^1566
BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE
DE GENÈVE.
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Impi'iiuci'ie île Lailor et Kamboz, rue de l'Hôtel-ile-Villc . n. 78.
BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE
DE
GENÈVE.
tlouwcUe 0frif.
Ùoiiie^ UJiocièmcj.
CHEZ ABRAHAM CHERBULIEZ , LIBRAIRE,
Rue de la Cité.
PARIS,
CH^Ï ANSELIN, SUCCESSEUR DE MAGIMEL,
Rue Daiiphine, n. 36.
1837.
JUILLET 1837.
BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE
DE GENÈVE
BiXhainvt îres ^otl)».
II y a bien des années , qu'en rendant compte dans la
Bibliothèque Universelle ' d'une des découvertes faites
par l'abbé Mai , nous donnâmes quelques détails sur
la langue et la littérature des Goihs. Nous cberchâmes
à établir que cette nation eut dans sa langue un nombre
d'ouvrages et d'auteurs bien plus considérable qu'on ne
le croit communément. La version gothique de l'Ecriture-
Sainte était alors le point de départ de nos recherches ,
et maintenant nous les reprenons sous le rapport de la
littérature profane. Sans doute nous ne pouvons espérer
d'en retrouver les monumens originaux , mais nous en
poursuivrons les traces dans les histoires et dans les
poésies du moyen âge : nous montrerons que des poëmes
et des récits de diverses formes et en diverses langues ,
qu'on trouve chez une grande partie des peuples de l'Eu-
rope, doivent leur origine aux chants héroïques que les
' Bibl. Unu\, mai 1821.
6 DE LA LITTïRATUBE DES GOTHS.
Golhs composèrent aux temps d'Hermanaric, d'Attila et
de Théodoric.
Dans l'article de la Bibliothèque Universelle que nous
venons de rappeler, nous avons fait mention de quelques
monumens gothiques , ayant rapport à des transactions
de la vie civile , et si Ton pouvait s'en rapporter à un
écrivain gothdu sixième siècle ^ qui abrégea l'histoire que
' Cassiodore avait composée d'après les auteurs et les docu-
mens originaux ' , nous ferions remonter jusqu'au temps
de Sylla la culture littéraire des Goths. C'est alors, sui-
vant Jornandès , qu'un philosophe appelé Dicenœus vint
s'établir dans leur pays , enseigna les sciences , adoucit
les mœurs et donna aux Goths des lois qu*ils conservèrent
par écrit ^. Mais on ne peut ajouter foi à ce témoignage,
car Jornandès , cherchant à relever sa nation , lui attri-
bue assez souvent des faits qui appartiennent à d'autres
peuples^.
On peut croire avec plus de certitude que de grands
ouvrages d'histoire furent composés dans la langue des
Golhs. Ablavius, Alhatiarid, Eldehuald, Marcomir, etc. ,
sont nommés comme historiens de cette nation par Jor-
nandès et le géographe de Ravenne : la destruction totale
de leurs écrits est une forte raison de penser qu'ils avaient
employé leur langue nationale.
' Cassiodor., prœf. ad lib. t, variar. — Variai., lib. IX, epist. 25.
^ Jornand., de reb. Gel. XI : Dicenœus.... nam œtliicam eos eru"
divit, naluraliter propriis legibus fecit, quas usque nunc
conscriptas Bellagines nuncupant. — V. Wachter., Glossar. —
Ihre, Glossar., Suio-Goth. —Ducaage, Glossar. inf. lalin., pp.
1098-1166. — Walliberg, de philosoph. vêler., Suio-Goth., p. 19,
not. (h). — Lund., Zamolx , p. 68.
' J. G. Eccard, de orig. Germanor. § 108. p. 256. — Strabon
(lib. VII, p. 298-304), parle de Dicenœus comme dirigeant le roi
des Gèles.
ut LK LlTTliRATliRIi DliS GOTHS. 7
C'est par la poésie , et surtout par les chants , que les
peuples barbares conservent le souvenir des événemens.
C'était là les seules annales des anciens Germains, qui célé-
braient dans leurs vers les dieux , les héros et l'origine
de leur nation'. Ils avaient aussi des chants de guerre
destinés à animer les combattans'. Les Romains, étonnés
de la rudesse de ces voix et de ces idiomes, les compa-
raient aux cris des oiseaux ^, et comprenaient avec peine
que ces rauques accens pussent produire quelque émotion.
Les Goihs j les Vandales , les Gépides * , les Lombards ^,
les Bourguignons '' , étaient des peuples de môme origine
et qui parlaient la même langue. Les Lombards eurent,
au sixième siècle, des poésies qui furent répandues dans
toute l'Allemagne et qui célébraient les hauts faits d'Alboin
' Tacit., Germ., 2 : célébrant carminibus antiquis , qiiod umiiu
apud illos memoriae et annalium genus est, Tuislomen Deum....
et filium Manniim, originem genlis. — Tacit., Annal. II, 88.
* Tacit., Germ. 3 : carmina quem Barritum vocant, accen-
dunt animos
^ Tacit., Hist. Il, 22 : .... Cantu truci...
JiiUan. Misopog., init. : eniinverô barbares eos qui trans Rhe-
nuin incolunt, vidi, rustica carmina (aypta f^E^y)), verbis facta
similibus clangoruin, quos aspero clamantes aves edunt, studiosè
amplecti et carminibus delectari.
Sidon., Apollin., carm. XII, p. 388, éd. Sirmond :
...Et Germanica verba sustinentem
Laudantem telrico subindè vultu
Quod Burgundio cantal esculentus.
* Procop,, Bell. F'andal.,!, 2. — Paul. Diacon., continuât Eu-
trop.jlib. XIV, p. 94.
^ Paul. Diac, ibid. — Theoph., p. 81. — Cedren. 1, p. 342. —
Zanetli, del regno dei Lombardi, p. 17. ^Grotius, proleg. in hist.
F'andal.
" Agatli., I, p. 14. — Quelques mots de la langue des Bomgui-
gnons qui ont été conservés, s'expliquent fort bien par le mœso-
golliique. V. Amm. Maicell., XXXVII, 5. — Junii, Gloss. Goth.,
pp. 221-297. — WaclUer., de ling. Codic. Argent., p. 64-65.
8 DE LA LITTÉRATURE DI2S GOTHS.
leur roi*. Elles avaient le caractère épique et devaient res-
sembler à nos poèmes de chevalerie, car on croit retrouver
chez les Lombards des traces de cette fameuse institu-
tion. Ainsi Alboin , vainqueur des Gépides et de Toris-
mond fils de leur roi , ne put s'asseoir à la table de son
père , avant d'avoir été aivwe par un roi étranger ^.
Il alla à la cour du roi des Gépides , fut admis à sa table,
malgré le souvenir douloureux du coup qu'il avait frappé,
et reçut les armes de Torismond des mains de son mal-
heureux père. Alboin revint dans le camp des Lombards et
dès lors mangea avec Audoin ^. Cette aventure , qu'Alboin
raconte lui-même * , forme dans l'histoire de Paul Warne-
frid , un épisode d'un caractère particulier et tout à fait
poétique. Il rappelle le passage de la romance du Cid ,
où Don Diego , vengé par son fils, l'invite à manger avec
lui ^. Les nations gothiques gardèrent sans doute , en
Espagne , plusieurs des coutumes qu'elles avaient eues
dans la Pannonie et sur les bords du Danube. Les habi-
tans de l'île de Gothland ont longtemps conservé un récit
rimé, racontant l'émigration et les aventures des Winili,
nation des bords de la mer Baltique, qui déti^isit celle
• Paul. Diac, de g-esl. Langobard., I, 27. Alboin vero ità prae-
clarum longé latèque nomen percrebuit, uthaclenus eliam tàm
apud Bajoariorum gentem, quam et Saxonum, sed et alios ejus-
dem linguœ homines , ejus liberalitas et gloria bel] oiumque féli-
citas et virtiis, in eorum carminibus celebratur.
* Nisi prius à rege gentis exterae arma snscipial.
^^ Paul. Diac, ibid.,\, 24.
■* EKim cum paire laelus regias delicias caperet.
^ Sienla a yantar el mio fijo
Do estoy, en mi Cabecera
Que quien tal cabeoa frae .
Sera in mi casa rabeça.
DE L\ LITTIÉRATCRE DES GOTHS. 9
des Lombards et s'appropria son nom *. Ce poème, dans
son état actuel, parait antérieur au douzième siècle, et on
doit le considérer comme dérivé de poésies beaucoup plus
anciennes , qui remontaient en partie à un temps rappro-
ché de l'émigration. Les Lombards, illustrespar leur valeur
et leur petit nombre^, furent, sans doute, les auteurs
de ces poésies primitives , puisqu'elles célébraient leurs
exploits : dans l'origine elles ne parlèrent que de leur
émigration et de leurs premiers faits d'armes , mais dans
la suite on y ajouta successivement d'autres traits de leur
histoire. Dès le cinquième siècle, Prosper d'Aquitaine
rappelle ces traditions , et Paul Warnefrid les prit pour
base de son récit ^. Les chansons Scandinaves s'accordent
avec le poëme de Gothland *. Les Bourguignons eurent
aussi des chants historiques, et dans le onzième siècle ils
chantaient le héros Ogier^, qui est bien plus connu par
les romans de Charlemagne.
Les chants nationaux des Goihs , comme ceux des au-
tres peuples de race germanique, redisaient les exploits
des anciens guerriers et servirent de matériaux à leurs
' Stephan. , iVo/. ad Saxon. Grammat., p. 181. — Pontan. , rcr.
Danic. hisl., I, p. 3C. — Pontoppid., Gest. el Vest. Danor., I, p.
105-107. — Graberg., Saggio SugliScaldi, p. 21, 139-143.
* Tacit., Germ., 40 : Langobardos paucitas nobilitat. — Paul.
Diac, I, 7 : erant siquidem tunc'Winili universi œtate jiivenili
norentes, sed uumero exigui.
•' Prosp. Aquil : Langobardos ex extremis Germanise finibus
Iborea et Ajone ducibus — Paul. Diac, I, cap. 3, 7-14.
' And. Ser., Velleji Cenluria. Canlil., Danic. — Pontoppid.,
Gest. el veslig. Danor., T. I , p. 107 et seq.
^ Metell.Tegern., Quirinalia. apud Canis., T. 111, pari. 2, p. 134.
Burgundis alius bclligero robore Dux probus,
Quem gens illa canens prisca vocat nunc Osigerium.
10 DE L\ LITTÉRATURE DES GOTHS.
historiens. Âblaviiis et Cassiodore en avaient fait usage ' ,
et l'abréviateur Jornandés conserve encore des lambeaux
poétiques. Ces chants, ainsi que ceux des bardes, des
skaldes , des troubadours , durent se faire entendre
et se perfectionner à la cour ou dans les camps des
princes : l'immense puissance du grand Ermanaric , qui
fut l'Alexandre des Goths " , dut beaucoup contribuer à
exalter le talent des poêles , à cultiver le langage , et il
ne faut pas oublier qu'à cette époque , Ulphilas , profi-
tant des progrès qu'avait fait la langue gothique, pro-
duisit son étonnante version de TEcriture-Sainte. Les
Goths étaient certainement les plus cultivés de tous les
barbares.
Le vaste empire d'Ermanaric fut détruit par les Huns.
Les Goths cherchant à échapper aux vainqueurs , se reti-
rèrent vers le Danube , vers le Niester et en Transylvanie.
Cependant plusieurs princes de la noble race des Amales,
chefs d'une partie des Ostrogoths , se soumirent aux Huns,
s'attachèrent à Rugilas, et suivirent un peu plus tard les
drapeaux d'Attila. On voyait parmi eux Théodemir , père
du grand Théodoric, et ses frères Walamir et Widemir ,
qui, selon Jornandés, étaient bien plus nobles que le roi
qu'ils servaient^.
' Jornand., de reb. Gel., 4 : Quemmadmoduin et in priscis eo-
rum Carminibus pœuè hislorico ritii in commune recolitur ; quod
et Ablavius descriptor Gothorum gentis egregius verissimà adtes-
tatiir liistoriâ.
Id., ibid., 5 : Cantu majoi'um facta modulationibus Citharîs-
que canebanl, Ethespamarae , Hamalae, Fridigerni, Widiculse et
aliorum, quorum in liâc gente magna opinio est, quales vix He-
roas fuisse miranda jactat antiquitas. — Les manuscrits donnent
des variantes sur les noms de ces guerriers.
' Jornand, de reb. Gel., 23. — Amm. Marcell. XXXI, 3.
^ Jornand., ibid. 38.
DK LA LITTtRATURE DES OOTHS. t t
Les Huns , soit hasard , soit habileté , s'étaient placés
dans la Hongrie, et de cette position menaçaient les deux
parties de l'empire romain. C'est dans cette situation que se
trouvait Attila succédant à son oncle, et môme après avoir
soumis la Scythie et la Germanie il conserva toujours une
sorte de capitaledans les environs de Jasbérin ou deTokai ' ;
non loin du lieu où ïVidicula , l'un des héros des Goths ,
avait trouvé ime mort glorieuse ^. L'historien Priscus ,
qui fit partie d'une ambassade envoyée par Théodose II
à Attila, donne la description de ce village royal, et beau-
coup de détails sur tout ce qui s'y passait. On y voit que de
jeunes filles accompagnaient par des chants (ac-aala g7.-j-
Or/.ji) la marche du roi des Huns , qu'à ses repas des poètes
chantaient ses victoires et ses vertus guerrières ', et que des
bouffons cherchaient à l'égayer par des lazzis et des plaisan-
teries dans lesquels les langues latine , hunique et gothi-
que étaient bizarement mêlées"^. Celle des Huns était fort
grossière et n'avait reçu aucune culture ^ , tandis que celle
' Mascoii., Fatli de Tedeschi., IX, 23, nol. 7. — De Buat., Hisl.
anc. des peuples de V Europe, T. Vil, p. 461.
^ Jornand., 34. Il a conservé un fragment de Priscus qui ne se
tiouve pas dans les extraits des ambassades.
•' Priscus, pp. 58-67.
■* Prise., p. 67 : t-ti ■yap Auaovitov Tr,v twv Ouvvwv xat tt/V tojv
ToTÔtôv ■Kapa.u.iy^s^ yï.ôTla-i Otrokocsi (On^\ Hungaror., p. 126)
interprète Aucovwv yXolla.-^. par dialecte de la Valachie. Fred.
Slilegel ( Tabl. de l'Hisl. mod., I, p. 123), par la langue romaine
ou plulàl le dialecte corrompu des provinces , qu'on appelait la
langue ausonique .
■' Procop., B. G., IV, 19. — Jornand., 24. — Quelle était la
langue des Huns ? à quelle race appartenaient ces barbares ? Ques-
tions encore indécises. Bayer, Gaubil, Visdelow, de Guignes,
croient les Huns identiques avec les Hiong-nou des Chinois,
c'est-à-dire de race turque. — Leibnilz et Eckhart les ont cru Sar-
uiales, c'est-à-dire Slavrs. — Pallas et Berginann les estiment
12 DE L\ LITTÉRATURE DES GOTHS.
des Goihs avait dès lors acquis une grande perfeclion. Aussi
semble-t-ilj par un passage de Priscus , que les Huns,
appréciant la supériorité de l'idiome gothique , lui accor-
daient la préférence sur leur propre langue * . Tel est le
sens qu'un historien et un critique célèbres , Gibbon et
Frédéric Schlegel ont donné aux paroles de Priscus^. Le
second de ces écrivains pense même qu'Attila « ne fiit
et ne demeura Hun que sous le rapport de la religion.
Son éducation et sa manière de vivre étaient du reste
tout à fait Gothes. » Un Italien qui, au quinzième siècle^
composa un dialogue qui eut de la célébrité , fait dire
à Jean de Médicis , qu'un ancien livre grec de sa biblio-
thèque assurait qu'Attila faisait un si grand cas de la
langue gothique qu'il avait voulu la substituer au latin ,
dont il prétendait défendre l'usage en Italie ^.
Mongols. — Klaproth, Saint-Martin, Abel-Rémusal les rapportent
à la race finnoise, auti^ement appelée tchoude ou ouralienne. —
Il se pourrait que la soumission des Finnois aux Hiong-nou, leur
eut fait prendre le nom de leurs maîtres, et que de là vînt celui
des Huns ( Abel Rémusat, Rech. sur les lang. tart,, p. 318).
* Priscus, p. 59. C.
2 Gibbon, Hisl. de la decad., T. VI, p. 262, not. (2), édit. franc,
de Guizot. — Fréd. Schlegel, Tabl. de l'Hisl. mod., I, p. 122,
trad. franc.
^ Alcyonius, de exiliOfWb. II, p, 213. Ed. Menken. In bibliothecâ
nostrâ asservalur liber incerti auctoris grœcè scriptus, de rébus
à Gothis in Italiâ gestis : in eo memini me légère Altilam regem
post partam victoriam, tam studiosum fuisse Gothicse linguse
propagandae, ut edicto sanxerit, ne quis linguâ latinâ loqueretur,
magistrosque insuper à suà provincià accivisse qui Italos Gothicam
linguam edocerent. — Vallaszki (conspect. lilter. in Hungar., § 8,
p. 45), cite ce passage, et par une interprétation assurément très-
fercée, prétend que, par langue gothique , il faut entendre celle
des Huns. D'un autre côté, Schlegel semble donner une trop
grande autorité aux paroles d' Alcyonius. Il ne serait pas impos-
sible qu'Alcyonîus eut tiré ce qu'il avance de Yhistoire de Byzance
DK LA MTTliRATURE DKS (.OTHS. 13
Quoi qu'il en soil de celle préférence et de ce caprice
d'Atlila , il est certain que les guerriers qui Tentouraient
étaient très-sensibles au charme de la poésie héroïque ; ils
étaient vivement émus par les chants des poêles ' , el l'on
peut lire dans Jornandès l'éloge que les plus distingués
des Huns chantèrent aux funérailles d'Attila, en tournant
à cheval autour du lit de parade sur lequel son corps
était exposé ^. Un honneur pareil avait été rendu à Théo-
doric , roi des Visigolhs , lorsqu'il fut trouvé sans vie
sous un tas de morts après la bataille des champs Cala-
loniques^.
el d'Attila, que Priscus écrivit en sept Livres, ou qu'il eut vu de
cet ouvrage des extraits plus étendus que ceux qu'on trouve dans
le recueil des ambassades. Plusieurs auteurs ont affirmé que l'his-
toire de Priscus existait encore au quinzième siècle et même plus
tard (Fabric. Bibl. Grœc, T. VIII, p. 539, not. (aa) éd. Harles.) Nous
reconnaissons cependant qu'Alcyonius annonçant que le manuscrit
grec traitait de l'histoire des Gotlis en Italie le représente comme
fort diiFérent de l'ouvrage de Priscus.
' Prise, p. 67.
^ Jornand., de reb Gel., 49. M. de Chateaubriand a traduit cet
éloge dans ses Etudes historiques {T. III, p. 120). L'historien goth
ajoute : Postquam talibus lamentis est defletus, Stravam super
tumulum ejus, quam appelant ipsi, ingenti commessatione concé-
lébrant. — Lactantius, commentateur de Stace, explique le mot
Strava (ad Thebaïd., lib. XII, v. 65) : exuviis enim hostium extnie-
batur regibus mortuis pyra , quem ritum sepulturœ hodiè quoque
barbari servare dicuntur, quem Strabas dincunt lingud sua. — Ce
mol s'intei-prète par le mœso-gothique. Slravan (Ulphil., maic.
XI , 8) signifie Stemere. C'est l'exposition d'un mort sur le bûcher
ou sur un lit de parade, accompagnée d'un repas funèbre. Ces
repas sont de tous les temps. Les Romains les nommaient Silicer-
nium, les Norwégiens Arffuesl (01. Worm., Monum. Danic,
cap. 6. — Ihie., Gloss. Suio-Goth., p. 106), les Germains, Dad-
sisa (01. Worm., ibid., p. 36. — G. H. Ayrer. de Baisisa F'el.
Germ. in T. IF", Act. Sociel. lat. Jenens., p. 134). Leibnitz, qui
croyait que les Huns étaient des Slaves , a cherché à expliquer
Slrnva par la langue de ces derniers peuples ( Oper., T. IV, part. 2,
p. 191. — Eckhart., /^-anc. Orient., T. I, p. 877 et T. II, p. 487.
^ Jornaiid., /èfd., 41 : cantibus honoratum.
14 r>E LA LITTÉRATURE DES GOTHS.
Il parait donc que ce fut à la cour d'Attila que les
poêles goths exercèrent avec le plus de succès les talens
qu'ils avaient déjà développés à celle d'Ermanaric. Ils
chantèrent le roi de tous les rois * , ses victoires et les
événemens de son règne, en les rattachant aux souvenirs
des générations antérieures.
Parmi les faits relatifs à Attila , il en est un fort remar-
quable par les développemens qu'il a reçus des poètes.
Le massacre des Bourguignons de Worms, parles Huns, n'a
laissé dans l'histoire qu'une trace à peine visible , tandis
que sous la forme poétique, il a été célèbre chez presque
tous les peuples de l'Europe. C'est à donner une idée
de cette poésie^ des formes variées qu'elle a revêtues,
des modifications et des recensions qu'elle a subies , des
branches auxquelles elle a donné naissance , que nous
allons nous appliquer. Ces récits remontent au temps
d'Attila , les Goths en hont les auteurs : c'est ce dont on
ne saurait douter, d'après ce que l'on sait de la grossièreté
du langage des Huns , de la culture perfectionnée de
celui des Goths et de l'estime dont jouissait ce dernier
idiome à la cour du roi des Huns. Après la mort de ce
conquérant, les poètes goths ajoutèrent successivement
de nouveaux chants aux anciens : ils racontèrent ses der-
nières guerres , sa fin tragique causée par la vengeance
d'une femme , les suites de ce terrible événement et les
exploits de leur grand roi Théodoric.
Il est fort vraisemblable que les Goths célébrèrent les
aventures d'Attila, dans une suite de poèmes, à la ma-
nière des rhapsodes , et dont la réunion formait un véri-
table cycle épique. Ces poëmes n'existent plus : mais
nous trouvons chez les Scandinaves des poésies lyriques
* Jornand., ibid., 38 solus Attila rex omnium regum.
Vr. LA LITTHRATURK DtS GOTHS. 16
racontant les m<îmcs aventures , qui peuvent , en quelque
sorte , Ie§ représenter. A des époques anciennes , et mal
déterminées, des tribus de Golhs sorties de l'Asie, péné-
trèrent à plusieurs reprises dans la péninsule Scandinave.
Elles repoussèrent vers le nord ou réduisirent en escla-
vage les Finnois (JoUes--Scritqfini) , habitans primitifs
de cette région. Les Goths de Suède et de Norwége étaient
de même race , de même langue que les Goths soumis
à Attila. Ils eurent avec eux de fréquentes communica-
tions^ et les poésies que les Huns avaient entendues les
premiers furent avidement accueillies par les Goths de la
Scandinavie. Ces chants historiques parvinrent en Islande
avec les Norwégiens qui , au neuvième siècle , y fondè-
rent une république : ils y furent conservés mieux que
sur le continent , et au douzième siècle Sœmund les
réunit à des poésies mythologiques pour en former l'an-
cienne Edda ', dont un exemplaire fut rapporté en Dane-
mark un peu avant le milieu du dix-septième siècle '.
Stephanius a prétendu qu'avant la rédaction de Sœmund
l'Edda n'avait jamais été écrite, et qu'elle ne s'était con-
servée que dans la mémoire des skaldes. Mais Gudmund
André et Résénius ont soutenu, au contraire, que Sœmund
avait tiré ces poésies d'anciennes écritures runiques.
Quoi qu'il en soit, les morceaux qui forment l'Edda furent
conservés en Islande , mais n'y furent point composés,
et l'on sait, par des témoignages historiques, que plu-
sieurs de ces poèmes étaient connus dès le dixième siècle ^ .
' Nous citons toujours l'Edda d'après l'édition de Copenhague,
1787, 1818, 1828. in-4, 3 vol.
^ Steplian., nol. ad Saxon. Gramm., p. 93. — Arn. Magnsei.,
f^il. Sœniundi ciini nol. Joh. Erichsen., p. vii-viii. — Prœf. ad
part. I, Eddœ , p. XLI.
3 Praif. ad. Edd. Rhylh., part. 1, p. xxxviii. Hafii., 1787.4°.
16 DE L\ LITTÉRMURE DES GOTHS.
Des savans du Nord ont comparé les Odes de TEdda
avec d'autres productions que l'on rapporte avec cer-
titude au neuvième et au dixième siècle , et ils affir-
ment , d'après le style simple et naturel des premières ,
qu'elles sont bien plus anciennes et qu'elles doivent avoir
été rédigées entre le sixième et le huitième siècle ' . Nous
regarderons donc ces odes comme représentant les poèmes
qui furent composés par les Goths, sans nullement pré-
tendre qu'elles n'aient subi aucun changement depuis leur
origine jusqu'à la rédaction de Sœmund. Nous pensons,
au contraire , qu'elles ont dû en éprouver soit dans la
forme, soit dans le langage. Il paraît même qu'une partie
de ces poésies s'est perdue , et qu'il a existé une Edda
plus ancienne et plus étendue^. Ce qui nous est parvenu
donne l'histoire poétique d'Ermanaric , des Volsunges ,
des Giukunges et d'Attila , mais si l'on compare l'Edda
deSœmund avec celle de Snorro et avec la Folsunga Saga,
on voit que les auteurs de ces derniers ouvrages avaient
encore des traditions et des poèmes qui n'existent plus
maintenant. Cependant , malgré ces pertes et les altéra-
tions qu'ils peuvent avoir subies, les chants historiques de
l'Edda sont ce qui nous reste de plus ressemblant aux
chants originaux composés par les Goths au temps d'Attila
ou peu après sa mort, et c'est moins de deux siècles après
cet événement qu'ils reçurent des skaldes la forme sous la-
quelle le recueil attribué à Sœmund nous les a conservés.
On trouve des allusions à l'histoire de Volundr, qui forme le pre-
mier récit de l'Edda, dans la version de Boëce par Alfred-le-
Grand, et dans le poëme latin sur les exploits de Walther.
' Prœf. ad pari. 2. Eddœ, p. xvi.
2 Stephan., not. ad Saxon., pp. 16-17. — 01. Nording., Diss. de
Eddis Island., §vi. — Seringliam., de Anglov. genlis origine,
p. 265.
' Prcef. ad 2 vol. Eddœ rhythm., p. xv.
DE LA LITTÉRATURE DES GOTHS. 17
Les derniers éditeurs de l'Ëdda ont réuni y dans le
second volume , les morceaux historiques , au nombre
de vingt-deux. Le premier morceau raconte l'histoire
du forgeron Véland , le Dédale du Nord , dont un grand
nombre de poésies et de romans de chevalerie ont con-
servé le souvenir'. Le dernier est tout à fait étranger à
nos recherches, et les vingt autres forment le cycle dont
nous avons parlé. Deux de ces morceaux sont en prose,
ils donnent la substance de poëmes qui ont été perdus ;
tous les autres sont en vers , mêlés de fragmens plus ou
moins étendus en prose, qui leur servent d'introduction ,
remplissent des vides ou expliquent des passages obscurs.
Ces parties en prose sont regardées, avec raison, comme
bien moins anciennes que celles en vers. Voici l'analyse
des vingt poëmes historiques contenus dans cette partie
de PEdda.
Sigurd était fils de Sigraund , roi de Frackland ' , et
de sa femme Hiordis. Après queSigmund eut été tué par
les fils de Hunding , Hiordis épousa le fils du roi Hial-
prec , et Sigurd fut élevé auprès d'eux. Il devint bientôt
célèbre par son courage et sa beauté. Sigurd alla un
jour consulter son oncle, le sage Griper, à qui l'avenir
n'était point caché. Griper lui prédit qu'il acquerra de
la gloire, qu'il vengera son père, qu'il s'emparera d'un
trésor et qu'il délivrera la belle Valkyrie Brinhilde. II
lui prédit encore, bien à regret et après beaucoup de
résistance , les malheurs dont il est menacé et sa fin pré-
maturée.
Le nain Régin, qui prend soin de Sigurd, lui raconte
' V. l'article Volundr, dans le glossaire du T. Il de l'Edda.
Depping et Fr. Michel. Véland le forgeron. Paris, 1833. 8».
- Paj's non loin du Rhin.
\ 9
18 DE LA LITTÉRATURE DES GOTHS.
l'origine du trésor qui joue un si grand rôle dans les tra-
ditions Scandinaves et allemandes. Il lui dit que les Ases
étant un jour à la pèche, Loke tua une loutre d'un coup
de pierre. C'était Otur , fils de Hreidmar qui avait pris la
forme de cet animal et le père exigea que les Ases , pour
le dédommager , remplissent d'or la peau de la loutre.
Loke se procura cette rançon en prenant dans un filet
le nain Andvar, qui, forcé de livrer les richesses qu'il a
amassées dans son rocher , maudit cet or et y attache
des malheurs pour tous ses futurs possesseurs'. Bientôt
Fafner et Régin tuèrent leur père Hreidmar pour avoir ce
trésor. Fafner s'en empara et refusa de le partager avec
son frère. Régin fait ce récit à Sigurd pour l'engager à
le venger de l'avare Fafner, mais avant d'entreprendre
cette aventure , le fils de Sigmund veut punir les meur-
triers de son père. Le roi Hialprec lui fournil des vais-
seaux , il livre bataille aux trois fils de Hunding et leur
ôte la vie. Après avoir rempli ce devoir , il revient vers
Régin. Ce nain a fabriqué l'épée Gram, arme redoutable,
par laquelle Sigurd doit donner la mort à Fafner qui ,
sous la forme d'un énorme serpent , habite le désert de
Gnitaeid. Sigurd se cache dans une fosse, et au moment
où le monstre la franchit , il le perce de son épée.
Alors il s'établit un dialogue entre Fafner et son vain-
queur. Le serpent avertit Sigurd qu'il a répandu son
venin sur son or , et lui conseille d'abandonner ce trésor
maudit. Apr s qu'il est expiré Sigurd fait rôtir son cœur,
et ayant goûté le sang qui en distille, il comprend tout
à coup le langage de sept aigles qui étaient près de lui.
' On trouve dans l'antiquité la mention de plusieurs objets qui
étaient fatals à tous ceux qui les possédaient, tels furent le cheval
Seion, l'or de Toulouse, etc. [Adas^id. Franco/., 1GI6, fol., p. 375.)
Dli LA LlTTÉKATURIî DES GOTHS. 19"
Ces oiseaux lui apprennent que Rëgin veut le trahir et lui
conseillent de le tuer. Sigurd tranche la tétc au perfide
nain , pénètre dans le repaire de Fafner, et emporte sur
son cheval Grani l'or du serpent , le casque formidable
(^çis-hialmr) , une cuirasse d'or, le glaive Hrolti et
d'autres richesses.
Après cette victoire Sigurd vole vers le raidi, au
mont de la Biche (Hindarjîall) au pays de Frackland.
Il pénètre dans un château entouré de flammes et délivre
la Valkyrie Brynhilde de la léthargie dans laquelle Odin
l'avait plongée. Il arrive ensuite à la cour des fils de Giuk :
ces princes se nomment Gunnar, Guttorm et Hogni.
Sigurd trompe Brynhilde et la fait épouser à Gunnar qui
lui accorde sa sœur Gudruna.
Brynhilde, touruienlée par la jalousie et pour se venper
de Gudruna, engage Guttorm à assassiner Sigurd pendant
son sommeil. Le prince Giukunge s'était préparé à cette
horrible action en mangeant de la chair de serpent et de
loup. Sigurd, frappé à mort, lance son épée contre son
assassin et le partage par le milieu du corps, Brynhilde
met fin à sa vie en se brûlant avec le corps de Sigurd
sur un char couvert d'étoffes précieuses , et après avoir
prédit les malheurs qui attendent la race de Giuk. Pen-
dant qu'elle descend chez les morts , une géante de la
montagne (Gygur), lui reproche sa funeste influence.
Brynhilde répond en rappelant les événeraens de sa vie ,
son état de Valkyrie , la colère d'Odin et sa délivrance
par le vainqueur de Fafner. Il habita avec elle pendant
huit nuits sans enfreindre les lois de la chasteté , et ce-
pendant c'est ce qui a causé les insultes de Gudruna.
Gudruna chante ses malheurs et le meurtre de son
époux. Elle avait été effrayée en voyant le cheval Grani
revenir sans cavalier, et bientôt Hogni avait confirmé ses
20 DE L\ LITTÉR\TURE DES GOTIIS.
craintes. Grimhilde parvient cependant à persuader à
Gudruna sa fille, de recevoir une compensation pour
le meurtre de Sigurd, et lui présenta la boisson magique
d'oubli dans une corne ornée de caractères sanglans.
Dans la suite, le roi Âtli (Attila), fils de Budlus,
recherche Gudruna en mariage. Elle repousse longtemps
ce frère de Brynhilde , et prophétise les suites funestes
qu'aurait cette union. Elle cède cependant aux sollici-
tations et aux promesses de sa mère. Elle accepte la
main d'Atli , et un voyage de vingl-un jours , par terre
et par eau , la conduit chez son nouvel époux.
Quelque temps après ce mariage, Herkia , femme répu-
diée d'Âlli , accusa Gudruna d'infidélité. La fille de Giuk
prouva son innocence par l'ordalie de l'eau bouillante, et
son accusatrice n' ayant point réussi dans la même épreuve,
fut noyée dans un marais * .
Cependant le roi des Huns , tourmenté par des songes
et par le désir de posséder les trésors de Fafner , envoya
un hérault porter aux rois de Worms l'invitation de venir
à sa cour. Après quelque hésitation causée par la défiance
d'Hogni et les signes de mauvais augure que Gudruna
avait joints au message d'Atli , ces princes acceptent.
Ils partent , ils arrivent , et Gudruna les avertit des per-
fides desseins d'Atli. Bientôt ils sont attaqués par les
Huns. Gudruna cherche à s'interposer entre ses frères et
son époux; mais ne pouvant y parvenir, elle jette son
manteau , saisit un glaive et défend vaillamment ses
frères. Tous ses efforts sont vains. Après un long combat
les fils de Giuk sont faits prisonniers. Gunnar est jeté
* Cette façon ignominieuse de mettre à mort était en usage chez
les nations germaniques. V. Taoit., Germ., 12. — Le.r Biivg-iind.,
XXXIV, t.
Dt LA LITTERATURE DES GOTHS. 21
dans une prison remplie de serpeus ; ses mains sont
liées , mais , dans l'espoir d'attirer à son secours Odruna,
sœur d'Âdi, dont il est aimé, il joue de la harpe avec
les pieds. Sa terrible musique arrache des larmes aux
femmes , émeut les guerriers les plus Farouches et brise
les voûtes de sa prison '. Mais Odrtjna est absente et le
héros succombe. Hogni , qui s'est défendu avec la plus
admirable valeur, refuse de racheter sa vie en livrant le
trésor; on lui arrache le cœur et il meurt en riant.
Alors Gudruna accable Atli de reproches et obtient de
rendre à ses frères les honneurs funèbres , mais bientôt
elle se décide à les venger. Elle étrangle ses propres en-
fans et fait manger leurs cœurs à leur père ; puis, aidée
par Niflung, fils d'Hogni, elle poignarde Alli dans sa
couche ^ . Le roi mourant et Gudruna ont ensemble un
long dialogue , ils se font mutuellement des reproches ,
et Gudruna promet à l'époux qu'elle vient d'assassiner
une sépulture honorable ^ puis elle met le feu»au palais.
Ici le poète exalte le bonheur de celui qui aurait une
fille aussi courageuse que celle de Giuk, et aussi assurée
d'une longue célébrité.
Gudruna , après sa vengeance, veut terminer ses jours.
Elle se jette dans la mer , mais la mer la repousse et la
porte sur les rives où règne Jonacer , dont elle devient
la femme. De ce mariage sortirent Sorlius , Erpus et Ham-
der. Svanhilda, fille de Sigurd et de Gudruna, avait été
fiancée à Jormunrekr , surnommé le Puissant ( le grand
' On lit à la fin du T. Il de l'Edda , le chant de Gunnar {Gumuxrs
Slagr), mais ce morceau paraît êti-e une composition moderne.
* Marcelliu., Comil. chr. : Noctu mulieris manu cultroque con-
foditur. — V. Agnell. lib. Pontifie, part. I, c. 2. — Chron. Alex.,
p. 28. Quelques chroniques des onzième et douzième siècles disent
que rette femme vengeait son père.
22 DE LA LITTÉRATURE DES GOTHS.
Erraanaric). Bickius , après avoir favorisé les amours
de Svanhilda et de Randver, fils du roi, avait dénoncé
ces amans à Jorniunrekr, qui avait puni de mort son fils
et avait fait périr Svanhilda sous les pieds des chevaux.
Gudruna excita ses fils à venger sa fille. Ils partent : dans
leur voyage ils prejinent querelle, et Erpus est tué par
see frères. Ceux-ci parviennent au séjour de Jormunrekr
au moment d'un festin. Ils y portent le désordre et la
mort, mais bientôt ils se sentent trop faibles pour achever
leur entreprise, ils regrettent le frère qu'ils ont si barba-
remeht massacré, et, accablés par le nombre ils périssent
entourés des guerriers qu'ils ont immolés.
La géographie de TEdda est vague et indéterminée,
mais on voit cependant que le théâtre des événemens
doit être placé à l'orient du Rhin. Le désert de Gnitaeid ,
la patrie de Sigurd , le lieu de sa mort , le séjour des
Giukunges sont peu éloignés de ce fleuve. La capitale
d'Âtli en est à vingt-un jours de marche. Ce ne sont donc
pas des faits qui aient eu lieu dans leur patrie actuelle
que chantèrent les Scandinaves en composant les odes de
l'Edda : ces événemens s'étaient passés loin de leur pays,
mais ils en reçurent les récits avec avidité , ils les adop-
tèrent avec un vif intérêt , parce qu'ils leur étaient transmis
par des peuples de leur race. Quelques-uns des chants de
PEdda portent encore le nom des lieux où ils furent com-
posés , et c'est dans le midi de la INorwége que les crimes
et les malheurs du roi des Huns inspirèrent lesskaldes '.
* Atla-qtiida in Graenlenzka. V. Edda rhylh , T. FI . p. 363, note
(2).
Dt L\ LITTÉKATURE DES GOTHS. 23
En refaisant les poésies des Goihs^ les Scandinaves y
mêlèrent les traditions des peuples qu'ils avaient rempla-
cés, et l'on voit paraître dans l'Edda ces êtres extraordi-
naires , mélange de faiblesse et de puissance surhumaine,
ces nains avares , habiles à prédire l'avenir et à fabriquer
des armes , dont l'imagination des Finnois avait peuplé
les rochers de leur pays.
Il semble que d'autres traditions de l'Edda soient
originaires de régions bien différentes. Les monstres,
gardiens des trésors , rappellent la haute Asie. C'est là
que l'antiquité la plus reculée indique les Griffons qui
gardent l'or, et les Arimaspes qui le leur disputent. L'O-
rient présente de fréquens exemples de monstres à corps
de dragon et de trésors cachés dans des cavernes '. La
mythologie indienne parle aussi de dragons gardant sous
terre des richesses que des guerriers parviennent à leur
enlever. Ces mythes paraissent avoir été apportés de l'Asie
dans le nord de l'Europe par les émigrations des peuples.
Les Scandinaves les adoptèrent, et Fafner n'est pas le
seul serpent avare dont parlent leurs récits. Frotho, roi
de Danemark , osa attaquer un énorme serpent qui gar-
dait un trésor dans une montagne , et l'historien Saxo ,
qui raconte cet exploit , s'exprime en vers latins ^, qu'il
avait sans doute traduits d'un poëme maintenant inconnu.
Le vaillant et malheureux Ragnar Lodbrok tua un serpent
qui grossissait en même temps que l'or siu* lequel il était
couché ^.
C'est encore une tradition de l'Orient que la croyance
que la chair de dragon donne à l'homme l'intelligence du
' Biblioth. OrieiU., pp. 798-858, etc.
' Lib. II, p. 20.
■' Ragnar Saga, cap. I et 11.
24 UE L\ LITTÉRATURE DES GOTHS.
langage des oiseaux. On la trouve chez les Indiens *,
chez les Arabes ^ , chez les Tyrrhéniens ^. Celte opinion
passa de l'Orient dans la Grèce , ovi l'on racontait que
Mélampe comprenait la langue des anintîaux , même celle
des vers , depuis que ses oreilles avaient été léchées par
des dragons"*.
Ces mythes orientaux furent sans doute apportés de
l'Asie dans le nord de l'Europe par les races gothiques ,
mais ce serait aller bien loin , que de croire avec les
éditeurs de l'Edda^, que Sigurd , Brynhilde , Gudruna,
Atli, sont des êtres épiques ou mythiques déjà chantés par
les poètes au delà du Volga , et dont les souvenirs , trans-
portés dans l'Occident par l'émigration , furent ensuite
confondus avec ceux des personnages historiques du nou-
veau pays que les colonies asiatiques vinrent occuper.
C'est alors que les poésies sur Atli auraient été appliquées
à Attila , et que ces deux guerriers , dont les noms se
rapportent à celui du Volga^ nommé Alel par les Orientaux,
n'auraient plus formé qu'un seul personnage. Le savant
baron d'Eckstein semble avoir adopté ce point de vue
dans toute sa portée , lorsqu'il rattache les poésies gothi-
ques, la Volsunga Saga et les Nibelungen , à ce qu'il
appelle l'Epopée originale des peuples du Touran °.
M. Ampère fils nous parait resserrer cette hypothèse dans
des limites bien plus convenables, en se bornant à penser
qu'un ancien mythe oriental , présentant un héros triom-
* Philostr., nt. ApolL, III, 9.
2 Philoslr., ibid., I, 20. — Damir., apud Bochart. Hieroz., 1,3,
col. 22.
^ Porphyr., de Abstin., III, 4.
* Plin., Hist. Nat., X, 70. — Apollodor., I, 9-tl.
■• Prœf. ad T. II. Eddœ, p. v et seq.
« Revue des deux Mondes, 1831. T. III, p. 34.
9r^
DE L\ LITTERATURE DES GOTHS.
phant d'un dragon , gardien d'un trésor , forme le fond
de l'hisloire de Sigurd ; que sur ce fond mythologique
sont venues s'implanter des traditions d'une origine toute
différente et des souvenirs d'Attila et d'Hermanaric '.
Nous admettrons bien volontiers que les émigrations des
Goths et des Ases ont porté de pays en pays, avec leur
mythologie , des traditions nées au fond de l'Orient, que
les poètes se plurent ensuite à faire entrer dans leurs
compositions historiques. Us employèrent ainsi les mythes
du dragon, gardien du trésor, du héros qui lui arrache
la vie, de la Valkyrie enchantée et entourée de flammes.
Mais nous pensons que VAtli des poëmes primitifs qui
donnèrent naissance à TEdda, n'a jamais été différent de
l'Âttila , roi des Huns : que les Volsunges , ainsi que les
Giukunges, sont des familles guerrières qui habiiLcirent
des régions peu éloignées du Rhin, et que les récits des
poètes sur ces familles ne sont que le développement ro-
manesque de leur histoire. C'est dans la partie de l'Alle-
magne qui était soumise à Attila y que de son vivant, ou
peu de temps après sa mort, les skaldes goths composèrent
* Revue des deux Mondes , 1 832. T. VI , p. 400 et T. VU, pp. 339-
840. M. Ampère fils, a publié dans cette revue un discours sur la
littérature Scandinave, rempli dintérêt et d'érudition, et une com-
paraison de l'Edda avec les Nibelungen. Il y a joint un essai d'un
poëme renfermant toutes les traditions relatives à Sigurd. Ce dis-
cours, et des extraits de la partie mylliologique de l'Edda, ont
aussi paru dans l'ouvrage que M. Ampère a publié sous le titre de
lÂllérature et Voyages. Pans, 1833, 8°.
M. Saint-Marc Girardin a donné, dans le Journal des Débats
(nov. 1831), des traductions du Gudrunar Huaul et du Hamdismal,
de YAtiaquida et de VAtlamal. Il les a reproduites dans ses Notices
politiques et littéraires sur l'Allemagne, Paris, 1835. 8°. Avant ces
publications, l'Edda de Sœmund était bien peu connue en France :
les morceaux autrefois traduits par le prof. Mallet appartiennent
à l'Edda de Snorro.
26 DK LA LITTÉRATURE DES GOTHS.
ces chants qui célëbraient ses aventures et celles des fa-
milles que nous venons de nommer. C'est là qu'ils mirent
en usage les traditions et les mythes qu'ils avaient lon-
guement apportés de l'Orient, et qu'ils en firent usage
pour orner , pour colorer leurs récits sur les guerriers
de l'Occident. Ce sont ces poésies qui , comme nous
l'avons déjà dit , passèrent rapidement chez les Scandina-
ves et y prirent la forme qu'elles conservent dans l'Edda.
Ce n'est pas seulement chez les Scandinaves que ces
poèmes furent accueillis : ils se répandirent aussi dans
toute l'Allemagne, et ils y subirent aussi des remaniemens
et des interpolations qui en altérèrent la forme et le contenu .
Ce que Paul Diacre raconte des poésies sur Alboin,
atteste la promptitude avec laquelle ces récits pénétraient
chez les peuples qui avaient la même langue. La domina-
tion du grand Théodoric , qui s'étendait depuis Belgrade
jusqu'au Rhin, facilita cette diffusion, et fut même la cause
d'une des premières interpolations que reçurent les poésies
du cycle d'Attila. Les poètes allemands, par un anachro-
nisme qui pouvait flatter leur vanité nationale , firent de
Théodoric le contemporain et le compagnon inséparable
du roi des Huns, lui firent jouer un grand rôle à sa cour,
et le représentèrent comme le héros invincible. Les histo-
riens du moyen âge relevèrent cette faute de chronologie *,
mais leurs remarques n'arrêtèrent point les faiseurs de
poèmes et de chansons , qui continuèrent , dans leurs
lieder ^, à réunir Attila à Théodoric.
' Chronic. Urspeg. — Otlo Frising, V, 3. — Gottfried. Viterb.,
XVL
^ Lied., chant. Les auteurs du sixième siècle les appellent leudi
(Venant. Forlunat., Oper, part. I, 2- 256, éd. Luclii). — Les Goths
delà Mœsie nommaient les chanteurs Liuthar/os {Esdr. Il, 41.
DE L\ LITTÉRATURE DES GOTHS. 27
E(j[inhart nous apprend que Charlemagne avait fait
recueillir et écrire les antiques poésies barbares qui chan-
taient les faits et les guerres des rois ' . On a recherché
quels étaient ces anciens pol'mes , et l'on a supposé que
c'était les chansons des Germains en l'honneur d'Arminius,
ou celles des Saxons sur Odin et les dieux du Nord. II aurait
élé bien difficile que les premières se fussent conservées si
longtemps , et quant aux autres , Charlemagne n'aurait
certainement pas vouhi répandre les souvenirs d'une re-
ligion qu'il avait cherché à détruire. Déjà, avant son
règne, le concile de Leptine (en 756), avait proscrit
tout ce qui se rapporlait à Odin et au paganisme saxon.
Charlemagne n'a donc pu songer à rassembler les poésies
qui y avait trait. Il s'agit dans Eginhart de chants héroï-
ques , qui étaient devenus populaires, et un fait du môme
âge peut éclaircir le passage du biographe de Charlemagne.
On raconte qu'au huitième siècle, saint Ludger étant
dans la Frise , rendit la vue à un aveugle qui était fort
aimé de ses voisins , parce qu*il était habile à chanter les
faits et les combats des anciens rois '. Les paroles de
l'écrivain ecclésiastique sont les mêmes que celles
d'Eginhart , et certainement le saint eût été peu touché si
Taveugle Bernleflf eût célébré Odin et les Ases. C'était
des chants historiques qui amusaient les Frisons, et il est
Nehem. Vil, 1 , in Mali et Caslillon. Ulphilse, part, inédit, specim.
— Ilire, Fragm. vers. Ulphil., p. 40.)
' Eginhart., f^it. Caroli M., 29. — Poel. Saxo, lib. V, apud
Bouquet : Rec. des hislor. de France , T. V, p. 182. — V. les noies
de Bessel, de Goldast, de Brédow. — Gibbon, Hisl. de la De'cad.,
T. VIII, p. 321 . not. édit. de Guizot. — Gley, Litle'r. des Francs,
p. 8.— Fréd. Schlegel, Hisl. de la lille'r., I, p. 308-327, trad. franc.
— Id., Tabl. de l'Hist. mod., I, pp. 147-15G, trad. franc.
^ Altfrid., rit. S. Ludger, lib. II, cap. 1 , apud Bolland. Mari.,
T. III, p. 648 : antiquorum acUis et reguiu certainina.
28 DE LA LITTÉRATURE DES GOTUS.
bien probable que les poèmes recueillis par Charlemagne
parlaient d'Ermanaric , d'Odoacre , d'Attila , de Thëo-
doric et d'autres rois et guerriers, dont peut-être un
passage de Jornandès conserve encore les noms *. Dans
cette hypothèse , Charlemagne aurait réuni et fait écrire
les diverses parties du cycle d'Attila, dont les Goths
avaient été les premiers auteurs. Les Ostrogolhs portèrent
en Italie leur langue et leur écriture : Théodoric et Araa-
lasunthe encouragèrent la culture de la langue gothique ,
non moins que celle du latin ^, et l'on pourrait peut-être
conjecturer que sous leurs règnes , les chants historiques
des Amales auraient été écrits. Théodoric, comme Attila,
avait des chanteurs à sacour : ils assistaient à ses repas,
et cette étiquette ou cette jouissance était enviée par les
rois ses alliés ^.
Charlemagne, Alcuin, Rhaban Maur, Otfrid donnèrent
de grands soins à la culture de la langue francique : ils
cherchèrent à fixer la grammaire de cet idiome, qui sem-
blait offrir une opiniâtre résistance aux efforts dont il était
l'objet depuis le commencement du huitième siècle * , et
lorsque Otfrid entreprit de mettre l'Evangile en vers, il
espérait, comme il le dit dans sa préface, que son poëme
' Jornand., de reb. Gel., 5.
* Sur l'éducation lettrée de Théodoric. Theophan. chr., p. 112,
Anaslas liist., p. 46. — Sur l'étude qu'Amalasunthe avait faite du latin
et du gotliique, v. Cassiod., Var.\, 4, p. 148 et XI, 1, p. 161. —
La langue gothique se répandait en Italie parmi les Romains. V.
Cassiod., Var. V, 40 et VIII, 21. — Elle était employée dans les
relations diplomatiques, et Cassiodore, après avoir écrit en latin
au nom de son maître au roi des Hérules, ajoute : reliqua per ...le-
gatos noslros palvio sermone mandamus. ( Var. IV, 2.)
^ Cassiod., Var, II, ep. 40 et 41. — Conf., Sidon. ApoU., lib. I,
epist. 2.
* On a de ce temps \m essai de traduction d'un ouvrage latin en
langue francique. V. Gley, Litte'r. des Francs, p. 103-112.
Dr L\ LITTÉRATURE OHS GOTIIS. 59
ferait oublier les cliants profanes *. Ces clianls, dont il
voulait détourner, existaient donc; et si, à cette époque,
nous en trouvons encore des traces , si elles nous ramè-
nent à des traditions et à des sujets gothiques , nous
aurons acquis quelque lumière sur les poëmes de la col-
lection de Charlemagne, et de nouvelles raisons de croire
qu'ils dérivaient de ceux que les Goths avaient composés.
Nous ne nous appuierons point ici sur un prétendu
témoignage de l'évêque Fréculphe ', d'où l'on a voulu
conclure ^ que les vers des Goths existaient encore du
temps de Charlemagne : ce serait une mauvaise preuve
d'un fait que nous croyons vrai ; car Fréculphe copie
Jornandès sans le citer, et ce qu'il en lire ne doit se rap-
porter qu'au temps de l'auteur golh. Mais nous dirons que
les lettres d'un archevêque de Rheims nous apprennent
qu*« la fin du neuvième siècle , il y avait des livres
allemands qui racontaient qu'Ermanaric , à l'instigation
d'un conseiller perfide, avait fait périr ses enfans *, et il
est infiniment remarquable que cette aventure se trouve
dans l'Edda et dans la Volsunga Saga^. On y lit que Jor-
* Otfrid., prœf, ad Lintberl : ul aliquantulum hujus cantus
lectionis ludum soecularium vocum deleret et in Evangeliorum
propriâ linguà occupati dulcedine, sonum inutiliiim noverint de-
clinare...
^ Freculph., chron., lib. II, cap. 16.
^ L.-Ch.-F. Petil-Radel, Rech. sur les Bibliolh., p. 76.
^ Frodoard., Hist. Remens., IV, 5, apud Bouquet, T. VIII, p.
159» Dans des extraits des lettres de l'archevêque Foulques à l'em-
pereur Arnoul, il est dit : Subjicit etiam ex libris Teutonicis de
rege quodam Hermenrico nomine, qui omnem progeniem suam
morte destinaverat, irapiis consiliis cujusdam conciliari sui. — Ni-
colas Chesnau, dans sa traduction de Flodoard, qu'il appelle
fToard (Rheims, 1580. 4°), rend libvis Teutonicis ^Sit les Annales
de Flandre.
' Edda , T. Il , p. 240. — Vohunp;a Saga, cap. 49.
30 DE L.\ LITTÉRATURE DES GOTHS.
munrek (Ermanaric) fit périr son fils et sa belle-fille
Svanhilda par les conseils de Bikkius. Jornandès fait aussi
mention d'une femme, appelée Sonilda ou Sanielh, qu'Er-
manaric fit mettre à mort ' , et que ses frères tentèrent
de venger. Les historiens Goths avaient puisé dans leurs
poésies nationales cette aventure , que l'Edda rattache au
cycle d'Attila ; et la retrouver au neuvième siècle , dans
des livres en langue teutonique , est une preuve assurée
non-seulement de l'existence de ces anciennes poésies,
mais encore du soin qu'on avait , antérieurement à cette
époque , de les rédiger par écrit , dans un des dialectes
germaniques.
Je rappellerai encore ici un monument fort curieux ,
qui est plus ancien d'environ un siècle que les lettres de
Foulques. La première et la dernière page d'un manuscrit
latin, qui est maintenant à Cassel , ont conservé un long
fragment d'un poète francique qui raconte le combat que
soutint Hiltibraht (Hildebrand) cousin et fidèle ami de
Thèotrich (Théodoric), contre son fils Hatubrandt, lors-
que après la mort d'Otachre (Odoacre), il revenait à Vé-
rone^ précédant son maître qui avait quitté la cour d'Attila.
Ce récit, tout à fait épique, est évidemment d'origine
gothique : sa traduction francique parait avoir été faite
vers l'an 800 , peut-être tout exprès pour faire partie du
recueil de Charlemagne. Ce poème est de ceux qui se sont
répandus chez toutes les nations allemandes^ et on le trouve
non- seulement en francique^, mais encore en scandi-
• ' Jornand., de reb Gel., 24.
* Manuscrit trouvé à Fulde, maintenant à Cassel. V. Eckhart.,
Franc. Orient., 1, p. 864-902. — Grimm., das Lied Hildebr. imd
Hadiibr., 1812. 4°. — GIcy, Lang. et litl. des Francs, pp. 145-
154. Guill. Grimm., {de Hidelb. carm. Teut.fragm., Gotting.,
DE LA LITTÉRATURE DES COTHS. 31
nave' , en ancien danois ' et dans les poc^sies des Minne-
Singer ^. Le souvenir d'Hildcbrand se conserva longtemps
en Italie, cl une forteresse située dans les gorges de l' Adige,
au-dessus de Vérone, portait encore son nom au treizième
siècle *. Ces exemples de récits en langue francique
dérivés des poésies des Goths, montrent avec évidence,
que ces dernières ne purent être inconnues à Charlemagne,
et qu'elles durent entrer dans la collection qu'il fit faire ,
ainsi que celles des Lombards , des Bourguignons et des
autres peuples de la môme famille.
Ces monumens littéraires et historiques , qui avaient
mérité les soins du grand empereur, continuèrent pendant
le moyen âge à attirer l'attention des poètes et des peuples.
Ils subirent des changemens dans la forme et dans le lan-
gage : leurs parties furent combinées de plusieurs manières,
et quatre siècles après Charlemagne ils se résumèrent dans
de grands ouvrages poétiques. Le plus remarquable de
ces résultats est le célèbre chant des Nibelungen. Ce
poëme, maintenant si admiré, a été bien longtemps abso-
lument oublié. Wolfgang Lazius, et quelques autres anciens
écrivains, en avaient cité de courts fragmens comme échan-
1830. in-fol.) a donné \e fac-similé des deux feuillets qui contien-
nent ce fragment. Gley en a fait deux versions françaises. M. Am-
père en a fait une autre que M. de Chateaubriant a publiée (^Eliid.
hisloriq., T. III, p. 124 et suiv.)
' Jf^ilkina Saga , cap 375-378 , pp. 509-514. — On y lit que Hil-
debrand était célèbre vel in erudilorum Scriplis, vel communi ho-
miniim colloqiiio.
^ Kœmpe-F'iser., 1787, p. 63-66.
3 Dus Lied von Hild. iind Halubr. Cassel, 1812. 4°.
* Arnold. Lubec, chr. Slai-or, lib. \\\ , 20, p. 566, éd. Bangert.
Ad transitum arctum montibus prceclusum, qui Veronensium Clusa
dicitur, ubi Castrum est firmissimum quod ex longâ antiquitale urbs
Hildebrandi dicitur.
32 DE l\ LITTÉRATURE DES GOTHS.
tillons de poésie nationale, mais ce fut Bodmer qui le
premier le fit connaître en 1757, et il n'a été imprimé en
entier qu'en 1782.
Cette épopée^ que Jean de Miiller a désignée comme
VIliade du Nord , a éprouvé plusieurs rédactions succes-
sives , avant de prendre la forme sous laquelle on l'a
retrouvée. A. W. de Scblegel reconnaît que son origine
est voisine des temps d'Attila et de Théodoric. Selon lui^
les chants qui en sont la source furent répandus en Alle-
magne par les Ostrogoths et les Bourguignons ; et, comme
nous l'avons dit, ils parvinrent avec quelques altérations
au temps de Charlemagne, qui les admit dans la collection
qu'il fit faire. Un second remaniement de ce poème eut
lieu au dixième siècle et un troisième avant la fin du
douzième. Ces deux dernières rédactions sont indiquées
par l'introduction de personnages , qui , transportés au
temps d'Attila , forment de singuliers anachronismes.
Nous entrerons plus tard dans quelques détails sur ce
sujet. Quant à la rédaction actuelle du poëme, elle date
des premières années du treizième siècle. M. de Schlegel
le prouve par l'examen du langage et de la versification,
par l'âge des manuscrits, par la mention répétée de la ville
devienne, dont la fondation est du douzième siècle, enfin
par les allusions relatives au poëme des Nibelungen qui
se rencontrent dans les ouvrages de Wolfram d'Eschen-
bach*.
Jean de Miiller, frappé de l'analogie du langage des
Nibelungen avec le dialecte du Hasli, semble croire que
l'auteur de cette épopée était Suisse. Il désigne même un
d'Ësckenbach , seigneur du château d'Unspunnen; mais
* Aug. W. Schlegel in Fred. Schles^el, Deuisch Muséum ,
T. I et 11.
DE LA LlTTtnXTLRE DES GOTHS. 33
M. de Schlegel remarque que ce rapport de dialecte prouve
seulement que le haut allemand s'est conserve en Suisse
mieux que partout ailleurs. Wolfram d'Eschenbach parait
avoir été Bavarois , et dans plusieurs passages de ses
œuvres il semble employer l'ironie contre les Nibelungen.
M. deSchlegel montre ensuite, par une étude très-détaillée
de la géographie de ce poème, que l'Autriche est le pays
le mieux connu de l'auteur, qui témoigne de la prédilec-
tion pour ce pays et de la haine contre la Bavière. D'après
ces considérations et l'âge du poème , il pense que son
auteur devait être attaché à l'un des deux ducs d'Autriche
du nom de Léopold, et par une conjecture un peu hardie,
il veut le reconnaître dans Henri d'Ofterdingen, né en
Souabe, mais qui vécut en Autriche; et qui, au fameux
combat poétique de Wartbourg ( en 1 207 ), fut vainqueur
de Wolfram d'Eschenbach ' . D'autres critiques ont attri-
bué les Nibelungen à Conrad de Wurtzbourg, ou au
Hongrois Klingsor.
Le sujet de ce grand poème est la destruction des
Bourguignons ou Nibelungen par Attila , événement que
l'histoire indique à peine, tandis que la poésie lui a donné
le plus vaste et le plus brillant développement. Cette
épopée est divisée en trois parties , et se compose de
4316 strophes, chacune de quatre vers rimes. J'expose-
rai en abrégé la marche du poème et les aventures qu'il
renferme.
Après avoir annoncé qu'à l'exemple des anciens contes
qui célèbrent les hauts faits des héros , il va chanter les
merveilleux exploits des chevaliers, le poète décrit la cour
de Bourgogne. Les trois rois Gunther, Gernot et Ghi-
' Aug. W. Schlegel, ibid. — V. aussi Fréd. Schlcgel, Hisl. de
la Ihle'r. nnc. et tnod., T. I , p. 302 , trad. fianç.
X 3
34 DE LA LITTKRATURK DES GOTHS.
selerj fils de Danckarl et de Ulé, régnaient à Worms.
La belle Chrimilde était leur sœur, et Hagen de Troneck
le plus redoutable de leurs guerriers. Dans le même
temps Sigemond gouvernait les Pays-Bas : il habitait
Santen , et Sigfrid était son fils, Sigfrid acquit de bonne
heure la renommée d'un chevalier accompli : il n'aimait
que les armes et ne recherchait que les combats. Il fut
vainqueur dans plusieurs aventures terribles et merveil-
leuses. Cependant sur le bruit de la beauté de Chrimilde,
il conçut le projet de s'en faire aimer et de combattre ,
s'il le fallait , tous les chevaliers Bourguignons. Dans ce
but il parlit pour Worms avec une suite brillante. Au
moment de son arrivée Hagen de Troneck annonce au roi
qu'il soupçonne que cet étranger est le fameux Sigfrid ,
ce héros célèbre par tant de combats, qui avait été choisi
par Schilbung et Nibelnng pour leur faire le partage du
trésor des Nibelungen. Sigfrid reçut d'eux pour récom-
pense l'épée Balmung , mais bientôt ils prirent querelle
avec lui, Sigfrid les tua et leur enleva cet immense trésor,
qu'il confia au nain Albéric. Sigfrid découvrit que ce
nain, dans le but de venger ses anciens maîtres , voulait
le trahir ; alors il le poursuivit sur les montagnes et lui
enleva le chapeau magique. Hagen raconte encore que ,
dans une autre aventure , Sigfrid tua un dragon , dont le
sang rendit sa peau aussi dure que la corne.
Le héros de Santen est bien reçu à Worms, et pendant
son séjour dans cette ville la guerre ayant éclaté entre
les Bourguignons et les rois de Saxe et de Danemark , il
marche contre ces rois et remporte une éclatante victoire.
C'est dans les fêtes qui suivent ce triomphe qu'il déclare
ses intentions à la belle Chrimilde. Cependant Gunther
devient amoureux de Brynhilde, reine d'Isenland. Ce
n'était que par de terribles combats qu'on pouvait obte-
DE LA LITTERATURE DUS GOTIIS. 35
nir la main de celte redoutable amazone, dont une ceinture
magique augmentait merveilleusement la force ; mais par
le secours de Sigfrid et du chapeau encbanté, le roi de
Worms triomphe de toutes les épreuves et parvient à être
l'ëpoux de Brynhilde. Il donne alors Chrimilde à Sigfrid
qui retourne avec elle dans les Etats de son père.
Après plusieurs années ces époux revinrent à Worms.
C'est là qu'une querelle entre Chrimilde et Brynhilde
amène la mort de Sigfrid , qui est assassiné à la chasse
par Hagen et Gernot. Us percèrent le héros du Zuidersée
entre les deux épaules , seul endroit de son corps qui fut
vulnérable, parce qu'une feuille l'avait préservé du con-
tact du sang du Dragon. Les guerriers Nibehmgen lui
enlevèrent l'épée Balmung et le trésor qu'il avait conquis.
Quatre années après cet événement Etzel , roi des
Huns (Attila), qui avait perdu sa femme Helcha \ fait
demander la main de Chrimilde par Rudiger, margrave
de Béchelar, qu'il envoie à Worms. Chrimilde refuse
d'abord , mais le désir de venger Sigfrid , de recouvrer
son trésor et l'espoir de convertir le roi des Huns à la foi
chrétienne, la déterminent à devenir l'épouse d'Attila.
Conduite par Rudiger elle traverse l'Allemagne, s'arrête
àPassau chez son oncle le bon éyêqne Pilgérin (saint Pi-
ligrinus) , puis à Béchelar ( Péchiarn ) où elle est reçue
par Gotelinde femme de Rudiger. Etzel vient à la ren-
contre de son épouse jusqu'à Toiilna et la conduit à
Vienne, où le mariage est accompli. On le célèbre par
dix-sept jours des plus brillantes fêtes : puis les nouveaux
époux et leur suite se rendent à Etzelbourg en Hongrie ,
capitale de leurs immenses Etats.
' Herkia dans i'Edda. — Kieka , dans Priscus. — Erka dans la
W'ilkiiia Saga.
36 DE LA UlTtRATCRE DtS GOTHS.
La haine de Clirimilde n'est point éteinte, et pom- l'as-
souvir elle engage Etzel à convier les rois de Worms à
sa cour. Les poètes du roi des Huns, Werbel et Swemel
leur portent cette invitation. L'été suivant les Nibelungen
partent de Worms avec une suite de dix mille hommes, et
après un long voyage ils sont reçus à Passau par l'évéque
Pilgérin, puis dans la ville de Béchelar par le margrave
Rudiger, qui leur accorde l'hospitalité la plus gracieuse ,
les comble de présens, et fiance sa fille au jeune Ghiseler.
Au moment du départ Piudiger se joint aux voyageurs et ils
arrivent ensemble à la cour d'Elzel, auprès de qui Z?/efr/cA
de Beni (Théodoric de Vérone ) tient le premier rang.
Etzel a fait construire un palais et une salle immense,
dans laquelle douze rois et leurs suites pourraient habiter.
C'est là qu'on conduit les Nibelungen, afin qu'ils pren-
nent du repos. Mais ils ont conçu quelque défiance :
Hagen et Wolker, le vaillant poète de la cour de Bour-
gogne veillent et font la garde. Des troupes de Huns
s'approchent à deux reprises de cette salle, mais deux fois
l'effrayant aspect de Hagen suffit pour les repousser.
Les Nibelungen , conservant leurs armures , vont le
lendemain à une messe que Hagen juge devoir être la
dernière pour ses compagnons et pour lui-même. Etzel et
Chrimilde y assistent. Après le service divin on s'exerce
à la joute. Les Huns ne sont d'abord que spectateurs, les
Jmelungs ( les Amales , les Goihs de Théodoric ) sont
retenus par les ordres de leur prince, mais Wolker, choqué
des manières d'un jeune Hun , l'attaque et le tue d'un
coup de lance. Alors la mêlée menace de devenir géné-
rale, cependant Etzel sépare les combattans , réprime les
Huns , protège ses hôtes , et les reconduits à leurs loge-
mens.
Chrimilde, ponrsuivunl ses desseins, demande la mort
Dli LA LITTIÎRATURE DES GOTHS. 37
de Hageii à Dieirich , mais ce héros et le brave Hildebrand
refusent de servir sa haine. Elle s'adresse alors à Blœdelin ,
lui promet des richesses , une province , une belle femme ,
et il s'engage à la venger.
Un festin rassemble les Nihelungen et les Huns. On y
apporte le fils d'Etzel , mais bientôt on apprend que Blœ-
delin (Bléda) , frère d'Etzel , a attaqué les Bourguignons
et qu'il a été tué par Dankwart. Ce combat coûte la vie à
neuf mille Huns et seulement à douze des chevaliers que
commande Dankwart. Celui-ci , renversant tout sur son
passage j accourt dans la salle du festin , et Hagen, ap-
prenant ce qui s'est passé , plonge son épée dans le sein
de l'enfant royal , ordonne à Dankwart de garder la porte,
traite Etzel d'imbécille et commence à faire un grand
carnage des Huns. Alors Chrimilde s'adresse de nouveau
à Dietrich, qui cherche vainement à s'interposer; il ne
peut qu'emmener le roi et la reine hors de la salle. Le mar-
grave Rudiger reste neutre comme Dietrich , et sort aussi
avec cinq cents de ses guerriers.
Tous les Huns qui étaient dans la salle ont péri , les
Nibelungen sont vainqueurs de plusieurs des chevaliers
de Chrimilde. Alors cette reine fait mettre le feu au
palais Les Nibelungen parviennent à échapper à l'in-
cendie , et au point du jour ils sont de nouveau attaqués
par une armée de Huns.
Chrimilde et Etzel se réunissent pour exiger que Rudiger,
l'un de leurs grands vassaux , prenne part au combat.
Le margrave, qui voit un fils dans Ghiseler , résiste long-
temps à leurs instances. H obéit enfin au devoir de
vassal et attaque les Nibelungen , en leur témoignant les
plus grands regrets d'y être forcé. Il donne même à
Hagen son bouclier en signe d'amilié. Enfin un combat
terrible s'engage : Rudiger est (ué par Gernot , qui lui-
38 DE LA LITTÉRATURK DKS (JOTHS.
même est blessé à mort , et tous les guerriers du margrave
périssent.
Dietrich s'irrite de la mort de Rudiger, et il envoie
Hildebrand aux informations. Les guerriers de Bern de-
mandent le corps du margrave , les Nibelungen le refu-
sent , et il en résulte un combat plus terrible encore que
les précédens. Ghiseler y perd la vie, et il ne reste des
Nibelimgen que Gunther et Hagen. De l'autre côté, tous
les Amales périssent à l'exception de Hildebrand , qui est
blessé par Hagen.
Cependant Dietrich s'arme : il s'avance, il demande à
Gunther et à Hagen de se rendre à lui : il s'engage à être
leur protecteur. Hagen rejette cette proposition : ils
combattent , et le prince des Âmales ayant blessé Hagen,
parvient à le lier et le porte à Chrimilde, en lui deman-
dant de respecter sa vie. 11 revient ensuite combattre
Gunther et lui fait éprouver le même sort. Il demande
encore à la reine la vie de ses deux prisonniers , et se
retire pour pleurer.
Alors Chrimilde réclame de Hagen le trésor des Nibe-
limgen , mais il répond qu'il l'a jeté dans le Rhin. La
reine fait tuer Hagen et va présenter sa tète à Gunther.
Tous les Nibelungen ont péri , s'écrie le roi de Worms ,
il ne reste que Dieu et moi qui sachions où est le trésor ;
femme cruelle! tu ne le reverras jamais. A ces mots,
Chrimilde saisit Balmung, l'épée de Sigfrid, et fait tom-
ber la tête de son frère. Etzel, qui est présent, ne sait
que se désoler , mais Hildebrand furieux de ce que
Chrimilde a immolé les prisonniers de Dietrich, la frappe
d'un coup qui lui ôte la vie. Etzel est Dietrich , restés
seuls, pleurent amèrement leurs amis '.
• Voici ce quon a publié en Friince sur les Nibelunrjen :
ut I.A LITTtnATLlRt DES (;OTHS. 39
En rapprochant l'épopée germanique des récits de l'his-
toire, on reconnaît les TV/fte/ifjjg'en dans les Bourguignons,
qui , au commencement du cinquième siècle , occupaient
les bords du Rhin. Dans le siècle précédent ils étaient établis
à l'orient de ce fleuve, dans le pays appelé Capelatium ou
Palas , vers la Sale et le Mein '. Ils n'avaient alors que
des chefs , mais un peu plus tard Gibica ou Gibicho de-
vint leur roi ^ : il est nommé Giuk dans l'Edda. Il eut
La seconde pai'tie de ce poëme, la Vengeance de Chrimilde, a
été traduite dans la BibUoth. desRomans, 1789, juin. T. I, pp. 277-
361.
Une analyse détaillée, suivie de remarques historiques et litté-
raires , par G. -H. S., a paru dans la Nouv. Rei>. Germ., 1830 , mai.
p. 1-26, et juin, p. 101-135.
Quelques fragmens traduits par M™* de la Maltiére, avec des
notes. Noiw. Rev. Germ., 1832. mai, p. 38-52.
M. de Chateaubrianl a publié {Eiud. Hist., T. II, p. 387-395) des
notes et une courte analyse, dont M. Bunsen, ministre de Prusse à
Rome, est l'auteur.
M. Saint-Marc Giraràin {Notices poliliq . et litter. sur V Allemagne,
1835, 8°, pp. 345-368) a liaduit les quatre premières aventures et
a annoncé la traduction de tout le poëme.
M. A. Peschier {Hisl. de la lille'r. allem., 1836. T. I, p. 236-258)
a analysé les Nibelungen.
LblNouv. Rev. Germ. (1834, T. II et III) a donné la traduction
d'une tragédie de Raupach , intitulée le Trésor des Nibelungen.
J'ai précédemment parlé des travaux de M. Ampère.
' Amm. Marcell., XVIII, 2, 15 et not. Wagner. — Hieronym.
chr. an Chr., 374. Burgundionum LXXX ferme millia, quod nun-
quam antea, ad Rlienum descenderunt.
' Lex Burgund., tit. 3 : Si quos apud regiae mémorise auctores
nostros, id est, Gibicam, Godomarem, Gislaharium, Gundaha-
rium , patrem quoque nostrum et patruos , liberos fuisse consli-
terit
Carmen de JVallhar, v. 14 : Q""'"™ 'Cx Gibicho solio pollebat
40 DE LA LITTERATURE DES GOTHS.
pour fils Godomar , Gislahar et Gundahar ou Gundica-
rius , qui sonl appelés Gernot , Ghiseler et Gunther dans
le poëme des Nibehaigeti. Gundahar s'établit sur le Rliin
vers l'an 413', et résida à Worms , ancienne ville des
Fangio7ies , appelée yàdls Borbeto7nagus. La catastrophe
qui fit périr les Nibelungen est indiquée sans détail par
les auteuis des chroniques. L'un dit que Gundicaire fut
tué par les Huns avec son peuple et ses enfans ; Tautre
que vi7igt mille BourgU7gno7is périrent , et ces massacres pa-
raissent se rapporter à l'an 436 '^. Voilà tout ce qu'apprend
l'histoire. Aussi ce n'est pas de ses récits que le poëme des
Nibelungen a été tiré , et il faut reconnaître que ses sources
sont uniquement les poésies des âges précédens. Elles
seules remontaient aux temps voisins d'Attila, elles seules
en avaient conservé les souvenirs que l'histoire avait laissé
échapper.
Gundicaire périt : mais son peuple ne fut point en-
tièrement détruit. Il paraît même que ce prince laissa
des enfans qui gouvernèrent la Sapaudia et le pays
des Se quant y où les Romains les obligèrent à s'établir.
La généalogie de ces rois de Bourgogne présente des
difficultés qu'il n'est heureusement point nécessaire à
notre but de chercher à résoudre.
in alto. — Ibid., v. 115 : Intere à Gibicho defungitur, ipseque re-
gno Gunlliarius successit.
' Prosper., Fasl. consul. : Lucio cousule Burgundiones partein
Gallise propinqiiam Rheno obtinuerunt. — Cassiodor., chr., p. 367.
ed Garet. — Gundahar est nommé Gunliarius par Olympiodore,
p. 7.
' Prosper., Aquii. chr., an. 436 : Gundicarium.... siquidem illum
Hunni ciim populo suo ac stirpe deleverenl. — V. Cassiodor., Clir.
— Prosper. Tir., apud Scalig. Thés, lempor., T. I, p. 52. — Idacri,
Chr., ann. 437. — Paul. Diac, de Episc. Mellens., apud Bouquet.
Rec. des histor. de France, 1, p. 649.
DE LA LITTÉRATURE DES COTHS. 41
Les auteurs qui ont voulu retrouver clans rhisloire le
héros invulnérable des Nibelimgen , l'ont reconnu dans
un roi méroving'ien ou dans un maire du palais. La pre-
mière de ces opinions désigne Sigebert P"", roi d'Âustrasie
et de la France orientale. Sanlen faisait partie de ses Etats^
et il fut assassiné à Vitry par deux pages , que Frédégonde ^
femme de son frère, avait engagés à ce meurtre. Cela
n'est pas quelque rapport avec la mort de Sigfrid , et dans
cette hypothèse Brynhilde et Chrimilde répondraient à
Frédégonde et à Brunehaul. Sigebert fut inhumé à Sainl-
Médard de Soissons , et l'on plaça un dragon aux pieds de
sa statue, mais on ne saurait nullement en faire un rap-
prochement avec Sigfrid, car il est reconnu que les
figures du tombeau de Sigebert sont d'une époque trop
récente ' pour qu'on y puisse voir une allusion à la vic-
toire sur le dragon. D'ailleurs la création poétique du
personnage de Sigfrid nous paraît antérieure à la mort du
roi austrasien.
Freher expose une autre hypothèse, il prétend qu'un
Sigebert, maire du palais d'Austrasie, sous le règne de
Thierri, et vers l'an 528 , habitait Worms avec sa femme
Chrimilde , et qu'il est le Sigfrid célébré par les poésies
allemandes. Freher ne cite aucune autorité historique ,
et ce qu'il dit n'est fondé que sur des fables populaires.
11 ajoute que l'on voyait à Worms la maison des gèans ,
et que l'on racontait que Sigfrid, l'un d'entre eux , per
totam propè Germaniam deeantato , avait été enterré
dans l'église de Sainte-Cécile. L'empereur Frédéric III
voulut vérifier cette tradition et fit faire des fouilles à
l'endroit désigné , mais on ne découvrit rien , et à une
' Le Moine, Hisl. des Anlirjnil. de Soissoiis , T. 11, p. 33.
42 DE LA LITTÉRATURE DES GOTHS.
certaine profondeur les eaux empêchèrent la continuation
de ces inutiles travaux *.
Nous avons dit précédemment que les rédacteurs suc-
cessifs du poème des Nibelungen , y avaient introduit des
personnages qui étaient beaucoup plus modernes que
l'époque à laquelle l'action était supposée se passer. On
voit paraître en eifet , dans les Nibelimgen , Rudiger,
margrave de Péchlarn , en Autriche , et saint Piligri-
nus , évéque de Lorch et de Passau . Jean de Millier pensait
qu'ils avaient l'un et l'autre obtenu une place dans le
poëme, lors du remaniement qui doit en avoir été fait
dans la dernière moitié du dixième siècle. Mais A. -W. de
Schlegel observe, avec raison , que cette époque s'appli-
que fort bien à Rudiger , mais ne saurait convenir à saint
Piligrinus , qui vécut jusqu'aux dernières années de ce
même siècle. Quelles que soient les libertés permises aux
poètes , on ne pouvait guère reporter au temps d'Attila
le saint évéque de Passau , en présence de tous ses con-
temporains. Ces anachronismes ne peuvent être tentés
que pour des personnages que le temps a déjà placés à
une certaine distance. Cette considération a déterminé
M. de Schlegel à admettre , pour les ISibelungen , une
recension de plus que Jean de Muller ; il pense qu'elle
eut lieu au onzième ou douzième siècle , et que ce fut alors
que la légende de Piligrinus fut introduite dans le poème.
Nous avons déjà dit que les Nibelungen , tels qu'ils nous
sont parvenus, furent rédigés dans les premières années
du treizième siècle , et il faut remarquer que la connais-
sance des romans de chevalerie provençaux et français,
acquise par les Allemands vers le milieu du siècle pré-
' Freher., Origin. Palatin., part. 2, cap. 13, p. 63. — Conf.
Çbronic. Wormat., apiid Ludewig. relùf. inss., T. li, p. 170,
DE LA LITTERATURE DKS GOTHS. 43
cèdent , dûl avoir une influence sur les changemens
que ce poëme éprouva. 11 rend lui-même témoignage
des formes successives qui lui furent données, puisque,
dès son début , il se réfère aux anciens contes , et que
dans la dernière partie (</je Klage) , il rappelle que ces
aventures ont été souvent le sujet de poésies en langue
allemande.
Rudiger , dans les Nibehmgen , est un guerrier aussi
brave que généreux. Il reçoit, dans Péchiarn, les rois
de Worms, lors de leur voyage à la cour d'Attila, et
accorde sa fille à Ghiseler. Il était déjà célèbre dans des
poésies allemandes antérieures aux deux dernières recen-
sions des Nibehmgen *, et les écrivains latins lui donnent
le nom de Roger.
Dans l'histoire, Péchiarn, ville située dans la basse
Autriche, sur la rivière d'Erlaph ^ entre Ips et Meick,
est la résidence des anciens margraves d'Autriche. Rudi-
ger y commanda au neuvième et au dixième siècle, et il
prit une part active dans les guerres des empereurs Conrad,
Henri I^r et Otton , contre les Hongrois et Arnoul-le-
Mauvais, duc de Bavière ^.
Saint Piligrinus , appelé dans les Nibehmgen , le bon
' Metelli Tegernens : Quirinal. apud Canis. lecl. Anliq., T. 111 ,
part. 2, p. 154 , éd. Basnag. :
Orienlis habet regio
Fltimtne nohilis Erlasia
Carminé Teutonibus celebri
Inclita Rogerii Comitis
Roborc
Metellus écrivait vers le milieu du onzième siècle.
' Avenlin., Aimai. Boior., lib. VIll, p. 376. — Wolf. Lazius, de
aliq. gent. migration., lib. VII, p. 353. — Hansiz., Germ. Sacr., ly
p. 188. — Hundt., Meiropol. Salisb., T. I, p. 201 .
44 DE LA LITTÉRATURE DES GOTHS.
évêque Pilgèrin , y joue un rôle moins brillant que Rudi-
ger. 11 est frère de Utè , mère des rois de Worms : il
exerce rhospilalité la plus bienveillante, et reçoit successi-
vement à Passau, sa nièce Chrimilde, les envoyés d'Attila
et ses neveux les rois bourguignons. Il n'est question de
lui que dans ces occasions. L'histoire parle de saint Pi-
ligrinus : il fut évéque de Lorch et de Passau , l'un des
apôtres de la Hongrie * , il baptisa le roi Geysa et ter-
mina sa carrière l'an 991.
Les historiens allemands ont écrit que saint Piligrinus
descendait du margrave Rudiger *, et M. de Schlegel pense
que ce fut cet évéque qui fit faire l'édition des Nibelungen
du dixième siècle , en y ménageant un beau rôle à son
illustre ancêtre. On trouve dans la Plainte, dernière partie
des Nibelungen ^ un passage aussi obscur qu'important
sur un travail ordonné par l'évéque de Passau. On y
dit qu'il fit écrire ces aventures en lettres latines ( Lati-
nischen buoehstaben^ , et que maître Conrad fut son
écrivain. Quelques savans , d'après ce passage, ont cru
pouvoir attribuer à Conrad de fp^utzbourg le poème des
Nibelu7igen, qui existe maintenant. Nous sommes fort
incertains sur le degré de foi que mérite le témoignage de
la Plai?ite, relativement à la langue que Piligrinus fil em-
ployer pour écrire l'ouvrage qu'elle désigne. Nous avons
de la peine à croire qu'il ait fait traduire les Nibeluiigen
en langue latine. L'auteur de /«P/«/«fe ne se serait-il point
' Pray., Annal. Hunnor., p. 373.
^ Hansiz., Germ. Sacr., I, p. 206 : de génère Pilligrint, cuiii
uobilissimun fuisse constat opinio est fuisse de génère Rudi-
geri Pechlarnensis.
Hundl., Metropol. Salisbiirg., T. I, p. 301 : Dicilur natus.... Pili-
grinus ex familiâ Roderici seu Redigeri de Praeciara hodiè Pech-
larn.
DE LA LITTÉRATURE DES GOTHS. 45
trompé ? Ecrivanienviron deux siècles et demi après la mort
de l'évéque de Passaii, n'aurail-il pas indiqué par erreur,
comme écrit en latin, un poëme réellement écrit en alle-
mand? Il serait fort extraordinaire que Piligrinus eût fait
faire du même ouvrage une édition allemande et une tra-
duction latine ; d'autant plus qu'il fil encore composer, en
langue nationale, un autre poëme à la louange de Rudiger.
L'écrivain en est inconnu : mais il y racontait les exploits
du margrave , les guerres des Avares et des Huns en
Autriche , le rétablissement du duc Arnould en Bavière,
et les victoires qu'Otton-le-Grand remporta sur les
Hongrois. Ce poëme , qu'on ne saurait confondre avec
les Nibehingeii , existe peut-être encore : il fut découvert
par Vigileus Hundl dans un château d'Allemagne ; le
comte de Ortenberg lui fit présent de ce manuscrit, et il
le déposa , en 1557, dans la bibliothèque du duc de
Bavière * . Hansizius pense que Wolfg. Lazius nous a con-
servé \\n fragment de ce poëme " , mais les vers qu'il
cite sont presque tous tirés des Nibelimgen , et fort défi-
gurés. 11 n'y a que les quatre derniers , où l'empereur
Henri est nommé, qui puissent peut-être appartenir au
poëme découvert par Hundt.
Après avoir fait connaître les rapports du poëme des
Nibeliingeii avec l'histoire, il faut le considérer en lui-
même et le comparer avec TEdda.
Les trois parties qui le composent peuvent se désigner
par les noms des Nibelungen , de la Fengeance de Chri-
* Hundt., Melrop. Salisburg., T. I, p. 201. — Hansiz., Germ.
Sacr., T. I, p. 206. — Ce manuscrit se retrouverait peut-être à
Munich, si toutefois il a échappé au désastre qu'éprouva la biblio-
thèque de cette ville, lorsqu'en 1632, Gustave-Adolphe s'en em-
para.
- \S olfg. Laz., de Âliq. p;eiU. inif^ial., p. 353
46 DE L.V L1TTÉR\TIJRE DT.S GOTHS.
milde et de la Plainte. La première a donné son nom au
tout et nous avons déjà remarqué que la dernière a été
postérieurement ajoutée aux deux autres. Celles-ci même
paraissent avoir été une fois séparées, et composées cha-
cune à une époque différente par la réunion de petits
poëmes plus anciens , qui , ainsi que nous l'avons dit ,
formaient un cycle épique. Les différences que l'on trouve
entre les deux premières pariies attestent ce mode de
formation. Ainsi ^ par exemple, les Nibelungen , dans la
première partie, sont placés vers la Norwége : les nains
et les géans habitent leur pays. Sigfrid , depuis l'Isenland
va y chercher des secours. Dans la seconde partie les
Nibelungen habitent Worms : ce sont les Bourguignons
et leurs rois , fils de Gibica. Le nom des Nibelungen ne
se trouve point dans l'histoire : il est uniquement réservé
à la poésie , mais non pas exclusivement à la poésie alle-
mande. Les Scandinaves l'ont traduit ipar Ni/lunga^ , el
nous verrons qu'un poërae latin du dixième siècle désigne
les guerriers de Worms par le nom de Franei nebulones.
(^La suite au cahier prochain.^
* Ils tirent ce nom de Ncefil , l'un des ancêtres de Giiik {Fimdinn
Norregur, p. 12, apud Biorner. f^olum. Historié .
RECHERCHES
HISTORIQUES ET STATISTIQUES
SUR LA
POPULATION DE GENEVE,
SON MOUVEMENT ANNUEL ET SA LONGEVITE , DEPUIS LE
XVl' SIÈCLE jusqu'à NOS JOURS (1549 A 1833).
|)ûr m. €îiouûrî)iïlûUft.*
S'il ne s'agissait , dans ce travail , que du tableau plus
ou moins détaillé de la population d'une ville de troisième
ou quatrième ordre, nous n'en parlerions pas dans la
Bibliothèque Universelle , et nous laisserions aux jour-
naux d'un intérêt local le soin d'en extraire ce qui peut
intéresser leurs lecteurs. L'exactitude des recherches de
M. Mallet, et la justesse de ses vues en statistique, ne suf-
firaient peut-être pas pour attirer sur son mémoire l'at-
tention de l'étranger. Ce qui nous décide surtout à en
parler , c'est l'importance que des écrits antérieurs ont
donné aux résultats fondés sur la population de la
ville de Genève. C'est aussi l'ancienneté de nos registres
de l'Etat civil. Ils sont tenus presque sans lacunes dès
Tannée 1649, avantage que l'on ne retrouve peut-être
dans aucune autre ville, et qui a fait naître chez nous ,
' La partie la plus importante de ce travail a été imprimée dans
le vol. VII des Mem. de la Soc. de Phys. et d'Hist. Nat. de Ge-
nève; ensuite il a été publié en entier à Paris, dans les annales
d'hygiène publique, vol. 17, part. I. 1837.
48 RECHERCHES HISTORIQIES ET STATISTIQUES
depuis un demi - siècle, l'idée d'étudier les lois du
mouvement de la population. Les travaux ingénieux
du D"" Odier remontent à 17 87. Us avaient été précédés
par des recherches laborieuses , encore inédites , du D»"
Cramer , dont M. Mallel nous a appris toute la valeur,
et de nos jours , une foule d'écrivains , genevois et étran-
gers, se sont servi des chiffres de la population de Genève
pour établir des tables de mortalité et des lois , plus ou
moins générales , sur la marche des sociétés. 11 importe
donc aux personnes qui s'occupent de statistique dans
divers pays, de connaître le travail consciencieux de
M. Mallet. Elles le consulteront pour savoir jusqu'à quel
point les lois de popidation déduites de Genève peu-
vent s'appliquer à d'autres villes ; elles l'éludieront aussi
comme une bonne monographie et comme un ouvrage
qui contient, à côté de détails locaux et minutieux, des
vues d'un intérêt général.
Suivons le travail de M. Mallet. Il est si bien divisé ,
si bien coordonné, que nous n'avons qu'à passer en
revue les différentes parties qui le composent.
La première partie traite du chiffre absolu de la popu-
lation, à diverses époques. L'auteur énumère les recen-
semens qui ont eu lieu, depuis les plus anciens, et
donne quelques idées sommaires sur la position de la
ville de Genève, sa surface, son climat, etc. Voici le
tableau des recensemens successifs qui ont eu lieu.
Nous ajoutons le chiffre d'un recensement, plus exact
que tous les autres , qui vient de s'opérer à Genève ,
comme dans toute la confédération , en vue des obliga-
tions militaires imposées aux Cantons de la Suisse, par
le pacte fédéral.
Sim LA POPULATIOn DE GENEVE. 49
"**■ Haliilans. Proportion de l'acrroissi'inenl.
1404
10,000-
1589
13,000
100
1693
16,111
124
1698
16,934
130
1711
18,500
142
1721
20,781
160
1755
21,816
168
1781
24,810
191
1785
25,500
196
1789
26,140
201
1805
22,300
171
1812
24,158
186
1822
24,886
191
1828
26,121
201
1834
27,177
209
1837
28,003
215
Les diverses phases que présente ce tableau s'expliquent
aisément par l'histoire de Genève. En 1535 cette ville
adopta le protestantisme, et, appuyée sur d'anciennes fran-
chises municipales , se déclara république indépendante,
rejetant l'autorité et de l'évéque et du duc de Savoie. Sa
population était alors de 1 2 à 1 3 000 âmes seulement. Elle
se renferma dans une enceinte fortifiée, suffisante à cette
époque pour le développement de l'industrie, et qui a été
conservée, à peu de chose près, jusqu'à nos jours, malgré
le doublement du chiffre total de la population. Les partisans
du catholicisme et des anciennes autorités émigrèrent, mais
ils furent remplacés par des protestans arrivés de divers
pays. Une guerre, souvent acharnée, contre le duc de Sa-
voie dura soixante-huit ans, avec de courtes interruptions,
' Ce chiffre est approximalif. Le recensement p rtait sur les
feux et donna \'2.9%feux.
X 4
60 RECHERCHES HISTORIQUES ET STATISTIQUES
€t mit plusieurs fois la république sur le bord de l'abîme.
La famine la menaçait sans cesse, enclavée comme elle l'é-
tait dans le pays ennemi. La peste s^y joignait de temps en
temps. Enfin le calvinisme rigoureux de l'époque éloignait
les industries fondées sur le luxe, et enlevait au travail
son principal attrait, en proscrivant les jouissances que
chacun désire se procurer. Par toutes ces causes, et malgré
l'affluence des réfugiés français, espagnols et italiens, la
population ne grandit que de deux mille âmes pendant
un siècle et demi. Il est même probable que cet accrois-
sement ne s'opéra que vers la fin de cette période , depuis
la conclusion de la paix en 1603 ; mais les recensemens
ne permettent pas de l'affirmer. Dans le siècle suivant,
au contraire, de 1693 à 1789, la population s'accrut
de dix mille âmes. Pendant cette période, Genève se
trouvait reconnue par toutes les puissances comme ville
libre; la fabrication de l'horlogerie s'y était introduite,
ainsi que d'autres moins importantes ; les sciences et
les arts y prospéraient de même que le commerce et
l'industrie. Le puritanisme, dont l'énergie avait armé le
bras de nos pères , passait insensiblement à l'état d'un
christianisme doux et tolérant.
Avec cette prospérité s'étaient développés aussi des
germes de dissensions politiques. Etouffés pendant long-
temps par une aristocratie compacte et par Tinfluence des
pays voisins , leur effet le plus fâcheux fut de détourner
des véritables améliorations, et de transformer beaucoup
de questions de progrès matériel ou intellectuel en des
questions de personnes ou de partis. Néanmoins Genève
était prospère. La révolution française vint alors secouer
ses torches autour d'elle et au milieu d'elle. Une fois
l'ancien gouvernement renversé , on vit les constitutions
*e succéder, les tribunaux révolutionnaires s'installer.
SUR LA POPULATION DE GENEVE. 51
les meilleurs citoyens être expulsés, emprisonnés ou mis
à mort. La réunion à la France, en 1798, compléta, par
le système des douanes , des impôts énormes et de Isi
conscription, la décadence de la ville de Genève. Aussi ^
voyons-nous, en 1805, la population réduite de 4,000
âmes relativement à 1789. La richesse des familles avait
diminué bien autrement.
Le sort des événemens rendit à Genève , en 1814,
son antique indépendance. Après quelques années où
l'on se ressentit encore de la guerre et de la disette, la
population reprit bientôt de l'accroissement. Dès lors
l'avenir de cette ville, au moins jusqu'en 1830, n'a
été nullement compromis ; Tagriculture , le commerce
et l'industrie ont prospéré ; une foule d'établissemens
scientifiques, littéraires et de charité, ont été institués.
La caisse d'épargne et des sociétés d'ouvriers ont assuré
aux personnes prévoyantes le fruit de leurs travaux.
L'administration, peu inquiétée par l'esprit de parti, a
pu faire servir les revenus croissant à des améliorations
incontestables. Les étrangers ont afflué, et les Gene-
vois, qui émigrent dans une proportion correspondante,
reviennent chez eux lorsqu'ils se sont enrichis.
Dans un pareil état de choses , on pourrait s'étonner
de voir la population de la ville accrue de 4,000 âmes
seulement, depuis vingt ans, mais il ne faut pas oublier
que l'enceinte étroite de Genève ne permet pas d'étendre
indéfiniment les constructions. Le terrain se vend dans
la ville à 15 ou 20 francs le pied, et il en reste peu
qui ne soit couvert de maisons. Les habitans sont aussi
rapprochés que dans les plus mauvais quartiers de Paris ,
dans ces quartiers où la mortalité ordinaire n'a été dé-
passée en intensité que par les ravages épouvantables du
choléra-morbus en 1832. La construction des maisons
62 RECHERCHES HISTORIQDES ET STATISTIQUES
y est à peu près la même, et^ pour le dire en passant,
puisqu'à Genève la mortalité est très-faible , on peut en
conclure que les privations , l'absence de soins et tout ce
qui accompagne la misère dans les mauvais quartiers de
Paris , sont des causes de mortalité bien autrement plus
actives que la mauvaise distribution ou l'entassement des
constructions,
La population de Genève^ en dedans des murs actuels,
ne pourra plus s'augmenter que de mille ou quinze cents
âmes. Il reste encore quelques constructions nouvelles à
occuper, quelques maisons à bâtir ou à exbausser, mais
il n'est pas probable que la population de la ville dépasse
jamais 30,000 âmes. Ce qui s'opère maintenant, c'est la
création d'une ville extérieure, dont l'influence politique
et la simple existence amèneront probablement la des-
truction finale des remparts de la vieille ville. La loi ré-
cente, qui maintient l'enceinte actuelle, tout en consa-
crant le système suivi jusqu'à nos jours , le sape dans ses
fondemens , car l'essor de la population , inévitable dans
les années de prospérité, va fixer autour de la ville des
milliers d'habitans. Réunis un jour à tous ceux qui ,
dans le Canton, n'aiment pas les fortifications de la ville,
et ayant des intérêts contraires aux gênes imposées par
le système actuel, ils finiront par l'emporter dans les
conseils de la république. 11 est d'ailleurs très-douteux
qu'on puisse et qu'on doive défendre une ville quand
elle est emboîtée dans une autre. Voici, d'après l'annuaire
du Léman de 1814, d'après M. Mallet et le recensement
de février 1837, la progression récente des populations
uibaines autour de Genève.
SUR LA POPULATION DE Gt-NÈVE. 53
AccroissciiienI en
i8o5. 1834. i83;. 3 ans (1834-37).
Commune des Eaux-Vives. 860 1343 1462 = 100 : 108
Id. (le Plainpalais. 1189 1975 2273 = 100 : 109
Ville de Carouge 3119 4053 4367 = 100 : 107
Commune du Petit-Sacon-
nex (Sections : Pâquis-
Séclieion et Montbril-
lanl-Varembé) 842 972 = 100 : 115
Total. 8213 9074 = 100 : 110
Le recensement de 17 87 donna pour Plainpalais , les
Eaux-Vives et les Pâquis 2228 habitans, soit 0,08 de la
population inlra rnuros ; celui de 1837 a donné pour la
môme banlieue 4139 habitans, soit 0,15 de la population
actuelle de la ville. Le chiffre a presque doublé pendant
cette période de 50 ans, quoique la première moitié ait été
une époque malheureuse et que la population intra-muros
se soit accrue.
Je n'ai pas pu retrouver le chiffre des diverses portions
de la commune du Petit-Saconnex, en 1805. L'ensemble
de la commune avait alors 980 âmes ; en 1 837 on y compte
1976 habitans. Si l'on veut considérer comme suburbaine
toute la population de cette commune et celle des trois au-
tres ci-dessus mentionnées, on verra que leur chiffre total
était en 1805 de 6108 habitans, et, en 1837, de 10078,
augmentation comme 100 : 164. Cette période de trente-
deux années ayant été mélangée de guerres et de disettes et
de prospérité, on peut croire qu'elle représente assez bien
l'accroissement probable des années qui vont suivre. Il
y a même une raison pour que les populations en dedans
et en dehors des murs se rapprochent plus vile désormais,
c'est la circonstance qu'il ne sera bientôt plus possible
de construire dans l'intérieur de la ville. Il y a donc une
grande chance pour que la population des faubourgs soit
54 RECHERCHES HISTORIQUES ET STATISTIQUES
doublée avani un demi-siècle, et pour que, avant un siè-
cle, les deux villes soient égales, si toutefois elles ne sont
pas alors confondues en une seule.
Mouvement de la population de Genève sous l'ancienne
RÉPUBLIQUE (1535-1798) ET SOUS l'empire français
(1798-1814).
C'est en 1549 qu'on établit des registres réguliers
pour l'inscription des baptêmes , mariages et décès , et
qu'on ordonna la visite des morts. Voilà une antiquité
bien reculée, car dans la plupart des pays ces registres
ne sont un peu suivis et complets que depuis le siècle
dernier. Ainsi, en France, malgré les ordonnances de
1539 et de 1579, Tétat civil n'a pris de régularité qu'au
siècle dernier, à partir de l'ordonnance de 17 36. Dans
le pays de Vaud, la tenue des registres mortuaires date
de 1708 et 1727.
M. Mallet passe en revue les travaux statistiques faits à
Genève, sur la période de 1550 à 1798.
Le docteur Cramer a laissé un relevé manuscrit des
baptêmes et mariages de 1695 à 17 35 : ce travail a
été continué pour 17 36 à 17 85 par le pasteur Dunant,
et pour 1786 à 1791 par un employé du bureau de l'état
civil, M. INoel. Les décès sont tirés du travail considérable
du D"" Jean-Antoine Cramer, continué par le D"" Joly. Les
résultats un peu détaillés de tous ces travaux manuscrits
sont publiés pour la première fois dans l'ouvrage de
M. Mallet.
Dans la période de 1695 à 1791, il est né 35,0*22 gar-
çons et 33,742 filles. Le rapport est de 103,88 à 100,
ou environ 26 à 25.
Le nombre des décès a été de 65,030 ; d'où il suit
SUR LA POPULATION DE GKNÈVE. 5fi
que le nombre des naissances a surpassé celui des décès de
3,734 soitdeyj^, ce qui a dû augmenter d'autant le chiffre
de la population. Mais si l'on considère que dans cette
période le chiffre total des habitans de Genève s'est accru
de près de 10,000 , on se convaincra que la plus grande
partie de l'accroissement est due à des immigrations étran-
gères . Cette cause de perturbation amène encore un résultat
singulier, c'est que les naissances féminines sont inférieures
en nombre aux décès du même sexe. De 1700 à 1791,
on remarque im excès de morts féminines de 534, et
un excès de naissances masculines de 3,645. M. Cramer
l'attribuait à des émigrations d'hommes et à des immigra-
tions de femmes, surtout de servantes étrangères. Le
même fait se reproduit dans l'époque actuelle.
Pour la période de la fin du siècle dernier et du com-
mencement de celui-ci, M. Mallet s'appuie des travaux
de MM. le D'' Odier, de Candolle-Boissier, Serre, Heyer
et le D'' Lombard , qui sont publiés dans divers journaux
ou brochures spéciales. On sait que M. Odier a signalé
le premier l'allongement graduel de la vie probable et
de la vie moyenne , à Genève , pendant trois siècles , et
que beaucoup d'écrivains ont étendu mal à propos à toute
l'Europe les chiffres déduits des registres de Genève.
M. Odier, s'appuyant sur ses propres recherches et sur
celles de ses prédécesseurs, a donné la table suivante :
Vie probable. Vie moyenne.
Au XVI^ siècle, 4 ans 9 mois. 18 ans 5 mois.
XVIIe 7 11 23 4
XVIile 27 3 32 8
M. Mallet a soumis de nouveau les faits à une inves-
tigation scrupuleuse, qui Ta conduit à modifier un peu
la table ci-dessus. « En calculant, dit-il, les vies pro-
56 RECHERCHES HISTORIQUES ET STATISTIQUES
bable et moyenne aux seizième et dix-septième siècles ,
on n'a pas tenu compte de ce que les registres de cette
époque n'étaient pas complets , et que bien souvent l'âge
des individus morts de peste n'a pas été indiqué : or,
la peste emportant surtout les adultes , leur âge , s'il
était connu , élèverait le chiffre de la vitalité de cette
époque. Mais surtout on a, sans doute par inadvertance,
admis dans les calculs sur lesquels ont été établies les
vies probable et moyenne à ces époques , les enfans qua-
lifiés sur les registres avant /er7?2e, c'est-à-dire les morts-nés y
qui , n'ayant jamais vécu , doivent être déduits des décès
réels, quand il s'agit de calculer la durée de la vie, et
dont il convient de former une classe à part. En faisant
cette correction on arrive aux résultats suivans :
Vie probable a Genève. Vie moyenne.
Durée. Accroissenienl Dniee. AccroissemenI
ans. mois, jours. ans. mois, jours.
1560-1600
8
7
26
100
21
2
20
100
1601-1700
13
3
16
153
25
8
2
120
1701-1760
27
8
17
320
32
9
24
154
« Ce résultat , moins frappant que celui qui avait été
admis jusqu'ici , est cependant bien remarquable en-
core : il montre que la durée de la vie a graduellement
augmenté d'une manière assez forte, surtout que les
enfans , mieux soignés , sont plus rarement morts en bas
âge, et qu'un beaucoup plus grand nombre a été amené
à l'âge d'homme. »
M. Mallet analyse semblablement les chiffres publiés par
d'autres auteurs , pour une époque plus moderne , chiffres
que nous donnerons plus tard, et qui constatent une
augmentation continue de la vie probable et de la vie
moyenne, à Genève, de 1760 à 1814. Il arrive ainsi
à l'époque actuelle , dont il a fait une élude spéciale.
sur la population de genève. 57
Mouvement de la population de la ville de Genève
DEPUIS LA restauration, DE 1814 A 1833.
Pour cette période de vingt années, l'auteur a dépouillé
lui-même les registres de l'état civil, qui sont tenus avec
toute l'exactitude désirable. Il a eu soin de déduire : les
morts-nés , les individus nés , mariés ou décédés hors de
la vilte, et inscrits sur les registres de la ville par suite
d'une habitude du pays et de certaines convenances ,
les décès de militaires en passage, et autres catégories
propres à induire en erreur sur les vrais nombres.
Pour l'intelligence de certains résultats, il ne faut pas
^ oublier que les années 1814 à 1818 ont été une époque
fâcheuse, par suite de la guerre qui cessait à peine, de
l'occupation militaire, de la disette et de la transition à
un nouveau régime ; tandis que les années suivantes , au
moins jusqu'à 1830, peuvent être considérées comme
l'âge d'or de la république de Genève.
Naissances.
Les dix premières années ont offert , en moyenne ,
511 naissances par an; les dix dernières 581. Le rap-
port est de 100 à 1 13,6 , à peu près comme les popu-
lations totales des deux époques (100 à 112,5).
Ce chififre est très-peu élevé relativement à la popula-
tion, car il porte la proportion des naissances, dans
les 20 ans, à 1 sur 46,8 habitans , tandis qu'en France,
il est de 1 sur 32,2.
' Le rapport des sexes est de 13 garçons pour 12 filles.
En France il est de 1 7 à 16. On peut attribuer la forte
proportion des garçons, à Genève, à la grande quantité
des naissances légitimes, relativement aux illégitimes et
58 RECHERCHES HISTORIQDES ET STATISTIQUES
à l'âge moyen des parens. Nulle part la différence de
proportion des sexes dans les naissances légitimes et
illégitimes n'est aussi forte qu'à Genève. En effet, dans
les légitimes, le rapport est de 108,99 pour 100 filles,
dans les illégitimes de 101,48 pour 100 filles. Quant
à la cause de ces différences, nous croyons tous les jours
plus qu'on doit la chercher dans l'âge moyen et relatif
des parens ' . Les naissances illégitimes viennent toujours
en plus forte proportion de jeunes parens , surtout de
jeunes femmes ; souvent ce sont les premières couches
qui rentrent dans cette catégorie. D'un autre côté l'âge
moyen auquel on se marie à Genève est fort élevé,
comme nous le verrons plus loin : il est le plus favorable ^, i
possible à une production surabondante de mâles , si l'on \ J
part des observations faites sur ce point par M. Sadler *.
D'après ces deux motifs on comprend pourquoi le rapport
des excès diffère beaucoup, à Genève, dans les naissances
légitimes et illégitimes.
Les lois qui nous régissent, sous le rapport de la
légitimation des enfans, et, en général de l'état civil, sont
les mêmes qu'en France. Néanmoins, depuis que Genève
n'est plus le chef-lieu d'un département français, depuis
qu'elle n'a plus de garnison proprement dite et que son
gouvernement a le droit d'éloigner certains étrangers de
mauvaises mœurs, la proportion des enfans naturels et
exposés a diminué d'une manière très-remarquable. Sous
ce point de vue on doit rendre hommage à l'administra-
tion de notre petit Etat, et aux institutions morales qui
forment notre jeunesse. Voici les chiffres :
' C'est ce qui résulte des recherches de Milne, Sadler, Girou
de Buzareingues el Hofacker. V. Quetelet, Sur l'homme ou Essai
de physique sociale, I . pp. 41-71.
^ Quetelet, Jbid.', p. 56.
Nonil). total
Sur loo
par année.
naissances.
46,3
6,3
96,8
16,7
65,2
12,7
44,2
7,5
sur la population de geneve. 69
Enfans naturels*.
Sous l'ancienne république, de 1786 à 1791.
Sous le régime français, 1806 à 1812. . . .
Depuis la restauration, les dix premières
années, de 1814 à 1823
Les dix dernières, 1824 à 1833
La proportion des enfans exposés n'est pas moins re-
marquable. Il n'y a jamais eu de toîir à l'hôpital de
Genève; les enfans n*y sont point soumis à ces trans-
lations imaginées depuis peu pour effrayer les parens ;
leur régime au contraire a été amélioré depuis vingt ans.
Malgré ces causes leur nombre décroît beaucoup. Il
était :
Enfans trouvés.
Moyenne Sur looo
annuelle, naissances.
Sous le régime français tout entier, del799àl813. 37
Tdem, del806àl812. 45 78
Depuis la restauration, de 1814 à 1823 9 17
Idem, de 1824 à 1833 2 ^/o 4
Un pareil résultat fait honneur à noire population ,
cependant, pour être juste, il faut rappeler quelques
circonstances. Sous le régime français on pouvait venir
librement des villes voisines, tantôt dans les maisons
d'accouchement établies à Genève, tantôt pour exposer des
enfans. Les mêmes personnes sont aujourd'hui surveillées
par la police et ne peuvent guère entrer dans la ville que
munies de papiers réguliers. En même temps, il faut le dire^
des faits récens ont constaté un funeste accroissement de
certains délits, dont l'effet est de diminuer le nombre des
' On comprend sous ce titre les enfans abandonnés, que l'on
suppose tous illégitimes.
60 RECHERCHES HISTORIQUES ET STATISTIQUES
enfans naturels qui viennent à terme, en compromettant
la vie de femmes enceintes. II est probable aussi que
beaucoup de couches illégitimes qui avaient lieu autre-
fois à Genève, se font maintenant à Lyon ou à Paris ,
grâce à la facilité croissante des moyens de transport.
Malgré cela on ne peut douter des améliorations morales
de la population. Ce que M. Mallet nous apprend de
la diminution progressive des divorces ( la législation
demeurant la même), en est une seconde preuve bien
concluante dont nous parlerons plus bas.
La proportion des morts-nés a décru depuis vingt
ans, de 7^ du nombre des naissances dans la première
dizaine d'années, à ^ dans la seconde'. La diminution
a eu lieu tout entière dans les couches légitimes ( de ^
à ^). Dans les illégitimes, au contraire, il y a eu ac-
croissement dans le chiffre moyen des morts-nés, savoir
Yq des naissances dans la première dizaine, et y dans la
seconde. Je crains bien que ceci ne touche de près à
l'augmentation des délits, de tous genres, qui arrêtent dans
leur développement les enfans conçus hors de mariage.
D'un autre côté, on peut croire que des couches ont lieu
plus souvent d'une manière secrète et sans secours, par
suite des progrès même de la moralité publique. On peut
imaginer d'autres explications encore, tant il est vrai que
des causes opposées peuvent quelquefois produire le même
résultat numérique, et que les faits ne parlent pas d'eux-
mêmes comme certains auteurs le prétendent.
Mariages et divorces.
Dans les vingt ans la proportion des mariages a aug-
menté ; celle des divorces a diminué.
' La moyenno de neuf grandes villes d'Europe donne un vingt-
deuxième, d'après M. Quelelet, I, p. 121.
SUR LA POPULATION DE GtNÈVE. 61
II y a eu, dans les dix premières années, 1638 maria-
ges, dans les dix suivantes 1978, rapport 100 : 120,75.
Cet accroissement est plus fort que celui delà population.
Relativement au chiffre total des habitans, c'est 1 mariage
sur 141, pour la période des vingt années. Dans les dix
dernières années, 1 sur 131, comme en France, mais
puisque la population genevoise amène à l'âge de con-
tracter le mariage une plus forte proportion d'individus
que la population française, on peut regarder la proportion
des mariages, à Genève, comme un peu plus faible qu'elle
n'est en France. Je laisse de côté les considérations re-
latives aux seconds mariages , et je cite plutôt celles qui
concernent l'âge moyen des époux, car c'est un sujet
encore peu étudié , et qui a cependant des conséquences
graves relativement au nombre des naissances^ à la pro-
portion des sexes dans les nouveau-nés, et probablement
à leur vitalité. ♦
Comme il faut faire de très-longs calculs pour arriver à
l'âge moyen du mariage, et que ce chiffre varie peu d'une
année à l'autre, M. Mallet s'est borné à calculer deux pé-
riodes, 1814 et 1.S15, 1826 à 1830. Pour les deux pre-
mières années , époque de guerre , l'âge moyen des
hommes qui se mariaient pour la première fois était de
30 ans 11 mois; celui des femmes de 29 ans 5 mois;
différence 1 an 6 mois. Dans les cinq années de paix et
de prospérité, 1826 à 1830, l'âge moyen des hommes
s'était abaissé à 29 ans, celui des femmes à 26 ans
10 mois; différence moyenne des époux, 3 ans 2 mois.
Ces chiffres donnent ce que l'auteur appelle l'âge proto-
gamique, c'est-à-dire l'âge moyen des époux contractant
un premier mariage. On ignore presque dans tous les
pays cet âge moyen du mariage. M. Villot l'a calculé * à
' Jnn. du Bureau des Longit., 1829. p. 109.
62 RECHERCHES HISTORIQUES ET STATISTIQUES
Paris sur 482 mariages contractés dans le dix-huitième
siècle, et il a trouvé pour les hommes 29 ans ^q, pour
les femmes 24,72 ; différence 4,96. A la même époque,
Muret trouvait que, pour la ville de Vevey, dans le Canton
de Vaud, l'âge des filles, au moment de leur mariage, était
aussi de 24,69. Nous regrettons que M. Maliet n'ait
pas rapproché le tableau qu'il donne des mariages des
deux sexes à Genève , de celui donné par M. Corbaux
pour les femmes qui se sont mariées dans la ville de
Paris, de 1813 à 1830'. Voici un extrait comparatif des
deux tableaux. Les chiffres de celui de Paris ont été
calculés pour cent mariages , comme dans celui de
M. Maliet.
A Genève.
Hommes. Femmes.
A Paris
Se marient.
Femmes
Avant 20 ans.
0,8
8,5
22,3
De 20 à 30
58,0
61,8
50,5
30 à 40
26,9
22,5
18,8
40 à 50
8,0
5,6
6,0
50 à 60
4,5
1,5
1,9
Au delà de 60
1,8
0,1
100,0
0,5
100,0
100,0
On voit qu'à Paris une plus forte proportion de femmes
se marient ou très-jeunes ou très-âgées. 11 doit en résulter
plus de mariages stériles ou suivis de peu d'enfans.
M. Ouetelet', après avoir discuté les faits recueillis en
Angleterre, sur le nombre des enfans issus de mariages
contractés à des âges divers, est arrivé à la conclusion
suivante : « Un mariage, s'il n'est point stérile, produit
le même nombre de naissances, quel que soit l'âge auquel
' On ihe nalural and malhem. laws conceming population, etc.
1 vol. 8°. Paris, 1833. Bibl. Univ., vol. 59, liltér. p. 227.
' Sur l'homme , ou Essai de physique sociale , vol. I, p. 65.
SUR LA POPULATION DE GENÈVE. 63
il a lieu, pourvu que cet âge ne dépasse pas 33 ans en-
viron pour les hommes, et 26 pour les femmes; après
ces âjjes , le nombre des enfans qu'on peut produire
diminue/» On voit qu'à Genève l'âge protogamique
des femmes doit entraîner une diminution dans le nom-
bre normal des naissances^ et cette diminution est plus
considérable qu'on ne croit. Ce n'est pas en réfléchissant
au chiffre moyen de l'âge des femmes (26 ans 10 mois)
qu'on arrive à cette conclusion, mais c'est en observant
que près de la moitié des femmes se marient, à Genève,
au-dessus de l'âge qui leur aurait permis d'avoir autant
d'enfans que le cours de la nature en aurait produit sans
ce retard, et que le quart environ se marient à un âge
où elles n'ont en moyenne plus aucune chance de devenir
mères.
Il y a en outre, à Genève, sur 100 mariages, 16,63
dans lesquels le mari a plus de 10 ans de plus que sa
femme, et 9,73 dans lesquels la femme a plus de cinq
ans de plus que son mari, en tout 26,36 qu'on peut re-
garder comme des mariages ou stériles ou peu productifs,
par suite d'une trop grande inégalité d'âge.
De ces divers faits on peut conclure que les mariages
doivent être, en moyenne, peu féconds à Genève ; mais
que les enfans qui en proviennent, étant peu nombreux
et élevés par des mères plus expérimentées, doivent être
mieux soignés que dans beaucoup de villes et arriver en
plus forte proportion à l'âge d'homme. Les faits confirment
ces prévisions.
Dans les vingt années dont nous parlons, il est né
9S33 enfans légitimes, et il y a eu 3616 mariages, ce
qui donne environ 2 | naissances par mariage, selon la
manière ordinaire de calculer, qui n'a pas d'inconvénient
quand on embfasse une période un peu longue. Ce chif-
64 RECHERCHES HISTORIQUES ET STATISTIQUES.
fre est plus faible qu'il n'était autrefois à Genève', et
maintenant en France^, mais si l'on pouvait défalquer
les mariages stériles qui sont si nombreux à Genève par
suite de l'âge tardif du mariage des femmes, on trouve-
rait que la fécondité des mariages non stériles diffère
moins qu'on ne pense des résultats connus ailleurs. En
estimant le nombre des mariages stériles au quart, ce
qui est plutôt au-dessous de la réalité, on trouve que les
autres mariages ont eu 3,6 naissances, malgré l'âge tardif
de plusieurs d'entre eux. On arrive même à la conviction
que les mariages contractés à l'âge qui convient aux fa-
milles aisées, c'est-à-dire avant 33 ans pour les hommes
et avant 26 ans pour les femmes^ produisent à Genève
plus de quatre enfans en moyenne, quand ils ne sont pas
stériles. Il faut au moins cette proportion pour que la
population ne diminue pas.
Les divorces étaient très-nombreux (1 sur 7,8 ma-
riages) sous l'empire de la loi du 20 septembre 1792 ,
mais cela tenait en partie aux facilités accordées par une
législation peu morale. Depuis l'établissement du code
civil français, toujours en vigueur à Genève, les divorces
ont constamment diminué. Pendant 30 ans et 100 jours
(de l'an XII à 1833) il y a eu 1 divorce sur 48 mariages.
Voici comment le chiffre se décompose :
Divorces. Mariages.
De 1806 à 1812 2,3 par an, soit 1 sur 63
De 1814 à 1823 4,7 34
De 1824 à 1833 3,5 56
La durée moyenne des mariages dissous a été de 1 2 à
13 ans. 11 faut donc chercher dans la période précédente
' De 1695 à 1768, il a été de 3,95.
^ 11 est de 3,8 en France.
SUR LA POPDI-XTIOIN DE GRNF.VE. 66
une partie des causes qui amènent pour une époque dé-
terminée l'augmentation ou la diminution du chiffre des
divorces.
Dans le prochain cahier nous parlerons des décès et
du changement qui s'est opéré depuis trois siècles , à
Genève, dans la durée de la vie moyenne et de la vie pro-
bable, à chaque âge. C'est la partie sur laquelle M. Mallet
a fait le plus de recherches originales. C'est là qu'il ex-
pose de la manière la plus heureuse des principes assez
difficiles à saisir , et des idées quelquefois nouvelles
pour la science. Nous nous proposons de les signaler à
nos lecteurs , mais ne voulant pas outrepasser mainte-
nant les bornes que doit avoir un article hérissé de
chiffres , nous terminerons ici notre extrait.
Alph. DC.
HISTOIRE
RELIGION REFORMÉE
EN FRANCE,
HISTORY OFTHE REFORMED RELIGION IN FRANCE, BY THE REV.
EDWARD SMEDLEY. M. A. LATE FELLOW OF SIDNEY SUSSEX
COLLEGE CAMBRIDGE.
3 vol. pelilSo. Londres, i83'. , l834. Cliez J.-G. el F. RMiiglon.
Depuis le renouvellement des études historiques qui
semble caractériser notre époque , aucun sujet ne parait
avoir plus puissamment excité la curiosité des érudits,
et nourri les réflexions des penseurs , que la réformation
du seizième siècle. Une analogie frappante entre cette
grande révolution dans le monde religieux , et celle dont
nous avons été les témoins dans le monde politique, a
sans doute contribué , avant tout , à réveiller cette cu-
riosité ; elle a fait sentir à ceux qui suivent d'un oeil p^ii-
losophique les grandes phases de la vie des peuples ,
combien la convulsion récente les a mis mieux en état de
comprendre une convulsion passée ; elle les a flattés de
l'idée que par une étude plus approfondie de l'homme,
ils jugeraient mieux que n'avaient pu faire les contempo-
rains, des événemens si graves; elle a même entretenu
l'espérance que celte étude philosophique de passions
populaires qui s'apaisent, enseignerait à calmer celles
qui sont encore dans toute leur violence.
HISTOIRE DE LA RKLIGION RÛFORMÉE EN FRANCE. 67
Sans doute en effet, un entendement élevée qui sait
embrasser le grand drame de la réformalion au seizième
siècle, qui le suit avec impartialité dans toutes ses par-
lies , qui compare les passions violentes qu'il excita avec
leurs rësultals actuels, peut en tirer d'importans ensei-
gnemens : mais pour cela il faut qu'aux lumières de
Tesprit il joigne celles du cœur, qu'il unisse au sentiment
religieux une appréciation équitable des opinions diver-
ses , et même opposées , qu'il aime en même temps Dieu
et les hommes. Plus le philosophe étudiera dans cet esprit
cette grande lutte , plus il y reconnaîtra les traits brillans
du caractère humain, famour de la vérité, le pouvoir
de la conscience, le dévouement et le sacrifice volontaire
de l'individu à ce qui lui paraît être ou la volonté de
Dieu , ou le progrès du genre humain. Mais plus aussi il
signalera de toutes parts les exagérations dans lesquelles
entraînent la lutte et la violence des partis. Sous tous les
drapeaux il discernera de grandes actions et de grands
sentimens auxquels il se plaira à rendre hommage , mais
il ne rencontrera nulle part un personnage qu'il puisse
admirer sans mélange de blâme , une croyance, une con-
fession de foi qu'il puisse admettre sans restriction.
Peut-être estimera-t-il que même les défauts des grands
hommes facilitèrent leurs succès , tout comme l'exagéi-a-
tion des principes contribua à soutenir l'enthousiasme et
à ranimer le courage des martyrs. Mais il se réjouira de
vivre dans un temps où les illusions qui obscurcissaient
leur vue sont dissipées, où les passions haineuses s'amoi'-
tissent, où la raison n'est plus répudiée par aucun parti ;
et il sentira que depuis qu'on a déposé les armes , depuis
que l'autorité civile ne punit plus le dissentiment , une
grande conquête est demeurée à l'humanité : c'est la li-
berté de conscience, la liberté d'examen , que les con-
68 HISTOIRE DE LA RELIGION RÉFORMÉE
damnations d'aucun de ceux qui se disent VEglise , ne
sauraient enfreindre , et qui est ainsi en réalité l'apanage
de toutes les sectes.
L*élude de l'histoire de la réformalion sera vraiment
avantageuse si elle est faite dans cet esprit de charité et
de support , si elle est faite en même temps avec modestie ,
avec une juste défiance de nous-mêmes. L'opposition
entre des convictions sincères et profondes doit nous
enseigner que pour toutes les croyances qui échappent
au témoignage de nos sens , qui échappent à la démon-
stration rigoureuse, il ne nous est pas donné de distinguer
sûrement la vérité de l'erreur ; que lorsque nous voyons
partage entre des opinions éclairées , partage entre des
hommes que nous savons de bonne foi , et que nous re-
connaissons pour juges compélens dans les questions que
la raison seule peut décider, il ne nous appartient point
de prononcer que les uns ou les autres se trompent. Un
guide certain nous a été donné dans la conscience , pour
discerner le bien du mal , en morale , mais non le vrai
du faux en théologie. Plus nous consulterons ce guide
avec bonne foi , et plus nous reconnaîtrons de grandes
qualités et de grandes vertus dans les hommes de tous les
partis ; plus leur témoignage contradictoire , sur ce qu'il
ne leur était, pas plus qu'à nous, donné de savoir, nous
inspirera de modestie sur nos opinions , de charité pour
celles des autres. C'est ainsi que nous nous rapprocherons
du but sur la voie duquel nous avait mis la réforme ,
mais que nous ne pouvions atteindre , tant que subsistait
la violence des partis , celui dapprécier dans l'homme
l'esprit religieux , sans lui demander compte de sa
croyance , de reconnaître comme vertu l'ardeur pour la
recherche de la vérité, sans prétendre juger si elle a été
^découverte , la soumission des intérêts temporels à un
KN VRANCF. 69
intérêt surhumain , la domination de la conscience sur
l'ëgoïsme , quelle que soit la foi qui la soutienne. Ces
vertus , nous devons les reconnaître , non pas seulement
chez le catholique ou le protestant , ou les autres sectes
chrétiennes , mais chez le juif ou le musulman , chez
l'idolâtre même , combien qu'il se soit égaré , car lui aussi
cherchait la Divinité , encore qu'il n'ait pas su s'élever
au-dessus de ses manifestations les plus grossières. L'hu-
manité , après tout , se partage entre les hommes de
l'égoïsme et ceux du devoir , entre ceux qui rapportent
tout à eux-mêmes , et ceux qui aspirent à reconnaître
l'essence du beau , du juste , de l'honnête , élèvent leurs
âmes vers une divinité que la faiblesse de leurs sens et
celle de leur intelligence ne leur permettent point de voir
clairement, mais qui , sans doute, leur sait gré de l'ap-
peler à leur aide, sous quelque nom qu'ils Tinvoquent.
Mais il faut le dire, entre les ouvrages nombreux pu-
bliés dans ces quinze dernières années sur Thistoire de la
réforme, il y en a bien peu où l'on trouve des traces de
cet esprit de concorde et de charité. Plus souvent on
dirait que leurs auteurs n'ont eu en vue que de réveiller
un fanatisme qui s'éteint, de donner un nouvel aliment
à des haines qui disparaissaient avec le souvenir des
injures.
On pourrait ranger sous quatre classes les écrivains
qui , de nos jours , ont entrepris de faire triompher le
système qu'ils ont adopté , en s'appuyant sur une histoire
de la réforme, ou de quelqu'une de ses parties qu'ils ont
écrite dans ce but. La plupart des écrivains français ont
soumis à leur examen ces grands événemens , avec un
fonds d'incrédulité, ou tout au moins de scepticisme,
qui leur a fait limiter leur attention à des résultats pure-
ment politiques. Un parti nombreux, parmi les écrivains
70 HISTOIRK DE LA RELIGIOÎN BÉFORMÉE
anglais a de même en vue un résultat politique, lé
triomphe de la haute Eglise, mais il s'est revêtu pour
l'atteindre d'un manteau tout religieux. Puis viennent les
partisans ardens de l'ancienne infaillibilité catholique,
qui ne veulent voir dans la réforme que l'esprit de ré-
volte et d'erreur ; et enfin les partisans non moins ardens,
non moins amers de l'infaillibilité protestante, qui n'ont
admis le droit d'examen des premiers réformateurs que
pour le refuser à tous leurs disciples ; qui font retentir à
nos oreilles les mots d'orthodoxie et d'hérésie , avec au-
tant d'arrogance que le fil jamais l'inquisition , et qui ,
en étudiant les réformateurs , présentent à notre admira-
tion, non leurs progrès, mais leurs pas en arrière, non
les conséquences de leurs principes , mais les passions ou
les préjugés qui les rendirent inconséquens.
Parmi les écrivains de la première classe, un historien
qui a étonné le monde savant par sa fécondité, M. Capefigue
tient un rang distingué. Ses ouvrages historiques se sont
succédé avec une telle rapidité , que loin de lui laisser le
temps nécessaire aux recherches dont il étale les fruits ,
on comprend à peine qu il ait eu celui de les transcrire.
En consultant l'ordre dans lequel ses ouvrages ont paru^
il semble qu il a à peine donné plus d'une année à la
composition de ses six volumes sur l'histoire de la réforme,
de la Ligue et de Henri IV. L'ouvrage lui-même porte,
il est vrai , plusieurs marques de précipitation ; on voit
que l'auteur , tout en fouillant dans des archives longtemps
interdites , et parmi des manuscrits inconnus , a négligé
les récits authentiques, avérés, des témoins, des acteurs
de ce grand drame , qu'il aurait pu trouver imprimés
dans toutes les grandes bibliothèques. On voit aussi que,
comme il arrive trop souvent aux érudits , il estime,
outre toute mesure, les découvertes qu'il croit avoir
EN FRANCE. 71
faites; ainsi il imprime en grand nombre des écrits au-
thentiques sans doute, mais qui ne nous apprennent
rien, et qui auraient pu tout aussi bien continuer à de-
meurer ignorés jusqu'à ia fin des siècles. Toutefois,
parmi les documens qu'il a mis en lumière , il y en a plus
d'un qui donnent à des événemens importans un carac-
tère tout nouveau; et la diligence et l'industrie de l'au-
teur nous présentent en même temps un phénomène
inexplicable, et un avantage que nous apprécions haute-
ment.
Mais c'est l'esprit dans lequel l'histoire de la réforme
a été composée qui nous paraît surtout caractéristique
d*une nouvelle école , dirons-nous de philosophie ou de
politique, et qui demande à être signalé. Non- seulement
l'auteur ne veut paraître ni catholique , ni prolestant , il
semble vouloir nous pénétrer de l'idée que la vérité ou
l'erreur ne sont d'aucune importance en religion ; bien
plus , que la conformité de la conduite avec les lois de la
morale est d'une importance tout à fait secondaire ; que
le but est tout ; que pour atteindre ce but , tous les
moyens sont bons ; que ce but cependant n'est ni le
bonheur de l'humanité , ni son progrès en lumières , ni
son progrès en vertu , mais une certaine symétrie , une
force , une unité abstraites , auxquelles tout ce qu'ont
chéri les hommes doit être sacrifié. Aucun écrivain,
depuis des siècles , n'a embrassé avec plus de partialité
la défense du parti catholique, mais il l'a fait d'une ma-
nière qui doit blesser les croyans , car il laisse voir qu'il
ne croit point lui-même ; il l'a fait en témoignant de
l'admiration pour ce que les plus zélés condamnent et
voudraient faire oublier : l'adresse qu'il célèbre est celle
de Catherine de Médicis ; la répression qu'il justifie est
celle du massacre de Vassy , de la Saint-Barthélémy , de
^^ HISTOIRE DE LA KELIGION REFORMÉE
l'inquisiiion ; le héros , enfin , auquel il rend une sorle
de culte, et qu'il représente comme le vrai champion de
l'unité caiholique, de l'ancienne société, de tout enfin
ce qu'il aime et quil vénère, c'est Philippe II.
On ne peut sans étonnement voir de telles doctrines
naître du scepticisme politique et religieux qui enfanta
la révolution française ; on s'effraie et on s'afflige pour
l'humanité de ce qu'un long ébranlement de l'ordre social
a pu donner à quelques hommes un tel désir de repos
pour le peuple, et de force pour le gouvernement, qu'ils
sont prêts à les acheter au prix de tous les autres biens
qu'ont jamais désirés les hommes. M. Capefigue a peut-
être formulé plus nettement qu'un autre les doctrines de
cette école nouvelle , mais il ne faut point se le dissimuler,
cette école est nombreuse. C'est la même qui cherche uni-
quement l'unité en religion, la force en politique, l'effet
en littérature , et qui ne croit point les payer trop cher
en leur sacrifiant la vérité et la morale. Un faux vernis
de profondeur et de haute politique a séduit plusieurs
jeunes gens , et les a enrôlés sous ses drapeaux. Il ne
faut cependant point désespérer de leur retour à des
opinions plus saines , car le propre d'une telle doctrine
c'est de ne pouvoir produire de profondes convictions.
Un autre écrivain distingué , M. Michelet, qui nous
a donné récemment une vie de Luther presqu'en entier,
extraite de ce réformateur, a conservé aussi à son ou-
vrage une forte teinte de scepticisme ; mais tandis que
M. Capefigue aspire à joindre la réputation dhomme
d'état à celle de littérateur et d'antiquaire, M. Michelet
se laisse aller à ses senlimens qui sont tendres et élevés.
Il admire la grandeur partout oiî il la trouve , il ap-
plaudit à la recherche de la vérité partout où l'homme
peut ratleindre; il voudrait croire, mais il ne trouve que
EN FRANCE. 73
contradiction dans les lumières humaines , aussi prend-il
un triste plaisir à faire ressortir les contradictions et les
inconséquences du grand homme qu'il met en scène.
Il s'attacherait de préférence aux lumières divines, mais
sa propre Eglise, qu'il aime, lui apparaît sous l'image de
sa mère raouranle, dont il n'ose sonder les blessures ,
car pour elle tout mouvement, tout effort est un danger.
De même que les historiens de l'école sceptique en
France ne considèrent, dans la religion, que le maintien
de Tordre établi , le grand parti des torys en Angleterre,
adoptant pour son cri de guerre l'Eglise et l'Etat , a dû
essentiellement considérer la religion sous son point de
vue politique, comme l'appui du trône, comme la force
résistante aux usurpations populaires. Cette défiance du
peuple l'a entraîné dans une inconséquence assez mar-
quée ; celle d'être dans toute l'Europe l'ardent ennemi
des idées nouvelles , mais de ne montrer en Angleterre
pas moins d hostilité aux idées les plus anciennes ; d'être
catholique en Espagne , en Portugal , en Italie , en France,
mais implacable adversaire des catholiques en Irlande
et en Angleterre. Cependant un combat domestique excite
bien plus les passions qu'un combat sous des drapeaux
étrangers; aussi l'animosité contre les catholiques anglais
et irlandais prend tous les jours plus d'ascendant sur la
sympathie pour les catholiques espagnols et portugais ,
et nous ne serions pas étonnés de voir les torys renoncer,
avant qu'il soit peu , à leur tendre affection pour Don
Miguel, Don Carlos et l'inquisition , afin de tourner toutes
leurs forces contre O'Connel et le papisme.
On ne se figure guère sur le continent combien d'écri-
vains ont été récemment encouragés, par ce parti, à atta-
quer l'Eglise romaine, ou à quel point le zèle théologique
les a entraînés. Presque tous ont montré moins de rao-
74 HISTOIRE DE L.\ RELIGION REFORMÉE
dération , moins de bonne foi que les controversistes
protestans du seizième siècle, qui échappaient à peine aux
bourreaux. Ils ne se contentent pas de rappeler les taches
sanglantes que l'intolérance a faites aux drapeaux de
l'église dans un temps déplorable ; ils la supposent toujours
animée du même esprit , obéissant aux mêmes passions ,
ils produisent^ pour l'accuser, les casuisles, les théologiens
d'un autre temps^ qu'elle laissait tomber dans l'oubli , ils
tournent contre elle son infaillibilité pour lui interdire
toute retraite; ils ne tiennent aucun compte de la réforme
qu'elle a lentement subie , mais au contraire ils poussent
tous ses dogmes à l'absurde , tous ses enseignemens à
l'immoralité. Avec plus d'équité ils reconnaîtraient que
dans la violence des querelles religieuses les docteurs de
l'église affectaient de défendre les propositions les plus
contraires aux idées rationnelles , celles qu'ils croyaient
devoir le plus choquer les réformateurs , comme dans
un siège le plus brave soldat entreprend la défense du poste
le plus exposé, de celui où il pourra le mieux déployer
son intrépidité et sa valeur.
Le parti de l'ancienne église , non point telle qu'elle est
aujourd'hui , mais telle qu'elle était au temps de la Ligue,
avec toute l'amertume de ses haines, toute sa violence, toute
sa mauvaise foi , n'est pas de son côté demeuré sans or-
ganes. On l'a vu , entre autres, à l'occasion du Jubilé
de la réformation , renouveler le combat ; mais comme
il espérait peu de réveiller la sympathie pour des opinions
qui ne sont plus de ce siècle, il s'est chargé de l'attaque
plutôt que de la défense. 11 s'est rué sur les réformateurs,
comme s'il pouvait encore sentir de la haine contre des
hommes qui appartiennent désormais à l'histoire , et non
plus aux passions du jour. 11 a recueilli contre eux les
calomnies que l'esprit de parti avait inventées , mais
EN FRANCE. 76
qu'aucun parti n'avait jamais crues. Au moment du Jubilé
de Genève on vit circuler plusieurs pamphlets prétendus
historiques , qui avaient été composés dans cet esprit ,
mais ni le talent, ni le caractère de leurs auteurs ne mé-
ritent une plus longue mention.
Enfin , du sein du protestantisme on a vu récemment
surgir aussi un grand nombre d'auteurs qui se préten-
dent essentiellement protestans , en même temps qu'ils
se proposent surtout d'étouffer l'esprit de la réforme ,
l'esprit d'examen et l'esprit de progrès. Ils ont entrepris
d'écrire l'histoire de la plupart des grands hommes qui
prêchèrent les doctrines nouvelles , mais c'est surtout
pour nous montrer en quels points ils s'allachèrent aux
anciennes ; ils ont écrit aussi l'histoire de la plupart
des églises évangéliques , mais c'est pour faire ressortir
combien souvent elles s'attachèrent à une autre règle qu'à
celle de l'Evangile, combien elles furent scrupuleusement
soumises à ce qu'ils nomment l'orthodoxie, combien elles
se lièrent par les confessions de foi que les vainqueurs
dans les controverses imposaient aux vaincus, et qui,
soit qu'elles contiennent la vérité ou l'erreur , ne sont
jamais qu'un ouvrage humain.
Il est impossible de ne pas éprouver un sentiment de
cliagrin et d'humiliation , en classant ainsi les travaux
de notre siècle, et en reconnaissant dans presque tous
le caractère de la passion, le défi lancé à un adversaire,
et l'intention de chercher dans le passé des faits pour
le combattre. Ces travaux sont d'ailleurs en opposition,
d'une manière marquée, avec l'esprit qui prévaut aujour-
d'hui dans toutes les communions , esprit partout em-
preint de support et de charité. Ceux qui s'attachent aux
idées religieuses avec amour et espérance , mais qui ne
sont ni prêtres, ni docteurs, se rapprochent volontiers de
76 HISTOIRE DE LA RELIGION REFORMEE
quiconque éprouve le même amour, les mêmes espéran-
ces , encore que ses formules de croyance soient toutes
différentes. Lorsqu'on voit les historiens des guerres reli-
gieuses et les écrivains controversistes s'eiforcer de dé-
truire celle charité et ce support, et d'aigrir de nouveau
les sectes les unes contre les autres , on serait tenté de
les accuser de regretter le pouvoir de chefs de parti qui
leur échappe , et d'appeler la guerre civile pour y recou-
vrer un commandement.
Il est plus juste, cependant, comme il est plus chari-
table de reconnaître qu'il y a, dans l'étude des anciennes
querelles religieuses, quelque chose qui tend fortement
à réveiller, à enflammer les passions. Nous nous divisons
en sectes, parce que nous sommes hommes, parce que
nous ne pouvons comprendre que très-imparfaitement
des questions qui se rapportent à ce qui est fort au-dessus
de nous ; mais pour cette raison même nous sommes tous
également incapables de comprendre une autre secte que
la nôtre , car nous n'envisageons jamais ces questions
que par un seul côté, et chacun par un côté différent.
Ce n'est pas seulement chaque secte , mais chaque indi-
vidu qui a complété son système religieux à sa manière ,
qui a rempli les lacunes , suppléé aux sous-entendus ,
donné un sens aux mystères selon la portée de son esprit.
La plupart ont cru le faire avec une soumission absolue à
leur Eglise, la plupart ont cru ne composer leur foi abso-
lument que de ce qui leur était enseigné. Cependant , s'il
était possible de mettre sous les yeux toutes les croyances
individuelles, et de les rapprocher dans toutes leurs parties,
on trouverait probablement que ceux même qui s'accor-
dent à les représenter par les mêmes mots , diffèrent
autant entre eux que ceux qui adoptent les confessions les
plus opposées. Mais nous suppléons à force de zèle à ce
EN FRANCIi. 7 7
que noire intelligence ne peut atteindre , nos idées ne
sont pas claires et ne sauraient l'être, mais nos senlimens
sont ardens. Notre cœur nous dit que ces pensées mai
définies sont encore les plus importantes de toutes pour
nous , qu'en même temps ce sont celles qui nous sont
les plus chères. Chacun attache aux siennes la per-
suasion qu'elles sont fondées sur l'évidence même , car
elles sont parfaitement d'accord avec la portée et la mar-
che de son esprit ; chacun , en conséquence , accuse de
mauvaise foi tous ceux qui diffèrent d'avec lui, et ne sau-
rait leur pardonner leur obstination qu'en raison de leur
stupidité ; car chacun s'attribue secrètement , et sans se
l'avouer à lui-même , celte infaillibilité en matière de
conscience qu'une seule Eglise a clairement énoncée,
mais qu'aucune n'abandonne réellement , parce qu'elle
est dans le cœur de l'homme.
Le zèle de plusieurs, il est vrai, s'est fort refroidi
pour leurs propres croyances , mais ceux-là même n'en
sont pas devenus plus lolérans, plus capables d'entendre,
pour celles des autres. Le grand nombre, d'autre part,
est persuadé que l'attachement le plus exclusif de cha-
cun à ses opinions est pour lui un devoir et une vertu.
Avec une manière si partiale d'envisager tout ce qui tient à
notre Eglise, comment pourrions-nous remettre sous nos
yeux dans tous ses détails le combat entre les croyances,
sans nous passionner de nouveau? Comment pourrions-
nous voir se signaler tour à tour , dans les guerres de
religion , l'intolérance et la cruauté , les persécutions
les plus atroces, le fanatisme le plus menaçant, et ne
pas sentir se réveiller en nous tous les ressentimens que
la charité nous ordonne d'éteindre?
Nous venons nous-mêmes d'éprouver cette influence.
Nous nous étions proposé de mettre en opposition avec
78 HISTOIRE DK LA RELIGION rÉFORMÉK
ces historiens qui ont voulu servir leur parti , un his-
torien qui n'a d'autre parti que celui de la religion et
de la vérité , un historien qui n'écrit pas pour prou-
ver , moins encore pour combattre , mais pour faire
connaître les faits et les hommes , pour éclairer le passé,
qui ne se fait pas de son ouvrage un moyen , mais un but,
qui n'a pas un système à établir , mais une âme bien-
veillante et pieuse, avide d'instruction qu'elle va chercher
dans le récit de nos erreurs passées pour la répandre
à son tour. ÎNous voulions faire connaître avec quel-
que détail l'Histoire de la Religion Réformée en France,
de M. Smedley ; d'aulant plus que le goût que manifeste
le public pour ce genre de récits , lui a fait accueillir
récemment avec avidité plus d'une narration écrite dans
un esprit faux et dangereux. Nous avions lu cette his-
toire avec un plaisir soutenu, elle nous avait aidé dans
nos travaux , et nous avait souvent guidé vers des sources
d'informations qui nous étaient inconnues; elle nous avait
enfin laissé une vive impression de sa candeur et de
son impartialité. Mais quand nous l'avons reprise pour
l'analyser, quand nous l'avons feuilletée pour avoir son
ensemble sous les yeux, nous avons senti que les faits
nous émouvaient trop fortement , que notre indignation
pour des perfidies ou des cruautés passées se rallumait,
et que nous démentirions la doctrine que nous venons
de chercher à inculquer, si nous essayions de faire un
tableau des événemens qu'elle retrace.
Ainsi nous nous contenterons de dire que M. Edward
Smedley, ecclésiastique anglican , a publié, en 1832 et
1 834, dans la Bibliothèque thèologique, qui paraît sousles
auspices de l'évéque de Londres , une histoire de la religion
réformée en France , en trois volumes , que nous recom-
mandons vivement aux lecteurs protestans , aux Français
EN FRANCK. 7 9
qui se rappellent avec vénération l'héroïsme de Coligni ,
ou la profonde sagesse cl la verlu de Du Plessis ; nulle
part ils ne trouveront , dans un cadre si resserré , un
tableau plus complet, plus fidèle, d'une des plus glorieuses
luttes que les hommes aient soutenues pour leur croyance;
nulle part une connaissance si parfaite des faits , une si
grande loyauté dans leur exposition , un sentiment reli-
gieux si vif et si profond , avec une plus complète
absence d'amertume ou d'intolérance, une narration en
même temps si claire et si animée , un choix si heureux
entre les produits d'une vaste érudition , pour ne faire
ressortir que ce qui a vraiment de l'importance. C'est
pour l'avantage surtout des protestans français que nous
voudrions voir annoncer la traduction d'un ouvrage d'au-
tant de mérite. Au reste, il est fait pour intéresser aussi
des lecteurs d'une autre classe, et M. Smedley , dit
avec raison, en commençant : « Les annales d'une église
opprimée, et qui lutte pour son existence, sont bien
plus fertiles en événemens d'un puissant intérêt, que
celles d'une hiérarchie dominante ; car c'est aux épo-
ques de détresse et de souffrance , c'est au milieu des
outrages et des persécutions que les passions les plus
nobles dont notre nature soit susceptible sont le plus
fortement excitées. Aucune portion de la chrétienté n'a
été soumise à des épreuves plus sévères pour l'amour
de la vérité que l'église protestante de France , aucune
aussi ne présente à celui qui étudie son histoire une
moisson plus riche d'incidens variés et remplis d'in-
térêt. »
Le premier volume de l'histoire de M. Smedley est
consacré à cette partie la plus héroïque et la plus sanglante
de la lutte qui commence aux premières étincelles de la
réformation à Meaux, en 1 525,, et à la persécution qui les
80 HISTOIRE DR LA RELIGION RÉFORMÉE
dispersa, et qui s'étend jusqu'aux derniers préparatifs de
la Saint-Barlhélemy, en 1572. Le second volume com-
prend l'histoire de la réforme depuis cette nuit effroyable,
jusqu'au changement de religion de Henri IV, en 1593.
Le troisième poursuit cette histoire depuis le moment où
les religionnaires furent abandonnés par leurs chefs poli-
tiques, et où les ambitieux se séparèrent les uns après
les autres des hommes que dirigeait uniquement leur
conscience, jusqu'à nos jours.
Mais au lieu de nous attacher à faire connaître davan-
tage cette histoire, nous croyons que nos lecteurs nous
sauront plus de gré si nous appelons sur son auteur, tout
ensemble^ leur pitié et leur admiration ; nous l'avons
connu, lorsqu'il supportait avec un courage exemplaire
les plus cruelles des privations. Nous avons vu cet esprit si
actif, cette âme si noble, prisonnière dans un corps dont
s'emparait un mal inconnu, qui lui enlevait l'une après
l'autre toutes ses communications avec le monde. Nous
avons senti que l'émolion que causait un tel spectacle,
portait dans l'âme d'utiles fruits, et nous éprouvons du
plaisir à traduire presque en entier une notice biographi-
que manuscrite, rédigée par une femme qui l'avait connu
bien intimement, et qui lui était tendrement attachée.
« Le révérend Edward Smediey naquit à Westminster
Je 12 septembre 1788. Son père avait, pendant cinquante
ans, été attaché au service de l'école de cette ville , où il
lui fit donner sa première éducation. En 1805 le jeune
Smediey entra au collège de la Trinité à Cambridge, avec
la réputation d'un écolier intelligent et avancé. Ses vers
latins étaient remarquables pour le goût et la correction,
il s'élait aussi essayé avec succès dans la poésie anglaise;
il s'était initié de lui-même dans la littérature française
et italienne, et ses auteurs favoris étaient Spenser, le
EN FRANCE. 81
Tasso et l'Âriosie. Mais dans aucun temps il n'eut d'in-
clination pour les sciences exactes, aussi ne devait-il
point espérer de distinction dans une université qui les
accorde seulement aux mathématiciens les plus habiles.
Peu après avoir pris, en 1809, ses degrés de bachelier
aux arts, il disputa et obtint le prix offert par les repré-
sentans de l'université pour la meilleure composition
en prose latine; il eut le même succès Tannée suivante.
Vers le môme temps il traduisit en vers les Fastes d^Ovide^
qu'il n'a point publiés ; il fit aussi paraître, en 1812, sans
nom d'auteur, un recueil qui portail seulement pour titre
Quelques vers. Us annonçaient ce qu il devait devenir,
par leur goût exquis , et leur versification harmonieuse.
Dès l'an 1811 M. Smedley avait pris les ordres sacrés. »
Nous ne suivrons pas le biographe dans le compte qu'il
rend de la composition de divers poèmes par M. Smedley;
les deux premiers obtinrent l'un après l'autre le prix de
quarante guinées , décerné à Cambridge sous le nom de
prix Seatonien. En janvier 1814 il épousa Mary Hume ,
« aucune femme, dit le biographe, ne pouvait mieux, ou
assurer son bonheur, ou perfectionner son caractère ;
l'harmonie de leur union ne fut jamais interrompue, et
la main seule du ciel devait plus tard jeter de l'amertume
dans leur coupe. » Sa subsistance paraissait assurée , on
lui avait confié les fonctions de prédicateur dans deux
des églises de Londres ; en même temps il recevait dans
sa maison des pensionnaires qu'il préparait pour l'uni-
versité , et il continua chaque année, du moins jusqu'en
1821, à publier quelques poésies religieuses.
« Cependant, dit son biographe, la poésie ne pouvait
plus être pour lui qu'un délassement auquel il se livrait
avec réserve. Sa famille croissante demandait qu'il s'a-
donnât à des occupations plus lucratives. Outre l'instruc-
X 6
82 HISTOIRE DE LA RELIGION REFORMÉE
lion de sesëlèves, el l" composilion de ses sermons pour
ses deux églises, il écrivit plusieurs articles de la Revue
intitulée British critic, il rédigea la partie historique de
VAnnual Regisler, pour les années 1 799, 1 800 et 1 801 ;
el en 1822 il devint éditeur de l'Encyclopédie métropo-
litaine , fonction qu'il a conservée jusqu'à sa mort.
Cependant déjà s'étaient manifestés en lui les premiers
symptômes de celle maladie mystérieuse et inexorable,
qui, saisissant dans une lente succession tous les organes
de son corps ^ ne lâcha pas prise un seul moment, jus-
qu'à ce qu'ils fussent tous détruits. Au commencement on
en soupçonnait bien peu la nature, et l'apparence qu'elle
revêtait n'avait rien d'alarmant. Une légère surdité
s'était manifestée peu d'années après le mariage de
M. Smedley; elle s'accrut lentement, mais constamment;
les médecins furent en vains consultés; en 1826 il de-
vint évident que la source d'ovi il tirait la plus grande
partie de son revenu serait bientôt tarie, il avait cessé
d'être propre à donner des leçons. Dans l'été de 1827
il se retira dans une petite maison à Dulwich, et peu de
semaines après il devint absolument sourd. Dès celle
époque il ne fut plus possible de converser avec lui que par
écrit, ou par le langage des doigts'. II lui fallut revenir
à ses travaux littéraires comme à son seul gagne-pain ;
heureusement c'était un plaisir pour lui aussi bien qu'un
besoin, et il s'y livra avec toute son énergie.
* Sa femme, et surtout l'une de ses filles, avaient acquis tant
d'habileté à traduire poiu- lui sur leurs doigts ce qu'on lui disait,
que la conversation en était à peine ralentie. On ne pouvait voir
sans émotion l'avidité avec laquelle la jeune fille saisissait vos
paroles pour les transmettre à son père , ou le tendre regard que
ce père portait sur elle , quand il était intéressé par ce que vous
aviez à lui dire.
EN rr.ANCE. 83
« En 18'26 il publia lux renala , ou l'épilre d'un
protestant, c'est un poëme où il expose, en excellens
vers, les événemens les plus saillans de l'histoire de la
réformalion en Angleterre. En 1827 et en 1828 il ob-
tint de nouveau le prix Sealonien, par deux poèmes, l'un
sur les noces de Cana, l'autre sur Saiil à Endor. Ce sont
les derniers vers qu'il ait publiés , mais il a laissé après
lui , outre sa traduction des Fastes , plusieurs petits
poèmes originaux, dont quelques-uns, composés pendant
les nuits d'insomnie de sa dernière maladie, unissent le
plus vif intérêt aux plus grandes beautés. En 1831
M. Smedley fut contraint de résigner sa place de prédi-
cateur à la chapelle Saint-James; la mort de son ami, le
doyen Andrews, lui avait fait perdre, dès 1825, celle de
l'église du même nom. C'était le dernier anneau par le-
quel il tenait à sa profession , et il laissa voir plus de
regrets, lorsqu'il fut brisé, que pour aucune autre des
conséquences de sa surdité. Il avait été fort admiré
comme prédicateur, et le bien qu'avaient produit ses dis-
cours lui avait fait recueillir la récompense qu'un fidèle
ministre de l'Evangile regarde comme la plus précieuse
de toutes. Un seul de ses sermons a été publié, et on le
regarde comme un modèle de style ; il l'avait prêché à
l'occasion de la mort du doyen de Canlorbéry,
ce En 1829 M. Smedley proposa à M. Murray, le li-
braire, de travailler à sa Bibliothèque de famille. Il se
chargea de lui fournir l'histoire de Venise. Daru lui ser-
vit de texte, mais il n'épargna aucun travail pour vérifier
tous les faits, et les deux volumes qu'il produisit sont
remplis d'intérêt. Il s'engagea ensuite à coopérer avec la
société pour répandre les co?i?iaissances chrétiennes^ et
sous ses auspices il publia son histoire de la religion ré-
formée en France, en trois volumes. Il composa aussi
84 HISTOIRE DE LA RELIGION REFORMEE
pour l'Encyclopédie métropolitaine , plusieurs des articles
d'histoire moderne, et d'autres sur divers sujets. Sou-
vent alors il visitait le muséum britannique pour y con-
sulter les ouvrages qui traitaient des diverses matières
dont il s'occupait; et c'était pour lui un plaisir très-vif
que de réussir à éclaircir un point contesté, ou à décou-
vrir un fait nouveau. En effet, un des traits remarquables
de son caractère était l'union en lui de qualités qu'on
trouve rarement ensemble^ une brillante imagination et
une grande solidité de jugement , une humeur gaie et
joyeuse, de la plaisanterie dans l'esprit , et une habitude
constante d'ordre et de régularité ; une étude vigoureuse
et persévérante, un talent de recherches patient et ingé-
nieux. Souvent il reçut des témoignages flatteurs sur l'e-
xactitude des articles qu'il avait fournis à l'Encyclopédie,
L*un d'eux lui causa autant d'amusement que de plaisir,
c'était un présent d'une superbe édition du traité d'Arrien
sur la chasse, qu'un anonyme lui envoyait par recon-
naissance du plaisir que lui avait donné l'article de
M. Smedley sur la chasse aux chiens courans, «article
que j'avais compilé uniquement, écrivait celui-ci à un
ami, parce que c'était un sujet sur lequel j'étais d'une
absolue ignorance. »
« Mais, pendant ce temps, sa redoutable maladie n'a-
vait pas cessé de faire des progrès constans , quoique
lents. Il éprouvait des vertiges dans la tête, un tintement
dans les oreilles , et des sensations qu'il croyait indiquer
le désordre des organes de la digestion ; puis il sentait
ses jambes s'affaiblir ; quelquefois il disait avec un ton de
plaisanterie, qu'il ne savait ce qu'était devenu son âge
naùr, car il avait passé d'un saut de la jeunesse à la vieil-
lesse. Il avait pour la nature un amour vif et profond ,
et depuis qu'il était devenu sourd, son plus grand plaisir
EN l'RANCE. 86
était de faire de longues promenades dans les gracieux
environs de Duhrich ; mais bientôt il commença à sentir
une fatigue qui n'était point naturelle après des marches
toujours plus restreintes ; il consulta plusieurs médecins
sans en retirer jamais aucun avantage permanent, tout
au plus les progrès du mal étaient quelquefois suspendus
assez longtemps pour renouveler ses espérances. Dans
une seule occasion Tennemi abandonna im organe qu*il
avait déjà attaqué. Sa vision devint double dans l'été de
1833, et sa famille commença à trembler pour ses yeux.
Cette dernière calamité lui fut cependant épargnée, il
recouvra l'usage de ses yeux, et sa vue ne fut plus dé-
sormais affectée de manière à interrompre ses occupa-
tions habituelles, jusqu'à une époque très-rapprochée de
sa mort.
« Cependant la faiblesse de ses membres allait sans
cesse en croissant. Au commencement de 1834 un chi-
rurgien célèbre fut consulté, les symptômes s'étaient alors
suffisamment développés pour ne plus laisser de doutes
sur leur origine. Le chirurgien annonça à l'épouse dé-
vouée, qui attendait avec anxiété sa sentence, que le siège
de la maladie était dans le cerveau , et que la médecine
pouvait tout au plus retarder, non arrêter ses progrès ,
soulager et non guérir. Comment rendre assez justice à
la conduite de cette femme admirable, durant les deux
ans et demi qui s'écoulèrent depuis que cet arrêt fut pro-
noncé sur la vie de son mari et son propre bonheur.
Jamais son empire sur elle-même, son calme, sa sérénité
ne se démentirent en présence du malade. Elle était trop
clairvoyante pour se faire un moment illusion sur le ré-
sultat final, et malgré sa sensibilité exquise, jamais ses
forces ne défaillirent dans les fatigues extraordinaires de
corps et d'esprit qu'elle dût dès lors supporter. En
86 HISTOIRE DE L\ RELIGION REFORMÉE
même temps M. Smediey , quoiqu'il ne conm\t point la
nature de sa maladie, ne se méprenait point sur son issue.
II se vit successivement priver de chacune de ses fonc-
tions, et ses membres s'étaient tellement affaiblis, que
dans l'été de 1835 il était réduit à ne plus faire qu'un
seul tour dans son jardin. Bientôt après, cet exercice
même devint impossible, et dans l'hiver suivant il ne
put plus se mouvoir d'une chambre à l'autre que dans
une chaise roulante. Cependant sa patience était inalté-
rable , son enjouement avait à peine diminué. Telles
étaient, en effet, sa sérénité et sa résignation, que ceux
qui vivaient avec lui ne se rappellent pas lui avoir en-
tendu exprimer une plainte, un regret, un souhait pour
les biens qui lui avaient été retirés, ou une allusion qui
pût attirer l'attention sur ce fardeau si lourd d'infirmités
qui s'aggravait sans cesse, ou sur la patience avec laquelle
il le supportait. Même dans ses derniers jours, quand le
poids de la souffrance avait enfin anéanti son enjouement,
qui s'était maintenu si longtemps, ce n'était que par son
silence qu'on reconnaissait l'étendue de ses maux. L'hu-
meur, les plaintes, le manque d'intérêt aux affaires d'au-
trui , qui semblent engendrés par la maladie, ne se
montrèrent jamais en lui. Un éclair brillait dans ses yeux^
le plaisir remplissait son cœur, quand on lui annonçait
la prospérité, les honneurs de quelqu'un des amis avec
lesquels il avait commencé sa vie. Jamais alors un retour
sur lui-même, sur sa carrière si tristement interrompue,
ne parut occuper son esprit.
Le dernier ouvrage qu'entreprit M. Smediey fut un
abrégé de l'histoire de France, depuis le partage de
l'empire de Charlemagne jusqu'à la paix de Cambrai ,
en un vol. in-8°. Elle fut publiée par la société formée
poui répandre les connaissances utiles , et les dernières
EN l'RANCE. 87
feuilles furent imprimées bien peu de temps . avant sa
mort. Il avait continué à écrire jusqu'au moment oiî ses
doigts n'eurent plus la force de tenir la plume, et après
qu'il eût perdu l'usage de ses mains , il y suppléa en dic-
tant des lettres, des articles pour les revues, et d'autres
compositions, avec sa lucidité, son élégance et sa facilité
accoutumées.
« Pour ceux qui connaissaient intimement le carac-
tère de M. Smcdley, aucun trait n'était plus frappant que
son absence absolue de vanité, sous quelque forme que
ce fût. Toujours modeste, toujours sans prétention, rien
ne répugnait davantage à son goût que de se mettre en
scène. Il écoutait les critiques, il accueillait les objections
de ceux qui étaient infiniment ses inférieurs , et il re-
connaissait une méprise ou une erreur avec une simplicité
et une bonbomie pleines de grâces. Le dégoût qu'il avait
pour toute parade lui faisait apporter de la réserve à
l'expression de ses plus profonds sentimens, et cette ha-
bitude, unie au désir de ne point affliger cevix qu'il
aimait, l'empécbait de faire aucune allusion à sa fin pro-
chaine. 11 y avait longtemps cependant qu'il connaissait
son état, et dans une lettre qu'il écrivait à un ami, dix
mois avant sa mort, à l'occasion de quelque engagement
littéraire, il lui disait : « Ainsi vous voyez que je me pré-
pare des occupations pour plusieurs mois à venir, et
cependant vous savez , car à vous je puis parler plus
ouvertement qu'à un autre, combien je me sens près de
mon terme. Mes pensées sur ce sujet sont sérieuses,
mais Dieu soit loué, elles ne sont point sombres , aussi
elles se mêlent insensiblement avec les opérations com-
munes de la vie. Je m'abstiens d'envoyer un ordre à
mon tailleur, et cependant je m'engage h écrire un nou-
veau livre. » Son mémorandum, et les derniers papiers
qu'il a écrits font assez voir que sa patience extraordi-
88 HISTOIRE Dt LA RELIGION REFORMEE EN FRANCE.
naire et sa sérénité n'étaient point simplement le résultat
d'une constitution heureuse, mais de sa foi chrétienne et
de sa soumission. Il y exprime de la manière la plus tou-
chante sa reconnaissance pour les biens qu'il a reçus de
Dieu, l'humble sentiment de sa faiblesse, sa confiance
dans son Sauveur, et son profond et fervent amour pour
son inestimable femme. II espère que sa douce contenance
sera le dernier objet sur lequel ses yeux mourans se
fixeront, comme ils le firent en effet.
« Après dix mois de maladie et de faiblesse trop péni-
bles pour être décrits, il fut enfin obligé de garder le lit;
alors il demanda que personne n'entrât plus auprès de lui,
excepté sa femme, son domestique et son médecin. Même
alors cependant, il n'abandonna point absolument ses
travaux littéraires , et il dicta ses dernières dispositions
et ses désirs avec clarté et précision. Enfin le glorieux
entendement qui avait si longtems et si miraculeuse-
ment résisté à la maladie, fut atteint à son tour. Dans les
derniers quinze jours de sa vie il fut attaqué par des
accès violens de délire, après lesquels il tombait dans le
plus extrême épuisement. Il mourut le 29 juin 1836,
dans sa quarante-huitième année, laissant un fils et trois
filles. »
Nous avons été entraînés à traduire presqu'en entier
celte notice, persuadés que la profonde émotion qu'elle
excite en nous sera partagée par nos lecteurs, et qu'elle
ne sera pas sans charme pour eux. C'est un grand spec-
tacle, en effet, que le sage aux prises avec l'adversité ,
mais c'est un spectacle qui prépare à la vertu. Ce triom-
phe d'une âme élevée sur les maux qui l'assiègent, nous
révèle à nous-mêmes notre propre dignité, et avec l'e-
xemple de la victoire, il nous donne la volonté comme la
force de l'obtenir à notre tour
J.-C.-L. DE SiSMONDI.
WALLEiVSTElN,
POEME DRAMATIQUE DE SCHILLER.
TRADUCTION NOUVELLE
$)ûr le Colonel S. ffefrûttfoiô,
Comniand. de la Lég. (rilonn.. etc.
2 vol. 8°. Chez Lenaux. Paris et Strasbourg, 1837.
L'annonce de la Iraduclion nouvelle d'un drame de
Schiller semblerait devoir éveiller fort peu l'attention du
public littéraire; Le théâtre de ce génie célèbre a été dès
longtemps transporté dans notre langue , soit par pièces
d tachées , soit d'une manière complète dans la traduc-
tion que nous devons à M. de Barante. Quoique Schiller
puisse être classé parmi les auteurs contemporains , il est
déjà dans l'Europe, et particulièrement en France, ancien
par sa renommée.
Pourquoi donc l'apparition de la tentative de M. Le-
françois nous a-t-elle fait l'impression d'une espèce de bonne
fortune littéraire ? Nous n'avons pas eu de peine à nous
en rendre raison. Pour peu que l'on se sente quelque
attrait vers la littérature dramatique, on se voit aujour-
d'hui condamné à de tristes déceptions. A moins de re^
courir aux chefs-d'œuvre classiques, que l'on sait par
cœur, on ne rencontre dans les jeux de la scène qu'insi-
gnifiance ou que dégoût. Cet art , si beau dans les mains
d'un Racine ou d'un Shakespeare, est allé s'abâtardir
dans des ouvrages dramatiques sans consistance et sans
couleur ; ou , ce qui est pire encore , se prostituer au
cnlie du laid comme le dit un écrivain distingué. Nous
90 WALLENSTKIN.
n'avons plus à choisir, qu'entre de pâles comédies et des
tragédies plus pâles encore, où l'esprit et l'intérêt des
détails ont remplacé la vérité historique , les mœurs , les
passions , les caractères ; ou bien , des drames , destinés
à reproduire des situations et des passions aussi fausses
que basses et féroces , et où l'on semble se complaire à
dégrader l'art jusqu'au cynisme de l'orgie.
Telle est aujourd'hui la scène française. Les critiques
éclairés , les gens d'esprit et de goût , s'accordent assez
généralement à le reconnaître. Les épigrammes contre
cette insignifiance, les reproches animés contre ces excen-
tricités monstrueuses , ont déjà pris une sorte de bana-
lité. Nous ne nous y associerons pas. Nous nous bornons
à signaler un état du théâtre contre lequel on peut pré-
voir une réaction prochaine, qvii, nous voulons l'espérer,
vengera l'art des affronts qu'il a reçus.
Mais en attendant qu'un retour au vrai nous rende des
jouissances dignes d'être recherchées, nous devons savoir
quelque gré aux hommes de cœur et de goût qui nous
replacent dans le domaine du beau. C'est comme une
atmosphère pure où Ton respire avec aise en sortant d'un
air méphitique. L'âme retrouve ses sympathies , elle re-
connaît ce que son instinct appelle; les émotions nobles,
tendres, fortes, pathétiques, auxquelles elle s'associe,
empruntent du génie qui les excite et du caractère de
vérité dont il se garde bien de les dépouiller, un charme
qui l'élève et la touche, et dont l'effet répond au but réel
de Part , qui est quelque chose de plus et de mieux que
le plaisir.
Celte impression est une de celles que nous pouvons
plus particulièrement attendre de la lecture des chefs-
d'œuvre étrangers. Lors même qu'ils ont pu ne pas nous
demeurer inconnus , ils ne nous sont pas devenus fami-.
WALLGKST1-IN. 91
liers comme ceux qui sont écrits dans notre propre langue.
L'admiration ne tarit point lorsque nous relisons Racine;
mais ses beautés sont d'anciennes connaissances que nous
allons revoir ; toutes les émotions sont prévues , le vers
que nous lisons nous rappelle celui qui le suit. 11 n'en
est point ainsi de Shakespeare ; il est toujours nouveau
pour nous. Nous pouvons le dire à plus forte raison de
Gœthe ou de Schiller, que nous connaissons depuis moins
longtemps. L'imprévu semble être une condition de cette
espèce de secousse , qui nous sort des impressions dont
nous sommes envahis, auxquelles les habitudes de la vie
nous livrent, pour nous transporter dans un monde nou-
veau d'émotions et de pensées. Or, malgré les prétentions
qu'affectent quelques auteurs du jour, rien n'est plus
opposé que le monde où nous arrêtent les dramaturges
français, et le monde où nous introduit le théâtre alle-
mand.
Nous ignorons si l'intention de ce résultat esthétique
est entré dans l'esprit du nouveau traducteur du drame
de Schiller. Mais on aurait fait difficilement un choix
plus heureux pour l'obtenir. Une vaste trilogie, qui ren-
ferme toute une épopée ; un événement éminemment dra-
matique , qui nous place au centre d'une époque histo-
rique des plus importantes et des plus glorieuses; l'intérêt
qui se concentre sur un grand personnage, qui y joua
un des premiers rôles, et dont la mort tragique influa sur
l'issue d'une guerre à laquelle les destinées de l'Europe
étaient attachées ; les questions les plus graves de la
liberté religieuse et de la liberté politique, débattues dans
une lutte encore incertaine , en quelque sorte en pré-
sence sur les champs de bataille, et attendant leur arrêt
du sort des armes ; un grand capitaine , en possession de
faire pencher à son gré la balance d'un ou d'autre côté
92 WALLENSTEIN,
par le poids de son épée, et, lorsqu'il était au moment de
décider la longue querelle ^ arrêté tout à coup par un
assassinat; voilà ce que Schiller avait dans la pensée
lorsqu'il conçut le poëme dramatique de Wallenstein. Ce
sujet lui appartenait. L'auteur de l'histoire de la guerre
de trente ans pouvait seul l'embrasser dans toute sa gran-
deur. Les deux œuvres sont si étroitement liées, que la
connaissance de l'ouvrage historique pourrait servir de
préliminaire au drame. Le drame serait mal compris lors-
qu'on n'y chercherait qu'une composition théâtrale. Il
était plus que cela dans l'esprit de Schiller. C'était une
épisode de l'histoire , mise sous les yeux , transportée
dans les faits, mêlée aux détails de la vie réelle. Le drame
devait montrer l'histoire , sur le sol même où les événe-
mens s'étaient passés. C'est ce qu'avait fait Shakespeare
dans ses tragédies historiques. C'est ce que fit plus tard
Walter Scott dans ses romans. Mais ici, le même génie
réunit l'historien et le poëte dramatique.
La forme du poëme suffirait pour établir que Schiller
n'eut pas la scène essentiellement en vue en l'écrivant.
Il se compose de trois tragédies distinctes, et cependant
étroitement liées ; elles forment un ensemble que l'on ne
pourrait désunir sans mutiler l'œuvre. Une seule d'entre
elles suffirait à une représentation théâtrale ordinaire.
Il est donc impossible de produire sur la scène le poëme
entier ; et lorsqu'on le tenterait , la longueur seule du
spectacle nuirait nécessairement à l'effet. Schiller n'a pas
pu se le dissimuler, et sans doute il n'a pas dû vouloir
que ses drames fussent joués séparément. L'unité de sa
conception, et par conséquent la beauté de son oeuvre, en
aurait eu trop à souffrir. En Allemagne , il est vrai , on
a pris ce parti pour ne pas priver le théâtre de ce chef-
d'œuvre; mais nous osons douter que l'auteur l'eût avoué.
WALLENSTEIN. 93
Un écrivain français a fait une tentative plus hardie. On
n'a pas oublié peut-être , que M. Benjamin Constant eut
la pensée de s'emparer du poëme de Schiller, pour le ré-
duire aux proportions de la scène française. A l'aide des
trois drames il en construisit un, dans lequel il s'étudia
à reproduire les beautés du poète allemand. Mais celle
tentative n'aboutil qu'à montrer à quel point un esprit
distingué peut se méprendre sur la nature de son talent.
Cette pièce , aussi faible de conception que de poésie ,
serait dès longtemps oubliée , si quelques pages de Tin-
Iroduclion ne révélaient l'écrivain pleins de pensées , de
finesse , de grâce, qui est une des gloires de ce siècle.
Cependant, bien qu'il dépasse les proportions d'une re-
présentation théâtrale, le poëme de Schiller ne remplit
pas moins d'une manière éminente les conditions essen-
tielles du drame. A ne l'envisager que sous ce point de
vue, on peut le proposer pour modèle. Il nous semble,
en particulier, offrir un des monumens les plus remar-
quables, et l'analyse la plus instructive du genre que l'on
a désigné par le nom de genre romantique. Nous deman-
derons la permission de nous en occuper sous ce double
rapport.
On a trop souvent oublié , que , quelle que soit la
forme ou la couleur d'un drame, à quelque époque de
l'histoire ou de la civilisation qu'on l'emprunte, qu'on
l'appelle classique ou romantique , ou de tel autre nom
qu'on voudra imaginer, il est des conditions essentielle-
ment exigées dans toute œuvre dramatique, et dont l'art
ne permet jamais de s'écarter, quel que soit du reste
le genre que le génie juge devoir adopter. L'apparition
sur la scène française de ce que l'on nommait il y a quel-
ques années le romantisme, fut accueillie comme un
signal d'émancipation. Effectivement, il ouvrait un champ
94 WALLENSTlilN.
vaste à l'art théâtral^ que l'on accusa, pour justifier l'in-
novation, d'avoir été trop longtemps emprisonné dans
les règles d'Aristote. Nous n'entrerons point dans la con-
troverse que cette révolution littéraire suscita, et qui
n'est pas terminée. Fut-ce une ère de progrès , comme
le prétendirent les enthousiastes du nouveau système?
fut-ce un recul vers la barbarie , comme le soutinrent
les partisans exclusifs de l'ancienne littérature? c'est ce
que nous ne déciderons point. C'est à l'expérience à
prononcer, el jusqu'à ce jour l'expérience ne nous paraît
pas avoir conclu. Mais, quoi qu'il en puisse être, le
fait a résolu , où si l'on veut, a emporté la question.
Le romantisme a prévalu. 11 ne s'est pas résigné à atten-
dre. Il y a eu de sa part prise de possession. 11 s'est
établi par droit de conquête.
Nous ne contesterons point au genre nouveau cet enva-
hissement , qui ne fut pas sans hardiesse et sans éclat.
En littérature , la place est à ceux qui s'en emparent ,
ou , pour mieux dire, à ceux qu'on y accueille. Mais , ce
qui fut un tort grave de la part des nouveaux venus ,
ce fut de saisir essentiellement le système qu'ils préco-
nisaient, par le côté qui le présentait comme une éman-
cipation. De ce que les règles anciennes rétrécissaient
trop le champ dramatique, il résulta pour eux, qu'il
fallait s'affranchir de toute règle. De ce que les unités
théâtrales ne devaient plus être respectées, on en con-
clut qu'on pouvait braver tout précepte d'unité. On alla
plus loin encore. On ne tarda pas à dépasser, dans la
révolte contre le passé, les conventions consacrées qui
ne s'attachaient qu'à la forme. On ne respecta pas da-
vantage , on cessa même de reconnaître , les règles
immuables de l'art ; les principes devant lesquels se sont
inclinés tous les siècles , et , dans tous les siècles , tous
WALLENSTEIN. 95
les peuples qui ont brillé par leur littérature; cl sous
le prétexte d'agrandir la scène, on ouvrit la porte au
dévergondage le plus effréné, à tout ce que le sentiment
et le goût doivent le plus réprouver ; c'est-à-dire, qu'on
sembla s'étudier avec une sorte d'acharnement, à com-
promeltre le système nouveau , et à avilir l'art, que l'on
prétendait restaurer et étendre.
Il eut été plus sage, mais moins facile, à la vérité,
dans l'intérêt que les amis du romantisme semblaient
poursuivre, de se défier précisément de cette latitude qu'il
offrait j et que l'on s'est plu presque exclusivement à exa-
gérer. C'est surtout par les eôtés dont on n'a pas paru
s'embarrasser, qu'il eût fallu saisir le nouveau système,
et ces côtés auraient été ceux par lesquels il se rappro-
chait du système ancien , ou pour mieux dire qui
l'identifiaient avec lui ; car les points les plus essentiels
de chacun des deux systèmes sont précisément ceux qui
leur sont communs.
Il est arrivé dans les querelles littéraires , ce qui ,
malheureusement , arrive dans beaucoup d'autres que-
relles ; c'est qu'on a négligé la partie essentielle pour
s'appesantir sur la partie apparente , mais accessoire,
ou tout au moins secondaire, du sujet débattu. En effet,
ce qui sépare le genre classique du genre romantique ,
se réduit à des questions de forme. Nous ne voulons point
dire qu'elles soient sans importance; mais nous croyons
qu'on s'en est beaucoup trop préoccupé. Après tout ,
à quoi viennent-elles aboutir? A déterminer les limites
que doit se prescrire le drame , et , par conséquent ,
à prescrire aux auteurs la manière de disposer leur sujet,
en se réglant sur les ressources offertes dans l'espace
accordé. Mais , quelles que soient ces limites , que vous
vous renfermiez dans les règles d'Âristole, ou que vous
96 WALLENSTEIN.
VOUS dirigiez d'après les préceptes de Schlegel, que vous
vous engagiez sur les traces de Racine ou sur celles de
Shakespeare, ou que vous ne consultiez ni Aristole ,
ni Schlegel , ni Racine , ni Shakespeare , et que vous
vous livriez à la liberté de votre jugement et à la spon-
tanéité de votre génie , n'est-il pas des principes qui
dominent toutes ces règles de convention? n'est-il pas
des préceptes qui précèdent tous ces exemples, ou
plutôt , qui ne consacrent ces grands génies dramatiques
comme des exemples , que parce que ces génies mêmes
les ont observés? En leur accordant toutes les perfec-
tions dans la forme que vous voudrez leur attribuer,
auraient-ils été des modèles , s'ils n'avaient pas eu d'au-
tre mérite que celui-là? N'est-ce pas ce que renferment
ces formes qui constitue leur gloire? Et croirait - on ,
peut-être, que ce que ces formes renferment est du
génie jeté au hasard ; affranchi de tout principe , de
toute règle ; qui, s'échappant spontanément et en toute
liberté , a produit sans le savoir des chefs-d'œuvre , à
peu près comme M. Jourdain faisait de la prose? Or,
ce sont précisément ces principes inséparables de toute
œuvre d'art; ce sont ces règles également indispensables
à Fauteur classique et à l'auteur romantique , et dont
nous retrouvons l'observation fidèle aussi bien chez Sha-
kespeare que chez Racine dans ce qui les immortalise,
dont le romantisme moderne semble n'avoir pas tenu
compte , et dont on n'a guère paru se préoccuper dans
la controverse soulevée à son occasion.
On entend dire quelquefois aux amis de l'art : donnez-
nous du génie et nous lui abandonnerons volontiers la
forme. Nous pourrions souscrire à cette concession ;
mais, en supposant que le vrai génie est trop éclairé
pour ne pas observer instinctivement , ou bien au besoin
WALLENSTEIN. 97
s'imposer les principes. Quels sont-ils ces principes? Ce
sont ceux que prescrit le but môme de l'art. C'est là ce
que trop souvent on ne songe point à se demander ; et
c'est la première chose, ce nous semble, dont il faudrait
bien se rendre compte.
Or, quel est le but du drame? Et puisque ces réflexions
nous arrivent à l'occasion de la tragédie de Wailenstein,
restreignons ici la question au drame sérieux. Le but
du drame sérieux nous paraît devoir être d'offrir un
délassement noble, en remuant les instincts élevés de
l'âme. Ce qui parle à ces instincts fut toujours pour l'être
humain la plus vive comme la plus pure de ses jouissan-
ces ; celte sympathie honore sa nature et lui en révèle
la grandeur; le vrai but de la scène c'est de l'éveiller.
Vouloir faire du théâtre une tribune politique ou une
chaire de morale, c'est en tromper la destination. Les
émotions théâtrales peuvent concourir à l'éducation des
masses ; mais ce ne doit être que d'une manière indirecte.
Dès que celle intention deviendrait trop visible, elle man-
querait son effet et ne servirait qu'à compromettre nos
jouissances. Celle intention, si toutefois elle peut être
admise , doit être entièrement subordonnée à l'art , qui
se renferme exclusivement dans le culte du beau. Gé-
néraliser le but du drame en ne lui assignant que
l'émotion, c'est aussi le compromettre. L'émotion obte-
nue à tout prix conduit à dégrader à la fois l'art et nos
jouissances. Or, des jouissances dégradées sont bien
voisines de la répugnance et du dégoût. Restreindre
l'émotion dans le domaine des émotions nobles , c'est
servir en même temps la littérature et nos plaisirs.
Le but ainsi défini , il ne reste plus qu'à chercher les
vrais moyens de l'atleindre , et ces moyens seront autant
de règles que tout auteur dramatique devra se prescrire.
X 7
98 WALLENSTEIN.
Ici, nous nous trouvons à l'entrée d'un traité sur la litté-
rature dramatique , ce qu'il n'est pas sans doute dans
notre intention d'entreprendre. Nous nous contenterons
d'indiquer quelques-unes de ces règles générales , que
nous entendons être des conditions indispensables de
toute œuvre qui aspire à prendre place dans le domaine
de l'art. La première, c'est la vérité. Nous ne rougissons
point de la proposer quand même Boileau la prescrit.
Vérité dans les faits , si le sujet est emprunté à l'his-
toire ; vérité dans la couleur locale et dans les mœurs ;
vérité dans les caractères ; vérité dans les situations et
dans la succession qui les enchaîne ; vérité dans les
senlimens , dans les passions , dans les transitions qui
les lient et par lesquelles ils se développent ; vérité enfin
qui proscrit l'enflure, le faux, l'exagéré, même l'invrai-
semblable, et qui, reproduisant son grand caractère dans
l'ensemble comme dans le développement, et jusque dans
les derniers détails du drame, doit appeler et tenir en éveil
pendant toute la durée de la représentation , cette sym-
pathie instinctive de l'âme pour le vrai, qui le fait retentir
en elle comme un accord juste et plein d'harmonie. Cette
règle est la première ; mais elle ne sufiit point. Le champ
de la vérité est trop vaste , pour le livrer au drame sans
restriction. Il faut choisir, et le choix doit se renfermer ex-
clusivement dans le vrai moral : c'est notre seconde règle.
Nous nous sommes assez prononcés sur le but éducatif
que l'on a prétendu donner au théâtre, pour qu'on ne
nous accuse pas ici d'une contradiction. Nous n'envisa-
geons le vrai moral que dans son rapport avec le but
esthétique. Nous croyons faire encore une large part au
génie, en limitant ainsi l'espace qu'il a devant lui. Notre
restriction ne s'étend pas au delà de cette maxime :
le drame doit proscrire tout sujet, tout caractère.
WALLKNSTEIN. 99
toute situation dont l'impression tendrait à laisser
dans l'âme un attrait pour le vice ou le crime.
Cette 'règle devrait interdire, non-seulement tous les
sujets que la morale réprouve , mais de plus , tous ces
ouvrages dramatiques dans lesquels on croit avoir salis-
fait aux exigences de la morale publique, parce qu'on y
montre, en terminant, le vice ou le crime puni, tandis
que dans toute la suite de la pièce , on n'a fait qu'étaler
des maximes de corruption , et que promener l'imagina-
tion du spectateur sur des tableaux destinés à éveiller les
passions mauvaises. La vérité, et la vérité morale ne
remplissent point encore les conditions essentielles du
drame. Il faut encore que cette vérité soit belle. C'est
notre troisième règle. Rien n'est beau que le vrai ; mais le
vrai beau. L'art ne doit jamais être séparé de l'idéal. La
réalité nue, telle qu'elle s'offre dans le vulgarisme de la vie
habituelle, n'est pas faite pour la scène. Elle y paraîtrait
fastidieuse ou repoussante. C'est l'art du poëte de l'em-
bellir sans la dénaturer. L'auteur dramatique doit nous
élever à quelque chose de mieux que ce qui se passe sous
nos yeux tous les jours. Démêler et saisir le beau, à tra-
vers tous les détails mesquins de la vie ordinaire, déga-
ger et mettre en relief ce que le plus souvent elle enfouit
ou dépare , c'est là sa tâche d'artiste. C'est adresser son
culte au beau, sans sortir du vrai.
Nous nous lassons de cette nomenclature , que nous
pourrions poursuivre longtemps encore. Elle ne serait
susceptible de quelque intérêt qu'à l'aide des dévelop-
peraens dans lesquels nous ne pouvons pas entrer ; et
d'ailleurs , elle n'offrirait rien que d'assez commun , si
l'oubli dans lequel on semble vouloir laisser tomber les
vrais principes, ne prêtait à ces règles vieillies une sorte
de nouveauté. Du reste, nous croyons en avoir dit assez
pour faire comprendre notre pensée.
100 WALLliNSTEIN.
Or, l'observation de ces règles supposée, les conditions
essentielles d'une œuvre dramatique sont remplies ; et dès
lors toutes les questions de forme perdent singulièrement
de leur importance. Comme , en tout état de cause, une
forme est indispensable ; comme le besoin d'unité , qui
siège dans l'être bumain, se révèle instinctivement à l'ar-
tiste , domine sa conception et son travail, et lui prescrit
ainsi le caractère le plus favorable que doit revêtir la
manifestation du beau pour exercer sur Tàme l'impres-
sion la plus puissante dont elle soit susceptible, nous
serions très-disposés à lui accorder à cet égard la plus
grande latitude , et à réduire les exigences sur ce
point , à l'unité prise dans son acception la plus large.
Que le génie renferme et résume ses belles productions
dans les trois unités , qui furent si longtemps consacrées
sur la scène française ; qu'il s'étende et se développe
plus librement dans l'espace que lui ménage l'amplitude
de l'unité shakespearienne ; qu'il nous promène, comme
Schiller dans Wallenslein, d'un camp dans un palais,
d'un palais dans une forteresse; nous ne saurions lui faire
une grave querelle à l'occasion du système qu'il lui aura
plu d'adopter. Il n'est plus question que de sauver plus ou
moins bien quelques invraisemblances, dont aucune
forme du reste n'est à l'abri; que de déployer plus ou
moins de précautions et de ressources pour favoriser
l'illusion; et cet élément de succès du drame ne nous a
jamais paru avoir la valeur qu'on y a souvent attachée. Le
spectateur se prête volontiers à toutes les déceptions où
l'on veut l'engager en vue de lui plaire. Il y est le premier
intéressé. De quelque artifice que vous vous serviez, votre
habileté ne réussira point à lui faire perdre le souvenir,
ni même le sentiment, qu'il est en présence d'une fiction.
Ce qu'il demande c'est d'être touché, et si l'auteur éveille
W/^LLENSTEIN. 101
en lui les émotions qu'il vient chercher, il sera très-
disposé à lui faire bon marché de l'illusion , et des pré-
cautions artistiques destinées à la protéger. Exposez aux
regards une action , des caractères , des pensées , des
sentimens, un développement de passions, qui frappent
par ce caractère du vrai , qui éveille sur-le-champ les
sympathies de tout cœur d'homme ; qui remuent les affec-
tions nobles de l'instinct moral ; qui élèvent l'imagination
dans la région du beau, et enveloppent en quelque sorte
ainsi , du sentiment de l'admiration , toutes les autres
émotions plus intimes de la sympathie ; et lorsque vous
aurez pu fournir cela , vous aurez bientôt appris tout le
reste. La forme ne vous manquera pas.
Ce sont là les grands traits qui caractérisent et illustrent
les hauts génies dramatiques , et que reproduisent inva-
riablement les drames qui sont la gloire de la scène,
quel que soit le siècle ou la nation qui les ait produits.
On les retrouve dans les chefs-d'œuvre de Shakespeare,
de Calderon, de Lope de Vega , de Goethe, de Schiller,
aussi bien que dans ceux de Racine ou de Corneille; et,
si Ton veut remonter à leurs maîtres , que dans ceux de
Sophocle ou d'Eschile. Nous les retrouvons en particu-
lier, fidèlement conservés , dans le poërae dramatique de
Wallenstein. Cette belle trilogie est empreinte partout de
ce triple caractère de vérité, de moralité, de beauté, qui
la consacre comme une œuvre qui ne peut périr qu'avec
l'art lui-même. C'est sous ce rapport surtout que nous
n'avons pas craint de proposer ce drame comme un mo-
dèle , et nous croyons , que tout écrivain dramatique qui
voudra prétendre à un vrai succès , devra remplir les
conditions auxquelles Schiller n'a pas dédaigné de sou-
scrire; il condamnerait à l'avance son œuvre, s'il avait la
témérité de s'en départir.
102 WALLENSTEIN.
On trouvera peut-être cet arrêt bien exclusif, et nous
avouerons ingénument qu'il peut sembler téméraire même
çn présence des faits. S'il se trouvait juste, et surtout
si les exigences qu'il annonce avaient été respectées , la
scène française se verrait dépouillée de beaucoup de
chefs-d'œuvre récens, qui protestent hautement contre
nos principes. Elle ne se serait enrichie ni à'Anthoniy ni
àe Lucrèce Borgia, ni de Thérésa, ni de Marie Tudor, ni
de plusieurs autres trésors encore, sortis des mêmes maia«,
et de la même valeur. A cela nous n'avons rien à répon-
dre , et nous conviendrons qu'à la vérité la scène fran-
çaise eût été bien à plaindre.
Le poëme dramatique de Wallenstein n'a pu servir que
d'occasion, ou si l'on veut de prétexte aux réflexions que
nous venons de développer. Le second point de vue sous
lequel nous nous proposons de l'examiner renfermera
plus de spécialité. Nous allons le signaler maintenant
comme un modèle du genre dans lequel il a été conçu et
exécuté.
Nous n'avons pas à nous prononcer sur le mérite ou
les défauts du genre, appelé, assez malheureusement
selon nous, le genre romantiqtie . Nous l'acceptons comme
un fait littéraire ; et en présence des belles littératures
dramatiques de l'Espagne, de l'Allemagne et de l'Angle-
terre, on conviendra qu'il semblerait étrange de s'obstiner
à ne découvrir dans ce fait qu'une extravagance de l'ima-
gination. Mais, le genre admis, nous pouvons nous
demander quels sont les caractères particuliers qui le
distinguent ; et leur étude peut ne pas être sans intérêt
pour la critique dramatique. Or ces caractères nous
paraissent reproduits d'une manière éminente dans le
drame de Wallenstein.
Nous nous arrêterons peu à ce qui concerne la forme.
\VAU,F.NSTEIN. 103
Nous signalerons cependant celte imposante unité , qui
lie au caractère principal , et résume en quelque sorte en
lui tous les incidens, et toute la conduite du drame. La
pensée de Wallenstein domine partout. Elle règne dans
le camp ; elle préside à toutes les délibérations ; elle se
rattache à tous les complots ; elle pénètre dans toutes
les scènes d'intérieur : les intérêts , les passions , les
intrigues , tout est sous sa dépendance. A cette unité
s'associe une variété prodigieuse, qui ne laisse jamais
le spectateur s'attiédir dans son émotion. Nous sommes
dans un camp; nous assistons à cette vie du soldat, et du
soldat stipendié , mélange de licence et de bravoure , de
rapine et de générosité , de recherches de la sensualité et
de mépris de la souffrance et de la mort, de préjugés, de
jalousie, d'impiété et de superstition; scènes qui carac-
térisent l'époque de l'histoire où le poëte veut nous trans-
porter, et la représentent dans un tableau dont les traits
sont d'une vérité de couleur et d'une énergie de pinceau
inimitables. Bientôt nous sommes introduits dans un pa-
lais. Le héros se montre , et avec lui les compagnons
fidèles de ses exploits. Nous apprenons leurs vues, leurs
sentimens ; nous faisons connaissance avec leurs carac-
tères. Les ennemis secrets du chef se dévoilent. Nous
assistons à leurs intrigues , nous démêlons leurs intérêts
et leurs motifs , nous voyons naître , se former, s'accom-
plir leurs complots. A travers tous ces mouveraens de la
politique, les faiblesses du grand homme nous apparais-
sent. Nous entrons dans le mystère de ses anxiétés , de
ses irrésolutions, de son ambition , de ses susceptibilités,
de ses chagrins , de ses terreurs ou de ses espérances su-
perstitieuses. Nous pénétrons dans sa vie intérieure , dans
ses relations de famille ; nous le voyons aux prises avec
ses affections les plus tendres , et le père ou l'époux ne
104 WALLENSTEIN.
nous sont pas moins connus , que l'homme et le grand
capitaine. Ces ëlémens du drame exposés, l'action s'en-
gage ; l'intrigue se noue ; les événemens se succèdent ,
se compliquent; la passion se jette au travers avec tout
ce qu'elle peut offrir de plus élevé , de plus pur, de plus
tendre, de plus pathétique; le moment décisif arrive ; la
catastrophe se précipite. Ainsi , les scènes se succèdent
et s'enchaînent , manifestant les caractères, développant
les situations, variant et graduant les émotions, et ne
permettant pas au spectateur de respirer, jusqu'au mo-
ment où la mort tragique du héros le laisse frappé d'un
saisissement de terreur, et d'une pitié profonde pour
cette grande infortune ; en même temps que , puissam-
ment ému d'admiration pour la beauté soutenue et les
richesses de génie et d'art , répandues avec profusion ,
dans le drame étonnant que le théâtre vient de faire passer
devant lui.
Mais ce qui caractérise plus particulièrement ce poëme
dramatique , et nous le manifeste comme un type de l'é-
cole nouvelle , ce sont les moyens employés pour obtenir
ces grands effets. Nous sortons ici complètement, non-
seulement des formes de la tragédie grecque et de tout le
théâtre que l'on a coutume d'appeler le théâtre classique;
mais encore des élémens , des ressources , à l'aide des-
quels ce beau genre s'est élevé à ces nobles chefs-d'œuvre
consacrés par l'admiration des siècles. Or, c'est là que
nous voyons surtout ce qui fait la distinction réelle des
d§ux systèmes.
Il n'est plus question de cette imposante pensée du
destin et de la lutte désespérée de la liberté contre ses
arrêts , qui domine le drame ancien. Nous ne retrouvons
plus cette simplicité de mœurs antiques , ces caractères
idéalisés par le prestige de la distance, ce développe-
WALLENSTEIN. 105
ment d'affections ou de passions qui se circonscrivent
dans la vie terreslre; cette solennité du courage dans ces
héros qui posent devant nous comme de belles statues.
Tout ce prestige j tout ce parfum d'antiquité, se sont
évanouis. Nous nous trouvons transportés dans une
région toute nouvelle , au milieu de physionomies , de
caractères j de mœurs, de coutumes , d'intérêts même et
de passions , qu'aucun lien de ressemblance n'unit à l'an-
cien passé. Nous sentons que nous entrons dans un
monde nouveau, dans une société toute différente, au
sein d'une civilisation plus ou moins avancée , mais tout
autre , et qui s'est acheminée à travers les siècles et che-
mine encore, par des mobiles et des institutions tout à
fait étrangers à la civilisation antique qui a péri. Le
genre classique nous maintenait dans l'ère de l'antiquité;
le genre romantique nous place dans l'ère moderne.
Maintenant, si l'on demande ce qui caractérise cette
ère moderne, nous n'avons qu'à remonter aux origines
de notre civilisation. Ces origines sont : l'établissement
d'une religion nouvelle , et la conquête. La croyance
chrétienne, et le courage guerrier des peuples du nord,
voilà donc les deux influences qui ont dominé le roman-
tisme à son origine, dont les traits plus ou moins pro-
noncés se sont reproduits de siècle en siècle, et se
retrouvent encore de nos jours dans cet ordre de littéra-
ture. C'est ce mélange de foi religieuse et de bravoure,
qui produisit la chevalerie , institution toute romantique,
dont les mœurs sociales ont conservé longtemps l'em-
preinte, et dont les traces sont bien loin encore d'avoir
disparu de nos jours. De là , deux caractères particuliers,
qui distinguent la littérature des temps modernes, et spé-
cialement le drame , de toute la littérature ancienne : la
pensée- religieuse, et par dégéncralion les croyances
106 WALLENSTEIN.
superstitieuses, associées à la bravoure personnelle ou
militaire , et à toutes les prétentions ambitieuses qu'elle
enfante ; puis , en second lieu , le sentiment de l'infini ,
introduit dans les désirs de l'àme , et surtout dans les
affections tendres du cœur. Nous ne voulons point affir-
mer que ces deux caractères soient exclusivement ceux
qui séparent le genre romantique du genre classique;
mais , nous croyons que ce sont ceux qui marquent ce
qui les distingue essentiellement.
C'est sous ce point de vue que le drame de Wallenstein
nous paraît surtout appartenir éminemment au genre
romantique. La pensée religieuse s'y retrouve dans le
but même de la guerre, dans l'influence de la question
ecclésiastique sur la politique, jusque dans les entre-
tiens des soldats à travers toute la licence des camps.
Elle reparaît surtout dans le héros , dont la foi égarée
par l'ambition se réfugie dans la science superstitieuse
de l'astrologie , croyance populaire à cette époque. On
Toit le grand Wallenstein dans toute sa puissance et dans
tout l'orgueil de son génie, s'humilier devant de puériles
imaginations ; chercher à lire à la voûte du ciel ses desti-
nées ; consulter les astres ; leur demander son avenir ;
et se laisser préoccuper d'espérances ou de craintes d'en-
fant , selon que les constellations montrent des signes
propices ou funestes ; aberrations de la pensée qui, dans
l'âme que l'incrédulité aveugle, attestent, avec une irré-
sistible évidence , l'instinct religieux que l'humanité ten-
terait vainement d'abdiquer.
Le sentiment de l'infini se reproduit aussi dans le
drame, non moins que la pensée religieuse. On le re-
trouve dans toutes les affections qui s'y développent ; mais
principalement dans l'épisode pathétique de l'amour du
fils de Piccolomini et de la fille de Wallenstein. Max, et
1
W\LLENSTEIN. 107
suiiout Tbécla^ sont deux physionomies inconnues sur la
scène classique. Leur amour, modifié par la pensée chré-
tienne, est d'une nature entièrement diflférenle des amours
avec lesquels le ihcâlre nous a familiarisés en France.
C'est un sentiment nouveau , dont l'élévation , la pureté,
le dévouement , sont une conquête exclusive, et un des
plus beaux ornemens du drame moderne. L'antique
scène ne pouvait concevoir un pareil amour^ et ses imita-
teurs , même les plus illustres, n'ont pas osé s'écarter,
du moins d'une manière un peu sensible , de l'exemple
tracé par leurs modèles. Ce nous semble une chose re-
marquable , en particulier, que dans les tragédies où
Voltaire introduit la pensée chrétienne comme un élé-
ment essentiel de l'action , dans Zaïre, dans Alzire , dans
Tancrède , l'infini ne se retrouve ni dans la foi , ni dans
l'amour.
Il n'en est pas ainsi de Schiller. 11 a compris toute la
beauté du développement dont cette passion était suscep-
tible, sous l'empire de la foi religieuse. Plusieurs des plus
beaux caractères de femmes en particulier , que lui doit
la scène tragique, empruntent de ce sentiment ce qu'ils
ont de plus admirable. Le caractère de Thécla est de ce
nombre. Thécla n'est point une jeune personne ordi-
naire, partagée entre son inclination et le devoir, alar-
mée des obstacles qui menacent son bonheur , déguisant
ou contenant le sentiment qui la domine , ou cédant aux
transports de la jalousie, du remords, du désespoir, telle
que nous l'eût représentée la scène française. Son amour
ne s'égare point ; il ne déborde point dans d'impétueux
éclats, quoiqu'il soit placé dans les circonstances les plus
éprouvantes et les plus terribles. Il est profond, calme,
fort autant que tendre , il a quelque chose de solennel
comme la destinée. Il est confiant, plein de franchise.
1 08 WALLKNSTEIN,
car il ne peut être trompé. Il est pur et libre , car il ne
pourrait conduire à des actions coupables ; il démentirait
alors sa nature. Cet amour est pour elle la vie, et plus
que la vie. Elle ne doute point de son espérance, car
elle sait que si cette espérance n'est pas réalisée dans ce
monde, elle sera toutefois réalisée un jour. Cet amour
est le but de son être , il ne peut s'éteindre , car son
essence est immortelle. Il ne peut qu'aller s'accomplir
dans le sein de Dieu.
Voilà comment le romantisme allemand comprend l'a-
mour. Il y voit quelque chose de religieux , de sacré ;
une émanation de la Divinité même , un rayon de la lumière
céleste qui vient échauffer et purifier le cœur ; un lien
mystérieux et tout-puissant , entre deux âmes qui ne peu-
vent exister que l'une pour l'autre, qu'une sympathie
instinctive fait rencontrer sur la terre, mais dont l'union
ne sera réellement complète et la destinée remplie que
dans le ciel.
Thécla, au sortir du couvent où elle avait passé ses
jeunes années , rencontre le regard de Max Piccolomini ,
envoyé par Wallenstein pour servir d'escorte à son épouse
et à sa fille qu'il appelle auprès de lui. Ce seul regard leur
a tout dit ; ils se sont reconnus ; une parole échangée
dans le voyage a révélé l'harmonie de leurs âmes ;
dès lors leur accord est indissoluble. Leur inclination
mutuelle se développe à travers les péripéties du drame.
Elle y apparaît comme un délassement délicieux pour le
cœur, au milieu de tous ces bruits de guerre, de ces intri-
gues , de ces complots , qui forment le fond et l'intérêt
principal de l'action dramatique. On se repose de cette
succession d'émotions fortes par le charme d'une émotion
tendre, dont la pureté et le désintéressement ont quelque
chose de céleste. « Thécla, dit M. B. Conslani, est un être.
WALLENSTEIN. 109
pour ainsi dire , aérien, qui plane sur celte foule d'ambi-
tieux, de traîtres, de guerriers farouches, que désintérêts
ardens et positifs poussent les uns contre les autres. On
sent que celte créature lumineuse et presque surnaturelle
est descendue de la sphère élhérée, et doit bientôt remon-
ter vers sa pairie. Sa voix si douce à travers le bruit des
armes , sa forme délicate au milieu de ces hommes cou-
verts de fer , la pureté de son âme opposée aux calculs
avides , son calme céleste qui contraste avec leurs agi-
tations , remplissent le spectateur d'une émotion con-
stante et mélancolique, telle que ne la fait ressortir nulle
tragédie ordinaire. »
Les incidens du drame amènent une situation qui
place Max Piccolomini dans ralternalive d'être traître à
son père et à son souverain, ou de sacrifier son amour.
Il n'hésite pas ; il part à la tête de son régiment ; il
se jette dans une attaque désespérée contre les ennemis
de sa patrie ; son cheval est tué sous lui , et il périt
sous les pieds des chevaux des deux partis , dont la mêlée
s'engage sur la place oià il est tombé. Thécla est la pre-
mière à savoir la fatale nouvelle. Dans son premier sai-
sissement elle tombe en défaillance. Revenue à la vie, elle
ne jette point de cris ; elle ne verse pas une larme. Elle
est calme et ferme , comme une personne dont la déci-
sion est prise. Nous nous trompons encore : elle n'a point
pris de décision ; elle n'a point délibéré. Son calme est
celui d'une personne dont la roule est tracée et simple ,
dont la destinée est fixée, qui va accomplir un devoir.
Son bien-aimé est mort , elle doit mourir ; il est parti , elle
va le rejoindre. Elle apprend que le corps du jeune héros
est déposé dans la chapelle d'un couvent ; qu'un laurier
orne le cercueil , et que le chef ennemi y a déposé son
épée. Elle dispose son départ ; elle quitte la forteresse de
110 WALLENSTEIN.
nuit , et va s'immoler sur les restes inanimés de celui
qu'elle aime. Nous citons le monologue qui précède sa
fuite, non-seulement à cause de sa beauté, mais aussi
parce qu'il résume ce noble et touchant caractère.
« Son âme m'appelle ! Ils m'appellent aussi ces fidèles
soldats qui sont morts pour lui. Ils m'accusent d'un lâche
relard. Ils n'ont pas voulu, eux , abandonner même dans
la mort , celui q«n fut leur chef dans la vie. Voilà ce
qu'ont fait ces hommes au cœur de fer ; et moi je pour-
rais vivre ! Non. Cette branche de laurier qui couvre
son cercueil, elle fut aussi cueillie pour moi. Et qu'est-ce
que la vie, sans la flamme de l'amour? Je la repousse
lorsqu'elle a perdu tout son prix. Oui ; lorsque je t'eus
trouvé pour ami de mon cœur , la vie valait alors quelque
chose. Je voyais briller devant moi des jours d'or. Deux
heures j'ai rêvé que j'étais dans le ciel !
« Quand je quittai le cloître pour le monde où
j'entrais d'un pied timide , tu te tenais à l'entrée , et
le monde ra'apparut brillant d'un éclat céleste ; tu me
semblas mon bon ange placé là pour me prendre au
sortir des jours innocens de l'enfance, et me trans-
porter tout à coup au sommet le plus sublime de la vie.
Mon premier regard rencontra ton cœur ; mon premier*
sentiment fut une joie du ciel. ( Elle tombe dans une
profonde rêverie , et reprend avec les signes d'une pro-
fonde horreur. ) Alors survint le destin... sa main rude
et glacée a saisi la forme gracieuse de mon doux ami ,
et l'a précipité sous les pieds des chevaux. Voilà le sort
de tout ce qui est beau sur la terre ! »
Nous avons cherché à exprimer comment nous con-
cevons les conditions essentielles du drame, et particu-
lièrement du drame romantique , en attachant nos obser-
vations au poëme dramatique de Wallenslein , qui nous
WALtENSTEIK. ] 1 1
a paru éminerament les représenter. Nous ne lermine-
rons point sans dire quelques mots de la traduction
qui nous a fourni l'occasion des réflexions qui précèdent.
Cette traduction, imprimée avec le texte allemand en
regard, garantit, par cette précaution même, l'intention
d'une fidélité scrupuleuse; une spécialité, qui pourra
paraître à plusieurs une élrangeté, mais qui tient encore
au désir du traducteur d'être aussi fidèle que possible
à l'original, la distingue. Pour reproduire le ritbme du
poëte allemand , le traducteur s'est asservi à la forme
du vers alexandrin , en le dégageant de l'obligation de la
rime et de la succession voulue des terminaisons masculines
et féminines. Sa traduction est donc écrite en vers vul-
gairement appelés vers blancs , forme bétérogène et dont
on n'a vu jusqu'ici que d'assez malbeureux essais. A l'aide
de cet expédient, le drame de Scbiller se trouve traduit
exactement vers pour vers.
L'inusité de la méthode , nous l'avouerons , nous a d'a-
bord frappé désagréablement. Mais nous nous sommes
bientôt familiarisés avec elle, et, si la fidélité du sens,
de l'expression, de la couleur, avaient à y gagner sen-
siblement, nous n'hésiterions pas à encourager le tra-
ducteur à poursuivre dans ce système , car il nous
promet de transporter dans notre langue plusieurs autres
drames de son auteur de prédilection. Mais, nous ne
pensons pas que la prose le servît moins heureusement
que cette pseudo-poésie; et nous estimons qu'il pour-
rait, sans que ce fût au détriment de l'auteur original,
achever de s'affranchir de la gêne du ritbme alexandrin ,
après en avoir éludé les autres difficultés. La traduc-
tion de M. de Barante, est-elle moins fidèle à l'original
que celle de M. Lefrançois? C'est possible. Mais nous nous
trompons fort , ou la plupart des lecteurs la chercheront
112 WALLENSTEIN.
de préférence à celle dernière, malgré ce défaut. Le
mode adoplé dans la iraduclion nouvelle suffira seul
pour déterminer ce choix. Le défaut de fidélité ne sau-
rait tenir essentiellement à la prose; et nous croyons
qu'un mode de traduction qui se prêterait mieux aux
exigences de la langue allemande , et s'assouplirait plus
aisément aux nuances de la poésie que l'exactitude et la
roideur du rithme français, serait toujours celui ^ qui,
lorsqu'on entreprend de traduire un poëte , offrirait la
chance la plus sûre d'en reproduire le plus et le mieux
les beautés.
DESCRIPTION
DE LA TERRE SAINTE.
|)ar ^nbvéae iStaern.
Publicrr à Eàlc eo |834. Traduction française, levue , augmentée cl publiée [m
P. de Rongemont. Nenrhàlel , tfi-j.
On lit la Bible dans les écoles : cette étude est essen-
tiellement historique; les Livres Saints sont avant tout
l'histoire du peuple de Dieu et de l'Eglise chrétienne, et
l'histoire ne peut se passer de la géographie; l'utilité de
cet ouvrage est donc bien déterminée , et il remplit une
lacune importante dans la bibliothèque des écoles et des
familles chrétiennes.
C'est cependant sous un autre point de vue que nous
sommes appelés à considérer cet ouvrage; il est écrit
d'après les principes de la nouvelle géographie ou géo-
graphie pure , qui a fait tant de progrès en Allemagne,
et qui commence à pénétrer en France, ovi l'excellent
abrégé de de Rougemont et la traduction de Ritter l'ont
fait connaître. C'est dans les écoles, dans les collèges ,
dans les établissemens particuliers d'éducation qu'elle
aura le plus de peine à s'introduire. En effet , elle pré-
sente, au premier aspect, des difficultés qui pourraient
effrayer des esprits mal préparés, et nourrir les préjugés
que la routine a pris sous sa protection : en portant un
jugement détaillé sur cet ouvrage, nous avons pour but
de combattre ces préjugés ; l'enseignement de la géogra-
phie dans les collèges a besoin d'une réforme, et cette
description de la terre sainte nous paraît éminemment
propre à en jeter les premiers germe?.
X 8
114 DESCRIPTION DK LA TERRE SAINTE.
La surface de la terre présente à l'observateur une
réunion de phénomènes qui sont le véritable objet de la
géographie ; les inégalités de celte surface, loin d'offrir
un spectacle de désordre et de confusion , se divisent
facilement en masses principales , et constituent ce qu'on
peut appeler le haut et le bas pays ; ce phénomène est
véritablement fondamental et fécond en conséquences
importantes ; il détermine le cours des eaux , leur direc-
tion vers les grands bassins appelés mers ; il caractérise
la physionomie de chaque contrée d'une manière si di-
stincte et frappante, qu'elle se grave dans l'imagination ;
enfin tout le reste de la géographie s'y subordonne, s'y
rattache, et non-seulement les productions naturelles
d'un pays , mais la direction de son industrie , le carac-
tère de ses habitans, la distribution et l'importance de
ses villes, ses divisions et subdivisions politiques dépen-
dent de ces premiers élémens. Commencer l'étude de la
science par ces détails de géographie civile et politique,
c'est donc renverser l'ordre naturel des choses, c'est, au
grand préjudice de l'élève, charger sa mémoire de faits
qu'il ne comprend pas , et auxquels il n'attache aucun
intérêt, parce qu'ils ne lui sont pas présentés à leur véri-
table place; c'est faire de la géographie une science de
mots et de notions isolées, et non une science descrip-
tive, oii tout se coordonne d'une manière claire et lu-
mineuse.
Pour réformer cette science, pour lui rendre son
véritable caractère et la rappeler à sa destination, il
n'a fallu que la rapprocher de la nature. Quelles sont
les premières leçons de géographie qu'elle nous donne?
Comment l'instinct du bon sens nous guiderait-il, si,
éloignés de notre vallée natale, nous désirions en donner
quelque idée à des étrangers? Commencerions-nous par
DESCRIPTION OE LA TERRE SAINTE. 115
indiquer les divisions arbitraires établies par la pro-
priété, les villes et les villages, les monumens et autres
créations de l'bomrae avant d'avoir dépeint la configura-
tion du pays, décrit les montagnes qui l'entourent, les
chaînes de collines qui le traversent en différens sens ,
ies bassins principaux oij se rassemblent les eaux, les
erabrancheraens que forment les affluens de ces bassins ?
Ce panorama une fois construit, aurions-nous de la peine
à y rapporter les détails de la civilisation, les divisions
introduites par la propriété? ces divisions ne seraient-
elles pas souvent déterminées par la nature, par la con-
figuration du sol, et lorsqu'elles ne le seraient pas, cette
(différence même ne servirait-elle pas à les caractériser?
Dès qu'on s'éloigne de ce principe, la géographie
devient un enseignement éminemment nécessaire sans
doute , mais d'une insipidité et d'une sécheresse rebu-
tante, et c'est sous cette forme que nous l'avons étudiée
dans les abrégés de géographie les plus estimés.
C est ce principe de la géographie nouvelle, qui domine
dans les meilleurs traités de celte science publiés en Alle-
magne depuis quelques années ; nous ne saurions mieux
faire pour en donner une juste idée à nos lecteurs, que de
leur tracer le plan de la première partie de cette description
de la terre sainte. L'auteur porte d'abord nos regards sur
la Syrie, dont la Palestine fait partie : ce Sur la côte orientale
de la Méditerranée s'élèvent, soit immédiatement au-dessus
du rivage , soit au delà d'une plaine basse plus ou moins
étroite , des montagnes qui forment une muraille non-
jnterrompue de 150 lieues de longueur, depuis le Taurus
vers le nord jusqu'au désert de l'Arabie vers le sud. De
l'Ëuphrate s'étendent au loin, vers l'ouest, les plaines mo-
notones et arides d'un désert de sable. £nlré k côte et
le désert, sur une largeur moyenne de trente lieues , est
116 DKSCRIPTION DF h\ TERRE SAINTS.
un haut pays de forme longue et étroite, d'un aspeet
très-varié et d'une grande fertilité.
aLe haut pays syrien se divise dans sa longueur en
trois parties, dont l'élévation absolue diffère beaucoup.
Dans sa région moyenne, à égale distance de ses deux
extrémités , sont les hautes montagnes du Liban. Au sud
et au nord de cette chaîne sont deux régions inférieures,
qui ont plusieurs caractères des plateaux ; la Palestine
et la Syrie proprement dite.
« Le Liban est une chaîne double , il se compose de
deux rangs parallèles de montagnes, séparées par la haute
et profonde vallée de Bekaa.
« Le haut pays méridional et le haut pays septentrional
sont aussi divisés dans toute leur longueur par une vallée
profonde , mais peu élevée au-dessus de la mer , qui
sépare la région occidentale et maritime de la région
orientale et intérieure.
« La vallée de la Palestine est arrosée par le Jourdain ^
celle de la Syrie l'est en sens inverse par VOronte. Les
deux régions orientales se confondent avec le désert
syrien , dont la surface se maintient longtemps à une
hauteur considérable avant que de s'abaisser vers l'Eu-
phrate.
« La vallée de l'Oronte , celle de Bekaa et celle du
Jourdain avec la vallée sans eau El-Araba, forment
comme une fente dans le haut pays, qui s'étend du
Taurus jusqu'au golfe d'Akaba et à la mer Rouge.
«Le Liban, la Palestine et la Syrie comprennent chacun
quatre régions distinctes : la côte, le haut pays occiden-
tal , la vallée intérieure et le haut pays oriental.
« Les montagnes de la Syrie sont plus hautes que
celles de la Palestine. La vallée de l'Oronte débouche
dans la Méditerranée, celle du Jourdain ne communique
avec aucune mer. »
DESCRIPTION DK LA TERRU CMNTB. 1 1 7
Ce premier chapitre présente en général, et comme de
loin, la confi{]^uration de la terre sainte ; le cinquième nous
rapproche du tableau : « la plaine des côtes , la plaine
maritime, la plaine basse est en majeure partie inégale,
en gradins ou par collines. Elle va en s'élargissant vers
le sud, et elle se confond en Arabie avec le désert de
Tsitiy large plate- forme rocheuse, qui s'étend par une
longue pente ascendante jusqu'au désert plus élevé de
Paran.
« Vient ensuite le haut pays occidental qui est couvert
de collines et de montagnes; il a 70 lieues de longueur,
et & à 14 de largeur ; la partie la plus large est celle où
est situé le mont Carmel.
« A l'est de ce plateau est la profonde vallée du Jour-
dain qui s'élargit toujours plus vers le sud, et traverse
tout le pays, et dans laquelle coule le fleuve principal de
la terre sainte. Le Jourdain traverse, non loin de ses
sources , le lac Mérom , puis celui de Génézareth , et se
jette, après un cours de 45 lieues, dans le plus grand lac
de cette vallée , dans la mer Morte.
« De l'autre côté du Jourdain s'élève à plus de 2000
pieds le plateau oriental, plus haut et plus large que
l'occidental, et au delà duquel est le désert de Syrie ou
d'Arabie. Vers le nord , les contrées du désert à l'est
des montagnes de l'Hauran sont plus hautes que les
plaines qui sont à l'ouest de ces mêmes montagnes. Plus
au sud^ le désert parait avoir la même élévation que la
surface du plateau.
« Les quatre régions se réunissent vers le nord au Li-
ban , dont les deux chaînes parallèles s'étendent le long
des côtes sur une longueur de 30 lieues , et qui s'élève
à une hauteur absolue d'au moins 9000 pieds. »
Appliquée à toutes les divisions de chaque masse pria-
tl8 DESCRIPTION DE LA TERRE SAINTE.
eipale, celle anatbihie de la surface terrestre, celle des-
cription exacte du haut et bas pays y retrouve des divisions
non moins caractérisées que les divisions principales ; tout
y prend une figure, un corps, les détails topographiques
qui se retrouvent dans toute géographie distribués sur ce
vaste panorama, acquièrent une nouvelle importance,
un sens plus clair et plus frappant. La hauteur inégale
des plateaux, leur abaissement par terrasses ou par gra-
dins, les chaînes de montagnes qui les bordent ou les
traversent, les vallées qui les coupent, les intersections
du haut et du bas pays , les angles saillans ou rentrans
qu'elles forment à l'image des promontoires et des golfes
de la côte maritime , tous ces accidens variés à l'infini ,
et frappans par leur grandeur, parlent à l'imagination et
se gravent dans la mémoire.
Quiconque se donnera la peine de comparer conscien-
cieusement cette manière de classer et de distribuer les
détails topographiques avec celle qu'emploie la géogra-
phie ordinaire^ se convaincra que ce n'est pas la première
qui présente le plus de sécheresse, qu'elle offre au con-
traire, par elle-même , et sans le secours d'aucun orne-
ment, plus de prise à l'attention, et plus d'intérêt à la
curiosité. Mais ce n'est pas là le seul attrait de la science
ramenée à son véritable principe ; après avoir jeté sur le
pays un coup d'œil général , et démêlé ses masses prin-
cipales , puis étudié à part chacune de ces masses, elle
descend à des détails plus étendus encore : pour rester
iîdèle à son caractère de science descriptive , elle devient
pittoresque, abat son vol sur les cimes des monts ou
dans le fond des vallées , et signale en passant les gran-
des scènes de la nature. Nulle part de tels tableaux ne
sont mieux placés et ne réunissent mieux l'agrément à
l'ulililé ; et l'on a grand tort de ne point en admettre
DESCRIPTION UE Lk TliRRli SAINTE. 119
quelques-uns dans les ouvrages élémentaires ; celui-ci en
contient un grand nombre que nous regrettons de ne
pouvoir tous citer; on remarquera, entre autres, celui du
Liban, celui des déserts de l'Arabie Pétrée, celui de la
mer Morte. « La chaîne qui borne cette mer à l'orient, vue
de loin , semble être une prodigieuse muraille ; on n'y
distingue aucun sommet, et l'on dirait seulement que la
main du peintre qui a tracé sur le ciel celte longue ligne
horizontale a tremblé en quelques endroits. » Ces traits
sont empruntés à l'itinéraire de Chateaubriand , et son
nom aurait mérité d'être cité; l'auteur des Martyrs a été
le premier à réveiller quelque intérêt pour celte terre
des inspirations et des miracles ; les Michaud , les Pou-
joulat et les Lamartine , qui l'ont visitée et décrite avec
tant d'éclat, n'ont fait pour ainsi dire que marcher sur
les traces de cet illustre pèlerin. »
Mais l'élément pittoresque n'est pas le seul dont l'al-
liance corrige l'aridité de la géographie pure ; elle s'allie
plus naturellement encore avec l'histoire par les rapports
frappans et pleins d'intérêt qui existent entre les destinées
de chaque peuple, et la situation, la configuration du
sol qu'il habite. Et cette vérité , féconde en résultats
d'une haute importance, cette vérité qui ne permet
plus à une pédagogie éclairée de séparer l'élude de
ces deux sciences , à quel pays s'applique-t-elle d'une
manière plus sensible qu'à la Palestine, patrimoine exclu-
sivement préparé pour le peuple élu, terre aussi singu-
lière par sa configuration que par la destinée de ses
faabitans, et adaptée d'une manière étonnante au rôle
unique qu'elle a rempli dans le monde? Ces rapports, qui
resserrent des nœuds intimes entre la connaissance des
événemens et celle des lieux, n'ont point été négligés
par l'auteur de la description de la terre sainte : « Tout
120 DESCRIPTION DE LA TERRE SAINTE.
dans le berceau du monothéisme concourait à séparer du
monde idolâtre le peuple dépositaire de cette précieuse
vérité ; le littoral de la Palestine n'invitait point ses
possesseurs à devenir une nation commerçante comme
celle qui, plus au nord, au pied du Liban, établit les
ports de Tyr et de Sidon : les côtes de la terre promise
sont de celles qu'on pourrait appeler côtes entières,
et qui sont continues , peu découpées , sans profondes
déchirures. |Dans les contrées qui possèdent beaucoup de
caps, de^baies et de golfes, et au-devant desquelles sont
situées des îles, le caractère du peuple reçoit ordinaire-
ment une forte impression du voisinage de la mer ; les
habitans se portent de l'intérieur du pays sur le rivage,
et quittent la terre pour vivre sur l'eau ; Tesprit est attiré
vers les choses du dehors, la vie devient plus extérieure,
plus active, plus inquiète, moins sérieuse et réfléchie;
mais c'est aussi dans ces contrées que se trouvent les
meilleurs ports et que fleurissent la navigation et le com-
merce. Or les Israélites devaient avoir une existence re-
tirée ; ils devaient se développer et se former au sein de
leur patrie et loin du bruit du monde , sous la direction
d'un Dieu qui se révélait à eux sur leurs montagnes et
dans leurs vallées. Aussi, quoiqu'ils fussent par un des
côtés de leur territoire en contact immédiat avec la mer,
leurs rives maritimes, surtout celles du Carmel à l'Egypte,
sont trop défavorables à la navigation pour qu'ils eussent
jamais pu devenir un peuple essentiellement commer-
çant. »
Les chapitres sur la situation de la terre sainte, sur
les routes longitudinales et transversales de la Judée, sont
pleins d'observations du même genre et d'un intérêt non
moins piquant.
Les quinze derniers chapitres renferment l'ethnographie
UESCniPTlOM DE LA TbRRE S\INTB. 121
et la géographie historique. Cette partie se compose d'une
notice sur les principaux peuples qui occupaient le pays de
Canaan avant l'ëtablisseraent des Hébreux^ et de l'indica-
tion, dans un ordre chronologique , des principaux événe-
mens de l'histoire sainte rapprochés des lieux qui en ont été
le théâtre. Cette méthode a ses inconvéniens et ses avan-
tages : on peut lui reprocher de s'éloigner de la marche
naturelle à la science , et de séparer des détails qui ap-
partiennent aux mêmes divisions ou subdivisions du pays.
Mais après une première partie éminemment fidèle à l'es-
prit d'une science descriptive, cet inconvénient n'a pas
une grande importance, et une telle marche convient
d'ailleurs très -bien au but que se proposait l'auteur de
cet ouvrage en le destinant aux familles et aux écoles
chrétiennes : celte seconde partie est une sorte de com-
mentaire géographique qui peut être d'un grand usage
pour les lecteurs de la Bible. Le seizième chapitre indi-
que les lieux où les patriarches ont demeuré; les titres
des suivans sont les Israélites dans le désert , les douze
tribus f les lieux de victoires et de grandes délivran-
ces t les lieux de défaites et d'humiliations , les lieux
principaux en Israël, patrie et demeure de personnage^
remarquables , lieux mentionnés dans l'histoire de
David. Seconde division : lieux mentionnés dans les
Jetés des Apôtres y Jérusalem, Le ton qui règne dans
cette partie est remarquablement religieux : les événe-
mens de la Bible y sont présentés avec une simplicité
de foi qui ne s'éloigne en rien de la lettre , et qui parait
repousser les résultats de l'exégèse moderne : nous n'ex-
primons sur ce point ni blâme, ni louange; les lois
auxquelles se soumettent les rédacteurs de la Bibliothèque
Universelle nous dispensent de prononcer notre propre
opinion sur cette tendance, que quelques lecteurs trouve-
tââ DESCRIPTION DE LA TERRK SAINTE.
ront probablement poussée un peu loin. D'ailleurs, l'utilité
et l'agrément du livre n'ont rien à y perdre ; il semble
qu'on lit le journal de voyage d'un pèlerin plein de foi,
dont chaque étape est marquée par quelque grand sou-
venir , et pour qui la nature des lieux est souvent en
harmonie avec les impressions produites par ces souve-
nirs. La description de Jérusalem donne une idée très-
nette de cette ville célèbre et de sa position si remar-
quable. Comme elle est un peu longue , nous citerons
plutôt ici celle de Nazareth, où Jésus passa ses trente pre-
mières années , et celle de Capernaum, où il établit ensuite
son séjour : « La ville de Nazareth est située à huit lieues
de Tibériade, à sept d'Acre et à deux du Thabor , dans
une petite vallée au milieu des montagnes qui soutiennent
la plaine de Zabulon et s'abaissent vers celle de Jesréel.
La vallée, dont la forme circulaire rappelle celle des
cratères , est fermée de tous côtés par des montagnes
de craie, hautes, blanches , escarpées et arides ; le fond
est une plaine inégale d'un quart de lieue de largeur ,
bien cultivée , riante et très-fertile , à laquelle aboutis-
sent de petites vallées profondes, solitaires et d'une abon-
dante végétation. Une gorge étroite et profonde, d'une
lieue de longueur, conduit de la vallée dans la plaine
de Jesréel , et des hauteurs on a une fort belle vue sur
cette plaine, le Thabor, le Gilboa , et sur les montagnes
<jui apparaissent au-dessus de l'Hermon. La ville est située
sur le déclin de la montagne; les maisons en sont petites
et blanches. Elle est en dehors des grandes routes du
commerce et des armées, qui , cependant , passent au nord
€t au sud , à une distance peu considérable ; aussi peut-
être à-t-elle servi d'asile à maints proscrits ( ce qui expli-
querait sa réputation équivoque, Jeanl, 46); et dans
les temps modernes les chrétiens paraissent y vivre plus
DESCRIPTION DE LA TtRRE SAINTE. 123
en sûreté que dans aucune autre partie de la Syrie , etc. »
« Le Seigneur quitta sa ville natale et descendit avec
sa mère à Capernaiim , où il fixa sa demeure ; de ce mo-
ment , tous les lieux situes près du lac Génézareth acquiè-
rent un grand intérêt.
« Capernaiim ou le beau village , est situé à l'extré-
mité nord-ouest du lac, et à une lieue de l'embouchure du
Jourdain. La plaine basse qui s'étend vers le sud , sur une
longueur de deux lieues et une largeur d'une lieue , est
d'une ravissante beauté; elle est la partie la plus fertile de
tout ce magnifique bassin^ et portait le nom de Geiinésarf
àe jardins de la richesse ; aujourd'hui encore sa fécondité
est passée en proverbe parmi tous les habitans du pays.
voisin. Joseph parle d'une source nommée Capernaum,
célèbre par son extraordinaire abondance , et la plaine esl
arrosée par plusieurs ruisseaux. Capernaum , riche des
produits du sol , l'était en outre par la pêche et par le
commerce; elle était sur la grande route qui unit Damas
et la Phénicie, et dans un défilé entre le lac et les mon-
tagnes ; aussi les Romains en avaient-ils fait une ville
de douanes, et ils y avaient garnison (^Malt. IX, 9-11 j
lue Y, 27-30.) Jésus-Christ échangea donc la ville isolée
de Nazareth et ses montagnes arides , contre la plus
belle contrée de la terre sainte et une ville de commerce
et de paissage; Capernaum devint sa ville, son principal
séjour, et il demeura chez la belle-mère de Pierre
{Mtztt. IV, 13 ; IX, 1 ; VIII, 14). » Il reste de cette flo-
rissante cité , plusieurs ruines nommées Tel Hum. . 'Ji'J^
La ti-aduction de ce petit ouvrage est un service rendu
a l'enseignement de la géographie non moins qu'à la
lecture de la Bible. Nous ne prétendons pas dire par
là qu'elle n'eût pu être plus utile encore ; sa destination
124 DbSCRlHTIOIS DE L\ TERRE SAINTE.
rendait peut-être nécessaire une introduction où l'auteur
aurait fait connaître au lecteur sa m thode^ quelques
notes au moins y destinées à expliquer une marche et
une terminologie avec lesquelles les établissemens d'é-
ducation ne sont pas encore bien familiarisés. Tout bien
considéré , cette première édition , car nous espérons
que ce ne sera pas la dernière ^ est plus faite pour
le collège que pour l'école primaire. Nous regrettons
principalement, sous ce point de vue, qu'elle ne soit
pas accompagnée d'une bonne carte géographique , telle
que celle qui est jointe à la Palestine de Rbhr. M. de
Rougemont, dans sa préface, observe qu'il n'en connaît
aucune publiée en France, dont il puisse conseiller l'achat
à ses lecteurs, et il les renvoie avec confiance à celles de
Grimm et de Berghaus, et particulièrement à celle qui
accompagne le texte de l'ouvrage qu'il traduit; il aurait
offert à ses lecteurs un secours plus réel en ornant sa
traduction d'une bonne lithographie de la terre sainte
rédigée d'après les cartes qu'il indique. Ce besoin est
tellement senti que M. Guinand , géographe distingué
et compatriote de M. de Rougemont, se dispose à en
publier une pour les écoles.
Voilà un bien long article pour un petit livre ; mais ,
de nos jours, où tant d'écrivains sans vocation se mettent
à l'œuvre pour l'instruction du peuple et du jeune âge ,
il en est si peu qui se montrent à la hauteur de leur tâ-
che^ le charlatanisme des compilateurs multiplie les
déceptions avec tant d'effronterie, que c'est pour le
critique un devoir et une satisfaction que de recommander
un livre fait en conscience, un livre qui, tout en accom-
plissant sa mission biblique et religieuse, peut servir à
préparer le triomphe de la géographie lumineuse et vi-
vante sur l'aveugle et languissante routine.
C z.
RECHERCHES
SUR LA
PROBABILITÉ DES JUGEMENS
EN MATIÈRE CRIMINELLE ET EN MATIÈRE CIVILE.
|Jûr &.-B. |)ûî69on,
llcmhre de l'Inditut. — Inirod. Broch. in-^o. 19 pages.
C'est une idée nouvelle et non encore complètement
approfondie, que celle d'appliquer l'analyse mathématique
aux faits sociaux, et même à ceux de l'ordre moral. Il a
fallu bien du temps pour se convaincre que l'on pouvait
soumettre aux lois d'un calcul, sinon rigoureux, du
moins approximatif, le retour périodique de ces événe-
mens, de ces actes , expression intime et spontanée de la
volonté indépendante , du libre arbitre de l'homme. Ce
n'est que quand on a pris l'habitude , par suite des idées
de régularité administrative, ou pour satisfaire à certaines
exigences gouvernementales, de récapituler annuellement
les faits légaux dans lesquels l'autorité publique avait été
appelée à jouer un rôle ou à exercer un contrôle quel-
conque , ce n'est que quand on a vu , par une série
d'observations multipliées, les mêmes faits se reproduire
avec une constance qui semblait révéler l'effet continu de
certaines causes toujours agissantes et toujours égales ,
que l'on a compris que ces phénomènes, qui, pour chaque
individu , étaient le résultat particulier de sa volonté
propre, étaient, pour l'espèce humaine en général, l'effet
de certaines lois primordiales, le développement, la mise
en action de certains principes sociaux.
126 RKCHERCHES SUR L\
Ainsi , après le calcul des probabilités^ fondé au dix-
seplième siècle par Pascal et Fermât, sur la base aléatoire
et purement mathématique des jeux de hasard, vinrent
les premières théories sur la population , sur les vies
moyenne et probable, sur la fécondité des mariages, sur
l'inégale procréation des sexes , et leur inégale et inverse
mortalité.
Vers la fin du siècle dernier, Condorcet essaya d'appli-
quer l'analyse mathématique à la probabilité des déci-
sions rendues à la pluralité des voix^ et un peu plus tard
Laplace donna de nouveaux développemens à cet impor-
tant sujet. Mais l'illustre auteur du Traité des probabilités
manquait des données nécessaires pour arriver à une
solution complètement satisfaisante du problème qu'il
voulait résoudre : il ne connaissait pas l'ensemble des faits
judiciaires , tel qu'il résultait des délibérations des jurys,
de la pratique des tribunaux , en un mot de la marche
de l'administration de la justice.
Quelques années plus tard , les comptes rendus de la
justice ci'iminelle publiés dans divers pays , mais nulle
part avec autant de détails , et avec un esprit d'analyse
philosophique aussi remarquable qu'en France, vinrent
fournir au calcul mathématique des bases plus complètes
et plus sûres. Aussi M. Poisson a-t-il profité de ces pré-
cieux matériaux , inconnus à ses devanciers : il s'est
servi, dans l'ouvrage que nous annonçons , des comptes
rendus français pour les neuf années 1825 à 1833. Il
réfute avec raison Laplace, qui supposait : 1° que les jurés
étaient égaux en lumières, quelle que fût la classe de per-
sonnes dans laquelle ils auraient été choisis, assertion
qui est démentie par les faits; 2° qu'avant la décision du
jury, il n'y avait aucune présomption que l'accusé fût
coupable, ce qui n'est pas admissible, puisque l'auteur
PROBABILITK DES JUGEMENS, ETC. 127
présumé d'un crime n'est traduit en jugement que sur
des indices, des présomptions, qu'après avoir été l'objet
d'un arrêt de mise en accusation.
M. Poisson établit ensuite nettement la différence
essentielle qui existe entre le juge civil et le juré : le juge
civil condamne celle des parties qui a en sa faveur la
plus faible probabilité ; le juré ne doit prononcer un vote
de condamnation que quand, à ses yeux, la probabilité
que l'accusé est coupable atteint une certaine limite , et
surpasse de beaucoup la probabilité de son innocence. 11
prouve enfin que, la justice criminelle ne pouvant arriver
à la preuve mathématique de la culpabilité d'un accusé ,
les décisions des jurés se rapportent plutôt à l'opportu-
nité des condamnations ou des acquittemens , qu'à leur
certitude absolue : il serait plus exact et plus sûr de dire
un homme condamnable , plutôt qu'un homme coupable.
Une donnée fournie par les comptes rendus français
a été particulièrement utile à M. Poisson, c'est la pro-
portion des déclarations de culpabilité à la simple majorité
de sept voix sur douze jurés , les juges de la cour d'as-
sises étant, dans ce cas, aux termes de l'art. 351 du
Code d'instruction criminelle et de la loi du 24 mai 1821,
appelés à délibérer sur le fait.
Pendant les six ans 1826 à 1830, il y a eu en France
uniformément, sur cent accusés, 39 acquittés, 7 con-
damnés à la simple majorité de sept voix, et 54 condam-
nés à une majorité de plus de sept voix. La loi du 4
mars 1831 exigea, pour la condamnation, une majorité
de pliis de sept voix, c'est-à-dire de huit au moins,
et, la marche du jury restant d'ailleurs la même, il y eut
en 1831, comme on pouvait s'y attendre, 46 acquitte-
mens sur Cent accusés, ce qui représente les 39 acquittés
des années précédentes, plus les 7 accusés réunissant
138 RECHERCHES SUR l.\
contre eux la simple majorité des suffrages, acquittés
sous la nouvelle loi. La loi du 28 avril 1832, en conser-
vant la même majorité de plus de sept voix , autorise les
jurés à déclarer qu'il existe des circonstances atténuantesy
ce qui entraîne une diminution de pénalité; l'effet de cette
mesure a été de rendre les jurys plus faciles à prononcer
des verdicts affirmatifs, une fois que la peine encourue était
moins grave : dès lors il n'y a plus eu que 40 ou 4 1 acquittés
au lieu de 46 sur 100 accusés, et il y a eu corrélativement
59 ou 60 condamnations au lieu de 54 pour cent.
Une dernière loi , celle du 9 septembre 1835, a établi
le vole du jury au scrutin secret , et réduit la majorité
nécessaire pour condamner, au chiffre primitif de sept
voix sur douze. II sera curieux de voir quels auront été
les résultats de celte loi, et de la double influence qu'elle
a été deslinée à exercer sur le chiffre des condamnations.
Cette versaiililé brusque et fâcheuse dans les bases fonda-
mentales et dans les lois organiques du jury , ain-a au
moins eu pour résultat de faire toucher au doigt, par
le moyen de la statistique judiciaire^ la large influence
qu'exercent, sur Tadministration de la justice criminelle,
la fixation du chiffre de la majorité des jurys , et la gra-
duation de l'échelle de la pénalité.
Enfin, en calculant les chances probables d'erreur dans
les prononcés des jurys, M. Poisson conclut qu'il y a
chaque année, en France, au plus 18 condamnés non
coupables , et au moins 360 individus acquittés quoique
coupables. On sent, au reste, qu'une proposition de ce
genre n'est pas de nature à être vérifiée par l'expérience.
Tels sont les résultats que l'auteur a déduits des comptes
rendus de la justice criminelle en France. Pendant la
série des années observées , les mêmes faits généraux se
sont reproduits avec constance , et n'ont subi d'autre
PROBABILITH DES JDGEME5S , ETC. 129
influence que celle produite par les changemens législatifs
que nous avons indiqués : encore cette influence ne s'est-
elle exercée que dans certaines limites que l'on pouvait
prévoir et calculer d'avance.
Mais si les conclusions mathématiques déduites des faits
sociaux et moraux pouvaient avoir toute la certitude de
celles basées sur les observations physiologiques et organi-
ques, il semble que les mêmes lois devraient se reproduire
dans d'autres pays ; que ce qui a été observé, que ce qui est
vrai pour un peuple, dans une contrée, devrait s'observer,
devrait ôlre vrai pour un autre peuple , dans une autre
contrée. Les choses ne se passent cependant point ainsi ;
loin de là, tout concourt à démontrer que l'action de la
justice répressive subit l'influence multiple et combinée,
non-seulement de l'état social et politique d'un pays, de
son degré de civilisation, de ses institutions fondamentales,
des mœurs de ses habilans, mais encore des circonstances
les plus simples en apparence, de celles-là même qui ne
semblent pas, au premier coup d'œil, devoir modifier ce
qu'on pourrait appeler la surface morale de la société.
Prenons pour exemple la Belgique, pays qui n'est
séparé de la France par aucune barrière naturelle , qui a
la naéme religion , parle la même langue , possède une
organisation publique tout à fait analogue, et, ce qui
importe le plus pour notre sujet, conserve la même lé-
gislation. Jusqu'en 1831 la justice criminelle y était
exercée par des juges permanens, statuant sur le fait et
sur le droit à la majorité de trois voix sur cinq : il y
avait alors 17 acquittés sur 100 accusés. En 1831 , la
législation criminelle restant d'ailleurs la même, on y a
établi le jury, déclarant la culpabilité à la majorité de
sept voix sur douze, et le chiffre des acquiitemens a été
dès lors d'environ 40 pour cent.
X 9
130 RKCHERCHES SLR l\
Que l'analyse malhématique nous rende raison, si elle
le peut , d'une aussi énorme différence ! Dira-t-on que
l'habitude de voir devant eux des coupables , l'esprit in-
quisitorial , l'endurcissement des juges, leur faisait con-
damner 23 innocens sur 100 accusés ; ou bien que
l'impéritie, la faiblesse morale des citoyens appelés aux
honorables fonctions de juré, leurs fausses notions d'om-
nipotence , leur ont fait rejeter dans le sein de la société
offensée 23 coupables sur 100 accusés?
Prenons im autre exemple. Nous avons vu que le jury
français prononçait en moyenne 54 à 60 condamnations
sur 100 accusés, suivant la majorité requise. En Angle-
terre, où le jury ne condamne qu'à l'unanimité des
douze jurés , il semble que le nombre des condamnations
doit être bien plus faible qu'en France, celui des acquit-
temens bien plus fort. C'est cependant le contraire qui a
lieu d'une manière très-marquée. Dans les vingt-un ans,
1812 à 1832, il y a eu en totalité 286,166 accusés,
dont 194,712 condamnés, soit 68 pour cent, et seule-
ment 32 pour cent acquittés : c'est 14 condamnations,
sur 100 accusés, de plus que le jury français, déclarant
la culpabilité à la majorité des deux tiers des suffrages.
Dira-t-on que le juré anglais forme sa conviction plus
légèrement, avec moins de scrupule que le juré français ?
Reconnaissons donc qu'il y a ici un arcane dont on peut
bien signaler, deviner, découvrir les causes morales, mais
que l'on ne peut analyser et apprécier en chiffres positifs.
Au nombre des causes qui influent sur les décisions
judiciaires , il en est de permanentes , il en est d'autres
accidentelles. Quand le pays est à l'étal normal, quand
l'ordre politique et social reste le même, quand la lé-
gislation pénale ne varie pas, de simples changemens
introduits dans la proportion de la majorité requise font
PROBABILITÉ DES JUGtUENS , ETC. 131
varier le chiffre respectif des condamnations et des ac-
quittemens dans des proportions que l'analyse mathéma-
tique peut calculer d'avance, avec la presque certitude
de voir ses prévisions confirmées par l'expérience. Ainsi
nous avons vu qu'en France il y avait, autrefois, 54 con-
damnations par le jury à une majorité de plus de sept
voix, 7 à la simple majorité, 39 acquiltemens. Quand il a
fallu dans tous les cas une majorité de plus de sept voix,
les 7 condamnations à la simple majorité étant devenues
desacquittemens, ily a eu 46 de ces derniers au lieu de 39.
Ainsi à Genève où, sous la loi judiciaire du 6 jan-
vier 1815, les accusés de crime étaient jugés par des
juges permanens , statuant sur le fait et sur le droit à la
majorité de quatre sur sept, il y a eu pendant les dix-huit
ans, 1815 à 1832, 416 condamnés contradictoirement ,
et 63 acquittés, soit 87 pour cent des premiers, et 13 des
seconds. Quand la loi du 5 décembre 1832 eut réduit
le nombre des juges à six, condamnant à la majorité de
quatre, et acquittant en cas de partage, il y a eu dans les
quatre années suivantes, 163 condamnés et 32 acquittés,
soit 84 pour cent de ceux-là, et 16 de ceux-ci, proportion
d^acquittement qui ne dépasse guère celle que le calcul
indique comme conséquence de ce changement dans la
proportion des votes.
Mais si, les institutions restant les mêmes, l'état général
du pays subit quelques modifications, si l'esprit public
change , si les exigences sociales deviennent plus impé-
rieuses, ou si, au contraire, la nécessité de la répression
diminue , ces circonstances exerceront sur la proportion
respective des condamnations et des acquittemens une
influence nécessaire et manifeste. Si, par exemple, nous
envisageons en Angleterre trois périodes septénaires pour
l'administration de la justice criminelle , nous trouvons
les résultats suivans :
132 RECHERCHES SUR L\ PROBABILITE DES JUGEMENS , ETC.
Nomlire Niiinlire îles Rapport Jii Condamnes
des accuses. condamnes. 2dn0mb.au ler. a mort. Exécutés.
1812-1818
64,538
41,054
0,636
5,802
636
1819-1825
93,718
63,418
0,677
7,770
579
1826-1832
127,910
90,240
0,705
9,729
414
On voit que le nombre des accusés s'est graduellement
et considérablement accru pendant chacune de ces trois
périodes ; que la proporlion des condamnés s'est corres-
pectivement accrue, fait que l'on peut conjecturer être le
résultat d'un instinct de conservation sociale, d'une recru-
descence de sévérité; que d'autre part la proportion des
condamnations à mort a graduellement diminué, et que le
nombre absolu des exécutions a même décru, signe certain
de la réaction de l'opinion publique contre la rigueur dra-
conienne des anciennes lois anglaises; il semble donc qu'il
y ait eu à la fois en Angleterre une tendance à renforcer
l'application générale du système pénal, et en même temps
à diminuer la sévérité de la répression dans certains cas
particuliers. Et ces résultats ont été obtenus à une époque
normale, dans un temps où le système législatif et pénal de
l'Angleterre n"a éprouvé d'autres changemens que ceux qui
r sultent incessamment des progrès de l'opinion publique,
du mouvement du siècle, des nécessités sociales, et des
leçons de l'expérience.
Je ne poursuivrai pas ici les réflexions multipliées aux-
quelles un sujet si vaste pourrait conduire : il me suffit
d'avoir attiré l'attention du savant auteur des Recherches
sur la probabilité des jugemens, et des juges compétens,
sur l'une des faces les moins approfondies et les plus
neuves de ce difficile problème, sur son côté moral et
intime , sur le rapport variable , mais nécessaire , qui
existe entre les convictions personnelles du juré ou du
juge, et les exigences générales de l'ordre social.
Ed. Mallet.
I
SUU LES RAPPORTS QUI EXISTENT
entre
LES SCIENCES PHYSIQUES,
|3ar iîtarie Ôomeroille.
Seconde édition. — Londres, 1835.
Il existe aujourd*hui , en France, un certain nombre
de femmes qui expriment de diverses manières leur mé-
contentement du rang- que les lois et la société ont assi-
gné à leur sexe. Les romans célèbres de M. ou M™^ Geor-
ges Sand , les pétitions à la chambre des députés de
jyjme Ajasson de Cassagne , contre les articles peu galans
du code civil, les vœux des Saint-Simoniennes pour la
découverte de la femme libre, sont des symptômes con-
nus de cette préoccupation féminine. Nous ne savons si
oes dames parviendront, par les divers moyens qu'elles
ont voulu choisir, à obtenir le redressement de cette in-
justice prétendue, aussi ancienne que le monde, et en
faveur de laquelle la prescription pourrait au moins être
invoquée, si l'on manquait d'autres argumens de droit.
Nous ignorons également si la belle portion du genre
humain dont elles croient défendre les droits méconnus ,
aurait beaucoup à gagner en obtenant l'égalité qu'elles
réclament, mais nous pensons que le livre que nous
annonçons et dont nous venons rendre compte, peut
apporter à leur doctrine un puissant appui , à quoi
l'auteur n'avait sûrement pas songé.
Représentées, en effet, dans les diverses branches de
1 34 SUR LES RAPPORTS QUI EXISTENT
la littérature par tant de noms justement célèbres, dans
la politique la plus relevée par les livres renommés de
M"*^ de Staël, dans la partie élémentaire de la science par
plusieurs ouvrages estimés, les femmes ne pouvaient citer
comme ayant pris rang dans les hautes régions de la
physique et de l'astronomie^ que le nom de la marquise
du Chatelet, dont le savoir si vanté n'a guère pour ga-
rant que les hyperboles, par trop poétiques, de ses nom-
breux admirateurs.
M™^ Somerville a comblé cette lacune et fermé le
cercle des célébrités féminines. Grâces à elle, depuis les
sublimes théories de la mécanique céleste, jusqu'à la
forme littéraire la moins ambitieuse, il n'y a pas une seule
branche des connaissances humaines, pas un seul emploi
de l'intelligence oi!i des noms de femme ne viennent dis-
puter la palme, et mettre en doute cette supériorité men-
tale que l'homme s'est attribuée, et qui n'a peut-être de
base réelle que le droit peu philosophique du plus fort.
Déjà connue du monde savant par des travaux et des
expériences sur divers points de physique et d'astrono-
mie, déjà entourée de l'estime d'un grand nombre d'hom-
mes célèbres qui avaient eu le bonheur de l'appro-
cher et de l'entendre, M""^ Somerville est venue mettre
sa renommée sous une protection plus sûre et plus dura-
ble, en signant de son nom le livre remarquable que nous
avons sous les yeux. Nous allons essayer d'en donner
une analyse succincte, que nous espérons pouvoir mettre
à la portée de tous nos lecteurs. Un livre écrit par une
femme ne devrait d'ailleurs, ce nous semble, inspirer à
personne, malgré son titre, un légitime effroi.
Les progrès des sciences modernes, surtout dans les
dernières années, ont été remarquables par une tendance
bien manifeste à simplifier les lois de la nature, et à dé-
ENTRE LES SCIENCES PHYSIQUES. 135
couvrir et mettre en saillie les analogies qui pouvaient
exister entre les causes assignées à des phénomènes en
apparence distincts. Dans quelques cas, par exemple pour
les influences électriques et magnétiques qui semblaient
au premier coup d'oeil n'avoir rien de commun, l'identité
de l'agent a été complètement prouvée ; dans d'autres ,
comme la lumière et la chaleur, assez de ressemblances
ont été pressées pour que l'on puisse s'attendre à voir
découvrir plus tard qu elles ne sont que des effets modi-
fiés d'une cause unique, celle même peut-être sous la
dépendance de laquelle les phénomènes de l'électricité
et du magnétisme ont été démontrés se ranger. Enfin,
dans toutes les branches des sciences physiques l'on peut
faire reconnaître une liaison intime qui empêche de faire
de grands progrès dans aucune d'elles, sans une con-
naissance approfondie des autres. C'est à démontrer cette
liaison qu'est surtout destiné l'ouvrage de M"^® Somerville.
Les sciences y sont traitées à peu près dans l'ordre de leur
mutuelle dépendance : astronomie, mécanique, calorique,
électricité, magnétisme, lumière et son. Des notes nom-
breuses et savantes renferment tout ce qui exigerait l'em-
ploi du calcul, ou qui supposerait chez le lecteur, pour
être compris, des travaux très-spéciaux sur l'objet auquel
elles s'appliquent. On comprend que c'est surtout dans
ces notes qu'il faudrait chercher des preuves du savoir
de l'auteur , s'il était possible de conserver des doutes à
cet égard; mais c'est précisément là que la nature de cet
article nous interdit d'aller puiser.
La science, considérée comme le moyen d'arriver à la
vérité, a toujours été l'occupation des âmes élevées. La
contemplation des œuvres de la création accoutume à
l'admiration de tout ce qui est grand et noble. C'est sur-
tout à elle que l'on peut appliquer cette belle définition
t^6 fUR LES RAPPORTS QUf EXISTENT
de rélutlc par Sir James Mackinlosh, que ci le M»"^^ S.
« qui inspire l'amour de la vérité, de la sagesse , de la
beauté, de la bonté surtout, la plus grande des beautés ,
l'amour de cette Intelligence suprême et éternelle qui
contient toute vérité et sagesse, toute bonté et beauté.
Par la délicieuse contemplation, par l'ardente poursuite
de ces sublimes connaissances, et sous leur seule influence,
Tesprit de l'homme se détourne des objets bas et péris-
sables qui l'environnent, et se prépare à ces hautes desti-
nées qui attendent tous ceux qui en seront dignes. »
On comprend que ce soit dans cette manière d'envisa-
ger la science qu'une femme puisse puiser le courage
de se livrer aux longues et pénibles études qu'elle exige,
pour trouver peut-être au bout de ses efforts soutenus^ au
lieu de la considération que l'ignorant lui-même ne peut
s'empêcher d'accorder à l'homme éminent par son savoir,
la froide raillerie d'une société peu disposée à reconnaître
à une femme le même privilège. L'attrait pour elle doit
être d'apprendre à mieux connaître les œuvres de son
Dieu, et en conséquence à l'aimer, à l'admirer davantage,
et cet effet inévitable de l'étude des sciences peut, ce nous
semble, servir de réponse à bien des objections.
« C'est dans les cieux que, sous ce dernier rapport,
se trouveront les objets les plus sublimes que les sciences
puissent présenter. La grandeur et la splendeur des
astres , l'incroyable rapidité de leurs mouvemens , les
immenses distances qui les séparent, tout concourt à
imprimer à l'esprit de l'homme le sentiment du pouvoir
qui les retient dans leurs orbites, et d'une durée à la-
quelle aucun terme ne peut être assigné. Il lui est impos-
sible en même temps de ne pas se sentir fier des facultés
que Dieu lui a accordées, et qui lui permettent non-seu-
lement d'apprécier la magnificence des œuvres du Créa-
ENTRH LES SCIENCES PHYSIQUES. 1 37
leur , mais encore de décrire avec précision les opéra-
lions des lois qu'il a établies, de se servir du globe qu'il
habite comme d'ime base pour mesurer la grandeur et la
distance du soleil et des planètes, de faire du diamètre de
la terre le premier degré d'une échelle par laquelle il
s'élève jusqu'au firmament. C'est aussi dans l'astronomie
que l'on trouve le plus d'exemples de l'intime liaison des
sciences physiques entre elles. Nous y voyons les opéra-
lions d'une force qui se mêle à tout ce qui existe sur la
terre et dans les cieux, qui anime chaque atome, règle
les mouveraens des êtres animés et des minéraux, et se
retrouve à un égal degré dans la chute d'ime gouttelette
de pluie et dans les cataractes du Niagara, dans le poids
de l'atmosphère et dans les phases de la lune. La gra-
vitation non-seulement unit les satellites à leur planète
et les planètes au soleil, mais elle enchaîne un soleil à
l'autre dans toute l'immense étendue de l'espace; elle est
la cause des dérangemens comme celle de l'ordre de la
nature : puisque chaque frémissement qu'elle excite dans
une planète est immédiatement transmis aux dernières
limites du système , en oscillations qui correspondent
dans leurs périodes avec la cause qui les produit, à peu
près comme les notes sympathiques en musique, ou les
vibrations des tons graves de l'orgue *. »
Aussi l'astronomie occupe-t-elle la première et la plus
grande place dans l'ouvrage de 1VI™*= Somerville, et elle
remarque avec raison que , quoique pour apprécier plei-
nement l'extrême beauté des résultats et des moyens par
lesquels on y arrive, il soit nécessaire de posséder des
connaissances très-profondes de mécanique et de calcul, il
* Les passages entre guillemets sont textuellement traduits de
l'ouvrage de M"* Somerville.
1 38 SUR LES RArPOKTS QUI EXISTENT
ne faut qu'un peu d'habitude de l'analyse pour se faire
une id(5e de l'ensemble du système. Elle pense, avec nous,
que plusieurs de ceux qui reculent devant les difficultés
qu'ils prévoient, ont rais plus de temps et de peine à maint
objet d'étude moins relevé^ qu'il n'en aurait fallu, non
pas sans doute pour devenir assez bons mathématiciens
pour faire des découvertes^ mais du moins pour savoir
ce qui serait nécessaire à l'intelligence de ce que d'autres
ont fait.
Les douze premières sections sont consacrées à un ex-
posé court mais concis et nerveux des phénomènes astro-
nomiques proprement dits , et les notes abondent pour don-
ner les preuves des assertions du texte. Les lois découvertes
par Newton et Kepler sur la gravitation et là marche des
astres de notre système solaire , y sont présentées avec
une netteté et une simplicité remarquables. Nous voulons
citer pour exemple ce qui concerne les sections coniques.
Ce mot est peut-être un de ceux qui pourraient effrayer à
première vue , et qui pourtant expriment des idées d'une
extrême simplicité. Un cône est un solide dont un pain
de sucre donne une idée exacte et familière. Si l'on coupe
ce solide dans divers sens on donne lieu à diverses
lignes, que l'on a nommées sectio?is co7iiques, du mot latin
qui signifie couper. Que sur un cône droit , c'est-à-dire
ayant, comme le pain de sucre, une base circulaire et un
axe perpendiculaire à la base , on passe le couteau paral-
lèlement à la base , la section sera im cercle ; qu'on le
coupe tout au travers, mais d'une manière oblique, la
section sera une ellipse ; ce sera ime parabole si la sec-
tion a lieu parallèlement à l'un des côtés du cône , etc.
Voilà des sections coniques , et plus d'une dame , bonne
ménagère , en aura fait en coupant son sucre , comme
M. Jourdain faisait de la prose ^ sans le savoii'.
ENTRE LES SCItiSCFS HIIYSIODES. 139
« Newlon prouva qu'un corps projeté dans l'espace, se
mouvra dans une section conique, s'il est attiré par une
force procédant d'un point fixe avec une intensité inverse
au carré de la distance ( c'est-à-dire dont l'attraction
diminue, non pas comme les nombres exprimant la di-
stance du corps, mais comme ces nombres multipliés par
eux-mêmes). Kepler a trouvé par l'observation que les
planètes décrivent des ellipses ou des courbes ovales au-
tour du soleil. Des observations récentes ont également
montré que les comètes se meuvent aussi dans des sec-
tions coniques. Il suit en conséquence que le soleil attire
les planètes et les comètes inversement comme les carrés
de leurs distances à son centre ; le soleil est donc le
centre d'une force qui s'étend indéfiniment dans l'espace,
et qui renferme tous les corps du système dans sa spbère
d'action.
»•; « D'après l'action réciproque de la matière, la stabi-
lité du système dépend de l'intensité du mouvement pri-
mitif des astres qui le composent, et du rapport de leurs
masses à celle du soleil. En effet, la nature des sections
coniques dans lesquelles se meuvent les corps célestes
dépend de la vélocité qui leur fut imprimée lorsqu'ils
furent lancés dans l'espace. Si cette vélocité avait été
telle que les planètes eussent tracé des orbites d'un équi-
libre instable, leurs attractions mutuelles auraient bien-
tôt changé ces orbites en paraboles ou même en hyper-
boles, et la terre elles planètes auraient peut-être, comme
les comètes , été lancées au loin dans l'espace , à d'im-
menses distances du soleil. Mais comme les orbites diffèrent
très-peu du cercle, le mouvement primitif des planètes
a dû être exactement suffisant pour assurer la stabilité
et la durée du système. De plus, la masse du soleil est
infiniment plus grande que celle d'aucune planète , el ,
I 40 SUR LKS RAPPORTS QUI EXISTliINT
comme les inégalités de leurs mouvemens , sont relative-
ment à leurs ellipses, dans le même rapport que le sont
leurs masses à celle du soleil , leurs attractions mutuelles
ne causent à l'excentricité des orbites que de très-légères
altérations. C'est donc surtout à la grandeur de la masse
solaire qu'est due la cause de la stabilité du système.
II n'y a peut-être pas dans le monde physique un plus
magnifique exemple de l'ajustement exact des moyens
au but proposé que celui que l'on retrouve dans l'arran-
gement de ces forces, qui sont à la fois la cause de
l'ordre et de la variété de la nature. »
L'auteur traite des perturbations périodiques et sé-
culaires des planètes, et démontre qu'elles sont si nette-
ment déduites des lois de la gravitation , que l'analyse
est devenue un moyen plus sûr que l'observation pour
découvrir les plus petites irrégularités des planètes.
C'est ainsi que le professeur Airy a récemment reconnu
une perturbation de quelques secondes entre les mouve-
mens moyens de Vénus et de la Terre , qui accomplit
sa révolution dans l'espace de 240 ans. C'est ainsi que
l'on a expliqué les variations qui semblaient menacer la sta-
bilité du système dans les planètes de Jupiter et Saturne,
et que l'on a démontré que les inégalités observées dès
longtemps se compensent de telle sorte, qu'après 918
ans , les deux planètes se retrouvant entre elles et avec
le soleil dans la même position , recommencent une nou-
velle carrière. Une autre preuve curieuse citée par M™^ S.
du pouvoir du calcul en ce genre , c'est ce qui concerne
les satellites de Jupiter qui , d'un diamètre apparent trop
petit pour pouvoir être mesurés , sont en quelque sorte
pesés avec une très-grande exactitude , d'après l'étendue
de leurs perturbations. .
Les sections suivantes sont consacrées aux théories sur
ENTRE LES SCIENCES PHVSIQIES. 1 A l
les mouvemens , la forme , les densités , elc. , des planè-
tes, et à montrer les liaisons immédiates de l'astronomie
avec d'autres sciences physiques ; la description de la terre
sert de transition , par des applications à la chronologie,
aux poids et mesures, aux phénomènes des marées, etc.
Après plusieurs chapitres consacrés à l'atmosphère,
au son , à la lumière , au calorique , l'auteur arrive à
l'électricité. Elle établit que les phénomènes électriques
peuvent être manifestés par cinq causes dififérentes : un
pouvoir mécanique, l'action chimique, la chaleur, l'in-
fluence magnétique et une action spéciale à certains ani-
maux. Après avoir décrit tous les phénomènes les plus
remarquables qui caractérisent ces eflfets divers de ce
qui lui semble la même cause, elle donne un résumé
des diverses coïncidences dans leur mode d'action qui
semblent prouver cette identité.
«Les points de comparaison sont tirés de l'attraction et
de la répulsion à des distances sensibles, de la décharge •
dre l'électricité dans l'air par des pointes , du pouvoir ca-
lorifique, de l'excitation magnétique, de la décomposi-
lion chimique, de l'action sur le corps humain , et enfin
de l'étincelle.
o L'attraction et la répulsion à des distances sensibles,
qui caractérisent si éminemment l'électricité ordinaire,
et à un moindre degré les courans voltaïques et ma-
gnétiques, n'ont pas été aperçues dans l'électricité ani-
male ou celle produite par la chaleur. Cela parait dû
seulement à l'infériorité de tension , car l'électricité or-
dinaire elle-même , diminuée beaucoup en intensité , ne
présente plus ces phénomènes.
« L'électricité ordinaire se décharge aisément dans l'air
par des pointes; mais M. Faraday a montré qu'aucun effet
sensible de ce genre n'a lieu pour une pile de 140 paires,
142 SUR LES HAPPOIUS QUI EXISTENT
ni dans l'air^ ni dans le vide ; une tension si grande étant
nécessaire pour un tel eifet , qu'on ne peut l'attendre des
autres variétés électriques beaucoup plus faibles sous ce
rapport.
« L'électricité ordinaire passe aisément dans l'air ra-
réfié et échauffé, et dans la flamme. M. Faraday a observé
des effets chimiques et une déviation du galvanomètre
par la transmission de l'électricité voltaïque dans l'air
échauffé, et il observe que c'est là la cause de la décharge
qui a lieu entre les deux pôles d'une forte pile, terminés
par des pointes de charbon , car alors l'air est fortement
échauffé. La faiblesse seule des autres espèces empêche
de trouver de semblables effets.
«. Le pouvoir échauffant de Télectricilé ordinaire et de
celle de la pile, sont connus dès longtemps. On doit à
M. Faraday la belle découverte du même pouvoir obtenu
de l'aimant. L'électricité animale et thermale n'ont pas
encore présenté d'indice de chaleur produite.
« Toutes les espèces d'électricité peuvent développer
des influences magnétiques; celles de la pile sont très-
prononcées , et c'est par ces influences seules que l'élec-
tricité thermale et celle dite magnétique ont été d'abord
découvertes. L'aiguille a été déviée par toutes de la même
manière , et des aimans artificiels ont été construits d'a-
près les mêmes lois. L'électricité ordinaire a été long-
temps supposée incapable de dévier l'aiguille , mais M. Fa-
raday a prouvé que pourvu que le temps d'action fût pro-
longé , l'aiguille était détournée par le courant électrique
ordinaire , qu'il passât dans l'air raréfié , la flamme ou
un fil métallique.
« Des décompositions chimiques nombreuses ont été
effectuées par l'action de la pile et de l'électricité ordi-
naire. Le docteur Davy a décomposé l'eau par l'électricité
ENTRE LES SCIENCES PHYSIQUES. 143
que produit la torpille. La dëcomposiiion de l'eau a (;(é
ell'ectuée au moyen de Taimant par M. Faraday, et le
docteur Ritchie l'a recomposée par le môme agent; enfin
les effets chimiques de décomposition ont été bien consta-
tés par M. Bottot , de Turin , pour les courans thermo-
électriques.
«Les effets de la pile et des machines sur le corps hu-
main^ les chocs, les éclairs, les sensations à la langue
sont bien connus. Tous ces effets sont produits à un de-
gré même très-pénible par l'électricité magnétique. La
torpille et la gymnote donnent des chocs violons, et les
muscles d'une grenouille ont été mis en contraction par
l'électricité thermale.
« Ces cinq espèces d'électricité semblent donc iden-
tiques, et la différence d'intensité suffit pour expliquer
les variations d'effets qui semblaient dépendre de qualités
distinctives.
« La lumière , la chaleur, l'électricité ou le magné-
tisme sont des agens qui n'occasionnent aucune différence
appréciable dans le poids des corps , quoique leur pré-
sence soit manifestée par des actions chimiques et méca-
niques remarquables. Ces agens ont tant de rapports entre
eux qu'il y a raison de croire qu'ils seront un jour tous
rapportés à un pouvoir d'un ordre plus relevé , en con-
formité avec l'économie générale du monde, où les effets
les plus variés et les plus compliqués sont produits par
un petit nombre de lois universelles. Ces principes pénè-
trent la matière en toute direction; leur vélocité est prodi-
gieuse, et leur intensité varie inversement comme le carré
des distances . Le développement de courans électriques par
l'aimant, la production de l'étincelle, de décompositions
chimiques, l'ignition de fils métalliques par le même agent,
montrent que le magnétisme ne peut plus être regardé
144 SUR LES RAPPORTS QUI EXISTENT
comme un principe séparé et indépendant. Que la lumière
soit la chaleur visible, c'est ce qui semble fort probable, et
quoique le dégagement de chaleur et de lumière par le pas-
sage du fluide électrique puisse provenir de la compression
de l'air , cependant le développement de l'électricité au
moyen de la chaleur, l'influence du calorique sur les corps
magnétiques , celle de la lumière sur les vibrations de la
boussole ; montrent une liaison occulte entre tous ces
agens , qui sera probablement révélée un jour. C'est là
un beau champ de recherches ouvert aux physiciens de
nos jours , et peut-être à ceux des siècles à venir. »
Après avoir ainsi , à l'occasion de la description de la
terre , comme l'une des planètes , parcouru le champ des
sciences physiques plus proprement terrestres, l'auteur
revient à son sujet favori, l'astronomie, et consacre ses
derniers chapitres aux comètes et aux étoiles fixes.
Les comètes, dont la nature et la marche commencent
à être bien comprises, sont une des gloires de l'astrono-
mie moderne. La comète de Halley, dont cet astronome
avait supposé le retour périodique, retour que Clairaut
avait prédit en se trompant de trente jours dans le calcul
des perturbations qu'elle éprouverait par l'influence de
Jupiter et de Saturne, cette comète est revenue presque
à jour fixe, en 1835, rendre hommage à la puissance de
l'analyse actuelle. Deux autres comètes encore , celle
d'Enke et celle de Biéla, ont été reconnues faire partie de
notre système, et revenir à leur périhélie, la première en
1207 jours, la seconde en six ans et trois quarts. La co-
mète d'Enke, dont les fréquens retours ont permis des
observations nombreuses , a présenté un phénomène
bien important. Ses élémens calculés avec la dernière
exactitude, en supposant qu'elle se meut dans le vide, et
en appréciant à la rigueur toutes les influences pertur-
ENTRE LES SCIENCES PHYSIQUES. 145
batriccs qu'elle peut éprouver, ne se sont jamais trouvés
parfaitement d'accord avec l'observation, et une accéléra-
tion de deux jours environ a été trouvée à chaque nouveau
retour. L'effet est exactement le môme que celui que
produirait l'existence d'un fluide élhéré répandu dans
l'espace, trop ténu pour avoir un effet sensible sur les
corps denses des planètes, mais opposant une résistance
appréciable aux comètes qui paraissent des masses vapo-
reuses ayant fort peu de densité. Il peut paraître bizarre,
au premier coup d'œil, que la résistance d'un fluide accé-
lère le mouvement de Tastre ; mais il suffit pour le com-
prendre de se rappeler que la comète est retenue dans son
orbite par l'action de deux forces qui se balancent l'une
l'autre, la force centrifuge ou tangentielle et l'attraction
du centre du soleil. Or l'effet du milieu résistant élant
de diminuer la force tangenlielle, l'équilibre est rompu, la
gravitation l'emporte, l'astre descend vers le soleil jus-
qu'à ce que les deux forces se balancent de nouveau, et
comme il décrit ainsi une plus petite orbite il se meut
avec une vitesse apparente plus considérable. Ces comètes
paraissent donc lentement s'approcher du soleil, et cha-
que révolution les amène plus près d'une destruction
inévitable. Quelques astronomes ont même pensé que
c'était le moyen employé par la nature pour réparer les
pertes solaires, et les malheureuses comètes ne seraient
qu'une provision de combustibles destinés à alimenter
périodiquement l'insatiable feu central. Il est possible
que l'éther produise le même effet sur les planètes, quoi-
que beaucoup plus lentement encore, et que ce soit un
moyen de destruction de notre système solaire. Une con-
solation trouvée par Sir John Herschel, c'est qu'il est
probable que la rotation des planètes autour du soleil,
dans la même direction depuis tant de siècles, a dû im-
X 10
146 SUR LES RAPPORTS QUI EXISTENT
primer à l'éther un mouvement correspondant, ce qui les
mettrait à l'abri de son influence retardatrice. Ce mou-
vement ne pourrait être utile et serait au contraire
opposé aux comètes, dont plus de la moitié se sont
présentées jusqu'ici avec un mouvement rétrograde,
c'est-à-dire de l'est à l'ouest.
Le nombre des comètes appartenant à notre système
doit être très-considérable. Pendant le dernier siècle,
140 de ces astres se sont montrés dans l'orbite de la
terre sans avoir reparu depuis. Si l'on suppose pour pé-
riode moyenne de chacune d'elles un millier d'années,
le nombre total de celles qui passent dans l'orbite ter-
restre serait de 1400. Or, Uranus étant à peu près dix-
neuf fois plus éloigné du soleil que la terre, le calcul des
probabilités donnerait plus de onze millions de comè-
tes, venant dans les limites connues de notre système.
M. Arago trouve un chiffre un peu moins considérable ,
et ne porte qu'à environ sept millions celui des comètes
qui fréquentent les orbites planétaires.
Mais ces nombres , tout immenses qu'ils paraissent ,
ne sont rien si on les compare à celui des étoiles fixes.
A la vue simple on en compte environ deux mille , mais
à l'aide des télescopes. Sir W. Herschell calcule que l'on
en peut compter au moins cent millions; et sans doute
qu'un grand nombre échappent encore à l'imperfection
de nos instrumens.
Ces étoiles fixes , comme on les appelait , et sur les-
quelles leur incroyable éloignement de nous ne semble
pas nous laisser la faculté de rien apprendre , sont deve-
nues l'objet des plus intéressantes recherches. L'apparition
et la disparition de quelques-unes d'entre elles ont donné
lieu de supposer des mouvemens réguliers dans ces ré-
gions immenses', oîi tout semblait d'abord fixe et im-
ENTRE LES SCIENCES PHYSIQUES. 147
mobile. Bien plus , les travaux des deux Herschell ont
démontré que celte même loi de gravitation qui lie les pla-
nètes au soleil dans notre système , peut unir aussi soleil
à soleil dans les abîmes de l'espace. C'est ce qui constitue
les étoiles doubles ou multiples , qui paraissent avoir un
mouvement rotatoire les unes autour des autres. On a déjà
déterminé , pour plusieurs d'elles, les élémens de leurs or-
bites, qui sont elliptiques, et soumises aux mêmes lois que
nos systèmes planétaires , et Ton a supputé les périodes
de leurs révolutions. Déjà plus de 3000 étoiles doubles
ont été comptées dans les catalogues, et 30 ou 40 d'entre
elles ont fourni des preuves évidentes d'un système de
rotation. Indépendamment de ces mouvemens, quelques
étoiles doubles semblent entraînées dans l'espace par un
mouvement commun , vers quelque point inconnu du fir-
mament. Plusieurs étoiles simples présentent un phéno-
mène analogue, et l'expression àe,Jixe$ ne peut plus leur
être attribuée que par comparaison. Ces mouvemens ,
encore peu étudiés , paraissent assez irréguliers , mais si
notre propre soleil , emmenant avec lui tout son cortège
planétaire et cométaire, est aussi entraîné dans l'espace
dans le même sens que les autres soleils , nous ne pou-
vons être frappés que des différences occasionnelles de
position , et comme des vaisseaux poussés ensemble par
le même courant, nous ne pourrions reconnaître la di-
rection du mouvement lui-même. Que de recherches en-
core à faire dans l'astronomie sidérale! et quelle immense
complication présente à l'imagination déjà eff'rayée, ce
vaste ensemble de systèmes de mondes ainsi lancés dans
les espaces du ciel, et y accomplissant des révolutions
avec des lois et une durée déterminées !
Enfin les derniers traits des apparences célestes sont les
nébuleuses, dont Sir .1. Herschell a déjà compté près de
148 SUR LES RAPPORTS QUI EXISTENT
2000, et qui ressemblent à des amas d'une matière lumi-
neuse, phosphorescente, très-dilatée, et que l*on suppose
se condenser graduellement par l'effet de la gravitation,
en étoiles et systèmes d'étoiles. Quelques-unes présentent,
en effet, comme un noyau solide et brillant entouré d'une
matière gazéiforme lumineuse. Les observations futures
apprendront si cette hypothèse est confirmée, et le grand
nombre de nébuleuses bien décrites et déterminées qu'a
fait connaître sir J. Herschell, donnera les moyens de
s'assurer si l'on voit à leur place et graduellement appa-
raître de nouvelles éloiles.
Indépendamment de tous ces corps lumineux par eux-
mêmes et conséquemment appréciables à nos sens , un
grand nombre d'autres non lumineux peuvent parcourir
l'espace sans que nous ayons aucun moyen de les aperce-
voir. C'est probablement à ces corps qu'il faut attribuer
les bolides, ou pierres tombantes, qui deviennent un phé-
nomène si fréquent et si connu.
Après quelques considérations fort remarquables sur
la gravitation. M'"'' Somerville termine son livre par les
réflexions suivantes :
« Dans cet ouvrage arrivé à sa conclusion, il a été
nécessaire de choisir dans le vaste ensemble des sciences,
quelques-uns des plus évidens d'entre ces anneaux qui
les unissent , et de passer sous silence beaucoup de faits
remarquables d'une alliance quelquefois plus éloignée.
Chacune des branches traitées seules aurait occupé un
volume, mais on espère que les vues énoncées ici auront
suffi pour démontrer tout ce que peut faire attendre
l'influence réciproque , même de ce petit nombre de
sujets. Ainsi, il est clair que les théories de la mécanique
fondées sur des phénomènes terrestres ,' sont indispen-
s.ablcs pour acquérir la connaissance des révolutions des
ENTRE LES SCIENCES PHYSIQUES. 149
corps célesles et de leurs rapports réciproques. Les
mouveraens des satellites sont affectés par les formes
de leurs planètes , et la figure de celles-ci dépend de
leur rotation. La symétrie de leur structure interne prouve
la durée de ces mouvemens rotatoires et l'immutabilité de
la longueur du jour, qui fournit un étalon de temps in-
variable. Le diamètre actuel du globe terrestre donne les
moyens de mesurer les dimensions du système solaire, et
fournit un repère certain pour un système parfait de poids
et de mesures. L'attraction mutuelle des corps célestes
dérange les fluides de leur surface, d'où découlent la
théorie des marées et les oscillations de l'atmosphère.
La densité et l'élasticité de l'air variant avec chaque
altération de température conduisent à la considération
des mouvemens barométriques, des mesures des hauteurs
et des attractions capillaires, et la doctrine du son , ainsi
que la théorie de la musique sont des applications des
petites oscillations du milieu aériforrae. La connaissance
de l'action de la matière sur la lumière est nécessaire
pour décrire sa route oblique dans l'atmosphère, ce qui
peut seul faire connaître la véritable place des objets sur
la terre ou dans le ciel. Nous y apprenons encore la
nature et les propriétés des rayons solaires , leur mode
de propagation dans l'éther et dans les corps matériels ,
et l'origine des couleurs. Par les éclipses des satellites de
Jupiter nous avons pu supputer la vélocité de la lumière,
et cette vélocité, dans l'aberration des étoiles fixes, donne
la seule preuve directe du mouvement réel de la terre.
Les effets des rayons invisibles de lumière sont liés inti-
mement à l'action chimique, et la chaleur formant une
partie du rayon solaire, qu'elle soit la lumière invisible ou
un agent spécial , est un des traits les plus importans de
la liaison des sciences physiques. Sa distribution dans-
150 SUR hES RAPPORTS QUI EXISTENT, ETC.
l'intérieur et sur la surface du globe , son influence sur
les convulsions géologiques de la planète, son action
sur Taimosphère et les climats , sur la vie des animaux et
des végétaux , expliquent une foule de phénomènes que
présentent Tair , la terre et les eaux. La liaison du calo-
rique avec les phénomènes électriques , surtout ceux de
l'atmosphère, avec le magnétisme et les effets de la pola-
rité terrestre, ne peut être appréciée que par les théories
de ces agens invisibles, qui sont probablement les princi-
pales causes des affinités chimiques.
« Bien d'autres exemples pourraient être donnés de
ces liaisons des sciences physiques , unies elles-mêmes
par une commune dépendance de l'analyse, qui étend cha-
que jour son empire et embrassera un jour, dans ses
formules, presque tous les objets de la nature.
a Ces formules , emblèmes de l'omniscience, conden-
sent en quelques symboles les lois immuables de l'uni-
vers. Ce puissant instrument de l'esprit humain repose
sur quelques axiomes fondamentaux qui ont éternellement
existé dans ce suprême Pouvoir, qui les a implantés dans
l'âme de l'homme, lorsqu'il le créa à son image et à sa
ressemblance. »
I. M.
LETTRE DE M. NAVILLE
A HU. LES., RÉDACTEURS DE LA BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE , SUR
UN ARTICLE DE M. CAVOUR, INSÉrÉ DANS LE CAHIER DB JUIN
1837.
r-gXS'rm——
Messieurs ,
L'article par lequel commence le dernier Numéro de
la Bibliothèque Universelle (juin 1837 ) me paraît con-
tenir une grave erreur. Je me fais d'autant plus un devoir
de la signaler que le nom si honorable de l'auteur lui
donne une autorité qui peut la rendre plus dangereuse.
M. de C. allègue en faveur de la charité légale l'opinion
des hommes d'état les plus éminens de la Grande-Bretagne
qui , dit-il, ( p. 233 ) « ont examiné naguère cette question
sous toutes ses faces , et qui , après avoir réuni la masse la
plus considérable dedocumens et de témoignages qu'on ait
jamais rassemblée sur cette matière, se sont déterminés à
maintenir dans leur patrie ce système sagement modifié.»
Cette preuve aurait quelque force s'il suffisait d'une loi
pour extirper de l'Angleterre la charité légale ; mais
cette institution est trop enracinée dans les idées, les
mœurs et les habitudes du peuple pour qu'il soit possi-
ble d'attendre quelque succès d'une telle entreprise,
et toute tentative à cet égard provoquerait immanqua-
blement dans le pays un bouleversement social. Les légis-
lateurs de l'Angleterre n'ont donc jamais pu, même
aborder l'idée d'abolir la taxe des pauvres ; ils ont dû
se borner à chercher les moyens de diminuer le poids
152 LETTRE DE M. NA VILLE.
énorme dont elle accablait la nation. Ils y sont parvenus,
du moins pour quelque temps , en supprimant une foule
d'abus dont cette institution , déjà si vicieuse dans son
principe, était surchargée. Il ne pouvait en ^tre diffé-
remment. Une telle mesure devait procurer à la nation
im soulagement sensible et subit ; mais je crois que
M. de C. tombe encore ici dans l'erreur quand il envi-
sage cet heureux résultat comme favorable au système
de la charité légale (p. 233). Qu'un breuvage salutaire
fasse cesser momentanément les douleurs d'une personne
altemte d'une maladie chronique, celles qui l'entourent
se réjouissent avec elle du bien-aise qu'elle éprouve ;
mais il ne leur vient pas dans l'esprit de considérer son
état comme un état normal , et de le désirer pour elles-
mêmes.
Je n'opposerai au tableau séduisant des rapports officiels
( p. 234), ni les crimes affreux enfantés par la nouvelle
loi sur les pauvres {^Presse du 9 avril 1 837 ), ni les récla-
mations énergiques qu'élèvent contre cette loi des assem-
blées de plus de deux cent mille personnes ( The London
Mercury , mai 1837, p. 283). Je consens que l'on ne
tienne point de compte de ce revers hideux et ensanglanté
de la médaille , que l'on n'ait égard qu'aux heureux eff"ets
mentionnés dans les rapports ; que peut-on en conclure ?
Que la dernière loi a diminué la charge qui pesait sur
le pays ! sans doute , et ce résultat était facile à prévoir ;
mais comme elle n'a pas extirpé le germe du mal, ce
germe continuera à produire avec le temps ses fruits
amers. Peut-être sera-ce avec plus de lenteur, mais
qu'importe? Quand l'impôt et ses vexations n'augmen-
teraient pas assez rapidement pour provoquer d'ici à un
quart de siècle de nouvelles et violentes plaintes , ce ne
serait pas encore là une garantie pour les vingt-cinq ans
LETTRE DE M. NAVILLE. 153
qui suivront. A plus forte raison serait-il complètement
illusoire de se rassurer pour l'avenir d'après une expé-
rience de trois ou quatre années.
Le langage des rapports officiels tend, il est vrai ,
à inspirer cette sécurité ; mais il serait bien étrange
qu'il en fût autrement. Dans tous les pays qui sont
sous le système de la charité légale , on a toujours
conçu de semblables espérances dans les momens où
l'on a fait subir à ce système quelque changement.
L'avenir se colore agréablement à ces époques de tran-
sition pendant lesquelles on se sent soulagé par la
cessation d'abus que l'on vient de supprimer ^ et où
l'on ne souffre pas encore de ceux dont les modifications
récentes contiennent le germe funeste. J'en ai donné
de nombreux exemples dans mon ouvrage {^De la charité
légale, etc.). Il est donc attesté par une expérience
mille fois renouvelée , que le contentement exprimé dans
les rapports officiels ne peut être ici considéré comme
une garantie de succès pour l'avenir.
L'extrême importance du sujet, les conséquences déplo-
rables d'erreurs généralement admises contre lesquelles
la vérité lutte avec tant de peine , m'ont paru des motifs
suffisans pour devoir , Monsieur, m'engager à vous
adresser ces réflexions, et à vous prier, si vous jugez
qu'elles puissent être utiles , de les insérer dans un de
vos premiers numéros.
Agréez , elc.
ENCORE LÉLIA.
Après tant d'éloges et tant de critiques, ma conscience
littéraire m'a fait un devoir de lire aussi Lélia , et
maintenant ma conscience d'homme me fait un besoin
d'en dire a mon tour quelques mots. Que si votre con-
science de journalistes vous défend, à vous, d'en refati-
guer vos lecteurs, j'irai déposer mon petit avis en terre,
car il faut que je m'en ouvre à quelqu'un ou à quelque
chose, et les premiers roseaux venus diront de ma part
ce que vous savez. Nisard, ce maître en critique, m'eût
dispensé de la mienne si la sienne eût été libre, car,
d'ordinaire, où sa faux a passé, il ne reste rien aux gla-
neurs ; mais apparemment que la renommée et peut-être
aussi le sexe de l'auteur lui commandaient, à lui athé-
nien, des ménagemens inusités. Quant à nous, béotiens,
qui ne savons que ce qu'on veut bien nous dire, grâce
au pseudonyme nous pouvons être sévères sans discour-
toisie, et nous le serions en tout cas pour un pareil
livre.
La grande difficulté, c'est de trouver des expressions
honnêtes pour un sujet qui l'est si peu. Lélia , espèce
de femme ou plutôt d'énigme, dont on ne sait guère au
commencement, et dont on ne sait plus rien à la fin ,
inspire une violente passion à l'enfant Sténio, autre
énigme, et refuse d'y répondre, non par pureté, mais
parce qu'elle a usé la faculté d'être impure. L'enfant, de
dépit, se jette dans le libertinage le plus effréné, se sui-
cide par les orgies, et finit par se précipiter dans un lac
ENCORE LÉLIA. 155
en blasphémant. Le prêtre Magnus, troisième énigme ,
se prend aussi de passion pour Lélia, lutte longtemps y
devient fou et Pétrangle; après quoi, toute cette gent
monte au ciel, le ciel de George Sand!. .. Le coryphée
moral de l'histoire est le sage Trenmor , quatrième
énigme, ex-fat, ex-libertin, ex-joueur, ex-fripon, ex-
galérien, et, à ces causes, hérolfié et canonisé par l'au-
teur.
Maintenant , le but de tout cela , s'il vous plait ? De
morale, je n'en vois qu'une : ne résistez ni à vos passions
ni à celles des autres^ c'est u?ie insensibilité déplacée et
qui finirait mal. Mais l'auteur ne songeait pas plus à celte
conclusion qu'à toute autre. Elle avait pour tout but de
mettre la sorcellerie de son style aux prises avec des situa-
tions neuves, inconnues, impossibles, et de l'en faire sortir
victorieuse. Croyez-moi : c'est une gageure faite et tenue de
se faire lire et d'intéresser par la seule vertu de la magie,
à l'exclusion de tous les autres élémens de succès. 11 n'y a
là , du reste , ni système ni plan fait , ni principes qu'on
veuille saper ni principes qu'on veuille faire prévaloir,
ni moralité ni immoralité intentionnelle ; n'y cherchez
rien. Elle ment quand elle prie, elle ment quand elle
blasphème ; elle ment quand elle exalte et quand elle cri-
tique, quand elle dit oui et quand elle dit non; ou plutôt,
elle ne ment jamais, car le oui ni le non ne lui importe,
elle n'en tournerait pas la main. Telle assertion vous
indigne : eh! Messieurs, qu'à cela ne tienne, attendez
le verso ; ne voyez-vous donc pas que la pensée n'est ici
que prétexte à paroles, et rien de plus? La phrase, la
phrase, voilà le mot de toutes ces productions, de toutes
ces opinions pour ou contre, de toutes ces éloquences
du jour. Nos voisins n'y résistent pas. C'est leur amour,
leur orgueil , leur besoin , leur croyance , le charme
156 ENCORE LÉLIA.
qui les transporte et le mal qui les ronge. Chez eux,
la rencontre d'un mot heureux suffit presque à faire un
grand homme.
Ce qui révolte surtout dans Lélia, c'est un monstrueux
mélange de tout ce qu'il y a de plus sacré et de tout ce
qu'il y a de plus infâme, c'est le renversement du sens
naturel des mots les plus augustes de la langue humaine :
sainteté, religion , grandeur, vertu , ciel , ange , espoir,
avenir , comme si l'auteur eût pris à tâche de les souiller
assez pour les rendre à jamais impropres à exprimer ce
qu'ils exprimaient jusqu'ici. Vous trouverez le nom de
Dieu jusqu'à trois fois la page dans ce livre , dans Lélia !
oui. Messieurs. Au milieu des peintures les plus cyni-
ques , de ces peintures qu'une plume d'homme n'oserait
signer, et qui ne sauraient tomber que d'une main de
femme; s'entend : d'une de ces femmes qui ont franchi
la borne , et jeté , comme dit le proverbe , leur bonnet
par-dessus les moulins, d'un de ces hermaphrodites mo-
raux, honteux pêle-mêle de l'homme et de la femme , eh
bien ! au milieu de ces fanges , Lélia et consorts s'inter-
rompent pour bénir Dieu, pour lui adresser d'impudiques
demandes ou d'impudiques reproches , pour savourer la
béatitude suprême f l'extase des anges aux pieds du Très-
Haut ! Il faut le lire de ses yeux pour le croire , encore a-
t-on peine à croire après avoir lu. C'est qu'il est aisé de
voir que Dieu , comme l'Evangile , comme le Christ ,
comme ce crucifix au pied duquel elle se prosterne dévo-
tement dans le cloître abandonné, n'est pour elle tout au
plus qu'un mot à effet , qu'un je ne sais quoi sublime et
commode, qu'une mine à images, à comparaisons, à ex-
clamations , qu'une écharpe à draper, un piédestal à
grandir le style, une mythologie poétique et tendre , un
mystérieux symbole^ un type, c'est-à-dire rien. Mieux ,
ENCORE LÉLIA. 157
mille fois mieux l'athéisme professionnel de ces d'Holbach
et de ces Helvétius, qui démentaient encore par certaines
vertus du cœur les égaremens de rintelligence , et qui
n'auraient peut-être pas osé jouer avec le nom de ce Dieu
qu'ils reniaient. Ici l'athéisme est descendu de l'esprit
dans le cœur, et si profond qu'il y a perverti tous les
sentimens , faussé toutes les notions , anéanti tous les
scrupules et les principes, au point de badiner avec Dieu,
et de l'employer comme une machine d'opéra , pour l'or-
nement de la pièce. Epouvantable sacrilège, qui fait
dresser les cheveux pour le sort d'une nation qui lit ces
choses et qui s'en passionne !
Il appert de mille endroits, que je recule à citer, que
M™c Sand ne croit pas en Dieu; mais, à cela près, bonne
catholique , je vous jure , écoutez plutôt : « Comme elle
était belle , dit Sténio, cette église imprégnée d'humides
parfums , palpitante d'harmonies sacrées ! Comme la
flamme des lampes d'argent s'exhalait blanche et matte
dans les nuages d'opale du benjoiji embrasé, tandis que
les cassolettes de vermeil envoyaient à la voûte les gra-
cieuses spirales d'une fumée odorante ! comme les lames
d'or du tabernacle s'élevaient légères et rayonnantes sous
le reflet des cierges ! Et quand le prêtre , ce grand et
beau prêtre irlandais , dont les cheveux sont si noirs ,
dont la taille est si majestueuse, le regard si austère et la
parole si sonore, descendit lentement les degrés de lau-
tel, traînant sur les tapis son long manteau de velours ;
quand il éleva sa voix triste et pénétrante comme les vents
qui soufflent dans sa patrie ; quand il nous dit , en nous
présentant l'ostensoir étincelant, ce mot si puissant dans sa
bouche : adoremus! alors, Lélia , je me sentis pénétré
d'une sainte frayeur, et, me jetant à genoux sur le
marbre, je frappai ma poitrine et je baissai les yeux. » .
158 ENCORE LÉLIA.
Pieux jeune homme 1 n'est-ce pas ? mais attendons la
fin, c'est un conseil de notre bon vieil ami. «Ce-
pendant votre pensée est si intimement liée dans mon
âme à toutes les grandes pensées , que je me retournai
presque aussitôt vers vous, peut-être, que Dieu me le
pardonne , pour vous adresser la moitié de ces humbles
adorations. Seule, vous refusiez votre prière au Seigneur :
seriez-vous donc une puissance au-dessus de lui? Pendant
un moment je l'ai cru, et j*ai failli lui retirer mon hom-
mage pour vous l'offrir. »
La voilà donc , prise sur le fait , cette religion de la
jeune France, dont on nous fait tant de bruit ! Ils adorent
le marbre, l'or, l'argent, les surplis, les chasubles, l'en-
cens, les orgues, les ogives, la voix des orateurs et les fem-
mes de la nef; puis s'en retournent quittes envers Dieu et
fort édifiés. Je vous en fais mon compliment. Messieurs les
néophytes modernes ! On dit que, quelque part, M""^ Sand
blâme le protestantisme et ridiculise les Genevois : je le
comprends fort , et nous en félicite. Le scrupule m'aurait
pris , si nous avions rencontré ses sympathies.
Telle religion , telle morale ; cela devait être. Voici
celle de George : « En condamnant le joueur , ne le mé-
prisez pas, petites organisations qui n'êtes capables ni de
bien , ni de mal ; ne mesurez qu'avec effroi le colosse de
volonté qui lutte ainsi sur une mer orageuse, pour le
seul plaisir d'exercer sa vigueur et de la jeter en dehors
de lui. Il faut à sa grande âme des sensations violentes
et des toniques brùlans. — La souffrance qu'il faut ren-
fermer sous peine d'infamie et de malédiction , celle que
Trenmor a épuisée ( la souffrance d'un forçat condamné
pour filouterie), c'est celle-là dont il pourra se vanter
devant Dieu au grand jour de la justice , car devant les
hommes il faut s'en cacher. — Il y a un refuge contre
ENCORE LÉLIA. 159
les hommes , c'est le suicide ; il y a un refuge contre
Dieu , c'est le néant. — Il est douteux que le progrès
opéré par soixante siècles de recherches ait amené l'exis-
tence de Thomme au point d'être supportable , et de dé-
truire la nécessité du suicide pour un grand nombre. —
L'union de l'homme et de la femme devait être passagère
dans les desseins de la Providence ; tout s'oppose à leur
association, et le changement est une nécessité de leur
nature. — Toutes les théories devraient être admises , et
j'accorderais celle de la fidélité conjugale aux âmes d'ex-
ception. La majorité a d'autres besoins, d'autres puis-
sances. — J'ai subi tous les maux de la passion aveugle
et robuste aux prises avec la vie sociale. J'ai bien travaillé,
ô mon Dieu! quand donc me ferez-vous entrer dans le
repos ! I ! »
Ainsi, comptez sur vos doigts : apologie du jeu, de
l'escroquerie, du suicide, du mépris des lois sociales, du
mariage ad libitum que M'"*' Sand appelle complaisamment
les sublimes légèretés de la femme. En voilà plus qu'assez
pour un seul livre.
Pourtant , je n'irais pas pour tout cela jusqu'à ressus-
citer le Procureur du Châtelet , les lettres de cachet , ni
les fagots de la Sorbonne ; mais j'estime tout au moins
que la société devrait aux auteurs et aux lecteurs des aver-
lissemens solennels. Comme il y a des prix Monihyon pour
la vertu, qui n'en a pas besoin et qui cesserait d'être vertu
si elle en avait besoin, je voudrais qu'il y eût des supplices
Monthyon pour l'infamie, et qu'une réunion de gens de bien
et d'honorables littérateurs flétrît chaque année, de ses
anathèmes, les productions scandaleuses qui pervertissent
la société. Je sais qu'il y a gens qui disent qu'à force d'être
obscène, Lélia dégoûte profondément de l'obscénité; qu'à
force de dévergondage, il fatigue et rebute; qu'à force
160 ENCORE LÉLIA.
de tout dire, il ne dit rien ; en un mot, qu'à force d'être
mauvais, il est presque bon. Néanmoins , comme le mai
est mal en soi, indépendamment de ceux qui le prennent
ou qui le laissent, c'est un des livres que je brûlerais
volontiers pour ma part, avec les babits de l'auleur qui
n'en a que faire.
Vous avez beau dire, répondra -t-on , elle est, par le
fait de son talent , hors de cour et de procès ; ne l'a-t-on
pas proclamée du baut de la tribune le premier prosateur
moderne ? — A mes yeux , comme à ceux du tribunal
dont je parle , le talent ne serait qu'une aggravation de
sentence; mais comme, pour trop de gens, c'est un
répond-à-tout, voyons un peu ce qu'il en est de ce talent.
Pour la contexture du poëme , car c'est plutôt une
manière de poëme qu'un roman, Lélia est de la lignée de
Byron, dont la malheureuse semence n'a que trop levé et
multiplié. Ici, comme dans le Barde, vous ne trouverez
que des personnages sans modèle connu, moitié hommes,
moitié démons , étranges , mystérieux , fous , sublimes ,
contradictoires, qui n'appartiennent à aucune classe, à
aucun pays , et dont l'histoire n'a ni tète, ni queue , ni
but , sinon de servir de cadre à des descriptions , à des
images , à des passions forcenées , hors de nature, et à
tous les extravasemens d'une imagination sans frein. Du
reste, si ces personnages ne ressemblent à personne , ils
se ressemblent tous. Ce sont , hommes ou femmes , des
vagabonds roulant le monde, indépendans de tout joug,
de tout principe et particulièrement de l'opinion ; riches
à joyaux, partant festoyés, jouant partout un grand rôle,
théorie dont M"*^ Sand se désabusera peut-être, si jamais
il lui plaît de courir comme ses héros. Ce sont tous, de
rigueur, de larges organisations, de vastes fronts, pour
qui la yie commune est trop petite, à qui l'univers
ENCORE LÉLIA. 161
n'offre pas assez d'alimens, qui ne trouvent pas autour
d'eux une destinée à leur taille, et qui réunissent toutes
les idéalités, le génie de tous les poètes et la grandeur de
tous les héroïsmes, ce dont, pour le dire en passant , on
ne nous donne pas la plus petite preuve vaillante en sus
de ces certificats ampoulés. Enfin, ce sont des cœurs mal-
heureux , flétris avant d'avoir vécu , souffrant de je ne
sais quelle souffrance qui n'a pas de nom ; or il est bon de
vous dire que ce qui n'a pas de nom s'appelle intime dans
l'argot de ces Messieurs. Nous autres simples, nous ap-
pellerions bonnement cela des gens blasés ; mais celte
ëpithète serait triviale, trop vraie pour être poétique, peu
sonore, peu intéressante , et surtout peu féconde. Bla-
sés I tout serait dit, fi donc!
Magnus seul est d'un autre moule , mais sans en être
plus original. Comme le moine de Notre-Dame de Paris,
et même, à certains égards, comme le pur Jocelyn, c'est
un des nombreux enfans du Moine de Lewis , cet impur
cl^ef-d'œuvre.
Ainsi rien de trouvé, rien de vrai, rien de vraisem-
blable, point de peinture fidèle, si ce n'est, je suppose,
celle de la débauche. Après cela, qu'on déifie tant qu'on
voudra le style de Lélia, il m'est impossible, à moi,
d'admirer une niaiserie en style admirable, pas plus que
je ne saurais m' extasier devant un habit splendide porté
par une difformité ; elle ne m'en paraîtrait que plus
difforme.
Toutefois je ne veux point lui ravir son triste mérite. Je
l'avoue donc : Sand est, pour le style, un des disciples
les plus éminens de celte mauvaise école dont Chàteau-
briant fut le noble et admirable père , et dont d'Arlin-
court, cet autre vicomte, est le bâtard dégénéré, et comme
le garde-fou. Il y a là de la propriété, de l'élégance , de
X 11
162 ENCORE LÉLIA.
l'éclat, de la fraîcheur, de l'encbantement , mais aussi un
criant abus de descriptions et d'épilhètes , un effort con-
tinuel pour être pittoresque, un colin-maillard d'anti-
thèses qui se soucient peu d'être justes pourvu qu'elles
soient piquantes , et un luxe d'images qui noie la pensée
quand il y en a une, ce qui n'arrive pas toujours. Trop
souvent le trait primitif disparaît sous ces coups de pin-
ceau accumulés, le corps est englouti sous le vêtement,
l'idée échappe, il faut relire ; d'où une tension fatigante
qu'on n'éprouve jamais avec les auteurs du grand siècle.
Je reproche encore à ce style de la manière ; des mots
favoris : lutte, souffrance, expiatioii , complet, fauve ^
satanique; des formes qui perdent par leur fréquence
ce qu'elles auraient de gracieux dans la nouveauté. Tel
est ce latinisme qui revient dans Lélia , comme à l'abon-
nement : « Les étoiles resplendissaient larges et blanches
comme des lames d'argent sur un linceul. — Alors que
les étoiles tremblantes osent à peine se montrer, lointaines
et pâles comme un faible espoir au sein du doute. —
Comme ton cœur bat rude et violent dans ta poitrine. —
Une vache égarée venait, inquiète et mugissante, errer au-
tour de ces ruines. — Les petits oiseaux se pressaient
frêles et chauds sous le duvet de leur mère. — D'autres
plantes s'entr'ouvraient coquettes , palpitantes , chaudes
au toucher comme des poitrines humaines. — Les faits
de l'avenir et l'histoire du monde sont écrits sombres et
terribles dans les poésies sacrées des prophètes. »
Rapprochez ces citations, et vous voyez saillir le défaut ;
mais isolez-les, et vous ne voyez plus que l'or et l'argent
dont elle a les mains pleines pour leracheter. Le récit que
fait Trenmor de ses sensations au bagne est particulière-
ment achevé, c'est un écrin de perles. « N'avez-vous pas
éprouvé (dit-il en finissant), ce délicieux engourdisse-
ENCORE LÉLIA. 163
ment de l'âme et du corps après ces jours de dëlire et de
cauchemar, ces jours à la fois lonjjs et rapides , où , dé-
voré de rôves, fatigué de sensations incohérentes et brus-
ques, on ne s'aperçoit point du temps qui marche et des
nuits qui succèdent aux jours? Alors, si vous êtes sorti
de ce drame fantastique où nous jette la fièvre, pour
rentrer dans la vie calme et paresseuse , dans l'idylle et
les douces promenades , sous le soleil tiède , parmi les
plantes que vous avez laissées en germe et que vous re-
trouvez en fleurs ; si vous avez lentement marché , faible
encore, le long du ruisseau nonchalant et paisible comme
vous ; si vous avez écouté vaguement tous ces bruits de
la nature, longtemps perdus et presque oubliés sur un lit
de douleur ; si vous avez souri au chant d'un oiseau et au
parfum d'une rose comme à des choses rares et nouvelles ;
si vous avez, enfin, repris à la vie doucement, et par tous
les pores , et par toutes les sensations une à une, vous
pouvez comprendre ce que c'est que le repos après les
tempêtes de ma vie. »
Délicatesse , harmonie , suavité , poésie de l'esprit et
de l'oreille, que faites-AOus là, filles du ciel? Vous vous
trompez sans doute, vous êtes en mauvaise compagnie!
croyez-moi : sortez bien vite, allez vous épanouir ail-
leurs ; vous m'attristez le cœur au milieu de ce livre,
comme le fait sur tout honnête homme l'aspect d'une
jeune et belle enfant que des libertins ont perdue , et
qui sourit aux passans pour les perdre à son tour. pa-
rabole des talens, c'est ici ta place! George Sand, George
Sand, vous aurez beaucoup à répondre, car il vous fut
beaucoup donné. Ceci n'est plus de la critique, c'est une
censure , et ce devrait être un remords.
Mais, à le bien considérer, ne serait-ce pas plutôt sur
la marche actuelle des choses en France , et en particu-
164 ENCORE LÉLU.
lier sur l'éducation qu'on y donne aux femmes , que de-
vraient tomber nos reproches? Jaloux de se distinguer
dans leurs enfans^ les parens vendent à la vanité le bon-
heur et l'avenir de ces pauvres victimes. Une jeune fille
de nos jours apprend toutj et le reste. De ménage il est
vrai , science majeure pourtant , point n'est question.
La religion est l'affaire de quelques semaines. On passe
rapidement sur tout ce qui n'a que le mérite d'être utile ;
mais on ne compte ni l'argent ni les années pour ce qui
sert à briller et à sortir de pair. Qu'en advient-il?
D'abord vous énervez votre enfant par ces études for-
cées, vous ébranlez et discordez sa frêle machine par vos
longues musiques , vous la dotez de tout cet attirail de
spasmes et de faiblesse convulsive dont elle tourmentera
ses alentours , vous l'amenez à cette impuissance physi-
que et à ce développement luxurieux d'imagination dont
se plaint si amèrement Lélia. Ce n'est pas une mère que
vous préparez à ses enfans, c'est une brillante et ruineuse
poupée que vous apprêtez à son mari.
Et puis , ne voyez-vous pas que tous ces accomplisse-
mens de la belle éducation sont des excitans que vous
versez à ses passions? Elle apprend l'italien , l'anglais ,
l'allemand , lo amo, I love , Ich liebe : c'est toujours le
même air que vous lui serinez dans toutes les langues. —
Elle apprend à chanter : c'est mio cuore, il dolce amore,
et vingt autres leçons de la sorte qu'on lui enseigne à
roucouler langoureusement des yeux et de la voix. Ne
vous étonnez pas de la suite, il faut bien usager ce que
l'on apprend. — Elle dessinait; elle veut peindre, expo-
ser, se faire un nom : force est bien d'affronter la bosse^
l'académie, la compagnie et le regard des hommes, de
plonger un œil curieux sous tous les voiles de la nature ;
Je complet, comme on dit , ne s'acquieit qu'à ce prix. La
ENCORE LÉLIA. 165
voilà qui s'initie , qui prend ses degrés dans la vie d'ar-
tisle. Vous vouliez une femme supérieure , vous l'avez :
elle est au-dessus des scrupules , des préjugés, et tout
particulièrement de celui de la pudeur.
Mais ce n'est tout : que ferez-vous de votre prodige ?
Tout talent veut son emploi , les siens sont trop dispro-
|)ortionnés à sa place naturelle pour qu'elle s*en accom-
mode. Il y a un degré de culture indispensable aujour-
d'hui , j'en conviens ; mais que fera-t-elle de tout son
excédant : de sa rhétorique , de sa poétique , de sa lin-
guistique , de ses virtuosités ? Le salon , sans doute ,
a ses exigences et son prix ; mais le salon n'est pas le
tout de l'homme, ni même de la femme. Entre deux
salons , il y a ce qui s'appelle la vie , et la vie commune
ne lui dira rien. Avec les stimulans auxquels vous l'avez
accoutumée , avec le besoin de paraître que vous lui
avez fait , comment voulez-vous qu'elle se contente
trivialement du rôle modeste et ignoré de bonne mère
de famille ? Il lui faut im théâtre , un rôle , une affiche
et des applaudisseurs. Elle commence par se faire une
réputation de petite poste : on se montre ses billets , on
se les arrache. Fouettée par ce succès , elle aspire plus
haut: elle s'essaie dans les album, dans les revues, d'a-
bord sous l'anonyme, puis sous les initiales, puis avec le
plein nom et l'euphonique prénom. Bruit se fait ; elle a
ses détracteurs et ses partisans ; elle se jette dans la mêlée,
dirai-je, ou dans le tripot des littérateurs : la voilà de-
venue un être amphibie et sans sexe , privilège qui
coûtera cher aux siens ! Mais que traitera-t-elle ? Les
grands sujets moraux, littéraires ou scientifiques deman-
deraient du temps et du fond, elle n'en a pas. Elle tâ-
tonne indécise entre la poésie et la prose poétique; elle
prélude par des chants de l'aurore ou du crépuscule ,
166 ENCORE LÉLIA.
des feuilles de printemps ou d'hiver , des voix d'en haut
ou d'en bas; puis, enflant son vol, monte au roman ; cela
fait figure , et coûte si peu ! il ne s'agit que d'exercer le
soir les sentimens et les sensations qu'on décrira le matin.
Que si, plus transcendante, le renom lui semble trop
lent à venir , grâce à ses expériences et à ses dégoûts
prématurés elle a palette pleine : elle amorce l'attention
publique par des sophismes , elle la happe par le scan-
dale, elle se raconte elle-même et saisit effrontément la
célébrité. Exaltez-la maintenant par des louanges , en-
tétez-la par des critiques , et vous aurez l'apogée de la
femme : George Sand! A qui la faute de la fin, si ce
n'est au commencement ?
Après des remarques si graves, de pures questions
d'art seront futiles, je le sens. Il faut, cependant, que
je redescende à la critique , pardonnez-le moi ; mais je
ne puis finir sans dire brièvement ce que je pense de
ce titre de premier prosateur français dont on gratifiait
l'auteur de Lélia.
La première condition de la prose pour être bonne,
c'est d'être de la prose et non de la poésie. Ce qu'il faut
à la prose, langage de l'intelligence, c'est un tissu ferme,
précis, net, arrêté, qui saisisse au col, et ne laisse au
lecteur aucune indétermination. La nudité lui sied, la
crudité même ; mais s'il s'y joint quelque parure , le
muscle de la pensée doit saillir au travers. Le positif est
l'essence de la prose , parce que l'intelligence veut avant
tout retirer quelque chose de son travail. La poésie , au
contraire , langage de l'imagination , a pour caractères
l'idéal , l'harmonie , les figures , le vague et l'onduleux ,
parce que l'imagination veut devant tout qu'on la charme
et qu'on la berce. Le métier de la prose est de faire penser,
celui de la poésie est de faire rêver. La première est aux
ENCORE LÉLIA. 167
gages d'un maître : son affaire est de servir la pensée prom-
ptement et fidèlement , puis él«5gammeni s'il se peut ; c'est
un par-dessus. La seconde est là pour elle-même : elle va,
vient, parle, pour son bon plaisir d'abord, puis pour le
plaisir d'autrui ; elle peut donc vaguer en chemin, coque-
ter, caqueter , se baisser pour cueillir des fleurs ; tout lui
est permis. La prose doit être pudique, c'est-à-dire, s'ou-
blier elle et ses charmes , si elle en a , pour ne songer
qu'à ce qu'elle a charge de dire. Loisible à la poésie de
nous faire parade des siens : elle veut plaire , et il peut
entrer dans son calcul de l'avouer.
Rassemblant et appliquant ces critères , je conclus
sans hésiter que le premier poète français c'est Château-
briant, et le premier prosateur, La Mennais. Tant qu'il
ne plaira pas à ce dernier de renoncer à écrire, je con-
seille aux autres d'attendre pour la survivance de ce
titre.
Mais à propos de La Mennais , on m'écrit de Paris qu'il
ne quitte plus George Sand. Nous savions bien que cet
homme avait fait dans ces derniers temps un étrange che-
min , mais eussions-nous pensé qu'il arrivât sitôt à l'autre
pôle de \'indiffère7ice ? Quel est donc le trait d'union
entre ces deux noms si disparates ? est-ce François qui
est descendu, ou George qui aurait monté? lequel a
converti l'autre ? Pour moi , je crois tout simplement que
leur commun lien c'est la phrase , où tous deux excel-
lent, quoique à titres si divers. La phrase, je le dis
encore et ne me lasse pas de le répéter , est ce qui cou-
vre tout , ce qui rapproche tout ; c'est le grand niveleur
moderne.
BULLETIN SCIENTIFIQUE,
ASTROIVOMIE.
1. — Sur quelques observations faites en 1836 , par m,
Lamont , avec une grande lunette achromatique.
J'ai déjà eu l'occasion de parler dans ce recueil (tom. 5 de
1836, p. 137), delà grande lunette parallactique de 10 '/^
pouces d'ouverture que possède maintenant l'Observatoire de
Bogenhausen , près de Munich , et des premières observations
faites par M. Lamont avec ce puissant instrument. Le nume'ro
324 des Astr. ISnchricliien renferme une nouvelle lettre de cet
astronome , dans laquelle il annonce , entre autres , avoir dirigé
fréquemment au printemps et dans l'automne de 1836, cette
lunette sur Vénus, sans pouvoir reconnaître, même dans les cir-
constances les plus favoiables , aucune trace de taches sur cette
planète.
M. Lamont a appliqué son instrument avec plus de succès à 1»
détermination du diamètre de la planète Pallas. Il a trouvé ,
avec un grossissement de 1200 fois , 0",51 pour ce diamètre ré-
duit à la distance moyenne de la planète au soleil , ce qui donne
pour sa longueur effective 145 milles d'Allemagne , soit 242
lieues de 25 au degré , valeur comprise entre celles obtenues
par Herschel et Schrôter.
M. Lamont s'est occupé aussi de la détermination des élémens
de l'orbite du troisième satellite de Saturne , ou de celui dont la
révolution est de 1 jour 9/, o . Il a trouvé l'excentiicité de son
orbite de 0,0051 , son inclinaison sur le plan de l'anneau d«
1° 33' , et son demi-grand axe de 42 ",33 à la distance moyenne
de Saturne au soleil de 9,5422.
Entre les objets célestes que cet astronome a étudiés dernière-
ment avec sa grande lunette , se trouvent encore deux amas
d'étoiles , situés l'un dans lEcu de Sobieski, l'autre dans Persée.
ASTRONOMIE. 169
Il en a dessiné des cartes et a déterminé la position relative des
étoiles dont ils se composent. Pour y parvenir, il a procédé comme
pour une mesure trigonométrique ; il a observé les angles de po-
sition respectifs des étoiles , en prenant pour base une seule
distance , et mesurant cette base par l'observation de la différence
d'ascension droite de deux des étoiles situées sur le même paral-
lèle. Ce procédé permet d'obtenir des déterminations complètes
sans effectuer de mesures de distances avec le micromètre filaire ,
dont l'emploi présente de grandes difficultés quand il s'agit
d'objets dont la lumière est très-faible.
2. — Extrait D'D^E lettre de M. Struve a M. Schuma-
cher, ES date de Dorpat, 15 MAI 1837. (^Astr. Nachr.,
A^°331,p. 316.)
a Je vous al déjà annoncé que la petite étoile de neuvième
grandeur située à 83" de la quarantième de l'Eridan (de quatrième
grandeur), est liée avec cette dernière comme le sont les deux
étoiles de la soixante-unième du Cygne. On sait que le mouve-
ment propre de la quarantième de l'Eridan est le plus fort après
celui de la soixante-unième du Cygne , savoir de 4", 08 par an ;
et il surpasse celui de p de Cassiopée , qui est de 3",75.
« M. Argelandcr a présenté dernièrement à l'Académie de Pé-
tersbourg un mémoire de la plus grande importance , puisqu'il
met tout à fait hors de doute le mouvement de notre système
solaire vers un point très-voisin de celui qui avait été déterminé
par Herschel , savoir vers le point situé (dans la constellation
d'Hercule) par 260' 50' d'ascension droite et 31° 17' de dé-
clinaison boréale ; ce résultat repose sur les mouvcmcns propres
de- 390 étoiles , dont le mouvement propre annuel surpasse uji
dixième de seconde. C'est un des fruits de la courte existence de
l'observatoire d'Abo , et il est fondé sur le beau catalogue de 560
étoiles publié en 1834 par M Argelander '.
hes jonrnatix unt annimnce , il y a peu île temps , (|u'iin prix assez consi-
ilirable Tcnail d'clre dei^erné, par l'Académie de Pelersbourp, a M. Argelandcr
piiHr ce calalugiie. A. G.
170 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
a La mesure de degre's en Finlande avance lentement à cause
des nombreux obstacles qu'y oppose la nature. On n'a effectué
l'été' dernier que la liaison entre Cajane et Tornea , qui avait été
inutilement tentée précédemment. On y a enfin réussi , et
j'espère que cette année Tornea , théâtre de la mesure du nord ,
sera lié à notre travail.
oc On a observé , en juillet 1836 , de très-grandes taches sur le
soleil. Je ne les al vues qu'une fols avec une lunette de force mé-
diocre , mais je ne me souviens pas d'en avoir jamais aperçu un
groupe aussi étendu. Mon fils Otto m'a fait remarquer qu'on
pouvait très-distinctement les reconnaître à la vue simple , au
moyen d'un verre coloré. Je crois qu'il y a fort longtemps qu'on
n'avait reconnu de taches du soleil visibles sans le secours d®
lunettes. »
3. — DÉTERMINATION DES AXES DU SPHEROÏDE TERRESTRE
QDI s'accordent LE MIEUX AVEC LES MESURES d'aRCS DE
MÉRIDIEN, PAR M. BeSSEL.
Walbeck est, selon M. Bessel, le premier astronome qui ait
cherché à lier entre eux, par la méthode des moindres carrés,
les résultats des mesures d'arcs de méridien terrestre les plus
dignes de confiance, de manière à en déduire la détermination
du sphéroïde elliptique de révolution le plus probable. Mais 11
n'eut égard qu'aux points extrêmes de chaque arc mesuré,
sans tenir compte des points intermédiaires, lors même qu'ils
avaient été déterminés astronomiquement. Le D' Edouard
Schmldt a complété ces calculs, en donnant le même poids à
toutes les hauteurs du pôle observées, et en ayant égard aux me-
sures de degrés effectuées jusqu'en 1831. (Voy. Aslr. Nachr.
n°213, p. 371; et Bibl. Unw. t. 49, p. 216). M. Bessel lui-
même vient de reprendre cette recherche dans le n° 333 des
Astr. Nachr. , en rectifiant quelques-unes des données em-
ployées par Schmldt, et en introduisant dans les calculs les résul-
tats de trois nouvelles mesures de degrés.
La première de ces nouvelles mesures a été communiquée à
M. Bessel par le général russe de Tenner, qui l'a exécutée de
ASTRONOMIE. 171
Belin à Jacobstadt, en liant sa partie septentrionale à la mesure
de M. Struve en Esllionie, de manière à produire entre elles
deux un arc de méridien de 8° 2' 29". La seconde a été' effec-
tuée en Danemarck par M. Schumacher , et embrasse . do
Lauenburg à Lysabbcl, un arc de 1" 31' 53". La troisième a
été exécutée dans les en\ irons de Kœnigsberg par le major prus-
sien Bayer, et comprend, de Trunz à Memel, un arc de î" 30'
29". Ces trois mesures, jointes à celle du Pérou, aux deux me-
sures du Bengale (dont la seconde comprend un arc de méridien
de près de 16° et a été recalculée par M. Bessel), à la grande
mesure française de Dunkerqueà Formentera, à la mesure anglaise
de Dunnose à Clifton , à celle exécutée par M. Gauss dans le
Hanovre, enfin à la mesure de Laponie d'après les résultats de
Svanberg , constituent les élémens sur lesquels M. Bessel a fondé
ses calculs. Ne pouvant entrer ici dans les détails qu'il donne sur
les valeurs relatives à chaque mesure, ainsi que sur le dévelop-
pement analytique et l'application numérique de la méthode qu'il
a suivie, je me bornerai à rapporter les résultats auxquels il est
parvenu.
Les valeurs, en toises françaises de six pieds de roi, des deux
demi-axes terrestres qu'il a obtenues, sont les suivantes :
a = 3271953'-^" ,854 ; b = 3261072S900 ;
eton en déduit, pour lerapport^ de l'aplatissement au demi-
a
grand axe, la fraction , tandis que M. Schmidt avait
ûU0,72o
trouvé
302,020
La longueur du degré moyen de latitude obtenue par M. Bes-
sel , est de 57011', 453 avec une erreur probable de H-2t,9.
M. Schmidt avait obtenu 57008',715 et une erreur probable de
de 3',9.
M. Bessel, en comparant les latitudes observées à chaque
station, avec celles qui résultent du sphéroïde elliptique qui
satisfait le mieux à leur ensemble , trouve des différences qui
s'élèvent quelquefois à un petit nombre de secondes, tantôt
dans un sens tantôt dans l'autre, et qui peuvent tenir à des irré-
gularités locales. La valeur moyenne de ces différences s'élève
172 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
à + 2", 695 ; celle trouvée par Schmidt était de 3",067. Ainsi
les trois nouvelles mesures introduites par M. Bessel ont donné
lieu à un sphéroïde qui paraît s'accorder un peu mieux que
celui de M. Schmidt avec l'ensemble des observations,
A. G.
PHYSIQUE.
4. — SOH tE9 CAUSES PHYSIQUES DES PRINCIPAUX PHENO-
MÈMES DE LA CHALEUR, PAR M. J. BaRTON. ( Phil. Magaz. ,
mai 1837.)
L'auteur pense que la théorie corpusculaire peut, avec quel-
ques modifications, expliquer d'une manière plus satisfaisante
que celle de l'ondulation, les effets de la chaleur et de la
lumière. Il suppose, pour le calorique, que ses effets résultent
de deux forces, l'une attractive entre les particules calorifiques
et la matière solide, l'autre répulsive entre les molécules de
chaleur elles-mêmes. Il admet que ces particules de chaleur
sont très-ténues relativement à celles de la matière solide, et
•que les intervalles laissés entre celles-ci sont de beaucoup supé-
rieurs en dimensions aux atomes eux-mêmes. Il suppose encore
que la force répulsive décroît plus rapidement en intensité que
la force attractive.
1. Une particule de chaleur s'approchant d^un atome solide,
doit ou tomber sur sa surface et y rester, ou bien décrire une
orbite autour de lui. Cette orbite, suivant la direction et l'intensité
de l'impulsion, sera de la forme d^une ellipse ou d'une hyper-
bole. Si la particule de chaleur est dans le premier cas, qu'elle
décrive une courbe ellipsoïde , elle n'aura aucune tendance à
s'écarter pour passer dans un corps voisin, à moins qu'elle ne
soit chassée par une force extérieure. Elle sera conséquemment
latente.
2. Lorsqu'un solide est exposé à la percussion ou à une
friction, un certain nombre de particules de chaleur qui décrl-
PHYSIQUE. 173
valent des orbites elliptiques, en sont violemment écartées, et
sortent de la sphère d'attraction de la molécule solide à laquelle
elles appartenaient. C'est là l'explication de la chaleur produite
par la friction. Une preuve de la justesse de cette hypothèse, est,
que le fer e'chauffé par la percussion devient cassant, ce qui
montre qu'il a perdu une partie de sa chaleur latente , qui est
devenue calorique sensible.
3. Lorsque les coefficiens des forces rc'pulsives et attrac-
tives seront entre eux et avec la vitesse d'impulsion dans un
certain rapport, l'orbite ressemblera à une conchoïde , ses deux
branches étant dans la même ligne. Dans ce cas le solide est
diathermal, les rayons calorifiques le traversant presque en
ligne droite. Pour que la course d'un rayon dans un solide fût
absolument en ligne droite, il faudrait que la vitesse fût infinie;
aussi observe-t-on que plus elle approche de cette limite, plus
les corps laissent traverser ce rayon facilement. La force de pro-
jection dépendant de la force répulsive, les rayons émis par des
corps chauffés au rouge traverseront des solides qui ne laisseront
pas passer ceux qui viendraient de corps échauffes à une plus
basse température.
4. Les particules solides sont retenues l'une près de l'autre
par leur attraction mutuelle et par leur attraction pour les at-
mosphères de chaleur des autres molécules. Elles sont en même
temps séparées par la force répulsive de ces mêmes atmosphères,
et par celle des particules de chaleur libre ou sensible qui tra-
versent occasionnellement le corps. Tant que le nombre de ces
dernières est le même , les forces se balancent et l'équilibre est
stable. Si elles augmentent, le corps se dilate jusqu'à ce que Té-
quilibre soit rétabli, la force attractive diminuant avec la distance
dans une raison moindre que la force répulsive ; mais si la dila-
tation arrive à un certain point, un nombre quelconque de
particules calorifiques viendront à prendre une orbite elliptique,
c'est-à-dire deviendront latentes. De nouvelles particules de
chaleur sensible arrivant dans le corps, la force répulsive de ces
deux portions de chaleur dépassera la force attractive des molé-
cules , et l'on aura vaporisation.
5. Si les particules de chaleur sortent de la surface des corps
solides sous des angles si petits qu'elles soient attirées de nou-
174 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
veau dans leur substance, elles forment alors une atmosphère
enveloppant ces surfaces et s'e'tendant probablement à des di-
stances plus grandes que l'intervalle qui sépare l'rne de l'autre
les molécules solides. C'est à cette atmosphère qu'il faut attri-
buer le pouvoir répulsif exercé à la surface des corps, surtout
des métaux, en vertu de laquelle le mercure est déprimé dans
un tube barométrique, et une aiguille d'acier flotte à la surface
de l'eau. Une forte pression peut chasser cette atmosphère entre
deux surfaces métalliques, et la force attractive des molécules
entrant alors enjeu, les surfaces adhèrent avec une force consi-
dérable. La réflexion de la chaleur à la surface des corps paraît
aussi due à l'action de cette atmosphère enveloppante.
6. On peut concevoir une idée nette du système de l'auteur
en se représentant qu'une molécule matérielle, avec ses particules
de chaleur circulant autour d'elle, ressemble au soleil avec son
système planétaire. Les planètes circulant dans leurs orbites
elliptiques représentent les particules de chaleur latente ; les
comètes, si, comme on l'admet pour plusieurs d'entre elles,
elles font leur révolution dans des orbites paraboliques ou hyper-
boliques, représentent les particules de chaleur sensible. Peut-
être des observations futures permettront-elles de déterminer les
lois qui légissenl ces mouvemens, comme on a déterminé les
lois de la gravitation. Mais les conclusions tirées de l'hypothèse
de l'auteur, sont, selon lui, indépendantes des lois qui peuvent
régir ces forces. Il pense même qu'elles pourraient être maintenues
si, comme le suppose jEpinus, les molécules de matière solide
au lieu de s'attirer se repoussaient réellement les unes les autres,
supposition qui, comme l'a observé le D' Roget, n'est pas in-
compatible avec les phénomènes de la gravitation.
LM.
5. — De l'ébullition de mélanges de deux liquides et de
LEURS SOUBRESAUTS , par Gustave MagnUS. {^Ann. der Phys.
und Chem., N° 7 , 1836.)
Peu d'objets en physique ont été aussi complètement expli-
qués que l'ébullition et les pressions des vapeurs. Cependant il
I
PHYSIQUE. 175
y a quelques particularités qui n'ont pas été considérées d'asset
près ; de ce nombre sont les circonstances qui se manifestent
pendant léchauiïement de deux liquides contenus dans le même
vase. M. Gay-Lussac a, le premier, donné une explication de
ce qui se passe pendant cet échauffement et rébuUilion du mé-
la'nge de deux liquides qui n'exercent point d'action l'un sur
l'autre. Il prétend que la température du point d'ébullition d'un
pareil mélange est variable , que la plus basse température à
laquelle le mélange peut bouillir est celle qui a lieu lorsque la
somme des tensions des vapeurs des deux liquides est égale à la
pression de l'atmosphère , et que celte température peut monter
jusqu^au point d'ébullition du liquide le plus volatil.
Dans la détermination du point d'ébullition du mélange de
diverses huiles volatiles et d'eau , ainsi que de celui du carbure
de soufre et d'eau , j'ai trouvé le point d'ébullition des mélanges
toujours un peu plus élevé que le pomt d'ébullition du liquide
le plus Aolatil. Celte température du point d'ébullition était in-
dépendante de la quantité du liquide le plus volatil , et restait
constante tant qu'il y en avait suffisamment pour pouvoir couler
par gouttes.
La température de la vapeur qui se dégageait du mélange
était toujours inférlcuie à celle du liquide en ébuUitlon , et cette
température restait constante tant qu'il y avait une quantité suf-
fisante du liquide le plus volatil pour couler goutte à goutte.
Ainsi , par exemple , la température à laquelle de l'huile de lé-
rebenlhlne nouvellement rectifiée et mêlée avec de l'eau entre en
ébullltion , est 102° C. sous la pression de 749™™, 6 , tandis que
celle de la vapeur n'est qu'à 94°, 5 C. Un mélange de carbure
de sotifre et d'eau entre en ébullltion à 47° C. sous la pression
de 752°™,2 ; la vapeur n'étant qu'à 43°, 5 C. Tant que l'on aper-
cevait encore du carbure de soufre , ces températures étaient
constantes, et il se distillait de l'eau et du carbure de soufre ; mais
dès que l'on ne voyait plus de carbure de soufre , la température
du liquide et de la vapeur s'élevait , l'ébullition cessait , et rien
ne se distillait.
Lorsqu'un mélange de deux liquides bout , il faut que
sa température soit assez élevée pour que les vapeurs du li-
quide le plus volatil puissent se dégager librement , et avoir
176 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
une force expanslve e'gale à la pression qui est exerce'e sur elles.
Il faut donc que les bulles du liquide le plus volatil, partout où
elles se portent , rencontrent une tempe'rature au moln» e'gale à
son point d'ébullltlon, car sans cela il peut y avoir seulement for-
mation des vapeurs à la surface , mais pas de'gagement des bulles.
Si ce liquide occupe la couche inférieure , il se trouve non-seu-
lement sous la pression atmosphérique, mais encore sous la pres-
sion du liquide supérieur ; il prendra donc une température
supérieure à son point d ébullltlon sous la pression ordinaire de
l'atmosphère. Pour les mélanges sur lesquels j'ai opéré et dans
lesquels le liquide le plus volatil occupait la couche inférieure,
la température de rébullition du mélange était à peu près celle que
devait prendre le liquide le plus volatil pour Louilllr à cette aug-
mentation de pression. Pendant que la vapeur passe par le liquide
le moins volatil , l'espace qu'elle occupe se comporte comme un
espace vide. Dans cet espace entrent des vapeurs du liquide le
moins volatil , alors les vapeurs du liquide le plus volatil s'é-
tendront et prendront une tension d'autant plus faible , que la
tension qu'exercent les vapeurs du liquide le moins volatil sera
faible. Pour la formation de la vapeur du liquide le moins volatil
et pour l'extension des vapeurs du liquide le plus volatil , il
faut une certaine chaleur, donc les vapeurs du mélange pren-
dront une température Inférieure au point d'ébullltlon du liquide
le plus volatil, c'est-à-dire , la température à laquelle la somme
des tensions des vapeurs des deux liquides est égale à la pression
atmosphérique. Gay-Lussac prétend que la couche supérieure
du mélange peut avoir une température tout aussi basse ; mais
si l'on considère l'égalisation de température qui doit avoir lieu
au bout de peu de temps, soit par l'ascension des couches échauf-
fées , soit par les parties du liquide inférieur, qui sont de'tachées
par les bulles de vapeurs et entraînées jusqu'à la surface du mé-
lange, on comprend que la surface de celui-ci ne peut pas être à
une température plus basse que le point d'ébuHltlon du liquide
le plus volatil. Dans mes expériences, la température de la couche
supérieure du mélange était un peu plus élevée que le point
d'ébuHltlon du liquide le plus volatil , même lorsqu'il y avait
une couche de trois pouces d'eau au-dessus d'une très-petite
quantité de carbure de soufre.
FHÏSIQUE. 177
Quand on se sert d'un appareil à distiller, les vapeurs des deux
liquides passent à une température constante dans le refrige'rant,
et se recueillent ; mais dès qu'il n'y a plus assez du liquide le
plus volatil pour pouvoir couler par gouttes , la tension des va-
peurs diminue , et ne peut plus , jointe à celle du liquide le
moins volatil , vaincre la pression de l'air. Les vapeurs ne par-
viennent donc plus dans le refrige'rant , et rien ne se distille ,
quand même il reste encore des vapeurs du liquide le plus vo-
latil.
Pour connaître la température de la vapeur du mélange de
deux liquides qui n'exercent pas d'action l'un sur l'autre , il
serait à souhaiter que, connaissant le point d'ébullition des deux
liquides , on pût Jrouver une expression de la température à la-
quelle la somme des élasticités des vapeurs des deux liquides
serait égale à la pression atmosphérique. Pour cela , il faudrait
connaître la loi suivant laquelle l'élasticité de la vapeur des dif-
férens liquides change avec la température ; or, on connaît à
peine cette loi pour l'eau. En attendant, on peut supposer que
pour des températures très-voisines de l'ébullition , l'élasticité
des vapeurs des différens liquides est égale , pour des distances
égales de température au point d'ébullition. La température à
laquelle bout le carbure de soufre sous la pression moyenne du
baromètre de /GO"""", est de 46°, 6 C. ; la température de la va-
peur qui se dégage du mélange bouillant de carbure de soufre et
d'eau , est de 43°, 5 C. Si l'on suppose maintenant que l'élasti-
cité des vapeurs du carbure de soufre , à cette température , est
égale à l'élasticité des vapeurs d'eau à une température inférieure
de 3°,1 au-dessous de son point d'ébullition, c'est-à-dire à 96''^9
C, on trouvera, d'après les tables de Biot, que l'élasticité des
vapeurs de carbure de soufre à 43°, 5 C, est égale à 680°"", 0;
l'élasticité des vapeurs d'eau à la même température est 63""", 5.
Donc la somme des élasticités des vapeurs des deux liquides à
cette température , est 743""', 5. Le baromètre, pendant l'ob-
servation, indiquait 752""", 2 , donc on voit qu'à la tempéra-
ture de 43°, 5 C, la somme des élasticités des vapeurs d'eau et
de carbure de soufre était tellement près d'être égale à la pres-
sion exercée sur elles , que la différence peut être attribuée à des
erreurs d observation. On no peut pas appliquer ceci avec au-
X 12
178 BULLETIN SClliNTIFIQUE.
tant de succès à l'huile de te'rébenthine et à l'eau, parce que
pour une si grande différence de température de la vapeur du
mélange à 94", 5 C. au point d'ébullltion de l'huile de térében-
thine qui est à 156°, 8, l'élasticité des vapeurs de cette huile
n'est plus égale à l'élasticité des vapeurs d'eau, pour la même
différence de température au point de l'ébullition de l'eau.
On pourrait peut-être, inversement, se servir de la tempéra-
ture des vapeurs d'un mélange de deux liquides pour déterminer
l'élasticité des vapeurs d'un des liquides, celle de l'autre étant
connue. Il est à regretter que le nombre des substances volatiles
qui ne se mêlent pas, soit si petit que l'on ne puisse, par cette
méthode, déterminer l'élasticité des vapeurs que d'un très-petit
nombre de liquides, et cela tout au plus pour une seule tempé-
rature au-dessous de l'ébullition.
Si le liquide le plus volatil occupe la couche supérieure, il
recevra sa chaleur du liquide qui est au-dessous, comme s'il
était seul dans le vase. C'est du reste frappant qu'il y ait si
peu de liquides qui n'exercent pas d'action les uns sur les
autres et dont le plus volatil occupe la couche supérieure.
Dans mes expériences je n'ai pu employer que du mercure avec
de l'eau et des huiles, et de l'eau avec de l'huile de caoutchouc,
mais cette dernière changeait constamment de point d'ébuUi-
tion, comme quand elle est seule. Le peu d'huiles volatiles
plus pesantes que l'eau , ont une pesanteur spécifique si peu
différente de celle de l'eau, que les unes sont soulevées en
masse par l'ébullition, et que les autres, comme l'huile d'oeillet,
deviennent à une certaine température même plus légères que
l'eau.
Les vapeurs de deux liquides qui, à l'état de liquidité com-
plète, ne se mélangent pas, se comportent tout différemment de
celles de liquides qui, à cet état, se mélangent. Il est reconnu
que de semblables mélanges changent constamment de point
d'ébullition, suivant que la proportion des liquides change ; la
température de leurs vapeurs est toujours la même que celle du
liquide, et varie avec lui. Or, comme la température du mélange
bouillant est toujours plus élevée que le point d'ébullition du
liquide le plus volatil, la température des vapeurs sera donc, à
plus forte raison, plus élevée que celle à laquelle la somme des
PHYSIQUE. 179
maxima dclaslicité des vapeurs des deux liquides est égale à la
pression almospherlque. Il s'ensuit que les vapeurs d'un des
liquides, et probablement des deux, ne se trouvent pas à leur
maximum d'élasticité.
Si Ion introduit un liquide tel que l'éther dans l'espace vide
d'un tube barométrique, et si, après avoir observé le maximum
d'élasticité des vapeurs à la température ordinaire, on y ajoute
un autre liquide susceptible de se mélanger avec l'éther, tel que
l'alcool, dont les vapeurs ont une force élastique moindre, l'é-
lasticité des vapeurs des deux liquides sera plus faible que celle
de l'éther seul, et elle diminuera à mesure qu'on rajoutera de
l'alcool ; de sorte qu'à une forte proportion d'alcool, pour la
même quantité d'élher, l'élasticité sera presque la même que celle
de l'alcool à la température ordinaire de l'observation. La même
chose arrive si au lieu de l'alcool on prend de l'huile de térében-
thine, et à la place de l'éther du carbure de soufre, ou de
l'huile de caoutchouc, ou encore si l'on introduit d'abord de
l'eau puis de l'alcool. Dans ces expériences, qui ont été faites à
17°, 5 C, il y avait toujours dans le tube une quantité suffisante
de liquide pour qu'il en restât à l'état liquide. Si ceci n'avait
pas lieu , on aurait des résultats tout différens ; car M. Gay-
Lussac a montré qu'à une température plus élevée que 100° C.
et à laquelle les deux liquides ne se trouvent pas au maximum
d'élasticité, l'espace qu'occupe la vapeur des deux liquides mé-
langés, est le même que celui qu'occuperait séparément la va-
peur de chaque liquide. Mais si l'on introduit dans un tube
barométrique deux liquides qui ne se mélangent pas , la tension
de leurs vapeurs à chaque température est égale à la somme
des tensions des vapeurs des deux liquides.
Cette différence, que présentent dans la manière dont ils se
comportent les liquides qui se mélangent et ceux qui ne se mé-
langent pas, ne peut pas reposer sur l'idée que ceux qui se
mélangent ne forment plus qu'un seul liquide dont la vapeur
possède une élasticité propre. Car on ne comprendrait pas
pourquoi les vapeurs de ce nouveau liquide n'auraient pas la
même composition que le liquide même ; or, les produits de la
distillation montrent le contraire. Je crois que ce qui se passe
dans les liquides qui se mélangent, tient à une attraction réci-
1 80 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
proqiie des particules des deux liquides qui ont cette propriété',
en vertu de laquelle un des liquides à l'état de liquidité attire
les particules de l'autre, même lorsque celui-ci est à l'état de
gaz. Par cela même la tension des vapeurs du liquide est dimi-
nuée, et l'est d'autant plus qu'il reste une plus grande quantité
de l'autre liquide à l'état de liquidité ; l'attraction étant d'autant
plus grande que la quantité du liquide attirant est plus consi-
dérable. L'ébullition de deux liquides qui se mélangent ne
dépendra donc pas uniquement de l'élasticité des vapeurs de
chacun des deux liquides, comme cela a lieu lorsque les liqui-
des ne se mélangent pas, mais aussi de l'attraction mutuelle des
deux liquides, qui change d'après leur proportion. Pour une cer-
taine proportion de liquides, l'ébullition commencera à la tem-
pérature à laquelle la somme des tensions que prennent les va-
peurs de chaque liquide par l'attraction pour l'autre, est égale à
la pression atmosphérique. Si, à cette température, la propor-
tion des vapeurs développées n'est pas la même que celle qui
règne entre les liquides qui restent, la proportion des liquides
restans sera altérée. Ceci change l'attraction qu'exerce chacun
des liquides sur les vapeurs de l'autre, la proportion des vapeurs
de chaque llcpiide, et la température à laquelle la somme de
leurs tensions est égale à la pression atmosphérique. Donc la
température du point d'ébullltion changera continuellement, et
ne sera constante que dans le cas où les quantités de gaz qui s'é-
chappent par l'ébullition, conservent le même rapport que les
liquides qui restent.
Ceci a lieu, par exemple, lorsque l'on concentre de l'alcool
par la distillation. Quand on arrive à une certaine proportion
d'alcool et d'eau, les quantités de vapeurs des deux liquides
sont dans le même rapport que les quantités de liquides qui
restent ; alors ce qui passe à la distillation a la même compo-
sition que ce qui reste, et il n'y a plus de concentration de
l'alcool. Si l'on ajoute au mélange une substance avide d'eau, qui
l'absorbe, telle que la potasse ou le chlorure de calcium, on
diminue par cela même la tension des vapeurs d'eau, et la
température restant la même , les vapeurs du mélange ne
contiennent presque que des vapeurs d'alcool qui passent seules
«la distillation.
PHYSIQUE. 181
Dans (les expériences sur rébuHltlon de deux liquides qui
pe se mélangent pas, il se présente souvent de forts soubresauts,
lorsque le liquide le moins volatil occupe la couche supérieure.
Ces soubresauts sont si violens lorsqu'on fait bouillir des huiles
volatiles et de l'eau, qu'il faut inlerrompre l'opération pour évi-
ter la rupture du vase. Si l'on introduit la boule d'un thermo-
mètre dans le liquide inférieur, mais aussi près que possible de
sa surface, à la limite commune des deux liquides, on verra le
thermomètre monter immédiatement avant le soubresaut. Les
liquides sont alors parfaitement tranquilles, ils ne bouUlent pas,
rien ne se distille, et le liquide supérieur forme une couche conti-
nue au-dessus du liquide inférieur. Dans cet état le thennomètr©
prend souvent une température de 3°, de 5° et même de 10° C.
plus élevée que le point d'ébullltlon du mélange. Tout à coup
il y a un soubresaut, la couche supérieure est rompue, une
grande quantité de vapeur se dégage, et le thermomètre baisse
jusqu'au point d'ébullition du mélange, température à laquelle
il reste tant que les vapeurs du liquide inférieur peuvent s'é-
chapper librement par le liquide supérieur.
Il paraît, ainsi, que la cohérence des particules du liquide supé-
rieur peut être assez grande pour empêcher la formation des va-
peurs du liquide inférieur, même lorsque la température de ce
dernier est supérieure de plusieurs degrés à celle qu'il a ordi-
nairement à l'ébullitlon, et sous la même pression. Le liquide
inférieur prend cette température plus élevée , parce que les
vapeurs qu'il développe ne peuvent pas s'échapper ; mais plus
tard les tensions de ces vapeurs deviennent si grandes, qu'elles
rompent avec violence la cohérence des particules du liquide
supérieur, et produisent ainsi les soubresauts.
Lorsqu'on met dans le mélange des fils de platine, ou même
des fils de fer, les soubresauts n'ont plus Heu, même lorsque le
liquide supérieur est de l'huile de térébenthine épaisse et vis-
queuse , que l'on peut à peine porter sans fil à l'ébuUition. Cet
effet des fils de platine est d'autant plus curieux, qu'ils empê-
chent totalement les soubresauts de se manifester, même lors-
qu'ils sont en entier dans le liquide inférieur sans percer dans
le liquide supérieur. Il faut cependant se garder d'introduire de
ces fils dans un mélange assez échauffé pour être près de l'ébul-
182 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
lition ; parce que alors ils occasionnent un violent bouillonne-
ment, qui projette vivement le liquide hors du vase.
6. — Moyen facile de remplacer les grenouilles dans
LES EXPÉRIENCES GALVANIQUES , par M. BaILEY.
On sait que la pre'paration des jambes de grenouilles pour la
démonstration des mouvemens musculaires excités par la pile,
est une opération assez désagréable. M. B. a trouvé un moyen
prompt et facile de les remplacer par un des sautoirs de la sau-
terelle commune.
Il suffit d'enlever avec une lame tranchante , des deux côtés
de la partie charnue du sautoir, un fragment de la peau pour
en mettre à nu la partie molle ; puis de placer sur un morceau
de zinc humecté l'un des côtés , en mettant en contact avec
l'autre une lame ou un fil de cuivre. Aucun mouvement n'aura
lieu jusqu'au moment où l'on fera toucher le zinc et l'autre
extrémité du fil de cuivre ; mais alors à chaque contact une
brusque et rapide contraction de la jambe et des tarses se fera
apercevoir.
I. M.
7. — Effet curieux produit par la rupture de vases
DE VERRE pleins d'eau , par Rodolphe Bôttiger. (/ou/71.
filrprakt. Chem., N- 15, 1836.)
Pour produire cet effet, on se sert d'une fiole à médecine con-
tenant une ou deux livres d'eau, et on la feime avec un bou-
chon de manière qu'il n^y ait aucune bulle d'air entre l'eau et le
bouchon. On la prend alors par le col, et on frappe sur le
bouchon avec assez de force pour déterminer la rupture du vase.
Si celte expérience se fait au-dessus d'un vase, rempli d'eau,
assez grand pour recueillir les fragmens de verre, on verra corf-
stamment, <jucll(; que soit la nature du verre employé, que la
partie qui reste à la main et les fragmens qu'on retrouve dans
CHIMIE. 183
l'eau, sont recouverts d'en tailles fines, semblables à des lijjnes
qui parlent toutes d'un même point du fond du vase, qui diver-
gent en tous sens, et vont se perdre dans le col. Ces entailles
ou ces lignes sont re'gulières comme celles que l'art pourrait
produire et pre'sentent un aspect curieux.
CHUUE.
8. — Sur l'hvdrogène antimonié , par M. L. Thompson
(^Phil. Magaz., mai 1837.)
Nos lecteurs se rappelleront la notice que nous avons donnée
récemment d'un procédé de M. Marsh pour découvrir l'arsenic ,
essentiellement fondé sur la formation de l'hydrogène arseniqué
et sur les propriétés remarquables de ce gaz. Dans le mémoire
de M. Thompson nous voyons que l'antunolne forme , avec
l'hydrogène , ime combinaison gazeuse fort semblable à celle de
l'arsenic avec le même gaz ; et qu'en conséquence , il y a de
nou\eaux motifs de douter de l'exactitude de cet ingénieux
procédé.
On prépare l'hydrogène antimonié , à l'état de plus grande
pureté , en fonnant un alliage à parties égales de zinc et d'anti-
moine , et le traitant par 1 acide sulfurique étendu d'eau. Ainsi
préparé , le gaz est incolore , Inflammable , il détone violem-
ment par 1 étincelle électrique lorsqu il est mélangé avec un
volume égal au sien, doxlgène, d'air atmosphérique, ou de
chlore ; son odeur est particulière et ressemble à celle du gaz
hydrogène arseniqué ; enflammé à l'air libre en un jet continu ,
il brûle avec une flamme pâle d un bleu verdàtre , et laisse dé-
gager une vapeur volatile, dense et blanche, qui se rassemble en
un oxide à demi cristallisé sur les corps froids placés au-dessus
de la flamme. Si 1 on place un morceau de verre ou de porce-
laine dans l'intérieur de la'flamme , il s'y forme un dépôt métal-
lique ; si l'on emploie un tube de verre , lanneau métallique
184 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
se trouve déposé sur la partie du tube la plus voisine de la
flamme , et l'oxide blanc le tapisse au delà. — On voit que ces
résultats sont presque les mêmes que ceux que présente le gaz
hydrogène arseniqué, et quoiqu'un œil exercé pût discerner une
différence entre les dépôts , celui d'antimoine étant plus argenté
et métallique que celui d'arsenic , 11 serait dangereux de se fier
à ces nuances. Si l'on fait passer de l'acide hydrosuif urique gazeux
sur les oxldes des deux métaux , celui d'antimoine prendra une
couleur jaune plus foncée que l'oxide d'arsenic; mais ce moyen
est aussi trompeur, car la moindre parcelle d'arsenic métallique
mélangée à l'oxide donnerait à celui-ci la teinte orangée de l'an-
timoine. Avec le sulfate ammoniacal de cuivre, l'oxide d'anti-
moine donne un précipité d'un blanc verdâtre, qui peut aisément
être pris pour du vert de Scheele (arsenite de cuivre). Le vrai
moyen de dlstmguer les deux métaux , est d'ajouter une goutte
d'acide nitrique aux croûtes métalliques ; elles se dissolvent
immédiatement , et par l'évaporation à slcclté laissent chacune
une poudre blanche. Imbibée de nitrate d'argent et exposée à la
vapeur de l'ammoniaque , la solution antlmonlale déposera un
pesant précipité blanc , et celle d'arsenic les flocons si caracté-
ristiques d'un jaune canari.
Pour faire sur l'antimoine les mêmes essais que M. Marsh a
tentés avec larsenic , il n'est pas nécessaire d'employer l'alliage
de zinc et d'antimoine , car le gaz qui s'échappe d'un mélange
d'un grain d'émétlque ou d'autre sel antimonié, avec du zinc et
de l'acide sulfurique étendu, donnera un grand nombre de croû-
tes métalliques. Il suffit même d'une seule goutte de vin anti-
monié pour montrer distinctement le métal.
Il sera donc prudent de ne donner au procédé de M. Marsh
qu'une valeur collatérale , et la découverte du gaz hydrogène
antimonié est un motif de plus à ajouter aux doutes que nous
avons déjà exprimés sur un emploi exclusif de cette méthode
pour la découverte de l'arsenic dans les cas d'empoisonnement.
I. M.
185
9. — De l'action des huiles essentielles sur l'âcioe sul-
FUniQUE , PAR M. Hare , professeur de chimie dans l'Uni-
versité de Pensylvanie. {^Atncric.Journ. o/<fc., janv. 1837.)
Lorsqu'on distille un mélange de deux onces d'essence de
térébenthine , quatre onces d'alcool , et huit onces d'acide sul-
furique , il passe un liquide jaune fort semblable à celui que
l'on obtient en foiinant l'huile douce de vin. Si l'on enlève l'a-
cide sulfureux par l'ammoniaque et qu'on chasse l'éther par la
chaleur, il reste un liquide sans action sur le potassium et diffé-
rent en goût et en odeur de l'essence de térébenthine. 11 sufGt
aussi, pour l'obtenir, de verser l'essence sur le résidu de l'opé-
ration qui donne l'éther sulfurique , et de chauffer.
Un grand nombre d'autres huiles essentielles, telles que celles
de girofle , de cannelle , de sassafras , de camphre , etc. . donnent
des résultats analogues. Toutes les nouvelles huiles essentielles
produites pendant léthérlfication contenaient de l'acide sulfuri-
que, mais ne rougissaient pas le papier de tournesol. Une propriété
remarquable qu'elles ont présentée, est un pouvoir antiseptique
supérieur même à celui de la créozote.
Ainsi une partie de lait mêlée avec quatre parties d'une disso-
lution aqueuse de l'essence sulfatée de girofle ou de térébenthine,
était , après cinq jours , douce et liquide , tandis qu'une autre
portion du même lait s'aigrissait dans les vingt-quatre heures.
Deux gouttes de l'huile elle-même , versées dans un litre de lait,
empêchèrent la coagulation pendant neuf jours, et quoiqu'il finît
par se cailler, il ne se corrompit point pendant un mois. Des
morceaux de viande se conservèrent de la même manière pendant
plusieurs mois.
Un phénomène que l'auteur a remarqué sur quelques-unes
des essences ainsi traitées par l'acide sulfurique , est la produc-
tion d'une magnifique couleur rouge. Nous avons déjà nous-
même signalé un fait semblable dans une analyse du vernis na-
turel de la Chine , publiée dans les Mémoires de la Société de
physique de Genève , il y a plusieurs années. SI l'on mêle des
pailles égales d'huile de sassafras , d'alcool et d'acide sulfu-
rique et que l'on chauffe, la masse s'élève en une écume résî-
186 BULLETIN SClEiNTlFIQUE.
neuse d'une couleur magnifique d'un pourpre cuivré , ayant le
brillant métallique. L'auteur l'attribue à la formation d'une ré-
sine particulière qu'il désigne sous le nom de sassarubrine ;
mais ce phénomène n'est pas spécial à l'essence de sassafras.
M. H. lui-même l'a reproduit avec les huiles essentielles de can-
nelle et de girofle, et le vernis de la Chine le présente également.
La présence de l'alcool n'est point nécessaire à la production de
la belle couleur rouge ; il suffit pour cela de chauffer l'essence
avec de l'acide sulfurique étendu. Ces matières rouges sont so-
lubles dans l'alcool et l'élher, qui n'y prennent qu'une couleur
d'un blanc jaunâtre, lequel passe au rouge cramoisi si on les mé-
lange avec de l'acide sulfurique concentré.
L M.
10. — De l'huile éthérée du vin , par MM. Liebig et
Pelodze.
On sait qu'un mélange des divers principes constituans du
vin, tels que l'eau, l'alcool, le tanin, le tartre, etc., n'a piesque
aucune odeur, et cependant tous les vins sont reconnaissables par
une odeur caractéristique plus ou moins développée selon leur
qualité.
Cette odeur est due à une substance éthérée particulière , qui
ressemble à une huile essentielle , et que l'on doit distinguer de
l'arôme, principe fugace non volatil et qui n'existe pas dans tous
les vins.
Lorsqu'on distille une grande masse de vin , on obtient vers
la fin de l'opération une matière huileuse , qu'on retrouve aussi
dans les lies. Cette huile éthérée forme la quarante millième
partie du vin environ. Elle a une saveur forte , elle est sans cou-
leur, à moins qu'elle ne soit combinée à une petite portion d'o-
xide de cuivre , qui lui donne une teinte verte que l'on peut
enlever par le moyen de l'acide hydrosulfurique. Comme elle
est mélangée avec un acide libre , on la purifie en l'agitant fré-
quemment avec une solution chaude de carbonate de soude ,
qui dissout l'acide et qui est sans action sur l'éther. Si l'on fait
bouillir le mélange laiteux qui en résulte , l'éther vient nager à
la surface et peut aisément se séparer.
CHIMIE. 187
11 est alors trcs-fluido , sans couleur, a une odeur Ircs-forte de
vin , presque enivrante si on le respire. Sa saveur est forte et
desa{jre'ablc. Il se dissout aisément dans l'élher sulfurique et
dans l'alcool , même faible ; il n'est point soluble dans l'eau. Sa
pesanteur spe'cifique est 0,862 , et celle de sa vapeur 1,0508.
Il n'est pas très-volatil.
Il est compose' de six atomes d'hydrogène , d'un atome d'oxi-
gène et de six atomes de carbone. Les carbonates alcalins ne le
décomposent point ; mais traité par un alcali caustique , 11 dis-
parait sur-le-champ ; 11 se fait un abondant dégagement d'alcool,
et il reste une combinaison de l'alcali et de l'acide qui constituait
l'élher, que MM. Lieblg et Pelouze nomment acide œnanthique.
Si l'on traite cette combinaison par l'acide sulfurique étendu ,
l'acide œnanthique s'en sépare et v lent nager à la surface du li-
quide , sous forme d'une couche huileuse inodore.
L'éther œnanthique est le premier exemple d'un éther Inso-
luble dans leau , et produit pendant la fermentation vineuse,
sans l'intervention du chimiste.
L'acide œnanthique lavé à l'eau chaude et séché dans le vide
avec du chlorure de calcium , est un acide hydraté très-blanc-,
de la consistance du beurre à la température ordinaire , huileux
et liquide lorsqu'on le chauffe , inodore et insipide , rougissant
le tournesol et se combinant aux bases. Il forme deux séries de
sels comme les autres acides gras , les uns acides , les autres neu-
tres avec une réaction alcaline marquée. 11 est soluble dans l'éther
et l'alcool. Saturé avec la potasse 11 forme, en se refroidissant,
une masse pâteuse, consistant en cristaux aclculalres fins et soyeux,
qui sont l'œnanlhate acide de potasse.
L'œnanthate de soude forme, en se refroidissant , une masse
gélatineuse demi-transparente. Il est soluble dans l'alcool.
L'acide œnanthique précipite en flocons blancs l'acétate de
plomb , et les sels de cuivre. Les précipités sont des sels aci-
des , cristallisables et solubles dans l'alcool.
11 parait composé de 13 atomes d'hydrogène.
14 » de carbone.
2 » d'oxigène.
I. M.
188 bulletin scientifique.
11. — Sur le cyanure de potassium, produit acciden-
tellement DANS LES HAUTS FOURNEAUX OU l'oN EMPLOIE
l'air chaud , par M. le prof. Glarke , d'Aberdcen. ( Phil.
Magaz., mai 1837.)
Pendant les trois dernières anne'es on a vu s'écouler , dans
l'état liquide , des fissures ou autres issues accidentelles des
hauts fourneaux à fonte de la Clyde, où l'on emploie l'air chaud,
un sel sans couleur lorsqu'il est fondu , blanc et opaque dans
son état solide. La production en paraît plus abondante dans de
certains momens que dans d'autres, et au rapport des ouvriers elle
est la plus grande possible , lorsque , par une forte addition des
fondans , les matières qui adhèrent aux parois du fourneau ont
été dissoutes et entraînées. Il est probable que ce n'est pas parce
qu'à ce moment il est produit avec plus d'abondance , mais seu-
lement parce qu'il trouve une issue plus facile , que le sel en
question se montre alors en plus grande quantité. Cette substance,
assez abondante pour qu'on doive l'enlever à la brouette , paraît
Se reproduire dans toutes les fonderies d'Ecosse dans lesquelles ,
à l'aide de l'air chaud , on emploie la houille pour combustible.
Le principal ingrédient de ce sel est le cyanure de potassium,
qui en forme environ 53 pour cent ; le reste est du carbonate de
potasse contenant accidentellement un peu de carbonate de soude.
C'est là un fait bien singulier que la présence du cyanure de po-
tassium dans de semblables circonstances , et il est bon de pré-
venir les ouvriers de la nature vénéneuse , à un si haut degré ,
de ce produit.
Traité avec de l'acide nitrique , ce sel donne une efferves-
cence de gaz , où l'on reconnaît aisément la présence de l'acide
carbonique par son action sur l'eau de chaux , et celle de l'acide
hydrocyanique par son odeur d'amandes amères. Le nitrate de
potasse cristallise par l'évaporalion , et l'eau -mère présente
les petits rhomboïdes du nitrate de soude. L'auteur donne un
moyen de reconnaître au chalumeau la présence de la potasse
et de la soude dans une solution. Un fil de platine bien nettoyé
ne donne aucune couleur à la flamme du chalumeau. Trempé
dans une solution concentrée d'un sel de potasse , séché , et
CHiMIl::. 189
chauffé au chalumeau , ce fil donnera une couleur violette
distincte. Une solution contenant du sodium donnera dans les
mêmes circonstances une couleur d'un jaune verdàtre, lors même
qu'il n'y aurait qu'un centième du sel de sodium. Les mêmes
re'sultats, et plus prononcés encore , s'obtiennent au moyen de la
flamme de l'alcool.
L'auteur prouve que le sel examiné ne contient pas de ferro-
prussiate de potasse; car, saturé avec de l'acide hydrochlorique
et traité par un protosel de fer, il ne forme pas de bleu de Prusse.
Si , au contraire , on ajoutait d'abord du protosulfate de fer à
la solution , et redissolvait le précipité par de l'acide hydrochlo-
rique , alors il y avait formation de bleu de Prusse , ce qui dé-
montrait la présence du cyanure de potassium.
Le mode d'analyse choisi par l'auteur a été d'estimer la
proportion du cyanure par la quantité de peroxide de mercure
qu'il peut rendre soluble. Il suffit que cet oxide soit pur et en
poudre très-ténue. Douze giains de cyanure pur dissoudraient
vingt grains de peroxide de mercure. Sur trois expériences,
douze grains du sel examiné en ont dissous 10,77, 10,77 et
10,5 , ce qui donne en moyenne 53,4 du cyanure pour cent.
Il est probable que les pharmaciens pourront tirer parti de la
formation de ce sel , maintenant assez employé en médecine et
assez difficile à préparer : 11 serait bien curieux , en outre , d'étu-
dier les circonstances sous lesquelles il se produit. En particulier,
l'absence du fer dans sa composition est un phénomène bien re-
marquable.
I. M.
12. Nouveau réactif pour l'acide nitrique, par J. W.
Bailey. (American Journal, vol. 32 , avril 1837.)
La substance que l'auteur propose comme réactif pour l'acide
nitrique est le cyanomercurlate de iodure de potassium , décou-
vert par M. Caillot. On le prépare en mêlant ensemble du bi-
cyanure de mercure et du iodure de potassium ( un équivalent
de chacun ) . dissous dans une petite quantité d'eau chaude. Le
190 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
sel cristallise bientôt d'une manière remarquablement belle. C'est
le même sel qui a été recommandé dernièrement pour découvrir
la présence de l'acide hydrochlorique dans l'acide hydrocya-
nique.
Voici maintenant la propriété qui permet d'employer ce sel
comme réactif pour l'acide nitrique : si l'on plonge ces cristaux
ccailleux dans la plupart des acides , ils deviennent immédiate-
ment d'un beau rouge, parce qu'ils sont changés en bliodure de
mercure ; tandis que plongés dans de l'acide nitrique concentré
(pes. sp. 1,4 à 1,5), ils deviennent aussitôt noirs à cause dé
l'iode qui devient libre. Une seule écaille du sel, introduite dans
une goutte d'acide de la grosseur dune tête d'épingle , produit
distinctement cet effet.
Les acides qui rougissent ce sel sont l'acide sulfurique, hydro-
chlorique , hydrofluorique , chromique , phosphorique ( légè-
rement dilués) , et les acides végétaux les plus ordinaires , tels
que l'acide oxalique , tartrique , citrique et acétique.
Les substances qui le noircissent sont le chlore gazeux, la so-
lution de chlore (fraîchement préparée), le brome, l'hydrogène
sulfuré , l'acide nitreux et l'acide nitrique.
Il est très-probable qu'il serait noirci par l'acide bromique et
par l'acide chlorique, peut-être même par l'acide iodique. L'au-
teur ne possédait pas, en ce moment , ces acides assez purs pour
en déteraiiner l'action ; mais la méthode qu'il emploie pour
se servir de ce réactif empêchera toute erreur provenant de la
présence de l'un ou de l'autre de ces trois acides , ainsi que de
l'hydrogène sulfuré. On évapore à sec le nitrate , on en introduit
une petite partie dans un tube-cornue , et l'on verse par-dessus
quelques gouttes d'acide sulfurique ; on chauffe le tout douce-
ment au moyen d'une lampe à alcool ; une partie des produits
volatils sont entraînés dans le récipient , formé aussi d^un tube,
et dans lequel on a placé préalablement quelques écailles du sel.
Si ces dernières noircissent, le sel doit être regardé comme un
nitrate, pourvu qu'on se mette en garde contre le petit nombre
de substances qui produisent le même effet. De plus, par la
méthode proposée ici, d'évaporer à sec et d'ajouter de l'acide sul-
furique, on découvre facilement la présence ou l'absence des acides
chromique, iodique, chlorique et de l'hydrogène sulfuré, car la
UINÉRALOGIF. ET GÉOLOGIF.. 19 i
couleur des chromâtes, le déyagemcnl du peroxide de chlore dos
chlorates, la séparation de 1 iode des iodatcs, et l'odeur de l'hv-
drogène sulfuré décideront pour chacun d'eux. Comme les
acides iodique et bromique ne son^ pas assez volatils pour être
chasse's par celle lempe'rature, leur présence ne peut causer au-
cune erreur.
L^auteur a aussi ohservé que si le sel employé ici , ou le hi-
lodure de mercure lui-même, est introduit dans un tube à réactif
avec de l'acide sulfurique concentré , et que l'on ajoute une so-
lution concentrée d'un nitrate quelconque (sauf ceux d'argent et
de mercure}, la couleur rouge du sel, ou du biiodure, disparaît
aussitôt , et est remplacée par la teinte noire de l'Iode. Dans le
cas même où l'acide sulfurique forme un précipité insoluble,
l'action peut être encore reconnue ; en agitant le précipité avec
une baguette de verre on aperçoit aisément des places noires.
Ce dernier moyen peut bien être employé comme réactif, mais
malheureusement un chlorate , un chromate et peut-être quel-
ques autres sels donneraient les mêmes résultats. Le moyen indi-
qué plus haut par distillation est beaucoup meilleur.
E. M.
iMIlVERALOGIE ET GEOLOGIE.
12. — Sur UN PEROXIDE DE MANGANÈSE DE Mexico, contenant
DE l'argent, par M. J. Taylor. {Pliil. Magaz. , avril 1 837.)
L'auteur ayant été Informé que du manganèse argentifère avait
été découvert au Mexique , dans le filon Santa Ynez , à Real del
Monte , et qu'il contenait assez de métal précieux pour que l'on
pût l'exploiter, en a obtenu quelques échantillons.
Ils ressemblent an peroxide de manganèse ordinaire , et ana-
192 BllLLETlN SCIENTIFIQUE.
lysés par M. ï. Johnson , ils ont présenté les résultats suh ans
Manganèse peroxidé. 30,6
Fer oxidé.
12,5
Silice.
21
Alumine.
17,6
Chaux.
1,2
Eau.
16,7
Argent.
0,4
100
Cela donnerait un peu plus de douze onces d'argent par ton-
neau ; mais les résultats obtenus en grand au Mexique paraissent
plus a\antageux.
On a rencontré dans le même filon une stéalitc parsemée de
particules noires et que les Mexicains nomment Jaboii. La
stéalite ne contient pas d'argent , mais les grains noirs riches en
manganèse et en fer contiennent 125 onces d'argent fin par
tonneau.
I. M.
14. — Des biines d'or de Chimendros a 90 milles de Ma-
LACCA. (Journ. ofthe Àsiat. Soc. of Bcngal, mai 1836.)
Chimendros est le nom d'une colline recouverte et entourée
de bois épais et déserts. A diverses profondeurs, variant de douze
à vingt pieds , on trouve des veines d'un roc quartzeux cou-
rant dans un Ht d'argile endurcie. L'or se trouve en petits frag-
mens irréguliers disséminés dans la roche.
Lorsque le devin a assigné le lieu et le moment où les travaux
doivent s'exécuter, les mineurs découvrent le sol en enlevant les
arbres et buissons ainsi que toute la terre végétale. L'argile est
divisée en lits dont le premier est blanc et tendre, le second pré-
sente une teinte rougeâtre, le dernier a la consistance de la brique,
une couleur noire, et recouvre la veine blanche du roc dans le-
quel l'or est renfermé. Cette veine a ordinairement trois "a quatre
pieds d'épaisseur. On trouve au-dessous une couche d'argile
blanche qui ne contient jamais de métal.
MINERALOGIE ET GEOLOGIE. 193
On brise la roche quartzeusc, dont la dureté rend cette opéra-
tion difûcile et pénible, après quoi l'on pile les morceaux dans
une espèce de mortier de quartz. On tamise la poudre , et l'ex-
pose, dans un vaisseau de terre d'une forme conique, à l'action
d'un courant d'eau. La poudre-d'or, soigneusement lavée de
nouveau dans une noix de coco, est séchée en promenant
un charbon rouge sur sa surface, puis pesée en quantités
déterminées, que l'on enfenne dans un morceau d'étoffe. Ces
paquets, qui dans l'île de Sumatra sont formés avec la mem-
brane qui entoure le cœur du buffle , se nomment Bunkals , et
sont souvent employés en guise de monnaies. Ils sont pesés au
moyen des graines rouges avec un point noir, que fournit Vabrus
maculalus.
Quarante livres de la roche pulvérisée donnent en moyenne
24 grains d'or pur. Les essayeurs malais estiment la pureté de
l'or par degrés qu'ils appellent mutu et dont ils comptent dix,
de sorte que l'or à 10 mulu est de l'or à 24 carats. Ils nomment
or jeune celui qui ne va pas à 8 mutu, et or Weux celui qui va de
8 à 10. Le seul moyen qu'ils possèdent pour en reconnaître la
pureté est la pierre de touche , qui est un fragment d'un basalte
rude et noir, que l'on apporte de l'Inde continentale, et que l'on
monte dans un cadre en laiton. Les touchaux d'essai sont au
nombre de 20 à 24, rangés sur un cordon, et portent inscrites sur
leur surface les proportions de cuivre, d'argent et d'or qu'ils
contiennent, depuis 3 à 9 y4 mutu. Les essayeurs raient en lignes
parallèles le touchau et l'or d'essai comme on le fait en Europe,
mais ensuite ils appliquent sur la pierre une pelotte d'une cire
adhésive qui enlève les deux fines lames d'or.
Ils affirment qu'ils volent mieux la différence de couleur sur
cette cire, colorée en noir avec du charbon de feuilles d'arbre ;
mais il paraît que le vrai motif de cette pratique est que les im-
pressions d'or qui seraient perdues sur la pierre s'accumulent
dans la cire, et que lorsque celle-ci a servi un grand nombre
d'années, on en retire l'or par l'action de la chaleur. I. M.
13
194 BULLETIN SCltNTIFIQlir..
15. — Observations géologiques sur le Jura du nord-
ouest DE LA Suisse , et particulièrement dans le can-
ton DE SOLEURE ET LES PARTIES LIMITROPHES DES CANTONS
DE Berne , Bale et Argovie , par M. A. Gressli. {Leônh.
Jahrh.fiir Minerai., 1836, cah. 6.)
Depuis que l'élude approfondie qu'on a faite des fossiles , a
donné les moyens de caractériser, indépendamment des formes
minéralogiques , les diverses couches qui constituent l'écorce du
globe, partout on s'occupe avec activité et fruit pour la science,
à rechercher les rapports et les différences que présentent dans
leurs détails, des formations de même âge dans des localités dif-
férentes. Comme il eût été difficile , peut-être , de trouver des
noms appropriés pour chacune des nombreuses assises qui con-
stituent un de ces ensembles qu'on appelle formations en géolo-
gie , on s'est généralement contenté de leur attribuer les noms
qui leur ont été assignés dans le pays où l'on en a fait la première
élude approfondie, et ce choix expose à quelques expressions qui
paraissent bizarres. Ainsi, par exemple, dans le mémoire qui
fait le sujet de cet article, il peut paraître au premier coup d'œil
singulier de retrouver dans le Porentrui ou près de Soleure, les
manies d'Oxford ou le calcaire de Portland. S'il s'agissait d'au-
tres séries de roches , les noms seraient allemands ou français ,
de sorte que la géologie parle presque toutes les langues de l'Eu-
rope, et, seule probablement de toutes les sciences, n'en a point
encore une qui lui appartienne exclusivement.
Le groupe intéressant de couches que l'on a appelé oolithi-
que, de la présence caractéristique d'un calcaire formé de petits
plobules irréguliers, sphériques et sans couches concentriques
qui, agglutinés, forment des roches, a été particulièrement étudié
en Anglelene. On a reconnu dans ce pays , qu'il consistait en
trois séries de marnes, de calcaires et d'argile qui ont été dési-
gnées sous les noms anglais de lias ou oolithe de Bath , marnes
d'Oxford ou coral rag (calcaire à madrépores), cl oolithe supé-
rieure ou pierre de Portland. Ces séries de couches et leurs
subdivisions sont caractérisées par un grand nombre de fossiles
ntéressans, et il suffira de rappeler que c'est en parliculier dans
MlNbHALOGIE F.T GÉOLOGIE. 195
le lias qu'on a trouvé les débris des gigantesques reptiles appelés
Ichthyosaurus et Plesiosaurus , et des Ptérodactyles , reptiles
volans, qui rappellent et expliquent les dragons de la fable.
Il a été reconnu depuis, que le groupe oolithiquc est le même
que la formation du Jura, et plusieurs travaux importans ont
été entrepris pour retrouver sur une plus vaste échelle, dans
cette chaîne de montagnes, les divers détails qui caractérisent ce
groupe en Angleterre. MM. Thirrla pour le Jura français ,
Thurmann et Mandelsloh pour le Jura wurtembergeois, ont fait
des rapprochemcns de ce genre, M. Gressli l'a entrepris pour le
Jura soleurois. 11 trouve que le Jura dans le nord-ouest de la
Suisse, renferme toute l'étendue des couches secondaires qui se
trouvent entre la pierre de Portland, assise supérieure du
groupe oolithiquc et le grès bigarré, roche qui appartient au
groupe du grès rouge, qui, dans l'ordre des formations, vient
immédiatement au-dessous.
1. Les couches qui répondent à l'oolithc supérieure et à la
pierre de Portland, sont, dans la partie du Jura qui nous occupe,
très-variées dans leur aspect. Tantôt ce sont des marnes d'un
jaune grisâtre et plombé, tantôt des calcaires cassans, marneux,
riches en grosses oolithes, tantôt enfin un calcaire très-pur, d'un
blanc éclatant ou jaunâtre très-compacte , uniforme , à peine
stratifié. Mais l'on y reconnaît, avec quelques fossiles nouveaux,
un grand nombre de ceux qui servent de caractères en Angle-
terre aux couches porllandiennes.
2. La série intermédiaire est caractérisée en Angleterre par le
coralrag, calcaire pénétré ou formé de coraux et de madrépores,
qui offrent cela de remarquable qu'ils appartiennent presque
tous aux mêmes genres, astrœa, nieandrina, caryophyllia, etc.
qui de nos jours sont les architectes les plus nombreux parmi les
polypiers que nous voyons former des îles nouvelles, dans les
archipels de la mer du Sud.
Dans le Jura soleurois cette série est représentée par des cal-
caires que 1 "auteur désigne sous le nom des fossiles qui y domi-
nent : calcaire à astartes (astarte tninimd), calcaire à nérinées
^nerineabrwitrutand), dont les couches sont souvent séparées
par de minces lits de marnes et par le calcaire corallien pro-
prement dit. Ce dernier est souvent saccharoïdc, toujours sili-
196 BtJLlETIN SCIENTIFIQUE.
ceux, présentant souvent de grandes taches rondes ou allongées,
d'un gris bleu foncé ou brunes. Les fossiles sont très-nombreux,
siliceux, intimement liés à la masse, et appartiennent presque
tous aux coraux lamellaires.
Les marnes d'Oxford sont remplacées dans le Jura par une
assise particulière nommée par Thirria terrain à chailles. Il
désigne ainsi des couches calcaires ou marneuses qui sont rem-
plies de concrétions siliceuses d'une nature particulière, nommées
chailles dans le Jura français. Les fossiles y sont aussi convertis
en matière siliceuse et peu nombreux. Indépendamment de ce
teiTain, on trouve dans le Jura des marnes analogues par leurs
fossiles à celles d'Oxford et dans lesquelles se rencontrent des
pyrites et ces bancs d'asphalte qui sont exploités sur plusieurs
points de la chaîne. Elles sont mélangées de minces couches de
calcaire spathlque, éclatant et schisteux.
3. Le groupe inférieur du lias ou grande oollthe, varie en gé-
néral peu dans son apparence minéralogique ou ses caractères géo-
logiques. Dans le Jura il présente d abord des marnes à huîtres
(ostrea acuininata^, puis un calcaire ferrugineux brun-rougeâtre,
renfermant beaucoup des fossiles caractéristiques de l'oolithe
inférieure, surtout des ammonites, des calcaires très-compactes,
un peu cristallins , mais toujours plus ou moins oolithiques, gé-
néralement d'une couleur gris foncé, et enfin le lias ou calcaire à
gryphites avec ses marnes, pénétrées de nodules de carbonate de
fer, et contenant des veinules de sironliane sulfatée.
Au-dessous du lias , l'on trouve dans le Jura des Cantons de
Soleure et d'Argovie, trois des assises du groupe inférieur à l'oo-
lithe, et connues sous les noms allemands de keuper, muschel-
kalk et bunter sandstein, que des géologues français ont nommés
marnes irisées, calcaire conchyllen et grès bigarré. Ce dernier
domine dans le Canton de Bàle-Campagne, surtout le long du
Rhin.
Dans la seconde partie de son mémoire, lauleur présente
quelques considérations sur l'aspect orographique du Jura so-
leurois, et sur les causes probables qui ont amené les accidens ,
les ruptures, les saillies qu'on y remarque. En particulier il a
observé que les crêtes escarpées , les massifs isolés ne se rencon-
trent que là où la nature compacte et solide de la roche, comme
UINËRALOGIt' ET GÉOLOGIE. 197
l'oolilhc inférieure et supe'rieure, le rauschelkalk, n'ont pas per-
mis une flexion ou courbure lors du soulèvement de la chaîne ;
que les formes sont au contraire arrondies, là où des marnes ont
permis le glissement des couches, comme pour les assises oxfor-
diennes, le keupcr, etc. Les mêmes influences ont pre'sidé à
la formation des combes, nom que l'on donne dans le Jura
français à une forme de vallées oblongues et e'troites, particulière
à ces montagnes. Là où les couches solides ont arrêté l'érosion
des eaux, elles ne sont que faiblement prononcées, et au lieu
d'être étroites et profondes, elles présentent de grandes étendues
planes plus ou moins inclinées.
Des modifications dans le soulèvement lui-même ont souvent
amené le renversement d'un des côtés des chaînes, ce qui cause
le bouleversement de plusieurs couches , qui paraissent alors
composées de débris. Dans le Canton de Soleure on volt aussi le
croisement et la réunion de deux ou plusieurs chaînons en une
seule chaîne, ce qui forme un mélange inextricable de masses
irrégulières ; plus, en général, les formations anciennes prennent
d'importance , plus les parties supérieures deviennent confus^p ,
jusqu'à ce qu'elles ne se montrent plus qu'en fragmens Isolés.
C'est surtout dans Bàle-Campagne et dans l'Argovie qu'on voit
dominer le lias, le keuper et le muschelkalk.
Enfin des accldens géologiques postérieurs au soulèvement
des chaînes, sont venus souvent compliquer encore le problème.
Ce sont d'énormes érosions opérées par les eaux et des dépôts de
nouvelles couches , telles que les molasses et calcaires d'eaux
douces déposés dans le Canton de Bàle-Campagne sur les cou-
ches dénudées de l'oolithe inférieure, dépôts troublés eux-mêmes
plus tard par de nouvelles irruptions des eaux. Tous ces phéno-
mènes ont formé des brèches, des collines d'alluvlon, des vallées
de dénudalion et ont augmenté beaucoup le^ iiTégularltés des
chaînes jurassiques.
L M.
198 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
16. — DÉCOUVERTE d'oSSEMENS FOSSILES DANS L'iLE PeRIM
DANS LE GOLFE DE CaMBAYE , par le Heut. FULLJAMES et Ic
baron HuGEL. {^Asiat. Journ. of Bengal, mai 1836.)
L'inte'rêt qu'ont excité dans l'Inde anglaise les récentes dé-
couvertes de gisemens fossiles faites dans divers lieux, a dirigé
sur cet objet l'attention de tous les observateurs, et les nom-
breuses Investigations entreprises amènent chaque jour de nou-
veaux faits du même genre.
L'île de Périm est située tout près de la côte occidentale de
l'Inde, dans le golfe de Cambaye, et par le 21° 39' de latitude.
Elle n'a que deux milles de longueur sur ^4 de mille de large ,
et comme le point le plus élevé n'est qu'à 60 pieds au-dessus
de la haute marée, les localités où les fossiles ont été trouvés
sont recouvertes par la mer lorsqu'elle est haute.
La formation qui renferme les ossemens est un conglomérat
tertiaire composé de rognons de grès, de marne endurcie, de
quelques silex cimentés par une argile jaunâtre. La plupart des
fossiles ont été mis au jour par l'action de la mer qui a en-
traîné la roche supérieure ; mais ils adhèrent fortement au rocher
et l'on ne peut les enlever qu'à l'aide du ciseau. On voit aussi
de tous côtés des morceaux de bois pétrifié.
En descendant depuis la surface on trouve l'ordre suivant :
1. Du sable.
2. Un conglomérat de grès, argile et silex.
3. Une argile blanche et jaune avec des rognons de grès,
4. Le conglomérat n" 2.
5. Un grès calcaire contenant quelques fossiles.
6. Le conglomérat.
7. Une argile endurcie plus ou moins compacte.
8. Le lit de conglomérat qui renferme la plupart des os fos-
siles.
Les lits les plus épais de conglomérats ont au plus trois pieds
de puissance, et ils sont en général horizontaux. Dans quelques
points cependant, ils sont fort contournés, brisés et plongent for-
tement à l'est. On voit au nord de lîle, le grès sous la couche
fossilifère.
BOrANIQUb. 199
Parmi les débris fossiles icconnaissables, il y a des Jeuls de
maiumoulb, des défenses d'éléphant, des dents de mastodontes
(^niaslodon latidens) très-bien conservées , une tête de sanglier
non décrit, des fragmcns de palacothcriuin, d'hippopotame , des
cornes de rhinocéros, la tête d'un grand saurien, des tortues et
beaucoup de petits animaux, une corne d'un ruminant qui n'est
pas le buffle, etc. Quelques os ont de très-grandes dimensions.
Un morceau brise de défense avait 5 % pouces du centre à la
circonférence, ce qui donnerait 10 "/, pouces de diamètre, et 34
pouces de tour.
Tous ces échantillons sont envoyés à Calcutta à la Société
Asiatique, et l'examen détaillé qui en sera fait ne pourra man-
quer de fournir à la science des résultats intéressans.
I. M.
BOTANIQUE.
17. — Systema Laurinearum, aut. Nées ab Esembeck
(C. G.); 1vol. 8". Berlin, 1836.
Parmi les botanistes modernes il en est peu d'aussi actifs que
l'illustre président de la Société des Curieux de la nature. En
1829 il publia son Agrostologia brasiliensis (1 vol. 8"); en
1830, V Enumération des Hépatiques recueillies à Java par
Blume et Reinwardt (broch. 8°); en 1832, son Gênera et
species Asterearuin (1 vol. 8°); voici maintenant une mono-
graphie complète de la grande et importante famille des Lauri-
nées, sans parler d'une foule de mémoires faits par lui seul ou en
communauté avec son frère, mémoires Insérés dans les journaux
botaniques, dans l'ouvrage du D'' Wallich, et dans la belle
collection des Acta naturœ curiosorum , dont il dirige la compo-
sition comme président de la société.
La famille des Laurinées présentait de très-grandes diflicultés .
Elle se compose presque uniquement de plantes exotiques , dont
un petit nombre se trouvent dans les jardins cl même dans les
200 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
herbiers les plus riches. Elle comprend des arbres ou arbustes
souvent polygames ou dioïques, ce qui rend l'e'tude des espèces
bien plus difficile. Elle est, enfin, très-naturelle, d'où re'sulte
que l'on y trouve peu de variations, peu de caractères propres à
établir des subdivisions faciles à reconnaître. M. Nées a surmonté
ces difficultés, et il le doit en partie à la richesse des matériaux
qui lui ont été confiés. Je mentionnerai seulement les Laurinées
du Brésil, recueillies par M. de Marlius et M. Schott, et celles
de l'Inde et régions voisines, faisant partie de l'immense herbier
distribué si généreusement par M. Wallich au nom de la Compa-
gnie anglaise des Indes orientales. Tel est l'accroissement pro-
digieux de ces familles étrangères , que Linné connaissant 1 1
espèces seulement de Laurinées, en 1762, Willdenow (en 1799)
37, M. Nées en décrit 392 bien connues , et 8 ou 10 plus ou
moins douteuses.
Il les classe en 13 tribus, et en 45 genres, dont 18 sont nou-
veaux.
Dans une introduction il reproduit les observations générales
qu'il avait déjà publiées dans l'ouvrage de Wallich (^Plantce
rariorcs,2, p. 58). Les points qui méritent le plus d'être étudiés
sont les anthères à deux ou quatre loges, les étamines impar-
faites situées à l'intérieur {staminodia), et les glandes géminées
qui accompagnent certaines étamines.
Le périgone se compose de 4 ou 6 sépales soudés par la base
et disposés en deux verticilles alternes. En dedans se trouvent
3 et quelquefois 4 verticilles d'étamines, dont le premier alterne
avec les sépales intérieurs. Le quatrième verticille d'étamines se
développe seulement en staminodia, dépourvus d'anthères.
Près des étamines du troisième verticille et un peu en dehors,
se trouvent des glandes, souvent stipltées, qui ne produisent
point de nectar, et qui sont géminées, par conséquent en nom-
bre double du verticille voisin d'étamines. Les glandes de cha-
que paire ne font pas partie d'un même verticille, car elles sont
placées un peu différemment à côté de l'étamine dont elles en-
tourent la base.
Les anthères sont à 2 ou à 4 loges. M. Nées regarde ces der-
nières comme formées par la soudure de deux anthères sur un
même connectif , explication qui n'est que l'expression du fait.
BOTANIQUE. 20 i
11 rcsle à comprendre comment et pourquoi certaines étamines
portent deux anthères, les unes inte'rleures, les autres extérieures,
relativement au centre de la fleur. L'analogie organique de l'éta-
mine avec la feuille est aujourd'hui bien de'montrée : le filet
représente le pétiole ; le connectif, la nervure médiane du limbe ;
les loges, le parenchyme du limbe ; les cellules qui donnent nais-
sance au pollen, ressemblent à beaucoup de cellules du méso-
phylle. Pour comprendre l'analogie de l'étamine à deux anthères
il faudrait que l'on connût des feuilles à deux limbes, l'un situé
devant l'autre ; mais c'est ce qui n'existe point dans la nature.
La déhiscence des anthères par valves, qui est un des carac-
tères principaux des Laurinées, ressemble, suivant M. Nées , à
la déhisccnse des siliques. Un fait très-remarquable, découvert
par M. Brown, c'est que les Laurinées présentent quelquefois
dans la même fleur les deux déhiscences , introrsc et extrorse !
Le premier mode est constant pour les deux verlicilles exté-
rieurs d'étamines ; le second se trouve quelquefois pour le
troisième verticdle. M. Nées ajoute une considération intéres-
sante, c'est que les deux modes ne se trouvent que dans les Lau-
rinées pourvues du quatrième verticille d'étamines imparfaites
(jtaminodid) : quand ce dernier manque , les trois verticlUes
d'étamines sont à déhiscence introrse. Il est conduit par ee fait à
considérer les étamines comme composées de deux séries ou
cycles; l'un extérieur (les deux premiers verticilles) qui a
toujours la déhiscence introrse ; l'autre intérieur ( les deux der-
niers verticilles ) qui a une autre déhiscence quand les étamines
se développent". On peut objecter à cette manière de voir : 1° la
position alternative des quatre verticilles ; 2" la circonstance
même que le troisième verticille a une déhiscence tantôt introrse,
tantôt extrorse, quoique son rang soit toujours le même.
L'hypothèse de deux séries d'étamines se combine avec une
autre, émise par M. Nées, relativement aux glandes voisines du
troisième verticille d'étamines. Il les considère comme des ves-
tiges d'un périgone ou périanthium Intérieur, analogue à l'organe
' « Peraclo duplici perianihii staminumqtie prinue seclionis cycio, qiialuor (bji
liinis) Tcriirillis cnmpicxo , nova quasi cxoriliir rycloriim séries , a pcrianlhio novo
inripiciis. » p. ij.
202 BULLETIN SClliNTIFlQUli.
qui entoure les étamines à l'extérieur. Les Laurinées offriraient
ainsi deux fleurs emboîtées l'une dans l'autre : la première com-
posée de deux verticilles alternatifs de sépales, suivis d'autant
de verticilles d'étamines à déhiscence introrse ; la seconde de
deux verticilles d'organes réduits à l'état de glandes , analogues
à des sépales , et de un ou deux verticilles d'étamines,ijm^à déhk-
cence variée, l'autre, quand il existe, dépourvu d'anthères. Ne'
faudrait-il point, pour admettre un pareil arrangement, qu'il eût
été constaté dans quelque fleur moins difficile à comprendre, et
où les organes se développeraient mieux ? Les roses prolifères
sont bien des exemples à l'appui de cette hypothèse, mais elles
nous montrent que , dans le cas où le même axe se termine par
plusieurs fleurs emboîtées, au lieu d'une, les organes de la série
ajoutée ont une tendance à se développer beaucoup. Dans la rose,
ils i-etournent volontiers à l'état de feuilles, malgré leur situation
intérieure, peu favorable en apparence à un tel développement :
la première série d'organes (calice, corolle) marche suivant une
métamorphose ascendante; la série additionnelle recommence
semblablement par des organes foliacés. Il n'en serait pas de
même dans la fleur de Laurinée, où le premier organe de la série
intérieure serait moins développé que les étamines qui le suivent
( le troisième verticille d'étamines) , quoique dans les organes
extérieurs et du troisième au quatrième verticille {staminodid)
la métamorphose soit toujours ascendante.
Indépendamment des caractères dont nous venons de parler,
les Laurinées se distinguent parleur tige ordinairement ligneuse,
et leurs feuilles entières, alternes, ponctuées par des réservoirs
d'une huile particulière. Leur inflorescence est en ombelle ou
en fascicule. La fleur est blanche , souvent unisexuelle, par
suite d'un développement Imparfait des organes reproducteurs.
Le pollen simple , sphérique. L'ovaire libre , 2 - 3 - loculaire.
Les ovules réduits à deux ou un, par avortement des autres. Le
fruit est une baie, entourée souvent par le tube du périgone.
La radicule supère ; les cotylédons charnus, contigus par leur
surface plane.
La division en XIII tribus se présente comme suit, dans le
tableau analytique de M. Nées. Nous le reproduisons textuel-
lement, en conservant le latin pour ne pas allonger.
llOTANiyUIi. 203
Clavis tuibudm.
I. Ilerhœ aphyllœ , volubiles Cassyte^.
II. Arbores aut frutices , foliosœ :
A. Folia decidua (ilcmptis alicjuot 7b-
trantheris) Flaviflor^.
B. Folia pcrennanlia (exceptis alic/uot Tclranlhcris :
A. luflorescentia umbellulata vel glomerata :
Infloresc. rcgularlter umbellulata,
Involuerala TetrantherEjï;.
Infloresc. e gemma perulata, glome-
rata vel subracemosa Daphnidie^.
B. In/Iorescentia paniculala :
a. Anlherae apice (lebiscentes .... Acrodiclidia.
b. Antherae Infra apicem déhiscentes:
a'. Antherae latae subsessiles :
Antherae conformes ostiolis ab
apice distantibus NectandrEjE.
Antherae exteriores sub fructu
petaloideœ Dicypellia.
b'. Antherae a ûlamento discretae ,
locellis uno sub altero positis :
a". Fructus (subsiccus) tubo
perianthii magis minusve
obtectus CryptocaryejE-
b". Fructus perianthii tubo non obtectus :
a'". Staminodia 4' ordinis
nuUa vel imperfecta ,
subulata aut subcapitata OREODAPHSEiï:.
b'". Staminodia 4' ordinis capitulo distincto
triangulari :
Perianthii limbus intègre persistens :
In cupulam durescens. Phœbe^.
Patulus nec induratus. PersEjE.
Perianthii limbus deciduus:
Basîs laciniarum persis-
tens truncata CiNNAMOWEyE.
Lacinia; integrac a tubo
decidnae CAMniOREjï
204 BULLETIN SCIliNTlFlQDi;.
Les caractères plus détaillés de ces tribus , ainsi que ceux des
genres et des espèces , constituent le corps de l'ouvrage. Nous
savons beaucoup de gré à l'auteur d'avoir décrit toutes les es-
pèces , même les mieux connues : c'est une garantie que les
groupes sont bien fondés sur l'association naturelle des espèces.
Indépendamment de l'histoire complète des Laurinées , l'ou-
vrage contient une monographie du petit groupe des Illigereœ ,
dont M. Blume a fait une famille. Il se compose de deux genres,
Gyrocarpus et Illigera, qui diffèrent des Laurinées par l'adhé-
rence de l'ovaire avec le tube du périgone, et par des cotylédons
foliacés , contournés autour de la radicule. Ils ont d'ailleurs les
étamines biloculalres , à valves introrses, accompagnées de glan-
des , comme beaucoup de Laurinées.
Sous le point de vue de la distribution géographique , M. Nées
observe que les Laurinées végètent principalement dans les
montagnes des pays inter-tropicaux, où elles constituent souvent
de belles forêts d'arbres toujours verts. La plupart des tribus
habitent ou exclusivement ou plus particulièrement l'ancien
ou le nouveau monde ; ce qui donne une division géographique
assez commode et assez conforme à la division botanique. Les
tribus orientales (de l'ancien monde ou hémisphère oriental)
sont les Cinnamomées , Camphorées , Daphnidlées et Tétran-
ihérées ; les tribus occidentales (américaines) sont les Acro-
diclidia , Nectandrées , Dicypellia^, Flaviflorées , Oreodaph-
nees et Persees. La tribu des Cassytées se trouve répandue assez
également dans les pays chauds des deux hémisphères.
Un genre {Apollonias^ se compose de deux espèces, dont une
croît dans l'Inde et l'autre aux îles Canaries. Le genre Persea ,
sur trente espèces , en a vingt-neuf en Amérique et une aux îles
Canaries. Le genre Hufelandia a trois espèces en Amérique et
une à Madagascar ; Endiandra , une au Népaul et deux à la
Nouvelle-Hollande. Les genres Cryptocarya, Tetranthera ,
Benzoin et Sassafras, sont partagés entre l'Asie et l'Amérique;
VOreodaphne , entre l'Afrique et l'Amérique. Les autres genres
* On ne voit pas pourquoi l'auteur, qui a adopté pour plusieurs de ses tribus la
terminaison encœ, si commode pour indi(|Her le degré d'associalion dunl il s'agit,
ne l'eniploie pas ogalcmenl pour quelques groupe? de iiu'mc irnpni lance.
BOTANIQUE. 205
sont spéciaux à chaque continent. En dcfinlllvc , un genre
(^Cassyta^ est commun à l'Asie (la Nouvelle-Hollande),
l'Afrique et l'Amérique ; cinq sont communs à l'Asie et l'Amé-
rique ; trois à l'Amérique cl l'Afrique ; un à l'Asie et l'Afrique ;
trente-cinq sont propres à lune de ces grandes divisions. Ces
derniers sont quelquefois très-nombreux : ainsi les soixante Oreo-
daphne et les quarante-deux Nyclandra sont de l'Amérique ;
les trente-deux Cinnamomum certains sont d'Asie. Quant aux
espèces connues actuellement :
L'Asie et îles voisines en comptent.
La Nouvelle-Hollande
L'Afrique et îles voisines . . . .
L'Amérique et îles voisines . . .
Entre les
Hors des
tropiques.
tropicjues.
Total.
103
66
169
10
1
11
12
12
189
11
200
302 90 392
Une seule espèce croît en même temps dans deux de ces gran-
des divisions de la terre , c'est le Cassyta glabella Br. , qiii se
trouve au Cap de Bonne-Espérance et à la Nouvelle-Hollande.
Toutes les autres sont spéciales à l'une des divisions , et même
ordinairement à une région peu étendue. Dans ces familles d'ar-
' bres de pays tropicaux , les espèces sont presque toujours endé-
micjues , c'est-à-dire propres à une seule région '.
Les Laurinées orientales se trouvent en grande quantité dans
les îles de l'Asie méridionale, Java, Penang, etc., ainsi que dans
les montagnes de Silhet , au nord-est du Bengale. Leur nombre
diminue en s'éloignant de cette région centrale ; quelques-unes
s'avancent au nord de la Chine , jusqu'au quarantième degré de
latitude ; d'autres , également peu nombreuses , s'étendent vers
l'Europe. On n'en connaît aucune en Perse , mais le Laurus no-
bilis, qui , pour le dire en passant , demeure l'unique espèce du
genre Launis , croît spontanément dans l'Anatolie , l'Archipel
grec et même dans tout le pourtour de la mer Méditerranée. H
' Alpli. 1)C , InUod aïctude delà bnlan., i8î5Vol. a,p. 28:^296.
206 BULLETIN SCIFJNTIFIQCE.
est possible qu'il ail clé naturalisé , c'csl-h-dlro introduit par la
culture , dans la portion occidentale de ce littoral. L^ Afrique est
pauvre en Laurlne'es , probablement parce qu'elle offre peu de
re'glons montueuses entre les tropiques.
Les Laurinées occidentales abondent principalement dans le
Brésil , la Guyane , la pente des Andes du Pérou et du Cbili.
Elles deviennent plus rares dans le Mexique ; quelques-unes vi-
vent encore dans les Etats-Unis , surtout dans les Florides , mais
les Sassafras qfficinarwn et Benzoin odoriferuni , ne dépas-
sent pas au nord les limites de l'Union.
Alph. DC.
18. — Endlicher et Fenzii : Sertum Cabulicum , enume-
RATIO PLANTARUM QOAS IN ITINERE INTER DeRA-GhAZEE-
Rhas et Cabul, mensibus maio et junio 1833, collegit
D" Honigberger; accedunt novarum vel minus cogni-
TARUM STIRPIUn ICONES ET DESCRIPTIONES, In-4°, cah. 1.
Yicnne 1836.
Cette première livraison comprend les descriptions et figures
de quatre espèces rares ou nouvelles , savoir les Plantago peni-
cillata Endl., Silène Honigbergeri Fenzl,Dais spicataEndL,
Scabiosa Olhieri Coult. Les planches, gravées avec soin, se
distinguent par une quantité considérable de détails. On y voit,
par exemple, les grains de pollen, les ovules dans plusieurs de-
grés de leur développement, les papilles stlgmatiques , etc. Les
descriptions paraissent très-soignées, comme on doit s'y attendre
de la part de botanistes qui ont déjà fait leurs preuves. Aucune
préface, aucune annonce, ne nous fait encore apprécier l'étendue
des collections recueillies par M. Honigberger : nous présumons
cependant qu'elles doivent former un herbier assez considérable,
puisque MM. Endlicher et Fenzl se sont réunis pour le publier.
Ces deux savans ont écrit des mémoires bien connus sur la
géographie botanique, ce qui nous fait espérer qu'ils ne néglige-
ront pas ce point de vue, et qu'ils saisiront des rapprochcmcns
entre la végétation du pays de Caboul et celle de la Perse, de
Lahorc, de Ladak et autres réglons voisines, que les publications
françaises et anglaises commencent à faire connaître.
Alph. DC.
botanique. 207
19. — Recherches sur la catalepsie du Dracocephaluri
viRGiNlANun , par Ch. MORREN. (i&u//el. deVAcad. roy.
de Bruxelles , 1836. A^" 10).
Les pédicoUcs des fleurs dos Dracocephalum vîrgînianum cl
moldavlcum présentent la singulière propriété' de rester en place,
lorsqu'on les a de'lounie's de leur situation naturelle. C'est le
phénomène que les botanistes ont appelé catalepsie , par suite
d'une ressemblance, au moins apparente , avec la maladie qui
porte ce nom dans le règne animal. On l'attribuait à une absence
présumée d élasticité dans le tissu des pédicelles, mais personne
n'avait cherché à s'en rendre compte au moyen de l'anatomîe
microscopique, ni même par une observation soignée des circon-
stances du fait. M. Morrcn a étudié dans ce but le Dracocepha-
lum virgiuianum, et il est arrivé à la conclusion que la cause
du phénomène est purement mécanique.
Dans cette espèce , le pédicelle est très-court. Les fleurs
presque sessiles, à l'aisselle de bractées ovales, pointues, sont
disposées par paires qui se croisent. Lorsqu'on détourne une
fleur horizontalement, avec les doigts, on peut lui faire décrire
un quart de cercle, d'un côté ou de l'autre, sans qu'elle re-
vienne brusquement à sa place. La tige n'offrant pas la même
propriété, M. Morren a comparé attentivement son organisation
'intime avec celle de l'organe dit cataleptique. Il n'a trouvé au-
cune différence dans la composition anatomlque : les couches
de cellules , de vaisseaux, de trachées, se succèdent semblable-
ment et offrent la plus grande analogie. Un tel résultat conduit
à l'idée que la cause est extérieure aux pédicelles. Ce qui le
confirme encore, c'est que le phénomène n'a pas lieu si l'on
élève ou abaisse la fleur : il faut que la direction imprimée soit
horizontale pour que le pédicelle demeure ; sans cela il revient
brusquement, comme le font tous les organes analogues des vé-
gétaux, par suite de leur élasticité. — Une fleur ayant été déta-
chée avec son pédicelle, et avec un petit talon enlevé à la tige, il
s'est trouvé, quand on eut fixé le tout avec une aiguille sur le
montant dune fenêtre, que le phénomène ne se produisait plus.
On pouvait détourner la fleur à droilc et à gaucho, et on la
208 BULLETIN 8C1LIST1FIQUE.
voyait revenir brusquement dans sa première position. Donc le
pédicelle, en lui-même et isolé, est élastique comme tous les
pédicelles connus. — La cause du phénomène, sur la plante ,
réside dans les bractées. Si on coupe la moitié gauche d'une
bractée et qu'on détourne la fleur dans cette direction, elle re-
vient brusquement ; si on coupe à droite et qu'on détourne à
droite, la fleur revient aussitôt en place. En enlevant la bractée,
la fleur n'était plus cataleptique. — L'examen de la forme des
bractées , du calice et du pédicelle qui sont compris dans leurs
concavités, montre la vraie cause du phénomène. Les deux bords
de la bractée, étant relevés et aigus, contiennent entre eux la base
delà fleur; mais si une impulsion étrangère sort celle-ci de
sa position naturelle, le calice qui est ovoïde , se trouve trans-
porté au delà de l'un des bords de la bractée, et par suite de la
résistance de ce bord, la fleur ne peut plus revenir à l'ancienne
place.
Après la floraison le pédicelle acquiert de la fermeté et se
dresse , au lieu de rester horizontal. Dès lors, s'étant éloigné de
la bractée, il n'est plus gêné par elle, et si on le détourne il re-
vient sans obstacle.
Tel est ce phénomène baptisé, sans examen, d'un nom pres-
que merveilleux pour le règne végétal. Les plantes n'offrent pas
de catalepsie, parce qu'elles n'ont pas de système nerveux, ni de
système musculaire, et que le seul phénomène qui ressemble un
peu à la catalepsie animale est le résultat d'un jeu mécanique tout
ordinaire.
TABLEAU
DES
OBSEIWATIONS MÉTÉOROLOGIQUES
FAITES A GENÈVE
PENDANT LE MOIS DE JUir.LET 1837.
210
OBSEKVATIONS
JUILLET 1857. — Observations météorologiques failes à l'Obi
lat. 46° 12', long. 15' 16" de temps, |-
•0
1
1^
s
a»
en
W
a
M
>
r*
C4
o
BAROMETRE
TEMPÉRATURE EXTÉRIEURE 1
O
g
O
RÉDUIT A 0°
EN DEGRÉS CENTIGRADES.
^
9 h.
3 h.
9 h.
9 h.
3 h.
9 h.
8 h.
8 h. "
a
«
du
Midi.
du
du
du
AliJi.
du
du
du
du
malin.
soir.
soir.
matin.
soir.
soir.
malin.
soir.
millim.
millim.
millim.
millim.
1
729,25
728,88
728,55
728,95
+21,6
+23,1
+21,9
+18,1
+20,1
+19,6
•
2
729,03
728,53
728,80
728,16
+19,8
+21,0
+ 18,6
+ 19,0
+19,0
+ 19,5
5
729,58
729,15
727,67
727,10
+ 19,1
+20,7
+25,9
+20,2
+ 17,5
+20,7
/l
728,51
727,69
726,70
726,94
+20,1
+25,8
+25,8
+21,7
+ 19,1
+22,5
5
727,21
726,59
725,72
726,72
+20,7
+25,1
+21,8
+ 19,0
+ 19,0
+20,2
6
728,02
727,75
727,26
728,10
+18,8
+21,1
+22,8
+18,6
+10,8
+20,7
7
729,58
729,58
727,89
729,52
+19,2
+22,6
+25,9
+17,8
+18,0
+20,5
8
750,12
729,19
728,81
728,15
+21,5
+25,8
+28,9
+20,5
+19,6
+20,7
9
727,70
726,79
725,21
725,66
+20,8
+21,0
+23,7
+21,5
+20,7
+21,7
10
721,28
725,25
722,81
721,08
+22,0
+25,6
+27,1
+21,1
+19,9
+22,0
3
il
721,51
721,52
723,76
721,06
+18,9
+22,8
+22,8
+20,8
+17,3
+21,6 •
12
725,36
721,87
721,27
721,66
+18,9
+21,6
+17,8
+17,5
+ 17,1
+18,6
13
721,00
723,52
721,11
723,17
+17,9
+20,6
+20,1
+17,2
+ 17,6
+18,0 1
U
725,88
726,20
726,55
729,52
+21,1
+21,5
+21,8
+20,1
+ 18,5
+ 18,5 !
15
750,02
729,56
729,29
750,11
+22,1
+21,8
+25,6
+21,0
+20,7
+21,5 1
16
729,83
750,96
730,23
731,11
+10,9
+20,5
+21,8
+ 15,1
+ 15,8
+ 15,6
17
730,96
750,87
750,16
730,10
+18,1
+ 19,5
+20,9
+ 15,6
+ 15,1
+ 17,2
18
729,56
728,99
729,01
729,80
+ 17,5
+19,0
+18,0
+16,1
+15,1
+ 17,1
19
730,01
729,53
729,26
728,75
+19,5
+20,1
+18,1
+11,0
+11,9
+ 16,5
20
725,25
725,96
726,27
727,15
+16,1
+ 11,9
+16,6
+ 16,7
+ 15,0
+ 17,2 i
21
727,15
726,89
726,77
727,12
+ 16,2
+17,9
+15,5
+ 11,5
+ 15,9
+12,9
22
727,30
727,09
727,16
728,55
+15,2
+18,1
+ 17,1
+ 13,7
+ 15,0
+11,8
25
728,13
728,22
727,87
727,68
+16,6
+19,2
+21,1
+17,7
+ 15,5
+18,2
C^
21
727,66
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727,25
728,51
+20,2
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+22,8
+17,2
+ 19,0
+ 18,6 •
25
72S,C0
728,29
728,05
728,95
+17,9
+20,6
+21,5
+16,r
+ 16,1
+17,1
26
750,59
750,16
750,06
750,20
+16,6
+19,1
+20,5
+16,9
+15,5
+ 18,5
27
730,88
730,15
728,95
728,97
+ 18,8
+21,1
+25,9
+18,8
+17,0
+ 19,7
28
728,92
729,62
727,55
727,96
+23,8
+26,1
+26,8
+20,9
+22,2
+21,8 ,
29
725,25
721,15
722,17
725,15
+21,8
+26,8
+27,8
+18,1
+25,'6
+ 18,5
50
725,01
720,01
725,16
726,26
+ 13,6
+ 12,6
+15,8
+15,9
+ 12,6
+ 11,7
31
728,01
728,26
728,52
729,50
+ 16,5
+ 15,8
+ 16,1
+11,5
+ 15,2
+ 15,1
iVIoyen'.
727,91
727,71
726,85
727,85
+19,06
+21,19
+21,72
+ 17,80
+ 17,57
+18,70 1
MbTIiOnOLOGIQUES.
211
I
PTatoirc de Genève, à 407 niclres au-dessus du niveau de la mer;
sit 3" 49' à TE. de l'Observatoire de Paris.
•EMPÉRAT.
ÉTHRIOSCOPE
HYGROMÈTRE.
E.\U
VENTS
ÉTAT DU CIEL. \
EXTRÊMES.
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les
EN DEGR. CENT.
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1,95
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»
1,73
1,95
1,75
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N
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70
66
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«
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1,75
1,75
N
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1,95
1,52
1,75
N
clair
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clair
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+28,9
66
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54
85
»
1,95
1,30
1,52
N
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clair
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2,58
1,95
1,75
N
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1,95
1,52
N
clair
vap.
nuag.
8,2
+24,6
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75
76
79
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1,52
1,95
1,95
N-E
couv.
écl.
nuag.
5,0
+24,8
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»
S-O
couv.
corn-.
pluie
5,7
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84
71
68
88
3,5
1,08
1,52
1,52
Cal.
couv.
couv.
couv.
15,1
+24,8
75
69
68
88
»
2,17
»
1,95
S-O
couv.
pluie
nuag.
14,0 j+26,8
72
62
58
69
»
2,17
1,08
0,87
S-O
^ap.
qq. nu.
nuag.
15,5 +21,1
79
67
65
85
5,2
1,50
1,30
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S-O
com'.
écl.
nuag.
10,0 +22,8
66
60
57
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2,60
2,58
N
nuag.
nuag.
nuag.
8,!) +21,4
75
66
71
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»
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1,75
N
i. vap.
couv.
couv.
9,1 +22,5
75
65
70
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»
1,30
1,50
1,50
S-O
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15,9 +19,4
92
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»
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pluie
pluie
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12,2 +17,8
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79
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1,95
1,75
2,38
S-E
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cou^^
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10,6 +18,5
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1,95
N-E
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2.17
1,75
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1,75
1,52
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»
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N
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71
61
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»
2,58
1,95
2,17
N
clair
clair
clair
10,1 1+25,2
73
75
68
88
»
2,17
1,50
1,52
N
clair
clair
clair
11,5 +27,9
67
63
56
71
»
1,52
0,45
1,08
S-O
vap.
couv.
vap.
:4,5 +28,7
73
62
57
93
»
1,75
1,52
1,52
S-O
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2,1 +17,1
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94
82
91
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0,52
1,52
Cal.
pluie
pluie
couv.
2,5
+20,0
69
75
70
80
10,9
2,60
3,25
S-O
nuag.
nuag.
pluie
5,50
+25,G9
77,4 69,0 66,7
1 1
81,2
84,1
1,63
1,70
1,76
TABLEAU
DES
OBSERVATIONS MÉTÉOROLOGIQUES
FAITES AU SAINT-BERNARD
PENDANT LE MOIS DE JUILLET 1837.
214
OBSERVATIONS
JUILLET 1857. — Observations météorologiques faites à l'Hospice
et 2084 mètres au-dessus de l'Observatoire de Genève;
13
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570,97
571,15
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+ 10,6
+ 10,7
+ 11,0
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®
2
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569,76
509,91
569,84
570,07
+ 5,5
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+10,5
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+ 5,8
3
569,75
570,18
570,19
579,78
569,50
+ 6,5
+ 8,4
+ 10,2
+ 9,2
+ 6,6
4
569,55
569,60
569,68
569,61
569,71
+ 6,2
+ 8,5
+ 11,0
+ 11,0
+ 6,4
.
5
569,8a
568,55
568,21
568,15
568,15
+ 5,0
+ 8,5
+ 9,9
+ 9,2
+ 5,0
6
567,61
567,77
567,85
568,15
568,90
+ 5,2
+ 7,8
+ 7,4
+ 6,7
+ 5,8
7
568,69
569,00
569,56
569,75
570,81
+ 5,0
+ 0,3
+ «,1
+ 8,5
+ 5,2
8
570,69
570,99
571,19
571,49
571,52
+ 5,2
+ 10,4
+ 10,9
+ 11,5
+ 8,2
9
570,67
570,16
570,28
569,51
569,64
+ 7,3
+ 11,6
+ 15,8
+10,9
+ 10,5 .
10
568,55
568,55
568,09
568,07
568,65
+ 7,4
+ 11,2
+ 11,4
+ 7,0
+ 8,9
3
M
567,84
568,21
567,56
567,51
566,87
+ r.,2
+ 6,4
+ 9,8
+ 9,8
+ 7,2
•12
565,56
565,66
507,17
565,56
565,62
+ 5,1
+ 7,2
+ 10,9
+ 6,4
+ ^,2
15
56/1, A4
564,54
56/l,.55
56/1,71
565,81
+ 5,4
+ 4,0
+ 4,4
+ 5,9
+ 2,6
U
565,51
566,11
567,01
567,55
569,14
■f 1,6
+ 4,8
+ 5,5
+ 5,0
+ 3,1
15
569,92
570,40
570,85
570,79
571,00
+ 5,2
+ 8,2
+ 11,6
+ l2,0
+ 6,7
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569,19
568,93
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568,92
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+ 5,6
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+ 4,4
+ 1,2
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17
568,10
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568,88
568,68
568,69
- 0,7
+ 0,7
+ 5,2
+ 2,2
+ 0,5
18
567,77
567,95
567,95
567,95
568,45
+ 0,9
+ 6,0
+ 5,3
+ 4,0
+ 2,4
19
568,51
568,80
568,75
568,50
567,95
+ 0,6
+ 4,6
+ 6,7
+ 5,4
+ 5,6
20
565,58
565,85
565,55
365,81
567,92
+ 5,0
+ 1,0
+ 5,0
+ 1,2
+ 1,2
21
564,76
564,95
564,82
564,91
561,61
- 0,2
+ 0,6
+ 0,6
+ 1,4
0,0
22
565,96
564,58
565,95
566,62
566,47
- 1,0
0,0
+ 1,2
+ 2,7
+ 0,5
23
564,65
567,45
568,12
568,59
568,99
+ 1,5
+ 5.0
+ 7,2
+ 7,4
+ 5,0
C
2/1
568,07
568,21
508,11
568,56
568,01
+ 5,4
+ 6,4
+ 7,5
+ 7,0
+ 2,9
25
567,59
567,61
507,64
568,65
567,95
+ 1,1
+ 5,6
+ 6,2
+ 5,5
+ 1,6
26
568,12
569,45
569,74
570,11 1 570,80
+ 2,1
+ 6,0
+ 7,8
+ 7,9
+ 6,2
27
571,29
571,75
571,86
571,66 571,89
+ 5,1
+ 8,6
+ 10,4
+ '2,3
+ 7,7
28
570,98
571,06
570,86
570,88 j 570,81
+ 6,2
+ 9,8
+ 9,4
+12,1
+ 8,0
29
569,16
569,04
508,06
568,65 568,04
+ 3,9
+ 7,9
+ 10,4
+ 10,2
+ 7,5
50
565,08
564,86
504,64 564,47 j 565,45
+ 6,0
+ 5,6
+ 5,1
+ 22
+ 2,5
31
564,86
565,65
565,89 566,56 567,11
+ 0,4
- 1,0
+ 0,7
+ Ô',6
- 0,3
Moyens
567,95
568,21
568,37 568,70 568,64
1
+ 3,77
+ 6,26
+ 7,63
+ 7,01
+ 4,55
— ^
NB. Le 10, il y a eu tonnerres.
METtOROLOGIQUES.
215
lu Grand Sainl-Bernaid, à 2491 mètres au-dessus du niveau de la mcr^
atit. 45° 50' 16", longit. à l'E. de Paris 4° 44' 30".
TEMPERAT
.. . .
PLUIE
ÉTAT
HYGROMETRE
et
VENTS.
DU
EXTRÊMES.
Lever
9 h.
NEIGE
dans
les
CIEL.
3 h.
9 h.
9 h.
9 h.
9''
Minim.
iVIa-xim.
d»
du
Midi.
du
du
24 h.
du
Midi.
du
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Midi.
soleil.
malin.
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92,3
95,6
•«•_—
AOUT i83r.
BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE
DE GENÈVE.
iTiUératurc îres ^otljs,
(Second article.)
La comparaison des chants de l'Edda avec le poème
des Nibelunge?i , établit évidemment deux grandes divi-
sions dans ces poésies, la branche scatidinave et la branche
alle7na7ide.
Dans les poèmes et les sagas appartenant à la première,
Théodoric ne joue aucun rôle*. Les deux branches poé-
tiques s'étaient séparées , et les chants sur Attila étaient
passés chez les Scandinaves avant l'époque où les Goths
du midi avaient associé, dans leurs poésies, le prince des
Amales et le roi des Huns. C'est dans la seule branche
' Théodoric est cependant nommé deux fois dans l'Edda (T. II ,
pp. 328-330), mais d'une manière si brève, qu'on peut croire qu'il
n'y tient cette place , si peu digne de lui, que par une confusion
qui a substitué son nom à celui de Theodemir son père, qui fît par-
tie de la suite d'Attila.
\ 14
218 DE LA LITTÉRATURE DES GOTHS.
allemande que Théodoric de Vérone est le héros par
excellence , à qui rien ne peut résister.
Les récits Scandinaves contiennent de grands détails
sur l'origine du trésor, sur les nains et le dragon
qui le possédèrent , ainsi que sur la manière dont Sigurd
s'en empara. D'après eux , le dragon est tué au moment
où il franchit le fossé qui recèle Sigurd. Le trésor est
emporté sur un cheval et Sigurd est assassiné dans son
lit. Les poésies allemandes ne disent rien de l'origine
du trésor, ni de la malédiction qui y était attachée. Hagen
raconte par occasion, et brièvement, que Sigfrid a tué les
Nibehingen , a enlevé leurs richesses et le chapeau ma-
gique du nain Alberic. L'aventure du dragon dont le sang
a rendu son vainqueur invulnérable, est indiquée en peu
de mots et ne se lie point au trésor. Selon les Allemands,
le dragon fut tué sous un rocher ou dans une grotte : le
trésor fut enlevé sur un vaisseau , et le meurtre de Sigfrid
fut commis à la chasse * .
' On aura remarqué, dans l'exposé que nous avons donné ci-
dessus du contenu de l'Edda, une contradiction frappante sur le
lieu de la mort de Sigurd. Nous avons dit d'abord qu'il fut assas-
siné dans son lit ; ensuite que Gudruna comprit son malheur en
voyant le cheval Grani revenir sans son maître. Ces traditions
opposées sont tirées de deux odes différentes, et l'on sait que ces
chants de l'Edda ne sont ni du même âge , ni du même auteur. Les
Scandinaves reconnaissent formellement pour leur tradition natio-
nale, celle qui fait assassiner Sigurd dans son lit, et affirment que
ce sont les Allemands qui placent sa mort dans une chasse. Les
chants de l'Edda intitulés : Brynhildar quida 2, ( T. II, p. 248) et
Gudruna quida 2 ( T. II, pp. 293-296 ), qui rappellent cette der-
nière opinion, ont donc été écrits sous l'influence des récits alle-
mands, et doivent par conséquent être moins anciens que d'autres
portions de l'Edda. Une chanson danoise, raconte que Sigurd fut
renversé et tué par son dieval, qu'elle nomme Graaman.{Edda.
T. II, p. 890, not. ).
DE LA LITTÉRATURE DES GOTHS. 219
L'Edda raconte que le sang du dragon ajouta à l'intel-
ligence de Sigurd, et lui fit comprendre le langage des
oiseaux. Le poëme allemand se borne à dire que ce sang
durcit la peau de Sigfrid et la rendit semblable à de la
corne.
Au rang des différences les plus marquantes qui exis-
tent entre les branches Scandinave et allemande , il faut
placer la diversité de nom et surtout de caractère qu'elles
attribuent à rbéroïne. Chez les Scandinaves, la femme de
Sigurd se nomme Gudruna : elle est fille de Chrimhilde.
Elle ne veut point la perte de ses frères ; c'est Âtli son
second mari, qui la complote. Elle, au contraire, cherche
à les sauver, et après leur mort elle les venge d'une horrible
manière. Chez les Allemands, Chrimhilde poursuit sur ses
frères la vengeance de son premier époux, et après l'avoir
satisfaite elle est tuée par Hildebrand ou par Théodoric,
tandis que dans les récits Scandinaves Gudruna , vengée
d'Atli, passe en d'autres pays et à d'autres aventures.
Dans le poëme des Nibebmgen , Chrimhilde est une
princesse bourguignonne de Worms, fille du roi Danckart.
Mais d'autres autorités lui assignent une autre famille, et
la font fille d'Ardaric , roi des Gépides ' ou du roi de
Thuringe ^ , ou d'un duc de Bavière ^ , ou enfin d'un
duc de Saxe *.
VEdda et les Nibelungen sont donc les types des deux
branches que nous avons distinguées. Mais ces poëmes
ne sont pas les seuls récits qui se rapportent au cycle
' W. Lazius., de Aliq. gent. migrai, p., 757.
^ Pigna., Hist. de' principi diEsle., p. 9.
^ Nie. 0\ahus,AtUL, cap. XVII, p. 192.
' Pislorii Genealog. Reg. Hungar. apud Schwandner, Script,
rer. Hungar. T. I, p. 758.
220 DE LA, LlTTÉRATLKi; DF.S GOTHS.
d'Attila : il en existe d'autres , plus ou moins considé-
rables, qui se rattachent aux mêmes traditions. Ils sont
de divers temps et en diverses langues , en vers ou en
prose. Nous donnerons une idée des principaux , en com-
mençant par ceux qui se classent dans la branche Scan-
dinave.
La plus remarquable de ces compositions après l'Edda,
porte le litre de Folsunga Saga * . Elle ne contient au-
cune trace de christianisme , mais malgré ce caractère
d'antiquité , on ne croit pas qu'elle ait été composée avant
le 13"^*^ siècle. Elle raconte les exploits et les crimes des
Volsunges , depuis Sige, roi de Hunnaland , qui est le chef
de leur race. Parmi ces aventures on remarque la trahison
de Siggeir, roi de Gautaland, envers Voisung et ses fils :
elle ressemble tout à fait à la perfidie d'Atli envers les
fils de Giuk. Au chapitre vingt-troisième commence l'his-
toire de Sigurd et de son éducation par le nain Reigin,
qui lui raconte l'origine du trésor que garde son frère
Fafner et sa haine contre lui. L'auteur semble avoir eu
pour but de faire en prose, et d'une manière suivie , un
résumé des chants de l'Edda. Il se réfère souvent à d'an-
ciennes poésies : il en cite des fragmens dont quelques-uns
se trouvent dans l'Edda , tandis que d'autres appartien-
nent à des poèmes qui n'existent plus. La renommée des
Volsunges et des Giuhiinges se conserve , dit-il j da?is les
traditions et les po'êmes.
La grande analogie qu'il y a entre l'Edda et la Voisunga
Saga dispense de faire l'analyse de cette dernière. Cepen-
dant on doit remarquer que cette Saga est quelquefois
plus abrégée, et d'autres fois plus détaillée que l'Edda.
Ainsi, lorsque Sigurd se prépare à tuer Fafner, on trouve
' Apud Bioorncr., f'^olum. Hisloric
Dli L\ LITTtUATUUt. ULS (iOTHS. 221
dans lu Voisunga Saga l'apparition d'un ■vieillard qui lui
donne des conseils. La liaison de Sigurd avec Brynhilde
n'est point aussi innocente que dans TEdda. Il en résulte
une fille qui porte le nom d'Jslauga^. Après avoir
raconté le supplice de Swanhilda et l'issue funeste de
l'entreprise tentée par ses frères pour la venger , la Vol-
sunga Saga finit par un récit qui lui est tout à fait par-
ticulier, et qui contient l'histoire d'Aslauga, Brynhilde,
en mourant, l'avait confiée à un serviteur fidèle nommé
Heimer , qui, pour la soustraire aux haines qui mena-
çaient son enfance, l'enferma avec ses richesses dans une
grande harpe et la porta dans les régions septentrionales .
Il y fut assassiné par des hôtes perfides, qui s'empa-
rèrent d'Aslauga et de ses trésors, et cette princesse infor-
tunée passa sa jeunesse dans l'exercice des emplois les
plus vils. C'est ainsi que se termine la Volsunga Saga,
sans faire connaître le reste de l'histoire d'Aslauga.
Dans une autre Saga, du quatorzième siècle, un per-
sonnage appelé Gest raconte qu'il a vu Sigurd , fils de
Sigemund , à la cour de Halfrec^ roi de Frackland ( Fran-
conie). Il décrit ses aventures , son combat avec îe
serpent, son arrivée au château de Brynhilde, son ma-
riage avec Gudruna et sa mort ^. L'auteur suit les tradi-
tions Scandinaves, mais on voit que celles des Allemands
étaient connues dans son pays , puisque en racontant le
meurtre de Sigurd il a soin de dire que les Allemands
(thydverskir menn) prétendent qu'il fut commis dans
une chasse. Cette même Saga contient le singulier dia-
• Celte tradition se trouve encore ailleurs. V. Islamùi Landna-
maOok, p. 383. Hauniae, 1774.
' Nom. GesliSas;., apiul Bioerncr., f^nluni. fiisloric.
222 DE LA LITTÉRATURE DES GOTHS.
logue entre la géante de la montagne et Brynhilde , qui
se lit aussi dans l'Edda'.
Mais longtemps avant l'époque où ces Sagas furent rédi-
gées, et avant le temps de Sœmund , les chants des Scandi-
naves avaient rendu populaires les aventures de Sigurd.
On sait, en effet, qu'au milieu du onzième siècle, un
roi de Norwége ayant aperçu deux artisans qui se bat-
taient, ordonna à son skalde de composer des vers sur
ce sujet, en supposant que l'un des combattans était Sigurd
et l'autre Fafner. Il résulta de celte plaisanterie du roi
une sorte de parodie dont quelques strophes ont été con-
servées3, et qui prouve que l'histoire de Sigurd était fré-
quemment chantée dès ce temps-là.
Les communications si fréquentes entre la Scandinavie
et les Iles Britanniques portèrent, dans ce dernier pays,
les poésies relatives h Sigurd. Mais les Danois avaient
déjà connu les récits des Allemands , et les poètes de
l'Angleterre reçurent des traditions mélangées. On les
retrouve en cet état dans un poëme anglo-saxon , fort
remarquable, composé au septième ou huitième siècle ,
«ur les exploits et les aventures des Princes Scyldmgesj
ou Danois du Jutland ^. Ces guerriers étaient Goths d'ori-
gine ( Géatas) , etBéowulf, fils d'Ecgthiof, était un des
plus illustres. Il devint roi à la mort de Higelac et
mourut en 340. Dans ce poëme on introduit un chan-
• Helreid Brynhildar, Edda, T., 11, p. 260 et seq.
2 Edd. Rhylhni., T. III, p. 899. not.
■* De Danorum rébus geslis sœcul. 111° et 1V°, poema Danicum
dialecto anglo-saxonicâ, edid. G. Johns. Thorkelin. Hauniae, 1826,
4°. Le manuscrit fait partie de la Bibl. Coltoniène, et son écriture
paraît être du dixième siècle. L'éditeur croyait cette composition
du quatrième siècle, mais il exagérait son antiquité.
DE LA LlTTtHATUHE DtS GOTliS. 223
leur qui raconte des faits héroïques , qui peint un
guerrier attaquant un serpent gardien d'un trésor. 11 le
perce de son glaive sous un rocher et emporte siir son
vaisseau les richesses du monstre.
Le manuscrit anglo-saxon qui a conservé ce poëme
est écrit sans que les mots soient séparés y et l'éditeur ,
avant de le traduire, a dû établir le texte et sa ponc-
tuation. Cette opération délicate, et toujours un peu arbi-
traire, a une grande influence sur le sens de chaque vers;
aussi lorsque le même travail a été fait de nouveau par
MM. Conybeare, leur texte s'est trouvé peut-être meilleur,
mais certainement fort différent de celui du premier édi-
teur*. Dans la nouvelle recension, le vainqueur du dra-
gon se nomme Sigemund ^ qui est le nom du père de
Sigurd dans l'Edda , il est de la race de Walsing ( Fol-
*^^ff) f et ces noms complètent le rapport des traditions
anglo-saxonnes avec celle de la Scandinavie.
On voit que le chantre de Béowuif n*a pas en tout suivi
l'Edda, et le rocher sous lequel le serpent est tué, le
vaisseau qui emporte For, ces traditions étrangères aux
Scandinaves, prouvent que les récits des Allemands étaient
parvenus chez les Danois avant l'époque de la compo-
sition du poëme anglo-saxon. D'autres poésies écrites
dans la même langue parlent d'Ermanaric, d'Ail i , de
Guthere (Gunlher), de Gifica et de Théodoric, et attes-
tent ainsi les importations faites par les Danois en Angle-
terre. Leurs relations étaient d'autant plus faciles que
les langues danoise et anglo-saxonne étaient presque
identiques. On sait que vers l'an 1000 leur ressem-
blance était encore si grande , que Canut-le-Grand com-
• Illustralions of Anglo-Saxon poeiry . Loiid., 1826, 8".
224 DE LA LITTÉRATURE DES GOTHS.
posait des vers qui étaient également compris par les
deux peuples qu'il gouvernait'.
On a recueilli dans les îles Féroë d'anciennes chansons
qui ont le même caractère que le poème deBéowulf. Elles
contiennent un mélange des récits de l'Edda avec les tra-
ditions allemandes. Les aventures de Sigurd y paraissent
sous le titre de Siura Kveai , qui répond au Sigurda
Quida ( Sigurdi oda) des Scandinaves ^.
Il semble que , par une conjecture assez probable , on
peut retrouver dans l'histoire les Giuhunges de l'Edda et
delaVolsunga Saga. Paul Diacre, en parlant d'AgeInaund,
fils d'Ajo , chef des Finili ou Éombards , affirme qu'il
lirait son origine des Gunginci, qui étaient parmi eux la
race la plus noble ^. La Volsunga Saga parle en termes
presque semblables des Giuhiingi * , et nous penchons
à croire que ces deux noms ne désignaient qu'une même
famille. Les Bourguignons et les Lombards étant des
peuples de même origine , chacun d'eux put facilement
s'approprier des traditions qui peut-être appartenaient à
l'autre. Cependant nous pensons que ce serait une erreur
de placer les fils de Giuk parmi les Lombards , et d'après
notre conjecture il y aurait aussi un anachronisme dans le
récit de Paul Diacre, puisque Agelmund, chef de Lombards
dans le pays des Rugiens , à une époque antérieure à leur
arrivée sur le Danube , où ils parvinrent dans le second
' Turner., cité par Thierry, Histoire de la conquête d'Angle-
terre, T. I,p. 181.
^ Prœf. ad. Edd., T. II, p. xxiii , not.
^ Hisl. Longobard.,\, 14. Marius Equicola, et quelques autres
historiens, ont fait descendre des Gunginci la famille des Gon-
zague.
' f^olsung. Saga, Cap. 47. Intérim Voisungos et Giukungos ce-
lebritate famœ cunctos superasse heroas ac proceres.
DE L\ LITTtRATtnE DES GOTHS. 225
siècle ' , ne pouvait point descendre du Giuk contem-
porain du père d'Attila. Si malgré ces difficultés on croit
pouvoir reconnaître les Gmkunges dans les Giinginci de
Paul Diacre , le passage de cet historien prouvera la grande
célébrité de cette famille au huitième siècle, et il n'est pas
douteux qu'elle la devait aux chants et aux poésies qui
avaient répandu sa renommée parmi les peuples de la race
gothique et germanique. Le dialecte des Ostrogoths étant
le plus cultivé , fut vraisemblablement le plus riche en
récit poétique , et fut peut-être employé plus tard à les
écrire.
Ces chants , d'origine gothique , qui ont pénétré dans
tant de régions diverses , se sont-ils fait entendre dans
la capitale de l'empire d'Orient? M. de Schlegel répond
à cette question par une conjecture affirmative. Les
Warangiens , dit-il , fidèles aux mœurs et au goût de
leur pays , apportèrent ce poëtne à Constanthwple , aux
frontières orientales de l'Europe. Il n'a pas donné de
preuves de cette assertion , et , en effet , il n'en existe
pas. Il n'est entré dans aucun détail sur sa probabilité ,
nous tâcherons de suppléer à son silence. On sait que
des relations très-fréquentes existaient au moyen âge
entre la Scandinavie et Constantinople. Les hommes du
nord sortaient de leur pays pour aller servir les empereurs
grecs, dont ils formaient la célèbre garde warangienne,
et lorsque, au onzième siècle, Eric roi de Danemark
vint dans la capitale de l'empire d'Orient, il y reçut les
hommages des Warangiens , qui le reconnurent pour le
souverain de leur nation ^. Il y avait, dans cette grande
cité, un nombre d'Islandais si considérable, qu'on ycon-
Petr. Magist. in excerpt. leffalion., p. 24.
Sax. Grammat, p. 228.
226 DE LA LITTÉRATURE DES GOTHS.
sacra une église à un saint évéque de Skalholt, mort
à la fin du douzième siècle * . Dans cette foule de Scan-
dinaves , plusieurs étaient d'une naissance illustre , et
des princes norwégiens vinrent quelquefois se placer
sous les drapeaux des empereurs ^, Harald , l'un d'eux ,
était lui-même un poëte distingué ^ , et l'on peut croire
qu'il se trouvait dans les rangs des Warangiens d'au-
tres hommes qui , suivant les usages du Nord, unissaient
le goût des vers à celui des armes, et qui devaient,
dans leur exil, se plaire à redire les anciennes poésies de
leur pays. Les Warangiens conservaient leur langue, et
aux fêtes de Noël ils regardaient comme un privilège
honorable de s'en servir en adressant leurs vœux à l'em-
pereur ■*. Pendant les mêmes solennités ^ les Goths exé-
cutaient aussi en présence du souverain un chant national
( TO yoTBixov ) qui était accompagné par des instrumens
de musique. Constantin Porphyrogénète en a conservé
quelques vers, mais ils sont si défigurés que, malgré une
espèce de glossaire polyglotte , qu'un Grec moderne y a
ajouté , et en dépit des efforts de quelques savans cri-
tiques , ils sont restés absolument inintelligibles ^. J'a-
jouterai que non-seulement les Scandinaves portèrent
* De Troïl, Lettres sur l'Islande, p. 62.
' Snorro Sturless., Hist. reg. septenl., T. II, p. 57. Cet historien
raconte, dans un autre passage, que dans les fêtes données à
Sigurd, prince de Norwége, par l'empereur Alexis, on vil paraître
dans le cirque de Constantinople les représentations des Ases,
des Wolsunges et des Ginkunges. — C'est ainsi que les hommes du
nord interprétèrent les images qu'on offrit à leurs regards.
•• Pontoppidan., Gesta et veslig. Danorum. T. I, p. 34.
* Codin. offic, p. 90, n° 12, lyxXtvtçt.
' Constant. Porphyr., De Cœrimon. Jidœ Byzant. lib. I , cap,
LXXXIII et Reiskii, Comment., p. m. — Forster., Hist. des voyag.
au nord, trad. par Broussonet, T. I, p. 392 et suiv.
DE LA LITTERATURE DES GOTIIS. 227
en Grèce leur langue , mais qu'ils y firent aussi usaçe
de leur écriture ^ dont il reste le plus singulier monu-
ment ; car il est difficile de ne pas attribuer aux Waran-
giens les inscriptions runiques qu'on voit sur le lion
qui fut jadis au Pyrée , et qui est maintenant à l'entrée
de l'arsenal de Venise *. Ces détails , les seuls que nous
ayons pu rassembler, ne contiennent aucune preuve
positive de l'assertion que nous devions examiner ;
cependant il reste probable que parmi les nombreux
Scandinaves habitans de Conslantinople , il y en eut qui
chantèrent les poésies héroïques de leur pays, ou réci-
tèrent les sagas qui avaient pour eux tant d'attrait. Mais
ces récits et ces chants des barbares furent tout à fait
fugitifs : ils n'excitèrent point de curiosité , ne furent
point interprétés et ne laissèrent aucune trace.
Revenons maintenant aux récits de la branche alle-
mande , à ceux qui se rattachent au grand poërae des
Pfibelungen. Nous avons suffisamment parlé des diffé-
rentes formes qu'il a revêtues en divers temps, de ses
éditions successives , et nous nous bornerons à dire que
les remarques faites tout à l'heure à l'occasion du poëme
anglo-saxon sur Béowuif, assurent aux poésies de la branche
allemande une grande antiquité ; car, pour que les tradi-
tions qui les distinguent aient pu être connues des habi-
tans du Jutland , et qu'elles aient passé de là dans la
Grande-Bretagne avant le septième ou huitième siècle, il
faut nécessairement que leur existence remonte au moins au
sixième siècle. On voit donc qu'elles égalent en ancienneté
les chants de l'Edda. On trouve plus tard, mais cependant
avant la dernière rédaction des Nibehmgen, d'autres traces
' Akerblad., Notice sur deux inscriptions runiques. 8°. — Mus-
toxidi, dans l'Anlologia, 1832, T. XLVII, pp. 78-83.
228 DE LA LITTÉRATURE DtS GOTIIS.
de la connaissance que les peuples des bords de la
Baltique avaient des traditions allemandes. Ainsi, au
commencement du douzième siècle , un chanteur saxon
voulant avertir Canut , prince de Danemark et roi des
Obotrites , des embûches qu'on lui tendait , chanta de-
vant lui la perfidie si connue de Grimilde envers ses
fi'ères. L'historien a soin de prévenir que le prince con-
naissait parfaitement et aimait tout ce qui tenait aux
Saxons , et qu'en chantant en sa présence cette célèbre
finaude , c'était lui donner un salutaire avertissement * .
Rappelons ici ce que nous avons dit précédemment du
poème d'Hildebrandt, traduit vers l'an 800 dans la langue
des Francs , et le témoignage de l'archevêque Foulques ,
qui avait trouvé dans des livres teutoniques des récits
semblables à ceux que l'Edda contient sur la famille d'Er-
manaric, et concluons que bien longtemps avant les
dernières rédactions des Nibelungen , les poésies d'ori-
gine gothique du cycle d'Attila étaient généralement
connues dans toute l'Allemagne et y avaient été translatées
dans ses différens dialectes. Elles devinrent si populaires
que Wolfram d'Eschenbach les désigne plusieurs fois dans
ses Romans , et dit expressément dans le Titurel , que
les aveugles chantent Seyfrid , dont la peau avait été
rendue semblable à la corne par le sang d'un dragon.
Un peu après la rédaction des Nibelungen , les mêmes
traditions entrèrent dans la composition de VHeldenbicch
ou Livre des Héros, qu'on a aussi attribué à W. d'Eschen-
bach et à Henri d'Ofterdingen. Cet ouvrage doit être
* Saxo-Gramm., Hist. Demie. , lib. XIII, p. 239. Tune Cantor
quod Canutiim Saxonici etritus et nominis amantissimum scisset...
speciosissimi carminis contextii notissimam Grimildœ erga fratre&
perfidiam famosœ fraudis exemple.
DU LA LITTKRATIRE DF.S GOTII.S. 229
consiilcré coiunic un icciieil de fabliaiix composés par
différens auteurs, el rédigé sous une forme un peu diffé-
rente de celle qu'on lui a donnée pour l'imprimer. Aux
récits des Goths sur Attila, Hermanaric, Théodoric,
Seyfrit el les rois de Worms, on a réuni dans l'Helden-
buch un grand nombre de traditions lombardes sur le roi
Rol/ier, l'empereur Otnil, Laiiriii, et autres vaillans guer-
riers. Les Croisades ont aussi contribué à la formation
de ce recueil , et on y raconte des voyages d'o«tre-mer,
remplis des aventures les plus merveilleuses. L'auteur,
quel qu'il soit, avoue qu'il se servit d'un ancien livre
pour composer les deux premières parties , et M. Gley
conjecture que cet ancien livre était probablement la
collection de Cbarlemagne. Théodoric, dans l'Helden-
buch , comme dans toutes les poésies de la branche
allemande, est le premier des guerriers : il l'emporte en
force et en vaillance sur tous les autres, et, dans les com-
bats qui se livrent près de Worms, dans le jardin des
roses , il est vainqueur même du redoutable Seyfrit ' .
L'Heldenbuch appartient proprement à l'Allemagne
méridionale , mais dans le Nord de ce grand pays on
rédigea aussi des poèmes analogues. La bibliothèque de
Copenhague possède un manuscrit du quatorzième siècle,
dans lequel on lit , en ancien saxon , l'histoire du roi
Laurin , de Walberan , roi des nains , et de Théodoric.
Ces récits ont de grands rapports avec ceux de la der-
nière partie de l'Heldenbuch , mais le recueil saxon , au
' Eckart., Franc, orient., I, p. 867. — Mart. Crusii, Annal. Sue-
i>ic., T. I, pp. 219-220. W. Sclilcgel., Deulscli. Muséum, pp. 27-28.
— Koborstein , Manuel de l'iiisl. de la litl. allem. , pp. 40-11 , trad.
iVaiiç. — Loëve Veimars, Résume' de la lin. allem., p. 31. — Gley,
Lun^;. el lin. des Francs., p. 8.
230 Dli LA LITTÉRATURE DES GOTIIS.
dire de NytTup , donne plus de dëiails sur Laurin et
le prince de Vérone * .
D'anciennes chansons danoises , dont il parait difficile
de connaître l'époque, défigurent la grande catastrophe
des Nibelungen et la transportent dans une petite île du
Danemark. Elles racontent que dans l'ile de Htien, un
guerrier appelé Nogling et surnommé Niding donna sa
fille Grimilde en mariage à Sigfrid Hom. L'époux mourut,
sa femme passa à de secondes noces , et invita à celte
solennité ses deux frères Haquhi et Falquard. A leur arri-
vée Grimilde les fit attaquer par des guerriers qui lui
étaient dévoués , et les deux frères périrent après avoir
fait une résistance héroïque. Dans la suite, Rancko ,
fils deHaquin, attira Grimilde dans une caverne, sous pré-
texte de lui découvrir un trésor , l'y enferma et la laissa
mourir de faim ^. On voit ici que le chanteur danois a
réduit à de petites proportions la grande épopée alle-
mande. 11 lui a assigné pour théâtre une petite île, située
à l'entrée de la mer Baltique , il y place quatre châteaux ^ ,
et il a mêlé dans son récit les traditions Scandinaves à
celles de l'Allemagne. La manière dont il raconte la mort
de Grimilde rappelle un passage fort obscur de l'Edda,
dans lequel Gudruna reproche à Atli d'avoir fait mourir
sa mère de faim*. Nous verrons aussi que les Scandi-
' Symbol, ad litter. Teuton, aniiq., edit. ab Erasm. Nyerup. Hau-
niœ, 1787. 4°. col. 1-82. preef. pp. xvi-xvii.
^ And. Velleius., Cenlur. canlilenar. danic. de priscis regib. et
reb.gestis. Hafniae, 1643. 8". — Ksempe-Viser, 1787. — Stephan.,
Not. ad Saxon, p. 230.
^ L'île de Huen fut celle que le roi de Danemark donna à Ticho
Brahé. Il y éleva le vaste observatoire qu'il nomma Uranibourg.
' Alla-mal in Grœlensko., Sir., LUI.
Matrem capiebas meam
DE LA HrrhR\TURE DF.S GOTHS. 231
navcs, en transportant chez eux les récits allemands , les
altérèrent et raconlùrcni qu'Attila avait péri de la même
manière.
Nous venons de montrer que les traditions qui carac-
térisent la branche allemande s'étaient approchées des
royaumes du Nord , qu'elles y avaient pénétré et qu'il
en était résulté quelque mélangée. Maintenant nous allons
voir la masse entière de ces traditions transportée chez
les Scandinaves , traduite dans leur langue et devenue
ainsi une partie de leur littérature. 11 paraît qu'au treizième
siècle il existait en Allemagne un recueil considérable
des aventures de Théodoric et de tous ses compagnons
de guerre. C'était l'époque où les Norwégiens traduisaient
un grand nombre de livres étrangers , et une de leurs
sagas rapporte qu'un évoque de Nidaros ( Drontheim ) ,
alors capitale de la Norwége, ayant eu connaissance de
ces récits, les emporta dans son pays et les fit traduire
en sa langue sous le titre de fVilkina Saga. On raconte
que cet évéque vint en Allemagne au temps de l'empe-
reur Frédéric II , pour le mariage de Christine , fille de Ha-
ÇMm-/e-^«eMa:, roi de Norwége, avec un prince d'Espagne'.
Toutes ces indications chronologiques étant fausses * ,
on ne saurait ajouter foi à ce récit, mais on peut croire
Et letho dabas propter thesauros
in antro famé enecasli.
Vid. Edd., T. II, p. 873 et noi.
* V. Blomsturwalla Saga, dans la préface en suédois -que Pe-
ringskiold a mise en tête de la Wilkina Saga.
* L'empereur Frédéric II, est appelé dans cette saga roi d'Es-
pagne. 11 mourut en 1240, et le mariage de Christine est de l'an
1256. Elle épousa un frère d'Alphonse X, qui portait le nom de Phi-
lippe. La saga l'appelle Henri , et le dit frère de l'empereur.
232 nE LA LITTÉRATURE DES GOTHS.
que la JVilJàna Saga fut traduite vers la fin du treizième
siècle , sur les écrits en langue allemande dont elle parle
en plusieurs endroits * .
Le champ des aventures racontées dans la Wilkina
Saga comprend l'Europe tout entière , depuis l'Espagne
et l'Italie jusqu'aux régions qui entourent la mer Baltique.
Le traducteur , dans sa préface , dit que cette histoire ,
dont l'original était en allemand , a pour sources les
poëmes qui étaient autrefois chantés pour charmer les loi-
sirs des princes. Elle commence par l'histoire deSamson,
qui enleva la fille du comte de Salerne et qui fut le grand-
père de Théodoric. Les aventures de Théodoric et des
guerriers qui lui sont attachés y occupent la principale
place. Attila, Sigurd, Chrimhilde, Gunnar, etc., y jouent
aussi de grands rôles , mais les récits qui correspondent
au poëme des Nibelungen forment une narration à part
sous le titre de Nijlunga Saga, qui la distingue du reste
de l'ouvrage". C'est de cette partie que nous avons prin-
cipalement à nous occuper.
Dans la Nijlunga Saga , la ville de Gunnar, roi des
Niflungs, est appelée Fennza. Sigurd est tuéparHogni, et
Chrimhilde, sa veuve, se remarie avec Attila. Sept années
après cette union elle fait inviter ses frères à venir à
Susat , capitale du Hminaland. A peine Gunnar et les
Niflungs ont-ils passé le Rhin , qu'ils se trouvent sur les
' ff^ilkin Sag. procem. , Hœcce presens liistoria reliquarum
omnium germanico idiomate ( Thystri tungu ) conscriptarum
maxime luculenta est.
^ Historia TP'ilkinensium , Theodorici J^eronensis ac Niflungo-
rum ex mss. codicibus lingiice veleris scandicœ, in hodiernam
siieiscam alque latinam translata, operâ. Joli. Peringskiôld.
Stockholm, 1715, fol. — La Niflunga Saga commence au chap.
319, p. 434.
bC LA UTTÉKVrURli UKS «OTHS. 233
terres de Rodingeir^ margrave de Bakalar : ce seigneur
les accueille, se joint à eux, et bientôt ils arrivent à la cour
d'Attila. Les récits du festin, de la querelle et du combat
ressemblent assez à ceux qu'on trouve dans les Nibelunpen.
Gunnar, blessé et fait prisonnier dès le commencement de
la bataille^ est jeté dans une affreuse prison où il trouve
la mort. Gernot tue Blodlin; Hogni tue Irung : le lieu du
combat est nommé Holmgcn-d, et ron voit encore, est- il
dit , la paroi qui porte le nom d' Irung et la marque de
la lance d'Hogni. La mort de Blodlin entraîne Rodingeir
au combat , il tombe sous les coups du jeune Gislher.
Alors paraît Thidrikur (Théodoric) accompagné de Hil-
debrandt. Il veut venger son ami, et les poèmes allemands,
dit la saga, célèbrent ce combat, et la bo7itè de son épée,
qui était appelée Echisax *. Hildebrandt tue Gernot et
Gislher. Cependant la rage de Chrimhilde est au comble •
elle saisit un tison ardent et en frappe ses frères pour
s'assurer qu'ils sont sans vie. Cette féroce action indigne
Attila autant que Théodoric, et celui-ci, d'un coup de sa
fameuse épée, coupe cette cruelle reine par le milieu du
corps.
Théodoric voyant Hogni dangereusement blessé , lui
accorde la vie , le fait porter chez lui et charge une de
ses parentes de le soigner. Cette femme devient enceinte.
* Sax, chez les nations du nord de l'Europe, désigne une sorte
d'épée ( Schiller, Glossar. teut., p. 695. — Sclierz, Glossar. s;er-
manie, col. 1366. — Wiuichiud. Corbeiens., I, p. 5.—Rhote de
gladio., vêler., pp. 181-218. - Un manuscrit de l'arsenal, qui
contient le roman de Brut, voulant donner l'étymologie des noms
Essex, Middelsexe, etc., dit :
Sexe, ce disent les Anglais
Plusieurs couteaux est en français
( Raynouard, dans le Journal des Savans, 1830, p 568 )
"^ 15
234 DE LA LITTÉBMURE DES GOTHS.
et Hogni en mourant lui recommande de nommer leur fils
Àldrimiy et lui indique les moyens de le mettre en pos-
session du trésor des Niflungs. Théodoric prend ensuite
congé d'Attila et retourne en Italie avec son fidèle Hilde-
brandt. Ses aventures dans ce voyage, ses succès contre
l'usurpateur de Vérone , sa conversion au christianisme,
forment le sujet de plusieurs chapitres. Cependant Al-
drian a grandi, et pour venger sa famille il profite du
désir qui possède toujours Attila de voir le trésor des
Niflungs. Par une route souterraine il le conduit au lieu
qui le recèle, il l'y enferme, et malgré ses prières il le
laisse périr au milieu des richesses qu'il a tant convoitées.
Ce court extrait montre que la Niflunga Saga a suivi un
poëme des Nibeliingen qui n'était pas celui que nous avons
maintenant , et qu'elle a eu encore d'autres sources. En
rappelant les poèmes qui racontaient les événemens de la
cour d'Attila, cette saga s'exprime en ces termes : o Ainsi
furent accomplis les malheurs que la reine Erka avait pré-
dits en mourant à son époux, s'il s'alliait avec la race des
Niflungs , et certes ils sont dignes d'être lus ces po'êmes
théotisques , qui font connaître les récits des habitans de
Susat. Ces hommes ont rendu témoignage de la mort
d'Hogni et d'Irung, et de l'affreux cachot où le roi Gunnar
termina sa vie. On montre encore les ruines de la salle des
Niflungs, la muraille occidentale où commença le combat,
et le lieu que la vaillance d'Hogni a rendu si célèbre. Les
monuraens et les noms de ces choses demeurent encore.
Nous avons aussi reçu des renseignemens des hommes
les plus estimés de Brème et de Munster % qui , sans au-
cune communication avec ceux dont nous venons de
parler, se sont accordés avec eux, et l'on ne saurait
* Brimum eda Mœnslerborg .
DE LA LITTERATURE DES COTUS. 235
douter de la vérité de ces traditions populaires, qui ont
été écrites dans la langue thèotisque ' . » Dans un autre
endroit la JVilkijia Saga ^ décrivant Parmure de Sigurd,
dit qu'il portait un dragon sur ses armes , « parce qu'il
s'était acquis une gloire immortelle en tuant un énorme
serpent qui était appelé Fafni par les Warenges ^. » Elle
ajoute que « les anciennes histoires assignent à Sigurd le
premier rang parmi les héros , et que sa renommée, à ja-
mais durable, est célébrée en langues étrangères, par tous
les peuples qui habitent au nord de la mer de Grèce*.»
Nous abandonnons la comparaison des faits contenus
dans la Niflunga Saga avec ceux des autres récits ; mais
nous examinerons un point de géographie. On a vu que
le poëme des Nibehingen désigne clairement la résidence
d'Attila comme étant située en Hongrie, et qu'il s'accorde
fort bien là-dessus avec l'histoire. Les Scandinaves ne
sont point aussi exacts : ils connaissent le Rhin , et ne
placent pas fort loin de ce fleuve la demeure d'Attila.
Dans l'Edda, le voyage de Gudruna, depuis Worms jus-
qu'à la capitale de son second époux, se fait dans l'espace
de vingt-un jours ^, mais celui de ses frères semble beau-
coup plus court. Ils partent par le Rhin, et peu après
avoir pris terre ^ ils voient le palais d'Attila. Dans un
' Thyderstri tungu. — Nîjhmg. Sag., cap. 367, p. 494.
2 Cap. 166.
•* Waringi, les Scandinaves.
* Sigurd est pour les hommes du nord le type du courage. Dans
un dialogue ( du treizième siècle) entre un guerrier norvégien et
un démon, celui-ci répond que de tous les personnages qui souf-
frent en enfer, Sigurd, vainqueur de Fafni , est celui qui supporte
les touimens avec la fermeté la plus héroïque ( Script. Iiistor.
Islandor. de rébus gestis vêler. Boréal. , T. III , p. 198 ).
* Quida-Gudrunar, II, 36 , p. 318.
* Atla-vial., 35, p. 438 : paryo autem indè spatio.
236 DE LA LITTÉRATURE DES GOTHS.
autre passage, il est dit qu'ils traversèrent une sombre
forêt*. Toute cette géographie est très-vague ; mais lors-
que les Scandinaves traduisirent les écrivains allemands,
ils se permirent de bien plus graves altérations. La Nif-
Iwiga Saga place la Hunnia ou Hiiîuialand dans les pays
appelés niaintenantFriseetWestphalie. La capitale d'Attila,
qu'elle nomme Susat, est la ville actuelle de Sœst^, et par
une conséquence de ces déterminations, /îa^'a/ar (Pech-
larn), résidence de Rodingeir, doit être transportée à peu
de distance du Rhin. Aussi nous avons vu que la même
saga appelait, en témoignage des aventures des Niflungs,
les habitans de Brème et de Munster. Ajoutons qu'elle
raconte que, lorsque les rois de Worms quittèrent leur
demeure, ils marchèrent jusqu'au confluent du Rhin
avec la Duna. Assurément de toutes ces licences géogra-
phiques, la plus étonnante est celle qui transporte la ré-
sidence royale d'Attila de la Hongrie en Westphalie. On
peut cependant expliquer, au moyen de l'histoire et des
monumens , comment cette erreur a été commise.
Il paraît que les migrations des Huns portèrent une
partie de cette nation dans le nord-ouest de la Russie.
Des conjectures probables font présumer que ces Huns
passèrent en Suède, et que, chassés de ce pays par la fa-
mine, ils vinrent s'établir, vers le septième siècle, entre
' AUa-quida., 13. — Mirkvidr, La forêt noire. V. Suhm. Not.
ad. cale. Hervor. Sag., p. 258. — Dithmar. Merseburg., Chron., p.
142, éd. Wagner., cum not. Ursini. Norimberg., 1807, 4°.
* Susat., Susatum. , Civitas Susatensis ( Godefrid, Monach. ad
ann., 1225, ap. Freher. Corpus Hist. med. œvi. T. I, p. 394. —
jEneœ Sylv. de Slai. Europ. c. 29. — Cluver., Introd. adgeogr. ,
p. 253), aujourd'hui Sœst, dans le Comté de la Marck, en Westpha-
lie, fut jadis distinguée parmi les villes anséatiques, et célèbre par
ses lois.
DE LA LITTÉRATURE DES GOTHS, 237
le Rbin et l'Ëlbe. C'est dans celle région qu'on trouve
un grand nombre de tombeaux, qui y sont désignés par les
noms de Hunen-Bedden et de Hiinen-A'nap, et ces déno-
minations mêmes semblent les rapporter aux Huns '. A
l'époque où les Norwégiens traduisirent les poèmes alle-
mands , les souvenirs de la Hunnie de Westpbalie n'é-
taient pas entièrement effacés, et ils y placèrent la royale
demeure d'Ailila.
Ce n'est pas seulement dans les langues du nord de
l'Allemagne qu'on a raconté les prouesses des guerriers
d'Attila. Les auteurs qui , au moyen âge , s'efforçaient
d'écrire en latin, ne dédaignèrent point ces sujets, qui
auraient pu leur paraître barbares ; ils traduisirent ou
imitèrent les chants de la Germanie, et il nous reste un
poëme épique sur les aventures de Walther, prince
d'Aquitaine, qui fut un des otages livrés à Attila et élevé
à sa cour ^.
II y a beaucoup d'incertitude sur l'auteur de ce poëme.
On sait positivement que le plus ancien des moines de
Saint-Gall qui ont porté le nom d'Ekkéhard, écrivit au
dixième siècle en vers latins, la Fie de Walther à la
' Graberg de Hemso, Doutes elconject. sur les Huns du nord,
Florence, 1810, 8°, et dans le Magaz. EncycL, 1811, T. III, p.
307-339. — Malte Brun. Ann. des Voy., T. VI, p. 347-358.—
Keisler. AnUq. seplenl., pp. 102-103. — Gaillardot et Percy, dans le
Magaz. Enc^^cl., 1811, T. III, pp. 63-74. — Notice d'un ancien tom-
beau en If^estphalie , dans les Ann. des Voy., T. IX', pp. 361-367,
— Regnoul, dans les Mémoires des antiquaires de France, T. I, p.
449 et suiv.
* De prima expeditione AUilce in Gallias, edid. F. Chr. Fischer.
1780. 40. — Continuât. Lips., 1792. 4". V. J. GaleaniNapione,Lips,,
Lettera in Ciampi. Vit. di Cino da Pistoia., Pisa, 1813, pp. 164-
165. — Harles., Suppl. ad brev. Not. litler. Roman., part. II, p. 393.
Meusel., Bill. Hist., V. I, p. 34t. — Harles et Meusel indiqtient
plusieurs articles à consulter dans les journaux allemands.
238 DE LA LITTÉRATURE DES GOTHS.
forte-main ( Vita Waltharii manu fortis), et que cet ou-
vrage, qui se ressentait de la barbarie teutonique , fut
corrigé à Mayence, d'après les ordres de l'archevêque
Aribon, par Ekkéhard IV, qui vivait au onzième siècle*.
D'un autre côté, un manuscrit du poëme de Walther,
semblable, à quelques variantes près, à celui que Fischer
a publié , porte une préface de vingt-deux vers , par
laquelle un Geraldus, fort inconnu, présente cet ouvrage
à Erckambald , à qui il donne le titre de Sacerdos. Lui-
même s'intitule :
Peccator fragilis Geraldus nomine vilis,
sans dire précisément que le poëme qu'il offre soit
de sa composition. Ce manuscrit fut écrit au douzième
siècle, et plus tard on y ajouta une inscription qui porte
que saint Gérald, religieux de Fleuri sur Loire, paraît
( ut videtur) être l'auteur de cet ouvrage ^. D'après cela
Gérald a pris place dans l'histoire littéraire , et son ami
ou protecteur Erckambald, a été reconnu, à droit ou à tort,
pour l'archevêque de ce nom , qui siégeait à Tours vers
la fin du dixième siècle. Ce seul témoignage n'aurait pas
suffi pour établir que le moine de Fleuri était l*auteur de
ce poëme , mais d'autres manuscrits se joignent à celui
de Paris pour confirmer cette opinion , et forment, par
leur accord , une autorité qui nous parait être d'un grand
poids ^.
* Casuum SancU-Galli , continuât. I, auct., Ekteharcl., IV°, p.
118, cum not. lld. ab Arx. apud Pertz., Monum. German. hisl., T.
II. — Anonym. Mellicens. de Script. Eccl. cap. 70, ad calcem B.
Pez , Bibliol. Benedicl,
* Bibl. Reg. Paris, cod. lat. Colbert, n» 6388 nunc 8488 A, in-
12°, siir vélin, 35 feuillets; à la fin on lit ces mots : ExpUcit lib.
Tifridi epi Crassi de civilaW nulla.
3 Hisl. lilte'r. de la France, T. VI, p. 438. —Manuscrit de Caris-
DE L\ LITTÉRATURF. DES GOTHS. 239
Cela n'empêche point que le^ Ekkéhard de Sainl-Gall
n'aient composé aussi une Fie de Walther à la forte main ;
mais nous sommes enclins à penser que l'ouvrage de ces
religieux n'est point celui que nous avons, et dont Fischer
a été le premier éditeur. L'épisode de Walther, qui forme
un des anneaux du cycle d'Attila, peut avoir été l'objet
des travaux de plusieurs poêles , et l'on trouve dans la
chronique de la Novalèse un éloge de ce guerrier, en huit
vers, qui pourrait bien appartenir à une troisième com-
position latine sur le môme sujet, dont l'auteur (^Sapiens
versicanorus^ serait demeuré inconnu '.
Les premiers éditeurs du poëme de Walther exagé-
raient son antiquité. Fischer le croyait du sixième siècle,
et Molter rapportait au neuvième le manuscrit de Carls-
ruhe , qui , mieux examiné, a été reconnu pour être du
onzième siècle.
Galeani Napione jugeait que cet ouvrage était d'origine
italienne, tandis que Fischer pensait qu'il avait été com-
posé en France. Il rendait son opinion probable en faisant
rulie du onzième siècle, provenant de l'abbaye de Reichenau. —
Manuscrit de Bruxelles du onzième siècle, autrefois à l'abbaye de
Gemblours, et intitulé : Geraldi liber duorum Sodalium Jf^allharii
et Haganonis ( V. les notes de MM. Pertz et d'Arx sur l'ouvrage
d'Ekkehard IV. — Buchon, Quelques soui>enirs de courses en Suisse,
pp. 431-432). Le baron Joseph de Lassberg, littérateur distingué,
qui habite le château d'Eppishausen en Thiugovie, s'occupait
d'une édition du poëme de Wallher ( Orellii prœjat. adHilperic. —
Turici, 1832, 8° ), et pensait que Gérald ri'a e'ie' qu'un plagiaire im-
pudent. Il avait pris copie, à ce qu'il paraît, de la traduction d'Ek-
ke'hard IV, pendant un séjour qu'il fit à Saint-Gall : il remporta
avec lui dans son abbaye, et à son retour il dédia cet ouvrage
comme sien.... (Buchon, ibid.). — 11 ne nous païaît pas certain
que le poëme d'Ekkehard soit le même que celui de Gérald.
• Chronic. Novalic, cap. VU, fol. 704, apud Murator. Scrip. rer^
nul., T. Il, pan. II.
240 DE LA LITTÉRATURE DES GOTHS.
remarquer dans ces vers des expressions qu'il rapportait
à la langue celtique *. Mais quel que soit l'auteur de ce
poëme , il ne tira son sujet , ni des historiens , ni des
chroniques , et il est évident qu'il ne put lui être fourni
que par les chants allemands qu'il traduisit ou imita. Il
semble même quelquefois se référer à des autorités anté-
rieures, c'est-à-dire à des poésies plus anciennes ^.
Les événemens du poëme de Walther se placent immé-
diatement avant la catastrophe des rois de Worms : ils se
lient aux aventures d'Attila , et l'on en retrouve la trace
dans les récits allemands des temps postérieurs. Walther,
otage chez Attila, était fils d'Alphere, roi d'Aquitaine.
Gibico, roi des Francs de Worms, n'ayant qu'un fils en
trop bas âge, avait livré au roi des Huns le noble Hagano,
descendant des Troyens , et Herric , roi de Bourgogne ,
résidant à Châlons, lui avait aussi remis sa fille Hiltgund.
Attila, qui est appelé indifféremment roi des Huns ou des
Avares , est dépeint comme un modèle de noblesse et de
modération : il n'a de violence que contre ceux qui lui
résistent, et se conduit en père avec les otages qu'il a
reçus. Gibico, roi des Francs, meurt, Guntharius son fils
lui succède : il refuse d'acquitter le tribut promis à Attila,
et Hagano s'échappe de la Pannonie pour rejoindre à
Worms le nouveau roi. La guerre s'allume, Walther
commande l'armée des Huns, et remporte sur Guntharius
une grande victoire. Cependant le désir de revoir sa
patrie le tourmente , et il communique ses projets à la
princesse de Bourgogne, qui lui a été promise dès son
enfance. Il la détermine à fuir avec lui , et l'enlève après
avoir enivré dans un festin Attila et tous les Huns. Ces
' Prœfal., p. vi et xin.
* V. 685. Qiiem refeninl quidam Scaramiindum nomine dictum.
Dli LA l.mÛlATURi; DES GOTHS. 211
deux amans arrivent devant Worms : le roi Gunthariiis,
qui veut s'emparer d'Hiltgund et de ses trésors, fait suc-
cessivement attaquer Waliher par ses plus vaillans {guer-
riers , mais le prince d'Aquitaine est invincible , et mal-
gré ces combats , dont la description forme une grande
partie du poërae, il parvient à rentrer dans ses états , où
il épouse Hiltgund et règne pendant trente années *.
On reconnaît aisément dans Gibico, roi de Worms, le
Gibica de la loi des Bourguignons, le Giuk de l'Edda, le
Giebich des Nibelungcn. Son fds Guntharius est le Gun-
dahar ou Gundicarius des historiens, le Gunnar de l'Edda
et le Gunther des Nibelungen. Hagano, descendant des
Troyens ^, ne peut être que le redoutable guerrier appelé
Hogni dans l'Edda, et Hagen de Troneg ou de Tronje
dans les Nibelungen ^.
Il faut ici remarquer que le poëte latin appelle Francs les
habitans de Worms , mais lorsque Waltber voit s'avancer
contre lui les guerriers de cette ville, il s'écrie :
Non assunt Avares hic, sed Frauci Nebulones ciiltores regionis,
et l'on retrouve dans ce vers le nom des Nibelungen. Il
est plaisant de voir Fischer prendre cette dénomination
pour une injure , et entasser de l'érudition pour prouver
que les Francs la méritaient.
Mais si le nom des Nibelungen se retrouve ainsi dans
* Cepoëme a 1452 vers dans l'e'dition de Fischer. Le latin en est
barhare et cpielquefois inintelligible. — Frid. Molter l'a traduit en
allemand sous le titre de Prinz ïrallher von Aquitanien, 1782, 40.
* v. 27, Nobilis hoc Hagano
veniens de gennine Trojae.
^ Le nom de Hagano peut dériver de Hagan, qui, dans l'ancien
allemand, désigne l'arbrisseau épineux appelé Paliure (Schilter,
Glosi. teuton., col. 417. — Scherz., Gloss. germante., col. 590), et
le poëte latin fait deux fois allusion à cette étymologie.
v. 1347, Paliure, virens foliis, ut pungere possis.
v. 1417, Hic tandem Hagano spinosus.
242 DE LA LITTÉRATURE DES GOTHS.
le poëme de Walther, ceux de ce hëros et de son amante
se lisent aussi dans le poëme allemand, et Wallher y est
désigné comme espagnol. Les mêmes aventures font
partie de la Wilkina Saga , ce grand recueil de la cheva-
lerie allemande. On y voit que Walther de Waskastein *,
cousin de Dietrich de Berne, avait été donné dans son en-
fance en qualité d'otage à Attila par son oncle Ermenric
roi de Fouille (Puli). Il enleva de Susat, capitale des Huns,
Hildegunde, fille d'Ilia, comte de Grèce, nièce d'Osan-
trix roi des Wilkiniens et des Russes , et après avoir tué
onze guerriers qui avaient été envoyés à leur poursuite et
blessé Hogni qui était avec eux, il arriva avec son amante
chez Ermenric , qui trouva les moyens d'apaiser Attila *.
Les aventures du prince d'Aquitaine se répandirent
dans l'Europe, en rayonnant depuis l'Allemagne dans
toutes les directions. Nous venons de les trouver à
l'occident dans le poëme latin qui paraît avoir été com-
posé sur les bords de la Loire ; la Wilkina Saga les montre
au septentrion , et nous allons les rencontrer encore à
l'orient chez les Polonais et au midi en Italie. Mais avant
de les suivre dans ces régions, remarquons que l'ouvrage
latin dont nous nous occupons , composé au dixième
siècle, d'après des poésies allemandes plus anciennes , ne
peut laisser aucun doute sur la connaissance que Charle-
magne dût avoir de ces dernières , ni par conséquent sur
la nature du recueil qu'il fit faire.
^ Les nations slaves, en recevant de l'Allemagne les ré-
cits sur Walther les altérèrent , et les Polonais mirent le
héros aquitain au rang de leurs compatriotes. Voici ce
' Waskastein, Vasconia, la Gascogne.
« IVilkina Saga, cap. 84-87, pp. 156-160.
DE LA L1TT1ÎRATURI-; DES GOTHS. 243
que raconte Boçuphal, évéque de Posnanie, au treizième
siècle. Dans le royaume des Lèchites, au temps du pa-
ganisme, IValgersz ^^Ja// ( Walther-le-Fort j possédait
le château deTiniec , près de Cracovie. Ce comte avait fait
prisonnier Wislans-le-Beau , prince de Wislicia, de la race
de Popiel, et il avait pour femme Helgonde, fille d'un roi des
Francs. Cette princesse avait préféré Walgersz au fils du roi
d'Alleraanie. Le seigneur de Tiniec était venu pendant trois
nuits chanter sous les fenêtres d'Helgonde, l'avait enlevée,
avait traversé le Rhin avec elle , et avait tué son rival
qui s'était opposé à sa fuite. Pendant une absence de son
époux , Helgonde eut la curiosité de voir Wislans , elle
en devint éprise, le mit en liberté et le suivit à Wislicia.
Walgersz à son retour y vint aussi pendant que Wislans
était à la chasse ; Helgonde feignit d'abord de le bien re-
cevoir, mais ensuite elle le livra à Wislans qui le fît lier
à des anneaux de fer scellés dans le mur d'une prison, et
pour augmenter son supplice les deux amans le rendaient
souvent témoin de leur tendresse. Une sœur de Wislans,
qui était fort laide, eut pitié du prisonnier et lui promit
de le délivrer s'il s'engageait à l'épouser. Elle détacha
ses chaînes et lui apporta son épée. Le lendemain Wislans
et Helgonde vinrent dans la prison de Walgersz, mais
celui-ci s'élançant sur eux les pourfendit l'un et l'autre
d'un seul coup de son épée. On montre encore aujour-
d'hui , dit l'historien du treizième siècle , le tombeau
d'Helgonde dans le château de Wislicia*.
Le poëme de Walther fut apporté en Italie, et il y eut
le sort qu'éprouvèrent plus tard beaucoup d'autres ro-
mans ; il fut translaté en prose. Un moine de la Nova-
♦ Boguphal. , Chronic. Polomœ, in Sommersberg., Script, rer,
Silesiac, T. II, pp. 57-39.
244 DE LA LITTÉRATURE DES GOTHS.
lèse en orna, au onzième siècle, la chronique de son
couvent, et en cita textuellement un grand nombre de
vers. Le monastère de la Novalèse ne fut fondé qu'au
huitième siècle *, mais cela n'empêcha pas le bon reli-
gieux de raconter que Walther, contemporain d'Attila, y
vint expier ses péchés , qu'il y donna l'exemple le plus
parfait de douceur et de prudence : qu'il s'y appliqua à
la culture des légumes, et que, dans sa vieillesse, ce
moine jardinier {^monaehum olitorem)^ chargé par son
supérieur d'une mission délicate, déploya la même valeur
qui l'avait jadis illustré. Dans un autre chapitre le chro-
niqueur fait vivre Wahher au temps du roi Didier, et l'on
peut remarquer encore dans son récit une scène tou-
chante entre le héros et son vieux cheval de bataille.
Enfin on y lit que Walther termina ses jours à la Nova-
lèse et fut enseveli, ainsi que son petit-fils, dans le sépulcre
qu'il avait creusé de ses propres mains '.
On peut, à juste titre, être surpris de ne trouver en
Italie aucun autre souvenir des anciennes poésies gothi-
ques et allemandes dont nous recherchons les traces.
La domination des Gotlis et des Lombards , la puissance
de la maison d'Esté, qui s'étendit sur plusieurs pays de
l'Allemagne , tant de relations actives entre le nord et
le midi des Alpes , semblaient devoir faciliter à l'Italie
* Mabillon", Annal. Benedicl., T. II, ad ann. 739. — Id. de re
Diplomat. lib. VI, n" 62.— Murator. prœfat. ad Chron. Noval, T. II,
part. II, Script, rer. liai.
2 Murator., Script, rer. Ital., T. II, part. II, col. 704-709. — Id.
Antiq.med.œi'i., T. III, dissert. 44 , col. 964-973. — Piemonlesi
illuslr., T. IV, p. 165 et seq. — Ciampi, Vit. di C»io, pp. 165-170,
not. — On trouve dans les deux derniers ouvrages l'extrait que
M. Galeani Napione a fait du roman de Walther, d'après la chroni-
que de la Novalèse. Un savant italien prépare une nouvelle édi-
tion de celte chronique.
DR LA MTTÉRATURK DES GOTIIS. 215
la connaissance des chants septentrionaux. L^invasion
d'Attila , la ruine d'Aquilée ont bien fourni le sujet de
quelques romans en prose et en vers , écrits en langues
provençale, française et italienne', mais tous ces ou-
vrages n'ont aucun rapport avec les poésies allemandes :
les personnages et les faits y sont absolument différens.
Le plus remarquable de ces romans composés en Italie ,
est en même temps le plus inconnu. Quoiqu'il soit en
langue française il porte le titre latin de Àtilajlagellum
Dei , et il fut écrit en 1358 par Niccolo de Casola de
Bologne, qui prétendit avoir tiré ses matériaux de la
chronique que Thomas d'Aquilée avait composée par ordre
du patriarche Nicétas. Muralori en a cité quelques vers,
et le manuscrit unique se trouve dans la Bibliothèque de
Modène ^. Rien dans ce poëme ne rappelle les traditions
allemandes ^, et si J.-B. Pigna, qui, dans son histoire
de la maison d'Esté , s'annonce pour suivre Casola * ,
nomme Chrimhilde, fille du roi de Thuringe*, ce n'est
point le poëte bolonais qui la lui a fait connaître.
L'histoire nous apprend que Théodoric-le-Grand, ce
principal personnage des poésies allemandes du moyen
âge, devint roi des Ostrogoihs vers l'an 457, à la mort
* Quadrio. Slor. d'ognipoes., T. IV, p. 589. — Fontanini, deW
Eloquenza italien., lib. I, cap. XIII, pp. 42-43.— Haym, Bibl. Ital.,
T. II, p. 32,
^ Muratori, ^n/jc/i. JS's/eni., praef., p. xx.
^ Je dois celte certitude à l'extrême obligeance de MM. Lombard!
et Galvani, bibliodiécaires du duc de Modéne. Ils ont bien voulu,
à ma prière, parcourir le gros volume de Casola. C'est vraisem-
blablement des Annales Boionim d'Aventin, publiées en 1554, que
Pigna a tiré la mention qu'il fait de Chrimhilde.
' V\^na, Hist. de' Princip. di Esle,\^10 ,m-M., p. 24.
'•" Pigna, Ib., pp. 8 et 9.
246 DE tu LITTÉRATURE DES GOTHS.
de Théodemir, qui était son père ou son oncle ; mais les
romanciers allemands ont singulièrement embrouillé sa
généalogie. Ils racontent qu'un chef Amale, nommé Fan-
dalaric et surnommé Samson , épousa la fille de Rudiger^
duc de Salerne , et que de cette union sortirent Ei^menric^
Dithmar, roi de Vérone , et ime fille dont on ne dit pas
le nom. Dithmar eut pour fils Dietrich de Vérone, et la
fille de Samson devint mère de Walther de TVaskastein.
Ermenric, à l'instigation d'Odoacre, força Dietrich à se
retirer auprès d'Attila , qui le rétabUt plus tard dans la
possession de Vérone *. Ses états, dans le nord de l'Italie
reçurent le nom de sa race et furent appelés Jmelungia
ou Jmelungaland *.
Les sagas d'origine allemande représentent Théodoric
comme doué d'une force et d'une taille plus que humaines.
Il n'avait pas de barbe , mais une superbe et abondante
chevelure blonde couvrait sa tête ; il avait des yeux bleus,
des sourcils noirs, la taille mince et les membres de con-
formation athlétique ^. On prétend qu'un magicien évoqua
devant Charlemagne plusieurs héros des siècles passés, et
que Théodoric apparut sous une forme très-ressemblante à
ce portrait*. Celui qu'Ennodius trace de ce prince, dans
le panégyrique qu'il prononça en sa présence, ne s'accorde
* Peringskiold, Not. ad Cochlœi m. Theodor., pp. 271-277.—
Chronic. Quedlinbwg ., in Leibnitz., Script, rer, Brunsfic, II, p.
237. — Chronic. Ursperg.
2 ïVilkin. Sag., cap. XXXII, p. 74.
3 JVilkin. Sag., pp. 23-24. — Peringskiol, ibid., p. 241.
'^ Peringskiold, Not. ad Vil. Theod., pp. 242,269,270 ; In eandem
feresententiammutalopaulispei'verborum ordine et structiu'd
descripserat Widforulus, qui alio nomine vocabatur Magus Jarliis,
cum imaginem ejus coram Carolo-Magno Cœsare reprsesentaturus
erat, prout prolixius relatum est in Annalibus Ormi Snorronidœ
inter cimelia librorura mss. Regii Collegii Antiquitatis...
DE LA LITTÉRATURE DES GOTHS. 2-i7
avec ces détails romanesques que sur l'éminence de la taille.
Il vante son teint blanc et coloré , et son visage qui ,
foudroyant dans la colère, était d'une beauté sans nuage
dans la joie * . Suivant les sagas , Théodoric fut couronné
à Rome , et on lui éleva une statue qui le représentait
monté sur son cheval Falleo ^ . Cet animal était célèbre dans
les romans et dans les fables superstitieuses auxquelles
l'arianisme des Golhs donna naissance. 11 portait, dit-on,
son maître quand il descendit aux enfers, et lorsque saint
Jean et Symmaque le précipitèrent dans le cratère de l'Etna^ .
Une chronique raconte aussi qu'à la fin du douzième siècle,
Théodoric, monté sur son cheval noir, apparut sur les
bords de la Moselle *.
Ce n'est pas seulement aux Scandinaves, aux Français,
aux Italiens, aux Polonais, que les Allemands transmi-
rent leurs récits poétiques sur Attila et Théodoric. Ils
les communiquèrent encore aux Hongrois, nation moins
ancienne en Europe, et étrangère à toutes les autres par
son origine et par sa langue. Les Madgiars avaient ,
comme les autres peuples , leurs poésies, leurs jongleurs
et leurs chansons populaires^. Ils trouvèrent leur nou-
veau pays rempli des récits sur Attila et Théodoric;
ils les adoptèrent en les modifiant, et plus tard ils les
employèrent comme documens historiques^ . Ils racontent
* In ira sine comparatione fulmineus, in lœtitiâ sine nube
formosus.
^ fTilkin. Sag-., cap. 380,
^ Otton. Frising., Chron., V, 3. — RymLegla., part. III, cap. 32,
p. 425.
* Godefrid Colon, in Freher. Rer. Germ. Script. I, p. 361.
■* Notar. Régis Belœ.
" Joh. de Thwrocz., Chron. rer. Hmgar. — Nie. Olahi, Atilla,
cap. II et IV.
2-i8 DE L\ LITTÉRATURE DES GOTHS,
que Théodoric s'unit d'abord aux Romains contre les Huns,
et qu'à la bataille de Kesraawr il reçut une blessure au
front qui le fit surnommer Halhatatlan Dètreh , c'est-à-
dire l'immortel Théodoric. Lorsque Attila devint roi )
Théodoric se soumit à lui : il fut dès lors son compar
gnon fidèle et épousa sa nièce*. Attila laissa deux suc-
cesseurs ; Chaba , qu'il avait eu de la fille de l'empereur
Honorius; etÂIadaric, qui était fils deCrimhilde". Dietrich
de Vérone excita ces deux princes à se faire la guerre,
et fut cause, par son astuce, de la ruine de l'empire
des Huns. La grande bataille que se livrèrent les fils
d'Attila dura pendant quinze jours , et le nom de Prœlium
Crumhelt qu'on lui donne , peut faire croire qu'elle repré-
sente le combat fatal des Nibelungen. Les Hongrois van-
tent l'éclat inaltérable d'un casque , que Théodoric avait
conquis sur des géans qui habitaient une caverne située
près de Vérone. Tout ce qui lui appartenait était merveil-
leux, et la Wilkina Saga , qui parle aussi de ce casque,
décrit sa fameuse épée, qui n'avait pu être trempée qu'a-
près qu'on eut parcouru neuf royaumes pour trouver l'eau
la plus convenable à sa fabrication ^.
Nous ne poursuivrons pas plus loin les anciennes tra-
ditions sur Attila et Théodoric. Elles ont traversé tout le
moyen âge, et forment une chaîne poétique , qui^ depuis
les temps rapprochés de ces rois , parvient aux âges mo-
dernes. Les poèmes, les contes, les chansons sur Attila,
* Nie. Olalii, AUlla., cap. XVII. — L'iiistoii'e apprend que la
femme de Théodoric était fille de Clovis.
^ Joli, de Tliwrocz , ibid. — Cet auteur a suivi Simon Kéza qui ,
au treizième siècle, composa une chronique des Hongrois. Il an-
nonce qu'il tire ses récits ex anliqins Ubris de geslis Hungarorum.
^ fVilk. Sag., p. 100.
DE LA LlTTÉRATURli DES GOTHS. 249
Dietrich de Berne, Sigfrid, ont fait dans la vaste Alle-
magne, et pendant plusieurs siècles, l'amusement de tous
les rangs de la société, depuis les princes jusqu*aux ar-
tisans et aux laboureurs ' . Le père du théâtre allemand ,
Hans iSachs, fit de Sigfrid le sujet d'une de ses nom-
breuses tragédies, et depuis le quinzième siècle ce héros
invulnérable, le prince de Vérone et le roi des Huns
remplissent les nombreuses histoires fabuleuses que l'im-
primerie fournit sans cesse à la curiosité du peuple.
En terminant ici nos recherches sur les récits poéti-
ques dont l'origine remonte aux Goths d'Erraanaric,
d'Attila et de Théodoric , nous sommes bien éloignés
de prétendre avoir épuisé cet intéressant sujet. Nous
déclarons au contraire que nous n'avons fait que l'effleu-
rer, et que nous connaissions d'avance la faiblesse
de l'esquisse que nous pouvions en tracer. C'est dans
les écrits des savans de 1 Allemagne qu'on peut trouver
des notions complètes , des recherches approfondies et
des conjectures ingénieuses sur les développemens suc-
cessifs de ces traditions épiques du moyen âge. Leurs
' Aventin., Hisl. Boior, p. 165. — Chron. Qiiedlinb. apudLeibnitz.
rer. Brunsv., II. p. 237. — Fischer., Nol. adAllilœ prim. exped. in
Gallias, p. 42. Ce dernier auteur cite la cluouique manuscrite de
Strasbourg qui dit que les paysans parlaient et chantaient beaucoup
de Dietrich de Berne. — Wolfg. Lazii, De Migrai, genl., p. 686. —
Goldast. prcp/". , T. IH, Consl. Imp. Nemo princeps cujus quidem
memoria superest, Theutonorum carminibus celebratior ullus
fuit, quœ passim adhuc à vulgo nostro in Germaniâ, Daniâ,
Suediâ etHungariâ decantantur. — Theod. à INiem., De Schismate
inler Urban. et Clément., lib. III, cap. VIIl, p. 62 Theodoricum
Alemani dilexisse videntiu-, quem adliuc Theodoricum de Berne
Germanise vulgus appellat, necnon quasdam de ipso cantilenas in
vulgari Theutonico ad ipsius régis laudem dictaverunt, quœ adhuc
plerumque pcr rusticos et mfirhaniros ilcrantanlur.
X 16
250 DE LA LITTÉRATUBE DES C.OTHS.
ouvrages n'élant pas généralement connus , nous avons
cru pouvoir risquer l'essai qu'on vient de lire , mais
nous reconnaissons sans peine que nous ne possédons ni
l'érudition , ni les secours qui seraient nécessaires pour
exposer d'une manière satisfaisante la marche de ces
traditions. Noire seul but a élé de donner de nouvelles
preuves de l'existence d'une ancienne littérature go-
thique, et de faire voir qu'elle ne se bornait pas seulement
à des traductions de la Bible et à des commentaires théo-
logiques. Nous avons voulu montrer que les Goths si
cultivés en Mœsie ne l'étaient pas moins à lacourd'Altila,
et que leurs chants, fort supérieurs à ceux de tous les
peuples barbares , furent l'origine de ce réseau de tradi-
tions et de poëmes , qui s'étendit sur toute l'Europe , et
intéressa si vivement toutes les classes de la société, en
se mettant à la portée de toutes , sous forme d'odes,
d'épopées , de récits ou de chansons populaires. On re-
trouve des transformations analogues dans les romans
de chevalerie, quoique leur origine soit bien différente,
et cette mutation continuelle de forme était un carac-
tère et un besoin du moyen âge. Si cet essai excitait la
curiosité et attirait sur le même sujet l'attention de quel-
que littérateur plus en état de le traiter dans toute son
étendue, notre but serait atteint et notre espérance
dépassée.
F.
RECHERCHES
IIISTOniQUES ET STATISTIQUES
SUR I.A
PaPULATION DE GENEVE,
SON MOUVEMENT ANNUEL ET SA LONGÉVITÉ^ DEPUIS
LE XVl^ SIÈCLE jusqu'à NOS JOURS.
|)ûr m. (Bouûrb iHallet.
(Second article.)
Dans un précédent article nous avons examiné, d'après
l'ouvrage de M. Mallet , le mouvement de la population de
Genèvedel549à 181 4. Pour la période récente de 1814
à 1833, spécialement étudiée par l'auteur, nous avons
exposé ce qui concerne les mariages et les naissances.
Maintenant nous allons compléter cet extrait en parlant de
la mortalité dans l'époque actuelle, et en la comparant,
pour chaque âge^ à celle des époques antérieures. Ce
dernier point de vue est sans contredit d'un haut intérêt.
Nous pourrons le développer d'autant mieux que M. Mallet
en a fait l'objet particulier de son attention.
Décès (de 1814 «1833.^
Il est mort annuellement à Genève^, d'après la moyenne
des vingt années, une personne sur 46,92, proportion
Irès-faible, presque rigoureusement égaie à celle des nais-
252 RECHERCHES HISTORIQUES ET STATISTIQUES
sances. En France le rapport est de 1 décès sur 39,7
habitans.
L'accroissement des décès a suivi la même progression
que celui des naissances et de la population totale ; mais
M. Mallet ne s'arrête pas à ce chiffre, qui n'a guère d'im-
portance quand on peut connaître la vie moyenne et la
vie probable. La première s'obtient , comme on sait , en
faisant la somme des années, mois et jours, vécus par
toutes les personnes décédées , et en divisant cette
somme par le nombre des individus : la seconde est re-
présentée par l'époque à laquelle la moitié d'une popula-
tion que Ton considère a cessé de vivre. Cette partie du
travail de M. Mallet se recommande plus particulièrement
par l'exactitude qu'il y a mise, par l'étendue des recher-
ches qu'il a dû faire , et par les conséquences nouvelles
qu'il en a tirées.
Fie moyerine et vie probable.
La vie moyenne a continué de s'accroître à Genève ,
depuis vingt ans, comme dans les siècles antérieurs. Il
en a été de même de la vie probable. \ oici, pour le dé-
montrer, un tableau abrégé de ceux de M. Mallet.
Vie moyenne. Vie probable.
Ans. Mois. .Ion. Ac roiss. .\ns. Mois. Juu. .Aicroisi.
A la fin du XVI"^ siècle 21 2 20 100 8 7 26 100
XVII'"* siècle .... 25 8 2 120 13 3 16 153
1701-1750 32 7 22 153 27 9 13 321
1751-1800 34 6 11 162 31 3 5 361
1801-1813 38 6 181 40 8 470
1814-1833 ...... 40 8 7 191 45 29 521
La vie probable et la vie moyenne des femmes ont
toujours été plus longues que celles des hommes. Pour la
dernière période la différence est de A ans , 2 mois , 27
SUR LA POPULATION Dt GENEVE. "253
jours de vie moyenne, et de 7 ans, 2 mois, 23 jouis de vie
probable.
En divisant la période de 1814 à 1833 en deux pé-
riodes de dix ans, on trouve que la vie moyenne et la vie
probable ont un peu diminué: la première de 5 mois, 10
jour», la seconde de 1 an , i mois, 11 jours. On peut
s'en étonner, si l'on part de l'idée que la prospérité d'un
peuple et un développement plus complet de bienfaisance,
d'éducation et de richesse , doivent augmenter la durée
moyenne de la vie ; mais nous nous sommes convaincus,
par le détail de quelques chiffres, que le Fait particulier
dont il s'agit, tient à un renouvellement plus rapide qu'à
l'ordinaire des familles genevoises, par émigrations et im-
migrations. Ce mouvement remplace des individus bien
élevés et prévoyans, par des ouvriers d'une classe infé-
rieure, des domestiques ou des manœuvres qui apportent
avec eux des chances de vitalité moins bonnes que celles des
Genevois .Notre éducation publique, nos mœurs prévoyantes
et industrieuses , élèvent les fils de ces nouveaux venus
mais leur arrivée continuelle ternit un peu le tableau de
noire population. L'effet s'augmente de ce que les indi-
vidus élevés à Genève émigrent en masse, pour remplir
ailleurs des professions relevées, sous le point de vue de
l'instruction qu'elles exigent, comme celles d'horlogers,
mécaniciens, négocians, instituteurs ou pasteurs. Je me
hasarderai à comparer ce mouvement à celui de notre beau
lac : les ruisseaux et les rivières s'yjettent chargés de limon;
le Rhône en sort pur et transparent. Ce qui peut troubler
notre lac, c'est une crue excessive des eaux qui s'y ver-
sent ; noire population est aujourd'hui soumise au même
accident. L'affluence des ouvriers ou manœuvres étran-
gers a été bien plus grande de 1824 à 1833, que dans
les dix années qui ont précédé : la vie moyenne de l'en-
254 RECHERCHES HISTORIQUES ET STATISTIQUES
semble a dû s'en ressentir. Je ne donnerai qu'une preuve
de la vérité de cette considération : c'est que l'affluence
des étrangers s'est accrue surtout en individus du sexe
masculin^ et que c'est aussi pour cette catégorie que la vie
moyenne a diminué. La vie moyenne et la vie probable
des femmes ont, au contraire, un peu augmenté dans la
seconde dizaine d'années. Lorsqu'une population a une
bonne moyenne de vie, elle la conserve en étant laissée à
elle-même. Elle l'augmente même, car les idées de pré-
voyance et d'hygiène qui ont amené cette longue vie, se
développent de plus en plus dans une population qui y est
disposée, quand les familles ne changent pas ; tandis que
l'éducation de nouveaux venus est toujours à recommencer.
Malgré cette cause de perturbation , la vie des habitans
de Genève est probablement aussi longue ou plus longue
que celle d'aucune autre population urbaine. M. Mallet
ne trouve que la ville de Carlisle qui en approche : on y
trouve 41 ans de vie probable. Pour les villes de Belgique,
elle est de 24 ans , en prenant la moyenne des deux
sexes '. A Genève, la vie probable s'est accrue constam-
ment et d'une forte quantité, depuis trois siècles. « C'est
que, dit M. Mallet, si maintenant les mariages sont
moins féconds qu'autrefois , on conserve bien plus d'en-
fans nouveau-nés , on en amène un bien plus grand
nombre à l'âge d'homme. Or, comme la richesse et la
prospérité d'un peuple ne dépendent pas du nombre
absolu de ses habitans , mais du nombre relatif de ceux
qui sont dans l'âge du travail et de la force , on com-
prend que la valeur réelle et productive de la population
de Genève , s'est accrue dans une proportion bien plus
forte que sa population absolue : celle-ci n'a fait que
' Table de Quetelef, I, p. 162.
SUR LA POPULATION DE GENÈVE. 255
doubler depuis trois siècles , l'autre a reçu un accrois-
sement plus que double de l'augmentation numérique de
la population. »
La vie moyenne et la vie probable n'ont pas augmenté
setnblablement à Genève, comme il parait au premier
coup.d'œil que cela devrait avoir lieu. M. Mallet en donne
clairement l'explication dans les termes suivans.
a Si , dans une population donnée , il meurt beaucoup
d'enfans en bas âge , leur vie probable , c'est-à-dire le
terme au-dessus et au-dessous duquel il mourra un nombre
égal d'individus de cette population , se trouvera basse.
Mais si les individus échappés à cette époque dangereuse
prolongent leur carrière jusqu'à un âge avancé , la vie
moyenne , produit de l'addition de la somme de leurs
années , n*en sera pas moins assez forte : elle pourra ex-
céder la vie probable.
« Si, au contraire, de grandes précautions ont été prises
pour préserver les jours de l'enfance , l'âge auquel il
survivra la moitié des nouveau-nés se trouvera de beau-
coup prolongé. Mais les individus dont l'existence déli-
cate aura été amenée par beaucoup de soins jusqu'à l'âge
adulte, ne vivront pas aussi longtemps que le petit nom-
bre d'individus robustes qui, dans le cas précédent,
échappaient seuls à la mortalité de l'enfance. La somme
des années vécues ne sera donc pas très-forte, et il
pourra arriver que la vie moyenne soit plus faible que
la vie probable.
(.(.Exemples. — A. Si sur 1000 enfans il en est déjà mort
500 à l'âge de 5 ans , la vie probable ne sera que de 5 ans.
Mais si les 500 survivans vivent l'un dans l'autre 50 ans,
la vie moyenne qui en résultera pour les 1000 individus
sera d'environ 26 ans.
« — B. Si sur 1000 enfans la moitié survit encore à 40
256 RECHERCHES HISTORIQUES ET STATISTIQUES
ans , et si les individus vivans à cet âge n'ont plus en
moyenne que 10 ans de vie, la vie probable sera de 40
ans, et la vie moyenne restera au-dessous de ce chiffre:
elle ne dépassera pas 37 ans.
« Le premier cas est celui des populations peu avancées
dans la civilisation , sujettes à des épidémies qui affec-
tent particulièrement l'enfance, souvent décimées par la
famine ou habituellement travaillées par la misère , man-
quant de précautions hygiéniques et sanitaires , où les
soins médicaux sont mal administrés , où le bas âge est
meurtrier, mais où, en même temps, la forte morta-
lité de l'enfance est compensée par une grande fécondité.
C'est celui du peuple de beaucoup de grandes villes , sur-
tout dans des temps reculés.
« Le second cas est celui des populations progressives,
civilisées, des pays les plus peuplés, où l'on élève avec
grand soin les enfans , mais où les mariages en produi-
sent peu , où les habitudes et le mode de vivre sont sains
et bien entendus, où règne l'aisance, où des soins mé-
dicaux habilement dirigés ont combattu le fléau des épi-
démies et prolongé l'existence d'une foule d'individus.
V. prob. V. nioy.
ce Ainsi dans le siècle dernier, Simpson trou-
vait à Londres 3
Buffon à Paris . . , 8
Deparcieux (Normandie et Perche) . . .16
Duvillard, en France, à la fin du 18" siècle. 20
Et au contraire Muret, qui travaillait sur la
population prospère du pays de Vaud ... 41
« A Genève, la vie probable a été inférieure à la vie
moyenne jusqu'au commencement de ce siècle : cette
infériorité, très-forte au seizième siècle, et qui , au dix-
septième, était encore de près de moitié, a graduellement
6
18
4
—
25
—
—
25
9
4
28
9
4
35
5
SDR LA POPULATION DE GENÈVE. 257
diminué jusqu'à la fin du siècle dernier, où la vie pro-
bable était peu inférieure à la vie moyenne : dès le com-
mencement du dix-neuvième siècle , la vie probable a
dépassé la vie moyenne. »
En examinant le tableau des vies moyenne et probable
à Genève, on trouve, la vie probable étant prise pour terme
de comparaison à chaque période successive :
XVr"<= siècle XVII""= XYIII-^^ XIX"»»
Vie. probable 100 100 100 100
Vie moyenne 245 .193 114 92
M. Mallet a calculé, d'après les décès de 1814 à 1833,
des tables de mortalité, survivance, vies moyenne et pro-
bable, à chaque âge et pour les deux sexes, pour la ville
de Genève * . On pourra s'en servir utilement dans les assu-
rances et dans les questions relatives aux paies de retraite,
aux lois militaires, etc. La mortalité à chaque âge suggère
à l'auteur des observations et des réflexions qui méritent
d'être connues.
«La première journée de la vie, qui voit à la fois naître
et mourir tant d'enfans mal constitués , est si fatale ,
qu'elle enlève à elle seule 1 enfant sur 51. Le second
jour est déjà trois fois moins meurtrier. Le troisième
jour est deu5f fois moins dangereux que le second. La
mortalité diminue encore dans les jours suivans, d'une
manière moins rapide, mais assez régulière. Le reste
du premier mois est encore très-dangereux , puisque la
moitié environ des enfans qui meurent dans la première
année, succombent dans ce premier mois, qui se trouve
ainsi onze fois plus meurtrier que les autres. A un mois,
il est déjà mort 6,85 enfans sur cent naissances.
' MM. Lombard et Heyer avaient déjà calculé des tables com-
plètes pour la ville de Genève el une partie des faubourgs, sur
les 15 ans de 1816 à 1830. (Bibl. Uim\ iyoh\. 1334^.
258 RECHERCHES HISTORIQUES ET STATISTIQUES
« La mortalité décroît encore dans le rapport de 4 |
à 1 du premier au second mois , de 2 à 1 du second
au troisième, de 3 à 2 du troisième au sixième ; dans les
six derniers mois , la diminution est peu sensible. Dans
tout le courant de la première année, il meurt 1 enfant
sur 7,2 naissances,
« Un coup d'oeil jeté sur la mortalité de la première an-
née, soit à Genève dans les temps antérieurs, soit dans
d'autres pays , prouvera combien le chiffre que présente
maintenant Genève est avantageux.
«La seconde année est trois fois moins dangereuse que
la première : elle emporte 1 enfant sur 21. La troisième
est moitié moins meurtrière encore : il meurt pendant
son cours 1 enfant sur 42.
«De 3 à 8 ansj la mortalité diminue de près des deux
tiers : de 8 à 17 ans elle est très-faible : c'est aussi dans
cette période que se trouvent les années où l'on meurt
le moins , la 10*^ et la 14<^. Depuis 17 ans, la proportion
des morts augmente à peu près d'un tiers, et oscille dans
les mêmes proportions jusqu'à environ 43 ans. Dès lors
elle augmente graduellement, et ne tarde pas à se préci-
piter. Ainsi de 51 ans à 60 ans la mort emporte un
quart des survivans : presque moitié des sexagénaires
meurent de 61 à 70 ans ; les trois quarts des septuagé-
naires sont enlevés de 71 à 80 ans, et de 81 à 90 ans, il
meurt les dix onzièmes des octogénaires. Enfin on compte
56 nonagénaires accomplis , soit un seul individu arri-
vant à cet âge sur 194 : les derniers s'éteignent à 99
ans ; notre table ne fournit pas im seul centenaire.
« Un coup d'œil jeté sur les tables de mortalité suffit
pour voir que les vies probable et moyenne , en partant
du point fondamental de la naissance auquel elles sont
calculées d'une manière absolue, augmentent jusqu'à un
SUR LA POPULATION DE GENÈVE. 259
certain terme, puis, arrivées à leur maximum, diminuent
d'une manière constante jusqu'à l'âge le plus avancé.
Celte marche les divise en deux grandes époques bien
marquées, celle de croissance et celle de décroissance.
Pour la \\e probable, la période ascendante va de la nais-
sance à 2 ans , où elle est à son maximum 52,17 ans :
la période descendante commence à 3 ans. Pour la vie
moyenne f la période ascendante va jusqu'à 3 ans , où
elle est à son maximum, 47,53 ans : la diminution com-
mence à 4 ans. Ces deux maxima sont très-rapprochés,
peut-être se confondraient-ils s'ils étaient établis sur de
plus larges bases. C'est entre la treizième et quatorzième
année que la vie probable décroissante, vers la quinzième
que la vie moyenne, sont revenues au chiffre de leur point
de départ. Quelques développemens pourront, sinon ex-
pliquer d'une manière tout à fait satisfaisante, du moins
faire comprendre cette marche successivement ascendante
et descendante.
« Supposons un grand nombre de naissances ayant tou-
tes lieu dans le môme temps. Cette jeune génération sera
composée d'une majorité d'enfans bien constitués et vi-
goureux , et d'une minorité d'enfans mal conformés et
malsains. En calculant les vies moyenne et probable à la
naissance, on est obligé d'établir son calcul sur toutes
les naissances viables, ou plutôt, puisque en opérant sur
de grandes masses on ne peut s'arrêter à des questions
délicates et individuelles de viabilité, sur tous les enfans
nés vivans et ayant respiré, ne fût-ce qu'une heure, que
quelques instans. (C'est ce que j'ai fait pour la table de
Genève, dont les mort -nés proprement dits ont seuls
été exclus.) On sent que sur ce grand nombre de nou-
veau-nés, il y en a plusieurs qui n'ont qu'un germe
d'existence éphémère , et qui mourront dans les premiè-
260 RECHERCHES HISTORIQUES ET STATISTIQUES
res journées, dans le premier mois, enfin tout à fait en
bas âge , soit défaut de constitution , soit manque de
soins. En faisant entrer tous ces petits êtres dans le calcul
des vies moyenne et probable , évidemment on abaisse
le cbiffre de vitalité, qui devrait être l'expression de la
longévité présumée des enfans bien constitués , destinés
à vivre au moins quelques années.
« A mesure que la génération naissante se débarrasse
des enfans de faible complexion^ et laisse en chemin ceux
qui ne peuvent surmonter les premières casualités du bas
âge, ceux qui restent acquièrent progressivement une
chance beaucoup plus grande de prolonger leur existence,
ou plutôt la vie probable des survivans, dont le chiffre
se trouvait diminué ou comme masqué par celui presque
nul de ces embryons maladifs , se dégage chaque jour
davantage.
«Aussi le chiffre de la vie probable s'accroît-il d'une
manière très-rapide. L'enfant qui a vécu un jour a déjà
14 mois de vie probable de plus que l'enfant de nais-
sance ; celui qui passe heureusement le second jour ac-
quiert encore 6 mois de vie probable ; celui qui a vécu
3 jours a déjà gagné 2 ans. Au bout du premier mois ,
l'enfant a gagné 4 ans, et au bout de la première année,
plus de 6 ans.
«Ce travail de dégagement de la vie probable des nou-
veau-nés n'est pas encore terminé à un an : ce n'est qu'à
2 ans que la vie probable est à son maximum ; alors l'en-
fant vivant a gagné sept ans, et la jeune génération est
entièrement expurgée de ces êtres éphémères , parties
prenantes dans l'égale répartition de la somme des an-
nées vécues, tout en n'y apportant qu'un si faible tribut.
« Dans cette période croissante, l'enfant qui vit un cer-
tain nombre de jours ou de mois gagne en vitalité 1° le
SL'R LA FOrULATION DE C.ENKVE. 261
teiups vécu entre l'âge inférieur et l'âge supérieur, et
2" la quantité dont la vie probable à l'âge supérieur dé-
passe la vie probable à l'âge inférieur.
« Passons à la période décroissante. Nous avons dit que
la vie probable depuis 2 ans, la vie moyenne depuis 3,
décroissaient continuellement. Mais on comprend aisé-
ment qu'un homme, en vivant un an , ne perd pas une
année entière de vie probable. En avançant d'un an dans
sa carrière, il a augmenté sa chance de vie totale, c'est-
à-dire que s'il lui reste incontestablement moins de temps
à vivre qu'il n'en avait un an auparavant, cependant ce
qui lui reste encore , ajouté à ce qu'il a vécu, formera
un total supérieur à la vie probable et à l'âge qu'il avait
un an auparavant.
«Eclaircissons cette notion abstraite par un exemple.
On verra par la table, qu'un individu de 21 ans a 39
ans 1 mois de vie probable, ce qui, avec les 21 ans vé-
cus, fait 60 ans 1 mois : à 22 ans il en a encore 38 ans
5 mois, ce qui, ajouté aux 22 ans qu'il a vécus, forme un
total de 60 ans 5 mois. Si sa chance de vie ne s'était
pas accrue dans l'année qui s'est écoulée de 21 à 22
ans, il n'aurait eu à 22 ans que 38 ans 1 mois de vie
probable.
Années vécues 21 — 22 —
Vie probable 39 1 38 5
60 1 60 5
« Différence en plus , 4 mois .
« C'est donc 4 mois de chance de vie qu'il a gagnés
par le seul fait d'être demeuré vivant de 21 à 22 ans. Le
gain de vitalité dans la période décroissante se compose
donc du temps qui s'écoule de l'âge inférieur à l'âge su-
périeur, moins la quantité dont la vie probable à l'âge
262 RECHERCHES HISTORIQUES ET STATISTIQUES
supérieur est plus faible que la vie probable à l'âge infé-
rieur.
« On fera le même calcul avec la vie moyenne, seu-
lement le point de séparation des échelles ascendante et
descendante est à 3 ans au lieu de 2.
« L'échelle descendante de la vie probable n'a pas une
marche constamment uniforme. Dans les premières an-
nées qui suivent le maximum de la vie probable, la dimi-
nution est très-faible, et corrélativement le gain de vie
très-fort : en effet un enfant de 5 ans n'a qu'un an de
vie probable de moins qu'un enfant de 2 ans, quoiqu'il
ait vécu 3 ans de plus. Dès lors la décroissance prend,
jusqu'à 50 ans, une marche régulière : pendant ce temps
la vie probable diminue d'environ 9 mois par année vé-
cue, ce qui fait à peu près 3 mois de gain de vie par
année moyenne. Plus tard, la marche descendante di-
minue d'intensité. De 60 à 70 ans, la vie probable ne
décroît que de 4 ^ ans; de 80 à 90 seulement de 8 mois,
de sorte que plus un individu avance en âge, moins
est rapide la diminution de la probabilité de vie qui le
sépare du terme fatal , plus s'adoucit la pente qui le con-
duit au tombeau. Si la vie probable suivait de 60 à 70 la
même marche qvie de 30 à 40 , il ne resterait au septua-
génaire qu'une vie probable de 3,42 ans; mais il n'en
est point ainsi, et la vie probable à 70 ans est de 6,76
ans, à peu près double de ce qu'elle aurait dû être dans
l'hypothèse ci-dessus.
« Au delà de 80 ans la vitalité, à quelques oscillations
près, est presque slationnaire; ainsi des vieillards de
83, 84, 89 et même 92 ans ont la même vie probable :
à 84, 85, 86 ans, on a la même vie moyenne. Pour ces
robustes vieillards qui ont échappé à l'action destructive
du temps, et qui luttent de toute la force d'un vigoureux
SUR L* POPULATION DE GENKVE. 263
icmpéramenl contre les glaces de l'âge, une année vécue
est une année gagnée, une victoire remportée sur la na-
ture, un bénéfice net, et au bout de ce temps, on a en-
core la même vie en perspective qu'un an auparavant.
C'est une existence précaire au jour le jour, où le fait
seul de la prolongation de la vie conserve pendant quel-
ques années une chance à peu près égale de la maintenir
encore, jusqu'à ce qu'enfin les derniers s'éteignent avant
d'avoir atteint le siècle.
« En résumé, nous voyons que la cha7ice de vie doit
être, et est réellement considérable, quand l'enfant, à
peine échappé aux périlleuses casualités du bas âge, n'a pas
encore une existence bien assurée et consolidée; qu'elle
diminue quand une existence pleine et vigoureuse anime
la jeunesse ou le milieu de la vie, et lui fait suivre paisi-
blement son cours normal, et augmente toujours plus
dans la vieillesse, à mesure que la vie est moins assurée.
Ce fait présente un rapport de plus entre les deux extrê-
mes de la vie : c'est un phénomène basé sur la précarité
de l'existence à ces deux époques. »
Parallèle de la mortalité à divers âges, du XVI*^ au
XIX"^ siècle.
Genève possédant des registres mortuaires presque
sans lacunes depuis 1549 , M. Mallet en a profité pour
calculer la mortalité comparative à chaque âge , depuis
trois siècles , d'une manière plus complète et plus
exacte que ne l'avaient fait M. Odier et ses continuateurs
MM. Lombard et Heyer. Le tableau qui suit a été rédigé
par M. Mallet, d'après les chiffres qu'il a publiés, mais
en les calculant de manière à exprimer pour chaque année
de la vie la mortalité moyenne, à chaque époque séculaire.
264 RECHERCHES HISTORIQUES ET STATISTIQUES
La simple inspection des chiffres fait voir que , dans le
seizième siècle, il mourait un enfant dans la première
année sur 3 yitT) ' ^^^^ '^ dix-neuvième siècle , 1 sur
6 ^j^ ; que dans le seizième siècle il mourait , dans
la 27*^ année ^ 1 individus sur 33 :j^ de cet âge, et
dans le dix-neuvième siècle, 1 sur 89 irrTTi etc. La su-
périorité de notre époque se remarque jusqu'à l'âge de 80
ans, mais elle diminue à chaque âge. Quant aux vieillards
octogénaires, on peut voir que, contrairement à l'opinion
reçue, ils ont une plus faible probabilité de vie, ou, en
d'autres termes, qu'ils prolongent moins leur existence,
dans notre siècle que dans les siècles antérieurs.
Tableau indiquant combien d'individus de chaque âge ont
fourni annuellement un decès dans les époques suivantes :
XVI'ne
XVIime
xvm"^'=
Xix'i'e
Ages.
siècle.
siècle.
siècle.
siècle.
1" année
3,85
4,21
4,97
6,61
2nie j
8,81
10.91
16,47
19 55
3me j,
14,07
13,72
21,13
39,02
4 et 5 ans
22,76
24,52
30,80
59,70
6 à 10 ans
36,60
44,65
58,10
104,10
11 à 15
53,10
71,20
123,15
143,90
16 à 20
46,80
63,10
108,90
105,25
21 à 25
51,95
61,10
85,25
85,95
26 à 30
33,25
52,80
80,95
89,80
31 à 40
32,10
48,80
74,40
90,00
41 à 50
32,90
40,50
58,20
61,80
51 à 60
24,90
34,70
37,50
37,90
61 à 70
19,00
21,60
22,70
22,50
71 à 80
14,00
14,30
14,50
14,40
81 à 90
12,40
11,70
11,20
11,00
91 à 100
11,03
10,88
10,49
10,21
«En comparant, dit M. Mallet, les seizième et dix-neu-
vième siècles, on voit que la proportion des morts a décru,
dans les première et seconde années, approximativement
dans le rapport du double au simple : de 3 à 15 ans du
SUR LA POPULATION DE GENEVE. 265
triple au simple; de 16 à 25 ans de nouveau dans
le rapport du double au simple ; de 26 à 40 ans du
triple au simple; de 41 à 50 ans encore du double au
simple. »
Dès lors la supériorité de l'époque actuelle faiblit consi-
dérablement et ne tarde pas à cesser tout à fait. De 51 à
60 ans, la mortalité ne décroît que dans le rapport de Ix
àl;de 61 à 70, elle décroît à peine d'un cinquième.
De 71 à 80 ans, la mortalité proportionnelle des diffé-
rens siècles est presque égale, à une très-petite fraction
près^. Enfin la chance tourne tout à fait depuis 80 ans.
Au seizième siècle il mourait de 81 à 90 ansj 100 octo-
génaires sur 124, maintenant 100 sur 110.
Sur 100 octogénaires il en parvenait à 90 ans, au
seizième siècle, 19,6, au dix-septième 14,9, au dix-
huitième lljO, au dix-neuvième 9,4. Ainsi le nombre
des nonagénaires a diminué , non pas sur le nombre,
absolu des décès, mais sur celui des octogénaires entre
lesquels ils sont choisis. Cette marche rétrograde con-
tinue, et plus fortement, au delà de 90 ans. Au seizième
siècle, 32 nonagénaires accomplis avaient fourni 12
personnes atteignant cent ans, et 3 dépassant ce terme :
c'est 0,468 centenaires, ou cent sur 213 nonagénaires.
Au dix-neuvième siècle, 103 nonagénaires donnent un
seul individu atteignant cent ans accomplis et aucun
dépassant ce terme; c'est 0,009 centenaires, soit 1 sur
103 nonagénaires. La proportion des nonagénaires qui
parviennent à cent ans ou au delà, a diminué réguliè-
rement de siècle en siècle , à Genève , depuis que les
vies moyenne et probable ont augmenté. Pour résumer
ce fait important , je le présenterai sous cette forme :
17
266 RECHERCHES HISTORIQUES ET STATISTIQUES
Sur looo
nonagénaires.
Au XV1™« siècle 468 parvenaient à 100 et plus.
XVII'"^ » 270
XVIIl™« » 79
XIX'"^ I. 9
Comment concilier ce fait avec l'augmentation géné-
rale de la vie moyenne et de la vie probable , dont nous
avons donné plus haut la mesure? On dira peut-être
que la médecine et une hygiène bien entendue dans
les familles , peuvent beaucoup en faveur de l'enfance ;
que la vaccine préserve beaucoup de jeunes vies, mais
que pour les octogénaires et nonagénaires l'art est im-
puissant, les soins ne sont pas mieux entendus dans notre
temps que dans les époques antérieures. Si telle était la
cause principale, la mortalité des enfans allant en décrois-
sant, celle des vieillards aurait dû rester à peu près la même,
au lieu d'augmenter. On ne peut guère admettre, en eifet,
que la médecine et l'hygiène qui auraient fait d'immenses
progrès pour les premiers âges de la vie, auraient rétrogradé
dans les soins donnés aux vieillards. C'est déjà beaucoup
de supposer qu'elles sont restées stationnaires à leur égard. '
D'ailleurs les précautions que l'aisance permet de prendre,
et que l'instruction engage à observer, influent beaucoup
sur la longévité des vieillards comme sur la vie des en-
fans. C'est une chose que la plus petite observation
démontre aisément. Or l'aisance et l'instruction ayant
augmenté à Genève depuis trois siècles, il semble que les
vieillards ont dû être mieux soignés, et que leur vie pro-
bable aurait dû se prolonger. Ce n'est donc pas dans les
défauts de l'hygiène, à l'égard des vieillards, qu'on doit
chercher une explication. M. Mallet ne croit pas qu'on
puisse en trouver de satisfaisante. J'avoue cependant que
le fait me paraît assez naturel : voici de quelle manière
je le comprends :
SUR LA POPULATION DE GENÈVE. 267
Lorsque, par des soins bien entendus, on fait traverser
à beaucoup d'enfans les premières années si dangereuses
de l'existence, on obtient pour la population, considérée
en masse, une prolongation de la vie probable et de la
vie moyenne. On a amené à l'âge adulte une plus forte
proportion d'individus que si les choses avaient suivi leur
cours naturel. Toutefois, en évitant les causes de décès,
on n'a pas pu donner aux individus sauvés une double dose
de vie , et il faut , en quelque sorte , une double dose ,
pour parvenir jusqu'à cent ans. Les personnes douées de
cette vitalité extraordinaire ne sont que de rares excep-
tions. La médecine peut bien pallier certains maux, elle
peut même les annuler, comme tant de maladies qui ont
disparu et d'autres qui diminuent en sont la preuve; mais
il n'y a que les charlatans qui annoncent des breuvages
de longue vie. Une fois que, par des soins perfectionnés,
on a prolongé l'existence d'enfans délicats, on a bien
fait arriver jusqu'à un certain âge une grande population^
mais sur cette population il ne doit pas y avoir un plu9
grand nombre d'individus doués de cette constitution ex-
ceptionnelle nécessaire pour aller jusqu'à cent ans. Ainsi,
dans le nombre des personnes qui atteignent maintenant
l'âge de 80 ans , il s'en trouve beaucoup qui, dans les
siècles antérieurs, seraient mortes plus tôt, et qui, certai-
nement, n'étaient pas nées pour vivre jusqu'à cent ans,
mais il n'y a pas un nombre absolu plus considérable de
centenaires. Les individus destinés, par exception, à
cette longue vie , se trouvent mélangés avec une plus
grande quantité de personnes douées d'une santé moins
robuste : pour un centenaire, il y aura plus d'octogé-
naires , de septuagénaires , de sexagénaires , ou si vous
voulez, pour mille individus d'un âge quelconque, il y
aura moins de centenaires.
208 RECHERCHES HISTORIQUES ET STATISTIQUES
Je regarde donc comme une chose toute simple qu'il
y ait plus de centenaires dans les populations où la vie
moyenne est courte^ par exemple en Russie, que dans les
populations où la vie moyenne est longue. On comprend
aussi pourquoi on a cru reconnaître qu'il y a plus de cen-
tenaires chez les hommes que chez les femmes , quoique
la vie moyenne des dernières soit plus longue ', On soup-
çonnait des inexactitudes dans le relevé des centenaires
de quelques pays peu avancés en civilisation^ mais ce qui
est arrivé à Genève démontre de la manière la plus pro-
bante que laproportioîi des vieillards d'iin âge très-avancé
est d'autant plus faible que la vie moyenne est plus
longue.
Il ne faut pas comparer le nombre des centenaires à la
population totale d'un pays^ comme on le fait quelquefois,
car le nombre des naissances influe trop sur le phéno-
mène, et conduit à un résultat erroné. Je suppose, en
effet, que l'on compare deux populations de 100,000
âmes, qui diffèrent sous le point de vue de la proportion
des naissances, et que dans toutes les deux un seul indi-
vidu sur mille nouveau-nés soit assez robuste de naissance
pour arriver à cent ans. Dans la population A, il naît 1
individu sur 30. Il y aura donc 3,333 naissances par an,
et chaque année 3 ^j^ individus parviendront à cent ans.
Il y aura 1 centenaire sur 30,030 habitans. Dans la po-
pulationB, il naît seulement un individu sur 40. Il y aura
2,500 naissances par an. Chaque année 2,5 individus
arriveront à cent ans. Il y aura im centenaire sur 40,000
habitans. Dans ce cas il paraîtra y en avoir moins, et ce-
pendant le nombre réel, relativement aux naissances, sera
le même.
' Qiielclel, sur riiomrae, etc., I, p. t70
SUR LA POPULATION DE GENEVE. ^69
Plus il y a de naissances, plus il doit y avoir de cente-
naires dans une population donnée. Chaque nouveau-né
apportant une chance de vivre (par exception ) jusqu'à cet
âge extraordinaire , plus il y aura de nouveau-nés , plus
la chance aura été répétée. Au bout de 99 ans tous
ceux qui n'avaient pas le gros lot dans cette loterie seront
décédés , et il restera d'autant plus de centenaires qu'il
sera né plus d'individus. C'est un des motifs pour les-
quels il y a tant de centenaires dans la population russe.
11 serait intéressant de comparer les centenaires de
deux populations différentes avec les naissances qui ont eu
lieu cent ans auparavant. On verrait alors si ces phéno-
mènes de vitalité sont plus communs dans l'une des po-
pulations que dans l'autre. Malheureusement les registres
de l'état civil ne sont pas assez anciens pour que cela soit
possible.
Si la diminution de vie probable des vieillards ne marche
pas aussi vite que l'augmentation de vie probable des
enfans, on peut l'attribuer à ce que les soins de plus en plus
perfectionnés de la médecine et de l'hygiène soutiennent
les vieillards, dans les pays civilisés, jusque sur les bords
du tombeau.
Somme totale , la civilisation produit des populations
moins robustes à chaque âge, mais qui vivent plus long-
temps en moyenne. Elles offrent à la fois moins de vieil-
lards très-avancés en âge, et moins d'enfans ( à cause du
petit nombre des naissances ), mais aussi une plus grande
masse d'individus dans la période moyenne, qui est celle
des forces morales et physiques. Voilà un avantage in-
contestable. A considérer ensuite la chose théoriquement,
on voit que l'espèce humaine se rapproche d'une certaine
égalité, sous le point de vue de la vie, comme sous
celui des droits et peut-éire même sous celui de l'intelK-
270 RECHERCHES HISTORIQUES ET STATISTIQUES
gence. Toutes nos institutions ont pour but de sou-
tenir les faibles au physique et au moral : nos méde-
cins , nos secours publics , nos hôpitaux les font vivre ;
nos écoles instruisent les ignorans qui n'auraient rien
appris par eux-mêmes. Toutefois, aucune institution ne
saurait donner au corps humain le souffle vital, qui
fait durer plus d'un siècle, ni à l'homme ordinaire le feu
du génie. Les exceptions heureuses ou malheureuses se
perdent dans une moyenne de force physique et une mé-
diocrité d'intelligence , qui doivent prédominer de plus
en plus.
Alph. DC.
ROME ET LES BARBARES.
(Second article.)
a Dans les deux cents ans environ que nous comptons
depuis Auguste jusqu'à nos jours , dit Florus , l'inertie
des Césars a fait comme tomber l'empire en vieillesse et
en langueur; mais, sous Trajan, ses bras reprennent le
mouvement, et, ce que personne n'osait espérer, sa
vieillesse est comme rendue à la force de l'âge et à une
nouvelle vie *. »
Nous avons vu le même historien qui gourmande ainsi
la mollesse des successeurs d'Auguste , déplorer amère-
ment l'ardeur de ce prince à soumettre la Germanie.
Toute l'histoire de l'empire est dans cette contradiction.
Il ne pouvait plus faire H guerre comme il l'eût fallu
pour abattre les Barbares : sous Auguste, elle se termina
par un désastre honteux ; sous Trajan , d'éclatantes vic-
toires furent sans résultats durables. D'autre part , le
système de paix était tout plein de difficultés et de périls,
outre qu'il blessait l'orgueil national. A tout prendre,
néanmoins , tel que le pratiqua Tibère il offrait les meil-
leures chances de prolonger l'existence de Rome.
• A Caesare Augusto in seculum nostrum haud multo minus anni
ce. quibus inertia Caesarum quasi consenuit atque decoxit; nisi
quod suL Trajano principe movet lacertos, et prœter spem omnium
senectus imperii, quasi redditajuventute, rcvircscit. !..
272 ROME ET LES BARB/VRES.
a Employer dans les affaires du dehors la ruse et la
politique , sans y engager ses armées * , » tel fut le
système de Tibère, depuis le rappel de Germanicus.
Ce n'est pas une raison pour accuser Tibère d'iner-
tie. Malgré ses vices , c'était un homme de prudence
et de courage , comme le reconnaît l'empereur Julien ,
meilleur juge en matière de gouvernement que Florus
ou Eutrope".
Ce système peut se réduire à quelques maximes prin-
cipales :
Fomenter les dissensions des Barbares , soit de tribu
à tribu, soit de parti à parti dans 1^ même tribu. Mettre
les chefs dans la dépendance de Rome par l'intrigue et
la corruption.
Arrêter les progrès des tribus ambitieuses et redouta-
bles, en soulevant contre elles d'autres tribus ennemies
ou jalouses.
Attacher au service immédiat de l'empire , les tribus
moins puissantes ou opprimées , surtout celles qui avoi-
sinent la frontière ; profiter pour cela de l'amour de la
guerre et du pillage inné à tôt* les Barbares ; les séduire
ou les effrayer par le spectacle de la grandeur romaine ,
leur accorder des privilèges , les compromettre sans
retour avec leurs compatriotes , éteindre en elles par tous
les moyens la nationalité germanique et la remplacer
par les mœurs, les lois et la religion de l'empire.
Ces maximes n'étaient rien moins que nouvelles, c'était
* ConsUiis et aslu res externas moliri, arma proculhabere. Tac.
Ann. VI, 32.
^ Tiberius ingenli socordia imperiiim gessit,... nam nusquam
ipse pugnavit. Brev. VII, 11. C'était l'opinion populaire sur ce
prince ; Tacite lui-même n'y a pas complélemenl échappe.
ROME ET LES BARBARES. 27 ij
un héritage de la République ; mais celle-ci les appuyait
de ses armes ; Tibère crut pouvoir les isoler de la puis-
sante sanction de la victoire ; et ce qui prouve son génie,
c'est que , malgré cet isolement , elles parurent avoir ,
dans ses mains , toute l'efficacité nécessaire pour remplir
son but. Les grands résultats qu'il obtint durèrent après
lui. Caligula disait souvent quil était las du repos de
l'Empire ; on risquait d'oublier l'empereur au milieu de
la prospérité générale, et il appelait de tous ses vœux des
massacres de légions, une famine ou tout autre fléau '.
C'était la profonde politique de Tibère qui avait fait ce
repos dont héritait un furieux. On en peut dire autant
des règnes de Claude et de Néron ; jamais Rome ne fut
moins inquiétée par les Barbares que sous ces trois in-
dignes empereurs.
Un petit nombre de faits, racontés par Tacite, nous
montreront à quel point la Germanie était déchue , depuis
la mort d'Arminius, sous l'action incessante de la poli-
tique impériale.
On se souvient de ce chef des Gothons , qui avait ren-
versé Maroboduus à l'instigation des Romains , et s'était
mis à sa place. Il parait que Catualda, c'était le nom de ce
chef, ne tarda pas à mécontenter l'empereur ; ce fut le si-
gnal de sa chute. On le fit attaquer par une tribu dévouée,
les Hermondures , et l'on passa sa royauté au Quade Van-
nius. L'histoire de ce nouveau roi n'est pas moins remar-
quable.
« A la même époque (an 51 après J.-C. ) , dit Tacite ^,
le roi Vannius , imposé aux Suèves par Drusus César ,
fut chassé de ses Etats. Les premières années de son règne
' Suét. Ca/,31.
' Atm. XII, 29.
274 ROME ET LES BARBARES;
avaient été glorieuses et populaires. L'orgueil vint avec
le temps , et arma contre lui la haine de ses voisins et
les factions domestiques. Les auteurs de sa perte furent
Vangion et Sidon, tous deux fils de sa sœur, et Vibillius
roi des Hermondures. Aucune prière ne put décider
Claude à interposer ses armes dans cette querelle entre
Barbares. II promit à Vannius un asile s'il était chassé ;
et il écrivit à P. Atellius Hister^ gouverneur de Pannonie,
d'occuper la rive du Danube avec sa légion et des
auxiliaires choisis dans le pays même , afin de protéger
les vaincus , et de tenir les vainqueurs en respect, de
peur qu'enorgueillis par le succès ils ne troublassent aussi
la paix de notre empire. Car une multitude innombrable
de Lygiens accourait avec d'autres nations , attirées par
le bruit des trésors que Vannius , pendant quarante
ans d'exactions et de pillages , avait accumulés dans ce
royaume »
Vannius forcé de combattre et vaincu , gagne la flotte
qui l'attendait sur le Danube. « Bientôt après , continue
l'historien, ses vassaux le suivirent ^ et reçurent dans la
Pannonie des terres et un établissement. Vangion et Sidon
se partagèrent le royaume, et nous gardèrent une foi
inaltérable ; très-aimés des peuples avant qu'ils fussent
au pouvoir, et (dirai-je, par la faute de leur caractère
ou par celle de leur situation dépendante * ? ) encore plus
haïs quand ils y furent montés. »
* Suone an serviUi ingerdo. Je hasarde de traduire cette phrase
autrement qu'on ne l'a fait jusqu'ici. Tacite, parlant ailleurs des deux
roisSuèves, iSi: queis vêtus obsequium erga Romanos {Hisl. III, 5).
Les mots obsequiiini et servilium expriment dans les deux phrases
la même chose, avec une variante d'énergie, savoir : la déférence
habituelle de ces chefs pour les volontés de Rome, déférence
ROME tT LbS BARBARIES. 275
On voit que rimbëcillilé de Claude était dirigée par
d'habiles gens qui n'avaient point laissé perdre les tradi-
tions de Tibère. Vannius était dévoué, mais quarante ans
de tyrannie et d'avarice l'avaient rendu odieux; entre-
prendre de le soutenir, c'était risquer beaucoup , tandis
qu'il y avait tout à gagner à le remplacer par d'autres
créatures d'un dévouement égal et plus neuf, il n'échap-
pera à personne que l'instrument des Romains, dans cette
affaire, c'est encore ce même chef hermondure, Vibillius,
qui les avait déjà débarrassés de Catualda. Aussi les Her-
mondures étaient-ils l'objet de privilèges et d'égards tout
particuliers.
« Leur cité^ fidèle à notre empire, dit Tacite , est ad-
mise, à ce titre, à trafiquer, non sur la rive seule, comme
les autres Germains, mais à l'intérieur, et jusque dans la
colonie la plus florissante de la Rhétie. Ils passent libre-
ment et sans gardes partout où ils veulent, et tandis que
nous ne montrons aux autres peuples que nos armes et
nos camps , nous ouvrons à celui-ci nos maisons de ville
et de campagne , qu'il ne convoite pas * . »
Nous venons de voir que les Suèves, dans leiu^ soumis-
sion, ne laissaient pas que de haïr les rois qui leur
étaient imposés de Rome. Il en était de même chez les
Chérusques.
qui pouvait passer facilement pour de l'esclavage, et qui à la lon-
gue leur attirait la haine de leurs sujets. Comparez une autre
phrase de Tacite, Aim.W, 61. M. Burnouf a traduit : dirai-je par
la faute de leur caractère, ou par le malheur de la domination. La
royauté barbare ne pouvait guère engendrer les vices et le mal-
heur du despotisme, car, d'après Tacite lui-même, rien n'y ressem-
blait moins, sauf quelques exceptions qui ne sont pas applicables
aux Suèves, et qu'il a marquées avec soin. Voy. Ann. XIII, 64.
Germ. 7, 11,48.
' Germ. 41.
276 ROME ET LES BARBARES.
Une longue guerre civile avait suivi la mort d'Armi-
nius. Les Chérusques , fatigués de tant de combats qui
leur avaient enlevé la plus grande partie de leur noblesse,
demandèrent à l'empereur Claude, suivant Tacite, de leur
envoyer pour roi Italicus. Mais cette demande doit être mise
sur le compte de ce même parti romain qui avait assassiné
Arminius; les événemens qui suivirent le prouvent assez.
Italicus fut d'abord bien reçu : neveu d' Arminius , ce
grand nom le protégeait contre son éducation étrangère.
Toutefois une révolte ne tarda pas à éclater , et les fac-
tieux ( c'est le terme dont Tacite se sert ) invoquaient
l'antique liberté des Germains, en accusant l'ambition ro-
maine. « Leur patrie , s'écriaient-ils , n'avait donc pas
enfanté un homme qui fût digne du rang suprême! Il
fallait que le fils dun espion, d'un Flavius, fût imposé
à tant de braves ! Le fils même d' Arminius, nourri dans
une terre ennemie, vînt-il pour régner, on devrait crain-
dre un homme que l'éducation, la servitude, le genre de
vie, enfin tout eût infecté des poisons de l'étranger. Mais
Italicus, que pouvait-il apporter sur le trône, sinon l'esprit
de son père, qui fut le plus implacable ennemi de sa patrie
et de ses dieux domestiques !» Cependant Italicus avait un
grand nombre de partisans ; il sortit vainqueur de cette
première lutte à laquelle une seconde ne tarda pas à suc-
céder. «Bientôt, dit Tacite, l'orgueil de la bonne fortune
en fil un tyran. Chassé par les siens , rétabli par le se-
cours des Lombards , ses succès et ses revers affaiblirent
également la puissance des Chérusques * . Il importe de
se souvenir ici que les Lombards étaient un peuple suève,
et que les Suèves obéissaient à Sidon et à Vangion , ces
Ann. XI, 16.
ROME ET LES BARBARES. 277
deux rois qui gardèrent à l'empire une foi inaltérable ' .
Ainsi s'était affaiblie peu à peu cette vaillante tribu des
Chérusques, à force de discordes adroitement exploitées
par la politique impériale. Plus tard , nous retrouvons
leur nom sous le môme règne, à l'occasion d'une irrup-
tion des Cattes ; mais ce n'est pas comme alliés de ceux-
ci qu'ils figurent, c'est comme auxiliaires des légions. Ils
marchent avec elles, et « les Cattes craignant d'être enfer-
més d'un côté par les Romains, de l'autre par les Chérus-
ques , leurs éternels ennemis , envoyèrent à Rome des
députés et des otages » ^.
Mais c'est sous le règne de Néron que se rencontre le té-
moignage le plus frappant de l'ascendant qu'avait conquis
la politique romaine, de la terreur, de la défiance mu-
tuelle, de l'esprit d'isolement qu'elle avait répandus parmi
les Barbares.
Il y avait sur les bords du Rhin , dans le voisinage
des Frisons, un territoire vacant réservé pour l'usage des
légions. Ce territoire fut envahi par les Ânsibariens.
«Chassés par les Cauques, sans terre où se fixer, ils im-
ploraient un exil tranquille. Un homme célèbre parmi ces
peuples, et fidèle à notre empire, nommé Boiocalus, ap-
* Je suis fort tenté de croire que les Lombards obéissaient alors
à Vangion, et qu'après la mort de ce chef ils passèrent sous le
commandement d'Italicus, dont ils avaient été les fidèles alliés, et
qui avait de bonnes raisons d'être dégoûté de ses Chérusques.
Je me fonde sur ce passage des Histoires (lll, 5) : Trahunlur in
partes Sido atqiie Italiens, reges Suevontm, qiieis l'elus obsequium
erga Romanos. Le fils de Flavius, né et élevé à Rome, avait diî le
nom à'Ilalicus à cette circonstance toute particulière. Est-il vrai-
semblable que ce même nom fiât porté à la même époque par un
autre Germain?
• ^nn. XII, 28.
278 ROME ET LES B\RBARE$.
puyait leur demande, en représentant « que dans la
révolte des Chérusques^ Arminius l'avait chargé de fers;
qu'ensuite il avait porté les armes sous Tibère et sous
Germanicus, Il venait, à cinquante ans d'obéissance,
ajouter un nouveau service , en mettant sa nation sous
nos lois. De ces champs inutiles , combien était petite la
partie sur laquelle on transportait quelquefois les trou-
peaux de l'armée ! qu'on leur réservât, à la bonne heure,
l'espace qu'on abandonne aux animaux à côté des habi-
tations humaines * ; mais pourquoi préférer le voisinage
d'un désert à celui d'un peuple ami? Ce territoire avait ap-
partenu jadis aux Chamaves, puis aux Tubantes, enfin aux
Usipiens. La terre fut donnée aux mortels, comme le ciel
aux dieux; les places vides sont un domaine public.»
Ensuite regardant le soleil, s'adressantà tous les astres,
comme s'ils eussent été devant lui, il leur demandait s'ils
voudraient éclairer un sol inhabité. «Ah ! qu'ils versassent
plutôt les eaux de l'Océan sur les ravisseurs de la terre. »
Offensé de ce discours, le général de l'armée du bas Rhin,
Avitus, répondit « qu'il fallait subir la loi du plus digne;
que ces dieux dont ils attestaient la puissance, avaient
fait Rome maîtresse de donner ou d'ôter, sans reconnaître
d'autre juge qu'elle-même.
« Telle fut sa réponse publique aux Ansibariens ; quant
à Boiocalus, il lui dit qu'en mémoire de sa longue amitié,
* Servarent sane receptos gregibus irUer homimim Jamam.
J'ai suivi ici l'interprétation de Gronovius et d'Ernesti préférable-
ment à celle de M. Buinouf. Je crois que dans ce passage fama
est synonyme de celebritas; c'est comme s'il y avait : inler vico-
rum celebritalem. Tacite ne pouvait pas dire hominum celebritas,
ce qui n'est pas latin dans ce sens; et comme il s'agissait de mettre
en relief l'idée de l'homme plutôt que celle de ses habitations, il a
créé cette expression hardie qui a tant exercé les commentateurs.
Comp. Hist. Il, 64.
ROMIi ET LES BARBAHliS. 279
il lui donnerait des terres. Le Germain repoussa cette
offre comme le prix de la trahison. «La terre, ajouta-t-il,
peut nous manquer pour vivre, elle ne peut nous man-
quer pour mourir ; » et les deux partis se séparèrent
également irrités. Les Ansibariens appelaient à leur se-
cours les Bructères , les Tenctères , et même des nations
plus éloignées. Avitus écrivit à Curtilius Mancia, général
de l'armée du haut Rhin , de passer le fleuve et de se
montrer sur les derrières des Barbares. De son côté, il
conduisit ses légions chez les Tenctères , et menaça de
tout saccager s'ils ne renonçaient à la ligue : ils obéirent.
La même terreur désarma les Bructères , et chacun dé-
sertant les périls d'une querelle qui n'était pas la sienne ,
les Ansibariens , restés seuls , reculèrent jusque chez les
Usipiens et les Tubantes. Chassés de ces cantons, ils
fuient chez les Cattes, puis chez les Chérusques; et, après
des courses longues et vagabondes, étrangers, manquant
de tout , reçus en ennemis , les hommes jeunes et armés
périrent par le fer, loin du sol natal ; le reste fut partagé
comme une proie * . »
Quel changement depuis Arminius ! Sont-ce bien là
des Germains? conçoit-on qu'il puissent se relever jamais
d'un tel degré d'abaissement? Ils s'en relèveront, et
l'on en peut trouver l'augure dans le récit même que
nous venons de lire, tout déplorable qu'il paraisse pour
l'honneur teutonique. Ce Boiocalus avait, certes, suivi la
carrière la plus propre à lui faire perdre toute nationa-
lité : il s'était déclaré contre Arminius , il s'était attaché
à Tibère et à Germanicus, il avait suivi cinquante ans les
aigles romaines ; néanmoins l'esprit national n'est pas
éteint dans cet homme ; et n'est-ce pas un cœur tout ger-
' Ânn. Xlll, 55, 56.
280 ROME ET LES BARBARES.
main qui bat dans la poitrine d'où s'échappe cette su-
blime réponse : « La terre peut nous manquer pour
vivre, elle ne peut nous manquer pour mourir ! »
Voilà le véritable ennemi de Rome , celui qu'elle ne
pourra dompter; ce n'est ni tel ou tel chef, ni telle ou
telle tribu, c'est l'espril barbare, cet étonnant assemblage
où l'inconstance se trouve à côté de la fermeté, l'empor-
tement aveugle à côté de la patience, toutes les passions
avides à côté du dévouement ^ mais où la force domine,
où l'amour du pays et de Tindépendance ne périt point.
Cet ennemi , Rome l'avait déjà rencontré en Espagne
et dans les Gaules, et elle en était venue à bout, grâce à
l'incroyable persévérance de sa politique ; depuis, elle le
rencontra encore en Bretagne, et, quoique sous les
Claude et les Domitien, elle le surmonta encore. Mais en
Germanie il fut invincible. Elle réussit bien à fonder
quelques colonies sur les bords du Rhin et du Danube :
là on élevait des autels aux empereurs, on consacrait
au nouveau culte des nobles du pays, on donnait des jeux,
on étalait en spectacle la majesté romaine ; mais il restait à
la barbarie d'immenses espaces où elle était maîtresse, où
elle frémissait du joug dont elle était menacée, où elle se
retrempait après la défaite et défiait ses vainqueurs , tou-
jours prête à revenir sur ses pas , au premier symptôme
de langueur de l'empire, et à lui ravir ce qu'il avait
conquis. Aussi voyez les précautions que prend le gou-
vernement de Rome pour préserver ses colonies du con-
tact de l'esprit barbare. En entrant à Cologne , tout
Germain était obligé de déposer ses armes , et ce n'était
que sous l'œil d'un surveillant et à prix d'or^ qu'il lui
était permis de s'entretenir avec ses frères devenus sujets
de Rome, mais encore fiers de leur origine* .
' Hist. IV, 64. Germ. 28.
ROME ET LES BARBARES. 281
C'est en établissant les séductions de leur civilisation
dans les villes, et la terreur de leurs armes dans des
camps fortifiés, habilement répartis sur le territoire, que
les Romains avaient si complètement triomphé de la na-
tionalité gauloise et bretonne. Mais en Germanie il n'y
avait pas de villes , et les camps y étaient aisément com-
promis par l'absence même de cités et de colonies dans
l'intérieur. Au reste, les Germains comprenaient à mer-
veille la politique de Rome ; ils savaient bien que leur
vie errante était la meilleure garantie de leur indépen-
dance. Lorsqu'ils se furent emparés de Cologne, à l'épo-
que de la révolte de Civilis , ils dirent aux habitans :
« Pour que notre amitié et notre alliance soient durables
à jamais, nous exigeons que vous abattiez ces murailles ,
boulevards de la servitude ; l'animal^ même le plus féroce,
longtemps enfermé, oublie son courage Qu'il soit
permis à vous et à nous d'habiter , comme faisaient nos
ancêtres, sur l'une et l'autre rive : si la nature a donné
la lumière et le jour à tous les hommes, elle a ouvert aux
braves toutes les terres. Reprenez les usages et les mœurs
de vos aïeux; rompez avec ces plaisirs qui secondent plus
puissamment que les armes la domination romaine. Alors,
peuple épuré et régénéré, oubliant les jours de l'es-
clavage, vous n'aurez autour de vous que des égaux,
peut-être des sujets. »
On comprend que Tibère ait jugé qu'un tel esprit,
favorisé par de telles circonstances, était indomptable, et
qu'il se soit contenté de vouloir rendre la Germanie im-
puissante sans prétendre à la soumettre. Nous avons vu
les moyens qu'il y employa et les succès qu'il obtint. Mais
ce système exigeait une vigilance infatigable , la main
la plus sûre, le coup d'œil le plus exercé; d'ailleurs en
18
282 ROME ET LES BARBARES.
lui-même, il n'était pas exempt de périls, et rien n'était
plus facile que d'en abuser.
On gagnait des chefs ; mais ces chefs , avec leur es-
prit romain , tombaient bientôt dans la disgrâce de leurs
compatriotes, et d'autres chefs, animés d'un esprit tout
contraire, les renversaient.
On parvenait à soulever une tribu contre une autre ;
mais la tribu victorieuse causait bientôt autant d'embarras
que celle qu'elle avait vaincue et quelquefois exterminée.
On attirait dans les camps , comme auxiliaires , des
bandes germaines ; mais ces bandes obéissaient à des
chefs du pays, elles ne servaient qu'à cette condition , et
les exemples d'Arminius et de Boiocalus montrent que
l'esprit indigène s'y conservait. Les Barbares apprenaient
ainsi la guerre, et lorsqu'ils composèrent la principale
force des armées romaines, tout fut perdu; il y eut alors
un parti germain dans l'empire, et ce parti prétendit à la
domination qu'il avait les moyens d'acquérir.
Ce sont les tiibus alliées de Rome qui l'ont renversée;
elle crut les intéresser suffisamment à sa défense par des
concessions de terres ou de privilèges, elle ne fit que les
encourager à convoiter l'empire.
Du temps de César, les Germains prêtaient le secours
de leurs bandes armées à tous les ennemis de Rome'. A
cette époque ils étaient peu dangereux , ils ne combat-
taient que pour le butin ; ce fui lorsqu'ils combattirent
pour la gloire que le péril devint imminent.
Et il faut bien comprendre ici ce que les Germains en-
tendaient par la gloire. A leurs yeux , la gloire d'une
» Bell. Gall. VIII, 45.
nOME F.T Li;S BARBARES. 283
nation ce n'était pas seulement d'être nombreuse, aguerrie,
renommée par ses exploits, c'était encore de posséder un
vaste territoire. Quand ils partageaient entre eux leurs
terres, ils en réglaient les lots d'après le rang , juxta di-
gnationem * . Le même principe s'appliquait aux nations ;
celle qui se croyait la plus brave , croyait mériter le
territoire le plus grand et le meilleur ^.
En conséquence, le moment critique pour l'empire,
fut celui où les Barbares , faisant comparaison d'eux aux
Romains, se jugèrent supérieurs pour les vertus qui jus-
tifiaient seules, à leurs yeux, le droit de posséder et de
commander. Ce jugement fut d'abord porté par les Gau-
lois. Ils assistaient de plus près au spectacle des vices
croissans de cette grandeur romaine dont ils sentaient
tout le poids, et qu'ils soutenaient de leurs richesses et
de leur courage. Quand Florus et Sacrovir essaient, sous
Tibère, de soulever les Gaules , ils ne manquent pas de
faire considérer à leurs compatriotes ce le dénuement de
l'Italie, la population énervée de Rome, et ces armées où
il n'y a de fort que ce qui est étranger ^. » Mais cette
considération avait perdu une grande partie de sa puis-
sance chez un peuple dont la nationalité avait déjà souf-
fert d'aussi graves atteintes. La civilisation romaine s'était
« Germ. 26.
* Quand les Helvétiens vont chercher une autre patrie, c'est
qu'ils pensent que leurs terres sont trop resserrées pour une na-
tion aussi nombreuse et aussi renommée par sa bravoure. Pro
multitudine autem hominum el pro gloria belli atqiie forliludinis
angustos se fines habere arbitranhtr . B. G. \, 2. Quand les Eduens
demandent à César des terres pour les Boïens , ils se fondent sui'
ce que c'est une nation célèbre par sa valeur, quod egregia vir-
lule erant. Ibid. 1,28.
1 Ànn. III, 40.
ROME F.T LES BARBARES.
hâtée d'achever l'œuvre de César, et pendant que Sacrovir
parlait aux nobles gaulois, leurs enfans étaient à Augusto-
dunum (Âutun), où ils étudiaient les arts libéraux*. De
tels hommes étaient plus qu'à moitié Romains ; ce qui leur
restait d'énergie nationale et de vieux souvenirs pouvait
bien produire encore quelques explosions, mais c'étaient
celles d'un volcan qui s'éteint.
Quand les raisonnemens de Sacrovir passèrent, plus
tard, dans la bouche de Civilis, ils eurent une tout autre
force. Us s'adressaient à des alliés, non à des sujets
de Rome, à ces intrépides Bataves dont la cavalerie tra-
versait les fleuves à la nage sans rompre ses escadrons.
Exempts de charges et de tribus, uniquement destinés
aux combats, Rome les tenait en réserve comme on garde
du fer et des armes, et elle leur avait dû plus d'une vic-
toire soit en Germanie, soit en Bretagne".
Leurs cohortes étaient commandées par les plus nobles
de la nation. De tels chefs étaient les conservateurs natu-
rels de la nationalité de leur peuple ; leur importance en
dépendait ; et s'ils avaient quelque hauteur de caractère
et de génie , la politique romaine devait les tenir pour
suspects et dangereux.
Tels furent, à ce qu'il parait, «Julius Paulus et Clau-
dius Civilis, issus tous deux d'un sang royal, et qui sur-
passaient en illustration tous les autres Bataves. Paulus,
accusé faussement de révolte , fut tué par Fonteius Ca-
pito. Civilis fut chargé de chaînes et envoyé à Néron ;
absous par Galba, il courut un nouveau danger sous
Vitellius, l'armée demandait sa mort. Ce fut la cause de
» Jlrm.ll\,i3.
2 Hisl.W, 12. Genu. 29.
ROME ET LES B\RBARES. 28S
ses ressentimens, continue Tacite; son espoir vint de
nos malheurs '. »
Ces maliieurs, c'était la guerre entre Vespasien et Vi-
tellius. On sait comment Civilis essaya d*en profiter.
Son but était de rejeter les Romains au delà des Alpes,
et de fonder un empire gallo-germanique. Cette auda-
cieuse entreprise fut couronnée d'abord par de brillans
succès. A la voix de Civilis, les Germains accoururent^, la
Gaule fut ébranlée et ses peuples révèrent de nouveaif
l'indépendance , se persuadant que l'empire touchait à sa
fin puisque le Capitule venait d'être abîmé dans les flam-
mes. «Autrefois, disait-on, Rome avait été prise par
les Gaulois; mais la demeure de Jupiter était restée
debout et l'empire avec elle. Ces flammes, au contraire ,
le destin les avait allumées comme un signe de la colère
céleste, et un présage que la souveraineté du monde al-
lait passer aux nations transalpines ^. » Les auxiliaires
gaulois quittèrent les légions ^ et, s'établissant dans un
camp séparé, ils y attiraient les soldats romains. « Là se
rendaient à chaque instant des centurions et des soldats
dont on achetait la foi, trafic monstrueux et inouï, par
lequel une armée romaine s'obligeait à jurer obéissance à
l'étranger, et promettait, pour gage d'une si criminelle
transaction, la mort ou la captivité de ses généraux"*.» A
la suite de ces défections, deux légions fidèles , qui cam-
paient sur les bords du Rhin , sont assiégées; réduites à
▼ivre d'herbes et de racines, elles se rendent, on les
' Hisl. IV, 13.
Jungunlur Brucleri Tencterique , et escila luinliis Germania
adprœdamfamamque. Ibid. 24.
^ Ibid.bi.
' tbid.bl.
286 ROME ET LES BARBARES.
massacre, etCivilis, déjà maître de Cologne, s*erapare de
toutes les villes voisines. Mais la guerre civile dura trop
peu pour l'accomplissement de ses projets. Vespasien, si
promptement vainqueur de Vitellius, raffermit l'empire;
les Gaulois tremblèrent et se divisèrent ; les généraux ro-
mains reprirent l'offensive et Civilis succomba. Cependant
ce ne fut pas sans honneur. Après avoir, une dernière
fois , mis l'armée romaine à deux doigts de sa perte , il
accepta la paix qu'on lui offrait, en stipulant pour lui et les
siens l'oubli du passé, et l'entier rétablissement des rap-
ports qui existaient, avant la guerre, entre Rome et les
Bataves '.
Je doute que Tacite ait rendu pleine justice à Civilis.
* Hisl. V, 24. Joseph, Bell. Jud. VII, 11. M. Walkenaer a donné
dans la Biog. Unin. un excellent article sur Civilis. Voici com-
ment il raconte le dénouement de la guerre : « Civilis et Classicus,
sommés par Céréalis de mettre bas les armes et de congédier leurs
troupes, ne répondent au général romain qu'en lui présentant la
bataille : ils sont défaits. Civilis livre cependant encore de nou-
veaux combats, et, après une suite de succès et de revers, il passe
le Rhin, se retire dans l'île des Bataves, y attire Céréalis, inonde
le pays par la rupture d'une digue qui retenait les eaux du fleuve ,
et se voit dans la position de faire périr presqu'en entier l'armée
romaine; il ne le fit pas, et prouva dans cette circonstance que sa
prudence était égale à son habileté et à son courage. En effet,
tout était changé autour de lui. Les Gaulois avaient été défaits et
s'étaient soumis, les agens secrets de Céréalis avaient gagné des
partisans même parmi les Bataves , désespérés de voir leurs
champs ravagés ; des envoyés romains s'étaient fait écouter favo-
rablement de la vierge Veleda, avaient gagné ses parens et ceux
qui l'entouraient; par conséquent les Germains paraissaient
peu disposés à continuer la guerre. Enfin, le général romain pro-
mettait au général barbare un oubli complet du passé. Civilis, in-
fluencé par ces circonstances, et peut-être aussi, dit Tacite, par
cet amour de la vie, qui, quelquefois, amollit les plus grands cou-
rages, ronsenlil à une entrevue avec Céréalis, H la paix fut con-
clue, ï
ROME HT LHS BARBARES. 287
Il ne lui échappe pas un mot d'éloge sur le courage et
l'extraordinaire habileté de ce chef. Il se contente dédire
« qu'il était plus rusé que le commun des Barbares, » et
semble avoir voulu le rendre ridicule en ajoutant « qu'il se
comparait aux Annibal et aux Serlorius parce qu'il por-
tail au visage la même cicatrice » . C'est d'une tout autre
manière que l'historien romain a parlé d'Arminius, et
cependant ces deux héros barbares ont plus d'un trait
de ressemblance. On ne doit pas s'en étonner; le soulè-
vement des Bataves était pour Tacite un événement con-
temporain, qu'il considérait bien plutôt sous l'impression
de préoccupations inquiètes et positives, qu'avec ce sen-
timent presque poétique et parfaitement équitable que
produisent sur les esprits élevés les grands faits d'un
passé déjà lointain. La guerre d'Arminius n'avait été
qu'une guerre défensive contre la conquête romaine ; la
guerre de Civilis était une guerre d'ambition, où le génie
barbare s'était essayé avec autant d'habileté que d'audace
à disputer l'empire au peuple roi. Tacite ne s'y trompait
pas; et c'est sans doute pour cela qu'il mit tant de soin
à décrire tous les détails de cette lutte , quelque courte
qu'elle eût été, mais où sa pénétration découvrait de
graves symptômes du progrès que faisaient les Barbares
dans le sentiment de leurs forces et dans l'art de les unir.
Si l'on veut juger quelle impression devait produire sur
lui la perspective d'un tel progrès, qu'on se rappelle la
joie féroce avec laquelle il raconte l'extermination des
Bructères par une ligue des nations voisines : « Soixante
mille hommes , dit-il , sont tombés , non sous le fer des
Romains, mais, ce qui est plus admirable, devant leurs
yeux et pour leur amusement. Puissent, ah ! puissent les
nations , à défaut d'amour pour nous , persévérer dans
cette haine d'elles-mêmes, puisque^ par la volonté du
288 ROME ET LES BARBARES.
destin qui pèse sur l'Empire , la fortune n'a désormais
rien de plus à nous offrir que les discordes de l'ennemi * . »
On comptait en Germanie environ quarante peuples plus
ou moins distincts. Quelle force s'ils apprenaient un jour
à marcher sous un même drapeau ! Le génie et les mœurs
de la nation y opposaient des obstacles presque insur-
montables ; il lui a fallu des siècles pour y parvenir, et
encore d'une manière tout à fait incomplète. Néanmoins,
dès l'époque ovi nous sommes arrivés , on entrevoit que
les Germains s'éclairent de plus en plus sur la voie qu'ils
doivent suivre et qui leur donnera la victoire. C'est ce
qui rend l'entreprise de Civilis particulièrement digne
d'attention.
Il y avait pour la Germanie trois moyens de concen-
tration de puissance: l'établissement d'une royauté assez
étendue pour ranger sous sa loi un grand nombre de
tribus ; des ligues temporaires ou coalitions ; enfin , des
ligues permanentes ou confédérations. Les Barbares ont
employé successivement ces trois moyens , et c'est le
dernier qui leur a réussi.
Nous avons vu , sous Auguste , Maroboduus fonder
une royauté puissante et se faire craindre des Romains.
Arminius parait avoir tenté la même chose. Depuis , sous
Domitien et sous Trajan, Decebale roi des Daces se rendit
encore plus redoutable. Ces royautés n'étaient guère que
des agglomérations de peuples, dues à l'ascendant d'une
tribu aguerrie sous un chef renommé , et bien moins à la
conquête qu'à une sorte de vassalité. Une nation s'éle-
vait-elle à une grande puissance : les tribus plus faibles
étaient contraintes de la reconnaître pour suzeraine, elles
en recevaient un territoire, ou s'assuraient sa protection
* Genn. 3.3.
ROME ET LES BARBARES. 28Î)
pour celui qu'elles possédaient, sous la condition du ser-
vice militaire '.
De tels liens, par eux-mêmes, n'étaient pas d'une
grande force , et l'esprit de jalousie et d'indépendance
des Germains , joint aux artifices de la politique romaine,
ne tardait pas à les rompre. Les coalitions entièrement
libres étaient bien mieux appropriées au génie de la nation.
Mais la difficulté était de les rendre suffisamment éten-
dues, puis d'en prévenir la prompte dissolution. Civilis
avait surmonté, ce semble, la première de ces difficultés.
Tacite parle du « grand nombre de nations étrangères
ou alliées qui concoururent au vaste embrasement allu-
mé par les Bataves ^ , » et il n'a évidemment signalé
que les principales. La seconde difficulté, d'une solution
bien plus embarrassante et qui devait se faire attendre
encore longtemps , ne pouvait être surmontée que par
le système des confédérations. C'est pour cela même que
les coalitions étaient un progrès de la plus haute impor-
tance , car elles conduisaient naturellement aux ligues
permanentes ; c'est l'inefficacité reconnue des ligues tem-
poraires qui a produit les confédérations des Marcomans,
des Alemannes et des Francs.
Ce résultat, il est vrai, était subordonné à l'état
politique de Rome. Mais la décadence de l'Empire con-
courut avec le progrès des Barbares. Le tableau de la
première a été trop souvent tracé pour que je doive m'y
' Voyez sur ceUe sorte de vassalité militaire, Florus, 111, 4.
César, B. G., IV, 6; V, 39; 11, 31. Strabon, IV, 1. Voyez aussi
M. G. Sluart dans sa Dissertation sur l'antiquité de la constitution
anglaise, et dans son Tableau des progrès delà socie'té en Europe,
note 53.
* Id bellum quanto externarum sociarumque gentiuni motu
Jlagraveril expcdiam. Hisl. IV, 12.
290 ROME ET LES BARBARES.
arrêter. Je me contenterai de marquer les points culmi-
nans de cette longue cbute, tantôt accélérée, et tantôt
suspendue, suivant que les rênes passaient aux mains d'un
Domitien ou d'un Trajan.
On a souvent associé les noms de Domitien et de
Tibère; c'est faire injure à ce dernier. Leur vie privée
offre quelques traits de ressemblance, mais sous le point
de vue politique, le contraste est complet. Domitien ne
fut pas seulement un monstre de cruauté et de débauche ,
il fut encore un prodige de lâcheté et d'ineptie. Si Rome
avait eu beaucoup de maîtres de cette espèce, elle n'eût
pas été si lente à tomber. C'est le premier des empe-
reurs qui ait mis en oubli cette profonde politique que
nous avons vu Tibère pratiquer avec tant de succès et d'ha-
bileté. Aussi le règne de celte bêle sanguinaire, comme
l'appelle Julien, est-il peut-être le plus honteux que pré-
sentent les annales impériales , si l'on considère tout ce
que Rome avait encore de puissance à la mort de Titus.
Malheureusement nous n'avons sur les événemens poli-
tiques de cette époque que des documens très-incomplets,
mais le peu qu'on retrouve dans quelques passages de
Tacite et de Dion en laisse voir assez'.
• Les Histoires de Tacite comprenaient un espace de vingt-huit
ans, de la mort de Néron à celle de Domitien. Le temps n'a
épargné que la moindre partie (à peine la yingtième) de ce
grand ouvrage; c'est une des pertes les plus regrettables que
nous ayons faites. 11 avait raconté avec le plus grand soin le
règne si funeste de Domitien, et les revers de ses armées, tout
en se taisant sur le chiffre des morts : Quanta Juerinl Diurpanei
(^Deceèali) Dacorum régis cwn Fiisco duce prœlia, quunUeque
Romanorum clades, longo texlu O'oli'ereni, nisi C. Tacilus, qui
hanc hisloriam diligentissime corUexuit, de relicendo interfec-
lorum numéro, et Sallustiwn Crispum et alios auctores quam plu-
rimos sanxisse , et se ipsuni idem potissimum défisse dixissel.
Orose, VII, 10.
ROME ET LES BARBARES. 291
Dès la seconde année de son règne , Domitien , qui
se piquait d'avoir un renom de guerrier, se jelle sur
le territoire des Cattes , sans autre raison que de se
procurer la matière d'un triomphe. Mais dès qu'il ap-
prend que l'ennemi rassemble ses forces , il se hâte de
fuir , et rentre dans Rome avec tout l'appareil d'un con-
quérant. Le jour de son triomphe, il fait précéder son
char par une longue suite d'esclaves qu'il a déguisés
en Germains *.
Bientôt ces mêmes Cattes, qu'on a irrités gratuitement,
et dont on s'est fait mépriser, attaquent les Chérusques,
depuis longtemps amis de Rome. Ceux-ci se hâtent d im-
plorer le secours de l'empereur qui les laisse tranquil-
lement expulser de leur territoire. L'année suivante, les
Suèves et les Lygiens lui demandent aussi du secours ,
contre les Sarmates , et Domitien se contente de leur
envoyer un corps de cent chevaux. Les Suèves indignés
s'unirent alors avec leurs ennemis , et se préparèrent
à passer le Danube avec eux pour piller les terres de
l'Empire ^.
Les Daces ayant essuyé une grande défaite , leur roi
Decebale demande la paix. Domitien refuse de l'accorder
à aucime condition ; puis, au lieu de profiter de ses suc-
cès pour écraser Decebale , il tourne ses armes contre
les Quades et les Marcomans , sous prétexte qu'ils avaient
fourni des secours aux Daces. Ces deux nations menacées
envoient une députation pour implorer la cessation des
hostilités ; l'empereur, pour toute réponse, fait massacrer
leurs envoyés. Furieux d'un tel attentat, les Quades et les
Marcomans rassemblent toutes leurs forces , ils attaquent
' Dion, lib. LXVll, 6. Tac. Agr. 39
' Dion, Ib. 7.
292 ROME ET LES BARBARES.
l'armëe romaine et la mettent en déroute. Domitien , aussi
extrême dans sa lâcheté qu'il l'avait été dans son orgueil ,
s'empresse alors de faire offrir à Decebale des conditions
très-avantageuses que celui-ci n'eut garde de refuser.
Domitien alla jusqu'à s'engager à payer un tribut annuel,
et à fournir à son ennemi un grand nombre d'ouvriers
pour tous les arts de la guerre et de la paix. Puis il écri-
vit au sénat qu'il avait enfin imposé le joug romain aux
Daces ; cette glorieuse dépêche était accompagnée d'une
lettre supposée de Decebale qui se reconnaissait vaincu, et
hors d'état de résister à la valeur des Romains conduits par
un si grand capitaine. L'empereur à son retour triompha
et des Daces, et des Quades et des Marcomans *.
Voilà la politique de Domitien. Joignez-y cette atroce
jalousie , qui faisait que ses généraux couraient moins
de risque à se laisser battre qu'à vaincre , et vous com-
prendrez les nombreux désastres que Tacite rappelle si
éloquemment, en déplorant la disgrâce du seul capitaine
qui fût en état de les réparer :
« Des temps survinrent qui ne permirent plus de taire le
nom d'AgricoIa : tant d'armées dans la Dacie et la Mœsie,
dans la Germanie et la Pannonie , perdues par la folie ou la
lâcheté des généraux ; tantdebraves guerriers forcés et pris
avec leurs cohortes ! Ce n'étaient plus les limites de l'Em-
pire et la rive d'un fleuve , c'étaient les quartiers de nos
légions , la possession de nos provinces qu'il fallait dis-
puter. Comme les désastres succédaient aux désastres^
et que chaque année était marquée par des funérailles et
des revers , la voix publique demandait Agricola pour
général , et chacun comparait sa vigueur, sa constance ,
Dion, loc. cil.
nOME ET LES BARBARES. 293
son courage éprouvé par les combats , avec l'indolence
et la pusillanimilé des autres*. »
Ce furent les Daces qui jouèrent le plus grand rôle
dans ces désastres de Rome. Il ne fallut pas moins qu*un
tel règne pour accroître si démesurément leur hardiesse et
leur puissance. Cette nation se trouvait mêlée aux Pan-
noniens et aux Dalmates lors de la rude guerre que
Tibère leur fit sous Auguste. Elle perdit alors la meil-
leure partie de ses guerriers , et Strabon rapporte que
de son temps (sous Tibère), il s'en fallait peu qu'elle
ne fût entièrement soumise aux Romains ; ce n'était qu'à
la faveur de la diversion causée par les guerres de Ger-
manie qu'elle conservait un reste de liberté. Il n'est plus
parlé des Daces jusqu'aux commencemens de la querelle
de Vespasien et de Vitellius. La Mœsie se trouvant alors
dégarnie des légions qui lui servaient de défense, ils y
passèrent à main armée ; mais après la victoire de Cré-
mone, Mucien les réprima facilement". Une meilleure
fortune les attendait sous Domitien , et l'honneur des
armes romaines demeura flétri jusqu'aux victoires de
Trajan sur leur grand roi Decebale.
C'est avant ces glorieuses campagnes, et sous la cruelle
impression de la honte du règne de Domitien que Tacite
composa sa Germanie. De là ce passage célèbre que nous
avons cité, où il se plaint de la destinée qui pèse sur
l'Empire , et qui semble désormais , en lui interdisant la
victoire, ne lui laisser d'autre ressource que les discordes
* ..4gT. 41. Ajoutez le portrait que Pline a tracé des armées de
Domitien : Nos jiwenesfuimus quidem in caslris, sedquum suspecta
virtus, inertia in prelio; qmim ducibiis aucloritas nulla, nulla mili-
tibus verecundia, nusquain irnperium, niisquam obsequium, omnia
solitla, ntqite etiam in contrarium i>ersa. Ep. VIII, 14 .
• Crevicr, Hisl. des Emp. liv. XVIi.
294 ROME ET LES BARBARES.
de l'ennemi '. De là cet autre chapitre non moins remar-
quable où il dresse le sinistre inventaire des succès et des
revers de Rome dans ses luttes avec les Germains : « Que
de temps passé à vaincre la Germanie ! et pendant ce long
période , que de pertes mutuelles ! Ni les Saranites , ni
les Carthaginois , ni les Espagnes , ni les Gaules , ni les
Parthes eux-mêmes ne nous donnèrent plus souvent de
sérieux avertissemens On a triomphé d'eux plutôt
qu'on ne les a vaincus '. » Les succès de Trajan ne furent
qu'une expérience nouvelle qui confirma la menaçante
vérité renfermée dans ces paroles. F. R.
(^La suite à un cahier prochain. J
• Quando, urgentihus impenifatis, nihiljam prœslare forluna
majus potest quani Jwslium discordiam. Je ne suis pas satisfait, je
l'avoue, de la traduction de M. Burnouf : « puisqu'au point où les
destins ont amené l'empire, la fortune,... etc.i L'action expri-
mée par urg-eo peut avoir deux résultats très-différens et même
contraires : en pesant sur un objet, vous pouvez lui imprimer un
mouvement, augmenter celui qu'il a déjà, ou bien l'arrêter, le
refouler; de là les deux sens métaphoriques opposés de ce verbe.
Je crois que c'est le dernier qui explique le mieux la pensée de
Tacite. Le mouvement ascendant de Rome lui semble fini, une
nécessité fatale l'airête, le comprime, comme l'Etna étoufle du
poids de sa masse les inutiles élans des fils de la terre :
magnis subjecluni molibus urget
jEthereas aiisum sperare Typhoëa sedes.
Ovid. Met. V, 347.
Au reste l'expression dejatum urgens est un des nombreux em-
prunts faits par Tacite à la langue de Virgile :
Nos conlra effusi lacij'mis
ne vertere secum
Cimcta paler, fatoque urgenti incumbere vellel.
Mn. II, 652.
Virgile a encore employé le même verbe en parlant de 1 action
de la mort sur les yeux éteints d'un guerrier expirant :
Olli dura quies oculos elferreus urget
Somnus
X, 745.
Comp. Lucain, Pliais. I, 460.
" Germ. 37.
DES
PROGRÈS ACTUELS
DANS LE
GOUVERNEME]>T OTTOMAN
ET DE
LEUR AVENIR.
Ipûr iïl. fouis aTastûgiif.
C'est sans doute un grand et sublime spectacle, que
celui d'un peuple qui , après avoir longtemps été ense-
veli dans l'ignorance la plus profonde, brise ses liens
pour parcourir une nouvelle carrière, pleine d'intelligence
et d'avenir. Mais les progrès sont-ils l'expression de la
volonté des masses dans une nation encore aussi reculée
que l'est celle des Turcs, ou bien sont-ils l'effet de besoins
impérieusement sentis dans les hautes classes seulement?
Est-ce des habitudes nouvelles que le contact de voisins
éclairés a rendues plus actives^ ou un instinct propre de
conservation pour conquérir ces moyens tout-puissans de
force , que les sociétés modernes perfectionnent chaque
jour? Enfin est-ce au prince qui commande à cette nation
qu'il faut attribuer ces progrès ? faut-il admettre que ,
poussé par ces divers mobiles , et honteux de s'asseoir le
dernier parmi ses pairs, il a compris aussi que son propre
intérêt lui commande de ne point rejeter les nobles moyens
de s'élever qu'il peut mettre en usage, et qu'en dédaigner
un seul c'est affaiblir son pouvoir d'autant que s'accrott
celui de ses voisins. Ces différentes considérations mé-
ritent d'être étudiées, parce que c'est par elles que l'on
296 DES PROGRÈS ACTUELS
peut essayer de résoudre rimportante question de savoir
si la Turquie pourra se civiliser sans être conquise , et
analyser les" obstacles que cet Etat peut rencontrer dans
cet important travail.
Un peuple dans un état arriéré de culture, ne s'éclaire
point rapidement par lui-même, si de grandes révolutions
ne bouleversent son existence. Partout , et de quelque
nature qu'elles soient, ces commotions politiques renfer-
ment quelque chose d'électrique qui féconde le génie, et
précipite l'intelligence hors du cercle oiî elle était ren-
fermée d'abord; on dirait que lespril humain, plus fré-
quemment excité par d'autres besoins, augmente alors ses
facultés et sa vie même : c'est un feu qui cesse de brûler
si on le laisse paisible dans le foyer ovi il est circonscrit,
mais qui, jeté au dehors, répand un rapide incendie. Les
révolutions de la Grèce enfantèrent les admirables produc-
tions que ce pays nous a léguées ; le Forum tumultueux de
Rome préparait la gloire du siècle d'Auguste; c'est dans
les agitations municipales de l'Italie que les arts et les
lettres répandirent un nouvel éclat sur cette terre féconde,
et l'Angleterre, puissante et respectée, commença à par-
courir sa voie de progrès en terminant les scènes san-
glantes de ses longues révolutions. Si des nations arriérées
sont dans le calme et la paix, aucun besoin ne se fait im-
périeusement sentir ; les -hautes classes ne cherchent point
à troubler le milieu tranquille où elles puisent leur puis-
sance et leur bien-être; les classes inférieures sont rejetées
trop loin de la sphère d'activité de la société pour être in-
telligentes ; les classes moyennes sont peu nombreuses, et
des intérêts matériels les attachent elles-mêmes à l'actua-
lité; il faut donc chercher ailleurs le besoin qui pousse la
Turquie vers des améliorations , et puisque les masses
n'en conçoivent pas l'utilité, c'est alors le souverain qui
en recueille la sage pensée.
DANS LE GOUVERNEMENT OTTOMAN. 297
Qu'ils triaient loin, les peuples de Russie, de com-
prendre la civilisation européenne quand Picrre-lc-Grand
jeta les fondcmens de ses utiles réformes I Ce prince
voyait l'Europe s'agrandir par les succès de sa civilisa-
tion ; de toute part brillait le génie, de toute part éclatait
la puissance; il voyait des Etats ^ qu'aurait couverts cent
fois l'une de ses provinces, mais riches de cette force
inconnue aux nations sauvages, être capables de balancer
par leur ascendant sa puissance même. Ses regards péné-
trans virent l'avenir ouvert à ses peuples , s'il les initiait
à ce mystère de la société ; sa grande âme brisa tous
les obstacles^ et l'impartiale histoire dira un jour s'il fut
jamais de législateur plus glorieux.
La Turquie s'est trouvée dans une position différente
de la Russie. Pierre-le-Grand et ses derniers prédéces-
seurs n'étaient point menacés sur leur trône; ces princes
purent s'indigner de ne point marcher à l'égal des prin-
ces européens , mais leurs déserts ne craignaient pas
d'invasion étrangère. La Turquie, au contraire, a senti
le besoin des innovations, dans un moment où la victoire
n'accompagnait plus ses drapeaux; elle a cherché dans
ces innovations des élémens de force qu'elle ne trouvait
plus en elle-même; désabusée de ses possibilités tradi-
tionnelles , elle essaie de puiser une nouvelle vigueur
dans des institutions qu'elle avait naguère méprisées. Le
premier sultan qui chercha à s'étayer des connaissances
stratégiques de l'Europe (et observons que c'est essen-
tiellement dans ce genre que ses successeurs ont adopté
une réforme) fut l'empereur Mustapha III. Des guerres
malheureuses contre la Russie firent jeter les premières
bases d'une école d'artillerie; sous Abdoul-Hamid on
s'occupa de marine; Selim 111 poursuivit avec ardeur ses
plans de réforme, mais, pas assez prudent pour ménager
X 19
298 DES PnOCRKS ACTUrLS
les préjugés trun peuple ignorant , il en fut plus tard la
victime. Ce fut dans ces préjugés nationaux , confondus
souvent avec des idées religieuses , mal interprétées ,
que ces princes trouvèrent le plus d'obstacles à vaincre ;
il faut voir dans les mémoires du baron de Tott combien
les choses les plus simples furent quelquefois difficiles
à populariser. Le peuple turc était, par le fait de son
ignorance, de son orgueil, de son fanatisme religieux,
de ses habitudes de repos , ennemi de toute espèce de
réforme; le clergé y voyait la ruine de son crédit, les
janissaires celle de leurs privilèges , les grands moins
d*autorité , le peuple plus de contrainte : tous se réu-
nissaient dans la même opinion , celle de la résistance ,
mais on la dissimulait pour ne point heurter la volonté
du trône.
Chacun de ces princes a eu des favoris, ou des mi-
nistres qui ont paru partager ses idées ; mais aucun de
ceux-ci n'a attaché son nom à un progrès positif. Les
uns ont brillé dans des crises violentes, d'autres ont paru
plus courtisans adroits que franchement ralliés au nouveau
système; et n'est-il pas permis de penser aussi que des
intérêts contrariés agissaient du dehors et faisaient sou-
vent avorter les résolutions les plus généreuses ? Ceux
qui connaissent la Turquie savent de quel immense crédit
jouit la Russie parmi toutes les populations de cet empire,
et combien la faible diplomatie européenne est incessam-
ment en butte à une foule de contrariétés qu'il n'est
peut-être plus en son pouvoir aujourd'hui de neutraliser.
Le besoin de réforme était senti par le souverain
seul, parce qu'vm intérêt incessant l'appelait chaque jour
à comparer la puissance de ses moyens avec celle de ses
ennemis ou de ses voisins. Ceux qui l'entouraient n'é-
taient plus placés au même point de vue; leur cupidité
UA.NS Lt GOUVERNEMENT OTTOMAN. 299
ne leur faisait voir dans un changement qu'un moyen
d'acquérir ou de conserver leur faveur de cour; plu-
sieurs étaient contraires aux innovations, s'en cachaient
peu , mais obéissaient ; les peuples, comme nous l'avons
dit, repoussaient de toute l'énergie de leur conviction,
une chose qui contrariait leurs habitudes.
Jusqu'au règne du sultan actuel , les idées de réforme
ne furent sincèrement adoptées que par le chef de TÉtat.
Quand il s'agit d'un intérêt aussi grave, il est presque
inutile de faire observer que les sujets tributaires, les
Grecs , les Arméniens , les Juifs , ne devaient y prendre
aucune part. Cependant les princes grecs, par leur in-
struction européenne, ne furent peut-être pas sans in-
fluence dans les conseils de la Porte, mais leur sincérité
était bien équivoque; sans patrie, sans fixité dans leur
existence, humiliés comme ils l'étaient par l'orgueil mu-
sulman, faut-il leur reprocher d'avoir constamment tourné
toutes leurs espérances vers la Russie?
Lorsque Mahmoud II monta sur le trône, il sentit tel-
lement que les réformes n'étaient pas populaires, et que
l'ignorance concentrait dans la seule famille impériale
la conviction de leur nécessité, qu'il dissimula douze ans
ses hardis projets ; malheureux dans les guerres étran-
gères , il sut habilement gouverner l'empire dans les
époques désastreuses qu'il eut à traverser, et trouva enfin
l'occasion opportune de reprendre les plans de ses prédé-
cesseurs, de les étendre, et de porter beaucoup plus loin les
réformes qui n'avaient jamais été qu'ébauchées avant lui.
Si la France ou l'Angleterre eussent compris ce prince,
niil doute que l'empire ottoman ne fût dans ce moment
la plus ferme barrière contre la puissance russe en
Orient ; mais la politique incertaine de ces deux cabinets,
leur peu de connaissance des mccurs ottomanes, les dif-
300 Dr^S PROGRÈS ACTUELS
Acuités sans nombre qui, à Conslanlinople, éloignent un
ambassadeur des vrais organes du gouvernement, furent
des obstacles qui servirent admirablement bien les pro-
jets vrais ou supposés de la cour de Saint-Pétersbourg.
Ici la pensée est toujours la même , aucun événement ne
retarde, n'entrave une mesure, rien ne la précipite,
parce que le ministère peut toujours agir en temps op-
portun; les sympathies de tous les chrétiens de l'Orient,
sans distinction d'Eglise , sont unanimes pour la Piussie,
et lui forment un puissant auxiliaire; enfin, c'est pour
cette puissance une question du premier ordre, vers
laquelle elle dirige incessamment toutes ses pensées,
toute son habileté , toute la force de ses moyens ,
tandis que chez nous ce n'est, bien souvent, qu'une
question secondaire, quand elle n'est pas tout à fait
ajournée. Il résulte de cet état de choses , que le sul-
tan a ëlé livré à lui-même quand il n'a pas été con-
trarié dans l'emploi de ses moyens de réforme ; et nous
qui avions un si puissant intérêt à étayer cette civilisation
naissante, nous nous sommes écartés de cette pensée
généreuse pour préconiser l'Egypte, dont les essais in-
formes avaient un autre but, et, loin d'accroître l'in-
fluence de la France et de l'Angleterre , la diminuaient
en affaiblissant l'autorité du sultan.
II est de fait que plus le gouvernement ottoman avancera
dans sa période de décadence, plus la Russie accroîtra sa
puissance dans l'Orient ; la seule digue qui eût pu arrê-
ter celle-ci, et peiU-être la rejeter dans ses frontières,
c'était la civilisation introduite dans l'empire turc, et un
appui efficace donné à son développement. Mais avant
d'apprécier quel est aujourd'hui l'état de cet empire,
examinons rapidement la pensée de Méhémed-Ali et celle
du sultan Mahmoud, l'érection du royaume de Grèce et
son avenir.
DANS LE GOUVERNtMEiXT OTTOMAN. 301
MéhémctI-Ali a acquis en Ejjyptc une grande puis-
sance, mais ce n'est qu'un riche entrepreneur. Sur quoi
s'appuie sa force? Sur les trésors qu'il extorque par la
violence à ses peuples. Toute nation a des ressources
limitées; si on épuise ces ressources, la nation marchera
dans des voies rétrogrades : c'est ce qui est arrivé à
l'Egypte. Elle est positivement moins productive aujour-
d'hui qu'au commencement du règne de Méhémed-Âli ; sa
population diminue, ses charges augmentent; ses peuples,
loin de gagner en bien-être, sont esclaves, et quel rude
esclavage ! Les voyageurs impartiaux, qui s'élèvent au-
dessus de l'opinion du moment, diront que le cultivateur
meurt de faim à côté de ses moissons, et que souvent il
les incendie lui-môme pour en soustraire la jouissance à
ses tyrans. Quelques personnes objecteront que si la force
ne contraignait pas l'Arabe au travail , il se plongerait
dans la paresse la plus profonde : c'est une erreur. Certes
celui qui est livré tout à coup à la liberté après un pro-
fond esclavage, peut ne point comprendre ce nouvel état ,
étranger à ses habitudes; c'est l'aveugle rendu instantané-
ment à la lumière, l'éclat du jour l'éblouit^ il peut bais-
ser involontairement sa paupière; mais peu à peu l'es-
clave appréciera le bienfait qui vient de lui être accordé,
comme l'aveugle bénira la main qui l'a guéri de son
infirmité. Dire que les Arabes, les habitans de l'Egypte,
ne sont pas propres à la civilisation, c'est ignorer l'his-
toire. Interrogeons ses fastes, elle nous dira que trois
fois, sous la puissance d'une société autrement conçue ,
sous l'empire de trois cultes bien dififérens , sous les
Pharaons, les Lagides^ les Fatimites, l'Egypte recueillit
quelque gloire dans les annales du monde. La puissance
de Méhémcd-Ali est éphémère ; la moindre entreprise
d'un gouvernement européen sur l'Egypte, verrait se
302 DHS PROOKÈS ACTUELS
briser le charme et tout ce prestige disparaître ; une
poignée de Russes sur le Bosphore a suffi naguère pour
rabaisser l'ambition de ses projets. La même chose était
certainement possible à la France; mais si l'on se refusa
à cette intervention hautement sollicitée , c'est qu'à Paris
on s'exagérait la puissance du vice-roi, ou bien l'on flé-
chit devant l'opinion, et celte fois l'opinion s'égarait
dans de fausses routes. Â la mort de Méhémed-Âli, tout
rentrera dans la confusion en Egypte ; et si sa vie se
prolonge beaucoup, l'affaiblissement graduel de ce pays
rendra possible, à chaque instant, une violente cala-
strophe. Le vice-roi, en accordant à l'enseignement une
protection simulée, a flatté l'opinion en Europe et se
l'est rendue favorable : c'était un point essentiel pour
lui; puis les jeunes gens qu'il envoyait s'instruire étaient
des instrumens qu'il se préparait pour multiplier ses
voies cupides. Un canal, une machine, un procédé, ne
sont point chez lui une conquête faite pour rendre plus
heureux ses peuples, et plus florissant son empire, c'est
tout simplement un moyen de remplir ses coffres et d'aug-
menter sa puissance. Qu'un jour il reste quelque chose
à l'Egypte de ses fréquentes communications avec l'étran-
ger, c'est ce que nous ne voulons pas contester; mais
nous disons que ces avantages seront obtenus loin de la
pensée de celui qui les aura procurés, et les circonstances
qui les auront amenés auront été de longues années de
douleurs pour les peuples de l'Egypte. Cette contrée les
aura acquis au prix de son indépendance , car toute po-
pulation faible et clair-semée sur une vaste étendue, ne
peut aspirer à se dégager de l'influence de ses voisins.
La réforme, à Constantinople, fut conçue avec d'autres
principes. Les empereurs turcs qui les premiers en eurent
la pensée, cherchèrent à transporter chez eux, autant que
DA.NS LE GOLVIKiNKMliNT 0TT05UN. ^^0)^
possible, les aris iiiilituiros de l'Iiurope; ils firuiil peu
pour accroître rindustrie elles lumières de leurs peuples,
c'est vrai , mais ils n'appesantirent point sur eux le jouç
dont ils étaient déjà chargés; au contraire, Selim III et
Mahmoud II, promulguèrent, à diverses époques, et an-
térieurement au soulèvement des Grecs , des règlemens
destinés à protéger plus efficacement les raïas. Ceux qui
ont habité Constantinople savent par expérience combien
les légations européennes eurent à lutter avec ces règle-
mcns, lorsque des intérêts francs se trouvaient en pré-
sence d'intérêts raïas , et combien était active et éclairée
la protection de la Porte envers ses sujets ; chaque jour
voyait s'affaiblir la distance qui séparait Turcs et raïas. Le
Turc, d'ailleurs, quoique soumis à Tarbitraired'unpouvoir
despotique, n'est point esclave; depuis le règne du sultan ac-
tuel il y a réellement progrès dans le bien-être des masses.
Mais, objectera-t-on, la Turquie est moins productive,
moins riche, moins peuplée qu'elle n'a dû l'être autrefois ;
il existe des documens historiques qui prouvent que ses
exportations étaient plus considérables il y a deux siècles
qu'aujourd'hui. Cette assertion peut être vraie dans une
certaine acception , mais il faut bien examiner aussi
les données sur lesquelles elle s'appuie. Beaucoup de
productions du Levant avaient, alors que nos colonies
étaient à leur première culture, que la navigation était
moins perfectionnée, que le continent américain avait en-
core été peu exploré, une valeur bien plus grande qu'elles
n'ont actuellement ; l'Europe se fournissait d'une quantité
de drogues peu recherchées aujourd'hui ; enfin , dès le
principe, toutes les institutions des Musulmans étaient
uniquement dirigées vers le but d'en faire un peuple
♦"ouquéranl. Rien ne rappelait, dans ces institutions,
l'amélioration de l'industrie, une culture plus parfaite des
30i DES PROGRÈS ACTUELS
terres , un perfectionnement dans l'inslruclion , d'autres
lois politiques applicables à un autre état, et le déve-
loppement d'idées conformes à des besoins nouveaux et
à un ordre de choses encore naissant. Aussi, quand le
période assigné dans cette révolution constante des siè-
cles, que l'homme cherche à sonder dans la sagacité de
son génie mais dont les résultats se dérobent presque
toujours à ses calculs , eut tari pour les Ottomans les
jours de leur gloire guerrière, l'action rétrograde fut
d'autant plus sensible^ que l'Europe alors était poussée
par un mouvement progressif déjà bien marqué, vers
une ère plus brillante de civilisation et plus riche de
force. On n'a pas assez tenu compte non plus , dans
les causes qui ont fait décliner l'empire ottoman , des
ravages incessans de la peste. Le gouvernement, trop
résigné à sa croyance de fatalisme , n'a jamais porté ses
investigations sur une question d'un intérêt si grave
pour l'empire. Au milieu du 17^ siècle ce fléau avait à
peu près cessé de ravager l'Europe, et jamais il n'a fait
trêve avec l'empire ottoman ; chaque année quelqu'une
de ses provinces est frappée d'une affreuse mortalité. Les
villes , et la capitale surtout , ne semblent pas en con-
server aussi vivement les traces que les campagnes ,
parce que le vide est promptement comblé par des émi-
grations des cantons voisins; mais les campagnes se
trouvent de plus en plus désertes : en parcourant l'Asie
Mineure, les villages ruinés qu'on voit en grand nombre,
attestent par une récente tradition que la plus grande
dépopulation de la Turquie est un fait nouveau.
Toutes ces causes ont concouru à l'affaiblissement pro-
gressif de l'empire, mais il a fallu deux siècles pour les
rendre manifestes. L'Egypte , avec le régime qui la do-
mine aujourd'hui , ne pourra pas soutenir la môme
DANS LE GOUVERNEMnrST OTTOMAN. 305
épreuve durant le quart de ce temps. Si tout à coup un
génie plein de puissance et d'intelligence voulait ressus-
citer la civilisation dans la Turquie, il serait prompte-
ment secondé par les populations clair-semées qui
l'habitent, et ces populations, qui ne sont point dégradées
par un honteux esclavage , s'élèveraient avec rapidité à
la connaissance du vrai et de l'utile; les peuples d'E-
gypte , au contraire , abrutis dans les fers , verraient se
passer une on deux générations avant que leur éducation
morale fût formée.
Nous laisserons à d'autres.le soin d'expliquer pourquoi
les Grecs se soulevèrent de toutes parts à une époque où
leur sort s'amdiorait , au moment oii peut-être ils al-
laient être émancipés de fait, par les progrès rapides qui
se manifestaient dans les populations chrétiennes du Le-^
vant, tandis que les Ottomans restaient dans l'ignorance,
et que le Souveràn avait besoin d'un appui qu'il avait
cessé de trouver lans le peuple conquérant. Nous ne di-
rons pas non pbs pourquoi cette révolution fut si
maladroitement ccmbinée^ et a produit d'aussi faibles
résultats ( on dirait que, suscitée par un mauvais génie
au milieu des peujlades de la Grèce, elle ait été produite
pour que d'autres léritassent de leurs efforts ) ; mais ce
que nous ferons nraarquer, c'est que les cabinets de
Paris et de Londre. furent abusés dès le principe. La
question était simph : il fallait ou laisser la Grèce sous la
suzeraineté de la Poite, ou en faire un royaume puissant ;
en s'écartant de l'uie et l'autre base, on a créé une sou-
veraineté faible , qu avait besoin d'un appui au dehors ,
et qui devait le traiver naturellement dans la Russie.
Dans la première h pothèse on aurait dû faire consentir
la Porte à concéder de grands et larges privilèges aux
Grecs, et en surveillr et garantir d'une manière perma-
nente l'exécution. LaGrècc préservée des malheurs d'une
306 DliS PROGRÈS ACTUtLS
guerre longue el ruineuse n eût pas vu s'afTaiblir ses
populations , le commerce eût continué à féconder les
rochers arides d'Hydra et d'Ipsara , et les plaines fertiles
de la Messénie n'eussent pas emprunté à la Germanie des
bras pour se couvrir de moissons ; la Turquie musulmane,
dans le spectacle d'une province industrieuse et active ,
eût cherché des exemples pour elle-même ^ et fût devenue
son émule dans la voie des progrès ; la marine turque
appuyée des Grecs > eût suffi , sans les désastres de
Navarin, pour couvrir les Dardanelles, et, si ces deux ci-
vilisations, la turque et la grecque, n'eussent pas marché
d'un pas égal , que l'une se fût avancée rapidement et
que l'autre fût demeurée en retard , la pus diligente tôt
ou tard eût absorbé l'autre, et l'empire lepris cette unité
de mœurs et de nationalité sans laquelle sa force est illu-
soire. Alors on aurait vu la Turquie , dvilisée et musul-
mane, revendiquer la place qu'elle doitoccuper au milieu
des autres nations européennes ; ou l'enpire grec se" for-
mer sans secousses et sans efforts , pa* le fait même des
élémens déjà répandus parmi toutes fes populations qui
couvrent son sol. Ce résultat eût été plis aisément obtenu
si, suivant notre seconde hypothèse on eût formé un
royaume grec sur des bases plus larges et plus solides ; si,
par exemple, on y eût réuni la Valaclie et la Moldavie, et
qu'au lieu d'élever sur ce trône nouveau un prince étran-
ger au sol, aux mœurs, à la religiorde la Grèce , on eût
ceint la couronne à un Grec même. Le choix n'eût peut-
être pas été difficile si l'on eût élu immineur, pour que le
protectorat qu'il eût été indispensahe d'exercer dans le
principe sur cet état naissant, eût noins rencontré d'ob-
stacles dans le contact de l'étrange avec les nationaux.
La Grèce ainsi constituée, et sortantl'un état d'esclavage,
ne pouvait aspirer de prime abord une constitution re-
DANS LE GOtVf.llISHMF.NT OTTOMAN. 307
piéseiitalivc comme nous la comprenons aujourd'hui eu
Europe, avant que ses peuples eussent reçu l'instruction
nécessaire. C'était désliériler les classes démocratiques
du bienfait lui-même, et concentrer l'action gouverne-
mentale dans les mains de Taristocratie fanariote et de
quelques intrigans; l'étranger avide d'étendre son in-
fluence dans cette circonstance en eut , alors, bientôt
trouvé les moyens.
Si la Turquie avait continué à marcher dans la voie
des progrès après la création d'un royaume de Grèce ainsi
constitué, elle eût été son alliée naturelle, parce que ses
ressources étant plus puissantes, elle n'avait rien à craindre
de ses entreprises , et que c'était pour elle une barrière
naturelle contre les invasions de la Russie. La Grèce, de
son côté , eût eu moins -à craindre des entreprises de la
Turquie (tenue en respect à son égard par la volonté de
l'Europe) que de l'influence russe; et ses souverains comme
ses peuples eussent bientôt apprécié tout le prix d*une
noble indépendance facile à maintenir. Si , au contraire,
la Tiu-quie avait trouvé dans la profonde ignorance de
ses peuples , dans ses traditions religieuses , dans les
vieilles habitudes de ses formes administratives , des en-
traves tout à fait insurmontables pour sa civilisation , la
Grèce aurait toujours été en mesure de profiter de ses
fautes , et peu à peu appelée à hériter de ses dépouilles ;
peu d'années eussent alors suffi pour voir un prince grec
régner de nouveau dans la ville de Constantin.
La diplomatie européenne, incertaine et agissant comme
au hasard, a créé ime principauté grecque dont les élé-
mens constitutifs blessent l'amour-propre des nationaux ,
elle a humilié sans profit la Porte , donné plus de liberté
à l'influence russe, et restreint le mouvement progres-
sif des lumières en Orient. Certes, les événcmens ont
308 DES PROGRÈS ACTUELS
poussé les choses hors du cercle naturel où elles étaient
circonscrites , et les talens distingués qui ont consacré
leurs veilles aux négociations de la diplomatie , doivent
déplorer la situation impérieuse où des questions toutes
ministérielles les avaient placés.
Voyons à quoi en sont aujourd'hui les progrès en
Turquie, et quel est leur avenir dans l'état actuel des
choses. C'est une question toute de faits , et quel
qu'en soit le résultat présumé , la considération en
est utile dans l'histoire du développement de l'esprit
humain.
Comme nous l'avons dit , les sultans n'entrevirent
d'abord de réformes utiles que celles qui, s'appliquant
à l'art militaire, leur fournissaient des élémens plus effi-
caces de force pour résister à des ennemis dont la puis-
sance les inquiétait alors. Ces premiers essais conduisirent
à d'autres ; ils firent connaître d'abord que l'empire de
l'habitude n'est point imprescriptible en Orient, ils adou-
cirent des préjugés farouches en multipliant les points de
contact avec les Européens , et rendirent plus flexibles
les interprétations des dogmes de l'islamisme, que les
pieux Âbassides avaient su concilier avec la culture des
plus brillantes facultés de l'esprit humain. Mais quoiqu'on
ait réussi à avoir des régimens qui manœuvrent avec
précision , que l'on ail formé des artilleurs habiles , que
l'arsenal de la marine de Constantinoplc renferme des
vaisseaux de ligne construits par des Turcs avec une rare
intelligence , que l'on possède des manufactures d'armes ,
des fonderies de canons , des poudriài'cs sur un plan
large et bien conçu, que toutes ces créations affran-
chissent la nation d'un tribut longtemps payé à l'Europe ,
qu'on ait formé des écoles de mathématiques , qu'on se
livre avec moins de répugnance à l'étude des langues
DANS LE GOLVLRNF.MENT OTTOMAN. 301)
occidentales , qu'on ait adopté un journal et qu'on donne
plus d'activité à la seule imprimerie turque qxii soit dans
la capitale , les Turcs avec un souverain plus populaire ,
plus appliqué aux affaires de l'Etat, et dépouillé de cette
pompe étrange qui le dérobait à la connaissance des évé-
nemens les plus simples qui se passaient autour de lui ,
les Turcs, malgré tout cela, n'ont pas recueilli autant de
résultats heureux qu'on serait porté à le croire. En disant
les Turcs , nous sous-entendons le gouvernement otto-
man , et il est à craindre que ces heureuses innovations,
ces progrès véritables , ne languissent longtemps dans
un état stationnaire qui fera avorter le fruit qu'on serait
en droit d'en attendre. La chose la plus essentielle , que
l'on a négligée ou que l'on n'a pu soumettre à une orga-
nisation régulière , ce sont les finances ; le souverain
actuel a bien donné l'exemple d'une économie rigoureuse,
et il n'est pas de prince en Europe dont la liste civile
soit plus modeste; mais cet exemple est insuffisant.
Mettre de nouveaux impôts , c'est bien difficile ; les
populations turques se refuseraient à les consentir, et
peut-être ne pourraient-elles pas les acquitter. Cette pé-
nurie de ressources augmente souvent la dépense, parce
que, le crédit étant nul, on n'a pas le choix des voies
économiques; en conséquence, on ne peut que faible-
ment salarier, et de là la fâcheuse coutume de fermer les
yeux sur des concussions bien plus onéreuses que ne le
serait un débours unique et circonscrit. On avait songé
à un emprunt, mais le sultan l'a toujours écarté ; peut-
être craindrait-il, d'une part, que l'étranger n'acquît par
ce moyen une nouvelle influence dans ses États , et de
l'autre, que les produits de cet emprunt ne fussent faci-
lement dilapidés dans les mains de ceux qui le recevraient
en dépôt , tandis que les charges du remboursement et
310 DES PROGRÈS ACTUELS
de l'inlérêt pèseraient sans cesse sur ILlat. Pour se
procurer quelques ressources de plus, on a été obligé
d'imposer les productions territoriales, ce qui était une
faute dans un moment où l'on suivait d'autres principes ;
pendant longtemps on s'est livré au détestable moyen
d'altérer la monnaie , moyen qui a ruiné le crédit parti-
culier, fait disparaître le numéraire et étouffé l'esprit
d'entreprise: aujourd'hui il semble que l'on soit revenu
à des idées plus saines à ce sujet.
Soit que les masses soient encore trop abruties dans
de vieux préjugés , ou que le gouvernement soit trop
susceptible dans ses prévisions, soit que les grands nour-
rissent des sentimens de jalousie que des considérations
plus élevées ne peuvent étouffer en eux, la Porte a commis
une grande faute de ne pas se déterminer à donner quel-
que haut emploi à des militaires étrangers; plus tard elle
eût pu le faire pour des fonctionnaires au civil ; la Piussie
depuis longtemps lui en donne le salutaire exemple. Si,
lorsque Ibrahim s'avança jusqu'à Khonia , un officier su-
périeur européen eiit commandé l'armée turque ou l'une
de ses divisions, nul doute que ce prince n'eût été défait,
car son armée n'était pas différente de l'armée turque^ et
celle-ci n'était pas fatiguée par une aussi longue marche.
Avant cette époque, pendant la guerre contre la Russie,
ce même secours eût été d'une très- grande importance.
Un militaire français de distinction vint alors offrir ses
services au ministre des affaires étrangères ; ils ne furent
pas agréés quoiqu'on le reçût fort poliment. Les courtisans
du sultan craignent extrêmement que quelque étranger ne
gagne sa confiance ; ils sont jaloux à cet égard au dernier
point, et de simples instructeurs ont été en butte à mille
tracasseries pour avoir reçu un accueil flatteur du souverain.
L'habitude que l'on a prise à Conslanlinople, par suite de
DANS l.F. GOLVFRNI.MF.NT OTTOMAN. 311
ces diverses considérations, de n^ point donner de ser-
vice à des officiers européens, retient le régime militaire
dans une sorte d'enfance , et ôte tout encouragement
aux instructeurs qui se sont voués à former les sol-
dats au maniement des armes. Il en résulte que l'on n'a
que des soldats fort bien dressés pour la parade , et que
leurs excellentes qualités, la sobriété, la soumission, la
vigueur, le courage, l'aptitude à tous les exercices n'ont
presque pas d'utilité positive, l'armée n'étant pas com-
mandée par des officiers qui sachent les employer avec
intelligence; aussi, dans des momens difficiles, quand le
secours de leurs bras est urgent, ces masses incohérentes
ne valent-elles pas mieux que les bandes irrégulières et
indisciplinées des derniers janissaires. Le Turc aime l'état
militaire, il serait facile de le façonner entièrement au
régime adopté aujourd'hui en Europe; mais quelques
Européens introduits dans les rangs de Tarmée, donne-
raient à cet esprit une excellente direction d'ensemble.
Il est une autre considération qui eût rendu bien im-
portante cette mesure ; c'est qu'à la faveur des Européens
chrétiens ainsi incorporés à l'armée, les chrétiens raïas
y auraient obtenu peu à peu une place. Mais cette fatale
division de castes qui règne en Turquie, prive le gouver-
nement d'un grand nombre de sujets actifs, qui augmen-
teraient considérablement ses forces ' ; la distinction de
Turcs et de raïas d'une part, et la polygamie de l'aulre,
qui oblige les femmes à la retraite et fait intervenir les
hommes dans des travaux presque exclusivement affeclés
aux femmes en Europe, enlèvent au gouvernement ottoman
' Los Grecs sont de bons marins, ils aiment la mer ; les Armé-
niens feraient de bons soldats.
312 DES PROGRÈS ACTUELS
un grand nombre de bras , et diminuent considérable-
ment la population active de l'empire.
L'économie n'est pas toute dans la parcimonie des dé-
penses, elle est aussi essentiellement dans l'ordre; les
Turcs n'en ont pas encore pu établir dans leur armée.
On est étonné, quand on habite Constantinople, d'en-
tendre citer les troupes du Grand Seigneur, celles du
visir, du sérasquier, de tel et tel pacha; cette manière d'af-
fecter des corps de troupes avix grands dignitaires, trou-
pes qu'ils lèvent et entretiennent à leurs frais, peut dans
certains cas diminuer la puissance souveraine, en rom-
pant l'ensemble qui devrait exister dans toutes les parties
de la force publique, et ces troupes, habituées à être les
corps de tel ou tel dignitaire, cessent presque de se con-
sidérer comme appartenant à l'Etat. Dans les provinces
l'inconvénient est encore plus grave ; c'est cette fâcheuse
méthode qui met en main des pachas une puissance illi-
mitée, dont ils abusent toutes les fois que les circonstances
leur paraissent favorables pour le faire impunément.
Mieux eût valu, et la chose était facile , former des régi-
mens d'un nombre déterminé d'hommes ; le ministre de
la guerre eût dû, pour l'administration, n'avoir de rap-
ports qu'avec le colonel de chacun de ces régimens ; ces
régimens eussent pu tour à tour parcourir diverses villes
de l'empire, ce qui les aurait empêchés de s'habituer à
une même garnison; on les eût ainsi exercés plus facile-
ment, et leur présence eût peu à peu enlevé aux gouver-
neurs des provinces cette omnipotence qu'ils s'approprient
contre l'intérêt des peuples et contre celui du gouverne-
ment. Il est à croire que les favoris se sont beaucoup
opposés à l'établissement d'un ordre de choses qui a dû
être naturellement conseillé au souverain, et dont il eût
tiré de si grands avantages.
DANS Lt liUUVtK>NF.lll:NI' UTTOMAN. 313
Ce que nous avons fait observer pour T armée de terre,
sur rimpossibilitéde faire admettre des officiers étrangers
dans les rangs des régimens luics et dans de hauts com-
mandemens, a lieu tout également dans la marine, où le
besoin de semblables incorporations se fait encore plus
impérieusement sentir. Presque toujours un vaisseau est
confié au commandement d'une personne sans étude, et
un pilote de commerce, souvent peu expérimenté, est
l'âme de ce commandement. Aussi, les armées navales
turques ne peuvent-elles naviguer que pendant un espace
de temps limité, et ne peuvent franchir les mers de Sicile.
Quelques Européens avaient formé un plan pour l'expé-
dition d'une corvette à Bassora , sous la conduite d'un
officier français ; cette corvette eût pris à son bord un
certain nombre déjeunes élèves turcs, qui auraient acquis
dans celte navigation des connaissances solides , théori-
ques et pratiques. Mais, soit que la dépense parût oné-
reuse, soit que l'on ne voulût pas se départir du malheu-
reux système dans lequel on est engage, on ne voulut
pas donner suite à cette entreprise.
Dans l'état actuel des choses, les forces militaires de
la Turquie sont peu considérables , elles ne sont pas
compactes, et il est impossible de les faire mouvoir avec
ensemble. Si l'on n'apporte aucun changement à cet état
des choses, il sera très-difficile de retirer un solide avan-
tage des réformes qu'on a opérées , et il est à craindre
que pour le gouvernement actuel le progrès ne soit nul ,
quoique positif pour celui qui lui succédera, parce qu'il
recueillera, des élémens tout prêts à se développer, un
grand état militaire.
La réforme militaire se borne à ce que nous avons
exposé. L'adoption d'un uniforme, les exercices réguliers,
le changement d'armes, ont tous été des objets fort dif-
X 20
ÎÎ14 DÏS PROGRliS ACTUELS
ficiles à introduire, et il a fallu de l'adresse et de la fer-
meté pour imposer silence aux préjugés ; mais aujour-
d'iuii une masse déjeunes jjens ayant été façonnés à celle
nouvelle règle el à son esprit, celle portion de la réforme
est à l'abri de tout changement , et se trouve tout à fait
populaire dans la nouvelle génération. Il ne faut pas
perdre de vue toutefois, que nous n'écrivons que pour
la capitale : les provinces sont encore bien étrangères à
ces cliangemens ; elles sont moins accessibles à la diffu-
sion des lumières que la capitale, parce que dans leur
isolement elles ont rarement des points de contact avec
les Européens. Mais l'influence du siège de l'empire est
très-grande, et quand les pachas répèlent dans leur rési-
dence les mesures que l'on adopte à Constantinople , ils
habituent les peuples à ces changemcns; souvent ils trou-
vent autour d'eux plus de facilité qu'on ne serait d'abord
en droit de l'attendre de leur position isolée. Si l'on se
décidait à faire des changemens réguliers et périodiques
de garnisons , ce serait encore un puissant moyen de
populariser les réformes dans les contrées où elles sont
le plus étrangères.
On peut justement s'étonner que, tandis que Ton
cherchait divers moyens pour améliorer les institutions
et l'industrie en Turquie, rien n'ait été fait pour l'agri-
culture. Cependant une guerre récente avait démontré
jusqu'à l'évidence que les blés d'Odessa sont nécessaires
à l'approvisionnement de la capitale , tandis que les ri-
ches plaines de la Mysie, de la Macédoine, de la Thrace,
ne demandent qu'un régime plus prolecteur , la liberté
en un mot, de vendre, d'exporter leurs produits et d'en
trafiquer. Celte mesure eût contrarié l'agriculture des
provinces russes du littoral de la mer INoire; le silence
DANS LE GOUVERNEMt.M OTTOMAN. 3 1 ,>
du gouvernemoiu oitoman sur une mesure d'un si haut
intérêt pour lui , ne pourrait-il pas faire penser que ce
silence a été commandé? Une influence étrancrère qui
voudra pousser le divan à une mesure insolite dans les
traditions qui gouvernent l'empire , trouvera une foule
d'obstacles, mais celle qui ne cherche quà maintenir
le statu quo , trouvera mille moyens de faire adopter sa
pensée.
Les autres réformes étrangères à l'état militaire sont
peu considérables, aux yeux de l'Européen habitué à cal-
culer la grande distance qui existe entre la civilisation du
Levant et celle de l'Europe; mais elles reprennent toute
leur importance auprès de celui qui a connu ces pays
il y a vingt ou trente ans. Alors il peut mesurer les pas
immenses qu'a faits lopinion sur des mesures dont l'im-
portance n'est pas bien appréciée de prime abord , mais
dont le résultat est incontestable. La modification du cos-
tume , amenée avec beaucoup de sagesse , est un grand
progrès; elle fut d'abord conçue par le souverain , il en
donna l'exemple ; et de cette première déviation des vieilles
coutumes on en viendra graduellement à se rapprocher
de l'Europe. Mais la pensée du législateur était plus
étendue; en confondant peu à peu l'habillement des
Turcs avec celui des raïas, on se prépare à faire dispa-
raître plus tard les autres différences qui marquent
ces deux castes. L'influence du costume est toute-
puissante; nous en avons des preuves autour de nous.
Avant que les Juifs pussent revêtir le costume des chré-
tiens , peu s en fallait qu'on ne les regardât comme une
nation qui devait être mise en dehors du droit commun •
aujourd'hui qu'ils sont vêtus comme tous les autres
la tolérance à leur égard, ou les droits qu'ils ont ac-
quis , ont pris aux yeux des masses le caractère d'une
316 DES l'ROGHÈS ACTUELS
incontestable justice. La bizarrerie et l'ëlrangetc des
costumes monastiques n'ont point été sans influence
pour perpétuer le fanatisme^ sans conserver la foi.
En modifiant le costume, le Grand Seigneur a intro-
duit beaucoup de simplicité dans le cérémonial de la
cour ; il a fait en sorte de ne plus être entouré que
d'un appareil militaire; les eunuques ont peu à peu perdu
leur crédit, et bientôt il n'y en aura plus au sérail.
Les ambassadeurs sont introduits d'ime manière plus
simple; le sultan communique plus facilement avec toutes
les personnes de son ministère; il ne se borne pas à se
montrer en public chaque vendredi , en allant à la mos-
quée , mais il passe de fréquentes revues , et cherche à
se populariser non-seulement avec les personnes mais
avec les choses. Des esprits un peu trop prompts accu-
sent peut - être de lenteur cette transition du régime
ancien au régime nouveau; mais qu'ils rapprochent deux
époques , le règne du sultan Abdoul-Hamid et celui du
sultan actuel, et un coup d'œil leur suffira pour juger
de la distance qui existe entre l'un et l'autre. Il y avait
beaucoup de préjugés à ménager, des habitudes à rom-
pre, et il faut tenir compte à un monarque isolé, comme
l'était le sultan Mahmoud, d'avoir eu la noble pensée de
ces améliorations.
Autrefois l'étude des langues occidentales était dédai-
gnée des Turcs , ils y voyaient même une sorte d'atteinte
portée à la pureté de leur foi ; actuellement on est venu
à des idées plus saines , on étudie le français , et déjà
plusieurs fonctionnaires le parlent. Si , un joiu- , les lan-
gues d'Europe peuvent s'introduire largement dans la
population, elles amèneront des changemens rapides dans
les idées , et une instruction plus en harmonie avec des
bcs<>ins nouvcauv. Les premiers essais sont heureux ,
DAMS LE GOUVERNEMENT OTTOMAN. 317
leur développement apparlient à l'avenir. Tout en favo-
risant l'étude des langues étrangères , le gouvernement
a ordonné la traduction d'un grand nombre d'ouvrages
scientifiques , surtout dans l'art militaire et la chirurgie.
Un journal turc a été créé à Constantinople ; on en sa-
larie un en français , et il était question d'en établir un
grec.
Quelques personnes font observer que les progrès qui
se manifestent parmi les Turcs, affaiblissent graduelle-
ment l'esprit religieux. Mais peut-être cet esprit religieux
avait-il un fâcheux caractère, alors qu'il ne pouvait se
prêter à la diffusion des lumières. La question de savoir si
la religion de Mahomet s'éteindrait en Turquie , ou se ré-
générerait sous une forme plus philosophique, quand il
s'opérerait un grand développement de civilisation chez
les Turcs , est une question très-difficile à approfondir ,
mais elle n'est pas d'un grand intérêt pour les peuples.
Aux idées adoptées aujourd'hui , en succéderont d'autres,
et quelque forme qu'elles empruntent , quelque profon-
deur qu'elles acquièrent, jamais la morale publique et
les devoirs sociaux ne seront étouffés dans un siècle de
lumière et de progrès ; il puisera au contraire dans leur
enseignement, plus d'éclat, plus de bonheur et plus de
puissance.
Tels sont, à peu près, les progrès de civilisation euro-
péenne qui ont eu lieu dans l'empire ottoman ; progrès
immenses si on fait la part exacte des difficultés sans nom-'
bre que présentaient soit de vieux préjugés , liés à ce que
les traditions des peuples ont de plus cher , les croyances
religieuses ; soit des intérêts nouveaux , mais incertains , '
qu'il fallait élever au-dessus d'intérêts anciens, mais étayés'
de toute la force d'une longue habilude ; soit des repu-'
guauces à vaincre H;uis un icmanicinont de mœuis chez
318 DES PROGRÈS ACTUELS
des nations stalionnaires non-seuleraent par principe et par
habitude^ mais aussi par inclination. Ajoutons que toutes
ces choses ont dû être méditées, essayées et entreprises
au milieu des bouleversemens de l'empire, lorsque des
soulèvemens à l'intérieur, des guerres au dehors, une for-
lune contraire, auraient pu fgire renoncer aux plus nobles
entreprises; la postérité équitable devra, quel qu*en soit
le résultat, tenir compte au sultan Mahmoud de la persévé-
rance inébranlable et de la prudence qu'il a mises à ses
réformes . Si l'Europe eût sérieusement voulu soutenir l'em-
pire ottoman dans sa rapide décadence , la moindre assi-
stance qu'on lui eût accordée , l'absence des contrariétés
qu'on lui a suscitées , eussent suffi pour développer avec
plus de rapidité et d'efficacité ce tableau intéressant dun
grand peuple qui se régénère tout entier. Mais cette pen-
sée n'était point celle des cabinets européens qui eussent
dû la nourrir. Poussés par l'opinion égarée qui se mani-
festait autour d'eux , peu instruits du véritable état des
choses , préoccupés d'un présent au milieu duquel s'agi-
taient d'autres puissantes questions , ils ont livré au ha-
sard , et peut-être contre leur propre conviction , ce qui
eût dû être l'objet de leurs prévisions les plus graves.
Qu'en sera-t-il de ces progrès ? se demandera-t-on
naturellement. Il ne nous semble pas difficile d'y ré-
pondre. Ces progrès, positifs dans leur marche, vont
propager plus rapidement les connaissances de l'Europe
dans l'Orient ; avant peu d'années il se fera une diffusion
plus universelle de lumières dans la Turquie, et ce sera
de l'Occident que ces lumières apparaîtront. Plus leur
contact avec les Européens sera fréquent , plus les Orien-
taux reconnaîtront ce qu'il y a d'étrange et d'absurde
dans leurs mœurs , et ils se modèleront sur ce qu'on leur
présentera de sage et d'exact ; mais reste à savoir si les
DANS LE tiOUVI.K^tJlLiiiT UTTOMAIN. 3 f 17
peuples et la dynastie actuelle en feront leur profit en
commun, ou bien si les peuples seuls en recueilleront
le fruit. Personne ne met aujourd'hui en doute le résultat
de la politique européenne. L'empire est dans un violent
état de crise; il peut se régénérer, il peut succomber
aussi. Si l'on admet cette dernière hypothèse, les lu-
mières qui se répandent dans la Turquie vont être une
nouvelle conquête pour celui qui occupera Constanti-
nople ; il aura moins d'obstacles à vaincre pour accou-
tumer les peuples à son joug , et les voies lui seront
ouvertes pour concentrer dans ses mains une vaste puis-
sance , formée de tous ces élémens près de se réunir
en un seul faisceau. Que l'on ne se fasse pas illusion:
les Musulmans n'ont jamais connu les liens de patrie ;
mais ils n'ont pas méconnu le sentiment qui les rallie les
uns aux autres, non pour défendre un sol, berceau de
leur race, comme l'antique Grèce dont les peuples avaient
fait la patrie des dieux et la leur tout ensemble , mais
bien pour garantir et faire prévaloir les traditions reli-
gieuses qu'ils avaient reçues de leurs pères. Les Barbares,
vainqueurs de Rome, n'avaient pas non plus damour
de la patrie; la patrie, c'étaient eux qui la créaient par
la valeur de leurs armes : ce sentiment ne peut naître
qu'après qu'une longue suite de générations se sont per-
pétuées dans im pays. Les Turcs placés hors de l'influence
de ce sentiment, au moment, où par eux-mêmes ils
s'affranchissent du joug tyrannique de préjugés qui affai-
blissaient le ressort de leur intelligence, recevront plus
facilement une nouvelle forme gouvernementale ; quel-
ques familles émigreront , mais le plus grand nombre
continuera d'habiter ses campagnes , de fréquenter ses
bazars. Si la Russie, comme on lui en prêle le désir,
accoiM ail à cède couqucio , aujourd'hui qu'aucun obs-
320 DES PROGRÈS ACtUELS
tacle ne peut l'en empêcher, elle verrait, sans doute,
les populations turques dociles obéir à ses lois ; une
armëe nombreuse , sans chefs , s'y soumettrait de même
et augmenterait d'un seul coup la puissance du Czar.
Les chrétiens arméniens, grecs, latins, sont tous dis-
posés à se soumettre à ce changement ; plusieurs aime-
raient peut-être mieux le régime turc avec la condition
des progrès , mais ils craignent aussi que ces progrès
ne soient difficiles à se développer. Tous les avantages
qu'ils désirent, leur seraient acquis d'un seul coup sous le
sceptre russe ; la propriété garantie , la liberté des cultes,
une égalité plus parfaite entre les castes , seraient des
biens inestimables pour les chrétiens. Les Turcs eux-
mêmes n'ont pas fermé complètement les yeux sur notre *
état de civilisation; des plénipotentiaires , revenus il y a
peu d'années d'une mission auprès d'un gouvernement
européen , disaient franchement qu'ils portaient envie
aux fonctionnaires des rois chrétiens , les estimant vrai-
ment heureux par la stabilité attachée à leur fortune.
On a dit que le sultan Mahmoud, au lieu de chercher
à introduire la civilisation européenne en Turquie , eût
peut-être mieux fait d'essayer. de tanimer parmi les
institutions nationales , celles qui pouvaient donner une
nouvelle vigueur à l'empire, en rattachant autour d'elles
les sympathies de l'islamisme. Mais ceux qui pensent ainsi
devraient considérer que les temps ne sont plus les mêmes
aujourd'hui qu'autrefois , que les siècles ont marché pour
les Turcs comme pour nous ; il en est des croyances de tout
genre, des opinions de toute espèce , comme du cours des
générations, de la durée des empires : elles se succèdent les
unes aux autres, mais ne renaissent point ; c'est un flot qui
expire sur le rivage. Les empereurs turcs purent en juger
eux-mêmes lorsqu'ils comnicncèiciit les réformes ; les
DANS LE GOUVERNEMENT OTTOMAN. 321
janissaires d'Abdoul-IIamid et de Sclim III n'étaient plus
ceux d'Orchan eld'Aniurat; ces vieilles institutions avaient
accompli leurs destinées , elles devaient céder à d'autres
l'empire de l'opinion qui était leur force.
Les circonstances ont conduit elles-mêmes les derniers
sultans dans la carrière des innovations ; les besoins des
temps montraient cette voie. Les souverains , plus haut
placés que les peuples , prirent l'initiative; mais la con-
stitution de l'état était si vicieuse, qu'ils ne trouvèrent
d'abord aucune sympathie autour d'eux ; au contraire, les
obstacles se présentaient en foule. A l'avenir est réservé
de montrer si la race d'Othman jouira un jour sur le
trône de ses généreux efforts ; toutefois il est certain que
les progrès obtenus ne seront point une vaine semence
pour les peuples de l'Orient. Si la Russie devait un jour
hériter de cette noble couronne , cet empire , accru tout
d'un coup d'une population nombreuse, intelligente et
active, de contrées riches , fertiles et dans la plus heu-
reuse position de l'ancien continent, étouffant par ses mas-
ses et par la proximité de ses frontières les vains efforts
de la France et de l'Angleterre , verrait les limites de sa
domination embrasser le nord du globe, et descendre
à la fois vers de riches contrées jusqu'à l'équateur ,
balançant à lui seul la puissance du reste du monde.
On le verrait alors concourir par d'autres principes au
développement de Tesprit humain , que ses rivaux sem-
blent aujourd'hui étendre sans limites à l'aide des heu-
reuses institutions qui les régissent, et plus tard s'aider
lui-même de ces institutions, dont la conquête, pour lui,
sera plus glorieuse, que celle de la vaste puissance à
laquelle l'auront appelé ses destinées.
MEMOIRES SUR ALGER
ou
JOURNAIi D'UN ÉTVDIANT AI.X.EMAm> AU SERVICE
DE FRANCE.
MEMOIREN AUS ALGIER , ODER TAGEBUCH EINES DEUTSCUEK
8TUDENTEN IN FRANZOKSISCHEN DIEISSTEN.
(Berne, 1837).
Voulez-vous beaucoup de fatigues et de dangers sans
gloire ni profit , engagez-vous dans la légion étrangère de
l'armée d'Afrique. Ainsi fit notre étudiant, auquel on avait
promis tout le contraire , et qui apprit à ses dépens que
promettre et tenir sont deux. C'est que notre étudiant
est un homme simple, naïf, sans malice ni artifice
quelconque j ainsi qu'il sied à un candidatus theologiœ ,
et voilà justement ce qui fait le principal mérite de son
récit. N'y cherchez point des exploits héroïques , ni des
vues politiques sur la colonisation , ni de la philosophie
transcendentale à propos des Turcs et des Bédouins.
Dans l'humble condition de simple soldat ovi il est
resté , il n'avait ni les moyens de tout voir , ni le loisir
nécessaire pour méditer sur ce qu'il avait vu ; mais le
peu qu'il a vu, il l'a observé de sang-froid , et il le
raconte avec sincérité , sans exagération et sans préven-
tion. 11 y a même dans son récit un ton de gaité, dont on
HtMOtRES SUR ALGER OlJ JOtRINAL d'uIN ÉTUDUHT. 323
doit lui savoir gré , si on considère combien sa position
était propre à lui donner de l'humeur.
Poussé par un désir très-naturel de voir le monde, le
pauvre Herman H. quitte un beau jour la ville de Tiibingen
où il faisait ses études, et, après diverses aventures dont il
est inutile d'entretenir le lecteur , arrive de son pied léger
à Strasbourg. C'était précisément se rendre dans la sou-
ricière. 11 ne s'était pourtant point élancé dans cette car-
rière aventureuse les mains complètement vides. 11 avait
dans son havre-sac, avec le modeste bagage d'un étu-
diant , le noble fruit de ses veilles , un opus philoso-
phicum , un livre qui devait le conduire en même temps
à la gloire et à la fortune. rêves trompeurs d'une jeu-
nesse sans expérience !
Tandis qu'il parcourt les rues de la plus grande ville
qu'il ait encore vue , un ami se présente à lui , un ami
qui lui donne de l'argent et de bons dîners , choses
dont notre étudiant avait grand besoin. Malheureuse-
ment cet ami ne songe point à le prémunir contre les
dangers auxquels des libations trop copieuses de Cham-
pagne exposent une jeunesse imprévoyante , et , s'il faut
tout dire , le récit laisse entrevoir que ce ne fut pas un
pur oubli de la part de Thonnête amphitryon. Quoi qu'il
en soit , notre auteur se trouva au bout de quelques jours
dûment enrôlé comme simple soldat dans la légion étran-
gère, et par suite encaserné avec un tas de mauvais su-
jets , totalement incapables d'apprécier son opus philoso-
pfiicum , et encore plus étrangers , s'il est possible , aux
mystères de la théologie , ainsi qu'aux goûts et aux ha-
bitudes d'un caiididatus theologiœ. Quelle chute! Au lieu
de la maison paternelle , une caserne. Au lieu d'un bon lit ,
des planches. Au lieu de livres, un fusil. Pour tout aliment
inlcllecluel , les grossiers propos du cojps -de-garde ;
324 UÉMOIRES SUR ALGER,
pour aliment matériel, la ratatouillel Savez-vous ce que
c'est que la ratatouille ? C'est le mets quotidien du soldat
français, une bouillie pâteuse, une macédoine de fari-
neux, quelque chose de très - nourrissant , mais de fort
peu appétissant. Et puis, manger à la gamelle I On ne
s'y fait pas tout d'un coup. Notre infortuné ne put rien
mettre à sa bouche , d'abord parce que la ratatouille était
brûlante, ensuite parce qu'il n'y en avait plus.
Je passe sous silence les tentatives inutiles qu'il fit ,
soit directement, soit par l'intermédiaire de sa famille,
pour revenir contre son engagement et obtenir son congé.
Il restait bien la ressource de la désertion ; mais notre
héros en fut détourné , en partie par la crainte d*étre
repris , en partie par les conseils d'un camarade de l'u-
niversité qu'il avait retrouvé dans la légion , et qui était
devenu son inséparable compagnon et son consolateur
dans l'infortvme.
Il me paraît convenable ici d'expHquer aux lecteurs
pourquoi j'entre dans de tels détails, et de les avertir
que mon intention est de suivre de fort près dans son
récit l'humble recrue avec laquelle ils viennent de fairCj
connaissance. Il s'agit, dans cette histoire en apparence,
si obscure, d'un grand fait social, d'une conquête de la
civilisation sur la barbarie , du christianisme sur l'isla-
misme , de l'Europe sur l'Afrique. Or , je ne suis point
de ceux qui désapprouvent de semblables conquêtes par
le seul motif qu'elles ont été opérées à coups de canon.
La civilisation , c'est-à-dire le perfectionnement moral
et intellectuel de l'homme social , est un but vers lequel
nous marchons en vertu d'une mission providentielle.
Tout ce qui compose le monde matériel lui est subor-
donné comme moyen. La terre lui appartient, c'est son
domaine; (aut pis pour les Barbares, pour ceux-là sur-
ou JOURNAL d'un i^TUDIANT. 325
tout qui ont élé une fois dans la voie du progrès et qui
ont ensuite rétrograd»? ^ faute d'avoir connu et cultivé
le germe de développement que la nature leur avait donné
comme à toute race humaine. Mais , pour que la civili-
sation soit justifiable dans l'emploi qu'elle fait des moyens
violens , il faut qu'elle reste civilisation , qu'elle ne se
dépouille point de ce qui forme son caractère distinctif ,
qu'elle conserve enfin cette supériorité inlellecluelle et
surtout morale , qui seule fait la base du droit qu'elle
s'arroge. Il faut qu'avant d'expulser le barbare ou de le
détruire , elle lui montre un type d'homme social digne
de ses hommages , dans lequel il puisse reconnaître à
la fois son semblable et son maître y et qui puisse lui
inspirer le désir de l'imiter et de le suivre. Le fonction-
naire qui fait métier d'arrêter les malfaiteurs et de vain-
cre leur résistance par la force , a soin de se revêtir des
insignes de sa charge ; il leur montre sa plaque ou son
écharpe , afin de ne pas être pris pour un d'entre eux. Le
peuple qui porte la civilisation à des Barbares remplit
une fonction , la plus noble , la plus sainte de toutes ; il
doit aussi être revêtu des insignes qui la distinguent ;
il doit montrer , avant d'agir , cet ordre , cette moralité,
celte dignité qui sont propres aux peuples policés ; il
doit montrer tout cela , sous peine de voir échouer sa
haute mission , d'être pris par les Barbares pour un en-
nemi semblable à eux , que de vulgaires motifs poussent
à une conquête non moins vulgaire. Or , je le demande^
est-ce de Tordre , ce pêle-mêle d'hommes de toutes les
nations et de toutes les conditions , réduits à la vie
mécanique du simple soldat , sans distinction entre ceux
qui ont des facultés naturelles ou acquises, et ceux qui
n'en ont point? Est-ce de la moralité , ces promesses
captieuses, ces leurres de toute espèce à l'aide desquels
326 MÉMOIRES SUR ALGER,
on enrôle dans le service militaire de pauvres jeunes
gens sans expérience, auxquels leur éducation et leurs
antécédens assignaient une tout autre carrière , et ces
privations cruelles, cette vie de sauvages à laquelle on
les condamne en échange de leur liberté et de leur sang?
Y a-t-il de la dignité , enfin , dans ce rassemblement
formé eu majeure partie du rebut de toutes les catégories
sociales , et poussé en avant comme du bétail , sans sa-
voir oîi il va , sans avoir la moindre idée du but qu'il
doit accomplir, ni des moyens qu'il doit employer pour
l'atteindre ?
La légion étrangère^ je le sais, ne faisait qu'une petite
partie de l'armée d'Afrique, mais son histoire n'en est pas
moins concluante pour faire apprécier l'esprit qui a présidé
à la colonisation. Sous ce point de vue elle acquiert une
véritable importance, et les lecteurs me sauront gré, sans
doute, de leur en signaler les traits principaux, d'après le
récit naïf de notre étudiant. Laissons-le parler lui-même :
a Après avoir quitté Strasbourg , nous marchâmes
plusieurs jours sans savoir où. Les sous-officiers eux-
mêmes l'ignoraient; enfin nous apprîmes que notre plus
prochaine destination était Langres , oîi se trouvait le
dépôt de la légion. Comme le bourgeois , en France ,
n'est obligé de fournir aux soldats que le lit, le feu et
la lumière, il fallut que mon compagnon et moi nous
achetassions et préparassions nous-mêmes nos alimens.
Alternativement l'un de nous allait à l'emplette, tandis
que l'autre faisait la cuisine. Quand celui-ci rencontrait
quelque problème dont la solution dépassait sa capacité
culinaire , nous tenions conseil , et alors on eût pu
nous voir^ nous qui n'avions disputé jadis que sur Ci-
céron et sur Kant , délibérer gravement sur le plus ou
moins de sel , de farine ou de beurre à mettre dans le
ou JOURNAL d'un ÉTUDIAiM. 327
ragoût. Un mal plus grave , dont nous eûmes beaucoup à
souffrir, c'était le froid et l'humidilé. Accoutumés aux mai-
sons bien chauffées et bien fermées des paysans allemands,
nous ne trouvions ici que des cuisines à grandes chemi-
nées , mal closes, et présentant le plus souvent l'aspect
de la misère et du dénuement. Je fus bien longtemps
avant de pouvoir m'accoulumer à tant de privations ; et
combien de fois je me rappelai ces vers de Berchoux !
Forcé d'abandonner le banquet paternel.
Je cherchai mon salut dans ces rangs militaires
Formés par la misère et pourtant volontaires.
.le me chargeai d'un sac, humble dépositaire
De tout ce qui devait me rester sur la terre.
Ainsi, nouveau Bias, je partis accablé
Du poids de tout mon bien sur mon dos rassemblé I
Adieu joyeux dîners, soupers plus gais encore.
Doux propos et bons mots que le vin fait éclore!
Adieu friands apprêts, gibier, pâtés dorés
Au foyer domestique avec soin préparés.
Que de tristes festins nous attendaient le soir!
Le pain du fournisseur était-il assez noir.
Son bouillon assez clair et son vin assez rude!
Partout, à notre aspect, la sombre inquiétude
Veillait autour de nous; nos hôtes consternés
Fermaient leur basse-cour, espoir de nos dînes.
A l'hospitalité condamnés par un maire.
L'eau, le feu, le couvert, une faible lumière.
Un lit, où deux soldats devaient se réunir.
Etaient les seuls secours qu'ils daignaient nous fournir.
« Arrivé à Langres , le corps y resta un mois dans une
oisiveté complète , livré à tous les désordres et à toute la
démoralisation qui en sont la suite inévitable, et cela im-
punément , tant la discipline était négligée ! Je bénis le
jour où l'on nous donna le signal du départ , car pendant
la marche nous pouvions au moins , mon camarade et
moi , nous séparer du reste de la troupe.
« A Bar-Ie-Duc nous nous trouvâmes au nombre de huit
328 MÉadOIRES SUR ALGER,
cents, et de nouvelles recrues arrivaient chaque jour de
tous les points du nord et de l'ouest. C'étaient pour la
plupart des déserteurs allemands, hollandais, belges. Je
reconnus ensuite qu'il n'y avait pas une contrée de
l'Europe qui n'eût quelques dignes représentans dans la
légion. Plusieurs avaient servi deux ou trois maîtres sans
changer de bottes. Un quart à peu près de la légion se
composait de non-militaires, pris dans toutes les profes-
sions, dans toutes les catégories sociales. Des propriétaires
qui avaient bu jusqu'à la dernière parcelle de leurs champs ;
des artisans dont le métier n'allait plus ; des artistes
sans occupation ; des marchands qui avaient fait banque-
route; des banquiers qui avaient émis de fausses lettres
de change; des comptables qui avaient vidé leur caisse;
des fonctionnaires destitués; des éludians victimes comme
moi de leur étourderie ; des maris brouillés avec leurs
femmes ; des condamnés échappés de prison ; des enfans
qui avaient fui la maison paternelle pour se faire tam-
bours ; enfin jusqu'à des femmes qui avaient abandonné
leurs familles, et qui briguaient l'honorable emploi de
vivandières. On recevait tout, sans exception. Je vis une
fois un beau monsieur s'arrêter devant l'auberge, dans
une voiture à deux chevaux : le lendemain il mangeait
avec nous la ratatouille. Un homme âgé, ci-devant capi-
taine au service de Bavière , et qui s'était soustrait par la
fuite à ses créanciers , se trouva , comme simple soldat
dans la légion , pair et compagnon de ceux qui avaient
servi sous lui , et se vit réduit à faire ménage commun
avec plus d'un pauvre diable auquel il avait fait administrer
la schlague dans le temps. Un curé, qu'on disait avoir eu
des relations trop intimes avec sa cuisinière , fut bientôt
notre camarade le plus aimé et le plus respecté, car il fit
preuve d'une grande habileté dans l'art de préparer la
OV JOURNAL d'un ÉTUDUNT. 329
ratatouille; ce qui avait été la cause de sa chute, deve-
nant ainsi la cause de son élévation , etc. »
J'entends le lecteur me demander si ceci n'est point
quelque vieille chronique du temps des croisades, que je
m'amuse à lui donner pour une histoire de l'année 1831;
et, en vérité , c'est à s'y méprendre. Mais l'Europe , du
temps des croisades , envoyait tout ce qu'elle avait ; ce
n'était pas sa faute si les croisés , grands et petits , ne
valaient rien. Et puis , elle n'avait pas la prétention de
coloniser, mais de conquérir purement et simplement.
C'était bien déjà le christianisme luttant contre l'isla-
misme; mais le christianisme ignorant et grossier, luttant
contre l'islamisme éclairé et policé, pour lui arracher un
symbole auquel il attachait plus de prix qu'à la religion
elle-même. La France colonise et ne peut coloniser que
dans un but tout différent. Ce sont des actes de barba-
rie contre l'Europe civilisée qui ont amené et justifié la
première expédition d'Alger. C'est pour prévenir le
retour de semblables actes, et pour étendre le domaine de
la civilisation française que l'occupation a continué, et que
des troupes d'Européens ont été successivement envovées
en Afrique. Il n'y a pas à s'y tromper : la France s'indi-
gnerait qu'on lui supposât un autre but à l'exclusion de
celui-là ; qu'on attribuât, par exemple, pour mobile unique
à ses efforts, le désir de s'assurer certains avantages com-
merciaux ou militaires fort problématiques , et qui , fus-
sent-ils aussi réels qu'ils le sont peu, ne mériteraient
dans aucun cas les sacrifices d'hommes et de capitaux
qu'ils auraient déjà coûtés.
Ce fut à Bar-le-Duc que la légion étrangère commença
enfin ses exercices; jusqu'alors elle n'avait point été équipée,
et n'avait reçu aucune instruction militaire. « Et cepen-
dant , continue notre auteur, comme nous n'avions point
X 21
330 MÉMOIRES SUR ALGER,
encore de fusils, notre commandant eut recours, pour s'en
passer , à un expédient qui jeta du ridicule sur toute la
troupe. Il nous fit marcher en bon ordre, à travers les
i-ues de la ville, jusqu'à un endroit où se trouvaient en-
tassés des échalas ; il nous ordonna d'en prendre chacun
un , et nous ramena ensuite par le même chemin sur la
place d'armes, où il nous fit exercer avec ces fusils de bois,
aux éclats de rire de toute la population qui nous vit
passer ou manœuvrer. »
Je passe sous silence les observations de notre soldat
sur l'indiscipline du corps auquel il appartenait, sur le
désordre qui régnait dans l'administration militaire , et
sur quelques autres sujets du même genre. Je dirai seule-
ment que dans les critiques auxquelles il se livre , on ne
voit percer aucune prévention défavorable à la nation chez
laquelle il se trouve, ni, ce qui est encore plus remarquable,
aucun ressentiment des procédés dont on a usé envers
lui. Au contraire, il se montre profondément reconnais-
sant de l'accueil bienveillant que lui ont fait quelques
familles chez lesquelles il a logé. 11 fait un éloge pompeux
de la charité des Sœurs Grises , qui l'ont soigné à l'hô-
pital de Langres. En un mot on voit qu'il comprend la
civilisation, qu'il sait la reconnaître lorsqu'il la rencon-
tre, et que s'il ne l'a pas vue ailleurs, c'est qu'elle n'y
était pas.
Ce fut à Nancy que la légion apprit enfin qu'elle était
destinée pour Alger. De Nancy elle traversa la Bourgo-
p-ne, se rendit à Lyon, où elle s'embarqua sur le Rhône
pour aller à Avignon, et de là par terre à Marseille. Notre
soldat, tout soldat qu'il est devenu, n'est point insen-
sible aux beautés de la nature. C'est un être naïf, impres-
sionnable ; il admire les ondes bleues et rapides du fils
des Alpes :
ou JOURNAL d'un Étudiant. 331
Bapido fiiime, che d'alpestra vena
Rodendo interno, onde il tuo nome prendi.
Il admire l'aspect tout nouveau pour lui des villes mé-
ridionales, de la végétation qui les entoure, et surtout
de celte race physiquement et moralement si différente
de la sienne. Ecoutons-le parler d'Aix en Provence.
«Aix, la ville poétique; Aix, jadis la capitale des
comtes de Provence, est devenue aujourd'hui un chef-lieu
de sous-préfecture. La lyre des troubadours ne s'y fait
plus entendre. A la gracieuse élégance du triolet, à la
mélancolie rêveuse du chant d'amour, ont succédé d'a-
rides discussions politiques. Plus de fêtes solennelles dans
la cathédrale , plus de processions pompeuses dans les
rues, plus de tournois brillans dans la plaine. Le niveau
uniforme de la civilisation moderne a passé sur cette ville
comme sur tant d'autres. Et cependant les souvenirs du
moyen âge n'y sont pas tous effacés. Le peuple, en parti-
culier, le peuple si fidèle partout aux traditions de ses
pères, a conservé le nom de son roi René. Il en parle
avec amour. La Provençale, au teint brun^ aux yeux
noirs, chante encore, dans son dialecte harmonieux , les
chansons du roi poëte et artiste qui, avant de lever
l'impôt sur ses sujets , leur demandait si la grêle ou la
sécheresse n'avaient point diminué leurs récoltes. Le
gamin des rues sait encore par cœur ce couplet :
Bouen René doou plus haut séjour
Gieto un coou d'auey sur la Provenço.
Regarde en aquesto beou joui-
Nouestreis cooers per tu pleno d'amour. »
Notre auteur est surtout inspiré par le spectacle de la
mer, mais je croirais commettre un péché si j'essayais de
traduire l'éloquente expression de son enthousiasme. Les
332 MÉMOIRES SLR ALGER,
lecteurs voudront en juger par eux-mêmes; je ne veux
point leur gâter ce plaisir.
Notez bien que notre soldat admire tout cela en uni-
forme, avec un poids de 50 livres sur le dos, sous un
soleil brûlant du mois d'août; et quel soleil? Certes il
faut avoir dans l'esprit une forte dose de poésie et de
philosophie, pour qu'un tel assemblage de sensations dé-
sagréables ne parvienne pas à les neutraUser.
Et ces souffrances n'étaient pas sur le point de finir.
Le bataillon fut embarqué sur deux vaisseaux ; celui sur
lequel se trouva notre héros ne pouvait guère contenir
que 150 passagers ; et il en reçut 400 !
« Le tillac était tellement couvert de monde, que lors-
que nous nous tenions debout ^ il n'y avait pas moyen
de faire un seul mouvement des bras ou des jambes. La
nuit, une partie de la troupe s'entassait dans l'entrepont,
le reste était obligé de dormir sur le tillac, où il n'y avait
pas assez de place pour contenir tant de personnes éten-
dues. Aussi, tous n'avaient pas le bonheur de pouvoir se
coucher, et ceux qui obtenaient une place, couraient en-
core le risque, ainsi que cela m'arriva plus de vingt fois,
d'être foulés aux pieds et meurtris par les matelots et au-
tres hommes de l'équipage qui allaient et venaient pour
leur service. Ceux qui étaient assez heureux pour trou-
ver un abri sous quelque chaloupe , étaient obligés d'y
rester jour et nuit pour le conserver. Les hommes de
l'équipage et les officiers avaient seuls des hamacs.
« Nos alimens consistaient en du beurre salé, du bis-
cuit, un peu de lard et des fèves. Les fèves étaient cuites
dans de l'eau avec un peu de sel, et on nous les servait
dans un grand plat, précisément comme ceux dans les-
quels on donne à manger aux cochons en Allemagne.
Elles étaieiil d'une telle dureté et répugnaient tellement au
ou JOURNAL d'un ÉTUDIAMT. 333
goût et à l'odorat, qu'il fallait réellement avoir le palais
et l'estomac d'un porc pour les avaler. Le biscuit était
dur comme de la brique, et cependant habité çà et là par
des vers d'un pouce de long. Le beurre n'était pas mau-
vais, mais tellement salé, qu'il augmentait infiniment
notre soif déjà excitée par l'ardeur insupportable du soleil,
et qui n'était pas à beaucoup près satisfaite par les mi-
nimes portions d'eau et de vin que l'on nous distribuait
chaque jour. Nous passâmes ainsi , retenus d'abord par
le calme, sept jours entiers. »
En arrivant à Alger la légion étrangère eut d'abord
pour caserne une mosquée près de la Casauba. « Arrivés
là, nous nous répandîmes dans la ville, poussés^ les uns
par la curiosité, tous par le besoin de quelque nourriture
supportable. Heureusement les vivres étaient à très -bon
marché, et à cette circonstance s'en ajouta une autre dont
nos soldats surent bien profiter. On nous avait payés en
écus de cinq francs, à raison d'un écu pour deux hom-
mes. Or, comme il n'y avait alors presque point d'ar-
gent de France à Alger , il arriva que les aubergistes et
les marchands de comestibles, après qu'on avait bien bu
et mangé chez eux , n'avaient pas de monnaie pour
changer l'écu, et se voyaient forcés de laisser partir leurs
hôtes sans rien recevoir. Plusieurs d'entre nous allèrent
d'une boutique dans une autre, prenant dans chacune
ce qui leur convenait le mieux, et se retirant chaque fois
sans payer leur écot. Quand cette ressource échoua, et
que les Algériens commencèrent à s'en aviser, il s'en
présenta une autre qui fut généralement mise en prati-
que : on les trompait sur la valeur de la monnaie de
France qu'ils ne connaissaient pas encore bien. Quant à
l'argent du pays, nous ne le recevions qu'à bon escient
et lorsque nous étions sûrs de n'y pas perdre.
334 MÉMOIRES SUR ALGER,
« Lorsque les trois jours de repos que l'on avait dai-
gné nous accorder furent écoules, on nous fit sortir de la
ville par la porte Babazon , et l'on nous conduisit au pa-
lais de Mustapha , premier ministre du dernier dey , qui
était situé à trois quarts de lieue au levant. C'est un vaste
édifice , ou plutôt une masse de bâtimens entassés sans
plan et sans symétrie, entourés de grands jardins, le tout
enclos d'un mur fort élevé. Si nous avions souffert de la
chaleur en montant à la Casauba , ce n'était encore rien
en comparaison de ce que nous éprouvâmes sur la
route de Mustapha. Nous espérions au moins être bien
logés, alors même qu'on ne nous donnerait que les
pièces qu'avaient occupées les gens du pacha. Hélas !
quelle fut notre surprise lorsqu'après nous avoir fait
attendre trois heures dans une cour pavée, on nous fit
entrer dans des trous souterrains , qui avaient servi d'é-
curies aux ânes et aux chevaux du pacha , et où il n'y avait
ni tables, ni bancs, ni planches, ni portes, ni fenêtres. Le
sol y était tellement humide et couvert d'ordures, que ,
malgré notre extrême fatigue , nous ne pûmes nous ré-
soudre à nous y asseoir. Nous eûmes beaucoup de peine à
enlever les ordures ; et comme on ne nous donna ni
paille, ni planches, mais seulement des garde-paille
vides, il nous fallut encore aller fort loin, à l'ardeur du
soleil, pour les remplir d'herbe sèche, avant de pouvoir
nous coucher et goûter quelque sommeil. Cependant une
nouvelle plaie devait empoisonner et troubler ce repos si
chèrement acheté. A peine étions-nous sur nos paillasses
que des millions de puces, d'une grosseur extraordinaire,
sortirent de tous les coins de notre gîte et fondirent sur
nous. Nous les prenions par centaines sur nos jambes.
Plusieurs fois, n'y pouvant plus tenir, je sortis en chemise
dans la cour pour secouer ces infâmes vampires ; mais à
ou JOURNAL d'ui> ÉTUDIANT. ■V.i,)
peine éiais-je rentré que la torture recommençait. Tout
ce que nous mîmes en œuvre pour nous en débarrasser
fut inutile. »
Après être restée quelque temps à Mustapha, la légion
fut de nouveau délogée et conduite à la Maison carrée,
son quartier définitif. Ici , des souffrances et des pri-
vations du même genre l'attendaient ; j'en fais grâce au
lecteur, pour lui raconter la première expédition dans
laquelle notre auteur fut appelé à voir de près les Bédouins.
o Pour procurer à la ville et à l'armée du bétail, dont
on savait que les Arabes avaient une grande abondance, et
peut-être aussi pour remplir sa bourse et payer ses dettes,
le général en chef ordonna une expédition contre la tribu
El-Uphia, qu'on accusait d'avoir favorisé la désertion des
soldats français , et d'être animée d'intentions hostiles
contre nous. Notre bataillon, renforcé de quelques com-
pagnies d'infanterie, d'un petit nombre de pièces de
campagne et de quelques escadrons des chasseurs d'A-
frique, fut chargé de l'exécution de cet ordre. C'était au
mois d'avril (1832). Nous partîmes de Maisoîi carrée
dans la nuit , pour surprendre les Arabes à la pointe du
jour. Après quatre ou cinq heures de marche à travers
les marécages dont la Mitidja est parsemée , nous arri-
vâmes enfin devant le village ou camp des Arabes qui, ne
s'attendant à rien moins qu'à une attaque, dormaient
profondément dans leurs tentes. Pour les réveiller on
leur envoya quelques boulets, pendant que les chasseurs
entourèrent le camp sur la gauche pour le cerner et ar-
rêter ceux qui tenteraient de s'échapper. Un marais qui
s'étendait sur la droite empêchait la fuite de ce côté-là.
A peine le bruit des décharges s'était fait entendre que
des femmes , des enfans et des vieillards sortirent en
foule des tentes en poussant des hurlemons épouvantables.
336 MÉMOIRES SUR ALGER,
Les hommes coururent aux armes ; quelques-uns trouvè-
rent moyen de monter à cheval, et de s'échapper pour
aller chercher du secours. Pendant que tout était en mou-
vement dans le camp , les uns pour fuir, les autres pour
se défendre , notre infanterie s'approcha et fit un feu de
peloton ; la cavalerie chargea les fuyards. Entourés de
trois côtés, les malheureux n'avaient d'autre ressource
que de se jeter dans le marais ; c'est ce que firent les
femmes et les enfans , que le fer et le feu n'épargnaient
pas plus que leurs maris et leurs pères. Plusieurs y tom-
bèrent et s'y noyèrent, ou y furent tués à coups de fusil.
Les lentes furent mises au pillage ; on détruisit ce que l'on
ne pouvait pas emporter, et l'on s'empara de tout le
bétail de la tribu. Des cruautés infernales furent commises,
surtout de la part des Turcs , anciennement au service
du dey, qui faisaient maintenant partie des chasseurs
d'Afrique. Dans leur rage sanguinaire , ils massacrèrent
des enfans et des femmes, et commirent des horreurs
que la plume se refuse à décrire. Un soldat de l'infanterie,
qui ne pouvait venir à bout d'enlever à une femme le
bracelet d'argent qu'elle portait au bras, tira son sabre et
lui coupa froidement le poignet. Pour moi, j'étais réduit
à détourner mes regards d'atrocités qu'il n'était pas en
mon pouvoir d'empêcher. Les chefs seuls auraient pu y
mettre obstacle; mais là où Rovigo commande, peut-il
être question d'humanité? Nous avions tué plus de cent
Arabes , el fait prisonniers un nombre à peu près égal
d'enfans et de vieillards , et une trentaine de femmes.
Nous emmenions vingt-six chameaux, cinquante chevaux
ou mulets, autant d'ânes, environ mille bœufs et plusieurs
milliers de brebis. Lorsque tout ce butin eut été vendu
à Alger, il en revint quelque chose aux soldats qui avaient
concouru à l'expédition , mais la plus forte part resta
ou JOURNAL d'un Étudiant. 337
enlre les mains du ducdeRovigo et de son état-major, et
leur servit peut-être à mener joyeuse vie ; tandis que la
pauvre veuve arabe, qui errait dans le désert pleurant
son mari , son père, ses enfans, son troupeau , mêlait ses
cris de détresse aux hurlemens du chakal , auquel leurs
cadavres servaient de pâture.
o Ainsi fut détruite par la ruse une des plus puissantes
tribus de la plaine. Plus d'un chef de famille, qui possé-
dait jadis de nombreux troupeaux , et dont la voix était
écoutée avec respect dans le conseil des anciens, se trouve
réduit maintenant à la misère ; il s'en va demandant l'au-
mône de Douar en Douar^ et racontant à ses barbares
alliés ce qu'il a vu des mœurs policées et de l'humanité
des Rumis. »
Maintenant, cher lecteur, que nous avons conduit la
civilisation française en Afrique , que nous l'y avons
dûment encasernée , et que nous l'avons vue à l'œuvre ,
détournons aussi nos regards de ce spectacle peu édifiant,
et arrétons-les encore quelques instans sur la partie
anecdotique et descriptive des mémoires de l'étudiant ;
nous y trouverons de quoi nous distraire et nous amuser.
Notre soldat , dans les rares promenades solitaires qu'il
lui a été possible de faire, n'a pas perdu son temps ; il n'a
rien laissé échapper de ce qui lui a paru caractéristique
dans les mœurs et les usages du pays où il se trouvait. Il
nous donne la description exacte des lieux , la peinture
fidèle des physionomies, des habitudes et des costumes
de chaque race. Je ne puis mieux donner une idée de tout
ce qu'il a vu et observé, qu'en indiquant ici les titres de
quelques chapitres qui ne sont pas les moins inléressans
de l'ouvrage : les Turcs , les Maures , les Juifs , les
Arabes et les Bédouins , la Casauba , la Hazna , les
cafés , les écoles et la musique , les mosquées et les
maisons, cuisine et repas des Algériens, la danseuse^ etc.
338 MÉMOIRES SUR ALGER,
« Les Algériens passent une grande partie de leur vie
dans les cafés et dans les boutiques de barbiers. Assis
sur des nattes, les jambes nues et croisées, avec leurs
petites pipes de terre rouge, évasées et à longs tuyaux,
leurs pantoufles à terre devant eux , ils boivent là de
demi-heure en demi-heure, une tasse de café qu'ils ne
font point éclaircir, et qu'ils avalent avec le marc.
« Ma promenade me conduisit par hasard devant une
école arabe, chose qui m'intéressait plus que tout ce que
j'avais vu jusqu'alors. C'était dans une rue peu fréquen-
tée du quartier qui s'étend de la Casauba à la rue Baba-
zon. Qu'on se figure une boutique ouverte , basse ; un
homme assis à terre les jambes croisées, criant et chan-
tant alternativement comme un possédé ; quinze à vingt
jeunes garçons assis en cercle autour de lui , tenant à la
main de petites tablettes couvertes de caractères , et hur-
lant ou chantant après leur maître , avec des voix plain-
tives et discordantes. Voilà l'école. Le maître ne savait pas
lire et n'enseignait à ses écoliers qu'à répéter comme des
perroquets quelques phrases du Coran, qu'il avait apprises
lui-même de cette manière.
a Si cette école ne donnait pas une haute idée de l'é-
tat des sciences à Alger, les musiciens que j'eus le bon-
heur d'entendre , en traversant la grande place , m'en
donnèrent une encore plus mauvaise de l'état des beaux-
arts. C'étaient trois pauvres diables en haillons, dont
deux jouaient de la cornemuse à l'unisson , mais sur des
instrumens qui n'étaient pas au même ton, tandis que
le troisième frappait l'une contre l'autre deux plaques de
fer-blanc. Il en résultait le tapage le plus infernal qu'il
soit possible d'imaginer; et cependant les Algériens
préfèrent cet affreux charivari à la plus belle musique
d'Europe , et se croient beaucoup plus avancés dans cet
art que les Français, »
ou JOURNAL d'un Étudiant. 339
Dés les premiers jours de son arrivée à Mustapha,
notre auteur, par suite du régime, sous tous les rapports
détestable, auquel il était condamné, devint tellement
malade qu'il fallut le transporter à l'hôpital , où il resta
plusieurs semaines entre la vie et la mort. Il faut être
malade loin de son pays, pour sentir toute l'amertume
d'un exil même volontaire , et pour répéter du fond du
cœur avec le poëie :
Felice chi mai non pose il piede
Fuori délia nativa sua dolce terra !
Je n'essaie point de traduire les réflexions mélancoliques
et pleines de poésie que cette situation inspira au soldat-
étudiant de l'armée d'Afrique, lorsque assis auprès d'une
fenêtre de l'hôpital, d'où la vue s'étendait sur la mer, il
se retraçait les souvenirs de son enfance, et les charmes
de son pays natal.
Peu de temps après l'expédition dont j'ai rapporté le
récit, notre auteur se lia d'amitié avec un camarade et ils
formèrent ensemble le projet de déserter; ils l'exécutèrent
en effet de concert , et parvinrent à se cacher pendant
plus d'un mois de l'autre côté de la ville, chez un fermier
européen qui leur témoigna beaucoup d'intérêt , et qu'ils
aidèrent dans ses travaux. Notre auteur revint cependant
de lui-même à son corps, et forgea une histoire de capti-
vité chez les Bédouins, qui fut prise pour vraie par ses
chefs , et qui non-seulement l'exempta des peines de la
désertion , mais le mit en faveur auprès du général.
Je ne puis résister à la tentation d'esquisser en finis-
sant, pour ceux des lecteurs qui ne peuvent le lire dans
l'original , un épisode qui occupe plusieurs chapitres des
Mémoires. C'est Ihistoire d'un sergent avec lequel notre
auteur fit connaissance à l'hôpital, histoire vraie quoique
fort romanesque, car elle lui fut confirmée ensuite par
34(y MÉMOIRES SUR ALGER,
d'autres personnes. Le héros de cette histoire la lui ra-
conta lui-même à peu près en ces termes :
« Nous partîmes d'Alger forts d'environ 5000 hommes
et protégés par une batterie d'artillerie de campagne, sous
le commandement du général Berthezène, le 25 juin après
minuit, et nous nous dirigeâmes par la route de Belidah
sur la Mitidja^ où nous établîmes notre camp au pied du
petit Atlas. Le lendemain nous montâmes la moitié de
l'Atlas, sans autres obstacles que ceux que nous offraient
les fondrières et les précipices de cette montagne presque
inaccessible. Arrivés au milieu de la montagne où est
situé le haut Médeah , nous fûmes accueillis par les coups
de fusil de plusieurs centaines de Bédouins ; mais nous les
dispersâmes sans beaucoup de peine , et nous entrâmes
dans la ville, déjà dépeuplée du plus grand nombre de ses
habitans et de tous les hommes en état de porter les armes.
Le général fit aux chefs des hordes environnantes, qui
jusque-là avaient refusé de se soumettre , la sommation
de lui envoyer des ambassadeurs avec leur déclaration
d'obéissance et leur tribut, sous peine de voir leurs habi-
tations ravagées et tous leurs biens enlevés. Quelques-uns
obéirent et déclarèrent leur asservissement ; mais le plus
grand nombre d'entre eux persistant dans leurs vues
d'inimitié contre nous, nous quittâmes Médeah le l^"" juil-
let pour aller incendier et dévaster les récoltes et les
camps de dix tribus qui avaient bravé la sommation.
Lorsque nous eûmes accompli cette lâche, nous revînmes
avec une fort petite perte à Médeah , d'où nous reprîmes
le matin suivant la route d'Alger. Le général Berthezène
avait eu la précaution de placer deux bataillons en éche-
lons, l'un au passage dcTenca, l'autre près de la Métairie
de l'Aga, pour couvrir notre retraite. Quarante tribus
réunies occupaient le sommet de la montagne et s'effor-
cèrent en vain d'arrêter noire marche.
ou JOURNAL b'un Étudiant. (3 il
« Il fallut passer un long défilé , dans lequel , pendant
trois heures de suite , on ne pouvait marcher que l'un
après l'autre. Les ennemis avaient choisi ce lieu pour
opérer sur nous une attaque sérieuse. Là, toute évolution
était impossible, les canons de campagne qu'il fallait
transporter à dos de mulet ne pouvaient nous être d'au-
cune utilité, le sentier étant si étroit qu'il eût été impos-
sible d'y placer l'affût. A l'abri contre nos balles, derrière
les rochers et les taillis qui bordaient le sentier à droite
et à gauche , les Bédouin? nous poursuivaient d'un feu
continuel , avec leurs fusils presque deux fois longs
comme les nôtres, et portant beaucoup plus loin. Ce fut
surtout notre arrière-garde qui souffrit. Le capitaine qui
la commandait fut tué ; ses gens, pressés et exaspérés par
l'ennemi , tombèrent dans un désordre momentané qui
se communiqua au baîaillon voisin. Mais bientôt le chemin
s'élargit et nous permit de reprendre l'offensive.
o Nous nous trouvions dans un ravin entouré de rochers
et de broussailles , où il nous fut possible de marcher
en colonnes, et de placer nos canons. Pas un ennemi ne
se montrant plus, nous fûmes convaincus que tous étaient
retournés à leurs Douars, pour nous laisser cheminer en
paix. Cependant, par précaution , de petits détachemens
de tirailleurs furent envoyés sur les hauteurs et dans les
halliers de chaque côté du chemin, et je reçus l'ordre de
tirer à gauche avec douze voltigeurs de ma compagnie ,
pour suivre l'armée à quelque distance. Lorsque nous
eûmes pris notre poste en arrière, nous cheminâmes avec
des fatigues incroyables , sur un sol pierreux et brûlant,
à travers des rochers , des carrières , des buissons d'é-
pines, d'aloès et de cactus, par le soleil ardent de midi ,
suivant toujours à une certaine dislance le corps de
l'armée.
342 MÉMOIRES SÏR ALGER,
« Après une heure des efforts les plus inouïs, au moment
où l'armée disparaissait à ma vue , derrière un mur de
rochers , et où mes tirailleurs venaient de me perdre
dans un bois d'oliviers passablement touffu^ je fus tout à
coup attaqué par douze ou quinze Bédouins, qui tombè-
rent sur moi à l'improviste, m'étendirent sur le soi, sans
mouvement et percé de plusieurs coups de sabre , après
un court combat , pendant lequel j'appelai en vain le se-
cours des miens. Les ennemis m'auraient probablement
coupé la tête, s'ils n'eussent aperçu dans cet instant,
à quelque distance, nos soldats, qui depuis me dirent
avoir vu quelques Bédouins dans le bois, mais sans avoir
aucun soupçon de ce qui m'était arrivé.
« Je restai plusieurs heures sans connaissance, noyé
dans mon sang, car lorsque je revins à moi le soleil n'é-
tait plus qu'à quelques degrés au-dessus de l'horizon.
Extrêmement affaibli par la perte de sang et par la dou-
leur que me causaient mes blessures , tourmenté par la
soif la plus ardente, séparé de mon corps, au milieu d'un
pays inconnu et sans routes frayées , entouré d'ennemis
altérés de sang et de vengeance, je me trouvai dans une
situation que chacun peut aisément se représenter. Ce-
pendant je ne perdis pas toute espérance. Heureusement
les ennemis, dans leur hâte de fuir, m'avaient laissé mes
armes et mes habits. L'un d'eux avait voulu emporter
mon fusil, puis il l'avait jeté à quelques pas. Mon premier
soin fut de déchirer ma chemise pour bander mes bles-
sures, qui, par bonheur, n'avaient attaqué aucun organe,
ensuite je chargeai mon fusil et je m'acheminai, non sans
les plus grandes douleurs, dans la direction que l'armée
avait prise. Mon flacon d'eau-de-vie me fut d'un grand
secours, soit pour laver mes blessures, soit pour ranimer
mes forces épuisées.
ou JOURNAL d'un ÉTUDIANT. 343
« Je me mis à courir aussi rapidement que je le pus à
la poursuite de l'armée, qui devait avoir sur moi, pour le
moins, une avance de cinq heures. A peine avais-je fait
un quart de lieue , que je vis, à mon grand effroi , sortir
de derrière des rochers, trois cavaliers armés, courant
sur moi bride abattue, le yatagan levé ! C'était le moment
àe faire usage de toute ma présence d'esprit.
« Comme ils se suivaient à la distance de vingt à trente
pas , j'eus le temps de faire feu sur le premier avant que
le second arrivât. J'eus le bonheur de l'atteindre et de le
voir tomber mort de son cheval. Lorsque le second m'a-
borda, me jetant sur lui la baïonnette en avant , je frap-
pai son cheval à la tête, et pendant que celui-ci se cabrait,
d'un second coup je blessai mortellement le cavalier au
côté gauche. Le troisième, qui avait en vain déchargé contre
moi son fusil et son pistolet , n'était plus qu'à cinq pas ,
lorsque voyant l'autre tomber de cheval, il fit rapidement
tourner son coursier et se sauva au galop, poussant l'ef-
froyable cri de El-mout I El-mout ! Les deux chevaux
libres, voyant fuir le troisième, le suivirent avec la ra-
pidité de l'éclair, avant que j'eusse pu me rendre maître
de l'un d'eux, laissant leurs cavaliers étendus par terre
et baignés dans leur sang. Celui qui était tombé le pre-
mier pouvait être âgé de cinquante ans ; il avait une
figure vénérable, quoique sombre et sauvage. Une lon-
gue barbe grise tombait de son menton , et les profonds
sillons creusés sur son visage, semblaient dénoter le
guerrier intrépide et le vieux marin. L'autre ne devait
pas avoir encore atteint sa vingt-huitième année ; il était
dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté. Sa lèvre
supérieure était légèrement ombragée par une moustache
noire, et la couleur de son visage, aussi bien que ses
vétemens, indiquait qu'il était un fils de famille riche
344 ' MÉMOIRES SliR ALGER,
élevé à la ville. Son turban blanc avait roulé à côté de
lui, son bernus de laine fine, entr*ouvert par le sang,
laissait voir une magnifique veste turque brodée d'or, et
une large culotte rouge s'arrétant aux genoux , et serrée
autour du corps par une ceinture ornée de perles , dans
laquelle étaient passes deux pistolets garnis d'argent.
« N'ayant pas de temps à perdre, et trouvant que j'avais
déjà assez de peine à porter moi et mes effets , je ne pus
me charger ni des armes , ni des habits des deux morts ;
cependant je ne résistai pas à la tentation d'emporter la
ceinture du plus jeune et ses deux pistolets, qui pouvaient
m'être utiles en route. Je les attachai solidement sous
mon manteau , et craignant d'être poursuivi par le troi-
sième cavalier, qui probablement était allé chercher un
renfort, je repris ma course avec vitesse et précaution.
« 11 est presque impossible , lorsqu'on ne connaît pas
parfaitement ces contrées, de s'y retrouver, et de choisir
la bonne route au milieu de ces cent chemins qui se croi-
sent en tous sens parmi les rochers el les broussailles ;
aussi ne tardai-je pas à perdre entièrement la trace de
Parmée , et je me vis forcé de suivre au hasard la direc-
tion que je crus être celle de la Mitidja et de la mer. Il
me semblait que si je pouvais atteindre la plaine , je
serais sauvé, sans réfléchir que c'était là précisément
que je courrais le plus de dangers de la part des Bédouins.
Mais tous mes efforts pour sortir de la montagne furent
inutiles. C'étaient toujours de nouveaux rocs, de nouveaux
sommets qui se présentaient devant moi ; toutes les sources
étant desséchées^ je ne trouvai pas d'eau pour étancher
ma soif ardente, et vers minuit je me sentis si las et si
épuisé, que sans m'inquiéter des dangers qui m'environ-
naient, ni de ceux plus grands encore qui m'attendaient
au jour, j'allais étendre par terre (peut-être pour la der-
ou JOURNAL d'un ÉTUDIAiiT. 3^5
nièie fois) mes membres fatigués , lorsque je vis lout à
coup le bois ouvert devant moi. Je courus à cette clai-
rière, et je découvris enfin , à ma grande joie, tout en
bas devant moi la plaine de Miiidja, et plus loin la mer
enveloppée d'un voile de ténèbres.
« Plusieurs feux qui brillaient dans la plaine, me semblé-
rem devoir appartenir au camp des nôtres, et, ranimé par
cette consolante certitude, je me mis aussitôt à descendre
la montagne, afin de rejoindre l'armée avant son départ.
Depuis la hauteur, le camp m'avait paru éloigné tout
au plus d'une demi-heure; mais combien je m'abusais!
11 me fallut une heure pour arriver au bas de la mon-
tagne, car plus de dix fois je dus faire des détours pour
éviter un roc à pic ou une crevasse qui me barrait le
chemin. Enfin, arrivé dans la plaine, je ne sus plus quelle
direction je devais prendre, car les feux avaient tous dis-
paru à mes yeux depuis que j'avais quitté les hauteurs
Je dus^donc suivre au hasard la route qui me parut la
meilleure, et je ne tardai pas à m'égarer de nouveau.
«Je passai plusieurs heures à errer sans rencontrer ni
une habitation, ni un ruisseau; la soif, la fatigue et le
désespoir, me tourmentaient au plus haut point, lorsque
j'aperçus la faible lueur d'une lumière dans le lointain.
Sans penser le moins du monde au danger très-pro-
bable de tomber entre les mains de l'ennemi , je me hâ-
tai de marcher du côté de cette lumière, et j'arrivai
auprès de deux misérables huttes construites avec de la
paille, et entourées d'un haut enclos de cactus. A peine
eus-je trouvé l'entrée de celle métairie que plusieurs
chiens se précipitèrent sur moi en poussant d'horribles
aboiemens. Au même instant une blanche figure de
femme s'élança hors de la hutte où brûlait la lumière, et
courut vers moi les bras ouverts, puis, tout à coup,
^ 22
346 MÉMOIRES SUR ALGER,
poussant un cri d'effroi , elle s'enfuit vers la cabane.
« Je courus après l'Arabe, et la suppliai, en lui montrant
mes blessures et en lui balbutiant le peu de mots arabes
que j'avais appris , de me donner un verre d'eau et quel-
que nourriture.
«Lorsqu'elle vit mes blessures et mon épuisement, elle
fut saisie de compassion, me donna du lait, du pain, et
ordonna à une esclave noire , qui était sortie de l'autre
hutte, de changer mes bandages. Elle resta longtemps sans
me dire un seul mot, ce qui me parut naturel puisqu'elle
ne savait pas ma langue. Mais aussitôt que , cédant à la
fatigue et au sommeil qui l'emportaient encore sur la faim
et la soif, je me fus étendu ou plutôt laissé tomber sur un
tas de paille, elle se mit, à ma grande surprise, à me parler
très-bon français , pour me prier avec instance de me
relever aussitôt et de sortir de la cabane , ma vie et la
sienne même étant dans le plus grand danger tant que
j'y resterais.
« Mon mari , dit-elle , est parti hier à cheval avec les
chefs des tribus voisines, pour vous attaquer dans votre
retraite par la montagne. Il m'avait dit qu'il reviendrait
cette nuit et je suis restée debout pour l'attendre. Puis-
qu'il a déjà tant lardé il ne peut nganquer d'arriver d'ici
à quelques instans. Que deviendras-tu s'il te trouve ici,
toi Français, appartenant à cette nation détestée, à laquelle
il a juré haine et vengeance? s'il te voit dans la demeure
de sa femme, qu'il surveille avec l'amour le plus jaloux?
Sans aucun doute, il ramènera avec lui deux autres
chefs qui sont, encore beaucoup plus que lui , altérés de
sang, exaspérés contre vous, et qui, lors même que je
réussirais à lui prouver mon innocence et lui inspirer
de la compassion, n'épargneraient ni toi, ni moi. Prends
donc ces vivres que je puis te donner, et sauve-toi aussi
ou JOL'R^AL d'un étudiant. 347
vile que tu pourras. Je vais le montrer le chemin que lu
dois prendre pour rejoindre ton armée ; si tu es trop
faible pour l'atteindre cette nuit, tu seras du moins plus
en sûreté dans les bois qu'ici.
« Vainement cette femme prodiguait ses paroles et ses
sages raisonnemens pour m'engager à fuir. Je n'avais
plus de force pour me lever, plus de force pour repous-
ser le sommeil qui s'emparait de tous mes membres ;
mon jugement, ma prudence, m'avaient abandonné^ un
voile obscur enveloppait mon intelligence, et je dus res-
ter sans mouvement. — Lorsque enfin je me réveillai , il
faisait grand jour^ la femme était assise auprès de moi,
m'examinant attentivement. A en juger par la quantité
d'herbes et de breuvages qui se trouvaient auprès de
moi, elle m'avait prodigué pendant ma léthargie tous les
soins possibles. Je pus aussi me convaincre de la grande
sollicitude que je lui avais inspirée, par la joie qui éclata
dans ses yeuxj brillans comme deux étoiles sous son
grand voile blanc, lorsque je revins à moi. Je la regardai
pendant quelques instans avecun muet étonnement, puis,
me souvenant tout à coup de ma situation, je me levai
pour présenter mes sincères remerciemens à ma bienfai-
trice, et ensuite la délivrer, par mon prompt départ, du
péril dans lequel la plaçait ma présence.
«Mais, avant de partir, je voulais et devais savoir com-
ment une Française (si j'en jugeais par son langage),
se trouvait dans ces lieux et femme d'un Maure.
«Vous m'avez sauvé la vie, lui dis-je, n'attribuez donc
point à une vaine curiosité, mais plutôt à Tintérét que
la reconnaissance m'inspire pour vous, le désir ardent
que j'éprouve de connaître les particularités de votre
situation et les circonstances qui vous y ont jetée.
«Elle me répondit qu'elle trouvait mon désir très-na-
348 MÉMOIRES SUR ALGER,
turel , et qu'elle allait y satisfaire brièvement à cause de
la crainte où elle était de voir arriver son mari; puis, tout
en jetant sans cesse des regards craintifs vers la porte
d'entrée de l'enclos au milieu duquel elle avait posté la
négresse en sentinelle, elle me raconta en peu de mots :
Qu'elle était fille d'un riche marchand d'une ville de Pro-
vence, que, s'étant embarquée avec son frère cadet pour
aller à Malte visiter son frère aîné , le vaisseau qu'elle
montait avait été jeté par la tempête sur les côtes d'Al-
ger , et qu'elle était tombée, ainsi que tout l'équipage,
entre les mains des corsaires ; qu'elle avait été achetée
sur le marché aux esclaves à Alger par un riche Maure,
fils d'un des premiers visirs du dey, qui en avait fait sa
femme vmique, et qui, après avoir longtemps combattu
les Français avec une résistance opiniâtre, avait aban-
donné la ville tombée en leur pouvoir, et trois grandes
maisons qu'il y possédait, pour se réfugier dans ce lieu
écarté, où il vivait dans l'espérance que, par le secours
du bey de Constantine et des Arabes ses alliés, les Français
seraient bientôt chassés d'Alger. Elle me fit en même temps
une peinture si touchante de la tendresse et des égards
avec lesquels Ali, son mari, l'avait toujours traitée, de l'in-
térêt affectueux qu'il avait mis à la consoler d'être éloi-
gnée de son pays, ainsi qu'à égayer sa triste situation, et
surtout du noble caractère et de la figure séduisante de
son maître et seigneur, que je la crus volontiers, quand
elle m'assura que ce n'était que par amour pour lui
qu'elle avait pu se résoudre à rester parmi ce peuple
grossier, plutôt que de rejoindre ses compatriotes et de
retourner dans sa patrie.
« J'ai fait tout ce que j'ai pu, ajouta-t-elle , pour
déraciner la haine aveugle d'Ali pour tout ce qui est
chrétien et surtout pour la domination française , et
ou JOURNAL d'un Étudiant. 349
pour le convaincre de la nécessité de sa soumission vo-
lontaire au joug plus humain de notre nation. Il y a
longtemps qu'il aurait suivi mes avis , si d'autres chefs
cruels et barbares , ne venaient sans cesse ranimer son
amour de la guerre et son ambition , et l'entraîner avec
eux. C'est ce qui est arrivé hier; il m'avait donné sa
parole sacrée, que pour cette fois il n'irait point au com-
bat , lorsque les chefs de deux tribus de la montagne , le
vieux corsaire Kedua-Ybn-Gheyen-el-Chamsy et Kadissido-
Mohamed-el-Hadji, vinrent le chercher, et lui faisant envi-
sager la gloire qu'il recueillerait en se joignant à leur
entreprise , le rendirent parjure à la promesse qu'il m'a-
vait faite. Depuis hier soir j'attends en vain son retour, et
je ne douterais pas qu'il ne lui fût arrivé quelque mal-
heur, si je n'étais persuadée que la Providence l'a retenu
dans le dessein de te sauver. Les inquiétudes où j'étais
sur son destin, ont été doucement suspendues par la joie
de te faire du bien, mon brave et vaillant compatriote.
«Généreuse protectrice de ma vie, répondis-je, sur-
pris de la singularité de ses aventures et de l'héroïsme de
son amour, ô la plus noble des femmes ! qui , par amour
et reconnaissance pour son mari, n'hésites pas à le suivre
dans le désert, au milieu de peuplades sauvages et
cruelles, dans une misérable hutte où non-seulement ne
se trouve aucune des commodités de la vie , mais où
même la vie n'est pas en sûreté. Oh ! heureux, mille fois
heureux l'homme qui te possède! Heureux moi-môme,
d'avoir reposé sous ton toit hospitalier, et de pouvoir
célébrer tes bienfaits ! Non point pour les récompenser,
mais seulement pour te rappeler quelquefois le souvenir
d'un homme qui ne t'oubliera jamais , je dépose entre
tes mains un présent que j'ai reçu hier, avec sa vie, d'un
Maure contre lequel j'ai défendu la mienne.
350 MÉMOIRES SUK ALGER,
« A ces mots je tirai de dessous mon manteau la riche
ceinture brodée de perles , et je la mis entre ses mains.
Les pistolets, ajoutai-je, sont un présent pour Ali, afin
qu'en apprenant mon séjour ici, il apprenne aussi ma re-
connaissance et mon admiration. Je souhaite qu'il ne s'en
serve plus contre nous.
«A peine la femme eut-elle jeté un regard sur la cein-
ture et les pistolets, quelle poussa un grand cri, et tomba
sans connaissance. Je la pris dans mes bras et j'enlevai , pour
lui faciliter la respiration, le voile que, fidèle à la loi, elle
n'avait pas un seul instant soulevé de dessus son visage
depuis mon arrivée chez elle. Ce que je vis et sentis, vous
pouvez vous le représenter lorsque ; mais halte-là !
je dois être prudent.
« Qu'il vous suffise de savoir, reprit le sergent, après
avoir craché et pris une prise de tabac , qu'enchanté de
sa beauté, je lui donnai un baiser qui la rappela à la vie.
« Tu es donc le meurtrier de mon mari ! » furent les
premières paroles qu'elle prononça en rouvrant ses
beaux yeux et me jetant un regard terrible. « C'est pour
te récompenser d'un meurtre que je t'ai reçu sous mon
toit hospitalier 1 Ce que me dit cette ceinture brodée de
ma main pour Ali, est-il vrai ? Ah ! explique-toi, si tu ne
veux me tuer à mon tour. »
« Alors je racontai à la belle Française, avec la plus en-
tière vérité, l'événement qui m'avait mis en possession de
la ceinture, et je lui fis une exacte description de l'homme
auquel je l'avais prise. Elle fut convaincue, que le plus
jeune des deux hommes que j'avais tués ne pouvait être
qu'Ali, et elle s'abandonna à une douleur si déchirante,
que je souhaitai presque de n'avoir pas défendu ma vie
dans cette affaire. Je fis tout ce que je pus pour la con-
soler, et en même temps pour me justifier, mais elle me
dit que cette dernière peine était inutile :
ou JOURNAL d'un ÉrUOlAiNT. 351
« Vous avez fait ce que peu d'hommes à votre place
auraient pu, mais ce que tous auraient tenté de faire pour
défendre leur vie. Vous avez tué vos ennemis non point
par le moyen d'une ruse lâche et malicieuse, mais sur un
champ de bataille où ils étaient trois contre un. Ne pensez
pas que je vous haïsse si je pleure mon mari, au contraire,
je vous estime et vous admire comme un vaillant soldat
qui fait honneur à ma patrie. Mais soyez humain, et par-
donnez les larmes que je répands sur le sort de celui qui,
pendant trois ans , sut m'attacher à lui chaque jour
davantage , et par les charmes de sa personne et par ses
vertus , et auquel il n'a manqué qu'une éducation chré-
tienne pour qu'il fût le modèle de son sexe. »
« Après avoir prononcé ces mots elle tomba dans une
profonde rêverie, pendant laquelle, se parlant à elle-même
en arabe, ou m'adressant les tendres discours qu'elle avait
souvent tenus à Ali , elle répétait tous les titres qu'il
avait à son amour. Je crus ne devoir point la troubler
dans ce débordement de sentiment, et je passai de la
hutte dans l'enclos de cactus où la négresse était toujours
en observation. Doutant qu'elle pût offrir à sa malheu-
reuse maîtresse des consolations plus efficaces que les
miennes, et craignant que sa présence ne lui fût plus im-
portune qu'agréable , je pensai qu'il valait mieux ne rien
lui dire de ce qui était arrivé, et je la laissai tranquille à
son poste.
«Tout à coup, voyant au loin quelque chose qui ressem-
blait à un cavalier au galop, elle s'élança dans la hutte pour
avertir Elisa (c'est le nom chrétien qui correspond au nom
arabe de Falmé ). Mais ce que la négresse avait , ainsi que
moi au premier moment, pris pour un cavalier, n'était que
le cheval du chef attendu en vain, qui, couvert de sueur et
délivréde son fardeau , revenait à la demeurede son maître.
Je le reconnus à la blessure que je lui avais faite à la tête.
352 MÉMOIRES SLlR ALGER,
« Si Elisa avait pu conserver le moindre doute sur la
vérité de mon récit , il aurait dû s'évanouir devant cette
preuve vivante et merveilleuse.
« Je me préparais à l'inviter à me suivre chez ses com-
patriotes, lorsque, de son propre mouvement, elle me dit
que telle était sa résolution.
«Ainsi que je te l'ai déjà déclaré, me dit-elle, ma pro-
fonde affection et ma reconnaissance envers mon bienfai-
teur et mon mari, ont seules pu m'engager à fuir d'Alger
pour cbercher une retraite dans ces lieux sauvages ; la
tendresse d'Ali m'y a seule fait trouver quelques charmes,
et ce n'était que par amour pour lui , et parce que je
savais qu'il n'aurait pu vivre sans moi, que j'oubliais, ou
plutôt que je m'efforçais d'oublier mon pays, mon peuple
et ma famille. Maintenant que je l'ai perdu , je n'ai plus
rien à faire ici, les liens qui m'attachaient à cette tribu sont
rompus, et avant de tomber dans l'esclavage d'un cruel
Bédouin je veux retourner vers ceux qui me sont frères
par le langage, la religion et les mœurs. Veux-tu accorder
ta protection à la veuve d'Ali , qui le montrera la route
pour retourner vers les tiens ?
« Belle dame, m'écriai-je, en tombant à ses genoux et
saisissant sa main pour la baiser, non-seulement mon
bras est à tes ordres , mais toute mon humble personne ,
telle que tu la vois à tes pieds. Fais-en ce que lu voudras.
Tu n'as qu'un mot à dire, et je gravirai le grand Atlas
et je marcherai jusqu'à Tombouctou pour le rapporter les
défenses de l'éléphant blanc , ou je plongerai dans les
profondeurs de l'Océan pour y chercher les perles les plus
précieuses. Je suis prêt à faire tout ce que ta grâce
voudra exiger de moi, fut-ce même le sacrifice de ma vie. »
« Je ne désire pas tant , répondit-elle , je n'ai rien
moins que de pareilles fantaisies. Tout ce que je le
demande, c'est que tu le fasses passer povu- mon frère, et
ou JOURNAL d'un ÉTUDIANT. 353
que tu m'en accordes les sentimens et la protection. Ne
l'inquiète pas du reste, car sache que quoique Bédouine,
je ne suis point une mendiante. »
o A ces mots elle souleva une pierre carrée , qui se
trouvait au centre de la hutte, cachée sous un las de
paille y et tira de dessous un lourd sac , plein de pièces
d'or et d'argent.
« Nous en trouverons encore davantage à Alger ,
ajouta-l-elle.
« Aussitôt elle donna l'ordre à la négresse de charger
un mulet de tout ce qu'elle avait de précieux. Plusieurs
pièces de bétail , qui paissaient non loin sous la garde
d'un berger arabe j furent chassées en avant ; la négresse,
assise sur le mulet ^ suivit avec les chiens; et moi, en-
veloppé, pour plus de sûreté, dans un vieux bernus d'Ali,
après avoir aidé la belle Française à monter sur le fidèle
coursier, je m'élançai derrière elle pour entreprendre
ainsi le voyage d'Alger.
o II était près de midi lorsque, par un heureux hasard,
j'atteignis, avec ma caravane, le corps d'expédition qui,
pour se remettre un peu de ses fatigues extraordinaires,
avait en eifet campé dans la plaine oij, la nuit précédente,
j'avais vu briller des feux. Officiers et soldats ne furent
pas peu surpris de me voir revenir dans une si étrange
compagnie , moi , qu'ils avaient inscrit sur la liste des
63 morts ou manquans (192 hommes étaient blessés ).
Mais je fus encore plus surpris , lorsque je vis ma com-
pagne, pendant que j'étais occupé à satisfaire à la pres-
sante curiosité de mes camarades réunis autour de moi ,
se jeter, en poussant un cri de joie, dans les bras d'un
jeune soldat de Zouaves, avec lequel elle avait échangé
quelques paroles. Ce soldat n'était autre que le frère d'Élisa,
qui , vendu ainsi qu'elle sur le marché aux esclaves , avait
été conduit d'un autre côté par un maître chez lequel il
354 MÉMOIRES SUR ALGER, ETC.
avait dû faire le métier de jardinier. Malgré toutes les
recherches d'Ali, sa sœur n'avait jamais obtenu sur lui
le moindre renseignement. A la prise d'Alger il avait
été, ainsi qu'un grand nombre d'esclaves émancipés, en-
rôlé dans le corps d'infanterie légère habillé à la turque,
quoique composé d'Européens , aussi bien que de Turcs
et d'Arabes. Avec ce bataillon de Zouaves , il avait fait
aussi l'expédition de la Médeah. Combien fut vive la joie
de ces tendres frère et sœur en se retrouvant!
o Lorsque mon retour fut annoncé au général, il me fit
appeler ainsi qu'Elisa et son frère, afin d'apprendre de
nous-mêmes toute cette histoire. 11 promit ensuite àElisa
que si elle retrouvait à Alger les possessions d'Ali, la
moitié lui en serait donnée, et à moi, qu'il me ferait avoir
la croix d'honneur. Mais les maisons qu'Ali avait pos-
sédées à Alger étaient déjà tombées au pouvoir de la
Régence et avaient été vendues à bas prix à de grands
seigneurs. La veuve d'Ali dut donc y renoncer, et se con-
tenter de la moitié du trésor qu'elle savait être enterré
dans un lieu retiré de sa première demeure. Joint à ce
qu'elle possédait déjà , ce fut suffisant pour racheter du
service son frère, qui était las de la vie militaire, et
moi , qui préférais une femme fidèle et une subsistance
assurée , aux vicissitudes de la guerre et à la gloire
incertaine d'une croix d'honneur.
« Peu de jours avaient suffi pour rendre notre re-
lation plus intime , et bientôt après , la belle Elisa ,
en dépit d'un grand nombre d'adorateurs , me donna
son cœur et sa main. Dès que je serai guéri de mes bles-
sures , qui ayant été premièrement mal fermées , se sont
rouvertes, je quitterai Alger avec ma femme et son frère,
pour aller chercher en Provence , non pas plus de bon-
heur , mais une vie phis agréable et plus tranquille. »
REMARQUES
SLR
LA ROUTE QUE LE GÉNÉRAL 6AIIVT-CYR IVUGUES
FAIT TENIR A ANNIBAL,
POUR TRAVERSER LES ALPES PAR LE MONT GENÈVRE.
^Qxl.-X JDeCuc.
Le Spectateur militaire du mois de juin dernier ren-
ferme une Notice sur le passage des Alpes par Annibal ,
par le général Saint-Cyr iNugues ; on m'en a procuré la
lecture j et j'ai été fort surpris de voir mon travail sur
le même sujet critiqué d'une manière assez sévère. Je
croyais la question résolue depuis longtemps , comme
elle l'est en effet , car ce n'est pas la nouvelle hypothèse
du général Saint-Cyr N. qui peut en affaiblir les preuves;
cependant , comme sa Notice peut jeter des doutes dans
l'esprit des personnes qui n'ont pas approfondi le sujet ,
je crois que je me dois à moi-même de montrer la fai-
blesse des objections du général, et les défauts de la nou-
velle hypothèse qu'il propose.
Les paroles suivantes de Polybe sont décisives sur la
question : Annibal , après avoir traverse les Alpes, des-
cendit Iiai'ditnent da7is les plaities qui sont près du Pô
et dans le territoire des hisubres. Ainsi ce fut chez les
Insubres qu' Annibal entra en sortant des Alpes. Les In-
subres habitaient le Milanais ; mais ils s'étendaient aussi
dans le Novarais , jusqu'à Verceil et Ivrée, sous le nom
de Libui. Ptolémée , dans sa géographie, qui date du
second siècle, range les Libui Galli au nombre des In-
356 PASSAGE d'aîN'iMBAL DAWS LES ALPES.
subres. En sorte qu'Annibal , en descendant par le val
d'Âoste , entra à Ivrée, sur le territoire des Insubres*.
J'étais dans l'erreur quand je bornais les Insubres au Mi-
lanais ; j'étais aussi dans l'erreur quand je voulais séparer
les plaines qui sont près du Pô , du pays des Insubres :
c'est une seule et même chose dans la phrase citée
de Polybe ; elle signifie proprement qu'Annibal atteignit
la plaine dans le pays des Insubres, Ivrée n'est qu'à
quatre ou cinq lieues du Pô ; cette ville est donc à l'en-
trée des plaines qui sont près du Pô. Ainsi ce ne furent
pas les Taurini qu'Annibal rencontra à sa descente des
Alpes; au lieu que, s'il avait traversé le Mont Genèvre^
il serait arrivé directement chez les Taurini par la vallée
d'Exilles et de Suze.
Annibal étant arrivé sur le territoire des Insubres,
trouva ce peuple en guerre avec les Taurini et ceux-ci
mal disposés en sa faveur; il les invita à faire une alliance
avec lui, ils refusèrent; là-dessus Annibal se vit obligé
d'aller faire le siège de leur ville , dont il s'empara , ne
voulant pas laisser derrière lui un peuple qui se déclarait
son ennemi , et qui aurait pu l'inquiéter : c'est ce que
j'ai exprimé aux pages 225 et 305 de ma seconde édi-
tion , publiée en 1825.
Le détour absolument nécessaire depuis Ivrée, pour
aller soumettre les Taurini et les forcer de se joindre à
lui , n'est nullement une objection à la descente d'Anni-
bal par le val d'Aoste ; au contraire, il en est une preuve,
car on voit clairement qu'Annibal n'était point sur le ter-
ritoire des Taurini, et qu'il fut obligé de se détourner de
son chemin pour s'emparer de leur ville, ce qu'il n'aurait
pas fait si les Taurini avaient accepté son alliance.
■ C'est ce que j'ai dit à la page 214 de ma seconde édition.
PASSAGE d'aNNIBAL DANS LES ALPES. 357
Tite-Live , liv. XXI, chap. 38, en rapportant ce que
L. Cincius Alimentus avait entendu dire à Annibal sur les
pertes qu'il avait éprouvées depuis le passage du Rhône
jusqu'à son arrivée chez les Taurini , ajoute que ceux-ci
étaient un peuple voisin des Gaulois : ils n'étaient donc
pas Gaulois. Le général Saint-Cyr N. s'est donc mépris
sur le sens de la phrase. . . m Taurinis , quœ Gallis pro-
xima gens erat , in Italiam degresso , qu'il traduit : chez
les Taurini j le premier peuple gaulois qu'il rencontra
en entrant en Italie. Les Taurini descendaient des Ligu-
riens; s'ils avaient été Gaulois, ils n'auraient pas été en
guerre avec les Insubres.
Le célèbre historien Gibbon a très-bien expliqué la
cause de Terreur dans laquelle est tombé Tite-Live, en
croyant que les Taurini étaient le premier peuple d'Italie
qu'Annibal trouva à sa descente des Alpes. (Voyez page
276 de ma première édition, et page 344 de la seconde.)
Après la prise de Turin, Annibal se hâta de marcher
vers le Tésin pour donner de la confiance aux Gaulois
cisalpins, qui voulaient faire cause commune avec lui.
J'ai suffisamment montré, pp. 290, 307, 309 et 31 1 de
ma seconde édition, que la phrase : pa:r oùpassa annibal,
que l'on trouve dans Strabon , après avoir nommé le pas-
sage par le pays des Taurini , était l'opinion de Strabon, la
même que celle de Tite-Live qui prévalait de son temps ' ;
car Polybe lui-même (quand c'est lui qui parle) , affirme
' Si je disais, par exemple : de Saussure nomme cinq passages
des Alpes; le Saint-Gotliard , le Simplon, le grand Suint-Bernai'd,
par où Napoléon passa, le petit Saint-Bernard et le Mont Cenis , il
est évident que c'est moi qui dis que Napoléon passa par le grand
Saint-Bernard et non de Saussure. 11 en est de même de Strabon ,
qui écrivait deux siècles plus tard que Polybe.
358 PASSAGE d'aNNIBAL DA^S LES ALPF.S.
positivemenl qu'Annibal descendit chez les Insubres avant
de s'emparer de Turin ; ainsi ce n'est pas lui qui trace la
roule d'Annibal par le pays des ïaurini , autrement il se
serait contredit.
Le passage par le petit Saint-Bernard^ indiqué par Po-
lybe, est confirmé par Cornélius Nepos et Cœlius Anti-
pater ; le premier (né dans la Gaule cisalpine et vivant du
temps de Jules-César) le nomme Saltus Grains ; le se-
cond le nomme Cremonis jugum , autrement Centronis
jugum , suivant les plus anciens manuscrits. Cœlius vi-
vait moins d'un siècle après l'expédition d'Annibal ; son
caractère de véracité est prouvé par les témoignages irré-
fragables de Brutus et de Cicéron : tandis que Tite-Live
est reconnu pour un auteur fort inexact , et qui ne mérite
aucune confiance.
Le général Saint-Cyr N. m'objecte que du sommet du
petit Saint-Bernard on ne peut pas voir les plaines qui
bordent le Pô. J'ai prévenu cette objection, page 157 de
la première édition, et p. 184 de la seconde, en disant
que (c les expressions de Polybe ne doivent pas être prises
à la lettre ; car, non-seulement du passage du petit Saint-
Bernard, mais de ceux du grand Saint-Bernard, du Mont
Cenis ou du Mont Genèvre, on ne peut voir ni les plaines
du Piémont , ni celles de la Lombardie. »
Cette remarque était sans réplique, puisque le même
vice (comme l'appelle crûment le général), entache
toutes les autres hypothèses , et en particulier celle du
Mont Genèvre ; car, de ce passage, on ne voit pas mieux
les plaines qui avoisinent le Pô, que du petit Saint-Ber-
nard. Le col de Sestrières ferme entièrement la vallée de
Fénestrelle à l'orient , tandis que le Mont Cenis et les
montagnes de la Maurienne cachent également la vue au
nord par la vallée d'Exilles et de Suze. La descente du
HASSXCIC d'aISNIBAL dans les ALPES. 359
Mont Genèvre se termine à Cézanne , cl de là à Turin ,
il n'y a pas un seul endroit qui présenterait quelque
difficulté.
Le chevalier Folard et le général Vaudoncourt, sen-
tant bien la force de ces objections , ont supposé qu'ar-
rivé à Cézanne, Annibal ne suivit pas la vallée qui s'ouvrait
tout naturellement devant lui, mais qu'il était monté avec
toute son armée au col de Sestrières pour descendre par
le vallon de Clusone à Fénestrelle , Pérosa et Pignerol.
Le général Vaudoncourt dit^ que ce fut du plateau qui
domine le village de Balbolet, et qui est en face de la
vallée de Pragelas , qu'Annibal fit voir à ses soldats les
plaines du Piémont. Comment le général Saint-Cyr n'a-
t-il pas vu la folie de faire monter toute l'armée cartha-
ginoise au col de Sestrières , qui , sur la grande carte
des Etals du roi de Sardaigne , parait être pour le moins
aussi élevé que le passage du Mont Genèvre. On voit
sur cette carte que c'est une montée de plus de deux
lieues, par un chemin long et tortueux, passant par
les villages deBauson, Chaulas et Sestrières. De ce der-
nier village la descente vers le val Cluson est égale-
ment longue et tortueuse. Ce n'est pas tout , il faut que
l'armée monte encore sur le plateau de Balbotet pour
jouir d'une belle vue. Et dans quel but Annibal , avec
une armée épuisée de fatigues et de privations , aurait-il
quitté la vallée d'Exilles , par laquelle il arrivait sur les
bords du Pô , directement et facilement en quatre ou cinq
jours , pour s'aller engager de nouveau dans des pas-
sages longs et difficiles , qui lui auraient fait perdre un
temps si précieux. Quand on attaque les opinions des
autres , il faut leur en substituer une qui paraisse plus
raisonnable ; or ce n'est pas ce que fait le général Saint-
Cyr N., car je ne crois pas, comme il s'en flatte, que le
360 PASSAGE d'aNNIBAL DANS LES ALPES.
Mont Genèvre, puisse être regardé comme la route d'An-
nibal, par ceux qui ont lu mon ouvrage et les confir-
mations lumineuses publiées par les auteurs anglais,
Wickham, Long, Cramer, Brockedon, etc. , qui ont tous
visité les passages.
Le général Saint-Cyr aurait dû nous montrer à la descente
du Mont Genèvre le ravin où la neige se conserve toute
l'année ; mais cela était impossible, puisque le sommet du
passage n'est élevé que de 700 à 750 toises , comme on
peut en juger par le grand village et les cbamps cultivés
qui occupent ce sommet, et par les bois de sapins qui
couvrent la pente des montagnes à droite et à gauche
du passage. Il fallait donc quWnnibal eût traversé un
passage beaucoup plus élevé, qui fût dépourvu de végé-
tation, et offrant un endroit ^ à la descente, où la neige
se conserve toute l'année. Tel est le cas du petit Saint-
Bernard, dont la hauteur est de 1125 toises, c'est-à-dire
400 toises de plus que le Mont-Genèvre. Des voyageurs,
à différentes reprises, traversant l'Alpe grecque aux mois
d'août et de septembre, ont vu, près du village de la
Tuile, l'amas de neige qui se conserve souvent toute
l'année. Voici ce que m'écrivait M. H.-L. Long, gentil-
homme anglais : « Quand j'ai passé le ravin au-dessous
de la Tuile, le 11 août 1831 , il y avait une quantité
énorme de vieille neige qui couvrait le torrent. J'ai con-
templé avec admiration ces masses de vieille neige, frappé
de la réflexion qu'une substance aussi délicate et aussi
passagère, était devenue, par l'ordre invariable de la
nature , une preuve évidente de la route d'Annibal , plus
solide et plus durable que des caractères gravés sur l'ai-
rain ou sur le diamant ' ? »
' Bibliothèque Universelle, année 1832, littérature, tome 49,
PASSXtiE d'aNISIBJVL dans Lr.S ALPES. 361
Je regrette que le général Saint-Cyr N. n'ait pas
eu connaissance de ma seconde édition, dans laquelle
j'ai corrigé quelques erreurs que j'avais commises dans
la première. Ainsi , j'avais terminé à tort le passage des
Alpes à la ville d'Aoste, induit en erreur par le général
p. 121, a rendu compte de l'ouvrage de M. H. -L. Long, sur /a
marche d' Annibnl , du Rhône aux Alpes. Londres 1831.
L'auteur choisit Beaucaire pour le lieu du passage du Rhône,
sans faire attention que l'armée carthaginoise ayant remonté de
ce point le long de la rive gauche du Rhône, aurait eu la Durance
à traverser, ce qui n'aurait pas été un petit obstacle ; elle devait
donc traverser le Rhône plus haut que la Durance, et cela dans
un endroit qui était à quatre jours de marche de l'embouchure du
Rhône dans la mer, suivant la donnée de Polybe, tandis que Beau-
caire n'en est qu'à deux journées.
M. Long s'arrête à Valence dans sa marche le long du Rhône,
il va traverser l'Isère à Romans, pour suivre la rive droite de
cette rivière jusqu'à Grenoble et Montmeillan , se mettant en con-
tradiction avec Polybe, qui dit que la route suivie par Annibal,
remontait le long du Rhône la distance de 1400 stades ou 1 75 milles
romains. Cette distance mesurée le long du Rhône, depuis le point
où Annibal avait traversé ce fleuve au passage de l'Ardoise, en
évitant toutefois le grand coude qu'il fait à Lyon, nous amène
précisément à Clievelu, au pied du Mont du Chat, où se trouve le
défilé qui correspond si exactement avec la description de Polybe,
et où l'armée fut attaquée par les Allobroges ; tandis qu'aux envi-
rons de Grenoble on ne trouve nulle part un défilé semblable.
A Montmeillan, M. Long reprend la roule que j'avais tracée par
le petit Saint-Bernard et la vallée d'Aoste. 11 m'écrivait d'Ouchy,
le 29 aox'it 1831. « Je révoque tous les doutes que j'ai exprimés dans
la note, page 109 (de son ouvrage) sur la roche blanche. Je crois
pleinement que le ravin de la Roche blanche, sous Saint-Germain,
est réellement le défilé d'un accès difficile et bordé de rochers
escarpés, par lequel l'ancien chemin passait et dans lequel les
Carthaginois furent attaqués par les Centrons. Il correspond par-
faitement avec le récit de Polybe, peu importe que la roche soit
noire ou blanche. Je ne doute pas que votre Cabinet ne soit pourvu
d'échantillons du g)'pse de la Roche blanche; autrement, comme
j'en ai apporté un morceau assez gros pour tuer un éléphant, je
me ferai un plaisir de vous en fournir autant que vous voudrez. »
X 23
362 PASSAGE d'aNNIBAL DANS LHS ALPES.
Melville , tandis qu'il fallait le prolonger jusqu'à Ivrée,
ou tout au moins jusqu'à Saint-Martin , à trois lieues d'I-
vrée , ce que j'ai fait dans ma seconde édition , pages
212 et 213.
Dans cette édition je compte 164 railles romains de
Chevelu à Saint-Martin, pour le passage total des Alpes,
tandis que Polybe n*en donne qu'environ 150. Mais les
auteurs anglais d'une dissertation sur le passage d'An-
nibal à travers les Alpes, publiée en 1828, ayant fait
cette route exprès, et ayant compté le temps qu'ils met-
taient à passer d'une station à une autre, ont trouvé que
plusieurs distances sont moindres que celles données par
les itinéraires romains ; ainsi ils croient pouvoir réduire
le passage total à 150 milles comme le fait Polybe. J'ai
montré, dans mon ouvrage , avec quelle exactitude les
distances s'accordaient avec celles données par Polybe,
depuis le passage du Rhône jusqu'à la montée des Alpes,
en sorte que la route par le Mont du Chat et le petit St.-
Bei'nard, ne dépasse point les distances données par Po-
lybe, comme le suppose le général Saint-Cyr N.
Quoiqu'il n'y ait point d'inscription entre Bard et Donas,
dans le Val d'Aoste, sur le passage d'Annibal, il n'en
existe pas moins la tradition que ce passage a toujours
porté le nom d'Annibal ; et le marquis de Pesay, dans sa
topographie des Grandes Alpes, parle de ce défilé, comme
l'endroit nommé l'escalier d'Annibal. Luitprand, qui
écrivait vers l'année 970, dit que la route d'Annibal
fut par Bard et Mont-Joux.
Après le passage du Rhône, Annibal s'éloignait de
l'armée romaine, parce que c'était sa route et non parce
qu'il craignait d'en être atteint. Il avait gagné trois jours
de marche sur elle, puisque le consul romain n'arriva
que trois jours après que les Carthaginois eurent levé
PASSAGE U ANiMBAL dans L£S ALPliS. 363
leur camp ; el au lieu de poursuivre l'armée carthagi-
noise, il se hâta de retourner à ses vaisseaux pour rem-
barquer ses troupes. Annibal n'avait donc rien à craindre,
il n'avait pas besoin de perdre son temps à ranger chaque
jour son armée en ordre de bataille, ni de faire des dis-
positions pour repousser l'attaque des Romains , qui
étaient déjà embarqués sur leur flotte pour retourner en
Italie. En remontant le long du Rhône , bien loin de
s'écarter de la route qu'il devait suivre, c'était précisé-
ment celle que ses guides lui faisaient prendre. Depuis
le passage du Rhône, dit Polybe, pour ceux qui chemi-
nent le lo7ig du fleuve, jusqu'à la mo7itèe des Alpes, il y
a 1400 stades. Cette distance est partagée par l'Isère en
deux parties inégales , l'une de 600 el l'autre de 800
stades, comme le reconnaît le général Saint-Cyr, page
64 de sa notice; elles furent l'une et l'autre parcourues
le long du Rhône, en sorte qu'il suffisait de compter 800
stades depuis l'Isère pour arriver à la montée des Alpes ,
en évitant toutefois, le grand coude que le Rhône fait à
Lyon. C'est la voie romaine qui m'a dirigé pour éviter
ce coude. Cette voie arrivait au bord du Rhône à Yenne
et à Saint-Genis d'Aoste, et de là elle ne rejoignait le
Rhône qu'à Vienne'. C'est ce que firent les guides d'An-
nibal, qui n'avaient que faire daller à Lyon.
Le général Saint-Cyr m'oppose d'Anville sur le mont
que traversait la voie romaine, mais j'ai montré que
* Polybe dit expressément que l'armée cartliaginoise marcha
pendant dix jours le long du Jleuve. Le général Saint-Cyr voudrait
changer ceUe expression en une autre qui signifierait, penrfanlrf/a:
jours en s'e'loignanldujleme, et cela en changeant deux leUres
dans le grec; de tels moyens qui font dire à un auteur le contraire
de ce qu'il dit, sont repoussés parla saine raison, d'autant plus
que Polybe s'était servi trois fois de l'expression le long- dujlewe.
364 PASSAGE d'aNNIBAL DANS LES ALPES.
d'Aiiville était dans l'erreur, ne connaissant pas le Mont
du Chat. Ce géographe ne trouvant que 17 milles de
Leminciim (Chambéry) à Jugusticm (Saint-Genis d'Aoste),
en passant par le mont d'Epine, propose de changer les
deux numéros Xllll des itinéraires romains en VIIII, sup-
position forcée et inadmissible ; tandis qu'en passant par
le Mont du Chat, on trouve précisément 28 milles ou
deux fois 14, comme le marquent les itinéraires. Lavisco
est donc Chevelu, qui est à une égale distance de Lemin-
cum et d'Auguslum. Le général Saint- Cyr n'aurait pas
dû préférer ce qui est erroné à ce qui est juste.
Le général Saint-Cyr admet que l'armée carthaginoise
entra dans le pays des Allobroges et qu'elle traversa
l'Isère pour se placer à la rive droite; cependant il pen-
che pour l'opinion de M. Letronne-, qui laisse le gros de
l'armée à Valence ; et c'est de là qu'il prend son point de
départ pour revenir en arrière.
Ce fut chez les Allobroges, dans le pays qu'on appelait
l'Isle, que les troupes d'Annibal réparèrent leurs armes,
leurs vêtemens et leurs chaussures ; toute l'armée, et non
un simple détachement , avait donc traversé l'Isère , et
même elle devait être allée au chef-lieu, là ovl étaient l'ar-
senal et les magasins des Allobroges , dans l'endroit ,
comme le dit Tite-Live , où le sèiiat et les principaux
étaient assemblés , et où l'aîné des deux frères qui se
disputaient le pouvoir fut rétabli dans son gouvernement.
Ce fut encore à travers le pays des Allobroges que le frère
aîné escorta l'armée carthaginoise, et ce furent les chefs
particuliers des Allobroges qui attaquèrent l'armée à l'en-
trée des Alpes, au Mont du ChatV L'armée était donc
encore dans l'Allobrogie après qu'elle eut traversé le
^ Qui correspond si parfaitement à la description de Polybe.
PASSAGE d'aNNIBAL DANS LES ALPES. 365
Mont du Chat ; le fait esl qu'elle ne sortit de ce pays que
lorsqu'elle entra chez les Centrons, les anciens habitans
de la Tarentaise.
Induit en erreur parTite-Live, le général Saint- CyrN. ,
après avoir conduit l'armée carthaginoise dans l'isie des
Allobroges, lui fait retraverser l'Isère pour continuer une
marche rétrograde de plus de 100 milles, jusqu'à ce qu'elle
ait atteint les bords de la Durance à Sisteron. Celte mar-
che se fait en remontant la Drôrae jusqu'à "sa source , en
traversant le col de Cabre et descendant dans la vallée
de Serre où coule la Buech. Le général Saint-Cyr ne
s'inquiète point des difficultés que l'armée aurait rencon-
trées dans cette route.
Si les guides d'Annibal avaient tracé sa marche vers
les Alpes Cottiennes par la vallée de la Durance, qu'avait-
il besoin de remonter le Rhône jusqu'à l'Isère et même
au delà, pour revenir sur ses pas? Supposer qu'il
avait fait malgré lui ce détour immense pour éviter
l'armée romaine, c'est se mettre en contradiction avec
Polybe, qui dit qu'Annibal avait trois jours d'avance sur
elle, après son départ du point oii il avait passé le Rhône.
Les guides auraient-ils abandonné la conduite deTarmée,
et l'auraient-ils laissée s'engager dans des routes qui leur
étaient inconnues ? Au lieu d'agir en homme de tête, Anni-
bal aurait agi en homme insensé. Annibal ne fut point
trompé par ses guides, ils le conduisirent par la route
qu'ils avaient suivie eux-mêmes pour venir à sa rencon-
tre; il ne revint sur ses pas en aucun endroit, il ne s'é-
carta point de la route que ses guides lui avaient tracée
d'avance et dont ils lui avaient donné la description'.
' Route qui devint ensuite une voie romaine pour passer d'Italie
en Espagne, en traversant les parties méridionales de la Gaule.
36'6 PASSAGE d'AiNNIBAL DANS LES ALPES.
Ces guides t'iaienl de petits chefs gaulois qui étaient
venus des plaines du Pô , d'après le témoignage de Po-
lybe el de Tite-Live ; ils n'auraient pas conduit Ânnibal
chez les Taurini qui n'étaient pas Gaulois, et qui étaient
en guerre avec eux.
Suivant le général Saint-Cyr , le prince allobroge ac-
compagna l'armée carthaginoise jusqu'à Sisteron , en tra-
versant les territoires des Segalauni , des Vocontii et des
Tricoriij et en s'éloignant ainsi toujours plus de l'Allo-
brogie ; cependant ce fut contre les chefs particuliers
des Allobroges que le prince allobroge protégea l'armée
carthaginoise.
De Sisteron la route du général Saint-Cyr N. remonte la
rive droite delà Durance jusqu'à Briançon , et ne traverse
cette rivière qu'au-dessus de cette forteresse, où ce n'est
plus qu'un torrent de montagne. Cependant Tite-Live
décrit l'endroit où l'armée carthaginoise traversa la Du-
rance , telle qu'elle est entre Avignon et Cavaillon , cou-
lant par plusieurs bras et ces bras changeant souvent de
lit ; Tite-Live la représente grossie par les pluies , ce qui
aurait rendu impossible de la traverser à gué.
Le général Saint-Cyr N. suppose très-praticable de
remonter la rive droite de la Durance jusqu'à Briançon ,
sans la traverser nulle part ; cependant la route actuelle
la traverse six fois , sans doute parce qu'il y a des ob-
stacles tantôt d'un côté , tantôt de l'autre , qui forcent à
passer sur l'autre rive pour les éviter; c'est ainsi que
dans la vallée de l'Arc, en Maurienne, avant que Napoléon
y eût fait ouvrir une grande route , l'ancienne route
traversait dix fois la rivière , d'une rive à l'autre, pour
éviter les obstacles qu'offraient les élranglemens de la
vallée et les sinuosités de la rivière. Ce sont des ob-
stacles qu'on ne rencontre point dans la vallée de l'Isère
en Tarentaisc.
PASSAGE UANMByVL DANS LES ALPES. 367
Ainsi le général Saint-Cyr Nugues n'est pas plus heu-
reux que le chevalier Folard , le marquis de Saint-Simon,
le comte Fortia d'Urban et M, Letronne , en voulant con-
cilier Tite-Live avec Polybe ; la chose était impossible
sans tomber dans des contradictions multipliées. Annibal
avait traversé le Rhône plus haut que l'embouchure de
la Durance , il avait ensuite remonté le long du Rhône
l'espace de 1400 stades, ce qui l'éloignait toujours plus
de la Durance; et le faire revenir en arrière par un long
détour pour traverser cette rivière, uniquement parce
que Tite-Live dit qu'Annibal la traversa , c'est renoncer
a>i bon sens. La route du petit Saint-Bernard , telle que
je l'ai tracée dans mes deux éditions , par Vienne et le
Mont du Chat , reste donc la seule qui s'accorde avec
le récit de Polybe , et avec les parties de ce récit copiées
par Tite-Live. Ce sont les interpolations faites par l'au-
teur romain à ce récit, qui ont dérouté tous ceux qui
mettaient quelque confiance en Tite-Live ; ils ne voyaient
pas que ces interpolations faisaient naitre des difficultés
insurmontables.
Le général Saint-Cyr Nugues ne doit pas se flatter
de convaincre personne ; la seule inspection de sa carte ,
où il fait faire à l'armée carthaginoise une marche rétro-
grade de trente-trois lieues , par des chemins inconnus
à ses guides aussi bien qu'à elle , suffira pour rebuter les
lecteurs.
COMPTE RENDU
DE LA
SESSION DE LA SOCIÉTÉ HELVÉTIQUE
DES
SCIENCES NATURELLES
A NEUCHATEL. (Juillet 1837.)
La Société Helvétique des Sciences Naturelles vient de
tenir à Neuchàtel sa vingt et unième session. Inaugurée
à Genève , en 1815, par les soins de feu M. Gosse, cette
réunion de tous les Suisses amis des sciences a vu ,
d'année en année, ses rangs se grossir par l'admission de
nouveaux adeptes , et ses succès se consolider toujours
davantage. Elle a eu, de plus, l'insigne honneur de servir
comme de type et d'exemple à de grandes associations
fondées sur les mêmes principes , en Angleterre , en
France , en Allemagne , et , comme il est arrivé à beau-
coup d'autres chefs de famille^ elle a vu sa gloire un
peu obscurcie par les illustres enfans qui lui ont dû le
jour. Mais, si la Société Helvétique des Sciences ne peut
espérer de réunir un aussi grand nombre de noms célè-
bres que les grands pays qui lui ont emprunté ses statuts
et sa nomade existence, elle sert toujours à faire briller
ce vif amour du pays , qui se retrouve dans le soin mi-
nutieux du savant suisse d'étudier dans ses moindres
détails le sol de la patrie, et à faire dignement ressortir
l'antique hospitalité helvétique.
Ou pouvait compter d'avance que Neuchàtel ne reste-
SliSSlO.N DE LA SOCIlîri'; HtLVtriQUE , liTC. 361)
rail point en arrière de ses confédérés des autres Cantons,
mais les faits ont été encore au delà des prévisions même
les plus favorables. Nous voudrions que la nature de ce
journal pût nous permettre de rapporter en détail tout ce
que les nombreux associés venus de toutes les parties
de la Suisse ont trouvé à Neucbàtel de fraternité, de
rf-éception cordiale , de soins habiles et délicats pour
l'emploi à la fois le plus agréable et le plus utile de leur
temps. Mais si nous ne pouvons espérer que nos lecteurs
puissent prendre un grand intérêt à ces attentions bien-
veillantes, nous sommes bien assurés que tous ceux qui
ont eu l'avantage d'en être les objets , en conserveront
toute leur vie un profond et reconnaissant souvenir.
La réunion, qui se composait à peu prés de cent vingt
à cent trente membres ou associés étrangers, était pré-
sidée par M. le professeur -Âgassiz , de Neuchâtel , si
connu du monde savant par ses beaux travaux sur les
poissons fossiles, dont nous avons déjà souvent eu l'oc-
casion d'entretenir nos lecteurs. Le bâtiment, remarqua-
blement approprié à Tobjet de la réunion, où se tenaient
les séances , était le nouveau gymnase, construit récera-
.menl, et qui , destiné à servir à l'entière éducation de la
jeunesse, renferme à la fois dans sa large enceinte tout
ce qui doit entrer dans ce vaste champ. Collections d'ob-
jets d'histoire naturelle, laboratoires de chimie et de
physique, bibliothèque, salles d'études de toute nature,
s'y trouvent réunis sous le même toit, de sorte que, sans
«orlir pour ainsi dire de ce bel édifice, l'enfant qui y
serait entré muni seulement des premiers rudimens de
l'instruction primaire, en sortirait orné de presque toutes
les connaissances humaines , ou ayant eu du moins tous
les moyens de les acquérir. C'est la complète exécution d'un
pareil plar: , qui faisait dire si heureusement à l'un des
370 SESSION DE LA SOCIETE HELVETIQUE
membres les plus distingués de la Sociélé , M. le Prof.
De Candolle, qu'on y voyait la preuve qu'à l'aide du pa-
triotisme et d'un sage emploi des deniers publics^ les
petits Etats peuvent faire de grandes choses. 11 est plus
d'un Canton de la Suisse où les mêmes causes ont produit
de semblables résultats. La seule inquiétude que puisse
laisser concevoir le Gymnase de Neuchâtel, c'est qu'aveq
le zèle et l'impulsion pour l'étude dont il est à la fois
l'expression et la preuve, malgré ses dimensions consi-
dérables , il ne soit plus tard insuffisant. En attendant ,
il doit rendre à l'éducation neuchâteloise d'immenses et
utiles services, et nous avons vu assez du zèle et de l'ha-
bileté de ceux qui la dirigent , pour être bien persuadés
qu'ils sauront tirer tout le parti possible des excellens
moyens matériels dont ils pourront disposer.
La première séance s'estouverte le 24 juillet, à neuf
heures du matin; en présence de tous les membres arri-
vés à Neuchâtel et de bon nombre de curieux, parmi
lesquels se faisaient remarquer plusieurs dames. Dans
son discours d'ouverture, M. le président Agassiz laissant
de côté l'ornière commune , s'est surtout attaché à pré-
senter et à développer à ses auditeurs , les principaux
faits relatifs aux blocs erratiques des Alpes , qui se trou-
vent en si grand nombre sur le Jura. On sait que ce phé-
nomène, si digne d'attention et qui n'est d'ailleurs point
spécial à la Suisse, a été étudié par un grand noççibre de
géologues, et en particulier par M. de Buch, qui a cru
en trouver la cause dans de violens courans des mers
primitives. Tout récemment M. Venetz a découvert dans
le Valais de nouveaux faits qui, vérifiés et étendus par
M. de Charpentier, ont conduit ces deux savans à une
opinion toute différente, que M. x4gassiz déclare partager
entièrement. Ils regardent les blocs erratiques du Jura ,
nts scii.Mcts N\iiiuxLi;s. Mi
cl ù plus torlc raison ceux de la vallée, couime les restes
des moraines d'anciens glaciers, qui, partis des hautes
Alpes, s'étendaient autrefois à travers la vallée du Lé-
man, alors couverte d'une épaisse couche de glace, jus-
qu'à la chaîne jurassique , au sommet de laquelle ils
pouvaient môme faire remonter les blocs qu'ils poussaient
devant eux.
Tous ceux qui ont vu des glaciers savent, que par une
cause que la physique peut expliquer, ils rejettent sur les
côtés ou poussent devant eux lorsqu'ils avancent, tous
les débris des montagnes, blocs ^ sables, graviers qui
troubleraient la pureté de la belle glace bleue qui les
constitue. Ces débris , qui forment des talus naturels ,
représentent des espèces de murs ou digues irrégulières,
et sont ce que l'on nomme les moraines des glaciers.
Tant que le glacier conserve une marche progressive ,
les moraines sont poussées en avant et sont immédia-
tement adossées au glacier ; mais s'il vient à se retirer,
elles ne le suivent point dans sa retraite et restent comme
témoins de sa plus grande étendue. Il pourrait se
présenter ainsi plusieurs étages successifs de morai-
nes, s'il y avait eu plusieurs oscillations dans la marche
ou la retraite du glacier. Or, MM. Venetz et de Char-
pentier se sont assurés que dans toute l'étendue du Valais
et jusqu'aux bords du lac de Genève, c'est sous la forme
de digues concentriques semblables que se présentent
les blocs roulés ou erratiques. Cette forme est si pro-
noncée et si remarquable que l'observation de ces faits
a forcé la conviction de M. Agassiz lui-même, disposé
qu'il était d'abord à rejeter l'explication proposée.
Mais en admettant que les faits ci-dessus rapportés dus-
sent autoriser la supposition que les blocs erratiques du
Valais ont pu être poussés par des glaciers jusqu'au boid
372 SESSION DE LA SOCIÉTÉ HELVETIQUE.
du lac de Genève , peut-on attribuer à la même cause les
blocs qui se retrouvenljusque sur les points les plus élevés
de la pente méridionale du Jura? M. Agassiz n'hésite pas
à se prononcer pour l'affirmative. Il ne méconnaît pas
qu'en Suisse, comme ailleurs , dans la nature des fossiles
que l'on retrouve dans les terrains dont la succession
forme la croûte de la terre , on observe des faits qui ,
tout en indiquant un développement graduel dans les
êtres qui en peuplaient la surface , forcent aussi d'admettre
pour les temps anciens l'existence d'une température beau-
coup plus élevée qu'elle ne l'est aujourd'hui : ainsi, la pré-
sence de palmiers et autres végétaux des tropiques , trou-
vés dans les roches des environs de Lausanne, deVevey,
de Genève; ainsi l'existence de fougères arborescentes
jusque dans les schistes du Col de Balme, et bien d'autres
faits qui amènent une semblable conclusion. Mais il pense,
avec M. de Charpentier, qu'à cette époque reculée, où la
température moyenne de la basse Suisse devait être au
moins de -\- 17°, 5, celle nécessaire à la végétation des
palmiers , la chaîne des hautes Alpes n'existait pas encore.
C'est à ce gigantesque soulèvement, dont tous les docu-
mens géologiques démontrent l'époque comme compara-
tivement fort récente, qu'il attribue le refroidissement
considérable du pays , la production des neiges perpé-
tuelles et des glaciers qui en sont la conséquence. Mais^
pour que ces glaciers aient pu acquérir un dévelop-
pement suffisant pour arriver des hautes Alpes jusqu'au
Jura, et même en remonter les pentes à une grande hau-
teur, il faut supposer que la force intérieure qui avait
produit le soulèvement des Alpes et par suite celui des
couches horizontales , au travers desquelles ces masses
énormes se faisaient jour avec une soudaine violence ,
les avait primitivement portées à une hauteur plus grande
DES SCIENCES NATURELLES. 373
que celle qu'elles ont conservée de nos jours. M. de
Charpentier , en calculant l'abaissement de la température
à un degré pour 160 mètres d'élévation, et en établis-
sant que les glaciers ne peuvent se conserver que dans
un climat à température moyenne de 6° ( celui , par exem-
ple, de la vallée de Chamouny), suppose que l'élévation
additionnelle a dû être de 1 i68 mètres, et avoir porté le
Mont Blanc à la hauteur totale de 6278 mètres (environ
18,834 pieds) : sa hauteur actuelle est de 4810 mètres
(14,430 pieds). Alors , d'immenses glaciers partis du
sommet de ces Alpes se sont graduellement étendus dans
la plaine à leurs pieds , et , la traversant dans toutes les
directions, ont apporté sur le Jura les blocs dont ils
étaient chargés , jusqu'à plus de mille pieds au-dessus
du lac de INeuchàtel. Un affaissement graduel , suite na-
turelle de la dislocation et de la rupture d'équilibre
de tant de matériaux encore peu stables et mal assis ,
est venu encore une fois altérer l'état de la température.
Les Alpes se sont abaissées , les glaciers se sont retirés ,
et il ne reste plus , pour trace de leur passage, que les
débris qu'ils ont laissés derrière eux.
Indépendamment de la forme singulière de digues que
présentent dans le Valais et ailleurs les blocs erratiques ,
un autre phénomène encore vient donner du poids à l'hy-
pothèse qui en attribue le transport aux glaciers. On sait
que les glaciers en marche , ou progressifs , creusent tou-
jours le sol jusqu'au roc vif, poussant devant eux toutes
les terres, sables, blocs et autres matériaux mobiles
au travers desquels ils se fraient un chemin. Cher-
chant toujours à s'étendre , par l'augmentation de volume
qu'ils acquièrent par la congélation pendant la nuit de
l'eau fondue pendant le jour , et la dilatation de la glace,
ils pressent en tous sens les rochers avec lesquels ils se
374 SESSION DE LA SOCIÉTÉ HELVETIQUE
trouvent en contact. Ils se moulent dans toutes les exca-
vations ou fissures que ces rochers présentent, et cette
alternative d'action, jointe à la pression qui pousse le
glacier en avant, frotte, use et polit même les surfaces
du rocher. Ce phénomène se représente auprès de tous
les glaciers actuels, et il est d'autant plus sensible que
la roche sur laquelle agit le glacier est plus dure, et con-
séquemment garde mieux le poli que le frottement tend
à produire.
Or on découvre , dans toutes les vallées des chaînes
de montagnes qui ont fourni des blocs erratiques , des
surfaces lisses sur tous les rochers qui n'ont pas été
altérés par la désagrégation de leur substance, ou dégra-
dés par des éboulemens. On les rencontre depuis le faîte
jusqu'au pied des A.Ipes , et elles paraissent plus pronon-
cées à mesure qu'on s'élève plus haut. Partout leur aspect
est fort semblable à l'effet, que, de nos jours , nous voyons
les glaciers produire sur les rochers qui les bordent.
M. Agassiz en a retrouvé dans le Jura des traces nom-
breuses. Ces rochers à surfaces polies, sont nommées
laves dans le pays. Elles ne se trouvent que sur la pente
méridionale de la chaîne de montagnes, et paraissent indé-
pendantes de la direction des couches. Polies jusque dans
les sinuosités de la pierre , elles présentent aussi la plus
grande analogie avec les roches polies par les glaciers ,
et paraissent de nature à fortifier l'opinion qui fait arriver
jusqu'au Jura les anciens glaciers des Alpes.
M. Agassiz termine son discours , dont nous n'avons
pu donner que les principaux traits , par quelques con-
sidérations sur les effets qu'a dû produire , pour le
transport des matériaux et l'érosion de quelques vallées,
la fusion plus ou moins subite d'un si énorme ama> de
glaces et de glaciers.
DES SCIENCES NATURELLES. 375
Le Président annonce ensuite l'envoi d'un très -grand
nombre d'ouvraçes adressés à la Société par leurs au-
teurs, et le don de quatre cents livres de Suisse qui lui
est fait par le Conseil d'ElatdeNeuchâtel. Une députaiion
est chargée de remercier ce corps au nom de la Société.
Divçrs rapports de commissions antérieurement nom-
mées ont occupé le reste de la séance générale et la sui-
vante. Parmi les principaux objets , on doit ranger une
convention conclue avec la Diète Helvétique , par laquelle
la Société s'est engagée à concourir, pour la somme de
trois mille livres de Suisse, aux frais qu'entraînera le
tracé de la feuille n° 17 , de la grande carte topographi-
que de la Suisse , que la Confédération fait exécuter en
ce moment. Cette feuille, qui renfermera la plus grande
partie des Alpes suisses, sera, moyennant ce sacrifice,
dressée sur une échelle de réduction plus considérable,
et comprendra tous les détails de géologie et d'histoire
naturelle qui pourront y être insérés. Un certain nom-
bre d'exemplaires mis à la disposition de la Société, pour-
ront plus tard l'indemniser de ses avances. L'assemblée
a ratifié cette convention conclue en son nom par M. le
Prof. Studer de Berne.
Sur le rapport de M. le Prof. Choisy, de Genève, l'as-
semblée a décidé de retirer du concours les questions sur
l'hydrographie de la Suisse qui , depuis quelques années,
ont fait l'objet d'une proposition de prix. Aucun mé-
moire n'a été présenté , et il parait convenable de se
borner à faire exécuter quelques travaux sur le nivelle-
ment des eaux de la Suisse.
Le Président annonce ensuite que la Société se divi-
sera en cinq sections sur les sujets spéciaux suivans :
Géologie, Médecine, Physique et Chimie, Botanique et
Zoologie. Chacune de ces sections a trouvé un sailo par-
376 SESSION DE LA SOCIÉTÉ HELVETIQUE
ticulière pour se livrer à ses travaux. Cette organisation
nouvelle pour la Société Helvétique a été empruntée des
grandes réunions étrangères , qui , elles-mêmes , avaient
pris d'elle l'idée première de leur organisation. Mais nous
avons des doutes sur la convenance de cette innovation,
déjà introduite , au reste , l'an dernier à Soleure.
Les réunions suisses ne seront jamais assez nombreuses,
pour fournir aux divisions adoptées^ des contingens capa-
bles d'exciter dans toutes un intérêt égal , et l'on a vu
à Neuchàtel, qui avait appelé dans ses murs la plus grande
afïluence de membres qu'il y ait eu encore , telle section
en réunir peut-être la moitié , tandis que telle autre était
presque déserte. De plus , ces communications occasion-
nelles , entre des hommes qui ne s'occupent pas tous des
mêmes sujets d'étude , ont nécessairement de grands
avantages. Elles dirigent leur attention sur des objets
nouveaux , souvent en rapport plus ou moins obligé avec
leurs études particulières , dans tous les cas de nature à
attirer le plus fortement l'intérêt du moment dans cha-
que branche spéciale de la science. Ce n'est pas seule-
ment à parler de ce dont on s'occupe toujours , que
doivent servir les réunions scientifiques générales , c'est
peut-être encore plus à entendre parler de ce dont
on ne s'occupe point, et à se trouver ainsi sans effort,
au courant des principaux travaux, dont sur tous les
points s'enrichit la science. On évite aussi de se jeter
dans de minutieux détails ; on est forcé d'embrasser des
vues plus générales lorsqu'on s'adresse à des auditeurs
tous éclairés sans doute , mais pas tous spéciaux sur l'ob-
jet dont on les occupe, et la science ne peut qu'y gagner.
Enfin les hommes qui , sans être peut-être éminens dans
aucune branche , ont des connaissances assez variées
pour porter intérêt à plusieurs , sont forcés de faire un
DES SCIENCES iNATt'RELLhS. 377
choix et de perdre ainsi une partie du fruit qu'ils auraient
pu retirer des communications de leurs collègues. Ce
plan est évidemment indispensable pour de grandes réu-
nions de cinq à six cents personnes, mais nous aurions
préféré que la Société suisse ne l'eût pas adopté.
Un de ses résultats sera l'impossibilité où nous serons
de rendre compte des travaux de toutes les sections,
l'appel que nous avions adressé pour nous procurer les
documens qui nous manquent ayant été infructueux.
Dans la section de géologie, présidée par M. de Buch
de Berlin, l'on a entendu la lecture d'un mémoire de ce
savant sur le Jura allemand.
Dans un coup d'ceil général sur la formation jurassi-
que, M. de B. distingue trois branches principales du
Jura : le Jura suisse finissant à Schaffouse, le Jura fran-
çais qui s'étend de Dole à Metz et comprend les Vosges,
enfin le Jura allemand qui va jusqu'à Ratisbonne. Cette
formation forme comme un grand bassin, dans l'intérieur
duquel n'a nulle part pénétré la craie, quoiqu'on la re-
trouve tout autour. L'auteur en conclut que le Jura est
antérieur à la craie, à laquelle il paraît avoir servi de
barrière. Il le compare aux grands bancs de coraux que
l'on retrouve près des côtes de la Nouvelle-Hollande,
présentant des golfes, des vallées escarpées, et suivant les
montagnes primitives, mais ne formant point, comme le
pensait Werner, des couches concentriques.
M. de Buch pense que l'étude du Jura doit être faite
d'abord sur la partie allemande, qu'il représente comme
composée de couches presque horizontales, très-peu incli-
nées au sud-est^ et ayant leur escarpement au nord-ouest.
Elles sont régulièrement superposées de bas en haut
L'auteur, à l'aide des fossiles, y retrouve le lias au-des-
sous, les marnes, argiles et grès qui répondent aux cou-
X 24
378 SESSION DE LA SOCIÉtH HELVÉTIQUK
ches oxfordiennes, et les couches calcaires supérieures
analogues au Portland-stone, et parmi lesquelles se ren-
contrent les célèbres calcaires lithographiques de Solen-
hofen. Plusieurs couches du Jura suisse y sont rempla-
cées par de la dolomie en formes bizarres, qui n'est re-
connaissable que par ses fossiles, il est beaucoup plus
difficile de se reconnaître dans le Jura suisse, où les
couches sont tellement inclinées , qu'on en traverse toutes
les tranches à la fois, et que l'ordre paraît souvent complè-
tement interverti. L'auteur présente une carte de toutes
les branches du Jura, et un tableau complet du Jura alle-
mand, avec indication de tous les fossiles qu'il a rencon-
trés et décrits dans chaque couche.
M. le prof. Studer présente ensuite les élémens qu'il
a recueillis d'une carte géologique de toute la Suisse,
dans laquelle le Jura seul est laissé en blanc. Cette la-
cune sera promptement remplie par les travaux de
M. de Buch et des géologues neuchâtelois et soleurois ;
alors le beau travail de M. Studer pourra être publié.
Le même professeur fait à la section plusieurs com-
munications intéressantes sur les liaisons du gneiss et
du calcaire dans les Alpes. 11 montre plusieurs coupes
et plans qui indiquent à l'œil les singuliers entrelace-
mens de ces roches, et présente plusieurs fossiles curieux
trouvés dans le cours de ses infatigables investigations.
Une lettre de M. De Luc, de Genève, sur les blocs erra-
tiques, en opposition avec les hypothèses de M. de Char-
pentier, amène une vive et intéressante discussion siu-
ce sujet, mis en quelque sorte à l'ordre du jour par le
discours du président lui-même.
M. de Buch, et plusieurs autres membres de la section
de géologie, énumèrent quelques-unes des objections que
Ton peut faire aux idées émises par ce savant professeur.
Le premier cite un grand nombre de faits recueillis dans
DES SCIENCtS NATURELLES. 379
ses nombreux voyages, et qui sont inconciliables avec la
supposition que les blocs erratiques ont été amenés par
des glaciers. Us montrent que les blocs manquent par-
tout où ils ont pu être arrêtés par des montagnes inter-
posées, mais qu'on les retrouve toujours vis-à-vis des
cols qui ont dû leur livrer passage. Ce sont ces faits qui
en ont Fait attribuer, par M. de B., le transport à des cou-
rans d'eau. D'autres membres pensent qu'il est impossi-
ble d'attribuer à une cause unique et extraordinaire un
effet qu'un grand nombre de causes connues peuvent
avoir produit, et que quelques-unes continuent même à
produire de nos jours. Ainsi , s'il est fort possible que cer-
tains blocs erratiques aient été transportés par des glaciers,
il est également très-probable , selon eux , qu'un grand
nombre d'autres ont été charriés par les eaux : les faits ré-
cemment observés de semblables blocs transportés par les
glaces flottantes du pôle, et cités par M. Lyell, leur parais-
sent démontrer que celte cause que nous voyons agir en-
core, doit avoir autrefois agi. Ils croient qu'il est incon-
ciliable avec les faits d'admettre un refroidissement aussi
considérable que le ferait supposer un aussi immense dé-
veloppement de glaciers , et ils font remarquer que l'on a
trouvé des fragmens de palmier dans la molasse coquil-
lière, évidemment postérieure à l'éruption qui a produit
les Alpes, puisque ses couches n'ont pas été soulevées
par ces dernières. La température devait donc n'avoir
subi aucune diminution. Ils ne peuvent admettre que des
effets semblables à ceux que produisent les glaciers de nos
jours, tous enfermés dans d'étroites vallées, et ne s'écartant
pas du pied des hautes Alpes , puissent être attribués à ces
immenses et hypothétiques glaciers, qu'on envoie charrier
au loin , à travers de vastes plaines et sur des eaux pro-
fondes, des débris dont leur éloignement des montagnes
auxquelles ceux-ci appartiennenl ne leur devait plus per-
380 SESSION DE LA SOCIÉTK IIiavÉTIQUr .
mettre de continuer à se charger. Ils voient dans cette
élévation et cet abaissement successifs des Alpes , selon les
besoins de l'hypothèse, une espèce dejeu d'imagination peu
conforme à la marche sérieuse que les travaux modernes
ont imprimée à la science, et ils signalent le danger de
trop s'abandonner à ces brillantes théories, qui ont été
si longtemps le domaine exclusif des géologues.
M. de Charpentier, présent à la séance, et M. Agassiz,
ont donné de nouveaux éclaircissemens sur les faits qui
ont motivé leur opinion, et le premier de ces géologues
a annoncé un nouvel écrit sur cet intéressant sujet.
Cette discussion, dont nous regrettons de ne donner
qu'une esquisse fort imparfaite , a excité un vif intérêt,
et quoique, comme il arrive souvent, chacun ait gardé sa
manière de voir, nous espérons qu'il en aura résulté cet
esprit de prudence qui empêche de se livrer avec trop
d'enthousiasme aux séductions de brillantes hypothèses.
Certes, les géologues suisses se sont fait remarquer, dans
ces dernières années, par trop de bons et solides travaux
pour qu'il ne fût pas à regretter qu'ils abandonnassent ce
champ fertile, et se livrassent à des conceptions qui ne
peuvent amener que d'inutiles controverses. Gardons-
nous de faire revivre, même partiellement, ces temps si
fâcheux pour la géologie, où chacun faisait le monde à sa
mode, et continuons à recueillir avec patience les maté-
riaux vraiment utiles, les faits bien observés, dont notre
pays promet une si abondante moisson.
Dans la section de médecine, on a lu un mémoire de
M. le D"" Lombard, contenant de nombreux détails statis-
tiques sur la marclie de l'hôpital de Genève pendant les
six dernières années. Parmi les faits intéressans que ce
travail a fait connaître , celui qui a le plus attiré l'atten-
tion est le nombre proportionnel plus grand des entrées
de malades, en été qu'en hiver, dans l'hôpital de Genève.
DES 8ClhNCl-.S NATlillKLLIiS. iîHl
l/aiilcui" en conclul que , pour lu classe pauvre de la po-
pulation genevoise , il y a plus de malades en été que
pendant la saison froide. Mais il a paru difficile d'admettre
cette conséquence , contraire d'ailleurs à ce que l'expé-
rience a appris presque partout , et à ce que le D"^ Lom-
bard^ lui-môme, reconnaît être vrai pour l'ensemble de la
population de Genève. Il est plus probable que le fait, qui
paraît d'ailleurs bien constaté, peut s'expliquer soit par
la nature des maladies d'été , à la fois plus violentes et
plus courtes que celles d'hiver, soit par la plus grande
facilité, pendant la belle saison de transporter sans danger
les malades à l'hôpital, soit enfin par la difficulté qu'é-
prouvent les gens de la campagne à soigner chez eux leurs
parens malades, au moment où les travaux des champs
exigent l'emploi constant de tous les bras disponibles. La
partie purement médicale du mémoire a été d'ailleurs
justement appréciée dans le rapport de la section.
Cette section s'est occupée ensuite à jeter les bases
d'une organisation particulière pour les nombreux adeptes
de la branche importante des sciences dont elle s'occupe.
Elle voudrait que sous le patronage de la Société Helvé-
tique, et aux époques choisies pour les réunions , une
sorte de congrès médical fût convoqué en Suisse, et
qu'une commission permanente offrît, dans l'intervalle des
sessions, aux diverses sociétés cantonales de médecine, un
point de réunion et un moyen de communication fré-
quente. Une commission a été nommée pour préparer sur
ces bases un projet d'organisation , qui devra être ap-
prouvé dans la session de l'année prochaine. Nous sommes
convaincus que toute espèce de travail ne peut que ga-
gner à être fait en commun , et que la médecine a sur-
tout besoin de s'éclairer des résultats que l'expérience
peut constater dans le plus grand nombre de lieux pos-
sible ; mais nous craignons que l'on ne manque le but
382 SESSION DE LA SOCIhTK HELVETIQUE
en l'isolanl trop du faisceau principal de la Sociélé. Il
faudra alors faire un choix , et l'on comptera toujours
en Suisse , bon nombre de naturalistes parmi les médecins.
En6n il a été rendu compte à la section, par M. le D''
Mayor, de Lausanne, de ses travaux pour substituer des
appareils en fil de fer aux attelles ordinairement em-
ployées pour la réduction des fractures. Ces communi-
cations, appuyées sur des démonstrations expérimentales,
ont vivement intéressé les auditeurs.
Dans la section de botanique , M. le prof. Alphonse de
Candolle a lu un mémoire sur la direction qu'affectent
les branches des arbres , d'après la forme particulière
du sol. Ce mémoire sera bientôt publié par l'auteur.
Nous n'avons rien pu recueillir sur les travaux de la
section de zoologie.
Dans celle de chimie et de physique, M. Persoz a ex-
posé une théorie nouvelle sur le mode de combinaison
des élémens qui constituent les substances végétales et
animales.
M. le prof. Âgassiz a montré aux membres de cette
dernière section , réunis à ceux de la section de géologie,
les curieux infusoires fossiles , découverts par Ehrenberg
dans le tripoli , et qui se sont rencontrés dans d'autres
minéraux. M. A. a fait remarquer qu'il faut mettre sur
le porte- objet du microscope solaire, quelques gouttes
d'eau dans lesquelles flottent les fragmens du minéral
examiné , et que c'est faute d'avoir pris cette précaution
que quelques observateurs n'ont pas réussi.
La Société a décidé de se reunir à Bâle l'année pro-
chaine, et chacun de ses membres a rapporté dans son
Canton, avec quelques connaissances nouvelles, un vif
sentiment de reconnaissance et d'attachement pour ses
hôtes neuchâtelois , avec un plus sincère besoin d'union
et de fraternité fédérales. l, M.
BULLETIN SCIEI^fTIFIQUE,
ASTRONOMIE.
20. — Sur un phénomène remarquable qui a lieu dans
les éclipses de soleil totales et annulaires , par
M. BailY, vice-président de la Société Astronomique de
Londres.
M. Baily ayant lu que certaines apparences singulières avaient
été observées pendant des éclipses annulaires, au moment où 1©
disque entier de la lune se projette sur celui du soleil, éprouva
le désir de les observer lui-même lors de l'éclipsé du 1 5 mai 1 836 ,
et se rendit en Ecosse dans ce but. S'étant assuré par le calcul que
la ligne centrale de l'ombre de la lune passerait vers Jedburgh ,
petite, ville située dans le comté de Roxburgh, à 7 ou 8 milles de
Makerston, où se trouve l'Observatoire de Sir Thomas Brisbane, il
s'établit à InchBonney, à un demi-mille au S. de Jedburgh, dans la
maison de M. Veitch, muni d'une lunette de Dollondde 2^8 pouc.
d'ouverture, et 3 /j pieds de longueur focale, grossissant environ
40 fois , d'une lunette prismatique de 20 pouces de Rochon, pour
mesurer les distances des bords du soleil et de la lune , de deux ther-
momètres, d'un verre à brûler, et de quatre chronomètres de poche.
Il a présenté à la Société Astronomique de Londres le résultat
de ses observations , dans un mémoire lu à la séance du 9 dé-
cembre 1836 ; et c'est d'après l'extrait qui s'en trouve dans le
cahier de mars 1837 du Philosophical Magazine, etc., p. 230,
que je vais en rendre compte.
La matinée du 15 mai a été remarquablement belle et claire
à Inch Bonney, et pas un nuage n'y a été vu pendant toute la
durée de l'éclipsé. M. Baily a observé les instans du commence-
ment et de la fin de l'éclipsé , ainsi que ceux de la formatioj»
vide la rupture de l'anneau. Mais il iiallacluf pas une j;rand<»
381 BULLETIN SCIKNTIFIOUE.
valeur à celle partie de ses observations, et spécialement à ce qui
concerne l'anneau , son attention s'étant surtout portée sur les
phénomènes particuliers suivans.
Lorsque les extrémités du croissant solaire ne furent plus
qu'à 40° l'une de l'autre, il parut subitement autour de la partie
de la circonférence de la lune qui allait entrer sur le disque du
soleil, une suite de points brlllans rangés comme des grains de
chapelet , irréguliers relativement à leur grandeur et à leur di-
stance mutuelle. M. Baily crut que ce moment serait celui de la
formation de l 'anneau , s'attendant à chaque instant à voir se
compléter le ûlet de lumière autour de la lune , et attribuant ,
comme d'autres l'avalent fait avant lui, l'apparence dentelée du
bord de la lune aux montagnes lunaires, quoique le reste de sa cir-
conférence, tel qu'il se voyait dans la lunette, fût parfaitement uni
et circulaire . Il fut donc assez surpris en voyant que ces points
lumineux , aussi bien que les espaces obscurs Intermédiaires ,
croissaient en grandeur ; quelques-uns des plus rapprochés pa-
raissant se réunir l'un à l'autre, comme des gouttes d'eau. Enfin,
à mesure que la lune poursuivit sa route , ces espaces obscurs
s'étendirent {jtretched out) en longues lignes parallèles , noires
et épaisses, joignant les bords du soleil et de la lune ; puis tout
disparut tout à coup, les circonférences de la lune et du soleil
devinrent unies et circulaires , en ces points comme dans les
autres , et la lune parut sensiblement avancée sur le disque du
soleil. C'est ce moment que M. Baily suppose que la plupart des
observateurs auraient noté comme étant celui de la formation de
l'anneau ; mais il montre ensuite , par de fortes raisons, que la
vraie formation de l'anneau doit être antérieure de quelques se-
condes.
Après ce moment , la lune conserva son apparence circulaire
pendant sa marche sur le disque du soleil , jusqu'à ce que le
bord opposé s'approchât de celui du soleil, vers le moment de la
rupture de l'anneau. On vit alors paraître tout à la fois Tle bord
de la lune étant encore à quelque distance de celui du soleil ) un
certain nombre de lignes parallèles noires , longues et épaisses ,
exactement semblables aux premières et joignant les deux bords ;
et les mêmes phénomènes furent répétés dans un ordre inverse.
Car à mesure que ces lignes noires s'acconrcirent . les parties
ASTRONOMir.
:i8r>
Lrillaulcs inlerriH'iJiaucs prirent uik; loriue plus circulaire, el s«
terminèrent, enfin, par une ligne courbe de grains brillans, jus-
qu'à ce qu'elles disparurent finalement, et que l'anneau fut en-
tièrement rompu. Ce singulier phénomène a été observe' aussi
par M. Veitch et par Sir Thomas Brisbanc , ainsi que par
M. Henderson à Edimbourg, avec quelques légères différences de
détail. Les lignes obscures ou fils ont été aussi indiqués par
M. Bell, à Alnwick, qui en a envoyé un compte rendu à la So-
ciété philosophique et littéraire de Newcaslle. M. Bally les dé-
crit comme ayant été aussi distinctes et bien terminées que le
sont les doigts ouverts d'une main humaine exposés à la lumière.
Son mémoire est accompagné de plusieurs dessins, qui montrent
les apparences observées pendant les diverses phases de l'éclipsé
annulaire.
M. Baily croit que le nombre des lignes noires était d'environ
huit, et c'est aussi l'opinion de M. Veitch. Sir T. Brlsbane croit
qu'il n'y en avait que six, et M. Bell quatre à la rupture de
l'anneau et deux à sa formation. M. Bally pense que , sur ce
point comme sur d'autres , il peut y avoir beaucoup de diversité
d'opinion, l'observateur étant pris par surprise, et le phénomène
variant constamment dans quelques-unes de ses parties pendant
la courte durée de son existence.
La diminution de lumière n'a pas été aussi grande qu'on
l'attendait généralement pendant l'existence de l'anneau , et
n'a guère dépassé celle causée par un nuage passant sur le
disque du soleil ; la lumière était, cependant, d'une espèce par-
ticulière , et ressemblait un peu à celle produite par le soleil à
travers un brouillard du matin. Le thermomètre à l'ombre baissa
seulement de 3 ou 4 degrés (Fahr. ). Les oiseaux dans les haies
chantèrent , comme à l'ordinaire , pendant toute la durée de
l'éclipsé. Vénus fut vue à l'œil nu environ 20 minutes avant
la formation de l'anneau , et quelques minutes après 11 était
lmposs'd)le d'allumer de la poudre a canon par la concentration
de la lumière du soleil à travers une lentille de trois pouces
de diamètre. Cette même lentille n'avait point d'effet sur la
boule d'un thermomètre pendant l'existence de l'anneau.
Quant à la cause de l'Illusion d'optique remarquable décrite
ci-dessus, M. Baily n'essaie pas de lassigner, mais il exprime sa
386 BULLETIN SCltNTlFIQUK.
surprise que ce phénomène n'ait pas(^à une seule exception près)
ete' signalé et rappelé dans des occasions précédentes , puisqu'il
doit avoir été vu par toute personne attentive à observer la for-
mation et la rupture de l'anneau ; et quoique quelques parties
du phénomène aient été indiquées par différens observateurs en
divers lieux, ainsi que le prouve M. Baily par plusieurs cita-
tions, il est impossible, d'après ces descriptions, de se former une
juste idée du tout, ou de tracer l'origine, le progrès et la terminai-
son du phénomène. M. Van Swinden est, dit-il, la seule personne
qui ait signalé les lignes noires ou fils, qui lient les bords du soleil
et de la lune, lors de la formation et de la rupture de l'anneau ,
dans un rapport inséré dans le l'"' vol. des mémoires de la
Société ( p. 146), et accompagné de dessins qui coïncident
presque exactement avec ceux donnés par M. Baily. Dans pres-
que tous les autres comptes rendus de divers observateurs, la
description du phénomène se réduit au commencement de l'an-
neau, ou à la formation d'une série de points lumineux, paraissant
subitement entourer la portion du bord de la lune qui est sur
le point d'entrer sur le disque du soleil , et il n'est fait aucune
mention de la continuation du phénomène ou de l'extension des
espaces obscurs en lignes parallèles, ni de la rupture et dispa-
rition soudaine , qui constitue la partie de beaucoup la plus re-
marquable du phénomène.
L'auteur rapporte diverses notices sur un phénomène sembla-
ble à celui des lignes noires , observé lors des passages de Vénus
de 1761 et 1769, et qui consiste en une sorte de ligament obscur
entre le bord de Vénus et celui du soleil , vers l'époque du con-
tact intérieur, soit à l'entrée, soit à la sortie. Ce ligament a paru
comme une protubérance de la planète, et a continué pendant
plusieurs secondes . Il semble , dans les dessins qui le représen-
tent , beaucoup plus épais que les lignes noires des éclipses de
soleil, et sa durée est plus longue ; la planète ayant à cette épo-
que une forme analogue à celle d'une poire, d'une fiole ou d'une
quille. Toutes les descriptions s'accordent à dire que le ligament
se rompit soudainement, et que la planète reprit immédiatement
sa figure circulaire ordinaire. Aucune apparence de cette espèce n a
été indiquée lors des passages deMercurcsurlesolell. Sir W. Hors-
chel (qui examina Mercure dans ce but spécial, au passage du 9^
PHYSIQUE. 387
novembre 1802) afQrine, au coalra'ire, qu'il ne put rien y discer-
ner de particulier. Il dit expressément que tout le disque de
Mercure était aussi nettement terminé que possible , et qu'il n'y
avait aucune distortion du bord, ni à l'entrée , ni à la sortie , la
planète ayant paru aussi bien terminée du commencement à
la fin.
M. Baily rapporte certains faits tendant à établir que le bord
circulaire de la lune est toujours déformé (^distorled^ aux points
qui sont en contact avec la circonférence du soleil ou près de
l'être, et il croit que c'est ce qui a donné lieu à la supposition
de montagnes lunaires formant un relief considérable. Il en con-
clut que toutes les mesures du diamètre de la lune prises à
l'époque de son passage sur le disque du soleil , ne doivent être
adoptées qu'avec précaution , et en faisant bien attention à la
proximité où se trouve la partie mesurée du bord du disque du
soleil, sans quoi il peut en résulter des erreurs et des discordances.
Les élévations ou dépressions prodigieuses de la lune, si fréquem-
ment décrites dans les éclipses de soleil . n'ont guère lieu qu'au
commencement ou à la fin de l'écllpse , ou près des pointes du
croissant solaire, c'est-à-dire dans les seuls points qui sont près
du bord du soleil. Si cela était ainsi, il semblerait que la mesure
de la ligne des cornes, pendant une éclipse, serait sujette à des
discordances par la même cause.
M. Baily conclut son mémoire en exprimant l'espoir que, lors
de l'éclipsé totale de soleil de 1842 et de l'éclipsé annulaire de
1847, qui seront toutes deux centrales en Europe, l'attention
des astronomes se dirigera particulièrement sur le phénomène
qu'il vient de signaler, sur son existence et sur sa cause ; et qu'on
adoptera alors un système régulier d'observations, en divers lieux ,
qui soit aussi bien combiné que possible pour l'éclaircir et l'expli-
quer. A. G.
PHYSIQUE.
21. — Cavernes chaudes des environs de Montpellier;
par M. Marcel de Serres.
Les cavernes que M. Monlels a découvertes récemment dans
388 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
sa campagne, située à un quart de lieue, au nord-ouest de Mont-
pellier, occupent , depuis quelque temps , la curiosité des habi-
tans de cette ville.
Nous sommes descendus dans ces cavernes , avec partie de
ceux qui suivent notre cours de ge'ologie, le 16 mai de cette
année , par une température assez froide. En effet, quelques
instans avant de pénétrer dans cette cavité , nos thermomètres
centigrades marquaient à l'air extérieur et à l'ombre -\- 14°, et
cela sous l'influence d'un vent assez fort. Mais à peine étions-nous
parvenus à la profondeur de 15 mètres , que nos thermomètres,
qui marquaient -j- 14° à l'air libre, se maintinrent à -j- 18°;
et arrivés à la plus grande profondeur accessible, soit dans le
boyau oriental , nommé le puits , soit dans le boyau occidental ,
dont la profondeur au-dessous du sol est de 34 mètres , nous
vîmes nos thermomètres s'élever entre 21°, 50 et 21°, 60, c'est-
à-dire à 7°, 50 ou 7°, 60 plus haut qu'à l'air extérieur.
Cet accroissement de température, pour une aussi faible pro-
fondeur , était d'autant plus sensible que nous visitions ces
souterrains sous l'influence d'une température extérieure assez
froide ; en effet, il n'était pas moindre de près d'un degré par
cinq mètres de profondeur au-dessous du sol. A la vérité ,
comme l'influence solaire se fait encore sentir à une profondeur
de 30 mètres , l'accroissement de la température ne doit être
calculé que du point qui se trouve au-dessous de ces 30 mètres.
Ainsi , en supposant que vers 30 mètres , la température de ce
souterrain représente la température moyenne de Montpellier,
qui est égale à -|- 17° centigrades, nous n'aurons plus qu'un
excédant de chaleur de -f- 4°, 50 à -|- 4°, 60. Or ces 4°, 50
ou 4", 60, divisés par 4 mètres , donneraient un accroissement
de chaleur encore plus considérable , car dans le premier cas ,
il serait à peine d'un degré par 5 mètres, tandis que dans le
second 11 serait de plus de 1° par mètre de profondeur.
Une pareille élévation dans la chaleur, démontrée par les in-
strumens les plus précis et les plus exacts est réellement des plus
remarquables. Aussi s'en demande-t-on la cause? Cette grande
chaleur serait-elle due à des décompositions qui auraient lieu
dans l'intérieur de cette cavité souterraine , ou tiendrait-elle à la
combustion des bougies , que l'on y porte pour s éclairer, ou
PHYSIQUE. 381)
enfin dépendrai l-clle en partie de la respiration de ceux qui y
descendent ? Quant à ces deux dernières causes , elles paraissent
être sans inûucnce , du moins l'accroissement de la chaleur a
toujours lieu, lorsqu'on descend seul et sans lumière ; elle est
même sensible, du moins dans l'hiver, le printemps et l'automne,
c'est-à-dire à une température extérieure au-dessous de -j- 21°,
sans qu il soit nécessaire de descendre assez bas pour perdre
entièrement la clarté du jour.
EnGn aucune décomposition ne semble s'opérer au milieu des
rochers calcaires infra-jurassiques dont les fissures composent ces
étroites cavités. Du moins aucune autre espèce minérale n'ac-
compagne ces calcaires qui doivent être singulièrement refroidis
par la ^aporisation de 1 eau, qui a lieu d'une manière à peu près
continue dans ce souterrain.
Ces différentes causes ne pouvant expliquer cet accroissement,
on doit donc en chercher une autre parmi celles qui produisent
des effets analogues : en particulier dans la chaleur centrale.
Seulement, il peut paraître singulier que l'action de cette cha-
leur, qui, en terme moyen, ne produit qu'un accroissement
d'un degré par 25 ou 30 mètres, soit ici aussi considérable. Mais
qui ne sent que l'afflux de la chaleur intérieure peut , par suite
des fissures qui se trouvent sur un point et non sur un autre ,
remonter plus facilement dans une localité que dans celles qui
en sont même fort rapprochées ? Ainsi , à peu de distance des
cavernes Montels ( environ 400 mètres ) , on observe , dans la
même formation calcaire , une fissure de laquelle s'échappe de
la vapeur d'eau, dont la température est à peu près égale à celle
d'une source qui alimente un puits creusé auprès de la caverne.
En effet, la température de cette source est de -|- 21" à -|- 22°
centigrades, et celle de la vapeur d'eau qui sort d'une fissure des
rochers calcaires contre lesquels la campagne Astiev se trouve
adossée, nous a paru, le 20 mai 1837, être égale à -j- 23", la
température de 1 air se maintenant ce jour là entre -\- 10°. 20 el
-I- 12°,50.
La vaporisation constante de l'eau, qui a lieu à travers les
rochers de la campagne Astier, rochers qui appartiennent à la
même montagne que ceux dans lesquels sont creusées les ca-
vernes Montels, indique aussi quelle est la cause qui produit la
390 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
chaleur de ces dernières , ainsi que celle de la vapeur d'eau.
Celte cause pourrait de'pendre de la présence d'eaux thermales
qui existeraient dans la profondeur de la montagne Mancillon, où
se trouvent les cavernes et les fissures qui offrent ce curieux phé-
nomène ; en d autres termes , elle tiendrait à la chaleur centrale,
dont les effets seraient ici d'autant plus sensibles , que les rochers
qui la laissent remonter sont remplis de fissures nombreuses , et
qui s'étendent bien au-dessous du point auquel on peut péné-
trer avec facilité.
Il faut bien qu'il en soit ainsi ; car celte vapeur se produit
constamment et se maintient à la température de-^ 23°, quoi-
que en contact presque continuel avec l'air extérieur ; le point
où se dépose la vapeur d'eau n'est séparé de l'atmosphère que
par l'avancement du rocher, qui, dans ce point n'a pas plus d'un
mètre d'épaisseur. Du reste , la fissure de laquelle elle s'élève ,
communique avec d'autres fissures plus spacieuses , qui finis-
sent même par devenir des cavités , à la vérité peu considé-
dérables , et dans lesquelles pénètrent les habitans de la cam-
pagne Astier. Les métayers de cette campagne vont assez fré-
quemment se chauffer dans le trou où se précipite la vapeur
d'eau. Celle-ci, examinée dans sa composition , a présenté tous
les caractères de l'eau pure , et a paru tout à fait semblable à de
l'eau distillée.
II a existé, en cuire, dans le temps, une autre ouverture à 50
ou 60 mètres au nord-est de la grotte Astier, de laquelle sortait
une vapeur tout aussi chaude que la première ; cette vapeur était
sensible à une certaine distance. Il est à regretter que cette ou-
verture ait été fermée par ignorance ou par incurie , et que l'on
n'ait pas imité l'exemple de M. Astier, qui a laissé subsister celle
qui se trouv e près de sa campagne.
Enfin il nous a paru curieux de vérifier, pendant les grandes
chaleurs de l'été, les observations que nous avions faites précé-
demment sous l'influence de la température hibernale. Nous
nous sommes rendus, le 2 juillet 1837, aux cavernes Monlels. La
température de l'air à l'ombre a été trouvée, à 3 h. de l'après-
midi, sous l'influence d'un ciel orageux, égale à-|-31 degrés cen-
tigrades. La température du sol, éprouvée en maintenant un de
nos thermomètres au soleil sur une couche sablonneuse assez
PHYSIQUE. 391
blanche, nous a paru être de 1 1 degrés supérieure à celle de l'air,
c'est-à-dire de 42 degrés centigrades.
C'est donc sous l'empire de ces influences atmosphériques,
bien différentes de celles sous lesquelles nous avions pénétré la
première fois dans ces cavernes, que nous y sommes parvenus le
2 juillet dernier. Quoique quittant une température égale à
-j- 31°, nous n'y avons nullement éprouvé la sensation de fraî-
cheur, à laquelle nous devions d'autant plus nous attendre , que
nous nous étions allégés d'une partie de nos vêtemens , quel-
ques instans auparavant.
Arrivés enGn au fond des cavernes Monlels, et voulant nous
garantir de toute cause d'erreur sur la véritable température de
ces souterrains , nous avons préféré faire reposer Immédiatement
la boule de nos thermomètres, sur le limon humide , plutôt que
de prendre la température de l'air lui-même. Le fond de gauche
de ces cavernes placé vers le nord-ouest, et celui de droite ou
du nord-est , nommé le puits , étant très-peu spacieux , nous
aurions craint que le rayonnement de nos corps et de nos lu-
mières n'eût pu avoir de l'influence sur la véritable tempéra-
ture. Aussi n'avons-nous plus cherché à apprécier la tempéra-
ture de l'air de ces cavernes ( d'autant plus que nous l'avions
déjà évaluée ) , mais bien celle du sol lui-même.
Pour y parvenir, nous avons disposé nos thermomètres sur la
couche humide du limon , aussi loin des lumières qu'il nous a
été possible, afin d éviter la petite cause d'erreur qu'elles au-
raient pu produire. Nos thermomètres ont été ensuite examinés ,
de quart d'heure en quart d'heure , et après plus d'une heure
d observations suivies, nous avons pris la température à laquelle
Us se sont maintenus sans la moindre variation. Elle s est trouvée
entre -j- 21°, 50 et-}- 21°, 60. Ces nombres indiquent donc la
température du limon humide du fond de ces ca^ ernes ; mais
comme , par l'effet d'une pareille Influence qui paraît constante,
une évaporation quelconque doit avoir lieu, 11 est probable que
celle-ci n'a pas été sans quelque effet sur le degré auquel se
sont maintenus nos instrumens. et qu'elle a dû en ^abaisser le
terme.
Nous avons préféré suivre cette marche , quoiqu'elle ait pu
abaisser lestimalion de la chaleur de ces soulerralns , plutôt
392 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
que de prendre la tempe'rature de l'air lui-même , ne pouvant
guère nous pre'server , dans des espaces aussi resserre's que le
sont les points inférieurs de ces cavite's , des effets du rayon-
nement du corps des observateurs qui doivent ne'cessairement y
rester.
Un nouveau couloir et une nouvelle caverne ayant été' de'cou-
verts depuis que nous étions descendus dans ces souterrains ,
nous avons désiré nous y rendre , afin de nous assurer de la
température qui y règne. Cette nouvelle caverne est supposée,
par les mineurs qui l'ont découverte , être plus profonde que
les premières ; mais il nous serait impossible d'évaluer, même
d'une manière approximative, la différence de niveau qui peut
exister entre elles. La descente dans ce nouveau souterrain
est tellement difficile , que , suspendu à la corde qui sert de
point d appui , on ne songe guère à autre chose qu'à sa propre
sûreté.
Ce qui nous a d'abord frappés , en pénétrant dans ce nouveau
souterrain , c'est sa sécheresse , comparée à l'humidité qui règne
dans les premiers. Un petit plateau situé au fond de la caverne,
et recouvert par une petite couche de sable calcaire assez sec ,
produite par la décomposition des stalagmites , nous a paru le
lieu le plus convenable aux recherches que nous nous proposions
de faire.
En conséquence nous y avons placé nos thermomètres , et
après nous en être éloignés , nous les avons laissés dans le sable
environ une heure. Ces thermomères ont marqué constamment
4- 21°, 60, température que nous pouvons considérer comme
très-approchante de la véritable température de ces soutenains,
plutôt cependant en moins qu'en plus.
Ces points ainsi fixés , nous avons cherché à reconnaître la
profondeur que ces souterrains ont au-dessous du sol. Nous
l'avons évaluée , en la mesurant aussi verticalement qu'il nous
a été possible. Nous l'avons trouvée d'environ 34 mètres.
Nous ferons connaître plus tard celle du nouveau souterrain ,
lorsque le propriétaire de ces cavernes y aura fait faire les tra-
vaux nécessaires pour le rendre accessible.
Quant à la profondeur de ces cavernes , prise obliquement ,
c'est-à-dire en suivant leur pente naturelle , elle a paru être
PHvsiQuu. 393
d'environ 39 mètres, ce qui peut donner une idée de la forte in-
clinaison des couches calcaires qui forment ces souterrains.
Ces observations terminées , nous nous sommes rendus de
nouveau à la campagne Astier pour appre'cier la tempe'rature de
la vapeur d'eau qui s'e'chappe d'une Gssure du rocher, contre
lequel est adosse' celte campagne. Cette vapeur a paru avoir une
température de -\- 24°, 50 , et le thermomètre , introduit plus
avant dans la fente d'où provient cette vapeur chaude , s'est
élevé' k-|-25'>,30. Quant à la chaleur de l'air extérieur, elle était
pour lors égale à-j-28°. Aussi, comme la fissure de laquelle
sort la vapeur d'eau est en contact direct avec l'air extérieur, il
est très-probable que la température de ce dernier n'a pas été
sans influence sur celle de cette vapeur. Nous ne comptons donc
pas beaucoup sur cette appréciation.
En résumé, l'accroissement de la température dans les cavernes
Montels , qui n'est pas moindre de 1° par mètre de profondeur
passé l'épaisseur de 30 mètres ( point où cesse l'Influence solaire),
dépend de la chaleur centrale, reste de la température élevée
dont la terre jouissait lors de son origine , et ce fait particulier
confirme puissamment l'existence d'une chaleur qui n'avait été
d'abord admise que comme une pure hypothèse, mais dont toutes
les observations démontrent la réalité.
22. — Observations des perturbations magnétiques fai-
tes A l'observatoire de Milan dans le mois de juillet
1837, par M. Kreil. (^Communique par l'auteur.^
11 s'est manifesté, le 2 de ce mois, dans nos appareils magnéti-
ques , une des plus fortes perturbations de cette année ; comme
j'espère qu'elle aura été observée aussi ailleurs , particulière-
ment en Allemagne, où plusieurs magnétomctres sont déjà en
activité, j'ai l'honneur de vous communiquer nos observations
en vous priant de vouloir les insérer dans la Bibl. Unw. Ainsi,
nous aurons un fait de plus pour décider si , dans les fortes per-
turbations , il existe aussi ou non , la coïncidence parfaite des
X 25
394 BULLETIN SCIEISTIFIfilE.
variations de déclinaison qui s'^st montrée jusqu'ici dans les
cas ordinaires et à de grandes distances. J'ai donné aussi les
moyennes de nos observations journalières pendant les derniers
mois , pour permettre la comparaison avec les observations faites
pendant la perturbation. Vous trouverez dans les variations de Tin-
cllnaison, une marcbe plus régulière et tout à fait parallèle à celle
de l'intensité de la force borizontale , ce qui ne s'était pas
montré dans les résultats publiés dans le numéro d'avril de la
Bibl. Unw. La raison en est que, dans les premiers mois, les
observations ne pouvaient pas être exécutées avec la même
exactitude qu'à présent, et qu'il y avait quelques jours où plu-
sieurs obsen ations manquaient. Dans ce cas, j'ai pris pour résul-
tat la moyenne des observations faites. Mais j'ai acquis la per-
suasion que je pouvais m'approcher beaucoup de la vérité en
chercbant les nombres manquans , par interpolation , au moyen
des observations les plus voisines, et en prenant pour résultat
ûnal la moyenne de tous. De cette manière j'ai trouvé les incli-
naisons suivantes.
1SÔ7.
20 '0'
22''50'
li'O'
4l'50'
7I150'
Janvier. 65<'/l6'45",5
Kevritr. 65 47'a6",6
/16' 47",6 46' 45",6' 46' 15",7
47'49",5 47'48",8 47'48",5
46'45",9
47'47",6
lil'O'
46'44",2
47'49",G
Mais il ne faut pas conclure de cet accord que les variations
de l'intensité soient produites seulement par celles de l'inclinai-
son, car ces deux élémens varient d'un mois à l'autre, et quel-
quefois d'un jour à l'autre, d'une manière bien différente, comme
vous l'aurez déjà vu d'après les résultats de nos observations.
PERTURBATION MAGNÉTIQUE DU 2 JUILLET 1837.
Jmirs.
iJuiei:.
Dccîiriaison .
F
dinuison.
Barom
m.:.,.
Hrér
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Jtnmsphcr
29 Juin.
22",47I00
18052'
28",7
65
'44'
8",9
27,8,84
+19,85
870,56
E-S.
Serein.
50 »
22,48506
18 53
59,9
63
44
M,1
27,8,59
20,26
84,91
0.
Serein. i
1 J,.illrl.
22,47005
18 55
11,2
65
44
1,4
27,8,45
19,91
89,54
E.
Ser., nua., p
2 »
22,50602
18 56
5,0
65
44
11,0
27,8.69
17,84
88,13
E.
Ser., nua.,p
5 "
22,51 127
18 52
49,0
65
44
0,8
27,8,21
18,90
81,45
E.
Ser., mia., f
4 >•
22,49282
18 55
8,7
65
45
52,6
tlylfl'i
19,25
8 1 ,90
S-E
Serein.
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22,49248
18 32
49,9
65
45
55,7
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19.87
82,00
S-E
Ser., nua., f
H
22,48758
18 54
6,5
65
45
45,2
27.8,55
16,27
79.25
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23. — Sur les courans thermo-électriques développés
ENTRE LES METAUX ET LES SELS EN FUSION, par M. Th.
Andrews, Prof, de chimie à Belfast (PAiYo*. Magaz., imn
1837).
La de'couverte de Faraday sur le pouvoir conducteur que pos-
sèdent certains sels fondus, pour l'e'lectricité voltaïque, fit con-
jecturer à l'auteur, que des courans pourraient être de'veloppe's
en mettant ces sels en contact avec des métaux , à peu près
comme dans lappareil thermo-électrique de Seebeck. Cette con-
jecture se trouva facilement vérifiée.
PHYSIQUE. 397
Pour découvrir la présence du cuuruiil cleclrlcjue, l'auleur se
servit d'un galvanomètre tiès-déllcat , construit par M. Gourjon
de Paris, dans lequel le Gl de cuivre faisait près de 3000 re'vo-
lations autour de l'aiguille infe'rieure, et dans lequel le système
d'aiguilles e'talt rendu aussi astatique que possible. Mais un gal-
vanomètre ordinaire à 20 ou 30 tours pourrait suffire, tant les
courans sont prononces .
Ayant pris deux fils de platine et les ayant liés aux deux bouts
du fil du galvanomètre , M. A. fit fondre à l'une des extre'mite's
libres de l'un des fils, un fragment de borax, à la chaleur d'une
lampe à alcool, et, après avoir chauffe' l'autre fil dans la flamme,
de manière à ce que sa température dépassât celle du premier
fil, 11 le mit en contact avec le globule fondu ; l'aiguille de l'in-
strument fut sur-le-champ fortement déviée, et la direction du
courant fut du fil le plus chaud au fil le plus froid, et au travers
du sel fondu. On put obtenir un courant électrique continu, en
fondant simplement un globule de borax entre les deux fils, et
dirigeant la flamme de manière que l'un des deux fils fût plus
échauffé que l'autre.
Afin de s'assurer si le courant avait une intensité suffisante
pour passer au travers de l'eau acidulée, une colonne d'eau ai-
guisée d'acide sulfurique, et longue d'un demi-pouce, fut mise
dans le circuit au moyen de fils de platine. Lorsque le globule
de borax fut fondu, laiguille du galvanomètre fut déviée sous
un arc de 80° à 90" , mais avec moins de violence que dans le
circuit complètement métallique.
Le carbonate de soude substitué au borax donna naissance à
des courans encore plus énergiques.
En employant des pôles d'une inégale surface , l'auteur par-
vint à opérer par ces courans des décompositions chimiques. Un
morceau de papier Joseph, d'un quart de pouce carré, et hu-
mecté d'une solution d'iodure de potassium, fut placé sur une
lame de platine mise en communication avec un des fils de l'ap-
pareil précédemment décrit. L'extrémité de l'autre fil en contact
avec le globule fut mise sur le papier , et la flamme de la lampe
disposée de manière à ce qtie ce dernier fil fût le plus froid. Il
devenait ainsi le pôle positif. Dès que le circuit fut complet, un
atmndant dépôt d'iode se fit remarquer au-dessous du fil de pla-
398 BULLIiTIN SCIENTIFIQUE.
t'me. Au moyen d'un certain nombre d'appareils semblables, dis-
pose's de manière à communiquer entre eux , et en chauffant les
fils de telle sorte que le courant fût toujours dans le même sens ,
l'auteur parvint avec quatre appareils , à décomposer l'eau aci-
dule'e. Avec vingt, il pouvait faire e'prouver une sensation mar-
que'e à la langue , mais il ne put obtenir d'e'tincelle , ce qui lui
paraît dû à la difficulté de maintenir les flammes de tant de
lampes, dans les conditions les plus favorables.
Les extrémités des fils de platine qui avaient été introduits
dans le borax fondu, ne présentaient aucune apparence d'action
chimique, leur lustre n'était pas terni, et leurs angles présen-
taient des arêtes vives et bien définies. Lors même qu'un fil
très-fin était employé, et le courant maintenu pendant plusieurs
heures, aucune trace d'action chimique ne se faisait remarquer,
ni sur le platine, ni sur le borax. Le résultat fut le même avec
le carbonate de soude, le carbonate de potasse, le chlorure et
l'iodure de potassium, le sulfate de soude, le chlorure de stron-
tium, etc. Il fut même possible de dévier l'aiguille de 40' avec
l'acide boracique, que Faraday a reconnu pourtant être un très-
mauvais conducteur de l'électricité.
Afin de comparer l'intensité de ces courans avec ceux produits
par l'action chimique, on ajusta dans le circuit un couple de
plaques hydro-électriques , de manière à ce que le courant
qu'elles produiraient fût en sens contraire de celui excité par le
sel fondu. Dans ce cas, la déviation de l'aiguille devait indiquer
de quel côté était la plus grande intensité. En comparant ces
courans avec diverses combinaisons hydro-électriques, ils paru-
rent, dans leur complet développement, avoir une tension un peu
supérieure à celle d'un courant produit par une paire de plaques
de platine et d'argent plongées dans l'acide nitrique étendu. Si
l'acide était assez fort pour dissoudre rapidement l'argent, alors
le courant voltaïque l'emportait en intensité.
On examina ensuite l'effet de la substitution d'autres conduc-
teurs métalliques à ceux de platine.
Les fils de palladium donnèrent les mêmes résultats que ceux
de platine.
Lorsque le platine était opposé au palladium, à l'or ou à l'ar-
gent , le courant était toujours dirigé du platine à l'autre métal ,
l'HYSiyLE. 399
au lia\ers Ju [jlobulc loiidii, pour\ u tjue le plaliue lui cleve à
la plus haute température. £n elfet, si le palladium clait plus
fortement chauffé, le courant était inverse, c'est-à-dire allait
du palladium au platine. En employant un globule de borax
ou de soude, il fut dlfiicile d'exposer, sans le fondre , Le ûl d'or
ou d'argent à une chaleur telle qu'il devînt plus chaud que
le plat'me ; mais en substituant un sel plus fusible , soit un
mélange des carbonates de soude et de potasse, le courant fut
aisément obtenu de l'or ou de l'argent au platine, en maintenant
les deux premiers métaux à la température la plus élevée.
Ces expériences prouvent que la position des métaux dans
Téchelle thermo-électrique n'exerce aucune Influence sur la di-
rection du courant, qui n'est détenninée que par la température
relative des fils.
Quand le platine était opposé au cuivre avec un globule de
soude ou de borax, si le platine était le plus chauffé, le cou-
rant allait de ce métal au cuivTC au travers du sel. Seulement,
s'il existait une action chimique très-considérable, et que beau-
coup d'oxide de cuivre fût produit et dissous , alors il s'éta-
blissait un courant inverse. Un courant du platine au cuivre fut
aussi obtenu en employant de l'acide boracique pour le globule
fondu. Ces résultats prouvent que ce n'est point à l'action chi-
mique qu'il faut attribuer ces courans, puisque pour cela il
faudrait conclure que c'est le platine et non le cuivre qui serait
le métal attaqué.
En substituant le fer au cuivre, une vive action chimique se
manifesta, le borax ou la soude devinrent noirs et opaques par
la dissolution de l'oxide de fer, et la direction du courant fut
en général du fer au platine, même lorsque ce dernier était le
plus chauffé. Néanmoins, en fondant un petit globule de borax
sur un fil de fer, dans la partie désoxidanle de la flamme, et le
mettant en contact avec un fil de platine très-chaud, l'on obtient
un courant du platine au fer; mais l'expérience est difficile à
faire réussir.
Quand le platine fut opposé à l'antimoine, au zinc, au plomb
et à l'étain , il fut difficile de maintenir fondu le globule des
sels même les plus fusibles, sans que le métal se fondît lui-
même ; mais lorsque le platine était rouge de fcn, le couraot
400 KULLETIIM SCItNTIFIQtt.
allait toujours du platine au métal oxidable. 11 était naturelle-
ment impossible de renverser l'expérience en chauffant ce dernier
plus que le platine. Si l'on employait pour sel le chlorate de
potasse, le courant allait toujours du métal oxidable au platine ;
mais ici l'action chimique était considérable. Lorsqu'il s'agis-
sait des métaux nobles , la direction du courant avec le chlorate
de potasse , était la même qu'avec les autres sels fondus.
On voit donc qu'un courant électrique est toujours produit
lorsqu'un sel conducteur fondu est mis en contact avec deux
métaux élevés à des températures différentes, et que, lorsque
l'action chimique n'est pas très-forte , la direction du courant
n'est influencée ni par la nature du sel, ni par celle du métal,
mais seulement par la chaleur relative, puisqu'il va toujours du
métal le plus chaud au plus froid au travers du sel fondu. Ce
courant a une intensité plus faible que celle que développent
des plaques de platine et de zinc dans l'eau acidulée, mais bien
supérieure à celle des courans thermo-électriques ordinaires ,
puisqu^il peut décomposer l'eau et les autres électrolytes. La
cause de ce courant peut probablement être attrU)uée au contact
entre le sel fondu et le métal chauffé, contact qui paraît propre à
développer un courant électrique, d'autant plus intense que la tem-
pérature sera plus élevée au point de contact. D'après cette manière
de voir, des courans opposés se développent au contact de chacun
des deux métaux avec le sel ; mais celui produit au point où la
température est le plus élevée ayant plus d'intensité, détruit l'au-
tre, et ses effets sont seuls visibles, précisément comme il arrive
lorsque l'on expose à des températures inégales deux barres du
même métal à leur point de soudure, dans un circuit métallique
fermé. La supériorité de ces courans sur ceux obtenus des mé-
taux seuls, dépend probablement de l'obstacle plus grand que
présente à la réunion des deux électricités, au point de jonction
d'où elles se séparent , le pouvoir conducteur moindre du sel
fondu.
Les courans électriques produits par le sel complètement
fondu, sont toujours réguliers comme nous l'avons dit, mais il
s'en développe avant la fusion du sel, dont la direction varie de
la manière la plus compliquée et la plus difficile à démêler. Il
faut, pour ces recherches, employer un galvanomètre extrême-
ment sensible.
rnvsiQi'U. iOl
On leujplil en |)urlie une pellle cuiller de plaliue, de carbonate
de soude fondu, et l'on introduit dans le sel un ûl épais du
même métal, en prenant soin d'éviter tout contact métallique.
Lorsque le sel est refroidi, le fil et la cuiller sont mis en com-
munication avec le galvanomètre. Si l'on applique alors à la
cuiller une légère chaleur, produite par la llamme d'une petite
lampe à alcool tenue à distance , oa obtient un courant de la
cu'dler au fil, c'est-à-dire, du métal chaud au froid; ce courant
est très-faible et ne peut que rarement être maintenu plus de
quelques minutes. En augmentant la température du fond de la
cuiller, jusqu'à ce que le sel en contact avec elle commence à
fondre, tandis que la partie qui entoure le fil est encore solide, un
fort courant se développe du fil à la cuiller, c'est-à-dire, du mé-
tal froid au métal chauffé. Quand la température de la cuiller est
encore élevée de manière à fondre tout le sel, le courant est de
nouveau renversé et va, comme nous l'avons dit, du métal le plus
chaud au plus froid. Il est curieux d'observer la manière vio-
lente avec laquelle l'aiguille du galvanomètre s'élance d'une
extrémité de l'échelle à l'autre, au plus léger mouvement de la
flamme.
Le verre, appartenant à la classe des sels peu fusibles , pré-
sente des changemens analogues dans la direction des courans.
Ainsi, quand un fil de platine couvert d'une faible couche de
verre était mis en contact avec un autre fil plus fortement
chauffé, le courant allait du métal le plus froid au plus chaud à
travers le verre. Si une couche plus épaisse était interposée, le
premier courant allait du fil chaud au fil froid, mais en élevant
la température on obtenait un courant dans une direction oppo-
sée. M. Becquerel avait déjà observé un fait analogue au moyen
d'un électroscope à feuilles d'or très-sensible ; mais il croyait
que le fil froid donnait toujours des indices d'électricité positive,
ce qui n'est vrai, comme on l'a vu, que lorsque le verre est
épais et élevé à une certaine température.
Au reste, les conditions ici énumérées ne sont pas les seules
qui influencent la direction des courans électriques obtenus avec
le verre chauffé ; mais comme l'auleur, malgré toutes ses re-
cherches, n'a pu découvrir les lois qui régissent ces phénomènes,
il croit devoir s'abstenir de rapporter les expériences qu'il a
faites sur ce sujet.
402 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
Des courans électriques peuvent aussi être obtenus en inter-
posant certains mine'raux entre des fils ine'galement chaufFe's :
ainsi, du mica placé entre deux fils de platine et fortement
chauffé, fit dévier de 7° l'aiguille du galvanomètre ; la stilbite,
dans les mêmes circonstances, la fit dévier de 25° ; dans les deux
cas le courant allait du métal chaud au métal froid. I. M.
24. — Explosion du bateau a vapeur de Hull.
La cause de cette explosion désastreuse a été recherchée avec
soin en Angleteterre ; 11 importe, en effet, de prendre toutes les
précautions pour que de semblables accidens ne se renouvellent
pas. Il paraît évident, d'après l'enquête, que c'est àla formation
siibite d'une trop grande quantité de vapeur que l'explosion
doit être attribuée, et non, comme on l'a prétendu quelquefois,
à la formation de gaz par l'effet de la décomposition de l'eau
arrivant dans la chaudière, élevée à une haute température. Nos
lecteurs ne liront pas sans quelque intérêt la déposition de
M. Pearsall , chimiste connu, et professeur à Hull; déposition
qu'il a faite devant le coroner chargé de l'enquête.
ce Dans mon opinion, dit-il, l'explosion n'aurait pas eu lieu si
la chaudière avait été suffisamment remplie d'eau, à moins que la
vapeur produite n'eût pu s'échapperpar l'effet de quelque grande
force qui aurait empêché la soupape de sûreté de s'ouvrir. Je
regarde donc la force expansive de la vapeur comme la cause
immédiate de l'explosion , et suis d'avis qu'on ne peut l'attri-
buer à la formation de gaz. Quoique l'eau puisse être facilement
décomposée par le fer rouge, cependant il faut pour cela que la
surface du fer soit bien métallique : ainsi une semblable décom-
position pourrait avoir lieu quand on emploierait une chaudière
toute neuve et de l'eau pure, et dans ce cas, il ne faudrait laisser
pénétrer dans la chaudière qu'une petite quantité d'eau pour
qu'elle pût conserver la chaleur rouge, circonstances toutes fa-
vorables en même temps à la production d'une quantité énorme
de vapeur. Une explosion serait donc due, dans ce cas, à la
réunion combinée de deux causes : le développement du gaz et
la production d'une énorme quantité de vapeur. Mais je ne puis
PHYSiyUt. 408
supposer cju il en soil aiuM lorsqu on se sert de l eau salée de
l'Oce'an. D'ailleurs le gaz produit ne pourrait s'enflammer de lui-
même ; il faut pour cela la présence de l'oxigène ou celle de l'air
atmosphe'rlquc , ainsi que celle d'une flamme ou d'une sub-
stance élevée à un haut degré de température. Je ne puis donc
supposer une telle explosion dans une chaudière, parce qu'il
faudrait pour cela un mélange d'oxigène et d hydrogène dans le»
proportions convenables. Or, je ne puis concevoir de quelle ma-
nière l'air atmosphérique pourrait pénétrer dans la chaudière ,
]a pression intérieure du gaz étant plus grande que l'extérieure,
et l'ouverture par laquelle pénétrerait l'air atmosphérique
devant permettre à l'hydrogène de s'échapper. En résumé, je ne
connais pas un seul exemple où l'on ait pu trouver la moindre
trace de la présence de l'hydrogène dans une chaudière. Quand
une chaudière a serv 1 pendant quelque temps et qu'elle est re-
couverte d'une couche épaisse de matières salines et terreuses ,
il est tout-à-fait contraire aux principes de la chimie de supposer
que l'eau puisse être décomposée par ces substances. Je ne sache
pas que, dans de telles circonstances, l'eau pût être décomposée
en ses deux élémens par l^effet de la chaleur seule. En tout cas,
la quantité d'hydrogène produite serait bien faible à côté de la
quantité de vapeur formée à cette haute température. Indépen-
damment de l'impossibilité de supposer l'inlroductlon de l'oxl-
gène, sans qu'en même temps l'hydrogène s échappe, il faudrait
une bien grande quantité d'air atmosphérique pour produire
l'explosion , puisque sur cent parties d'air il n'y en a que v'mgt
d'oxigène. Il se poun-alt qu'il s'introduisît, dans la chaudière, de
l'air provenant de celui qui est contenu dans l'eau elle-même, et
qui s'en échapperait lorsqu'elle bout, mais cette quantité est fort
petite, à peine 4 p' % du volume de l'eau. En nombres ronds,
un pouce cube d'eau produira 1700 pouces cubes de vapeur qui,
décomposés 'a cette température, donneront une quantité d'hy-
drogène qui exigerait 17000 pouces cubes d'air pour brûler vi-
vement et rapidement', tandis que le même pouce cube d'eau
ne contient que '/^s do son volume d'air. Si les soupapes sont
d'une grandeur convenable, et que la vapeur se forme graduelle-
' îioiis croyons le calcul de M. P. exagère ; il mms semble ijue la moilic, c'c4l—
a-dire 85oo pouces cubes sufliraient : mais le raisonDcmenl n'en subsiste pas moins.
401 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
ment, elles joueront très-bien ; mais si l'on produit à la fois une
très-grande quantité' de vapeur, comme, par exemple, lorsque
l'eau e'tant en très-petite quantité', une portion de la chaudière
est devenue rouge, et que le mouvement du vaisseau y ramène de
l'eau, alors la soupape devient inutile ou dangereuse. Je regarde
la vapeur comme capable de produire une explosion telle que
celle qui fait l'objet de cette enquête ; je ne sache pas qu'à l'ex-
ception de la poudre à canon, il y ait une puissance plus explo-
sive que la vapeur. L'énergie avec laquelle le fusil à vapeur de
Perklns lance les balles, en est une preuve; d'ailleurs, si l'explo-
sion avait e'te' produite par le gaz , on aurait aperçu une vive
flamme, ce qui n'a pas eu lieu. »
Nous ajouterons à ces détails une remarque fort ingénieuse
de M, Arago, faite à l'occasion de l'explosion dont nous venons
de parler. Après avoir montré qu'en prenant les précautions
convenables on n'avait aucun danger à craindre dans l'emploi des
machines à vapeur, 11 ajoutait, en faisant observer que la machine à
vapeur du bateau de Hull était à basse pression, qu'on avait
moins de dangers encore à redouter avec les machines à haute
qu'avec les machines à basse pression. En effet, le danger consiste
en ce que, par une circonstance quelconque, la pression inté-
rieure de la vapeur venant à dépasser la limite pour laquelle la
chaudière a été calculée, celle-ci crève et fait explosion. Or, ce
danger n'est pas à craindre pour les machines à haute pression,
car il est Impossible d'atteindre la limite de force pour laquelle
la chaudière a été construite ; ainsi, une machine destinée à sup-
porter huit à dix atmosphères est calculée de manière à pouvoir
en supporter seize ou vingt. Comment la vapeur pourrait-elle
jamais atteindre ce degré de force élastique ! Il serait Impossible
de soutenir un feu capable de le produire. Mais, par contre,
prenez une machine à basse pression, et dont la chaudière a été
construite de façon à pouvoir supporter une pression triple ,
même quadruple, de celle quelle est appelée à supporter ordi-
nairement , c'est-à-dire de 3 ou 4 atmosphères. Ne sera-t-il
pas bien plus facile à la vapeur produite d'atteindre cette limite
par l'effet de quelque circonstance, telle qu'un feu trop bien
nourri, une charge trop grande sur la soupape de sûreté, etc.,
qu'il n'était facile à la vapeur produite dans la machine à haute
CHIMIE. 405
pression d'atteindre la limite pour laquelle la chaudière avait été
calcule'e? Au reste, 11 est actuellement Lien de'montre' que dans
les deux classes de machines à vapeur également, il n'y a, lors-
qu'elles sont construites avec soin , aucune espèce de danger a
redouter, grâce aux mesures de précaution que le perfectionne-
ment de l'art permet de prendre. Il paraît bien qu'on était loin
d'avoir pris toutes ces mesures dans la construction de la ma-
chine de HuU.
CHIMIE.
25. — MOYEIS DE SE PROCURER FACILEMENT DE l'OXIGÈNE
TRÈS-PDR DANS LES LABORATOIRES.
M. Daniell, professeur du King's-College à Londres, a trouvé,
dans sa batterie voltaïque à force constante , un moyen de pro-
duire de l'oxigène en quantité considérable , qui paraît devoir
remplacer avec avantage , tant sous le rapport de la facilité à
l'employer que sous le rapport de la pureté du gaz produit , les
procédés usités jusqu'ici. La batterie à force constante de M. Da-
niell se compose de cylindres de cuivre plus ou moins profonds,
suivant la force qu'on veut lui donner (les cylindres qu'em-
ploie M. D. ont environ deux pieds de hauteur sur quatre pouces
de diamètre). Dans l'axe du cylindre est un tube fermé par le
bas et ouvert en haut, de 1 pouce de diamètre environ ; ce tube
est fait de vessie. L'intervalle entre la vessie et le cuivre , est
rempli d'une dissolution saturée de sulfate de cuivre , et l'in-
térieur de la vessie d'acide sulfurique étendu de 10 fois son
volume d'eau. C'est dans cet acide sulfurique étendu que plon-
gent des cylindres pleins de zinc qui communiquent successi-
vement au cuivre du couple suivant. Le zinc employé doit être
amalgamé , afin de n'éprouver d'action de la part de l'eau acidu-
lée dans laquelle il plonge, que lorsque le circuit est fermé. On
obtiendrait le même résultat, et d'une manière plus avantageuse
encore, en employant, comme M. de la Rive l'a indiqué en 1 830,
le zinc distillé. Quand le circuit est fermé dans une semblable
pile, il n'y a aucun dégagement de gaz dans les couples; tout
l'oxigène dégagé est employé à oxider le zinr, et Ihydrogène, au
•i06 BULLETIN SCIENTIFIQDE.
lieu de se de'gager sur le cuivre , réduit une partie de l'oxide du
sulfate de cuivre. Maintenant, si la pilee'tant forme'e de plusieurs
couples , on remplace le zinc de l'un d'eux par une lame de
platine et qu'on ferme le circuit, on obtiendra sur la lame un dé-
gagement d'oxigène libre, égal en quantité à celui qui oxlde les
zincs des autres couples ; cette quantité peut être très-considé-
rable , et le gaz produit est recueilli facilement sur une cuve
pneumatique. On peut également recueillir facilement l'hydro-
gène en fermant le circuit de la pile au moyen de deux lames de
platine , qui plongent dans une solution diacide sulfurique , sé-
parée par un diaphragme de vessie en deux compartimens , dans
chacun desquels plonge une des lames , afin d'empêcher le mé-
lange des gaz , qui peuvent être ainsi recueillis séparément.
26. — QUKLftUES OBSERVATIONS SUR LA MANIÈRE DONT L'A-
CIDE NITREUX SE COMPORTE AVEC L'eAU , ET SUR UNE
PRODUCTION PARTICULIÈRE DE VAPEUR QUI EN DEPEND , par
le Prof. ScHŒNBEIN. {^rticle communiquée)
La plupart des chimistes , quelle que soit d'ailleurs leur opi-
nion sur la nature de l'acide nitreux , admettent que lorsqu'on
le mélange avec une forte proportion d'eau , 11 se décompose en-
tièrement pour former de l'acide nitrique et du deutoxide d'azote :
Mitscherlich et Dumas appuient cette opinion de leur autorité.
Quelques expériences que j'ai faites récemment sur ce point ,
m'ont fourni des résultats , qui engageront peut-être les chi-
mistes à les soumettre à un nouvel examen.
1) Je mélangeai avec 10 parties d'eau un volume d'acide nitreux
(obtenu en exposant à une forte chaleur du nitrate de plomb sec),
et quand il ne se dégagea plus de gaz, je fis chauffer dans une coi^
nue le mélange tout à fait Incolore que j'avais obtenu. Le nombre
des bulles de gaz qui s'en échappèrent, fut d'abord peu considéra-
ble, mais il le devint toujours davantage avec l'accroissement de la
température, et ce ne fut qu'après environ une heure d'ébuUitlon
que le liquide cessa entièrement d'en produire. Le volume du
gaz recueilli équivalait à environ soixante fois celui de l'acide ni-
treux employé, ou à cinq fols celui du mélange. Ce gaz était com-
plètement incolore ; mélangé avec de l'air atmosphérique ou avec
CHIMIE. 407
de l'oxigène, il devenait brun-rouge, et était absorbé par une dis-
solution de sulfate de protoxide de fer, qu'il colorait en noir-brun.
II se comportait donc comme du deutoxide d'azote. 2) Si Ion
faisait bouillir très-vivement le mélange d'eau et d'acide nitreux,
on voyait paraître au-dessus de sa surface une vapeur jaunâtre,
tandis que dans une ébuUition moins vive l'appareU restait tout
à fait incolore. 3) Les résultats étaient entièrement semblables
quand le mélange renfermait des proportions d'eau beaucoup plus
grandes que dans la précédente expérience.
11 paraît résulter de ces faits, que l'acide nitreux , même très-
c'tendu, et qui plus est, quelque étendu qu'il soit, ne se décom-
pose jamais en entier, et qu'une partie assez considérable ne se
transforme entièrement en acide nitrique et en deutoxide d'azote,
qu'avec le secours de la chaleur. On pensera peut-être que ,
dans l'expérience citée , l'acide nitreux se décompose entière-
ment , et que le deutoxide d'azote qui se forme est seulement
dissous dans l'acide nitrique délayé dans l'eau. Mais on sait que
cette substance n'est que très-peu soluble , soit dans de l'eau ,
soit même dans de l'acide nitrique très-étendu, ce dont je me suis
récemment convaincu par des expériences. On sait , de plus ,
que dès que l'acide nitrique absorbe une assez grande quantité
de gai nitreux , ce gaz ne se dissout pas comme tel dans
l'acide , mais se transforme en acide nitreux aux dépens de ce
dernier. Ce qui semble indiquer d'ailleurs , que l'acide nitreux
existe en nature dans le mélange en question, c est que lorsqu'on
chauffe fortement celui-ci il se développe des vapeurs jaunâtres.
Tous ces faits font croire, avec beaucoup de vraisemblance,
4}u'il existe une combinaison particulière d'acide nitrique avec
l'acide nitreux Inconnue jusqu'à présent, et tellement intime que
l'eau , du moins à la tempéi^ture ordinaire , ne peut pas la dé-
composer. Ce qui suit me semble mettre celte supposition hors de
doute. Si l'on fait tomber goutte à goutte de l'acide nitreux dans
de l'acide nitrique de 1,4, jusqu'à ce que le mélange ait pr'is une
forte couleur verte, il ne se dégage pas une trace de gaz nitreux.
Si, ensuite, on ajoute peu à peu au mélange encore quelques
volumes d'acide nitrique ordinaire, on peut mélanger ce liquide
avec une quantité quelconque d'eau , sans qu il s'y dégage une
seule bulle de gaz deutoxide d'azote.
408 BULLETIN SCirNTIFtQUE.
Une chose curieuse c'est que de l'acide nllreux , qu'on verse
dans de l'eau chaude, ne se de'compose pas entièrement. Je mé-
langeai, par exemple, un volume de cet acide avec 25 parties
d'eau presque bouillante , et 11 fallut maintenir encore assez
longtemps ce mélange à l'état d'ébullitlon avant que le dégage-
ment du deutoxide d'azote eût entièrement cessé , c'est-à-dire ,
avant que l'acide nitreux fût tout décomposé. Je dois faire ob-
server à cette occasion, que la dissolution de sulfate de protoxide
de fer est un réactif extrêmement sensible de l'acide nitreux ; en
effet , de l'eau à laquelle on a ajouté '/jooo de son volume
d'acide nitreux, et qu'on a ensuite fait chauffer pour en chasser
le peu de deutoxide d'azote qui s'y trouve dissous, brunit encore
sensiblement la dissolution du sel en question , tandis que
de l'acide nitrique mélangé avec quelques parties d'eau n'exerce
plus sur elle la moindre action.
Maintenant , si nous admettons que l'acide nitreux combiné
dans une certaine proportion avec l'acide nitrique , peut exister
dans une quantité d'eau quelconque, sans se décomposer, 11 doit
paraître surprenant que plusieurs circonstances physiques qui
favorisent l'évaporation d'un liquide, puissent, en déterminant la
formation du gaz deutoxide d'azote , produire aussi la décomposition
chimique de l'acide nitreux , tel qu'il se trouve dans le mélange
ci-dessus mentionné. Si, par exemple, on met dans un tube de
verre d'abord de l'acide nitreux , puis de l'eau , de manière que
les deux liquides ne se mélangent point , qu'on Introduise en-
suite avec précaution un fil de platine jusqu'à leur limite com-
mune , 11 s'établira un dégagement extrêmement violent de gaz
deutoxide d'azote. On pourrait dire , 11 est vrai , que cette réac-
tion est due à ce que l'extrémité du fil de platine Introduit de
l'eau dans l'acide nitreux ; mais l'expérience suivante fait voir
qu'ici l'action du platine n'est pas uniquement mécanique.
Si l'on mélange dans un tube de verre un volume d'acide
nitreux avec environ 5 parties d'eau , et qu'on attende qu'il ne
se dégage plus de bulles de gaz , qu'ensuite on introduise dans
le mélange un fil de platine , il se fait autour de celui-ci un vif
dégagement de gaz , qui devient si violent lorsqu'on chauffe le
mélange, que le liquide est chassé hors du tube. Si l'acide est
plus étendu, cette action du platine existe encore , toutefois à un
CHIMIF. 409
degrt' plus faible ; mais 1 élévalion de la température la renforce
toujours considérablement. J'ai fait observer plus haut , que de
l'acide nltrcux, mélangé avec dix fois son volume d'eau, doit
être maintenu pendant une heure à l'état d'ébullition, avant cjue
le gaz nltreux cesse de se dégager , ou, ce qui revient au même,
avant que ce liquide cesse de brunir une solution de sulfate de
fer. SI, maintenant , on introduit tout d'abord un fil de platine
dans le mélange en question , le temps d'ébullition nécessaire
pour la décomposition de l'acide nltreux sera abrégé, et d'autant
plus que le volume de métal , qui plonge dans le liquide , sera
plus considérable.
Mais les métaux qui sont attaquables à l'acide nitrique ,
exercent sur notre mélange une action beaucoup plus vive
que le platine. Si 1 on plonge, par exemple, un fil de cuivre, de
laiton , de fer ou même d'argent , dans un mélange formé d'eau
et de '/, d'acide nitreux , le dégagement de gaz qui s'établit est
incomparablement plus actif que celui qu'occasionne le platine ,
et il dure tant que le mélange renferme encore une quantité
sensible d'acide nitreux , tandis que l'action du platine , à la
température ordinaire , ne dure que peu de temps. Si l'on rem-
plit du même mélange un tube de verre , qu'on y plonge un fil
de laiton qui en occupe toute la longueur, et qu'on mette sous
l'eau l'extrémité ouverte du tube, celui-ci se remplit de gaz
nitreux en peu de secondes.
Afin de voir quelle part il fallait peut-être attribuer, dans la
production du gaz, à lacide nitrique renfermé dans le mélange,
j'étendis de l'acide nitrique ordinaire avec dix fois son volume
d'eau , et je trouvai que les métaux ci-dessus , le laiton par
exemple, agissaient avec une lenteur extrême sur un semblable
mélange, n'en faisant dégager, dans l'espace de plusieurs minutes,
qu'une quantité de deutoxlde d'azote insignifiante, comparée à
celle que le laiton dégageait en peu d'instans d'un mélange d'a-
cide nitreux et d'eau. Ainsi , l'acide nitrique ne contribue que
pour une bien faible part à la formation de ce gaz , dont la plus
grande partie doit, par conséquent, provenir de la décomposi-
tion de l'acide nitreux renfermé dans le mélange.
Mais de quelle manière se fait celle décomposition ? On pourrait
croire, au premier aboid , qu'elle provient de ce que les métaux
X 26
410 BULLETIN SCIENTIFIQDE.
s'oxident aux dépens de l'acide nitreux. Il n'y a aucun doute
qu'il ne faille attribuer à cette cause une certaine partie du gaz
produit ; mais il est plusieurs raisons qui rendent très-vraisem-
blable , sinon certain , que la plus grande partie de l'acide
nitreux se décompose , non par voie chimique, mais par une
action physique. Un dégagement de gaz d'une violence si extra-
ordinaire , dans une solution d'acide si étendue, doit déjà faire
conjecturer qu'il ne peut pas tenir uniquement à une action chi-
mique du métal sur l'acide. Mais ce qui donne à cette opinion un
fort appui , c'est le fait que , pendant ce violent dégagement de
gaz, la température du liquide dans lequel il a lieu, ne change
pas. Je plongeai un thermomètre sensible , dont la boule était
entourée d'un fil de laiton , dans un mélange formé de 10
parties d'eau , et d'une d'acide nitreux, qui avait une tem-
pérature de 13°. Malgré le violent dégagement de gaz qui
avait eu lieu et qui avait duré plusieurs minutes, le thermo-
mètre ne monta pas du tout ; je crus même y observer une
dépression de quelques dixièmes de degré. Il est clair que, dans
ces circonstances, il aurait dû y avoir un dégagement de chaleur,
si l'oxidation du fil de laiton avait été la cause principale de la
production du gaz nitreux obtenu.
Mais la preuve la plus concluante que la décomposition de la
plus grande partie de l'acide nitreux ne se fait pas par voie
chimique, qu'elle n'est pas due à l'oxidation des métaux, doit ce
semble être cherchée dans le fait suivant , savoir : que la quan-
tité d'oxide contenue dans le liquide , n'est nullement en pro-
portion avec la quantité de gaz qui se dégage sous l'influence des
métaux ; c'est-à-dire , que la quantité de l'oxide métallique
formé est beaucoup inférieure à ce qu'exigerait celle du gaz
qui se dégage pendant l'action du métal. Je n'ai pas, il est vrai,
fait là-dessus d'expériences plus exactes, mais celles que j'ai
faites l'étaient assez pour faire ressortir d'une manière frappante
la disproportion dont je viens de parler.
Or, s'il résulte de ce qui précède, qu'une partie considérable
de l'acide nitreux renfermé dans notre mélange , se décompose
autrement que par voie chimique , en présence de certains mé-
taux, on se demande de quelle manière celte décomposition a
lieu. La réponse à celte question me semble ne pas être tout à
CHIMir. 111
fail sans importance pour la chimie et la physique, quelque insi-
gnifiant que puisse paraître d'ailleurs le cas dont il s'agit.
Quoiqu'il ne me soit pas possible de re'soudre le problème, je
crois cependant pouvoir fournir plusieurs donne'es qui jetteront
quelque jour sur cette matière.
Je dois d'abord faire remarquer, que les parties constituantes
de l'acide nitreux , renferme'es dans notre mélange , se trouvent
en quelque sorte à un état de tension , de façon qu'un rien peut
y déterminer une réaction , par suite de laquelle l'acide se résout
en gaz deuloxlde d'azote cl en acide nitrique. Pour éclalrcir ma
pensée , considérons l'acide nitreux en question comme une
combinaison d'acide nitrique et de deutoxide d'azote ( deux par-
ties d'acide et une d'oxide ) , et supposons que la force de l'at-
traction chimique, que l'acide nitrique exerce sur l'oxide d'azote ,
suffise précisément pour vaincre la tendance de ce dernier à
prendre la forme gazeuze. Pour peu, maintenant, que cette at-
traction vienne à s'afi'aiblir par l'effet d'une circonstance quel-
conque , l'oxide d'azote pourra se dégager de sa combinaison
avec l'acide nitrique. D'après cela nous pouvons comparer notre
mélange à une dissolution saturée d'acide carbonique dans un
liquide , c'est-à-dire , nous pouvons le considérer comme une
espèce de dissolution du deutoxide d'azote dans un mélange
d'eau et d'acide nitrique.
Maintenant , comme un corps solide , un fil de platine, par
exemple, que l'on plonge dans de l'eau renfermant de l'acide
carbonique, exerce une attraction capillaire sur l'eau de la couche
de liquide qui l'enveloppe immédiatement , et affaiblit ainsi tel-
lement l'attraction de l'eau pour l'acide carbonique qui y est
dissous , que ce dernier prend la forme gazeuze, de la même
manière le fil de platine dans le mélange agit sur ce mélange, et
en affaiblit par ce moyen l'attraction pour le deutoxide d'azote.
Mais l'action du platine ne peut évidemment s'étendre que sur
la couche immédiatement enveloppante et extrêmement mince
du liquide qui renferme le gaz nitreux; et comme, si la
température ne change pas , cette couche reste attachée au mé-
tal , l'action capillaire de ce dernier ne décomposera non plus,
en proportion, qu'une très-petite quantité d'acide nitreux, c'est-
à-dire que le dégagement du gaz deutoxide d'azote cessera
bientôt d'avoir lieu.
-il 2 BULLETIN SClKNTIFIQUi;.
Ce doit donc être une autre cause que la cause physique dé-
signée, qui de'termine, sur les métaux attaquables par l'acide
nitrique, le dégagement de gaz violent et prolongé dont il est ques-
tion , puisque cette cause n'a aucune action dans le cas du
platine. Ainsi que je l'ai déjà dit, ces métaux exercent sur les acides
renfermés dans le mélange une action décomposante , quoique
faible, par suite de laquelle il se forme des bulles de gaz à la partie
de leur surface plongée dans le liquide. Or, ce sont ces bulles de
gaz surtout, qui causent elles-mêmes le dégagement de gaz dont
il s'agit, en opérant d'une manière quelconque la décomposition
de l'acide nitreux renfermé dans le mélange. Et ce qui prouve
qu'il en est bien ainsi, c'est que tout corps solide, sur lequel il se
dégage de l'air atmosphérique ou tout autre gaz, et qui est d'ail-
leurs complètement neutre à l'égard des acides du mélange, agit
exactement de la même manière que les métaux attaquables par
l'acide nitrique. Si l'on plonge un petit morceau de bois de sapin
dans un mélange formé, par exemple, de cinq parties d'eau et d'une
d'acide nitreux, il y produit un dégagement de gaz presque aussi
violent qu'un fil de laiton ou de fer. Même dans des mélanges
qui renferment une beaucoup plus grande pioportion d'eau que le
dernier, l'action du bois est encore sensible, et elle prend une vio-
lence particulière si les mélanges sont un peu chaulfés. Mais si on
enlève autant que possible au bois l'air qu'il contient , par exem-
ple en le faisant cuire longtemps dans l'eau , c'est à peine s'il
dégage alors du mélange quelques traces de deutoxide d'azote. Il
résulteencoredece qui précède, que tout corps solide, même non
poreux, le platine, par exemple, plongé dans le mélange, en dégage
du gaz deutoxide d'azote, non pas seulement par l'effet d'une ac-
tion capUlaire, mais surtout par l'effet de la couche d'air qui y
est adhérente ; et ce dégagement est d'autant plus considérable
que la température du mélange est plus élevée.
Tous ces faits faisaient conjecturer qu'un corps solide, sur le-
quel se dégage un gaz quelconque , faciliterait non-seulement le
dégagement du gaz nitreux de notre mélange, mais , en général ,'
la formation d'un gaz quelconque , et particulièrement celle de
la vapeur d'eau. J'ai fait sur ce dernier point une série d'expé-
riences, dont je vais maintenant communiquer les résultats,
parce qu'ils me paraissent importans sous plus d'un rapport, et
CHIMIE. i I 3
que je ne sache pas que personne jusqu'à prosent ait fait de sem-
blables recherches.
Si Ton chauffe jusqu'à ébullitlon un mélange forme' de cent
parties d'eau et d'une d'acide sulfurique, qu'on éloigne ensuite de
la source de chaleur le vase qui le renferme, et qu'on plonge dans
ce liquide, au moment oii il a cessé de bouillir, un métal (en ûl,
c'est la forme la plus convenable) qui , tel que le fer et le zinc,
décompose l'eau sous l'influence de l'acide sulfurique, le liquide
entre de nouveau en ébullition, et ce phénomène dure pendant
quelques secondes avec une grande violence. Si l'on emploie à
cette expérience un (il de fer, et qu'on entortille en fonne de petit
peloton celle de ses extrémités qu'on veut plonger dans le li-
quide, alors , si les circonstances sont les mêmes, l'eau acidulée'
se met à bouillir avec une violence telle , qu'une partie en est re-
jetée hors du vase. Une chose remarquable c'est que, lors même
que l'eau ne renferme que '/4000 d'acide sulfurique, celte action
du fer sur elle est encore très-sensible. lien est de même lorsque,
au lieu d'acide sulfurique , l'eau renferme de l'acide hydrochlo-
rique ou nitrique ; plus l'eau contiendra d'acide , plus sera
abondante la formation de vapeur que le fil de fer y fera naître ,
si on l'y plonge quelques momens après que l'ébullltion a cessé.
Mais si l'on plonge dans les mélanges acides dont il est question ,
des métaux qui ne peuvent pas faire dégager de l'hydrogène et
auxquels on a enlevé , dans de l'eau chaude , par exemple , la
couche d'air qui y adhère, ces métaux, dans les circonstances
mentionnées ci-dessus, ne dégageront pas une seule bulle de va-
peur. De l'eau qui renferme '/50 d'acide nitrique, et qui est près
de son point d'ébullition , bouillonne avec beaucoup de violence
quand elle est mise en contact avec du fer ou du zinc ; elle bouil-
lonne moins violemment avec de l'argent , et pas du tout avec
des métaux qui ne sont pas attaqués par l'acide nitrique, comme,
par exemple, l'or et le platine. De l'eau pure qui vient de cesser
de bouillir, bouillonne encore un instant , si l'on y plonge un
métal ou un autre corps dur ; mais ce dernier cesse de pro-
duire cet effet , dès que l'air qui y adhère en est enlevé. Le
bols agit avec une énergie toute particulière, tant que ses pores
sont encore remplis d'air, mais il n'agit plus du tout dès qu'ils
en sont privés. Un petit morceau de spath calcaire plongé dans de
41-i BULLliTlN SCIENTIFIQUE.
l'eau très-faiblement acldule'e, qui est près de bouillir, agit
comme un me'tal qui de'gage de cette même eau un gaz quel-
conque. Un autre fait remarquable c'est que , tant que de l'eau
ordinaire renferme encore de l'air, un corps solide , même privé
d'air, qu'on y plonge immédiatement après qu'elle a cessé de
bouillir, y détermine encore un violent bouillonnement. Un fil
de platine , par exemple, que l'on a tenu préalablement dans de
l'eau bouillante , fera former des bulles de vapeur dans de l'eau
qui viendra de cesser de bouillir ; mais si l'on fait bouillir cette
eau jusqu'à ce qu'elle soit entièrement privée d'air, le même fil
de platine n'y produira plus le même effet. A peine est-11 besoin
de faire observer que des corps solides qui dégagent du gaz , ne
favorisent pas seulement l'évaporation de l'eau qui est voisine
de son point d'ébuUition, mais celle aussi de l'eau qui bout.
Il résulte maintenant, avec la plus grande certitude , de tous
les faits qui précèdent, que la présence dans l'eau qui est près
de son pomt d'ébuUition ou qui l'a déjà atteint , d'un corps dur
et qui dégage à sa surface un gaz quelconque, détermine la Irans-
forma|,ion d'une partie de cette eau en vapeur , exactement
comme la même circonstance occasionne , dans notre mélange ,
la formation du gaz deutoxide d'azote. Ces faits permettent donc
aussi de poser le principe suivant , plus général encore. Si un
corps solide, qui dégage du gaz , se trouve dans un liquide qui
est près de bouillir ou qui renferme une substance dont son at-
traction suffit juste pour contenir la tendance à prendre la forme
gazeuse, il se dégagera dans ce liquide de la vapeur ou du gaz qui
ne s'y serait pas formé sans cette circonstance. Maintenant , c'est
un fait connu et bien compris , que de l'air, introduit dans de
l'eau ou dans un liquide quelconque d'une évaporatlon facile ,
y favorise la formation de la vapeur; mais jusqu'à présent on a
admis que dans ce cas il ne peut se former qu'un volume de vapeur
égal à celui du gaz qui est offert à leau. Si donc , par exemple ,
il se dégage un pouce cube d'hydrogène à la surface du fer qu'on
plonge dans de l'eau acidulée, ce gaz, dans le cas le plus favorable,
renfermerait un volume égal de vapeur d'eau. Mais l'expérience
fait voir que le volume d'hydrogène, formé à la surface du fer dans
de l'eau qui renferme '/»oo d'acide sulfurique et qui est près de
son point d'ébuUition , est infiniment plus petit que le volume
CHIMIE. 415
de vapeur d'eau qui se forme dans le même espace de temps.
Donc la formation d'une certaine partie de celte dernière ne peut
pas être attribuée à ce que l'hydrogène qui s'élève à travers
l'eau offre à ce liquide un espace pour son évaporation.
Quant à la cause propre de la formation de gaz ou de vapeur,
qui a lieu dans les circonstances ci-dessus , il m'est Impossible
de l'indiquer. Peut-être est-ce la même que celle dont l'action fait
accroître une bulle d'acide carbonique, qui s'élève à travers un
liquide imprégné de cette substance. Mais quelle que puisse être la
cause des phénomènes en question , ils méritent en tous cas un
plus ample examen , non pas seulement à cause de l'intérêt
particulier qu'ils présentent sous un point de vue scientifique ,
mais aussi parce qu'ils pourraient avoir de l'importance dans des
applications techniques. Je ne puis songer à entreprendre les ex-
périences plus exactes qui seraient nécessaires sous ce der-
nier rapport , des recherches d'une autre nature absorbant tout
le temps dont je peux disposer ; aussi , désiré-je beaucoup que ce
sujet soit traité par un praticien pourvu de connaissances scien-
tifiques solides.
27. — Recherches sur la constitution des sels des
OXALATES, nitrates, PHOSPHATES, SULFATES ET CHLORU-
RES , par M. Th. Grahasi , Prof, de chimie à Glascow.
(^Philos. Magaz., mars 1837.)
Les résultats obtenus par l'auteur dans de précédentes
expériences, lui firent admettre la probabilité, que la loi qui
établit que l'eau est un principe constituant des sulfates, se re-
produirait pour tout acide hydraté, combiné à la magnésie, ou
aux bases analogues. Comme il avait trouvé que le sulfate d'eau
(acide sulfurlque hydraté) est constitué comme le sulfate de
magnésie, il montre que l'oxalate d'eau (acide oxalique hydraté)
ressemble à l'oxalate de magnésie, et qu'il en est de même du
nitrate. Ses recherches rendent probable, que la correspondance
entre l'eau et les oxides analogues à la magnésie s'étend au delà
de leurs fonctions comme bases, et que dans certains sous-sels
de cette classe d'oxides, l'oxide métallique remplace l'eau de
cristallisation du sel neutre, et joue le rôle que l'on croyait spé-
416 BULLETIN SCIENTIFIQUE,
clal à l'eau. Dans la formation d un sulfate double un déplace-
ment analogue se présente ; ainsi un atome de l'eau appartenant
au sulfate de magnésie est remplacé par un atome de sulfate de
potasse pour former le double sulfate de potasse et de magnésie.
La même espèce de substitution se retrouve dans la constitution
des oxalates doubles, et ce principe permet de comprendre la
composition des bi-oxalates et quadri-oxalates, et d'expliquer le
mode de leur formation.
Ces principes posés , l'auteur les applique à l'analyse des
oxalates, des nitrates et des phosphates. Il fait observer, pour
ces derniers, que l'acide phospborique jouit de la propriété spé-
ciale de se combiner avec les bases en trois proportions diffé-
rentes. Cet acide forme, en effet, outre la classe ordinaire des
sels mono-basiques, contenant un atome d'acide et un atome de
protoxide , deux autres séries anomales de sels dans lesquelles
deux ou trois atomes de base sont unis à un atome d'acide ; tels
sont les sels que l'on nomme pyrophosphates et phosphates, mais
que l'auteur propose d'appeler phosphates bi-baslques et tri-basi-
ques. L'acide arsénique ne forme qu'une classe de sels qui est
anomale, chaque arséniate contenant trois atomes de base pour
un atome d'acide, exactement comme les phosphates ordinaires
ou tri-basiques. Ces classes anomales de phosphates et d'arsé-
niates sont, selon l'auteur, les seules séries représentant réelle-
ment l'idée que l'on a des sous-sels, tous les autres qui sont
ainsi désignés, étant probablement neutres dans leur composition,
comme l'auteur l'a démontré pour le sous-nitrate de cuivre. Il
donne ensuite un tableau présentant les formules de la compo-
sition des plus imporlans d'entre les phosphates, ainsi qu'une
nouvelle nomenclature qu'il croit, d'après ses vues, nécessaire
pour les distinguer.
Dans la quatrième section, l'auteur traite des sulfates, et il
s'attache à démontrer par de nouveaux faits l'opinion précé-
demment émise, que comme le bi-sulfate de potasse est un dou-
ble sulfate d'eau et de potasse, et conséquemment neutre dans sa
composition, il n'y a réellement pas de bi-sels , et que ceux
ainsi nommés sont réellement des sels neutres. Il montre que
cette théorie est strictement applicable au chromate rouge de
plomb , qui semblait présenter une difficulté.
CHIMIE. 417
Il s'occupe ensuite des chlorures. La loi que suivent les chlo-
rures d'oxldes semhlables à la magne'sie, paraît être de contenir
deux atomes d'eau qui y adhèrent fortement et paraissent essen-
tiels à la constitution de ces sels. Ainsi le chlorure de cuivre
cristallise avec deux atomes d'eau et pas avec moins ; mais il y a
des chlorures de cette classe qui prennent deux et même quatre
atomes d'eau de plus, la proportion d'eau paraissant augmenter
par multiples de deux. Les chlorures sont probablement analogues
aux cyanures : ainsi la disposition du proto-cyanure de fer et du
cyanure de cuivre à se combiner avec deux atomes de cyanure de
potassium , peut dépendi'e de ce que ces sels ont, comme les
chlorures correspondans, deux atomes d'eau essentiels qui sont
remplace's par deux atomes du cyanure alcalin, lors de la for-
mation du double cyanure. L M.
28. — Sur l'hydrate de magnésie, par M. Rees, D. M.
(Philos. Magaz. ium 1837.)
Quelques chimistes ont pense' que l'eau pouvait se combiner
en plusieurs proportions avec la magne'sie , quoique aucune
analyse n'ait été faite de l'hydrate artificiel de cette terre.
L'hydrate natif de magnésie d'Amérique analysé par Bruce,
a donnés Magnésie 70
Eau 30
100
Le même minéral venant d'Unst , analysé par le D'' Fyfe , a
présenté : Magnésie 69 75
Eau 30 25
100
Deux analyses ontété faites par M. Rees sur l'hydrate artificiel,
préparc, soit en faisant digérer pendant 14 jours dans de l'eau
distillée de la magnésie récemment calcinée, et séchant au bain-
marie, soit en humectant la terre et séchant immédiatement au
bain-marie. Les résultats ont été les mêmes dans les deux cas,
"et une prolongation de temps ou une élévation de température
n'ont pas d'influence pour augmenter la proportion d'eau.
La première expérience a donné en effet :
418 BULLETIN 6CIENTIF1QUU.
Magnésie 69,63
Eau 30,37
100
Magnésie 69,41
Eau
30,59
La seconde
100
On voit que ces résultats se rapprochent beaucoup de ceux
obtenus par le D' Fyfe, et tendent à établir qu'il n'y a qu'un
seul hydrate de magnésie, formé par la combinaison d'un atome
de cette terre avec un atome d'eau .
Le précipité obtenu par l'addition de l'ammoniaque dans une
solution de sulfate neutre de magnésie, bien séché au bain-
marie a fourni aussi, à l'analyse, des proportions fort rapprochées
de celles mentionnées ci-dessus.
I. M.
MINERALOGIE ET GEOLOGIE.
29. — Description d'un nouveau minéral, l'edwardsite,
par Ch. Upham Shepard, Prof, de chimie dans la Caroline
du sud. {^Àmer. Journ. vol. 32, n. 1, avril 1837.)
Description minéralogique. Forme primitive : prisme rhom-
boïdal oblique m «ur m = 95° (au goniomètre ordinaire). La
base est oblique sur l'arête obtuse.
Forme secondaire. C'est la primitive dont les arêtes latérales
aiguës sont remplacées par des plans inclinés sur les faces laté-
rales adjacentes de 137" 30' (goniomètre commun). Dans les
cristaux très-petits, les sommets sont surmontés quelquefois par
des pyramides à quatre faces , dont les faces correspondent aux
arêtes latérales du prisme.
Clivage parallèle aux bases, quelquefois net, mais le plus sou-
vent Inégal ; 11 est très-net dans la direction de la grande dia-
gonale. La surface de la cassure n'est pas unie, mais à peu près
la même sur toutes les faces.
Eclat vitreux un peu adamantin. Couleur rouge-hyacinthe.
Trait blanc. Transparent ou translucide. Dureté = 4,5 ; pes.
sp. =:4,2à4,6.
MIISbRALOGIE F.T GKOLOGIE. i 19
Description chimique . Seul au chalumeau, el en très-petits
fragmens, ce minéral perd sa coiileur ronge et devient gris de
perle mêlé d'une teinte de jaune, il fond avec peine sur les
bords, et donne un veiTe transparent. Mêlé avec le borax en pe-
tits fragmens il devient blanc, se dissout peu à peu, et forme un
globule qui est vert-jaunâtre clair tant qu'il est chaud, et qui
devient incolore lorsqu'il est froid. Réduit en poudre et traité
par l'eau régale il n'est que faiblement attaqué. Une petite quan-
tité placée sur la feuille de platine, et mouillée d'acide sulfurique
colore en vert la flamme du chalumeau.
L'edwardsite en petits cristaux ressemble au zircone ; il se
trouve disséminé au milieu de la bucholsite dans le gneiss à
Norwich dans le Connecticut , et a reçu le nom de M. Henri
Edwards, gouverneur du pays.
L'analyse qualitative ayant démontré que ce minéral était
composé essentiellement de phosphate de cerlum , M. Shepard
en a fait l'analyse quantitative par la méthode suivante.
j4. 45 centigrammes du minéral ont été mélangés avec deux
grammes de carbonate de soude, et chauffés au rouge blanc pen-
dant une heure dans un creuset de platine. La matière s'est fon-
due en entier, et s^est prise en une masse très-compacte d'une
structure radiée, d'une couleur blanc-grisâtre avec des teintes
partielles de jaune.
B. On a fait bouillir à plusieurs reprises la masse dans de
l'eau, jusqu'à ce qu'elle fût toute séparée du creuset. La solu-
tion alcaline a été séparée de la matière Insoluble au moyen d'un
Gltre, et saturée par l'acide acétique.
C. La solution acétique (B) esi évaporée à sec, puis reprise
par l'eau qui laisse des flocons de silice que l'on recueille sur
un filtre double, qu'on lave, calcine et pèse ; on a trouvé 0,25
centigramme.
D. La solution (C) filtrée, a été traitée par l'acétate de plomb
jusqu'à ce qu'il ne se forme plus de précipité. On filtre, lave et
chauffe au rouge le précipité. Il pesait 68 centigr. ; c'était du
phosphate sesqui-basique de plomb, ce qui équivaut à 12 cen-
tigr. d'acide phosphorique. "*
E. La matière non dissoute qui était restée de la solution al-
caline (B), et qui a une couleur blanc-jaunâlrc, a été mise en
420 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
digestion dans l'acide hydrochlorique pendant quelques heures;
il s'est dégagé du chlore, et la matière qui ne s'est pas dissoute,
de jaune qu'elle était est devenue brun-rougeâtre. La solu-
tion a été séparée et précipitée par la potasse bouillante. Le pré-
cipité avait une couleur gris-bleuàtre. Lavé et rougi , 11 pesait
15 centigr. et avait une couleur brun-noisette.
F. La solution alcaline (E) a été légèrement acidifiée par l'a-
cide hydrochlorique, puis l'on a ajouté de l'ammoniaque ; il est
tombé un précipité blanc floconneux. Ce dernier, filtré et lavé, a
été traité par de l'acide hydrochlorique qui en a dissous environ
les ys ; le reste était de la silice. La solution a été versée dans
un flacon, puis mise en digestion pendant quelques heures avec
du carbonate d'ammoniaque en excès. La portion du précipité
qui ne fut pas redissoute par la solution ammoniacale fut filtrée,
lavée, et estimée à 2 centigr.
G. La solution ammoniacale séparée de l'alumine (E) a été
mise en ébuUltion pendant quelques minutes, et est devenue
laiteuse ; mais évaporé à sec et calciné dans un creuset de platine,
le résidu de gluclne était trop faible pour être estimé à la balance.
H. La solution séparée par l'ammoniaque (F) de l'alumine et de
la gluclne a été essayée pour la chaux par l'oxalate d'ammonia-
que. La liqueur ne fut pas troublée ; après quelques heures la
solution traitée par le phosphate de soude devint légèrement
louche.
/. Les 15 centigrammes de la poudre brun-noisette (E) ont été
mis en digestion pendant quelques heures dans de l'acide
hydrochlorique , puis traités par l'acide suif url que. Le résidu
non dissous a été séparé , lavé et chaufi"é au rouge. Il pesait 3,5
centigrammes, et ressemblait parfaitement au protoxide de cerlum
pur. A la solution acide bouillante on ajouta du sulfate de potasse,
puis aussitôt après un peu d'ammoniaque, mais moins qu'il n en
fallait pour saturer l'acide libre. Il tomba aussitôt un précipité
blanc grenu de sulfate de zlrcone. On précipita la solution par
la potasse , et la poudre obtenue après la calcinatlon pesait
8 centigrammes. Il y a donc dans les 15 centigrammes 11,5
centigrammes de peroxlde de cerium , en en laissant 3,5 pour
la zlrcone ; et si l'on regarde la matière brun-rougeàtre insolu-
ble (E) comme du peroxlde de cerlum (dont 11 avait toute l'ap-
MINÉRALOGIE ET GÉOLOGIE. 421
parcnce après la calcination}, le poids total de cet oxide pour
les 45 centigrammes du minéral est de 27,4 centigrammes, ou
de 24,53 centigrammes de protoxlde , état d'oxidatlon sous le-
quel le cerlum existe probablement dans le minéral.
Voici donc le sommaire des résultats obtenus dans celte ana-
lyse :
Protoxlde de cerlum 25,44 ou 56,53 pour cent.
Acide phosphorique 12,00 » 26,66
Zircone 3,50 » 7 ,71
Alumine 2,00 » 4,44
Acide sUlcique 1,50 » 3,33
44,44 98,73
Protoxlde de fer une trace.
Gluclne »
Magnésie »
L'acide phosphorique et l'oxlde de cerlum sont presque exac-
tement dans le rapport de 1 atome du premier à 1 '/, atome du
second. L'edwardsite est donc un phosphate sesqui-basique de
ceriuin. On ne peut décider de quelle manière les autres sub-
stances y sont combinées, ou si elles sont purement accidentelles,
jusqu'à ce qu'on ait pu répéter l'analyse exacte de ce minéral
sur une quantité plus considérable.
E. M.
30. — Sdr quelques minéraux produits artificiellement.
(Rapport de la Société des naturalistes allemands, à léna.
Sept. 1836 : Leonhard's Jahrb. fiir Miner., 1837.
Cah. II,p. 248.)
M. Mltscherllch a montré aux membres de la Société plusieurs
produits artificiels tout à fait semblables à divers minéraux de
la nature, par exemple le fer oxldulé magnétique, le sulfure de
zinc, l'auglte (préparée à Paris de concert avec Berthler ) , la
chrysolite en grands cristaux bien déterminés, lesquels coïncident
exactement même pour les propriétés physiques avec les espèces
de la nature. Il a aussi montré un mica arllficle], à un axe, ob-
tenu dans le procc'dé cniplové pour la fusion du cuivre , mais
422 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
qui se distingue aisément par sa facile fusibilité et la quantité
d'oxlde de fer qu'il renferme, à la place de largUe , laquelle est
Isomorphe avec ce dernier ; puis des cristaux de feldspath ob-
tenus dans l'usine de Sangerhâuser, à la fm d'une campagne d'un
fourneau dans lequel on avait fondu des minerais et des schistes
bitumineux de cuivre après les avoir grillés, des Idocrases, etc.
Cette production artificielle du feldspath résout, sans contredit,
le problème le plus difficile de la préparation artificielle des mi-
néraux qui ont de l'importance dans l'histoire de la surface du
globe, et II est à croire, dit M. Mitscherlich, que bientôt on
pourra en obtenir à volonté. M. Neef a communiqué à la même
Société une notice sur la méthode employée par M. Cross pour
cristalliser certains corps, en particulier sur des cristaux de
quartz, obtenus au moyen de l'acide fluo-slllclque, par l'action
de l'électricité prolongée pendant tout une année. Le quartz ap-
paraît d'abord sur la matrice sous forme d'hexagone ; des lignes
diverses rayonnent bientôt d'un point, puis il se forme de
nouvelles lignes qui déterminent les contours de la colonne ,
et l'individu grossit ainsi peu à peu. Aussitôt qu'un second cris-
tal se dépose sur le premier, l'accroissement de celui-ci est in-
terrompu. Il serait Intéressant de connaître quelques détails de
plus sur la manière suivant laquelle l'auteur avait disposé l'ex-
périence.
E. M.
31 . — SdR des troncs d'arbres SILICIFIÉS TRODVÉS DANS LA
FORMATION DU NOUVEAU GRÈS ROUGE A AlLESLEY PRES DE
CovENTRY, parle Prof. BucKLAND. (Lu à la Soc. Géolog. de
Londres, le 14 déc. 1836 : Phil. Mag., juin 1837.)
Plusieurs fragmens de bols slliclfiés avalent été trouvés dans
le Ht de gravier qui recouvre les environs d'AUesley, et comme
ils étaient peu arrondis, ils ne paraissaient pas provenir de
grandes distances. En effet, M. Bucklanda découvert un tronc si-
liclfié d'un pied et demi de largeur et de plusieurs pieds de long,
encore enfermé dans un grès dur, appartenant à la formation du
grès rouge au pied de Allesley-HlU. Un autre grand arbre a été
encore trouA é en établissant la route d'AUesley à Coventry, et
ZOOLOGIE. 423
la plus grande partie des fragmens ont été employés à la fondation
du chemin.
A la surface de ces échantillons, on voit de petites ouvertures
longitudinales resscmblantà celles d'un vieux bois de construction;
plusieurs de ces cavités sont remplies d'oxide rouge de fer, ou ta-
pissées de beaux cristaux de quartz de couleur foncée. Dans deux
échantillons, M. B. reconnut des trous longitudinaux d'environ
'/4 de pouce de diamètre, qui paraissaient avoir été perforés par
la larve de quelque insecte. Plusieurs échantillons présentaient
à leur surface une multitude de petites cavités spheïoïdales ,
dont chacune était autrefois remplie d'une petite concrétion
d'oxide de fer ou d'un jaspe imparfait , et les taches innombra-
bles que produisaient ces concrétions , dans l'intérieur des mor-
ceaux, montrent qu'ils ont dû se former de la même manière qui
produit les agates œillées dans le bois fossile d'Antigua.
Aucun des échantillons n'a été trouvé se rapporter aux pal-
miers pétrifiés, aux psarolites ou helmintolites décrits par Cotta
et Sprangel, dans des couches regardées comme contempo-
raines du nouveau grès rouge d'Angleterre (grès bigarré). Tous
ceux d'Allesley sont nettement reconnaissables pour des conifères
avec des couches concentriques d'accroissement bien prononcées,
ou bien ils présentent une structure compacte, dans laquelle on
ne peut reconnaître ni couches concentriques, lil de grands tubes
vasculaires.
I. M.
ZOOLOGIE.
32. — HÉRÉDITÉ CHEZ LES ANIMAUX DE CERTAINS PENCHANS
INSTINCTIFS, par Th. A, Knight. (Soc. Roy. de Londres,
séance du 25 mai 1837.)
A l'appui du principe qu'il a avancé à l'occasion des abeilles,
savoir, que le penchant instinctif pour l'accomplissement de
certaines actions est transmis. Indépendamment de l'éducation,
des parens aux enfans. raulciu- cite plusieurs faits qu'il a eu
424 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
l'occasion d'observer dans une se'rie d'expe'riences qu'il a com-
mence'es il y a 60 ans, et qu'il a continuées jusqu'à ce jour.
Il raconte qu'un jeune terrier, dont les parens avaient été éle-
vés à détruire les putois (pole-cats^, et un jeune épagneul dont
les ancêtres, depuis plusieurs générations, avaient été employés à
chercher des bécasses, avaient été élevés ensemble comme com-
pagnons, et que , chacun d'eux, en voyant pour la première fois,
la proie particulière vers laquelle il était guidé par son instinct
héréditaire, la poursuivit avec une ardeur excessive sans s'in-
quiéter de celle qui attirait son compagnon. Il a remarqué aussi,
dans plusieurs occasions , que de jeunes épagneuls, tout à fait
sans expérience , étaient presque aussi adroits à trouver des bé-
casses, que leurs parens élevés avec soin dans ce but. Les bécasses
elles-mêmes ont, dans le cours des 60 dernières années , éprouvé
dans leurs habitudes des changemens considérables ; la; peur
qu'elles ont de Thomme est devenue , pendant cette période ,
beaucoup plus forte en se transmettant à travers plusieurs gé-
nérations successives.
L'auteur croit que, par l'effet d'une éducation longtemps con-
tinuée, on peut détruire ces penchans héréditaires , et les rem-
placer par d'autres ; ainsi, jamais les épagneuls n'auraient acquis
leurs habitudes de chasse si l'homme n'avait pas pratiqué la
chasse à l'oiseau. Un jeune chien, de la variété appelée chien
d'arrêt, dont les parens avaient été élevés à trouver et à rap-
porter le gibier blessé, remplissait le même office aussi bien que le
chien le mieux élevé, quoiqu'il n'eût jamais été instruit à le faire.
Il semblerait que l'influence du père et de la mère , dans la
transmission de ces penchans héréditaires , est la même , sauf
dans le cas des hybrides , pour lesquels l'auteur pense que
l'influence du mâle est décidément prédominante.
TABLEAU
DES
OBSERVATIONS MÉTÉOROLOGIQUES
FAITES A GENÈVE
PENDANT LE MOIS d'aOUT 1837.
OBSERVATIONS
AOUT 1837. — Observations météorologiques faites à l'Ob
lat. 46° 12', long. 15' 16" de temps,
a
>
O
BAROMÈTRE
TEMPÉRATURE
EXTÉRIEURE 1
a
w
O
a
RÉDUIT A 0"
EN DEGRÉS CENTIGRADES. 1
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(5
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o
9 h.
3 h.
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9 h.
8 h. 8 h.
a
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du
Midi.
du
du
du
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w
matin.
1
soir.
soir.
malin.
soir.
soir.
malin. soir.
millim.
millim.
millim.
millim.
Il
•
1
729,18
728,48
727,86
728,66
+ 17,6
+20,8
+22,8
+17,6 +14,5
+18,7
2
728,59
727,67
727,01
727,29
+21,0
+24,1
+26,4
+20,6 +10,4
+25,5
S
728,85
728,05
727,45
728,40
+25,9
+28,0
+28,8
+22,7
+20,8
+25,1
A
729,05
728,77
728,64
730,17
+21,4
+25,8
+24,5
+ 18,8
+20,1
+19,9
5
729,88
729,50
729,51
729,52
+ 17,1
+ 18,9
+19,3
+ 17,9
+ 16,2
+ 18,5
6
729,19
729,11
728,95
729,88
+19,7
+22,0
+22,5
+19,4
+18,2
+20,3
7
751,74.
731,71
751,25
751,58
-^20,2
+22,1
+24,4
+21,1
+19,9
+21,5
8
750,65
729,64
728,67
729,25 -1-21,2
+23,1
+25,8
+ 19,4
+19,2
+20,2
D
9
728,65
728,07
727,58
727,28 -1-21,8
+25,6
+24,2
+21,4
+19,7
+25,2
10
728,57
727,70
726,16
726,92 -1-25,4
+25,2
+24,5
+25,0
+22,0
+25,1
11
727,45
726,69
726,19
727,90 122,4
+26,8
+28,1
+20,2
+21,9
+20,6
12
728,26
727,60
726,98
729,52
+21,0
+22,9
+25,5
+20,1
+ 19,2
+20,1
15
750,90
751,44
751,51
731,59
+20,4
+20,1
+ 16,9
+ 16,3
+19,5
+16,6
U
750,57
750,12
729,00
729,55
+18,8
+20,8
+22,2
+16,6
+17,9
+ 19,6
15
723,94
728,57
728,04
728,88
-1-20,6
+21,6
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+18,7
+ 18,8
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16
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750,12
729,87
731,55
+ 18,4
+21,0
+25,4
+ 18,4
+18,7
+19,9
17
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751,85
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752,45
+21,7
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+25,4
+20,6
+20,2
+21,1
18
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752,69
751,78
751,26
-1-20,7
+24,0
+26,2
+20,6
+20,1
+22,2
19
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728,62
+22,4
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+25,8
+21,7
+20,7
+22,8
20
729,98
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+23,2
+26,5
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+21,8
+20,9
+25,0 (1
21
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+21,4
+23,1 [1
22
734,12
755,45
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+25,4
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+26,4
+22,6
+22,5
+25,7 fl
C
25
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+20,6
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24
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+21,8
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25
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26
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27
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728,58
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+ 18,2
+ 17,7
+ 18,1 II
28
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723,39
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+24,6
+ 19,5
+ 16,8
+ 19,8 l;
29
725,00
721,50
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+18,2 l(
50
719,31
717,81
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+ 18,6
+15,0 K
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51
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+ 18,7
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+ 14,9
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728,00
1 727,95
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+25,50
+23,92
+19,52
+18,90
+20,5-! U,
METEOHOLOGIQUES.
427
servatoire de Genève, à 407 mètres au-dessus du niveau de la mer;
soit 3° 49' à l'E. de l'Observatoire de Paris.
TABLEAU
SES
OBSERVATIONS MÉTÉOROLOGIQUES
FAITES AU SAINT-BERNARD
PENDANT LE MOIS d'aOUT 1837.
OBSERVATIONS
AOUT 1837. — Observations météorologiques faites à l'Hospice
et 2084 mètres au-dessus de l'Observatoire de Genève;
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1
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569,98
570,06
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+ 6,5
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572,00
+ 5,5
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+ 7,4
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573,75
575,79
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+ 12,5
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+12,5
+ 9,0
8
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572,93
572,30
572,12
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+ 8,1
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572,55
572,75
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+ 14,5
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571,22
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571,67
+ 7,5
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+11,6
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571,98
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571,97
571,68
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18
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+ 9,2
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19
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575,55
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+13,0
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+ 9,6 1
20
572,28
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572,80
572,80
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+ 15,5
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21
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+11,3
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575,77
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C
25
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25
569,53
569,76
569,72 568,90 570,47
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+10,2
+11,5
+10,4
+ 7,8
26
570,08 1 570,76
570,89 570,89 571,23
+ 6,6
+ 11,5
+11,7
+ 10,8
+ 8,7
27
570,97
570,99
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+ 6,0
+ 10,1
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28
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METEOROLOGIQUES.
431
du Grand Saint-Bernard, à 2491 mètres au-dessus du niveau de la mer,
latit. 45° 50' 16", longit. à l'E. de Paris 4° 44' 30".
1
TEMPERAT.
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DU
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Midi.
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cent, à
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TABLE
DES MATIÈRES CONTENUES DANS UC TOME X^
(Juillet et Août 1837.)
De la littérature des Goths (premier article) 5
lilem (second article) 217
Recherches historiques et statistiques sur la popula-
tion de Genève, son mouvement annuel et sa
longévité, etc., par M. Edouard Mallet (premier
article) 47
Idem (second article) 251
Histoire de la religion réformée en France, par le
Rév. Edw. Smedlev. (M. de Sismondi.) 66
Wallenstein , poërae dramatique de Schiller, trad.
nouv., par le colonel F. Lefrançois 89
Description de la terre sainte , par Andréas Br^m ,
trad. franc. , publiée par F. de Rougemont 113
Recherches sur la probabilité des jugemens en ma-
tière criminelle et en matière civile, par S.-D.
Poisson 125
Sur les rapports qui existent entre les sciences phy-
siques , par Marie Somerville 133
Lettre de M. Naville sur un article de M. deCAvouR,
inséré dans le cahier de juin de la Bibl. Univ... 151
Encore Lélia 154
Rome et les Barbares (second article) 271
Des progrès actuels dans le gouvernement ottoman,
et de leur avenir, par M. Louis Castagne 295
Mémoires sur Alger, ou journal d'un étudiant alle-
mand au service de France 322
Remarques sur la route que le général Saint-Cyr
Nugues fait tenir à Annibal, pour traverser les
Alpes, par J.-A De Luc 355
Compte rendu de la session de la Société Helvéti-
que des Sciences Naturelles à Neuchâtel (Juillet
1837) 368
435
TABLi: DL VOLlMi:.
BULLETIIV SCIENTIFIQUE.
ASTRONOMIE.
Sur quelques observations faites en 1836, par M. Lamgxt,
avec une grande lunette achromatique 168
Extrait d'une lettre de M. Struve à M. Schumacher, en date
deDorpat, 15 mai 1837 IÇft
Détermination des axes du sphéroïde terrestre qui s'accordent
le mieux avec les mesures d'arcs de méridien, par M. Bes-
SEL 170
Sur un phénomène rema,rquable qui a eu lieu dans les éclip-
ses de soleil totales et annulaires, par M. Baily 383
PHTSXÇUE.
Sur les causes physiques des principaux phénomènes de la
chaleur, par M. J. Barton 172
De l'ébullition de mélanges de deux liquides et de leurs
soubresauts, par Gustave Magnus 174
Moyen facile de remplacer les grenouilles dans les expérien-
ces galvaniques, par M. Bailey 182
Effet curieux produit par la rupture de vases de verre pleins
d'eau, par Rodolphe Bôttiger »
Cavernes chaudes des environs de Montpellier, par M. Marcel
de Serres 387
Observations des perturbations magnétiques, faites en juillet
1837 à l'observatoire de Milan , par M. Krell 393
Sur les courans thermo-électriques développés entre les mé-
taux et les sels en fusion, par M. Th. Andrews 396(
Explosion du bateau à vapeur de Hull *02
436 TABLE DU VOLllMt.
CBXBKIE.
Sur l'hydrogène antiiuonié, par M. L. Thompson 183
De l'action des huiles essentielles sur l'acide sulfurique,
pai- M. le Prof. Hare 185
De l'huile éthérée du vin, par MM. Liebig et Pelouze. . . . 186
Sur le cyanure de potassium, produit accidentellement dans
les hauts fourneaux où l'on emploie l'air chaud, par M. le
Prof. Clarke 188
Nouveau réactif pour l'acide nitrique, par J.-W. Bailev. . . . 189
Moyen de se procurer facilement de l'oxigène très-pur dans
les laboratoires , 405
Quelques observations sur la manière dont l'acide nitreux se
comporte avec l'eau, et sur une production particulière
de vapeur qui en dépend, par le prof. Schoenbein . . . 406
Recherches sur la constitution des sels des oxalates, nitra-
tes, phosphates, sulfates et chlorures, par M. Th. Gbaham . 415
Sur l'hydrate de magnésie, par M. Bées 417
MINrEILA]:.OGIE ET GXOI.OGXE.
Siu: un peroxide de manganèse de Mexico , contenant de l'ar-
gent, par M. J. Tayloh 191
Des mines d'or de Chimendi'os à 90 milles de Malacca. ... 192
Observations géologiques sur le Jura du nord-ouest de la
Suisse, et particulièrement dans le Canton de Soleure,
etc., par M. A. Gressli 194
Découverte d'ossemens fossiles dans l'île Perim dans le golfe
de Cambaye, par le lient. Fulljames et le baron Hugel. . 198
Description d'un nouveau minéral, l'Edwardsite, par Ch. Upham
Shepard 418
Siu- quelques minéraux produits artificiellement 421
Sur des troncs d'arbres silicifiés trouvés dans la formation du
nouveau grès rouge, par le prof. Buckland 422
BOTANIQUE.
Syslema laurinearum, aut. Nées ab Esenbeck 199
Çndlicher et Fenzl : Sertum cabulicum, enumeratio plan-
tarum quas in itinere inter Dera-Ghazee-Khan et Cabul,
TABLE DU VOUIMi;. 437
mensibus maio et junio 1833, collegit Doct. Honigbergek;
accedunt noTarum vel minus cognitarum stirpium icônes
et descriptiones 206
Recherches siir la catalepsie du Dracocephalum virginianum,
par Ch. MoRHEN 207
ZOOLOGIE.
Hérédité chez les animaux de certains penchans instinctifs,
par Th. A. Knight 432
fiq .aupitii ,
OBSERVATIONS MéT^OKOIACIQUES faites à Genève
et au Grand Saint-Bernard pendant le mois de juillet 1837. 209
Idem, pendant lé mois d'aoiît 1837 425