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BIBLIOTHEQUE TOIVERSELLE 

DE GENÈVE. 



p /2.b L 



Imprimerie de Laclor et Ramboz, rue de l'Hôtel-de-Ville, n. 78, 



BIBLIOTHEQUE IJIVIVERSELLE 

DE 

GENÈVE. 



HouDcUe 0frtf. 



Gomej UJon'fièmcj. 



=2/'-' ;■•-;'>.■■ ' 

CHEZ ABRAHAM CHER6ULIEZ , LIBRAIRE, 

Rue (le la Cité. 

PARIS, 

CHEZ ANSELIK, SUCCESSEUR DE MAGlIvrEL, 
Rue Dauphine . n. 36. 

1837. 



IVOVEMBRE 1857. 



BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE 

DE GENÈVE 

DU 

JUSTE -MILIEU 

ou 

DU RAPPROCHEMENT DES EXTRÊMES 

BANS I.ES OPINIONS. 

TRADUIT DK l'ALLEMAND DE FRÉDÉRIC ANCILLON, 

|)ttr iHabame la ^Saronne ïre 0. 

(Giiixelles 183;, 2vol.in-i2.) 



Le nom de F. Ancillon recommande à l'avance un écrit 
auquel il est attaché. La répulailon de cet écrivain , à 
la fois français et germanique , n'est plus jeune ; elle est 
honorable ; elle est méritée. On connaît son bel ouvrage 
historique , le Tableau des rèi>olulio7is de l'Europe ; et la 
France n'a pas oublié que ses mélanges philosophiques 
furent au nombre des premiers documens qui l'initièrent 
aux théories métaphysiques de l'école allemande. En 
rappelant ces deux ouvrages , nous croyons signaler les 
deux plus beaux titres de F. Ancillon à la reconnaissance 
des lellres et de la science. 



6 DU JUSTE-MILIEU. 

Plus tard, F. Ancillon abandonna les travaux paisibles 
de sa vie litt«5raire, pour entrer dans la carrière politique. 
Ce fut un malheur; et si son exemple put contribuer à 
entraîner d'autres hommes de lettres dans cette même 
espèce d'apostasie, comme nous l'avons vu fréquemment 
depuis quelques années , ce fut un plus grand malheur 
encore. Non que nous ayons l'intention de prononcer, ni 
surtout de jeter le moindre blâme sur la tendance politique^ 
ou sur la vie administrative de F. Ancillon, depuis l'épo- 
que où il fut au pouvoir ; mais dans l'intérêt de sa renom- 
mée , comme dans celui de l'utilité que l'on en pouvait 
attendre , nous ne pouvons nous défendre de regretter 
que l'homme public ait presque totalement effacé le litté- 
rateur et le philosophe. Le ministre d'Élat n'a laissé qu'un 
souvenir assez insignifiant et une réputation controver- 
sée, tandis que l'homme de lettres avait déjà une renom- 
mée établie qui n'eût fait que se développer et s'affermir; 
et si dans sa place éminente il a été l'auteur de quelque 
bien passager, nous avons été privés du bien, plus dura- 
ble, qu'auraient pu produire ses écrits. 

Cependant , au sein des préoccupations de sa vie pu- 
blique, F. Ancillon n'avait pas rompvi avec ses anciens 
travaux et ses premiers goûts. Plusieurs publications dues 
à sa plume en font foi, et dans le nombre, l'ouvrage que 
nous avons sous les yeux. 11 parut à Berlin en 1828 et 
en 1831. Malheureusement il se ressent de la position 
nouvelle de l'auteur, et il s'en ressent sous plus d'un 
rapport. On en retrouve des traces surtout dans l'idée 
même qui domine le travail , dans la nature et la tendance 
de la plupart des sujets traités, dans l'absence de pro- 
fondeur et d'originalité des pensées , ainsi que dans l'in- 
complet de l'exposition , qui semblent trahir le manque 
de temps et de liberté d'esprit. 



DU JUSTE-MILIHU. 7 

Mais avant d'aborder des coiisid^iallons critiques , 
nous devons éclaircir le titre et l'objet du livre, dont le 
lecteur, au premier abord, sera probablement tenté de se 
former une opinion très-étrangère à la réalité. 

A la simple inspection du titre, et en Tassocianl à la 
pensée d'un ministre d'Etat, on s'imaginera sur-le-champ 
qu'il est question d'un traité de politique. On s'attendra 
à voir reproduire sous quelque forme nouvelle , les prin- 
cipes de gouvernement que le ministère de C. Perrier 
fit prévaloir , et qui sont devenus l'héritage du parti que 
l'on nomme en France les Doctrinaires; et peut-être 
éprouvera-t-on quelque curiosité de voir dans quel esprit 
ces principes sont appréciés , remaniés , exposés , par 
un ministre prussien. Nous en avons du regret pour 
ceux que cet espoir pourrait attirer ; mais ils seraient 
complètement déçus. La France et son état actuel sont 
ici hors de cause. Quoique la politique ne soit pas exclue 
de l'écrit du ministre d'Etat , elle s'y renferme dans des 
vues générales qui tiennent plus à la philosophie sociale 
qu'aux questions politiques du jour, et la partie de l'ou- 
vrage oii elles sont exposées, ne peut avoir aucun trait 
à ce qui se passe , ou à ce qui s'est passé en France depuis 
la nouvelle charte, puisque la publication en est anté- 
rieure à la révolution de juillet. 

Qu'est-ce donc que cette expression de juste-7nilieu, 
qui se détache si fort du sens dans lequel nous sommes 
habitués à l'enlendre? C'est une expression qui, du reste, 
même âxant les fameuses journées , n'avait rien de plus 
nouveau que le lieu commun le plus vulgaire, et sous la- 
quelle Ancillon rassemble une suite de questions assez 
variées par leur objet, dont il étudie le pour et le contre, 
• pour arriver à conclure ou à laisser conclure au lecteur , 
l'erreur des solutions extrêmes , et quelquefois l'impossi- 



O nu JUSTE-MILIEU. 

bilité d'une solution. Le juste-milieu , dans ces divers 
ordres de questions, est proposé comme la vérité : vérité 
logique, morale, ou pratique , selon les sujets ; car pour 
la vérité absolue, il n'y prétend pas. Le point de vue 
philosophique domine tout, et si l'auteur descend dans 
les faits, ce n'est point pour entrer dans des applications, 
mais pour y chercher des argumens ; aussi, quoique cet 
ouvrage soit entièrement relatif à l'état actuel , social , 
politique, philosophique et littéraire de l'Europe, et que 
dans ce sens on puisse l'envisager comme un écrit de 
circonstance , c'est toutefois un ouvrage de théorie , 
destiné à établir des opinions et des principes, et nul- 
lement à exercer une influence pratique, à introduire 
desapplications directes dans les faits. 

Les deux volumes présentent une suite de discussions 
sur des sujets divers d'une importance philosophique, 
dont plusieurs ont une importance sociale incontestable. 
On peut les distinguer en trois catégories : les questions 
politiques et sociales , c'est le plus grand nombre ; les 
questions philosophiques; les questions littéraires. Quel- 
ques-unes sont d'une nature mixte, ce qui, dans cet 
ordre de matières, pouvait difficilement être évité ; mais 
ces exceptions ne méritent pas d'être classées à part. 

Dans le nombre des questions politiques et sociales 
nous remarquons les suivantes : de l'influence du climat 
sur les hommes ; de l'appréciation du moyen âge ; du 
caractère et des progrès de notre srècle; de la presse ; de 
la perfectibilité sociale ; des constitutions politiques ; de 
l'intervention active de l'Etat, etc. 

Dans les questions philosophiques , l'auteur traite : 
des idéalités et des réalités; de l'absolu et du relatif; de 
l'idéalisme; du matérialisme et du dualisme; de la liberté 
et de la nécessité , et de quelques autres sujets analogues. 



DU JUSTE-MILIEU. 9 

Dans les questions littéraires nous remarquons les 
suivantes : de la poésie classique et romantique ; de 
l'influence de la liberté sur les progrès de la littérature et 
des arts ; de la poésie italienne et espagnole pendant les 
cinquante dernières années. 

Cette suite de titres peut suffire pour donner une idée 
du genre de Pouvrage. On peut voir aussi qu'un certain 
arbitraire a présidé au choix des questions. On ne dé- 
couvre rien , dans l'ordre où elles sont placées , qui les 
coordonne et les lie ; et si ce n'était qu'elles sont toutes 
ramenées à vm point de vue commun , on pourrait les 
considérer comme une série de traités ou d'essais déta- 
chés , réunis sous une même pagination , à peu près 
comme les mélanges du même auteur. 

Chacune des questions examinées , est précédée de 
deux aphorismes opposés, sous le titre de thèse et d'an- 
tithèse , qui proposent deux solutions extrêmes en sens 
contraire. Des exemples nous feront mieux comprendre. 
Ainsi , à propos du caractère et des progrès de notre 
siècle , ces deux propositions sont avancées : « Notre 
siècle surpasse tous les autres, et, comparées avec lui, 
toutes les périodes précédentes sont pauvres et miséra- 
bles. » Puis par opposition : « Notre siècle est vme 
époque de décadence, qui ne peut soutenir la com- 
paraison avec les périodes si pures et si nobles qui l'ont 
précédé. » 

De même à propos de la liberté et de la nécessité : 
« Tout est nécessaire dans l'univers , et la prétendue 
liberté n'est qu'une illusion. » Puis par opposition : « La 
liberté seule est la véritable force primitive , et la néces- 
sité qui en résulte n'est qu'apparente. » 

L'auteur entreprend ensuite la démonstration de la 
fausseté de chacune des assertions opposées, afin d'en 



10 DLI jrSTE-MILlCU. 

conclure que la vérité n'étant ni dans l'une, ni dans l'au- 
tre, elle doit être entre deux. C'est là %on juste-milieu ^ 
qui consiste à rapprocher par des concessions mutuelles 
et forcées, les opinions extrêmes , et à ramener ainsi l'es- 
prit humain dans le point de vue de la sagesse et de la 
raison. Telle est l'intention avouée de tout le travail ; in- 
tention qui est poursuivie par cette méthode d'un bout à 
l'autre de l'écrit, avec une persévérante uniformité. 

Enoncer la matière et la forme de l'ouvrage , c'est faire 
pressentir quelques-uns des défauts dont il doit néces- 
sairement être atteint. Deux nous frappent surtout : l'in- 
complet et la monotonie. 

Par ïiîicomplet , nous n'entendons point ici parler des 
lacunes de l'ouvrage , mis en regard du point de vue 
général dont le sujet serait susceptible. Cette généralité 
n'est point entrée dans l'intention de l'auteur ; il a voulu 
se débarrasser de la gêne d'un plan ; par conséquent 
le reproche pourrait toujours revenir , quelque étendue 
qu'il eût donnée à son écrit, puisque toutes les questions 
sociales, philosophiques, littéraires, et bien d'autres 
encore, pourraient rentrer dans le principe qu'il se propose 
de faire ressortir. Nous voulons parler seulement de l'in- 
complet de la discussion , dans les matières mêmes qu'il 
aborde. Il n'en est aucune , en effet , qui ne pût fournir, 
ou qui n'ait fourni , le sujet d'ouvrages volumineux ; 
embrasser un champ si vaste , c'était donc se condamner 
à l'avance à n'en exploiter qu'une portion limitée , et , 
en tout cas, à n'en remuer que la superficie. 

Quant à la monotonie, elle est due à la méthode adop- 
tée. Celte opposition perpétuelle , ce poïir et ce contre 
mis en présence, se reproduisent dans la discussion de 
chacune des questions. Ce sont les mêmes formes , les 
mêmes tournures de phrases, la môme conclusion. Tout 



UL JUSTE-MILIF.U. 1 1 

est allendu ; rien ne tient en éveil l'esprit du lecteur ; et 
l'uniformité de ce retour a besoin d'être sauvée par des 
détails d'un intérêt bien vif, d'un attrait bien soutenu, 
pour ne pas amener bientôt la satiété ou la fatig[ue. 

Cependant, nous serons les premiers à convenir qu'on 
ne doit pas être trop sévère sur des défauts inhérens au 
point de vue adopté, si l'écrivain trouve le secret de les 
racheter par le mérite de l'écrit. On conçoit aisément que 
le principe que l'on veut mettre en lumière soit développé 
d'une manière incomplète et monotone , sans qu'il en 
résulte pour cela que son développement quelconque 
n'ait pas droit à l'attention des penseurs et à l'estime du 
public. Nous n'irons pas jusqu'à contester ce droit à l'ou- 
vrage nouvellement traduit de F. Ancillon. Mais nous 
n'avons pu nous empêcher d'y relever des imperfections 
qui ne dépendent plus que de l'auteur lui-même, et pour 
lesquelles nous croyons devoir montrer d'autant moins 
d'indulgence , qu'il s'agit d'un écrivain distingué dont 
on aurait pu ne pas les attendre. 

L'auteur se place à la tête des questions qu'il aborde. 
Il les domine. Il se pose, relativement à chacune d'elles, 
juge-rapporteur d'un grand procès. Lorsqu'on prend 
cette attitude , on consent facilement à satisfaire , ou à 
soulever contre soi , de grandes exigences. 11 en est deux 
qui seraient toujours légitimes ; il en est une troisième 
qui le devient lorsqu'elle concerne un homme de la portée 
de F. Ancillon. Les deux premières sont : le résumé 
complet du débat entre les opinions opposées , et la sa- 
gacité et la profondeur de la pensée qui les juge et les 
concilie. La troisième, c'est un caractère d'originalité. 
L'auteur, nous le disons à regret, ne satisfait aucune 
de ces exigences. Toutes les questions qu'il aspire à trai- 
ter sont d'un ordre élevé, sérieux, important; mais nous 



12 l'U JUSTt-MlLlEU. 

ne retrouvons dans la discussion d'aucune d'elles , celle 
étude laborieuse et cette haute préoccupation d'esprit 
qu'elle semblait réclamer. 

Un résumé complet des argumens opposés en faveur 
de la thèse et de Vantithèse que l'auteur propose en tète 
de chaque traité, n'eût certainement rien présenté d'im- 
possible. Il eût rendu par là un vrai service à ceux qui 
auraient eu l'intention de réfléchir sur quelqu'un des 
graves sujets dont il s'occupe ; et l'on conçoit aisément 
que l'écrit eût offert alors un haut intérêt aux amis des 
pensées sérieuses. Puis, si l'auteur eût apporté dans 
l'appréciation des argumens contraires une véritable pro- 
fondeur , qu'il les eût envisagés d'un œil philosophique , 
qu'il en eût fait jaillir des conséquences importantes , des 
aperçus nouveaux, l'ouvrage, tel qu'il était conçu, aurait 
pu prendre rang parmi les monumens les plus distingués 
de la pensée humaine. Nous nous représentons Pascal ou 
Montesquieu , ayant abordé la même idée. Sur-le-champ 
nous en voyons sortir une œuvre qui se serait placée 
parmi ces rares conceptions destinées à servir de bous- 
sole à l'esprit humain , à dominer peut-être l'avenir de 
l'humanité. Les Pascal et les Montesquieu sont rares , 
nous le savons. Mais, comme nous concevons le point 
de vue adopté , nous estimons qu'il eût fallu être à leur 
hauteur pour le développer avec un véritable succès; et si 
l'auteur ne se sentait pas en état de les suppléer, du moins 
en partie, nous croyons qu'il eût mieux fait de ne pas 
entrer dans un ordre de recherches devant lequel ces 
beaux génies eussent peut-être hésité. Mais, F. Ancillon, 
loin de se proposer cette noble émulation, ne nous paraît 
pas même avoir voulu ?tteindre le point auquel il eût pu 
s'élever. Les argumens qu'il expose n'ont rien que de 
généralement connu , et presque de vulgaire pour tous 



DU JUSTE-MILIEU. 13 

ceux qui ne sont pas totalement étrangers aux questions 
qu'il traite. Son travail trahit presque partout une préci- 
pitation que sa position particulière pouvait expliquer, 
mais qui n'en est pas moins nuisible dans des matières 
aussi sérieuses. Les premières idées venues semblent 
lui suffire; il redit ce qu'on a lu partout, ce qu'on en- 
tend dans toutes les conversations ovi l'on fait entrer les 
sujets dont il s'occupe , et ses recherches ne s'étendent 
guère au delà. De plus, loin de féconder et d'illustrer 
ce fonds commun, par des réflexions et des aperçus qui 
lui appartiennent , les considérations dans lesquelles il 
entre n'ont rien de neuf, ni de piquant, et se renferment 
dans le même vulgarisme dont les idées ou les faits expo- 
sés sont atteints. Enfin, il ne conclut pas. Ce jugement 
définitif que l'on attend , et dans lequel on se flatte de 
découvrir la puissance de pénétration et de profondeur 
du philosophe, n'arrive point. Il se borne à une exposi- 
tion imparfaite, laissant au lecteur à achever la tâche. 
Plusieurs des discussions ne sont même point terminées; 
elles vous donnent quelquefois l'idée d'une conversation 
entamée , et brusquement interrompue ; c'est un entre- 
tien qui n'avance pas, et que Ton peut à son gré poursuivre 
ou abandonner. Des questions comme celles de la perfecti- 
bilité sociale f de la liberté et de lanècessitè, de la foi et 
de l'incrédulité , ainsi que d'autres du même ordre, nous 
auraient paru valoir la peine qu'on leur accordât plus 
d'attention et de soin. — Si, laissant le fond même de 
l'ouvrage , nous en examinons la forme , nous sommes 
encore loin de trouver l'auteur irréprochable. 

La première observation qui nous frappe, c'est l'ab- 
sence totale de plan. Une idée générale , il est vrai, do- 
mine l'ensemble du travail. Tout doit être ramené à un 
principe, le juste-milieu. Mais celte unité apparente donne 



14 DU JUSTE-MILIIÎU. 

l'illusion d'une conception qui rassemblerait les parties 
diverses dans un tout homog^ène , bien plus qu'elle ne 
la réalise. Rien ne lie entre eux les sujets variés auxquels 
l'auteur s'attache , ni même ceux qui sont d'une nature 
semblable. Ils sont placés à côté les uns des autres sans 
choix motivé, comme par une sorte de hasard. Aucune 
classification ne les sépare et ne les ordonne selon l'es- 
pèce d'idée à laquelle ils appartiennent. En fait^ c'est 
une suite de mélanges , auxquels un titre commun sem- 
ble vouloir donner une apparence d^ensemble qu'ils n'ont 
point. Il en résulte que dans l'écrit on n'avance point , 
on recommence pour ainsi dire à chaque chapitre. L'es- 
prit se promène de sujets en sujets , sans être attiré par 
des perspectives nouvelles. Il n'épuise rien ; il n'appro- 
fondit rien. Il embrasse peut-être un plus vaste espace ; 
mais il ne l'a point parcouru , il ne l'a point exploré ; il 
n'a fait que l'entrevoir. Il aurait mieux valu , à notre 
avis, annoncer à l'avance celte incohérence qui était 
dans l'inlention de l'auteur. Il aurait mieux valu encore 
l'éviter j et la chose eût été peu difficile. Il y a toujours 
danger pour un auteur et inconvénient pour le lecteur, à 
promettre par un titre général une théorie , lorsque en- 
suite on trompe l'attente en se bornant à des fragmens , 
et à des fragmens sans lien. 

Ce défaut d'ordre ou de suite , qui accuse de la négli- 
gence dans la première méditation du sujet , n'est point 
compensé par le soin de l'exécution. La même négligence 
s'y décèle fréquemment. La chaîne du raisonnement est 
souvent lâche , l'exposé des faits, prolixe ; puis le défaut 
de conclusion, dont nous avons déjà parlé , donne à tout 
ce qui tient à la forme quelque chose d'inachevé , qui , 
dans un écrit sur des questions aussi sérieuses , a tout 
l'inconvénient du manque de fini, sans avoir la grâce de 



DU Jt'STE-MILlEl). 15 

l'abandon dont un écrit moins grave serait susceptible. 
C'est la causerie d'un bomme éclairé, spirituel et de bon 
sens; et, sans doute, une pareille causerie n'est ni com- 
mune , ni sans mérite. Aussi , si Ton venait nous appren- 
dre, que nous lisons dans cet écrit une série de con- 
versations recueillies de la boucbe de F. Ancillon , qui 
passait avec justice pour un des bommes les plus remar- 
quables sous ce rapport, nous comprendrions aisément 
qu'elles eussent dû être regardées comme quelque chose 
de très-distingué par ceux qui auraient eu l'avantage de 
les entendre. Mais un ouvrage qui annonce la prétention 
d'être philosophique, où l'on aspire à discuter des sujets 
qui sont dans l'ordre des sujets les plus graves dont 
l'esprit humain puisse s'occuper, un tel ouvrage de- 
mande tout autre chose que ce qui suffit à une conversa- 
tion instructive ou brillante. Les idées, comme la forme 
sous laquelle on les produit , veulent être élaborées 
avec un tout autre soin ; et nous ne pouvons nous dé- 
fendre de la crainte que l'étonnante facilité dont l'auteur 
était doué , et ses succès de tous les jours , n'aient été 
pour lui un piège , et ne lui aient fait illusion sur la por- 
tée d'une production qui , mise en regard de ce qu'il 
aurait pu faire , ne s'élève pas au-dessus de la médio- 
crité. 

Cependant , malgré la sévérité qu'on reprochera peut- 
être à notre critique , on en dépasserait la portée , si 
l'on croyait pouvoir en conclure que l'écrit dont nous 
nous occupons est dénué de mérite et d'intérêt. Le nom 
de l'auteur est une garantie suffisante, et, s'il ne nous 
avait pas donné le droit de beaucoup attendre de lui, ou 
qu il eût été question d'un nom obscur, la part des éloges 
eût peut-être prévalu. Quelque rapidité qu'un esprit aussi 
supérieur ait pu mettre dans son travail, il ne peut s'être 



16 Dl! JUSTr-MILIEC. 

que partiellement abdiqué, et n'a pas pu rester toujours 
au-dessous de lui-même. Partout cet écrit décèle une droi- 
ture d'intention , un caractère élevé , une tendance mo- 
rale, une raison éclairée, une sagesse pratique^ qui, sous 
un rapport différent de celui sous lequel nous l'envisa- 
gions plus haut , pourraient lui assigner aujourd'hui un 
caractère d'originalité. Il replace sous les yeux et résume 
ces idées saines, qui sont l'expression du bon sens public; 
qui n'apprennent rien de nouveau, mais maintiennent 
l'esprit dans une voie de modération, le dirigent vers une 
appréciation judicieuse des événemens et des opinions , 
l'accoutument à des vues pleines de justesse , qui se 
trouvent formulées ici d'une manière plus nette et plus 
précise. La variété des sujets neutralise la monotonie 
de la forme; et si l'esprit n'est pas excité, il trouve 
cependant une compensation dans l'intérêt qui s'atta- 
che à la diversité. Le champ vaste embrassé par l'écri- 
vain attire et éveille l'attention sur un grand nombre de 
sujets , qui , sans être approfondis, sont assez développés 
pour fournir un aliment à la pensée , et souvent à la ré- 
flexion. Les personnes , en particulier, qui ne sont pas 
famiharisées avec cet ordre d'idées, et qui cependant n'ont 
pu y demeurer entièrement étrangères , ne liront pas cet 
ouvrage sans profit pour leur instruction. Enfin, ce qui 
suffirait pour le recommander, ce sont les détails remar- 
quables dont il est enrichi. Il est bien peu de ces traités 
où nous n'ayons retrouvé des fragmens dignes du talent 
de F. \ncillon, par conséquent précieux à recueillir. 
Cet ordre d'écrits se dérobe à l'analyse , et des citations, 
détachées de ce qui les précède, ne pourraient fournir 
qu'une idée inexacte de leur mérite, ou entraîneraient 
trop de longueurs. Nous les supprimons. Mais nous dé- 
signerons plus particulièrement , comme renfermant des 



DU JUSTE-MILIEU. 1 7 

pages d'un haut intérêt , les traités : 5m/' le caractère et 
les progrès de notre siècle; sur l'idéal et le réel ; et sur 
le classique et le ro7nantique. Dans ce dernier, en parti- 
culier, on trouve une appréciation des génies les plus 
distingués de la littérature allemande et de la littérature 
anglaise , qui nous a paru pleine de sens et de sagacité. 
Un jugement sur les auteurs classiques de l'Allemagne 
moderne, exprimé par un de leurs contemporains, par un 
esprit aussi supérieur, par un bomme qui avait eu des 
relations avec eux , et que sa position philosophique et 
littéraire mettait en contact avec eux sans qu'aucune ri- 
valité vînt altérer l'indépendance de sa haute critique, 
nous semble acquérir une valeur à laquelle il est rare qu'un 
jugement en littérature ait le droit de prétendre. 

Après avoir essayé de donner un aperçu de l'ouvrage de 
F. Ancillon, et d'en avoir signalé les défauts et les qualités, 
il ne serait pas sans intérêt d'étudier le principe môme 
qu'il est destiné à défendre, soit qu'on l'envisageât dans 
sa généralité , ou seulement dans les applications parti- 
culières où s'engage l'auteur. Cette tâche serait longue, 
et nous ne nous sentons pas en mesure de la remplir. 
D'ailleurs elle devrait dépasser Télendue que nous pou- 
vons accorder à cet article. 

Nous nous bornerons donc à signaler deux résultats 
très-divers , qui nous semblent sortir du point de vue 
général du livre, et auxquels sa lecture pourrait facile- 
ment conduire. 

Le premier, c'est d'introduire dans l'esprit un certain 
scepticisme : de l'habituer à envisager les questions les 
plus graves, comme susceptibles de pour et de contre 
comme ne renfermant rien de suffisamment positif; et 
par conséquent comme devant êiic reléguées dans l'ordre 
de celles dont un esprit sage ne doit nullement se laisser 
XII 2 



18 DU JUSTH-MILIEII. 

préoccuper. Il en résulte une indifférence qui énerve 
l'âme , décourage l'imagination , arrête tout essor, para- 
lyse le génie ; qui conduit Tindividu à se poser en spec- 
tateur de tout ce qui se passe autour de lui , à s'isoler de 
tous les intérêts intellectuels, moraux, ou sociaux, à 
justifier son insouciance par l'illusion flatteuse qu'il do- 
mine tout du point élevé d'une sagesse supérieure ; tandis 
que toute cette sagesse n'aboutit qu'à s'exclure de tout ce 
qui intéresse Tâme et relève notre nature, pour se con- 
centrer dans un lâche égoïsme, et ne voir dans le monde 
et dans la vie d'autre intérêt que l'intérêt du moi. En re- 
ligion , un esprit ainsi disposé sera de ceux qui font de 
la religion un usage ou un costume; en philosophie, il 
demandera : qu'est-ce que la vérité ? en morale , il suivra 
l'opinion et l'exemple ; en politique, il n'aura ni principe 
fixe, ni règle sûre ; et , s'il est aux affaires, il ne fondera 
rien , il répudiera l'avenir , il se conduira au jour le jour, 
interrogeant les circonstances du moment, et se réglant 
sur le vent de l'opinion. Ce caractère n'est que trop déjà 
le caractère de notre siècle. Quelques excentricités qui 
font exception ne doivent pas nous dérober ce fonds im- 
mense d'égoïsme , sur lequel la société repose. Encoura- 
ger celte tendance est un malheur. iNous n'ignorons pas 
que rien n'a été plus éloigné de l'esprit de F. Âncillon , 
que d'arriver à une conséquence pareille. Il prolesterait 
contre elle, nous n'en doutons pas, et son livre lui- 
même, sous un certain point de vue, pourrait déjà servir 
de protestation. Il suffirait de lire les pages qu'il renferme 
contre la doctrine de V utile , pour nous convaincre des 
vives répugnances de l'auteur contre tout ce qui peut 
dégrader l'âme et la société. Mais il ne nous en a pas 
moins paru à craindre que l'effet de l'ensemble de son 
écrit, et du principe qu'il y proclame, ne pilt aisément 



DU arSTE-MlLIF.LI. 19 

se placer en opposition avec ses scntimens personnels et 
ses inlcnlions respectables. En particulier, dans ce qui 
concerne les questions sociales, il nous a semblé faire une 
part trop largue à la doctrine du fait accompli. Or, qu'est- 
ce que la doctrine du fait accompli , sinon une dépen- 
dance du principe de Tutilité pris dans son sens rigoureux? 

Mais , en revanche, il est une conséquence d'une tout 
autre nature, qui doit sortir, pour tout bon esprit, du 
point de vue et du livre de F. Ancillon , et qui se recom- 
mande à l'attention par son importance aussi bien que par 
sa profonde vérité. Cette conséquence, c'est que les ques- 
tions les plus graves qui puissent intéresser l'homme , 
comme être intellectuel , être moral , être social , abou- 
tissent, en dernière analyse, à quelque chose d'insoluble; 
en d'autres termes , reposent sur des mystères. Nous 
sommes contraints d'admettre une foule de vérités , sans 
lesquelles l'état social , le devoir, la science, la vie même, 
seraient impossibles ; et ces vérités, nous ne pouvons les 
expliquer. Si nous tentons de pénétrer jusqu'à leurs ra- 
cines, nous nous égarons de difficultés en difficultés sans 
arriver à une solution satisfaisante , et nous ne faisons 
que nous agiter vainement dans des ténèbres. L'esprit 
humain a des limites prescrites , devant lesquelles il doit 
s'arrêter , sous peine de se perdre dans le dédale de l'er- 
reur, s'il se hasarde à les franchir; en sorte que l'orgueil 
de la raison est aussi contraire à notre perfectionnement 
intellectuel , que l'orgueil du cœur à notre perfectibilité 
morale. 

Le développement des aphorismes contradictoires que 
propose l'auteur, peut donc avoir l'avantage de faire ré- 
fléchir sur les bornes assignées à l'esprit de l'homme; 
sur sa véritable portée; sur ce qui peut être considéré 
comme étant de son domaine, et sur ce qui doit être placé 



20 DU JIISTU-ÏMLÎECJ. 

en dehors de ce domaine ; snr la foi que nous devons aux 
vérités qu'il est nécessaire d'admettre sans les comprendre, 
et sur ce qu'il y a de raisonnable dans cette foi. En ar- 
rêtant l'attention sur le double point de vue sous lequel 
une même question peut être envisagée, l'auteur donne 
une leçon indirecte de prudence, de réserve dans ses ju- 
gemens, de défiance de soi-même , qui peut n'être pas 
perdue. 11 fait comprendre combien une décision , sur 
une foule de sujets qu'on n'hésite pas à trancher dans un 
sens ou dans un autre, est une chose délicate et difficile; 
combien elle exigerait de réflexions et de recherches pour 
être éclairée. Il inspire cette sagesse, ces dispositions de 
pensée et de travail , qui doivent présider à la recherche 
de la vérité, et qui présentent les garanties et les élémens 
d'un jugement sain et solide. Aussi, nous n'hésitons pas 
à croire que cet ouvrage pourrait fournir une lecture utile 
à la jeunesse studieuse. Autant un esprit jeune et léger 
pourrait y rencontrer un écueil, autant celui qu'une pente 
sérieuse porte à la réflexion pourrait en retirer des utilités 
précieuses. La suite de traités dont il se compose ouvri- 
rait ses idées sur plusieurs sujets importans et non encore 
explorés ; et la méthode suivie l'initierait au grand secret 
de travailler consciencieusement , de suivre une marche 
sûre dans l'acquisition des connaissances , de se former 
une raison forte, et un jugement éclairé et ferme, de 
développer à la fois son intelligence et son caractère. Or, 
ces avantages précieux pour la science et pour la vérité, 
le sont plus encore dans la vie, dont toute l'éducation 
n'est qu'une méthode pour les obtenir. 



HISTOIRE 

DE 

SAIiNTE ELISABETH DE HONGRIE, 

DUCHESSE DE THURINGE. 

(1207-1233.) 

|)ûr le fomte î)c iHonfalfmbert, 

Pair de France. 

(Secoud article.) 



Je demande à mes lecteurs la permission de revenir 
sur ce livre remarquable ; c'est pour leur mettre sous 
les yeux une des scènes les plus étonnantes du moyen âge, 
la canonisation d'une sainte proclamée par le souverain 
pontife et par la voix populaire. 

Qu'est-ce qu'im saint? qu'est-ce qu'une sainte? dira 
notre âge sceptique et dédaigneux. C'est, je l'avoue, 
quelque chose de fort inconnu de nos jours ; mais pour- 
quoi? Est-ce parce que notre époque ne produit plus de 
saints ni de saintes, ou plutôt n'est-ce pas parce qu'elle ne 
se soucie pas de savoir si elle en produit ou non , parce 
que son admiration tout absorbée par d'autres objets, par 
les prodiges des sciences et de l'industrie, reste froide pour 
les touchantes merveilles qui s'opèrent au fond d'une âme 
pieuse et solitaire, sans bruit, sans compas et sans four- 
neaux? L'ouverture d'un chemin de fer, voilà de quoi 
entraîner aujourd'hui la population de toute une contrée en 
ébahissement devant les rails sur lesquels la roue ardente 
va se précipiter comme l'éclair ; mais qui bougerait de sa 



22 HISTOIRE 

place pour savoir qu'une nouvelle sainte va être inscrite 
au calendrier? C'était précisément le contraire au moyen 
âge : les merveilles de l'àrae y étaient tenues pour les plus 
dignes d'admiration , elles primaient celles du génie. 
Vous contemplez avec ravissement une de ces belles 
cathédrales gothiques dont l'imposante hardiesse étonne 
la pauvreté de nos conceptions : le nom du sublime ar- 
tiste qui a exécuté ce chef-d'œuvre est demeuré dans 
l'ombre ; il est aujourd'hui complètement ignoré, tandis 
que celui du saint ou de la sainte à qui le monument fut 
dédié, était dans toutes les bouches et a traversé les 
siècles. 

Nous avons vu comment Elisabeth , après la mort du 
Landgrave son mari , fut inhumainement expulsée de la 
Wartbourg, et comment les chevaliers de la Thuringe, 
de retour de la croisade, firent repentir le duc Henri de sa 
félonie, et rendre justice à la veuve de leur suzerain. Eli- 
sabeth rentra ainsi dans le château où elle avait passé ses 
beaux jours , et après y avoir demeuré encore une année 
au sein de sa famille , elle supplia le duc Henri, son beau- 
frère, de lui assigner une résidence où elle pût être en- 
tièrement livrée à elle-même et à son Dieu , et où rien 
ne pût la distraire de ses œuvres de piété et de charité. 
Henri , après avoir pris l'avis de sa mère et de son frère, 
lui céda en toute propriété la ville de Marbourg , en 
Hesse , avec toutes ses dépendances et les divers revenus 
qui s'y rattachaient pour servir à son entretien. Elisabeth 
partit bientôt pour cette nouvelle résidence ; c'est là qu'elle 
a terminé sa carrière à vingt-quatre ans , et c'est là qu'elle 
a conquis son glorieux renom de sainte et de Patronne 
des pauvres. Cependant , bien avant cette époque , dès 
son enfance , et durant sa trop courte union avec le noble 
duc de Thuringe, Elisabeth avait déjà montré une de ces 



DE SAlNTli liuSABIiTH DE HONGRIE. 23 

âmes à la Fois tendres et fortes, qui ne se plaisent que dans 
l'amour de la perfection, et qui sont capables des plus 
grands sacrifices pour y atteindre. Les pompes d'une cour 
brillante^ les avantages de la beauté, les séductions de 
la puissance souveraine, tout cela elle le foulait aux pieds 
avec délices. Elle eût dit comme Esther : 

A ces vains ornemens je préfère la cendre. 

Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre. 

S'humilier devant Dieu et devant les hommes, se confondre 
avec les derniers des pauvres , soigner de ses propres 
mains les malades les plus dégoûtans , les lépreux même, 
répandre tout ce qu'elle possédait en aumônes , c'était le 
charme et la plus douce occupation de celte jeune vie , 
environnée de tout l'éclat du siècle ^ et dotée du bon- 
heur conjugal le plus parfait. 

Ses rêves, alors, c'était d'être pauvre et de souffrir pour 
l'amour du Christ. Tant que son mari vécut, elle ne put 
les accomplir ; elle essayait pourtant de les lui faire goûter 
en les adoucissant beaucoup. « Une nuit qu'étant couchés 
ils ne dormaient pas , elle lui dit : « Sire , si cela ne 
vous ennuie pas, je vous dirai une pensée que j'ai sur 
le genre de vie que nous pourrions mener pour mieux 
servir Dieu. — Dites-le donc, douce amie, répondit son 
mari, quelle est votre pensée à ce sujet? — Je voudrais, 
dit-elle , que nous n'eussions qu'une seule charruée de 
terre qui nous fournirait de quoi vivre, et environ deux, 
cents brebis , et alors vous pourriez labourer la terre, 
mener les chevaux , et souffrir pour Dieu ces travaux ; 
et moi j'aurais soin des brebis et je les tondrais. » Le 
landgrave sourit de cette simplicité de sa femme et lui 
répliqua : «Eh ! douce sœur, si nous avions tant de terre 
et de brebis , il me semble que nous ne serions guère 



24 HISTOIRE 

pauvres ; el bien des gens nous trouveraient encore trop 
riches. » Le landgrave avait raison , et Elisabeth ne di- 
sait que la moitié de sa pensée ; elle fit bien voir par la 
suite qu'il n'y aurait pas eu là de quoi contenter sa pas- 
sion de dénuement et de souffrance. 

Mais en attendant de pouvoir se dépouiller de tout, 
sa prodigue charité ne connaissait point de bornes. 

En 1226 , le duc avait passé les Alpes pour rejoindre 
la bannière de l'empereur Frédéric II dans les plaines d'Ita- 
lie. « Pendant son absence, une affreuse disette se déclara 
dans toute l'Allemagne et ravagea surtout la Thuringe. 
Le peuple affamé fut réduit aux plus dures extrémités: 
on voyait les pauvres se répandre dans les campagnes , 
dans les bois et sur les chemins pour arracher les racines 
et les fruits sauvages qui servaient ordinairement à la 
nourriture des animaux. Ils dévoraient les chevaux et les 
ânes morts et les bétes les plus immondes. Mais, malgré 
ces tristes ressources , un grand nombre de ces malheu- 
reux moururent de faim , et les routes étaient jonchées 
de leurs cadavres. 

« A la vue de tant de misères , le cœur d'Elisabeth 
s'émut d'une pitié immense. Désormais, son unique pen- 
sée, son unique occupation nuit et jour, fut le sou- 
lagement de ses infortunés sujets. Le château de Wart- 
bourg , où son mari l'avait laissée, devint comme le foyer 
d'une charité sans bornes , d'où découlaient sans cesse 
d'inépuisables bienfaits sur les populations voisines. Elle 
commença par distribuer aux indigens du duché tout 
ce qu'il y avait d'argent comptant dans le trésor ducal , 
ce qui se montait à la somme énorme, pour cette épo- 
que, de soixante-quatre mille florins d'or, lesquels pro- 
venaient de la vente récente de certains domaines. Puis 
elle fit ouvrir tous les greniers de son mari, et malgré 



DE SAINTE ELISABETH VU HOiNGKIE. 25 

l'opposition des officiers de sa maison , elle en fit distri- 
buer le contenu au pauvre peuple , sans en rien réserver. 
Il y en avait tant que, selon les récits contemporains, 
pour racheter seulement le blé qu'elle abandonna aux 
pauvres , il aurait fallu mettre en gage les deux plus 
grands châteaux du duché et plusieurs villes. Elle sut 
cependant unir la prudence à cette générosité sans 
bornes. Au lieu de donner le blé par grandes quantités, 
qui auraient pu être inconsidérément employées , elle fai- 
sait distribuer chaque jour à chaque pauvre la portion 
qui pouvait lui être nécessaire. Pour leur éviter toute 
dépense quelconque ^ elle faisait cuire dans les fours 
du château autant de farine qu'ils pouvaient contenir , 
et servait elle-même le pain tout chaud aux malheu- 
reux. Neuf cents pauvres venaient ainsi chaque jour lui 
demander leur nourriture , et s'en retournaient chargés 
de ses bienfaits. 

« Mais il y en avait encore un plus grand nombre 
que la faiblesse, la maladie ou les infirmités empêchaient 
de gravir la montagne où était située la résidence ducale, 
et ce fut surtout pour ceux-ci qu'Elisabeth redoubla de 
sollicitude et de compassion pendant celte crise doulou- 
reuse. Elle portait elle-même au bas de la montagne, 
à quelques-uns qu'elle avait choisis parmi les plus in- 
firmes, les restes de ses repas et de celui de ses sui- 
vantes , auxquels elles n'osaient presque plus toucher , 
de peur de diminuer la part des pauvres. 

« Dans l'hôpital de vingt-huit lits, dont nous avons 
déjà parlé, qu'elle avait fondé à mi-côte de la montée 
du château , elle plaça les malades qui réclamaient des 
secours particuliers; elle l'organisa de telle sorte que, 
à peine un des malades était-il mort, son lit était sur- 
le-champ occupé par un autre venu du dehors. Elle 



26 HISTOIRE 

institua ensuite deux nouveaux hospices dans la ville 
même d'Eisenach, l'un sous l'invocation du Saint-Esprit, 
près la porte Saint-Georges , pour les pauvres femmes , 
et Pautre sous celle de Sainte-Anne pour tous les ma- 
lades en gënëral. Ce dernier existe encore. Tous les 
jours sans exception , et deux fois , le matin et le soir , 
la jeune duchesse descendait et remontait la longue et 
rude côte qui conduit de la Wartbourg à ces hospices , 
malgré la fatigue qu'elle en ressentait, pour y visiter 
ses pauvres et leur apporter ce qui leur était nécessaire 
et agréable. Arrivée dans ces asiles de la misère , elle 
allait de lit en lit , demandait aux malades ce qu'ils dé- 
siraient, et leur rendait les services les plus rebutans 
avec un zèle et une tendresse que l'amour de Dieu et sa 
grâce spéciale pouvaient seuls lui inspirer. Elle nourris- 
sait de ses propres mains ceux dont les maladies étaient 
les plus dégoûtantes , faisait elle-même leurs lits , les sou- 
levait et les portait sur le dos ou entre les bras sur d'au- 
tres lits, essuyait leur visage , leur nez et leur bouche avec 
le voile qu'elle portait sur la tête, et tout cela avec une 
gaîté et une aménité que rien ne pouvait altérer. Bien 
qu'elle eût une répugnance naturelle pour le mauvais air^ 
et qu'il lui fût ordinairement impossible de l'endurer , 
elle restait cependant au milieu de l'atmosphère méphi- 
tique des salles de malades , par les plus grandes cha- 
leurs de l'été , sans exprimer la moindre répugnance , 
tandis que ses suivantes en étaient accablées, et mur- 
muraient hautement. » 

Cependant le duc Louis, informé, sans doute, des 
maux qui affligeaient son pays , demanda congé à l'em- 
pereur pour retourner chez lui et l'obtint. « La nouvelle 
de l'approche du prince bien-aimé avait répandu dans 
toute la Thuringe une immense joie. Tous ces pauvres 



DE SAINTE ÛLISABETH DE HONSam. 27 

aflfamés voyaient dans le retour de leur père et de leur 
généreux protecteur comme le signal de la fin de leurs 
maux. Sa mère, ses jeunes frères se rejouirent aussi vive- 
ment ^ mais la joie d'Elisabeth surpassait celle de tous 
les autres. C'était la première absence prolongée qu'a- 
vait faite cet époux qui lui était si cher, et qui seul la 
comprenait et sympathisait avec tous les élans de son 
âme vers Dieu et une vie meilleure. Elle seule aussi, 
avec ce merveilleux instinct que Dieu donne aux âmes 
saintes , avait sondé toute la richesse de l'âme de son 
époux, tandis que le reste des hommes lui attribuait 
toujovus des sentimens et des passions semblables à 
celles des autres princes de son temps. Les principaux 
officiers de la maison ducale, et notamment le sénéchal 
et le maréchal, craignant la colère de leur seigneur quand 
il apprendrait l'emploi qui avait été fait de ses trésors 
et de ses provisions, allèrent au-devant de lui et lui 
dénoncèrent les folles largesses de la duchesse, en lui 
racontant comment elle avait vidé tous les greniers de 
la Wartbourg et dissipé tout l'argent qu'il avait laissé 
à leur garde, malgré tous leurs efforts. Ces plaintes, 
dans un pareil moment , ne firent qu'irriter le duc qui 
leur répondit : « Ma chère femme se porte-t-elle bien? 
Voilà tout ce que je veux savoir ; que m'importe le 
reste! » Puis il ajouta. «Je veux que vous laissiez ma 
bonne petite Elisabelh faire autant d'aumônes qu'il lui 
plaît, et que vous l'aidiez plutôt que de la contrarier; 
laissez-lui donner tout ce qu'elle veut pour Dieu , pourvu 
seulement qu'elle me laisse Eisenach, la Wartbourg et 
Naumbourg. Dieu nous rendra tout le reste quand il le trou- 
vera bon. Ce n'est pas l'aumône qui nous ruinera jamais. » 
Et aussitôt il se hâta d'aller rejoindre sa chère Elisabelh. 
Quand elle le revit , sa joie ne connut plus de bornes ; 



28 HISTOIRE 

elle se jeta dans ses bras et le baisa mille fois de bou- 
che et de cœur. « Chère sœur , lui dit-il aussitôt , tandis 
qu'il la tenait embrassée , que sont devenus tes pauvres 
gens pendant celte mauvaise année? » Elle répondit 
doucement : « J'ai donné à Dieu ce qui était à lui , et 
Dieu nous a gardé ce qui est à toi et à moi * : » réponse 
adorable, où la grâce le dispute au sublime ! couple char- 
mant chez qui la félicité conjugale est couronnée des plus 
pures vertus ! 

Mais les jours de deuil arrivèrent ; une effroyable sé- 
paration brisa ces tendres et pieux liens ; le duc part 
pour la croisade , il meurt de la fièvre à Otrante , au mo- 
ment de passer la mer, sans avoir pu contempler même de 
loin la terre consacrée par le tombeau du Christ, et l'on 
rapporte à sa fidèle Elisabeth Tanneau qu'il lui avait 
montré à son dernier adieu , en lui disant : (t Elisabeth , 
ô la plus chère des sœurs ! regarde bien cet anneau que 
j'emporte avec moi , où est gravé , sur un saphir , l'a- 
gneau de Dieu avec sa bannière ; que ce soit à tes yeux 
un signe sur et certain pour tout ce qui me regarde. 
Celui qui l'apportera cette bague , chère et fidèle sœur , 
et qui le racontera que je suis en vie ou bien mort, 
crois à tout ce qu'il le dira. » 

Alors s'ouvre pour cette veuve de vingt ans un abîme 
de douleurs et de tribulations où elle entre sans pâlir ; 
elle est méconnue par les siens, outragée, brutalement 
chassée , réduite à errer de lieu en lieu comme une men- 
diante , avec ses enfans , et elle supporte tout avec cette 
résignation , avec cette sainte joie que le christianisme 
seul a fait connaître. 

' Er umbfieng sie gar freunllich and sprack : Lieb schwesler 
ivas soïl dein arm ^esind leben daz hert jar. Do anlwort sie : Ich 
hab Gol g-eben daz sein ist, das dein und das mein hal uns Got 
behalten. 



Di: SMNTIi l'i.lSABl.TH Dli HONGRIE. 59 

Enfin, justice lui est rendue, grâee à la courageuse inter- 
vention des chevaliers deTliuringe qui , au retour de leur 
pèlerinage, lui ont rapporté les ossemens de son époux; 
elle rentre à la Warlbourg , mais c'est pour en sortir 
bientôt ; elle ne veut plus rien des insignes de la gran- 
deur, ni des superfluités de la richesse, elle va se confiner 
à Marbourg pour y prendre l'habit de Saint-François , 
pour y vivre en pauvre avec les pauvres qu'elle nourrit, 
et dont elle soigne toutes les misères , vouant sa vie aux 
austérités de la pénitence ;, et l'activité de son âge aux 
violens exercices de la charité qui la consume. Des riches 
revenus qui lui restent, elle ne se réserve rien, tout est 
aux pauvres, elle travaille de ses mains pour gagner les 
misérables alimens qui lui suffisent ; l'amour de ses en- 
fans l'attache encore à ce monde, elle s'en sépare; il 
faut que tout ce qui tient encore de la terre , tout dé- 
sir, toute volonté propre, soit brisé, broyé dans celte 
âme, pour quelle soit satisfaite, el se sente libre dans 
son élan vers Dieu. Ce que la nature a de plus invinci- 
bles répugnances , elle parvient à s'en rendre maîtresse , 
elle jouit à les dompter. 

«Un jour , en allant à l'église , elle rencontra un pau- 
vre mendiant qu'elle ramena chez elle , et dont elle voulut 
aussitôt laver les pieds et les mains ; cette fois , cepen- 
dant, cette occupation lui inspira un tel dégoût, qu'elle 
en frissonna; mais aussitôt, pour se dompter, elle se dit 
à elle-même : « Ah ! vilain sac, cela te dégoûte , sache que 
c'est une boisson très-sainte. » Et , en disant ces pa- 
roles , elle but l'eau dont elle venait de se servir, puis 
elle dit : « mon Seigneur ! quand vous éliez sur votre 
sainte croix , vous avez bien bu le vinaigre et le fiel : 
je ne suis pas digne d'une telle boisson ; aidez-moi à 
<levcnir moilleurr. » 



30 HiSTOiRr: 

«Cependant son directeur trouva que sa charité l'entraî- 
nait au delà des bornes de la prudence chrétienne, et il 
lui interdit de toucher et de baiser les ulcères des lépreux 
et des autres malades , de peur qu'elle ne gagnât elle- 
raême leur maladie; mais cette précaution manqua son 
but ; car le chagrin que lui firent éprouver cette défense 
et la contrainte imposée à la compassion impétueuse de 
son cœur, fut tellement violent, qu'elle en tomba grave- 
ment malade. » 

Voilà ce qui constituait un saint, une sainte , aux yeux 
du moyen âge. Cette vie si dévouée , si mortifiée , si 
plongée dans les abnégations qui coûtent le plus à la 
nature, il l'admirait par-dessus toutes choses; il y voyait 
le plus haut degré de l'héroïsme , la plus magnifique vic- 
toire qui puisse honorer l'humanité; c'était là son goût, 
sa passion. Aussi , voyez quels honneurs il entasse sur 
le souvenir et la dépouille mortelle de ceux qui lui ap- 
paraissent comme vainqueurs dans cette lutte de l'âme 
contre la chair et le sang. 11 les divinise, il les invoque, 
il les adore; il leur attribue et visions extraordinaires, 
et prophéties , et miracles ; rien ne lui paraît ni invrai- 
semblable, ni impossible, dès qu'il s'agit de ces privi- 
légiés de Dieu qui ont rejeté ce monde pour s'attacher 
imiquement au souverain bien , à l'éternel roi des siècles, 
comme parle Bossuet. 

Elisabeth devait bientôt succomber au feu qui la dé- 
vorait. Deux années s'étaient à peine écoulées depuis sa 
retraite à Marbourg, lorsque ses forces défaillirent tout 
à coup, et une fièvre continue l'emporta sans douleur 
au milieu des ravissemens d'une céleste joie. Étendue sur 
sa dure et pauvre couche , elle chantait, et la plus suave 
harmonie exprimait le concert intérieur de son âme. 
Plus elle approchait de la dernière heure, plus son bon- 



Dïï SMiNTE ÎXISABETH DE HONGRIE. T» l 

licur croissait. « Enfin, elle dit,' ô Marie viens à mon 

secours le moment arrive où Dieu appelle ses amis 

à ses noces L'époux vient chercher son épouse. » 

Puis à voix basse : « Silence ! silence ! » En prononçant 
ces mots , elle baissa la tête comme clans un doux som- 
meil , et rendit en triomphe le dernier soupir. » 

C'est maintenant que s'ouvre la (jrande scène que nous 
avons annoncée en commençant cet article. Les obsèques 
d'Elisabeth sont à peine terminées que les miracles , les 
guérisons se multiplient sur son tombeau , et la recon- 
naissance du peuple proclame hautement la sainteté de 
cette fille de rois, qui s'est abaissée au rang des miséra- 
bles pour les servir. Le retentissement en pénètre jusqu'à 
Rome après avoir parcouru toute l'Allemagne, et le pape 
est sollicité de faire constater authenliquement les droits 
de la jeune duchesse défunte à la vénération des fidèles. 
Le duc Conrad, celui de ses beaux-frères, qui jadis l'a- 
vait le plus persécutée, se rend lui-même à Rome pour 
hâter la décision du pontife. Grégoire L\^ par un bref 
donné en octobre 1234, chargea une commission ecclé- 
siastique de procéder à l'examen des miracles attribués 
à Elisabeth. Celte commission devait lui faire parvenir, 
dans le délai de cinq mois, le résultat de ses recherches. 
Cent vingt-neuf dépositions furent jugées dignes d'être 
recueillies , transcrites et munies des sceaux d'un grand 
nombre de prélats , pour être envoyées à Rome. On 
confia ces docuraens à une députation composée d'un abbé, 
d'un frère prêcheur, et du duc Conrad j entré depuis 
peu dans Tordre teutonique. « Ils étaient en môme temps 
porteurs des lettres d'un grand nombre d'évôques et 
d'abbés, de princes, de princesses et de nobles sei- 
gneurs, qui suppliaient tous humblement le père commun 
des fidèles , d'assurer la vénération de la terre à celle 



32 HISTOIRE 

qui recevait déjà les félicitations des anges , et de ne pas 
souffrir que cette vive flamme de céleste charité , allumée 
par la main de Dieu pour servir d'exemple au monde , 
fût obscurcie par les nuages du mépris , ni étouffée sous 
le boisseau de l'hérésie. 

« Dans un consistoire présidé par le souverain pon- 
tife, et auquel assistaient les patriarches d'Antioche et de 
Jérusalem, et un grand nombre de cardinaux , on donna 
lecture des pièces officiellement constatées sur la vie et 
la sainteté d Elisabeth ; et tous, d'un commun accord, 
déclarèrent qu'il ne fallait plus tarder à inscrire authen- 
tiquement dans le catalogue des saints sur la terre , ce 
glorieux nom , déjà inscrit dans le livre de vie , comme 
l'avait magnifiquement prouvé le Seigneur. 

« On fit ensuite celte même lecture devant le peuple, 
dont la piété en fut profondément émue , et qui , ravi 
d'admiration, s'écria tout d'une voix. « Canonisation, très- 
saint père, canonisation, et sans délai. » Le pape n'eut 
pas de peine à céder à cette pressante unanimité, et pour 
donner plus d'éclat à la cérémonie de canonisation , il 
décida qu'elle aurait lieu le jour même de la Pentecôte 
(26 mai 1235). 

«Le duc Conrad j dont le zèle ne pouvait être que re- 
doublé par le succès de ses efforts , se chargea de tous 
les préparatifs nécessaires à celte imposante solennité. 

(c Le jour de cette grande fête étant arrivé , le pape 
accompagné des patriarches , des cardinaux et des pré- 
lats, et suivi de plusieurs milliers de fidèles, se rendit 
en procession au couvent des Dominicains, à Pérouse; 
des trompettes et d'autres instrumens annonçaient cette 
marche solennelle : tous , depuis le pape jusqu'aux der- 
niers du peuple , portaient des cierges que le landgrave 
avait distribués à ses frais. La procession étant arrivée 



DE SVINTF. KLlSVBr.i:; PL FIO.NGRIt . 33 

à l'ég-lise , cl les cérémonies préparatoires étant accom- 
plies, le cardinal-diacre assistant du pape, lut à haute 
voix aux fidèles un récit de la vie et des miracles d'Eli- 
sabeth , au milieu des acclamations du peuple , et des 
larmes de sainte joie et de pieux enthousiasme qui cou- 
laient par lorrens des yeux de tous ces fervens chré- 
tiens , heureux et transportés d'avoir une si tendre et si 
puissante amie de plus dans le ciel. Ensuite le pape 
exhorta tous les assistans à prier, comme il allait prier 
lui-même , pour que Dieu ne permît point de se trom- 
per dans celte affaire. Après que tout le monde se fut 
agenouillé et eut prié à celle intention, le pape entonna 
l'hymne Veni Creator Sphilus , qui fut chanté en entier 
par l'assemblée. L'hymne terminé , le cardinal-diacre à 
droite du pape dit : Jleclamus genua , et aussitôt le pape 
et tout le peuple s'agenouillèrent et pilèrent à voix basse 
pendant un certain temps. Le cardinal-diacre de gauche dit 
ensuite : levate ^ el alors le pape élant assis sur son trône, 
la mitre en télé, déclara sainte la chère Elisabeth , en 
ces termes : 

« En l'honneur de Dieu tout- puissant , le Père, le Fils 
et le Saint-Esprit, pour l'exaltation de la foi catholique 
et l'accroissement delà religion chrétienne , par l'autorité 
de ce même Dieu tout-puissant, par celle des bienheureux 
apôtres Pierre el Paul , et par la nôtre, avec le conseil 
de nos frères, nous déclarons et définissons qu'Elisa- 
beth, d heureuse mémoire, en son vivant duchesse de 
Thuringe, est sainte et doit être inscrite au catalogue 
des saints ; nous l'y inscrivons , et nous ordonnons en 
même temps , que l'Eglise universelle célèbre sa fête et sou 
office avec solennité et dévotion chaque année, au jour 
de sa mort, le treize des calendes de décembre. En outre, 
par la même autorité, nous accordons à tous les fidèles 
\1I 3 



34 BISTOiaE 

vraiment p^nilens et confessés , qui visiteront son tom- 
beau à pareil jour , une indulgence d'une année et qua- 
rante jours. » 

« Le son des orgues et de toutes les cloches accueillit les 
dernières paroles du pontife, qui bientôt, ayant déposé 
sa mitre, entonna le cantique de joie, TeDeiim laudamus , 
qui fut chanté par l'assistance avec une harmonie et un en- 
thousiasme propres à ébranler les cieux. Un cardinal-diacre 
dit ensuite à haute voix : Priez pour nous , sahite Elisa- 
beth , alléluia, et le pape récita la collecte ou Toraison 
en l'honneur de la nouvelle sainte, qu'il avait composée 
lui-même. Enfin, le cardinal-diacre dit le Conjiteor , 
en insérant le nom d'Elisabeth immédiatement après ceux 
des apôtres ; et le pape donna l'absolution et la bénédiction 
habituelles en faisant également mention d'elle au lieu où 
il est parlé des mérites et des prières des saints. La messe 
solennelle fut aussitôt célébrée : à l'offertoire, trois 
des cardinaux juges firent successivement les offrandes 
mystérieuses des cierges , du pain et du vin , avec deux 
tourlerelles, comme symboles de la vie contemplative et 
solitaire, deux colombes comme symbole de la vie active, 
mais pure et fidèle, et en dernier lieu, une cage de petits 
oiseaux qu'on laissa s'envoler en liberté vers le ciel, 
comme symbole du vol des âmes saintes vers Dieu. » 

Le l"" de juin de la même année 1235 , le pape 
donna la bulle de canonisation, qui fut aussitôt envoyée 
aux princes et aux évêques de toute l'Eglise 

Elle fut reçue en Allemagne avec enthousiasme. 

«II paraît qu'elle fut d'abord publiée àErfurt, où l'on 
célébra à cette occasion une fête qui dura dix jours , et 
pendant laquelle on fit aux pauvres d'immenses distribu- 
tions. L'archevêque Sigefroi deMayence, fixa aussitôt un 
jour pour l'exaltation et la translation du corps de la 



DE SAI.NTn KI.TSABETH DK HO>GRIE. 35 

sainte, el en différa l'c^poque jusqu'au printemps suivant, 
pour donner aux évêques et aux 6dèles d'Allemagne le 
temps de se rendre à Mai-bourg pour y assister. Le l^"" 
de mai 1236 fut désigne à cet effet. Aux approches de 
ce jour la petite ville de Marbourg et ses environs furent 
inondés par une fouie immense de fidèles de tous les 
rangs ; s'il faut en croire les historiens contemporains , 
douze cent mille chrétiens se trouvèrent réunis par la 
foi et la ferveur autour du tombeau de l'humble Elizabeth. 
Toutes les nations, toutes les langues y semblaient re- 
présentées. Beaucoup de pèlerins des deux sexes étaient 
venus de la France , de la Bohême et de sa patrie , la 
lointaine Hongrie. Ils s'émerveillaient eux-mêmes de leur 
grand nombre en s'abordant , et se disaient que pendant 
des siècles on n'avait jamais vu tant d'hommes réunis, 
que pour honorer la chère sainte Elisabeth. Toute la fa- 
mille de Tburinge y était naturellement assemblée : la 
duchesse Sophie, sa belle-mère, et les ducs Henri et 
Conrad, ses beaux- frères , heureux de pouvoir expier 
par ce solennel hommage les torts qu'elle leiu- avait si 
noblement pardonnes. Ses quatre petits enfans y étaient 
aussi avec une foule de princes , de seigneurs , de prê- 
tres , de religieux et de prélats. On remarquait parmi 
ceux-ci, outre l'archevêque Sigefroi de Mayence, qui pré- 
sidait à la cérémonie, les archevêques de Cologne ^ de 
Trêves et de Brème , les évêques de Hambourg , de Hal- 
berstadt , de Mersebourg , de Bamberg , de Worms , de 
Spire , de Paderborn et de Hildesheim. Enfin l'empereur 
Frédéric 11 , alors au comble de sa puissance et de sa 
gloire , réconcilié avec le pape , récemment uni à la jeune 
Isabelle d'Angleterre, si célèbre par sa beauté, l'empe- 
reur lui-même suspendit toutes ses occupations et ses 
expédition; militaires pour céder à l'attrait qui entraînait 



36 HISTOIRK 

à Maiboiirg lanl Je ses sujets , et vint rendre un solennel 
hommage à celle qui avait dédaigné sa main pour se 
donner à Dieu '. 

« Les religieux teuloniques ayant appris l'arrivée de 
l'empereur , crurent qu'il serait impossible de déter- 
rer le corps de la sainte en sa présence , et résolurent 
de devancer le jour fixé. Trois jours auparavant le prieur 
Ulric, accompagné de sept frères, entra de nuit dans 
l'église où elle reposait , et après avoir soigneusement 
fermé toutes les portes , ils ouvrirent le caveau oi!i était 
sa tombe. A peine la pierre qui le fermait eut-elle été 
soulevée, qu'un délicieux parfum s'exhala de ses dépouilles 
sacrées ; les religieux furent pénétrés d'admiration pour 
ce gage de miséricorde divine , d'autant plus qu'ils sa- 
vaient qu'on l'avait ensevelie sans arômes ni parfums 
quelconques. Ils trouvèrent ce saint corps tout entier, 
sans l'apparence de corruption , quoiqu'il eût été près de 
cinq ans sous terre. Elle avait encore les mains pieuse- 
ment jointes en forme de croix sur sa poitrine. Ils se 
disaient les uns aux autres que sans doute ce corps déli- 
cat et précieux ne répandait aucune odeur de corruption 
dans la mort, parce que vivant il n'avait reculé devant 
aucune infection ^ devant aucune souillure pour soulager 
les pauvres. Ils le retirèrent ensuite de son cercueil, et 
l'ayant enveloppé d'une draperie de pourpre , ils le dé- 
posèrent dans une châsse de plomb, qu'ils replacèrent 
ensuite dans le caveau sans le fermer , de manière à ce 
que l'on n'éprouvât aucune difficulté pour l'enlever lors 
de la cérémonie. 

(( Enfin, le l*""" de mai, au point du jour, la raultl- 



' Élisabetli, depuis son veuvngc, avait en efl'et refusé, entre 
autres propositions de mariage, la main de l'empereur. 



DE SMMTt ÛLISABETH 1)E HOiMiRII.. 37 

tudc s'assembla autoiir de l'église, et l'empereur ne put 
qu'avec difficulté fendre les flots du peuple pour pénétrer 
dans l'enceinte. Il semblait pénétré de dévotion et d'hu- 
milité : il était pieds nus , et vêtu dune pauvre robe 
grise, comme l'avait été la glorieuse sainte qu'il allait 
honorer ; cependant il avait sur la télé sa couronne impé- 
riale : autour de lui étaient les princes et les électeurs de 
l'empire également couronnés, et les évéques et les abbés 
avec leurs mitres. Cette pompeuse procession se dirigea 
vers la tombe de l'humble Elisabeth; c'est alors, dit uii 
narrateur, que fut payé en gloire et en honneurs, à la 
chère sainte dame, le prix de toutes ses humiliations et de 
toute son abnégation sur la terre. 

« L'empereur voulut descendre le premier dans le ca- 
veau et soulever la pierre qui le recouvrait; le même pur 
et céleste parfum qui avait déjà surpris et charmé les re- 
ligieux, se répandit aussitôt sur tous les assistans, et aug- 
menta les sentimens de fervente piété qui les animaient. 
Les évéques voulurent eux-mêmes exhausser le corps sacré 
de sa fosse ; l'empereur les aida aussi ; il baisa avec fer- 
veur le cercueil dès qu'il le vit, et le souleva en même 
temps qu'eux. Il fut sur-le-champ scellé avec le sceau 
des évoques , et puis transporté solennellement et au 
miheu d'un concert de voix et d'instrumens , par eux et 
par l'empereur, au lieu qui avait été préparé pour l'ex- 
poser au peuple. 

o Cependant une ardente impatience dévorait les cœurs 
de ces milliers de fidèles qui se pressaient autour de ïen- 
ceinle, qui attendaient la vue des saintes reliques, qui 
brûlaient du désir de les contempler , de les toucher , de 
les baiser à leur aise. « heureuse terre ! disaient - ils , 
sanctifiée par un tel dépôt , gardienne d'un tel trésor ! 
heureux temps où ce trésor s'est lévélé! « Enfin, quand la 



38 HISrOIRIi 

procession arriva au milieu du peuple, quand ils virent 
ce corps précieux porté sur les épaules de l'empereur , 
des princes et des prélats , quand ils respirèrent ce doux 
parfum qui s'en exhalait , l'enthousiasme n'eut plus de 
bornes. « petit corps très-sacré, s'écriait-on, qui 
avez tant de poids auprès du Seigneur, et tant de vertu 
pour guérir les hommes ! Qui pourrait n'être pas attiré 
par ce fragrant parfum? Comment ne pas courir après 
la nouvelle sainteté et la merveilleuse beauté de cette 
sainte femme? Que les hérétiques tremblent, que les 
perfides Juifs s'épouvantent ! la foi d'Elisabeth les a con- 
fondus. Voilà celle que Ton regardait comme folle, et 
dont la folie a confondu toute la sagesse de ce monde ! 
Les auges ont honoré son tombeau, et voilà tous les peu- 
ples qui y accourent , les grands seigneurs et l'empereur 
romain lui-même s'abaissent pour la visiter! Voyez l'ai- 
mable miséricorde de la majesté divine ! Voilà celle qui, 
vivante, a méprisé la gloire du monde, qui a fui la société 
des grands, la voilà honorée magnifiquement par la sou- 
veraine majesté du pape et de l'empereur! Celle qui a 
toujours choisi la dernière place, qui s'est assise par 
terre , qui a dormi dans la poussière , la voilà portée , 
exaltée par des mains royales !. . . Et c'est bien justement, 
puisqu'elle s'est faite pauvresse et qu'elle a vendu tout 
ce qu'elle avait , pour acheter l'inappréciable perle de 
l'éternité ! » 

« Le corps saint ayant été exposé à la vénération 
publique , on célébra solennellement l'office en son 
honneur ; la messe propre de la sainte fut chantée par 
l'archevêque dcMayence. A l'offrande l'empereur s'appro- 
cha de la châsse, et plaça sur la tête de la chère Elisabeth 
une couronne d'or, en disant : « Puisque je n'ai pas pu 
la couronner vivante comme mou impératrice , je veux 



DF. S\l!STt tLISACETH DE HONGRIE. 39 

au moins la couronnt'r aujourd'hui comme une reine 
immortelle dans le royaume de Dieu. » Il y ajouta une coupe 
en or, dont il avait coutume de se servir dans ses fes- 
tins, et où fut renfermé plus lard le crâne de la sainte. 
Il mena ensuite lui-même à Toffrande le jeune duc Her- 
mann , fils de la sainte ; l'impératrice y mena également 
les jeunes princesses Sophie et Gertrude. La vieille du- 
chesse Sophie, ses fils Henri et Conrad, s'approchèrent 
aussi des restes glorifiés de celle qu'ils avaient trop long- 
temps méconnue, prièrent longtemps auprès d'eux, et 
offrirent de riches présens en leur honneur. La noblesse 
et le peuple se pressaient à la fois au pied de l'aulet où 
ils voyaient sa châsse , pour lui faire lliommage de leurs 
prières et de leurs offrandes ; les fidèles de chacun des 
pays différens qui s'y trouvaient assemblés voulurent y 
célébrer l'office à leur manière, avec les cantiques de cha- 
que pays, ce qiii fit durer infiniment la cérémonie. Les 
offrandes furent d'une richesse et d'une abondance in- 
croyable, rien ne semblait suffire à ces âmes pieuses pour 
orner et embellir ce lit tout fleuri de miracles , où dor- 
mait la chère Elisabeth. Les femmes donnaient leurs 
bagues, les ornemens de leur poitrine, et toutes sortes 
de bijoux ; d'autres offraient déjà des calices, des missels, 
des ornemens sacerdotaux pour la belle et grande église . 
qu'ils demandaient qu'on élevât sur-le-champ en son 
honneur , afin qu'elle pût y reposer avec l'honneur qui 
lui était dû , et que son àme en fût d'autant plus disposée 
à invoquer Dieu pour ses frères. » 

Cette belle el grande église ne larda pas à s'élever sur 
les bords de la Lahn , dans le site le plus pittoresque. La 
première pierre en fut posée , par le landgrave Conrad , 
quelques mois après la canonisation de la sainte. H fallut 
vingt années pour achever les fondations seulement , et 



40 HISTOIRE 

vingt-huit autres pour élever les parties les plus esseii- 
lielles, qui ne furent terminées qu'en 1283; l'intérieur, 
les flèches et tout cet ensemble grandiose , tel qu'il se 
présente aujourd'hui à nos regards , ne fut complété que 
dans le courant du quatorzième siècle. « Dans les récits 
si détaillés de ce temps, on chercherait en vain un nom, 
un seul nom qui nous ail conservé la mémoire d'un ar- 
chitecte , d'un maçon , d'un ouvrier quelconque , parmi 
tous ceux qui, pendant 150 ans, ont travaillé à cette 
œuvre immense. Us semblent avoir pris, pour se cacher, 
les mêmes précautions que d'autres pour éterniser leurs 
insignifians ouvrages. Anonymes sublimes, ils ont voulu 
confondre leur gloire dans celle de la chère sainte, aimée 
du Christ et des pauvres ! et , quand leur mission labo- 
rieuse a élé achevée , ils sont morts , comme ils avaient 
vécu , dans la simplicité de leurs cœurs, ignorans, igno- 
rés, oubliant tout, hormis Dieu et Elisabeth , oubliés de 
tous, hormis de lui et d'elle. » 

La gloire d'Elisabeth se répandit dans tout l'univers 
chrétien : elle atlirait à Marbourg une foule de pèlerins 
■aussi grande que celle qui se rendait, de tous les pays de 
l'Europe, au tombeau de saint Jaques de Composlelle. Des 
églises nombreuses s'élevèrent au loin sous son invoca- 
tion : partout, et notamment à Trêves, à Strasbourg, à 
Cassel , à Winchester, à Prague, des couvens , des hô- 
pitaux, asile de la souffrance morale et physique, la pre- 
naient pour patronne et protectrice auprès de Dieu. Des 
proses, des hymnes, des antiennes furent composées et 
pénéralement usitées en son honneur : les ordres reli- 
pieux , et en particulier ceux de Saint-François, de Saint- 
Dominique, de Citeaux et de Prémontré, lui consacrèrent 
chacun un office spécial. 

Je ne connais rien qui fasse mieux ressortir le princi- 



DE SAINTU ELISABETH DL HONGRIE. 11 

pal contraste du moyen âge et du nôtre , que ce spectacle 
de toute la chrélienté émue pour glorifier une jeune femme 
qui n'avait d'autre recommandation que l'ardeur de sa foi 
et l'éclat de ses bonnes œuvres. Le moyen âge est tout 
particulièrement un âge de foi ; aussi les faits de l'ordre 
religieux sont-ils peut-être ceux de cette époque qui doivent 
le plus attirer l'attention de l'historien , car ce sont ceux 
qui ont exercé la plus grande influence sur l'esprit des 
peuples et sur les événemens. Sous ce rapport, l'ouvrage 
de M. de Montalembert est un véritable service rendu aux 
études historiques. Toutefois, je ne saurais l'approuver 
entièrcmenl , et il me semble qu'il eût gagné beaucoup à 
être conçu d'aulre sorte. 

M. de Montalembert, en écrivant la vie d'Elisabeth , a 
cru devoir reproduire tout ce que ses contemporains ont 
raconté sur elle, sans en excepter les traditions les plus 
merveilleuses, les miracles les plus énormes, tels que des 
résurrections de morts, qui se trouvent en grand nombre 
dans les légendaires de la sainte. Jusque-là , c'est bien ; 
ces traditions appartiennent à l'histoire, comme indices 
précieux du caractère de Tépoque ; mais fallait-il se dis- 
penser de les juger? Fallait-il les jeter ainsi aux hommes 
de notre temps, sans examen , sans critique ? 

«Nous avons rapporté ces phénomènes surnaturels, dit 
M. de Montalembert, avec la même scrupuleuse exactitude 
que nous avons mise dans le récit de tout le reste de sa 
vie. La seule pensée de les omettre, ou même de les pal- 
lier, de les interpréter avec une adroite modération, 
nous eût révolté. C'eût été , à nos yeux , un sacrilège que 
de voiler ce que nous croyons la vérité, pour complaire 
à l'orgueilleuse raison de notre siècle : c'eût été une 
inexactitude coupable, car ces miracles sont racontés par 
les mômes auteurs, constatés par la mcme autorité que 



42 HISIOIRE 

tous les autres événemens de notre récita et nous n'au- 
rions vraiment pas su quelle règle suivre pour admettre 
leur véracité dans ceilains cas, et la rejeter dans d'autres. 
C'eût été, enfin, une hypocrisie, car nous avouons sans 
détour que nous croyons, de la meilleure foi du monde, 
à tout ce qui a jamais été raconté de plus miraculeux sur 
les saints de Dieu en général, et sur sainte Elisabeth en 
particulier. » 

Je n'ai rien à dire de la foi de M. de Montalembert , 
sinon qu'elle a fait tort à son livre; et le sage et pieux 
Fleuri en eût jugé comme moi , lui qui exhortait les fi- 
dèles «à prendre, pour sujet et pour fondement de leur 
dévotion, des vérités de foi, et des paroles de l'Ecriture, 
non des opinions d'école, des histoires fabuleuses, ou des 
représentations imaginaires'. » 

Les siècles de foi inventent ; c'est un fait constant dans 
l'histoire de l'humanité, et d'ailleurs très-naturel, car les 
vérités de foi se prêtent merveilleusement à l'invention et 
à la poésie; et aux époques où l'intelligence humaine n'est 
guère préoccupée que de ces vérités , il est tout simple 
qu'elle travaille démesurément à les amplifier et à les em- 
bellir. Mais , dans les âges où les esprits sont presque 
uniquement préoccupés de vérités d^observation , un iné- 
vitable changement s'opèie; la capacité de la foi est 
alors fort réduite , et il faut la traiter en conséquence , 
avec les mêmes ménagemens qu'on traiterait un estomac 
débile, en ne lui présentant que des alimens de choix et 
d'une digestion assurée. 

M. de Montalembert, s'adressant à nous comme à des 
hommes du moyen âge, il n'est pas étonnant qu'il ait 
aussi affecté les formes de langage et d'exposition qui 

' Huitième discoui's sur l'histoire ecclésiastique. 



i 



DE SAlMIi LLISABliTU DU HO^Cir.IF. 43 

sont propres aux époques de simplicité et de naïveté. Mais 
pourquoi nous traiter en gens simples et naïfs , puisque 
nous ne sommes ni l'un ni l'autre? et M. deMonlalembert 
le sait très-bien , car il déplore avec raison l'extirpation 
complète de ces aimables qualités'. Pourquoi mettre, en 
tète de ses chapitres , des titres tels que celui-ci : Com- 
ment la chère sainte Elisabeth fut ensevelie dans la cha- 
pelle de son hôpital , et comment les petits oiseaux du 
ciel célébrèrent ses obsèques? Pourquoi^ en un mot, 
composer son ouvrage de manière que, sauf l'érudition 
historique et le talent du style, il a quelquefois l'air d'avoir 
été écrit, dans un couvent, par une nonne et pour des 
nonnes? Quand on veut agir sur son siècle, il faut se 
montrer ce qu'on est, c'est-à-dire, un homme de ce 
même siècle, et qui sait lui parler sa langue, tout en le 
combattant, tout en lui prouvant qu'il s'est égaré. 

F. R. 



' Voyez Vlnlvoduclion. 



COUP D'OEIL 

SUR 

LES CARACTÈRES GÉNÉRAUX 

DE LA 

LITTÉRATURE FRANÇAISE, 

ê 

DANS LE 17«, LE 18<= ET LE 19"= SIÈCLE. 



Comme l'annonce mon titre , il s'agit ici de géné- 
ralités , d'un simple coup d'il sur l'ensemble , la phy- 
sionomie de la lilléralure française , et non de l'apprécia- 
tion individuelle de chaque auteur. Il va sans dire, en 
outre , que mon jugement est de peu d'importance. Je 
ne suis pas un grand clerc , et , à l'exemple de Montai- 
gne, je ne présente point mes opinions comme les meil- 
leures , mais tout bonnement comme miennes. 

En parcourant les ouvrages des écrivains du 1 7'"'' siècle, 
on est frappé du caractère servile de cette littérature , 
si brillante sous d'autres rapports. En effet , servilité 
quant à la langue, servilité quant à la pensée, servilité 
quant à la forme. Tous, sans doute , ne sont pas asservis 
au même degré , mais tous subissent plus ou moins les 
effets paralysans de l'esprit général de l'époque. 

En 1629 , le cardinal de Richelieu, instruit que quel- 
ques littérateurs se réunissaient parfois pour se lire 
mutuellement leurs productions, comprit, dans son in- 
stinct de despotisme , tout le parti qu'il pouvait lirer 
d une association pareille. I! l'établit sur des bases fixes, 



CARXCTF.nrS Gi:iSERAl\ UK LX LlTTl'uATURE , tTC. i5 

la couvrit de son rude patronage, et fit ainsi de l'acadé- 
mie française un instrument docile, un moyen d'agir sur 
la multitude , selon qu'il plairait au maître. Corneille , 
qui avait trop de hauteur dans l'àme pour se faire la 
créature de qui que ce fût , en fit la triste expérience. 
Le Cid avait déplu au ministre. Les nouveaux acadé- 
miciens durent condamner la pièce, ce qu'ils firent toute- 
fois avec une modération qui laissait entrevoir leur dé- 
plaisir d'une telle corvée. La langue française, jusque-là 
naïve , souple , hardie , fut soumise à une législation 
rigoureuse. Elle devint polie mais circonspecte, et plus 
propre à rendre les idées des philosophes et des savans 
que celles des hommes à imagination. Une foule de mots ^ 
regardés on ne sait pourquoi comme bizarres et de mau- 
vais goût, furent bannis impitoyablement du vocabulaire 
des lettrés. En cherchant à épurer l'idiome on l'appauvrit 
et le dépouilla d'expressions heureuses que Fénélon re- 
greltait amèrement. C'est ainsi que furent perdus, entre 
autres, sans retour, la plupart de ces charmans dimi- 
nutifs qui ont tant de gr;*ice dans les vieux poètes fran- 
çais. On dirait d'un jardinier maladroit , frappant en 
aveugle sur les branches d'un bel arbre , et croyant seu- 
lement l'émonder. Le génie , il est vrai , parvint sou- 
vent à vaincre la pruderie du langage, mais l'influence 
de l'académie n'en fut pas moins désastreuse. Vaugelas, 
A'Ablanconrt et quelques autres forment un intermé- 
diaire entre les écrivains qui les avaient précédés et 
ceux qui les suivirent. On retrouve chez eux la naïveté 
de l'ancienne langue unie à la pureté froide à laquelle 
le français venait d'atteindre. Mais c'est surtout chez 
Corneille que se fait sentir d'une manière bien remar- 
quable cette gène croissante du purisme et de la fa- 
meuse règle des trois unités. Lisez Mèdèe , lisez Vltliision 



i6 CARACTERE!» f.l'iM'RMJX 

comique. Certes, ces deux essais sont bien incorrects, 
bien barbares, si Ton veut , mais quelle vigueur de con- 
ception et de style, quelle liberJé shakspearienne! Et 
si le poëte devenu plus mûr , plus sûr de lui-même, 
continue à marcher dans celte voie, quelles productions 
originales ne pourra-l-on pas en attendre ! Malheureu- 
sement , plus tard il pense s'être égaré. Le théâtre 
des anciens l'obsède. On lui crie aux oreilles que sa 
diction n'est pas assez sévère. Il prend peur. Il fait 
amende honorable, mais non toutefois de bonne grâce, 
et sans jeter maint coup d'oeil de regret sur la route 
qui! a quittée et à laquelle il revient de temps à autre 
par une vieille affection. A mesure qu'il avance dans 
la carrière, son langage devient plus pur, son vers plus 
net, ses expressions de meilleure compagnie, mais on 
voit que le grand homme est mal à l'aise; il n'est pas 
libre dans son allure, il étouffe dans ses liens. C'est tou- 
jours un robuste athlète, mais un athlète emmailloté. 
Molière, dont la verve puissante s'accommodait mal de la 
préciosité de l'iiôtel de Rambouillet; Lafontaine, que 
toute gtne effarouchait , combattirent vigoureusement 
aussi en faveur du laisser-aller de la langue française. 
Quant à Racine et à Boileau, ils acceptèrent le joug sans 
murmurer, et, il faut le dire, on aperçoit bien rarement 
dans leurs écrits les effets des entraves qu'ils s'étaient 
imposées. 

Après la mort de Richelieu , les esprits fatigués d'une 
pénible contrainte, semblèrent retrouver une liberté, une 
énergie qui se remarquent surtout dans les pages hardies 
de Sainl-Evremont et du cardinal de Retz. Mais cette 
liberté ne devait pas être de longue durée. Louis XIV, 
moins dur, moins farouche, mais non moins despote 
que le ministre , recueillit le fruit des violences de ce 



Dl- L\ LITTERATURE FF.\>ÇAISE. Il 

dernier, et moissonna sans peine ce que le terrible visir 
avait semé si laborieusement. Des pensions, des pressens, 
enchaînèrent les lillératcurs, académiciens ou non. On 
a dit et redit que ce monarque avait formé les grands 
liommcs qui illustrèrent son règne, et cependant il serait 
facile de prouver que sa faveur leur fut , en ce qui con- 
cerne l'an, bien plus nuisible qu avantageuse. « Tout 
ce qui a fait la gloire de Louis XIV, dit M. de Barante, 
ministres, généraux, écrivains, tous avaient reçu la 
naissance et l'éducation à une époque où son gouverne- 
ment n'avait pas encore pris son assiette. Leur génie 
fut, pour ainsi dire, trempé dans un temps où les âmes 
avaient plus de vigueur et de liberté. Quoi qu'il en soit, 
cette première génération d'hommes une fois épuisée, 
elle ne se renouvela pas. L'influence de Louis XIV ne 6t 
rien naitre de semblable autour de lui. » 

Pour parler des poètes , quels furent les sujets permis 
à leur inspiration? Des conquêtes, des richesses, des 
fêles somptueuses , des femmes brillantes , et rien de plus. 
Leurs productions se ressentirent de la mesquinerie du 
but qu'ils se proposaient. D'ailleurs les grâces tombaient 
de préférence sur les louangeurs les plus effrontés. Chante, 
Boilcau , chante, malheureux, que Louis n'a poinL passé 
/e/?// m. 'Célèbre sa vaillance équivoque ! Crie à ton maître: 
Cesse de vaincre , ou je cesse d'écrire! Ou bien, poursuis 
de ton vers acéré un misérable écrivailleur aussi dénué 
d'esprit que d'argent ! Livre à la risée de la cour le man- 
teau troué et les longs jeûnes de Colletet! Si un front 
auguste s'est déridé , tu auras bien gagné la journée , tu 
auras noblement rempli la mission poétique ! Mais poussé 
par un saint enthousiasme pour la vertu , par une sainte 
indignation contre le vice, ne va pas faire quelque allu- 
sion aux débauches du grand roi , aux trésois du peuple 



18 CARiCTÎ'RlIS GKINKRAUX 

engouffrés clans Versailles^ à l'effroyable misère du labou- 
reur, car la Bastille ou Pignerol t'allendent. 

Chante, Racine ! Fais de ion maître un nouvel Âssuérus ! 
Apporte chaque jour à ce dieu terrestre le tribut de tes 
pieuses adorations ! Plus tard un regard indifférent , une 
parole froide , te feront mourir dans le désespoir ; mort 
difficile à comprendre aujourd'hui. On ne meurt plus de 
cette mort-là. 

Qu'est-ce que la poésie, si ce n'est l'expression de sen- 
limens nobles, de vérités utiles au genre humain? Quel 
doit être son but, sinon de blâmer le mai, de louer le 
bien partout où ils se trouvent, et délaisser dans l'âme 
comme un levain de hautes pensées ? N'est-ce pas une 
langue à part que le cœur seul parle, que le cœur seul 
peut comprendre? N'est-ce pas le feu moral , le feu sacré 
qui réchauffe notre intelligence et la rend capable de tout 
ce qui est grand, soil qu'elle s'exprime par des actions, 
soit qu'elle emprunte le secours du pinceau , des sons 
ou des paroles? La poésie est la mère du dévouement. 
C'est elle qui poussait Winkelried sur les lances autri- 
chiennes; c'est elle qui soutenait Pécolat s'arrachant la 
langue pour la jeter à ses bourreaux. Malheur au peuple 
sans poésie! 

Parcourons les chefs-d'œuvre poétiques de l'anliquilé 
et des temps modernes , nous y retrouverons toujours cet 
amour du beau moral , unique source de toute vraie in- 
spiration. C'est Homère, qui nous attendrit sur le magna- 
nime Hector , siu' les cheveux blancs du vénérable Priam. 
C'est Dante, qui verse les torrens de sa bouillante indi- 
gnation sur les crimes de son siècle , qui pleure sur la 
patrie et s'écrie douloureusement : 

Ahi serva Ilalia , di dolore oslello ! 
Navc senza nocchiero in s;ràn lempesla ! 



bi: LA LITTtRATURE FKAi1Ç\lSE. 41) 

C'est Shakspeare qui nous émeut pour la vertueuse Des- 
demona , qui livre à notre horreur l'affreux Jago , et 
J'ambition criminelle de Macbeth et de Richard III. C'est 
Goethe, qui dans Gœtz de Berlichiiigen déplore la perte 
des vertus chevaleresques, gloire de l'Allemagne, dont son 
héros est l'admirable personnification. C'est Schiller^ qui 
nous fait voir un peuple bon et courageux, supportant avec 
résignation les caprices de ses tyrans , jusqu'à ce que la 
coupe ayant débordé , il se lève comme un seul homme, 
sans peur et sans reproche , montrant au monde que le 
faible devient fort, appuyé sur la justice : 

Dem Schwnchcn is! sein Slachel auch ges^eben. 

C'est Korner qui pousse son pays à reconquérir l'indépen- 
dance. C'est André Chénier , qui , en face de l'échafaud^ 
ne craint pas de célébrer Charlotte Corday. Voilà des 
poètes. 

Or, je le demande, ces caractères se retrouvent-ils 
chez les auteurs du M'^^ siècle? Leur lecture, qui satis- 
fait souvent notre intelligence, nous réchauffe-t-elle, nous 
dispose-t-elle à devenir meilleurs ? Outre le beau sonnet 
de Hainaut et la touchante élégie de Lafontaine sur les 
malheurs de Fouquet , trouve- 1- on beaucoup d'élans 
généreux dans toutes ces rimes adulatrices ? Si c'est là 
de la poésie, c'est de la poésie de courtisan. Bien en- 
tendu que je ne parle pas ici de Molière, homme qui 
appartient à toutes les époques , et qui porta la comédie 
à un degré de perfection inconnu jusqu'alors , et qu'on 
na jamais atteint depuis ; ni de Lafontaine , trop pares- 
seux pour être bon courtisan; ni de Corneille, qui fit 
parfois entendre des accens mâles et austères. Loin de 
moi l'idée ridicule de contester le moins du monde le 
talent admirable de Racine, de Boileau , de Quinaull ! J<- 
XII i 



50 CARACTÈRES GENERAUX 

parle seulement de l'usage qu'ils ont l'ait do ce talent , de 
la pensée fondamentale qui les animait dans la plupart 
de leurs compositions , savoir de plaire à un monarque 
devant qui pâlissaient tous les intérêts de l'humanité. 

Une faculté sublime de l'âme humaine, qui^ sans une 
indépendance complète , ne peut se développer dans toute 
son énergie et produire les résultats heureux qu'on doit 
en attendre , fut donc réduite , par la protection fatale 
de la cour , à n'être plus que l'organe de la flatterie et 
du mensonge, ou qu'un amusement puéril destiné à 
remplir les longues heures des oisifs... 

P'ersus inopes rerum, nugœqiie canorœ. 

Les poètes de ce temps furent des panégyristes à gages, 
gagnant leur salaire plus ou moins consciencieusement, 
et déployant plus ou moins de ressources intellecluelles. 
A cet esclavage moral se joignit une autre espèce de 
servitude non moins funeste au développement de la lit- 
térature nationale. Je veux parler de l'imitation fanatique 
des anciens. Les ouvrages de l'antiquité étant considérés 
comme type unique et à jamais invariable ^ il ne fut plus 
question que d'en approcher le plus possible^ et toute lam- 
bilion des écrivains français dut se borner à tâcher d'être 
les doublures des écrivains grecs ou romains. Ainsi Cor- 
neille fut appelé l'Eschyle, Racine le Sophocle, Boileau 
l'Horace français, etc. En vain quelques esprits sains 
firent tous leurs efforts pour prouver qu'un auteur devait, 
avant tout, être de son temps et de son pays; comme, 
par malheur , ces hommes avaient moins de talens que 
de zèle, qu'ils étaient incapables de joindre l'exemple au 
précepte, ils ne furent pas écoutés et le ridicule les réduisit 
bientôt au silence. Il faut convenir aussi que la plupart 
des défenseurs d'une littérature originale tombaient dans 



DE LA LITTtRATLRH FRANÇAISE. 51 

un autre extrême, en refusant aux anciens le juste hom- 
mage qui leur est dû pour avoir créé une littérature qui 
leur fût propre. On aurait dû comprendre que si Homère, 
Sophocle, Juvénal , doivent être médités avec soin, ce 
ne doit pas être dans le but de se faire leurs copistes , 
mais bien dans celui d'apprendre d'eux à manier le pin- 
ceau pour peindre notre époque et nos coutumes comme 
ils ont peint les leurs. Horace lui-même n'avait-il pas 
dit : 

Respicere exemplar vilœ morumque juhebo 
Doctiini imilatorem , et vù'as Iiinc diiccre voces. 

Si, par hasard, un tableau d'Apelles était retrouvé de nos 
jours , que dirait-on d'un peintre qui se croirait artiste 
parce qu'il aurait calqué tout bonnement le chef-d'œuvre 
du grand maître ? La fameuse question sur les anciens 
était donc mal posée. Les deux partis avaient également 
tort. 

Mais si l'asservissement des poètes fut complet par 
suite des deux causes indiquées , il n'en fut pas lout à 
fait de même à l'égard des prosateurs , qui conservèrent 
quelque indépendance , quelque dignité. La prose se 
prétait moins facilement que les vers aux basses adula- 
tions. La prose contribuait fort peu aux fêtes de Versailles. 
Ce n'était pas en prose que Benserade faisait ses galantes 
devises , ni les faiseurs d'opéras et de divertissemens 
leurs prologues , où le grand roi était obligatoirement 
toujours comparé à Jupiter , ou tout au moins à Mars ou 
à Hercule. Il advint de là que les prosateurs , moins 
choyés, moins circonvenus par le pouvoir, et partant 
moins esclaves , gardèrent une allure plus fière , une 
liberté relative assez grande. Ce n'est pas qu'on ne ren- 
contre parmi eux des courtisans. Ils ne purent se soustraire 



52 CARACTÈRES GENERAUX 

toujours à cette prcoccupalion de flagornerie , si forte 
qu'elle réussit parfois à faire dire des platitudes même au 
grand Molière. C'est elle qui fait faire à Labruyère un 
portrait idéal de grand prince , au bas duquel il met pour 
ainsi dire le nom de Louis XIV. C'est elle qui trace, sous 
la plume légère de M™*' de Sévigné , ces lignes cruelles 
où elle raconte si agréablement le massacre des pauvres 
paysans bretons. C'est elle qui poursuit les orateurs jusque 
dans la cbaire sacrée , d'oîx n'auraient dû descendre que 
des vérités graves et sévères. C'est elle qui nous révolte 
jusque dans le majestueux Bossuet, dans l'aigle de Meaux. 
On connaît l'ingénieux euphémisme de ce prédicateur qui, 
voulant ménager un auditoire illustre , s'écriait : « Mes 
frères, nous sommes /^resçi^e tous mortels?» Toutefois 
ces flatteries sont le plus souvent accidentelles , acces- 
soires. Elles sont im moyen et non pas un but. C'est une 
espèce de tribut obligé , acquitté en passant. Plusieurs 
beaux caractères se présentent à nous parmi les prosa- 
teurs. Bourdaloue attaque sans ménagement les vices de 
la cour et ceux du monarque. Fénélon fait entendre à ce 
dernier des vérités qui devaient sembler d'autant plus 
dures qu'on y était moins accoutumé. De plus, les pro- 
sateurs n'étant pas , comme les poètes , contraints, sous 
peine d'être appelés barbares , de modeler leurs écrits sur 
ceux de l'antiquité , durent nécessairement être plus 
originaux , et gagner autant sous le rapport de l'indé- 
pendance de l'art qu'ils gagnaient sous celui de l'indépen- 
dancede la pensée. L'éloquence de la cbaire, en particulier, 
dont les anciens n'avaient pas même l'idée et que le chris- 
tianisme seul pouvait créer , atteignit le plus haut degré 
de splendeur. Cependant, quant au style, il est facile de 
voir, par la comparaison, que les orateurs sacrés, sur- 
tout , ont réglé souvent la coupe et la disposition de leurs 
phrases sur celles de Cicéron. 



DE LA LITTERATURE FRANÇAISE. 5? 

En 1715, les caveaux de Saint-Denis, dont les tours. 
efFrayaienl tant Louis XIV, se referment, aux impriîcations 
du peuple , sur le puissant despote. Comme après Riche- 
lieu, à la servitude succède la licence, à l'adulation 
l'insulte. Mais celte fois les masses sont plus éclairées , 
les lumières ont pénétré assez avant dans la nation. La 
France va vivre d'une vie nouvelle. Cet esprit d'opposi- 
tion à l'arbitraire, de discussion sur la nature et les actes 
du gouvernement, dont Fénélon avait déjà donné l'exem- 
ple, fait des progrès rapides et annonce de loin une crise 
terrible. Massillon , à qui Bossuet semble avoir légué le 
sceptre de l'éloquence sacrée, et qui, en face des restes 
mortels du plus redouté des princes, trouvait ces paroles 
sublimes : Dieu seul est grand , mes frères ! Massillon va 
employer toutes les forces de son génie à saper les doc- 
trines de l'évéque de Meaux. Celui-ci , champion du 
pouvoir absolu , avait représenté le roi comme souverain 
maître de ses sujets. Massillon, s'élevant contre la puis- 
sance illimitée , représente le roi comme fait pour le 
peuple et tirant tout de lui. Cette différence de vues, 
d'opinions , entre les deux grands orateurs , on la re- 
trouve tout aussi tranchée entre les deux siècles. Dans 
le 17™^ on obéit en aveugles. Le peuple n'est rien, 
le monarque est tout; on encense jusqu'à ses vices. La 
littérature, à quelques exceptions près, n'est guère qu'un 
moyen de faire sa cour ou un passe-temps sans portée. 
Dans le IS*"*^ on obéit encore , il est vrai , mais on exa- 
mine, on discute. La littérature se fait militante. Elle est 
tour à tour sérieuse , frivole, immorale, mais elle a secoué 
un patronage qui lui pesait, et si , parfois , elle flatle le 
pouvoir, ce n'est qu'une affaire de forme, qu'une voie plus 
s^re pour atteindre son but. Quel est ce but, quelle est cette 
pensée dominante du siècle? Cest de pousser au mépris 



54 CARACTÈRES GEMiRAUX 

des institutions existantes en en montrant les abus mon- 
strueux , c'est de faire voir dans toute leur nudité les 
vices d'un clergé corrompu. Malheureusement on devait 
confondre le christianisme avec ses indignes ministres, 
et attribuer à une loi de paix et d'amour des maux qui 
n'étaient que l'ouvrage des hommes. II faut avouer que 
le moment était bien choisi pour s'élever contre l'ordre 
social. Un gouvernement sans gloire et dilapidateur, 
une cour livrée à tous les débordemens , une noblesse 
crapuleuse qui traînait dans la boue des noms illustres , 
des prêtres faisant parade d'immoralité, tel était l'édifiant 
spectacle offert à un peuple qui commençait à ne plus se 
croire un troupeau. Cependant, quoique cet état de choses 
parût intolérable, quoique l'on sentît vivement le besoin 
d'une réforme , les esprits étaient encore incapables de 
décider comment cette réforme devait avoir lieu. Il était 
réservé à Montesquieu de leur montrer la route. Ce grand 
homme, qui fut toute sa vie occupé d'améliorations socia- 
les , comprit qu'avant de publier un ouvrage sérieux sur 
celte matière, il devait, pour ne pas effaroucher ses con- 
temporains, se conformer d'abord à leur caractère léger et 
frivole. Voulant les ramener par la plaisanterie à des ré- 
flexions graves, il mit au jour, en 1721, ses Lettres per- 
sanes, où, sous des formes enjouées et badines, se cache 
souvent beaucoup de profondeur , et où les finances , le 
commerce , l'industrie , la religion , l'avenir de l'espèce 
hurr^aine , sont tour à tour examinés, et fournissent à 
l'auteur des considérations pleines de justesse. Plus tard, 
dans l'Esprit des lois , chef-d'œuvre de sagacité et de 
haute philosophie, il devait présenter l'immense tableau 
des institutions de tous les peuples et de tous les temps. 
Trois hommes semblent résumer plus particulièrement 
le caractère complexe du 1 S'"*" siècle. Montesquieu , qui 



DE LA LintRATURE FRANÇAISli. 5» 

représente l'esprit d'investigation philosophique cher- 
chant dans le passé des leçons pour le présent. Voltaire , 
assemblage bizarre de sérieux et de frivolité , de géné- 
rosité et de bassesse , de belles actions e( de turpitudes ; 
courtisan et tribun , défenseur de Calas , calomniateur de 
Rousseau , flattant les grands seigneurs et les bafouant , 
employant toutes ses ressources à détruire à la fois les 
abus , les préjugés , et la sainte doctrine qui les condamne. 
Enfin, J.-J. Rousseau, ennemi non moins ardent d'un 
ordre de choses misérable et des vices des prêtres , mais 
plein de respect pour un sentiment religieux qu'il jugeait 
indispensable au bonheur des hommes, et croyant qu'il 
ne suffisait pas d'abattre , mais qu'il fallait aussi réédifier. 
Presque tous les écrits du temps se rattachent plus ou 
moins à chacun de ces trois grands types , à chacune de 
ces manières de voir. 

Quel fut alors l'état de la poésie? Pauvre servante 
sous Louis XIV, sut-elle revenir à sa véritable vocation? 
Hélas! il faut le dire avec douleur, jamais elle ne fut 
moins comprise. On en fit ou un moyen de propager l'ir- 
réligion et le cynisme, ou un assemblage de sons destiné 
uniquement à charmer l'oreille. Louis Racine n'est qu'un 
élégant versificateur. J.-B. Rousseau, qu'on a écrasé 
du nom de grand y fut, comme dit M. Sainte-Beuve, le 
moins lyrique des polîtes à la moins lyrique des époques. 
Doué du sentiment de l'harmonie , mais dépourvu d'en- 
trailles , il n'a de beaux momens que lorsqu'il rend les 
pensées d'autrui , comme dans ses odes sacrées , comme 
dans ses cantates et quelques autres pièces , pour les- 
quelles il puise à pleines mains dans Horace et Ovide. 

Pourtant cette époque de dévergondage et d'inci'édu- 
lité désespérante fut sillonnée d'un éclair de véritable 
poésie. Certes il y avait de l'avenir, il y avait de la verve. 



56 CARACTÈRES GÉNÉRAUX 

delà gënérosilé, du courage dans ce Gilbert, qui, fort 
de sa conscience . de sa conviction , ne craignit pas d'en- 
gager le combat contre la desséchante et toute-puissante 
philosophie des encyclopédistes. Mais il succomba dans 
la lutte, mourut de misère et de désespoir, sans qu'aucun 
de ceux qu'il avait défendus lui eût tendu la main. Je 
me trompe : un prêtre chrétien, un archevêque, lui fit 
avoir un lit à Ihôpital , où, dans sa longue agonie, le 
poëte se rappelant ceux qui l'abandonnaient si lâchement, 
s'écriait : 

Qu'ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée ! 
Qu'un ami leur ferme les yeux! 

Rien ne prouve d'une manière plus frappante combien 
l'on ignorait en quoi consiste la poésie , que la tentative 
ridicule et quasi burlesque de Voltaire pour donner une 
épopée à la France. C'était méconnaître étrangement et 
son siècle et soi-même. Était-ce bien à l'époque décolorée 
de la régence , où le peuple , corrompu par l'exemple de 
la cour , ne croyait plus à rien , qu'il eût été possible de 
lui faire goûter un genre de poëme qui ne peut être le 
fruit que de la foi et de l'enthousiasme? Et le raisonneur, 
le sardonique , l'incrédule philosophe était - il capable 
d'une telle besogne? 

Dans la tragédie on suivit généralement les traditions 
raciniennes , excepté Crébillon , qui fit de la terreur le 
mobile principal de ses drames , et Voltaire, qui s'empara 
du théâtre pour y prêcher la philosophie. Lesage, Dan- 
court , Destouches , Piron , Gresset suivirent dignement 
les traces de Molière , et furent souvent heureux dans la 
peinture du cœur humain. Marivaux, abandonnant l'école 
du grand maitre , s'attacha à peindre des mœurs artifi- 
cielles et à disséquer , pour ainsi dire , le sentiment. U 



DE LS LITTÉRATURE FRANÇAISE. 57 

rend assez bien la nature musquée des salons du grand 
monde d'alors , et semble avoir composé ses ouvrages 
dans le boudoir d'une pelite-maitresse. Diderot fut le chef 
d'une école comique, qui, voulant peindre les mœurs 
bourgeoises, avait la prétention assez mal fondée de rester 
toujours dans le vrai. Dans cette école, dont le genre 
guindé et lugubre fut longtemps à la mode, les person- 
nages sont le plus souvent complètement hors nature. La 
vertu si haut perchée , si incroyable des uns se rencontre 
aussi peu dans le monde que le raffinement de scéléra- 
tesse des autres. Les hommes sont un composé de bonnes 
et de mauvaises qualités. Nul n'est entièrement bon , et 
nul, peut-être, n'est entièrement mauvais. D'ailleurs, le 
caractère de ces héros -modèles , des ces héroïnes incom- 
parables fùt-il vrai , le langage vantard et boursouflé 
qu'on leur prête ne le serait pas. L'hommejuste, la femme 
sage, parlent fort peu de justice et de sagesse. Ils se 
bornent à les pratiquer. 

Beaumarchais, renonçant au drame niais et pleureur, 
dans lequel il avait médiocrement réussi , résolut , mieux 
avisé , de mettre sur la scène un type qu'on n'y avait pas 
encore vu. Son Figaro ne ressemble en aucune façon 
aux autres valets de comédie , imités des anciens. C'est 
un représentant , une personnification du peuple devenu 
plus éclairé , en opposition aux grands , ayant déjà la 
conscience de son mérite , et partant la voix forte , le 
verbe décidé. C'est une plainte vivante du talent aux prises 
avec la fortune et les privilèges. On dirait que cette voix 
audacieuse , jusqu'alors inouïe , donne le signal du ren- 
versement sans exemple qui va s'opérer. L'édifice social, 
miné pendant quatre-vingts ans, croule de fond en 
comble. Les premiers vont être les derniers. 

I/impulsion donnée à la littérature par la révolution 



58 CARACTÈRES GÉNÉRAUX 

française, fut loin d'être aussi forte qu'on aurait pu l'at- 
tendre. Cette révolution , qui avait culbuté une antique 
dynastie, qui avait retourné, renouvelé tout en France, 
laissa presque intact le vieux code qui régissait la répu- 
blique des lettres. Aristote , Boileau et la routine conti- 
nuèrent à régner paisiblement sur le servum pecus. Des 
sujets modernes furent traités , il est vrai , mais toujours 
à la vieille manière, sans nul souci des lieux, ni des temps; 
c'est-à-dire qu'on traita le sujet de Charles IX ou de 
Fénèlon , à peu près comme on aurait traité celui d'CB- 
dipe ou à'Àtrèe. Pourtant on était las de ces imitations 
misérables , on sentait le besoin d'une rénovation litté- 
raire en harmonie avec les idées nouvelles. Mais nul ne 
se croyait assez fort pour mettre la main à l'oeuvre, et 
les littérateurs qui avaient, sans hésiter, voté la déchéance 
et la mort de Louis XVI, pâlissaient à l'idée de la viola- 
tion des trois unités. « Des idées fausses , dit un habile 
critique, se joignirent à l'idée d'une légitime rénovation. 
On s'imagina que tout ce qui n'était pas la liberté de 
Van H était contraire aux arts. La révolution corrompit 
le goût. Un décret abolit les académies pour les remplacer 
par une Société populaire et républicaine des arts ^ où 
le talent donnait moins accès que le républicanisme. Tout 
dut passer par le moule des opinions de l'époque. Au 
théâtre, on n'admit que des pièces patriotiques. On affecta 
des manières triviales pour plaire à la populace. L'élo- 
quence finit par n'être plus qu'une basse flatterie de la 
classe déguenillée, et la poésie partagea cet avilissement.» 
Au milieu de cette dégradation se présente un homme 
tout à fait à part , qui ne ressemble en rien , ni pour la 
penséC) ni pour l'expression, aux poètes qui l'entourent, 
non plus qu'à ceux qui l'ont précédé , fait d'autant plus 
étonnant qu'il imitait aussi les anciens. « André Chénier^ 



DE LA LITTtHATL'RE FR.\^Ç<llSE. 59 

dit M. V' illemain ^ esi un solitaire plein d'imagination et 
de goût , qui se sépare de son temps tout à la fois par 
instinct et par réflexion , et qui est potîte autrement qu'on 

ne pouvait l'être autour de lui Las du faux goût 

d'élégance qui affadissait la littérature, il méditait à la 
fois la représentation savante et naturelle des formes du 
génie antique. » C'est de lui seul , peut-être , qu'on peut 
dire qu'il est resté original en i??2itant, éloge trop sou- 
vent donné à de simples plagiaires. De ce poëte si pur, 
si gracieux , les circonstances font bientôt un poëte poli- 
tique. La terreur courbe toutes les têtes , glace toutes 
les langues. Lui seul flétrit de sa voixmàle les sanglantes 
orgies des uns , la lâcheté des autres. Lui seul ose trou- 
bler de ses malédictions Tapolbéose de l'ignoble Marat. 
La poésie a retrouvé sa route, elle se rappelle sa mission, 
elle aura sa récompense. Dans un temps moins orageux, 
André Chénier eût été en butte à la calomnie, à d'oc- 
cultes persécutions, à d'implacables rancunes. La tour- 
mente révolutionnaire ne lui gardait que l'échafaud. 

Deux genres littéraires seuls subirent l'influence im- 
médiate de la révolution sociale. Ce furent l'éloquence 
de la tribune, si haute chez Mirabeau, Vergniaud, Isnard, 
et l'hymne républicain , tel que le conçurent Lebrun , 
Marie-Joseph Chénier et Rouget , auteur de la Marseil- 
laise. Du reste , pendant la période révolutionnaire , la 
poésie fut en général aussi mesquine, aussi niaisement 
fleurie que sous Louis XV. Nous avons de Robespierre 
et de Fouquier-Tainville de petits vers galans et coquets, 
de petits madrigaux sucrés qui auraient fait honneur à 
Dorât ou au cardinal de Remis. 

Pendant le consulat et l'empire , le champ de la litté- 
rature fut considérablement rétréci . Tout écrivain qui se 
permettait d'aborder une question sociale , tout philo- 



GO CARACTÈRES GÉINIÎRAUX 

sophe qui sorlait quelque peu de la philosophie spécu- 
lative, élait traité d'idéologue, et les idéologues n'étaient 
pas bien en cour. On pouvait écrire sur tous les sujets 
avec la liberté dont parle Figaro. On avait celle surtout , 
et l'on ne s'en faisait faute, de louer à outrance non- 
seulement le conquérant, mais encore la myriade d'altesses 
impériales, royales , sérénissimes, qui gravitaient autour 
de lui. C'était le bon temps, c'était l'âge d'or des fabri- 
cans d'épithalames , lesquels suaient sang et eau pour 
suffire à tant de besogne. Les harangues pompeuses, les 
vers dévoués et ronflans de Fontanes , rappelèrent digne- 
ment les plus beaux jours de flagornerie monarchique. 
Quelques hommes, toutefois, se refusèrent constamment 
à cette prostitution morale , et conservèrent une âme 
virile et indépendante. De ce nombre furent Lemercier, 
auteur de Pinto et de la belle tragédie à^Jgamemjion , 
et l'auteur A'Abiifar, le généreux, le vénérable Ducis. 

A la chute de l'empire, il arriva ce qui était arrivé à 
la mort de Richelieu et à celle de Louis XIV, et ce qui 
arrivera toujours après une action puissante et oppressive, 
savoir une réaction contre le pouvoir, par laquelle on tâcha 
de regagner ce qu'on avait perdu. La vie militaire fut 
remplacée par une vie politique inquiète, et par une vie 
littéraire non moins active, non moins agitée. Nous es- 
saierons d'apprécier cette dernière le plus brièvement 
possible. 

La révolution politique ne fut pas , comme on l'a cru 
longtemps, la cause véritable de la révolution qui devait 
s'opérer plus tard dans la littérature. 11 faut chercher cette 
cause dans la lassitude, le dégoût qui suivaient les pro- 
ductions des prétendus continuateurs de Racine , de Boi- 
leau , ainsi que dans l'étude de la littérature anglaise , 
allemande, italienne, jusque-là fort peu connue en France. 



VV. l,\ LlTTl'RVTrur. FRXNÇXISF. (» f 

11 faut dater la naissance du romantisme d'une douzaine 
d'années environ avant la réunion des états-généraux, 
c'est-à-dire, de l'époque où parut la traduction de 5/m/r5- 
peare par Letourneur, traduction sans doute bien timide, 
souvent même bien ridicule, mais qui révéla aux Français 
tout un monde nouveau, et leur montra un grand génie 
qui avait marché sans les lisières d'Âristote. La Messiade 
de Klopstock , la Divine comédie de Dante, Gœtz de 
Berlichiîigen et jyerther de Gœthe, Ossian^ déroulèrent 
tour à tour un genre de beautés oubliées par les faiseurs 
de théories. Chateaubriand et M'"^ de Staël imprimèrent 
une grande force à ce mouvement , lequel , suspendu 
sous l'empire, fut continué pendant la restauration. Deux 
camps distincts se formèrent bientôt. Dans l'un, composé 
des vétérans de l'académie française, de la plupart des 
littérateurs de l'empire et de quelques autres moins âgés, 
se trouvaient les défenseurs opiniâtres des vieilles poé- 
tiques. Dans l'autre, les preneurs de la réforme, dont 
Victor Hugo, Alexandre Dumas^ Mérimée et autres jeunes 
hommes pleins de vigueur et de talent, étaient les chefs. 
Outre ces deux partis, il s'en forma un troisième, à la 
tète duquel se plaça Casimir Delavigne. On pourrait 
donner à ceux qui le composent le nom de miligateurs, 
vu qu'ils ont entrepris la tâche louable, mais ardue, 
d'éteindre les querelles , de rapprocher des adversaires 
qui commencent à être épuisés, et à reconnaître l'inutilité 
et même le danger de ces disputes. Car qu'est-il arrivé? 
Les classiques , persuadés que l'unique chemin du beau 
était l'ornière où ils se traînaient sans fruit, y glanant 
à peine , par la raison toute naturelle que d'autres y 
avaient moissonné, se sont refusés obstinément à recon- 
naître la moindre étincelle de génie chez leurs audacieux 
rivaux, et ont frappé d'analhème lotit ouvrage qui s\'car- 



G2 CARACTÈRES GÉnÉRAUX 

tait le moins du monde de la ligne tracée par Boileau. 
Ils n'ont pas voulu comprendre qu'un siècle ne peut 
ressembler à un autre siècle, que chaque époque a des 
besoins différens^ que ce qui avait fait la gloire de quel- 
ques écrivains ferait la honte de leurs copistes , qu'enfin 
il était bien temps que la France eût une littérature qui 
ne fût pas en dehors de ses mœurs et de son histoire. 

Les mêmes hommes qui blâmaient à juste titre Ronsard 
d'avoir voulu introduire, dans la langue française, des 
expressions, des tournures grecques et latines que cette 
langue repoussait, auraient dû se montrer conséquens 
et permettre aux modernes de s'affranchir entièrement 
de la tutelle des anciens. 

D'un autre côté, les romantiques, qui jouent en 
France le rôle que l'école de Zurich avait joué en Alle- 
magne, se sont vus forcés (passez-moi le mot) d'enfoncer 
les portes qu'on ne voulait pas leur ouvrir, de briser 
violemment les chaînes dont on ne voulait pas les délivrer. 
Il en est résulté des excès blâmables qui ont nui à la juste 
cause qu'ils avaient embrassée. A côté d'ouvrages mar- 
qués au coin du génie, élincelans de beautés dont on ne 
soupçonnait pas que la langue française pût être suscep- 
tible, on a vu siu'gir tout à coup une foule de productions 
étranges, qui, il faut l'avouer, ne brillent guère que par 
la lueur des incendies et des poignards, lesquels semblent 
être le texte favori et presque unique d'un grand nombre 
d'auteurs actuels. Comme on reprochait, avec raison, aux 
partisans de l'ancienne école une faiblesse , une mono- 
tonie déplorable, les partisans de la nouvelle, afin de ne 
pas avoir l'air timides, se sont lancés à corps perdu dans 
toutes sortes d'extravagances qui ne vivront pas plus 
que les productions incolores qu'ils méprisaient. Les 
écrivains qui combattent pour la liberté de l'art en ont 



DE LA LITTKRATL'RE FRANÇAISE. (j',\ 

fait souvent un triste usage. Des drames hideux et contre 
nature ont déshonoré ie théâtre ; des doctrines désolantes 
ont été prêchées dans les romans. En outre, et il faut 
en gémir, plusieurs hommes d'un beau talent paraissent 
avoir jeté dans leurs premiers écrits tout ce quils avaient 
de nobles convictions, de force juvénile, de générosité 
dans le cœur. Le goût de l'or a tué chez eux la sainte 
inspiration. L'atelier est devenu boutique. Ils font com- 
merce de littérature, se vendent d'avance à tant la ligne, 
s'usent dans les journaux, dans les revues, et ne croient 
plus à la postérité. 

De tout cela il ne faut pas conclure, pourtant , que 
l'avenir littéraire de la France soit compromis. La cause 
des romantiques paraît gagnée quant aux principes. Le 
bégueulisme de la langue française, l'aristocratie du 
vocabulaire sont vaincus. Tous les mots sont nobles 
maintenant quand ils sont à leur place. Il sera permis, 
désormais, de peindre sous toutes ses faces la nature , 
seul maître des hommes de génie. Une route large est 
ouverte, dans laquelle ont déjà marché et marcheront 
encore un grand nombre de bons écrivains. Béranger, 
Lamartine, Victor Hugo et autres ont fait briller la poésie 
lyrique de l'éclat le plus vif et le plus pur. Les partis se 
rapprochent , on s'est fait des concessions mutuelles ; la 
paix est à peu près conclue. J'ai connu personnellement 
plus d'un auteur qui semblait devoir être à jamais l'ad- 
versaire irréconciliable du romantisme, qui jurait de 
mourir sur la brèche, et qui, plus tard, a passé à l'en- 
nemi avec armes et bagage. En revanche, beaucoup des 
plus fougueux révolutionnaires ont modifié considérable- 
ment leur manière de voir. 

Quant aux incurables du classicisme, quant aux terro- 
ristes de l'école actuelle, ils tomberont également dans 



6i CARACTÈRES GÉISÉRAUX DE LA LITTÉRATURE, ETC. 

un juste oubli ; les uns pour avoir refusé de marcher 
avec leur époque , les autres pour avoir cru que le feu 
était la même chose que la lumière. Le mal que ces 
derniers ont fait ne sera que passager, tandis que les 
principes régénérateurs qu'ils ont défendus , quoique 
souvent sans les bien comprendre, ne trouveront bientôt 
plus d'antagonistes. Attendons, espérons! 

Albert Richard, 

Professeur de lillr'ralurej'rançaise à V Unwersile' de Berne. 



HENRIETTE. 



Que le cœur est fidèle quand il est jeune et pur encore; 
qu'il est tendre et sincère ! Combien j'aimai cette Juive, à 
peine entrevue, sitôt ravie ! Quelle angélique image m'est 
restée de cet être fragile, charmant assemblage de grâce, 
<le pudeur et de beauté ! 



L'idée de la mort est lente à naître ; aux premiers jours 
de la vie, ce mot est vide de sens. Pour l'enfance, tout 
est fleuri , naissant , créé de hier ; pour le jeune homme, 
tout est force, jeunesse, surabondante vie; à la vérité, 
quelques êtres disparaissent de la vue, mais ils ne meurent 
pas Mourir! c'est-à-dire, perdre à jamais la joie; per- 
dre la riante vue des campagnes, du ciel; perdre cette 
pensée elle-même, toute peuplée de brillans espoirs, d'il- 
lusions si présentes et si vives!! 

Mourir! c'est-à-dire, voir ces membres où la vigueur 
abonde, que la vie réchauffe, qu'un sang vermeil colore, 
les voir s'affaiblir, se glacer, se dissoudre au sein d'une 
affreuse pâleur !. . . . 

Pénétrer sous cette terre, soulever ce linceul, entre- 
voir ces chairs ravagées, cette poussière d'ossemens 

Le vieillard connaît ces images, il les écarte; mais, au 
jeune homme, elles ne se présentent pas même. 



Il perd celle qu'il aime , il connaît qu'il ne doit plus la 

' La Bibliothèque Universelle a publié précédemment les deux 
Prisonniers et la Bibliothèque de mon oncle. Henriette est la con- 
tinuation et la fin du petit roman qui se compose de ces trois 
morceaux. 

Xli 5 



66 HENRIETTE. 

revoir, il rencontre son convoi , il la sait sous ce bois , 
sous celle terre,... mais c'est elle encore, point changée, 
toujours belle, pure, charmante de son pudique sourire , 
de son regard timide ^ de son émouvanle voix. 

Il perd celle qu'il aime , son cœur se serre , ou s'é- 
pand en bouillans sanglots; il cherche, il appelle celle" 
qui lui fut ravie ; il lui parle, et, donnant à celle ombre 

sa propre vie, son propre amour, il la voit présente 

c'est elle encore, point changée, toujours belle et pure, 
charmante de son pudique sourire, de son regard limide, 
de son émouvanle voix. 

Il perd celle qu'il aime ; non , il s'en sépare ; elle est 
en quelque lieu, et ce lieu est embelli de sa présence, 
il est 

Honoré par ses pas, clairé par ses yeux, 

tout y est beauté , tendresse , douce lumière , chaste my- 
stère 

Et pourtant, en ce lieu où elle est^ la nuit, le froid, 
l'humide, la mort et ses immondes satellites sont à 
l'œuvre ! 



L'idée de la mort est lente à naître ; mais une fois 
qu'elle a pénétré dans l'esprit de l'homme, elle n'en sort 
plus. Jadis son avenir était la vie, maintenant, de tous 
ses projets, la mort est le terme ; aussi dès lors elle inter- 
vient à tous ses actes : il songe à elle lorsqu'il remplit ses 
greniers, il la consulte lorsqu'il acquiert ses domaines , 
elle est présente quand il passe ses baux , il s'enferme 
avec elle dans son cabinet pour tester, et elle signe au 
bas avec lui. 

La jeunesse est généreuse^ sensible, brave — et les 
vieillards la disent prodigue, inconsidérée, téméraire. 



HEINRIETTE. f>J 

La vieillesse est ménagère, sage, prudente.... et les 
jeunes hommes la disent avare, égoïste, poltronne. 

Mais pourquoi se jugent-ils, et comment pourraient-ils 
se juger? ils n'ont point de mesure commune. Les uns 
calculent tout sur la vie, les autres tout sur la mort. 

n est critique ce moment où l'horizon de l'homme 
change. Ces plages de l'air, naguère lointaines, infinies, 
se rapprochent; ces fantastiques et brillantes nuées de- 
viennent opaques et immobiles ; ces espaces d'azur et d'or 
ne montrent plus que la nuit au bout d'un court crépus- 
cule.... Oh que son séjour est changé ! que tout ce qu'il 
faisait avait peu de sens ! Il comprend alors que son père 
sou sérieux, que son aïeul soit grave, qu'il se relire le 
soir quand les jeux commencent. 

Lui-même s'émeut, cette nouvelle idée travaille son 
cœur, elle y réveille le souvenir de beaucoup de paroles 
de beaucoup de choses, dont il ne pénétra point jadis 
le lugubre sens ou le charme consolateur.... 

C^était aux j(,urs de sa première jeunesse, un dimanche, 
•I vit, .1 entendit des convives réjouis, assis sous une 
tredie, fêtant la vie, narguant la tombe; l'on riait, l'on 
buvait , l'on égayait cette courte existence, et le couplet, 
s'échappant de dessous le feuillage, volait joyeusement 
par les airs : 

Puisqu'il faut, dans la tomLe noire, 

S'étendre pour n'en plus sortir. 
Amis ! il faut jouir et boire. 

Amis ! il faut boire et jouir 

Et quand la camarde à l'œil cave, 
Viendra nous vêtir du linceul. 
Encore un verre!.... et de la cave. 
Passons tout d'un saut au cercueil ! 



68 HENRIETTE. 

El le chœur répétait avec une mâle et chaude harmonie 

Et quand la camarde à l'œil cave. 
Viendra nous vêtir du linceul. 

Encore un verre ! et de la cave , 

Passons tout d'un saut au cercueil ! 



Autrefois, plus anciennement encore, c'était, au coin 
d'un champ pierreux^ un vieillard infirme, courbé sous 
le rude travail du labourage. Sous le feu du soleil , il dé- 
frichait une lande stérile; la sueur ruisselait de sa tête 
chauve, et la bêche vacillait dans ses mains desséchées. 

En cet instant un cavalier longeait la haie. A la vue 
du vieil homme, il modéra son allure : Vous avez bien de 
fa peine? dit-il. Le vieillard, s'arrétant, fit signe que la 
peine ne lui manquait pas ; puis bientôt , reprenant sa 
bêche : Il faut , dit-il , prendre patience pour gagner le 
ciell 

Souvenirs lointains , mais puissans , et dont chacun 
recèle un germe bien divers. Lequel veut éclore?. . . 



La nuit, au bout de ce court crépuscule, est-elle éter- 
nelle? Qu'alors je choque le verre avec vous, convives 
réjouis ; qu'avec vous je fêle la vie , je nargue la ca- 
marde !. . Qu'alors je place tout en viager, et sur ma tête : 
honneur, vertus, humanité, richesses; car mon Dieu, 
c'est moi ; mon éternité, ces quelques jours ; ma part de 
félicité, tout ce que je pourrai prendre sur la part des 
autres , tout ce que je pourrai tirer de voluptés de mon 
corps, donner de jouissances à ma chair ! Honnête si je 
suis fort, riche, bien pourvu par le sort; mais honnête 
encore si faible, je ruse; si pauvre, je dérobe; si déshé- 
rité, je tue dans les ténèbres, pour ravoir ma part à l'hé- 
ritage ; car ma nuit s'approche, et autant qu'eux j'avais 
droit à jouir ! 



HEtSRIETTE. f)9 

Et quand la camarde à l'œil cave 

Gai couplet , que je te trouve triste ! Tu me semblés 
comme ce sol fleuri , qui ne recouvre qu'ossemens ver- 
moulus ! 



Mais si la nuit s'ouvre au bout de ce court crépuscule! 
Si elle n'est qu'un voile épais qui cache des cieux res- 
plendissans et infinis ?. . 

Alors , vieil homme , que je m'approche de toi , tes 
haillons m'attirent, je veux cheminer dans ta voie. 

Quelle paix pour le cœur, et quelle lumière pour l'es- 
prit ! Une tâche commune , un Dieu commun, une éter- 
nité commune. Venez, mon frère, votre misère me touche ; 
cet or me condamne, si je ne vous soulage. Souffrance et 
résignation , richesse et charité , ne sont plus de vains 
mots, mais de doux remèdes, et des pas vers la vie ! 

Le mal est donc un mal ; le bien est donc à choisir et 
à poursuivre. La justice est sainte , l'humanité bénie ; le 
faible a ses droits, et le fort ses entraves. Puissant ou 

misérable, nul n'est déshérité que par son crime 

Voluptés , plaisirs , richesses , vous avez vos laideurs et 
vos redevances. Indigence, douleurs, angoisse, vous avez 

vos douceurs et vos privilèges Mort! que je ne te 

brave ni ne te craigne , que seulement je m'apprête à voir 
ces plages fortunées dont lu ouvres l'entrée. 

Vieil homme ! que je te trouve sain , riche , consola- 
teur. Tu me semblés comme ces vieux débris qui , dans 
les lieux écartés, recouvrent un trésor. 



Ainsi changent les objets selon le point de vue. Ainsi 
est critique ce moment où , l'idée de la mort envahissant 
l'esprit de l'homme, deux voies s'ouvrent devant lui. 



70 HEISRIETTE. 

Si l'homme était purement logicien , selon son point 
de départ, on le verrait ^ par une nécessité impérieuse, 
fatale, cheminer de prémisses en conséquences, dans 
l'une ou l'autre de ces deux voies. Heureusement l'hom- 
me , indépendamment de toute doctrine, connaît et aime 
l'ordre, la justice, le bien ; la vertu , lorsqu'il l'a goûtée, 
l'attire et le retient à elle. D'ailleurs, pauvre raisonneur, 
esprit flottant , être faible, travaillé de passions , ou tout 
entier à ses besoins, il n'a ni le temps ni la force d'être 

atroce ou sublime Toutefois , suivez ce troupeau , 

observez ceux qui s'isolent pour lui être bienfaisans ou 
funestes ; vous y rencontrerez, parmi les plus convaincus, 
les plus énergiques aussi , et vous les verrez marcher à 
la vertu sans orgueil , ou aux forfaits sans remords. 



Pourtant, pauvre couplet, je ne t'en veux pas, lu 
ne songeais point à mal ; il est bon de boire , il est bon 
de chanter : la joie élargit le cœur. Sous la treille, au bruit 
des flacons , c'est au grave, à l'austère de se retirer, et tu 
arrives alors, porté sur les ailes de la gaîté et de la folie. 

Est-ce ta faute si quelques refrains échappés de dessous 
ce feuillage, vinrent frapper l'oreille d'un jeune enfant 
qui gravissait la côte en compagnie de son oncle ? 

Nous nous retournâmes. Mon oncle Tom, bien que pour 
son compte il s'abstînt de boire du vin , aimait à voir 
les bonnes gens oublier, autour de quelques verres, les 
soucis et les travaux de la semaine. Il n'était pas dans 
ses habitudes de partager ces banquets, mais il se ré- 
créait à les considérer, la gaîté en arrivait jusqu'à lui, 
et ses traits s'animaient d'un bienveillant sourire. Aussi, 
le dimanche soir , je me promenais sur ses pas , non 
point aux lieux publics, non point aux solitudes écartées. 



HENRIETTE. 71 

mais autour de ces treilles qui , aux environs de la ville, 
ombragent les familles du petit peuple. 



Maintenant, j'y vais encore, parfois j'y figure, soit 
parce que je suis resté petit peuple, soit parce que mon 
art m'y conduit. 

Voilà deux choses nouvelles que je vous apprends , 
lecteur. L'une vous cause une impression désagréable, 
qui que vous soyez; l'autre vous surprend, si toute- 
fois, de ce que vous avez lu jusqu'ici de mon histoire, 
vous n'avez pas conclu déjà qu'Ostade et Teniers devaient 
m'allirer à eux plus que Grotius et Puflfendorf. Mais je 
divise ces deux assertions pour en causer à part. 



Auriez-vous oublié ce bourgeon qui est dans votre tête 
comme dans la mienne. Je prends la liberté de vous le 
rappeler. Apprenez donc que nul ne se dit du petit 
peuple , ne se plaît à être du petit peuple , ni à y ren- 
contrer ses amis. Et ne serais-je point un peu votre ami? 
Oui que vous soyez , le petit peuple , dans votre bouche, 
c'est le peuple des échelons inférieurs à celui que vous 
occupez dans l'échelle de la société; vous, vous n'en êtes, 
pas , et à moins que votre vanité ( encore le bourgeon) n'y 
trouve son compte, l'on ne vous verra point vous faire gloire 
d'être du petit peuple, en fussiez-vous. Apprenez cela. 

A la vérité, si votre bourgeon froissé par l'insolence d'un 
grand s'apprête à le froisser à son tour, il pourra se faire 
qu'en ce moment vous tiriez gloire d'être du petit peuple, 
n'en fussiez-vous pas même ; mais ce n'est que pour un 
instant, et en ce sens seulement que le petit peuple a 
plus de savoir-vivre , de meilleures manières , un ton 
bien préférable à celui de ce grand-là, et qu'il le regarde 
comme infiniment au-dessous de soi. 



72 HENRIETTE. 

Si pareillement votre bourgeon veut que vous prési- 
diez un club, que vous soyez l'àme d'une émeute, le chef 
d'un parti, le rédacteur d'une feuille populaire, encore 
en ce moment-là vous ne tirerez gloire que d'une chose , 
à savoir d'être de ce petit peuple, d'être sorti du sein de 
ce petit peuple, de vouloir mourir au sein de ce petit peu- 
ple, et pour lui si possible; mais vos gants blancs, votre 
habit fin, votre linge frais, votre badine à l'occasion, 
et votre binocle au besoin , témoignent contre votre as- 
sertion. Vous vous dites du petit peuple , et vous vous 
trouveriez offensé que l'on vous prît au mot. 

Comme vous voyez , l'exception confirme la règle. 



Or, c'est un fait que je suis resté petit peuple. Je tâche 
de n'en tirer ni vanité ni honte, bien que j'éprouve que 
c'est excessivement difficile. 

Je passe à mon autre assertion. 

Mon oncle Tom avait de grandes préventions contre la 
profession d'artiste ; il la trouvait peu digne d'un être 
pensant, et très-impropre à faire vivre un être mangeant, 
buvant, et surtout se mariant. Ce qui est bizarre, c'est 
qu'en'dédaignant l'artiste, il honorait particulièrement 
l'art , en tant que l'art tombe dans le domaine de l'érudi- 
tion , qu'il est matière à recherches , à mémoires. Mon 
oncle avait écrit deux volumes sur la glyptique grecque. 

Pour moi , je n'avais que faire de la glyptique grecque; 
mais, bien jeune encore, la fraîcheur des bois, le bleu 
des montagnes, la noblesse de la figure humaine, la grâce 
des femmes, la blanche barbe des vieillards, m'avaient 
séduit par de secrets attraits, plus vifs, plus pressans 
encore , quand j'avais rencontré , sur la toile ou sur le 
papier , l'imitation de ces choses qui me charmaient. Mille 
gauches essais , épars sur mes cahiers , sur mes livres , 



UEiNRlETTE. I O 

témoignaient du plaisir merveilleux que je trouvais dès 
lors à imiter moi-môme, et je me souviens que, durant 
les longues heures de l'étude, je griffonnais avec délices 
les images charmantes que présentaient à mon imagina- 
tion quelques vers de Virgile , souvent mal ou à peine 
compris. Je fis Didon. Je fis larbas. Je fis Vénus elle- 
même : 

r'irginis os habilwnque gercns , et t'irginis arma 
Sparlance: velqualis equos Threïssafaligat 
Harpalice , volucremquej'ugâ prœvertUur Eitruni. 
Namqite humeris de more habileni suspenderat arciim, 
P^enalrix, dederatque comain diffundere venlis, 
Niida genu, nodoque sinus collecta Jhientes . 

La chevelure n'allait pas mal , le genou était conforme; 
le tout donnait un ouvrage admirable, je m'imagine, sans 
ce sinus Jluent es. Par malheur je vins à manquer le sens, 
et nous eûmes — nous eûmes une nourrice puissante. 



Mon oncle Tom avait d'abord souri à mes griffonnages; 
mais, plus tard, il avait cessé d'encourager un goût qui 
me détournait de mes études. Toutefois , lorsque le di- 
manche soir il me menait promener autour des treilles , 
il alimentait, sans le savoir, ce goût qu'il voulait com- 
battre. Sous ces feuillages, je retrouvais les jeux charmans 
de l'ombre et de la lumière, des groupes animés, pitto- 
resques, et cette figure humaine où se peignent, sous 
mille traits, la joie, l'ivresse, la paix , les longs soucis, 
l'enfantine gaité ou la pudique réserve. Aussi , comme 
lui, j'aimais ces promenades, mais nous n'y cherchions 
pas les mêmes plaisirs. Cependant, depuis que, aux lar- 
bas et aux Didon, eurent succédé peu à peu, sur mes 
cahiers, des figures plus vulgaires mais plus vraies, ces 
promenades cessèrent. 



74 HENRIETTE . 

Alors mon bon oncle, contre son penchant, et malgré 
son grand âge, me mena sur ses pas loin de la ville, 
dans les campagnes éloignées, quelquefois jusqu'à ces 
lieux où, sous les roches du mont Salève, l'Arve serpente 
au travers d'une vallée verdoyante , embrassant de ses 
flots des îles désertes, et mirant dans son onde le doux 
éclat du couchant. Du lieu où nous nous reposions, on 
voyait une vieille barque porter sur l'autre rive quelques 
rustiques passagers ; ou bien, dans le lointain, une longue 
file de vaches passait, à gué, des îles sur la terre ferme. 
Le pâtre suivait, monté sur une vieille cavale, avec deux 
marmots en croupe ; insensiblement les mugissemens, 
plus lointains, arrivaient à peine à notre oreille, et la 
longue file se perdait dans les bleuâtres ombres du cré- 
puscule. 

Ces spectacles me ravissaient. Je quittais ces lieux le 
cœur ému, l'âme remplie d'enchantement, pressé déjà 
d'un secret désir d'imiter, de reproduire quelques traits 
de ces merveilles. Au retour, j'y employais ma soirée; et, 
par une illusion charmante et toujours prête à renaître , 
parant mes plus informes croquis de tout l'éclat des cou- 
leurs dont mon imagination était pleine, je tressaillais de 
la plus innocente, mais de la plus vive joie. 



Quoiqu'il écrivît sur la glyptique, et qu'il sût par cœur 
les ouvrages de Phidias et les trois manières de Raphaël, 
mon bon oncle s'entendait peu aux arts du dessin et de la 
peinture. 11 vantait les beaux temps de la renaissance, 
mais son penchant était pour les médaillons de Le Prince, 
et les pastorales de Boucher, dont il avait orné sa biblio- 
thèque. 

Toutefois, prés du lit, dans un cadre vermoulu, il y 



UEÎSRIETTE. I O 

avait un tableau que nous affectionnions , mon oncle et 
moi, plus que tous les autres, mais par des causes bien 
diverses : lui, parce que cet ouvrage, antérieur aux temps 
de Raphaël, jetait de vives lumières sur la question de la 
découverte de la peinture à l'huile ; moi , parce qu'il me 
révélait, avant tout autre, la mystérieuse puissance du 
beau. 

C'était une madone, tenant dans ses bras l'enfant Jésus. 
L'auréole d'or entourait le chaste front de Marie, ses 
cheveux tombaient sur ses épaules, et une tunique bleue, 
à longues manches, laissait voir dans l'attitude une grâce 
naïve , et le tendre maintien d'une jeune mère. Celte 
peinture, dénuée de tout artifice de composition, et em- 
preinte du fort caractère d'un siècle de foi , de jeunesse 
et de renaissance, me captivait par un invincible attrait. 
La jeune madone avait mon admiration , mon amour , 
ma foi ; et quand je montais pour voir mon oncle , mon 
premier et mon dernier regard étaient pour elle. 

Néanmoins, mon oncle, tout ceci lui paraissant au 
moins étranger à l'étude du droit , décrocha le tableau , 
et le fit disparaître. 



Le droit n'en alla pas mieux , je n'y trouvais aucun 
plaisir, et lorsque j'eus perdu ma Juive, je cessai toute 
espèce de travail. Nulle ambition , nul goût à rien , plus 
de crayons , plus de livres , hormis un seul qui ne quittait 
guère mes mains. Les semaines, les mois s'écoulaient 
ainsi , et mon pauvre oncle s'en affligeait , sans néan- 
moins m'adresser des reproches. 

Un jour que j'étais monté chez lui , j'allai m'asseoir 
à mon ordinaire auprès de sa table. Il était à ses livres , 
occupé à transcrire une citation. Je remarquais le trem- 
blement de sa main, ce jour surtout, où, plus mal 



76 HENRIETTE. 

assurée que de coutume, elle formait des caractères in- 
certains. Les signes croissans de celte insensible atteinte 
de l'âge, provoquèrent en moi une tristesse qui com- 
mençait à me devenir familière , et à défaut d'autre objet, 
mes pensées se tournèrent de ce côté. 

C'est que cet oncle, que j'avais sous les yeux, était ma 
Providence sur la terre, et aussi loin que pussent remonter 
mes souvenirs, ils ne me montraient d'autre appui que le 
sien , d'autre paternelle affection que la sienne. On a pu 
le conclure des récits qui précèdent ; mais si l'on veut 
bien remarquer , qu'à ce bon oncle , je n'ai pas encore 
consacré une page qui le fît connaître, on m'excusera si 
je me livre avec complaisance au plaisir d'en parler ici. 

Mon oncle Tom est connu des savans , de tous ceux , 
par exemple, qui s'occupent de la glyptique grecque, ou 
de la Bulle Unigenitus; son nom se lit au catalogue des 
Bibliothèques publiques , ses ouvrages s'y voient aux 
layeltes écartées. Notre famille^ originaire d'Allemagne , 
vint s'établir à Genève dans le siècle passé , et vers 
1720 mon oncle naissait dans cetle vieille maison qui 
est proche du Puits-Saint-Pierre , ancien couvent , où 
subsiste encore une tour de l'angle. C'est tout ce que je 
sais des ancêtres de mon oncle, et des premières années 
de sa vie. J'ai lieu de croire qu'il fit ses classes , qu'il 
prit ses grades, et que, se vouant au célibat et à l'étude, 
il vint se fixer bientôt après dans cette maison de la 
Bourse française , ancien couvent aussi , où s'est achevé 
tout entier le cours de sa longue vie. 

Mon oncle vivant avec ses livres, et n'ayant point de 
relations en ville , son nom , connu de quelques érudits 
étrangers, et principalement en Allemagne, était pres- 
que ignoré dans son propre quartier. Nul bruit dans sa 
demeure, nulle variété dans ses habitudes, nul change- 



HENRIETTE. 77 

ment dans sa mise antique, en telle sorte que, comme 
tout ce qui est uniforme el constamment semblable, 
comme les maisons^ comme les bornes, on le voyait sans 
le remarquer. Deux ou trois fois pourtant, des passans 
m'arrêtèrent pour me demander qui était ce vieillard • 
mais c'étaient des étrangers que frappait son allure ou sa 
mise, diflférente de celle des autres passans. C'est mon 
oncle! leur disais-je, fier de leur curiosité. 

De- ce (jenre de vie et de goûts dérivaient certaines 
habitudes d'esprit. Si mon oncle, homme d'étude, 
ignorait le monde, d'autre part, plein de foi à la science, 
il prenait dans les livres ses doctrines et ses opinions , 
apportant à ce choix, non pas l'impartialité suspecte dun 
philosophe, mais le calme d'un esprit qui, étranger aux 
passions et aux intérêts du monde , n'a ni hâte de con- 
clure, ni motif pour pencher. Ainsi , toutes les hardiesses 
de la philosophie lui étaient familières , et il avait débattu 
avec non moins de soin jusqu'aux plus ardues questions 
de la théologie, sans quil fût facile de deviner quelle 
était au fond sa croyance religieuse. Quant à la morale , 
il l'avait étudiée avec ce même esprit d'érudition , pour 
connaître plus que pour comparer, en telle sorte qu'il 
était tout aussi mal aisé de démêler quels étaient les prin- 
cipes qui dirigeaient sa conduite. En fait de croyances , 
comme en fait de principes, rien ne l'étonnait , rien ne 
l'irritait, et si ses convictions étaient faibles, sa tolérance 
était entière. 

Ce portrait que je trace de mon oncle lui ôtera l'affec- 
tion de bien des lecteurs , peut-être leur estime. Je m'en 
afflige, et d'autant plus qu'à cause de cela je sens moi- 
même décroître mon amitié pour eux. A la vérité, quand 
il s'agirait de juger si l'espèce de scepticisme que j'attri- 
bue à mon oncle , est une chose bonne ou mauvaise en 



/8 HENRIETTE. 

elle-même ou par sa tendance, je serais, je m'imagine, 
d'accord avec ces lecteurs ; mais je me sépare d'eux dès 
qu'ils s'autorisent de la nature d'une doctrine, pour refuser 
leur affection et leur estime à l'homme qui la professe, si 
cet homme est bon et honnête. 

Au surplus j ces lecteurs sont dignes d'excuse; leur 
opinion provient d'une source respectable. En effet, le 
plus grand nombre des hommes , j'entends de ceux qui 
font honneur à l'espèce^ ont été plus d'une fois à portée 
de reconnaître par eux-mêmes l'insuffisance des bons 
penchans à guider toujours vers le bien , et comment 
ces penchans succombent souvent, lorsqu'ils sont aux 
prises avec d'autres penchans moins bons. De là, à 
leurs yeux , l'absolue nécessité des principes et des 
croyances, auxiliaires puissans, et les seuls propres à as- 
surer au bien la victoire. De là aussi leur défiance à 
l'égard de ceux en qui ils ne croient pas reconnaître ces 
garanties. 

C'est justement dans cette opinion , qu'au fond je par- 
tage , que je trouve l'explication , et en quelque sorte 
la clé du caractère de mon oncle, et des apparentes 
contradictions qu'offraient entre elles, au premier abord, 
ses opinions et sa vie. Cet homme était dune trempe na- 
turellement si bonne, si honnête et si bienveillante, qu'il 
ne s'était peut-être jamais trouvé à portée, comme les 
lecteurs dont je parle , de reconnaître le besoin d'aucun 
auxiliaire qui le portât au bien, et, encore moins, qui 
l'empêchât de faire le mal. Une décence naturelle l'avait 
préservé de tous désordres , une timidité native et sa vie 
solitaire lui avaient conservé une antique simplicité, tandis 
que son cœur, humain plutôt que sensible, généreux 
plutôt qu'ardent, et point usé par les déceptions et les 
défiances , avait retenu certaine verdeur juvénile qui se 



HENRIETTE. 79 

manifeslait dans ses sentimens et dans ses procédés. Et, 
comme il arrive quand les vertus n'ont pas coûté d'ef- 
fort , nul orgueil , nulle froideur ; une modestie vraie , 
ime bonté candide, et certain charme d'innocence paraient 
les aimables qualités de cet excellent vieillard. 

Aussi , malgré les opinions plus ou moins étranges et 
contradictoires qui pouvaient flotter et coexister dans l'es- 
prit de mon oncle , ou y établir entre elles une lutte ; en 
dépit des principes de morale ou de conduite qui pouvaient 
logiquement découler de ces opinions, ses habitudes por- 
taient toutes l'empreinte de l'honnêteté la plus sévère, et 
de la plus vraie bonté. Si , à la vérité , sa semaine s'écou- 
lait dans de laborieuses recherches qui le préoccupaient 
tout entier , il consacrait le dimanche à un décent et 
tranquille repos. Dès le matin, un vieux barbier son 
contemporain rasait son visage , apprêtait sa perruque ; 
puis, vêtu d'un habit marron, neuf, quoique d'une 
coupe antique, il se rendait à l'église de sa paroisse, 
appuyé sur sa canne à pommeau d'or , et portant sous le 
bras un psaume proprement relié en peau de chagrin , et 
fermé de clous d'argent. Assis à sa place dhabilude, il 
écoutait le sermon avec une consciencieuse attention, et, 
sans doute, nul plus que lui n'apportait de la candeur à 
s'en appliquer les leçons. Sa voix cassée se mêlait aux 
chants, puis, après avoir déposé dans le tronc son of- 
frande, large, mais toujours la môme, il rentrait au 
logis, nous dînions ensemble, et la soirée était consacrée 
aux paisibles promenades dont j'ai parlé. 

Ces traits, qui ne se rapportent qu'à l'une des habitudes 
de mon oncle, suffisent à donner l'idée de l'honnête sim- 
plicité qui présidait à tous les actes de sa vie solitaire, 
mais ils ne donnent aucunement la mesure de la bonté 
également simple de son cœur, et je me trouve embar- 



80 HENRIETTE. 

rassé pour la peindre sans lui ôter son charme, sans 
risquée de faire prendre pour des vertus ce qui était chez 
lui nature j manière d'être. Dirai-jeque, demeuré mon 
protecteur par la mort de mes parens qui avaient laissé quel- 
ques engagemens à remplir , jamais il ne lui était entré 
, dans l'esprit que ce ne fût pas sa plus naturelle affaire que 
d'y satisfaire en entamant ses modiques capitaux ? dirai-je 
que jamais il n'imagina un instant que je n'eusse pas 
droit à tous ses sacrifices , sans même qu'il examinât si 
j'en étais toujours digne, si j'étais docile à ses directions, 
ou reconnaissant de ses bienfaits ? Mais aux yeux de plu- 
sieurs , ces choses paraissent des devoirs tout tracés , et 
la bonté se peint mieux peut-être dans de plus faciles 
actes. 

Je suis de cet avis. Aussi regretté-je que la vieille 
servante qui, durant trente-cinq années, gouverna le petit 
ménage de mon oncle , ne tienne pas ici la plume à ma 
place. Moins infirme qu'elle , il trouvait bien plus simple 
de suppléer lui-même à l'irrégularité de son service, que 
de lui donner une rivale ; et au lieu d'en concevoir de 
l'humeur, son habituel mouvement auprès d'elle était de 
la ragaillardir par quelque propos d'affectueuse gaîté. A 
la vérité, il la querellait parfois, mais seulement pour 
n'être pas docile à ses prescriptions; et tout en la tyran- 
nisant de par Hippocrate, ce pauvre oncle, changeant 
en quelque sorte d'office avec elle , était devenu son ser- 
viteur. Dans les derniers mois de la vie de cette femme, 
il lui avait ddnné sa bonne chaise à vis , et je l'ai vu , 
chaque jour , après que nous l'y avions transportée en- 
semble , faire lui-même le lit de sa vieille servante, et 
tirer encore un sourire de ses lèvres décolorées. 

Un soir, cette pauvre femme éprouvant une douleur 
inaccoutumée , mon oncle, après s'être fait dire les symp- 



HFNRir.TTE. 81 

tûmes avec le plus ijiaml soin, consulta son livre, ima- 
gina une drogue victorieuse, et sortit vers minuit pour 
la faire préparer sous ses yeux chez le pharmacien. Son 
absence se prolongeant , Marguerite m'appela pour me 
faire part de son inquiétude. Je m'habillai en hâte, et je 
courus chez le pharmacien par le plus court chemin. Mon 
oncle en était sorti depuis quelques momens. Tranquillisé 
par cette assurance, je m'acheminai par la rue qu'ilfavait 
dû suivre : c'est celle de la Cité. 

J'avais gravi la moitié de celte rue, dont la pente est 
rapide, lorsque je vis à quelque distance un homme seul 
que, à son action, je ne reconnus point d'abord pour 
mon oncle. Il portail avec effort un objet pesant qu'il 
posa à deux reprises, comme pour reprendre*^ haleine, 
puis, arrivé au haut de la rue, il le plaça dans un coin 
formé par la saillie des maisons, s'assurant avec le bout 
de sa canne que cet objet ne pût rouler de nouveau dans 
la voie. 

Je reconnus mon oncle , qui fut bien surpris de me 
voir. Après lui avoir expliqué le motif de ma course : 
Eh! j'y serais déjà, me dit-il, sans un énorme caillou où je 
me suis choqué rudement ; et il hâtait le pas en boitant. 

Ce trait peint, ce me semble, cet excellent homme. 
Agé, boiteux , ayant hâte, il avait solitairement porté la 
grosse pierre en un lieu où elle ne pût plus nuire, et, de 
son aventure, c'était la seule circonstance qu'il eût déjà 
oubliée. 

L'on comprend mieux maintenant avec quelle tristesse 
je considérais, ce jour-là, trembler la main démon oncle. 
J'assemblais ce signe avec d'autres que je rapportais Ta 
la même cause : la croissante sobriété de son régime , 
ses promenades bien plus courtes, et le dimanche, à 
Ml 6 



82 BFNRIETTE. 

l'église , un assoupissement contre lequel je le voyais 
lutter avec effort. 

Mais pendant que je me livrais à ces tristes pensées, 

mes yeux vinrent à rencontrer la madone elle avait 

été remise en sa place. J'en fus surpris, car je croyais 
que mon oncle l'eût vendue à certain Israélite qui mar- 
chandait ce tableau depuis longtemps. Je me levai ma- 
chinalement pour aller la considérer. 

— Cette madone, dit alors mon oncle... . et quelque 
émotion altéra sa voix. 



La seule chose dahs laquelle mon oncle m'eût indirec- 
tement contrarié , et Ton a vu par quels moyens, c'était 
dans mon penchant pour les beaux-arts. Le prix immense 
qu'il attachait à voir l'unique rejeton de la famille entrer 
dans la glorieuse carrière de la science , avait seul pu 
l'engager dans ces pratiques, qui, tout innocentes qu'elles 
étaient , avaient coûté infiniment à sa droiture comme à 
sa bonté; et sûrement il s'était reproché, comme une 
dureté grande, de m'avoir soustrait la vue de la madone. 
Il n'en fallait pas davantage pour que le trouble et quelque 
honte agitât son âme candide et sereine. 

— Cette madone, reprit mon oncle, je l'avais ôtée de 

là pour des raisons J'aurais dû ne pas l'ôter Je 

te la donne. Tu la descendras. 

Pendant qu'il disait ces mots , mon oncle avait repris 
son calme habituel. Pour moi , surpris au milieu de ma 
tristesse par ces paroles de regret , qu'accompagnait un 
don généreux, ce fut à mon tour d'être ému et embar- 
rassé. 

— Mais , continua-t-il en souriant , en revanche , tu 

me rendras mes livres. Mon Grotius s'ennuie là-bas 

mon Puffendorf y sommeille La vieille me parle d'à- 



HF.NniETTK. 83 

raignées qui lendenl leur toile de l'un à l'autre... Après 
tout, que chacun suive sa pente... Le droit est pourtant 

une honorable carrière! Mais , quoi? les arts ont du 

bon aussi On peint la belle nature, on compose des 

scènes variées, on se fait un nom — On n'y devient 
pas riche, mais enfin on peut y vivre modiquement; ... 
de l'économie, quelques gains, un peu d'aide;... bien- 
tôt , quand je ne serai plus , mon petit avoir 

Ici , ne pouvant retenir mes larmes, j'y donnai cours, 
m'abandonnant à toute l'affliction que provoquaient en 
moi ces paroles. 

Mon oncle se tut, et se méprenant sur la cause de 
mes larmes, il ne tenta pas d'abord de me consoler, 
mais après quelque silence, s'approchant de moi : 

— Une fille si sage, dit-il,... si belle! une fille 

si jeune ! 

— Ce n'est pas elle que je pleure, bon oncle; mais 

vous me dites des choses si tristes ! Que deviendrai-je 

quand vous ne serez plus? 

Ces paroles, en tirant mon oncle de son erreur, lui 
causèrent un soulagement si grand , qu'aussitôt il reprit 
sa gaîté. 

— Ohe ! mon pauvre Jules , est-ce sur moi que tu 
pleures ? — Bon ! bon ! qu'à cela ne tienne, mon enfant ; 
on vivra A quatre-vingt-quatre, on connaît le mé- 
tier Et puis, mon Hippocrate est là Ne pleurons 

pas, mon enfant. Il s'agit de beaux-arts,.., de rien 
d'autre,... et puis de ton sort. L'âge arrive, vois-tu 

bien, à toi comme à moi Tu ne veux pas du droit ?. . . 

c'est permis. Eh bien, mets-toi aux beaux-arts,... car 
c'est vrai qu'il faut se plaire à son métier. Tu prendras 
la madone; nous te chercherons un ateliei. .. Tu com- 



84 HENRIETTE. 

inenceias ici , lu finiras à Rome; ce sera pour le mieux. 
Le mal serait de végéter... Avec un but, on travaille, 

on marche, on arrive, on se marie 

Je linterrompis : — Jamais ! mon oncle. 

— Jamais? soit; c'est permis Mais pourquoi, Jules, 

te fais-tu célibataire? 

— C'est que, lui dis-je avec embarras, je me le suis 
juré à moi-même depuis que 

— Pauvre fille! si sage! Eh bien, suis ton 

idée. C'est permis. Je n'en suis pas mort. L'important, 
c'est que tu prennes un état, et nous allons nous en 
occuper. 

Je fis un effort afin de paraître joyeux de quitter le 
droit pour les beaux-arts ; mais j'avais le cœur trop pé- 
nétré de tristesse et de reconnaissance , pour qu'aucun 
autre sentiment y trouvât place. Au bout de quelques 
instans je me retirai^ après avoir tendrement embrassé 
mon oncle. 

Ainsi s'explique ma seconde assertion. Vous comprenez 
maintenant, lecteur, qu'étant devenu artiste, et demeuré 
petit peuple , un double motif m'attire autour des treilles, 
ou m'appelle à y figurer. Il en est un autre encore : c'est 
le plaisir de fréquenter les mêmes lieux où je me pro- 
menai jadis sur les pas de mon oncle. Assis moi-même 
à la longue table , je me le figure errant sous les om- 
brages d'alentour, s'arrêtant pour ouïr, pour regarder 
çà et là ; son sourire me caresse comme un souffle , et sa 
mémoire m'est plus présente. 

D'ailleurs, indépendamment de l'art, qui trouve là une 
abondante pâture, ces plaisirs sont vrais et estimables 
entre les plaisirs , si , goûtés en famille , la décence y 
règle la joie , comme la simplicité en rehausse le charme. 



HENRIETTE. 85 

Durant les jours quelquefois si in^^rats de la semaine , 
quelle innocente et douce attente que celle d'unir sa 
famille à la famille de son ami , de son voisin , pour aller 
goûter un riant loisir sous les charmilles de la plaine, 
ou sous les cbâtaigniers de la montagne. Que le soleil du 
dimanche paraît radieux , l'azur du ciel éclatant ! Après 
les actes de dévotion qui sanctifient cette journée , de 
bonne heure, à midi déjà, car la chaleur du jour ne pèse 
point sur ceux que la joie allège, ces familles se répan- 
dent hors des murs, et la gaîté des visages répond au 
vivant aspect des habits de fête. Le pas des parens, celui 
de l'aïeul , s'il prend encore part à ces plaisirs , règle 
l'allure ; néanmoins on joue librement à l'enlour, et la 
jeune fille , si elle cherche à plaire aux jeunes hommes , 
comme c'est son invincible penchant , protégée par l'œil 
de sa mère, n'est enchaînée ni par une fausse réserve , 
ni par une triste pruderie. Les rires, les jeux, une gaie 
malice , un piquant attrait, rapprochent et animent cette 
troupe- folâtre; les parens causent au murmure de cette 
joie, et, derrière eux, l'aïeul lui-même se ragaillardit au 
bruit de ces plaisirs d'un autre âge. 

Et ce ne sont là que les préludes. Ils arrivent sous la 
charmille ; la fraîcheur, le repos, une table servie, les 
convient à la fois, et, quels que soient les mets, l'appétit 
et le bonheur leur prêtent une saveur charmante. Les 
hasards , même fâcheux , d'une cuisine rustique, ne sont 
qu'un sujet de gaîté , une bonne fortune pour cette so- 
ciété rieuse. Cependant l'aïeul est entouré d'égards^ on 
lui fait le régime qui lui agrée, le bruit se tempère pour 
lui , chaque jeune homme s'honore de lui témoigner du 
respect, heureux de se faire ainsi un titre de préférence 
auprès de la petite fille du vieillard. 

Ce sont d'aimables momens que ceux qui suivent. Lest 



86 HENRIETTE. 

groupes se dispersent, et les robes blanches brillent çàet 
là sur les gazons d'alentour ; sous l'impression du soir, 
de paisibles entretiens , plus d'intimité , un doux aban- 
don , succèdent à la folie du banquet , et le terme de la 
journée qui s'approche rend les instans plus précieux. 
Aussi ne nié-je point que , tandis que les païens sont 
demeurés à causer autour de la table, ou sommeillent en 
quelque lieu tranquille-^ il ne s'échange quelque propos 
tendre; que le plaisir de s'écarter de la foule ne soit bien 
vif, bien palpitant d'alarmes et de bonheur ; qu'il n'y ait 
quelque mécompte enfin, lorsque, de la charmille, s'é- 
chappe le signal de réunion et de départ. Mais, où est le 
mal ? et de quelle façon plus honnête ces jeunes gens 
apprendront-ils à se connaître , à s'aimer et à se choisir 
pour époux ? Oui , ces parens qui causent ou qui som- 
meillent, ont raison de ne point craindre ce que d'ailleurs 
ils ne veulent point voir ; ils ont pour garant le souvenir 
de leur mutuelle honnêteté, et ils savent que là où est 
la famille, tout s'épure ; que, rassemblée, c'est un sanc- 
tuaire d'où la souillure est bannie. 

Ce furent les plaisirs de nos pères ; les traces en 
demeurent , mais elles s'effacent au milieu de cet uni- 
versel changement des mœurs , où viennent se perdre à 
la fois et l'antique rudesse et l'antique bonhomie; où, 
contre un bien-être croissant , mais sans saveur, s'échan- 
gent de jour en jour les joies simples conquises par le 
labeur, les douceurs de la fraternité, et la sainte force 
des liens de la famille. . 



Mais ce qui , en tout temps, porte le plus de ravages 
dans la simplicité et la bonhomie des plaisirs , c'est le 
bourgeon , l'indomptable bourgeon. C'est lui qui éclaircit 
les rangs de ces aimables et honnêtes promeneuis ; c'est 



HENRIETTE. 87 

lui qui proscrit ces plaisirs sans faste et sans dépense ; 
c'est lui qui veut que son liomme parade sur quelque 
place publique; c'est lui qui lui conseille cette moustache 
et cet éperon , qui n'ont de prix que sur le seuil d'un 
café, ou sur le pavé d'une rue de bon ton ; c'est lui qui lui 
fait, le dimanche, éviter sa rue, sa boutique, son père 
lui-même et les lieux où il est ; c'est lui qui lui fait trou- 
ver de l'agrément à cette rosse qui le traîne dans un reste 
de fiacre , jaune comme un vieux revers de boite , jusque 
dans quelque auberge enfumée; c'est lui, autant et plus 
que le plaisir, qui l'éloigné de la société des siens, et 
qui lui donne ce ton déshonnéte, ce propos licencieux, 
dont il réjouit les amis de son choix ! 

Oui , c'est le bourgeon qui gouverne l'homme ! si ce 
n'est de cette façon , c'est dune autre ; et toujours avec 
plus d'empire, à mesure qu'il s'élève en condition. C'est 
le bourgeon qui fausse ses plaisirs , qui rétrécit son esprit, 
qui corrompt son cœur. Quand les passions , ou les vicis- 
situdes de la vie, quand les malheurs piivés ou publics 
ne couvrent pas sa voix , il domine en maître et l'homme 
et la société; les mœurs, les usages, les sentimens de 
chacun et de tous se règlent sur sa volonté, ou varient 
selon ses moindres caprices. Alors les hommes s'isolent 
ou s'unissent, non pour de vrais griefs ou pour de saintes 
causes , mais en vertu de misérables avantages , en vertu 
des faux brillans qui les parent, des nippes qui recou- 
vrent leur âme vide. Alors on les voit secouer leur pous- 
sière contre leurs égaux , uniquement épris du désir 
d'atteindre à ceux qui les précèdent ; alors lindififérence 
prend la place de la fraternité; un envieux désir, celle 
delà sympathie; et vivre, ce n'est plus aimer, jouir, 
c'est paraître ! 

Et si les temps comme les nôtres sont, par la mollesse 



88 HF.ARIEXTE. 

(lu bien-êlre, et par la pâleur des spectacles, propres à 
étendre cet empire du bourgeon , ils le sont encore par 
la tiédeur des âmes, par la nullité des convictions, et 
par ce leurre d'égalité dont se repaît une société folle 
dans ses vœux. Quelle place ne laissent pas au bourgeon, 
pour croître et se développer sans mesure , ces cœurs où 
nulle flamme ne couve , où nulle croyance n'a de ra- 
cines , qu'aucune passion ne remue profondément ! Quelle 
vaste carrière ne lui ouvre pas ce principe d'égalité, inter- 
prété comme il l'est, prêché par ceux qui n'y croient , ni 
ne l'acceptent , avidement reçu par ceux qui ne le com- 
prennent pas, admis comme étant seulement le droit, le 
devoir, la fureur de s'égaler à plus élevé que soi ! Voyez-les 
se précipiter tous dans cette lice où, pour s'être cou- 
doyés , froissés , mutilés , les uns n'en sont pas moins en 
tête, et les autres aux derniers rangs Au lieu de res- 
ter à leur place pour l'améliorer, ils la foulent avec dépit, 
honteux d'y être, impatiens d'en envahir une autre, 
envieux de s'y pavaner à leur tour. Niais , hommes sans 
cœur, que meut par ses fils grêles, mais innombrables, 
la^plus mesquine des passions , la vanité! 



Le bourgeon est donc, à tout prendre, un triste con- 
seiller, un pitoyable maître ; et s'il n'est possible de l'ex- 
tirper jusqu'à la racine , au moins est-ce l'office de l'homme 
de sens que de le refouler sans cesse, et d'en arrêter les 
pousses à mesure qu'il les voit poindre. 

Depuis vingt ans que je m'emploie à celte œuvre , 
j'ai, je m'imagine, arrêté quelques jets, refoulé quel- 
ques pousses , mais dirai-je que j'aie réduit à rien mon 
bourgeon? Ce serait mentir. Je le sens là , moins vorace 
peut-être, mais d'honnête grosseur encore; prêt, au moin- 
dre signe, à s'étendre en jets liixui ians , à éloulTer tous 



HENRIETTE. 8!) 

les bons germes , auxquels en le réduisant j'ai donné 
place. Chose singulière ! au del de certaines limites, 
l'effort touine contre vous ; en voulant extirper le bour- 
geon, c'est un bourgeon qu?^ vous reformez à côté ; vous 
dites : Je puis me flatter que je n'ai plus de vanité , et 
ceci même est une vanité. Aussi, ne pouvant tout faire, 
j'ai pourvu au plus pressé. Je lui laisse pour amuselte 
mes tableaux , mes livres , en lui interdisant toutefois 
les préfaces , bien qu'il m'en conseille à chaque fois , 
mais il est de plus sérieuses choses que j'ai mises à l'abri 
de ses atteintes. 

Ce sont mes amitiés d'abord. Je veux qu'il n'y ait rien 
à voir. Je veux que le lien en reste libre, mais fort; je 
veux que la source en soit profonde , toujours fraîche et 
pure , à l'abri des zéphirs et à l'abri des tempêtes ; que ce 
ne soit point cet inconstant ruisseau qui se lance à chaque 
pente, qui se divise à tout contour, et dont l'onde, 
tantôt échauffée , tantôt refroidie , baigne toute fleur , 
s'imprègne de toute saveur , change selon la couleur du 
ciel , ou avec le sable de son lit. Je veux aimer dans mon 
ami , son affection pour moi , le charme que j'éprouve 
à le chérir moi-même, nos souvenirs communs, nos 
espérances mutuelles , nos entretiens intimes , son cœur , 
connu du mien , ses vertus qui captivent mon âme , ses 
talens dont mon esprit tire jouissance , et non point sa 
voitm-e, son hôtel , son rang , sa charge , sa puissance 
on sa renommée. Je le veux, bourgeon , ainsi, arrière! 

Ce sont mes plaisirs ensuite. Je veux les chercher où 
mon penchant les trouve , n'importe l'habit des gens , 
et la dorure des lambris. Je veux les goûter simples si je 
puis , mais vrais , toujours ; tirant leur saveur de quel- 
que assaisonnement du cœur ou de Tesprit , de quelque 
aurait vif et honnête, de quelque innocente conquête 



90 HENRIETTE. 

sur le mal , sur la paresse , sur l'ëgoïsrae ; je veux les 
goûter dans le plaisir des autres , plus que dans le mien 
propre ; car la souveraine joie est celle qui se partage , 
s'ëtend, circule, et pénètre le cœur d'une chaleur ex- 
pansive. Ainsi, Bourgeon, arrière! Laisse-moi sous ma 
charmille avec ces bonnes gens. — Mais vous êtes vu ! 
— Je ne m'en soucie. — Mais vous êtes en manches de 
chemise! — J'en suis plus au frais. — Mais vous avez Tair 
d'être de leur compagnie! — Je Tentends bien ainsi. — 

Mais voici une voiture ! — Qu'elle roule. — Mais des 

citadins qui vous connaissent! — Salue-les de ma part, 
et arrière ! Bourgeon. 

C'est enfin mon bon sens , ma façon , non-seulement 
de me conduire, mais de juger les autres, de peser 
ce qu'ils valent, et de les ranger dans mon estime. 
Arrière encore. Bourgeon! Tu es le père de la sottise , 
si tu n'es la sottise elle-même. Arrière! Je vois qui tu 
me montres, de qui tu m'approches ; il y a du bon , il 
y a du beau souvent , sous ces dehors qui te séduisent ; 
mais il y a du bon , il y a du beau aussi sous cette 
bure que tu dédaignes. Avant de peser ces hommes , 
souffre que l'un et l'autre je les dépouille. Bourgeon ! 
j'avais un oncle dont tu eusses tiré honte plutôt que 

gloire j'ai aimé une Juive qui n'eût obtenu que tes 

dédains... Arrière ! à jamais arrière ! ! 



Outre mon oncle Tom , moi , et le peintre dont j'ai 
parlé précédemment , il y avait d'autres locataires dans 
la maison. Je vais les énumérer, en allant du bas en haut, 
pour arriver ainsi jusqu'à celui qui, le plus près du ciel, 
en prit le chemin à peu près vers ce temps , laissant va- 
cante une belle mansarde au nord, où j'allai m'établir. 

Ne me demandez pas, lecteur, ce qu'ont à faire dans 



IIK>KltTTE. î) I 

mon histoire ces nouveaux personnages. Rien, peul-êlre. 
Mais si vous m'avez accompagné jusqu'ici, que vous 
coûtera une digression de plus ? V^ous y êtes accoutumé , 
et moi j'aurai fait revivre ces figures qui me sont chères, 
comme l'est toute ressouvenance du jeune âge. A moi 
donc, antiques locataires, voisins d'autrefois, disparus 
aujourd'hui de la scène du monde, mais dont mon cœur 
cultive avec charme le lointain souvenir ! 

C'était d'abord, au même étage que nous, un régent 
retraité, vieux bonhomme, tout occupé du soin de manger 
agréablement une paie morte gagnée par quarante années 
de travaux. Tranquille et jovial épicurien, il arrosait le 
matin les fleurs d'un petit jardin ; à midi , il faisait régu- 
lièrement sa sieste ; et après son dîner, il se récréait à 
humer la brise du soir, en compagnie de quelques serins 
qu'il élevait béquetans , voletans à ses côtés. Toutefois , 
il n'avait pas entièrement rompu avec son ancien état, 
et son amusement principal , c'était d'appliquer à toutes 
choses, et à tous venans, quelque sentence extraite de ses 
souvenirs classiques. J'avais jadis passé par ses mains , 
et je n'étais point insensible à l'agrément prosodique de 
ses apophthegmes ; aussi m'airaait-il , et il ne lui arrivait 
guère de me rencontrer sans m'apostropher à sa façon : 

puefj si quajala aspera rtimpas , 
Tu Marcellus eris, 

et sa panse rebondie allait, venait, d'un rire long et 
moelleux, auquel, sans le partager, je portais envie. S'il 
advenait qu'une ancienne servante lui apportât du village 
quelque petit présent intéressé : 

Timeo Danaos, et dona ferenles ! 

et la panse allait son train. Mais s'agissait-il de son 
épouse, alors il ne tarissait plus : 



92 



HENRIETTE. 



Dum comimtw , dum moliuntur, annus est... 

varium et mutabile semper Jœmina ! 

notumque , furens quid fœmina possil ! 

et bien d'autres. Cependant madame faisait des compotes, 
tout en trouvant le ton de son époux détestable , ce qui 
portait celui-ci à murmurer : 

Melius nil cœlibe vitâ. 

A l'étage au - dessus , c'était un octogénaire bourru , 
morose , ancien magistrat de la république. L'été , assis 
dans ime grande bergère , il vivait auprès de sa fenêtre, 
d'où il contemplait piteusement la rue ; voyant à toutes 
choses la décadence de l'Etat et la ruine des mœurs : aux 
maisons reblanchies, aux murs recrêpis, aux chapeaux 
ronds, à la rareté des cadenettes , et surtout à la jeunesse 
des jeunes gens, 

cuncla teirarujn m uta ta 

Prœler alrocem animum Calonis, 

disait le régent. L'hiver , enfermant ses deux maigres 
jambes dans des bottes de carton , il vivait au coin de 
son feu ; ne le quittant plus que pour venir tous les mois 
à sa porte , en bottes de carton , assister quelques raen- 
dians ses contemporains ; vieux débris, dans lesquels il 
reconnaissait encore les vestiges du bon temps, les restes 
vermoulus de cette ancienne république si changée , si 
déchue. 

Au-dessus de ce vieillard morose , vivait très-retirée 
une famille nombreuse , dont le chef était un géomètre 
employé au cadastre. Cet homme , à sa planchette tout 
le jour, passait une partie des nuits sur ses feuilles. Il 
avait, je m'en souviens, l'orgueil de la gêne laborieuse 
et indépendante, et si, de loin en loin, il se permettait en 



HENRIETTE. 93 

famille une partie de plaisir^ il en savourait la jouissance 
d'un air grave et fier qui m'imposait à moi , jeune homme, 
un respect mêlé d'admiration. 

Dos est magna, parenlium 
Virtus 

disait avec gravité le régent lui-même. 

Avant d'arriver à la mansarde , on passait encore 
devant la demeure d'un joueur de basse. Celui-ci donnait 
leçon tout le jour , se réservant la nuit pour composer 
des thèmes sur son instrument : 

X modo summd, 

Modo hac resonat quœ chordis quatuor imâ. 

Tout à l'enlour du musicien s'ouvraient des cham- 
breltes , des cabinets, loués ou sous-loués à des étudians 
qui prenaient leurs repas chez lui. Ces messieurs, grands 
fumeurs, récitaient leurs cours, chantaient des romances, 
donnaient du cor ou jouaient du flageolet, en sorte que 
dans cette région la symphonie était permanente. 

Quousque tandem!! 

Enfin la mansarde dont j'ai parlé. 

Cette mansarde était grande, avec un jour magnifique. 
Le géomètre voulut l'avoir, et moi aussi. On perça une 
fenêtre , on éleva une cloison , et nous eûmes chacun 
notre mansarde. 

J'y retrouvai la vue du lac et des montagnes. Ma fe- 
nêtre se trouvait au niveau et fort près de ces grandes 
rosaces gothiques, qui sont à mi-hauteur des tours de la 
cathédrale. De cette région élevée le regard s'étendait 
sur des toits déserts , tandis que le bruit de la ville 
mourait avant d'y arriver. 



94 HENRIETTE. 

Mais je commençais à atteindre l'âge où ces impressions 
n'exercent plus leur puissant empire , et chaque jour da- 
vantage mon cœur cherchait en lui-même ses émotions 
et sa vie. 

Par cette même cause , mon goût pour l'imitation n'ë- 
tail plus si vif ; il faut à ces penchans un calme que je 
n'avais plus. Souvent agité , troublé par les vagues mou- 
vemens d'une tendresse sans objet, je ne savais plus voir 
mon modèle, je regardais avec dégoût mon ingrate copie, 
et, posant le pinceau, je m'abandonnais à ma rêverie 
pendant des heures entières. 

Cette vie intérieure a son charme et son amertume. Si 
ces songes sont doux , le réveil est triste , sombre ; l'âme 
rentre dans la réalité, ayant fatigué ou perdu son ressort. 
Aussi, incapable après ces heures de reprendre mon tra- 
vail, et non moins incapable de faire renaître les songes, 
je quittais ma demeure pour aller au dehors promener 
mon ennui. 



Ce fut dans l'une de ces promenades, qu'une rencontre 
fortuite vint, me sortir de cet état de langueur et de demi- 
oisiveté. 

Un jour, j'allais rentrer dans ma demeure par la porte 
qui est du côté de l'église, sous le gros tilleul. Un brillant 
équipage stationnait auprès. A peine l'eus-je dépassé , 
qu'une voix , que je reconnus aussitôt , me porta à re- 
tourner la tête avec vivacité Monsieur Jules ! s'écria 

la même voix avec émotion. 

Dans mon trouble, j'hésitais à mapprocher, lorsque je 
crus comprendre qu'on m'y invitait. Je rebroussai. Un 
geste rapide ouvrit la portière , et je me trouvai en pré- 
sence de l'aimable Lucy. Elle était en habits de deuil, les 
yeux mouillés de larmes. . . A cette vue, les miennes cou- 
lèrent. 



HENRIETTE. i)5 

Je Oie souvenais tout à la fois de sa robe blanche , de 
ses filiales alarmes , des paroles du vieillard, de sa bonté 
envers moi Oh ! qu'il méritait de vivre, lui dis-je bien- 
tôt, et que c'est une cruelle perte, Mademoiselle 

Permettez que je donne ces pleurs au souvenir que je 
conserve de son aimable bonté. Lucy, encore trop émue 
pour répondre, me pressa la main avec un mouvement 
dont une gracieuse réserve tempérait la reconnaissante 
affection. 

— J'espère, me dit-elle enfin , que., plus heureux que 

moi , vous possédez encore monsieur votre oncle — II 

vit, lui dis-je , mais rage s'accumule et le courbe vers la 

terre Que de fois. Mademoiselle, je songeais à votre 

père! et chaque jour mieux je comprenais votre tris- 
tesse. 

Lucy, se tournant alors vers un monsieur qui était as- 
sis auprès d'elle, lui expliqua brièvement, en anglais, le 
hasard auquel elle avait dû de faire ma connaissance et 
celle de mon oncle, cinq années auparavant; et comment 
ma vue, en lui rappelant vivement une journée où son 
père avait été si heureux et si aimable, lui avait causé 
cette émotion. Elle ajouta quelques mots d'éloge envers 
moi et envers mon oncle; et lorsqu'elle parla de ma condi- 
tion d'orphelin, je retrouvai, dans son expression et dans 
ses paroles, cette compassion qui autrefois m'avait tant 
ému. Quand elle eut achevé ce récit, le monsieur, qui 
paraissait ne pas parler le français, me tendit la main avec 
une expression d'affectueuse estime. 

Alors Lucy, s'adressant à moi : Monsieur est mon 
époux , c'est le protecteur et l'ami que m'a choisi mon 
père lui-même Après ce jour où vous le vites. Mon- 
sieur Jules, je n'avais plus beaucoup de temps à le con- 
server. . . Dieu l'a retiré dix-huit mois après Plus d'une 



96 HENRIETTE. 

fois il avait souri en se rappelant votre histoire En 

quelque temps , ajouta-t-elle, que vous ayez un malheur 

semblable au mien, je vous prie de m'en instruire 

Je veux saluer votre oncle Quel âge a-t-il? ajouta- 
t-elle. 

— II entre. Madame, dans sa quatre-vingt-cinquième 
année. 

Après quelque silence , sous l'impression de cette ré- 
ponse : .l'élais venue pour parler au peintre qui a fait le 
portrait de mon père — Pensez-vous, Monsieur Jules, 
que je pourrais le rencontrer seul ? 

— Sans aucun doute, Madame; vous me donnerez vos 
ordres, et je les transmettrai à mon confrère. 

Elle m'interrompit : Oh ! vous avez donc pu suivre 
votre penchant ! — Eh bien , j'accepte votre offre, et je 
choisirai mon moment — Mais, auparavant, mon époux 
et moi nous serons désireux de voir vos ouvrages. .. Ha- 
bitez-vous cette même maison ? 

— Oui , Madame... et quelque confus que je sois de 
n'avoir à vous montrer que de misérables essais_, je n'a' 
garde de décliner, par amour-propre, l'honneur que vous 
voulez me faire. 

Nous dîmes encore quelques mots. Bientôt je descen- 
dis, et la voiture s'éloigna. 



Cette rencontre inattendue , en redonnant la vie à 
d'anciennes et tendres émotions , me tira de l'espèce de 
langueur où je végétais depuis quelques mois. 

Mais, l'oserai-je dire? si j'ai toujours aimé ma Juive et 
chéri sa mémoire, ce fut néanmoins de ce jour que mes 
regrets perdirent leur amertume, et que mon âme, comme 
déliée du passé, recommença à se porter vers l'avenir, 



iir.NRiri TE. 1)7 

doucement chargée d'un souvenir qui lui devenait moins 
poignant , sans cesser d'être aimable et cher. 

Toutefois, celte entrevue n'avait pas été pure de tout 
nuage. Bien qu'ayant oublié Lucy, bien que n'ayant ja- 
mais pu former, même au sein de mes plus folles rêveries, 
le moindre projet de lui être jamais quelque chose, dès le 
premier abord, la vue de ce monsieur, assis auprès d'elle, 
m'avait clé triste ; et lorsque , de la bouche de Lucy , 
j'appris qu'elle était. mariée, des lueurs de trouble et de 
jalouse peine avaient traversé mon cœur. 



Mais ce fut un souffle passager; avant même de quitter 
la voilure, mon cœur s'élait donné à ce monsieur, et je ne 
voyais plus dans Lucy, que son épouse tout aimable, qu'il 
me permettait de chérir. 

Les jours suivans je vécus de ce souvenir , et de l'espoir 
de revoir bientôt Lucy. J'avais fait quelques copies, entre 
autres celle de la madone , deux ou trois portraits , puis 
quelques compositions , la plupart d'une exécution plus 
que médiocrCj mais ne manquant pas de certains indices 
de talent. Comme l'on peut croire, le bourgeon m'aida 
avec la plus active complaisance à les disposer à leur 
avantage , et tout était prêt pour recevoir Lucy, lors- 
qu'elle arriva en effet. Son mari l'accompagnait. 

Encore aujourd'hui , je ne puis songer à celte jeune 
dame que ce souvenir ne remue mon cœur. Que ne puis-je 
peindre sous des traits assez aimables celte bonté si 
vraie, dont son rang, son éclat, son opulence rehaus- 
saient encore le charme ; cette simplicité de senlimens 
que n'avaient pu fausser ou contraindre les manières ni 
les préjugés du grand monde ! Bien qu'une expression 
de mélancolie lui fût habituelle, le souffle d'un bienveil- 
lant sourire réchauffait ses moindres paroles , lorsque 
XII - 7 



98 HENRIETTE. 

déjà la caresse de son regard prêtait à son silence même 
un pénétrant attrait. Dès qu'elle fut entrée dans ma mo- 
deste mansarde , ses premiers mots furent pour m'a- 
dresser d encourageantes félicitations. Elle regardait mes 
ouvrages avec un intérêt particulier , et dans tout ce 
qu'elle en disait en anglais avec son époux, je sai- 
sissais une charmante intention de bonté. Un instant 
seulement leurs propos s'échangèrent à voix basse , mais 
sur un ton et d'un air qui n'était propre qu'à me donner 
ce doux embarras qui accompagne quelque riante attente. 

Tandis qu'à la demande de Lucy je retournais toutes 
mes toiles pour les faire passer sous ses yeux, j'en- 
tendis dans le corridor le pas de mon oncle. Je cou- 
rus à la porte pour lui ouvrir. 

Lucy, comme pressentant quelque chose^ s'était levée. 
A la vue de mon vieil oncle, elle alla au-devant de lui, puis, 
faisant un retour sur elle-même, elle ne put réprimer son 
attendrissement. Mon oncle, serein comme toujours, et 
fidèle à un antique usage de galanterie, prit la main de 
cette jeune dame, ets'élant incliné il la porta à ses lèvres: 
Souffrez, belle madame, lui dit-il , que je vienne vous 
rendre la visite dont vous m'honorâtes il y a cinq ans, en 
me ramenant ce mauvais garçon-là... Je sais^ reprit-il 
en voyant couler les larmes de Lucy , je sais que vous 
êtes affligée... ce noble vieillard était votre père!... Je 
sais aussi que voici monsieur votre époux — et digne 
de l'être, puisqu'il vous l'avait choisi. Le monsieur, en 
cet instant, serra la main de mon oncle, en l'invitant 
à s'asseoir sur un siège qu'il avait lui-même approché, 
pendant que je n'avais de yeux et d'attention que pour 
celte scène. 

— Monsieur, dit à son tour Lucy , vous pardonnez à 
mon émotion Quand à Lausanne je vous vis, vous et 



Hr.IVRIElTE. 99 

mon père , dans la môme chambre , tous deux du même 
âge à peu près, tous deux bien nécessaires au bonheur 

de deux personnes j'eus alors des pressentimens , 

que votre présence me rappelle trop vivement en cet 
instant le remercie Dieu de ce qu'il vous a con- 
servé. Si le hasard ne m'eût fait rencontrer monsieur 
Jules , mon intention était de ne point quitter Genève 
sans avoir été chercher de vos nouvelles ... mais il m'est 
plus doux de vous voir bien portant comme vous pa- 
raissez l'être, et je suis aussi reconnaissante que con- 
fuse de ce que^ pour me procurer ce plaisir, vous êtes 
monté jusqu'ici. 

— Bonne Madame, dit mon oncle, vous êtes une 
charmante créature ! et c'est plaisir que de vous enten- 
dre A Lausanne, il monta bien, votre père... et 

il n'en fut pas payé par cet accueil qu'on ne sait Faire 
qu'avec votre voix, vos manières, et votre cœur... Chère 
madame, soyez heureuse Bientôt, bientôt, je mon- 
terai plus haut encore. . . si ce n'est que voici mon pauvre 
Jules qui n'y consent pas 

— Ah! toujours moins, bon oncle, lui dis-je, tout 
ému du rapport aussi triste que frappant qu'il y avait 
maintenant entre ma situation et celle où j'avais vu 
autrefois Lucy. Et je lisais , dans l'expression de cette 
jeune dame , que sa pensée en cet instant rencontrait la 
mienne. 

Que je ne vous dérange point, reprit mon oncle après 
quelques propos. Vous regardiez les essais de mon pau- 
vre Jules — je vais vous laisser Dites, je vous prie 

à monsieur, que je regrette aujourd'hui de ne pas 
savoir l'anglais plutôt que l'Iiébreu.... j'aurais eu le 
plaisir de l'entretenir. Puis, prenant la main de Lucy : 
Adieu, dit-il, mon enfant,.... soyez heureuse... C'est 



100 HENRIETTE. 

le droit d'un vieillard que d'accompagner de ses bén»'- 
dictions une aussi jeune dame — ainsi fais-je. Adieu, 
cher monsieur. Vous êtes unis — je ne vous séparerai 
plus dans mon souvenir. A ces mots , mon oncle Tom 
s'étant incliné de nouveau , baisa la main de Lucy , et se 
relira. Tous trois nous l'accompagnâmes, pénétrés de ce 
vif sentiment de respect et d'affection qu'impose la vieil- 
lesse aimable, et auquel se mêle une mélancolique pensée. 
Quand mon oncle se fut éloigné, nous nous assîmes. 
Lucy parlait de lui, elle voulait lui trouver des traits de 
ressemblance avec son père , surtout dans cette sereine 
paîté , dans cette politesse si vraie, sous des formes un 
peu antiques ou familières; et souvent elle s'arrêtait après 
ces remarques , comme attristée par l'idée de la perte 
que me réservait un prochain avenir. Puis changeant 
d'objet : Monsieur Jules , me dit-elle , non sans qu'un 
souffle de rougeur colorât ses joues , nous avons apporté 
avec nous le portrait de mon père que vous connaissez — 
Notre désir serait d'en avoir deux copies. J'espère que 
vous voudrez me faire le plaisir de vous charger de ce 
travail. Votre talent nous est une garantie qu'il répon- 
dra à notre attente, quand déjà le souvenir que vous 
avez conservé de mon père bien -aimé est un motif qui 
me touche plus encore. 



Que l'on juge de ma joie. 11 me fallut en contenir 
l'expression ; mais Lucy et son époux purent, au travers 
de mon embarras et de ma confusion , en mesurer toute 
la vivacité. Ce qui l'augmentait encore, c'est le senti- 
ment que j'avais qu'un pareil travail n'était pas au-dessus 
de ma portée. Le jour même , j'allai prendre le portrait , 
et m'étanl mis à l'œuvre , je me vis cette fois bien déci- 
dément lancé dans la carrière des beaux-arts. 



HENRIETTE. 101 

En d'autres circonstances , ce portrait m'eût inspirtî 
quelque tristesse, car il refoulait vivement mon imagina- 
tion dans le passé, pour y retrouver pleins de vie ces deux 
êtres si cliers l'un à l'autre, et maintenant séparés par la 
mort ; cette jeune fille ornée de ce riant éclat de parure 
et de jeunesse que les larmes n'ont point encore terni , 

et Lucy maintenant voilée de tristesse et de deuil 

Mais j'étais trop préoccupé par la joie et la reconnais- 
sance , pour que l'impression de ce contraste établit sur 
moi son empire. 

Quelle occupation charmante!... Mon crayon avait à 
retracer celte figure bien-aimée; il avait à reproduire les 
contours de celte taille élégante , la gracieuse mollesse 
de l'altitude Parfois je m'arrêtais épris de mon mo- 
dèle, et pour quelques instans l'émotion m'empêchait 
de poursuivre. 



Bonne madame ! dit mon oncle , quand il apprit ces 

grands événemens Je regrette de n'avoir pas su 

l'anglais plutôt que l'hébreu Te voilà bien content, 

mon pauvre Jules! C'est permis. Il se redressa: Et 
que cet ouvrage te fasse honneur! Qu'on y voie ob- 
servées les lois du clair-obscur, celles des deux perspec- 
tives, tant linéaire qu'aérienne, et puis l'entente de 

l'art, — et puis Bonne madame! aussi affectueuse 

en vérité qu'elle est belle ! 

(^La suite au cahier prochain, l 



ROUTE DES INDES 



RELATION D'UN NAUFRAGE DANS LA MER ROUGE. 



Depuis quelques années les Anglais s'occupent d'abré- 
ger les voies de communication entre l'Inde et l'Europe, 
objet auquel se rattachent de grands intérêts politiques et 
commerciaux. Les possessions anglaises aux Indes con- 
tiennent une population de quatre-vingt-dix à cent millions 
d'âmes, sur une surface qui a près de 70,000 lieues car- 
rées '. Etonnant résultat de la prépondérance européenne ! 
Le royaume-uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, 
avec ses vingt-quatre millions d'habitans, sur une surface 
d'environ seize mille lieues carrées , administre en Asie, 
à la distance de plusieurs milliers de lieues , une colonie 
presque cinq fois aussi grande et aussi peuplée que la 
métropole. Et l'empire des Anglais aux Indes paraîtrait 
bien plus grand encore si l'on ajoutait à leurs posses- 
sions les territoires sur lesquels ils régnent par des traités, 
et ceux qui sont sous leur protection dominatrice. Ces 
territoires, ajoutés aux 70,000 lieues carrées, feraient 
une surface de 160 à 170,000 lieues carrées. C'est à peu 
près l'équivalent de toute l'Europe occidentale , compre- 
nant la France, la Péninsule Ibérique, l'Allemagne, les 
Iles Britanniques, la Hollande, la Belgique et l'Italie. 
On ne compte qu'environ 30,000 Anglais dispersés sur 

' 514,190 milles anglais, d'après des documens authentiques 
cités par le capitaine Bazil-Hall, dans ses Fragments of i'oyages 
and Travels , 3* série, vol. 1, p. 277. — Par lieues, nous enten- 
dons parler de celles de 25 au degré. 



ROUTE DES INDES, ETC. 103 

celle vasle étendue de pays. Ils se composent d'environ 
21,000 hommes qui forment l'armée européenne; de 
4 à 5,000 officiers qui servent dans l'armée indienne 
forte de 190,000 soldats indigènes au service du gou- 
vernement local; des employés de ce gouvernement, au 
nombre de 1100; et enfin de 2 ou 3000 particuliers 
domiciliés dans le pays. Au premier abord, ce nombre de 
30,000 Anglais sur une population de cent millions d'ha- 
bitans peut paraître bien exigu, mais ce n'est point sur ce 
chiffre qu'il faut mesurer l'importance de l'Inde pour la mé- 
tropole. 11 faut supputer la valeur des revenus territoriaux, 
l'excédant de ces revenus sur les dépenses, lé montant 
des échanges annuels entre l'Angleterre et les Indes, et, 
surtout, il faut voir les avantages qu'une puissance mari- 
time du premier ordre retire de sa suprématie dans les 
mers d'Orient , depuis la Chine jusqu'à l'ile de Diemen 
et jusqu'au cap de Bonne-Espérance. 

L'Angleterre voit d'un œil jaloux tout ce qui peut 
ébranler sa prépondérance. Il y a près de quarante ans 
qu'elle expédia des flottes et des armées en Egypte, pour 
y combattre les Français et s'opposer à leurs projets sur 
l'Inde. Aujoiu'd'hui c'est de la Russie qu'elle se préoc- 
cupe. Mais quel que soit l'objet spécial vers lequel se porte 
l'altenlion du gouvernement britannique, en tout temps 
il reçoit des nouvelles de llnde et est appelé à y envoyer 
des ordres. La célérité lui importe, et elle importe aussi 
aux négocians et aux particuliers. Avant la découverte du 
Cap, vers la fin du quinzième siècle, les communications 
entre l'Europe et les contrées orientales d'Asie se faisaient, 
comme on sait, par la mer Rouge et par le golfe Persi- 
que. Les effets de peu de volume et de beaucoup de va- 
leur, comme les plus précieuses des épiées , les perles, 
etc. , étaient transportés à Bassora , puis à Bagdad, et 



104 ROUIE DES INDES 

de là à quelqu'un des ports de la Syrie. Les marchandises 
plus volumineuses arrivaient par la mer Rouge à Alexan- 
drie. Des divers ports de la Méditerranée ces objets se 
répandaient en Europe par les vaisseaux des républiques 
italiennes, surtout par ceux de Venise, dont les négo- 
cians s'enrichissaient en servant d'intermédiaires aux 
échanges entre l'Occident et l'Orient. Peu à peu la route 
du Cap a fait renoncer aux autres, et c'est seulement 
dans ces derniers temps qu'on s'est occupé de rouvrir le 
passage par la mer Rouge et le golfe Persique. Mais il 
s'agit moins de faire rentrer le commerce dans son an- 
cienne voie, que d'établir des moyens prompts et réguliers 
de voyager et de correspondre. La machine à vapeur a 
été la cause principale des projets qui ont été conçus et 
l'agent qui permet de les exécuter. 

En 1825 , le navire à vapeur V Entreprise doubla le 
cap de Bonne-Espérance, et arriva à Calcutta, après avoir 
fait 13,700 ' milles anglais en 113 jours, y compris une 
dizaine de jours pendant lesquels il séjourna dans divers 
ports. Ce bâtiment allait tantôt à voiles, tantôt à la va- 
peur : la durée ordinaire du voyage par les vaisseaux à 
voiles n'est que de 120 à 130 jours,* et l'on a l'exemple 
d'un voyage accompli en 81 jours seulement. Il est vrai 
que l'Entreprise n'avait renouvelé sa provision de char- 
bon qu'au cap de Bonne-Espérance, et qu'on pourrait 
gagner quelque chose en célérité ; mais il est peu pro- 
bable qu'on pût arriver à faire le voyage avec la vapeur 
dans moins de 70 à 80 jours , et l'on peut douter qu'il 
convienne jamais de faire un usage régulier de la vapeur 
pour aller à Calcutta. 

La distance par mer, de Londres à Bombay, sans être 

> Les milles doul il en question sont les milles nautiques de 60 
au degré. 



ET naufrage: dans la MbR UULUE. 1U5 

aussi grande que celle de Londres à Calcutla , esl aussi 
très-considérable. La ligne la plus courte que pourrait 
suivre un bateau à vapeur naviguant de Londres à Bombay, 
serait de 10,700 railles, mais on ne doit pas l'estimer 
à moins de douze mille. H n'est guère probable, qu'en 
vue d'une augmentation de célérité, on se soumette à 
la dépense nécessaire pour transporter à la vapeur des 
marcbandises ; et, s'il ne s'agit plus que des voyageurs 
et des dépêches , il paraît vraisemblable qu'on donnera 
la préférence aux routes beaucoup plus courtes de la mer 
Rouge et du golfe Persique. 

Notre intention n'est point de discuter les avantages 
comparatifs de ces deux voies, qui ont été, en 1834, 
l'objet d'une enquête parlementaire, dont on trouve le ré- 
sumé dans un journal anglais ', où nous avons puisé ce 
qui vient d'être dit sur le voyage de Calcutta et de Bom- 
bay ; mais une lettre écrite de la mer Rouge, qu'on a bien 
voulu nous communiquer, ayant porté notre attention 
versée nouveau centre d'activité, nous faisons précéder 
la traduction de celte lettre d un court exposé des faits. 

La route la plus directe et la plus courte, de Londres à 
Bombay, passerait par Constantinople, le désert de Syrie, 
Bagdad, etc., et serait d'environ 5000 milles anglais. 
En s'embarquant à Londres pour l'un des ports de la Syrie 
les plus rapprochés d'Alep , comme Alexandrette ou La- 
tikia, en traversant de ce port à Bir sur l'Euphrate , et 
en descendant ce fleuve jusqu'à son embouchure dans 
le golfe Persique, la distance est augmentée de 1100 
milles. On peut donc compter environ 6100 milles de 
Londres à Bombay. Par la mer Rouge, il y en a environ 
6300. Ainsi la route de l'Euphrate parait la plus courte j 
mais elle offre de grandes difficultés. H faut traiter avec 

' Edinburgh Review, V. 60, p. 145; janvier 1836. 



106 ROUTE DES INDES 

Méhemel-Aly , qui est maître des conamunicalions entre 
la côte de la Syrie et l'Euphrate^ avec la Porte qui est le 
souverain nominal des côtes de TEuphrate, et avec les 
tribus d'Arabes errant sur les bords de ce fleuve , qu'il 
faut combattre, ou se concilier à force de prësens ; enfin 
il faut descendre l'Euphrate, ou, si l'on venait des Indes , 
le remonter. La navigation de ce fleuve vient d'être ex- 
plorée par le capitaine Chesney, qui a suivi la route que 
nous venons de tracer. Il a descendu l'Euphrate avec 
deux bateaux à vapeur, qui avaient été transportés , en 
pièces, d'Angleterre à l'un des ports de Syrie et de là par 
terre à Bir, où ils furent remontés et mis à flot. L'un des 
bateaux a été perdu dans une tempête épouvantable, l'autre 
est heureusement arrivé. Voilà à peu près tout ce que 
nous savons , jusqu'ici , de celte expédition ; mais on 
en connaîtra bientôt les détails. En attendant, il nous 
semble difficile de fonder des espérances prochaines sur 
la route par l'Euphrate. Plus tard on parviendra peut- 
être à redonner de la vie a un fleuve dont Hérodote et 
Pline décrivent la navigation, qui^ au quatrième siècle, 
transportait les flottes de l'empereur Julien ', qui a servi 
jusqu'au seizième de moyen régulier de communication 
entre l'Europe et l'Inde , et qui n'a jamais été tout à fait 
abandonné ; mais déjà aujourd'hui la mer P\ouge reprend 
quelque activité. 

Avant l'invention des bateaux à vapeur , on a dit de 
celte mer que pendant six mois de l'année on ne peut 
point y entrer , et que pendant les six autres on ne peut 
point en sortir " ; assertion qui , sans être prise au pied 
de la lettre, représente assez fidèlement les difficultés de 
cette navigation , quand on n'a que les voiles pour toute 

' Classis lalissimum fUnnen Eiiphralen arlabal. Ammiaiius 
Marcelliniis, \. 23, ch. 3 

' Edinbiirgh Review, vol. 60, p. 450. 



ET NAUFRAGE DAMS LA MER ROUGE. 107 

ressource. Avec la vapeur, on peut aller en toule saison 
de Suez à Bombay; mais il n'est pas aussi certain qu'on 
parvînt à faire aisément le voyage inverse pendant le 
règne des moussons ou vents périodiques du sud-ouest, 
qui soufflent dans la mer Rouge pendant trois ou quatre 
mois de l'année , de juin en septembre. Après divers 
essais , une communication régulière s'est .établie par 
l'Egypte; tous les mois, à l'arrivée à Malle du paquebot 
venu d'Angleterre, il en repart un pour Alexandrie et les 
Indes. Les lettres et les voyageurs arrivent à Alexandrie. 
De là en trois jours on traverse l'istbme jusqu'à Suez , 
où Ton s'embarque pour Bombay. On pourrait estimer 
à peu près comme suit la dislance totale jusqu'à Bombay : 



De Falmoulh (Cornouailles) 

à Malte 

De Malle à Alexandrie . . 
D'Alexandrie à Suez . . . 
De Suez à Bombay .... 



!\IiI!es anglais. 


Temps probable 


2200 


18 


860 


7 


210 


3 


3000 


21 



6270 49 



Nous ne douions pas que Ion n'arrive à une plus grande 
célérité , et l'on est encore loin d'avoir régularisé de la 
manière la plus commode le départ et l'arrivée des paque- 
bots. On en viendra à se passer de la station de Malte, si 
la route des Indes, par l'Egypte, prend tout le développe- 
ment dont elle parait susceptible. Peul-ôlre aussi qu'il 
s'établira une ligne de bateaux à vapeur entre Marseille 
ou INaples et Alexandrie ,ce qui abrégerait le voyage pour 
les Anglais. ' Comme jusqu'ici la communication par 
bateaux à vapeur na pas été régulière, on s'étonnera 

' Nous apprenons par les journaux qu'en effet on vient d'établir 
des paquebots à vapeur entie Marseille cl .41exandrie, qui font 
trois voyages par mois. 



108 BOUTE DES INDES 

peu d'apprendre que quelques voyageurs allant aux Indes 
ne puissent pas toujours en profiter , et qu'ils soient 
forcés de s'embarquer dans des bàlimens ordinaires. 
C^est ce qui est arrivé à celui dont nous allons com- 
muniquer le récit, tel qu'il est contenu dans une lettre 
qu'il écrivait à son frère. Né et élevé dans l'aisance, cet 
Anglais partage, avec plusieurs de ses compatriotes, le 
goût des voyages. Après avoir parcouru une grande partie 
de l'Europe et visité plus d'une fois l'Egypte, il a entrepris 
le voyage des Indes par la mer Rouge. Il écrivit à son 
frère de Suez où il s'était embarqué, mais bientôt, ayant 
fait naufrage, il lui adressa une seconde lettre de Djiddah, 
le port de la Mecque : c'est celle que nous allons traduire , 
et dont nous garantissons l'authenticité. Nous ajouterons 
seulement que, n'étant point destinée à la publication, 
elle a été écrite d'un ton familier , et qu'elle part d'un 
homme dont ses amis connaissent le courage et la pré- 
sence d'esprit. A.-L. P. 

Traduction dhine lettre de M. G à son Jrère , datée 

de Djiddah, sur la mer Rouge, le 23 /emer 1837. 

Je ne pensais pas vous écrire si tôt : j'étais en route 
pour l'Inde, et il me semblait difficile de trouver l'occa- 
sion de vous envoyer une lettre pendant le voyage \ mais, 
aujourd'hui, j'ai plus de temps qu'il n'en faut, et je vous 
écris , sans autre façon , sur une table de ma fabrica- 
tion. 

Vous aurez reçu ma lettre de Suez. Le jour après vous 
lavoir expédiée , il arriva de l'Inde un navire marchand, 
commandé par un Anglais. Cela nie parut fort heureux , 
car c'est un événement qui se présente à peine une fois 
tous les trois ans. Je me hâtai donc de retenir une excel- 



KT NAUFRAGK r)Ai\S LA MER ROIJGF. 109 

lente chambre ' dans le Slàminer (c'était le nom du bâ- 
timent), pour me rendre à Madras, port de destination. 
M'étant trouvé à Suez au moment de l'arrivée du Skimmer, 
j'avais eu le choix de toutes les chambres , mais je ne 
tardai pas à apprendre que je ne serais pas le seul pas- 
sager à bord. Dès qu'on sut au Caire l'arrivée à Suez d'un 
vaisseau anglais , de nombreux voyageurs se mirent en 
route, et nous les vîmes arriver. Us formaient un tableau 
bigarré : c'étaient six moines franciscains , trois Anglais, 
un Allemand, un Irlandais , un Espagnol, et quatre prê- 
tres napolitains avec un évéque et trois cents livres de 
macaroni. En tout pays , les matelots considèrent un 
ecclésiastique comme étant de mauvais augure. Chargée 
d'autant de missionnaires , évidemment toute la marine 
anglaise eût été en danger. Néanmoins , pendant cinq 
jours entiers nous cheminâmes très-heureusement, et nous 
nous flattions déjà de faire une bonne traversée , nonob- 
stant prêtres et moussons, quand vers les deux heures 
du matin , le sixième jour depuis notre départ de Suez, 
je fus réveillé tout à coup par un bruit extraordinaire , 
comme d'un coup de tonnerre sous le vaisseau , qui fut 
presque instantanément suivi d'un avertissement encore 
plus péremptoire : je faillis être jeté hors du lit par une 
violente secousse, en même temps que j'entendis le capi- 
taine s'écrier, <ow/ es/ /jerrfw.' A l'instant je m'habillai dans 
l'obscurité aussi bien que je pus, et ayant réussi à mettre 
en poche ma lettre de crédit enveloppée de toile cirée, et 
quelques pièces d'or que j'avais sous la main, je courus sur 
le tillac pour savoir ce qui était arrivé. Je vis que nous 
étions sur un banc de corail, allant à pleines voiles, et 
poussés avec force par le vent. Pendant que nous sautions 

^Cabin, petit espace pratiqué dans un bâtiment pour y coucher. 
Los meilleures chani/>res , celles pour les offuMcrs et les passa- 
gers, sont à la poupe. 



110 ROUTE DES INDES 

de rocher en rocher, nos mâts s'ébranlaient et menaçaient 
de s'abattre. En attendant, malgré ie sangrfroid du capi- 
taine on ne faisait rien pour nous sauver. La peur qui s'était 
emparée du contre-maître français et des matelots indiens, 
leur faisait perdre les forces et la présence d'esprit. Je don- 
nai à entendre au capitaine qu'une peur chasse l'autre, et 
qu'on pourrait bien essayer l'effet de quelques coups de 
corde sur le dos des matelots. Ce -ne fut pas fait en vain , 
car alors ils se mirent à monter sur les mâts; mais la frayeur 
les avait tellement saisis qu'ils claquaient des dents comme 
des singes, et n'étaient bons à rien. Les passagers offraient 
un spectacle risible. A l'exception des trois Anglais et 
du prêtre irlandais , tous étaient dans un état vrai ment 
digne de pitié, msisdonlil était impossible de ne pas rire. 
Comme quelques-uns d'entre eux ne parlaient qu'italien, 
c'était toujours à moi qu'ils s'adressaient. Au milieu de 
leurs larmes et des coups qu'ils se donnaient sur la poi- 
trine, ils s'écriaient en gémissant : « Eh ! siaino perduti , 

da vero , signor G ? » — « Oh santissima Fergine ! 

non e'è aiuto? Àscoltateci oh San Francesco ! beato 
Antonio ! etc. » Mais ni Francesco , ni Antonio n'avaient 
l'air de s'embarrasser d'eux, car, jusqu'au point du jour, 
le navire continua à heurter avec violence sur les ro- 
chers. La vue de la terre , à la distance de trente milles, 
redonna un peu de courage aux matelots. On parvint 
enfin à diminuer de voiles , on jeta à la mer du lest 
et de l'eau pour alléger le bâtiment, et on lança les cha- 
loupes afin de voir s'il y avait quelque espérance de se 
dégager des rochers. Nous trouvâmes que nous étions 
sur un banc qui avait environ cinquante mètres ' de sur- 
face, et qui était garni de pointes aiguës qui apparais- 

' L'auteur de la lettre parle àe yards (verges) de 3 pieds 
anglais, et <\c fnlhoms (brasses) de 6 pieds anglais. 



ET ISMJFRAUF. DANS LA MER ROLGI'. 111 

saient au-dessus de l'eau. Dès qu'on quitlait le bord du ro- 
cher il y aTait une profondeur de cent mètres. Pour pro- 
fiter de celte circonstance on porta les ancres à quelque 
distance et on les jeta , après quoi tous les hommes de 
l'équipage et les passagers se mirent au cabestan, dans 
l'espérance qu'en retirant les ancres on parviendrait à 
faire avancer le navire et à le remettre à Teau. Nous 
crûmes d'abord que nos efforts ne seraient pas sans 
succès, mais le navire opposait une trop grande résis- 
tance, et il fut enfin percé par un corail qui traversa 
ses flancs et l'arrêta tout à fait. Probablement nous en 
sei ions -nous moins bien tirés sans cet accident; car 
avec l'arrière dans une position élevée et le devant 
lancé tout à coup dans l'eau profonde , le bâtiment n'eût 
pas manqué de couler à fond et d'y rester. C'est alors 
que nous aperçûmes, dans un grand éloignement, quel- 
ques barques de ces parages , dont Tune , qui était à 
voiles , semblait vouloir s'approcher. Au moyen de nos 
lunettes nous distinguions qu'elle était remplie de monde; 
et, de nouveau, nous eûmes l'occasion de voir comment 
une frayeur succède à l'autre. On ne sut pas plutôt, parmi 
les passagers, que la barque en vue était pleine de gens 
de toutes couleurs, qu'on en conclut que ces gens-là 
devaient être des pirates , et dès lors on craignit de 
tomber de fièvre en chaud mal. Comme toutefois nous 
étions quarante personnes à bord , et que les chaloupes 
du vaisseau n'en pouvaient contenir plus de vingt , il 
n'y avait autre chose à faire , pour nous sauver tous , 
que de chercher à découvrir ce qu'était la barque à 
voiles et de l'appeler à noire secours. Le capitaine me 
pria donc de m'embarquer dans sa chaloupe avec quatre 
hommes de l'équipage , d'aller vers la barque et de prier 
ceux qui y seraient de venir à nous. Parmi les passagers 
il y avait deux jeunes Anglais , auxquels je demandai de 



112 ROUTE ors INDES 

me suivre, puis, après avoir fait provision d'armes, nous 
partîmes et nous dirigeâmes du côté de la barque. Dès 
que les passagers nous virent partir , la frayeur de quel- 
ques-uns d'eux s'augmenta, parce qu'ils craignaient que 
nous n'allassions à terre, et que nous ne les laissassions 
se tirer d'affaire comme ils pourraient. 

Après quelques bons coups de rames , nous arrivâmes 
près de la barque à voiles , sur laquelle nous vîmes une 
centaine d'individus de toutes nations et de toutes cou- 
leurs, la plupart presque nus. Nous fîmes notre possi- 
ble pour gagner le dessus du vent; mais les autres n'étaient 
pas moins décidés à avoir le vent sur nous , ce qui nous 
fit soupçonner qu'ils pourraient bien ne pas être des plus 
honnêtes gens. Nous leur exposâmes la situation où nous 
nous trouvions, et parvînmes à leur persuader de nous 
jeter une corde et de prendre le large pour aller ensem- 
ble vers le vaisseau. Ils étaient plus honnêtes gens qu'ils 
n'en avaient l'air : après les avoir un peu examinés, nous 
reconnûmes que la plupart d'entre eux étaient des étran- 
gers venant de l'Inde et d'autres pays , et allant en pèle- 
rinage à la Mecque. Le patron de la barque nous informa 
qu'il venait de Moka , qu'il avait à bord des pèlerins, et 
que nous étions à vingt-cinq railles environ au sud de 
Djiddah oiiil se rendait. Il ajouta qu'il consentirait bien à 
aller jusqu'au rocher , mais qu'il n'y resterait que peu de 
minutes, parce que, autrement, il ne pourrait plus arriver 
à Djiddah avant la nuit. Comme le vent était favorable, 
nous fûmes bientôt au vaisseau naufragé, et, en im instant, 
deux des Arabes eurent sauté dans l'eau et examiné le 
dessous du bâtiment. Ils nous dirent que le cuivre et la 
fausse quille étaient emportés, et que dans peu demomens 
il y aurait trop de trous pour que la pompe fût d'aucun 
secours. Je demandai alors aux passagers de mettre dans 
la harque autant d'efièls qu'ils pourraient, et de s'y jeter 



ET NAUFRAGE DAKS LA MKR ROUGE. 113 

eux-mêmes , en laissant les chaloupes aux hommes de l'é- 
quipage. En attendant je me servis de quatre Aiabes 
vigoureux et agiles , pour remplir la barque de tous les 
effets qui se présentaient : c est ainsi que je sauvai pres- 
que tous les miens et plusieurs de ceux des autres passa- 
gers. L'évéque et les moines étant trop occupés de leur 
macaroni pour songer à autre chose, je poussai quatre 
d'entre eux dans la barque et y sautai moi-même au mo- 
ment où elle partait. Nous ne pûmes obtenir des Arabes 
de rester plus longtemps , parce que la barque était déjà 
trop chargée pour ne pas courir quelque danger en allant 
au rivage. Heureusement qu'il soufflait un vent bon frais , 
de sorte qu'en six heures nous fûmes à Djiddah. J'envoyai 
immédiatement plusieurs bateaux au secours de ceux qui 
étaient restés en arrière sur le vaisseau, et me tiouvai 
très-heureux de pouvoir passer la nuit dans un^ espèce 
d'écurie. Le lendemain, un des bateaux envoyés la veille 
revint plein de malles et d'autres objets ; les matelots 
avaient trouvé le vaisseau abandonné et ils l'avaient vu en- 
suite se briser. Cela me donna de l'inquiétude sur le sort de 
ceux que nous avions laissés à bord le jour précédent- 
mais comme le vent avait été très-violent dans la nuit, je 
supposai que les bateaux dans lesquels nos compapnons 
devaient s'être embarqués avaient peut-élre été poussés à 
quelque distance sur la côte, et j'envoyai, à leur recherche 
des Arabes avec des chameaux et des provisions. Je me 
mis moi-même à cheval , et me dirigeai d'un autre côté 
pour les chercher. A mon retour, j'appris que quelques- 
uns des nôtres avaient été amenés à terre par l'un des ba- 
teaux que j'avais envoyés , et que les autres , qui s'étaient 
embarqués sur un autre bateau , avaient été trouvés par 
les Arabes sur la côte et étaient arrivés à Djiddah. Ainsi 
tous mes compagnons furent sauvés , et plusieurs d'entre 
XII 8 



114 ROUTE Dits INDES, ETC. 

eux Furent bien étonnés, en arrivant à Djiddah, d'y trouver 
le bagage qu'ils avaient laissé sur le navire au moment où 
ils l'avaient quitté. Je n'ai perdu que la valeur d'environ 
deux cents livres sterling, y compris bardes^ provisions, 
argent, etc ; et je dois, en outre, m'estimer fort beureux, 
car, entre tous les éciieils de ces parages (si jamais il me 
fallait faire pareil cboix ) , la proximité de Djiddah, la 
meilleure des villes de la mer Rouge, me ferait préférer, 
pour faire naufrage, l'écueil sur lequel nous nous sommes 
brisés. .Je vous ai tant parlé naufrage qu'il ne me reste 
guère de place pour vous causer d'autre chose; mais il 
fallait bien vous apprendre que je suis au nombre des 
vivans, ne fût-ce que pour vous sauver les frais d'un habit 
de deuil, dans le cas où vous auriez trouvé dans quelque 
journal la liste des passagers à bord du Skimmer, qui a 
péri. Je suis ici depuis dix jours, et y resterai vraisembla- 
blement quelque temps encore avant de trouver l'occasion 
de continuer ma route pour l'Inde, d'oii il vient d'arriver 
quelques officiers : ils ont fait naufrage sur la côte d'Arabie 
et s'embarquent ce soir pour l'Egypte. C'est pour profiter 
de leur départ qvie je vous ai écrit à la hâte cette lettre. J'ai 
déjà eu plus d'une querelle avec de pieux Musulmans, dont 
la ferveur s'accroît à mesure qu'ils se rapprochent de la 
Mecque, qui est à quarante milles d'ici. L'un d'eux, pour 
divertir ses amis,m'acraché à la figure, mais je lui ai riposté 
par un coup de canne svu^ l'œil et la tempe qui l'a étendu 
par terre, comme s'il eût été tué sur place, ce dont ses amis 
n'ont point paru mécontens. Je n'ai pas été cependant aussi 
beureux dans toutes les occasions. L'autre jour, me pro- 
menant hors de la porte qui conduit à la Mecque, je fus 
assailli par une telle grêle de pierres , accompagnée des 
épithètes de caffre , juif, chien, cochon, que je perdis 
tout à fait contenance , et que peu s'en fallut que je ne 
me sauvasse à toutes jambes. . . 



NOUVEAU CANAL DE L'ANIO 

A TIVOLI, 

XT GALERIES OUVERTES DANS X.E MONT CATIXAO, 
POUR DONAnSR PASSAGE A CETTE RITIÈRE; 



TUAVAIX ACHEVÉS LE 7 IICTOBRE 1835, ET INAl'GUnÉS PAR l.F. SOI.VKUAIN POSTirE 
GKÉGOIRE XVI. • 



La reconstruction de Sainl-Paul et l'ouverture d^m 
nouveau canal à l'Anio au-dessus de Tivoli , sont deux 
ouvrages qu'on peut appeler gigantesques^ si l'on fait at- 
tention aux ressources financières de l'Etat chargé de les 
exécuter, et merveilleux, si Ton veut avoir égard au succès 
extraordinaire dont celte double entreprise a été couron- 
née. L'honneur d'avoir résolu et commencé ce qui sem- 
blait tellement disproportionné avec les moyens actuels 
du saint siège, appartient à Léon XII 5 l'honneur d'avoir 
fait poursuivre , sans découragement, au milieu des cir- 
constances les plus malheureuses, et sans ralentissement, 
malgré les pertes les plus sensibles , deux ouvrages aussi 
vastes et dont l'achèvement n'était même presque plus 
espéré , cet honneur était réservé à Grégoire XVI. Dans 
aucune occasion, peut-être, cette grandeur de vues et 
cette constance de courage qui caractérisent au plus haut 
degré la chaire de saint Pierre n'ont éclaté davantage , à 
l'étonnement de ceux qui , jugeant de cette vénérable 
institution par quelques apparences d'affaiblissement et de 

' Cronaca delV Aniene, Roma 1835. Meniorie e Ducumenli da 
seruire alla sloria délia chiusa deW Aniene, Romn 1831. Ordo 
servandus in dcdicatione , etc., Roma 183.J. 



116 CANAL DE l'aNIO 

décadence , s'imaginent que la vertu créatrice s'en est 
retirée ; — et voilà qu'une œuvre qui rappelle les temps 
d'Auguste , une autre qui reporte à ceux de Théodose , 
s'accomplissent presque à la fois , dans la cinquième et 
la sixième année dun pontificat commencé au milieu de 
la tempête , et traversé par tant d'embarras. 

Nous ne parlerons point ici de Saint-Paul, dont la 
nouvelle basilique attend encore sa dédicace , et dont 
quelques portions s'achèvent avec le retard que les com- 
positions artistiques entraînent nécessairement. Mais, 
terminés depuis longtemps, les travaux de Tivoli peuvent 
devenir l'objet d'un compte rendu satisfaisant et complet; 
l'analyse des documens publiés à cet égard à Rome 
même', en 1831 et 1835 , suffirait à celte tâche : sans 
nous flatter de la remplir , nous saurons , au moins , l'in- 
diquer. 

Qui ne connaît Tivoli? Ce n'est point à l'État romain 
seul , c'est à l'Europe lettrée tout entière , que ce nom 
harmonieux semble appartenir. Le juge le plus difficile 
et le plus sûr du goût et de la beauté dans l'antiquité 
romaine ne connaissait rien de préférable à Tibiir , dans 
un temps où Daphnè subsistait avec toutes ses voluptés , 
où \ Académie était autre chose qu'un souvenir , où Baïa 
rassemblait autour de ses golfes tout ce que l'art des 
Ictimus et des Phidias , servi par une opulence sans bor- 
nes , avait pu réaliser d'enchantemens. Maintenant même 
que les montagnes disposées en vaste amphithéâtre vis-à- 
vis des édifices de Tivoli, n'ontplus, au lieu de temples, de 
villas et de forêts , que des racines de murs , des genêts 

* Ces documens sont d'une clarlé remarquable , et l'exécution 
des planches qui les accompagnent ne laisse rien à désirer. On 
remarquera que, dans ces comptes officiels, l'évaluation des me- 
sures linéaires est ordinairement faite en mètres et de'cimètres . 



A TIVOLI. 1 1 7 

el d«s bruyères; mninlenant que le silence et la désolaiion 
régnent dans l'enceinte d'Adrien , et que le bruit des 
travaux les plus vulgaires chasse les illusions de la maison 
de Mécène; maintenant encore, pour qui l'a seulement 
une fois aperçu, Tivoli doit rester dans la mémoire comme 
un ineffaçable , un incomparable tableau. Mais , l'Anio 
qui en fait la vie, l'éclal et l'harmonie , l'Anio avait con- 
stamment menacé l'ancien Tibur et le moderne Tivoli 
d'une subversion entière, dont, à chaque génération, des 
éboulemens désastreux, de subites et violentes inonda- 
tions venaient réitérer l'avertissement. 11 est nécessaire 
d'insérer ici un aperçu du cours de cette rivière et des 
événemens causés par ses eaux. 

Le Teverofie , auquel l'usage de nos jours rend, même 
dans la bouche du peuple liburtin , son nom antique 
àHAnio y prend sa source près des confins du royaume de 
Naples et de l'État de l'Eglise, au sein des monts Sim- 
bruini '. Il prend sa direction vers le nord-ouest jusqu'à 
Vicovaro , tourne ensuite au sud-ouest, arrose le terri- 
toire de Tivoli, et traversait une partie delà ville ; enfin, 
il se jette dans le Tibre au-dessous du site pélasgique 
d'Antennae", à deux milles au nord de la porte Flaminia^. 

Dans les temps anciens , l'Anio formait , à une petite 
distance de sa source, et près de Sublaqueum*, trois bas- 
sins ou lacs , appelés Simbi'uini] parvenu sous les murs 
de Tibur , il se précipitait dans la vallée inférieure par 

' Près de Trevi (Treba), dans l'ancien territoire des Œqui, et 
sur la frontière des Berniques. Le monte Cantaro , frontière ac- 
tuelle du royaume de Naples, est immédiatement à l'orient de cette 
source. 

* El turrigerœ ArUennœ , Virgile. Il n'en reste pas une pierre , 
et sa ruine est attribuée à la première guerre de Romulus. 

■* Porta del Popolo. 

* Subiaco. 



118 CANAL DE l'aMO 

une célèbre cascade, dont le site peut se reconnaiti-e 
auprès du temple de Vesta. La chute était double; un 
bassin artificiel, soutenu par une forte muraille, séparait 
la première cascade, à peine inférieure en élévation à 
celle de Terni , d'une seconde moins haute et moins 
abrupte, qui marquait les confins de la Sabine et do 
Latium '. 

L'an de Rome 481 (avant notre ère 270), l'accrois- 
sement énorme des bàtimens et de la population dans la 
«ville éternelle,» firent sentir la nécessité d'y introduire 
une masse considérable d'eau potable, par un aqueduc , 
qui fut le second , et que les censeurs Curius Dentatus et 
Papirius Cursor , firent construire. On choisit TAnio , 
dont il fallut, pour cet objet, détourner une portion assez 
forte; la prise d'eau fut à vingt milles au-dessus de Tivoli^ 
au lieu que l'antiquité nommait Porta Rarana (maintenant 
Porta deir Acqua-regna). Cent vingt-sept ans plus tard, 
Quintus Marcius Rex entreprit les travaux nécessaires pour 
conduire à Rome, par l'ordre du sénat, l'eau ^ déclarée 
plus saine et plus agréable qu'aucune autre , de la fon- 
taine Marcia, jusqu'alors affluent de l'Anio. L'aqueduc 
parcourait un espace de soixante et un milles ; la prise 
d'eau s'en reconnaît au 36° mille de Rome, sur l'an- 
cienne voie Valeria , à la droite du Teverone ". 

Tibère fit commencer , vers la fin de son administra- 
tion , deux nouveaux ouvrages de ce genre , entrepris 

' Les restes de la muraille qui soutenait les eaux du lac enU'e 
les deux chutes, se voient encore au site appelé Ponte-Lupo . La 
seconde cascade était précisément au-dessous du temple de Vesta 
et du rocher taillé à pic qui le supporte. 

" Dans le domaine d'Arsoli , appartenant à la maison Massimo , 
et qui donne son litre à l'héritier de la principauté. ij'/HcomparrtWe 
eau Marcia est redevenue propriété privée, grâce à la rupture de 
son aqueduc. 



A TIVOLI. 1 19 

sur une éoLoIIe vraiment gigantesque , et qui furent 
terminés seulement l'année 52 de notre ère , sous le 
principal de Claude, lequel en fit la dédicace avec une 
magnificence proportionnée à leur utilité. L'un de ces 
aqueducs était alimenté par les eaux des fontaines Cœrulus 
el CuiHius, au iS^ mille de Rome, près de TAnio, privé 
par là de deux autres afduens ; cet aqueduc apportait 
VÀqua Claudia; l'autre , dérivé de l'Anio même, avait 
sa prise d'eau sur la voie Sublaquensis , au 42"^ mille de 
Rome. 

De la sorte , près de la moitié de la masse d'eau que 
l'Anio avait jadis roulée se ti^ouvait détournée de sou 
canal; et conduite, avec cette pompe solide dont nous 
admirons encore aujourd'hui les vestiges, dans les fon- 
taines et les thermes, où elle subvenait au luxe des besoins 
du «peuple roi.» Toutefois , l'Anio était demeuré navi- 
gable , au moins dans quelques saisons , tant au-dessus 
qu'au-dessous de sa cataracte à Tibur. Strabon et Pline le 
connurent tel. Procope mentionne la navigation de l'Anio à 
l'époque de la guerre gothique. Enfin, Pétrarque con- 
seillait à Giovanni Colonna de se faire transporter en 
bateau depuis Tivoli jusqu au port de Rome; ce qui était 
alors commode et facile, est, de nos jours, devenu l'ex- 
pédition la plus hasardeuse , el l'on cite à Rome la témé- 
rité de cette navigation (^ plusieurs fois répétée dans les 
dernières années) , comme une preuve de l'indifférence 
avec laquelle un de nos plus célèbres peintres affronte les 
dangers de la nature aussi bien que les difficultés de l'art. 
Clément Xll , Paul III , Grégoire XIII et Pie VI ont 
tourné leurs regards vers le rétablissement de cette navi- 
gation ; mais les travaux entrepris jusqu'à présent dans 
ce but , n'ont rendu accessible aux bateaux qu'une très- 
petite portion du cours de la rivière , à partir de son 
confluent avec le Tibie. 



120 CANAL DE l'aNIO 

L'an 107 de notre ère, l'Anio s'enfla , déborda, en- 
traîna dans son cours la plus grande partie des bois dé- 
licieux qui l'ombrageaient, et pénétrant, par plusieurs 
canaux temporaires, dans les fentes des montagnes de roche 
sur lesquelles Tibur s'élevait avec sa couronne de riches 
villas , abattit un grand nombre des habitations les plus 
splendides et des monumens publics accumulés dans cette 
place privilégiée. Toutefois , la cataracte ne changea pas 
encore de lieu ; elle était, comme jadis, attenante au tem- 
ple de Vesta lorsque , l'année 116, Manlius Vopiscus con- 
struisit sur le flanc opposé de la montagne , en face de 
cet incomparable spectacle, une maison de campagne 
qu'on a constamment proclamée le rêve du poêle , et la 
plus enviable des possessions que la richesse ou le cré- 
dit ait pu jamais procurer. Vopiscus fut autorisé à pren- 
dre pour ses jardins un filet assez considérable de ce 
que l'Anio conservait d'eau au-dessous des quatre aque- 
ducs ' . 

Que devenaient cependant , dans leur haute vallée de 
Sublaqueura , les trois lacs Simbniini? Nous ignorons à 
quelle époque et de quelle manière deux d'entre eux dis- 
parurent , épuisés soit par des desséchemens artificiels , 
soit par une rupture de leurs digues , soit par des infil- 
trations souterraines ; il est seulement constant que, lors- 
que saint Benoît , au commencement du sixième siècle , 
alla fonder autour de la grotte sainte* de Subiaco le 
premier essai de sa colonisation monastique , un seul des 
lacs « si distingués par leur aménité ^ » existait encore. 
Le troisième conservait, au moins en partie, les eaux 
de la rivière, prévenait les premières conséquences de 

• Aqua Marcia, aqiia Claudia, Anio t'élus, Anio noi'us. 

^ Il sacro speco. 

^ Très lacus arnœnitale nobiles , qui nonien dedere Sublaqueo. 



A TIVOLI. , 121 

ses gonflemens soudains, et en modérait les suites quand 
il ne pouvait plus les empêcher entièrement. Mais au 
mois de février 1305, et pendant un débordement ex- 
traordinaire qui jetait la consternation dans la vallée de 
Subiaco, les moines de Sainte-Scholastique tombèrent dans 
l'erreur grossière de considérer le bassin modéi-ateur 
des crues de l'Ânio comme une digue nuisible à son écou- 
lement ; et mettant la main à l'ouvrage avec ce zèle 
aveugle qui, d'ordinaire , est le plus actiF, ils rompirent 
le bord de la muraille qui servait d'appui à la rive occi- 
dentale du lac. Alors cette coupe gigantesque s'épancha 
précipitamment vers la pente de la vallée , le reste des 
soutiens fut miné et s'éboula , le lac se vida pour ne plus 
se remplir, et les désastres causés par l'inondation devin- 
rent, sur beaucoup de points , irréparables. 

Alors , et depuis longtemps , l'Anio avait repris pos- 
session de toutes les eaux que la nature destinait à 
son canal. La rupture des quatre aqueducs qui en por- 
taient, sous les Césars, à peu près une moitié dans Rome, 
cet événement désastreux pour la ville , dont la popula- 
tion fut dès lors contrainte d'abandonner les collines 
pour se mettre à portée du Tibre, ne saurait être rap- 
prochée au delà du pontificat de saint Grégoire-le-Grand 
( 590 à 604 ) , et l'on est autorisé à l'attribuer aux cam- 
pagnes dévastatrices des Lombards. Depuis ce temps , 
la fréquence et la force des inondations de l'Anio s'aug- 
mentèrent également. Celle du 20 février 1305 semble 
avoir emporté le pont Valerius , construit dans la vallée 
au-dessous de la villa de Mécène. Mais on n'a pu retrou- 
ver d'indications précises sur l'époque où la masse princi- 
pale des eaux du Teverone, abandonnant l'ancienne chute 
et se tournant vers un canal moins élevé, prit à gauche 
«ne nouvelle direction , formant d'abord la cascade qui 



122 CANAL DE l'aNIO 

subsistait encore en 1826, puis l'étrange et pittoresque 
gouffre appelé Grotte de Neptune. Il faut se borner à 
établir que cette révolution, à laquelle se rattachent les 
faits qui nous restent à indiquer, doit être placée entre 
les années 1305 et 1432. 

Quant aux canaux secondaires qui , pénétrant dans les 
fissures du rocher de Tivoli , mettent en mouvement les 
nombreuses usines de cette ville, et, s'échappant ensuite 
entre la verdure et l'ombrage des jardins, dessinent sur le 
penchant occidental de la montagne, ces cascatelles si ché- 
ries des peintres et des poètes, nul doute que leur existence 
ne remonte à une très-haute antiquité. Un diplôme de l'an 
982 appelle un de ces canaux forma antiqiia , et ceux 
de la Porte obscure sont mentionnés dans une bulle 
de 1189. 

La nouvelle cataracte de l'Anio rendait plus habituels 
et plus menaçans les dangers que , de tout temps , le 
cours de cette rivière avait causés aux édifices de Tivoli. 
Roulant précipitamment dans un canal plus abaissé , sans 
digues naturelles ni soutien permanent, sur un sol 
mal consistant et creusé dans son intérieur par un dé- 
dale de crevasses, l'Anio pouvait, à chaque crue d'eau^ 
abattre des portions entières de la ville. La série des 
travaux entrepris pour le contenir par des remparts et 
le régler par des écluses, commence à l'année 1432. 
Innocent VllI leur donna, en 1489, une forme plus 
régulière et plus complète. Lorenzo Pietrasanta , par 
les ordres de ce pontife , construisit un parapet solide 
pour soutenir la nouvelle cascade; mais, dès 1531, l'ou- 
vrage était totalement ruiné. Clément VII le fit rétablir, 
et Pie IV, en 1564, confia au magnifique cardinal de 
Ferrare, Hippolyte d'Esté, le soin de relever et de for- 
tifier , autant qu'il serait nécessaire , le muraglione de 



A TIVOLI. 123 

PielrasaïUa. Un diversoir ou émissaire fui en même temps 
pratiqué sous la porte SanCAngelo II en résulta pour 
la ville une diminution de péril, grâce à la route nouvelle 
et iriofl'ensive ouverte de la sorte à une partie des eaux 
du Teverone ; pour les artistes , une cascade irès-reniar- 
quable en face et en dessus de la jjrotte de Neptune ; et 
cela dans le moment où , par la construction et la plan- 
tation de la villa d'Esté, Tivoli voyait renaître les mer- 
veilles de l'ancien Tibur , peut-être même avec un degré 
supérieur de beauté poétique , de majesté harmonieuse 
et un peu triste , telle qu'elle se grave dans la mémoire 
tout à la fois avec la vivacité du phtisir et la ténacité 
du regret. 

Mais noire tâche est d'un genre plus sévère. Il est 
certain toutefois que, sur le sol classique de la campagne 
romaine, se renfermer dans une sèche analyse serait tout 
à la fois affligeant et infidèle : tant la beauté, dans cette 
région élevée, se montre inséparable de l'utilité ! En 1 589, 
un débordement extraordinaire causa la rupture du mur 
de Pietrasanta et du parapet construit au-dessus de l'é- 
missaire. L'illustre Fontana fut envoyé par Sixte-Ouint 
pour examiner quel remède il convenait de porter à ces 
dégâts; mais la « réparation de l'Anio» ne put être comptée 
au nombre des étonnans travaux d'un pontificat si court 
et si bien rempli. Le P. Roseo, jésuite, travailla, en 1592, 
à la reconstiuclion du mur de Pietrasanta , dont Fontana 
voulait changer l'emplacement , conseil judicieux dont 
Padoplion aurait prévenu beaucoup d'accidens. De nou- 
veaux ouvrages, mais tous faits dans un endroit défavora- 
ble, eurent lieu en 1593 et 1597. Alors périt , dans un 
débordement soudain , l'antique église de Sainte-Lucie, 
et Ton n'attribua qu'à la protection de saint Hyacinthe 
la conservation du quartier adjacent, dont la ruine avait 
«semblé inévitable. 



124 CANAL DE l'aNIO 

En 1671, le retour de semblables calamités paraissant 
imminent , Luigi Bernini, auquel l'Italie décernait la palme 
de l'architecture , se rendit à Tivoli pour y diriger des 
ouvrages de différens genres j ordonnés dans le but de 
détourner le danger. Deux émissaires , anciennement 
creusés , mais qui avaient cessé de fonctionner , furent 
totalement rouverts. On était au milieu de l'été, et l'Ânio 
appauvri ne conserva plus d'eau dans son lit principal. 
On put alors reconnaître l'étendue des dégradations 
éprouvées par l'écluse et le parapet de Pielrasanta ; 
néanmoins , l'étal du trésor pontifical ne permit d'y por- 
ter remède qu'en 1681. Bernini, accablé de vieillesse, 
laissa la direction des travaux au prélat, son fils, et leur 
exécution à l'architecte Malhias de' Rossi. L'émissaire 
appelé la Stipa^ souffrit de nouveau lors de l'inondation 
de 1688, et fut complètement réparé par de' Rossi , 
en septembre 1689. 

Le dix-huitième siècle n'amena point , pour le cours 
de r\nio, d'événement très-remarquable. Toutefois, dès 
1726, les maisons construites à Tivoli, près de la chute 
et sur la rive gauche du canal , se trouvaient minées par 
leurs bases et menacées d'écroulement. A l'inondation du 
7 décembre 1740, le parapet de la cascade fut couvert 
d'eau , et l'on cessa d'apercevoir l'image du Saint protec- 
teur de la ville (saint Hyacinthe), image placée, comme 
en triomphe, dans ce lieu éminent. En 1746, il fallut 
défendre par un quai toute la rive gauche , sans cesse 
menacée, et dont la corrosion allait entraîner la ruine de 
la Fia Maggiore , car les quartiers les plus animés du 
moderne Tivoli étaient précisément au bord de la rivière. 



* Plus connu sous le nom de Bernini, lequel n'est pas exact, 
comme on l'a vu plus haut. 



A TIVOLI. 125 

Enfin , en 1779 , la grosse muraille au versant de la cas- 
cade reçut d'importantes réparations. 

Une période bien plus agitée , et souvent désastreuse, 
commença pour Tivoli avec le pontificat de Pie VII. En 
180i et 1805, le mur de Pietrasanla , le quai de la rive 
gauche, et les soutiens de l'émissaire délia Stipa, furent 
violemment ébranlés ; le quartier de Sainte-Lucie mena- 
çait ruine. L'architecte Bracci y apporta quelques remèdes 
incomplets, qui furent de courte durée, les débordemens 
suivans enlevant avec facilité des ouvrages faits à la hâte 
et dans un faux système d'économie. Le pont construit vis- 
à-vis de l'écluse s'écroula le 8 novembre 1808, laissant 
la grande route interrompue : on le refit en bois; mais, 
en décembre 1809 , une inondation plus violente que les 
précédentes l'emporta de nouveau. Toute la rue de Sainte- 
Lucie croula dans l'abime ; celle de Castrovetere semblait 
au moment de la suivre , et les artistes s'alarmaient avec 
raison pour le temple de Vesta'. On n'opposa pourtant 
que des réparations partielles à un mal aussi grand , et 
dont l'accroissement rapide se reconnaissait aux voies 
d'eau ouvertes de toutes parts dans la muraille de Pietra- 
santa, tandis qu'une caverne se creusait à sa droite, prête 
à la miner totalement par l'infiltration constante qui s'y 
faisait. Tel était l'état des choses , quand Léon XII par- 
vint à la tiare. 

Le 16 novembre 1826, et pendant une crue soudaine 
de l'Anio , toute la masse de ses eaux se précipita dans 
le gouffre que depuis longtemps la rivière travaillait à 
former à droite de la cascade. La cascade elle-même se tut 
subitement ; la muraille de Pietrasanta demeura quelque 
temps à sec , puis se fendit , et disparut par moitié. Le 

' Communément, mais faussement appelé de la Sibylle. 



126 CANAL DE l'aNIO 

lit de la rivière s'abaissa de cinquante palmes ; et des 
cinq canaux qui alimentaient, dans l'enceinte de Tivoli , 
quarante-huit usines, douze fontaines publiques , et plus 
de trente fontaines dans l'intérieur de maisons privées, 
aucun ne conserva plus une goutte d'eau. Le 27, l'église 
de Sainte-Lucie , dix-sept maisons attenantes, le palais 
Boschi , et mille can?ies carrées de terrains précieux , cul- 
tivés en vignes, en oliviers, en jardins, furent engloutis 
dans l'abîme, qui, s'élargissanl d'heure en heure, im- 
prima la terreur la plus illimitée aux habitans de tout le 
reste de Tivoli. 

A peine la nouvelle de celte catastrophe parvint-elle 
au souverain pontife , que des secours de toute nature 
furent envoyés aux victimes de l'inondation, et, sur-le- 
champ, les mesures les plus efficaces furent prises pour 
rendre à la ville la sécurité et l'activité manufacturière 
dont les désastres du mois de novembre l'avaient privée. 
Léon XII , dans cette circonstance, déploya toute celte 
présence d'esprit , cette ardeur de zèle et cette persévé- 
rance d'efforts qui, dans un corps mourant, semblaient 
défier le pouvoir de la maladie et les approches de la dis- 
solution. Le pape fut dignement secondé par Mgr Nicolai 
et Mgr Caltani , préposés successivement aux travaux de 
l'Anio. Dès le 8 décembre, un conduit, appelé depuis 
lors LeoninOf fut rouvert, mis en communication avec le 
nouveau lit de la rivière, et le mouvement rendu aux 
usines du quartier de Festa. De nouveaux débordemens 
survenus pendant tout l'hiver de 1827, n'arrêtèrent pas 
la poursuite du but principal , qu'on atteignit enfin le 1 5 
septembre 1 828. Alors, la rive gauche dé l'Anio se trouva 
fortifiée par une muraille épaisse en talus, le lit de la ri- 
vière, rehaussé jusqu'à la prise d'eau de tous les canaux 
qui alimentent les fabriques, et une double chute établie 



k TIVOLI. 127 

derrière l'ancienne cataracte , sur un fond plus solide de 
rocher. Du parapet, construit avec tout le soin possible, 
l'eau tombait sur une pente encore rapide, mais non plus 
abrupte, partagée par un plateau de quelques pas de lar- 
jjeur. Les culées du nouveau pont jeté sur la cascade en 
fortifiaient les flancs ; le pied en était assvu-é par une 
ligne de gros fragmens de rocher. Alors les usines re- 
prirent toute leur activité; on releva les maisons abattues, 
on remit en culture les terrains dévastés ; mais la leçon 
avait été trop sévère pour ne pas obliger à porter un re- 
gard sérieux sur l'avenir. 

La mort prématurée de Léon XII (2 février 1829) 
laissait à de nouvelles mains la direction des affaires de 
l'Etat ecclésiastique. Dès avant l'élection du nouveau pape 
Pie VIII, la congrégation «del buon Governo » avait fait 
visiter, par une commission spéciale, l'état du cours de 
la rivière au-dessous de la chute : on en conçut de giaves 
inquiétudes. Aux approches de la grotte de Neptune, 
l'eau pénétrait, dans toutes les directions, par les cre- 
vasses d'un rocher formé en grande partie de dépôts 
tartareux , et dont aucun côté ne présentait de solidité 
réelle. On pouvait craindre l'abaissement progressif du 
canal principal dans celte espèce de gouffre, et, par suite, 
l'affaissement de la grotte de Neptune, l'éboulement du 
temple de \ esta , la ruine ou du moins l'ébranlement de 
tout un quartier de la ville. On érigea sur plusieurs points, 
des mui-s , des éperons , des talus ; le pilier naturel qui 
supporte la grotte de Neptune fut revêtu d'une armure 
très-solide de chêne et de fer; mais les calculs les plus 
exagérés en apparence se trouvèrent dépassés de beau- 
coup par l'impétuosité des eaux de l'Anio , dès qu'une 
pluie soudaine vint les gonfler : de ces ouvrages si dis- 
pendieux et si étendus , à peine demeura-t-il un seul ves- 



128 CANAL DE l'aMO 

tige après la crue du 28 décembre 1830. Les éperons si 
récemment construits au pied de l'écluse menaçaient ruine. 
Dès lors on acquit la preuve que , pour éloigner défini- 
tivement de Tivoli le danger d'une autre catastrophe , il 
fallait détourner absolument le cours de l'Anio, et le con- 
duire, par une route nouvelle, dans un autre point de la 
vallée, en respectant seulement les prises d'eau qui four- 
nissaient au mouvement des usines. 

L'attention publique étant fixée sur cet objet, différens 
projets furent examinés et balancés par la congrégation 
des affaires intérieures (buon Governo). On écarta d'a- 
bord celui de creuser, seulement au-dessous de l'écluse 
construite en 1828, un canal de dérivation qui aurait ren- 
contré dans sa roule (à droite de la chute) un sol mal 
ferme, et qui , en outre , aurait exigé des travaux très- 
coûteux pour rendre l'activité aux fabriques , dont les 
canaux aboutissaient au voisinage de l'écluse, sur des 
points tout différens. Un autre plan, celui de faire dévier 
presque toute l'eau de la rivière dans l'émissaire Bernini , 
qui aurait été élargi à cet effet , offrait l'inconvénient de 
laisser, entre cet émissaire accru de la sorte, et \ejiume 
morto y ou lit ancien, réduit à quelques pouces d'eau, 
une île étroite , sujette à de faciles bouleversemens , dont 
le moindre aurait suffi pour rejeter les choses dans l'an- 
cien état. 

Alors l'ingénieur Folchi proposa et fit prévaloir l'idée 
d'ouvrir un canal de déviation dans les flancs du mont 
Catillo. 

Avant de continuer l'exposé des faits, il devient néces- 
saire d'établir, par quelques indications topographiques , 
l'état du cours de l'Anio en 1829. La rivière entrait par 
le midi dans l'enceinte de Tivoli et en ressortait par le 
nord-ouest ; son canal , très-large à l'entrée , se resserrait 



A TIVOLI. 129 

sin{julièi<'ment en paivenanl au fond du vallon. Eu face 
des ébouiemens de 1 826, qui ne s'arrêtaient qu'à la Piazza 
Palatina, s'avançait une sorte de presqu'île, limitée à 
l'ouest par le lit de TAnio, à l'est par rémissaire de 
Bernini; cette lanjjue de terre, basse et peu solide , ren- 
ferme les fabriques de salpêtre : on l'appelle Caprareccia. 
Après sa chute au-dessous de l'écluse construite par Lëon 
XII, le bras principal de la rivière descendait précipitam- 
ment entre les rochers, puis s'engloutissait complètement 
dans la Grotte de Neptune. L'émissaire dit de Bertiiiii 
( la Stipa ) jetait ses eaux par une haute cataracte dans 
un bassin contigu à celte grotte, et dans lequel toute 
l'eau de ia grotte elle-même se déchargeait par une 
ouverture au sud. La livière reprenait ensuite son cours 
pour moins de cent mètres , et disparaissait de nouveau 
dans la Grotte des Syrènes. Enfin ressortant dans la 
direction du nord, elle abandonnait le sol de dépôts 
fluviatiles et friables successivement créé et bouleversé 
par elle, et entrait dans la vallée basse, profonde, 
étroite et solide qui la garde jusqu'à ce qu'elle sorte du 
territoire tiburtin. 

Les flancs escarpés de la montagne calcaire appelée 
Catillus dans l'antiquité , et monte délia Croce pendant 
le moyen âge, se présentent exactement à l'est de Tivoli, 
et de l'autre côté de la ravine creusée par l'Anio. L'in- 
génieur Folchi proposa d'y percer deux galeries parallèles, 
séparées par une arête vive de rocher, lesquelles seraient 
de capacité suffisante à recevoir, s'il le fallait, toute 
l'eau de la rivière , même dans ses plus grandes crues, la 
conduiraient au penchant septentrional de la montagne et 
l'abandonneraient au bord du précipice, où elle tomberait 
par une chute de cent mètres de hauteur, et cela vis-à-vis 
de la grotte des Syrènes, mais de l'autre côté de toute la 
MI . 9 



130 CANAL DE L'AISIO 

masse calcaire où les galeries pénétreraient. L'Anio devait 
suivre alors son cours accoutumé, à partir de l'endroit du 
vallon où cessent les escarpemens , et où les infiltrations 
ne sont plus à craindre. L'entrée des galeries devait être 
parallèle à la prise d'eau des conduits par lesquels toutes 
les usines de Tivoli sont mises en jeu , parallèle encore à 
l'entrée de l'émissaire délia Stipa. Ce projet conservait à 
la ville tous les avantages matériels, toutes les beautés pit- 
toresques qu'elle tirait de l'ancien cours de la rivière ; en 
même temps , il la mettait pour toujours à l'abri des in- 
convéniens et des dangers de ce cours. Le projet a été 
mis à exécution ; et ce que nous venons d'exposer comme 
plan , il faut par conséquent le prendre comme indication 
de l'état présent de l'Anio devant Tivoli. 

Le nom mythologique de Catillus est assuré de l'im- 
mortalité par un vers de Virgile; et les regards d'Horace 
se portaient des terrasses de sa villa , sur les flancs de cette 
montagne maintenant nue , alors , sans doute , revêtue 
de plantations. On n'a trouvé, au sommet de ses croupes 
rocailleuses , aucun vestige d'anciennes constructions. 
Deux petites galeries creusées dans l'antiquité romaine , 
et retrouvées vers la via Valeria , semblent n'avoir abouti 
qu'à des chambres sépulcrales. Envisagée sous le rapport 
géologique , cette montagne est une masse calcaire de 
formation secondaire, parfaitement compacte , et qui, 
sur le point choisi par le Chev. Folchi , n'offrait ni cre- 
vasses, ni cavernes, ni aucun autre accident qui pût com- 
promettre la solidité des travaux. 

Le projet de cet ingénieur^ accueilli , dès le principe, 
iavec ime égale faveur par le public et par l'administra- 
tjon, fut cependant soumis à un examen sévère, et toutes 
les objections qu'il fil naître furent discutées avec la plus 
scrupuleuse équité. Les cardinaux Âlbani , Dandini et 



\ TIVOLI. 131 

Rivarola présidèrent à la discussion approfondie du |)roJel 
et des mémoires rédigés tant à son appui que contre ses 
conclusions : il ne manquait plus que la décision du 
souverain ; mais Pie VlU succomba , dans l'automne de 
1830, à la maladie dont il était depuis longtemps attaqué, 
et tout resta momentanément suspendu. 

L'élection de Grégoire XVI eut lieu le 2 février 1831. 
Les désordres qui agitèrent, dans les premiers jours 
du nouveau pontificat , la plupart des provinces de lÉtat 
romain , étaient à peine apaisés que la question de Tivoli 
fut reprise en considération; enfin le 9 juin 1832, 
le projet dont nous avons rendu compte reçut l'approba- 
tion définitive du souverain. 

Il fut statué que les eaux de l'Anio seraient détournées 
dans un nouveau canal , formé par une double galerie 
entrant dans les flancs du mont Catillo , 51 mètres au- 
dessus de l'émissaire de la Stipa. La longueur des galeries 
(en tout égales entre elles) devait être de 294 mètres 
pour chacune ; leur hauteur , à l'endroit de l'entrée des 
eaux , de 13 mètres et demi; leur largeur au même en- 
droit , de 10 mètres. Ces galeries, pratiquées en pente 
continue de deux pour cent, devaient aller en diminuant 
graduellement de hayteur et de largeur, de manière à 
ce qu'au bout de 214 mètres la hauteur se réduisît à 
7 mètres, et la largeur à 5 mètres, 50 centimètres. 
Les deux galeries, séparées jusque-là par une arête 
de roc vif de 3 mètres de profondeur, devaient 
s'unir alors en un seul canal large de 13 mètres, 60 
centimètres , lequel irait toujours s'élargissant et ga- 
gnant ep profondeur jusqu'au débouché des eaux, placé 
sous « l'image du Sauveur , » sur la route de Quinti- 
liolo , à 6 mètres d'élévation au-dessous de l'entrée des 
galeries du côté opposé de la montagne ; cette entrée 



132 CANAL DE l'aNIO 

devait être en cinlre aigu (arc gothique), le débouché 
des eaux en cintre plein; la chute de 100 mètres, ou à 
peu près 500 palmi de hauteur. 

11 fut ajouté^ par précaution, que des trottoirs seraient 
pratiqués dans le rocher, le long des galeries, pour faciliter 
les travaux des ouvriers qu'on emploierait à les déblayer 
des corps hétérogènes que les crues pourraient y entraî- 
ner , et des dépôts tartareux qui , à la longue , en dimi- 
nueraient la capacité. La masse du rocher à excaver était 
évaluée à 35,405 mètres cubiques; le devis du travail 
s'élevait seulement à 48,007 scudi (ou 264,000 fr.), 
dans lesquels n'est pas comprise la ressource des forçats ; 
mais on prévoyait une augmentation possible d'à peu 
près 77,000 francs, et l'on demandait quatre ans 
pour livrer l'ouvrage achevé. Cette dernière prévi- 
sion a été trompée : trois ans et quatre mois après la 
décision de Grégoire XVI, l'Ânio se précipitait par sa 
nouvelle chute, et le but de l'entreprise était complè- 
tement atteint. 

Le cardinal Rivarola, préfet de la congrégation « délie 
Acque*,» fut préposé à l'exécution de l'ordre souverain, 
et la direction des travaux confiée au chev. Folchi. Mgr 
Massimo , secrétaire de la congrégation des eaux , prit la 
part la plus active à l'inspection, à l'encouragement et à 
la poursuite de ce grand ouvrage : ces trois noms y res- 
teront , à juste titre, éternellement attachés à côté de celui 
de Grégoire XVI. 

On commença par enlever toutes les terres de la vigne 
Lolli, qui masquaient l'escarpement du mont Catillo à l'en- 
trée des galeries projetées. A. la profondeur de 17 pieds, 
les ouvriers touchèrent la roche vive ; bientôt un mur 

• Division de la direction ancienne des ponts et chaussées. 



A TIVOLI. 133 

antique apparut : on le découvrit dans une longueur de 
90 pieds; il était adossé verticalement à la face taillée à 
pic de la montagne; sa hauteur est de 30 pieds; il servait 
probablement de soutien à une portion de la voie Valeria. 
Au pied de cette muraille, d'ouvrage losange (re//co/a/o), 
des cippes et des inscriptions funéraires se trouvèrent en 
grand nombre : on reconnut un antique sepolcrelo (le 
nom de nécropole serait ici trop pompeux). C'est dans 
cette sorte de façade, d'un aspect pittoresque et solennel, 
que furent ouverts les deux cintres gothiques des gale- 
ries ; l'antiquité romaine semblait, par une heureuse 
réunion de circonstances , s'être chargée de fournir l'in- 
troduction d'un ouvrage assez grandiose pour qu'elle 
s'en fût honorée. Mgr. Massimo mit un soin particulier à 
disposer, d'une manière instructive et frappante, ces 
précieux restes de l'âge des Césars ; à les entourer de 
plantations ; à rétablir, autant que possible, l'aspect que 
cet asile devait présenter dans un siècle où l'on multipliait 
à dessein les spectacles et les enseignemens de cette nature, 
au sein des délices et dans les lieux même où les plaisirs 
semblaient dominer sans rivaux. Une route fut , en outre, 
pratiquée entre l'entrée des galeries et leur débouché. 
Au point où ce nouveau chemin atteint le sommet de la 
montagne , le temple de Vesta , celui de la Sibylle ' , le 
gouffre dans lequel l'Anio se précipita pendant tant de 
siècles, et qui reçoit encore l'émissaire de Bernini, les 
bords découverts et lumineux de la grotte de Neptune et de 
la grotte des Syrènes, enfin l'amphithéâtre de montagnes 
où Varus, Catulle, Horace avaient leurs maisons de cam- 
pagne, s'offrent tout à la fois au regard dans un tableau 
incomparable pour la variété des impressions qu'il réunit, 
l'élévation et l'attrait des souvenirs qu'il réveille. 

' Peut-être aussi île Drusilla. 



13i CANAL DE l'aMO 

En achevant la découverte du mur antique , on parvint 
à la bouche d'un aqueduc de la même époque, dont la 
position et la construction donnèrent d'utiles directions 
sur le travail qu'on allait commencer dans l'intérieur de 
la montagne, et prouvèrent que le chev. Folchi s'était 
rencontré dans son projet avec Texpérience, jusqu'alors 
ensevelie, des ingénieurs de Vopisque ou d'Adrien. 

Les travaux au débouché des galeries vers la route de 
Quintiliolo étaient en activité dès le premier février 1 833, 
et les deux flancs de la montagne simultanément enta- 
més. 

Une visite du souverain pontife aux travaux de Tivoli 
( avril 1834 ) donna bientôt après, aux habilans de cette 
ville , l'occasion de faire éclater les sentimens d'une re- 
connaissance enthousiaste pour la mesure qui garantissait 
leur future sécurité. Grégoire XVI revint à Tivoli , le 
2 mai , après un séjour de courte durée à Subiaco , 
sanctuaire pour lequel ce souverain , qui a conservé sur 
le trône toute la simplicité des mœurs cénobitiques , 
éprouve une vénération affectueuse qui l'y attire fré- 
quemment. La réception du pape à Tivoli présenta tout à 
la fois un caractère de grandeur antique et de touchante 
simplicité : dans la Rome moderne , les fêtes prennent 
volontiers un air monumental , auquel contribue la per- 
fection avec laquelle le langage des Césars y est encore 
employé pour les inscriptions et les exergues des mé- 
dailles. 

Pendant tout le reste de l'année 1834 les travaux, con- 
fiés à deux entrepreneurs distincts, et à deux compagnies 
d'ouvriers de nations différentes , furent poursuivis avec 
la plus grande activité. Le 4 novembre, la galerie de 
gauche était ouverte; celle de droite le fut le 29 du même 
mois : on n'avait mis que quinze mois à réaliser cette 



A TIVOLI. 135 

bçlle concepiion. Les travaux accessoires remplirent l'in- 
tervalle entre la fin de novembre 183i et l'été de 1835. 
L'inscription suivante , en lettres de bronze, fut attachée 
au-dessus de l'entrée des galeries : 

GREGORIUS • XYI ' PONTIFEX * MAAIMUS 

AD • AN1ENE3I • INFUENANDUM 

PERFOSSO • MONTE ' N0VU3I ' ALVEUM ' APERUIT 

ANNO • MDCeCXXXV 

CURANTE 

AUGUSTINO • RIVAROLA ' CARD. 

PR^FECTO • OPERI ' PERFICIENDO 

FRANCISCO • XAVERIO * MAXIMO " IX ' VIR • URB ' CUR. 

AB • ACTIS 

CLEMENTE • FOLCHI ' EQ ' ARCHITECTU. 

Pour compléter l'ensemble d'ouvrages utiles autant 
que grandioses, entrepris à Tivoli, le pape, observant les 
difficultés qu'offrait la communication de cette ville avec 
la Sabine , l'Abruzze et Subiaco , par les voies Valeria 
et Sublacensis , avait ordonné , au mois d'avril 1834, la 
construction , au-dessus de l'écluse de l'Anio , d'un arc 
qui remplît les fonctions de pont entre le bord de l'an- 
cienne chute et le sommet de l'éminence opposée. Cet 
autre travail se trouva terminé au commencement d'octo- 
bre 1835. Le Ponte Gregoriano n'a qu'une seule arche 
de 90 palmes de hauteur. Parfaitement droit, il porte à 
ses deux extrémités, sur des plinthes élevées, les statues 
de la Vierge , de saint Grégoire-le-Grand , de saint Lau- 
rent et de sainte Symphorose. L'ensemble est d'une 
élégance et d'une légèreté, qui n'excluent ni la solidité ni 
la grandeur. 

Dans l'exécution du projet détaillé ci-dessus ^ on s'é- 



136 CANAL DE l'aMO 

lait écarté des premières vues du chev. Folchi seule- 
ment en un point : au lieu d'une seule issue commune 
aux deux galeries , deux sorties séparées avaient été ou- 
vertes, et toutes les deux à cintre aigu, comme l'entrée des 
canaux sur la pente opposée de la montagne. Tout étant 
préparé pour Timmission des eaux dans leur nouveau lit, 
le souverain pontife se rendit à Tivoli le 6 octobre 1835. 
Il traversa les deux galeries , dont la bénédiction solen- 
nelle avait élé faite par l'évêque de Tivoli , aussi bien 
que celle du pont Gregoriano , le 24 mai précédent, fête 
de la Vierge de Quintiliolo , qui est, dans la contrée en- 
vironnante, l'objet d'une extrême vénération. La « pro- 
cession suppliante» ( supplicatio^ avait traversé fun et 
l'autre chemin dans le sein du rocher, répétant les « lita- 
nies de Lorette , » dont la Marche d'Ancône entend le 
continuel concert. Des prières particulières furent réci- 
tées au pied des statues de la Vierge, de saint Grégoire 
et des patrons de Tivoli , saint Laurent et sainte Sympho- 
rose , suivant l'usage Romain de sanctifier les arts, par 
lesquels, à son tour, la religion est embellie. La chapelle 
àeQuintilioIo, qui ne rappelle aux villageois de la Sabine 
que des idées de paix et de protection , réveille par son 
nom des souvenirs d'une nature bien différente dans 
l'esprit des disciples de l'antiquité : Quinctilius rariis en 
avait occupé le site par les magnifiques constructions de 
sa villa , et c'est de ce lieu de délices qu'il partit pour 
aller expier ses rêves d'ambition sous la hache des sau- 
vages de Germanie, entre les marais et les forêts de 
Teuteberg. 

En face de l'issue des galeries, sur un lieu élevé, d'où 
la ville et la vallée s'offrent également aux regards, 
on construisit un pavillon d'ordre gothique, où le sou- 
verain pontife, et après lui D. Miguel, la reine-mère 



K TIVOLI. 137 

des Dejjx-Siciles , ei la cour ecclésiastique de Rome pri- 
rent leur place le 7 octobre au matin. Le signal fut 
donné , les portes de l'Ânio s'ouvrirent , et la rivière , 
pénétrant à Tinstant dans son nouveau lit , vint se 
précipiter en magnifique cascade au pied du trône d'où 
l'ordre était parti. La beauté extraordinaire de cette nou- 
velle cataracte avait été prévue par les artistes , et for- 
mellement énoncée au nombre des motifs à l'appui de la 
résolution du 9 juin 1832. On peut maintenant em- 
brasser d'un seul regard la grande cbute et les casca- 
telles ; rien de plus magnifique ne pouvait être imaginé 
pour « donner la juste splendeur à ces beautés singulières 
de la nature ' . » 

La médaille frappée pour conserver la mémoire de Tim- 
mission de l'Ânio dans son lit actuel est du diamètre 
de 2 pouces , 9 lignes , et d une belle exécution , mal- 
gré l'extrême difficulté des sujets qu'il fallait nécessai- 
rement placer sur les deux faces. L'une d'elles repré- 
sente l'entrée de l'Anio dans les galeries , la double voûte 
gotbique pratiquée dans le mur romain , les sépulcres 
antiques , les travaux de la roule du mont Catillo et 
l'amphithéâtre de hauteurs qui le domine : autour, on 
lit l'inscription : 

GHEGORIUS • XVI • AUSU * ROMANO * SACRI " PRJNCIPATUS 
ANNO • II • INCHOAVIT * V ' PERFECIT. 

Termes simples, quoique grands, mais ils sont mérités. 
Au revers on a figuré la pente escarpée du mont Catillo 
avec son revêtement d'arbustes ; l'eau de la rivière dé- 
bouche des galeries, et tombe en masses impétueuses : 
à droite , on aperçoit les édifices de Tivoli , les sub- 

' Teiines du Chiro^rafo de Grégoire XVI. 



138 CANAL DE l'aINIO A TIVOLI. 

struclions de la villa de Mécène, el les pentes sur les- 
quelles plusieurs des cascatelles dessinent leur réseau 
d'argent. Pour exergue : 

TIBURTES • CATILLO * PERFORATO * INDUCTO " ANIENE 
SERVATI • ANNO * DOMINI * MDCCCXXXV. 

Un avantage indirect , retiré par les arts des travaux 
exécutés pour détourner l'Anio , ne doit pas être passé 
sous silence : une carrière de pierre à lithographier a été 
découverte sur le territoire tiburtin , et près d'elle deux 
espèces de marbre, d'une grande beauté, se sont offertes 
aux recherches de Mgr Massimo. L'Etat romain ne pos- 
sédait encore presque rien dans ce genre ; el nulle part 
ailleurs, l'avantage d'une semblable acquisition ne pou- 
vait être plus vivement senti. 



SEPTIEME REUNION 

DF. 

L'ASSOCIATION BRITANNIQUE 

POUR l'avancement des sciences, 

Qui a eu lien à Liverpool les 1 1 , 12, lô, \i, 15 et 16 Septembre 1857. 
(Second article.) ' 



Il notis reste à faire connaître à nos lecteurs les prin- 
cipaux objets qui ont attiré l'attention des membres de 
l'Association qui siégeaient dans les sections de géologie 
et géographie, d'histoire naturelle (zoologie et botani- 
que), d'anatomie et médecine, et de statistique. Nous 
suivrons la marche tracée dans le précédent article, où 
Ton a évité de trop grands détails , même sur les travaux 
qui présentaient le plus d'intérêt , nous réservant aussi 
de revenir sur quelques-uns d'entre eux dans le bulletin 
scientifique. 

La section de géologie, la science à la mode, avait ses 
séances dans l'amphithéâtre de l'institut de mécanique; la 
galerie que renferme cette belle salle avait permis d'y 
admettre des dames, qui s'y étaient rendues avec empres- 
sement. 

' J'ai rendu comple, dans notre précédent numéro, de la partie 
des travaux de rAssociation britannique relative à la physique, 
aux malhémaliques, à la chimie et à la mécanique ; il me restait 
à parler des travaux des sections de géologie, d'histoire naturelle, 
de médecine et de statistique. M. le prof. Macaire, plus versé que 
moi dans ces sciences, a Lien voulu se charger de celte partie de 
ma tâche; n'ayant pas assisté aux séances de ces dernières sec- 
tions, je n'aurais d'ailleurs pu faire ce compte rendu que sur les 
mêmes documens qui ont servi à M. Macaire. (A. de la Rive.) 



140 SEPTlÈMli RÉUiMON 

Les travaux de la section commencèrent par un rap- 
port de M. Whewell sur les chang^emens relatifs de ni- 
veau des mers et des terres, question qui a fait l'objet 
d'un prix proposé par l'Association britannique. Le moyen 
de donner une base cerlaine aux observations futures sur 
cet objet important , est de relever avec une très-grande 
exactitude les différences de niveau d'un grand nombre de 
points situés sur deux lignes droites , qui se couperaient 
à angles droits et se termineraient à la mer. M. W. fait 
remarquer que les mers qui ont des marées peu fortes, 
telles que la Baltique, présentent plus de facilité pour la 
détermination des cbangemens de niveau de leurs rivages, 
que celle, par exemple, qui baigne les côtes de l'Angle- 
terre, oii les oscillations sont très-considérables. Entre 
autres travaux sur ce sujet , il mentionne avec éloges les 
observations très-précises de M. Bunt, de Bristol, sur une 
ligne allant de Bridgewater à Axmoulh. 

Une commission avait été nommée par l'Association, 
dans le but de déterminer avec exactitude la proportion 
de vase ou de matériaux sédimentaires contenue dans 
les eaux. De nombreuses expériences, faites par le capi- 
taine Denham de Liverpool (le célèbre voyageur), prou- 
vent que les eaux de la Mersey contiennent, par mètre 
cube d'eau, à peu près 29 pouces cubes de matières in- 
solubles à la marée montante, et 33 pouces cubes à la 
marée basse. Cette différence d'un huitième sur la vase 
suspendue dans l'eau, forme un dépôt d'environ 48 mille 
mètres cubes à chaque marée, dépôt qui , dans les 750 
reflux de l'année, élèverait de 21 pouces la partie du lit 
de la rivière dans laquelle la marée se fait sentir, si elle 
était déposée régulièrement. Heureusement une partie est 
entrainée par les fortes marées, quelques points seulement 
reçoivent de grandes accumulations, et le lit de la Mersey 



I 



DE l' ASSOCIATION BRITANNIQUE. 141 

ne s'ëlève que d'environ 7 pouces. Le porl de Liverpool 
sera donc néanmoins un jour comblé^ à moins que l'homme 
ne trouve moyen de mettre obstacle à cette action des ma- 
rées par quelque procède de drajjuage. Ces inléressantes 
recliercbes, si utiles à la navigation, jettent aussi un 
grand jour sur la formation des deltas, qui ont récem- 
ment attiré l'attention des géologues. 

Le Révérend M. Yates montra plusieurs fossiles végé- 
taux Irès-curieux , trouvés dans le grès bigarré du Wor- 
cestershire. Les troncs d'arbres sont en partie convertis 
en houille, mais chacun d'eux est comme encaissé dans 
une enveloppe de matière ferrugineuse. Les caractères 
botaniques de ces fossiles furent décrits à la section par 
le D"" Lindiey, et une intéressante discussion s'engagea 
sur les âges relatifs des diverses couches de la formation 
du grès bigarré {^new red smidstone^. M. Sedgwick a 
montré qu'un ancien membre de cette série recouvre im- 
médiatement le terrain houillcr , quoique en général en 
stratification non concordante, et il attire l'attention des 
géologues anglais sur cette formation , où la présence du 
fer en si grande abondance rend les fossiles très-rares, et 
les moyens de comparaison conséquemment moins nom- 
breux. 

M. Strickland a lu un mémoire sur les couches de 
gravier des comtés de Warwick et de Worcester. La 
grande distinction établie par l'auteur dans les formations 
de gravier qu'il a étudiées, est que les unes contiennent 
des silex , tandis que les autres n'en renferment pas un 
seul. Elles sont indépendantes des petites variations de 
la surface du sol , celles sans silex étant au nord de 
l'Avon, et les autres vers les collines d'oolites. Il re- 
marque aussi que les graviers sans silex ressemblent 
aux plages graveleuses de la mer actuelle , et ne 



142 SEPTIÈME Rilu.MON 

contiennent que des fossiles marins, tandis que les gra- 
viers à silex paraissent fluviatiles , et renferment des os 
fossiles et des coquilles d'eau douce. Il n'a vu nulle part 
ces deux espèces de graviers en couches superposées. 

Plusieurs géologues ont fait remarquer qu'il était dif- 
ficile de généraliser les observations sur les graviers, qui 
quelquefois se sont présentés à la hauteur de 2000 pieds. 
La question des graviers, liée à celle des blocs erratiques, 
est une des plus difficiles que la géologie ait à résoudre; 
aussi la section a-t-elle entendu avec intérêt les remarques 
de M. Sedgwick sur les graviers de l'Angleterre centrale, 
qu'il a suivis jusqu'à leurs lieux d'origine dans le nord. 

M. Mallet a entretenu la section de la marche des 
glaciers et des causes qui la déterminent. La cause or- 
dinairement admise comme déterminant le mouvement 
progressif des glaciers, est leur poids; mais elle ne doit 
agir que dans des localités parliculières. Il propose une 
explication très-ingénieuse fondée sur le fait, que la partie 
inférieure du glacier est à une température plus élevée que 
la partie supérieure. Cela fait fondre la surface inféiieure, 
et en conséquence produit un relèvement de la masse , 
dans une direction perpendiculaire à la surface de la terre, 
tandis que la chute était à angle droit avec la surface in- 
clinée, de sorte qu'un mouvement progressif s'ensuit d'a- 
près la loi de la décomposition des forces. M. M. explique 
aussi plusieurs phénomènes que présentent les fentes des 
glaciers, qui sont souvent convexes en bas, le centre de 
la masse descendant plus vite que les deux bords. 

Quelques faits curieux ont été mentionnés par le marquis 
Spineto. Us ont été mis en lumière par les travaux entrepris 
par M. Briggs , consul anglais au Caire, pour creuser des 
puits artésiens dans le désert de Suez, afin de faciliter les 
communications avec les Indes , que l'on espère établir par 



DE l'association BRITANNIQUE. 143 

ce chemin. L'ingénieur suisse qu'il a employé a réussi à 
trouver de l'eau, et l'on a traversé un grand nombre de 
couches diverses , mais qui variaient dans des localités 
très-rapprochées ; tantôt le sable était marin , tantôt il 
paraissait ne pas avoir ce caractère. Le plus singulier 
phénomène fut la présence du granit sur de l'argile, dans 
laquelle on a trouvé de fort bonne eau. Un des princi- 
paux obstacles à l'établissement de la nouvelle roule des 
Indes par l'isthme de Suez et la mer Rouge , se trouve 
ainsi levé, et nos correspondans de Calcutta nous annon- 
cent qu'avant un an le service régulier des bateaux à va- 
peur de Londres à Bombay sera complètement établi. 
Nous avons entre les mains une lettre arrivée à Genève 
par ce moyen , à 58 jours de date de Calcutta. 

Une lettre de M. Lyell sur le granit de Christiana, en 
Norwége, déjà examiné par M. de Buch, et qui recouvre 
des couches fossilifères , amène la discussion sur la na- 
ture ignée du granit , et sur son action sur les roches 
sédimentaires pour les convertir en gneiss, micaschistes, 
etc. M. Greenough et quelques autres membres, se fon- 
dant sur des faits observés qui montrent un passage 
direct du granit au gneiss et au micaschiste , refusent 
d'admettre pour ces roches une origine différenie , et 
pensent qu'il faut les regarder toutes comme marines, ou 
toutes comme le produit de l'action du feu. 

M. Greenough a annoncé qu'en 1835, à Bonn, la 
réunion des savans allemands a arrêté que le choix des 
couleurs, pour les cartes géologiques, serait laissé aux 
géologues anglais, et il a fait ressortir l'importance qu'il 
y a à ce que tout le monde adopte le même système de 
coloriation pour ces travaux, qui se multiplient et pro- 
mettent tant d'utilité. 

M. Sedgw'ick a produit une grande impression sur l'au- 



1 i i SEPTIÈME REUNION 

ditoire, par un intt^ressant récit du malheureux accident 
récemment arrivé dans les houillères de Workington. 
La stratification de ces mines est fort irrégulière, et les 
couches s'inclinent en sens inverse des deux côtés d'une 
ligne, de sorte que, dans une localité, des lits importans 
de houille sont poursuivis sous la mer. Dans le puits Isa- 
belle on était parvenu à une profondeur de 135 brasses 
au-dessous des hautes eaux. L'imprudence des mineurs a 
été telle, qu'ils avaient laissé les travaux arriver jusqu'à 
14 brasses seulement du fond de la mer, et avaient 
enlevé les piliers ménagés primitivement. L'abaisse- 
ment du sol et des infiltrations abondantes avaient inuti- 
lement annoncé le danger sans donner l'alarme, lorsque, 
à la fin de juillet , la mer s'ouvrit une issue dans la mine 
qu'elle remplit en moins de deux heures, détruisant vingt 
milles de chemins de fer. Il y eut un nombre considérable 
de victimes ; très-peu de mineurs parvinrent à s'échapper. 
Un d'entre eux fut lancé au dehors par le dernier puits 
de la mine, par l'effet de l'énorme explosion de Tair ren- 
fermé dans les galeries, et dont le bruit se fit entendre au 
loin dans le pays. 

M. Ham, de Bristol , a fait des recherches sur la vase 
de la Séverne. Il trouve que, près de Tembouchure de 
l'Avon, un gallon d'eau contient 26,3 grains de matières 
insolubles, au milieu du canal 28,5, près des bas-fonds 
35, sur la côte opposée 72. La moyenne est d'environ 
40 grains ; de sorte qu'en admettant pour le canal 225 
milles de surface, la quantité de vase suspendue dans 
l'eau, à la profondeur d'une brasse, serait de 709,000 
tonneaux. 

Le D"" Brewster a communiqué , dans une lettre à la 
section, le fait singulier qu'il a découvert dans le dia- 
mant , et dont nous avons déjà parlé dans le compte 



DIE I,' ASSOCIATION BRITANMQLE. 1 i 5 

rendu des travaux de la scclion de malhémaliques et de 
physique' . 

On pouvait s'attendre que les terrains houillers occu- 
peraient une place distinguée dans les travaux de la sec- 
lion. Les travaux les plus remarquables sur celle forma- 
tion oui élé les recherches de M. J. Heywood sur les houil- 
lères de la partie sud du Lancashire , qui occupent 250 
milles carres; celles deM.Williamson sur les mines de char- 
bon du même comté, contenant la description des failles 
et celle d'im grand nombre de fossiles, dont quelques- 
uns d'eau douce trouvés dans une veine de Cannelcoal à 
Wigan ; celles de M. Logan sur le bassin houiller du pays 
de Galles; de M. Pease sur la théorie des failles, et enfin 
Je travail de M. le Di'Crook, qui regarde les bassins houil- 
lers de l'Angleterre el du pays de Galles comme des parties 
détachées du même dépôt , occupant presque tout le pays 
recouvert aujourd'hui par le grès bigarré , el qui a élé 
séparé en segmens par le soulèvement des trapps et des 
roches siéniliques. Une longue discussion, sur les moyens 
d'expliquer et de poursuivre les irrégularités des lits de 
houille, a suivi ces communications , et l'on a fortement 
combattu les inquiétudes qui ont été manifestées sur l'é- 
puisement des houillères en Angleterre , inquiétudes que 
rien n'autorise à concevoir, même dans un avenir très- 
éloigné. 

Le Révérend D. Williams lut un mémoire sur des plantes 
et arbres fossiles découverts avec des orlhocératites, des 
productus, etc., dans des couches inférieures du groupe 
de la grauwacke. Ces couches s'enfoncent sous des schistes 
à irilobites près de Barnstaple, et la nature des fossiles 
végétaux qu'on'i'.a trouvés (des lépidodendron, des stig- 

' Voy. cah. d'octob., p. 367, et le 1" arl. du ballet, de Min. et 
Qéol. de celui-ci. 

XII 10 



146 SEPTIÈME RÉUNION 

maria , fossiles du terrain houiller), lui fait rapporter ces 
couches à ce terrain el non au groupe transitif, mais cette 
opinion est combattue par plusieurs géologues. 

M. Hopkins, qui s'est surtout distingué dans les appli- 
cations des sciences physiques et malhématiques à la géo- 
logie, présente un mémoire sur le refroidissement de la 
terre. Dans ce travail important, il passe en revue les 
données géologiques qui font croire à un état antérieur 
de fusion du globe, telles que la forme de la terre, la con- 
slitulion de la croûte terrestre disloquée en tant de lieux, 
et présentant des infiltrations d'un fluide inférieur, etc. 
Il examine ensuite les divers modes possibles de refroi- 
dissement, et manifeste son espérance de voir expliquer 
la plupart des phénomènes géologiques , par les influences 
combinées de la chaleur et de la pression. 

M. Fox rapporte quelques observations qu'il a faites sur 
l'électricité des filons. 11 a trouvé, en particulier, une 
légère action électrique dans les veines plombifères du 
comté de Durham, allant de l'est à l'ouest; el il a re- 
marqué, en général , que l'action électrique était beaucoup 
plus faible dans les filons qui traversaient le grès et le 
calcaire , que dans ceux du granit. Il donne aussi les dé- 
tails de ses essais sur la température des mines , qu'il a 
toujours trouvée supérieure à celle de la surface du sol, 
quoique , pour éviter toute chance d'erreur, il enterrât 
les thermomètres à trois pieds dans les parois des mines. 

Les travaux de la section furent terminés par un mé- 
moire de M. H. Phillips sur la formation d'anthracite de 
Pensylvanie. Elle occupe un espace de 200 milles de long 
sur 30 de large. Ses lits , qui s'élèvent parfois dans le 
courant des rivières, ont de 4 à 9 pieds kJe puissance, et 
le charbon , dont la pesanteur spécifique est 1,279, con- 
tient 22 "k pour 100 de matière volatile. Les couches sont 



DE l' ASSOCIATION BRITANNIQUE. 147 

peu inclint^cs , de sorte qu'on les travaille aisément. On 
a appliqué cet anthracite à la fusion du fer à Pittsburjj, 
quoique les mineurs préfèrent la houille dans le traitement 
de ce minerai. 

Dans la section de zoologie et botanique , le D"^ Traill 
a attiré l'attention des naturalistes sur une arachnide de 
Perse (^Àrgas Pevsicus), qui, au rapport des voyageurs, 
produit la fièvre et cause quelquefois la mort. Elle introduit 
dans la chair une longue trompe dentelée^ dont l'extrac- 
tion violente paraît augmenter les fâcheux effets de la 
blessure. 

Les expériences de M. Crosse sur la production d'in- 
sectes dans une solution de silice, par l'effet d'un courant 
électrique prolongé , ont été l'objet d'une discussion dans 
la section. Des essais faits, dans les mêmes circonstances, 
par M. Chiidren, n'ont point donné de résultais ana- 
logues ; il est probable que ces insectes , qui paraissent 
appartenir au genre Acavus , proviennent d'œufs existant 
dans l'eau de la solution. L'électricité est en effet fa- 
vorable au développement des œufs d'animaux et des 
germes des plantes , et l'on a vu les œufs des insectes 
conserver leur vitalité très-longtemps , même dans les 
circonstances les moins favorables, par exemple, imbibés 
d'acide prussique, ou après complète dessiccation. 

Une lettre de sir Th. Phillips sur le moyen de détruire 
les insectes., surtout les Anohia , qui rongent les livres , 
indique pour lemède une colle contenant du sublimé cor- 
rosif. D'autres membres suggèrent l'emploi de l'essence 
de térébenthine, qui ne tache pas le papier, ou l'infusion 
de quassia , que M. Gray assure être employée à Genève, 
dans les manufactures de papier. 

M. Babington donne connaissance dune flore des îles 
de la Manche , Guernsey et Jersey, qui paraissent produire 



148 SEPTIÈME RÉIINION 

environ 725 planles diverses^ dont plusieurs fort rares. 

Une notice de M. ÂUis sur les os de la sclérotique, dans 
les yeux des oiseaux et des reptiles , a établi , que ces 
anneaux solides forment une défense pour l'oeil des oi- 
seaux de proie et de ceux dont le vol est très-rapide. Ils 
varient en nombre (de 1 à 17 ), en forme, en dureté, 
et les anneaux s'agencent ordinairement l'un sur l'autre. 

Un mémoire de M. Gardner, sur la structure interne 
du bois des palmiers, rapporte plusieurs expériences de 
ce botaniste qui réside au Brésil. 11 fit une section verti- 
cale de quatre pouces sur le pourtour d'un palmier , et 
put ainsi suivre distinctement les fibres ligneuses , qui par- 
taient de la base des feuilles et se dirigeaient vers le centre 
de la tige, sous un angle de 18" ; elles tournaient alors en 
bas et en dehors , jusqu'à quelques lignes de la partie cor^ 
ticale externe de la tige, courant ensuite parallèlement à 
l'axe de cette dernière. La dislance entre ces deux points 
était d'environ 2 î, pieds. On pouvait suivre très-distinc- 
tement ces fibres jusque dans le centre de la feuille. Le 
bois du palmier est toujours dur et compacte au dehors, 
et devient moins solide au centre, les fibres des feuilles 
supérieures ne descendant pas à une aussi grande profon- 
deur que celles du bas ; le bois est aussi beaucoup plus 
dur dans la partie inférieure de la tige. Aussi c'est la 
seule partie dont les habilans des pays tropicaux fassent 
usage dans les arts domestiques. Ce mémoiie confirme 
les théories de Mohl sur la structure des plantes endo- 
gènes , et semble appuyer celle, plus générale , de la for- 
mation du bois par les fibres des feuilles. 

M. Nevan décrivit plusieurs expériences faites par lui, 
en février 1836, sur des ormes de quarante ans, aux- 
quels on enlevait des sections annulaires d'écorce et de 
couches de bois de plus en plus nombreuses , jusqu'à ne 



DE L'ASSOCI\TIO^ BRITANNIQUE. 1 -j <J 

laisser plus que quatre pUiers d'ëcorce et d'aubier. L'au- 
teur conclut des résultats obtenus , que la vie de l'arbre 
ne dépend pas du liber ou du cambium ; que la sève des- 
cend avant le développement des feuilles, et que de nou- 
velle matière peut arriver den bas. Il admet deux prin- 
cipes dans l'arbre, l'un qui produit les feuilles ou ascen- 
dant , l'autre producteur des racines ou descendant. Le 
même physiologiste a trouvé par expérience que des bou- 
tons ou branches peuvent se développer sur toutes les 
parties des racines exposées à l'air, excepté l'extrémité 
sur laquelle aucun bouton ne se développe. 

M. Lindiey a lu une description d'un nouveau genre 
de lys aquatique qui diffère des nymphœa, et qui a été 
découvert par Schomburgck. Sa beauté lui a fait donner 
le nom de Victoria regalis. 

Les travaux de MM. Daubeny et Ward sur la culture des 
plantes dans des vases ferir^îs par une vessie, et conséquem- 
ment sans mouvement de l'air, ont occupé la section. Les 
plantes étaient vigoureuses, et M. Daubeny s'est assuré 
que, durant le jour, lair des jarres contenait de 1 à 4 pour 
cent d'oxigène de plus que l'air ambiant, différence qui 
disparaissait pendant la nuit, temps où Toxigène était en 
moins dans les jarres. Pour reconnaître la facilité d'accès 
de l'air par les vessies, on remplit les jarres d'oxigène, 
et l'on s'assura qu'il était remplacé par l'air atmosphéri- 
ques la proportion de 11 pour cent par jour. Ce nouveau 
moyen d'élever les végétaux permet d'apporter en Europe 
des plantes exotiques qui, sans cela, ne pourraient y arriver. 
On obtient ainsi une température pluségale, et larroseraent 
n'est nécessaire qu'une fois tous les mois. Les plantes sont 
souvent, dans la jarre, à une température plus élevée que ne 
l'est celle de l'air extérieur. Les précautions à prendre sont, 
d'admettre plus d'air pour les plantes vasculaires que pour 



150 SEPTIÈME RÉUNION 

les cellulaires, de conserver l'air humide, et d'admettre 
librement la lumière. Les célèbres horticulteurs, MM. les 
frères Loddige , ont mis avec succès à profit ce moyen nou- 
veau de faire venir les plantes délicates étrangères. Une 
expérience en grand, faite par le Rév. J. Yates , a été 
mise sous les yeux de la section. Une serre de 9 pieds sur 
18 fut remplie de quatre-vingts espèces de plantes étran- 
gères, dont plusieurs ont fleuri. La serre n'avait aucun 
moyen de chaleur artificiel , et les plantes ont supporté 
l'hiver , ce qu'elles n'eussent point fait à l'air libre. Elles 
étaient très-vigoureuses au moment de la réunion. Les 
feuilles des drosera ne sont pas devenues rouges , comme 
cela arrive à l'air libre, ce qui est attribué à l'humidité. 
Des plantes telles que les cactus, qui fleurissent dans des 
climats secs et arides , ont très-bien prospéré dans les 
jarres et y ont mieux fleuri qu'à l'air. 

Le fait mentionné par M. Pooley, d'une hirondelle 
trouvée dans la glace, en Allemagne, qui revint à la vie 
lorsqu'on l'en tira, amène une discussion sur l'hiver- 
nement de ces oiseaux. On rappelle les idées populaires 
à ce sujet, et, en addition aux remarques de Hunter, sur 
l'impossibilité anatomique que le cœur de l'hirondelle pût 
rester longtemps sans mouvement sans que l'animal en 
perdît la vie, M. Allis fait remarquer que ces oiseaux nous 
quittent très-jeunes et reviennent ayant déjà éprouvé une 
mue, ce qui ne pourrait avoir lieu si , comme on le sup- 
pose, ils hivernaient dans un état d'engourdissement. 

L'annonce faite par M. Macleay d'une espèce de cham- 
pignon trouvé sur le corps d'une mouche morte , et qui pa- 
raît être du genre botrytis, amène le prof. Lindley à rap- 
peler que la maladie des versa soie, appelée muscadine, 
a été attribuée par les naturalistes français à une plante 
parasite vivant sur le corps de l'animal. Les rapports 



DE t'ASSOCIATlOiN BRlTA^NIQlJE. 151 

des deux règ^nes seraient ainsi complets : on connaissait 
des plantes vivant en parasites sur des plantes ; des ani- 
maux sur des plantes et sur d'autres animaux : il faut 
admettre aussi des plantes parasites des animaux. 

M. Mallet a avancé l'opinion que dans les arbres très- 
âgés , et dans lesquels le centre tombe en pourriture et 
devient creux , l'arbre se divise souvent et forme plu- 
sieurs troncs au lieu d'un. Il croit ce fait dû au pouvoir 
de fécorce de déposer de nouveau bois lorsque le 
vieux est détruit. Ce nouveau bois se recouvre de nou- 
velle écorce et forme ainsi les nouveaux troncs. Quel- 
quefois même ces troncs se réunissent et reconstituent 
l'arbre détruit , ce que M. M. cherche à prouver par plu- 
sieurs dessins de vieux arbres célèbres en Angleterre , com- 
me le mûrier de Batlersea, le châtaignier de Cobham , etc. 
Ces idées sont combattues et les faits expliqués d'une ma- 
nière plus probable par la croissance fortuite de nouvelles 
graines dans l'intérieur du tronc , et M. Duncan rapporte 
à l'appui de cette opinion le fait observé par lui , d'un 
érable croissant dans le tronc d'un tilleul. 

Les travaux de la section d'analomie et de médecine 
ont commencé par un rapport d'une sous-commission 
nommée pour l'examen des raouvemens et des bruits 
du cœur, lu par M. le D"" Ch. Williams. La commission 
a établi , que le premier bruit du cœur est produit par 
la soudaine contraction des fibres musculaires des ventri- 
cules , et que le second est dû à la réaction des colonnes 
du sang artériel sur les valves semi-lunaires des artères, 
au moment de la diastole ventriculaire. Elle a ensuite 
recherché les causes des bruits qui sont l'effet de condi- 
tions morbides, et qucLaënnec a comparés à divers sons. 
Elle s'est assurée qu'on pouvait reproduire ces sons, en 
injectant de diverses manières de l'eau dans des tubes 



152 SEPTIÈME RÉUNION 

de caoutclioiic , et même qu'ils pouvaient être obtenus 
par la simple pression des artères et des veines chez 
Thomme elles animaux. Ainsi, la pression du stéthoscope 
(tube en bois creux qui sert à ces sortes d'investigation) 
sur les jugulaires d'une personne en pleine sanlé , pro- 
duisait ce bruit nommé bruit de diable par quelques 
médecins français , et donné comme un symptôme 
d'une maladie particulière. C'est donc à la résistance des 
tubes à un fluide en mouvement, que sont dus tous 
ces bruits divers. Quant à la question de savoir comment 
la maladie modifie ces sons, elle exige de nombreuses 
et exactes observations , et le même comité est chargé 
de poursuivre son intéressant travail. A ce sujet, le 
D"" Grandville, rappelle que le cœur survit à la cessation 
de la respiration ; il l'a vu , chez des animaux tués par 
l'acide prussique, continuer pendant 5, 8 et 11 minutes, 
quoique aucun afflux de sang ne vînt déterminer la con- 
traction , et comme par un mouvement mécanique. 

On lit ensuite im grand travail de M. Brett sur les 
caractères physiques et chimiques de l'expectoration dans 
les diverses maladies du poumon , avec des remarques 
préliminaires sur les principes albumineux contenus dans 
le sang. II considère le sang comme formé d'albumine 
soluble ou sérum, et d'albumine insoluble ou caillot. 11 
distingue dans le sérum trois variétés albumineuses : 
l'albumine libre ou coagulable par la chaleur , l'albumine 
combinée à la soude , et celle qui se coagule d'elle-même 
quoique sans couleur. Le caillot contient l'albumine solide 
blanche , et l'hématosine ou matière colorante du sang. 
M. B. détaille ensuite les diverscaractères desfluides expec- 
torés du poumon dans l'état sain et dans celui de maladie. 
La salive ne contient que du mucus et point d'albumine. 
Dans la pneumonie la sécrétion est mucoide, épaisse, el 



DE l'association britannique. 153 

contient <Ju sang qui lui donne sa couleur foncée. Elle 
se reconnaît à une Forte proportion d'oxide de fer. Dans 
la phlhisie elle contient beaucoup d'albumine soluble 
coagulable par la chaleur, et renferme beaucoup plus de 
matière solide sous un poids donné , qu'aucune autre sé- 
crétion analogue. Dans les derniers périodes de la maladie, 
les tubercules s'amollissent et se convertissent en matière 
purulente qui se retrouve dans l'expectoration. Une longue 
discussion a suivi la lecture de cet important mémoire, 
donlles résultats pratiques ont été développés par plusieurs 
médecins présens à la réunion. 

Le D"" T. Reid présenta le résumé de ses expériences 
physiologiques sur les nerfs de la huitième paire. Les 
résultats obtenus en particulier pour le nerf glosso-pha- 
ryngé sont : qu'il appartient à la sensation ; que son exci- 
tation produit des mouvemens musculaires considérables 
de la gorge et de la partie inférieure de la face , mouve- 
mens qui ne dépendent point de l'action immédiate du 
nerf sur les muscles ^ mais d'une réaction produite par 
l'intermédiaire du cerveau ; enfin , que sa section n'em- 
pêche pas la sensation du goût, ni celle de la soif, quoi- 
qu'il puisse exercer une influence collatérale sur ces 
sensations. 

Nous ne faisons que mentionner un mémoire du D'' 
Carlisie sur l'analomie comparée et la structure de l'os 
sacrum, un travail médical du D' Holland sur les causes 
de la mort qui suit une lésion externe de l'estomac, et 
une suite de recherches de sir T. Murray, qui attribue 
beaucoup de maladies à la présence , dans les fluides et 
organes importans , de cristaux microscopiques d'acide 
urique et des sels qui l'accompagnent d'ordinaire. 

Un mémoire du D' Madden sur les rapports des nerfs 
et des muscles , rappelle les deux opinions qui partagent 



15 i SEPTIÈME RÉUNION 

les physiologistes sur celte importante question , savoir : 
1° de regarder la contraction des muscles comme dépen- 
dante de l'influence nerveuse, et 2" de la considérer 
comme propre aux muscles mêmes, les nerfs n'agissant 
que comme conducteurs. C'est cette dernière opinion 
qu'embrasse l'auteur , et il se fonde sur ce que les narco- 
tiques n'ont aucun effet destructif de l'irritabilité muscu- 
laire , que les nerfs cessent de pouvoir exciter les 
contractions longtemps avant que le muscle ait perdu 
son irritabilité, qu'il y a des muscles insensibles à l'ac- 
tion nerveuse , et enfin qu'après la section de son nerf , 
un muscle recouvre très-vite et complètement sa faculté 
d'irritation épuisée. 

Le D"* O'Bryan Bellingham a étudié la série des raouve- 
mens du cœur sur la grenouille , et trouvé qu'elle diffère 
de celle que le D"" Hope a exposée. Suivant lui , ces 
mouvemens se suivraient dans cet ordre : 1° systole au- 
riculaire ; 2° diastole ventriculaire et impulsion donnée 
au sang; 3° systole ventriculaire; 4" intervalle de repos 
après la fin de l'action du ventricule. La diastole des ven- 
tricules prend le double du temps nécessaire à la systole ; 
le repos est de même durée que celle-ci. Le D*" Williams 
dit que ces faits , vrais pour la grenouille , ne sont pas 
applicables à l'homme. 

On lit un grand travail du D"" Black sur la grippe épi- 
démique de l'hiver de cette année , qui se fit sentir à 
Boltop-le-Moors . Il est accompagné de tableaux contenant, 
jour par jour , l'état météorologique de l'atmosphère et 
la marche comparée de l'épidémie. Le fait le plus curieux, 
c'est qu'un grand abaissement du baromètre parut coïn- 
cider avec un rapide développement de la maladie , qui 
dura jusqu'au jour où le baromètre commença à remonter. 

Un rapport d'une sous-commission nommée pour re- 



DE l'association BRITANNlQUIi. 155 

chercher la composition des diverses sécrétions animales ei 
des orfjancs sécrétoires , sera inséré dans les transaclions. 

Le D'' C. Holland a lu un mémoire sur l'influence des 
or^yanes respiratoires sur la circulation du sang^ dans la 
poitrine. Il trouve cette influence très-limitée dans l'état 
normal, mais augmentée par ime surexcitation ou un dé- 
rangement de la respiration. De fortes émotions ont une 
action très-grande sur le système circulatoire , par l'effet 
immédiat qu'elles exercent sur les organes de la respira- 
tion. L'expansion delà poitrine facilite les mouvemensdu 
cœur, mais les affaiblit en même temps , de sorte qu'une 
série d'inspirations profondes accélère le pouls et le 
rend moins fort. Si , au contraire , une quantité de sang 
plus considérable stimule le cœur plus fortement , son 
mouvement s'accélère et en même temps augmente en in- 
tensité, le pouls est à la fois plus fréquent et plus fort. 

Le D"" H. annonce un grand travail relatif à l'effet des 
émotions de l'âme sur les principaux organes et sur les 
systèmes nerveux et sanguin de l'économie animale. 

Deux cas singuliers de mort furent rapportés par le 
D"" Mackintosh. Ils se sont présentés sur des tailleurs de 
pierre d'une carrière des environs d'Edimbourg. A l'au- 
topsie on a trouvé leurs poumons convertis en une matière 
noirâtre solide, qui, à l'analyse, donna les mêmes sub- 
stances qui constituaient la pierre , savoir : de la chaux, 
de la silice et de l'alumine. C'était une sorte de concrétion 
formée dans l'organe respiratoire par la poussière des 
matériaux sur lesquels ces hommes travaillaient. 

Sir J. Murray a montré un appareil propre à soustraire 
le corps, partiellement ou en entier, à la pression atmo- 
sphérique. Dans ce dernier cas la tête seule était en dehors 
de la machine. Elle a été essayée dans des cas de collapse 
pendant une attaque de choléra. Les v-aisseaux devinrent 



156 SEPTIÈME RÉUNION 

pleins et saillans, el le corps déprimé s'arrondit et prit de 
la couleur. Dans l'asthme, au contraire^ l'on a essayé une 
pression augmentée considérablement. Dans l'application 
partielle sur un bras de paralytique, le vide amena promp- 
tement la guérison par l'accélération de la circulation. 

M. Carlisle décrit quelques cas d'idiots dans lesquels 
le cervelet lui a paru beaucoup plus petit, et la structure 
interne du cerveau moins compliquée que dans l'état 
normal , tandis que les dimensions et la foime des lobes 
cérébraux eux-mêmes ne montraient pas de différences 
bien sensibles. Il croit que Ton a trop négligé l'examen 
de la structure interne du cerveau, et que l'on pourrait 
y trouver les causes de l'infériorité, dans beaucoup de 
cas, des facultés intellectuelles. 

Le D'' Warren a lu une notice sur quelques crânes 
trouvés dans d'anciens tombeaux de l'Amérique septen- 
trionale. Les anciennes races qui ont peuplé ce pays sont 
entièrement inconnues. Il ne reste d'elles que de nom- 
breux ouvrages en terre élevés en plusieurs lieux, depuis 
les lacs du Canada jusqu'au golfe du Mexique. Quelques- 
unes de ces constructions sont des cimetières. Les crânes 
qu'on y rencontre diffèrent de ceux des races connues , 
et se distinguent surtout par un aplatissement irrégulier 
de la région occipitale, qui parait produit par des moyens 
artificiels. On retrouve les mêmes caractères dans les 
crânes des anciens Péruviens , trouvés à plus de 1500 
milles de l'Obio, ce qui fait croire à une invasion ancienne 
venue du nord de l'Amérique dans la partie méridionale. 

Le professeur Evanson a donné lecture d^m grand 
travail critique sur les diverses méthodes employées pour 
déterminer les fonctions du cerveau. Après avoir démontré 
que la dissection ne pouvait rien apprendre sur ce sujet , 
il a recherché les résultats des expériences faites sur la- 



DE l'association BRITANNIQUE. 157 

ilimal vivant parle retranchement des diverses parties du 
cerveau. Ils lui paraissent n'avoir pas i-(!'pondu aux espé- 
rances conçues, et il discute les expériences de Magendie, 
de Flourens, de Bouiliaud, qui lui semblent être souvent 
contradictoires ou donner des aperçus trop vagues. Il en 
est souvent de môme de la méthode pathologique, qui 
consiste à profiter des altérations spéciales des diverses 
parties du cerveau pour examiner les effets qu'elles pro- 
duisent. La difficulté, dans ce cas, consiste en ce que le mal 
attaque rarement un point spécial bien défini . L'observation 
minutieuse des organes cérébraux faite conjointement avec 
létude des caractères moraux et intellectuels, telle que l'a 
commencée le célèbre Gall^ lui paraît être le mode préfé- 
rable. C'est l'objet de la science nouvelle à laquelle le 
nom de phi énologie , qui nous paraît assez impropre , a 
été assigné. 

Le D'" Mackintosh a entretenu la section sur le sujet 
important du choléra. Il dit avoir disséqué les corps 
de 300 personnes mortes de cette maladie, et croit les 
médecins fort avancés dans la connaissance de ce terrible 
fléau. Le symptôme principal est la séparation du sérum 
du sang et l'injection de tous les organes avec du sang 
noir, qui s'accumule surtout dans les organes affaiblis par 
une maladie antérieure. 

Un mémoire du D"" Carson sur la circulation du sang 
dans la tête et les fonctions des ventricules et des circon- 
volutions du cerveau, termine les travaux de la section. 
L'auteur y établit, pour ce dernier objet, que, comme le 
cerveau doit toujours occuper toute la cavité du crâne, 
et que néanmoins il est sujet à des accroissemens et di- 
minutions de volume comme toute autre partie molle, 
l'équilibre se rétablit au moyen des ventricules placés 
dans l'intérieur, el des circonvolutions mises à l'extérieur 



158 SEPTIÈME RÉUNION 

de cet organe. Les ventricules internes sont des cellules 
communiquant entre elles el avec l'axe de l'épine. Plus 
ou moins remplies d'eau elles distendent plus ou moins, 
selon les circonstances, la masse cérébrale. Cet effet est 
complété par les circonvolutions extérieures qui se res- 
serrent ou se distendent, selon qu'il y a embonpoint ou 
maigreur du cerveau, si l'on peut s'exprimer ainsi. De 
cette manière, les mêmes parties cérébrales sont toujours 
opposées aux mêmes points osseux du crâne ; et l'on 
comprend l'importance de cette fixité pour les doctrines 
phrénologiques, car tout le système de Gall s'évanouirait à 
l'instant même , si Ton pouvait admettre entre le cerveau 
et le crâne un changement possible de position relative. 
Dans la section de statistique, science qui , née de nos 
jours, occupe déjà un rang si élevé dans l'estime publi- 
que, un grand nombre de travaux importans ont été lus 
ou annoncés. On comprend combien il est difficile de 
donner, dans un extrait nécessairement fort court, 
une idée complète de mémoires de cette nature , dont le 
mérite est surtout dans l'exactitude des détails ; nous 
serons donc contraints d'en passer plusieurs sous silence, 
tout en rendant justice aux patientes investigations de 
leurs auteurs. 

Un rapport sur les possessions anglaises dans le Décan, 
rédigé par le Col. Sykes , au nom d'une commission 
nommée il y a deux ans par l'association britannique, a 
ouvert les travaux de la section. Ce travail est très-re- 
marquable par le nombre et la précision des documens 
réunis sur la population , qui excède trois millions d'ha- 
bitans, sur les produits, la géographie physique, et les 
conditions météorologiques de cette belle province. La 
température, à neuf heures et demie du matin, y est égale 
à la température moyenne de l'année. Le climat y est 
irès-salubre , et il n'y meurt annuellement qu'une per- 



DE l'aSSOCIATIOi"*! BRITANISIQIE. 159 

sonne sur 55 , sans y comprondie l'action du cholcia , 
ou une sur -iO en en tenant compte. On y cultive 45 
espèces de fruits. On y fait deux moissons , dont le pro- 
duit est presque incroyable ; une des quatre espèces de cé- 
réales cultivées , donne par chaque grain de semence, jus- 
qu'à 33 épis et 61,380 grains ; et les autres , moins abon- 
dantes , jusqu'à 1690, 1850, 2985, grains. Lamoyenne, 
dans chaque champ, est de huit épis par plante. La prépon- 
dérance numérique du sexe masculin y est beaucoup plus 
grande qu'en Europe: il naît 100 garçons pour 87 filles. 
En Angleterre, la proportion est de 100 à 93. Ce résultat 
se retrouve dans l'Inde entière et les pays tropicaux , mais 
il y a plus que compensation par l'excès de la mortalité des 
mâles. Les remercîmens de la section ont été votés à 
Ihabile auteur de ce rapport. 

M. Porter lut ensuite un mémoire sur l'origine, les 
progrès et l'étendue du commerce entre la Grande-Bre- 
tagne et les Étals-Unis d'Amérique. Un fait curieux, men- 
tionné dans ce grand travail peu susceptible d'analyse, est 
que le colon , auparavant à peine cultivé dans les jardins , 
n'a été recueilli pour le commerce qu'en 1787, pour la 
première fois en Amérique. Or, en 1836, il en a été 
exporté de ce pays, seulemenlen Angleterre, 289^615^692 
livres pesant, faisant une valeur de plus de dix millions 
sterling. 

Plusieurs rapports statistiques sur l'éducalion des di- 
verses classes de la société ont été lus, et l'on a remarqué 
un résumé fait par M. Taylor de l'élal de l'éducation 
publique dans l'Etat de New-York en Amérique, où l'on 
compte 69 académies , et 6056 étudians. 

Un rapport de la société de statistique de Manchester, 
sur la condition des classes ouvrières dans le comté de 
ce nom, rédigé après une enquête qui a duré 17 mois, 
a été écouté avec intérêt. Les agens ont visité toutes les 



160 SEPTIÈME RÉUNION 

maisons habitées par des ouvriers , et ont été générale- 
ment bien reçus. Il résulte de ce travail que, sur 37,724 
maisons ou logemens d'ouvriers, à Manchester et Salford, 
19,307 étaient bien meublées, et 27,281 commodes et 
agréables (comfortable). Le loyer moyen est 2* 11 7;'^ 
par semaine (environ fr. 3,50), et le nombre moyen 
d'individus par famille est 4,48. Le quart de celle popu- 
lation est composé d'enfans au-dessus de 12 ans et rece- 
vant des salaires. Une enquête curieuse, faite dans le bourg 
de Bury, donne les résultats suivans sur le nombre relatif 
de lils et d'habilaus dans la classe ouvrière : 

Kombie des personnes par lil. Nombre Jcs fair.illes. 

moins de 2 413 

au moins 2 mais moins de 3 1512 

3 4 773 

4 5 207 

5 6 63 

6 15 
ÎNombre de cas non reconnus. 18 



3001 



Des rapports analogues ont été faits sur le nombre des 
caves habitées à Liverpool, lequel, selon M. Langton, est 
de 6,506 sur 25,732 maisons, et sur celui de leurs 
habilans, qui est de 31,448 personnes; sur les gages 
des ouvriers des districts manufacturiers, et leur situation 
pendant la dernière crise, par M. Felkin. 

M. Ashworth.a lu une enquête sur les résultats de la 
mutinerie des ouvriers fileurs de coton de Reston , d'oc- 
tobre 1836 à février 1837. Ces ouvriers, au nombre de 
8500, recevaient en moyenne 22 ' 6 ' ("27 francs) par 
semaine. La crise dura treize semaines, pendant lesquelles 
la plus grande misère se fit sentir chez les anciens ouvriers, 



DE l'association BRITANISIQDK . 161 

malgré les secours qu'ils recevaient de la Société de l'U- 
nion. Presque tous les effets mobiliers furent vendus , et 
un grand nombre de détaillans furent ruinés. L'auteur 
porte à 107,196 livres sterling ( 2,679,900 fr. ) la 
perte de la ville et du commerce pendant cette lutte inu- 
tile , qui ramena les choses précisément au point où elles 
étaient auparavant. La section a exprimé le désir que ce 
rapport fût imprimé et répandu en grand nombre parmi 
toutes les classes d'ouvriers , comme propre à les éclairer 
sur leurs véritables intérêts. 

M. Hall lut, sur les améliorations de l'agriculture 
pendant le dernier siècle, un rapport dans lequel il insiste 
sur les avantages de la culture des betteraves et des 
pommes de terre , et donne des détails intéressans sur le 
commerce et la production de la laine. 

Le D"" Yelloly recommande dans im mémoire la culture 
à la bêche comme favorable à la production. 

M. Urquhart lut un mémoire sur les localités de la 
peste à Conslantinople. Dans ce travail , fruit de trois 
années d'observations , il établit que si la peste ne pro- 
vient pas originairement des cimetières , son développe- 
ment est fort accéléré par leur voisinage, surtout quand 
ils sont établis sur un lieu plus élevé que les habitations. 
Les Turcs , en effet, enterrent les morts à une très- petite 
profondeur, et les effluves qui résultent delà putréfac- 
tion des corps, sont souvent insupportables. Ces idées 
sont corroborées par plusieurs faits cités par quelques 
membres de la section, en particulier celui de l'absence 
de la peste dans l'Inde où l'on brûle les cadavres , et dans 
l'ancienne Egypte où on les embaumait. 

Les travaux de la section furent terminés par un rap- 
port de M. Walmsley sur l'état du crime à Liverpool , 
dans lequel il porte à 8720 le chiffre de la population 
Xll 11 



•1-62 SEPTIÈME RÉUNION DE l' ASSOCIATION , ETC. 

criminelle, et à 700,000 livres sterling ( 17,500,000 
fr. ) le produit des vols et des déprédations. Ce résultat 
effrayant est même regardé par quelques statisticiens 
comme au-dessous de la réalité. M. W. termine en se 
félicitant de l'intérêt qu'excite la statistique criminelle. 
De nos jours , comme le disait un magistrat , les gens 
sont à la poursuite du crime comme on courait autrefois 
après le pittoresque. Comme le lièvre de Sancho-Pança , 
ils se présentent là où on les attendait le moins ; mais le 
sujet étant désagréable, il n'y a pas lieu de craindre que 
ces sortes de recherches ne deviennent nuisibles par l'en- 
gouement qu'on y mettrait. 

Nous terminons ici cette revue bien rapide des prin- 
cipaux objets qui ont occupé cette imposante réunion de 
tant de notabilités scientifiques. Bon nombre de travaux 
trop spéciaux pour entrer dans notre cadre , mais néan- 
moins d'une grande importance pour la science à laquelle 
ils se rattachaient , n'ont pas même été indiqués par leur 
litre; mais nous pensons que nous en avons piésenté 
assez pour faire comprendre à nos lecteurs, l'étendue des 
services qu'a rendus et que rendra encore l'Association 
britannique à lensemble des connaissances humaines. 
Elle ne peut manquer aussi de répandre le goùl des 
bonnes et fortes études, dans les diverses provinces où 
elle vient fixer son existence passagère et nomade , et 
tel génie inconnu s'allumera peut-être à ces lumières dont, 
sans elle, ses regards n'eussent jamais été frappés. 
Nous sommes heureux de pouvoir, de nouveau, revendi- 
quer pour la Suisse l'honneur d'avoir la première conçu 
et exécuté l'idée d'une association pareille de toutes les 
forces scientifiques d'un pays, et nous nous réjouissons, 
en la voyant partout adoptée , d'y trouver le germe de 
celte utile rivalité qui n'entraîne après elle que des ré- 
sultats avantageux pour tous. I. Macaire. 



RECHERCHES 

PHYSIQUES, CHIMIQUES ET PHYSIOLOGIQUES 

SUR 

LA TORPILLE. 

|)av M. ailjttdfs Matteiicn. ' 

(Mémoire conDiiiiiilque par l'ûiilciir.) 



« Si l'on découvre un jour que le fluide' électrique 
intervient dans les phénomènes de la vie , ce sera en 
étudiant la propriété singulière que possèdent certains 
poissons, de donner, quand on les touche avec la main, 
une commotion semblable à celle de la bouteille de Leyde. » 

Ces mots très-profonds, d'un des plus grands physi- 
ciens de notre époque , n'ont pu que ra'afifermir dans 
une idée que j'avais déjà émise dans mon premier mé- 
moire sur la torpille, lu à l'Institut le 1 1 juillet 1836. 
Du corps de la torpille, disais-je à la fin de ce mé- 
moire, nous verrons très-probablement apparaître celte 

' Ce mémoire, qiic l'auteur a lu dernièrement à l'Académie des 
sciences de Paris, et dont il a bien voulu nous offrir la priorité de 
publicatiou, nous a paru traiter le sujet de l'élecliicité de la tor- 
pille d'une manière si complète, et renfermer en même temps des 
résultats si intéressaus, que nous n'avons pas liésité à l'insérer 
dans notre recueil , malgré sa longueur. Quoiqu'il nous soit diffi- 
cile, en ce qui concerne le champ si vaste des sciences, de 
trouver la place nécessaire pour publier beaucoup de mémoires 
spéciaux, nous continuerons cependant à faire une exception en 
faveur de l'électricité, et des parties de la physique et de la chimie 
qui ont avec elle des points de contact, vu linlérét qu'excite ac- 
tuellement celle branche des sciences physiques, et le grand 
nombre de travaux originaux y relatifs qui nous sont fréquem- 
ment adressés. {A. De la Rive.) 



1 64 RECHERCHES 

grande inconnue, jusqu'ici indéterminée, de la vie orga- 
nique. 

Sans cesse tourmenté par ces pensées , et soutenu 
par l'espoir de parvenir au but de mes recherches , je n'ai 
rien épargné pour réussir. Deux mois passés sur les bords 
de l'Adriatique, juin et juillet de l'année courante, 
m'ont fourni 116 torpilles plus ou moins grandes, toutes 
vivantes. Je suis monté moi-même dans de petits bateaux 
pour en pécher, et pour pouvoir ainsi étudier ce poisson 
dans toute sa vitalité. J'ose me flatter que toutes ces peines 
n'auront pas été perdues , et que la physiologie générale 
et l'histoire de ces poissons devront à mes recherches 
quelques nouvelles lumières. J'ai tâché d'étudier ces ani- 
maux sous tous les points de vue : j'ai interrogé les pécheurs 
pour en connaître les mouvemens ; j'ai obtenu la décharge 
lorsqu'ils étaient encore à peine hors de l'eau ; j'ai ana- 
lysé l'air de l'eau oij je les ai fait vivre en les obligeant 
à donner de fortes décharges ; j 'ai examiné l'action sur eux, 
de la chaleur, du courant électrique , des différentes sub- 
stances gazeuses, des poisons, etc. ; tout cela a été le sujet 
de longues recherches. 

J'ai pensé donc qu'il était nécessaire de disposer dans * 
un certain ordre les matières de ce travail. Mais avant 
tout , je dois rappeler en peu de mots l'histoire des décou- 
vertes faites sur la torpille, afin de fixer précisément 
l'état actuel de nos connaissances. Je ne le ferai pas avec 
toute l'étendue qu'on pourrait attendre; je ne le puis 
pas, faute d'une collection complète de tous les jour- 
naux et des ouvrages d'histoire naturelle dont j'aurais 
besoin. On trouvera, d'ailleurs, un chapitre très-étendu 
sur ce sujet dans le grand ouvrage de M. Becquerel. 



StK LA TORPILLH. 1(55 

CHAPITRE 1. 



C'esl un fait connu depuis l'anliquilé, que la (orpillé 
donne des commotions lorsqu'on la louche encore vivante 
avec la main , sur le dos et sur le bas-ventre à la fois. 
Cette propriété lui a fait donner le nom vulg^aire de 
tremble , poisson magicien , etc. Il est encore connu , 
parmi les pécheurs, que la torpille donne la commotion 
volontairement, poursedéfendre et pour tuer les poissons 
dont elle veut se nourrir. Ils indiquent même la grande 
force de cette commotion en disant qu'elle est assez consi- 
dérable pour tuer les meuniers, qui sont les poissons de 
mer les plus vivaces et les plus hardis dans nos contrées. 
C'est à MM. Humboldt et Gay-Lussac que nous devons 
les premières recherches sur la nature électrique de cette 
commotion^ etsur les lois générales de cette décharge. Les 
Italiens Redi et Lorenzini ont étudié les premiers ce pois- 
son^ sous le rapport analomique, et surtout dans la dis- 
position de l'organe électrique. Ce travail a été poursuivi 
dans tous les poissons électriques par Hunter et Geoffroy- 
Saint-Hilaire. Galvani et Spallanzani découvrirent encore 
Pinfluence des nerfs du cerveau et de la circulalion san- 
guine sur la décharge de la torpille. Le travail le plus 
important qu'on ait publié sur la torpille dans ces derniers 
temps , est dû à John Davy , frère du célèbre chimiste. 
C'est à lui que nous devons la découverte de l'action du 
courant de la torpille sur l'aiguille aimantée, de son 
pouvoir d'aimantation, de son action électro-chimique'. 
MM. Becquerel etBreschet, ont aussi, dans l'année 1835, 

* Ce travail, qui a paru en 1832, est spécialement important par 
la partie anatomique et d'histoire naturelle. 



] 66 RECHERCHES 

fait quelques recherches sur la torpille. C'est an premier de 
ces deux savans que sont dus des moyens très-exacts pour 
étudier ce courant; c'est lui qui a fixé précisément la di- 
rection du courant extérieur. Quant au second de ces deux 
savans, nous attendons avec impatience la publication de ses 
travaux analomiques. Enfin, Tannée dernière j'ai imaginé 
d'appliquer au courant de la torpille, l'appareil de l'extra- 
courant de Faraday pour en tirer l'étincelle. J'ai fait con- 
naître cet appareil, avec les modifications qu'il exige pour 
le but en question, à M. Linari de Sienne, et, tous les deux 
séparément , nous avons obtenu l'étincelle dans la dé- 
charge de la torpille '. J'ai encore découvert et publié en 
même temps plusieurs faits physiologiques , tels que l'ac- 
tion de certains poisons, les décharges après la mort, 
Faction du dernier lobe, etc. M. Colladon a confirmé mes 
recherches dans un travail fait dans le même temps , et a 
ensuite exposé des idées ingénieuses sur la production de 
cette décharge électrique. Enfin IVl . Linari , dans le mois 
d'août de la même année , a pu obtenir l'étincelle de la 
torpille sans recourir à l'appareil que j'avais imaginé. 

CHAPITRE II. 



Je décrirai en deux mots les appareils principaux que 
j'ai employés dans mes dernières recherches sur la tor- 
pille. Ce sont d'abord des galvanomètres construits sui- 
vant le modèle imaginé par M. Colladon. J'en avais un 
surtout qui était assez sensible; le fil de cuivre, de - 

' La discussion de priorité sur la découverte de rétlncelle, qui 
s'est élevée entre M. Linari et moi, in"a obligé malgré moi à 
montrer aux commissaires de l'Institut la correspondance qui a 
eu lieu à ce sujet entre le physicien de Sienne et moi. 



SLH L\ TORPILLE. 167 

de millimètre crëpaisseui-, avait une double enveloppe de 
soie, et était recouvert encore d'une couche de vernis de 
comme laque. Le fil faisait 600 tours autour de l'aiguille 
astalique. Aux extrémités étaient soudées deux lames de 
platine. Quoique le fil fût bien isolé, je n'ai jamais ob- 
tenu que de faibles traces de courant par la décharge 
d'une petite bouteille de Leyde. Un galvanomètre fait 
comme celui que je viens de décrire, est tout ce qu'il y a 
de mieux pour étudier la décharge de la torpille. Plus 
sensible, c'est-à-dire, à un très-grand nombre de tours, 
il commence à être sensible aux actions électro-chimiques 
des lames de platine, et aux polarités secondaires; et si 
on oblige le courant à passer à travers une couche d'eau, 
c'est plutôt le courant de la torpille que le courant d'ori- 
gine électro-chimique qu'on risque d'arrêter. L'autre élec- 
troscope que j'ai employé très-souvent, c'est la grenouille 
préparée à la manière de Galvani. J'ai réussi même à m'en 
servir pour déterminer la direction du courant : j'ai pour 
cela coupé la grenouille au point où les deux cuisses sont 
attachées, et j'ai fait circuler la décharge électrique d'ane 
patte à l'autre. Si la grenouille est un peu affaiblie, c'est 
toujours la cuisse par laquelle le courant sort qui s'agite 
lorsque le courant passe. L'appareil à l'aide duquel j'ob- 
tiens maintenant l'étincelle, sera décrit lorsque je parlerai 
de ce pbénonfène. 

CHAPITRE m. 



DES PHEN03IENES DE L.\ DECHARGE ELECTRIQUE DE LA 
TORPILLE. 

Toutes les fois qu'on prend dans la main une torpille 
vivante, on ne larde pas longtemps à en ressentir une 
forte commotion , qui ordinairement peut se comparer à 



168 RECHERCHES 

celle d'une pile à colonne de 100 à 150 couples, chargée 
avec de l'eau salée. Celte force est grandement affaiblie 
après un certain temps, même en conservant l'animal dans 
des vases d'eau salée. Ces décharges se succèdent avec 
une très-grande rapidité, lorsque l'animal est encore tout 
vivant, et il est alors impossible de les supporter. Il suf- 
fit, pour en donner une idée, de raconter l'observation 
suivante, qui est commune parmi les pécheurs, et que j'ai 
vérifiée moi-même. Lorsqu'ils soulèvent les filets et ren- 
versent les poissons dans la barque, ils commencent par les 
laver, en y jetant dessus de grandes masses d'eau salée. 
Eh bien, on s'aperçoit à l'instant qu'il y a une torpille, 
par la secousse qu'éprouve le bras qui verse l'eau. Si alors 
on la prend dans la main pour l'essuyer, les décharges 
qu'elle donne sont tellement fortes et si rapprochées les 
imes des autres , qu'il faut l'abandonner, et le bras se 
trouve pour un certain temps engourdi. Ensuite elle cesse 
d'en donner, mais on est sûr d'en avoir une à l'instant 
où on la remet dans l'eau. — Desmouvemens à peine sen- 
sibles s'aperçoivent dans le corps de la torpille lorsqu'elle 
donne la décharge électrique. Je me suis assuré, par une 
expérience très-simple, qu'en effet elle peut se décharger 
sans qu'il arrive dans son corps aucun changement de 
volume. J'ai introduit une torpille femelle de médiocre 
grandeur, large de 0"',14, dans un bocal plein d'eau 
salée, et avec elle une grenouille préparée et posée sur 
son corps. Le bocal était fermé exactement, et portait un 
tube de verre d'un diamètre très-petit. Après avoir bien 
lulé le bouchon , j'ai fini de remplir d'eau le bocal, de 
manière que le liquide s'élevât dans le petit tube. La 
torpille donnait de temps en temps des décharges par un 
procédé particulier que je décrirai ensuite ; la grenouille, 
en effet, se contractait; mais le niveau du liquide dans 
le petit tube était immobile. 



SUR L\ TORPILLK. 169 

Lorsque l'animal est doué d'une giande vitalité , on 
ressent la commoiion dans quelque point de son corps 
qu'on le touche. Au fur et à mesure que la vitalité cesse, 
la région de son corps où la décharge est sensible, se 
réduit à celle qui correspond aux organes appelés com- 
munément électriques. 

Je me suis assuré, par l'expérience, que la torpille 
n'a pas le pouvoir de diriger la décharge ovi elle veut et 
où elle est initée. Elle se décharge quaîideWe veut, mais 
non où elle veut. On avait cru qu'elle pouvait diriger 
sa déchai ge oîi elle veut , parce qu'on avait ressenti la 
commoiion dans la partie du corps qui touche la torpille, 
et parce que le point irrité du poisson est le point où il 
est touché ; mais voici ce qui arrive. Si les décharges 
sont fortes, l'animal étant en pleine vie, elles se ressen- 
tent dans quelque point que la torpille soit touchée. 
Lorsqu'elle est affaiblie, et qu'on vient à l'irriter pour en 
avoir la déchaige, ce n'est plus dans tous les points de 
son corps qu'on la ressent. En effet, j'ai couché plusieurs 
grenouilles préparées, sur plusieurs points du corps d'une 
torpille un peu affaiblie : je Tai irritée avec un couteau à 
la queue, aux nageoires, aux branchies, etc. Les gre- 
nouilles qui sautaient étaient, dans tous les cas, celles 
que j'avais posées sur les organes électriques. 

Au moyen de la grenouille seule, j'ai pu établir quelle 
était, dans la décharge , la distribution de l'électricité sur 
le corps de la torpille. Pour que la grenouille , ou un corps 
quelconque, soient traversés par le courant électrique de 
la torpille qui se décharge, il faut toujours qu'ils en soient 
touchés en deux points différens. Si, par exemple, on prend 
une grenouille à laquelle on a laissé un seul filet nerveux 
crural , et qu'ensuite on touche la torpille avec la seule 
extrémité de ce nerf, en tenant la grenouille isolée, on ne 



170 KF.CHERCHES 

voit jamais celle-ci se contracter , tandis que d'autres 
grenouilles posées sur le poisson souffrent de très-grandes 
contractions. Pour voir la grenouille isolée se contracter 
par la décharge de la torpille, il suffit qu'elle la louche 
par deux filets nerveux , ou par un nerf et un muscle , 
enfin que deux points de la grenouille touchent deux 
points de la torpille. Si la grenouille n'est pas soutenue 
par un corps isolant, mais qu'au contraire elle commu- 
nique avec la terre, on la voit alors se contracter, quand 
même elle ne toucherait la torpille que par la seule extré- 
mité d'un filet nerveux. 

Avec le galvanomètre , la distribution de l'électricité 
est très-aisément déterminée. 11 suffit de promener les 
lames de platine du galvanomètre sur les différens points 
de l'organe électrique. Lorsqu'on veut des résultats com- 
parables et exacts, il vaut mieux détruire l'un des organes, 
ce qu'on fait en le coupant tout entier ou seulement les 
nerfs. On fait alors l'expérience sur l'organe laissé intact, 
sans avoir à craindre que la décharge de l'autre vienne à 
troubler celui qu'on étudie. Voici quelles sont les lois 
générales de celte distribution. 

1" Tous les points de la partie dorsale de l'organe sont 
positifs relativement à tous les points de la partie ventrale. 

2° Les points de l'organe sur la face dorsale, qui sont 
au-dessus des nerfs qui pénètrent dans cet organe, sont 
positifs relativement aux autres points de la même face 
dorsale 

3" Les points de l'organe sur la face ventrale, qui cor- 
respondent à ceux qui sont positifs sur la face dorsale, sont 
négatifs relativement aux autres points de la même face 
ventrale. 

Ces trois lois, qui sont établies sur un très-grand 
nombre d'expériences, expliquent très-bien tous les cas du 



SUR LA TORPILLE. 17 I 

couranl , qu'on fait naître en touchant on ime seule face 
de l'organe dans deux points différens , ou bien les deux 
organes à la fois sur la même face, pourvu que les points 
touchés ne soient point symétriques. 

J'ai encore détermine de quelle manière le courant se 
meut dans l'acte de la décharge de la peau extérieure à 
l'intérieur de l'organe. Pour ces expériences, j'ai couvert 
de vernis mes lames de platine, de manière à en laisser 
à découvert seulement une bande très-étroite. On coupe 
l'organe horizontalement , on sépare avec une lame de 
verre les deux faces intérieures ; ou bien on le coupe 
verticalement , et l'on y introduit plus ou moins profon- 
dément les lames de platine. On varie de toutes manières 
ces dispositions , et le résultat général est toujours le 
suivant : la lame positive du galvanomètre est toujours 
celle qui louche la peau dorsale, ou qui est le plus près 
de cette partie, relativement à la lame qui touche la peau 
ventrale, ou la partie intérieure de l'organe qui est le 
plus près de cette peau. 

En examinant l'intensité du courant avec le galvano- 
mètre, on trouve qu'elle varie avec l'étendue des lames 
qui touchent les deux faces de lorgane. 

J'ai voulu examiner encore quelle était la nature du cou- 
rant de la torpille lorsqu'on le fait passer pendant plus ou 
moins de temps par une couche d'eau salée, ou par celte 
même couche séparée par un diaphragme métallique. Le 
principe général que j'ai découvert est le suivant: lors- 
que la torpille est douée d'une grande vitalité , au mo- 
ment oii on vient de la tirer de la mer , le couranl qu'elle 
donne peut se comparer à celui d'une pile d'un grand 
nombre de couples , et chargée avec un liquide actif et 
bon conducteur. Â mesure que la vitalité s'affaiblit, le 
courant de la torpille se rapproche toujours plus de celui 



172 RUCHERCHES 

d'une pile faible et d'un nombre de couples loujours 
moindre. Pour m'arréler à une déviation du galvanomètre 
qui pût être comparable, j'ai procédé de la manière 
suivante. Je pose la torpille , à peine tirée de l'eau et 
essuyée, sur un plat métallique qui est isolé. C'est le 
plal de l'appareil que je décrirai plus loin , et qui me 
sert à produire l'étincelle. Un autre plat métallique qui a 
un manche de verre, est posé sur la torpille. Des fils de 
cuivre sont soudés à ces plats , et vont se réunir où l'on 
veut. Pour avoir une déviation fixe, j'irrile la torpille , 
disposée comme nous l'avons dit , de manière qu'elle 
donne huit à dix décharges successives , et je prends la 
déviation finale à la moitié de l'oscillation. J'ôle ensuite 
la torpille, je la replonge dans l'eau de mer, et au bout 
de six à huit minutes , je la soumets de nouveau à l'ex- 
périence et ainsi de suite. Sur une torpille femelle très- 
vivace , large de 0"%18, j'ai fait l'expérience suivante. 
En établissant un circuit tout métallique j'ai eu une dé- 
viation de 80°. Ce même courant passant ensuite par 
une couche d'eau salée, longue deO™,iO, très-large 
et très-profonde, introduit par des électrodes de platine 
de 6 centimètres carrés , était à peine affaibli : la même 
torpille, après quelque temps, m^a donné 50" avec le 
circuit tout métallique, et 12° avec l'addition de la couche 
d'eau salée. Le courant d'une autre torpille déjà faible , 
me donnait 30° en passant par le fil métallique , et 6° 
en passant par la couche d'eau salée , longue de 0'",20 , 
large et profonde de 0'",02, à la moitié de laquelle 
se trouvait un diaphragme de platine. Celte même tor- 
pille encore plus affaiblie m'a donné 12° dans le pre- 
mier cas , et à peine des traces d'électricité dans le se- 
cond cas. 

Les phénomènes de décomposition électro-chimique. 



SIR LA TORPILLE. 173 

déjà obtenus par John Davy ont été peu t-ludiés par moi. 
J'exposerai seulement une manière très-simple de les 
produire. Elle consiste à fermer le circuit entre les deux 
faces de l'organe avec une bande de papier imbibée d'une 
solution très-saturée de iodure de potassium. Deux lames 
de platine sont interposées entre les surfaces de l'or- 
gane et les bords du papier. Après quelques décharges, 
les indices de la décomposition apparaissent. 

L'étincelle électrique s'obtient très-aisément avec l'ap- 
pareil que j'ai décrit. Des feuilles d'or sont appliquées, avec 
de lagomme, sur les deux boules métalliques. On lient ces 
deux feuilles à la distance d'un demi-millimètre, et, en 
mouvant légèrement le plat métallique supérieur, on 
irrite l'animal ; dans le même moment les feuilles se meu- 
vent, se rapprochent et s'éloignent presque simultané- 
ment. On ne manque pas de voir des étincelles très-bril- 
lantes éclater entre les feuilles d'or. 

CHAPITRE IV. 



DES CAUSES EXTERIEURES ET INTERIEURES QUI INFLUENT 
SUR LA DÉCHARGE DE LA TORPILLE. 

J'entends par causes extérieures celles qui ne détrui- 
sent pas sensiblemenl: l'organisation du poisson : c'est 
l'inverse pour les causes intéiieures. J'en ferai l'exposi- 
tion dans deux sections séparées. 

l"^"^ SECTION. — CAUSES EXTÉRIEURES. 

La vie de la torpille se prolonge plus ou moins, sui- 
vant : 1° la masse d'eau de mer dans laquelle on la tient ; 
2° la température de cette eau ; 3° enfin , le degré de 



174 RECHERCHES 

l'irritalion qu'on fait souffrir à l'animal et par laquelle 
on l'obligea se décharger irès-souvent. J'ai réussi à pro- 
longer la vie de la torpille jusqu'à trois jours dans ma 
chambre, en réunissant d'une manière favorable à l'ani- 
mal les trois circonstances ci-dessus mentionnées. Il faut 
pourtant observer que les causes qui prolongent la vie de 
la torpille ne sont pas les mêmes qui accroissent l'activité 
de sa fonction électrique. Nous verrons dans cette section, 
que la fonction électrique et le prolongement de la vie de 
l'animal varient par l'effet des mêmes causes agissant 
d'une manière opposée. Parlons d'abord de la chaleur. 

Dans une masse d'eau de mer , haute de presque un 
mètre et contenue dans un vase de 30 centimètres de 
diamètre, dont la température est à -|- 18*^ R. , la tor- 
pille ne vil ordinairement que cinq à sixheiu'es au plus, 
en conservant tovijours sa force électrique avec une acti- 
vité plus ou moins grande. Si la température vient à 
s'abaisser , la fonction électrique cesse presque en môme 
temps. J'ai pris deux torpilles femelles, pêchées au même 
inslant, et d'une grosseur moyenne. L'expérience a com- 
mencé trois heures après que je les avais prises . On les a mi- 
ses dans des quantités d'eau de mer égales, mais de tempé- 
rature différente, l'une étant à -\- 18" R. , l'autre à -f-4"R. 
Au bout de cinq minutes la torpille plongée dans l'eau 
froide , ne donnait plus de décharges électriques quoi- 
qu'on l'irritât , et ne faisait aucun mouvement ; cinq mi- 
nutes plus tard , on ne voyait presque plus de mouve- 
ment dans ses branchies : on l'aurait crue morte. L'au- 
tre torpille était parfaitement dans son état ordinaire. 
J'ai retiré la première de l'eau et l'ai mise avec l'autre. 
Une dizaine de minutes s'étaient à peine écoulées qu'elle 
avait déjà repris sa première force, tout à fait comme 
l'autre. J'ai répété sur le même poisson quatre fois de 



SUR LA TORPILLE. 175 

suite la même expérience, toujours avec le même succès, 
si ce nesl qu'il demandait pour se rétablir un temps d'au- 
tant plus long qu'on Tavait plus longuement refroidi. J'ai 
vu une petite torpille mâle, large de six centimètres, trans- 
portée de nuit pendant dix heures dans une très- petite 
quantité d'eau de mer à la température de -|- 8° à 10° R. ; 
elle arriva engourdie et presque morte. L*état où je la 
voyais me la fit retirer de l'eau, et mettre sur une table 
où tombait un rayon de soleil levant. Je la vis alors se 
mouvoir; je la remis dans de l'eau qui était à -j-16°, 
et dans un instant elle me donna la décharge électrique. 
Elle vécut pendant une heure. J'ai étudié l'action du ré- 
chauft'eraenl sur une autre torpille. C'était une torpille 
femelle de dimension moyenne, et qui n'était même pas 
tiès-vivace. Je la mis dans de l'eau de mer que je pou- 
vais échauffer à volonté. A mesure que la température 
s'élevait , j avais soin de toucher l'animal. Il ne cessa 
jamais de donner de fortes décharges électriques. La tem- 
pérature était à -j-oO'^ R. , lorsque l'animal me donna 
cinq a six décharges électriques plus fortes qu'avant , qui 
durèrent quelques secondes ; après quoi il mourut. J'ai 
prolongé le séjour d'une autre torpille dans de l'eau 
à -f-26"R. ; elle continua de donner des décharges, 
mais elle ne tarda pas à y mourir. Si l'on a soin de la 
retirer tout de suite de l'eau chaude jusqu'à -j- 24° ou 
26" R. et de la remettre dans de l'eau à + 18°R. , on 
parvient à la rétablir. C'est une expérience que j'ai répétée 
plusieurs fois. — On peut très-bien expliquer cette action 
de la chaleur, sans recourir à des causes inconnues ou à 
des analogies trop éloignées. Les principes établis dans 
les grand travaux de Edwards sur la respiration, suffi- 
sent pour faire comprendre ce phénomène. Il n'y a qu'à 
admettre que l'activité de la fonction électrique est pro- 



1 76 RECHERCHES 

portionnelle au degré d'aclivité de la circulation et de 
la respiration de 1 animal. Le poisson plongé dans l'eau 
froide , a la circulation presque arrêtée à l'instant , et 
une petite quantité d'air suffit pour entretenir son exis- 
tence engourdie. Dans l'eau chaude ^ la circulation et la 
respiration prennent une très-grande rapidité; mais le 
poisson doit bientôt mourir par l'effet de la diminution 
de l'air, dont la quantité n'est plus en rapport avec la 
nouvelle activité de ces deux fonctions. 

Avant de commencer l'étude de la respiration de la 
torpille sous le rapport de sa fonction électrique, j'ai dû 
commencer par l'analyse de l'air dissous dans de l'eau 
de mer. Mon appareil était le même qui a été employé 
par M. de Humboldt dans son célèbre travail sur la res- 
piration des poissons. L'analyse de 1 air fut faite par la 
potasse et par la combustion du phosphore. J'ai répété 
plusieurs fois cette analyse, et j'ai observé de grandes 
différences dans les résultats , suivant les lieux de la mer 
oii l'eau était prise , et suivant la température à laquelle 
elle était exposée. Je donnerai ici la composition moyenne 
de l'air contenu dans l'eau de mer près de la côte de 
Cesenatico , prise à + 13° R. et à 1 pied au-dessous 
de la surface. 3500'" d'eau m'ont donné 62,5 dixièmes 
de pouce cube anglais, équivalens à 101",87. La 
composition pour 100 de ce mélange était : 11 d'acide 
carbonique, 60,5 d'azote, 29,5 d'oxigène. Cette com- 
position a été constante relativement à l'oxigène et à 
l'azote; l'acide carbonique a varié de 0,08 à 0,27. La 
même eau de mer prise près de mon habitation , dans 
un petit réservoir qui débouchait dans le canal du port, 
à la température de -j- 22° R., m'a donné la composi- 
tion suivante: 3500' donr.^nt 45 dixièmes de pouce 
cube anglais, dont la composition pour 100 du mélange 



SUR LA TORPILLE. 177 

est de 17,8 d'acide carbonique, 24,4 d'oxigène, 57,8 
d'azole. Voyons maintenant quel est le changement ap- 
porté dans cette quantité d'air et dans sa composition, 
parla respiration de la torpille. J'ai fait deux expériences 
en choisissant deux torpilles femelles d'une vitalité pres- 
que égale et d'une grandeur très-peu différente : l'une 
de ces torpilles a été plongée dans l'eau dont jai donné 
l'analyse ; elle a été tranquille pendant 45 minutes à la 
température de + 22" R. ; l'autre torpille a été dans la 
même condition, si ce n'est qu'on l'obligeait continuelle- 
ment à donner la décharge. Les ayant retirées de l'eau 
encore vivantes , j'ai passé tout de suite à l'analyse de 
l'air contenu dans ces deux masses séparées d'eau de 
mer. Voici les résultats : 

^ir de l'eau de la torpille qui a donné les décharges. 
3500 ' ont donné 30,5 dixièmes de pouce cube anglais. 

Composilioii. 

Acide carbonique. . . 11 30,6 

Azote 19^5 69,4 

Oxigène des traces 

30,5 100 

Air de l'eau de la torpille resiée tranquille. 

3500 ■ ont donné 33,75 dixièmes de pouce cube anglais. 

Composilion. 

Acide carbonique. . . 12,50 37 8 

Azote 20,25 59,4 

Oxlgène 1 j g 

33,75 ^ÔO 

On voit donc que la torpille tourmentée a respiré plus 
que l'autre. L'oxigène absorbé est à lazote absorbé, 
comme 100 : 59; l'oxigène absorbé à l'acide carbonique 
Ml 12 



178 RECHEKCHES 

produit, comme 100: 37,2. Dans la seconde torpille, 
la première proportion est de 100: 57,50, la seconde 
de 100 : 45. C'est un résultat bien singulier que de voir 
la torpille qui a plus d'action sur l'oxigène et l'azote, 
être en même temps celle qui développe moins d'acide 
carbonique. Le pre:nier résultat s'explique très-aisément 
par l'accélération de la respiration et de la circulation de 
la torpille irritée. 

Je décrirai encore une expérience qui confirme le 
principe déjà établi, c'est-à-dire que l'activité de la 
fonction électrique est proportionnelle à l'activité de la 
circulation et de la respiration de l'animal. J'ai pris une 
torpille mâle très-petite , qui était irès-affaiblie : à peine 
de temps en temps la voyait-on opérer le mouvement res- 
piratoire, et bien difficilement on en obtenait une dé- 
charge. J'ai introduit celte torpille sous une cloche pleine 
de gaz oxigène. A l'instant même l'animal s'agita, il 
ouvrit la bouche plusieurs fois, il fit de fortes contrac- 
tions, et dans le même temps il me donna 5 à 6 fortes 
décharges électriques , puis il mourut. 

Pour achever l'exposition de mes recherches sur les 
causes extérieures qui influent sur la décharge électrique 
de la torpille, j'ai encore à parler de l'action du poison. 

Je suis revenu celte année sur les expériences que 

j'avais déjà faites et publiées l'an dernier. J'ai pris trois 
grains de strichnine et j'y ai ajouté quelques gouttes d'a- 
cide murialique. J'ai introduit le muriate dans la bouche 
et l'estomac d'une grosse torpille très-vivante, large 
de 25 centimètres et longue de 32. Au bout de quelques 
secondes il y eut de fortes contractions à la moelle épi- 
nière ; ensuite, avec ces contractions il se fit quelques 
rares décharges très-fortes; dix minutes après, les dé- 
charges devinrent plus faibles, mais plus rapprochées 



SUR LA lORi'lLLE. 179 

l'une de r-aulre ; enfin les décharges cessèrent, et l'animal 
mourut d;ins de fortes contractions. Sa vie ne se prolon- 
gea cerlainenienl pas plus de 10 à 12 minutes. J'ai encore 
préparé, avec trois grains de morphine et des gouttes 
d'acide nmrialique , le muriale de morphine. La torpille 
, que j'ai employée dans cette expérience était encore plus 
grosse que l'autte, mais elle était moins forte; 8 à 10 
minutes après l'introduction du poison , elle commença 
à donner par elle-même , sans être irritée et sans la 
moindre contraction, des décharges extraordinairemenl 
fortes ; l'aiguille du galvanomètre était dans une agi- 
tation continuelle. Dans 10 minutes elle ne donna 
certainement pas moins d'une soixantaine de ces fortes 
décharges. Après ce temps , les décharges spontanées 
cessèrent, et il fallait alors, pour les obtenir, irriter 
l'animal dans la bouche et dans les branchies ; il vécut 
ainsi tranquillement plus de 40 minutes, en donnant 
toujours des décharges plus ou moins fortes. 

Parmi les causes extérieures qui influent sur la dé- 
charge électrique de la torpille , il faut mettre encore 
l'irritation qu'on produit en elle en la comprimant dans 
les différentes parties de son corps. Le frottement sur 
les branchies est une des manières les plus sûres d'avoir 
la décharge, comme Test encore la compression de l'or- 
gane dans le point qui Correspond au passage des nerfs. 
La décharge a presque toujours lieu encore lorsqu'on 
plie le poisson , de manière que le bas-ventre devienne 
concave. Enfin la compression des yeux et de la cavité 
qui est placée au-dessus du cerveau ne manque jamais 
de donner lieu à de fortes décharges électriques. Si les 
nerfs qui s'introduisent dans cette cavité cl qui traversent 
les muscles de l'œil sont liés ou coupés, cette compres- 
sion ne pioduit plus la décharge. 



1 80 RECHERCHi;S 

Le courant éleclriqiie doit encore être placé parmi les 
causes extérieures qui déterminent la décharge de la tor- 
pille. Un courant de trente couples zinc et cuivre, larges 
de 5 centimètres, chargés avec une solution nitro-sulfu- 
rique, donne lieu à de fortes décharges de la torpille, 
chaque fois qu'on le fait passer de la bouche aux bran- 
chies, à la peau ou dans l'intérieur de l'iargane. J'ai pro- 
longé la durée du passage du courant, pour voir quel 
effet était produit lorsqu'il cessait de circuler. Je n'ai 
rien aperçu dans ce cas. L'application extérieure du 
courant, telle que je lai décrite, soit directement, soit 
inversement, produit le même effet. 

2* SECTION. — CAUSES INTÉRIEURES. 

J'ai déjà dit que , par causes intérieures , j'entends 
celles qui modifient l'organisation. J'en partagerai létude 
entre trois parties du corps de la torpille. 

1° Za substance propre de l'organe et les parties 
musculaires^ cartilagineuses, etc., qui le recouvrent et 
V eyivironnent . — Je rappelle ici ce que jai dit plus haut, 
que pour mieux étudier ces phénomènes , j'ai toujours 
eu soin de détruire la fonction de l'un des organes : 
j'indiquerai bientôt de quelle manière on peut y parvenir. 

J'avais déjà observé, depuis l'année dernière, qu'en 
enlevant la peau de l'organe , celle du dos ou celle du 
bas-ventre, séparément ou ensemble, la décharge élec- 
trique ne diminue pas d'intensité. J'ai eu occasion de 
répéter encore cette année un grand nombre d'expé- 
riences de ce genre. J'ai coupé l'organe à la moitié, soit 
horizontalement, soit verticalement, j'ai introduit une 
lame de verre pour séparer les deux tranches coupées, 
et la décharge électrique continuait encore à se faire. 



SUR LA TORPILLE. 181 

J'ai coupé l'organe de manière à en laissée une moitié 
attachée à l'autre par une petite tranche : la décharge 
arrivait encore de l'une à l'autre, pourvu qu'elles com- 
muniquassent encore entre elles par une branche ner- 
veuse inlacle. J'ai vu une petite torpille mâle, très-vivace, 
large de 12 centimètres , dont je suis parvenu à couper 
en plusieurs fois les trois quarts de l'organe : eh bien , 
chaque fois qu'on recommençait de couper, les décharges 
arrivaient avec une intensité toujours croissante. 

Ce n'est que par deux moyens que je suis parvenu à 
détruire la fonction électrique, eu agissant sur la seule 
substance de l'organe. Ces deux moyens sont : le contact 
des acides minéraux concentrés et la chaleur de l'eau 
bouillante. Après avoir enlevé la peau supérieure de 
l'organe , j'ai mouillé la substance interne avec de 
l'acide sulfurique , et à l'instant j'ai obtenu de fortes 
décharges. Au bout de quelques minutes, la substance de 
l'organe est devenue blanche et coagulée. Alors il m'a 
été impossible d'en tirer plus de décharges. Ce même 
effet est produit par l'acide muriatique. Si l'on plonge 
dans de l'eau bouillante une torpille à laquelle la peau 
dorsale de l'un des organes a été enlevée, on a , à la 
première impression de la chaleur, des décharges très- 
fortes. Mais si on prolonge cette immersion pendant 
quelques secondes seulement , la décharge cesse , et la 
substance de l'organe est encore coagulée. 11 faut faire 
celle expérience de manière que la torpille ne plonge 
dans l'eau bouillante que par l'organe qu'on a écorché. 
C'est ainsi qu'on parvient à la sauver. — Opérant de 
cette manière, il m'est arrivé de faire une observation 
curieuse que je crois utile de rapporter. Une des torpilles 
qui avait perdu la fonction électiique dans l'un de ses 
organes, après avoir été tenue plongée pendant quelques 



182 niicatcRt.HEs 

secondes dans l'eau bouillante ^ fut remise dans de l^eau 
de mer, où elle vécut presque deux heures. La substance 
de l'organe n'était plus ni blanche ni coagulée, elle avait 
repris ses propriétés ordinaires, sans être pourtant de- 
venue capable de donner la décharge. 

J'ajoute, enfin, que j'ai coupé en deux ou trois points 
l'arc cartilagineux qui environne l'organe, les tubes sé- 
crétoiresqui se réunissent en faisceaux, l'arc cartilagineux 
qui est sur les branchies , que j'ai détruit complètement 
la cavité , pleine d'une substance analogue à celle de 
l'organe , qui est au-dessus du cerveau , sans avoir 
obtenu le moindre affaiblissement dans la force de la 
décharge électrique. J'ai obtenu le même résultat en 
coupant tous les muscles et les tendons qui environnent 
l'organe. 

2° Les tiei'fs qui se rendent dans l'organe. — C'est 
un fait que Galvani et Spallanzani avaient déjà observé 
depuis longtemps , qu'en coupant les nerfs de l'un des 
organes , la décharge cesse de ce côté , tandis qu'elle 
continue du côté opposé. J'avais encore établi, dans mes 
recherches de l'année dernière, qu'il ne suffisait pas de 
couper un , deux , trois de ces nerfs pour détruire en- 
tièrement la décharge, qu'il fallait pour cela les couper 
tous les quatre. 

J'ai observé celte année que la décharge de la torpille, 
lorsqu'on lui a coupé deux ou trois de ces nerfs des or- 
ganes, se limite aux points dans lesquels se trouve ramifié 
le nerf qu'on a laissé intact. Lorsqu'on a soin d'essuyer 
parfaitement la peau de la torpille, on voit très-bien avec 
le galvanomètre cette limitation de la décharge. 

La torpille peut vivre longtemps, même après que les 
nerfs de l'organe ont été coupés. En effet, j'ai coupé 
trois nerfs de l'organe droit à une torpille femelle très- 



SLR L.\ TORPILLE. 183 

peiiie et Irès-vivace. Après l'opération , la peau fut réunie 
et cousue, et le poisson , lié par la queue, fut mis dans 
le canal de Cesenatico : c'était le 27 juillet, à 3 heures 
après midi. L'animal mourut dans la soirée du 28, après 
environ 30 heures de vie. Le changement apporté dans 
la substance de l'organe était grand dans la partie oii 
se ramifient les trois nerfs coupés: elle y était tellement 
amincie et atrophiée, qu'il était impossible de la recon- 
naître ; la substance des troncs nerveux était devenue 
pulpacée ; le reste de Torgane était intact. 

Il n'est point nécessaire de couper les nerfs pour 
détruire la décharge électrique , il suffit de les lier ; 
avec un peu d'habitude on y réussit très-aisément. Le 
même phénomène que nous avons vu en coupant les 
nerfs, s'observe si on se borne à les lier. 

Lorsque les nerfs ont été coupés , et que par là toute 
fonction électrique a été détruite , si on tire avec une 
pince un de ces troncs nerveux qui sont attachés à l'or- 
gane, on obtient encore quelques décharges électriques. 
Il faut , pour que cette expérience réussisse, que la tor- 
pille employée soit très-vivace. Dans ce cas le phénomène 
ne manque pas d'avoir lieu. 

En mouillant avec une solution- très-concentrée de po- 
tasse les troncs nerveux de l'organe mis à découvert , 
la décharge disparaît sans que la substance nerveuse 
soit altérée, du moins en apparence. 

3*> Enfin le cerveau. — Avec la lame d'un rasoir peu 
aiguisé je découvre très-vite le cerveau d'une torpille. 
Si l'animal est encore très-vivant, on observe ce qui 
suit : toutes les fois qu'on touche avec une plume , une 
pince, un tube de verre, etc. , le cerveau de la torpille , 
la décharge électrique ne manque pas d'avoir lieu. On 
ne larde pas à apercevoir quels sont les véritables points 



184 KEClItRCHES 

de cet organe dont l'irritation produit la décharge. 11 
vaut mieux^ pour celte élude, que la torpille soit un peu 
affaiblie. Les premiers lobes (cérébraux) peuvent être 
irrités , coupés, détruits tout à fait , sans que la décharge 
cesse d'avoir lieu. Les lobes qui suivent les premiers 
donnent lieu , lorsqu'on les touche ou qu'on les blesse , 
à de fortes contractions musculaires , et quelquefois 
même, si l'animal est très-vivant, à des décharges élec- 
triques : pourtant on peut les couper sans que cela arrête 
la décharge. Le troisième lobe peut être irrité, blessé, 
enlevé tout à fait, sans contraction et sans que la dé- 
charge électrique cesse encore. 

Le dernier lobe du cerveau , que je regarde comme 
un renflement de la moelle allongée, de laquelle partent 
les nerfs qui vont à l'organe, est la seule partie du cer- 
veau qu'on ne puisse toucher sans avoir de très-fortes 
décharges électriques. Celle-là détruite, toute décharge 
électrique devient impossible quand même on laisserait 
le reste du cerveau intact. J'ai coupé sur une autre tor- 
pille, la moelle allongée au point oià elle sort du cerveau, 
c'est-à-dire, après qu'elle a donné les nerfs aux organes. 
De fortes décharges et contractions musculaires ont lieu 
lorsqu'on fait celte opération , mais la décharge élec- 
trique continue toujours lorsqu'on touche le dernier 
lobe, que j'appellerai désormais le lobe électrique. La 
décharge électrique conserve une grande force, même 
après qu'on a coupé un gros faisceau nerveux formé par 
les premiers nerfs de la moelle épinière, et qui , partagé 
en deux branches , entoure l'organe en passant au-dessus 
et au-dessous de l'arc cartilagineux. 

Les organes de la fonction électrique se réduisent 
donc au dernier lobe du cerveau , à ses nerfs et à l'or- 
gane proprement dit. L'action de ce dernier lobe sur la 



SIR L\ TORPILLE. 1 85 

fonction ëlectrique esi directe. C'esl ainsi que , si on 
touche la partie droite du lobe électrique, c'est l'organe 
droit qui donne la décbarge. Le contraire arrive si c'est 
la partie gauche qu'on louche. 

Je passe à la description des expëriences que j'ai faites 
sur la, torpille morte. J'appelle morte la torpille, lorsque 
ses branchies ne font plus de mouvemens^ et que, irri- 
tée, blessée et comprimée, extérieurement et intérieure- 
ment, hors certains points du cerveau, elle ne donne 
plus de décharges électriques. Je ferai remarquer en 
passant que la torpille n'est pas assez morte, au moins 
selon la définition qui précède, même quand on a coupé 
ses gros vaisseaux sanguins, et détruit ainsi la circu- 
lation. Dans ce dernier cas, on obtient encore quelques 
décharges électriques en irritant l'animal. — Qu'on 
prenne donc une torpille morte comme je l'ai dit , et 
qu'on en découvre le cerveau. La première expérience 
que je rapporterai était connue depuis mon travail de 
l'année dernière. Si l'on touche le lobe électrique , les 
décharges apparaissent, et bien plus fortes que celles que 
l'animal donnait étant vivant. Les autres parties du cer- 
veau , quoique irritées, ne produisent aucune décharge. 
L'action du lobe électrique est directe, et le courant de 
la décharge est dirigé comme à l'ordinaire , du dos au 
bas-ventre. Un certain temps étant écoulé , on fait cesser 
les décharges, simplement en louchant le lobe électrique; 
mais les décharges apparaissent encore si ce lobe vient 
à être blessé. Ce qui est encore plus extraordinaire, c'est 
que les décharges que j'ai obtenues par la blessure du 
lobe électrique sont indifféremment dirigées du dos au 
bas-ventre, ou du bas- ventre au dos. J'en ai observé 
plusieurs , l'une à la suite de l'autre , dirigées dans ce 
dernier sens. Ces faits se sont présentés encore à moi 



186 RECHERCHES 

cette année sur un grand nombre de torpilles. Les dé- 
charges que j'obtiens par la blessure du lobe électrique 
ne sont qu'au nombre de quatre ou cinq; après cela, 
tout phénomène électrique est à jamais détruit. J'avais 
donc raison de conclure que la direction de ta décharge 
de la torpille dépend du cerveau. 

Il me reste maintenant à exposer quelle est l'action du 
courant électricjue appliqué sur le cerveau et sur les nerfs 
de l'organe de la torpille. C'est là la partie que je regarde 
comme la plus importante de ces recherches. La pile que 
j'ai employée était à colonne, dont les couples, zinc et 
cuivre, avaient 4 centimètres de surface. Le liquide de la 
pile était de l'eau de mer avec ,7, d'acide nitro-sulfurique. 
C'est toujours une pile de vingt couples que j'ai employée. 

J'ai découvert le cerveau d'une grosse torpille, qui, 
quoique affaiblie , était encore vivante. J'ai introduit le 
réophore négatif de platine dans l'organe, sur la partie 
dorsale et près du bord extérieur. La torpille était cou- 
verte de grenouilles préparées , et deux galvanomètres 
étaient déposés, comme à l'ordinaire, sur les deux or- 
ganes. Je commence par toucher légèrement, avec «ne 
pince, le lobe électrique ; j'obtiens plusieurs décharges ; 
mais dans peu de secondes elles cessent , même en le 
touchant. Alors je porte le réophore positif sur la partie 
droite du lobe électrique, c'est-à-dire, du même côté où 
se trouve le réophore négatif. A l'instant il y a décharge 
de l'organe. — Je crois important d'assurer dès l'abord le 
lecteur, que cette décharge, démontrée par les convul- 
sions des grenouilles et par le galvanomètre, n'est pas 
due à une portion du courant de la pile qui parcourt les 
grenouilles et le galvanomètre. En effet , j'ai acquis, par 
d'autres expériences, la certitude que le même courant, 
qu'on fait passer dans d'autres parties du corps de la 



SIR I.\ TORPlI-tK. I 87 

torpille, hors de l'organe et dans les mêmes conditions, 
ne donne aucun signe, ni aux grenouilles, ni au galvano- 
mètre. J'ai coupé une torpille au milieu de son corps, 
de manière qu'il ne restât aucune partie des organes 
électriques attachée au côté inférieur. Le galvanomètre 
et les grenouilles préparées étaient disposés sur cette 
dernière partie du corps de la torpille. Le courant de la 
même pile a passé de la moelle épinière aux muscles de 
la queue, sans exciter aucune contraction dans les gre- 
nouilles, ni donner aucun signe au galvanomètre. Celte 
moitié de la torpille était, au contraire, fortement agitée 
à chaque passage du courant. Je reprends maintenant la 
première expérience. — Si, au lieu de loucher avec le pôle 
positif la partie droite du lobe électrique, on touche la 
gauche, c'est l'organe gauche qui se décharge, et c'est là 
une nouvelle preuve que ces décharges sont effectivement 
de la torpille. En effet , les grenouilles et le galvanomètre 
de l'organe gauche ne sont même pas compris dans le 
circuit de la pile. Si le réophore positif touche tout entier 
le lobe électrique, les deux organes se déchargent à la 
fois. Qu'on vienne maintenant à changer la direction du 
courant, c'est-à-dire, que le pôle positif soit introduit dans 
l'organe, et que le négatif touche le lobe électrique : il y 
a alors de fortes contractions musculaires , et point de 
décharge des organes. Le galvanomètre et les grenouilles 
ne se meuvent pas , et c'est encore une preuve que les 
décharges obtenues précédemment sont véritablement 
propres à la torpille. J'ai renouvelé encore l'action directe 
du courant électrique, et quoique l'animal fût beaucoup 
affaibli , les mêmes phénomènes se sont reproduits, c'est- 
à-dire, il y avait décharge de l'organe à chaque passage 
du courant électrique. Il faut bien obser\er que si la 
torpille est douée d'une grande vitalité, les décharges 



188 RECHLRCHliS 

s'observent encore pendant un certain temps , lorsque le 
courant est inverse, c'est-à-dire qu'il va de l'organe au 
cerveau. 

J'ai voulu étudier encore quel était l'effet de la ligature 
des nerfs de l'organe. Dans cette expérience, j'ai lié les 
quatre nerfs de l'organe droit d'une autre torpille, grosse 
et très-vivace ; j'ai découvert le cerveau , et j'ai répété 
l'expérience précédente. Lorsque le courant marchait di- 
rectement , il n'y avait aucune décharge de l'organe ; 
quand il marchait en sens inverse, je n'ai observé que 
de très-faibles contractions, et c'est là encore une preuve 
de la véritable nature des décharges dont j'ai parlé. J'ai 
répété ces expériences sur quinze individus, toujours avec 
le même résultat , en laissant les nerfs intacts , quelque- 
fois en les coupant ou les liant , et en ayant toujours soin 
de commencer le passage du courant, après m'être assuré 
que le contact du réophore de platine, sans qu'il fût at- 
taché à la pile , ne donnait lieu à aucune décharge de 
l'organe. Il est bien juste d'observer que ces décharges 
produites par le courant n'ont pas la force de celles que 
l'animal donne lorsqu'il est vivant; mais elles ne diffèrent 
certainement pas des dernières décharges qu'on tire de 
la torpille morte, en touchant légèrement son lobe élec- 
trique. En effet , les déviations du galvanomètre sont 
dans ce cas, comme dans l'autre, de 5 à 6 degrés ; mais 
elles suffisent pour montrer clairement la déviation dans 
son sens ordinaire , c'est-à-dire , du dos au bas-ventre. 
Enfin , j'observerai encore que jamais on n'a les indices 
de la décharge de l'organe en touchant avec le pôle po- 
sitif des muscles, la peau, le liquide du cerveau, etc., 
tous points qui ne diffèrent pas du lobe électrique par 
leur position et leur conductibilité, ce qui est encore une 
preuve de la véritable nature des décharges précédentes. 



SLR LA TORPILLr. 1 89 

L'action du courant électrique sur les nerfs de l'organe 
est encore importante , et mérite d'être décrite avec le 
plus grand soin. J'ai séparé un des organes d'une torpille 
qui élait encore vivante : c'était une torpille femelle très- 
grosse, la plus grosse de toutes les 116 torpilles que j*ai 
eues ; elle pesait 6 livres (3 kil.). L'organe a été séparé 
sans détacher la peau. Je n'ai fait que couper les nerfs et, 
les branchies, en tranchant circulairement toutes les par- 
ties qui environnent l'organe du côté de la tête. Il me 
restait ainsi l'organe avec ses quatre nerfs, qui, un peu 
tirés en dehors, en ressortaient de 2 ou 3 centimètres. Tout 
cela a été mis sur une lame de verre. Alors , après avoir 
déposé le galvanomètre et les grenouilles sur l'organe , 
comme à l'ordinaire, j'ai introduit le réophore négatif 
dans la substance de l'organe, près du bord extérieur, et 
avec le réophore positif j'ai touché l'un des quatre nerfs 
qui étaient étendus sur la lame de verre. A l'instant il y 
a eu déviation de 4 degrés dans le galvanomètre , dans 
le sens du courant ordinaire de la torpille, et de fortes 
contractions dans les grenouilles. En touchant les autres 
nerfs, les mêmes phénomènes ont lieu. Je touche la sub- 
stance de l'organe qui est entre les nerfs, et cela en plu- 
sieurs points, tels que la peau ou quelques morceaux de 
muscles attachés; et aucun phénomène n'a lieu. J'ai réuni 
les quatre nerfs sur une lame de platine, et c'est en touchant 
cette lame que les phénomènes précédens, qui indiquent 
la décharge de l'organe, se sont reproduits avec le plus 
d'intensité. Je suis parvenu encore à couper la ramifica- 
tion de l'un des nerfs avec la substance dans l'intérieur 
de l'organe, en laissant intact le tronc nerveux extérieur. 
Si ce tronc vient à être touché par le pôle positif, les in- 
dices de la décharge manquent. J'ai lié les nerfs, et les 
décharges ont manqué encore quand le courant passait. 



190 RECHERCHES 

En répétant plusieurs fois ces expériences et sur plusieurs 
individus, il m'est arrivé quelquefois de voir le phéno- 
mène de la décharge, en touchant avec le pôle positif la 
substance de l'organe ; mais une légère attention m'a 
montré chaque fois qu'il y avait toujours contact du pôle 
avec quelques-uns des filets nerveux répandus dans l'or- 
gane. La différence qu'il y a entre l'action du courant élec- 
trique sur les nerfs seulement, et son action sur le cerveau 
réuni par les nerfs à l'organe, mérite d'être remarquée. 
Nous avons vu que, dans ce second cas, le courant in- 
verse n'excitait aucune décharge. Le contraire arrive 
lorsque les nerfs et la substance de l'organe sont seuls 
parcourus par le courant électrique. Il y a décharge de 
l'organe quand le courant va des nerfs à l'organe, et il y 
a encore décharge lorsque la marche du courant est con- 
traire. Le galvanomètre dévie toujours dans le même sens, 
et cela établit encore mieux que c'est la décharge propre 
de la torpille qui se produit. Si les torpilles sont mortes 
depuis quelque peu de temps, l'action du courant électrique 
que nous avons décrite, sur les nerfs et l'organe, et sur le 
cerveau réuni à l'organe, est entièrement détruite, et on 
tâcherait inutilement de la reproduire par un plus grand 
nombre de couples. Ce résultat, qui arrive après un cer- 
tain temps, et qui dépend du degré de vitalité de l'animal 
et du traitement variable qu'on lui a fait subir, peut, au 
besoin , servir encore à prouver l'exactitude de mon as- 
sertion. 

J'ai cru encore important de déterminer le pouvoir 
conducteur pour l'électricité de la substance nerveuse et 
de celle de l'organe. J'ai fait cela avec Texaclitude qu'il 
est possible de porter dans ce genre d'expériences. J'ai 
employé un galvanomètre double, et j'ai fait passer les 
deux courans par une tranche de la substance de l'organe, 



sur. L\ TORPILLF. 191 

el pat- cinq à six troncs nerveux de la torpille réunis. Je 
me servais de la pile de vingt couples. La conductibilité 
m'a semblé toujours plus forte pour la substance de l'or- 
gane , et cela nie paraît bien aisé à concevoir. 

CONCLUSIONS. 

Lorsqu'on réfléchit, 1° aux faits que nous avons déjà 
établis dans notre premier travail sur la torpille^ c'est-à- 
dire qu'aucune trace d'électricité ne se trouve dans l'organe 
sans qu'il se décharge; 2" qu'on peut détruire la peau, 
les muscles, l'arc cartilagineux qui entoure l'organe, et 
une grande partie de la substance même de l'organe, sans 
que la décharge cesse ou même s'affaiblisse ; 3° que des 
poisons narcotiques déterminent de fortes décharges élec- 
triques ; 4° que l'irritation du lobe électrique du cerveau, 
après la mort^ donne de très-fortes décharges électriques; 
5** qu'en tirant et comprimant les nerfs seulement, on a 
la décharge ; G'^ que de fortes contractions musculaires 
s'observent dans les parties qui environnent l'organe , 
sans que la décharge ait lieu ; 7" que la blessure du lobe 
électrique du cerveau détermine les décharges dont la 
direction n'est plus constante du dos au bas-venlre, mais 
va quelquefois du bas-venlre au dos ; 8° enfin, aux derniers 
faits que j'ai rapportés sur l'action du courant électrique, 
— il est impossible de ne pas en tirer les conclusions 
suivantes ; 

1° L'élément nécessaire à la décharge électrique de la 
torpille et à la direction de cette décharge, est produit 
par le dernier lobe du cerveau , et transmis par les nerfs 
dans la substance de l'organe. 

2° 11 en résulte que ce n'est pas dans l'organe et par 
l'organe que cet élément est préparé. 

3" Un courant électrique, dirigé du cerveau à l'organe 



192 RECHERCHES 

par les nerfs, détermine la décharge, ainsi que le ferait 
cet élément, qui me semble pouvoir être regardé comme 
du fluide électrique. 

4° Puisque les décharges électriques de la torpille, 
même sous l'influence du courant électrique , cessent 
lorsque les nerfs sont liés , il faut admettre que cet 
élément , que je regarde comme analogue au courant 
électrique, et comme le courant électrique lui-même, a 
besoin, pour fonctionner , d'une disposition moléculaire 
dans les nerfs, dont la destruction entraîne la cessation 
de la fonction ' . 

CHAPITRE V. 



DE LELECTRICITE DE LA TORPILLE ET DE TOUS LES ANIMAUX 
EN GÉNÉRAL. 

La fonction de la torpille me paraît maintenant mieux 
connue. Voilà un animal qui a une organisation spéciale, 

' L'hypothèse émise par M. Becquerel pour expliquer les con- 
tractions musculaires, me semble rentrer dans l'explication que 
j'ai donnée dans le lemps, de la secousse qu'éprouvent les gre- 
nouilles lorsque le courant inverse cesse de les parcourir. Voici 
comment ces phénomènes peuvent s'entendre. Le courant direct 
déplace les globules nerveux dans le sens du courant, et dans 
ce cas il y a contraction. Lorsque le courant cesse, les globules 
reviennent à leur place ; mais le mouvement ne détermine pas 
la contraction, au contraire, il devrait correspondre a ce qu'on 
appelle sensation. 11 est maintenant clair que, lorsque le courant 
est inverse, il ne doit pas y avoir de contraction à l'introduction 
du courant, parce que le déplacement des globules, qui se fait 
toujours dans le sens du courant, est dans ce cas le môme qui est 
produit par le courant direct qui cesse de passer. On voit par là 
que , lorsque le courant inverse cesse , les globules , pour revenir 
à leur place, font le même mouvement que 'ces globules ^mêmes 
lorsqu'ils sont envahis par le courant direct. Il doit'donc y avoir, 
comme dans ce cas, contraction. 



SLR I.\ TOUI'lLI.i:. 1 93 

à l'aidetle laquelle le courant éleciriqiiepeulôlremodifiéde 
manière à se changer en charge d'une balteric ou d'une pile. 
Nous ignorons quelle est l'organisation propre à cet effet. 
Sans doute l'appareil de condensalion pour le fluide électri- 
que, qui existe dans l'organe de la torpille , n'est pas sem- 
blable à ceux que nous connaissons. C'est là une grande 
découverte qui reste à faire pour la physique, et qui peut 
se faire même hors de ce poisson. Deux conditions sont 
nécessaires pour que cet organe fonctionne : 1° que la 
substance albumineuse , qui le compose en grande partie, 
ne soit pas coagulée , quoique cette coagulation puisse 
avoir lieu sans détruire la conductibilité électrique de celte 
substance ; 2*^ que les nerfs qui entrent dans l'organe 
aient leur parfaite organisation. Une fois les nerfs liés, le 
courant électrique passe également, mais la décharge 
manque. Il y a donc une autre fonction dans les nerfs , 
outre celle de transporter le courant électrique, et cette 
autre fonction exige cette parfaite organisation normale 
qu'il nous reste encore à découvrir. 

La fonction électrique de la torpille ainsi posée , il ne 
reste plus qu'à résoudre un problème de physiologie 
générale. Y a-t-il de l'électricité préparée dans les ani- 
maux? Le cerveau, les nerfs, sont-ils plus propres que 
les' autres parties des animaux à préparer, à conduire ce 
fluide électrique? Si cela est , quelle est l'action physico- 
chimique à laquelle on peut comparer cette production 
d'électricité dans les animaux? 

Un grand fait est dû à Galvani : les cuisses d'une gre- 
nouille récemment préparée , repliées sur le nerf sciatique, 
se contractent comme par l'effet du passage d'un courant 
électrique. On a voulu, dans ces derniers temps, voir 
dans ce fait un cas d'électricité développée par Faction 
chimique de différens liquides animaux , ou bien un cou- 
XU 13 



194 RIXHl'RCHFS 

rant thermo-électrique. Il suffit , pour faire rejeter ces 
explications , de répéter cette expérience après avoir lavé 
trois ou quatre fois dans l'eau distillée la grenouille pré- 
parée. Les contractions, quoique plus faibles, arrivent 
encore en mettant en contact le nerf et les muscles. Le cé- 
lèbre de Humboldl a observé ces contractions , même en 
mettant en contact les nerfs et les muscles par un morceau 
de substance musculaire. Des expériences de ce genre 
se trouvent encore décrites dans le traité de galvanisme 
d'Aldini. Lorsqu'on touche avec la moelle épinière d'une 
grenouille préparée , une partie quelconque du cerveau , 
des muscles , des viscères mis à découvert d'un animal 
encore vivant ou tout fraîchement tué, on ne manque ja- 
mais d'observer de fortes contractions dans la grenouille. 
M. Nobili , avec son galvanomètre très-sensible, a obtenu 
par le courant propre de la grenouille , une déviation 
même assez grande; et certainement les différentes parties 
d'une grenouille morte depuis longtemps et mouillée de 
solutions salines acides, alcalines, à des degrés differens 
de température, ne donnent jamais un courant aussi sen- 
sible et aussi fort que celui de la grenouille. J'ai vu 
bien des fois mon galvanomètre, qui est assez sensible, 
m'indiquer le courant de la grenouille ; mais jamais 
cela ne m'est arrivé avec les solutions susdites. 

J'ai essayé de reproduire sur la torpille même ces ex- 
périences. Toutes les fois qu'une grenouille récemment 
préparée louchait avec ses nerfs le cerveau de la tor- 
pille , elle se contractait fortement , et ces contractions 
étaient encore plus fortes lorsqu'une goutte de sang se 
répandait sur les points touchés. J'ai même vu constam- 
ment les contractions propres de la grenouille, se ra- 
viver fortement par reff"et d'une goutte de sang frais 
du même animal , répandue parmi les muscles et les nerfs 



SLR LA roniMLLI, . 195 

en contact. J'ai varié, répété de toutes manières ces 
expériences, el il m'a fallu conclure que, toutes les 
fois que du sang, ou liquide ou organisé en substance 
musculaire, touche la substance nerveuse organisée en 
nerfs, ou en moelle allongée, ou en cerveau, il y a 
production d'un courant électrique. Ce courant persiste 
un certain temps après la mort, il exige, pour se produire, 
un certain degré de vitalité , et il est constamment dirigé 
de la molécule sanguine ou musculaire à la nerveuse. 
Les belles observations de M. Donné, sur les courans 
électriques qu'il a découverts entre les organes des sé- 
crétions, finiront aussi par rentrer dans les phénomènes 
cités. 

Quoique les faits que j'ai rapportés puissent suffire 
pour démontrer que l'origine de ce courant n'est ni 
thermo-électrique, ni électro-chimique, j'ai cru toutefois 
qu'une étude plus approfondie du courant propre de la 
grenouille aurait peut-être quelque importance. 

J'ai d'abord découvert qu'on pouvait très-bien observer 
le courant propre sur la grenouille vivante. On coupe 
longitudinalement la peau de ses flancs , et l'on retire 
avec une pince, ou une pointe en bois, un de ses nerfs 
spinaux. On enlève la peau des cuisses, on porte la cuisse 
sur ce nerf, et on voit les contractions à chaque contact. 
On peut découvrir les cuisses sans enlever la peau , et 
on parvient ainsi à conserver longtemps l'animal. Cette 
expérience est comme cellede Galvani, c'est-à-dire qu'elle 
ne réussit pas sur toutes les grenouilles . — J'ai voulu étu- 
dier l'action de la chaleur sur ce courant propre. Cette 
action est extrêmement importante. Aussitôt qu'un mor- 
ceau de glace a recouvert une grenouille pendant quatre 
à cinq minutes , le courant propre est détruit , l'animal 
étant encore tout vivant. En réchauffant ensuite la gre- 



196 UECHKRCHFS 

nouille , en lui soufflant de l'oxigène dans les poumons , 
j'ai réussi quelquefois à exciter fortement l'animal , et alors 
le courant propre a reparu encore. Dans le plus grand 
nombre des cas, cependant, lorsque l'action du froid s'est 
prolongée, l'animal vit , mais le courant propre manque. 
Celte analogie, ou mieux , cette identité de l'action de la 
chaleur sur la fonction électrique de la torpille , et sur le 
courant propre de la grenouille , me semble démontrer 
l'existence d'une force commune à ces deux phénomènes. 
Le premier fait que j'ai remarqué, en étudiant ce courant 
propre sur l'animal vivant , c'est qu'il est plus faible que 
le courant qu'on a après sa mort , et que, quelle que soit 
la vitalité de la grenouille, il s'affaiblit après un certain 
temps , et finit même par disparaître. 

Il faut attendre que ce courant ait disparu par lui- 
même, pour voir se produire un phénomène singulier. 
Qu'on coupe alors la grenouille et qu'on la prépare à la 
manière de Galvani : on voit se faire une forte contrac- 
tion , en mettant en contact la cuisse et les nerfs dans le 
même point à peu près qu'on l'avait fait , l'animal étant 
encore vivant. J'ai encore observé que, si l'on attend un 
certain temps , on voit disparaître aussi ces contractions ; 
mais il suffit, pour les reproduire encore, de couper les 
nerfs spinaux à leur origine, ou au point où ils sortent de 
la moelle épinière, et de les toucher encore avec la cuisse. 

Ces faits n'ont aucun rapport avec une loi physiolo- 
gique établie dans le temps par Ritter, savoir que la 
sensibilité des nerfs va en diminuant depuis son origine 
à ses ramifications. Dans ma manière d'opérer, ce sont 
les mêmes points des nerfs et des muscles qui sont tou- 
chés. Le fait qui pourrait se déduire de la loi de Ritter, 
est le suivant : lorsque le nerf spinal ne donne plus de 
courans propres , qu'on découvre son prolongement qui 



SUR tK TOaPlLLF. 197 

est caché dans les muscles de la cuisse ; si on louche les 
muscles avec celte partie, on aura encore de très-fortes 
contractions. Ce cas diffère de celui de Ritler, le courant 
propre étant la cause de la contraction. 

Je reviens maintenant aux caractères tranchés qui di- 
stinguent le courant propre de la grenouille, d'un courant 
thermo-électrique, ou électro-chimique. — D'abord le sens 
du courant est tout à fait opposé à celui qu'on lui verrait 
s'il avait une origine chimique , ou au moins il faudrait 
supposer les muscles chargés d'alcali, et les nerfs d'acide, 
ce qui est contraire à tout ce que nous savons de leur 
composition chimique. — J'ai découvert après cela deux 
différences extrêmement tranchées. Je compare le cou- 
rant propre de la grenouille à un courant développé par 
le contact d'une solution d'acide nitrique et d'une de po- 
tasse. Lorsque j'ai constaté l'existence de la contraction , 
en mettant en contact muscles et nerfs , et en faisant passer 
le courant d'origine électro-chimique, je lie avec un fil le 
nerf spinal ou crural à la moitié de sa longueur ; je replie 
alors la cuisse au-dessus de la ligature : il n'y a plus de 
contraction ; je touche au-dessous : elle existe comme au- 
paravant. Alors je fais passer le courant électro-chimique, 
et je trouve qu'il excite la contraction, soit qu'il passe 
au-dessus ou au-dessous de la ligature. Une autre dif- 
férence, qui n'est pas moins tranchée, c'est que, tandis 
que le courant propre se prolonge même pendant une 

■ demi-heure, le courant électrique , au contraire, produit 

■ par les deux solutions acide et alcaline ( à peu près -'- 
I d'acide et d'alcali ) , n'excite plus de contractions. 

H^ J'ajouterai, enfin, que la ligature du nerf ne détiiiit 

^K en rien sa conductibilité. En effet , j'ai fait passer le cou- 

^H rant d'un couple, dans le même temps, par les deux filets 

^H nerveux spinaux d'une grenouille , cl par un g:ilvano- 

B 



198 KECHEllCHtS 

mètre. J'ai attendu, pour lier le nerf, que l'aiguille se 
fixât : au moment de l'opération , on observe dans celle- 
ci un petit mouvement , qui quelquefois est en plus et 
quelquefois en moins, après quoi elle s'arrête comme au- 
paravant. Ce mouvement n'est donc pas dû à un affai- 
blissement de conductibilité produit dans le nerf par la 
ligature, ni à une plus grande intensité du courant dû à 
l'action chimique des deux solutions , puisque ce dernier 
courant cesse de faire contracter la grenouille avant le 
courant propre. — Tout ce qu'on peut conclure de ces 
recherches sur le courant propre de la grenouille, est ce 
qui suit : 

1° Le courant propre de la grenouille doit avoir la 
même origine que le courant qui est produit dans le cer- 
veau de la torpille, et qui va charger l'organe. 

2" Ce courant ne peut se développer et exciter de con- 
tractions, ou fonctionner, en général, par les nerfs, sans 
que l'organisation du nerf même, dans toute sa ramifi- 
cation successive, soit intacte. 

il me semble encore qu'on puisse assez bien compren- 
dre les faits établis sur le courant propre. Lorsque le 
circuit nerveux , en y comprenant le cerveau , la moelle, 
les nerfs, est complet, le fluide électrique doit y circuler 
d'une manière complète, et il n'y a pas de raison pour 
qu'on en puisse distraire une partie. Ce n'est que quand 
l'animal est surexcité qu'on parvient à en constater la 
présence. On conçoit, d'après cela, comment le courant 
propre disparaît sur l'animal vivant. Mais si ce circuit est 
détruit , ce qui arrive lorsqu'on tue la grenouille et qu'on 
la prépare à la manière de Galvanij l'électricité peut alors 
changer de route : on voit effectivement ce courant propre 
être plus fort sur la grenouille morte, et très-souvent on 
l'a sur la grenouille morte , tandis qu'on ne parvient pas 



SUR LA TOaPILLE. 199 

à l'observer sur l'animal vivant. 11 n'est donc plus difficile 
de concevoir pourquoi nous n'avons pas encore réussi à 
avoir des indices de courant dans les nerfs. 

J'espère qu'on ne jugera pas, après cela , que j'admette 
des forces vitales inconnues. Loin de moi celte idée; je 
n'ai jamais vu dans les fonctions organiques, que les ef- 
fets des grandes forces physiques , des agens généraux , 
agissant à travers cette mystérieuse disposition molécu- 
laire qu'on appelle organisation. Je suis bien content, 
dans Tintérét de la science , de voir un des plus grands 
physiologistes de notre époque pousser, dans ce sens , 
ses recherches et ses importans travaux de physiologie. 

Quant à la torpille, le problème de sa fonction élec- 
trique me semble aujourd'hui plus clairement posé qu'il 
ne l'était. Il y a dans la torpille , comme dans tous les 
animaux, des réactions physiques, chimiques (vitales?), 
qui développent des courans électriques ; il y a chez elle 
un organe spécial dans lequel le courant électrique intro- 
duit par les nerfs , se condense et donne lieu à la dé- 
charge électrique propre à ce poisson. 

CHAPITRE VI. 



ANALYSE CHIMIQUE DE LA SUBSTANCE DE LORGANE. 

J'ai analysé la substance de l'organe d'une torpille de 
moyenne grandeur, après l'avoir dépouillée de toutes les 
membranes, des muscles, et des gros troncs nerveux qui 
y sont attachés. J'ai commencé par déterminer la quantité 
d'eau qu'elle contient, et j'ai procédé par la méthode or- 
dinaire. Dans une première expérience j'ai obtenu, de 
1120 parties de substance, lOi de produit desséché; 



200 RECHERCHtS 

dans une seconde expérience, de 1307, 136 parlies des- 
séchées. La quantité moyenne d'eau se réduit ainsi à 
903, i sur 1000 de la substance de l'organe. L'analyse 
du produit desséché a été faite en le traitant avec de l'al- 
cool à 36°, et en renouvelant trois fois cette dissolution 
avec des intervalles de 24 heures. J'ai repris le résidu 
par le même alcool bouillant , et j'ai renouvelé deux fois 
ce traitement. Enfin , le reste a été traité par l'eau bouil- 
lante, et ensuite par l'acide acétique concentré. Voici le 
résultat : gr. 6,65 du produit desséché m'ont donné : 

gr. 3,171 substance dissoute dans l'alcool froid (A.) 
0,893 substance dissoute dans l'eau bouill'' (B.) 
2,587 substances insolubles dans l'alcool (C.) 

Les produits  et B se composent de muriate de 
soude, de lactate de potasse, d-'acide lactique, d'extrait 
de viande de Berzélius , de phocénine, d'une substance 
grasse, analogue à l'élaine du cerveau, et enfin d'une 
substance grasse, solide à la température ordinaire. Le 
produit C est formé presque entièrement d'albumine et 
de quelques traces de gélatine. 

Lorsqu'on évapore la solution alcoolique obtenue à 
froid, il se forme d'abord des couches cristallines, puis 
des gouttes d'une huile jaunâtre : celles-ci se déposent 
au fond du liquide. Ce liquide est extrêmement acide et 
forme un précipité avec une infusion de noix de galle. 
En évaporant toute la soUiiion , il reste une masse jaune- 
verdâtre , huileuse, très-acide et déliquescente. Elle se 
dissout presque entièrement dans l'eau , en faisant une 
espèce d'émulsion. Elle dégage une odeur d'huile de 
poisson rance. La potasse dissout la substance grasse , 
détruit l'odeur et neutralise le liquide; l'acide lartrique 
ajouté J établit l'acide gi as, el donne par l'évaporation 



SUR LA TORPILLE. 201 

et la distillation, de l'acide lactique et phocénique. Le 
produit de l'alcool bouillant donne encore de l'acide lac- 
tique cl une substance grasse solide, qui, traitée par 
l'acide nitrique , donne des traces de soufre et de phos- 
phore. La substance insoluble dans l'alcool , bouillie dans 
de l'eau distillée, donne une solution d'un blanc sale qui 
se trouble par le bichlorure de mercure ; l'infusion de 
noix de galle y donne un précipité floconneux qu'on dis- 
sout en partie en chauffant le liquide. Enfin , le résidu est 
soluble , surtout à chaud , dans les acides et dans les so- 
lutions acides alcalines. Ce n'est que de l'albumine pure*. 

La substance albumineuse qui recouvre le cerveau , 
ne diffère de la substance de l'organe que par une plus 
grande quantité d'eau. 

Il me sérail impossible de ne pas faire remarquer l'ana- 
logie qui existe entre la composition de la matière céré- 
brale , et celle de l'organe électrique de la lorpille, que 
nous venons d'analyser. 

' Lorsque la substance desséchée de l'organe est traitée par ■ 
trois fois avec l'édier froid et qu'on évapore la solution, on 
obtient une matière grasse, jaunâtre, d'apparence nacrée, qui se 
dissout faiblement dans l'étlier et l'alcool froid; elle est sans 
saveur, d'une odeur fade, et se saponifie par la potasse; bnilée 
et calcinée dans un creuset de platine, elle laisse une cendre 
acide, et, traitée par l'acide nitrique bouillant, elle donne des 
traces d'acide sulfurique et phosphorique. C'est donc de la stéa- 
rine cérébrale. 



NOTE 

SUR LE DÉVELOPPEMENT D'UN GOURANT ÉLECTRIQUE 

QUI ACCOMPAGNE 
LA CONTRACTION DE LA FIBRE MUSCULAIRE. 

|3ar le BocU 31.-C ^vemsU 

(Lue à la Société de Phys. et d'Hist. Natiir. de Genève, le 5 décembre i Sî; .) 



Nous publiâmes, il y a quatorze ou quinze ans, avec 
M. Dumas, un mémoire sur la fibre musculaire, dans lequel 
nous déterminâmes que le raccourcissement des muscles 
était dû à la flexion sinueuse des fibres ; nous attribuâmes 
la flexion à l'attraction des filets nerveux qui , placés à 
de petites distances les uns des autres , perpendiculaire- 
ment à la direction des fibres musculaires, se rapprochaient 
lorsqu'un courant électrique, émané du système cérébro- 
spinal, venait à les parcourir. Nos observations ayant été 
faites avec im microscope moins bon que ceux de M. le 
professeur Âmici , la véritable disposition de l'appareil 
du mouvement nous échappa , et notre assertion resta 
comme une hypothèse ingénieuse à laquelle il manquait 
les développemens nécessaires à sa confirmation. J'ai 
repris cet été ce travail avec de meilleurs moyens, et 
voici un des résultats que j'ai obtenus. — Si l'on regarde 
chez la grenouille les muscles, avec un pouvoir amplifiant 
de 400, l'on voit qu'ils sont composés de petits cylindres 
dont le diamètre varie entre cinq et vingt centièmes de 
millimètre; ces cylindres sont unis entre eux par le tissu 
cellulaire au travers duquel passent , de l'un à l'autre 
cylindre, les nerfs et les vaisseaux. 

Les fibres ainsi disposées parallèlement entre elles, 
vont, sans se diviser, se fixer, soit aux tendons, soit aux 



NOTE SIR LB DÉVELOPPEMENT, ETC. 203 

aponévroses qui correspondent à leurs extrémités, celles- 
ci s'arrondissent et s'implantent dans une petite fossette, 
disposée sur le tendon pour les recevoir. 

Les cylindres musculaires, que nous nommerons les 
fibres , sont composés eux-mêmes de fibrilles , doni le 
diamètre est un ^-^ de millimètre environ. Elles sont 
juxtaposées dans le cylindre, et si étroitement unies 
qu'elles semblent, à un observateur peu attentif, ne faire 
qu'un tout homogène. 

A la surface des fibres musculaires telles que nous 
venons de les décrire , nous remarquons des anneaux 
qui entourent toute leur circonférence, comme feraient 
de petits rubans ; ils sont distans les uns des autres de 
2^ de millimètre environ, sur la fibre lorsqu'elle a perdu 
toute irritabilité ; sur le vivant ils sont plus rapprochés : 
ces anneaux appartiennent à la membrane d'enveloppe. 
Si celle-ci se fend longitudinalement, ce qui arrive quel- 
quefois , on voit saillir dans la fente les fibrilles longitu- 
dinales, qui en font le corps; les portions déchirées des 
anneaux laissent apercevoir des bouts de filets qui les 
composent, et qu'on n'y peut voir dans l'état normal. 

En éclairant les fibres musculaires par un miroir qui 
réfléchit la lumière à leur surface supérieure , on voit 
les filets nerveux qui se ramifient sur le muscle se jeter 
dans les anneaux des fibres ; ils semblent ainsi les en- 
velopper comme le feraient une suite d'anses. Dans 
l'état de repos les fibres ne sont pas droites, mais lé- 
gèrement flexueuses. Lorsqu'elles agissent, toutes les 
portions de la ligne brisée qu'elles présentent , gravitent 
les imes contre les autres , et la contraction musculaire 
résulte du raccourcissement auquel celte action donne 
lien. Tels sont les faits que chacun peut apercevoir avec 
un bon microscope. 

Maintenant, appliquons à cette disposition anatomiquc 



204 NOTE SUR LE DÉVELOPPEMEÎNT 

très-remarquable , la doctrine des courans éleciriques , 
le long des filets nerveux. Il est clair que, dans ce cas, 
chaque fibre deviendra comme un petit aimant à charnière 
flexible, dont les diverses parties tendront à s'attirer les 
unes les autres , et produiront l'effet que nous observons 
dans la contraction des muscles ; mais comment recon- 
naître ces courans? Jusqu'à présent on s'est contenté de 
les chercher avec le multiplicateur électrique , et Ton ne 
devait rien trouver, puisqu'on avait affaire à des courans 
fermés, et que nous savons qu'un nerf coupé ne trans- 
met pas d'action. Il ne nous restait donc que l'aimant 
pour nous les indiquer. Employer l'aiguille aimantée 
était difficile : j'ai eu recours à un autre moyen. 

Si une aiguille est mise en contact avec de la limaille 
très-divisée, comme on l'obtient avec une lime fine et du 
fer doux, quelque peu aimantée qu'elle soit, on s'en 
aperçoit par la disposition que prennent les particules de 
fer à sa surface : elles se plantent en petites aiguilles 
qu'on distingue à la loupe. On ne saurait confondre cette 
action avec l'attraction par laquelle les petits corps res- 
tent attachés à une baguette avec laquelle on les manie. 
J'ai enfoncé dans la cuisse d'une grenouille , en suivant 
la direction des fibres , une aiguille très-fine et point ai- 
mantée; la pointe débordait et trempait dans la limaille. 
Au moment où j'ai excité une violente contraction en 
blessant la moelle épinière, j'ai vu les petites particules 
de fer se planter à la pointe de l'aiguille , comme elles 
le font lorsqu'elle est aimantée; elles disparaissaient avec 
l'irritation du muscle. 

En étudiant ce phénomène , j'espère le rendre très- 
visible, et j'aurais différé à le publier jusque-là, si M. le 
professeur de la Rive ne m'eût conseillé de le joindre à 
l'observation précédente , el d'en piendre date dans 
notre société. 



BULLETIN SCIENTIFIQUE, 



PHYSIQUE. 

1. — Lettre de M. Kreil a M. de la Rive, sur une 

PÉRIODICITÉ OBSERVÉE DANS l'ÉPOQUE DES PERTURBATIONS 
MAGNÉTIQUES. 

iMilan , 3i octobre i83;. 

Monsieur , 

Je prends la liberté de vous pre'senler un exemplaire du pre- 
mier supple'ment de nos e'pbëme'rldes , par lequel nous com- 
mençons la publication régulière des observations sur le magné- 
tisme terrestre. Si vous nous faites l'honneur d'en parler dans 
votre journal, je vous prie d'y mentionner aussi la note p. 184, 
pour montrer que les variations d'inclinaison insérées dans les 
précédens numéros de la Bibl. Uiih>. (avril et août 1837) sont 
trop petites quant à leurs valeurs absolues , mais qu'on peut 
trouver la vraie valeur par la méthode indiquée p. 197 , et 
peut-être aussi par les variations d'intensité de la force horizon- 
tale , observées au magnétomctre de M. Gauss ; car j'ai trouvé, 
par les observations faites à l'inclinatoire sur la durée d'une os- 
cillation de l'aiguille d'inclinaison , que cette durée est sensi- 
blement la même le matin et le soir ; les observations exécutées 
journellement , et corrigées de l'influence du changement de 
température extérieure , m'ont donné . pour les moyennes du 
mois de septembre, les valeurs de la durée d'une oscillation. 

A % h. du matin. ^ S h. du soir. 

10", 58961. 10", 58843. 

Cette différence est si petite , qu'elle peut être attribuée aux 
erreurs d'observation ou à la variation de la température inté- 
rieure , dont je n'ai pas tenu compte. Si la force totale est vrai- 
ment constante pendant toute la journée , ce qu'on peut vérifier 
par ces observations continuées , les variations de la force hori- 



206 BULLETIN SClIi.NTIFIQUE. 

zonlale seront en même temps la plus exacte détermination de 
celles de l'inclinaison. J'ai dû suspendre à pre'sent ces observa- 
tions ; mais j'espère pouvoir bientôt les continuer. 

C'est un fait très-curieux que les deux plus fortes perturba- 
tions magnétiques de l'année dernière , celles du 22 avril et 
du 18 octobre se soient répétées cette année aux mêmes jours. 
La troisième , celle du 2 juillet , n'a pas été observée l'année 
dernière, parce qu'à cette époque nous avons transporté l'appareil 
dans une autre salle ; cependant je trouve noté , dans le journal , 
que dans ce jour et dans les suivans , l'aiguille était agitée et 
faisait des oscillations très-irrégulières. Voici les deux pertur- 
bations observées : 



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PHYSIQUE. 211 

Le temps est temps moyen de Gottinguc ; toutes les durées 
sont re'duites à la température 0". 

L'aurore bore'ale du 18 octobre a e'te' vue à Varèse et à Corne ; 
elle a été visible seulement jusqu'à 8 h. du soir. 

Observation du Rédacteur. — M. Kreil fait remarquer que 
les plus fortes perturbations magne'tiques de l'anne'e 1836, 
celles du 22 avril et celles du 18 octobre , se sont re'péte'es en 
1837 exactement le même jour ; il ajoute qu'une troisième per- 
turbation , qui a eu lieu cette année le 2 juillet , aurait été pro- 
bablement observée en 1836 si l'appareil n'avait pas été dérangé 
à cette époque, car il trouve que laiguille, quoique non conve- 
nablement disposée , était agitée et faisait des oscillations très- 
irrégulières. Cette périodicité observée dans les perturbations de 
l'aiguille aimantée serait analogue à la périodicité que nous avons 
signalée dans l'apparition de l'aurore boréale ' , phénomène , 
comme on sait , intimement lié avec le premier. Il serait extra- 
ordinaire qu'il n'y eût là qu'un effet de simple hasard. En tout 
cas , ce sujet mérite d'attirer l'attention des observateurs , et 
nous nous permettons de faire un appel à tous ceux qui font des 
observations magnétiques , pour les engager à vérlGer s'il y a 
réellement une périodicité dans les perturbations magnétiques et 
dans l'apparition des aurores boréales. (A. D. l. R. ) 



2. — Sur les phénomènes thermo-électriqdes , par Ch. 
Matteucci. (Communiqué par l'auteur.) 

Toutes les fois qu'un fil de cuivre attaché au galvanomètre 
et bien décapé , est mis en contact avec l'autre Gl également 
décapé mais chauffé à la lampe , on a un courant électrique qui 
va du bout chaud au bout froid. Si on répète celte expérience 
avec des fils de fer également décapés, on a un courant contraire, 
qui va du bout froid au bout chaud ; la même chose a lieu avec 
le zinc et l'antimoine. — Cette différence s'observe à quelque 
température que soit chauffé l'un des deux fils. Maintenant si , 
au lieu de toucher les fîls , on les plonge dans du mernire pur, 

' f.alun il'ocloljic, \i iqi. 



212 BULLliTIN SCIENTIFIQUE. 

contenu dans deux capsules re'unles par un siphon plein de mer- 
cure , dont l'une est chaude , l'autre à la lempe'rature ordinaire , 
on a encore un courant , mais qui va dans le même sens avec le 
cuivre, le fer, le zinc et l'antimoine. Le mercure n'influe pas 
ici par des courans thermo-électriques qu'il développerait; car 
on obtient les mêmes résultats , si on plonge , l'un après l'autre, 
dans la même capsule chaude , les deux fils toujours bien déca- 
pés. C'est donc l'action de la chaleur et de l'air qui produit une 
altération à la surface des métaux ; et , en eiïet , si on chauffe le 
fil de cuivre à l'air , dans la flamme d'une lampe à alcool , et 
qu'ensuite on le plonge dans du mercure où est l'autre fil , on 
trouve encore la différence observée lorsque les métaux chauffés 
inégalement sont posés l'un sur l'autre. 

J'ai tenté d'obtenir avec le mercure des courans thermo-élec- 
triques , en employant trois capsules réunies deux à deux avec 
deux siphons. Dans les capsules extrêmes étaient plongés les fils 
du gahanomètre : j'enlève l'un des siphons , je chauffe la cap- 
sule moyenne , et je remets le siphon. Je touche ainsi le mercure 
froid avec le chaud. Je n'obtiens de celte manière que des dé- 
viations faibles et douteuses. Quoique le fil du galvanomètre fût 
peut-être un peu long , je doute pourtant que sur le mercure il 
y ait développement de courans thermo-électriques. 

Un amalgame de bismuth ( 1 de bismuth, y'4 de mercure) 
qui est bien cristallisable , est doué d'un fort pouvoir thermo- 
électrique. 

Lorsqu'on touche , avec les deux bouts du galvanomètre, une 
plaque de bismuth chauffée, on a des courans très-forts. Si ou 
fait fondre le bismuth , cl qu'on continue à tenir les deux 
bouts plongés dans le métal fondu , ces courans cessent ; on en 
a quelquefois encore, mais on peut bien apercevoir tout de suite, 
ou qu'il y a du bismuth solidifié, ou que les deux bouts du fil 
sont inégalement chauffés. Avec une plus grande masse fondue 
dans un bain quelconque, ces courans cessent tout à fait. Si alors 
on cesse de chauffer et qu^on laisse refroidir, à l'instant que la 
masse se solidifie, de fortes déviations se montrent dans l'aiguille. 
— L'amalgame décrit plus haut produit très-bien ce phénomène. 
Si l'amalgame , tout en pouvant très-bien se solidifier , perd, par 
la présence d'une plus grande proportion de mercure , la faculté 
de cristalliser, le phénomène cesse de se produire. 



i 



CHIMIE. 213 

Le même phénomène a lieu avec l'antimoine. — On serait 
tenté (le conclure de là , que les courans thermo-électriques ne 
se montrent que sur les métaux solides , surtout depuis qu'il 
parait bien démontré que c'est par l'effet d'une action chimique 
que le contact de l'eau chaude et de l'eau froide développe des 
courans électriques. 



3. — Nouvelle lampe de sûreté du docteur Arnott. 
{^Association Britannique de 1837.) 

L'invention de M. Arnott consiste à se servir de la machine 
destinée à la ventilation de l'intérieur de la mine, pour intro- 
duire daps la lampe ou lanterne qui éclaire celle-ci , un courant 
constant d'air atmosphérique. Cet air, transporté par un tuyau 
spécial, est introduit à fur et mesure dans une lanterne ordinaire 
à cheminée , munie d'une soupape s'ouvrant extérieurement. 



CHIMIE. 

4. — Action de l'eau sur le plomb. {Association Bri- 
tannique de 1837.) ' 

M. Pearsall lit une note relative à l'action de l'eau sur le 
plomb. L'auteur a établi par une succession d'expériences , que 
de l'eau de pluie renfei-mée dans des citernes de plomb , dissout 
ce métal en quantité notable , probablement sous forme d'oxide 
hydraté. Mais il a aussi reconnu qu'en Gltrant cette eau , ou en 
l'agitant en contact avec une matière carbonacée , le plomb dis- 
parait. Ces recherches ont été entreprises dans le but de répandre 

* Nous croyons inléresôanl pour nos lecteurs Je mettre dans notre bulletin 
scieniilîqiie qiicliities détails de plus sur certains articles que nous avons été 
obligés de traiter Irei-briéveinent dans notre compte rendu général de la réunion 
de l'Association Britannique. Celte observation s'applique» cet article et à quel- 
ques autres qui suivent. (R.) 



214 BliIXETin SCIE.MIFIQUE. 

quelque lumière sur plusieurs cas d^empoisonueinenl qui onl eu 
Heu re'cemment à Huli. 

Le colonel Yorke a remarque* à ce sujet que non-seulement 
le plomb du commerce, qui contient toujours plus ou moins 
de cuivre, est attaqué par l'eau de pluie , mais qu'il en est de 
même du plomb parfaitement pur. Dans ce cas , le sel forme' et 
qui présente une cristallisation régulière, est composé, d'après 
M. Yorke, d'un mélange de carbonate et d'oxide de plomb. — 
Un membre de l'Association a fait à ce sujet l'expérience sui- 
vante : il a introduit des lames de plomb dans trois flacons diffé- 
rens , contenant, le premier, de l'eau de la Tamise, le second, 
de l'eau distillée imprégnée d'air , et le troisième , de l'eau di- 
stillée complètement purgée d'air. Au bout de quelques années , 
le plomb du premier flacon s'est trouvé attaqué ; celui du second 
1 avait été plus fortement , et celui du troisième était intact. 
L'auteur en conclut que l'oxidation du plomb est due "a la pré- 
sence de l'air dans l'eau. 



5. — De la composition des fils de la vierge, par G.-J. 
MuLDER. {^Annal. der Phys. und Chem., T. 39, C. 3.) 

On volt souvent , en automne, flotter à quelques pieds au- 
dessus du sol une grande quantité de longs fils blancs très-élas- 
tiques et très-solides. Leur apparition et leur disparition se 
succèdent avec une étonnante rapidité. On ne les aperçoit jamais 
par un temps humide , mais seulement lors d'un froid subit , à 
l'époque où les feuilles tombent. 

Ces fils ont sans aucun doute une origine organique, et , en 
particulier, leur élasticité et leur solidité, ainsi que l'époque de 
leur apparition, témoignent qu'ils ne sont pas autre chose que la 
sécrétion de quelque petit animal , qui , sur le point de se mé- 
tamorphoser, tâche par celte opération dé se débarrasser de ma- 
tières surabondantes , pour produire ainsi dans son organisme le 
mélange de sucs nécessaire à son nouveau mode d'existence. 

Quant à leur nature, ces fils sont d'un blanc d'argent, et très- 
minces lorsqu'ils sont pris isolément : mais ils sont le plus sou- 



CHIMIK. 215 

•wiiii accollés en {>raaJ nombre , et iorniedt alors des faisceaux, 
qui s'attachent aux arbres et aux arbustes, mais que le mouv«- 
ment de l'air entraîne aisément. 

Voici la description abre'gée de l'analyse que M. M. a faite 
d'une certaine quantité de ces fils qu'il avait lui-même re- 
cueillie. 

0,0392 gram. de fils perdirent à 120° C. 0,0065 d'eau, 
c'est-à-dire, environ 16,6 p. "/o. 

0,0422 gram. de fils secs donnèrent, en répandant une odeur 
de corne et en se boursouflant , 0,0011 de cendres , ce qui fait 
2,39 p. o/o. 

0,1364 gram. de fils secs perdirent, par l'extraction avec l'al- 
cool , 0,0037. Le reste fut bouilli avec de l'eau , et donna une 
perte de 0,0246. Le résidu extrait avec de l'acide acétique con- 
centré laissa non dissous 0,0208. Il resta donc 0,0873 dissous 
dans l'acide. 

I. La partie dissoute dans l'alcool était grasse et glutineuse , 
fusible à une douce chaleur , et brûlait avec flamme quand on la 
tenait dans une flamme d'esprlt-de-vin. Elle se dissolvait com- 
plètement dans de l'huile grasse et volatile , en partie aussi dans 
de l'alcool froid ; dans ce cas, il restait cependant , après l'éva- 
poration de l'alcool , une substance grasse de couleur blanche, 
qui était soluhle dans une solution de potasse caustique , et 
formait des cristaux sur le bord de la lasse, lors de l'évaporation 
de la solution d'alcool. 

La partie qui n'avait pas été dissoute dans l'alcool froid, le fut 
dans l'alcool bouillant , mais toutefois en se séparant de nouveau 
en flocons blancs après le refroidissement. Ces flocons étaient 
glutineux , fusibles à une douce chaleur, et avaient toutes les 
propriétés de la cériue. 

II. La partie dissoute dans l'eau était difficile à réduire en 
poudre. Une dissolution aqueuse de cette substance fut troublée 
par l'alcool, l'infusion de noix de galle et l'élher. Dans une disso- 
lution de potasse et de soude caustique, elle fut précipitée par les 
acides, mais fut bientôt dissoute de nouveau. Cette substance 
est donc de la gélatine. 

III. La partie dissoute par l'acide acétique était friable et fa- 
cile à réduire en poudre : elle était insoluble dans leau , l'alcool 



216 BULLETIN SCIENTIFIQUE, 

et l'éther. Des acides concentrés la dissolvaient en la de'compo- 
sant. L'acide nitrique la transformait en acide oxalique , et le 
ferrocyanure de potasse lui donnait une belle couleur verte. C'est 
donc de Yalbumine. 

IV. La partie qui avait bouilli dans l'acide acétique ne se 
dissolvait pas dans l'eau , l'alcool et l'éther ; elle était d'un blanc 
d'argent, filamenteuse, d'une cohérence beaucoup moins grande, 
pouvait, en conséquence, se diviser aisément en un grand nom- 
bre de petits fils. Avec les réactifs elle se comportait comme de 
\àjibrine de soie. Les fils de la vierge se composent donc de : 

Fibrine 0,0208 15,25 

Albumine 0,0873 64,00 

Gélatine 0,0246 18,04 

^^""^ ;.: • l 0,0037 2,71 

bubslance grasse solide . j 

0,1364 100,00 , 
Cette sécrétion a beaucoup d'analogie avec la soie ', dont elle 
ne se distingue que par la quantité relative des parties qui la 
composent. 

En nous faisant connaître un nouvel exemple de la présence 
de la fibrine de soie dans le règne animal , cette analyse semble 
confirmer la conjecture que cette substance est aussi essentielle 
dans les animaux de la classe ijiféricure , que l'est dans ceux 
d'une organisation supérieure la fibrine qui leur est propre. 



MINÉRALOGIE ET GEOLOGIE. 

6. — Note du docteur Brewster sur une structure 
NON encore observée DANS LE DIAMANT. {^Association 
Britannique de 1837.) 

Depuis qu'on a eu l'idée de se servir du diamant dans la 
construction des microscopes simples , l'attention des opticiens a 

' Vaye/. Bibliolli. Unn>. l8i6 , nov., page 172. 



MINIiRALOGIE ET CIÎOLOGIE. 217 

dû naturellement se porter sur les défauts qu'on remarque fré- 
quemment dans la structure de ce minéral. M. Pritchard , qui a 
le premier réussi à construire des lentilles en diamant , remit, 11 
y a quoique temps, à l'auteur, une lentille plano-conveje du 
diamètre de -/ao de pouce , dont il n'avait pu se servir dans la 
construction d'un microscope , parce qu'elle donnait des Images 
doubles. M. Brewster, qui avait déjà remarqué que presque tous 
les diamans présentaient une structure à double réfraction im- 
parfaite , comme si leurs particules avalent été agrégées les unes 
aux autres par l'action de forces Irrégulières , ou , pour ainsi 
dire , comprimées et pétries comme aurait pu l'être de la gomme 
ou de la gelée durcie , n'a pas hésité à attribuer à cette cause la 
production d'images doubles dans le cas de l'échantillon en 
question. Mais s'étant rappelé plus tard que des lentilles en 
saphir et en rubis, dont il se servait depuis longtemps pour ses 
observations microscopiques , n'avalent jamais produit d'image 
double , quoique , par suite de la direction des rayons, la double 
réfraction ait dû être toujours plus forte que dans le cas du dia- 
mant, l'auteur a été conduit à rechercher si la duplication de 
l'image, que présente quelquefois celte dernière substance, ne 
devait pas être attribuée à quelque autre cause. Il a examlne' 
dans ce but la lumière transmise à travers le diamant, en le 
combinant avec une lentille concave de la même distance focale, 
de manière à rendre parallèles les rayons transmis. Cette expé- 
rience n'ayant rien Indiqué dans la structure du diamant qui pût 
expliquer la séparation des Images , l'auteur eut l'idée d'exa- 
mmer de plus près la surface plane de sa lentille. Dans ce but, 
il fit tomber sur cette surface, placée dans une chambre obscure, 
un pinceau étroit de rayons de lumière, et se servit, pour 
1 observer de plus près , d'une lentille d'un demi-pouce de dia- 
mètre. En faisant tourner la surface plane de la lentille, il s'aper- 
çut aussitôt qu'elle paraissait couverte d'une multitude de lignes 
parallèles ou de veines, dont les unes réfléchissaient mieux la 
lumière que les autres , de manière à donner à la surface l'aspect 
d un ruban rayé. La surface du diamant renfermait dans l'espace 
de moins de '/so de pouce, plusieurs centaines de ces veines ou 
couches, possédant des pouvoirs de réflexion et de réfraction 
dilTerens les uns des autres ; comme si, à l'époque de la crlstalli- 



218 BULLETIN SCItNTIfiyUB. 

salioii du minerai , les diverses couches dont il est compose , 
avaient e'té soumises à des pressions différentes, ou déposées 
sous l'influence de forces attractives d'une intensité variable. Si, 
comme le remarque l'auteur , les plans de ces diverses couches 
s'étaient trouvés perpendiculaires à l'axe de la lentille , l'inéga- 
lité de leur pouvoir réfringent n'aurait pu produire d'eflet 
sensible sur l'image. Mais s'ils se trouvent parallèles à l'axe de 
la lentille , comme cela a lieu dans le cas actuel , chaque couche 
doit avoir un foyer distinct , et par conséquent donner naissance 
à une suite d'images empiétant partiellement l'une sur l'autre. 



7. — Visite aux salines de zipaquera , près de Bogota, 
DANS LA Nouvelle Grenade, par le Doci. Gibbon. {^Amer. 
Journ, of Scienc.^ avril 1837.) 

Ces salines sont situées à trente milles de Bogota, et les routes 
sont si mauvaises qu'il faut au moins cinq heures pour s'y ren- 
dre à cheval. L'auteur fut témoin, en passant, de la méthode de 
réparer les chemins, qui explique assez bien leur état déplorable. 
Une paire de bœufs étaient attelés par des cordes à une grande 
peau non taimée. Lorsqu'ils l'avaient traînée au pied de la col- 
line , on la remplissait de pierres et de terre , après quoi les côtés 
de la peau étaient liés ensemble , et les débris qu'elle contenait 
étaient traînés sur le sol , dans cette singulière voiture, jusqu'à la 
place où ils devaient être déposés. 

Zipaquera est une ancienne ville indienne, et contient environ 
huit mille âmes. Les salines y sont exploitées d'après le même 
plan que suivaient les Lidiens avant la conquête, c'est-à-dire en 
calcinant et durcissant le sel , de manière qu'il n'éprouve aucun 
déchet en étant mouillé par les pluies ou dans la traversée des 
rivières , dont les routes du pays sont si fréquemment coupées. 

Sur la montagne qui domine la ville se trouve une énorme 
masse de sel en roche , d'une couleur sombre et lustiée , parse- 
mée de cristaux d'un blanc pur , appelés Palamos , et blanchie 
occasionnellement en bandes par la Gltratlon des pluies et l'action 
du soleil. 



MIISkRALOGIli I:T GKOLOGIC. 219 

La masse principale de sel est séparée de deux auUes couoLci 
de la même substance qui lui sont superpose'es , par une argile 
dure , noire et onctueuse qui contient des pyrites , dont on fait 
des orncmens et du sable pour saupoudrer l'écriture. 

Près du rocber de sel est un dépôt de calcaire à {^;rain Gn, dont 
on se sert comme de stuc pour décorer les autels des églises. Il 
y a aussi des traces de soufre près de la mine , et l'on dit que le 
sel en contient beaucoup. 

Les niasses de sel sont détachées au moyen de levici-s en fer , 
et une partie est achetée à l'état l>rut par les habitans de certains 
districts qui lui donnent la préférence ; le reste est purilié et 
durci par le feu. 

Il est assez curieux d'apprendre que le prix des deux espèces 
de sel est absolument le même, malgré l'énorme dlflérence de 
main-d'œuvre et de frais. La compagnie des salines essaya , 11 y 
a quelques années , dé réduire considérablement le prix du sel 
brut , dans l'espoir d'engager un plus grand nombre d'habitans 
à s'en servir , mais 11 arriva précisément le contraire. La dimi- 
nution de prix fut suivie d'une grande diminution dans la 
demande , les consommateurs s'élant persuadés que, puisque le 
prix avait baissé, il fallait que le sel fût de mauvaise qualité, 
et 11 devint nécessaire de remettre le prix du sel brut au taux 
élevé du sel purifié et fondu. Tant 11 est évident que les prin- 
cipes abstraits de l'économie politique sont souvent inapplica- 
bles, lorsqu'il s'agit de peuples peu éclairés ! 

Le sel impur sert surtout à augmenter la salure des sources 
salées du voisinage, qui, de 10 à 12 degrés qu'elles ont naturelle- 
ment, sont ainsi portées au point de saturation, c'est-à-dire à 12 
pour cent. Cette opération se fait dans un grand bassin en maçon- 
nerie cimenté, construit parlesï]spagnols. L'eau saturée est mise, 
pour cristalliser, dans de larges chaudières en fer, à la manière 
ordinaire , après quoi le sel est soumis à l'action du feu. 

Pour cela on arrange sur un fourneau , dans une voûte d'une 
construction particulière , de larges pots on terre contenant de 
7 à 15 gallons. Cent soixante à cent quatre-vingts de ces pots 
sont entassés en forme de pain do sucre sous la voûte , en 
lignes qui commencent de chaque côté. Ils sont supportés 
par -dessous par des fagots et delà houille bitumineuse fort 



220 BULLETIN SCIENTIFIQUE, 

abondante dans le voisinage, et de côté au moyen de briques 
non cuites et d'argile, dont on remplit les interstices qu'ils lais- 
sent entre eux , en me'nageant ça et là des trous pour le dégage- 
ment de la fumée. Au centre, une rangée des plus grands pots 
sert comme de clef de voûte, et tout l'échafaudage est soutenu au 
dehors , lorsque le bois et le charbon qui étaient dessous sont 
consumés. 

On met d'abord un peu d'eau salée dans les pots pour les 
vernir ; puis on les remplit graduellement de sel en cristaux , et 
l'on chauffe. Après vingt-quatre heures de feu , on ajoute dans 
chaque pot , au moyen de calebasses attachées à de longs bâtons, 
une petite quantité d'eau salée la plus concentrée possible , afin 
de solidifier la masse contenue dans les pots. Le fourneau est 
abandonné à lui-même pendant quarante-huit heures , pour 
qu'il se refroidisse graduellement. Le sel a alors une blancheur 
et une dureté comparables à celle du marbre , et il est verni à la 
surface de manière à résister à la pluie ou à l'eau , lorsqu'on le 
transporte au travers des rivières , en gros gâteaux suspendus 
aux deux côtés de la selle. Lorsque le sel est suffisamment cal- 
ciné et refroidi, on remet du bois sous les pots, et on enlève le sel 
au moyen de ciseaux et de marteaux. Les femmes indiennes qui 
font ce travail , reçoivent pour salaire les morceaux de poteries 
auxquels le sel adhère. Elles les font tremper dans l'eau et ven- 
dent la solution salée qui en provient. Il leur est interdit de faire 
cristalliser le sel , dont la vente est un monopole réservé au 
gouvernement. 

La compagnie a deux établissemens principaux , celui de 
Zipaquera , où l'eau des sources est froide et plus salée , et celui 
de Chita, à trois cents milles du premier, oii l'eau, moins char- 
gée de sel , est presque bouillante. Celte infériorité dans la 
proportion de sel parait due aux pluies , qui durent sept mois à 
Chita, 

La difficulté des transports et le haut prix du sel tel que 
l'établit le monopole , rendent cet article rare dans l'intérieur ; 
aussi chaque voyageur porte-t-il un gâteau de sel parmi son 
bagage. Les médecins du pays attribuent au peu d'usage de sel 
le grand nombre des goitres qu'on remarque dans le pays. On 
les guérit par des frictions d'eau de mer ou d'une liqueur nom- 



MINÉRALOGIE ET céOLOGIE. 221 

mée huile de sel (acejte de sal) qui découle du sel en roche, et 
qui conlienl un peu d'hydrlodale de fer et des chlorures de 
sodium , de magnésium, de calcium , de potassium et du fer. 
I. M. 

8. — Notes géologiques sur la province de Conkan et 

UNE PARTIE DU GuZERATE , PRÈS DE BOMBAY DANS l'InDE , 

par M. CharlesLucH, D. M. (^Jsiat. Journ., décemb. 1836.) 

L'absence des fossiles dans toutes les couches de terrain de 
l'Inde occidentale situées au sud du Cutch , a fait penser aux 
géologues qui habitent l'Inde anglaise que toute la chaîne des 
Western Ghats(Ghates occidentaux) avait été soulevée avant 
l'existence d'aucun animal sur notre planète. L'auteur des notes 
que nous avons sous les yeux est disposé à admettre la même 
conclusion pour le plateau du Décan, où roches primitives, trap 
et latente, et même les terrains d'alluvion qui les recouvrent ne 
contiennent aucun fossile. Mais sur plusieurs points de la province 
de Conkan et dans l'île de Lomhay en particulier, l'on trouve des 
couches horizontales de grès coqulllier, qui doivent inspirer des 
doutes sur l'absence des fossiles dans les couches situées plus au 
nord. 11 est vrai que l'on a prétendu que ces grès n'étaient que 
l'élévation accidentelle au-dessus de la mer des bancs de coraux 
qui se forment encore au fond de la rade de Bombay ; mais la 
question est facile à résoudre. L'examen de quelques centaines 
de ces coquilles prouvera bientôt si elles appartiennent toutes à 
des espèces vivantes , ou s'il en est parmi elles qui aient péri. 

Le trait géologique le plus remarquable du Conkan septen- 
trional, est la dégradation sur une grande échelle , et la partielle 
reproduction du sol à diverses périodes. Des couches coquiUières 
horizontales , semblables à celles de Bombay, s'y voient çà et là 
recouvrant le trap, souvent dénudées ou attaquées par la mer, et 
quelquefois remplacées par des terrains d'alluvion. 

Le Prof. Jameson a écrit dans son récent sommaire de la géo- 
logie de rinde, que la formation du trap arrive jusqu'à la 
Nerbudda. C'est une erreur, probablement fondée sur quelques 
cailloux de trap trouvés dans le Ht de la rivière. Le fait est 
que le trap se termine près de Balsar, par une rangée de petites 



222 BULLETIN SCIENTIFIQUE. 

collines de porphyre, qui n'a pas plus de 100 pieds de hauteur, 
et dont le fort de Punera occupe la dernière. Dès ce point le trap 
ne paraît plus , ni le grès coquillier. Les seuls terrains que l'on 
rencontre jusqu'à la rivière sont le kankar (^ sorte de calcaire 
concrétionné ) et des argiles de diverses formes. 

Les environs de Surate sont remarquables par l'action inces- 
sante de la mer, et la de'gradation des couches qui en résulte. 
L'auteur fait remarquer, à ce sujet , l'erreur de ceux qui attri- 
buent à la grande force de végétation des pays tropicaux un pou- 
voir suffisant pour résister à cette action destructive. Dans le 
Guzerate et le Décan l'absence de végétation naturelle est le ca- 
ractère dominant, et même sur les côtes du Malabar, richement 
garnies déplantes et d'arbres de toute espèce, cette abondance 
de végétaux ne paraît opposer aucune résistance efficace à l'ac- 
tion destructive des eaux. Dans le Guzerate les pluies pério- 
diques entraînent avec elles le sol végétal et les plantes qui y 
croissent, et laissent les couches sans défense, exposées aux éro- 
sions de la mer. 

Entre Surate et la rivière Kim, le pays est recouvert d'un 
riche sol noir, propre à la culture du coton , au-dessous duquel 
on trouve des bancs de gravier, des couches horizontales de grès, 
et plus bas un poudingue grossier en couches puissantes. Dans 
ces couches l'on ne rencontre aucune coquille , mais quelques 
vestiges équivoques d'ossemens fossiles. Ils renferment des 
masses roulées de jaspe, d'agalhes diverses, etc., sans aucune 
trace de trap. 

C'est dans cette formation que se trouvent les célèbres mines 
de cornalines de Rattanpour, près de la Nerbudda. 

Ces pierres se rencontrent sur un espace d'environ quatre 
milles. Elles sont à une lieue de Rattanpour au milieu d'épaisses 
forêts inhabitées , de sorte que les ouvriers reviennent chaque 
soir à Rattanpour. 

La formation qui contient les cornalines est un lit épais de 
gravier rouge , assez semblable au gravier de Londres : il con- 
tient des cailloux de diverses formes et grosseurs des différentes 
espèces de chalcédoines, qui y sont irrégulièrement mélangées et 
non pas en lits comme les silex dans la craie. Les mines sont 
ordinairement creusées â environ trente pieds de profondeur 



MINÉRALOGIE ET GEOLOGIE. 223 

mais on peut aller jusqu'à soixante , sans rencontrer ni eau , ni 
rocher. Il faut en conclure que c'est un dépôt partiel au-dessus 
de la formation de grès et de poudingues qui formait probable- 
ment une forte dépression dans cet endroit. L'auteur n'a point 
rencontré de débris organiques dans ces lits de gravier ; mais il 
ne peut affirmer leur absence, parce que les pierres des maisons 
■Yoisines contiennent des fossiles , et qu'il n'a pu reconnaître les 
carrières dont elles sont tirées. Les cornalines sont apportées à 
Rattanpour, et sont exposées à l'air pendant un ou deux mois. Si, 
en les cassant on les trouve suffisamment saines pour que l'on 
puisse les tailler, on les met dans un pot de terre avec de la terre 
et du sable, et on les expose à l'action du feu pendant un jour et 
une nuit. A la fin de la saison chaude , on les embarque sur la 
Nerbudda pour Cambay, où elles sont taillées et polies. 

Sur toute la côte , jusqu'à Perim dans le golfe de Cambay, le 
même poudingue se retrouve, et toujours sans aucun caillou de 
trap, ce qui fait soupçonner que les traps qui forment les monta- 
gnes de cette partie de Mnde ont été soulevés depuis le dépôt 
des conglomérats. L'île de Perim consiste en lits de poudmgues 
fort attaqués par la mer, recouverts par du grès compacte, le 
tout parfaitement horizontal. Le poudingue contient des co- 
quilles et autres débris fossiles, en particulier des ossemens dont 
nous avons déjà eu occasion de parler. Au centre de l'île, des 
couches de kankar se font voir au-dessous du grès, et, sur plu- 
sieurs points de son pourtour, on trouve des dunes de sable 
d'un aspect très-singulier, arrondies au sommet, et qui sur ces 
points semblent avoir servi de barrière aux érosions de la mer. 

L M. 



9. — SoR l'existence de scories volcaniques dans la 

PÉNINSULE méridionale DE LINDE, par le lient. NeWBOLD. 
(^^siat. Journ., octobre 1836.) 

A Budigunta, près Courtncy, et à onze milles ouest dcBellary, 
se trouve, près de la route, une colline de 40 pieds de haut et de 
420 pieds de circonférence. Le sommet en est arrondi, cl les 
lianes sont on partie couverts de longues herbes. On découvre. 



224 BULLETIN SCIENTIFIQUE. 

comme par escaliers , des masses de scories ayant évidemment 
subi l'action du feu, devenant plus friables à la partie supérieure, 
mais plus caverneuses et plus vitreuses vers la base. Si l'on frappe 
du pied le sol de la colline , 11 re'sonne comme s'il e'tait creux, et 
le pas d'un cheval produit le même son lorsqu'on le fait marcher 
autour de la colline. 

Les collines voisines sont de corne'enne schisteuse, avec de> 
petits cristaux de mica, et recouverte de grès. L'amas de scories 
contraste par son apparence cendrée avec la teinte ferrugineuse 
des terrains voisins. On n'y voit ni traces de cratère , ni laves , 
ni même d'augite , d'obsidienne , d'olivine ou autres matières 
volcaniques. 

Une ancienne tradition, qui existe parmi les habitans, prétend 
que ces scories sont le produit de la combustion des os d'un géant 
des terres antérieures. 

De semblables collines se retrouvent en plusieurs lieux du 
pays de Mysore, et passent aussi pour les restes d'anciens sacri- 
fices religieux. L M. 



ERRATA AU CAHIER D'OCTOBRE. 



Page 268, ligne 19 : il dut, comme Gœrres ou comme 
Tieck, se gœlhifier, lisez: il dut se ridiculiser comme 
Gœrres , ou comme Tieck se gœlhifier. 

Page 271, avant-dernière ligne: qui se croient et ne 
s'imitent pas , lisez: qui se créent et ne simitent pas. 

Page 272, ligne 2 : le champ de fatalisme, lisez: le 
champ du fatalisme. 

ERRATA AU CAHIER DE NOVEMBRE. 



Page 159, ligne 30 : après 69 académies ajoutez : 
et autres établissemens d'instruction pour l'un et l'autre 
sexe. 



TABLEAU 

DES 

OBSERVATIONS MÉTÉOROLOGIQUES 

'FAITES A GENÈVE 
PENDANT LE MOIS DE NOVEMBRE 1837. 



OBSERVATIONS 



NOVEMBRE 1857. — Observations météorologiques faites à 

lat. 46° 12', long. 15' 16" de temps, 



•0 

X 

> 


«H 

o 

G 


BAROMÈTRE 1 


TEMPÉRATURE EXTÉRIEURE 




w 
a 

B 

> 
pi 
c 


M 

t3 

a 

3 
o 


RÉDUIT A 0° 


9 h. 




EN DEGRÉS CENTIGRADES. 




9 h. 


î h. 


9 h. 




3 h. 


9h- 1 


8 11. 


8 h. 




du 


Midi. du du 1 
soir. soir. 1 


d.. 


Midi. 


dti 


à a 


du 


du 


w 




matin. 


malin. 




soir. 


soir. 


matin. 


soir. 


^^^ 


^~ 


millim. 


niillim. 


millim. 


n.illim. 
















1 


726,02 


724,67 


725,78 


722,90 


+ 8,6 


+ 9,3 


+ 8,6 


+12,2 


+ 6,6 


+11,7 




2 


721,07 


725,66 


722,52 


721,85 


+ 14,0 


+12,1 


+13,1 


+12,7 


+14,2 


+12,4 




5 


720,78 


720,62 


719,31 


718,92 


+ 6,0 


+ 6,6 


+ 9,1 


+ 7,6 


+ 7,0 


+ 8,6 




/l 


724,65 


725,14 


720,10 


728,90 


+ 6,1 


+ 7,6 


+ 5,3 


+ 4,5 


+ 4,8 


+ 5,2 


3) 


5 


735,52 


735,48 


733,70 


755,92 


+ a,2 


+ 7,4 


+ 7,7 


+ 3,0 


+ 2,5 


+ 4,0 




6 


750,87 


750,79 


751,59 


752,42 


+ a,6 


+ 4,4 


+ 5,7 


+ 1,5 


+ 4,2 


+1,6 




7 


751,05 


750,05 


728,80 


729,25 


+ 5,9 


+ 4,7 


+ 4,8 


+ 5,8 


+ 5,9 


+ 5,7 




8 


728,54 


728,12 


728,02 


729,54 


+ 2,2 


+ 5,8 


+ 5,4 


+ 5,1 


+ 2,0 


+ 5,4 




9 


751,74 


752,10 


731,77 


755,34 


+ 1,0 


+ 4,4 


+ 6,1 


- 0,2 


- 1,2 


+ 0,2 




10 


733,90 


755,05 


755, 16 


732,00 


+ 2,7 


+ 2,6 


+ 5,8 


+ 5,0 


+ 2,1 


+ 5,7 




H 


755,06 


752,70 


751,60 


751,65 


+ 5,6 


+ 7,4 


+ 8,8 


+10,0 


+ 4,9 


+ 8,9 


© 


12 


727,89 


727,17 


727,04 


728,40 


+ 5,7 


+ 6,9 


+ 6,6 


+ 5,1 


+ 5,8 


+ 4,6 




15 


751,00 


752,85 


752,65 


752,17 


+ 4,6 


+ 4,9 


+ 4,1 


+ 2,0 


+ 1,4 


+ 2,6 




U 


726,88 


724,88 


722,90 


720,24 


+ 0,9 


+ 4,5 


+ 1,0 


+ 6,2 


+ 0,8 


+ 6,8 




15 


718,69 


718,25 


717,59 


718,25 


+ 5,1 


+ 4,4 


+ 5,1 


- 1,2 


+ 4,7 


- 0,4 




16 


719,25 


720,54 


721,17 


722,78 


+ 0,5 


- 1,0 


- 5,5 


- 4,5 


+ 0,1 


- 4,4 




17 


724,15 


724,55 


724,67 


720,57 


- 5,0 


+ 0,8 


+ 0,3 


- 2,0 


- 5,8 


- 1,5 




18 


731,17 


751,94 


732,60 


755,51 


- 1,7 


+ 1,9 


+ 1,0 


- 5,5 


- 2,8 


- 5,0 




19 


757,15 


756,75 


756,55 


756,22 


- 1,7 


+ 0,8 


+ 1,5 


- 1,0 


- 2,6 


0,0 


(L 


20 


754,95 


754,29 


752,92 


731,31 


+ 0,1 


+ 2,0 


+ 5,5 


+ 1,9 


- 3,0 


+ 1,2 




21 


731,18 


752,74 


753,28 


754,70 


+ a,8 


+ 7,8 


+ 0,8 


+ 4,5 


+ 7,3 


+ 1,8 




22 


755,85 


750,00 


754,97 


755,58 


+ «,2 


+ 7,1 


+ 7,9 


+ 1,6 


+ 2,8 


+ 2,6 




23 


750,11 


755,21 


755,88 


754,26 


+ 0,8 


+ 6,1 


+ 9,0 


+ 2,6 


+ 0,2 


+ 2,7 




24 


755,06 


752,50 


751,61 


751,55 


+ 2,0 


+ 8,8 


+11,0 


+ 2,5 


- 0,5 


+ 4,0 




25 


750,54 


750,40 


750,55 


751,92 


- 0,5 


+ a,i 


+ 4,1 


+ 1,9 


- 1,8 


+ 2,5 




20 


752,02 


750,50 


728,57 


727,26 


+ 1,2 


+ 5,1 


+ 0,8 


+ 5,2 


+ 0,8 


+ 5,3 




27 


719,91 


719,01 


718,14 


719,95 


+ 7,9 


+ 6,8 


+ 4,9 


+ 5,0 


+ 8,2 


+ 3,4 


• 


28 


717,60 


715,65 


715,97 


715,00 


+ 2,5 


+ 5,2 


+ 2,7 


+ 5,4 


+ 2,0 


+ 5,4 


29 


712,77 


715,55 


718,75 


725,50 


+ 5,0 


+ 2,4 


0,0 


+ 0,4 


+ 2,1 


+ 0,5 




50 


727,50 


727,46 


727,55 


728,86 


- 2,0 


+ 5,6 


+2,8 


- 2 2 


- 3,5 


- 2,2 


Moyen». 


728,11 


728,01 727,00 


728,22 


■f 5,06 


+ 4,05 j+ 5,27 


+ 2,89 


+ 2,55 


+ 5,07 


■ 

























MÉTÉOROLOGIQUÏS. 



227 



)bservatoire de Genève, à 407 mètres au-dessus du niveau de la mer ; 
.it 3° 49' à l'E. de l'Observatoire de Paris. 

































f , 

I TEMPERAT. 

1 






ÉTHRIOSCOPE 1 










HYGROMÈTRE. 


EAU 










ÉTAT DU CIEL. III 


! 












VENTS 








i EXTREMES. 




dans 
les 


EN Dl 


ÎGR. CENT. 


midi. 










- 


— 




' 




^ 




9 h. 




5h. 


9 1. 


24 h. 










9h. 




5 h. 


Minim. Ma.iim. 


du 


Midi. 


du 


du 


9 h. 


Midi. 


3 h. 




du 


Midi. 


du 


i 


mal. 




soir. 


soir 












malin. 




soir. 






(lem-, 'lesr 


(leRr 


lour 


m.llim. 
















f .1.8 


f 9,5 


67 66 


81 


68 


15,8 


0,87 


0,45 


» 


s-o 


couv. 


COUV. 


pluie. 


f 7,8 


+13,9 


65 80 


82 


67 


» 


» 


» 


1,30 


s-o 


couv. 


pluie 


nuag. 


■+ «,5 


+ 9,9 


82 


87 


75 


84 


4,1 


» 


» 


» 


s-o 


pluie 


pluie 


pluie 


+ ô,5 + 8,5 


86 


75 


85 


84 


5,5 


1,52 


» 


» 


s-o 


nuag. 


pluie 


pluie 


+ 1,1 + 8,2 


90 


75 


62 


85 


2,8 


5,25 


1,95 


1,75 


s-o 


nuag. 


nuag. 


couv. 


1+ 2,5 + 6,2 


87 


86 


65 


94 




2,17 


3,25 


0,87 


E 


couv. 


COUV. 


couv. 


+ 1,7 + 5,0 


71 


76 


72 


78 


1,0 


» 


» 


» 


N 


nuag. 


nuag. 


couv. 


A 1,5 


+ 3,8 


82 


77 


82 


85 


>« 


» 


1,08 


1,50 


E 


neige 


couv. 


couv. 


»-2,a 


+ «,5 


95 


78 


69 


95 


» 


3,25 


3,47 


5,68 


N-E 


nuag. 


nuag. 


1. xap. 


- 1,â 


+ 3,8 


85 


94 


90 


96 


» 


1,50 


» 


5,25 


S 


cou\-. 


neige 


couv. 


f 2,5 


+ 9,9 


96 


91 


88 


82 


5,5 


>, 


0,46 


2t 


N 


couv. 


couv. 


pluie 


f 5,0 


+ 76 


97 


92 


88 


76 


12,8 


>• 


» 


2,58 


S 


pluie 


pluie 


nuag. 


0,0 


+ 7,9 


75 


57 


58 


74 


5,5 


1,75 


6,51 


5,03 


S-O 


éclair. 


nuag. 


couv. 


- 0,1 


+ 5,8 


96 


85 


90 


88 




» 


>' 


0,è£ 


s-o 


neige 


pluie 


couv. 


t 2,5 


+ 8,9 


82 


74 


64 


88 


8,^ 


1,08 


2,38 


2,17 


s 


nuag. 


nuag. 


nuag. 


- t,7 


+ 5,5 


80 


74 


83 


90 




» 


4,34 


> 


N 


pluie 


couv. 


neige 


- a,5 


+ 1,/l 


92 


73 


73 


95 


» 


4,54 


5,65 


2,38 


s 


vap. 


vap. 


couv. 


- 3,0 


+ 2,8 


89 


75 


74 


87 


2,0 


5,64 


0,09 


5,47 


s 


1. vap. 


1. vap. 


nuag. 


- 5,2 


+ 1,9 


91 


77 


77 


87 




1,50 


1,95 


2,17 


StE 


vap. 


couv. 


nuag. 


- 1,7 


+ 8,7 


89 


74 


76 


90 


» 


6,07 


2,58 


1,95 


s 


vap. 


1. vap. 


vap. 


f 1,0 


+ 9,2 


89 


68 


69 


78 


4,9 


>• 


1,50 


1,30 


Cal. 


pluie 


nuag. 


nuag. 


t 2,0 


+10,5 


91 


76 


76 


98 


1,8 


1.08 


2,58 


3,05 


N-E 


couv. 


nuag. 


1. vap. 


- 1,^ 


+10,8 


96 


82 


66 


97 




2,58 


4,34 


3,25 


N 


vap. 


1. vap. 


vap. 


- h» 


+11,9 


91 


75 


69 


97 


» 


1,95 


4,13 


1,52 


s 


clair 


nuag. 


1. vap. 


- 2,9 


+ 5,0 


99 


92 


92 


97 


» 


1,52 


1,52 


0,45 


S-O 


nuag. 


couv. 


couv. 


- 1,8 


+ 7,0 


99 


99 


86 


90 


» 


1,08 


1,52 


3,25 


s-o 


couv. 


couv. 


vap. 


f 2,5 


+ 8,9 


89 


88 


93 


88 


» 


» 


» 


» 


s-o 


pluie 


pluie 


pluie 


f 1,1 


+ 2,7 


94 


92 


94 


93 


5,4 


» 


> 


>• 


s 


pluie 


pluie 


pluie 


f 1,8 


+ à,0 


78 


84 


' 98 


86 


15,4 


1,52 


» 


» 


s 


éclair. 


neige 


neige 


- 4,9 


+ 5,2 


91 


s, 


1 ^' 


92 


0,7 
85,6 


3,91 


1,95 


6,07 


S-E 


clair 


clair 


clair 


+ 0,40 


+ 6,91 


86,9 80,2 78,5 86,9 

i 1 1 


2,42 


2,44 


1 2,52 











TABLEAU 

DES 

OBSERVATIONS MÉTÉOROLOGIQUES 

FAITES AU SAINT-BERNARD. 
PENDANT LE MOIS DE NOVEMBRE 1837. 



230 



OBSERVATIONS 



NOVEMBRE 1 857. — Observations météorologiques faites à l'Hospict 
et 2084 mètres au-dessus de l'Observatoire de Genève; 



























4- 




"d 














"T 




> 


o 

G 

o 


BAROMÈTRE 


TEMPÉRÂT. EXTÉRIEURE [ 




M 

O 
W 

ri 
> 
r* 


RÉDUIT A 0° 


EN DEGRl 
Lever 9 h. \ 


:S CENTIGRADES- 


9 11. 




Lever g h. 


3 h. 


gh. 




3 h. 




s; 




du du 


Midi. 


du 


du 


du 


du 


Midi. 


du 


du 




M 




soleil. matin. 




soir. 


soir. 


soleil. 


matin. 




soir. 


soir. 








millim. 


milliin. 


millim. 


millim ' 


milli,,,. 
















1 


561,35 


561,71 


561,76 


561,79 


561,85 


- 8,1 


- 5,0 


- 3,0 


- 2,1 


- 2,7 






2 


561,19 


561,82 


561,64 


561,71 


561,71 


- 2,5 


- 0,5 


+ 1,9 


+ 0,4 


- 2,8 






3 


558,71 


558,22 


557,54 


357,52 


55 7,13 


- 3,8 


- 5,7 


- 5,5 


- 4,0 


- 6,5 






X 


556,85 


557,50 


558,75 


559,24 


560,86 


- 9,0 


- 8,5 


- 6,0 


- 6,8 


- 9,7 




3 


5 


563,46 


564,25 


564,88 


565,11 


561,76 


-10,5 


-10,0 


- 8,3 


- 8,4 


-11,5 






6 


562,10 


561,57 


560,93 


561,01 


502,21 


- 9,0 


- 8,9 


- 9.7 


-11,4 


-13,5 






7 


562,25 


562,24 


562,07 


561,85 


561,78 


-13,8 


-1 5,5 


-11,9 


-12,0 


- 9,5 






8 


560,78 


560,86 


560,90 


560,67 


562,19 


-10,0 


-8,1 


- 5,4 


- 6,2 


- 9,2 






9 


562,99 


565,44 


564,29 


564,57 


565,28 


- 9,5 


- 8,0 


- 6,0 


- 1,5 


- 9,4 






10 


565,28 


565,17 


565,22 


565,74 


566,81 


- 7,2 


- 7,8 


- 3,0 


- 5,4 


- 5,8 






11 


567,55 


567,68 


567,64 


567,55 


566,85 


- 2,0 


- 1,3 


+ 0,5 


- 1,0 


- 5,2 




% 


12 


561,90 


561,04 


559,49 


559,21 


558,50 


- 1,5 


- 4,2 


- 6,0 


- 7,5 


-10,0 






13 


561,08 


561,54 


562,24 


562,19 


562,65 


-11,0 


-13,7 


-12,2 


-12,8 


-15,0 






U 


562,25 


561,85 


559,85 


559,05 


557,06 


- 6,8 


- 5,5 


- 5,4 


- 5,8 


- 6,0 






15 


554,00 


554,54 


555,96 


555,65 


555,79 


-12,0 


- 9,8 


- 7,7 


- 7,4 


-11,8 






16 


552,59 


552,57 


552,29 


552,51 


555,05 


-12,5 


-12,0 


-10,4 


-11,5 


-14,8 






17 


555,28 


553,85 


554,02 


554,70 


556,01 


-16,2 


-16,3 


-13,7 


-11,8 


-16,0 






18 


559,59 


560,05 


560,93 


561,55 


565,71 


-17,2 


-11,5 


- 7,9 


-11,5 


-15,4 






19 


566,54 


566,88 


566,59 


566,40 


507,92 


-10,7 


- 8,9 


- 7,0 


- 7,6 


- 7,0 




C 


20 


568,09 


568,07 


568,21 


567,78 


567,12 


- 5,5 


- 4,2 


+ 1,0 


- 0,2 


- 1,3 






21 


565,55 


565,12 


565,72 


563,79 


565,01 


- 5,1 


- 5,0 


- 7,8 


-10,2 


-12,2 






22 


567,62 


568,21 


367,88 


568,00 


569,96 


- 7,6 


- 7,5 


- 4,7 


- 3,0 


- 3,2 






25 


571,27 


571,86 


572,05 


571,68 


571,58 


- 1,2 


+ ^/l 


+ 4,4 


+ 2,5 


+ 1,1 






2A 


570,12 


569,89 


569,58 


568,77 


568,10 


+ 0,8 


+ 0,8 


+ 4,0 


+ 1,1 


- 5,0 






25 


567,05 


567,18 


566,92 


567,02 


568,17 


- 5,6 


- 5,4 


- 1,0 


- 2,0 


- 2,9 






26 


567,26 


567,52 


566,45 


565,45 


565,88 


- 4,4 


- 3,2 


- 2,8 


- 3,6 


- 5,2 






27 


558,89 


557,84 


555,60 


555,97 


555,21 


- 4,3 


- 5,0 


- 4,0 


- 4.5 


-10,2 




e 


28 


552,83 


552,79 


551,29 


550,55 


549,27 


-11,6 


- 9,0 


- 5,0 


- 6,5 


- 7,4 






29 


545,81 


546,50 


547,40 


548,21 


555,54 


- 7,5 


-10,0 


-12,0 


-15,9 


-14,6 






50 


558,46 


559,09 


559,81 


560,19 


562,79 


-11,6 


-13,8 


- 9,0 


- 7,6 


- 7,1 

- 8,22 




I\lo5 


en'. 


561,18 561,61 

1 


561,16 561,36 


561,87 


- 8,12 


- 7,31 

1 


\ 5,55 


+ 6,25 



MkT^OROLOlîlQUES. 



231 



u Grand Saint-Bernard, a 2491 mètres au-dessus du niveau de la mer, 
itit. 45° 50' 16", longit. à l'E. de Paris 4" 44' 30". 




9,3 

1,5 

5,9 

9,5 

12,9 

\■2,^ 

U,5 

-13,1 

10,9 

10,8 

6,3 

5,2 

•U,9 

■16,5 

-U,0 

15,9 

17,5 

IS,1 

-11,6 

9,1 

6,5 

15,5 

- 5,2 

- 0,5 

- 5,8 

- 5,2 

- 7,0 
-12,8 
-10,2 
-15,9 



0,3 
+ 5,1 

5,1 
- 5,6 

8,0 

8,2 
10.5 



,0 
+ 3,0 

- 1,1 
-11,5 

- 0,5 

- 7,2 
-10,0 
-15,1 

1,5 

- 6,2 
+ 1,8 

- 1,6 

- 5,0 
+ 7,5 
+ 6,8 
+ 0,1 

- 2,5 

- 5,6 

- 1,5 

- 7,1 

- 7,0 



1-10,51 



98 
100 
91 
97 
98 
lOO 
100 
100 
100 
100 
100 
100 
98 
90 
100 
100 
96 
lOO 
100 
100 
100 
lOO 
100 
97 
99 
100 
100 
85 
82 



97 
99 
98 
97 
98 
96 
100 
100 
100 
100 
100 
100 
100 
97 
93 
99 
100 
100 
99 
100 
100 
100 
100 
96 
100 
98 
100 
100 
85 
96 



lie-. 

98 

90 

97 

95 

95 

98 
100 
100 
100 
100 

95 

96 

100 

91 
92 
95 
90 
98 
91 
95 
90 
91 
99 
98 
99 
99 
99 

100 
83 
96 



1 - 5,58 97,6 



95 
97 
96 
99 
100 
100 
99 
99 
96 
99 
100 
96 
95 
98 
98 
95 



98 

98 

91 

95 

100 

100 

100 

99 

87 

91 



98,3 96,0 96,8 



100 

96 

97 

96 

96 

100 

100 In, 

100 I 

100 I 

100 |n 

100 

99 

100 

100 

91 

99 

96 

96 

100 

100 

92 

100 

100 

100 

100 

100 

98 

85 



7 
n. 10 
Q. 120 

n. 21 

a. 20 



98 



97,1 



11 

n. 29 

70 



NE 
S-O 

S-O 
N-E 
N-E 
N-E 
NE 
S-O 
S-O 
NE 



NE 
N-E 
NE 
NE 
NE 
NE 
NE 
S-O 
S-O 
S-O 
S-O 
NE 
NE 
NE 



S-O 


S-O 


S-O 


N-E 


S-O 


N-E 


N-E 


N-E 


N-E 


NE 


NE 


N-E 


NE 


S-O 


S-O 


S-O 


N-E 


NE 


NE 


NE 


N-E 


NE 


N-E 


N-E 


N-E 


N-E 


N-E 


N-E 


N-E 


S-O 


N-E 


N-E 


NE 


N-E 


N-E 


N-E 


N-E 


N-E 


NE 


S-O 


N-E 


NE 


N-E 


NE 


N-E 


S-O 


S-O 


S-O 


S-O 


N-E 


S-O 


S-O 


S-O 


NE 


N-E 


N-E 


NE 


N-E 


N-E 


N-E 



neige 

neige 

neige 

neige 

brouill. 

neige 

neige 

sol . nua ■ 

sol. nua. 

couvert 

brouill. 

neige 

brouill. 

neige 

sol. nua. 

neige 

brouill. 

sol. nua. 

couvert 

sol. nua. 

neige 

neige 

sol. nua, 

sol nua. 

sol. nua, 

couvert 

neige 

neige 

neige 

serein 



neige 

neige 

neige 

neige 

brouill. 

neige 

sol. nua. 

sol. nua. 

serein 

neige 

couvert 

neige 

brouill. 

neige 

sol. nua. 

brouill. 

couvert 

sol. nua. 

brouill. 

sol. uua. 

neige 

sol. nua. 

sol. nua. 

couvert 

sol. nua. 

sol. nua. 

neige 

neige 

neige 

serein 



DECEMBRE <837. 



BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE 

DE GENÈVE 



HISTOIRE 

DE 

L'ÉCOIVOMIE POLITIQUE 

EN EUROPE, 

DEPUIS LES ANCIENS JUSQU'a NOS JOURS. 

^ttr M. ;iÎJolpl)e Blanqui, 

»n01 ESSEIR d'économie INDISTRIEI.LE AU CONSEKVATIURE DES ARTS ET MÉTIERS. 



11 est assez d'usage, parmi les critiques, lorsqu'ils ont 
beaucoup de bien à dire d'un livre et de son auteur, de 
commencer par là, en réservant pour la fin le blàrae qui, 
hélas ! dans un jugement consciencieux sur une œuvre 
humaine quelconque, ne saurait guère manquer d'accom- 
pagner l'éloge. J'ai toujours trouvé ce procédé cruel et 
peu politique ; cruel envers l'auteur, parce que, pour me 
servir d'une expression vulgaire, on lui fait manger son 
pain blanc le premier; peu politique de la pari du cen- 
seur, qui détruit ainsi tout le mérite et l'effet de ses éloges. 
La dernière impression est toujours celle qui reste le 
mieux et le plus longtemps. — Ainsi, règle générale : quand 
Xll 15 



234 HISTOIRE DE LKCONOMIE POLITIQUE 

vous^ivez du bien et du mal à dire, gardez le bien pour 
la fin. Telle sera ma loi pour l'avenir; j'en avertis d'a- 
vance les auteurs et les lecteurs , et je commence par 
l'appliquer à M. Bianqui. 

M. B. est un auteur fort estimable; j'ai ^beaucoup de 
sympathie pour ses doctrines, beaucoup d'estime pour ses 
lalens et son savoir ; il a fait un livre neuf, ce qui dit 
beaucoup aujourd'hui , et son livre est neuf parce que le 
sujet, chose encore plus énorme en apparence, est en- 
tièrement neuf; il a fait une trouée dans un champ non 
encore exploré, ni exploité. Cependant, fidèle à mon prin- 
cipe, je m'abstiendrai de ces éloges dans ce moment, et 
je débuterai par deux ou trois furieuses critiques, ne fût- 
ce que pour faire preuve d'impartialité et d'indépendance. 

Et d'abord, pourquoi M. B. nous annonce-t-il l'his- 
toire de l'économie politique? L'économie politique est 
ime science, une science qui explique les phénomènes 
économiques par leurs causes, comme la physique et la 
chimie expliquent les phénomènes naturels. Or, cette 
science n'existe comme telle que depuis fort peu de temps, 
Quesnay est le premier qui l'ait envisagée dans son en- 
semble, et qui l'ail traitée systématiquement. Il y a eu des 
phénomènes économiques dès la première formation des 
sociétés ; il y a eu des explications erronées de ces phé- 
nomènes, et de fâcheuses mesures prises en conséquence 
de telles explications ; mais tout cela ne constitue point 
une science. Faire l'histoire de ces phénomènes, de ces 
explications et de ces mesures, ce n'est point faire l'his- 
toire d'une science ; autrement , il faudrait dire que la 
physique et la chimie ont existé comme sciences du jour 
où le tonnerre s'est fait entendre, et oii les affinités chi- 
miques ont commencé à se manifester et à produire leurs 
effets. 



tN r.uROi'n. 235 

M. Blanqui lient à nous démonlicr que l'économie po- 
litique a existé de tout temps; il y revient à plusieurs 
reprises dans son introduction et dans ses premiers cha- 
pitres, et ne fait par là que rendre son erreur plus sail- 
lante. 

« Peu à peu , nous dit-il , je fus amené à la rencontre 
d'une foule de préjujjés qui passaient pour des vérités 
reconnues, même aux yeux des hommes les plus instruits 
et les plus avancés. C'est ainsi que les auteurs de tous les 
traités d'économie politique, sans exception , ne faisaient 
pas remonter la science au delà des premiers essais de 
Quesnay et de Turgot , comme si jamais ^ avant les ou- 
vrages de ces hommes célèbres, aucun écrit systématique 
n'avait appelé l'attention des savans et des hommes d'Etat 
sur les phénomènes de la production des richesses. — Je 
m'attachai dès lors à rechercher avec sollicitude, dans les 
historiens de tous les âges, les faits les plus intéressans 
pour l'étude des questions économiques et sociales. J'eus 
bientôt trouvé des pauvres à Rome et à Athènes , comme 
il y en a à Paris et à Londres. » 

On s'attend, après la première partie de ce fragment, 
à l'indication de quelque écrit systématique , de quelque 
traité d'économie politique, publié avant l'ère chrétienne, 
si ce n'est avant le déluge. Point du tout; la sollicitude 
de l'auteur s'est portée sur des faits ; il a découvert des 
pauvres chez les Grecs et chez les Romains! Donc, l'éco- 
nomie politique était déjà connue et cultivée à cette époque 
reculée. Singulier raisonnement ! N'est-ce pas comme si 
l'on faisait remonter l'existence des sciences médicales à 
la première peste dont l'histoire fasse mention, ou celle 
des sciences chirurgicales à la naissance du premier en- 
fant de notre mère Eve ? 

« 11 y a donc eu , dit-il plus loin , une économie poli- 



236 HISTOIRE DE l'ÉCOINOMIE POLITIQUE 

lique chez les anciens comme chez les modernes, non pas 
une économie polilique syslémalique et formulée, mais 
ressortant des actes et pratiquée avant d'être écrite. » 

N'en déplaise à M. B., les actes et la pratique dont il 
parle ne sont point de la science et ne méritent point le 
nom d'économie politique, parce qu'ils ne se rattachaient 
à aucun principe et n'appartenaient à aucun système de 
connaissances, à aucun ensemble de théories. On a sans 
doute cherché, de tout temps, à se préserver du tonnerre; 
il est probable qu'on eut d'abord recours, dans ce but^ à 
des pratiques superstitieuses; ensuite, l'expérience en- 
seigna peut-être aux hommes qu'il fallait éviter les hau- 
teurs et les protubérances naturelles ou artificielles du 
sol : mais ni ces pratiques, ni ces résultats de l'expérience 
ne nous autoriseraient à dire que la physique existait dès 
lors comme science. Qu'on fasse l'histoire de ces pre- 
mières idées, vraies ou fausses, qu'on en suive curieuse- 
ment la trace au travers des âges, c'est un travail à la fois 
intéressant et utile , utile surtout dans les sciences poli- 
tiques et morales , où l'expérimentation n'est guère pos- 
sible, et où, par conséquent, aucune donnée, aucune 
observation ne doit être regardée comme inutile. Je l'ai 
déjà dit , je suis loin de contester à M. B. l'utilité des 
recherches auxquelles il s'est livré ; il s'agit simplement 
de leur assigner le véritable caractère et le nom qui leur 
appartiennent ; il s'agit de rectifier l'idée entièrement 
fausse que l'auteur professe à cet égard , et de laver les 
autres économistes du reproche qu'il leur fait en partant 
de cette erreur. Les citations suivantes, tirées du premier 
chapitre, achèveront de mettre dans tout son jour ce 
lapsus mentis , en même temps qu'elles donneront une 
idée avantageuse du style et de la manière de l'auteur. 

x< L'histoire de l'économie politique ne pouvait être 



EN EUROPE. 237 

que le résumé des expériences qui ont été faites chez les 
peuples civilisés pour améliorer le sort de l'espèce hu- 
maine. Les anciens ne sont pas, dans cette carrière, au- 
tant inférieurs aux modernes que beaucoup d'auteurs le 
supposent, et c'est bien à tort qu'on assigne communé- 
ment à la scietice écotiomigue une origine aussi récente 
que la seconde moitié du dix-huitième siècle. Qui ne con- 
naît les institutions de Sparte et d'Athènes, et les magni- 
fiques travaux de l'administration romaine? Il nous semble 
difficile de passer sous silence l'économie politique de ces 
temps-là , surtout quand on y trouve l'origine de presque 
toutes les institutions qui nous gouvernent et des sy- 
stèmes qui nous divisent. Certes, il y avait dans les lois de 
Lycurgue plus de saint-simonisme qu'on ne pense, et les 
querelles de patriciens et de plébéiens n'ont pas été plus 
vives à Paris à l'époque de la terreur, qu'elles ne le fu- 
rent à Rome pendant les proscriptions de Sylla. 11 y a des 
ressemblances bien plus frappantes encore entre l'insur- 
rection des ouvriers de Lyon et la retraite du peuple ro- 
main sur le Mont-Sacré. Combien de fois, depuis Menenius 
Agrippa , n'a-t-on pas eu occasion de débiter à des popu- 
lations mutinées l'apologue fameux des membres et de 
l'estomac? » 

On le voit, les expériences, la science économique, les 
lois, tout cela est une seule el même chose, tout cela forme 
V économie politique de ces temps-là. 11 y aurait, sur ce 
paragraphe, bien d'autres remarques à faire, dont je 
m'abstiens pour ne pas allonger outre mesure cet article. 
M. B. a-t-il étudié son histoire romaine aux bonnes sources? 
Je crains que les assimilations qu'il fait ici ne donnent lieu 
à plusieurs personnes d'en douter. 

«En écartant de l'histoire de l'économie politique tout 
ce qui avait rapport aux anciens , les économistes mo-. 



238 HISTOIRE DE l'Économie politique 

dernes se sont donc volontairement privés dune source 
féconde d'observations et de rapprochemens. Us ont dé- 
daigné deux mille ans d'expériences exécutées avec la plus 
grande hardiesse, sur une vaste échelle, par les peuples 
les plus ingénieux et les plus civilisés de l'antiquité ; ils 
ont méconnu l'histoire, qui a recueilli soigneusement les 
moindres traces de ces expéiiences que nous refaisons 
aujourd'hui , trop souvent avec moins d'habileté et de 
nécessité que les Grecs et les Romains. Ce préjugé des 
économistes est dû à ce que les anciens n'ont laissé aucun 
ouvrage spécial qui résumât leurs vues sur la science éco- 
nomique ; mais si ces vues n'ont pas été exposées dans 
un livre, elles se retrouvent dans leurs institutions, dans 
leurs monumens , dans leur jurisprudence. Les relais de 
chevaux établis depuis Rome jusqu'à York , les soins par- 
ticuliers donnés par les Romains à l'entretien des routes 
et des aqueducs, attestent à un très-haut degré leur intel- 
ligence des principales nécessités de la civilisation. La 
législation des colonies grecques valait mieux que celle 
des colonies espagnoles dans l'Amérique du sud. « 

Ici M. B. est rentré dans le vrai, en se plaignant de 
l'indifférence des économistes modernes pour les ensei- 
gnemens de l'expérience passée. Mais si les économistes 
ont le tort de ne point étudier l'histoire, n'est-ce point 
parce que les historiens ont eu en général celui de ne 
pas étudier l'économie politique^ et d'omettre les faits 
qui s'y rapportent , ou de les narrer sans exactitude et 
sans discernement? 

«Sparte , Athènes, Rome , ont eu leur économie po- 
litique comme la France et l'Angleterre ont la leur. L'u- 
sure, les impôts exagérés, les tarifs, les fermages 
exoi bilans, l'insuffisance des salaires, le paupérisme , 
oui affligé les vieilles sociétés comme les nouvelles, et 



EN lilROPE. 239 

nos ancêtres n'ont pas fait moins d'efforts que nous 
pour se débarrasser de ces fléaux. On se tromperait 
étrangement , si l'on croyait qu'ils n'ont jamais réfléchi 
aux difBcuItés des réformes dont ils sentaient le besoin; 
chaque page de leur histoire nous en offre la preuve, 
et nous ne douions pas que la grande insurrection des 
esclaves sous Spartacus n'ait fait passer de bien mau- 
vaises nuits aux économistes du temps. Que si les histo- 
riens ne nous ont pas fait part de leurs angoisses , c'est 
qu'à Rome on n'osait pas parler de cette plaie secrète 
qui minait la république, et qui faisait monter la rou- 
geur au visage de ses plus grands citoyens. Quand plus 
tard les empereurs s'avisèrent de distribuer des vivres 
aux habitans de la ville éternelle, ne faisaient-ils pas 
de l'économie politique, comme les moines en font en 
Espagne à la porte de leurs couvens ? Y a-t-il beaucoup 
de différence entre les maximes des Athéniens qui prohi- 
baient les figues à la sortie, et celles des Français qui 
prohibaient naguère la soie et les chiffons? Tout ce 
qu'on peut dire, c'est que les Grecs n'ont pas trouvé, 
comuïe nous, des auteurs pour appuyer ces absurdités 
par des sophismes ; mais cela ne nous donne pas le droit 
de les mépriser. » 

Que faut-il entendre par l'économie politique de la 
France et de l'Angleterre? Est-ce la doctrine enseignée 
par les économistes de ces deux pays , par Smith , Ri- 
ca rdo , Malthus, Say , Rossi , et M. Blanqui lui-même? 
Alors, je nie que Sparte, Athènes, ou Rome aient ja- 
mais produit ni connu rien de semblable. Est-ce la rou- 
tine suivie par les gouverneraens ? Alors, ne donnez 
pas à cette routine le nom d'économie politique , ou 
trouvez un autre mot pour désigner la science. C'est un 
étrange abus, en effet, de qualifier d'économistes les 



240 HISTOIRE DE l'Économie politique 

financiers ou les administrateurs du temps de Sparlacus , 
les empereurs qui nourrissaient la canaille romaine aux 
dépens des provinces^ et les moines dont la charité, 
quelquefois peu réfléchie, n'a que trop contribué à en- 
tretenir le fléau de la mendicité! 

Je demande pardon au lecteur d'avoir insisté aussi 
longuement sur ce point, et d'avoir attaché autant d'im- 
portance à une erreur qui porte plutôt sur la forme que 
sur le fond de l'ouvrage de M. B. Je ne puis envisager 
comme une opinion indifférente celle qui confond la 
science, ce noble produit de l'esprit humain, avec la 
routine, c'est-à-dire, avec ce qu'il y a de plus machinal 
et de moins intellectuel dans les acies de notre volonté. 
C'est une confusion à laquelle ne sont que trop enclins 
les hommes que leur ignorance ou leur intérêt rend enne- 
mis de toute théorie, et contre laquelle les savans, tels 
que M. B. , doivent protester hautement, au lieu de la 
favoriser . 

Le second reproche que j'adresserai à M. B., c'est 
d'avoir manifesté, en plusieurs occasions, contre les ju- 
risconsultes, une aversion irréfléchie, fondée sur d'in- 
justes préventions. Ainsi , en parlant de la décadence de 
l'empire romain à l'époque de la translation, il dit: 

«Les légistes envahissaient l'empire avec des textes, 
substituant ainsi l'influence des lois à celle de l'épée, et 
devenant, sans s'en douter peut-être, les plus puissans 
auxiliaires de la religion. Rome mourante s'éteignait dans 
un linceul de monumens ; Constantinople naissante s'é- 
levait sur des monceaux de livres. Les avocats el les 
prêtres succédaient aux architectes et aux hommes de 
guerre. Les Pandecies, les Inslilutes, l'Evangile, se par- 
tageaient désormais le respect des peuples et l'influence 
universelle. Un immense bourdonnement de plaidoieries 



EN EUROPE. 241 

succt5clail aux cris des batailles , et le seul préfet du pré- 
toire employait sept cent cinquante avocats. — Le monde 
allait être en proie aux gens de lois , qui le menacent 
bien plus sérieusement au inoment où j'écris. Leurs for- 
tunes étaient si rapides ^ et leurs exactions si scandaleu- 
ses , que le code théodosien dut les menacer de la peine 
de mort. On trouve à ce sujet, dans Âmmien Marcellin , 
des détails qui pourraient donner lieu à de singuliers 
rapprochemens avec les abus de nos jours. )j 

J'ai déjà mis en question si M. B. avait puisé son his- 
toire romaine aux bonnes sources ; voici de nouvelles 
raisons d'en douter. En effet, ce ne fut pas sous le rè- 
gne des empereurs chrétiens que les légistes commen- 
cèrent à exercer leur influence ; ils l'avaient exercée à 
Rome de tout temps. Sous la république, et tant que 
l'État fut gouverné par des lois, cette influence fut salu- 
taire , et les jurisconsultes pratiques formèrent la classe 
la plus élevée et la plus honorée des citoyens. Quand 
l'arbitraire impérial eut succédé aux lois , ce fut le droit 
privé qui échappa le plus longtemps à son action délé- 
tère, grâce aux lumières des jurisconsultes, et à l'in- 
dépendance de caractère qui distingua le plus grand 
nombre d'entre eux. 

Plus tard , le despotisme éteignit ce dernier flambeau, 
et alors tout fut corrompu , les hommes de loi comme 
le reste. Ceux dont parle Ammien Marcellin étaient d'i- 
gnorans praticiens , pour qui la science du droit était 
devenue un mystère, et la jurisprudence un métier. Cet 
historien ne dit-il pas lui-même que la vraie science 
n'existait plus? ÇScientia , qiiam repugnantium sibi le- 
gu7n abolevere dissidia) N'altribue-t-il pas le mal dont 
il fait un tableau si chargé, à l'ignorance et à la cor- 
ruption du siècle? (^Florebant elegantiœ prisece patroci- 
niis tribimalia.) 



242 HISTOIRE DE l'Économie politique 

L'ëdil de Constantin , auquel fait allusion M. B. , et dont 
il cite les premières paroles , ne concernait point les 
hommes de loi proprement dits , mais les juges et leurs 
officiers : (^Cessent rapaces jamnimc officialium manus), 
jamais officialis n'a signifié un avocat. On désignait le 
plus souvent ainsi les appariteurs des tribunaux , les agens 
qui exécutaient les ordres et les sentences du juge; cen- 
turionum aliorumque officialium, est-il dit plus loin dans 
cette même constitution ; certes , personne ne s'avisera 
de prétendre que les centurions fussent des hommes de 
loi. 11 est à la rigueur permis de se tromper sur un fait 
appartenant à l'histoire ancienne, et d'attaquer la mo- 
ralité des jurisconsultes du quatrième siècle ; mais , ce 
qui est infiniment plus grave, c'est l'accusation portée 
par M. B. contre les hommes de loi actuels. L'entendez- 
vous? Nous menaçons le monde, le monde va être notre 
proie! et ce danger serait plus sérieux qu'au temps 
d'Ammien Marcellin ! Aujourd'hui que la loi est écrite 
en langue vulgaire , rédigée avec brièveté , clarté , à la 
portée , enfin , de toutes les intelligences ; aujourd'hvii 
que cette loi est discutée publiquement et connue des 
citoyens longtemps avant d'être promulguée ; aujourd'hui 
que les tribunaux sont accessibles à tous , et que la pu- 
blicité la plus entière s'attache aux moindres actes des 
magistrats et de leurs agens ; aujourd'hui , nous serions 
devenus pour la société des ennemis plus redoutables que 
jamais ! Et M. B. ne se contente pas d'énoncer une fois 
cette accusation; il la répète en plusieurs endroits de 
son livre; c'est chez lui une idée fixe. 

Que prétend-il, cependant? Nous ne formons point 
une caste privilégiée héréditaire. L'accès à la carrière que 
nous suivons est ouvert au premier venu. Qui empê- 
chait, par exemple, M. Blanqui d'y entrer? Il le pourrait 



EN EUROPE. 243 

encore aujourd'hui ; et , certes , si le monde doit être 
notre proie, celle proie-là vaut bien la peine qu'il suive 
quelques cours et qu'il achète quelques inscriptions pour 
entrer en partage avec nous. 

M. B. a-t-il perdu un procès? Il ne doit pas oublier 
que son adversaire l'a gagné. Serait-il tombé entre les 
mains de quelque avoué rapace et fripon ? Qu'il accuse 
la loi en vertu de laquelle la postulation est devenue un 
monopole ; qu'il s'accuse lui-même de n'avoir pas mieux 
choisi ; mais qu'il ne fasse pas tomber sur la catégorie 
entière des jurisconsultes , en particulier sur le corps 
des avocats , si honorable en France , un blâme que rien 
ne justifie. 

J'ai fait connaître, au début de cet article, une de mes 
règles de critique; en voici une autre à laquelle je ne 
suis pas moins fidèle : c'est de rendre toujours le mal 
pour le mal, et de mordre quand je suis mordu. Je la 
suis par goût autant que par principe. La vengeance m'est 
tellement douce, que je me procurerais ce plaisir des dieux 
à l'encontre même de ma conscience. 

Donc, M. Blanqui , je vais me venger de vous en 
transcrivant ici trois pages de votre livre qui roulent 
sur la législation de Justinien , et dans lesquelles il n'y 
a presque pas un mot qui ne soit une erreur. Votre haine 
contre les jurisconsultes vous a empêché de lire atten- 
tivement leurs écrits, cela se conçoit; peut-être, alors, 
eussiez-vous mieux fait de ne pas toucher à de telles ma- 
tières. En transcrivant les pages qui suivent, je vous 
avertis loyalement qu'il n'y a pas un élève en droit au- 
quel leur lecture n'apprête à rire à vos dépens. C'est une 
espèce d'exposition , un pilori littéraire que je prends 
la liberté devons infliger; petite vengeance, bien petite 
je vous assure j car quelques pages défectueuses, dans 



244 HISTOIRE DE l'ÉCONOMIE POLITIQUE 

un volume où il s'en trouve tant de bonnes et de belles, 
ne vous feront pas encourir la disgrâce du public. 

« L'ensemble des lois romaines fut réuni pour la 
première fois sous le règne de Juslinien ^ en trois livres 
distincts, le Code, les Pandectes et les Instilutes. Lors- 
qu'il monta sur le trône, la jiwisprudence était encom- 
brée d'une foule confuse de textes , dont la simple 
7wmenclature eût été une œuvre au-dessus des forces 
humaines. (Il m'est impossible, je l'avoue, de com- 
prendre ce que peut être la nomenclature d'une foule 
confuse de textes. ) Le sort lui donna pour auxiliaire le 
fameux Tribonien qui porta l'ordre et la lumière dans 
ce chaos et qui acheva en moins de quinze mois la révi- 
sion des ordonnances de ses prédécesseurs. Ce premier 
travail fut appelé le code Justinien et promulgué dans 
tout l'empire avec une pompe inusitée. Dix-sept juris- 
consultes f sous la direction du même savant , rédigèrent 
ensuite en trois ans les Pandectes , résumé colossal de 
deux ou trois millions de sentences Q.^\ (Justinien, dans 
sa constitution Tanta, parle de trois millions de lignes , 
trecenties decem millia versuum, stichoi en grec) et qui 
avait été précédé de la publication des Institutes. Ainsi , 
les élémens du droit romain étaient suivis de Vexplica- 
tion de la jurisprudence , et la justice pouvait enfin con- 
sulter les éternels oracles , sans craindre de se perdre 
dans un labp'inthe de lois. Malheureusement les oracles 
furent menteurs , comme ils le sont presque tous ; car en 
recueillant les lois on prit soin de les adapter aux mœurs 
contemporaines. Tribonien se rendit complice des alté- 
rations qui devaient mettre le code d'une république en 
harmonie avec le despotisme d'une monarchie absolue. 
En même temps, et pour empêcher qu'on ne fît subir\, 
au code ainsi amendé au profit du despotisme , luie ré- 



EN EUROPE. 2i5 

forme qui pourrait profiter quelque jour à la liberté, 
rempcicur défendit , sous peine du cliûtinient des faus- 
saires , le moindre commentaire sur le texte nouveau. 
Peu d'années après , il en faisait faire U7ie autre éditioji 
augmentée des Novelles qui complètent Xèdifice impo- 
sant de sa jurisprudence. 

u On trouve dans les Institutcs des détails très -pré- 
cieux sur l'état des personnes, à Constantinople, vers le 
milieu du sixième siècle. Quoique les ciloyens fussent , 
fictivement du moins, égaux deva7it la loi , » il n'y avait 
plus de droits attachés à ce titre jadis si beau et si 
vivement recherché. Des esclaves affranchis l'obtenaient 
sans transiti07i ( tel avait été de tout temps l'effet de cer- 
tains modes d'affranchissement) , et cette facilité n'a pas 
peu contribué à l'abolition de la servitude domestique. 
L'autorité des maîtres sur les esclaves était aussi considé- 
rablement restreinte. Le droit de vie et de mort accordé 
aux pères sur leurs fils était aboli , et ceux-ci pouvaient 
acquérir quelques propriétés qui cessaient dès lors d'ap- 
partenir aux auteurs de leurs jours. L'abandon des enfans, 
longtemps toléré comme un usage excusable, fut puni 
comme un crime , quand la mort des victimes s'en était 
suivie. (Tout cela est représenté comme une législation 
établie par Justinien, au sixième siècle ! Le reste four- 
mille tellement d'erreurs, historiques ou doctrinales, que 
je m'abstiens de les signaler en détail. ) Quelques restric- 
tions furent mises à la liberté du divorce qui avait dégradé 
le mariage jusqu'au plus vil concubinage , et l'influence 
de l'église se manifesta de la manière la plus visible dans 
la liste des péchés mortels qui , de la part de l'homme 
ou de celle de la femme, pouvaient donner lieu à la sé- 
paration. La religion avait déjà pénétré dans la juris- 
prudence. On remarque principalement son intervention 



246 HISTOIRE DE l'ÉCONOMIE POLITIQUE 

dans la sollicitude avec laquelle les droits des orphelins 
et des mineurs sont préservés de toute atteinte. 

« Voilà pour les personnes ; mais la propriété ne 
fut point oubliée. Les Institutes renferment à cet égard , 
une foule de dispositions remarquables. Elles admellent 
le principe de l'hérédité des biens , dans son extension 
la plus libérale. Point de prérogative de primogénilure , 
point de distinction , pour les droits de succession , 
entre les garçons et les filles ; à l'extinction de la ligne 
directe, la fortune passait aux branches collatérales. Des 
prescriptions sagement combinées conciliaient tous les in- 
térêts et laissaient peu de place aux procès. Cet immense 
détail occupe douze livres des Pandectes. ( La législation 
proprement Justinienne, la dernière législation, en ma- 
tière de succession, ne se trouve, comme on sait, ni 
dans les Institutions, ni dans les Pandectes , ni même 
dans le Code, mais dans les Novelles. Quant au privi- 
léo^e de primogéniture, les Romains ne l'ont jamais connu, 
pas mieux sous les XII Tables que sous Juslinien, tandis 
que, d'un autre côté, ni sous Juslinien, ni à aucune 
autre époque, la ligne collatérale n'a été exclue en tota- 
lité par la ligne directe, etc.) Les livres 17, 18, 19 
et 20 du même recueil , renferment aussi des disposi- 
tions très-remarquables sur les prêts , sur le contrat de 
louage , sur la nature et les conditions des baux dont 
la durée était de cinq ans (!!). Le taux de l'intérêt fut 
fixé à quatre pour cent pour les personnes d'un rang 
illustre, et à six pour cent pour toutes les autres ; c'était 
le taux ordinaire et légal. Néanmoins on permit l'intérêt 
de huit pour cent aux manufacturiers et aux commer- 
çans, et celui de douze pour les assurances (! ) mari- 
times, etc. a 

Le troisième et dernier reproche que j'adresserai à 



EN EUROPE. 247 

M. Blanqui, c'esl d'avoir quelquefois saciifié la vérité 
scieniifique à un sentiment louable, mais exagéré, de 
nationalité française. Les élo^jcs qu'il prodigue aux 
ordonnances commerciales de saint Louis , et ensuite à 
l'administration de Colbert, sont bien peu mérités. Com- 
mençons par saint Louis. 

Dans le fait de l'établissement des jurandes et des maî- 
trises , il faut distinguer deux choses : 1° Le mouvement 
spontané, émanant de l'esprit d'association, modifié et 
stimulé par Je besoin de sécurité qu'éprouvait l'industrie 
naissante , et par la faiblesse extrême du lien social qui 
aurait dû la proléger. Ce mouvement, abandonné à lui- 
même , n'aurait probablement pas été plus loin que ne 
Texigeait strictement le besoin qui l'avait fait naître* 
2° l'intervention législative et administrative du gouver- 
nement, émanant de l'esprit de fiscalité, et qui ne s'est 
arrêtée qu'après avoir neutralisé , à force d'exactions et 
d'entraves, tous les avantages qu'on aurait pu attendre de 
l'association industrielle. _ Maintenant, qu'a fait Louis 
le neuvième? A-t-il créé cette organisation si merveil- 
leusement adaptée aux besoins de son époque? Nullement. 
11 n'a fait que prendre acte de ce qui existait, pour en 
tirer son profit de roi, sa part de lion , et puis, alléché 
par Vodeur de ces redevances commodes , il a complété 
le système en l'étendant à tout ce qui n'y était pas entré 
librement de soi-même. Son calcul était simple; dès 
que les métiers incorporés étaient devenus matière im- 
posable, chaque nouvelle incorporation était une nou- 
velle source de gain. De là cette subdivision minutieuse 
des industries, qui multipliait le nombre des métiers, 
et par conséquent des corporations : « Il était défendil 
aux filandiers de mêler du fil de chanvre à du fil de lin Le 
coutelier n'avait pas le droit de faire les manches de ses 



248 HISTOIRE DE l'ÉCONOMIE POLITIQUE 

couteaux. Les ëcuelliers et faiseurs d'auges n'auraient 
pas pu se permettre de tourner une cuiller de bois. La 
seule profession de chapelier comptait cinq métiers difiCé- 
rens. » De là aussi ces métiers privilégiés qu'on ne pou- 
vait exercer sans en avoir acheté le droit : « Nul ne peut 
être savetier Ç ce sont les termes de l'ordonnance ) , s'il 
n'achète le métier du roi. Nul ne peut être regrattier de 
fruit ou d'aigrau : c'est à savoir d'aulx , d'oignons , ou 
d'eschallongues , s'il n'achète le métier du roi , etc. » 
Voilà pourtant ce qui attire à ce prince dévot les éloges 
de notre auteur. 

(c Ce sera toujours, dit-il, im grand honneur pour 
Louis IX , d'avoir eu le premier la pensée de soumettre 
une telle armée au joug de la discipline. Elle y a gagné 
en puissance et en vitalité ce qu'elle paraissait perdre 
en indépendance , et c'est depuis cette époque que l'in- 
dustrie a pris un essor qui ne s'arrêtera plus. Il est 
impossible de n'être pas frappé d'admiration en voyant 
avec quelle ingénieuse sagacité tout a été classé dans 
ce monument de législation si curieux, qu'on appelle Eta- 
blissement des métiers de Paris, et qui nous est parvenu 
tout entier du règne de saint Louis. Ce fut à Etienne 
Boyieau que Louis IX confia le soin de mettre à exécution 
la grande pensée qu'il avait conçue , de donner à l'in- 
dustrie et au commerce des règlemens protecteurs et U7ie 
discipline capable d'en assurer la prospérité. Les Eta- 
blissemens ont exercé une trop grande influence sur le 
développement de la richesse publique et sur les des- 
tinées de l'industrie pour ne pas occuper une place dans 
l'histoire de l'économie politique, et nous allons leur con- 
sacrer un examen particulier. La simple citation du préam- 
bule en donnera une première idée. » 

M. B. altribue-t-il à Louis IX la première pensée de 



lîN EUROPE. 2-19 

l'organisation associative des industries ? Ce serait une 
erreur historique trop grossière pour que j'ose la lui 
prêter. II s'agit donc ici uniquement de l'oiganisation 
fiscale et réglementaire; et alors, l'admiration qu'elle 
inspire à notre auteur est tellement déplacée , surtout 
sous la plume d'un économiste moderne , d'im zélé par- 
tisan de la liberté du commerce, qu'on serait tenté, 
au premier abord , de la prendre pour de l'ironie. 

Et, chose bizarre, M. B. se fait illusion sur les motifs, 
même sur les motifs de l'ordonnance dont il est ici 
question. Il juge de ces motifs, et il veut que ses lec- 
teurs en jugent aussi , d'après le préambule de l'or- 
donnance ! 

«Ainsi, dit-il après avoir cité ce préambule, le roi 
avait surtout en vue de mettre un terme aux fraudes 
nombreuses qui se commettaient au détriment des ache- 
teurs , et de rédiger pour chaque métier des règlemens 
particuliers. — En établissant la division du travail , 
saint Louis a beaucoup contribué au perfectionnement de 
l'industrie , et , en garantissant aux acheteurs des mar- 
chandises loyales, il a favorisé le commerce plus que 
n'ont fait ses successeurs en dix règnes. » 

La division du travail établie par des règlemens, la 
bonne qualité des produits ^«ra?jf/e par des règlemens, 
ce sont là de ces prodiges auxquels ne croient plus ceux 
qui ont étudié l'économie politique, et M. Blanqui moins 
que personne. Mais il fallait exalter, fût-ce aux dépens 
de la science, les mérites d'un prince éminemment fran- 
çais , sauf à faire tomber les anathèmes scientifiques sur 
quelque autre victime moins intéressante. Cette victime 
a été Charles-Quint. 11 n'était pas Français, lui! Aussi , 
de quelles malédictions l'historien économiste ne l'acca- 
ble-t-il pas? .le recommande aux lecteurs les pages élo- 
\1I 16 



250 HISTOIRE DE I.'ÉCOINOMIE POLITIQUE 

quenles qu'a inspirées à M. B. son indignation contre le 
système mercantile, contre les monopoles, les privilèges 
de toute espèce , contre l'absolutisme gouvernemental , 
contre la routine armée de l'arbitraire, en un mot contre 
tout ce qui était représenté, incarné ^ réalisé dans la 
personne et dans l'administration de Charles-Ouint. 

Il va sans dire que je n'établis aucun parallèle entre 
les mérites absolus de saint Louis et ceux de Charles- 
Ouint. Sous le point de vue économique, il est même 
évident que ce dernier, vivant à une époque plus éclai- 
rée , et jouissant d'im pouvoir beaucoup plus étendu, 
amait pu faire infiniment plus de bien , et a fait infini- 
ment plus de mal que le premier. Si M. B. s'était ren- 
fermé dans ces termes , tout le monde eût été de son 
avis. 

L'apologie de Colbert est tout aussi inexcusable de la 
part d'un économiste ; et quelle apologie ! Elle renchérit 
sur celle de saint Louis. 

c< Entre l'administration de Sully et celle de Colbert, il 
y a celle de deux prêtres , Richelieu et Mazarin , dissipa- 
teurs l'un et l'autre, quoique pour des motifs ditîérens, 
et dont les vues toutes personnelles n'ont rien de com- 
mun avec l'économie politique; mais il y a aussi le règne 
d'Elisabeth d'Angleterre, et le développement de la puis- 
sance commerciale des Pays-Bas , magnifiques épisodes 
dans l'histoire de la science et du monde. Colbert rfomme 
ces deux èvènemens de loule la hauteur de son génie , 
et l'éclat dont ils ont brillé en Europe pâlit devant le 
récit des grandes choses accomplies par le minisire de 
Louis XIV. Colbert est, en effet, le seul ministre qui 
ait eu un système arrêté, complet et conséquent dans tou- 
tes les parties , et c'est l'honneur étemel de son nom 
qu'il l'ait fait triompher en dépit des obstacles de tout 



i;n europk. 251 

genre amoncelés sous ses pas. Quoique ce système soit 
loin d'être irréprochable dans toutes ses parties, il était 
un progrès immense au temps de son apparition, et nous 
n'avons rien eu, depuis lors, qui puisse lui être com- 
paré en fait d'étendue et de profondeur . Son organisa- 
lion semble avoir conservé quelque chose du respect qui 
s^attache aux fondations religieuses; elle a fait secte , et 
cette secte compte aujourd'hui peut-être autant de fidèles 
que la grande église qui a pris pour bannière le principe 
immortel de la liberté commerciale. » 

Colbcrt était un habile financier, voilà tout. Il porta 
de l'ordre dans une administration où l'ordre avait été 
rare de tout temps, et où personne après lui n'en a 
porté, jusqu'à la chute de la monarchie. Le contraste a 
merveilleusement servi à sa gloire. Mais si Colbert était 
un bon économe, c'était un détestable économiste, et 
j'avoue qu'il m'est impossible de trouver dans son pré- 
tendu système autre chose que la routine mercantilisle, 
que cette vieille ornière déjà ouverte par ses devanciers , 
et si fidèlement suivie par ses successeurs. 

«Cet illustre ministre, dit M. B., eut bientôt compris 
que le plus sur moyen de relever la fortune publique 
était de favoriser la fortune particulière , et d'ouvrir à 
la production les voies les plus larges et les plus libé- 
rales. » 

M. B. sait très-bien que les fortunes particulières se 
font d'elles-mêmes , sans avoir besoin d'être favorisées 
autrement que par la liberté et la sécurité qui résultent 
d'une bonne constitution et d'un bon système de lois 
civiles et pénales. Il sait aussi que le gouvernement n'a 
point la mission iV ouvrir des voies à la production ; tout 
ce qu'on lui demande , c'est de ne pas fermer celles que 
l'industrie s'ouvre elle-même, et qu'elle préfère comme 



252 HISTOIRE DE l'Économie POLiTiyuE 

les plus avantageuses. Or, voilà précisément ce dont Col- 
bert se rendit coupable. En poussant l'industrie française 
dans des voies nouvelles, où elle ne serait point entrée 
d'elle-même , il la détourna de celles qui eussent été na- 
turellement préférées, et qui eussent abouti aux résultais 
les plus avantageux pour le pays. El il fit plus que de 
favoriser le développement nouveau ; il arrêta l'ancien 
par des entraves et des persécutions multipliées ; son 
administration fut fatale à l'agriculture , comme chacun 
sait. Enfin, si Colbert fut bon économe, ce ne fut pas 
dans l'intérêt et au profit des contribuables , qui conti- 
nuèrent à gémir sous le poids de taxes sans cesse crois- 
santes ; ce fut pour subvenir aux dissipations et aux 
extravagances d'une cour frivole et corrompue. Ce que 
M. B. ne nous dit pas , c'est que Colbert mourut en exé- 
cration au peuple de France, et qu'il fallut faire escorter 
par des gendarmes son convoi funèbre, pour prévenir 
des démonstrations hostiles dont la menace avait été 
faite. 

Ce qui me peine le plus dans les erreurs que je viens 
de relever, c'est que j'y vois de l'inconséquence. En 
effet, M. B. n'est pas de ces économistes Juste-milieu 
qui font transiger les principes avec la routine. Ecoutez- 
le parler de la liberté d'industrie et de commerce m abs- 
tracto: il en est partisan absolu, partisan quand même. 
Son ouvrage est tout plein de traits amers lancés contre 
le système qui régit actuellement la France. Il est de 
ceux, enfin, que le baron Dupin appelle spirituelle- 
ment des puritaitis en économie politique, et qui se font 
gloire de mériter cette injure ou ce compliment. Or, si 
un principe est vrai, rigoureusement vrai au XIX"'*^ siè- 
cle, on ne conçoit pas comment il ne l'eût pas été au 
Xlll"'e et au XVI'"e. 



Toutefois, je ne voudrais pas détourner une seule per- 
sonne d'acquérir et de lire l'ouvrage de M. B., car, avec 
toutes les taches que j'ai signalées, et celles que d'autres 
pourraient découviir, ce n'en est pas inoins un bon li- 
vre , util<; et agréable à lire; c'est surtout, comme je l'ai 
dit , un livre nouveau par le but qu'il se propose et le 
sujet dont il traite. 

On ne peut pas dire précisément que M. B. ait fait 
l'histoire économique, c'esl-à-dire, l'histoire des lois et 
institutions qui rentrent dans le domaine de la législation 
économique , depuis les anciens jusqu'à nos jours ; celte 
histoire , qui a été ébauchée pour quelques peuples par 
Heeren , Bœckh , Reynier et d'autres , fournirait la ma- 
tière de vingt volumes comme celui de M. B., pour les 
Grecs et les Romains seulement. 

Mais si nous ne trouvons pas ici l'histoire économique, 
nous Y ^fO^'^'ons l'histoire par un écono7nisle ^ ce qui est, 
à mon avis , encore plus neuf , et d'un intérêt plus gé- 
néral. Quand on considère quelle immense influence 
exercent sur les destinées des nations leurs circonstances 
économiques , l'état où elles se trouvent par rapport à la 
richesse sociale , on conçoit à peine que l'histoire ait pu 
être comprise et racontée avec intelligence par des hom- 
mes qui n'appréciaient point ces circonstances, et qui n'a- 
vaient point les connaissances nécessaires pour en juger. 
Bien des événemens ont dû être mal connus , mal expli- 
qués , attribués à de fausses causes , grâce à l'ignorance 
des historiens sur de tels sujets. Celui qui veut écrire, 
non l'histoire de quelques princes et de quelques hom- 
mes d'Etat, mais celle des peuples eux-mêmes, la seule 
qui soit réellement instructive pour la masse des lecteurs, 
celui-là ne devrait jamais être étranger à l'économie po- 
litique ni à la jurisprudence. l'eul-élre deviait-il tout sa- 



254 HisroiRi; DE l'économie politique 

voir : car quelle branche des connaissances humaines ne 
se lie pas de mille manières avec la vie des peuples qui 
la cultivent? 

Ensuite , si l'histoire a besoin d'être éclairée par l'éco- 
nomie politique, l'économie politique^ de son côté, 
trouvera dans l'histoire de grandes lumières. L'impossi- 
bilité oii nous sommes de faire des expériences sur les 
peuples, nous rend infiniment précieuses les expériences 
faites. Seulement , il faut qu'elles soient observées et 
décrites correctement , et pour cela il faut qu'elles le 
soient par des savans , et par des savans non prévenus , 
non imbus d'un système ou d'un préjugé quelconque. 

On doit donc savoir gré à M. B. de son entreprise 
et faire des vœux , d'abord pour qu'il l'achève et la com- 
plète, ensuite pour qu'il se livre à de nouvelles recher- 
ches dans la môme voie, et qu'il continue à exploiter le 
filon qu'il a si habilement entamé. Le champ qu'il a em- 
brassé dans son premier volume était trop vaste pour 
qu'il pût l'approfondir suffisamment ; et cependant on y 
trouve quelques chapitres pleins d'intérêt , où des évé- 
nemens parfaitement connus sont rajeunis par le point 
de vue tout nouveau sous lequel ils sont présentés. Tels 
sont les chapitres sur le système monétaire, sur les Juifs, 
sur les villes anséatiques , sur la réformation , sur l'ad- 
ministration de Sully, etc. 

Quelles sont les doctrines de M. B. en économie poli- 
tique? Voilà une question que les lecteurs pourraient 
ra'adresser, et à laquelle j'avoue que je ne suis point en 
état de faire une réponse satisfaisante. Je n'ai point lu 
le précis élèmenlaire d'économie politique publié par 
cet auteur, il y a une dizaine d'années, et qui depuis 
lors a obtenu , si je ne me trompe , les honneurs de la 
traduction en Allemagne. J'ai déjà dit qu'il paraît , d'après 



EN liUHOrE. 255 

maintes assertions éparses dans son dernier ouvrage, 
pouvoir être compté au nombre des partisans absolus 
de la liberté du commerce; sur les autres questions qui 
divisent les économistes , en particulier sur les questions 
de tendance et de méthode, M. B. se range lui-même 
parmi les adversaires de l'école clirématistique, et se 
prononce hautement en faveur de l'école humanitaire. 
Je dois citer ses propres paroles , pour justifier mon 
assertion , et aussi parce qu'elles fourniront matière à 
une dernière observation critique par laquelle je termi- 
nerai cette revue. 

« La plupart des économistes vivans^ dit notre auteur 
dans son introductioUy sauf quelques exceptions, forment 
une école nouvelle, aussi éloignée des utopies de Ouesnay 
que de la rigueur de Malthus , et je vois avec une satis- 
faction philosophique et patriotique, que celte école a 
pris naissance en France et qu'elle se compose presque 
entièrement de Français. C'est elle qui tracera la marche 
de l'économie politique pendant le dix-neuvième siècle. 
Elle ne veut plus considérer la production comme une 
abstraction indépendante du sort des travailleurs ; il ne 
lui suffit pas que la richesse soit créée , mais qu'elle soit 
équitablement distribuée. A ses yeux , les hommes sont 
réellement égaux devant la loi comme devant l'Eternel. 
Les pauvres ne sont pas un texte à déclamations , mais 
une portion de la grande famille digne de la plus haute 
sollicitude. Elle prend le monde tel qu'il est , et elle sait 
s'arrêter aux limites du possible ; mais sa mission est 
d'agrandir chaque jour le cercle des conviés aux jouis- 
sances légitimes de la vie. Je dis que celte école est 
éminemment française et je m'en glorifie pour mon pays. 

« Voyez les livres que nous lui devons depuis une 
vingtaine d'années : les Nouveaux principes d'économie 



256 HISTOIRE DE L'ÉCONOMtE POLITIQUE 

politique de M. de Sisraondi ; le Traité de M. Destntt 
deTracy, cet homme de cœur, sublime à force de bon 
sens et de probité , le livre excellent de M. Duchatel sur 
la charité; le Nouveau traité d'économie sociale de 
M. Dunoyer, si profondément empreint de raison et de 
philanthropie; le Traité de législatio7i de M. Charles 
Comte, qui a porté le dernier coup à l'esclavage colo- 
nial ; ï Economie politique chrétienne de M. le vicomte 
de Villeneuve-Bargemont , qui a signalé d'une manière 
si neuve et si remarquable la plaie du paupérisme en 
Europe; VÉconomie politique de M. Droz, qui a fait de 
la science une auxiliaire de la morale , et VEssai sur le 
principe d'association de M. Delaborde, auquel nous 
sommes heureux de recourir aujourd'hui , au milieu du 
désarroi général de la concurrence illimitée. Ces ouvrages 
ont déjà puissamment modifié les théories austères de 
Malthusj et les formules algébriques de Ricardo. Indé- 
pendans par la forme et souvent par le choix du sujet, 
ils se lient néanmoins par une pensée commune , qui est 
le bien-être général des hommes, sans distinction de 
nationalité. » 

J'en demande pardon à M. Blanqui , mais en vérité je 
ne puis m'empécher de craindre que la lecture de celte 
page ne rende ses opinions , et peut-être son savoir, 
suspects à plusieurs personnes ; car , dans toute celte 
liste d'auteurs , combien y en a-t-il qui aient fait réelle- 
ment avancer la science? Où sont les puissantes modifi- 
cations opérées par leurs ouvrages, au moins par les ou- 
vrages de ceux qui sont vraiment français , dans les 
théories de Mallhus et de Ricardo? 

Mais ce qui me paraît surtout éminemment criticable, 
c'est que M. B. fait honneur à son pays de tendances et 
de doctrines qui étaient depuis longtemps, et qui ont 



EN EUROPE. 257 

toujours été celles des économistes allemands. S'il y a 
une conlrt'C où la chrt'matistique n'ait jamais pris faveur, 
et où l'école humanitaire puisse être regardée comme 
aborigène , c'est l'Allemagne , c'est la patrie du spiri- 
tualisme et de la religiosité. M. B. ne l'ignore point ; on 
ne peut pas supposer que les écrits des économistes 
allemands lui soient restés inconnus, car il nous annonce, 
dans celte même introduction , qu'il a terminé son travail 
par une bibliographie critique des ouvrages d'économie 
politique les plus importans qui aient été publiés dans 
toutes les langues européennes , et qu'il a lu et annoté 
la plupart des écrits dont il donne les titres et dont" il 
analyse la substance. Il a donc offert ici un nouveau 
sacrifice sur l'autel de la vanité nationale , oubliant que 
la France est assez riche en gloires scientifiques de tous 
les genres pour laisser aux autres nations la paisible 
jouissance de celles qui leur appartiennent. 

J'ai confiance^ pour ma part, dans la science de 
M. Blanqui , et je suis intimement convaincu que la 
publication du reste de son ouvrage dissipera tous les 
doutes que la lecture du premier volume aura pu faire 
naître, à cet égard, dans l'esprit de quelques puritains 
exigeans. J'attends donc avec impatience cette publica- 
tion , et aussitôt qu'elle aura lieu , je m'empresserai 
d'analyser la seconde partie de l*œuvre , avec la même 
franchise et suivant les mêmes principes qui m'ont dirigé 
dans l'examen de la première. 

Cherblliez , Prof. 



DE L'ORGANISATION 

DES 

CAISSES D'ÉPARGI\E 

|)av M. Mp\)onst De (Eanîiolk* 



En exposant l'année dernière , dans ce journal , quel- 
ques recherches sur l'origine de l'institution si précieuse 
des caisses d'épargne^ j'annonçais un travail plus étendu 
sur l'organisation et la statistique des établissemens de ce 
genre qui existent en Suisse. Ma première intention avait 
été de l'offrir à la Bibliothèque Universelle, mais les détails 
dans lesquels j'ai été entraîné, les considérations toutes 
spéciales à la Suisse dans lesquelles j'ai cru devoii' entrer, 
m'obligent à publier d'une autre manière l'ensemble de 
mes recherches. Elles ont été soumises , à Genève , à la 
Société Suisse d'Utilité Publique, dans sa session du 
mois d'août 1837, et la Société en a voté l'impression 
dans ses mémoires qui vont paraître en janvier 1838 * . Je 
me bornerai donc ici à indiquer la division générale que 
j'ai suivie, et je développerai seulement les considéra- 
lions qui peuvent présenter de l'intérêt hors de Suisse. 

M. le Prof, C. BernouUi, de Bàle , avait publié, en 
1827, dans ses Archives de statistique suisse ^ , un mé- 
moire fort intéressant sur la situation des caisses d'épar- 
gne de toute la Confédération suisse à la fin de l'année 

' Mémoires de la Société Suisse d'Utilité Publique, 23" rapport, 
Genève 1838. Mon mémoire sur les caisses d'épargne de la Suisse, 
considérées en elles-mêmes et comparées avec celles d'autres pays 
(8 feuilles et 4 tableaux), se vendra séparément chez Cherbuliez, 
libraire, à Genève, et à Paris rue St.-André-des-Arts, n° 68. 

' Schweizer. Archivfiir die Stnlistik, in-8, cali. 1, Bàle 1827. 



DE l'organisation DES CAISSES d'ÉPARGM:. 259 

1825. J'ai voulu faire le même travail, et plus complet 
encore, pour la fin de 1835, dans le but de montrer les 
progrès qui ont eu lieu dans les divers Cantons, pendant 
ces dix années. Notre premier député à la Diète de 1836, 
M. Fatio , a bien voulu remettre, avec recommandations, 
à ses collègues , des tableaux de questions que j'avais 
préparées d'une manière uniforme pour tous les Cantons 
sur lesquels je n'avais pas de renseignemens directs. La 
plupart des députés ont répondu en accompagnant les 
chiffres de détails pleins d'intérêt. Cependant, comme 
ces renseignemens ne suffisaient pas toujours, je les ai 
complétés par une correspondance active avec les per- 
sonnes qui s'occupent des caisses d'épargne dans divers 
Cantons de la Suisse. Par ces deux moyens, les seuls que 
l'organisation de notre pays et de nos caisses d'épargne 
permît d'employer , je suis parvenu à la connaissance 
assez approfondie de ces élablissemens admirables qui 
prospèrent en Suisse depuis un demi-siècle. 

J'ai groupé en trois parties ce que j'avais à exposer. 
La première traite de l'histoire des caisses d'épargne, 
principalement en Suisse. Cette partie étant un dévelop- 
pement, plus complet sous quelques rapports, de ce que 
j'ai publié déjà dans la Bibliothèque Universelle ' , il est 
inutile d'y revenir maintenant. Je me bornerai à dire 
que la première caisse d'épargne établie en Europe n'est 
pas celle de Berne (1787), comme je le pensais d'après 
les documens que je possédais l'année dernière, mais 
bien celle de Hambourg, établie en 1778. Avant l'année 
181 7, où parut le premier acte du Parlement anglais sur 
les caisses d'épargne , il en existait ou il en avait existé, 
à ma connaissance, 25 dans le monde, dont 16 en 
Suisse, 8 en Angleterre ou en Ecosse et 1 en Alle- 

' Cahier de septembre 1836. 



260 DE l'organisation 

magne. La seconde partie de mon travail comprend Vor- 
ganisalion des caisses d'épargne de la Suisse, considérées 
en elles-mêmes ou dans leur comparaison avec celles 
d'autres pays. La troisième partie se compose de docu- 
mens de statistique sur l'état des caisses d'épargne en 
Suisse, à la fin de 1835, et sur les rapprocheraens 
qu'on peut faire avec leur situation en 1825, et avec 
l'état des caisses d'épargne dans quelques pays. 

Dans ce moment je me bornerai à reprendre, dans la 
seconde partie, les points qui peuvent offrir de l'intérêt 
aux lecteurs de la Bibliothèque. Je laisserai entièrement 
de côté ce qui concerne l'organisation spéciale des caisses 
d'épargne de chaque Canton. 

BUREAUX DE RECETTE ET SUCCURSALES. 

Les caisses d'épargne prennent naissance dans les 
villes , mais on ne tarde pas à s'apercevoir que leur 
succès dépend beaucoup de la manière dont elles se 
mettent à la portée de tous les babitans , soit de quar- 
tiers différens , soit de communes adjacentes , soit même 
de localités éloignées. 

Que font les administrations de loteries pour attirer 
l'argent du public? Elles multiplient leurs bureaux, leurs 
annonces, leurs prospectus , leurs affiches. Elles pro- 
clament avec pompe les lots qui sortent; elles occupent 
les journaux , elles plient leurs formes aux convenances 
de toutes les classes de personnes. L'administration de la 
loterie française , qu'un gouvernement plus moral a 
abolie, poussait quelquefois les prévenances jusqu'à éta- 
blir des portes secrètes pour les joueurs honteux, c'est- 
à-dire, pour ceux qui aventuraient le pain de leurs 
enfans ou l'argent de leurs maîtres. Pourquoi ne pas 



DV.s CAISSES d'Épargne. 261 

imiter quelques-unes de ces pratiques en faveur de l'in- 
slitulion honorable des caisses d'épargne ? Sans doute 
elles sont gérées par des hommes trop respectables pour 
recourir à quelques-uns de ces uioyens qui touchent au 
charlatanisme; mais on devrait, ce me semble, s'occu- 
per un peu plus de la publicité et de la facilité d'accès à 
donner aux établissemens. Quelquefois les jours d'ou- 
verture sont si peu nombreux, que les déposans perdent 
les heures les plus précieuses de la journée à attendre 
dans les antichambres. Ailleurs les bureaux ne sont an- 
noncés au public par aucun écrileau, aucune affiche , qui 
dispose à y venir et qui indique même leur existence. 

Dans les grandes villes on a imaginé les succursales . 
Edimbourg en a donné le premier exemple. Ce sont des 
bureaux de recette situés dans des quartiers différens , 
ouverts à de certaines lieures particulières , et où les 
employés de l'administration se transportent avec leurs 
livres et leurs papiers , pour donner quittance des sommes 
déposées. 

En Suisse , nous avons dans quelques Cantons un 
système beaucoup plus simple , au moyen duquel les 
bienfaits de l'économie peuvent être portés jusque dans 
les moindres villages. Neuchàtel en a donné l'exemple 
à une époque où l'Europe ne s'occupait guère d'insti- 
tutions utiles, en 1812. Dans cette année, de triste mé- 
moire , une société composée de douze citoyens animés 
des sentimens les plus honorables , fondait une caisse 
d'épargne que j'appellerai volontiers un modèle. L'ad- 
ministration siège à Neuchàtel, mais dans chacune des 
quarante communes du Canton , une personne notable 
est chargée de recevoir les sommes, d'en donner quit- 
tance, et de les acheminer à de certaines époques à la 
caisse centrale. Depuis 1813 cette organisation fonc- 



262 DE l'0RG/>N1S\TI0IN 

lionne paifailement bien , grâce , il faut le dire , au 
désintéressement et à l'intelligence de M. L. Coulon,père, 
l'un des fondateurs, qui tient les livres gratuitement et 
dirige les placemens depuis l'origine. Celte année seule- 
ment le nombre des créanciers du Locle et de La Chaux- 
de-Fonds est devenu si considérable, que la caisse a 
de la peine à trouver des receveurs dans ces deux com- 
munes sans les payer. Il ne sera pas difficile d'y pour- 
voir par une petite allocation. 

Claris a établi le même système. Tessin a ouvert à la 
fois des bureaux appartenant à la même administration 
dans les trois villes principales du Canton. La caisse 
d'épargne de Thurgovie a établi un bureau dans chacun 
des districts du Canton. La caisse du Canton des Grisons 
permet les verseraens opérés par correspondance, mais, 
vu l'importance des foires qui se tiennent deux fois par 
an dans lecbef-Iieu, l'administration n'a pas cru néces- 
saire de développer le système des receltes locales. 

Un tel système me paraît préférable à la multiplicité 
des caisses d épargne , qu'on observe en Argovie , dans 
le Canton de Berne et ailleurs. En effet, les travaux dif- 
ficiles du placement des fonds et de la complabilité se trou- 
vent concentrés dans une seule ville, probablement dans 
celle qui offre le plus de ressources , le plus denégocians 
habiles , au lieu de fatiguer les notables de plusieurs 
petites communes. Les placemens hypothécaires ou au- 
tres se font moins bien lorsque les gérans ne peuvent 
choisir que dans un petit cercle. D'ailleurs , il y a plus 
d'économie de gestion dans une caisse avec plusieurs 
branches, que dans plusieurs caisses différentes. Il s'é- 
tablit aussi plus d'uniformité dans un Canton et une mar- 
che plus égale de toutes les localités dans l'esprit de 
prévoyance. 



Di;S OMSSES d'épargnf. 263 

Pour donner une mesure de l'importance des receiies 
locales , je vais donner quelques renscignemens inédits 
sur deux tentatives faites dans le Canton de Genève. Il 
faut observer que , dans ce pays , la concentration des 
deux tiers de la population dans la ville de Genève et sa 
banlieue, et le peu d'étendue du terriloiie, paraissent 
rendre superflus les bureaux de recette. C'est de tous 
les Cantons celui où l'essai présente le moins d'avanta^jes. 
On jii[jera, par ce qui suit, des immenses résultais qu'on 
pourrait en attendre dans les Cantons où la population 
n'est pas aussi agglomérée qu'à Genève. 

Le 17 février 1833, M. le ministre Vaucher essaya 
ce système à Gentliod, commune rurale située à une 
lieue de la ville et qui n'a pas plus de 227 habitans. 
Il commença par se tenir tous les dimanches dans le 
local de l'école, prêt à recevoir les petites sommes qu'on 
lui apportait. Ensuite il reconnut qu'il était plus avan- 
tageux d'attendre chez lui les personnes qui voudraient 
venir. 11 leur donnait des billets provisoires qu'il échan- 
geait à la ville contre des billets de la caisse d'épargne. 
Quatre-vingt-sept personnes en deux années et demie ont 
profité de cette précieuse ressource. La plupart n'avaient 
pas l'habitude d'aller au bureau de la caisse d'épargne 
à Genève , et préféraient confier leurs économies à une 
personne de leur connaissance. II y avait pour elles un 
gain de temps bien évident ; pour le bureau central une 
diminution d'affluence favorable à tous les préteurs et 
avantageuse à l'administration. Dans la première année 
M. Vaucher a reçu 5000 florins ' ; dans la deuxième 

' Les florins de Genève valent, à peu de chose près, un demi- 
franc de France. J'indique ces chiffres parce quils n'ont pas encore 
été publiés à Genève, et qu'ils montrent bien ce qu'on peut faire 
dans une petite commune avec de la perscvérnnre. 



264 DE l'organisation 

22000. La troisième année s'annonçait plus favorablement 
encore, mais M. Vaucber a quitté la commune et j'ignore 
s'il a trouvé un successeur. Les déposans se divisaient 
comme suit : 

42 Domestiques , jardiniers à gage ou enFans de 

domestiques. 
20 Propriétaires ou enfans desdils. 

3 Journaliers. 
14 Industriels. 
8 Incertains. 

~87^ 
Avant les facilités offertes par M. Vaucher , la même 
commune profitait bien peu de la caisse d'épargne. De 
1825 à 1828 neuf individus seulement, originaires de 
Gentbod, étaient devenus créanciers ; de 1829 à 1832 
dix personnes seulement. La plupart étaient domiciliées 

à Genève *. 

Le second essai a eu lieu à Cbéne-Bougeries , com- 
mune de 851 âmes, à une demi-lieue de la ville, dont 
la moitié de la population est industrielle ou commer- 
çante , et va fréquemment à Genève, où elle peut 
placer à la caisse d'épargne. M. le pasteur Martin a 
donné l'impulsion ; il a été secondé par le Conseil de 
paroisse. Un de ses membres, M. Souveyran , veut bien 
se cbarger de recevoir les sommes, et de les porter à la 
ville, depuis trois ans, avec un zèle et une persévérance 
dignes d'éloges. Il a commencé en novembre 1834. 

* Les documens qui viennent d'être publiés par l'administration 
sur la classification des nouveaux déposans qui se sont présentes 
de 1833 à 1836, annoncent trente individus originaires de Genlhod. 
Ainsi le nombre a triplé, et, ce qui est plus imporlant a considérer, 
il s'est accru par des individus domiciliés dans ceUe commune. Les 
localités voisines, Vevsoix et CoUex, se sont ressenties, dans la 
même proportion, des facilités offertes par M. Vaucher. 



DES CAISSES d'épargne. 265 

Dans les deux premières années il a reçu 
<Je i8 déposans, dont 3 de Chêne-Thonex, 16,298 fl. 

De septembre 1836 à la fin d'août 1837, 
de 28 déposans 87'1 

Total en 2 ans 10 mois 25 039 

Dans le tableau des 7ioin> eaux déposans à la caisse d'é- 
pargne, qui se publie tous les quatre ans, on voit que 
Chéne-Bougeries en avait eu 16 de 1825 à 1828, et 22 
de 1829 à 1832. Plusieurs étaient probablement domi- 
ciliés à Genève '. On comprend par ces chiffres l'influence 
d"un bureau local, malgré sa proximité du grand bureau. 
La moitié des déposans de cette année n'avaient encore 
fait aucun dépôt à Genève ou ailleurs. La plupart sont des 
domestiques. 

Des notables du quartier de Sainl-Gervais, à Genève, 
viennent d'établir un semblable bureau, ainsi que M. le 
pasteur Théremin à Vandœuvres. Il faut espérer que Ca- 
rouge, Versoix et les autres communes les plus popu- 
leuses du Canton, suivront cet exemple. 

Ce qui nous manque, peut-être, c'est une interven- 
tion de l'administration centrale en faveur de ces bureaux 
de recette et de leur extension dans toutes les communes. 
Il pourrait arriver que des charlatans, désireux déjouer 
un certain rôle dans une petite commune , vinssent à se 
constituer, de leur propre autorité, receveurs des fonds 

* Le tableau qui vient de paraître pour 1833 à 1836 porte pour 
Chêne-Bougerios 39 nouveaux déposans. Même accroissement 
pour la commune adjacente de Chêne-Tlioncx (39 à 55). Six com- 
munes sont indiquées comme ayant joui de lavanlage de recettes 
locales. Quoique cet usage soit récent dans plusieurs d'entre elles, 
accroissement de leurs déposans nouveaux de 1833 à 1836 com- 
parés h ceux de 1829 à 1832, a été comme 100 : 197. Dans les 
autres eomniunes du Canton il a été comme 100 • f-' 

XII " i- 



266 DE l'0RGANIS\TI0N 

destinés à la caisse d'épargne. Cependant, malgré leur 
isolement complet de l'administration centrale , la moin- 
dre malversation serait fâcheuse pour Topinion que l'on 
a de la caisse d'épargne dans le Canton. Un établissement 
qui porte un si beau nom ne doit pas être profané , être 
compromis même indirectement. D'ailleurs les receveurs 
laissés indépendans , risquent de jeter un peu de confu- 
sion dans les affaires, par exemple, en négligeant d'aver- 
tir les déposans des conséquences de dépôts qui outre- 
passent le maximum. Je trouve donc que les receveurs 
communaux devraient être nommés par la caisse d'épargne, 
moyennant caution peut-être , et sur la présentation des 
autorités communales. Ils devraient être soumis aux rè- 
gles de comptabililé établies à Neuchâtel , en Thurgovie 
et à Glaris. Us devraient être honorés d'un tilre officiel 
qui attirerait à eux. Peut-être serait-il convenable de les 
indemniser par un tant pour cent de leur recette. La dif- 
ficulté de trouver un homme honorable dans chaque com- 
mune n'est pas si grande : il y en a un tout indiqué par la 
moralité qu'il doit avoir, c'est le régent. Je suis persuadé 
que la plupart de nos instituteurs se chargeraient volon- 
tiers de recevoir les petites sommes des habitans de leurs 
communes, moyennant indemnité. Ils auraient l'avantage 
sur toute autre classe de receveurs, d'initier les enfans à 
l'usage des caisses d'épargne, d'être connus de toutes les 
familles et d'avoir beaucoup à perdre en ne suivant pas la 
ligne d'une sévère probité. 

Quant aux frais , ils pourraient être partagés entre les 
communes et la caisse d'épargne du Canton. Lorsque les 
caisses d'épargne ont un fonds de réserve croissant et 
considérable, comme à Genève , il convient de ne pas 
reculer devant une augmentation de frais de gestion qui 
tourne finalement au profit de l'établissemenl. Que fera 



DES c.\issi S d'iîpakgnk. 2(i7 

noire caisse d'épargne dans quelques années , d'un fonds 
de réserve qui monte déjà au tiers de la somme versée 
annuellement, et qui s'augmente chaque année de 50,000 
florins, seulement par le bénéfice des intérêts? Évidem- 
ment il faudra bientôt arrêter celte marche croissante du 
fonds de réserve '. La limite est arbitraire, mais il en 
faut bien une. On parlera sans doute d'augmenter l'intérêt 
alloué, mais il ne convient pas que les caisses d'épargne 
donnent un intérêt plus fort que celui de tout placement 
sûr dans le pays ; ce serait détourner les capitaux de leur 
direction la plus utile. On pourrait, j'en conviens, allouer 
un intérêt exceptionnel plus élevé aux fonds des établis- 
semens publics , surtout à ceux des sociétés de secours 
mutuel , comme on le fait à Coire et ailleurs. Ce serait 
tout à fait dans l'esprit de l'institution. Cependant j'incline 
à l'idée que le meilleur usage serait de rendre l'accès de 
l'établissement facile et commode à tous les habitans du 
pays, au moyen de bureaux multipliés de recette. 

Tout cela est bien plus vrai pour d'autres Cantons. Je 
fais donc des vœux pour que , dans dix ans , toutes les 
communes de la Suisse aient un bureau- de caisse d'épar- 
gne, comme cela existe dans les Cantons de Neuchâtel et 
de Claris. 

EMPLOI DES FONDS DÉPOSÉS DANS LES CAISSES d'ÉPARGNE. 

Voici la question la plus grave de toute I organisation 
s caisses d'épargne. 



des caisses d'épargne 



' Les fonds de réserve onî de certains dangers quand ils sont 
considérables. Il pourrait arriver, dans un moment de crise poli- 
tique ou de guerre, qu'on leur fit subir un emprunt forcé ou qu'on 
les détournât de leur emploi d'une manière plus ou moins fâcheuse, 
plus on moins complète. Les réserves courent un grand danger en 
cas d'occupation militaire du pays, ce dont la prise de Berne, en 
1798, a pu coiLvaincrc toute la Suisse. 



268 DE L'or>G\NISAT10iS 

L'Europe est divisée en deux systèmes , que j'appelai 
pour simplifier suisse et anglais. 

Dans le système suisse, employé à Berne avant qu'il 
existât aucune caisse d'épargne en Angleterre, les fonds 
confiés par les prêteurs sont placés principalement par 
hypothèques, accessoirement en effets sur chaque place. 
Les Cantons suisses n'ayant point de dette , pour la plu- 
part, ont été conduits presque nécessairement à ce sy- 
stème. Les seules exceptions se trouvent à JNeuchàtel , où 
l'on a placé quelquefois dans des fonds publics étrangers*, 
à cause de la difficulté d'employer des sommes autre- 
ment ; à Glaris, oii il est stipulé que les fonds disponibles 
doivent être rerais au gouvernement et aux communes, 
qui paient un certain intérêt; et, si je ne me trompe, 
dans le Tessin , oïi la dette publique cantonale est con- 
sidérable. Partout ailleurs , en Suisse , les placemens par 
hypothèques sont prescrits dans les règlemens constitu- 
tifs ; l'emploi par billets sur la place est permis dans de 
certaines limites et avec des conditions sévères ; les pla- 
cemens dans des dettes publiques nationales sont impossi- 
bles, et ceux dans des fonds publics étrangers sont interdits, 
soit par les règlemens constitutifs , soit par la sagesse 
des administrateurs. Ce système est suivi en Toscane, 
dans plusieurs villes d'Allemagne et ailleurs peut-être. 

Le système anglais , imité en France , consiste à faire 
passer les fonds des caisses d'épargne , sous une forme 
ou sous une autre, dans les mains du gouvernement, 

' Il en est résulté une fois une perle qui n'a pas arrêté la caisse 
dans ses opérations, mais qui est un avertissement pour les insti- 
tutions d'autres Cantons. Un négociant devait acheter à Paris une 
partie de rente 5 pour cent. Il n'avait pas exéCuté l'achat. Le mal 
fut découvert trop tard, mais le zèle du directeur de la caisse de 
Neuchàtel, M. Coulon, soutint l'établissement dans celte fâcheuse 
position. 



DES CAISSES n'Él'ARC^ir. 269 

qui en devicnl responsable et qui se constitue de fait 
administrateur des caisses d'épargne. Tantôt il crée un 
emprunt spécial à des conditions favorables aux preneurs, 
c'est-à-dire, défavorables à lui-même; tantôt il fait ache- 
ter des fonds publics, de sa propre dette, au moyen 
d'une administration quelconque intermédiaire ( banque, 
caisse des consignations). La forme varie, mais dans le 
fond, l'Etat devient débiteur de tons ceux qui placent 
dans les caisses d'épargne. 

Ce dernier système donne une impulsion plus rapide 
aux caisses d'épargne; il simplifie tellement leur admini- 
stration , que partout il devient aisé d'en établir ; il 
imprime dans un vaste royaume l'uniformité la plus 
complète dans leur organisation , dans l'intérêt payé , 
dans les conditions déversement et de remboursement, etc. 
11 rend peut-être les créanciers plus intéressés au bien de 
l'État. D'un autre côté, il offre de grands inconvéniens , 
et quelques-uns des avantages dont on parle me parais- 
sent plutôt des illusions ou des défauts. Voici un aperçu 
propre à faire réfléchir. 

1° L'Etat se trouve exposé dans ce système à devoir 
payer promptement une somme considérable , ou à voir 
le cours de la rente baisser par des ventes nombreuses , 
dans un moment de crise, de guerre, de révolution, 
c'est-à-dire, lorsqu'il aurait plutôt besoin d'emprunter et 
soutenir le crédit public. Si à l'époque où les alliés en- 
traient à Paris , les caisses d'épargne avaient existé en 
France, les créanciers auraient sans doute été plus alar- 
més que par un simple changement dans la loi ; ils 
auraient couru aux bureaux , et , dans ce moment de dé- 
sorganisation , je doute qu'il eût été possible de les 
satisfaire. Lorsque les caisses d'épargne seront aussi po- 
pulaires en France qu'elles le sont en Suisse, il y aura des 



270 DU l'okganismion 

dépôts pour plus d'un milliard. Comment sera-t-il possi- 
ble , dans un moment donné , de rembourser quelques 
centaines de millions , ou de jeter sur le marché un 
tiers de la dette publique? 

2° L'Etat, qui représente la réunion de tous les habi- 
tans d'un pays , emprunte à des conditions défavorables 
et à un taux plus élevé que par un emprunt ordinaire. 
Les charges publiques en sont augmentées d'autant. Ce 
qu'on donne sous une forme se reprend sous celle 
d'impôt. 

3° Les inquiétudes politiques, les bruits que les enne- 
mis du gouvernement font circuler, arrêtent quelquefois 
les habitudes d'économie. Nous l'avons vu en France à 
l'occasion d'une loi qui améliore le système des caisses 
d'épargne. Le mal a été momentané , mais il a existé. 
C'est un avertissement. 

4° Les caisses d'épargne sont destinées à recevoir une 
bonne partie de la fortune mobilière des classes inférieu- 
res. Comment l'Etat pourra-t-il , lorsque cela sera con- 
venable , modifier les conditions de remboursement , et 
surtout le taux de l'intérêt , au détriment d'une partie de 
la nation aussi nombreuse et aussi intéressante ! Le gou- 
vernement français a reculé quinze ans devant le principe 
de la réduction de l'intérêt des rentes 5 pour 100, dont 
les porteurs sont moins nombreux et plus riches que les 
créanciers des caisses d'épargne. Que ferait-il en pré- 
sence de ceux-ci , lorsqu'ils seraient au nombre de deux 
millions, et que leurs économies auraient acquis graduel- 
lement toute la dette consolidée du royaume? L'hypo- 
thèse n'est pas gratuite. Le fait se réalisera une fois , il 
faut l'espérer , car la Suisse tout entière présente un 
déposant sur trente-six habitans, ce qui^ pour la popula- 
tion de la France, donnerait près d'un million de créan- 



DES CAISSES d'Épargne. 271 

ciers, el nos Canions sonl loin d'avoir atleint le nombre de 
déposans qu'ils auront un jour. A raison d'un créancier 
aux caisses d'épargne sur huit habitans, proportion qui 
existait dans les Cantons de Bâie et de Genève, à la fin de 
1835, il y aurait en France 4,125,000 créanciers. En 
supposant que la valeur moyenne des dépôts restât ce 
qu'elle était en France en 1835, savoir 511 fr. et une 
fraction , les sommes déposées s'élèveraient alors à deux 
milliards 108 millions. Dans cet état de choses, qui peut 
cependant se réaliser, et dont on se rapproche chaque 
jour, la dette publique aurait donc passé pour les deux 
tiers dans les mains de la classe la moins riche des capi- 
talistes français , d'une classe que les inquiétudes mal 
fondées atteignent aisément , et qu'il faudrait respecter à 
tout prix, même dans des prétentions peu raisonnables. 
Et celte somme énorme serait exigible à chaque instant ! . . . 
On voit que le système anglais ne pourra plus subsister 
lorsque les caisses d'épargne auront acquis en France le 
développement qu'elles doivent avoir. 

5° L'uniformité de conditions imprimée par ce système 
à toutes les caisses d'épargne d'un grand pays est-il un 
avantage? Oui, sous quelques rapports; non, sous d'au- 
tres, l/égalité du taux de l'intérêt, dans un pays comme 
la France , est une cause de retard pour les caisses d'é- 
pargne. Dans tel département, un intérêt de 4 pour 100 
sera supérieur à celui que donne un bon placement hy- 
pothécaire, agricole ou commercial. Alors les fonds qui 
devraient alimenter l'agriculture, l'industrie et le com- 
merce, iront aux caisses d'épargne, c'est-à-dire, seront 
placés à Paris dans les fonds publics. Ailleurs l'intérêt 
se trouvera naturellement plus élevé , et alors on négli- 
gera l'institution des caisses d'épargne. Dans le système 
suisse , au contraire , l'intérêt est proportionné , néces- 



272 «r. l'oi-.gamsation 

sairement , au taux ordinaire des placemens solides dans 
chaque localité. — L'uniformité rend les paniques beau- 
coup plus graves. L'inquiétude atteint à la fois toutes les 
caisses d'ëpargne du pays, puisque toutes ont leurs fonds 
placés de la même manière. 

6° La stabilité qu'on croit donner au gouvernement en 
le rendant débiteur des déposans est-elle réelle? J'en 
doute un peu^ car dans un moment de crise, l'inquié- 
tude fait retirer les fonds déposés aux caisses d'épargne, 
les remboursemens peuvent devenir difficiles, et une 
querelle sérieuse peut s'élever alors entre les créanciers 
et l'Etat. Le fait est que les personnes économes sont or- 
dinairement tranquilles et peu disposées aux désordres 
politiques. Partout les petits capitalistes sont la partie de 
la population la plus attachée à l'ordre ; mais c'est la 
qualité de capitalistes, ayant quelque chose à perdre, 
ayant un bien périssable, qui leur donne l'esprit de con- 
servation, ce n'est pas la qualité de créancier de l'Étal, 
surtout s'ils peuvent obtenir individuellement leur rem- 
boursement d'un jour à l'autre. Ayez dans un pays beau- 
coup de marchands, beaucoup de capitalistes, dont la 
fortune toute mobiliaire soit compromise au moindre dé- 
sordre, et vous aurez une cause de stabilité plus grande que 
celle qui se fonde même sur la propriété foncière. Un 
petit propriétaire rural ne craint pas la confiscation des 
terres; il sait bien que le soleil mûrira ses fruits, in- 
dépendamment de tous les désordres politiques ; s'il est 
prudent, il attendra paisiblement que l'orage passe, et 
il laissera le peuple des grandes villes établir les gou- 
vernemens ou les renverser. La garantie qu'il offre à 
l'ordre public est toute négative : il n'aime pas le dé- 
sordre. Le déposant aux caisses d'épargne, quand il croit 
le gouvernement menacé, commence par retirer son dépôt. 



nr.s CAISSES d'épargne. 273 

Le bouliquier, le marcliand, le fabricant, le spéculateur, 
le capitaliste en un mot^ lorsqu'il craint une révolution 
sérieuse, voit la faillile heurter à sa porte; il n'a qu'une 
ressource pour l'éviter, c'est de se jeter au travers de 
l'émeute pour la repousser ou pour la contenir. A Lon- 
dres , il se fait constable ; à Paris , il devient soldat et 
se bat s'il le faut. Voilà où se trouve la garantie réelle de 
l'ordre public. En Angleterre, en Hollande, dans les 
villes riches de la Suisse, d'Allemagne et d'Italie, où la 
majorité des habilans n'est pas propriétaire, les révolu- 
tions radicales, subversives, sont bien rares; on le doit 
aux capitalistes ou négocians de toute espèce, plutôt 
qu'aux créanciers des caisses d'épargne en particulier. 

Tels sont les inconvéniens graves du système anglais; 
le système suisse en a aussi quelques-uns. Il retarde le 
développement des caisses d'épargne, parce qu'il faut, 
pour administrer, bien plus d'hommes , et des hommes 
bien plus habiles. Ce système exige des taux d'intérêt 
peu élevés, qui attirent moins aux caisses d'épargne. 
Mais d'un autre côté , que d'avantages ! 

Les caisses d'épargne, étant indépendantes du gou- 
vernement , traversent les épreuves politiques les plus 
graves , sans en être atteintes, sans que les débiteurs 
aient même conçu de l'inquiétude. Les trésors du gou- 
vernement bernois ont été pillés en 1798; les fonds des 
corporations , des villes , ont été saisis arbitrairement 
pendant la révolution helvétique, cause et effet de l'occu- 
pation du pays par les Français ; dernièrement encore 
des gouvernemens cantonaux de la Suisse ont été ren- 
versés d'une manière plus ou moins illégale. Au milieu 
de tout cela , la caisse d'épargne , fondée à Berne en 
1787, et beaucoup d'autres en Suisse, ont continué 
leurs utiles opérations. Plus les gouvernemens étaient 



274 DE l'organisation 

compromis, plus les parliculiers trouvaient dans les 
caisses d'épargne une ressource assurée contre les vicis- 
situdes politiques. Il aurait fallu , pour les atteindre , 
qu'une révolution annulât les créances hypothécaires et 
chirographaires , ce qui n'est encore jamais arrivé. Quel- 
ques pertes, provenant de la difficulté de recouvrer les 
créances dans des temps malheureux , ont été couvertes 
par les fonds de réserve , préparés dans les époques 
précédentes. En 1831 et 1832, la Suisse, menacée par 
les événemens généraux de l'Europe , était déchirée in- 
térieurement ; personne n'eut l'idée que les caisses d'é- 
pargne fussent compromises. Les gouvernemens canto- 
naux furent heureux alors de n'avoir ni administré , ni 
garanti , comme ils l'auraient fait s'ils avaient imité le 
système anglais. Voilà , pour le passé , ce que l'expé- 
rience nous a appris. 

L'avenir est plus brillant encore en faveur du système 
suisse. Les sommes déposées pourront augmenter indé- 
finiment^ et jamais les caisses d'épargne ne seront obli- 
gées de reculer devant leur mandat. A mesure que les 
sommes s'accroissent, le commerce et l'industrie se dé- 
veloppent par les mêmes causes , et on trouve , dans le 
ressort même de la caisse d'épargne, plus de bons pla- 
cemens hypothécaires ou autres. Rien n'empêchera de 
placer semblablement des millions, là où les caisses d'é- 
pargne sont loin de placer maintenant des sommes aussi 
fortes. Le système adopté continuera, tandis que le sy- 
stème anglais doit être modifié nécessairement dans un 
pays, lorsque les fonds déposés s'accumulent, ou que le 
crédit public vient exiger un changement. La transition 
à un autre système est difficile , mais nécessaire. 

Ajoutez que les caisses d'épargne suisses deviennent 
comme autant de banques d'escompte répandues sur tout 



DES CAISSES D ÉHARGNF. 2 t D 

le terriloire, même dans des villes fort petites. Elles ont 
les avanlages principaux des banques , et elles n'en 
ont pas les dangers , parce que leur conslilulion môrae 
défend aux administrateurs de s'aventurer et de com- 
promettre leur crédit. L'intérêt qu'elles allouent est né- 
cessairement celui des placemens les plus solides dans 
chaque localité, ni plus ni moins, ce qui est un grand 
gvanlage.. Le taux peut en être modifié par des motifs 
quelconques , sans que la réduction ou la hausse aient 
le moindre retentissement hors de la ville oij siège l'ad- 
ministration. Point de lutte possible entre des masses in- 
téressées et une administration comparativement trop 
faible. Les malheurs , les fautes les plus graves dans 
la direction d'une caisse sont à peine connues dans la 
ville voisine , et y répandent peu d'inquiétude. Les dé- 
posans qui connaissent les administrateurs, et qui savent 
à peu près comment on place les fonds , se trouvent 
bien disposés en faveur de la caisse d'épargne de leur 
propre ville. Si les fonds étaient versés dans une capi- 
tale , pour être employés par d'autres personnes , ils 
n'auraient plus la même confiance. 

En définitive, on ne saurait trop recommander le sy- 
stème suisse pour le placement des fonds des caisses 
d'épargne. Les gouvernemens qui veulent accélérer le 
progrès de l'institution par un système différent, fe- 
raient bien mieux de chercher d'autres moyens d'en- 
couragement, par exemple des primes ou des avances 
déterminées aux caisses d'épargne qui s'établissent, des 
annonces officielles , des dons de livrets analogues à 
ceux imaginés par M. le duc d'Orléans, lors des fêtes 
de son mariage. 

Convaincu, comme je le suis, de la supériorité du 
système suisse , pour le placement des fonds , je me suis 



276 DE l'organisation 

demandé comment on pourrait, dans les pays où l'on a 
adopté l'autre système, en France, par exemple, établir 
une transition du mode actuel à un autre plus convena- 
ble. Il serait imprudent d'attendre pour cette transition 
que les événemens vinssent y forcer, ou que les sommes 
déposées fussent arrivées à une accumulation énorme. Le 
mieux serait d'y penser maintenant et de ménager l'inté- 
rêt des créanciers actuels. On pourrait, par exemple , 
établir par une loi que, dès l'année 1840 ou toute au- 
tre , aucune caisse d'épargne de France ne pourrait con- 
fier à la caisse des consignations ou au gouvernement 
sous une forme quelconque, plus qu'une certaine somme 
proportionnée à l'importance de chaque ville : 40 mil- 
lions je suppose, pour Paris , 10 pour Lyon, Marseille, 
Bordeaux, 6 pour Nantes, Strasbourg, etc.; enfin 
500,000 fr. pour les caisses de villes inférieures à dix 
mille âmes. Le surplus des fonds confiés aux caisses d'é- 
pargne devrait être placé par elles par hypothèques ou 
en billets ayant deux signatures dignes de confiance. La 
moitié au moins de ce surplus devrait être en créances 
hypothécaires, premières en rang, et sur des immeubles 
valant au moins le double des sommes prêtées. Les taux 
d'intérêt pourraient être modifiés dans chaque localité , 
en raison du taux usuel dans le département. Un fonds 
de réserve serait créé peu à peu, pour chaque caisse, 
au moyen des bénéfices résultant de l'excès des intérêts 
reçus sur les intérêts payés. Les caisses des petites villes, 
où il n'est pas aisé d'opérer de bons placemens , surtout 
en billets , et où les négocians zélés pour le bien public 
sont peu nombreux, continueraient à verser au trésor pu- 
blic; elles arriveraientrarement à la limite de 500,000 fr. 
Dans les grandes villes, au contraire, on trouverait assez 
d'administrateurs éclairés , de notaires au courant des 



DES CAISSES d'ÉI'ARGNE. 277 

bons placemens, de négocians habiles, pour entrer peu 
à peu dans le système qui réussit parfailemenl en Suisse, 
et dans quelques villes d'Allemagne et d'Italie. On évite- 
rait ainsi au gouvernement bien des ennuis et une respon- 
sabilité de plus en plus pesante. Les déposans cesseraient 
de se livrer à des terreurs fondées ou imaginaires. Chaque 
ville un peu considérable aurait gagné une banque d'es- 
compte. La France éviterait peut-être une catastrophe 
déplorable dans un moment de guerre ou de révolution. 

MESURES ADMINISTRATIVES OU LÉGISLATIVES PROPRES 
A FAVORISER LES CAISSES d'ÉPARGNE. 

Avec le système suisse pour le placement des fonds 
des caisses d'épargne, de bonnes lois sur le régime hy- 
pothécaire et sur les matières commerciales , sont essen- 
tielles pour que ces établissemens puissent prospérer. 
Leur développement a été entravé dans les Cantons de 
V aud , de Neuchàtel , et dans plusieurs autres , par fab- 
sence de sécurité complète et de rapidité dans le recou- 
vrement des sommes dues, ou par des lois commerciales 
plus ou moins exceptionnelles. 

Quant à l'emploi des moyens deconomie dans les classes 
inférieures de la population, et dans certains pays, on sera 
peut-être un jour acheminé à des mesures plus ou moins 
impératives. Swift a supposé que chaque habitant de 
Lilliput était obligé de subir une retenue sur ses gains 
journaliers , pour garantir les frais d'éducation de ses 
enfans. Si les compatriotes du spirituel auteur de Gulliver 
avaient établi jadis quelque chose d'analogue, l'Irlande 
ne serait peut-être pas accablée aujourd'hui d'une popu- 
lation pauvre surabondante. L'éducation y aurait fait 
naître l'idée de ne pas contracter les liens du mariage 



278 DE l'orgxnisation 

avant de pouvoir supporter convenablement les nom- 
breuses dépenses qui doivent en résulter. Nous avons 
appris que des hommes d'Etat tels que Pitt n'avaient pas 
dédaigné l'idée d'user de quelque contrainte, pour entraî- 
ner les classes inférieures à des mesures d'économie. On 
reconnaîtra probablement un jour, que les personnes 
qui font usage des caisses d'épargne, sont principalement 
celles qui, sans l'existence de ces établissemens, auraient 
su, par leur travail et leur prévoyance, se mettre à l'abri 
des revers de fortune. En dehors de cette classe honorable 
de la société, il se trouvera toujours, surtout dans les 
grandes villes de fabriques, une masse d'individus im- 
prévoyans qui négligeront , dans les bonnes années , les 
ressources offertes par les institutions d'économie, et qui, 
dans les mauvaises, tomberont à la charge de la société, 
et la troubleront peut-être. Nous ne voyons pas les secours 
publics diminuer dans les pays où les caisses d'épargne 
sont florissantes. En Suisse du moins et en Angleterre, le 
paupérisme a grandi avec, ou plutôt malgré, l'institution 
des caisses d'épargne. Le difficile est d'attirer dans la voie 
de l'économie les familles imprévoyantes qui multiplient 
toujours plus que les autres. On tentera d'abord les 
moyens indirects , l'établissement nombreux de bureaux 
de caisses d'épargne, les articles de journaux, les recom- 
mandations verbales, etc.; mais cela ne suffira pas, et 
on abordera alors l'idée d'entraîner plus ou moins libre- 
ment certaines personnes à des mesures d'économie. 

.Je doute qu'on puisse et qu'on doive jamais contrain- 
dre à l'usage des caisses d'épargne les personnes mêmes 
en faveur desquelles on voudrait voir se former de petits 
capitaux. De telles mesures s'emploient pour le pécule 
des soldats ou des prisonniers, mais non à l'égard du bien 
d'hommes indépendans , qui sont maîtres de ce qu'ils 



DES CAISSES d'Épargne. 279 

{jagnenl. On pourrait peut-élre arriver à un résultat 
analogue^ sans blesser les principes, en obligeant les 
maîtres, surtout dans les grandes fabriques, à placer dans 
les caisses d'épargne une partie du salaire de chaque ou- 
vrier. Celui-ci resterait libre de retirer à chaque instant 
la valeur du dépôt ainsi effectué. Quelques maitres dans 
divers pays suivent déjà celte marche^ volontairement, et 
ils rendent à leurs employés un immense service. Une 
foule de gens laissent volontiers effectuer un dépôt qu'ils 
ne feraient pas eux-mêmes. L'esprit humain est ainsi fait. 
La môme paresse qui empêche d'aller au bureau de la 
caisse d'épargne , empêche aussi de retirer promptement 
un dépôt, quand on peut à rigueur s'en passer. Ce qui dé- 
tourne beaucoup d'ouvriers de l'économie, c'est la remise 
effective en argent de tout leur salaire, surtout la veille 
d'un jour de fête. Si un dixième de ce salaire était retenu 
et placé sous leur nom , ils ne se feraient rembourser le 
plus souvent que pour de bons motifs et après un certain 
laps de temps. 

Mais, dira-t-on, il serait bien difficile de mettre un 
pareil système à exécution. Oui, dans l'état actuel de la 
plupart des caisses d'épargne; non, si elles étaient orga- 
nisées comme celles des Cantons de JNeuchâtel et de Claris, 
avec un bureau de recette dans chaque commune. Si dans 
les grandes villes on établissait un bureau de caisse d'é- 
pargne pour 1-iOO âmes , comme à Neuchâtel , les chefs 
d'ateliers exécuteraient les dépôts avec une grande facilité. 
D'ailleurs les administrations des caisses d'épargne pour- 
raient peut-être simplifier l'opration, par des rapports 
directs avec les fabricans. 

Je ne sais si je m'abuse , mais il me semble qu'un pa- 
reil système aurait d'immenses résultats dans une ville 
de fabriques. Supposez, dans une ville comme Lyon ou 



280 DE l'organisation DES CAISSES d'ÉPARGNE. 

Manchester, 50,000 ouvriers, pour chacun desquels les 
maîtres placeraient seulement un franc par semaine, soit 
dans l'année 2,600,000 fr. Probablement la majeure 
partie de cette somme ne serait retirée que plusieurs 
mois après le dépôt , surtout dans les époques où les 
salaires sont élevés. Les sommes ainsi accumulées se- 
raient quelquefois énormes , au point que les ressources 
offertes par la charité publique, même par les munifi- 
cences royales , dans les momens malheureux, seraient 
peu de chose en comparaison \ Les maîtres seraient sou- 
mis à une petite gêne; quelques-uns auraient l'idée que 
les ouvriers , devenant moins pauvres, travailleraient 
moins et hausseraient trop leurs prétentions ; mais aussi 
que ne ferait-on pas et que ne doit-on pas faire pour 
éviter les crises désastreuses qui compromettent la sûreté 
publique et le bonheur de tant de familles, dans les 
grands centres d'industrie ! Ne géne-t-on pas les habi- 
tudes, les convenances vraies ou supposées des individus 
pour des résultats moins importans ? Il vaudra bien la 
peine d'y réfléchir, lorsque l'expérience aura démontré , 
ce dont je suis convaincu , que, dans le système actuel , 
les ouvriers qui profilent des caisses d'épargne sont et 
seront toujours peu nombreux ". 

' La circonstance que les économies des ouvriers dans les 
temps d'activité pourraient dépasser infiniment les collectes que 
l'on fait en leur faveur dans les momens de crise, a été déve- 
loppée avec beaucoup de force par M. B. Delessert, dans son 
dernier rapport sur la caisse d'épargne de Paris. 

2 A Lyon, la caisse d'épargne date de 1822 ; cependant, en 1835, 
il n'y avait que 2,101 ouvriers porteurs de livrets! A Rouen, la 
caisse date de 1820, et, en 1835, 1049 ouvriers seulement en 
pi-ofitaient. 



NOTICE 

SUR 

JACQUES GODEFROY. 

par fcuiïl. le |)rof. 6cllot. 



La famille des Godefroy, distinguée déjà par ses alliances 
avec les de Thou et les Harlay, et par les hautes magis- 
tratures qu'elle avait exercées, reçut un nouveau lustre 
des lalens de plusieurs de ses membres. 

Denys Godefroy, né à Paris, et honoré de l'eslimc de 
Henii IV, est au nombre des plus célèbres jurisconsultes 
du seizième siècle. Son édition du Corps de Droit Fîomain 
avec les noies qui l'accompagnent, a fait époque dans l'his- 
toire de la science ; malgré les critiques dont il fut l'objet, 
ce travail est encore, après plus de deux siècles, digne de 
l'éloge que le Chancelier d'Aguesseau faisait de son au- 
teur, d'élre le plus docle et le plus profond de tous les 
interprètes des lois civiles. Denys Godefroy s'était retiré 
à Genève pour y exercer librement la religion évangéli- 
que : il y fut nommé professeur de droit en 1580, et 

• Celte notice est exUaile textiiellement d'un discours prononcé 
en juin 1825, par feu M. le Prof. Bellot, dans la cérémonie qui a 
lieu annuellement à Genève pour la distribution des prix du collège, 
et où il esl d'usage qu'un des professeurs de l'Académie prononce 
un discours. L'élat du manuscrit nous a forcés à quelques cliange- 
mens de rédaction; nous avons dû supprimer aussi certains détails 
qui n'avaient qu'un intérêt du moment et qui étaient étrangers au 
sujet principal du discours. Nous ne signalons ces légères modifi- 
cations que pour ceux de nos lecteurs qui, ayant entendu M. Bellot 
lui-même, s'étonneraient peut-être de ne pas retrouver identique- 
ment dans colto notice l'impression de Icuis souvenirs. (R.) 

XH 18 



282 NOTICF 

la môme année, le Conseil récompensa ses services par 
le don de la bourgeoisie. 

L'un de ses fils, Théodore Godefroy, renonça à Ge- 
nève el à la réforme , pour Paris et la cour d'un roi : il 
se distingua par ses nombreux travaux sur l'histoire, 
et obtint la charge à^ historiographe, dans laquelle son fils 
Denys le second, Denys le troisième et Jean ses petits- 
fils et ses successeurs, ne se montrèrent point au- 
dessous de la réputation de leurs savans ancêtres ; mais 
leurs travaux n'appartiennent qu'à la France. 

Jacques Godefroy, frère puîné de Théodore, resta fi- 
dèle à la réformation et à sa patrie ; il fut tout à Genève et 
tout pour Genève : professeur, magistrat , jurisconsulte 
célèbre, il servit son pays avec autant de talent que de 
zèle. Il mérite que nous rappelions tous ses titres à l'ad- 
miration de la postérité, et qu'un nouvel hommage soit 
rendu à sa mémoire. 

.lacques Godefroy destiné a\t Droit dès ses plus jeunes 
années, s'y prépara par les études littéraires et histori- 
ques qui lui sont si étroitement liées : deux maîtres ha- 
biles le dirigeaient de leurs conseils et le soutenaient de 
leur exemple , Denys son père , et Jacques Lect, l'un des 
plus célèbres disciples de Cujas. Il ne tarda pas à dépasser 
toutes leurs espérances; dès 1616 (à l'âge de 29 ans) 
Jacques Godefroy jeta les fondemens de sa réputation de 
jurisconsulte, d'historien et de littérateur, en publiant ses 
Fragmens des XII Tables, son Traité de l'état des payens 
sous les empereurs chrétiens , et une édition de Cicéron 
enrichie de notes savantes. 

L'année suivante ( 1617) parurent ses fragmens de la 
Loi Julienne et Pappienne, et ses conjectures sur les pays 
et les églises qui relevaient de la préfecture et du dio- 
cèse de Rome. 



SIR JVCyttS àOULlROY. 283 

Ces ouvrages, qui eurent un grand retentissement au 
dehors, ouvrirent à Jacques Godefroy les portes de l'Aca- 
démie de Genève : le gouvernement, en octobre 1619 , 
le nomma professeur de droit. Insigne honneur, dansées 
temps ovj les persécutions religieuses avaient décore 
notre Académie de tant d'illustrations étrangères , et 
où, dans la faculté de droit, les noms de HoUoman 
rival de Cujas , de Bonnefoy le premier qui porta la cri- 
tique dans les législations de l'Orient, de Jules Paciiis ce 
savant infatigable dans l'investigation des textes , de 
David Collado7i , fils de Germain le rédacteur de nos 
Edits , et enfin de Jacques Lect et de Denys Godefroy, 
avaient jeté sur l'enseignement tant d'éclat et de renom- 
mée! Jacques Go(/e//oj était bien digne de recueillir 

l'héritage de tous ces grands jurisconsultes ; les trente 
années de son professorat furent la plus belle épotjue de 
notre école de droit. 

Ses leçons ne tardèrent pas d'acquérir une juste cé- 
lébrité : elles attiraient chaque année un grand nombre 
d'élèves étrangers ; la jeune noblesse de l'Allemagne pro- 
testante se partageait alors entre Godefroy et ses émules 
les professeurs de la Hollande. Les universités de France 
et des Provinces-Unies ne virent pas ces succès sans envie ; 
des offres séduisantes pour tout autre lui furent faites 
pour l'altirer au dehors, mais inutilement : appointemens 
considérables, pensions, honneurs, il refusa tout pour 
servir sa patrie. Son sort, du côté de la fortune, y était 
cependant aussi modeste que précaire : son traitement 
avait été fixé avec celte sévère économie qui présida 
à la fondation de nos élablissemens publics , et trois fois 
la réduction de ses élèves, due aux calamités de la guerre, 
servit même de prétexte pour en proposer la suppression. 
Mais SCS intérêts , et ceux de l'Académie, trouvèrent de 



284 NOTICE 

zélés défenseurs dans ia Compagnie des ministres : non- 
seulement ce corps fit maintenir la chaire de Godefroy, 
mais il pourvut quelque temps à ses honoraires avec ses 
propres fonds. 

En 1629j Jacques Godefroy fut appelé au Conseil d'É- 
tat. Par une distinction déjà accordée à Jacques Lect, mais 
dont il a fourni le second et le dernier exemple, il lui fut 
permis de cumuler ses nouvelles fonctions avec celles du 
professorat ; toutefois ses cours durent être suspendus de 
1632 à 1637, années pendant lesquelles il remplit la 
charge assujettissante de secrétaire d'Etat et son premier 
syndicat. Sa rentréedans l'auditoire de droit, en 1638, fut 
brillante : un nombreux concours de disciples nationaux 
et étrangers accourut pour l'entendre , et le Conseil en 
corps lui fit l'honneur d'assister à sa leçon d'ouverture. 
Dès cette époque Godefroy, devenu homme public, ne 
put se vouer exclusivement à la vaste carrière d'ensei- 
gnement qu'il s'était imposée ; il demanda donc et il ob- 
tint qu'on lui adjoignît un collègue pour le suppléer 
dans la chaire de droit : ce fut Jean Melchior Sthnberg 
de Lusace. 

Mais quelle qu'ait été la supériorité de Jacques Gode- 
froy dans son enseignement , son nom n'eût pas mé- 
rité de franchir l'enceinte de notre Académie, sans les 
nombreux et importans ouvrages qu'il publia pendant 
sa vie ou qu'il laissa à sa mort. Ne pouvant les rappeler 
tous , nous nous bornerons à indiquer les principaux , 
en commençant par ceux qui appartiennent plus à l'his- 
toire ou à la littérature qu'à la jurisprudence. 

Dans ce nombre se présentent d'abord sa restauration du 
texte grec et sa nouvelle version \siùnQAQ\& Description de 
la terre et des tiations , ouvrage du quatrième siècle , qui 
jette quelque lumière sur la géographie du vaste empire 



SUR JAC<2UES GODEFROY. 285 

romain. Nous remarquons ensuite sa iraduclion latine 
de l'extrait donné par Photius de l'Histoire ecclésiastique 
de Philostorge , et les savantes dissertations qui raccom- 
pagnent. Godefroy, dans cet ouvrage, osa le premier 
mettre en doute l'apparition de la croix aux yeux de 
l'empereur Constantin , fable inventée par Eusèbe et que 
la crédulité avait consacrée. INous rangeons dans la même 
classe des écrits de Godefroy la traduction et les com- 
mentaires des harangues de Libanixis d'Antiocbe , ce 
sophiste païen , qui fut à la fois le maître de saint Jean 
Chrysostôme et l'ami de l'empereur Julien. Ces haran- 
gues qui abondent en protestations contre l'arbitraire et les 
abus du despotisme, paraissent avoir été pour Godefroy 
l'objet de sa prédilection. 11 publia sur ce modèle trois 
discours politiques qu'il prononça vraisemblablement dans 
quelques-unes de nos solennités académiques. Dans le 
premier, intitulé Ulpiamis , le jurisconsulte de Genève 
emploie toute la force du raisonnement et toute la chaleur 
d'une àme républicaine, à combattre la maxime servile 
d'Ulpien, que le prince n'est pas soumis à la loi. Le troi- 
sième discours , sous le nom à'Achaïca , destiné à dé- 
velopper les causes qui amenèrent la chute de la ligue 
Achéenne, fournit à Godefroy l'occasion de faire ressor- 
tir avec énergie cette importante vérité : que les Etats 
fédératifs ébranlés par la discorde, périssent honteuse- 
ment par l'appel à 1 intervention étrangère. 

Pourrions-nous enfin passer sous silence, l'un des ouvra- 
ges de Godefroy qui fut, depuis, si souvent mis à contribu- 
tion , le Mercure Jésuite? Dans cette collection curieuse, 
il réunit tous les documens officiels dès 1540 à 1626 sur 
l'ordre des Jésuites ; il y laisse parler les actes mêmes, sans 
émettre aucune opinion : l'on y voit par les nombreux arrêts 
d'Italie, de France, des Pays-Bas, de Pologne, quelles 



286 NOTICE 

profondes lëpugnances les entreprises el les doclrines de 
la Société de Jésus avaient généralement provoquées. 

Telle est l'esquisse des travaux de Godefroy sur les 
sciences accessoires à la jurisprudence : je passe au prin- 
cipal objet de ses études et à ce qu'il a fait pour la 
science du droit. Il serait difficile de rappeler ici toutes 
les dissertations détachées , par lesquelles il a éclairci 
tant de points obscurs de critique juridique ou d'appli- 
cation des lois romaines ; nous sortirions des bornes 
qui nous sont imposées, et cette énumération serait 
d'ailleurs aussi incomplète que fastidieuse. 

Mais il y a dans tous les travaux de Jacques Godefroy 
une direction scientifique qu'il est essentiel de signaler. 
Son père Denys Godefroy avait consacré sa vie à inter- 
préter, à approfondir les textes mêmes des compilations 
Justiniennes : il ne sortit guère de l'exégèse. Jacques re- 
connaissait bien la nécessité d'étudier les textes : son Ma- 
jiuel, destiné aux élèves et qui, après tant d'abrégés et de 
sommaires , est encore le guide le plus sur pour les initier 
aux compilations de Justinien , en est la preuve la plus 
évidente. Mais il ne s'arrêta pas là , il voulut éclairer 
les textes par Thistoire ; prenant un essor plus élevé, 
il chercha à remonter aux sources mêmes auxquelles 
avaient été puisées ces immenses collections ; il tenta 
plus encore, il fit servir ses connaissances critiques et 
littéraires à coordonner, à rétablir, à classer les fragmens 
épars des lois de la république et les constitutions anté- 
rieures à Justinien : il tâcha de les restituer telles qu'elles 
avaient été promulguées. . . Il eut l'ambition de ressus- 
citer leurs dispositions primitives. — Les études du père 
eurent un but plus pratique, celles du fils un but plus 
scientifique; l'autorité du premier est plus fréquemment 
citée au barreau, celle du second est invoquée par tous 
ceux qui s'occupent d'histoire. 



SUR jACyUtS CODLFROY. 287 

C'est à ces recherches du droit antè-Justinien que se 
rattachent les phis importantes productions de Jacques 
Godefroy, celles qui ont établi sa supériorité sur des 
bases incontestables. Ainsi, le premier il essaya le réta- 
blissement du texte de la Loi Julieime et Pappiemie , 
qu'au milieu de la plus extrême corruption , Auguste , 
dans sa toute-puissance, tenta d'opposer aux ravages du 
célibat ; les vains expédiens auxquels y recourut le législa- 
teur, fussent bientôt tombés dans l'oubli, si la fiscalité dont 
ils étaient empreints n'en eût prolongé l'existence dans un 
tout autre intérêt que celui des mœurs. Ainsi, comme tous 
les jurisconsultes de l'école historique, Godefroy s'occupa 
de l'ordre et de la série des livres de VEdit perpétuel 
d'Adrien qui fixa ce droit honoraire des préteurs, auquel 
la jurisprudence romaine a dû son principal développe- 
ment. Ainsi, dans son opuscule sur VEmpire de la mer et 
sur les lois rhodietvies , l'on trouve les premiers princi- 
pes de la législation maritime , qui dans les temps mo- 
dernes a pris une extension proportionnée aux progrès 
immenses de la navigation et du commerce. Ainsi encore, 
il s'occupa à rechercher les fragmens des Codes Grégo- 
rien et Hermogènieii , recueils privés de constitutions 
impériales, qui précédèrent les collections officielles aux- 
quelles , plus tard , les empereurs Théodose et Jusiinien 
donnèrent leur sanction. 

Mais ce sont les travaux de Godefroy sur le Code 
Théodosien et sur les Douze Tables qui furent ses 
principaux titres de gloire. Les Douze Tables, comme 
on sait , ne nous sont point parvenues complètes : 
tout ce que l'on en peut connaître, ce sont quel- 
ques débris épars dans les écrivains de l'antiquité , 
quelques fragmens cités dans les Pandecles et empruntés 
aux jurisconsultes qui avaient commenté ces antiques lois. 



288 isoTicii 

Recorisiitiiev avec tous ces élémens isolés le corps en- 
tier des XII Tables , fut un objet trémulation entre les 
plus célèbres jurisconsultes : déjà les Ciijas , les Bau- 
douin^ les Hotloman, avaient prouvé par leurs infruc- 
tueux essais tout le péril de l'entreprise, lorsque Jacques 
Godefroy recommença l'œuvre, et remporta la palme sur 
tous ses émules. Après avoir établi l'ordre même ou 
la série des XII Tables , il reproduisit le texte du plus 
grand nombre des lois qui composaient chacune d'elles : 
il leur rendit jusqu'à leur couleur primitive et locale, en 
restituant à celles dont le sens seul avait été conservé, 
cet antique idiome issu de l'Etrurie , et qui , dans sa 
rudesse et sa concision , nous offre une si remarquable 
énergie. Dans les preuves et dans les notes dont il étaie 
et accompagne chaque fragment des XII Tables, Godefroy 
met à contribution^ jurisconsultes, historiens, orateurs, 
poètes : . . . toutes les richesses de sa vaste érudition sont 
prodiguées ainsi à Tappui de ses conjectures , et avec 
tant de justesse et de solidité, qu'elles leur donnent 
toute la rigueur d'une démonstration. Aussi ses décisions 
furent-elles bientôt accueillies comme des oracles, comme 
la voix même des Décemvirs ; et quoique les récens tra- 
vaux historiques et la découverte de nouveaux fragmens 
des XII Tables aient modifié de nos jours un jugement 
aussi favorable , l'ouvrage de Godefroy n'en occupe pas 
moins encore le premier ra7ig parmi tous les essais de 
restitution que l'érudition moderne a jusqu'ici tentés '. 
Il y a loin du temps de Cincinnatus et des Décemvirs 
à celui des successeurs de Constantin ; il y a loin des 

* Les dernières restitutions se trouvent dans Haubold, Institut, 
juris Romani privati. Lipsiae 1821. — Dircksen, Coup d'oeil sur les 
essais de lestitution des XII TaLIes, etc., 182i, in-8°. — Ch. Zell, 
Legiim Xll Tabb. fragmenta, etr. Fribourg Brisg. 1825. 



i,l)R JACQUES (JOUtFROY. 289 

XII Tables au Code Thèodosien. Dans les neuf siècles qui 
séparent ces deux époques, lout avait changé : religion, 
lois, institutions, gouvernement, mœurs. Le nom de 
Romain subsistait, mais il ne réveillait plus l'idée de la 
cité et de la liberté; Rome, que se disputaient alors les 
rives du Tibre et celles du Bosphore de Thrace, assou- 
plie au joug impérial , ne retenait plus de sa grandeur 
républicaine que le vain titre de ses consuls , esclaves 
avilis d'un despote. Alors , à la solennité des discus- 
sions du sénat et des comices, succéda la seule volonté 
des empereurs: les lois se multiplièrent au gré de leurs 
caprices. Se diriger, se reconnaître dans le dédale de 
tant de décrets et de rescrits , souvent contradictoires, 
émanés du secret de leur palais , était devenu une 
tâche qui effrayait jusqu'aux jurisconsultes les plus con- 
sommés. 

Le projet d'une collection officielle des constitutions 
de tous les empereurs fut donc une entreprise utile ; 
c'est la seule qui signala le long et triste règne de Théo- 
dose le jtune. D'après une constitution de 429, récem- 
ment découverte*, celte collection, confiée à une première 
commission , devait embrasser tout l'ensemble des lois 
en vigueur, et des constitutions de tous les empereurs, 
tant païens que chrétiens. Mais par une seconde consti- 
tution de 1 an 135, l'exécution en fut remise à d'autres 
jurisconsultes , et restreinte aux lois de Constantin et de 
ses successeurs: c'est l'œuvre de cette seconde commis- 
sion qui acquit force de loi dans tout l'empire, en l'an 
438, par la promulgation qu'en firent à Conslantinople 
l'empereur Tbéodose, à Rome Valentinien III son gendre 
et son collègue. — Telle fut l'origine du code dit Thèo- 
dosien. 

' Clossius, Theodosiani Codicis geiniini fragmenta, etc. Tubing. 
1821. 



290 NOTICE 

Ce recueil n'eut dans l'Orient qu'un siècle environ 
d'existence : le code Justinien l'y remplaça en 529. Mais 
il resta en vigueur en Occident; les peuples du Nord qui 
envahirent ces contrées, peu jaloux d'imposer leurs pro- 
pres lois, laissèrent aux Romains vaincus l'illusion de 
leurs codes et de leurs institutions municipales. 

Cependant, les destinées du Code Théodosien ont 
eu à peu près le sort des XII Tables : aucun exem- 
plaire intact n'en est parvenu jusqu'à nous. Et peut-être 
ne le connaîtrions-nous que de nom , si Alarie II, roi 
des Wisigoths, n'en avait fait dans son Bréviaire une 
espèce d'extrait ou de compilation, très -incomplète, à 
laquelle les jurisconsultes ont dû leurs principaux maté- 
riaux pour la restauration de l'œuvre de Théodose '. 

Le commentaire de Godefroy sur le Code Théodosien 
répond à l'importance de ce monument législatif; il en 
fait saisir l'ensemble et toutes les parties; il en discute 
et en approfondit toutes les dispositions. Cet ouvrage est 
resté classique: il subsiste comme un modèle qu'aucun 
jurisconsulte n'a encore pu atteindre, et dont aucune au- 
tre partie du droit ne nous fournit un second exemple. 
— Godefroy accompagna son commentaire de traités sur 
la chronologie, sur la topographie, sur les dignités et les 
magistratures de l'empire ; . . . traités remarquables , qui 
nous révèlent une si profonde connaissance de toutes les 
sources historiques, une si rare sagacité de critique, 
une méthode si lumineuse et si sévère , qu'ils sont deve- 
nus le guide indispensable de tous les historiens qui se 
sont livrés à l'étude de cette époque. Qu'on ouvre VHis- 

' Plusieurs constitutions originales de Théodose ont été décou- 
vertes en 1824 par M. Clossius de Tubingen, et Amédée Peyron de 
Turin, qui les ont publiées l'un dans la Bibliothèque Ambroisicnnc 
de Milan, et l'autre dans la Biùliolhèc/ue de Turin. 



SLR J.vroi;CS GODKFROV. 29! 

toire de la Décadence de l'Empire Romain , l'on y verra 
cette assertion justifiée dans chacun des chapitres les 
plus profonds el les plus instructifs de l'ouvraçe; par- 
tout, dans ses notes, c'est l'autorité du jurisconsulte 
de Genève qu'invoque Gibbon ; c'est à ses décisions 
qu'il s'en réfère. Aussi , dans les mémoires privés de sa 
vie^ a-t-il éprouvé le besoin d'exprimer toute sa recon- 
naissance pour l'œuvre de Jacques Godefroy, et note-t-il 
comme un de ses jours les plus heureux, celui où le 
commentaire du Code Théodosien tomba pour la pre- 
mière fois entre ses mains. 

Godefroy travailla pendant trente années à ce grand 
et magnifique ouvrage : mais il ne jouit pas du fruit de 
tant de peines. . . . Son Code Théodosien ne parut que 
longtemps après sa mort. Prévoyant sa fin prochaine, il 
en avait confié la publication à Antoine Marville, savant 
professeur de Valence, qui consacra dix ans de sa vie à 
revoir tout l'ouvrage de son ami , à en soigner l'impres- 
sion , el à l'enrichir de notes et de tables. Rare dévoue- 
ment , dont les fastes des lettres , et même ceux de 
l'amitié, ne nous présentent que trop peu d'exemples ! 

C'est à tous ces travaux ^ c'est surtout au commentaire 
sur le Code Théodosien que Godefroy a dû la gloire d'ê- 
tre proclamé par ses contemporains le premier juriscon- 
sulte du dix-seplième siècle ; d'avoir continué les belles 
traditions des Cujas, des Doneau^ des Holtoman,. . . el 
de ne s'être pas montré inférieur à ces grands maîtres. 
Ce jugement, la postérité l'a confirmé. 

De si laborieuses productions suffiraient , et au delà , 
pour occuper exclusivement la vie la plus longue du sa- 
vant le plus dévoué à l'élude. Ce qui ajoute à la haute 
opinion de la capacité de Jacques Godefroy, c'est que tous 
ces^ travaux furent pour la plus grande partie conçus et 



292 NOTICE 

exécutés dans la carrière active de la magistrature , et 
au milieu des devoirs quotidiens et multipliés qu'elle im- 
pose ; en sorte que son biographe , en passant de ses 
travaux académiques à ses fonctions politiques, croirait 
décrire une seconde existence. 

Le Petit Conseil de Genève réunissait alors l'exercice 
de tous ces pouvoirs que des vues plus élevées ont su 
séparer dans les modernes constitutions : l'initiative des 
lois, le jugement suprême des causes civiles et crimi- 
nelles , l'administration intérieure , les relations avec nos 
alliés et avec les puissances étrangères. . . telles étaient 
les attributions importantes et variées du sénat auquel 
Jacques Godefroy se trouva associé pendant près de 
vingt-cinq ans ; tels étaient les objets sur lesquels il ac- 
quit bientôt tout l'ascendant que lui assuraient son carac- 
tère élevé et l'étendue de ses connaissances. 

Il serait difficile de démêler aujourd'hui les déci- 
sions notables qu'il provoqua ou qu'il fit prendre dans 
les délibérations du Petit Conseil. Toutefois je signalerai 
deux lois rendues sous son influence: la première, à 
l'exemple de celle de Solon , proscrivait l'oisiveté, et 
donnait à la Chambre de la réforme le droit de s'enqué- 
rir de quelle manière chaque citoyen pourvoyait à sa 
subsistance. La seconde interdisait à tout Genevois d'ac- 
cepter aucun don, aucune pension, aucune récompense 
des princes et des ministres étrangers, et de corres- 
pondre avec eux sur les affaires de l'Etat sans le com- 
mandement exprès de la seigneurie , sous peiîie de 
confiscation de corps et de biens. Le principe de cette 
dernière loi , inspiré par le sentiment de l'honneur na- 
tional, s'est conservé jusque dans la dernière constitu- 
tion de Genève. 

Si , maintenant, nous passons à le considéier comme 



SUR JACQUES GODEFROY. 293 

aJyniriistrateuv , nous retrouverons toujours Godefroy 
empressé à être utile , toujours agissant pour sa patrie y 
jusque dans les parties les plus étrangères à ses études. 
Conseiller des prisons, il est appelé à mettre en pratique 
les belles leçons de Libanius sur l'humanité envers les 
captifs, leçons qu'il avait si bien reproduites. Secrétaire 
d'État , les archives publiques reçoivent de ses soins un 
classement régulier et toute une organisation nouvelle. 
Ces archives contenaient alors les documens les plus 
curieux sur notre ancienne histoire ; Godefroy ne résista 
point au désir d'en tirer parti au profit de la science et 
du pays: les matériaux qu'elles contenaient , habilement 
exploités par ce grand maître, devinrent entre ses mains 
un ouvrage important sur l'histoire des anciens temps de 
Genève. Manuscrit précieux ', dont Spon a fait un grand 
usage, mais qui, transporté à Paris par Denys Godefroy, 
neveu de notre auteur, a cessé d'orner notre bibliothèque 
nationale. 

Trois fois Syndic de la Garde et de VJrche, Godefroy 
se trouva le chef de la force publique , et le gardien de 
la caisse exclusivement réservée aux moyens de sûreté 
et de défense de la République. Les rapports journaliers 
qu'il adressa au Conseil attestent la vigilance qu'il ap- 
porta dans ces hautes fonctions : les travaux des fortifica- 
tions reçurent alors de notre jurisconsulte une impulsion 
nouvelle ; la modeste enceinte que leur avait tracée le 
bon sens de nos aïeux fut beaucoup agrandie ; le boule- 
vard Saint-Jean achevé en 16i5 sous son dernier syndi- 
cat , a conservé longtemps l'inscription que Godefroy y 
avait fait placer, et que l'on a souvent citée comme un 
modèle en ce genre ^. 

' Il se trouve, dit-on, déposé dans la bibliothèque de rancicnne 
chambre des comples de Paris. 

' Voici le te.xfe do roiio insrriplion telle qu'elle est rapportée 



~9i NOTICK 

Syndic pour la quatrième fois, el appelé dans un temps 
de calamité publique à l'administration de l'hôpital, on 
l'y voit déployer la charité la plus active et la bienfai- 
sance la plus éclairée. Depuis vingt ans aucune collecte 
n'avait été tentée: par son zèle, par son exemple, il 
parvint à recueillir d'abondans secours ; il en surveilla 
lui-même la distribution entre les malheureux , et l'on 
dut à ses soins inteliigens de voir s'arrêter le fléau d'une 
effrayante mendicité. 

Enfin, comme Scholarque, Godefroy fut pendant plus 
de vingt ans le rapporteur habituel de tout ce qui tient à 
l'instruction publique. On retrouve sa haute capacité 
dans les développemens qu'il donna à toutes les bran- 
ches de l'enseignement j dans le zèle qu'il mit à pourvoir 
l'Académie d'habiles professeurs, à en appeler de l'étran- 
ger, à enrichir la bibliothèque publique de tous les tré- 
sors de l'érudition. Mais ses vœux ne furent cependant 
point accomplis en enliei- : il échoua dans son projet d'a- 
jouter à la faculté de droit deux chaires, d'Eloquence et 
de Droit politique; deux fois il fit en Grand Conseil la 

par Spon : Tome IV. Y.à. in-8°, page 138. 
Vialor 
Munila licel salis sil si probe morain ciiùlas 
Ipsique cives avincUi salis si bene aniniali , 
Et ambo seciira nimis si cura numinis excubel : 
Externn Innien haiulquaquam vetal 
Deus prœsidia. 
Ea propler 
Senatus populusque Gexevensis 
Unicd semper in Deiun Jiducid 
Miinimentiim islud hanc ad diem 

Desideratum 
Collalo (ère lapide cing-ere cœpil , 
Kal. luaj. A. D. MDCXLV 

Eique rei 
Monumentum hoc conlocari inihiil. 



SUR JACQUES GODF.FROV. 295 

proposition solennelle d'ériger notre Académie en Uni- 
versité, deux fois celte proposition fut écartée; ... et ce 
noble projet l'occupait encore dans les derniers momens 
de sa vie. 

L'époque de Godefroy fut une époque de tranquillité 
intérieure pour la petite république de Genève; mais il 
n'en fut pas de môme de nos relations extérieures. Notre 
alliance perpétuelle avec les Cantons de Zurich et de 
Berne avait été solennellement jurée en 1584 ; Henri IV 
nous avait fait comprendre dans la paix de Vervins en 
1598, et le traité de Saint-Julien, en 1603, avait rétabli 
nos relations avec le duc de Savoie. . . . Mais des stipula- 
tions obscures , des propriétés enclavées , des droits d^ 
juridiction partagés , toutes ces questions de directe et 
de tnouvaîice , restes de la féodalité , fournirent au com- 
mencement du dix-septième siècle une ample matière de 
négociations avec les cours de Piémont et de France. — 
Godefroy fut l'àme et le moteur de toutes ces transactions 
délicates et compliquées: mémoires, correspondances, 
dépulationsj tout lui était confié. C'est ainsi qu'il repré- 
senta la République auprès du prince de Condé, à Turin, 
en Allemagne, vers les Cantons évangéliques , à la diète 
de Baden , au parlement de Bourgogne et à la cour de 
France. Partout la considération attachée à ses talens, 
l'estime que lui conciliaient ses vertus et son noble ca- 
ractère, lui assuraient un accueil distingué et bienveillant, 
et contribuèrent à aplanir les difficultés des négociations 
dont il était chargé. — Les rapports qu'au retour de ces 
nombreuses missions Godefroy soumettait aux Conseils 
de la République, se distinguent par une exposition 
claire et détaillée des faits, par une lumineuse analyse 
des questions en litige, par une discussion raisonnée des 
moyens de solution : ils forment pour l'histoire un re- 
cueil de documens précieux. 



296 NOTICE 

Nous désirions achever cet exposé de la vie littéraire 
et publique de Godefroy par quelques détails sur sa vie 
privée : nos recherches à cet égard ont été à peu près 
infructueuses , et nous ne pouvons que rappeler quelques 
traits échappés à l'oubli. 

Jacques Godefroy fut malheureux dans son intérieur : 
sa femme, comme celle de Socrate, se livrait à son égard 
à d'étranges violences et aux plus odieuses diffamations; 
le Petit Conseil , obligé d'intervenir, se vit contraint de 
reléguer cette femme insensée dans sa maison de cam- 
pagne , et après deux années d'infructueuses admonitio7is, 
de prononcer enfin contre elle la peine de l'emprisonne- 
ment. Godefroy trouva quelques consolations dans le 
sein de l'amitié ; il fut étroitement lié avec les magistrats 
ses collègues , et avec les professeurs les plus distingués 
de notre Académie, Alexandre Morus , Spanheim, Jean 
Diodali , Théodore Tronchin , etc. Il compta aussi à 
l'étranger d'illustres amis : il fut en correspondance in- 
time avec l'historien de Thou , le chancelier Séguier et 
plusieurs autres magistrats des Pays-Bas , de la France 
et de la Suisse; il ne cessa jamais d'entretenir des rela- 
tions avec tous les érudits et les jurisconsultes célèbres 
de l'Europe , et d'en recevoir des témoignages flatteurs 
d'estime et de respect. — On comprend qu'il dût inspirer 
tous ces sentiraens , par les ménagemens (si rares à cette 
époque) qu'il mit constamment dans sa critique , et par 
l'indulgence avec laquelle il supporta celle dont il était 
quelquefois injustement l'objet. Ainsi , dans sa préface 
des Douze Tables , il relève les grossières erreurs de 
quelques savans , ses contemporains , mais sans jamais 
les nommer ; et il ne se vengea de l'amère censure 
qu'Etienne Leclerc fit de son Histoire Ecclésiastique 
de Philoslorge, qu'en lui faisant obtenir la chaire de 
Belles-Lettres. 



SUR JVCQIIS GOIIFFROV. 297 

Cet homme célèbre, dont on ne saurait sans tâtonne- 
ment considérer les iravaux^ avait reçu de la nature la 
plus faible constitution ; sa santé fut constamment chan- 
celante : il s'en plaint dans ses préfaces, dans les rapports 
de ses différentes missions ; ses chagrins domestiques y 
apportèrent de nouvelles atteintes. Une chute qu'il fit, 
à son retour de Paris , provoqua sa dernière maladie ; à 
une fièvre lente se joignit une fluxion de poitrine qui 
l'emporta le 22 juin 1652, à l'âge de 65 ans. Il avait 
eu deux filles, mais il ne laissa point de fils pour per- 
pétuer son nom. 

Sa mort fut celle d'un chrétien : environné de ses 
amis, de ses collègues, de pasteurs venus pour lui ap- 
porter les dernières consolations , il les consolait lui- 
même , et il expira paisiblement au milieu d'eux, au 
moment où , dans une attitude religieuse , il adressait 
à Dieu une fervente prière. Ses restes mortels reposent 
sous le péristyle du temple de Saint-Pierre. 11 avait com- 
posé une épitaphe qui n'a pas été gravée sur sa tombe; 
mais la noble vérité, la simplicité touchante qui y régnent, 
la conservèrent dans la mémoire de ses amis , et ses 
biographes , comme nos historiens, se sont fait un devoir 
de nous la transmettre ' . Le recteur Philippe Mestrezat 

* Spon 1. cit. p. 139. 

" Jncobi Golhqfredi 
IC. P. Cos. 
Quinio supra LX cetalis anno defuncii 
Exui'iœ hic jacent unàque jacent 
Qucc patriœ, ecclesiœ , orbi Utteralo 
Proxime deslinabat complutia, 
A vul^i erroribus , ab ojficiis nonnullorum , 
A pvœposlera demum guoriinidam ambitione 

Vindicata . 
Dolenda jactuia, sed non ideo htgendus ipse 
Qui cœlesli patviœ veddilus , cœlilimi albo 

Ml 19 



298 NOTICE SUR JACQUrS GODEFROY. 

prononça son oraison funèbre, et la muse latine des 
savans , de ses collègues et de ses disciples se plut, 
suivant l'usage de ce temps , à célébrer les travaux et 
la gloire de ce grand citoyen. 

Tel fut Jacques Godefroy, l'un des plus beaux modèles 
que puissent se proposer les jurisconsultes et les magis- 
trats. Par ses nombreux ouvrages, par les services mul- 
tipliés rendus à son pays, il a montré tout ce que peuvent 
obtenir la puissance du travail et l'énergie du patriotisme, 
et , plus heureux que tant d'autres , il a pu recueillir 
dans la reconnaissance de ses concitoyens et dans la gloire 
attachée à son nom , la récompense due au génie uni à la 
vertu . 

Adsciiplus, dei opl. max. aspeclu, proprid 

Nimc felicilate fruitur. 
Quain lot inter amnii mœrores , corporis 
Langiiores , sludiorinn labores , negolionim 
Molem , spei pleniis , Jidei cevliis , Christi charitate 
Civntmaniictus , animo semper prcecepil i'zcf/s 
r'i\'ii.<; et ipsc xihi . ff. T. P. 



DliS 

POËTKS LATINS CHRETIENS, 

par M. If profciîsfur <3nfl)r. 



Les écrivains qui ont tracé le tableau de l'histoire lit- 
téraire de Rome , se sont généralement accordés à en 
exclure les ouvrages qui ont été composés par des auteurs 
chrétiens, aussi bien ceux des poètes et des historiens, que 
ceux qui ont pour sujet des matières religieuses. Cepen- 
dant, la dernière période de l'histoire littéraire des Ro- 
mains s'étend jusqu'à l'an 476 après J.-C, et avant 
cette époque, les chrétiens comptaient, dans les diverses 
branches de la littérature, des auteurs qui égalaient tout 
au moins les écrivains païens du même siècle. Ces au- 
teurs chrétiens se trouvaient donc relégués ou dans les 
bibliothèques des auteurs ecclésiastiques, ou dans celles 
des écrivains de la moyenne et de la basse latin.ité; on 
les étudiait à cause de leurs opinions dogmatiques , V)u 
bien sous le rapport des faits historiques auxquels ils fai- 
saient allusion, ou bien enfin sous celiù de la langue dont 
ils attestaient la décadence. Cependant les théologiens et 
les érudits, les seuls à peu près qui abordassent la lec- 
ture de leurs ouvrages , rendaient justice à leur mérite 
littéraire, et témoignaient quelquefois de l'admiration 
pour l'élévation de leurs idées et la vérité de leurs ta- 
bleaux. D'un autre côté, le goût des recherches histo- 
riques , la direction de ces recherches vers le moyen âge, 
devaient nécessairement appeler l'attention sur cette classe 
d'écrivains, et inviter les littérateurs à s'assurer par eux- 
mêmes si ces poêles méritaient réellement la sentence 



300 DES HOtTIiS LATINS CHRKTIENS. 

prononcée contre eux, une exclusion complète du tableau 
de la littérature. 

M. leD"" Baehr, professeur à l'université de Heidelberg, 
auteur d'une histoire de la littérature romaine qui a été 
accueillie avec beaucoup de faveur en Allemagne' , 
avait , comme ses devanciers , soigneusement exclu de 
son ouvrage, les auteurs chrétiens; mais il avouait en 
même temps dans sa préface que cette exclusion rendait 
son tableau incomplet , il reconnaissait l'utilité et la con- 
venance de combler cette lacune, et exprimait le désir que 
l'histoire littéraire de Rome chrétienne fût traitée avec 
le même soin que celle de Rome païenne. 11 a entrepris 
lui-même ce travail , et il en a déjà publié la première 
partie, qui traite des poètes et des historiens"; la se- 
conde partie, destinée aux pères de l'Eglise latine pa- 
raîtra prochainement et complétera l'ouvrage. Ce travail 
nous a paru méiiter l'attention de nos lecteurs, soit par 
la nature du sujet , soit par la manière distinguée dont 
il a été traité, et l'introduction de la première partie dont 
nous donnons ici la traduction pourra faire apprécier le 
talent de l'auteur, en présentant les principaux résultats 
de ses recherches. 

«La poésie chrétienne, qui prit naissance dans les pre- 
miers siècles du christianisme, suivit deux directions d ffé- 
rentes : c'était d'un côté une poésie d'imitation, de l'autre 
une poésie originale. En effet, la plupart des poèmes de 
cette époque sont des narrations, des descriptions, des 



' Geschichte der rômischen Lileratur, von Docl. J.-C.-F. Bàhr. 
La première édition a paru en 1828, la seconde en 1832; un abrégé 
en 1833. La troisième édition se prépare. 

' Die chrislUchen Dichter und Geschichtschreiber Rom's. Eine 
lileràr-hislorische Uebevsichl , von Docl. Bàhr. Carhriihe 1836, 
in-8°, MU et i:i9 pages. 



DliS l'OErr.S LATINS CHRÉTIENS. ."^O 1 

pièces didactiques , ou mémo des pant'gyi iques , en un 
mot, ils rappellent tout à fait la forme et l'espril de la 
poésie profane contemporaine, qui ne pouvait s'exercer 
que dans ces branches ; on remarque dans le style , dans 
les images , l'imitation des mêmes portes classiques qui 
servaient aussi de modèles aux poêles païens de la même 
époque; tandis que ceux-ci puisaient dans l'histoire ou 
dans les mythes de l'antiquité les sujets de leurs poèmes, 
les poètes chrétiens empruntaient à l'histoire biblique de 
l'Ancien et du Nouveau Testament, aux traditions rela- 
tives à la vie et aux souffrances des saints et des martyrs, 
la matière de leurs chants : ils s'attachaient fidèlement 
au récit historique, sans y ajouter aucun développement 
qui leur fût propre, et le plus souvent aussi sans lui 
donner d'autre ornement poétique que celui d'un mètre 
calqué sur le modèle qu'ils avaient choisi. 

« Mais , à côté de cette poésie dimitation , on en vit 
bientôt s-élever une autre plus libre, qui dut sa première 
origine à l'usage oriental introduit de bonne heure dans 
les assemblées chrétiennes , de mêler le chant aux céré - 
monies du culte. Comme il était naturel que l'on choisit 
d'abord dans ce but quelques Psaumes , des passages des 
Prophètes, ou d'autres parties de l'Ecriture , et qu'on 
cherchât à les présenter sous une forme qui convînt aux 
exigences du chant , cela fournit aux fidèles une occa- 
sion toute simple , un motif bien plausible de céder à 
l'impulsion de leur cœur, et d'exprimer leurs senlimens 
dans des hymnes pleins d'enthousiasme. De là naquit une 
poésie originale et indépendante , qui, bien que conc ue 
dans le langage de l'ancien paganisme , présente dans 
son contenu , dans sa marche et dans l'exposition du 
sujet, un caractère tout à fait différent de celui de la 
poésie profane, et qui appartient en propre au christia- 



/ 



302 DliS POETES LMINS CHRETIENS. 

nisme. Les Romains manquaient depuis longtemps de 
toute poésie lyrique véritable ; ce genre de poésie d'ail- 
leurs , n'avait jamais été naturalisé à Rome, et, même 
dans l'âge d'or de la littérature latine , il n'avait paru 
que comme une plante étrangère ou parasite. La véri- 
table poésie lyrique latine ne se révèle que dans quel- 
ques beaux cantiques chrétiens. 

(c Si , dans les premiers siècles surtout , la poésie des- 
criptive et narrative présente en général des productions 
plus nombreuses et plus étendues que cette nouvelle poésie 
lyrique, cela s'explique en partie par des causes natu- 
relles , en partie aussi par les exigences du temps et par 
la position particvilière du christianisme. En effet, tandis 
qu'il se répandait sur toutes les provinces de l'empire 
romain , il avait besoin de celte forme métrique pour se 
populariser , pour instruire les hommes , pour gagner et 
conserver à la doctrine du Christ les esprits faibles , pour 
défendre aussi cette doctrine contre des adversaires mal- 
veillans et dangereux , et pour montrer enfin Timmense 
supériorité de ses dogmes sur les superstitions païennes. 
Lorsque ce but fut atteint , la poésie chrétienne se con- 
sacra surtout à célébrer les actions des saints et des mar- 
tyrs , soit pour en conserver le souvenir , soit pour faire 
comprendre par de tels exemples quel est le pouvoir 
victorieux du christianisme dans sa lutte avec le mal 
de ce monde, soit pour préparer à ces illustres victimes 
de nobles imitateurs. 

K La culture et le développement du chant d'Eglise, 
qui étaient dus surtout aux efforts d'un Damase, d'un 
Ambroise, d'un Grégoire, amenèrent ensuite le déve- 
loppement de la poésie lyrique chrétienne , qui prit 
alors une forme mieux déterminée , et qui adopta une 
marche suiïisanmncnl régulière sous laquelle clic se main- 



UbS HOhTkS LVriNS CHRtTICNS. 303 

tint durant lout le moyen âge, en prodiiisanl de temps 
à autre des hymnes remarquables. Mais auparavant, sur- 
tout dans les premiers temps qui suivirent sa naissance , 
elle a inspiré des cantiques d'un grand mérite , qui , 
soit pour le contenu , soit pour la profondeur et la su- 
blimité du sentiment religieux , doivent être préférés 
aux plus belles odes des époques antérieures. Celles-ci 
l'emportent, sans doute, par l'élégance et la pureté du 
langage , mais elles sont loin de présenter autant d'origi- 
nalité et un élan poétique aussi puissant. En effet , l'an- 
cienne Rome , comme nous Tavons déjà remarqué , ne 
fut jamais bien favorable à la poésie lyrique , elle ne 
produisit presque rien dans le genre de l'hymne ou des 
poésies religieuses. La religion des Romains n'était qu'une 
obscure et grossière superstition , qui ne servait qu'à 
favoriser leurs vues politiques , et qui ne pouvait par 
conséquent s'élever ni à la liberté morale ni à la con- 
science du devoir; or, ce sont les seuls sentimens qui 
puissent donner à la poésie , et surtout à la poésie lyrique 
religieuse l'àme et la vie, et lui inspirer de grandes et 
de nobles pensées. 

« Plus celle poésie lyrique chrétienne se développait 
avec indépendance , plus aussi elle devait s'écarter de 
la forme qu'avait revêtue l'ancienne poésie lyrique pro- 
fane, et adopter par conséquent, dans la langue comme 
dans la métrique, un caractère qui répondit mieux à sa 
nature et à son génie. Il fallut abandonner les anciens 
modèles et s'accorder plus de liberté dans l'observation 
des lois de la prosodie et du rhythme, lois auxquelles 
les anciens portes avaient été si fidèles. Comme on de- 
vait avoir encore plus d'égard à l'harmonie , on fut 
amené à faire prédominer l'accent sur la quantité pro- 
sodique des syllabes , circonstance qui contribua à trans- 



30 4 DES POETES LATirSS CHRETIKNS. 

former le caractère même de la langue sous ce rapport, 
ou qui du moins favorisa beaucoup celte transformation. 
De là vint aussi plus tard l'introduction nécessaire de la 
rime, que nous ne trouvons pas encore proprement dans 
les plus anciennes poésies chrétiennes , et dont on ne 
rencontre qu'un petit nombre d'exemples dans la pé- 
riode que nous avons à parcourir , mais qui , d'un autre 
côté, à en juger par certaines traces, se rencontrait 
déjà dans les anciens chants populaires des Romains, 
tandis que la poésie du siècle d'Auguste , formée sur les 
modèles grecs, l'évitait avec le plus grand soin. Cepen- 
dant on s'attacha toujours aux anciens rhythmes , quoi- 
qu'on les traitât avec plus de liberté, et l'on choisit, 
surtout pour les chants d'Eglise , ceux qui admettaient 
plus facilement la mesure marquée par l'accent , comme 
c'est le cas dans les ïambes à quatre pieds dont on se ser- 
vait, à ce qvi'il paraît, dans les anciens chants populaires, 
et qui furent aussi employés dans la plupart des hymnes 
d'Eglise et dans les plus anciennes. En effet, ces hymnes 
destinées au culte devaient être mises sous ce rapport à la 
portée du peuple, et reçurent un rhythme facile et simple, 
composé de strophes de quatre vers ïambiques de quatre 
pieds chacun. 

« Quelques poètes chrétiens s'essayèrent aussi à des 
jeux d'esprit, tels que les acrostiches, les ceutons, etc., 
comme on devait s'y attendre dans un siècle où la poésie 
était considérée, non comme un don de la nature, mais 
comme un art qui peut s'acquérir par l'étude. 

(( Du reste, on ne doit pas trouver étrange qu'une 
poésie qui propageait une doctrine destinée à tous les 
peuples de la terre, et devenue déjà presque universelle, 
ne put pas se maintenir ainsi à l'étroit dans les formes de 
la poésie romaine profane; quelle dût chercher à se mou- 



DES POETES LXri.NS CHRÉTILNj. 303 

voir plus librement, et revêtir de la sorte un caractère 
essentiellement différent , caractère qui se reconnaissait 
moins peut-être à quelques expressions qu'à la marche 
générale des idées, au ton, à la couleur du poëme. Et 
s'il en dut résulter un changement dans la valenr et l'em- 
ploi de plusieurs mots , l'adoption de plusieurs expres- 
sions nouvelles inconnues à l'ancienne latinité, il n'en 
faut pourtant pas conclure que l'établissement et la pro- 
pagation du christianisme aient été la cause de la ruine 
et de l'altération du langage. Au contraire, le chris(ia- 
nisme, en rendant nécessaire l'usage de la langue latine, 
a empêché que les monumens de cette langue ne devins- 
sent complètement inintelligibles , et ne finissent par dis- 
paraître tout à fait. 

« La poésie chrétienne, surtout dans ses productions 
les plus remarquables , dans celles où le sujet n'a pas été 
traité d'une manière diffuse, ni surchargé par une foule 
de détails inutiles ou par le mélange de choses étran- 
gères , comme c'est le cas , par exemple, dans plusieurs 
de ces pièces didactiques consacrées au panégyrique de 
quelque saint, se distingue en général par une certaine 
gravité solennelle, par une dignité, une force qui ap- 
partiennent d'ailleurs à la poésie latine; on y remarque 
en outre un sentiment intime et profond qui saisit le lec- 
teur malgré lui , et qui est aussi éloigné dune sensibilité 
faible et languissante , que de l'enflure et de l'affectation ; 
on n'y trouve point de ces tableaux destinés à produire 
de l'effet , et qui sont si fréquens dans la plupart des poiiles 
païens de la décadence. 

« Si, dans les cantiques grecs qui appartiennent aux 
premiers temps de l'établissement du christianisme, on 
rencontre une plus grande richesse d'idées , une imagi- 
nation souvenl hardie qui s'élance jusque dans l'infini, cl 



306 DES FOUTES L/VTINS CHRÉTIt^S. 

qui vous entraîne avec elle, si l'on est charmé par la 
grâce , par la douceur de la langue , par cette abondance, 
cette fécondité du génie grec qui ne s'épuise jamais , et 
qui reprenait même alors une nouvelle vigueur , d'un 
autre côté, on admire dans les hymnes latins, par exem- 
ple dans ceux de saint Ambroise , une noble simplicité , 
une gravité majestueuse, ime foi intime et profonde ; on 
est forcé de convenir que ces cantiques étaient éminem- 
ment propres à raffermir le courage des fidèles , à leur 
inspirer cette patience ferme et soutenue qui leur était si 
nécessaire, à les remplir d'une sainte joie au milieu des 
calamités de tout genre auxquelles ils étaient exposés. 
L'esprit occupé de pareilles idées passe facilement sur les 
défauts de la forme , sur l'absence d'un plan ingénieux , 
sur un style qui n'a pas toute la pureté classique; il se 
trouve amplement dédommagé de la perte de pareils or- 
nemens, 

« Ce qui trouble quelquefois cette admiration, moins 
cependant dans les poésies lyiiques que dans celles qui se 
rapprochent du genr-e épique , c'est le mélange d'idées et 
de doctrines plutôt théologiques que religieuses. Ce dé- 
faut lient sans doute à la direction générale des esprits, 
et cette direction devait exercer son influence sur des 
productions poétiques semblables à celles qui nous occu- 
pent. Il est vrai que , grâce à cette circonstance , ces 
poésies sont une source abondante de renseignemens re- 
latifs à l'histoire , à la naissance et au développement de 
plusieurs doctrines de l'église romaine, car Prudence, 
Prosper et d'autres poursuivaient dans leurs poëmes un 
but didactique, et combattaient souvent les hérésies; ce- 
pendant de pareilles digressions ne sauraient être approu- 
vées par un critique de bon goût , qui doit assigner aux 
ouvrages dans lesquels elles se trouvent une place infé- 



DtS HOliTtS LArl^S CHRhTIEÎNS. .jO / 

l'ieure. Nous devons en dire autant du langage de ces 
portes : il porte naturellement les traces de leur époque, 
et s'éloigne sensiblement de la pureté des auteurs classi- 
ques. Néanmoins il faut reconnaître qu'en s'atlachant à 
imiter les modèles de l'antiquité , les poëtes chrétiens ont 
conservé leur style plus pur, plus exempt d'altérations de 
divers genres que celui des écrivains en prose. 

« Si donc , nous ne pouvons admettre sans restric- 
tion la manière de voir de ceux qui proposent de substi- 
tuer dans les écoles ces auteurs cliréiiens aux auteurs 
païens , soit pour servir à l'étude de la langue, soit pour 
faire naître dans le cœur des élèves des sentimens vrai- 
ment chrétiens * , et cela par des motifs trop évidens 
pour qu'il soit nécessaire de les exposer ici , et qui , même 
dans le moyen âge , n'ont jamais été méconnus ; nous 
croyons cependant qu'il serait utile et convenable d'ac- 
corder plus d'attention qu'on ne l'a fait jusqu'à présent à 
ces monumens de la poésie chrétienne , et d'étudier les 
productions les plus remarquables de cette poésie sous 
leurs diflérens points de vue , pour les comparer avec 
celles des auleui's classiques , et pour faire ainsi sentir à 
la jeunesse le contraste qui règne entre le monde chré- 
tien et le monde païen. Un des humanistes les plus distin- 
gués du XVl*^ siècle, Louis Vives, s'exprimait ainsi à ce 
sujet : Legendi et poetœ nostrœ pietatis , Prudentius , 
Prosper, Paulhnis , Sedulins , Juveiicus et Aralor : qui 
quum habeaiil res altissimas et humano generi salutaves, 

' Aide ]"ancien s'exprime ainsi dans la préface de son Recueil 

intitulé Poe/o? chiisliani veleres: — SUilui chrislianos poêlas cura 

nosira impressos publicare, ul loco fabidarutn et Ubrovum genli- 

liiini infirma pucroruni œtas illis imbueretur, ut i'era pro veris et 

pro falsis fatsa cognosceret, atquc ila adolescentuli non in prai'os 

cl infidèles, quales hodie plurimi, sed in probos alc/ue orlliodoxos. 

\iros ei'uderenl , t/iiia adeo a lencris ossiiesccrr mullum est. 
f 



308 DKS POETES LATINS CHKIiTIEiNS. 

71071 0771711710 siuil 171 verbis nides aut C07ite7n7ie7idi. Mulla 
habe7it quitus elegantiâ et ve/iustate car77ii7iis ceiHe/it ami 
a7itiquis , 7W7inulla quitus etiœn eos vi7icaiit. D'autres 
savans , tels que G. Fabricius , Gaspard Barlh , Leyser, 
Daum , etc. , ont parlé dans le même sens , et nous ne 
nous serions pas appuyés de leur autorité, si l'opinion 
contraire sur le peu de mérite de ces poètes chrétiens, 
tant sous le rapport du contenu que sous celui du lan- 
gage, n'était pas généralement répandue. 

(( D'un autre côté , le peu d'attention que l'on a ap- 
porté dans les deux derniers siècles à cette branche de la 
littérature , explique suffisamment pourquoi ces poètes 
présentent un texte si corrompu et d'une lecture si diffi- 
cile '. Cela est surtout vrai de plusieurs hymnes ou can- 
tiques pour le texte desquels la critique n'a encore presque 
rien fait. Comme ces hymnes ont été en partie reçues 
dans les livres de plain-chant , d'où elles ont passé dans 
les divers recueils des chants d'Eglise pour les besoins 
du culte , elles ont subi une foule de changemens , de 
transpositions, d'additions et de mélanges, en sorte qu'il 
est devenu très-difficile de les ramener à leur pureté pri- 
mitive , et de présenter une édition critique de ces chants 
dont les auteurs sont en partie inconnus ou incertains. 
C'est un nouveau motif pour s'attacher à l'étude de ces 
antiques monumens de la piété des premiers chrétiens , et 
pour exploiter cette mine délaissée où l'on pourra décou- 
vrir des trésors inconnus , ou tout au moins des secours 
précieux pour la connaissance de l'histoire et de l'anti- 
quité. » 

' Dici non polest, dit le savant Barth, quam conlemplim vulgo 
lani divina opéra habeanUtr ; quolus enim quisque est vel erudito- 
rum nihil non pervaganlium alioquin , qui honmi bis aut 1er 
inemincrit? Unde longe eliam majore?» illuslranlis dilio-enliam 
requirunt , quam pulalum haclemis est. 



DES POETES LATINS CHRETIENS. 309 

Le champ parcouru par M. Baehr, dans sa revue des au- 
teurs cln-étiens , s'étend jusqu'au règne de Charlemagne 
au commencement du IX*^ siècle, quoique les deux siè- 
cles précëdens ne lui fournissent qu'un bien petit nombre 
d'écrivains à mentionner. II n'a pu grouper entre eux les 
portes chrétiens suivant la nature de leurs œuvres , parce 
qu'ils ont presque tous cultivé plusieurs genres à la fois , 
et il a dû suivre, pour cette partie de son travail, l'ordre 
chronologique comme étant le seul qui fùl exempt de 
confusion et de répétitions. D'ailleurs le nombre de ces 
poètes est peu considérable ; il ne dépasse pas trente-six. 
Ceux qui occupent le premier rang sous le rapport de 
l'élégance et de la pureté du style , sont Prudentius , Ju- 
vencus , Paulinus , Sedulius , Arator ; ils se sont tous 
adonnés à la poésie narrative et didactique. Les uns ont 
mis en vers latins , plus ou moins élégans , les événe- 
mens racontés dans les Evangiles et dans les Actes ; 
d'autres ont célébré les martyres des premiers chrétiens ; 
d'autres ont combattu les hérésies, ou exposé divers 
points de la doctrine chrétienne. Prudentius est le seul 
d'entre ceux que nous venons de nommer qui ait cultivé 
la poésie lyrique; il a composé des hymnes intitulés Ca- 
themerinôn , parmi lesquelles on remarque la dixième qui 
est un chant funèbre. Mais le Aérilable créateur de la poé- 
sie lyrique chrétienne chez les Latins, est saint Ambroise; 
il vivait, comme Prudentius, au milieu du IV •-' siècle, et 
fut élevé en 37 i à l'épiscopat de Milan. Ce fut là qu'il 
introduisit d'importantes réformes dans le chant de l'É- 
glise , réformes dont nous ne pouvons nous faire une 
idée bien précise , mais qui portèrent sans doute à la fois 
sur la musique et sur les paroles des cantiques. Saint 
Ambroise composa lui-même un certain nombre d'hymnes 
cfiii furent d'abord chantées dans les solennités religieuses 



310 l)KS POETES LATINS CHRETIKNS. 

(le Milan , puis successivement dans d'autres villes d'Ita- 
lie, et dans les pays étrangers. On en composa dans la 
suite sur le même rhylbme plusieurs autres qui lui Furent 
aussi attribuées, en sorte qu'il est bien difficile de recon- 
naître aujourd'hui celles qui sont réellement son ouvrage. 
Cependant on s'accorde à admettre comme authentiques 
les douze qui ont été recueillies par les savans Bénédic- 
tins dans leur belle édition des œuvres de ce père , et 
qui se font remarquer par la simplicité et la noblesse du 
style , autant que par la plénitude et la sincérité de la foi 
qui les inspirait '. 



' Le lecteur pourra s'en faire une idée par les deux pièces 
ci-jointes : 

HYMIVUS VII. 

Splendor paternœ gloriae, 
De hice lucem proferens, 
Priinordiis lucis novae, 
Diein dies illuminans, 

Verusque sol illaber'e 
Micans nitore perpeli, 
Jutarque sancti spiritus 
Infunde nostris sensibus. 

Votis vocemus et Patrem, 
Palrem perennis gloriœ, 
Patrem potentis gratise; 
Culpam releget lubricam. 

luformet actus slrenuos, 
Dentés retundat invidi, 
Casus secundet asperos, 
Donet gerendi gratiam. 

Mentem gubernet et regat, 
Casto , fideli corpore 
Fides calore ferveat, 
Fraudis venena nesciat. 



Dns poF.rts L\Tl^s chrétiens. 311 

Nous ne suivrons pas plus loin M. Baehr dans celle 
revue; ce que nous venons de dire, cl surtout les vues 
générales qui sont exposées dans l'introduction qui pré- 
cède , suffiront pour remplir le double but que nous nous 
sommes proposé, de faire connaître ce nouvel ouvrage 
du savant professeur, et de signaler une classe d'écri- 
vains qui mérite à plusieurs égards d'attirer notre at- 
tention. 



L. V. 



Chrislusque nobis sit cibus 
Potusque noster sit fides, 
Laeti bibamus sobriam 
Ebrietatem spiritus. 

Lsetus dies hic transeat ; 
Piidor sit ut dilaculiim , 
Fides veliit meridies, 
Crepusculum mens nesciat. 

Aurora cursus provehit, 
Aurora totus prodeat 
In Pâtre totus Filius, 
Et totus in Verbo Pater. 

HYM^lJS X. 

Consors paterni luminis. 
Lux ipse lucis et dies, 
ISoctem canendo ruinpiinus, 
Adsiste postulantibus. 

Aufer tenebras mentium, 
Fuga catervas da-nionura , 
Expelle somnoleiitiam 
Ne pigrilantes obruat. 

Sic, Chrisle, nobis omnibus 
Indulgeas credentibus ; 
Ut prosit exorantibus 
Quod prcecinentes psallimus. 



HE]\R1ETTE. 

(Suite et fin.) 



Cependant la calèche de Lucy , durant sa dernière 
visite, avait stationné du côté de la maison qui fait face 
à Ihôpital ; tandis que les équipages qui amenaient les 
modèles de mon confrère, arrivaient par le côté qui fait 
face à la cathédrale. 

Cette circonstance avait attiré l'attention des locataires; 
aussi lorsque , après mille conjectures dans lesquelles ils 
n'avaient eu garde de songer à moi , ils eurent reconnu 
que cette calèche à armoiries stationnait là à mon inten- 
tion , la renommée de ma gloire , gloire toute neuve et 
d'autant plus brillante, monta d'étage en étage, et le vieux 
régent , se prit à dire , en songeant à ses prédictions : 

Non ego peifidunt 
Dixi sacrantentum ! 

— Quel mauvais motdites-vous là ? interrompit sa femme. 

— Odi profanum vidgus 
El nrceo ; 

faites vos compotes. 

— J'avais cru que cinquante années de classe vous 
ôteraient cette odieuse manie de latinité qui vous rend 
insupportable. Ne sauriez- vous laisser là ces sottises, 
et parler français comme tout le monde ? 

— Vous différez fort d'Horace, ma chère, car c'est 
lui qui a dit : 

Noclumd versaie manu, ^'ersale diurnd ; 

et si je vous fais grâce de la nuit , vous pouvez bien 
m'écouler le jour. 



HENRir.TTlî. 313 

; —^'Horace el lotis ces messieurs sont de grands sots, 
si!««i sont eux qui vous ont ainsi formé l'esprit. La nuit, 
vous ronflez que je it.'ea puis dormir^ et le jour vous 
m'étourdissez de. vos calembourgs. 
' — Vous calomniez là des beautés que vous ne sauriez 
comprendre. Sonçez^ ma chère, que si je mange vos 
compotes, et que je les trouve bonnes, vous pourriez goû- 
ter mes hexamètres et leur trouver du parfum 

•j\ ,-jdi : 1 ^- ,).■■) '.. '..')L:\,.^ . . .! 

•• yellem m amicilia sic erraremus. 

■luo!' . ' ' • . i. ^ . i-.i.iio j. ,1,1 i. . 

— Mes compotes sont excellentes , et vos .ju^g^^l? dé- 

tÇ^t^fjleS I ,^j, y,.|,,,:^;,p ,^..;^|^od!;- ^y^éJi■,':) 

li t iaaus ofhrr ^^'?'"« '"^ ^£»^'^«? '^''«•' ionBeaifinnou -i 
ër'j'ch'tëi^èhS à mon dire sur ce jeune hortnÀè : 

-'•Si> 'iH:\ ■vS\V:'V- ' f ■ ■ ' ;r: ■ : 'ji ^ 

, ,, .. . . non esço perfidiim 

«• ' i" Dixi sacramentum . 

fiJ]9D )3 , o^rnrziov ■-.', iioiii. ol z.,. 

I in|>5autre part , le joueur de basse et totile sa séquelle (j'^i 
dit ailleurs que les étudians vivent à la fenêtre) n'avaient 
pas manqué de remarquer la brillante calèche. Au moins 
quinze têtes s'étaient tout à coup montrées aux fenêtres 
qui donnent sur la rue, regardant curieusement les la- 
quais descendre , ouvrir la portière , et la jeune dame en- 
trer dans l'allée , appuyée sur le bras de son époux. Ici les, 
conJ€Cture5 avaient commencé : Chez qui monte-t-eHe?:uiq 
Senait-ce , avait pensé le musicien , un amateur que la 

Providence? Et toutes les têtes s'étaient reportées 

Vftt'fries fenêtres , mansardes i œils-de»bœuf, donnant sur 

la cour Lucy montait, Lucy avait franchi l'élaçeç 

décidément cette belle dame allait chez le jeune artiste!! 
rt ma gloire s'était élevée jusqu'aux astres. .Jtbagi 

Il n'y eut que le géomètre et sa famille qui s'aperçu- 
Xll 20 



31:1 HENRIETTE. 

rpnt peu de ces' grands ëvénemens. Le chef de la maison 
était aux champs , occupé à prendre ses angles ; la mèr« 
vaquait aux soins du ménage, tandis que la filleaînée, de 
l'autre côté de ma cloison, travaillait aux feuilles de son 
père. Au milieu de cette vie active et austère, il y avait 
peu de temps à donner aux affaires de la rue et au com-^ 
raérage des voisins* «jiniou avuoij ^ 

Cependant mon ouvrage avançait. Levé dès l'aube, je 
montais à mon atelier , pour y travailler avec ardeur 
jusqu'au déclin du jour.' 

C'est à ces habitudes laborieuses quejedusde faire' ^éî- 
que connaissance avec le géomètre. A Paube aussi , il 
sortait de cl^ez lui avec sa fille, nous montions ensemble 
l'escalier , et tandis qu'il entrait dans son atelier pour dé- 
signer à ccttejeunc fille les travaux de sa journée , j'allais 
de mon côté m'établir dans le mien. Le voisinage , et cette 
conformité d'habitudes, nous rapprochèrent peu à peu, en 
teDe sorte que, Tnalgré tout le prix que cet homme attachait 
a l'emploi du temps , il en était déjà venu à perdre une ou 
deux minutes en causeries sur le pas de la porte, lorsque 
le sujet que nous avions commencé à traiter en montant^ 
exigeait impérieusement quelques brèves paroles de plus. 

Pendant que nous montions , sa fille montait devant 
nous t, tenant la clé de l'atelier dans sa main. C'était une 
personne d'une taille agréable , et d'une figure noble 
plutôt que jolie. Toujours à tête nue, d'une mise extrê- 
mement simple, ses beaux cheveux lissés sur le front, 
étaient , avec sa jeunesse et sa fraîcheur, sa plus réelle 
parure. . ! 

Les traits dune éducation forte seireconnaissentà tjaat 
âge chez ceux. qui en ont reçu le bienfait. Bien que.•sol^- 
inise et timide, cette jeune fille portait sur son front l'çpti- 



HENRIF.TTK. 3 I D 

preinte' de celle tiertë un peu sauvag^e qui se peifjnait 
avec plus d'énergie sur le visage de son père. Ignorante 
dés manières du monde, elle en avait qui lui étaient pro- 
pres ^ nobles et réservées , en telle sorte que , simple 
çortime sa condition , die- n'en avait pas la: commune et 
vulgaire physionomie; 1 ' ooqrui'f; luon 

C'était, néanmoins, une chose singulière ei intéressante 
que de voir, cette jeune personne , laborieuse à l'âge du 
plaisir, vouée sans relâche et presque sans récréation à 
dies travnÙK d'ordiriairè étrangersi à iâOn 'sexe , et, tOufef 
jeune qu'elle était, subvenant en comràOn^àvee son pèi'é 
à l'entretien de la famille. 



•le lie tardai pas à devenir assez r<?gulièremertt matinal 
pour ne jamais être exposé à monter seul à mon atèl?er. 
Seulement il arrivait quelquefois que, le géomètre "Syattf' 
assigné l'ouvrage dès la veille, Henriette montait seule. 
C'étaient mes mouvais jours ; car , craignant de lui cau- 
ser un embarras que déjà j'éprouvais moi-même^ je' ne' 
savais mieux faire alors que de hâter le pas si je me 
trouvais devant elle , ou de le ralentir si- je l'entendais 
monter devant moi. '"'^î. '''<^'''' -^ '-'iS'^ 

! > Une fois établi dans mon atelier, j'attachâïs liri cKàf tïiel 
singulier à la présence de mori invisible compagne, 
trouvant une agréable distraction aux moindres bruits 
qui me peignaient son pak , son gés^te , ôb âès! 'diterS 
mouvemens. Aussi , quand l'heure des repas Tappelait à 
descendre, j'éprouvais une impression d'isolement et 
d'emiui,-de façon que, peu à peu, je m'habituera m' arbisern-* 

ter aux mêmes heures qu'elle.' ''■'! '"'■■'' -hw n .;;:)!(.; 
A.U milieu de mes nou^'elfe dtsfi'aëifiôtis ', unfe'cii'côn- 

stance me revenait souvent à l'esprit. Les premiers joui*s, 

avant mes habitudes matinales, il lui était -arrivé quel- 



quefois de chanter une petite ballade durant ses longues 
heures de travail, et puis ce chant avait cessé tout à 
coup, et jusieirientià ;l'époque où, j'avais côminencé à \'é^ 
coûter avec un plaisir plus grand.. Etait-ce hasard? Elail- 
cc à mon intention? M'avait -elle assez remarqué déjà 
pour s'imposer cette réserve? Cette réserve indiquait-elle 
qu'elle s'occupât de moi comme je m'occupais d'elle? 

Voilà cent questions , et une foule d'autres , qui me 
donnaient infiniment à songer , à méditer. Aussi, après 
Hiïiçs copies , je n'entrepris rien. Mes toiles restèrent oisi- 
ves , mes pinceaux gisaient épars ; nulle chose n'avait de 
saveur auprès du sentiment qui alimentait mes journées. 



i Et ce n'étaient plus comme jadis ces rêveries dont je 
m'avouais à moi-même le vide et la folie. Cette fois , au 
QOoU;fiirej l'idée de mariage s'offrit des premières à ma 
pensée , et dès qu'elle y fut entrée, elle n'en sortit plus. 

Heureux âge que celui où j'étais encore! derniers 
be/iux jours , que doit clore bientôt la saison de l'expé- 
rience et de la maturité I Avant d'avoir encore échangé 
un pipt avec celle jeune fille , je me proposais de l'épouser! 
Avant d'avoir jamais réfléchi sur cet étal austère que les 
poètes nous peignent comme le tombeau de l'amour, et 
les moralistes comme un joug sacré , mais tout pesant de 
chaînes , je m'y acheminais comme vers une rive toute de 
fleurs et de parfums. Avant de m'ètre enquis comment, 
ou de quoi , vit un ménage ou s'élève une famille, déjà, 
et surtout , je m'occupais de combiner certaines disposi- 
tioin^ , dont la possibilité facile prêtait à mes désirs tout 
l'attrait d'une réalité prochaine. 

En effet, tout se réduisait à percer une porte dans la 
cloison. . . . Alors la rnansarde d'Henriette devenait notre 
chambre nuptiale; la mienne, notre atelier de travail , 



HENKIKIIF. 317 

où^ elle à ses feuilles «^ moi à mes toiles, nous coulions 
des jours filés de paix , de bonheur et d'amour. < 

^ Un malin, je songeais à ces choses, accoude sur ma 
fenêtre , et regardant machinalement le vieux rëgent qii'i 
arrosait les tulipes de son petit jardin , lorsque Henriette 
parut tout à coup à la sienne. 

Elle ne me cherchait pas , comme je pus le reconnaître 
à la vive rougeur qui colora subitement ses joues. Tou- 
tefois, à' moins de laisser voir que ma présence lui cau- 
sait plus d'impression qu'il ne convenait à sa fierté de 
l'avouer, elle ne pouvait se retirer subitement. Elle de- 
meura donc ; seulement , pour dissimuler son embarras , 
elle regardait à l'opposile les nuages flotter dans les airsT 

L'occasion était unique d'entrer enfin ert conversation 
avec celle dont je me proposais de faire ma femme. Aussi 
faisant un effort extrême pour surmonter une vive éraO'^ 
tion : 

— Ces tulipes. . . . dis-je au régent. ... 

A peine avais-je prononcé ces deux mots , qu'Hen- 
riette retira sa tête, avant que le régent eût levé la 
sienne, et l'entretien en demeura là. 



— Ah ! ah ! vous me regardiez faire ? dit le régent. Ma- 
lin ! Je devine votre pensée : 

Passe encore de bâtir, mais planter à cet âge ! 

D'abord ce sont , jeune homme , des tulipes : 

Eh quoi ! défendez-vous au sage 
'"'■"■ (De se donner des sdins poiu- le plaisir d'antrui? "~~ 

f Tenez, cette bariolée-ci , qui vaudrait vingt ducats en 
Hollande, je la destine à mon épouse : 

\mvpweos spaigam Jlores... 



318 HENRIETTE. 

Le régent citait encore , que j'avais déjà refermé ma 

fenêtre pour calmer mou trouble et cacher maiconfusion. 

Le mauvais succès de cette tenla,tiye m'ôl^: l'envie de 
la renouveler, en sorte que, pendant plusieurs semaines, 
je me bornai à suivre discrètçipcmi l/SiCQurs des habitudçs 
dont i'ai parlé. . ' • , -, . , 

Henriette recevait quelques rares visites. Sa mère, 
lorsque les soins du ménage lui laissaient quelques 
instans de loisir, montait travailler auprès d'elle. Aussi- 
tôt, me rapprochant, de la cloison , j^retenais moç,haIe4pç 
pour mieux entendre leurs discours. ; •\y,"--'v,'\ 

— Votre père , disait la mère, sera de. r^çtour^î^çf^ 
six heures. J'ai disposé vos frères pour c|ue iiqps pui£|r, 
sions sortir ensemble, ^..j,;,,-. ..j^j.jo'j ji<,j,v noiiconoM 
— Je vous verrai sortir; sans moi,, ma mère^ cap je 
ne prévois point que , si je quitte cet ouvrage , jl puisse 
être rendu demain. C'est jeudi, vous savez, que se paie 
le terme. ..;•.. u;, 

— Vous êtes ^yjpft; ch,èrei enfant , bien nécessaire à la 
famille; je me réjoui^; que vos frères puissent, [vous sou-; 
lager. sii^ 

— Je m'en réjouis pour mon père ! 

^ — Votre père est fort. Dieu merci, et jeune encore. 

Je ne redoute pour lui que la maladie et l'âffc... . Vous 

^ ^ ■. . P'.ib o;. 1 mi 

pourriez nous manquer Henriette. 

— Je suis forte aussi ! et j'espère vivre. 

— J'y compte, ma chère enfant; mais l'âge viendra 
de vous établir. 

— Je, vous appartiens, raa;.p[ièr,e.,.î)'3illetirs j'aime 

mieux garder cette gène où nous vivonç ensemble, que 

de l'échanger contre une gêne où je vous, serais étr^in.- 

gère. ' '' ' 

...A'jioiy^ n\n-^'inv\< ^iU'j-ttin'iu!\ 



heubiette. 3 1 9 

il 1»—- C'est donc un époux riche que vous voulez ^Hen- 
-rietle? ' 

, , — r Non ma mère ; car je ne serais pas son égaleaiMais 
Je nQiveux pas non plus vous ôter mon travail , pour le 
porter à un maître à qui je ne le dois point. 

— Vous avez raison Henriette, de ne pas prétendre à 
la richesse. Mais considérez, mon enfant, que volr£ 
nièrcest bien heureuse au milieu de la gêne , et que tout 
bonheur lui vient de son maître et de ses enfans. Une 
pauvreté plus grande encore, mais avec unépoux hon- 
nête, olest mieux que de resterfille, Henriette. Le nial- 
hew' vient du>ice, et non pas de la pauvreté. 
i: . n— H y a, ma mère, peu d'hommes comme mon père. 
uo'b ^itV' 

C'était s'approcher beaucoup de moi , sans m'aperce- 
voir le moins du monde, et tel était le 'sentiment que 
m'inspirait déjà cette fille vertueuse et fière, que j'en 
éprouvais un très-chagrin dépit. iji;îi..n'j , îOiii;/.: 

L'entretien, d'ailleurs, n'était nullement selon' tWOti 
goût. Les propos d'Henriette annonçaient un cœur libre 
à la vérité , mais fort, disposant de lui , et qui , s'il était 
fait pour se. donner sans retour, ne présentait pas de ces 
côtés tendres et inflammables par lesquels seulement 
un jeune homme de mon naturel se flattait de pouvoir y 
trouver accès. La seule chose qui encourageait mes es- 
pérances , c'étaient les discours de la mère. Celte bonne 
dame , en faisant l'éloge de l'honnêteté pauvre, me sem. 
blait parler divinement bien , et directement en ma fa- 
veur. Car j'étais honnête, mais j'étais surtout pauvre. 

Malheureusement Henriette ne dépendait pas unique- 
ment de sa mère, et par un trait singulier, mais naturel 
pourtant, ce caraclère de fierté et d'indépendance quj 
distinguait les membres de cette famille, s'alliait dans 



320 HENRIETTE. 

chsicun d'eux à une libre mais entière soumission à la 
volonté du chef qui en était l'âme. Le géomètre, homme 
ferme, austère, laborieux, s'il n'était ni affable dans ses 
manières, ni courtois dans ses formes, exerçait sur-loug 
les siens l'empire puissant et respecté de l'exemple, du 
dévouement, de l'irréprochable vertu. Sa femme l'aimait 
avec vénération , et Henriette, à mesure qu'un jugement 
plus formé lui permettait de comparer son père avec Jes 
autres hommes, s'accoutumait à le placer plus haut dans 
son estime que la plupart d'entre eux; en telle sorte' q«e 
sa filiale piété, profonde plus encore que tendre, resi- 
pectueuse plus qu'expansive, avait voué à l'auteur de ses 
jours une obéissance sans réserve. Ni son cœur, ni sa 
personne , ne pouvaient appartenir qu'au préféré d'un 
père si digne à ses yeux de guider son choix. 

J'ai reconnu depuis, et souvent avec ce mouvement 
d'admiration qui va, jusqu'à mouiller l'oeil de chaudes 
larmes , combien était intéressante et vénérable cette 
humble famille, combien était vraiment grand cet homme 
obscur ; mais pour lors cette austérité , cette soumissioif^ 
ces vertus , me semblaient autant d'obstacles à mes vœux. 
Que m'importait, en effet, que les femmes fussent soa- 
mises , si d'autre part je ne savais comment aborder leur 
mailre et seigneur? Que m'importait que le géomètre fût 
austère, ferme, laborieux, si ces qualités, qu'assurément 
il voudrait retrouver dans son gendre, étaient justemenjt 
celles qui me manquaient ? Restait à lui faire goûter celles 
que je pouvais avoir en compensation ; mais j'avais peu 
d'espoir d'y réussir. En effet, l'abord roide de cet homme, 
son œil fier et susceptible, sa parole brusque et l'ascendant 
de son caractère, m'imposaient en sa présence je ne sais 
quelle gaucherie où s'effaçaient tous mes avantages. 

Ainsi , tout m'était obstacle ; et puis , comme il arrive 



HF.KIÎlETTt. 3'Jl 

toujours, chaque obstacle se transfoimanl en un !»limu- 
lanl dësir, à force de songer combien il m'élail difficile., 
impossible, d'obtenir la main d'IIcnrielle, j'arrivais à ne 
pins former qu'un pressant, qu'un unique vœu , celui 
d'obtenir cette main. . ,j 



C'est ce qui me porta à prendre. .un parti chevaleres- 
que , mais désespéré : celui de brusquer le premier pas , 
en faisant à ma future l'aveu passionné de mes sentimens. 
H ne s'agissait au fait q\ie d'épier une occasion favora- 
ble. J'épiai donc, et si longtemps, et si bien, que les 
occasions vinrent à m'élre ôtféi^&j<M^Q ^^-^lUn/e. avant q\w 
j'eusse fait ma déclaration .m ; ' r.r ]:■) ■"■);!r<r:!: "Ho-; ^w>') 

Ce fut le matin d'abord. Souvent nous montions seiil's 
ensemble , et j'en étais déjà venu , auprès d'Henriette, ^ 
ce point de familiarité que, après l'avoir sqluée, je lui 
adressais la parole pour lui demander des. nouvelles 4e 
son père, ou pour énoncer mon opinion tantôt sur 
l'ennui des longues pluies^ tantôt sur le charme de$ 
belles journées. Dix fois, au moins, enbairdi p$i| ma 
hardiesse même, je me mis en devoir d'éclater en aveux 
significatifs et tendres, lorsque,. à cet instant, suprême, 
la rougeur me montant au visage €t i'émoti'oh 'mfôtant la 
parole, je remis à un moment où je me trouverais sans 
rougeur et sans trouble. Pendant que je prenais aiosi 
mon temps, le géomètre se mit insensiblement de lia 
partie, et Henriette ne monta plus seule à sa mansarde. 

Mais l'amour est si ingénieux! A I heure, des repas, 
Henriette descendait et remontait sans être accompagnée; 
je m'arrangeai de manière à faire le voyage avec elle. 
La chose réussit à merveille. H ne restait plus qu'à me 
déclarer, lorsque la famille changea brusquement l'heure 
de ses repas, en sorte que je dus le soir, comme à midi, 
descendre et remonter seul. 



322 HENRIETTE. 

Restait un dernier moyen, hardi à la vérité, mais iii- 
faillible. Celait de m'introduire chez Henriette, sur 
quelque prétexte, et là, de donner un libre essor à mes 
sentimens. Je me mis en chemin bien des fois , et , ici 
encore , il ne me restait plus qu'à ne pas rebrousser à 
chacune , lorsque la mère d'Henriette prit peu à peu l'ha- 
bitude de venir travailler auprès d'elle. j Jaa'D 



Je dois aux leçons de M. Ratin , et à ses pudibondes 
harangues, de n^avoir jamais osé adresser à une femme le 
moindre propos tendre , durant tout le cours d'une jeu- 
nesse oîi je ne fis d'ailleurs guère autre chose que d'aimer. 
Cette sotte timidité est un bien dont je reconnais aujour- 
d'hui le prix. Par elle, le jeune homme retient, et porte 
jusqu'aux jours de l'hyménée, cette pudeur native qui, une 
fois perdue , ne se recouvre plus ; par elle , son cœur de-' 
meure jeune, sincère ; il se remplit de mille sentimens vifs 
et tendres, dont elle comprime l'essor , mais pour lui en 
faire apporter le pur et riche hommage à celle qui sera la 
compagne de sa vie. )j«r^io| aallsd 

Mais alors j'en jugeais autrement. Je m'indignais 
contre moi-même, et, réfléchissant combien de fois déjà 
cette incurable timidité avait enchaîné ma langue lorsque 
tout me conviait à parler, je commençais à croire que, né 
gauche et stupide , je finirais par demeurer garçon , faute 
d'avoir su déclarer mes sentimens. Heureusement le ha- 
sard vint à mon aide. "i '■'"•ji" ■" jjiMHiJii j> ,.>iii<^*j 

Un matin , je me livrais à' ces pertSées décfoufâgeâWYes , 
lorsqu'on frappa à ma porte. Je courus ouvrir : c'était 
Lucy. La visite de cette dame me combla d'aise, car je 
savais d'avance quelle serait la grâce flatteuse de son lan- 
gage, et j'étais bien déterminé à m'imaginer que, de 
derrière la cloison, Henriette n'en perdrait pas un mot. 

•■Q'.i'j-i '') •■■tMirj'T'j'ji' 



H^.^RII•:TTR. 323 

/.iLucy^'de retour d'une excursion en Suisse, venait me 
deTnander des nouvelles de ses copies. Elle était sCrtle, je 
les lui prt'-scntai ; elle eut l'attention d'en paraître enchan- 
tée, ravie, et de prodiguer l'éloge à mes talens. Aussi je 
ne me sentais pas de joie, lorsque changeant d'objet : 
— Vous n'étiez pas chez vous, hier, monsieur Jules? "i 

— Auriez-vous pris la peine de monter jusqu'ici, ma- 
dame ? Justement, hier matin, mon oncle me fit demander 
pour'soctir avec lui. 

.vswr^Glest. ce «que voulut bien m'app^rendre une jeune 
pferstinne qui travaillé dans la chambre voisine, et ciiez qui 
je me reposai, iqUelques.jnstans. jQrçI esL, son «ooi,, j,e 
vous prie?/ :p o-vk;?; f)illî'Mri'^f Jîrvs'I on^i-ifi'tTl • nilli-.frnift 
^0 A cetlje question, je rougis jusqu'au blanc des yeux; 
Lucy s'en aperçut, et reprit aussitôt, non sans quelque 
embarras : —Je vous ai fait étourdiment une question que 
vous jïourriez croire itidiscrète, monsieur Jules ; ex- 
cusez-moi. Mon imique motif était l'envie de savoir le 
nom d'une jeune fille dont l'air, l'accueil et les manières, 
m'ont inspira de l'intérêt. .[ 

: — Elle se nomme Henriette^ repris -je encore 

fort troublé. C'est un nom que je ne prononce pas sans 

émotion , — bien que je le prononce sans cesse Puis, 

encouragé par l'air dont Lucy m'écoulait, et surtout par 
l'wvie d'avancer, d'achever peut-être le grand- içâvail de 
ma déclaration : Puisque j'ai osé vous dire cela. Madame, 
ajoutai-je, je dois, ce me semble, vous en dire davan- 
tage Cette personne, je la vois tous les jours , je tra- 
vaille auprès, je l'aime!... et votre question m'a troublé 
cotnme si; vous eussiez surpris un secret qui est demeuré 
jusqu'ici dt»T\s le fond de mon cœur. . . C'est en dire assez 
pour que vous compreniez quels sont mes sentimens , et 
quels vcéuXi ils me porteraient à former, si je pouvais 
me persuader qu'ils fussent agréés 



324 HriSRIETTE. 

•y En cet instant nous fûmes interrompus. C'était l'époux 
de Lucy. On revint aux copies. Bientôt ils me quittèrent^ 



Après ce qui venait de se passer, j'avais hâte de me 
trouver seul. Glorieux, ravi, soulagé, j'admirais que 
j'eusse osé dire, et si bien, et si à propos. Et que c'est 
facile! pensais-je. ùoq ni stiq anoy-soiiuii. — 

Ce qui m'enchantait surtout, c'est que Henriette, li- 
bre à chaque instant de protester en se retirant , n'avait 
quitté sa mansarde qu'après l'arrivée de l'époux de Lucy. 
Sur cette circonstance , j'échafaudais tout un monde de 
bonheur. Henrielle, en écoutant ma déclaration , l'avait 
accueillie ; Henriette l'avait accueillie parce que son cœur 
était à moi. Enfin, comme vers une heure elle ne re- 
monta pas à son ordinaire, je me persuadai aussitôt que, 
fille aussi soumise que tendre , elle venait de transmettre 
mes vœux à sa famille, qui en délibérait à cette heure ! 

J'étais donc en proie aux plus charmantes anxiétés de 
l'attente , lorsque , vers trois heures de l'après-midi , 
j'entendis quelqu'un monter l'escalier. La personne se 
dirigea d'un pas ferme vers ma porte , qu'elle ouvrit 
sans façon. C'était. . . . c'était le géomètre ! 



l\ paraît que ma physionomie n'était pas dans son état 
normal :— Ma visite vous fait pâlir, dit-il brusquement ; 
vous pouviez pourtant vous y attendre? . ; j'jI) »;.'.'•: 

— Effectivement, Monsieur, balbutiai-je , je rti'étais 
flatté. ... 

— Remettez-vous donc, et prenons des sièges. 

Nous nous assîmes. — J'ai l'habitude , reprit le géo- 
mètre, d'aller droit mon chemin. Voici ce qui m'amène. 
Puis fixant sur moi un regard étincelant de fierté : Depuis 
longtemps, Monsieur, vos allures me déplaisent. Je croyais 



J 



lIGKRIEîtB. 325 

m'étre sufiisainmeni mis en garde conlre elles. . . Mais , ce 
matin même , et en présence d'ime personne tierce, vous 
avez compromis ma fille I. .. Que signifie ce manège? 
,/i —Monsieur, leotai-je de répondre, blâmez mon in- 
expérience^ mais ne suspectez pas mes intentions 

— Les bonnes intentions procèdent ouvertement. Or 
vos façons d'agir sont équivoques, quand déjà votre 
situation , ce que j'en sais du moins, ne me tranquillise 
nullement sur vos façons d'agir. 

— Vous me faites outrage ! Monsieur , interrompis-je 
avec un accent de vive émotion, '.M.. 

— C'est possible , reprit le géomètre d'un ton calme 
qui me remplit de crainte ; mais je suis prêt à vous faire 
réparation, Il se peut, en effet, que je vous juge avec sé- 
vérité. ^IsepeuL que, timide, inexpérimenté, gauche 
dans vos. alIure%,TOfus .soyez ferfni» et honorable dans 
vos intentions. Eh bien , c'est à vous de me faire la 
preuve que. vos propos, dans tous les cas inconvenans, 
sont honnêtes du moins; que vous savez où ils peuvent, 
011 ils doivent nécessairement conduire, sous peine d'être 
inexcusables. . . . Prouvez-moi donc que vous êtes réel- 
leojient en mesure de vous marier , et aussitôt je rends 
justice à vos intentions. ... Que gagnez-vous> Monsieur yj 
année commune? . ^ i 

Cette épouvantable question, que je voyais poindre de- 
puis un moment, m'écrasa comme un coup de foudre. 
Je ne gagnais rien encore, je ne possédais pas un sol 
vaillant , et j'avais oublié d'y songer. Si Henriette m'ai- 
mait, si Henriette m'était unie, quel besoin d'autres 
ressources?. . . . Percer la cloison, et tout était dit. Mais 
le géomètre raisonnait autrement. . ,' ."; -uo 

— Je gagne, Monsieur, répondis-je loiit pâlissant , je 



1326 HENRIETTE. 

gagne... . moins sans cloute que je ne gagnerai par la 
suite; mais j'ai un état. ... . . 

Il m'interrompit. — C'est justement parce .<^'' voiis 
avez un état, et que cet état est celui de peintre, qne je 
précise ma question. Vous n'ignorez pas le proverbe. 
Votre état donne de la gloire quelquefois ; du pain , pas 
toujours. Ma fille n'a rien. Qu'avez-vous ? Ou plutôt, 
j'en reviens à ma question^ <^«e gagne^-vous , anrïéè' 
commune? i' : 

oi —Je gagne. ... 

J'allais infailliblement mentir ou prendre mal, lorsqu'on 
frappa à ma porte. 

(lifv) r',tor n rri'-. 'i' 

-■'Qui est-ce qui aime lJ< péripétie? Aristote lotie la péH- 
pétie, vive Aristote! Quoi dans l'univers peut valoir une 
bonne j une bienheureuse péripétie ! Lucy, mon bon gé-' 
nie, ma providence!! n^'^i dii .anoiuiahu «oy 

J'avais ouvert. Un domestique érîirvr^é^htrâ'^portàiîï 
deux gros sacs d'argent. Dans mon ravissement je le 
laissai faire. 11 les posa sur la table, et en ouvrit un, d'où 
s'échappèrent à flots des écus qu'il se disposa à mettre 
en piles , pour que je les reconnusse , après lui. Puis, me 
présentant un papier : r — Ceci est le bordereau. Quinze 
cents francs en espèces pour les deux copies. Milady m'a 
recommandé de les rapporter , ainsi que le modèle, avec 
la permisision de Monsieur. loiîsoup 

Aussitôt plus de trouble ! — C'est bien , dis-je. Je vais; 
vous remettre ces copies. Puis me tournant vers le géo- 
mètre qui , s'étaul levé , avait déjà repris son chapeau r 
— Comme j'avais l'honneur de vous le dire, Monsieut--^^' 
je gagne année commune. ... ,. m 

— Vous avez , interrompit-il , vos affaires ,• moi lès 
miennes , et cet homme attend. A un autre jour Et il 



HENRIETTE. 327 

se relira au moment où , rempli d'assurance , j'allais 
parler avec toute l'ëloquence d'un amant épris, que le 
ciel lui-même favorise et pousse au succès : — Au diable 
les ,{jéomètres ! m'écriai-je quand il fut parti. 



t\n? 'iiio 

Pour me consoler , je reportai mes regards sur les 
t'cus. C'étaitj, ménae au milieu de, mon désappointement, 
un^ douce vue. Les piles s'élevaient en colonnade ser- 
rée , et je trouvais à cette architecture une grâce mer- 
veilleuse. Jamais tant de trésors accumulés n'avaient 
frappé ma vue; et en songeant à Lucy, de qui me ve- 
naient tous ces biens , je ne pouvais me lasser de répé- 
ter : Lucy ! généreuse Lucy ! mon. bon génie ! En attendant 
que j'eusse tro,uyé: un bon placement pour ma fortune , 
je la cachai iqvX entière dai]|s le |>q^le, faute ^'grçppjre , 
après quoi je sortis pour savourer, seul et à l'air, des 
champs , la joie qui succédait dans mon cœur à des mo- 
mens de si vive angoisse. D'ailleurs les événemens avaient 
bien marché depuis le malin ; le temps pressait , et j'é- 
prouvais le besoin de recouvrer promplement assez de 
calme pour pouvoir réfléchir aux démarches ..q^i. me 
restaient à faire. 

La première , c'était de tout cpnfier à mon oncle , qui 
ne savait rien encore.. Ce qui m'avait Jusqu'alors por^é 
à lui cacher mes projets, c'est la certitude où j'étais qu'il 
n'écoulerait que la pensée de me rendre heureux , en 
facilitant mon établissement par un nouveau sacrifice 
de sa part. Celte certitude même , jointe à ce que je 
savais de l'étroiiesse de ses moyens; certaines privations, 
surtout, qu'il s'élail imposées récemment depuis qu'il 
avait dû pourvoir,.^ mon petit équipage d'artiste,, iB'a7 
vaicnt fait un devoir sacré de ne plus mettre à l'épreuve s^ 



328 IIKNRIKTTE. 

trop facile générosité. Mais aujourd'hui, toHs ces scru- 
pules lombaient par le fait de l'opulence dont j'étais 
redevable aux largesses de Lucy , en sorte que je 
n'avais plus qu'à l'instruire de ce qui s'était passé, et 
à le prier de mettre le comble à ses bontés en allant, dès 
le lendemain , demander pour son neveu la main d'Hen- 
riette. Nul doute que, s'il nie faisait «iette faveur, l'au - 
tô^rité' die "^sôri âge , le' poids de son assentitnent, et la 
dbtjcc cordialité de ses manières , ne dussent assurer le 
succès d'une démài^lié d'où dépendait la félicité de iiia 
Vîd. ^îe résdluydé'%i plâ'rlëi'' lé soîr même. -u..» ^ i 

-•_(/ ic; if'M ;i) , rv.i i "; '■[iv/_, ■■ :,' ' -, • , ^rrnn''') 



"'^'Ù'è réhtrjfîtialr'd'. C'iétait l'helirc du souper : — A tatle, 
J^Wble! boiT oificle..! 'J'apporte de grandes nouvelles. 
' ' — le' sais , je sais ^ mon enfant, La vieille me tient 
âù c'ôWirit..^:: on p^Hé d'éeits. ...' iiri' ^i^bs sàc, i.;! le' 
Pàcltffé' tout entier quî se serait "vérsë' 'étfezmbh pauvhe 
J^fès.;;.'- ^' ■; ^- /'^''-^ ■ ' ' ' ■■' ' 

Jrion^j^g Pàètcrtè éri personne, bon oncle. Il est dans 
mon poêle... Mais commençons par nous mettre à table, 
car j'ai bien autre chose à vous dire ! ; 

Je r'emarquai que mon oncle, au lieu de relever avec 
gaîlé ces dernières paroles , en s'associant à ma joie , 
comme cela lui était habituel , s'était approché de la 
table d'un air préoccupé , et en jetant un coup d'œil du 
côté de la vieille, dont la présence le gênait visiblement, 
sans qu'il pût prendre sur lui de la_ congédier. Je fis un' 
sijgne h Marguerite qui se retira. '' ' ■ 

.^■*' Qilànd ' nous fûmes assis à notre place accoutumée: 
—-C'est que j'ai aussi à te dire , reprit mon oncle, ... et 
il toussa, comme il lui arrivait lorsque, pour exprimer 
quelque 'j^eriiblé repi'oéhe , il fallait qu'il se fit une ex- 
trême viol<^iicc. 



HhNRIETTE. 329 

— Tu sais. ... Il s'arréla , puis changeant encore de 
lour : — Celte bonne dame est en vérité gt^néreuse, noble 
dans SCS procédés. . . . C'est un honneur que d'être pro- 
tégé par une personne d'un aussi digne cœur ; , . . . un 
honneur qu'il faut mériter, mon enfant.. .. Te voilà 
lancé dans la carrière. ... De l'ordre, maintenant; de 
la conduite, du travail , et nous arriverons à bien. . . . 
Mais, reprit mon oncle avec un accent plus ferme, 
honnête? toujours! . . . voulant nuire? jamais!. . . pre- 
nant garde, qu'une jeune fille, c'est sacré! . . . excepté 
pour les méchans. 

— Je ne comprends pas, bon oncle, m'écriai-je avec 
émotion. 

— Celle jeune fille, ... là haul ? 

— Eh bien ? 

— Tu l'aimes ? . . . 

— Ardemment! 

— El voilà , Jules , ce qui n'est pas bien ! 



A ces mois, que mon oncle prononça avec une sorte de 
gravilé solennelle, je fus, je l'avoue, tenté de rire, pré- 
sumant que ses alarmes sur mon honnêteté provenaient de 
quelque commérage de servante, dont la vieille aurait cru 
devoir lui faire la confidence. — Pour celte fois, repris-je, 
je n'y suis plus du tout! Celte jeune fille, je l'aime en effet, 
et je venais vous prier d'aller dès demain auprès de ses 
parens, pour demander sa main au nom de votre neveu. 
Où est le mal ? bon oncle. 

Alors mon oncle : — Tu?... Comment as-tu dit? Tu 
veux te marier !... . El lu es cause, dit- il en se levant avec 
vivacité, que je viens d'affirmer à son père lout justement 
le contraire !! — 

XII 21 



3Î0 HE^iRlETTlî. 

— Perdu! m'écriai-je. Perdu! Bon oncle, qu'avez- 
vous fait ? 

— Mais j'ai fait j'ai fait — ce que la loyauté me 

commandait de faire Ecoule écoute donc. Ce 

diable d'homme vient chez moi brusquement ; il dit que 

tu courtises sa fille il dit que tu as compromis sa 

fille il demande ce que peut risquer sa fille, et si tu 

songes à l'hyménée?... Alors je lui réponds, qu'au 
contraire, lu t'es juré à toi-même 

— Ah ! perdu ! interrompis-je. Et je me livrai à tout 
rcmportement du désespoir. 



A peine mon oncle Tom avait-il compris que mes in- 
tentions étaient pures et mon honnêteté intacte, que le 
vif regret d'avoir compromis involontairement mes espé- 
rances , effaçant chez lui jusqu'à cette prudence réfléchie 
qui est le propre des vieillards, il fut aussitôt bien plus 
préoccupé des moyens d'apporter un prompt remède à mon 
chagrin, que d'apprécier la sagesse ou les convenances 
du mariage dont je lui parlais alors pour la première fois. 

Pendant que j'étais à me désoler : — Voyons, voyons, 
répétait-il en se promenant dans la chambre — Voyons 

à nous tirer delà Bon Dieu ! j'aurais dû songer Ces 

sermens, à ton âge, on les fait... c'est permis;., on les 

défait, c'est permis aussi Le mal, c'est qu'au mien on 

a oublié toutes ces péripéties Puis s'approchant de moi : 

— Courage ! mon pauvre Jules — courage. Rien n'est per- 
du Demain j'irai.... j'expliquerai, je démontrerai — 

— Demain ! dis-je avec effroi. Ce soir !.. ce soir ! bon 
oncle, en cet instant ! Vous les trouverez rassemblés. Le 
matin il sort 

— Mais bon Dieu ! ce soir?... et puis la jeune fille 

qui sera là? 



HEnniErrr. 331 

— yu'importe? Ils la feront se retirer, s'ils jugent à 
propos. Ce soir, je vous en conjure! bon oncle. 

— Allons ! Eh bien, va pour ce soir! .... C'est pourtant 
dix heures. Appelle la vieille, pour que je m'habille un 
peu. 

Je profitai des instans pour mettre mon oncle au fait 
de tout ce qui s'cUait passe. Bientôt il eut quitté ses pan- 
toufles pour mettre ses souliers à boucles ; je lui ajustai 
sa perruque, après l'avoir proprement poudrée; Margue- 
rite et moi nous nous aidâmes à lui endosser le bel habit 
marron, puis je lui donnai sa canne, tout en l'instrui- 
sant à la fois , et de ce qui s'était passé, et de ce qu'il 
avait à dire, et de ce qu'il devait répondre. _ C'est bien, 
c'est bien, dit mon oncle, que mon babil étourdissait; 
et il partit. 



Je mis au fait de tout la vieille Marguerite. Elle m'é- 
coutait les larmes aux yeux, et, durant ces momens de vive 
attente, elle me tint compagnie, s'associant ingénument à 
mon anxiété et à mes vœux. A chaque instant nous ou- 
vrions la porte, pour attendre sur l'escalier le retour de 
mon oncle; ou bien, rentrant dans la bibliothèque, nous 
cherchions à saisir quelque chose de ce qui se passait 
au-dessus de nous. 

Au bout d'un quart d'heure, la porte s'ouvrit chez le 

géomètre, je reconnus le pas de mon oncle : Si tôti 

m'écriai-je. Je suis refusé, Marguerite. 

- C'est pour demain , dit mon oncle en rentrant, ils 
n'y sont pas. 

Cette réponse me causa le plus vif désappointement. 

— Vous les avez donc attendus? 

— Oui; j'ai attendu.... mais ils ne rentreront que 
vers minuit , m'a dit leur fille. 

— Vous l'avez donc vue ! ! 



332 lli.NRIF.TTE. 

— Oui; el, ma foi, c'est une charmante personne, ou 
je ne m'y connais pas 

Je ne me sentais pas de joie. Mais que vous a-t-elle 
dit, mon oncle? Tout, s'il vous plaît; racontez-moi tout. 

— Que je pose cet habit d'abord et que je m'as- 

seie... Une charmante, une bien digne fiHe... Mes pan- 
toufles , Marguerite 

— Que vous a-l-elle dit , bon oncle? 

— Elle m'a dit, — tiens, pose ma canne, qu'ils 

sont allës à un baptême, chez un de leurs amis 

— Mais autre chose encore, puisque vous y êtes resté 
dix-neuf minutes ? 

— Oui, oui. Attends. ... ça me reviendra. D'abord, 
c'est elle qui m'a ouvert... J'eusse été un revenant qu'elle 
n'aurait pas eu plus d'effroi qu'elle n'a eu en voyant ma 
figure (Il se mit à rire en imitant le geste d'Hen- 
riette).. . IN'ayez pas peur, ma belle enfant, lui ai-jedit, en 
lui prenant la main ; entrons, entrons... Alors ses joues 
se sont couvertes de rougeur, et elle ma précédé , sans 
quitter ma main ; parce qu'elle voulait , vois-tu , me 
diriger dans le corridor, comme on fait à im vieillard. . . 
une décente et respectueuse enfant 

— Qui vous aime, qui vous chérit, comme tout le 
monde, bon oncle. 

— C'est bien sur ! dit tout bas Marguerite dans l'ombre 
du vestibule. 

— Comme cela, nous sommes arrivés dans la salle, où 
elle était à coudre, veillant sur une sœur el deux petits 
frères couchés à Tentour.. . A notre venue, l'un d'eux s'est 
réveillé : Faites, faites, lui ai-je dit, et après vous irez 
me chercher vos parens ; c'est à eux que j'en veux. 

— Ils n'y sont pas, Monsieur, m'a-t-clle répondu en 

berçant l'enfant Je le dis tout, comme tu vois ou 

bien veux-tu que j'abiège? 



IIKNUIETTE. 333 

— Uli tout, toui! mon oncle. . . Ne vous riez pas de moi ! 

— Cela me contrarie, ai-je répondu ou plutôt, cela 

va contraiier bien vivement la personne qui m'envoie. . . 
La pauvre fille, ici, a rougi tellement que, s'étant levée, 
elle est retournée pour bercer encore son frère, bien 
qu'il n'eût bougé cette fois. Alors plus loin de ma vue : 

— Ils reviendront vers minuit, monsieur Tom; je dois 
vous le dire, pour que vous ne vous fatiguiez point à les 
attendre 

— Effectivement, c'est (ard Je remettrai donc 

ma commission à demain et quand vous saurez 

ce que c'est, je me recommande, ma belle enfant, pour 

que vous vouliez bien l'appuyer si toutefois si 

toutefois vous nous voulez du bien ; et à moi en particu- 
lier — à moi qui mourrais tranquille si j'avais vu au- 
paravant, le sort de mon Jules uni au vôtre , . . . son bon- 
heur sous votre garde , et sa jeunesse sous la protection 
de votre respectable famille 

Je me levai à ces mots pour me précipiter dans les 
bras de mon oncle, que j'accablais de mes caresses, sans 
pouvoir exprimer les sentimens qui débordaient de mon 
cœur 

— Obé !. . . mon pauvre Jules. . . . ohé ! ma perruque ! . . . 

ma perruque en pàtit ! Laisse-moi dire Tu ne sais 

rien encore. . . Là!... calmons-nous. .. là. .. là... lu com- 
prendras mieu.x. 

Cette jeune fille, donc , quand j'ai eu parlé clairement, 
s'est remise tout à fait : — Monsieur, m'a-t-elle dit, avec 
une voix ferme, vous ne doutez pas que je ne vous respecte 
et ne vous aime. ... Je suis touchée des choses que vous me 
dites, mais embarrassée d'y répondre. Je songe peu à me 
marier, et j'y vois des obstacles.... ( ne t'effraie pas ).. . 
J'appartiens à mes parens, je leur suis nécessaire, je ne 



334 HENRIETIE. 

veux ni les abandonner, ni leur êlre à charge ( ne 

l'effraie donc pas) Je ne me marierai qu'à celui qui 

me croira son égale, qui adoptera ma famille pour la sienne^ 
qui m'offrira son cœur entier et sans partage , comme je 

lui livrerai le mien Je ne m'attendais pas à dire jamais 

ces choses à quelqu'un, mais votre âge et le respect que 
je vous porte m'y encouragent. Pour le reste^ c'est à mes 
parens de répondre... Je les préviendrai, si vous le dé- 
sirez, de votre venue?... 

— S'il vous plaît, ma chère enfant : demain à dix 

heures J'aime à trouver autant de sagesse et de vertu 

dans un si jeune âge et je n'en conçois qu'un plus vif 

désir de voir mon neveu agréé à ces conditions, qui, 
certes,, ne lui paraîtront pas dures. .. Un grand honneur, 
ma chère enfant. ... un bien grand honneur que d'entrer 

dans une famille où se pratiquent tant de vertus et dès 

l'âge tendre — Son cœur entier, tout entier... (J'aurais 
pu lui conter l'histoire de ta Juive ) et un honnête cœur, 
je vous le cautionne, mon enfant;... qui comprendrait 
quel dépôt lui serait confié, à quelles conditions s'obtient 
le bonheur, et comment il ne peut résulter que de l'af- 
fection commune, de la fidélité commune, du commun 
concours à tous les devoirs qui naissent de l'état de fa- 
mille Et ici, mon bon oncle contrefaisant avec gaîté la 

formule de la liturgie du mariage : IN'est-ce pas, Jules, 
ce que vous promettez ! ! 

— Oui, oui, m'écriai-je, et devant Dieu ! devant vous ! 

mon oncle bien-aimé, devant vous ! el je l'accablai 

de nouvelles caresses , pendant que la vieille s'essuyait 
les yeux. Lui seul, heureux du plaisir qu'il faisait, mais 
serein comme toujours , conservait son calme, mêlant à 
mes larmes de joie, des propos gais et affectueux. 



Te voilà doue marié? continua mon oncle. 



iir..>Rir.nE. 3.)â 

— I*lùl à Dieu ! bon oncle. El n'avez-vous plus rien dil? 

— Plus grand'chose. Après cela , je me suis levé — el 
j'ai voulu voir ces bambins qui dormaient par là — Elle 
s'est prêtée en riant à me les montrer — Ce que j'admi- 
rais, c'est la propreté, le soin, l'ordre, môles partout d'une 
certaine élégance, au milieu d'une simplicité grande — 
Vous faites là leurs robes? lui ai-je dit — — C'est ma 
mère, Monsieur; mais en son absence j'y travaillais. 
Alors je lui ai pris la main pour la baiser, et elle a gardé 
la mienne pareillement pour m'accompagner. C'est moi 
qui, sur le seuil , lui ai conseillé tout bas de ne pas venir 
plus avant , si elle ne voulait pas s'exposer à te rencon- 
trer. Elle a rebroussé bien vite. C'est tout. Voici onze 
heures , allons dormir maintenant. 

La vieille sourit. — Tu as raison , Marguerite. Tout le 
monde ne dormira pas celte nuit; mais nous deux , ma 
vieille, nous dormirons pour tout le monde. 



Vers minuit, les parens revinrent. En prêtant l'oreille, 
je pus comprendre qu'il y avait entre les membres de 
celle famille un débat grave et animé. Vers deux heures, 
ils se levèrent de leurs sièges et, s'étant séparés, j'entendis 
les deux époux , retirés dans leur chambre, s'entretenir 
longtemps encore , jusqu'à ce que tout rentra enfin dans 
le silence. Je ne me mis point au lit , mais en proie à 
une vive agitation, j'attendais le jour avec impatience. 

Dès que mon oncle Tom fut éveillé, et tandis qu'il 
s'habillait, je me fis répéter toutes les circonstances de sa 
visite de la veille. Pour me complaire, le bon vieillard les 
racontait de nouveau une à une , avec un ton de douce 
sécurité qui, me faisant illusion, ranimait mon espoir, et 
renouvelait mes transports. Toutefois, je trouvais trop de 
réserve aux discours d'Henriette, et quand je venais à 



336 HENRfETTÊ. 

songer aux terribles préventions que ma conduite et les 
discours de mon oncle avaient dû jeter dans l'esprit sus- 
ceptible du {jt5omètre, je perdais de nouveau tout l'espoir 
que je venais de ressaisir. 

Cependant dix heures approchaient. Avec une anxiété 
croissante je rappelai à mon oncle tout ce qu'il avait à 
dire, et nous convînmes que, aussitôt sa démarche faite, il 
monterait directement à mon atelier, où j'allai l'attendre. 



J'y étais établi depuis quelques instans , lorsqu'on 
entra dans la chambre d'Henriette. Je reconnus le pas 
de deux personnes , et , à divers signes , je fus bientôt 
cerlain que c'était elle et sa mère. 

Cette certitude me causa un tel mécompte , que je 
m'imaginai que tout était perdu. Depuis l'entretien que 
j'ai rapporté , je m'étais toujours figuré que cette bonne 
dame, confidente des intimes pensées d'Henriette, était 
disposée à m'accueillir avec faveur; et que, désireuse 
avant tout de confier sa fille à un jeune homme honnête, 
elle serait auprès du géomètre mon meilleur avocat, le 
seul du moins sur lequel je pusse compter. En les voyant 
donc, elle et sa fille, abandonner la place dans un moment 
si décisif, et laisser mon oncle à la merci du géomètre, 
tout imbu de préventions qu'elles ne pouvaient sûrement 
pas partager au même degré que lui, je jugeai mes vœux 
repoussés à l'avance. Dans celte situation désespérée, je 
résolus de profiter des momens pour tenter une dernière 
ressource. C'était de me présenter devant ces dames, et 
de m'efforcer, en leur laissant voir toute l'ardeur et la sin- 
cérité de mes sentimens, de les intéresser en ma faveur. 
J'allai frapper à leur porte , Henriette m'ouvrit. 



La propre honte de cette jeune fille, si vivement peinte 



HENRIETTE. 337 

sur son visage, put seule me faire surmonter la mienne. 

— Puis-je , Mesdames , leur dis-je d'une voix émue , 
me présenter quelques instans devant vous ?. . . — En- 
trez , Monsieur Jules , dit aussitôt la mère. Elle se tut 
après ces mots , et me considérant en silence , des lar- 
mes commencèrent à ruisseler de ses yeux — — Que 
vouliez-vous nous dire? reprit-elle, d'une voix triste et 
altérée par les pleurs. 

— Je voulais, Madame, avant que votre famille décide 
de mon sort, vous avoir vue, . . . vous avoir parlé , . . . 
et je suis embarrassé à le faire. ... Je voulais dire à 
mademoiselle Henrielle que dès longtemps mon unique 
bonheur est de l'aimer, de l'admirer, d'envier par-dessus 
toute chose au monde l'honneur d'associer mon sort au 
sien. ... à vous, Madame, que je vous aimerais comme 
la mère que je n'ai plus ; que vous confieriez votre 
fille sans la perdre. . . . que sais-je? Chère madame, 
votre vue me pénètre d'émotion et de respect ; . . . j'en- 
tends le langage de ces larmes que vous répandez ; . . . 
je crois que je saurai y répondre ! 

Pendant que je parlais ainsi, Henriette, moins émue, 
me considérait en écoutant attentivement mes paroles. 

— Henriette, lui dit sa mère, parlez à ce jeune homme 

Vous perdre ! mon enfant ; non, je ne saurais aborder cette 

pensée vous êtes ma vie!... — Jamais, dit Henriette 

avec une fermeté que tempérait un accent modeste, ja- 
mais, maman, je ne me donnerai qu'à celui qui se fera 
votre fils ! . . . Monsieur, je suis plus embarrassée que 
vous à parler. ... Je vous connais peu. ... Je sais vo- 
tre demande , et je ne sais pas votre caractère. ... Je 
vois beaucoup d'hommes qui passent pour des époux re- 
comraandables , et dont je ne ferais pas d'estime. ... Et 
puis , quitter mes parcns ! . . . Ici , la voix d'Henriette 
s'altéra, et ses larmes coulèrent. 



338 Ilt.\RlKTTF. 

— Non! sans les quitter, sans les quitter jamais , 
Mademoiselle , si du moins ils voulaient m'accueillir. . . . 

— Je leur appartiens, Monsieur Jules, reprit Hen- 
rielle avec plus de calme. Je n'ai pas d'expérience , et 
ils en ont. Je ne vous repousse point, qu'ils décident; 
je serai ce qu'ils veulent que je sois. ... 



Dans ce moment la porte s'ouvrit. 

^ Je ne vous cherchais pas ici ! dit le çéomèlre , en 
s'adressant à moi. Au surplus , restez. J'allais vous faire 
venir. 

— Bonjour, ma chère enfant, dit mon oncle Tom, en 
prenant la main d'Henriette pour la baiser. . . . Puis se 
tournant vers la mère : — Et vous, chère madame, cou- 
rage , courage. ... Si vous connaissiez ainsi que moi ce 
garçon-là depuis vingt-un ans, vous auriez confiance, . . . 
comme moi j'ai confiance et plaisir à le voir rechercher 
cette charmante personne, qui est un vrai joyau. . . . 
Mais laissons parler celui à qui il appartient. 

Mon oncle s'assit; je demeurai debout auprès d'Hen- 
riette, et nous écoulâmes le géomètre. 

— A dix heures, dil-il, j'ai reçu Monsieur Tom. Je rends 
justice. Monsieur Jules, à la sincérité de vos sentimens, 
et à l'honnêteté de vos vues. Mais vous avez un caractère 
faible, vacillant, timide là où il convient d'être ouvert: 
c'est un défaut qui ôte aux intentions honnêtes ce trait 
de franchise que l'on s'attend à y trouver. Je sais 
aussi que vous ne possédez rien autre chose que cette 
somme d'argent que j'ai vue hier. Ainsi vos ressources 
se réduisent à des espérances, et, sous ce rapport, votre 
situation manque des garanties que mon devoir est d'exi- 
ger. Je complais en conférer avec vous , Mesdames ; 
mais puisque tous les intéressés sont ici présens , je vais 
diie franchement ma pensée. 



HE.NRlnTTF. ?>'^0 

Messieurs, je n'ai jamais compté sur un gendre riche, 
je ne l'ai pas désiré, en Sorte que la situation de Monsieur 
Jules, tel le qu'elle vient de m'étre exposée, ne serait point un 
obstacle à ce qu'il obtînt mon consentement à celte union, 

si toutefois ces dames y joignaient le leur Mais , con- 

linua-t-il en s'animant, ce à quoi je tiens, je tiens uni- 
quement , c'est au bonheur de ma fille I et ce bonheur , 
je le place dans l'affection fidèle, dans la confiance com- 
mune, dans le labeur, dans la conduite, dans une vie 
austère et irréprochable. ... et je ne le place pas ail- 
leurs I Je sais , Messieurs , ce que vaut mon enfant ! et 
celui qui ne lui apporterait pas tous ces biens, serait in- 
digne de l'avoir pour épouse , comme il serait l'objet de 
toute ma haine , et de tout mon mépris ! ! . . 

Le géomètre s'arrêta quelques secondes , non pas at- 
tendri , mais profondément ému , puis , poursuivant avec 
plus de calme : — Vous comprenez à présent. Messieurs, 
pourquoi je ne tiens pas à la fortune. . . . Ces biens , ces 
garanties que je demande, que je veux ! elles sont plus 
malaisées à rencontrer que l'or. Monsieur Jules a un état, 
il est jeune, il travaillera, nous l'aiderons; là n'est pas 
l'obstacle. ... Si donc il comprend bien ce qu'il fait, et 
ce à quoi il s'engage ; s'il sait l'inestimable prix d'une 
épouse vertueuse ; je lui accorde la main d'Henriette , 
et, me confiant en sa loyauté pour tenir ses promes- 
ses, j'ose lui répondre de notre affection paternelle, 
comme de son propre bonheur ! 

— Monsieur, dis -je alors , avec autant de calme que 
m'en permettait une aussi émouvante situation : Je ratifie 
toutes les paroles de mon oncle , je comprends les vô- 
tres , mon cœur ne les oubliera plus. ... Je vous parle 
ici, non point abusé par l'amour que je porte à made- 
moiselle Heiuiellc, mais bien certainement soutenu , 



3*10 HiiNRiriTi;. 

pressé, par l'eslime que j'ai pour ses verlus , et par le 
spectacle que j'ai sous les yeux du bonheur plein et vé- 
nérable où conduisent les principes que vous professez. .. 
Que mademoiselle Henriette et sa mère joignent leur 
assentiment au vôtre, et je jure ici que votre famille se 
sera accrue d'un fils qui ne trompera pas votre attente! 
Henriette ne dit rien , mais s'étant tournée vers moi , 
elle me tendit sa main avec un mouvement plein de 
franchise. A ce geste , mon bon oncle quitta son fau- 
teuil , et, chancelant d'années et de joie, il vint nous 
embrasser tous les deux. Les larmes étaient venues à ses 
yeux, et les caresses d'Henriette les faisaient couler dou- 
ces et faciles. Le géomètre, conservant seul toute sa fer- 
meté, s'était rapproché de sa femme, et soutenait son 
courage par des paroles raisonnables et affectueuses. 



Quand mon oncle fut retourné à son fauteuil : — Mes 
amis , dit-il , je vous remercie tous. ... ce jour-ci rem- 
plit mon dernier vœu. Cette aimable enfant (la mienne 
à présent), sera heureuse, . . . c'est chose certaine,. . . 
car vous trouverez dans mon Jules un cœur droit , ai- 
mant,. . . très-capable de comprendre et de remplir tous 
ses devoirs,. . . quand même l'humeur est gaie, et la 
tête aux beaux-arts. 

Je dis donc que je vous remercie tous. Maintenant, 
que je vous dise mes idées, et les choses telles qu'elles 
sont. C'est ce garçon qui me remplacera. Mon petit bien 
est à lui. Il est à lui depuis vingt-un ans, dans mon tes- 
tament. . . . C'est donc lui qui, depuis vingt-un ans, me 
fait vivre. . . . U s'arrêta pour sourire. 

A ce compte-là, reprit mon oncle, je ne lui coûterai 
plus bien longtemps , de telle sorte que l'avenir n'est 
pas nuit close. ... Ce petit bien, c'est une rente de cent 



HENRIETTE. 3 î I 

vingl-sept louis, dont le capital est placé sur le meilleur 
vignoble du Canton de Vaud,. . . sous la protecJion de 
Racchus , comme vous voyez.. . . Il a si bien su f^ire, 
que, depuis tantôt cinquante- quatre ans, la rente n'a pas 
failli une fois de m'arriver par trimestres. . . . 

Je dis donc que c'est cent vingt-sept louis Là 

dessus, cinquante que me coûte ce garçon là, lui sont 

assurés dès aujourd'hui Ils seront livrés par termes, 

non pas à lui... mais à cette demoiselle, qui m'a paru 
hier une habile et fidèle ménagère. 

Un murmure interrompit mon oncle. — Ecoulez 

écoutez-moi. . . je vous prie. . . en tant que je n'ai pas de la 

force de reste Ces cinquante louis seront pour faire 

aller le petit ménage — Mais, comme on dit: il n'y a 
pas de soupe sans marmite... or, mon neveu n'est pas 
riche en marmites... tout son mobilier tiendrait sur ma 

main Eh bien, nous voulons avoir, nous aurons nos 

marmites, notre buffet, nos meubles, et nous recevrons 
cette jeune dame comme elle est digne... Voici comment. 

Ecoutez-moi. Dans ma longue vie, j'ai accumulé beau- 
coup de bouquins... Je prévois qu'un artiste comme Jules 
ne saura trop qu'en faire... et moi , il faut bien que je 
commence à plier bagage... Je connais un Israélite qui 
m'y aide à plaisir, et sans me tromper, parce que je sais 

le prix de mes denrées Sur cette somme, dont j'ai 

déjà une part , nous trouverons de quoi établir ces en- 
fans... Point de façons, point de murmures. Vous me 
feriez peine en me contrariant. D'ailleurs, j'y trouve une 
récréation. L'Israélite me tient compagnie. . . nous lisons 
de l'hébreu ,.. . nous comparons les éditions... et je dis 
adieu à mes bouquins un à un... en alîeudant que je 
vous dise adieu à tous, mes amis. 

Je fondais en larmes. HenricKc, sa mère, et jusqu'au 



;)i2 HENRIliTTE. 

géomètre, écoutaient avec surprise, le cœur gonflé d'ad- 
miration et de tendresse envers le bon vieillard. Bien 
éloignés d'accepter, nous ne le contrariâmes pas, mais 
nous étant rapprochés de lui , nous l'entourâmes de 
notre respect et des marques de notre gratitude pro- 
fonde. 



C'est ainsi que j'obtins la main d'Henriette. L'avenir 
a accompli les prédictions de mon oncle, et les promesses 
du géomètre. J'entrai dans une famille ovi régnaient 
l'union , l'intimité , le dévouement de tous au bier com- 
mun ; la plus propre entre toutes à achever de former 
mon caractère , en me montrant quels sont les biens , 
simples à la vérité , mais vrais et certains , dont nous 
éloigne. le plus souvent un tour d'esprit romanesque, et 
une imagination prompte à se laisser séduire. 

Lucy, avant de partir pour l'Angleterre, apprit de 
moi mon prochain mariage , et ce fut pour elle une 
occasion de me faire une commande qui mit mon ménage 
à flot pour longtemps. La protection de cette jeune dame 
me fut aussi utile qu'elle fut constante. Liée avec les plus 
illustres familles de son pays , elle m'adressait souvent 
ceux de ses compatriotes que nos sites attirent chaque 
année, et rarement sa recommandation était stérile. La 
visite de ces étrangers me donnait un relief qui m'ame- 
nait d'autres visiteurs, d'autres commandes, et, au bout 
de peu d'années , j'acquis ainsi une aisance qui comblait 
mon ambition , en dépassant les espérances du géomètre. 
— Beau-père, lui disais-je souvent, l'étal est bon ; c'est 
votre proverbe qui ne vaut rien. 



L'on peut se rappeler que Lucy m'avait dit un jour, 
les larmes aux yeux : « En quelque temps. Monsieur Jules, 



HENRIETTE. 3i.'» 

que TOUS ayez un malheur semblable au mien, je vous 
prie de m'en instruire. » Ce malheur arriva environ deux 
ans après mon mariage , et lorsque j'eus rendu les der- 
niers devoirs à mon oncle, j'écrivis à cette jeune dame la 
lettre suivante: 

Madame , 

Me souvenant de la demande que vous me files, il y a 
deux ans , je viens vous annoncer la mort de mon oncle. 
C'est sans doute une consolation que votre bonté me 
ménageait à l'avance , car si vous voulûtes bien attacher 
quelque prix à me rencontrer après la mort de Monsieur 
votre père, jugez, Madame, quelle douceur c'est pour moi 
que d'être certain de trouver en vous quelque sympathie 
pour la douleur, pour le vide plus grand encore que 
j'éprouve. 

J'ai fait. Madame, une perte immense; mon oncle 
m'avait élevé, il m'avait établi, marié, mais surtout il 
m'avait réchauffé sous l'aile de celte bonté parfaite, que 
je ne retrouve nulle part. J'ai perdu cette âme sereine 
qui présidait à ma vie, cet esprit aimable dont la gaité 
si douce et si simple alimentait chaque jour quelques- 
unes de mes heures; j'ai perdu tous ces biens, quand à 
peine je commençais à les apprécier et à les reconnaître. . . 
Que je comprends. Madame, l'affliction où je vous vis 
autrefois ! que je m'y associe ! combien de ces larmes 
que je verse, sont communes à votre douleur et à la 
mienne! Du moins les vôtres n'eurent rien damer; j'ai 
entendu votre père rendie un éclatant hommage à votre 
filiale affection , tandis que mon pauvre oncle s'est éteint 
avant que je l'eusse mis dans le cas de m'en donner un 
semblable. 

Qu'il csl donc triste, Madame^ de perdre ces élres 



Ol'i HENRIETTE. 

de choix , de voir se rompre celte douce attache qui ne 
peut plus se renouer sur la terre ! Je m'ëtonne , je me 
reproche que de funestes prévisions n'aient pas plus 
souvent troublé mes heures ; je me souviens que vos 
yeux se mouillaient à l'avance , pénétrée que vous étiez 
de l'appréhension d'une perte plus ou moins prochaine , 
mais dans tous les cas irréparable. Et moi , insouciant 
de l'avenir, je jouissais, presque sans inquiétude, de 
tant de rares qualités, auxquelles l'âge ajoutait comme 
un attrait vénérable et sacré ! 

Mon bon oncle s'est éteint comme il a vécu , calme , 
serein, presque gai. Il a vu la mort s'approcher, en- 
chaîner ses membres , le refroidir par degrés , et il 
semblait jouer avec elle. Tant qu'il l'a pu, il n'a rien 
changé à ses habitudes ; seulement, quand il est devenu 
nécessaire qu'il renonçAt à ses travaux, il a commencé 
à nous retenir plus longtemps auprès de lui. Ses souf- 
frances , j'en bénis Dieu ! n'ont jamais été extrêmes , et 
il les accueillait sans aigreur, comme un hôte importun , 
mais qu'encore faut-il recevoir et presque traiter avec 
égard. Pour nous, assis autour de son chevet, nous rete- 
nions nos larmes, qui l'eussent affligé plus que ses pro- 
pres maux; et nous devions parfois sourire aux propos 
même qui témoignaient de sa souffrance, parce qu'il s'y 
glissait encore quelques traits de gaîté. C'était pourtant 
un spectacle digne d'une profonde pitié. Il semble qu'à 
ces êtres si bons la souffrance soit un outrage, et le cœur 
se révolte contre un mal barbare qui ne choisit pas entre 
ses victimes. 

C'est dimanche passé qu'il est mort dans mes bras. A 
l'ouïe des cloches du matin, il s'est pris à dire: — C'est 
bien la dernière qui sonne, celte fois.... Ce mot a fait 
couler nos larmes.. . — Vraiment, a-t-il repris... vous allez 
me persuader que je n'ai pas assez vécu, mes cnfans 



HENRIETTE. 345 

Je suis content ainsi. N'oubliez pas ma vieille Marguerite. . . 
Elle a eu grand soin de mes bouquins... et de moi. 
Jules, quand tu écriras à celte chère madame (il vous 
nommait toujours ainsi), ma bénédiction, s'il te plaît, 
sur elle et sur ses cnfans... et que je compte voir son 

père au séjour des nobles âmes Si toutefois, a-t-il 

ajouté , l'on m'admet à l'y visiter. 

Après quelque silence il a repris : — Celte mauvaise 

me trouve plus coriace qu'elle n'avait compté Je lui 

tiendrai tête jusqu'à ce que j'aie tout fini Le testament 

est là, dans le tiroir à gauche — Ma bonne Henriette, 
c'était plaisir que de vivre auprès de vous . . . Mes amitiés 
à vos honnêtes parens — et montrez-moi encore une 
fois ce marmot — lis vont, voyez-vous , m'accabler de 
questions là-haut, mon frère, ma belle-sœur... Bonnes 
nouvelles, leur dirai-je, bien bonnes! 

Cependant sa vue s'affaiblissait, son souffle était plus 
précipité, et, à divers signes, on pouvait prévoir sa fin 
prochaine; mais son discours élait net encore, son esprit 
paisible, et la douce chaleur de son cœur ne devait se dis- 
siper qu'avec sa vie. Vers midi il m'appela : — Si M. Der- 
nier doit revenir (c'est notre pasteur), voici l'heure, je 
pense... (Je l'envoyai chercher). J'ai eu une longue vie... 
et j'ai une heureuse mort... Je suis au milieu de vous... 

Où est ta main? mon pauvre Jules Quelques inslans 

après , je lui ai annoncé l'arrivée du pasteur. 

— Soyez le bienvenu, mon cher monsieur Bernier. .. 
Nous voici prêts , faites votre ministère.. . J'ai vendu mon 
Hippocrate. . . c'est maintenant l'Israélite qui s'en fait du 
bien. .. Mais, si j'abandonne ma carcasse à cette mauvaise, 
ainsi ne fais-je pas de mon àme... Je vous la recom- 
mande, mon bon monsieur Bernier. Faites, faites.... 

crainte qu'elle ne s'envole le fil est bien ténu ! 

XII 22 



346 KE?)RIETTE. 

Alors le pasteur a fait une prière remplie d'onction 
et de bonhomie. — Amen ! a répété mon oncle — Adieu, 

cher monsieur j au revoir Je vous recommande ces 

enfans. Le pasteur, homme âgé aussi, lui a serré la main 
avec cette affection tranquille que donne la conviction 
de se rencontrer bientôt ailleurs, et il s'est retiré. Mon 
oncle s'est ensuite assoupi. Environ une heure après , 
il a fait un effort , et , d'une voix bien faible : — Jules I — 
Henriette! (il tenait nos mains)... Ce sont ses der- 
nières paroles ; son souffle s'est bientôt arrêté. 

Voilà, Madame, le simple récit des derniers momens 
d'un homme bien obscur, étranger au monde, inconnu 
même à ses propres voisins , mais que je ne puis m'empê- 
cher de ranger parmi les meilleurs d'entre les mortels. Sa 
longue vie m' apparaît comme le cours d'une onde ignorée , 
mais bienfaisante, qui rafraîchit les modestes rives qu'elle 
baigne, et où se mire la douce sérénité d'un ciel riant 
et sans nuages. Seul témoin , mais non pas seul objet , 
de cette bonté de tous les jours , de tous les momens , 
il me semble que mon cœur ne puisse suffire à en chérir, 
à en vénérer dignement la mémoire ; et c'est le besoin de 
s'en associer un autre , en quelque degré du moins , qui 
le porte à vous entretenir de ces choses. Permeltez-moi, 
Madame, un libre aveu. Vous avez été pour beaucoup 
dans ma destinée ; votre vue, votre tristesse m'émut 
bien vivement jadis ; vos bontés m'ont aplani si ce n'est 
fait ma carrière ; à tous ces titres je vous chéris autant 
que je vous respecte ; mais ce qui me pénètre d'un sen- 
timent plus doux et plus profond encore, c'est ce point 
commun par lequel se touchent , s'égalisent^ nos des- 
tinées , ces deux excellens hommes si chers , si néces- 
saires à tous deux , que nous pleurons tous deux , et dont 
la mémoire restera, laissez-moi l'espérer, comme vui 



HENRIETTE. 3i7 

lien entre vous^ Madame, et celui qui a le bonheur d'être 
votre respectueux et reconnaissant serviteur ' . 

Jules. 

K. T. 



' Les (rois morceaux réunis : Les deux Prisonniers, La Biblio- 
thèque de mon oncle et Henriette , paraîtront dans le courant de 
janvier, sous le titre de Histoire de Jules, 1 vol.in-8, chez Ledouble, 
libraire , à Genève, rue de la Cité. 



JOURNAL 
D'UNE RÉSIDENCE DANS L'INDE, 

MODERN INDU WITH ILLUSTRATrONS OF THE RESOURCES AND CAPA- 

BiLiTiES OF HiNDusTAN. (2vol. in-8, Londrcs, 1837.) 

|)av le Boct. Sprg. 

(Second extrait.) 



Les Hindous ont une croyance implicite en la durée 
déterminée de la bonne ou de la mauvaise fortune. L'étoile 
d'un individu est-elle à son apogée, les spéculations les 
plus hasardées, les projets les plus extravagans ne ren- 
contrent que succès et encouragemens. La série d'an- 
nées heureuses est-elle écoulée, c'est le contraire qui a 
lieu , et l'infortuné mortel soumis à la main de fer de la 
destinée se débat en vain contre ses décrets. 

«Pour m'exprimer donc comme les Hindous, dit le h'^ 
Spry, j'ai étédans une heureuse veine pendant ma résidence 
dans l'Hindoustan ; une suite d'incidens favorables m'a 
mis à même de voir, en trois années, plus d'événemens 
inléressans que n'en ont vu la plupart des hommes qui y 
ont passé la majeure partie de leur existence. 

A l'époque de mon séjour à Kaounpour , le résident 
anglais à la cour du sultan d'Aoude fut remplacé par un 
autre fonctionnaire que je connaissais, et j'obtins la per- 
mission d'accompagner celui-ci , lorsqu'il alla prendre 
possession de son poste. Le second jour de notre voyage, 
nous fûmes rejoints par le fils adoptif du roi, qui était 
venu à notre rencontre , et le matin de notre arrivée à 
Lucknow, le roi lui-même vint nous recevoir avec tout le 



JOURNAL d'une rÉSIDEISCF DANS l'iNDE. 349 

cérémonial en usage dans les cours de l'Hindoustan. Il est 
impossible à ceux qui n'en ont pas été les témoins , de se 
faire une idée de l'éclat et de la magnificence qu'on dé- 
ploie dans une occasion semblable, ainsi que de l'empres- 
sement manifesté par la population. Les maisons situées 
dans les environs de la ville, les rues, les places publiques, 
jusqu'au toit des édifices , ressemblaient , lorsque nous 
arrivâmes, à autant de fourmilières, couvertes de leurs 
innombrables babitans. Plus de dix mille personnes se 
pressaient à l'entrée de la ville et dans les rues adjacentes ; 
de tous côtés on voyait arriver des éléphans ricbement 
caparaçonnés, couverts de housses en drap d'or^ et por- 
tant des sièges incrustés d'argent et d'or. Chaque con- 
ducteur tenait à honneur d'avoir le pas sur les autres, et 
poussait en avant sa monture, en accablant d'injures ceux 
qui se trouvaient sur son chemin. Aussi les vociférations 
des gens qui étaient maltraités, et de ceux qui se précipi- 
taient jusque sous les pieds des éléphans pour recueillir 
les pièces d'argent que distribuait la suite du roi et du 
nouveau résident, les clameurs de la foule rassemblée sur 
les toits et des religieux mendians qui se tenaient aux coins 
des rues, produisaient un tumulte et une confusion dont 
les habitans plus calmes de l'Occident ne peuvent se for- 
mer qu'une idée bien imparfaite. 

En arrivant au palais, qui est situé près de la rési- 
dence, le roi , le résident et leur suite mirent pied à terre. 
Nous traversâmes une grande cour ornée de plusieurs 
bassins, et l'on nous introduisit dans une espèce d'anti- 
chambre élégamment meublée à l'anglaise , où nous at- 
tendîmes pendant que sa majesté réparait le désordre de 
sa toilette. Bientôt le roi nous rejoignit , les portes qui 
conduisaient à la salle à manger furent ouvertes, et nous 
nous plaçâmes autour d'une table couverte de toutes les. 



350 JOURNAL d'une BÉSIDENCE 

friandises qu'on peut donner à déjeuner. L'étiquette exige 
que le roi commence le repas en envoyant sur son as- 
siette, à son convive le plus distingué, une tartine et une 
tasse de thé. On ne tarda pas ensuite à introduire les dan- 
seuses, qui chantèrent et dansèrent pendant tout le temps 
que dura le déjeuner. Quand on eut fumé le nombre voulu 
de pipes , et qu'on eut resté le temps fixé par le cérémo- 
nial, le résident demanda la permission de se retirer, et 
la société se sépara immédiatement. 

Lucknow est actuellement la seule cour de THindoustan 
où l'on observe encore les anciennes traditions de splen- 
deur asiatique. La maison de Delhi a cessé depuis long- 
temps de posséder les moyens d'étaler tant de faste , et 
peut-être, avant qu'il s'écoule beaucoup d'années, la cour 
du royaume d'Âoude cessera-t-elle également de les pos- 
séder. Le souverain actuel prodigue, en effet, ses ri- 
chesses avec une insouciance qui le mènera probablement, 
tôt ou tard , à sa ruine. Entre autres sources de dépenses 
qui ne peuvent se présenter dans notre hémisphère occi- 
dental , il faut compter un corps nombreux d'amazones 
que le souverain entretient à ses frais. 

L'un des élablissemens les plus intéressans de la ville 
de Lucknow est , sans contredit, la ménagerie royale ; on 
ne peut la visiter sans une permission particulière, et sans 
être accompagné d'un domestique du palais. Le bâtiment 
consiste en un seul édifice quadrangulaire, avec une cour 
spacieuse au centre, entourée d'une colonnade. C'est sous 
cette colonnade que sont disposées les cages qui con- 
tiennent les animaux féroces. Qu'on juge de ma surprise 
en découvrant parmi eux un individu appartenant évi- 
demment à l'espèce humaine ! Le gardien me dit que c'était 
un homme sauvage, qu'on avait trouvé, avec deux autres 
créatures semblables à lui , dans une caverne au fonfl 



DANS l'iWDE. 351 

(les forêts qui avoisinent la ville de Feizabad. îNi les uns 
ni les autres ne pouvaient parler, et l'on n'avait par 
conséquent pu recueillir aucun renseignement sur leur 
compte. La vue de cet inForluné me fit éprouver les ira- 
pressions les plus mélancoliques ; on lui avait donné une 
couche très-basse (je ne puis me rappeler s'il y était at- 
taché), et, placé sur la même ligne que les tigres, on 
le montrait comme une des variétés des animaux non ap- 
privoisés. 

A l'heure accoutumée , sa nourriture lui fut apportée , 
ainsi qu'aux animaux qui l'entouraient ; il s'assoupit 
comme eux, après avoir pris un repas du même genre 
que le leur. Ses traits ne différaient pas de ceux des 
hommes d'une nature supérieure à la sienne ; lorsque je 
lui adressai la parole, il émit un son inintelligible qui par- 
ticipait de la nature du cri et du grognement. Il paraissait 
avoir vingt-cinq ou vingt-six ans ; il y en avait trois qu'il 
était retenu en captivité. 

Je demeurai convaincu , après un examen attentif de 
cette pauvre créature, que c'était simplement un idiot , et 
que le récit qu'en faisaient les gardiens devait être con- 
sidéré comme une de ces exagérations ampoulées que se 
permettent si fréquemment les Orientaux. J'ai déjà ra- 
conté, dans une précédente partie de cet ouvrage, qu'il 
existe dans l'Hindoustan des hommes qui, par leurs ha- 
bitudes et leur genre de vie , diffèrent peu des animaux ; 
les cannibales des montagnes Bleues , qui vivent sur les 
arbres, et se nourrissent de chair humaine et de racines, 
peuvent à peine être considérés comme des êtres humains, 
et fournissent au philosophe et à tout homme capable de 
sentir, les plus mélancoliques sujets de réflexions. 

Le roi possède à Lucknow un bateau à vapeur dont il se 
sert pour naviguer sur le Goumti. 11 le mit poliment un 



352 JOURNAL d'une RlisiDENCli 

jour à la disposition du résident, pour visiter un palais situé 
sur le bord de la rivière, àneuf milles environ de Lucknow. 
Le bateau était arrangé de la manière la plus commode et 
la plus élégante j et il était dirigé par un mécanicien an- 
glais. Au bout d'une heure de navigation nous arrivâmes 
au palais, charmante construction dans le goût anglais ^ 
où des domestiques appartenant au roi nous attendaient 
avec toute espèce de rafraîchissemens. 

Le sultan d'Âoude est d'un caractère faible, qui le rend 
l'esclave de ses ministres et de ses favoris ; il s'attache 
avec passion à ceux qui lui plaisent , et se laisse diriger 
complètement par eux ; mais aussi la disgrâce est terrible, 
parce que, ainsi que tous les princes faibles , il caresse 
jusqu'au moment de frapper. C'est ainsi que l'un de ses 
derniers ministres, Aga Mier, homme de grande capacité, 
mais méprisable par ses vices, fut jeté en prison d'après 
ses ordres, en sortant d'une conférence pendant laquelle 
ce prince lui avait prodigué tous les témoignages de la 
plus haute faveur. 

Aga Mier avait gouverné le royaume sans contrôle 
sous le règne du sultan précédent, et avait accumulé des 
trésors immenses , acquis aux dépens de ses administrés. 
Il faut toutefois lui rendre la justice de dire qu'il était 
parvenu à organiser une police si active que la ville 
de Lucknow et ses environs étaient devenus parfaitement 
sûrs et tranquilles ; maintenant , au contraire , il ne se 
passe pas de jour qu'il ne se commette quelque crime ou 
quelque déprédation. 

A la mort de son protecteur, Aga Mier se démit de ses 
fonctions , et refusa longtemps de les reprendre, sachant 
bien à quels dangers l'exposerait la découverte de ses 
malversations. Il ne consentit à rentrer au pouvoir qu'a- 
près que le gouvernement anglais se fut rendu caution 



D\niS LINDE. 353 

envers lui de sa sûreté personnelle. Son premier soin 
fut de capter la faveur de son nouveau maître , et il y 
parvint si bien , qu'en peu de temps il lui devint aussi 
nécessaire qu'il l'avait été à son prédécesseur. Les exac- 
tions et les prodigalités du ministre ne connurent alors 
plus de bornes, jusqu'à ce que le sultan ouvrant enfin les 
yeux le disgracia , et le fit garder à vue chez lui ; il l'eût 
sacrifié sans doute à son ressentiment ( peut-être à son 
caprice) sans l'officieuse et opportune intervention du 
gouvernement anglais. 

Le palais qui servait de prison à Aga Mier , avait été 
construit par lui avec une rare magnificence. On lui donna, 
pour le garder, un capitaine et deux soldats, auxquels 
l'ex-ministre faisait journellement , pour leur nourriture, 
la donation royale de 50 roupies ( 5 livres sterling). Les 
semaines et les mois s'écoulaient sans que le roi rendît la 
liberté à son captif; il lui permit enfin de se retirer dans 
les possessions anglaises, mais en faisant l'abandon de 
tous ses biens. Ainsi qu'on pouvait s'y attendre, Aga 
Mier préféra la réclusion dans son palais, où il était en- 
touré de toutes les jouissances que peut donner le luxe , 
à une liberté dépourvue de ces jouissances , et accompa- 
gnée de la perte de tous ses biens. Cependant , grâce aux 
sollicitations du gouvernement anglais , il obtint enfin la 
permission d'emporter avec lui ses richesses , et, après 
quatre années de captivité, il partit pour Kaounpour avec 
une file de chariots remplis de son bagage , qui occupait 
sur la route une étendue de plusieurs milles'. 



' La quantité de châles de Cachemire qu'il possédait était im- 
mense. Les caisses qui les contenaient avaient été placées pendant 
son emprisonnement dans une localité humide ; arrivées à Kaoun- 
pour, elles furent ouvertes, et les châles en furent retirés criblés 
de trous par les fourmis blanches. C'étaienI , pour la plupart, des 
tissus de la plus rare beauté. 



354 JOURNAL d'une RÉSIDKNCE 

La distance de Liicknow , capitale du royaume d'Aoude, 
à Kaounpour, est de 50 milles ; il fallut quatre jours à 
Aga Mier pour la franchir. Le cinquième jour, et une 
grande partie du sixième furent employés à transporter 
ses immenses richesses sur la rive opposée du Gange. Le 
sultan d'Aoude fit, dit-on, raser les palais de son ex- 
ministrCj pour n'avoir sous les yeux aucun monument 
qui le rappelât à son souvenir. Aga Mier fixa sa résidence 
à Kaounpour, et acheta un château situé sur les bords du 
Gange. 

Dans cette délicieuse retraite, il donnait des fêtes à ses 
nombreuses connaissances; le plus souvent il invitait à 
déjeuner, repas le Tplus f as hionab le parmi les Mahométans 
de haut rang. Dans ces occasions, il amusait ses convives 
par des danses , des combats de chèvres , ou des vols de 
pigeons. Les combats de chèvres n'étaient pas un spec- 
tacle qui me plût; mais les vols de pigeons me divertis- 
saient extrêmement , et méritent une mention spéciale à 
cause du degré de perfection auquel cet amusement est 
porté. 

Les peuples de l'Orient sont passés maîtres dans l'art 
d'élever les pigeons ; les riches Mahométans ont toujours 
dans leur maison un homme dont les fonctions sont uni- 
quement de les instruire ; et les pigeons profitent si bien 
des leçons qui leur sont données , qu'ils obéissent au 
commandement comme des soldats. Ainsi l'on voit un vol 
de vingt pigeons bruns s'élever dans les airs, ou revenir 
à leur point de départ , en obéissant aux directions de 
leur conducteur, qui règle leurs mouvemens par sa voix , 
ou en agitant une baguette. On lâche ensuite l'assortiment 
des pigeons blancs, qui s'élèvent et se mélangent avec les 
premiers ; on les voit voltiger de tous côtés, et il semble, 
à les voir ainsi confondus , qu'il soil impossible de les se- 



DANS l'iNDIî. . 355 

parer. Cependant , que le matlre, au moment de la plus 
grande confusion, fasse entendre le signal accoutumé, et 
les pigeons , se séparant les uns des autres, forment de 
nouveau deux groupes distincts suivant leurs couleurs. 

Lorsque ce mouvement a été effectué, on donne la volée 
à une vingtaine de pigeons bleus, qui , s'élevant aussitôt 
dans les airs, se mêlent aux pigeons d'une et d'autre cou- 
leur. Tous alors voltigent ensemble, tantôt s'élevant per- 
pendiculairement , tantôt revenant vers la terre , ou se 
poursuivant en tournoyant, et toujours d'après les direc- 
tions de leur maître. A un signal de celui-ci , les pigeons 
se séparent en trois groupes, suivant leurs couleurs, et 
c'est peut-être alors qu'ils exécutent les mouvemens les 
plus extraordinaires. Les uns montent , les autres des- 
cendent ; un des groupes se précipite sur l'autre, comme 
pour l'attaquer ; ce dernier s'entr'ouvre, et les attaquans 
passent au milieu. Lorsqu'enfin les jeux sont terminés, 
on les rappelle tous ; ils reçoivent pour récompense une 
abondante ration de graines choisies, et chaque oiseau se 
rend dans la cage qui sert d'asile aux pigeons de sa cou- 
leur, avec un air de comique importance, comme s'il était 
fier de son savoir et de son activité. 

Aga Mier ne survécut pas longtemps à son bannisse- 
ment ; il ne tarda pas à éprouver un profond ennui de 
l'inaction où il se trouvait, et, chose étrange, à devenir 
l'esclave des préjugés et des idées superstitieuses dont il 
avait précédemment secoué le joug. Aussi , lorsqu'il de- 
vint sérieusement malade , il s'abandonna aux directions 
des fakirs, et périt victime de leur répugnance à lui lais- 
ser prendre des remèdes de la main du médecin européen. 

Ce n'est pas sans étonnement que l'on retrouve dans 
l'Hindoustan le type de celte classe d'hommes qui , dans 
les villes européennes, portent le nom de dandys, ou de 



356 JOURNAL d'une RÉSIDENCE 

roués. On reconnaît aisément le banhur hindou à son 
turban légèrement incliné à gauche, tandis que les hom- 
mes graves et sensés le portent tout droit ; à ses cheveux 
noirs, reluisans d'huile et de parfums, à ses moustaches 
symétriquement relevées. Le reste de rhabillement cor- 
respond à l'élégance de la coiffure ; les pantalons flottans 
d'un bankur, ses pantoufles brodées^ sa taille mince et 
serrée par une large ceinture, indiquent l'importance qu'il 
attache à son ajustement. 

Les officiers civils du gouvernement anglais reçoi- 
vent des plaintes continuelles des pères et des maris que 
les bankurs ont plus ou moins gravement offensés. L'un 
raconte avec douleur qu'il ne possède plus les affections 
de sa femme depuis qu'en un jour de fatale mémoire , un 
de ces séducteurs au doucereux langage s'est rencontré 
sur son chemin. Un autre , plus à plaindre encore , a été 
abandonné par sa moitié infidèle, qui a fui en emportant 
tous ses effets les plus précieux. Mais les délits des 
roues hindous ne se bornent pas à ceux que je viens 
d'indiquer. Ils se rendent coupables de crimes bien plus 
odieux encore, qui les livrent , lorsqu'on peut les attein- 
dre, à la plus sévère vindicte des lois. Souvent des femmes 
insensées , fascinées par ces misérables , se rendent au- 
près d'eux dans quelque lieu écarté. Elles vont à ces 
rendez-vous , parées de leurs plus beaux vétemens et 
couvertes de bijoux , car leur écrin est souvent consi- 
dérable. Quand elles sont arrivées au lieu ovi le perfide 
les attend j celui-ci ne tarde pas à trouver quelque pré- 
texte de querelle ; alors dans un accès de feinte colère , 
saisissant d'une main sa victime, il lui plonge de l'autre 
un poignard dans le cœur, puis la dépouille de ses orne- 
mens , et cache le corps sous des débris ou dans le 
puits le plus voisin. C'est dans des lieux de ce genre qu'on 



DANS l'iNDF. 357 

retrouve ordinairement ces malheureuses , et bien plus 
fréquemment qu'on ne pourrait l'imaginer. J'ai rempli 
plus d'une fois , pendant la durée de ma résidence dans 
l'Hindoustan central , le douloureux office de médecin- 
rapporteur dans des occasions de cette nature. L'une des 
victimes de ces lâches assassinais me frappa particulière- 
ment, comme étant la plus belle femme que j'eusse ja- 
mais vue. 

La jeunesse ne dure pas toujours , et il vient un temps 
où les bankurs cessent de trouver et de faire des dupes. 
La plupart deviennent alors escrocs ou voleurs, et dans 
ce cas la chance est grande qu'ils reçoivent enfin la 
punition de leurs anciens méfaits. Si on les surprend 
exerçant leur industrie dans une ville soumise aux lois an- 
glaises , ils sont condamnés à une réclusion plus ou moins 
longue. Mais lorsqu'ils sont arrêtés dans quelque ville 
hindoue, ils sont beaucoup plus sévèrement punis. 

Les Hindous sourient de pitié à la vue de nos établis- 
seraens, où nous ne faisons, disent-ils, que nourrir et 
entretenir, sans les corriger, les malfaiteurs et les vaga- 
bonds. Leur procédé est, en efifet^ plus expéditif que le 
nôtre. Si le délit n'est pas très-grave, le coupable est en 
un clin d'oeil débarrassé du bout d'une oreille, ou de 
l'extrémité de son nez. Si l'offense est plus sérieuse, une 
mutilation plus terrible est infligée au patient, qui perd, 
dans ce cas, la main dont il s'est servi pour commettre 
le crime. Mais si ce crime est un meurtre, le châtiment 
est plus affreux encore. L'assassin est muré vivant dans 
une maçonnerie, oualtaché à la bouche d'un canon chargé 
à mitraille , dont l'explosion disperse ses membres en 
mille lambeaux. 

Les peuples de l'Hindoustan emploient aussi différentes 
sortes d'épreuves, pour reconnaître le coupable dans cer- 



358 JOURNAL d'une RESIDENCE 

tains cas douteux. La plus usitée est celle dont nous allons 
donner la description. 

Lorsqu'on s'est aperçu , dans une maison , de la dispa- 
rition de quelque ustensile ou bijou précieux , on inter- 
roge d'abord tous les membres de l'établissement; puis 
on procède à l'épreuve , si l'interrogatoire n'a amené au- 
cun aveu. C'est toujours un Bramine qui dirige la céré- 
monie ; il réunit dans une chambre tous les habitans de 
la maison , et les fait gravement ranger en cercle autour 
de lui ; il déploie ensuite une paire de balances en cuivre, 
et défait avec solennité les nombreuses enveloppes qui 
renferment une monnaie ancienne et précieuse , dont il 
ne se sert que dans ces occasions. Il place cette pièce de 
monnaie dans un des plateaux de la balance , et l'équi- 
libre avec un poids égal de grains de riz; chaque in- 
dividu reçoit une semblable portion , avec injonction de 
la mâcher. Quand le Bramine juge que la mastication a 
eu le temps de s'accomplir, il s'en fait présenter le résul- 
tat , et désigne immédiatement le coupable ; car, tandis 
que tous les autres ont accompli leur tâche, le riz que 
celui-ci a tenu dans sa bouche est resté parfaitement 
intact. 

Ce phénomène s'explique aisément par l'influence 
qu'exerce le moral sur l'économie du corps humain. Dans 
la circonstance dont il s'agit, l'émotion du coupable cause 
une suppression presque totale de la salivation , et met 
par conséquent obstacle à la mastication des grains de riz. 
Il est probable aussi que, déjà avant le commencement 
de la cérémonie, le voleur s'est trahi aux yeux vigilansdu 
Bramine, par l'embarras de sa contenance , ou par quel- 
que mouvement involontaire; dans ce cas, les regards 
scrutateurs de son juge contribuent à son malaise et à 
Pinuiilité de ses efforis. Le plus souvent , lorsque le 



D\N8 l'iNPE. 359 

Bramine a nommé le coupable, celui-ci cherche à éviter 
le châtiment qu'il mérite , en avouant sa faute et en in- 
diquant le lieu où il a recelé l'objet volé. 

Parmi les traits dislinctifs de la population hindoue, il 
faut , dit le D"" Spry, compter la bonne grâce des femmes. 
Les étrangers sont frappés, en parcourant les villes de 
l'Hindoustan, de la tournure élégante, de la démarche 
gracieuse des femmes qu'ils rencontrent. Elles sont toutes 
remarquablement bien faites, quoiqu'elles ne portent ja- 
mais de corsets. On peut attribuer, en grande partie, ces 
avantages rares chez les femmes de l'Orient, à la coutume 
de faire porter sur leur léte, aux jeunes filles, des vases 
remplis d'eau. Leur premier soin, dès le malin , est de 
se rendre à la fontaine, ou au puits voisin, pour apporter 
dans des jarres en terre la provision d'eau de la journée. 
Cet exercice salutaire porte en avant la poitrine, efface les 
épaules, et fortifie les muscles du dos. Aussi ne voit-on 
jamais, parmi les femmes hindoues, détaille déformée 
ou d'épaules de côté; l'habitude de porter sur la tête un 
vase rempli de liquide leur fait contracter celle démarche 
ferme et cadencée, qui est leur charme principal. On 
pourrait sans doute utiliser ce fait en Europe, dans les 
pensionnais de jeunes filles; il faudrait pour cela imiter 
la forme et la grandeur des vases employés dans l'Hin- 
doustan , et faire porter ce fardeau d'abord en l'équili- 
brant d'une main, et ensuite sans aucun soutien. 

Les femmes hindoues, dit encore l'auteur, aiment 
passionnément les bijoux , et se parent de chaînes d'or et 
d'autres ornemens délicatement travaillés par des ouvriers 
du pays. On est surpris de la perfection de ce travail , 
lorsqu'on voit le petit nombre et la grossièreté des in- 
strumens qui servent à le faire. La personne qui veut 
avoir une chaîne, ou tout autre bijou, fait venir chez elle 



360 JOURNAL d'ciNE résidence 

l'ouvrier, et lui remet un nombre de pièces d'or propor- 
tionné à la grandeur de l'objet qu'elle lui commande. Au 
bout de quelque temps il rapporte l'ouvrage, et reçoit le 
prix de son travail. L'or qui lui a élë remis étant extrê- 
mement pur, ne doit avoir souffert aucun déchet , et l'on 
pèse le bijou pour s'assurer qu'il n'a soustrait aucune 
partie de ce précieux métal. 

Les Anglais qui habitent THindoustan sont tiès-ama- 
teurs de la chasse ; on comprend le vif intérêt que ce 
genre d'amusement doit avoir pour eux, dans un pays où 
les animaux sauvages abondent , et où le chasseur ne 
connaît d'autres limites à ses plaisirs que celles que lui 
oppose la nature du terrain. Aussi voit-on l'Anglo-Hindou, 
de retour dans sa pairie , regarder en pitié les chasses 
monotones de l'Angleterre, et se reporter avec l'enthou- 
siasme du souvenir aux incidens émouvans qui caracté- 
risaient ces scènes en d'autres climats. 

La chasse au tigre, quoique moins estimée des vrais 
amateurs de ce genre d'exercice que celle au sanglier, est 
cependant d'un très-grand intérêt, ne fùl-ce que grâce 
aux dangers qui l'accompagnent. La défense que fait un 
tigre blessé est quelquefois désespérée , et ses bonds 
furieux atteignent ceux qui croient en être le plus à l'a- 
bri. Il est rare, toutefois , qu'un tigre se hasarde à at- 
taquer le premier, et surtout qu'il s'aventure à le faire 
dans un chemin découvert. Ln de mes amis, qui passait 
à cheval de grand matin par un sentier solitaire , crut 
entendre qu'on marchait près de lui ; il tourna noncha- 
lamment la tête : qu'on juge de sa surprise et de l'effroi 
qu'il éprouva , en voyant à quelques pas de lui un tigre 
énorme qui le suivait silencieusement. Il enfonça ses 
éperons dans les flancs de son cheval , et fut quelques 
uiomens de toute la vitesse de l'animal sans oser retour- 



DA^s l'injje. 'MîÏ 

ner la lête. Quand enfin il jela un regard furtif en ar- 
rière , il eut la joie inespérée de voir que le ligre ne le 
poursuivait pas , mais qu'il était resté sur le bord de la 
route , d'où il semblait contempler attentivement le 
fuyard. 

On prétend que les tigres qui ont goûté une fois de 
la chair humaine y préfèrent désormais cette pâture à 
toute autre. Les faits qui sont parvenus à ma connais- 
sance semblent confirmer cette assertion. Il n'y a pas 
longtemps qu'un seul tigre dévora successivement trois 
courriers du gouvernement. Les lettres de la ville de 
Jubbulpour partent chaque soir pour Calcutta ; à minuit 
environ^ l'homme qui les porte atteint un district écarté, 
couvert de taillis épais , par lequel il est obligé de pas- 
ser. Ln matin, le bruit se répandit que le courrier avait 
été trouvé horriblement mutilé près d'un ruisseau , dans 
le lieu que je viens de décrire ; le sac qui contenait les 
lettres était à terre, non loin de son corps, et le cheval 
qu'il montait paissait tranquillement à quelque distance. 

On trouva immédiatement un remplaçant, et comme 
l'inspection du corps du malheureux courrier ne laissait 
aucun doute sur son genre de mort , on offrit une ré- 
compense de dix roupies à celui qui apporterait la tête 
du tigre qui l'avait tué. Le second courrier ne remplit 
pas longtemps son office. Dès la première nuit, le tigre 
l'attendit au passage; on trouva le lendemain matin son 
corps tout déchiré , et son cheval , à peine égratigné , 
paissant comme celui de son prédécesseur sur le bord 
du chemin. 

La récompense promise à celui qui parviendrait à 

tuer ce tigre fut triplée, et l'on organisa une battue 

générale , sous la direction du rajah de Jubbulpour. En 

attendant que la chasse pût avoir lieu, on engagea un 

Ml 23 



3t)2 .lOCRNAL DCNE r.tSlDENCE 

troisième courrier pour porter les lettres ; mais cette fois 
on eut beaucoup de peine à trouver un individu qui con- 
sentit à tenter l'entreprise. Ce pauvre homme ne prévoyait 
que trop bien le triste sort qui l'atlendail. A la même place 
où les deux courriers précédons avaient péri , celui-ci 
fut trouvé à moitié dévoré. Après cette dernière cata- 
strophe , on ne trouva personne qui voulût se charger de 
porter les lettres avant que le tigre eût été tué. 

Deux jours après, le nombre nécessaire de chasseurs 
fut complété. On éleva d'abord plusieurs tréteaux près du 
ruisseau sur les bords duquel les malheureux courriers 
avaient été trouvés ; un homme, avec un fusil chargé^ fut 
placé en vedette pendant la nuit sur chacun de ces tréteaux, 
prêt à tirer sur le tigre s'il se présenlait. Deux jours du- 
rant , les taillis d'alentour retentirent des cris et des ac- 
clamations des chasseurs , sans que le tigre sortît de son 
repaire. Enfin, le soir du troisième jour, un des chasseurs 
l'aperçut tandis qu'il se glissait furtivement au travers 
des hautes herbes. Cet homme, qui avait son fusil tout 
chargé , tira presque à bout portant sur l'animal et re- 
tendit sans vie à ses pieds. Les cris et les acclamations 
redoublèrent alors. Chacun se précipita pour contempler 
le monstre , qui était un tigre de la plus grande taille. 
Après cet exploit la route redevint sûre , et le courrier put 
passer et lepasser sans courir de péril. 

L'existence d'un grand nombre de reptiles dangereux 
trouble néanmoins le plaisir que l'on éprouve à chasser 
danscerlaines parties de IHindoustan 5 souvent le chasseur, 
dans l'ardeur de la poursuite, ne songe pas à regarder où 
il pose ses pieds , et court le risque de marcher sur quel- 
qu'un de ces animaux. Le serpent le plu dangereux est 
le Cobra de capello ou serpent à sonnettes 5 sa morsure 
est si venimeuse , quelle occasionne la mort au bout 



DANS L'r^DF.. .'î()3 

d'un petit nombre d'heures, et (jiie le corps entre en 
putréfaction môme avant que le cœur ait cessé de battre. 

J'ai vu plusieurs fois ces serpens de bien près , quoi- 
que j'aie toujours échappé à leur morsure. Un soir, que 
je me promenais par tm beau clair de lune, j'allais m'as- 
seoir sur l'herbe pour mieux jouir de la fraîcheur , lors- 
que j'aperçus à temps un jjros serpent à sonnettes roulé 
sur lui-même , à côté de moi. Le mouvement d'effroi 
dont je ne fus pas maître dérangea son sommeil , et il 
s'enfonça dans une des crevasses dont la chaleur du soleil 
sillonne le terrain. Pendant que je demeurais à Kaounpour 
je tuai l'un de ces animaux sous la natte de la chambre 
où je me tenais ; sa longueur était de quatre pieds deux 
pouces , et son diamètre de quatre pouces. La natte était 
soulevée à l'endroit où il était caché ; un coup de sabre 
bien appliqué le partagea en deux; il poussa un rugisse- 
ment (c'est le seul mot qui exprime la nature du son 
qu'il fit entendre) , et il projeta sa tête en dehors; mais 
s'apercevant que la moitié de son corps restait en airière, 
il s'enfonça de nouveau dans son refuge , où nous ne 
tardâmes pas à l'achever. 

Tandis que j'étais à l'hôpital militaire de Dum-Dum ' , 
j'eus l'occasion de voir la manière dont s'y prennent, 
pour capturer les serpens, les hommes qui font métier 
de cette dangereuse occupation. Je dois avouer que je 
me méfiais beaucoup des merveilles qu'on me racontait 
de leur adresse; aussi je pris des précautions nombreuses 
pour prévenir toute supercherie de leur part. Je m'étais 
fait accompagner de deux autres personnes, et quoiqu'il 
fût l'heure la plus chaude du jour, nous ne voulûmes 
pas tarder de mettre à l'épreuve l'habileté de nos pre- 

' Piira-Diim est une station militaire située .if> milles de Calcutta. 



36 i JOURNAL d'une RIÎSIDENCE 

neiirs de sevpens , afin de ne pas leur donner le temps de 
se concerter. En conséquence, nous laissâmes sous la 
garde d'un domestique de confiance les paniers remplis 
de serpens apprivoisés qu'ils avaient apportés avec eux , 
et nous les conduisîmes vers une maison inhabitée , au- 
tour de laquelle le terrain était couvert de ronces. 

Nous prîmes d'abord le soin de visiter les vétemens 
des psylles pour nous assurer qu'ils n'y cachaient aucun 
serpent , puis chacun de nous se char^jea de diriger les 
opérations d'un de ces hommes , et de le surveiller at- 
tentivement. Je conduisis le mien près d'une grande 
mare desséchée, couverte d'épines et de mauvaises her- 
bes. Il commença aussitôt une sorte de chant, ou plutôt 
de bourdonnement monotone , tout en marchant lente- 
ment, tandis que je le suivais de près sans perdre aucun 
de ses mouvemens. Nous avions à peine fait quelques 
pas dans l'herbe , que le psylle enfonça la main dans un 
buisson d'épines ; mais il la relira aussitôt, en reprenant 
le chant qu'il avait interrompu. Bientôt il plongea de 
nouveau son bras parmi les feuilles , et en retira un 
énorme serpent qu'il lança loin de lui, et qui m'atteignit 
presque au visage. Le psylle m'engagea à le laisser en 
liberté , pour que je fusse témoin de l'influence que sa 
musique exerçait sur l'animal. En effet, lorsqu'il eut 
recommencé son bourdonnement, le serpent parut com- 
plètement fasciné , et se mit à balancer la tête d'une 
manière qui indiquait évidemment qu'il entendait les 
sons. Nous examinâmes alors notre prise; c'était bien 
un serpent à sonnettes , et ses crochets étaient en parfait 
état. 

Je ne dois pas oublier de mentionner qu'au moment 
où il prit le serpent , l'homme sentit une piqûre qui l'a- 
larma beaucoup: il se serra le doigt avec une ligature. 



DANS l'inde. 365 

cl appliqua un méclicament sur l'endroit blessé. Il est 
probable que la piqûre était due à une épine, car il ne 
s'ensuivit aucun résultat fâcheux. 

On nous avait avertis qu'un serpent noir s'était mon- 
tré à plusieurs reprises sur le bord de la mare, où il se 
rendait pour prendre des grenouilles. Deux de nos hom- 
mes se placèrent près d'un mur, à l'endroit indiqué. Us 
avaient à peine commencé à chanter, que nous vîmes 
paraître hors du mur la tête d'un serpent qui sortit peu 
à peu tout son corps de l'ouverture , et qui ne tarda pas 
à être suivi d'un compagnon. Encouragés par ces succès, 
nous allâmes dans un autre emplacement où l'on con- 
struisait un édifice , et oii se trouvaient entassés des 
briques et des débi is. Les preneurs de serpens commen- 
cèrent leur bourdonnement, et au bout de quelques mi- 
nutes nous vîmes paraître successivement trois de ces 
reptiles, qui s'avancèrent en paraissant écouter les sons. 

Exposés depuis longtemps à l'ardeur d'un soleil brû- 
lant, nous ne voulûmes pas pousser plus loin nos re- 
cherches ; mais j'en avais assez vu pour élre convaincu 
que les serpens avaient bien réellement été attirés par 
la musique, et que les psylles étaient de bonne foi. 
Avant de nous quitter, ils nous donnèrent d'autres preu- 
ves de leur savoir-faire et de la soumission qu'ils obte- 
naient de leurs serpens apprivoisés. Ces expériences, 
toutefois, ne sont pas sans danger: quelque temps au- 
paravant deux preneurs de serpens , en voulant faire 
manœuvrer un de leurs élèves, furent gravement mordus 
tous les deux. L'un mourut le soir du même jour, et 
l'autre quelques heures plus tard. » 

Il y aurait beaucoup d'autres observations intéres- 
santes à transcrire de l'ouvrage du D"^ Spry, mais obli- 
gés do nous renfermer dans les bornes d'un extrait , 



366 JOURNAL d'u.ni-; résidence 

nous nous contenterons de citer encore la description 
suivante d'un phénomène que peu de voyageurs , sans 
doute, ont eu l'occasion de voir de près. 

« Nous lisons dans les saints livres que l'Egypte fut 
affligée jadis par l'envoi d'une multitude de sauterelles , 
qui se répandirent sur la surface du pays. On ne saurait 
imaginer, en effet , de fléau plus dévastateur, et dont les 
conséquences soient plus affligeantes. Jai vu de près , 
une fois , l'invasion de ces terribles insectes (^Grylhis 
migvatorius'j^ mais je ne parviendrai sûrement qu'à en 
donner une idée bien imparfaite, par l'impossibilité où 
je suis de trouver un point de comparaison avec quelque 
événement de ce genre en Europe. On ne peut guère se 
représenter dans les pays occidentaux de masse mou- 
vante dans les airs plus formidable qu'un vol d'oiseaux, 
ou un essaim de mouclierons. Comment alors donner 
l'idée d'une masse compacte d'insectes énormes^ qui 
remplissent le ciel aussi loin que la vue peut atteindie, 
et qui se meuvent dans l'air avec l'impétuosité d'un tor- 
rent, en produisant un bruit pareil au m\igissement de 
la mer ? Ils parcourent ainsi les régions de l'air jusqu'au 
terme de leur existence éphémère ; ils se laissent tomber 
alors d'épuisement, déposent leurs œufs, et meurent. 
Dans quelque endroit qu'ils se posent à terre , l'aspect du 
pays subit une complète métamorphose ; les lieux les 
plus fertiles deviennent entièrement arides : il semble 
que le feu ait passé sur la surface de la teric , et qu'il y 
ait tout desséché. 

Un matin du mois d'août 1832, comme je finissais de 
déjeuner, mon a'.lcmion fut attirée par les clameurs des 
domestiques ; presque aussitôt plusieurs d'entre eux se 
précipitèrent dans l'appartement en s'écriant Tiri ! Tiri ! 
Sahib. Tiri! Tiri / Je ne pus rien comprendre à leurs 



DANS l'i.NDE. 367 

exclamations, sinon que Tiri signifiait quelque chose 
d'inusilé et d'extraordinaire qui apparaissait dans le ciel. 
Dans un instant la clarté du soleil disparut ^ et fit place 
à l'obscurité du crépuscule. Je courus hors de la mai- 
son , et arrivai à temps pour voir le passage d'une nuée 
de sauterelles qui arrivaient de Test, et qui interceptaient 
presque entièrement le jour. 

En un clin d'œil tous les babitans de la ville et des envi- 
rons furent sur pied. Les uns s'armèrent d'un vieux fusil, 
les autres de quelque ustensile de ménage en cuivre , et 
chacun de tirer, de frapper, de crier, de faire en un mot 
tout le tapage possible , pour effrayer les sauterelles et 
les empêcher de s'arrêter. Au bout d'une heure le péril 
avait cessé, les sauterelles ayant continué leur route; 
des milliers de ces insectes étaient toutefois tombés 
dans leur passage au-dessus de Sangor, et chacun s'em- 
pressait de les ramasser. On m'a assuré qu'accommodées 
elles font un ragoût excellent. Un Anglais de mes amis , 
établi depuis longtemps dans THindouslan , donna à celte 
occasion un repas pour manger un curry aux sauterelles, 
mais je refusai de me joindre à ses convives , ne pou- 
vant me résoudre à manger un insecte aussi dégoûtant. 

C'est une question naturelle à faire que de demander 
d'où viennent ces insectes, et où ils vont. Ils subissent 
les métamorphoses propres à l'espèce des chenilles. On 
croit qu'il faut un certain concours de circonstances pour 
favoriser leur développement parfait , et que ce n'est que 
lorsque ces circonstances se présentent, qu'ils paraissent 
en nombre si prodigieux. Us traversent les airs avec une 
rapidité extraordinaire; leur marche, ou plulôt leur vol, 
commence le malin , et lorsque le soir arrive ils se po- 
sent à terre sur toute espèce de plante indifféremment. 
On assure que même dans les taillis les plus épais , ils 



368 JOURNAL u'lSE RtSIDiîNCE DANS l'iNDE. 

ne laissent pas la moindre feuille ou le moindre brin 
de verdure. Au lever du soleil, le jour suivant, ils 
reprennent leur vol , et s'arrêtent de nouveau lorsque 
vient le soir. Le pays où ils se trouvent lorsqu'arrive le 
terme de leur existence est doublement à plaindre, car 
non-seulement il subit une complète dévastation, mais 
l'infection causée par les corps des sauterelles mortes, 
occasionne souvent des maladies pestilentielles, qui sont 
d^autant plus graves que la cause qui les produit dure 
plus longtemps. » 

« Je m'arrête ici , dit le D"". Spry en terminant son 
journal , après avoir tracé vme esquisse trop rapide 
et bien incomplète sans doute , d'un des pays les plus 
intéressans de l'univers ; d'un pays qui ne fait qu'en- 
trer dans la voie de la civilisation , qui n'est qu'à l'au- 
rore de sa vie politique et commerciale ; d'un pays si 
fertile qu'il semble doué d'une perpétuelle abondance, 
et de tous les élémens de l'aisance et de la sécurité ; 
d'un pays, enfin, qui offre des ressources immenses soit 
au commerçant , soit au philosophe ou au naturaliste , 
pour remplir leur vocation et satisfaire leurs différens 
penchans. » 



DES GLACIERS, 

DES MORAINES ET DES BLOCS ERRATIQUES, 

DISCOURS PRONONCÉ A l'oUVERTURE DES SEANCES DE LA SOCIÉTÉ 
HELVÉTIQUE DES SCIENCES NATURELLES, A NEUCIIATEL, LE 24 
JUILLET 1837. 

IPmr C Agassi}, presiîirnt. 

Messieurs, Irès-chers Amis et Confédérés, 

Depuis longlemps les membres de la section neuchâ- 
teloise de notre Société désiraient avec impatience voir 
arriver le moment où ils pourraient inviter leurs con- 
frères de toute la Suisse à se réunir chez eux. Des 
circonstances indépendantes de leur volonté , et par- 
ticulièrement la construclion du nouvel édifice dans le- 
quel nous sommes réunis , et qui devait recevoir tout 
ce que la ville possède de collections scientifiques , les 
ont forcés à décliner l'honneur d'accueillir à Neuchàtel 
la Société Helvétique des sciences naturelles, jusqu'à ce 
qu'ils pussent le faire convenablement , et mettre sous 
ses yeux au moins une partie des collections. Encore 
aujourd'hui, malgré toute l'activité qu'y a mise l'infati- 
gable Directeur de notre Musée , il n'y a qu'une faible 
partie des collections qui soient rangées ; c'est même à 
la hâte qu'elles ont été déposées dans le local qui doit 
les recevoir, et que les ouvriers n'ont pas encore quitté. 
Nous réclamons donc toute votre indulgence pour ce 
que vous verrez. Mais du moins , comptez sur le plaisir 
que nous avons à vous recevoir ici , et soyez persuadés 
que nous attachons un grand prix à vous voir chez nous, 



370 «F.s gl\ciî;rs, des moraines 

C'est du fond du cœur que je vous dis à tous : Soyez les 

bienvenus. 

A pareil jour tout nous invite à rechercher quel est le 
lien qui unit les sciences dont s'occupe notre Société. 
Je ne crois pas me tromper en affirmant qu'une grande 
pensée domine tous les travaux qui tendent aujourd'hui 
à en étendre les limites. C'est l'idée d'un développement 
progressif dans tout ce qui existe, d'une métamorphose 
à travers différens états dépendant les uns des autres, 
l'idée d'une création intelligible, dont notre tâche est de 
saisir la liaison dans (ous ses phénomènes. Ainsi voyez 
l'Astronomie, qui s'occupe maintenant de la formation 
des corps célestes ; la Chimie , qui étudie les différens 
modes d'action des corps les uns sur les autres ; la Phy- 
sique, qui veut approfondir la nature des forces dont 
elle connaît l'action; l'Histoire naturelle, qui poursuit 
les phases de la vie de chaque être; la Géologie enfin, 
qui se hasarde à embrasser l'histoire de la terre , à en 
déchiffrer même les pages les plus anciennes , et à la 
représenter comme un grand tout , dont les révolutions 
ont toujours tendu vers le même but. 

De tous ces progrès, sans doute, il sortira un jour 
quelque chose de grand, de vraiment humain, qui fera 
rentrer l'étude des sciences naturelles bien plus directe- 
ment dans le domaine de la vie habituelle de l'homme, 
que les avantages mêmes fournis à l'industrie et aux arts 
par les résultats obtenus dans les sciences , quelque im- 
menses qu'aient été ces derniers. 

Notre Société n'est point restée étrangère h ce grand 
mouvement ; les noms de ses membres figurent honora- 
blement à côté des coryphées de la science qui ont dai- 
pné s'associer à nos travaux. La réunion d'aujourd'hui, 
mieux qu'aucune autre peut-être, prouverait que mon 



ET DIS BLOCS LRRATIQUES. 37 1 

assertion n'esl point exagérée. Vous le savez, Messieurs, 
c'est notre petite Société qui a servi de modèle à ces 
vastes associations dont l'Allemagne, l'Angleterre et la 
France se glorifient à tant de titres; et si les travaux 
qu'elle a entrepris ont paru moins biillans à côlé de 
ceux de sociétés plus vastes, elle n'en a pas moins donné 
l'élan , à plus d'une reprise. 

Tout récemment encore, deux de nos collègues ont 
soulevé par leurs recherches des discussions d'une haute 
portée, et dont les suites auront du retentissement. La 
nature de la localité où nous sommes réunis m'engage 
à vous entretenir de nouveau dun sujet qui , je crois , 
t'Ouve sa solution dans l'examen des pentes de notre 
Jura. .Je veux parler des glaciers, des moraines et des 
blocs erratiques. 

Tout le monde, en Suisse, connaît les glaciers , et 
sait que Icius bords sont entourés de digues de blocs 
arrondis qu'on appelle des moraines , et qui sont conti- 
nuellement poussées en avant ou abandonnées par les 
glaciers à mesure qu'ils avancent ou qu'ils se retirent. 
Les Iiabilans du Jura surtout sont familiers avec un 
autre phénomène qui est très-frappant dans nos monta- 
gnes ; je veux parler des blocs erratiques , ou de ces 
masses de granit et d'autres roches primitives qui sont 
éparses principalement sur les pentes de notre Jura. Ce 
que tout le monde ne sait cependant pas, c'est qu'il 
existe encore d'autres moraines que celles qui cernent 
de nos jours les glaciers. Ce sont MM. Venelz et de 
Charpentier qui les ont fait connaître les premiers. On 
les observe principalement dans les vallées inférieures 
des Alpes. Mais il est un côté de cette question qui doit 
être contesté , c'est la liaison que l'on a cherché à éta- 
blir entre les blocs erratiques et les glaciers que cernaient 



372 DliS GtACiERS^ DES MORAINES 

les grandes moraines dont on retrouve encore des traces 
sur les rives septentrionales du lac de Genève. C'est de 
ce dernier point que j'ai l'intention de vous entretenir 
en particulier. 

Les faits observés par MM. Venefz et de Charpentier 
sont cependant définitivement acquis à la science ; aussi 
importe-t-il d'en proclamer hautement l'exactitude ; car 
de là dépend naturellement la validité de toutes les con- 
séquences que l'on peut en tirer. 

A des distances plus ou moins considérables des gla- 
ciers actuels , on remarque en effet , à différentes hau- 
teurs , des moraines parfaitement semblables à celles qui 
cernent encore les glaciers. Elles sont également con- 
centriques , et forment des digues qui suivent les inéga- 
lités des flancs des vallées. On en voit partout plusieurs 
étages , dont les plus élevés se trouvent à quelques cents 
pieds au-dessus du fond des vallées supérieures des Alpes 
où il n'y a plus de glaciers. Mais en descendant dans les 
vallées inférieures , on en trouve successivement à douze 
ou quinze cents pieds , et même à dix-huit cents pieds de 
hauteur ; il y en a encore d'assez distinctes à deux mille 
pieds au-dessus du lit du Rhône, dans les environs de 
Saint-Maurice en Valais. On peut les poursuivre jusque 
sur les rives du lac de Genève. Il en existe encore de 
très-élevées au-dessus de Vevey et dans les environs de 
Lausanne , qui correspondent à celles de la rive méridio- 
nale du lac. 

Si on ne les a généralement pas remarquées, c'est 
qu'elles sont beaucoup au-dessus des roules fréquentées, 
et que celles des parties inférieures des vallées ont gé- 
néralement été disloquées par les torrens. 

Il est toujours facile de distinguer ces anciennes mo- 
jaines des digues formées par le débordement des eaux 



i;t des blocs erratiques. 373 

et des lalus plus ou moins clentlus, résuhant des ava- 
ianches. Les digues sont très- irrégulières et s'étendent 
à de petites distances , en s'aplanissanl ; les talus sont 
en forme de cônes très-aplalis , débouchant des vallées 
et se perdant dans la plaine; tandis que les moraines 
sont des digues triangulaires continues et parallèles le 
long des deux flancs des vallées , formées de blocs arron- 
dis évidemment triturés, pour ainsi dire en place, les 
uns contre les autres , comme cela a lieu sur le bord des 
glaciers actuels, qui s'étendent dans de longues vallées 
étroites. Les blocs des avalanches, au contraire, sont 
anguleux ; ceux des digues , charriés par les eaux , peu- 
vent être arrondis, il est vrai, lorsqu'ils proviennent de 
moraines disloquées , mais alors ils s'étendent en nappes 
irrégulières , et lorsqu'ils proviennent d'avalanches ré- 
centes, ils sont également anguleux , à moins qu'ils ne 
rencontrent dans leur trajet d'anciennes moraines qu'ils 
entraînent et avec lesquelles ils se confondent. 

Pour se convaincre de l'exactitude de ces faits, il 
suffit de parcourir la vallée de Chamouni , en suivant les 
moraines les plus rapprochées des glaciers, ou de s'élever 
perpendiculairement sur les flancs de la vallée du Rhône 
entre Saint-Maurice et Marîigny , sur la rive gauche du 
Rhône , au-dessus de la Pissevache près du hameau ap- 
pelé Chaux-Fleurie (Tsau-fria) , ou vis-à-vis , en montant 
au village de Morcles depuis les bains de Lavey. Les dé- 
combres des dernières débâcles de la Dent du Midi , les 
grandes avalanches dont on voit partout des traces et 
les nombreuses digues formées par le Rhône, feront 
d'ailleurs apprécier justement la différence qu'il y a en- 
tre ces divers accidcns produits par des causes si diffé- 
rentes. 

Les vallées latérales présentent les mêmes phénomènes. 



37i DES GLACIERS, DES MORAINES 

comme on peut le voir en remonlanl le cours de l'Aven- 
çon , jusqu'au glacier de Paneyrossaz. 

En parcourant ces vallées , je n'ai pas été moins 
frappé de l'apparence polie que présenlenl les rochers 
sur lesquels les glaciers se sont mus ; apparence que l'on 
remarque également dans toutes les vallées dont les 
flancs sont couronnés d'anciennes moraines , à quelque 
distance des glaciers actuels qu'elles se Irouvenl. C'est 
ainsi que les flancs de la vallée du Rhône sont entière- 
ment polis jusque sur les bords du lac de Genève, à plus 
d'une journée des glaciers , partout où la roche est assez 
dure pour avoir résisté aux influences atmosphériques. 

\J explication que M. de Charpentier a donnée de ces 
faits, évidemment produits par de grandes masses de 
£[lacesj qui remplissaient jadis le fond de toutes les 
vallées alpines , ne me semble cependant pas embrasser 
toute la question , et le Jura présente une série de phé- 
nomènes qui la mènent plus loin. 

Pour mettre plus de liaison dans ce que j'ai à vous 
dire là-dessus , je vous entretiendrai d'abord dos surfaces 
polies que l'on remarque sur toute la pente méridionale 
du Jura, et que nos montagnards appellent des laves , 
comme nous la appris M. Léopold de Buch , celui de 
tous les géologues qui le premier a le mieux étudié le 
Jura neuchâlelois, et à qui sont dus les plus grands tra- 
vaux sur le sujet qui nous occupe. 

La pente méridionale du Jura, qui est en face des 
Alpes, présente de ces laves jusque sur ses plus hautes 
sommités, depuis les bords du lac de Bienne jusqu'au 
delà d'Orbe ; limites dans lesquelles j'ai constaté leur 
existence*. Ce sont des surfaces polies, complètement 

* Elles s'étendent cependant Lien au-delà, comme nous l'ap- 
prend une lettre de M. Schiraper, reçue le 25 juillet, et insérée 
à la page 38 des actes de la Société. 



ET DKS LLOCS tRRATIQUES. 375 

indépenclanles de la straliticalion des couches et de la 
direction de la chaîne du Jura ; elles s'étendent sur 
toute la surface du sol , suivant ses ondulations , passant 
également par-dessus le terrain néocomien et le terrain 
jurassique , pénétrant dans les dépressions qui forment 
de petites vallées, en s'élevant sur les crêtes les plus 
isolées, et présentant un poli aussi uni que la surface 
d'un miroir, partout où la roche a été mise récemment 
à découvert, c'est-à-dire, débarrassée de la terre, du 
gravier et du sable qui la recouvrent généralement. Ces 
surfaces sont tantôt planes , tantôt ondulées , souvent 
même traversées de sillons plus ou moins profonds et 
sinueux, ou de bosses longitudinales très -arrondies , 
mais qui ne sont jamais dirigés dans le sens de la pente 
de la montagne; au contraire, comme les gibbosités , 
ces sillons sont obliques et longitudinaux ; direction qui 
exclut toute idée d'un courant d'eau comme cause de ces 
érosions. Un fait très-curieux , que l'on ne saurait non 
plus concilier avec l'action de l'eau , c'est que ces polis 
sont uniformes , alors même que la roche se compose 
de fragmens de différente dureté , et les coquilles qu'elle 
contient sont tranchées comme dans des plaques de mar- 
bre polies artificiellement. On remarque, en outre, sur 
les surfaces très-bien conservées, de fines lignes sem- 
blables aux traits que pourrait produire une pointe de 
diamant sur du verre , et qui suivent en général la direc- 
tion des sillons obliques. Les localités les plus intéres- 
santes où l'on peut les observer dans les environs de 
Neuchâtel , sont le Mail, du côté du lac, à la surface 
du terrain néocomien, et le Plan, à l'endroit où l'ancienne 
route joint la nouvelle. Les plus remarquables sont ce- 
pendant à quelque distance de la ville , par exemple, au- 
dessus du Landeron , à la surface du portlandien sur la 



376 DES GLACIERS^ DES MORAiINkS 

lisière des vignes el de la forêt , dans les environs de 
Saint-Aubin et au-dessus de Concise. Dans quelques 
localités on remarque de larges excavations et même des 
espèces de puits qui ne peuvent avoir été produits que 
par des cascades tombant entre les fentes de la glace. 
Pour quiconque a examiné dans les Alpes le fond des 
anciens glaciers , il est évident que c'est la glace qui a 
produit ces polis^ comme ceux de la vallée du Rhône 
dont il a déjà été question. Il est digne de lemarque que 
ces polis ne se retrouvent nulle part dans le fond des 
petites vallées longitudinales formées par les abruptes 
des différentes ceintures de couches dont se composent 
nos chaînes , ni sur l'escarpement même de ceux de ces 
abruptes qui sont tournés vers la montagne , tandis que 
j'en ai remarqué sur plusieurs abruptes tournés vers les 
Alpes, par exemple, le long de la route neuve, entre 
Saint-Aubin et le château de Vauxmarcus. Il importe 
également de signaler les différences qui existent entre 
ces laves et d'autres surfaces polies avec lesquelles on 
ne saurait cependant les confondre, mais qui peuvent 
leur ressembler dans quelques circonstances. Je veux 
parler des surfaces polies produites par les failles ou 
par le glissement des couches les unes sur les autres. 
Les premières , pénétrant verticalement ou obliquement 
à travers plusieurs couches , ne sont à découvert que là 
où l'un des côtés de la roche en rupture s'est enfoncé ; 
elles ne sont jamais à découvert sur de grandes surfaces 
comme les laves ; les secondes présentent quelquefois 
des surfaces assez étendues , lorsque les couches supé- 
rieures au glissement ont été enlevées ; mais alors les 
rainures ou les sillons produits par le glissement sont 
dans le sens de la pente , ce qui ne se voit nulle part 
à la surface des laves. Les surfaces polies par l'action 



ET Di:S BI.OCS URRATIQIFS. O I I 

des eaux onl également un caractère particulier, soit 
qu'elles aient été produites par des eaux courantes ou 
par des niasses d'eau plus considérables contenues dans 
un bassin. Dans le premier cas, ce sont des sillons si- 
nueux descendant toujours , tandis que les sillons et les 
gibbosilés des laves montent et descendent suivant les 
accidens de la roche polie. Dans le second cas_, les eaux 
mues sur les rivages par les vents , et poussées au delà 
de leur niveau habituel , rentrant toujours en équilibre , 
forment des sillons inégaux plus, ou moins profonds , 
qui suivent généralement la ligne de plus grande pente, 
à moins que des accidens locaux ne leur donnent une 
direction particulière. Il en est de même lors de la hausse 
et de la baisse du lac au printemps et en automne. On 
peut étudier toutes ces différences dans les environs de 
la ville, en comparant les surfaces polies du Mail avec 
les érosions produites par le lac dans le prolongement 
des mêmes couches , ou avec les sinuosités qui ont été 
produites par le Seyon dans ses gorges. D'ailleurs les 
surfaces polies par l'action de l'eau ne sont jamais aussi 
lisses que les laves ou que les surfaces polies par les 
glaciers. Que l'eau charrie du sable et du limon ou non, 
les effets sont les mêmes , seulement ils sont plus lents 
dans ce dernier cas. Je n'ai pas encore eu occasion 
d'étudier particulièrement les effets des grandes masses 
d'eau charriant des glaces; je ne pense cependant pas 
qu'elles produisent des effets différens de ceux de l'eau 
liquide. Ce qu'il y a de certain, c'est que dans les lits 
de nos rivières et sur les bords de nos lacs , ces effets 
se confondent; et puis il est évident que la glace flottante 
ne saurait avoir d action sur le fond de l'eau qui la porte. 
Il n'y a donc que les grandes masses de glaces se mou- 
vant immédiatement sur des masses solides , qui puissent 
MI 21 



378 DFS GL\CIERS, DES MORAINES 

produire des effets semblables au poli que l'on remai-que 
sur les bords des glaciers en retraite. Ce dernier phéno- 
mène est du reste parfaitement semblable à celui que 
présentent les laves du Jura. 

Par cette ressemblance, seule on pourrait déjà être 
porté à penser que des causes semblables ont produit 
des effets aussi semblables entre eux. Mais il est d'autres 
considérations qui nous permettent de lier plus directe- 
ment ces deux phénomènes , et qui forceront , même 
ceux qui voudraient y voir des agens différens , à les 
envisager sous un seul et même point de vue. 

Nous avons vu des moraines jusque sur les bords du 
lac de Genève, sur les deux rives à la même hauteur; 
nous avons par là la certitude qu'il fut un temps où le 
lac de Genève était gelé jusqu'au fond , et où cette glace 
s'élevait à une hauteur très-considérable au-dessus de 
son niveau actuel. 

Mais nous savons également que toutes les moraines 
qui restent en place sont celles que les glaciers laissent 
sur leurs bords en se retirant. Depuis l'époque donc que 
je viens de signaler , et où les glaciers débouchaient en- 
core dans les vallées inférieures de la Suisse, ils sont 
allés en diminuant et en se retirant dans des vallées de 
plus en plus élevées. 

Ici une question se présente tout naturellement. Ceux 
de ces glaciers qui ont eu la plus grande extension, sont- 
ils descendus du sommet des Alpes? ou bien y aurait-il 
eu un moment où les glaces se seraient formées naturel- 
lement au delà des limites que nous venons de leur re- 
connaître , s'étendant peut-être une fois jusqu'au Jura et 
même au delà? 

Le niveau des moraines des bords du lac Léman, qui sont 
à 2500' au-dessus de la mer^ et la nature des surfaces 



ET DES BLOCS ERRATigUE». o70 

polies du Jura semblent l'indiquer; il suffit même de 
marquer sur une carte de nivellement les hauteurs des 
moraines débouchant dans les différentes parties de la 
chaîne des Alpes , pour se convaincre que les glaces ont 
une fois recouvert toute la plaine de la Suisse et atteint 
la pente du Jura*. 

En effet, la différence de niveau entre l'élévation des 
moraines des bords du lac de Genève aux environs de 
Vevey et sur la côte de Savoie , et celle des surfaces po- 
lies que l'on observe au-dessus des rivages du lac de 
Neuchâtel jusque sur le sommet de Chaumont, est telle 
que la nappe de glace qui remplissait l'espace compris 
dans ces limites, a pu avoir une certaine inclinaison, 
puisque le niveau du lac de Neuchâlel n'est que de 
13 il pieds au-dessus de la mer, celui de la zone de 
Pierre-à-Bot, le long de laquelle on trouve le plus grand 
nombre de blocs ^ de 2150 pieds ; le sommet même de 
Chaumont n'a que 3619 pieds. 

Cela étant, nous sommes non-seulement en droit d'at- 
tribuer à l'action des glaces toutes ces surfaces polies de 
la pente du Jura , mais encore de les envisager comme 
un indice assuré de l'étendue plus considérable qu'ont 



' M. Rod. Blanchet, qui s'est aussi occupé de cette question , a 
fait dès lors la remarque que le sommet du Pèlerin (montagne 
qui domine Vevey en face de l'ouverture du Vallais , élevée de 
3301 pieds de France au-dessus de la mer), composé de poudingue 
à gros grain, est poli sur sa pente, dans un endroit où il n'y a pas 
«l'eau capable de former un petit ruisseau , ni de sentier, ni aucune 
des causes polissantes que l'on pourrait mettre en avant. 

C'est donc à 3300 pieds au moins que l'on peut porter le niveau 
«les glaces qui remplissaient le bassin du lac de Genève, dont la 
surface n'est maintenant qu'à 1145 pieds. Sur le sommet du Pèlerin 
c'est .le fond de la glace dont le niveau était de 3300 pieds au- 
dessus de la mer; mais rien ne nous indique quelle était son épfli»- 
6cur dans ce point. 



o8() DES GLACIERS, DES MORMNES 

eue les glaces à une ëpoque plus reculée , tant dans le 
Jura que dans les Alpes. 

M. de Charpentier pense que ces glaces étaient des gla- 
ciers qui se sont formés sur le sommet des Alpes et qui sont 
descendus dans la plaine pour s'élever jusqu'à la hauteur 
où on en trouve des indices, poussant devant eux les blocs 
qui sont sur le Jura. Mais un fait bien frappant s'oppose 
à cette explication : c'est que les blocs du Jura sont gé- 
néralement moins arrondis et même plus grands que 
ceux que l'on trouve dans les moraines du bord des 
glaciers actuels'. Si nos blocs avaient été roulés ainsi 
au bord d'un glacier depuis les Alpes jusqu'au Jura, ils 
seraient généralement plus ronds et plus petits, et il y 
aurait d'immenses moraines adossées au Jura , ce qui 
n'est pas '. 

L'opinion généralement reçue attribue le transport de 
ces blocs à d'immenses courans d'eau ou à des glaces 
flottantes. 

Les plus grandes difficultés que présente cette manière 



' Ces faits ne s'accordent point du tout avec ceux que M. Elie 
de Beaumont a décrits pour la vallée de la Durance. 

^ Je ne me suis point attaché à décrire la distribution des blocs 
erratiques sur les pentes du Jura , parce qu'elle est assez connue 
depuis la publication des recherches de MM. Léop. de Buch, 
Escher de la Linth, de Luc, sur ce sujet. Je ferai seulement re- 
marquer que leur accumulation sur différens points ne s'accorde 
pas avec les théories que l'on a avancées pour expliquer leur 
transport. Ainsi les plus grandes accumulations que j'en connaisse 
se trouvent à peu de distance l'une de l'autre prés du sommet du 
mont Auber, et dans le fond de Noiraigue, à des niveaux Irès-dif- 
férens , et qui ne sont point sur une ligne ascendante dont le som- 
met serait à Chasseron. Au contraire, c'est en général sur le bord 
des différens gradins du Jura qu'on en voit le plus, et en particu- 
lier sur la lisière que forme tout le long du Jura neuchâtelois, la 
dépression des couches supérieures du portlandien, entre le châ- 
teau de la Neuveville, Fontaine-André, Pierre-à-Bot, Troirod, 
ChâtilloB, Fresens, Mulruz, etc. 



ET DES BLOCS ERRATIQUES. 381 

de voir, pour n'en indiquer que quelques-unes, sont 
d'abord d'expliquer l'origine de ces courans el de la vi- 
tesse qu'on doit leur attribuer pour qu'ils aient pu trans- 
porter des masses aussi énormes, si toutefois l'on admet 
qu'ils ont été charriés après le soulèvement des Alpes, 
comme tout semble l'indiquer. Car dans ce cas, ces cou- 
rans auraient dû partir des crêtes qui séparent les val- 
lées , puisque le phénomène des blocs se présente dans 
toutes les vallées alpines et sur les deux versans de la 
chaîne ; c'est-à-dire , que pour suffire aux exigences des 
faits, ils auraient dû jaillir de toutes ces crêtes* avec 
assez d'impétuosité pour ne plus laisser tomber les blocs 
au-dessous du niveau où ils se trouvent dans le Jiu-a et 
dans les vallées alpines où il n'y a plus de glaciers, 
puisqu'on nie même encore l'existence des grandes mo- 
raines , pour attribuer aussi la déposition de ces blocs 
aux mêmes courans. Mais comment des cours d'eau ayant 
à peine quelques lieues de long (je parle ici des vallées 
latérales débouchant dans les vallées principales) au- 
raient-ils maintenu de grands blocs à plus de mille pieds 
de hauteur? D'ailleurs le fait que les blocs des différentes 
vallées ne sont pas les mêmes et qu'ils se répandent en 
éventail à une certaine distance des Alpes , exclut cette 
idée d'une extrême vitesse qu'on a voulu accorder aux 
courans, uniquement pour expliquer le transport des 
blocs, sans penser qu'ils auraient dû produire en même 
temps d'autres effets dont on ne retrouve aucune trace. 
Ce fait exclut à plus forte raison l'idée d'?m grand cou- 
rant diluvien passant sur toute la Suisse , quelque di- 
rection qu'on veuille lui assigner. Si c'est avant le 
soulèvement des Alpes qu'on suppose que le phénomène 

' Les systèmes de barrage et de débâcles que l'on pourrait 
imaginer, n'expliqueraient jamais des faits communs à tant de 
vallées à la fois. 



382 DES GLACIERS , DES MORAINES 

a eu lieu , je demande comment il se fait que les lignes 
que ces blocs forment dans les Alpes n'ont pas été dislo- 
quées par le soulèvement? car dans ce cas les digues 
continues et parallèles de blocs que l'on voit sur les deux 
Jlaiics de toutes les vallées alpines et qui en suivent tous 
les accidens, quelles que soient leur direction et leurs 
sinuosités , restent inexplicables , l'eau suivant un cours 
rectiligne dans les différentes anfracluosités du lit qu'elle 
parcourt, tandis que la glace seule agit avec la même 
énergie sur tous les points des bassins qu'elle remplit. 

Les objections que l'on peut faire contre la théorie 
des courans , sont toutes applicables jusqu'à un certain 
point à la théorie de M. Lyell^ d'un charriage par des 
glaces flottantes. On peut bien faire arriver par des ra- 
deaux de glaces des blocs anguleux jusque sur le Jura ; 
mais les autres particularités de ce grand phénomène ne 
s'expliquent pas plus par là , qu à l'aide des courans , 
dût-on même admettre avec M. Elie de Beaumont que 
leur eau provenait de la fonte des glaciers. 

Une autre objection d'un très-grand poids faite à cette 
théorie par M. Schimper, c'est l'état actuel des lacs et de 
la grande vallée suisses. Si les blocs ont été charriés par 
des courans depuis les Alpes au Jura, ces courans ont 
naturellement passé par-dessus les lacs et les vallées lon- 
gitudinales et transversales qui se trouvent entre deux. 
Comment se fait-il alors que ces lacs et ces vallées n'ont 
point été comblés? et comment expliquer les escarpe- 
mens anguleux de leurs bords ? 

Quelque violensj quelque rapides, quelque profonds 
que l'on suppose ces courans , eussent-ils même , contre 
toutes les lois de la physique , porté des blocs de granit 
d'environ 50,000 pieds cubes , comme celui de Pierre- 
à-Bol , ils ont dû se ralentir une fois, et alors les der- 



ET DKS BLOCS EKUATIQL'ES. 38o 

nières ti-atnées auraient encore dû combler qudques-unes 
de ces inégalités. Cependant on voit peu de blocs entre 
les Alpes et le Jura. 

Si dans une autre hypothèse on les fait marcher len- 
tement sur des masses de limon et de décombres asser 
épaisses pour les porter , comment se fait-il que ces 
masses du moins n'ont pas comblé toutes les inégalités 
de la Suisse? Les blocs seuls se seraient-ils peut-être 
déposés après être arrivés sur le Jura, et les masses qui 
avaient pu les apporter jusque-là se seraient-elles alors 
écoulées pour les laisser en place? 

D'autres considérations s'opposent encore à l'admission 
de tous ces courans. 

Les blocs erratiques du Jura reposent partout sur des 
surfaces polies, à moins qu'ils n'aient été poussés au delà 
des crêtes de nos montagnes, et qu'ils ne soient tombés 
dans le fond des vallées longitudinales^ comme on le voit 
dans toute la vallée du Creux du Vent. Mais ce n'est pas 
immédiatement sur les surfaces polies qu'ils sont gisans. 
Partout où les cailloux roulés qui accompagnent les grands 
blocs n'ont pas été remaniés par des influences posté- 
rieures , on remarque que les petits blocs , des galets de 
différente grandeur , forment une couche de quelques 
pouces et quelquefois même de plusieurs pieds, sur la- 
quelle les grands blocs anguleux reposent. Ces cailloux 
sont de plus très-arrondis, même polis et entassés de 
manière à ce que les plus gros soient dessus les plus pe- 
tits, qui passent souvent à un fin sable au fond, immédia- 
tement sur les surfaces poUes. Cet ordre de superposition, 
qui est constant, s'oppose à toute idée d'un charriage par 
des courans ; car, dans ce dernier cas, l'ordre de super- 
position des cailloux arrondis serait inverse. La présence 
d'un fin sable à la surface des roches polies , prouve en, 



384 I>tS GLACir.KS, DtS MORAINES 

outre qu'aucune cause puissante n'a a^'i , ou qu'aucune 
catastrophe importante n'a atteint la surface du Jura , 
depuis l'époque du transport de ces roches alpines, ou, 
en d'autres termes, que les surfaces polies lors du trans- 
port des blocs n'ont pas été disloquées depuis. Mais 
comme ces surfaces forment en grande partie la rive 
septentrionale des lacs de Neuchâtel et de Bienne, elles 
prouvent j pour eux du moins, que les lacs suisses exis- 
taient déjà ; et la continuité des moraines sur les deux 
rives du lac de Genève, prouve que ce bassin aussi est 
antérieur au transport des blocs, puisqu'il a précédé la 
formation des moraines, comme on le verra bientôt. 

En considérant la liaison intime des difîérens faits qui 
viennent d'être décrits, il est évident que toute explica- 
tion qui ne rendra pas compte en même temps du poli 
de la surface du sol, de la superposition et de la forme 
arrondie des cailloux et du sable qui reposent immédiate- 
ment au-dessus des surfaces lisses , et de la forme angu- 
leuse des grands blocs superficiels, est une explication 
inadmissible pour les blocs erratiques du Jura; et c'est le 
cas de toutes les hypothèses sur le transport des blocs 
que je connais. 

Voici quelle est l'explication de tous ces phénomènes 
que je crois maintenant la plus plausible. Elle est le ré- 
sultat de la combinaison de mes idées et de celles de 
M. Schimper sur ce sujet. En effleurant plusieurs ques- 
tions générales qui s'y rattachent , pour chercher à l'éta- 
blir, je n'ai point l'intention de les traiter à fond mainte- 
nant. Je veux simplement faire voir par là que le sujet 
qui nous occupe touche aux plus grandes questions de la 
géologie. 

L'élude des fossiles porte depuis quelque temps des 
fruits bien inattendus , surtout depuis qu'elle a pris un 



J 



ET DIS KLOCS ERR\T1(3UES. 38r> 

caractère physiologique , e'esi-à-dire , depuis que l'on a 
entrevu qu'il existe un développement progressif dans 
l'ensemble des êtres organises qui ont vécu sur la terre, 
et que l'on a reconnu des époques de renouvellement dans 
leur ensemble. Ceux qui ont compris ce progrès ne doi- 
vent pas craindre maintenant d'en poursuivre les consé- 
quences jusque dans leurs dernières limites^ et l'idée 
d'une diminution uniforme et constante de la température 
de la terre, telle qu'elle est admise, est tellement contraire 
à toute notion physiologique , qu'il faut la repousser 
hautement pour faire place à celle d'une diminution de 
température accidentée en rapport avec le développement 
des êtres organisés qui ont paru et disparu les uns à la 
suite des autres à des époques déterminées, se maintenant 
à une moyenne particulière pendant une époque donnée, 
et diminuant à des époques fixes. 

Comme le développement de la vie individuelle est 
toujours accompagné de celui de la chaleur, que sa durée 
établit un certain équilibre plus ou moins durable, et que 
sa fin produit un froid glacial , je ne crois donc pas sortir 
des conséquences que les faits permettent de déduire, en 
admettant que sur la terre les choses se sont passées de 
la môme manière: que la terre, en se formant, a acquis 
une certaine température très-élevée, qui est allée en 
diminuant à travers les différentes formations géologi- 
ques; que pendant la durée de chacune d'elles, la tem- 
pérature n'a pas été plus variable que celle de notre globe 
depuis qu'il est habité par les êtres qui s'y trouvent, 
mais que c'est aux époques de disparition de ses habitans 
qu'a eu lieu la chute de la température, et que celle chute 
a été au-dessous de la température qui signale l'époque 
suivante et qui s'est relevée avec le développement des 
êtres apparaissant nouvellement. 



386 DES GLACIERS, DES MORAINES 

Si cette manière de voir est vraie, et la facilité avec 
laquelle elle explique tant de phénomènes inexplicables 
jusqu'ici, me fait penser qu'elle Test; si cette manière 
de voir, dis-je, est vraie, il faut qu'il y ait eu, à lépoque 
qui a précédé le soulèvement des Alpes et l'apparition 
des êtres vivant maintenant, une chute de la température 
bien au-dessous de ce qu'elle est de nos jours. Et c'est 
à cette chute de la température qu'il faut attribuer la 
formation des immenses masses de glace qui ont dû re- 
couvrir la terre partout où l'on trouve des blocs erra- 
tiques avec des roches polies comme les nôtres. C'est 
sans doute aussi ce grand froid qui a enseveli les Mam- 
mouths de Sibérie dans les glaces, congelé tous nos 
lacs , et entassé de la glace jusqu'au niveau des faîtes de 
notre Jura, qui existaient avant le soulèvement des Alpes. 

Cette accumulation de glace au-dessus de tous les bas- 
sins hydrographiques de la Suisse , se conçoit aisément 
quand on pense que les lacs une fois gelés jusqu'au ni- 
veau de leurs débouchés, les eaux courantes ne s'écoulant 
plus , et celles du ciel accrues par les vapeurs des régions 
méridionales qui , dans des circonstances pareilles , de- 
vaient se précipiter abondamment vers le nord , en ont 
rapidement augmenté l'étendue et rehaussé le niveau 
jusqu'à la hauteur qui a été constatée par les faits déjà 
énoncés. L'hiver de la Sibérie s'était établi pour un temps 
sur une terre jadis couverte d'une riche végétation et 
peuplée de grands mammifères , dont les semblables 
habitent de nos jours les chaudes régions de l'Inde et 
de l'Afrique. La mort avait enveloppé toute la nature 
dans un linceul, et le froid arrivé à son plus haut degré, 
donnait à cette masse de glace, au maximum de tension , 
la plus grande dureté qu'elle puisse acquérir. Lorsqu'on 
a été fréquemment témoin de la congélation d'un lac^ 



rr DES BLOCS erratiques. 387 

on sait combien la ç\»ce est résistante dans cet état, et 
à quelle immense dislance des corps durs jetés à sa sur- 
face peuvent y glisser par suite même d'une faible im- 
pulsion. 

L'apparition des Alpes, résultat du plus grand des 
cataclysmes qui ont modifié le relief de notre terre^ a 
donc trouvé sa surface couverte de glace , au moins 
depuis le pôle nord, jusque vers les bords de la Médi- 
terranée et de la mer Caspienne. Ce soulèvement, en 
rehaussant, brisant , fendillant de mille manières les 
roches dont se compose le massif qui forme maintenant 
les Alpes , a également soulevé les glaces qui le recou- 
vraient ; et les débris détachés de tant de fractures et de 
ruptures profondes se répandant naturellement sur la 
surface inclinée de la masse de glace appuyée contre 
elles, ont glissé sur sa pente jusqu'aux points où ils se 
sont arrêtés, sans s'arrondir, puisqu'ils n'éprouvaient 
aucun frottement les uns contre les autres , et qu'en se 
heurtant ils se repoussaient facilement sur une pente 
aussi lisse ; ou bien après s'être arrêtés , ils ont été 
portés jusque sur les bords ou dans les fentes de cette 
grande nappe de glace, par l'action particulière et les 
mouvemens propres à l'eau congelée, lorsqu'elle subit 
les effets des changemens de température, de la même 
manière que les blocs de rocher tombés sur des glaciers 
sont poussés sur leurs bords par suite des mouvemens 
continuels qu'éprouve leur glace en se ramollissant et 
en se congelant alternativement aux différentes heures 
de la journée et dans les différentes saisons. Ces effets 
devraient être décrits en détail, mais comme ils sont en 
partie connus , je ne m'y arrête pas * . Je me borne à 



• M. Schimpcr a fait un beau travail sur les effets de la glace, 
auquel je renverrais mes lecteurs s'il était publié. 



388 DES GLACIERS, DES MORAINES 

dire que la puissance d'action qui en résulte pour la glace 
est immense; car ces masses se mouvant continuellement 
sur elles-mêmes et sur le sol, broient et arrondissent 
tout ce qui y est mobile, et polissent les surfaces solides 
sur lesquelles elles reposent , en même temps que leurs 
bords poussent devant eux tout ce qu'ils rencontrent, 
avec une force irrésistible. C'est à ces mouvemens qu'il 
faut attribuer la superposition étrange des cailloux roulés 
et du sable , qui reposent immédiatement sur les surfaces 
polies ; et c'est sans doute à la pression de ce sable sur 
les surfaces polies que sont dues les fines lignes qui s'y 
trouvent gravées, et qui n'existeraient pas si le sable 
avait été mu par un courant d'eau : car ni nos lorrens , 
ni l'eau fortement agitée de nos lacs , ne produisent rien 
de semblable sur les mêmes rocbes. Quant à la direction 
longitudinale de ces fines lignes et des sillons que l'on 
remarque sur les surfaces polies , je ferai observer qu'elle 
a dû résulter de la plus grande facilité que devait avoir 
la glace à se dilater dans le sens de la grande vallée 
suisse, plutôt que transversalement, encaissée comme 
elle l'était entre le Jura et les Alpes; ce phénomène 
n'ayant dû commencer qu'avec le retrait de la glace , à 
une époque où les Alpes étaient déjà debout. Je ne mets 
pas en doute, que la plupart des phénomènes attribués 
à de grands courans diluviens , et en particulier ceux 
que M. Seefstrom a fait connaître récemment, n'aient 
été produits par les glaces. 

Lors du soulèvement des Alpes , la surface de la terre 
s'est réchauffée de nouveau , et la chaleur dégagée de 
toutes parts a dès lors commencé à faire fondre ces masses 
de glaces, qui se sont successivement retirées jusque 
dans leurs limites actuelles. Des crevasses se sont formées 
d'abord dans les endroits où la glace était le plus mince, 



i;t des blocs erratiques. 389 

c'est-à-dire , sur le sommet des montagnes et des collines 
qui en étaient recouvertes , puis le long des points les plus 
saillans de la plaine, des vallées d'érosion ont alors été 
creusées au fond de ces crevasses , dans des localités où 
aucun courant d'eau ne pourrait couler sans être encaissé 
dans des parois congelées ; et quand la glace eut com- 
plètement disparu , les grands blocs anguleux qui cou- 
vraient sa surface , ou qui étaient tombés dans ses fentes, 
se sont trouvés sur un lit de petits cailloux arrondis, 
sous lesquels on trouve encore ordinairement un sable 
plus fin. En baissant de niveau , la glace a nécessaire- 
ment dû occuper plus longtemps les dépressions du sol, 
les petites vallées longitudinales formées par les diffé- 
rentes ceintures des couches du Jura et le fond des lacs ; 
et c'est sans doute à ce fuit qu'il faut attribuer la posi- 
tion bizarre de tant de clocs peicbés à peine en équilibre 
sur les pointes les plus éminentes des rochers , et leur 
absence constante dans les enfoncemens, oii on n'en ' 
trouve du moins que là où de nouvelles dilatations momen- 
tanées de la glace en retraite a pu les y précipiter. 

Aussi longtemps que le niveau des glaces dans le Jura 
ne fut pas tombé au-dessous de la ligne de Pierre-à-Bot, 
les blocs qui étaient encore répandus sur toute sa sur- 
face , purent continuer à être poussés contre le Jura ; mais 
bientôt après les glaces devenant fort minces sur toute 
la plaine suisse, durent en disparaître promptement et 
ne plus laisser que des taches dans les vallées pro- 
fondes et dans les bassins des lacs , c'est-à-dire qu'elles 
se trouvèrent bientôt resserrées dans les vallées inférieures 
des Alpes. 

En réfléchissant à ce qui a dû se passer pendant cette 
retraite des glaces , on est naturellement porté à penser 
que le transport des cailloux roulés de la vallée du Rhin 



390 DLS GLACIEBSj DES MORAINES 

et la déposition du LiJss en ont élé un des premiers 
effets , d'autant plus que ces cailloux sont les mêmes que 
ceux qui se trouvent avec nos blocs , et que le Loss est 
évidemment le résultat du détritus de la molasse. De fré- 
quentes débâcles ont pu alors seulement charrier aussi 
des blocs sur des radeaux de glaces à de très-grandes 
dislances , ou même en entraîner quelques-uns plus loin 
dans leur courant. 

La fonte et la macération des glaces et leur congélation 
réitérée dans les jours froids , ont produit beaucoup 
d'autres effets géologiques difficiles à expliquer par d'au- 
tres causes. Sans rappeler les vallées d'érosion, je pour- 
rais citer ces sillons profonds qui ne sont pas des fissures 
et qui sont dominés par de grandes étendues de plaines ; 
ou bien ces petits lacs qui se forment quelquefois sur le 
bord des glaciers , et qui remanient les roches menues 
accumulées sur leurs bords , de manière à leur donner 
une apparence stratifiée ; ou bien les phénomènes ana- 
logues que l'on observe sur les limites des différentes 
stations ovi les grandes nappes de glace ont dû s'arrêter 
successivement dans leurs retraites , ou bien la disper- 
sion des os des mammifères de l'époque diluvienne , sans 
qu'ils soient ni roulés , ni brisés , etc. , ou encore une 
foule d'autres particularités qui ne peuvent avoir d'in- 
térêt que lorsqu'on a embrassé l'ensemble de la question. 

Dès ce moment la surface de la terre a dû être soumise 
de nouveau aux influences du cours régulier des saisons ; 
ce fut alors le premier printemps des animaux et des plan- 
tes qui vivent de nos jours; les glaces s'étaient retirées 
jusqu'aux pieds des Alpes , du sommet desquelles il com- 
mençait à leur venir de nouveaux renforts. Mais bien- 
tôt elles subirent leurs dernières retraites en oscillant 
toujours 5 gagnant tantôt en étendue et poussant des 



ET DES BLOCS ERRATIQUES. 391 

blocs devant elles , tantôt se retirant dans des limites 
de plus en plus étroites. A chaque pied de terrain qu'elles 
abandonnaient , elles laissaient derrière elles , comme les 
glaciers actuels en retraite, quelques-unes de ces longues 
digues de blocs qui dominent encore les vallées alpines. 
Bientôt les lacs se dégelèrent aussi , les eaux prirent leur 
cours actuel, les vallées des Alpes furent balayées, et il 
ne resta plus de glace des frimas passés que sur les 
sommets de nos blanches montagnes. 

Ce serait donc une grave erreur de confondre les gla- 
ciers qui descendent du sommet des Alpes, avec les 
phénomènes de lépoque des grandes glaces qui ont pré- 
cédé leur existence. 

Le phénomène de la dispersion des blocs erratiques 
ne doit donc plus être envisagé que comme un des ac- 
cidens qui ont accompagné les vastes changeraens occa- 
sionnés par la chute de la température de notre globe 
avant le commencement de notre époque. 

Admettre une époque d'un froid assez intense pour re- 
couvrir toute la terre à de très-grandes dislances des pôles 
d'une masse de glace aussi considérable que celle dont 
je viens de parler, est une supposition qui parait en con- 
tradiction directe avec les faits si connus qui démontrent un 
refroidissement considérable de la terre depuis les temps 
les plus reculés. Rien cependant ne nous a prouvé jus- 
qu'ici que ce refroidissement ait été continuel , et qu'il 
se soit opéré sans oscillations; au contraire, quiconque 
a l'habitude d'étudier la nature sous un point de vue phy- 
siologique, sera bien plus disposé à admettre que la 
température de la terre s'est maintenue sans oscillations 
considérables à un certain degré, pendant toute la durée 
d'une époque géologique, comme cela a lieu pendant notre 
«îpoquc. puisqu'elle a diminué subitement et considérable- 



392 DES GLACIERS, DES MORAINES 

nient à la fin de chaque époque, avec la disparition des élres 
organisés qui la caractérisent , pour se relever avec l'ap- 
parition d'une nouvelle création au conamenceraent de 
l'époque suivante, bien qu'à un degré inférieur à la Jem- 
péralure moyenne de l'époque précédente ; en sorte que 
la diminution de la température du globe pournait être 
exprimée par la ligne suivante : ^^^_ 

Ainsi l'époque de grand froid qui a précédé la créa- 
lion actuelle, n'a été qu'une oscillation passagère de la 
température du globe , plus considérable que les refroi- 
dissemens séculaires auxquels les vallées de nos Alpes 
sont sujettes. Elle a accompagné la disparition des ani- 
maux de l'époque diluvienne des géologues, comme les 
Mammouths de Sibérie l'attestent encore, et précédé le 
soulèvement des Alpes et l'apparition des êtres vivans de 
nos jours , comme le prouvent les moraines et la pré- 
sence des poissons dans nos lacs. Il y a donc scission 
complète entre la création actuelle et celles qui l'ont pré- 
cédée ; et si les espèces vivantes ressemblent quelque- 
fois à s'y méprendre à celles qui sont enfouies dans les 
entrailles de la terre, on ne saurait cependant affirmer 
qu'elles en descendent directement par voie de progé- 
niture, où, ce qui est la même chose, que ce sont des 
espèces identiques. 

Partant de ce qui précède , on parviendra aussi un 
j[Our à déterminer quelle est l'époque géologique à la- 
quelle le soleil a commencé à exercer une influence assez 
considérable sur la surface de la "terre, pour y produire 
les différences qui existent entre ses zones , sans que ces 
effets fussent neutralisés par l'action de la chaleur inté- 
rieure , à laquelle la terre a dû pour un temps une tem- 
pérature très-uniforme sur toute sa surface. 

Cette manière de voir, je le crains, ne sera pas par- 



ET DES BLOCS ERRATIQUES. 393 

tagée par un grand nombre de nos géologues qui ont sur 
ce sujet des opinions arrêtées; mais il en sera de cette 
question comme de toutes celles qui viennent heurter des 
idées reçues depuis longtemps. Quelque opposition qu'on 
puisse lui faire , toujours est-il que les nombreux faits 
nouveaux relatifs au transport des blocs que je viens de 
signaler, et que l'on peut étudier si facilement dans la 
vallée du Rhône et aux environs de Neuchàtel , ont amené 
la question sur un autre terrain que celui sur lequel elle 
a été débattue jusqu'à présent. 

Quand M. de Buch affirma pour la première fois , en 
face de l'école formidable de Werner, que le granit est 
d'origine plutonique, et que les montagnes se sont éle- 
vées, que dirent les Neptunistes? — Il fut d'abord seul 
à soutenir sa thèse, et ce n'est qu'en la défendant avec 
la conviction du génie qu'il l'a fait prévaloir. Heureuse- 
ment que dans les questions scientifiques , les majorités 
numériques n'ont jamais décidé de prime abord aucune 
question. 

La forme que j'ai donnée aux observations que je viens 
de présenter, éloignera , je l'espère , d'ici , toute discus- 
sion sur ce sujet, à moins qu'on ne réclame qu'il en soit 
autrement. Cependant , comme je ne saurais espérer d'a- 
voir convaincu de la vérité de ces vues ceux qui viennent 
de les entendre pour la première fois , je pense que la 
section de Géologie sera la réunion la plus convenable 
pour discuter ces questions, s'il y a lieu. Là je me ferai 
un devoir de répondre à toutes les objections que l'on 
voudra bien me faire , et que je sollicite même vivement 
dans l'intérêt de la vérité. 

P. S. Celte exposition a été accompagnée de démon- 
strations graphiques qui ne peuvent être reproduites ici, 
mais que je publierai ailleurs. 

XII 25 



INFLUENCE DE L'ELECTRICITE 

SUR 

LA CIRCULATION DU CHARA. 

|3ttr MM. ideccfiievei tt Dutroclift/ 

(!Menri>iie «ommiiniqué par les auleiirs.) 



L'observateur qui est témoin pour la première fois du 
mouvement circulatoire des globules de la lymphe dans 
le chara , est porté à l'attribuer à l'électricité. En effet 
ces globules , dirigés de bas en haut , redescendent dès 
l'instant qu'ils rencontrent un nœud ou une ligature qui 
s'oppose à leur mouvement , pour remonter et ainsi de 
suite, d'où résulte un mouvement rotatoire qui a de l'ana- 
logie avec celui de 1 électricité dans un circuit fermé. Si 
l'on examine avec attention la constitution du nœud , on y 
trouve un diaphragme qui arrête les globules et les^force 
à redescendre. En enlevant le diaphragme , les globules 
sortent par l'ouverture et se disséminent dans l'eau. Les 
stries parallèles de globules verts situés à la paroi interne 



* Le travail de MM. Becquerel et Dutrocliet fait suite à un 
mémoire de M. Dulrochet, relatif à l'action des divers agens phy- 
siques et chimiques sur la circulation du chara. M. Dutrochet nous 
promet un extrait étendu de son mémoire , que nous insérerons 
dans notre prochain numéro ; nous regrettons de ne l'avoir pas 
reçu à temps pour le placer en tête du présent article, dont l'im- 
pression était déjà commencée quand M. Dutrochet nous a annoncé 
lenvoi de son travail. (/?.) ' 



INFLUENCE DE l'ÉLECTRICITÉ , ETC. 395 

du tube central du chara , paraissent avoir une grande 
influence sur le mouvement de la lymphe, puisqu'il 
s'exerce uniquement selon la direction de ces mêmes 
stries. 

On a considéré les globules verts comme des couples 
voltaiques , et leurs séries comme des piles ; mais celte 
hypothèse ne repose sur aucun autre fait que le mou- 
vement rotatoire dont nous venons de parler. 

Nos connaissances en électricité sont tellement avancées 
aujourd'hui , que l'on a des moyens directs de s'assurer si 
un phénomène de mouvement dépend immédiatement ou 
non de l'électricilé. Le physiologiste et le physicien doi- 
vent donc se réunir pour discuter ensemble toutes les 
questions de cette nature qui concernent les phénomènes 
de la vie. Guidés par cette manière de voir, nous avons 
étudié , M. Dutrochet et moi , le mouvement de la lymphe 
dans le chara , afin de savoir si l'on devait lui attribuer 
ou non une origine électrique. 

La chaleur et l'électricilé dérivant du même principe, 
suivant toutes les apparences, et manifestant souvent leur 
action en même temps , nous devons rappeler d'abord en 
peu de mots le genre d'influence que la chaleur exerce 
sur le phénomène du chara , afin de présenter dans le 
même cadre les faits généraux relatifs au mode d'action 
de ces deux principes. 

Suivant les observations de l'un de nous , la circulation 
du chara est très-lente à zéro ; elle s'accélère à mesure 
que la température monte, et devient très-rapide à 18° ou 
19° C. ; elle diminue ensuite, et à 27" elle est extrê- 
mement ralentie. Sous cette même influence , sa vitesse 
augmente peu à peu , et deux heures après , elle possède 
une grande rapidité. 

Si l'on continue à élever la température d'aVjord jus- 



396 INFLUENCE DE l'ÉLECTRICITi'; 

qu'à 34°, ensuite jusquà 40°, on observe des effets 
semblables , c'est-à-dire que la plante , après avoir 
éprouvé une diminution dans la vitesse de sa circulation , 
reprend peu à peu celte vitesse. Ce n'est qu'à 45° que 
le mouvement rotatoire s'arrête pour ne plus reparaître. 
Toutes les fois que la plante éprouve un changement 
brusque de température, de 25° environ, le mouvement 
rotatoire s'arrête complètement , et reprend quelque temps 
après. 

En général , l'abaissement de température diminue la 
vitesse de la circulation , tandis que l'élévation de tem- 
pérature, quand elle ne dépasse pas certaines limites , 
l'augmente ; au delà , il y a ralentissement dans la vitesse. 
Le froid tend bien à ralentir la circulation , mais la 
réaction vitale redonne à cette circulation une vitesse qui 
n'est pas aussi grande, à la vérité, que celle qu'elle ac- 
quiert sous l'influence de la réaction contre l'élévation 
de température. 

Nous allons montrer actuellement que l'électricité pro- 
duit des effets qui ont de l'analogie avec les précédens, 
mais qui en diffèrent cependant sous certains rapports. 
Les expériences ont été faites avec un microscope d'un 
grossissement moyen. La tige du cbara dépouillée de 
son écorce, a été mise sur un verre légèrement concave, 
avec une petite quantité d'eau , et ses deux extrémités 
ont été recouvertes de feuilles très-minces de platine , 
afin de mieux établir la communication avec deux fils de 
platine en relation avec les deux pôles d'une pile. 

Si le mouvement de la lymphe , qui est dirigé dans le 
sens des séries de globules verts, est dû à l'électricité, 
on doit pouvoir l'accélérer ou le ralentir en soumettant 
la plante à l'action d'un courant dirigé dans le sens de 
ces séries. Pour nous en assurer, nous avons placé une 



SUR LA CIRCULATION DU CBARA. 397 

lige de chara dans une hélice dont les circonvolutions , 
toujours parallèles à ses stries ou séries de globules 
verts, se trouvaient dans un plan horizontal , puis nous 
avons fait passer dans celte hélice la décharge de piles 
fortement chargées, composées depuis 10 jusqu'à 30 
élémens , sans apercevoir ni augmentation ni ralentisse- 
ment dans la vitesse des globules du chara. L'hélice a en- 
core été placée de manière que ses circonvolutions , 
toujours parallèles aux stries, se trouvaient dans un plan 
qui lui était perpendiculaire. Le courant électrique , 
quelle que fût sa direction , n*a exercé aucune influence 
sur le mouvement rotatoire. La direction des circonvolu- 
tions a été changée de nouveau , et l'on a eu constam- 
ment des résultats négatifs. 11 paraîtrait donc que le 
mouvement des globules n'est pas dû à l'électricité : on 
doit, suivant toutes les apparences, l'attribuer à une 
force particulière dont la nature nous est tout à fait in- 
connue. 

Laction des courans par infliaence ne nous ayant rien 
appris, il ne restait plus qu'à transmettre le courant 
électrique à travers la tige même du chara. Or, quand 
l'électricité traverse les corps, elle y produit des actions 
chimiques ou des effets physiques qui sont accompagnés 
d'effets calorifiques. Nous n'avons eu égard, dans nos 
expériences , qu'aux effets physiques. 

l'^*' Expérience. — Une lige de chara ayant été placée 
avec un peu d'eau ordinaire sur une lame de verre con- 
cave, on a fait passer dans cette tige, tantôt de haut en 
bas, et lanlôt de bas en haut , le courant provenant d'un 
certain nombre de couples d'une pile chargée depuis 
deux jours avec de l'eau renfermant ^^ de son poids de 
sel marin. On a employé successivement un, deux, 
trois couples ; au troisième couple le mouvemcm rota- 



398 INFLUENCE DE l'ÉLECTRICITÉ 

toire a été arrêté instantanément. Le courant électrique 
ayant été interrompu pendant quelques minutes, le mou- 
vement rolaloire a repris sa vitesse primitive. L'expé- 
rience ayant été recommencée , il a fallu employer cinq 
couples pour arrêter le mouvement. 

2™*^ Expéi'ience. — On a fait passer le courant de ma- 
nière que le pôle positif fût mis en communication avec 
le haut de la tige : le mouvement rotatoire a été arrêté 
en employant deux couples. Après quelques instans d'in- 
terruption il n'a pas tardé à recommencer : il a fallu alors 
six couples pour l'arrêter. 

^^^ Expérience. — On a opéré avec une autre tige 
dans laquelle le mouvement des globules était très-actif: 
on a pu augmenter alors la force de la pile depuis un , 
deux, trois jusqu'à vingt couples, sans apercevoir de 
diminution dans la vitesse. En passant de vingt à trente 
couples le mouvement s'est arrêté subitement. 

4me Expérience. — On a recommencé les mêmes sé- 
ries d'observalions avec une pile chargée seulement avec 
de l'eau de Seine ^ afin d'avoir un courant faible qui ne 
fût pas capable de réagir chimiquement d'une manière 
sensible sur les parties constituantes de la plante. Le 
pôle négatif correspondait au haut de la lige: il a fallu 
employer neuf couples pour arrêter le mouvement rota- 
toire. La direction du courant ayant été changée, le 
mouvement rotatoire a été arrêté avec cinq couples. 

Au lieu d'interrompre le circuit comme dans les expé- 
riences précédentes , on a continué à laisser cheminer le 
courant dans le chara. Le mouvement a recommencé au 
bout d'une minute avec une vitesse successivement crois- 
sante. Cinq minutes s'étant écoulées , on a ajouté trois 
couples les uns après les autres ; au troisième couple le 
mouvement rolaloire a élé interrompu, mais il a recom- 



SUR L\ CmCULATlOiN DU CHARA. 399 

mencé au bout d'une minute; cinq minutes après on a 
augmenté successivement de cinq couples le circuit, et 
au cinquième le mouvement a été arrêté net, puis il a 
recommencé au bout d'une minute. Cinq minutes après , 
on a pu ajouter quatorze couples au courant, sans sus- 
pendre le mouvement immédiatement ; mais il s'est ar- 
rêté au bout d'une minute, et n'a repris qu'après un 
intervalle de plusieurs heures , quand il n'a plus été sous 
l'influence du courant : on est donc parvenu à faire pas- 
ser le courant d'une pile de trente couples dans la tige 
du cliara en augmentant successivement son intensité. 

b^^ Expérience. — En soumettant à l'expérience un 
chara très-actif, le pôle positif étant en rapport avec la 
base de la plante, le mouvement a été arrêté à quinze 
couples , et a repris au bout d'une minute d'influence ; 
quatre minutes après, on a ajouté successivement un, 
deux , trois jusqu'à quarante couples , et le mouvement 
a été arrêté au quarantième ; il a repris au bout de cinq 
minutes. On a augmenté ensuite le nombre des couples 
jusqu'à cinquante-cinq , et le mouvement s'est arrêté quel- 
ques minutes après ; il a repris ensuite au bout de deux 
minutes. 

gme Expérience. — On a employé une pile qui n'avait 
pas servi depuis longtemps et dont la surface des couples 
n'était point par conséquent décapée ; on l'a chargée avec 
de l'eau de Seine, afin que la réaction de ce liquide sur 
le zinc fût très-faible. Voici les résultats que l'on a obte- 
nus avec un chara dont le mouvement de la lymphe était 
rapide : on a fait passer successivement dans la tige la 
décharge de un, deux, trois jusqu'à soixante couples, 
le courant électrique persistant, le mouvement rotatoire 
s'est arrêté une minute après, et n'a pas tardé à re- 
prendre; quand il a été bien rétabli , on a rétrogradé 



400 INFLLIEMCE Dt l'ÉLIîCTRICITÉ 

successivement d'un couple jusqu'au dix-huitième cou- 
ple , alors le mouvement s'est arrêté et a repris une 
minute après. 

L'eau de la pile ayant été enlevée, on a chargé celle- 
ci avec de l'eau renfermant environ 7^ de son poids 
d'une solution saturée de sel marin et quelques gouttes 
d'acide sulfurique. Avec la même tige de chara, le mou- 
vement a été arrêté avec un couple, et s'est rétabli quel- 
ques instans après. 

Nous avons fait beaucoup d'autres expériences qui ont 
conduit , comme les précédentes , aux conséquences sui- 
vantes : 1° L'électricité qui traverse la lige du chara tend 
à produire dans les premiers instans un engourdissement 
dont l'intensité dépend de la force du courant. 2° Le 
courant agit en même temps et également sur le mouve- 
ment ascendant et le mouvement descendant. 3° Le 
sens du courant ne paraît établir aucune différence 
dans son mode d'action. 4° Si le courant provient 
d'une pile chargée avec de l'eau , il faut employer un 
certain nombre de couples pour arrêter le mouvement 
de la lymphe; quelques instans après il recommence peu 
à peu sous l'influence du courant , et finit par acquérir 
la vitesse qu'il avait primitivement. En augmentant le 
nombre des couples il y a un nouvel arrêt et ensuite re- 
prise de mouvement ; ainsi de suite jusqu'à ce que le 
courant ait assez d'intensité pour arrêter le mouvement 
rotatoire pendant quelques heures. En rétrogradant, 
c'est-à-dire, en diminuant successivement le nombre des 
couples , on retrouve encore des arrêts et des reprises 
de mouvement. Le passage de l'éleclricité ne produit au- 
cune désorganisation , puisqu'un repos plus ou moins 
long rend à la plante ses facultés naturelles. 

En expéiiracntaiit avec une pile chargée avec un 11- 



J 



SUR L\ Cir.CUL.VTlOM UV ClURA. ÎOl 

quide actif et bon conducteur, on observe des effets sem- 
blables , si ce n'est qu'il ne faut employer qu'un petit 
nombre de couples pour les obtenir. Comparons ces ef- 
fets avec ceux qui sont produits par la cbaleur , puisque 
le courant , en traversant la tige du cliara , a dû élever 
sa température. A partir de zéro la circulation du cbara 
s'accélère à mesuré que la température monte ; à 1 8° ou 
19°, elle est très-rapide. Elle diminue ensuite jusqu'à 
27°, où elle est très-ralentie , puis sa vitesse augmente, 
et ainsi de suite jusqu'à 45°, où tout mouvement cesse 
pour ne plus reparaître; la plante éprouve alors une 
désorganisation qui détruit le mouvement rotaloire des 
globules. 

L'électricité produit constamment sur le cbara des 
alternatives semblables, c'est-à-dire, des arrêts et des 
reprises de mouvement , même quand on emploie des 
courans de faible intensité qui ne dégagent que peu de 
cbaleur, comme nous le prouverons incessamment, et 
qui , en raison de cela, devraient produire une accéléra- 
tion. Mais nous n'avons jamais observé une accélération 
dans la circulation , comme en produit la cbaleur, à moins 
qu'il n'y ait eu un arrêt préalable. C'est en cela que con- 
siste la différence que nous avons trouvée entre le mode 
d'action de l'électricité et celui de la cbaleur. 

Voici maintenant comment on peut interpréter le mode 
d'action de l'électricité. Lorsqu'un courant électrique 
traverse un corps quelconque , il commence par faire 
perdre à ses molécules leur position naturelle d'équilibre, 
d'où résulte ordinairement un dégagement de cbaleur, 
et, dans quelques cas particuliers, un abaissement de 
température. Si l'intensité de ce courant est suffisante, 
les molécules sont séparées et même décomposées ; si elle 
est trop faible pour produire ces derniers effets, les mole- 



402 INFLUENCE DE l'ÉLECTRICITÉ 

cules reprennent peu à peu leur position primitive, aussi- 
tôt que l'action du courant a cessé. C'est alors que les 
propriétés physiques du corps redeviennent ce qu'elles 
étaient avant que le courant l'eût traversé ; mais ce qu'il 
y a de particulier dans le cliara , et ce que nous signalons 
à l'attention des physiologistes , c'est qu'après que le 
courant a produit les effets physiques ci -dessus men- 
tionnés, lesquels sont accompagnés d'une action engour- 
dissante, les forces qui produisent la circulation, et dont 
la nature est inconnue , font un effort pour lutter avec 
assez d'avantage contre la force électrique , afin que les 
molécules organiques, quoique dérangées de leur position 
naturelle d'équilibre, recouvrent leurs propriétés primi- 
tives. L'action qui détermine le mouvement rotaloire, 
l'emportant sur l'action du courant , celui-ci continue à 
agir sans troubler ce mouvement. Cette lutte cesse quand 
Je courant possède une intensité suffisante ; les forces vi- 
tales, après avoir fait des efforts qui les épuisent momen- 
tanément , reprennent leurs facultés après un certain 
temps de repos, une fois qu'elles ne sont plus soumises 
à l'action de l'électricité. 

Si l'on compare les effets que nous venons de décrire 
à ceux qui sont produits par la chaleur, nous trouvons 
des différences notables qui nous mettent à même de con- 
clure que le courant électrique agit ici d'une manière 
particulière. 

Ce qui se passe dans le chara a lieu probablement aussi 
dans tous les corps organisés où l'on observe des liquides 
en mouvement sous l'empire de la vitalité , attendu que 
cette puissance, qui est encore, pour nous, couverte d'un 
voile épais , est soumise dans tous les corps vivans aux 
mêmes lois. 

L'Académie doit voir que , dans les recherches dont 



SUR LA CIRCULXTIO.^I DU CHARA. 403 

nous venons de lui rendre compte, nous avons suivi une 
marche philosophique pour arriver à la connaissance de 
la force qui produit la circulation de la sève dans les 
plantes ; nous l'avons mise en présence d'autres forces 
dont les effets étaient bien définis , afin de connaître les 
rapports qui existent entre elles. De la comparaison des 
effets observés, nous avons conclu que les forces qui pro- 
duisent le mouvement rotatoire ne peuvent être rappor- 
tées, suivant toutes les apparences, à l'électricité, qui agit 
ici d'une manière particulière , dont nous n'avons pas 
encore eu d'exemple dans l'étude que nous avons faite de 
toutes ses propriétés. 



BULLETIN SCIENTIFIQUE. 



ASTRONOMIE. 



10. — DÉTERMINATION d'uNE NOUVELLE SUBDIVISION DANS 
l'anneau de SATURNE , par M. EnCKE. 

On sait que l'anneau de Saturne se compose de deux anneaux 
concentriques , se'pare's l'un de l'autre par un espace vide , qui 
offre l'apparence d'une raie obscure, visible seulement avec d'assez 
fortes lunettes. Short avait même cru apercevoir un plus grand 
nombre de subdivisions dans l'anneau , et quelques observateurs 
modernes avaient confirmé cette assertion. M. Encke a fait, le 
printemps dernier, de nouvelles observations à ce sujet , avec la 
grande lunette achromatique, de 9 pouces d'ouverture et 15 
pieds de longueur focale, de l'Observatoire de Berlin; il en a 
communique' le re'sultat à M. Schumacher, dans une lettre in- 
sére'e dans le n° 338 des Aslr. Nachrichten , dont je vais ex- 
traire les de'tails suivans. 

a J'ai essayé, sur Saturne, avec notre grande lunette, dans 
la nuit du 25 avril 1837, qui était très-claire, un nouvel ocu- 
laire achromatique de l'habile mécanicien Duwe , de Berlin , 
donnant un grossissement de 600 fois, avec un champ de plus 
de 6 minutes, dans toute l'étendue duquel l'image présentait 
toute la netteté désirable. Outre la subdivision ordinaire de l'an- 
neau , j'ai aperçu , très-nettement , que l'anneau extérieur, qui 
est le plus étroit , était divisé en deux parties égales par une 
raie obscure. Cette raie se voyait comme la principale se di- 
stingue dans des lunettes d'un plus faible grossissement. On 
pouvait la suivre depuis les extrémités des anses jusque vers 
leur partie plus rapprochée du globe de la planète. On la voyait 
également distincte aux deux anses. L'anse intérieure de l'an- 
neau intérieur , qui paraît toujours plus pâle , présentait une 
apparence que je n'avais pas encore aperçue. Une ombre , assez 
large au bord intérieur et se rétrécissant successivement en 
pointe, venait se perdre aux deux anses sur la surface de l'an- 



ASTRONOMIE. 405 

neau, en offrant rapparcnce d'un arrondissemônt. On distinguait 
un certain nombre de lignes unes, à peu près parallèles à l'ar- 
rondissemonl intérieur, qui coupaient l'ombre dans toute la par- 
lie de la surfvc de l'anneau où elle s'étendait. Cette apparence 
avait lieu surtout du côté occidental de l'anneau qui se voyait à 
gauche dans la lunette. 

a Le 20 mai , la division apparente de l'anneau extérieur était 
encore visible , et je l'ai fait remarquer a M. le D"" Madler, qui 
l'a bien reconnue avec moi : mais les lignes fines dont je viens 
de parler ne se distinguaient pas , peut-être par un défaut de 
transparence de l'air. J'ai essayé, le 28 mal , où la nuit n'était 
pas aussi claire que le 25 avril et le 20 mal , de mesurer , à 
deux reprises , à l'aide du micromètre filaire , la position des 
lignes de séparation sur l'anneau , ainsi que des diamètres exté- 
rieur et intérieur de l'anneau , et des diamètres équatorlal et 
polaire de la planète. Les valeurs obtenues et réduites en arc, 
à la distance moyenne de Saturne , sont les suivantes : 

Diamètre extérieur de l'anneau extérieur.... 40", 445 

Diamètre de la nouvelle subdivision 37,471 

Diamètre intérieur de l'anneau extérieur 36,038 

Diamètre extérieur de l'anneau intérieur 34,749 

» intérieur » » 26,756 

Diamètre équatorlal de Saturne 17,519 

» polaire » 15,927 

a Ces valeurs paraissent indiquer que la ligne de séparation 
est plus voisine du bord Intérieur de l'anneau extérieur que du 
bord extérieur, mais on doit regarder encore leur résultat comme 
incertain. Les nombres obtenus sont sensiblement plus grands 
que ceux de Bessel ', et les résultats de mes mesures de ce genre 
me paraissent , en effet , surpasser en général ceux de Bessel 
et même ceux de Struve. C'est par la comparaison d un grand 
nombre de mesures de cette espèce qu'on pourra déterminer la 
cause de cette différence. » 

M. Encke discute ensuite les observations du même genre 

' Besjel a trouvé 39",3i pour le diamètre de l'aiineaii, i;",o5 et i5",58 
poiir les diamètres eqnatorial et polaire de Saliirne. (Voye?. Bihlialh. Unir., 
mars i83 5,) 



406 BULLETIN SCIENTIFIQUE. 

faites par d'autres, et entre autres celles du capitaine Kater, dont 
il ne s'est rappelé l'existence qu'après avoir fait les siennes. Il 
paraîtrait que ce phénomène est variable , ou qu'il exige une 
clarté d'atmosphère toute particulière , puisque Herschel et 
Struve ne purent distinguer, dans le cours de 1826, avec leurs 
grands instrumens, la nouvelle subdivision que le capitaine Kater 
et deux autres observateurs avaient remarquée vers la fin de 
1825, avec des appareils moins puissans. (Voy. le t. 4 des 
Mém. de la Soc. Astron. de Londres.) 

M. Encke fait observer que la face de l'anneau de Saturne qu'on 
voyait depuis la terre en 1825, n'est pas la même que celle 
qu'on distingue maintenant ; en sorte que , puisqu'on a vu la 
ligne noire de chaque côté de l'anneau , il est très-probable que 
la division est réelle. M. Arago paraît l'avoir observée aussi à 
Paris, une seule fois, en 1823, avec une grande lunette achro- 
matique. Le capitaine Kater et un autre observateur croient 
avoir aperçu , comme Short , un plus grand nombre de raies 
noires ou de subdivisions de l'anneau extérieur, tandis qu'une troi- 
sième personne , qui observait avec eux, n'en a distingué qu'une 
seule. M. Encke fait remarquer , à ce sujet , que la déclinai- 
son de Saturne était boréale en 1825, tandis qu'elle est australe 
maintenant , ce qui a pu peut-être l'empêcher de distinguer les 
autres lignes. 

M. Encke annonce à M. Schumacher, dans la même lettre, 
que les deux étoiles formant l'étoile double y de la Yierge, après 
avoir paru pendant quelque temps, à cause de leur mouvement 
réciproque, tellement rapprochées l'une de l'autre, qu'on les 
voyait comme une seule et même étoile, lui ont paru distincte- 
ment séparées depuis le 29 mai de cette année. 

A. G. 



11. — Extrait d'une lettre de M. Struve a M. Schu- 
macher, en date de Dorpat, 1*"^ novembre 1837. {Jstr. 
Nachr., n 342.) 

ce Les opérations de nivellement entre la mer Noire et la mer 
Caspienne ont fort bien réussi cet été. Les dernières nouvelles 
sont du mois d'août , datées de Mosdock. Les quatre cinquièmes 



ASTRONOMIE. 407 

(lu travail étaient déjà faits , et l'on espe'rail atteindre la mer 
Caspienne au mois d'octobre. 

M. Féodoroiî est revenu heureusement, après un séjour de 
plus de cinq ans en Sibérie. Son voyage donne pour résultat la 
détermination astronomique de plus de 50 points, entre lesquels 
s'en trouvent 22 principaux dont la longitude repose sur une 
série de culminations de la Lune et sur quelques occultations 
d'étoiles. La liaison en longitude des autres points avec ceux-là 
a été eiïectuée par le transport de chronomètres. Toutes les 
hauteurs du pôle ont été déterminées avec des théodolites as- 
tronomiques. Plusieurs mesures géodésiques ont lié à ces opé- 
rations diverses cimes de montagnes remarquables , dont on a 
déterminé la hauteur, tant dans l'Oural que dans l'Altaï. En 12 
points, on a observé, avec l'appareil magnétique de Gambey, la 
déclinaison et rincllnaison de l'aiguille aimantée, et l'on a fait 
aussi des expériences pour la détermination de l'Intensité ma- 
gnétique. 

La construction de l'Observatoire de Poulko"\va avance rapi- 
dement , et elle est conduite avec un soin et une sagacité qui ne 
laissent rien à désirer. Tout devra être achevé à la fin de 1838, 
à l'exception de quelques détails qui se rapportent à l'établisse- 
ment des instrumens, et l'Observatoire entrera en activité à partir 
du 1" janvier 1839. » 



12. — Nouvelle sélénographie de MM. Béer et Mjedler. 

MM. Béer et Mœdler, auxquels on doit la grande et belle carte 
de la Lune, qui leur a valu la médaille d'or de la fondation de 
Lalande , décernée par l'Académie des Sciences de Paris , vien- 
nent de faire paraître , à Berlin , l'ouvrage descriptif, servant de 
commentaire à cette carte , dont ils avaient déjà annoncé précé- 
demment la publication. Cet ouvrage , écrit en allemand , forme 
un volume in-4° de 430 pages. Je me propose d'en faire l'analyse 
dans le prochain cahier de ce recueil. A. G. 



-i08 



BULLETIN SCIENTIFIQUE. 



PHYSIQUE. 

13. — Lettre de M. Kreil a M. de la Rive, sur les 

OBSERVATIOMS DE PERTURBATIONS MAGNETIQUES , FAITES 
A l'observatoire DE MILAN DANS LES JOURNEES DU 12 , 
13, 14 ET 15 NOVEMBRE 1837. 

Milan, 8 décembre 18)7. 

Monsieur , 

D'après l'invitation de M. Ilumboldt , nous aAons fait des 
observations magnétiques continues pendant les journe'es du 12, 
13, 14 et 15 novembre; l'aiguille e'tait extrêmement agite'e par 
les aurores boréales, dont la premièrca été visible aussi à Milan. 
Elle a atteint son plus grand éclat à 6 h. 30' , mais quelques 
minutes après elle avait déjà disparu. Plus tard, à 9 h. 30' et 
10 h. 30' elle s'est montrée de nouveau. Nous étions trop oc- 
cupés par la forte perturbation magnétique dont elle était ac- 
compagnée , pour pouvoir suivre exactement les phases lumi- 
neuses du phénomène. Cotte circonstance nous a aussi fait don- 
ner peu d'attention aux étoiles lilantcs , dont les observations 
ne promettaient pas d'ailleurs des résultats satisfaisans à cause 
de l'intensité du clair de lune. Les deux autres aurores boréales 
ont été invisibles pour nous, parce que le ciel était couvert; 
iQur existence nous a été annoncée par l'aiguille magnétique, qui 
manifestait dans son mouvement de telles anomalies, que je n'en 
avais jamais observé de semblables dans ces deux années où 
nous faisons régulièrement ces observations. J ai l'honneur de 
vous communiquer , dans le premier des tableaux suivans , les 
moyennes diurnes des observations magnétiques et météorologi- 
ques, et dans les autres les observations faites au moment des 
plus fortes ^ajiations. 

TABLEAU DES MOYENNES. 











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5,29 


5,97 


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5,47 


5,67 


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S. 


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18 » 


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55 1,1 


9,54 


5,16 


89,5 


N-E. 


Nu. ser. pi. 





PHYSIQUE. 'i09 

Les durées sont réduites à la température 0°. Comme les 
obser^ations ont été continuées sans interruption du 12 à midi 
jusqu'au 15 à midi , de 5 en 5 minutes, ou à des intervalles 
plus petits encore , nous avons pu très-Lien apercevoir le com- 
mencement des deux premières perturbations, celle du 12 et 
celle du 14 , qui agissait sur l'aiguille comme le choc d'une 
force invisible. Ainsi, par exemple, le 14, à 11 h. 2' du soir, 
l'observateur ( M. Délia Ycdova } était occupé à déterminer 
la durée d'une oscillation , en notant les momens du passage 
d'un nombre de l'échelle situé à la moitié de l'arc parcouru 
par l'aiguille , qui paraissait bien tranquille , lorsque tout à 
coup elle n'y arrive plus , quoiqu'elle eût déjà pris la di- 
rection vers cette division ; mais avant d'y venir elle retourne , 
et peu d'instans après l'échelle disparaît du champ de la lunette. 
M. Délia Vedova croyant que la lampe s'est éteinte veut la 
moucher, mais dans ce moment réchelle revient et passe par le 
champ comme un éclair. L'amplitude de l'oscillation s'était 
augmentée de 15 divisions à plus de 100, c'est-à-dire, de 6 '41" 
à plus de 44' 35". Cette amplitude étant trop grande pour 
pouvoir continuer les observations avec exactitude , M. D. V. 
veut prendre le barreau magnétique qui se trouve toujours dans 
une position Gxe à côté de l'observateur, pour diminuer l'oscil- 
lation ; mais raiguUle le prévient en s'arrètant presque immo- 
bile sur une division de l'échelle , en sorte qu'elle ne parcourt 
plus que deux divisions ; au même moment il volt croître visible- 
ment la déclinaison, qui, dans l'Intervalle de 22", 5, varie de 
5' 52", 8. Dans ces circonstances, il est impossible de détermi- 
ner avec certitude la durée d'une oscillation et les ^ariations 
qui ont lieu dans l'intensité de la force horizontale ; mais , en 
comparant les observations faites peu de temps avant et après 
la naissance d'une perturbation, il parait trcs-probablc que, quoi- 
que son effet total soit un affaiblissement de la force , cependant , 
immédiatement après son commencement , elle en augmente 1 in- 
tensité. Je regrette de n'avoir pas pu observer l'aiguille d'incli- 
naison , pour décider si ces variations sont vraies ou apparentes; 
mais alors rinclinaloire n'était pas encore en activité ; je l'ai 
monté les premiers jours de ce mois. 

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BULLETIN SCIEINTiriQUE. 



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Les observations de 18 h. jusqu'à 21 h. offrent un exemple 
d'une forte perturbation dans l'intensité de la force horizontale 
sans une analogue dans la de'cllnaison , qui variait entre des 
limites beaucoup plus étroites. 



PHYSIQUE. 



413 



Perturbation magnétique du 15 novembre 1837. 

Commencemenl entre l''0' et 4*'10'. 
Maximum de déclinaison . . . — 18°45'16",3 à 3h57' 4" 
Minimum rz; 18 10 12,8 » 4 54 34 

Différence. . . 35 3,5 

Maximum de la durée = 22'", 5790 à 5h58' 

Minimum =22 ,4382 » 5 38 

Différence ,1408 

Cette perturbation ne présentait pas , comme les précédentes, 
une grande rapidité dans les variations. Des observations répé- 
tées , faites à l'époque des étoiles filantes , montreront s'il y a ou 
non quelque relation entre ce pliénomène et le magnétisme ter- 
restre. L'année dernière , dans ces mêmes jours , nous ne nous 
sommes pas aperçus d'une agitation extraordinaire ; mais au mois 
d'aoiàt de cette année 1837, la plus grande intensité de la force 
horizontale a eu lieu du 9 jusqu'au 12 , et la déclinaison du 12 
fut la plus petite de tout le mois. Dans la nuit du 10 au 11 
nous avons observé 168 étoiles filantes. 

Voici les moyennes du mois de novembre auxquelles on peut 
comparer les effets produits par les perturbations : à cause de ces 
perturbations si fréquentes dans ce mois , les durées présentent 
des irrégularités qu'à l'ordinaire on n'y trouve pas. 



Temps. 


Durée. 


Déclinaison . 1 


20h 0' 


22",15932 18° 


29'42",1 


21 15 


46351 




22 30 


45971 18 


55 7,6 


2a 35 


45848 




1 


45698 18 


57 14,4 


2 45 


45147 




4 30 


45988 18 


33 27,8 


6 


45694 




7 50 


45728 18 


51 6,4 


9 15 


46100 




11 


45667118 


28 19,3 


N.iil. 


45556 







1836. 


Avril. . 




Octobre, 


1837. 


Janvier. 




Février. 




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Mars. . 




» 




Avril. . 



414 BliUETlN SCIENTIFIQUE - 

En résumant toutes les perturbations observées jusqu'ici , on 
voit que c'est aux heures du soir et de la nuit , qu'elles ont lieu 
ordinairement , et que dans le nombre de 23 il n'y en a que trois 
qui fassent exception à cette règle. Le tableau suivant conGrme 
ce que je viens de dire. 

Jours. Commencement. 

22 Entre 7 h. et 11 h, 
18 4 7 

25 7 11 

13 4 7 
18 à 4;'30' 

22 Au soir ou pendant la nuit suivante. 
29 Entre 7 h. et 11 b. 

6 4 7 
22 Pendant la nuit précédente. 

27 Entre 7 h. et 11 b. 

29 4 7 

7 Pendant la nuit précédente- 

30 Entre 7 h. et 9 b. 
2 7 11 
2 Pendant la nuit précédente. 

28 Entre 7 h. et 11 h. 

26 20 22 
28 20 22 
18 22 1 

5 1 4 
12 à 41.30' 

14 à 41.19' 

» 15 Entre 1 h. et 4 h. 

Les perturbations du 26 et 28 août sont très - légères , ce- 
pendant comme elles se montrèrent dans les trois élémens , j'ai 
cru ne les pas devoir omettre. 



Mai . . . 

» 

Juin . . . 

Juillet . . 

B 

Août. . . 

» 
Octobre. . 
Novembre 

» 



14. — Notice sur les aurores boréales, par M. Christie. 
(^Association Britannique de 1837.) 

Le Prof. Christie rend compte de plusieurs aurores boréales 
qu'il a observées pendant l'été do 1837. Suivant lui, c'est la 



PHYSIQUE. 415 

première fois que ce pluinomcnc a eu Heu en Angleterre pendant 
la saison chaude. L aurore boréale du 19 mai 1837 présentait 
deux rangées d'arcs lumineux parlant de l'ouest , et s'étendant 
à peu près jusqu'au point opposé de l'horizon. Le phénomène 
n'était point accompagné de jets de lumière, comme cela a lieu 
souvent. Une aurore boréale a été visible de nouveau le 24 jum; 
mais cette fois le phénomène s'est borné à une vive lueur du 
côté du nord, sans apparence d'arcs lumineux. Il a été surtout 
remarquable en ce qu'il a eu lieu au milieu de l'été : sa duréa 
a été depuis 1 1 heures 46 minutes du soir jusqu'à minuit et 
20 minutes. 

D'autres aurores boréales ont été observées par l'auteur le 1 , 
le 2 et le 7 juillet , et le 25 août. Il a remarqué, dans celle du 
25 août, un phénomène singulier déjà observé par le capitaine 
Back pendant l'hiver qu'il a passé au Fort Reliance , savoir , 
que l'obscurité qui accompagne ordinairement l'aurore boréale 
avait l'apparence d'empiéter sur l'arc lumineux , et de le séparer 
en deux portions. Cette remarque a été confirmée par d'autres 
savans présens à la réunion ; le D'' Brewster a ajouté, qu'ayant 
analysé la lumière de l'aurore boréale , il s'était convaincu que 
c'était une lumière directe , et qui n'avait point été réfractée 
ou réiléchie. Le Prof. Christie est disposé à croire, d après ses 
observations à ce sujet , que 1 aurore boréale a lieu aussi fré- 
quemment l'été que Ihiver , quoiqu'elle soit moins souvent 
visible dans la première de ces saisons. L'auteur termine sa 
communication en faisant remarquer que, pendant l'année ac- 
tuelle, il ne sest pas passé un seul mois sans apparence d'aurore 
boréale : il appelle toute l'attention des savans sur la fréquente 
répétition d'un phénomène qu'on n'observait autrefois qu'à des 
intervalles éloignés. 



15. — Observations météorologiques a Plymouth , par 
M. Snow Harris. {^Association Britannique àe. 1837.) 

M. Snow Harris lit un rapport sur des observations météoro- 
logiques faites à Plymouth par ordic de l'Association. Le iher- 
momèlrc de Fahrenheit y a été obser% c régulièrement , heure 



416 BILLETIN SCIENTIFIQUE. 

par heure , depuis une période de cinq ans , donnant ainsi un 
ensemble de 42,800 observations. La lempe'rature moyenne de 
Plymouth , déduite de ces observations , est de 52°, 45 F., soit 
11°, 36 C. Depuis le !«'' janvier 1837, on observe à Plymoutb , 
outre le iberraomètre , le baromètre et le thermomètre à boule 
niouillée\ ainsi que l'anémomètre de M. Wbewell. Quand on 
réfléchit, a dit en terminant M. Harris, qu'outre toutes ces ob- 
servations météorologiques , les marées sont aussi observées et 
enregistrées à Plymouth avec le plus grand soin , n'a-t-on pas 
quelque droit d'espérer qu'une aussi grande masse d'observa- 
tions pourront enfin jeter quelque jour sur les causes des princi- 
paux changemens atmosphériques ? 



16. — Cristallisations produites par de faibles cou- 

RANS électriques LONGTEMPS PROLONGES, par G. GOLDING 
BiRD. (^Proceedings qfthe Royal Society, février 1837.)^ 

M. Golding Bird a lu à la Société Royale de Londres un 
mémoire très-intéressant dans lequel , après avoir fait observer 
que les brillantes découvertes de Sir Humphry Davy , dans l'é- 
lectro-chimle, avaient été faites au moyen de courans électriques 
d'une grande intensité , provenant d'une batterie immense, l'au- 
teur passe en revue les travaux de lîecquerel, à qui nous devons 
la connaissance de l'action chimique produite par des courans 
faibles sur divers oxldes réfractaires , et leur réduction à l'état 
métallique ; il parle ensuite de ceux obtenus plus récemment 
par le D'' E. Davy, Bucholtz et Faraday, qui ont décomposé par 
des moyens semblables beaucoup d'autres substances. 

En poursuivant la même branche de recherches , l'auteur a 
employé un appareil analogue à celui du Prof. Daniell , pour 

• C'est un inslroment fondé sur le même principe que l'hygromelre de Leslle, 
et dont on se sert pour apprécier la ijuanlile de vapeur aqueuse contenue dans 
l'atmosphère. 

* Nous avons déjà donné , dans notre numéro de septembre , un extrait 
d'un autre travail de M, Bird sur le même sujet, mais celui-ci renferme plusieurs 
détails interessans qui n'étaient pas dans le premier. 



PHYSIQUE. 417 

obtenir un courant faible mais égal et continu au moyen d'une 
seule paire de plaques. La solution me'tallique dans laquelle 
plongeait une plaque de cuivre , était contenue dans un tube de 
verre, ferme en bas par un diaphragme de plâtre de Paris , et 
qui plongeait lui-même dans une faible dissolution d'eau sale'e 
contenue dans un grand vase , dans lequel plongeait le zinc ; 
la communication était établie entre les deux plaques métalli- 
ques au moyen de fils métalliques. 

Soumis à l'influence de ce courant faible mais continu , le 
sulfate de cuivre se décompose peu à peu , et donne de superbes 
cristaux de cuivre métallique. Le fer, l'étain , le zinc, le bis- 
muth , l'antimoine , le plomb et l'argent , soumis à la même 
action , sont réduits, lis apparaissent en général avec leur éclat 
métallique , avec une forme cristalline déterminée, et présentent 
par leur apparence un contraste remarquable avec les masses 
Irrégulières et spongieuses que l'on obtient des mêmes dissolu- 
tions au moyen de fortes batteries. Les cristaux de cuivre riva- 
lisent pour la dureté et la malléabilité avec les plus beaux 
échantillons de cuivre natif, et leur ressemblent beaucoup pour 
l'apparence. Les cristaux de bismuth, de plomb, d'argent, 
obtenus par ce procédé, sont aussi très-beaux ; ceux de bismuth 
sont lamellaires , d'un éclat pareil à celui du fer , mais avec une 
teinte rougeàtre particulière à ce métal. L'argent est blanc 
comme la neige et ordinairement en aiguilles. Divers métaux , 
le nickel, par exemple, qui, par le courant des fortes batteries, 
se séparent de leurs dissolutions seulement à l'état d'oxldes , 
se présentent ici sous une forme métallique et brillante. 

L'auteur a trouvé que par cette méthode il pouvait réduire 
les oxides métalliques, même les plus réfractaires , tels que la 
silice , par exemple , qui résiste à l'action des batteries puis- 
santes , et que M. Becquerel n'avait pu obtenir qu'alliée au fer. 
— En modiûant l'appareil d'une manière légère , on est parvenu 
aussi à former des alliages de potassium et de sodium avec le 
mercure , en décomposant les dissolutions des chlorides de ces 
bases. On a réduit de même l'ammonium (en contact avec le 
mercure), et dans cette dernière expérience, l'auteur a de plus 
observé qu'une interruption, même de quelques secondes seu- 
lement , du courant électrique , suffit pour détruire tout le 



■418 BULLETir» SCIENTiriQUE. 

produit qui était le résultat d'une action précédente longtemps 
prolongée ; l'amalgame ammoniacal spongieux est décomposé 
instantanément , et l'ammoniaque formé se dissout immédiate- 
ment dans le fluide environnant. 



17. — Note sur la pROoncTiow de chaleur qui résultk 
DU refroidissement subit d'un corps solide , par M. le 
Prof. Mousson. (Actes de la session de 1837 de la Société 
Helvétique des Sciences Naturelles.) 

Si l'on expose l'un des bouts d'une barre métallique à un 
brasier, l'autre bout étant tenu à la main, jusqu'à ce que la 
chaleur reçue par conductibilité atteigne 40 à 50", le maximum 
qu'on puisse supporter sans douleur , qu'on retire alors subi- 
tement l'extrémité rouge pour la tenir à l'air froid , ou , mieux 
encore , pour la plonger dans de l'eau froide , on ressent promp- 
tement une élévation de température qui peut aller à 15° et 
plus. Les seules recherches qui se rapprochent de ce sujet, 
sont dues à M. Fischer (Poggend. Ann. XIX. 507). Parmi 
d'autres anomalies aux lois de la conductibilité du calorique , 
telles que MM. Biot et Despretz les ont établies , ce physicien 
annonce le fait dont il s'agit , en se servant pour le démontrer 
d'une cuiller d'argent ou de platine , dans laquelle il versait 
après réchauffement quelques gouttes d'eau froide : il remarqua 
de plus que le développement calorifique diminuait lorsque la 
température était assez élevée pour empêcher l'adhésion du 
métal et du liquide. Il attribue le phénomène à la variabilité 
de la faculté conductrice des métaux selon la température , ex- 
plication qu'il est impossible d'appliquer aux détails du méca- 
nisme intérieur du phénomène, et qui en particulier ne saurait 
rendre raison de la promptitude avec laquelle l'élévation de 
température se manifeste. En admettant pour le calorique le 
système ondulatoire , on pourrait être tenté de voir dans la trans- 
mission de la chaleur dans des directions contraires à partir du 
lieu du refroidissement , un fait analogue au mouvement d'une 
onde à la surface d'un liquide , dans tous les sens à partir du 
centre de rébranlement : cependant je doute qu'on réussisse à 



PHYSIQUE . 4 1 U 

citer d'autres observalloiis à l'appui de cette manière d'envisa- 
ger et d'appliquer le système ondulatoire. — Avant tout j'ai 
rendu l'observation inde'pendanle de la sensation de la main. 
En creusant en cylindre l'extrémité dune barre de fer , re- 
couvrant le réservoir ainsi préparé d'une lame du même métal 
percée d une très-petite ouverture , on forme une espèce de 
thermomètre à poids , qui permet d apprécier par la quantité 
de mercure expulsé l'élévation de température. L'expérience 
réussit par ce moyen , même après que la barre, par suite d une 
exposition prolongée à une source constante de chaleur, a atteint 
un état de température permanent ; il est aisé de voir alors, que 
ni la chaleur en mouvement , ni un changement dans le volume 
du réservoir ne peut être la cause d'un phénomène aussi mar- 
qué. Pour rendre l'effet plus apparent encore , il fallut choisir 
une substance plus facilement dilatable que le mercure, et lais- 
ser agir le refroidissement d'une manière plus complète. En 
conséquence je pris une sphère creuse en fer, de 5 centim. de 
diamètre sur 1 centim. d'épaisseur ; elle fut exactement fermée 
par une espèce d'ajutage "a très-petite ouverture. L'espace Inté- 
rieur , communiquant ainsi librement avec l'extérieur, restait 
rempli d'air. Après avoir tenu cette boule suspendue sur une 
lampe à alcool jusqu'à ce qu'elle atteignît une température per- 
manente , on la plongea promptement dans de l'eau froide , ou , 
dans le cas de températures plus élevées , dans de l'huile froide : 
aussitôt 11 s'établit un courant de petites bulles de gaz, expulsées 
avec force de l'ouverture de l'ajutage; bientôt ce courant cessa, 
et alors seulement le liquide commença à pénétrer dans l'inté- 
rieur de la sphère. Dans cette manière de procéder, le déve- 
loppement du calorique sur la paroi intérieure de la cavité est 
plus subit, et à juger d'après le dégagement de gaz , plus éner- 
gique qu'en se servant de la barre. L'explication se présente 
Ici presque naturellement. En effet, la surface extérieure, su- 
bitement refroidie , se contracte avec force et produit dans la 
masse intérieure du métal une compression moléculaire , de 
sorte qu'au premier moment les couches superficielles sont plus 
dilatées , les intérieures plus condensées , état qu^exige leur 
température. Cette compression Intérieure, se manifestant et se 
propageant subitement , développe nécessairement une certaine 



420 BULLETIN SCIENTIFIQUE. 

quantité de chaleur spécifique , bien avant que par l'effet de la 
conductibilité, l'influence du refroidissement ait pu pénétrer 
dans l'intérieur. Cette chaleur s'ajoute à celle qui existe et 
produit le réchauffement qu'on observe. Dans une barre la con- 
traction dont il s'agit a encore lieu à cause de la dépendance 
mutuelle des molécules ; et comme elle marche de l'extrémité 
chaude vers l'extrémité libre , c'est dans ce sens que marchera 
le lieu du maximum de température. — Ainsi nous considérons 
le phénomène dont il s'agit comme provenant d'un développe- 
ment de chaleur spécifique en conséquence d'une compression 
moléculaire. Il en résulterait: 1° que les liquides , formés de 
particules mobiles , ne doivent point présenter ce phénomène , 
qui serait ainsi particulier aux corps solides ; 2° que dans ceux- 
ci les corps les plus dilatables et possédant en même temps la 
plus forte chaleur spécifique de dilatation , doivent le présenter 
de la manière la plus frappante ; 3° qu'un développement de 
froid doit , de la même manière , résulter d'un échauffement , 
si du moins il est possible de le produire avec assez de prompti- 
tude ; — trois conséquences, dont je n'ai pas encore eu occasion 
de me convamcre , mais que j'espère vérifier par la suite. 



CHIMIE. 

18. — Synthèse de l'ammoniaque, par R. Hare. Ç^Lond. 

and Edinb. Phil. Magaz., n. 67, septembre 1837.) 

Ayant appris que l'on était parvenu à effectuer la synthèse 
de l'ammoniaque au moyen du bi-oxide d'azote et de l'hydro- 
gène en présence du platine en éponge , le D"^ Hare , sans avoir 
connaissance du procédé employé pour cela en Europe , réussit 
de la manière suivante à obtenir cet intéressant résultat. 

On introduisit dans une cloche de verre tubulée et munie 
d'un robinet , deux volumes de bi-oxide d'azote et cinq d'hy- 
drogène. Au fond d'une cornue de ven'e tubulée , pouvant 
contenir quatre onces d'eau environ , l'on plaça un morceau 



CHIMIE. '121 

tlV'pongc de platine ; on fit passer au travers de la tubulure 
un tuyau tic plomb terminé par un tube de cuivre ou de verre, 
percé d'un trou de la grosseur d'une aiguille à coudre , et qui 
se trouvait presque en contact avec le morceau de platine. Ce 
tube était hermétiquement joint à la tubulure , et le bec de la 
cornue était recourbé de manière à plonger légèrement dans 
l'eau d'un verre à pied. On abaissa la cloche dans une cuve 
pneumatique. On ouvrit le robinet pour faire entrer le mélange 
gazeux dans la cornue et chasser l'air atmosphérique. Aussitôt 
que cela fut achevé , ce que l'on reconnut à la disparition des 
fumées rouges qui résultaient de la réaction du bl-oxlde d'azote 
et de loxlgène , on continua à faire passer le mélange gazeux 
bulle à bulle au travers de l'eau , et l'on tint en même temps 
un charbon rouge tout près de la partie de la cornue qui renfer- 
mait l'éponge de platine. Le métal ainsi chauffé devint Incan- 
descent, et l'on vit paraître des fumées dans la cornue. Il y 
eut une absorption de l'eau du verre , mais l'on en triompha 
en comprimant assez la cloche pour voir recommencer le pas- 
sage des bulles dans le verre, et l'on continua. L'eau acquit 
peu à peu l'odeur de l'ammoniaque , et donna avec un sel de 
cuivre la belle couleur bleue qui le fait toujours reconnaître. 

Dans une autre expérience , une petite masse d'épongé de 
platine fut assujettie à un fil de platine , et ajustée au tube de 
manière à recevoir le jet du mélange gazeux. 

Le D"^ Hare publia, 11 y a quelques années, l'observation qu'il 
avait faite , que l'asbeste trempé dans une solution de platine , 
puis rougi , enflammait un mélange d'oxlgène et d'hydrogène. 
Il vient de reconnaître que l'asbeste ainsi préparé opère aussi 
la synthèse de l'ammoniaque , soit lorsqu'on le substitue à l'é- 
ponge dans l'expérience ci-dessus , soit lorsqu'on le fait passer 
rouge dans le mélange gazeux contenu dans une cloche sur le 
mercure. 

Un morceau de charbon trempé dans une solution de chlo- 
rure de platine ( acide chloro-platlnlque ) produit les mêmes 
effets que l'asbeste platiné. 

Pour faire l'asbeste platiné , 11 suffit de le plonger dans le 
chlorure de platine liquide, puis de chauffer la masse au rouge 
dans un feu ordinaire. 

E.M. 



•12? BULLETIN SCIENTIFIQUE. 

19. — Sur la. fusibilité de l'iridium, par R. Bunsen. 
Ç^ Annal, der Phys. iind Chem. t. 31, c. 1.) 

On sait que Children , en faisant passer le courant de sa pile 
gigantesque à travers de petits morceaux d'iridium , obtint de 
petites boules fondues de ce métal. Maigre' cela, on n'a pas 
encore re'ussi à en pre'parer, en forme de culots , des morceaux 
assez gros pour pouvoir e'tudier ses proprie'te's d'une manière 
plus exacte. En effet, lorsque Berze'lius essaya de fondre l'iri- 
dium à l'aide d'un chalumeau de gaz détonnant , et en le pla- 
çant sur de l'argile à l'épreuve du feu , ce métal s'enfonça 
dans l'argile en fusion , sans avoir éprouvé aucun changement. 

Il est cependant aisé d'empêcher que l'expérience se passe 
ainsi, en se servant, pour la faire, d'un morceau de charbon 
qui a déjà longtemps servi aux opérations du chalumeau. De 
cette manière , on réussit non-seulement à mettre en fusion des 
morceaux séparés du métal , mais même à en fondre plusieurs 
ensemble , en un globule parfaitement liquide. M. Dœbler a 
fait cette expérience, en présence de M. B., avec le chalumeau 
colossal à gaz détonnant de son microscope de Cary. Au moyen 
de cet appareil , on peut en quelques minutes mettre en fusion 
complète des morceaux d'iridium du poids d'un gramme. Le 
développement de lumière qui a lieu pendant cette opération 
est aussi grand que celui que produiraient plusieurs centaines 
de chandelles. Ce métal se fritte très-vite aux angles, et fond 
ensuite sous forme d'un globule avec une surface brillante. On 
aperçoit en même temps à la surface une faible évaporallon qui, 
ne faisant rien perdre au poids du métal , est évidemment due 
aux oxldes renfermés dans le charbon , lesquels , après le re- 
froidissement , recouvrent quelques places du culot sous forme 
de scories incolores. L'expérience réussit le mieux, quand on 
rapproche le métal autant que possible de l'ouverture d'où sort 
le gaz détonnant. L'iridium paraît alors absorber une quantité 
considérable de gaz, qui s'échappe de nouveau par le refroi- 
dissement , et produit le phénomène du départ exactement 
comme avec l'argent. Après le refroidissement, le métal pré- 
sente de même à la surface de petites excroissances , et à l'in- 



CHIMIE. 423 

tcricur beaucoup de cavités que l'on aperçoit quand on passe 
la lime sur les fragmens. 

L'iridium employé pour 1 expérience avait été préparé d'a- 
près la méthode de Wœhler, et ne présenta point d'élémens 
étrangers. Un ciilot du poids de 0,4 gramme , qu'on avait 
obtenu en fondant 8 petits morceaux , avait un éclat métallique 
Irès-remarquable , une couleur blanche tenant le milieu entre 
celles de l'argent et de l'étain , et une surface en partie miroi- 
tante , en partie mate , sur laquelle on pouvait distinguer une 
disposition à la cristallisation. Dans cet état le métal est aussi 
très-cassant, et se brise sous le marteau en petits fragmens qui 
ont une cassure fine et très-brillante. Il est plus dur que le fer ; 
il se lime aisément , et se polit très-bien. A l'intérieur on aper- 
çoit beaucoup de cavités qu'on ne peut détruire même en fai- 
sant refondre plusieurs fois le métal , et qui sont vraisembla- 
tlement dues au gaz absorbé. On ne peut donc pas déterminer 
avec certitude la pesanteur spécifique du métal. M. B. ne la 
jamais trouvée supérieure à 15,93, quoiqu'on puisse admettre 
qu'elle est bien plus considérable lorsque le métal est à son 
état de densité ordinaire. 

L'iridium s'allie directement avec d'autres métaux avec faci- 
lité. Chaullé jusqu'à la fusion et mis en contact avec du cuivre, 
il s'unit aisément à ce métal. Une très-petite quantité de cuivre 
produit déjà une teinte rouge-pàle. Un alliage de 1 partie d'i- 
ridium et 2 parties de cuivre a une couleur rouge-pàle ; il peut 
se scier , se percer , se limer et se laminer ; il fond assez ai- 
sément , se polit très-bien et parait ne pas s'altérer à l'a'u:. 



424 BULLETIN SCIENTIFIQUE. 



MINERALOGIE ET GEOLOGIE. 

20. — Sur les températures et les- rapports géolo- 
giques DE plusieurs sources CHAUDES , EN PARTICULIER 
DE CELLES DES PYRÉNÉES, par M. le Prof. J.-D. FORBES. 
(^Philos. Transact., 1836.) ■ 

Rien n'est plus incertain que l'histoire des eaux minérales , 
malgré leur importance médicale et le grand intérêt géologique 
qu'elles présentent. En particulier, rien ou presque rien n'est 
connu sur la constance ou la variation de leur température de 
jour en jour, d'année en année, ilc siècle en siècle, et l'on com- 
prend pourtant la \a!cur de pareils faits , pour asseoir une opi- 
nion sur la cause de cette température elle-même. Les difficultés 
d'arriver à la source sont souvent très-considérables, et 11 règne 
beaucoup d'incertitude lorsque la température de l'eau est prise 
après un trajet plus ou moins long. Ainsi la source de la Rail- 
lère , à Cauterets , dans les Hautes-Pyrénées , se refroidit de 
102°,4 à 99°, 8 F. (39 à 37,6 C.) en passant par un conduit en 
pierre court et bien couvert jusqu'à la buvette, et la température 
de l'eau paraît encore plus élevée si l'on pénètre plus profon- 
dément dans le roc. Il est souvent aussi difficile de s'assurer 
que l'on observe exactement sur le même jet , qui peut avoir 
éprouvé des emplois et des modifications de différentes natures, 
ou n'être pas aisément reconnu après un long terme , par la 
seule description d'une localité. Non-seulement nous sommes 
incapables d'établir, avec l'étal thcrmomélrique ancien des sour- 
ces mcme les mieux connues , des comparaisons authentiques , 
mais même il nous manque des observations suffisamment pré- 
cises et complètes , qui promettent pour l'avenir ce moyen précieux 
d'éclairer la théorie des eaux minérales. 

Les théories de M. Fourier feraient penser que si les sources 

* Nous avons ilejà annonce le travail de M. Forbes dans noire cahier de juin 
l8i^6 , mais nous ne pûmes en donner les resiillats qui n'avaient pas encore ele 
publiés à celle époque ; nous nous empressons de les faire connaître a nos lecteurs, 
(lui nous pariUinncront, en faveur de ce motif, de revenir deux fois sur le même 
sniel. {n.) 



MINÉRALOGIE ET GÉOLOGIE. 425 

chaudes doivent leur température à la chaleur centrale de la 
terre, elle a dû fort peu diminuer dans les temps historiques ; 
mais quelques faits ont prouvé qu'il y a souvent des changemens 
très-brusques. Ainsi , la source de la Reine , àBagnères de Lu- 
dion , augmenta tout à coup de 75° F. (41,6 C.) en 1755, lors 
du tremblement de terre de Lisbonne. Ainsi deux sources chaudes 
de l'Amérique du sud , éloignées de tout volcan actif , ont aug- 
menté leur température de 4" C. depuis le moment oiiHumboldt 
les avait examinées , jusqu'au dernier voyage de Boussingault. 
Or nous n'avons aucune série d'expériences sur les variations 
journalières ou mensuelles des différentes sources d'eaux miné- 
rales, et quoique l'on ait une opinion générale de la constance 
de leur température, elle n'est appuyée sur aucun fait bien con- 
staté. 

On a récemment essayé de comparer les températures de 
quelques sources des Pyrénées, publiées par Carrère en 1754, 
avec les résultats observés par M. Anglada. On suppose que les 
observations du premier étaient faites au moyen d'un thermo- 
mètre de Iléaumur à l'alcool^ dans lequel le degré marqué 80 
n'était pas la température de l'eau bouillante , et en faisant la 
réduction convenable on arrive aux résultats suivans. 

Sources. Température Carrere. T. reiliille a l'échelle Anglada. 

i;5 + . moderne de Reauiiiur. i8iq. 

Nyer 19°,0 18^0 18°,5 

Vinça (source de Nossa ) . 20,5 19,4 18,8 

Molitg (grande source) . 33,0 30,3 30,3 

La Preste (grande source) 38,5 35,2 35,2 

Escaldas (source du milieu) 38,5 35,2 34,0 

Vernet (source extérieure) 48,0 43,0 42,8 

Vemet (source du milieu) 51,0 45,5 44.5 

Arles ( Escaldadou gros ) . 55,5 49,0 49,0 

Thuez (Oletle, Carrère) . 70.5 60,0 60,0 

C'est à jeter les bases d'un plan d'observations qui puissent 
servir de repère pour l'avenir, que l'auteur de ce mémoire s'est 
altaclié dans ses recherches, principalement dirigées sur les eaux 
thermales des Pyrénées. 

Le gran<l nombre d'eaux chaudes que présente cette cbaînc 
XTI 27 



426 BULLETIN SCIKNTIFIQIJE. 

de montagnes est en rapport avec la violente action qui semble 
avoir pre'side' à leur soulèvement, et qu'attestent encore les nom- 
breuses fissures qui en sillonnent les vallées. La liaison de ces 
sources avec le granit est un fait saillant qui frappe l'observa- 
teur. Presque toutes les eaux thermales importantes sont place'es 
exactement à la limite du granit de la chaîne principale, entre 
cette roche et la couche stratifie'e qui la suit. La partie orien- 
tale de la chaîne est celle qui en pre'senle le plus grand nombre, 
et c'est aussi celle où la formation granitique paraît dominer. 
Ne'anmoins, lors même que la source thermale semble sortir du 
sein du granit , toujours elle est voisine d'un lambeau de terrain 
stratifié' , de sorte que ce rapport des eaux chaudes avec l'action 
du granit sur les roches stratifie'es , paraît à l'auteur, au moins 
dans les Pyre'nées, un fait bien constate'. 

Une autre remarque géne'rale est relative à la pre'sence de 
l'acide hydrosulfurique dans les eaux mine'rales des Pyre'ne'es. 
On croit généralement que plus les eaux sont à une tempéra- 
ture élevée , plus aussi elles contiennent ce gaz ou ses combi- 
naisons , et l'on a même nié qu'il existe aucune eau sulfureuse 
froide. D'après Tauteur, non-seulement il en existe de telles , 
mais encore souvent elles sont placées à quelques toises de sour- 
ces élevées à une haute température, et dont la composition chi- 
mique est presque Identique avec la leur. Il en cite deux exemples 
fort remarquables , dont l'un aux Eaux-Bonnes , au sud de Pau, 
où est une eau froide fort imprégnée de soufre , plus même 
que l'eau thermale dont elle a d'ailleurs toutes les propriétés 
médicales , et qui sort à quelques centaines de pieds de distance 
de celle-ci. Lorsqu'on ajoute à ces faits ceux non moins curieux 
de sources sortant presque identiquement du même lieu avec une 
température de 160° à 180° F. (71<',1 à 82°, 2 C), et avec une 
composition chimique toute différente, comme cela a lieu à Ax 
et à Thuez, l'on est forcé d'en conclure que la cause de la mi- 
néralisation de l'eau doit être en grande partie indépendante de 
celle de l'élévation de la température , et que les argumens de 
ceux qui fondent l'origine des eaux thermales sur leur compo- 
sition chimique doivent être, à un certain degré, peu concluans. 
Un singulier fait , mentionné par M. Arago, vient a l'appui de 
ces remarques. Un particulier ayant creusé un puits dans le 



miniIralogie et géologie. 427 

voisinage des sources chaudes d'Aix en Provence, 11 n'obtint que 
de l'eau froide, et néanmoins l'on vit conside'rablement diminuer 
la quantité du jet de la source cbaude. Lorsque des m( ures 
le'galcs l'eurent contraint à combler son puits, l'eau revint à la 
source avec la même abondance et en conservant la même tem- 
pérature qu'auparavant. 

L'auteur entre ensuite dans le détail des précautions qu'il a 
prises pour rendre ses expériences et ses observations aussi 
certaines que possible. Il faisait usage d'un excellent thermomètre 
étalon, construit par Troughton , et l'observation était toujours 
faite avec deux thermomètres à la fois. L'échelle de l'instrument 
était enfoncée dans l'eau jusqu'au point auquel s'élevait le mer- 
cure. On observait diverses parties de la source, et l'on notait les 
différences s'il y en avait , en poussant la précision jusqu'à 
des dixièmes de degré Fahrenheit. Enfin, malgré la confiance que 
méritait le constructeur des thermomètres employés , l'auteur 
eut le soin de vérifier l'échelle de ses instrumens avec les pré- 
cautions les plus minutieuses, dont 11 donne les détails que nous 
ne pouvons consigner ici. Il établissait ainsi une échelle des 
corrections en dixièmes de degrés, à apporter aux indications 
thermomélrlqucs, corrections qui, dans quelques cas, ont égalé 
un demi-degré. Il comparait ensuite les thermomètres qu'il avait 
employés avec l'Instrument étalon ainsi rectifié, et il arrivait 
ainsi à la détermination la plus précise de la température exacte 
des sources au moment de l'observation. 

L'auteur prend ensuite une à une les sources principales des 
Pyrénées , en allant de l'orient à l'occident. A chaque source 
une description détaillée est donnée de la localité et des cir- 
constances accessoires. La hauteur du baromètre et la tempéra- 
ture de l'air au moment de l'observation sont soigneusement 
indiquées. Nous nous contenterons de présenter les principaux 
résultats sous une forme tabulaire, en ne prenant pour chaque 
source que le jet donnant la température la plus élevée , et en 
mentionnant le nom spécial sous lequel ce jet est désigné dans 
le pays. 



428 BULLETIN SCIENTIFIQUE. 

Pyrénées. 

Hauteur en pieds Tempéraliire m 

au-dess. de lamer. degrés cenligr. 

Eaux chaudes 2200 

Source Clôt .... 34°, 7 

Eaux-Bonnes 2600 

Source \iellle . . . 33 

Cauterets 3100 

Source des OEufs . . 54,5 

Saint-Sauveur 2500 

La Hontalade. . . . 20,3 

Barèges 4200 

Grande douche . . . 44,4 Arago, 1826, 44,1 

Bagnères 1800 

Dauphin 48,3 

La Reine 45,6 Arago, 1826, 46,0 

Bagnères de Luchon. . . . 2000 

Grotte supérieure. . 59,5 

La Reine 43,6 

Ax 2500 

Source des Canons . 75,6 

des Rossignols 71,8 

LasEscaldas 4700 

Source Colomer. . . 41,7 

Dorres 4700 40,2 

Thuez 2700 77,5 

Arles 900 

Petit Escaldadou . . 62,9 Arago, 1826, 62,7 

Mont-d'Or 3400 

Madelaîne 43,8 Arago, 1826, 42,5 

Bourboule 2800 

Grande source ... 49,6 

Baden-Baden , principale source. 64, 1 

Leuk 4700 50,6 

Pfeffers 2300 36,6 

Bains de Néron 30 83,4 

La Pisciarella, près d'Agnano. 44,4 
Source du temple de Sérapis, 

près Pouzzole 36,9 

Ischia , la Gurgitella .... 65 

I. M. 



MINtRALOGIE KT GbOLOGIE. 



429 



21. — Nouvelles recherches sur les empreintes de 
PAS d'anijiaux sur le grès et la GRAUWACKE , par 
M. le Prof. Hitchcock. {^Amer. Jouni. ofSc, avril 1837.) 

Nos lecteurs se rappelleront sans doute le compte que nous 
leur avons rendu, en mal 1836, des découvertes si singulières du 
Prof. Hitebcock, d'empreintes de pas d'oiseaux sur diverses pierres 
grenues et dans diverses localités. Dans une lettre au rédacteur du 
Journal américain , 11 annonce avoir continué ses recherches , 
et trouvé des empreintes nouvelles dans plusieurs lieux non 
encore explorés du Connecticut et du Massachusetts. Il en a 
déterminé quatorze nouvelles espèces , toutes sur le grès bi- 
garré , nombre double de celui qu'il présentait en 1836. Elles 
sont en général plus distinctement marquées sur le roc que 
celles qu'il a précédemment décrites. Plusieurs offrent des tra- 
ces si semblables aux pieds des Sauriens vlvans , que Tauteur 
n'a pas hésité à les attribuer à des animaux de cet ordre , et les 
a en conséquence appelées Sauroïdichniles. Il n a, pour aucune 
de ces empreintes, la certitude complète qu'elle ait été laissée par 
un quadrupède ; cependant , pour une ou deux espèces , il y 
trouve la plus grande probabilité. Il avait pensé que ces em- 
preintes de Sauriens bipèdes pouvaient appartenir aux Ptéro- 
dactyles , mais elles ont en général moins de doigts que n'en 
présentent ceux de ces animaux décrits par Buckland. 

M. H. a découvert aussi sur les pierres à paver de New- 
York des empreintes qui lui paraissent appartenir à un quadru- 
pède à deux doigts , qui , comme les Marsupiaux , marchait par 
sauts. Malgré la singularité du fait, 11 s'est présenté avec les 
mêmes caractères sur un si grand nombre d'échantillons de ces 
pierres qui sont tirées des carrières de grauwacke schisteuse des 
bords de l'Hudson , que l'auteur se croit fondé à en conclure 
l'existence de quadrupèdes pendant le dépôt du groupe de la 
grauwacke. 

Il donne ensuite la liste complète de toutes les espèces qu'il a 
déterminées , en y intercalant les anciennes , et annonce un tra- 
vail complet avec des figures , pour Tannée prochaine. Il se 
déclare prêt à montrer les échantillons qu'il possède à ceux qui 



430 BULLETIN SCIENTIFIQUE. 

voudront les voir , et à envoyer , pour un prix mode're' , des 
plâtres colorés des meilleurs échantillons et quelques morceaux 
sur le roc . aux naturalistes qui lui en adresseront la demande. 

I. M. 



' BOTANIQUE. 

22. — Sur un nouveau genre de scrophularinée , par 
W. Griffith. {^Madras Journ. of litterat. and scienc, 
octobre 1836.) 

M. Griffith , élève de M. Lindley , attaché maintenant au 
service médical de la présidence de Madras , a publié , dans le 
journal littéraire et scientifique de cette ville , la description 
complète d'un nouveau genre de la famille des Scrophularlnées, 
qu'il nomme Symphyllium , et dont voici les caractères. 

« Calix planus ; sepala 4, postico maximo, laterallbus mino- 
ribus obtectis. Corolla ringens -, labio superiore emarginato , 
inferiore trilobo bicristato. Stamina fertilia 2. Stigma bilamel- 
latum. Capsula calyce ampllato obtecta , bilocularis , bivalvis , 
valvls integris margine planis , dissepimento parallèle placenti- 
fero demum libero. Semlna foveolis (6-7) exsculpta. 

a Herba basi decumbens. Folia opposita dentata. Racemi ter- 
minales vel pseudo-axillares. Pedicelli ancipites. 

(cObs. — Genus , ut videtur, distinctisslmum babitu Tore- 
niae, calyce fere Herpestidis , corollà Vandelliae, staminibusque 
Bonnayae , notuque dignum ob sepalorum anticorum coalitio- 
nem. D 

La seule espèce du genre est le : 

a Symphyllium Torenioides. — Hab. in sylvis prope Suddiya 
regionis Assamicœ superioris. » 

Voici un abrégé de la description spécifique : 

Herba pedalis bipedalisve bas! decumbens. Caulis 4-gonus , 
articiUis valdè incrassatis sanguineo-purpureis, puberulus. Folia 
opposita longiuscule petiolata, ovato-lanceolata, basi sxpius obli- 



BOTAINigUE. i31 

qua, In pel'iolum siibaltenuata , obtusa , iney. cienato-dcnlala , 
supra la;te vindia lactu relrorsiim scabia et sub lentcm punc- 
tulata, subtus pallida, utrlnque, scd praisertim sublus, ad venas 
puberula. Pelloli unciales. Racem'i pseudo-axillares vero termi- 
nales , tetragonl , angulis acutls marginatis , scabrelli , ad an- 
thesin folia long'iludine vlx sequantes , démuni excedcnles. Pe- 
dicelli subopposlli , ancipltcs , marglnatl , fere alatl , sursum 
latiores, païen tlssimi. Bracteœ lanceolalo-lineares , pedicellis 
triplo breviores. Corolla calyce paulo longlor ; tubus Intus vll- 
losiusculus , basi ventricosus ; labium superlus fornicalum par- 
vum apice erecto , fuscum vel rubro-fuscum , inferlus 3-lobum, 
bi-cristatum , cristà utràque in corpus (slamen slerile) breviter 
stipitatum clavato-rotundatum flavum desinente. 

L'auteur publie une figure représentant les organes floraux : 
malheureusement la gravure se ressent du pays éloigne' où elle 
a été exécutée. Il ajoute des observations sur le synopsis des 
scrophularlnées de M. Bentham , principalement sous le point 
de vue des rapports de cette famille avec les verbénacées et les 
primulacées. Il décrit aussi deux espèces nouvelles dont voici 
les phrases : 

(iMimulus Assainicus , diffusus subglaber, folils obovatis 
vel ovatis basin versus integris cœterum argute dentatis penni- 
nerviis, superioribus senilibus, calycibus campanulato-tubulosis 
truncatis dentibus brevibus subiequalibus , fructiferis amplis 
subinflatis. 

« Hab. ad ripas arenosas fluminis Burrunpootur , regionis 
Assamicœ superioris. » 

Herba pusilla basi radicans. Flores oppositî parvi lutei , tubo 
intus rubro guttato. Echaractere proximus videtur M. Nepalensi 
Bentb. An satis distinctus? 

a Torenia edentula. Erectiuscula molliter hirsuta , foliis pe- 
iiolatis cordato-ovatis rugosulis floribus pseudo-axillaribus fas- 
ciculatis racemosisque , filamentis longioribus basi edentulis. » 

a Hab. circa Suddiya , regionis Assamica; superioris. » 

a Corolla calyce vix duplo longior, sspius cœruleo pallidc 
tincta , lobis lateralibus labii inferioris partim saturate azureis , 
medio macula luteà notato. » 



432 BULLKTIIN SCIENTIFIQUE. 

ZOOLOGIE. 

23. — Expériences sur le mécanisme du mouvement 01/ 

BATTEMENT DES ARTÈRES , par M. Flourens. ( Annales 
dei, Se. Natur., t. VU, p. 101.) 

La question du mécanisme du mouvement des artères se 
divise en deux autres: la première, relative à la cause qui dé- 
termine ce mouvement ; la seconde , relative au mode selon 
lequel il s'opère. 

On connaît l'expérience de Galien , qui semblait démontrer 
que la cause est une force propre des tuniques artérielles. 
M. Flourens montre que cette expérience était inexacte , et que 
la véritable cause est l'ellort impulsif du sanji poussé par les 
contractions du cœur, ainsi que l'avait établi Harvey, et comme 
l'ont adopté la plupart des physiologistes. Il réfute les argumens 
de Lamure , qui avait cherché à faire voir cette cause dans le 
soulèvement de l'artère. 

Quant au mode du battement , M. Flourens , après avoir par- 
couru rapidement les diveises opinions émises par les physiolo- 
gistes , et rappelé les principales expériences qui servent de base 
aux idées que l'on a à cet égard , analyse les élémens qui con- 
courent à ce phénomène , et , en le décomposant , arrive à la 
solution de la manière suivante. 

Le sang poussé avec force par le cœur dans les artères , a 
pour effet: 1° de les dilater, c'est-à-dire, d'augmenter leur dia- 
mètre , ce que M. Flourens prouve au moyen d'un appareil 
très-simple , et ce qui résultait déjà d'une manière évidente des 
recherches de MM. Magendie et Poiseuille. 2° Le sang déplace 
l'artère , c'est ce qu'on appelle sa locomotion ; il s'opère dans 
les angles et les courbures un mouvement de soulèvement et de 
redressement évident à la simple vue ; ce déplacement est sur- 
tout visible dans les artères mésentériques. 3° L'expérience 
montre que l'impulsion du sang allonge l'artère par une suc- 
cussion. 

Ainsi la dilatation, la locomotion et la succussion, voilà les 
trois élémens primitifs, constatés par l'expérience , du mouve- 



ZOOLOGIE. 433 

ment total de larlère. Si, maintenant, oa examine l'oryane lui- 
même, on verra que la qualité physique des artères la plus 
essentielle relativement au point de vue qui nous occupe, est 
leur élasticité. Ces bases une fois établies, tous les mouvcmens 
du vaisseau doivent donc résulter de cette qualité et de l'effort 
impulsif du sang qui dilate, allonge et locomeut l'artère. 

Le pouls dépend ou de la dilatation seule, ou de la dilatation 
compliquée de la locomotion , ou enûn de la dilatation compli- 
quée de l'effort du sang contre la paroi de l'artère , déprimée 
par le doigt qui l'explore. Ce pouls, en d'autres termes, n'est 
que le baltemtnl senti par le doigt , et il se complique de tous 
les élémens qui déterminent ou compliquent ce battement. 



24. — MÉMOIRES ET NOTICES SUR DIVERSES ESPÈCES d'iIV- 
SECTES, par M. ROBINEAU DeSVOIDY. 

Les Annales des Sciences Naturelles (Tome VI, p. 360) 
renferment un rapport de RL Duméril sur divers mémoires et 
notices présentés par M. Robineau Desvoidy à l'Académie des 
Sciences. Ce rapport donne un extrait de ces travaux et un 
aperçu des principaux faits observés par 1 auteur. Nous allons 
en reproduire ici les parties les plus importantes. 

Le premier mémoire concerne deux espèces d'abeilles (du 
genre osniie ) qui construisent leur nid dans des coquilles vides 
de colimaçons. L'une de ces abeilles était connue des natura- 
listes , quant à son industrie , mais divers points de ses mœurs 
n'avalent pas été complètement étudiés, La première espèce 
(0. helicicola^ ferme la bouche de la coquille, qui est ordi- 
nairement celle de l'hélix aspera , par une sorte d'opercule 
formée par une lame de carton , composée de débris de végétaux 
réunis par un suc gommeux provenant de la salive de l'in- 
secte. La cavité renferme un miel jaunâtre , au milieu duquel 
on trouve une larve sans pattes. Suivant la largeur de l'entrée, 
il y a d'autres cloisons papvracées ; soit sur les côtés de la pre- 
mière loge , soit en-dessous , on compte quelquefois dix à douze 
cents loges ou cellules. La seconde espèce (0. bicolor^ emploie 



i34 BULLETIN SCIENTIFIQUE. 

principalement Yhelix nemoralis et se sert d'autres mate'riaux ; 
on y trouve de petits graviers. Elle ne fait qu'une ou deux cel- 
lules . contenant chacune é^lement du miel jaunâtre et une 
larve. 

Le second me'moire est relatif à l'histoire des sapyges ( hymé- 
noptères). Ces insectes cherchent à de'poser leurs œufs dans les 
osmies dont nous venons de parler. M. R. D. a vu aussi une 
sapyge s'introduire furtivement dans le nid des clielostoma 
(genre d'abeilles), ce qui lui fait penser qu'on doit les retirer 
de la famille des fouisseurs. 

Le troisième me'moire est destine' à de'crire plusieurs insectes 
parasites du blaireau. On trouve, dans l'estomac et l'intestin 
grêle de cet animal , des larves d'œstres que M. R. D. croit être 
d'une espèce nouvelle. Sur leur corps on voit une sorte de puce 
dont il donne la description , et 2 inodes ou tiques nouvelles 
(/. mellinus et /. auriculaiis S) 

Le quatrième me'moire concerne un diptère d'une espèce 
nouvelle (^conops auripes), dont la larve vit parasite dans le 
corps d'une abeille-bourdon. L'auteur raconte les manœuvres 
dont il a été' te'moin au moment où une de ces abeilles-bourdons 
e'tait poursuivie par le conops, qui cherchait à déposer ses œufs 
dans son corps. Il suppose que le diptère exerce une sorte de 
fascination qu'il regarde comme analogue à la faculté dont sont 
doués quelques oiseaux de proie et plusieurs reptiles. 

Dans le cinquième mémoire , l'auteur raconte qu'il prit un 
jour au vol une femelle de Vasilus diadema (diptères), qui 
emportait , comme un épervier , une abeille ouvrière. Cette 
victime, sans être privée de vie, était frappée d'une torpeur 
et d'une sorte de paralysie qui l'empêchaient de se mouvoir. Il a 
vu dautres fois ce fait se répéter, et il a acquis la conviction 
que l'asile enfouit l'abeille dans ses galeries souterraines , pour 
qu'elle serve d'aliment à la larve qui y est déposée. 

Le sixième mémoire décrit une mouche nouvelle {^Herbina 
Narcissi). 

Le septième fait l'histoire des diptères qui vivent dans les 
exci'émens des blaireaux , des chauves-souris et des belettes , 
et que l'auteur regarde comme nouveaux . 



zoologie. 435 

25. — Sur le cerveau du nègre comparé a celui de 
l'européen et de l'orang-outang , par le Prof. Tiede- 
MANN. {Pliilosoph. Transact., 1836.) 

Un grand nombre de naturalistes dlstlngue's, le célèbre Cuvîer 
entre autres , regardent la race nègre comme fort inférieure à 
rhomme blanc, plusieurs vont même jusqu'à lui assigner une 
place intermédiaire entre l'Européen et le singe. Cette opinion 
des savans pouvait en quelque sorte servir d'excuse aux affreux 
trailemens auxquels dès longtemps la rapacité et la paresse des 
blancs ont soumis cette race infortunée , et quoique depuis les 
votes admirables du parlement d'Angleterre leur cause semble 
gagnée aux yeux de Ihumanlté, il restait encore à les réhabiliter 
à ceux du philosophe. C'est ce qu'a entrepris de faire le profes- 
seur Tiedemann , en s'attachant à des comparaisons anatomi- 
ques sur le cerveau , l'organe le plus important du corps 
humain, eu égard à ses fonctions vitales et intellectuelles. 

Les deux questions qu'il se propose de résoudre sont celles- 
ci : Y a-t-'d une différence importante et essentielle entre le 
cerveau d'un nègre et celui d'un Européen? Le cerveau du 
nègre a-t-d plus de rapport avec le cerveau d'un orang-outang 
qu'avec celui d'un blanc ? 

11 règne beaucoup d'incertitude sur le poids du cerveau com- 
paré à celui du corps entier. L'opinion des anciens naturalistes, 
tels qu'Aristote, était que l'homme avait absolument, et relati- 
vement parlant , un cerveau plus considérable que celui d'au- 
cun autre animal. Cette opinion était une erreur. L'éléphant a 
un poids absolu de cervelle plus considérable, et plusieurs ani- 
maux , tels que certains oiseaux (le moineau, par exemple), 
plusieurs petits singes, des rongeurs, etc., ont un cerveau plus 
volumineux que le sien relativement à leur taille. C'est donc 
dans la structure du cerveau humain , dans la grosseur et l'or- 
ganisation des nerfs qu'il faut chercher la cause de la supério- 
rité intellectuelle de l'homme. 

Peu satisfait des données qu'il IrouAalt dans les livres, le pro- 
fesseur T. a pris les poids comparatifs du cerveau et du corps 
dans cinquante-deux sujets de dlfférens âges , dont 35 du sexe 
masculin. Voici ce qui résulte de ses recherches : 



436 BULLETIN SCIENTIFIQUE. 

1° Le poids du cerveau d'un Européen adulte du sexe 
masculin varie de 3 Ib. 2 onc. (troy )' à 4 Ib. 6 onc. Celui 
des hommes très-distingués par leurs talens dépasse souvent 
cette moyenne; ainsi le cerveau de Cuvier pesait 4 Ib. 11 onc. 
4 d. 30 gr. , celui du célèbre chirurgien Dupuytren pesait 41b. 
10 onc. Au contraire la cervelle des idiots est au-dessous de la 
moyenne ; deux crétins de 50 ans n'ont donné que 1 Ib. 9 
onc. et 1 Ib. 11 onc. pour le poids de leur cerveau. 

2" Le cerveau des femmes est plus léger que celui des 
hommes. Il varie de 2 Ib. 8 onc, à 3 Ib. 11 onc. La différence 
moyenne est de 4 à 8 onc. en moins, et cette différence est déjà 
perceptible dans les enfans au moment de leur naissance. 

3° Le cerveau arrive vers la septième ou huitième année "a 
son entier développement. 

4" Il est probable , quoique non absolument démontré, que 
le cerveau diminue en poids et en volume dans un âge très- 
avancé , et que l'on peut expliquer ainsi l'affaiblissement des 
facultés intellectuelles, que l'âge amène ordinairement. 

On ne peut nier qu'il n'y ait un rapport intime entre le poids 
absolu du cerveau et le développement de l'intelligence et des 
(onctions de l'esprit. Ainsi le cerveau des idiots arrive à peine à 
dépasser en poids celui des enfans nouveau-nés, et nous avons 
déjà signalé la supériorité de poids du cerveau des hommes 
éminens par leurs facultés mentales. 

Quant au rapport du poids du cerveau à celui du corps en- 
tier, il varie nécessairement beaucoup selon les circonstances. 
L'amaigrissement du corps, quelle qu'en soit la cause, ne paraît 
pas influer sur le poids du cerveau , de sorte que les personnes 
maigres ont, relativement à leur poids total, plus de cerveau 
que celles qui sont chargées d'embonpoint. 

Dans les enfans nouveau-nés la proportion est plus forte, le 
cerveau est '/g du poids du corps ; dès la seconde année, il n'est 
plus que de /,4, à la troisième ■/, 8, à la quinzième ■/,4, entre 
vingt et septante ans /sî ou '^s. Chez les personnes mai- 
gres le cerveau est souvent au poids total comme 1 : 22 ou 27 ; 
chez les gens gras comme 1 : 50 ou même 100. 

* La livre troy anglaise de 12 onces = 372,96 srammes , soit 12 onces I gros 
3/ j;iains, poiils Je marc. 



ZOOLOGIR. 43 J 

Le poids du corps chez les femmes étant généralement moins 
considérable , 11 en résulte que quoique leur cerveau soit abso- 
lument plus petit, néanmoins 11 entre pour une part plus con- 
sidérable dans le poids total que chez l'homme , de sorte que le 
rapport du cerveau au corps y est plus élevé. 

11 paraît que les dlfférens degrés de susceptibilité et de sensi- 
bilité nerveuses dépendent du volume relatif du cerveau comparé 
à celui du corps entier. Ainsi les enfanssont plus Irritables, plus 
sensibles que les adultes, les personnes maigres plus que les gras- 
ses, les gens amaigris par la maladie plus que les convalescens 
qui reprennent leurs forces et leur embonpoint , les femmes plus 
que les hommes, etc. 

SI l'on compare maintenant ces données avec le petit nombre 
d'observations faites sur le cerveau des nègres , on trouve que 
d après Soemmerlng celui d'un garçon de 14 ans pesait 3 Ib. 6 

onc. 6 gr., celui d'un adulte de 20 ans 31b. 9 onc. 4 gr. D'après A. 
Cooper, celui d'un grand nègre était 3 Ib. 1 onc. ; enfin un 
nègre de 25 ans, examiné par le professeur ï. lui-même, a 
donne 3 Ib. 3 onc. 2 gr. pour le poids de son cerveau. 

On voit donc que le cerveau des nègres n'est pas inférieur 
en poids à celui des Européens, et la mesure des cavités du 
crâne plus facile à faire, donnera les mêmes résultats. Le moyen 
employé par le professeur T. consistait à peser les crânes de 
nègres, au nombre de 41 , trouvés dans diverses collections 
anatomiques de l'Europe, successivement vides et pleins de 
graines de millet, pour obtenir ainsi la capacité de ces crânes. 
Les mêmes observations furent faites sur 77 crânes de la race 
blanche , sur 24 appartenant aux nations asiatiques , sur 20 de 
la race mongole , 27 de la race rouge ou américaine , et enfin 
sur 43 de la race malaye. 

Les capacités extrêmes furent celles-ci : 

Race nègre ou éthiopienne. ... 54 onc. à 31 
Race blanche ou caucasienne. ... 57 à 32 

Race mongole 49 ^ jS 

Race rouge ou américaine 59 à 26 

Race malaye 49 ^ 39 

La cavité crânienne des femmes fut toujours trouvée plus 
petite dans chacune des races. 



438 BL'LLETIN SCIENTIFIQUE. 

Il est évident, d'après ceci que la masse cérébrale du nègre 
n'est pas inférieure à celle des autres races, et la connaissance plus 
approfondie que les récits des voyageurs modernes nous ont 
donnée des peuplades nègres de l'intérieur de l'Afrique , nous a 
convaincus qu'elles ne présentent pas les traits désagréables qui 
défigurent les populations noires des côtes. 

Entrant ensuite dans les détails de l'anatomie du cerveau , le 
prof. T. a mesuré la longueur et l'épaisseur de la moelle de l'é- 
pine, et de la moelle allongée du nègre, et il ne trouve pas de 
différence saillante avec les mêmes organes chez l'Européen. Il 
en est de même pour les dimensions du cervelet , la grandeur et 
la disposition des lobes cérébraux , etc. 

Quant à la matière qui le compose , le cerveau du nègre , 
comme celui de l'Européen , présente deux substances , l'exté- 
rieure ou corticale grise, et l'intérieure blanche, fibreuse, dite 
médullaire. Quelques anatomlstes ont cru remarquer que la 
substance grise était plus foncée chez le nègre que chez l'Eu- 
ropéen , mais la structure interne du cerveau est exactement 
la même dans les deux cas. 

Quant à la comparaison faite par plusieurs auteurs entre le 
cerveau du nègre et celui de l'orang-outang , le professeur T. 
montre qu'elle est erronée. Le cerveau du singe diffère sur 
plusieurs points. Il est absolument et relativement parlant plus 
petit, plus léger, plus étroit, plus déprimé. Comparé aux nerfs, 
il est moindre relativement à ceux-ci que dans Ihomme. Les 
circonvolutions et les sillons y sont beaucoup moins nombreux. 
Les hémisphères cérébraux y sont plus petits comparés au. cer- 
velet , à la moelle, aux tubercules quadrijumeaux. L'origine de 
plusieurs nerfs y manque, et l'on trouve dans le crâne une capa- 
cité beaucoup moindre , celle de l'orang n'étant que de 1 1 onces 
7 gros. 

Il résulte donc de ces recherches anatomiques : 

1 " Que le cerveau du nègre est , en tout , aussi volumineux 
que celui des autres races humâmes. 

2° Que les nerfs, chez le nègre, ne sont pas plus épais rela- 
tivement au volume du cerveau que chez les Européens. 

Z° Que les organes cérébraux , la moelle épinière , la moelle 
allongée , le cervelet n'offrent pas de différences saillantes entre 
la race noire et la race blanche. 



ZOOLOGIE. 139 

4° Que la slrucltire interne du cerveau est la même Jans les 
deux races. 

5° Qu'il n'y a pas plus de rapport entre le cerveau de l'orang- 
outanjj et celui du nègre qu'entre le premier et celui de l'Eu- 
rope'en. On a cru remarquer seulement qu'il existe dans les cer- 
veaux de nègres que l'on a examines , un peu plus de syme'trie 
dans les circonvolutions , que n'en présente le cerveau de l'Eu- 
ropéen. Ceci tendrait à les rapprocher du cerveau l'orang, où 
cette symétrie est fort remarquable ; mais comme les cerveaux 
de nègres disséqués sont en petit nombre , le fait lui-même est 
loin d'être certain. 

Le rapport qui existe entre le développement du cerveau et celui 
de l'intelligence est un fait général qui ne peut être mis en doute, 
quelque abus qu'on en ait pu faire en l'étendant à tous les détails. 
Or l'organe du nègre étant semblable à celui de 1 Européen , il 
faut en conclure qu'il doit n'y avoir aucune différence essentielle 
entre leurs facultés intellectuelles. Les observations faites sur les 
esclaves ou les nègres des côtes d'Afrique abrutis par les vices qui 
accompagnent l'esclavage ou par les violences qui le préparent, 
ne peuvent suffire pour déterminer une conviction opposée. Les 
récits des voyageurs modernes qui ont pénétré dans l'intérieur 
de l'Afrique , comme Denham et Clapperton , ont appris qu'il 
y existe de grandes villes nègres où l'on trouve des écoles pour 
l'éducation de la jeunesse et où il y a un certain degré de con- 
naissances utiles et même littéraires. Un grand nombre de nègres 
isolés se sont montrés des hommes de talent dans la plupart des 
carrières libérales, et l'exemple d'Haïti et de Sierra-Leone montre 
que des nègres libres peuvent se gouverner eux-mêmes par 
des lois appropriées à leur position, et savent s'y soumettre 
sans avoir recours aux chaînes et au fouet. L'anatomie et la phy- 
siologie viennent encore au secours de ces faits pour protester 
contre l'infériorité injustement attribuée à la race noire , et pour 
applaudir à la généreuse et noble décision de l'Angleterre , qui 
a brisé le joug que l'on a si longtemps fait peser sur elle. 

L M. 



ANNONCES BIBLIOGRAPHIQCES. ■ 

MÉMOIRE SUR LE SYSTÈME PÉNITENTIAIRE , par M. 

C. AuBANEL , directeur de la prison pénitentiaire de Genève, 

avec plans et devis ; Genève 1837 , in-8. 
*GLANURES D'ÉSOPE , recueil de fables, par J.-J. Porchat; 

2'^ e'dition des trois premiers livres ; Lausanne , in-12 
POÉSIES CHRÉTIENNES ET CANTIQUES, par Frédéric 

Chavannes; Lausanne 1838, ln-8. 

* ACADEMIQUES , par A. Bignan; Paris 1837, in-8. 
SONGES D'UNE NUIT D'HIVER, Poésies, par Euf. Faure, 

Paris 1837, in-8. 
LES AVENTURES D'UN PROMENEUR , ou le Drame de la 
vie, par A.-J.-C. Saint-Prosper , 3* édition, t. I, Paris 
1835, in-8. 

* ETUDES SUR LA RICHESSE DES NATIONS, et réfuta- 

tion des principales erreurs en économie politique , par Louis 
Sa y; Paris 1836, in-8. 

MANUEL DE L'HISTOIRE ANCIENNE, par M. Heeren, 
traduction entièrement refondue et augmentée d'une intro- 
duction sur l'étude de l'histoire ancienne, par M. Baron; 
Bruxelles 1834, 2 vol. in-12. 

''HISTORLE PATRIE MONUMENTA, édita jussu régis Caroli 
AlLerti. Chartarum,t. I. Augustœ Taurinorum, e regio typo- 
graphe , 1 836 , in-fol°. 

LA COUR DU DUC JEAN IV, chronique Brabançonne, 1418- 
1421, par le baron Jules DE Saint-Genois ; Bruxelles 1837, 
2 vol. in-12. 

MOSvUQUE BELGE , mélanges historiques et littéraires , par 
A. Baron; Bruxelles 1837, in-r2. 

LA BELGIQUE AU 15^ SIÈCLE. Le Cadet de Bourgogne, 
par G. GuÉNOT-LecoiNTE ; Bruxelles 1837, 2 vol. in-12. 

LETTRES SUR LA BELGIQUE, par Lœbel , professeur à 
l'Univ. de Bonn ; trad. de l'allem. ; Bruxelles, 1837, ln-12. 

ALGIER-FRANKREICH. Alger-France. Au profit de la colonie 
de Hallberg , dans le Freisinger Moos , par TErmite DE Gau- 
TING; Munich 1837, in-8°. 

PROVINCE DE CONSTANTINE, recueil de renseignemens 
pour l'expédition ou l'établissement des Français dans cette 
partie de l'Afrique septentrionale, par M. DuREAU DE LA 
Malle; Paris 1837. in-8. 

ESQUISSES DE L'ILE DE JAVA ET DE SES DIVERS HABI- 
TANS , recueillies pendant un séjour de huit années fait dans 
cette île, par M. Pfyffer deNeueck; Bruxelles 1837, in-12. 

SÉRIE DE PROBLÈMES DE GÉOMÉTRIE ÉLÉMENTAIRE 
PLANE, par Fréd. Chavannes; Lausanne, 1837, ln-8. 

* Les ouvrages doni les lilres sont marques d'un astérisque, sont ceux dont 
nous nous proposons de donner pins lard une analyse. 



TABLEAU 

DES 

OBSERVATIONS MÉTÉOROLOGIQUES 

FAITES A GENÈVE 
PENDANT LE MOIS DE DÉCEMBRE 1837. 



442 



OBSKRVATIONS 



DECEMBRE 1ÎÎ57. 



Observations météorologiques faites i 
lat. 46" 12', long. 15' 16" de temps 







Moyen- 



B A R O RI E T R E 

RÉDUIT A 0" 



9 h. 
du 



iuillim. 

750^06 
75-1,11 
735,90 
735,73 
753, Ù 
727,11 
72il,68 
725,98 
722,06 
722,54 
724,15 
725,92 
725,45 
729,35 
734,89 
735,28 
735,52 
730,85 
734,66 
752,05 
724,67 
734,87 
753,75 
754,24 
733,28 
729,52 
727,56 
730,02 
750,98 
732,76 
754, t9 



730,45 



n.illim. 

730,65 
754,15 
755,69 
755,04 
752,28 
726,50 
724,40 
725,74 
721,73 
721,63 
724,45 
725,69 
725,75 
729,16 
734,29 
754,40 
753,02 
750,55 
754,64 
751,86 
724,72 
754,08 
755,55 
755,68 
752,98 
728,12 
728,47 
750,01 
750,91 
752,60 
734,27 



3 h. 
du 
soir. 



iDilIiin. 

750,64 
754,10 
755,58 
754,42 
750,72 
725,75 
724,50 

720,93 
721.59 
724,58 
725,18 
726,08 
750,80 
754,54 
754,16 
752,00 
751,54 
753,77 
750,01 
726,45 
755,45 
732,97 
7-,4,17 
752,09 
726,64 
728,29 
72!), 99 
750,86 
752,56 
755,69 



9 h. 
du 



750,16 



729,89 



millini. 

752,47 

756,05 

755,92 

754,65 

728,56 

725,57 

725,64 

724,86 

721,46 

720,42 

725,72 

725,60 

727,58 

752,57 

755,25 

734,06 

751,89 

752,51 

754,24 

725,60 

731,57 

753,34 

752,15 

754,25 

751,82 

726,58 

729.45 

529,55 

752,07 

733,02 

754,45 



TEMPÉRATURE EXTÉRIEURE 

EN DEGRÉS CENTIGRADES. 



9 h. 

du 

malin 



3 h. 
du 



9 h. 
du 



750,50 



- 5,5 

- 0,5 

- 0,2 
+ 0,2 

- 1,1 

- 0,8 

- 0,6 
+ 0,4 
■f 0,5 
+ 0,5 
+ 1,6 
+ 0,8 

- 0,9 
+ 0,9 

- 5.2 

- 7,8 

- 5,5 

- 7,2 
+ 2,1 
+ 2,3 
+ 6,2 
+ 1,3 
+ 2,9 
+ 5,4 
+ 5,8 
+ 1,1 
+ 5,9 
I 1,5 
+ 1,4 
•f 5,5 

- 0,1 



du 
jnalin. 



+ 3,1 


•f 2,6 


- 1,2 


- 5,0 


+ 1,2 


+ 1,8 


- 1,9 


- 0,9 


+ 0,6 


+ 0,7 


+ 0,9 


- 0,6 


+ 0,2 


+ 0,5 


+ 0,2 


+ 0,2 


- 0,4 


- 0,2 


- 1,1 


- 1,5 


- 0,3 


- 0,1 


- 1,5 


- 2,0 


+ 1,0 


+ 1,9 


- 1,4 


- 0,9 


+ 1,1 


+ 5,1 


+ 0,3 


+ 0,4 


+ 1,1 


+ 1,5 


+ 0,2 


+ 0,3 


+ 1,7 


+ 1,9 


+ 1,6 


+ 0,2 


+ 2,4 


+ 2,5 


+ 1,8 


+ 1,4 


+ 1,1 


+ 1,0 


+ 0,6 


+ 0,6 


- 0,8 


- 0,1 


+ 1,2 


- 1,1 


+ 0,9 


+ 0,8 


- 0,5 


+ 1,1 


- 0,3 


- 0,6 


- 7,7 


- 5,5 


- 4,9 


- 1,5 


- 4,8 


- 9,5 


- 4,4 


- 4,3 


- 5,5 


- 7,0 


- 2,5 


+ 0,5 


+ 2,2 


- 8,0 


+ 7,5 


+ 7,6 


+ 0,9 


+ 0,4 . 


+ 1,5 


+ 1,6 


+ 9,1 


+ 2,2 


+ 6,2 


+ 6,6 


+ 1.1 


+ 5,8 


+ 5,5 


+ 5,1 


+ 1,0 


+ 1,2 


+ 6,0 


+ 6.4 


+ 5,7 


+ 2,2 


+ S,5 


+ 8,9 


+ 6,7 


+ 5,3 


+ 10,4 


+12,7 


+ 5,5 


+ 1,1 


+ 5,0 


+ 3,8 


+ 2.4 


+ 0,2 


+ 1,1 


+ 1,2 


+ 5,2 


+ 3,5 


+ 2,4 


+ 2,4 


+ 2,2 


+ 0,7 


+ 3,0 


+ 5,8 


+ 2,8 


+ 0,8 


+ 5,4 


+ 5,0 


+ 0,6 


+ 2,8 


+ 0,9 


+ 1.0 


+ 0,5 


- 0,5 



+ 0,21 



+ 2,25 j + 2,61 I f 0,90 



- 0,03 



METEOROLOGIQUES. 



443 



)bservatoire de Genève, à 407 mètres au-dessus du niveau de la mer ; 
«t 3° 49' à l'E. de l'Observatoire do Paris. 



0,2 
1,5 

o.a 

0.5 



+ a,7 
+ 2,9 
+ 2,9 
+ i,2 
- 0,A 
0,0 
+ 2,9 
+ 5,5 
!+2,1 
1+ 2,4 
+ 2,9 
'+ 1,0 
0,0 
+ 2,0 
+ '' 5 
,- A,1 
- 4,0 
'+ 2,4 
+ 8,7 

t ''' 
+ 8,8 

+ 0,4 

+ 0,4 

+ 9,0 

■H7,4 

+ 5,9 

+ 5,9 

+ 5,7 

+ 7,0 

+ 7,5 

+ 1,1 



9 h. 




511.1 


du 


Slidi. 


du 


mal. 


1 


soir. 



97 

97 

94 

91 

90 

90 

90 

99 

«8 

98 

90 

97 

80 

85 

85 

89 

96 I 

95 

92 • 

99 j 

77 

97 

95 

97 

97 

97 

85 

CG 

95 

95 

99 



degr 
89 
94 
95 
90 ' 
89 
89 
95 
99 
98 
91 
88 
98 
86 
85 
82 
89 
97 
97 
77 
98 
84 



89 

95 

95 

89 

90 

90 

I 92 

i 95 

j 98 

1 9< 
86 

i 98 
86 
85 
82 

! 97 
1 97 
77 
98 
86 
87 
85 
89 
74 
99 
92 
95 
87 
81 
96 



HYGROMETRE. 



9 5 
97 
92 
90 
90 
91 
98 
96 
98 
92 
87 
86 
84 
84 
87 
97 
97 
90 
92 
85 
96 
85 
90 
97 
95 
99 
! 97 
i 98 
89 
96 
96 



EAU 

dans 

les 

24h. 



ETHRIOSCOPE 
EN DEGR. CENT. 



10,4 

18,0 
2.1 



i)5,6 90,5 8 

i 



9,9 92, 4|' 

il 



5.0 

1,9 



41,2 



1,50 
1,08 
1,50 
0,22 
0,65 
1,52 
1,95 



0,22 

1,08 

2,58 
2,58 
1,08 
1,50 
1,08 



1,75 

0,45| 
0,451 
1,50i 
1,08^ 
0.45 
0.()5 
1,S0' 
0,45 
1 08 



5,05 
0,65 
1,08 
0,22 
1,08 
1,95 
5,25 



2,58 
0,G5 
0,45 

2,82 
1,75 
1,95 
0,22 
2,58 
-1,08 

5,05 
1,08 
0,45' 
1,52! 
0,22 
0,22 
0.65 
0,87 
2,17 
2,17 



4,78 

5,91 

0,05 

0,65 

1,08 

1,5 

4,15 

0,87 



0,45 
1,08 
1,08 

2,82 

1,9 

1,5 

4,1 

-1,08 

s 

5,91 

0,00 

-0,6.: 

5.47 

0,C5 
0,63 
1,50 
2,60 
2,58 



1,11| 1,46| 1,87 



S 
S-E 

Cal. 

N 

N 

Cal 

S 

Cal. 

Cal 

N 

Cal. 

Cal. 

S-O 

N 

SE 

S 

Cal. 

S 

Cal. 

E 

S 

S 

N 

j\ 

S 

S 

s 

E 

N 

N-E 

Cal 



ÉTAT DU CIEL. 



Oh. 

du 

matin 



5 h. 
du 
soir. 



brouil. 

couv. 

couv. 

corn'. 

couv. 

couv. 

vapor. 

pluie 

pluie 

neige 

cou\ . 

pluie 

couv. 

qq. nu. 

couv. 

couv. 

COUA-. 

couv. 

\ap. 

pluie 

pluie 

iiuag. 

coux. 

cou\ . 

(|q. nu, 

brouil 

couv. 

cou\-. 

couv. 

cou%-. 

cou^. 



brouil. 
couv. 
couv. 
couv. 
couv. 
couv. 
couv. 
pluie 
brouil. 
pluie 
couv. 
couv. 
coin . 
qq. nu. 
1. \ap. 
couv. 
couv. 
couv. 
nuag. 
éclair, 
pluie 
nuag. 
nuag. 
1 éclair. 
1. vap. 
brouil 
couv. 
couv. 
couv. 
éclair, 
cou^'. 



brouil. 

\ap. 

couv. 

couv. 

couv. 

couv. 

vapor. 

éclair. 

pluie 

pluie 

couv. 

couv. 

couv. 

qq.nu. 

nair 

couv. 

couv. 

pluie 

brouil. 

couv. 

pluie 

couv. 

nuag. 

couv. 

éclair. 

brouil, 

couv. 

couv. 

couv. 

vap. 

couv. 



TABLEAU 

SES 

OBSERVATIONS MÉTÉOROLOGIQUES 

FAITES AU SAINT-BERNARD 
PENDAWT LE MOIS DE DÉCEMBRE 1837. 



ue 



OBSERVATIONS 



DÉCEMBRE1857.-0.s.Kv.x,o.sMÉx.o«o.oo,a..sfaitesàrHos, 
et 2084 mètres au-dessus de TObseryatoire de Genè^ 



BAROMÈTRE 

RÉDUIT A 0° 




2G 



iMoyens.! 5 64,59 



millim. 

565,73 

567,71 

568,04 

566,45 

565,84 

559,49 

562,37 

561,79 

558,44 

556,76 

559,89 

559,54 

557,24 

559,01 

567,26 

569,12 

568,45 

567,45 

569,56 

568,45 

557,96 

567,26 

566,40 

569,43 

570,04 

567,15 

565,56 

565,78 

565,07 

566,41 

567,37 



millim. 

566,00 

567,90 

567,90 

565,52 

563,51 

559,62 

562,55 

561,23 

557,90 

556,92 

559,85 

559,05 

556,82 

560,57 

567,51 

568,89 

568,41 

567,34 

569,31 

568,26 

557,74 i 

566,87 : 

566,61 ! 

568,47 

569,67 

566,11 

565,55 j 

565,65 j 

565,05 [ 

566,40 ': 

567,27 : 



566,06 

567,94 

567,55 

565,59 

562,34 

559,53 

562,72 

561,04 

357,55 

557,21 

559,94 

558,84 

556,41 

561,14 

568,08 

568,44 

567,88 

566,90 

569,10 

567,17 

559,19 i 

566,47 ' 

566,62 I 

568,30 I 

569,59 j 

565,57 

565,45 I 

565,54 j 

564,92 

566,47 

567,22 ' 



millim. 

567,06 
568,28 
567,23 
565,40 
561,09 
560,96 
565,21 
560,69 
i 557,54 
] 558,32 
560,24 
558,94 
557,32 
565,43 
568,98 
568,45 
568,00 
568,02 
569,16 
564,58 
565,51 
566,26 
566,48 
568,71 
569,11 
564,61 
565,67 
565,24 
565,56 
567,10 
567,42 



TCxVlPÉRAT. EXTÉRIEURE 

EN DEGRÉS CENTIGRADES. 




- 1,2 


- 0,6 


- 3,8 


- 3,2 


- 5,8 


- 5,5 


-12,2 


-11,2 


-14,5 


-15,6 


-14,2 


-12,5 


-10,4 


-10,0 


- 8,0 


- 7,5 


- 7,4 


- 7,0 


- 7,2 


- 6,6 


- 6,3 


- 6,0 


- 7,5 


- 7,0 


- 9,5 


- 8,7 


-15,0 


-13,5 


- 9,5 


- 8,5 


- 6,4 


- 5,7 


- 4,5 


- 4,8 


- a,3 


_ q 9 


- 4,9 


- 4,4 


- 0,3 


0,0 


- 7,4 


- 7,8 


-10,3 


-10,2 


- 6,4 


- 6,1 


- 4,6 


- 5,7 


- 1,5 


- 1,2 


- 2,2 


- 2,0 


- 1,2 


- 0,7 


- 2,5 


- 2,0 


- 4,5 


- 5,6 


- 7,0 ! 


- 7,0 


- 8,0 i 


-8.5 



+ 0,2 

- 0,5 

- 6,2 
-11,5 
-11,0 

- 8,9 

- 8,8 

- 5,5 

- 6,5 

- 6,3 

- 5,3 

- 6,0 
-11,2 
-12,8 

- 4,6 

- 4,4 

- 2,6 
+ 0,8 

- 5,5 
+ 0,6 

- 7,3 

- 4,7 

- 5,8 

- 2,7 

- 0,1 
+ 1,0 

- 0,4 

- 0,3 

- 4,6 
-5,5 

- 5,2 

- 4,75 



+ 0,8 

- 2,0 

- 6,2 
-11,8 
-10,8 

- 7,0 

- 9,0 

- 5,4 

- 7,0 

- 6,8 

- 5,6 

- 7,2 
-13,0 
-12,4 

- 5,4 

- 5,0 

- 1,2 

- 0,5 

- 3,9 

- 0,1 

- 7,5 

- 5,8 

- 5,9 

- 4,0 
+ 0,5 
+ 1,5 

- 0,5 

- 0,8 

- 5,6 

- 4,7 

- 7,2 



- 1, 

- 4, 

- S; 

-15, 

-11 

-11 

- 9, 

- 7, 

- 7, 

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MBTkOKOLOGIQUES. 



447 



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TABLE j 

DES MATIÈXUBS CONTENUES DANS I.E TOME 3CIX'. .^ 

(NovemLie et Décembre 1837.) 



Du juste-milieu ou du rapprochement des extrêmes 
dans les opinions , traduit de l'allemand de Fré- 
déric Ancillon 5 

Histoire de sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse 
de Thuringe , par le comte de Montalembert (se- 
cond article) 21 

Coup d'oeil sur les caractères généraux de la littéra- 
ture française dans le 17^, le i8<' et le 19^ siècle, 
par M. ^. Richard , professeur 44 

Henriette 65 

Idem (suite et fin) 312 

Route des Indes et relation d'un naufrage dans la 
mer Rouge 102 

Nouveau canal de l'Anio à Tivoli , et galeries ou- 
vertes dans le mont Catillo pour donner passage 
à celte rivière 115 

Septième réunion de l'Association Britannique pour 
l'avancement des sciences (second article) 139 

Recherches physiques , chimiques et physiologiques 
sur la torpille, par M. Charles Matteucci 163 

Note sur le développement d'un courant électrique 
qui accompagne la contraction de la fibre mus- 
culaire, par le Doct. J.-L. Prévost 202 

Histoire de l'économie politique en Europe , depuis 
les anciens jusqu'à nos jours , par M. Adolphe 
Blanqui 233 

De l'organisation des caisses d'épargne, par M. Alph. 
De Candolle r. 258 



450 TABLE DU VOLUME. 

Notice sur Jacques Godefroy, par feu M. le Prof. 
Bellot 281 

Des'poëies latins chrétiens, par M. le Prof. Bvehr. 298 

Journal d'une résidence dans l'Inde, par le Doct. 
Spry (second extrait) 348 

Des glaciers , des moraines et des blocs erratiques , 
Discours prononcé à l'ouverture des séances de 
la Société Helvétique des Sciences naturelles, à 
Neuchâtelj le 24 juillet 1837, par L. Agassiz, 
président 369 

Influence de l'électricité sur la circulation duchara, 
par MM. Becquerel et Dutrochet 394 

Annonces bibliographiques 440 

Errata 224 



•i51 



TABLE DU VOLUMK. 



BULLETIN SCIENTIFIQUE. 



ASTRONOMIE. 

Détermination d'une nouvelle subdivision dans l'anneau de Sa- 
turne , par M. Encke 404 

Extrait d'une lettre de M. Struve à M. Schumacher, en date 
de Dorpat, 1" novembre 1837 406 

Nouvelle sélénographie de MM. Béer et M^dleh 407 



FHTSZQUE. 

Lettre de M. Kreil à M. de la Rive, sur une périodicité 
observée dans l'époque des perturbations magnétiques. . 205 

Sur les phénomènes thermo-électriques, par Charles Mat- 
teucci 211 

Nouvelle lampe de sûreté du doct. Arnott. 213 

Lettie de M. Kreil à M. de la Rive, sur les observations 
de perturbations magnétiques, faites à l'observatoire de 
Milan , dans les journées du 12, 13, 14 et 15 novembre 
1837 408 

Notice sur les aurores boréales , par M. Christie 414 

Observations météorologiques à Plymouth, par M. Snow 
Harris 415 

Crystallisations produites par de faibles courans électriques 
longtemps prolongés, par G. Golding Bird 416 

Note sur la production de chaleur qui résulte du refroidisse- 
ment subit d'un corps solide, par M. le professeur Mousson. 418 



CHIMIE. 



Action de l'eau sur le plomb 213 

De la composition des fils de la vierge, par G.-J. Mulder. 214 

Synthèse de l'ammoniaque, par R. Hare 420 

Sur la fusibilité de l'iridium, par R. Bunsen 422 



452 TABLE DU VOLUME. 



MINEKALOeZE ET GEOI.OGXE. 

PafCfS. 

Note du docl. Brewster sur une structure non encore ob- 
servée dans le diamant 216 

Visite aux salines de Zipaquera, près de Bogota, dans la 
Nouvelle Grenade, parle doct. Gibbon 218 

Notes géologiques sur la province de Conkan et une partie 
du Guzerate, près de Bombay dans l'Inde, par M. Cbarles 
LucH 221 

Sur l'existence de scories volcaniques dans la péninsule mé- 
ridionale de l'Inde, par le lieutenant Newbold 223 

Sur les températures et les rapports géologiques de plusieurs 
sources chaudes, en particulier de celles des Pyrénées, par 
le prof. J.-D. FoHBES 424 

Nouvelles recherches sur les empreintes de pas d'animaux 
sur le grès et la grauwacke, parle prof. Hitchcock .... 429 



BOTANIQUE. 

Sur un nouveau genre de scrophularinée , par W. Griffith. 430 

ZOOLOGIE. 

Expérience sur le mécanisme du mouvement ou battement des 
artères, par M. Flourens *32 

Mémoires et notices sur diverses espèces d'insectes, par 
M. RoniNEAu Desvoidy 433 

Sur le cerveau du nègre comparé à celui de l'Européen et de 
l'orang-outang, par le prof. Tiedemann 435 

OBSERVATIONS METEOROX.OGIQUES faites à Genève et 
au Grand Saint-Bernard pendant le mois de novembre 1837. 225 
/rfem. pendant le mois de décembre 1837 441 



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