres; les rites particuliers, 
suivant lesquels cette cérémonie devait toujours être célébrée, 
furent observés scrupuleusement (5). Ces rites, comme le nom 
même de la déesse, comme les termes consacrés dont s'est servi 
l'auteur de l'inscription, étaient d'origine orientale. Ils ne parais- 
sent pas être devenus populaires dans le pays; nulle part ailleurs 
qu'à Mactaris on n'en a rencontré de traces certaines (6). Quant 
aux cultes d'Isis et de Mithra, qui se répandirent en Occident 
dès le second siècle de l'ère chrétienne, ils ne jouirent d'au- 



(1) C. /. L., VIII, 5504 et suiv. ; Revue archéologique , ann. 1886, 2' sem., 
p. 64 et suiv. — On peut encore citer, dans cet ordre d'idées, ce dieu pres- 
que anonyme, G. D., que la Respublica Phuensium, voisine de Cirta, hono- 
rait d'un culte particulier (C. I.'L., VIII, 6267 et suiv.); et le Genius 
Montis Rufinae, dont une inscription, récemment découverte au nord de 
Khenchela, en Algérie, vient de révéler l'existence. 

(2) C. /. L., VIII, 1002, 1004, SuppL, 12492. 

(3) Une seule dédicace à Sérapis a été trouvée hors de Carlha^^e. en un 
lieu appelé aujourd'hui H' Debbik, non loin de Vallis'{C. /. L., VIII, Suppl., 
14792.) 

(4) C. 1. L., VIII, 1649; Suppl., 15848, 16440; Bulletin archéologique du 
Comité, ann. 1891, p. 529. 

(5) Bulletin archéologique..., loc. cit. : Perfectis rilae (sic) sacris rerno- 
rum crioboli et lauroboli... Rannio Salvio cq{uile) r{omano) pontifice et 
Claudio Fauslo saccrdolibus una cum universis dendrophoris et sacralis 
utriusque sexus. 

(6) Sur un fragment épigraphique qui provient do Thugga, on lit : DEN- 
DROPHORI ; toutefois, le texte est trop mutilé pour qu'on en puisse tirer 
un renseignement utile (C. /. L., VIII, Suppl., 15527.) 



LA RELIGION. 213 

Cime faveur auprès des habitants de la province ; il n'en est 
resté du moins aucun vestige, aucun souvenir. 

Ainsi, le culte de Rome et d'Auguste n'a pas été pour les Afri- 
cains une religion, au vrai sens du mot; les superstitions locales 
sont restées enfermées dans des limites trop étroites ; les divi- 
nités de l'Orient sont toujours demeurées des divinités étran- 
gères. Quels sont donc les dieux, quelles sont les déesses que'le 
peuple, que la foule des petites gens invoquait, dans les grandes 
villes comme d^ns les bourgades modestes, au fond des vallées 
où les fleuves prennent leurs sources comme sur les rivages de 
la mer et dans les grandes plaines largement ouvertes ? 

Ces dieux s'appelaient, sous la domination romaine, Apollon, 
Esculape, Hercule, Jupiter, Liber pater. Mercure, Pluton, Sa- 
turne; ces déesses se nommaient Dea Caelestis, Cérès ou les 
Cereres, Diane, Junon, Tellus, Vénus. 

De toutes ces divinités , la plus populaire était assurément 
Saturne , le seigneur Saturne , Saturnus dominus ; on lui élevait 
des temples magnifiques, on l'adorait dans d'humbles sanc- 
tuaires ; les stèles votives s'entassaient autour des autels qui 
lui étaient consacrés ; on lui dédiait les prémices des fruits de 
la terre ; on lui sacrifiait des taureaux et des agneaux. Si les 
cités elles-mêmes et les magistrats municipaux réservaient 
plutôt leurs hommages aux divinités oflicielles, la foule adorait 
de préférence le dieu Saturne ; tous ceux que leur condition so- 
ciale ou la modicité de leur fortune tenaient éloignés des fonc- 
tions publiques considéraient comme un grand honneur et 
recherchaient avec empressement le sacerdoce de cette divinité. 
Dans les villes comme à la campagne , aux portes de Carthage 
comme dans les vallons les plus reculés, c'était vers Saturne 
que montaient les prières du peuple ; ici on l'invoquait pour le 
salut de l'empereur ; là c'était la divinité protectrice des mois- 
sons (1). Saturne a été le grand dieu populaire de l'Afrique ro- 
maine, et TertuUien a dit avec raison, en s'adressant à ses 
compatriotes : Ante Saturnum deus pênes vos nemo est (2). 

Or il est aujourd'hui démontré que le culte de Saturne, loin 
d'avoir été importé en Afrique soit de l'Italie soit des pays hel- 
léniques, était au contraire une religion indigène. Sous le nom 

(1) Sur la religion et le culte de Saturne dans l'Afrique romaine, voir : 
Bulletin archéologique du Comité, ann. 1889, p. 207 et suiv. (Ph. Berger et 
R. Gagnât, le Sanctuaire de Saturne à Ain Tounga); J. Toulain, De Salurni 
dei in Africa romana cultu, 

(2) Apologet. , § 10. 



214 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

de Saturne , les Africains adoraient , non pas le roi légendaire 
du Latium , ni Cronos , fils d'Ouranos et père de Zeus , mais le 
dieu suprême de la religion phénicienne, Baal ou Baal-Ham- 
mon. Le Saturne de l'époque impériale demeura d'ailleurs ce 
qu'avait été le Baal carthaginois, une divinité en quelque sorte 
impersonnelle, sans physionomie précise, sans mythe, sans 
attributs vraiment individuels : les figures et les objets sculptés 
en bas-relief ou tracés à la pointe sur les stèles destinées aux 
sanctuaires de Saturne furent aussi nombreux et aussi variés 
que les symboles dont étaient couverts les monuments votifs 
consacrés à Baal. Sans doute l'apparence extérieure de cette 
religion se transforma, comme le nom du dieu lui-même, par 
l'effet de la colonisation romaine ; mais l'esprit intime et le 
sens profond en subsistèrent , à peine atteints , sous ce vernis 
superficiel, par l'introduction des mythologies exotiques. 

Si plusieurs découvertes récentes ont permis d'établir, avec 
certitude , l'identité du Saturne africain et de Baal, il n'est pas 
moins incontestable que les noms de Juno Gaelestis, de Diana 
Caelestis, de Dea Gaelestis et plus simplement encore de 
Gaelestis (1) désignaient à l'époque romaine la vieille divinité 
punique, Tanit, dont le symbole le plus expressif était un 
croissant de lune. Tanit avait été la déesse protectrice de la 
colonie sidonienne ; Juno Gaelestis fut la divinité poliade de la 
cité créée par Gésar et par Auguste sur l'emplacement de la 
patrie d'Hannibal. Gomme Baal, auquel elle était souvent unie 
pour former un couple divin, Tanit se distinguait, par son 
caractère à la fois souverain et indéterminé, de toutes les 
déesses du panthéon hellénique. Telle que la grande Mère des 
dieux, et telle qu'Isis, Tanit était, suivant les expressions 
d'Apulée (2) : « rerum natura parens , elemenlorum omnium 
domina, saeculorum progenies initialis', reginaManium, prima caeli- 
tum, deorum dearumque faciès uniformis : qxiae caeli luminosa cul- 
mina, maris salubria flamina, inferorum deplorata silenlia nutibus 
meis dispensa. » Son nom n'évoquait le souvenir d'aucune 
légende mythique ; en lui adressant leurs prières, ses adorateurs 
ne se la représentaient pas sous des traits précis, avec une phy- 
sionomie personnelle. 



(1) C. 7. L.. VIII. 1424; 999; Suppl, 15512; 859 = Suppl., 12376; 993; 1318 
= Snppl., 14850: 1360; Suppl., 16411, 16415, 16417; Dullelin archéologique 
du Comilé, ann. 1893, p. 200, n» 2. 

(2) Metamorphoseon, XI. 



LA RELIGION. 215 

Pour les Phéniciens en général et pour les Carthaginois en 
particulier, Baal et Tanit étaient les deux divinités suprêmes , 
ou plutôt la divinité primitive, suprême et unique, conçue sous 
ses deux formes masculine et féminine. Ce couple divin avait 
enfanté d'autres dieux d'un caractère moins indéterminé, entre 
autres Eschmoun et Melqart. Eschmoun et Melqart furent adorés 
à Carthage ; le sanctuaire d'Eschmoun couronnait Byrsa, et Mel- 
qart avait été le dieu protecteur de Tyr, la métropole de Car- 
thage. Parmi les divinités de la mythologie gréco-romaine, ce fut 
Esculape qui fut toujours considéré comme l'équivalent d'Esch- 
moun; d'autre part le nom grec d'Hercule, ^HpaxXT)?, n'est que 
la transcription du mot phénicien Melqart, et les aventures du 
héros légendaire, fils d'Alcmène, ressemblent singulièrement au 
voyage mythique du dieu qu'adoraient les marins de Tyr et de 
Sidon. Or, dans l'Afrique romaine, le culte d'Esculape et celui 
d'Hercule furent très répandus ; des traces nombreuses en ont 
été retrouvées, moins encore dans les cités importantes voisi- 
nes de la côte ou le long des principales voies romaines , que 
dans les petites villes et jusqu'au fond des campagnes : une in- 
scription découverte au Pagus Thunigabensis mentionne un sa- 
cerdos Esculapi (1); un autel fut dédié ou une statue fut érigée 
en l'honneur d'Hercule par les habitants du bourg modeste dont 
les ruines se voient encore aujourd'hui au lieu dit H"" Dekkir, 
entre Chemtou et Fernana (2). Esculape et Hercule, comme Sa- 
turne et la Dea Caelestis , furent des divinités populaires et in- 
digènes : parmi ceux qui les invoquèrent, et dont les noms sont 
parvenus jusqu'à nous , il convient de signaler tout particuliè- 
rement la cité de Thibica , que des sufFèles administraient en- 
core sous Antonin le Pieux (3) ; P. Opstorius Saturninus , qui 
était, au temps de Caracalla, un des Xlprimi dans la petite ville 
de Vazita Sarra, couchée au pied du Dj. Bargou(4); enfin, à Sua, 
Fabius Larini Stachumelis f(ilius), et les deux frères Popilii, 
Primus et Faustinus (5). Ces cultes n'avaient été ni introduits 
ni imposés par les vainqueurs ; les fidèles n'en étaient ni les 
fonctionnaires impériaux, ni les magistrats des municipes ou 
des colonies , mais les cités qui avaient conservé sous l'empire 

(1) C. I. L., VIII, SuppL, 14447. 

(2) C. /. L., VIII, SuppL, 14682. 

(3) /d., ibid., 765 = SuppL, 12228. 

(4) Id., ibid., SuppL, 12006. Sur les undecimprimi, voir plus loin, liv. III, 
ch. IV. 

(5) C. I. L., VIII, 1309 = SuppL, 14807; Id., ibid., SuppL, 14808. 



216 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

leur autonomie au moins apparente , et les anciens habitants 
restés le plus fidèles aux coutumes de leurs aïeux. Sous les 
noms d'Esculape et d'Hercule c'étaient, en réalité, Eschmoun 
et Melqart que les Africains adoraient aux trois premiers siècles 
de l'ère chrétienne. 

L'identification de Saturne et de Baal, d'Eschmoun et d'Escu- 
lape , de Melqart et d'Hercule , de Tanit et de Juno Caelestis , 
avait été établie par les mythographes et les littérateurs. Le 
peuple ne s'en tint pas là. Sous le double nom de Baal et de 
Tanit, il adorait un couple divin suprême et tout-puissant. Pour 
la foule des fidèles , Baal était à la fois le maître du ciel qui 
trône dans les régions éthérées, le dispensateur de la pluie fé- 
condante , le souverain caché dans les entrailles de la terre et 
qui en fait jaillir les moissons. Ici, on l'invoquait comme le 
protecteur de l'agriculture ; là, plus spécialement, comme le 
dieu de la vigne et du vin. Tanit, c'était en même temps la 
reine des cieux, la terre nourricière et la déesse de l'amour, 
source de toute vie. Parmi les divinités du panthéon gréco- 
romain , il n'en était aucune dont le caractère fût analogue : 
chaque dieu, chaque déesse possédait sa personnalité propre, 
très précise , très accusée ; Jupiter , Apollon , Pluton , Bacchus 
n'étaient pas, ne pouvaient pas être confondus les uns avec les 
autres ; Diane , Gérés , Vénus n'avaient entre elles rien de com- 
mun, ni mythe, ni attributs. De cette différence profonde, qui 
séparait la religion phénicienne du polythéisme hellénico-latin, 
il résulta que les anciens habitants de l'Afrique romaine, faute 
de trouver dans la mythologie de leurs vainqueurs et maîtres 
un couple divin qui répondit exactement et complètement à 
celui qu'ils avaient l'habitude d'invoquer, durent partager leurs 
prières entre plusieurs dieux et plusieurs déesses d'origine 
grecque ou latine. Ces dieux et ces déesses, ils les choisirent 
soit en raison du rôle mythologique qui leur avait été assigné, 
soit parce que .leurs attributs rappelaient tantôt les symboles 
de Baal et de Tanit , tantôt les objets et les animaux qui leur 
étaient consacrés. A Baal ou Baal-Hammon , le dieu suprême 
des Phéniciens et des Carthaginois, se substituèrent dans 
l'Afrique devenue romaine , outre Saturne , Jupiter , Pluton , 
Liber pater, Apollon et Mercure : Jupiter, parce qu'il était, 
au'x yeux des Grecs et des Romains , le maître de la foudre et 
des éléments , le souverain du ciel et du monde supra-terres- 
tre ; Pluton, parce qu'il régnait sous la terre et parce qu'il 
pouvait faire à son gré périr ou germer les épis confiés à la 



LA RELIGION. Cl7 

glèbe (1) ; Liber pater, parce qu'il était le dieu de la vigne, et 
parce qu'il présidait aux vendanges, la tête couronnée de pam- 
pres dorés (2) ; Apollon, parce qu'il conduisait le quadrige étin- 
celant du soleil, et parce qu'il était souvent représenté, dans 
l'art gréco-romain, la chevelure couronnée de rayons ; Mercure 
enfin, parce que son principal attribut était le caducée, l'un 
des symboles de la grande divinité punique (3). 

De même, en invoquant Gérés, Proserpine, la déesse Tellus, 
Diane , la Lune , Vénus , les Africains ne songeaient guère aux 
déesses de l'Olympe hellénique , dont les aventures avaient été 
chantées par les poètes. Sous ces différents noms, c'était à la 
grande divinité féminine, adorée par leurs ancêtres, c'était à 
Tanit qu'ils adressaient leurs prières. Dans leur pensée , Gérés 



(1) Les Africains donnèrent parfois à Pluton l'épithète de Frugifer (C. /. L., 
VIII, Suppl., 12362); sur une inscription de Thabraca, ce dieu est appelé 
Variccala, nom d'origine punique qui paraît être l'équivalent du latin Fru- 
gifer (Mélanges de l'Ecole française de Rome, t. XI (ann. 1891), p. 81). 

(2) On sait qu'au quatrième siècle avant Jésus-Christ les mercenaires 
d'Agathocic admirèrent les riches vignobles qui couvraient les campagnes 
voisines de Carthage ; plus tard, sous l'empire romain, lo raisin d'Afrique 
fut très recherché et très estimé (Ch. Tissot, Géographie comparée de la 
province romaine d'Afrique, I, p. 302-305). La vigne fut donc cultivée do 
bonne heure en Afrique. Quant à l'identification do Baal et de Liber pater, 
elle est, à mon avis, démontrée par plusieurs documents d'un haut intérêt 
archéologique. Ce sont les stèles dites de la Manouba, conservées autrefois 
dans le palais du prince Mohammed et réunies maintenant au musée Alaoui. 
Ces monuments sont couverts de bas-reliefs, grossiers, il est vrai, mais fort 
curieux. Le sommet de la pierre est en général occupé, soit par le groupe 
purement symbolique du disque et du croissant, soit par deux tètes frustes, 
l'une radiée, l'autre surmontée d'un croissant ; au-dessous, l'on voit ici Ju- 
piter armé de la foudre, assis ou debout entre les Dioscures (cf. J. Toutain, 
De S&lurni dei in Africa romana cultu, tab. IV, fig. 1, p. 40) ; là un person- 
nage nu couronné de pampres, qui, de la main droite, tient un canthare et 
de la main gauche s'appuie sur un thyrse : c'est évidemment Dionysos ou 
Liber pater. Une déesse, également nue, sans doute la Dea Libéra, que 
nomme une inscription do Giufis (C. I. L. , VIII, 860), fait pendant à Liber 
pater. Liber et Libéra constituent ainsi un couple divin exactement identi- 
que au groupe du disque et du croissant. C'est toujours et partout Baal et 
Tanit, conçus tantôt sous la forme symbolique propre à la religion phéni- 
cienne, tantôt sous des traits humains ; mais Baal s'est métamorphosé soit 
en Jupiter, soit en Bacchus. 

(3) A vrai dire, on ne connaît pas encore le sens précis de ce symbole, 
mais il n'en est pas moins certain que le caducée figure très souvent sur 
les stèles votives carthaginoises. La transition du caducée-symbole au dieu 
Mercure s'est faite comme celle du disque au dieu Apollon et du croissant 
de lune à la déesse Diane. 



218 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

OU les Cereres (Gérés et Proserpine) n'étaient , comme Tellus , 
que la terre nourricière , féconde en moissons ; Diane ou Luna, 
la déesse couronnée du croissant , symbole de Tanit ; Vénus , 
la déesse de l'amour , qui engendre toute chose , celle à qui les 
colombes étaient consacrées comme à Tanit et comme à Baal (1). 

Si donc les noms latins de Saturnus et de Caelestis {Juno Cae- 
lestis, Dea Caelestis) traduisaient dans toute leur compréhension, 
pour ainsi parler, les anciens noms puniques de Baal et de Ta- 
nit, d'autre part chacune des fonctions divines, qu'exerçait ce 
couple suprême et tout-puissant, s'était personnifiée, anthropo- 
morphisée. Le symbolisme impersonnel de la religion carthagi- 
noise s'était peu à peu transformé sous l'influence des idées 
et des conceptions mythologiques importées de la Grèce et de 
Rome. 

Quelle fut la véritable portée de cette métamorphose et dans 
quelle mesure s'accomplit-elle ? Il paraît certain que les habi- 
tants de l'Afrique romaine ne se laissèrent tromper ni par les 
noms latins ou grecs des divinités qu'ils adoraient, ni par la 
forme nouvelle que leur religion avait revêtue. Ils savaient bien 
qu'au fond ils restaient fidèles aux croyances de leurs ancêtres. 
L'épithète de patrius, donnée à Apollon (2), à Mercure (3), à 
Hercule (4), suffirait à prouver que ces trois dieux n'étaient pas 
considérés comme des étrangers, comme des intrus dans la re- 
ligion africaine. 

L'habitude de rapprocher l'une de l'autre et de grouper en un 
seul couple deux divinités , l'une masculine , l'autre féminine , 
ne fut pas perdue. Sur un très grand nombre de stèles votives 
dédiées à Saturne , les bustes d' ApoUon-Hélios et de Diane-Sé- 
lènè se font pendant à droite et à gauche du dieu dont la tête 
est voilée (5) ; le nom d'Apollon est cité dans la Lex templi Dia- 
nae trouvée à Mactaris (6); il y avait donc des rapports étroits 
entre les cultes de ces deux divinités. Esculape est associé tan- 

(1) Les stèles néo-puniques dédiées à Baal-Hammon , qui proviennent de 
Mactaris, comme plusieurs ex-voto carthaginois consacrés à Baal et à Tanit, 
sont ornées d'images d'oiseaux (cf. C. /. Sem., p&rs I, t. I, n. 165, vers 11; 
n. 167, V. 7). 

(2) C. /. L., VIII, 619. 

(3) Id., ibid., Suppl., 16412. 

(4) Id., ibid., Suppl., 16808. Je dois reconnaître que le document est 
mutilé; mais à Sufes, Hercule est appelé Genius patriae (C. /. L. , VIII, 
262 = Suppl., 11430). 

(5) J. Toutain, De S&iurni dei in Africa romana cultu, p. 39-41 et tab. II. 

(6) C. /. L., VIII, Suppl., 11796. 



LA RELIGION. 219 

tôt à Cérès, tantôt à la dea Caelestis (1); à Hadrumète, deux 
époux sont, le mari prêtre de Pluton, la femme prêtresse de 
Caelestis (2); à Mactaris, les noms de la Mère des Dieux et de 
Janus sont réunis sur la même dédicace (3) ; la cité d'Urusita 
élève en même temps un temple à Junon et un sanctuaire à Ju- 
piter, comme s'il lui était impossible de s'acquitter parfaite- 
ment envers la déesse , sans rendre hommage au dieu , son 
époux (4) ; à Mustis , Liber Pater et Vénus sont adorés dans le 
même temple (5). 

Les rites d'autrefois n'avaient pas non plus totalement dis- 
paru. Si dans toutes les cités des temples avaient été construits 
sur le modèle des édifices religieux qui décoraient la capitale du 
monde, les antiques sanctuaires, plus simples et plus modestes, 
n'avaient pas été délaissés. Au second et au troisième siècle de 
l'ère chrétienne, le culte de Saturne se célébrait encore, à Thi- 
gnica et près de Carthage, au milieu d'enclos sacrés , sur des 
autels que n'abritait aucun toit, et d'où la fumée des sacrifices 
montait directement vers le ciel (6). Les traces d'un de ces en- 
clos se sont conservées au sommet du Dj. Bou Kourneïn ; les 
cimes des montagnes étaient consacrées au Saturne africain , 
comme au Baal de Phénicie. Le sanctuaire de Saturnus Balca- 
ranensis était identique à ceux de Baal-Hermon, deBaal-Liban, 
de Baal-Carmel (7). 

Parmi les menus objets retrouvés dans ce sanctuaire, il en est 
un qui mérite d'attirer l'attention : c'est un vase en terre cuite 
commune, de forme presque exactement cylindrique ; lorsqu'on 
le découvrit , il était hermétiquement fermé par un couvercle 
plat et contenait des ossements d'oiseaux (8). Plusieurs vases 
semblables ont été recueillis par le D' Carton dans les ruines du 
temple de Saturne, à Thugga(9). Cette coutume d'olfrir au grand 
dieu de l'Afrique romaine ou de sacrifier en son honneur des 
oiseaux, probablement des colombes, n'était, sous l'empire ro- 



(1) C. I. L., VIII, Suppl., 14447, 16417. 

(..') Bulletin archéologique du Comité, ann. 1893, p. 200, n* 2. 

(3) C. /. L., VIII, Suppl., 11797. 

(4) C. /. L., VIII, Suppl., 12014. 

(5) C. I. L., VIII, Suppl., 15578. 

(6) J. Toutain, De Saturni dei, etc., p. 91-93. 

(7) Mélanges de l'Ecole française de Rome, t. XII (ann. 1892), p. 14. 

(8) Id., ibid., p. 115-116, pi. iv. fig. 6. 

(9) Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 
ann. 1893, p. 357. 



220 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

main, qu'un legs des siècles passés. Nous savons, par plusieurs 
documents épigraphiques , que les Phéniciens sacrifiaient des 
oiseaux sur les autels de Baal (1); les stèles néo-puniques dé- 
diées à Baal-Hammon, qui proviennent de Mactaris, sont ornées 
de figures gravées à la pointe ou sculptées en bas-relief, parmi 
lesquelles se remarquent presque toujours un ou plusieurs oi- 
seaux (2). Le mot Nasililim, évidemment transcrit du punique, 
a été lu sur quelques-uns des ex-voto accumulés dans le sanc- 
tuaire de Saturne à Thignica , et qui portent tous des inscrip- 
tions latines (3). Le sens de ce terme est aujourd'hui à peu près 
connu; il fait^ans doute allusion à quelque prescription par- 
ticulière, d'origine carthaginoise ou phénicienne, à laquelle 
plusieurs habitants de la cité devenue romaine avaient gardé 
l'habitude de se conformer (4). 

Les Africains de l'époque impériale ne perdirent donc pas le 
souvenir des rites qu'avaient observés les colons et les sujets 
de Garthage : dans les temples de Saturne, au second siècle de 
l'ère chrétienne, se célébraient les mêmes cérémonies que jadis 
dans les sanctuaires du dieu Baal. 

Enfin, l'ancien idiome lui-même n'avait pas été partout aban- 
donné au profit de la langue latine. Les stèles néo-puniques de 
Mactaris, dont il vient d'être question, datent, autant qu'on 
peut en juger d'après la paléographie des inscriptions dont elles 
sont couvertes, du second ou du troisième siècle après J.-C. (5j. 
A Thugga, le D"" Carton a retrouvé, dans les fondations du tem- 
ple qui fut élevé en l'honneur de Saturne , sous Septime Sévère 
et Clodius Albinus (195-197), plusieurs stèles et fragments de 
stèles néo-puniques , vestiges à peu près incontestables d'un 
sanctuaire plus ancien (6). A une époque où, dans ces deux 
villes , les dédicaces et les épitaphes romaines étaient déjà très 
nombreuses, les adorateurs de Saturne = Baal-Hammon n'avaient 



(1) C. /. Sem., part. I, t. I, n. 165, vers 11 ; n. 167, vers 7. 

(2) Les stèles néo-puniques de Mactaris sont encore inédites ; j'ai pu les 
observer et les étudier au musée Alaoui, oîi elles se trouvent réunies. 

(3) C. /. L., VIII, Suppl., 14950, 15050, 15072, 15075, 15U95, 15098, 15115, et 
surtout 14987. 

(4) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1889, p. 253-254 (P. Berger et 
Cagnat, Le sanctuaire de Saturne à Ain Tounga.) 

(5) Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , 
ann. 1890, p. 35-42. 

(6) Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , 
ann. 1893, p. 357. 



LA RELIGION. 221 

pourtant pas cessé d'y parler et d'y écrire la langue d'Han- 
nibal. 

La colonisation romaine et l'influence de la mythologie nou- 
velle introduite par les vainqueurs , n'avaient donc pas effacé 
toute trace extérieure de l'ancienne religion; et cependant, bien 
que plusieurs coutumes eussent survécu , la physionomie géné- 
rale s'en était modifiée, au moins en apparence. J'ai déjà indi- 
qué comment la disposition et le plan des édifices religieux 
avaient été changés (1). Une évolution plus générale et plus 
caractéristique s'était accomplie dans la forme même prêtée aux 
divinités. De symbolique, l'antique religion était devenue pres- 
que partout anthropomorphique. 

Il est incontestable que les Phéniciens, comme d'ailleurs la 
plupart des peuples qui habitaient la Palestine et la Syrie, 
avaient l'habitude de représenter par des symboles leui*s dieux 
et leurs déesses ; jamais il ne leur donnèrent des traits humains. 

Au pied du Liban, Baal était adoré sous la forme d'une colonne 
ou d'une pierre noire. De Tyr, de Byblos et de Sidon, cette con- 
ception de la divinité émigra dans les colonies phéniciennes de 
l'Afrique septentrionale. Les stèles puniques découvertes à 
Carthage par M. de Sainte-Marie en fournissent la preuve : sur 
ces ex-voto dédiés à Baal-Hammon et à Tanit n'a été gravée 
ou sculptée aucune image humaine. Les pierres sont couvertes, 
au-dessus et au-dessous de l'inscription, de symboles divers. 

Le groupe du disque et du croissant, dont le sens n'est pas 
douteux, y est très fréquent ; la main levée, le caducée, les pal- 
mes n'y sont pas rares. 

A l'époque romaine, au contraire, les stèles votives, dont les 
fidèles remplissaient les sanctuaires de Saturne, étaient souvent 
ornées de bas-reliefs, sur lesquels, malgré leur grossièreté et 
leur imperfection acoutumées, il est impossible de ne pas recon- 
naître les types mythologiques du panthéon gréco-romain. Les 
images de Saturne, d'Apollon, de Diane, de Jupiter, de Diony- 
sos ou Liber pater, prirent sur les monuments religieux la place 
qu'occupaient jadis les symboles orientaux. Il suffit, pour saisir 
celte métamorphose sur le vif, de confronter et de comparer 
les stèles rapportées par M. de Sainte-Marie et les ex-voto dé- 
couverts sur la cime du Dj. Bou Kourneïn : ici tout est punique ; 
là au contraire presque tout parait emprunté à la Grèce et à 
Rome. 

(1) Liv. I, chap. vi, p. 82 et suiv. 



222 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Ce ne fut pas violemment ni sans transition gue l'antique 
symbolisme fut évincé. Il n'avait pas encore complètement dis- 
paru au IIP siècle de l'ère chrétienne. Comme l'ont écrit MM. 
Berger et Cagnat, la série des monuments de Thignica date de 
la fin du IP siècle et des premières années du siècle suivant (1); 
or, sauf une exception unique (2), le dieu Saturne n'y est repré- 
senté que par des symboles et des attributs, tantôt sous une 
forme punique par le disque simple ou transformé en rosace , 
tantôt par les attributs ordinaires des divinités agricoles du 
Latium, la serpe et l.a pomme de pin (3). A la même époque, la 
même divinité avait depuis longtemps revêtu , aux portes de 
Carthage , l'aspect d'une triade anthropomorphique, composée 
des types gréco-romains de Saturne, d'Apollon et de Diane. 

Plusieurs documents nous permettent d'ailleurs de recon- 
naître comment s'opéra le passage d'un mode de représenta- 
tion à l'autre. Sur les stèles dites de la Manouba et sur les ex- 
voto néo-puniques de Mactaris, l'image de la divinité est à la 
fois symbolique et anthropomorphique. C'est toujours sous la 
double forme du disque et du croissant que la divinité est con- 
çue ; mais dans l'intérieur du disque et sous le croissant sont 
dessinées des têtes humaines. De ces grossières figures aux 
types créés par l'art grec d'Apollon radié et de Diane couron- 
née d'un croissant, il n'y a qu'un pas : ce pas fut aisément 
franchi. 

Toute stèle étant un monument commémoratif [monimentum) 
d'une cérémonie religieuse, cette cérémonie s'y trouve aussi 
représentée ou rappelée. Sur les ex-voto puniques étaient en 
général gravées les images des objets, fruits de la terre ou vases 
précieux, offerts à la divinité; des êtres vivants n'y figuraient 
que très rarement et comme par exception (4). L'aspect des 
stèles qui datent de l'époque impériale est tout différent : non 
seulement l'animal ou les animaux sacrifiés au dieu y sont 

(1) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1889, p. 251. 

(2) C. /. L., VIII, Suppl., 14925. 

(3) Ce ne fut pas seulement à Thignica que les symboles puniques furent 
remplacés par des attributs empruntés à l'archéologie mythologique des 
Grecs et des Romains. Sur un fragment encore inédit, trouvé à Lambaesis, 
la harpe de Saturne est accompagnée, à droite et à gaucho, d'un fouet et 
d'un croissant. On sait que la harpe , le fouet et le croissant figurent parmi 
les attributs de Saturne, d'ÂpoUou et de Diane; ils me paraissent avoir ici 
exactement la valeur et le sens qu'ont sur d'autres monuments le disque et 
le croissant. 

(4) Voir les planches nombreuses du C. I. Sem., part. I, t. II. 



LA RELIGION. 223 

sculptés en bas-relief, mais encore parfois l'acte même du sacri- 
fice y apparaît plus ou moins complet (1). La représentation de 
la cérémonie subit la même transformation que l'image de la di- 
vinité. Dans l'un des cas comme dans l'autre, la métamorphose 
s'opéra lentement, sans brusquerie. Ce sont encore les stèles 
de Thignica qui nous en fournissent la preuve. Les bas-reliefs 
ou les dessins qui en couvrent la partie inférieure sont loin 
d'être uniformes. Ici le champ du tableau est presque entière- 
ment occupé par un objet de forme bizarre qui ressemble à un 
niveau d'arpenteur ; pour des raisons que j'ai exposées ailleurs (2), 
je crois y reconnaître le symbole punique de l'offrande ou de 
la prière. Tout autour de ce symbole sont représentés sur la 
pierre les gâteaux, les grappes de raisin, les grenades que les 
fidèles apportaient et consacraient au dieu Saturne. Les stèles 
ainsi décorées rappellent à la fois les ex-voto carthaginois et les 
grossiers monuments trouvés autour de Calama et de Thibilis 
(Announa) (3). Rien n'y fait allusion à une libation ou à un 
sacrifice. Ailleurs, au contraire, comme sur plusieurs des pla- 
ques de marbre découvertes au sommet du Dj. Bou Kourneïn, 
la victime préférée du dieu, taureau, bœuf, agneau ou chèvre, 
est sculptée ou gravée au-dessous de l'inscription votive. 

Entre ces deux séries très nettement distinctes l'une de l'autre, 
plusieurs ex-voto tiennent pour ainsi dire le milieu et servent de 
transition. Le symbole punique de l'offrande y est figuré, et 
près de lui se voit l'animal destiné au sacrifice, tantôt seul, 
tantôt environné de fruits ou de gâteaux sacrés. L'acte môme 
du sacrifice n'est pas représenté ; mais la présence de la victime 
en évoque immédiatement l'idée. Les deux rites sont donc ici 
mélangés. Or, si l'on se rappelle que les stèles de Thignica 
datent toutes, à un demi-siècle près, de la môme époque, on en 
conclura logiquement que les coutumes religieuses importées 
par les Romains ne supplantèrent pas violemment les vieux 
usages, que chacun fut libre de rendre aux dieux le culte que 
leur avait rendu les ancêtres, ou d'adopter les rites nouveaux; 
en tout cas, que la transition se fit lentement et sans secousse. 

L'antique religion des Africains, punique au temps de la do- 
mination carthaginoise, se revêtit peu à peu d'une forme romaine. 

(1) Mélanges de l'Ecole française de Rome, t. XII (ann. 1892), p. 98-99. 
J. Toutain, De Salurni dei in Africa romana cultu, p. 105-106. 

(2) J. Toutain, De Saiurni dei in Africa romana cultu, p. 103-105. 

(3) De la Mare, Exploration archéologique de V Algérie, pi. 167, 170, 178, 
179, 180, 190. 



224 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Je me suis efforcé de montrer que sous cette forme elle demeura 
néamraoins semblable à elle-même. Pas plus que les noms 
nouveaux et multiples donnés aux dieux et aux déesses, les méta- 
morphoses progressives subies par les monuments religieux de 
toute sorte ne doivent nous induire en erreur. Lorsqu'ils invo- 
quaient Saturne, Jupiter, Mercure, Pluton, Esculape, Hercule, 
Cérès,DianeouVénus, les Africains du IPet du IlPsiècle de l'ère 
chrétienne, priaient les mômes divinités que leurs aïeux, dont les 
supplications ou les actions de grâces étaient adressées à Baal, 
à Baal Hammon, à Eschmoun, à Melqart, à Tanit, à Astarté. 
Que les cérémonies du culte fussent célébrées sur les cimes des 
montagnes ou dans les temples corinthiens construits au milieu 
des villes ; que les autels divins fussent couverts de fruits et de 
gâteaux, arrosés de libations, ou bien inondés du sang des vic- 
times ; que les divinités fussent représentées sur les stèles voti- 
ves par des symboles ou par des figures humaines, les idées et 
les conceptions religieuses des habitants de l'Afrique romaine 
ne perdirent jamais leur caractère phénicien ni leur physiono- 
mie orientale. L'introduction de la mythologie gréco-romaine 
en Afrique fut beaucoup plus apparente que réelle. 

Le culte des divinités issues du couple suprême, que for- 
maient Baal et Tanit, fut, dans l'Afrique romaine, une religion 
véritablement populaire. Des traces en ont été relevées d'un 
bout à l'autre du pays, depuis les environs de Thabraca et d'Hippo 
regius jusqu'au Dj. Toumiat, voisin des chotts, depuis Hadru- 
mète et Garthage jusqu'aux frontières de la Numidie. Ces dieux 
et ces déesses n'avaient pas moins d'autels, de temples, de prê- 
tres ou de prêtresses et d'adorateurs dans les petites villes, 
cachées au fond des vallées étroites, que dans les cités impor- 
tantes assises sur les grandes voies de communication ; quel- 
ques dédicaces et quelques épitaphes sacerdotales ont même été 
trouvées dans les ruines de simples bourgades rurales (1). Enfin, 
si parfois des cités, des magistrats municipaux, des citoyens et 
même des chevaliers romains élevèrent en l'honneur de ces divi- 
nités des monuments ou des statues, la majorité des fidèles ne 
s'en recrutait pas moins dans le peuple, parmi ceux qui n'avaient 
été revêtus d'aucune dignité, ou dont les noms seuls prouvent 

(1) C. /. L,, VIII, SuppL, 11732 : saltus Massipianus; 14447 : H' bir el Afou, 
près de Vaga ; 14553 : Aïn Ksira, aux environs de Simitthu; 16411 : H' Sidi 
Khalifa, au sud de Mustis; 17327 : H' Aïn Telia, au sud-ouest de Thabraca; 
Bulletin archéologique du Comité, ann. 1892, p. 486, n" 2 : H' Sidi-Salah, 
dans l'Enfida(?). 



LA RELIGION. 525 

qu'ils étaient nés dans le pays (1). Or c'est là que les anciennes 
traditions restent le plus vivaces et le plus intactes ; il est rare 
que des coutumes étrangères pénètrent assez profondément dans 
une société, pour en atteindre les couches inférieures, pour mo- 
difier les habitudes quotidiennes que les humbles et les gens de 
condition modeste ont héritées de leurs aïeux. Le caractère 
essentiellement populaire du culte rendu à toutes ces divinités 
me parait être une preuve de plus à Tappui de l'opinion que j'ai 
déjà exprimée sur l'origine et le sens de cette religion : ce n'était 
pas une religion nouvelle introduite par les Romains ; c'était 
l'ancienne religion, dont seule la physionomie extérieure s'était 
transformée. En môme temps que le symbolisme s'en était peu 
à peu effacé, les cérémonies du culte avaient perdu tout carac- 
tère officiel. Dans la Carthage punique, on invoquait Baal et 
Tanit, Eschmoun, Melqart, Astarté, au nom de la cité ou de 
l'Etat. Sous le règne des empereurs, les prières publiques étaient 
adressées à d'autres divinités, à la Dea Roma et au Divus 
Augustus. Mais le peuple était resté fidèle à sa vieille religion; 
le père de famille n'avait pas cessé d'implorer pour tous ceux 
qui l'entouraient la protection des dieux qu'avaient adorés ses 
ancêtres (2) ; il ne voulait pas déserter leurs autels pour ne sa- 
crifier qu'à des divinités étrangères. 

Cette métamorhose de l'ancien culte, tout extérieure qu'elle 
fût, eut une conséquence importante. Il est certain que des 
sacrifices humains avaient été à plusieurs reprises offerts par 
les Carthaginois à leur grand dieu Baal ou Baal-Moloch ; mais, 
d'après les auteurs eux-mêmes, qui nous en ont parlé avec le 
plus de détails, de tels sacrifices n'étaient célébrés, en Phénicie 



(1) Tels sont, par exemple, les deitx Poscennii, Rogatianus et Félix, ado- 
rateurs d'Apollon à Zama minor (C. /. L., VIII, Suppl., 12017); Cl. Muccoï, 
de Carthage, dont le nom est gravé sur une inscription dédiée à Jupiter et 
à Gérés {Id., ibid., Suppl., 12488) ; tels sont les Fullones de Mactaris {Bulle- 
tin archéologique du Comité, ann. 1893, p. 124-125); les Socii nitionos de 
Giufis et leur manceps (C. /. L., VIII, Suppl., 12377); tels encore Saturni- 
nus Baiithonis (filins), de Naragarra (/d., ibid., Suppl., 16760); Mercator 
Arbai Pcregrini (filius) , de Thuburbo majus (/t/., ibid., Suppl., 12362); L. 
lacchirius Rogatus, de Giufis (/d., ibid.. Suppl., 12380); Q. Mattius Primus, 
de Thuccabor {Id., ibid., Suppl, , 14850); Uubrius Rogatus Bolalitanus, do 
Tichilla {Id., ibid., 1300); P. Iddibalius Victorinus, do Giufis {Id., ibid., 859 
= Suppl., 12376) ; les doux Acbuti , Saturninus et Victor, do Bou-Djolida 
(M., ibid., Suppl. , 12332); telle enfin Aemilia Amotmicar {Id., ibid., Suppl., 
12335). 

(2) J. Toutain, De Saturni dei in Africa romana cûltu, p. 65-69, 

T. 15 



226 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

comme à Carthage, que dans des circonstances exceptionnelles, 
lorsqu'un très grave danger mettait en péril l'existence de la 
cité, et lorsqu'il paraissait nécessaire de fléchir à tout prix le 
courroux des dieux (1). L'antique religion n'étant plus, sous 
la domination romaine, la religion officielle de l'Etat, cette cou- 
tume perdit par là même toute raison d'être. Quelques prêtres 
fanatiques continuèrent, il est vrai, à égorger des enfants sur 
les autels de Baal, et sous Tibère, il fallut condamner au supplice 
de la croix plusieurs de ces bourreaux obstinés (2). Mais ces 
châtiments et l'abolition des sacrifices humains édictée par le 
gouvernement impérial n'auraient certainement pas été mieux 
accueillis en Afrique qu'en Gaule, si le rite homicide y avait 
réellement joui de la faveur populaire. Ce qu'il faut dire, je 
crois, c'est qu'on ne sacrifie pas des enfants autour du foyer ni 
sur les autels de famille. Réduite au rôle de culte domestique 
et privé, l'antique religion de la cité carthaginoise cessa forcé- 
ment et naturellement d'être sanguinaire. Le changement qui 
se produisit en elle, au début de l'ère chrétienne , contribua 
beaucoup plus que les peines les plus cruelles et que les édits 
impériaux, à la complète disparition des sacrifices humains. 

De toutes les observations que je me suis efforcé de réunir et 
d'exposer dans ce chapitre, il résulte, à mon avis, que, malgré 
l'introduction en Afrique du culte officiel de l'empire et de plu- 
sieurs superstitions orientales, la véritable religion des habitants 
du pays, pendant les trois premiers siècles de l'ère chrétienne, 
conserva, sous un aspect différent, le caractère et le sens fon- 
damental de l'ancienne religion carthaginoise. L'idiome et les 
noms latins se substituèrent presque partout à la langue et aux 
noms puniques ; la forme extérieure des sanctuaires se modifia 
peu à peu sous l'influence de la civilisation et de l'architecture 
gréco-romaines; les symboles orientaux furent remplacés sur les 
stèles par des figures humaines, par des types empruntés presque 
tous à l'art hellénique ou hellénistique. Mais les divinités, en 
l'honneur desquelles se célébraient les cérémonies du culte, res- 
tèrent immuables ; l'essence niême et le cœur de la religion ne 
furent pas atteints. 



(1) Diodore de Sicile, XX, g 14; Fragmenta Hisloric. Roman, (od. Peter), 
p. 375; Eusèbe de Césarée, Praepar. Evangel.y IV, g 16. — J. Toutain, De 
Saturni dei..., p. lU-117. 

(2) Tertullien, Apolog., IX. 



■ LA RELIGION, 227 

Cette religion ne ressemblait guère au polythéisme des Grecs : 
elle n'en avait ni l'éclat, ni la précision, ni surtout la vie. Les 
dieux et les déesses qu'adoraient les Africains émanaient tous et 
toutes d'un seul couple divin; ce couple lui-même ne s'était pas 
constitué par la réunion de deux divinités distinctes, indépen- 
dantes l'une de l'autre. Baal et Tanit exprimaient deux notions 
étroitement liées entre elles, deux conceptions inséparables : 
c'étaient les deux faces d'un Etre unique et tout-puissant, maître 
absolu des cieux et de la terre, père de toute vie; d'un seul et 
même dieu, en apparence dédoublé. Tandis que la religion des 
Perses et des Hindous opposait l'esprit du bien à celui du mal, 
le génie des ténèbres au génie de la lumière, Ormuzd à Ahriman, 
Vichnou à Siva, les Phéniciens et les Egyptiens concevaient cette 
double divinité sous une autre forme; Baal, comme Osiris, était 
le principe mâle et fécondant; Isis, comme Tanit, symbolisait 
l'élément fécondé, la maternité universelle, l'incessante et éter- 
nelle transmission de la vie. C'était en réalité un panthéisme 
assez vague, plus voisin du monothéisme sévère des Hébreux, 
que du brillant et complexe polythéisme de la race hellénique. 

Soit que les Phéniciens aient éprouvé pour la divinité un res- 
pect mêlé de terreur, soit qu'ils aient été dépourvus de toute 
imagination poétique, leur religion n'engendra ni mythologie, 
ni art ; ils ne surent ou n'osèrent pas donner à leurs dieux des 
traits, un caractère et des sentiments humains; ils ne les 
créèrent pas à leur propre image. Baal et Tanit ne furent pas, 
comme Zens et Héra, comme Apollon et Artémis, des personna- 
ges mythiques; aucun poète n'a chanté leurs aventures, ni 
célébré leurs amours. De telles divinités ne ressemblaient en 
rien aux mortels ; les noms qu'elles portaient ne désignaient 
pas des êtres concrets, précis, déterminés; ils exprimaient plutôt 
des idées abstraites et générales. C'est là ce qui explique pour- 
quoi les Africains, devenus sujets de Rome, adi-essèrent leurs 
prières et leurs vœux non seulement à Saturne, que les mytho- 
graphes avaient depuis longtemps assimilé au Baal de Tyr, 
de Sidon et de Carthage, mais encore à d'autres dieux gréco- 
romains, dont les attributs étaient analogues aux symboles de 
la divinité punique, ou dont le numen paraissait traduire un des 
multiples aspects de cet Etre suprême. En réalité aucun des 
noms empruntés à la mythogie hellénique ne pouvait exprimer 
parfaitement une notion de la divinité que les Grecs n'avaient 
pas connue, et qui différait profondément de toutes leurs con- 
ceptions religieuses. Aussi, quelques fidèles préférèrent-ils n'em- 



228 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

ployer dans leurs dédicaces latines que des noms communs et 
d'un sens vague : Deus Sanclus Aeternus {C. I. L., VIII, SuppL, 
14551); Aeternum numen praeslans propitium {Id., ibid. , 796); 
Invictum numen {Bulletin archéologique du Comité, ann. 1893, 
p. 233, n" 50); Deus patrius {C. L L., VIII, SuppL, 12003, 11344). 
Ces noms , comme ceux de Dominus et de Deus magnus, donnés 
parfois à Saturne (1), traduisaient beaucoup mieux le véritable 
sens de la religion africaine, que les noms personnels de Jupi- 
ter, de Mercure, d'Esculape ou d'Apollon. En réalité les Afri- 
cains adoraient un dieu suprême, unique, tout-puissant, sans 
attributions déterminées, sans personnalité mythologique. Ce 
caractère monothéiste n'échappa ni aux chrétiens ni aux païens 
eux-mêmes. Pendant le septième concile de Carthage, où fut 
discutée la question alors brûlante du baptême des hérétiques, 
Saturninus, évèque de Thugga, prononça cette parole, très 
significative dans la bouche d'un chrétien : « Gentiles, quamvis 
idola calant, tamen summum deum patrem creatorem cognoscunt et 
confitentur (2). » Cette déclaration, dont la concision même est 
d'une clarté frappante, se trouve développée et commentée dans 
une lettre adressée par le païen Maximus de Madaure à son 
compatriote Augustin : « Equidem unum esse Deum summum, sine 
initio, sine proie naturae, ceu patrem magnum atque magnificum, 
guis tam démens, tam mente captus negct esse certissimum? Hujus 
nos virtules per mundanum opus diffusas mullis vocabulis invoca- 
mus, quoniam nomen ejus cuncti proprium. Nam Deus omnibus 
religionibus commune nomen est. Ita fit ut, dum ejus quasi quaedam 
membra carptim variis supplicationibus prosequimur, totum colère 
profecto videamur. » Il me parait inutile de rien ajouter à ces 
quelques lignes, qui peuvent servir de conclusion aux pages 
précédentes (3). 

Dans l'Afrique du nord, comme en Phénicie et en Palestine, 
les faux dieux et le paganisme n'étaient pas sans avoir une 
grande ressemblance et d'étroits rapports avec le vrai Dieu et 
sa religion. Le christianisme semble y avoir hérité du culte 
populaire la masse de ses fidèles. Autour de Carthage et à Thig- 
nica les autels de Saturne furent désertés vers le milieu du 
IIP siècle, c'est-à-dire au moment ou s'élevèrent les voix élo- 



(1) J. Toutain, De Sa.iurni dei..., p. 27-28. 

(2) Migne, Patrologia.e cursus complelus, séries latina, vol. III, p. 1107. 

(3) Saint Augustin, lettre 21 (Migne, Patrologiae cursus complelus, séries 
latina. vol. XXXIII, p. 81-82). 



LA RELIGION. 229 

quentes de Tertiillien et de saint Cyprien (1). Ce fut le peuple, 
ce furent les humbles et les pauvres qui se convertirent d'abord. 
Les premiers évêques africains furent, sauf de très rares excep- 
tions, des plébéiens. La religion du Christ fut surtout accueillie 
et confessée dans les classes sociales qui étaient restées le 
plus fidèles à l'antique religion carthaginoise (2). 

Ce qui se modifia alors profondément, ce fut moins la notion 
même et le caractère du dieu vers lequel montaient les vœux et 
les actions de grâces, que la nature des sentiments éprouvés par 
les fidèles à l'égard, soit de la divinité, soit des autres religions, 
en particulier du culte officiel et public de Rome et d'Auguste. 
Baal avait accepté sans résistance les nouveaux et multiples 
noms qui lui avaient été donnés en latin ; il n'avait pas interdit 
à ses adorateurs de sacrifier aux dieux de l'empire ; il agréait 
même les prières qu'on lui adressait pour le salut des maîtres 
du monde. Les deux cultes vécurent en bon accord ; le gouver- 
nement impérial ne poursuivit ni les prêtres ni les fidèles de la 
religion populaire. Le Dieu des chrétiens exigea un dévouement 
plus exclusif ; il voulut être seul adoré, seul prié. Non seulement 
les soldats du Christ refusèrent, malgré les plus cruels tour- 
ments, de reconnaître et d'honorer la divinité de l'empereur, 
mais encore ils attaquèrent, sans répit ni faiblesse, le paga- 
nisme et toute la mythologie gréco-romaine. A la paix reli- 
gieuse, qui n'avait pour ainsi dire pas été troublée en Afrique 
depuis la réduction du pays en province romaine, succédèrent 
des persécutions et des luttes acharnées. Le sang des martyrs 
coula ; les cités fiu*ent divisées ; les familles elles-mêmes fu- 
rent déchirées. 

Si Rome combattit avec tant de violence la religion chré- 
tienne , c'est parce que cette religion proclamait qu'elle seule 
était vraie, et que tout autre dieu que le Christ était un faux 
dieu, dont il fallait nier hi^divinilé et renverser les autels. Ce 
n'était nullement en vertu d'un axiome politique. Rome, au 
contraire, ouvrit toujours ses portes aux divinités étrangères ; 
elle les reconnaissait, elle tolérait et célébrait leur culte, à con- 



(1) Mélanges de l'Ecole française de Rome, t. XII (ann. 1892), p. 112. — 
J. Toutain. De Snlurni dei..., p. 138-139. 

(2) Jo n'ai pas la prétention d'entreprendre ni tncine d'esquisser une liis- 
toirc générale du christianisme africain; je veux simplement montrer ici, 
comme plus loin ^liv. III, cliap. v) , quelle influence le développement do 
la religion chrétienne a exercée sur l'évolution historique et économique 
des provinces africaines. 



230 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

dition que sa religion nationale fût à son tour reconnue, que le 
culte de ses dieux fût célébré. Comme Isis, comme la Grande 
Mère des Dieux, la déesse punique, Juno Caelestis, fut adorée 
au pied du Gapitole ; un temple lui fut peut-être consacré près 
du Forum (1). 

L'antique religion des Carthaginois se transforma sous l'in- 
fluence de la colonisation romaine; j'ai tenté plus haut de mon- 
trer dans quelle mesure et dans quel sens ; ces transformations 
se firent peu à peu, lentement, spontanément; il est même, 
dans certains cas , possible d'apercevoir et de saisir la transi- 
tion. Restés fidèles aux dieux qu'avaient adorés leurs ancêtres, 
les Africains les revêtirent d'une forme nouvelle, empruntée 
surtout à la mythologie des peuples latins et helléniques ; au 
culte d'autrefois s'ajoutèrent, se mêlèrent, se substituèrent des 
rites nouveaux venus de Grèce et d'Italie. Rome respecta les 
croyances intimés de ses sujets; elle dédaigna de pénétrer au 
fond' de leur âme et de leur imposer une foi religieuse. Il lui 
suffisait qu'aux jours fixés des sacrifices solennels fussent 
offerts sur les autels de Rome et d'Auguste. 

(1) Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 
ann. 1892, p. 400-401. 



CHAPITRE IV. 

LES COUTUMES FUNÉRAIRES. 



Il n'est point de religion qui ne se soit préoccupée de la mort, 
et qui n'ait enseigné à ses fidèles ce que l'être humain devient 
après avoir quitté la vie terrestre. Chaque race, presque chaque 
peuple a conçu, sous une forme diirérente, l'éternelle destinée 
des corps et des âmes. Cette conception a joué un grand rôle 
dans la naissance et le développement des coutumes funéraires; 
elle en a déterminé le caractère, le sens ; elle s'y est réfléchie, 
exprimée. 

Plusieurs nécropoles romaines ont été récemment découvertes 
et explorées en Tunisie ; des fouilles complètes y ont été prati- 
quées avec une méthode et une exactitude vraiment scientifi- 
ques. Le P. Delattre a retrouvé les cimetières des esclaves et 
des affranchis impériaux , qui vivaient à Carthage dans les bu- 
reaux {tabularmm) du proconsul; autour de Sousse, les tom- 
beaux où les habitants d'Hadrumète avaient été ensevelis ont 
été ouverts, visités et minutieusement décrits par MM. Prieur 
de Lacomble et Hannezo ; les nécropoles romaines de Sullec- 
tum, de Thaenae, de Taparura ont été étudiées avec soin ; enfin, 
le docteur Carton a recueilli beaucoup de documents intéres- 
sants et d'observations curieuses dans les champs de sépultures 
qui entouraient la cité de Bulla regia. 

Le principal et le plus. important résultat de ces explorations 
et de ces fouilles a été de jeter une lumière très vive sur les 
coutumes funéraires des habitants de l'Afrique romaine. 

A ne considérer que l'état matériel des corps déposés dans 
les tombeaux , les deux grands modes de sépulture que l'anti- 
quité a connus ont été concurremment employés. Dans les 
mêmes cimetières et aux mêmes époques, les restes des défunts 
étaient tantôt incinérés , tantôt inhumés ; des urnes remplies 



232 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

d'ossements calcinés ont été retrouvées tout près de sarcophages 
qui contenaient des squelettes intacts (1). 

Mais de ce fait matériel, pris à part et en lui-même, on ne 
saurait conclure immédiatement que, parmi les sujets ensevelis 
dans ces nécropoles, les incinérés fussent certainement des 
colons immigrés, venus d'Italie, tandis que les autres auraient 
appartenu aux races phénicienne et libyque. En thèse générale, 
il n'est pas inexact de dire que les Romains brûlaient leurs 
morts et que les Phéniciens les inhumaient : l'incinération fut 
en effet très pratiquée à Rome. De même partout où les Phéni- 
ciens ont vécu, dans tous les pays où ils ont créé des colonies, 
l'inhumation a été le mode le plus usuel de sépulture ; dans la 
mère-patrie, comme autour de Carthage, comme en Sardaigne, 
comme à Gadès, les nécropoles aujourd'hui connues contenaient 
surtout des sarcophages et des squelettes. 

Toutefois cette double règle souffre des exceptions , plus 
nombreuses à Rome, plus rares chez les Phéniciens. Les Ro- 
mains inhumaient primitivement leurs morts : lorsque l'usage 
de la crémation s'introduisit chez eux, plusieurs familles, dont 
la plus illustre est la geiis Cornelia, restèrent longtemps fidèles 
à l'ancien rite ; les mausolées construits le long des grandes 
voies qui traversent la campagne romaine ne renferment pas 
moins de cercueils en pierre que d'urnes cinéraires en terre 
cuite. Quant aux Phéniciens, on cro,yait encore, il y a quelcjues 
années , qu'ils n'avaient jamais connu l'usage de brûler les ca- 
davres ; mais une découverte récente a prouvé que cette opinion 
était inexacte, au moins en ce qui concerne les habitants des 
colonies tyriennes et sidoniennes de l'Afrique septentrionale. 
Dans une des nécropoles puniques d'Hadrumète ont été trou- 
vées, depuis 1888, de nombreuses jarres en poterie, pleines de 
cendres et d'ossements calcinés ; sur quelques-uns de ces vases, 
l'épitaphe du défunt était tracée au pinceau en langue et en 
lettres puniques. D'après M. Ph. Berger (2), l'écriture même de 
ces textes funéraires est très instructive. Les caractères n'en 



(1) Dans la nécropole romaine d'Hadrumète (Dullelin archéologique du 
Comité, ann. 1889, p. 110 et suiv. ; ann. 1893, p. 193 et suiv.); dans la nécro- 
pole romaine de Sullcctum (/cf., ann, 1890, p. 445 et suiv.); à Thaenae {Ici., 
ann. 1892, p. 140 et suiv.). A Bulla regia, l'incincration était générale; tou- 
tefois, le D' Carton a rencontré quelques squclctlcs intacts dans la partie 
de la nécropole qui date certainement de l'époque romaine. {Id., ann. 1890, 
p. 149 et suiv.) 

('i) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1889, p. 102-103. 



LES COUTUMES FUNÉRAIRES. 233 

sont ni tout à fait puniques ni franchement néo-puniques. La 
nécropole d'où proviennent ces inscriptions est donc probable- 
ment antérieure à la domination romaine , puisque l'ancienne 
écriture punique correspond à la période de l'indépendance, 
tandis que l'écriture néo-punique n'a été employée que sous 
l'empire. « D'ailleurs, » ajoute le savant commentateur, « si 
même elle ne datait que de l'époque romaine, on ne saurait ad- 
mettre que des Phéniciens, assez attachés à leurs coutumes 
nationales pour conserver leur écriture , eussent aussi vite 
adopté les mœurs des vainqueurs, si elles avaient été en con- 
tradiction avec leurs croyances religieuses. On est donc amené 
à reconnaître que l'incinération n'était pas aussi contraire 
qu'on l'a dit aux croyances religieuses des populations phéni- 
ciennes, et qu'elle a été pratiquée par elles en Afrique, à une 
certaine époque, en même temps que l'inhumation (1). » 

Il est donc certain que les Romains connaissaient l'inhuma- 
tion et que les Pliéniciens d'Afrique avaient appris à incinérer 
les morts. Il est, par conséquent, impossible d'affirmer que, 
dans l'Afrique impériale, tous les sujets inhumés étaient de 
race phénicienne, et tous les sujets incinérés d'origine étran- 
gère, surtout romaine. Le mode de sépulture ne fournit aucun 
indice précis sur l'ethnographie des défunts. 

La disposition générale des lombes est peut-être plus ca- 
ractéristique. Si les columbaria de Thaenae, de Similthu, de 
Thugga et des environs de cette dernière ville (2), dont les 
parois intérieures étaient percées de niches plus ou moins 
nombreuses destinées à contenir des urnes cinéraires*, rappel- 
lent les mausolées d'Italie; si quelques sarcophages de mar- 
bre (3) ressemblent, par leur forme et par leur décoration exté- 
rieure, aux sarcophages grecs et romains, d'autres tombeaux, 
plus modestes et d'un usage plus populaire, appartiennent cer- 
tainement à une civilisation toute dilférente. Le type le plus 



(1) Voir également Bulletin archéologique du Comité, ann. 1889, p. 381 et 
suiv. — A Carlhagc, le P. Dclattrc a exhumé d'une nécropole certainement 
punique et fort ancienne plusieurs urnes cinéraires. L'usage do la cré- 
mation paraît avoir été répandu dans les colonies phéniciennes d'Afrique 
(lîi'vite archéologique, ann. 1801, 1" sem., p. 5"2 et suiv.) 

(2) Bullt-tin archéologique du Comité, ann. 1892, p. 140 et suiv.; Nou- 
velles archives des missions, t. H, p. 396; Carton, Découvertes épigraphi- 
ques el archéologiques faites en Tunisie, p. 151, 191 et suiv., 249 et suiv. 

(3) Découverts par M. le lieutenant Denis : Bulletin archéologique du Co- 
mité, ann. 1891, p. 478-482. 



234 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

simple, le plus grossier et en même temps le plus original est la 
tombe constituée par un ou plusieurs grands vaisseaux en po- 
terie , telle qu'elle a été retrouvée et étudiée dans une des né- 
cropoles romaines de Taparura par le D' Vercoutre (1). « Soit 
un cadavre d'enfant à ensevelir : on prenait une grande jarre 
(amphore) et on la brisait en deux parties, la cassure étant per- 
pendiculaire au grand axe , ou encore on la sciait ; on y faisait 
entrer le corps et l'on rejoignait les deux parties de la jarre, que 
l'on couchait horizontalement sur le sol en la calant avec des 
pierres pour l'empêcher de rouler ; ensuite on assurait autant 
que possible la fermeture hermétique en plaçant aux points 
inexacts de jonction de la terre, des pierres ou des débris de 
poterie ; le col de la jarre avait été préalablement fermé avec 
un bouchon de ciment. Si le corps était celui d'un adulte, une 
seule jarre était trop petite pour le contenir; dans ce cas, entre 
la partie inférieure et la partie supérieure de la jarre brisée, on 
plaçait une ou plusieurs panses de jarres; le sarcophage était 
alors constitué par trois ou quatre parties emboîtées donnant 
l'apparence d'une jarre entière. Assez souvent, au-dessus de la 
jarre-sarcophage, on disposait un toit pour la protéger; ce toit 
était constitué par de grandes tuiles qui , placées obliquement 
le long des parois de la jarre et s'appuyant contre elle , se tou- 
chaient par leur extrémité supérieure. » Des tombes analogues 
ont été découvertes dans les cimetières romains d'Hadru- 
mète (2) et de Sullectum (3); là, comme à Taparura, la jarre- 
sarcophage ou les fragments de jarres contenaient des sque- 
lettes intacts. A Bullaregia, quelques sépultures étaient formées 
de grands fragments de vases, qui recouvraient et protégeaient 
le mobilier funéraire à la façon d'une voûte ; mais les corps, en- 
sevelis sous ces débris d'amphores . avaient été incinérés (4). 
Dans beaucoup de tombeaux , la jarre ou les panses de jarres 
étaient remplacées par des tuiles appuyées deux à deux les unes 
contre les autres ; à chacune de ses deux extrémités , le sarco- 



(1) Revue archéologique, ann. 1887, 2* sera., p. 28 et suiv.; Comptes ren- 
dus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, ann. 1887, p. 50 et 
suiv.; C. I. L., VIII, Suppl., p. 1154. 

(2) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1889, p. 110 et suiv. ; ann. 1893, 
p. 193 et suiv. 

(3) Id., ann, 1890, p. 445 et suiv. 

(4) Revue archéologique , ann. ^1890, 1" sem., p. 24-25; Bulletin archéolo- 
gique du Comité, ann. 1890, p. 1*49 et suiv. 



LES COUTUMES FUNÉRAIRES. 235 

phage ainsi constitué était clos par une tuile posée de champ (1). 

Soiis ses diverses formes, ce type de sépulture est d'origine 
punique. Le P. Delattre l'a, en eÏFet, trouvé dans une des plus 
anciennes nécropoles de Carthage. Au cours de fouilles entre- 
prises sur la colline même de Byrsa, il atteignit, à une profon- 
deur de 2°, 50 environ, une couche de tombes d'une nature toute 
particulière. C'étaient de grands vases couchés horizontalement 
par lignes sensiblement parallèles; ces vaisseaux, amphores en 
terre rouge ou grise revêtues extérieurement d'une couverte 
jaunâtre, contenaient des ossements humains, le plus souvent 
calcinés. Comrne les menus objets trouvés dans ces tombeaux 
sont presque tous de style égyptisant, cette nécropole date de 
l'époque lointaine où Carthage n'avait pas encore subi l'in- 
fluence industrielle et artistique des colonies grecques de Sicile. 
C'est donc bien d'Orient qu'est venue dans l'Afrique du nord la 
coutume d'ensevelir les cadavres, inhumés ou incinérés, dans 
de grandes jarres en poterie. Celte coutume, qui paraît s'être 
répandue hors des limites du territoire carthaginois, puisque 
Bulla regia était une cité numide, a survécu à la chute de la 
domination punique. Les habitants de l'Afrique romaine l'ont 
observée ; même après leur conversion au christianisme, ils lui 
sont restés fidèles (2). 

Ce n'est pas seulement dans la forme et la nature des tombes 
que l'on reconnaît, à l'époque romaine, la trace d'anciens usages 
et la marque d'une civilisation orientale ; la disposition des 
sépultures et la physionomie générale des cimetières ne sont pas 
moins caractéristiques. 

Il est vraisemblable que les Africains ont reçu de la Grèce et 
de Rome l'habitude de construire des chambres funéraires 
au-dessus du sol, d'élever des mausolées, des stèles et des 
cippes, c'est-à-dire des monuments {monumenta, de monere) des- 
tinés à indiquer l'emplacement exact du tombeau ; enfin , de 
grouper les tombes le long des principales voies par lesquelles 
les vivants entraient dans les villes ou en sortaient; mais les 
hypogées profondément creusés et les sépultures dissimulées 
avec soin sont évidemment d'origine phénicienne. 

(1) Ce genre de sépulture a été surtout étudié à Bulla regia par le docteur 
Carton {Revue archéologique, loc. cit., p. 24-25; Bulletin archéologique du 
Comilé, ann. 1890, p. 178-179). Je l'ai retrouvé en 1892 dans une des nécro- 
poles de Simitthu. 

(2) La nécropole chrétienne de Taparura renferme beaucoup de sépultu- 
res en jarres (Vercoutre, Revue arcliéologique, etc., loc. jam cit.). 



236 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Dans la nécropole romaine d'Hadrumète, au milieu de sépul- 
tures recouvertes de mausolées en maçonnerie ou de caissons 
demi-cylindriques, se sont rencontrées des fosses à inhumation, 
dont aucun monument extérieur ne révélait l'existence, et plu- 
sieurs grands caveaux souterrains auxquels on accédait par des 
escaliers d'une dizaine de marches au moins (1). Ces chambres, 
simples fosses ou vastes caveaux décorés de fresques et de 
stucs, dérivent, sans aucun doute, du môme type que la plupart 
des tombeaux puniques très anciens ouverts par le P. Delat- 
tre (2). Il est incontestable que les usages funéraires importés 
sur la côte -africaine par les premiers colons phéniciens se sont 
perpétués, sous leur forme primitive, sinon partout, du moins 
ici et là. 

D'autre part, il n'est pas impossible de retrouver, à l'époque 
romaine, la trace de coutumes plus anciennes encore et anté- 
rieures aux immigrations asiatiques. Les tribus qui habitaient 
le pays pendant l'âge de la pierre et au début de l'âge du bronze, 
inhumaient leurs morts dans des toml)eaux construits en pierres 
presque brutes ; la plupart de ces monuments funéraires se 
composaient de quatre dalles verticales sur lesquelles était 
placée une dalle horizontale ; dans la chambre ainsi formée, 
le corps était couché sur le dos, les jambes repliées (3). 11 n'était 
pas rare que plusieurs tombeaux fussent alignés le long d'un 
couloir central ; le groupe de sépultures ressemblait alors à une 
allée couverte (4). 

(1) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1889, p. 110 (P. de Lacomblo, 
Nécropole roynaine d'Hadrumète). 

(2) Leur comparer on particulier les tombeaux carthaginois découverts on 
1889 et décrits par le savant archéologue dans la Revue archéologique, 
ann. 1890, 1" scm., p. 8 et suiv.; les fosses, les chambres funéraires et les 
caveaux mis au jour en 1892 {Bulletin archéologique du Comité, ann. lî>93, 
p. 105 et suiv.). 

(3) Des tombeaux de ce genre ont été retrouvés dans l'Enfida : Tour du 
monde, ann. 1875, 1" sem., p. 318; R. Gagnât, E.vp/ora/ions archéologiques.. , 
fasc. II, p. 35-37; Bulletin de Géographie historique et descriptive du Co- 
mité, ann. 1886, p. 93-97; — près des ruines de Sua (Chaouach): Bertholon, 
Exploration anthropologique de la Khroumirie et de la Mogodie [Bulletin 
de géographie historique et descriptive du Comité, ann. 1891, p. 476 et 
suiv.); — autour do I3ulla regia : Anthropologie, t. I, p. 1 et suiv.; — à 
H' cl Turki, dans la haute vallée de l'O. Mahrouf : Bulletin des antiquités 
africaines , ann. 1884, p. 89; — aux portes do Mididis : Bulletin archéolo- 
gique du Comité, ann. 1893, p. 138 et suiv.; dans la région de Tliugga : 
Carton, Découvertes épigraphiques et archéologiques..., p. 325 et suiv. 

(4) Par exemple, à Elles : Bulletin des antiquités africaines, ann. 1884, 
p. 2G() et suiv. ; — et à H' ei Turki (voir la note précédente). 



LES COUTUMES FUNÉRAIRES. 237 

Quelques-uns de ces cimetières mégalithiques, par exemple 
ceux de Thigibba (Hamman Zouakra) et de Mididis servaient 
encore au début de l'empire (1), et dans les deux nécropoles 
romaines de Sullectum et de BuUa regia, on a observé des 
sépultures , tombes ou caveaux , formées de dalles en pierres 
brutes posées de champ (2). Les coutumes funéraires des plus 
anciens habitants n'étaient pas encore, aux premiers siècles de 
l'ère chrétienne, tombées complètement en désuétude. 

Je ne me suis efforcé jusqu'ici que de retrouver, dans la 
forme et la disposition extérieure des sépultures, la trace des 
coutumes phéniciennes et indigènes ; il me faut essayer d'at- 
teindre les conceptions elles-mêmes, religieuses ou philosophi- 
ques, dont ces coutumes ne sont, pour ainsi dire, que l'expres- 
sion matérielle. 

Parmi les peuples de l'antiquité , aucun n'a cru que la mort 
fût pour les êtres humains un anéantissement définitif; ils ont 
tous été, au contraire, convaincus de l'existence d'une autre 
vie, dans laquelle chaque individu conservait sa personnalité 
et son caractère. Mais, pour les uns, le corps ne concourait pas 
moins que l'esprit à déterminer la personnalité humaine ; il 
était nécessaire que chaque être gardât jusque dans la mort sa 
forme extérieure ; ce qui devait survivre, ce n'était pas seule- 
ment le moi psychologique, c'était aussi la matière qui enve- 
loppe ce moi, ou tout au moins, à défaut de cette matière essen- 
tiellement périssable , la forme qu'elle avait revêtue pendant la 
vie terrestre. Cette conception de la destinée future a évidem- 
ment inspiré aux Egyptiens la pratique de l'embaumement (3) ; 
et c'est peut-être sous l'influence des mêmes idées que les Phé- 
niciens ont parfois donné l'aspect du corps humain aux sarco- 
phages dans lesquels ils ensevelissaient leurs morts. 

Or, dans maintes nécropoles africaines ont été retrouvées les 
traces d'une coutume curieuse, tout à fait voisine et sans doute 



(1) Bulletin archéologique du Comitéy ann. 1893, p. 138 et suiv. 

(2) Pour Sullectum : Bulletin archéologique du Comité, ann. 1890, p. 445 
et suiv.,- — pour BuUa regia : Id., ibid., p. 149 et suiv. Il est toutefois né- 
cessaire d'ajouter que les caveaux mégalithiques de la nécropole romaine 
de BuUa regia ont été rencontrés sensiblement au-dessous des tombes, qui 
portaient une épitaphe latine; les lampes et les poteries qu'ils contenaient 
sont d'un type très ancien et rappellent le mobilier funéraire des sépultures 
puniques. La nécropole romaine s'est peut-être ici superposée à une nécro- 
pole antérieure. 

(3) Maspero, Lectures historiques (classe de sixième), p. 131. 



238 



LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 



dérivée des rites funéraires observés en Orient. Au lieu de dé- 
poser simplement le corps du défunt soit dans un grand vaisseau 
en poterie, soit dans un sarcophage en pierre ou en plomb, soit 
dans un cercueil en bois, soit même dans un loculus, les Afri- 
cains l'enfermaient quelquefois dans une gangue de chaux vive 
ou de chaux mélangée avec du plâtre (l). Le cadavre était pour 
ainsi dire moulé ; bien souvent , aujourd'hui , tandis qu'au 
moindre contact les squelettes se brisent et se réduisent en 
poussière, les blocs de chaux gardent encore, après plus de 
quinze siècles , les empreintes des corps et des linceuls qui les 
enveloppaient. Ici l'être matériel a été détruit ; il n'en reste 
rien ou presque rien, mais la forme en a subsisté, fidèlement 
conservée par ce moule artificiel. 

Les peuples de race hellénique s'étaient fait de bonne heure 
une idée toute différente de la mort et de la destinée future. Ils 
n'avaient pas tardé à comprendre que le corps humain se dé- 
compose rapidement , lorsque la vie ne l'anime plus , et que ce 
n'est pas la partie matérielle de notre être qui survit. Ce qu'ils 
considéraient comme immortel, c'est l'âme, la Wu^ii- Le cadavre 
restait dans la tombe; seule, l'âme descendait aux Champs- 
Elysées, où l'ombre du défunt conservait sa personnalité psy- 
chologique et morale. Tandis que les Orientaux étaient préoc- 
cupés d'assurer la conservation du corps lui-même et de sa 
forme extérieure , les Grecs se souciaient avant tout de l'âme , 
de l'ombre du défunt; ils brûlaient ses restes, mais ils n'ou- 
bliaient jamais de placer dans la bouche du mort une obole des- 
tinée au nocher des Enfers : toute âme qui ne pouvait pas 
franchir le Styx était condamnée pour l'éternité à errer sur les 
bords du fleuve infernal, sans jamais entrer dans le royaume de 
Pluton. Il résulta de cette conception de la mort que l'incinéra- 
tion devint rapidement générale en Grèce : si l'on inhumait 
encore pendant la période dite mycénienne, dés l'époque homé- 
rique la crémation était le rite funéraire le plus usuel. La 
même coutume se répandit de bonne heure en Italie ; les tombes 



(1) Bulletin archéologique du Comité, aan. 1889, p. 110 etsuiv.; ann. 1893, 
p. 193 et suiv. (nécropolo romaine d'Hadrumète) ; — /d., ann. 1890, p. 149 et 
suiv.; ann. 1892, p. G9 et suiv. (nécropoles de Bulla regia); — Id., ann. 1892, 
p. 140 et suiv. (nécropole romaine de Thaenae); — Archioes des Missions^ 
3* série, t. XIII, p. 178, note 1 (nécropole d'Ammaedara) ; — Revue archéo- 
logique, ann. 1888, 1" sera., p. 151 et suiv.; C. /. L., VIII, SuppL, p. 1301- 
1302 (Cimetières des affranchis impériaux à Carthago) ; — Carton, Décou- 
vertes épiyr&phiques et archéologiques..., p. 44 (environs d'Âgbia). 



LES COUTUMES FUNÉRAIRES. 239 

à incinération sont nombreuses dans les nécropoles étruscjues, 
et l'on sait de quel respect étaient entourées dans chaque 
famille romaine les urnes qui renfermaient les cendres des 
aïeux. 

L'incinération , on l'a vu plus haut (pag. 232-233) , n'était 
inconnue ni à Carthage ni dans les autres colonies phéniciennes 
de Libye. Toutefois, au temps de la domination punique, l'inhu- 
mation y était beaucoup plus fréquente. L'habitude de brûler 
les cadavres et de déposer les ossements calcinés dans des vases 
en terre cuite ou en plomb ne se répandit vraiment en Afrique 
qu'après la conquête romaine. La présence d'une pièce de 
monnaie dans les tombes africaines de l'époque impériale prouve 
d'ailleurs que les habitants du pays ont emprunté cette coutume 
à des peuples helléniques ou hellénisés, chez lesquels était née 
ou avait été favorablement accueillie la légende de Gharon , le 
nocher des Enfers. 

Il n'est pas jusqu'au mobilier funéraire lui-même dont la 
composition et le caractère n'aient été, dans une certaine me- 
sure, déterminés par l'idée que les différents peuples se faisaient 
de la mort. Chez les Phéniciens et les Carthaginois, comme 
chez les Egyptiens, les objets de toutes sortes déposés dans les 
tombes : aliments, bijoux, vases en poterie ou en métal, armes 
et statuettes , étaient , si je puis m'exprimer ainsi , des objets 
réels dont le mort pouvait et devait se servir : on enfermait par- 
fois avec lui de véritables trésors. En agissant ainsi, les peuples 
orientaux étaient logiques et conséquents avec eux-mêmes ; 
puisqu'ils croyaient que l'existence matérielle de l'être humain 
se prolongeait au delà du tombeau , il était de leur devoir de 
mettre à la portée du défunt , au moment de la séparation su- 
prême, tout ce qui lui avait été utile ici-bas, de lui assurer tout 
le bien-être dont il avait joui, tout le luxe auquel il avait été 
habitué pendant sa vie terrestre. 

Au contraire , dans les pays où l'incinération se pratiquait 
couramment, le mobilier funéraire était d'une nature toute dif- 
férente. Il se composait surtout de poteries le plus souvent ba- 
nales, d'une ou de deux lampes en terre cuite de forme commune 
et très simplement décorées , de quelques aiguilles en os ou en 
métal ; quelquefois à ce mobilier très modeste étaient joints un 
miroir ou une statuette. Dans la pensée des vivants, ces objets 
n'étaient destinés à aucun usage pratique ; ils ne devaient pas, 
ils ne pouvaient pas servir aux défunts dont les restes avaient 
été réduits en cendres, dont le corps n'existait plus. On ne les 



240 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

déposait sans doute dans les tombes que pour rester, en appa- 
rence, fidèle à une tradition héritée des ancêtres. 

Le mobilier funéraire, trouvé jusqu'à présent dans les nécro- 
poles romaines d'Afrique, appartient exclusivement à cette der- 
nière catégorie (1). Les sépultures puniques ouvertes par le 
P. Delattre renfermaient, au contraire, de nombreux bijoux, 
des amulettes et des colliers de style égyptisant , des vases de 
formes et de dimensions diverses, plusieurs lampes de type 
primitif et quelques armes (2). Quant aux tombes mégalithi- 
ques, il en est bien peu qui soient restées intactes jusqu'à nos 
jours; presque toutes celles qui ont été récemment explorées 
avaient été violées autrefois. Dans quelques monuments qui 
avaient échappé à l'avidité des chercheurs antiques, on n'a ren- 
contré, outre les squelettes, que des vases en poterie fort gros- 
sière et des ustensiles en bronze (3). 

Il paraît donc certain qu'à l'époque impériale les Africains 
observaient plutôt, en ce qui concerne le mobilier funéraire, 
les usages des Grecs et des Latins que les coutumes des anciens 
Numides ou les rites importés en Libye par les colons phéni- 
ciens. Il n'est toutefois pas impossible de saisir, à ce point de 
vue, une transition au moins apparente entre les sépultures des 
Berbères et des Carthaginois et les tombes romaines. Le D"" Car- 
ton a distingué, dans la nécropole de BuUa regia, plusieurs 
sortes de tombes, les unes très anciennes et peut-être antérieu- 
res à la colonisation romaine , les autres datant, sans aucun 
doute possible, des premiers siècles de l'empire. Toutes, elles 
contenaient des vases en poterie et des lampes; mais, tandis 
que les lampes romaines étaient absolument neuves et ne por- 
taient aucune trace de combustion, le bec des lampes dites pu- 
niques était couvert de noir de fumée; celles-ci avaient été 
allumées au moment de la cérémonie funèbre, pour servir 
réellement au défunt, dont le corps avait été inhumé ; celles-là, 



(1) Voir, en particulier, les relations des fouilles exécutées dans les né- 
cropoles romaines de BuUa regia {Bulletin archéol. du Comité, ann. 1890, 
p. 182 et suiv.; ann. 1892, p. 69 et suiv.) ; — d'Hadrumète (/d., ann. 1889, 
p. 111 et suiv.: ann. 1893, p. 196 et suiv.); — de Thaenao (/d., ann. 1892, 
p. 140-144); — d'Hadjeb el Aïoun (/d., anc^ 1893, p. 146 et suiv.). 

(2) Revue archéologique, ann. 1891, 1" sera., p. 52 et suiv. 

(3) Par exemple, aux environs de Bulla rogia {Anthropologie , t. I, p. 1 
et suiv.), près de Mididis {Bulletin archéologique du Comité, ann. 1893, 
p. 138 et suiv.), prés de Thugga (Carton, Découvertes, p. 3G0) et de Thubur- 
sicum Bure (Id., ibid., p. 350-352). 



LES COUTUMES FUNÉRAIRES. 241 

au contraire, avaient été tout simplement déposées près des 
urnes où dormaient les cendres des morts ; dans les tombes à 
incinération, ce rite n'avait plus de sens ni de portée pratique. 
Chez les peuples pour lesquels la destinée future de l'être 
humain se liait étroitement à la persistance du corps et de sa 
forme matérielle , le mobilier funéraire avait sa raison d'être ; 
il se transforma et se réduisit peu à peu dans tous les pays où 
se développa une conception de la mort plus élevée, et où l'in- 
cinération devint le mode usuel d'ensevelissement. Pendant de 
longs siècles , les Berbères et les colons phéniciens avaient 
inhumé leurs morts. Sous l'influence de la civilisation grec- 
que et plus tard de la colonisation romaine, l'usage de la cré- 
mation se répandit dans la province : les deux rites y jouis- 
saient, sous l'empire, d'une égale faveur. C'est alors que la 
disposition et l'aspect des tombes changèrent ; les objets enfer- 
més dans la sépulture, avec les restes du défunt, perdirent leur 
caractère utile; le nombre en diminua. 

Par cela même qu'ils croyaient à l'existence d'une autre vie, 
les peuples de l'antiquité ont tous pensé que les vivants et les 
morts n'étaient pas absolument ni éternellement séparés les 
uns des autres ; ils ont conçu , sous des formes diverses, les 
rapports qui devaient exister entre ceux qui étaient restés ici-bas 
et ceux qui avaient quitté le monde terrestre ; ces conceptions 
différentes, inspirées sans nul doute et déterminées par l'idée 
particulière que chaque nation s'était faite de la mort elle- 
même, se trouvent exprimées et comme réllôchies dans certains 
usages et dans certains rites funéraires. Il me parait intéres- 
sant et utile d'explorer encore, à ce point de vue, les nécropoles 
romaines d'Afrique. 

Parmi les sépultures dont se composent ces nécropoles, .il en 
est qui ont été construites de manière à ce qu'aucune commu- 
nication matérielle ne fût possible entre les vivants et le défunt : 
les restes du mort, cendres ou squelette, y étaient rais hors de 
toute portée, à l'abri de tout contact. Autour d'Uadrumète, 
beaucoup de tombes, creusées certainement à l'époque impé- 
riale, étaient hermétiquement closes ; le cadavre reposait alors 
au-dessous de tuiles ou de grandes dalles , que surmontait soit 
un mausolée, soit un caisson demi-cylindrique. Le même type 
de sépulture a été retrouvé dans maints cimetières romains du 
pays, à SuUectum, à Bir el Hafeï, à Bulla regia (1). 

(1) Nécropoles romaines d'Hadrumète : Dullelin archéologique du Comilé, 
T. 16 



242 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

D'autres tombeaux se composaient uniquement d'un bloc de 
maçonnerie, dans l'intérieur duquel des urnes cinéraires avaient 
été cachées au milieu des matériaux de construction (1). Ici, la 
sépulture était entièrement souterraine; aucune stèle, aucun 
cippe, aucun indice, si modeste qu'il fût, n'en révélait l'empla- 
cement (2) ; là, entre le monument extérieur et le sarcophage en 
tuiles qui renfermait, avec les restes du défunt, le mobilier fu- 
néraire, avait été disposée une masse compacte de pierres 
agglomérées dans une gangue de ciment et de mortier (3). 

Il est donc certain que bien souvent l'on s'est efforcé de créer 
une barrière infranchissable entre les vivants et les morts, 
tantôt en isolant les dépouilles des défunts dans des sépultures 
closes de partout, tantôt en dissimulant autant que possible les 
tombes elles-mêmes. Il me semble difficile de contester l'origine 
orientale de cette coutume et des idées qui l'ont inspirée. Les 
Egyptiens et les Phéniciens ne se préoccupaient-ils pas surtout 
de rendre inaccessibles les chambres funéraires où avaient été 
déposés les sarcophages et les momies, ceux-ci, en creusant 
dans les flancs de leurs pyramides un labyrinthe de couloirs, 
ceux-là, en construisant leurs caveaux au fond de puits verti- 
caux ; les uns et les autres en obstruant par des dalles énormes 
ou même en murant l'entrée de la tombe ? Les nécropoles puni- 
ques de Carthage, de Vaga, d'Hadrumète (4), présentent des 
dispositions analogues ; les chambres funéraires y sont profon- 
dément enfouies ; pour les atteindre , il a fallu descendre dans 
des puits rectangulaires, dont l'orifice n'était indiqué par aucun 
monument. 

Ce caractère des sépultures égyptiennes et phéniciennes s'ex- 



ann. 1889, p. 110; — de Sullectum : Id., ann. 1890, p. 445 et suiv.; de Bir el 
Hafeï : Archives des Missions, 3* série, t. XIII, p. 97 (Saladin, /" rapport); 
de Bulla regia; Bullelin archéologique du Comité, ann. 189?, p. 69 et suiv. 

(1) Par exemple, autour d'Hadrumète : Bullelin archéologique du Comité, 
loc. cit., p. 110. 

(2) Dans les nécropoles d'Hadrumète : Id., loc. cit.. p. 110. 

(3) C'est le cas dans la nécropole romaine de Bulla regia : Bulletin ar- 
chéologique du Comité, ann. 1890, p. 149 et suiv. — Le D' Carton suppose 
que l'on avait ainsi procédé pour empêcher la dalle et le caisson qui la 
surmontait d'écraser le mobilier funéraire. Il n'en est pas moins vrai que 
ce bloc maçonné, lorsqu'il n'était traversé par aucun conduit, interdisait 
toute communication entre le monument extérieur de la sépulture et la 
tombe proprement dite. 

(4) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1889. p. 119 et suiv.; ann. 1893, 
p. 94 et suiv.; Rci-uc avchcologiquc, auu. 1887, 1" seni., p, 39 el suiv. 



LES COUTUMES FUNÉRAIRES. 243 

plique très bien par la conception même que les Egyptiens et 
les Phéniciens s'étaient faite de la mort. Pour que la destinée 
future du défunt pût s'accomplir, il fallait que son corps de- 
meurât éternellement dans le tombeau où il avait été déposé, et 
qu'il eût toujours à sa portée le nombreux et complexe mobilier 
funéraire qu'on y avait enfermé en même temps que lui : de là, 
nécessité absolue de protéger la sépulture contre toute violation, 
de la rendre en quelque sorte introuvable ou tout au moins d'en 
interdire l'accès (1). Cette tradition se perpétua en Afrique 
jusque sous la domination romaine, et, ce qui est fort curieux, 
elle fut même observée dans certaines tombes à incinération. 
Le mode de sépulture était alors, pour ainsi dire, en con- 
tradiction avec le caractère et la disposition du tombeau. 

Tandis que les coutumes importées jadis de l'Orient survi- 
vaient à l'indépendance de Carlhage, des idées venues d'ailleurs 
et, avec ces idées, des rites nouveaux pénétraient dans l'Afrique 
romaine. A côté des tombes où les morts étaient enfermés sans 
communication matérielle avec le reste du monde, se dressaient 
des monuments dont les vivants se servaient pour entrer en 
relations directes avec le défunt. Les plus intéressants de ces 
monuments sont les sépultures des alTranchis impériaux de 
Garthage, découvertes et si soigneusement décrites par le père 
Delattre. Ce sont des cippes carrés, ayant en général l'",5U de 
hauteur, et de 0'°,50 à 1 mètre de largeur. Construits tous en 
maçonnerie, ils renferment une ou plusieurs urnes remplies d'os- 
sements calcinés ; chaque urne est recouverte d'une patère percée 
d'un trou au centre et mise en communication avec l'extérieur au 
moyen d'un tube en terre cuite. Ce tube est placé soit vertica- 
lement, suivant l'axe du cippe, de façon à aboutir au centre de 
la face supérieure, soit obliquement pour venir déboucher sur 
une des parois latérales. C'est par ce tube que les libations 
faites sur le cippe parvenaient jusqu'à l'urne cinéraire ; c'est 
également dans ce tube qu'étaient introduites ces lamelles de 
plomb roulées, sur lesquelles étaient gravées des imprécations 
ou des prières adressées soit au défunt lui-même , soit au sou- 
verain du royaume infernal (2). 

(1) La violation dos sépultures était considérée, en Egypte, comme un 
des crimes les plus odieux. 11 est dit, dans le Livre des Morls : « Jo n'ai 
pas enlevé les provisions ou les bandelettes des morts. » (Maspero, Ilisloire 
ancienne des peuples de l'Orient, 3"" éd., 1878, p. 45.) 

(2) C. /, L., VIII, SuppL, p. 1301-1302; Revue archéologique , ann. 1888, 
1" som., p. 151 et suiv. 



244 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Des tombeaux du même type ont été récemment trouvés dans 
la nécropole romaine d'Hadrumète et près d'Agbia (1). A Biilla 
regia, les grandes dalles de pierre qui supportent les caissons 
sont quelquefois traversées par un conduit cylindrique , plus 
rarement par un tube en terre cuite qui aboutit au sarco- 
phage (2). 

On ne saurait se méprendre sur le véritable caractère de ces 
sépultures. Il est évident qu'en disposant à travers les dalles 
des tombeaux de Bulla regia, comme dans la maçonnerie des 
cippes de Carthage et d'Hadrumète , ces conduits ou ces tubes , 
les vivants voulaient rester en communication constante avec 
ceux qu'ils avaient perdus, non pas avec leur corps ou avec 
leurs cendres , mais avec leur ombre dépouillée de toute enve- 
loppe matérielle et passée désormais au rang des Dieux Mânes. 
De telles sépultures n'étaient plus des demeures souterraines , 
où les restes des morts devaient être et rester à l'abri de tout 
sacrilège : les cippes étaient des autels , les mausolées étaient 
de petits temples où l'on venait faire des libations en l'honneur 
des défunts. C'est d'Italie que le culte des Dieux Mânes a passé 
dans l'Afrique romaine ; avec ce culte s'y est introduite une 
conception nouvelle des relations qui doivent exister entre les 
vivants et les morts; les cippes de Carthage, d'Hadrumète et 
d'Agbia, les tombeaux de Bulla regia qui viennent d'être décrits 
sont comme les signes extérieurs et matériels de cette conception. 

Quel que soit le point spécial sur lequel se porte le regard 
pendant une excursion à travers les nécropoles romaines d'Afri- 
que, ce qui frappe l'attention , c'est la présence simultanée et 
contemporaine de coutumes funéraires très diverses , qui pro- 
viennent surtout de deux sources différentes, et qui démontrent 
l'existence de deux courants d'idées tout à fait distincts. Les 
plus anciens habitants du pays inhumaient leurs morts dans 
des cavernes naturelles ou dans des tombeaux mégalithiques ; 
les colons phéniciens venus d'Orient apportèrent avec eux l'ha- 
bitude d'enfouir profondément et de dissimuler le plus possible 
les sépultures ; le souci dominant d'assurer la persistance après 
la mort du corps humain ou de sa forme extérieure , et de 
mettre à la portée du défunt tout ce qui lui avait été utile et 
nécessaire pendant sa vie terrestre ; l'usage enfin d'ensevelir 



(1) Bulletin archéologique du Comité, ana. 1893, p. 193 et suiv ; Carlon, 

Découvertes , p. 42-43, fig. 11. 

('2} Bulletin archéologique du Comité, ann. 1890, p. 156-157. 



LES COUTUMES FUNÉRAIRES. 245 

les cadavres dans de grands vaisseaux en poterie. De la Sicile 
grecque et de l'Italie hellénisée , d'autres rites passèrent en 
Afrique : les tombes se creusèrent alors à fleur de sol; les. mo- 
numents funéraires se construisirent en plein air autour des 
villes ; les vivants s'accoutumèrent à entrer en relations avec 
les morts, à faire des libations en leur honneur, à leur adresser 
des prières, en un mot à célébrer le culte des Mânes. 

Il ne faudrait pas croire que ces usages d'origine si différente 
se soient succédé, ou qu'ils aient régné, les uns dans une partie 
du pays, les autres dans une autre. En réalité, ils ont coexisté 
dans le temps et dans l'espace. Les divers modes de sépulture 
et les types de tombes les plus variés ont été reconnus et trouvés 
pêle-mêle dans les nécropoles romaines d'Hadrumète et de 
Bulla regia. Les anciennes traditions survécurent, tandis que 
des coutumes nouvelles s'introduisaient. Ces traditions et ces 
coutumes se pénétrèrent les unes les autres, comme sans doute 
les deux courants d'idées qu'elles représentaient. De même que 
les cadavres inhumés étaient soit enfermés dans des sépultures 
hermétiquement closes, soit couchés dans un double lit de 
chaux et de plâtre , de même des urnes cinéraires furent ici 
noyées dans la maçonnerie des tombeaux, là profondément 
enterrées sous une masse compacte de pierres et de mortiers. La 
formule religieuse Dis nianibiis sacnnn fut inscrite sur maintes 
sépultures dont la disposition extérieure et le caractère ne 
répondaient nullement à cette conception gréco-romaine de la 
mort. 

L'étude des coutumes et des rites funéraires observés dans 
l'Afrique romaine aboutit donc, en somme, aux mômes conclu- 
sions que l'examen delà religion, des idiomes, de l'onomastique 
et de la nomenclature. Deux éléments d'origine diverse, indé- 
pendants l'un de l'autre, sont entrés en contact vers le temps de 
l'ère chrétienne ; loin de se combattre ou de se détruire mutuel- 
lement, ils se sont en quelque sorte associés et fondus. Les 
mœurs antiques, héritées des colons Phéniciens, des Numides 
et des Liby-phéniciens, se sont modifiées en apparence; les 
usages nouveaux introduits par Rome ont été accueillis sans 
résistance et souvent adoptés; mais cette transformation a été 
plus superficielle que profonde; elle n'a pas atteint les morts 
plus que les vivants ; elle est beaucoup plus sensible dans les 
riches tombeaux et les mausolées orgueilleux que dans les 
tombes modestes et anonymes. 



CHAPITRE V. 

ETHNOGRAPHIE DES HABITANTS DE l'aFRIQUE PROCONSULAIBE. 

LES ÉLÉMENTS ÉTRANGERS. 



En abordant , au début de ce livre , l'étude de la population 
qui habitait l'Afrique proconsulaire pendant les trois premiers 
siècles de l'empire, je me suis posé les questions suivantes : 
Quelle était l'origine ethnographique de cette population? Les 
provinces africaines avaient-elles été envahies par des colons 
venus de l'étranger, ou bien, au contraire, les anciens habitants 
étaient-ils demeurés dans le pays ? 11 me semble que les précé- 
dents chapitres me fournissent les éléments d'une réponse au 
moins très vraisemblable. 

A ne juger que sur l'apparence , on pourrait croire que les 
Africains soumis à l'autorité du proconsul de Carthage portaient 
des noms latins , parlaient et écrivaient la langue latine , ado- 
raient les dieux et les déesses du panthéon gréco-romain, obser- 
vaient enfin les mêmes usages et pratiquaient les mêmes rites 
funéraires que les Latins du Latium et que les peuples d'Italie. 
On serait donc tenté de penser et d'afïïrmer que l'ancienne po- 
pulation avait complètement disparu, exterminée ou chassée par 
les vainqueurs, et qu'en son lieu et place, des colons étrangers 
occupaient les territoires sur lesquels avaient jadis régné 
Carthage et les rois numides. 

J'ai essayé de prouver que ces apparences étaient trompeuses. 
Si mes efforts n'ont pas été vains , je crois avoir démontré que, 
sous leur aspect latin , la nomenclature et l'onomastique des 
habitants de l'Afrique romaine différaient moins qu'il ne parait, 
à première vue, de la nomenclature et de l'onomastique punico- 
libyquos ; que, si le latin était devenu la langue officielle et ad- 
ministrative, l'idiome en quelque sorte aristocratique, que l'on 
apprenait dans les écoles, et que la bonne société affectait d'em- 



ETHNOGRAPHIE DES HABITANTS DE l'aFRIQUE PROCONSULAIRE. 247 

ployer à l'exclusion de tout autre , les gens du peuple parlaient 
encore , dans toute l'étendue de la région , ici le punique , là le 
libyque; que les noms multiples et variés des divinités grecques 
et romaines dissimulaient à peine les dieux et les déesses 
qu'avaient adorés les colons phéniciens, et, après eux, les tribus 
numides soumises à l'influence carthaginoise ; que le paganisme 
africain, sous l'empire, était profondément dissemblable du 
polythéisme anlhropomorpliique des Grecs et des Romains hel- 
lénisés ; enfin, que les usages et les rites funéraires, révélés par 
des fouilles nombreuses, et par l'exploration méthodique de 
maintes nécropoles romaines, ne dérivaient pas moins des tra- 
ditions puniques que des coutumes observées à Rome au temps 
de César et d'Auguste. Le passé survivait donc dans ce pays ; 
sous la toge romaine dont il était revêtu, il avait gardé ses traits 
les plus caractéristiques. 

Il est incontestable qu'il ne serait resté presque aucune trace 
de ce passé, si les habitants n'avaient pas été, en très grande 
majorité, les descendants des Carthaginois et des Libyens (1). 

(1) C'est d'ailleurs ce que semblent confirmer les trop rares documents 
anthropologiques et iconographiques, trouvés jusqu'à présent dans l'Afrique 
du Nord. — Quelques crânes, assez bien conservés, ont été examinés par 
MM. les docteurs Collignon et Bcrtholon {L'Anthropologie, ann. 1892, p. 163 
et suiv. ; Documents anthropologiques sur les Pliéniciens , communication 
faite lo 1 juillet 1892 à la Société d'anthropologie de Lyon); ils ont été re- 
cueillis les uns par le P. Dclattre dans les tombeaux puniques de Byrsa; un 
autre, par le D' Carton, sous un mausolée de Bulla rcgia, construit certai- 
nement à l'époque romaine ; d'autres, par le lieutenant Hannczo, dans une 
nécropole voisine de Mahcdia, nécropole d'origine incontestablement puni- 
que, mais ou l'on ensevelissait encore sous l'empire; d'autres enfin dans lo 
cimetière chrétien de Thabraca. On no saurait mettre en doute l'origine 
phénicienne des individus exhumés sur l'emplacement même de Carthage. 
Or les crânes qui proviennent des fouilles exécutées prés de Mahedia, ainsi 
que dans les ruines de Bulla regia et de Thabraca, sont absolument iden- 
tiques à ces crânes phéniciens. Comme la race phénicienne se distingue très 
nettement, par ses indices anthropologiques, et de la race dite indigène, et 
de la race européenne, il me parait certain que les descendants des anciens 
colons tyrions et sidoniens étaient restés en Afrique sous la domination ro- 
maine ; ils semblent mémo ne pas s'être fondus dans les autres races qui 
vivaient en même temps qu'eux sur le sol africain, puisque les crânes de 
deux chrétiens de Thabraca, morts sans doute au. quatrième ou au cin- 
quième siècle, sont exactement semblables aux crânes de deux Carthaginois 
ensevelis, dix siècles au moins plus tôt, sous les dalles grossièrement 
équarries des sépultures puniques. Quant aux documents iconographiques, 
trois tètes seulement peuvent, je crois, être citées ici à titre de documents : 
elles proviennent toutes les trois de Sicca Veneria. La première est une 
têlc de femme, en marbre blanc, encore inédite, bien qu'elle soit exposée 



548 LES cnf.s romaines de la Tunisie. 

Une population étrangère aurait apporté avec elle des mœurs 
nouvelles; et surtout, si les vainqueurs s'étaient installés, au 
lendemain de la conquête, autour de Carthage et dans l'an- 
cien royaume numide, ils n'auraient certainement pas adopté 
les mœurs des peuples vaincus par eux et chassés de leur 
patrie. 

Les anciennes populations demeurèrent donc en Afrique. 
Elles n'appartenaient pas toutes à une seule et même race. 
Lorsque les marins.de Tyret de Sidon s'établirent sur les riva- 
ges africains, le pays n'était pas désert; des tribus, probable- 
ment nomades, y vivaient, avec lesquelles les colons phéniciens 
entrèrent soit en lutte, soit en relations commerciales. Phéni- 
ciens et Libyens se rapprochèient peu à peu et s'unirent par 
des mariages ; de l'union des deux races naquit une population 
mélangée, que l'antiquité a connue sous le nom très significatif 
de Liby-Phéniciens. Les documents archéologiques confirment 
les traditions recueillies par les histoi'iens grecs et latins : sur 
la. côte orientale, les nécropoles primitives des cités maritimes 
sont franchement phéniciennes; dans l'intérieur du pays, les 
plus anciennes sépultures sont, au contraire, franchement mé- 
galithiques. Mais la civilisation punique ne tarda pas à péné- 
trer chez les Libyens ; des colonies carthaginoises se fondèrent 
au milieu d'eux ; la langue des nouveaux venus se propagea vers 
l'ouest : les inscriptions puniques de Thugga, de Simitthu, 
d'Althiburus le démontrent amplement (1). La plupart des tribus 
mjmides adoptèrent la religion de Baal et de Tanit ; enfiil le 
mobilier funéraire trouvé sous plusieurs dolmens , près de Mo- 
grawa notamment, ressemble de très près à celui des sépultures 
puniques ouvertes par le P. Delattre sur la colline de Byrsa (2). 



depuis plus de six ans au musée Alaoui. 11 est très probable que nous pos- 
sédons là le portrait d'une femme de Sicca, originaire du pays : le mémo 
type et la même physionomie se rencontrent encore aujourd'hui dans les 
tribus indigènes voisines du Kef. Les deux autres têtes sont des portraits 
dhommcs, peut-être de magistrats municipaux; elles ont été publiées et 
étudiées par M. Saladin (Nouvelles archives des missiovs, t. II, p. 560-561, 
pi. XIV, 5). Si l'une d'elles est absolument romaine, dans l'autre au contraire 
se reconnaît à coup sûr un type berbère, ou particulier un de ces types do 
montagnards blonds ou presque blonds, qu'il n'est pas rare de rencontrer 
en Tunisie. 

(1) J. Halcvy, Eludes berbères, n° I, p. 10-17; Appendice, p. 178-181. Ph. 
Berger, Histoire de l'écriture, p 327-3'29. 

(?) nulletin i/trchéologiquc du Comité, ann. 1^93, p. 138 et suiv. (Denis, 
Noie sur quelques nécropoles mégalithiques du centre de la Tunisie). 



ETHNOGRAPHIE DES HABITANTS DE l'aFRIQUE PROCONSULAIRE. 249 

Les deux races phénicienne et libyque n'étaient donc pas res- 
tées, sous l'empire de Carthage, étrangères Tune à l'autre; 
mais la fusion de ces deux éléments^ ethnographiques fut sur- 
tout favorisée par l'établissement de la domination romaine. A 
mesure que la province se colonisa, l'idiome néo-punique se 
répandit et le culte de Saturne devint populaire jusqu'au fond 
des campagnes. Il serait donc très malaisé, pour ne pas dire 
impossible, de distinguer, parmi les Africains de l'époque impé- 
riale, les héritiers des anciens colons phéniciens et les descen- 
dants des cavaliers numides. Il est seulement permis de croire 
que l'élément punique était demeuré plus pur et plus puissant 
prés des rivages de la Méditerranée, autour des anciennes co- 
lonies tyriennes et sidoniennes, tandis que, dans les régions 
montagneuses et peu accessibles, les Berl>ères avaient beaucoup 
moins subi qu'ailleurs l'influence des Orientaux. 

Cette population, issue du mélange de deux races très diver- 
ses, accueillit de bon gré la civilisation gréco-romaine; les 
noms latins, la langue et l'écriture latines, la nomenclature 
mythologique et certaines coutumes funéraires des Grecs et 
des Romains se répandirent dans la province. Ces usages nou- 
veaux s'introduisirent peu ^ peu; la présence au milieu des 
indigènes d'éléments étrangers, plus ou moins nombreux et 
plus ou moins stables , aida beaucoup sans doute à leur diffu- 
sion. 

Les fonctionnaires provinciaux n'étaient pour ainsi dire ja- 
mais originaires des pays dans lesquels ils exerçaient leurs 
charges. Les gouverneurs d'Afrique étaient, avec ceux d'Asie, 
les seuls gouverneurs de rang consulaire ; aussi, pendant le pre- 
mier siècle de l'empire , sortaient-ils en général des plus illus- 
tres familles romaines, par exemple des génies Domitia (L. Do- 
mitius Ahenobarbus en 12 av. J.-C), Fabia (Q. Fabius Maximus 
Africanus en 5 av. J.-C), Calpurnia (L. Calpurnius Piso, 1 avant 
ou après J.-C), Cornelia (L. Cornélius Lentulus, 4-5 ap. J.-C; 
Cn. Cornélius Lentulus Cossus, en 6 ap. J.-C).* Plus tard, lors- 
que les provinciaux s'élevèrent aux plus hautes dignités de 
l'empire , les empereurs comprirent combien il pouvait être 
dangereux de confier à un proconsul ou à un propréteur le gou- 
vernement de la province dans laquelle il était né. Le péril 
était particulièrement grave en ce qui concernait VAfrica, pays 
riche et fertile, qui jouait un rôle important dans l'alimentation 
de Rome et de l'Italie tout entière. Ce qui probablement n'avait 
été d'abord qu'une règle de conduite politique, devint, sous 



250 



LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 



Marc-Aurèle, une loi d'empire (1). Et, de fait, tous les procon- 
suls d'Afrique, dont le lieu de naissance est connu, étaient 
étrangers à la province. Marins Priscus (98-99) était né en Béti- 
que (2); P. Tullius Varro (vers 140) avait vu le jour dans l'anti- 
que ville étrusque de Tarquinies (3) ; Q. LoUius Urbicus était 
Africain, il est vrai, mais originaire de la Numidie, région 
soumise à l'autorité du légat propréteur commandant de la lé- 
gion IIP Auguste (4) ; M. Ulpius Arabianus (146) était, suivant 
toute apparence, né en Palestine, à Amastris (5) ; M. Junius Ru- 
finus Severianus (160-161) était Gaulois (6) ; G. Octavius Appius 
Suetrius Sabinus, contemporain d'Alexandre Sévère, était pro- 
bablement venu au monde sur les bords du lac Léman (7). 

Quant aux lieutenants (legati) et aux questeurs, ils étaient 
d'habitude choisis , comme tous ceux qui composaient la suite 
"du gouverneur, par le proconsul lui-même, et les proconsuls ai- 
maient à s'entourer de leurs parents, de leurs amis, de leurs 
compatriotes. 

Les nombreux procurateurs impériaux, qui veillaient dans 
tout le monde romain aux multiples intérêts de leur maître, 
étaient, eux aussi, envoyés d'Italie dans les provinces; et les 
empereurs durent se garder avec soin de confier, soit la gestion 
des biens du patrimoine, soit la perception des redevances des- 
tinées au fisc, à des fonctionnaires qui aui-aient eu des liens 
trop étroits avec le pays qu'ils étaient chargés d'administrer. 

Les fonctionnaires de tout ordre et de tout rang, qui repré- 
sentaient en Afrique l'autorité impériale, y formaient donc un 
véritable noyau d'étrangers. Sans doute ils n'ont matérielle- 
ment et pécuniairement contribué ni à la mise en valeur du sol 
ni à l'embellissement des villes ; mais par eux s'est exercée 
l'action de la civilisation romaine, et, s'ils n'ont pas été les ou- 
vriers de la colonisation, ils en ont été, chacun dans la mesure 
de ses talents et dans les limites de sa compétence , les princi- 
paux initiateurs. 

Rome n'a pas seulement envoyé, dans cette province, des 



(1) Ch. Tissot, Fasies de la province d'Afrique, p. 124. 

(2) Pline le Jeune, Lettres, III, 9. 

(3) Ch. Tissot, op. cit., p. 95. 

(4) Id., ibid., p. lOi. 

(5) Id., ibid. y p. 99; Renier, dans les Comptes rendws de l'Académie des 
Inscriptions et Belles- Lettres, ann. 1874, p. 199. 

(6) Ch. Tissot, op. cit., p. 109. 

(7) Id., ibid., p. 161. 



ETHNOGRAPHIE DES HABITANTS DE L'aFRIQUE PROCONSULAIRE . 251 

proconsuls et des administrateurs, elle y a établi des colons, le 
plus souvent des vétérans , auxquels des champs étaient assi- 
gnés sur le territoire de certaines villes. César et Auguste don- 
nèrent l'exemple , en colonisant Carthage et plusieurs cités 
voisines, Maxula, Uthina, Thuburbo majus (1). Plus tard, assu- 
rément, le titre de colonie devint une fiction juridique, et le 
jus coloniae fut accordé à des municipes et à des cités pérégri- 
nes, sans que les uns ou les autres eussent réellement reçu des 
colons dans leurs murs; mais, au début de l'empire, des grou- 
pes de vétérans furent installés, sans aucun doute, en divers 
points de la nouvelle province, à Ammaedara, par exemple, qui 
porte dans les inscriptions le surnom d'Emerita (2), à Thelepte, 
à Simitthu, où l'on a trouvé plusieurs épitaphes de soldats ou 
de vétérans (3). Ces colons, originaires, soit de l'Italie, soit des 
autres provinces de l'empire, ne furent jamais assez nombreux 
pour modifier le caractère ethnographique de la population; il 
est môme très vraisemblable que leurs descendants s'unirent 
par des mariages avec les anciens habitants et se fondirent peu 
à peu dans la masse des indigènes. Toutefois il est permis de 
croire que chacunede ces colonies fut d'abord un foyer d'in- 
fluence romaine (4). 

Il ne faut pas oublier non plus que de véritables armées d'es- 
claves, commandées par quelques alfranchis de la maison im- 
périale, furent envoyées en Afrique pour occuper des emplois 
subalternes dans l'administration provinciale ou pour travailler 
dans les carrières et dans les mines. Plusieurs documents épi- 
graphiques nous ont appris qu'à Simitthu les marbres numidi- 
ques étaient extraits de la carrière et taillés ou tout au moins 
épannelés sur place par des esclaves, sous la haute direction 
d'un affranchi du souverain. D'autres carrières et quelques mi- 
nes furent exploitées dans le pays sous la domination romaine; 
à ces carrières et à ces mines étaient de même attachés de nom- 
breux esclaves ou des condamnés, qui travaillaient au profit des 
empereurs. A Carthage, le personnel des bureaux du proconsul 
se composait uniquement d'alfranchis ou d'esclaves impériaux. 
Leurs noms prouvent que beaucoup d'entre eux étaient des 



(1) Pline l'Ancien, H. N., V, 3, 4 ; voir plus loin, livre III, ch. II. 
(?) C. /. L., VIII, 308. 

(3) C. I. L., VIII, 211; Suppl., 14G01, 14G02, 14G03, etc., et surtout 14608 
(Déférant moranles). 

(4) Voir plus loin, liv. III, ch. ii. 



252 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

étrangers, surtout des Orientaux (1). Les blocs de marbre anti- 
ques, retrouvés à Simitthu ou dans les environs, sont pour ainsi 
dire signés, eux aussi, de noms évidemment grecs : Agatha, 
Abascantus, Callistus, Athenodorus, Alcetas (2). L'Orient était 
d'ailleurs le principal et le plus abondant marché d'esclaves 
qu'il y eût dans le monde romain. 

Outre les fonctionnaires provinciaux, les colons, les affranchis 
et les esclaves envoyés par Rome, d'autres étrangers habitaient, 
sous l'empire, les provinces africaines. Ils y étaient venus spon- 
tanément, attirés, sans doute, parla richesse naturelle du pays, 
et par les avantages commerciaux qu'ils pensaient en retirer. 
Ils s'étaient fixés, de préférence , sur la côte orientale, dans les 
cités maritimes. A Carthage et à Hadrumète vivaient certaine- 
ment des Grecs, peut-être des Egyptiens, adorateurs de Sôrapis, 
clients et dupes des magiciens et des 'sorciers, qui gravaient sur 
des lames de plomb , tantôt des formules d'incantation , entre- 
mêlées de figures cabalistiques, tantôt des imprécations étranges 
adressées aux divinités infernales (3). 

Des colonies juives s'étaient fixées à Carthage et dans les cités 
voisines. Le P. Delattre a reconnu le car'actére israélite de la 
curieuse nécropole du Dj. Kaoui, colline calcaire qui s'avance 
dans la Méditerranée, au nord de la capitale africaine (4). Une 
synagogue avait été construite à Naro, au pied du Dj. Bou 
Kourneïn ; on en a retrouvé , il y a une dizaine d'années , près 
du village moderne d'Hammam el Enf, le très curieux pavement 
en mosaïque (5). Saint Augustin parle, dans une de ses lettres, 
des Juifs établis à Oea, en Tripolitaine (6). 

Il n'y avait donc pas , dans l'x^frique romaine , que des Afri- 
cains. La présence d'étrangers, d'origine fort diverse, y est 



(1) C. /. L., VIII, Suppl.y 12590 et suiv. 

(2) C. /. L., VIII, SuppL, 14561-14563, 14571-14576, 14589; Mélanges de 
l'Ecole française de Rome, t. XIII (ann. 1893), p 434, n° 16; p. 436, n" 30- 
33 ; p. 448, n» 57. 

(3) C. /. L., VIII, Suppl., 12508-12511. BuHelin archéologique du Comité, 
ann. 1893, p. 199-200. Collections du musée Alaoui, t. I, p. 57-68, 10i-l(!8. 

(4) Les dimensions des chambres funéraires qui composent ce cimetière 
sont exactement celles que le Talmud indique; le chandelier à sept branches 
est fréquemment représenté sur les parois de ces hypogées ; quelques cpi- 
taphes y sont rédigées et écrites en hébreu. 

(h) C. I. L., VIII, SuppL, 12457. Revue archéologique, ann. 1883, 1»' sem , 
p. 157 et suiv.; ann. 1884, 1" sem., p. 273, pi. vu, viii. 

(6^ Saint Augustin, lettre 71 (Ed. Mignc, Palrologiae cursus complelus^ 
teries latina, t. XXXIII, p. 242). 



ETHNOGRAPHIE DES HABITANTS DE l'aFRIQUE PROCONSUL AIRE. 253 

attestée par maints documents. Mais ces éléments exotiques, 
envoyés ou venus soit de Rome et de l'Italie, soit des autres 
parties du monde méditerranéen , n'étaient ni assez nombreux 
ni assez puissants pour pénétrer profondément dans la popula- 
tion indigène. Malgré le séjour des fonctionnaires et des colons, 
malgré l'affluence des esclaves orientaux, njalgré l'établissement 
de négociants grecs, juifs et égyptiens, cette population resta 
telle qu'elle était depuis plusieurs siècles. L'Afrique proconsu- 
laire ne fut pas une colonie d'immigration; le sol en fat mieux 
cultivé ; les richesses naturelles en furent mieux exploitées 
qu'auparavant; mais, si les exemples et les préceptes furent 
apportés du dehors, la main-d'œuvre se trouva dans le pays 
lui-même. 




CHAPITRE VI. 



LA SOCIÉTÉ AFRICAINE. 



Les historiens anciens n'ont pour ainsi dire jamais parlé des 
habitants de l'Afrique impériale ; nul auteur n"a daigné décrire 
l'obscure population des cités africaines ; mais en l'absence de 
sources littéraires, les documents épigraphiques , extraits du 
sol ou trouvés parmi les broussailles, ont apporté avec eux des 
renseignements intéressants et variés. Dans ces inscriptions , 
dédicaces de monuments et de statues, épitaphes plus ou moins 
prétentieuses, la société provinciale s'est eu quelque sorte peinte 
elle-même, telle qu'elle a vécu pendant les trois premiers siècles 
de Tempire. Sans doute la pleine lumière n'est pas encore faite, 
et bien des points restent dans l'ombre ; on voudrait, par exem' 
pie, connaître avec plus de détails et plus de précision la foule 
des petites gens, de ces artisans et de ces laboureurs, dont le 
travail quotidien a été l'un des principaux facteurs de la pros- 
rité commune ; on voudrait pénétrer dans la vie privée et jus- 
qu'au foyer domestique de ces paisibles provinciaux, pour 
découvrir leur âme et leurs sentiments les plus intimes. Du 
moins nous est-il loisible d'entrer dans les édifices publics, -de 
parcourir les places et les marchés, d'assister à quelques séances 
des sénats municipaux, à des cérémonies officielles, à des solen- 
nités religieuses, à des représentations de lamphithéàtre et du 
cirque ; nous pouvons écouter les magistrats et les riches habi- 
tants qui nous racontent eux-mêmes leur vie ; il nous suffit de 
lire les inscriptions gravées aux frontons des monuments et sur 
quelques bases de statues, pour savoir quel usage ils ont fait 
parfois de leur fortune et quelles étaient leurs plus vives am- 
bitions- 
Dans chaque cité, non seulement dans les villes importantes, 
mais même dans les boui-gades les plus modestes , le premier 



La société africaine. 255 

rang était occupé par une classe sinon partout très riche, du 
moins fort aisée, véritable aristocratie municipale dont le rôle 
a été longtemps considérable. Ce sont les membres de cette 
aristocratie qui ont le plus contribué à l'embellissement maté- 
riel de leurs patries ; pendant tout le second siècle et pendant 
les premières années du troisième , ils ont élevé à leurs frais 
des arcs de triomphe, des portiques, des temples ; ils ont con- 
struit des aqueducs, des fontaines, des basiliques, des thermes; 
ils ont orné de colonnades, de bas-reliefs, de groupes et de sta- 
tues les places publiques, les théâtres et les sanctuaires des 
dieux. Parmi ces œuvres , il en est qui ont coûté fort cher : les 
sommes ainsi dépensées se chiffraient toujours par milliers 
de sesterces, quelquefois par dizaines de milliers (1). Ici, un 
seul habitant éfait assez riche pour distribuer à ses conci- 
toyens dix mille boisseaux d'excellent blé (2); là, un simple 
particulier pouvait prendre à sa charge pendant une année 
entière le soin de l'annone publique (3); d'autres laissaient en 
mourant à leur ville des legs- considérables ou lui faisaient de 
leur vivant d'importantes donations (4), 

Quelle était donc la source à laquelle s'alimentaient les for- 
tunes de ces provinciaux? D'après les documents aujourd'hui 
connus , c'était l'agriculture , au sens le plus général du mot, 
c'est-à-dire l'exploitation de toutes les richesses végétales du sol 
africain. Dans cette province, la culture du blé, de la vigne et. 
de l'olivier paraît avoir donné , avec l'élève du bétail . les plus 
beaux bénéfices aux propriétaires fonciers. Les mosaïques si 
intéressantes de Thabraca et d'Uthina, où la vie et l'activité 

(1) A Lares, un certain Aemilianus consacra 110,000 sesterces (environ 
27,500 francs) à la construction d'un seul édifice (C. /. L., VIII, Suppl. , 
1G3*'2); à Muslis, le temple de la Fortune, bâti aux frais de plusieurs mem- 
bres d'une mcrae fiimille, coûta 70,000 sesterces (17,500 francs); à Thugga, 
50,000 sesterces (12,500 francs), à Seressis, 25,000 Sesterces (0,250 francs) 
furent dépensés par do simples particuliers ou par dos magistrats munici- 
paux pour embellir la cité (C. /. L., VIII, 1574, 1482, 937). 

(2) A Thuburnica (Uullelin archéologique du Comiié, ann. 1891, p. 182- 
184, n" 29, 30). 

(3) A Sicca Voneria (C. /. L., VIII, 1648); dans la petite ville dont les 
restes se voient à H' Oudeka (/d., ibid., Suppl., 15497). Cf. Bulletin archéo- 
logique du Comité, ann. 1892, p. 154-155, lig. 6. 

(4) Voir en particulier le don de 100,000 sesterces fait à la ville do Thugga 
par Asicia Victoria, les donations de 50,000 sesterces faites à la ville de 
Mactaris par C. Sextius Martialis, et à Sufes par P. Magnius Amandus ; 
voir surtout le legs alimentaire de P. Licinius Papirianus à Sicca Veneria 
(r. /. /.., Vin, 1495, 104! : Su}:pl., 11430, 1ISI3.) 



^56 



LES CIT^-S ROMAINES DE LA TUNLSIK. 



rurales ont été représentées sous toutes leurs faces (1) , 
trent que dans les plaines et les vallées du nord de 1' 
procdnsulaire, toute grande propriété agricole se composait à la 
fois de terres de labour, de pâturages et de vignobles (2). Sur 
les hauts plateaux du centre , et dans les oasis voisines de la 
petite Syrte, l'huile coulait à pleins bords dans les cuves en 
pierre creusées sous les pressoirs (3) ; les armateurs et les négo- 
ciants des ports du littoral s'enrichissaient, soit par. l'exporta- 
tion des principales denrées indigènes impatiemment attendues 
à Rome et en Italie, soit par le commerce des produits exoti- 
ques que les caravanes venues des régions lointaines de l'Ethiopie 
apportaient à Tacape et à Leptis magna (4). 

Cette bourgeoisie municipale, qui se recrutait dans les villes 
de l'intérieur parmi les grands propriétaire», et dans les cités 
maritimes parmi les armateurs et les négociants , n'était pas 
uniquement préoccupée de ses intérêts matériels. Elle était 
ambitieuse des honneurs et des titres ; elle briguait les charges 
publiques, même les plus lourdes. Tout citoyen, que l'état de sa 
fortune élevait au-dessus du commun, aspirait en général à en- 
trer dans le sénat de sa patrie, à exercer, l'une après l'autre, 
toutes les fonctions municipales, la questure, l'édilité, le duum- 
virat ordinaire, le duumvirat quinquennal. Souvent, soit au 
milieu , soit au terme de leur carrière publique , ces magistrats 
étaient élus flamines perpétuels, flamines perpetui, c'est-à-dire 
prêtres officiels de la religion d'empire. Pendant un an, ils 
offraient, au nom de leur cité, de leur municipe ou de leur 
colonie, des sacrifices solennels sur les autels de Rome et d'Au- 
guste; pendant tout le reste de leur vie, ils gardaient, avec le 
titre de flamine perpétuel, des privilèges spéciaux. 



(1) Voir plus haut, liv. I, ch. vu, p. 116. 

(2) Pour l'élève du bétail, voir Dulletin archéologique du Comité, ann 1893 
p. 231, n» 84. • ■ . 

(3) Voir plus haut, liv. I, ch. ii, p. 40 et suiv. 

(4) Voir plus haut, liv. I, ch. viir, p. 145-148. — Il ne saurait être question 
d'écrire ici une histoire économique de l'Afrique romaine ; la matière est 
trop vaste et trop importante. Quant à l'agriculturo proprement dite et à 
l'état de la propriété foncière, les documents les plus importants que nous 
possédons à l'heure actuelle sur ce sujet proviennent surtout des sallus, 
des grands domaines impériaux ; il no me semble guère possible do ratta- 
cher l'histoire de ces territoires exclusivement ruraux à l'histoire munici- 
pale de la province. J'ai cru toutefois nécessaire d'indiquer brièvement que, 
dans l'Afrique romaine, l'exploitation du sol et de toutes les ressources 
naturelles avait été la source principale de la richesse publique. 



LA SOCIÉTÉ AFRICAINE. 257 

Quelques-uns de ces riches provinciaux visaient, et parfois 
atteignaient plus haut encore. Le culte officiel n'avait pas seu- 
lement ses prêtres municipaux; dans chaque province, un 
sacerdos provinciae, flamine provincial, présidait l'assemblée, 
composée des délégués des différentes villes, qui se réunissaient 
annuellement pour fêter le couple divinisé de Rome et d'Au- 
guste ; il lui incombait , en outre, la mission de célébrer les cé- 
rémonies, et de gérer le budget du culte impérial. Gomme les 
flamines municipaux , le flamine provincial était nommé pour 
un an ; mais il conservait, toute sa vie durant, le titre de sacer- 
dotalis. Les sacerdotales étaient parmi les personnages les plus 
considérés de la province. Or, en Afrique, ils ne furent pas tou- 
jours choisis parmi les représentants de Carthage : quelle joie 
mêlée d'orgueil devait ressentir un magistrat de Gighthis (1), de 
Vaga (2), de Simitthu (3), d'Ammaedara (4), ou de Furnis (5), 
lorsqu'il était chargé , par le suffrage de ses collègues de l'as- 
semblée provinciale , de sacrifier, au nom de toutes les cités du 
pays, en l'honneur des divinités de l'empire. 

Il y avait enfin , au-dessus des honneurs municipaux et de la 
dignité de flamine provincial, des titres plus élevés que l'empe- 
reur décernait. Les habitants des civitates, c'est-à-dire des villes 
de constitution et de droit pérôgrins, n'étaient pas citoyens 
romains ; ils ne pouvaient le devenir que si l'empereur, usant 
d'une de ses prérogatives, leur accordait le droit de cité romaine 
par faveur ou comme récompense. Cette faveur ou cette récom- 
pense, les riches provinciaux la briguaient avec ardeur, non 
seulement en raison des multiples et précieux avantages qu'elle 
leur assurait, mais aussi et surtout par vanité : ils étaient très 
fiers d'être inscrits dans une tribu romaine. Parmi les citoyens 
romains qui possédaient le cens équestre, fixé par Auguste à 
400,000 sesterces, les chevaliers à brevet, équités equo publico, 
étaient désignés par l'empereur, et souvent le prince conférait 
ce brevet à des chevaliers qui n'avaient point figuré, sous les 
ordres du. princeps juventutis, dans les centuries et les escadrons 
de la chevalerie officielle. Les équités equo publico de cette caté- 
gorie s'apppelaient equo publico ab imperatore exornati. Les in- 



(1) C, J. L., VIII, SuppU, 11032. 

(2) Id,, ibid., 1224. 

(3) Id., ibid., Suppl., 14611. 

(4) Id., ibid., Suppl., 11546. 

(5) Id., ibid., Suppl., 12039. 

T. 17 



258 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

scriptions d'Afrique mentionnent plusieurs de ces chevaliers ; 
ils appartenaient, sans aucun doute, à l'aristocratie municipale. 

Les membres de cette aristocratie s'enorgueillissaient de 
même d'être inscrits par l'empereur, à titre purement honorifi- 
que, sur les listes des jurés répartis dans les cinq décuries ju- 
diciaires, d'être in quinque decurias allecti. Plusieurs Africains 
obtinrent cet honneur sous l'empire. 

Tous ces honneurs, toutes ces fonctions, tous ces titres impo- 
saient de grosses dépenses et ne laissaient pas, au total, d'être 
des dignités et des faveurs très onéreuses. Non seulement la 
questure , l'édilité , le duumvirat étaient des fonctions absolu- 
ment gratuites , mais encore chaque magistrat nouvellement 
élu versait au budget municipal une certaine somme , summa 
honoraria ou légitima, taxatio, dont le chiffre variait suivant les 
magistratures et suivant les villes (1). Le prêtre de Rome et 
d'Auguste n'était pas exempt de cette charge : le flaminicat 
municipal était grevé, lui aussi, d'une summa honoraria (2). 

Ces dépenses obligatoires, légales, n'étaient pas les seules ni 
même les plus fortes qu'eussent à supporter les premiers ci- 
toyens des villes africaines. Leur amour-propre leur en infligeait 
d'autres : ils s'efforçaient d'éclipser leurs prédécesseurs et leurs 
collègues par l'éclat des fêtes qu'ils offraient à leurs conci- 
toyens dans le théâtre , dans l'amphithéâtre et dans le cirque ; 
par le chiffre des cadeaux en argent qu'ils distribuaient aux 
décurions de leur cité , par l'abondance des banquets publics 
qu'ils donnaient (3). Parfois ils tenaient à laisser dans leur 



(1) La summa honoraria ou légitima était, par exemple, pour le décu- 
rionat, de 1,600 sesterces à Muzuc (G. /. L., VIII, SuppL, 12058); de 900 ses- 
terces à Vazaris (/d. , ibid. , SuppL, 14349). L'honneur d'origine libyque de 
l'undecim.primatus se payait 4,000 sesterces, près de Vallis (C. /. L., VIII, 
SuppL, 14791). 

(2) Cette summa était de 10,000 sesterces à Capsa et à Thuburbo majus 
(C. /. L., VIII, 98; SuppL, 12370); de 4,000 sesterces à Zama minor(/d., ibid., 
SuppL, 12018); do 3,000 sesterces à Bisica {Id., ibid., SuppL, 12317); de 
2,000 sesterces dans le Pagus Mercurialis Veteranorum Medelitanorum , ou 
dans la cité dont ce pagus dépendait {Id., ibid., 885); de 1,000 sesterces à 
Vazita Sarra (Id., ibid., SuppL, 12006). 

(3) Sportulas decurionibus item epulum et gymnasium universis civibus 
dédit, et spectaculum ludorum scaenicorum ed{idil). {Bulletin arcfiéologi- 
que du Comité, ann. 1893, p. 236-237, n" 101). Cette formule ou des formules 
analogues se lisent sur de nombreuses inscriptions. — Quelques textes épi- 
graphiques mentionnent des curatores m.uneri8 publiai ou munerarii : à 
Oea, à Sufctula, à Vaga, à Thisiduo (C. /. L., VIII, 24; 1225; 1270; SuppL, 
11340). 



LA SOCIÉTÉ AFRICAINE. 259 

ville un souvenir plus durable de leur magistrature ; ils éle- 
vaient ou ils décoraient à leurs frais un monument, temple, 
curie, théâtre, etc. ; ils prenaient à leur charge quelques tra- 
vaux publics ; ils érigeaient de leurs deniers la statue d'une 
divinité ou de l'empereur régnant. 

C'est peut-être dans les testaments et les legs que s'étale le 
plus la vanité de ces riches provinciaux. Presque tous ces gé- 
néreux donateurs sont en réalité des égoïstes et des orgueilleux. 
S'ils laissent à leur patrie quelques milliers de sesterces , c'est 
ou bien pour que des fêtes publiques aient lieu régulièrement 
chaque année le jour anniversaire de leur naissance (1), ou 
même pour qu'une statue leur soit élevée , et pour que l'inau- 
guration en soit accompagnée de cérémonies et de réjouissances 
officielles (2). De toutes les donations faites par des particuliers 
à une cité africaine, une seule mérite véritablement le nom 
d'œuvre désintéressée et philanthropique : c'est le legs alimen- 
taire de P. Licinius Papirianus (3). Originaire de Sicca Veneria, 
P. Licinius Papirianus s'était élevé, sous Marc-Aurèle et Lucius 
Verus, à l'une des plus hautes dignités de l'empire ; il avait été 
nommé pai* ces deux empereurs procurator a rationibus, ministre 
des linances impériales. Ayant vu de très près fonctionner 
l'institution des pueri alimenlarii créée par Nerva et Trajan , il 
résolut d'en faire profiter sa ville natale, en la dotant lui-même 
des ressources nécessaires à cette fondation , dont il assura 
d'ailleurs l'avenii' par l'inscription dans son legs des clauses les 
plus précises et les plus formelles (4). 

Mais c'est là une exception unique. Tout dans la vie publique 
de ces fonctionnaires et de ces magistrats municipaux parait 
avoir été inspiré par la vanité la plus étroite. Ils dépensaient 
sans compter pour acquérir un titre , pour exercer une charge 
ou un sacerdoce officiels , pour être inscrit dans une tribu ro- 
maine ou parmi les chevaliers à brevet. Aussi n'oubliaient-ils 
jamais de mentionner leurs titres, leurs charges, leur qualité 
de citoyen ou de chevalier romain dans les dédicaces de monu- 



(1) Voir les testaments de M. Porcius Doxtrianus, d'Hippo Diarrhytus; de 
P. Ligarius et de Marcius Marinus, de Gor (C. /. L., VIII, Suppl., 14334; 
12421 et 12422.) 

(2) L. Sisenna Bassus de Zuccharis laissa par testament, à sa patrie, un 
capital de 22,000 sesterces ; mais septimo quoque anno slaluam sibi pont 
ex ss. 3,200... jussil. (C. l. L., VIII, Suppl., 11201.) Cf. Id., ibid., 967. 

(3) C. 7. L., VIII, 1641. 

(4) Collections du musée Alaoui, t. 1, p. 69 et suiv. 



260 



LES CITES ROMAINES DE LA TUNISIE. 



ments et de statues qu'ils signaient, dans les épitaphes qu'ils 
préparaient pour leurs mausolées. 

Ces riches provinciaux avaient encore une autre ambition : 
ils voulaient à tout prix paraître romains. Ce furent les mem- 
bres de la bourgeoisie municipale qui, parmi tous les habitants 
du pays, adoptèrent avec le plus d'empressement la civilisation 
des vainqueurs. Les traces de la nomenclature et de l'onomas- 
tique punico-libyques sont rares dans les inscriptions qui les 
nomment ; ils affectaient d'apprendre et de parler le latin ; ils 
dédaignaient, comme Apulée, et laissaient aux petites gens 
l'usage de l'idiome qu'avaient parlé leurs ancêtres ; les divi- 
nités qu'ils invoquaient de préférence , c'étaient soit la Triade 
Capitoline, protectrice de Rome et de l'empire, soit les dieux et 
les déesses du panthéon gréco-romain ; tandis que sous les 
tombes modestes étaient encore observés les usages et les rites 
d'autrefois , leurs sépultures ornées d'autels , leurs mausolées 
en forme de temples n'auraient pas été déplacés sur les bords 
du Tibre. 

Cette vanité et ces ambitions peuvent prêter à sourire ; elles 
n'en ont pas moins exercé une très grande et très heureuse in- 
fluence sur l'histoire et sur le développement des petites villes 
africaines. Elles ont inspiré et engendré la plupart des œuvres 
monumentales et artistiques dont ces villes ont été parées ; la 
richesse, issue de la terre féconde, s'est dépensée sur cette 
même terre, dont elle a transformé la physionomie et augmenté 
la valeur. Si la colonisation romaine a été un bienfait pour les 
provinces d'Afrique (et de cela il n'est guère possible de dou- 
ter), ce bienfait, le pays l'a dû surtout à l'aristocratie munici- 
pale , dont les défauts n'ont pas moins contribué que les qua- 
lités à répandre partout une incomparable prospérité matérielle. 



Au-dessous de cette bourgeoisie riche, ambitieuse et profon- 
dément romanisée, vivait une population plus modeste, partant 
plus obscure. Ce n'est point d'elle en général que nous parlent 
les longues inscriptions ; les épitaphes des petites gens ne nous 
apprennent que leurs noms et l'âge auquel ils sont morts. Cette 
plèbe a dû pourtant être nombreuse et active. Dans toute agglo- 
mération urbaine, il est nécessaire que certaines industries 
travaillent , que certains métiers s'exercent. A la ville, les arti- 
sans , les ouvriers , les petits marchands sont indispensables ; 
mais ils n'ont pas d'histoire ; ils laissent rarement sur le sol où 
ils ont vécu un souvenir ou une trace. A Carthace et à Macta- 



LA SOCIÉTÉ AFRICAINE. 261 

ris, les foulons étaient groupés en corporation (1); quelques 
menus objets en métal ou en os, trouvés dans les ruines de 
Thabraca, paraissent sortir de la boutique d'un modeste fabri- 
cant : les uns sont terminés et bien polis ; d'autres sont simple- 
ment apprêtés ; d'autres enfin sont à peine taillés dans la ma- 
tière brute (2). Le bourg de Gemellae s'était probablement 
construit et développé autour d'une grande fabrique de poterie : 
d'innombrables débris de vases en terre cuite , la- plupart très 
simples et peu décorés, ont été recueillis près des ruines de ce 
village (3). Sur l'un des ex-voto néo-puniques de Mactaris. se 
lit le nom de Sextus Hamilcat, le potier (4). Une inscription, 
qui provient des environs d'Hippo Diarrhytus , mentionne un 
mulliciarius, tisserand particulièrement habile (5). L'abondance 
des mosaïques grossières ou fines dans toutes les villes de la 
province prouve que des ouvriers mosaïstes y ont vécu et tra- 
vaillé. 

Aux artisans et aux marchands il faut ajouter les ouvriers 
agricoles, surtout moissonneurs comme cet enfant de Mactaris, 
dont l'épitaphe versifiée est un des plus curieux documents qui 
nous ait été conservé sur cette classe de la population tuni- 
sienne (6). Dans les ports animés comme Carthage, Hadrumète, 
Tacape, Leptis magna, la plèbe ordinaire des cités était sans 
doute grossie de tous les éléments qui se groupent d'habitude 
autour des industries et du grand négoce maritimes. 

Il est difficile de croire que ces plébéiens aient été long 
des hommes de naissance libre, des ingénus, et qu'il n'y ait eu 
dans le pays comme affranchis, que les affranchis de la maison 
impériale. Pourtant les documents épigraphiques , qui citent 
des liberti d'origine privée, sont fort rares. D'ailhmrs les épita- 
phes sont le plus souvent muettes sur la condition civile et 
sociale des défunts. 

La carrière des honneurs et les fonctions municipales étaient 
pour ainsi dire interdites, par les charges très lourdes qui en 



(1) C. I. L., VIII, Suppl., Vlblb ; Bulletin archéol. du Comité, ann. 1893, 
p. 124 et suiv. 

(2) Mélanges de l'Ecole française de Rome, t. XI (ann. 1891), p. 185-187. 

(3) R. Gagnât, Explorations arcliéologiques et épigraphiques en Tunisie, 
fasc. III, p. 74. 

(4) Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , 
ann. 1890, p. 35-42. 

(5) C. l. L., VIII, Suppl., 14314. 

(6) C. 7. L., VIII, Suppl., 11824. 



262 



LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 



résultaient, à tous les citoyens de fortune modeste. Le rôle des 
petites gens, dans la vie administrative et officielle des cités, fut 
donc très effacé, même lorsque les magistrats étaient élus dans 
les comices ; il devint parfaitement nul lorsque les attributions 
de l'assemblée populaire eurent été conférées à la curie. Obligés 
de renoncer à toute ambition politique, parce que les ressour- 
ces leur faisaient défaut pour satisfaire cette ambition, les 
pauvres et les humbles s'enfermèrent, s'isolèrent en quelque 
sorte dans leur vie quotidienne surtout consacrée au travail. 
Ils entrèrent beaucoup moins que les riches en contact avec le 
monde extérieur; s'il est vrai qu'ils ne résistèrent pas à l'in- 
fluence de la civilisation romaine, et qu'ils furent toujours des 
sujets loyaux et fidèles de l'empire, ils restèrent aussi plus atta- 
chés aux coutumes et aux mœurs de leurs aïeux. C'est dans les 
inscriptions où ne s'étale aucun titre, où il n'est fait mention 
d'aucune dignité officielle, que se lisent surtout les noms traduits 
du punique et du libyque, que se reconnaissent les traces les 
plus nombreuses et les plus marquées de l'ancienne onomasti- 
que ; parmi les adorateurs de l'antique Baal phénicien revêtu 
du nom latin de Saturne, on rencontrerait difficilement un ma- 
gistrat municipal; les prêtres de ce dieu, comme ceux d'Escu- 
lape et de Pluton, comme les prêtresses de Gérés et de Proser- 
pine , sortaient de la plèbe ; ces sacerdoces essentiellement 
populaires n'étaient pas brigués par l'aristocratie urbaine. A 
Masculula, tandis que des épithaphes latines couvrent les murs 
des mausolées , les stèles funéraires les plus modestes, faites 
chacune d'une pierre mal taillée, portent souvent des inscrip- 
tions néo-puniques. Les rites funéraires d'origine phénicienne, 
abandonnés ou dédaignés par les hautes classes de la société, 
survécurent au contraire sous les tombes les plus simples, dans 
les sépultures anonymes. La masse populaire a donc été 
bien moins transformée que la bourgeoisie municipale ; l'in- 
fluence du peuple vainqueur a été plus apparente que réelle sur 
la foule des plébéiens, qui l'ont acceptée sans lutte, mais qui 
ne sont pas allés au-devant d'elle, qui ne l'ont ni recherchée ni 
appelée. 

Tout à fait au dernier rang vivaient les esclaves. A vrai dire 
les documents et les renseignements nous font défaut sur le 
travail servile dans l'Afrique romaine. Les seuls esclaves dont 
on connaisse l'existence avec certitude sont les esclaves impé- 
riaux employés soit à Carthage dans les bureaux du proconsul, 
soit à Simitthu dans les carrières de mai'bre numidique. L'ex-? 



I 



LA SOCIÉTÉ AFRICAINE. 263 

ploitation des grands domaines agricoles paraît confiée ici à des 
coloni, comme dans le Saltus Burunitanus (1), là, à des travail- 
leurs vraiment libres (2). Il est toutefois vraisemblable que les 
propriétaires ruraux possédaient des esclaves (3) et que dans 
l'intérieur des villes, le service domestique de toute habitation 
aisée était fait aussi par des esclaves (4). 

L'aristocratie municipale, la plèbe de condition libre et les 
esclaves ne formaient pas, en théorie, trois castes séparées; un 
plébéien libre, devenu riche, pouvait aspirer aux charges muni- 
cipales (5); les descendants d'un esclave légalement affranchi 
étaient considérés comme des ingénus. Toutefois la population 
africaine parait n'avoir jamais été bien homogène; la classe 
bourgeoise était jalouse de sa prépondérance et de ses privilè- 
ges, et il n'était pas rare que le fils d'un magistrat, d'un fonc- 
tionnaire, d'un prêtre de la religion officielle, fût à son tour 
magistrat, fonctionnaire, flamine perpétuel. Et de fait, puisque 
la fortune était indispensable à l'exercice de toute charge offi- 
cielle, les hautes dignités se trouvaient par là même réservées 
dans chaque ville aux familles les plus riches. On peut saisir 
sur les inscriptions, la trace de quelques dynasties municipa- 
les (6). Les « hommes nouveaux » ont dû être assez rares dans 
les petites cités africaines. 

(1) C. /. L., VIII, 10570= SuppL, 14464; Revue archéologique, ann. 1881, 
1" sem. , p. 94 et suiv. (Gagnât et Ferniquo, La Table de Souk el Khmis); 
Fustel de Couianges, Recherches sur quelques problèmes d'histoire, p. 33-43. 

(2) C, ]. L. , VIII, SuppL, 11824. — Il est question, dans cette épitaphe, 
d'équipes de moissonneurs qui vont offrir leur travail, pendant l'été, dans 
les plaines les plus fertiles. 

(3) Mélanges de l'Ecole française de Rome, t. XIII (ann. 1893), p. 454-455, 
n" 66. — Gf. Apulée, Apologia. 

(4) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1889, p. 356-360(8. Reinach, 
Mosaïque de Carthage) ; Gauckler, Catalogue des objets entrés au m.usée 
Alaoui en 1892, p. 2. 

(5) C. /. L., VIII, SuppL, 11824 : 

El nostra vita fructus percepit honorum : 

Inter conscriptos scriptus et ipse fui. 

Ordinis in templo delectus ab ordine sedi. 

Et de rusticulo censor et ipse fui. 

(6) C. /. L., VIII, 211 et 216; SuppL, 12260, 12298. 



CHAPITRE VII. 



LES AFRICAINS CHEZ EUX ET HORS DE CHEZ EUX. 



La société africaine était surtout provinciale. La plupart des 
habitants de ces petites villes restaient attachés au sol de leur 
patrie. Ils vivaient et mouraient, presque tous, là où ils étaient 
nés. Leur vie privée nous est à peu près inconnue. Assurément, 
il est légitime de conjecturer qu'elle était surtout consacrée au 
travail : les propriétaires du sol , suivant l'étendue et l'impor- 
tance de leurs domaines, mettaient eux-mêmes leurs terres en 
valeur, en dirigeaient ou en surveillaient l'exploitation ; les 
artisans et les ouvriers exerçaient leurs métiers, les petits mar- 
chands vendaient les denrées dont leurs boutiques étaient ap- 
provisionnées ; les armateurs s'occupaient du chargement et du 
départ de leurs navires ; les négociants des grandes villes pre- 
naient soin de leurs intérêts commerciaux. Ce sont là des hypo- 
thèses vraisemblables, mais trop générales et trop vagues. Il 
serait beaucoup plus intéressant de connaître le caractère intime 
de la vie domestique, la placé que tenait et le rôle que jouait la 
femme dans la famille, la véritable nature des relations qui 
existaient entre le père et ses enfants ; les droits de celui-ci et 
les devoirs de ceux-là ; on aimerait à savoir comment les esclaves 
étaient traités par leurs maîtres ; en un mot , on voudrait péné- 
trer dans l'intérieur des maisons pour observer le cours de l'exis- 
tence quotidienne et en saisir l'exacte physionomie. C'est là, 
surtout, que l'absence des sources littéraires se fait sentir et est 
regrettable ; car les ruines des monuments , les documents ar- 
chéologiques , les inscriptions ne nous donnent, sur ces divers 
points , aucun renseignement. Seules , quelques sculptures, 
statues en ronde bosse ou bas-reliefs, nous montrent quels étaient 
les vêtements ordinaires des africains. 

La toge, amplement drapée, était, pour les hommes, le vête- 



LES AFRICAINS CHEZ EUX ET HORS DE CHEZ EUX. 265 

ment d'apparat ; elle enveloppait le corps depuis le cou jusqu'aux 
pieds (1) ; des plis nombreux et réguliers descendaient oblique- 
ment de l'épaule gauche au genou droit; les sinus de l'étoffe 
étaient placés et disposés conformément à la mode romaine. 
Sur les ex-voto et les bas-reliefs funéraires, les dédicants et les 
défunts portent fréquemment la toge (2). Quant à l'habit de tra- 
vail, le seul que possédaient sans doute les pauvres gens, 
c'était une tunique à manches courtes, serrée à la ceinture, et 
qui laissait à découvert tout le bas des jambes , ou encore 
une large blouse tombant des épaules jusqu'à la hauteur des 
genoux (3). Le vêtement habituel des femmes paraît avoir été 
une longue robe un peu flottante, tunica talaris ou stola. 

Les Africains ne restaient pas enfermés dans leurs maisons ; 
ils en sortaient souvent pour aller au forum, à la basilique, aux 
thermes, au théâtre ou à l'amphithéâtre. Sans être toutes aussi 
vivantes que Carthage et que les grands ports de la côte, les 
cités africaines étaient loin d'être des villes mortes, sans mou- 
vement ni activité. Les comices municipaux vécurent beaucoup 
plus longtemps dans les provinces qu'à Rome ; pendant les deux 
premiers siècles de l'empire , duumvirs , édiles et questeurs 
furent élus par le peuple, sur le forum (4). Les jours d'élection, 
les citoyens et les domiciliés (cives et incolae) se réunissaient 
sans doute sur la place publique ; il est probable que, dans beau- 
coup de centres modestes , les candidats aux fonctions munici- 
pales étaient personnellement connus de tous ceux dont ils bri- 
guaient les suffrages; ils allaient de groupe en groupe soutenir 
le zèle de leurs amis ; ils s'efforçaient de convaincre les indiffè- 



(1) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1886, pi. VI {Fouilles de 
MM. Dabelon et Reinach). 

(2) Voir, par exemple, en fait de stèles votives, plusieurs des stèles dites 
de la Manouba, réunies aujourd'hui au musée Alaoui, et quelques fragments 
trouvés dans le sanctuaire de Saturnus Balcaranensis {Mélanges de l'Ecole 
française de Rome, t. XII (ann. 1892), pi. I, n° 4) ; les monuments funéraires, 
où les défunts sont représentés vêtus de la toge, ne sont point rares ; voir, 
en particulier, le cippe hexagonal trouvé près d'Ain es Sif {Bulletin ar- 
chéologique du Comilé, ann. 1893, p. 238, n" 106). 

(3) Catalogue des objets entrés au musée Alaoui en 1892, p. 2 (le vêtement 
du personnage principal, nommé Fructus, dans la mosaïque d'Uthina); Bul- 
letin archéologique du Comilé, ann. 1892, pi. XXIX (le vêtement du caupo). 

(4) Bouché-Lcclcrq, Manuel des Institutions romaines, p. 182; — J. Mar- 
quardt. Organisation de l'empire romain (Momnisen et Marquardt, Manuel 
des antiquités romaines, VIII), tome 1" (trad. Weiss et Louis-Lucas), 
p. 191-193. 



266 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

rents, de décider en leur faveur ceux qui hésitaient , de ruiner 
le crédit de leurs rivaux. Plus tard même, lorsque les magistrats 
furent choisis par les décurions et parmi eux, le forum n'en 
resta pas moins, presque partout, l'un des foyers les plus actifs 
de la vie municipale : s'il avait cessé d'être le théâtre des élec- 
tions et l'arène des luttes politiques, il était toujours le marché. 
Non loin du forum, dans la basilique, les plaideurs et les oisifs 
se pressaient autour du tribunal où siégeaient les duumvirs, les 
édiles, les praefecti juri dicundo; les négociants et les financiers 
y traitaient leurs affaires commerciales, y discutaient leurs 
intérêts; parfois, des conférences littéraires ou philosophiques 
y étaient données (1); les portiques du rez-de-chaussée et les 
galeries supérieures de l'édifice étaient remplis de promeneurs 
et d'assistants. 

Il n'est, pour ainsi dire, aucune ville africaine, dans les rui- 
nes ou sur l'emplacement de laquelle on n'ait pas retrouvé quel- 
ques vestiges de thermes. Le nombre, l'importance et la richesse 
de ces bains publics (2) démontrent qu'en Afrique , non moins 
qu'à Rome, on aimait à se rendre et à passer de longues heures 
dans les différentes salles de ces monuments, décorés de statues, 
de colonnades et de mosaïques. 

Le goût des représentations du théâtre, des combats de l'am- 
phithéâtre et des jeux du cirque s'était aussi répandu dans toute 
la province ; la foule éprouvait une véritable passion pour les mi- 
mes, pour les gladiateurs, pour les conducteurs de chars. Saint 
Cyprien s'élève avec force contre ces spectacles auxquels le peuple 
accourait : « Jam, écrit-il à son amiDonatus, si ad urbes ipsas oculos 
tuos atque ora convertas, celebritatem offendes omni solitudine tristio- 
rem. Paratur gladiatorius ludus. . . Couverte hinc vultus ad diversi spec- 
taculi non minus poenitenda contacta : in theatris quoque conspicies 
quod tibi et dolori sit et pudori... Exempta fiunt quae esse jam faci- 
nora destiterunt. Tum détectât in mimis, turpitudinum magisterio, 
vel quid domi gesserit recognoscere , vel quid gerere possit audire. 
Adutterium discitur dum videtur, et tenocinante ad vitia pubticae 
auctoritatis mato, quae pudica fartasse ad spectacutum matrona 
processerat, de spectacuto revertitur impudica... Exprimunt impudi- 



(1) Apulée, Apologia : a Dissero aliquid poatulantibus amicis publiée : 
omnes qui adorant, ingenti celebritate ba8ILICam (qui locus auditorii erat) 
complentes , inter alla pleraque congruentissima voce insigniter accla- 
mant, petentes ut remanerem, fieremque civis Oeensium... » 

(2) C. I. L., VIII, 828, 1295, Suppl., 12513, etc. 



LES AFRICAINS CHEZ EUX ET HORS DE CHEZ EUX. 267 

cam Venerem , adulterum Martem , Jovem illum suum , non magis 
regno quam vitiis principem, in terrenos amores cum ipsis suis fui- 
minibus ardentem, nunc in plumas oloris albescere, nunc aureo im- 
bre defluere, nunc in puerorum pubescentium raptus ministris avi- 
bus prosilire (1). » 

Les courses du cirque étaient suivies avec enthousiasme, au 
moins dans les grandes villes, où certains fervents n'hésitaient 
pas à vouer aux divinités infernales les chevaux et le» conduc- 
teurs de chars dont ils désiraient la défaite (2). De grands pro- 
priétaires se plaisaient à élever des bêtes de course (3). 

Ce qui prouve, d'ailleurs, combien tous ces spectacles étaient 
entrés dans les mœurs de la population , c'est que les fêtes pu- 
bliques données par les magistrats municipaux comprenaient 
en général , outre les distrit)utions d'argent et les banquets , 
ludos scaenicos et gymnasium, quelquefois aussi pugilia et auriga- 
rum spectaculum (4). La faveur des Africains, comme celle de 
la populace romaine , s'achetait avec des denrées alimentaires 
et des jeux du cirque, pane et circensibus. 

Tels étaient, sous l'Empire, dans les villes africaines, les épi- 
sodes ordinaires de la vie publique. D'autres cérémonies, excep- 
tionnelles et plus rares , attiraient aussi les habitants hors de 
leurs maisons, dans les mes, sur les places, autour des édifices. 
La dédicace d'un monument, l'érection et l'inauguration d'une 
statue étaient accompagnées de réjouissances officielles (5). L'ar- 
rivée du proconsul ou d'un de ses lieutenants dans une cité 
ne manquait pas d'y provoquer une grande affluence et beaucoup 
de mouvement : la foule qui proclama Gordien empereur était 
accourue à Thysdrus de tous les environs , au moment où le 
proconsul y séjournait. Parfois même, l'honneur de recevoir le 
premier magistrat de la province et toute sa suite, imposait 
aux petites villes des charges fort lourdes : tel fut le cas pour 
Hippo Diarrhytus, si nous en croyons Pline le Jeune (6). 

Enfin il est permis de supposer qu'Hadrien ne fit pas inco- 



(1) Cypriani Epislola ad Donatum (Migne, Patrologie latine, t. IV, p. 209 
et suiv.) 

(2) C. 7. L., VIII, Suppl., 12504. 

(3) Collections du musée Alaoui, t. I, p. 20 et suiv. (De La Blanchére, 
Mosaïque d'Hadrumèle). 

(4) Par exemple, C. 7. L., VIII, Suppl, 11998. 

(5) Suivant la formule : ob quam dedicationem sportulas decurionibus , 
epulum populo, etc. 

(6) Epist., IX, 33. 



268 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

gnito le voyage de Carthage à Lambaesis, et que, tout le long 
de la route qu'il suivit, son passage fut l'occasion de fêtes et de 
cérémonies brillantes. Son biographe nous apprend seulement, 
en quelques mots fort secs , qu'il combla de bienfaits les cités 
africaines : on serait heureux d'ôtre renseigné moins sobre- 
ment; on voudrait savoir comment ces villes méritèrent ces 
bienfaits ou s'en montrèrent reconnaissantes. Il est vraisem- 
blable que l'empereur ne reçut pas moins d'hommages dans ce 
pays que dans les autres provinces de l'empire. 

Ces représentations du théâtre et de l'amphithéâtre, ces 
courses du cirque, ces fêtes, ces cérémonies publiques, pou- 
vaient charmer les yeux et les sens; à coup sûr, elles ne satis- 
faisaient pas l'esprit. Dans les villes africaines, si prospères 
d'ailleurs et si animées, n'y avait-il donc point place pour une 
vie, sinon littéraire, du moins intellectuelle? Il faut bien se 
garder de répondre à cette question en généralisant ce qui se 
passait à Carthage. Là s'étaient fondées et prospéraient des 
écoles fréquentées par la jeunesse studieuse de toute la pro- 
vince ; les rhéteurs et lès philosophes, comme Apulée , trou- 
vaient dans la capitale africaine des auditeurs nombreux et 
complaisants (1). Il serait imprudent de représenter toutes les 
cités de la province comme des succursales de Carthage ; mais 
il ne serait pas moins contraire à la vérité historique de penser 
que les enfants n'y pouvaient recevoir aucune instruction éten 
due ou élevée. Ce n'était pas uniquement à Oea qu'il y avait de 
ces maîtres d'école [magistrï], auprès desquels les enfants ap- 
prenaient le latin et sans doute aussi le grec (2) ; dans plusieurs 
villes, notamment à Thugga et à Hippo Diarrhytus, des profes- 
seurs enseignaient la littérature et peut-être la philosophie (3). 
Il était nécessaire de se rendre à Carthage lorsqu'on tenait à 
faire des études complètes et sérieuses; mais les jeunes gens, 
que ne tentaient ni l'ambition littéraire ni les carrières publi- 
ques, pouvaient, dans leur patrie même, s'asseoir pendant quel- 
ques années sur les bancs de l'école; et, plus tard, ils se plai- 
saient à écouter les dissertations, les conférences, les discoui'S 
prononcés par les savants et les beaux esprits de passage au 
milieu d'eux (4). 

(1) P. Monceaux, Les Africains, p. 61 et suiv. 

(2) Apulée, Apologia, 

(3) Bulletin de la Société des antiquaires de France, ann. 1891, p. 266; 
ann. 1894, p. 71-76. 

(4) Apulée, Apologia. — P. Monceaux, Les Africains, p. 47 et suiv. 



LES AFRICAINS CHEZ EUX ET HORS DE CHEZ EUX. 269 

Voilà, je crois, tout ce que les documents nous apprennent 
sur la vie privée et publique , sur l'existence quotidienne des 
Africains restés dans leur patrie. On serait tenté de prendre ces 
provinciaux pour des colons immigrés. Rien de ce qui se passe 
autour d'eux n'est original; les fêtes auxquelles ils assistent, 
les spectacles qu'ils aiment, l'instruction qui leur est donnée, 
tout cela a été importé chez eux. Ils ne sont ni des artistes, ni 
des industriels , ni des lettrés ; ils ne cherchent même pas à 
l'être , soit que la- nature de leur esprit les en détourne , soit 
qu'ils aient conscience de leur impuissance et de leur incapacité. 
La plupart d'entre eux se consacrent à la culture de la terre qui 
les a engendrés; devenus riches, ils emploient leyr fortune à 
embellir leur ville natale. Leur idéal est d'être les premiers 
dans leur patrie-, les premiers par la richesse et par les hon- 
neurs; ils n'ont soif ni de gloire, ni d'originalité. 

Mais d'autres Africains, dont l'humeur était plus vagabonde, 
ou dont l'ambition se serait crue étouffée entre les murs d'une 
modeste cité provinciale, dédaignaient les fonctions et les hon- 
neurs municipaux pour s'élancer sur un plus vaste terrain. 
Après avoir étudié ou terminé leurs études dans les écoles de 
Carthage, quelques jeunes gens de bonne famille abordaient 
les carrières d'empire. Ils appartenaient rarement à l'ordre 
sénatorial. Les documents épigraphiques mentionnent peu 
de clarissimi qui aient été fonctionnaires de l'administration 
centrale; je citerai M. Aurelius Seranus de Neapolis, et G. Ju- 
nius Faustinus Postumiauus, né dans un vaste domaine voisin 
d'Ammaedara (1). 

Les Africains, dont nous connaissons exactement le cursus 
honorum, étaient en général des chevaliers ; ils entraient d'abord 
dans l'armée , où ils devenaient soit tribuns légionnaires , soit 
préfets de cavalerie; puis ils exerçaient différentes procuratèles 
financières et administratives : tels, par exemple, L. Egnatuleius 
Sabinus, de Thysdrus (2), G. Sextius-Martialis, de Mactaris (3), 
Q. Julius Maximus Demetrianus , de Zama minor (4). Le bien- 
faiteur de Sicca Veneria , P. Licinius Papirianus , avait proba- 
blement parcouru les mêmes étapes avant d'être nommé procu- 



(1) C. I. L., VIII, 971; 597 et Suppl, 11763. 

(2) Id., ibid., 10500. 

(3) /d., ibid., Suppl., 11813. 

(4) Id., ibid., Suppl., 12020. 



270 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

rator a rationibus. D'aucuns préféraient la vie militaire aux 
fonctions civiles , et ne quittaient point l'armée : C. Octavius 
Honoratus, de Thuburnica (1), Q. Julius Aquila, de Sicca Ve- 
neria (2), paraissent être restés toute leur vie centurions ; Tib. 
Plautius Félix Ferruntianus , de Mactaris (3), après avoir com- 
mandé plusieurs détachements légionnaires en Scythie, en Tau- 
rique et chez les Marcomans, fut tribun militaire de la légion P« 
Italique et termina sa carrière comme préfet de cavalerie. D'au- 
tres, au contraire, semblent n'avoir été revêtus d'aucun grade 
dans l'armée : C. Attius Alcimus Felicianus , originaire d'une 
petite cité voisine de Giufis et de Thuburbo majus , entra dans 
l'administration impériale comme advocatus flsci, avocat du fisc, 
exerça diverses procuratèles en Italie et dans les provinces, re- 
vint enfin à Rome où il fut successivement chargé des trois 
grandes préfectures des vigiles, du prétoire et de l'annone (4). 

Quant aux provinciaux de naissance et de condition modestes, 
qui n'étaient ni chevaliers, ni citoyens romains, la carrière 
militaire était toujours ouverte devant eux. Les listes de soldats 
découvertes dans le camp de Lambaesis, prouvent que main- 
tes cités de la province proconsulaire ont fourni des recrues à 
la légion III^ Auguste (5). Mais ce ne fut pas exclusivement 
dans l'armée d'Afrique que ces provinciaux servirent : C. Sul- 
gius Gaecilianus, de Thuccabor, s'il y fut centurion, le fut aussi 
dans les légions XIII Gemina, I Parthica, VII Gemina; commanda 
un détachement de la flotte prétorienne attachée au port de Mi- 
sène , et devint préfet, sans doute praefectus fabrum , dans la lé- 
gion campée en Gyrénaïque (6). Q. Annaeus Faventinus , de 
Thuburnica, fut enrôlé dans la V* légion (7). Sur l'un des grands 
mausolées de Gillium sont énumérés les services militaires d'un 
certain Petronius Fortunatus, qui passa sous les drapeaux cin- 
quante années de sa vie : ayant débuté comme simple soldat, il 
fut successivement librarius (scribe) , tesserarius (sous-officier 
chargé de transmettre le mot d'ordre), optio signifer (porte-éten- 



(1) c. I. L., VIII, SuppL, 14698. 

(2) 7d., ibid., Suppl., 15872. 

(3) Id., ibid., 619. 

(4) /d., ibid., 822; Bulletin archéologique du Comité, ann. 1893, p. 214, 
n* 25. 

(5) C. /. L., VIII, 2565-2569, 2586, 2618; Mélangea de l'Ecole française de 
Rome, t. XI (ann. 1891), p. 314 et suiv. 

(6) C. I. L., VIII, SuppL, 14854. 

(7) Id., ibid., Suppl., 14697. 



LES AFRICAINS CHEZ EUX ET HORS DE CHEZ EUX. 271 

dard) ; puis il reçut le cep de vigne , insigne du centurionat , et 

servit avec ce grade dans les légions // Italica, VJI , / Mi- 

nervia, X Gemina, X , /// Augusta, III Gallica, XXX Ulpia, 

VI Victrix, III Cyrenaïca, XV ApoUinaris , II Parthica, I Adjutrix ; 
il fit preuve du plus grand courage dans une expédition contre 
les Parthes , et obtint en récompense une couronne murale , 
une couronne vallaire, un collier d'honneur et des phalères (1). 
Son fils M. Petronius Fortunatus entra lui aussi dans l'armée, 
mais il n'y resta que six ans (2). 

Parmi les soldats dont les épitaphes ont été retrouvées en 
Afrique , il en est bien certainement qui n'étaient pas nés dans 
la province ; ils avaient été envoyés en garnison à Carthage et 
ils y étaient morts, par exemple Rubrius Adjutor, de Milan (3), 
Q. Vilanius Nepos, de Philippes, qui fut enterré à Carthage par 
les soins de son optio (4). De même plusieurs vétérans, origi- 
naires d'autres régions de l'empire , étaient restés ou s'étaient 
établis dans le pays, comme C. Regilius Priscus, de Vienne en 
Gaule (5), comme M. Lusius, de Trieste (6). Mais il serait peut- 
être téméraire de croire qu'il en était ainsi de tous les vétérans 
et de tous les soldats dont la présence dans les cités africaines 
est attestée par des documents épigraphiques. Il n'est guère 
possible d'admettre, par exemple, qu'il y ait eu des détache- 
ments de la I'^ et de la XIIP cohorte urbaine dans toutes les 
villes où ont été enterrés des soldats de ces deux cohortes , à 
Sullectum (7), à Vaga (8), à Avitta Bibba (9), à Mustis (10), à 
Sicca Veneria (11), à Althiburus (12). Il est beaucoup plus pro- 
bable que ces soldats étaient originaires du pays et qu'ils étaient 
revenus avant leur mort ou même que leurs cadavres avaient 
été ramenés dans leur ville natale : on verra plus loin que cette 
dernière hypothèse se trouve confirmée au moins par un docu- 
ment très précis. 

(1) c. /. L., VIII, 217. 

(2) Id., ibid., 217. 

(3) Id., ibid., 1025. 

(4) Id., ibid., 1026. 

(5) Id., ibid.. 1024. 

(6) Id., ibid., Suppl., 17334. 

(7) Id., ibid., Suppl., 11107. 

(8) Id., ibid., Suppl., 14402. 

(9) Id., ibid., Suppl., 12262. 

(10) Id., ibid., 1583. 

(11) Id., ibid., Suppl., 15875. 

(12) Id., ibid., Suppl, 16333. 



272 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Il n'était donc pas rare que des Africains, nés dans les diffé- 
rentes classes de la société provinciale, quittassent leur ville, 
les uns pour parcourir la carrière de fonctionnaire d'empire, 
les autres pour entrer dans l'armée : ceux-ci réussissaient à 
conquérir les plus hautes dignités civiles ou militaires, ceux-là 
restaient fonctionnaires ou ofliciers subalternes ; les moins bien 
doués ne sortaient pas du rang. 

Outre ces jeunes gens qu'attiraient et que retenaient hors de 
chez eux les avantages matériels et honorifiques des fonctions 
d'empire ou du service militaire, d'autres provinciaux voya- 
geaient, se déplaçaient, s'expatriaient; les uns allaient au loin 
chercher fortune dans les spéculations commerciales (1); d'au- 
tres, comme le citoyen de Mactaris, faisaient, pourrait-on dire, 
leur tour d'Afrique pour gagner leur vie et pour amasser un 
petit pécule (2) ; d'autres, comme Apulée, parcouraient le monde 
en étudiants, en curieux, en littérateurs, en philosophes; d'au- 
tres enfin, plus modestement et pour des motifs que l'on ignore, 
transportaient leur résidence d'une ville dans un autre (3). Il y 
avait certainement des relations pacifiques et amicales entre les 
habitants des diverses cités : les citoyens de Carpis consacraient 
un autel ou élevaient une statue au génie d'Hippo Diarrhy tus (4) ; 
ceux d'Uccula décernaient le même honneur à G. Anniolenus 
Gallianus de Carthage (5) ; la petite cité de Chiniava Peregrino- 
rum choisissait comme patron M. Julius Probatus, né lui aussi 
dans la capitale africaine (6); un certain ... Adjutor, Mascanis 
f(ilius), après avoir été décurion, édile et flamine perpétuel à 
Maxula, réparait à ses frais un temple dans la ville modeste de 
Tepelte (7). 

Le souvenir et l'amour de la ville natale n'en étaient pas 
moins vivaces au cœur de tous ces provinciaux, que leur ambi- 
tion, les vicissitudes de leur carrière ou les nécessités de la vie 
avaient poussés à quitter leur patrie. Les uns y revenaient 
après de longues années; d'autres n'y rentraient que morts, 
commeL. Baebius Barbarus, jeune étudiant décédé àCarthage (8); 

(1) C. /. L. VIII, 152, 868. 

(2) /d., ibid., Suppl., 11824. 

(3) Id., ibid., 631, 1328; Suppl., 12126. 

(4) /d., ibid., 1206. 

(5) Id., ibid., Suppl., 14364. 

(6) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1891, p. 197, n* 15. 

(7) C. I. L., VIII, Suppl., 12253. 

(8) Id., ibid., Suppl., 12152 : L. Baebius Barbarus studens Karthagini de- 
funclus. 



LES AFRICAINS CHEZ EUX ET HORS DE CHEZ EUX. 273 

comme Julius Ingenuus de Chusira, centurion d'une des légions 
de Germanie (1); comme la pauvre Urbanilla (2). Fait plus cu- 
rieux encore et plus significatif : un cénotaphe fut élevé, près de 
Sicca Veneria , à un enfant du pays , qui était mort à Rome et 
qui avait été enseveli dans un mausolée près du Vatican (3). 
D'autres enfin témoignaient de leur patriotisme en comblant de 
bienfaits la ville où ils étaient nés, comme P. Licinius Papiria- 
nus de Sicca Veneria (4), comme G. Julius Galba de Mustis (5). 

Par leur vie quotidienne et par leurs sentiments , non moins 
que par leur origine, les habitants de l'Afrique romaine étaient 
bien des Africains. De près ou de loin, ils tenaient étroitement 
au sol sur lequel ils étaient nés , aux sillons creusés par leurs 
aïeux, aux bois d'oliviers sous lesquels ils s'étaient promenés 
enfants, aux palmiers de leur oasis. La pensée de la grande pa- 
trie romaine ne chassait point de leur âme l'amour ou le souve- 
nir de leur petite ville. Pour être vif, ce patriotisme n'était pas 
exclusif ni ombrageux ; ces provinciaux n'étaient pas irrités 
contre Rome qui les avait vaincus et conquis , contre les empe- 
reurs qui gouvernaient l'Afrique au nom du peuple romain ; si 
parfois ils se soulevèrent contre des proconsuls , s'ils se plai- 
gnirent de quelques procurateurs, ce fut, non point parce que 
ces proconsuls et ces procurateurs représentaient, à leurs yeux, 
une cité victorieuse dont ils détestaient la domination, mais 
parce que, personnellement, ces fonctionnaires avaient abusé de 
leur puissance et de leur autorité. Mille monuments, mille in- 
dices démontrent que la suprématie romaine fut acceptée dans 
ce pays sans arrière-pensée : les gentilices impériaux y furent 
choisis avec empressement ; le culte de Rome et d'Auguste n'y 
rencontra aucune opposition ; le grand dieu populaire, Saturne, 
y fut invoqué pour le salut de l'empereur ; la langue latine s'y 
répandit d'un bout à l'autre ; elle y fut d'abord introduite 



(1) C. 7. L., VIII, Suppl., 12128 : Julhis Ingenuus obit in Gallia morte; — 
conjux patriae gremio mandat Virula corpus; — Germaniae m.eruit spe- 
culator et cornicularius legionis; initium vilis vilae fuit finis. 

(2) Id., ibid. , 152 : Urbayiilla mihi conjux verecundia plena hic sila est; 
Romae cames negotiorum socia parsim.onio fulta. — Bene geslis omnibus 
cum. in palria mecum rediret, — Au! miseram Carthago mihi eripuit 
sociam. 

(3) Id., ibid., Suppl., 15930. 

(4) Id., ibid., 1641. 

(5) Id., ibid., Suppl., 15576. 

T. 18 



274 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

comme langue officielle, mais elle ne tarda pas à devenir 
l'idiome distingué par excellence. J'ai déjà indiqué plus haut 
quel était le véritable caractère des révoltes de Clodius Macer 
et de Gordien, de la lutte contre Tacfarinas (1). Les Africains 
ne songèrent jamais à se détacher de l'empire, à recouvrer leur 
indépendance les armes à la main ; ils furent toujours des su- 
jets loyaux et paisibles de la cité romaine. Ils avaient compris 
qu'ils devaient à Rome la paix profonde et ininterrompue dont 
ils jouissaient, et que cette paix était la condition nécessaire à 
la prospérité économique du pays : à leur fidélité se mêlait un 
sentiment peut-être obscur de gratitude et d'affection. 

(1) Liv. I, ch. I, p. 28-29. 



CHAPITRE VIII. 

l'esprit d'association dans l'afrique romaine. 



Les Africains vivaient en général dans des cités. Mais entre 
l'individu ou la famille et l'agglomération formée par toute ville 
n'existait-il en Afrique aucune forme intermédiaire de groupe- 
ment collectif? L'esprit d'association qui, sous diverses formes, 
prit à Rome et dans tout l'empire un si grand essor (1) , péné- 
tra-t-il dans ce pays aussi profondément qu'ailleurs ? Les con- 
fréries, les corporations , les collèges privés religieux ou funé- 
raires y furent-ils assez nombreux pour jouer un rôle actif, assez 
importants pour exercer une influence sensible sur la vie et sur 
l'histoire municipale de la province ? Les documents épigraphi- 
ques, qui nous donnent sur ce sujet quelques renseignements, 
sont rares et le plus souvent peu explicites ; je ne me flatte donc 
pas d'y trouver les éléments d'une étude complète : je m'effor- 
cerai du moins de coordonner et de condenser dans ce cha- 
pitre les résultats positifs ou négatifs qu'il est possible de con- 
sidérer comme acquis. 

Les inscriptions mentionnent l'eiisteûce de plusieurs confré- 
ries religieuses : les Augustales (2) , les Dendrophori (3) , les Mar- 
tenses (4) , les Venerii (5) et les Céréales ou Cerealicii (6) ; mais la 
plupart de ces confréries paraissent avoir été localisées , parti- 
culières à une ou deux villes et inconnues dans les autres. Hors 



(1) Bouché-Leclerc, M&nuel des inttituiions romaines, p. 474-475. 

(2) C. /. L. , VIII, 305 (Ammaedara). 

(3) C. I. L,, VIII, Suppl., 12570, 15527 (Carthage, Thugga); Bulletin archéo- 
logique du Comité, ann. 1891, p. 529 (Mactaris). 

(4) C. I. L., VIII, Suppl., 14365 (Uccula). 

(5) Id., ibid., Suppl., 15881 (Sicca Veneria). 

(6) Id., ibid., Suppl., 12300, 14394, 15585, 15589, 16417 (Bisica, Vaga, Mustis, 
H' el Oust). 



276 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

d' Ammaedara , nulle trace des Augustales n'a été rencontrée ; 
les Dendrophori , inséparables de la Grande Mère des Dieux , 
n'ont laissé des témoignages certains de leur existence qu'à 
Mactaris , à Thugga et peut-être à Carthage ; les Martenses , 
adorateurs de Mars, semblent n'avoir formé un groupe que 
dans la modeste cité d'Uccula. Les cultes de Rome et d'Au- 
guste, de la Grande Mère des Dieux et de Mars furent certaine- 
ment importés dans le pays par la colonisation romaine : ce fut 
donc à l'imitation des confréries religieuses . de Rome et de 
l'Orient que se créèrent, dans quelques rares villes africaines, 
les sodalités des Augustales, des Dendrophori et des Martenses. 

Quant aux Venerii et aux Céréales , l'origine et le caractère 
en sont, à mes yeux, tout différents. Le seul texte qui nomme 
les Venerii a été trouvé à Sicca Veneria ; la divinité qu'invo- 
quaient ces initiés était la déesse poliade de l'antique cité, 
l'Astarté phénicienne ; or, nous savons qu'il existait à Carthage 
une Congregatio hominum Astartes (1) ; il est vraisemblable qu'une 
confrérie analogue, sans doute même plus puissante, s'était 
formée dans la ville que protégeait spécialement la déesse, 
confrérie dont les Venerii de l'époque impériale n'étaient pro- 
bablement que les successeurs. 

Les Céréales étaient plus nombreux , et la religion de Cérès- 
Proserpine qu'ils célébraient plus répandue. Mais, ici encore, 
sous les noms de Cérès ou des Cereres , les Africains adoraient 
surtout la grande déesse carthaginoise, Tanit. Il ne semble pas 
d'ailleurs qu'une sodalité du même nom ait existé à Rome , où 
le collège des Undecemviri sacris faciundis était chargé du culte 
de Cérès et de Proserpine. Les Céréales formaient probable- 
ment , dans maintes cités , un groupe important , presque un 
ordi-e, une sorte d'aristocratie, comme les Augustales dans 
d'autres provinces : à Bisica , on les voit s'associer aux décu- 
rions pour élever une statue (2) ; à Mustis , leur confrérie avait 
son prêtre, sacerdos Caerealium , et son protecteur, patronus Cae- 
realium (3) ; enfin , les anciens Céréales jouissaient peut-être , 
sous le nom de Caerealicii, de privilèges particuliers (4). 

Les traces de collèges sacerdotaux sont plus rares encore que 
celles des confréries ou des sodalités religieuses. Il n'est fait 



(1) C. /. Sem., part. I, t. i, n* 263. 

(2) C. /. L., VIII, Suppl., 12300. 

(3) Jd., ibid.. Suppl., 15585, 15589. 

(4) M., ibid., Suppl., 1GU7. 



l'esprit d'association dans l' AFRIQUE ROMAINE. 277 

mention par aucun texte épigraphique des collèges de pontifes 
et d'augures qu'avait pourtant institués dans toutes les colonies 
romaines la lex coloniae Juliae Genetivae (1). On sait, d'autre part, 
que le prêtre municipal de Rome et d'Auguste , le flamine per- 
pétuel, était unique, et que le sacerdoce qu'il exerçait était 
annuel. Au contraire , il paraît certain qu'il y avait en même 
temps dans chaque cité plusieurs prêtres des divinités populai- 
res, par exemple de Saturne (2), d'Apollon (3), de Mercure (4). 
Ces prêtres n'avaient pas tous le même rang : la lex templi 
Dianae, découverte à Mactaris, parle d'un prêtre d'Apollon, qui 
sacerdotum Apollinis primus erit secundusve (5) ; deux autres in- 
scriptions, trouvées l'une au sud-est de Mustis (6), l'autre près 
de l'O. Zarga (7), mentionnent, la première un sacerdos dei Ditis 
in loco primo, la seconde un sacerdos primus. Il serait toutefois 
imprudent de conclure de ces documents que les prêtres afri- 
cains étaient groupés en collèges officiellement constitués, 
comme l'étaient à Rome les Luperques, les Arvales, les Saliens. 
J'aimerais mieux rapprocher ces textes d'une inscription pu- 
nique de Garthage, qui nomme un princeps sacerdotum Allatae (8). 
C'est encore à la religion que se rattachait dans une certaine 
mesure l'institution , si répandue aux trois premiers siècles de 
l'empire , des collèges funéraires , dans lesquels entraient, pour 
s'assurer une sépulture, tous ceux qui n'appartenaient pas à 
une grande famille. Dans la province ici étudiée, il n'en est 
resté aucun vestige. Il n'est pas rare que les épitaphes nous ap- 
prennent par qui a été élevé le monument, mausolée ou simple 
tombe, sur lequel elles étaient gravées; jamais il n'y est ques- 
tion d'un collège funéraire ; d'habitude ce sont les plus proches 
parents du défunt , ascendants , époux ou épouse , descendants, 
qui ont construit la sépulture ; parfois le défunt lui-même s'était 
préparé de son vivant sa dernière demeure (9). Je n'affirme pas 

(1) Bouché-Leclercq, Manuel des inutilutions romaines, p. 554 et suiv. 

(2) C, /. L., VIII, 998. — Cf. J. Toutain, De Saturni dei in Africa romana 
cultu, p. 120. 

(3) C. /. L., VIII, Suppl., 11796. 
(4)/d., ibid., SuppL, 12001, 12003. 

(5) Id., ibid., Suppl., 11796. 

(6) Id., ibid,, Suppl., 16406. 

(7) Id., ibid., Suppl., 14381. 

(8) C. 7. Sem., part. I, t. i, n" 244. 

(9) C. I. L., VIII, 689; Suppl., 14684, 15445. — En ce qui concerne l'inscrip- 
tion très importante d'H' Dekkir, qui a été considérée par M. Gagnât 
comme le règlement d'un collège funéraire, voir plus loin, p. 280 et suiv. 



278 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

qu'aucun collège funéraire n'ait jamais existé dans les cités ro- 
maines de la Proconsulaire ; je dis seulement qu'il n'en a encore 
été retrouvé nul souvenir, nulle trace. 

La seule corporation industrielle , aujourd'hui connue , est le 
Corpus Fullonum de Mactaris (1) ; les foulons de Garthage étaient 
peut-être aussi réunis en corps de métiers (2). 

Quant aux socii quatuor publicorum Africae (3) , aux socii nitio- 
nes de Giufis (4), aux socii d'Uzappa (5), c'étaient, à n'en pas 
douter, les membres de sociétés financières qui avaient pris à 
ferme la perception de certains impôts. 

On ignore ce qu'il faut entendre par les Decasi d'Ammae- 
dara (6), les Duddasi Contubernales de Sicca Veneria (7), les Ful- 
viani majores de Muzuc (8). 

Les confréries et sodalités religieuses, les collèges sacerdo- 
taux et funéraires, les corporations professionnelles étaient donc 
plutôt rares , d'après les documents que nous possédons, dans 
les villes africaines. L'esprit d'association n'en était toutefois 
pas absent ; mais il s'y manifestait sous une forme originale et 
particulière à l'Afrique, sous la forme des curies [curiae). Pour 
ce qui est de la région , dans les limites de laquelle je me suis 
enfermé , on peut dire que l'institution des curies y était géné- 
rale : l'existence nous en est révélée par une vingtaine d'in- 
scriptions, qui proviennent les unes des villes de la côte, comme 
Neapolis (9), Leptis minor (10) et Zita (11), les autres des cités 
de l'intérieur, par exemple de Simitthu (12), de Mactaris (13), 

(1) Bullelin archéologique du Comité^ ann. 1893. p. 124-125. 

(2) C. I. L., VIII, SuppL, 12575. 

(3) /d., ibid., 1128. 

^4) Id., ibid., SuppL, 12377. 
(5) Id., ibid., Suppl., 11937. 
(6)7d., ibid., Suppl., 11549. 

(7) Id., ibid., Suppl., 15895. 

(8) Id., ibid., Suppl., 12065. 

(9) C. /. L., VIII, 974. 

(10) On a récemment découvert à Lamta, sur l'emplacement de Leptis mi- 
nor, les deux inscriptions suivantes, encore inédites, que M. Gagnât a bien 
voulu me communiquer : 

1. L. Aemilio Adlulori (sic), antistiti sacrorum Liberi palris citriae Au- 
g{uslae) anni Curia Aug{usia) palrono ob mérita sua pecunia posuit. 

2 Quir(ina tribu) Calv{o) aedil{i), q{uaestori) aer(arii), pontifici, 

praef{ecto} j(uri) d{icundo), antistiti sacrorum, Juventus Cur(iae) Jul(iae) 
p{osuit) ? patrono. 

(11) C. 7. L., VIII, Suppl., 11008. 

(12) Id., ibid., Suppl., 14613, 14683. 

(13) Id., ibid , 629; Suppl., 11813, 11814. 



l'esprit d'association dans l'afrique romaine. 279 

d'Althiburus (1) ; celles-ci ont été découvertes à peu de distance 
de Carthage ou d'Hadrumète (2), celles-là au centre et jusque 
dans le sud de la province, à Mididis (3), à Sufetula (4), à 
Cillium(5). 

Si nous voulons nous rendre compte de ce qu'étaient ces cu- 
ries africaines , il faut pour ainsi dire faire abstraction de leur 
nom , nom d'origine romaine , et dont le sens romain pourrait 
exercer sur nos recherches une influence dangereuse , en nous 
induisant à des comparaisons et à des analogies qui risqueraient 
d'être inexactes. 

C'étaient des groupes composés d'individus appelés curiales{^) ; 
la réunion des curiales formait le populus curiarum (7). Ces 
groupes étaient légalement constitués : ils possédaient la per- 
sonnalité civile , car ils pouvaient hériter. A Neapolis , les cu- 
riales curiae Aeliae reçurent par testament 10,000 sesterces ; en 
reconnaissance , ils élevèrent une statue à leui* bienfaiteur (8) ; 
à Similthu, un legs de même valeur fut fait à la Curia Cae- 
lestia (9). Il y avait plusieurs curies dans chaque cité (10) ; on en 
connaît deux à Simitthu, dix à Althiburus (11). Les curies 
étaient désignées et se désignaient elles-mêmes par des noms 
propres , tantôt par des gentilices ou des surnoms : Curia Julia 
(Leptis minor), Curia Aelia (Neapolis), Curia Faustina (Zita), 
Curia Antonia (Gurza), Curia Augusta (Leptis minor) ; tantôt par 
des noms de divinités : Curia Caelestia (Simitthu, II'' Bou-Cha), 
Curia Jovis (Simitthu) ; tantôt enfin par des noms destinés à 
rappeler quelque circonstance particulière : la Curia Salinen- 
sium de Tepelte tirait son nom des salines voisines de cette 
ville, et que représente aujourd'hui la Sebkha Koursia {12). 



(1)C. /. L., VIII, 1828; Suppl, 16472, 16473. 

(2) Id., ibid., 826, 829; Swpp/., 12353, 12354 : H' Bou-Cha, près de Giufis; 
— Suppl., 11201 : Zuccharis; — 72, Bulletin archéologique du Comité, 
ann. 1892, p. 485, n° 1 : Gurza. 

(3) C. /. L., VIII, Suppl., 11774. 

(4) Id., ibid., Suppl., 11332, 11340, 11344, 11345, 11348, 11349. 

(5) Id., ibid., 210. 

(6) Id., ibid., 72, 974: Suppl., 11201, 11813, 16472, 16473. 

(7) Id., ibid., 1828; Suppl., 11340, 11349. 

(8) Id., ibid., 974. 

(9) Id., ibid., Suppl., 14613. 

(10) Id., ibid., 629, 826; Suppl., 11332, 11344, 11345, 11348, 11813, 11814, 
12096, 12353, 12354, 12434. 

(11) Id., ibid., Suppl., 14613, 14683; — id., ibid., 1828; Suppl., 16472. 

(12) Id., ibid., Suppl., 12258. 



280 LES CITÉS ROMAINES T)E LA TUNISIE. 

Les curies agissaient en tant que corps constitués et officiel- 
lement reconnus ; dans chaque cité , leur action pouvait être 
isolée ou collective : à Neapolis, à Siraitthu, à Zita, à Gurza, 
ailleurs encore, c'est une seule curie qui témoigne de sa grati- 
tude envers un de ses bienfaiteurs, en lui élevant une statue, un 
mausolée, ou en lui faisant des obsèques solennelles (1); dans 
des cas analogues, à Mactaris, à Muzuc, à Althiburus, à Sufe- 
tula, toutes les curies se réunissent (2). De même qu'elles pou- 
vaient agir isolément ou collectivement, de môme elles pouvaient 
bénéficier, soit l'une ou l'autre prise à part, soit toutes en com- 
mun, de la générosité des riches citoyens : si la Curia Aelia de 
Neapolis et la Curia Caelestia de Simitthu furent chacune exclu- 
sivement favorisées (3), au contraire, à Cillium et dans la cité 
dont les ruines s'appellent aujourd'hui Zaouiet el Aala, des par- 
ticuliers invitèrent en commun, au même banquet, les membres 
de toutes les curies (4). 

D'après ce que les documents nous apprennent sur ce que 
l'on pourrait appeler leur vie extérieure , les curies africaines 
étaient des groupes, des associations d'un caractère essentielle- 
ment privé; elles recevaient des legs, elles étaient invitées à 
des banquets et à des jeux (5) ; en échange des faveurs dont on 
les comblait, ou de la protection qu'on leur accordait, elles éle- 
vaient des statues à leurs bienfaiteurs : elles agissaient comme 
des particuliers, et leur action n'avait rien d'ofiiciel. 

Leur constitution intérieure nous a été en partie révélée par 
une inscription que M. Gagnât a découverte, il y a peu d'an- 
nées , à H' Dekkir, non loin de Chemtou (6). Le texte en a été 
publié, expliqué et commenté par M. Gagnât lui-même, et plus 

(1) C. I. L , VIII, 974: Swppl., 11008, 14613; 72, 829. 

(2) Id., ibid., 629; SuppL, 11813, 11814; 12096; 1828; SuppZ., 16472, 16473; 
11332, 11340, 11344, 11345. 11348, 11349. 

(3) Id., ibid., 974; SuppL, 14613. — Il faut rapprocher de ces deux textes 
une inscription de Zuccharis (C. /. L. , VIII, SuppL, 11201). D'après ce do- 
cument, un certain Sisenna laisse à sa ville natale une somme de 22,000 ses- 
terces (environ 5,500 fr.), dont les intérêts annuels devront être distribués 
aux décurions, qui recevront chacun 5 deniers, et à des curiales, qui en 
recevront chacun 60. Il ne peut s'agir ici que des membres de la curie 
dont Sisenna faisait partie lui-même ; car on ne comprendrait guère pour- 
quoi tous les curiales de Zuccharis indistinctement seraient ainsi préférés 
par lui aux décurions, c'est-à-dire aux premiers citoyens de la ville. 

(4) C. /. L., VIII, 210: SuppL, 12434. 

(5) Id., ibid., SuppL, 16417. 

(6) R. Gagnât, Explorations archéologiques et épigraphiques en Tunisie, 
fasc. II, p. 126 et suiv. 



l'esprit d'association dans l'afrique romaine. 281 

récemment par J. Schmidt (1). Ce document a d'abord été pris 
pour le règlement d'un collège funéraire ; puis Schmidt , aban- 
donnant cette opinion, a assimilé les curies d'Afrique aux tribus 
romaines , et les a considérées comme des divisions électorales 
de la cité ; il a insisté , de préférence , sur les dernières lignes 
de l'inscription, qui traitent, en termes singulièrement obscurs, 
de je ne sais quelles obligations funéraires. Il ne me paraît pas 
inutile d'étudier ici de nouveau, et d'aussi près que possible, ce 
document très important. 
En voici le texte : 

préambule. 

Curia Jovis , acta {ante diem) V k{alendas) Décembres , Materno et 
Attico Co{n)s{ulibus), natale civitatis. Quot bonum, faustum, felicem 
placuit inter eis et convenit secundum decretum publicum observare. 

§ 1". . 

Si quis flamen esse voluerit, d{are) d{ebebit) vini amp(horas) III, 

p{raeterea?) pane{m) et sale{m) et c{ibaria....); si quis magister 

vini amp{horas) II ; [si quis quaestor?] d{are) d{ebebit) -Jf //... 

Ici une lacune d'environ deux ou trois lignes. 

§2. 

Si quis flamini maledixerit aut manus injecerit, d{are) d{ebebit) 
^ III; si magister qu[a)estori imperaverit et non fecerit^ d{are) 
d(ebebit) vini a'pip{horam) ; si in concilium pr{a)esens non venerit, 
d[are) d{ebebit) c{ongium) : si qu{a)estor alicui non nuntiaverit, d{are) 
d{ebebit) ^ I; si a{liquis?) de ordine decess{erit... 

Ici une autre lacune de cinq ou six lignes. 
si quis ad vinum inferendum ierit et abalienavcrit, d{are) d{ebebit) 
duplum; si quis silentio quaestoi'is aliquid donaverit et negaverit, 
d[are) d[ebebit) duplum. 

§3. 

Si quis de propinquis decesserit ad milliarium sextum et eux nun- 
tialur non ierit d{are) d{ebebit) ^ //; si quis pro pâtre et matre, pro 

(1) C. /. L. VIII, Suppl., 14683, p. 1426-1427. 




282 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

socrum , pro socram , d{are) d{ebebit) ^ V. Item qui propinquus de- 

cesserit d{are) d{ebebit) ^ ////. Qu{a)estor majoribusadfe... 

Ici une lacune d'une ou deux lignes. 

Cette inscription n'est pas autre chose que le procès-verbal 
d'une réunion [concilium) tenue par les membres de la Curia 
Jovis, le cinquième jour avant les kalendes de décembre, sous le 
consulat de Maternus et d'Atticus (27 novembre 185), date anni- 
versaire de la fondation de la cité , ou peut-être de son érection 
en municipe ou en colonie. Cette réunion avait été consacrée à 
l'élaboration et à' la rédaction d'un règlement intérieur ; ce rè- 
glement devait être publié, et tous les curiales présents s'étaient 
engagés à s'y conformer. Le texte en est malheureusement 
incomplet ; le sens n'en est pas toujours bien clair. 

Dans un premier paragraphe étaient fixées les summae hono- 
rariae en nature ou en espèces que devait payer tout candidat 
aux titres et aux fonctions de flamen, de magister, de quaestor de 
la curie. Pour être flamine ou prêtre de l'association, il fallait 
donner trois amphores de vin (de 78 à 79 litres) , du pain , du 
sel et des mets variés; pour être magister ou président, deux 
amphores de vin (de 52 à 53 litres) ; pour être questeur, c'est-à- 
dire secrétaire-trésorier, deux deniers d'argent (environ 2 fr. 15). 
Il me semble qu'il y a là une intention évidente de copier les 
obligations du même genre imposées aux magistrats munici- 
paux; la lacune qui suit les mots d{are) d{ebebit) ^ II... en est 
d'autant plus regrettable ; si le texte de cette première partie de 
l'inscription était complet, nous connaîtrions probablement 
l'organisation intérieure des curies , ou du moins la composi- 
tion de ce qu'on appellerait aujourd'hui leur burçau. 

Le second paragraphe édicté une série d'amendes dans cer- 
tains cas spéciaux : tout membre de la curie qui injuriera ou 
frappera le flamine , sera puni d'une amende de trois deniers 
(3 fr. 22) ; si le président donne un ordre au questeur et que le 
questeur ne l'exécute pas, ce dernier devra payer une amphore 
de vin ; si le questeur néglige de venir à l'assemblée de la curie, 
sans cependant avoir quitté la ville, il devra donner un congium 
de vin (environ 3 litres 1/4) ; si le' questeur oublie de convoquer 
à l'assemblée un des membres de la curie , il devra payer une 
amende de un denier (1 fr. 07); si un membre de la curie vient 
à mourir... 

Le texte de l'inscription , assez clair jusqu'ici, devient plus 
obscur dans ses dernières lignes. La lin du second pai"agraphe 



l'esprit d'association dans l'afrique romaine. 283 

est du moins encore compréhensible : les curiales qui essaie- 
ront, avec ou sans la connivence du questeur, de faire tort à la 
curie, soit d'une certaine quantité de vin, soit d'une summa ho- 
noraria ou d'une amende en espèces, seront condamnés à payer 
le double de ce qu'ils devaient donner primitivement. 

La troisième et dernière partie du document soulève bien des 
difficultés, et de sens et d'interprétation; la concision des phra- 
ses nuit à leur clarté ; le mot propinquus semble employé dans 
deux acceptions différentes. Des proches de qui est-il question 
dans ce début : si quelqu'un des proches vient à mourir en deçà 
du sixième milliaire, ceux à qui cette mort aura été annoncée 
et qui n'iront pas assister aux obsèques, payeront chacune une 
amende de deux deniers? Faut-il entendre par là que tous les 
membres de la curie sont obligés, sous peine de cette amende, 
de se rendre aux funérailles d'un de leurs collègues? Ou bien 
ne s'agit-il que des propinqui. des proches du défunt? Quant à 
la phrase qui suit, j'avoue n'y rien comprendre : il me parait 
tout à fait invraisemblable que les statuts d'une association ou 
d'un groupe quelconque punissent d'une amende aussi minime 
(5 deniers équivalent à environ 5 fr. 35) les enfants assez déna- 
turés pour ne pas conduire à sa dernière demeure leur père, 
leur mère, leur beau-père ou leur belle-mère. Puis le règlement 
s'occupe de nouveau des propinqui ; mais cette fois le taux de 
l'amende est de quatre deniers (4 fr. 30). Je ne crois pas que la 
sagacité de MM. Gagnât et Schmidt ait réussi à donner une 
explication bien claire de ces dispositions un peu incohérentes. 
Ce qu'il en faut seulement retenir, à mon avis, c'est que les 
membres de la curie étaient tenus d'assister, sauf éloigneraent 
trop grand , aux obsèques de tout curialis , et que les amendes 
édictées contre ceux qui ne remplissaient pas ce devoir va- 
riaient suivant les cas. 

Qu'est-ce donc, en dernière analyse , que ce règlement de la 
Curia Jovis de Simitthu? Dans sa teneur même, il n'est rien de 
plus que le tarif des summae honorariae, dues par tout candidat 
aux dignités de flamine et de président, à la fonction de ques- 
teur, et des amendes dont seront passibles les membres de la 
curie dans telles ou telles circonstances précises. Mais, chemin 
faisant , l'on y trouve nombre d'indications sur la constitution 
intérieure des curies. Chaque curie avait son prêtre, son fla- 
mine, qui semble en avoir été le premier dignitaire ; son prési- 
dent ou magister, dont le rôle et les fonctions ne sont pas con- 
nues en détail, mais qui devait sans doute convoquer et présider 



284 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

les assemblées des curiales ou concilia; enfin son questeur, 
chargé d'exécuter les ordres du président , de transmettre aux 
membres de la curie les convocations et toutes les nouvelles qui 
les intéressaient , probablement aussi de recevoir les summae 
honorariae, les amendes, les dons et legs faits à la curie : c'était 
à la fois un secrétaire et un trésorier (1). 

Chaque curie avait son budget particulier, res curiae (2), qu'ali- 
mentaient peut-être, outre les dons, les legs, les summae hono- 
rariae et les amendes, des cotisations versées par les curiales (3). 
Le vin, le pain, le sel, les aliments divers, dont il est parlé dans 
le règlement de la Curia Jovis, étaient, suivant toute apparence, 
soit destinés à des banquets communs, soit distribués entre les 
membres de la curie (4). On ne sait pas si les concilia se tenaient 
à époques fixes, si, par exemple, ces réunions étaient annuelles 
ou plus fréquentes; il est seulement certain qu'elles existaient, 
qu'aucun magistrat municipal n'y intervenait à titre officiel, et 
que dans certaines circonstances les comptes rendus en étaient 
publiés, c'est-à-dire gravés sur la pierre. Enfin, nous savons, 
d'autre part, que certaines curies avaient un protecteur, un 
patronus , dont elles prenaient parfois , semble-t-il , le gen- 
tilice (5). 

Il reste à déterminer la nature et l'origine de ces curies afri- 
caines. Est-il possible de les assimiler aux curies municipales, 
d'y voir les divisions politiques des cités? Remarquons tout 
d'abord, qu'en règle générale , le nom de curies est employé 
dans les municipes, tandis que dans les colonies les mêmes di- 



(1) Les deux inscriptions de Leptis minor, dont le texte est publié plus 
haut, nous apprennent : 

1" Que le prêtre de la curie s'appelait parfois, au lieu de flamen, antistes 
sacrorum. ; 

2' Que, dans certaines curies, il y avait des prêtres attachés spécialement 
au culte d'une seule divinité : antistes sacrorum Liberi patris; 

3° Que, pour certaines curies, la date de leur fondation ouvrait une ère : 
antistes sacrorum Liberi patris anni...; 

4* Enfin, que les curiales se divisaient peut-être en juniores et en senio- 
res : juventus curiae Juliae... Toutefois, il ne me paraît pas démontré que 
le mot juventus ait, dans ce texte, une signification aussi nette, aussi offi- 
cielle que le terme juniores, lorsqu'il est opposé à seniores. 

(2) D'après une inscription de Theveste (C. /. L., VIII, 1845). 

(3) R. Gagnât, Explorations..., fasc. II, p. 130. 

(4) Id., ibid., p. 129. 

(5) C. I. L., VIII, 72, 829; Bulletin archéologique du Comité, ann. 1892, 
p. 485, n* 1 ; les deux inscriptions de Leptis minor. 



l'esprit d'association dans l'afrique romaine. 285 

visions sont appelées tribus (1). Or, en Afrique, il y avait des 
curies indistinctement dans les colonies (Neapolis = colbnia 
Julia Neapolis, Simitthu = colonia Julia N(umidica) Simitthu; 
Mactaris = colonia Aelia Aurélia Mactaris ; Sufetula = colonia 
Sufefulensis), dans les municipes (Zita = municipium Zita; 
Althiburus = municipium Althiburitanum) ; et jusque dans les 
cités de droit pérégrin (Zuccharis, Gurza, Muzuc). En second 
lieu, il n'apparaît nulle part que les curies municipales aient 
jamais joui de la personnalité civile, aient reçu des dons et des 
legs, aient eu un budget particulier, aient été administrées par 
des magîstri et des quaestores, se soient réunies sans convocation 
officielle et sans être présidées par un magistrat public. Les cu- 
ries municipales étaient surtout des circonscriptions électora- 
les. Les curies africaines semblent bien n'avoir de près, ni de 
loin, aucun rapport avec les comices. Ce sont des groupes indé- 
pendants qui agissent de leur propre initiative, mais dont l'exis- 
tence est légale et officiellement reconnue. S'il est d'autres in- 
stitutions auxquelles on puisse les comparer, ce sont beaucoup 
plutôt les corporations et les collèges de pauvres gens [collegia 
tenuiorum) que les curies administratives des municipes (2). 

De quels éléments se composaient les curies africaines? Sur 
quel principe reposait le recrutement des curiales ? Ces curies 
n'étaient ni des confréries religieuses, ni des corporations pro- 
fessionnelles, ni des collèges funéraires; ce que l'on sait de 
leur constitution intérieure, de leur caractère et de leur action, 
nous interdit de les considérer comme des divisions électorales 
ou politiques. Il n'est toutefois pas impossible que les curies 
aient été des associations de quartiers, dans lesquelles se grou- 
paient à la ville les habitants d'un même vicus , à la campagne 
les paysans d'un même pagus. Mais c'est là une hypothèse : 
de fait, l'origine des curies africaines est restée jusqu'à présent 
inconnue (3). 



(1) Bouché-Leclerq, Manuel des Institutions romaines, p. 182. 

(2) Rheisnisches Muséum, N. F, B. 25, p. 608-609. (J. Schmidt, Statut ei- 
ner Municipalcurie in Afriha.) 

(3) A vrai dire, cette hypothèse permettrait d'expliquer pourquoi le très 
ancien nom latin de curia a été donné à ces groupements : dans la Rome 
primitive, la curia était une paroisse, une subdivision à la fois topogra- 
phique et religieuse de la cité. — D'autre part, le règlement de la curia 
Jovis a été découvert assez loin du centre municipal de la colonia Simitthu : 
les ruines qui se voient à H' Dekkir ne peuvent guère représenter qu'un 
pagus de cette commune. Dans mon hypothèse, il no serait plus nécessaire 



286 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Dans les cités africaines, les curies ont joué le même rôle que 
les confréries religieuses , surtout celle des Augustales , ou les 
corporations professionnelles dans les villes des autres provin- 
ces occidentales de l'empire. Ces confréries et ces corporations 
ont été rares en Afrique, nombreuses hors de l'Afrique ; les cu- 
ries ont été, au contraire, particulières à ce pays. Les deux phé- 
nomènes sont connexes. Les Africains n'ont pas éprouvé moins 
que les Gaulois , les Espagnols ou les Italiens , le besoin de se 
grouper ou de s'unir ; mais au lieu d'emprunter à Rome un ou 
plusieurs types de communautés , ils ont organisé eux-mêmes 
des associations, ils ont constitué leurs curies. 



de supposer, comme le fait Schmidt (loco cit.), que la pierre a été trans- 
portée par un Arabe depuis Chemtou jusqu'à l'endroit oîi elle a été trouvée. 
La Curia Jovis aurait été l'association de tous les habitants de ce pagus, 
tandis que la Curia Caelestia de la même cité aurait été l'un des groupes 
constitués dans le centre bâti de la colonie. 



r 



CHAPITRE IX. 



CARACTÈRE DE LA COLONISATION ROMAINE DANS l'aFRIQUE 
PROCONSULAIRE. 



Deux grands faits semblent dominer et expliquer toute l'his- 
toire de l'Afrique proconsulaire : 

1° Les habitants n'en étaient pas des colons immigrés, des 
étrangers transportés par le gouvernement romain ou venus 
spontanément ; c'étaient les enfants du pays, ici les descendants 
des navigateurs phéniciens , là les petits-fils des cavaliers nu- 
mides. 

2° Ces indigènes se transformèrent sous l'influence de la co- 
lonisation gréco-romaine ; cette influence parait avoir été plus 
ou moins réelle, plus ou moins profonde , suivant les époques , 
les régions , les classes sociales ; mais apparente ou réelle , su- 
perficielle ou profonde, elle fut générale. Les sujets de Carthage 
et de Juba ne furent pas seulement vaincus et soumis par 
Rome : ils furent aussi , dans une certaine mesure , assimilés 
par elle. 

Comment s'accomplit cette métamorphose? Quels furent, dans 
cette œuvre, la part et le rôle des conquérants? 

L'action du gouvernement impérial fut exclusivement admi- 
nistrative et politique. Les empereurs ne demandèrent à leurs 
sujets africains que d'affirmer en toute circonstance leur atta- 
chement à l'empire , leur respect pour les lois romaines , leur 
obéissance au proconsul, organe et représentant du pouvoir 
central. Reconnaître les souverains à leur avènement, payer les 
impôts soit au questeur de la province, soit aux procurateurs 
impériaux , soit aux fermiers adjudicataires de certaines taxes 
spéciales, adopter et employer le latin comme seule langue 
officielle , adorer la divinité de Rome et d'Auguste , et célébrer 
les cérémonies de ce culte : tels furent, d'une manière générale, 



/ 



288 LES CITES ROMAINES DE LA TUNISIE. 

les témoignages de loyalisme que l'on réclama de ces provin- 
ciaux africains. Ils devaient, en outre, envoyer chaque année, 
à Rome et en Italie, des milliers de boisseaux de froment et 
d'amphores. d'huile : les uns et les autres étaient impatiemment 
attendus sur les bords du Tibre. Là se borna l'intervention des 
pouvoirs publics dans la vie quotidienne et individuelle. 

Rome ne se préoccupa nullement d'effacer d'un seul coup , 
par des mesures violentes, tout vestige du passé; liberté pleine 
et entière fut laissée par elle aux habitants du pays de conser- 
ver les mœurs et les traditions qu'ils avaient héritées de leurs 
ancêtres. Puisque ces usages et ces souvenirs n'étaient pas des 
ferments de révolte , peu lui importait qu'ils fussent vivaces. 

Rome ne fit point , en Afrique , de propagande religieuse en 
faveur de ses divinités nationales ; il n'entra pas davantage , 
dans ses desseins, de civiliser, comme on dirait aujourd'hui, les 
peuplades numides ou gétules soumises à son empire. Le gou- 
vernement impérial ne se soucia jamais d'imposer légalement 
à ses sujets ce qui échappe absolument à toute loi ; il se désin- 
téressa de tout ce qui, dans la vie humaine, est inaccessible aux 
édits-et aux décrets. 

Lorsque César et Auguste , renonçant à la politique stérile 
que le Sénat de la République avait suivie à l'égard de l'ancien 
empire carthaginois, cherchèrent à éveiller, dans ces contrées 
naturellement fécondes, une vie nouvelle et intense , ils ne son- 
gèrent nullement à y transporter des mœurs et des coutumes 
nées sous d'autres cieux et propres à une autre race. Il ne vint 
même pas à l'esprit des fondateurs de l'empire que la colonisa- 
tion romaine put et dut être autre chose que l'organisation ad- 
ministrative et l'exploitation économique du monde méditerra- 
néen ; ils pensaient, sans doute, qu'on ne traite pas des peuples 
comme des enfants ; que chaque nation , policée ou barbare , 
sédentaire ou nomade, glorieuse ou obscure, a ses usages et ses 
traditions ; que ces traditions et ces usages , lentement créés 
par de nombreuses géaérations, ne peuvent pas être détruits en 
un jour ou par la seule volonté d'un vainqueur, si puissant qu'il 
soit ; en un mot , que la personnalité historique d'une race ou 
d'un peuple n'est pas moins à l'épreuve de la force et des vio- 
lences matérielles que la personnalité morale des individus. 

Si la civilisation gréco-romaine ne fut pas imposée par les 
conquérants , il faut qu'elle ait été introduite dans le pays par 
les sujets eux-mêmes; il faut que les Africains soient pour ainsi 
dire allés spontanément au-devant d'elle. Cette évolution n'a 



CARACTÈRE DE LA COLONISATION ROMAINE. 289 

rien qui doive nous surprendre , et les causes n'en sont peut- 
être pas difficiles à déterminer. Gomme je l'ai déjà brièvement 
indiqué plus haut et comme je m'efforcerai de le démontrer 
plus loin (1), l'établissement définitif du régime impérial ouvrit 
pour l'Afrique proconsulaire une ère de paix intérieure et de 
sécurité parfaites. Les campagnes ne furent plus ravagées par 
les guerres civiles ; après un demi-siècle de luttes vigoureuses 
et d'expéditions hardies, les bandes pillardes des Gétules et des 
Garamantes furent refoulées dans le désert ; le laboureur ne 
craignit plus de voir ses champs dévastés, le berger de voir ses 
troupeaux enlevés. 

D'autre part, Rome se garda bien de faire payer chèrement 
aux provinciaux cette paix bienfaisante. Elle n'exigea d'eux, 
en retour, le sacrifice d'aucune tradition vraiment nationale ou 
populaire. Il serait puéril de dire qu'elle ravit aux Africains 
leur liberté : étaient-ils libres, les sujets de Carthage, de Ju- 
gurtha ou de Juba I? Elle leur laissa, au contraire, toutes leurs 
coutumes ; non seulement elle respecta les divinités qu'ils ado- 
raient, mais encore elle accueillit sur le Capitole la grande 
déesse punique, Juno Caelestis ; elle dédaigna de faire violence 
à leurs sentiments, de dicter des lois à leurs consciences. L'au- 
torité des proconsuls parut moins lourde que la domination de 
Carthage et des rois numides. 

Aussi n'entra-t-il dans l'âme des Africains aucune haine 
contre Rome , qui les avait vaincus et qui occupait leur pays ; 
ils lui furent reconnaissants de la paix profonde qu'elle leur 
assurait; leur gratitude ne fut mêlée ni de regrets amers ni 
d'espérances factieuses. Il n'est donc pas étonnant qu'ils aient 
bien accueilli , qu'ils aient même ardemment recherché tout ce 
qui venait de Rome, tout ce qui portait la marque romaine. 
Aussi bien, ce faisant, suivaient-ils l'exemple de leurs ancêtres : 
Rome n'était-elle point l'héritière, au moins politique, des villes 
siciliennes, de la Grèce et de l'Egypte, de ces trois sources vives 
d'art et d'industrie auxquelles Carthage avait toujours puiSé? 
Enfin il est vraisemblable que tous ceux qui ambitionnaient le 
titre de citoyen romain ou de chevalier à brevet, s'empressaient 
non sans orgueil ni prétention , de se déguiser en Romains : il 
leur eût été sans doute très pénible d'être pris pour des provin- 
ciaux, pour des étrangers. 
Quels qu'aient été , d'ailleurs , les sentiments des Africains à 

(1) Liv. I, chap. i, et liv. III, chap. i. 
T. 



290 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

l'égard de Rome, il est certain que la civilisation gréco-romaine 
exerça sur beaucoup d'entre eux un très vif attrait. On se plut 
à choisir des noms romains ; la mode se répandit de porter un 
prénom et un gentilice; on affecta, dans la société bourgeoise 
et instruite , de ne parler que le latin ; les anciennes divinités 
furent invoquées sous des noms latins; les nécropoles, jadis ca- 
chées sous terre, s'étendirent aux portes des villes, se peuplè- 
rent de cippes en forme d'autels , de mausolées semblables à 
des temples. La toge devint l'habit d'apparat; les maisons se 
remplirent et s'ornèrent d'objets importés de Rome ou de la 
Grèce; tout le monde se prit d'enthousiasme pour les mimes, 
pour les combats de l'amphithéâtre, pour les courses du cirque. 
On s'efforça d'imiter, jusque dans ses vices, le peuple-roi. 

Ce qui prouve bien , d'ailleurs, que cette évolution fut spon- 
tanée, c'est qu'elle s'accomplit lentement et progressivement 
dans tous les sens. Les habitudes nouvelles pénétrèrent plus 
vite et plus profondément dans les villes de la côte et dans les 
cités assises sur les grandes voies de communication ; les an- 
ciennes traditions survécurent plus longtemps dans les districts 
montagneux et dans les cantons reculés , autour de Mactaris , 
par exemple , et de Sicca Veneria. La bourgeoisie municipale 
mit à se transformer plus d'empressement que les humbles et 
les pauvres ; la plèbe laborieuse demeura plus fidèle au passé , 
non par aversion pour Rome, mais par habitude, par routine, 
par indifférence. La vie privée resta essentiellement le domaine 
de l'initiative individuelle ; chacun put agir à sa guise , adopter 
les mœurs romaines ou vivre comme avaient vécu les aïeux. 
Les empereurs et les proconsuls ne crurent jamais qu'il fût de 
leur devoir de démontrer aux Africains la supériorité de la civi- 
lisation gréco-romaine sur leurs coutumes traditionnelles. Les 
deux éléments qui se trouvaient en présence ne se combatti- 
rent pas ; leurs relations furent toujours pacifiques ; aucune 
lutte religieuse, aucune haine nationale n'arrêta ni n'entrava 
l'œuvre de colonisation. 

Cette politique du gouvernement impérial eut encore un autre 
avantage. Au lieu de se superposer ou de s'exclure, les caractères 
distinctifs du peuple romain et ceux des races africaines se mé- 
langèrent, se fondirent. Les habitants des cités romaines de la 
Proconsulaire ne ressemblaient guère aux marins phéniciens 
ou aux pasteurs numides ; ce n'étaient pas non plus des Ro- 
mains ni des Italiens. Comme les Gaulois, comme les Espagnols, 
les Africains gardèrent, au milieu des peuples soumis à la do- 



I 



CARACTÈRE DE LA COLONISATION ROMAINE. 291 

minalion de Rome, une physionomie originale. Ceux même qui 
subirent le plus le contact et l'influence des civilisations grecque 
et latine, les lettrés, les savants, les écrivains, comme Fronton 
et Apulée, malgré leur commerce incessant avec les maîtres les 
plus classiques, trahirent toujours dans leur esprit et dans leur 
style leur origine et leur race (1). Saint Cyprien, saint Augus- 
tin, Tertullien surtout , imprimèrent au christianisme africain 
une allure particulière : toutes leurs œuvres , traités , sermons , 
lettres, pamphlets, portent la marque distinctive, comme l'em- 
preinte ineffaçable du pays qui les a vu naître. 

Loin de disparaître ou de se brouiller , les traits caractéristi- 
ques des Africains se dégagèrent et se dessinèrent avec plus de 
netteté. De ce qui n'était auparavant qu'un mélange confus de 
deux races, souvent ennemies, sortit une véritable nation. La 
civilisation nouvelle, introduite dans le pays des Carthaginois, 
des Libyens et des Liby-phéniciens, unit pour ainsi dire en un 
solide faisceau tous les éléments divers légués par les siècles 
passés. Pendant plus de cinq cents ans, Carthage n'avait main- 
tenu sa puissance que par la force et l'argent ; en moins de 
deux siècles, Rome, grâce à sa politique si largement libérale 
et tolérante, lit prendre à tout le pays qui s'appelle aujourd'hui 
la Tunisie un incomparable essor ; avec la paix et la sécurité , 
elle donna aux Africains Tamour de la vie sédentaire , le goût 
du labeur suivi et fécond ; elle se garda bien de les civiliser de 
force ; mais elle mit à leur portée tout ce qui leur était néces- 
saire pour se civiliser eux-mêmes. 

(1) P. Monceaux, Les Africains, p. 40 et suiv. 



I 



LIVRE III 



CHAPITRE PREMIER. 



RENAISSANCE ET PROGRES DE LA VIE MUNICIPALE EN AFRIQUE PENDANT 
LES PREMIERS SIÈCLES DE l'ÈRE CHRÉTIENNE. 



Les populations qui habitaient le territoire de Carthage et le 
royaume numide n'avaient été ni exterminées ni chassées de 
leur patrie après la victoire de Rome. Peu d'étrangers étaient 
venus s'établir au milieu d'elles. Cette région de l'Afrique sep- 
tentrionale n'avait pas été pour les conquérants une colonie 
d'immigration. Plus tard, sans doute, au second et au troisième 
siècle , la physionomie générale du pays semblait romaine ; 
mais je crois avoir démontré, d'une part, que cette métamor- 
phose était plus superficielle que profonde; d'autre part, que 
dans les pseudo-Romains qui peuplaient les villes africaines à 
l'époque des Antonins et des Sévères, il était facile de recon- 
naître les descendants des colons phéniciens et les petits-fils 
des sujets de Massinissa. Les anciens éléments ethnographi- 
ques étaient restés sur place, plus unis peut-être et mieux fon- 
dus, mais à peine modifiés en eux-mêmes par la colonisation 
romaine. 

Toutefois, si dans leur ensemble les races établies depuis plus 
ou moins longtemps dans cette contrée ne s'étaient ni transfor- 
mées ni éteintes, faut-il en conclure que le genre de vie, la 
répartition et le groupement des individus dont elles se compo- 
saient fussent demeurés immuables? En particulier, les rela- 
tions des êtres humains et du sol avaient-elles été toujours et 
partout aussi étroites qu'elles le furent sous le haut empire? Ne 
s'opéra-t-il point, aux" environs de l'ère chrétienne, dans certai- 



294 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

nés parties de la région, une évolution qui substitua peu à peu 
la vie sédentaire des agriculteurs à la vie nomade des tribus 
pastorales? La vie urbaine ne se développa-t-elle pas au détri- 
ment de la vie exclusivement rurale? 

On commettrait une grave erreur si l'on croyait que les villes 
étaient très rares en Afrique avant la conquête romaine. La 
côte, depuis Hippo Diarrhytus jusqu'au fond de la Grande Syrte, 
et les territoires sur lesquels s'exerçait réellement la domina- 
tion de Carthage, étaient, dès le quatrième siècle avant J.-C, 
couverts de riches cités. Vers l'an 308, les mercenaires d'Aga- 
thocle furent émerveillés par la prospérité agricole des campa- 
gnes voisines de Mégalopolis (1); le harâi Syracusain s'empara 
de Tunis la Blanche, de Neapolis, d'Hadrumète, de Thapsus, 
d'Utique, d'Hippo-Acra (Diarrhytus), et de deux cents autres 
villes maritimes (2). 

Un demi-siècle plus tard, le consul romain, M. Atilius Regu- 
lus, qui voulut, à l'exemple d'Agathocle, combattre Carthage en 
Afrique, prit lui aussi, au début de son expédition, de nom- 
breuses cités, autour desquelles s'élevaient parfois de magnifi- 
ques villas. Polybe ne donne pas de chiffre précis ; Appien en 
évalue le nombre à plus de deux cents (3). 

Après Agathocle et Regulus , le premier Africain assiégea et 
enleva, dans la même contrée, maintes places fortes (4); entre 
la seconde et la troisième guerre punique , les Carthaginois 
portèrent plainte à Rome contre Massinissa, qui s'était appro- 
prié, les armes à la main , plus de soixante-dix villes ou postes 
fortifiés leur appartenant (5). 

Les environs de Carthage et les plaines qui s'ouvrent sur la 
mer étaient alors le théâtre d'une vie agricole , partant séden- 
taire, très active et très heureuse; de nombreuses cités s'éche- 
lonnaient sur le littoral et peuplaient les campagnes environ- 
nantes; dans l'intérieur des terres, la vie urbaine était née 



(1) Diodore do Sicile, liv. XX, § 8 et suiv. — On ne connaît pas exacte- 
ment l'emplacement de Mégalopolis; mais d'après le texte même de Dio- 
dore, il est évident que cette ville était située dans la plaine féconde qui 
s'ouvre à la base do la péninsule du cap Bon, entre le golfe de Carthage et 
le golfe d'IIammamet. 

(2) Diodore, ibid. 

(3) Polybe, I, 29 et 30; Appien, Punie, I, 3. 

(4) Tite-Live, XXX, 9. 

(5) Id., XLII, 23. 



n 



RENAISSANCE ET PROGRÈS DE LA VIE MUNICIPALE. 295 

autour des colonies fondées par Carthage pour contenir et domi- 
ner les peuplades libyennes. 

A mesure qu'on s'éloignait de la côte, les centres urbains 
devenaient plus rares ; aux habitants fixés sur le sol qu'ils culti- 
vaient succédaient des tribus nomades de cavaliers et de pas- 
teurs. Dans son récit de l'expédition d'Agathocle, Diodore ne 
cite aucune ville en dehors du littoral (1); toutes les places dont 
Regulus s'empara semblent avoir été situées dans le voisinage 
immédiat de Carthage (2). 

Pourtant , il ne faudrait pas prendre au pied de Ja lettre le 
terme de NcijxaSeç ou Numidae : bien que l'on ne connaisse pas 
avec une exactitude absolue la position de Zama et de Naragarra, 
il est du moins certain que l'une et l'autre se trouvaient à en- 
viron cinq journées de marche du rivage de la Méditerranée (3). 
Enfin , au commencement du deuxième siècle avant l'ère chré- 
tienne, sous l'influence du roi Massinissa, une révolution 
s'opéra , ou plutôt une évolution importante commença dans la 
vie sociale et économique des tribus libyennes que Carthage 
n'avait pas assujetties : le sol de la Numidie, jusqu'alors consi- 
déré comme infécond et comme incapable de produire des mois- 
sons , fut cultivé et mis en valeur ; des terres , livrées jadis en 
pâture à des troupeaux errants, se couvrirent de champs de blé 
et d'arbres fruitiers (4). Des cités naquirent et se développèrent 
dans le pays ainsi transformé : au moment où les Romains en- 
trèrent sérieusement en campagne contre Jugurlha, la Numidie 
orientale était peuplée de villes que Metellus prit et incendia (5) ; 
Vaga, voisine de la province Proconsulaire, l'un des marchés 
les plus importants de l'Afrique septentrionale, attirait en foule 
les négociants italiens (6) ; au sud du Bagradas , Zama (7), 

(1) Diodore, XX, 55 : o tûv t^v [Ltaâyziow olxoûvtmv nX^jv xwv NotidSuv 
èxupCeuTS. » 

(2) Polybe ne nomme que Clupea, Adis (peut-être la future Maxula), et 
Tunis (I. 29 et 30). 

(3) Tite-Livo, XXX, 29 : Magnis ilineribus Zamam contendit H&nnibal : 
Zama quinque dierum iter ab Carlhagine abesl. 

(4) Polybe, XXXVII, 3 : « T6 ôè iiéyuTTov xal OetÔTaTOv toOtou (Massinissa) : 
T^; yàp No(xa6ia; àTraTYi; ày^p^aiou tôv tzçiO toO j^povov ÙTtap^oOcnri;, xai vopiiîIoixévYi; 
àSyvâTou t^ (puieï Tipèç rijjiépou; xâpirouc ûitàpxetv , iipwTo; xal |x6voî OTréSeiÇe ôtotl 
ôuvaxat irâvTaç èxçépeiv toù; fiix£j>ou; xàpTiou;, etc.. Voir aussi Strabon, XVII, 
3, 8 15. 

(5) Sallustc, Jugnrtha, 19; id., ibhl., 58 : Metellus in Numidiae loca opu- 
lenlissima pergil, agros vastat, muUa castella el oppida capit incendilque. 

(6) Salluste, Jugurlha, 51. 

(7) Id., ibid., 61. 



296 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Lares (1), Sicca Veneria (2) étaient des cités prospères. Il semble 
même que l'œuvre de Massinissa n'ait pas été purement et ex- 
clusivement matérielle : Salluste parle de « praefecti régis » qui 
trahissent Jugurtha, et qui livrent à Metellus plusieurs villes 
bien approvisionnées de froment (3). Le rôle de ces praefecti ne 
révèle-t-il pas l'existence , dès cette époque , d'une véritable 
organisation politique ? 

Jusqu'où s'étendit cette métamorphose , et quelles en furent 
les limites géographiques ? Il suffit , pour trouver la réponse à 
cette question , de suivre attentivement la marche de Marins 
sur Capsa. Marins part de Lares et se dirige droit vers le sud ; 
au bout de neuf jours, il arrive à deux milles romains de la cité 
dont il veut s'emparer ; pendant ces neuf jours, il n'a rencontré 
ni une ville, ni un champ cultivé ; dans le pays qu'il a traversé, 
les Numides sont plutôt pasteurs que laboureurs : ils se nour- 
rissent de lait et de gibier (4). Capsa même est une oasis envi- 
ronnée de déserts (5). La description et le récit de Salluste sont 
très significatifs : vers l'année 106 avant J.-C, le centre et le 
sud de la future Proconsulaire n'avaient pas été conquis par la 
charrue ; sauf Capsa et Thala, aucune agglomération urbaine 
n'y existait, et encore ces deux places étaient-elles plutôt des 
forteresses que de véritables cités. Hors du littoral, la vie sé- 
dentaire et municipale ne s'était répandue que dans les Grandes 
Plaines arrosées par le moyen Bagradas (les Mtyaikv. «eSta d'Ap- 
pien, Pun., 68), et en partie dans les vallées de ses principaux 
affluents. 

Pendant le dernier siècle de la République, loin de faire de 
nouveaux progrès, l'œuvre entreprise par Massinissa fut, sinon 
anéantie, du moins fort ébranlée et fort compromise dans les 
limites même qui viennent d'être fixées. Carthage avait été tota- 
lement et méthodiquement détruite en 146 ; toutes les villes qui 
avaient lié leurs destinées à celles de la métropole punique 
avaient subi le même sort, en particulier Neferis, Tunis, 



(1) Salluste, Jugurtha, 95. 

(2) Id., ibid., 60. 

(3) Id., ibid., 50. 

(4) Salluste , op. cil. , 94 : Numidae plerumque lacle et ferina carne ves- 
cebanlur ; — 95 : Quippe eliam inopia frumenti tentabatur, quod Numi- 
dae pabulo pecoria magis quam arvo studenl. 

(5) Id., ibid., 94 : Erat inter ingentes soUtudines oppidum magnum at- 
que valens, nomine Capsa... praeler oppido propinqua, alia omnia vasta, 
inculta, egentia aquae. 



RENAISSANCE ET PROGRÈS DE LA VIE MUNICIPALE. 207 

Neapolis, Aspis ou Clupea (1). Au cours de la lutte entre les 
Romains et Jugiirtha, maintes cités avaient été saccagées ou 
brûlées, entre autre Vaga (2). Le pays n'avait pas moins cruel- 
lement souffert de la guerre civile entre César et les Pom- 
péiens (3). Après la mort violente du dictateur, les partisans du 
Sénat et ceux des triumvirs se l'étaient disputé les armes à la 
main (4) ; enfin , moins d'une année plus tard , la Numidie et la 
Proconsulaire avaient été de nouveau bouleversées par la riva- 
lité d'Antoine et d'Octave (5). La guerre, et surtout la guerre 
prolongée engendre la misère et la ruine. Il est vraisemblable 
que la plupart des villes fondées par Massinissa tombèrent alors 
dans une décadence profonde. Strabon sous Auguste , Pompo- 
nius Mêla au temps de Claude , ne connaissent et ne citent 
comme villes, dans l'Afrique orientale, que les ports de la 
côte (6). Strabon ajoute que beaucoup de cités avaient été dé- 
truites, soit en même temps que Carthage, soit après la défaite 
des chefs pompéiens; parmi ces dernières, il nomme Vaga et 
Zama (7). Quant à l'intérieur du pays, « à l'exception, » dit-il, « de 
quelques parties cultivées appartenant aux Gélules , il n'offre, 
jusqu'aux Syrtes, qu'une suite de montagnes et de déserts ; seu- 
lement , aux abords des Syrtes , on voit de riches plaines des- 
cendre jusqu'à la mer, et les villes, en grand nombre, ainsi que 
les fleuves et les lacs, se succéder le long de la côte (8). » 

La renaissance de Carthage marque le début d'une ère nou- 
velle. Les cités sortent de leurs ruines ; la vie municipale re- 
commence à briller d'un vif éclat. A peine fondée, Carthage 
grandit rapidement ; elle ne tarda pas à éclipser Hadrumète et 
Utique , à devenir la ville la plus peuplée de l'Afrique romaine 
et à reconquérir le rang de capitale f9). S'il est vrai que Pline 
l'Ancien se soit servi, dans son énumération des cités africai- 
nes, des documents réunis et des listes dressées par Agrippa (10), 

(t) Appien, Pun., 135 : « ôaai 8è «é^eiç CTU|x|j.e|ta/iQxeffav toï« 7CO>e(jL£oi; 27ci(i6v(i>c 
l8o$e xaOe/eîv àTràcra;... » (Strabon, XVII, 3, g 13 et suiv.) 

(2) Salluste, Jugiirtha, 58, 72, 97. 

(3) Strabon, XVII, 3, g 12. 

(4) Fallu de Lessert, Fastes de la Numidie sous la domination romaine, 
p. 5 et suiv. 

(5) Id., ibid., p. 8-11. 

(6) Strabon, XVIT, 3, g 18 et suiv.: Pomponius Mêla, I, 7. 

(7) Strabon , XVII , 3 , g 9 et g 12. 

(8) Id., ibid., g 9. 

(9) Id., ibid., g 15. 

(10) Kubitschok, De Romanarum Iribuum origine ac propagatione, p. 128 



298 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

bien des cités s'étaient déjà relevées avant la mort d'Auguste : 
outre Carthage , Clupea , Neapolis , Acholla sur la côte ; dans 
l'intérieur des terres, Vaga et Zama (1). D'autres villes se déve- 
loppaient au cœur même du pays : dans la riche vallée de l'O. 
Miliane, Uthina et Thuburbo majus ; dans les Grandes Plaines, 
BuUa regia, Simitthu, Thunusuda, Thuburnica ; sur le versant 
méridional du Dj. Gorrah, Uchi majus, et jusque dans la haute 
vallée de l'O. Tessaa, Assuras (2). Sicca Veneria était devenue 
une colonie romaine, et, dans le bassin de TO. Khalled, des mo- 
numents nouveaux allaient bientôt se dresser auprès du mau- 
solée punique de Thugga (3). 

Si la vie urbaine s'épanouit de nouveau sur la côte et dans 
tout le nord du pays, il ne semble pas qu'au premier siècle de 
l'ère chrétienne , elle se soit avancée très loin vers le sud. 
Thala avait été brûlée par ses propres défenseurs (4) ; Marins 
avait infligé à Capsa le châtiment que Carthage avait subi (5). 
Pline ne connaît point Thala; il déclare formellement que si les 
Capsitani existent en tant que tribu {natio), il est impossible d'ac- 
corder à leur groupement le titre de civitas (6). Son témoignage 
est confirmé par un texte précis de Tacite : sous Tibère , en 
l'an 18 après J.-G., Tacfarinas, à la tête des Musulamii, se sou- 
lève contre la domination romaine. Les Musulamii, dit l'histo- 
rien , habitaient alors près du désert et ne vivaient point dans 
des villes (7). Or, l'on sait par une inscription quelle partie de 
l'Afrique occupait cette tribu : le sénatus-consulte De Nundinis 
Saltus Beguensis nous apprend que ce saltus était compris in ter- 
ritorio Musulamiorum (8). Le lieu dit H' Begar, où le docu- 
ment a été trouvé , et dont le nom rappelle celui du saltus de 

(1) Pline, H. JV., V, 3. En ce qui concerne Vaga, l'assertion de Pline est 
confirmée par un document épigraphique; C. 7. L., VIII, Suppl., 14392 : 
Imp[eratore) Caesarem (sic) Aug{usto) XIIII, M. Plautio Silvano co{n)s{uli- 
bus) = 2 avant J.-C, M. Tilurnius, M. f., Arn{ensi tribu), Africanus aedem 
Telluris refec{it)... Le terme refecil indique bien qu'il s'agit ici d'une re- 
construction. 

(1) Pline, H. N., V, 4. Dos villes énumérccs par Pline, je ne mentionne 
que celles dont l'identification est absolument et scientifiquement certaine. 

(3) C. /. L., VIII, 1478. 

(4) Salluste, Jugurlha, 79. 

(5) Id., ibid., 96: Ceterum oppidum incensum; Numidae pubères inter- 
fecti, alii omnes venumdati; pvaeda mililibiis divisa. 

(6) Pline, H. N., V, 4. 

(7) Tacite, Annales, II, 52 : Valida ea gens el soliludinibus propinqua, 
nuUo eliam tum ui-bium cultu, cepit arma. 

(8) C. /. L., Vm, Suppl., 11451 : A, Ug. 14; B, lig. 15. 



RENAISSANCE ET PROGHÈS DE LA VIE MUNICIPALE. 299 

l'époque romaine , est situé entre les ruines de Sufetula et le 
village arabe de Tliala, sous la même latitude que Tebessà, l'an- 
cienne Theveste (1). 

La vie urbaine ne dépassait donc pas encore, au début du pre- 
mier siècle, les limites dans lesquelles elle s'était développée 
cent cinquante ans plus tôt. 

Ce n'est pas à dire que le gouvernement impérial se désinté- 
ressât de ces soliludines dont parle Tacite. Des voies militaires 
y furent de bonne heure construites , d'abord de l'est à l'ouest , 
entre Theveste et Tacape (2), un peu plus tard du nord au sud (3) ; 
des postes fortifiés [castella) y furent créés, à Sufes, par exemple, 
et à Thiges (4). Vers la fin du premier siècle, Vespasien fonda 
la colonie d'Ammaedara (5), au nord-est de Theveste; à la même 
époque vivait déjà la civitas Chusirensium, fièrement campée sur 
un promontoire rocheux qui domine au loin la région des 
steppes (6). 

C'est au deuxième siècle qu'à la période de renaissance suc- 
cède la période d'extension, et que la vie municipale commence 
vraiment à conquérir le sud de la province. Cette conquête se 
ht progressivement. Sur la Table de Peutinger, certainement pos- 



(1) Los indications géographiques de la Table de Peutinger , sur laquelle 
les Musulamii sont inscrits au sud d'Igilgili (Djidjclli) et au nord de Diana 
(Ain Zana) , c'est-à-dire à l'extrémité occidentale do la Nuinidic; non plus 
que celles de Ptolémée, qui les place au contraire au sud de l'Aurès, ne 
sauraient prévaloir, en raison mémo de leur divergence, contre un docu- 
ment officiel de la valeur du sénatus-consulte de Nundinis saltus Deguen- 
sis , document qui date du deuxième siècle, comme la Tablo ello-méme et 
comme la Géographie de Ptolémée. Rien d'ailleurs n'autorise à supposer 
que les Musulamii aient été transportés en masse pendant le premier siècle 
ou au commencement du second. Il n'est pas jusqu'au nom du praesidium 
T/ia/a, mentionné par Tacite {Ann., III, 21), qui ne corrobore l'opinion ci- 
dessus exprimée. D'une part, le bourg moderne de Thala est peu éloigné 
d'ir Begar; d'autre part, plusieurs documents épigraphiques qu'on y a 
découverts prouvent que cette place fut le siège d'une garnison romaine, 
au début de l'empire (C. /. L., VIII, 502, 503, 504). Je ne comprends ni pour- 
quoi l'on veut démontrer que la Thala romaine n'a rien de commun avec la 
ville moderne qui porte le mémo nom, ni pourquoi on la cherche partout 
ailleurs que là. (Mommsen, Rom. Geschichte, t. V, p. 633, note 1 ; trad. fran- 
çaise, t. XI, p. 270, note 1.) 

(2) Voir plus haut, liv. I, chap. ix, p. 137-138. 

(3) Ibid. 

(4) C. I. L., VIII, SuppL, 11418, 11427. — Comptes rendus de l'Académie 
dps Inscriptions et Delles-Lellres, ann. 1891, p. 293. 

(5) Voir plus loin, liv. III, chap. ii. 

(6) C. /. L., VIII, 698. 



300 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

térieure à Trajan et peut-être même à Hadrien (1), figurent, au 
sud d'Ammaedara et de Chusira, Thelepte, Capsa, le vicus 
Gemellae ; au nord-ouest de Tliysdrus, Aeliae et Terento, dont 
l'emplacement exact n'a pas encore été retrouvé ; près du désert, 
Thusuros et Aggarsel Nepte ; dans la région montagneuse , qui 
s'élève au-dessus des rivages de la petite Syrte, la ville d'Au- 
garmi (Kasr Koutin) et plusieurs stations dont le nom seul est 
connu. 

Ptolémée , dont la géographie fut composée , suivant toute 
apparence, au début du règne de Marc-Aurèle, ne mentionne 
aucune de ces villes ; mais il cite peut-être Cilma, à l'ouest de 
Thysdrus et au sud de Chusira (2). 

Les documents épigraphiques nous permettent de compléter 
les renseignements fournis par la carte routière et par l'astro- 
nome d'Alexandrie : Mactaris , au cœur des montagnes de la 
Tunisie centrale; Sufetula, au sud-est de Thala et d'Ammae- 
dara, brillaient déjà d'un très vif éclat à la fin du deuxième siè- 
cle ; le municipe , dont les ruines se voient encore près de 
Telmin, à l'est du Chott Djerid, avait été fondé par Ha- 
drien (3) ; le caslellum Sufetanum semble avoir acquis le titre de 
colonie sous Marc-Aurèle (4). 

Ainsi, tandis que dans le nord de la province les cités très 
denses et très riches se couvraient de monuments superbes, au 
sud le pays se transformait ; les steppes se peuplaient d'habi- 
tants sédentaires j et la population nouvelle se groupait déjà 
dans des villes en quelques points heureusement choisis. Cette 
métamorphose était loin de s'être entièrement accomplie pen- 
dant le deuxième siècle. Aucune voie n'est tracée, sur la Table 
de Peutinger, entre la mer à l'est, les routes de Thysdrus à Al- 
thiburus au nord, d'Althiburus à Theveste et de Theveste à 
Capsa à l'ouest , de Capsa à Tacape au sud. Les inscriptions 

(1) La Table de Peulinger donne aux cités d'Utique et de Leptis magna 
le titre de colonie; or Utique no devint colonie que sous Hadrien (C. /. L., 
VIII, 1181 ; Aulu-Gelle, Noct. Altic, XVI, 13). et Leptis magna l'était deve- 
nue sous Trajan (C. /. L.. VIII, 10). D'autre part, la localité de Vina, 
voisine do Neapolis, est encore mentionnée coninio un ficus. Sur plusieurs 
textes épigrapliiquesdu troisième siècle (C. /. L., VIII, 959-961), on lit : Muni- 
cipium Aurelium Vina. Le gentilice Aurélius ayant été porté par Marc- 
Aurèle, Commode et Caracalla, la Table ne peut pas être postérieure aux 
premières années du troisième siècle. 

(î) Ptolémée, Géograph., IV, 3 : Cilmae. 

(3) C. /. L., VIII, 83. 

(4)Id., ibid., SuppL, 11421. 



RENAISSANCE ET PROGRÈS DE LA VIE MUNICIPALE. 301 

prouvent , il est vrai , que la partie occidentale de cette vaste 
région n'était plus déserte : Sufes, Sufetula, d'autres villes s'y 
étaient fondées. Toutefois la vie urbaine et la prospérité mu- 
nicipale n'y atteignirent leur apogée qu'au troisième siècle. 
L'Itinéraire d'Antonin , qui ne semble pas de beaucoup anté- 
rieur à la fin de ce siècle , est , au point de vue chronologique , 
le premier document qui, d'une part, nous apprenne l'existence 
des villes de Menegesem, Menegere, Cillium (1), Masclianae, à 
l'ouest et autour de Sufetula ; de Nara , Madarsuma , Septimi- 
nicia, Tabalta, Oviscae, Amudarsa, Autenti, entre Sufetula et 
le littoral de la petite Syrte; qui, d'autre part, mentionne les 
routes importantes de Sufetula à Thysdrus et de Sufetula à 
Thaenae. Il en faut conclure que les centres urbains s'étaient 
multipliés dans la région , autant que le permettaient la nature 
du sol et les conditions économiques, et que les communi- 
cations y étaient devenues beaucoup plus fréquentes. Alors, 
sans doute, était déjà créée et s'était étendue partout, sur 
ces plateaux jadis incultes, l'immense et féconde forêt d'oli- 
viers dont les auteurs arabes ont parlé avec tant d'admi- 
ration. 

C'est à l'époque des Sévères que les villes de l'Afrique pro- 
consulaire semblent avoir été le plus vivantes et le plus riches ; 
il ne me paraît pas téméraire de fixer d'une manière générale à 
l'année 238 le terme de leur développement. Après cette date , 
la décadence commença bientôt pour elles (2). 

Si nous voulons nous rendre compte de l'œuvre accomplie et 
en apprécier la grandeur , il faut comparer la description que 
Salluste, Strabon et Tacite donnent de ce pays avec le tableau 
que nous permettent d'en tracer, au début du troisième siècle, 
les documents épigraphiques et archéologiques. 

Vers le moment où Garthage est définitivement reconstruite 
et colonisée par Auguste, de nombreuses cités, les unes fort 
anciennes, les autres plus jeunes, se succédaient le long des 
côtes , peuplaient les grandes vallées et les plaines du nord ; 
mais, presque toutes, elles avaient été saccagées ou ruinées 
pendant la lutte contre Jugurtha et pendant les guerres civiles; 
puis, au sud d'une ligne passant par Sicca Veneria , Lares, As- 
suras et Zama regia, s'étendaient, suivant l'expression de 



(1) Sur Cillium et l'histoire probable de son développement municipal, 
voir plus loin, liv. III, ch. ii. 
{1) Voir plus loin, livre ITI, ch. v. 



302 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Strabon , des montagnes et des déserts ; quelques peuplades 
nomades erraient avec leurs troupeaux dans les steppes infé- 
condes voisines du lac Triton ; seuls, de rares postes fortifiés y 
commandaient de loin en loin les voies militaires dont le gou- 
vernement impérial avait entrepris la construction. 

Deux siècles plus tard, dans le nord de la province, toute 
trace des ruines passées avait disparu ; les anciennes cités, en- 
richies par l'agriculture et le commerce, s'étaient de nouveau 
développées et épanouies; au sud, la vie urbaine avait gagné de 
jour en jour des régions nouvelles ; la nature du sol et le cli- 
mat, mieux connus, avaient été amendés ; sur la terre fécondée 
par le travail des hommes, des villes avaient germé peu à peu; 
au début du troisième siècle, Ammaedara, Thelepte, Sufetula , 
Gillium et Gapsa rivalisaient de. splendeur avec les ports les 
plus actifs. 

Dans l'histoire municipale de la Proconsulaire sous l'empire, 
il faut donc reconnaître deux évolutions réellement distinctes 
par leur nature , bien que le développement en ait été parallèle 
et à peu près contemporain. Ici, Rome répare elle-même le mal 
qu'elle a fait ou dont elle est surtout responsable; les antiques 
colonies phéniciennes et les villes fondées par Massinissa re- 
prennent leur essor. Là, au contraire , Rome fait vraiment œu- 
vre créatrice : sous son impulsion , l'homme conquiert, au sens 
le plus élevé du mot, de vastes étendues. Le gouvernement im- 
périal ne se contente pas de prendre matériellement possession 
du pays ; il en invite les habitants à dompter, à civiliser la terre 
elle-même; aux pasteurs oisifs qui se déplaçaient sans cesse à 
la surface des steppes , se substituent bientôt des agriculteurs, 
qui fouillent les entrailles du sol, qui enfoncent jusqu'aux nap- 
pes d'eau souterraines les racines noueuses des oliviers, qui 
fixent entré les rochers des coteaux les ceps tordus de la vigne. 
Les richesses et la prospérité jaillissent de cette glèbe restée 
longtemps inféconde : elles se condensent et se cristallisent 
dans les cités. 

Une telle métamorphose ne s'accomplit pas en quelques jours, 
ni même en quelques années ; elle ne peut être le fruit que 
d'efforts continus et progressifs. Or, une double condition est 
indispensable à ces labeurs prolongés, qui se poursuivent de 
génération en génération : cette double condition , c'est la paix 
et la sécurité; toutes deux sont nécessaires poui* inspirer au 
travailleur l'amour de son œuvre et la confiance dans l'avenir. 



é 



RENAISSANCE ET PROGRÈS DE LA VIE MUNICIPALE. 303 

Cette paix et cette sécurité, Rome les assura pendant deux longs 
siècles aux habitants de cette province. 

L'existence de la paix romaine en Afrique a été contestée, 
niée même en termes singalièrement aifirmatifs et énergiques 
dans un livre récemment paru (1). « La fameuse théorie de la 
paix romaine, écrit M. P. Monceaux (2), si on l'applique à l'Afri- 
que, est vite démentie par Lien des faits. A toutes les époques, 
au contraire, ce que nous trouvons ici, c'est la guerre, le mau- 
vais vouloir et un esprit d'opposition qui entraine parfois jus- 
qu'aux colons. Le sentiment vrai des populations de l'Atlas se 
traduit en toutes circonstances, mais de façons très diverses, 
dans le pays berbère, par de formidables insurrections, dans le 
pays à demi romain par de fréquentes émeutes, par des jacque- 
ries, par les velléités d'indépendance de chefs ambitieux et po- 
pulaires; » et plus loin (3) , « dans l'Est, en Proconsulaire et en 
Numidie, les Romains étaient assez fortement établis et en 
assez grand nombre pour n'avoir pas à redouter de révoltes gé- 
nérales. Pourtant, là encore, bien des symptômes trahissent des 
dispositions hostiles. Quand les Maures envahissaient le pays, 
ils étaient sûrs d'y trouver des alliés parmi les Numides des 
campagnes et les serfs des grands domaines : les indigènes se 
faisaient brigands et prenaient part à la curée. Les villes mô- 
mes, et souvent en pleine paix, sans motif apparent, étaient en- 
sanglantées par des émeutes. » 

En résumé, d'après M. P. Monceaux, l'Afrique romaine n'a 
jamais connu la sécurité ni la paix intérieure ; les incursions et 
les émeutes ont peut-être été moins fréquentes dans la Procon- 
sulaire ; mais les indigènes y ont toujours été animés des dis- 
positions les plus hostiles contre la domination impériale. Il me 
parait utile de démontrer l'inexactitude de cette description : 
aussi bien la question ici traitée «n'est pas seulement une ques- 
tion de fait , mais encore , et surtout , une question de méthode 
historique. 

C'est bien, en effet, dans les auteurs anciens que M. Mon- 
ceaux a puisé les événements sur lesquels s'appuie sa théorie ; 
il a lu Tacite, Suétone, Dion Cassius, Appien, les Scriptores 
HistoriaeAugustae, saint Cyprien ; il a feuilleté le Corpus Inscnp- 
tionum Latinarum. Les épisodes qu'il raconte se sont réellement 



(1) P. Monceaux, Les Africains. Paris, 1894. 

(2) Id., ibid., p. 21. 

(3) Page 26. 



304 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

passés. Mais, d'une part, l'auteur les interprète avec une liberté 
d'imagination qui souvent en dénature le sens et la portée, et, 
d'autre part, il les énumère sans tenir aucun compte des temps 
ni des lieux. Ses conclusions seraient peut-être exactes, appli- 
quées à certaines régions de l'Afrique septentrionale, limitées 
à certaines époques ; la forme générale qu'il leur a donnée leur 
enlève toute autorité. 

Quels sont, par exemple, les faits qui, d'après M. Monceaux, 
ont menacé et compromis la sécurité de ce qu'il appelle le pays 
à demi-romain, c'est-à-dire de l'ancienne Proconsulaire et de la 
Numidie orientale? Ce sont, au commencement du règne de 
Tibère, la révolte de Tacfarinas; sous Claude, des incursions de 
nomades ; sous Vespasien , une invasion des Garamantes ; sous 
Domitien, la révolte des Nasamons ; puis, dans la seconde 
moitié du troisième siècle, en 253, une prétendue descente des 
Maures jusqu'aux environs de Carthage; et, sous le règne de 
l'empereur Tacite , une invasion de bandes berbères venues de 
la Maurétanie Sitifienne (1). 

Reprenons, par le détail, chacun de ces épisodes. 

Tacite nous a raconté la révolte de Tacfarinas avec beaucoup 
moins de confusion géographique que ne pense M. Mommsen (2). 
Les rebelles n'entamèrent pour ainsi dire pas le territoire que 
Rome occupait vraiment à cette époque : Thala, Tupusuclu, 
Auzia, les seules places dont ils s'emparèrent ou s'approchèrent, 
étaient postées à l'extrême frontière du pays colonisé. La sécu- 
rité des villes voisines de Carthage et de Cirta ne fut pas plus 
menacée par Tacfarinas que la sécurité des colons français éta- 
blis de nos jours dans les plaines d'Oran, de la Mitidja et de 
Bône ne serait compromise par un soulèvement des tribus indi- 
gènes du Sud-Oranais ou du cercle de Touggourt. 

Les seuls textes qui mentionnent , sous Claude , non pas une 
incursion des nomades en Proconsulaire, mais tout au plus un 
mouvement menaçant des populations voisines de la province, 
sont une ligne de Suétone , et deux lignes de Dion Cassius (3). 



(1) P. Monceaux, op. cit., p. 22-24. 

(2) Mommsen, Rom. Geschichte , t. V, p. 633, n. 1; trad. française, t. XI, 
p. 270, note 1. 

(3) Buétone, Galba, 7 : Africain pvoconsule birnnin obtinuit (Galba), extra 
sortem eleclus ad ordinandam provinciam et inteslina dissensione et 
Barbarorum tumultu inquietam. — Dion Cassius : LX, 9 ; « Kàv xû> aùt^ 
;(p6v({> xal Tfj( Nou(iifiia( Ttvà èno>,E|xVjOT) te Onà tûv 7tpoiTo(xa>v papêâpcov, xal intitci 
xpaTTi6évT(dv aùtâv \fÀxcuç, xaxiavti. » 



RENAISSANCE ET PROGRES DE LA VIE MUNICIPALE. 305 

Suétone parle bien d'une dissensio intestina; mais je crois qu'il 
fait tout simplement allusion au désarroi produit dans l'admi- 
nistration des provinces africaines par la réforme de Galigula, 
qui partagea le gouvernement du pays entre le proconsul, fonc- 
tionnaire civil, et le légat propréteur, commandant militaire du 
corps d'occupation. D'autre part, l'expression de Suétone : Bar- 
barorum tumullus, et les termes qu'emploie Dion Gassius, prou- 
vent bien qu'il s'agit, non de provinciaux révoltés, ni d'envahis- 
seurs victorieux, mais de tribus étrangères à l'empire, qui se 
remuent près des frontières. 

Quant à l'invasion prétendue des Garamantes , sous Vespa- 
sien, voici en réalité à quoi elle se réduit : les deux villes d'Oea 
et de Leptis magna , dont les territoires étaient contigus , 
s'étaient déclaré la guerre; Oea, plus faible, avait appelé à son 
secours la peuplade des Garamantes; ces nomades en profitè- 
rent pour piller à leur profit les campagnes voisines de Leptis 
magna, jusqu'au moment où quelques cohortes romaines les re- 
poussèrent définitivement dans les sables du Sahara (1). Il n'y 
a dans cet épisode exclusivement local rien qui témoigne , soit 
chez les habitants des deux cités rivales, soit chez les Garaman- 
tes, d'un sentiment d'hostilité contre Rome. En outre, on ne voit 
pas bien quel danger ont pu courir, en cette circonstance, les 
cités de la vallée du Bagradas , ou même les ports de la petite 
Syrte, Thaenae, Tacape , Gighthis. D'un seul fait particulier 
très limité dans le temps et dans l'espace , on ne tire pas une 
conclusion générale. 

La révolte des Nasamons sous Domitien présente le même 
caractère. Les Nasamons habitaient , à l'extrémité orientale de 
la province d'Afrique, les déserts qui s'étendent au sud du pays 
de Barka. D'après Zonaras (2), ils tuèrent un questeur romain 
pour ne pas payer d'impôts , et une expédition fut dirigée con- 
tre eux par Septimius Flaccus, légat propréteur de la légion IIP 
Auguste (3). Il est certain que les habitants de la Proconsu- 
laire ne furent ni menacés , ni môme sans doute émus par ce 
soulèvement lointain d'une tribu saharienne, beaucoup " plus 
voisine d'Alexandrie que de Garthage. 

M. Monceaux reconnaît qu'au siècle des Antonins la paix ré- 



(1) Tacite, HisL, IV, 50. 

(2) Zonaras, XI, 19. 

(3) Fallu de Lessert , Fastes de la Numidie sous la domination romaine^ 
p. 39-40. 

T. 20 

/ 



306 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

gna dans ce qu'il nomme le Tell oriental ; « mais , » ajoiite-t-il 
aussitôt, « tout l'ouest, tout le sud est en feu (1). » L'expression 
ici encore est trop générale; depuis les premières années du 
deuxième siècle jusque vers le milieu du troisième, les troupes 
cantonnées en Numidie ne luttèrent que contre les Maures , 
c'est-à-dire contre les habitants des provinces actuelles d'Alger 
et d'Oran, et contre ceux du Maroc. Puisque le quartier général 
de la légion d'Afrique fut transporté (Je Theveste à Lambaesis, il 
faut bien admettre que le sud de la Proconsulaire ne courait 
alors aucun danger; il n'est plus question, d'ailleurs, de cam- 
pagnes contre les Garamantes ; les Maures eux-mêmes, repous- 
sés des frontières de la Numidie occidentale , se jetèrent sur la 
Bé tique (2). 

La fm du troisième siècle fut plus troublée , et j'indiquerai 
plus loin (3) dans quelle mesure les cités romaines de la Proconsu- 
laire souffrirent de ces révolutions. Je tiens cependant à montrer 
qu'ici encore M. P. Monceaux me parait avoir ou transformé ou 
exagéré certains épisodes. D'après lui, sous les deux premiers 
Gordiens , au moment où l'on se dispute l'empire en Afrique , 
des bandes d'indigènes se ruent sur les colons et les propriétai- 
res romains. Au contraire, il suffit de lire avec attention Héro- 
dien et Gapitolin, pour constater que les violences alors commi- 
ses furent le fait, non pas des habitants du pays, mais du légat 
Capellien, qui représentait l'empereur de Rome , Maximin , et 
des troupes qui lui étaient restées fidèles. « En 253 , » poursuit 
l'auteur, « sous Valérien , les Maures envahissent la Numidie 
et la Proconsulaire, saccagent les bourgs, massacrent les hommes, 
enlèvent les femmes, etGyprien, évoque de Garthage, ouvre une 
souscription pour le rachat des prisonniers. » La lettre de saint 
Gyprien, que cite M. Monceaux, est adressée ad Episcopos Nu- 
midas, et à cette époque le mot Numidas a un sens géographique 
très précis : la province de Numidie était créée depuis un demi- 
siècle. Il est donc inexact de conclure du document invoqué que 
la Proconsulaire avait été , elle aussi , ravagée. Quant à la vic- 
toire de Probus sur des rebelles africains, je ne connais pas de 
texte indiquant qu'elle ait été remportée près de Sicca Veneria, 
ou que le géant Aradion, terrassé par le futur empereui-, fût un 
chef d'indigènes révoltés. 

(1) Page 23. 

(2) R. Gagnai, L'armée romaine d'Afrique el l'occupation militaire de 
l'Afrique sous les empereurs, p. 45 et suiv. 

(3) Voir liv. III, cli. v. 



MNAISSANCÉ ET PROGRÈS DE LA VIE MUNICIPALE. 307 

Pendant deux siècles au moins, jusqu'à la mort d'Alexandre 
Sévère, la sécurité des personnes et des Liens a été absolue 
dans la Proconsulaire ; aucune invasion de tribus nomades n'a 
détruit la prospérité renais,sante, n'a entravé le développement 
ni la merveilleuse diffusion de la richesse économique. Les 
guerres lointaines contre les Maures ont beaucoup plutôt affermi 
et assuré que menacé cette sécurité. 

La paix intérieure n'a pas été moins générale ni moins conti- 
nue. Où donc trouve-t-on avant Gordien la moindre trace de ces 
jacqueries, de ces troubles qui ensanglantent les villes, de ces 
brigandages commis par les indigènes ? Un jour , dans une 
émeute, Vespasien, proconsul d'Afrique, reçoit à Hadrumète 
une pluie de raves ; M. Monceaux ajoute, ce qui n'est dans aucun 
texte et ce qui dénature l'épisode , que la populace voulut le 
tuer. Gapitolin (1) raconte que Pertinax, pendant son proconsu- 
lat, dut apaiser, à Cartilage, plusieurs mouvements populaires 
excités par les prêtres et les diseurs d'oracles attachés au tem- 
ple de la déesse Caelestis. Voilà les deux seules séditions, si le 
mot lui-même n'est pas trop fort, qui aient éclaté dans la pro- 
vince pendant les deux premiers siècles de l'empire. Justifient- 
elles, en bonne méthode, les conclusions de M. Monceaux, sur- 
tout quand d'innombrables documents prouvent, au contraire, 
que la domination romaine a été spontanément acceptée par 
tous les habitants, et que les mœurs romaines ont été en partie 
adoptées par la majorité de la population? Est-il plus exact 
d'affirmer que les Africains « étaient toujours prêts à soutenir 
tout prétendant de leur race et de leur pays qui se déclarait 
contre l'empereur de Rome ou qui voulait se rendre indépen- 
dant? » Glodius Macer, le rival de Galba, n'était pas né en Afri- 
que. Septime Sévère, lorsqu'il se proclama empereur, n'était 
pas aussi certain qu'on veut bien le dire du suffrage de ses 
compatriotes, puisqu'il se crut obligé d'envoyer des légions en 
Afrique pour empêcher son compétiteur Niger d'occuper l'un 
des greniers de Rome (2). Enfin, Gordien n'était pas originaire 
de la province qui lui décerna, pour son malheur, la couronne 
impériale : par son père, il descendait des Gracques, par sa 
mère de Trajan (3). 

C'est en pleine paix que la Proconsulaire a vécu jusqu'au 

(1) Gapitolin, Perlinax, 4. 

(2) Spartien, Sévère, 8. 

(3) Gapitolin, Goi-dien, 2. 



308 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

milieu du troisième siècle ; les habitants de la province n'ont 
pas cessé d'être des sujets fidèles et paisibles du gouvernement 
impérial. Leurs villes et leurs champs n'ont souffert d'au- 
cune invasion ; leurs troupeaux n'ont été razziés par aucune 
bande de nomades rebelles ou agresseurs. Ils ont labouré la 
terre pendant de longues années avec la certitude de récolter 
eux-mêmes la moisson féconde ; ils ont planté des oliviers, sûrs 
d'en cueillir au bout de vingt ans les fruits à la pulpe chargée 
d'huile; ils ont créé des vignobles, confiants dans l'avenir. Ils 
n'ont quitté leurs charrues ni pour se défendre contre des 
hordes de voleurs, ni pour se révolter contre Rome; ils ont con- 
sacré leur fortune à embellir leurs cités. Le merveilleux épa- 
nouissement de la prospérité publique et privée n'est pas une 
des preuves les moins saisissantes de la sécurité et de la paix 
données par Rome à cette région de l'Afrique. 



CHAPITRE II. 



LA POLITIQUE MUNICIPALE DE ROME. 

Le gouvernement impérial ne se contenta pas de favoriser les 
progrès et la renaissance de la vie urbaine dans l'Afrique de- 
venue romaine, en assurant au pays une sécurité parfaite, en y 
maintenant la paix intérieure par une politique sagement libé- 
rale et tolérante. Plus directe encore fut son intervention dans 
le développement du régime municipal. Il suivit et surveilla de 
près toutes les étapes de ce développement ; il présida à toutes 
les transformations administratives des cités. De quel esprit 
s'inspira-t-il? Quelles idées générales dirigèrent sa politique, 
déterminèrent son attitude et ses actes? 

En 146 avant J.-C., après la chute définitive de Garthage, 
qu'avait fait le Sénat romain ? Il s'était borné à châtier les en- 
nemis de Rome, à récompenser les amis, les alliés de la veille. 
Du pays conquis , il avait fait deux parts ; l'une était devenue, 
sous différentes formes, la propriété du peuple victorieux ; l'au- 
tre, plus restreinte, avait été abandonnée aux cités africaines 
qui avaient trahi la cause de leur métropole pour épouser le 
parti et les rancunes de Rome. Ce qui restait de Carthage, après 
les derniers assauts qu'elle avait subis et l'incendie qu'avaient 
allumé ses propres défenseurs, fut complètement rasé ; le même 
sort fut infligé à Neferis, à Tunis, à Neapolis, à Clupea. Les 
habitants de ces villes ne furent point massacrés ni déportés ; 
mais leur agglomération ne forma plus une commune, un être 
municipal. Dispersés dans la campagne, ils furent, les uns traités 
comme des sujets directs de Rome, et soumis en cette qualité à 
un impôt foncier et à une contribution personnelle (1); les au- 

(Ij Appicn, Punie. , 135 : « toÎç 6è XoiTtoï; ç(5pov wptTav inl t^ -yç xal Èni toï; 
(7â)[jiaaiv, àv5pî xaî Yuvatià ô|io£a);. » 



310 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

très attribués, {attributi) aux cités dont Rome voulait payer l'al- 
liance et reconnaître les services ; c'est ainsi qu'Utique reçut 
tout le territoire qui s'étendait depuis Carthage jusqu'à Hippo 
Diarrhytus (1). 

Dans la nouvelle province sept villes furent déclarées libres, 
et sans doute aussi exemptes d'impôts : Utique, Hadrumète, 
Thapsus, Leptis minor, AchoUa, Theudalis et Uzalis (El Alia). 
Rome ne leur reconnut pas ces privilèges dans un traité conclu 
de puissance à puissance ; elle les leur accorda de son plein 
gré. Les villes libres d'Afrique ne furent point des civitates 
foederatae ; leur autonomie apparente resta à la merci du peu- 
ple romain. Utique devint la capitale et la résidence du pro- 
consul. 

Victorieuse de sa rivale séculaire et maîtresse de l'ancien 
empire carthaginois, Rome s'était exclusivement préoccupée de 
ses intérêts politiques : de ses ennemis, elle avait cruellement 
châtié ceux-ci, suivant les anciennes lois de la guerre, lourde- 
ment assujetti ceux-là ; elle les avait tous réduits à l'impuis- 
sance. Elle ne s'était pas montrée ingrate envers ses alliés ; 
mais en se réservant le droit formel de disposer d'eux à l'avenir 
suivant son bon plaisir, elle les tenait à sa discrétion et dans sa 
dépendance. C'était là une politique égoïste et stérile : « Rome 
se contentait de garder le cadavre , sans chercher à y éveiller 
une vie nouvelle (2). » 

A plus forte raison ne se souçia-t-elle pas alors d'introduire 
et de faire pénétrer profondément dans l'intérieur du pays la 
civilisation qu'elle représentait. Les limites tracées par Scipion 
Emilien entre le territoire annexé et le royaume numide ne 
laissaient à Rome qu'une bande de terrain fort étroite qui s'al- 
longeait depuis Thabraca jusqu'à Thaenae : la province créée 
en 146 n'était guère qu'une façade sur la Méditerranée; on avait 
abandonné aux fils de Massinissa les grandes plaines si fertiles 
du moyen Bagradas et presque toute la côte des Syrtes (3). 



(1) Appien, loc. cit. : « xal ôuai Pwixaîoi; ^e6orfiri%taa.y , ywpav ISwxav éxàd-rt) 
Trj; SopixTTJTou, xal TcpûTOv |xâ).i(TTa 'Iiuxatoi; ti^v (A^xpi Kapj^rjôôvo; aÙTÎj; xai Mu- 
irtôvo; IttI ôaTepa. » 

(2) Moniniscn, /îom. Geschichie, t. V, p. G23; trad. française, t. XI, p. 255. 

(3) Voir plus haut, liv. I, ch. i, p. 19-20. — Il est vrai qu'en 106, après la 
défaite do Jugurlha, la Tripolitainc fut réunie à l'ancienne province; mais 
il ne faut pas oublier que Leptis magna avait elle-même réclamé la protec- 
tion do Rome (Salluste, Jiigurlh., 79 : Legati ex oppiilo Lepli ad Melellum 
vénérant, orantes uti praesidium praefectumque eo mitteret... Leptitani 



LA POLITIQUE MUNICIPALE DE ROME. 311 

L'impopularité et l'avortement de la colonie conduite par C. 
Gracchus lui-même sur l'emplacement de Garthage démontrent 
bien d'ailleurs que ni le sénat ni le peuple romain ne se préoc- 
cupaient de coloniser, au sens moderne du mot, les provinces 
conquises par les légions ; on les occupait, pour les livrer à des 
proconsuls avides, qui les pressuraient et qui en rapportaient 
au bout d'un an de scandaleuses fortunes. 

11 en fut ainsi jusqu'à Gésar. Avec le dictateur et après lui, 
la politique romaine s'inspira de sentiments que le sénat paraît 
n'avoir jamais connus. En Afrique, pendant sa lutte contre les 
chefs pompéiens et contre Juba P', Gésar ne rencontra pas que 
des partisans; si les habitants d'Utique lui restèrent dévoués, 
malgré la présence de Caton, Hadrumète, Leptis minor, Thapsus 
et Thysdrus firent cause commune avec ses ennemis et avec un 
prince étranger. Vainqueur, il aurait pu les châtier, comme 
autrefois avaient été châtiées les villes complices de Garthage, 
et personne n'eût été étonné ni même indigné s'il avait traité 
des alliés, presque des sujets de Rome, comme Marius et Sylla 
avaient traité leurs rivaux politiques, comme Octave, Antoine 
et Lépide devaient, quelques années plus tard, traiter leurs plus 
glorieux adversaires. Son attitude fut bien différente : les cités, 
qui lui avaient fermé leurs portes, furent condamnées à des 
amendes en espèces ou en nature : Hadrumète dut payer trente 
mille sesterces (7,500 francs environ); Thapsus, vingt mille 
(5,000 fr.) ; Leptis minor dut fournir annuellement trois cent 
mille mesures d'huile; Thysdrus, une certaine quantité de fro- 
ment; mais villes, biens et personnes ne subirent aucun dom- 
mage (1). Gette politique s'affirma davantage encore par la 
reconstruction de Garthage. 

En voyant s'accomplir l'œuvre de mort dont l'exécution lui 
avait été confiée, Scipion Emilien s'était souvenu d'un vers 
d'Homère et avait songé que Rome, sa patrie, serait peut-être 
un jour, elle aussi , la proie de flammes allumées par un vain- 
queur impitoyable ; Marius , chassé d'Italie , poursuivi jusque 
sur les ruines de Garthage, n'avait su que comparer sa destinée 
à celle de la patrie d'Hannibal. Gésar fut le premier Romain 
dont la pensée, à l'aspect de ces lieux fameux, se dégagea de 



jam inde a principio belli Jugurlhini ad Besliam consulem et poslea Ro- 
mam miserant amiciliam socielalemque rogalum). 

(1) De bello Africano , 97 .- Civitales bonaque eorum ab omni injuria ra- 
pinisqu» défendit. 



312 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

tout égoïsme personnel ou national. A Carthage comme à Co- 
rinthe. il ne retint du passé que le souvenir de la prospérité et 
de la richesse qui s'étaient épanouies pendant de longs siècles 
sur ces rivages, déserts de son temps ; il pensa surtout à l'ave- 
nir; il vit clairement qu'il y avait là une situation naturelle et 
des forces économiques que les rancunes et la haine rendaient 
infécondes ; il résolut d'en tirer parti et de les mettre en œuvre. 
Il envoya à Carthage une colonie, dont après sa mort le triumvir 
Lépide compromit le succès, sans doute en enrôlant sous ses 
drapeaux la plupart des anciens colons. Auguste répara le mal 
causé par cette dépopulation inopportune, et ce fut lui qui fonda 
vraiment la Carthage romaine (1). 

L'acte de César était si peu en harmonie avec la politique 
séculaire du sénat romain , que les contemporains du dictateur 
en attribuèrent l'inspiration à la divinité elle-même ; ils racon- 
tèrent que l'idée de relever Carthage et Corinthe était venue à 
César pendant un songe (2). 

Quoi qu'il en soit, Auguste et ses successeurs suivirent cet 
exemple. Sous le gouvernement impérial, les provinciaux cessè- 
rent d'être pressurés et tyrannisés par des gouverneurs sans 
scrupules; du moins leur voix put se faire entendre, et leurs 
réclamations ne restèrent pas toujours vaines. Les nouveaux 
territoires, sur lesquels s'étendait la domination romaine, ne 
furent plus considérés ni traités uniquement comme les dé- 
pouilles des peuples vaincus , leurs habitants comme des enne- 
mis à punir ou comme des amis à récompenser et à surveiller. 
Le sol devint, à des conditions variées, partie intégrante de 
l'empire ; les êtres humains furent appelés , sous des noms 
divers et avec des droits diiîérents, les uns immédiatement, les 
autres plus tard, à entrer dans la cité romaine. La vie fut ré- 
veillée partout où la guerre avait semé la mort ; elle fut éveillée 
dans maintes régions nouvelles. En tout lieu, comme à Car- 
thage, on se préoccupa d'exploiter sagement et avec énergie les 
ressources et les avantages naturels. Evidemment, c'était sur- 
tout au profit de Rome que des colonnes d'Hercule aux rives de 
l'Euphrate, et des sables du désert aux confins de la Germanie, 
la richesse sortait de tous les sillons ; mais il en demeurait 
assez entre les mains de ceux qui travaillaient la glèbe féconde, 



(1) Dion Cassius, LU, 43 : « xal t:^v Kaçtyrfiô^ct èïraTrwxKrev, Sti ô AiniBoç y.i- 
poç Ti aÙT»}? T)pr,|jiwxEt, >aî ôià toùto xi ôîxaia x^; àTtoixta; cçwv ieiuxEvai êôoxei. » 
{'!) Appien, Punie, 137. 



LA POLITIOUE MUNICIPALE DE ROME. 313 

pour que la prospérité de la capitale ne fût pas bâtie sur la ruine 
des provinciaux. 

Rome n'avait pas cessé d'être une ville; sa constitution avait 
toujours gardé son caractère municipal. Aussi les provinces 
créées par elle furent-elles moins des Etats que des agrégats de 
cités ; ce fut sous la forme urbaine et municipale que la vie et 
l'activité se répandirent sur toutes les côtes de la Méditerra- 
née. Quant à moi, je n'ai ici à étudier ce phénomène historique 
que dans les limites tracées au début de ce livre. 

La période nouvelle s'ouvrit en Afrique par la reconstruction 
de Carthage et par la fondation de quatre autres colonies, 
Maxula, Uthina, Thuburbo majus, dans la basse vallée de l'O. 
Miliane ; Sicca Veneria, dans l'intérieur des terres (1). Nous 
savons comment fut créée Carthage. A l'exemple de César (2), 
Auguste envoya, sur l'emplacement de la cité punique, un 
noyau de vétérans et de citoyens romains , en tout peut-être 
trois mille hommes. Autour de ce noyau primitif vinrent s'ag- 
glomérer rapidement de nombreux indigènes, et la cité nou- 
velle prit un merveilleux essor (3). Née officiellememt à la fin de 
l'année 29 avant J.-C. (4), Carthage était, à la mort d'Auguste, 
la ville la plus peuplée de toute la Libye (5). Il est vraisembla- 
ble que les quatre villes, auxquelles Pline donne, comme à 
Carthage, le titre de colonies, reçurent, elles aussi, un noyau 
de véritables colons, anciens soldais d'Octave ou Italiens dépos- 
sédés au profit de vétérans, et qui, moins heureux que Virgile, 
n'avaient pas su se faire rendre leur patrimoine. Ces colonies 
rappelaient donc encore , si la conjecture n'est pas téméraire , 
les premières colonies romaines. La prospérité d'Uthina, de 
Maxula. de Thuburbo majus, de Sicca Veneria, prospérité dont 
tout vestige n'a pas disparu de nos jours, atteste le succès de la 
politique de César et d'Auguste en Afrique. 

A d'autres villes , le gouvernement impérial accorda le droit 
de cité romaine. Pline cite parmi les oppida civium Romanorum, 
périphrase synonyme du terme municipia (6) : Utique, Tha- 

(1) Pline, H. N., V, 3, 4. 

(2) Strabon, XVII, 3, g 15. 

(3) Appien, Punie, 136. 

(4) Goyau, Chronologie de l'empire romain, p. 4. 

(5) Strabon, loc. cit. 

(6) La synonymie des deux expressions est démontrée : 1° par la placo 
même que la liste de ces oppida occupe dans rénumération de Pline-, elle 



314 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

braca, Assuras , Simitthu , Thunusuda , Thuburnica , Uchi ma- 
jus et Vaga (1). Tous ces municipes furent plus tard érigés en 
colonie : Assuras (2) et Simitthu (3) , sous les empereurs de la 
gens Julia ; Utique (4) , sous Hadrien ; Vaga (5) , sous Septime 
Sévère ; Uchi Majus , sous Sévère Alexandre (6) ; Thabraca et 
Thuburnica, au plus tard pendant le deuxième siècle (7) ; Thu- 
nusuda, on ne sait quand. 

Le droit latin fut accordé à Uzalis; l'immunité, ou exemption 
d'impôts, à Theudalis; l'autonomie, à presque tous les ports de 
la côte entre Carthage et la petite Syrte (Tunis, Clupea, Curu- 
bis, Neapolis, Hadrumète, Ruspina, Leptis minor, Thapsus, 
Acholla), à Bulla regia, à Thysdrus, à Zama (8). Les autres 
villes furent laissées dans la situation ordinaire des communes 
provinciales : à condition de payer le stipendium fixé, et sous le 
contrôle du proconsul romain , elles s'administraient elles- 
mêmes , à leur guise. 

Ainsi, en Afrique, Auguste créa de nouveaux centres urbains 
ou favorisa le développement d'anciennes villes par l'envoi 
de colonies; dota plusieurs cités d'une constitution romaine, 
accorda à celles-ci des privilèges financiers ou administratifs, 
maintint celles-là dans leur condition passée. Sa politique ne 
semble donc pas , au premier abord , avoir été une et immua- 
ble; mais sous ses diverses formes et dans sa variété, elle ob- 
tint partout le même succès ; la vie urbaine, compromise et, en 



succède immédiatement à la liste des colonies et précède la mention do 
l'unique oppidum Lalinum que Pline cite dans la province. En Bétique se 
succèdent dans le même ordre : coloniae, miinicipia, Lalio antiquilus do- 
nata oppida... {H. N., III, 3); 'i' par l'histoire même d'un de ces oppida, 
d'Utique. Dion Cassius nous apprend qu'Auguste donna le droit de cité ro- 
maine à tous les habitants d'Utique (toù; OijTixTiarCouî Tto^ixa; èTtoiriaaTo) , ce 
qui précise le sens de l'expression employée par Pline; d'autre part, nous 
savons par un document numismatique {Recherche des antiquités dans le 
nord de l'Afrique, p. 179) et par Aulu-Gelle {Noct. Atlic, XVI, 13) qu'Uti- 
que resta municipe jusqu'au règne d'Hadrien. Les oppida civium Romano- 
rum de Pline sont donc bien des municipes, non des colonies. 

(1) H. N., V, 3, 4. 

(2) C. /. L., VIII, 1798. 

(3) M., ibid., Suppl., 14559, 14611, 14612. 

(4) Id., ibid., 1181; Aulu-Gelle, Noct. Attic, XVI, 13. 

(5) Id., ibid., 1217, 1222. 

(6) Id., ibid., Suppl., 15447. 

(7) Id., Ibid. ,:SuppI., 17333; Mélanges de l Ecole française de Rome, t. XI 
(ann.:1891), p. 85.1— C. I. L., VIII, Suppl., 14690. 

(8) PUne, H. N., V, 3, 4. 



LA POLITIQUE MUNICIPALE DE ROME. 315 

certains lieux , presque détruite pendant les derniers siècles de 
la République , reprit son essor et brilla bientôt d'un très vif 
éclat. Ce qui prouve d'ailleurs que la renaissance et les progrès 
en furent également réels et rapides dans les cités pérégrines , 
dans les municipes et dans les colonies, c'est que, jusqu'au mi- 
lieu du règne de Tibère , les unes et les autres battirent mon- 
naie avec l'autorisation du proconsul. Des monnaies furent 
frappées à l'effigie d'Auguste , de Livie ou de Tibère , avec des 
légendes puniques ou latines, par les cités pérégrines de Leptis 
magna, Oea, Sabrata, Gergis (Zarzis), Thaenae, Hippo Diar- 
rliytus ; par les cités pérégrines autonomes d'Acholla, Thysdrus, 
Thapsus , Leptis minor , Hadrumète , Clupea ; par le municipe 
d'Utique , par la colonie de Garthage (1). Or, s'il est impossible 
de considérer, à cette époque et pour ces villes, le droit de bat- 
tre monnaie comme un signe d'indépendance et de souveraineté 
absolues , du moins doit-on y voir l'indice d'une véritable acti- 
vité , d'un réel esprit d'initiative municipale. 

Tandis que dans le nord de la province, le gouvernement 
impérial s'appliquait à rendre aux anciennes villes le senti- 
ment de leur existence et le souci de leurs intérêts, dans le 
centre et au sud, par l'occupation militaire du pays et par la 
construction de grandes routes stratégiques, il préparait et, 
dans une certaine mesure , provoquait la fondation de cités 
nouvelles. On a vu plus haut (2) que la vie urbaine s'était ré- 
pandue , dans toute cette contrée, au second et au troisième 
siècle de l'ère chrétienne. La création de toute ville , digne de 
ce nom , comporte deux faits bien distincts , malgré leur con- 
nexité : le groupement en un point donné d'un nombre plus ou 
moins considérable d'habitants sédentaires ; la constitution de 
ce groupement en un être collectif, que cette constitution soit 
le fait des habitants eux-mêmes ou d'une autorité supérieure. 

Quelle part le gouvernement impérial a-t-il eue dans cette 
double évolution? Dans quelle mesure son influence s'est-elle 
exercée? 

Il est tout d'abord certain qu'il a, pour ainsi dire, marqué 
d'avance les régions où devait surtout s'épanouir la vie urbaine 
et les points où devaient naître les futures cités. Ammaedara, 
Thelepte, Gillium, Sufes, Sufetula, Gapsa, Thiges, Thusuros 
étaient assises sur les voies , d'abord militaires , par lesquelles 

(1) Recherche des antiquités dans le nord de l'Afrique, p. 175-180. 

(2) Liv. III, ch. I, p. 299 et suiv. 



31() LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Theveste, quartier général de la légion IIP Auguste pendant le 
premier siècle de l'ère chrétienne, communiquait avec Carthage, 
Hadrumète et Tacape. Avant d'être des villes, Thala, Sufes et 
Thiges furent des postes fortifiés (praesidia, castella). Le long de 
ces voies et autour de ces postes, les nomades se iixèrenl et ap- 
prirent à cultiver le sol ; ils se transformèrent peu à peu au 
contact des soldats romains, des vétérans et de leurs fils, restés 
dans le pays ; les deux éléments en présence se mêlèrent et 
se fondirent progressivement (1), De cette fusion naquirent plus 
tard des cités, romaines d'apparence, mais dont la population 
était en grande majorité composée d'indigènes. 

Ailleurs furent créées de véritables colonies de vétérans. 
Ammaedara s'appelait encore à la fin du troisième siècle : colo- 
nia Flavia Augusla Emerita Ammaedara (2). Le surnom d'Emerita 
est à mes yeux très caractéristique. Emeritus signifie : soldat 
libéré du service. Il n'est donc pas douteux qu'Ammaedara ait été 
fondée par un groupe de vétérans. Elle eut évidemment la même 
origine qu'Augusta Emerita de Lusitanie, dont l'histoire nous 
a été rapportée par Dion Gassius (LUI, 26) : riauTafxÉvou Se zoZ 
7toXé(/.ou TOUTOU, ô Aoyou^iTOç Toliç (aÈv àcpriXtxeuTépou; twv (jTpaTt(i)Tc5v acpYJxe, 
xal TtoXtv aÙTOÏç èv AufftTavi'a, t^.v AùyoîîaTav 'HfJLgpiTav xaXoujxévYjv, xTiaat 
^8a)xe. Le gentilice Flavia, comme d'ailleurs le nom de la tribu 
Quirina, dans laquelle furent inscrits les citoyens de la ville 
nouvelle (3), indique qu'Ammaedara dut sa naissance à l'empe- 
reur Vespasien ou à ses fils (4). Thelepte fut peut-être aussi une 



(1) C'est surtout à Cillium que l'on peut saisir cette influence de l'élément 
militaire. La famille des Flavii, dont les membres reposent dans un des 
grands mausolées voisins de la ville, paraît bien avoir ou pour chef un vétéran, 
T. Flavius Secundus. qui avait servi pendant trente-trois ans (C. /. L , VIII, 
211, lig. 4-7); toutes les femmes de cette famille portaient, suivant l'usage 
romain, le gentilice Flavia : Flavia Urbana. Flavia Secunda, Flavia Pacata. 
Flavia Libéra, Flavia Faustina, Flavia Victoria. D'autre part, les cpitaphes 
de toute une famille indigène ont été retrouvées dans les ruines de Cillium; 
pendant deux générations, les noms gravés sur ces pierres tombales sont 
libyques : Alurusa, Masac , Masul , etc.; puis surgit le cognomen Saturni- 
nus ; puis surtout une Flavia Fortunata entre dans cette famille, en épou- 
sant Saturninus , et le fils qui naît de ce mariage s'appelle Flavius Fortu- 
natus. N'est-il point permis de supposer que Flavia Fortunata était une 
descendante de T. Flavius Secundus, le vétéran? Ne saisissons-nous pas ici 
la fusion des colons étrangers et des anciens habitants du pays? 

Cl) C. l. L., VIII, 308. 

(3) /d., ibid., 314 et suiv., Suppl., 11543 et suiv. 

(4) Kubitscbek, De tribuum Rom&nsirum origine ac propaigsLlione, p. 200. 



LA POLITIQUE MUNICIPALE DE ROME. 317 

colonie de vétérans; inscrite dans la tribu Papiria (1), elle 
aurait été fondée par Trajan (2). 

Ces colonies militaires de la fin du premier siècle ne ressem- 
blaient pas aux anciennes colonies italiques, ni même aux colo- 
nies de vétérans envoyées par Auguste dans les provinces. 
Tandis que ces dernières étaient en général constituées , sous 
la direction de tribuns ou de centurions , par des groupes com- 
pacts de soldats qui avaient servi dans la même légion , quel- 
quefois dans le même manipule , et qui par conséquent se con- 
naissaient depuis de longues années, les colonies d'un âge plus 
récent se composaient de vétérans isolés, choisis dans des corps 
différents, qui n'avaient ni vécu, ni lutté, ni souffert ensemble. 
Tacite le déplore, et refuse presque à ces établissements le nom 
de colonies (3). Il en résulta du moins que ces colons d'un nou- 
veau genre se mêlèrent plus intimement aux habitants du pays; 
après plusieurs générations , la population des villes ainsi fon- 
dées devenait presque homogène. A Ammaedara, par exemple, 
la nomenclature est, sauf de rares exceptions, tout k fait latine; 
l'onomastique l'est beaucoup moins. Des mariages, comme celui 
de Saturninus, fils de Masac, avec Flavia Fortunata, à Cillium, 
durent rapprocher les uns des autres vétérans et indigènes ; 
l'élément étranger, le moins nombreux, fut bientôt sans doute 
absorbé par l'élément autochtone, non sans avoir exercé sur lui 
une influence décisive. 

Lorsque Theveste cessa d'être le chef-lieu militaire de la 
province , les colonies impériales et les postes fortifiés étaient 
encore rares dans le centre et dans le sud de la Proconsulaire : 
on ne peut guère citer en toute certitude qu'Ammaedara , 
Thala, Sufes, Thelepte, Thiges et peut-être Capsa, relevée de 
ses ruines (4). 

Les centres urbains étaient fort éloignés les uns des autres ; 
les territoires qui en dépendaient très étendus. Des épitaphes 
de citoyens romains, inscrits dans la tribu Quirina, ont été re- 



(1) C. /. L., VIII, 2565, 3106. 

(2) Kubitschek, op. cit., p. 200. 

(3) Tacite, Ann., XIV, 27 : Non ut olim universae legiones deducebantur 
cum tribunis et cenlurionibus et sui cujusque ordinis militibus, ut con- 
sensu et carilate rem public am effîcerent; sed ignoti inter se, diversis ma- 
nipulis, sine rectore , sine affectibus muluis, quasi ex alio génère morta- 
lium. repente in unum collecti, numerus magis quam colonia. 

(4) Capsa était municipe sous Hadrien (C. I. L., VIII, 98); elle devint plus 
tard colonie {Table de Peutinger). 



318 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

trouvées à 25 kilomètres des ruines d'Ammaedara, sur les bords 
de ro. el Hatob (1). Avant d'être elle-même une colonie, Cil- 
lium était rattachée à Tlieleptc , puisque plusieurs de ses habi- 
tants y exercèrent des fonctions municipales ou y furent prêtres 
du culte officiel (2) ; or , des ruines de Gillium à celles de The- 
lepte, il faut compter environ 34 kilomètres. Le territoire de 
Thelepte s'étendait de môme fort loin vers l'ouest, jusqu'au 
delà de Bir Oum Ali, point situé à peu de distance de la fron- 
tière qui sépare actuellement la Tunisie de l'Algérie (3). Dans 
ces communes, aussi vastes que de petites provinces, des 
hameaux se créèrent et grandirent ; après n'avoir été , pendant 
plus ou moins longtemps , que des villages ruraux sans autono- 
mie, ils devinrent des cités et naquirent à la vie municipale. 
Tel fut le cas de Gillium. Il n'est pas impossible de reconstituer 
d'une manière générale l'histoire de cette ville. T. Flavius 
Secundus , le chef de cette gens Flavia , dont le mausolée a sur- 
vécu , était , suivant toute apparence , un des colons auxquels 
Trajan avait confié la mission de créer la colonie de Theleple : 
car les Flavii de Gillium étaient inscrits dans la tribu Papi- 
ria. Lorsqu'il eut pris possession du lot foncier qui lui avait 
été attribué, son premier soin fut de détourner ou de capter les 
eaux des torrents voisins, pour en irriguer sa nouvelle pro- 
priété; puis il planta des vignes (4). Ses eiforts furent couron- 
nés de succès ; il dut laisser en mourant une fortune considéra- 
ble, puisque son hls aine entreprit aussitôt, en sou honneur, la 
construction d'un mausolée superbe (5). Sa famille devint bien- 
tôt l'une des plus importantes de toute la colonie; son tils, 
T. Flavius Secundus, fut flamine perpétuel de Thelepte; sa 
petite-inie, Flavia Pacata, exerça le même sacerdoce; un de ses 
descendants y fut décurion, questeur, édile (6). Les indigènes 
d'alentour, peut-être encore nomades, furent attirés et en quel- 

(1) C. /. L., Vlll, 294, 295, 296. 

(2) Id., ibid., 211 : Flavia Paca/a, flaminica perpétua col{oniae) Thelepte 
(lig. 27-29); 216 : T. Flavius Receptus, aediliciu», quaesloi- aerarii, decurio 
col{oniae) Theleple. 

(3) C. I. L., Vlll, 2094. 

(4) C.I.L., Vlll, 212, V. 53; 

(5) Id., ibid., v. 40 et suiv. 

(6) D'autres vétérans furent-ils établis à Gillium, en même temps que T. 
Flavius Secundus? Peut-être. Auprès du mausolée des Flavii, se dressait 
jadis le tombeau des Petronii (C. /. L., Vlll, 217). Parmi les soldats nés à 
Gillium, figurent plusieurs Julii : C. Julius Septiminus {Id., ibid., 2568); L. 
Julius Faustus (Mélanges de l'Ecole française de Home, t. XI (ann. 1891), 



La politique municipale de ROME. 319 

que manière fixés au sol ; à la longue , des liens de famille se 
créèrent entre les nouveaux venus et les anciens habitants du 
pays. Le village , ainsi formé, dut grandir peu à peu dans ce 
site heureusement choisi. Les eaux de la rivière qui s'appelle 
aujourd'hui rO. Derb, retenues par un solide barrage, furent 
distribuées à travers les champs et dans les maisons (1). Puis, 
un beau jour, Cillium, devenue la rivale de Thelepte, voulut 
probablement jouir des mêmes droits ; elle demanda et obtint le 
titre de colonie (2). On ne sait pas exactement à quelle époque : 
toutefois, il est certain que la transformation du vicus, pagus ou 
castellum en colonia. se fit au plus tard vers le milieu du deuxième 
siècle ; sur un monument trouvé à Lambaesis, deux soldats en- 
trés au service en 173, par conséquent nés vers 150, sont portés 
comme originaires de Cillium; Cillium était donc déjà, à cette 
époque, une cité (3). Ses habitants continuèrent à être inscrits 
dans la tribu Papiria (4). 

De même sans doute les villes deVegesela (H'Rakba), Mene- 
gesem, Menegere, citées par l'Itinéraire d'Antonin, entre Sufe- 
tula et Theveste, se constituèrent aux dépens des territoires 
primitifs d'Ammaedara et de Thelepte ; de même peut-être Sufe- 
tula, la petite Sufes, aux dépens de la commune qui s'était for- 
mée sous les murs de l'ancien castellum Sufetanum. 

Les postes fortifiés ne pouvaient être établis, les colonies 
fondées, les cités nouvelles créées que sur l'ordre ou avec l'au- 
torisation soit de l'empereur, soit du gouverneur de la province. 
Si, dans le nord de la province, Rome se contenta presque par- 
tout de reconnaître officiellement l'existence des anciennes 
villes, d'y provoquer la renaissance et d'y favoriser les progrès 
de la vie municipale, dans le centre et dans le sud elle créa da- 
vantage. Autour des soldats et des vétérans qu'elle installa 
dans le payTi , les populations jadis nomades vinrent se fixer ; 
dans ces vallées éloignées de la mer, sur ces steppes restés 
longtemps incultes et presque déserts , la vie urbaine apparut 
pour la première fois. Après en avoir préparé l'éclosion, le 

p. 315, lig. 4). Mais nous avons vu que la présence de gentilices romains ne 
suffisait pas à établir l'origine romaine ou étrangère de ces provinciaux, ni 
même de leurs ancêtres. 

(1) Voir plus haut, liv. I, chap. iv, p. 62. 

(2) C. /. L., VIII, 210. 

(3) Mélanges de l'Ecole française de Rome, t. XI (ann. 1891), p. 315, lig. 4 
et 23. 

(4) C. 7. L., VIII, 210. 



320 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

gouvernement impérial laissa le fruit mûrir; il ne donua le 
nom et le droit de cité qu'aux centres vraiment urbains; il n'in- 
stitua pas des formes vides, dans l'espoir qu'elles se rempli- 
raient ; il attendit que des villes se fussent créées d'elles-mêmes 
pour leur accorder une constitution municipale. L'organisation 
politique et administrative fut parfaitement adéquate à l'état 
du pays et des habitants, parce qu'elle en suivit l'évolution éco- 
nomique et matérielle , au lieu de la précéder et de vouloir en 
déterminer la marche. 



CHAPITRE m. 

LES DIVERS TYPES DE CITÉS ROMAINES : COLONIAE , MUNICIPIA , 

CIVITATES. 

Si tels ont été réellement le caractère et le sens de la politique 
municipale appliquée par Rome en Afrique, il ne faut pas 
s'étonner que cette politique ait été complexe, variée, toujours 
active et par là même éminemment vivante. Rome n'a pas créé 
ou transformé d'un seul coup et par une loi générale toutes les 
cités africaines. Chacune d'elles a eu son histoire, différente de 
celle des villes voisines ; et cette histoire consiste le plus sou- 
vent en une marche incessante et régulière dont il est facile de 
distinguer les étapes successives. 

Les nombreuses cités de la Proconsulaire n'étaient pas toutes 
constituées sur le même modèle , ni d'après un type uniforme ; 
l'organisation administrative et les droits politiques en étaient 
fort variés , et les diverses catégories ainsi formées portaient 
des noms différents. Pline l'Ancien a énuméré ces catégories 
avec leurs titres officiels ; mais ce sont les documents épigra- 
phiques qui nous ont fourni sur ce sujet le plus de renseigne- 
ments. 

Pline cite dans la province d'Afrique des colonies {coloniae) , 
des municipes [oppida civium Romanoruni) , une ville de droit 
latin [oppidum Latinum), une ville, exempte d'impôts (oppidum 
immune), une ville tributaire [oppidum stipendiarium), des villes 
autonomes [oppida libéra), enfin des villes sans épithète [oppida). 
En elle-même, cette énumération ne manque ni de précision ni 
de clarté : les colonies sont des villes qui ont été soit fondées, 
soit reconstruites , comme Carthage , par de véritables colons , 
ou dont quelques parties du territoire ont été données à des 
vétérans , comme ce fut peut-être le cas pour Sicca Veneria ; 
les municipes sont des villes dont tous les habitants ont été ad- 
mis en bloc dans la cité romaine ; les villes latines sont les 
T. 21 



322 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

villes dont tous les habitants ont reçu les droits accordés jadis 
aux membres de la confédération latine ; les autres villes sont 
des communes provinciales plus ou moins privilégiées (1). 

Mais Pline a copié les listes d'Agrippa : ce qu'il dit n'est vrai 
que du moment précis où ces listes furent dressées. Sur quel- 
ques points même, il semble y avoir désaccord entre le texte de 
l'auteur et les documents épigraphiques ou numismatiques. Par 
exemple, chez Pline, Assuras et Simitthu sont des municipes, 
Curubis et Neapolis des villes libres, Hippo Diarrhytus et Car- 
pis, des villes sans épithète. Or, sur les inscriptions, Assuras 
est appelée Colonia Julia Assuras (2) ; Simitthu porte le titre de 
Colonia Julia Aiigusta Numidica (3) ; de même Curubis , Neapo- 
lis , Hippo Diarrhytus et Carpis sont des coloniae Juliae (4) ; les 
habitants d'Hippo Diarrhytus étaient inscrits dans la tribu Qui- 
rina (5), ceux de Neapolis et de Curubis dans la tribu Arnensis (6). 
D'autre part, on lit sur une monnaie d'Hippo Diarrhytus, frap- 
pée à l'elïigie de Tibère, les mots : Hippone Libéra (7). 

Au fond , il n'y a pas contradiction entre les deux séries de 
sources : bien que l'œuvre de Pline date de la seconde moitié 
du premier siècle, les renseignements qu'elle contient ne se 
rapportent qu'aux années voisines de l'ère chrétienne (8). Les 
villes précitées furent érigées en colonies soit par Auguste, 
dans les dernières années de sa vie , soit par ses premiers suc- 
cesseurs. 

Enfin, à cette époque, si la vie municipale renaissait dans le 
nord de la province et près du littoral , elle n'avait pas encore 
conquis le centre et le sud du pays. 



(1) Quant aux villes sans épithète , je suis porté à croire qu'on les consi- 
dérait peut-être encore à l'époque d'Auguste comme des cités étrangères 
ou simplement alliées : sur les monnaies municipales do Leptis magna, 
d'Oea, de Sabrata, de Thaenae, villes nommées simplement par Pline op- 
pida, ne se lisent que des légendes puniques; au contraire, sur les mon- 
naies d'Acholla, de Thapsus, d'Hadrumète et de Clupea, mentionnées 
comme oppida libéra, les légendes sont latines, et ces bronzes portent le 
plus souvent le nom du proconsul d'Afrique qui en a autorisé l'émission 
{Recherche des antiquités dans VAfrique du Nord, p. 175-180). 

(2) C. i. L., VIII, 1798. 

(3) Id., ibid., 1261 = Suppl., 14612. 

(4) C. /. L., VIII, Suppl., 12452; 968; 1206. 

(5) Id., ibid., Suppl.. 14334. 

(6) Id., ibid., 971, 980. 

(7) Recherche des antiquités dans le nord de VAfrique, p. 180. 

(8) Kubitschek, De tribuum Romanarum origine ac propagation*?, p. 128. 



LES DIVERS TYPES DE CITÉS ROMAINES. 323 

Au contraire, les documents épigraphiques proviennent aussi 
Lien des cités les plus éloignées de la mer que des ports et des 
contrées voisines de la côte (1) ; bien qu'ils datent en majorité 
de la période des Antonins et de celle des Sévères, les gentilices 
portés par les villes et les noms des tribus dans lesquelles les 
habitants étaient inscrits nous permettent souvent de remonter 
jusqu'au premier siècle de l'empire. 

Sur ces textes, les cités ne sont appelées que civitates, muni- 
cipia ou coloniae. Aucun d'eux ne fait mention du droit latin, 
aucun de l'immunité ou exemption d'impôts. Les titres officiels 
donnés aux villes y sont donc moins nombreux et par consé- 
quent moins précis que dans l'énumération de Pline : il faut 
les expliquer. 

Il est aisé de déterminer la condition politique et administra- 
tive des centres urbains nommés civitates. Etait civitas toute 
commune sujette de Rome ou considérée comme étrangère. Les 
habitants n'en étaient pas, sauf exceptions individuelles, des 
citoyens romains; le droit y était pérégrin; la constitution mu- 
nicipale n'en était point calquée sur la constitution de la cité 
romaine (2) ; d'une manière générale , l'administration en était 
soumise au contrôle du gouverneur de la province ; le territoire 
en était sol provincial, et comme tel devait payer un impôt fixé 
par Rome {slipendium). Les civitates pouvaient obtenir certains 
privilèges : une autonomie plus apparente que réelle, l'exemp- 
tion du stipendium. Les unes étaient liberac, d'autres immunes, 
d'autres enfin à la fois liberae et immunes. Majs , privilégiées 
ou non, ce qui les caractérisait toutes, c'est qu'elles n'avaient 



(1) On possède aujourd'hui des inscriptions de plus do cent villes romaines 
situées toutes soit en Tunisie, soit sur le rivage occidental do la Tripolitaine. 

(2) Parmi les civitates africaines de l'époque impériale, les unes étaient 
administrées par des suffètes : Leptis magna (C. /. L., VIII, 7); Thaca (id., 
ibid., SuppL, 11193); Civitas Rir. Aq. Sacar. (ia.,ibid., Suppl., 12'286); 
Avitta Bibba(id.,ibid., 797); Apisa majus (C. I.L , V, 4921); Siagu (id., ibid., 
4922); Themetra (id., ibid.. 4919); Thibica (C. /. L., VlII, 705 — Suppl., 
12228) ; Tepelte (id., ibid., Suppl., 12248); — d'autres par des undecimprimi: 
Chidibbia (C. I. L., VIII, Suppl., 14875); Vazita Sarra (id., ibid., Suppl., 
12007); — d'autres par des magislratus ou magislralus annuales : Gor 
(C. /. L., VIII, Suppl., 12421); aucune ne paraît l'avoir été par des duum- 
virs et des édiles. Toutefois, plusieurs d'entre elles avaient des décurions : 
Agbia (C. /. L., VIII, 1548); Thugga (id., ibid., 1495); Numiulis (Bulletin ar- 
chéologique du Comité, ann. 1892, p. 154-155); Mactaris (C. I.L., VIII, 621); 
Uzappa (id., ibid., Suppl., 11924); Urusita (id., ibid., Suppl., 12014); Va- 
zita Sarra (id., ibid., Suppl., 12004). 



324 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

pas été admises dans la cité romaine. Le sens du terme civitas 
est donc très clair; il n'a d'ailleurs jamais donné lieu, que je 
sache, à contestation ou à discussion. 

II n'en est pas de même des mots municipium et colonia. 
Qu'est-ce que c'était qu'un municipe? Qu'est-ce que c'était 
qu'une colonie ? Chacun de ces vocables avait-il, dans le lan- 
gage administratif, une signification bien nette? Un municipe 
différait-il vraiment d'une colonie ? Ce sont là autant de ques- 
tions que se sont posées et qu'ont tenté de résoudre tous les sa- 
vants qui se sont occupés d'antiquités romaines ou de droit 
romain. Les conclusions de ces nombreuses études ont été di- 
vergentes jusqu'au moment où l'on s'est avisé de tourner la dif- 
ficulté en déclarant que ces deux termes avaient perdu, sous 
l'empire, tout sens précis, et qu'on les employait indifférem- 
ment l'un pour l'autre (1). 

Sans avoir la prétention d'apporter ici une solution générale 
du problème, je crois pouvoir affirmer que l'opinion ci-dessus 
énoncée est démentie, en ce qui concerne les cités romaines de 
l'Afrique proconsulaire, par tous les documents connus jusqu'à 
ce jour. Aucune de ces villes n'a été appelée à la même époque 
et indistinctement municipium ou colonia; la plupart d'entre 
elles, après avoir été des municipes, ont reçu de la faveur im- 
périale le titre et la condition de colonie ; l'évolution en sens 
inverse ne s'est jamais produite. De ces deux faits il résulte, à 
mon avis : 1° Que les termes municipium et colonia, employés 
pour désigner officiellement maintes cités africaines, avaient 
chacun leur sens précis, parfaitement distinct; 2° que la condi- 

(1) J. Marquardt, Organisation de /'empire ?-omain (Marquardt et Momm- 
sen, Manuel des antiquités romaines, VIII), trad. française, 1" volume, 
p. 175-176 : bien que les colonies romaines se distinguent , par leur rang , 
des municipes jusqu'au troisième siècle, néanmoins la dénomination de 
MUNICIPIUM a, d'une manière générale, soit dans le langage courant, soit 
dans la langue juridique, servi à désigner toutes les variétés de villes ro- 
maines et, après Caracalla, toute espèce de communes, par opposition à 
Rome. — Bouché-Leclerq, Manuel des Institutions romaines, p. 175, note 2: 
Zôller croit que ce terme {municipium) a pu avoir, au même moment, des 
acceptions différentes , et qu'il est inutile, par conséquent, d'en chercher 
la définition précise; — p. 178, note 1 : Vextension du sens de municipium 
était inévitable , parce que l'idée s'est attachée non plus au concept juri- 
dique, mais au signe extérieur, à la constitution municipale... Enfin, dans 
un article récent, Mommsen vient d'ébranler la foi absolue que l'on avait 
jusqu'ici dans le sens du mot colonia, en soutenant que des villes pro- 
vinciales de droit latin ont porté ce titre {Hermès, XVI ann. 1881, p. 445 
et suiv.). 



LES DIVERS TYPES DE CITÉS ROMAINES. 325 

tion du municipium, si elle était supérieure à celle de la civitas, 
était ou tout moins paraissait inférieure à celle de la colonia. 

Quel était donc le sens précis de ces deux mots? Et en quoi 
la colonie différait-elle du municipe? 

Il me paraît nécessaire , pour bien poser le problème , de le 
circonscrire nettement et de déblayer d'abord le terrain de la 
discussion. 

Avant tout, rappelons-nous que nous sommes dans une pro- 
vince et sous l'empire. Il est donc inutile d'introduire ici un 
débat sur les municipes italiens et sur les colonies italiennes ; 
il ne serait pas moins oiseux de soulever la question tant con- 
troversée de la civitas cuvi suffragio ou sine suffragio , à propos 
d'une époque où les magistrats de la cité romaine n'étaient plus 
élus par le suffrage des citoyens. Cette double forme du droit 
de cité perdit toute importance après le règne de Tibère. 

En second lieu , je me garderai bien d'associer la fortune du 
mot municiplum à celle des mots municeps et municipalis, et de 
conclure par analogie de l'une à l'autre. L'extension du sens des 
termes municeps, munie ipalis, aussi bien dans la langue juridi- 
que que dans la langue courante, a été l'un des principaux ar- 
guments sur lesquels on s'est fondé pour affirmer qne le mot 
municipium avait perdu toute valeur politique et administra- 
tive (1) ; mais, dans aucun des exemples cités à l'appui de cette 
opinion, n'apparaît le mot municipium lui-même (2). Une in- 
scription de Sicca Veneria prouve, au contraire, que si les ha- 
bitants d'une colonie étaient parfois appelés municipes, il n'en 
résultait nullement que cette colonie prît en même temps le 
nom de municipium (3). 

(1) J. Marquardt, 0>-firan<sa(ioM de l'empire romain (Marquardt et Moiiim- 
sen, Manuel des anliquilés romaines, VIII), trad. française, 1" volume, 
p. 176, notes 1 et 2. 

(2) On lit bien, dans les Fragmenta Valicana, g 191 : Numerus quoque 
liheronim a tuleln excusationem tribuil : civibus quidem Romnnis earum 
iiitelarum, quae Romae siinl injunctae, a trium numéro; earum vero , 
quae in municipiis Ilalicis injungunlur , quailuor numéro liberorum. 
Mais il s'agit ici de l'italio et non des provinces. 

(3) C. I. L., VIII, 1041, legs alimentaire de P. Licinius Papirianus : Mu- 
NICI PIBUS yneis Cirthensibus Siccensibus carissimis mihi dare volo 
\HS\ XIII. Veslrae fidei com.millo, municipes carissimi... Legi autem debe- 
bunt MUNICIPES, item incolae, dumtaxat incolae qui intra continentia co- 
LONIAE noslrae aedificiu morabuntur. — Dans ce document officiel, rédigé 
par un des plus hauts fonctionnaires do l'empire, municipes doit être tra- 
duit nt)n pas par : habitants d'un municipe, mais par le terme beaucoup 
plus général de citoyens ou concitoyens. 



326 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

D'autre part, je n'attribuerai pas une valeur juridique précise 
à certaines expressions employées par Aulu-Gelle. Aulu-Gelle 
n'était pas un jurisconsulte, et les mots dont il se sert doivent 
être pris dans leur sens courant et général (1). 

Enfin je crois indispensable de diviser la question et d'exa- 
miner à part quels étaient, dans le municipe et dans la colonie : 

1° Le statut personnel des habitants ; 

2° Le droit en vigueur dans les limites de la cité; 

3° La constitution et l'administration municipales ; 

4" La condition du sol. 

Ces considérations préliminaires exposées, j'aborde le pro- 
blème lui-même. Un exemple concret est toujours plus clair et 
plus frappant qu'une série de définitions abstraites. Cet exemple, 
l'histoire municipale d'Utique me le fournit. 

Après la ruine de Carthage, Utique, pour avoir embrassé dès 
le début des hostilités la cause de Rome, avait reçu le titre de 
civitas libéra et immunis (2) ; César l'avait peut-être dotée du 
droit latin (3). Auguste, nous raconte Dion Cassius, fit de tous 
les habitants d'Utique des citoyens romains (4) ; Pline donne à 
cette ville le titre d'oppidum civium Romanortim, et nous avons 
vu plus haut que ce nom équivaut à celui de municipe ; voici 
donc un premier point acquis : le municipe provincial sous 
l'empire est une ville dont les citoyens sont considérés, par une 
fiction juridique, comme des citoyens romains. 

Utique resta municipe pendant tout le premier siècle de l'ère 
chrétienne ; puis elle sollicita de l'empereur Hadrien la faveur 



(1) Par exemple, dans la phrase : Muneris tanlum cum populo Romnno 
honorarii participes... [Noct. Allie, XVI, 13), on a voulu considérer et trai- 
ter l'expression : mnnus honorarium comme le synonyme exact de jus 
honorum ; et, en raison de cette prétendue équivalence, dont rien ne ilé- 
niontre la justesse, on a reproché à Aulu-Gelle d'avoir accumulé les contra- 
dictions et d'avoir fait le désespoir des commentateurs (Houdoy, Le droit 
municipal, p. 62-63). Aulu-GcUe ne mérite point ces reproches; le fragment 
en question est, au contraire, en ce qui concerne les municipes provinciaux 
de l'époque impériale, d'une très grande clarté, à condition qu'on veuille 
bien y voir non pas un article de code ou un paragraphe d'édit, mais une 
page écrite en style littéraire par un homme du monde, dont l'érudition 
était plus étendue que précise. 

(2) J. Marquardt, op. cil., 1" vol., p. 104; 2* vol., p. 4G7, note 4. 

(3) De bello Africano, 87; Bouché-Lcclorcq , Manuel des instîlulions ro- 
maines, p. 179, n. 2. 

(4) Dion Cassius, XLIX, 16 : a toO; Oùtixti(t(ou; ttoXito; i^KO^•f^aaxo. » 



LES DIVERS TYPES DE CITÉS ROMAINES. 327 

d'être érigée en colonie. Ici Aulu-Gelle nous donne un rensei- 
gnement précieux : mirarique se ostendil (Hadrianus) quod et ipsi 
Italicenses, et quaedam item alia municipia antiqua, in quitus Uti- 
censes nominal, cum suis moribus legibusque uli passent, in jus co- 
loniarum mutari gesliverint [Noct. Attic, XVI, 13). Ainsi les 
municipes provinciaux pouvaient suis moribus legibusque uti, 
c'est-à-dire qu'il leur était permis, dans toutes celles de leurs 
contestations judiciaires, qui n'étaient point portées devant les 
fonctionnaires provinciaux, d'appliquer, au Heu du droit romain, 
leur ancien droit local et coutumier, ce qu' Aulu-Gelle appelle 
un peu plus loin dans le même passage jws municipii, jura mu- 
nicipiorum. Donc, second point acquis : les habitants des muni- 
' cipes provinciaux, bien que citoyens romains, n'étaient point 
soumis dans l'intérieur de leur cité au droit romain. Ils pou- 
vaient l'adopter, si tel était leur bon plaisir; mais ils n'étaient 
pas légalement obligés de le faire. Le texte d" Aulu-Gelle nous 
apprend en même temps qu'à la différence des habitants des 
municipes, les habitants des colonies étaient au contraire soumis 
au droit romain : jura institutaque omnia populi Romani, non sui 
arbitra habent. 

Elevée au rang de colonie romaine, Utique obtint enfin des 
empereurs Septime Sévère et Caracalla un dernier et suprême 
privilège, le droit italique (1). Par ce privilège, son territoire, 
jadis sol provincial, devint susceptible de propriété quiritaire 
et exempt de toute contribution. Troisième point : sauf privi- 
lège exceptionnel, dans les colonies, et à plus forte raison dans 
les municipes des provinces, le sol était provincial [ager provin- 
cialis, vectigalis, tributatius) ; les habitants n'en avaient que la 
possessio et ïususfructus, non le dominium (2). 

Quant à la constitution et à l'administration municipales, tous 
les documents épigraphiques prouvent que la constitution des 
municipes africains était exactement calquée sur celle de Rome : 
tandis que les magistrats des villes pérégrines s'appelaient su- 
feles, undccimprimi, magistratus ou magistratus annualrs, dans les 
municipes, ces noms et ces titres n'existaient plus : c'étaient 
des duumvirs, des édiles, des questeurs qui administraient la 
cité , en collaboration ici avec le sénat municipal composé de 
décurions, là avec ce sénat et l'assemblée du peuple (3). 



(1) Digeste, L, 15, § 8. 

(2) Gaius, InstiL, II, 7. 

j(3) C. I. L., Vm, 98, 820, 829, 858 et suiv. ; SuppL, 12039, 14372, 14786, 



328 



LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 



Cette administration, dont le cadre était tout romain, se trou- 
vait soumise au contrôle du gouverneur de la province : suivant 
toute apparence, les municipes n'étaient pas autonomes (1). 

En résumé, un municipe provincial sous le haut empire, 
c'était une commune dans laquelle : 

1* Les habitants étaient citoyens romains ; 

2° Le droit pouvait être pérégrin ; 

3° La constitution municipale était romaine, et l'administra- 
tion soumise au contrôle du gouverneur ; 

4° Le sol était provincial, et par conséquent tributaire. 

Ainsi le titre de citoyen romain ne donnait aux habitants des 
municipes provinciaux ni l'autonomie, ni l'immunité foncière ; 
il ne leur imposait pas le droit romain. Son seul effet réel était 
de substituer pour eux à la capitation que payaient les habi- 
tants des civitates la vicesima hereditatium, qui avait remplacé à 
partir d'Auguste l'ancien tribuium civium Romanorum. C'était 
donc un titre surtout honorifique, que les habitants des cités 
provinciales convoitaient vivement et qui leur était concédé 
comme une faveur par le gouvernement impérial : la phrase 
tant de fois commentée d'Aulu-Gelle ne signifie pas autre 
chose : Muneris tantum cum populo Romano honorarii participes, 
a qvo munere capessendo appellali videntur, nullis aliis necessita- 
tibus, neque ulla populi Romani lege adstricti, quum nunquam po- 
pulus corum fundus factus est [Noct. Atl., XVI, 13). 

Chemin faisant, au cours des pages précédentes, j'ai été amené 
à parler des colonies et de leur condition. Deux points me pa- 



15587, 15588; Revue de philologie , ann. 1894, p. 170-171. — Sur la persis- 
tance de l'assemblée du peuple dans les cités africaines, voir plus loin, 
liv. III, ch. IV. 

(1) J. Marquardt. op. cit., trad. franc., 1" vol., p. 119. — Quelques muni- 
cipes africains portaient, après le gcntilice impérial, l'épithète Liberum : 
niunicipiun-; Scptiniium Libeium Aulodcs (C. / L. , VIII, SuppL, 14355); 
niunicipium (Scptimium Aurc)liiim Liberum Thugga (id., ibid., 1484); mu- 
nicipium Sevnrianum Antoninianum Liberum Thibursicensium Bure {id., 
ibid.. 1427, 1439). Mais je ne crois pas qu'on puisse voir dans ce root Liberum 
le neutre de l'adjectif Liber. II est plus vraisemblable que Liberum est ici 
dérivé du nom de Liber, le dieu dos vignobles, et que les municipes ainsi 
désignés étaient placés sous la protection spéciale de Liber patcr. De même 
Sululis s'appelait Municipium Apollin(are) : C. 1. L. , VIII, SuppL, 1.'341; 
Thignica, Municipium Herculeum Frugiferum : id. , ibid., 1406; Thaenae, 
Colonia Mercurialis : C. 1. L., VI, 1635; Hadrumétc, Colonia Frugifera : 
id., ibid., 1687; la première colonie fondée sur l'emplacement de Carthago 
par Caïus Gracchus, colonia Junonia, et Sicca, Colonia Julia Veneria Cirta 
nova Sicca : id., ibid., 1632; Suppl., 16258. Cf. C. I. L., VIII, 51, 262. 



LES DIVERS TYPES DE CITÉS ROMAINES. « 329 

raissent d'ores et déjà acquis : 1° tous les citoyens des colonies 
étaient citoyens romains, les uns parce qu'ils descendaient soit 
de véritables colons venus d'Italie, soit de vétérans, les autres 
par une fiction juridique ; 2° le seul droit qui pût être appliqué 
dans les colonies était le droit romain. Il me reste à essayer de 
préciser quelles étaient dans les colonies , d'une part la consti- 
tution et la nature de l'administration municipale , d'autre part 
la condition du sol. 

Il est à peine besoin de dire que la constitution des colonies, 
comme celle des municipes, était calquée sur la constitution de 
la cité romaine. Mais les colonies jouissaient-elles de l'autono- 
mie que ne possédaient pas les municipes? Echappaient-elles, 
en ce qui concernait la gestion de leurs intérêts communaux, 
à l'action et au contrôle du gouverneur de la province? La ré- 
ponse affirmative est seule logique et vraisemblable. Aulu-Gelle 
écrit, il est vrai : Quae tamen conditio (coloniariim), quum sit 
magis obnoxia et minus libéra, potior tamen et praestabilior existi- 
matur propter amplitudinem majestatemque populi Romani, cujus 
istae coloniae quasi effigies parvae simiUacraque esse quaedam vi- 
dentur. Que veut dire l'auteur, lorsqu'il affirme que la condition 
des colonies est moins libre et plus assujettie que celle des mu- 
nicipes? Il entend par là que les colonies n'avaient pas, comme 
les municipes, la liberté de choisir leur droit, qu'elles ne pou- 
vaient pas suis moribus legibusque uti, et qu'elles étaient obligées 
d'appliquer chez elles le droit romain. Mais d'autre part, puisque 
chacune d'elles était une image, une réduction et comme une 
prolongation de la cité romaine (ex civitate quasi propagatae sunt), 
il n'est guère probable que l'administration en fût soumise à 
la surveillance d'un fonctionnaire provincial. S'il en avait été 
ainsi, il n'eût pas été possible de dire des colonies qu'elles 
étaient de petites Romes. Aussi bien quelques documents, peu 
nombreux il est vrai, corroborent cette conjecture. Pline le 
Jeune écrivit à l'empereur Trajan que les habitants de la colonie 
d'Apamée, en Bithynie, prétendaient avoir toujours eu le privi- 
lège de gérer eux-mêmes et sans contrôle leurs affaires muni- 
cipales (1). Sur les monnaies de deux autres colonies, Patras et 
Devultus, un Silène debout symbolisait la liberté (2). Or, ces 
trois villes sont citées par Pline l'Ancien comme des colonies 



(1) Epist., X, 47 (56). 

(2) J. Marquardt, op. cit., p. 120-121. 



330 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

ordinaires (1); nulle part d'ailleurs, dans l'œuvre du naturaliste, 
il n'est fait mention de colonies libres, tandis que les coloniae 
immunes (colonies exemptes de l'impôt foncier) et les coloniae 
juris italici (colonies de droit italique) y sont toujours soigneuse- 
ment distinguées des autres. Il me parait donc à peu près cer- 
tain que la liberté administrative ou autonomie ne constituait 
pas un privilège spécial à certaines colonies , mais que toutes 
la possédaient, que toutes pouvaient, suivant l'expression des 
Apaméens, arbitrio suo rempublicam administrare. 

Le sol, sur lequel avaient été conduites et installées les colo- 
nies de vétérans et de citoyens romains, non moins que le 
territoire des villes dotées du jus coloniae, était, en fait, de 
condition provinciale , par conséquent soumis à l'impôt foncier 
et non susceptible de propriété quiritaire. Cette condition n'était 
pas légalement modifiée par le statut personnel des possessores. 
Il est hors de doute que le sol provincial, même aux mains d'un 
citoyen romain, devait payer une contribution (2); toutefois, les 
habitants des colonies pouvaient en être exemptés par une fa- 
veur spéciale de l'empereur, faveur que l'on ne voit jamais 
conférée à des individus, mais qui était toujours donnée à la 
colonie considérée comme un être collectif. Les colonies ainsi 
privilégiées s'appelaient coloniae immunes (3). 

(1) H. N., IV, 5 et 18; V, 43. 

(2) J. Marquardt, op. cit., p. 117. 

(3) Je sais que tel n'est pas le sens donné en général par les historiens 
modernes au terme d^immunitas, lorsqu'il est appliqué à des colonies. Les 
uns veulent y voir l'exemption de la contribution personnelle (J. Marquardt, 
op. cit., p. 117, n. 5), à laquelle, d'après eux, étaient indistinctement sou- 
mis les habitants do toutes les cités provinciales, colonies, municipes, villes 
latines, etc. ; d'autres affirment seulement que l'immunité pouvait être bor- 
née à la cote personnelle ou étendue à l'impôt foncier. Mais, pour ceux-ci 
comme pour ceux-là, les habitants des colonies payaient une capitation. Je 
ne saurais souscrire à cette opinion, qu'aucun texte précis ne justifie , et 
qui me paraît être en contradiction avec un fait incontesté et incontestable. 
Les citoyens des colonies possédaient le droit de cité romaine, étaient des 
citoyens romains : or à partir de l'année 167 avant Jésus-Christ, les citoyens 
romains furent complètement libérés de tout impôt direct, et après Tannée 
89 cette immunité fut étendue à toute l'Italie (J. Marquardt, Organisation 
financière de l'empire romain [Mommsen et Marquardt, Manuel des anti- 
quités romaineSy IX], trad. française, p. 227). A moins donc d'admettre 
qu'il y ait eu, sous l'empire, au regard des collecteurs d'impôts, plusieurs 
catégories de citoyens romains , il faut bien reconnaître que les citoyens 
dos colonies n'étaient pas et ne pouvaient pas être soumis à un impôt per- 
sonnel, à une capitation. L'immunité dont jouissaient les colonies ne sau- 
rait donc être l'exemptioB de la cote personnelle. 



LES DIVERS TYPES DE CITÉS ROMAINES. 331 

La concession de cette immunité transformait-elle, ipso facto, 
le sol provincial en sol italique, susceptible du dominium ex 
jure Quiritium ? Les coloniae immunes étaient-elles de droit des 
coloniae juris Italici? Les deux termes : immuni tas et jus Italicum, 
étaient-ils exactement synonymes? Il me paraît difficile de 
l'admettre. Tout immeuble de droit italique était par là même 
exempt d'impôt, mais tout immeuble exempt d'impôt n'était pas 
pour cela de droit italique. Les Gromatici distinguent parfaite- 
ment dans les provinces les agri colonici cjusdem juris (italici) 
et les agri colonici qui sunt immunes. Quant à la phrase du 
Digeste (L, 15, § 7), dont on a conclu que l'immunité du sol et le 
droit italique se confondaient, je crains qu'on n'en ait forcé le 
véritable sens : Divus Vcspasianus Caesarienses colonos fecit, non 
adjeclo ut et juris Italici essent, sed tributum his remisit capitis : sed 



Quels sont, d'autre part, les textes sur lesquels cette théorie a été fon- 
dée? Il y en a deux, tous deux tirés du jurisconsulte Paul, tous deux con- 
servés dans le Digeste (L, 15) : Divus Anlonimis Antiochenses colonos fe- 
cil suivis tribulis: — Divus Vcspasianus Caesarienses color^os fecit, non 
adjeclo ut et juris Italici essenl, sed tributum. his remisit capitis. Voici, je 
crois, comment on les a interprétés : « Caracallafit d'Antioche une colonie, 
sans l'exempter de l'impôt foncier ni de la contribution personnelle; — Ves- 
pasien érigea en colonie Césarée de Palestine, sans ajouter qu'il lui concé- 
dait le droit italique ; toutefois, à titre de privilège, il exempta les nouveaux 
colons de la capitation. » 11 me semble que le sens des mots a été ici forcé. 
Dans le premier texte, l'expression salvis tribulis n'indique pas forcément 
que les habitants d'Antioche aient continué à payer plusieurs catégories 
d'impôts : le terme Iribula même au pluriel peut signifier l'impôt foncier, 
par exemple dans cette phrase souvent citée d'Aggenus Urbicus (Gi'oma- 
lici, édit. Lachmann. I , p. 4) : quod omnes eliam privali agri in pi'ovin- 
ciis Iribula atque veclir/alia persolvant... Il s'agit ici, sans aucun doute, do 
l'impôt foncier; il n'est pas rare d'ailleurs que ce sens soit donné au mot 
tributum et à ses dérivés : ... par Italiam , ubi nullus ager est Iributarius 
{Gromatici, toc. cit., p. 35). Je pense donc que le premier texte de Paul doit 
être traduit comme il suit : « Caracalla fit d'Antioche une colonie, sans ac- 
corder aux nouveaux colons l'immunité foncière » — Quant au second 
texte, il me semble qu'on y a exagéré la valeur du mot sed, et voici com- 
ment j'interpréterais cette phrase : « Vcspasien érigea la ville de Césarée 
en colonie romaine; il ne lui donna pas le jus italicum, mais, par le fait 
mémo de cette transformation de leur ville, les habitants furent exemptés 
de la contribution personnelle. » L'opposition marquée par sed n'est jamais 
bien forte, et, dans aucun cas, cette conjonction n'a de valeur augmentativo. 
Les citoyens romains des colonies provinciales ne pouvaient être soumis, 
en dehors de l'impôt foncier, qu'à la vicesima her édita tium et legatorum, 
qui pesait sur tous les citoyens romains et qui ne pesait que sur eux. Lors 
donc qu'il s'agit de colonies, la seule immunité dont il puisse être question, 
c'est l'immunité foncière. 



332 LES CITKS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

divus Titus etiam solum immune factum interpretattis est. Avant 
Vespasien , la ville de Césarée , en Palestine , fondée par le roi 
des Juifs, Hérode, était une cité de constitution grecque, par 
conséquent de droit pérégrin ; comme telle elle devait payer un 
stipendium. Vespasien en fait une colonie romaine, sans lui 
conférer le droit italique : le seul privilège que comporte la 
transformation de la cité pérégrine en colonie, c'est l'abolition 
du stipendium, la disparition de la contribution personnelle (1). 
Titus accorde en outre aux habitants de Césarée l'exemption de 
l'impôt foncier ; il n'est point dit dans le texte qu'il leur ait 
conféré comme un nouveau privilège ce jus Italicum dont Ves- 
pasien n'avait point parlé ; il y est au contraire formellement 
indiqué que Titus se borna à interpréter la charte ou lex donnée 
par son père à la nouvelle colonie romaine. Je ne pense donc 
pas qu'il soit juste de voir la définition du droit italique dans 
cette phrase : divus Titus etiam solum immune factum interpre- 
tatus est. 

Si l'immunité foncière et le droit italique ne se confondent 
pas, mais s'ajoutent, qu'est-ce donc que le jus Italicum ? C'est la 
reconnaissance aux colons du dominium complet sur leurs im- 
meubles. Non seulement alors ils en sont propriétaires ex jure 
Quiritium, mais ils peuvent les acquérir et les transmettre sui- 
vant tous les modes énumérés dans le droit civil romain. L'an- 
cien sol provincial devient , par une fiction légale , une portion 
du sol italique et il en possède tous les privilèges. 

Les territoires des colonies étaient de trois catégories diffé- 
rentes : 

1° Les moins favorisés étaient considérés comme sol provin- 
cial; il étaient grevés d'un impôt foncier et n'étaient pas sus- 
ceptibles de propriété quiritaire ; 

2° D'autres avaient été exemptés de la contribution foncière, 
sans toutefois que leur condition juridique eùi été améliorée ; 
le privilège dont ils jouissaient était purement financier; 

3° D'autres enfin avaient reçu soit successivement, soit en 
même temps l'immunité et le droit italique; ils se trouvaient 
alors vraiment assimilés aux territoires des villes d'Italie et de 
Rome elle-même. 



(1) La remise du tributum capitit ne doit pas être considérée comme une 
faveur nouvelle et différente, mais comme la conséquence légale et immé- 
diate de la concession aux Césaréens du droit de cité romaine. (Voir la 
note précédente.) 



LES DIVERS TYPES DE CITÉS ROMAINES. 333 

Ce sont là les trois catégories mentionnées par les Gromati- 
ques : 

1"* Agri colonici stipendiarii; 

2° Agri colonici immunes (1); 

3° Agri colonici juris Italici. 

Je crois donc que, dans les colonies, le jus Italicum était vrai- 
ment distinct de Vimmunitas; sans doute il ne pouvait être 
donné qu'à des territoires déjà exempts de l'impôt foncier; 
peut-être même les deux privilèges étaient-ils le plus souvent 
concédés en même temps (2); mais, en droit, Vimmunitas était 
un privilège, le jus Italicum en était un autre ; le second s'ajou- 
tait au premier, l'embrassait même; mais le premier pouvait 
être séparé du second et accordé à part. 

Les conclusions des pages précédentes apparaîtront plus clai- 
rement dans un tableau synoptique : 

(1) Lorsqu'on y réfléchit, l'existence d'agri colonici immunes paraît même 
indispensable dans certains cas. Carthagc, par exemple, fut une véritable 
colonie; les auteurs sont unanimes à affirmer que des vétérans et des ci- 
toyens romains y furent conduits et installés par ordre d'Auguste. D'autre 
part, nous savons que le jus Italicum. ne fut concédé à la capitale africaine 
que par Sévère et Caracalla (Digeste, L, 15, g 8). Or. est-il vraisemblable 
que des lots de terre, distribués à des vétérans et à des citoyens romains 
venus de Rome ou d'Italie, aient été pendant plus de deux siècles soumis 
à un impôt foncier, considéré dans tout le monde romain comme un signe 
de sujétion? Cet impôt pouvait être levé sur les territoires des cités qui 
n'étaient devenues colonies que par une fiction juridique: il pouvait frappef 
des immeubles qui appartenaient à des citoyens romains d'origine provin- 
ciale : dans ces deux cas, il n'était pour ainsi dire qu'un souvenir du passé. 
Mais il me parait bien peu probable que des Romains ou des Italiens, 
exempts de cette contribution à Rome ou en Italie, aient dû l'acquitter dans 
les provinces, lorsqu'ils y avaient été envoyés officiellement, à titre de 
colons. 

(2) Il me semble cependant que tel n'a pas été le cas pour Césarée de 
Palestine, ni pour Carthage. 



334 



LES CITRS ROMAINES DE LA TUNISIE. 



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Tributaire, sauf conces- 
sion do Vimmunilas; pro- 
vincial, sauf concession 
du Jus Italicum. 


CONSTITUTION 

ET ADMINISTRATION 

MUNICIPALES. 


Constitution pérégrine 
en principe ; administra- 
tion soumise au contrôle 
du gouverneur do la pro- 
vince, sauf le privilège de 
la liberlas. 


Constitution romaine ; 
administratioAsoumiscau 
contrôle du gouverneur 
do la province. 


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Pérégrin en principe ; 
mais les municipes res- 
tent libres d'adopter le 
droit romain. 


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Pérégrin, sauf collation 
individuelle du droit do 
cité romaine. 


Citoyens romains, ou, 
par exception. Latins (le 
seul oppidum Lalinum 
cité par Pline on Procon- 
sulaire, Uzalis, devint co- 
lonie romaine : C. /. L., 
VIII, Supp/., 14331.) 


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LÉS DIVERS TYPES DE CITÉS ROMAINES. 335 

Les mots : civitas, mttnicipium, colonia avaient une significa- 
tion précise ; la condition politique et administrative des cités 
pérégrines n'était pas la même que celle des municipes, et celle 
des municipes ne ressemblait pas à celle des colonies. De la 
civitas au municipium , c'était le statut personnel des habitants 
et la constitution municipale qui variaient surtout ; du munici- 
pium à la colonia, c'était le droit et les relations de la commune 
avec le représentant du gouvernement central. De la cité péré- 
grine sans privilèges à la colonie romaine exempte de l'impôt 
foncier et dotée du droit italique, les villes provinciales pou- 
vaient franchir plus d'une étape. 

Vers le milieu du règne d'Auguste, si nous en croyons Pline 
l'Ancien, il y avait dans l'Afrique proconsulaire moins de colo- 
nies que de municipes et moins de municipes que de cités pé- 
régrines (1). Au second et au troisième siècle, la proportion se 
retourna : après l'époque des Sévères , les cités pérégrines 
étaient rares; on ne peut citer que Missua (Sidi Daoud en 
Noubi) (2), Gales (3), Zuccharis (4), Tepelte (5), Sutunurca (6), 
Uzappa (7), Thaca (8), Vazita Sarra (9), peut-être Siagu (Kasr es 
Zit) (10), Ucres (Bou Djadi) (11) et Neferis (12), soit environ une 
douzaine sur plus de cent villes alors existantes. Au contraire, 
les colonies et les municipes s'étaient multipliés. Pendant le 
second siècle et au commencement du troisième, beaucoup de 
villes pérégrines devinrent des municipes, entre autres Vina 



(1) En ne tenant compte que des villes de cette province dont l'emplace- 
ment est aujourd'hui certain, on trouve, dans l'énumération de Pline : 5 co- 
lonies {Carthage, Maxula, Uthina, Thuburbo majus, Sicca Veneria) ; 9 mu- 
nicipes (Thabraca, Utique, Vaga, Simitthu, Thunusuda, Thuburnica. Uchi 
majus. Assuras, Uzalis), et plus de 20 cités pérégrines : Theudalis, Hippo 
Diarrhytus. Tunes, Carpis, Missua, Clupea. Curubis, Neapolis, Hadrumète, 
Ruspina, Leptis minor, Tbapsus,- AchoUa, Thysdrus, Thaenae, Macomades, 
Tacape, Sabrata, Oca, Leptis magna, BuUa regia et Zama. 

(2) C. /. L., VIII, 989. 

(3) Id., ibid., 757. 

(4) Id., ibid., SuppL, 11199. 

(5) Id., ibid., SuppL, 12250. 

(6) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1893, p. 203, n* 1 

(7) C. /. L., VIII, SuppL, 11933. 

(8) Id., ibid., SuppL, 11194. 

(9) Id., ibid., SuppL, 12006, 12007. 

(10) Id., ibid., 966. 

(11) Id., ibid,, 1170. 

(12) Id , ibid., SuppL, 12402. 



336 LES CITÉS ROMAINES DE LÀ TUNISIE. 

(H' Meden) (1), Ucciila (2), Aulodes (3), Sululis (4), Bisica (5), 
Avitta Bibba (6), Thibica (7), Abbir Cella (8), Giufls (9), 
Thugga (10), Thubursicum Bure (11), Thignica (12), Abthu- 
gnis (13), Segermes (H"" Harat) (14), Furnis des Limisenses (15), 
Muzuc (16), Turris Tamalleni (Telmin) (17). Pendant la même 
période, de nombreuses cités, villes pérégrines ou municipes, 
sollicitèrent et obtinrent le titre de colonie, par exemple Uti- 
que (18), Hadrumète (19), Thaenae (20), Leptis magna (21), 
Thibiuca (22), Vallis (23), Vaga (24), Mactaris (25), Zama (26), 
Thugga (27), Thubursicum Bure (28), Lares (29), Uchi ma- 
jus (30), Zama minor (31), Sufes (32), Cillium (33), Gapsa (34). 
La condition politique des cités romaines de la province varia 



(1) C. /. L., VIII, 959, 960, 961. 

(2) Id., ibid., SuppL, 14363. 

(3) M., ibid., SuppL, 14355. 

(4) Id., ibid., Supppl., 12341. 

(b) Id., ibid., SuppL, 12291, 12292. 

(6) Id., ibid., 799. 

(7) Id., ibid., 766 t= SuppL, 12229. 

(8) Id., ibid., 814 = SuppL, 12344. 

(9) Id., ibid., 865, 866. 

(10) Id., ibid., 1484. 

(11) Id., ibid., 1427, 1439. 

(12) Id., ibid., 1406. 

(13) Id-, ibid., SuppL, 11206; Bulletin archéologique du Comité, ann. 1893, 
p. 226, n" 65. 

(14) C. I. L., VIII, SuppL, 11169, 11170. 

(15) Id., ibid., SuppL, 12039. 

(16) Id., ibid., SuppL, 12060. 

(17) Id., ibid., 83, 84. 

(18) Id., ibid., 1181; Aulu-Gelle, NocL Attic, XVI, 13. 

(19) C. /. L., VIII, SuppL, 11138; VI, 1687. 

(20) C. I. L., VI, 1685. 

(21) Id.. VIII, 10, 11. 

(22) Id., ibid., SuppL, 14291. 

(23) Id., ibid., 1274. 

(24) Id., ibid., 1217, 1222. 

(25) Id., ibid., SuppL, 11801, 11804. 

(26) Id., VI. 1686. 

(27) Id., VIII, 1487. 

(28) Id., ibid., SuppL, 15258. 

(29) Id., ibid., 1779. 

(30) Id., ibid., SuppL, 15447. 

(31) Id., ibid., SuppL, 12018. 

(32) C. /. L., VIII, 258, 262 = SuppL, 11430. 

(33) Id., ibid., 210; voir plus haut, p. 318-319. 

(34) Id., ibid., 98; Table de Peutinger. 



LES DIVERS TYPES DE CITÉS ROMAINES. 337 

donc beaucoup. Utique ne fut pas la seule ville qui franchit 
l'un après l'autre presque tous les degrés de la hiérarchie : 
Leptis magna , Thugga , Thubursicum Bure , Uchi Majus , 
Capsa, Bisica eurent la même destinée ; à des époques diverses, 
elles devinrent, de villes pérégrines, municipes ; et de munici- 
pes, colonies; Leptis obtint même le droit italique (1). 

Beaucoup d'autres communes restèrent municipes. Mais que 
les villes parcourussent ou non toute la carrière ouverte devant 
elles , la transformation s'opérait toujours dans le même sens , 
de civitas à municipium, ou de municipium à colonia, jamais 
dans le sens inverse. 

Les cités désiraient ardemment et sollicitaient souvent elles- 
mêmes leur passage d'une catégorie dans une autre ; les civita- 
tcs demandaient à entrer dans la cité romaine ; les municipes 
voulaient obtenir le titre de colonie. Si le texte d'Aulu-Gelle ne 
nous révélait pas l'insistance et la vivacité avec lesquelles 
s'exprimaient les ambitions de ces petites villes provinciales , 
on en retrouverait néanmoins des indices frappants dans les 
témoignages de reconnaissance rendus par elles aux empereurs 
qui avaient exaucé leurs vœux. Des statues furent élevées à 
Hadrien, fondateur du municipe, Hadriano conditori municipii, 
par les habitants de Turris Tamalleni, aux portes du désert (2), 
et par ceux d'Avitta Bibba (3). La petite cité de Muzuc, sur les 



(1) Leptis magna, citée comme oppidum par Pline, paraît avoir été mu- 
nicipe pendant le premier siècle (C /. L., VIII, 8); elle devint colonie sous 
Trajan (id., ibid., 10); enfin elle reçut des empereurs Septimo Sévère et Ca- 
racalla le droit italique (Digeste, L, 15, § 8) ; — Thugga, qui n'était encore 
qu'une civilas sous Antonin le Pieux (C. /. L. , VIII, 1494), fut faite muni- 
cipe sous les Sévères {id., ibid., 1484) et colonie par Valérien (ici., ibid., 
1487); — Thubursicum Bure, créé municipe sous Alexandre Sévère, devint 
colonie pendant la seconde moitié du troisième siècle ^C. I. L., VIII, 1426, 
1437, 1439; Suppl., 15258); — Uclii majus, municipe dès le règne d'Auguste, 
attendit près de deux siècles et demi le titre do colonie ; ce fut Alexandre 
Sévère qui le lui conféra (C. /. L. , VIII, Suppl., 15447 et suiv.); — Capsa, 
détruite pendant la guerre de Jugurtha, se releva de ses ruines au premier 
siècle de l'ère chrétienne; elle était déjà municipe sous Hadrien (C. /. L., 
VIII, 98); elle est mentionnée comme colonie sur la Table de Peutinger; 
— Bisica, civitas sous Antonin le Pieux (C. /. L., VIII, Suppl., 12286), de- 
vint municipe probablement au début du règne de Marc-Aurèle et de Lucius 
Verus (id. , ibid., Suppl., 12291), et colonie vers la fin du troisième siècle 
{id., ibid., 1357). 

(2) C. /. L., VIII, 83. 

(3) Id., ibid., 799. 

T. 22 



338 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

bords de l'O. Mahrouf, rendit le même honneur à Caracalla (1). 
Il est vraisemblable que les mômes sentiments inspirèrent la 
ville de Bisica, lorsqu'elle éleva en une seule et même année, 
aux frais du budget municipal, les statues des empereurs Marc- 
Aurèlc et Lucius Verus, de l'impératrice Faustine, et du jeune 
Q. Servilius Pudens , choisi comme patron par le nouveau mu- 
nicipe (2). 

L'érection en colonie du municipe d'Uchi Majus fut célébrée, 
en termes pompeux , sur la base d'une statue dédiée à la Con- 
corde pour le salut de l'empereur Sévère Alexandre (3). 

Pourquoi donc les villes provinciales convoitaient-elles ainsi 
les titres de municipe et de colonie ? Quels avantages en atten- 
daient-elles? Dans une province comme l'Afrique, qui n'était 
limitrophe d'aucun Etat étranger vraiment organisé , la condi- 
tion des villes pérégrines était ou très humble ou singulière- 
ment fausse. Quand elles étaient stipendiaires , leurs habitants 
se trouvaient dans la situation de véritables sujets ; le tribut 
qu'ils payaient à Rome leur rappelait chaque année et leur su- 
jétion présente et leur défaite passée. Rien ne les défendait 
contre le bon plaisir du peuple romain. Lorsque les cités péré- 
grines avaient été, par une faveur spéciale, soit déclarées auto- 
nomes, soit exemptées du tribut, ou lorsqu'elles avaient reçu à 
à la fois les deux privilèges , elles n'étaient plus , sans doute , 
considérées comme des villes sujettes, bien qu'en droit Rome 
restât maîtresse absolue de leurs destinées; mais elles for- 
maient , pour ainsi dire . des enclaves étrangères en territoire 
romain. Tepelte, par exemple, que des sufFètes administraient 
à l'époque d'Hadrien et qui , sous Gordien III, portait encore le 
titre de civitas, n'était guère environnée que de municipes et de 
colonies, AvittaBibba, Bisica, Thuburbo majus, etc. Stipen- 
diaires, c'est-à-dire sujettes, ou simplement pérégrines, les 
civitates éprouvaient le plus vif désir d'entrer dans la cité ro- 
maine. Elles étaient mues par le même sentiment que ceux de 
leurs fils qui ambitionnaient le titre de citoyen romain. Comme 
eux , elles rêvaient d'obtenir ce munus honorarium , ce nom de 
municipe qui était surtout honorifique ; comme eux, elles solli- 
citaient la faveur d'être inscrites dans une des tribus romaines. 



(1) C. /. L., VIII, Suppl., 12060. 

(2) Jd., ibid., Suppl., 12287, 12288, 12289, 12291. 

(3) /cf., ibid., Suppl. y 15447. Il en avait été de même à Vaga, sous Septime 
Sévère : C. /. L., VIII, Suppl., 14395. 



I 



LES DIVERS TYPES DE CITÉS ROMAINES. 339 

à une époque où ces tribus avaient perdu toute leur importance 
politique. Si l'on veut bien se rappeler ce que j'ai dit plus haut 
de la condition des civitates et des municipes, on en conclura 
que les cités pérégrines autonomes et exemptes d'impôts sacri- 
fiaient au titre de municipe et à la forme romaine de la consti- 
tution municipale, leur autonomie et leur immunité de la 
veille. L'amour-propre et la vanité semblent avoir été pour elles 
les plus puissants mobiles. 

Quant aux municipes, en sollicitant le titre et la condition de 
colonie, ils sollicitaient leur complète assimilation, au point de 
vue juridique et administratif, avec Rome elle-même. En tant 
que municipes, ce n'étaient que d'anciennes cités pérégrines 
admises par faveur et à titre honorifique dans la cité romaine ; 
devenues colonies, ces mêmes villes n'étaient plus considérées 
comme des éléments étrangers annexés, mais comme des mem- 
bres de la cité romaine transportés dans les provinces. Quoi 
qu'on ait dit et écrit, le texte d'Aulu-GelIe est, sur ce point, d'une 
clarté parfaite ; l'opposition entre le municipe et la colonie y 
est marquée le plus nettement du monde : Municipes crgo sunt 
cives Romaîii ex nmnicipiis, Icgibus suis et suo jure utentes, muneris 
tantum cum populo Romano honorarii participes.... nullis aliis ne- 
ccssitatibus, neque ulla populi Romani lege astricti...Sed coloniarum 
alia nccessiliido est : non enim veniuni extrinsccus in civilalem, nec 
suis radicibus nituntur , sed ex civilalc quasi propagatae sunt, et 
jura institutaque omnia popiili Romani, non sui arbilrii habent. 
Tandis que les municipes restaient libres de choisir leur droit, 
les colonies étaient soumises au droit romain ; les habitants des 
municipes préféraient à cette liberté, qui leur semblait embar- 
rassante, l'honneur d'être jugés en toute circonstance suivant 
la procédure et les codes romains. En même temps, ils conqué- 
raient l'autonomie administrative ; les citoyens des colonies 
pouvaient se croire entièrement libres dans les limites de leur 
cité. Enfin, il leur était permis d'espérer qu'un jour viendrait 
où ils seraient exemptés de l'impôt foncier, et peut-être même 
reconnus propriétaires absolus de leurs immeubles. Les muni- 
cipes aimaient mieux l'annexion complète , avec ses charges et 
ses avantages présents et futurs, certains et possibles, que l'an- 
nexion purement formelle à la cité romaine; ils renonçaient 
sans peine à leurs coutumes particulières et à leur ancien droit 
local. 

Les empereurs furent prodigues , envers les cités de la Pro- 
consulaire , des titres de municipe et de colonie. A la fin du 



340 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

troisième siècle , il n'y avait presque plus de cités pérégrines 
dans cette région de l'Afrique. Bien souvent , sans doute , la 
concession de l'un ou l'autre de ces privilèges fut une récom- 
pense. Ulpien raconte que plusieurs cités reçurent le droit ita- 
lique per belli civilis occasionem , ou bien ob belli civilis mérita ; 
elles s'étaient probablement déclarées pour Septime Sévère 
dans sa lutte contre Pescennius Niger et Glodius Albinus (1). 
Hadrien avait accordé le jus coloniae à sa patrie Italica ; il est 
permis de supposer que Septime Sévère obéit au même senti- 
ment, lorsqu'il dota au jus Italicum la colonie de Leptis magna, 
où il était né (2). 

Outre ces raisons personnelles, le gouvernement impérial 
paraît avoir suivi à l'égard des cités provinciales une politique 
générale et constante. Les civitates, sans être officiellement de 
constitution romaine, s'efforçaient néanmoins de modeler leur 
organisation municipale sur celle des municipes ou des colo- 
nies. Leurs magistrats s'appelaient sufetes, magistratus, unde- 
cimprimi ; mais auprès d'eux existait une assemblée de décu- 
rions, qui votait des décrets ; la formule Décréta Decurionum, 
abrégée, suivant l'usage , en DD, se lit fréquemment sur des 
textes où il est fait mention de magistratures pérégrines (3). Il 
n'est pas rare non plus que l'on trouve des decuriones, un ordo 
decurionum, une curia nommés sur des textes épigraphiques 
certainement antérieurs à la transformation de la ville péré- 
grine en cité de constitution romaine (4). Enfin, les habitants 
des civitates adoptèrent même, pour leurs magistratures locales, 
l'institution si curieuse de la summa honoraria ou légitima (5). 
En réalité , avec le nom de municipe , les civitates recevaient 
donc bien plutôt un titre nouveau qu'une constitution vraiment 
nouvelle. Le plus souvent, elles s'étaient donné d'avance, dans 
ses grands traits et dans ses lignes principales , l'organisation 
administrative des municipes. 

(1) Digeste, L, 15, g 1, 

(2) Id., ibid., g 8. 

(3) C. /. L., VIII, 797; Suppl, 12004, 12036, 12228 (?), 12248, 12286, 14791, 
14875. 

(4) Par exemple, à Mactaris : C. I. L., VIII, SuppL, 11798; — à Uzappa : 
W., ibid.. SuppL, 11924, 11929, 11933; — à Apisa Majus : id., ibid., 777; — 
à Giufis : Bulletin archéologique du Comilé, ann. 1893, p. 206, n* 5; p. 207, 
n« 6; — à Thignica: CI. L., VIII. SuppL, 15205(?); — à Thugga : id.,ibid., 
1479, 1494, 1495; SuppL, 15529; — à Agbia : id., ibid., 1548. 

(5) C. I. L., VIII, SuppL, 12006, 14791, 14875 (Vazis Sarra, H' Debbik, 
Cbidibbia). 



I 



LES DIVERS TYPES DE CITÉS ROMAINES. 341 

De leur côté, les municipes n'attendaient pas toujours d'avoir 
été transformés en colonies pour abandonner leur ancien droit 
coutumier. Aulu-Gelle nous apprend que dans la plupart des 
municipes ce droit coutumier, héritage d'un passé souvent loin- 
tain, était devenu obscur ou même était tombé dans l'oubli : 
« ...quia obscura obliterataque sunt munie ipiorum jura, quibus uti 
jam per ignorantiam non queunt (1). » De là pour eux la néces- 
sité de recourir au droit romain. Lorsqu'un municipe agissait 
ainsi, il devenait spontanément j9o;)7</ws fundus (2). Or, l'une des 
conséquences de l'érection d'un municipe en colonie était d'en 
soumettre tous les citoyens au droit romain ; il arrivait souvent 
que le fait fût accompli avant d'être en quelque sorte légale- 
ment reconnu. A ce point de vue donc , ce que les municipes 
demandaient au gouvernement impérial, c'était moins un privi- 
lège vraiment nouveau que le droit de désigner par son nom 
officiel la condition juridique qu'ils avaient eux-mêmes choisie 
de leur plein gré. 

Le développement progressif et continu du régime municipal 
dans l'Afrique romaine ne fut pas l'œuvre exclusive de Rome; 
dans sa vivante complexité, il fut dû à l'incessante collaboration 
des vainqueurs et des populations conquises. La cité romaine 
fut le modèle idéal dont les villes de la province cherchèrent de 
plus en plus à se rapprocher ; à mesure que les diverses étapes 
de cette marche furent franchies, le gouvernement romain ré- 
compensa, par les titres de municipe et de colonie, les efforts 
spontanés des anciennes communes pérégrines. 

La première atteinte fut portée à cette politique par la pro- 
mulgation de la Constilutio Antonina, qui donnait le droit de cité 
romaine à tous les habitants libres de l'empire. Il ne paraît pas 
douteux que l'intention de Caracalla ait été surtout, sinon 
uniquement, d'augmenter le nombre des testaments, legs, dona- 
tions et fidéicommis atteints par l'impôt du vingtième sur les 
successions, et par là même d'augmenter le rendement de cet 



(1) Il ne faut pas entendre ici parjura municipiqrum la condition poli- 
tique et administrative des municipes et en conclure qu'on ne savait plus 
au deuxième siècle ce que c'était qu'un municipe. Les jura municipiorum 
ne sont pas autre chose que les anciennes Coutumes des villes provinciales, 
dont le gouvernement impérial avait laissé aux municipes le libre usage 
dans les limites de la cité. 

(2) A. Houdoy, Le di-oit municipal, p. 58-59. C'est là ce qui ressort enco/e 
très clairement du texte d'Aulu-Gelle : « Neque xilla populi Ronîani legs 
aslricli, quum nunquam populus eorum fundus faclus est. » 



342 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

impôt. Examinons toutefois quelle a pu être l'influence de cette 
constitution sur les progrès du régime municipal. Seul le statut 
personnel des individus libres qui habitaient les cités pérégrines 
fut modifié : ils devinrent citoyens romains ; mais leurs patries 
ne furent pas du même coup transformées en municipes. En 
droit, la Constilulio Antonina n'entraînait pas la disparition des 
anciennes institutions municipales conservées par les villes pé- 
régrines ; en fait, plusieurs communes africaines étaient encore 
civitates au troisième siècle, ou ne furent élevées au rang de 
municipes qu'après Caracalla : telles Siagu (1), Missua (2), 
Gales (.3), Znccharis (4), fepelte (5), Abbir Cella (6), Giufls (7), 
Uzappa (8). La réforme du fils de Septime Sévère n'atteignit pas 
le droit ou la condition du sol plus que la constitution munici- 
pale : au fond, ce ne fut qu'une mesure financière. 

Par ses effets directs et immédiats, la Constilulio Antonina ne 
pouvait donc guère compromettre la prospérité de la vie muni- 
cipale ; mais l'idée qu'elle traduisait était grosse de conséquen- 
ces funestes. Jusque-là, les empereurs s'étaient bien gardés de 
distribuer en bloc dans tout l'empire des privilèges ou des 
droits spéciaux; ni les municipes, ni les colonies n'avaient été 
créés, pourrait-on dire, par fournées. Le droit de cité romaine 
avait été, dans les villes pérégrines, accordé individuellement 
et non à tous les habitants d'un seul coup. La politique du gou- 
vernement impérial avait été sagement et prudemment progres- 
siste ; elle s'était toujours efforcée de mettre la forme et les 
titres d'accord avec le fond et la réalité; surtout, elle n'avait 
jamais procédé par réformes générales ; elle avait, en toute cir- 
constance, tenu le plus grand compte des situations particuliè- 
res. Dans cet empire, où tout paraissait si puissamment con- 
centré entre les mains de l'empereur, l'organisation et la vie 
municipale étaient loin d'être uniformes. Ce n'était pas du cen- 
tre unique qu'elles émanaient; elles sortaient pour ainsi dire 
du sol ; elles variaient d'une province à l'autre , d'une cité à la 



(1) c. /. L., VIII, 966. 

(2) Id., ibid., 989. 

(3) /d., ibid., 757. 

(4) M., ibid., Supr>l., 11199. 
(6) /d., ibid., Suppl., 122ijO. 

(6) Id., ibid., 814 = SuppL, 12344. 

(7) Bulletin archéologique du Comilé, ann. 1893, p. 204, n* 3; p. 206, n*5; 
p. 207, n* 6. 

(8) C. /. L., VIII, SuppL, 11933. 



LES DIVERS TYPES DE CITÉS ROMAINES. 343 

cité voisine, suivant les conditions géographiques et les cir- 
constances historiques. 

La Constitutio Antonina fut la première en date de ces mesu- 
res d'ensemble qui tendirent à détruire toute initiative, à para- 
lyser toute activité dans les provinces. Avec elle commence 
l'intervention perpétuelle du gouvernement central; avec elle 
aussi le nivellement aveugle et stérile des éléments si nom- 
breux et si variés dont se composait l'empire. Cette politique 
nouvelle s'affirma de plus en plus pendant le troisième siècle; 
dans l'Afrique romaine, elle atteignit son apogée et produisit 
tous ses résultats au quatrième siècle, après la tétrarchie et 
Constantin. 




CHAPITRE IV. 

LE RÉGIME MUNICIPAL DANS l'aFRIQUE ROMAINE. SON CARACTÈRE. 

SON APOGÉE. 

L'histoire municipale de l'Afrique romaine n'a été, dans les 
précédents chapitres, observée et étudiée que du dehors, pour 
ainsi dire. Je me suis efforcé de montrer comment et par l'effet 
de quelles causes avaient été réunies pendant deux siècles tou- 
tes les conditions nécessaires aux progrès et à la prospérité de 
la vie urbaine; j'ai tenté de déterminer quelle avait été, dans 
cette œuvre , la part de Rome ; sous quelle forme , dans quel 
sens et dans quelle mesure s'était produite l'intervention du 
gouvernement impérial. Il me reste maintenant à pénétrer dans 
l'intérieur des cités; à saisir, s'il est possible, le développe- 
ment interne du régime municipal, à en disf.inguer les différents 
organes et à en retracer l'évolution générale jusqu'à la fin du 
troisième siècle. 

En Afrique, comme dans beaucoup de provinces, l'unité admi- 
nistrative était la commune. Chaque commune ne se composait 
pas seulement du terrain sur lequel la ville elle-même était 
construite; outre le centre bâti, elle comprenait un territoire 
plus ou moins vaste, dont les limites étaient officiellement dé- 
terminées et marquées par des bornes (1); le nom de la cité 
s'appliquait aussi bien à ce territoire qu'à la ville proprement 
dite. 

La superficie des communes africaines était très variable. 
Restreinte dans les régions où la vie municipale s'était le plus 
brillamment épanouie et où les villes s'étaient multipliées, elle 



(1) Carton, Découvertes archéologiques el épigraphiques faites en Tuni- 
sie (région de Dougga), n* 70 : Ex auclorilate et senlentia Imp. Caesaris 
T. Aeli Antonini Aug. PU determinatio facta publica Mustitanorum. 



LE RÉGIME MUNICIPAL DANS l'aFRIQUE ROMAINE. 345 

atteignait, au contraire, des proportions considérables sur les 
plateaux du centre et au sud de la province. Si, dans les bassins 
de rO. Khalled, de l'O. Miliane et de l'O. Mahrouf les cités 
n'étaient distantes les unes des autres que de quelques milles 
romains; si dans la vallée moyenne de la Medjerdah, Thubur- 
nica, Simittbu, Thunusuda, Bulla regia se succédaient en 
moins de vingt milles (environ trente kilomètres), le territoire 
de Sicca Veneria s'étendait, au contraire, à plus de dix milles 
autour du centre urbain dont il portait officiellement le nom (1); 
pendant longtemps , Ammaedara et Thelepte furent les chefs- 
lieux de véritables provinces (2) , et de Tacape à Capsa ou de 
Thaenae à Sufetula, les routes ne traversaient, sur un dévelop- 
pement de près de cent milles, que trois ou quatre cités (3). 

Dans toutes les communes, la ville, le centre bâti était le vé- 
ritable foyer de la vie collective ; là se dressaient le théâtre, 
l'amphithéâtre, la basilique, tous les édifices dans lesquels les 
habitants se réunissaient, soit pour traiter leurs affaires, soit 
pour assister aux fêtes et aux cérémonies ; là se trouvait le fo- 
rum, bù se tenaient les comices, les assemblées populaires et le 
marché ; là siégeait le sénat municipal dans la curie le plus sou- 
vent voisine de la place publique. On a souvent constaté, non 
sans étonnement, que des théâtres et des amphithéâtres de 
grandes dimensions avaient été construits dans maintes cités, 
dont les ruines sont aujourd'hui peu étendues, et qui ne parais- 
sent pas avoir été très peuplées. Après avoir décrit les nom- 
breux monuments dont les ruines marquent l'emplacement de 
Thuburnica, MM. Carton et Chenel remarquent « qu'on ne ren- 
contre que très peu de débris d'habitations. Celles-ci, construites 
certainement en petit appareil, ont disparu, comme il est arrivé 
presque partout ; néanmoins le nombre ne paraît pas en avoir 
été jamais considérable (4). » Cette disproportion apparente tient 
à ce que la population des cités, loin d'être toute groupée et 
concentrée dans la ville, était au contraire répandue sur tout le 
territoire environnant. Théâtre, amphithéâtre, basilique, forum 
avaient été bâtis et disposés non pour les seuls habitants du 
centre urbain, mais pour tous ceux qui résidaient dans les li- 
mites de la commune. 

([) Le Castellum Ucubilanum, qui dépendait de Sicca, en était éloigné 
de douze milles à vol d'oiseau : C. /. L., VIII, SuppL, 15667, 15669. 

(2) Voir plus haut, liv, III, ch. ii, p. 317-318. 

(3) Table de Pculinger; Itinéraire d'Anlonin. 

(4) Bulletin archéologique du Comilé, ann. 1891, p. 173 {Thuburnica). 



346 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

La commune africaine , sous l'empire , ne se réduisait donc 
pas à une agglomération d'édifices et de maisons; c'était une 
véritable circonscription territoriale. Hors du centre bâti , des 
bourgades, des hameaux, de simples fermes étaient dispersés à 
travers la campagne , ici dans la plaine , là sur le flanc des co- 
teaux. Les villages ruraux se nommaient vici, pagi, castella (1); 
les grandes propriétés isolées , les fermes , les domaines privés 
habités soit par leurs propriétaires, soit par des travailleurs 
libres ou esclaves, s'appelaient fundi ou praedia (2). 

Il ne subsiste pas moins de vestiges de ces bourgades , de ces 
hameaux et de ces fermes , que des villes proprement dites au- 
tour desquelles ils étaient groupés. Ici, des pans de murs ébou- 
lés, dont les indigènes du douar voisin ont fait un marabout, ef 
au milieu desquels ils accumulent des loques , des tessons , des 
bouts de chandelle à demi-consumés ; là , des fondations encore 
parfaitement visibles à fleur de sol; plus loin, quelques colon- 
nes de pierre, debout ou couchées, prés desquelles parfois s'ar- 
rondit la voûte brisée d'une citerne ; ailleurs encore, un barrage, 
une conduite maçonnée, un réservoir, destinés jadis à faciliter 
l'irrigation d'une propriété ou à assurer l'alimentation de la 
ferme voisine en eau potable ; au flanc d'une colline, des ruines 
plus étendues, couronnées par un fortin d'époque byzantine; 

(1) Cires romani qui vico Hateriano morantur, sur le territoire de Thi- 
bica ou sur celui d'Apisa Majus {Bulletin nrchéologique du Comité, ann. 1893, 
p. 230, n° 100) ; cf. les vici mentionnes par la Table de Peutinger : vicus 
Augusti, sur la route de Carthage à Hippo regius par l'intérieur des terres; 
Vina vicus, entre Carthage et Hadrumète, non loin de Siagu; vicus Ge- 
m.ellae, entre Thelepte et Capsa; Avida vicus, Sassura vicus, entre Hadru- 
mète et Thysdrus. — Les documents épigraphiques révèlent l'existence de 
plusieurs pagi : le pagus Mercurialis Veteranorum^ Medelitanorum. , entre 
Giufis et Uthina, sans que l'on puisse exactement savoir s'il était rattaché 
à l'une ou à l'autre de ces deux cités (C. /. L., VIII, 885); Aubuzza, qui pa- 
raît bien n'avoir été qu'un pagus de Sicca Veneria (id., ibid., Suppl., 
16367, 16368); le pagus Thunigabensis, au nord de Vaga (id., ibid,, Suppl., 
14445; le pagus Thac{ensis), & l'est d'Agbia (Carton, Découvertes..., n° 92). 
On verra plus loin le sens différent et plus général que je crois devoir 
attribuer au mot pagus dans les expressions : pagus et civitas Thuggen- 
sis, pagus et civitas Agbiensis. — Enfin, nous connaissons plusieurs 
castella, entre autres le Castellum Ucubitanum., qui dépendait de Sicca 
Venoria (C. /. L., VIII, Suppl., 15669, 15721, 15722, 15726, 17327?); avant 
d'.ôtre une cité, Sufes fut un castellum (C. /. L., VIII, 11427), mais ici le sens 
du mot cas(e/{um est plus voisin de son étymologie. 

(2) C. /. L., VIII, Suppl., 11735, 11736; Bulletin archéologique duComité, 
ann. 1892, p. 486, n» 2. — C. /. L., VIII, Suppl., 14457; Carton, Découvertes.., 
n" 158, 447. 




LE RÉGIME MUNICIPAL DANS l'aFRIQUE ROMAINE. 347 

près d'une source, dans un jardin de figuiers de Barbarie, des 
pierres de taille, des cippes funéraires sur lesquels se lisent des 
inscriptions , quelquefois un bloc de marbre qui provient d'un 
édifice public : tels sont les restes antiques que plusieurs voya- 
geurs ont rencontrés, pour ainsi dire, à cbaque pas, dans main- 
tes régions de la Tunisie (1). 

Le centre bâti et le territoire qui l'entourait étaient insépara- 
bles dans les cités de constitution romaine, c'est-à-dire dans les 
municipes et les colonies. Citadins et habitants de la campagne 
étaient inscrits dans la même tribu (2) ; une seule assemblée 
municipale gérait les affaires, administrait les intérêts des uns 
et des autres; les décurions ne résidaient pas tous au chef-lieu 
de la commune ; quelques-uns d'entre eux étaient domiciliés 
soit dans les villages d'alenlour, soit même dans leurs domai- 
nes ruraux (3). Si, dans une certaine mesure, les pagi et les 
castella , épars sur le territoire d'un municipe et d'une colonie , 
jouissaient de quelque indépendance et possédaient quelque 
initiative , par exemple pour élever des monuments et des sta- 
tues (4) ; si, d'autre part, les seniores des castella et les magistri 
des pagi n'étaient pas privés de toute compétence administra- 
tive, la commune tout entière n'en était pas moins soumise, 
dans les limites de l'autonomie municipale, à la juridiction et à 
l'autorité des magistrats urbains, les duumvirs et les édiles. 
Quelque vaste que fût son territoire, quelque nombreux que 
fussent les villages groupés autour du centre bâti, un municipe, 
une colonie n'était, au regard du gouvernement central , qu'un 
seul élément considéré comme un être collectif, par conséquent 
indivisible. 

Cette unité semble n'avoir été introduite dans certaines villes 
de l'Afrique impériale qu'avec la constitution romaine. Avant 
d'être des municipes, quelques cités pérégrines étaient évidem- 
ment formées de deux parties juxtaposées sur le sol , mais res- 



(1) Voir en particulier : Bulletin archéologique du Comité, ann. 1891, 
p. 207 et suiv. (Carton, Essai de topographie archéologique de la région de 
Souk el Arba); Carton, Découvertes archéologiques et épigraphiques en 
Tunisie [région de Dougga), en particulier pages 59 et suiv. — J'ai pu moi- 
même observer aux environs do Simitthu une foule de ruines analogues. 

(2) Voir, par exemple, les inscriptions trouvées autour de Simitthu, de 
Mustis, de Sicca Veneria, d'Ammaedara, de Thelepte. 

(3) C. /. L., VIII, 216; SuppL, 15669. 

(4) C. i. L., VIII, SuppL, 14445; 15666, 15667, 15669; 15721, 15722; 16367; 
17327. 



348 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

tées distinctes Tune de l'autre, la ville proprement dite et la 
campagne. Cette dualité, dont seules les inscriptions nous ont 
révélé l'existence, y apparaît sous plusieurs formes. Quelques 
textes épigraphiques contiennent les expressions : pagus et civi- 
tas (1), utraque pars civitatis (2). Il en résulte que la ville et la 
campagne, le plus souvent réunies en fait, ne constituaient ce- 
pendant pas en droit un élément unique , qu'elles étaient sépa- 
rables et qu'elles pouvaient ne pas agir de concert. 

C'est ce que prouvent d'autres documents. Ici, en effet, est 
mentionnée une double assemblée municipale, uterque ordo; là 
sont cités des patroni pagi, qui ne sont pas en même temps pa~ 
troni civitatis ; là enfin soit le pagus, soit la civitas ou les cives, 
sont nommés seuls (3). 

Ailleurs, une seule et même commune semble avoir porté un 
double nom. Sur une inscription trouvée à H"" Bichga, on lit : 
Civitas Rir. Aq. Sacar. (4) , et sur plusieurs textes découverts au 
même endroit : Municipium Bisicense (5). De même, dans la val- 



(1) Dccuriones pagi et civitatis : C. /. L., VIII, 1548 (Agbia); — Patronus 
pagi et civitatis : C. /. t., VIII, 1494; Suppl., IbblO (Thugga); pagus et ci- 
ves : id., ibid., 1482 (Thugga); pagus et civitas : id., ibid,, 1494; Bulletin 
archéologique du Comité, ann. 1892, p. 154-155 (Numiulis); Dullelin de la 
Société d'Oran, ann. 1893, p. 173, 174 (Thugga). 

(2) C. I. L., VIII, 1419 = Suppl., 15212 (Thignica). 

(3) C. 7. L., VIII, 1478, 1479, 1495; Suppl., 15519, 15529; Bulletin archéo- 
logique du Comité, ann. 1892, p. 154-155; Bulletin de la Société d'Oran. 
ann. 1893, p. 173; Carton, Découvertes..., n' 530. — Le plus important de 
tous ces textes est la dédicace du Capitole de Numiulis :«.... Memmius 
Pecuarius Marcellinus, cum suo et L. Memmii Marcelli Pecuariani , decu- 
rionis civ{itatis), flaminis divi Ncrvae désignait, filii sui, nomine lemplum 
Capitoli liberalitate sua faciendum ex seslertiis XX millia n{ummum) 
patriae suae pago et civitati Numiulilanae promisisset, et ob honorent fla- 
moni Juniae Saturninae uxoris suae ex decreto utriusq(ue) ordinis ses- 

tertium IV millia n{ummum) in id opus proc , multiplicala pecunia 

solo suo exlruxit et marmoribus et statuts omniq{ue) cultu exornavit 
itemq{ué) dedicavit; ob quam dedicationem decurionibus utriusq{ue) ordi- 
nis sportulas... dédit. » On y voit : 1° que le pagus et la civitas de Numiulis 
ne formaient qu'une cité, puisque Memmius Pecuarius appelle les deux en- 
semble sa patrie ; 2* que deux assemblées municipales , dont les membres 
étaient également des décurions, coexistaient dans cette cité; 3° que le fils 
de Memmius Pecuarius n'était décurion que de la ville, décurie civitatis. 

(4) C. /. L., VIII, Suppl., 12286. 

(5) Id. , ibid., Suppl., 12296, 12301. — Il n'y a pas lieu do penser que le 
nom do Bisica ait été artificiellement importé dans le pays par le gouver- 
nement impérial, lorsque la cité fut transformée en municipe; ce nom est 
bien indigène; il figure sur l'épitaphc d'un certain Zopyrus, Tironis filius, 
qui fut l'un des undecimprimi de la ville, et qui vivait, par conséquent, à 




LE REGIME MUNICIPAL DANS l'aFRIQUE ROMAINE. 349 

lée de l'O. Mahrouf , les habitants du Municipium Furnitanum 
paraissent s'être appelés les Limisenses (1). 

Puisque cette dualité interne n'apparaît que dans les cités 
pérégrines, il n'est point douteux qu'elle y fût un legs du passé. 
Aucun document ne permet d'en indiquer l'origine avec une 
certitude scientifique ; mais on voudra peut-être accorder quel- 
que vraisemblance à l'hypothèse suivante. Les villes africaines, 
qui portaient encore au début du deuxième siècle le titre de ci- 
vitas, n'étaient point de création romaine ; elles avaient été fon- 
dées avant que Rome eût pris possession du territoire de Car- 
thage et du royaume numide : l'inscription punico-libyque de 
Thugga, les textes de Bisica et de Furnis qui mentionnent des 
suffètes en font foi et démontrent en même temps que la plupart 
de ces villes avaient été des centres puniques avant de devenir 
des cités romaines. Aristote, on l'a vu plus haut, a défini en 
quelques mots le véritable caractère des colonies carthaginoises, 
groupes de citoyens pauvres que la métropole africaine instal- 
lait en pays étranger (2). La constitution municipale de ces 
villes était modelée sur celle de Carthage elle-même ; mais le 
territoire qui les environnait était occupé par des Libyens moins 
sédentaires, inaccoutumés à la vie urbaine, considérés et traités 
plutôt comme des sujets que comme des alliés ; de là naquit peut- 
être , dans les régions où pénétra la domination carthaginoise, 
une séparation politique, je dirais presque une opposition entre 
la ville proprement dite, habitée par les colons puniques, et la 
campagne, où vivaient surtout des indigènes, entre la civitas et 
le pagus. Ces deux éléments, juxtaposés mais non fondus, ne 
furent pas toujours désignés par un seul et même nom. En exa- 
minant de près les textes trouvés dans les ruines de Bisica, on 
y lit, d'une part, que la Civitas Rir. Aq. Sacar. était administrée 
par des suffètes, et, d'autre part, qu'il existait chez les Bisicenses 
des undecimprimi. Or, si la fonction qu'exerçaient les suffètes 
était une magistrature municipale d'origine punique , les unde- 
cimprimi sortaient, au contraire, des tribus numides (3). Il sem- 



une époque où Bisica n'était pas encore une commune de constitution ro- 
maine : C. I. L., VIII, Suppl., 12302. 

(1) C. I. L., VIII, Suppl. , 12036, 12039. 

(2) Voir liv. I, chap. m, p. 51. 

(3) Deux textes le prouvent; C. I. L. , VIII, Suppl., 12331 : Gent Bac- 
chuiana templum sua pecunia fecerunt id{emque) dedic{averunt) ; Candi- 
dus Balsamonis f{iliu8) ex XI primis amplius spatium in quo templum 



350 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

l)le donc que sur le territoire du futur municipe romain de Bi- 
sica une ancienne colonie carthaginoise et une peuplade libyque 
aient vécu côte à côte jusqu'au second siècle de l'ère chrétienne, 
sans se fondre en une seule et môme civitas. Cette fusion n'eut 
lieu qu'au moment où ce territoire fut érigé en cité romaine. 
Mais alors la nouvelle commune ne prit pas le nom de l'an- 
cienne ville punique : aux lieu et place de la Civitas Rir. Aq. 
Sacar. et du pagus des Bisicenses fut constituée le Municipium Bi- 
sicense; de même sur les bords de l'O. Mahrouf, tandis que des 
suffètes avaient administré la cité des Limisenses, les duumvirs 
furent les magistrats du Municipium Furnitanum. Le plus ancien 
centre bâti semble avoir été destitué de son rang, déchu de son 
titre de chef-lieu de la circonscription. 

Quoi qu'il en soit de cette conjecture et de ces remarques, il 
n'en reste pas moins certain que, sous l'empire, existaient en- 
core, en divers points de la province, des civitates composées de 
deux éléments différents souvent unis en fait, mais quelquefois 
séparés et toujours séparables. 

La commune, constituée par un centre bâti et par un terri- 
toire plus ou moins étendu couvert de villages , de hameaux et 
de fermes, était, en Afrique, à l'époque romaine, la véritable 
unité territoriale et administrative, quels que fussent d'ailleurs 
d'une part la constitution municipale , d'autre part le caractère 
des liens qui unissaient la ville et la campagne. Dans le sud 
de la province, la plupart des communes avaient été fondées par 
Rome, et c'était le gouvernement impérial qui avait surtout pré- 
paré et provoqué le passage de la vie nomade à la vie sédentaire, 
la transformation des anciennes nationes ou gentes en véritables 
cités. Les villes delà côte étaient d'origine phénicienne et puni- 
que; depuis longtemps, la vie municipale y était née, et c'est là 
ce qui explique pourquoi la plupart des ports de la Proconsulaire 
devinrent de très bonne heure, pendant le premier ou au début 
du second siècle, des municipes et des colonies (1). Plus jeunes 



fieret donavil. — 7d., ibid., 7041 : Florus Labeonis filius princeps et unde- 
cimprimus gentis Sardidum (ou Safoidum). 

La première de ces deux inscriptions est datée du règne d'Antonin le 
Pieux; la seconde a été rédigée sous Septimo Sévère; néanmoins, les gentes 
dont il y est question étaient certainement des tribus numides qui avaient 
conservé leur antique organisation et qui n'étaient pas encore nées à la vie 
municipale. 

(1) Par exemple, Hippo Diarrhytus, Utique, Carthage, Curubis, Neapolls, 
Hadrumetum, Tbaenae, Tacapc (?), Sabrata, Oea, Leptis magna. 



LE RÉGIME MUNICIPAL DANS l'aFRIQUE ROMAINE. 351 

sans doute, mais elles aussi de création punique, étaient cer- 
taines villes de l'intérieur, situées dans les bassins de l'O. Mi- 
liane et de rO. Mahrouf, ou à peu de distance du littoral, telles: 
Apisa majus, Thibica, Thaca, la civitas Rir. Aq. Sacar., Avitta 
Bibba, Tepelte, la cité des Limisenses, Siagu, dont les magis- 
trats municipaux portaient encore , sous l'empire , le titre car- 
thaginois de suffète (1). Enfin, d'autres communes, peu nom- 
breuses il est vrai, semblent n'avoir été que d'anciennes tribus 
libyques devenues sédentaires et fixées soit dans un centre bâti, 
soit autour de ce centre ; c'était le cas, par exemple, pour une 
petite ville , voisine de Carthage , dont on ignore le nom anti- 
que (2) , pour la cité dont les ruines se voient au lieu dit H"" 
Debbik (3), pour Chidibbia (Slouguia) (4) et pour Vazisa Sarra (5), 
où des undecimprimi sont encore mentionnés à la fin du 
deuxième et au commencement du troisième siècle, sous Com- 
mode et sous Caracalla. 

Le régime municipal de la province Proconsulaire n'était 
donc pas absolument uniforme. Au lendemain de la conquête, 
Rome n'effaça pas toute trace du passé et, dans plusieurs villes, 
les institutions municipales trahissaient encore, sous les Sévè- 
res, l'origine punique ou libyque de la cité. Toutefois, si l'on 
ne tient pas compte des différences de nom ou de détail, il est 
facile de reconnaître dans toute commune africaine, à l'époque 
impériale , les trois principaux organes politiques et adminis- 
tratifs de toute cité grecque et romaine : une assemblée du peu- 
ple, un sénat municipal, des magistrats, populus, ordo ou senatus, 
magistralus, magistralus annuales , su fêtes, duuminr'i, aediles, 
quaestores (6). 



(1) Apisa majus : C. /. L., VI, 4921 ; Thibica : C. /, L., VIII, 765 = Suppl., 
12228; Thaca : ici., ibid , Suppl., 11193; Civitas Rir. Aq. Sacar. : id., ibid., 
Suppl., 12286; Avitta Bibba: id., ibid., 797; Tepolte : id., ibid., Suppl., 12248; 
la cité des Limisenses : id., ibid., Suppl., 12036; Siagu : C. /. L., V, 4922. 

(2) C. /. L., VIII, Suppl., 14755. 

(3) Id., ibid., Suppl., 14791. 

(4) Id., ibid., Suppl., 14875. 

(5) Id.. ibid., Suppl, 12006, 12007. 

(6) Quant aux undecimprimi , leurs attributions et la nature de leur 
charge ne se dégagent pas avec une clarté suffisante des textes qui les men- 
tionnent. Etaient-ils de vrais magistrats, ou leur réunion formait-elle un 
conseil? Ici, Vundecimprimatus est appelé un honos, une charge honori- 
fique, que décerne le sénat municipal (C. /. L., VIII, Suppl. , 12006, 14791), 
et l'on paye, pour en être revêtu, une summa honoraria {id.. ibid., Suppl., 
14791, 14875); là, il semble rapproché du flamonium perpetuum {id., ibid., 



352 



LES CIT^-S ROMAINES DE LA TUNISIE. 



Je n'ai pas cà répéter ici ce qui a été déjà maintes et mainte 
fois (lit et écrit sur le rôle des comices municipaux et de las 
semblée des décurions, sur les attributions des magistrats, en 
un mot sur la constitution municipale des cités romaines (1); 
mais il me parait nécessaire de rechercher quelle a été l'histoire 
du régime municipal dans l'Afrique impériale , et s'il est vrai 
que, dès la fin du second siècle de l'ère chrétienne, il ait subi la 
transformation et soit tombé dans la décadence dont ont parlé 
presque tous les savants modernes, en les présentant comme des 
phénomènes généraux et communs à toutes les provinces de 
l'empire (2). 

Est-il vrai que, dans les municipes et les colonies de ce pays, 
l'assemblée du peuple, le populus, ait disparu de très bonne 
heure ? 

Est-il vrai qu'un siècle avant Dioclétien, le décurionat y soit 
devenu héréditaire , et que les décurions n'aient plus été consi- 
dérés que comme des contribuables à exploiter, toujours prêts à 
fuir la curie ? 

Est-il vrai que toute autonomie et toute initiative aient été 
enlevées, dès le deuxième siècle, aux magistrats municipaux 
par l'institution des curatores reipublicae, véritables agents de 
l'autorité centrale ? 

Telles sont les trois questions que je me pose ici. 

Il me semble inutile de m'arrêter aux documents qui témoi- 
gnent de l'existence et de l'activité du populus dans plusieurs 
cités africaines au premier siècle de l'empire (3) ; beaucoup plus 
importants sont, à mes yeux, les textes épigraphiques plus ré- 
cents. Il en est, parmi eux, qui portent en eux-mêmes leur date 
exacte; quant aux autres, il est souvent possible d'en détermi- 
ner l'âge approximatif. Ces textes démontrent que l'assemblée 
des citoyens se réunissait dans maintes communes de l'Afrique 
romaine à la fin du troisième et même au quatrième siècle : à 



I 



SuppL, 14755), D'autre part, à Vazis Sarra, on trouve à la même époque 
des undecimprimi , des magistrats annuels et des décurions (C. /. L., VIII, 
SuppL, 12004, 12006). Les undecimprimi ne peuvent donc être assimilés ni 
aux membres de l'assemblée municipale, ni aux premiers magistrats de la 
commune. 

(1) Voir surtout J. Marquardt, op. cit., trad. française, p. 176-290, et les 
notices bibliographiques très complètes des pages 177, 200, 269. 

(2) Cette théorie est résumée dans Boucbé-Leclercq, Manuel des Instilu- 
tions romaines, p. 182 et 185-187. 

(3) C. I. L., y, 4922 (Siagu); id., VIII, 68 (Qurza); id., ibid., 698 (Chusira). 



LE RÉGIME MUNICIPAL DANS l'aFRIQUE ROMAINE. 353 

Sicca Veneria, les Coloni Coloniae Juliae Veneriae Cirtae novae 
Siccae élèvent une statue à l'empereur Gallien, fils de Valérien, 
du vivant de son père, c'est-à-dire entre 253 et 268 (1); à Semta 
(H"" Dzemda), petit municipe voisin des monts Zaghouan et 
Djoukar, les habitants décernent oflTiciellement {publiée) le même 
honneur au César Constance Chlore (2); à Gighthis, le sénat 
municipal et l'assemblée du peuple {ordo populusgue) expriment 
sous la même forme leur reconnaissance envers un certain 
T. Archontius Nilus, vir perfectissimus, praeses et cornes provin- 
ciae Tripolitanae (3) ; or, la Tripolitaine ne devint une province 
distincte qu'à la fin du troisième siècle ; à Sua, sur le penchant 
des montagnes qui dominent la rive gauche de la basse Med- 
jerdah, les Municipes Suenses protestent de leur fidélité et de 
leur dévouement à l'empereur Julien (4) ; c'est également au 
quatrième siècle que les habitants de Missua, ville de moyenne 
importance, située sur la côte orientale du golfe de Carthage, 
prétendent transmettre jusqu'à la postérité la plus reculée le 
souvenir des nombreux services que leur a rendus leur compa- 
triote Flavius Arpacius (5). 

Sicca Veneria, Semta, Gighthis, Sua et Missua étaient des 
cités fort éloignées les unes des autres; Sicca Veneria avait été 
érigée en colonie par Auguste; Semta et Gighthis étaient cer- 
tainement des municipes, et Sua avait peut-être reçu la même 
constitution; Missua, dont les citoyens étaient encore appelés 
cives au quatrième siècle, portait sans doute à celte époque le 
titre de civitas. Ces villes n'avaient donc, pour ainsi dire, aucun 
caractère commun, et l'on ne peut guère admettre qu'elles aient 
fait partie d'un groupe privilégié. Si rassemblée du peuple était 
convoquée et agissait officiellement, au troisième et au qua- 
trième siècle, dans les unes et dans les autres il me parait légi- 
time d'en conclure qu'aucune mesure générale n'avait été prise 

(1) c. I. L., VIII, 1632. 

(2) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1893, p. 222, n° 50. 

(3) C. I. L., VIII, Suppl., 11031. 

(4) Bulletin archéologique du Comité, ann. 1893, p. 226. 

(5) C. /. L., VIII, 989. — Voir aussi les inscriptions qui proviennent de 
Vina : id., ibid., 958; de Curubis : id., ibid., Suppl., 12453; de Giufis : id., 
ibid., 866; de Gighthis : id., ibid., Supp/., 11034. 11039, 11040, 11044; de Sus- 
tris : Carton. Découvertes..., n" 559 et peut-être .557; et d'il' Bedd : id., 
ibid., Suppl., 14372. Ces textes nomment en toutes lettres le populus ; mal- 
heureusement, il n'est pas possible de reconnaître avec précision les dates 
de tous ces documents. Seules, les inscriptions de Vina, de Sustris et de 
Oiufiis peuvent être attribuées avec certitude au troisième siècle. 

T. 23 



354 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

contre elle dans les cités africaines, qu'aucun édit, qu'aucun 
rescrit impérial ne l'avait supprimée. 

Quelles en étaient alors les attributions? Est-il permis de 
croire qu'elle avait conservé et qu'elle exerçait encore ses droits 
électoraux? Une constitution du Code Théodosien, promulguée 
en l'année 326 (1), nous apprend qu'à cette date les magistrats 
municipaux étaient encore nommés en Afrique par le suffrage 
populaire, suivant l'ancien usage. Il ne faut peut-être pas ac- 
corder à ce texte une valeur trop absolue : une inscription de 
Giufis prouve que, dans ce municipe, les édiles étaient, au troi- 
sième siècle, élus par Vordo (2). Or, dans la même cité et vers 
la même époque, l'assemblée du peuple se réunissait pour dé- 
cerner des statues à l'épouse et à la lille d'Aurelius Dionysius, 
patron du municipe (3). D'autre part, à Agbia, dès le règne 
d'Antonin le Pieux, c'étaient les décurions seuls qui choisis- 
saient le patron de la ville (4). L'histoire et le rôle de l'assem- 
blée du peuple ont donc varié suivant les communes. 11 ne faut 
pas dire que les documents précités sont contradictoires parce 
que les uns témoignent de l'existence des comices populaires 
au quatrième siècle, tandis que les autres démontrent que, dès 
le troisième et même dès le second siècle, les décurions nom- 
maient, dans certaines villes, les magistrats municipaux et les 
patrons. Ce qui est vrai, c'est que ni au second, ni au troisième, 
ni même au quatrième siècle, la vie intérieure des cités afri- 
caines ne fut uniforme : ici le populus avait conservé toutes ses 
attributions ; là il ne se réunissait que pour décerner des récom- 
penses honorifiques; ailleurs, peut-être, il avait complètement 
disparu. On ne saurait donc parler, en ce qui concerne l'assem- 
blée de tous les citoyens, d'une transformation générale et ofB- 



(1) XII, 5, 1 : ...quamvis populi quoque suffragiis nominatio in Africa ex 
consuetudine celebretur. 

(2) C. /. L., VIII, 858 : Ob honorem aedililatis quem ei ordo suus suffra- 
gio decrevil. Il est d'ailleurs remarquable que la plupart des magistrats 
municipaux do cette ville se contentaient d'offrir un banquet aux dccurions, 
à l'occasion de la dédicace des statues qu'ils élevaient (C. /. L. , VIII, 859, 
861, 862, 863; Suppl., 12378, 12379, 12382). Il était rare en pareil cas, dans 
les autres cités, que le peuple fût oublié ; on lui donnait une représentation 
de l'amphithéâtre, du théâtre ou du cirque : ludos scaenicos, gymnasiurriy 
spectaculum pugilum, speclaculum aurigarum. 

(3) C. /. L., VIII, 866; Bulletin archéologique du Comité, ann. 1893, p. 204, 
n» 3. 

(4) C. J. L., VIII, 1548 : ...cum ex consensu decurionum omnium jam- 
pridem patronus faclus esset... 



4 



LE RÉGIME MUNICIPAL DANS l'aFRIQUE ROMAINE. 355 

cielle , d'une décadence , à plus forte raison d'une suppression 
décrétée par le gouvernement impérial à une date précise. 

11 est beaucoup plus malaisé de suivre l'évolution du sénat 
municipal en Afrique pendant le troisième siècle , et de recon- 
naître si cette assemblée a subi, dès cette époque, les mêmes 
vicissitudes que dans la plupart des provinces. Les éléments 
d'information , les renseignements précis font défaut. Ici , sans 
doute, une inscription mentionne le décurionat comme un hon- 
neur, mais elle n'est point datée (1) ; là, sur un autre texte, il est 
bien question d'un decurio allectus, mais à la fin du premier 
siècle (2) ; quant aux duumviri quinquennales, dont les noms sont 
connus , on ne sait pas toujours exactement à quelle époque ils 
ont vécu et rempli leurs fonctions (3). 

Pendant la première moitié du quatrième siècle, plusieurs 
constitutions impériales furent promulguées pour empêcher les 
décurions et les curiales d'Afrique de fuir leurs villes et de se 
soustraire aux charges qui leur incombaient ou qui les mena- 
çaient (4). Par conséquent, la décadence des curies africaines 
avait commencé, au plus tard, à la fin du troisième siècle. Je ne 
crois pas qu'il soit possible d'en faire remonter le début jusqu'au 
règne des Sévères, suivant l'opinion couramment adoptée (5). 
Dans l'inscription de Mactaris, connue sous le nom de l'Inscrip- 
tion du Moissonneur (6), et qui fut rédigée , d'après les plus ré- 
cents éditeurs, pendant le troisième siècle, on lit ces vers : 

...Et nostra vila fruclus percepit honorum , 

Inter conscriplos scriplus et ipse fui. 
Ordinis in templo delectus ab ordine sedi, 

El de rusliculo censor et ipse fui. 

Le décurionat était donc encore considéré comme un véritable 
honneur; ce paysan enrichi se vantait, sur son épitaphe, d'y être 
parvenu. Il avait été vraiment élu , ou plutôt coopté décurion 



(1) C. /. L., VIII, Suppl., 14349. 

(2) c. I. L.. VIII, 1224. 

(3) Id., ibid., 2G2 et passim. 

(4) Code Tliéodosien, XII, 1, lois 7, 9, 21, 24, 2G. 27, etc.; VI, 22, loi 2. 

(5) J. Marquardt, op. cil , trad. française, vol. I, p. 287 : « Avec la fin du 
deuxième siècle, on voit se manifester, dans l'existence des curies, le 
grand changement qui devait, après le régne de Constantin, aboutir à leur 
ruine absolue. » — Cf. Bouché-Leclercq, Manuel des Institutions romai- 
nes, p. 185. 

(6) C. I. L., VIII, Suppl, 11824. 



356 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

par les membres du sénat municipal; loin de s'en plaindre, il 
en était très fier. Rien, dans ce texte fort curieux, n'autorise à 
croire qu'à l'époque où il fut gravé sur la pierre, le décurionat 
était déjà transformé en une charge très lourde , obligatoire 
pour toute une catégorie de citoyens ; au contraire , le patrio- 
tisme municipal était encore très vif, et l'ancien moissonneur, 
devenu propriétaire, voyait, dans son élection au sénat de Mac- 
taris, la glorieuse récompense de toute une vie de travail. Il est 
regrettable que ce document ne se date pas lui-même par quel- 
que indice précis ; toutefois, d'après la paléographie de l'inscrip- 
tion, tracée non pas en majuscules, mais en lettres onciales, il 
est tout à fait probable qu'il n'est pas antérieur au troisième 
siècle. La conclusion qu'il en faut tirer, c'est que , dans quel- 
ques cités au moins (car on ne saurait prétendre que le cas de 
Mactaris fût unique et exceptionnel), aucun symptôme de la 
décadence des curies ne s'était encore manifesté au commence- 
ment du troisième siècle. En tout cas , la théorie générale , qui 
place à la fin du second siècle le début de cette décadence , lie 
doit pas être admise sans de sérieuses réserves pour ce qui est 
de l'Afrique romaine. 

Il serait encore plus imprudent et plus inexact de croire que 
l'institution des curatores reipublicae ait modifié dans ce pays, 
dès le second siècle, l'administration et la vie municipales (1). 
On se plaît d'habitude à affirmer que , dès le début de ce siècle, 
l'autonomie administrative des villes commença à déchoir dans 
les provinces et en Italie, parce que, dès cette époque, les em- 
pereurs chargèrent du soin de surveiller la gestion des finances 
municipales des curateurs étrangers, en principe, aux villes 
dans lesquelles ils étaient envoyés. Il ne m'appartient pas d'ap- 
précier ici la valeur de cette assertion pour l'Italie ou pour les 
autres provinces romaines ; mais , dans les limites géographi- 
ques que je me suis fixées, il ne m'est pas possible de ne point 
la combattre. Assurément, de nombreuses villes africaines furent 
administrées par des curatores reipublicae , et la centralisation, 
si funeste à la vie municipale, n'atteignit pas moins l'Afrique 
du Nord que le reste du monde méditerranéen ; mais ce qu'il 
importe de savoir, c'est à quelle époque, ou plutôt à partir de 

(1) MM. J. Marquardt et Bouché-Leclercq semblent bien considérer cette 
institution comme une institution commune à l'empire tout entier. Ils ne 
recherchent pas si les traces en sont ici plus nombreuses et là plus rares ; 
si les cursitores reipublicae n'apparaissent pas, dans certaines provinces, 
beaucoup plus tard que dans les autres {op. cit., p. 225-231 ; p. 186, note 2). 



LE RÉGIME MUNICIPAL DANS l'aFRIQUE ROMAINE. 357 

quelle époque cette intervention du gouyernement impérial 
devint habituelle et régulière. 

La plupart des documents épigraphiques qui nous ont révélé 
l'existence de curatores reipublicae dans maintes cités africaines 
peuvent être datés , les uns avec une précision et une certitude 
absolues, les autres soit approximativement, soit avec beaucoup 
de vraisemblance. (On en trouvera la liste en appendice.) Il n'en 
est pas un seul qui remonte au 'deuxième siècle de l'ère chré- 
tienne. Le plus ancien ne peut pas être antérieur à l'an- 
née 198 (1). Pendant le siècle suivant, les curatores reipublicae 
furent encore très rares en Afrique avant Dioclétien et les tétrar- 
ques : la cité de Vallis en reçut un, tandis qu'elle n'était encore 
que municipe (2) ; il est vraisemblable qu'elle fut érigée en co- 
lonie pendant le troisième siècle (3). C. Valerius Gallianus 
Honoratianus fut envoyé par l'empereur Garus à Carthage, 
en 283 (4). 

A partir de Dioclétien , au contraire, les curatores reipublicae 
se multiplient dans la province : on en trouve, sous Dioclétien 
et Maximien, à Mididis et à Segermes ; sous Constantin, à Car- 
thage, à Vallis, à Sicca Veneria, dans les deux cités voisines 
de Vaga dont les ruines s'appellent aujourd'hui H' el Faouar et 
H'' el Gheria, à Zama regia et à Semta ; entre 336 et 350, à Thi- 
bica ou dans une petite ville des environs ; sous Julien, à Mac- 
taris ; sous Valentinien et Valens, à Thibica, à Apisa majus , à 
Sicca Veneria, à Mactaris ; après l'avènement de Gratien, à 
Thagari majus (H'Ain Tlit) et au sud de Mustis ; sous Théodose, 
enfin, dans une cité dont le Dj. Tehent domine l'emplacement 



(1) c. /. L., VIII, SuppL, 15496. — II est question, dans co texte, d'un fonc- 
tionnaire impérial qui, après avoir été aedilis cerealis etpraetor peregrinus, 
fut allectus ad curam civitatis orum(^) par les empereurs Septime Sé- 
vère et Caracalla. On sait que Caracalla fut proclamé Auguste dans le cou- 
rant de l'année 198. 

(2) C. /. L., VIII, 1280. 

(3) Id., ibid., 1274, 1275. 

(4) Id., ibid., Suppl., 12522.— Quant aux curatores d'Abthugnis (Bulletin 
archéologique du Comilé, ann. 1893, p. 226, n° 65) et de Giufis (C. I. L., 
VIII, 865), rien ne prouve qu'ils aient reçu à la même époque la mission 
d'administrer ces municipes. En tout cas, ils sont certainement postérieurs: 
le premier, à Caracalla [decurio coloniae splendidissimae Juliae Antoni- 
nianae Karthaginis) ; le second, à Alexandre Sévère {municipium Alex{an- 
drianum) Giufilanum). D'autre part, il n'est pas certain qu'il faille restituer 
[curalor] reip{uhlicae) dans l'inscription de Capsa, publiée au Corpus, 
t. VIII, sous les n" 100 et SuppL, 11228. 



358 



LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 



entre Bizerte et Béja. D'autres curatores ont exercé leur charge 
au plus tôt pendant le quatrième siècle , sans que l'on puisse 
indiquer exactement à quelle époque, par exemple ceux de 
Sufetula, de Thimida regia (Sidi Ali es Sedfini), de Bisica (1). 

De cette énumération il résulte à mon avis, sans aucun 
doute possible, que les empereurs ne sont pas intervenus direc- 
tement et habituellement avant la fin du troisième siècle dans 
l'administration municipale des villes de la Proconsulaire : ce 
fut seulement après l'avènement de Dioclélien que ce qui était 
auparavant l'exception , et une exception très rare , devint la 
règle. 

La persistance de l'autonomie et de l'esprit d'initiative dans 
les civitates, les municipes et les colonies de cette province est 
d'ailleurs prouvée par d'autres documents. Sous les Sévères, 
même encore sous les Gordiens, le sol africain se couvrit de 
monuments, les places publiques furent ornées de statues. Ces 
monuments et ces statues furent élevés, sans exception pour 
ainsi dire, soit par les villes, soit par les magistrats munici- 
paux, soit même par de simples particuliers (2). 

Si donc, pour certaines provinces, il est vrai de dire que la 
décadence de la vie municipale y commença au second siècle 
et même dès l'époque d'Hadrien ; que les premiers pas dans la 
voie de la centralisation administrative y furent faits de très 
bonne heure, et que de très bonne heure aussi l'autonomie et 
l'initiative des communes y disparurent , de telles conclusions 
me paraissent historiquement inexactes en ce qui concerne 
l'Afrique romaine. Comme on l'a vu, l'assemblée des citoyens 
se réunissait encore au quatrième siècle dans plusieurs cités 
de ce pays; la classe sociale et lourdement opprimée des cu- 
riales semble n'avoir remplacé qu'à la veille de la télrarchie 
l'assemblée des décurions, dont les membres se recrutaient 
encore par cooptation pendant le troisième siècle et dans 



(!) Voir plus loin l'Appendice IT. 

(1) Voir livre I, chnp. xi, p. IGÎ et suiv. — Giufis, par exemple, ne fut dotée 
d'une constitution romaine qu'à la fin du règne d'Alexandre Sévère (Dullelin 
archéologique du Comilé, ann. 1^93, p. Î04, n' 3, etc.); or, les édiles du 
nouveau inunicipe ne cessèrent d'embellir leur patrie (C. /. L., VIII, 859 et 
suiv.; SiippL, 15.378 et suiv.); l'arc de triomphe de Mustis fut construit 
en l'honneur de Gordien III par un citoyen de la ville (C. 1. L., VIII, 1577); 
enfin, de nombreuses bornes milliaircs, placées et souvent signées par les 
cités les plus diverses, portent les noms de Trajan Dècc, de V.ilérion, do 
Tacite, d'Aurèlicn, de Probus, de Carus et de Carin. 



LE RÉGIME MUNICIPAL DANS l'aFRIQUE ROMAINE. 359 

laquelle les habitants des villes provinciales étaient encore , à 
cette époque , très fiers d'être admis ; enfin l'institution des 
curatores reipublicae , absolument inconnue sous les Antonins , 
tout à fait exceptionnelle sous les Sévères, ne s'y généralisa 
qu'après l'avènement de Dioclétien. 

Bien loin de s'afî'aiblir au second siècle pour s'éteindre et 
disparaître au commencement du siècle suivant , le patriotisme 
municipal ne fut jamais en Afrique aussi ardent ni aussi actif 
que sous les Antonins et les Sévères. Pendant les cent cinquante 
ans qui séparent le règne de Nerva de la mort de Sévère 
Alexandre, cette région de l'Afrique du Nord fut riche, peuplée 
et prospère comme elle ne l'avait jamais été auparavant, comme 
elle ne l'a jamais été depuis lors. Le sol naturellement fécond 
en était cultivé et exploité avec autant d'ardeur que d'intelli- 
gence ; les habitants , fixés sur la terre natale qu'ils aimaient 
et dont les fruits leur rendaient au centuple les germes qu'ils 
avaient confiés au sol, vivaient heureux au milieu du bien-être 
et du luxe; les cités se développaient et s'embellissaient; leur 
richesse et leur prospérité rayonnaient tout autour d'elles dans 
les villages, dans les hameaux, dans les fermes les plus mo- 
destes. La vie urbaine brillait du plus vif éclat; le régime 
municipal atteignit alors son apogée. 

Ce qui caractérise cette période, c'est que chacune de ces 
villes se suffisait pour ainsi dire à elle-même. Les citoyens, 
ceux qui, dans l'assemblée du peuple, prenaient surtout part à 
l'élection des magistrats, tant que l'assemblée eut cette attri- 
bution, c'étaient en grande majorité les enfants du pays; les 
magistrats qui administraient la cité, qui la représentaient en 
toute circonstance, n'y étaient pas venus du dehors; ils y 
étaient nés, ils y avaient grandi; quelquefois ils l'avaient 
quittée pendant plusieurs années, mais ils y étaient revenus, 
plus attachés que jamais à la plaine , à la vallée , aux coteaux 
qu'ils avaient vus et parcourus dans leur enfance ; leur fidélité 
à Rome et leur dévouement à l'empereur n'avaient point chassé 
de leur âme l'amour de leur petite patrie. Ils consacraient à 
leur ville natale toute leur existence; ils se plaisaient à l'em- 
bellir comme ils embellissaient leurs demeures personnelles. 

Cette conception toute municipale du patriotisme et de la vie 
publique donna, pendant le deuxième et au début du troisième 
siècle, un caractère original et particulier à'I'institution du pa- 
tronat. Primitivement (et c'était bien là le sens naturel et logi- 
que du patronat), les cités provinciales choisissaient toujours 



/ 



360 



LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 



comme patrons des Romains influents, par exemple le proconsul 
de la province ou l'un de ses légats ; un véritable traité, en dou- 
ble exemplaire , était alors conclu entre les deux parties ; ce 
traité s'appelait hospitium, nom qui prouve bien que le patron 
était étranger à la ville, avant d'en devenir le protecteur officiel ; 
souvent, d'ailleurs, le même homme prenait sous son patronage 
plusieurs cités différentes (1). 

Or, il arriva maintes fois, sous les Antonins et sous les Sé- 
vères , que les communes africaines se placèrent dans la clien- 
tèle, non plus d'un haut fonctionnaire d'origine romaine ou d'un 
avocat célèbre dans la capitale du monde, mais d'un de leurs 
propres enfants , devenu fonctionnaire d'empire ou même resté 
dans sa ville natale. Si Gighthis, Bisica, Turris Tamalleni et 
Capsa choisirent encore à cette époque comme patrons le pro- 
consul lui-même , ou son fils , ou l'un de ses légats (2), au con- 
traire les habitants de Thuburbo minus, d'Agbia, de Thugga, se 
mirent sous la protection d'un de leurs compatriotes , qui rési- 
dait à Rome ou à Carthage (3). Tel était aussi le caractère de 
M. Aurelius Seranus , patron de Neapolis (4) ; de deux patrons 
du municipe de Vallis , dont on ne connaît pas les noms , mais 
qui sont ainsi désignés l'un et l'autre : patronus municipii sui 
Vallitani, et dont l'un avait été auparavant flamine perpétuel et 
duumvir à Vallis même (5) ; de Sex. Cornélius Félix, patron de 
Simitthu (6); de M. Attius Cornelianus et de M. Marcius Hono- 
ratus, patrons de la colonie d'Uchi majus au troisième siècle (7). 
On ne voit point dans les documents épigraphiques que la pro- 
tection de ces provinciaux riches ou influents se soit étendue à 
d'autres villes qu'à leur patrie : seul G. Attius Alcimus Felicia- 



(1) C. I. L., VIII, 68, 69; id., V, 4919, 4950, 4922, 4923. 

(2) Gightl.is : C. /. L. , VIII, SuppL, 11026, 11027, 11030; — Bisica : id., 
ibid., SitppL, 12291 ; — Turris Tamalleni : id., ibid., 84 ; — Capsa : id., ib., 98. 

(3) Thuburbo minus : C. I. L., VIII, 1174. Sex. Caecilius Crcscens, patron 
du municipe do Thuburbo minus sous Marc-Aurèle et Lucius Verus, était 
inscrit dans la tribu Quirina comme les citoyens de la ville ; — Agbia : id„ 
ibid., 1548. Cincius C. f. Arn. Victor, cum ad tuendam rempublicam suam 
ex consensu decurionum omnium jampridem palronus faclus esset...; — 
Thugga : liullelin de la Société d'Oran, ann 1893. p. 173. L. Marcius Sim- 
plox, patron de Tiiugga, appartenait à une famille de cette ville; mais il 
était dccurion à Carthage : cf. C. /. L., VIII, Suppl., 15513, lô514. 

(4) C. /. L., VIII, 971. 

(5) Id., ibid., 1282 = Suppl., 14785; 1478G. 
(0) Jd., ibid., Suppl., 14559. 

(7) Id., ibid., Suppl., 15454, 15455. 



LE RÉGIME MUNICIPAL DANS l'AFRIQUE ROMAINE. 36Î 

nus, né dans une petite cité voisine de Giufis, fut peut-être à la 
fois le patron de sa ville natale et celui du municipe d'Abbir 
Cella, dont le territoire était limitrophe (1). 

Au quatrième siècle , alors que la vie urbaine et le régime 
municipal furent tombés dans une décadence profonde, le patro- 
nat revêtit de nouveau son ancien caractère. En 321 et 322, 
Thaenae, Zama regia, Hadrumète et Mididis, sans parler de 
deux autres villes dont je n'ai pas à m'occuper ici, conclurent 
des traités de patronat avec un seul et même personnage, Q. Va- 
lerius x\radius Proculus , tout-puissant à Rome et étranger à 
l'Afrique (2). A cette époque comme au début de l'empire, l'ins- 
titution du patronat n'avait plus aucune racine dans le sol même 
des villes provinciales, et c'était par un lien tout artificiel 
qu'étaient unis le protecteur et les protégés (3). 

Si le patriotisme municipal a eu ses avantages et sa grandeur 
dans l'Afrique romaine, il a eu de même ses inconvénients. Ri- 
ches par elles-mêmes, embellies par leurs enfants, les cités 
africaines ne regardèrent pour ainsi dire pas plus loin que les 
limites de leur territoire. Elles n'eurent pas de relations entre 
elles ; du moins il n'est resté, dans les documents, presque au- 
cune trace de semblables rapports. On sait seulement que Carpis 
éleva une statue dans Hippo Diarrhytus au génie de cette colo- 
nie (4), et que la Civitas Bencennensis, d'ailleurs inconnue, dé- 
dia une image de la Concorde dans la ville d'Uchi majus, lorsque 
cette dernière eut reçu d'Alexandre Sévère le titre de colonie (5). 
D'autre part, l'assemblée provinciale, qui se réunissait annuel- 
lement à Cartilage, semble n'avoir joué aucun rôle politique; il 
n'est nulle part question d'elle, sauf peut-être sur deux bases 



(1) Ici., ibid., 822 ; Bullelin archéologique du Comité, ann. 1893, p. 214, n" 15. 

(2) C. I. L., VI, 1684-1689; voir le Cursus honorum de Q. Valerius Ara- 
dius Proculus : id., ibid., 1690. 

(3) En outre et à côté du patron, les cités romaines avaient un défenseur, 
un avocat public. Au quatrième siècle, sous Valcntinien et après lui, les 
defensores civilalum étaient de véritables fonctionnaires, le plus souvent 
hostiles aux magistrats municipaux. Or il semble, d'après un fragment mal- 
heureusement mutilé qui provient de Vallis, que cette ville ait confié, au 
moins une fois, la défense de ses intérêts à un de ses anciens magistrats : 
C. /. L., VIII, Suppl., 14784. Nous saisissons peut-être ici, dans une insti- 
tution purement et vraiment municipale, l'origine d'une future fonction 
d'empire, transformée, mais non créée par le gouvernement central. Cf. C, /. 
L., VIII, Suppl., 11825. 

(4) C. I. L., VIII, 1206. 

(5) M., ibid., Suppl., 15447. 



362 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

de statues retrouvées l'une à Gighthis (1), l'autre à Uccula (2). 
Elle a laissé moins de souvenirs que la plus humble des cités de 
la province. 

Les villes si nombreuses et si prospères de l'Afrique procon- 
sulaire ne se sont donc pas rapprochées les unes des autres ; 
elles ne se sont pas groupées. Si l'unité municipale fut dans ce 
pays, pendant un siècle et demi, une unité réelle, parce que 
chaque commune vivait d'une vie propre très intense et très ac- 
tive, l'unité provinciale ne fut jamais qu'une expression admi- 
nistrative. La province Proconsulaire n'était que l'assemblage 
factice d'un grand nombre de cités. Les habitants n'en étaient 
ni des Romains, ni même des Africains ; ils étaient purement 
et simplement de leur ville ; ils ne connaissaient pas d'autre pa- 
trie ; s'ils étaient très désireux d'acquérir le droit de cité ro- 
maine ou très fiers de l'avoir acquis ; s'ils étaient fidèles envers 
l'empereur et s'ils acceptaient sans arrière-pensée la domina- 
tion de Rome, ils ne s'en croyaient pas pour cela membres d'un 
véritable Etat, au sens moderne du mot. Ils ne connaissaient 
que des cités : leur patrie d'abord, puis Rome, la cité victo- 
rieuse et maîtresse, puis Garthage et quelques autres; mais ils 
ne concevaient pas une forme politique plus vaste et plus com- 
plexe qui embrassât plusieurs cités et leur donnât une unité 
supérieure. 

Et d'ailleurs , d'où auraient-ils reçu cette notion que l'anti- 
quité classique parait ne pas avoir connue ? Ils furent soumis 
d'abord à Garthage, ensuite à Rome. Garthage et Rome ne fii- 
rent jamais que des cités ; elles ne surent que grouper autour 
d'elles d'autres cités vaincues, ou bien, par une fiction juridi- 
que, étendre à l'infini leur propre territoire municipal. Elles ne 
créèrent pas de véritables Etats ; elles n'unirent pas en un or- 
ganisme souple et harmonieux toutes les unités municipales 
éparses autour d'elles et soumises à leurs lois. 



(1) C. I. L., VIII, Suppl., 11017. 

(2) Id., ibid., Suppl. , 14364. 



CHAPITRE V. 



LA DECADENCE DE LA VIE MUNICIPALE DANS L AFRIQUE ROMAINE. 

Sous Alexandre Sévère , la prospérité de la vie municipale 
n'avait encore subi , dans l'Afrique proconsulaire , aucune at- 
teinte directe et sérieuse; les documents épigraphiques , qui 
datent de cette époque, ne révèlent aucun symptôme de déca- 
dence. Autour des cités, les campagnes étaient peuplées et fer- 
tiles; sur la terre féconde, les agriculteurs étaient nombreux (1). 

De la mort d'Alexandre Sévère à l'avènement de Dioclétien 
s'étend une période obscure, sur laquelle les renseignements 
précis sont fort rares; les événements dont les villes africaines 
furent alors le théâtre n'ont laissé que peu de traces dans les 
monuments et dans les inscriptions (2). Sous la tétrarchie, sous 
Constantin et au quatrième siècle, les documents, sans être 
aussi abondants qu'à l'époque des Antonins et des Sévères, ne 
font cependant pas défaut. Les textes épigraphiques et les cons- 
titutions impériales éclairent alors d'un jour assez vif l'histoire 
municipale de la province. A quel spectacle assistons-nous, et 
quel est le tableau qui se construit devant nos yeux , pendant 
que nous déchiffrons les inscriptions et que nous feuilletons les 
codes ? 

Les villes ne s'embellissent plus ; les ressources publiques et 
privées sont bien plutôt consacrées à relever d'anciens édifices 
ruinés par le temps ou par la violence humaine qu'à construire 
de nouveaux monuments. Les temples, les curies, les théâtres 
sont alors réparés (3) ; ici on termine , après une longue inter- 



(1) Hérodien, VII, 4, g 4 : « çùiei yàp TtoXyâvOpwTco; ouaa ^ AiêuT) tioXXoùç 
el^e Toù; ti^v if»)v yetopYoùvcaî. » 

C?) Voir plus haut, liv. I, chap. xi, p. 159. 

(3) C. /. L., VIII, Suppl., 17327 : templum dei Mercurii vetustate delap- 
sum... reslituerunl (sous la tétrarchie) ; — Id., ibid., Suppl., 14436 : Curiam 

I 



364 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

ruption, des thermes qui étaient restés inachevés (1); là, faute 
de pouvoir élever un arc de triomphe en l'honneur des empe- 
reurs Constantin et Licinius, on leur en consacre un plus an- 
cien, et, tandis que l'inscription primitive avait été gravée sur 
l'entablement, la dédicace, plus récente, se lit immédiatement 
au-dessus de la clef de voûte (2) ; enfin , ce qui me paraît tout à 
fait significatif, cette œuvre de réparation, de sauvetage, si je 
puis m'exprimer ainsi, fut considérée , dès son début , comme 
une œuvre de progrès et d'amélioration ; on en fit honneur aux 
tétrarques, on les en remercia (3). 

De même que la richesse et l'éclat matériels des cités , au 
quatrième siècle, le patriotisme municipal avait disparu. Cha- 
cun s'empresse alors de fuir sa ville natale ; et surtout on in- 
vente mille expédients pour se soustraire aux anciens honneurs, 
jadis si prisés et recherchés avec tant de convoitise, devenus 
maintenant des charges écrasantes. Le sacrifice de leur patri- 
moine , quelquefois de leur liberté , effraie moins les provin- 
ciaux que l'entrée dans la curie ou l'exercice des fonctions mu- 
nicipales. Ils se font les uns soldats, les autres prêtres; ils 
essaient de forcer l'entrée des grandes administrations publi- 
ques ; ils achètent des titres officiels ; ils n'hésitent même pas à 
s'affubler de fausses dignités pour éviter à tout prix d'être nom- 
més décurions ou duumvirs. Il faut que les empereurs inter- 
viennent, pendant tout le quatrième siècle, pour assurer le 
recrutement des assemblées municipales, pour empêcher de 
s'éteindre tout à fait le peu qui reste de l'antique vie urbaine, 
autrefois si intense et si brillante (4). La fréquence même et la 



a fundamentis conla{psam...); — Id., ibid., Suppl., 12272 : Fanum dei 
Mercurii ruina min{anle...) reslauravit... (337-338); — Jd., ibid., Suppl., 
11932 : [aedem ou porticum) vetiislate conlapsam... (sous Valentinicn, Va- 
lons et Gratien?); — /d.,ibid, SuppK, 11532 .Porticus Iheatri sumplu publico 
coloniae Ammaedarensium restitulae (1" avril 299); — Id., ibid., Suppl., 
11217: Templum Plul{o)nis lapsum [i-eslitutum Ci)] et dedicatum (sous la 

tétrarchie) ; — Id., ibid., Suppl., 16400 : Dalneae quae redintegralae 

sunl devolione totius ordinis... (sous Valenlinien, Valens et Gratien). 

(1) C. /. L., VIII, Suppl., 1G8I2 ; (/fermas) coeptas tantum el par longam 
annorum seriem [dereliclas ou interruplas]... dedicavil (sous Dioclctien 
et Maximien). 

(2) C. /. L., VIII, 210. 

(3) C. I. L., VIII, 608; Suppl., 11774 : ...Quorum virlule ac providentia 
omnia in melius reformantur... 

(4) Code Théodosien, XII, 1, lois 7, 9, 15, 26, 27, 41, 44, 45, 46, 59, 73, 95, 
133, 143, 144, 149; - VI, 22, loi 2. 



DÉCADENCE DE LA VIE MUNICIPALE DANS l'aFRIQUE ROMAINE. 365 

répétition des mesures prises par le gouvernement central prou- 
vent que ces efforts furent dépensés en pure perte. 

C'est alors, comme on Ta vu dans le précédent chapitre, que 
les curatores reipublicac se multiplient dans les cités africaines. 
Aux anciens magistrats vraiment municipaux, organes de la 
commune dans une certaine mesure autonome, succèdent des 
fonctionnaires élus sans doute par les décurions, mais qui n'en 
représentent pas moins les intérêts du pouvoir central et dont 
toute l'autorité émane de l'empereur (1). 

Il y a donc un contraste frappant et pour ainsi dire absolu 
entre l'époque des Sévères et le quatrième siècle. Dès l'époque 
des tétrarques, la vie municipale était en pleine décadence; les 
villes ruinées se dépeuplaient; le gouvernement impérial es- 
sayait, mais en vain, par des constitutions, par des rescrits, 
par son intervention presque directe, d'y réveiller l'antique 
prospérité. 

Que s'était-il donc passé? Quelle catastrophe ou quelle série 
d'épisodes avaient pu transformer aussi complètement la phy- 
sionomie du pays? Pendant plus de deux siècles, grâce à la sé- 
curité parfaite que leur assurait la puissance romaine, à la fa- 
veur de la paix qui régnait entre les vaincus et les vainqueurs, 
les cités africaines avaient grandi, s'étaient épanouies et enri- 
chies. Quels furent les événements qui mirent fin à cette heu- 
reuse période? L'orage, qui balaya toutes ces richesses, fut-il 
subit ou gronda-t-il longtemps avant d'éclater? 

En l'année 238 de l'ère chrétienne , l'ancien berger thrace G. 
Julius Verus Maximinus était empereur ; depuis huit ans , 
l'Afrique proconsulaire était gouvernée par M. Antonius Gor- 
dianus, vieillard de haute naissance, de bonnes mœurs, instruit 
et éloquent, qui, par son affabilité, sa bienveillance et sa dou- 
ceur, avait su se faire aimer de tous ses administrés (2). Si l'at- 
titude et les qualités de Gordien contribuaient à maintenir le 
calme et la tranquillité dans le pays, les exactions et les vio- 
lences arbitraires d'un procurateur impérial ne tardèrent pas à 
y allumer une révolte, d'abord purement locale et presque insi- 

(1) Bouché-Leclercq , Manuel des Instilution$ romsiines, p. 186. — Dans 
la Proconsulaire, lorsque le curator reipublicae agit au nom de la ville qu'il 
administre, aucun autre magistrat n'est cité en même temps que lui; il 
semble que ce fonctionnaire ait concentré dans sa main tout le gouverne- 
ment de la commune (voir en particulier, C. /. L., VIII, 768, 779, 780, 1636; 
Suppl., 11805-11808, 12360). 

(2) Capitolin, Gord., 5-6. 



366 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

gnilianle, mais dont les conséquences furent terribles pour 
pays tout entier. A Thysdrus, cet agent du fisc voulut dépouiller 1 
de leur patrimoine quelques jeunes gens de bonne famille ; il 
fut tué par eux avec les soldats qui lui servaient d'escorte. Ef- 
frayés de leur propre victoire, les rebelles pensèrent qu'ils ne 
pouvaient éviter le châtiment dont ils étaient menacés , qu'en 
proclamant empereur le gouverneur de la province, en le forçant 
d'être leur complice et de se mettre à leur tête. Gordien eut la 
faiblesse d'accepter la couronne qui lui étail ainsi offerte ; il 
associa son fils à l'empire. Le sénat de Rome, qui ha'issait Maxi- 
min, s'empressa de ratifier le choix des Africains et de déclarer 
officiellement Augustes Gordien I et Gordien II. L'Egypte, la 
Syrie, les légions des Gaules se prononcèrent sans tarder contre 
Maximin. 

Tandis que celui-ci, surpris et inquiet, revenait en toute hâte 
des bords du Danube vers l'Italie, le légat de Numidie, Capel- 
lien , ennemi personnel du proconsul d'Afrique et destitué par 
lui dès son avènement, réunit quelques troupes et marcha sur 
Carthage. A l'approche de cette armée , composée sans doute à 
la fois de légionnaires venus du camp de Lambaesis et de 
bandes recrutées en Maurétanie, les Carthaginois épouvantés 
abandonnèrent Gordien. Capellien remporta une victoire com- 
plète. Gordien II fut tué dans le combat ; Gordien I se pendit 
en apprenant sa défaite et la mort de son fils ; ils n'avaient pas 
régné plus de vingt-deux jours (1). 

La vengeance de Capellien fut terrible. Il entra dans Car- 
thage, y fit massacrer les plus illustres partisans de Gordien; 
puis il alla prendre possession de toutes les villes qui avaient 
trahi la cause de l'empereur Maximin et qui avaient renversé 
ses images ; il les livra à la fureur des bandes armées qui l'ac- 
compagnaient ; les riches propriétaires, les bourgeois, quelques 
plébéiens même furent exterminés ; les temples furent profanés 
et pillés ; les bourgs et les campagnes incendiés ; les deniers 
publics et les fortunes des particuliers furent distribués à la 
soldatesque avide. La richesse acquise fut enlevée de vive 
force et dispersée; la prospérité économique, accumulée et sans 
cesse augmentée par le labeur pacifique de maintes généra- 
tions, fut détruite. Le sol, les villes, les habitants furent traités 



(i) Hérodion, VU, 9, g 4; Capitolin, Gord., 15-16; Goyau, Chronologie de 
l'empire romain, ann. 238, p. 283-284, 



DÉCADENCE DE LA VIE MUNICIPALE DANS l'aFRIQUE ROMAINE. 367 

avec une égale violence et subirent la même ruine (1). Entre la 
proclamation de Gordien à Thysdrus et la victoire de Capellien, 
il ne s'était pas écoulé un mois. L'œuvre de destruction, pour- 
suivie par l'ancien légat de Numidie, fut accomplie sans doute 
en quelques semaines. 

Considéré en lui-même, ce sanglant et douloureux épisode 
n'est qu'un accident. Rien ne l'avait préparé ; la catastrophe 
qui fondit alors sur maintes cités africaines était inattendue et 
imméritée. La veille du jour où l'émeute de Thysdrus éclata, 
l'Afrique était encore très prospère et peuplée de nombreux 
agriculteurs. Trois mois plus tard, le pays était dévasté, dé- 
pouillé, ruiné ; non seulement la richesse publique et privée 
avait été dilapidée, mais encore et surtout les facteurs eux- 
mêmes de cette richesse , la terre et les hommes , avaient été 
profondément et cruellement atteints. 

Et cependant, malgré l'étendue de ce désastre, le mal aurait 
pu être réparé : le sol ne se détruit pas , et sa fécondité n'est 
pas à la merci d'un conquérant qui passe, le fer dans une main, 
la torche dans l'autre ; aux générations qui ont souffert, qui ont 
été décimées, peuvent succéder des générations plus tranquilles 
et plus heureuses, dont le travail réédifie lentement ce qui a 
été renversé en un jour par des violences éphémères. Mais à 
cette renaissance, à cette résurrection économique, deux condi- 
tions sont indispensables : d'une part, la sécurité, la certitude 
au moins relative du lendemain et de l'avenir ; d'autre part, la 
collaboration constante, l'union parfaite de toutes les forces, 
de tous les éléments d'action. 

Or, l'année 238 marque précisément, dans l'histoire de l'Afri- 
que romaine , l'ère d'une période pendant laquelle ces deux 
conditions font absolument défaut. Sans doute , comme je me 
suis efforcé de le démontrer plus haut, il est inexact d'af- 
firmer que la Proconsulaire ait été alors soit envahie par des 



(1) Capitolin, Maxim., 19 : Tune Capellianus victor pro Maximino om- 
nes Gordiani melu partium in Africa interemit atque proscripsit nec cui- 
quam pepercit, prorsus ut ex animo Maximini videretur haec facere. Ci- 
vilates denique subdidil, fana diripuit , donaria mililibus divisit, plebem 
et principes civilatum concidil. — Hérodien, VII, 10, g 1 : ô 6è KaiteXXiavàî 
èç Kap^viS^va eIcteXOmv uàvra; xe xoù; Ttpwteuôvtac àTréxxeivev, eï tive; xaî àffwOïjdav 
èx x?i; (iàxi'li; , èçe^ôexo te oûte Upwv auXi^aetoî ouxe xpTlfJifiTfov IStwTixwv re xal ôt)- 
(Aocrîwv &çTCOLyfi<;. 'Ettkov xe xà; Xoiuà; uôXet; ôcrai xà; MaÇi[itvou ii^àç xaO^p^xe- 
aav, xoù; |xèv èSéxovxa; èç6veue, xoùç ôè 5iriiidxa; ifuyàSeuev • àYpoû; xe xal xwjxa; 
i(ji7itnpdvat XeYiXaxeïvxe toî; sTpaTiûxai; ènéxpene... » 



368 LES CITliS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

agresseurs venus du Sud ou de l'Ouest, soit troublée par des 
jacqueries et des émeutes sans cesse renaissantes. Rien de tel 
n'apparaît ni dans les documents épigraphiques ni dans les 
textes des auteurs (1). Mais la Numidie et la Maure tanie césa- 
rienne furent le théâtre de plusieurs soulèvements fort graves. 
Vers 253, les cités romaines voisines de Cirta furent saccagées, 
sans que l'on sache exactement d'où venait l'invasion ; en 258 
ou 259, les Babari et les Quinquegentanei , tribus berbères 
descendues des montagnes de la Grande Kabylie, pénétrèrent 
jusqu'au cœur de la Numidie, à quelques milles romains de la 
capitale de cette province ; battues d'abord à Milevum (Mila), 
puis dans les environs de Sitifis, elles furent définitivement re- 
foulées dans le Djurdjura (2). Plus tard, vers 280, la peuplade 
germanique des Francs ravagea peut-être les côtes d'Afrique (3). 
Sans atteindre directement les villes et les campagnes de la 
Proconsulaire , ces événements contribuèrent à entretenir chez 
tous les habitants, avec le souvenir des maux qu'ils avaient 
soufferts en 238, les craintes les plus vives pour l'avenir. 

A ces dangers, plutôt extérieurs et menaçants que présents 
et réels , vinrent s'ajouter, pour anéantir la confiance et les 
longs espoirs, les perpétuelles vicissitudes du gouvernement 
impérial. Tantôt c'était un proconsul d'Afrique qui se révoltait, 
comme en 240 ce Sabinianus, que Gordien III fit écraser par le 
procurateur de Maurétanie (4) ; tantôt même c'était un préten- 
dant obscur qui se laissait revêtir du manteau sacré de la Dea 
Caelestis , et qui périssait quelques jours plus tard d'une mort 
violente ; tel cet ancien tribun militaire, Gelsus, salué empereur 
sous Gallien par Vibius Passienus, proconsul d'Afrique, tué 
après une semaine de règne, dont le corps fut dévoré par des 
chiens et que l'on crucifia en effigie (5). Instruits par une expé- 
rience cruelle, les Africains pouvaient toujours redouter le ter- 
rible châtiment que leur avait infligé Capellien ; ils ne savaient 
qu'attendre de l'empereur qui régnait en Orient, en Italie ou 
sur le Danube ; ils ignoraient, comme tout le monde alors dans 
l'empire, si le maître du jour devait être le prince du lende- 
main. La sécurité de leurs personnes et de leurs biens était 

(1) Voir plus haut, liv. III, chap. i, p. 303 et suiv. 

(2) R. Cagaat , L'Armée romaine d'Afrique et l'occup&tion militaire de 
VAfrique sous les empereurs, p. 56-57. 

(3) Goyau, Chronologie de l'empire romain, ann. 280, p. 333. 

(4) Capitolin, Gord., 23. 

(5) Tr. PoUion, Tyranni Iriginta, 29. 



DÉCADENCE DE LA VIE MUNICIPALE DANS l'aFRIQUE ROMAINE. 369 

menacée par tout ce qui se passait en Numidie et sur les fron- 
tières de la Maurétanie césarienne ; les longs espoirs qui leur 
auraient été nécessaires pour faire renaître l'antique prospérité 
ne leur étaient plus permis. 

Enfin, avec l'éclosion et la diffusion du christianisme, les di- 
visions, les querelles intestines, les haines fanatiques et san- 
glantes éclatèrent au sein des villes elles-mêmes. Païens et 
chrétiens formaient, dans chaque cité et dans toute la province, 
deux partis ennemis ; les supplices infligés par les proconsuls 
aux évêques , aux prêtres , aux diacres , aux néophytes soule- 
vaient les acclamations d'une populace plus que jamais attachée 
à ses divinités nationales, à ses grossières superstitions (1). De 
leur côté , les chrétiens couraient avec passion au devant du 
martyre (2) ; rien ne pouvait ébranler leur foi, ni la crainte d'une 
mort souvent affreuse, ni les larmes de leurs parents; les fa- 
milles elles-mêmes étaient divisées (3). Les édits de Trajan 
Dèce, les rescrits de Valérien et de Gallien provoquèrent plu- 
sieurs persécutions violentes en 250, en 257, en 258. Parmi les 
chrétiens, les uns cédèrent aux sommations du proconsul; d'au- 
tres furent exilés, d'autres condamnés aux travaux forcés dans 
les mines et dans les carrières; d'autres, enfin, condamnés à 
mort et exécutés (4). La guerre contre les chrétiens ne s'apaisa 
pendant quelques années, sous les règnes de Gallien seul, d'Au- 
rélien et de Prohus, que pour redevenir plus violente et plus 
cruelle au début du quatrième siècle. 

Il ne m'appartient pas de juger ici les persécutions d'Afrique, 

(1) Migne, Patrologiae cursus completus (séries latina), t. III, Passio SS. 
martyrum Perpetuae et Felicilatis, chap. VI, gg 50-51. 

(2) Gyprien, De lapsis, g 8 (Ed. Migne) : Ullro ad forum currere, ad mor- 
tem sponte properare, quasi hoc olim cuperenl, quasi ampleclereniur oc- 
casionem dalam... hortamentis muluis in exilium populus impulsus est. 

(3) Migne, Patrologiae cursus completus {séries latina), t. III, Passio SS. 
m^artyrum. Perpetuae et Felicilatis, chap. II et III. 

(4) Cyprien, Ad Demetrianum, g 12 (Ed. Migne) : Innoxios, justes, Deo 
caros domo privas, palrimonio spolias, catenis premis, carcere includis, 
gladio, bestiis, ignibus punis... Admoves laniandis corporibus longa lor- 
menta. — En 258, trois cents martyrs furent exécutes le mémo jour, à 
Utique : c'est la célèbre Massa Candida. — Cyprien, Lettre 82 (Ed. Migno) : 
Rescripsisse Valerianum ad senatum ut episcopi et presbyleri et diacones 
in conlinenti animadvertanlur, senatores vero et egregii viri et équités 
Romani, dignilale amissa, etiam bonis spolientur, et si, ademptis fa- 
cullatibus, Christiani esse perseveraverint , capite quoque mulctentur. 
— Saint Cyprien fut décapité en 258. — Voir Morcelli, Africa Christiana, 
pour toutes ces années. 

T. 24 



370 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

(le dire sur lequel des deux partis en présence doit retomber le 
plus justement la responsabilité des troubles profonds et des 
déchirements qui se produisirent alors dans maintes cités ro- 
maines de la province; je ne veux que constater le fait histo- 
rique, sans en commenter ni en apprécier l'origine et les causes. 

Ce qui est certain, ce qui ressort avec une évidence indéniable 
de tous les documents, c'est que la situation générale du pays 
avait été totalemf3nt modifiée vers le milieu du troisième siècle 
de l'ère chrétienne. Au moment même où se faisait le plus vive- 
ment sentir le besoin de la sécurité , de la paix et de l'union , 
cette sécurité, cette paix, cette union avaient disparu. Les Afri- 
cains avaient le droit d'être sans cesse inquiets : des montagnes 
boisées qui fermaient, à l'ouest et au nord-ouest, la vallée 
moyenne du Bagradas, des bandes de pillards pouvaient fondre 
soudain sur Thuburnica, Simitthu , BuUa regia ; par les routes 
de Thagaste à Sicca Veneria, de Theveste à Ammaedara, de 
Theveste à Capsa, pouvaient s'avancer un jour des tribus ber- 
bères, soulevées contrôla domination romaine, et qui, plus heu- 
reuses ou mieux servies par les circonstances que les Babari et 
les Quinquegentanei , auraient vaincu les troupes impériales 
cantonnées en Numidie. La richesse privée n'était guère moins 
menacée que la fortune publique, en ces temps de troubles per- 
pétuels, où les empereurs mouraient presque tous assassinés, 
victimes de complots domestiques ou de conspirations ourdies 
par d'impatients rivaux. La concorde n'existait pas plus que la 
sécurité ou la confiance dans l'avenir ; la guerre s'était déclarée 
au cœur même du pays ; toute l'activité , qui se dépensait jadis 
pour l'exploitation pacifique et féconde de la nature, était main- 
tenant tournée vers les luttes religieuses. 11 ne suffisait pas à 
ces provinciaux d'être menacés par des périls extérieurs ; ils se 
déchiraient encore entre eux. 

Dans ces conditions , faut-il s'étonner que les ruines accu- 
mulées par Capellien n'aient pas été relevées ni réparées, que 
la terre elle-même ait paru souffrir de tous ces bouleversements? 
a En hiver, » s'écrie saint Gyprien (1), vers l'année 253, o il ne 
tombe plus assez d'eau pour nourrir les semences déposées au 
fond des sillons; en été, les rayons du soleil ne sont plus assez 
chauds pour faire mûrir les moissons; au printemps, la cam- 
pagne n'est plus riante, et, pendant l'automne, les arbres ne 
sont plus chargés de fruits comme jadis. Les carrières, fatiguées 

(1) Cyprien, Ad Demelrianum, g 3 (Ed. Migne). 



DÉCADENCE DE LA VIE MUNICIPALE DANS l'aFRIQUE ROMAINE. 371 

et "trop fouillées, deviennent pauvres en marbre; on trouve 
moins d'or et moins d'argent dans les filons épuisés... ; il n'y a 
plus de laboureurs dans les champs ; il n'y a plus de marins sur 
les flots. » 

Cette crise économique se produisit au moment où les charges 
financières qui pesaient sur la bourgeoisie municipale deve- 
naient plus lourdes. En donnant à tous les habitants libres de 
l'empire le titre de citoyen romain , Caracalla avait soumis à 
l'impôt sur les héritages et sur les legs tous ceux qui jusqu'alors 
y avaient échappé. De même, ce fut pendant le troisième 
siècle (1) que le gouvernement impérial prit l'habilude de rendi-e 
les décurions responsables, dans leur ville, de la perception des 
impôts destinés aux caisses impériales. Il est certain qu'à cette 
époque la richesse privée était profondément atteinte par l'épui- 
sement même des sources vives qui l'avaient jusqu'alors ali- 
mentée ; d'une part , les impôts devaient rentrer beaucoup plus 
difficilement que par le passé ; d'autre part , les membres de 
l'assemblée municipale, recrutés surtout parmi les propriétaires 
fonciers, étaient moins que jamais capables de supporter l'écra- 
sante responsabilité pécuniaire que le gouvernement impérial 
faisait peser sur eux. 

Alors naquit et grossit, d'anpée en année, ce courant d'émi- 
gration qui dépeupla des cités jadis prospères. Les Africains, 
ou tout au moins ceux d'entre eux que dans chaque ville leur 
condition et le nom qu'ils portaient désignaient d'avance 
pour le décurionat et pour les fonctions municipales, s'em- 
pressèrent d'abandonner cette petite pairie, que leurs aïeux 
n'avaient jamais quittée sans esprit de retour, et qu'ils avaient 
aimée d'une aifection vraiment filiale. Descendants de duum- 
virs, d'édiles, de tlamines municipaux , ils entrèrent dans les 
légions, dans l'administration impériale; ils briguèrent des 
titres, ils achetèrent même de vaines dignités pour rompre tout 
lien avec la ville où ils étaient nés. Ceux-ci n'hésitèrent pas à 
simuler une vocation religieuse; ceux-là cherchèrent, jusque 
dans les classes sociales les plus humbles , un refuge contre les 
charges que leur origine leur imposait. Le besoin de vivre l'em- 
porta sur la vanité et sur le patriotisme municipal ; les fatigues 
du métier militaire, le sacrifice de l'indépendance, la perte 
même de l'ingénuité, tout parut préférable au décurionat. 



(1) J. Marquardt, Organisation de l'empire romain (Marquardt ot Momm- 
sen, Manuel des antiquités romaines, t. VIII), trad. française, 1" vol., p. 289. 



372 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Les villes africaines, ruinées par Capellien, sans cesse boule- 
versées par les querelles violentes des païens et des chrétiens, 
dépeuplées et délaissées, tombèrent dès lors dans une décadence 
profonde. L'esprit, assurément exclusif, mais très vif et très 
fécond, qui les avait animées pendant plus de deux siècles, dis- 
parut rapidement. Avec lui, la vie municipale s'éteignit; les 
cités n'existèrent plus par elles-mêmes ; toute activité se retira 
d'elles. Le terrain était admirablement préparé pour l'œuvre 
de centralisation administrative , qui s'accomplit à la fin du 
troisième et au quatrième siècle. 

Les tétrarques , Constantin et les empereurs qui leur succé- 
dèrent s'efforcèrent d'arrêter cette décadence, de refouler jus- 
qu'à sa source le courant qui emportait loin des villes provin- 
ciales la plupart des membres de l'ancienne bourgeoisie urbaine ; 
ils n'y réussirent pas, ils n'y pouvaient pas réussir. 

Pour réveiller dans l'Afrique proconsulaire la vie et la pros- 
périté d'autrefois , il aurait fallu avant toute chose y faire re- 
naitre les conditions nécessaires à cette vie et à cette prospé- 
rité. Les édits les plus sévères , les rescrits les plus impératifs 
sont fatalement impuissants contre des faits, contre des mœurs, 
contre des idées qui traduisent une perturbation générale et 
profonde dans la situation économique d'un pays. Une seule 
méthode eût été bonne et pratique pour rendre aux cités afri- 
caines une véritable activité : c'était de leur assurer de nouveau, 
si pareille œuvre était alors possible , la sécurité , la paix et le 
calme dont elles avaient joui pendant si longtemps ; c'était 
d'apaiser chez elles toute crainte des Barbares et de l'avenir, 
toute dissension religieuse ; c'était, eu un mot, de ressusciter le 
passé. Une semblable tâche était peut-être à cette époque au- 
dessus des forces humaines; ce qui est certain, c'est qu'elle ne 
fut pas accomplie. 

Jadis, les habitants et le sol lui-même avaient étroitement 
collaboré avec le gouvernement impérial ; la richesse était sortie 
de la terre que fécondait le travail des hommes, sûrs de récolter 
la moisson future. L'œuvre tentée par Dioclétien, continuée 
après lui, fut au contraire artificielle ; l'administration centrale 
crut que tout pouvait émaner d'elle ; dans son orgueil monar- 
chique, le fondateur du régime nouveau pensa que sa seule vo- 
lonté suffisait à faire jaillir la vie de partout. En donnant à 
l'Afrique romaine une administration nouvelle, en détruisant 
l'autonomie municipale, en menaçant des peines les plus sévè- 
res les décurions et les curiales qui tentaient de se soustraire 



DÉCADENCE DE LA VIE MUNICIPALE DANS l'aFRIQUE ROMAINE. 373 

aux charges dont ils étaient accablés , Constantin et les empe- 
reurs du quatrième siècle étaient sans doute de très bonne foi. 

L'échec complet de leurs efforts démontre que la prospérité 
d'un pays ne se crée ni ne se rétablit par voie administrative, 
et qu'à vouloir tout faire par lui-même, un gouvernement cen- 
tral, si fortement constitué qu'il soit, ne témoigne que de son 
impuissance. 

A la fin du troisième siècle de l'ère chrétienne, le régime mu- 
nicipal était bien mort eii Afrique. Après cette date, assurément, 
toute vie ne disparut pas du pays. Des monuments s'y construi- 
sirent, des statues y furent élevées en l'honneur des maîtres du 
monde ou de ceux qui les représentaient; ici et là même les ha- 
bitants agirent encore de leur propre initiative. Mais c'étaient 
les dernières étincelles d'un feu qui s'éteignait; la plus brillante 
période de l'histoire de l'Afrique était définitivement close. 




CONCLUSION. 

Cette conclusion doit être et sera surtout un résumé. Je vou- 
drais y indiquer brièvement quelle a été, en ses diverses appli- 
cations, la méthode suivie par Rome dans ce pays, dont elle a 
si heureusement transformé la physionomie; quels sont les 
principaux caractères de cette œuvre de colonisation et quelles 
idées générales s'en dégagent ; je me propose, enfin, d'examiner 
s'il est possible d'en tirer un enseignement pour le présent et 
pour l'avenir. 



Dans toute contrée nouvellement soumise, qu'elle soit civili- 
sée ou à demi barbare, les conquérants se trouvent en présence 
de trois éléments distincts, mais connexes, dont l'union engen- 
dre ce que l'on peut appeler la personnalité de cette partie du 
monde. Ces trois éléments sont la nature, la population, l'orga- 
nisation politique. Par nature .] entends l'ensemble de tous les 
faits géographiques, la situation générale, la composition et le 
relief du sol, l'hydrographie, le climat, la direction des grandes 
voies de pénétration , les relations naturelles avec les pays voi- 
sins ou éloignés; sous le nom de population, je résume tout ce 
qui distingue et caractérise les habitants, leur origine ethno- 
graphique, leur religion, la langue qu'ils parlent, leurs mœurs, 
leurs coutumes, leurs usages traditionnels; enfin, ce que je dé- 
signe par le terme d'organisation politique, c'est à la fois la forme 
extérieure et la constitution interne des groupes plus ou moins 
nombreux dans lesquels la population se répartit. 

Comment la nature de l'Afrique a-t-elle été traitée pendant 
les deux premiers siècles de l'ère chrétienne? Quelle a été l'at- 
titude constante de Rome à l'égard de la population? Dans quel 
sens et suivant quelles règles s'est alors produite la transfor- 
mation de l'organisation politique? 

Du règne d'Auguste à la mort d'Alexandre Sévère, les provin- 
ces africaines traversèrent une période d'incomparable prospé- 



CONCLUSION. 



375 



rite matérielle. La richesse économique sortit tout entière du 
sol ; elle fut reconstituée dans maintes régions où elle avait 
existé jadis, mais où les luttes et les guerres civiles l'avaient 
sinon détruite, du moins sérieusement compromise; ailleurs, 
elle fut vraiment créée pour la première fois. Jamais le pays, 
dans son ensemble, n'avait été aussi fécond; jamais, depuis le 
quatrième siècle de l'empire, il n'a retrouvé la même fécondité. 
Toutes les forces productrices que renfermait la terre furent 
alors mises en action ; le travail humain fit fructifier tous les 
germes cachés dans les entrailles du sol. La nature fut prise et 
acceptée telle qu'elle était; toutes les ressources qu'elle offrait 
furent utilisées ; mais elles le furent sagement et prudemment : 
sagement, parce quon ne demanda à chaque terrain et à chaque 
climat que ce qu'il pouvait donner; prudemment, parce qu'on 
ne dépensa pas à tort et à travers, ni d'un seul coup, ni exclusi- 
vement à l'endroit où ils se présentaient, les divers éléments 
nécessaires à hi vie économique, en particulier les eaux couran- 
tes et les eaux pluviales. Distribuées dans les campagnes par 
lirri galion, dans les villes et dans les bourgs par de nombreux 
aqueducs ; tenues en réserve pour la saison sèche dans des bas- 
sins ou dans de vastes citernes, les eaux des sources, des ri- 
vières et du ciel furent, pour ainsi dire, également réparties 
dans l'espace et dans le temps, sans qu'il s'en perdît une seule 
goutte. Là môme où l'eau restait invisible, dissimulée dans les 
profondeurs du sol, elle servit encore à nourrir les racines 
noueuses des oliviers. 

L'homme tira donc parti avec beaucoup d'énergie et d'habileté 
de tout ce que la nature lui donnait ; mais il n'essaya pas de la 
forcer, de lui imposer sa volonté. Il ne s'obstina pas à semer du 
froment dans les régions et sous les cieux qui n'étaient pas fa- 
vorables à cette culture ; s'il corrigea par son industrie les in- 
convénients d'un climat inégal, il ne songea pas à modifier ce 
climat lui-même comme on l'a proposé de nos jours ; autour de 
Tacape, la vigne, les oliviers, les palmiers tiraient leur sève du 
môme sol ; mais personne ne rêva de créer des oasis artificiel- 
les au milieu des sables du désert. Les routes, construites par 
la main des hommes, se confondirent partout avec les voies na- 
turelles de pénétration ; les ports furent creusés ou plutôt de- 
meurèrent aux débouchés de ces principales voies sur le littoral 
de la Méditerranée. Il n'y eut pas lutte entre les habitants et 
la nature; ce fut, au contraire, de leur union intime, de leur 
collaboration pacifique que naquit alors la prospérité du pays. 



376 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Les ouvriers de cette œuvre admirable ne vinrent pas de Rome 
ni d'Italie; mais il est permis de croire que, sans la paix ro- 
maine , l'Afrique serait restée ce qu'elle avait été pendant de 
longs siècles sous l'égoïste et stérile domination de Carthage. 

Pas plus que la nature, la population ne fut traitée en enne- 
mie et violentée. Rome exigea de ses sujets un loyalisme ab- 
solu ; mais ce loyalisme était purement politique. La province 
devait fournir au peuple romain du blé pour son alimentation, 
de l'huile pour ses thermes, ses palestres, ses gymnases ; chaque 
ville devait régulièrement payer les impôts dont elle était rede- 
vable ; le culte du couple divinisé de Rome et d'Auguste devait 
être officiellement célébré dans les cités par les flamines per- 
pétuels, à Carthage par l'assemblée provinciale. Ce que l'on 
demandait par là aux provinciaux, c'était uniquement de recon- 
naître sous trois formes diverses la suprématie de la Cité maî- 
tresse du monde et de l'Empereur, qui commandait et gouver- 
nait au nom de cette Cité. Quant à la vie privée et intime ; quant 
aux sentiments, aux habitudes, aux traditions que tous les peu- 
ples aiment parce qu'ils les ont reçus de leurs ancêtres ; quant 
à la religion et aux coutumes funéraires , Rome ne s'en préoc- 
cupa nullement. Les Africains restèrent absolument libres 
d'adopter ou de dédaigner la civilisation gréco-romaine, à con- 
dition que leur attitude ne prît point le caractère d'une révolte 
ni d'une protestation contre la domination romaine. Le pro- 
consul et ses légats, les procurateurs impériaux, les agents du 
gouvernement central n'étaient que des fonctionnaires et des 
administrateurs ; ils n'avaien*, point mission de civiliser, comme 
on dirait aujourd'hui, les peuples assujettis, de pénétrer au delà 
de la vie publique. 

Rome et les empereurs agissaient-ils ainsi par indifférence 
ou par dédain? Ou bien, au contraire, appliquaient-ils une mé- 
thode, un système préconçu? Il sei-ail ditïicile de se prononcer. 
Du moins, si l'intention nous échappe, les résultats de cette po- 
litique sont frappants. Quoi qu'on ait affirmé, il n'y eut pas de 
haine entre les vaincus et les vaintjueurs ; aucun abîme ne 
fut creusé entre eux par le fanatisme religieux ou national ; 
l'âme des sujets ne fut envahie par aucun de ces sentiments 
profonds d'hostilité et de rancune, que provoque toujours une 
guerre faite par des étrangers à des traditions populaires. Au 
contraire, les Africains accueillirent avec faveur la civilisation 
gréco-romaine, parce qu'on n'avait pas voulu la leur imposer, 



CONCLUSION. 377 

parce qu'on n'en avait pas fait un instrument de combat ; ils 
purent en apprécier, d'un esprit et d'un cœur tout à fait libres, 
les avantages et la supériorité. Les deux éléments, que la con- 
quête avait mis face à face, entrèrent pacifiquement en contact 
et se pénétrèrent l'un l'autre. La fusion se fit lentement, pro- 
gressivement ; elle n'en fut que plus réelle et plus profonde. 

La violence et les persécutions n'apparaissent, dans l'histoire 
de l'Afrique romaine, qu'au moment où le christianisme se ré- 
pandit en Afrique. Les chrétiens , en refusant de sacrifier sur 
les autels de Rome, d'Auguste et des divinités protectrices de 
l'empire, provoquèrent les fureurs du gouvernement impérial; 
leur résistance, uniquement inspirée par des motifs religieux, 
passa pour une révolte politique ; on les aurait laissés libres 
d'adorer le Christ, s'ils avaient consenti à ne pas l'adorer exclu- 
sivement. La persécution fut bien moins une guerre de religion, 
au vrai sens du mot, que la répression sanglante de ce que les 
meilleurs empereurs eux-mêmes appelèrent un crime de lèse- 
majesté. On ne voulait pas empêcher les chrétiens d'embrasser 
une religion nouvelle; on exigeait d'eux seulement que ni la 
forme, ni l'expression de leur loyalisme n'en fussent modifiées. 

L'organisation politique fut transformée ou plutôt se trans- 
forma, comme la population, sous l'influence de Rome, mais 
non par l'effet de la seule volonté du vainqueur ou d'une loi gé- 
nérale une fois promulguée. De nombreuses cités puniques, 
quelques places fortes et beaucoup de tribus numides, voilà ce 
que Rome trouva en Afrique au début de l'ère chrétienne. Loin 
de donner à ces éléments si divers une organisation uniforme, 
loin d'en faire sans distinction aucune des cités de constitution 
romaine , loin de vouloir importer en bloc et partout son droit 
public, la cité souveraine s'appliqua à maintenir dans le pays la 
plus grande diversité. Entre la tribu berbère [natio dans Pline 
l'Ancien , gens dans les documents épigraphiques) et la colonie 
romaine de droit italique s'intercalent plusieurs types d'unités 
administratives, la cité pérégrine, le municipe, la colonie, et 
cliacim de ces types peut embrasser lui-même deux ou trois va- 
riétés de communes. L'évolution de chaque cité se poursuit à 
part, sans être déterminée par l'évolution des cités voisines, 
sans la déterminer non plus. Auguste créa des colonies au mi- 
lieu de cités pérégrines ; au troisième siècle, des cités pérégri- 
nes subsistaient encore au milieu de municipes et de colonies. 
Le gouvernement impérial traita la Proconsulaire, non comme 



378 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

une province, mais comme une agglomération de communes 
sans unité politique. L'histoire administrative de ce pays est 
essentiellement municipale. 

On a dit souvent que Rome avait surtout appliqué cette mé- 
thode par égoïsme , pour rompre les anciennes ligues et pour 
empêcher la naissance de nouvelles coalitions ; qu'en un mot sa 
devise politique avait toujours été : diviser pour régner. Sous la 
République et en Italie, il fut assurément nécessaire , pour 
affermir la domination romaine au lendemain des victoires pé- 
niblement remportées sur les Latins , les Etrusques , les Sara- 
nites, d'exciter, par l'inégale distribution des châtiments et des 
privilèges, la jalousie entre les cités vaincues. Mais après l'ère 
chrétienne et l'établissement de l'empire, les mêmes raisons 
n'existaient plus, et je ne crois pas qu'une fédération des villes 
africaines eût jamais pu mettre en péril l'existence ou la pré- 
pondérance de l'Etat romain. Ce fut, à mon avis, d'une idée 
beaucoup moins étroite que le gouvernement impérial s'inspira. 
Il traita chacun des éléments divers qu'il trouva en Afrique se- 
lon le caractère et l'état de cet élément lui-même ; il s'eiforça 
de lui donner une forme politique qui fut en harmonie avec la 
réalité. Il ne crut pas possible d'instituer d'emblée des commu- 
nes là où ne vivaient que des tribus nomades ; il ne crut pas 
indispensable d'imposer immédiatement la constitution romaine 
à des villes douées depuis longtemps d'une organisation muni- 
cipale qui semblait leur convenir parfaitement. Au lieu de ten- 
ter l'œuvre chimérique et toujours vaine, qui consiste à créer 
au préalable des cadres vides dans l'espoir qu'ils se rempliront, 
les empereurs attendirent que des centres urbains fussent fon- 
dés, pour leur donner le titre de ville; que les cités pérégrines 
se fussent rendues dignes de devenir des municipes, les muni- 
cipes d'être érigés en colonies. Loin d'être promulguée au début 
de l'évolution et comme pour la provoquer ou lu diriger, chacune 
des chartes municipales distribuées aux communes africaines 
consacra le développement de cette évolution et en marqua le 
terme. 

L'œuvre accomplie par Rome fut donc une œuvre surtout 
économique, administrative et politique. La cité victorieuse ne 
se donna pas pour tâche d'assurer le progrès moral et social des 
peuples soumis à ses lois. A coup sur, les Romains s'estimaient 
d'une race bien supérieure aux Carthaginois et aux Numides ; 
l'on sait avec quel dédain et par quelles risées furent accueillis 
au pied du Capitole les provinciaux que César fit entrer dans 



CONCLUSION. 379 

le Sénat. Cet orgueil n'était atténué par aucun sentiment d'af- 
fection ni de sympathie ; dans l'âme d'un Romain n'entra 
jamais le souci de civiliser un Barbare. Rome ne crut pas qu'il 
fût de son devoir de démontrer aux habitants des provinces 
africaines l'excellence de sa civilisation, la supériorité de ses 
coutumes sur leurs usages traditionnels ; elle ne se préoccupa 
pas de ce qu'on appellerait aujourd'hui l'éducation morale de 
ses sujets ; encore moins prétendit-elle imposer de force ou ré- 
gler par des lois des habitudes , des idées , des sentiments qui 
ne dépendent que du cœur, inaccessible à la force et aux lois. 
Elle ne fit pas davantage de propagande religieuse en faveur 
des antiques divinités du Latium, de Silvain, de Picus, de Ver- 
tumne ; elle ne déclara pas la guerre au couple divin d'origine 
phénicienne, Baal et Tanil. Les proconsuls ne se firent point 
les apôtres de la mythologie gréco-romaine. Le gouvernement 
impérial se désintéressa absolument du progrés moral des indi- 
vidus, de l'évolution intellectuelle et sociale des peuples. 

Il prit les uns et les autres tels qu'ils étaient au début du 
premier siècle de l'empire ; il ne s'efforç^a pas de prévoir ce 
qu'ils pourraient devenir plus tard. Loin de penser que la des- 
tinée future de tous ses sujets fût fatalement de se rapprocher, 
pour l'atteindre un jour, d'un modèle idéal , le modèle romain , 
Rome accorda au contraire à cliaque nation le traitement qui 
convenait le mieux à son état présent. Animée d'un esprit très 
large, elle crut, et avec raison, que le même système et les 
mêmes cadres administratifs n'étaient pas également bons dans 
tous les pays et pour toutes les races ; la fin dernière de sa po- 
litique ne fut point de répandre d'une extrémité de l'empire à 
l'autre un type unique de constitution municipale. Au lieu 
d'élre une œuvre factice et stérile de centralisation et de nivel- 
lement, la colonisation romaine, par la souplesse si profondé- 
ment organique de sa méthode, provocjua la mise en action de 
toutes les forces visibles et latentes contenues dans les limites 
de l'empire. 

Si, pendant les deux premiers siècles de l'ère chrétienne, 
l'Afrique proconsulaire jouit d'une éclatante prospérité, cette 
prospérité, elle la dut surtout à l'admirable intelligence politi- 
que du gouvernement impérial. A tout moment , et dans tout 
pays, l'histoire est le produit de deux facteurs : la nature, c'est- 
à-dire l'ensemble, des conditions de la vie matérielle et écono- 
mique, et \c passé, c'est-à-dire l'héritage total des générations 
disparues. En vain un conquérant, si puissant qu'on le suppose, 



380 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

voudra-t-il dédaigner la nature et détruire le passé : il n'y réus- 
sira jamais. Une contrée depuis longtemps habitée n'est pas une 
table rase; toute œuvre dont les racines ne s'enfonceront pas au 
cœur môme du sol, sera artificielle, instable, éphémère; c'est 
du passé qu'il faut faire sortir l'avenir, par une élaboration 
lente et progressive. Une civilisation ne s'importe pas tout 
entière du dehors, comme un ballot de laine, comme un sac de 
verroteries. 

Rome le comprit. Elle ne demanda à ses sujets que la fidélité 
et le dévouement. Elle tint le plus grand compte de la nature, 
sans jamais la forcer ni prétendre la violenter ; elle s'inspira du 
passé pour modifier le présent et pour préparer l'avenir. 

C'est Là, dira-t-on peut-être, une politique égoïste et sans 
grandeur morale. Rome ne donna rien d'elle-même, et demanda 
beaucoup. En pareille matière, les sentiments et les intentions 
pèsent peu : les résultats seuls sont importants. L'éducation des 
peuples peut-elle d'ailleurs ressembler à celle des ei^nts, qu'il 
faut aimer d'une affection sans cesse active, auxquels il faut se 
dévouer chaque jour, à toute heure, à toute minute? Les peuples 
sont jaloux de leur indépendance ; ils tiennent à leurs traditions, 
à leurs mœurs séculaires. La seule volonté d'un vainqueur ne 
pourra pas effacer ces traditions, transformer ces mœurs. Plus 
même cette volonté se manifestera, plus elle prétendra s'im- 
poser, et moins ses efforts seront heureux. Le fanatisme natio- 
nal ou religieux , toujours ombrageux , toujours facile à surex- 
citer, entretiendra les rancunes, encouragera les résistances. 
Des champs de bataille la guerre envahira les cœurs et les âmes. 

Or toute colonisation doit être une œuvre de paix et de con- 
corde. Il n'appartient pas moins aux colonisateurs d'assurer 
cette paix et cette concorde par leur respect du passé, qu'aux 
peuples soumis ou protégés de contribuer à les maintenir par 
une inébranlable fidélité. La distance qui les sépare au début 
les uns des autres doit être parcourue spontanément. La violence 
n'a jamais engendré que la ruine et que la haine. 

Le grand œuvre de la colonisation romaine s'est édifié , s'est 
épanoui au milieu de la paix générale. Bien que les temps 
soient changés, méditons cet exemple. Apprenons du peuple le 
plus guerrier qui ait vécu dans l'antiquité , qu'aux luttes mili- 
taires doit succéder la collaboration pacifique des ennemis de la 
veille , et que toute conquête coloniale est fatalement stérile et 
vaine, que ne suivent pas l'union, la fusion, la pénétration 
mutuelle des vainqueurs et des vaincus. 



APPENDICES 



APPENDICE I. 

1» 

Liste, par ordre alphabétique, des cités romaines de 
l'Afrique proconsulaire, dont l'histoire municipale est 
connue en tout ou en partie. 

Abbir Cella. 

Fut élevée au rang de municipc par l'emperour Philippe l'Arabe : 
Municipium Julium Philippianurn Abbir Cellense. 

G. I. L, VIII, 814 = Suppl., 12344. 

Abthuqnis. 

Devint raunicipe au deuxième siècle sous Hadrien , Antonin le Pieux 
ou Marc-Aurèle. 

G. L L., VIII , Suppl., 11206; Dulleliîi archéologique du Comité ^ 
ann. 1893, p. 226, n" 65. 

ACHOLLA. 

Après la prise de Carthage en 146, civitas libéra et peut-être immu- 
nis ; au début de l'empire, civitas libéra. 
G. 1. L.,l, 200; Pline, //. N., V, 4. 

Aqbiv. 

Etait encore sous Antonin le Pieux une commune pérégrine double : 
pagus et civitas (1) ; devint municipe à la fin du deuxième ou pendant le 
troisième siècle. 

G. 1. L. VIII, 1548, 1550, 1552. 

(1) Voir plus haut, liv. III, chap. iv, p. 347 et suiv. 



382 LES CITÉS ROMAINES DÉ LA TUNISIE. 

Althiuuhus. 

Etait dcj;\ municipe à l'époque d'Hadrien. 

C. I. L., VIll. 1824, 1825. 

Ammaedara. 

Colonie de vétérans fondée pai' Vespasien ou par ses fils (1) : colonia 
Flavia Augusta Aemerita (sic) Ammaedara. Les citoyens en étaient inscrits 
dans la tribu Quirina. 

C. I. Ly VIII, 308, 314 et suiv. ; Suppl., 11543 et suiv. 

Apisa Majus. 

Resta aviVa^ au nioins jusqu'au début du troisième siècle; était rnooi- 
cipe dans la seconde moitié du quatrième siècle. 

C. L L, VIII, 776, 777, 779, 780; Bulletin archéologique du Comité, 
ann. 1893, p. 235, n»» 98 et 99. 

Assuras. 

Municipe pendant la première moitié du principal d'Auguste; devint 
colonie sous Auguste ou sous un empereur de la gens Julia : colonia 
Julia Assuras. Les citoyens en étaient inscrits dans la tribu Horatia. 

Pline, H. N., V, 4 ; C. /. L., VIII, 1798, 1813, 1814, 1821. 

AUBUZZA. 

Fut probablement un pagus de la colonie romaine de Sicca Veneria ; 
les habitants en étaient inscrits, comme ceux de Sicca, dans la tribu 
Quirina. 

C. l. L., VIII, SuppL, 16367, 16373 et suiv. 

AULODES. 

Devint municipe sous Septime Sévère; l'était encore A la fin du qua- 
trième siècle : municipium Septimium Liberum Aulodes. 
C. I. t., VIII, SuppL, 14355. 

AUNOBABIS. 

Etait municipe à la fin du troisième siècle. Les citoyens en étaient 
inscrits dans la tribu Arncnsis. 
C. 1. L, VIII, SuppL, 15563, 15566, 15570. 

AVITTA BlBBA. 

Civitas administrée par des sufiètes au premier et pendant les premië- 



(1) Voir plus haut, liv. III, chap. ii, p. 316. 



APPENDICES. 383 

i*es années du deuxième siècle; fut érigée en municipe par Hadrien vers 
l'année 137; était encore municipe à la fin du quatrième siècle. Les ci- 
toyens en étaient inscrits dans la tribu Arnensis. 
C. L L, VIII. 797. 799, 805, 1177 ; Suppl, 12275. 

Gens Bacchuiana. 

Tribu qui existait encore sous Antonin le Pieux avec des unde- 
cimprimi. 

C. I. L., VIII, SuppL, 12331. 

BisiCA. 

Resta commune pérégrine, peut-être double, jusque vers le milieu du 
deuxième siècle; fut sans doute érigée en municipe par Marc-Aurèle et 
Lucius Verus au début de leur règne; était colonie au début du qua- 
trième siècle. 

C. 1. L., VIII, 1357 ; SnppL^ 12286, 12291, 12302. 

BULLA RëGIA. 

8ous Auguste, civitas libéra; devint plus tard cité de constitution ro- 
maine; les habitants en étaient inscrits dans la tribu Quirina. 

Pline, //. N., V, 2; C. I. L., VIII, SuppL, 14471, 14472. 14515,14525; 
Dullelin archéologique du Comité, ann. 1890, p. 161, n° 2; p. 163, n» 2; 
p. 169, no 2; p. 175, no 2. 

Capsa. 

Avait été détruite par Marius pendant la guerre contre Jugurtha ; 
n'était pas encore relevée sous Auguste ; apparaît comme municipe sous 
Hadrien; est mentionnée avec le titre de colonie sur la Table de Peu~ 
linger. 

. Sallusle. Jugurlh., 96; Pline, 11. N.,'Y, 4 ; C. I. L., VHI, 98; Table de 
Peulinger. ^ 

Carpis. 

Fut érigée en colonie par l'un des empereurs de la gens Julia : colonia 
Julia Carpil(ana). 
C. I. L., VIII, 1206. 

Cauthage. 

Complètement détruite par Scipion Emilien en 146 av. J.-C; colonisée 
sans succès parC. Sempronius Gracchus en 124; colonisée de nouveau 
par César, définitivement relevée par Auguste en 29 av. J.-C. Dotée du 



384 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

droit ilalicjue par Sepiime Sévère et Caracalla. Les citoyens en étaient 
inscrits dans la tribu Arnensis. 

Appien, Punie, 136; Strabon, XVII, 3. § 15; Dion Cassius, XLIII, 
50; LU, 43; Pline, H. N., V, 3; G. I. L, VIII, 1220; RuUelin archéolo- 
gique du Comité, ann. 1893, p. 226, no 65. Digeste, L, 15, § 8. Kubit- 
schek. De romanarum tribuum origine ac propagationCf p. 128. 

Chidibbia. 

Etait encore à la fin du deuxième siècle une civitas^ qu'administraient 
des undecimprimi; devint municipe pendant le troisième siècle, avant le 
règne de Probus. 

C. I. L., VIII, 1326, 1333, 1329, 1335, 1336 ; Suppl., 14875. 
• 
Chusira. 

Etait encore une civitas en 70-71, sous Vespasien. 

C. L L., VIII, 698. 

CiLLIUM. 

Fut d'abord , suivant toute apparence , un pagus ou un castellum de la 
colonie de Thelepte; puis devint colonie pendant la première moitié du 
deuxième siècle. Les citoyens en étaient inscrits dans la tribu Pa- 
piria (1). 

G. L L., VIII, 210, 211, 216. 

CiNCARIS. 

Devint municipe on ne sait à quelle époque. 
G. L L., VIII, Suppl., 14769. 

CuRDBlS. 

Civitas libéra au début du principat d'Auguste, devint colonie sous cet 
empereur ou sous l'un de ses successeurs : colonia Julia Curubis. Les 
citoyens en étaient inscrits dans la tribu Arnensis. 

Pline, //. N., V, 3; C. I. L., VIII, 980; Suppl., 12452. 

FuRNis (entre Carthage et Vallis). 

Etait au commencement du troisième siècle une cité de constitution 
romaine. 

G. I.L, VIII, Suppl.. 14751. 

FuRNis, voy. LiMiSA. 
(1) Voir plus haut, liv. III, chap. ii, p. 318. 



APPENDICES. 385 

Gales. 
Etait encore une civitas sous Maximin le Thrace. 
C. I. t., VIII, 757. 

GlOHTHIS. 

Devint municipe on ne sait à quelle époque, tuais certainement avant 
la fin du troisième siècle. Les habitants en étaient inscrits dans la tribu 
Quirina. 

Itinéraire d'Antonin. C. I. L., VIII, Suppl., 11031, 11033, 11034, etc. 

GlUFIS. 

Resta cm7a5 jusqu'au règne d'Alexandre Sévère, fut érigée par ce 
prince en municipe : Municipium Aurelium Alexandrianum Augustum 
Magnum Giu/ltanum. Les citoyens en étaient inscrits dans la tribu Pa- 
piria. 

C. 1. L., VIII, 858, 859, 861-866; Suppl., 12378, 12379, 12382; 
Bulletin archéologique du Comité^ ann. 1893, p. 204, n» 3; p. 206, n» 5; 
p. 207, n» 6. 

GoR ou GORIS. 

Resta civitas sous l'empire. 
C. I.L., VIII, 5upp/., 12421. 

Gdrza. 
Etait encore une civitas en l'année 65 ap. J.-C. 
C. 1. L., VIII, 69. 

Haorcmètb. 

Après la prise de Carthage en 146, civitas libéra et peut-être immunis ; 
frappée d'une amende par César après la bataille de Thapsus; resta, 
sous Auguste, civitas libéra ; fut érigée en colonie par Trajan : colonia 
Concordia Ulpia Trajana Augusta Frugifera Hadrumetina ; les citoyens en 
étaient inscrits dans la tribu Papiria. 

G. I. L, I, 200 ; De bello Africano, 97; Pline, B. N., Y,3; C. I. L., VI, 
1687; td., Vm, 3020, 3062. 

HiPPO DiARRHYTUS. 

Simple civitas sans privilèges au début de l'empire, fut peut-être sous 
Tibère civitas libéra, et devint colonie avant l'extinction de la gens Ju- 
lia : colonia Julia Hippo Diarrhytus. Les citoyens en étaient inscrits dans 
la tribu Quirina. 

T. -25 




386 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Pline, H. N., V, 3; Recherche des antiquités dans le nord de C Afrique, 
p. 180, k;C.I. L, VllI, 1206 ; Supp., 14334. 

Lares. 

Devint colonie sous Hadrien : colonia Aelia Aug. Lares. Il est difficile 
d'indiquer dans quelle tribu romaine les habitants du nouveau municipe 
furent inscrits : deux inscriptions mentionnent deux tribus différentes : 
Quirina et Fahia. 

G. 1. L., VIII, 1779; Suppl., 16322, 16327. 

IjEPTIS Maona. 

Sous Auguste, civitas ; paraît avoir été alors administrée par des suf- 
fètes; fut peut-être municipe pendant le premier siècle de l'ère chré- 
tienne; fut érigée en colonie par Trajao. 

Pline, H. N., V, 4; G I. L. VUI, 7, 8, 10, 11. 

Lbptis Minor. 

Après la chute de Carthage en 146 av. J.-C, fut civitas libéra, et peut- 
être immunis; frappée d'une amende par César après la bataille de Thap- 
sus; resta sous Auguste civitas libéra. On ne connaît point son histoire 
ultérieure. 

G. I. L. I, 200; De bello Africano, 97; Pline, H. N.. V, 3. 

LiMIBA-FuRNIS. 

Après avoir été, sans doute jusqu'au second siècle de l'ère chrétienne, 
commune pérégrine peut-être double, devint municipe avant le règne de 
Commode ; les citoyens en étaient inscrits dans la tribu Papiria. 

G. I. L., VIII, Suppl., 12036. 12039, 12043. 

M/iCTARIS. 

(7tvifa5 jusqu'en 170 au moins; devint colonie pendant les dernières 
années du règne de Marc-Aurèle; les citoyens en étaient inscrits dans 
la tribu Papiria (1). 

G. h t., VIII, 619, 627 ;Suppi., 11799, 11801. 11804, 11813, 11865; 
Bulletin archéologique du Gomité, ann. 1891, p. 515, n" 45. 



(1) Plusieurs autres tribus sont mentionnées sur des textes qui provien- 
nent de Mactaris : les tribus Quirina (3 fois), Horalia (2 fois), Galeria, Ar- 
nensis, Aemilia, Slellaiina (1 fois). 



appendices. 387 

Masculula. 
Givitas au début de l'empire. 
G. I. L., VIII, Suppl., 15775. 

Maxula. 
Colonie romaine dès le priacipat d'Auguste. 
Pline, H. N., V, 3. 

Medelis. 

N'était encore, sous Septime Sévère, qu'un pagus; on ne sait de quelle 
cité il dépendait. Les deux communes les plus voisines semblent avoir 
été Giufis et Uthina. 

C. I. L., VIII, 885. 

MiSSUA. 

Etait encoi"© une ciuifai au quatrième siècle. 
G. l. L., VllI, 989. 

MlZIQIS. 

Etait municipe au commencement du quatrième siècle , sous Cons- 
tantin. 
G. L L., Vm, 991. 



MUSTIS. 

Paraît avoir été municipe d'assez bonne heure ; les citoyens en étaient 
inscrits dans la tribu Cornelia. 

G. I. L., vm, 1575 et suiv. ; Suppl., 15582, 15587, 15588 et suiv.; 
Bulletin archéologique du Gomité, ann. 1892, p. 164, n«» 40, 42, 43 ; Carton, 
Découvertes archéologiques et épigraphiques faites en Tunisie (région de 
Dougga), no» 67, 68, 89. 

Muzuc (H' Besra). 

Etait une civitas sous Commode, en 178-179. 
C. 1. L., VIII, SuppL, 12095. 

Mdzuc (£[«• Khachoun). 

Givitas sous Antonin le Pieux, resta telle jusqu'au commencement du 
troisième siècle; fut élevée par Caracalla au rang de municipe. Les ci- 
toyens en furent peut-être inscrits dans la tribu Quirina. 

G. 1. L., vm, Suppl., 12059, 12060, 12061 et suiv., 12066. 



l 



388 les cit^.s romaines de la tunisie. 

Nbapolis. 

D'a|)i'ès Strabon, avait été détruite en même temps que Carthage; 
était, au début du règne d'Auguste, civitas libéra ; devint colonie sous 
ce prince ou sous un empereur de la gens Julia. Les citoyens paraissent 
en avoir été inscrits dans la tribu Arnensis. 

Strabon, XVII, 3, § 13; Pline, H. N., V, 3; 0. I. L., VIII. 968, 971. 

Neferis. 

D'après Strabon, fut détruite en même temps que Carthage; était en- 
core civitas au début du troisième siècle. 

Strabon, XVU, 3, § 13; ^. /. L., VIII, Suppl., 12401, 12402. 

NUMIULIS. 

Etait encore, sous Marc-Aurèle, une commune pérégrine double (1); 
devint plus tard municipe; les habitants en étaient inscrits dans la tribu 
Arnensis. 

C. I. L.j VIII, Suppl. , 15380, 15395; Bulletin archéologique du Comité, 
ann. 1892, p. 154-155; Carton, Découvertes..., n» 544. 

Oea. 

Simple civitas au début de l'empire ; devint colonie au plus tard vers le 
miljcu du deuxième siècle, 

Pline, H. N., V, 4; C. /. L., VIII, 24; Table de Peutinger. 

PODPUT OU PUPPOT. 

Mentionnée comme simple viens par V Itinéraire d'Anlonin, était colo- 
nie au début du quatrième siècle. 

Itinéraire d^Antonin. Bulletin de la Société dea Antiquçiir es de France , 
ann. 1893, p. 220-221. 

Sabrata. 

Civitas au début de l'empire; colonie à la fin du quatrième siècle. 
Pline, H. N., V, 4; Itinéraire d'Antonin. 

Seoermgs. 

Fut élevé par Marc-Aurèle au rang de municipe : municipium Aure- 
lium Augustum Segermes. Etait encore municipe en 278, sous Probus. 

C. I. L., VIII, Suppl., 11169, 11170. 11172. 

(1) Voir plus haut, liv. III, chap. iv, p. 348, note 3. 



APPENDICES. 389 

Semta. 

Municipe sous Aurélien (270-275). 

Bulletin archéologique du Comité, ano. 1893, p. 222, n» 51. 

Seressis. 

Devint municipe on ne sait à quelle époque. 
0. I. L., VIII, Suppl., 11216. 

SlAGU. 

Etait encore civitas en 215, sous Caracalla. 
G. L L.,y, 4922; VIII, 964, 965, 966. 

SiccA Veneria. 

Colonie dès le début de l'empire : colonia Julia Veneria Cirta nova 
Sicca. Les citoyens en étaient inscrits dans la tribu Quirina. 

Pline, H. N., V, 2; G. I. L, VIII, 1632, 1641 et suiv. ; Suppl, 15881, 
16258; Bulletin archéologique du Gomilé, ann. 1892, p. 158 et siiiv. 

SiMITTHU. 

Municipe au début de l'empire, devint colonie à la fin du principal 
d'Auguste ou sous l'un des empereurs de la gens Julia : colonia Julia 
Augusta Numidica Simitthu, Les citoyens en étaient inscrits dans la tribu 
Quirina. 

Pline, H. N., V, 4 ; C. /. L., VIII, 1261; Suppl., 14559, 14611, 14612, 
14625, 14631, 14632 et suiv. 

Sua. 

Après être restée civitas, devint municipe on ne sait à quelle époque; 
l'était sous Julien au quatrième siècle. 

G. I. L , VIII, Suppl., 14808; Bulletin archéologique du Comité, ann. 1893, 
p. 226. ' • 

SUPES. 

Castellum au début de l'empire, devint colonie peut-être sous Marc- 
Aurèle. 
G. L L., VIII, 262; Suppl., 11421, 11427, 11430. 

Supetula. 

Devint colonie, sans doute à la fin du deuxième siècle. Les citoyens 
en furent inscrits dans la tribu Quirina. 

G. /. L., VIII, Suppl., 11340, 11343 et suiv. 



390 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

SULULIS. 

Fut élevé au rang de municipe par Septime Sévère : municipium Sep 
limium AurcUum Severianum Auguslum Apollinare Sululilanum. 
C. I. L., VIII, Suppl., 12341. 

SUSTRIS. 

Etait encore civitas sous le règne de Caracalia. 
Carton, Découvertes.. ., n» 560. 

SUTUNURCA. 

Etait encore civitas sous Septime Sévère. 

Bulletin archéologique du Comité, ann. 1893, p. 203, n» 1 . 

Tacape. 

Simple civitas sous Auguste ; mentionnée comme colonie sur la Table 
de Peutinger. 

Pline, H. N., V, 3; Table de Peutinger. 

TëPELTE. 

Civitas administrée par des sufietes jusqu'au milieu du troisième siè- 
cle; devint municipe pendant la seconde moitié de ce siècle. 
C. L L., VIII, Suppl., 12247, 12248, 12250, 12252. 

Thabraca. 

Municipe au début de l'empire, devint colonie au plus tard vers le mi- 
lieu du deuxième siècle. Les citoyens on étaient inscrits dans la tribu 
Arnensis. 

Pline, H. N., V, 2 ; C. /. t., VIII, Suppl.. 17333, 17337 ; BulUtin ar- 
chéologique du Comité, ann. 1892, p. 204, n»* 22, 23; p. 207, no 33. 

Thaca. 

Civitas administrée par des suffètes jusqu'après le règne de Caracalia; 
on ne sait pas si plus tard elle devint municipe. 
C. I. L. VIII, Suppl., 11193. 11194. 

Thacia. 
Municipe au début du quatrième siècle, sous Constantin. 
C. l. L, VIII, Suppl., 15644. 

Thaenab. 

Commune pérégrine au début de l'empire, fut élevée par Hadrien au 



APPENDICES. 391 

rang de colonie : colonia Aelia Augusta Mercurialis ThaenU(anorum). 
Pline, H. N., V, 3; G. I. L., VI, 1635. 

Thaqari Majus. 

Etait municipe pendant la seconde moitié du troisième siècle, sous 
Claude II. 

Bulletin archéologique du Comité^ ann. 1893, p. 216, n* 28. 

Thala. 

N'était sous le règne de Tibère qu'un praesidium. 

Tacite, Annales, III, 21 ; cf. G. I. L., VIII, 502, 503; SuppL, 11680. 

Thapsus. 

Après la prise de Carthage, en 146 av. J.-C, civitas libéra et peut être 
immunis; fut frappée d'une amende par César, après sa victoire sur les 
Pompéiens d'Afrique; était, sous Auguste, civitas libéra. On ne sait 
rien de son histoire ultérieure. 

G. I. L, I. 200 ; De bello Africano, 97 ; Pline, H. N., V, 3. 

THELEPTiS. 

Colonie, peut-être de vétérans, fondée par Trajan (1); les citoyens en 
étaient inscrits dans la tribu Papiria. 
0, L L., VIII, 211, 216, 2565, 3106. Table de Peutinger. 

Theudalis. 

Après la chute de Carthage, en 146 av. J. C, ctujtas libéra et peut-être 
immunis; était encore, sous Auguste, civitas immunis. 

G. L L., I, 200 ; Pline, H. N., V, 4. 

Thibica. 

Givitas administrée par des suflfètes au deuxième siècle, sous Antonin 
le Pieux; était municipe en 254-255 sous l'empereur Gallien. Les habi- 
tants en furent peut-être inscrits dans la tribu Arnensis. 

G. L L., VIII, 765, 766; Suppl., 12228, 12229. Bulletin archéologique 
du Comité, ann. 1893, p. 233, n» 91 ; p. 234, n» 93. 

Thibiuca. 

Fut municipe et colonie; les citoyens en étaient inscrits dans la tribu 
Arnensis. 
G. L L, VIII, Suppl., 14291, 14293. 

(1) Voir plus haut, liv. III, chap. n, p. 316-317. 



392 les cités romaines de la tunisie. 

Thioes. 

Fut d'abord , suivant toute apparence , un castellum ; était déjà sous 
Nerva une civitas. 

Comptes rendus de V Académie des Inscriptions et Belles-lettres, ann. 1891, 
p. 293; ann. 1894, p. 229. 

Thignioa. 

Civitas double jusqu'au règne de Septime Sévère; devint municipe 
sous cet empereur, sous Caracalla ou sous Alexandre Sévère : munici- 
cipium Septimium Aurelium Antoninianum Alexandrianum Herculeum 
Frugiferum Thtgnica. Les citoyens en furent inscrits dans la tribu Ar- 
nensis. 

C. I. L, VIII, 1404, 1406, 1408, 1413, 1419; SuppL, 15205. 15212, 
15216, 15222. 

Thim(ida) Bure. 

Etait municipe à la fin du troisième siècle, sous Constance Cblore. Les 
citoyens en étaient inscrits dans la tribu A7'nensis. 
C. I. L, VIII, SuppL, 15420, 15421, 15427, 15430. 

Thimida Reqia. 

Paraît être restée commune pérégrine. 
C. L L., VIII, 883. 

Thisiduo. 

Devint peut-être municipe au deuxième siècle, après Hadrien. Les 
babitants en auraient été inscrits dans la tribu Quirina. 
C. L L, VIII, 1269 == SuppL, 14763. 

Thubba. 

Parait avoir été colonie dès le milieu du deuxième siècle. 
C. L L., VIII, SuppL, 14295. Ptolémée, Geogr., IV. 3. 

Thoburbo Majus. 

Colonie dès le début do l'empire; reçut peut-être de Commode l'im- 
munité ou le droit italique : colonia Julia Aurélia Commoda Thuburbo 
Majus. Les citoyens en étaient inscrits dans la tribu Arnensis. 

Pline. //. N., V, 4; C. I. L., VIII, 842, 848,854; Bulletin archéologique 
du Comité, ann. 1893. p. 222, n" 48. 



APPENDICES. 393 

Thububbo Minus. 

Etait municipe sous Marc-Aurèle et Lucius Verus (161-169). Les ha- 
bitants en étaient inscrits dans la tribu Quirina. 

G.I. L., Vm, 1174, 1175. 

Thubuhnica. 

Municipe au début de l'empire ; était colonie dès le milieu du deuxième 
siècle. Sur les inscriptions sont mentionnées de nombreuses tribus : 
Arnensis (4 fois), Cornelia^ Fabia, Lemonia, Pallia, Quirina (2 fois), Ae- 
milia et Horatia (1 fois). 

Pline, H. N., V, 4; Ptolémée, Geogr., IV, 3. G. I. L. , VIII, Suppl. , 
14686, 14687, 14690, 14697, 14698, 14699 et suiv. ; Bulletin archéologique 
du Comité, ann. 1891, p. 183, no» 29-30 ; p. 185, n» 32 ; p. 188, no« 41, 46 ; 
p. 189, no 51 ; p. 191, no 62. 

Thuborsicum Bure. 

Resta civitas jusqu'au début du troisième siècle; devint municipe 
sous les Sévères, probablement sous Sévère Alexandre : municipium Se- 
verianum Antoninianum Liberum Thibursicensium Bure; — municipium 
Septimium Aurelium Severianum Alexandrianum... Etait colonie dès le 
règne de l'empereur Gallien. Les citoyens en étaient inscrits dans la 
tribu Arnensis. 

G. /. L., VIII, 1426, 1427, 1430, 1432, 1437, 1439, 1441 ; Suppl.. 15258. 
15259, 15361, 15364. 

Thuqqa. 

Civitas double jusqu'au règne de Septime Sévère; fut érigée par cet 
empereur en municipe; était colonie en 261, sous Gallien; les citoyens 
en étaient inscrits dans la tribu Arnensis. 

G. I. L, VIII, 1478, 1479. 1482, 1484, 1487, 1494. 1495, {b2b; SuppL, 
15529, 15545; Bulletin de la Société d'Oran, ann. 1893, p. 173-174. 

Thundsuda. 

Municipe au début de l'empire ; était colonie vers le milieu du qua- 
trième siècle, à l'époque de l'usurpateur Magnence. 

Pline, H. N., V, 4; Mélanges de l'Ecole française de Rome, t. XIII 
(ann. 1893), p. 446, n* 56. — R. Gagnât, Explorations archéologiques, etc., 
fasc. II, p. 98, no 174. 

ThY8DRUS. 

Civitas libéra au début de l'empire ; devint sans doute oolonie pendant 



394 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

le second siècle; les habitants en étaient inscrits dans la tribu Galeria. 
Pline, H. N., V, 4. Table de Peulinger. C. I. L., VUl, 51, 3177, 10500. 

TiGHILLA. 

Etait municipe sous l'empereur Probus. 
G. I. L., VIII, 1353. 

TUBERNUC. 

Etait municipe au troisième siècle (?). 
C. 1, L, Vm, 947. 

TURRIS TâMALLENI. 

Fut élevé au rang de municipe par l'empereur Hadrien. 
G. I. L., VIII, 83, 84. 

UCCULA. 

Givitas , à la fin du premier siècle, après la mort de l'empereur Titus; 
municipe, au début du quatrième siècle, sous Constantin. Les habitants 
en étaient inscrits dans la tribu Arnensis. 

G. 1. L., VIII, Suppl., 14361, 14363, 14364, 14366, 143G7. 

UcHi Majus. 

Municipe au début de l'empire; devint colonie sous Alexandre Sévère 
en 230 : colonia Mariana Augusta Alexandriana Uchitanorum majorum. 
Les citoyens en étaient inscrits dans la tribu Arnensis. 

Pline. H. N., V, 4 ; C. /. L, VIII, SuppL, 15446, 15447, 15450 et suiv.. 
15462. Carton, Découver tes... ^ n» 508. 

UCRES. 

Etait encore civitas en 193, sous Septime Sévère. 
C. I. L., VIII, 1170. 

UCUBIS. 

Etait encore, sous Caracalla, un castellum dépendant de la colonie de 
Sicca Veneria; les habitants en étaient inscrits, comme ceux du chef- 
lieu, dans la tribu Quirina. 

G. I. L., VIII, Sxippl., 15666, 15667, 15669, 15670 et suiv. 

Uppenna. 

Colonie au début du quatrième siècle, sous Constantin. 
G. I. L., vm, Suppl., 11157. 



APPENDICES. 395 

Unusis. 
Etait civitas sous Commode. 
G. I. L, VIII, Suppl., 12014. 

Uthina. 

Colonie dès le début de l'empire. Les citoyens en étaient inscrits dans 
la tribu Horatia. 

Pline, H. N., V, 4; Ptolémée, Geogr., IV, 3; 0. L L, VIU, 3067; 
Suppl., 12400. 

Utique. 

Après la chute de Carthage en 146 av. J.-C, civitas libéra, et peut- 
être immunis; reçut, sans doute, le droit latin à l'époque de César; fut 
élevée par Auguste au rang de municipe ; devint colonie sous Hadrien : 
colunia Julia Aelia Hadriana Augusta Utika ; fut dotée par Septime Sévère 
et Caracalla du droit italique. Les citoyens en étaient inscrits dans la 
tribu Quirina. 

G. ]. L.,I, 200; Pline, H. N., V, 3 ; i)e bello Africano, 87; Dion Gas- 
sius, XLIX, 16; Recherche des antiquités dans le nord de V Afrique, p. 179, 
3; Aulu-Gelle, Noct. Atlic, XVI, 13, § 4 ; G. I. L, VIII, 1181. 1328; Di- 
geste, L, 15, ,§ 8. 

UZALIS. 

Après la chute de Carthage en 146 av. J.-C, civitas libéra, et peut* 
être immunis; au début de l'empire, municipe de droit latin; plus tard, 
colonie romaine. 

G. I. L, I, 200; Pline, H. N., V, 4; (7. /. L., VIII, Suppl., 14331. 

UZAPPA. 

Resta cm<a; au moins jusqu'au règne de Gallien; était municipe sous 
Probus en 279-280. 
G. 1. L., VIII, Suppl., 11924, 11929, 11931, 11933. 

Vaqa. 

Municipe dès le début de l'empire; devint colonie sous Septime Sé- 
vère en 209 : colonia Septimia Vaga. Les habitants en étaient peut-être 
inscrits dans la tribu Arnensis. 

Pline, H. N., V, 4 ; C. /. L, VIII, 1217, i222 , Suppl., 14392, 14395. 

Valus. 

Devint municipe peut-être sous Trajan ; fut érigée en colonie à la fin 



396 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

du troisième siècle. Les citoyens en étaient inscrits dans la tribu Papiria. 
C. I. L, VIII, 1274, 1275, 1280, 1282, 1288, 1289; Suppl., 14783, 
14784, 14786. 

Vazis Barra. 

Etait encore en 212, sous Septime Sévère, une civitas, qu'adminis- 
traient des magistratus et des undecimprimi. 
C. I. L. VIII, Suppl., 12004, 12006, 12007. 

VlNA. 

Mentionné comme vicus sur la Table de Peutinger; devint municipe 
sous Marc-Aurèle, suivant toute probabilité; l'était encore à la fin du 
troisième siècle. Les citoyens en furent inscrits dans la tribu Papiria. 

Table de Peutinger. C. I, t., VIII, 958-961. 

Zama Major (?) ou Reoia (?). 

D'après Strabon , fut détruite pendant les guerres civiles de la fin de 
la République ; relevée de ses ruines, était à l'époque d'Auguste civitas 
libéra; devint colonie sous Hadrien : Colonia Aelia Hadriana Augusla 
Zama Regia. 

Strabon, XVII, 3, § 9; Pline, H. N., V, 4; C. /. L., VI, 1686. 

Zama Minor (?). 

Etait colonie après le règne d'Hadrien. 
G. L L., VIII, Suppl., 12018. 

Zita. 

Parait avoir été municipe au deuxième siècle; les habitants en étaient 
inscrits dans la tribu Quirina. 

Table de Peutinger. C. J. L., VIII, Suppl., 11007. 

Zuccharis. 
Etait encore civitas au milieu du troisième siècle, sous Gordien III. 
C. I. L., VIII, Suppl., 11199. 



Liste supplémentaire de quelques cités dont les noms 
antiques sont actuellement inconnus. 

H' EL Allouani (à l'est de Vallis). 
Etait civitas sous Hadrien. 
Bulletin archéologique du Comité, ann. 1893, p. 229, d« 78. 



APPENDICES. 397 

H' Bedd (dans la région montagneuse qui s'étend au nord de Sua et de 
Tuccabor). 

Devint municipe on ne sait à quelle époque : les habitants paraissent 
avoir été inscrits dans la tribu Papiria. 

G. I. L., VIII, Suppl., 14372. 

H"" Bou Cha (à l'ouest de Giufis). 

Devint municipe sous Commode : municipium Aurelium Gommodia" 
num. Les citoyens en étaient inscrits dans la tribu Arnmsis. 

G. /. L., VIII, 823, 825. 

H' Debbik (au sud de Vallis). 

Etait encore sous Commode une civitas administrée par des undecim- 
primi'f devint municipe sous Scptirae Sévère. 

G. 1. L, VIII, Suppl. , 14791, 14793. 

Plaine de la Ghorfa ou du Krib (H' Bou Aouïa, H' el Oust, H' Tctuaï, 
au sud de Mustis et d'Agbia). 

Les habitants de cette région, qu'ils fussent compris dans le territoire 
de Mustis ou qu'ils formassent une commune distincte, étaient citoyens 
d'une ville de constitution romaine, puisqu'ils étaient inscrits dans la 
tribu Cornelia. 

G. I. L., VIII, Suppl., 16405, 16406, 16408, 16417, et suiv. ; Carton , 
Découvertes..., n°» 67, 68, 89. 

H' EL Hameima (au sud d'Ammaedara). 

Les habitants de la bourgade, dont les ruines se voient en ce lieu, 
paraissent avoir été des citoyens de la colonie d'Ammaedara; ils étaient 
inscrits dans la tribu Quirina. 

G. I. L, VIII, 294, 295, 296. 

Kasr Khima (à l'extrémité méridionale de la haute vallée de l'O. Mahrouf). 

Là vécut une ville importante qui était municipe en 232, sous Alexan- 
dre Sévère, et qui, plus tard, devint colonie. 

G. I. L, Vm, 714 ; Suppl., 12145. 

Nebeur (entre Souk el Arba et le Kef). 

Gastellum, qui dépendait de la colonie de Sicca Veneria et qui resta 
tel au moins jusqu'au début du Ille siècle; les habitants en étaient ins- 
crits, comme ceux de Sicca, dans la tribu Quirina. 

G. L L., VIII, 1615, 1616 ; Suppl., 15721, 15722, 15726, 15730 et suiv. 



398 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Ain Ouassel et H' Chett (massif du Dj. Gorrah). 

Les habitants de cette région étaient citoyens d'une ville de constitu- 
tion romaine : ils étaient inscrits dans la tribu Arnensis. 

G. 1. L, VIll, SuppL, 15472, 15484, 15491. 

H'' OuDBKA (au sud-est de Souk el Arba). 

La ville dont les ruines subsistent en ce lieu était encore civitas sous 
Septime Sévère et Caracalla; elle fut peut-être érigée en municipe au 
début du I1I« siècle. 

G. I. L., Vm, SuppL, 15496, 15497. 

Zaohouan. 

La ville antique, sur l'emplacement de laquelle se trouve le bourg 
moderne de Zaghouan, était, sous Gordien III, une cité de constitution 
romaine. 

G. I. L., Vm, 895 = SuppL, 12425. 



APPENDICE II. 

Liste , par ordre chronologique , des curatores reipublicae , 
dont la cura peut être datée avec précision ou approxi- 
mativement. 

1« 



Dates certaines : 




H' Oudeka, 


198-213 , 


G. I. L, VIII , SuppL, 15496. 


VaUis, 


au plus tard vers le 






milieu du II1« siècle, 


Id., ibid., 1280. 


Carthage, 


283, 


Id., ibid., SuppL, 12522. 


Segermes, 


285-293, 


Id., ibid., 906 =5uppi., 11167. 


Mididis, 


290-292 , 


Id., ibid., Suppl., 11774. 


Mididis, 


294-305 , 


. Id., ibid., 608. 


Vallis, 


314-316 , 


Id., ibid., 1277. 


Semta, 


315, 


Bulletin archéologique du Co- 
mité, ann. 1893, p. 223, n» 52. 


H* el Gheria 






(env. de Vaga), 


316-319. 


G. I. L., VIU, SuppL, 14453. 


Zama regia. 


321, 


G, I. L., VI, 1686. 


H' el Faouar 






(env. de Vaga), 


326-333 , 


C. I. L., Vm, SuppL, 14436. 


Carthage, 


sous Constantin (31 4-333; 


1, Id., ibid., 1016. 


Sicca Veneria, 


Id., 


Id., ibid.. 1633. 


Mactaris, 


361-363, 


Id., ibid., SuppL, 11805. 


Maclaris, 


[ sous 


j Id., ibid., SuppL, 11806. 


Mactaris, 


\ le règne 


/ Id., ibid., SuppL, 11807. 


Sicca Veneria, 


1 de Valentinien 


\ Id., ibid., 1636. 


Apisa Majus, 


f (364-375), 


] Id., ibid., 779. 


Apisa Majus, 


sous le règne 
de Valens (364-378), 


Id., ibid., 780. 


Thibica, 


7d., ibid., 768 = 5Mppi.. 12231. 



400 

Mactaris, 
Thagari Majus, 
H' Dou Aouia , 

H' el Ghrib 

(au sud d'Uippo 

Diarrhytus), 

NeapoliSy 



LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 



367-383 , 

sous Gratien , 

sous Valentinien , 

Valens et Gratien , 

sous Tbéodose , 

400-401 , 

20 



Id., ibid., Suppl., 11808. 
/d., ibid., SuppL, 12360. 

Id., ibid., SuppL, 16400. 

ld„ ibid., 1215. 

/d., ibid., 969. 



Oates approximatives : 

Abthugnis, Certainement postérieure Bullelin archéologique du Co- 
à Caracalla , mité, ann. 1893, p. 226, n» 65. 

Giufis, Certainement postérieure 

à Alexandre Sévère , G. I. L., VIII, 865. 

Les inscriptions suivantes, si l'on en juge d'après leur rédaction , ne 
semblent pas antérieures au quatrième siècle ou aux dernières années 
du troisième siècle : 

Thysdrus, G. /. L, VIE, 51, 
Thimida regia^ Id., ibid., 883. 
Botria, Id., ibid., SuppL, 11184. 
Sufetula, Id., ibid., SuppL, 11330. 
Bisica, Id,, ibid., SuppL, 12299. 
Nebeur (castellum), Id., ibid., SuppL, 15723. 

Thibica (ou environs), Bulletin archéologique du Gomité, ann. 1893, p. 220, 
n» 40. 



APPENDICE III. 



1« 




Liste , par ordre alphabétique , des cités romaines d'Afri- 
que, mentionnées- dans oe livre, et dont l'emplacement 
est aujourd'hui connu. 



[La lettre (E), placée après le nom moderne, indique que l'identification 
est fondée sur un ou plusieurs documents épigraphiques; — la lettre (D), 
que l'identification est fondée sur les distances ; — la lettre (N), qu'elle est 
fondée sur la ressemblance des noms.] 



Abbir Cella = H'' en Naam (E) 

Abthugnis = H' es Sguar (E) 

Acholla = Biar el Alla (D) 

Agbia = Ain Hedja (E) 

Aggar = H"" Sidi Amara (D) 

Aggarsel Nepte = Nefta (D, N) 

Althiburus = H' Medeina (E) 

Amraaedara = Haïdra (E) 

Apbrodisium = Fradiz, H»- Sidi Khalifa (N) 

Apisa Majus =Tarfecb Chna (E) 

Assuras = Zanfour (E) 

Aubuzza = H"" Djezza (E) 

Augarmi = Kasr Koutin (D) 

Aulodes = Sidi Reiss (E) 

Aunobaris = H" Douameus mta l'oued Rmel (E) 

Auzia = Aumale (E) 

Avitta Bibba = H' Bou Ftis (E) 

Badias (ad) = Badis (N, D) 
Bararus — H' Rogga (D) 

T. 2r> 



402 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Bisica = H' Bichga (E) 
Botria = H' Batria (N) 
BuUa regia = Hammatn Darradji (D) 

Calama = Gueltna (E) 

Calceus Herciilis = El Kantara (D) 

Capsa = Gafsa (E) 

Carpis = El Mraïssa (E) 

Cartonna = Ténès (E) 

Carthago = Carthage (E) 

Chidibbia = Slouguia (E) 

Chiniava peregrinorum = H' GueDoba (E) 

Chusira = Kessera (E) 

Cidamus = Ghadamès (N) 

Cillium = Kassrine (E) 

Cilma = Djilma (N) 

Cincaris = Bordj Toum (E) 

Cirta = Constantine (E) 

Clupea = Kelibia (D) 

Coreva = H' Dermoulia (D) 

Cuicul = Djemila (E) 

Gurubis = Kourba (E) 

Diana = Aïn Zana (E) 

Furnis =.- H' el Msaadin (E) 
Furnis-Limisa = Ht Boudja (E) 

Galata (insula) = Galite (île) (N) 

Gales ou Galis = H»- Kharoub (E) 

Gemellae = Mlili (E) 

Gemellae = Sidi Aïch (D) 

Gergis = Zarzis (N) 

Gighthis = Sidi Salem Bou Ghrara (E) 

Giufis = H' Mcherga (E) 

Gor ou Goris = Draa el Gamra (E) 

Gunugis = Gouraya (E) 

Gurza = Kalaa Kebira (E) 

Hadrumetum = Sousse (E) 
Hippo Diarrhytus = Bizerte (E) 
Hippo regius = Bône (E) 



APPENDICES. 403 

Horrea Caelia = Hergla (D) 

Igilgilis = Djidjelli (E, N) 
Inuca = H' er Reukba (D) 

Lambaesis = Lambèse (E) 
Lares = H' Lorbeus (E) 
Leptis magna = Lebda (N, D) 
Leptis minor = Lamta (D) 
Limisa-Furnis = H' Boudja (E) 
Lixus = Tchemmich (D) 

Mactaris = Maktar (E) 

Madaura = Mdaourouch (N, E) 

MasclianïTe = Hadjeb el Aïoun (D) 

Mascula = Khenchela (E) 

Masculula = H' Guergour (E) 

Maxula = Rhadès (E) 

Medelis ■-= H' Sidi Nassar Bargou (E) 

Medicerra ~ Ain Medker (N, D) 

Megalopolis = env. de Soliman (D) 

Membressa = Medjez el Bab (D) 

Menegere = H"" Bou Taba (D) 

Menegesem = Sidi Bou Ghanem el Khedim (D) 

Mididis = H' Meded (E) 

Milevum = Mila (E) 

Missua = Sidi Daoud en Noubi (E) 

Mizigis = Douela (E) 

Mustis = Hr Mest (E) 

Muzuc = Rr Besra (E) 

Muzuc = H' Khachoun (E) 

Naragarra = Ksiba Mraou (D) 
Neapolis = Nabeul (E) 
Nefei-ia = H' Bou Beker (E) 
Novar = Sillègue (E) 
Numiulis = H"" el Maatria (E) 

Obba = Ebba (N, D) 
Oea = Tripoli (D) 

Pudput ou Pupput = Souk el Abiad (E) 




404 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Rir. Aq. Sacar. - H' Bichga (E) 
Rusicade = Philippeville (E) 
Ruspae = Sbia (D) 
Ruspina = Monastir (D) 

Sabrata = env. de Zoarab (D) 
Saldae = Bougie (E) 
Segermes = H»- Harat (E) 
Semta = H' Dzemda (E) 
Seressis — H"" oum el Abouab (E) 
Siagu = Kasr es Zit (E) 
Sicca Veneria = El Kef (E) 
Sicilibba = H' el Aloiienin (D) 
Simitthu = Chemtou (E) 
Sitifis = Sétif (E) 
Sua = Chaouach (E) 
Sufes = Sbiba (E) 
Sufetula = Sbeïtla (E) 
Sullectutn = Salakta (N, D) 
Sululis = Bir cl Oesch (E) 
Sustris =■ H"- ben Ergueia (E) 
Sutunurca = Aïn el Askeur (E)- 

Tacape = Gabès (N, D) 
Taparura = Sfax (D) 
Teana = H' R'rao (E) 
Tepelte = H' bel Ait (E) 
Thabraca = Tabarka (N, D) 
Thaca = H' Zaktoun (E) 
Thacia = Bordj Messaoudi (E) 
Thaenae = Hr Tina (N. D) 
Tbagari majus = Hr Aïn Tlit (E) 
Thagaste = Souk Ahras (E) 
Thagora = Taoura (N) 
ïbala = Thala (N) 
Thamugadi = Timgad (E) 
Tbapsus = Ras Dimas (D) 
Thclepte = Medinct el Klicdim (D) 
Theudalis ^ au sud do Bizcrte (D) 
Tlicvesle = Tébcssa (E) 
Thibaris = Hr Tibar (E) 
Thibica = H«- Bii- Magra (E) 



APPENDICES. 405 



Thibilis = Announa (E) 

Thibiuca = H' Zouitina (E) 

Thiges = Kourbata (E) 

Thigibba = Hammam Zouakra (E) 

Thignica = Aïn Tounga (E) 

Thim(ida) Bure «= H' Kouchbatia (E) 

Thimida regia = 3idi Ali es Sedfini (E) 

Thisiduo = Krich el oued (E) 

Tbubba = Hr Chouiggui, H' Tobba (E, N) 

Thuburbo majus = Hr Kasbat (E^ 

Thuburbo minus = Tebourba (N, D) 

Ttiuburnica = Sidi Ali Belkassem (E) 

Thubursicum Bure = Teboursouk (E) 

Thubursicum Numidarum = Khemissa (E) 

Thubusuptu ou Tupusuctu = Tiklat (E) 

Thugga = Dougga (E) 

Thunusuda = env. de Sidi Meskine (E) 

Tburris = H' el Djemel (D) 

Thusuros = Tozeur (N, D) 

Thysdrus = El Djem (E) 

Tichilla = Testour (D) 

Tubernuc = Aïn Tubernok (E) 

Tuccabor = Toukkabeur (N) 

Tunes = Tunis (N, D) 

Turris Tamalleni = Telmin (D) 

Uccula = Rt Douirat (E) 

Uchi majus = Hr ed Douameus (E) 

Ucres = Bou Djadi (E) 

Ucubis = Hr Kaussat (E) 

Uppenna = H"- Fragba (E) 

Urusis = Hr Sougda (E) 

Usilla = Inchilla (D) 

Uthina = H' Oudna (N, D) 

Utique = Rr Bou Cbateur (E) 

Uzalis = El Alla (E) 

Uzappa = Sidi Abd el Melek (E) 

Vaga = Bcja (E) 

Vallis = Sidi Médian (E) 

Vazis Sarra = H' Bez (E) 

Vegesela = H' Rakba (D) 




406 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Vina = & Meden (E) 

Zama major (?), rcgia (?) = Djiama (E, N) 
Zama minor (?) = Sidi Âmor Djedidi (E) 
Zaraï = Zraya (E) 
Zita = Zian (D) 
Zuccabar ■= Affreville (E) 
Zucchai-is = Aïn Djoukar (E) 



Liste, par ordre alphabétique, des cités, dont le nom est 
connu , mais dont l'emplacement n'a pas encore été re- 
trouvé. 

Aeliae, sur la voie romaine de Sufetula à Thysdrus. 
Amudarsa, sur la voie romaine de Sufetula à Tiiaenae. 
Autenti, sur la voie romaine de Sufetula à Thaenae. 

Garama, capitale des Garamantes, peut-être Djerma, dans le Fezzan, 

peut-être aussi Bir el Gharama, au sud de Ghât. 
Germaniciana, sur la voie romaine de Sufetula à Thysdrus. 

Madarsuma , sur la vole romaine de Sufetula à Thaenae. 

Nara, ilid. 

Oviscae, ibib. 

Septiminicia, ibid. 

Tabalta, ibid. 

Terento, sur la voie romaine de Sufetula à Thysdrus. 



Liste, par ordre alphabétique, des villages ou des lieux- 
dits modernes, où se trouvent des ruines de cités non 
encore identifiées avec certitude. 

Abd er Rbaman el Gharsi, peut-être Aggersel, au nord-ouest d'Hadru- 
mète. 



APPENDICES. 407 

Allouani (H' el), au sud de Vallis. 

Baroud (H""), près de Cilnaa. 

Bedd (H""), dans la vallée de l'O. Tine, à peu de distance d'Uccula. 

Begar (H"") , entre Sufetula et Thala, dans les limites de l'antique saltus 
Beguensis. 

Bir oum Ali (Hj), sur les frontières de l'Algérie et de la Tunisie, au sud- 
est de Tébessa. 

Bou Cha (H"-), à l'ouest de Giufis. 

Chett (HO, sur le Djebel Gorrah, non loin d'Uchi majus. 

Debbik (H'), au sud-est de Vallis. 

Dekkir (H'), au nord-est de Simitthu. 

Ojelal (H''), sur le Djebel Lansarine, à l'ouest de Thuburbo minus. 

EUez, entre Assuras et Mactaris. 

Faouar (H"" el), aux environs de Vaga. 

Fouçana (plaine de la), entre Cilliura et Theveste. 

Ghardimaou, au sud de Thuburnica. 
Gheria (H' el), aux environs de Vaga. 
Ghorfa (plaine de la), au sud de Mustis. 

Goubeul (H"-) , près des frontières de l'Algérie et de la Tunisie , à l'est 
de Thelepte . 

Hamma (el), oasis du Djerid, voisine de Thusuros. 

Kasr el Ahmar, près de Cilma. 

Khalled (Bab), sur la route de Tunis à Zaghouan, au pied du Djebel Oust. 

Khemissa (H""), près de Giufis. 

Maïzhra (H') , entre Kairouan et Cilma. 

Mansoura, dans la haute vallée de l'O. Mahrouf. 

Menara (kasr), sur la route de Tunis à Sousse, au sud de Pudput. 

Mesmar (H''), dans la vallée de l'O. Mahrouf. 

Mograwa, au nord-ouest de Mactaris. 

Mohammedia (la), sur la route de Tunis à Zaghouan, au nord d'Uthina. 

Nebeur, au nord-est de Sicca Veneria. 

Oudeka (Hr), près de 10. Tessaa (rive droite), à l'ouest d'Uchi majus. 



408 LES CITÉS ROMAINES DE LA TUNISIE. 

Tamesmida (H'), près des frontières de l'Algérie et de la Tunisie, à 

l'ouest de Tbelepte. 
Tefel (H'-), à l'ouest de Capsa. 
Tcmda (H'), dans la vallée de l'O. Mahrouf. 
Tout el Kaya (H'), dans la vallée de l'O. Tine, à l'est de Vaga. 

Zagbouan, au pied du Djebel Zagbouan. 

Zaouïet el Aala, près de l'extrénaité sud-ouest du Djebel Zagbouan. 

Zouza (H'), au nord d'Uzappa. 



TABLE DES MATIÈRES 



Introduction t 

LIVRE I. 

CHAPITRE PREMIER. 

L'Afrique romaine d'Auguste à Dioclétien. Limites géographiques de 
la région-, caractère de la période étudiée 15 

CHAPITRE II. 

Répartition géographique des cités africaines ; raisons de cette répar- 
tition 31 



^ 



CHAPITRE III. 
La situation topographique des cités ^^^i^ • • ^^ 

CHAPITRE IV. 
L'alimentation en eau des cités ^^HG^^E.' • ^^ 

CHAPITRE V. 
Les travaux publics proprement dits 76 

CHAPITRE VI. 
Les édifices publics; les maisons particulières; les nécropoles 82 

CHAPITRE VII. 
Les beaux-arts : architecture, sculpture, peinture, mosaïque 108 

CHAPITRE Vin. 
Les arts industriels 125 

CHAPITRE IX. 
Le réseau routier 133 

CHAPITRE X. 
Les ports et le commerce maritime 144 

CHAPITRE XI. 

A quelle époque les cités romaines de la Tunisie atteignirent-elles 
l'apogée de leur prospérité, et à qui durent-elles cette prospérité?. 152 
T. 27 



410 TABLE DES MATIÈRES. 

LIVRE II. 

CHAPITRE PREMIER. 
La nomenclature et l'onomasjique 167 

CHAPITRE II. 
La langue 197 

CHAPITRE III. 
La religion 206 

CHAPITRE IV. 
Les coutumes funéraires 231 

CHAPITRE V. 

Ethnographie des habitants de l'Afrique proconsulaire. Les éléments 
étrangers 246 

CHAPITRE VI. 
La société africaine 254 

CHAPITRE VII. 
Les Africains chez eux et hors de chez eux 264 

CHAPITRE VIII. 

L'esprit d'association dans l'Afrique romaine 275 

CHAPITRE IX. 
Caractère de la colonisation romaine dans l'Afrique proconsulairo. . . 287 

LIVRE III. 

CHAPITRE PREMIER. 

Renaissance et progrès de la vie municipale en Afrique pendant les 
premiers siècles de l'ère chrétienne 293 

CHAPITRE II. 
La politique municipale de Rome 309 

CHAPITRE III. 
Les divers types de cités romaines : coloniae, municipia, civitate». . 321 

CHAPITRE IV. 
Le régime municipal dans l'Afrique romaine ; son caractère, son apogée. 344 

CHAPITRE V. 

La décadence de la vie municiji.Ue ihuis l'Afrique romaine 363 

Conclusion 374 



TABLE DES MATIÈRES. 41 1 



APPENDICES. 

Appendice 1 381 

Appendice II 399 

Appendice III 401 



ERRATA ET ADDENDA 



Page 2, ligne 29 ,• ^ , -, .,. ,- , -, ■,• 

r> onn ^ < .- o f a" l'eu de Igilgih, — lire Igilgtlis. 
Page 299, note 1 , ligne 2 \ » » » n v 

Page 16, ligne 2 : au lieu de Thamugas, — lire Thamugadi. 

Page 31, ligne 22 : au lieu do l'O. Béjà, — lire Béja. 

Page 32, ligne 34 : au lieu de Béjà, — lire Béja. 

Page 37, note 1 : au lieu de Ammeadara, — lire Ammaedara. 

Page 59, ligne 7 : au lieu de ceintre, — lire cintre. 

Page 83, ligne 4 : après les mots très loin (1), ajouter : prés de ce temple, 

un sanctuaire dédié à la Dca Caelestis avait été construit au-dessus de 

la ville. 
Page 97, note 7 : au lieu de H' Aouitla, — lire //' Bou Aoiiia. 
Page 113, ligne 4 : après les mots : du dieu Glaucus, ajouter : ou de l'Océan. 
Page 124, ligne 32 : au lieu de reçut, — lire reçût. 
Page 126, ligne 9 : au lieu do Amadyomène, — lire Anadyomène. 
Page 131, ligne 9 ; au lieu de Q. F. et L. S. Quadr{ato), — lire Q{uinti) 

FQavii) A{prilis). L. S(tatio) Quadr(ato). 
Page 134, ligne 17 : au lieu do : la grande voie, — lire les grandes voies. 
Page 150, note 5, ligne 1 : au lieu do Appien {VIII, 121), — lire Appien 

{Punie, 121). 
Page 159, ligne 33 : au lieu de metella, — lire metalla. 
Page 163, ligne 10 : après les mots (H' Zouitina), ajouter à Sustris. 
Même page, note 3 : ajouter : Carton, Découvertes archéologiques et épi- 
graphiques faites en Tunisie {région de Dougga), n" 557, 560, et peut-être 

559. 
Page 225, ligne 23 : lire : métamorphose. 

Page 237, ligne 2 : au lieu de Hamman Zouakra, — lire Hammam Zouakra. 
Page 254, ligne 14-15 : lire : la prospérité. 

Page 300, note 1, ligne 7 : au lieu de Aurélius, — lire Aurclius. 
Page 360, ligne 17 : au lieu de qui résidait, — lire qui parfois résiliait. 
Page 338, dans l'article Sabrata : au lieu de à ta ^n du quHlricw siècle, 

— lire à la fin du troisième siècle. 



412 RRBATA ET ADDENDA. 

Page 33, ligne 25 

Page 156, note 4, ligne 6 

Page 163, ligne 1 v i- i rr . ,• „ 

Page 201, ligne 21-22 > ^"^ ''^'^ ^^ ^''^''^' " ^"^ ^''"*"'' 

Page 219, ligne 4 

Page 323, note 2, ligne 13 

Page 33, ligne 25 

Page 83, ligne 6 

Page 156, note 4, ligne 7 

Page 164, note 3, lig. 18 et 26-27 

Page 215, ligne 31 ) au lieu de Vazita Sarra, — lire Vaxis Sarra. 

Page 258, note 2, ligne 6 

Page 323, note 2, lig. 7 et 13-14 

Page 335, ligne 19 

Page 351, ligne 13 



TOULOUSE. — 1.M1'. A. OHAL'TIN ET KILS, RUE DBS SALKNQCES, 28. 



CWCUUT£à5M0N0GRAPH 



D 

5 

fasc.72 



Bibliothèque des Écoles 
françaises d'Athènes 
et de Rome 



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