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BIBLIOTHEQUE TOIVERSELLE
DE GENÈVE.
p /2.b L
Imprimerie de Laclor et Ramboz, rue de l'Hôtel-de-Ville, n. 78,
BIBLIOTHEQUE IJIVIVERSELLE
DE
GENÈVE.
HouDcUe 0frtf.
Gomej UJon'fièmcj.
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CHEZ ABRAHAM CHER6ULIEZ , LIBRAIRE,
Rue (le la Cité.
PARIS,
CHEZ ANSELIK, SUCCESSEUR DE MAGlIvrEL,
Rue Dauphine . n. 36.
1837.
IVOVEMBRE 1857.
BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE
DE GENÈVE
DU
JUSTE -MILIEU
ou
DU RAPPROCHEMENT DES EXTRÊMES
BANS I.ES OPINIONS.
TRADUIT DK l'ALLEMAND DE FRÉDÉRIC ANCILLON,
|)ttr iHabame la ^Saronne ïre 0.
(Giiixelles 183;, 2vol.in-i2.)
Le nom de F. Ancillon recommande à l'avance un écrit
auquel il est attaché. La répulailon de cet écrivain , à
la fois français et germanique , n'est plus jeune ; elle est
honorable ; elle est méritée. On connaît son bel ouvrage
historique , le Tableau des rèi>olulio7is de l'Europe ; et la
France n'a pas oublié que ses mélanges philosophiques
furent au nombre des premiers documens qui l'initièrent
aux théories métaphysiques de l'école allemande. En
rappelant ces deux ouvrages , nous croyons signaler les
deux plus beaux titres de F. Ancillon à la reconnaissance
des lellres et de la science.
6 DU JUSTE-MILIEU.
Plus tard, F. Ancillon abandonna les travaux paisibles
de sa vie litt«5raire, pour entrer dans la carrière politique.
Ce fut un malheur; et si son exemple put contribuer à
entraîner d'autres hommes de lettres dans cette même
espèce d'apostasie, comme nous l'avons vu fréquemment
depuis quelques années , ce fut un plus grand malheur
encore. Non que nous ayons l'intention de prononcer, ni
surtout de jeter le moindre blâme sur la tendance politique^
ou sur la vie administrative de F. Ancillon, depuis l'épo-
que où il fut au pouvoir ; mais dans l'intérêt de sa renom-
mée , comme dans celui de l'utilité que l'on en pouvait
attendre , nous ne pouvons nous défendre de regretter
que l'homme public ait presque totalement effacé le litté-
rateur et le philosophe. Le ministre d'Élat n'a laissé qu'un
souvenir assez insignifiant et une réputation controver-
sée, tandis que l'homme de lettres avait déjà une renom-
mée établie qui n'eût fait que se développer et s'affermir;
et si dans sa place éminente il a été l'auteur de quelque
bien passager, nous avons été privés du bien, plus dura-
ble, qu'auraient pu produire ses écrits.
Cependant , au sein des préoccupations de sa vie pu-
blique, F. Ancillon n'avait pas rompvi avec ses anciens
travaux et ses premiers goûts. Plusieurs publications dues
à sa plume en font foi, et dans le nombre, l'ouvrage que
nous avons sous les yeux. 11 parut à Berlin en 1828 et
en 1831. Malheureusement il se ressent de la position
nouvelle de l'auteur, et il s'en ressent sous plus d'un
rapport. On en retrouve des traces surtout dans l'idée
même qui domine le travail , dans la nature et la tendance
de la plupart des sujets traités, dans l'absence de pro-
fondeur et d'originalité des pensées , ainsi que dans l'in-
complet de l'exposition , qui semblent trahir le manque
de temps et de liberté d'esprit.
DU JUSTE-MILIHU. 7
Mais avant d'aborder des coiisid^iallons critiques ,
nous devons éclaircir le titre et l'objet du livre, dont le
lecteur, au premier abord, sera probablement tenté de se
former une opinion très-étrangère à la réalité.
A la simple inspection du titre, et en Tassocianl à la
pensée d'un ministre d'Etat, on s'imaginera sur-le-champ
qu'il est question d'un traité de politique. On s'attendra
à voir reproduire sous quelque forme nouvelle , les prin-
cipes de gouvernement que le ministère de C. Perrier
fit prévaloir , et qui sont devenus l'héritage du parti que
l'on nomme en France les Doctrinaires; et peut-être
éprouvera-t-on quelque curiosité de voir dans quel esprit
ces principes sont appréciés , remaniés , exposés , par
un ministre prussien. Nous en avons du regret pour
ceux que cet espoir pourrait attirer ; mais ils seraient
complètement déçus. La France et son état actuel sont
ici hors de cause. Quoique la politique ne soit pas exclue
de l'écrit du ministre d'Etat , elle s'y renferme dans des
vues générales qui tiennent plus à la philosophie sociale
qu'aux questions politiques du jour, et la partie de l'ou-
vrage oii elles sont exposées, ne peut avoir aucun trait
à ce qui se passe , ou à ce qui s'est passé en France depuis
la nouvelle charte, puisque la publication en est anté-
rieure à la révolution de juillet.
Qu'est-ce donc que cette expression de juste-7nilieu,
qui se détache si fort du sens dans lequel nous sommes
habitués à l'enlendre? C'est une expression qui, du reste,
même âxant les fameuses journées , n'avait rien de plus
nouveau que le lieu commun le plus vulgaire, et sous la-
quelle Ancillon rassemble une suite de questions assez
variées par leur objet, dont il étudie le pour et le contre,
• pour arriver à conclure ou à laisser conclure au lecteur ,
l'erreur des solutions extrêmes , et quelquefois l'impossi-
O nu JUSTE-MILIEU.
bilité d'une solution. Le juste-milieu , dans ces divers
ordres de questions, est proposé comme la vérité : vérité
logique, morale, ou pratique , selon les sujets ; car pour
la vérité absolue, il n'y prétend pas. Le point de vue
philosophique domine tout, et si l'auteur descend dans
les faits, ce n'est point pour entrer dans des applications,
mais pour y chercher des argumens ; aussi, quoique cet
ouvrage soit entièrement relatif à l'état actuel , social ,
politique, philosophique et littéraire de l'Europe, et que
dans ce sens on puisse l'envisager comme un écrit de
circonstance , c'est toutefois un ouvrage de théorie ,
destiné à établir des opinions et des principes, et nul-
lement à exercer une influence pratique, à introduire
desapplications directes dans les faits.
Les deux volumes présentent une suite de discussions
sur des sujets divers d'une importance philosophique,
dont plusieurs ont une importance sociale incontestable.
On peut les distinguer en trois catégories : les questions
politiques et sociales , c'est le plus grand nombre ; les
questions philosophiques; les questions littéraires. Quel-
ques-unes sont d'une nature mixte, ce qui, dans cet
ordre de matières, pouvait difficilement être évité ; mais
ces exceptions ne méritent pas d'être classées à part.
Dans le nombre des questions politiques et sociales
nous remarquons les suivantes : de l'influence du climat
sur les hommes ; de l'appréciation du moyen âge ; du
caractère et des progrès de notre srècle; de la presse ; de
la perfectibilité sociale ; des constitutions politiques ; de
l'intervention active de l'Etat, etc.
Dans les questions philosophiques , l'auteur traite :
des idéalités et des réalités; de l'absolu et du relatif; de
l'idéalisme; du matérialisme et du dualisme; de la liberté
et de la nécessité , et de quelques autres sujets analogues.
DU JUSTE-MILIEU. 9
Dans les questions littéraires nous remarquons les
suivantes : de la poésie classique et romantique ; de
l'influence de la liberté sur les progrès de la littérature et
des arts ; de la poésie italienne et espagnole pendant les
cinquante dernières années.
Cette suite de titres peut suffire pour donner une idée
du genre de Pouvrage. On peut voir aussi qu'un certain
arbitraire a présidé au choix des questions. On ne dé-
couvre rien , dans l'ordre où elles sont placées , qui les
coordonne et les lie ; et si ce n'était qu'elles sont toutes
ramenées à vm point de vue commun , on pourrait les
considérer comme une série de traités ou d'essais déta-
chés , réunis sous une même pagination , à peu près
comme les mélanges du même auteur.
Chacune des questions examinées , est précédée de
deux aphorismes opposés, sous le titre de thèse et d'an-
tithèse , qui proposent deux solutions extrêmes en sens
contraire. Des exemples nous feront mieux comprendre.
Ainsi , à propos du caractère et des progrès de notre
siècle , ces deux propositions sont avancées : « Notre
siècle surpasse tous les autres, et, comparées avec lui,
toutes les périodes précédentes sont pauvres et miséra-
bles. » Puis par opposition : « Notre siècle est vme
époque de décadence, qui ne peut soutenir la com-
paraison avec les périodes si pures et si nobles qui l'ont
précédé. »
De même à propos de la liberté et de la nécessité :
« Tout est nécessaire dans l'univers , et la prétendue
liberté n'est qu'une illusion. » Puis par opposition : « La
liberté seule est la véritable force primitive , et la néces-
sité qui en résulte n'est qu'apparente. »
L'auteur entreprend ensuite la démonstration de la
fausseté de chacune des assertions opposées, afin d'en
10 DLI jrSTE-MILlCU.
conclure que la vérité n'étant ni dans l'une, ni dans l'au-
tre, elle doit être entre deux. C'est là %on juste-milieu ^
qui consiste à rapprocher par des concessions mutuelles
et forcées, les opinions extrêmes , et à ramener ainsi l'es-
prit humain dans le point de vue de la sagesse et de la
raison. Telle est l'intention avouée de tout le travail ; in-
tention qui est poursuivie par cette méthode d'un bout à
l'autre de l'écrit, avec une persévérante uniformité.
Enoncer la matière et la forme de l'ouvrage , c'est faire
pressentir quelques-uns des défauts dont il doit néces-
sairement être atteint. Deux nous frappent surtout : l'in-
complet et la monotonie.
Par ïiîicomplet , nous n'entendons point ici parler des
lacunes de l'ouvrage , mis en regard du point de vue
général dont le sujet serait susceptible. Cette généralité
n'est point entrée dans l'intention de l'auteur ; il a voulu
se débarrasser de la gêne d'un plan ; par conséquent
le reproche pourrait toujours revenir , quelque étendue
qu'il eût donnée à son écrit, puisque toutes les questions
sociales, philosophiques, littéraires, et bien d'autres
encore, pourraient rentrer dans le principe qu'il se propose
de faire ressortir. Nous voulons parler seulement de l'in-
complet de la discussion , dans les matières mêmes qu'il
aborde. Il n'en est aucune , en effet , qui ne pût fournir,
ou qui n'ait fourni , le sujet d'ouvrages volumineux ;
embrasser un champ si vaste , c'était donc se condamner
à l'avance à n'en exploiter qu'une portion limitée , et ,
en tout cas, à n'en remuer que la superficie.
Quant à la monotonie, elle est due à la méthode adop-
tée. Celte opposition perpétuelle , ce poïir et ce contre
mis en présence, se reproduisent dans la discussion de
chacune des questions. Ce sont les mêmes formes , les
mêmes tournures de phrases, la môme conclusion. Tout
UL JUSTE-MILIF.U. 1 1
est allendu ; rien ne tient en éveil l'esprit du lecteur ; et
l'uniformité de ce retour a besoin d'être sauvée par des
détails d'un intérêt bien vif, d'un attrait bien soutenu,
pour ne pas amener bientôt la satiété ou la fatig[ue.
Cependant, nous serons les premiers à convenir qu'on
ne doit pas être trop sévère sur des défauts inhérens au
point de vue adopté, si l'écrivain trouve le secret de les
racheter par le mérite de l'écrit. On conçoit aisément que
le principe que l'on veut mettre en lumière soit développé
d'une manière incomplète et monotone , sans qu'il en
résulte pour cela que son développement quelconque
n'ait pas droit à l'attention des penseurs et à l'estime du
public. Nous n'irons pas jusqu'à contester ce droit à l'ou-
vrage nouvellement traduit de F. Ancillon. Mais nous
n'avons pu nous empêcher d'y relever des imperfections
qui ne dépendent plus que de l'auteur lui-même, et pour
lesquelles nous croyons devoir montrer d'autant moins
d'indulgence , qu'il s'agit d'un écrivain distingué dont
on aurait pu ne pas les attendre.
L'auteur se place à la tête des questions qu'il aborde.
Il les domine. Il se pose, relativement à chacune d'elles,
juge-rapporteur d'un grand procès. Lorsqu'on prend
cette attitude , on consent facilement à satisfaire , ou à
soulever contre soi , de grandes exigences. 11 en est deux
qui seraient toujours légitimes ; il en est une troisième
qui le devient lorsqu'elle concerne un homme de la portée
de F. Ancillon. Les deux premières sont : le résumé
complet du débat entre les opinions opposées , et la sa-
gacité et la profondeur de la pensée qui les juge et les
concilie. La troisième, c'est un caractère d'originalité.
L'auteur, nous le disons à regret, ne satisfait aucune
de ces exigences. Toutes les questions qu'il aspire à trai-
ter sont d'un ordre élevé, sérieux, important; mais nous
12 l'U JUSTt-MlLlEU.
ne retrouvons dans la discussion d'aucune d'elles , celle
étude laborieuse et cette haute préoccupation d'esprit
qu'elle semblait réclamer.
Un résumé complet des argumens opposés en faveur
de la thèse et de Vantithèse que l'auteur propose en tète
de chaque traité, n'eût certainement rien présenté d'im-
possible. Il eût rendu par là un vrai service à ceux qui
auraient eu l'intention de réfléchir sur quelqu'un des
graves sujets dont il s'occupe ; et l'on conçoit aisément
que l'écrit eût offert alors un haut intérêt aux amis des
pensées sérieuses. Puis, si l'auteur eût apporté dans
l'appréciation des argumens contraires une véritable pro-
fondeur , qu'il les eût envisagés d'un œil philosophique ,
qu'il en eût fait jaillir des conséquences importantes , des
aperçus nouveaux, l'ouvrage, tel qu'il était conçu, aurait
pu prendre rang parmi les monumens les plus distingués
de la pensée humaine. Nous nous représentons Pascal ou
Montesquieu , ayant abordé la même idée. Sur-le-champ
nous en voyons sortir une œuvre qui se serait placée
parmi ces rares conceptions destinées à servir de bous-
sole à l'esprit humain , à dominer peut-être l'avenir de
l'humanité. Les Pascal et les Montesquieu sont rares ,
nous le savons. Mais, comme nous concevons le point
de vue adopté , nous estimons qu'il eût fallu être à leur
hauteur pour le développer avec un véritable succès; et si
l'auteur ne se sentait pas en état de les suppléer, du moins
en partie, nous croyons qu'il eût mieux fait de ne pas
entrer dans un ordre de recherches devant lequel ces
beaux génies eussent peut-être hésité. Mais, F. Ancillon,
loin de se proposer cette noble émulation, ne nous paraît
pas même avoir voulu ?tteindre le point auquel il eût pu
s'élever. Les argumens qu'il expose n'ont rien que de
généralement connu , et presque de vulgaire pour tous
DU JUSTE-MILIEU. 13
ceux qui ne sont pas totalement étrangers aux questions
qu'il traite. Son travail trahit presque partout une préci-
pitation que sa position particulière pouvait expliquer,
mais qui n'en est pas moins nuisible dans des matières
aussi sérieuses. Les premières idées venues semblent
lui suffire; il redit ce qu'on a lu partout, ce qu'on en-
tend dans toutes les conversations ovi l'on fait entrer les
sujets dont il s'occupe , et ses recherches ne s'étendent
guère au delà. De plus, loin de féconder et d'illustrer
ce fonds commun, par des réflexions et des aperçus qui
lui appartiennent , les considérations dans lesquelles il
entre n'ont rien de neuf, ni de piquant, et se renferment
dans le même vulgarisme dont les idées ou les faits expo-
sés sont atteints. Enfin, il ne conclut pas. Ce jugement
définitif que l'on attend , et dans lequel on se flatte de
découvrir la puissance de pénétration et de profondeur
du philosophe, n'arrive point. Il se borne à une exposi-
tion imparfaite, laissant au lecteur à achever la tâche.
Plusieurs des discussions ne sont même point terminées;
elles vous donnent quelquefois l'idée d'une conversation
entamée , et brusquement interrompue ; c'est un entre-
tien qui n'avance pas, et que Ton peut à son gré poursuivre
ou abandonner. Des questions comme celles de la perfecti-
bilité sociale f de la liberté et de lanècessitè, de la foi et
de l'incrédulité , ainsi que d'autres du même ordre, nous
auraient paru valoir la peine qu'on leur accordât plus
d'attention et de soin. — Si, laissant le fond même de
l'ouvrage , nous en examinons la forme , nous sommes
encore loin de trouver l'auteur irréprochable.
La première observation qui nous frappe, c'est l'ab-
sence totale de plan. Une idée générale , il est vrai, do-
mine l'ensemble du travail. Tout doit être ramené à un
principe, le juste-milieu. Mais celte unité apparente donne
14 DU JUSTE-MILIIÎU.
l'illusion d'une conception qui rassemblerait les parties
diverses dans un tout homog^ène , bien plus qu'elle ne
la réalise. Rien ne lie entre eux les sujets variés auxquels
l'auteur s'attache , ni même ceux qui sont d'une nature
semblable. Ils sont placés à côté les uns des autres sans
choix motivé, comme par une sorte de hasard. Aucune
classification ne les sépare et ne les ordonne selon l'es-
pèce d'idée à laquelle ils appartiennent. En fait^ c'est
une suite de mélanges , auxquels un titre commun sem-
ble vouloir donner une apparence d^ensemble qu'ils n'ont
point. Il en résulte que dans l'écrit on n'avance point ,
on recommence pour ainsi dire à chaque chapitre. L'es-
prit se promène de sujets en sujets , sans être attiré par
des perspectives nouvelles. Il n'épuise rien ; il n'appro-
fondit rien. Il embrasse peut-être un plus vaste espace ;
mais il ne l'a point parcouru , il ne l'a point exploré ; il
n'a fait que l'entrevoir. Il aurait mieux valu , à notre
avis, annoncer à l'avance celte incohérence qui était
dans l'inlention de l'auteur. Il aurait mieux valu encore
l'éviter j et la chose eût été peu difficile. Il y a toujours
danger pour un auteur et inconvénient pour le lecteur, à
promettre par un titre général une théorie , lorsque en-
suite on trompe l'attente en se bornant à des fragmens ,
et à des fragmens sans lien.
Ce défaut d'ordre ou de suite , qui accuse de la négli-
gence dans la première méditation du sujet , n'est point
compensé par le soin de l'exécution. La même négligence
s'y décèle fréquemment. La chaîne du raisonnement est
souvent lâche , l'exposé des faits, prolixe ; puis le défaut
de conclusion, dont nous avons déjà parlé , donne à tout
ce qui tient à la forme quelque chose d'inachevé , qui ,
dans un écrit sur des questions aussi sérieuses , a tout
l'inconvénient du manque de fini, sans avoir la grâce de
DU Jt'STE-MILlEl). 15
l'abandon dont un écrit moins grave serait susceptible.
C'est la causerie d'un bomme éclairé, spirituel et de bon
sens; et, sans doute, une pareille causerie n'est ni com-
mune , ni sans mérite. Aussi , si Ton venait nous appren-
dre, que nous lisons dans cet écrit une série de con-
versations recueillies de la boucbe de F. Ancillon , qui
passait avec justice pour un des bommes les plus remar-
quables sous ce rapport, nous comprendrions aisément
qu'elles eussent dû être regardées comme quelque chose
de très-distingué par ceux qui auraient eu l'avantage de
les entendre. Mais un ouvrage qui annonce la prétention
d'être philosophique, où l'on aspire à discuter des sujets
qui sont dans l'ordre des sujets les plus graves dont
l'esprit humain puisse s'occuper, un tel ouvrage de-
mande tout autre chose que ce qui suffit à une conversa-
tion instructive ou brillante. Les idées, comme la forme
sous laquelle on les produit , veulent être élaborées
avec un tout autre soin ; et nous ne pouvons nous dé-
fendre de la crainte que l'étonnante facilité dont l'auteur
était doué , et ses succès de tous les jours , n'aient été
pour lui un piège , et ne lui aient fait illusion sur la por-
tée d'une production qui , mise en regard de ce qu'il
aurait pu faire , ne s'élève pas au-dessus de la médio-
crité.
Cependant , malgré la sévérité qu'on reprochera peut-
être à notre critique , on en dépasserait la portée , si
l'on croyait pouvoir en conclure que l'écrit dont nous
nous occupons est dénué de mérite et d'intérêt. Le nom
de l'auteur est une garantie suffisante, et, s'il ne nous
avait pas donné le droit de beaucoup attendre de lui, ou
qu il eût été question d'un nom obscur, la part des éloges
eût peut-être prévalu. Quelque rapidité qu'un esprit aussi
supérieur ait pu mettre dans son travail, il ne peut s'être
16 Dl! JUSTr-MILIEC.
que partiellement abdiqué, et n'a pas pu rester toujours
au-dessous de lui-même. Partout cet écrit décèle une droi-
ture d'intention , un caractère élevé , une tendance mo-
rale, une raison éclairée, une sagesse pratique^ qui, sous
un rapport différent de celui sous lequel nous l'envisa-
gions plus haut , pourraient lui assigner aujourd'hui un
caractère d'originalité. Il replace sous les yeux et résume
ces idées saines, qui sont l'expression du bon sens public;
qui n'apprennent rien de nouveau, mais maintiennent
l'esprit dans une voie de modération, le dirigent vers une
appréciation judicieuse des événemens et des opinions ,
l'accoutument à des vues pleines de justesse , qui se
trouvent formulées ici d'une manière plus nette et plus
précise. La variété des sujets neutralise la monotonie
de la forme; et si l'esprit n'est pas excité, il trouve
cependant une compensation dans l'intérêt qui s'atta-
che à la diversité. Le champ vaste embrassé par l'écri-
vain attire et éveille l'attention sur un grand nombre de
sujets , qui , sans être approfondis, sont assez développés
pour fournir un aliment à la pensée , et souvent à la ré-
flexion. Les personnes , en particulier, qui ne sont pas
famiharisées avec cet ordre d'idées, et qui cependant n'ont
pu y demeurer entièrement étrangères , ne liront pas cet
ouvrage sans profit pour leur instruction. Enfin, ce qui
suffirait pour le recommander, ce sont les détails remar-
quables dont il est enrichi. Il est bien peu de ces traités
où nous n'ayons retrouvé des fragmens dignes du talent
de F. \ncillon, par conséquent précieux à recueillir.
Cet ordre d'écrits se dérobe à l'analyse , et des citations,
détachées de ce qui les précède, ne pourraient fournir
qu'une idée inexacte de leur mérite, ou entraîneraient
trop de longueurs. Nous les supprimons. Mais nous dé-
signerons plus particulièrement , comme renfermant des
DU JUSTE-MILIEU. 1 7
pages d'un haut intérêt , les traités : 5m/' le caractère et
les progrès de notre siècle; sur l'idéal et le réel ; et sur
le classique et le ro7nantique. Dans ce dernier, en parti-
culier, on trouve une appréciation des génies les plus
distingués de la littérature allemande et de la littérature
anglaise , qui nous a paru pleine de sens et de sagacité.
Un jugement sur les auteurs classiques de l'Allemagne
moderne, exprimé par un de leurs contemporains, par un
esprit aussi supérieur, par un bomme qui avait eu des
relations avec eux , et que sa position philosophique et
littéraire mettait en contact avec eux sans qu'aucune ri-
valité vînt altérer l'indépendance de sa haute critique,
nous semble acquérir une valeur à laquelle il est rare qu'un
jugement en littérature ait le droit de prétendre.
Après avoir essayé de donner un aperçu de l'ouvrage de
F. Ancillon, et d'en avoir signalé les défauts et les qualités,
il ne serait pas sans intérêt d'étudier le principe môme
qu'il est destiné à défendre, soit qu'on l'envisageât dans
sa généralité , ou seulement dans les applications parti-
culières où s'engage l'auteur. Cette tâche serait longue,
et nous ne nous sentons pas en mesure de la remplir.
D'ailleurs elle devrait dépasser Télendue que nous pou-
vons accorder à cet article.
Nous nous bornerons donc à signaler deux résultats
très-divers , qui nous semblent sortir du point de vue
général du livre, et auxquels sa lecture pourrait facile-
ment conduire.
Le premier, c'est d'introduire dans l'esprit un certain
scepticisme : de l'habituer à envisager les questions les
plus graves, comme susceptibles de pour et de contre
comme ne renfermant rien de suffisamment positif; et
par conséquent comme devant êiic reléguées dans l'ordre
de celles dont un esprit sage ne doit nullement se laisser
XII 2
18 DU JUSTH-MILIEII.
préoccuper. Il en résulte une indifférence qui énerve
l'âme , décourage l'imagination , arrête tout essor, para-
lyse le génie ; qui conduit Tindividu à se poser en spec-
tateur de tout ce qui se passe autour de lui , à s'isoler de
tous les intérêts intellectuels, moraux, ou sociaux, à
justifier son insouciance par l'illusion flatteuse qu'il do-
mine tout du point élevé d'une sagesse supérieure ; tandis
que toute cette sagesse n'aboutit qu'à s'exclure de tout ce
qui intéresse Tâme et relève notre nature, pour se con-
centrer dans un lâche égoïsme, et ne voir dans le monde
et dans la vie d'autre intérêt que l'intérêt du moi. En re-
ligion , un esprit ainsi disposé sera de ceux qui font de
la religion un usage ou un costume; en philosophie, il
demandera : qu'est-ce que la vérité ? en morale , il suivra
l'opinion et l'exemple ; en politique, il n'aura ni principe
fixe, ni règle sûre ; et , s'il est aux affaires, il ne fondera
rien , il répudiera l'avenir , il se conduira au jour le jour,
interrogeant les circonstances du moment, et se réglant
sur le vent de l'opinion. Ce caractère n'est que trop déjà
le caractère de notre siècle. Quelques excentricités qui
font exception ne doivent pas nous dérober ce fonds im-
mense d'égoïsme , sur lequel la société repose. Encoura-
ger celte tendance est un malheur. iNous n'ignorons pas
que rien n'a été plus éloigné de l'esprit de F. Âncillon ,
que d'arriver à une conséquence pareille. Il prolesterait
contre elle, nous n'en doutons pas, et son livre lui-
même, sous un certain point de vue, pourrait déjà servir
de protestation. Il suffirait de lire les pages qu'il renferme
contre la doctrine de V utile , pour nous convaincre des
vives répugnances de l'auteur contre tout ce qui peut
dégrader l'âme et la société. Mais il ne nous en a pas
moins paru à craindre que l'effet de l'ensemble de son
écrit, et du principe qu'il y proclame, ne pilt aisément
DU arSTE-MlLIF.LI. 19
se placer en opposition avec ses scntimens personnels et
ses inlcnlions respectables. En particulier, dans ce qui
concerne les questions sociales, il nous a semblé faire une
part trop largue à la doctrine du fait accompli. Or, qu'est-
ce que la doctrine du fait accompli , sinon une dépen-
dance du principe de Tutilité pris dans son sens rigoureux?
Mais , en revanche, il est une conséquence d'une tout
autre nature, qui doit sortir, pour tout bon esprit, du
point de vue et du livre de F. Ancillon , et qui se recom-
mande à l'attention par son importance aussi bien que par
sa profonde vérité. Cette conséquence, c'est que les ques-
tions les plus graves qui puissent intéresser l'homme ,
comme être intellectuel , être moral , être social , abou-
tissent, en dernière analyse, à quelque chose d'insoluble;
en d'autres termes , reposent sur des mystères. Nous
sommes contraints d'admettre une foule de vérités , sans
lesquelles l'état social , le devoir, la science, la vie même,
seraient impossibles ; et ces vérités, nous ne pouvons les
expliquer. Si nous tentons de pénétrer jusqu'à leurs ra-
cines, nous nous égarons de difficultés en difficultés sans
arriver à une solution satisfaisante , et nous ne faisons
que nous agiter vainement dans des ténèbres. L'esprit
humain a des limites prescrites , devant lesquelles il doit
s'arrêter , sous peine de se perdre dans le dédale de l'er-
reur, s'il se hasarde à les franchir; en sorte que l'orgueil
de la raison est aussi contraire à notre perfectionnement
intellectuel , que l'orgueil du cœur à notre perfectibilité
morale.
Le développement des aphorismes contradictoires que
propose l'auteur, peut donc avoir l'avantage de faire ré-
fléchir sur les bornes assignées à l'esprit de l'homme;
sur sa véritable portée; sur ce qui peut être considéré
comme étant de son domaine, et sur ce qui doit être placé
20 DU JIISTU-ÏMLÎECJ.
en dehors de ce domaine ; snr la foi que nous devons aux
vérités qu'il est nécessaire d'admettre sans les comprendre,
et sur ce qu'il y a de raisonnable dans cette foi. En ar-
rêtant l'attention sur le double point de vue sous lequel
une même question peut être envisagée, l'auteur donne
une leçon indirecte de prudence, de réserve dans ses ju-
gemens, de défiance de soi-même , qui peut n'être pas
perdue. 11 fait comprendre combien une décision , sur
une foule de sujets qu'on n'hésite pas à trancher dans un
sens ou dans un autre, est une chose délicate et difficile;
combien elle exigerait de réflexions et de recherches pour
être éclairée. Il inspire cette sagesse, ces dispositions de
pensée et de travail , qui doivent présider à la recherche
de la vérité, et qui présentent les garanties et les élémens
d'un jugement sain et solide. Aussi, nous n'hésitons pas
à croire que cet ouvrage pourrait fournir une lecture utile
à la jeunesse studieuse. Autant un esprit jeune et léger
pourrait y rencontrer un écueil, autant celui qu'une pente
sérieuse porte à la réflexion pourrait en retirer des utilités
précieuses. La suite de traités dont il se compose ouvri-
rait ses idées sur plusieurs sujets importans et non encore
explorés ; et la méthode suivie l'initierait au grand secret
de travailler consciencieusement , de suivre une marche
sûre dans l'acquisition des connaissances , de se former
une raison forte, et un jugement éclairé et ferme, de
développer à la fois son intelligence et son caractère. Or,
ces avantages précieux pour la science et pour la vérité,
le sont plus encore dans la vie, dont toute l'éducation
n'est qu'une méthode pour les obtenir.
HISTOIRE
DE
SAIiNTE ELISABETH DE HONGRIE,
DUCHESSE DE THURINGE.
(1207-1233.)
|)ûr le fomte î)c iHonfalfmbert,
Pair de France.
(Secoud article.)
Je demande à mes lecteurs la permission de revenir
sur ce livre remarquable ; c'est pour leur mettre sous
les yeux une des scènes les plus étonnantes du moyen âge,
la canonisation d'une sainte proclamée par le souverain
pontife et par la voix populaire.
Qu'est-ce qu'im saint? qu'est-ce qu'une sainte? dira
notre âge sceptique et dédaigneux. C'est, je l'avoue,
quelque chose de fort inconnu de nos jours ; mais pour-
quoi? Est-ce parce que notre époque ne produit plus de
saints ni de saintes, ou plutôt n'est-ce pas parce qu'elle ne
se soucie pas de savoir si elle en produit ou non , parce
que son admiration tout absorbée par d'autres objets, par
les prodiges des sciences et de l'industrie, reste froide pour
les touchantes merveilles qui s'opèrent au fond d'une âme
pieuse et solitaire, sans bruit, sans compas et sans four-
neaux? L'ouverture d'un chemin de fer, voilà de quoi
entraîner aujourd'hui la population de toute une contrée en
ébahissement devant les rails sur lesquels la roue ardente
va se précipiter comme l'éclair ; mais qui bougerait de sa
22 HISTOIRE
place pour savoir qu'une nouvelle sainte va être inscrite
au calendrier? C'était précisément le contraire au moyen
âge : les merveilles de l'àrae y étaient tenues pour les plus
dignes d'admiration , elles primaient celles du génie.
Vous contemplez avec ravissement une de ces belles
cathédrales gothiques dont l'imposante hardiesse étonne
la pauvreté de nos conceptions : le nom du sublime ar-
tiste qui a exécuté ce chef-d'œuvre est demeuré dans
l'ombre ; il est aujourd'hui complètement ignoré, tandis
que celui du saint ou de la sainte à qui le monument fut
dédié, était dans toutes les bouches et a traversé les
siècles.
Nous avons vu comment Elisabeth , après la mort du
Landgrave son mari , fut inhumainement expulsée de la
Wartbourg, et comment les chevaliers de la Thuringe,
de retour de la croisade, firent repentir le duc Henri de sa
félonie, et rendre justice à la veuve de leur suzerain. Eli-
sabeth rentra ainsi dans le château où elle avait passé ses
beaux jours , et après y avoir demeuré encore une année
au sein de sa famille , elle supplia le duc Henri, son beau-
frère, de lui assigner une résidence où elle pût être en-
tièrement livrée à elle-même et à son Dieu , et où rien
ne pût la distraire de ses œuvres de piété et de charité.
Henri , après avoir pris l'avis de sa mère et de son frère,
lui céda en toute propriété la ville de Marbourg , en
Hesse , avec toutes ses dépendances et les divers revenus
qui s'y rattachaient pour servir à son entretien. Elisabeth
partit bientôt pour cette nouvelle résidence ; c'est là qu'elle
a terminé sa carrière à vingt-quatre ans , et c'est là qu'elle
a conquis son glorieux renom de sainte et de Patronne
des pauvres. Cependant , bien avant cette époque , dès
son enfance , et durant sa trop courte union avec le noble
duc de Thuringe, Elisabeth avait déjà montré une de ces
DE SAlNTli liuSABIiTH DE HONGRIE. 23
âmes à la Fois tendres et fortes, qui ne se plaisent que dans
l'amour de la perfection, et qui sont capables des plus
grands sacrifices pour y atteindre. Les pompes d'une cour
brillante^ les avantages de la beauté, les séductions de
la puissance souveraine, tout cela elle le foulait aux pieds
avec délices. Elle eût dit comme Esther :
A ces vains ornemens je préfère la cendre.
Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre.
S'humilier devant Dieu et devant les hommes, se confondre
avec les derniers des pauvres , soigner de ses propres
mains les malades les plus dégoûtans , les lépreux même,
répandre tout ce qu'elle possédait en aumônes , c'était le
charme et la plus douce occupation de celte jeune vie ,
environnée de tout l'éclat du siècle ^ et dotée du bon-
heur conjugal le plus parfait.
Ses rêves, alors, c'était d'être pauvre et de souffrir pour
l'amour du Christ. Tant que son mari vécut, elle ne put
les accomplir ; elle essayait pourtant de les lui faire goûter
en les adoucissant beaucoup. « Une nuit qu'étant couchés
ils ne dormaient pas , elle lui dit : « Sire , si cela ne
vous ennuie pas, je vous dirai une pensée que j'ai sur
le genre de vie que nous pourrions mener pour mieux
servir Dieu. — Dites-le donc, douce amie, répondit son
mari, quelle est votre pensée à ce sujet? — Je voudrais,
dit-elle , que nous n'eussions qu'une seule charruée de
terre qui nous fournirait de quoi vivre, et environ deux,
cents brebis , et alors vous pourriez labourer la terre,
mener les chevaux , et souffrir pour Dieu ces travaux ;
et moi j'aurais soin des brebis et je les tondrais. » Le
landgrave sourit de cette simplicité de sa femme et lui
répliqua : «Eh ! douce sœur, si nous avions tant de terre
et de brebis , il me semble que nous ne serions guère
24 HISTOIRE
pauvres ; el bien des gens nous trouveraient encore trop
riches. » Le landgrave avait raison , et Elisabeth ne di-
sait que la moitié de sa pensée ; elle fit bien voir par la
suite qu'il n'y aurait pas eu là de quoi contenter sa pas-
sion de dénuement et de souffrance.
Mais en attendant de pouvoir se dépouiller de tout,
sa prodigue charité ne connaissait point de bornes.
En 1226 , le duc avait passé les Alpes pour rejoindre
la bannière de l'empereur Frédéric II dans les plaines d'Ita-
lie. « Pendant son absence, une affreuse disette se déclara
dans toute l'Allemagne et ravagea surtout la Thuringe.
Le peuple affamé fut réduit aux plus dures extrémités:
on voyait les pauvres se répandre dans les campagnes ,
dans les bois et sur les chemins pour arracher les racines
et les fruits sauvages qui servaient ordinairement à la
nourriture des animaux. Ils dévoraient les chevaux et les
ânes morts et les bétes les plus immondes. Mais, malgré
ces tristes ressources , un grand nombre de ces malheu-
reux moururent de faim , et les routes étaient jonchées
de leurs cadavres.
« A la vue de tant de misères , le cœur d'Elisabeth
s'émut d'une pitié immense. Désormais, son unique pen-
sée, son unique occupation nuit et jour, fut le sou-
lagement de ses infortunés sujets. Le château de Wart-
bourg , où son mari l'avait laissée, devint comme le foyer
d'une charité sans bornes , d'où découlaient sans cesse
d'inépuisables bienfaits sur les populations voisines. Elle
commença par distribuer aux indigens du duché tout
ce qu'il y avait d'argent comptant dans le trésor ducal ,
ce qui se montait à la somme énorme, pour cette épo-
que, de soixante-quatre mille florins d'or, lesquels pro-
venaient de la vente récente de certains domaines. Puis
elle fit ouvrir tous les greniers de son mari, et malgré
DE SAINTE ELISABETH VU HOiNGKIE. 25
l'opposition des officiers de sa maison , elle en fit distri-
buer le contenu au pauvre peuple , sans en rien réserver.
Il y en avait tant que, selon les récits contemporains,
pour racheter seulement le blé qu'elle abandonna aux
pauvres , il aurait fallu mettre en gage les deux plus
grands châteaux du duché et plusieurs villes. Elle sut
cependant unir la prudence à cette générosité sans
bornes. Au lieu de donner le blé par grandes quantités,
qui auraient pu être inconsidérément employées , elle fai-
sait distribuer chaque jour à chaque pauvre la portion
qui pouvait lui être nécessaire. Pour leur éviter toute
dépense quelconque ^ elle faisait cuire dans les fours
du château autant de farine qu'ils pouvaient contenir ,
et servait elle-même le pain tout chaud aux malheu-
reux. Neuf cents pauvres venaient ainsi chaque jour lui
demander leur nourriture , et s'en retournaient chargés
de ses bienfaits.
« Mais il y en avait encore un plus grand nombre
que la faiblesse, la maladie ou les infirmités empêchaient
de gravir la montagne où était située la résidence ducale,
et ce fut surtout pour ceux-ci qu'Elisabeth redoubla de
sollicitude et de compassion pendant celte crise doulou-
reuse. Elle portait elle-même au bas de la montagne,
à quelques-uns qu'elle avait choisis parmi les plus in-
firmes, les restes de ses repas et de celui de ses sui-
vantes , auxquels elles n'osaient presque plus toucher ,
de peur de diminuer la part des pauvres.
« Dans l'hôpital de vingt-huit lits, dont nous avons
déjà parlé, qu'elle avait fondé à mi-côte de la montée
du château , elle plaça les malades qui réclamaient des
secours particuliers; elle l'organisa de telle sorte que,
à peine un des malades était-il mort, son lit était sur-
le-champ occupé par un autre venu du dehors. Elle
26 HISTOIRE
institua ensuite deux nouveaux hospices dans la ville
même d'Eisenach, l'un sous l'invocation du Saint-Esprit,
près la porte Saint-Georges , pour les pauvres femmes ,
et Pautre sous celle de Sainte-Anne pour tous les ma-
lades en gënëral. Ce dernier existe encore. Tous les
jours sans exception , et deux fois , le matin et le soir ,
la jeune duchesse descendait et remontait la longue et
rude côte qui conduit de la Wartbourg à ces hospices ,
malgré la fatigue qu'elle en ressentait, pour y visiter
ses pauvres et leur apporter ce qui leur était nécessaire
et agréable. Arrivée dans ces asiles de la misère , elle
allait de lit en lit , demandait aux malades ce qu'ils dé-
siraient, et leur rendait les services les plus rebutans
avec un zèle et une tendresse que l'amour de Dieu et sa
grâce spéciale pouvaient seuls lui inspirer. Elle nourris-
sait de ses propres mains ceux dont les maladies étaient
les plus dégoûtantes , faisait elle-même leurs lits , les sou-
levait et les portait sur le dos ou entre les bras sur d'au-
tres lits, essuyait leur visage , leur nez et leur bouche avec
le voile qu'elle portait sur la tête, et tout cela avec une
gaîté et une aménité que rien ne pouvait altérer. Bien
qu'elle eût une répugnance naturelle pour le mauvais air^
et qu'il lui fût ordinairement impossible de l'endurer ,
elle restait cependant au milieu de l'atmosphère méphi-
tique des salles de malades , par les plus grandes cha-
leurs de l'été , sans exprimer la moindre répugnance ,
tandis que ses suivantes en étaient accablées, et mur-
muraient hautement. »
Cependant le duc Louis, informé, sans doute, des
maux qui affligeaient son pays , demanda congé à l'em-
pereur pour retourner chez lui et l'obtint. « La nouvelle
de l'approche du prince bien-aimé avait répandu dans
toute la Thuringe une immense joie. Tous ces pauvres
DE SAINTE ÛLISABETH DE HONSam. 27
aflfamés voyaient dans le retour de leur père et de leur
généreux protecteur comme le signal de la fin de leurs
maux. Sa mère, ses jeunes frères se rejouirent aussi vive-
ment ^ mais la joie d'Elisabeth surpassait celle de tous
les autres. C'était la première absence prolongée qu'a-
vait faite cet époux qui lui était si cher, et qui seul la
comprenait et sympathisait avec tous les élans de son
âme vers Dieu et une vie meilleure. Elle seule aussi,
avec ce merveilleux instinct que Dieu donne aux âmes
saintes , avait sondé toute la richesse de l'âme de son
époux, tandis que le reste des hommes lui attribuait
toujovus des sentimens et des passions semblables à
celles des autres princes de son temps. Les principaux
officiers de la maison ducale, et notamment le sénéchal
et le maréchal, craignant la colère de leur seigneur quand
il apprendrait l'emploi qui avait été fait de ses trésors
et de ses provisions, allèrent au-devant de lui et lui
dénoncèrent les folles largesses de la duchesse, en lui
racontant comment elle avait vidé tous les greniers de
la Wartbourg et dissipé tout l'argent qu'il avait laissé
à leur garde, malgré tous leurs efforts. Ces plaintes,
dans un pareil moment , ne firent qu'irriter le duc qui
leur répondit : « Ma chère femme se porte-t-elle bien?
Voilà tout ce que je veux savoir ; que m'importe le
reste! » Puis il ajouta. «Je veux que vous laissiez ma
bonne petite Elisabelh faire autant d'aumônes qu'il lui
plaît, et que vous l'aidiez plutôt que de la contrarier;
laissez-lui donner tout ce qu'elle veut pour Dieu , pourvu
seulement qu'elle me laisse Eisenach, la Wartbourg et
Naumbourg. Dieu nous rendra tout le reste quand il le trou-
vera bon. Ce n'est pas l'aumône qui nous ruinera jamais. »
Et aussitôt il se hâta d'aller rejoindre sa chère Elisabelh.
Quand elle le revit , sa joie ne connut plus de bornes ;
28 HISTOIRE
elle se jeta dans ses bras et le baisa mille fois de bou-
che et de cœur. « Chère sœur , lui dit-il aussitôt , tandis
qu'il la tenait embrassée , que sont devenus tes pauvres
gens pendant celte mauvaise année? » Elle répondit
doucement : « J'ai donné à Dieu ce qui était à lui , et
Dieu nous a gardé ce qui est à toi et à moi * : » réponse
adorable, où la grâce le dispute au sublime ! couple char-
mant chez qui la félicité conjugale est couronnée des plus
pures vertus !
Mais les jours de deuil arrivèrent ; une effroyable sé-
paration brisa ces tendres et pieux liens ; le duc part
pour la croisade , il meurt de la fièvre à Otrante , au mo-
ment de passer la mer, sans avoir pu contempler même de
loin la terre consacrée par le tombeau du Christ, et l'on
rapporte à sa fidèle Elisabeth Tanneau qu'il lui avait
montré à son dernier adieu , en lui disant : (t Elisabeth ,
ô la plus chère des sœurs ! regarde bien cet anneau que
j'emporte avec moi , où est gravé , sur un saphir , l'a-
gneau de Dieu avec sa bannière ; que ce soit à tes yeux
un signe sur et certain pour tout ce qui me regarde.
Celui qui l'apportera cette bague , chère et fidèle sœur ,
et qui le racontera que je suis en vie ou bien mort,
crois à tout ce qu'il le dira. »
Alors s'ouvre pour cette veuve de vingt ans un abîme
de douleurs et de tribulations où elle entre sans pâlir ;
elle est méconnue par les siens, outragée, brutalement
chassée , réduite à errer de lieu en lieu comme une men-
diante , avec ses enfans , et elle supporte tout avec cette
résignation , avec cette sainte joie que le christianisme
seul a fait connaître.
' Er umbfieng sie gar freunllich and sprack : Lieb schwesler
ivas soïl dein arm ^esind leben daz hert jar. Do anlwort sie : Ich
hab Gol g-eben daz sein ist, das dein und das mein hal uns Got
behalten.
Di: SMNTIi l'i.lSABl.TH Dli HONGRIE. 59
Enfin, justice lui est rendue, grâee à la courageuse inter-
vention des chevaliers deTliuringe qui , au retour de leur
pèlerinage, lui ont rapporté les ossemens de son époux;
elle rentre à la Warlbourg , mais c'est pour en sortir
bientôt ; elle ne veut plus rien des insignes de la gran-
deur, ni des superfluités de la richesse, elle va se confiner
à Marbourg pour y prendre l'habit de Saint-François ,
pour y vivre en pauvre avec les pauvres qu'elle nourrit,
et dont elle soigne toutes les misères , vouant sa vie aux
austérités de la pénitence ;, et l'activité de son âge aux
violens exercices de la charité qui la consume. Des riches
revenus qui lui restent, elle ne se réserve rien, tout est
aux pauvres, elle travaille de ses mains pour gagner les
misérables alimens qui lui suffisent ; l'amour de ses en-
fans l'attache encore à ce monde, elle s'en sépare; il
faut que tout ce qui tient encore de la terre , tout dé-
sir, toute volonté propre, soit brisé, broyé dans celte
âme, pour quelle soit satisfaite, el se sente libre dans
son élan vers Dieu. Ce que la nature a de plus invinci-
bles répugnances , elle parvient à s'en rendre maîtresse ,
elle jouit à les dompter.
«Un jour , en allant à l'église , elle rencontra un pau-
vre mendiant qu'elle ramena chez elle , et dont elle voulut
aussitôt laver les pieds et les mains ; cette fois , cepen-
dant, cette occupation lui inspira un tel dégoût, qu'elle
en frissonna; mais aussitôt, pour se dompter, elle se dit
à elle-même : « Ah ! vilain sac, cela te dégoûte , sache que
c'est une boisson très-sainte. » Et , en disant ces pa-
roles , elle but l'eau dont elle venait de se servir, puis
elle dit : « mon Seigneur ! quand vous éliez sur votre
sainte croix , vous avez bien bu le vinaigre et le fiel :
je ne suis pas digne d'une telle boisson ; aidez-moi à
<levcnir moilleurr. »
30 HiSTOiRr:
«Cependant son directeur trouva que sa charité l'entraî-
nait au delà des bornes de la prudence chrétienne, et il
lui interdit de toucher et de baiser les ulcères des lépreux
et des autres malades , de peur qu'elle ne gagnât elle-
raême leur maladie; mais cette précaution manqua son
but ; car le chagrin que lui firent éprouver cette défense
et la contrainte imposée à la compassion impétueuse de
son cœur, fut tellement violent, qu'elle en tomba grave-
ment malade. »
Voilà ce qui constituait un saint, une sainte , aux yeux
du moyen âge. Cette vie si dévouée , si mortifiée , si
plongée dans les abnégations qui coûtent le plus à la
nature, il l'admirait par-dessus toutes choses; il y voyait
le plus haut degré de l'héroïsme , la plus magnifique vic-
toire qui puisse honorer l'humanité; c'était là son goût,
sa passion. Aussi , voyez quels honneurs il entasse sur
le souvenir et la dépouille mortelle de ceux qui lui ap-
paraissent comme vainqueurs dans cette lutte de l'âme
contre la chair et le sang. 11 les divinise, il les invoque,
il les adore; il leur attribue et visions extraordinaires,
et prophéties , et miracles ; rien ne lui paraît ni invrai-
semblable, ni impossible, dès qu'il s'agit de ces privi-
légiés de Dieu qui ont rejeté ce monde pour s'attacher
imiquement au souverain bien , à l'éternel roi des siècles,
comme parle Bossuet.
Elisabeth devait bientôt succomber au feu qui la dé-
vorait. Deux années s'étaient à peine écoulées depuis sa
retraite à Marbourg, lorsque ses forces défaillirent tout
à coup, et une fièvre continue l'emporta sans douleur
au milieu des ravissemens d'une céleste joie. Étendue sur
sa dure et pauvre couche , elle chantait, et la plus suave
harmonie exprimait le concert intérieur de son âme.
Plus elle approchait de la dernière heure, plus son bon-
Dïï SMiNTE ÎXISABETH DE HONGRIE. T» l
licur croissait. « Enfin, elle dit,' ô Marie viens à mon
secours le moment arrive où Dieu appelle ses amis
à ses noces L'époux vient chercher son épouse. »
Puis à voix basse : « Silence ! silence ! » En prononçant
ces mots , elle baissa la tête comme clans un doux som-
meil , et rendit en triomphe le dernier soupir. »
C'est maintenant que s'ouvre la (jrande scène que nous
avons annoncée en commençant cet article. Les obsèques
d'Elisabeth sont à peine terminées que les miracles , les
guérisons se multiplient sur son tombeau , et la recon-
naissance du peuple proclame hautement la sainteté de
cette fille de rois, qui s'est abaissée au rang des miséra-
bles pour les servir. Le retentissement en pénètre jusqu'à
Rome après avoir parcouru toute l'Allemagne, et le pape
est sollicité de faire constater authenliquement les droits
de la jeune duchesse défunte à la vénération des fidèles.
Le duc Conrad, celui de ses beaux-frères, qui jadis l'a-
vait le plus persécutée, se rend lui-même à Rome pour
hâter la décision du pontife. Grégoire L\^ par un bref
donné en octobre 1234, chargea une commission ecclé-
siastique de procéder à l'examen des miracles attribués
à Elisabeth. Celte commission devait lui faire parvenir,
dans le délai de cinq mois, le résultat de ses recherches.
Cent vingt-neuf dépositions furent jugées dignes d'être
recueillies , transcrites et munies des sceaux d'un grand
nombre de prélats , pour être envoyées à Rome. On
confia ces docuraens à une députation composée d'un abbé,
d'un frère prêcheur, et du duc Conrad j entré depuis
peu dans Tordre teutonique. « Ils étaient en môme temps
porteurs des lettres d'un grand nombre d'évôques et
d'abbés, de princes, de princesses et de nobles sei-
gneurs, qui suppliaient tous humblement le père commun
des fidèles , d'assurer la vénération de la terre à celle
32 HISTOIRE
qui recevait déjà les félicitations des anges , et de ne pas
souffrir que cette vive flamme de céleste charité , allumée
par la main de Dieu pour servir d'exemple au monde ,
fût obscurcie par les nuages du mépris , ni étouffée sous
le boisseau de l'hérésie.
« Dans un consistoire présidé par le souverain pon-
tife, et auquel assistaient les patriarches d'Antioche et de
Jérusalem, et un grand nombre de cardinaux , on donna
lecture des pièces officiellement constatées sur la vie et
la sainteté d Elisabeth ; et tous, d'un commun accord,
déclarèrent qu'il ne fallait plus tarder à inscrire authen-
tiquement dans le catalogue des saints sur la terre , ce
glorieux nom , déjà inscrit dans le livre de vie , comme
l'avait magnifiquement prouvé le Seigneur.
« On fit ensuite celte même lecture devant le peuple,
dont la piété en fut profondément émue , et qui , ravi
d'admiration, s'écria tout d'une voix. « Canonisation, très-
saint père, canonisation, et sans délai. » Le pape n'eut
pas de peine à céder à cette pressante unanimité, et pour
donner plus d'éclat à la cérémonie de canonisation , il
décida qu'elle aurait lieu le jour même de la Pentecôte
(26 mai 1235).
«Le duc Conrad j dont le zèle ne pouvait être que re-
doublé par le succès de ses efforts , se chargea de tous
les préparatifs nécessaires à celte imposante solennité.
(c Le jour de cette grande fête étant arrivé , le pape
accompagné des patriarches , des cardinaux et des pré-
lats, et suivi de plusieurs milliers de fidèles, se rendit
en procession au couvent des Dominicains, à Pérouse;
des trompettes et d'autres instrumens annonçaient cette
marche solennelle : tous , depuis le pape jusqu'aux der-
niers du peuple , portaient des cierges que le landgrave
avait distribués à ses frais. La procession étant arrivée
DE SVINTF. KLlSVBr.i:; PL FIO.NGRIt . 33
à l'ég-lise , cl les cérémonies préparatoires étant accom-
plies, le cardinal-diacre assistant du pape, lut à haute
voix aux fidèles un récit de la vie et des miracles d'Eli-
sabeth , au milieu des acclamations du peuple , et des
larmes de sainte joie et de pieux enthousiasme qui cou-
laient par lorrens des yeux de tous ces fervens chré-
tiens , heureux et transportés d'avoir une si tendre et si
puissante amie de plus dans le ciel. Ensuite le pape
exhorta tous les assistans à prier, comme il allait prier
lui-même , pour que Dieu ne permît point de se trom-
per dans celte affaire. Après que tout le monde se fut
agenouillé et eut prié à celle intention, le pape entonna
l'hymne Veni Creator Sphilus , qui fut chanté en entier
par l'assemblée. L'hymne terminé , le cardinal-diacre à
droite du pape dit : Jleclamus genua , et aussitôt le pape
et tout le peuple s'agenouillèrent et pilèrent à voix basse
pendant un certain temps. Le cardinal-diacre de gauche dit
ensuite : levate ^ el alors le pape élant assis sur son trône,
la mitre en télé, déclara sainte la chère Elisabeth , en
ces termes :
« En l'honneur de Dieu tout- puissant , le Père, le Fils
et le Saint-Esprit, pour l'exaltation de la foi catholique
et l'accroissement delà religion chrétienne , par l'autorité
de ce même Dieu tout-puissant, par celle des bienheureux
apôtres Pierre el Paul , et par la nôtre, avec le conseil
de nos frères, nous déclarons et définissons qu'Elisa-
beth, d heureuse mémoire, en son vivant duchesse de
Thuringe, est sainte et doit être inscrite au catalogue
des saints ; nous l'y inscrivons , et nous ordonnons en
même temps , que l'Eglise universelle célèbre sa fête et sou
office avec solennité et dévotion chaque année, au jour
de sa mort, le treize des calendes de décembre. En outre,
par la même autorité, nous accordons à tous les fidèles
\1I 3
34 BISTOiaE
vraiment p^nilens et confessés , qui visiteront son tom-
beau à pareil jour , une indulgence d'une année et qua-
rante jours. »
« Le son des orgues et de toutes les cloches accueillit les
dernières paroles du pontife, qui bientôt, ayant déposé
sa mitre, entonna le cantique de joie, TeDeiim laudamus ,
qui fut chanté par l'assistance avec une harmonie et un en-
thousiasme propres à ébranler les cieux. Un cardinal-diacre
dit ensuite à haute voix : Priez pour nous , sahite Elisa-
beth , alléluia, et le pape récita la collecte ou Toraison
en l'honneur de la nouvelle sainte, qu'il avait composée
lui-même. Enfin, le cardinal-diacre dit le Conjiteor ,
en insérant le nom d'Elisabeth immédiatement après ceux
des apôtres ; et le pape donna l'absolution et la bénédiction
habituelles en faisant également mention d'elle au lieu où
il est parlé des mérites et des prières des saints. La messe
solennelle fut aussitôt célébrée : à l'offertoire, trois
des cardinaux juges firent successivement les offrandes
mystérieuses des cierges , du pain et du vin , avec deux
tourlerelles, comme symboles de la vie contemplative et
solitaire, deux colombes comme symbole de la vie active,
mais pure et fidèle, et en dernier lieu, une cage de petits
oiseaux qu'on laissa s'envoler en liberté vers le ciel,
comme symbole du vol des âmes saintes vers Dieu. »
Le l"" de juin de la même année 1235 , le pape
donna la bulle de canonisation, qui fut aussitôt envoyée
aux princes et aux évêques de toute l'Eglise
Elle fut reçue en Allemagne avec enthousiasme.
«II paraît qu'elle fut d'abord publiée àErfurt, où l'on
célébra à cette occasion une fête qui dura dix jours , et
pendant laquelle on fit aux pauvres d'immenses distribu-
tions. L'archevêque Sigefroi deMayence, fixa aussitôt un
jour pour l'exaltation et la translation du corps de la
DE SAI.NTn KI.TSABETH DK HO>GRIE. 35
sainte, el en différa l'c^poque jusqu'au printemps suivant,
pour donner aux évêques et aux 6dèles d'Allemagne le
temps de se rendre à Mai-bourg pour y assister. Le l^""
de mai 1236 fut désigne à cet effet. Aux approches de
ce jour la petite ville de Marbourg et ses environs furent
inondés par une fouie immense de fidèles de tous les
rangs ; s'il faut en croire les historiens contemporains ,
douze cent mille chrétiens se trouvèrent réunis par la
foi et la ferveur autour du tombeau de l'humble Elizabeth.
Toutes les nations, toutes les langues y semblaient re-
présentées. Beaucoup de pèlerins des deux sexes étaient
venus de la France , de la Bohême et de sa patrie , la
lointaine Hongrie. Ils s'émerveillaient eux-mêmes de leur
grand nombre en s'abordant , et se disaient que pendant
des siècles on n'avait jamais vu tant d'hommes réunis,
que pour honorer la chère sainte Elisabeth. Toute la fa-
mille de Tburinge y était naturellement assemblée : la
duchesse Sophie, sa belle-mère, et les ducs Henri et
Conrad, ses beaux- frères , heureux de pouvoir expier
par ce solennel hommage les torts qu'elle leiu- avait si
noblement pardonnes. Ses quatre petits enfans y étaient
aussi avec une foule de princes , de seigneurs , de prê-
tres , de religieux et de prélats. On remarquait parmi
ceux-ci, outre l'archevêque Sigefroi de Mayence, qui pré-
sidait à la cérémonie, les archevêques de Cologne ^ de
Trêves et de Brème , les évêques de Hambourg , de Hal-
berstadt , de Mersebourg , de Bamberg , de Worms , de
Spire , de Paderborn et de Hildesheim. Enfin l'empereur
Frédéric 11 , alors au comble de sa puissance et de sa
gloire , réconcilié avec le pape , récemment uni à la jeune
Isabelle d'Angleterre, si célèbre par sa beauté, l'empe-
reur lui-même suspendit toutes ses occupations et ses
expédition; militaires pour céder à l'attrait qui entraînait
36 HISTOIRK
à Maiboiirg lanl Je ses sujets , et vint rendre un solennel
hommage à celle qui avait dédaigné sa main pour se
donner à Dieu '.
« Les religieux teuloniques ayant appris l'arrivée de
l'empereur , crurent qu'il serait impossible de déter-
rer le corps de la sainte en sa présence , et résolurent
de devancer le jour fixé. Trois jours auparavant le prieur
Ulric, accompagné de sept frères, entra de nuit dans
l'église où elle reposait , et après avoir soigneusement
fermé toutes les portes , ils ouvrirent le caveau oi!i était
sa tombe. A peine la pierre qui le fermait eut-elle été
soulevée, qu'un délicieux parfum s'exhala de ses dépouilles
sacrées ; les religieux furent pénétrés d'admiration pour
ce gage de miséricorde divine , d'autant plus qu'ils sa-
vaient qu'on l'avait ensevelie sans arômes ni parfums
quelconques. Ils trouvèrent ce saint corps tout entier,
sans l'apparence de corruption , quoiqu'il eût été près de
cinq ans sous terre. Elle avait encore les mains pieuse-
ment jointes en forme de croix sur sa poitrine. Ils se
disaient les uns aux autres que sans doute ce corps déli-
cat et précieux ne répandait aucune odeur de corruption
dans la mort, parce que vivant il n'avait reculé devant
aucune infection ^ devant aucune souillure pour soulager
les pauvres. Ils le retirèrent ensuite de son cercueil, et
l'ayant enveloppé d'une draperie de pourpre , ils le dé-
posèrent dans une châsse de plomb, qu'ils replacèrent
ensuite dans le caveau sans le fermer , de manière à ce
que l'on n'éprouvât aucune difficulté pour l'enlever lors
de la cérémonie.
(( Enfin, le l*""" de mai, au point du jour, la raultl-
' Élisabetli, depuis son veuvngc, avait en efl'et refusé, entre
autres propositions de mariage, la main de l'empereur.
DE SMMTt ÛLISABETH 1)E HOiMiRII.. 37
tudc s'assembla autoiir de l'église, et l'empereur ne put
qu'avec difficulté fendre les flots du peuple pour pénétrer
dans l'enceinte. Il semblait pénétré de dévotion et d'hu-
milité : il était pieds nus , et vêtu dune pauvre robe
grise, comme l'avait été la glorieuse sainte qu'il allait
honorer ; cependant il avait sur la télé sa couronne impé-
riale : autour de lui étaient les princes et les électeurs de
l'empire également couronnés, et les évéques et les abbés
avec leurs mitres. Cette pompeuse procession se dirigea
vers la tombe de l'humble Elisabeth; c'est alors, dit uii
narrateur, que fut payé en gloire et en honneurs, à la
chère sainte dame, le prix de toutes ses humiliations et de
toute son abnégation sur la terre.
« L'empereur voulut descendre le premier dans le ca-
veau et soulever la pierre qui le recouvrait; le même pur
et céleste parfum qui avait déjà surpris et charmé les re-
ligieux, se répandit aussitôt sur tous les assistans, et aug-
menta les sentimens de fervente piété qui les animaient.
Les évéques voulurent eux-mêmes exhausser le corps sacré
de sa fosse ; l'empereur les aida aussi ; il baisa avec fer-
veur le cercueil dès qu'il le vit, et le souleva en même
temps qu'eux. Il fut sur-le-champ scellé avec le sceau
des évoques , et puis transporté solennellement et au
miheu d'un concert de voix et d'instrumens , par eux et
par l'empereur, au lieu qui avait été préparé pour l'ex-
poser au peuple.
o Cependant une ardente impatience dévorait les cœurs
de ces milliers de fidèles qui se pressaient autour de ïen-
ceinle, qui attendaient la vue des saintes reliques, qui
brûlaient du désir de les contempler , de les toucher , de
les baiser à leur aise. « heureuse terre ! disaient - ils ,
sanctifiée par un tel dépôt , gardienne d'un tel trésor !
heureux temps où ce trésor s'est lévélé! « Enfin, quand la
38 HISrOIRIi
procession arriva au milieu du peuple, quand ils virent
ce corps précieux porté sur les épaules de l'empereur ,
des princes et des prélats , quand ils respirèrent ce doux
parfum qui s'en exhalait , l'enthousiasme n'eut plus de
bornes. « petit corps très-sacré, s'écriait-on, qui
avez tant de poids auprès du Seigneur, et tant de vertu
pour guérir les hommes ! Qui pourrait n'être pas attiré
par ce fragrant parfum? Comment ne pas courir après
la nouvelle sainteté et la merveilleuse beauté de cette
sainte femme? Que les hérétiques tremblent, que les
perfides Juifs s'épouvantent ! la foi d'Elisabeth les a con-
fondus. Voilà celle que Ton regardait comme folle, et
dont la folie a confondu toute la sagesse de ce monde !
Les auges ont honoré son tombeau, et voilà tous les peu-
ples qui y accourent , les grands seigneurs et l'empereur
romain lui-même s'abaissent pour la visiter! Voyez l'ai-
mable miséricorde de la majesté divine ! Voilà celle qui,
vivante, a méprisé la gloire du monde, qui a fui la société
des grands, la voilà honorée magnifiquement par la sou-
veraine majesté du pape et de l'empereur! Celle qui a
toujours choisi la dernière place, qui s'est assise par
terre , qui a dormi dans la poussière , la voilà portée ,
exaltée par des mains royales !. . . Et c'est bien justement,
puisqu'elle s'est faite pauvresse et qu'elle a vendu tout
ce qu'elle avait , pour acheter l'inappréciable perle de
l'éternité ! »
« Le corps saint ayant été exposé à la vénération
publique , on célébra solennellement l'office en son
honneur ; la messe propre de la sainte fut chantée par
l'archevêque dcMayence. A l'offrande l'empereur s'appro-
cha de la châsse, et plaça sur la tête de la chère Elisabeth
une couronne d'or, en disant : « Puisque je n'ai pas pu
la couronner vivante comme mou impératrice , je veux
DF. S\l!STt tLISACETH DE HONGRIE. 39
au moins la couronnt'r aujourd'hui comme une reine
immortelle dans le royaume de Dieu. » Il y ajouta une coupe
en or, dont il avait coutume de se servir dans ses fes-
tins, et où fut renfermé plus lard le crâne de la sainte.
Il mena ensuite lui-même à Toffrande le jeune duc Her-
mann , fils de la sainte ; l'impératrice y mena également
les jeunes princesses Sophie et Gertrude. La vieille du-
chesse Sophie, ses fils Henri et Conrad, s'approchèrent
aussi des restes glorifiés de celle qu'ils avaient trop long-
temps méconnue, prièrent longtemps auprès d'eux, et
offrirent de riches présens en leur honneur. La noblesse
et le peuple se pressaient à la fois au pied de l'aulet où
ils voyaient sa châsse , pour lui faire lliommage de leurs
prières et de leurs offrandes ; les fidèles de chacun des
pays différens qui s'y trouvaient assemblés voulurent y
célébrer l'office à leur manière, avec les cantiques de cha-
que pays, ce qiii fit durer infiniment la cérémonie. Les
offrandes furent d'une richesse et d'une abondance in-
croyable, rien ne semblait suffire à ces âmes pieuses pour
orner et embellir ce lit tout fleuri de miracles , où dor-
mait la chère Elisabeth. Les femmes donnaient leurs
bagues, les ornemens de leur poitrine, et toutes sortes
de bijoux ; d'autres offraient déjà des calices, des missels,
des ornemens sacerdotaux pour la belle et grande église .
qu'ils demandaient qu'on élevât sur-le-champ en son
honneur , afin qu'elle pût y reposer avec l'honneur qui
lui était dû , et que son àme en fût d'autant plus disposée
à invoquer Dieu pour ses frères. »
Cette belle el grande église ne larda pas à s'élever sur
les bords de la Lahn , dans le site le plus pittoresque. La
première pierre en fut posée , par le landgrave Conrad ,
quelques mois après la canonisation de la sainte. H fallut
vingt années pour achever les fondations seulement , et
40 HISTOIRE
vingt-huit autres pour élever les parties les plus esseii-
lielles, qui ne furent terminées qu'en 1283; l'intérieur,
les flèches et tout cet ensemble grandiose , tel qu'il se
présente aujourd'hui à nos regards , ne fut complété que
dans le courant du quatorzième siècle. « Dans les récits
si détaillés de ce temps, on chercherait en vain un nom,
un seul nom qui nous ail conservé la mémoire d'un ar-
chitecte , d'un maçon , d'un ouvrier quelconque , parmi
tous ceux qui, pendant 150 ans, ont travaillé à cette
œuvre immense. Us semblent avoir pris, pour se cacher,
les mêmes précautions que d'autres pour éterniser leurs
insignifians ouvrages. Anonymes sublimes, ils ont voulu
confondre leur gloire dans celle de la chère sainte, aimée
du Christ et des pauvres ! et , quand leur mission labo-
rieuse a élé achevée , ils sont morts , comme ils avaient
vécu , dans la simplicité de leurs cœurs, ignorans, igno-
rés, oubliant tout, hormis Dieu et Elisabeth , oubliés de
tous, hormis de lui et d'elle. »
La gloire d'Elisabeth se répandit dans tout l'univers
chrétien : elle atlirait à Marbourg une foule de pèlerins
■aussi grande que celle qui se rendait, de tous les pays de
l'Europe, au tombeau de saint Jaques de Composlelle. Des
églises nombreuses s'élevèrent au loin sous son invoca-
tion : partout, et notamment à Trêves, à Strasbourg, à
Cassel , à Winchester, à Prague, des couvens , des hô-
pitaux, asile de la souffrance morale et physique, la pre-
naient pour patronne et protectrice auprès de Dieu. Des
proses, des hymnes, des antiennes furent composées et
pénéralement usitées en son honneur : les ordres reli-
pieux , et en particulier ceux de Saint-François, de Saint-
Dominique, de Citeaux et de Prémontré, lui consacrèrent
chacun un office spécial.
Je ne connais rien qui fasse mieux ressortir le princi-
DE SAINTU ELISABETH DL HONGRIE. 11
pal contraste du moyen âge et du nôtre , que ce spectacle
de toute la chrélienté émue pour glorifier une jeune femme
qui n'avait d'autre recommandation que l'ardeur de sa foi
et l'éclat de ses bonnes œuvres. Le moyen âge est tout
particulièrement un âge de foi ; aussi les faits de l'ordre
religieux sont-ils peut-être ceux de cette époque qui doivent
le plus attirer l'attention de l'historien , car ce sont ceux
qui ont exercé la plus grande influence sur l'esprit des
peuples et sur les événemens. Sous ce rapport, l'ouvrage
de M. de Montalembert est un véritable service rendu aux
études historiques. Toutefois, je ne saurais l'approuver
entièrcmenl , et il me semble qu'il eût gagné beaucoup à
être conçu d'aulre sorte.
M. de Montalembert, en écrivant la vie d'Elisabeth , a
cru devoir reproduire tout ce que ses contemporains ont
raconté sur elle, sans en excepter les traditions les plus
merveilleuses, les miracles les plus énormes, tels que des
résurrections de morts, qui se trouvent en grand nombre
dans les légendaires de la sainte. Jusque-là , c'est bien ;
ces traditions appartiennent à l'histoire, comme indices
précieux du caractère de Tépoque ; mais fallait-il se dis-
penser de les juger? Fallait-il les jeter ainsi aux hommes
de notre temps, sans examen , sans critique ?
«Nous avons rapporté ces phénomènes surnaturels, dit
M. de Montalembert, avec la même scrupuleuse exactitude
que nous avons mise dans le récit de tout le reste de sa
vie. La seule pensée de les omettre, ou même de les pal-
lier, de les interpréter avec une adroite modération,
nous eût révolté. C'eût été , à nos yeux , un sacrilège que
de voiler ce que nous croyons la vérité, pour complaire
à l'orgueilleuse raison de notre siècle : c'eût été une
inexactitude coupable, car ces miracles sont racontés par
les mômes auteurs, constatés par la mcme autorité que
42 HISIOIRE
tous les autres événemens de notre récita et nous n'au-
rions vraiment pas su quelle règle suivre pour admettre
leur véracité dans ceilains cas, et la rejeter dans d'autres.
C'eût été, enfin, une hypocrisie, car nous avouons sans
détour que nous croyons, de la meilleure foi du monde,
à tout ce qui a jamais été raconté de plus miraculeux sur
les saints de Dieu en général, et sur sainte Elisabeth en
particulier. »
Je n'ai rien à dire de la foi de M. de Montalembert ,
sinon qu'elle a fait tort à son livre; et le sage et pieux
Fleuri en eût jugé comme moi , lui qui exhortait les fi-
dèles «à prendre, pour sujet et pour fondement de leur
dévotion, des vérités de foi, et des paroles de l'Ecriture,
non des opinions d'école, des histoires fabuleuses, ou des
représentations imaginaires'. »
Les siècles de foi inventent ; c'est un fait constant dans
l'histoire de l'humanité, et d'ailleurs très-naturel, car les
vérités de foi se prêtent merveilleusement à l'invention et
à la poésie; et aux époques où l'intelligence humaine n'est
guère préoccupée que de ces vérités , il est tout simple
qu'elle travaille démesurément à les amplifier et à les em-
bellir. Mais , dans les âges où les esprits sont presque
uniquement préoccupés de vérités d^observation , un iné-
vitable changement s'opèie; la capacité de la foi est
alors fort réduite , et il faut la traiter en conséquence ,
avec les mêmes ménagemens qu'on traiterait un estomac
débile, en ne lui présentant que des alimens de choix et
d'une digestion assurée.
M. de Montalembert, s'adressant à nous comme à des
hommes du moyen âge, il n'est pas étonnant qu'il ait
aussi affecté les formes de langage et d'exposition qui
' Huitième discoui's sur l'histoire ecclésiastique.
i
DE SAlMIi LLISABliTU DU HO^Cir.IF. 43
sont propres aux époques de simplicité et de naïveté. Mais
pourquoi nous traiter en gens simples et naïfs , puisque
nous ne sommes ni l'un ni l'autre? et M. deMonlalembert
le sait très-bien , car il déplore avec raison l'extirpation
complète de ces aimables qualités'. Pourquoi mettre, en
tète de ses chapitres , des titres tels que celui-ci : Com-
ment la chère sainte Elisabeth fut ensevelie dans la cha-
pelle de son hôpital , et comment les petits oiseaux du
ciel célébrèrent ses obsèques? Pourquoi^ en un mot,
composer son ouvrage de manière que, sauf l'érudition
historique et le talent du style, il a quelquefois l'air d'avoir
été écrit, dans un couvent, par une nonne et pour des
nonnes? Quand on veut agir sur son siècle, il faut se
montrer ce qu'on est, c'est-à-dire, un homme de ce
même siècle, et qui sait lui parler sa langue, tout en le
combattant, tout en lui prouvant qu'il s'est égaré.
F. R.
' Voyez Vlnlvoduclion.
COUP D'OEIL
SUR
LES CARACTÈRES GÉNÉRAUX
DE LA
LITTÉRATURE FRANÇAISE,
ê
DANS LE 17«, LE 18<= ET LE 19"= SIÈCLE.
Comme l'annonce mon titre , il s'agit ici de géné-
ralités , d'un simple coup d' il sur l'ensemble , la phy-
sionomie de la lilléralure française , et non de l'apprécia-
tion individuelle de chaque auteur. Il va sans dire, en
outre , que mon jugement est de peu d'importance. Je
ne suis pas un grand clerc , et , à l'exemple de Montai-
gne, je ne présente point mes opinions comme les meil-
leures , mais tout bonnement comme miennes.
En parcourant les ouvrages des écrivains du 1 7'"'' siècle,
on est frappé du caractère servile de cette littérature ,
si brillante sous d'autres rapports. En effet , servilité
quant à la langue, servilité quant à la pensée, servilité
quant à la forme. Tous, sans doute , ne sont pas asservis
au même degré , mais tous subissent plus ou moins les
effets paralysans de l'esprit général de l'époque.
En 1629 , le cardinal de Richelieu, instruit que quel-
ques littérateurs se réunissaient parfois pour se lire
mutuellement leurs productions, comprit, dans son in-
stinct de despotisme , tout le parti qu'il pouvait lirer
d une association pareille. I! l'établit sur des bases fixes,
CARXCTF.nrS Gi:iSERAl\ UK LX LlTTl'uATURE , tTC. i5
la couvrit de son rude patronage, et fit ainsi de l'acadé-
mie française un instrument docile, un moyen d'agir sur
la multitude , selon qu'il plairait au maître. Corneille ,
qui avait trop de hauteur dans l'àme pour se faire la
créature de qui que ce fût , en fit la triste expérience.
Le Cid avait déplu au ministre. Les nouveaux acadé-
miciens durent condamner la pièce, ce qu'ils firent toute-
fois avec une modération qui laissait entrevoir leur dé-
plaisir d'une telle corvée. La langue française, jusque-là
naïve , souple , hardie , fut soumise à une législation
rigoureuse. Elle devint polie mais circonspecte, et plus
propre à rendre les idées des philosophes et des savans
que celles des hommes à imagination. Une foule de mots ^
regardés on ne sait pourquoi comme bizarres et de mau-
vais goût, furent bannis impitoyablement du vocabulaire
des lettrés. En cherchant à épurer l'idiome on l'appauvrit
et le dépouilla d'expressions heureuses que Fénélon re-
greltait amèrement. C'est ainsi que furent perdus, entre
autres, sans retour, la plupart de ces charmans dimi-
nutifs qui ont tant de gr;*ice dans les vieux poètes fran-
çais. On dirait d'un jardinier maladroit , frappant en
aveugle sur les branches d'un bel arbre , et croyant seu-
lement l'émonder. Le génie , il est vrai , parvint sou-
vent à vaincre la pruderie du langage, mais l'influence
de l'académie n'en fut pas moins désastreuse. Vaugelas,
A'Ablanconrt et quelques autres forment un intermé-
diaire entre les écrivains qui les avaient précédés et
ceux qui les suivirent. On retrouve chez eux la naïveté
de l'ancienne langue unie à la pureté froide à laquelle
le français venait d'atteindre. Mais c'est surtout chez
Corneille que se fait sentir d'une manière bien remar-
quable cette gène croissante du purisme et de la fa-
meuse règle des trois unités. Lisez Mèdèe , lisez Vltliision
i6 CARACTERE!» f.l'iM'RMJX
comique. Certes, ces deux essais sont bien incorrects,
bien barbares, si Ton veut , mais quelle vigueur de con-
ception et de style, quelle liberJé shakspearienne! Et
si le poëte devenu plus mûr , plus sûr de lui-même,
continue à marcher dans celte voie, quelles productions
originales ne pourra-l-on pas en attendre ! Malheureu-
sement , plus tard il pense s'être égaré. Le théâtre
des anciens l'obsède. On lui crie aux oreilles que sa
diction n'est pas assez sévère. Il prend peur. Il fait
amende honorable, mais non toutefois de bonne grâce,
et sans jeter maint coup d'oeil de regret sur la route
qui! a quittée et à laquelle il revient de temps à autre
par une vieille affection. A mesure qu'il avance dans
la carrière, son langage devient plus pur, son vers plus
net, ses expressions de meilleure compagnie, mais on
voit que le grand homme est mal à l'aise; il n'est pas
libre dans son allure, il étouffe dans ses liens. C'est tou-
jours un robuste athlète, mais un athlète emmailloté.
Molière, dont la verve puissante s'accommodait mal de la
préciosité de l'iiôtel de Rambouillet; Lafontaine, que
toute gtne effarouchait , combattirent vigoureusement
aussi en faveur du laisser-aller de la langue française.
Quant à Racine et à Boileau, ils acceptèrent le joug sans
murmurer, et, il faut le dire, on aperçoit bien rarement
dans leurs écrits les effets des entraves qu'ils s'étaient
imposées.
Après la mort de Richelieu , les esprits fatigués d'une
pénible contrainte, semblèrent retrouver une liberté, une
énergie qui se remarquent surtout dans les pages hardies
de Sainl-Evremont et du cardinal de Retz. Mais cette
liberté ne devait pas être de longue durée. Louis XIV,
moins dur, moins farouche, mais non moins despote
que le ministre , recueillit le fruit des violences de ce
Dl- L\ LITTERATURE FF.\>ÇAISE. Il
dernier, et moissonna sans peine ce que le terrible visir
avait semé si laborieusement. Des pensions, des pressens,
enchaînèrent les lillératcurs, académiciens ou non. On
a dit et redit que ce monarque avait formé les grands
liommcs qui illustrèrent son règne, et cependant il serait
facile de prouver que sa faveur leur fut , en ce qui con-
cerne l'an, bien plus nuisible qu avantageuse. « Tout
ce qui a fait la gloire de Louis XIV, dit M. de Barante,
ministres, généraux, écrivains, tous avaient reçu la
naissance et l'éducation à une époque où son gouverne-
ment n'avait pas encore pris son assiette. Leur génie
fut, pour ainsi dire, trempé dans un temps où les âmes
avaient plus de vigueur et de liberté. Quoi qu'il en soit,
cette première génération d'hommes une fois épuisée,
elle ne se renouvela pas. L'influence de Louis XIV ne 6t
rien naitre de semblable autour de lui. »
Pour parler des poètes , quels furent les sujets permis
à leur inspiration? Des conquêtes, des richesses, des
fêles somptueuses , des femmes brillantes , et rien de plus.
Leurs productions se ressentirent de la mesquinerie du
but qu'ils se proposaient. D'ailleurs les grâces tombaient
de préférence sur les louangeurs les plus effrontés. Chante,
Boilcau , chante, malheureux, que Louis n'a poinL passé
/e/?// m. 'Célèbre sa vaillance équivoque ! Crie à ton maître:
Cesse de vaincre , ou je cesse d'écrire! Ou bien, poursuis
de ton vers acéré un misérable écrivailleur aussi dénué
d'esprit que d'argent ! Livre à la risée de la cour le man-
teau troué et les longs jeûnes de Colletet! Si un front
auguste s'est déridé , tu auras bien gagné la journée , tu
auras noblement rempli la mission poétique ! Mais poussé
par un saint enthousiasme pour la vertu , par une sainte
indignation contre le vice, ne va pas faire quelque allu-
sion aux débauches du grand roi , aux trésois du peuple
18 CARiCTÎ'RlIS GKINKRAUX
engouffrés clans Versailles^ à l'effroyable misère du labou-
reur, car la Bastille ou Pignerol t'allendent.
Chante, Racine ! Fais de ion maître un nouvel Âssuérus !
Apporte chaque jour à ce dieu terrestre le tribut de tes
pieuses adorations ! Plus tard un regard indifférent , une
parole froide , te feront mourir dans le désespoir ; mort
difficile à comprendre aujourd'hui. On ne meurt plus de
cette mort-là.
Qu'est-ce que la poésie, si ce n'est l'expression de sen-
limens nobles, de vérités utiles au genre humain? Quel
doit être son but, sinon de blâmer le mai, de louer le
bien partout où ils se trouvent, et délaisser dans l'âme
comme un levain de hautes pensées ? N'est-ce pas une
langue à part que le cœur seul parle, que le cœur seul
peut comprendre? N'est-ce pas le feu moral , le feu sacré
qui réchauffe notre intelligence et la rend capable de tout
ce qui est grand, soil qu'elle s'exprime par des actions,
soit qu'elle emprunte le secours du pinceau , des sons
ou des paroles? La poésie est la mère du dévouement.
C'est elle qui poussait Winkelried sur les lances autri-
chiennes; c'est elle qui soutenait Pécolat s'arrachant la
langue pour la jeter à ses bourreaux. Malheur au peuple
sans poésie!
Parcourons les chefs-d'œuvre poétiques de l'anliquilé
et des temps modernes , nous y retrouverons toujours cet
amour du beau moral , unique source de toute vraie in-
spiration. C'est Homère, qui nous attendrit sur le magna-
nime Hector , siu' les cheveux blancs du vénérable Priam.
C'est Dante, qui verse les torrens de sa bouillante indi-
gnation sur les crimes de son siècle , qui pleure sur la
patrie et s'écrie douloureusement :
Ahi serva Ilalia , di dolore oslello !
Navc senza nocchiero in s;ràn lempesla !
bi: LA LITTtRATURE FKAi1Ç\lSE. 41)
C'est Shakspeare qui nous émeut pour la vertueuse Des-
demona , qui livre à notre horreur l'affreux Jago , et
J'ambition criminelle de Macbeth et de Richard III. C'est
Goethe, qui dans Gœtz de Berlichiiigen déplore la perte
des vertus chevaleresques, gloire de l'Allemagne, dont son
héros est l'admirable personnification. C'est Schiller^ qui
nous fait voir un peuple bon et courageux, supportant avec
résignation les caprices de ses tyrans , jusqu'à ce que la
coupe ayant débordé , il se lève comme un seul homme,
sans peur et sans reproche , montrant au monde que le
faible devient fort, appuyé sur la justice :
Dem Schwnchcn is! sein Slachel auch ges^eben.
C'est Korner qui pousse son pays à reconquérir l'indépen-
dance. C'est André Chénier , qui , en face de l'échafaud^
ne craint pas de célébrer Charlotte Corday. Voilà des
poètes.
Or, je le demande, ces caractères se retrouvent-ils
chez les auteurs du M'^^ siècle? Leur lecture, qui satis-
fait souvent notre intelligence, nous réchauffe-t-elle, nous
dispose-t-elle à devenir meilleurs ? Outre le beau sonnet
de Hainaut et la touchante élégie de Lafontaine sur les
malheurs de Fouquet , trouve- 1- on beaucoup d'élans
généreux dans toutes ces rimes adulatrices ? Si c'est là
de la poésie, c'est de la poésie de courtisan. Bien en-
tendu que je ne parle pas ici de Molière, homme qui
appartient à toutes les époques , et qui porta la comédie
à un degré de perfection inconnu jusqu'alors , et qu'on
na jamais atteint depuis ; ni de Lafontaine , trop pares-
seux pour être bon courtisan; ni de Corneille, qui fit
parfois entendre des accens mâles et austères. Loin de
moi l'idée ridicule de contester le moins du monde le
talent admirable de Racine, de Boileau , de Quinaull ! J<-
XII i
50 CARACTÈRES GENERAUX
parle seulement de l'usage qu'ils ont l'ait do ce talent , de
la pensée fondamentale qui les animait dans la plupart
de leurs compositions , savoir de plaire à un monarque
devant qui pâlissaient tous les intérêts de l'humanité.
Une faculté sublime de l'âme humaine, qui^ sans une
indépendance complète , ne peut se développer dans toute
son énergie et produire les résultats heureux qu'on doit
en attendre , fut donc réduite , par la protection fatale
de la cour , à n'être plus que l'organe de la flatterie et
du mensonge, ou qu'un amusement puéril destiné à
remplir les longues heures des oisifs...
P'ersus inopes rerum, nugœqiie canorœ.
Les poètes de ce temps furent des panégyristes à gages,
gagnant leur salaire plus ou moins consciencieusement,
et déployant plus ou moins de ressources intellecluelles.
A cet esclavage moral se joignit une autre espèce de
servitude non moins funeste au développement de la lit-
térature nationale. Je veux parler de l'imitation fanatique
des anciens. Les ouvrages de l'antiquité étant considérés
comme type unique et à jamais invariable ^ il ne fut plus
question que d'en approcher le plus possible^ et toute lam-
bilion des écrivains français dut se borner à tâcher d'être
les doublures des écrivains grecs ou romains. Ainsi Cor-
neille fut appelé l'Eschyle, Racine le Sophocle, Boileau
l'Horace français, etc. En vain quelques esprits sains
firent tous leurs efforts pour prouver qu'un auteur devait,
avant tout, être de son temps et de son pays; comme,
par malheur , ces hommes avaient moins de talens que
de zèle, qu'ils étaient incapables de joindre l'exemple au
précepte, ils ne furent pas écoutés et le ridicule les réduisit
bientôt au silence. Il faut convenir aussi que la plupart
des défenseurs d'une littérature originale tombaient dans
DE LA LITTtRATLRH FRANÇAISE. 51
un autre extrême, en refusant aux anciens le juste hom-
mage qui leur est dû pour avoir créé une littérature qui
leur fût propre. On aurait dû comprendre que si Homère,
Sophocle, Juvénal , doivent être médités avec soin, ce
ne doit pas être dans le but de se faire leurs copistes ,
mais bien dans celui d'apprendre d'eux à manier le pin-
ceau pour peindre notre époque et nos coutumes comme
ils ont peint les leurs. Horace lui-même n'avait-il pas
dit :
Respicere exemplar vilœ morumque juhebo
Doctiini imilatorem , et vù'as Iiinc diiccre voces.
Si, par hasard, un tableau d'Apelles était retrouvé de nos
jours , que dirait-on d'un peintre qui se croirait artiste
parce qu'il aurait calqué tout bonnement le chef-d'œuvre
du grand maître ? La fameuse question sur les anciens
était donc mal posée. Les deux partis avaient également
tort.
Mais si l'asservissement des poètes fut complet par
suite des deux causes indiquées , il n'en fut pas lout à
fait de même à l'égard des prosateurs , qui conservèrent
quelque indépendance , quelque dignité. La prose se
prétait moins facilement que les vers aux basses adula-
tions. La prose contribuait fort peu aux fêtes de Versailles.
Ce n'était pas en prose que Benserade faisait ses galantes
devises , ni les faiseurs d'opéras et de divertissemens
leurs prologues , où le grand roi était obligatoirement
toujours comparé à Jupiter , ou tout au moins à Mars ou
à Hercule. Il advint de là que les prosateurs , moins
choyés, moins circonvenus par le pouvoir, et partant
moins esclaves , gardèrent une allure plus fière , une
liberté relative assez grande. Ce n'est pas qu'on ne ren-
contre parmi eux des courtisans. Ils ne purent se soustraire
52 CARACTÈRES GENERAUX
toujours à cette prcoccupalion de flagornerie , si forte
qu'elle réussit parfois à faire dire des platitudes même au
grand Molière. C'est elle qui fait faire à Labruyère un
portrait idéal de grand prince , au bas duquel il met pour
ainsi dire le nom de Louis XIV. C'est elle qui trace, sous
la plume légère de M™*' de Sévigné , ces lignes cruelles
où elle raconte si agréablement le massacre des pauvres
paysans bretons. C'est elle qui poursuit les orateurs jusque
dans la cbaire sacrée , d'oîx n'auraient dû descendre que
des vérités graves et sévères. C'est elle qui nous révolte
jusque dans le majestueux Bossuet, dans l'aigle de Meaux.
On connaît l'ingénieux euphémisme de ce prédicateur qui,
voulant ménager un auditoire illustre , s'écriait : « Mes
frères, nous sommes /^resçi^e tous mortels?» Toutefois
ces flatteries sont le plus souvent accidentelles , acces-
soires. Elles sont im moyen et non pas un but. C'est une
espèce de tribut obligé , acquitté en passant. Plusieurs
beaux caractères se présentent à nous parmi les prosa-
teurs. Bourdaloue attaque sans ménagement les vices de
la cour et ceux du monarque. Fénélon fait entendre à ce
dernier des vérités qui devaient sembler d'autant plus
dures qu'on y était moins accoutumé. De plus, les pro-
sateurs n'étant pas , comme les poètes , contraints, sous
peine d'être appelés barbares , de modeler leurs écrits sur
ceux de l'antiquité , durent nécessairement être plus
originaux , et gagner autant sous le rapport de l'indé-
pendance de l'art qu'ils gagnaient sous celui de l'indépen-
dancede la pensée. L'éloquence de la cbaire, en particulier,
dont les anciens n'avaient pas même l'idée et que le chris-
tianisme seul pouvait créer , atteignit le plus haut degré
de splendeur. Cependant, quant au style, il est facile de
voir, par la comparaison, que les orateurs sacrés, sur-
tout , ont réglé souvent la coupe et la disposition de leurs
phrases sur celles de Cicéron.
DE LA LITTERATURE FRANÇAISE. 5?
En 1715, les caveaux de Saint-Denis, dont les tours.
efFrayaienl tant Louis XIV, se referment, aux impriîcations
du peuple , sur le puissant despote. Comme après Riche-
lieu, à la servitude succède la licence, à l'adulation
l'insulte. Mais celte fois les masses sont plus éclairées ,
les lumières ont pénétré assez avant dans la nation. La
France va vivre d'une vie nouvelle. Cet esprit d'opposi-
tion à l'arbitraire, de discussion sur la nature et les actes
du gouvernement, dont Fénélon avait déjà donné l'exem-
ple, fait des progrès rapides et annonce de loin une crise
terrible. Massillon , à qui Bossuet semble avoir légué le
sceptre de l'éloquence sacrée, et qui, en face des restes
mortels du plus redouté des princes, trouvait ces paroles
sublimes : Dieu seul est grand , mes frères ! Massillon va
employer toutes les forces de son génie à saper les doc-
trines de l'évéque de Meaux. Celui-ci , champion du
pouvoir absolu , avait représenté le roi comme souverain
maître de ses sujets. Massillon, s'élevant contre la puis-
sance illimitée , représente le roi comme fait pour le
peuple et tirant tout de lui. Cette différence de vues,
d'opinions , entre les deux grands orateurs , on la re-
trouve tout aussi tranchée entre les deux siècles. Dans
le 17™^ on obéit en aveugles. Le peuple n'est rien,
le monarque est tout; on encense jusqu'à ses vices. La
littérature, à quelques exceptions près, n'est guère qu'un
moyen de faire sa cour ou un passe-temps sans portée.
Dans le IS*"*^ on obéit encore , il est vrai , mais on exa-
mine, on discute. La littérature se fait militante. Elle est
tour à tour sérieuse , frivole, immorale, mais elle a secoué
un patronage qui lui pesait, et si , parfois , elle flatle le
pouvoir, ce n'est qu'une affaire de forme, qu'une voie plus
s^re pour atteindre son but. Quel est ce but, quelle est cette
pensée dominante du siècle? Cest de pousser au mépris
54 CARACTÈRES GEMiRAUX
des institutions existantes en en montrant les abus mon-
strueux , c'est de faire voir dans toute leur nudité les
vices d'un clergé corrompu. Malheureusement on devait
confondre le christianisme avec ses indignes ministres,
et attribuer à une loi de paix et d'amour des maux qui
n'étaient que l'ouvrage des hommes. II faut avouer que
le moment était bien choisi pour s'élever contre l'ordre
social. Un gouvernement sans gloire et dilapidateur,
une cour livrée à tous les débordemens , une noblesse
crapuleuse qui traînait dans la boue des noms illustres ,
des prêtres faisant parade d'immoralité, tel était l'édifiant
spectacle offert à un peuple qui commençait à ne plus se
croire un troupeau. Cependant, quoique cet état de choses
parût intolérable, quoique l'on sentît vivement le besoin
d'une réforme , les esprits étaient encore incapables de
décider comment cette réforme devait avoir lieu. Il était
réservé à Montesquieu de leur montrer la route. Ce grand
homme, qui fut toute sa vie occupé d'améliorations socia-
les , comprit qu'avant de publier un ouvrage sérieux sur
celte matière, il devait, pour ne pas effaroucher ses con-
temporains, se conformer d'abord à leur caractère léger et
frivole. Voulant les ramener par la plaisanterie à des ré-
flexions graves, il mit au jour, en 1721, ses Lettres per-
sanes, où, sous des formes enjouées et badines, se cache
souvent beaucoup de profondeur , et où les finances , le
commerce , l'industrie , la religion , l'avenir de l'espèce
hurr^aine , sont tour à tour examinés, et fournissent à
l'auteur des considérations pleines de justesse. Plus tard,
dans l'Esprit des lois , chef-d'œuvre de sagacité et de
haute philosophie, il devait présenter l'immense tableau
des institutions de tous les peuples et de tous les temps.
Trois hommes semblent résumer plus particulièrement
le caractère complexe du 1 S'"*" siècle. Montesquieu , qui
DE LA LintRATURE FRANÇAISli. 5»
représente l'esprit d'investigation philosophique cher-
chant dans le passé des leçons pour le présent. Voltaire ,
assemblage bizarre de sérieux et de frivolité , de géné-
rosité et de bassesse , de belles actions e( de turpitudes ;
courtisan et tribun , défenseur de Calas , calomniateur de
Rousseau , flattant les grands seigneurs et les bafouant ,
employant toutes ses ressources à détruire à la fois les
abus , les préjugés , et la sainte doctrine qui les condamne.
Enfin, J.-J. Rousseau, ennemi non moins ardent d'un
ordre de choses misérable et des vices des prêtres , mais
plein de respect pour un sentiment religieux qu'il jugeait
indispensable au bonheur des hommes, et croyant qu'il
ne suffisait pas d'abattre , mais qu'il fallait aussi réédifier.
Presque tous les écrits du temps se rattachent plus ou
moins à chacun de ces trois grands types , à chacune de
ces manières de voir.
Quel fut alors l'état de la poésie? Pauvre servante
sous Louis XIV, sut-elle revenir à sa véritable vocation?
Hélas! il faut le dire avec douleur, jamais elle ne fut
moins comprise. On en fit ou un moyen de propager l'ir-
réligion et le cynisme, ou un assemblage de sons destiné
uniquement à charmer l'oreille. Louis Racine n'est qu'un
élégant versificateur. J.-B. Rousseau, qu'on a écrasé
du nom de grand y fut, comme dit M. Sainte-Beuve, le
moins lyrique des polîtes à la moins lyrique des époques.
Doué du sentiment de l'harmonie , mais dépourvu d'en-
trailles , il n'a de beaux momens que lorsqu'il rend les
pensées d'autrui , comme dans ses odes sacrées , comme
dans ses cantates et quelques autres pièces , pour les-
quelles il puise à pleines mains dans Horace et Ovide.
Pourtant cette époque de dévergondage et d'inci'édu-
lité désespérante fut sillonnée d'un éclair de véritable
poésie. Certes il y avait de l'avenir, il y avait de la verve.
56 CARACTÈRES GÉNÉRAUX
delà gënérosilé, du courage dans ce Gilbert, qui, fort
de sa conscience . de sa conviction , ne craignit pas d'en-
gager le combat contre la desséchante et toute-puissante
philosophie des encyclopédistes. Mais il succomba dans
la lutte, mourut de misère et de désespoir, sans qu'aucun
de ceux qu'il avait défendus lui eût tendu la main. Je
me trompe : un prêtre chrétien, un archevêque, lui fit
avoir un lit à Ihôpital , où, dans sa longue agonie, le
poëte se rappelant ceux qui l'abandonnaient si lâchement,
s'écriait :
Qu'ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée !
Qu'un ami leur ferme les yeux!
Rien ne prouve d'une manière plus frappante combien
l'on ignorait en quoi consiste la poésie , que la tentative
ridicule et quasi burlesque de Voltaire pour donner une
épopée à la France. C'était méconnaître étrangement et
son siècle et soi-même. Était-ce bien à l'époque décolorée
de la régence , où le peuple , corrompu par l'exemple de
la cour , ne croyait plus à rien , qu'il eût été possible de
lui faire goûter un genre de poëme qui ne peut être le
fruit que de la foi et de l'enthousiasme? Et le raisonneur,
le sardonique , l'incrédule philosophe était - il capable
d'une telle besogne?
Dans la tragédie on suivit généralement les traditions
raciniennes , excepté Crébillon , qui fit de la terreur le
mobile principal de ses drames , et Voltaire, qui s'empara
du théâtre pour y prêcher la philosophie. Lesage, Dan-
court , Destouches , Piron , Gresset suivirent dignement
les traces de Molière , et furent souvent heureux dans la
peinture du cœur humain. Marivaux, abandonnant l'école
du grand maitre , s'attacha à peindre des mœurs artifi-
cielles et à disséquer , pour ainsi dire , le sentiment. U
DE LS LITTÉRATURE FRANÇAISE. 57
rend assez bien la nature musquée des salons du grand
monde d'alors , et semble avoir composé ses ouvrages
dans le boudoir d'une pelite-maitresse. Diderot fut le chef
d'une école comique, qui, voulant peindre les mœurs
bourgeoises, avait la prétention assez mal fondée de rester
toujours dans le vrai. Dans cette école, dont le genre
guindé et lugubre fut longtemps à la mode, les person-
nages sont le plus souvent complètement hors nature. La
vertu si haut perchée , si incroyable des uns se rencontre
aussi peu dans le monde que le raffinement de scéléra-
tesse des autres. Les hommes sont un composé de bonnes
et de mauvaises qualités. Nul n'est entièrement bon , et
nul, peut-être, n'est entièrement mauvais. D'ailleurs, le
caractère de ces héros -modèles , des ces héroïnes incom-
parables fùt-il vrai , le langage vantard et boursouflé
qu'on leur prête ne le serait pas. L'hommejuste, la femme
sage, parlent fort peu de justice et de sagesse. Ils se
bornent à les pratiquer.
Beaumarchais, renonçant au drame niais et pleureur,
dans lequel il avait médiocrement réussi , résolut , mieux
avisé , de mettre sur la scène un type qu'on n'y avait pas
encore vu. Son Figaro ne ressemble en aucune façon
aux autres valets de comédie , imités des anciens. C'est
un représentant , une personnification du peuple devenu
plus éclairé , en opposition aux grands , ayant déjà la
conscience de son mérite , et partant la voix forte , le
verbe décidé. C'est une plainte vivante du talent aux prises
avec la fortune et les privilèges. On dirait que cette voix
audacieuse , jusqu'alors inouïe , donne le signal du ren-
versement sans exemple qui va s'opérer. L'édifice social,
miné pendant quatre-vingts ans, croule de fond en
comble. Les premiers vont être les derniers.
I/impulsion donnée à la littérature par la révolution
58 CARACTÈRES GÉNÉRAUX
française, fut loin d'être aussi forte qu'on aurait pu l'at-
tendre. Cette révolution , qui avait culbuté une antique
dynastie, qui avait retourné, renouvelé tout en France,
laissa presque intact le vieux code qui régissait la répu-
blique des lettres. Aristote , Boileau et la routine conti-
nuèrent à régner paisiblement sur le servum pecus. Des
sujets modernes furent traités , il est vrai , mais toujours
à la vieille manière, sans nul souci des lieux, ni des temps;
c'est-à-dire qu'on traita le sujet de Charles IX ou de
Fénèlon , à peu près comme on aurait traité celui d'CB-
dipe ou à'Àtrèe. Pourtant on était las de ces imitations
misérables , on sentait le besoin d'une rénovation litté-
raire en harmonie avec les idées nouvelles. Mais nul ne
se croyait assez fort pour mettre la main à l'oeuvre, et
les littérateurs qui avaient, sans hésiter, voté la déchéance
et la mort de Louis XVI, pâlissaient à l'idée de la viola-
tion des trois unités. « Des idées fausses , dit un habile
critique, se joignirent à l'idée d'une légitime rénovation.
On s'imagina que tout ce qui n'était pas la liberté de
Van H était contraire aux arts. La révolution corrompit
le goût. Un décret abolit les académies pour les remplacer
par une Société populaire et républicaine des arts ^ où
le talent donnait moins accès que le républicanisme. Tout
dut passer par le moule des opinions de l'époque. Au
théâtre, on n'admit que des pièces patriotiques. On affecta
des manières triviales pour plaire à la populace. L'élo-
quence finit par n'être plus qu'une basse flatterie de la
classe déguenillée, et la poésie partagea cet avilissement.»
Au milieu de cette dégradation se présente un homme
tout à fait à part , qui ne ressemble en rien , ni pour la
penséC) ni pour l'expression, aux poètes qui l'entourent,
non plus qu'à ceux qui l'ont précédé , fait d'autant plus
étonnant qu'il imitait aussi les anciens. « André Chénier^
DE LA LITTtHATL'RE FR.\^Ç<llSE. 59
dit M. V' illemain ^ esi un solitaire plein d'imagination et
de goût , qui se sépare de son temps tout à la fois par
instinct et par réflexion , et qui est potîte autrement qu'on
ne pouvait l'être autour de lui Las du faux goût
d'élégance qui affadissait la littérature, il méditait à la
fois la représentation savante et naturelle des formes du
génie antique. » C'est de lui seul , peut-être , qu'on peut
dire qu'il est resté original en i??2itant, éloge trop sou-
vent donné à de simples plagiaires. De ce poëte si pur,
si gracieux , les circonstances font bientôt un poëte poli-
tique. La terreur courbe toutes les têtes , glace toutes
les langues. Lui seul flétrit de sa voixmàle les sanglantes
orgies des uns , la lâcheté des autres. Lui seul ose trou-
bler de ses malédictions Tapolbéose de l'ignoble Marat.
La poésie a retrouvé sa route, elle se rappelle sa mission,
elle aura sa récompense. Dans un temps moins orageux,
André Chénier eût été en butte à la calomnie, à d'oc-
cultes persécutions, à d'implacables rancunes. La tour-
mente révolutionnaire ne lui gardait que l'échafaud.
Deux genres littéraires seuls subirent l'influence im-
médiate de la révolution sociale. Ce furent l'éloquence
de la tribune, si haute chez Mirabeau, Vergniaud, Isnard,
et l'hymne républicain , tel que le conçurent Lebrun ,
Marie-Joseph Chénier et Rouget , auteur de la Marseil-
laise. Du reste , pendant la période révolutionnaire , la
poésie fut en général aussi mesquine, aussi niaisement
fleurie que sous Louis XV. Nous avons de Robespierre
et de Fouquier-Tainville de petits vers galans et coquets,
de petits madrigaux sucrés qui auraient fait honneur à
Dorât ou au cardinal de Remis.
Pendant le consulat et l'empire , le champ de la litté-
rature fut considérablement rétréci . Tout écrivain qui se
permettait d'aborder une question sociale , tout philo-
GO CARACTÈRES GÉINIÎRAUX
sophe qui sorlait quelque peu de la philosophie spécu-
lative, élait traité d'idéologue, et les idéologues n'étaient
pas bien en cour. On pouvait écrire sur tous les sujets
avec la liberté dont parle Figaro. On avait celle surtout ,
et l'on ne s'en faisait faute, de louer à outrance non-
seulement le conquérant, mais encore la myriade d'altesses
impériales, royales , sérénissimes, qui gravitaient autour
de lui. C'était le bon temps, c'était l'âge d'or des fabri-
cans d'épithalames , lesquels suaient sang et eau pour
suffire à tant de besogne. Les harangues pompeuses, les
vers dévoués et ronflans de Fontanes , rappelèrent digne-
ment les plus beaux jours de flagornerie monarchique.
Quelques hommes, toutefois, se refusèrent constamment
à cette prostitution morale , et conservèrent une âme
virile et indépendante. De ce nombre furent Lemercier,
auteur de Pinto et de la belle tragédie à^Jgamemjion ,
et l'auteur A'Abiifar, le généreux, le vénérable Ducis.
A la chute de l'empire, il arriva ce qui était arrivé à
la mort de Richelieu et à celle de Louis XIV, et ce qui
arrivera toujours après une action puissante et oppressive,
savoir une réaction contre le pouvoir, par laquelle on tâcha
de regagner ce qu'on avait perdu. La vie militaire fut
remplacée par une vie politique inquiète, et par une vie
littéraire non moins active, non moins agitée. Nous es-
saierons d'apprécier cette dernière le plus brièvement
possible.
La révolution politique ne fut pas , comme on l'a cru
longtemps, la cause véritable de la révolution qui devait
s'opérer plus tard dans la littérature. 11 faut chercher cette
cause dans la lassitude, le dégoût qui suivaient les pro-
ductions des prétendus continuateurs de Racine , de Boi-
leau , ainsi que dans l'étude de la littérature anglaise ,
allemande, italienne, jusque-là fort peu connue en France.
VV. l,\ LlTTl'RVTrur. FRXNÇXISF. (» f
11 faut dater la naissance du romantisme d'une douzaine
d'années environ avant la réunion des états-généraux,
c'est-à-dire, de l'époque où parut la traduction de 5/m/r5-
peare par Letourneur, traduction sans doute bien timide,
souvent même bien ridicule, mais qui révéla aux Français
tout un monde nouveau, et leur montra un grand génie
qui avait marché sans les lisières d'Âristote. La Messiade
de Klopstock , la Divine comédie de Dante, Gœtz de
Berlichiîigen et jyerther de Gœthe, Ossian^ déroulèrent
tour à tour un genre de beautés oubliées par les faiseurs
de théories. Chateaubriand et M'"^ de Staël imprimèrent
une grande force à ce mouvement , lequel , suspendu
sous l'empire, fut continué pendant la restauration. Deux
camps distincts se formèrent bientôt. Dans l'un, composé
des vétérans de l'académie française, de la plupart des
littérateurs de l'empire et de quelques autres moins âgés,
se trouvaient les défenseurs opiniâtres des vieilles poé-
tiques. Dans l'autre, les preneurs de la réforme, dont
Victor Hugo, Alexandre Dumas^ Mérimée et autres jeunes
hommes pleins de vigueur et de talent, étaient les chefs.
Outre ces deux partis, il s'en forma un troisième, à la
tète duquel se plaça Casimir Delavigne. On pourrait
donner à ceux qui le composent le nom de miligateurs,
vu qu'ils ont entrepris la tâche louable, mais ardue,
d'éteindre les querelles , de rapprocher des adversaires
qui commencent à être épuisés, et à reconnaître l'inutilité
et même le danger de ces disputes. Car qu'est-il arrivé?
Les classiques , persuadés que l'unique chemin du beau
était l'ornière où ils se traînaient sans fruit, y glanant
à peine , par la raison toute naturelle que d'autres y
avaient moissonné, se sont refusés obstinément à recon-
naître la moindre étincelle de génie chez leurs audacieux
rivaux, et ont frappé d'analhème lotit ouvrage qui s\'car-
G2 CARACTÈRES GÉnÉRAUX
tait le moins du monde de la ligne tracée par Boileau.
Ils n'ont pas voulu comprendre qu'un siècle ne peut
ressembler à un autre siècle, que chaque époque a des
besoins différens^ que ce qui avait fait la gloire de quel-
ques écrivains ferait la honte de leurs copistes , qu'enfin
il était bien temps que la France eût une littérature qui
ne fût pas en dehors de ses mœurs et de son histoire.
Les mêmes hommes qui blâmaient à juste titre Ronsard
d'avoir voulu introduire, dans la langue française, des
expressions, des tournures grecques et latines que cette
langue repoussait, auraient dû se montrer conséquens
et permettre aux modernes de s'affranchir entièrement
de la tutelle des anciens.
D'un autre côté, les romantiques, qui jouent en
France le rôle que l'école de Zurich avait joué en Alle-
magne, se sont vus forcés (passez-moi le mot) d'enfoncer
les portes qu'on ne voulait pas leur ouvrir, de briser
violemment les chaînes dont on ne voulait pas les délivrer.
Il en est résulté des excès blâmables qui ont nui à la juste
cause qu'ils avaient embrassée. A côté d'ouvrages mar-
qués au coin du génie, élincelans de beautés dont on ne
soupçonnait pas que la langue française pût être suscep-
tible, on a vu siu'gir tout à coup une foule de productions
étranges, qui, il faut l'avouer, ne brillent guère que par
la lueur des incendies et des poignards, lesquels semblent
être le texte favori et presque unique d'un grand nombre
d'auteurs actuels. Comme on reprochait, avec raison, aux
partisans de l'ancienne école une faiblesse , une mono-
tonie déplorable, les partisans de la nouvelle, afin de ne
pas avoir l'air timides, se sont lancés à corps perdu dans
toutes sortes d'extravagances qui ne vivront pas plus
que les productions incolores qu'ils méprisaient. Les
écrivains qui combattent pour la liberté de l'art en ont
DE LA LITTKRATL'RE FRANÇAISE. (j',\
fait souvent un triste usage. Des drames hideux et contre
nature ont déshonoré ie théâtre ; des doctrines désolantes
ont été prêchées dans les romans. En outre, et il faut
en gémir, plusieurs hommes d'un beau talent paraissent
avoir jeté dans leurs premiers écrits tout ce quils avaient
de nobles convictions, de force juvénile, de générosité
dans le cœur. Le goût de l'or a tué chez eux la sainte
inspiration. L'atelier est devenu boutique. Ils font com-
merce de littérature, se vendent d'avance à tant la ligne,
s'usent dans les journaux, dans les revues, et ne croient
plus à la postérité.
De tout cela il ne faut pas conclure, pourtant , que
l'avenir littéraire de la France soit compromis. La cause
des romantiques paraît gagnée quant aux principes. Le
bégueulisme de la langue française, l'aristocratie du
vocabulaire sont vaincus. Tous les mots sont nobles
maintenant quand ils sont à leur place. Il sera permis,
désormais, de peindre sous toutes ses faces la nature ,
seul maître des hommes de génie. Une route large est
ouverte, dans laquelle ont déjà marché et marcheront
encore un grand nombre de bons écrivains. Béranger,
Lamartine, Victor Hugo et autres ont fait briller la poésie
lyrique de l'éclat le plus vif et le plus pur. Les partis se
rapprochent , on s'est fait des concessions mutuelles ; la
paix est à peu près conclue. J'ai connu personnellement
plus d'un auteur qui semblait devoir être à jamais l'ad-
versaire irréconciliable du romantisme, qui jurait de
mourir sur la brèche, et qui, plus tard, a passé à l'en-
nemi avec armes et bagage. En revanche, beaucoup des
plus fougueux révolutionnaires ont modifié considérable-
ment leur manière de voir.
Quant aux incurables du classicisme, quant aux terro-
ristes de l'école actuelle, ils tomberont également dans
6i CARACTÈRES GÉISÉRAUX DE LA LITTÉRATURE, ETC.
un juste oubli ; les uns pour avoir refusé de marcher
avec leur époque , les autres pour avoir cru que le feu
était la même chose que la lumière. Le mal que ces
derniers ont fait ne sera que passager, tandis que les
principes régénérateurs qu'ils ont défendus , quoique
souvent sans les bien comprendre, ne trouveront bientôt
plus d'antagonistes. Attendons, espérons!
Albert Richard,
Professeur de lillr'ralurej'rançaise à V Unwersile' de Berne.
HENRIETTE.
Que le cœur est fidèle quand il est jeune et pur encore;
qu'il est tendre et sincère ! Combien j'aimai cette Juive, à
peine entrevue, sitôt ravie ! Quelle angélique image m'est
restée de cet être fragile, charmant assemblage de grâce,
<le pudeur et de beauté !
L'idée de la mort est lente à naître ; aux premiers jours
de la vie, ce mot est vide de sens. Pour l'enfance, tout
est fleuri , naissant , créé de hier ; pour le jeune homme,
tout est force, jeunesse, surabondante vie; à la vérité,
quelques êtres disparaissent de la vue, mais ils ne meurent
pas Mourir! c'est-à-dire, perdre à jamais la joie; per-
dre la riante vue des campagnes, du ciel; perdre cette
pensée elle-même, toute peuplée de brillans espoirs, d'il-
lusions si présentes et si vives!!
Mourir! c'est-à-dire, voir ces membres où la vigueur
abonde, que la vie réchauffe, qu'un sang vermeil colore,
les voir s'affaiblir, se glacer, se dissoudre au sein d'une
affreuse pâleur !. . . .
Pénétrer sous cette terre, soulever ce linceul, entre-
voir ces chairs ravagées, cette poussière d'ossemens
Le vieillard connaît ces images, il les écarte; mais, au
jeune homme, elles ne se présentent pas même.
Il perd celle qu'il aime , il connaît qu'il ne doit plus la
' La Bibliothèque Universelle a publié précédemment les deux
Prisonniers et la Bibliothèque de mon oncle. Henriette est la con-
tinuation et la fin du petit roman qui se compose de ces trois
morceaux.
Xli 5
66 HENRIETTE.
revoir, il rencontre son convoi , il la sait sous ce bois ,
sous celle terre,... mais c'est elle encore, point changée,
toujours belle, pure, charmante de son pudique sourire ,
de son regard timide ^ de son émouvanle voix.
Il perd celle qu'il aime , son cœur se serre , ou s'é-
pand en bouillans sanglots; il cherche, il appelle celle"
qui lui fut ravie ; il lui parle, et, donnant à celle ombre
sa propre vie, son propre amour, il la voit présente
c'est elle encore, point changée, toujours belle et pure,
charmante de son pudique sourire, de son regard limide,
de son émouvanle voix.
Il perd celle qu'il aime ; non , il s'en sépare ; elle est
en quelque lieu, et ce lieu est embelli de sa présence,
il est
Honoré par ses pas, clairé par ses yeux,
tout y est beauté , tendresse , douce lumière , chaste my-
stère
Et pourtant, en ce lieu où elle est^ la nuit, le froid,
l'humide, la mort et ses immondes satellites sont à
l'œuvre !
L'idée de la mort est lente à naître ; mais une fois
qu'elle a pénétré dans l'esprit de l'homme, elle n'en sort
plus. Jadis son avenir était la vie, maintenant, de tous
ses projets, la mort est le terme ; aussi dès lors elle inter-
vient à tous ses actes : il songe à elle lorsqu'il remplit ses
greniers, il la consulte lorsqu'il acquiert ses domaines ,
elle est présente quand il passe ses baux , il s'enferme
avec elle dans son cabinet pour tester, et elle signe au
bas avec lui.
La jeunesse est généreuse^ sensible, brave — et les
vieillards la disent prodigue, inconsidérée, téméraire.
HEINRIETTE. f>J
La vieillesse est ménagère, sage, prudente.... et les
jeunes hommes la disent avare, égoïste, poltronne.
Mais pourquoi se jugent-ils, et comment pourraient-ils
se juger? ils n'ont point de mesure commune. Les uns
calculent tout sur la vie, les autres tout sur la mort.
n est critique ce moment où l'horizon de l'homme
change. Ces plages de l'air, naguère lointaines, infinies,
se rapprochent; ces fantastiques et brillantes nuées de-
viennent opaques et immobiles ; ces espaces d'azur et d'or
ne montrent plus que la nuit au bout d'un court crépus-
cule.... Oh que son séjour est changé ! que tout ce qu'il
faisait avait peu de sens ! Il comprend alors que son père
sou sérieux, que son aïeul soit grave, qu'il se relire le
soir quand les jeux commencent.
Lui-même s'émeut, cette nouvelle idée travaille son
cœur, elle y réveille le souvenir de beaucoup de paroles
de beaucoup de choses, dont il ne pénétra point jadis
le lugubre sens ou le charme consolateur....
C^était aux j(,urs de sa première jeunesse, un dimanche,
•I vit, .1 entendit des convives réjouis, assis sous une
tredie, fêtant la vie, narguant la tombe; l'on riait, l'on
buvait , l'on égayait cette courte existence, et le couplet,
s'échappant de dessous le feuillage, volait joyeusement
par les airs :
Puisqu'il faut, dans la tomLe noire,
S'étendre pour n'en plus sortir.
Amis ! il faut jouir et boire.
Amis ! il faut boire et jouir
Et quand la camarde à l'œil cave,
Viendra nous vêtir du linceul.
Encore un verre!.... et de la cave.
Passons tout d'un saut au cercueil !
68 HENRIETTE.
El le chœur répétait avec une mâle et chaude harmonie
Et quand la camarde à l'œil cave.
Viendra nous vêtir du linceul.
Encore un verre ! et de la cave ,
Passons tout d'un saut au cercueil !
Autrefois, plus anciennement encore, c'était, au coin
d'un champ pierreux^ un vieillard infirme, courbé sous
le rude travail du labourage. Sous le feu du soleil , il dé-
frichait une lande stérile; la sueur ruisselait de sa tête
chauve, et la bêche vacillait dans ses mains desséchées.
En cet instant un cavalier longeait la haie. A la vue
du vieil homme, il modéra son allure : Vous avez bien de
fa peine? dit-il. Le vieillard, s'arrétant, fit signe que la
peine ne lui manquait pas ; puis bientôt , reprenant sa
bêche : Il faut , dit-il , prendre patience pour gagner le
ciell
Souvenirs lointains , mais puissans , et dont chacun
recèle un germe bien divers. Lequel veut éclore?. . .
La nuit, au bout de ce court crépuscule, est-elle éter-
nelle? Qu'alors je choque le verre avec vous, convives
réjouis ; qu'avec vous je fêle la vie , je nargue la ca-
marde !. . Qu'alors je place tout en viager, et sur ma tête :
honneur, vertus, humanité, richesses; car mon Dieu,
c'est moi ; mon éternité, ces quelques jours ; ma part de
félicité, tout ce que je pourrai prendre sur la part des
autres , tout ce que je pourrai tirer de voluptés de mon
corps, donner de jouissances à ma chair ! Honnête si je
suis fort, riche, bien pourvu par le sort; mais honnête
encore si faible, je ruse; si pauvre, je dérobe; si déshé-
rité, je tue dans les ténèbres, pour ravoir ma part à l'hé-
ritage ; car ma nuit s'approche, et autant qu'eux j'avais
droit à jouir !
HEtSRIETTE. f)9
Et quand la camarde à l'œil cave
Gai couplet , que je te trouve triste ! Tu me semblés
comme ce sol fleuri , qui ne recouvre qu'ossemens ver-
moulus !
Mais si la nuit s'ouvre au bout de ce court crépuscule!
Si elle n'est qu'un voile épais qui cache des cieux res-
plendissans et infinis ?. .
Alors , vieil homme , que je m'approche de toi , tes
haillons m'attirent, je veux cheminer dans ta voie.
Quelle paix pour le cœur, et quelle lumière pour l'es-
prit ! Une tâche commune , un Dieu commun, une éter-
nité commune. Venez, mon frère, votre misère me touche ;
cet or me condamne, si je ne vous soulage. Souffrance et
résignation , richesse et charité , ne sont plus de vains
mots, mais de doux remèdes, et des pas vers la vie !
Le mal est donc un mal ; le bien est donc à choisir et
à poursuivre. La justice est sainte , l'humanité bénie ; le
faible a ses droits, et le fort ses entraves. Puissant ou
misérable, nul n'est déshérité que par son crime
Voluptés , plaisirs , richesses , vous avez vos laideurs et
vos redevances. Indigence, douleurs, angoisse, vous avez
vos douceurs et vos privilèges Mort! que je ne te
brave ni ne te craigne , que seulement je m'apprête à voir
ces plages fortunées dont lu ouvres l'entrée.
Vieil homme ! que je te trouve sain , riche , consola-
teur. Tu me semblés comme ces vieux débris qui , dans
les lieux écartés, recouvrent un trésor.
Ainsi changent les objets selon le point de vue. Ainsi
est critique ce moment où , l'idée de la mort envahissant
l'esprit de l'homme, deux voies s'ouvrent devant lui.
70 HEISRIETTE.
Si l'homme était purement logicien , selon son point
de départ, on le verrait ^ par une nécessité impérieuse,
fatale, cheminer de prémisses en conséquences, dans
l'une ou l'autre de ces deux voies. Heureusement l'hom-
me , indépendamment de toute doctrine, connaît et aime
l'ordre, la justice, le bien ; la vertu , lorsqu'il l'a goûtée,
l'attire et le retient à elle. D'ailleurs, pauvre raisonneur,
esprit flottant , être faible, travaillé de passions , ou tout
entier à ses besoins, il n'a ni le temps ni la force d'être
atroce ou sublime Toutefois , suivez ce troupeau ,
observez ceux qui s'isolent pour lui être bienfaisans ou
funestes ; vous y rencontrerez, parmi les plus convaincus,
les plus énergiques aussi , et vous les verrez marcher à
la vertu sans orgueil , ou aux forfaits sans remords.
Pourtant, pauvre couplet, je ne t'en veux pas, lu
ne songeais point à mal ; il est bon de boire , il est bon
de chanter : la joie élargit le cœur. Sous la treille, au bruit
des flacons , c'est au grave, à l'austère de se retirer, et tu
arrives alors, porté sur les ailes de la gaîté et de la folie.
Est-ce ta faute si quelques refrains échappés de dessous
ce feuillage, vinrent frapper l'oreille d'un jeune enfant
qui gravissait la côte en compagnie de son oncle ?
Nous nous retournâmes. Mon oncle Tom, bien que pour
son compte il s'abstînt de boire du vin , aimait à voir
les bonnes gens oublier, autour de quelques verres, les
soucis et les travaux de la semaine. Il n'était pas dans
ses habitudes de partager ces banquets, mais il se ré-
créait à les considérer, la gaîté en arrivait jusqu'à lui,
et ses traits s'animaient d'un bienveillant sourire. Aussi,
le dimanche soir , je me promenais sur ses pas , non
point aux lieux publics, non point aux solitudes écartées.
HENRIETTE. 71
mais autour de ces treilles qui , aux environs de la ville,
ombragent les familles du petit peuple.
Maintenant, j'y vais encore, parfois j'y figure, soit
parce que je suis resté petit peuple, soit parce que mon
art m'y conduit.
Voilà deux choses nouvelles que je vous apprends ,
lecteur. L'une vous cause une impression désagréable,
qui que vous soyez; l'autre vous surprend, si toute-
fois, de ce que vous avez lu jusqu'ici de mon histoire,
vous n'avez pas conclu déjà qu'Ostade et Teniers devaient
m'allirer à eux plus que Grotius et Puflfendorf. Mais je
divise ces deux assertions pour en causer à part.
Auriez-vous oublié ce bourgeon qui est dans votre tête
comme dans la mienne. Je prends la liberté de vous le
rappeler. Apprenez donc que nul ne se dit du petit
peuple , ne se plaît à être du petit peuple , ni à y ren-
contrer ses amis. Et ne serais-je point un peu votre ami?
Oui que vous soyez , le petit peuple , dans votre bouche,
c'est le peuple des échelons inférieurs à celui que vous
occupez dans l'échelle de la société; vous, vous n'en êtes,
pas , et à moins que votre vanité ( encore le bourgeon) n'y
trouve son compte, l'on ne vous verra point vous faire gloire
d'être du petit peuple, en fussiez-vous. Apprenez cela.
A la vérité, si votre bourgeon froissé par l'insolence d'un
grand s'apprête à le froisser à son tour, il pourra se faire
qu'en ce moment vous tiriez gloire d'être du petit peuple,
n'en fussiez-vous pas même ; mais ce n'est que pour un
instant, et en ce sens seulement que le petit peuple a
plus de savoir-vivre , de meilleures manières , un ton
bien préférable à celui de ce grand-là, et qu'il le regarde
comme infiniment au-dessous de soi.
72 HENRIETTE.
Si pareillement votre bourgeon veut que vous prési-
diez un club, que vous soyez l'àme d'une émeute, le chef
d'un parti, le rédacteur d'une feuille populaire, encore
en ce moment-là vous ne tirerez gloire que d'une chose ,
à savoir d'être de ce petit peuple, d'être sorti du sein de
ce petit peuple, de vouloir mourir au sein de ce petit peu-
ple, et pour lui si possible; mais vos gants blancs, votre
habit fin, votre linge frais, votre badine à l'occasion,
et votre binocle au besoin , témoignent contre votre as-
sertion. Vous vous dites du petit peuple , et vous vous
trouveriez offensé que l'on vous prît au mot.
Comme vous voyez , l'exception confirme la règle.
Or, c'est un fait que je suis resté petit peuple. Je tâche
de n'en tirer ni vanité ni honte, bien que j'éprouve que
c'est excessivement difficile.
Je passe à mon autre assertion.
Mon oncle Tom avait de grandes préventions contre la
profession d'artiste ; il la trouvait peu digne d'un être
pensant, et très-impropre à faire vivre un être mangeant,
buvant, et surtout se mariant. Ce qui est bizarre, c'est
qu'en'dédaignant l'artiste, il honorait particulièrement
l'art , en tant que l'art tombe dans le domaine de l'érudi-
tion , qu'il est matière à recherches , à mémoires. Mon
oncle avait écrit deux volumes sur la glyptique grecque.
Pour moi , je n'avais que faire de la glyptique grecque;
mais, bien jeune encore, la fraîcheur des bois, le bleu
des montagnes, la noblesse de la figure humaine, la grâce
des femmes, la blanche barbe des vieillards, m'avaient
séduit par de secrets attraits, plus vifs, plus pressans
encore , quand j'avais rencontré , sur la toile ou sur le
papier , l'imitation de ces choses qui me charmaient. Mille
gauches essais , épars sur mes cahiers , sur mes livres ,
UEiNRlETTE. I O
témoignaient du plaisir merveilleux que je trouvais dès
lors à imiter moi-môme, et je me souviens que, durant
les longues heures de l'étude, je griffonnais avec délices
les images charmantes que présentaient à mon imagina-
tion quelques vers de Virgile , souvent mal ou à peine
compris. Je fis Didon. Je fis larbas. Je fis Vénus elle-
même :
r'irginis os habilwnque gercns , et t'irginis arma
Sparlance: velqualis equos Threïssafaligat
Harpalice , volucremquej'ugâ prœvertUur Eitruni.
Namqite humeris de more habileni suspenderat arciim,
P^enalrix, dederatque comain diffundere venlis,
Niida genu, nodoque sinus collecta Jhientes .
La chevelure n'allait pas mal , le genou était conforme;
le tout donnait un ouvrage admirable, je m'imagine, sans
ce sinus Jluent es. Par malheur je vins à manquer le sens,
et nous eûmes — nous eûmes une nourrice puissante.
Mon oncle Tom avait d'abord souri à mes griffonnages;
mais, plus tard, il avait cessé d'encourager un goût qui
me détournait de mes études. Toutefois , lorsque le di-
manche soir il me menait promener autour des treilles ,
il alimentait, sans le savoir, ce goût qu'il voulait com-
battre. Sous ces feuillages, je retrouvais les jeux charmans
de l'ombre et de la lumière, des groupes animés, pitto-
resques, et cette figure humaine où se peignent, sous
mille traits, la joie, l'ivresse, la paix , les longs soucis,
l'enfantine gaité ou la pudique réserve. Aussi , comme
lui, j'aimais ces promenades, mais nous n'y cherchions
pas les mêmes plaisirs. Cependant, depuis que, aux lar-
bas et aux Didon, eurent succédé peu à peu, sur mes
cahiers, des figures plus vulgaires mais plus vraies, ces
promenades cessèrent.
74 HENRIETTE .
Alors mon bon oncle, contre son penchant, et malgré
son grand âge, me mena sur ses pas loin de la ville,
dans les campagnes éloignées, quelquefois jusqu'à ces
lieux où, sous les roches du mont Salève, l'Arve serpente
au travers d'une vallée verdoyante , embrassant de ses
flots des îles désertes, et mirant dans son onde le doux
éclat du couchant. Du lieu où nous nous reposions, on
voyait une vieille barque porter sur l'autre rive quelques
rustiques passagers ; ou bien, dans le lointain, une longue
file de vaches passait, à gué, des îles sur la terre ferme.
Le pâtre suivait, monté sur une vieille cavale, avec deux
marmots en croupe ; insensiblement les mugissemens,
plus lointains, arrivaient à peine à notre oreille, et la
longue file se perdait dans les bleuâtres ombres du cré-
puscule.
Ces spectacles me ravissaient. Je quittais ces lieux le
cœur ému, l'âme remplie d'enchantement, pressé déjà
d'un secret désir d'imiter, de reproduire quelques traits
de ces merveilles. Au retour, j'y employais ma soirée; et,
par une illusion charmante et toujours prête à renaître ,
parant mes plus informes croquis de tout l'éclat des cou-
leurs dont mon imagination était pleine, je tressaillais de
la plus innocente, mais de la plus vive joie.
Quoiqu'il écrivît sur la glyptique, et qu'il sût par cœur
les ouvrages de Phidias et les trois manières de Raphaël,
mon bon oncle s'entendait peu aux arts du dessin et de la
peinture. 11 vantait les beaux temps de la renaissance,
mais son penchant était pour les médaillons de Le Prince,
et les pastorales de Boucher, dont il avait orné sa biblio-
thèque.
Toutefois, prés du lit, dans un cadre vermoulu, il y
UEÎSRIETTE. I O
avait un tableau que nous affectionnions , mon oncle et
moi, plus que tous les autres, mais par des causes bien
diverses : lui, parce que cet ouvrage, antérieur aux temps
de Raphaël, jetait de vives lumières sur la question de la
découverte de la peinture à l'huile ; moi , parce qu'il me
révélait, avant tout autre, la mystérieuse puissance du
beau.
C'était une madone, tenant dans ses bras l'enfant Jésus.
L'auréole d'or entourait le chaste front de Marie, ses
cheveux tombaient sur ses épaules, et une tunique bleue,
à longues manches, laissait voir dans l'attitude une grâce
naïve , et le tendre maintien d'une jeune mère. Celte
peinture, dénuée de tout artifice de composition, et em-
preinte du fort caractère d'un siècle de foi , de jeunesse
et de renaissance, me captivait par un invincible attrait.
La jeune madone avait mon admiration , mon amour ,
ma foi ; et quand je montais pour voir mon oncle , mon
premier et mon dernier regard étaient pour elle.
Néanmoins, mon oncle, tout ceci lui paraissant au
moins étranger à l'étude du droit , décrocha le tableau ,
et le fit disparaître.
Le droit n'en alla pas mieux , je n'y trouvais aucun
plaisir, et lorsque j'eus perdu ma Juive, je cessai toute
espèce de travail. Nulle ambition , nul goût à rien , plus
de crayons , plus de livres , hormis un seul qui ne quittait
guère mes mains. Les semaines, les mois s'écoulaient
ainsi , et mon pauvre oncle s'en affligeait , sans néan-
moins m'adresser des reproches.
Un jour que j'étais monté chez lui , j'allai m'asseoir
à mon ordinaire auprès de sa table. Il était à ses livres ,
occupé à transcrire une citation. Je remarquais le trem-
blement de sa main, ce jour surtout, où, plus mal
76 HENRIETTE.
assurée que de coutume, elle formait des caractères in-
certains. Les signes croissans de celte insensible atteinte
de l'âge, provoquèrent en moi une tristesse qui com-
mençait à me devenir familière , et à défaut d'autre objet,
mes pensées se tournèrent de ce côté.
C'est que cet oncle, que j'avais sous les yeux, était ma
Providence sur la terre, et aussi loin que pussent remonter
mes souvenirs, ils ne me montraient d'autre appui que le
sien , d'autre paternelle affection que la sienne. On a pu
le conclure des récits qui précèdent ; mais si l'on veut
bien remarquer , qu'à ce bon oncle , je n'ai pas encore
consacré une page qui le fît connaître, on m'excusera si
je me livre avec complaisance au plaisir d'en parler ici.
Mon oncle Tom est connu des savans , de tous ceux ,
par exemple, qui s'occupent de la glyptique grecque, ou
de la Bulle Unigenitus; son nom se lit au catalogue des
Bibliothèques publiques , ses ouvrages s'y voient aux
layeltes écartées. Notre famille^ originaire d'Allemagne ,
vint s'établir à Genève dans le siècle passé , et vers
1720 mon oncle naissait dans cetle vieille maison qui
est proche du Puits-Saint-Pierre , ancien couvent , où
subsiste encore une tour de l'angle. C'est tout ce que je
sais des ancêtres de mon oncle, et des premières années
de sa vie. J'ai lieu de croire qu'il fit ses classes , qu'il
prit ses grades, et que, se vouant au célibat et à l'étude,
il vint se fixer bientôt après dans cette maison de la
Bourse française , ancien couvent aussi , où s'est achevé
tout entier le cours de sa longue vie.
Mon oncle vivant avec ses livres, et n'ayant point de
relations en ville , son nom , connu de quelques érudits
étrangers, et principalement en Allemagne, était pres-
que ignoré dans son propre quartier. Nul bruit dans sa
demeure, nulle variété dans ses habitudes, nul change-
HENRIETTE. 77
ment dans sa mise antique, en telle sorte que, comme
tout ce qui est uniforme el constamment semblable,
comme les maisons^ comme les bornes, on le voyait sans
le remarquer. Deux ou trois fois pourtant, des passans
m'arrêtèrent pour me demander qui était ce vieillard •
mais c'étaient des étrangers que frappait son allure ou sa
mise, diflférente de celle des autres passans. C'est mon
oncle! leur disais-je, fier de leur curiosité.
De- ce (jenre de vie et de goûts dérivaient certaines
habitudes d'esprit. Si mon oncle, homme d'étude,
ignorait le monde, d'autre part, plein de foi à la science,
il prenait dans les livres ses doctrines et ses opinions ,
apportant à ce choix, non pas l'impartialité suspecte dun
philosophe, mais le calme d'un esprit qui, étranger aux
passions et aux intérêts du monde , n'a ni hâte de con-
clure, ni motif pour pencher. Ainsi , toutes les hardiesses
de la philosophie lui étaient familières , et il avait débattu
avec non moins de soin jusqu'aux plus ardues questions
de la théologie, sans quil fût facile de deviner quelle
était au fond sa croyance religieuse. Quant à la morale ,
il l'avait étudiée avec ce même esprit d'érudition , pour
connaître plus que pour comparer, en telle sorte qu'il
était tout aussi mal aisé de démêler quels étaient les prin-
cipes qui dirigeaient sa conduite. En fait de croyances ,
comme en fait de principes, rien ne l'étonnait , rien ne
l'irritait, et si ses convictions étaient faibles, sa tolérance
était entière.
Ce portrait que je trace de mon oncle lui ôtera l'affec-
tion de bien des lecteurs , peut-être leur estime. Je m'en
afflige, et d'autant plus qu'à cause de cela je sens moi-
même décroître mon amitié pour eux. A la vérité, quand
il s'agirait de juger si l'espèce de scepticisme que j'attri-
bue à mon oncle , est une chose bonne ou mauvaise en
/8 HENRIETTE.
elle-même ou par sa tendance, je serais, je m'imagine,
d'accord avec ces lecteurs ; mais je me sépare d'eux dès
qu'ils s'autorisent de la nature d'une doctrine, pour refuser
leur affection et leur estime à l'homme qui la professe, si
cet homme est bon et honnête.
Au surplus j ces lecteurs sont dignes d'excuse; leur
opinion provient d'une source respectable. En effet, le
plus grand nombre des hommes , j'entends de ceux qui
font honneur à l'espèce^ ont été plus d'une fois à portée
de reconnaître par eux-mêmes l'insuffisance des bons
penchans à guider toujours vers le bien , et comment
ces penchans succombent souvent, lorsqu'ils sont aux
prises avec d'autres penchans moins bons. De là, à
leurs yeux , l'absolue nécessité des principes et des
croyances, auxiliaires puissans, et les seuls propres à as-
surer au bien la victoire. De là aussi leur défiance à
l'égard de ceux en qui ils ne croient pas reconnaître ces
garanties.
C'est justement dans cette opinion , qu'au fond je par-
tage , que je trouve l'explication , et en quelque sorte
la clé du caractère de mon oncle, et des apparentes
contradictions qu'offraient entre elles, au premier abord,
ses opinions et sa vie. Cet homme était dune trempe na-
turellement si bonne, si honnête et si bienveillante, qu'il
ne s'était peut-être jamais trouvé à portée, comme les
lecteurs dont je parle , de reconnaître le besoin d'aucun
auxiliaire qui le portât au bien, et, encore moins, qui
l'empêchât de faire le mal. Une décence naturelle l'avait
préservé de tous désordres , une timidité native et sa vie
solitaire lui avaient conservé une antique simplicité, tandis
que son cœur, humain plutôt que sensible, généreux
plutôt qu'ardent, et point usé par les déceptions et les
défiances , avait retenu certaine verdeur juvénile qui se
HENRIETTE. 79
manifeslait dans ses sentimens et dans ses procédés. Et,
comme il arrive quand les vertus n'ont pas coûté d'ef-
fort , nul orgueil , nulle froideur ; une modestie vraie ,
ime bonté candide, et certain charme d'innocence paraient
les aimables qualités de cet excellent vieillard.
Aussi , malgré les opinions plus ou moins étranges et
contradictoires qui pouvaient flotter et coexister dans l'es-
prit de mon oncle , ou y établir entre elles une lutte ; en
dépit des principes de morale ou de conduite qui pouvaient
logiquement découler de ces opinions, ses habitudes por-
taient toutes l'empreinte de l'honnêteté la plus sévère, et
de la plus vraie bonté. Si , à la vérité , sa semaine s'écou-
lait dans de laborieuses recherches qui le préoccupaient
tout entier , il consacrait le dimanche à un décent et
tranquille repos. Dès le matin, un vieux barbier son
contemporain rasait son visage , apprêtait sa perruque ;
puis, vêtu d'un habit marron, neuf, quoique d'une
coupe antique, il se rendait à l'église de sa paroisse,
appuyé sur sa canne à pommeau d'or , et portant sous le
bras un psaume proprement relié en peau de chagrin , et
fermé de clous d'argent. Assis à sa place dhabilude, il
écoutait le sermon avec une consciencieuse attention, et,
sans doute, nul plus que lui n'apportait de la candeur à
s'en appliquer les leçons. Sa voix cassée se mêlait aux
chants, puis, après avoir déposé dans le tronc son of-
frande, large, mais toujours la môme, il rentrait au
logis, nous dînions ensemble, et la soirée était consacrée
aux paisibles promenades dont j'ai parlé.
Ces traits, qui ne se rapportent qu'à l'une des habitudes
de mon oncle, suffisent à donner l'idée de l'honnête sim-
plicité qui présidait à tous les actes de sa vie solitaire,
mais ils ne donnent aucunement la mesure de la bonté
également simple de son cœur, et je me trouve embar-
80 HENRIETTE.
rassé pour la peindre sans lui ôter son charme, sans
risquée de faire prendre pour des vertus ce qui était chez
lui nature j manière d'être. Dirai-jeque, demeuré mon
protecteur par la mort de mes parens qui avaient laissé quel-
ques engagemens à remplir , jamais il ne lui était entré
, dans l'esprit que ce ne fût pas sa plus naturelle affaire que
d'y satisfaire en entamant ses modiques capitaux ? dirai-je
que jamais il n'imagina un instant que je n'eusse pas
droit à tous ses sacrifices , sans même qu'il examinât si
j'en étais toujours digne, si j'étais docile à ses directions,
ou reconnaissant de ses bienfaits ? Mais aux yeux de plu-
sieurs , ces choses paraissent des devoirs tout tracés , et
la bonté se peint mieux peut-être dans de plus faciles
actes.
Je suis de cet avis. Aussi regretté-je que la vieille
servante qui, durant trente-cinq années, gouverna le petit
ménage de mon oncle , ne tienne pas ici la plume à ma
place. Moins infirme qu'elle , il trouvait bien plus simple
de suppléer lui-même à l'irrégularité de son service, que
de lui donner une rivale ; et au lieu d'en concevoir de
l'humeur, son habituel mouvement auprès d'elle était de
la ragaillardir par quelque propos d'affectueuse gaîté. A
la vérité, il la querellait parfois, mais seulement pour
n'être pas docile à ses prescriptions; et tout en la tyran-
nisant de par Hippocrate, ce pauvre oncle, changeant
en quelque sorte d'office avec elle , était devenu son ser-
viteur. Dans les derniers mois de la vie de cette femme,
il lui avait ddnné sa bonne chaise à vis , et je l'ai vu ,
chaque jour , après que nous l'y avions transportée en-
semble , faire lui-même le lit de sa vieille servante, et
tirer encore un sourire de ses lèvres décolorées.
Un soir, cette pauvre femme éprouvant une douleur
inaccoutumée , mon oncle, après s'être fait dire les symp-
HFNRir.TTE. 81
tûmes avec le plus ijiaml soin, consulta son livre, ima-
gina une drogue victorieuse, et sortit vers minuit pour
la faire préparer sous ses yeux chez le pharmacien. Son
absence se prolongeant , Marguerite m'appela pour me
faire part de son inquiétude. Je m'habillai en hâte, et je
courus chez le pharmacien par le plus court chemin. Mon
oncle en était sorti depuis quelques momens. Tranquillisé
par cette assurance, je m'acheminai par la rue qu'ilfavait
dû suivre : c'est celle de la Cité.
J'avais gravi la moitié de celte rue, dont la pente est
rapide, lorsque je vis à quelque distance un homme seul
que, à son action, je ne reconnus point d'abord pour
mon oncle. Il portail avec effort un objet pesant qu'il
posa à deux reprises, comme pour reprendre*^ haleine,
puis, arrivé au haut de la rue, il le plaça dans un coin
formé par la saillie des maisons, s'assurant avec le bout
de sa canne que cet objet ne pût rouler de nouveau dans
la voie.
Je reconnus mon oncle , qui fut bien surpris de me
voir. Après lui avoir expliqué le motif de ma course :
Eh! j'y serais déjà, me dit-il, sans un énorme caillou où je
me suis choqué rudement ; et il hâtait le pas en boitant.
Ce trait peint, ce me semble, cet excellent homme.
Agé, boiteux , ayant hâte, il avait solitairement porté la
grosse pierre en un lieu où elle ne pût plus nuire, et, de
son aventure, c'était la seule circonstance qu'il eût déjà
oubliée.
L'on comprend mieux maintenant avec quelle tristesse
je considérais, ce jour-là, trembler la main démon oncle.
J'assemblais ce signe avec d'autres que je rapportais Ta
la même cause : la croissante sobriété de son régime ,
ses promenades bien plus courtes, et le dimanche, à
Ml 6
82 BFNRIETTE.
l'église , un assoupissement contre lequel je le voyais
lutter avec effort.
Mais pendant que je me livrais à ces tristes pensées,
mes yeux vinrent à rencontrer la madone elle avait
été remise en sa place. J'en fus surpris, car je croyais
que mon oncle l'eût vendue à certain Israélite qui mar-
chandait ce tableau depuis longtemps. Je me levai ma-
chinalement pour aller la considérer.
— Cette madone, dit alors mon oncle... . et quelque
émotion altéra sa voix.
La seule chose dahs laquelle mon oncle m'eût indirec-
tement contrarié , et Ton a vu par quels moyens, c'était
dans mon penchant pour les beaux-arts. Le prix immense
qu'il attachait à voir l'unique rejeton de la famille entrer
dans la glorieuse carrière de la science , avait seul pu
l'engager dans ces pratiques, qui, tout innocentes qu'elles
étaient , avaient coûté infiniment à sa droiture comme à
sa bonté; et sûrement il s'était reproché, comme une
dureté grande, de m'avoir soustrait la vue de la madone.
Il n'en fallait pas davantage pour que le trouble et quelque
honte agitât son âme candide et sereine.
— Cette madone, reprit mon oncle, je l'avais ôtée de
là pour des raisons J'aurais dû ne pas l'ôter Je
te la donne. Tu la descendras.
Pendant qu'il disait ces mots , mon oncle avait repris
son calme habituel. Pour moi , surpris au milieu de ma
tristesse par ces paroles de regret , qu'accompagnait un
don généreux, ce fut à mon tour d'être ému et embar-
rassé.
— Mais , continua-t-il en souriant , en revanche , tu
me rendras mes livres. Mon Grotius s'ennuie là-bas
mon Puffendorf y sommeille La vieille me parle d'à-
HF.NniETTK. 83
raignées qui lendenl leur toile de l'un à l'autre... Après
tout, que chacun suive sa pente... Le droit est pourtant
une honorable carrière! Mais , quoi? les arts ont du
bon aussi On peint la belle nature, on compose des
scènes variées, on se fait un nom — On n'y devient
pas riche, mais enfin on peut y vivre modiquement; ...
de l'économie, quelques gains, un peu d'aide;... bien-
tôt , quand je ne serai plus , mon petit avoir
Ici , ne pouvant retenir mes larmes, j'y donnai cours,
m'abandonnant à toute l'affliction que provoquaient en
moi ces paroles.
Mon oncle se tut, et se méprenant sur la cause de
mes larmes, il ne tenta pas d'abord de me consoler,
mais après quelque silence, s'approchant de moi :
— Une fille si sage, dit-il,... si belle! une fille
si jeune !
— Ce n'est pas elle que je pleure, bon oncle; mais
vous me dites des choses si tristes ! Que deviendrai-je
quand vous ne serez plus?
Ces paroles, en tirant mon oncle de son erreur, lui
causèrent un soulagement si grand , qu'aussitôt il reprit
sa gaîté.
— Ohe ! mon pauvre Jules , est-ce sur moi que tu
pleures ? — Bon ! bon ! qu'à cela ne tienne, mon enfant ;
on vivra A quatre-vingt-quatre, on connaît le mé-
tier Et puis, mon Hippocrate est là Ne pleurons
pas, mon enfant. Il s'agit de beaux-arts,.., de rien
d'autre,... et puis de ton sort. L'âge arrive, vois-tu
bien, à toi comme à moi Tu ne veux pas du droit ?. . .
c'est permis. Eh bien, mets-toi aux beaux-arts,... car
c'est vrai qu'il faut se plaire à son métier. Tu prendras
la madone; nous te chercherons un ateliei. .. Tu com-
84 HENRIETTE.
inenceias ici , lu finiras à Rome; ce sera pour le mieux.
Le mal serait de végéter... Avec un but, on travaille,
on marche, on arrive, on se marie
Je linterrompis : — Jamais ! mon oncle.
— Jamais? soit; c'est permis Mais pourquoi, Jules,
te fais-tu célibataire?
— C'est que, lui dis-je avec embarras, je me le suis
juré à moi-même depuis que
— Pauvre fille! si sage! Eh bien, suis ton
idée. C'est permis. Je n'en suis pas mort. L'important,
c'est que tu prennes un état, et nous allons nous en
occuper.
Je fis un effort afin de paraître joyeux de quitter le
droit pour les beaux-arts ; mais j'avais le cœur trop pé-
nétré de tristesse et de reconnaissance , pour qu'aucun
autre sentiment y trouvât place. Au bout de quelques
instans je me retirai^ après avoir tendrement embrassé
mon oncle.
Ainsi s'explique ma seconde assertion. Vous comprenez
maintenant, lecteur, qu'étant devenu artiste, et demeuré
petit peuple , un double motif m'attire autour des treilles,
ou m'appelle à y figurer. Il en est un autre encore : c'est
le plaisir de fréquenter les mêmes lieux où je me pro-
menai jadis sur les pas de mon oncle. Assis moi-même
à la longue table , je me le figure errant sous les om-
brages d'alentour, s'arrêtant pour ouïr, pour regarder
çà et là ; son sourire me caresse comme un souffle , et sa
mémoire m'est plus présente.
D'ailleurs, indépendamment de l'art, qui trouve là une
abondante pâture, ces plaisirs sont vrais et estimables
entre les plaisirs , si , goûtés en famille , la décence y
règle la joie , comme la simplicité en rehausse le charme.
HENRIETTE. 85
Durant les jours quelquefois si in^^rats de la semaine ,
quelle innocente et douce attente que celle d'unir sa
famille à la famille de son ami , de son voisin , pour aller
goûter un riant loisir sous les charmilles de la plaine,
ou sous les cbâtaigniers de la montagne. Que le soleil du
dimanche paraît radieux , l'azur du ciel éclatant ! Après
les actes de dévotion qui sanctifient cette journée , de
bonne heure, à midi déjà, car la chaleur du jour ne pèse
point sur ceux que la joie allège, ces familles se répan-
dent hors des murs, et la gaîté des visages répond au
vivant aspect des habits de fête. Le pas des parens, celui
de l'aïeul , s'il prend encore part à ces plaisirs , règle
l'allure ; néanmoins on joue librement à l'enlour, et la
jeune fille , si elle cherche à plaire aux jeunes hommes ,
comme c'est son invincible penchant , protégée par l'œil
de sa mère, n'est enchaînée ni par une fausse réserve ,
ni par une triste pruderie. Les rires, les jeux, une gaie
malice , un piquant attrait, rapprochent et animent cette
troupe- folâtre; les parens causent au murmure de cette
joie, et, derrière eux, l'aïeul lui-même se ragaillardit au
bruit de ces plaisirs d'un autre âge.
Et ce ne sont là que les préludes. Ils arrivent sous la
charmille ; la fraîcheur, le repos, une table servie, les
convient à la fois, et, quels que soient les mets, l'appétit
et le bonheur leur prêtent une saveur charmante. Les
hasards , même fâcheux , d'une cuisine rustique, ne sont
qu'un sujet de gaîté , une bonne fortune pour cette so-
ciété rieuse. Cependant l'aïeul est entouré d'égards^ on
lui fait le régime qui lui agrée, le bruit se tempère pour
lui , chaque jeune homme s'honore de lui témoigner du
respect, heureux de se faire ainsi un titre de préférence
auprès de la petite fille du vieillard.
Ce sont d'aimables momens que ceux qui suivent. Lest
86 HENRIETTE.
groupes se dispersent, et les robes blanches brillent çàet
là sur les gazons d'alentour ; sous l'impression du soir,
de paisibles entretiens , plus d'intimité , un doux aban-
don , succèdent à la folie du banquet , et le terme de la
journée qui s'approche rend les instans plus précieux.
Aussi ne nié-je point que , tandis que les païens sont
demeurés à causer autour de la table, ou sommeillent en
quelque lieu tranquille-^ il ne s'échange quelque propos
tendre; que le plaisir de s'écarter de la foule ne soit bien
vif, bien palpitant d'alarmes et de bonheur ; qu'il n'y ait
quelque mécompte enfin, lorsque, de la charmille, s'é-
chappe le signal de réunion et de départ. Mais, où est le
mal ? et de quelle façon plus honnête ces jeunes gens
apprendront-ils à se connaître , à s'aimer et à se choisir
pour époux ? Oui , ces parens qui causent ou qui som-
meillent, ont raison de ne point craindre ce que d'ailleurs
ils ne veulent point voir ; ils ont pour garant le souvenir
de leur mutuelle honnêteté, et ils savent que là où est
la famille, tout s'épure ; que, rassemblée, c'est un sanc-
tuaire d'où la souillure est bannie.
Ce furent les plaisirs de nos pères ; les traces en
demeurent , mais elles s'effacent au milieu de cet uni-
versel changement des mœurs , où viennent se perdre à
la fois et l'antique rudesse et l'antique bonhomie; où,
contre un bien-être croissant , mais sans saveur, s'échan-
gent de jour en jour les joies simples conquises par le
labeur, les douceurs de la fraternité, et la sainte force
des liens de la famille. .
Mais ce qui , en tout temps, porte le plus de ravages
dans la simplicité et la bonhomie des plaisirs , c'est le
bourgeon , l'indomptable bourgeon. C'est lui qui éclaircit
les rangs de ces aimables et honnêtes promeneuis ; c'est
HENRIETTE. 87
lui qui proscrit ces plaisirs sans faste et sans dépense ;
c'est lui qui veut que son liomme parade sur quelque
place publique; c'est lui qui lui conseille cette moustache
et cet éperon , qui n'ont de prix que sur le seuil d'un
café, ou sur le pavé d'une rue de bon ton ; c'est lui qui lui
fait, le dimanche, éviter sa rue, sa boutique, son père
lui-même et les lieux où il est ; c'est lui qui lui fait trou-
ver de l'agrément à cette rosse qui le traîne dans un reste
de fiacre , jaune comme un vieux revers de boite , jusque
dans quelque auberge enfumée; c'est lui, autant et plus
que le plaisir, qui l'éloigné de la société des siens, et
qui lui donne ce ton déshonnéte, ce propos licencieux,
dont il réjouit les amis de son choix !
Oui , c'est le bourgeon qui gouverne l'homme ! si ce
n'est de cette façon , c'est dune autre ; et toujours avec
plus d'empire, à mesure qu'il s'élève en condition. C'est
le bourgeon qui fausse ses plaisirs , qui rétrécit son esprit,
qui corrompt son cœur. Quand les passions , ou les vicis-
situdes de la vie, quand les malheurs piivés ou publics
ne couvrent pas sa voix , il domine en maître et l'homme
et la société; les mœurs, les usages, les sentimens de
chacun et de tous se règlent sur sa volonté, ou varient
selon ses moindres caprices. Alors les hommes s'isolent
ou s'unissent, non pour de vrais griefs ou pour de saintes
causes , mais en vertu de misérables avantages , en vertu
des faux brillans qui les parent, des nippes qui recou-
vrent leur âme vide. Alors on les voit secouer leur pous-
sière contre leurs égaux , uniquement épris du désir
d'atteindre à ceux qui les précèdent ; alors lindififérence
prend la place de la fraternité; un envieux désir, celle
delà sympathie; et vivre, ce n'est plus aimer, jouir,
c'est paraître !
Et si les temps comme les nôtres sont, par la mollesse
88 HF.ARIEXTE.
(lu bien-êlre, et par la pâleur des spectacles, propres à
étendre cet empire du bourgeon , ils le sont encore par
la tiédeur des âmes, par la nullité des convictions, et
par ce leurre d'égalité dont se repaît une société folle
dans ses vœux. Quelle place ne laissent pas au bourgeon,
pour croître et se développer sans mesure , ces cœurs où
nulle flamme ne couve , où nulle croyance n'a de ra-
cines , qu'aucune passion ne remue profondément ! Quelle
vaste carrière ne lui ouvre pas ce principe d'égalité, inter-
prété comme il l'est, prêché par ceux qui n'y croient , ni
ne l'acceptent , avidement reçu par ceux qui ne le com-
prennent pas, admis comme étant seulement le droit, le
devoir, la fureur de s'égaler à plus élevé que soi ! Voyez-les
se précipiter tous dans cette lice où, pour s'être cou-
doyés , froissés , mutilés , les uns n'en sont pas moins en
tête, et les autres aux derniers rangs Au lieu de res-
ter à leur place pour l'améliorer, ils la foulent avec dépit,
honteux d'y être, impatiens d'en envahir une autre,
envieux de s'y pavaner à leur tour. Niais , hommes sans
cœur, que meut par ses fils grêles, mais innombrables,
la^plus mesquine des passions , la vanité!
Le bourgeon est donc, à tout prendre, un triste con-
seiller, un pitoyable maître ; et s'il n'est possible de l'ex-
tirper jusqu'à la racine , au moins est-ce l'office de l'homme
de sens que de le refouler sans cesse, et d'en arrêter les
pousses à mesure qu'il les voit poindre.
Depuis vingt ans que je m'emploie à celte œuvre ,
j'ai, je m'imagine, arrêté quelques jets, refoulé quel-
ques pousses , mais dirai-je que j'aie réduit à rien mon
bourgeon? Ce serait mentir. Je le sens là , moins vorace
peut-être, mais d'honnête grosseur encore; prêt, au moin-
dre signe, à s'étendre en jets liixui ians , à éloulTer tous
HENRIETTE. 8!)
les bons germes , auxquels en le réduisant j'ai donné
place. Chose singulière ! au del de certaines limites,
l'effort touine contre vous ; en voulant extirper le bour-
geon, c'est un bourgeon qu?^ vous reformez à côté ; vous
dites : Je puis me flatter que je n'ai plus de vanité , et
ceci même est une vanité. Aussi, ne pouvant tout faire,
j'ai pourvu au plus pressé. Je lui laisse pour amuselte
mes tableaux , mes livres , en lui interdisant toutefois
les préfaces , bien qu'il m'en conseille à chaque fois ,
mais il est de plus sérieuses choses que j'ai mises à l'abri
de ses atteintes.
Ce sont mes amitiés d'abord. Je veux qu'il n'y ait rien
à voir. Je veux que le lien en reste libre, mais fort; je
veux que la source en soit profonde , toujours fraîche et
pure , à l'abri des zéphirs et à l'abri des tempêtes ; que ce
ne soit point cet inconstant ruisseau qui se lance à chaque
pente, qui se divise à tout contour, et dont l'onde,
tantôt échauffée , tantôt refroidie , baigne toute fleur ,
s'imprègne de toute saveur , change selon la couleur du
ciel , ou avec le sable de son lit. Je veux aimer dans mon
ami , son affection pour moi , le charme que j'éprouve
à le chérir moi-même, nos souvenirs communs, nos
espérances mutuelles , nos entretiens intimes , son cœur ,
connu du mien , ses vertus qui captivent mon âme , ses
talens dont mon esprit tire jouissance , et non point sa
voitm-e, son hôtel , son rang , sa charge , sa puissance
on sa renommée. Je le veux, bourgeon , ainsi, arrière!
Ce sont mes plaisirs ensuite. Je veux les chercher où
mon penchant les trouve , n'importe l'habit des gens ,
et la dorure des lambris. Je veux les goûter simples si je
puis , mais vrais , toujours ; tirant leur saveur de quel-
que assaisonnement du cœur ou de Tesprit , de quelque
aurait vif et honnête, de quelque innocente conquête
90 HENRIETTE.
sur le mal , sur la paresse , sur l'ëgoïsrae ; je veux les
goûter dans le plaisir des autres , plus que dans le mien
propre ; car la souveraine joie est celle qui se partage ,
s'ëtend, circule, et pénètre le cœur d'une chaleur ex-
pansive. Ainsi, Bourgeon, arrière! Laisse-moi sous ma
charmille avec ces bonnes gens. — Mais vous êtes vu !
— Je ne m'en soucie. — Mais vous êtes en manches de
chemise! — J'en suis plus au frais. — Mais vous avez Tair
d'être de leur compagnie! — Je Tentends bien ainsi. —
Mais voici une voiture ! — Qu'elle roule. — Mais des
citadins qui vous connaissent! — Salue-les de ma part,
et arrière ! Bourgeon.
C'est enfin mon bon sens , ma façon , non-seulement
de me conduire, mais de juger les autres, de peser
ce qu'ils valent, et de les ranger dans mon estime.
Arrière encore. Bourgeon! Tu es le père de la sottise ,
si tu n'es la sottise elle-même. Arrière! Je vois qui tu
me montres, de qui tu m'approches ; il y a du bon , il
y a du beau souvent , sous ces dehors qui te séduisent ;
mais il y a du bon , il y a du beau aussi sous cette
bure que tu dédaignes. Avant de peser ces hommes ,
souffre que l'un et l'autre je les dépouille. Bourgeon !
j'avais un oncle dont tu eusses tiré honte plutôt que
gloire j'ai aimé une Juive qui n'eût obtenu que tes
dédains... Arrière ! à jamais arrière ! !
Outre mon oncle Tom , moi , et le peintre dont j'ai
parlé précédemment , il y avait d'autres locataires dans
la maison. Je vais les énumérer, en allant du bas en haut,
pour arriver ainsi jusqu'à celui qui, le plus près du ciel,
en prit le chemin à peu près vers ce temps , laissant va-
cante une belle mansarde au nord, où j'allai m'établir.
Ne me demandez pas, lecteur, ce qu'ont à faire dans
IIK>KltTTE. î) I
mon histoire ces nouveaux personnages. Rien, peul-êlre.
Mais si vous m'avez accompagné jusqu'ici, que vous
coûtera une digression de plus ? V^ous y êtes accoutumé ,
et moi j'aurai fait revivre ces figures qui me sont chères,
comme l'est toute ressouvenance du jeune âge. A moi
donc, antiques locataires, voisins d'autrefois, disparus
aujourd'hui de la scène du monde, mais dont mon cœur
cultive avec charme le lointain souvenir !
C'était d'abord, au même étage que nous, un régent
retraité, vieux bonhomme, tout occupé du soin de manger
agréablement une paie morte gagnée par quarante années
de travaux. Tranquille et jovial épicurien, il arrosait le
matin les fleurs d'un petit jardin ; à midi , il faisait régu-
lièrement sa sieste ; et après son dîner, il se récréait à
humer la brise du soir, en compagnie de quelques serins
qu'il élevait béquetans , voletans à ses côtés. Toutefois ,
il n'avait pas entièrement rompu avec son ancien état,
et son amusement principal , c'était d'appliquer à toutes
choses, et à tous venans, quelque sentence extraite de ses
souvenirs classiques. J'avais jadis passé par ses mains ,
et je n'étais point insensible à l'agrément prosodique de
ses apophthegmes ; aussi m'airaait-il , et il ne lui arrivait
guère de me rencontrer sans m'apostropher à sa façon :
puefj si quajala aspera rtimpas ,
Tu Marcellus eris,
et sa panse rebondie allait, venait, d'un rire long et
moelleux, auquel, sans le partager, je portais envie. S'il
advenait qu'une ancienne servante lui apportât du village
quelque petit présent intéressé :
Timeo Danaos, et dona ferenles !
et la panse allait son train. Mais s'agissait-il de son
épouse, alors il ne tarissait plus :
92
HENRIETTE.
Dum comimtw , dum moliuntur, annus est...
varium et mutabile semper Jœmina !
notumque , furens quid fœmina possil !
et bien d'autres. Cependant madame faisait des compotes,
tout en trouvant le ton de son époux détestable , ce qui
portait celui-ci à murmurer :
Melius nil cœlibe vitâ.
A l'étage au - dessus , c'était un octogénaire bourru ,
morose , ancien magistrat de la république. L'été , assis
dans ime grande bergère , il vivait auprès de sa fenêtre,
d'où il contemplait piteusement la rue ; voyant à toutes
choses la décadence de l'Etat et la ruine des mœurs : aux
maisons reblanchies, aux murs recrêpis, aux chapeaux
ronds, à la rareté des cadenettes , et surtout à la jeunesse
des jeunes gens,
cuncla teirarujn m uta ta
Prœler alrocem animum Calonis,
disait le régent. L'hiver , enfermant ses deux maigres
jambes dans des bottes de carton , il vivait au coin de
son feu ; ne le quittant plus que pour venir tous les mois
à sa porte , en bottes de carton , assister quelques raen-
dians ses contemporains ; vieux débris, dans lesquels il
reconnaissait encore les vestiges du bon temps, les restes
vermoulus de cette ancienne république si changée , si
déchue.
Au-dessus de ce vieillard morose , vivait très-retirée
une famille nombreuse , dont le chef était un géomètre
employé au cadastre. Cet homme , à sa planchette tout
le jour, passait une partie des nuits sur ses feuilles. Il
avait, je m'en souviens, l'orgueil de la gêne laborieuse
et indépendante, et si, de loin en loin, il se permettait en
HENRIETTE. 93
famille une partie de plaisir^ il en savourait la jouissance
d'un air grave et fier qui m'imposait à moi , jeune homme,
un respect mêlé d'admiration.
Dos est magna, parenlium
Virtus
disait avec gravité le régent lui-même.
Avant d'arriver à la mansarde , on passait encore
devant la demeure d'un joueur de basse. Celui-ci donnait
leçon tout le jour , se réservant la nuit pour composer
des thèmes sur son instrument :
X modo summd,
Modo hac resonat quœ chordis quatuor imâ.
Tout à l'enlour du musicien s'ouvraient des cham-
breltes , des cabinets, loués ou sous-loués à des étudians
qui prenaient leurs repas chez lui. Ces messieurs, grands
fumeurs, récitaient leurs cours, chantaient des romances,
donnaient du cor ou jouaient du flageolet, en sorte que
dans cette région la symphonie était permanente.
Quousque tandem!!
Enfin la mansarde dont j'ai parlé.
Cette mansarde était grande, avec un jour magnifique.
Le géomètre voulut l'avoir, et moi aussi. On perça une
fenêtre , on éleva une cloison , et nous eûmes chacun
notre mansarde.
J'y retrouvai la vue du lac et des montagnes. Ma fe-
nêtre se trouvait au niveau et fort près de ces grandes
rosaces gothiques, qui sont à mi-hauteur des tours de la
cathédrale. De cette région élevée le regard s'étendait
sur des toits déserts , tandis que le bruit de la ville
mourait avant d'y arriver.
94 HENRIETTE.
Mais je commençais à atteindre l'âge où ces impressions
n'exercent plus leur puissant empire , et chaque jour da-
vantage mon cœur cherchait en lui-même ses émotions
et sa vie.
Par cette même cause , mon goût pour l'imitation n'ë-
tail plus si vif ; il faut à ces penchans un calme que je
n'avais plus. Souvent agité , troublé par les vagues mou-
vemens d'une tendresse sans objet, je ne savais plus voir
mon modèle, je regardais avec dégoût mon ingrate copie,
et, posant le pinceau, je m'abandonnais à ma rêverie
pendant des heures entières.
Cette vie intérieure a son charme et son amertume. Si
ces songes sont doux , le réveil est triste , sombre ; l'âme
rentre dans la réalité, ayant fatigué ou perdu son ressort.
Aussi, incapable après ces heures de reprendre mon tra-
vail, et non moins incapable de faire renaître les songes,
je quittais ma demeure pour aller au dehors promener
mon ennui.
Ce fut dans l'une de ces promenades, qu'une rencontre
fortuite vint, me sortir de cet état de langueur et de demi-
oisiveté.
Un jour, j'allais rentrer dans ma demeure par la porte
qui est du côté de l'église, sous le gros tilleul. Un brillant
équipage stationnait auprès. A peine l'eus-je dépassé ,
qu'une voix , que je reconnus aussitôt , me porta à re-
tourner la tête avec vivacité Monsieur Jules ! s'écria
la même voix avec émotion.
Dans mon trouble, j'hésitais à mapprocher, lorsque je
crus comprendre qu'on m'y invitait. Je rebroussai. Un
geste rapide ouvrit la portière , et je me trouvai en pré-
sence de l'aimable Lucy. Elle était en habits de deuil, les
yeux mouillés de larmes. . . A cette vue, les miennes cou-
lèrent.
HENRIETTE. i)5
Je Oie souvenais tout à la fois de sa robe blanche , de
ses filiales alarmes , des paroles du vieillard, de sa bonté
envers moi Oh ! qu'il méritait de vivre, lui dis-je bien-
tôt, et que c'est une cruelle perte, Mademoiselle
Permettez que je donne ces pleurs au souvenir que je
conserve de son aimable bonté. Lucy, encore trop émue
pour répondre, me pressa la main avec un mouvement
dont une gracieuse réserve tempérait la reconnaissante
affection.
— J'espère, me dit-elle enfin , que., plus heureux que
moi , vous possédez encore monsieur votre oncle — II
vit, lui dis-je , mais rage s'accumule et le courbe vers la
terre Que de fois. Mademoiselle, je songeais à votre
père! et chaque jour mieux je comprenais votre tris-
tesse.
Lucy, se tournant alors vers un monsieur qui était as-
sis auprès d'elle, lui expliqua brièvement, en anglais, le
hasard auquel elle avait dû de faire ma connaissance et
celle de mon oncle, cinq années auparavant; et comment
ma vue, en lui rappelant vivement une journée où son
père avait été si heureux et si aimable, lui avait causé
cette émotion. Elle ajouta quelques mots d'éloge envers
moi et envers mon oncle; et lorsqu'elle parla de ma condi-
tion d'orphelin, je retrouvai, dans son expression et dans
ses paroles, cette compassion qui autrefois m'avait tant
ému. Quand elle eut achevé ce récit, le monsieur, qui
paraissait ne pas parler le français, me tendit la main avec
une expression d'affectueuse estime.
Alors Lucy, s'adressant à moi : Monsieur est mon
époux , c'est le protecteur et l'ami que m'a choisi mon
père lui-même Après ce jour où vous le vites. Mon-
sieur Jules, je n'avais plus beaucoup de temps à le con-
server. . . Dieu l'a retiré dix-huit mois après Plus d'une
96 HENRIETTE.
fois il avait souri en se rappelant votre histoire En
quelque temps , ajouta-t-elle, que vous ayez un malheur
semblable au mien, je vous prie de m'en instruire
Je veux saluer votre oncle Quel âge a-t-il? ajouta-
t-elle.
— II entre. Madame, dans sa quatre-vingt-cinquième
année.
Après quelque silence , sous l'impression de cette ré-
ponse : .l'élais venue pour parler au peintre qui a fait le
portrait de mon père — Pensez-vous, Monsieur Jules,
que je pourrais le rencontrer seul ?
— Sans aucun doute, Madame; vous me donnerez vos
ordres, et je les transmettrai à mon confrère.
Elle m'interrompit : Oh ! vous avez donc pu suivre
votre penchant ! — Eh bien , j'accepte votre offre, et je
choisirai mon moment — Mais, auparavant, mon époux
et moi nous serons désireux de voir vos ouvrages. .. Ha-
bitez-vous cette même maison ?
— Oui , Madame... et quelque confus que je sois de
n'avoir à vous montrer que de misérables essais_, je n'a'
garde de décliner, par amour-propre, l'honneur que vous
voulez me faire.
Nous dîmes encore quelques mots. Bientôt je descen-
dis, et la voiture s'éloigna.
Cette rencontre inattendue , en redonnant la vie à
d'anciennes et tendres émotions , me tira de l'espèce de
langueur où je végétais depuis quelques mois.
Mais, l'oserai-je dire? si j'ai toujours aimé ma Juive et
chéri sa mémoire, ce fut néanmoins de ce jour que mes
regrets perdirent leur amertume, et que mon âme, comme
déliée du passé, recommença à se porter vers l'avenir,
iir.NRiri TE. 1)7
doucement chargée d'un souvenir qui lui devenait moins
poignant , sans cesser d'être aimable et cher.
Toutefois, celte entrevue n'avait pas été pure de tout
nuage. Bien qu'ayant oublié Lucy, bien que n'ayant ja-
mais pu former, même au sein de mes plus folles rêveries,
le moindre projet de lui être jamais quelque chose, dès le
premier abord, la vue de ce monsieur, assis auprès d'elle,
m'avait clé triste ; et lorsque , de la bouche de Lucy ,
j'appris qu'elle était. mariée, des lueurs de trouble et de
jalouse peine avaient traversé mon cœur.
Mais ce fut un souffle passager; avant même de quitter
la voilure, mon cœur s'élait donné à ce monsieur, et je ne
voyais plus dans Lucy, que son épouse tout aimable, qu'il
me permettait de chérir.
Les jours suivans je vécus de ce souvenir , et de l'espoir
de revoir bientôt Lucy. J'avais fait quelques copies, entre
autres celle de la madone , deux ou trois portraits , puis
quelques compositions , la plupart d'une exécution plus
que médiocrCj mais ne manquant pas de certains indices
de talent. Comme l'on peut croire, le bourgeon m'aida
avec la plus active complaisance à les disposer à leur
avantage , et tout était prêt pour recevoir Lucy, lors-
qu'elle arriva en effet. Son mari l'accompagnait.
Encore aujourd'hui , je ne puis songer à celte jeune
dame que ce souvenir ne remue mon cœur. Que ne puis-je
peindre sous des traits assez aimables celte bonté si
vraie, dont son rang, son éclat, son opulence rehaus-
saient encore le charme ; cette simplicité de senlimens
que n'avaient pu fausser ou contraindre les manières ni
les préjugés du grand monde ! Bien qu'une expression
de mélancolie lui fût habituelle, le souffle d'un bienveil-
lant sourire réchauffait ses moindres paroles , lorsque
XII - 7
98 HENRIETTE.
déjà la caresse de son regard prêtait à son silence même
un pénétrant attrait. Dès qu'elle fut entrée dans ma mo-
deste mansarde , ses premiers mots furent pour m'a-
dresser d encourageantes félicitations. Elle regardait mes
ouvrages avec un intérêt particulier , et dans tout ce
qu'elle en disait en anglais avec son époux, je sai-
sissais une charmante intention de bonté. Un instant
seulement leurs propos s'échangèrent à voix basse , mais
sur un ton et d'un air qui n'était propre qu'à me donner
ce doux embarras qui accompagne quelque riante attente.
Tandis qu'à la demande de Lucy je retournais toutes
mes toiles pour les faire passer sous ses yeux, j'en-
tendis dans le corridor le pas de mon oncle. Je cou-
rus à la porte pour lui ouvrir.
Lucy, comme pressentant quelque chose^ s'était levée.
A la vue de mon vieil oncle, elle alla au-devant de lui, puis,
faisant un retour sur elle-même, elle ne put réprimer son
attendrissement. Mon oncle, serein comme toujours, et
fidèle à un antique usage de galanterie, prit la main de
cette jeune dame, ets'élant incliné il la porta à ses lèvres:
Souffrez, belle madame, lui dit-il , que je vienne vous
rendre la visite dont vous m'honorâtes il y a cinq ans, en
me ramenant ce mauvais garçon-là... Je sais^ reprit-il
en voyant couler les larmes de Lucy , je sais que vous
êtes affligée... ce noble vieillard était votre père!... Je
sais aussi que voici monsieur votre époux — et digne
de l'être, puisqu'il vous l'avait choisi. Le monsieur, en
cet instant, serra la main de mon oncle, en l'invitant
à s'asseoir sur un siège qu'il avait lui-même approché,
pendant que je n'avais de yeux et d'attention que pour
celte scène.
— Monsieur, dit à son tour Lucy , vous pardonnez à
mon émotion Quand à Lausanne je vous vis, vous et
Hr.IVRIElTE. 99
mon père , dans la môme chambre , tous deux du même
âge à peu près, tous deux bien nécessaires au bonheur
de deux personnes j'eus alors des pressentimens ,
que votre présence me rappelle trop vivement en cet
instant le remercie Dieu de ce qu'il vous a con-
servé. Si le hasard ne m'eût fait rencontrer monsieur
Jules , mon intention était de ne point quitter Genève
sans avoir été chercher de vos nouvelles ... mais il m'est
plus doux de vous voir bien portant comme vous pa-
raissez l'être, et je suis aussi reconnaissante que con-
fuse de ce que^ pour me procurer ce plaisir, vous êtes
monté jusqu'ici.
— Bonne Madame, dit mon oncle, vous êtes une
charmante créature ! et c'est plaisir que de vous enten-
dre A Lausanne, il monta bien, votre père... et
il n'en fut pas payé par cet accueil qu'on ne sait Faire
qu'avec votre voix, vos manières, et votre cœur... Chère
madame, soyez heureuse Bientôt, bientôt, je mon-
terai plus haut encore. . . si ce n'est que voici mon pauvre
Jules qui n'y consent pas
— Ah! toujours moins, bon oncle, lui dis-je, tout
ému du rapport aussi triste que frappant qu'il y avait
maintenant entre ma situation et celle où j'avais vu
autrefois Lucy. Et je lisais , dans l'expression de cette
jeune dame , que sa pensée en cet instant rencontrait la
mienne.
Que je ne vous dérange point, reprit mon oncle après
quelques propos. Vous regardiez les essais de mon pau-
vre Jules — je vais vous laisser Dites, je vous prie
à monsieur, que je regrette aujourd'hui de ne pas
savoir l'anglais plutôt que l'Iiébreu.... j'aurais eu le
plaisir de l'entretenir. Puis, prenant la main de Lucy :
Adieu, dit-il, mon enfant,.... soyez heureuse... C'est
100 HENRIETTE.
le droit d'un vieillard que d'accompagner de ses bén»'-
dictions une aussi jeune dame — ainsi fais-je. Adieu,
cher monsieur. Vous êtes unis — je ne vous séparerai
plus dans mon souvenir. A ces mots , mon oncle Tom
s'étant incliné de nouveau , baisa la main de Lucy , et se
relira. Tous trois nous l'accompagnâmes, pénétrés de ce
vif sentiment de respect et d'affection qu'impose la vieil-
lesse aimable, et auquel se mêle une mélancolique pensée.
Quand mon oncle se fut éloigné, nous nous assîmes.
Lucy parlait de lui, elle voulait lui trouver des traits de
ressemblance avec son père , surtout dans cette sereine
paîté , dans cette politesse si vraie, sous des formes un
peu antiques ou familières; et souvent elle s'arrêtait après
ces remarques , comme attristée par l'idée de la perte
que me réservait un prochain avenir. Puis changeant
d'objet : Monsieur Jules , me dit-elle , non sans qu'un
souffle de rougeur colorât ses joues , nous avons apporté
avec nous le portrait de mon père que vous connaissez —
Notre désir serait d'en avoir deux copies. J'espère que
vous voudrez me faire le plaisir de vous charger de ce
travail. Votre talent nous est une garantie qu'il répon-
dra à notre attente, quand déjà le souvenir que vous
avez conservé de mon père bien -aimé est un motif qui
me touche plus encore.
Que l'on juge de ma joie. 11 me fallut en contenir
l'expression ; mais Lucy et son époux purent, au travers
de mon embarras et de ma confusion , en mesurer toute
la vivacité. Ce qui l'augmentait encore, c'est le senti-
ment que j'avais qu'un pareil travail n'était pas au-dessus
de ma portée. Le jour même , j'allai prendre le portrait ,
et m'étanl mis à l'œuvre , je me vis cette fois bien déci-
dément lancé dans la carrière des beaux-arts.
HENRIETTE. 101
En d'autres circonstances , ce portrait m'eût inspirtî
quelque tristesse, car il refoulait vivement mon imagina-
tion dans le passé, pour y retrouver pleins de vie ces deux
êtres si cliers l'un à l'autre, et maintenant séparés par la
mort ; cette jeune fille ornée de ce riant éclat de parure
et de jeunesse que les larmes n'ont point encore terni ,
et Lucy maintenant voilée de tristesse et de deuil
Mais j'étais trop préoccupé par la joie et la reconnais-
sance , pour que l'impression de ce contraste établit sur
moi son empire.
Quelle occupation charmante!... Mon crayon avait à
retracer celte figure bien-aimée; il avait à reproduire les
contours de celte taille élégante , la gracieuse mollesse
de l'altitude Parfois je m'arrêtais épris de mon mo-
dèle, et pour quelques instans l'émotion m'empêchait
de poursuivre.
Bonne madame ! dit mon oncle , quand il apprit ces
grands événemens Je regrette de n'avoir pas su
l'anglais plutôt que l'hébreu Te voilà bien content,
mon pauvre Jules! C'est permis. Il se redressa: Et
que cet ouvrage te fasse honneur! Qu'on y voie ob-
servées les lois du clair-obscur, celles des deux perspec-
tives, tant linéaire qu'aérienne, et puis l'entente de
l'art, — et puis Bonne madame! aussi affectueuse
en vérité qu'elle est belle !
(^La suite au cahier prochain, l
ROUTE DES INDES
RELATION D'UN NAUFRAGE DANS LA MER ROUGE.
Depuis quelques années les Anglais s'occupent d'abré-
ger les voies de communication entre l'Inde et l'Europe,
objet auquel se rattachent de grands intérêts politiques et
commerciaux. Les possessions anglaises aux Indes con-
tiennent une population de quatre-vingt-dix à cent millions
d'âmes, sur une surface qui a près de 70,000 lieues car-
rées '. Etonnant résultat de la prépondérance européenne !
Le royaume-uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande,
avec ses vingt-quatre millions d'habitans, sur une surface
d'environ seize mille lieues carrées , administre en Asie,
à la distance de plusieurs milliers de lieues , une colonie
presque cinq fois aussi grande et aussi peuplée que la
métropole. Et l'empire des Anglais aux Indes paraîtrait
bien plus grand encore si l'on ajoutait à leurs posses-
sions les territoires sur lesquels ils régnent par des traités,
et ceux qui sont sous leur protection dominatrice. Ces
territoires, ajoutés aux 70,000 lieues carrées, feraient
une surface de 160 à 170,000 lieues carrées. C'est à peu
près l'équivalent de toute l'Europe occidentale , compre-
nant la France, la Péninsule Ibérique, l'Allemagne, les
Iles Britanniques, la Hollande, la Belgique et l'Italie.
On ne compte qu'environ 30,000 Anglais dispersés sur
' 514,190 milles anglais, d'après des documens authentiques
cités par le capitaine Bazil-Hall, dans ses Fragments of i'oyages
and Travels , 3* série, vol. 1, p. 277. — Par lieues, nous enten-
dons parler de celles de 25 au degré.
ROUTE DES INDES, ETC. 103
celle vasle étendue de pays. Ils se composent d'environ
21,000 hommes qui forment l'armée européenne; de
4 à 5,000 officiers qui servent dans l'armée indienne
forte de 190,000 soldats indigènes au service du gou-
vernement local; des employés de ce gouvernement, au
nombre de 1100; et enfin de 2 ou 3000 particuliers
domiciliés dans le pays. Au premier abord, ce nombre de
30,000 Anglais sur une population de cent millions d'ha-
bitans peut paraître bien exigu, mais ce n'est point sur ce
chiffre qu'il faut mesurer l'importance de l'Inde pour la mé-
tropole. 11 faut supputer la valeur des revenus territoriaux,
l'excédant de ces revenus sur les dépenses, lé montant
des échanges annuels entre l'Angleterre et les Indes, et,
surtout, il faut voir les avantages qu'une puissance mari-
time du premier ordre retire de sa suprématie dans les
mers d'Orient , depuis la Chine jusqu'à l'ile de Diemen
et jusqu'au cap de Bonne-Espérance.
L'Angleterre voit d'un œil jaloux tout ce qui peut
ébranler sa prépondérance. Il y a près de quarante ans
qu'elle expédia des flottes et des armées en Egypte, pour
y combattre les Français et s'opposer à leurs projets sur
l'Inde. Aujoiu'd'hui c'est de la Russie qu'elle se préoc-
cupe. Mais quel que soit l'objet spécial vers lequel se porte
l'altenlion du gouvernement britannique, en tout temps
il reçoit des nouvelles de llnde et est appelé à y envoyer
des ordres. La célérité lui importe, et elle importe aussi
aux négocians et aux particuliers. Avant la découverte du
Cap, vers la fin du quinzième siècle, les communications
entre l'Europe et les contrées orientales d'Asie se faisaient,
comme on sait, par la mer Rouge et par le golfe Persi-
que. Les effets de peu de volume et de beaucoup de va-
leur, comme les plus précieuses des épiées , les perles,
etc. , étaient transportés à Bassora , puis à Bagdad, et
104 ROUIE DES INDES
de là à quelqu'un des ports de la Syrie. Les marchandises
plus volumineuses arrivaient par la mer Rouge à Alexan-
drie. Des divers ports de la Méditerranée ces objets se
répandaient en Europe par les vaisseaux des républiques
italiennes, surtout par ceux de Venise, dont les négo-
cians s'enrichissaient en servant d'intermédiaires aux
échanges entre l'Occident et l'Orient. Peu à peu la route
du Cap a fait renoncer aux autres, et c'est seulement
dans ces derniers temps qu'on s'est occupé de rouvrir le
passage par la mer Rouge et le golfe Persique. Mais il
s'agit moins de faire rentrer le commerce dans son an-
cienne voie, que d'établir des moyens prompts et réguliers
de voyager et de correspondre. La machine à vapeur a
été la cause principale des projets qui ont été conçus et
l'agent qui permet de les exécuter.
En 1825 , le navire à vapeur V Entreprise doubla le
cap de Bonne-Espérance, et arriva à Calcutta, après avoir
fait 13,700 ' milles anglais en 113 jours, y compris une
dizaine de jours pendant lesquels il séjourna dans divers
ports. Ce bâtiment allait tantôt à voiles, tantôt à la va-
peur : la durée ordinaire du voyage par les vaisseaux à
voiles n'est que de 120 à 130 jours,* et l'on a l'exemple
d'un voyage accompli en 81 jours seulement. Il est vrai
que l'Entreprise n'avait renouvelé sa provision de char-
bon qu'au cap de Bonne-Espérance, et qu'on pourrait
gagner quelque chose en célérité ; mais il est peu pro-
bable qu'on pût arriver à faire le voyage avec la vapeur
dans moins de 70 à 80 jours , et l'on peut douter qu'il
convienne jamais de faire un usage régulier de la vapeur
pour aller à Calcutta.
La distance par mer, de Londres à Bombay, sans être
> Les milles doul il en question sont les milles nautiques de 60
au degré.
ET naufrage: dans la MbR UULUE. 1U5
aussi grande que celle de Londres à Calcutla , esl aussi
très-considérable. La ligne la plus courte que pourrait
suivre un bateau à vapeur naviguant de Londres à Bombay,
serait de 10,700 railles, mais on ne doit pas l'estimer
à moins de douze mille. H n'est guère probable, qu'en
vue d'une augmentation de célérité, on se soumette à
la dépense nécessaire pour transporter à la vapeur des
marcbandises ; et, s'il ne s'agit plus que des voyageurs
et des dépêches , il paraît vraisemblable qu'on donnera
la préférence aux routes beaucoup plus courtes de la mer
Rouge et du golfe Persique.
Notre intention n'est point de discuter les avantages
comparatifs de ces deux voies, qui ont été, en 1834,
l'objet d'une enquête parlementaire, dont on trouve le ré-
sumé dans un journal anglais ', où nous avons puisé ce
qui vient d'être dit sur le voyage de Calcutta et de Bom-
bay ; mais une lettre écrite de la mer Rouge, qu'on a bien
voulu nous communiquer, ayant porté notre attention
versée nouveau centre d'activité, nous faisons précéder
la traduction de celte lettre d un court exposé des faits.
La route la plus directe et la plus courte, de Londres à
Bombay, passerait par Constantinople, le désert de Syrie,
Bagdad, etc., et serait d'environ 5000 milles anglais.
En s'embarquant à Londres pour l'un des ports de la Syrie
les plus rapprochés d'Alep , comme Alexandrette ou La-
tikia, en traversant de ce port à Bir sur l'Euphrate , et
en descendant ce fleuve jusqu'à son embouchure dans
le golfe Persique, la distance est augmentée de 1100
milles. On peut donc compter environ 6100 milles de
Londres à Bombay. Par la mer Rouge, il y en a environ
6300. Ainsi la route de l'Euphrate parait la plus courte j
mais elle offre de grandes difficultés. H faut traiter avec
' Edinburgh Review, V. 60, p. 145; janvier 1836.
106 ROUTE DES INDES
Méhemel-Aly , qui est maître des conamunicalions entre
la côte de la Syrie et l'Euphrate^ avec la Porte qui est le
souverain nominal des côtes de TEuphrate, et avec les
tribus d'Arabes errant sur les bords de ce fleuve , qu'il
faut combattre, ou se concilier à force de prësens ; enfin
il faut descendre l'Euphrate, ou, si l'on venait des Indes ,
le remonter. La navigation de ce fleuve vient d'être ex-
plorée par le capitaine Chesney, qui a suivi la route que
nous venons de tracer. Il a descendu l'Euphrate avec
deux bateaux à vapeur, qui avaient été transportés , en
pièces, d'Angleterre à l'un des ports de Syrie et de là par
terre à Bir, où ils furent remontés et mis à flot. L'un des
bateaux a été perdu dans une tempête épouvantable, l'autre
est heureusement arrivé. Voilà à peu près tout ce que
nous savons , jusqu'ici , de celte expédition ; mais on
en connaîtra bientôt les détails. En attendant, il nous
semble difficile de fonder des espérances prochaines sur
la route par l'Euphrate. Plus tard on parviendra peut-
être à redonner de la vie a un fleuve dont Hérodote et
Pline décrivent la navigation, qui^ au quatrième siècle,
transportait les flottes de l'empereur Julien ', qui a servi
jusqu'au seizième de moyen régulier de communication
entre l'Europe et l'Inde , et qui n'a jamais été tout à fait
abandonné ; mais déjà aujourd'hui la mer P\ouge reprend
quelque activité.
Avant l'invention des bateaux à vapeur , on a dit de
celte mer que pendant six mois de l'année on ne peut
point y entrer , et que pendant les six autres on ne peut
point en sortir " ; assertion qui , sans être prise au pied
de la lettre, représente assez fidèlement les difficultés de
cette navigation , quand on n'a que les voiles pour toute
' Classis lalissimum fUnnen Eiiphralen arlabal. Ammiaiius
Marcelliniis, \. 23, ch. 3
' Edinbiirgh Review, vol. 60, p. 450.
ET NAUFRAGE DAMS LA MER ROUGE. 107
ressource. Avec la vapeur, on peut aller en toule saison
de Suez à Bombay; mais il n'est pas aussi certain qu'on
parvînt à faire aisément le voyage inverse pendant le
règne des moussons ou vents périodiques du sud-ouest,
qui soufflent dans la mer Rouge pendant trois ou quatre
mois de l'année , de juin en septembre. Après divers
essais , une communication régulière s'est .établie par
l'Egypte; tous les mois, à l'arrivée à Malle du paquebot
venu d'Angleterre, il en repart un pour Alexandrie et les
Indes. Les lettres et les voyageurs arrivent à Alexandrie.
De là en trois jours on traverse l'istbme jusqu'à Suez ,
où Ton s'embarque pour Bombay. On pourrait estimer
à peu près comme suit la dislance totale jusqu'à Bombay :
De Falmoulh (Cornouailles)
à Malte
De Malle à Alexandrie . .
D'Alexandrie à Suez . . .
De Suez à Bombay ....
!\IiI!es anglais.
Temps probable
2200
18
860
7
210
3
3000
21
6270 49
Nous ne douions pas que Ion n'arrive à une plus grande
célérité , et l'on est encore loin d'avoir régularisé de la
manière la plus commode le départ et l'arrivée des paque-
bots. On en viendra à se passer de la station de Malte, si
la route des Indes, par l'Egypte, prend tout le développe-
ment dont elle parait susceptible. Peul-ôlre aussi qu'il
s'établira une ligne de bateaux à vapeur entre Marseille
ou INaples et Alexandrie ,ce qui abrégerait le voyage pour
les Anglais. ' Comme jusqu'ici la communication par
bateaux à vapeur na pas été régulière, on s'étonnera
' Nous apprenons par les journaux qu'en effet on vient d'établir
des paquebots à vapeur entie Marseille cl .41exandrie, qui font
trois voyages par mois.
108 BOUTE DES INDES
peu d'apprendre que quelques voyageurs allant aux Indes
ne puissent pas toujours en profiter , et qu'ils soient
forcés de s'embarquer dans des bàlimens ordinaires.
C^est ce qui est arrivé à celui dont nous allons com-
muniquer le récit, tel qu'il est contenu dans une lettre
qu'il écrivait à son frère. Né et élevé dans l'aisance, cet
Anglais partage, avec plusieurs de ses compatriotes, le
goût des voyages. Après avoir parcouru une grande partie
de l'Europe et visité plus d'une fois l'Egypte, il a entrepris
le voyage des Indes par la mer Rouge. Il écrivit à son
frère de Suez où il s'était embarqué, mais bientôt, ayant
fait naufrage, il lui adressa une seconde lettre de Djiddah,
le port de la Mecque : c'est celle que nous allons traduire ,
et dont nous garantissons l'authenticité. Nous ajouterons
seulement que, n'étant point destinée à la publication,
elle a été écrite d'un ton familier , et qu'elle part d'un
homme dont ses amis connaissent le courage et la pré-
sence d'esprit. A.-L. P.
Traduction dhine lettre de M. G à son Jrère , datée
de Djiddah, sur la mer Rouge, le 23 /emer 1837.
Je ne pensais pas vous écrire si tôt : j'étais en route
pour l'Inde, et il me semblait difficile de trouver l'occa-
sion de vous envoyer une lettre pendant le voyage \ mais,
aujourd'hui, j'ai plus de temps qu'il n'en faut, et je vous
écris , sans autre façon , sur une table de ma fabrica-
tion.
Vous aurez reçu ma lettre de Suez. Le jour après vous
lavoir expédiée , il arriva de l'Inde un navire marchand,
commandé par un Anglais. Cela nie parut fort heureux ,
car c'est un événement qui se présente à peine une fois
tous les trois ans. Je me hâtai donc de retenir une excel-
KT NAUFRAGK r)Ai\S LA MER ROIJGF. 109
lente chambre ' dans le Slàminer (c'était le nom du bâ-
timent), pour me rendre à Madras, port de destination.
M'étant trouvé à Suez au moment de l'arrivée du Skimmer,
j'avais eu le choix de toutes les chambres , mais je ne
tardai pas à apprendre que je ne serais pas le seul pas-
sager à bord. Dès qu'on sut au Caire l'arrivée à Suez d'un
vaisseau anglais , de nombreux voyageurs se mirent en
route, et nous les vîmes arriver. Us formaient un tableau
bigarré : c'étaient six moines franciscains , trois Anglais,
un Allemand, un Irlandais , un Espagnol, et quatre prê-
tres napolitains avec un évéque et trois cents livres de
macaroni. En tout pays , les matelots considèrent un
ecclésiastique comme étant de mauvais augure. Chargée
d'autant de missionnaires , évidemment toute la marine
anglaise eût été en danger. Néanmoins , pendant cinq
jours entiers nous cheminâmes très-heureusement, et nous
nous flattions déjà de faire une bonne traversée , nonob-
stant prêtres et moussons, quand vers les deux heures
du matin , le sixième jour depuis notre départ de Suez,
je fus réveillé tout à coup par un bruit extraordinaire ,
comme d'un coup de tonnerre sous le vaisseau , qui fut
presque instantanément suivi d'un avertissement encore
plus péremptoire : je faillis être jeté hors du lit par une
violente secousse, en même temps que j'entendis le capi-
taine s'écrier, <ow/ es/ /jerrfw.' A l'instant je m'habillai dans
l'obscurité aussi bien que je pus, et ayant réussi à mettre
en poche ma lettre de crédit enveloppée de toile cirée, et
quelques pièces d'or que j'avais sous la main, je courus sur
le tillac pour savoir ce qui était arrivé. Je vis que nous
étions sur un banc de corail, allant à pleines voiles, et
poussés avec force par le vent. Pendant que nous sautions
^Cabin, petit espace pratiqué dans un bâtiment pour y coucher.
Los meilleures chani/>res , celles pour les offuMcrs et les passa-
gers, sont à la poupe.
110 ROUTE DES INDES
de rocher en rocher, nos mâts s'ébranlaient et menaçaient
de s'abattre. En attendant, malgré ie sangrfroid du capi-
taine on ne faisait rien pour nous sauver. La peur qui s'était
emparée du contre-maître français et des matelots indiens,
leur faisait perdre les forces et la présence d'esprit. Je don-
nai à entendre au capitaine qu'une peur chasse l'autre, et
qu'on pourrait bien essayer l'effet de quelques coups de
corde sur le dos des matelots. Ce -ne fut pas fait en vain ,
car alors ils se mirent à monter sur les mâts; mais la frayeur
les avait tellement saisis qu'ils claquaient des dents comme
des singes, et n'étaient bons à rien. Les passagers offraient
un spectacle risible. A l'exception des trois Anglais et
du prêtre irlandais , tous étaient dans un état vrai ment
digne de pitié, msisdonlil était impossible de ne pas rire.
Comme quelques-uns d'entre eux ne parlaient qu'italien,
c'était toujours à moi qu'ils s'adressaient. Au milieu de
leurs larmes et des coups qu'ils se donnaient sur la poi-
trine, ils s'écriaient en gémissant : « Eh ! siaino perduti ,
da vero , signor G ? » — « Oh santissima Fergine !
non e'è aiuto? Àscoltateci oh San Francesco ! beato
Antonio ! etc. » Mais ni Francesco , ni Antonio n'avaient
l'air de s'embarrasser d'eux, car, jusqu'au point du jour,
le navire continua à heurter avec violence sur les ro-
chers. La vue de la terre , à la distance de trente milles,
redonna un peu de courage aux matelots. On parvint
enfin à diminuer de voiles , on jeta à la mer du lest
et de l'eau pour alléger le bâtiment, et on lança les cha-
loupes afin de voir s'il y avait quelque espérance de se
dégager des rochers. Nous trouvâmes que nous étions
sur un banc qui avait environ cinquante mètres ' de sur-
face, et qui était garni de pointes aiguës qui apparais-
' L'auteur de la lettre parle àe yards (verges) de 3 pieds
anglais, et <\c fnlhoms (brasses) de 6 pieds anglais.
ET ISMJFRAUF. DANS LA MER ROLGI'. 111
saient au-dessus de l'eau. Dès qu'on quitlait le bord du ro-
cher il y aTait une profondeur de cent mètres. Pour pro-
fiter de celte circonstance on porta les ancres à quelque
distance et on les jeta , après quoi tous les hommes de
l'équipage et les passagers se mirent au cabestan, dans
l'espérance qu'en retirant les ancres on parviendrait à
faire avancer le navire et à le remettre à Teau. Nous
crûmes d'abord que nos efforts ne seraient pas sans
succès, mais le navire opposait une trop grande résis-
tance, et il fut enfin percé par un corail qui traversa
ses flancs et l'arrêta tout à fait. Probablement nous en
sei ions -nous moins bien tirés sans cet accident; car
avec l'arrière dans une position élevée et le devant
lancé tout à coup dans l'eau profonde , le bâtiment n'eût
pas manqué de couler à fond et d'y rester. C'est alors
que nous aperçûmes, dans un grand éloignement, quel-
ques barques de ces parages , dont Tune , qui était à
voiles , semblait vouloir s'approcher. Au moyen de nos
lunettes nous distinguions qu'elle était remplie de monde;
et, de nouveau, nous eûmes l'occasion de voir comment
une frayeur succède à l'autre. On ne sut pas plutôt, parmi
les passagers, que la barque en vue était pleine de gens
de toutes couleurs, qu'on en conclut que ces gens-là
devaient être des pirates , et dès lors on craignit de
tomber de fièvre en chaud mal. Comme toutefois nous
étions quarante personnes à bord , et que les chaloupes
du vaisseau n'en pouvaient contenir plus de vingt , il
n'y avait autre chose à faire , pour nous sauver tous ,
que de chercher à découvrir ce qu'était la barque à
voiles et de l'appeler à noire secours. Le capitaine me
pria donc de m'embarquer dans sa chaloupe avec quatre
hommes de l'équipage , d'aller vers la barque et de prier
ceux qui y seraient de venir à nous. Parmi les passagers
il y avait deux jeunes Anglais , auxquels je demandai de
112 ROUTE ors INDES
me suivre, puis, après avoir fait provision d'armes, nous
partîmes et nous dirigeâmes du côté de la barque. Dès
que les passagers nous virent partir , la frayeur de quel-
ques-uns d'eux s'augmenta, parce qu'ils craignaient que
nous n'allassions à terre, et que nous ne les laissassions
se tirer d'affaire comme ils pourraient.
Après quelques bons coups de rames , nous arrivâmes
près de la barque à voiles , sur laquelle nous vîmes une
centaine d'individus de toutes nations et de toutes cou-
leurs, la plupart presque nus. Nous fîmes notre possi-
ble pour gagner le dessus du vent; mais les autres n'étaient
pas moins décidés à avoir le vent sur nous , ce qui nous
fit soupçonner qu'ils pourraient bien ne pas être des plus
honnêtes gens. Nous leur exposâmes la situation où nous
nous trouvions, et parvînmes à leur persuader de nous
jeter une corde et de prendre le large pour aller ensem-
ble vers le vaisseau. Ils étaient plus honnêtes gens qu'ils
n'en avaient l'air : après les avoir un peu examinés, nous
reconnûmes que la plupart d'entre eux étaient des étran-
gers venant de l'Inde et d'autres pays , et allant en pèle-
rinage à la Mecque. Le patron de la barque nous informa
qu'il venait de Moka , qu'il avait à bord des pèlerins, et
que nous étions à vingt-cinq railles environ au sud de
Djiddah oiiil se rendait. Il ajouta qu'il consentirait bien à
aller jusqu'au rocher , mais qu'il n'y resterait que peu de
minutes, parce que, autrement, il ne pourrait plus arriver
à Djiddah avant la nuit. Comme le vent était favorable,
nous fûmes bientôt au vaisseau naufragé, et, en im instant,
deux des Arabes eurent sauté dans l'eau et examiné le
dessous du bâtiment. Ils nous dirent que le cuivre et la
fausse quille étaient emportés, et que dans peu demomens
il y aurait trop de trous pour que la pompe fût d'aucun
secours. Je demandai alors aux passagers de mettre dans
la harque autant d'efièls qu'ils pourraient, et de s'y jeter
ET NAUFRAGE DAKS LA MKR ROUGE. 113
eux-mêmes , en laissant les chaloupes aux hommes de l'é-
quipage. En attendant je me servis de quatre Aiabes
vigoureux et agiles , pour remplir la barque de tous les
effets qui se présentaient : c est ainsi que je sauvai pres-
que tous les miens et plusieurs de ceux des autres passa-
gers. L'évéque et les moines étant trop occupés de leur
macaroni pour songer à autre chose, je poussai quatre
d'entre eux dans la barque et y sautai moi-même au mo-
ment où elle partait. Nous ne pûmes obtenir des Arabes
de rester plus longtemps , parce que la barque était déjà
trop chargée pour ne pas courir quelque danger en allant
au rivage. Heureusement qu'il soufflait un vent bon frais ,
de sorte qu'en six heures nous fûmes à Djiddah. J'envoyai
immédiatement plusieurs bateaux au secours de ceux qui
étaient restés en arrière sur le vaisseau, et me tiouvai
très-heureux de pouvoir passer la nuit dans un^ espèce
d'écurie. Le lendemain, un des bateaux envoyés la veille
revint plein de malles et d'autres objets ; les matelots
avaient trouvé le vaisseau abandonné et ils l'avaient vu en-
suite se briser. Cela me donna de l'inquiétude sur le sort de
ceux que nous avions laissés à bord le jour précédent-
mais comme le vent avait été très-violent dans la nuit, je
supposai que les bateaux dans lesquels nos compapnons
devaient s'être embarqués avaient peut-élre été poussés à
quelque distance sur la côte, et j'envoyai, à leur recherche
des Arabes avec des chameaux et des provisions. Je me
mis moi-même à cheval , et me dirigeai d'un autre côté
pour les chercher. A mon retour, j'appris que quelques-
uns des nôtres avaient été amenés à terre par l'un des ba-
teaux que j'avais envoyés , et que les autres , qui s'étaient
embarqués sur un autre bateau , avaient été trouvés par
les Arabes sur la côte et étaient arrivés à Djiddah. Ainsi
tous mes compagnons furent sauvés , et plusieurs d'entre
XII 8
114 ROUTE Dits INDES, ETC.
eux Furent bien étonnés, en arrivant à Djiddah, d'y trouver
le bagage qu'ils avaient laissé sur le navire au moment où
ils l'avaient quitté. Je n'ai perdu que la valeur d'environ
deux cents livres sterling, y compris bardes^ provisions,
argent, etc ; et je dois, en outre, m'estimer fort beureux,
car, entre tous les éciieils de ces parages (si jamais il me
fallait faire pareil cboix ) , la proximité de Djiddah, la
meilleure des villes de la mer Rouge, me ferait préférer,
pour faire naufrage, l'écueil sur lequel nous nous sommes
brisés. .Je vous ai tant parlé naufrage qu'il ne me reste
guère de place pour vous causer d'autre chose; mais il
fallait bien vous apprendre que je suis au nombre des
vivans, ne fût-ce que pour vous sauver les frais d'un habit
de deuil, dans le cas où vous auriez trouvé dans quelque
journal la liste des passagers à bord du Skimmer, qui a
péri. Je suis ici depuis dix jours, et y resterai vraisembla-
blement quelque temps encore avant de trouver l'occasion
de continuer ma route pour l'Inde, d'oii il vient d'arriver
quelques officiers : ils ont fait naufrage sur la côte d'Arabie
et s'embarquent ce soir pour l'Egypte. C'est pour profiter
de leur départ qvie je vous ai écrit à la hâte cette lettre. J'ai
déjà eu plus d'une querelle avec de pieux Musulmans, dont
la ferveur s'accroît à mesure qu'ils se rapprochent de la
Mecque, qui est à quarante milles d'ici. L'un d'eux, pour
divertir ses amis,m'acraché à la figure, mais je lui ai riposté
par un coup de canne svu^ l'œil et la tempe qui l'a étendu
par terre, comme s'il eût été tué sur place, ce dont ses amis
n'ont point paru mécontens. Je n'ai pas été cependant aussi
beureux dans toutes les occasions. L'autre jour, me pro-
menant hors de la porte qui conduit à la Mecque, je fus
assailli par une telle grêle de pierres , accompagnée des
épithètes de caffre , juif, chien, cochon, que je perdis
tout à fait contenance , et que peu s'en fallut que je ne
me sauvasse à toutes jambes. . .
NOUVEAU CANAL DE L'ANIO
A TIVOLI,
XT GALERIES OUVERTES DANS X.E MONT CATIXAO,
POUR DONAnSR PASSAGE A CETTE RITIÈRE;
TUAVAIX ACHEVÉS LE 7 IICTOBRE 1835, ET INAl'GUnÉS PAR l.F. SOI.VKUAIN POSTirE
GKÉGOIRE XVI. •
La reconstruction de Sainl-Paul et l'ouverture d^m
nouveau canal à l'Anio au-dessus de Tivoli , sont deux
ouvrages qu'on peut appeler gigantesques^ si l'on fait at-
tention aux ressources financières de l'Etat chargé de les
exécuter, et merveilleux, si Ton veut avoir égard au succès
extraordinaire dont celte double entreprise a été couron-
née. L'honneur d'avoir résolu et commencé ce qui sem-
blait tellement disproportionné avec les moyens actuels
du saint siège, appartient à Léon XII 5 l'honneur d'avoir
fait poursuivre , sans découragement, au milieu des cir-
constances les plus malheureuses, et sans ralentissement,
malgré les pertes les plus sensibles , deux ouvrages aussi
vastes et dont l'achèvement n'était même presque plus
espéré , cet honneur était réservé à Grégoire XVI. Dans
aucune occasion, peut-être, cette grandeur de vues et
cette constance de courage qui caractérisent au plus haut
degré la chaire de saint Pierre n'ont éclaté davantage , à
l'étonnement de ceux qui , jugeant de cette vénérable
institution par quelques apparences d'affaiblissement et de
' Cronaca delV Aniene, Roma 1835. Meniorie e Ducumenli da
seruire alla sloria délia chiusa deW Aniene, Romn 1831. Ordo
servandus in dcdicatione , etc., Roma 183.J.
116 CANAL DE l'aNIO
décadence , s'imaginent que la vertu créatrice s'en est
retirée ; — et voilà qu'une œuvre qui rappelle les temps
d'Auguste , une autre qui reporte à ceux de Théodose ,
s'accomplissent presque à la fois , dans la cinquième et
la sixième année dun pontificat commencé au milieu de
la tempête , et traversé par tant d'embarras.
Nous ne parlerons point ici de Saint-Paul, dont la
nouvelle basilique attend encore sa dédicace , et dont
quelques portions s'achèvent avec le retard que les com-
positions artistiques entraînent nécessairement. Mais,
terminés depuis longtemps, les travaux de Tivoli peuvent
devenir l'objet d'un compte rendu satisfaisant et complet;
l'analyse des documens publiés à cet égard à Rome
même', en 1831 et 1835 , suffirait à celte tâche : sans
nous flatter de la remplir , nous saurons , au moins , l'in-
diquer.
Qui ne connaît Tivoli? Ce n'est point à l'État romain
seul , c'est à l'Europe lettrée tout entière , que ce nom
harmonieux semble appartenir. Le juge le plus difficile
et le plus sûr du goût et de la beauté dans l'antiquité
romaine ne connaissait rien de préférable à Tibiir , dans
un temps où Daphnè subsistait avec toutes ses voluptés ,
où \ Académie était autre chose qu'un souvenir , où Baïa
rassemblait autour de ses golfes tout ce que l'art des
Ictimus et des Phidias , servi par une opulence sans bor-
nes , avait pu réaliser d'enchantemens. Maintenant même
que les montagnes disposées en vaste amphithéâtre vis-à-
vis des édifices de Tivoli, n'ontplus, au lieu de temples, de
villas et de forêts , que des racines de murs , des genêts
* Ces documens sont d'une clarlé remarquable , et l'exécution
des planches qui les accompagnent ne laisse rien à désirer. On
remarquera que, dans ces comptes officiels, l'évaluation des me-
sures linéaires est ordinairement faite en mètres et de'cimètres .
A TIVOLI. 1 1 7
el d«s bruyères; mninlenant que le silence et la désolaiion
régnent dans l'enceinte d'Adrien , et que le bruit des
travaux les plus vulgaires chasse les illusions de la maison
de Mécène; maintenant encore, pour qui l'a seulement
une fois aperçu, Tivoli doit rester dans la mémoire comme
un ineffaçable , un incomparable tableau. Mais , l'Anio
qui en fait la vie, l'éclal et l'harmonie , l'Anio avait con-
stamment menacé l'ancien Tibur et le moderne Tivoli
d'une subversion entière, dont, à chaque génération, des
éboulemens désastreux, de subites et violentes inonda-
tions venaient réitérer l'avertissement. 11 est nécessaire
d'insérer ici un aperçu du cours de cette rivière et des
événemens causés par ses eaux.
Le Teverofie , auquel l'usage de nos jours rend, même
dans la bouche du peuple liburtin , son nom antique
àHAnio y prend sa source près des confins du royaume de
Naples et de l'État de l'Eglise, au sein des monts Sim-
bruini '. Il prend sa direction vers le nord-ouest jusqu'à
Vicovaro , tourne ensuite au sud-ouest, arrose le terri-
toire de Tivoli, et traversait une partie delà ville ; enfin,
il se jette dans le Tibre au-dessous du site pélasgique
d'Antennae", à deux milles au nord de la porte Flaminia^.
Dans les temps anciens , l'Anio formait , à une petite
distance de sa source, et près de Sublaqueum*, trois bas-
sins ou lacs , appelés Simbi'uini] parvenu sous les murs
de Tibur , il se précipitait dans la vallée inférieure par
' Près de Trevi (Treba), dans l'ancien territoire des Œqui, et
sur la frontière des Berniques. Le monte Cantaro , frontière ac-
tuelle du royaume de Naples, est immédiatement à l'orient de cette
source.
* El turrigerœ ArUennœ , Virgile. Il n'en reste pas une pierre ,
et sa ruine est attribuée à la première guerre de Romulus.
■* Porta del Popolo.
* Subiaco.
118 CANAL DE l'aMO
une célèbre cascade, dont le site peut se reconnaiti-e
auprès du temple de Vesta. La chute était double; un
bassin artificiel, soutenu par une forte muraille, séparait
la première cascade, à peine inférieure en élévation à
celle de Terni , d'une seconde moins haute et moins
abrupte, qui marquait les confins de la Sabine et do
Latium '.
L'an de Rome 481 (avant notre ère 270), l'accrois-
sement énorme des bàtimens et de la population dans la
«ville éternelle,» firent sentir la nécessité d'y introduire
une masse considérable d'eau potable, par un aqueduc ,
qui fut le second , et que les censeurs Curius Dentatus et
Papirius Cursor , firent construire. On choisit TAnio ,
dont il fallut, pour cet objet, détourner une portion assez
forte; la prise d'eau fut à vingt milles au-dessus de Tivoli^
au lieu que l'antiquité nommait Porta Rarana (maintenant
Porta deir Acqua-regna). Cent vingt-sept ans plus tard,
Quintus Marcius Rex entreprit les travaux nécessaires pour
conduire à Rome, par l'ordre du sénat, l'eau ^ déclarée
plus saine et plus agréable qu'aucune autre , de la fon-
taine Marcia, jusqu'alors affluent de l'Anio. L'aqueduc
parcourait un espace de soixante et un milles ; la prise
d'eau s'en reconnaît au 36° mille de Rome, sur l'an-
cienne voie Valeria , à la droite du Teverone ".
Tibère fit commencer , vers la fin de son administra-
tion , deux nouveaux ouvrages de ce genre , entrepris
' Les restes de la muraille qui soutenait les eaux du lac enU'e
les deux chutes, se voient encore au site appelé Ponte-Lupo . La
seconde cascade était précisément au-dessous du temple de Vesta
et du rocher taillé à pic qui le supporte.
" Dans le domaine d'Arsoli , appartenant à la maison Massimo ,
et qui donne son litre à l'héritier de la principauté. ij'/HcomparrtWe
eau Marcia est redevenue propriété privée, grâce à la rupture de
son aqueduc.
A TIVOLI. 1 19
sur une éoLoIIe vraiment gigantesque , et qui furent
terminés seulement l'année 52 de notre ère , sous le
principal de Claude, lequel en fit la dédicace avec une
magnificence proportionnée à leur utilité. L'un de ces
aqueducs était alimenté par les eaux des fontaines Cœrulus
el CuiHius, au iS^ mille de Rome, près de TAnio, privé
par là de deux autres afduens ; cet aqueduc apportait
VÀqua Claudia; l'autre , dérivé de l'Anio même, avait
sa prise d'eau sur la voie Sublaquensis , au 42"^ mille de
Rome.
De la sorte , près de la moitié de la masse d'eau que
l'Anio avait jadis roulée se ti^ouvait détournée de sou
canal; et conduite, avec cette pompe solide dont nous
admirons encore aujourd'hui les vestiges, dans les fon-
taines et les thermes, où elle subvenait au luxe des besoins
du «peuple roi.» Toutefois , l'Anio était demeuré navi-
gable , au moins dans quelques saisons , tant au-dessus
qu'au-dessous de sa cataracte à Tibur. Strabon et Pline le
connurent tel. Procope mentionne la navigation de l'Anio à
l'époque de la guerre gothique. Enfin, Pétrarque con-
seillait à Giovanni Colonna de se faire transporter en
bateau depuis Tivoli jusqu au port de Rome; ce qui était
alors commode et facile, est, de nos jours, devenu l'ex-
pédition la plus hasardeuse , el l'on cite à Rome la témé-
rité de cette navigation (^ plusieurs fois répétée dans les
dernières années) , comme une preuve de l'indifférence
avec laquelle un de nos plus célèbres peintres affronte les
dangers de la nature aussi bien que les difficultés de l'art.
Clément Xll , Paul III , Grégoire XIII et Pie VI ont
tourné leurs regards vers le rétablissement de cette navi-
gation ; mais les travaux entrepris jusqu'à présent dans
ce but , n'ont rendu accessible aux bateaux qu'une très-
petite portion du cours de la rivière , à partir de son
confluent avec le Tibie.
120 CANAL DE l'aNIO
L'an 107 de notre ère, l'Anio s'enfla , déborda, en-
traîna dans son cours la plus grande partie des bois dé-
licieux qui l'ombrageaient, et pénétrant, par plusieurs
canaux temporaires, dans les fentes des montagnes de roche
sur lesquelles Tibur s'élevait avec sa couronne de riches
villas , abattit un grand nombre des habitations les plus
splendides et des monumens publics accumulés dans cette
place privilégiée. Toutefois , la cataracte ne changea pas
encore de lieu ; elle était, comme jadis, attenante au tem-
ple de Vesta lorsque , l'année 116, Manlius Vopiscus con-
struisit sur le flanc opposé de la montagne , en face de
cet incomparable spectacle, une maison de campagne
qu'on a constamment proclamée le rêve du poêle , et la
plus enviable des possessions que la richesse ou le cré-
dit ait pu jamais procurer. Vopiscus fut autorisé à pren-
dre pour ses jardins un filet assez considérable de ce
que l'Anio conservait d'eau au-dessous des quatre aque-
ducs ' .
Que devenaient cependant , dans leur haute vallée de
Sublaqueura , les trois lacs Simbniini? Nous ignorons à
quelle époque et de quelle manière deux d'entre eux dis-
parurent , épuisés soit par des desséchemens artificiels ,
soit par une rupture de leurs digues , soit par des infil-
trations souterraines ; il est seulement constant que, lors-
que saint Benoît , au commencement du sixième siècle ,
alla fonder autour de la grotte sainte* de Subiaco le
premier essai de sa colonisation monastique , un seul des
lacs « si distingués par leur aménité ^ » existait encore.
Le troisième conservait, au moins en partie, les eaux
de la rivière, prévenait les premières conséquences de
• Aqua Marcia, aqiia Claudia, Anio t'élus, Anio noi'us.
^ Il sacro speco.
^ Très lacus arnœnitale nobiles , qui nonien dedere Sublaqueo.
A TIVOLI. , 121
ses gonflemens soudains, et en modérait les suites quand
il ne pouvait plus les empêcher entièrement. Mais au
mois de février 1305, et pendant un débordement ex-
traordinaire qui jetait la consternation dans la vallée de
Subiaco, les moines de Sainte-Scholastique tombèrent dans
l'erreur grossière de considérer le bassin modéi-ateur
des crues de l'Ânio comme une digue nuisible à son écou-
lement ; et mettant la main à l'ouvrage avec ce zèle
aveugle qui, d'ordinaire , est le plus actiF, ils rompirent
le bord de la muraille qui servait d'appui à la rive occi-
dentale du lac. Alors cette coupe gigantesque s'épancha
précipitamment vers la pente de la vallée , le reste des
soutiens fut miné et s'éboula , le lac se vida pour ne plus
se remplir, et les désastres causés par l'inondation devin-
rent, sur beaucoup de points , irréparables.
Alors , et depuis longtemps , l'Anio avait repris pos-
session de toutes les eaux que la nature destinait à
son canal. La rupture des quatre aqueducs qui en por-
taient, sous les Césars, à peu près une moitié dans Rome,
cet événement désastreux pour la ville , dont la popula-
tion fut dès lors contrainte d'abandonner les collines
pour se mettre à portée du Tibre, ne saurait être rap-
prochée au delà du pontificat de saint Grégoire-le-Grand
( 590 à 604 ) , et l'on est autorisé à l'attribuer aux cam-
pagnes dévastatrices des Lombards. Depuis ce temps ,
la fréquence et la force des inondations de l'Anio s'aug-
mentèrent également. Celle du 20 février 1305 semble
avoir emporté le pont Valerius , construit dans la vallée
au-dessous de la villa de Mécène. Mais on n'a pu retrou-
ver d'indications précises sur l'époque où la masse princi-
pale des eaux du Teverone, abandonnant l'ancienne chute
et se tournant vers un canal moins élevé, prit à gauche
«ne nouvelle direction , formant d'abord la cascade qui
122 CANAL DE l'aNIO
subsistait encore en 1826, puis l'étrange et pittoresque
gouffre appelé Grotte de Neptune. Il faut se borner à
établir que cette révolution, à laquelle se rattachent les
faits qui nous restent à indiquer, doit être placée entre
les années 1305 et 1432.
Quant aux canaux secondaires qui , pénétrant dans les
fissures du rocher de Tivoli , mettent en mouvement les
nombreuses usines de cette ville, et, s'échappant ensuite
entre la verdure et l'ombrage des jardins, dessinent sur le
penchant occidental de la montagne, ces cascatelles si ché-
ries des peintres et des poètes, nul doute que leur existence
ne remonte à une très-haute antiquité. Un diplôme de l'an
982 appelle un de ces canaux forma antiqiia , et ceux
de la Porte obscure sont mentionnés dans une bulle
de 1189.
La nouvelle cataracte de l'Anio rendait plus habituels
et plus menaçans les dangers que , de tout temps , le
cours de cette rivière avait causés aux édifices de Tivoli.
Roulant précipitamment dans un canal plus abaissé , sans
digues naturelles ni soutien permanent, sur un sol
mal consistant et creusé dans son intérieur par un dé-
dale de crevasses, l'Anio pouvait, à chaque crue d'eau^
abattre des portions entières de la ville. La série des
travaux entrepris pour le contenir par des remparts et
le régler par des écluses, commence à l'année 1432.
Innocent VllI leur donna, en 1489, une forme plus
régulière et plus complète. Lorenzo Pietrasanta , par
les ordres de ce pontife , construisit un parapet solide
pour soutenir la nouvelle cascade; mais, dès 1531, l'ou-
vrage était totalement ruiné. Clément VII le fit rétablir,
et Pie IV, en 1564, confia au magnifique cardinal de
Ferrare, Hippolyte d'Esté, le soin de relever et de for-
tifier , autant qu'il serait nécessaire , le muraglione de
A TIVOLI. 123
PielrasaïUa. Un diversoir ou émissaire fui en même temps
pratiqué sous la porte SanCAngelo II en résulta pour
la ville une diminution de péril, grâce à la route nouvelle
et iriofl'ensive ouverte de la sorte à une partie des eaux
du Teverone ; pour les artistes , une cascade irès-reniar-
quable en face et en dessus de la jjrotte de Neptune ; et
cela dans le moment où , par la construction et la plan-
tation de la villa d'Esté, Tivoli voyait renaître les mer-
veilles de l'ancien Tibur , peut-être même avec un degré
supérieur de beauté poétique , de majesté harmonieuse
et un peu triste , telle qu'elle se grave dans la mémoire
tout à la fois avec la vivacité du phtisir et la ténacité
du regret.
Mais noire tâche est d'un genre plus sévère. Il est
certain toutefois que, sur le sol classique de la campagne
romaine, se renfermer dans une sèche analyse serait tout
à la fois affligeant et infidèle : tant la beauté, dans cette
région élevée, se montre inséparable de l'utilité ! En 1 589,
un débordement extraordinaire causa la rupture du mur
de Pietrasanta et du parapet construit au-dessus de l'é-
missaire. L'illustre Fontana fut envoyé par Sixte-Ouint
pour examiner quel remède il convenait de porter à ces
dégâts; mais la « réparation de l'Anio» ne put être comptée
au nombre des étonnans travaux d'un pontificat si court
et si bien rempli. Le P. Roseo, jésuite, travailla, en 1592,
à la reconstiuclion du mur de Pietrasanta , dont Fontana
voulait changer l'emplacement , conseil judicieux dont
Padoplion aurait prévenu beaucoup d'accidens. De nou-
veaux ouvrages, mais tous faits dans un endroit défavora-
ble, eurent lieu en 1593 et 1597. Alors périt , dans un
débordement soudain , l'antique église de Sainte-Lucie,
et Ton n'attribua qu'à la protection de saint Hyacinthe
la conservation du quartier adjacent, dont la ruine avait
«semblé inévitable.
124 CANAL DE l'aNIO
En 1671, le retour de semblables calamités paraissant
imminent , Luigi Bernini, auquel l'Italie décernait la palme
de l'architecture , se rendit à Tivoli pour y diriger des
ouvrages de différens genres j ordonnés dans le but de
détourner le danger. Deux émissaires , anciennement
creusés , mais qui avaient cessé de fonctionner , furent
totalement rouverts. On était au milieu de l'été, et l'Ânio
appauvri ne conserva plus d'eau dans son lit principal.
On put alors reconnaître l'étendue des dégradations
éprouvées par l'écluse et le parapet de Pielrasanta ;
néanmoins , l'étal du trésor pontifical ne permit d'y por-
ter remède qu'en 1681. Bernini, accablé de vieillesse,
laissa la direction des travaux au prélat, son fils, et leur
exécution à l'architecte Malhias de' Rossi. L'émissaire
appelé la Stipa^ souffrit de nouveau lors de l'inondation
de 1688, et fut complètement réparé par de' Rossi ,
en septembre 1689.
Le dix-huitième siècle n'amena point , pour le cours
de r\nio, d'événement très-remarquable. Toutefois, dès
1726, les maisons construites à Tivoli, près de la chute
et sur la rive gauche du canal , se trouvaient minées par
leurs bases et menacées d'écroulement. A l'inondation du
7 décembre 1740, le parapet de la cascade fut couvert
d'eau , et l'on cessa d'apercevoir l'image du Saint protec-
teur de la ville (saint Hyacinthe), image placée, comme
en triomphe, dans ce lieu éminent. En 1746, il fallut
défendre par un quai toute la rive gauche , sans cesse
menacée, et dont la corrosion allait entraîner la ruine de
la Fia Maggiore , car les quartiers les plus animés du
moderne Tivoli étaient précisément au bord de la rivière.
* Plus connu sous le nom de Bernini, lequel n'est pas exact,
comme on l'a vu plus haut.
A TIVOLI. 125
Enfin , en 1779 , la grosse muraille au versant de la cas-
cade reçut d'importantes réparations.
Une période bien plus agitée , et souvent désastreuse,
commença pour Tivoli avec le pontificat de Pie VII. En
180i et 1805, le mur de Pietrasanla , le quai de la rive
gauche, et les soutiens de l'émissaire délia Stipa, furent
violemment ébranlés ; le quartier de Sainte-Lucie mena-
çait ruine. L'architecte Bracci y apporta quelques remèdes
incomplets, qui furent de courte durée, les débordemens
suivans enlevant avec facilité des ouvrages faits à la hâte
et dans un faux système d'économie. Le pont construit vis-
à-vis de l'écluse s'écroula le 8 novembre 1808, laissant
la grande route interrompue : on le refit en bois; mais,
en décembre 1809 , une inondation plus violente que les
précédentes l'emporta de nouveau. Toute la rue de Sainte-
Lucie croula dans l'abime ; celle de Castrovetere semblait
au moment de la suivre , et les artistes s'alarmaient avec
raison pour le temple de Vesta'. On n'opposa pourtant
que des réparations partielles à un mal aussi grand , et
dont l'accroissement rapide se reconnaissait aux voies
d'eau ouvertes de toutes parts dans la muraille de Pietra-
santa, tandis qu'une caverne se creusait à sa droite, prête
à la miner totalement par l'infiltration constante qui s'y
faisait. Tel était l'état des choses , quand Léon XII par-
vint à la tiare.
Le 16 novembre 1826, et pendant une crue soudaine
de l'Anio , toute la masse de ses eaux se précipita dans
le gouffre que depuis longtemps la rivière travaillait à
former à droite de la cascade. La cascade elle-même se tut
subitement ; la muraille de Pietrasanta demeura quelque
temps à sec , puis se fendit , et disparut par moitié. Le
' Communément, mais faussement appelé de la Sibylle.
126 CANAL DE l'aNIO
lit de la rivière s'abaissa de cinquante palmes ; et des
cinq canaux qui alimentaient, dans l'enceinte de Tivoli ,
quarante-huit usines, douze fontaines publiques , et plus
de trente fontaines dans l'intérieur de maisons privées,
aucun ne conserva plus une goutte d'eau. Le 27, l'église
de Sainte-Lucie , dix-sept maisons attenantes, le palais
Boschi , et mille can?ies carrées de terrains précieux , cul-
tivés en vignes, en oliviers, en jardins, furent engloutis
dans l'abîme, qui, s'élargissanl d'heure en heure, im-
prima la terreur la plus illimitée aux habitans de tout le
reste de Tivoli.
A peine la nouvelle de celte catastrophe parvint-elle
au souverain pontife , que des secours de toute nature
furent envoyés aux victimes de l'inondation, et, sur-le-
champ, les mesures les plus efficaces furent prises pour
rendre à la ville la sécurité et l'activité manufacturière
dont les désastres du mois de novembre l'avaient privée.
Léon XII , dans cette circonstance, déploya toute celte
présence d'esprit , cette ardeur de zèle et cette persévé-
rance d'efforts qui, dans un corps mourant, semblaient
défier le pouvoir de la maladie et les approches de la dis-
solution. Le pape fut dignement secondé par Mgr Nicolai
et Mgr Caltani , préposés successivement aux travaux de
l'Anio. Dès le 8 décembre, un conduit, appelé depuis
lors LeoninOf fut rouvert, mis en communication avec le
nouveau lit de la rivière, et le mouvement rendu aux
usines du quartier de Festa. De nouveaux débordemens
survenus pendant tout l'hiver de 1827, n'arrêtèrent pas
la poursuite du but principal , qu'on atteignit enfin le 1 5
septembre 1 828. Alors, la rive gauche dé l'Anio se trouva
fortifiée par une muraille épaisse en talus, le lit de la ri-
vière, rehaussé jusqu'à la prise d'eau de tous les canaux
qui alimentent les fabriques, et une double chute établie
k TIVOLI. 127
derrière l'ancienne cataracte , sur un fond plus solide de
rocher. Du parapet, construit avec tout le soin possible,
l'eau tombait sur une pente encore rapide, mais non plus
abrupte, partagée par un plateau de quelques pas de lar-
jjeur. Les culées du nouveau pont jeté sur la cascade en
fortifiaient les flancs ; le pied en était assvu-é par une
ligne de gros fragmens de rocher. Alors les usines re-
prirent toute leur activité; on releva les maisons abattues,
on remit en culture les terrains dévastés ; mais la leçon
avait été trop sévère pour ne pas obliger à porter un re-
gard sérieux sur l'avenir.
La mort prématurée de Léon XII (2 février 1829)
laissait à de nouvelles mains la direction des affaires de
l'Etat ecclésiastique. Dès avant l'élection du nouveau pape
Pie VIII, la congrégation «del buon Governo » avait fait
visiter, par une commission spéciale, l'état du cours de
la rivière au-dessous de la chute : on en conçut de giaves
inquiétudes. Aux approches de la grotte de Neptune,
l'eau pénétrait, dans toutes les directions, par les cre-
vasses d'un rocher formé en grande partie de dépôts
tartareux , et dont aucun côté ne présentait de solidité
réelle. On pouvait craindre l'abaissement progressif du
canal principal dans celte espèce de gouffre, et, par suite,
l'affaissement de la grotte de Neptune, l'éboulement du
temple de \ esta , la ruine ou du moins l'ébranlement de
tout un quartier de la ville. On érigea sur plusieurs points,
des mui-s , des éperons , des talus ; le pilier naturel qui
supporte la grotte de Neptune fut revêtu d'une armure
très-solide de chêne et de fer; mais les calculs les plus
exagérés en apparence se trouvèrent dépassés de beau-
coup par l'impétuosité des eaux de l'Anio , dès qu'une
pluie soudaine vint les gonfler : de ces ouvrages si dis-
pendieux et si étendus , à peine demeura-t-il un seul ves-
128 CANAL DE l'aMO
tige après la crue du 28 décembre 1830. Les éperons si
récemment construits au pied de l'écluse menaçaient ruine.
Dès lors on acquit la preuve que , pour éloigner défini-
tivement de Tivoli le danger d'une autre catastrophe , il
fallait détourner absolument le cours de l'Anio, et le con-
duire, par une route nouvelle, dans un autre point de la
vallée, en respectant seulement les prises d'eau qui four-
nissaient au mouvement des usines.
L'attention publique étant fixée sur cet objet, différens
projets furent examinés et balancés par la congrégation
des affaires intérieures (buon Governo). On écarta d'a-
bord celui de creuser, seulement au-dessous de l'écluse
construite en 1828, un canal de dérivation qui aurait ren-
contré dans sa roule (à droite de la chute) un sol mal
ferme, et qui , en outre , aurait exigé des travaux très-
coûteux pour rendre l'activité aux fabriques , dont les
canaux aboutissaient au voisinage de l'écluse, sur des
points tout différens. Un autre plan, celui de faire dévier
presque toute l'eau de la rivière dans l'émissaire Bernini ,
qui aurait été élargi à cet effet , offrait l'inconvénient de
laisser, entre cet émissaire accru de la sorte, et \ejiume
morto y ou lit ancien, réduit à quelques pouces d'eau,
une île étroite , sujette à de faciles bouleversemens , dont
le moindre aurait suffi pour rejeter les choses dans l'an-
cien état.
Alors l'ingénieur Folchi proposa et fit prévaloir l'idée
d'ouvrir un canal de déviation dans les flancs du mont
Catillo.
Avant de continuer l'exposé des faits, il devient néces-
saire d'établir, par quelques indications topographiques ,
l'état du cours de l'Anio en 1829. La rivière entrait par
le midi dans l'enceinte de Tivoli et en ressortait par le
nord-ouest ; son canal , très-large à l'entrée , se resserrait
A TIVOLI. 129
sin{julièi<'ment en paivenanl au fond du vallon. Eu face
des ébouiemens de 1 826, qui ne s'arrêtaient qu'à la Piazza
Palatina, s'avançait une sorte de presqu'île, limitée à
l'ouest par le lit de TAnio, à l'est par rémissaire de
Bernini; cette lanjjue de terre, basse et peu solide , ren-
ferme les fabriques de salpêtre : on l'appelle Caprareccia.
Après sa chute au-dessous de l'écluse construite par Lëon
XII, le bras principal de la rivière descendait précipitam-
ment entre les rochers, puis s'engloutissait complètement
dans la Grotte de Neptune. L'émissaire dit de Bertiiiii
( la Stipa ) jetait ses eaux par une haute cataracte dans
un bassin contigu à celte grotte, et dans lequel toute
l'eau de ia grotte elle-même se déchargeait par une
ouverture au sud. La livière reprenait ensuite son cours
pour moins de cent mètres , et disparaissait de nouveau
dans la Grotte des Syrènes. Enfin ressortant dans la
direction du nord, elle abandonnait le sol de dépôts
fluviatiles et friables successivement créé et bouleversé
par elle, et entrait dans la vallée basse, profonde,
étroite et solide qui la garde jusqu'à ce qu'elle sorte du
territoire tiburtin.
Les flancs escarpés de la montagne calcaire appelée
Catillus dans l'antiquité , et monte délia Croce pendant
le moyen âge, se présentent exactement à l'est de Tivoli,
et de l'autre côté de la ravine creusée par l'Anio. L'in-
génieur Folchi proposa d'y percer deux galeries parallèles,
séparées par une arête vive de rocher, lesquelles seraient
de capacité suffisante à recevoir, s'il le fallait, toute
l'eau de la rivière , même dans ses plus grandes crues, la
conduiraient au penchant septentrional de la montagne et
l'abandonneraient au bord du précipice, où elle tomberait
par une chute de cent mètres de hauteur, et cela vis-à-vis
de la grotte des Syrènes, mais de l'autre côté de toute la
MI . 9
130 CANAL DE L'AISIO
masse calcaire où les galeries pénétreraient. L'Anio devait
suivre alors son cours accoutumé, à partir de l'endroit du
vallon où cessent les escarpemens , et où les infiltrations
ne sont plus à craindre. L'entrée des galeries devait être
parallèle à la prise d'eau des conduits par lesquels toutes
les usines de Tivoli sont mises en jeu , parallèle encore à
l'entrée de l'émissaire délia Stipa. Ce projet conservait à
la ville tous les avantages matériels, toutes les beautés pit-
toresques qu'elle tirait de l'ancien cours de la rivière ; en
même temps , il la mettait pour toujours à l'abri des in-
convéniens et des dangers de ce cours. Le projet a été
mis à exécution ; et ce que nous venons d'exposer comme
plan , il faut par conséquent le prendre comme indication
de l'état présent de l'Anio devant Tivoli.
Le nom mythologique de Catillus est assuré de l'im-
mortalité par un vers de Virgile; et les regards d'Horace
se portaient des terrasses de sa villa , sur les flancs de cette
montagne maintenant nue , alors , sans doute , revêtue
de plantations. On n'a trouvé, au sommet de ses croupes
rocailleuses , aucun vestige d'anciennes constructions.
Deux petites galeries creusées dans l'antiquité romaine ,
et retrouvées vers la via Valeria , semblent n'avoir abouti
qu'à des chambres sépulcrales. Envisagée sous le rapport
géologique , cette montagne est une masse calcaire de
formation secondaire, parfaitement compacte , et qui,
sur le point choisi par le Chev. Folchi , n'offrait ni cre-
vasses, ni cavernes, ni aucun autre accident qui pût com-
promettre la solidité des travaux.
Le projet de cet ingénieur^ accueilli , dès le principe,
iavec ime égale faveur par le public et par l'administra-
tjon, fut cependant soumis à un examen sévère, et toutes
les objections qu'il fil naître furent discutées avec la plus
scrupuleuse équité. Les cardinaux Âlbani , Dandini et
\ TIVOLI. 131
Rivarola présidèrent à la discussion approfondie du |)roJel
et des mémoires rédigés tant à son appui que contre ses
conclusions : il ne manquait plus que la décision du
souverain ; mais Pie VlU succomba , dans l'automne de
1830, à la maladie dont il était depuis longtemps attaqué,
et tout resta momentanément suspendu.
L'élection de Grégoire XVI eut lieu le 2 février 1831.
Les désordres qui agitèrent, dans les premiers jours
du nouveau pontificat , la plupart des provinces de lÉtat
romain , étaient à peine apaisés que la question de Tivoli
fut reprise en considération; enfin le 9 juin 1832,
le projet dont nous avons rendu compte reçut l'approba-
tion définitive du souverain.
Il fut statué que les eaux de l'Anio seraient détournées
dans un nouveau canal , formé par une double galerie
entrant dans les flancs du mont Catillo , 51 mètres au-
dessus de l'émissaire de la Stipa. La longueur des galeries
(en tout égales entre elles) devait être de 294 mètres
pour chacune ; leur hauteur , à l'endroit de l'entrée des
eaux , de 13 mètres et demi; leur largeur au même en-
droit , de 10 mètres. Ces galeries, pratiquées en pente
continue de deux pour cent, devaient aller en diminuant
graduellement de hayteur et de largeur, de manière à
ce qu'au bout de 214 mètres la hauteur se réduisît à
7 mètres, et la largeur à 5 mètres, 50 centimètres.
Les deux galeries, séparées jusque-là par une arête
de roc vif de 3 mètres de profondeur, devaient
s'unir alors en un seul canal large de 13 mètres, 60
centimètres , lequel irait toujours s'élargissant et ga-
gnant ep profondeur jusqu'au débouché des eaux, placé
sous « l'image du Sauveur , » sur la route de Quinti-
liolo , à 6 mètres d'élévation au-dessous de l'entrée des
galeries du côté opposé de la montagne ; cette entrée
132 CANAL DE l'aNIO
devait être en cinlre aigu (arc gothique), le débouché
des eaux en cintre plein; la chute de 100 mètres, ou à
peu près 500 palmi de hauteur.
11 fut ajouté^ par précaution, que des trottoirs seraient
pratiqués dans le rocher, le long des galeries, pour faciliter
les travaux des ouvriers qu'on emploierait à les déblayer
des corps hétérogènes que les crues pourraient y entraî-
ner , et des dépôts tartareux qui , à la longue , en dimi-
nueraient la capacité. La masse du rocher à excaver était
évaluée à 35,405 mètres cubiques; le devis du travail
s'élevait seulement à 48,007 scudi (ou 264,000 fr.),
dans lesquels n'est pas comprise la ressource des forçats ;
mais on prévoyait une augmentation possible d'à peu
près 77,000 francs, et l'on demandait quatre ans
pour livrer l'ouvrage achevé. Cette dernière prévi-
sion a été trompée : trois ans et quatre mois après la
décision de Grégoire XVI, l'Ânio se précipitait par sa
nouvelle chute, et le but de l'entreprise était complè-
tement atteint.
Le cardinal Rivarola, préfet de la congrégation « délie
Acque*,» fut préposé à l'exécution de l'ordre souverain,
et la direction des travaux confiée au chev. Folchi. Mgr
Massimo , secrétaire de la congrégation des eaux , prit la
part la plus active à l'inspection, à l'encouragement et à
la poursuite de ce grand ouvrage : ces trois noms y res-
teront , à juste titre, éternellement attachés à côté de celui
de Grégoire XVI.
On commença par enlever toutes les terres de la vigne
Lolli, qui masquaient l'escarpement du mont Catillo à l'en-
trée des galeries projetées. A. la profondeur de 17 pieds,
les ouvriers touchèrent la roche vive ; bientôt un mur
• Division de la direction ancienne des ponts et chaussées.
A TIVOLI. 133
antique apparut : on le découvrit dans une longueur de
90 pieds; il était adossé verticalement à la face taillée à
pic de la montagne; sa hauteur est de 30 pieds; il servait
probablement de soutien à une portion de la voie Valeria.
Au pied de cette muraille, d'ouvrage losange (re//co/a/o),
des cippes et des inscriptions funéraires se trouvèrent en
grand nombre : on reconnut un antique sepolcrelo (le
nom de nécropole serait ici trop pompeux). C'est dans
cette sorte de façade, d'un aspect pittoresque et solennel,
que furent ouverts les deux cintres gothiques des gale-
ries ; l'antiquité romaine semblait, par une heureuse
réunion de circonstances , s'être chargée de fournir l'in-
troduction d'un ouvrage assez grandiose pour qu'elle
s'en fût honorée. Mgr. Massimo mit un soin particulier à
disposer, d'une manière instructive et frappante, ces
précieux restes de l'âge des Césars ; à les entourer de
plantations ; à rétablir, autant que possible, l'aspect que
cet asile devait présenter dans un siècle où l'on multipliait
à dessein les spectacles et les enseignemens de cette nature,
au sein des délices et dans les lieux même où les plaisirs
semblaient dominer sans rivaux. Une route fut , en outre,
pratiquée entre l'entrée des galeries et leur débouché.
Au point où ce nouveau chemin atteint le sommet de la
montagne , le temple de Vesta , celui de la Sibylle ' , le
gouffre dans lequel l'Anio se précipita pendant tant de
siècles, et qui reçoit encore l'émissaire de Bernini, les
bords découverts et lumineux de la grotte de Neptune et de
la grotte des Syrènes, enfin l'amphithéâtre de montagnes
où Varus, Catulle, Horace avaient leurs maisons de cam-
pagne, s'offrent tout à la fois au regard dans un tableau
incomparable pour la variété des impressions qu'il réunit,
l'élévation et l'attrait des souvenirs qu'il réveille.
' Peut-être aussi île Drusilla.
13i CANAL DE l'aMO
En achevant la découverte du mur antique , on parvint
à la bouche d'un aqueduc de la même époque, dont la
position et la construction donnèrent d'utiles directions
sur le travail qu'on allait commencer dans l'intérieur de
la montagne, et prouvèrent que le chev. Folchi s'était
rencontré dans son projet avec Texpérience, jusqu'alors
ensevelie, des ingénieurs de Vopisque ou d'Adrien.
Les travaux au débouché des galeries vers la route de
Quintiliolo étaient en activité dès le premier février 1 833,
et les deux flancs de la montagne simultanément enta-
més.
Une visite du souverain pontife aux travaux de Tivoli
( avril 1834 ) donna bientôt après, aux habilans de cette
ville , l'occasion de faire éclater les sentimens d'une re-
connaissance enthousiaste pour la mesure qui garantissait
leur future sécurité. Grégoire XVI revint à Tivoli , le
2 mai , après un séjour de courte durée à Subiaco ,
sanctuaire pour lequel ce souverain , qui a conservé sur
le trône toute la simplicité des mœurs cénobitiques ,
éprouve une vénération affectueuse qui l'y attire fré-
quemment. La réception du pape à Tivoli présenta tout à
la fois un caractère de grandeur antique et de touchante
simplicité : dans la Rome moderne , les fêtes prennent
volontiers un air monumental , auquel contribue la per-
fection avec laquelle le langage des Césars y est encore
employé pour les inscriptions et les exergues des mé-
dailles.
Pendant tout le reste de l'année 1834 les travaux, con-
fiés à deux entrepreneurs distincts, et à deux compagnies
d'ouvriers de nations différentes , furent poursuivis avec
la plus grande activité. Le 4 novembre, la galerie de
gauche était ouverte; celle de droite le fut le 29 du même
mois : on n'avait mis que quinze mois à réaliser cette
A TIVOLI. 135
bçlle concepiion. Les travaux accessoires remplirent l'in-
tervalle entre la fin de novembre 183i et l'été de 1835.
L'inscription suivante , en lettres de bronze, fut attachée
au-dessus de l'entrée des galeries :
GREGORIUS • XYI ' PONTIFEX * MAAIMUS
AD • AN1ENE3I • INFUENANDUM
PERFOSSO • MONTE ' N0VU3I ' ALVEUM ' APERUIT
ANNO • MDCeCXXXV
CURANTE
AUGUSTINO • RIVAROLA ' CARD.
PR^FECTO • OPERI ' PERFICIENDO
FRANCISCO • XAVERIO * MAXIMO " IX ' VIR • URB ' CUR.
AB • ACTIS
CLEMENTE • FOLCHI ' EQ ' ARCHITECTU.
Pour compléter l'ensemble d'ouvrages utiles autant
que grandioses, entrepris à Tivoli, le pape, observant les
difficultés qu'offrait la communication de cette ville avec
la Sabine , l'Abruzze et Subiaco , par les voies Valeria
et Sublacensis , avait ordonné , au mois d'avril 1834, la
construction , au-dessus de l'écluse de l'Anio , d'un arc
qui remplît les fonctions de pont entre le bord de l'an-
cienne chute et le sommet de l'éminence opposée. Cet
autre travail se trouva terminé au commencement d'octo-
bre 1835. Le Ponte Gregoriano n'a qu'une seule arche
de 90 palmes de hauteur. Parfaitement droit, il porte à
ses deux extrémités, sur des plinthes élevées, les statues
de la Vierge , de saint Grégoire-le-Grand , de saint Lau-
rent et de sainte Symphorose. L'ensemble est d'une
élégance et d'une légèreté, qui n'excluent ni la solidité ni
la grandeur.
Dans l'exécution du projet détaillé ci-dessus ^ on s'é-
136 CANAL DE l'aMO
lait écarté des premières vues du chev. Folchi seule-
ment en un point : au lieu d'une seule issue commune
aux deux galeries , deux sorties séparées avaient été ou-
vertes, et toutes les deux à cintre aigu, comme l'entrée des
canaux sur la pente opposée de la montagne. Tout étant
préparé pour Timmission des eaux dans leur nouveau lit,
le souverain pontife se rendit à Tivoli le 6 octobre 1835.
Il traversa les deux galeries , dont la bénédiction solen-
nelle avait élé faite par l'évêque de Tivoli , aussi bien
que celle du pont Gregoriano , le 24 mai précédent, fête
de la Vierge de Quintiliolo , qui est, dans la contrée en-
vironnante, l'objet d'une extrême vénération. La « pro-
cession suppliante» ( supplicatio^ avait traversé fun et
l'autre chemin dans le sein du rocher, répétant les « lita-
nies de Lorette , » dont la Marche d'Ancône entend le
continuel concert. Des prières particulières furent réci-
tées au pied des statues de la Vierge, de saint Grégoire
et des patrons de Tivoli , saint Laurent et sainte Sympho-
rose , suivant l'usage Romain de sanctifier les arts, par
lesquels, à son tour, la religion est embellie. La chapelle
àeQuintilioIo, qui ne rappelle aux villageois de la Sabine
que des idées de paix et de protection , réveille par son
nom des souvenirs d'une nature bien différente dans
l'esprit des disciples de l'antiquité : Quinctilius rariis en
avait occupé le site par les magnifiques constructions de
sa villa , et c'est de ce lieu de délices qu'il partit pour
aller expier ses rêves d'ambition sous la hache des sau-
vages de Germanie, entre les marais et les forêts de
Teuteberg.
En face de l'issue des galeries, sur un lieu élevé, d'où
la ville et la vallée s'offrent également aux regards,
on construisit un pavillon d'ordre gothique, où le sou-
verain pontife, et après lui D. Miguel, la reine-mère
K TIVOLI. 137
des Dejjx-Siciles , ei la cour ecclésiastique de Rome pri-
rent leur place le 7 octobre au matin. Le signal fut
donné , les portes de l'Ânio s'ouvrirent , et la rivière ,
pénétrant à Tinstant dans son nouveau lit , vint se
précipiter en magnifique cascade au pied du trône d'où
l'ordre était parti. La beauté extraordinaire de cette nou-
velle cataracte avait été prévue par les artistes , et for-
mellement énoncée au nombre des motifs à l'appui de la
résolution du 9 juin 1832. On peut maintenant em-
brasser d'un seul regard la grande cbute et les casca-
telles ; rien de plus magnifique ne pouvait être imaginé
pour « donner la juste splendeur à ces beautés singulières
de la nature ' . »
La médaille frappée pour conserver la mémoire de Tim-
mission de l'Ânio dans son lit actuel est du diamètre
de 2 pouces , 9 lignes , et d une belle exécution , mal-
gré l'extrême difficulté des sujets qu'il fallait nécessai-
rement placer sur les deux faces. L'une d'elles repré-
sente l'entrée de l'Anio dans les galeries , la double voûte
gotbique pratiquée dans le mur romain , les sépulcres
antiques , les travaux de la roule du mont Catillo et
l'amphithéâtre de hauteurs qui le domine : autour, on
lit l'inscription :
GHEGORIUS • XVI • AUSU * ROMANO * SACRI " PRJNCIPATUS
ANNO • II • INCHOAVIT * V ' PERFECIT.
Termes simples, quoique grands, mais ils sont mérités.
Au revers on a figuré la pente escarpée du mont Catillo
avec son revêtement d'arbustes ; l'eau de la rivière dé-
bouche des galeries, et tombe en masses impétueuses :
à droite , on aperçoit les édifices de Tivoli , les sub-
' Teiines du Chiro^rafo de Grégoire XVI.
138 CANAL DE l'aINIO A TIVOLI.
struclions de la villa de Mécène, el les pentes sur les-
quelles plusieurs des cascatelles dessinent leur réseau
d'argent. Pour exergue :
TIBURTES • CATILLO * PERFORATO * INDUCTO " ANIENE
SERVATI • ANNO * DOMINI * MDCCCXXXV.
Un avantage indirect , retiré par les arts des travaux
exécutés pour détourner l'Anio , ne doit pas être passé
sous silence : une carrière de pierre à lithographier a été
découverte sur le territoire tiburtin , et près d'elle deux
espèces de marbre, d'une grande beauté, se sont offertes
aux recherches de Mgr Massimo. L'Etat romain ne pos-
sédait encore presque rien dans ce genre ; el nulle part
ailleurs, l'avantage d'une semblable acquisition ne pou-
vait être plus vivement senti.
SEPTIEME REUNION
DF.
L'ASSOCIATION BRITANNIQUE
POUR l'avancement des sciences,
Qui a eu lien à Liverpool les 1 1 , 12, lô, \i, 15 et 16 Septembre 1857.
(Second article.) '
Il notis reste à faire connaître à nos lecteurs les prin-
cipaux objets qui ont attiré l'attention des membres de
l'Association qui siégeaient dans les sections de géologie
et géographie, d'histoire naturelle (zoologie et botani-
que), d'anatomie et médecine, et de statistique. Nous
suivrons la marche tracée dans le précédent article, où
Ton a évité de trop grands détails , même sur les travaux
qui présentaient le plus d'intérêt , nous réservant aussi
de revenir sur quelques-uns d'entre eux dans le bulletin
scientifique.
La section de géologie, la science à la mode, avait ses
séances dans l'amphithéâtre de l'institut de mécanique; la
galerie que renferme cette belle salle avait permis d'y
admettre des dames, qui s'y étaient rendues avec empres-
sement.
' J'ai rendu comple, dans notre précédent numéro, de la partie
des travaux de rAssociation britannique relative à la physique,
aux malhémaliques, à la chimie et à la mécanique ; il me restait
à parler des travaux des sections de géologie, d'histoire naturelle,
de médecine et de statistique. M. le prof. Macaire, plus versé que
moi dans ces sciences, a Lien voulu se charger de celte partie de
ma tâche; n'ayant pas assisté aux séances de ces dernières sec-
tions, je n'aurais d'ailleurs pu faire ce compte rendu que sur les
mêmes documens qui ont servi à M. Macaire. (A. de la Rive.)
140 SEPTlÈMli RÉUiMON
Les travaux de la section commencèrent par un rap-
port de M. Whewell sur les chang^emens relatifs de ni-
veau des mers et des terres, question qui a fait l'objet
d'un prix proposé par l'Association britannique. Le moyen
de donner une base cerlaine aux observations futures sur
cet objet important , est de relever avec une très-grande
exactitude les différences de niveau d'un grand nombre de
points situés sur deux lignes droites , qui se couperaient
à angles droits et se termineraient à la mer. M. W. fait
remarquer que les mers qui ont des marées peu fortes,
telles que la Baltique, présentent plus de facilité pour la
détermination des cbangemens de niveau de leurs rivages,
que celle, par exemple, qui baigne les côtes de l'Angle-
terre, oii les oscillations sont très-considérables. Entre
autres travaux sur ce sujet , il mentionne avec éloges les
observations très-précises de M. Bunt, de Bristol, sur une
ligne allant de Bridgewater à Axmoulh.
Une commission avait été nommée par l'Association,
dans le but de déterminer avec exactitude la proportion
de vase ou de matériaux sédimentaires contenue dans
les eaux. De nombreuses expériences, faites par le capi-
taine Denham de Liverpool (le célèbre voyageur), prou-
vent que les eaux de la Mersey contiennent, par mètre
cube d'eau, à peu près 29 pouces cubes de matières in-
solubles à la marée montante, et 33 pouces cubes à la
marée basse. Cette différence d'un huitième sur la vase
suspendue dans l'eau, forme un dépôt d'environ 48 mille
mètres cubes à chaque marée, dépôt qui , dans les 750
reflux de l'année, élèverait de 21 pouces la partie du lit
de la rivière dans laquelle la marée se fait sentir, si elle
était déposée régulièrement. Heureusement une partie est
entrainée par les fortes marées, quelques points seulement
reçoivent de grandes accumulations, et le lit de la Mersey
I
DE l' ASSOCIATION BRITANNIQUE. 141
ne s'ëlève que d'environ 7 pouces. Le porl de Liverpool
sera donc néanmoins un jour comblé^ à moins que l'homme
ne trouve moyen de mettre obstacle à cette action des ma-
rées par quelque procède de drajjuage. Ces inléressantes
recliercbes, si utiles à la navigation, jettent aussi un
grand jour sur la formation des deltas, qui ont récem-
ment attiré l'attention des géologues.
Le Révérend M. Yates montra plusieurs fossiles végé-
taux Irès-curieux , trouvés dans le grès bigarré du Wor-
cestershire. Les troncs d'arbres sont en partie convertis
en houille, mais chacun d'eux est comme encaissé dans
une enveloppe de matière ferrugineuse. Les caractères
botaniques de ces fossiles furent décrits à la section par
le D"" Lindiey, et une intéressante discussion s'engagea
sur les âges relatifs des diverses couches de la formation
du grès bigarré {^new red smidstone^. M. Sedgwick a
montré qu'un ancien membre de cette série recouvre im-
médiatement le terrain houillcr , quoique en général en
stratification non concordante, et il attire l'attention des
géologues anglais sur cette formation , où la présence du
fer en si grande abondance rend les fossiles très-rares, et
les moyens de comparaison conséquemment moins nom-
breux.
M. Strickland a lu un mémoire sur les couches de
gravier des comtés de Warwick et de Worcester. La
grande distinction établie par l'auteur dans les formations
de gravier qu'il a étudiées, est que les unes contiennent
des silex , tandis que les autres n'en renferment pas un
seul. Elles sont indépendantes des petites variations de
la surface du sol , celles sans silex étant au nord de
l'Avon, et les autres vers les collines d'oolites. Il re-
marque aussi que les graviers sans silex ressemblent
aux plages graveleuses de la mer actuelle , et ne
142 SEPTIÈME Rilu.MON
contiennent que des fossiles marins, tandis que les gra-
viers à silex paraissent fluviatiles , et renferment des os
fossiles et des coquilles d'eau douce. Il n'a vu nulle part
ces deux espèces de graviers en couches superposées.
Plusieurs géologues ont fait remarquer qu'il était dif-
ficile de généraliser les observations sur les graviers, qui
quelquefois se sont présentés à la hauteur de 2000 pieds.
La question des graviers, liée à celle des blocs erratiques,
est une des plus difficiles que la géologie ait à résoudre;
aussi la section a-t-elle entendu avec intérêt les remarques
de M. Sedgwick sur les graviers de l'Angleterre centrale,
qu'il a suivis jusqu'à leurs lieux d'origine dans le nord.
M. Mallet a entretenu la section de la marche des
glaciers et des causes qui la déterminent. La cause or-
dinairement admise comme déterminant le mouvement
progressif des glaciers, est leur poids; mais elle ne doit
agir que dans des localités parliculières. Il propose une
explication très-ingénieuse fondée sur le fait, que la partie
inférieure du glacier est à une température plus élevée que
la partie supérieure. Cela fait fondre la surface inféiieure,
et en conséquence produit un relèvement de la masse ,
dans une direction perpendiculaire à la surface de la terre,
tandis que la chute était à angle droit avec la surface in-
clinée, de sorte qu'un mouvement progressif s'ensuit d'a-
près la loi de la décomposition des forces. M. M. explique
aussi plusieurs phénomènes que présentent les fentes des
glaciers, qui sont souvent convexes en bas, le centre de
la masse descendant plus vite que les deux bords.
Quelques faits curieux ont été mentionnés par le marquis
Spineto. Us ont été mis en lumière par les travaux entrepris
par M. Briggs , consul anglais au Caire, pour creuser des
puits artésiens dans le désert de Suez, afin de faciliter les
communications avec les Indes , que l'on espère établir par
DE l'association BRITANNIQUE. 143
ce chemin. L'ingénieur suisse qu'il a employé a réussi à
trouver de l'eau, et l'on a traversé un grand nombre de
couches diverses , mais qui variaient dans des localités
très-rapprochées ; tantôt le sable était marin , tantôt il
paraissait ne pas avoir ce caractère. Le plus singulier
phénomène fut la présence du granit sur de l'argile, dans
laquelle on a trouvé de fort bonne eau. Un des princi-
paux obstacles à l'établissement de la nouvelle roule des
Indes par l'isthme de Suez et la mer Rouge , se trouve
ainsi levé, et nos correspondans de Calcutta nous annon-
cent qu'avant un an le service régulier des bateaux à va-
peur de Londres à Bombay sera complètement établi.
Nous avons entre les mains une lettre arrivée à Genève
par ce moyen , à 58 jours de date de Calcutta.
Une lettre de M. Lyell sur le granit de Christiana, en
Norwége, déjà examiné par M. de Buch, et qui recouvre
des couches fossilifères , amène la discussion sur la na-
ture ignée du granit , et sur son action sur les roches
sédimentaires pour les convertir en gneiss, micaschistes,
etc. M. Greenough et quelques autres membres, se fon-
dant sur des faits observés qui montrent un passage
direct du granit au gneiss et au micaschiste , refusent
d'admettre pour ces roches une origine différenie , et
pensent qu'il faut les regarder toutes comme marines, ou
toutes comme le produit de l'action du feu.
M. Greenough a annoncé qu'en 1835, à Bonn, la
réunion des savans allemands a arrêté que le choix des
couleurs, pour les cartes géologiques, serait laissé aux
géologues anglais, et il a fait ressortir l'importance qu'il
y a à ce que tout le monde adopte le même système de
coloriation pour ces travaux, qui se multiplient et pro-
mettent tant d'utilité.
M. Sedgw'ick a produit une grande impression sur l'au-
1 i i SEPTIÈME REUNION
ditoire, par un intt^ressant récit du malheureux accident
récemment arrivé dans les houillères de Workington.
La stratification de ces mines est fort irrégulière, et les
couches s'inclinent en sens inverse des deux côtés d'une
ligne, de sorte que, dans une localité, des lits importans
de houille sont poursuivis sous la mer. Dans le puits Isa-
belle on était parvenu à une profondeur de 135 brasses
au-dessous des hautes eaux. L'imprudence des mineurs a
été telle, qu'ils avaient laissé les travaux arriver jusqu'à
14 brasses seulement du fond de la mer, et avaient
enlevé les piliers ménagés primitivement. L'abaisse-
ment du sol et des infiltrations abondantes avaient inuti-
lement annoncé le danger sans donner l'alarme, lorsque,
à la fin de juillet , la mer s'ouvrit une issue dans la mine
qu'elle remplit en moins de deux heures, détruisant vingt
milles de chemins de fer. Il y eut un nombre considérable
de victimes ; très-peu de mineurs parvinrent à s'échapper.
Un d'entre eux fut lancé au dehors par le dernier puits
de la mine, par l'effet de l'énorme explosion de Tair ren-
fermé dans les galeries, et dont le bruit se fit entendre au
loin dans le pays.
M. Ham, de Bristol , a fait des recherches sur la vase
de la Séverne. Il trouve que, près de Tembouchure de
l'Avon, un gallon d'eau contient 26,3 grains de matières
insolubles, au milieu du canal 28,5, près des bas-fonds
35, sur la côte opposée 72. La moyenne est d'environ
40 grains ; de sorte qu'en admettant pour le canal 225
milles de surface, la quantité de vase suspendue dans
l'eau, à la profondeur d'une brasse, serait de 709,000
tonneaux.
Le D"" Brewster a communiqué , dans une lettre à la
section, le fait singulier qu'il a découvert dans le dia-
mant , et dont nous avons déjà parlé dans le compte
DIE I,' ASSOCIATION BRITANMQLE. 1 i 5
rendu des travaux de la scclion de malhémaliques et de
physique' .
On pouvait s'attendre que les terrains houillers occu-
peraient une place distinguée dans les travaux de la sec-
lion. Les travaux les plus remarquables sur celle forma-
tion oui élé les recherches de M. J. Heywood sur les houil-
lères de la partie sud du Lancashire , qui occupent 250
milles carres; celles deM.Williamson sur les mines de char-
bon du même comté, contenant la description des failles
et celle d'im grand nombre de fossiles, dont quelques-
uns d'eau douce trouvés dans une veine de Cannelcoal à
Wigan ; celles de M. Logan sur le bassin houiller du pays
de Galles; de M. Pease sur la théorie des failles, et enfin
Je travail de M. le Di'Crook, qui regarde les bassins houil-
lers de l'Angleterre el du pays de Galles comme des parties
détachées du même dépôt , occupant presque tout le pays
recouvert aujourd'hui par le grès bigarré , el qui a élé
séparé en segmens par le soulèvement des trapps et des
roches siéniliques. Une longue discussion, sur les moyens
d'expliquer et de poursuivre les irrégularités des lits de
houille, a suivi ces communications , et l'on a fortement
combattu les inquiétudes qui ont été manifestées sur l'é-
puisement des houillères en Angleterre , inquiétudes que
rien n'autorise à concevoir, même dans un avenir très-
éloigné.
Le Révérend D. Williams lut un mémoire sur des plantes
et arbres fossiles découverts avec des orlhocératites, des
productus, etc., dans des couches inférieures du groupe
de la grauwacke. Ces couches s'enfoncent sous des schistes
à irilobites près de Barnstaple, et la nature des fossiles
végétaux qu'on'i'.a trouvés (des lépidodendron, des stig-
' Voy. cah. d'octob., p. 367, et le 1" arl. du ballet, de Min. et
Qéol. de celui-ci.
XII 10
146 SEPTIÈME RÉUNION
maria , fossiles du terrain houiller), lui fait rapporter ces
couches à ce terrain el non au groupe transitif, mais cette
opinion est combattue par plusieurs géologues.
M. Hopkins, qui s'est surtout distingué dans les appli-
cations des sciences physiques et malhématiques à la géo-
logie, présente un mémoire sur le refroidissement de la
terre. Dans ce travail important, il passe en revue les
données géologiques qui font croire à un état antérieur
de fusion du globe, telles que la forme de la terre, la con-
slitulion de la croûte terrestre disloquée en tant de lieux,
et présentant des infiltrations d'un fluide inférieur, etc.
Il examine ensuite les divers modes possibles de refroi-
dissement, et manifeste son espérance de voir expliquer
la plupart des phénomènes géologiques , par les influences
combinées de la chaleur et de la pression.
M. Fox rapporte quelques observations qu'il a faites sur
l'électricité des filons. 11 a trouvé, en particulier, une
légère action électrique dans les veines plombifères du
comté de Durham, allant de l'est à l'ouest; el il a re-
marqué, en général , que l'action électrique était beaucoup
plus faible dans les filons qui traversaient le grès et le
calcaire , que dans ceux du granit. Il donne aussi les dé-
tails de ses essais sur la température des mines , qu'il a
toujours trouvée supérieure à celle de la surface du sol,
quoique , pour éviter toute chance d'erreur, il enterrât
les thermomètres à trois pieds dans les parois des mines.
Les travaux de la section furent terminés par un mé-
moire de M. H. Phillips sur la formation d'anthracite de
Pensylvanie. Elle occupe un espace de 200 milles de long
sur 30 de large. Ses lits , qui s'élèvent parfois dans le
courant des rivières, ont de 4 à 9 pieds kJe puissance, et
le charbon , dont la pesanteur spécifique est 1,279, con-
tient 22 "k pour 100 de matière volatile. Les couches sont
DE l' ASSOCIATION BRITANNIQUE. 147
peu inclint^cs , de sorte qu'on les travaille aisément. On
a appliqué cet anthracite à la fusion du fer à Pittsburjj,
quoique les mineurs préfèrent la houille dans le traitement
de ce minerai.
Dans la section de zoologie et botanique , le D"^ Traill
a attiré l'attention des naturalistes sur une arachnide de
Perse (^Àrgas Pevsicus), qui, au rapport des voyageurs,
produit la fièvre et cause quelquefois la mort. Elle introduit
dans la chair une longue trompe dentelée^ dont l'extrac-
tion violente paraît augmenter les fâcheux effets de la
blessure.
Les expériences de M. Crosse sur la production d'in-
sectes dans une solution de silice, par l'effet d'un courant
électrique prolongé , ont été l'objet d'une discussion dans
la section. Des essais faits, dans les mêmes circonstances,
par M. Chiidren, n'ont point donné de résultais ana-
logues ; il est probable que ces insectes , qui paraissent
appartenir au genre Acavus , proviennent d'œufs existant
dans l'eau de la solution. L'électricité est en effet fa-
vorable au développement des œufs d'animaux et des
germes des plantes , et l'on a vu les œufs des insectes
conserver leur vitalité très-longtemps , même dans les
circonstances les moins favorables, par exemple, imbibés
d'acide prussique, ou après complète dessiccation.
Une lettre de sir Th. Phillips sur le moyen de détruire
les insectes., surtout les Anohia , qui rongent les livres ,
indique pour lemède une colle contenant du sublimé cor-
rosif. D'autres membres suggèrent l'emploi de l'essence
de térébenthine, qui ne tache pas le papier, ou l'infusion
de quassia , que M. Gray assure être employée à Genève,
dans les manufactures de papier.
M. Babington donne connaissance dune flore des îles
de la Manche , Guernsey et Jersey, qui paraissent produire
148 SEPTIÈME RÉIINION
environ 725 planles diverses^ dont plusieurs fort rares.
Une notice de M. ÂUis sur les os de la sclérotique, dans
les yeux des oiseaux et des reptiles , a établi , que ces
anneaux solides forment une défense pour l'oeil des oi-
seaux de proie et de ceux dont le vol est très-rapide. Ils
varient en nombre (de 1 à 17 ), en forme, en dureté,
et les anneaux s'agencent ordinairement l'un sur l'autre.
Un mémoire de M. Gardner, sur la structure interne
du bois des palmiers, rapporte plusieurs expériences de
ce botaniste qui réside au Brésil. 11 fit une section verti-
cale de quatre pouces sur le pourtour d'un palmier , et
put ainsi suivre distinctement les fibres ligneuses , qui par-
taient de la base des feuilles et se dirigeaient vers le centre
de la tige, sous un angle de 18" ; elles tournaient alors en
bas et en dehors , jusqu'à quelques lignes de la partie cor^
ticale externe de la tige, courant ensuite parallèlement à
l'axe de cette dernière. La dislance entre ces deux points
était d'environ 2 î, pieds. On pouvait suivre très-distinc-
tement ces fibres jusque dans le centre de la feuille. Le
bois du palmier est toujours dur et compacte au dehors,
et devient moins solide au centre, les fibres des feuilles
supérieures ne descendant pas à une aussi grande profon-
deur que celles du bas ; le bois est aussi beaucoup plus
dur dans la partie inférieure de la tige. Aussi c'est la
seule partie dont les habilans des pays tropicaux fassent
usage dans les arts domestiques. Ce mémoiie confirme
les théories de Mohl sur la structure des plantes endo-
gènes , et semble appuyer celle, plus générale , de la for-
mation du bois par les fibres des feuilles.
M. Nevan décrivit plusieurs expériences faites par lui,
en février 1836, sur des ormes de quarante ans, aux-
quels on enlevait des sections annulaires d'écorce et de
couches de bois de plus en plus nombreuses , jusqu'à ne
DE L'ASSOCI\TIO^ BRITANNIQUE. 1 -j <J
laisser plus que quatre pUiers d'ëcorce et d'aubier. L'au-
teur conclut des résultats obtenus , que la vie de l'arbre
ne dépend pas du liber ou du cambium ; que la sève des-
cend avant le développement des feuilles, et que de nou-
velle matière peut arriver den bas. Il admet deux prin-
cipes dans l'arbre, l'un qui produit les feuilles ou ascen-
dant , l'autre producteur des racines ou descendant. Le
même physiologiste a trouvé par expérience que des bou-
tons ou branches peuvent se développer sur toutes les
parties des racines exposées à l'air, excepté l'extrémité
sur laquelle aucun bouton ne se développe.
M. Lindiey a lu une description d'un nouveau genre
de lys aquatique qui diffère des nymphœa, et qui a été
découvert par Schomburgck. Sa beauté lui a fait donner
le nom de Victoria regalis.
Les travaux de MM. Daubeny et Ward sur la culture des
plantes dans des vases ferir^îs par une vessie, et conséquem-
ment sans mouvement de l'air, ont occupé la section. Les
plantes étaient vigoureuses, et M. Daubeny s'est assuré
que, durant le jour, lair des jarres contenait de 1 à 4 pour
cent d'oxigène de plus que l'air ambiant, différence qui
disparaissait pendant la nuit, temps où Toxigène était en
moins dans les jarres. Pour reconnaître la facilité d'accès
de l'air par les vessies, on remplit les jarres d'oxigène,
et l'on s'assura qu'il était remplacé par l'air atmosphéri-
ques la proportion de 11 pour cent par jour. Ce nouveau
moyen d'élever les végétaux permet d'apporter en Europe
des plantes exotiques qui, sans cela, ne pourraient y arriver.
On obtient ainsi une température pluségale, et larroseraent
n'est nécessaire qu'une fois tous les mois. Les plantes sont
souvent, dans la jarre, à une température plus élevée que ne
l'est celle de l'air extérieur. Les précautions à prendre sont,
d'admettre plus d'air pour les plantes vasculaires que pour
150 SEPTIÈME RÉUNION
les cellulaires, de conserver l'air humide, et d'admettre
librement la lumière. Les célèbres horticulteurs, MM. les
frères Loddige , ont mis avec succès à profit ce moyen nou-
veau de faire venir les plantes délicates étrangères. Une
expérience en grand, faite par le Rév. J. Yates , a été
mise sous les yeux de la section. Une serre de 9 pieds sur
18 fut remplie de quatre-vingts espèces de plantes étran-
gères, dont plusieurs ont fleuri. La serre n'avait aucun
moyen de chaleur artificiel , et les plantes ont supporté
l'hiver , ce qu'elles n'eussent point fait à l'air libre. Elles
étaient très-vigoureuses au moment de la réunion. Les
feuilles des drosera ne sont pas devenues rouges , comme
cela arrive à l'air libre, ce qui est attribué à l'humidité.
Des plantes telles que les cactus, qui fleurissent dans des
climats secs et arides , ont très-bien prospéré dans les
jarres et y ont mieux fleuri qu'à l'air.
Le fait mentionné par M. Pooley, d'une hirondelle
trouvée dans la glace, en Allemagne, qui revint à la vie
lorsqu'on l'en tira, amène une discussion sur l'hiver-
nement de ces oiseaux. On rappelle les idées populaires
à ce sujet, et, en addition aux remarques de Hunter, sur
l'impossibilité anatomique que le cœur de l'hirondelle pût
rester longtemps sans mouvement sans que l'animal en
perdît la vie, M. Allis fait remarquer que ces oiseaux nous
quittent très-jeunes et reviennent ayant déjà éprouvé une
mue, ce qui ne pourrait avoir lieu si , comme on le sup-
pose, ils hivernaient dans un état d'engourdissement.
L'annonce faite par M. Macleay d'une espèce de cham-
pignon trouvé sur le corps d'une mouche morte , et qui pa-
raît être du genre botrytis, amène le prof. Lindley à rap-
peler que la maladie des versa soie, appelée muscadine,
a été attribuée par les naturalistes français à une plante
parasite vivant sur le corps de l'animal. Les rapports
DE t'ASSOCIATlOiN BRlTA^NIQlJE. 151
des deux règ^nes seraient ainsi complets : on connaissait
des plantes vivant en parasites sur des plantes ; des ani-
maux sur des plantes et sur d'autres animaux : il faut
admettre aussi des plantes parasites des animaux.
M. Mallet a avancé l'opinion que dans les arbres très-
âgés , et dans lesquels le centre tombe en pourriture et
devient creux , l'arbre se divise souvent et forme plu-
sieurs troncs au lieu d'un. Il croit ce fait dû au pouvoir
de fécorce de déposer de nouveau bois lorsque le
vieux est détruit. Ce nouveau bois se recouvre de nou-
velle écorce et forme ainsi les nouveaux troncs. Quel-
quefois même ces troncs se réunissent et reconstituent
l'arbre détruit , ce que M. M. cherche à prouver par plu-
sieurs dessins de vieux arbres célèbres en Angleterre , com-
me le mûrier de Batlersea, le châtaignier de Cobham , etc.
Ces idées sont combattues et les faits expliqués d'une ma-
nière plus probable par la croissance fortuite de nouvelles
graines dans l'intérieur du tronc , et M. Duncan rapporte
à l'appui de cette opinion le fait observé par lui , d'un
érable croissant dans le tronc d'un tilleul.
Les travaux de la section d'analomie et de médecine
ont commencé par un rapport d'une sous-commission
nommée pour l'examen des raouvemens et des bruits
du cœur, lu par M. le D"" Ch. Williams. La commission
a établi , que le premier bruit du cœur est produit par
la soudaine contraction des fibres musculaires des ventri-
cules , et que le second est dû à la réaction des colonnes
du sang artériel sur les valves semi-lunaires des artères,
au moment de la diastole ventriculaire. Elle a ensuite
recherché les causes des bruits qui sont l'effet de condi-
tions morbides, et qucLaënnec a comparés à divers sons.
Elle s'est assurée qu'on pouvait reproduire ces sons, en
injectant de diverses manières de l'eau dans des tubes
152 SEPTIÈME RÉUNION
de caoutclioiic , et même qu'ils pouvaient être obtenus
par la simple pression des artères et des veines chez
Thomme elles animaux. Ainsi, la pression du stéthoscope
(tube en bois creux qui sert à ces sortes d'investigation)
sur les jugulaires d'une personne en pleine sanlé , pro-
duisait ce bruit nommé bruit de diable par quelques
médecins français , et donné comme un symptôme
d'une maladie particulière. C'est donc à la résistance des
tubes à un fluide en mouvement, que sont dus tous
ces bruits divers. Quant à la question de savoir comment
la maladie modifie ces sons, elle exige de nombreuses
et exactes observations , et le même comité est chargé
de poursuivre son intéressant travail. A ce sujet, le
D"" Grandville, rappelle que le cœur survit à la cessation
de la respiration ; il l'a vu , chez des animaux tués par
l'acide prussique, continuer pendant 5, 8 et 11 minutes,
quoique aucun afflux de sang ne vînt déterminer la con-
traction , et comme par un mouvement mécanique.
On lit ensuite im grand travail de M. Brett sur les
caractères physiques et chimiques de l'expectoration dans
les diverses maladies du poumon , avec des remarques
préliminaires sur les principes albumineux contenus dans
le sang. II considère le sang comme formé d'albumine
soluble ou sérum, et d'albumine insoluble ou caillot. 11
distingue dans le sérum trois variétés albumineuses :
l'albumine libre ou coagulable par la chaleur , l'albumine
combinée à la soude , et celle qui se coagule d'elle-même
quoique sans couleur. Le caillot contient l'albumine solide
blanche , et l'hématosine ou matière colorante du sang.
M. B. détaille ensuite les diverscaractères desfluides expec-
torés du poumon dans l'état sain et dans celui de maladie.
La salive ne contient que du mucus et point d'albumine.
Dans la pneumonie la sécrétion est mucoide, épaisse, el
DE l'association britannique. 153
contient <Ju sang qui lui donne sa couleur foncée. Elle
se reconnaît à une Forte proportion d'oxide de fer. Dans
la phlhisie elle contient beaucoup d'albumine soluble
coagulable par la chaleur, et renferme beaucoup plus de
matière solide sous un poids donné , qu'aucune autre sé-
crétion analogue. Dans les derniers périodes de la maladie,
les tubercules s'amollissent et se convertissent en matière
purulente qui se retrouve dans l'expectoration. Une longue
discussion a suivi la lecture de cet important mémoire,
donlles résultats pratiques ont été développés par plusieurs
médecins présens à la réunion.
Le D"" T. Reid présenta le résumé de ses expériences
physiologiques sur les nerfs de la huitième paire. Les
résultats obtenus en particulier pour le nerf glosso-pha-
ryngé sont : qu'il appartient à la sensation ; que son exci-
tation produit des mouvemens musculaires considérables
de la gorge et de la partie inférieure de la face , mouve-
mens qui ne dépendent point de l'action immédiate du
nerf sur les muscles ^ mais d'une réaction produite par
l'intermédiaire du cerveau ; enfin , que sa section n'em-
pêche pas la sensation du goût, ni celle de la soif, quoi-
qu'il puisse exercer une influence collatérale sur ces
sensations.
Nous ne faisons que mentionner un mémoire du D''
Carlisie sur l'analomie comparée et la structure de l'os
sacrum, un travail médical du D' Holland sur les causes
de la mort qui suit une lésion externe de l'estomac, et
une suite de recherches de sir T. Murray, qui attribue
beaucoup de maladies à la présence , dans les fluides et
organes importans , de cristaux microscopiques d'acide
urique et des sels qui l'accompagnent d'ordinaire.
Un mémoire du D' Madden sur les rapports des nerfs
et des muscles , rappelle les deux opinions qui partagent
15 i SEPTIÈME RÉUNION
les physiologistes sur celte importante question , savoir :
1° de regarder la contraction des muscles comme dépen-
dante de l'influence nerveuse, et 2" de la considérer
comme propre aux muscles mêmes, les nerfs n'agissant
que comme conducteurs. C'est cette dernière opinion
qu'embrasse l'auteur , et il se fonde sur ce que les narco-
tiques n'ont aucun effet destructif de l'irritabilité muscu-
laire , que les nerfs cessent de pouvoir exciter les
contractions longtemps avant que le muscle ait perdu
son irritabilité, qu'il y a des muscles insensibles à l'ac-
tion nerveuse , et enfin qu'après la section de son nerf ,
un muscle recouvre très-vite et complètement sa faculté
d'irritation épuisée.
Le D"* O'Bryan Bellingham a étudié la série des raouve-
mens du cœur sur la grenouille , et trouvé qu'elle diffère
de celle que le D"" Hope a exposée. Suivant lui , ces
mouvemens se suivraient dans cet ordre : 1° systole au-
riculaire ; 2° diastole ventriculaire et impulsion donnée
au sang; 3° systole ventriculaire; 4" intervalle de repos
après la fin de l'action du ventricule. La diastole des ven-
tricules prend le double du temps nécessaire à la systole ;
le repos est de même durée que celle-ci. Le D*" Williams
dit que ces faits , vrais pour la grenouille , ne sont pas
applicables à l'homme.
On lit un grand travail du D"" Black sur la grippe épi-
démique de l'hiver de cette année , qui se fit sentir à
Boltop-le-Moors . Il est accompagné de tableaux contenant,
jour par jour , l'état météorologique de l'atmosphère et
la marche comparée de l'épidémie. Le fait le plus curieux,
c'est qu'un grand abaissement du baromètre parut coïn-
cider avec un rapide développement de la maladie , qui
dura jusqu'au jour où le baromètre commença à remonter.
Un rapport d'une sous-commission nommée pour re-
DE l'association BRITANNlQUIi. 155
chercher la composition des diverses sécrétions animales ei
des orfjancs sécrétoires , sera inséré dans les transaclions.
Le D'' C. Holland a lu un mémoire sur l'influence des
or^yanes respiratoires sur la circulation du sang^ dans la
poitrine. Il trouve cette influence très-limitée dans l'état
normal, mais augmentée par ime surexcitation ou un dé-
rangement de la respiration. De fortes émotions ont une
action très-grande sur le système circulatoire , par l'effet
immédiat qu'elles exercent sur les organes de la respira-
tion. L'expansion delà poitrine facilite les mouvemensdu
cœur, mais les affaiblit en même temps , de sorte qu'une
série d'inspirations profondes accélère le pouls et le
rend moins fort. Si , au contraire , une quantité de sang
plus considérable stimule le cœur plus fortement , son
mouvement s'accélère et en même temps augmente en in-
tensité, le pouls est à la fois plus fréquent et plus fort.
Le D"" H. annonce un grand travail relatif à l'effet des
émotions de l'âme sur les principaux organes et sur les
systèmes nerveux et sanguin de l'économie animale.
Deux cas singuliers de mort furent rapportés par le
D"" Mackintosh. Ils se sont présentés sur des tailleurs de
pierre d'une carrière des environs d'Edimbourg. A l'au-
topsie on a trouvé leurs poumons convertis en une matière
noirâtre solide, qui, à l'analyse, donna les mêmes sub-
stances qui constituaient la pierre , savoir : de la chaux,
de la silice et de l'alumine. C'était une sorte de concrétion
formée dans l'organe respiratoire par la poussière des
matériaux sur lesquels ces hommes travaillaient.
Sir J. Murray a montré un appareil propre à soustraire
le corps, partiellement ou en entier, à la pression atmo-
sphérique. Dans ce dernier cas la tête seule était en dehors
de la machine. Elle a été essayée dans des cas de collapse
pendant une attaque de choléra. Les v-aisseaux devinrent
156 SEPTIÈME RÉUNION
pleins et saillans, el le corps déprimé s'arrondit et prit de
la couleur. Dans l'asthme, au contraire^ l'on a essayé une
pression augmentée considérablement. Dans l'application
partielle sur un bras de paralytique, le vide amena promp-
tement la guérison par l'accélération de la circulation.
M. Carlisle décrit quelques cas d'idiots dans lesquels
le cervelet lui a paru beaucoup plus petit, et la structure
interne du cerveau moins compliquée que dans l'état
normal , tandis que les dimensions et la foime des lobes
cérébraux eux-mêmes ne montraient pas de différences
bien sensibles. Il croit que Ton a trop négligé l'examen
de la structure interne du cerveau, et que l'on pourrait
y trouver les causes de l'infériorité, dans beaucoup de
cas, des facultés intellectuelles.
Le D'' Warren a lu une notice sur quelques crânes
trouvés dans d'anciens tombeaux de l'Amérique septen-
trionale. Les anciennes races qui ont peuplé ce pays sont
entièrement inconnues. Il ne reste d'elles que de nom-
breux ouvrages en terre élevés en plusieurs lieux, depuis
les lacs du Canada jusqu'au golfe du Mexique. Quelques-
unes de ces constructions sont des cimetières. Les crânes
qu'on y rencontre diffèrent de ceux des races connues ,
et se distinguent surtout par un aplatissement irrégulier
de la région occipitale, qui parait produit par des moyens
artificiels. On retrouve les mêmes caractères dans les
crânes des anciens Péruviens , trouvés à plus de 1500
milles de l'Obio, ce qui fait croire à une invasion ancienne
venue du nord de l'Amérique dans la partie méridionale.
Le professeur Evanson a donné lecture d^m grand
travail critique sur les diverses méthodes employées pour
déterminer les fonctions du cerveau. Après avoir démontré
que la dissection ne pouvait rien apprendre sur ce sujet ,
il a recherché les résultats des expériences faites sur la-
DE l'association BRITANNIQUE. 157
ilimal vivant parle retranchement des diverses parties du
cerveau. Ils lui paraissent n'avoir pas i-(!'pondu aux espé-
rances conçues, et il discute les expériences de Magendie,
de Flourens, de Bouiliaud, qui lui semblent être souvent
contradictoires ou donner des aperçus trop vagues. Il en
est souvent de môme de la méthode pathologique, qui
consiste à profiter des altérations spéciales des diverses
parties du cerveau pour examiner les effets qu'elles pro-
duisent. La difficulté, dans ce cas, consiste en ce que le mal
attaque rarement un point spécial bien défini . L'observation
minutieuse des organes cérébraux faite conjointement avec
létude des caractères moraux et intellectuels, telle que l'a
commencée le célèbre Gall^ lui paraît être le mode préfé-
rable. C'est l'objet de la science nouvelle à laquelle le
nom de phi énologie , qui nous paraît assez impropre , a
été assigné.
Le D'" Mackintosh a entretenu la section sur le sujet
important du choléra. Il dit avoir disséqué les corps
de 300 personnes mortes de cette maladie, et croit les
médecins fort avancés dans la connaissance de ce terrible
fléau. Le symptôme principal est la séparation du sérum
du sang et l'injection de tous les organes avec du sang
noir, qui s'accumule surtout dans les organes affaiblis par
une maladie antérieure.
Un mémoire du D"" Carson sur la circulation du sang
dans la tête et les fonctions des ventricules et des circon-
volutions du cerveau, termine les travaux de la section.
L'auteur y établit, pour ce dernier objet, que, comme le
cerveau doit toujours occuper toute la cavité du crâne,
et que néanmoins il est sujet à des accroissemens et di-
minutions de volume comme toute autre partie molle,
l'équilibre se rétablit au moyen des ventricules placés
dans l'intérieur, el des circonvolutions mises à l'extérieur
158 SEPTIÈME RÉUNION
de cet organe. Les ventricules internes sont des cellules
communiquant entre elles el avec l'axe de l'épine. Plus
ou moins remplies d'eau elles distendent plus ou moins,
selon les circonstances, la masse cérébrale. Cet effet est
complété par les circonvolutions extérieures qui se res-
serrent ou se distendent, selon qu'il y a embonpoint ou
maigreur du cerveau, si l'on peut s'exprimer ainsi. De
cette manière, les mêmes parties cérébrales sont toujours
opposées aux mêmes points osseux du crâne ; et l'on
comprend l'importance de cette fixité pour les doctrines
phrénologiques, car tout le système de Gall s'évanouirait à
l'instant même , si Ton pouvait admettre entre le cerveau
et le crâne un changement possible de position relative.
Dans la section de statistique, science qui , née de nos
jours, occupe déjà un rang si élevé dans l'estime publi-
que, un grand nombre de travaux importans ont été lus
ou annoncés. On comprend combien il est difficile de
donner, dans un extrait nécessairement fort court,
une idée complète de mémoires de cette nature , dont le
mérite est surtout dans l'exactitude des détails ; nous
serons donc contraints d'en passer plusieurs sous silence,
tout en rendant justice aux patientes investigations de
leurs auteurs.
Un rapport sur les possessions anglaises dans le Décan,
rédigé par le Col. Sykes , au nom d'une commission
nommée il y a deux ans par l'association britannique, a
ouvert les travaux de la section. Ce travail est très-re-
marquable par le nombre et la précision des documens
réunis sur la population , qui excède trois millions d'ha-
bitans, sur les produits, la géographie physique, et les
conditions météorologiques de cette belle province. La
température, à neuf heures et demie du matin, y est égale
à la température moyenne de l'année. Le climat y est
irès-salubre , et il n'y meurt annuellement qu'une per-
DE l'aSSOCIATIOi"*! BRITANISIQIE. 159
sonne sur 55 , sans y comprondie l'action du cholcia ,
ou une sur -iO en en tenant compte. On y cultive 45
espèces de fruits. On y fait deux moissons , dont le pro-
duit est presque incroyable ; une des quatre espèces de cé-
réales cultivées , donne par chaque grain de semence, jus-
qu'à 33 épis et 61,380 grains ; et les autres , moins abon-
dantes , jusqu'à 1690, 1850, 2985, grains. Lamoyenne,
dans chaque champ, est de huit épis par plante. La prépon-
dérance numérique du sexe masculin y est beaucoup plus
grande qu'en Europe: il naît 100 garçons pour 87 filles.
En Angleterre, la proportion est de 100 à 93. Ce résultat
se retrouve dans l'Inde entière et les pays tropicaux , mais
il y a plus que compensation par l'excès de la mortalité des
mâles. Les remercîmens de la section ont été votés à
Ihabile auteur de ce rapport.
M. Porter lut ensuite un mémoire sur l'origine, les
progrès et l'étendue du commerce entre la Grande-Bre-
tagne et les Étals-Unis d'Amérique. Un fait curieux, men-
tionné dans ce grand travail peu susceptible d'analyse, est
que le colon , auparavant à peine cultivé dans les jardins ,
n'a été recueilli pour le commerce qu'en 1787, pour la
première fois en Amérique. Or, en 1836, il en a été
exporté de ce pays, seulemenlen Angleterre, 289^615^692
livres pesant, faisant une valeur de plus de dix millions
sterling.
Plusieurs rapports statistiques sur l'éducalion des di-
verses classes de la société ont été lus, et l'on a remarqué
un résumé fait par M. Taylor de l'élal de l'éducation
publique dans l'Etat de New-York en Amérique, où l'on
compte 69 académies , et 6056 étudians.
Un rapport de la société de statistique de Manchester,
sur la condition des classes ouvrières dans le comté de
ce nom, rédigé après une enquête qui a duré 17 mois,
a été écouté avec intérêt. Les agens ont visité toutes les
160 SEPTIÈME RÉUNION
maisons habitées par des ouvriers , et ont été générale-
ment bien reçus. Il résulte de ce travail que, sur 37,724
maisons ou logemens d'ouvriers, à Manchester et Salford,
19,307 étaient bien meublées, et 27,281 commodes et
agréables (comfortable). Le loyer moyen est 2* 11 7;'^
par semaine (environ fr. 3,50), et le nombre moyen
d'individus par famille est 4,48. Le quart de celle popu-
lation est composé d'enfans au-dessus de 12 ans et rece-
vant des salaires. Une enquête curieuse, faite dans le bourg
de Bury, donne les résultats suivans sur le nombre relatif
de lils et d'habilaus dans la classe ouvrière :
Kombie des personnes par lil. Nombre Jcs fair.illes.
moins de 2 413
au moins 2 mais moins de 3 1512
3 4 773
4 5 207
5 6 63
6 15
ÎNombre de cas non reconnus. 18
3001
Des rapports analogues ont été faits sur le nombre des
caves habitées à Liverpool, lequel, selon M. Langton, est
de 6,506 sur 25,732 maisons, et sur celui de leurs
habilans, qui est de 31,448 personnes; sur les gages
des ouvriers des districts manufacturiers, et leur situation
pendant la dernière crise, par M. Felkin.
M. Ashworth.a lu une enquête sur les résultats de la
mutinerie des ouvriers fileurs de coton de Reston , d'oc-
tobre 1836 à février 1837. Ces ouvriers, au nombre de
8500, recevaient en moyenne 22 ' 6 ' ("27 francs) par
semaine. La crise dura treize semaines, pendant lesquelles
la plus grande misère se fit sentir chez les anciens ouvriers,
DE l'association BRITANISIQDK . 161
malgré les secours qu'ils recevaient de la Société de l'U-
nion. Presque tous les effets mobiliers furent vendus , et
un grand nombre de détaillans furent ruinés. L'auteur
porte à 107,196 livres sterling ( 2,679,900 fr. ) la
perte de la ville et du commerce pendant cette lutte inu-
tile , qui ramena les choses précisément au point où elles
étaient auparavant. La section a exprimé le désir que ce
rapport fût imprimé et répandu en grand nombre parmi
toutes les classes d'ouvriers , comme propre à les éclairer
sur leurs véritables intérêts.
M. Hall lut, sur les améliorations de l'agriculture
pendant le dernier siècle, un rapport dans lequel il insiste
sur les avantages de la culture des betteraves et des
pommes de terre , et donne des détails intéressans sur le
commerce et la production de la laine.
Le D"" Yelloly recommande dans im mémoire la culture
à la bêche comme favorable à la production.
M. Urquhart lut un mémoire sur les localités de la
peste à Conslantinople. Dans ce travail , fruit de trois
années d'observations , il établit que si la peste ne pro-
vient pas originairement des cimetières , son développe-
ment est fort accéléré par leur voisinage, surtout quand
ils sont établis sur un lieu plus élevé que les habitations.
Les Turcs , en effet, enterrent les morts à une très- petite
profondeur, et les effluves qui résultent delà putréfac-
tion des corps, sont souvent insupportables. Ces idées
sont corroborées par plusieurs faits cités par quelques
membres de la section, en particulier celui de l'absence
de la peste dans l'Inde où l'on brûle les cadavres , et dans
l'ancienne Egypte où on les embaumait.
Les travaux de la section furent terminés par un rap-
port de M. Walmsley sur l'état du crime à Liverpool ,
dans lequel il porte à 8720 le chiffre de la population
Xll 11
•1-62 SEPTIÈME RÉUNION DE l' ASSOCIATION , ETC.
criminelle, et à 700,000 livres sterling ( 17,500,000
fr. ) le produit des vols et des déprédations. Ce résultat
effrayant est même regardé par quelques statisticiens
comme au-dessous de la réalité. M. W. termine en se
félicitant de l'intérêt qu'excite la statistique criminelle.
De nos jours , comme le disait un magistrat , les gens
sont à la poursuite du crime comme on courait autrefois
après le pittoresque. Comme le lièvre de Sancho-Pança ,
ils se présentent là où on les attendait le moins ; mais le
sujet étant désagréable, il n'y a pas lieu de craindre que
ces sortes de recherches ne deviennent nuisibles par l'en-
gouement qu'on y mettrait.
Nous terminons ici cette revue bien rapide des prin-
cipaux objets qui ont occupé cette imposante réunion de
tant de notabilités scientifiques. Bon nombre de travaux
trop spéciaux pour entrer dans notre cadre , mais néan-
moins d'une grande importance pour la science à laquelle
ils se rattachaient , n'ont pas même été indiqués par leur
litre; mais nous pensons que nous en avons piésenté
assez pour faire comprendre à nos lecteurs, l'étendue des
services qu'a rendus et que rendra encore l'Association
britannique à lensemble des connaissances humaines.
Elle ne peut manquer aussi de répandre le goùl des
bonnes et fortes études, dans les diverses provinces où
elle vient fixer son existence passagère et nomade , et
tel génie inconnu s'allumera peut-être à ces lumières dont,
sans elle, ses regards n'eussent jamais été frappés.
Nous sommes heureux de pouvoir, de nouveau, revendi-
quer pour la Suisse l'honneur d'avoir la première conçu
et exécuté l'idée d'une association pareille de toutes les
forces scientifiques d'un pays, et nous nous réjouissons,
en la voyant partout adoptée , d'y trouver le germe de
celte utile rivalité qui n'entraîne après elle que des ré-
sultats avantageux pour tous. I. Macaire.
RECHERCHES
PHYSIQUES, CHIMIQUES ET PHYSIOLOGIQUES
SUR
LA TORPILLE.
|)av M. ailjttdfs Matteiicn. '
(Mémoire conDiiiiiilque par l'ûiilciir.)
« Si l'on découvre un jour que le fluide' électrique
intervient dans les phénomènes de la vie , ce sera en
étudiant la propriété singulière que possèdent certains
poissons, de donner, quand on les touche avec la main,
une commotion semblable à celle de la bouteille de Leyde. »
Ces mots très-profonds, d'un des plus grands physi-
ciens de notre époque , n'ont pu que ra'afifermir dans
une idée que j'avais déjà émise dans mon premier mé-
moire sur la torpille, lu à l'Institut le 1 1 juillet 1836.
Du corps de la torpille, disais-je à la fin de ce mé-
moire, nous verrons très-probablement apparaître celte
' Ce mémoire, qiic l'auteur a lu dernièrement à l'Académie des
sciences de Paris, et dont il a bien voulu nous offrir la priorité de
publicatiou, nous a paru traiter le sujet de l'élecliicité de la tor-
pille d'une manière si complète, et renfermer en même temps des
résultats si intéressaus, que nous n'avons pas liésité à l'insérer
dans notre recueil , malgré sa longueur. Quoiqu'il nous soit diffi-
cile, en ce qui concerne le champ si vaste des sciences, de
trouver la place nécessaire pour publier beaucoup de mémoires
spéciaux, nous continuerons cependant à faire une exception en
faveur de l'électricité, et des parties de la physique et de la chimie
qui ont avec elle des points de contact, vu linlérét qu'excite ac-
tuellement celle branche des sciences physiques, et le grand
nombre de travaux originaux y relatifs qui nous sont fréquem-
ment adressés. {A. De la Rive.)
1 64 RECHERCHES
grande inconnue, jusqu'ici indéterminée, de la vie orga-
nique.
Sans cesse tourmenté par ces pensées , et soutenu
par l'espoir de parvenir au but de mes recherches , je n'ai
rien épargné pour réussir. Deux mois passés sur les bords
de l'Adriatique, juin et juillet de l'année courante,
m'ont fourni 116 torpilles plus ou moins grandes, toutes
vivantes. Je suis monté moi-même dans de petits bateaux
pour en pécher, et pour pouvoir ainsi étudier ce poisson
dans toute sa vitalité. J'ose me flatter que toutes ces peines
n'auront pas été perdues , et que la physiologie générale
et l'histoire de ces poissons devront à mes recherches
quelques nouvelles lumières. J'ai tâché d'étudier ces ani-
maux sous tous les points de vue : j'ai interrogé les pécheurs
pour en connaître les mouvemens ; j'ai obtenu la décharge
lorsqu'ils étaient encore à peine hors de l'eau ; j'ai ana-
lysé l'air de l'eau oij je les ai fait vivre en les obligeant
à donner de fortes décharges ; j 'ai examiné l'action sur eux,
de la chaleur, du courant électrique , des différentes sub-
stances gazeuses, des poisons, etc. ; tout cela a été le sujet
de longues recherches.
J'ai pensé donc qu'il était nécessaire de disposer dans *
un certain ordre les matières de ce travail. Mais avant
tout , je dois rappeler en peu de mots l'histoire des décou-
vertes faites sur la torpille, afin de fixer précisément
l'état actuel de nos connaissances. Je ne le ferai pas avec
toute l'étendue qu'on pourrait attendre; je ne le puis
pas, faute d'une collection complète de tous les jour-
naux et des ouvrages d'histoire naturelle dont j'aurais
besoin. On trouvera, d'ailleurs, un chapitre très-étendu
sur ce sujet dans le grand ouvrage de M. Becquerel.
StK LA TORPILLH. 1(55
CHAPITRE 1.
C'esl un fait connu depuis l'anliquilé, que la (orpillé
donne des commotions lorsqu'on la louche encore vivante
avec la main , sur le dos et sur le bas-ventre à la fois.
Cette propriété lui a fait donner le nom vulg^aire de
tremble , poisson magicien , etc. Il est encore connu ,
parmi les pécheurs, que la torpille donne la commotion
volontairement, poursedéfendre et pour tuer les poissons
dont elle veut se nourrir. Ils indiquent même la grande
force de cette commotion en disant qu'elle est assez consi-
dérable pour tuer les meuniers, qui sont les poissons de
mer les plus vivaces et les plus hardis dans nos contrées.
C'est à MM. Humboldt et Gay-Lussac que nous devons
les premières recherches sur la nature électrique de cette
commotion^ etsur les lois générales de cette décharge. Les
Italiens Redi et Lorenzini ont étudié les premiers ce pois-
son^ sous le rapport analomique, et surtout dans la dis-
position de l'organe électrique. Ce travail a été poursuivi
dans tous les poissons électriques par Hunter et Geoffroy-
Saint-Hilaire. Galvani et Spallanzani découvrirent encore
Pinfluence des nerfs du cerveau et de la circulalion san-
guine sur la décharge de la torpille. Le travail le plus
important qu'on ait publié sur la torpille dans ces derniers
temps , est dû à John Davy , frère du célèbre chimiste.
C'est à lui que nous devons la découverte de l'action du
courant de la torpille sur l'aiguille aimantée, de son
pouvoir d'aimantation, de son action électro-chimique'.
MM. Becquerel etBreschet, ont aussi, dans l'année 1835,
* Ce travail, qui a paru en 1832, est spécialement important par
la partie anatomique et d'histoire naturelle.
] 66 RECHERCHES
fait quelques recherches sur la torpille. C'est an premier de
ces deux savans que sont dus des moyens très-exacts pour
étudier ce courant; c'est lui qui a fixé précisément la di-
rection du courant extérieur. Quant au second de ces deux
savans, nous attendons avec impatience la publication de ses
travaux analomiques. Enfin, Tannée dernière j'ai imaginé
d'appliquer au courant de la torpille, l'appareil de l'extra-
courant de Faraday pour en tirer l'étincelle. J'ai fait con-
naître cet appareil, avec les modifications qu'il exige pour
le but en question, à M. Linari de Sienne, et, tous les deux
séparément , nous avons obtenu l'étincelle dans la dé-
charge de la torpille '. J'ai encore découvert et publié en
même temps plusieurs faits physiologiques , tels que l'ac-
tion de certains poisons, les décharges après la mort,
Faction du dernier lobe, etc. M. Colladon a confirmé mes
recherches dans un travail fait dans le même temps , et a
ensuite exposé des idées ingénieuses sur la production de
cette décharge électrique. Enfin IVl . Linari , dans le mois
d'août de la même année , a pu obtenir l'étincelle de la
torpille sans recourir à l'appareil que j'avais imaginé.
CHAPITRE II.
Je décrirai en deux mots les appareils principaux que
j'ai employés dans mes dernières recherches sur la tor-
pille. Ce sont d'abord des galvanomètres construits sui-
vant le modèle imaginé par M. Colladon. J'en avais un
surtout qui était assez sensible; le fil de cuivre, de -
' La discussion de priorité sur la découverte de rétlncelle, qui
s'est élevée entre M. Linari et moi, in"a obligé malgré moi à
montrer aux commissaires de l'Institut la correspondance qui a
eu lieu à ce sujet entre le physicien de Sienne et moi.
SLH L\ TORPILLE. 167
de millimètre crëpaisseui-, avait une double enveloppe de
soie, et était recouvert encore d'une couche de vernis de
comme laque. Le fil faisait 600 tours autour de l'aiguille
astalique. Aux extrémités étaient soudées deux lames de
platine. Quoique le fil fût bien isolé, je n'ai jamais ob-
tenu que de faibles traces de courant par la décharge
d'une petite bouteille de Leyde. Un galvanomètre fait
comme celui que je viens de décrire, est tout ce qu'il y a
de mieux pour étudier la décharge de la torpille. Plus
sensible, c'est-à-dire, à un très-grand nombre de tours,
il commence à être sensible aux actions électro-chimiques
des lames de platine, et aux polarités secondaires; et si
on oblige le courant à passer à travers une couche d'eau,
c'est plutôt le courant de la torpille que le courant d'ori-
gine électro-chimique qu'on risque d'arrêter. L'autre élec-
troscope que j'ai employé très-souvent, c'est la grenouille
préparée à la manière de Galvani. J'ai réussi même à m'en
servir pour déterminer la direction du courant : j'ai pour
cela coupé la grenouille au point où les deux cuisses sont
attachées, et j'ai fait circuler la décharge électrique d'ane
patte à l'autre. Si la grenouille est un peu affaiblie, c'est
toujours la cuisse par laquelle le courant sort qui s'agite
lorsque le courant passe. L'appareil à l'aide duquel j'ob-
tiens maintenant l'étincelle, sera décrit lorsque je parlerai
de ce pbénonfène.
CHAPITRE m.
DES PHEN03IENES DE L.\ DECHARGE ELECTRIQUE DE LA
TORPILLE.
Toutes les fois qu'on prend dans la main une torpille
vivante, on ne larde pas longtemps à en ressentir une
forte commotion , qui ordinairement peut se comparer à
168 RECHERCHES
celle d'une pile à colonne de 100 à 150 couples, chargée
avec de l'eau salée. Celte force est grandement affaiblie
après un certain temps, même en conservant l'animal dans
des vases d'eau salée. Ces décharges se succèdent avec
une très-grande rapidité, lorsque l'animal est encore tout
vivant, et il est alors impossible de les supporter. Il suf-
fit, pour en donner une idée, de raconter l'observation
suivante, qui est commune parmi les pécheurs, et que j'ai
vérifiée moi-même. Lorsqu'ils soulèvent les filets et ren-
versent les poissons dans la barque, ils commencent par les
laver, en y jetant dessus de grandes masses d'eau salée.
Eh bien, on s'aperçoit à l'instant qu'il y a une torpille,
par la secousse qu'éprouve le bras qui verse l'eau. Si alors
on la prend dans la main pour l'essuyer, les décharges
qu'elle donne sont tellement fortes et si rapprochées les
imes des autres , qu'il faut l'abandonner, et le bras se
trouve pour un certain temps engourdi. Ensuite elle cesse
d'en donner, mais on est sûr d'en avoir une à l'instant
où on la remet dans l'eau. — Desmouvemens à peine sen-
sibles s'aperçoivent dans le corps de la torpille lorsqu'elle
donne la décharge électrique. Je me suis assuré, par une
expérience très-simple, qu'en effet elle peut se décharger
sans qu'il arrive dans son corps aucun changement de
volume. J'ai introduit une torpille femelle de médiocre
grandeur, large de 0"',14, dans un bocal plein d'eau
salée, et avec elle une grenouille préparée et posée sur
son corps. Le bocal était fermé exactement, et portait un
tube de verre d'un diamètre très-petit. Après avoir bien
lulé le bouchon , j'ai fini de remplir d'eau le bocal, de
manière que le liquide s'élevât dans le petit tube. La
torpille donnait de temps en temps des décharges par un
procédé particulier que je décrirai ensuite ; la grenouille,
en effet, se contractait; mais le niveau du liquide dans
le petit tube était immobile.
SUR L\ TORPILLK. 169
Lorsque l'animal est doué d'une giande vitalité , on
ressent la commoiion dans quelque point de son corps
qu'on le touche. Au fur et à mesure que la vitalité cesse,
la région de son corps où la décharge est sensible, se
réduit à celle qui correspond aux organes appelés com-
munément électriques.
Je me suis assuré, par l'expérience, que la torpille
n'a pas le pouvoir de diriger la décharge ovi elle veut et
où elle est initée. Elle se décharge quaîideWe veut, mais
non où elle veut. On avait cru qu'elle pouvait diriger
sa déchai ge oîi elle veut , parce qu'on avait ressenti la
commoiion dans la partie du corps qui touche la torpille,
et parce que le point irrité du poisson est le point où il
est touché ; mais voici ce qui arrive. Si les décharges
sont fortes, l'animal étant en pleine vie, elles se ressen-
tent dans quelque point que la torpille soit touchée.
Lorsqu'elle est affaiblie, et qu'on vient à l'irriter pour en
avoir la déchaige, ce n'est plus dans tous les points de
son corps qu'on la ressent. En effet, j'ai couché plusieurs
grenouilles préparées, sur plusieurs points du corps d'une
torpille un peu affaiblie : je Tai irritée avec un couteau à
la queue, aux nageoires, aux branchies, etc. Les gre-
nouilles qui sautaient étaient, dans tous les cas, celles
que j'avais posées sur les organes électriques.
Au moyen de la grenouille seule, j'ai pu établir quelle
était, dans la décharge , la distribution de l'électricité sur
le corps de la torpille. Pour que la grenouille , ou un corps
quelconque, soient traversés par le courant électrique de
la torpille qui se décharge, il faut toujours qu'ils en soient
touchés en deux points différens. Si, par exemple, on prend
une grenouille à laquelle on a laissé un seul filet nerveux
crural , et qu'ensuite on touche la torpille avec la seule
extrémité de ce nerf, en tenant la grenouille isolée, on ne
170 KF.CHERCHES
voit jamais celle-ci se contracter , tandis que d'autres
grenouilles posées sur le poisson souffrent de très-grandes
contractions. Pour voir la grenouille isolée se contracter
par la décharge de la torpille, il suffit qu'elle la louche
par deux filets nerveux , ou par un nerf et un muscle ,
enfin que deux points de la grenouille touchent deux
points de la torpille. Si la grenouille n'est pas soutenue
par un corps isolant, mais qu'au contraire elle commu-
nique avec la terre, on la voit alors se contracter, quand
même elle ne toucherait la torpille que par la seule extré-
mité d'un filet nerveux.
Avec le galvanomètre , la distribution de l'électricité
est très-aisément déterminée. 11 suffit de promener les
lames de platine du galvanomètre sur les différens points
de l'organe électrique. Lorsqu'on veut des résultats com-
parables et exacts, il vaut mieux détruire l'un des organes,
ce qu'on fait en le coupant tout entier ou seulement les
nerfs. On fait alors l'expérience sur l'organe laissé intact,
sans avoir à craindre que la décharge de l'autre vienne à
troubler celui qu'on étudie. Voici quelles sont les lois
générales de celte distribution.
1" Tous les points de la partie dorsale de l'organe sont
positifs relativement à tous les points de la partie ventrale.
2° Les points de l'organe sur la face dorsale, qui sont
au-dessus des nerfs qui pénètrent dans cet organe, sont
positifs relativement aux autres points de la même face
dorsale
3" Les points de l'organe sur la face ventrale, qui cor-
respondent à ceux qui sont positifs sur la face dorsale, sont
négatifs relativement aux autres points de la même face
ventrale.
Ces trois lois, qui sont établies sur un très-grand
nombre d'expériences, expliquent très-bien tous les cas du
SUR LA TORPILLE. 17 I
couranl , qu'on fait naître en touchant on ime seule face
de l'organe dans deux points différens , ou bien les deux
organes à la fois sur la même face, pourvu que les points
touchés ne soient point symétriques.
J'ai encore détermine de quelle manière le courant se
meut dans l'acte de la décharge de la peau extérieure à
l'intérieur de l'organe. Pour ces expériences, j'ai couvert
de vernis mes lames de platine, de manière à en laisser
à découvert seulement une bande très-étroite. On coupe
l'organe horizontalement , on sépare avec une lame de
verre les deux faces intérieures ; ou bien on le coupe
verticalement , et l'on y introduit plus ou moins profon-
dément les lames de platine. On varie de toutes manières
ces dispositions , et le résultat général est toujours le
suivant : la lame positive du galvanomètre est toujours
celle qui louche la peau dorsale, ou qui est le plus près
de cette partie, relativement à la lame qui touche la peau
ventrale, ou la partie intérieure de l'organe qui est le
plus près de cette peau.
En examinant l'intensité du courant avec le galvano-
mètre, on trouve qu'elle varie avec l'étendue des lames
qui touchent les deux faces de lorgane.
J'ai voulu examiner encore quelle était la nature du cou-
rant de la torpille lorsqu'on le fait passer pendant plus ou
moins de temps par une couche d'eau salée, ou par celte
même couche séparée par un diaphragme métallique. Le
principe général que j'ai découvert est le suivant: lors-
que la torpille est douée d'une grande vitalité , au mo-
ment oii on vient de la tirer de la mer , le couranl qu'elle
donne peut se comparer à celui d'une pile d'un grand
nombre de couples , et chargée avec un liquide actif et
bon conducteur. Â mesure que la vitalité s'affaiblit, le
courant de la torpille se rapproche toujours plus de celui
172 RUCHERCHES
d'une pile faible et d'un nombre de couples loujours
moindre. Pour m'arréler à une déviation du galvanomètre
qui pût être comparable, j'ai procédé de la manière
suivante. Je pose la torpille , à peine tirée de l'eau et
essuyée, sur un plat métallique qui est isolé. C'est le
plal de l'appareil que je décrirai plus loin , et qui me
sert à produire l'étincelle. Un autre plat métallique qui a
un manche de verre, est posé sur la torpille. Des fils de
cuivre sont soudés à ces plats , et vont se réunir où l'on
veut. Pour avoir une déviation fixe, j'irrile la torpille ,
disposée comme nous l'avons dit , de manière qu'elle
donne huit à dix décharges successives , et je prends la
déviation finale à la moitié de l'oscillation. J'ôle ensuite
la torpille, je la replonge dans l'eau de mer, et au bout
de six à huit minutes , je la soumets de nouveau à l'ex-
périence et ainsi de suite. Sur une torpille femelle très-
vivace , large de 0"%18, j'ai fait l'expérience suivante.
En établissant un circuit tout métallique j'ai eu une dé-
viation de 80°. Ce même courant passant ensuite par
une couche d'eau salée, longue deO™,iO, très-large
et très-profonde, introduit par des électrodes de platine
de 6 centimètres carrés , était à peine affaibli : la même
torpille, après quelque temps, m^a donné 50" avec le
circuit tout métallique, et 12° avec l'addition de la couche
d'eau salée. Le courant d'une autre torpille déjà faible ,
me donnait 30° en passant par le fil métallique , et 6°
en passant par la couche d'eau salée , longue de 0'",20 ,
large et profonde de 0'",02, à la moitié de laquelle
se trouvait un diaphragme de platine. Celte même tor-
pille encore plus affaiblie m'a donné 12° dans le pre-
mier cas , et à peine des traces d'électricité dans le se-
cond cas.
Les phénomènes de décomposition électro-chimique.
SIR LA TORPILLE. 173
déjà obtenus par John Davy ont été peu t-ludiés par moi.
J'exposerai seulement une manière très-simple de les
produire. Elle consiste à fermer le circuit entre les deux
faces de l'organe avec une bande de papier imbibée d'une
solution très-saturée de iodure de potassium. Deux lames
de platine sont interposées entre les surfaces de l'or-
gane et les bords du papier. Après quelques décharges,
les indices de la décomposition apparaissent.
L'étincelle électrique s'obtient très-aisément avec l'ap-
pareil que j'ai décrit. Des feuilles d'or sont appliquées, avec
de lagomme, sur les deux boules métalliques. On lient ces
deux feuilles à la distance d'un demi-millimètre, et, en
mouvant légèrement le plat métallique supérieur, on
irrite l'animal ; dans le même moment les feuilles se meu-
vent, se rapprochent et s'éloignent presque simultané-
ment. On ne manque pas de voir des étincelles très-bril-
lantes éclater entre les feuilles d'or.
CHAPITRE IV.
DES CAUSES EXTERIEURES ET INTERIEURES QUI INFLUENT
SUR LA DÉCHARGE DE LA TORPILLE.
J'entends par causes extérieures celles qui ne détrui-
sent pas sensiblemenl: l'organisation du poisson : c'est
l'inverse pour les causes intéiieures. J'en ferai l'exposi-
tion dans deux sections séparées.
l"^"^ SECTION. — CAUSES EXTÉRIEURES.
La vie de la torpille se prolonge plus ou moins, sui-
vant : 1° la masse d'eau de mer dans laquelle on la tient ;
2° la température de cette eau ; 3° enfin , le degré de
174 RECHERCHES
l'irritalion qu'on fait souffrir à l'animal et par laquelle
on l'obligea se décharger irès-souvent. J'ai réussi à pro-
longer la vie de la torpille jusqu'à trois jours dans ma
chambre, en réunissant d'une manière favorable à l'ani-
mal les trois circonstances ci-dessus mentionnées. Il faut
pourtant observer que les causes qui prolongent la vie de
la torpille ne sont pas les mêmes qui accroissent l'activité
de sa fonction électrique. Nous verrons dans cette section,
que la fonction électrique et le prolongement de la vie de
l'animal varient par l'effet des mêmes causes agissant
d'une manière opposée. Parlons d'abord de la chaleur.
Dans une masse d'eau de mer , haute de presque un
mètre et contenue dans un vase de 30 centimètres de
diamètre, dont la température est à -|- 18*^ R. , la tor-
pille ne vil ordinairement que cinq à sixheiu'es au plus,
en conservant tovijours sa force électrique avec une acti-
vité plus ou moins grande. Si la température vient à
s'abaisser , la fonction électrique cesse presque en môme
temps. J'ai pris deux torpilles femelles, pêchées au même
inslant, et d'une grosseur moyenne. L'expérience a com-
mencé trois heures après que je les avais prises . On les a mi-
ses dans des quantités d'eau de mer égales, mais de tempé-
rature différente, l'une étant à -\- 18" R. , l'autre à -f-4"R.
Au bout de cinq minutes la torpille plongée dans l'eau
froide , ne donnait plus de décharges électriques quoi-
qu'on l'irritât , et ne faisait aucun mouvement ; cinq mi-
nutes plus tard , on ne voyait presque plus de mouve-
ment dans ses branchies : on l'aurait crue morte. L'au-
tre torpille était parfaitement dans son état ordinaire.
J'ai retiré la première de l'eau et l'ai mise avec l'autre.
Une dizaine de minutes s'étaient à peine écoulées qu'elle
avait déjà repris sa première force, tout à fait comme
l'autre. J'ai répété sur le même poisson quatre fois de
SUR LA TORPILLE. 175
suite la même expérience, toujours avec le même succès,
si ce nesl qu'il demandait pour se rétablir un temps d'au-
tant plus long qu'on Tavait plus longuement refroidi. J'ai
vu une petite torpille mâle, large de six centimètres, trans-
portée de nuit pendant dix heures dans une très- petite
quantité d'eau de mer à la température de -|- 8° à 10° R. ;
elle arriva engourdie et presque morte. L*état où je la
voyais me la fit retirer de l'eau, et mettre sur une table
où tombait un rayon de soleil levant. Je la vis alors se
mouvoir; je la remis dans de l'eau qui était à -j-16°,
et dans un instant elle me donna la décharge électrique.
Elle vécut pendant une heure. J'ai étudié l'action du ré-
chauft'eraenl sur une autre torpille. C'était une torpille
femelle de dimension moyenne, et qui n'était même pas
tiès-vivace. Je la mis dans de l'eau de mer que je pou-
vais échauffer à volonté. A mesure que la température
s'élevait , j avais soin de toucher l'animal. Il ne cessa
jamais de donner de fortes décharges électriques. La tem-
pérature était à -j-oO'^ R. , lorsque l'animal me donna
cinq a six décharges électriques plus fortes qu'avant , qui
durèrent quelques secondes ; après quoi il mourut. J'ai
prolongé le séjour d'une autre torpille dans de l'eau
à -f-26"R. ; elle continua de donner des décharges,
mais elle ne tarda pas à y mourir. Si l'on a soin de la
retirer tout de suite de l'eau chaude jusqu'à -j- 24° ou
26" R. et de la remettre dans de l'eau à + 18°R. , on
parvient à la rétablir. C'est une expérience que j'ai répétée
plusieurs fois. — On peut très-bien expliquer cette action
de la chaleur, sans recourir à des causes inconnues ou à
des analogies trop éloignées. Les principes établis dans
les grand travaux de Edwards sur la respiration, suffi-
sent pour faire comprendre ce phénomène. Il n'y a qu'à
admettre que l'activité de la fonction électrique est pro-
1 76 RECHERCHES
portionnelle au degré d'aclivité de la circulation et de
la respiration de 1 animal. Le poisson plongé dans l'eau
froide , a la circulation presque arrêtée à l'instant , et
une petite quantité d'air suffit pour entretenir son exis-
tence engourdie. Dans l'eau chaude ^ la circulation et la
respiration prennent une très-grande rapidité; mais le
poisson doit bientôt mourir par l'effet de la diminution
de l'air, dont la quantité n'est plus en rapport avec la
nouvelle activité de ces deux fonctions.
Avant de commencer l'étude de la respiration de la
torpille sous le rapport de sa fonction électrique, j'ai dû
commencer par l'analyse de l'air dissous dans de l'eau
de mer. Mon appareil était le même qui a été employé
par M. de Humboldt dans son célèbre travail sur la res-
piration des poissons. L'analyse de 1 air fut faite par la
potasse et par la combustion du phosphore. J'ai répété
plusieurs fois cette analyse, et j'ai observé de grandes
différences dans les résultats , suivant les lieux de la mer
oii l'eau était prise , et suivant la température à laquelle
elle était exposée. Je donnerai ici la composition moyenne
de l'air contenu dans l'eau de mer près de la côte de
Cesenatico , prise à + 13° R. et à 1 pied au-dessous
de la surface. 3500'" d'eau m'ont donné 62,5 dixièmes
de pouce cube anglais, équivalens à 101",87. La
composition pour 100 de ce mélange était : 11 d'acide
carbonique, 60,5 d'azote, 29,5 d'oxigène. Cette com-
position a été constante relativement à l'oxigène et à
l'azote; l'acide carbonique a varié de 0,08 à 0,27. La
même eau de mer prise près de mon habitation , dans
un petit réservoir qui débouchait dans le canal du port,
à la température de -j- 22° R., m'a donné la composi-
tion suivante: 3500' donr.^nt 45 dixièmes de pouce
cube anglais, dont la composition pour 100 du mélange
SUR LA TORPILLE. 177
est de 17,8 d'acide carbonique, 24,4 d'oxigène, 57,8
d'azole. Voyons maintenant quel est le changement ap-
porté dans cette quantité d'air et dans sa composition,
parla respiration de la torpille. J'ai fait deux expériences
en choisissant deux torpilles femelles d'une vitalité pres-
que égale et d'une grandeur très-peu différente : l'une
de ces torpilles a été plongée dans l'eau dont jai donné
l'analyse ; elle a été tranquille pendant 45 minutes à la
température de + 22" R. ; l'autre torpille a été dans la
même condition, si ce n'est qu'on l'obligeait continuelle-
ment à donner la décharge. Les ayant retirées de l'eau
encore vivantes , j'ai passé tout de suite à l'analyse de
l'air contenu dans ces deux masses séparées d'eau de
mer. Voici les résultats :
^ir de l'eau de la torpille qui a donné les décharges.
3500 ' ont donné 30,5 dixièmes de pouce cube anglais.
Composilioii.
Acide carbonique. . . 11 30,6
Azote 19^5 69,4
Oxigène des traces
30,5 100
Air de l'eau de la torpille resiée tranquille.
3500 ■ ont donné 33,75 dixièmes de pouce cube anglais.
Composilion.
Acide carbonique. . . 12,50 37 8
Azote 20,25 59,4
Oxlgène 1 j g
33,75 ^ÔO
On voit donc que la torpille tourmentée a respiré plus
que l'autre. L'oxigène absorbé est à lazote absorbé,
comme 100 : 59; l'oxigène absorbé à l'acide carbonique
Ml 12
178 RECHEKCHES
produit, comme 100: 37,2. Dans la seconde torpille,
la première proportion est de 100: 57,50, la seconde
de 100 : 45. C'est un résultat bien singulier que de voir
la torpille qui a plus d'action sur l'oxigène et l'azote,
être en même temps celle qui développe moins d'acide
carbonique. Le pre:nier résultat s'explique très-aisément
par l'accélération de la respiration et de la circulation de
la torpille irritée.
Je décrirai encore une expérience qui confirme le
principe déjà établi, c'est-à-dire que l'activité de la
fonction électrique est proportionnelle à l'activité de la
circulation et de la respiration de l'animal. J'ai pris une
torpille mâle très-petite , qui était irès-affaiblie : à peine
de temps en temps la voyait-on opérer le mouvement res-
piratoire, et bien difficilement on en obtenait une dé-
charge. J'ai introduit celte torpille sous une cloche pleine
de gaz oxigène. A l'instant même l'animal s'agita, il
ouvrit la bouche plusieurs fois, il fit de fortes contrac-
tions, et dans le même temps il me donna 5 à 6 fortes
décharges électriques , puis il mourut.
Pour achever l'exposition de mes recherches sur les
causes extérieures qui influent sur la décharge électrique
de la torpille, j'ai encore à parler de l'action du poison.
Je suis revenu celte année sur les expériences que
j'avais déjà faites et publiées l'an dernier. J'ai pris trois
grains de strichnine et j'y ai ajouté quelques gouttes d'a-
cide murialique. J'ai introduit le muriate dans la bouche
et l'estomac d'une grosse torpille très-vivante, large
de 25 centimètres et longue de 32. Au bout de quelques
secondes il y eut de fortes contractions à la moelle épi-
nière ; ensuite, avec ces contractions il se fit quelques
rares décharges très-fortes; dix minutes après, les dé-
charges devinrent plus faibles, mais plus rapprochées
SUR LA lORi'lLLE. 179
l'une de r-aulre ; enfin les décharges cessèrent, et l'animal
mourut d;ins de fortes contractions. Sa vie ne se prolon-
gea cerlainenienl pas plus de 10 à 12 minutes. J'ai encore
préparé, avec trois grains de morphine et des gouttes
d'acide nmrialique , le muriale de morphine. La torpille
, que j'ai employée dans cette expérience était encore plus
grosse que l'autte, mais elle était moins forte; 8 à 10
minutes après l'introduction du poison , elle commença
à donner par elle-même , sans être irritée et sans la
moindre contraction, des décharges extraordinairemenl
fortes ; l'aiguille du galvanomètre était dans une agi-
tation continuelle. Dans 10 minutes elle ne donna
certainement pas moins d'une soixantaine de ces fortes
décharges. Après ce temps , les décharges spontanées
cessèrent, et il fallait alors, pour les obtenir, irriter
l'animal dans la bouche et dans les branchies ; il vécut
ainsi tranquillement plus de 40 minutes, en donnant
toujours des décharges plus ou moins fortes.
Parmi les causes extérieures qui influent sur la dé-
charge électrique de la torpille , il faut mettre encore
l'irritation qu'on produit en elle en la comprimant dans
les différentes parties de son corps. Le frottement sur
les branchies est une des manières les plus sûres d'avoir
la décharge, comme Test encore la compression de l'or-
gane dans le point qui Correspond au passage des nerfs.
La décharge a presque toujours lieu encore lorsqu'on
plie le poisson , de manière que le bas-ventre devienne
concave. Enfin la compression des yeux et de la cavité
qui est placée au-dessus du cerveau ne manque jamais
de donner lieu à de fortes décharges électriques. Si les
nerfs qui s'introduisent dans cette cavité cl qui traversent
les muscles de l'œil sont liés ou coupés, cette compres-
sion ne pioduit plus la décharge.
1 80 RECHERCHi;S
Le courant éleclriqiie doit encore être placé parmi les
causes extérieures qui déterminent la décharge de la tor-
pille. Un courant de trente couples zinc et cuivre, larges
de 5 centimètres, chargés avec une solution nitro-sulfu-
rique, donne lieu à de fortes décharges de la torpille,
chaque fois qu'on le fait passer de la bouche aux bran-
chies, à la peau ou dans l'intérieur de l'iargane. J'ai pro-
longé la durée du passage du courant, pour voir quel
effet était produit lorsqu'il cessait de circuler. Je n'ai
rien aperçu dans ce cas. L'application extérieure du
courant, telle que je lai décrite, soit directement, soit
inversement, produit le même effet.
2* SECTION. — CAUSES INTÉRIEURES.
J'ai déjà dit que , par causes intérieures , j'entends
celles qui modifient l'organisation. J'en partagerai létude
entre trois parties du corps de la torpille.
1° Za substance propre de l'organe et les parties
musculaires^ cartilagineuses, etc., qui le recouvrent et
V eyivironnent . — Je rappelle ici ce que jai dit plus haut,
que pour mieux étudier ces phénomènes , j'ai toujours
eu soin de détruire la fonction de l'un des organes :
j'indiquerai bientôt de quelle manière on peut y parvenir.
J'avais déjà observé, depuis l'année dernière, qu'en
enlevant la peau de l'organe , celle du dos ou celle du
bas-ventre, séparément ou ensemble, la décharge élec-
trique ne diminue pas d'intensité. J'ai eu occasion de
répéter encore cette année un grand nombre d'expé-
riences de ce genre. J'ai coupé l'organe à la moitié, soit
horizontalement, soit verticalement, j'ai introduit une
lame de verre pour séparer les deux tranches coupées,
et la décharge électrique continuait encore à se faire.
SUR LA TORPILLE. 181
J'ai coupé l'organe de manière à en laissée une moitié
attachée à l'autre par une petite tranche : la décharge
arrivait encore de l'une à l'autre, pourvu qu'elles com-
muniquassent encore entre elles par une branche ner-
veuse inlacle. J'ai vu une petite torpille mâle, très-vivace,
large de 12 centimètres , dont je suis parvenu à couper
en plusieurs fois les trois quarts de l'organe : eh bien ,
chaque fois qu'on recommençait de couper, les décharges
arrivaient avec une intensité toujours croissante.
Ce n'est que par deux moyens que je suis parvenu à
détruire la fonction électrique, eu agissant sur la seule
substance de l'organe. Ces deux moyens sont : le contact
des acides minéraux concentrés et la chaleur de l'eau
bouillante. Après avoir enlevé la peau supérieure de
l'organe , j'ai mouillé la substance interne avec de
l'acide sulfurique , et à l'instant j'ai obtenu de fortes
décharges. Au bout de quelques minutes, la substance de
l'organe est devenue blanche et coagulée. Alors il m'a
été impossible d'en tirer plus de décharges. Ce même
effet est produit par l'acide muriatique. Si l'on plonge
dans de l'eau bouillante une torpille à laquelle la peau
dorsale de l'un des organes a été enlevée, on a , à la
première impression de la chaleur, des décharges très-
fortes. Mais si on prolonge cette immersion pendant
quelques secondes seulement , la décharge cesse , et la
substance de l'organe est encore coagulée. 11 faut faire
celle expérience de manière que la torpille ne plonge
dans l'eau bouillante que par l'organe qu'on a écorché.
C'est ainsi qu'on parvient à la sauver. — Opérant de
cette manière, il m'est arrivé de faire une observation
curieuse que je crois utile de rapporter. Une des torpilles
qui avait perdu la fonction électiique dans l'un de ses
organes, après avoir été tenue plongée pendant quelques
182 niicatcRt.HEs
secondes dans l'eau bouillante ^ fut remise dans de l^eau
de mer, où elle vécut presque deux heures. La substance
de l'organe n'était plus ni blanche ni coagulée, elle avait
repris ses propriétés ordinaires, sans être pourtant de-
venue capable de donner la décharge.
J'ajoute, enfin, que j'ai coupé en deux ou trois points
l'arc cartilagineux qui environne l'organe, les tubes sé-
crétoiresqui se réunissent en faisceaux, l'arc cartilagineux
qui est sur les branchies , que j'ai détruit complètement
la cavité , pleine d'une substance analogue à celle de
l'organe , qui est au-dessus du cerveau , sans avoir
obtenu le moindre affaiblissement dans la force de la
décharge électrique. J'ai obtenu le même résultat en
coupant tous les muscles et les tendons qui environnent
l'organe.
2° Les tiei'fs qui se rendent dans l'organe. — C'est
un fait que Galvani et Spallanzani avaient déjà observé
depuis longtemps , qu'en coupant les nerfs de l'un des
organes , la décharge cesse de ce côté , tandis qu'elle
continue du côté opposé. J'avais encore établi, dans mes
recherches de l'année dernière, qu'il ne suffisait pas de
couper un , deux , trois de ces nerfs pour détruire en-
tièrement la décharge, qu'il fallait pour cela les couper
tous les quatre.
J'ai observé celte année que la décharge de la torpille,
lorsqu'on lui a coupé deux ou trois de ces nerfs des or-
ganes, se limite aux points dans lesquels se trouve ramifié
le nerf qu'on a laissé intact. Lorsqu'on a soin d'essuyer
parfaitement la peau de la torpille, on voit très-bien avec
le galvanomètre cette limitation de la décharge.
La torpille peut vivre longtemps, même après que les
nerfs de l'organe ont été coupés. En effet, j'ai coupé
trois nerfs de l'organe droit à une torpille femelle très-
SLR L.\ TORPILLE. 183
peiiie et Irès-vivace. Après l'opération , la peau fut réunie
et cousue, et le poisson , lié par la queue, fut mis dans
le canal de Cesenatico : c'était le 27 juillet, à 3 heures
après midi. L'animal mourut dans la soirée du 28, après
environ 30 heures de vie. Le changement apporté dans
la substance de l'organe était grand dans la partie oii
se ramifient les trois nerfs coupés: elle y était tellement
amincie et atrophiée, qu'il était impossible de la recon-
naître ; la substance des troncs nerveux était devenue
pulpacée ; le reste de Torgane était intact.
Il n'est point nécessaire de couper les nerfs pour
détruire la décharge électrique , il suffit de les lier ;
avec un peu d'habitude on y réussit très-aisément. Le
même phénomène que nous avons vu en coupant les
nerfs, s'observe si on se borne à les lier.
Lorsque les nerfs ont été coupés , et que par là toute
fonction électrique a été détruite , si on tire avec une
pince un de ces troncs nerveux qui sont attachés à l'or-
gane, on obtient encore quelques décharges électriques.
Il faut , pour que cette expérience réussisse, que la tor-
pille employée soit très-vivace. Dans ce cas le phénomène
ne manque pas d'avoir lieu.
En mouillant avec une solution- très-concentrée de po-
tasse les troncs nerveux de l'organe mis à découvert ,
la décharge disparaît sans que la substance nerveuse
soit altérée, du moins en apparence.
3*> Enfin le cerveau. — Avec la lame d'un rasoir peu
aiguisé je découvre très-vite le cerveau d'une torpille.
Si l'animal est encore très-vivant, on observe ce qui
suit : toutes les fois qu'on touche avec une plume , une
pince, un tube de verre, etc. , le cerveau de la torpille ,
la décharge électrique ne manque pas d'avoir lieu. On
ne larde pas à apercevoir quels sont les véritables points
184 KEClItRCHES
de cet organe dont l'irritation produit la décharge. 11
vaut mieux^ pour celte élude, que la torpille soit un peu
affaiblie. Les premiers lobes (cérébraux) peuvent être
irrités , coupés, détruits tout à fait , sans que la décharge
cesse d'avoir lieu. Les lobes qui suivent les premiers
donnent lieu , lorsqu'on les touche ou qu'on les blesse ,
à de fortes contractions musculaires , et quelquefois
même, si l'animal est très-vivant, à des décharges élec-
triques : pourtant on peut les couper sans que cela arrête
la décharge. Le troisième lobe peut être irrité, blessé,
enlevé tout à fait, sans contraction et sans que la dé-
charge électrique cesse encore.
Le dernier lobe du cerveau , que je regarde comme
un renflement de la moelle allongée, de laquelle partent
les nerfs qui vont à l'organe, est la seule partie du cer-
veau qu'on ne puisse toucher sans avoir de très-fortes
décharges électriques. Celle-là détruite, toute décharge
électrique devient impossible quand même on laisserait
le reste du cerveau intact. J'ai coupé sur une autre tor-
pille, la moelle allongée au point oià elle sort du cerveau,
c'est-à-dire, après qu'elle a donné les nerfs aux organes.
De fortes décharges et contractions musculaires ont lieu
lorsqu'on fait celte opération , mais la décharge élec-
trique continue toujours lorsqu'on touche le dernier
lobe, que j'appellerai désormais le lobe électrique. La
décharge électrique conserve une grande force, même
après qu'on a coupé un gros faisceau nerveux formé par
les premiers nerfs de la moelle épinière, et qui , partagé
en deux branches , entoure l'organe en passant au-dessus
et au-dessous de l'arc cartilagineux.
Les organes de la fonction électrique se réduisent
donc au dernier lobe du cerveau , à ses nerfs et à l'or-
gane proprement dit. L'action de ce dernier lobe sur la
SIR L\ TORPILLE. 1 85
fonction ëlectrique esi directe. C'esl ainsi que , si on
touche la partie droite du lobe électrique, c'est l'organe
droit qui donne la décbarge. Le contraire arrive si c'est
la partie gauche qu'on louche.
Je passe à la description des expëriences que j'ai faites
sur la, torpille morte. J'appelle morte la torpille, lorsque
ses branchies ne font plus de mouvemens^ et que, irri-
tée, blessée et comprimée, extérieurement et intérieure-
ment, hors certains points du cerveau, elle ne donne
plus de décharges électriques. Je ferai remarquer en
passant que la torpille n'est pas assez morte, au moins
selon la définition qui précède, même quand on a coupé
ses gros vaisseaux sanguins, et détruit ainsi la circu-
lation. Dans ce dernier cas, on obtient encore quelques
décharges électriques en irritant l'animal. — Qu'on
prenne donc une torpille morte comme je l'ai dit , et
qu'on en découvre le cerveau. La première expérience
que je rapporterai était connue depuis mon travail de
l'année dernière. Si l'on touche le lobe électrique , les
décharges apparaissent, et bien plus fortes que celles que
l'animal donnait étant vivant. Les autres parties du cer-
veau , quoique irritées, ne produisent aucune décharge.
L'action du lobe électrique est directe, et le courant de
la décharge est dirigé comme à l'ordinaire , du dos au
bas-ventre. Un certain temps étant écoulé , on fait cesser
les décharges, simplement en louchant le lobe électrique;
mais les décharges apparaissent encore si ce lobe vient
à être blessé. Ce qui est encore plus extraordinaire, c'est
que les décharges que j'ai obtenues par la blessure du
lobe électrique sont indifféremment dirigées du dos au
bas-ventre, ou du bas- ventre au dos. J'en ai observé
plusieurs , l'une à la suite de l'autre , dirigées dans ce
dernier sens. Ces faits se sont présentés encore à moi
186 RECHERCHES
cette année sur un grand nombre de torpilles. Les dé-
charges que j'obtiens par la blessure du lobe électrique
ne sont qu'au nombre de quatre ou cinq; après cela,
tout phénomène électrique est à jamais détruit. J'avais
donc raison de conclure que la direction de ta décharge
de la torpille dépend du cerveau.
Il me reste maintenant à exposer quelle est l'action du
courant électricjue appliqué sur le cerveau et sur les nerfs
de l'organe de la torpille. C'est là la partie que je regarde
comme la plus importante de ces recherches. La pile que
j'ai employée était à colonne, dont les couples, zinc et
cuivre, avaient 4 centimètres de surface. Le liquide de la
pile était de l'eau de mer avec ,7, d'acide nitro-sulfurique.
C'est toujours une pile de vingt couples que j'ai employée.
J'ai découvert le cerveau d'une grosse torpille, qui,
quoique affaiblie , était encore vivante. J'ai introduit le
réophore négatif de platine dans l'organe, sur la partie
dorsale et près du bord extérieur. La torpille était cou-
verte de grenouilles préparées , et deux galvanomètres
étaient déposés, comme à l'ordinaire, sur les deux or-
ganes. Je commence par toucher légèrement, avec «ne
pince, le lobe électrique ; j'obtiens plusieurs décharges ;
mais dans peu de secondes elles cessent , même en le
touchant. Alors je porte le réophore positif sur la partie
droite du lobe électrique, c'est-à-dire, du même côté où
se trouve le réophore négatif. A l'instant il y a décharge
de l'organe. — Je crois important d'assurer dès l'abord le
lecteur, que cette décharge, démontrée par les convul-
sions des grenouilles et par le galvanomètre, n'est pas
due à une portion du courant de la pile qui parcourt les
grenouilles et le galvanomètre. En effet , j'ai acquis, par
d'autres expériences, la certitude que le même courant,
qu'on fait passer dans d'autres parties du corps de la
SIR I.\ TORPlI-tK. I 87
torpille, hors de l'organe et dans les mêmes conditions,
ne donne aucun signe, ni aux grenouilles, ni au galvano-
mètre. J'ai coupé une torpille au milieu de son corps,
de manière qu'il ne restât aucune partie des organes
électriques attachée au côté inférieur. Le galvanomètre
et les grenouilles préparées étaient disposés sur cette
dernière partie du corps de la torpille. Le courant de la
même pile a passé de la moelle épinière aux muscles de
la queue, sans exciter aucune contraction dans les gre-
nouilles, ni donner aucun signe au galvanomètre. Celte
moitié de la torpille était, au contraire, fortement agitée
à chaque passage du courant. Je reprends maintenant la
première expérience. — Si, au lieu de loucher avec le pôle
positif la partie droite du lobe électrique, on touche la
gauche, c'est l'organe gauche qui se décharge, et c'est là
une nouvelle preuve que ces décharges sont effectivement
de la torpille. En effet , les grenouilles et le galvanomètre
de l'organe gauche ne sont même pas compris dans le
circuit de la pile. Si le réophore positif touche tout entier
le lobe électrique, les deux organes se déchargent à la
fois. Qu'on vienne maintenant à changer la direction du
courant, c'est-à-dire, que le pôle positif soit introduit dans
l'organe, et que le négatif touche le lobe électrique : il y
a alors de fortes contractions musculaires , et point de
décharge des organes. Le galvanomètre et les grenouilles
ne se meuvent pas , et c'est encore une preuve que les
décharges obtenues précédemment sont véritablement
propres à la torpille. J'ai renouvelé encore l'action directe
du courant électrique, et quoique l'animal fût beaucoup
affaibli , les mêmes phénomènes se sont reproduits, c'est-
à-dire, il y avait décharge de l'organe à chaque passage
du courant électrique. Il faut bien obser\er que si la
torpille est douée d'une grande vitalité, les décharges
188 RECHLRCHliS
s'observent encore pendant un certain temps , lorsque le
courant est inverse, c'est-à-dire qu'il va de l'organe au
cerveau.
J'ai voulu étudier encore quel était l'effet de la ligature
des nerfs de l'organe. Dans cette expérience, j'ai lié les
quatre nerfs de l'organe droit d'une autre torpille, grosse
et très-vivace ; j'ai découvert le cerveau , et j'ai répété
l'expérience précédente. Lorsque le courant marchait di-
rectement , il n'y avait aucune décharge de l'organe ;
quand il marchait en sens inverse, je n'ai observé que
de très-faibles contractions, et c'est là encore une preuve
de la véritable nature des décharges dont j'ai parlé. J'ai
répété ces expériences sur quinze individus, toujours avec
le même résultat , en laissant les nerfs intacts , quelque-
fois en les coupant ou les liant , et en ayant toujours soin
de commencer le passage du courant, après m'être assuré
que le contact du réophore de platine, sans qu'il fût at-
taché à la pile , ne donnait lieu à aucune décharge de
l'organe. Il est bien juste d'observer que ces décharges
produites par le courant n'ont pas la force de celles que
l'animal donne lorsqu'il est vivant; mais elles ne diffèrent
certainement pas des dernières décharges qu'on tire de
la torpille morte, en touchant légèrement son lobe élec-
trique. En effet , les déviations du galvanomètre sont
dans ce cas, comme dans l'autre, de 5 à 6 degrés ; mais
elles suffisent pour montrer clairement la déviation dans
son sens ordinaire , c'est-à-dire , du dos au bas-ventre.
Enfin , j'observerai encore que jamais on n'a les indices
de la décharge de l'organe en touchant avec le pôle po-
sitif des muscles, la peau, le liquide du cerveau, etc.,
tous points qui ne diffèrent pas du lobe électrique par
leur position et leur conductibilité, ce qui est encore une
preuve de la véritable nature des décharges précédentes.
SLR LA TORPILLr. 1 89
L'action du courant électrique sur les nerfs de l'organe
est encore importante , et mérite d'être décrite avec le
plus grand soin. J'ai séparé un des organes d'une torpille
qui élait encore vivante : c'était une torpille femelle très-
grosse, la plus grosse de toutes les 116 torpilles que j*ai
eues ; elle pesait 6 livres (3 kil.). L'organe a été séparé
sans détacher la peau. Je n'ai fait que couper les nerfs et,
les branchies, en tranchant circulairement toutes les par-
ties qui environnent l'organe du côté de la tête. Il me
restait ainsi l'organe avec ses quatre nerfs, qui, un peu
tirés en dehors, en ressortaient de 2 ou 3 centimètres. Tout
cela a été mis sur une lame de verre. Alors , après avoir
déposé le galvanomètre et les grenouilles sur l'organe ,
comme à l'ordinaire, j'ai introduit le réophore négatif
dans la substance de l'organe, près du bord extérieur, et
avec le réophore positif j'ai touché l'un des quatre nerfs
qui étaient étendus sur la lame de verre. A l'instant il y
a eu déviation de 4 degrés dans le galvanomètre , dans
le sens du courant ordinaire de la torpille, et de fortes
contractions dans les grenouilles. En touchant les autres
nerfs, les mêmes phénomènes ont lieu. Je touche la sub-
stance de l'organe qui est entre les nerfs, et cela en plu-
sieurs points, tels que la peau ou quelques morceaux de
muscles attachés; et aucun phénomène n'a lieu. J'ai réuni
les quatre nerfs sur une lame de platine, et c'est en touchant
cette lame que les phénomènes précédens, qui indiquent
la décharge de l'organe, se sont reproduits avec le plus
d'intensité. Je suis parvenu encore à couper la ramifica-
tion de l'un des nerfs avec la substance dans l'intérieur
de l'organe, en laissant intact le tronc nerveux extérieur.
Si ce tronc vient à être touché par le pôle positif, les in-
dices de la décharge manquent. J'ai lié les nerfs, et les
décharges ont manqué encore quand le courant passait.
190 RECHERCHES
En répétant plusieurs fois ces expériences et sur plusieurs
individus, il m'est arrivé quelquefois de voir le phéno-
mène de la décharge, en touchant avec le pôle positif la
substance de l'organe ; mais une légère attention m'a
montré chaque fois qu'il y avait toujours contact du pôle
avec quelques-uns des filets nerveux répandus dans l'or-
gane. La différence qu'il y a entre l'action du courant élec-
trique sur les nerfs seulement, et son action sur le cerveau
réuni par les nerfs à l'organe, mérite d'être remarquée.
Nous avons vu que, dans ce second cas, le courant in-
verse n'excitait aucune décharge. Le contraire arrive
lorsque les nerfs et la substance de l'organe sont seuls
parcourus par le courant électrique. Il y a décharge de
l'organe quand le courant va des nerfs à l'organe, et il y
a encore décharge lorsque la marche du courant est con-
traire. Le galvanomètre dévie toujours dans le même sens,
et cela établit encore mieux que c'est la décharge propre
de la torpille qui se produit. Si les torpilles sont mortes
depuis quelque peu de temps, l'action du courant électrique
que nous avons décrite, sur les nerfs et l'organe, et sur le
cerveau réuni à l'organe, est entièrement détruite, et on
tâcherait inutilement de la reproduire par un plus grand
nombre de couples. Ce résultat, qui arrive après un cer-
tain temps, et qui dépend du degré de vitalité de l'animal
et du traitement variable qu'on lui a fait subir, peut, au
besoin , servir encore à prouver l'exactitude de mon as-
sertion.
J'ai cru encore important de déterminer le pouvoir
conducteur pour l'électricité de la substance nerveuse et
de celle de l'organe. J'ai fait cela avec Texaclitude qu'il
est possible de porter dans ce genre d'expériences. J'ai
employé un galvanomètre double, et j'ai fait passer les
deux courans par une tranche de la substance de l'organe,
sur. L\ TORPILLF. 191
el pat- cinq à six troncs nerveux de la torpille réunis. Je
me servais de la pile de vingt couples. La conductibilité
m'a semblé toujours plus forte pour la substance de l'or-
gane , et cela nie paraît bien aisé à concevoir.
CONCLUSIONS.
Lorsqu'on réfléchit, 1° aux faits que nous avons déjà
établis dans notre premier travail sur la torpille^ c'est-à-
dire qu'aucune trace d'électricité ne se trouve dans l'organe
sans qu'il se décharge; 2" qu'on peut détruire la peau,
les muscles, l'arc cartilagineux qui entoure l'organe, et
une grande partie de la substance même de l'organe, sans
que la décharge cesse ou même s'affaiblisse ; 3° que des
poisons narcotiques déterminent de fortes décharges élec-
triques ; 4° que l'irritation du lobe électrique du cerveau,
après la mort^ donne de très-fortes décharges électriques;
5** qu'en tirant et comprimant les nerfs seulement, on a
la décharge ; G'^ que de fortes contractions musculaires
s'observent dans les parties qui environnent l'organe ,
sans que la décharge ait lieu ; 7" que la blessure du lobe
électrique du cerveau détermine les décharges dont la
direction n'est plus constante du dos au bas-venlre, mais
va quelquefois du bas-venlre au dos ; 8° enfin, aux derniers
faits que j'ai rapportés sur l'action du courant électrique,
— il est impossible de ne pas en tirer les conclusions
suivantes ;
1° L'élément nécessaire à la décharge électrique de la
torpille et à la direction de cette décharge, est produit
par le dernier lobe du cerveau , et transmis par les nerfs
dans la substance de l'organe.
2° 11 en résulte que ce n'est pas dans l'organe et par
l'organe que cet élément est préparé.
3" Un courant électrique, dirigé du cerveau à l'organe
192 RECHERCHES
par les nerfs, détermine la décharge, ainsi que le ferait
cet élément, qui me semble pouvoir être regardé comme
du fluide électrique.
4° Puisque les décharges électriques de la torpille,
même sous l'influence du courant électrique , cessent
lorsque les nerfs sont liés , il faut admettre que cet
élément , que je regarde comme analogue au courant
électrique, et comme le courant électrique lui-même, a
besoin, pour fonctionner , d'une disposition moléculaire
dans les nerfs, dont la destruction entraîne la cessation
de la fonction ' .
CHAPITRE V.
DE LELECTRICITE DE LA TORPILLE ET DE TOUS LES ANIMAUX
EN GÉNÉRAL.
La fonction de la torpille me paraît maintenant mieux
connue. Voilà un animal qui a une organisation spéciale,
' L'hypothèse émise par M. Becquerel pour expliquer les con-
tractions musculaires, me semble rentrer dans l'explication que
j'ai donnée dans le lemps, de la secousse qu'éprouvent les gre-
nouilles lorsque le courant inverse cesse de les parcourir. Voici
comment ces phénomènes peuvent s'entendre. Le courant direct
déplace les globules nerveux dans le sens du courant, et dans
ce cas il y a contraction. Lorsque le courant cesse, les globules
reviennent à leur place ; mais le mouvement ne détermine pas
la contraction, au contraire, il devrait correspondre a ce qu'on
appelle sensation. 11 est maintenant clair que, lorsque le courant
est inverse, il ne doit pas y avoir de contraction à l'introduction
du courant, parce que le déplacement des globules, qui se fait
toujours dans le sens du courant, est dans ce cas le môme qui est
produit par le courant direct qui cesse de passer. On voit par là
que , lorsque le courant inverse cesse , les globules , pour revenir
à leur place, font le même mouvement que 'ces globules ^mêmes
lorsqu'ils sont envahis par le courant direct. Il doit'donc y avoir,
comme dans ce cas, contraction.
SLR I.\ TOUI'lLI.i:. 1 93
à l'aidetle laquelle le courant éleciriqiiepeulôlremodifiéde
manière à se changer en charge d'une balteric ou d'une pile.
Nous ignorons quelle est l'organisation propre à cet effet.
Sans doute l'appareil de condensalion pour le fluide électri-
que, qui existe dans l'organe de la torpille , n'est pas sem-
blable à ceux que nous connaissons. C'est là une grande
découverte qui reste à faire pour la physique, et qui peut
se faire même hors de ce poisson. Deux conditions sont
nécessaires pour que cet organe fonctionne : 1° que la
substance albumineuse , qui le compose en grande partie,
ne soit pas coagulée , quoique cette coagulation puisse
avoir lieu sans détruire la conductibilité électrique de celte
substance ; 2*^ que les nerfs qui entrent dans l'organe
aient leur parfaite organisation. Une fois les nerfs liés, le
courant électrique passe également, mais la décharge
manque. Il y a donc une autre fonction dans les nerfs ,
outre celle de transporter le courant électrique, et cette
autre fonction exige cette parfaite organisation normale
qu'il nous reste encore à découvrir.
La fonction électrique de la torpille ainsi posée , il ne
reste plus qu'à résoudre un problème de physiologie
générale. Y a-t-il de l'électricité préparée dans les ani-
maux? Le cerveau, les nerfs, sont-ils plus propres que
les' autres parties des animaux à préparer, à conduire ce
fluide électrique? Si cela est , quelle est l'action physico-
chimique à laquelle on peut comparer cette production
d'électricité dans les animaux?
Un grand fait est dû à Galvani : les cuisses d'une gre-
nouille récemment préparée , repliées sur le nerf sciatique,
se contractent comme par l'effet du passage d'un courant
électrique. On a voulu, dans ces derniers temps, voir
dans ce fait un cas d'électricité développée par Faction
chimique de différens liquides animaux , ou bien un cou-
XU 13
194 RIXHl'RCHFS
rant thermo-électrique. Il suffit , pour faire rejeter ces
explications , de répéter cette expérience après avoir lavé
trois ou quatre fois dans l'eau distillée la grenouille pré-
parée. Les contractions, quoique plus faibles, arrivent
encore en mettant en contact le nerf et les muscles. Le cé-
lèbre de Humboldl a observé ces contractions , même en
mettant en contact les nerfs et les muscles par un morceau
de substance musculaire. Des expériences de ce genre
se trouvent encore décrites dans le traité de galvanisme
d'Aldini. Lorsqu'on touche avec la moelle épinière d'une
grenouille préparée , une partie quelconque du cerveau ,
des muscles , des viscères mis à découvert d'un animal
encore vivant ou tout fraîchement tué, on ne manque ja-
mais d'observer de fortes contractions dans la grenouille.
M. Nobili , avec son galvanomètre très-sensible, a obtenu
par le courant propre de la grenouille , une déviation
même assez grande; et certainement les différentes parties
d'une grenouille morte depuis longtemps et mouillée de
solutions salines acides, alcalines, à des degrés differens
de température, ne donnent jamais un courant aussi sen-
sible et aussi fort que celui de la grenouille. J'ai vu
bien des fois mon galvanomètre, qui est assez sensible,
m'indiquer le courant de la grenouille ; mais jamais
cela ne m'est arrivé avec les solutions susdites.
J'ai essayé de reproduire sur la torpille même ces ex-
périences. Toutes les fois qu'une grenouille récemment
préparée louchait avec ses nerfs le cerveau de la tor-
pille , elle se contractait fortement , et ces contractions
étaient encore plus fortes lorsqu'une goutte de sang se
répandait sur les points touchés. J'ai même vu constam-
ment les contractions propres de la grenouille, se ra-
viver fortement par reff"et d'une goutte de sang frais
du même animal , répandue parmi les muscles et les nerfs
SLR LA roniMLLI, . 195
en contact. J'ai varié, répété de toutes manières ces
expériences, el il m'a fallu conclure que, toutes les
fois que du sang, ou liquide ou organisé en substance
musculaire, touche la substance nerveuse organisée en
nerfs, ou en moelle allongée, ou en cerveau, il y a
production d'un courant électrique. Ce courant persiste
un certain temps après la mort, il exige, pour se produire,
un certain degré de vitalité , et il est constamment dirigé
de la molécule sanguine ou musculaire à la nerveuse.
Les belles observations de M. Donné, sur les courans
électriques qu'il a découverts entre les organes des sé-
crétions, finiront aussi par rentrer dans les phénomènes
cités.
Quoique les faits que j'ai rapportés puissent suffire
pour démontrer que l'origine de ce courant n'est ni
thermo-électrique, ni électro-chimique, j'ai cru toutefois
qu'une étude plus approfondie du courant propre de la
grenouille aurait peut-être quelque importance.
J'ai d'abord découvert qu'on pouvait très-bien observer
le courant propre sur la grenouille vivante. On coupe
longitudinalement la peau de ses flancs , et l'on retire
avec une pince, ou une pointe en bois, un de ses nerfs
spinaux. On enlève la peau des cuisses, on porte la cuisse
sur ce nerf, et on voit les contractions à chaque contact.
On peut découvrir les cuisses sans enlever la peau , et
on parvient ainsi à conserver longtemps l'animal. Cette
expérience est comme cellede Galvani, c'est-à-dire qu'elle
ne réussit pas sur toutes les grenouilles . — J'ai voulu étu-
dier l'action de la chaleur sur ce courant propre. Cette
action est extrêmement importante. Aussitôt qu'un mor-
ceau de glace a recouvert une grenouille pendant quatre
à cinq minutes , le courant propre est détruit , l'animal
étant encore tout vivant. En réchauffant ensuite la gre-
196 UECHKRCHFS
nouille , en lui soufflant de l'oxigène dans les poumons ,
j'ai réussi quelquefois à exciter fortement l'animal , et alors
le courant propre a reparu encore. Dans le plus grand
nombre des cas, cependant, lorsque l'action du froid s'est
prolongée, l'animal vit , mais le courant propre manque.
Celte analogie, ou mieux , cette identité de l'action de la
chaleur sur la fonction électrique de la torpille , et sur le
courant propre de la grenouille , me semble démontrer
l'existence d'une force commune à ces deux phénomènes.
Le premier fait que j'ai remarqué, en étudiant ce courant
propre sur l'animal vivant , c'est qu'il est plus faible que
le courant qu'on a après sa mort , et que, quelle que soit
la vitalité de la grenouille, il s'affaiblit après un certain
temps , et finit même par disparaître.
Il faut attendre que ce courant ait disparu par lui-
même, pour voir se produire un phénomène singulier.
Qu'on coupe alors la grenouille et qu'on la prépare à la
manière de Galvani : on voit se faire une forte contrac-
tion , en mettant en contact la cuisse et les nerfs dans le
même point à peu près qu'on l'avait fait , l'animal étant
encore vivant. J'ai encore observé que, si l'on attend un
certain temps , on voit disparaître aussi ces contractions ;
mais il suffit, pour les reproduire encore, de couper les
nerfs spinaux à leur origine, ou au point où ils sortent de
la moelle épinière, et de les toucher encore avec la cuisse.
Ces faits n'ont aucun rapport avec une loi physiolo-
gique établie dans le temps par Ritter, savoir que la
sensibilité des nerfs va en diminuant depuis son origine
à ses ramifications. Dans ma manière d'opérer, ce sont
les mêmes points des nerfs et des muscles qui sont tou-
chés. Le fait qui pourrait se déduire de la loi de Ritter,
est le suivant : lorsque le nerf spinal ne donne plus de
courans propres , qu'on découvre son prolongement qui
SUR tK TOaPlLLF. 197
est caché dans les muscles de la cuisse ; si on louche les
muscles avec celte partie, on aura encore de très-fortes
contractions. Ce cas diffère de celui de Ritler, le courant
propre étant la cause de la contraction.
Je reviens maintenant aux caractères tranchés qui di-
stinguent le courant propre de la grenouille, d'un courant
thermo-électrique, ou électro-chimique. — D'abord le sens
du courant est tout à fait opposé à celui qu'on lui verrait
s'il avait une origine chimique , ou au moins il faudrait
supposer les muscles chargés d'alcali, et les nerfs d'acide,
ce qui est contraire à tout ce que nous savons de leur
composition chimique. — J'ai découvert après cela deux
différences extrêmement tranchées. Je compare le cou-
rant propre de la grenouille à un courant développé par
le contact d'une solution d'acide nitrique et d'une de po-
tasse. Lorsque j'ai constaté l'existence de la contraction ,
en mettant en contact muscles et nerfs , et en faisant passer
le courant d'origine électro-chimique, je lie avec un fil le
nerf spinal ou crural à la moitié de sa longueur ; je replie
alors la cuisse au-dessus de la ligature : il n'y a plus de
contraction ; je touche au-dessous : elle existe comme au-
paravant. Alors je fais passer le courant électro-chimique,
et je trouve qu'il excite la contraction, soit qu'il passe
au-dessus ou au-dessous de la ligature. Une autre dif-
férence, qui n'est pas moins tranchée, c'est que, tandis
que le courant propre se prolonge même pendant une
■ demi-heure, le courant électrique , au contraire, produit
■ par les deux solutions acide et alcaline ( à peu près -'-
I d'acide et d'alcali ) , n'excite plus de contractions.
H^ J'ajouterai, enfin, que la ligature du nerf ne détiiiit
^K en rien sa conductibilité. En effet , j'ai fait passer le cou-
^H rant d'un couple, dans le même temps, par les deux filets
^H nerveux spinaux d'une grenouille , cl par un g:ilvano-
B
198 KECHEllCHtS
mètre. J'ai attendu, pour lier le nerf, que l'aiguille se
fixât : au moment de l'opération , on observe dans celle-
ci un petit mouvement , qui quelquefois est en plus et
quelquefois en moins, après quoi elle s'arrête comme au-
paravant. Ce mouvement n'est donc pas dû à un affai-
blissement de conductibilité produit dans le nerf par la
ligature, ni à une plus grande intensité du courant dû à
l'action chimique des deux solutions , puisque ce dernier
courant cesse de faire contracter la grenouille avant le
courant propre. — Tout ce qu'on peut conclure de ces
recherches sur le courant propre de la grenouille, est ce
qui suit :
1° Le courant propre de la grenouille doit avoir la
même origine que le courant qui est produit dans le cer-
veau de la torpille, et qui va charger l'organe.
2" Ce courant ne peut se développer et exciter de con-
tractions, ou fonctionner, en général, par les nerfs, sans
que l'organisation du nerf même, dans toute sa ramifi-
cation successive, soit intacte.
il me semble encore qu'on puisse assez bien compren-
dre les faits établis sur le courant propre. Lorsque le
circuit nerveux , en y comprenant le cerveau , la moelle,
les nerfs, est complet, le fluide électrique doit y circuler
d'une manière complète, et il n'y a pas de raison pour
qu'on en puisse distraire une partie. Ce n'est que quand
l'animal est surexcité qu'on parvient à en constater la
présence. On conçoit, d'après cela, comment le courant
propre disparaît sur l'animal vivant. Mais si ce circuit est
détruit , ce qui arrive lorsqu'on tue la grenouille et qu'on
la prépare à la manière de Galvanij l'électricité peut alors
changer de route : on voit effectivement ce courant propre
être plus fort sur la grenouille morte, et très-souvent on
l'a sur la grenouille morte , tandis qu'on ne parvient pas
SUR LA TOaPILLE. 199
à l'observer sur l'animal vivant. 11 n'est donc plus difficile
de concevoir pourquoi nous n'avons pas encore réussi à
avoir des indices de courant dans les nerfs.
J'espère qu'on ne jugera pas, après cela , que j'admette
des forces vitales inconnues. Loin de moi celte idée; je
n'ai jamais vu dans les fonctions organiques, que les ef-
fets des grandes forces physiques , des agens généraux ,
agissant à travers cette mystérieuse disposition molécu-
laire qu'on appelle organisation. Je suis bien content,
dans Tintérét de la science , de voir un des plus grands
physiologistes de notre époque pousser, dans ce sens ,
ses recherches et ses importans travaux de physiologie.
Quant à la torpille, le problème de sa fonction élec-
trique me semble aujourd'hui plus clairement posé qu'il
ne l'était. Il y a dans la torpille , comme dans tous les
animaux, des réactions physiques, chimiques (vitales?),
qui développent des courans électriques ; il y a chez elle
un organe spécial dans lequel le courant électrique intro-
duit par les nerfs , se condense et donne lieu à la dé-
charge électrique propre à ce poisson.
CHAPITRE VI.
ANALYSE CHIMIQUE DE LA SUBSTANCE DE LORGANE.
J'ai analysé la substance de l'organe d'une torpille de
moyenne grandeur, après l'avoir dépouillée de toutes les
membranes, des muscles, et des gros troncs nerveux qui
y sont attachés. J'ai commencé par déterminer la quantité
d'eau qu'elle contient, et j'ai procédé par la méthode or-
dinaire. Dans une première expérience j'ai obtenu, de
1120 parties de substance, lOi de produit desséché;
200 RECHERCHtS
dans une seconde expérience, de 1307, 136 parlies des-
séchées. La quantité moyenne d'eau se réduit ainsi à
903, i sur 1000 de la substance de l'organe. L'analyse
du produit desséché a été faite en le traitant avec de l'al-
cool à 36°, et en renouvelant trois fois cette dissolution
avec des intervalles de 24 heures. J'ai repris le résidu
par le même alcool bouillant , et j'ai renouvelé deux fois
ce traitement. Enfin , le reste a été traité par l'eau bouil-
lante, et ensuite par l'acide acétique concentré. Voici le
résultat : gr. 6,65 du produit desséché m'ont donné :
gr. 3,171 substance dissoute dans l'alcool froid (A.)
0,893 substance dissoute dans l'eau bouill'' (B.)
2,587 substances insolubles dans l'alcool (C.)
Les produits  et B se composent de muriate de
soude, de lactate de potasse, d-'acide lactique, d'extrait
de viande de Berzélius , de phocénine, d'une substance
grasse, analogue à l'élaine du cerveau, et enfin d'une
substance grasse, solide à la température ordinaire. Le
produit C est formé presque entièrement d'albumine et
de quelques traces de gélatine.
Lorsqu'on évapore la solution alcoolique obtenue à
froid, il se forme d'abord des couches cristallines, puis
des gouttes d'une huile jaunâtre : celles-ci se déposent
au fond du liquide. Ce liquide est extrêmement acide et
forme un précipité avec une infusion de noix de galle.
En évaporant toute la soUiiion , il reste une masse jaune-
verdâtre , huileuse, très-acide et déliquescente. Elle se
dissout presque entièrement dans l'eau , en faisant une
espèce d'émulsion. Elle dégage une odeur d'huile de
poisson rance. La potasse dissout la substance grasse ,
détruit l'odeur et neutralise le liquide; l'acide lartrique
ajouté J établit l'acide gi as, el donne par l'évaporation
SUR LA TORPILLE. 201
et la distillation, de l'acide lactique et phocénique. Le
produit de l'alcool bouillant donne encore de l'acide lac-
tique cl une substance grasse solide, qui, traitée par
l'acide nitrique , donne des traces de soufre et de phos-
phore. La substance insoluble dans l'alcool , bouillie dans
de l'eau distillée, donne une solution d'un blanc sale qui
se trouble par le bichlorure de mercure ; l'infusion de
noix de galle y donne un précipité floconneux qu'on dis-
sout en partie en chauffant le liquide. Enfin , le résidu est
soluble , surtout à chaud , dans les acides et dans les so-
lutions acides alcalines. Ce n'est que de l'albumine pure*.
La substance albumineuse qui recouvre le cerveau ,
ne diffère de la substance de l'organe que par une plus
grande quantité d'eau.
Il me sérail impossible de ne pas faire remarquer l'ana-
logie qui existe entre la composition de la matière céré-
brale , et celle de l'organe électrique de la lorpille, que
nous venons d'analyser.
' Lorsque la substance desséchée de l'organe est traitée par ■
trois fois avec l'édier froid et qu'on évapore la solution, on
obtient une matière grasse, jaunâtre, d'apparence nacrée, qui se
dissout faiblement dans l'étlier et l'alcool froid; elle est sans
saveur, d'une odeur fade, et se saponifie par la potasse; bnilée
et calcinée dans un creuset de platine, elle laisse une cendre
acide, et, traitée par l'acide nitrique bouillant, elle donne des
traces d'acide sulfurique et phosphorique. C'est donc de la stéa-
rine cérébrale.
NOTE
SUR LE DÉVELOPPEMENT D'UN GOURANT ÉLECTRIQUE
QUI ACCOMPAGNE
LA CONTRACTION DE LA FIBRE MUSCULAIRE.
|3ar le BocU 31.-C ^vemsU
(Lue à la Société de Phys. et d'Hist. Natiir. de Genève, le 5 décembre i Sî; .)
Nous publiâmes, il y a quatorze ou quinze ans, avec
M. Dumas, un mémoire sur la fibre musculaire, dans lequel
nous déterminâmes que le raccourcissement des muscles
était dû à la flexion sinueuse des fibres ; nous attribuâmes
la flexion à l'attraction des filets nerveux qui , placés à
de petites distances les uns des autres , perpendiculaire-
ment à la direction des fibres musculaires, se rapprochaient
lorsqu'un courant électrique, émané du système cérébro-
spinal, venait à les parcourir. Nos observations ayant été
faites avec im microscope moins bon que ceux de M. le
professeur Âmici , la véritable disposition de l'appareil
du mouvement nous échappa , et notre assertion resta
comme une hypothèse ingénieuse à laquelle il manquait
les développemens nécessaires à sa confirmation. J'ai
repris cet été ce travail avec de meilleurs moyens, et
voici un des résultats que j'ai obtenus. — Si l'on regarde
chez la grenouille les muscles, avec un pouvoir amplifiant
de 400, l'on voit qu'ils sont composés de petits cylindres
dont le diamètre varie entre cinq et vingt centièmes de
millimètre; ces cylindres sont unis entre eux par le tissu
cellulaire au travers duquel passent , de l'un à l'autre
cylindre, les nerfs et les vaisseaux.
Les fibres ainsi disposées parallèlement entre elles,
vont, sans se diviser, se fixer, soit aux tendons, soit aux
NOTE SIR LB DÉVELOPPEMENT, ETC. 203
aponévroses qui correspondent à leurs extrémités, celles-
ci s'arrondissent et s'implantent dans une petite fossette,
disposée sur le tendon pour les recevoir.
Les cylindres musculaires, que nous nommerons les
fibres , sont composés eux-mêmes de fibrilles , doni le
diamètre est un ^-^ de millimètre environ. Elles sont
juxtaposées dans le cylindre, et si étroitement unies
qu'elles semblent, à un observateur peu attentif, ne faire
qu'un tout homogène.
A la surface des fibres musculaires telles que nous
venons de les décrire , nous remarquons des anneaux
qui entourent toute leur circonférence, comme feraient
de petits rubans ; ils sont distans les uns des autres de
2^ de millimètre environ, sur la fibre lorsqu'elle a perdu
toute irritabilité ; sur le vivant ils sont plus rapprochés :
ces anneaux appartiennent à la membrane d'enveloppe.
Si celle-ci se fend longitudinalement, ce qui arrive quel-
quefois , on voit saillir dans la fente les fibrilles longitu-
dinales, qui en font le corps; les portions déchirées des
anneaux laissent apercevoir des bouts de filets qui les
composent, et qu'on n'y peut voir dans l'état normal.
En éclairant les fibres musculaires par un miroir qui
réfléchit la lumière à leur surface supérieure , on voit
les filets nerveux qui se ramifient sur le muscle se jeter
dans les anneaux des fibres ; ils semblent ainsi les en-
velopper comme le feraient une suite d'anses. Dans
l'état de repos les fibres ne sont pas droites, mais lé-
gèrement flexueuses. Lorsqu'elles agissent, toutes les
portions de la ligne brisée qu'elles présentent , gravitent
les imes contre les autres , et la contraction musculaire
résulte du raccourcissement auquel celte action donne
lien. Tels sont les faits que chacun peut apercevoir avec
un bon microscope.
Maintenant, appliquons à cette disposition anatomiquc
204 NOTE SUR LE DÉVELOPPEMEÎNT
très-remarquable , la doctrine des courans éleciriques ,
le long des filets nerveux. Il est clair que, dans ce cas,
chaque fibre deviendra comme un petit aimant à charnière
flexible, dont les diverses parties tendront à s'attirer les
unes les autres , et produiront l'effet que nous observons
dans la contraction des muscles ; mais comment recon-
naître ces courans? Jusqu'à présent on s'est contenté de
les chercher avec le multiplicateur électrique , et Ton ne
devait rien trouver, puisqu'on avait affaire à des courans
fermés, et que nous savons qu'un nerf coupé ne trans-
met pas d'action. Il ne nous restait donc que l'aimant
pour nous les indiquer. Employer l'aiguille aimantée
était difficile : j'ai eu recours à un autre moyen.
Si une aiguille est mise en contact avec de la limaille
très-divisée, comme on l'obtient avec une lime fine et du
fer doux, quelque peu aimantée qu'elle soit, on s'en
aperçoit par la disposition que prennent les particules de
fer à sa surface : elles se plantent en petites aiguilles
qu'on distingue à la loupe. On ne saurait confondre cette
action avec l'attraction par laquelle les petits corps res-
tent attachés à une baguette avec laquelle on les manie.
J'ai enfoncé dans la cuisse d'une grenouille , en suivant
la direction des fibres , une aiguille très-fine et point ai-
mantée; la pointe débordait et trempait dans la limaille.
Au moment où j'ai excité une violente contraction en
blessant la moelle épinière, j'ai vu les petites particules
de fer se planter à la pointe de l'aiguille , comme elles
le font lorsqu'elle est aimantée; elles disparaissaient avec
l'irritation du muscle.
En étudiant ce phénomène , j'espère le rendre très-
visible, et j'aurais différé à le publier jusque-là, si M. le
professeur de la Rive ne m'eût conseillé de le joindre à
l'observation précédente , el d'en piendre date dans
notre société.
BULLETIN SCIENTIFIQUE,
PHYSIQUE.
1. — Lettre de M. Kreil a M. de la Rive, sur une
PÉRIODICITÉ OBSERVÉE DANS l'ÉPOQUE DES PERTURBATIONS
MAGNÉTIQUES.
iMilan , 3i octobre i83;.
Monsieur ,
Je prends la liberté de vous pre'senler un exemplaire du pre-
mier supple'ment de nos e'pbëme'rldes , par lequel nous com-
mençons la publication régulière des observations sur le magné-
tisme terrestre. Si vous nous faites l'honneur d'en parler dans
votre journal, je vous prie d'y mentionner aussi la note p. 184,
pour montrer que les variations d'inclinaison insérées dans les
précédens numéros de la Bibl. Uiih>. (avril et août 1837) sont
trop petites quant à leurs valeurs absolues , mais qu'on peut
trouver la vraie valeur par la méthode indiquée p. 197 , et
peut-être aussi par les variations d'intensité de la force horizon-
tale , observées au magnétomctre de M. Gauss ; car j'ai trouvé,
par les observations faites à l'inclinatoire sur la durée d'une os-
cillation de l'aiguille d'inclinaison , que cette durée est sensi-
blement la même le matin et le soir ; les observations exécutées
journellement , et corrigées de l'influence du changement de
température extérieure , m'ont donné . pour les moyennes du
mois de septembre, les valeurs de la durée d'une oscillation.
A % h. du matin. ^ S h. du soir.
10", 58961. 10", 58843.
Cette différence est si petite , qu'elle peut être attribuée aux
erreurs d'observation ou à la variation de la température inté-
rieure , dont je n'ai pas tenu compte. Si la force totale est vrai-
ment constante pendant toute la journée , ce qu'on peut vérifier
par ces observations continuées , les variations de la force hori-
206 BULLETIN SClIi.NTIFIQUE.
zonlale seront en même temps la plus exacte détermination de
celles de l'inclinaison. J'ai dû suspendre à pre'sent ces observa-
tions ; mais j'espère pouvoir bientôt les continuer.
C'est un fait très-curieux que les deux plus fortes perturba-
tions magnétiques de l'année dernière , celles du 22 avril et
du 18 octobre se soient répétées cette année aux mêmes jours.
La troisième , celle du 2 juillet , n'a pas été observée l'année
dernière, parce qu'à cette époque nous avons transporté l'appareil
dans une autre salle ; cependant je trouve noté , dans le journal ,
que dans ce jour et dans les suivans , l'aiguille était agitée et
faisait des oscillations très-irrégulières. Voici les deux pertur-
bations observées :
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PHYSIQUE. 211
Le temps est temps moyen de Gottinguc ; toutes les durées
sont re'duites à la température 0".
L'aurore bore'ale du 18 octobre a e'te' vue à Varèse et à Corne ;
elle a été visible seulement jusqu'à 8 h. du soir.
Observation du Rédacteur. — M. Kreil fait remarquer que
les plus fortes perturbations magne'tiques de l'anne'e 1836,
celles du 22 avril et celles du 18 octobre , se sont re'péte'es en
1837 exactement le même jour ; il ajoute qu'une troisième per-
turbation , qui a eu lieu cette année le 2 juillet , aurait été pro-
bablement observée en 1836 si l'appareil n'avait pas été dérangé
à cette époque, car il trouve que laiguille, quoique non conve-
nablement disposée , était agitée et faisait des oscillations très-
irrégulières. Cette périodicité observée dans les perturbations de
l'aiguille aimantée serait analogue à la périodicité que nous avons
signalée dans l'apparition de l'aurore boréale ' , phénomène ,
comme on sait , intimement lié avec le premier. Il serait extra-
ordinaire qu'il n'y eût là qu'un effet de simple hasard. En tout
cas , ce sujet mérite d'attirer l'attention des observateurs , et
nous nous permettons de faire un appel à tous ceux qui font des
observations magnétiques , pour les engager à vérlGer s'il y a
réellement une périodicité dans les perturbations magnétiques et
dans l'apparition des aurores boréales. (A. D. l. R. )
2. — Sur les phénomènes thermo-électriqdes , par Ch.
Matteucci. (Communiqué par l'auteur.)
Toutes les fois qu'un fil de cuivre attaché au galvanomètre
et bien décapé , est mis en contact avec l'autre Gl également
décapé mais chauffé à la lampe , on a un courant électrique qui
va du bout chaud au bout froid. Si on répète celte expérience
avec des fils de fer également décapés, on a un courant contraire,
qui va du bout froid au bout chaud ; la même chose a lieu avec
le zinc et l'antimoine. — Cette différence s'observe à quelque
température que soit chauffé l'un des deux fils. Maintenant si ,
au lieu de toucher les fîls , on les plonge dans du mernire pur,
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212 BULLliTIN SCIENTIFIQUE.
contenu dans deux capsules re'unles par un siphon plein de mer-
cure , dont l'une est chaude , l'autre à la lempe'rature ordinaire ,
on a encore un courant , mais qui va dans le même sens avec le
cuivre, le fer, le zinc et l'antimoine. Le mercure n'influe pas
ici par des courans thermo-électriques qu'il développerait; car
on obtient les mêmes résultats , si on plonge , l'un après l'autre,
dans la même capsule chaude , les deux fils toujours bien déca-
pés. C'est donc l'action de la chaleur et de l'air qui produit une
altération à la surface des métaux ; et , en eiïet , si on chauffe le
fil de cuivre à l'air , dans la flamme d'une lampe à alcool , et
qu'ensuite on le plonge dans du mercure où est l'autre fil , on
trouve encore la différence observée lorsque les métaux chauffés
inégalement sont posés l'un sur l'autre.
J'ai tenté d'obtenir avec le mercure des courans thermo-élec-
triques , en employant trois capsules réunies deux à deux avec
deux siphons. Dans les capsules extrêmes étaient plongés les fils
du gahanomètre : j'enlève l'un des siphons , je chauffe la cap-
sule moyenne , et je remets le siphon. Je touche ainsi le mercure
froid avec le chaud. Je n'obtiens de celte manière que des dé-
viations faibles et douteuses. Quoique le fil du galvanomètre fût
peut-être un peu long , je doute pourtant que sur le mercure il
y ait développement de courans thermo-électriques.
Un amalgame de bismuth ( 1 de bismuth, y'4 de mercure)
qui est bien cristallisable , est doué d'un fort pouvoir thermo-
électrique.
Lorsqu'on touche , avec les deux bouts du galvanomètre, une
plaque de bismuth chauffée, on a des courans très-forts. Si ou
fait fondre le bismuth , cl qu'on continue à tenir les deux
bouts plongés dans le métal fondu , ces courans cessent ; on en
a quelquefois encore, mais on peut bien apercevoir tout de suite,
ou qu'il y a du bismuth solidifié, ou que les deux bouts du fil
sont inégalement chauffés. Avec une plus grande masse fondue
dans un bain quelconque, ces courans cessent tout à fait. Si alors
on cesse de chauffer et qu^on laisse refroidir, à l'instant que la
masse se solidifie, de fortes déviations se montrent dans l'aiguille.
— L'amalgame décrit plus haut produit très-bien ce phénomène.
Si l'amalgame , tout en pouvant très-bien se solidifier , perd, par
la présence d'une plus grande proportion de mercure , la faculté
de cristalliser, le phénomène cesse de se produire.
i
CHIMIE. 213
Le même phénomène a lieu avec l'antimoine. — On serait
tenté (le conclure de là , que les courans thermo-électriques ne
se montrent que sur les métaux solides , surtout depuis qu'il
parait bien démontré que c'est par l'effet d'une action chimique
que le contact de l'eau chaude et de l'eau froide développe des
courans électriques.
3. — Nouvelle lampe de sûreté du docteur Arnott.
{^Association Britannique de 1837.)
L'invention de M. Arnott consiste à se servir de la machine
destinée à la ventilation de l'intérieur de la mine, pour intro-
duire daps la lampe ou lanterne qui éclaire celle-ci , un courant
constant d'air atmosphérique. Cet air, transporté par un tuyau
spécial, est introduit à fur et mesure dans une lanterne ordinaire
à cheminée , munie d'une soupape s'ouvrant extérieurement.
CHIMIE.
4. — Action de l'eau sur le plomb. {Association Bri-
tannique de 1837.) '
M. Pearsall lit une note relative à l'action de l'eau sur le
plomb. L'auteur a établi par une succession d'expériences , que
de l'eau de pluie renfei-mée dans des citernes de plomb , dissout
ce métal en quantité notable , probablement sous forme d'oxide
hydraté. Mais il a aussi reconnu qu'en Gltrant cette eau , ou en
l'agitant en contact avec une matière carbonacée , le plomb dis-
parait. Ces recherches ont été entreprises dans le but de répandre
* Nous croyons inléresôanl pour nos lecteurs Je mettre dans notre bulletin
scieniilîqiie qiicliities détails de plus sur certains articles que nous avons été
obligés de traiter Irei-briéveinent dans notre compte rendu général de la réunion
de l'Association Britannique. Celte observation s'applique» cet article et à quel-
ques autres qui suivent. (R.)
214 BliIXETin SCIE.MIFIQUE.
quelque lumière sur plusieurs cas d^empoisonueinenl qui onl eu
Heu re'cemment à Huli.
Le colonel Yorke a remarque* à ce sujet que non-seulement
le plomb du commerce, qui contient toujours plus ou moins
de cuivre, est attaqué par l'eau de pluie , mais qu'il en est de
même du plomb parfaitement pur. Dans ce cas , le sel forme' et
qui présente une cristallisation régulière, est composé, d'après
M. Yorke, d'un mélange de carbonate et d'oxide de plomb. —
Un membre de l'Association a fait à ce sujet l'expérience sui-
vante : il a introduit des lames de plomb dans trois flacons diffé-
rens , contenant, le premier, de l'eau de la Tamise, le second,
de l'eau distillée imprégnée d'air , et le troisième , de l'eau di-
stillée complètement purgée d'air. Au bout de quelques années ,
le plomb du premier flacon s'est trouvé attaqué ; celui du second
1 avait été plus fortement , et celui du troisième était intact.
L'auteur en conclut que l'oxidation du plomb est due "a la pré-
sence de l'air dans l'eau.
5. — De la composition des fils de la vierge, par G.-J.
MuLDER. {^Annal. der Phys. und Chem., T. 39, C. 3.)
On volt souvent , en automne, flotter à quelques pieds au-
dessus du sol une grande quantité de longs fils blancs très-élas-
tiques et très-solides. Leur apparition et leur disparition se
succèdent avec une étonnante rapidité. On ne les aperçoit jamais
par un temps humide , mais seulement lors d'un froid subit , à
l'époque où les feuilles tombent.
Ces fils ont sans aucun doute une origine organique, et , en
particulier, leur élasticité et leur solidité, ainsi que l'époque de
leur apparition, témoignent qu'ils ne sont pas autre chose que la
sécrétion de quelque petit animal , qui , sur le point de se mé-
tamorphoser, tâche par celte opération dé se débarrasser de ma-
tières surabondantes , pour produire ainsi dans son organisme le
mélange de sucs nécessaire à son nouveau mode d'existence.
Quant à leur nature, ces fils sont d'un blanc d'argent, et très-
minces lorsqu'ils sont pris isolément : mais ils sont le plus sou-
CHIMIK. 215
•wiiii accollés en {>raaJ nombre , et iorniedt alors des faisceaux,
qui s'attachent aux arbres et aux arbustes, mais que le mouv«-
ment de l'air entraîne aisément.
Voici la description abre'gée de l'analyse que M. M. a faite
d'une certaine quantité de ces fils qu'il avait lui-même re-
cueillie.
0,0392 gram. de fils perdirent à 120° C. 0,0065 d'eau,
c'est-à-dire, environ 16,6 p. "/o.
0,0422 gram. de fils secs donnèrent, en répandant une odeur
de corne et en se boursouflant , 0,0011 de cendres , ce qui fait
2,39 p. o/o.
0,1364 gram. de fils secs perdirent, par l'extraction avec l'al-
cool , 0,0037. Le reste fut bouilli avec de l'eau , et donna une
perte de 0,0246. Le résidu extrait avec de l'acide acétique con-
centré laissa non dissous 0,0208. Il resta donc 0,0873 dissous
dans l'acide.
I. La partie dissoute dans l'alcool était grasse et glutineuse ,
fusible à une douce chaleur , et brûlait avec flamme quand on la
tenait dans une flamme d'esprlt-de-vin. Elle se dissolvait com-
plètement dans de l'huile grasse et volatile , en partie aussi dans
de l'alcool froid ; dans ce cas, il restait cependant , après l'éva-
poration de l'alcool , une substance grasse de couleur blanche,
qui était soluhle dans une solution de potasse caustique , et
formait des cristaux sur le bord de la lasse, lors de l'évaporation
de la solution d'alcool.
La partie qui n'avait pas été dissoute dans l'alcool froid, le fut
dans l'alcool bouillant , mais toutefois en se séparant de nouveau
en flocons blancs après le refroidissement. Ces flocons étaient
glutineux , fusibles à une douce chaleur, et avaient toutes les
propriétés de la cériue.
II. La partie dissoute dans l'eau était difficile à réduire en
poudre. Une dissolution aqueuse de cette substance fut troublée
par l'alcool, l'infusion de noix de galle et l'élher. Dans une disso-
lution de potasse et de soude caustique, elle fut précipitée par les
acides, mais fut bientôt dissoute de nouveau. Cette substance
est donc de la gélatine.
III. La partie dissoute par l'acide acétique était friable et fa-
cile à réduire en poudre : elle était insoluble dans leau , l'alcool
216 BULLETIN SCIENTIFIQUE,
et l'éther. Des acides concentrés la dissolvaient en la de'compo-
sant. L'acide nitrique la transformait en acide oxalique , et le
ferrocyanure de potasse lui donnait une belle couleur verte. C'est
donc de Yalbumine.
IV. La partie qui avait bouilli dans l'acide acétique ne se
dissolvait pas dans l'eau , l'alcool et l'éther ; elle était d'un blanc
d'argent, filamenteuse, d'une cohérence beaucoup moins grande,
pouvait, en conséquence, se diviser aisément en un grand nom-
bre de petits fils. Avec les réactifs elle se comportait comme de
\àjibrine de soie. Les fils de la vierge se composent donc de :
Fibrine 0,0208 15,25
Albumine 0,0873 64,00
Gélatine 0,0246 18,04
^^""^ ;.: • l 0,0037 2,71
bubslance grasse solide . j
0,1364 100,00 ,
Cette sécrétion a beaucoup d'analogie avec la soie ', dont elle
ne se distingue que par la quantité relative des parties qui la
composent.
En nous faisant connaître un nouvel exemple de la présence
de la fibrine de soie dans le règne animal , cette analyse semble
confirmer la conjecture que cette substance est aussi essentielle
dans les animaux de la classe ijiféricure , que l'est dans ceux
d'une organisation supérieure la fibrine qui leur est propre.
MINÉRALOGIE ET GEOLOGIE.
6. — Note du docteur Brewster sur une structure
NON encore observée DANS LE DIAMANT. {^Association
Britannique de 1837.)
Depuis qu'on a eu l'idée de se servir du diamant dans la
construction des microscopes simples , l'attention des opticiens a
' Vaye/. Bibliolli. Unn>. l8i6 , nov., page 172.
MINIiRALOGIE ET CIÎOLOGIE. 217
dû naturellement se porter sur les défauts qu'on remarque fré-
quemment dans la structure de ce minéral. M. Pritchard , qui a
le premier réussi à construire des lentilles en diamant , remit, 11
y a quoique temps, à l'auteur, une lentille plano-conveje du
diamètre de -/ao de pouce , dont il n'avait pu se servir dans la
construction d'un microscope , parce qu'elle donnait des Images
doubles. M. Brewster, qui avait déjà remarqué que presque tous
les diamans présentaient une structure à double réfraction im-
parfaite , comme si leurs particules avalent été agrégées les unes
aux autres par l'action de forces Irrégulières , ou , pour ainsi
dire , comprimées et pétries comme aurait pu l'être de la gomme
ou de la gelée durcie , n'a pas hésité à attribuer à cette cause la
production d'images doubles dans le cas de l'échantillon en
question. Mais s'étant rappelé plus tard que des lentilles en
saphir et en rubis, dont il se servait depuis longtemps pour ses
observations microscopiques , n'avalent jamais produit d'image
double , quoique , par suite de la direction des rayons, la double
réfraction ait dû être toujours plus forte que dans le cas du dia-
mant, l'auteur a été conduit à rechercher si la duplication de
l'image, que présente quelquefois celte dernière substance, ne
devait pas être attribuée à quelque autre cause. Il a examlne'
dans ce but la lumière transmise à travers le diamant, en le
combinant avec une lentille concave de la même distance focale,
de manière à rendre parallèles les rayons transmis. Cette expé-
rience n'ayant rien Indiqué dans la structure du diamant qui pût
expliquer la séparation des Images , l'auteur eut l'idée d'exa-
mmer de plus près la surface plane de sa lentille. Dans ce but,
il fit tomber sur cette surface, placée dans une chambre obscure,
un pinceau étroit de rayons de lumière, et se servit, pour
1 observer de plus près , d'une lentille d'un demi-pouce de dia-
mètre. En faisant tourner la surface plane de la lentille, il s'aper-
çut aussitôt qu'elle paraissait couverte d'une multitude de lignes
parallèles ou de veines, dont les unes réfléchissaient mieux la
lumière que les autres , de manière à donner à la surface l'aspect
d un ruban rayé. La surface du diamant renfermait dans l'espace
de moins de '/so de pouce, plusieurs centaines de ces veines ou
couches, possédant des pouvoirs de réflexion et de réfraction
dilTerens les uns des autres ; comme si, à l'époque de la crlstalli-
218 BULLETIN SCItNTIfiyUB.
salioii du minerai , les diverses couches dont il est compose ,
avaient e'té soumises à des pressions différentes, ou déposées
sous l'influence de forces attractives d'une intensité variable. Si,
comme le remarque l'auteur , les plans de ces diverses couches
s'étaient trouvés perpendiculaires à l'axe de la lentille , l'inéga-
lité de leur pouvoir réfringent n'aurait pu produire d'eflet
sensible sur l'image. Mais s'ils se trouvent parallèles à l'axe de
la lentille , comme cela a lieu dans le cas actuel , chaque couche
doit avoir un foyer distinct , et par conséquent donner naissance
à une suite d'images empiétant partiellement l'une sur l'autre.
7. — Visite aux salines de zipaquera , près de Bogota,
DANS LA Nouvelle Grenade, par le Doci. Gibbon. {^Amer.
Journ, of Scienc.^ avril 1837.)
Ces salines sont situées à trente milles de Bogota, et les routes
sont si mauvaises qu'il faut au moins cinq heures pour s'y ren-
dre à cheval. L'auteur fut témoin, en passant, de la méthode de
réparer les chemins, qui explique assez bien leur état déplorable.
Une paire de bœufs étaient attelés par des cordes à une grande
peau non taimée. Lorsqu'ils l'avaient traînée au pied de la col-
line , on la remplissait de pierres et de terre , après quoi les côtés
de la peau étaient liés ensemble , et les débris qu'elle contenait
étaient traînés sur le sol , dans cette singulière voiture, jusqu'à la
place où ils devaient être déposés.
Zipaquera est une ancienne ville indienne, et contient environ
huit mille âmes. Les salines y sont exploitées d'après le même
plan que suivaient les Lidiens avant la conquête, c'est-à-dire en
calcinant et durcissant le sel , de manière qu'il n'éprouve aucun
déchet en étant mouillé par les pluies ou dans la traversée des
rivières , dont les routes du pays sont si fréquemment coupées.
Sur la montagne qui domine la ville se trouve une énorme
masse de sel en roche , d'une couleur sombre et lustiée , parse-
mée de cristaux d'un blanc pur , appelés Palamos , et blanchie
occasionnellement en bandes par la Gltratlon des pluies et l'action
du soleil.
MIISkRALOGIli I:T GKOLOGIC. 219
La masse principale de sel est séparée de deux auUes couoLci
de la même substance qui lui sont superpose'es , par une argile
dure , noire et onctueuse qui contient des pyrites , dont on fait
des orncmens et du sable pour saupoudrer l'écriture.
Près du rocber de sel est un dépôt de calcaire à {^;rain Gn, dont
on se sert comme de stuc pour décorer les autels des églises. Il
y a aussi des traces de soufre près de la mine , et l'on dit que le
sel en contient beaucoup.
Les niasses de sel sont détachées au moyen de levici-s en fer ,
et une partie est achetée à l'état l>rut par les habitans de certains
districts qui lui donnent la préférence ; le reste est purilié et
durci par le feu.
Il est assez curieux d'apprendre que le prix des deux espèces
de sel est absolument le même, malgré l'énorme dlflérence de
main-d'œuvre et de frais. La compagnie des salines essaya , 11 y
a quelques années , dé réduire considérablement le prix du sel
brut , dans l'espoir d'engager un plus grand nombre d'habitans
à s'en servir , mais 11 arriva précisément le contraire. La dimi-
nution de prix fut suivie d'une grande diminution dans la
demande , les consommateurs s'élant persuadés que, puisque le
prix avait baissé, il fallait que le sel fût de mauvaise qualité,
et 11 devint nécessaire de remettre le prix du sel brut au taux
élevé du sel purifié et fondu. Tant 11 est évident que les prin-
cipes abstraits de l'économie politique sont souvent inapplica-
bles, lorsqu'il s'agit de peuples peu éclairés !
Le sel impur sert surtout à augmenter la salure des sources
salées du voisinage, qui, de 10 à 12 degrés qu'elles ont naturelle-
ment, sont ainsi portées au point de saturation, c'est-à-dire à 12
pour cent. Cette opération se fait dans un grand bassin en maçon-
nerie cimenté, construit parlesï]spagnols. L'eau saturée est mise,
pour cristalliser, dans de larges chaudières en fer, à la manière
ordinaire , après quoi le sel est soumis à l'action du feu.
Pour cela on arrange sur un fourneau , dans une voûte d'une
construction particulière , de larges pots on terre contenant de
7 à 15 gallons. Cent soixante à cent quatre-vingts de ces pots
sont entassés en forme de pain do sucre sous la voûte , en
lignes qui commencent de chaque côté. Ils sont supportés
par -dessous par des fagots et delà houille bitumineuse fort
220 BULLETIN SCIENTIFIQUE,
abondante dans le voisinage, et de côté au moyen de briques
non cuites et d'argile, dont on remplit les interstices qu'ils lais-
sent entre eux , en me'nageant ça et là des trous pour le dégage-
ment de la fumée. Au centre, une rangée des plus grands pots
sert comme de clef de voûte, et tout l'échafaudage est soutenu au
dehors , lorsque le bois et le charbon qui étaient dessous sont
consumés.
On met d'abord un peu d'eau salée dans les pots pour les
vernir ; puis on les remplit graduellement de sel en cristaux , et
l'on chauffe. Après vingt-quatre heures de feu , on ajoute dans
chaque pot , au moyen de calebasses attachées à de longs bâtons,
une petite quantité d'eau salée la plus concentrée possible , afin
de solidifier la masse contenue dans les pots. Le fourneau est
abandonné à lui-même pendant quarante-huit heures , pour
qu'il se refroidisse graduellement. Le sel a alors une blancheur
et une dureté comparables à celle du marbre , et il est verni à la
surface de manière à résister à la pluie ou à l'eau , lorsqu'on le
transporte au travers des rivières , en gros gâteaux suspendus
aux deux côtés de la selle. Lorsque le sel est suffisamment cal-
ciné et refroidi, on remet du bois sous les pots, et on enlève le sel
au moyen de ciseaux et de marteaux. Les femmes indiennes qui
font ce travail , reçoivent pour salaire les morceaux de poteries
auxquels le sel adhère. Elles les font tremper dans l'eau et ven-
dent la solution salée qui en provient. Il leur est interdit de faire
cristalliser le sel , dont la vente est un monopole réservé au
gouvernement.
La compagnie a deux établissemens principaux , celui de
Zipaquera , où l'eau des sources est froide et plus salée , et celui
de Chita, à trois cents milles du premier, oii l'eau, moins char-
gée de sel , est presque bouillante. Celte infériorité dans la
proportion de sel parait due aux pluies , qui durent sept mois à
Chita,
La difficulté des transports et le haut prix du sel tel que
l'établit le monopole , rendent cet article rare dans l'intérieur ;
aussi chaque voyageur porte-t-il un gâteau de sel parmi son
bagage. Les médecins du pays attribuent au peu d'usage de sel
le grand nombre des goitres qu'on remarque dans le pays. On
les guérit par des frictions d'eau de mer ou d'une liqueur nom-
MINÉRALOGIE ET céOLOGIE. 221
mée huile de sel (acejte de sal) qui découle du sel en roche, et
qui conlienl un peu d'hydrlodale de fer et des chlorures de
sodium , de magnésium, de calcium , de potassium et du fer.
I. M.
8. — Notes géologiques sur la province de Conkan et
UNE PARTIE DU GuZERATE , PRÈS DE BOMBAY DANS l'InDE ,
par M. CharlesLucH, D. M. (^Jsiat. Journ., décemb. 1836.)
L'absence des fossiles dans toutes les couches de terrain de
l'Inde occidentale situées au sud du Cutch , a fait penser aux
géologues qui habitent l'Inde anglaise que toute la chaîne des
Western Ghats(Ghates occidentaux) avait été soulevée avant
l'existence d'aucun animal sur notre planète. L'auteur des notes
que nous avons sous les yeux est disposé à admettre la même
conclusion pour le plateau du Décan, où roches primitives, trap
et latente, et même les terrains d'alluvion qui les recouvrent ne
contiennent aucun fossile. Mais sur plusieurs points de la province
de Conkan et dans l'île de Lomhay en particulier, l'on trouve des
couches horizontales de grès coqulllier, qui doivent inspirer des
doutes sur l'absence des fossiles dans les couches situées plus au
nord. 11 est vrai que l'on a prétendu que ces grès n'étaient que
l'élévation accidentelle au-dessus de la mer des bancs de coraux
qui se forment encore au fond de la rade de Bombay ; mais la
question est facile à résoudre. L'examen de quelques centaines
de ces coquilles prouvera bientôt si elles appartiennent toutes à
des espèces vivantes , ou s'il en est parmi elles qui aient péri.
Le trait géologique le plus remarquable du Conkan septen-
trional, est la dégradation sur une grande échelle , et la partielle
reproduction du sol à diverses périodes. Des couches coquiUières
horizontales , semblables à celles de Bombay, s'y voient çà et là
recouvrant le trap, souvent dénudées ou attaquées par la mer, et
quelquefois remplacées par des terrains d'alluvion.
Le Prof. Jameson a écrit dans son récent sommaire de la géo-
logie de rinde, que la formation du trap arrive jusqu'à la
Nerbudda. C'est une erreur, probablement fondée sur quelques
cailloux de trap trouvés dans le Ht de la rivière. Le fait est
que le trap se termine près de Balsar, par une rangée de petites
222 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
collines de porphyre, qui n'a pas plus de 100 pieds de hauteur,
et dont le fort de Punera occupe la dernière. Dès ce point le trap
ne paraît plus , ni le grès coquillier. Les seuls terrains que l'on
rencontre jusqu'à la rivière sont le kankar (^ sorte de calcaire
concrétionné ) et des argiles de diverses formes.
Les environs de Surate sont remarquables par l'action inces-
sante de la mer, et la de'gradation des couches qui en résulte.
L'auteur fait remarquer, à ce sujet , l'erreur de ceux qui attri-
buent à la grande force de végétation des pays tropicaux un pou-
voir suffisant pour résister à cette action destructive. Dans le
Guzerate et le Décan l'absence de végétation naturelle est le ca-
ractère dominant, et même sur les côtes du Malabar, richement
garnies déplantes et d'arbres de toute espèce, cette abondance
de végétaux ne paraît opposer aucune résistance efficace à l'ac-
tion destructive des eaux. Dans le Guzerate les pluies pério-
diques entraînent avec elles le sol végétal et les plantes qui y
croissent, et laissent les couches sans défense, exposées aux éro-
sions de la mer.
Entre Surate et la rivière Kim, le pays est recouvert d'un
riche sol noir, propre à la culture du coton , au-dessous duquel
on trouve des bancs de gravier, des couches horizontales de grès,
et plus bas un poudingue grossier en couches puissantes. Dans
ces couches l'on ne rencontre aucune coquille , mais quelques
vestiges équivoques d'ossemens fossiles. Ils renferment des
masses roulées de jaspe, d'agalhes diverses, etc., sans aucune
trace de trap.
C'est dans cette formation que se trouvent les célèbres mines
de cornalines de Rattanpour, près de la Nerbudda.
Ces pierres se rencontrent sur un espace d'environ quatre
milles. Elles sont à une lieue de Rattanpour au milieu d'épaisses
forêts inhabitées , de sorte que les ouvriers reviennent chaque
soir à Rattanpour.
La formation qui contient les cornalines est un lit épais de
gravier rouge , assez semblable au gravier de Londres : il con-
tient des cailloux de diverses formes et grosseurs des différentes
espèces de chalcédoines, qui y sont irrégulièrement mélangées et
non pas en lits comme les silex dans la craie. Les mines sont
ordinairement creusées â environ trente pieds de profondeur
MINÉRALOGIE ET GEOLOGIE. 223
mais on peut aller jusqu'à soixante , sans rencontrer ni eau , ni
rocher. Il faut en conclure que c'est un dépôt partiel au-dessus
de la formation de grès et de poudingues qui formait probable-
ment une forte dépression dans cet endroit. L'auteur n'a point
rencontré de débris organiques dans ces lits de gravier ; mais il
ne peut affirmer leur absence, parce que les pierres des maisons
■Yoisines contiennent des fossiles , et qu'il n'a pu reconnaître les
carrières dont elles sont tirées. Les cornalines sont apportées à
Rattanpour, et sont exposées à l'air pendant un ou deux mois. Si,
en les cassant on les trouve suffisamment saines pour que l'on
puisse les tailler, on les met dans un pot de terre avec de la terre
et du sable, et on les expose à l'action du feu pendant un jour et
une nuit. A la fin de la saison chaude , on les embarque sur la
Nerbudda pour Cambay, où elles sont taillées et polies.
Sur toute la côte , jusqu'à Perim dans le golfe de Cambay, le
même poudingue se retrouve, et toujours sans aucun caillou de
trap, ce qui fait soupçonner que les traps qui forment les monta-
gnes de cette partie de Mnde ont été soulevés depuis le dépôt
des conglomérats. L'île de Perim consiste en lits de poudmgues
fort attaqués par la mer, recouverts par du grès compacte, le
tout parfaitement horizontal. Le poudingue contient des co-
quilles et autres débris fossiles, en particulier des ossemens dont
nous avons déjà eu occasion de parler. Au centre de l'île, des
couches de kankar se font voir au-dessous du grès, et, sur plu-
sieurs points de son pourtour, on trouve des dunes de sable
d'un aspect très-singulier, arrondies au sommet, et qui sur ces
points semblent avoir servi de barrière aux érosions de la mer.
L M.
9. — SoR l'existence de scories volcaniques dans la
PÉNINSULE méridionale DE LINDE, par le lient. NeWBOLD.
(^^siat. Journ., octobre 1836.)
A Budigunta, près Courtncy, et à onze milles ouest dcBellary,
se trouve, près de la route, une colline de 40 pieds de haut et de
420 pieds de circonférence. Le sommet en est arrondi, cl les
lianes sont on partie couverts de longues herbes. On découvre.
224 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
comme par escaliers , des masses de scories ayant évidemment
subi l'action du feu, devenant plus friables à la partie supérieure,
mais plus caverneuses et plus vitreuses vers la base. Si l'on frappe
du pied le sol de la colline , 11 re'sonne comme s'il e'tait creux, et
le pas d'un cheval produit le même son lorsqu'on le fait marcher
autour de la colline.
Les collines voisines sont de corne'enne schisteuse, avec de>
petits cristaux de mica, et recouverte de grès. L'amas de scories
contraste par son apparence cendrée avec la teinte ferrugineuse
des terrains voisins. On n'y voit ni traces de cratère , ni laves ,
ni même d'augite , d'obsidienne , d'olivine ou autres matières
volcaniques.
Une ancienne tradition, qui existe parmi les habitans, prétend
que ces scories sont le produit de la combustion des os d'un géant
des terres antérieures.
De semblables collines se retrouvent en plusieurs lieux du
pays de Mysore, et passent aussi pour les restes d'anciens sacri-
fices religieux. L M.
ERRATA AU CAHIER D'OCTOBRE.
Page 268, ligne 19 : il dut, comme Gœrres ou comme
Tieck, se gœlhifier, lisez: il dut se ridiculiser comme
Gœrres , ou comme Tieck se gœlhifier.
Page 271, avant-dernière ligne: qui se croient et ne
s'imitent pas , lisez: qui se créent et ne simitent pas.
Page 272, ligne 2 : le champ de fatalisme, lisez: le
champ du fatalisme.
ERRATA AU CAHIER DE NOVEMBRE.
Page 159, ligne 30 : après 69 académies ajoutez :
et autres établissemens d'instruction pour l'un et l'autre
sexe.
TABLEAU
DES
OBSERVATIONS MÉTÉOROLOGIQUES
'FAITES A GENÈVE
PENDANT LE MOIS DE NOVEMBRE 1837.
OBSERVATIONS
NOVEMBRE 1857. — Observations météorologiques faites à
lat. 46° 12', long. 15' 16" de temps,
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BAROMÈTRE 1
TEMPÉRATURE EXTÉRIEURE
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+ 6,6
+11,7
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722,52
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+ 14,0
+12,1
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+14,2
+12,4
5
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719,31
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751,05
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+ 4,8
+ 5,8
+ 5,9
+ 5,7
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728,12
728,02
729,54
+ 2,2
+ 5,8
+ 5,4
+ 5,1
+ 2,0
+ 5,4
9
751,74
752,10
731,77
755,34
+ 1,0
+ 4,4
+ 6,1
- 0,2
- 1,2
+ 0,2
10
733,90
755,05
755, 16
732,00
+ 2,7
+ 2,6
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+ 5,1
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756,75
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Moyen».
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MÉTÉOROLOGIQUÏS.
227
)bservatoire de Genève, à 407 mètres au-dessus du niveau de la mer ;
.it 3° 49' à l'E. de l'Observatoire de Paris.
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ÉTHRIOSCOPE 1
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3,47
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2,58
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5,03
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- 0,1
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0,09
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couv.
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clair
+ 0,40
+ 6,91
86,9 80,2 78,5 86,9
i 1 1
2,42
2,44
1 2,52
TABLEAU
DES
OBSERVATIONS MÉTÉOROLOGIQUES
FAITES AU SAINT-BERNARD.
PENDANT LE MOIS DE NOVEMBRE 1837.
230
OBSERVATIONS
NOVEMBRE 1 857. — Observations météorologiques faites à l'Hospict
et 2084 mètres au-dessus de l'Observatoire de Genève;
4-
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soir.
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milliin.
millim.
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milli,,,.
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561,35
561,71
561,76
561,79
561,85
- 8,1
- 5,0
- 3,0
- 2,1
- 2,7
2
561,19
561,82
561,64
561,71
561,71
- 2,5
- 0,5
+ 1,9
+ 0,4
- 2,8
3
558,71
558,22
557,54
357,52
55 7,13
- 3,8
- 5,7
- 5,5
- 4,0
- 6,5
X
556,85
557,50
558,75
559,24
560,86
- 9,0
- 8,5
- 6,0
- 6,8
- 9,7
3
5
563,46
564,25
564,88
565,11
561,76
-10,5
-10,0
- 8,3
- 8,4
-11,5
6
562,10
561,57
560,93
561,01
502,21
- 9,0
- 8,9
- 9.7
-11,4
-13,5
7
562,25
562,24
562,07
561,85
561,78
-13,8
-1 5,5
-11,9
-12,0
- 9,5
8
560,78
560,86
560,90
560,67
562,19
-10,0
-8,1
- 5,4
- 6,2
- 9,2
9
562,99
565,44
564,29
564,57
565,28
- 9,5
- 8,0
- 6,0
- 1,5
- 9,4
10
565,28
565,17
565,22
565,74
566,81
- 7,2
- 7,8
- 3,0
- 5,4
- 5,8
11
567,55
567,68
567,64
567,55
566,85
- 2,0
- 1,3
+ 0,5
- 1,0
- 5,2
%
12
561,90
561,04
559,49
559,21
558,50
- 1,5
- 4,2
- 6,0
- 7,5
-10,0
13
561,08
561,54
562,24
562,19
562,65
-11,0
-13,7
-12,2
-12,8
-15,0
U
562,25
561,85
559,85
559,05
557,06
- 6,8
- 5,5
- 5,4
- 5,8
- 6,0
15
554,00
554,54
555,96
555,65
555,79
-12,0
- 9,8
- 7,7
- 7,4
-11,8
16
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552,57
552,29
552,51
555,05
-12,5
-12,0
-10,4
-11,5
-14,8
17
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553,85
554,02
554,70
556,01
-16,2
-16,3
-13,7
-11,8
-16,0
18
559,59
560,05
560,93
561,55
565,71
-17,2
-11,5
- 7,9
-11,5
-15,4
19
566,54
566,88
566,59
566,40
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-10,7
- 8,9
- 7,0
- 7,6
- 7,0
C
20
568,09
568,07
568,21
567,78
567,12
- 5,5
- 4,2
+ 1,0
- 0,2
- 1,3
21
565,55
565,12
565,72
563,79
565,01
- 5,1
- 5,0
- 7,8
-10,2
-12,2
22
567,62
568,21
367,88
568,00
569,96
- 7,6
- 7,5
- 4,7
- 3,0
- 3,2
25
571,27
571,86
572,05
571,68
571,58
- 1,2
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+ 4,4
+ 2,5
+ 1,1
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569,89
569,58
568,77
568,10
+ 0,8
+ 0,8
+ 4,0
+ 1,1
- 5,0
25
567,05
567,18
566,92
567,02
568,17
- 5,6
- 5,4
- 1,0
- 2,0
- 2,9
26
567,26
567,52
566,45
565,45
565,88
- 4,4
- 3,2
- 2,8
- 3,6
- 5,2
27
558,89
557,84
555,60
555,97
555,21
- 4,3
- 5,0
- 4,0
- 4.5
-10,2
e
28
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552,79
551,29
550,55
549,27
-11,6
- 9,0
- 5,0
- 6,5
- 7,4
29
545,81
546,50
547,40
548,21
555,54
- 7,5
-10,0
-12,0
-15,9
-14,6
50
558,46
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559,81
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-11,6
-13,8
- 9,0
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- 8,22
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en'.
561,18 561,61
1
561,16 561,36
561,87
- 8,12
- 7,31
1
\ 5,55
+ 6,25
MkT^OROLOlîlQUES.
231
u Grand Saint-Bernard, a 2491 mètres au-dessus du niveau de la mer,
itit. 45° 50' 16", longit. à l'E. de Paris 4" 44' 30".
9,3
1,5
5,9
9,5
12,9
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10,9
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-11,6
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- 5,8
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- 7,0
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-15,9
0,3
+ 5,1
5,1
- 5,6
8,0
8,2
10.5
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+ 3,0
- 1,1
-11,5
- 0,5
- 7,2
-10,0
-15,1
1,5
- 6,2
+ 1,8
- 1,6
- 5,0
+ 7,5
+ 6,8
+ 0,1
- 2,5
- 5,6
- 1,5
- 7,1
- 7,0
1-10,51
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neige
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sol. uua.
neige
sol. nua.
sol. nua.
couvert
sol. nua.
sol. nua.
neige
neige
neige
serein
DECEMBRE <837.
BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE
DE GENÈVE
HISTOIRE
DE
L'ÉCOIVOMIE POLITIQUE
EN EUROPE,
DEPUIS LES ANCIENS JUSQU'a NOS JOURS.
^ttr M. ;iÎJolpl)e Blanqui,
»n01 ESSEIR d'économie INDISTRIEI.LE AU CONSEKVATIURE DES ARTS ET MÉTIERS.
11 est assez d'usage, parmi les critiques, lorsqu'ils ont
beaucoup de bien à dire d'un livre et de son auteur, de
commencer par là, en réservant pour la fin le blàrae qui,
hélas ! dans un jugement consciencieux sur une œuvre
humaine quelconque, ne saurait guère manquer d'accom-
pagner l'éloge. J'ai toujours trouvé ce procédé cruel et
peu politique ; cruel envers l'auteur, parce que, pour me
servir d'une expression vulgaire, on lui fait manger son
pain blanc le premier; peu politique de la pari du cen-
seur, qui détruit ainsi tout le mérite et l'effet de ses éloges.
La dernière impression est toujours celle qui reste le
mieux et le plus longtemps. — Ainsi, règle générale : quand
Xll 15
234 HISTOIRE DE LKCONOMIE POLITIQUE
vous^ivez du bien et du mal à dire, gardez le bien pour
la fin. Telle sera ma loi pour l'avenir; j'en avertis d'a-
vance les auteurs et les lecteurs , et je commence par
l'appliquer à M. Bianqui.
M. B. est un auteur fort estimable; j'ai ^beaucoup de
sympathie pour ses doctrines, beaucoup d'estime pour ses
lalens et son savoir ; il a fait un livre neuf, ce qui dit
beaucoup aujourd'hui , et son livre est neuf parce que le
sujet, chose encore plus énorme en apparence, est en-
tièrement neuf; il a fait une trouée dans un champ non
encore exploré, ni exploité. Cependant, fidèle à mon prin-
cipe, je m'abstiendrai de ces éloges dans ce moment, et
je débuterai par deux ou trois furieuses critiques, ne fût-
ce que pour faire preuve d'impartialité et d'indépendance.
Et d'abord, pourquoi M. B. nous annonce-t-il l'his-
toire de l'économie politique? L'économie politique est
ime science, une science qui explique les phénomènes
économiques par leurs causes, comme la physique et la
chimie expliquent les phénomènes naturels. Or, cette
science n'existe comme telle que depuis fort peu de temps,
Quesnay est le premier qui l'ait envisagée dans son en-
semble, et qui l'ail traitée systématiquement. Il y a eu des
phénomènes économiques dès la première formation des
sociétés ; il y a eu des explications erronées de ces phé-
nomènes, et de fâcheuses mesures prises en conséquence
de telles explications ; mais tout cela ne constitue point
une science. Faire l'histoire de ces phénomènes, de ces
explications et de ces mesures, ce n'est point faire l'his-
toire d'une science ; autrement , il faudrait dire que la
physique et la chimie ont existé comme sciences du jour
où le tonnerre s'est fait entendre, et oii les affinités chi-
miques ont commencé à se manifester et à produire leurs
effets.
tN r.uROi'n. 235
M. Blanqui lient à nous démonlicr que l'économie po-
litique a existé de tout temps; il y revient à plusieurs
reprises dans son introduction et dans ses premiers cha-
pitres, et ne fait par là que rendre son erreur plus sail-
lante.
« Peu à peu , nous dit-il , je fus amené à la rencontre
d'une foule de préjujjés qui passaient pour des vérités
reconnues, même aux yeux des hommes les plus instruits
et les plus avancés. C'est ainsi que les auteurs de tous les
traités d'économie politique, sans exception , ne faisaient
pas remonter la science au delà des premiers essais de
Quesnay et de Turgot , comme si jamais ^ avant les ou-
vrages de ces hommes célèbres, aucun écrit systématique
n'avait appelé l'attention des savans et des hommes d'Etat
sur les phénomènes de la production des richesses. — Je
m'attachai dès lors à rechercher avec sollicitude, dans les
historiens de tous les âges, les faits les plus intéressans
pour l'étude des questions économiques et sociales. J'eus
bientôt trouvé des pauvres à Rome et à Athènes , comme
il y en a à Paris et à Londres. »
On s'attend, après la première partie de ce fragment,
à l'indication de quelque écrit systématique , de quelque
traité d'économie politique, publié avant l'ère chrétienne,
si ce n'est avant le déluge. Point du tout; la sollicitude
de l'auteur s'est portée sur des faits ; il a découvert des
pauvres chez les Grecs et chez les Romains! Donc, l'éco-
nomie politique était déjà connue et cultivée à cette époque
reculée. Singulier raisonnement ! N'est-ce pas comme si
l'on faisait remonter l'existence des sciences médicales à
la première peste dont l'histoire fasse mention, ou celle
des sciences chirurgicales à la naissance du premier en-
fant de notre mère Eve ?
« 11 y a donc eu , dit-il plus loin , une économie poli-
236 HISTOIRE DE l'ÉCOINOMIE POLITIQUE
lique chez les anciens comme chez les modernes, non pas
une économie polilique syslémalique et formulée, mais
ressortant des actes et pratiquée avant d'être écrite. »
N'en déplaise à M. B., les actes et la pratique dont il
parle ne sont point de la science et ne méritent point le
nom d'économie politique, parce qu'ils ne se rattachaient
à aucun principe et n'appartenaient à aucun système de
connaissances, à aucun ensemble de théories. On a sans
doute cherché, de tout temps, à se préserver du tonnerre;
il est probable qu'on eut d'abord recours, dans ce but^ à
des pratiques superstitieuses; ensuite, l'expérience en-
seigna peut-être aux hommes qu'il fallait éviter les hau-
teurs et les protubérances naturelles ou artificielles du
sol : mais ni ces pratiques, ni ces résultats de l'expérience
ne nous autoriseraient à dire que la physique existait dès
lors comme science. Qu'on fasse l'histoire de ces pre-
mières idées, vraies ou fausses, qu'on en suive curieuse-
ment la trace au travers des âges, c'est un travail à la fois
intéressant et utile , utile surtout dans les sciences poli-
tiques et morales , où l'expérimentation n'est guère pos-
sible, et où, par conséquent, aucune donnée, aucune
observation ne doit être regardée comme inutile. Je l'ai
déjà dit , je suis loin de contester à M. B. l'utilité des
recherches auxquelles il s'est livré ; il s'agit simplement
de leur assigner le véritable caractère et le nom qui leur
appartiennent ; il s'agit de rectifier l'idée entièrement
fausse que l'auteur professe à cet égard , et de laver les
autres économistes du reproche qu'il leur fait en partant
de cette erreur. Les citations suivantes, tirées du premier
chapitre, achèveront de mettre dans tout son jour ce
lapsus mentis , en même temps qu'elles donneront une
idée avantageuse du style et de la manière de l'auteur.
x< L'histoire de l'économie politique ne pouvait être
EN EUROPE. 237
que le résumé des expériences qui ont été faites chez les
peuples civilisés pour améliorer le sort de l'espèce hu-
maine. Les anciens ne sont pas, dans cette carrière, au-
tant inférieurs aux modernes que beaucoup d'auteurs le
supposent, et c'est bien à tort qu'on assigne communé-
ment à la scietice écotiomigue une origine aussi récente
que la seconde moitié du dix-huitième siècle. Qui ne con-
naît les institutions de Sparte et d'Athènes, et les magni-
fiques travaux de l'administration romaine? Il nous semble
difficile de passer sous silence l'économie politique de ces
temps-là , surtout quand on y trouve l'origine de presque
toutes les institutions qui nous gouvernent et des sy-
stèmes qui nous divisent. Certes, il y avait dans les lois de
Lycurgue plus de saint-simonisme qu'on ne pense, et les
querelles de patriciens et de plébéiens n'ont pas été plus
vives à Paris à l'époque de la terreur, qu'elles ne le fu-
rent à Rome pendant les proscriptions de Sylla. 11 y a des
ressemblances bien plus frappantes encore entre l'insur-
rection des ouvriers de Lyon et la retraite du peuple ro-
main sur le Mont-Sacré. Combien de fois, depuis Menenius
Agrippa , n'a-t-on pas eu occasion de débiter à des popu-
lations mutinées l'apologue fameux des membres et de
l'estomac? »
On le voit, les expériences, la science économique, les
lois, tout cela est une seule el même chose, tout cela forme
V économie politique de ces temps-là. 11 y aurait, sur ce
paragraphe, bien d'autres remarques à faire, dont je
m'abstiens pour ne pas allonger outre mesure cet article.
M. B. a-t-il étudié son histoire romaine aux bonnes sources?
Je crains que les assimilations qu'il fait ici ne donnent lieu
à plusieurs personnes d'en douter.
«En écartant de l'histoire de l'économie politique tout
ce qui avait rapport aux anciens , les économistes mo-.
238 HISTOIRE DE l'Économie politique
dernes se sont donc volontairement privés dune source
féconde d'observations et de rapprochemens. Us ont dé-
daigné deux mille ans d'expériences exécutées avec la plus
grande hardiesse, sur une vaste échelle, par les peuples
les plus ingénieux et les plus civilisés de l'antiquité ; ils
ont méconnu l'histoire, qui a recueilli soigneusement les
moindres traces de ces expéiiences que nous refaisons
aujourd'hui , trop souvent avec moins d'habileté et de
nécessité que les Grecs et les Romains. Ce préjugé des
économistes est dû à ce que les anciens n'ont laissé aucun
ouvrage spécial qui résumât leurs vues sur la science éco-
nomique ; mais si ces vues n'ont pas été exposées dans
un livre, elles se retrouvent dans leurs institutions, dans
leurs monumens , dans leur jurisprudence. Les relais de
chevaux établis depuis Rome jusqu'à York , les soins par-
ticuliers donnés par les Romains à l'entretien des routes
et des aqueducs, attestent à un très-haut degré leur intel-
ligence des principales nécessités de la civilisation. La
législation des colonies grecques valait mieux que celle
des colonies espagnoles dans l'Amérique du sud. «
Ici M. B. est rentré dans le vrai, en se plaignant de
l'indifférence des économistes modernes pour les ensei-
gnemens de l'expérience passée. Mais si les économistes
ont le tort de ne point étudier l'histoire, n'est-ce point
parce que les historiens ont eu en général celui de ne
pas étudier l'économie politique^ et d'omettre les faits
qui s'y rapportent , ou de les narrer sans exactitude et
sans discernement?
«Sparte , Athènes, Rome , ont eu leur économie po-
litique comme la France et l'Angleterre ont la leur. L'u-
sure, les impôts exagérés, les tarifs, les fermages
exoi bilans, l'insuffisance des salaires, le paupérisme ,
oui affligé les vieilles sociétés comme les nouvelles, et
EN lilROPE. 239
nos ancêtres n'ont pas fait moins d'efforts que nous
pour se débarrasser de ces fléaux. On se tromperait
étrangement , si l'on croyait qu'ils n'ont jamais réfléchi
aux difBcuItés des réformes dont ils sentaient le besoin;
chaque page de leur histoire nous en offre la preuve,
et nous ne douions pas que la grande insurrection des
esclaves sous Spartacus n'ait fait passer de bien mau-
vaises nuits aux économistes du temps. Que si les histo-
riens ne nous ont pas fait part de leurs angoisses , c'est
qu'à Rome on n'osait pas parler de cette plaie secrète
qui minait la république, et qui faisait monter la rou-
geur au visage de ses plus grands citoyens. Quand plus
tard les empereurs s'avisèrent de distribuer des vivres
aux habitans de la ville éternelle, ne faisaient-ils pas
de l'économie politique, comme les moines en font en
Espagne à la porte de leurs couvens ? Y a-t-il beaucoup
de différence entre les maximes des Athéniens qui prohi-
baient les figues à la sortie, et celles des Français qui
prohibaient naguère la soie et les chiffons? Tout ce
qu'on peut dire, c'est que les Grecs n'ont pas trouvé,
comuïe nous, des auteurs pour appuyer ces absurdités
par des sophismes ; mais cela ne nous donne pas le droit
de les mépriser. »
Que faut-il entendre par l'économie politique de la
France et de l'Angleterre? Est-ce la doctrine enseignée
par les économistes de ces deux pays , par Smith , Ri-
ca rdo , Malthus, Say , Rossi , et M. Blanqui lui-même?
Alors, je nie que Sparte, Athènes, ou Rome aient ja-
mais produit ni connu rien de semblable. Est-ce la rou-
tine suivie par les gouverneraens ? Alors, ne donnez
pas à cette routine le nom d'économie politique , ou
trouvez un autre mot pour désigner la science. C'est un
étrange abus, en effet, de qualifier d'économistes les
240 HISTOIRE DE l'Économie politique
financiers ou les administrateurs du temps de Sparlacus ,
les empereurs qui nourrissaient la canaille romaine aux
dépens des provinces^ et les moines dont la charité,
quelquefois peu réfléchie, n'a que trop contribué à en-
tretenir le fléau de la mendicité!
Je demande pardon au lecteur d'avoir insisté aussi
longuement sur ce point, et d'avoir attaché autant d'im-
portance à une erreur qui porte plutôt sur la forme que
sur le fond de l'ouvrage de M. B. Je ne puis envisager
comme une opinion indifférente celle qui confond la
science, ce noble produit de l'esprit humain, avec la
routine, c'est-à-dire, avec ce qu'il y a de plus machinal
et de moins intellectuel dans les acies de notre volonté.
C'est une confusion à laquelle ne sont que trop enclins
les hommes que leur ignorance ou leur intérêt rend enne-
mis de toute théorie, et contre laquelle les savans, tels
que M. B. , doivent protester hautement, au lieu de la
favoriser .
Le second reproche que j'adresserai à M. B., c'est
d'avoir manifesté, en plusieurs occasions, contre les ju-
risconsultes, une aversion irréfléchie, fondée sur d'in-
justes préventions. Ainsi , en parlant de la décadence de
l'empire romain à l'époque de la translation, il dit:
«Les légistes envahissaient l'empire avec des textes,
substituant ainsi l'influence des lois à celle de l'épée, et
devenant, sans s'en douter peut-être, les plus puissans
auxiliaires de la religion. Rome mourante s'éteignait dans
un linceul de monumens ; Constantinople naissante s'é-
levait sur des monceaux de livres. Les avocats el les
prêtres succédaient aux architectes et aux hommes de
guerre. Les Pandecies, les Inslilutes, l'Evangile, se par-
tageaient désormais le respect des peuples et l'influence
universelle. Un immense bourdonnement de plaidoieries
EN EUROPE. 241
succt5clail aux cris des batailles , et le seul préfet du pré-
toire employait sept cent cinquante avocats. — Le monde
allait être en proie aux gens de lois , qui le menacent
bien plus sérieusement au inoment où j'écris. Leurs for-
tunes étaient si rapides ^ et leurs exactions si scandaleu-
ses , que le code théodosien dut les menacer de la peine
de mort. On trouve à ce sujet, dans Âmmien Marcellin ,
des détails qui pourraient donner lieu à de singuliers
rapprochemens avec les abus de nos jours. )j
J'ai déjà mis en question si M. B. avait puisé son his-
toire romaine aux bonnes sources ; voici de nouvelles
raisons d'en douter. En effet, ce ne fut pas sous le rè-
gne des empereurs chrétiens que les légistes commen-
cèrent à exercer leur influence ; ils l'avaient exercée à
Rome de tout temps. Sous la république, et tant que
l'État fut gouverné par des lois, cette influence fut salu-
taire , et les jurisconsultes pratiques formèrent la classe
la plus élevée et la plus honorée des citoyens. Quand
l'arbitraire impérial eut succédé aux lois , ce fut le droit
privé qui échappa le plus longtemps à son action délé-
tère, grâce aux lumières des jurisconsultes, et à l'in-
dépendance de caractère qui distingua le plus grand
nombre d'entre eux.
Plus tard , le despotisme éteignit ce dernier flambeau,
et alors tout fut corrompu , les hommes de loi comme
le reste. Ceux dont parle Ammien Marcellin étaient d'i-
gnorans praticiens , pour qui la science du droit était
devenue un mystère, et la jurisprudence un métier. Cet
historien ne dit-il pas lui-même que la vraie science
n'existait plus? ÇScientia , qiiam repugnantium sibi le-
gu7n abolevere dissidia) N'altribue-t-il pas le mal dont
il fait un tableau si chargé, à l'ignorance et à la cor-
ruption du siècle? (^Florebant elegantiœ prisece patroci-
niis tribimalia.)
242 HISTOIRE DE l'Économie politique
L'ëdil de Constantin , auquel fait allusion M. B. , et dont
il cite les premières paroles , ne concernait point les
hommes de loi proprement dits , mais les juges et leurs
officiers : (^Cessent rapaces jamnimc officialium manus),
jamais officialis n'a signifié un avocat. On désignait le
plus souvent ainsi les appariteurs des tribunaux , les agens
qui exécutaient les ordres et les sentences du juge; cen-
turionum aliorumque officialium, est-il dit plus loin dans
cette même constitution ; certes , personne ne s'avisera
de prétendre que les centurions fussent des hommes de
loi. 11 est à la rigueur permis de se tromper sur un fait
appartenant à l'histoire ancienne, et d'attaquer la mo-
ralité des jurisconsultes du quatrième siècle ; mais , ce
qui est infiniment plus grave, c'est l'accusation portée
par M. B. contre les hommes de loi actuels. L'entendez-
vous? Nous menaçons le monde, le monde va être notre
proie! et ce danger serait plus sérieux qu'au temps
d'Ammien Marcellin ! Aujourd'hui que la loi est écrite
en langue vulgaire , rédigée avec brièveté , clarté , à la
portée , enfin , de toutes les intelligences ; aujourd'hvii
que cette loi est discutée publiquement et connue des
citoyens longtemps avant d'être promulguée ; aujourd'hui
que les tribunaux sont accessibles à tous , et que la pu-
blicité la plus entière s'attache aux moindres actes des
magistrats et de leurs agens ; aujourd'hui , nous serions
devenus pour la société des ennemis plus redoutables que
jamais ! Et M. B. ne se contente pas d'énoncer une fois
cette accusation; il la répète en plusieurs endroits de
son livre; c'est chez lui une idée fixe.
Que prétend-il, cependant? Nous ne formons point
une caste privilégiée héréditaire. L'accès à la carrière que
nous suivons est ouvert au premier venu. Qui empê-
chait, par exemple, M. Blanqui d'y entrer? Il le pourrait
EN EUROPE. 243
encore aujourd'hui ; et , certes , si le monde doit être
notre proie, celle proie-là vaut bien la peine qu'il suive
quelques cours et qu'il achète quelques inscriptions pour
entrer en partage avec nous.
M. B. a-t-il perdu un procès? Il ne doit pas oublier
que son adversaire l'a gagné. Serait-il tombé entre les
mains de quelque avoué rapace et fripon ? Qu'il accuse
la loi en vertu de laquelle la postulation est devenue un
monopole ; qu'il s'accuse lui-même de n'avoir pas mieux
choisi ; mais qu'il ne fasse pas tomber sur la catégorie
entière des jurisconsultes , en particulier sur le corps
des avocats , si honorable en France , un blâme que rien
ne justifie.
J'ai fait connaître, au début de cet article, une de mes
règles de critique; en voici une autre à laquelle je ne
suis pas moins fidèle : c'est de rendre toujours le mal
pour le mal, et de mordre quand je suis mordu. Je la
suis par goût autant que par principe. La vengeance m'est
tellement douce, que je me procurerais ce plaisir des dieux
à l'encontre même de ma conscience.
Donc, M. Blanqui , je vais me venger de vous en
transcrivant ici trois pages de votre livre qui roulent
sur la législation de Justinien , et dans lesquelles il n'y
a presque pas un mot qui ne soit une erreur. Votre haine
contre les jurisconsultes vous a empêché de lire atten-
tivement leurs écrits, cela se conçoit; peut-être, alors,
eussiez-vous mieux fait de ne pas toucher à de telles ma-
tières. En transcrivant les pages qui suivent, je vous
avertis loyalement qu'il n'y a pas un élève en droit au-
quel leur lecture n'apprête à rire à vos dépens. C'est une
espèce d'exposition , un pilori littéraire que je prends
la liberté devons infliger; petite vengeance, bien petite
je vous assure j car quelques pages défectueuses, dans
244 HISTOIRE DE l'ÉCONOMIE POLITIQUE
un volume où il s'en trouve tant de bonnes et de belles,
ne vous feront pas encourir la disgrâce du public.
« L'ensemble des lois romaines fut réuni pour la
première fois sous le règne de Juslinien ^ en trois livres
distincts, le Code, les Pandectes et les Instilutes. Lors-
qu'il monta sur le trône, la jiwisprudence était encom-
brée d'une foule confuse de textes , dont la simple
7wmenclature eût été une œuvre au-dessus des forces
humaines. (Il m'est impossible, je l'avoue, de com-
prendre ce que peut être la nomenclature d'une foule
confuse de textes. ) Le sort lui donna pour auxiliaire le
fameux Tribonien qui porta l'ordre et la lumière dans
ce chaos et qui acheva en moins de quinze mois la révi-
sion des ordonnances de ses prédécesseurs. Ce premier
travail fut appelé le code Justinien et promulgué dans
tout l'empire avec une pompe inusitée. Dix-sept juris-
consultes f sous la direction du même savant , rédigèrent
ensuite en trois ans les Pandectes , résumé colossal de
deux ou trois millions de sentences Q.^\ (Justinien, dans
sa constitution Tanta, parle de trois millions de lignes ,
trecenties decem millia versuum, stichoi en grec) et qui
avait été précédé de la publication des Institutes. Ainsi ,
les élémens du droit romain étaient suivis de Vexplica-
tion de la jurisprudence , et la justice pouvait enfin con-
sulter les éternels oracles , sans craindre de se perdre
dans un labp'inthe de lois. Malheureusement les oracles
furent menteurs , comme ils le sont presque tous ; car en
recueillant les lois on prit soin de les adapter aux mœurs
contemporaines. Tribonien se rendit complice des alté-
rations qui devaient mettre le code d'une république en
harmonie avec le despotisme d'une monarchie absolue.
En même temps, et pour empêcher qu'on ne fît subir\,
au code ainsi amendé au profit du despotisme , luie ré-
EN EUROPE. 2i5
forme qui pourrait profiter quelque jour à la liberté,
rempcicur défendit , sous peine du cliûtinient des faus-
saires , le moindre commentaire sur le texte nouveau.
Peu d'années après , il en faisait faire U7ie autre éditioji
augmentée des Novelles qui complètent Xèdifice impo-
sant de sa jurisprudence.
u On trouve dans les Institutcs des détails très -pré-
cieux sur l'état des personnes, à Constantinople, vers le
milieu du sixième siècle. Quoique les ciloyens fussent ,
fictivement du moins, égaux deva7it la loi , » il n'y avait
plus de droits attachés à ce titre jadis si beau et si
vivement recherché. Des esclaves affranchis l'obtenaient
sans transiti07i ( tel avait été de tout temps l'effet de cer-
tains modes d'affranchissement) , et cette facilité n'a pas
peu contribué à l'abolition de la servitude domestique.
L'autorité des maîtres sur les esclaves était aussi considé-
rablement restreinte. Le droit de vie et de mort accordé
aux pères sur leurs fils était aboli , et ceux-ci pouvaient
acquérir quelques propriétés qui cessaient dès lors d'ap-
partenir aux auteurs de leurs jours. L'abandon des enfans,
longtemps toléré comme un usage excusable, fut puni
comme un crime , quand la mort des victimes s'en était
suivie. (Tout cela est représenté comme une législation
établie par Justinien, au sixième siècle ! Le reste four-
mille tellement d'erreurs, historiques ou doctrinales, que
je m'abstiens de les signaler en détail. ) Quelques restric-
tions furent mises à la liberté du divorce qui avait dégradé
le mariage jusqu'au plus vil concubinage , et l'influence
de l'église se manifesta de la manière la plus visible dans
la liste des péchés mortels qui , de la part de l'homme
ou de celle de la femme, pouvaient donner lieu à la sé-
paration. La religion avait déjà pénétré dans la juris-
prudence. On remarque principalement son intervention
246 HISTOIRE DE l'ÉCONOMIE POLITIQUE
dans la sollicitude avec laquelle les droits des orphelins
et des mineurs sont préservés de toute atteinte.
« Voilà pour les personnes ; mais la propriété ne
fut point oubliée. Les Institutes renferment à cet égard ,
une foule de dispositions remarquables. Elles admellent
le principe de l'hérédité des biens , dans son extension
la plus libérale. Point de prérogative de primogénilure ,
point de distinction , pour les droits de succession ,
entre les garçons et les filles ; à l'extinction de la ligne
directe, la fortune passait aux branches collatérales. Des
prescriptions sagement combinées conciliaient tous les in-
térêts et laissaient peu de place aux procès. Cet immense
détail occupe douze livres des Pandectes. ( La législation
proprement Justinienne, la dernière législation, en ma-
tière de succession, ne se trouve, comme on sait, ni
dans les Institutions, ni dans les Pandectes , ni même
dans le Code, mais dans les Novelles. Quant au privi-
léo^e de primogéniture, les Romains ne l'ont jamais connu,
pas mieux sous les XII Tables que sous Juslinien, tandis
que, d'un autre côté, ni sous Juslinien, ni à aucune
autre époque, la ligne collatérale n'a été exclue en tota-
lité par la ligne directe, etc.) Les livres 17, 18, 19
et 20 du même recueil , renferment aussi des disposi-
tions très-remarquables sur les prêts , sur le contrat de
louage , sur la nature et les conditions des baux dont
la durée était de cinq ans (!!). Le taux de l'intérêt fut
fixé à quatre pour cent pour les personnes d'un rang
illustre, et à six pour cent pour toutes les autres ; c'était
le taux ordinaire et légal. Néanmoins on permit l'intérêt
de huit pour cent aux manufacturiers et aux commer-
çans, et celui de douze pour les assurances (! ) mari-
times, etc. a
Le troisième et dernier reproche que j'adresserai à
EN EUROPE. 247
M. Blanqui, c'esl d'avoir quelquefois saciifié la vérité
scieniifique à un sentiment louable, mais exagéré, de
nationalité française. Les élo^jcs qu'il prodigue aux
ordonnances commerciales de saint Louis , et ensuite à
l'administration de Colbert, sont bien peu mérités. Com-
mençons par saint Louis.
Dans le fait de l'établissement des jurandes et des maî-
trises , il faut distinguer deux choses : 1° Le mouvement
spontané, émanant de l'esprit d'association, modifié et
stimulé par Je besoin de sécurité qu'éprouvait l'industrie
naissante , et par la faiblesse extrême du lien social qui
aurait dû la proléger. Ce mouvement, abandonné à lui-
même , n'aurait probablement pas été plus loin que ne
Texigeait strictement le besoin qui l'avait fait naître*
2° l'intervention législative et administrative du gouver-
nement, émanant de l'esprit de fiscalité, et qui ne s'est
arrêtée qu'après avoir neutralisé , à force d'exactions et
d'entraves, tous les avantages qu'on aurait pu attendre de
l'association industrielle. _ Maintenant, qu'a fait Louis
le neuvième? A-t-il créé cette organisation si merveil-
leusement adaptée aux besoins de son époque? Nullement.
11 n'a fait que prendre acte de ce qui existait, pour en
tirer son profit de roi, sa part de lion , et puis, alléché
par Vodeur de ces redevances commodes , il a complété
le système en l'étendant à tout ce qui n'y était pas entré
librement de soi-même. Son calcul était simple; dès
que les métiers incorporés étaient devenus matière im-
posable, chaque nouvelle incorporation était une nou-
velle source de gain. De là cette subdivision minutieuse
des industries, qui multipliait le nombre des métiers,
et par conséquent des corporations : « Il était défendil
aux filandiers de mêler du fil de chanvre à du fil de lin Le
coutelier n'avait pas le droit de faire les manches de ses
248 HISTOIRE DE l'ÉCONOMIE POLITIQUE
couteaux. Les ëcuelliers et faiseurs d'auges n'auraient
pas pu se permettre de tourner une cuiller de bois. La
seule profession de chapelier comptait cinq métiers difiCé-
rens. » De là aussi ces métiers privilégiés qu'on ne pou-
vait exercer sans en avoir acheté le droit : « Nul ne peut
être savetier Ç ce sont les termes de l'ordonnance ) , s'il
n'achète le métier du roi. Nul ne peut être regrattier de
fruit ou d'aigrau : c'est à savoir d'aulx , d'oignons , ou
d'eschallongues , s'il n'achète le métier du roi , etc. »
Voilà pourtant ce qui attire à ce prince dévot les éloges
de notre auteur.
(c Ce sera toujours, dit-il, im grand honneur pour
Louis IX , d'avoir eu le premier la pensée de soumettre
une telle armée au joug de la discipline. Elle y a gagné
en puissance et en vitalité ce qu'elle paraissait perdre
en indépendance , et c'est depuis cette époque que l'in-
dustrie a pris un essor qui ne s'arrêtera plus. Il est
impossible de n'être pas frappé d'admiration en voyant
avec quelle ingénieuse sagacité tout a été classé dans
ce monument de législation si curieux, qu'on appelle Eta-
blissement des métiers de Paris, et qui nous est parvenu
tout entier du règne de saint Louis. Ce fut à Etienne
Boyieau que Louis IX confia le soin de mettre à exécution
la grande pensée qu'il avait conçue , de donner à l'in-
dustrie et au commerce des règlemens protecteurs et U7ie
discipline capable d'en assurer la prospérité. Les Eta-
blissemens ont exercé une trop grande influence sur le
développement de la richesse publique et sur les des-
tinées de l'industrie pour ne pas occuper une place dans
l'histoire de l'économie politique, et nous allons leur con-
sacrer un examen particulier. La simple citation du préam-
bule en donnera une première idée. »
M. B. altribue-t-il à Louis IX la première pensée de
lîN EUROPE. 2-19
l'organisation associative des industries ? Ce serait une
erreur historique trop grossière pour que j'ose la lui
prêter. II s'agit donc ici uniquement de l'oiganisation
fiscale et réglementaire; et alors, l'admiration qu'elle
inspire à notre auteur est tellement déplacée , surtout
sous la plume d'un économiste moderne , d'im zélé par-
tisan de la liberté du commerce, qu'on serait tenté,
au premier abord , de la prendre pour de l'ironie.
Et, chose bizarre, M. B. se fait illusion sur les motifs,
même sur les motifs de l'ordonnance dont il est ici
question. Il juge de ces motifs, et il veut que ses lec-
teurs en jugent aussi , d'après le préambule de l'or-
donnance !
«Ainsi, dit-il après avoir cité ce préambule, le roi
avait surtout en vue de mettre un terme aux fraudes
nombreuses qui se commettaient au détriment des ache-
teurs , et de rédiger pour chaque métier des règlemens
particuliers. — En établissant la division du travail ,
saint Louis a beaucoup contribué au perfectionnement de
l'industrie , et , en garantissant aux acheteurs des mar-
chandises loyales, il a favorisé le commerce plus que
n'ont fait ses successeurs en dix règnes. »
La division du travail établie par des règlemens, la
bonne qualité des produits ^«ra?jf/e par des règlemens,
ce sont là de ces prodiges auxquels ne croient plus ceux
qui ont étudié l'économie politique, et M. Blanqui moins
que personne. Mais il fallait exalter, fût-ce aux dépens
de la science, les mérites d'un prince éminemment fran-
çais , sauf à faire tomber les anathèmes scientifiques sur
quelque autre victime moins intéressante. Cette victime
a été Charles-Quint. 11 n'était pas Français, lui! Aussi ,
de quelles malédictions l'historien économiste ne l'acca-
ble-t-il pas? .le recommande aux lecteurs les pages élo-
\1I 16
250 HISTOIRE DE I.'ÉCOINOMIE POLITIQUE
quenles qu'a inspirées à M. B. son indignation contre le
système mercantile, contre les monopoles, les privilèges
de toute espèce , contre l'absolutisme gouvernemental ,
contre la routine armée de l'arbitraire, en un mot contre
tout ce qui était représenté, incarné ^ réalisé dans la
personne et dans l'administration de Charles-Ouint.
Il va sans dire que je n'établis aucun parallèle entre
les mérites absolus de saint Louis et ceux de Charles-
Ouint. Sous le point de vue économique, il est même
évident que ce dernier, vivant à une époque plus éclai-
rée , et jouissant d'im pouvoir beaucoup plus étendu,
amait pu faire infiniment plus de bien , et a fait infini-
ment plus de mal que le premier. Si M. B. s'était ren-
fermé dans ces termes , tout le monde eût été de son
avis.
L'apologie de Colbert est tout aussi inexcusable de la
part d'un économiste ; et quelle apologie ! Elle renchérit
sur celle de saint Louis.
c< Entre l'administration de Sully et celle de Colbert, il
y a celle de deux prêtres , Richelieu et Mazarin , dissipa-
teurs l'un et l'autre, quoique pour des motifs ditîérens,
et dont les vues toutes personnelles n'ont rien de com-
mun avec l'économie politique; mais il y a aussi le règne
d'Elisabeth d'Angleterre, et le développement de la puis-
sance commerciale des Pays-Bas , magnifiques épisodes
dans l'histoire de la science et du monde. Colbert rfomme
ces deux èvènemens de loule la hauteur de son génie ,
et l'éclat dont ils ont brillé en Europe pâlit devant le
récit des grandes choses accomplies par le minisire de
Louis XIV. Colbert est, en effet, le seul ministre qui
ait eu un système arrêté, complet et conséquent dans tou-
tes les parties , et c'est l'honneur étemel de son nom
qu'il l'ait fait triompher en dépit des obstacles de tout
i;n europk. 251
genre amoncelés sous ses pas. Quoique ce système soit
loin d'être irréprochable dans toutes ses parties, il était
un progrès immense au temps de son apparition, et nous
n'avons rien eu, depuis lors, qui puisse lui être com-
paré en fait d'étendue et de profondeur . Son organisa-
lion semble avoir conservé quelque chose du respect qui
s^attache aux fondations religieuses; elle a fait secte , et
cette secte compte aujourd'hui peut-être autant de fidèles
que la grande église qui a pris pour bannière le principe
immortel de la liberté commerciale. »
Colbcrt était un habile financier, voilà tout. Il porta
de l'ordre dans une administration où l'ordre avait été
rare de tout temps, et où personne après lui n'en a
porté, jusqu'à la chute de la monarchie. Le contraste a
merveilleusement servi à sa gloire. Mais si Colbert était
un bon économe, c'était un détestable économiste, et
j'avoue qu'il m'est impossible de trouver dans son pré-
tendu système autre chose que la routine mercantilisle,
que cette vieille ornière déjà ouverte par ses devanciers ,
et si fidèlement suivie par ses successeurs.
«Cet illustre ministre, dit M. B., eut bientôt compris
que le plus sur moyen de relever la fortune publique
était de favoriser la fortune particulière , et d'ouvrir à
la production les voies les plus larges et les plus libé-
rales. »
M. B. sait très-bien que les fortunes particulières se
font d'elles-mêmes , sans avoir besoin d'être favorisées
autrement que par la liberté et la sécurité qui résultent
d'une bonne constitution et d'un bon système de lois
civiles et pénales. Il sait aussi que le gouvernement n'a
point la mission iV ouvrir des voies à la production ; tout
ce qu'on lui demande , c'est de ne pas fermer celles que
l'industrie s'ouvre elle-même, et qu'elle préfère comme
252 HISTOIRE DE l'Économie POLiTiyuE
les plus avantageuses. Or, voilà précisément ce dont Col-
bert se rendit coupable. En poussant l'industrie française
dans des voies nouvelles, où elle ne serait point entrée
d'elle-même , il la détourna de celles qui eussent été na-
turellement préférées, et qui eussent abouti aux résultais
les plus avantageux pour le pays. El il fit plus que de
favoriser le développement nouveau ; il arrêta l'ancien
par des entraves et des persécutions multipliées ; son
administration fut fatale à l'agriculture , comme chacun
sait. Enfin, si Colbert fut bon économe, ce ne fut pas
dans l'intérêt et au profit des contribuables , qui conti-
nuèrent à gémir sous le poids de taxes sans cesse crois-
santes ; ce fut pour subvenir aux dissipations et aux
extravagances d'une cour frivole et corrompue. Ce que
M. B. ne nous dit pas , c'est que Colbert mourut en exé-
cration au peuple de France, et qu'il fallut faire escorter
par des gendarmes son convoi funèbre, pour prévenir
des démonstrations hostiles dont la menace avait été
faite.
Ce qui me peine le plus dans les erreurs que je viens
de relever, c'est que j'y vois de l'inconséquence. En
effet, M. B. n'est pas de ces économistes Juste-milieu
qui font transiger les principes avec la routine. Ecoutez-
le parler de la liberté d'industrie et de commerce m abs-
tracto: il en est partisan absolu, partisan quand même.
Son ouvrage est tout plein de traits amers lancés contre
le système qui régit actuellement la France. Il est de
ceux, enfin, que le baron Dupin appelle spirituelle-
ment des puritaitis en économie politique, et qui se font
gloire de mériter cette injure ou ce compliment. Or, si
un principe est vrai, rigoureusement vrai au XIX"'*^ siè-
cle, on ne conçoit pas comment il ne l'eût pas été au
Xlll"'e et au XVI'"e.
Toutefois, je ne voudrais pas détourner une seule per-
sonne d'acquérir et de lire l'ouvrage de M. B., car, avec
toutes les taches que j'ai signalées, et celles que d'autres
pourraient découviir, ce n'en est pas inoins un bon li-
vre , util<; et agréable à lire; c'est surtout, comme je l'ai
dit , un livre nouveau par le but qu'il se propose et le
sujet dont il traite.
On ne peut pas dire précisément que M. B. ait fait
l'histoire économique, c'esl-à-dire, l'histoire des lois et
institutions qui rentrent dans le domaine de la législation
économique , depuis les anciens jusqu'à nos jours ; celte
histoire , qui a été ébauchée pour quelques peuples par
Heeren , Bœckh , Reynier et d'autres , fournirait la ma-
tière de vingt volumes comme celui de M. B., pour les
Grecs et les Romains seulement.
Mais si nous ne trouvons pas ici l'histoire économique,
nous Y ^fO^'^'ons l'histoire par un écono7nisle ^ ce qui est,
à mon avis , encore plus neuf , et d'un intérêt plus gé-
néral. Quand on considère quelle immense influence
exercent sur les destinées des nations leurs circonstances
économiques , l'état où elles se trouvent par rapport à la
richesse sociale , on conçoit à peine que l'histoire ait pu
être comprise et racontée avec intelligence par des hom-
mes qui n'appréciaient point ces circonstances, et qui n'a-
vaient point les connaissances nécessaires pour en juger.
Bien des événemens ont dû être mal connus , mal expli-
qués , attribués à de fausses causes , grâce à l'ignorance
des historiens sur de tels sujets. Celui qui veut écrire,
non l'histoire de quelques princes et de quelques hom-
mes d'Etat, mais celle des peuples eux-mêmes, la seule
qui soit réellement instructive pour la masse des lecteurs,
celui-là ne devrait jamais être étranger à l'économie po-
litique ni à la jurisprudence. l'eul-élre deviait-il tout sa-
254 HisroiRi; DE l'économie politique
voir : car quelle branche des connaissances humaines ne
se lie pas de mille manières avec la vie des peuples qui
la cultivent?
Ensuite , si l'histoire a besoin d'être éclairée par l'éco-
nomie politique, l'économie politique^ de son côté,
trouvera dans l'histoire de grandes lumières. L'impossi-
bilité oii nous sommes de faire des expériences sur les
peuples, nous rend infiniment précieuses les expériences
faites. Seulement , il faut qu'elles soient observées et
décrites correctement , et pour cela il faut qu'elles le
soient par des savans , et par des savans non prévenus ,
non imbus d'un système ou d'un préjugé quelconque.
On doit donc savoir gré à M. B. de son entreprise
et faire des vœux , d'abord pour qu'il l'achève et la com-
plète, ensuite pour qu'il se livre à de nouvelles recher-
ches dans la môme voie, et qu'il continue à exploiter le
filon qu'il a si habilement entamé. Le champ qu'il a em-
brassé dans son premier volume était trop vaste pour
qu'il pût l'approfondir suffisamment ; et cependant on y
trouve quelques chapitres pleins d'intérêt , où des évé-
nemens parfaitement connus sont rajeunis par le point
de vue tout nouveau sous lequel ils sont présentés. Tels
sont les chapitres sur le système monétaire, sur les Juifs,
sur les villes anséatiques , sur la réformation , sur l'ad-
ministration de Sully, etc.
Quelles sont les doctrines de M. B. en économie poli-
tique? Voilà une question que les lecteurs pourraient
ra'adresser, et à laquelle j'avoue que je ne suis point en
état de faire une réponse satisfaisante. Je n'ai point lu
le précis élèmenlaire d'économie politique publié par
cet auteur, il y a une dizaine d'années, et qui depuis
lors a obtenu , si je ne me trompe , les honneurs de la
traduction en Allemagne. J'ai déjà dit qu'il paraît , d'après
EN liUHOrE. 255
maintes assertions éparses dans son dernier ouvrage,
pouvoir être compté au nombre des partisans absolus
de la liberté du commerce; sur les autres questions qui
divisent les économistes , en particulier sur les questions
de tendance et de méthode, M. B. se range lui-même
parmi les adversaires de l'école clirématistique, et se
prononce hautement en faveur de l'école humanitaire.
Je dois citer ses propres paroles , pour justifier mon
assertion , et aussi parce qu'elles fourniront matière à
une dernière observation critique par laquelle je termi-
nerai cette revue.
« La plupart des économistes vivans^ dit notre auteur
dans son introductioUy sauf quelques exceptions, forment
une école nouvelle, aussi éloignée des utopies de Ouesnay
que de la rigueur de Malthus , et je vois avec une satis-
faction philosophique et patriotique, que celte école a
pris naissance en France et qu'elle se compose presque
entièrement de Français. C'est elle qui tracera la marche
de l'économie politique pendant le dix-neuvième siècle.
Elle ne veut plus considérer la production comme une
abstraction indépendante du sort des travailleurs ; il ne
lui suffit pas que la richesse soit créée , mais qu'elle soit
équitablement distribuée. A ses yeux , les hommes sont
réellement égaux devant la loi comme devant l'Eternel.
Les pauvres ne sont pas un texte à déclamations , mais
une portion de la grande famille digne de la plus haute
sollicitude. Elle prend le monde tel qu'il est , et elle sait
s'arrêter aux limites du possible ; mais sa mission est
d'agrandir chaque jour le cercle des conviés aux jouis-
sances légitimes de la vie. Je dis que celte école est
éminemment française et je m'en glorifie pour mon pays.
« Voyez les livres que nous lui devons depuis une
vingtaine d'années : les Nouveaux principes d'économie
256 HISTOIRE DE L'ÉCONOMtE POLITIQUE
politique de M. de Sisraondi ; le Traité de M. Destntt
deTracy, cet homme de cœur, sublime à force de bon
sens et de probité , le livre excellent de M. Duchatel sur
la charité; le Nouveau traité d'économie sociale de
M. Dunoyer, si profondément empreint de raison et de
philanthropie; le Traité de législatio7i de M. Charles
Comte, qui a porté le dernier coup à l'esclavage colo-
nial ; ï Economie politique chrétienne de M. le vicomte
de Villeneuve-Bargemont , qui a signalé d'une manière
si neuve et si remarquable la plaie du paupérisme en
Europe; VÉconomie politique de M. Droz, qui a fait de
la science une auxiliaire de la morale , et VEssai sur le
principe d'association de M. Delaborde, auquel nous
sommes heureux de recourir aujourd'hui , au milieu du
désarroi général de la concurrence illimitée. Ces ouvrages
ont déjà puissamment modifié les théories austères de
Malthusj et les formules algébriques de Ricardo. Indé-
pendans par la forme et souvent par le choix du sujet,
ils se lient néanmoins par une pensée commune , qui est
le bien-être général des hommes, sans distinction de
nationalité. »
J'en demande pardon à M. Blanqui , mais en vérité je
ne puis m'empécher de craindre que la lecture de celte
page ne rende ses opinions , et peut-être son savoir,
suspects à plusieurs personnes ; car , dans toute celte
liste d'auteurs , combien y en a-t-il qui aient fait réelle-
ment avancer la science? Où sont les puissantes modifi-
cations opérées par leurs ouvrages, au moins par les ou-
vrages de ceux qui sont vraiment français , dans les
théories de Mallhus et de Ricardo?
Mais ce qui me paraît surtout éminemment criticable,
c'est que M. B. fait honneur à son pays de tendances et
de doctrines qui étaient depuis longtemps, et qui ont
EN EUROPE. 257
toujours été celles des économistes allemands. S'il y a
une conlrt'C où la chrt'matistique n'ait jamais pris faveur,
et où l'école humanitaire puisse être regardée comme
aborigène , c'est l'Allemagne , c'est la patrie du spiri-
tualisme et de la religiosité. M. B. ne l'ignore point ; on
ne peut pas supposer que les écrits des économistes
allemands lui soient restés inconnus, car il nous annonce,
dans celte même introduction , qu'il a terminé son travail
par une bibliographie critique des ouvrages d'économie
politique les plus importans qui aient été publiés dans
toutes les langues européennes , et qu'il a lu et annoté
la plupart des écrits dont il donne les titres et dont" il
analyse la substance. Il a donc offert ici un nouveau
sacrifice sur l'autel de la vanité nationale , oubliant que
la France est assez riche en gloires scientifiques de tous
les genres pour laisser aux autres nations la paisible
jouissance de celles qui leur appartiennent.
J'ai confiance^ pour ma part, dans la science de
M. Blanqui , et je suis intimement convaincu que la
publication du reste de son ouvrage dissipera tous les
doutes que la lecture du premier volume aura pu faire
naître, à cet égard, dans l'esprit de quelques puritains
exigeans. J'attends donc avec impatience cette publica-
tion , et aussitôt qu'elle aura lieu , je m'empresserai
d'analyser la seconde partie de l*œuvre , avec la même
franchise et suivant les mêmes principes qui m'ont dirigé
dans l'examen de la première.
Cherblliez , Prof.
DE L'ORGANISATION
DES
CAISSES D'ÉPARGI\E
|)av M. Mp\)onst De (Eanîiolk*
En exposant l'année dernière , dans ce journal , quel-
ques recherches sur l'origine de l'institution si précieuse
des caisses d'épargne^ j'annonçais un travail plus étendu
sur l'organisation et la statistique des établissemens de ce
genre qui existent en Suisse. Ma première intention avait
été de l'offrir à la Bibliothèque Universelle, mais les détails
dans lesquels j'ai été entraîné, les considérations toutes
spéciales à la Suisse dans lesquelles j'ai cru devoii' entrer,
m'obligent à publier d'une autre manière l'ensemble de
mes recherches. Elles ont été soumises , à Genève , à la
Société Suisse d'Utilité Publique, dans sa session du
mois d'août 1837, et la Société en a voté l'impression
dans ses mémoires qui vont paraître en janvier 1838 * . Je
me bornerai donc ici à indiquer la division générale que
j'ai suivie, et je développerai seulement les considéra-
lions qui peuvent présenter de l'intérêt hors de Suisse.
M. le Prof, C. BernouUi, de Bàle , avait publié, en
1827, dans ses Archives de statistique suisse ^ , un mé-
moire fort intéressant sur la situation des caisses d'épar-
gne de toute la Confédération suisse à la fin de l'année
' Mémoires de la Société Suisse d'Utilité Publique, 23" rapport,
Genève 1838. Mon mémoire sur les caisses d'épargne de la Suisse,
considérées en elles-mêmes et comparées avec celles d'autres pays
(8 feuilles et 4 tableaux), se vendra séparément chez Cherbuliez,
libraire, à Genève, et à Paris rue St.-André-des-Arts, n° 68.
' Schweizer. Archivfiir die Stnlistik, in-8, cali. 1, Bàle 1827.
DE l'organisation DES CAISSES d'ÉPARGM:. 259
1825. J'ai voulu faire le même travail, et plus complet
encore, pour la fin de 1835, dans le but de montrer les
progrès qui ont eu lieu dans les divers Cantons, pendant
ces dix années. Notre premier député à la Diète de 1836,
M. Fatio , a bien voulu remettre, avec recommandations,
à ses collègues , des tableaux de questions que j'avais
préparées d'une manière uniforme pour tous les Cantons
sur lesquels je n'avais pas de renseignemens directs. La
plupart des députés ont répondu en accompagnant les
chiffres de détails pleins d'intérêt. Cependant, comme
ces renseignemens ne suffisaient pas toujours, je les ai
complétés par une correspondance active avec les per-
sonnes qui s'occupent des caisses d'épargne dans divers
Cantons de la Suisse. Par ces deux moyens, les seuls que
l'organisation de notre pays et de nos caisses d'épargne
permît d'employer , je suis parvenu à la connaissance
assez approfondie de ces élablissemens admirables qui
prospèrent en Suisse depuis un demi-siècle.
J'ai groupé en trois parties ce que j'avais à exposer.
La première traite de l'histoire des caisses d'épargne,
principalement en Suisse. Cette partie étant un dévelop-
pement, plus complet sous quelques rapports, de ce que
j'ai publié déjà dans la Bibliothèque Universelle ' , il est
inutile d'y revenir maintenant. Je me bornerai à dire
que la première caisse d'épargne établie en Europe n'est
pas celle de Berne (1787), comme je le pensais d'après
les documens que je possédais l'année dernière, mais
bien celle de Hambourg, établie en 1778. Avant l'année
181 7, où parut le premier acte du Parlement anglais sur
les caisses d'épargne , il en existait ou il en avait existé,
à ma connaissance, 25 dans le monde, dont 16 en
Suisse, 8 en Angleterre ou en Ecosse et 1 en Alle-
' Cahier de septembre 1836.
260 DE l'organisation
magne. La seconde partie de mon travail comprend Vor-
ganisalion des caisses d'épargne de la Suisse, considérées
en elles-mêmes ou dans leur comparaison avec celles
d'autres pays. La troisième partie se compose de docu-
mens de statistique sur l'état des caisses d'épargne en
Suisse, à la fin de 1835, et sur les rapprocheraens
qu'on peut faire avec leur situation en 1825, et avec
l'état des caisses d'épargne dans quelques pays.
Dans ce moment je me bornerai à reprendre, dans la
seconde partie, les points qui peuvent offrir de l'intérêt
aux lecteurs de la Bibliothèque. Je laisserai entièrement
de côté ce qui concerne l'organisation spéciale des caisses
d'épargne de chaque Canton.
BUREAUX DE RECETTE ET SUCCURSALES.
Les caisses d'épargne prennent naissance dans les
villes , mais on ne tarde pas à s'apercevoir que leur
succès dépend beaucoup de la manière dont elles se
mettent à la portée de tous les babitans , soit de quar-
tiers différens , soit de communes adjacentes , soit même
de localités éloignées.
Que font les administrations de loteries pour attirer
l'argent du public? Elles multiplient leurs bureaux, leurs
annonces, leurs prospectus , leurs affiches. Elles pro-
clament avec pompe les lots qui sortent; elles occupent
les journaux , elles plient leurs formes aux convenances
de toutes les classes de personnes. L'administration de la
loterie française , qu'un gouvernement plus moral a
abolie, poussait quelquefois les prévenances jusqu'à éta-
blir des portes secrètes pour les joueurs honteux, c'est-
à-dire, pour ceux qui aventuraient le pain de leurs
enfans ou l'argent de leurs maîtres. Pourquoi ne pas
DV.s CAISSES d'Épargne. 261
imiter quelques-unes de ces pratiques en faveur de l'in-
slitulion honorable des caisses d'épargne ? Sans doute
elles sont gérées par des hommes trop respectables pour
recourir à quelques-uns de ces uioyens qui touchent au
charlatanisme; mais on devrait, ce me semble, s'occu-
per un peu plus de la publicité et de la facilité d'accès à
donner aux établissemens. Quelquefois les jours d'ou-
verture sont si peu nombreux, que les déposans perdent
les heures les plus précieuses de la journée à attendre
dans les antichambres. Ailleurs les bureaux ne sont an-
noncés au public par aucun écrileau, aucune affiche , qui
dispose à y venir et qui indique même leur existence.
Dans les grandes villes on a imaginé les succursales .
Edimbourg en a donné le premier exemple. Ce sont des
bureaux de recette situés dans des quartiers différens ,
ouverts à de certaines lieures particulières , et où les
employés de l'administration se transportent avec leurs
livres et leurs papiers , pour donner quittance des sommes
déposées.
En Suisse , nous avons dans quelques Cantons un
système beaucoup plus simple , au moyen duquel les
bienfaits de l'économie peuvent être portés jusque dans
les moindres villages. Neuchàtel en a donné l'exemple
à une époque où l'Europe ne s'occupait guère d'insti-
tutions utiles, en 1812. Dans cette année, de triste mé-
moire , une société composée de douze citoyens animés
des sentimens les plus honorables , fondait une caisse
d'épargne que j'appellerai volontiers un modèle. L'ad-
ministration siège à Neuchàtel, mais dans chacune des
quarante communes du Canton , une personne notable
est chargée de recevoir les sommes, d'en donner quit-
tance, et de les acheminer à de certaines époques à la
caisse centrale. Depuis 1813 cette organisation fonc-
262 DE l'0RG/>N1S\TI0IN
lionne paifailement bien , grâce , il faut le dire , au
désintéressement et à l'intelligence de M. L. Coulon,père,
l'un des fondateurs, qui tient les livres gratuitement et
dirige les placemens depuis l'origine. Celte année seule-
ment le nombre des créanciers du Locle et de La Chaux-
de-Fonds est devenu si considérable, que la caisse a
de la peine à trouver des receveurs dans ces deux com-
munes sans les payer. Il ne sera pas difficile d'y pour-
voir par une petite allocation.
Claris a établi le même système. Tessin a ouvert à la
fois des bureaux appartenant à la même administration
dans les trois villes principales du Canton. La caisse
d'épargne de Thurgovie a établi un bureau dans chacun
des districts du Canton. La caisse du Canton des Grisons
permet les verseraens opérés par correspondance, mais,
vu l'importance des foires qui se tiennent deux fois par
an dans lecbef-Iieu, l'administration n'a pas cru néces-
saire de développer le système des receltes locales.
Un tel système me paraît préférable à la multiplicité
des caisses d épargne , qu'on observe en Argovie , dans
le Canton de Berne et ailleurs. En effet, les travaux dif-
ficiles du placement des fonds et de la complabilité se trou-
vent concentrés dans une seule ville, probablement dans
celle qui offre le plus de ressources , le plus denégocians
habiles , au lieu de fatiguer les notables de plusieurs
petites communes. Les placemens hypothécaires ou au-
tres se font moins bien lorsque les gérans ne peuvent
choisir que dans un petit cercle. D'ailleurs , il y a plus
d'économie de gestion dans une caisse avec plusieurs
branches, que dans plusieurs caisses différentes. Il s'é-
tablit aussi plus d'uniformité dans un Canton et une mar-
che plus égale de toutes les localités dans l'esprit de
prévoyance.
Di;S OMSSES d'épargnf. 263
Pour donner une mesure de l'importance des receiies
locales , je vais donner quelques renscignemens inédits
sur deux tentatives faites dans le Canton de Genève. Il
faut observer que , dans ce pays , la concentration des
deux tiers de la population dans la ville de Genève et sa
banlieue, et le peu d'étendue du terriloiie, paraissent
rendre superflus les bureaux de recette. C'est de tous
les Cantons celui où l'essai présente le moins d'avanta^jes.
On jii[jera, par ce qui suit, des immenses résultais qu'on
pourrait en attendre dans les Cantons où la population
n'est pas aussi agglomérée qu'à Genève.
Le 17 février 1833, M. le ministre Vaucher essaya
ce système à Gentliod, commune rurale située à une
lieue de la ville et qui n'a pas plus de 227 habitans.
Il commença par se tenir tous les dimanches dans le
local de l'école, prêt à recevoir les petites sommes qu'on
lui apportait. Ensuite il reconnut qu'il était plus avan-
tageux d'attendre chez lui les personnes qui voudraient
venir. 11 leur donnait des billets provisoires qu'il échan-
geait à la ville contre des billets de la caisse d'épargne.
Quatre-vingt-sept personnes en deux années et demie ont
profité de cette précieuse ressource. La plupart n'avaient
pas l'habitude d'aller au bureau de la caisse d'épargne
à Genève , et préféraient confier leurs économies à une
personne de leur connaissance. II y avait pour elles un
gain de temps bien évident ; pour le bureau central une
diminution d'affluence favorable à tous les préteurs et
avantageuse à l'administration. Dans la première année
M. Vaucher a reçu 5000 florins ' ; dans la deuxième
' Les florins de Genève valent, à peu de chose près, un demi-
franc de France. J'indique ces chiffres parce quils n'ont pas encore
été publiés à Genève, et qu'ils montrent bien ce qu'on peut faire
dans une petite commune avec de la perscvérnnre.
264 DE l'organisation
22000. La troisième année s'annonçait plus favorablement
encore, mais M. Vaucber a quitté la commune et j'ignore
s'il a trouvé un successeur. Les déposans se divisaient
comme suit :
42 Domestiques , jardiniers à gage ou enFans de
domestiques.
20 Propriétaires ou enfans desdils.
3 Journaliers.
14 Industriels.
8 Incertains.
~87^
Avant les facilités offertes par M. Vaucher , la même
commune profitait bien peu de la caisse d'épargne. De
1825 à 1828 neuf individus seulement, originaires de
Gentbod, étaient devenus créanciers ; de 1829 à 1832
dix personnes seulement. La plupart étaient domiciliées
à Genève *.
Le second essai a eu lieu à Cbéne-Bougeries , com-
mune de 851 âmes, à une demi-lieue de la ville, dont
la moitié de la population est industrielle ou commer-
çante , et va fréquemment à Genève, où elle peut
placer à la caisse d'épargne. M. le pasteur Martin a
donné l'impulsion ; il a été secondé par le Conseil de
paroisse. Un de ses membres, M. Souveyran , veut bien
se cbarger de recevoir les sommes, et de les porter à la
ville, depuis trois ans, avec un zèle et une persévérance
dignes d'éloges. Il a commencé en novembre 1834.
* Les documens qui viennent d'être publiés par l'administration
sur la classification des nouveaux déposans qui se sont présentes
de 1833 à 1836, annoncent trente individus originaires de Genlhod.
Ainsi le nombre a triplé, et, ce qui est plus imporlant a considérer,
il s'est accru par des individus domiciliés dans ceUe commune. Les
localités voisines, Vevsoix et CoUex, se sont ressenties, dans la
même proportion, des facilités offertes par M. Vaucher.
DES CAISSES d'épargne. 265
Dans les deux premières années il a reçu
<Je i8 déposans, dont 3 de Chêne-Thonex, 16,298 fl.
De septembre 1836 à la fin d'août 1837,
de 28 déposans 87'1
Total en 2 ans 10 mois 25 039
Dans le tableau des 7ioin> eaux déposans à la caisse d'é-
pargne, qui se publie tous les quatre ans, on voit que
Chéne-Bougeries en avait eu 16 de 1825 à 1828, et 22
de 1829 à 1832. Plusieurs étaient probablement domi-
ciliés à Genève '. On comprend par ces chiffres l'influence
d"un bureau local, malgré sa proximité du grand bureau.
La moitié des déposans de cette année n'avaient encore
fait aucun dépôt à Genève ou ailleurs. La plupart sont des
domestiques.
Des notables du quartier de Sainl-Gervais, à Genève,
viennent d'établir un semblable bureau, ainsi que M. le
pasteur Théremin à Vandœuvres. Il faut espérer que Ca-
rouge, Versoix et les autres communes les plus popu-
leuses du Canton, suivront cet exemple.
Ce qui nous manque, peut-être, c'est une interven-
tion de l'administration centrale en faveur de ces bureaux
de recette et de leur extension dans toutes les communes.
Il pourrait arriver que des charlatans, désireux déjouer
un certain rôle dans une petite commune , vinssent à se
constituer, de leur propre autorité, receveurs des fonds
* Le tableau qui vient de paraître pour 1833 à 1836 porte pour
Chêne-Bougerios 39 nouveaux déposans. Même accroissement
pour la commune adjacente de Chêne-Tlioncx (39 à 55). Six com-
munes sont indiquées comme ayant joui de lavanlage de recettes
locales. Quoique cet usage soit récent dans plusieurs d'entre elles,
accroissement de leurs déposans nouveaux de 1833 à 1836 com-
parés h ceux de 1829 à 1832, a été comme 100 : 197. Dans les
autres eomniunes du Canton il a été comme 100 • f-'
XII " i-
266 DE l'0RGANIS\TI0N
destinés à la caisse d'épargne. Cependant, malgré leur
isolement complet de l'administration centrale , la moin-
dre malversation serait fâcheuse pour Topinion que l'on
a de la caisse d'épargne dans le Canton. Un établissement
qui porte un si beau nom ne doit pas être profané , être
compromis même indirectement. D'ailleurs les receveurs
laissés indépendans , risquent de jeter un peu de confu-
sion dans les affaires, par exemple, en négligeant d'aver-
tir les déposans des conséquences de dépôts qui outre-
passent le maximum. Je trouve donc que les receveurs
communaux devraient être nommés par la caisse d'épargne,
moyennant caution peut-être , et sur la présentation des
autorités communales. Ils devraient être soumis aux rè-
gles de comptabililé établies à Neuchâtel , en Thurgovie
et à Glaris. Us devraient être honorés d'un tilre officiel
qui attirerait à eux. Peut-être serait-il convenable de les
indemniser par un tant pour cent de leur recette. La dif-
ficulté de trouver un homme honorable dans chaque com-
mune n'est pas si grande : il y en a un tout indiqué par la
moralité qu'il doit avoir, c'est le régent. Je suis persuadé
que la plupart de nos instituteurs se chargeraient volon-
tiers de recevoir les petites sommes des habitans de leurs
communes, moyennant indemnité. Ils auraient l'avantage
sur toute autre classe de receveurs, d'initier les enfans à
l'usage des caisses d'épargne, d'être connus de toutes les
familles et d'avoir beaucoup à perdre en ne suivant pas la
ligne d'une sévère probité.
Quant aux frais , ils pourraient être partagés entre les
communes et la caisse d'épargne du Canton. Lorsque les
caisses d'épargne ont un fonds de réserve croissant et
considérable, comme à Genève , il convient de ne pas
reculer devant une augmentation de frais de gestion qui
tourne finalement au profit de l'établissemenl. Que fera
DES c.\issi S d'iîpakgnk. 2(i7
noire caisse d'épargne dans quelques années , d'un fonds
de réserve qui monte déjà au tiers de la somme versée
annuellement, et qui s'augmente chaque année de 50,000
florins, seulement par le bénéfice des intérêts? Évidem-
ment il faudra bientôt arrêter celte marche croissante du
fonds de réserve '. La limite est arbitraire, mais il en
faut bien une. On parlera sans doute d'augmenter l'intérêt
alloué, mais il ne convient pas que les caisses d'épargne
donnent un intérêt plus fort que celui de tout placement
sûr dans le pays ; ce serait détourner les capitaux de leur
direction la plus utile. On pourrait, j'en conviens, allouer
un intérêt exceptionnel plus élevé aux fonds des établis-
semens publics , surtout à ceux des sociétés de secours
mutuel , comme on le fait à Coire et ailleurs. Ce serait
tout à fait dans l'esprit de l'institution. Cependant j'incline
à l'idée que le meilleur usage serait de rendre l'accès de
l'établissement facile et commode à tous les habitans du
pays, au moyen de bureaux multipliés de recette.
Tout cela est bien plus vrai pour d'autres Cantons. Je
fais donc des vœux pour que , dans dix ans , toutes les
communes de la Suisse aient un bureau- de caisse d'épar-
gne, comme cela existe dans les Cantons de Neuchâtel et
de Claris.
EMPLOI DES FONDS DÉPOSÉS DANS LES CAISSES d'ÉPARGNE.
Voici la question la plus grave de toute I organisation
s caisses d'épargne.
des caisses d'épargne
' Les fonds de réserve onî de certains dangers quand ils sont
considérables. Il pourrait arriver, dans un moment de crise poli-
tique ou de guerre, qu'on leur fit subir un emprunt forcé ou qu'on
les détournât de leur emploi d'une manière plus ou moins fâcheuse,
plus on moins complète. Les réserves courent un grand danger en
cas d'occupation militaire du pays, ce dont la prise de Berne, en
1798, a pu coiLvaincrc toute la Suisse.
268 DE L'or>G\NISAT10iS
L'Europe est divisée en deux systèmes , que j'appelai
pour simplifier suisse et anglais.
Dans le système suisse, employé à Berne avant qu'il
existât aucune caisse d'épargne en Angleterre, les fonds
confiés par les prêteurs sont placés principalement par
hypothèques, accessoirement en effets sur chaque place.
Les Cantons suisses n'ayant point de dette , pour la plu-
part, ont été conduits presque nécessairement à ce sy-
stème. Les seules exceptions se trouvent à JNeuchàtel , où
l'on a placé quelquefois dans des fonds publics étrangers*,
à cause de la difficulté d'employer des sommes autre-
ment ; à Glaris, oii il est stipulé que les fonds disponibles
doivent être rerais au gouvernement et aux communes,
qui paient un certain intérêt; et, si je ne me trompe,
dans le Tessin , oïi la dette publique cantonale est con-
sidérable. Partout ailleurs , en Suisse , les placemens par
hypothèques sont prescrits dans les règlemens constitu-
tifs ; l'emploi par billets sur la place est permis dans de
certaines limites et avec des conditions sévères ; les pla-
cemens dans des dettes publiques nationales sont impossi-
bles, et ceux dans des fonds publics étrangers sont interdits,
soit par les règlemens constitutifs , soit par la sagesse
des administrateurs. Ce système est suivi en Toscane,
dans plusieurs villes d'Allemagne et ailleurs peut-être.
Le système anglais , imité en France , consiste à faire
passer les fonds des caisses d'épargne , sous une forme
ou sous une autre, dans les mains du gouvernement,
' Il en est résulté une fois une perle qui n'a pas arrêté la caisse
dans ses opérations, mais qui est un avertissement pour les insti-
tutions d'autres Cantons. Un négociant devait acheter à Paris une
partie de rente 5 pour cent. Il n'avait pas exéCuté l'achat. Le mal
fut découvert trop tard, mais le zèle du directeur de la caisse de
Neuchàtel, M. Coulon, soutint l'établissement dans celte fâcheuse
position.
DES CAISSES n'Él'ARC^ir. 269
qui en devicnl responsable et qui se constitue de fait
administrateur des caisses d'épargne. Tantôt il crée un
emprunt spécial à des conditions favorables aux preneurs,
c'est-à-dire, défavorables à lui-même; tantôt il fait ache-
ter des fonds publics, de sa propre dette, au moyen
d'une administration quelconque intermédiaire ( banque,
caisse des consignations). La forme varie, mais dans le
fond, l'Etat devient débiteur de tons ceux qui placent
dans les caisses d'épargne.
Ce dernier système donne une impulsion plus rapide
aux caisses d'épargne; il simplifie tellement leur admini-
stration , que partout il devient aisé d'en établir ; il
imprime dans un vaste royaume l'uniformité la plus
complète dans leur organisation , dans l'intérêt payé ,
dans les conditions déversement et de remboursement, etc.
11 rend peut-être les créanciers plus intéressés au bien de
l'État. D'un autre côté, il offre de grands inconvéniens ,
et quelques-uns des avantages dont on parle me parais-
sent plutôt des illusions ou des défauts. Voici un aperçu
propre à faire réfléchir.
1° L'Etat se trouve exposé dans ce système à devoir
payer promptement une somme considérable , ou à voir
le cours de la rente baisser par des ventes nombreuses ,
dans un moment de crise, de guerre, de révolution,
c'est-à-dire, lorsqu'il aurait plutôt besoin d'emprunter et
soutenir le crédit public. Si à l'époque où les alliés en-
traient à Paris , les caisses d'épargne avaient existé en
France, les créanciers auraient sans doute été plus alar-
més que par un simple changement dans la loi ; ils
auraient couru aux bureaux , et , dans ce moment de dé-
sorganisation , je doute qu'il eût été possible de les
satisfaire. Lorsque les caisses d'épargne seront aussi po-
pulaires en France qu'elles le sont en Suisse, il y aura des
270 DU l'okganismion
dépôts pour plus d'un milliard. Comment sera-t-il possi-
ble , dans un moment donné , de rembourser quelques
centaines de millions , ou de jeter sur le marché un
tiers de la dette publique?
2° L'Etat, qui représente la réunion de tous les habi-
tans d'un pays , emprunte à des conditions défavorables
et à un taux plus élevé que par un emprunt ordinaire.
Les charges publiques en sont augmentées d'autant. Ce
qu'on donne sous une forme se reprend sous celle
d'impôt.
3° Les inquiétudes politiques, les bruits que les enne-
mis du gouvernement font circuler, arrêtent quelquefois
les habitudes d'économie. Nous l'avons vu en France à
l'occasion d'une loi qui améliore le système des caisses
d'épargne. Le mal a été momentané , mais il a existé.
C'est un avertissement.
4° Les caisses d'épargne sont destinées à recevoir une
bonne partie de la fortune mobilière des classes inférieu-
res. Comment l'Etat pourra-t-il , lorsque cela sera con-
venable , modifier les conditions de remboursement , et
surtout le taux de l'intérêt , au détriment d'une partie de
la nation aussi nombreuse et aussi intéressante ! Le gou-
vernement français a reculé quinze ans devant le principe
de la réduction de l'intérêt des rentes 5 pour 100, dont
les porteurs sont moins nombreux et plus riches que les
créanciers des caisses d'épargne. Que ferait-il en pré-
sence de ceux-ci , lorsqu'ils seraient au nombre de deux
millions, et que leurs économies auraient acquis graduel-
lement toute la dette consolidée du royaume? L'hypo-
thèse n'est pas gratuite. Le fait se réalisera une fois , il
faut l'espérer , car la Suisse tout entière présente un
déposant sur trente-six habitans, ce qui^ pour la popula-
tion de la France, donnerait près d'un million de créan-
DES CAISSES d'Épargne. 271
ciers, el nos Canions sonl loin d'avoir atleint le nombre de
déposans qu'ils auront un jour. A raison d'un créancier
aux caisses d'épargne sur huit habitans, proportion qui
existait dans les Cantons de Bâie et de Genève, à la fin de
1835, il y aurait en France 4,125,000 créanciers. En
supposant que la valeur moyenne des dépôts restât ce
qu'elle était en France en 1835, savoir 511 fr. et une
fraction , les sommes déposées s'élèveraient alors à deux
milliards 108 millions. Dans cet état de choses, qui peut
cependant se réaliser, et dont on se rapproche chaque
jour, la dette publique aurait donc passé pour les deux
tiers dans les mains de la classe la moins riche des capi-
talistes français , d'une classe que les inquiétudes mal
fondées atteignent aisément , et qu'il faudrait respecter à
tout prix, même dans des prétentions peu raisonnables.
Et celte somme énorme serait exigible à chaque instant ! . . .
On voit que le système anglais ne pourra plus subsister
lorsque les caisses d'épargne auront acquis en France le
développement qu'elles doivent avoir.
5° L'uniformité de conditions imprimée par ce système
à toutes les caisses d'épargne d'un grand pays est-il un
avantage? Oui, sous quelques rapports; non, sous d'au-
tres, l/égalité du taux de l'intérêt, dans un pays comme
la France , est une cause de retard pour les caisses d'é-
pargne. Dans tel département, un intérêt de 4 pour 100
sera supérieur à celui que donne un bon placement hy-
pothécaire, agricole ou commercial. Alors les fonds qui
devraient alimenter l'agriculture, l'industrie et le com-
merce, iront aux caisses d'épargne, c'est-à-dire, seront
placés à Paris dans les fonds publics. Ailleurs l'intérêt
se trouvera naturellement plus élevé , et alors on négli-
gera l'institution des caisses d'épargne. Dans le système
suisse , au contraire , l'intérêt est proportionné , néces-
272 «r. l'oi-.gamsation
sairement , au taux ordinaire des placemens solides dans
chaque localité. — L'uniformité rend les paniques beau-
coup plus graves. L'inquiétude atteint à la fois toutes les
caisses d'ëpargne du pays, puisque toutes ont leurs fonds
placés de la même manière.
6° La stabilité qu'on croit donner au gouvernement en
le rendant débiteur des déposans est-elle réelle? J'en
doute un peu^ car dans un moment de crise, l'inquié-
tude fait retirer les fonds déposés aux caisses d'épargne,
les remboursemens peuvent devenir difficiles, et une
querelle sérieuse peut s'élever alors entre les créanciers
et l'Etat. Le fait est que les personnes économes sont or-
dinairement tranquilles et peu disposées aux désordres
politiques. Partout les petits capitalistes sont la partie de
la population la plus attachée à l'ordre ; mais c'est la
qualité de capitalistes, ayant quelque chose à perdre,
ayant un bien périssable, qui leur donne l'esprit de con-
servation, ce n'est pas la qualité de créancier de l'Étal,
surtout s'ils peuvent obtenir individuellement leur rem-
boursement d'un jour à l'autre. Ayez dans un pays beau-
coup de marchands, beaucoup de capitalistes, dont la
fortune toute mobiliaire soit compromise au moindre dé-
sordre, et vous aurez une cause de stabilité plus grande que
celle qui se fonde même sur la propriété foncière. Un
petit propriétaire rural ne craint pas la confiscation des
terres; il sait bien que le soleil mûrira ses fruits, in-
dépendamment de tous les désordres politiques ; s'il est
prudent, il attendra paisiblement que l'orage passe, et
il laissera le peuple des grandes villes établir les gou-
vernemens ou les renverser. La garantie qu'il offre à
l'ordre public est toute négative : il n'aime pas le dé-
sordre. Le déposant aux caisses d'épargne, quand il croit
le gouvernement menacé, commence par retirer son dépôt.
nr.s CAISSES d'épargne. 273
Le bouliquier, le marcliand, le fabricant, le spéculateur,
le capitaliste en un mot^ lorsqu'il craint une révolution
sérieuse, voit la faillile heurter à sa porte; il n'a qu'une
ressource pour l'éviter, c'est de se jeter au travers de
l'émeute pour la repousser ou pour la contenir. A Lon-
dres , il se fait constable ; à Paris , il devient soldat et
se bat s'il le faut. Voilà où se trouve la garantie réelle de
l'ordre public. En Angleterre, en Hollande, dans les
villes riches de la Suisse, d'Allemagne et d'Italie, où la
majorité des habilans n'est pas propriétaire, les révolu-
tions radicales, subversives, sont bien rares; on le doit
aux capitalistes ou négocians de toute espèce, plutôt
qu'aux créanciers des caisses d'épargne en particulier.
Tels sont les inconvéniens graves du système anglais;
le système suisse en a aussi quelques-uns. Il retarde le
développement des caisses d'épargne, parce qu'il faut,
pour administrer, bien plus d'hommes , et des hommes
bien plus habiles. Ce système exige des taux d'intérêt
peu élevés, qui attirent moins aux caisses d'épargne.
Mais d'un autre côté , que d'avantages !
Les caisses d'épargne, étant indépendantes du gou-
vernement , traversent les épreuves politiques les plus
graves , sans en être atteintes, sans que les débiteurs
aient même conçu de l'inquiétude. Les trésors du gou-
vernement bernois ont été pillés en 1798; les fonds des
corporations , des villes , ont été saisis arbitrairement
pendant la révolution helvétique, cause et effet de l'occu-
pation du pays par les Français ; dernièrement encore
des gouvernemens cantonaux de la Suisse ont été ren-
versés d'une manière plus ou moins illégale. Au milieu
de tout cela , la caisse d'épargne , fondée à Berne en
1787, et beaucoup d'autres en Suisse, ont continué
leurs utiles opérations. Plus les gouvernemens étaient
274 DE l'organisation
compromis, plus les parliculiers trouvaient dans les
caisses d'épargne une ressource assurée contre les vicis-
situdes politiques. Il aurait fallu , pour les atteindre ,
qu'une révolution annulât les créances hypothécaires et
chirographaires , ce qui n'est encore jamais arrivé. Quel-
ques pertes, provenant de la difficulté de recouvrer les
créances dans des temps malheureux , ont été couvertes
par les fonds de réserve , préparés dans les époques
précédentes. En 1831 et 1832, la Suisse, menacée par
les événemens généraux de l'Europe , était déchirée in-
térieurement ; personne n'eut l'idée que les caisses d'é-
pargne fussent compromises. Les gouvernemens canto-
naux furent heureux alors de n'avoir ni administré , ni
garanti , comme ils l'auraient fait s'ils avaient imité le
système anglais. Voilà , pour le passé , ce que l'expé-
rience nous a appris.
L'avenir est plus brillant encore en faveur du système
suisse. Les sommes déposées pourront augmenter indé-
finiment^ et jamais les caisses d'épargne ne seront obli-
gées de reculer devant leur mandat. A mesure que les
sommes s'accroissent, le commerce et l'industrie se dé-
veloppent par les mêmes causes , et on trouve , dans le
ressort même de la caisse d'épargne, plus de bons pla-
cemens hypothécaires ou autres. Rien n'empêchera de
placer semblablement des millions, là où les caisses d'é-
pargne sont loin de placer maintenant des sommes aussi
fortes. Le système adopté continuera, tandis que le sy-
stème anglais doit être modifié nécessairement dans un
pays, lorsque les fonds déposés s'accumulent, ou que le
crédit public vient exiger un changement. La transition
à un autre système est difficile , mais nécessaire.
Ajoutez que les caisses d'épargne suisses deviennent
comme autant de banques d'escompte répandues sur tout
DES CAISSES D ÉHARGNF. 2 t D
le terriloire, même dans des villes fort petites. Elles ont
les avanlages principaux des banques , et elles n'en
ont pas les dangers , parce que leur conslilulion môrae
défend aux administrateurs de s'aventurer et de com-
promettre leur crédit. L'intérêt qu'elles allouent est né-
cessairement celui des placemens les plus solides dans
chaque localité, ni plus ni moins, ce qui est un grand
gvanlage.. Le taux peut en être modifié par des motifs
quelconques , sans que la réduction ou la hausse aient
le moindre retentissement hors de la ville oij siège l'ad-
ministration. Point de lutte possible entre des masses in-
téressées et une administration comparativement trop
faible. Les malheurs , les fautes les plus graves dans
la direction d'une caisse sont à peine connues dans la
ville voisine , et y répandent peu d'inquiétude. Les dé-
posans qui connaissent les administrateurs, et qui savent
à peu près comment on place les fonds , se trouvent
bien disposés en faveur de la caisse d'épargne de leur
propre ville. Si les fonds étaient versés dans une capi-
tale , pour être employés par d'autres personnes , ils
n'auraient plus la même confiance.
En définitive, on ne saurait trop recommander le sy-
stème suisse pour le placement des fonds des caisses
d'épargne. Les gouvernemens qui veulent accélérer le
progrès de l'institution par un système différent, fe-
raient bien mieux de chercher d'autres moyens d'en-
couragement, par exemple des primes ou des avances
déterminées aux caisses d'épargne qui s'établissent, des
annonces officielles , des dons de livrets analogues à
ceux imaginés par M. le duc d'Orléans, lors des fêtes
de son mariage.
Convaincu, comme je le suis, de la supériorité du
système suisse , pour le placement des fonds , je me suis
276 DE l'organisation
demandé comment on pourrait, dans les pays où l'on a
adopté l'autre système, en France, par exemple, établir
une transition du mode actuel à un autre plus convena-
ble. Il serait imprudent d'attendre pour cette transition
que les événemens vinssent y forcer, ou que les sommes
déposées fussent arrivées à une accumulation énorme. Le
mieux serait d'y penser maintenant et de ménager l'inté-
rêt des créanciers actuels. On pourrait, par exemple ,
établir par une loi que, dès l'année 1840 ou toute au-
tre , aucune caisse d'épargne de France ne pourrait con-
fier à la caisse des consignations ou au gouvernement
sous une forme quelconque, plus qu'une certaine somme
proportionnée à l'importance de chaque ville : 40 mil-
lions je suppose, pour Paris , 10 pour Lyon, Marseille,
Bordeaux, 6 pour Nantes, Strasbourg, etc.; enfin
500,000 fr. pour les caisses de villes inférieures à dix
mille âmes. Le surplus des fonds confiés aux caisses d'é-
pargne devrait être placé par elles par hypothèques ou
en billets ayant deux signatures dignes de confiance. La
moitié au moins de ce surplus devrait être en créances
hypothécaires, premières en rang, et sur des immeubles
valant au moins le double des sommes prêtées. Les taux
d'intérêt pourraient être modifiés dans chaque localité ,
en raison du taux usuel dans le département. Un fonds
de réserve serait créé peu à peu, pour chaque caisse,
au moyen des bénéfices résultant de l'excès des intérêts
reçus sur les intérêts payés. Les caisses des petites villes,
où il n'est pas aisé d'opérer de bons placemens , surtout
en billets , et où les négocians zélés pour le bien public
sont peu nombreux, continueraient à verser au trésor pu-
blic; elles arriveraientrarement à la limite de 500,000 fr.
Dans les grandes villes, au contraire, on trouverait assez
d'administrateurs éclairés , de notaires au courant des
DES CAISSES d'ÉI'ARGNE. 277
bons placemens, de négocians habiles, pour entrer peu
à peu dans le système qui réussit parfailemenl en Suisse,
et dans quelques villes d'Allemagne et d'Italie. On évite-
rait ainsi au gouvernement bien des ennuis et une respon-
sabilité de plus en plus pesante. Les déposans cesseraient
de se livrer à des terreurs fondées ou imaginaires. Chaque
ville un peu considérable aurait gagné une banque d'es-
compte. La France éviterait peut-être une catastrophe
déplorable dans un moment de guerre ou de révolution.
MESURES ADMINISTRATIVES OU LÉGISLATIVES PROPRES
A FAVORISER LES CAISSES d'ÉPARGNE.
Avec le système suisse pour le placement des fonds
des caisses d'épargne, de bonnes lois sur le régime hy-
pothécaire et sur les matières commerciales , sont essen-
tielles pour que ces établissemens puissent prospérer.
Leur développement a été entravé dans les Cantons de
V aud , de Neuchàtel , et dans plusieurs autres , par fab-
sence de sécurité complète et de rapidité dans le recou-
vrement des sommes dues, ou par des lois commerciales
plus ou moins exceptionnelles.
Quant à l'emploi des moyens deconomie dans les classes
inférieures de la population, et dans certains pays, on sera
peut-être un jour acheminé à des mesures plus ou moins
impératives. Swift a supposé que chaque habitant de
Lilliput était obligé de subir une retenue sur ses gains
journaliers , pour garantir les frais d'éducation de ses
enfans. Si les compatriotes du spirituel auteur de Gulliver
avaient établi jadis quelque chose d'analogue, l'Irlande
ne serait peut-être pas accablée aujourd'hui d'une popu-
lation pauvre surabondante. L'éducation y aurait fait
naître l'idée de ne pas contracter les liens du mariage
278 DE l'orgxnisation
avant de pouvoir supporter convenablement les nom-
breuses dépenses qui doivent en résulter. Nous avons
appris que des hommes d'Etat tels que Pitt n'avaient pas
dédaigné l'idée d'user de quelque contrainte, pour entraî-
ner les classes inférieures à des mesures d'économie. On
reconnaîtra probablement un jour, que les personnes
qui font usage des caisses d'épargne, sont principalement
celles qui, sans l'existence de ces établissemens, auraient
su, par leur travail et leur prévoyance, se mettre à l'abri
des revers de fortune. En dehors de cette classe honorable
de la société, il se trouvera toujours, surtout dans les
grandes villes de fabriques, une masse d'individus im-
prévoyans qui négligeront , dans les bonnes années , les
ressources offertes par les institutions d'économie, et qui,
dans les mauvaises, tomberont à la charge de la société,
et la troubleront peut-être. Nous ne voyons pas les secours
publics diminuer dans les pays où les caisses d'épargne
sont florissantes. En Suisse du moins et en Angleterre, le
paupérisme a grandi avec, ou plutôt malgré, l'institution
des caisses d'épargne. Le difficile est d'attirer dans la voie
de l'économie les familles imprévoyantes qui multiplient
toujours plus que les autres. On tentera d'abord les
moyens indirects , l'établissement nombreux de bureaux
de caisses d'épargne, les articles de journaux, les recom-
mandations verbales, etc.; mais cela ne suffira pas, et
on abordera alors l'idée d'entraîner plus ou moins libre-
ment certaines personnes à des mesures d'économie.
.Je doute qu'on puisse et qu'on doive jamais contrain-
dre à l'usage des caisses d'épargne les personnes mêmes
en faveur desquelles on voudrait voir se former de petits
capitaux. De telles mesures s'emploient pour le pécule
des soldats ou des prisonniers, mais non à l'égard du bien
d'hommes indépendans , qui sont maîtres de ce qu'ils
DES CAISSES d'Épargne. 279
{jagnenl. On pourrait peut-élre arriver à un résultat
analogue^ sans blesser les principes, en obligeant les
maîtres, surtout dans les grandes fabriques, à placer dans
les caisses d'épargne une partie du salaire de chaque ou-
vrier. Celui-ci resterait libre de retirer à chaque instant
la valeur du dépôt ainsi effectué. Quelques maitres dans
divers pays suivent déjà celte marche^ volontairement, et
ils rendent à leurs employés un immense service. Une
foule de gens laissent volontiers effectuer un dépôt qu'ils
ne feraient pas eux-mêmes. L'esprit humain est ainsi fait.
La môme paresse qui empêche d'aller au bureau de la
caisse d'épargne , empêche aussi de retirer promptement
un dépôt, quand on peut à rigueur s'en passer. Ce qui dé-
tourne beaucoup d'ouvriers de l'économie, c'est la remise
effective en argent de tout leur salaire, surtout la veille
d'un jour de fête. Si un dixième de ce salaire était retenu
et placé sous leur nom , ils ne se feraient rembourser le
plus souvent que pour de bons motifs et après un certain
laps de temps.
Mais, dira-t-on, il serait bien difficile de mettre un
pareil système à exécution. Oui, dans l'état actuel de la
plupart des caisses d'épargne; non, si elles étaient orga-
nisées comme celles des Cantons de JNeuchâtel et de Claris,
avec un bureau de recette dans chaque commune. Si dans
les grandes villes on établissait un bureau de caisse d'é-
pargne pour 1-iOO âmes , comme à Neuchâtel , les chefs
d'ateliers exécuteraient les dépôts avec une grande facilité.
D'ailleurs les administrations des caisses d'épargne pour-
raient peut-être simplifier l'op ration, par des rapports
directs avec les fabricans.
Je ne sais si je m'abuse , mais il me semble qu'un pa-
reil système aurait d'immenses résultats dans une ville
de fabriques. Supposez, dans une ville comme Lyon ou
280 DE l'organisation DES CAISSES d'ÉPARGNE.
Manchester, 50,000 ouvriers, pour chacun desquels les
maîtres placeraient seulement un franc par semaine, soit
dans l'année 2,600,000 fr. Probablement la majeure
partie de cette somme ne serait retirée que plusieurs
mois après le dépôt , surtout dans les époques où les
salaires sont élevés. Les sommes ainsi accumulées se-
raient quelquefois énormes , au point que les ressources
offertes par la charité publique, même par les munifi-
cences royales , dans les momens malheureux, seraient
peu de chose en comparaison \ Les maîtres seraient sou-
mis à une petite gêne; quelques-uns auraient l'idée que
les ouvriers , devenant moins pauvres, travailleraient
moins et hausseraient trop leurs prétentions ; mais aussi
que ne ferait-on pas et que ne doit-on pas faire pour
éviter les crises désastreuses qui compromettent la sûreté
publique et le bonheur de tant de familles, dans les
grands centres d'industrie ! Ne géne-t-on pas les habi-
tudes, les convenances vraies ou supposées des individus
pour des résultats moins importans ? Il vaudra bien la
peine d'y réfléchir, lorsque l'expérience aura démontré ,
ce dont je suis convaincu , que, dans le système actuel ,
les ouvriers qui profilent des caisses d'épargne sont et
seront toujours peu nombreux ".
' La circonstance que les économies des ouvriers dans les
temps d'activité pourraient dépasser infiniment les collectes que
l'on fait en leur faveur dans les momens de crise, a été déve-
loppée avec beaucoup de force par M. B. Delessert, dans son
dernier rapport sur la caisse d'épargne de Paris.
2 A Lyon, la caisse d'épargne date de 1822 ; cependant, en 1835,
il n'y avait que 2,101 ouvriers porteurs de livrets! A Rouen, la
caisse date de 1820, et, en 1835, 1049 ouvriers seulement en
pi-ofitaient.
NOTICE
SUR
JACQUES GODEFROY.
par fcuiïl. le |)rof. 6cllot.
La famille des Godefroy, distinguée déjà par ses alliances
avec les de Thou et les Harlay, et par les hautes magis-
tratures qu'elle avait exercées, reçut un nouveau lustre
des lalens de plusieurs de ses membres.
Denys Godefroy, né à Paris, et honoré de l'eslimc de
Henii IV, est au nombre des plus célèbres jurisconsultes
du seizième siècle. Son édition du Corps de Droit Fîomain
avec les noies qui l'accompagnent, a fait époque dans l'his-
toire de la science ; malgré les critiques dont il fut l'objet,
ce travail est encore, après plus de deux siècles, digne de
l'éloge que le Chancelier d'Aguesseau faisait de son au-
teur, d'élre le plus docle et le plus profond de tous les
interprètes des lois civiles. Denys Godefroy s'était retiré
à Genève pour y exercer librement la religion évangéli-
que : il y fut nommé professeur de droit en 1580, et
• Celte notice est exUaile textiiellement d'un discours prononcé
en juin 1825, par feu M. le Prof. Bellot, dans la cérémonie qui a
lieu annuellement à Genève pour la distribution des prix du collège,
et où il esl d'usage qu'un des professeurs de l'Académie prononce
un discours. L'élat du manuscrit nous a forcés à quelques cliange-
mens de rédaction; nous avons dû supprimer aussi certains détails
qui n'avaient qu'un intérêt du moment et qui étaient étrangers au
sujet principal du discours. Nous ne signalons ces légères modifi-
cations que pour ceux de nos lecteurs qui, ayant entendu M. Bellot
lui-même, s'étonneraient peut-être de ne pas retrouver identique-
ment dans colto notice l'impression de Icuis souvenirs. (R.)
XH 18
282 NOTICF
la môme année, le Conseil récompensa ses services par
le don de la bourgeoisie.
L'un de ses fils, Théodore Godefroy, renonça à Ge-
nève el à la réforme , pour Paris et la cour d'un roi : il
se distingua par ses nombreux travaux sur l'histoire,
et obtint la charge à^ historiographe, dans laquelle son fils
Denys le second, Denys le troisième et Jean ses petits-
fils et ses successeurs, ne se montrèrent point au-
dessous de la réputation de leurs savans ancêtres ; mais
leurs travaux n'appartiennent qu'à la France.
Jacques Godefroy, frère puîné de Théodore, resta fi-
dèle à la réformation et à sa patrie ; il fut tout à Genève et
tout pour Genève : professeur, magistrat , jurisconsulte
célèbre, il servit son pays avec autant de talent que de
zèle. Il mérite que nous rappelions tous ses titres à l'ad-
miration de la postérité, et qu'un nouvel hommage soit
rendu à sa mémoire.
.lacques Godefroy destiné a\t Droit dès ses plus jeunes
années, s'y prépara par les études littéraires et histori-
ques qui lui sont si étroitement liées : deux maîtres ha-
biles le dirigeaient de leurs conseils et le soutenaient de
leur exemple , Denys son père , et Jacques Lect, l'un des
plus célèbres disciples de Cujas. Il ne tarda pas à dépasser
toutes leurs espérances; dès 1616 (à l'âge de 29 ans)
Jacques Godefroy jeta les fondemens de sa réputation de
jurisconsulte, d'historien et de littérateur, en publiant ses
Fragmens des XII Tables, son Traité de l'état des payens
sous les empereurs chrétiens , et une édition de Cicéron
enrichie de notes savantes.
L'année suivante ( 1617) parurent ses fragmens de la
Loi Julienne et Pappienne, et ses conjectures sur les pays
et les églises qui relevaient de la préfecture et du dio-
cèse de Rome.
SIR JVCyttS àOULlROY. 283
Ces ouvrages, qui eurent un grand retentissement au
dehors, ouvrirent à Jacques Godefroy les portes de l'Aca-
démie de Genève : le gouvernement, en octobre 1619 ,
le nomma professeur de droit. Insigne honneur, dansées
temps ovj les persécutions religieuses avaient décore
notre Académie de tant d'illustrations étrangères , et
où, dans la faculté de droit, les noms de HoUoman
rival de Cujas , de Bonnefoy le premier qui porta la cri-
tique dans les législations de l'Orient, de Jules Paciiis ce
savant infatigable dans l'investigation des textes , de
David Collado7i , fils de Germain le rédacteur de nos
Edits , et enfin de Jacques Lect et de Denys Godefroy,
avaient jeté sur l'enseignement tant d'éclat et de renom-
mée! Jacques Go(/e//oj était bien digne de recueillir
l'héritage de tous ces grands jurisconsultes ; les trente
années de son professorat furent la plus belle épotjue de
notre école de droit.
Ses leçons ne tardèrent pas d'acquérir une juste cé-
lébrité : elles attiraient chaque année un grand nombre
d'élèves étrangers ; la jeune noblesse de l'Allemagne pro-
testante se partageait alors entre Godefroy et ses émules
les professeurs de la Hollande. Les universités de France
et des Provinces-Unies ne virent pas ces succès sans envie ;
des offres séduisantes pour tout autre lui furent faites
pour l'altirer au dehors, mais inutilement : appointemens
considérables, pensions, honneurs, il refusa tout pour
servir sa patrie. Son sort, du côté de la fortune, y était
cependant aussi modeste que précaire : son traitement
avait été fixé avec celte sévère économie qui présida
à la fondation de nos élablissemens publics , et trois fois
la réduction de ses élèves, due aux calamités de la guerre,
servit même de prétexte pour en proposer la suppression.
Mais SCS intérêts , et ceux de l'Académie, trouvèrent de
284 NOTICE
zélés défenseurs dans ia Compagnie des ministres : non-
seulement ce corps fit maintenir la chaire de Godefroy,
mais il pourvut quelque temps à ses honoraires avec ses
propres fonds.
En 1629j Jacques Godefroy fut appelé au Conseil d'É-
tat. Par une distinction déjà accordée à Jacques Lect, mais
dont il a fourni le second et le dernier exemple, il lui fut
permis de cumuler ses nouvelles fonctions avec celles du
professorat ; toutefois ses cours durent être suspendus de
1632 à 1637, années pendant lesquelles il remplit la
charge assujettissante de secrétaire d'Etat et son premier
syndicat. Sa rentréedans l'auditoire de droit, en 1638, fut
brillante : un nombreux concours de disciples nationaux
et étrangers accourut pour l'entendre , et le Conseil en
corps lui fit l'honneur d'assister à sa leçon d'ouverture.
Dès cette époque Godefroy, devenu homme public, ne
put se vouer exclusivement à la vaste carrière d'ensei-
gnement qu'il s'était imposée ; il demanda donc et il ob-
tint qu'on lui adjoignît un collègue pour le suppléer
dans la chaire de droit : ce fut Jean Melchior Sthnberg
de Lusace.
Mais quelle qu'ait été la supériorité de Jacques Gode-
froy dans son enseignement , son nom n'eût pas mé-
rité de franchir l'enceinte de notre Académie, sans les
nombreux et importans ouvrages qu'il publia pendant
sa vie ou qu'il laissa à sa mort. Ne pouvant les rappeler
tous , nous nous bornerons à indiquer les principaux ,
en commençant par ceux qui appartiennent plus à l'his-
toire ou à la littérature qu'à la jurisprudence.
Dans ce nombre se présentent d'abord sa restauration du
texte grec et sa nouvelle version \siùnQAQ\& Description de
la terre et des tiations , ouvrage du quatrième siècle , qui
jette quelque lumière sur la géographie du vaste empire
SUR JAC<2UES GODEFROY. 285
romain. Nous remarquons ensuite sa iraduclion latine
de l'extrait donné par Photius de l'Histoire ecclésiastique
de Philostorge , et les savantes dissertations qui raccom-
pagnent. Godefroy, dans cet ouvrage, osa le premier
mettre en doute l'apparition de la croix aux yeux de
l'empereur Constantin , fable inventée par Eusèbe et que
la crédulité avait consacrée. INous rangeons dans la même
classe des écrits de Godefroy la traduction et les com-
mentaires des harangues de Libanixis d'Antiocbe , ce
sophiste païen , qui fut à la fois le maître de saint Jean
Chrysostôme et l'ami de l'empereur Julien. Ces haran-
gues qui abondent en protestations contre l'arbitraire et les
abus du despotisme, paraissent avoir été pour Godefroy
l'objet de sa prédilection. 11 publia sur ce modèle trois
discours politiques qu'il prononça vraisemblablement dans
quelques-unes de nos solennités académiques. Dans le
premier, intitulé Ulpiamis , le jurisconsulte de Genève
emploie toute la force du raisonnement et toute la chaleur
d'une àme républicaine, à combattre la maxime servile
d'Ulpien, que le prince n'est pas soumis à la loi. Le troi-
sième discours , sous le nom à'Achaïca , destiné à dé-
velopper les causes qui amenèrent la chute de la ligue
Achéenne, fournit à Godefroy l'occasion de faire ressor-
tir avec énergie cette importante vérité : que les Etats
fédératifs ébranlés par la discorde, périssent honteuse-
ment par l'appel à 1 intervention étrangère.
Pourrions-nous enfin passer sous silence, l'un des ouvra-
ges de Godefroy qui fut, depuis, si souvent mis à contribu-
tion , le Mercure Jésuite? Dans cette collection curieuse,
il réunit tous les documens officiels dès 1540 à 1626 sur
l'ordre des Jésuites ; il y laisse parler les actes mêmes, sans
émettre aucune opinion : l'on y voit par les nombreux arrêts
d'Italie, de France, des Pays-Bas, de Pologne, quelles
286 NOTICE
profondes lëpugnances les entreprises el les doclrines de
la Société de Jésus avaient généralement provoquées.
Telle est l'esquisse des travaux de Godefroy sur les
sciences accessoires à la jurisprudence : je passe au prin-
cipal objet de ses études et à ce qu'il a fait pour la
science du droit. Il serait difficile de rappeler ici toutes
les dissertations détachées , par lesquelles il a éclairci
tant de points obscurs de critique juridique ou d'appli-
cation des lois romaines ; nous sortirions des bornes
qui nous sont imposées, et cette énumération serait
d'ailleurs aussi incomplète que fastidieuse.
Mais il y a dans tous les travaux de Jacques Godefroy
une direction scientifique qu'il est essentiel de signaler.
Son père Denys Godefroy avait consacré sa vie à inter-
préter, à approfondir les textes mêmes des compilations
Justiniennes : il ne sortit guère de l'exégèse. Jacques re-
connaissait bien la nécessité d'étudier les textes : son Ma-
jiuel, destiné aux élèves et qui, après tant d'abrégés et de
sommaires , est encore le guide le plus sur pour les initier
aux compilations de Justinien , en est la preuve la plus
évidente. Mais il ne s'arrêta pas là , il voulut éclairer
les textes par Thistoire ; prenant un essor plus élevé,
il chercha à remonter aux sources mêmes auxquelles
avaient été puisées ces immenses collections ; il tenta
plus encore, il fit servir ses connaissances critiques et
littéraires à coordonner, à rétablir, à classer les fragmens
épars des lois de la république et les constitutions anté-
rieures à Justinien : il tâcha de les restituer telles qu'elles
avaient été promulguées. . . Il eut l'ambition de ressus-
citer leurs dispositions primitives. — Les études du père
eurent un but plus pratique, celles du fils un but plus
scientifique; l'autorité du premier est plus fréquemment
citée au barreau, celle du second est invoquée par tous
ceux qui s'occupent d'histoire.
SUR jACyUtS CODLFROY. 287
C'est à ces recherches du droit antè-Justinien que se
rattachent les phis importantes productions de Jacques
Godefroy, celles qui ont établi sa supériorité sur des
bases incontestables. Ainsi, le premier il essaya le réta-
blissement du texte de la Loi Julieime et Pappiemie ,
qu'au milieu de la plus extrême corruption , Auguste ,
dans sa toute-puissance, tenta d'opposer aux ravages du
célibat ; les vains expédiens auxquels y recourut le législa-
teur, fussent bientôt tombés dans l'oubli, si la fiscalité dont
ils étaient empreints n'en eût prolongé l'existence dans un
tout autre intérêt que celui des mœurs. Ainsi, comme tous
les jurisconsultes de l'école historique, Godefroy s'occupa
de l'ordre et de la série des livres de VEdit perpétuel
d'Adrien qui fixa ce droit honoraire des préteurs, auquel
la jurisprudence romaine a dû son principal développe-
ment. Ainsi, dans son opuscule sur VEmpire de la mer et
sur les lois rhodietvies , l'on trouve les premiers princi-
pes de la législation maritime , qui dans les temps mo-
dernes a pris une extension proportionnée aux progrès
immenses de la navigation et du commerce. Ainsi encore,
il s'occupa à rechercher les fragmens des Codes Grégo-
rien et Hermogènieii , recueils privés de constitutions
impériales, qui précédèrent les collections officielles aux-
quelles , plus tard , les empereurs Théodose et Jusiinien
donnèrent leur sanction.
Mais ce sont les travaux de Godefroy sur le Code
Théodosien et sur les Douze Tables qui furent ses
principaux titres de gloire. Les Douze Tables, comme
on sait , ne nous sont point parvenues complètes :
tout ce que l'on en peut connaître, ce sont quel-
ques débris épars dans les écrivains de l'antiquité ,
quelques fragmens cités dans les Pandecles et empruntés
aux jurisconsultes qui avaient commenté ces antiques lois.
288 isoTicii
Recorisiitiiev avec tous ces élémens isolés le corps en-
tier des XII Tables , fut un objet trémulation entre les
plus célèbres jurisconsultes : déjà les Ciijas , les Bau-
douin^ les Hotloman, avaient prouvé par leurs infruc-
tueux essais tout le péril de l'entreprise, lorsque Jacques
Godefroy recommença l'œuvre, et remporta la palme sur
tous ses émules. Après avoir établi l'ordre même ou
la série des XII Tables , il reproduisit le texte du plus
grand nombre des lois qui composaient chacune d'elles :
il leur rendit jusqu'à leur couleur primitive et locale, en
restituant à celles dont le sens seul avait été conservé,
cet antique idiome issu de l'Etrurie , et qui , dans sa
rudesse et sa concision , nous offre une si remarquable
énergie. Dans les preuves et dans les notes dont il étaie
et accompagne chaque fragment des XII Tables, Godefroy
met à contribution^ jurisconsultes, historiens, orateurs,
poètes : . . . toutes les richesses de sa vaste érudition sont
prodiguées ainsi à Tappui de ses conjectures , et avec
tant de justesse et de solidité, qu'elles leur donnent
toute la rigueur d'une démonstration. Aussi ses décisions
furent-elles bientôt accueillies comme des oracles, comme
la voix même des Décemvirs ; et quoique les récens tra-
vaux historiques et la découverte de nouveaux fragmens
des XII Tables aient modifié de nos jours un jugement
aussi favorable , l'ouvrage de Godefroy n'en occupe pas
moins encore le premier ra7ig parmi tous les essais de
restitution que l'érudition moderne a jusqu'ici tentés '.
Il y a loin du temps de Cincinnatus et des Décemvirs
à celui des successeurs de Constantin ; il y a loin des
* Les dernières restitutions se trouvent dans Haubold, Institut,
juris Romani privati. Lipsiae 1821. — Dircksen, Coup d'oeil sur les
essais de lestitution des XII TaLIes, etc., 182i, in-8°. — Ch. Zell,
Legiim Xll Tabb. fragmenta, etr. Fribourg Brisg. 1825.
i,l)R JACQUES (JOUtFROY. 289
XII Tables au Code Thèodosien. Dans les neuf siècles qui
séparent ces deux époques, lout avait changé : religion,
lois, institutions, gouvernement, mœurs. Le nom de
Romain subsistait, mais il ne réveillait plus l'idée de la
cité et de la liberté; Rome, que se disputaient alors les
rives du Tibre et celles du Bosphore de Thrace, assou-
plie au joug impérial , ne retenait plus de sa grandeur
républicaine que le vain titre de ses consuls , esclaves
avilis d'un despote. Alors , à la solennité des discus-
sions du sénat et des comices, succéda la seule volonté
des empereurs: les lois se multiplièrent au gré de leurs
caprices. Se diriger, se reconnaître dans le dédale de
tant de décrets et de rescrits , souvent contradictoires,
émanés du secret de leur palais , était devenu une
tâche qui effrayait jusqu'aux jurisconsultes les plus con-
sommés.
Le projet d'une collection officielle des constitutions
de tous les empereurs fut donc une entreprise utile ;
c'est la seule qui signala le long et triste règne de Théo-
dose le jtune. D'après une constitution de 429, récem-
ment découverte*, celte collection, confiée à une première
commission , devait embrasser tout l'ensemble des lois
en vigueur, et des constitutions de tous les empereurs,
tant païens que chrétiens. Mais par une seconde consti-
tution de 1 an 135, l'exécution en fut remise à d'autres
jurisconsultes , et restreinte aux lois de Constantin et de
ses successeurs: c'est l'œuvre de cette seconde commis-
sion qui acquit force de loi dans tout l'empire, en l'an
438, par la promulgation qu'en firent à Conslantinople
l'empereur Tbéodose, à Rome Valentinien III son gendre
et son collègue. — Telle fut l'origine du code dit Thèo-
dosien.
' Clossius, Theodosiani Codicis geiniini fragmenta, etc. Tubing.
1821.
290 NOTICE
Ce recueil n'eut dans l'Orient qu'un siècle environ
d'existence : le code Justinien l'y remplaça en 529. Mais
il resta en vigueur en Occident; les peuples du Nord qui
envahirent ces contrées, peu jaloux d'imposer leurs pro-
pres lois, laissèrent aux Romains vaincus l'illusion de
leurs codes et de leurs institutions municipales.
Cependant, les destinées du Code Théodosien ont
eu à peu près le sort des XII Tables : aucun exem-
plaire intact n'en est parvenu jusqu'à nous. Et peut-être
ne le connaîtrions-nous que de nom , si Alarie II, roi
des Wisigoths, n'en avait fait dans son Bréviaire une
espèce d'extrait ou de compilation, très -incomplète, à
laquelle les jurisconsultes ont dû leurs principaux maté-
riaux pour la restauration de l'œuvre de Théodose '.
Le commentaire de Godefroy sur le Code Théodosien
répond à l'importance de ce monument législatif; il en
fait saisir l'ensemble et toutes les parties; il en discute
et en approfondit toutes les dispositions. Cet ouvrage est
resté classique: il subsiste comme un modèle qu'aucun
jurisconsulte n'a encore pu atteindre, et dont aucune au-
tre partie du droit ne nous fournit un second exemple.
— Godefroy accompagna son commentaire de traités sur
la chronologie, sur la topographie, sur les dignités et les
magistratures de l'empire ; . . . traités remarquables , qui
nous révèlent une si profonde connaissance de toutes les
sources historiques, une si rare sagacité de critique,
une méthode si lumineuse et si sévère , qu'ils sont deve-
nus le guide indispensable de tous les historiens qui se
sont livrés à l'étude de cette époque. Qu'on ouvre VHis-
' Plusieurs constitutions originales de Théodose ont été décou-
vertes en 1824 par M. Clossius de Tubingen, et Amédée Peyron de
Turin, qui les ont publiées l'un dans la Bibliothèque Ambroisicnnc
de Milan, et l'autre dans la Biùliolhèc/ue de Turin.
SLR J.vroi;CS GODKFROV. 29!
toire de la Décadence de l'Empire Romain , l'on y verra
cette assertion justifiée dans chacun des chapitres les
plus profonds el les plus instructifs de l'ouvraçe; par-
tout, dans ses notes, c'est l'autorité du jurisconsulte
de Genève qu'invoque Gibbon ; c'est à ses décisions
qu'il s'en réfère. Aussi , dans les mémoires privés de sa
vie^ a-t-il éprouvé le besoin d'exprimer toute sa recon-
naissance pour l'œuvre de Jacques Godefroy, et note-t-il
comme un de ses jours les plus heureux, celui où le
commentaire du Code Théodosien tomba pour la pre-
mière fois entre ses mains.
Godefroy travailla pendant trente années à ce grand
et magnifique ouvrage : mais il ne jouit pas du fruit de
tant de peines. . . . Son Code Théodosien ne parut que
longtemps après sa mort. Prévoyant sa fin prochaine, il
en avait confié la publication à Antoine Marville, savant
professeur de Valence, qui consacra dix ans de sa vie à
revoir tout l'ouvrage de son ami , à en soigner l'impres-
sion , el à l'enrichir de notes et de tables. Rare dévoue-
ment , dont les fastes des lettres , et même ceux de
l'amitié, ne nous présentent que trop peu d'exemples !
C'est à tous ces travaux ^ c'est surtout au commentaire
sur le Code Théodosien que Godefroy a dû la gloire d'ê-
tre proclamé par ses contemporains le premier juriscon-
sulte du dix-seplième siècle ; d'avoir continué les belles
traditions des Cujas, des Doneau^ des Holtoman,. . . el
de ne s'être pas montré inférieur à ces grands maîtres.
Ce jugement, la postérité l'a confirmé.
De si laborieuses productions suffiraient , et au delà ,
pour occuper exclusivement la vie la plus longue du sa-
vant le plus dévoué à l'élude. Ce qui ajoute à la haute
opinion de la capacité de Jacques Godefroy, c'est que tous
ces^ travaux furent pour la plus grande partie conçus et
292 NOTICE
exécutés dans la carrière active de la magistrature , et
au milieu des devoirs quotidiens et multipliés qu'elle im-
pose ; en sorte que son biographe , en passant de ses
travaux académiques à ses fonctions politiques, croirait
décrire une seconde existence.
Le Petit Conseil de Genève réunissait alors l'exercice
de tous ces pouvoirs que des vues plus élevées ont su
séparer dans les modernes constitutions : l'initiative des
lois, le jugement suprême des causes civiles et crimi-
nelles , l'administration intérieure , les relations avec nos
alliés et avec les puissances étrangères. . . telles étaient
les attributions importantes et variées du sénat auquel
Jacques Godefroy se trouva associé pendant près de
vingt-cinq ans ; tels étaient les objets sur lesquels il ac-
quit bientôt tout l'ascendant que lui assuraient son carac-
tère élevé et l'étendue de ses connaissances.
Il serait difficile de démêler aujourd'hui les déci-
sions notables qu'il provoqua ou qu'il fit prendre dans
les délibérations du Petit Conseil. Toutefois je signalerai
deux lois rendues sous son influence: la première, à
l'exemple de celle de Solon , proscrivait l'oisiveté, et
donnait à la Chambre de la réforme le droit de s'enqué-
rir de quelle manière chaque citoyen pourvoyait à sa
subsistance. La seconde interdisait à tout Genevois d'ac-
cepter aucun don, aucune pension, aucune récompense
des princes et des ministres étrangers, et de corres-
pondre avec eux sur les affaires de l'Etat sans le com-
mandement exprès de la seigneurie , sous peiîie de
confiscation de corps et de biens. Le principe de cette
dernière loi , inspiré par le sentiment de l'honneur na-
tional, s'est conservé jusque dans la dernière constitu-
tion de Genève.
Si , maintenant, nous passons à le considéier comme
SUR JACQUES GODEFROY. 293
aJyniriistrateuv , nous retrouverons toujours Godefroy
empressé à être utile , toujours agissant pour sa patrie y
jusque dans les parties les plus étrangères à ses études.
Conseiller des prisons, il est appelé à mettre en pratique
les belles leçons de Libanius sur l'humanité envers les
captifs, leçons qu'il avait si bien reproduites. Secrétaire
d'État , les archives publiques reçoivent de ses soins un
classement régulier et toute une organisation nouvelle.
Ces archives contenaient alors les documens les plus
curieux sur notre ancienne histoire ; Godefroy ne résista
point au désir d'en tirer parti au profit de la science et
du pays: les matériaux qu'elles contenaient , habilement
exploités par ce grand maître, devinrent entre ses mains
un ouvrage important sur l'histoire des anciens temps de
Genève. Manuscrit précieux ', dont Spon a fait un grand
usage, mais qui, transporté à Paris par Denys Godefroy,
neveu de notre auteur, a cessé d'orner notre bibliothèque
nationale.
Trois fois Syndic de la Garde et de VJrche, Godefroy
se trouva le chef de la force publique , et le gardien de
la caisse exclusivement réservée aux moyens de sûreté
et de défense de la République. Les rapports journaliers
qu'il adressa au Conseil attestent la vigilance qu'il ap-
porta dans ces hautes fonctions : les travaux des fortifica-
tions reçurent alors de notre jurisconsulte une impulsion
nouvelle ; la modeste enceinte que leur avait tracée le
bon sens de nos aïeux fut beaucoup agrandie ; le boule-
vard Saint-Jean achevé en 16i5 sous son dernier syndi-
cat , a conservé longtemps l'inscription que Godefroy y
avait fait placer, et que l'on a souvent citée comme un
modèle en ce genre ^.
' Il se trouve, dit-on, déposé dans la bibliothèque de rancicnne
chambre des comples de Paris.
' Voici le te.xfe do roiio insrriplion telle qu'elle est rapportée
~9i NOTICK
Syndic pour la quatrième fois, el appelé dans un temps
de calamité publique à l'administration de l'hôpital, on
l'y voit déployer la charité la plus active et la bienfai-
sance la plus éclairée. Depuis vingt ans aucune collecte
n'avait été tentée: par son zèle, par son exemple, il
parvint à recueillir d'abondans secours ; il en surveilla
lui-même la distribution entre les malheureux , et l'on
dut à ses soins inteliigens de voir s'arrêter le fléau d'une
effrayante mendicité.
Enfin, comme Scholarque, Godefroy fut pendant plus
de vingt ans le rapporteur habituel de tout ce qui tient à
l'instruction publique. On retrouve sa haute capacité
dans les développemens qu'il donna à toutes les bran-
ches de l'enseignement j dans le zèle qu'il mit à pourvoir
l'Académie d'habiles professeurs, à en appeler de l'étran-
ger, à enrichir la bibliothèque publique de tous les tré-
sors de l'érudition. Mais ses vœux ne furent cependant
point accomplis en enliei- : il échoua dans son projet d'a-
jouter à la faculté de droit deux chaires, d'Eloquence et
de Droit politique; deux fois il fit en Grand Conseil la
par Spon : Tome IV. Y.à. in-8°, page 138.
Vialor
Munila licel salis sil si probe morain ciiùlas
Ipsique cives avincUi salis si bene aniniali ,
Et ambo seciira nimis si cura numinis excubel :
Externn Innien haiulquaquam vetal
Deus prœsidia.
Ea propler
Senatus populusque Gexevensis
Unicd semper in Deiun Jiducid
Miinimentiim islud hanc ad diem
Desideratum
Collalo (ère lapide cing-ere cœpil ,
Kal. luaj. A. D. MDCXLV
Eique rei
Monumentum hoc conlocari inihiil.
SUR JACQUES GODF.FROV. 295
proposition solennelle d'ériger notre Académie en Uni-
versité, deux fois celte proposition fut écartée; ... et ce
noble projet l'occupait encore dans les derniers momens
de sa vie.
L'époque de Godefroy fut une époque de tranquillité
intérieure pour la petite république de Genève; mais il
n'en fut pas de môme de nos relations extérieures. Notre
alliance perpétuelle avec les Cantons de Zurich et de
Berne avait été solennellement jurée en 1584 ; Henri IV
nous avait fait comprendre dans la paix de Vervins en
1598, et le traité de Saint-Julien, en 1603, avait rétabli
nos relations avec le duc de Savoie. . . . Mais des stipula-
tions obscures , des propriétés enclavées , des droits d^
juridiction partagés , toutes ces questions de directe et
de tnouvaîice , restes de la féodalité , fournirent au com-
mencement du dix-septième siècle une ample matière de
négociations avec les cours de Piémont et de France. —
Godefroy fut l'àme et le moteur de toutes ces transactions
délicates et compliquées: mémoires, correspondances,
dépulationsj tout lui était confié. C'est ainsi qu'il repré-
senta la République auprès du prince de Condé, à Turin,
en Allemagne, vers les Cantons évangéliques , à la diète
de Baden , au parlement de Bourgogne et à la cour de
France. Partout la considération attachée à ses talens,
l'estime que lui conciliaient ses vertus et son noble ca-
ractère, lui assuraient un accueil distingué et bienveillant,
et contribuèrent à aplanir les difficultés des négociations
dont il était chargé. — Les rapports qu'au retour de ces
nombreuses missions Godefroy soumettait aux Conseils
de la République, se distinguent par une exposition
claire et détaillée des faits, par une lumineuse analyse
des questions en litige, par une discussion raisonnée des
moyens de solution : ils forment pour l'histoire un re-
cueil de documens précieux.
296 NOTICE
Nous désirions achever cet exposé de la vie littéraire
et publique de Godefroy par quelques détails sur sa vie
privée : nos recherches à cet égard ont été à peu près
infructueuses , et nous ne pouvons que rappeler quelques
traits échappés à l'oubli.
Jacques Godefroy fut malheureux dans son intérieur :
sa femme, comme celle de Socrate, se livrait à son égard
à d'étranges violences et aux plus odieuses diffamations;
le Petit Conseil , obligé d'intervenir, se vit contraint de
reléguer cette femme insensée dans sa maison de cam-
pagne , et après deux années d'infructueuses admonitio7is,
de prononcer enfin contre elle la peine de l'emprisonne-
ment. Godefroy trouva quelques consolations dans le
sein de l'amitié ; il fut étroitement lié avec les magistrats
ses collègues , et avec les professeurs les plus distingués
de notre Académie, Alexandre Morus , Spanheim, Jean
Diodali , Théodore Tronchin , etc. Il compta aussi à
l'étranger d'illustres amis : il fut en correspondance in-
time avec l'historien de Thou , le chancelier Séguier et
plusieurs autres magistrats des Pays-Bas , de la France
et de la Suisse; il ne cessa jamais d'entretenir des rela-
tions avec tous les érudits et les jurisconsultes célèbres
de l'Europe , et d'en recevoir des témoignages flatteurs
d'estime et de respect. — On comprend qu'il dût inspirer
tous ces sentiraens , par les ménagemens (si rares à cette
époque) qu'il mit constamment dans sa critique , et par
l'indulgence avec laquelle il supporta celle dont il était
quelquefois injustement l'objet. Ainsi , dans sa préface
des Douze Tables , il relève les grossières erreurs de
quelques savans , ses contemporains , mais sans jamais
les nommer ; et il ne se vengea de l'amère censure
qu'Etienne Leclerc fit de son Histoire Ecclésiastique
de Philoslorge, qu'en lui faisant obtenir la chaire de
Belles-Lettres.
SUR JVCQIIS GOIIFFROV. 297
Cet homme célèbre, dont on ne saurait sans tâtonne-
ment considérer les iravaux^ avait reçu de la nature la
plus faible constitution ; sa santé fut constamment chan-
celante : il s'en plaint dans ses préfaces, dans les rapports
de ses différentes missions ; ses chagrins domestiques y
apportèrent de nouvelles atteintes. Une chute qu'il fit,
à son retour de Paris , provoqua sa dernière maladie ; à
une fièvre lente se joignit une fluxion de poitrine qui
l'emporta le 22 juin 1652, à l'âge de 65 ans. Il avait
eu deux filles, mais il ne laissa point de fils pour per-
pétuer son nom.
Sa mort fut celle d'un chrétien : environné de ses
amis, de ses collègues, de pasteurs venus pour lui ap-
porter les dernières consolations , il les consolait lui-
même , et il expira paisiblement au milieu d'eux, au
moment où , dans une attitude religieuse , il adressait
à Dieu une fervente prière. Ses restes mortels reposent
sous le péristyle du temple de Saint-Pierre. 11 avait com-
posé une épitaphe qui n'a pas été gravée sur sa tombe;
mais la noble vérité, la simplicité touchante qui y régnent,
la conservèrent dans la mémoire de ses amis , et ses
biographes , comme nos historiens, se sont fait un devoir
de nous la transmettre ' . Le recteur Philippe Mestrezat
* Spon 1. cit. p. 139.
" Jncobi Golhqfredi
IC. P. Cos.
Quinio supra LX cetalis anno defuncii
Exui'iœ hic jacent unàque jacent
Qucc patriœ, ecclesiœ , orbi Utteralo
Proxime deslinabat complutia,
A vul^i erroribus , ab ojficiis nonnullorum ,
A pvœposlera demum guoriinidam ambitione
Vindicata .
Dolenda jactuia, sed non ideo htgendus ipse
Qui cœlesli patviœ veddilus , cœlilimi albo
Ml 19
298 NOTICE SUR JACQUrS GODEFROY.
prononça son oraison funèbre, et la muse latine des
savans , de ses collègues et de ses disciples se plut,
suivant l'usage de ce temps , à célébrer les travaux et
la gloire de ce grand citoyen.
Tel fut Jacques Godefroy, l'un des plus beaux modèles
que puissent se proposer les jurisconsultes et les magis-
trats. Par ses nombreux ouvrages, par les services mul-
tipliés rendus à son pays, il a montré tout ce que peuvent
obtenir la puissance du travail et l'énergie du patriotisme,
et , plus heureux que tant d'autres , il a pu recueillir
dans la reconnaissance de ses concitoyens et dans la gloire
attachée à son nom , la récompense due au génie uni à la
vertu .
Adsciiplus, dei opl. max. aspeclu, proprid
Nimc felicilate fruitur.
Quain lot inter amnii mœrores , corporis
Langiiores , sludiorinn labores , negolionim
Molem , spei pleniis , Jidei cevliis , Christi charitate
Civntmaniictus , animo semper prcecepil i'zcf/s
r'i\'ii.<; et ipsc xihi . ff. T. P.
DliS
POËTKS LATINS CHRETIENS,
par M. If profciîsfur <3nfl)r.
Les écrivains qui ont tracé le tableau de l'histoire lit-
téraire de Rome , se sont généralement accordés à en
exclure les ouvrages qui ont été composés par des auteurs
chrétiens, aussi bien ceux des poètes et des historiens, que
ceux qui ont pour sujet des matières religieuses. Cepen-
dant, la dernière période de l'histoire littéraire des Ro-
mains s'étend jusqu'à l'an 476 après J.-C, et avant
cette époque, les chrétiens comptaient, dans les diverses
branches de la littérature, des auteurs qui égalaient tout
au moins les écrivains païens du même siècle. Ces au-
teurs chrétiens se trouvaient donc relégués ou dans les
bibliothèques des auteurs ecclésiastiques, ou dans celles
des écrivains de la moyenne et de la basse latin.ité; on
les étudiait à cause de leurs opinions dogmatiques , V)u
bien sous le rapport des faits historiques auxquels ils fai-
saient allusion, ou bien enfin sous celiù de la langue dont
ils attestaient la décadence. Cependant les théologiens et
les érudits, les seuls à peu près qui abordassent la lec-
ture de leurs ouvrages , rendaient justice à leur mérite
littéraire, et témoignaient quelquefois de l'admiration
pour l'élévation de leurs idées et la vérité de leurs ta-
bleaux. D'un autre côté, le goût des recherches histo-
riques , la direction de ces recherches vers le moyen âge,
devaient nécessairement appeler l'attention sur cette classe
d'écrivains, et inviter les littérateurs à s'assurer par eux-
mêmes si ces poêles méritaient réellement la sentence
300 DES HOtTIiS LATINS CHRKTIENS.
prononcée contre eux, une exclusion complète du tableau
de la littérature.
M. leD"" Baehr, professeur à l'université de Heidelberg,
auteur d'une histoire de la littérature romaine qui a été
accueillie avec beaucoup de faveur en Allemagne' ,
avait , comme ses devanciers , soigneusement exclu de
son ouvrage, les auteurs chrétiens; mais il avouait en
même temps dans sa préface que cette exclusion rendait
son tableau incomplet , il reconnaissait l'utilité et la con-
venance de combler cette lacune, et exprimait le désir que
l'histoire littéraire de Rome chrétienne fût traitée avec
le même soin que celle de Rome païenne. 11 a entrepris
lui-même ce travail , et il en a déjà publié la première
partie, qui traite des poètes et des historiens"; la se-
conde partie, destinée aux pères de l'Eglise latine pa-
raîtra prochainement et complétera l'ouvrage. Ce travail
nous a paru méiiter l'attention de nos lecteurs, soit par
la nature du sujet , soit par la manière distinguée dont
il a été traité, et l'introduction de la première partie dont
nous donnons ici la traduction pourra faire apprécier le
talent de l'auteur, en présentant les principaux résultats
de ses recherches.
«La poésie chrétienne, qui prit naissance dans les pre-
miers siècles du christianisme, suivit deux directions d ffé-
rentes : c'était d'un côté une poésie d'imitation, de l'autre
une poésie originale. En effet, la plupart des poèmes de
cette époque sont des narrations, des descriptions, des
' Geschichte der rômischen Lileratur, von Docl. J.-C.-F. Bàhr.
La première édition a paru en 1828, la seconde en 1832; un abrégé
en 1833. La troisième édition se prépare.
' Die chrislUchen Dichter und Geschichtschreiber Rom's. Eine
lileràr-hislorische Uebevsichl , von Docl. Bàhr. Carhriihe 1836,
in-8°, MU et i:i9 pages.
DliS l'OErr.S LATINS CHRÉTIENS. ."^O 1
pièces didactiques , ou mémo des pant'gyi iques , en un
mot, ils rappellent tout à fait la forme et l'espril de la
poésie profane contemporaine, qui ne pouvait s'exercer
que dans ces branches ; on remarque dans le style , dans
les images , l'imitation des mêmes portes classiques qui
servaient aussi de modèles aux poêles païens de la même
époque; tandis que ceux-ci puisaient dans l'histoire ou
dans les mythes de l'antiquité les sujets de leurs poèmes,
les poètes chrétiens empruntaient à l'histoire biblique de
l'Ancien et du Nouveau Testament, aux traditions rela-
tives à la vie et aux souffrances des saints et des martyrs,
la matière de leurs chants : ils s'attachaient fidèlement
au récit historique, sans y ajouter aucun développement
qui leur fût propre, et le plus souvent aussi sans lui
donner d'autre ornement poétique que celui d'un mètre
calqué sur le modèle qu'ils avaient choisi.
« Mais , à côté de cette poésie dimitation , on en vit
bientôt s-élever une autre plus libre, qui dut sa première
origine à l'usage oriental introduit de bonne heure dans
les assemblées chrétiennes , de mêler le chant aux céré -
monies du culte. Comme il était naturel que l'on choisit
d'abord dans ce but quelques Psaumes , des passages des
Prophètes, ou d'autres parties de l'Ecriture , et qu'on
cherchât à les présenter sous une forme qui convînt aux
exigences du chant , cela fournit aux fidèles une occa-
sion toute simple , un motif bien plausible de céder à
l'impulsion de leur cœur, et d'exprimer leurs senlimens
dans des hymnes pleins d'enthousiasme. De là naquit une
poésie originale et indépendante , qui, bien que conc ue
dans le langage de l'ancien paganisme , présente dans
son contenu , dans sa marche et dans l'exposition du
sujet, un caractère tout à fait différent de celui de la
poésie profane, et qui appartient en propre au christia-
/
302 DliS POETES LMINS CHRETIENS.
nisme. Les Romains manquaient depuis longtemps de
toute poésie lyrique véritable ; ce genre de poésie d'ail-
leurs , n'avait jamais été naturalisé à Rome, et, même
dans l'âge d'or de la littérature latine , il n'avait paru
que comme une plante étrangère ou parasite. La véri-
table poésie lyrique latine ne se révèle que dans quel-
ques beaux cantiques chrétiens.
(c Si , dans les premiers siècles surtout , la poésie des-
criptive et narrative présente en général des productions
plus nombreuses et plus étendues que cette nouvelle poésie
lyrique, cela s'explique en partie par des causes natu-
relles , en partie aussi par les exigences du temps et par
la position particvilière du christianisme. En effet, tandis
qu'il se répandait sur toutes les provinces de l'empire
romain , il avait besoin de celte forme métrique pour se
populariser , pour instruire les hommes , pour gagner et
conserver à la doctrine du Christ les esprits faibles , pour
défendre aussi cette doctrine contre des adversaires mal-
veillans et dangereux , et pour montrer enfin Timmense
supériorité de ses dogmes sur les superstitions païennes.
Lorsque ce but fut atteint , la poésie chrétienne se con-
sacra surtout à célébrer les actions des saints et des mar-
tyrs , soit pour en conserver le souvenir , soit pour faire
comprendre par de tels exemples quel est le pouvoir
victorieux du christianisme dans sa lutte avec le mal
de ce monde, soit pour préparer à ces illustres victimes
de nobles imitateurs.
K La culture et le développement du chant d'Eglise,
qui étaient dus surtout aux efforts d'un Damase, d'un
Ambroise, d'un Grégoire, amenèrent ensuite le déve-
loppement de la poésie lyrique chrétienne , qui prit
alors une forme mieux déterminée , et qui adopta une
marche suiïisanmncnl régulière sous laquelle clic se main-
UbS HOhTkS LVriNS CHRtTICNS. 303
tint durant lout le moyen âge, en prodiiisanl de temps
à autre des hymnes remarquables. Mais auparavant, sur-
tout dans les premiers temps qui suivirent sa naissance ,
elle a inspiré des cantiques d'un grand mérite , qui ,
soit pour le contenu , soit pour la profondeur et la su-
blimité du sentiment religieux , doivent être préférés
aux plus belles odes des époques antérieures. Celles-ci
l'emportent, sans doute, par l'élégance et la pureté du
langage , mais elles sont loin de présenter autant d'origi-
nalité et un élan poétique aussi puissant. En effet , l'an-
cienne Rome , comme nous Tavons déjà remarqué , ne
fut jamais bien favorable à la poésie lyrique , elle ne
produisit presque rien dans le genre de l'hymne ou des
poésies religieuses. La religion des Romains n'était qu'une
obscure et grossière superstition , qui ne servait qu'à
favoriser leurs vues politiques , et qui ne pouvait par
conséquent s'élever ni à la liberté morale ni à la con-
science du devoir; or, ce sont les seuls sentimens qui
puissent donner à la poésie , et surtout à la poésie lyrique
religieuse l'àme et la vie, et lui inspirer de grandes et
de nobles pensées.
« Plus celle poésie lyrique chrétienne se développait
avec indépendance , plus aussi elle devait s'écarter de
la forme qu'avait revêtue l'ancienne poésie lyrique pro-
fane, et adopter par conséquent, dans la langue comme
dans la métrique, un caractère qui répondit mieux à sa
nature et à son génie. Il fallut abandonner les anciens
modèles et s'accorder plus de liberté dans l'observation
des lois de la prosodie et du rhythme, lois auxquelles
les anciens portes avaient été si fidèles. Comme on de-
vait avoir encore plus d'égard à l'harmonie , on fut
amené à faire prédominer l'accent sur la quantité pro-
sodique des syllabes , circonstance qui contribua à trans-
30 4 DES POETES LATirSS CHRETIKNS.
former le caractère même de la langue sous ce rapport,
ou qui du moins favorisa beaucoup celte transformation.
De là vint aussi plus tard l'introduction nécessaire de la
rime, que nous ne trouvons pas encore proprement dans
les plus anciennes poésies chrétiennes , et dont on ne
rencontre qu'un petit nombre d'exemples dans la pé-
riode que nous avons à parcourir , mais qui , d'un autre
côté, à en juger par certaines traces, se rencontrait
déjà dans les anciens chants populaires des Romains,
tandis que la poésie du siècle d'Auguste , formée sur les
modèles grecs, l'évitait avec le plus grand soin. Cepen-
dant on s'attacha toujours aux anciens rhythmes , quoi-
qu'on les traitât avec plus de liberté, et l'on choisit,
surtout pour les chants d'Eglise , ceux qui admettaient
plus facilement la mesure marquée par l'accent , comme
c'est le cas dans les ïambes à quatre pieds dont on se ser-
vait, à ce qvi'il paraît, dans les anciens chants populaires,
et qui furent aussi employés dans la plupart des hymnes
d'Eglise et dans les plus anciennes. En effet, ces hymnes
destinées au culte devaient être mises sous ce rapport à la
portée du peuple, et reçurent un rhythme facile et simple,
composé de strophes de quatre vers ïambiques de quatre
pieds chacun.
« Quelques poètes chrétiens s'essayèrent aussi à des
jeux d'esprit, tels que les acrostiches, les ceutons, etc.,
comme on devait s'y attendre dans un siècle où la poésie
était considérée, non comme un don de la nature, mais
comme un art qui peut s'acquérir par l'étude.
(( Du reste, on ne doit pas trouver étrange qu'une
poésie qui propageait une doctrine destinée à tous les
peuples de la terre, et devenue déjà presque universelle,
ne put pas se maintenir ainsi à l'étroit dans les formes de
la poésie romaine profane; quelle dût chercher à se mou-
DES POETES LXri.NS CHRÉTILNj. 303
voir plus librement, et revêtir de la sorte un caractère
essentiellement différent , caractère qui se reconnaissait
moins peut-être à quelques expressions qu'à la marche
générale des idées, au ton, à la couleur du poëme. Et
s'il en dut résulter un changement dans la valenr et l'em-
ploi de plusieurs mots , l'adoption de plusieurs expres-
sions nouvelles inconnues à l'ancienne latinité, il n'en
faut pourtant pas conclure que l'établissement et la pro-
pagation du christianisme aient été la cause de la ruine
et de l'altération du langage. Au contraire, le chris(ia-
nisme, en rendant nécessaire l'usage de la langue latine,
a empêché que les monumens de cette langue ne devins-
sent complètement inintelligibles , et ne finissent par dis-
paraître tout à fait.
« La poésie chrétienne, surtout dans ses productions
les plus remarquables , dans celles où le sujet n'a pas été
traité d'une manière diffuse, ni surchargé par une foule
de détails inutiles ou par le mélange de choses étran-
gères , comme c'est le cas , par exemple, dans plusieurs
de ces pièces didactiques consacrées au panégyrique de
quelque saint, se distingue en général par une certaine
gravité solennelle, par une dignité, une force qui ap-
partiennent d'ailleurs à la poésie latine; on y remarque
en outre un sentiment intime et profond qui saisit le lec-
teur malgré lui , et qui est aussi éloigné dune sensibilité
faible et languissante , que de l'enflure et de l'affectation ;
on n'y trouve point de ces tableaux destinés à produire
de l'effet , et qui sont si fréquens dans la plupart des poiiles
païens de la décadence.
« Si, dans les cantiques grecs qui appartiennent aux
premiers temps de l'établissement du christianisme, on
rencontre une plus grande richesse d'idées , une imagi-
nation souvenl hardie qui s'élance jusque dans l'infini, cl
306 DES FOUTES L/VTINS CHRÉTIt^S.
qui vous entraîne avec elle, si l'on est charmé par la
grâce , par la douceur de la langue , par cette abondance,
cette fécondité du génie grec qui ne s'épuise jamais , et
qui reprenait même alors une nouvelle vigueur , d'un
autre côté, on admire dans les hymnes latins, par exem-
ple dans ceux de saint Ambroise , une noble simplicité ,
une gravité majestueuse, ime foi intime et profonde ; on
est forcé de convenir que ces cantiques étaient éminem-
ment propres à raffermir le courage des fidèles , à leur
inspirer cette patience ferme et soutenue qui leur était si
nécessaire, à les remplir d'une sainte joie au milieu des
calamités de tout genre auxquelles ils étaient exposés.
L'esprit occupé de pareilles idées passe facilement sur les
défauts de la forme , sur l'absence d'un plan ingénieux ,
sur un style qui n'a pas toute la pureté classique; il se
trouve amplement dédommagé de la perte de pareils or-
nemens,
« Ce qui trouble quelquefois cette admiration, moins
cependant dans les poésies lyiiques que dans celles qui se
rapprochent du genr-e épique , c'est le mélange d'idées et
de doctrines plutôt théologiques que religieuses. Ce dé-
faut lient sans doute à la direction générale des esprits,
et cette direction devait exercer son influence sur des
productions poétiques semblables à celles qui nous occu-
pent. Il est vrai que , grâce à cette circonstance , ces
poésies sont une source abondante de renseignemens re-
latifs à l'histoire , à la naissance et au développement de
plusieurs doctrines de l'église romaine, car Prudence,
Prosper et d'autres poursuivaient dans leurs poëmes un
but didactique, et combattaient souvent les hérésies; ce-
pendant de pareilles digressions ne sauraient être approu-
vées par un critique de bon goût , qui doit assigner aux
ouvrages dans lesquels elles se trouvent une place infé-
DtS HOliTtS LArl^S CHRhTIEÎNS. .jO /
l'ieure. Nous devons en dire autant du langage de ces
portes : il porte naturellement les traces de leur époque,
et s'éloigne sensiblement de la pureté des auteurs classi-
ques. Néanmoins il faut reconnaître qu'en s'atlachant à
imiter les modèles de l'antiquité , les poëtes chrétiens ont
conservé leur style plus pur, plus exempt d'altérations de
divers genres que celui des écrivains en prose.
« Si donc , nous ne pouvons admettre sans restric-
tion la manière de voir de ceux qui proposent de substi-
tuer dans les écoles ces auteurs cliréiiens aux auteurs
païens , soit pour servir à l'étude de la langue, soit pour
faire naître dans le cœur des élèves des sentimens vrai-
ment chrétiens * , et cela par des motifs trop évidens
pour qu'il soit nécessaire de les exposer ici , et qui , même
dans le moyen âge , n'ont jamais été méconnus ; nous
croyons cependant qu'il serait utile et convenable d'ac-
corder plus d'attention qu'on ne l'a fait jusqu'à présent à
ces monumens de la poésie chrétienne , et d'étudier les
productions les plus remarquables de cette poésie sous
leurs diflérens points de vue , pour les comparer avec
celles des auleui's classiques , et pour faire ainsi sentir à
la jeunesse le contraste qui règne entre le monde chré-
tien et le monde païen. Un des humanistes les plus distin-
gués du XVl*^ siècle, Louis Vives, s'exprimait ainsi à ce
sujet : Legendi et poetœ nostrœ pietatis , Prudentius ,
Prosper, Paulhnis , Sedulins , Juveiicus et Aralor : qui
quum habeaiil res altissimas et humano generi salutaves,
' Aide ]"ancien s'exprime ainsi dans la préface de son Recueil
intitulé Poe/o? chiisliani veleres: — SUilui chrislianos poêlas cura
nosira impressos publicare, ul loco fabidarutn et Ubrovum genli-
liiini infirma pucroruni œtas illis imbueretur, ut i'era pro veris et
pro falsis fatsa cognosceret, atquc ila adolescentuli non in prai'os
cl infidèles, quales hodie plurimi, sed in probos alc/ue orlliodoxos.
\iros ei'uderenl , t/iiia adeo a lencris ossiiesccrr mullum est.
f
308 DKS POETES LATINS CHKIiTIEiNS.
71071 0771711710 siuil 171 verbis nides aut C07ite7n7ie7idi. Mulla
habe7it quitus elegantiâ et ve/iustate car77ii7iis ceiHe/it ami
a7itiquis , 7W7inulla quitus etiœn eos vi7icaiit. D'autres
savans , tels que G. Fabricius , Gaspard Barlh , Leyser,
Daum , etc. , ont parlé dans le même sens , et nous ne
nous serions pas appuyés de leur autorité, si l'opinion
contraire sur le peu de mérite de ces poètes chrétiens,
tant sous le rapport du contenu que sous celui du lan-
gage, n'était pas généralement répandue.
(( D'un autre côté , le peu d'attention que l'on a ap-
porté dans les deux derniers siècles à cette branche de la
littérature , explique suffisamment pourquoi ces poètes
présentent un texte si corrompu et d'une lecture si diffi-
cile '. Cela est surtout vrai de plusieurs hymnes ou can-
tiques pour le texte desquels la critique n'a encore presque
rien fait. Comme ces hymnes ont été en partie reçues
dans les livres de plain-chant , d'où elles ont passé dans
les divers recueils des chants d'Eglise pour les besoins
du culte , elles ont subi une foule de changemens , de
transpositions, d'additions et de mélanges, en sorte qu'il
est devenu très-difficile de les ramener à leur pureté pri-
mitive , et de présenter une édition critique de ces chants
dont les auteurs sont en partie inconnus ou incertains.
C'est un nouveau motif pour s'attacher à l'étude de ces
antiques monumens de la piété des premiers chrétiens , et
pour exploiter cette mine délaissée où l'on pourra décou-
vrir des trésors inconnus , ou tout au moins des secours
précieux pour la connaissance de l'histoire et de l'anti-
quité. »
' Dici non polest, dit le savant Barth, quam conlemplim vulgo
lani divina opéra habeanUtr ; quolus enim quisque est vel erudito-
rum nihil non pervaganlium alioquin , qui honmi bis aut 1er
inemincrit? Unde longe eliam majore?» illuslranlis dilio-enliam
requirunt , quam pulalum haclemis est.
DES POETES LATINS CHRETIENS. 309
Le champ parcouru par M. Baehr, dans sa revue des au-
teurs cln-étiens , s'étend jusqu'au règne de Charlemagne
au commencement du IX*^ siècle, quoique les deux siè-
cles précëdens ne lui fournissent qu'un bien petit nombre
d'écrivains à mentionner. II n'a pu grouper entre eux les
portes chrétiens suivant la nature de leurs œuvres , parce
qu'ils ont presque tous cultivé plusieurs genres à la fois ,
et il a dû suivre, pour cette partie de son travail, l'ordre
chronologique comme étant le seul qui fùl exempt de
confusion et de répétitions. D'ailleurs le nombre de ces
poètes est peu considérable ; il ne dépasse pas trente-six.
Ceux qui occupent le premier rang sous le rapport de
l'élégance et de la pureté du style , sont Prudentius , Ju-
vencus , Paulinus , Sedulius , Arator ; ils se sont tous
adonnés à la poésie narrative et didactique. Les uns ont
mis en vers latins , plus ou moins élégans , les événe-
mens racontés dans les Evangiles et dans les Actes ;
d'autres ont célébré les martyres des premiers chrétiens ;
d'autres ont combattu les hérésies, ou exposé divers
points de la doctrine chrétienne. Prudentius est le seul
d'entre ceux que nous venons de nommer qui ait cultivé
la poésie lyrique; il a composé des hymnes intitulés Ca-
themerinôn , parmi lesquelles on remarque la dixième qui
est un chant funèbre. Mais le Aérilable créateur de la poé-
sie lyrique chrétienne chez les Latins, est saint Ambroise;
il vivait, comme Prudentius, au milieu du IV •-' siècle, et
fut élevé en 37 i à l'épiscopat de Milan. Ce fut là qu'il
introduisit d'importantes réformes dans le chant de l'É-
glise , réformes dont nous ne pouvons nous faire une
idée bien précise , mais qui portèrent sans doute à la fois
sur la musique et sur les paroles des cantiques. Saint
Ambroise composa lui-même un certain nombre d'hymnes
cfiii furent d'abord chantées dans les solennités religieuses
310 l)KS POETES LATINS CHRETIKNS.
(le Milan , puis successivement dans d'autres villes d'Ita-
lie, et dans les pays étrangers. On en composa dans la
suite sur le même rhylbme plusieurs autres qui lui Furent
aussi attribuées, en sorte qu'il est bien difficile de recon-
naître aujourd'hui celles qui sont réellement son ouvrage.
Cependant on s'accorde à admettre comme authentiques
les douze qui ont été recueillies par les savans Bénédic-
tins dans leur belle édition des œuvres de ce père , et
qui se font remarquer par la simplicité et la noblesse du
style , autant que par la plénitude et la sincérité de la foi
qui les inspirait '.
' Le lecteur pourra s'en faire une idée par les deux pièces
ci-jointes :
HYMIVUS VII.
Splendor paternœ gloriae,
De hice lucem proferens,
Priinordiis lucis novae,
Diein dies illuminans,
Verusque sol illaber'e
Micans nitore perpeli,
Jutarque sancti spiritus
Infunde nostris sensibus.
Votis vocemus et Patrem,
Palrem perennis gloriœ,
Patrem potentis gratise;
Culpam releget lubricam.
luformet actus slrenuos,
Dentés retundat invidi,
Casus secundet asperos,
Donet gerendi gratiam.
Mentem gubernet et regat,
Casto , fideli corpore
Fides calore ferveat,
Fraudis venena nesciat.
Dns poF.rts L\Tl^s chrétiens. 311
Nous ne suivrons pas plus loin M. Baehr dans celle
revue; ce que nous venons de dire, cl surtout les vues
générales qui sont exposées dans l'introduction qui pré-
cède , suffiront pour remplir le double but que nous nous
sommes proposé, de faire connaître ce nouvel ouvrage
du savant professeur, et de signaler une classe d'écri-
vains qui mérite à plusieurs égards d'attirer notre at-
tention.
L. V.
Chrislusque nobis sit cibus
Potusque noster sit fides,
Laeti bibamus sobriam
Ebrietatem spiritus.
Lsetus dies hic transeat ;
Piidor sit ut dilaculiim ,
Fides veliit meridies,
Crepusculum mens nesciat.
Aurora cursus provehit,
Aurora totus prodeat
In Pâtre totus Filius,
Et totus in Verbo Pater.
HYM^lJS X.
Consors paterni luminis.
Lux ipse lucis et dies,
ISoctem canendo ruinpiinus,
Adsiste postulantibus.
Aufer tenebras mentium,
Fuga catervas da-nionura ,
Expelle somnoleiitiam
Ne pigrilantes obruat.
Sic, Chrisle, nobis omnibus
Indulgeas credentibus ;
Ut prosit exorantibus
Quod prcecinentes psallimus.
HE]\R1ETTE.
(Suite et fin.)
Cependant la calèche de Lucy , durant sa dernière
visite, avait stationné du côté de la maison qui fait face
à Ihôpital ; tandis que les équipages qui amenaient les
modèles de mon confrère, arrivaient par le côté qui fait
face à la cathédrale.
Cette circonstance avait attiré l'attention des locataires;
aussi lorsque , après mille conjectures dans lesquelles ils
n'avaient eu garde de songer à moi , ils eurent reconnu
que cette calèche à armoiries stationnait là à mon inten-
tion , la renommée de ma gloire , gloire toute neuve et
d'autant plus brillante, monta d'étage en étage, et le vieux
régent , se prit à dire , en songeant à ses prédictions :
Non ego peifidunt
Dixi sacrantentum !
— Quel mauvais motdites-vous là ? interrompit sa femme.
— Odi profanum vidgus
El nrceo ;
faites vos compotes.
— J'avais cru que cinquante années de classe vous
ôteraient cette odieuse manie de latinité qui vous rend
insupportable. Ne sauriez- vous laisser là ces sottises,
et parler français comme tout le monde ?
— Vous différez fort d'Horace, ma chère, car c'est
lui qui a dit :
Noclumd versaie manu, ^'ersale diurnd ;
et si je vous fais grâce de la nuit , vous pouvez bien
m'écouler le jour.
HENRir.TTlî. 313
; —^'Horace el lotis ces messieurs sont de grands sots,
si!««i sont eux qui vous ont ainsi formé l'esprit. La nuit,
vous ronflez que je it.'ea puis dormir^ et le jour vous
m'étourdissez de. vos calembourgs.
' — Vous calomniez là des beautés que vous ne sauriez
comprendre. Sonçez^ ma chère, que si je mange vos
compotes, et que je les trouve bonnes, vous pourriez goû-
ter mes hexamètres et leur trouver du parfum
•j\ ,-jdi : 1 ^- ,).■■) '.. '..')L:\,.^ . . .!
•• yellem m amicilia sic erraremus.
■luo!' . ' ' • . i. ^ . i-.i.iio j. ,1,1 i. .
— Mes compotes sont excellentes , et vos .ju^g^^l? dé-
tÇ^t^fjleS I ,^j, y,.|,,,:^;,p ,^..;^|^od!;- ^y^éJi■,':)
li t iaaus ofhrr ^^'?'"« '"^ ^£»^'^«? '^''«•' ionBeaifinnou -i
ër'j'ch'tëi^èhS à mon dire sur ce jeune hortnÀè :
-'•Si> 'iH:\ ■vS\V:'V- ' f ■ ■ ' ;r: ■ : 'ji ^
, ,, .. . . non esço perfidiim
«• ' i" Dixi sacramentum .
fiJ]9D )3 , o^rnrziov ■-.', iioiii. ol z.,.
I in|>5autre part , le joueur de basse et totile sa séquelle (j'^i
dit ailleurs que les étudians vivent à la fenêtre) n'avaient
pas manqué de remarquer la brillante calèche. Au moins
quinze têtes s'étaient tout à coup montrées aux fenêtres
qui donnent sur la rue, regardant curieusement les la-
quais descendre , ouvrir la portière , et la jeune dame en-
trer dans l'allée , appuyée sur le bras de son époux. Ici les,
conJ€Cture5 avaient commencé : Chez qui monte-t-eHe?:uiq
Senait-ce , avait pensé le musicien , un amateur que la
Providence? Et toutes les têtes s'étaient reportées
Vftt'fries fenêtres , mansardes i œils-de»bœuf, donnant sur
la cour Lucy montait, Lucy avait franchi l'élaçeç
décidément cette belle dame allait chez le jeune artiste!!
rt ma gloire s'était élevée jusqu'aux astres. .Jtbagi
Il n'y eut que le géomètre et sa famille qui s'aperçu-
Xll 20
31:1 HENRIETTE.
rpnt peu de ces' grands ëvénemens. Le chef de la maison
était aux champs , occupé à prendre ses angles ; la mèr«
vaquait aux soins du ménage, tandis que la filleaînée, de
l'autre côté de ma cloison, travaillait aux feuilles de son
père. Au milieu de cette vie active et austère, il y avait
peu de temps à donner aux affaires de la rue et au com-^
raérage des voisins* «jiniou avuoij ^
Cependant mon ouvrage avançait. Levé dès l'aube, je
montais à mon atelier , pour y travailler avec ardeur
jusqu'au déclin du jour.'
C'est à ces habitudes laborieuses quejedusde faire' ^éî-
que connaissance avec le géomètre. A Paube aussi , il
sortait de cl^ez lui avec sa fille, nous montions ensemble
l'escalier , et tandis qu'il entrait dans son atelier pour dé-
signer à ccttejeunc fille les travaux de sa journée , j'allais
de mon côté m'établir dans le mien. Le voisinage , et cette
conformité d'habitudes, nous rapprochèrent peu à peu, en
teDe sorte que, Tnalgré tout le prix que cet homme attachait
a l'emploi du temps , il en était déjà venu à perdre une ou
deux minutes en causeries sur le pas de la porte, lorsque
le sujet que nous avions commencé à traiter en montant^
exigeait impérieusement quelques brèves paroles de plus.
Pendant que nous montions , sa fille montait devant
nous t, tenant la clé de l'atelier dans sa main. C'était une
personne d'une taille agréable , et d'une figure noble
plutôt que jolie. Toujours à tête nue, d'une mise extrê-
mement simple, ses beaux cheveux lissés sur le front,
étaient , avec sa jeunesse et sa fraîcheur, sa plus réelle
parure. . !
Les traits dune éducation forte seireconnaissentà tjaat
âge chez ceux. qui en ont reçu le bienfait. Bien que.•sol^-
inise et timide, cette jeune fille portait sur son front l'çpti-
HENRIF.TTK. 3 I D
preinte' de celle tiertë un peu sauvag^e qui se peifjnait
avec plus d'énergie sur le visage de son père. Ignorante
dés manières du monde, elle en avait qui lui étaient pro-
pres ^ nobles et réservées , en telle sorte que , simple
çortime sa condition , die- n'en avait pas la: commune et
vulgaire physionomie; 1 ' ooqrui'f; luon
C'était, néanmoins, une chose singulière ei intéressante
que de voir, cette jeune personne , laborieuse à l'âge du
plaisir, vouée sans relâche et presque sans récréation à
dies travnÙK d'ordiriairè étrangersi à iâOn 'sexe , et, tOufef
jeune qu'elle était, subvenant en comràOn^àvee son pèi'é
à l'entretien de la famille.
•le lie tardai pas à devenir assez r<?gulièremertt matinal
pour ne jamais être exposé à monter seul à mon atèl?er.
Seulement il arrivait quelquefois que, le géomètre "Syattf'
assigné l'ouvrage dès la veille, Henriette montait seule.
C'étaient mes mouvais jours ; car , craignant de lui cau-
ser un embarras que déjà j'éprouvais moi-même^ je' ne'
savais mieux faire alors que de hâter le pas si je me
trouvais devant elle , ou de le ralentir si- je l'entendais
monter devant moi. '"'^î. '''<^'''' -^ '-'iS'^
! > Une fois établi dans mon atelier, j'attachâïs liri cKàf tïiel
singulier à la présence de mori invisible compagne,
trouvant une agréable distraction aux moindres bruits
qui me peignaient son pak , son gés^te , ôb âès! 'diterS
mouvemens. Aussi , quand l'heure des repas Tappelait à
descendre, j'éprouvais une impression d'isolement et
d'emiui,-de façon que, peu à peu, je m'habituera m' arbisern-*
ter aux mêmes heures qu'elle.' ''■'! '"'■■'' -hw n .;;:)!(.;
A.U milieu de mes nou^'elfe dtsfi'aëifiôtis ', unfe'cii'côn-
stance me revenait souvent à l'esprit. Les premiers joui*s,
avant mes habitudes matinales, il lui était -arrivé quel-
quefois de chanter une petite ballade durant ses longues
heures de travail, et puis ce chant avait cessé tout à
coup, et jusieirientià ;l'époque où, j'avais côminencé à \'é^
coûter avec un plaisir plus grand.. Etait-ce hasard? Elail-
cc à mon intention? M'avait -elle assez remarqué déjà
pour s'imposer cette réserve? Cette réserve indiquait-elle
qu'elle s'occupât de moi comme je m'occupais d'elle?
Voilà cent questions , et une foule d'autres , qui me
donnaient infiniment à songer , à méditer. Aussi, après
Hiïiçs copies , je n'entrepris rien. Mes toiles restèrent oisi-
ves , mes pinceaux gisaient épars ; nulle chose n'avait de
saveur auprès du sentiment qui alimentait mes journées.
i Et ce n'étaient plus comme jadis ces rêveries dont je
m'avouais à moi-même le vide et la folie. Cette fois , au
QOoU;fiirej l'idée de mariage s'offrit des premières à ma
pensée , et dès qu'elle y fut entrée, elle n'en sortit plus.
Heureux âge que celui où j'étais encore! derniers
be/iux jours , que doit clore bientôt la saison de l'expé-
rience et de la maturité I Avant d'avoir encore échangé
un pipt avec celle jeune fille , je me proposais de l'épouser!
Avant d'avoir jamais réfléchi sur cet étal austère que les
poètes nous peignent comme le tombeau de l'amour, et
les moralistes comme un joug sacré , mais tout pesant de
chaînes , je m'y acheminais comme vers une rive toute de
fleurs et de parfums. Avant de m'ètre enquis comment,
ou de quoi , vit un ménage ou s'élève une famille, déjà,
et surtout , je m'occupais de combiner certaines disposi-
tioin^ , dont la possibilité facile prêtait à mes désirs tout
l'attrait d'une réalité prochaine.
En effet, tout se réduisait à percer une porte dans la
cloison. . . . Alors la rnansarde d'Henriette devenait notre
chambre nuptiale; la mienne, notre atelier de travail ,
HENKIKIIF. 317
où^ elle à ses feuilles «^ moi à mes toiles, nous coulions
des jours filés de paix , de bonheur et d'amour. <
^ Un malin, je songeais à ces choses, accoude sur ma
fenêtre , et regardant machinalement le vieux rëgent qii'i
arrosait les tulipes de son petit jardin , lorsque Henriette
parut tout à coup à la sienne.
Elle ne me cherchait pas , comme je pus le reconnaître
à la vive rougeur qui colora subitement ses joues. Tou-
tefois, à' moins de laisser voir que ma présence lui cau-
sait plus d'impression qu'il ne convenait à sa fierté de
l'avouer, elle ne pouvait se retirer subitement. Elle de-
meura donc ; seulement , pour dissimuler son embarras ,
elle regardait à l'opposile les nuages flotter dans les airsT
L'occasion était unique d'entrer enfin ert conversation
avec celle dont je me proposais de faire ma femme. Aussi
faisant un effort extrême pour surmonter une vive éraO'^
tion :
— Ces tulipes. . . . dis-je au régent. ...
A peine avais-je prononcé ces deux mots , qu'Hen-
riette retira sa tête, avant que le régent eût levé la
sienne, et l'entretien en demeura là.
— Ah ! ah ! vous me regardiez faire ? dit le régent. Ma-
lin ! Je devine votre pensée :
Passe encore de bâtir, mais planter à cet âge !
D'abord ce sont , jeune homme , des tulipes :
Eh quoi ! défendez-vous au sage
'"'■"■ (De se donner des sdins poiu- le plaisir d'antrui? "~~
f Tenez, cette bariolée-ci , qui vaudrait vingt ducats en
Hollande, je la destine à mon épouse :
\mvpweos spaigam Jlores...
318 HENRIETTE.
Le régent citait encore , que j'avais déjà refermé ma
fenêtre pour calmer mou trouble et cacher maiconfusion.
Le mauvais succès de cette tenla,tiye m'ôl^: l'envie de
la renouveler, en sorte que, pendant plusieurs semaines,
je me bornai à suivre discrètçipcmi l/SiCQurs des habitudçs
dont i'ai parlé. . ' • , -, . ,
Henriette recevait quelques rares visites. Sa mère,
lorsque les soins du ménage lui laissaient quelques
instans de loisir, montait travailler auprès d'elle. Aussi-
tôt, me rapprochant, de la cloison , j^retenais moç,haIe4pç
pour mieux entendre leurs discours. ; •\y,"--'v,'\
— Votre père , disait la mère, sera de. r^çtour^î^çf^
six heures. J'ai disposé vos frères pour c|ue iiqps pui£|r,
sions sortir ensemble, ^..j,;,,-. ..j^j.jo'j ji<,j,v noiiconoM
— Je vous verrai sortir; sans moi,, ma mère^ cap je
ne prévois point que , si je quitte cet ouvrage , jl puisse
être rendu demain. C'est jeudi, vous savez, que se paie
le terme. ..;•.. u;,
— Vous êtes ^yjpft; ch,èrei enfant , bien nécessaire à la
famille; je me réjoui^; que vos frères puissent, [vous sou-;
lager. sii^
— Je m'en réjouis pour mon père !
^ — Votre père est fort. Dieu merci, et jeune encore.
Je ne redoute pour lui que la maladie et l'âffc... . Vous
^ ^ ■. . P'.ib o;. 1 mi
pourriez nous manquer Henriette.
— Je suis forte aussi ! et j'espère vivre.
— J'y compte, ma chère enfant; mais l'âge viendra
de vous établir.
— Je, vous appartiens, raa;.p[ièr,e.,.î)'3illetirs j'aime
mieux garder cette gène où nous vivonç ensemble, que
de l'échanger contre une gêne où je vous, serais étr^in.-
gère. ' '' '
...A'jioiy^ n\n-^'inv\< ^iU'j-ttin'iu!\
heubiette. 3 1 9
il 1»—- C'est donc un époux riche que vous voulez ^Hen-
-rietle? '
, , — r Non ma mère ; car je ne serais pas son égaleaiMais
Je nQiveux pas non plus vous ôter mon travail , pour le
porter à un maître à qui je ne le dois point.
— Vous avez raison Henriette, de ne pas prétendre à
la richesse. Mais considérez, mon enfant, que volr£
nièrcest bien heureuse au milieu de la gêne , et que tout
bonheur lui vient de son maître et de ses enfans. Une
pauvreté plus grande encore, mais avec unépoux hon-
nête, olest mieux que de resterfille, Henriette. Le nial-
hew' vient du>ice, et non pas de la pauvreté.
i: . n— H y a, ma mère, peu d'hommes comme mon père.
uo'b ^itV'
C'était s'approcher beaucoup de moi , sans m'aperce-
voir le moins du monde, et tel était le 'sentiment que
m'inspirait déjà cette fille vertueuse et fière, que j'en
éprouvais un très-chagrin dépit. iji;îi..n'j , îOiii;/.:
L'entretien, d'ailleurs, n'était nullement selon' tWOti
goût. Les propos d'Henriette annonçaient un cœur libre
à la vérité , mais fort, disposant de lui , et qui , s'il était
fait pour se. donner sans retour, ne présentait pas de ces
côtés tendres et inflammables par lesquels seulement
un jeune homme de mon naturel se flattait de pouvoir y
trouver accès. La seule chose qui encourageait mes es-
pérances , c'étaient les discours de la mère. Celte bonne
dame , en faisant l'éloge de l'honnêteté pauvre, me sem.
blait parler divinement bien , et directement en ma fa-
veur. Car j'étais honnête, mais j'étais surtout pauvre.
Malheureusement Henriette ne dépendait pas unique-
ment de sa mère, et par un trait singulier, mais naturel
pourtant, ce caraclère de fierté et d'indépendance quj
distinguait les membres de cette famille, s'alliait dans
320 HENRIETTE.
chsicun d'eux à une libre mais entière soumission à la
volonté du chef qui en était l'âme. Le géomètre, homme
ferme, austère, laborieux, s'il n'était ni affable dans ses
manières, ni courtois dans ses formes, exerçait sur-loug
les siens l'empire puissant et respecté de l'exemple, du
dévouement, de l'irréprochable vertu. Sa femme l'aimait
avec vénération , et Henriette, à mesure qu'un jugement
plus formé lui permettait de comparer son père avec Jes
autres hommes, s'accoutumait à le placer plus haut dans
son estime que la plupart d'entre eux; en telle sorte' q«e
sa filiale piété, profonde plus encore que tendre, resi-
pectueuse plus qu'expansive, avait voué à l'auteur de ses
jours une obéissance sans réserve. Ni son cœur, ni sa
personne , ne pouvaient appartenir qu'au préféré d'un
père si digne à ses yeux de guider son choix.
J'ai reconnu depuis, et souvent avec ce mouvement
d'admiration qui va, jusqu'à mouiller l'oeil de chaudes
larmes , combien était intéressante et vénérable cette
humble famille, combien était vraiment grand cet homme
obscur ; mais pour lors cette austérité , cette soumissioif^
ces vertus , me semblaient autant d'obstacles à mes vœux.
Que m'importait, en effet, que les femmes fussent soa-
mises , si d'autre part je ne savais comment aborder leur
mailre et seigneur? Que m'importait que le géomètre fût
austère, ferme, laborieux, si ces qualités, qu'assurément
il voudrait retrouver dans son gendre, étaient justemenjt
celles qui me manquaient ? Restait à lui faire goûter celles
que je pouvais avoir en compensation ; mais j'avais peu
d'espoir d'y réussir. En effet, l'abord roide de cet homme,
son œil fier et susceptible, sa parole brusque et l'ascendant
de son caractère, m'imposaient en sa présence je ne sais
quelle gaucherie où s'effaçaient tous mes avantages.
Ainsi , tout m'était obstacle ; et puis , comme il arrive
HF.KIÎlETTt. 3'Jl
toujours, chaque obstacle se transfoimanl en un !»limu-
lanl dësir, à force de songer combien il m'élail difficile.,
impossible, d'obtenir la main d'IIcnrielle, j'arrivais à ne
pins former qu'un pressant, qu'un unique vœu , celui
d'obtenir cette main. . ,j
C'est ce qui me porta à prendre. .un parti chevaleres-
que , mais désespéré : celui de brusquer le premier pas ,
en faisant à ma future l'aveu passionné de mes sentimens.
H ne s'agissait au fait q\ie d'épier une occasion favora-
ble. J'épiai donc, et si longtemps, et si bien, que les
occasions vinrent à m'élre ôtféi^&j<M^Q ^^-^lUn/e. avant q\w
j'eusse fait ma déclaration .m ; ' r.r ]:■) ■"■);!r<r:!: "Ho-; ^w>')
Ce fut le matin d'abord. Souvent nous montions seiil's
ensemble , et j'en étais déjà venu , auprès d'Henriette, ^
ce point de familiarité que, après l'avoir sqluée, je lui
adressais la parole pour lui demander des. nouvelles 4e
son père, ou pour énoncer mon opinion tantôt sur
l'ennui des longues pluies^ tantôt sur le charme de$
belles journées. Dix fois, au moins, enbairdi p$i| ma
hardiesse même, je me mis en devoir d'éclater en aveux
significatifs et tendres, lorsque,. à cet instant, suprême,
la rougeur me montant au visage €t i'émoti'oh 'mfôtant la
parole, je remis à un moment où je me trouverais sans
rougeur et sans trouble. Pendant que je prenais aiosi
mon temps, le géomètre se mit insensiblement de lia
partie, et Henriette ne monta plus seule à sa mansarde.
Mais l'amour est si ingénieux! A I heure, des repas,
Henriette descendait et remontait sans être accompagnée;
je m'arrangeai de manière à faire le voyage avec elle.
La chose réussit à merveille. H ne restait plus qu'à me
déclarer, lorsque la famille changea brusquement l'heure
de ses repas, en sorte que je dus le soir, comme à midi,
descendre et remonter seul.
322 HENRIETTE.
Restait un dernier moyen, hardi à la vérité, mais iii-
faillible. Celait de m'introduire chez Henriette, sur
quelque prétexte, et là, de donner un libre essor à mes
sentimens. Je me mis en chemin bien des fois , et , ici
encore , il ne me restait plus qu'à ne pas rebrousser à
chacune , lorsque la mère d'Henriette prit peu à peu l'ha-
bitude de venir travailler auprès d'elle. j Jaa'D
Je dois aux leçons de M. Ratin , et à ses pudibondes
harangues, de n^avoir jamais osé adresser à une femme le
moindre propos tendre , durant tout le cours d'une jeu-
nesse oîi je ne fis d'ailleurs guère autre chose que d'aimer.
Cette sotte timidité est un bien dont je reconnais aujour-
d'hui le prix. Par elle, le jeune homme retient, et porte
jusqu'aux jours de l'hyménée, cette pudeur native qui, une
fois perdue , ne se recouvre plus ; par elle , son cœur de-'
meure jeune, sincère ; il se remplit de mille sentimens vifs
et tendres, dont elle comprime l'essor , mais pour lui en
faire apporter le pur et riche hommage à celle qui sera la
compagne de sa vie. )j«r^io| aallsd
Mais alors j'en jugeais autrement. Je m'indignais
contre moi-même, et, réfléchissant combien de fois déjà
cette incurable timidité avait enchaîné ma langue lorsque
tout me conviait à parler, je commençais à croire que, né
gauche et stupide , je finirais par demeurer garçon , faute
d'avoir su déclarer mes sentimens. Heureusement le ha-
sard vint à mon aide. "i '■'"•ji" ■" jjiMHiJii j> ,.>iii<^*j
Un matin , je me livrais à' ces pertSées décfoufâgeâWYes ,
lorsqu'on frappa à ma porte. Je courus ouvrir : c'était
Lucy. La visite de cette dame me combla d'aise, car je
savais d'avance quelle serait la grâce flatteuse de son lan-
gage, et j'étais bien déterminé à m'imaginer que, de
derrière la cloison, Henriette n'en perdrait pas un mot.
•■Q'.i'j-i '') •■■tMirj'T'j'ji'
H^.^RII•:TTR. 323
/.iLucy^'de retour d'une excursion en Suisse, venait me
deTnander des nouvelles de ses copies. Elle était sCrtle, je
les lui prt'-scntai ; elle eut l'attention d'en paraître enchan-
tée, ravie, et de prodiguer l'éloge à mes talens. Aussi je
ne me sentais pas de joie, lorsque changeant d'objet :
— Vous n'étiez pas chez vous, hier, monsieur Jules? "i
— Auriez-vous pris la peine de monter jusqu'ici, ma-
dame ? Justement, hier matin, mon oncle me fit demander
pour'soctir avec lui.
.vswr^Glest. ce «que voulut bien m'app^rendre une jeune
pferstinne qui travaillé dans la chambre voisine, et ciiez qui
je me reposai, iqUelques.jnstans. jQrçI esL, son «ooi,, j,e
vous prie?/ :p o-vk;?; f)illî'Mri'^f Jîrvs'I on^i-ifi'tTl • nilli-.frnift
^0 A cetlje question, je rougis jusqu'au blanc des yeux;
Lucy s'en aperçut, et reprit aussitôt, non sans quelque
embarras : —Je vous ai fait étourdiment une question que
vous jïourriez croire itidiscrète, monsieur Jules ; ex-
cusez-moi. Mon imique motif était l'envie de savoir le
nom d'une jeune fille dont l'air, l'accueil et les manières,
m'ont inspira de l'intérêt. .[
: — Elle se nomme Henriette^ repris -je encore
fort troublé. C'est un nom que je ne prononce pas sans
émotion , — bien que je le prononce sans cesse Puis,
encouragé par l'air dont Lucy m'écoulait, et surtout par
l'wvie d'avancer, d'achever peut-être le grand- içâvail de
ma déclaration : Puisque j'ai osé vous dire cela. Madame,
ajoutai-je, je dois, ce me semble, vous en dire davan-
tage Cette personne, je la vois tous les jours , je tra-
vaille auprès, je l'aime!... et votre question m'a troublé
cotnme si; vous eussiez surpris un secret qui est demeuré
jusqu'ici dt»T\s le fond de mon cœur. . . C'est en dire assez
pour que vous compreniez quels sont mes sentimens , et
quels vcéuXi ils me porteraient à former, si je pouvais
me persuader qu'ils fussent agréés
324 HriSRIETTE.
•y En cet instant nous fûmes interrompus. C'était l'époux
de Lucy. On revint aux copies. Bientôt ils me quittèrent^
Après ce qui venait de se passer, j'avais hâte de me
trouver seul. Glorieux, ravi, soulagé, j'admirais que
j'eusse osé dire, et si bien, et si à propos. Et que c'est
facile! pensais-je. ùoq ni stiq anoy-soiiuii. —
Ce qui m'enchantait surtout, c'est que Henriette, li-
bre à chaque instant de protester en se retirant , n'avait
quitté sa mansarde qu'après l'arrivée de l'époux de Lucy.
Sur cette circonstance , j'échafaudais tout un monde de
bonheur. Henrielle, en écoutant ma déclaration , l'avait
accueillie ; Henriette l'avait accueillie parce que son cœur
était à moi. Enfin, comme vers une heure elle ne re-
monta pas à son ordinaire, je me persuadai aussitôt que,
fille aussi soumise que tendre , elle venait de transmettre
mes vœux à sa famille, qui en délibérait à cette heure !
J'étais donc en proie aux plus charmantes anxiétés de
l'attente , lorsque , vers trois heures de l'après-midi ,
j'entendis quelqu'un monter l'escalier. La personne se
dirigea d'un pas ferme vers ma porte , qu'elle ouvrit
sans façon. C'était. . . . c'était le géomètre !
l\ paraît que ma physionomie n'était pas dans son état
normal :— Ma visite vous fait pâlir, dit-il brusquement ;
vous pouviez pourtant vous y attendre? . ; j'jI) »;.'.'•:
— Effectivement, Monsieur, balbutiai-je , je rti'étais
flatté. ...
— Remettez-vous donc, et prenons des sièges.
Nous nous assîmes. — J'ai l'habitude , reprit le géo-
mètre, d'aller droit mon chemin. Voici ce qui m'amène.
Puis fixant sur moi un regard étincelant de fierté : Depuis
longtemps, Monsieur, vos allures me déplaisent. Je croyais
J
lIGKRIEîtB. 325
m'étre sufiisainmeni mis en garde conlre elles. . . Mais , ce
matin même , et en présence d'ime personne tierce, vous
avez compromis ma fille I. .. Que signifie ce manège?
,/i —Monsieur, leotai-je de répondre, blâmez mon in-
expérience^ mais ne suspectez pas mes intentions
— Les bonnes intentions procèdent ouvertement. Or
vos façons d'agir sont équivoques, quand déjà votre
situation , ce que j'en sais du moins, ne me tranquillise
nullement sur vos façons d'agir.
— Vous me faites outrage ! Monsieur , interrompis-je
avec un accent de vive émotion, '.M..
— C'est possible , reprit le géomètre d'un ton calme
qui me remplit de crainte ; mais je suis prêt à vous faire
réparation, Il se peut, en effet, que je vous juge avec sé-
vérité. ^IsepeuL que, timide, inexpérimenté, gauche
dans vos. alIure%,TOfus .soyez ferfni» et honorable dans
vos intentions. Eh bien , c'est à vous de me faire la
preuve que. vos propos, dans tous les cas inconvenans,
sont honnêtes du moins; que vous savez où ils peuvent,
011 ils doivent nécessairement conduire, sous peine d'être
inexcusables. . . . Prouvez-moi donc que vous êtes réel-
leojient en mesure de vous marier , et aussitôt je rends
justice à vos intentions. ... Que gagnez-vous> Monsieur yj
année commune? . ^ i
Cette épouvantable question, que je voyais poindre de-
puis un moment, m'écrasa comme un coup de foudre.
Je ne gagnais rien encore, je ne possédais pas un sol
vaillant , et j'avais oublié d'y songer. Si Henriette m'ai-
mait, si Henriette m'était unie, quel besoin d'autres
ressources?. . . . Percer la cloison, et tout était dit. Mais
le géomètre raisonnait autrement. . ,' ."; -uo
— Je gagne, Monsieur, répondis-je loiit pâlissant , je
1326 HENRIETTE.
gagne... . moins sans cloute que je ne gagnerai par la
suite; mais j'ai un état. ... . .
Il m'interrompit. — C'est justement parce .<^'' voiis
avez un état, et que cet état est celui de peintre, qne je
précise ma question. Vous n'ignorez pas le proverbe.
Votre état donne de la gloire quelquefois ; du pain , pas
toujours. Ma fille n'a rien. Qu'avez-vous ? Ou plutôt,
j'en reviens à ma question^ <^«e gagne^-vous , anrïéè'
commune? i' :
oi —Je gagne. ...
J'allais infailliblement mentir ou prendre mal, lorsqu'on
frappa à ma porte.
(lifv) r',tor n rri'-. 'i'
-■'Qui est-ce qui aime lJ< péripétie? Aristote lotie la péH-
pétie, vive Aristote! Quoi dans l'univers peut valoir une
bonne j une bienheureuse péripétie ! Lucy, mon bon gé-'
nie, ma providence!! n^'^i dii .anoiuiahu «oy
J'avais ouvert. Un domestique érîirvr^é^htrâ'^portàiîï
deux gros sacs d'argent. Dans mon ravissement je le
laissai faire. 11 les posa sur la table, et en ouvrit un, d'où
s'échappèrent à flots des écus qu'il se disposa à mettre
en piles , pour que je les reconnusse , après lui. Puis, me
présentant un papier : r — Ceci est le bordereau. Quinze
cents francs en espèces pour les deux copies. Milady m'a
recommandé de les rapporter , ainsi que le modèle, avec
la permisision de Monsieur. loiîsoup
Aussitôt plus de trouble ! — C'est bien , dis-je. Je vais;
vous remettre ces copies. Puis me tournant vers le géo-
mètre qui , s'étaul levé , avait déjà repris son chapeau r
— Comme j'avais l'honneur de vous le dire, Monsieut--^^'
je gagne année commune. ... ,. m
— Vous avez , interrompit-il , vos affaires ,• moi lès
miennes , et cet homme attend. A un autre jour Et il
HENRIETTE. 327
se relira au moment où , rempli d'assurance , j'allais
parler avec toute l'ëloquence d'un amant épris, que le
ciel lui-même favorise et pousse au succès : — Au diable
les ,{jéomètres ! m'écriai-je quand il fut parti.
t\n? 'iiio
Pour me consoler , je reportai mes regards sur les
t'cus. C'étaitj, ménae au milieu de, mon désappointement,
un^ douce vue. Les piles s'élevaient en colonnade ser-
rée , et je trouvais à cette architecture une grâce mer-
veilleuse. Jamais tant de trésors accumulés n'avaient
frappé ma vue; et en songeant à Lucy, de qui me ve-
naient tous ces biens , je ne pouvais me lasser de répé-
ter : Lucy ! généreuse Lucy ! mon. bon génie ! En attendant
que j'eusse tro,uyé: un bon placement pour ma fortune ,
je la cachai iqvX entière dai]|s le |>q^le, faute ^'grçppjre ,
après quoi je sortis pour savourer, seul et à l'air, des
champs , la joie qui succédait dans mon cœur à des mo-
mens de si vive angoisse. D'ailleurs les événemens avaient
bien marché depuis le malin ; le temps pressait , et j'é-
prouvais le besoin de recouvrer promplement assez de
calme pour pouvoir réfléchir aux démarches ..q^i. me
restaient à faire.
La première , c'était de tout cpnfier à mon oncle , qui
ne savait rien encore.. Ce qui m'avait Jusqu'alors por^é
à lui cacher mes projets, c'est la certitude où j'étais qu'il
n'écoulerait que la pensée de me rendre heureux , en
facilitant mon établissement par un nouveau sacrifice
de sa part. Celte certitude même , jointe à ce que je
savais de l'étroiiesse de ses moyens; certaines privations,
surtout, qu'il s'élail imposées récemment depuis qu'il
avait dû pourvoir,.^ mon petit équipage d'artiste,, iB'a7
vaicnt fait un devoir sacré de ne plus mettre à l'épreuve s^
328 IIKNRIKTTE.
trop facile générosité. Mais aujourd'hui, toHs ces scru-
pules lombaient par le fait de l'opulence dont j'étais
redevable aux largesses de Lucy , en sorte que je
n'avais plus qu'à l'instruire de ce qui s'était passé, et
à le prier de mettre le comble à ses bontés en allant, dès
le lendemain , demander pour son neveu la main d'Hen-
riette. Nul doute que, s'il nie faisait «iette faveur, l'au -
tô^rité' die "^sôri âge , le' poids de son assentitnent, et la
dbtjcc cordialité de ses manières , ne dussent assurer le
succès d'une démài^lié d'où dépendait la félicité de iiia
Vîd. ^îe résdluydé'%i plâ'rlëi'' lé soîr même. -u..» ^ i
-•_(/ ic; if'M ;i) , rv.i i "; '■[iv/_, ■■ :,' ' -, • , ^rrnn''')
"'^'Ù'è réhtrjfîtialr'd'. C'iétait l'helirc du souper : — A tatle,
J^Wble! boiT oificle..! 'J'apporte de grandes nouvelles.
' ' — le' sais , je sais ^ mon enfant, La vieille me tient
âù c'ôWirit..^:: on p^Hé d'éeits. ...' iiri' ^i^bs sàc, i.;! le'
Pàcltffé' tout entier quî se serait "vérsë' 'étfezmbh pauvhe
J^fès.;;.'- ^' ■; ^- /'^''-^ ■ ' ' ' ■■' '
Jrion^j^g Pàètcrtè éri personne, bon oncle. Il est dans
mon poêle... Mais commençons par nous mettre à table,
car j'ai bien autre chose à vous dire ! ;
Je r'emarquai que mon oncle, au lieu de relever avec
gaîlé ces dernières paroles , en s'associant à ma joie ,
comme cela lui était habituel , s'était approché de la
table d'un air préoccupé , et en jetant un coup d'œil du
côté de la vieille, dont la présence le gênait visiblement,
sans qu'il pût prendre sur lui de la_ congédier. Je fis un'
sijgne h Marguerite qui se retira. '' ' ■
.^■*' Qilànd ' nous fûmes assis à notre place accoutumée:
—-C'est que j'ai aussi à te dire , reprit mon oncle, ... et
il toussa, comme il lui arrivait lorsque, pour exprimer
quelque 'j^eriiblé repi'oéhe , il fallait qu'il se fit une ex-
trême viol<^iicc.
HhNRIETTE. 329
— Tu sais. ... Il s'arréla , puis changeant encore de
lour : — Celte bonne dame est en vérité gt^néreuse, noble
dans SCS procédés. . . . C'est un honneur que d'être pro-
tégé par une personne d'un aussi digne cœur ; , . . . un
honneur qu'il faut mériter, mon enfant.. .. Te voilà
lancé dans la carrière. ... De l'ordre, maintenant; de
la conduite, du travail , et nous arriverons à bien. . . .
Mais, reprit mon oncle avec un accent plus ferme,
honnête? toujours! . . . voulant nuire? jamais!. . . pre-
nant garde, qu'une jeune fille, c'est sacré! . . . excepté
pour les méchans.
— Je ne comprends pas, bon oncle, m'écriai-je avec
émotion.
— Celle jeune fille, ... là haul ?
— Eh bien ?
— Tu l'aimes ? . . .
— Ardemment!
— El voilà , Jules , ce qui n'est pas bien !
A ces mois, que mon oncle prononça avec une sorte de
gravilé solennelle, je fus, je l'avoue, tenté de rire, pré-
sumant que ses alarmes sur mon honnêteté provenaient de
quelque commérage de servante, dont la vieille aurait cru
devoir lui faire la confidence. — Pour celte fois, repris-je,
je n'y suis plus du tout! Celte jeune fille, je l'aime en effet,
et je venais vous prier d'aller dès demain auprès de ses
parens, pour demander sa main au nom de votre neveu.
Où est le mal ? bon oncle.
Alors mon oncle : — Tu?... Comment as-tu dit? Tu
veux te marier !... . El lu es cause, dit- il en se levant avec
vivacité, que je viens d'affirmer à son père lout justement
le contraire !! —
XII 21
3Î0 HE^iRlETTlî.
— Perdu! m'écriai-je. Perdu! Bon oncle, qu'avez-
vous fait ?
— Mais j'ai fait j'ai fait — ce que la loyauté me
commandait de faire Ecoule écoute donc. Ce
diable d'homme vient chez moi brusquement ; il dit que
tu courtises sa fille il dit que tu as compromis sa
fille il demande ce que peut risquer sa fille, et si tu
songes à l'hyménée?... Alors je lui réponds, qu'au
contraire, lu t'es juré à toi-même
— Ah ! perdu ! interrompis-je. Et je me livrai à tout
rcmportement du désespoir.
A peine mon oncle Tom avait-il compris que mes in-
tentions étaient pures et mon honnêteté intacte, que le
vif regret d'avoir compromis involontairement mes espé-
rances , effaçant chez lui jusqu'à cette prudence réfléchie
qui est le propre des vieillards, il fut aussitôt bien plus
préoccupé des moyens d'apporter un prompt remède à mon
chagrin, que d'apprécier la sagesse ou les convenances
du mariage dont je lui parlais alors pour la première fois.
Pendant que j'étais à me désoler : — Voyons, voyons,
répétait-il en se promenant dans la chambre — Voyons
à nous tirer delà Bon Dieu ! j'aurais dû songer Ces
sermens, à ton âge, on les fait... c'est permis;., on les
défait, c'est permis aussi Le mal, c'est qu'au mien on
a oublié toutes ces péripéties Puis s'approchant de moi :
— Courage ! mon pauvre Jules — courage. Rien n'est per-
du Demain j'irai.... j'expliquerai, je démontrerai —
— Demain ! dis-je avec effroi. Ce soir !.. ce soir ! bon
oncle, en cet instant ! Vous les trouverez rassemblés. Le
matin il sort
— Mais bon Dieu ! ce soir?... et puis la jeune fille
qui sera là?
HEnniErrr. 331
— yu'importe? Ils la feront se retirer, s'ils jugent à
propos. Ce soir, je vous en conjure! bon oncle.
— Allons ! Eh bien, va pour ce soir! .... C'est pourtant
dix heures. Appelle la vieille, pour que je m'habille un
peu.
Je profitai des instans pour mettre mon oncle au fait
de tout ce qui s'cUait passe. Bientôt il eut quitté ses pan-
toufles pour mettre ses souliers à boucles ; je lui ajustai
sa perruque, après l'avoir proprement poudrée; Margue-
rite et moi nous nous aidâmes à lui endosser le bel habit
marron, puis je lui donnai sa canne, tout en l'instrui-
sant à la fois , et de ce qui s'était passé, et de ce qu'il
avait à dire, et de ce qu'il devait répondre. _ C'est bien,
c'est bien, dit mon oncle, que mon babil étourdissait;
et il partit.
Je mis au fait de tout la vieille Marguerite. Elle m'é-
coutait les larmes aux yeux, et, durant ces momens de vive
attente, elle me tint compagnie, s'associant ingénument à
mon anxiété et à mes vœux. A chaque instant nous ou-
vrions la porte, pour attendre sur l'escalier le retour de
mon oncle; ou bien, rentrant dans la bibliothèque, nous
cherchions à saisir quelque chose de ce qui se passait
au-dessus de nous.
Au bout d'un quart d'heure, la porte s'ouvrit chez le
géomètre, je reconnus le pas de mon oncle : Si tôti
m'écriai-je. Je suis refusé, Marguerite.
- C'est pour demain , dit mon oncle en rentrant, ils
n'y sont pas.
Cette réponse me causa le plus vif désappointement.
— Vous les avez donc attendus?
— Oui; j'ai attendu.... mais ils ne rentreront que
vers minuit , m'a dit leur fille.
— Vous l'avez donc vue ! !
332 lli.NRIF.TTE.
— Oui; el, ma foi, c'est une charmante personne, ou
je ne m'y connais pas
Je ne me sentais pas de joie. Mais que vous a-t-elle
dit, mon oncle? Tout, s'il vous plaît; racontez-moi tout.
— Que je pose cet habit d'abord et que je m'as-
seie... Une charmante, une bien digne fiHe... Mes pan-
toufles , Marguerite
— Que vous a-l-elle dit , bon oncle?
— Elle m'a dit, — tiens, pose ma canne, qu'ils
sont allës à un baptême, chez un de leurs amis
— Mais autre chose encore, puisque vous y êtes resté
dix-neuf minutes ?
— Oui, oui. Attends. ... ça me reviendra. D'abord,
c'est elle qui m'a ouvert... J'eusse été un revenant qu'elle
n'aurait pas eu plus d'effroi qu'elle n'a eu en voyant ma
figure (Il se mit à rire en imitant le geste d'Hen-
riette).. . IN'ayez pas peur, ma belle enfant, lui ai-jedit, en
lui prenant la main ; entrons, entrons... Alors ses joues
se sont couvertes de rougeur, et elle ma précédé , sans
quitter ma main ; parce qu'elle voulait , vois-tu , me
diriger dans le corridor, comme on fait à im vieillard. . .
une décente et respectueuse enfant
— Qui vous aime, qui vous chérit, comme tout le
monde, bon oncle.
— C'est bien sur ! dit tout bas Marguerite dans l'ombre
du vestibule.
— Comme cela, nous sommes arrivés dans la salle, où
elle était à coudre, veillant sur une sœur el deux petits
frères couchés à Tentour.. . A notre venue, l'un d'eux s'est
réveillé : Faites, faites, lui ai-je dit, et après vous irez
me chercher vos parens ; c'est à eux que j'en veux.
— Ils n'y sont pas, Monsieur, m'a-t-clle répondu en
berçant l'enfant Je le dis tout, comme tu vois ou
bien veux-tu que j'abiège?
IIKNUIETTE. 333
— Uli tout, toui! mon oncle. . . Ne vous riez pas de moi !
— Cela me contrarie, ai-je répondu ou plutôt, cela
va contraiier bien vivement la personne qui m'envoie. . .
La pauvre fille, ici, a rougi tellement que, s'étant levée,
elle est retournée pour bercer encore son frère, bien
qu'il n'eût bougé cette fois. Alors plus loin de ma vue :
— Ils reviendront vers minuit, monsieur Tom; je dois
vous le dire, pour que vous ne vous fatiguiez point à les
attendre
— Effectivement, c'est (ard Je remettrai donc
ma commission à demain et quand vous saurez
ce que c'est, je me recommande, ma belle enfant, pour
que vous vouliez bien l'appuyer si toutefois si
toutefois vous nous voulez du bien ; et à moi en particu-
lier — à moi qui mourrais tranquille si j'avais vu au-
paravant, le sort de mon Jules uni au vôtre , . . . son bon-
heur sous votre garde , et sa jeunesse sous la protection
de votre respectable famille
Je me levai à ces mots pour me précipiter dans les
bras de mon oncle, que j'accablais de mes caresses, sans
pouvoir exprimer les sentimens qui débordaient de mon
cœur
— Obé !. . . mon pauvre Jules. . . . ohé ! ma perruque ! . . .
ma perruque en pàtit ! Laisse-moi dire Tu ne sais
rien encore. . . Là!... calmons-nous. .. là. .. là... lu com-
prendras mieu.x.
Cette jeune fille, donc , quand j'ai eu parlé clairement,
s'est remise tout à fait : — Monsieur, m'a-t-elle dit, avec
une voix ferme, vous ne doutez pas que je ne vous respecte
et ne vous aime. ... Je suis touchée des choses que vous me
dites, mais embarrassée d'y répondre. Je songe peu à me
marier, et j'y vois des obstacles.... ( ne t'effraie pas ).. .
J'appartiens à mes parens, je leur suis nécessaire, je ne
334 HENRIETIE.
veux ni les abandonner, ni leur êlre à charge ( ne
l'effraie donc pas) Je ne me marierai qu'à celui qui
me croira son égale, qui adoptera ma famille pour la sienne^
qui m'offrira son cœur entier et sans partage , comme je
lui livrerai le mien Je ne m'attendais pas à dire jamais
ces choses à quelqu'un, mais votre âge et le respect que
je vous porte m'y encouragent. Pour le reste^ c'est à mes
parens de répondre... Je les préviendrai, si vous le dé-
sirez, de votre venue?...
— S'il vous plaît, ma chère enfant : demain à dix
heures J'aime à trouver autant de sagesse et de vertu
dans un si jeune âge et je n'en conçois qu'un plus vif
désir de voir mon neveu agréé à ces conditions, qui,
certes,, ne lui paraîtront pas dures. .. Un grand honneur,
ma chère enfant. ... un bien grand honneur que d'entrer
dans une famille où se pratiquent tant de vertus et dès
l'âge tendre — Son cœur entier, tout entier... (J'aurais
pu lui conter l'histoire de ta Juive ) et un honnête cœur,
je vous le cautionne, mon enfant;... qui comprendrait
quel dépôt lui serait confié, à quelles conditions s'obtient
le bonheur, et comment il ne peut résulter que de l'af-
fection commune, de la fidélité commune, du commun
concours à tous les devoirs qui naissent de l'état de fa-
mille Et ici, mon bon oncle contrefaisant avec gaîté la
formule de la liturgie du mariage : IN'est-ce pas, Jules,
ce que vous promettez ! !
— Oui, oui, m'écriai-je, et devant Dieu ! devant vous !
mon oncle bien-aimé, devant vous ! el je l'accablai
de nouvelles caresses , pendant que la vieille s'essuyait
les yeux. Lui seul, heureux du plaisir qu'il faisait, mais
serein comme toujours , conservait son calme, mêlant à
mes larmes de joie, des propos gais et affectueux.
Te voilà doue marié? continua mon oncle.
iir..>Rir.nE. 3.)â
— I*lùl à Dieu ! bon oncle. El n'avez-vous plus rien dil?
— Plus grand'chose. Après cela , je me suis levé — el
j'ai voulu voir ces bambins qui dormaient par là — Elle
s'est prêtée en riant à me les montrer — Ce que j'admi-
rais, c'est la propreté, le soin, l'ordre, môles partout d'une
certaine élégance, au milieu d'une simplicité grande —
Vous faites là leurs robes? lui ai-je dit — — C'est ma
mère, Monsieur; mais en son absence j'y travaillais.
Alors je lui ai pris la main pour la baiser, et elle a gardé
la mienne pareillement pour m'accompagner. C'est moi
qui, sur le seuil , lui ai conseillé tout bas de ne pas venir
plus avant , si elle ne voulait pas s'exposer à te rencon-
trer. Elle a rebroussé bien vite. C'est tout. Voici onze
heures , allons dormir maintenant.
La vieille sourit. — Tu as raison , Marguerite. Tout le
monde ne dormira pas celte nuit; mais nous deux , ma
vieille, nous dormirons pour tout le monde.
Vers minuit, les parens revinrent. En prêtant l'oreille,
je pus comprendre qu'il y avait entre les membres de
celle famille un débat grave et animé. Vers deux heures,
ils se levèrent de leurs sièges et, s'étant séparés, j'entendis
les deux époux , retirés dans leur chambre, s'entretenir
longtemps encore , jusqu'à ce que tout rentra enfin dans
le silence. Je ne me mis point au lit , mais en proie à
une vive agitation, j'attendais le jour avec impatience.
Dès que mon oncle Tom fut éveillé, et tandis qu'il
s'habillait, je me fis répéter toutes les circonstances de sa
visite de la veille. Pour me complaire, le bon vieillard les
racontait de nouveau une à une , avec un ton de douce
sécurité qui, me faisant illusion, ranimait mon espoir, et
renouvelait mes transports. Toutefois, je trouvais trop de
réserve aux discours d'Henriette, et quand je venais à
336 HENRfETTÊ.
songer aux terribles préventions que ma conduite et les
discours de mon oncle avaient dû jeter dans l'esprit sus-
ceptible du {jt5omètre, je perdais de nouveau tout l'espoir
que je venais de ressaisir.
Cependant dix heures approchaient. Avec une anxiété
croissante je rappelai à mon oncle tout ce qu'il avait à
dire, et nous convînmes que, aussitôt sa démarche faite, il
monterait directement à mon atelier, où j'allai l'attendre.
J'y étais établi depuis quelques instans , lorsqu'on
entra dans la chambre d'Henriette. Je reconnus le pas
de deux personnes , et , à divers signes , je fus bientôt
cerlain que c'était elle et sa mère.
Cette certitude me causa un tel mécompte , que je
m'imaginai que tout était perdu. Depuis l'entretien que
j'ai rapporté , je m'étais toujours figuré que cette bonne
dame, confidente des intimes pensées d'Henriette, était
disposée à m'accueillir avec faveur; et que, désireuse
avant tout de confier sa fille à un jeune homme honnête,
elle serait auprès du géomètre mon meilleur avocat, le
seul du moins sur lequel je pusse compter. En les voyant
donc, elle et sa fille, abandonner la place dans un moment
si décisif, et laisser mon oncle à la merci du géomètre,
tout imbu de préventions qu'elles ne pouvaient sûrement
pas partager au même degré que lui, je jugeai mes vœux
repoussés à l'avance. Dans celte situation désespérée, je
résolus de profiter des momens pour tenter une dernière
ressource. C'était de me présenter devant ces dames, et
de m'efforcer, en leur laissant voir toute l'ardeur et la sin-
cérité de mes sentimens, de les intéresser en ma faveur.
J'allai frapper à leur porte , Henriette m'ouvrit.
La propre honte de cette jeune fille, si vivement peinte
HENRIETTE. 337
sur son visage, put seule me faire surmonter la mienne.
— Puis-je , Mesdames , leur dis-je d'une voix émue ,
me présenter quelques instans devant vous ?. . . — En-
trez , Monsieur Jules , dit aussitôt la mère. Elle se tut
après ces mots , et me considérant en silence , des lar-
mes commencèrent à ruisseler de ses yeux — — Que
vouliez-vous nous dire? reprit-elle, d'une voix triste et
altérée par les pleurs.
— Je voulais, Madame, avant que votre famille décide
de mon sort, vous avoir vue, . . . vous avoir parlé , . . .
et je suis embarrassé à le faire. ... Je voulais dire à
mademoiselle Henrielle que dès longtemps mon unique
bonheur est de l'aimer, de l'admirer, d'envier par-dessus
toute chose au monde l'honneur d'associer mon sort au
sien. ... à vous, Madame, que je vous aimerais comme
la mère que je n'ai plus ; que vous confieriez votre
fille sans la perdre. . . . que sais-je? Chère madame,
votre vue me pénètre d'émotion et de respect ; . . . j'en-
tends le langage de ces larmes que vous répandez ; . . .
je crois que je saurai y répondre !
Pendant que je parlais ainsi, Henriette, moins émue,
me considérait en écoutant attentivement mes paroles.
— Henriette, lui dit sa mère, parlez à ce jeune homme
Vous perdre ! mon enfant ; non, je ne saurais aborder cette
pensée vous êtes ma vie!... — Jamais, dit Henriette
avec une fermeté que tempérait un accent modeste, ja-
mais, maman, je ne me donnerai qu'à celui qui se fera
votre fils ! . . . Monsieur, je suis plus embarrassée que
vous à parler. ... Je vous connais peu. ... Je sais vo-
tre demande , et je ne sais pas votre caractère. ... Je
vois beaucoup d'hommes qui passent pour des époux re-
comraandables , et dont je ne ferais pas d'estime. ... Et
puis , quitter mes parcns ! . . . Ici , la voix d'Henriette
s'altéra, et ses larmes coulèrent.
338 Ilt.\RlKTTF.
— Non! sans les quitter, sans les quitter jamais ,
Mademoiselle , si du moins ils voulaient m'accueillir. . . .
— Je leur appartiens, Monsieur Jules, reprit Hen-
rielle avec plus de calme. Je n'ai pas d'expérience , et
ils en ont. Je ne vous repousse point, qu'ils décident;
je serai ce qu'ils veulent que je sois. ...
Dans ce moment la porte s'ouvrit.
^ Je ne vous cherchais pas ici ! dit le çéomèlre , en
s'adressant à moi. Au surplus , restez. J'allais vous faire
venir.
— Bonjour, ma chère enfant, dit mon oncle Tom, en
prenant la main d'Henriette pour la baiser. . . . Puis se
tournant vers la mère : — Et vous, chère madame, cou-
rage , courage. ... Si vous connaissiez ainsi que moi ce
garçon-là depuis vingt-un ans, vous auriez confiance, . . .
comme moi j'ai confiance et plaisir à le voir rechercher
cette charmante personne, qui est un vrai joyau. . . .
Mais laissons parler celui à qui il appartient.
Mon oncle s'assit; je demeurai debout auprès d'Hen-
riette, et nous écoulâmes le géomètre.
— A dix heures, dil-il, j'ai reçu Monsieur Tom. Je rends
justice. Monsieur Jules, à la sincérité de vos sentimens,
et à l'honnêteté de vos vues. Mais vous avez un caractère
faible, vacillant, timide là où il convient d'être ouvert:
c'est un défaut qui ôte aux intentions honnêtes ce trait
de franchise que l'on s'attend à y trouver. Je sais
aussi que vous ne possédez rien autre chose que cette
somme d'argent que j'ai vue hier. Ainsi vos ressources
se réduisent à des espérances, et, sous ce rapport, votre
situation manque des garanties que mon devoir est d'exi-
ger. Je complais en conférer avec vous , Mesdames ;
mais puisque tous les intéressés sont ici présens , je vais
diie franchement ma pensée.
HE.NRlnTTF. ?>'^0
Messieurs, je n'ai jamais compté sur un gendre riche,
je ne l'ai pas désiré, en Sorte que la situation de Monsieur
Jules, tel le qu'elle vient de m'étre exposée, ne serait point un
obstacle à ce qu'il obtînt mon consentement à celte union,
si toutefois ces dames y joignaient le leur Mais , con-
linua-t-il en s'animant, ce à quoi je tiens, je tiens uni-
quement , c'est au bonheur de ma fille I et ce bonheur ,
je le place dans l'affection fidèle, dans la confiance com-
mune, dans le labeur, dans la conduite, dans une vie
austère et irréprochable. ... et je ne le place pas ail-
leurs I Je sais , Messieurs , ce que vaut mon enfant ! et
celui qui ne lui apporterait pas tous ces biens, serait in-
digne de l'avoir pour épouse , comme il serait l'objet de
toute ma haine , et de tout mon mépris ! ! . .
Le géomètre s'arrêta quelques secondes , non pas at-
tendri , mais profondément ému , puis , poursuivant avec
plus de calme : — Vous comprenez à présent. Messieurs,
pourquoi je ne tiens pas à la fortune. . . . Ces biens , ces
garanties que je demande, que je veux ! elles sont plus
malaisées à rencontrer que l'or. Monsieur Jules a un état,
il est jeune, il travaillera, nous l'aiderons; là n'est pas
l'obstacle. ... Si donc il comprend bien ce qu'il fait, et
ce à quoi il s'engage ; s'il sait l'inestimable prix d'une
épouse vertueuse ; je lui accorde la main d'Henriette ,
et, me confiant en sa loyauté pour tenir ses promes-
ses, j'ose lui répondre de notre affection paternelle,
comme de son propre bonheur !
— Monsieur, dis -je alors , avec autant de calme que
m'en permettait une aussi émouvante situation : Je ratifie
toutes les paroles de mon oncle , je comprends les vô-
tres , mon cœur ne les oubliera plus. ... Je vous parle
ici, non point abusé par l'amour que je porte à made-
moiselle Heiuiellc, mais bien certainement soutenu ,
3*10 HiiNRiriTi;.
pressé, par l'eslime que j'ai pour ses verlus , et par le
spectacle que j'ai sous les yeux du bonheur plein et vé-
nérable où conduisent les principes que vous professez. ..
Que mademoiselle Henriette et sa mère joignent leur
assentiment au vôtre, et je jure ici que votre famille se
sera accrue d'un fils qui ne trompera pas votre attente!
Henriette ne dit rien , mais s'étant tournée vers moi ,
elle me tendit sa main avec un mouvement plein de
franchise. A ce geste , mon bon oncle quitta son fau-
teuil , et, chancelant d'années et de joie, il vint nous
embrasser tous les deux. Les larmes étaient venues à ses
yeux, et les caresses d'Henriette les faisaient couler dou-
ces et faciles. Le géomètre, conservant seul toute sa fer-
meté, s'était rapproché de sa femme, et soutenait son
courage par des paroles raisonnables et affectueuses.
Quand mon oncle fut retourné à son fauteuil : — Mes
amis , dit-il , je vous remercie tous. ... ce jour-ci rem-
plit mon dernier vœu. Cette aimable enfant (la mienne
à présent), sera heureuse, . . . c'est chose certaine,. . .
car vous trouverez dans mon Jules un cœur droit , ai-
mant,. . . très-capable de comprendre et de remplir tous
ses devoirs,. . . quand même l'humeur est gaie, et la
tête aux beaux-arts.
Je dis donc que je vous remercie tous. Maintenant,
que je vous dise mes idées, et les choses telles qu'elles
sont. C'est ce garçon qui me remplacera. Mon petit bien
est à lui. Il est à lui depuis vingt-un ans, dans mon tes-
tament. . . . C'est donc lui qui, depuis vingt-un ans, me
fait vivre. . . . U s'arrêta pour sourire.
A ce compte-là, reprit mon oncle, je ne lui coûterai
plus bien longtemps , de telle sorte que l'avenir n'est
pas nuit close. ... Ce petit bien, c'est une rente de cent
HENRIETTE. 3 î I
vingl-sept louis, dont le capital est placé sur le meilleur
vignoble du Canton de Vaud,. . . sous la protecJion de
Racchus , comme vous voyez.. . . Il a si bien su f^ire,
que, depuis tantôt cinquante- quatre ans, la rente n'a pas
failli une fois de m'arriver par trimestres. . . .
Je dis donc que c'est cent vingt-sept louis Là
dessus, cinquante que me coûte ce garçon là, lui sont
assurés dès aujourd'hui Ils seront livrés par termes,
non pas à lui... mais à cette demoiselle, qui m'a paru
hier une habile et fidèle ménagère.
Un murmure interrompit mon oncle. — Ecoulez
écoutez-moi. . . je vous prie. . . en tant que je n'ai pas de la
force de reste Ces cinquante louis seront pour faire
aller le petit ménage — Mais, comme on dit: il n'y a
pas de soupe sans marmite... or, mon neveu n'est pas
riche en marmites... tout son mobilier tiendrait sur ma
main Eh bien, nous voulons avoir, nous aurons nos
marmites, notre buffet, nos meubles, et nous recevrons
cette jeune dame comme elle est digne... Voici comment.
Ecoutez-moi. Dans ma longue vie, j'ai accumulé beau-
coup de bouquins... Je prévois qu'un artiste comme Jules
ne saura trop qu'en faire... et moi , il faut bien que je
commence à plier bagage... Je connais un Israélite qui
m'y aide à plaisir, et sans me tromper, parce que je sais
le prix de mes denrées Sur cette somme, dont j'ai
déjà une part , nous trouverons de quoi établir ces en-
fans... Point de façons, point de murmures. Vous me
feriez peine en me contrariant. D'ailleurs, j'y trouve une
récréation. L'Israélite me tient compagnie. . . nous lisons
de l'hébreu ,.. . nous comparons les éditions... et je dis
adieu à mes bouquins un à un... en alîeudant que je
vous dise adieu à tous, mes amis.
Je fondais en larmes. HenricKc, sa mère, et jusqu'au
;)i2 HENRIliTTE.
géomètre, écoutaient avec surprise, le cœur gonflé d'ad-
miration et de tendresse envers le bon vieillard. Bien
éloignés d'accepter, nous ne le contrariâmes pas, mais
nous étant rapprochés de lui , nous l'entourâmes de
notre respect et des marques de notre gratitude pro-
fonde.
C'est ainsi que j'obtins la main d'Henriette. L'avenir
a accompli les prédictions de mon oncle, et les promesses
du géomètre. J'entrai dans une famille ovi régnaient
l'union , l'intimité , le dévouement de tous au bier com-
mun ; la plus propre entre toutes à achever de former
mon caractère , en me montrant quels sont les biens ,
simples à la vérité , mais vrais et certains , dont nous
éloigne. le plus souvent un tour d'esprit romanesque, et
une imagination prompte à se laisser séduire.
Lucy, avant de partir pour l'Angleterre, apprit de
moi mon prochain mariage , et ce fut pour elle une
occasion de me faire une commande qui mit mon ménage
à flot pour longtemps. La protection de cette jeune dame
me fut aussi utile qu'elle fut constante. Liée avec les plus
illustres familles de son pays , elle m'adressait souvent
ceux de ses compatriotes que nos sites attirent chaque
année, et rarement sa recommandation était stérile. La
visite de ces étrangers me donnait un relief qui m'ame-
nait d'autres visiteurs, d'autres commandes, et, au bout
de peu d'années , j'acquis ainsi une aisance qui comblait
mon ambition , en dépassant les espérances du géomètre.
— Beau-père, lui disais-je souvent, l'étal est bon ; c'est
votre proverbe qui ne vaut rien.
L'on peut se rappeler que Lucy m'avait dit un jour,
les larmes aux yeux : « En quelque temps. Monsieur Jules,
HENRIETTE. 3i.'»
que TOUS ayez un malheur semblable au mien, je vous
prie de m'en instruire. » Ce malheur arriva environ deux
ans après mon mariage , et lorsque j'eus rendu les der-
niers devoirs à mon oncle, j'écrivis à cette jeune dame la
lettre suivante:
Madame ,
Me souvenant de la demande que vous me files, il y a
deux ans , je viens vous annoncer la mort de mon oncle.
C'est sans doute une consolation que votre bonté me
ménageait à l'avance , car si vous voulûtes bien attacher
quelque prix à me rencontrer après la mort de Monsieur
votre père, jugez, Madame, quelle douceur c'est pour moi
que d'être certain de trouver en vous quelque sympathie
pour la douleur, pour le vide plus grand encore que
j'éprouve.
J'ai fait. Madame, une perte immense; mon oncle
m'avait élevé, il m'avait établi, marié, mais surtout il
m'avait réchauffé sous l'aile de celte bonté parfaite, que
je ne retrouve nulle part. J'ai perdu cette âme sereine
qui présidait à ma vie, cet esprit aimable dont la gaité
si douce et si simple alimentait chaque jour quelques-
unes de mes heures; j'ai perdu tous ces biens, quand à
peine je commençais à les apprécier et à les reconnaître. . .
Que je comprends. Madame, l'affliction où je vous vis
autrefois ! que je m'y associe ! combien de ces larmes
que je verse, sont communes à votre douleur et à la
mienne! Du moins les vôtres n'eurent rien damer; j'ai
entendu votre père rendie un éclatant hommage à votre
filiale affection , tandis que mon pauvre oncle s'est éteint
avant que je l'eusse mis dans le cas de m'en donner un
semblable.
Qu'il csl donc triste, Madame^ de perdre ces élres
Ol'i HENRIETTE.
de choix , de voir se rompre celte douce attache qui ne
peut plus se renouer sur la terre ! Je m'ëtonne , je me
reproche que de funestes prévisions n'aient pas plus
souvent troublé mes heures ; je me souviens que vos
yeux se mouillaient à l'avance , pénétrée que vous étiez
de l'appréhension d'une perte plus ou moins prochaine ,
mais dans tous les cas irréparable. Et moi , insouciant
de l'avenir, je jouissais, presque sans inquiétude, de
tant de rares qualités, auxquelles l'âge ajoutait comme
un attrait vénérable et sacré !
Mon bon oncle s'est éteint comme il a vécu , calme ,
serein, presque gai. Il a vu la mort s'approcher, en-
chaîner ses membres , le refroidir par degrés , et il
semblait jouer avec elle. Tant qu'il l'a pu, il n'a rien
changé à ses habitudes ; seulement, quand il est devenu
nécessaire qu'il renonçAt à ses travaux, il a commencé
à nous retenir plus longtemps auprès de lui. Ses souf-
frances , j'en bénis Dieu ! n'ont jamais été extrêmes , et
il les accueillait sans aigreur, comme un hôte importun ,
mais qu'encore faut-il recevoir et presque traiter avec
égard. Pour nous, assis autour de son chevet, nous rete-
nions nos larmes, qui l'eussent affligé plus que ses pro-
pres maux; et nous devions parfois sourire aux propos
même qui témoignaient de sa souffrance, parce qu'il s'y
glissait encore quelques traits de gaîté. C'était pourtant
un spectacle digne d'une profonde pitié. Il semble qu'à
ces êtres si bons la souffrance soit un outrage, et le cœur
se révolte contre un mal barbare qui ne choisit pas entre
ses victimes.
C'est dimanche passé qu'il est mort dans mes bras. A
l'ouïe des cloches du matin, il s'est pris à dire: — C'est
bien la dernière qui sonne, celte fois.... Ce mot a fait
couler nos larmes.. . — Vraiment, a-t-il repris... vous allez
me persuader que je n'ai pas assez vécu, mes cnfans
HENRIETTE. 345
Je suis content ainsi. N'oubliez pas ma vieille Marguerite. . .
Elle a eu grand soin de mes bouquins... et de moi.
Jules, quand tu écriras à celte chère madame (il vous
nommait toujours ainsi), ma bénédiction, s'il te plaît,
sur elle et sur ses cnfans... et que je compte voir son
père au séjour des nobles âmes Si toutefois, a-t-il
ajouté , l'on m'admet à l'y visiter.
Après quelque silence il a repris : — Celte mauvaise
me trouve plus coriace qu'elle n'avait compté Je lui
tiendrai tête jusqu'à ce que j'aie tout fini Le testament
est là, dans le tiroir à gauche — Ma bonne Henriette,
c'était plaisir que de vivre auprès de vous . . . Mes amitiés
à vos honnêtes parens — et montrez-moi encore une
fois ce marmot — lis vont, voyez-vous , m'accabler de
questions là-haut, mon frère, ma belle-sœur... Bonnes
nouvelles, leur dirai-je, bien bonnes!
Cependant sa vue s'affaiblissait, son souffle était plus
précipité, et, à divers signes, on pouvait prévoir sa fin
prochaine; mais son discours élait net encore, son esprit
paisible, et la douce chaleur de son cœur ne devait se dis-
siper qu'avec sa vie. Vers midi il m'appela : — Si M. Der-
nier doit revenir (c'est notre pasteur), voici l'heure, je
pense... (Je l'envoyai chercher). J'ai eu une longue vie...
et j'ai une heureuse mort... Je suis au milieu de vous...
Où est ta main? mon pauvre Jules Quelques inslans
après , je lui ai annoncé l'arrivée du pasteur.
— Soyez le bienvenu, mon cher monsieur Bernier. ..
Nous voici prêts , faites votre ministère.. . J'ai vendu mon
Hippocrate. . . c'est maintenant l'Israélite qui s'en fait du
bien. .. Mais, si j'abandonne ma carcasse à cette mauvaise,
ainsi ne fais-je pas de mon àme... Je vous la recom-
mande, mon bon monsieur Bernier. Faites, faites....
crainte qu'elle ne s'envole le fil est bien ténu !
XII 22
346 KE?)RIETTE.
Alors le pasteur a fait une prière remplie d'onction
et de bonhomie. — Amen ! a répété mon oncle — Adieu,
cher monsieur j au revoir Je vous recommande ces
enfans. Le pasteur, homme âgé aussi, lui a serré la main
avec cette affection tranquille que donne la conviction
de se rencontrer bientôt ailleurs, et il s'est retiré. Mon
oncle s'est ensuite assoupi. Environ une heure après ,
il a fait un effort , et , d'une voix bien faible : — Jules I —
Henriette! (il tenait nos mains)... Ce sont ses der-
nières paroles ; son souffle s'est bientôt arrêté.
Voilà, Madame, le simple récit des derniers momens
d'un homme bien obscur, étranger au monde, inconnu
même à ses propres voisins , mais que je ne puis m'empê-
cher de ranger parmi les meilleurs d'entre les mortels. Sa
longue vie m' apparaît comme le cours d'une onde ignorée ,
mais bienfaisante, qui rafraîchit les modestes rives qu'elle
baigne, et où se mire la douce sérénité d'un ciel riant
et sans nuages. Seul témoin , mais non pas seul objet ,
de cette bonté de tous les jours , de tous les momens ,
il me semble que mon cœur ne puisse suffire à en chérir,
à en vénérer dignement la mémoire ; et c'est le besoin de
s'en associer un autre , en quelque degré du moins , qui
le porte à vous entretenir de ces choses. Permeltez-moi,
Madame, un libre aveu. Vous avez été pour beaucoup
dans ma destinée ; votre vue, votre tristesse m'émut
bien vivement jadis ; vos bontés m'ont aplani si ce n'est
fait ma carrière ; à tous ces titres je vous chéris autant
que je vous respecte ; mais ce qui me pénètre d'un sen-
timent plus doux et plus profond encore, c'est ce point
commun par lequel se touchent , s'égalisent^ nos des-
tinées , ces deux excellens hommes si chers , si néces-
saires à tous deux , que nous pleurons tous deux , et dont
la mémoire restera, laissez-moi l'espérer, comme vui
HENRIETTE. 3i7
lien entre vous^ Madame, et celui qui a le bonheur d'être
votre respectueux et reconnaissant serviteur ' .
Jules.
K. T.
' Les (rois morceaux réunis : Les deux Prisonniers, La Biblio-
thèque de mon oncle et Henriette , paraîtront dans le courant de
janvier, sous le titre de Histoire de Jules, 1 vol.in-8, chez Ledouble,
libraire , à Genève, rue de la Cité.
JOURNAL
D'UNE RÉSIDENCE DANS L'INDE,
MODERN INDU WITH ILLUSTRATrONS OF THE RESOURCES AND CAPA-
BiLiTiES OF HiNDusTAN. (2vol. in-8, Londrcs, 1837.)
|)av le Boct. Sprg.
(Second extrait.)
Les Hindous ont une croyance implicite en la durée
déterminée de la bonne ou de la mauvaise fortune. L'étoile
d'un individu est-elle à son apogée, les spéculations les
plus hasardées, les projets les plus extravagans ne ren-
contrent que succès et encouragemens. La série d'an-
nées heureuses est-elle écoulée, c'est le contraire qui a
lieu , et l'infortuné mortel soumis à la main de fer de la
destinée se débat en vain contre ses décrets.
«Pour m'exprimer donc comme les Hindous, dit le h'^
Spry, j'ai étédans une heureuse veine pendant ma résidence
dans l'Hindoustan ; une suite d'incidens favorables m'a
mis à même de voir, en trois années, plus d'événemens
inléressans que n'en ont vu la plupart des hommes qui y
ont passé la majeure partie de leur existence.
A l'époque de mon séjour à Kaounpour , le résident
anglais à la cour du sultan d'Aoude fut remplacé par un
autre fonctionnaire que je connaissais, et j'obtins la per-
mission d'accompagner celui-ci , lorsqu'il alla prendre
possession de son poste. Le second jour de notre voyage,
nous fûmes rejoints par le fils adoptif du roi, qui était
venu à notre rencontre , et le matin de notre arrivée à
Lucknow, le roi lui-même vint nous recevoir avec tout le
JOURNAL d'une rÉSIDEISCF DANS l'iNDE. 349
cérémonial en usage dans les cours de l'Hindoustan. Il est
impossible à ceux qui n'en ont pas été les témoins , de se
faire une idée de l'éclat et de la magnificence qu'on dé-
ploie dans une occasion semblable, ainsi que de l'empres-
sement manifesté par la population. Les maisons situées
dans les environs de la ville, les rues, les places publiques,
jusqu'au toit des édifices , ressemblaient , lorsque nous
arrivâmes, à autant de fourmilières, couvertes de leurs
innombrables babitans. Plus de dix mille personnes se
pressaient à l'entrée de la ville et dans les rues adjacentes ;
de tous côtés on voyait arriver des éléphans ricbement
caparaçonnés, couverts de housses en drap d'or^ et por-
tant des sièges incrustés d'argent et d'or. Chaque con-
ducteur tenait à honneur d'avoir le pas sur les autres, et
poussait en avant sa monture, en accablant d'injures ceux
qui se trouvaient sur son chemin. Aussi les vociférations
des gens qui étaient maltraités, et de ceux qui se précipi-
taient jusque sous les pieds des éléphans pour recueillir
les pièces d'argent que distribuait la suite du roi et du
nouveau résident, les clameurs de la foule rassemblée sur
les toits et des religieux mendians qui se tenaient aux coins
des rues, produisaient un tumulte et une confusion dont
les habitans plus calmes de l'Occident ne peuvent se for-
mer qu'une idée bien imparfaite.
En arrivant au palais, qui est situé près de la rési-
dence, le roi , le résident et leur suite mirent pied à terre.
Nous traversâmes une grande cour ornée de plusieurs
bassins, et l'on nous introduisit dans une espèce d'anti-
chambre élégamment meublée à l'anglaise , où nous at-
tendîmes pendant que sa majesté réparait le désordre de
sa toilette. Bientôt le roi nous rejoignit , les portes qui
conduisaient à la salle à manger furent ouvertes, et nous
nous plaçâmes autour d'une table couverte de toutes les.
350 JOURNAL d'une BÉSIDENCE
friandises qu'on peut donner à déjeuner. L'étiquette exige
que le roi commence le repas en envoyant sur son as-
siette, à son convive le plus distingué, une tartine et une
tasse de thé. On ne tarda pas ensuite à introduire les dan-
seuses, qui chantèrent et dansèrent pendant tout le temps
que dura le déjeuner. Quand on eut fumé le nombre voulu
de pipes , et qu'on eut resté le temps fixé par le cérémo-
nial, le résident demanda la permission de se retirer, et
la société se sépara immédiatement.
Lucknow est actuellement la seule cour de THindoustan
où l'on observe encore les anciennes traditions de splen-
deur asiatique. La maison de Delhi a cessé depuis long-
temps de posséder les moyens d'étaler tant de faste , et
peut-être, avant qu'il s'écoule beaucoup d'années, la cour
du royaume d'Âoude cessera-t-elle également de les pos-
séder. Le souverain actuel prodigue, en effet, ses ri-
chesses avec une insouciance qui le mènera probablement,
tôt ou tard , à sa ruine. Entre autres sources de dépenses
qui ne peuvent se présenter dans notre hémisphère occi-
dental , il faut compter un corps nombreux d'amazones
que le souverain entretient à ses frais.
L'un des élablissemens les plus intéressans de la ville
de Lucknow est , sans contredit, la ménagerie royale ; on
ne peut la visiter sans une permission particulière, et sans
être accompagné d'un domestique du palais. Le bâtiment
consiste en un seul édifice quadrangulaire, avec une cour
spacieuse au centre, entourée d'une colonnade. C'est sous
cette colonnade que sont disposées les cages qui con-
tiennent les animaux féroces. Qu'on juge de ma surprise
en découvrant parmi eux un individu appartenant évi-
demment à l'espèce humaine ! Le gardien me dit que c'était
un homme sauvage, qu'on avait trouvé, avec deux autres
créatures semblables à lui , dans une caverne au fonfl
DANS l'iWDE. 351
(les forêts qui avoisinent la ville de Feizabad. îNi les uns
ni les autres ne pouvaient parler, et l'on n'avait par
conséquent pu recueillir aucun renseignement sur leur
compte. La vue de cet inForluné me fit éprouver les ira-
pressions les plus mélancoliques ; on lui avait donné une
couche très-basse (je ne puis me rappeler s'il y était at-
taché), et, placé sur la même ligne que les tigres, on
le montrait comme une des variétés des animaux non ap-
privoisés.
A l'heure accoutumée , sa nourriture lui fut apportée ,
ainsi qu'aux animaux qui l'entouraient ; il s'assoupit
comme eux, après avoir pris un repas du même genre
que le leur. Ses traits ne différaient pas de ceux des
hommes d'une nature supérieure à la sienne ; lorsque je
lui adressai la parole, il émit un son inintelligible qui par-
ticipait de la nature du cri et du grognement. Il paraissait
avoir vingt-cinq ou vingt-six ans ; il y en avait trois qu'il
était retenu en captivité.
Je demeurai convaincu , après un examen attentif de
cette pauvre créature, que c'était simplement un idiot , et
que le récit qu'en faisaient les gardiens devait être con-
sidéré comme une de ces exagérations ampoulées que se
permettent si fréquemment les Orientaux. J'ai déjà ra-
conté, dans une précédente partie de cet ouvrage, qu'il
existe dans l'Hindoustan des hommes qui, par leurs ha-
bitudes et leur genre de vie , diffèrent peu des animaux ;
les cannibales des montagnes Bleues , qui vivent sur les
arbres, et se nourrissent de chair humaine et de racines,
peuvent à peine être considérés comme des êtres humains,
et fournissent au philosophe et à tout homme capable de
sentir, les plus mélancoliques sujets de réflexions.
Le roi possède à Lucknow un bateau à vapeur dont il se
sert pour naviguer sur le Goumti. 11 le mit poliment un
352 JOURNAL d'une RlisiDENCli
jour à la disposition du résident, pour visiter un palais situé
sur le bord de la rivière, àneuf milles environ de Lucknow.
Le bateau était arrangé de la manière la plus commode et
la plus élégante j et il était dirigé par un mécanicien an-
glais. Au bout d'une heure de navigation nous arrivâmes
au palais, charmante construction dans le goût anglais ^
où des domestiques appartenant au roi nous attendaient
avec toute espèce de rafraîchissemens.
Le sultan d'Âoude est d'un caractère faible, qui le rend
l'esclave de ses ministres et de ses favoris ; il s'attache
avec passion à ceux qui lui plaisent , et se laisse diriger
complètement par eux ; mais aussi la disgrâce est terrible,
parce que, ainsi que tous les princes faibles , il caresse
jusqu'au moment de frapper. C'est ainsi que l'un de ses
derniers ministres, Aga Mier, homme de grande capacité,
mais méprisable par ses vices, fut jeté en prison d'après
ses ordres, en sortant d'une conférence pendant laquelle
ce prince lui avait prodigué tous les témoignages de la
plus haute faveur.
Aga Mier avait gouverné le royaume sans contrôle
sous le règne du sultan précédent, et avait accumulé des
trésors immenses , acquis aux dépens de ses administrés.
Il faut toutefois lui rendre la justice de dire qu'il était
parvenu à organiser une police si active que la ville
de Lucknow et ses environs étaient devenus parfaitement
sûrs et tranquilles ; maintenant , au contraire , il ne se
passe pas de jour qu'il ne se commette quelque crime ou
quelque déprédation.
A la mort de son protecteur, Aga Mier se démit de ses
fonctions , et refusa longtemps de les reprendre, sachant
bien à quels dangers l'exposerait la découverte de ses
malversations. Il ne consentit à rentrer au pouvoir qu'a-
près que le gouvernement anglais se fut rendu caution
D\niS LINDE. 353
envers lui de sa sûreté personnelle. Son premier soin
fut de capter la faveur de son nouveau maître , et il y
parvint si bien , qu'en peu de temps il lui devint aussi
nécessaire qu'il l'avait été à son prédécesseur. Les exac-
tions et les prodigalités du ministre ne connurent alors
plus de bornes, jusqu'à ce que le sultan ouvrant enfin les
yeux le disgracia , et le fit garder à vue chez lui ; il l'eût
sacrifié sans doute à son ressentiment ( peut-être à son
caprice) sans l'officieuse et opportune intervention du
gouvernement anglais.
Le palais qui servait de prison à Aga Mier , avait été
construit par lui avec une rare magnificence. On lui donna,
pour le garder, un capitaine et deux soldats, auxquels
l'ex-ministre faisait journellement , pour leur nourriture,
la donation royale de 50 roupies ( 5 livres sterling). Les
semaines et les mois s'écoulaient sans que le roi rendît la
liberté à son captif; il lui permit enfin de se retirer dans
les possessions anglaises, mais en faisant l'abandon de
tous ses biens. Ainsi qu'on pouvait s'y attendre, Aga
Mier préféra la réclusion dans son palais, où il était en-
touré de toutes les jouissances que peut donner le luxe ,
à une liberté dépourvue de ces jouissances , et accompa-
gnée de la perte de tous ses biens. Cependant , grâce aux
sollicitations du gouvernement anglais , il obtint enfin la
permission d'emporter avec lui ses richesses , et, après
quatre années de captivité, il partit pour Kaounpour avec
une file de chariots remplis de son bagage , qui occupait
sur la route une étendue de plusieurs milles'.
' La quantité de châles de Cachemire qu'il possédait était im-
mense. Les caisses qui les contenaient avaient été placées pendant
son emprisonnement dans une localité humide ; arrivées à Kaoun-
pour, elles furent ouvertes, et les châles en furent retirés criblés
de trous par les fourmis blanches. C'étaienI , pour la plupart, des
tissus de la plus rare beauté.
354 JOURNAL d'une RÉSIDKNCE
La distance de Liicknow , capitale du royaume d'Aoude,
à Kaounpour, est de 50 milles ; il fallut quatre jours à
Aga Mier pour la franchir. Le cinquième jour, et une
grande partie du sixième furent employés à transporter
ses immenses richesses sur la rive opposée du Gange. Le
sultan d'Aoude fit, dit-on, raser les palais de son ex-
ministrCj pour n'avoir sous les yeux aucun monument
qui le rappelât à son souvenir. Aga Mier fixa sa résidence
à Kaounpour, et acheta un château situé sur les bords du
Gange.
Dans cette délicieuse retraite, il donnait des fêtes à ses
nombreuses connaissances; le plus souvent il invitait à
déjeuner, repas le Tplus f as hionab le parmi les Mahométans
de haut rang. Dans ces occasions, il amusait ses convives
par des danses , des combats de chèvres , ou des vols de
pigeons. Les combats de chèvres n'étaient pas un spec-
tacle qui me plût; mais les vols de pigeons me divertis-
saient extrêmement , et méritent une mention spéciale à
cause du degré de perfection auquel cet amusement est
porté.
Les peuples de l'Orient sont passés maîtres dans l'art
d'élever les pigeons ; les riches Mahométans ont toujours
dans leur maison un homme dont les fonctions sont uni-
quement de les instruire ; et les pigeons profitent si bien
des leçons qui leur sont données , qu'ils obéissent au
commandement comme des soldats. Ainsi l'on voit un vol
de vingt pigeons bruns s'élever dans les airs, ou revenir
à leur point de départ , en obéissant aux directions de
leur conducteur, qui règle leurs mouvemens par sa voix ,
ou en agitant une baguette. On lâche ensuite l'assortiment
des pigeons blancs, qui s'élèvent et se mélangent avec les
premiers ; on les voit voltiger de tous côtés, et il semble,
à les voir ainsi confondus , qu'il soil impossible de les se-
DANS l'iNDIî. . 355
parer. Cependant , que le matlre, au moment de la plus
grande confusion, fasse entendre le signal accoutumé, et
les pigeons , se séparant les uns des autres, forment de
nouveau deux groupes distincts suivant leurs couleurs.
Lorsque ce mouvement a été effectué, on donne la volée
à une vingtaine de pigeons bleus, qui , s'élevant aussitôt
dans les airs, se mêlent aux pigeons d'une et d'autre cou-
leur. Tous alors voltigent ensemble, tantôt s'élevant per-
pendiculairement , tantôt revenant vers la terre , ou se
poursuivant en tournoyant, et toujours d'après les direc-
tions de leur maître. A un signal de celui-ci , les pigeons
se séparent en trois groupes, suivant leurs couleurs, et
c'est peut-être alors qu'ils exécutent les mouvemens les
plus extraordinaires. Les uns montent , les autres des-
cendent ; un des groupes se précipite sur l'autre, comme
pour l'attaquer ; ce dernier s'entr'ouvre, et les attaquans
passent au milieu. Lorsqu'enfin les jeux sont terminés,
on les rappelle tous ; ils reçoivent pour récompense une
abondante ration de graines choisies, et chaque oiseau se
rend dans la cage qui sert d'asile aux pigeons de sa cou-
leur, avec un air de comique importance, comme s'il était
fier de son savoir et de son activité.
Aga Mier ne survécut pas longtemps à son bannisse-
ment ; il ne tarda pas à éprouver un profond ennui de
l'inaction où il se trouvait, et, chose étrange, à devenir
l'esclave des préjugés et des idées superstitieuses dont il
avait précédemment secoué le joug. Aussi , lorsqu'il de-
vint sérieusement malade , il s'abandonna aux directions
des fakirs, et périt victime de leur répugnance à lui lais-
ser prendre des remèdes de la main du médecin européen.
Ce n'est pas sans étonnement que l'on retrouve dans
l'Hindoustan le type de celte classe d'hommes qui , dans
les villes européennes, portent le nom de dandys, ou de
356 JOURNAL d'une RÉSIDENCE
roués. On reconnaît aisément le banhur hindou à son
turban légèrement incliné à gauche, tandis que les hom-
mes graves et sensés le portent tout droit ; à ses cheveux
noirs, reluisans d'huile et de parfums, à ses moustaches
symétriquement relevées. Le reste de rhabillement cor-
respond à l'élégance de la coiffure ; les pantalons flottans
d'un bankur, ses pantoufles brodées^ sa taille mince et
serrée par une large ceinture, indiquent l'importance qu'il
attache à son ajustement.
Les officiers civils du gouvernement anglais reçoi-
vent des plaintes continuelles des pères et des maris que
les bankurs ont plus ou moins gravement offensés. L'un
raconte avec douleur qu'il ne possède plus les affections
de sa femme depuis qu'en un jour de fatale mémoire , un
de ces séducteurs au doucereux langage s'est rencontré
sur son chemin. Un autre , plus à plaindre encore , a été
abandonné par sa moitié infidèle, qui a fui en emportant
tous ses effets les plus précieux. Mais les délits des
roues hindous ne se bornent pas à ceux que je viens
d'indiquer. Ils se rendent coupables de crimes bien plus
odieux encore, qui les livrent , lorsqu'on peut les attein-
dre, à la plus sévère vindicte des lois. Souvent des femmes
insensées , fascinées par ces misérables , se rendent au-
près d'eux dans quelque lieu écarté. Elles vont à ces
rendez-vous , parées de leurs plus beaux vétemens et
couvertes de bijoux , car leur écrin est souvent consi-
dérable. Quand elles sont arrivées au lieu ovi le perfide
les attend j celui-ci ne tarde pas à trouver quelque pré-
texte de querelle ; alors dans un accès de feinte colère ,
saisissant d'une main sa victime, il lui plonge de l'autre
un poignard dans le cœur, puis la dépouille de ses orne-
mens , et cache le corps sous des débris ou dans le
puits le plus voisin. C'est dans des lieux de ce genre qu'on
DANS l'iNDF. 357
retrouve ordinairement ces malheureuses , et bien plus
fréquemment qu'on ne pourrait l'imaginer. J'ai rempli
plus d'une fois , pendant la durée de ma résidence dans
l'Hindoustan central , le douloureux office de médecin-
rapporteur dans des occasions de cette nature. L'une des
victimes de ces lâches assassinais me frappa particulière-
ment, comme étant la plus belle femme que j'eusse ja-
mais vue.
La jeunesse ne dure pas toujours , et il vient un temps
où les bankurs cessent de trouver et de faire des dupes.
La plupart deviennent alors escrocs ou voleurs, et dans
ce cas la chance est grande qu'ils reçoivent enfin la
punition de leurs anciens méfaits. Si on les surprend
exerçant leur industrie dans une ville soumise aux lois an-
glaises , ils sont condamnés à une réclusion plus ou moins
longue. Mais lorsqu'ils sont arrêtés dans quelque ville
hindoue, ils sont beaucoup plus sévèrement punis.
Les Hindous sourient de pitié à la vue de nos établis-
seraens, où nous ne faisons, disent-ils, que nourrir et
entretenir, sans les corriger, les malfaiteurs et les vaga-
bonds. Leur procédé est, en efifet^ plus expéditif que le
nôtre. Si le délit n'est pas très-grave, le coupable est en
un clin d'oeil débarrassé du bout d'une oreille, ou de
l'extrémité de son nez. Si l'offense est plus sérieuse, une
mutilation plus terrible est infligée au patient, qui perd,
dans ce cas, la main dont il s'est servi pour commettre
le crime. Mais si ce crime est un meurtre, le châtiment
est plus affreux encore. L'assassin est muré vivant dans
une maçonnerie, oualtaché à la bouche d'un canon chargé
à mitraille , dont l'explosion disperse ses membres en
mille lambeaux.
Les peuples de l'Hindoustan emploient aussi différentes
sortes d'épreuves, pour reconnaître le coupable dans cer-
358 JOURNAL d'une RESIDENCE
tains cas douteux. La plus usitée est celle dont nous allons
donner la description.
Lorsqu'on s'est aperçu , dans une maison , de la dispa-
rition de quelque ustensile ou bijou précieux , on inter-
roge d'abord tous les membres de l'établissement; puis
on procède à l'épreuve , si l'interrogatoire n'a amené au-
cun aveu. C'est toujours un Bramine qui dirige la céré-
monie ; il réunit dans une chambre tous les habitans de
la maison , et les fait gravement ranger en cercle autour
de lui ; il déploie ensuite une paire de balances en cuivre,
et défait avec solennité les nombreuses enveloppes qui
renferment une monnaie ancienne et précieuse , dont il
ne se sert que dans ces occasions. Il place cette pièce de
monnaie dans un des plateaux de la balance , et l'équi-
libre avec un poids égal de grains de riz; chaque in-
dividu reçoit une semblable portion , avec injonction de
la mâcher. Quand le Bramine juge que la mastication a
eu le temps de s'accomplir, il s'en fait présenter le résul-
tat , et désigne immédiatement le coupable ; car, tandis
que tous les autres ont accompli leur tâche, le riz que
celui-ci a tenu dans sa bouche est resté parfaitement
intact.
Ce phénomène s'explique aisément par l'influence
qu'exerce le moral sur l'économie du corps humain. Dans
la circonstance dont il s'agit, l'émotion du coupable cause
une suppression presque totale de la salivation , et met
par conséquent obstacle à la mastication des grains de riz.
Il est probable aussi que, déjà avant le commencement
de la cérémonie, le voleur s'est trahi aux yeux vigilansdu
Bramine, par l'embarras de sa contenance , ou par quel-
que mouvement involontaire; dans ce cas, les regards
scrutateurs de son juge contribuent à son malaise et à
Pinuiilité de ses efforis. Le plus souvent , lorsque le
D\N8 l'iNPE. 359
Bramine a nommé le coupable, celui-ci cherche à éviter
le châtiment qu'il mérite , en avouant sa faute et en in-
diquant le lieu où il a recelé l'objet volé.
Parmi les traits dislinctifs de la population hindoue, il
faut , dit le D"" Spry, compter la bonne grâce des femmes.
Les étrangers sont frappés, en parcourant les villes de
l'Hindoustan, de la tournure élégante, de la démarche
gracieuse des femmes qu'ils rencontrent. Elles sont toutes
remarquablement bien faites, quoiqu'elles ne portent ja-
mais de corsets. On peut attribuer, en grande partie, ces
avantages rares chez les femmes de l'Orient, à la coutume
de faire porter sur leur léte, aux jeunes filles, des vases
remplis d'eau. Leur premier soin, dès le malin , est de
se rendre à la fontaine, ou au puits voisin, pour apporter
dans des jarres en terre la provision d'eau de la journée.
Cet exercice salutaire porte en avant la poitrine, efface les
épaules, et fortifie les muscles du dos. Aussi ne voit-on
jamais, parmi les femmes hindoues, détaille déformée
ou d'épaules de côté; l'habitude de porter sur la tête un
vase rempli de liquide leur fait contracter celle démarche
ferme et cadencée, qui est leur charme principal. On
pourrait sans doute utiliser ce fait en Europe, dans les
pensionnais de jeunes filles; il faudrait pour cela imiter
la forme et la grandeur des vases employés dans l'Hin-
doustan , et faire porter ce fardeau d'abord en l'équili-
brant d'une main, et ensuite sans aucun soutien.
Les femmes hindoues, dit encore l'auteur, aiment
passionnément les bijoux , et se parent de chaînes d'or et
d'autres ornemens délicatement travaillés par des ouvriers
du pays. On est surpris de la perfection de ce travail ,
lorsqu'on voit le petit nombre et la grossièreté des in-
strumens qui servent à le faire. La personne qui veut
avoir une chaîne, ou tout autre bijou, fait venir chez elle
360 JOURNAL d'ciNE résidence
l'ouvrier, et lui remet un nombre de pièces d'or propor-
tionné à la grandeur de l'objet qu'elle lui commande. Au
bout de quelque temps il rapporte l'ouvrage, et reçoit le
prix de son travail. L'or qui lui a élë remis étant extrê-
mement pur, ne doit avoir souffert aucun déchet , et l'on
pèse le bijou pour s'assurer qu'il n'a soustrait aucune
partie de ce précieux métal.
Les Anglais qui habitent THindoustan sont tiès-ama-
teurs de la chasse ; on comprend le vif intérêt que ce
genre d'amusement doit avoir pour eux, dans un pays où
les animaux sauvages abondent , et où le chasseur ne
connaît d'autres limites à ses plaisirs que celles que lui
oppose la nature du terrain. Aussi voit-on l'Anglo-Hindou,
de retour dans sa pairie , regarder en pitié les chasses
monotones de l'Angleterre, et se reporter avec l'enthou-
siasme du souvenir aux incidens émouvans qui caracté-
risaient ces scènes en d'autres climats.
La chasse au tigre, quoique moins estimée des vrais
amateurs de ce genre d'exercice que celle au sanglier, est
cependant d'un très-grand intérêt, ne fùl-ce que grâce
aux dangers qui l'accompagnent. La défense que fait un
tigre blessé est quelquefois désespérée , et ses bonds
furieux atteignent ceux qui croient en être le plus à l'a-
bri. Il est rare, toutefois , qu'un tigre se hasarde à at-
taquer le premier, et surtout qu'il s'aventure à le faire
dans un chemin découvert. Ln de mes amis, qui passait
à cheval de grand matin par un sentier solitaire , crut
entendre qu'on marchait près de lui ; il tourna noncha-
lamment la tête : qu'on juge de sa surprise et de l'effroi
qu'il éprouva , en voyant à quelques pas de lui un tigre
énorme qui le suivait silencieusement. Il enfonça ses
éperons dans les flancs de son cheval , et fut quelques
uiomens de toute la vitesse de l'animal sans oser retour-
DA^s l'injje. 'MîÏ
ner la lête. Quand enfin il jela un regard furtif en ar-
rière , il eut la joie inespérée de voir que le ligre ne le
poursuivait pas , mais qu'il était resté sur le bord de la
route , d'où il semblait contempler attentivement le
fuyard.
On prétend que les tigres qui ont goûté une fois de
la chair humaine y préfèrent désormais cette pâture à
toute autre. Les faits qui sont parvenus à ma connais-
sance semblent confirmer cette assertion. Il n'y a pas
longtemps qu'un seul tigre dévora successivement trois
courriers du gouvernement. Les lettres de la ville de
Jubbulpour partent chaque soir pour Calcutta ; à minuit
environ^ l'homme qui les porte atteint un district écarté,
couvert de taillis épais , par lequel il est obligé de pas-
ser. Ln matin, le bruit se répandit que le courrier avait
été trouvé horriblement mutilé près d'un ruisseau , dans
le lieu que je viens de décrire ; le sac qui contenait les
lettres était à terre, non loin de son corps, et le cheval
qu'il montait paissait tranquillement à quelque distance.
On trouva immédiatement un remplaçant, et comme
l'inspection du corps du malheureux courrier ne laissait
aucun doute sur son genre de mort , on offrit une ré-
compense de dix roupies à celui qui apporterait la tête
du tigre qui l'avait tué. Le second courrier ne remplit
pas longtemps son office. Dès la première nuit, le tigre
l'attendit au passage; on trouva le lendemain matin son
corps tout déchiré , et son cheval , à peine égratigné ,
paissant comme celui de son prédécesseur sur le bord
du chemin.
La récompense promise à celui qui parviendrait à
tuer ce tigre fut triplée, et l'on organisa une battue
générale , sous la direction du rajah de Jubbulpour. En
attendant que la chasse pût avoir lieu, on engagea un
Ml 23
3t)2 .lOCRNAL DCNE r.tSlDENCE
troisième courrier pour porter les lettres ; mais cette fois
on eut beaucoup de peine à trouver un individu qui con-
sentit à tenter l'entreprise. Ce pauvre homme ne prévoyait
que trop bien le triste sort qui l'atlendail. A la même place
où les deux courriers précédons avaient péri , celui-ci
fut trouvé à moitié dévoré. Après cette dernière cata-
strophe , on ne trouva personne qui voulût se charger de
porter les lettres avant que le tigre eût été tué.
Deux jours après, le nombre nécessaire de chasseurs
fut complété. On éleva d'abord plusieurs tréteaux près du
ruisseau sur les bords duquel les malheureux courriers
avaient été trouvés ; un homme, avec un fusil chargé^ fut
placé en vedette pendant la nuit sur chacun de ces tréteaux,
prêt à tirer sur le tigre s'il se présenlait. Deux jours du-
rant , les taillis d'alentour retentirent des cris et des ac-
clamations des chasseurs , sans que le tigre sortît de son
repaire. Enfin, le soir du troisième jour, un des chasseurs
l'aperçut tandis qu'il se glissait furtivement au travers
des hautes herbes. Cet homme, qui avait son fusil tout
chargé , tira presque à bout portant sur l'animal et re-
tendit sans vie à ses pieds. Les cris et les acclamations
redoublèrent alors. Chacun se précipita pour contempler
le monstre , qui était un tigre de la plus grande taille.
Après cet exploit la route redevint sûre , et le courrier put
passer et lepasser sans courir de péril.
L'existence d'un grand nombre de reptiles dangereux
trouble néanmoins le plaisir que l'on éprouve à chasser
danscerlaines parties de IHindoustan 5 souvent le chasseur,
dans l'ardeur de la poursuite, ne songe pas à regarder où
il pose ses pieds , et court le risque de marcher sur quel-
qu'un de ces animaux. Le serpent le plu dangereux est
le Cobra de capello ou serpent à sonnettes 5 sa morsure
est si venimeuse , quelle occasionne la mort au bout
DANS L'r^DF.. .'î()3
d'un petit nombre d'heures, et (jiie le corps entre en
putréfaction môme avant que le cœur ait cessé de battre.
J'ai vu plusieurs fois ces serpens de bien près , quoi-
que j'aie toujours échappé à leur morsure. Un soir, que
je me promenais par tm beau clair de lune, j'allais m'as-
seoir sur l'herbe pour mieux jouir de la fraîcheur , lors-
que j'aperçus à temps un jjros serpent à sonnettes roulé
sur lui-même , à côté de moi. Le mouvement d'effroi
dont je ne fus pas maître dérangea son sommeil , et il
s'enfonça dans une des crevasses dont la chaleur du soleil
sillonne le terrain. Pendant que je demeurais à Kaounpour
je tuai l'un de ces animaux sous la natte de la chambre
où je me tenais ; sa longueur était de quatre pieds deux
pouces , et son diamètre de quatre pouces. La natte était
soulevée à l'endroit où il était caché ; un coup de sabre
bien appliqué le partagea en deux; il poussa un rugisse-
ment (c'est le seul mot qui exprime la nature du son
qu'il fit entendre) , et il projeta sa tête en dehors; mais
s'apercevant que la moitié de son corps restait en airière,
il s'enfonça de nouveau dans son refuge , où nous ne
tardâmes pas à l'achever.
Tandis que j'étais à l'hôpital militaire de Dum-Dum ' ,
j'eus l'occasion de voir la manière dont s'y prennent,
pour capturer les serpens, les hommes qui font métier
de cette dangereuse occupation. Je dois avouer que je
me méfiais beaucoup des merveilles qu'on me racontait
de leur adresse; aussi je pris des précautions nombreuses
pour prévenir toute supercherie de leur part. Je m'étais
fait accompagner de deux autres personnes, et quoiqu'il
fût l'heure la plus chaude du jour, nous ne voulûmes
pas tarder de mettre à l'épreuve l'habileté de nos pre-
' Piira-Diim est une station militaire située .if> milles de Calcutta.
36 i JOURNAL d'une RIÎSIDENCE
neiirs de sevpens , afin de ne pas leur donner le temps de
se concerter. En conséquence, nous laissâmes sous la
garde d'un domestique de confiance les paniers remplis
de serpens apprivoisés qu'ils avaient apportés avec eux ,
et nous les conduisîmes vers une maison inhabitée , au-
tour de laquelle le terrain était couvert de ronces.
Nous prîmes d'abord le soin de visiter les vétemens
des psylles pour nous assurer qu'ils n'y cachaient aucun
serpent , puis chacun de nous se char^jea de diriger les
opérations d'un de ces hommes , et de le surveiller at-
tentivement. Je conduisis le mien près d'une grande
mare desséchée, couverte d'épines et de mauvaises her-
bes. Il commença aussitôt une sorte de chant, ou plutôt
de bourdonnement monotone , tout en marchant lente-
ment, tandis que je le suivais de près sans perdre aucun
de ses mouvemens. Nous avions à peine fait quelques
pas dans l'herbe , que le psylle enfonça la main dans un
buisson d'épines ; mais il la relira aussitôt, en reprenant
le chant qu'il avait interrompu. Bientôt il plongea de
nouveau son bras parmi les feuilles , et en retira un
énorme serpent qu'il lança loin de lui, et qui m'atteignit
presque au visage. Le psylle m'engagea à le laisser en
liberté , pour que je fusse témoin de l'influence que sa
musique exerçait sur l'animal. En effet, lorsqu'il eut
recommencé son bourdonnement, le serpent parut com-
plètement fasciné , et se mit à balancer la tête d'une
manière qui indiquait évidemment qu'il entendait les
sons. Nous examinâmes alors notre prise; c'était bien
un serpent à sonnettes , et ses crochets étaient en parfait
état.
Je ne dois pas oublier de mentionner qu'au moment
où il prit le serpent , l'homme sentit une piqûre qui l'a-
larma beaucoup: il se serra le doigt avec une ligature.
DANS l'inde. 365
cl appliqua un méclicament sur l'endroit blessé. Il est
probable que la piqûre était due à une épine, car il ne
s'ensuivit aucun résultat fâcheux.
On nous avait avertis qu'un serpent noir s'était mon-
tré à plusieurs reprises sur le bord de la mare, où il se
rendait pour prendre des grenouilles. Deux de nos hom-
mes se placèrent près d'un mur, à l'endroit indiqué. Us
avaient à peine commencé à chanter, que nous vîmes
paraître hors du mur la tête d'un serpent qui sortit peu
à peu tout son corps de l'ouverture , et qui ne tarda pas
à être suivi d'un compagnon. Encouragés par ces succès,
nous allâmes dans un autre emplacement où l'on con-
struisait un édifice , et oii se trouvaient entassés des
briques et des débi is. Les preneurs de serpens commen-
cèrent leur bourdonnement, et au bout de quelques mi-
nutes nous vîmes paraître successivement trois de ces
reptiles, qui s'avancèrent en paraissant écouter les sons.
Exposés depuis longtemps à l'ardeur d'un soleil brû-
lant, nous ne voulûmes pas pousser plus loin nos re-
cherches ; mais j'en avais assez vu pour élre convaincu
que les serpens avaient bien réellement été attirés par
la musique, et que les psylles étaient de bonne foi.
Avant de nous quitter, ils nous donnèrent d'autres preu-
ves de leur savoir-faire et de la soumission qu'ils obte-
naient de leurs serpens apprivoisés. Ces expériences,
toutefois, ne sont pas sans danger: quelque temps au-
paravant deux preneurs de serpens , en voulant faire
manœuvrer un de leurs élèves, furent gravement mordus
tous les deux. L'un mourut le soir du même jour, et
l'autre quelques heures plus tard. »
Il y aurait beaucoup d'autres observations intéres-
santes à transcrire de l'ouvrage du D"^ Spry, mais obli-
gés do nous renfermer dans les bornes d'un extrait ,
366 JOURNAL d'u.ni-; résidence
nous nous contenterons de citer encore la description
suivante d'un phénomène que peu de voyageurs , sans
doute, ont eu l'occasion de voir de près.
« Nous lisons dans les saints livres que l'Egypte fut
affligée jadis par l'envoi d'une multitude de sauterelles ,
qui se répandirent sur la surface du pays. On ne saurait
imaginer, en effet , de fléau plus dévastateur, et dont les
conséquences soient plus affligeantes. Jai vu de près ,
une fois , l'invasion de ces terribles insectes (^Grylhis
migvatorius'j^ mais je ne parviendrai sûrement qu'à en
donner une idée bien imparfaite, par l'impossibilité où
je suis de trouver un point de comparaison avec quelque
événement de ce genre en Europe. On ne peut guère se
représenter dans les pays occidentaux de masse mou-
vante dans les airs plus formidable qu'un vol d'oiseaux,
ou un essaim de mouclierons. Comment alors donner
l'idée d'une masse compacte d'insectes énormes^ qui
remplissent le ciel aussi loin que la vue peut atteindie,
et qui se meuvent dans l'air avec l'impétuosité d'un tor-
rent, en produisant un bruit pareil au m\igissement de
la mer ? Ils parcourent ainsi les régions de l'air jusqu'au
terme de leur existence éphémère ; ils se laissent tomber
alors d'épuisement, déposent leurs œufs, et meurent.
Dans quelque endroit qu'ils se posent à terre , l'aspect du
pays subit une complète métamorphose ; les lieux les
plus fertiles deviennent entièrement arides : il semble
que le feu ait passé sur la surface de la teric , et qu'il y
ait tout desséché.
Un matin du mois d'août 1832, comme je finissais de
déjeuner, mon a'.lcmion fut attirée par les clameurs des
domestiques ; presque aussitôt plusieurs d'entre eux se
précipitèrent dans l'appartement en s'écriant Tiri ! Tiri !
Sahib. Tiri! Tiri / Je ne pus rien comprendre à leurs
DANS l'i.NDE. 367
exclamations, sinon que Tiri signifiait quelque chose
d'inusilé et d'extraordinaire qui apparaissait dans le ciel.
Dans un instant la clarté du soleil disparut ^ et fit place
à l'obscurité du crépuscule. Je courus hors de la mai-
son , et arrivai à temps pour voir le passage d'une nuée
de sauterelles qui arrivaient de Test, et qui interceptaient
presque entièrement le jour.
En un clin d'œil tous les babitans de la ville et des envi-
rons furent sur pied. Les uns s'armèrent d'un vieux fusil,
les autres de quelque ustensile de ménage en cuivre , et
chacun de tirer, de frapper, de crier, de faire en un mot
tout le tapage possible , pour effrayer les sauterelles et
les empêcher de s'arrêter. Au bout d'une heure le péril
avait cessé, les sauterelles ayant continué leur route;
des milliers de ces insectes étaient toutefois tombés
dans leur passage au-dessus de Sangor, et chacun s'em-
pressait de les ramasser. On m'a assuré qu'accommodées
elles font un ragoût excellent. Un Anglais de mes amis ,
établi depuis longtemps dans THindouslan , donna à celte
occasion un repas pour manger un curry aux sauterelles,
mais je refusai de me joindre à ses convives , ne pou-
vant me résoudre à manger un insecte aussi dégoûtant.
C'est une question naturelle à faire que de demander
d'où viennent ces insectes, et où ils vont. Ils subissent
les métamorphoses propres à l'espèce des chenilles. On
croit qu'il faut un certain concours de circonstances pour
favoriser leur développement parfait , et que ce n'est que
lorsque ces circonstances se présentent, qu'ils paraissent
en nombre si prodigieux. Us traversent les airs avec une
rapidité extraordinaire; leur marche, ou plulôt leur vol,
commence le malin , et lorsque le soir arrive ils se po-
sent à terre sur toute espèce de plante indifféremment.
On assure que même dans les taillis les plus épais , ils
368 JOURNAL u'lSE RtSIDiîNCE DANS l'iNDE.
ne laissent pas la moindre feuille ou le moindre brin
de verdure. Au lever du soleil, le jour suivant, ils
reprennent leur vol , et s'arrêtent de nouveau lorsque
vient le soir. Le pays où ils se trouvent lorsqu'arrive le
terme de leur existence est doublement à plaindre, car
non-seulement il subit une complète dévastation, mais
l'infection causée par les corps des sauterelles mortes,
occasionne souvent des maladies pestilentielles, qui sont
d^autant plus graves que la cause qui les produit dure
plus longtemps. »
« Je m'arrête ici , dit le D"". Spry en terminant son
journal , après avoir tracé vme esquisse trop rapide
et bien incomplète sans doute , d'un des pays les plus
intéressans de l'univers ; d'un pays qui ne fait qu'en-
trer dans la voie de la civilisation , qui n'est qu'à l'au-
rore de sa vie politique et commerciale ; d'un pays si
fertile qu'il semble doué d'une perpétuelle abondance,
et de tous les élémens de l'aisance et de la sécurité ;
d'un pays, enfin, qui offre des ressources immenses soit
au commerçant , soit au philosophe ou au naturaliste ,
pour remplir leur vocation et satisfaire leurs différens
penchans. »
DES GLACIERS,
DES MORAINES ET DES BLOCS ERRATIQUES,
DISCOURS PRONONCÉ A l'oUVERTURE DES SEANCES DE LA SOCIÉTÉ
HELVÉTIQUE DES SCIENCES NATURELLES, A NEUCIIATEL, LE 24
JUILLET 1837.
IPmr C Agassi}, presiîirnt.
Messieurs, Irès-chers Amis et Confédérés,
Depuis longlemps les membres de la section neuchâ-
teloise de notre Société désiraient avec impatience voir
arriver le moment où ils pourraient inviter leurs con-
frères de toute la Suisse à se réunir chez eux. Des
circonstances indépendantes de leur volonté , et par-
ticulièrement la construclion du nouvel édifice dans le-
quel nous sommes réunis , et qui devait recevoir tout
ce que la ville possède de collections scientifiques , les
ont forcés à décliner l'honneur d'accueillir à Neuchàtel
la Société Helvétique des sciences naturelles, jusqu'à ce
qu'ils pussent le faire convenablement , et mettre sous
ses yeux au moins une partie des collections. Encore
aujourd'hui, malgré toute l'activité qu'y a mise l'infati-
gable Directeur de notre Musée , il n'y a qu'une faible
partie des collections qui soient rangées ; c'est même à
la hâte qu'elles ont été déposées dans le local qui doit
les recevoir, et que les ouvriers n'ont pas encore quitté.
Nous réclamons donc toute votre indulgence pour ce
que vous verrez. Mais du moins , comptez sur le plaisir
que nous avons à vous recevoir ici , et soyez persuadés
que nous attachons un grand prix à vous voir chez nous,
370 «F.s gl\ciî;rs, des moraines
C'est du fond du cœur que je vous dis à tous : Soyez les
bienvenus.
A pareil jour tout nous invite à rechercher quel est le
lien qui unit les sciences dont s'occupe notre Société.
Je ne crois pas me tromper en affirmant qu'une grande
pensée domine tous les travaux qui tendent aujourd'hui
à en étendre les limites. C'est l'idée d'un développement
progressif dans tout ce qui existe, d'une métamorphose
à travers différens états dépendant les uns des autres,
l'idée d'une création intelligible, dont notre tâche est de
saisir la liaison dans (ous ses phénomènes. Ainsi voyez
l'Astronomie, qui s'occupe maintenant de la formation
des corps célestes ; la Chimie , qui étudie les différens
modes d'action des corps les uns sur les autres ; la Phy-
sique, qui veut approfondir la nature des forces dont
elle connaît l'action; l'Histoire naturelle, qui poursuit
les phases de la vie de chaque être; la Géologie enfin,
qui se hasarde à embrasser l'histoire de la terre , à en
déchiffrer même les pages les plus anciennes , et à la
représenter comme un grand tout , dont les révolutions
ont toujours tendu vers le même but.
De tous ces progrès, sans doute, il sortira un jour
quelque chose de grand, de vraiment humain, qui fera
rentrer l'étude des sciences naturelles bien plus directe-
ment dans le domaine de la vie habituelle de l'homme,
que les avantages mêmes fournis à l'industrie et aux arts
par les résultats obtenus dans les sciences , quelque im-
menses qu'aient été ces derniers.
Notre Société n'est point restée étrangère h ce grand
mouvement ; les noms de ses membres figurent honora-
blement à côté des coryphées de la science qui ont dai-
pné s'associer à nos travaux. La réunion d'aujourd'hui,
mieux qu'aucune autre peut-être, prouverait que mon
ET DIS BLOCS LRRATIQUES. 37 1
assertion n'esl point exagérée. Vous le savez, Messieurs,
c'est notre petite Société qui a servi de modèle à ces
vastes associations dont l'Allemagne, l'Angleterre et la
France se glorifient à tant de titres; et si les travaux
qu'elle a entrepris ont paru moins biillans à côlé de
ceux de sociétés plus vastes, elle n'en a pas moins donné
l'élan , à plus d'une reprise.
Tout récemment encore, deux de nos collègues ont
soulevé par leurs recherches des discussions d'une haute
portée, et dont les suites auront du retentissement. La
nature de la localité où nous sommes réunis m'engage
à vous entretenir de nouveau dun sujet qui , je crois ,
t'Ouve sa solution dans l'examen des pentes de notre
Jura. .Je veux parler des glaciers, des moraines et des
blocs erratiques.
Tout le monde, en Suisse, connaît les glaciers , et
sait que Icius bords sont entourés de digues de blocs
arrondis qu'on appelle des moraines , et qui sont conti-
nuellement poussées en avant ou abandonnées par les
glaciers à mesure qu'ils avancent ou qu'ils se retirent.
Les Iiabilans du Jura surtout sont familiers avec un
autre phénomène qui est très-frappant dans nos monta-
gnes ; je veux parler des blocs erratiques , ou de ces
masses de granit et d'autres roches primitives qui sont
éparses principalement sur les pentes de notre Jura. Ce
que tout le monde ne sait cependant pas, c'est qu'il
existe encore d'autres moraines que celles qui cernent
de nos jours les glaciers. Ce sont MM. Venelz et de
Charpentier qui les ont fait connaître les premiers. On
les observe principalement dans les vallées inférieures
des Alpes. Mais il est un côté de cette question qui doit
être contesté , c'est la liaison que l'on a cherché à éta-
blir entre les blocs erratiques et les glaciers que cernaient
372 DliS GtACiERS^ DES MORAINES
les grandes moraines dont on retrouve encore des traces
sur les rives septentrionales du lac de Genève. C'est de
ce dernier point que j'ai l'intention de vous entretenir
en particulier.
Les faits observés par MM. Venefz et de Charpentier
sont cependant définitivement acquis à la science ; aussi
importe-t-il d'en proclamer hautement l'exactitude ; car
de là dépend naturellement la validité de toutes les con-
séquences que l'on peut en tirer.
A des distances plus ou moins considérables des gla-
ciers actuels , on remarque en effet , à différentes hau-
teurs , des moraines parfaitement semblables à celles qui
cernent encore les glaciers. Elles sont également con-
centriques , et forment des digues qui suivent les inéga-
lités des flancs des vallées. On en voit partout plusieurs
étages , dont les plus élevés se trouvent à quelques cents
pieds au-dessus du fond des vallées supérieures des Alpes
où il n'y a plus de glaciers. Mais en descendant dans les
vallées inférieures , on en trouve successivement à douze
ou quinze cents pieds , et même à dix-huit cents pieds de
hauteur ; il y en a encore d'assez distinctes à deux mille
pieds au-dessus du lit du Rhône, dans les environs de
Saint-Maurice en Valais. On peut les poursuivre jusque
sur les rives du lac de Genève. Il en existe encore de
très-élevées au-dessus de Vevey et dans les environs de
Lausanne , qui correspondent à celles de la rive méridio-
nale du lac.
Si on ne les a généralement pas remarquées, c'est
qu'elles sont beaucoup au-dessus des roules fréquentées,
et que celles des parties inférieures des vallées ont gé-
néralement été disloquées par les torrens.
Il est toujours facile de distinguer ces anciennes mo-
jaines des digues formées par le débordement des eaux
i;t des blocs erratiques. 373
et des lalus plus ou moins clentlus, résuhant des ava-
ianches. Les digues sont très- irrégulières et s'étendent
à de petites distances , en s'aplanissanl ; les talus sont
en forme de cônes très-aplalis , débouchant des vallées
et se perdant dans la plaine; tandis que les moraines
sont des digues triangulaires continues et parallèles le
long des deux flancs des vallées , formées de blocs arron-
dis évidemment triturés, pour ainsi dire en place, les
uns contre les autres , comme cela a lieu sur le bord des
glaciers actuels, qui s'étendent dans de longues vallées
étroites. Les blocs des avalanches, au contraire, sont
anguleux ; ceux des digues , charriés par les eaux , peu-
vent être arrondis, il est vrai, lorsqu'ils proviennent de
moraines disloquées , mais alors ils s'étendent en nappes
irrégulières , et lorsqu'ils proviennent d'avalanches ré-
centes, ils sont également anguleux , à moins qu'ils ne
rencontrent dans leur trajet d'anciennes moraines qu'ils
entraînent et avec lesquelles ils se confondent.
Pour se convaincre de l'exactitude de ces faits, il
suffit de parcourir la vallée de Chamouni , en suivant les
moraines les plus rapprochées des glaciers, ou de s'élever
perpendiculairement sur les flancs de la vallée du Rhône
entre Saint-Maurice et Marîigny , sur la rive gauche du
Rhône , au-dessus de la Pissevache près du hameau ap-
pelé Chaux-Fleurie (Tsau-fria) , ou vis-à-vis , en montant
au village de Morcles depuis les bains de Lavey. Les dé-
combres des dernières débâcles de la Dent du Midi , les
grandes avalanches dont on voit partout des traces et
les nombreuses digues formées par le Rhône, feront
d'ailleurs apprécier justement la différence qu'il y a en-
tre ces divers accidcns produits par des causes si diffé-
rentes.
Les vallées latérales présentent les mêmes phénomènes.
37i DES GLACIERS, DES MORAINES
comme on peut le voir en remonlanl le cours de l'Aven-
çon , jusqu'au glacier de Paneyrossaz.
En parcourant ces vallées , je n'ai pas été moins
frappé de l'apparence polie que présenlenl les rochers
sur lesquels les glaciers se sont mus ; apparence que l'on
remarque également dans toutes les vallées dont les
flancs sont couronnés d'anciennes moraines , à quelque
distance des glaciers actuels qu'elles se Irouvenl. C'est
ainsi que les flancs de la vallée du Rhône sont entière-
ment polis jusque sur les bords du lac de Genève, à plus
d'une journée des glaciers , partout où la roche est assez
dure pour avoir résisté aux influences atmosphériques.
\J explication que M. de Charpentier a donnée de ces
faits, évidemment produits par de grandes masses de
£[lacesj qui remplissaient jadis le fond de toutes les
vallées alpines , ne me semble cependant pas embrasser
toute la question , et le Jura présente une série de phé-
nomènes qui la mènent plus loin.
Pour mettre plus de liaison dans ce que j'ai à vous
dire là-dessus , je vous entretiendrai d'abord dos surfaces
polies que l'on remarque sur toute la pente méridionale
du Jura, et que nos montagnards appellent des laves ,
comme nous la appris M. Léopold de Buch , celui de
tous les géologues qui le premier a le mieux étudié le
Jura neuchâlelois, et à qui sont dus les plus grands tra-
vaux sur le sujet qui nous occupe.
La pente méridionale du Jura, qui est en face des
Alpes, présente de ces laves jusque sur ses plus hautes
sommités, depuis les bords du lac de Bienne jusqu'au
delà d'Orbe ; limites dans lesquelles j'ai constaté leur
existence*. Ce sont des surfaces polies, complètement
* Elles s'étendent cependant Lien au-delà, comme nous l'ap-
prend une lettre de M. Schiraper, reçue le 25 juillet, et insérée
à la page 38 des actes de la Société.
ET DKS LLOCS tRRATIQUES. 375
indépenclanles de la straliticalion des couches et de la
direction de la chaîne du Jura ; elles s'étendent sur
toute la surface du sol , suivant ses ondulations , passant
également par-dessus le terrain néocomien et le terrain
jurassique , pénétrant dans les dépressions qui forment
de petites vallées, en s'élevant sur les crêtes les plus
isolées, et présentant un poli aussi uni que la surface
d'un miroir, partout où la roche a été mise récemment
à découvert, c'est-à-dire, débarrassée de la terre, du
gravier et du sable qui la recouvrent généralement. Ces
surfaces sont tantôt planes , tantôt ondulées , souvent
même traversées de sillons plus ou moins profonds et
sinueux, ou de bosses longitudinales très -arrondies ,
mais qui ne sont jamais dirigés dans le sens de la pente
de la montagne; au contraire, comme les gibbosités ,
ces sillons sont obliques et longitudinaux ; direction qui
exclut toute idée d'un courant d'eau comme cause de ces
érosions. Un fait très-curieux , que l'on ne saurait non
plus concilier avec l'action de l'eau , c'est que ces polis
sont uniformes , alors même que la roche se compose
de fragmens de différente dureté , et les coquilles qu'elle
contient sont tranchées comme dans des plaques de mar-
bre polies artificiellement. On remarque, en outre, sur
les surfaces très-bien conservées, de fines lignes sem-
blables aux traits que pourrait produire une pointe de
diamant sur du verre , et qui suivent en général la direc-
tion des sillons obliques. Les localités les plus intéres-
santes où l'on peut les observer dans les environs de
Neuchâtel , sont le Mail, du côté du lac, à la surface
du terrain néocomien, et le Plan, à l'endroit où l'ancienne
route joint la nouvelle. Les plus remarquables sont ce-
pendant à quelque distance de la ville , par exemple, au-
dessus du Landeron , à la surface du portlandien sur la
376 DES GLACIERS^ DES MORAiINkS
lisière des vignes el de la forêt , dans les environs de
Saint-Aubin et au-dessus de Concise. Dans quelques
localités on remarque de larges excavations et même des
espèces de puits qui ne peuvent avoir été produits que
par des cascades tombant entre les fentes de la glace.
Pour quiconque a examiné dans les Alpes le fond des
anciens glaciers , il est évident que c'est la glace qui a
produit ces polis^ comme ceux de la vallée du Rhône
dont il a déjà été question. Il est digne de lemarque que
ces polis ne se retrouvent nulle part dans le fond des
petites vallées longitudinales formées par les abruptes
des différentes ceintures de couches dont se composent
nos chaînes , ni sur l'escarpement même de ceux de ces
abruptes qui sont tournés vers la montagne , tandis que
j'en ai remarqué sur plusieurs abruptes tournés vers les
Alpes, par exemple, le long de la route neuve, entre
Saint-Aubin et le château de Vauxmarcus. Il importe
également de signaler les différences qui existent entre
ces laves et d'autres surfaces polies avec lesquelles on
ne saurait cependant les confondre, mais qui peuvent
leur ressembler dans quelques circonstances. Je veux
parler des surfaces polies produites par les failles ou
par le glissement des couches les unes sur les autres.
Les premières , pénétrant verticalement ou obliquement
à travers plusieurs couches , ne sont à découvert que là
où l'un des côtés de la roche en rupture s'est enfoncé ;
elles ne sont jamais à découvert sur de grandes surfaces
comme les laves ; les secondes présentent quelquefois
des surfaces assez étendues , lorsque les couches supé-
rieures au glissement ont été enlevées ; mais alors les
rainures ou les sillons produits par le glissement sont
dans le sens de la pente , ce qui ne se voit nulle part
à la surface des laves. Les surfaces polies par l'action
ET Di:S BI.OCS URRATIQIFS. O I I
des eaux onl également un caractère particulier, soit
qu'elles aient été produites par des eaux courantes ou
par des niasses d'eau plus considérables contenues dans
un bassin. Dans le premier cas, ce sont des sillons si-
nueux descendant toujours , tandis que les sillons et les
gibbosilés des laves montent et descendent suivant les
accidens de la roche polie. Dans le second cas_, les eaux
mues sur les rivages par les vents , et poussées au delà
de leur niveau habituel , rentrant toujours en équilibre ,
forment des sillons inégaux plus, ou moins profonds ,
qui suivent généralement la ligne de plus grande pente,
à moins que des accidens locaux ne leur donnent une
direction particulière. Il en est de même lors de la hausse
et de la baisse du lac au printemps et en automne. On
peut étudier toutes ces différences dans les environs de
la ville, en comparant les surfaces polies du Mail avec
les érosions produites par le lac dans le prolongement
des mêmes couches , ou avec les sinuosités qui ont été
produites par le Seyon dans ses gorges. D'ailleurs les
surfaces polies par l'action de l'eau ne sont jamais aussi
lisses que les laves ou que les surfaces polies par les
glaciers. Que l'eau charrie du sable et du limon ou non,
les effets sont les mêmes , seulement ils sont plus lents
dans ce dernier cas. Je n'ai pas encore eu occasion
d'étudier particulièrement les effets des grandes masses
d'eau charriant des glaces; je ne pense cependant pas
qu'elles produisent des effets différens de ceux de l'eau
liquide. Ce qu'il y a de certain, c'est que dans les lits
de nos rivières et sur les bords de nos lacs , ces effets
se confondent; et puis il est évident que la glace flottante
ne saurait avoir d action sur le fond de l'eau qui la porte.
Il n'y a donc que les grandes masses de glaces se mou-
vant immédiatement sur des masses solides , qui puissent
MI 21
378 DFS GL\CIERS, DES MORAINES
produire des effets semblables au poli que l'on remai-que
sur les bords des glaciers en retraite. Ce dernier phéno-
mène est du reste parfaitement semblable à celui que
présentent les laves du Jura.
Par cette ressemblance, seule on pourrait déjà être
porté à penser que des causes semblables ont produit
des effets aussi semblables entre eux. Mais il est d'autres
considérations qui nous permettent de lier plus directe-
ment ces deux phénomènes , et qui forceront , même
ceux qui voudraient y voir des agens différens , à les
envisager sous un seul et même point de vue.
Nous avons vu des moraines jusque sur les bords du
lac de Genève, sur les deux rives à la même hauteur;
nous avons par là la certitude qu'il fut un temps où le
lac de Genève était gelé jusqu'au fond , et où cette glace
s'élevait à une hauteur très-considérable au-dessus de
son niveau actuel.
Mais nous savons également que toutes les moraines
qui restent en place sont celles que les glaciers laissent
sur leurs bords en se retirant. Depuis l'époque donc que
je viens de signaler , et où les glaciers débouchaient en-
core dans les vallées inférieures de la Suisse, ils sont
allés en diminuant et en se retirant dans des vallées de
plus en plus élevées.
Ici une question se présente tout naturellement. Ceux
de ces glaciers qui ont eu la plus grande extension, sont-
ils descendus du sommet des Alpes? ou bien y aurait-il
eu un moment où les glaces se seraient formées naturel-
lement au delà des limites que nous venons de leur re-
connaître , s'étendant peut-être une fois jusqu'au Jura et
même au delà?
Le niveau des moraines des bords du lac Léman, qui sont
à 2500' au-dessus de la mer^ et la nature des surfaces
ET DES BLOCS ERRATigUE». o70
polies du Jura semblent l'indiquer; il suffit même de
marquer sur une carte de nivellement les hauteurs des
moraines débouchant dans les différentes parties de la
chaîne des Alpes , pour se convaincre que les glaces ont
une fois recouvert toute la plaine de la Suisse et atteint
la pente du Jura*.
En effet, la différence de niveau entre l'élévation des
moraines des bords du lac de Genève aux environs de
Vevey et sur la côte de Savoie , et celle des surfaces po-
lies que l'on observe au-dessus des rivages du lac de
Neuchâtel jusque sur le sommet de Chaumont, est telle
que la nappe de glace qui remplissait l'espace compris
dans ces limites, a pu avoir une certaine inclinaison,
puisque le niveau du lac de Neuchâlel n'est que de
13 il pieds au-dessus de la mer, celui de la zone de
Pierre-à-Bot, le long de laquelle on trouve le plus grand
nombre de blocs ^ de 2150 pieds ; le sommet même de
Chaumont n'a que 3619 pieds.
Cela étant, nous sommes non-seulement en droit d'at-
tribuer à l'action des glaces toutes ces surfaces polies de
la pente du Jura , mais encore de les envisager comme
un indice assuré de l'étendue plus considérable qu'ont
' M. Rod. Blanchet, qui s'est aussi occupé de cette question , a
fait dès lors la remarque que le sommet du Pèlerin (montagne
qui domine Vevey en face de l'ouverture du Vallais , élevée de
3301 pieds de France au-dessus de la mer), composé de poudingue
à gros grain, est poli sur sa pente, dans un endroit où il n'y a pas
«l'eau capable de former un petit ruisseau , ni de sentier, ni aucune
des causes polissantes que l'on pourrait mettre en avant.
C'est donc à 3300 pieds au moins que l'on peut porter le niveau
«les glaces qui remplissaient le bassin du lac de Genève, dont la
surface n'est maintenant qu'à 1145 pieds. Sur le sommet du Pèlerin
c'est .le fond de la glace dont le niveau était de 3300 pieds au-
dessus de la mer; mais rien ne nous indique quelle était son épfli»-
6cur dans ce point.
o8() DES GLACIERS, DES MORMNES
eue les glaces à une ëpoque plus reculée , tant dans le
Jura que dans les Alpes.
M. de Charpentier pense que ces glaces étaient des gla-
ciers qui se sont formés sur le sommet des Alpes et qui sont
descendus dans la plaine pour s'élever jusqu'à la hauteur
où on en trouve des indices, poussant devant eux les blocs
qui sont sur le Jura. Mais un fait bien frappant s'oppose
à cette explication : c'est que les blocs du Jura sont gé-
néralement moins arrondis et même plus grands que
ceux que l'on trouve dans les moraines du bord des
glaciers actuels'. Si nos blocs avaient été roulés ainsi
au bord d'un glacier depuis les Alpes jusqu'au Jura, ils
seraient généralement plus ronds et plus petits, et il y
aurait d'immenses moraines adossées au Jura , ce qui
n'est pas '.
L'opinion généralement reçue attribue le transport de
ces blocs à d'immenses courans d'eau ou à des glaces
flottantes.
Les plus grandes difficultés que présente cette manière
' Ces faits ne s'accordent point du tout avec ceux que M. Elie
de Beaumont a décrits pour la vallée de la Durance.
^ Je ne me suis point attaché à décrire la distribution des blocs
erratiques sur les pentes du Jura , parce qu'elle est assez connue
depuis la publication des recherches de MM. Léop. de Buch,
Escher de la Linth, de Luc, sur ce sujet. Je ferai seulement re-
marquer que leur accumulation sur différens points ne s'accorde
pas avec les théories que l'on a avancées pour expliquer leur
transport. Ainsi les plus grandes accumulations que j'en connaisse
se trouvent à peu de distance l'une de l'autre prés du sommet du
mont Auber, et dans le fond de Noiraigue, à des niveaux Irès-dif-
férens , et qui ne sont point sur une ligne ascendante dont le som-
met serait à Chasseron. Au contraire, c'est en général sur le bord
des différens gradins du Jura qu'on en voit le plus, et en particu-
lier sur la lisière que forme tout le long du Jura neuchâtelois, la
dépression des couches supérieures du portlandien, entre le châ-
teau de la Neuveville, Fontaine-André, Pierre-à-Bot, Troirod,
ChâtilloB, Fresens, Mulruz, etc.
ET DES BLOCS ERRATIQUES. 381
de voir, pour n'en indiquer que quelques-unes, sont
d'abord d'expliquer l'origine de ces courans el de la vi-
tesse qu'on doit leur attribuer pour qu'ils aient pu trans-
porter des masses aussi énormes, si toutefois l'on admet
qu'ils ont été charriés après le soulèvement des Alpes,
comme tout semble l'indiquer. Car dans ce cas, ces cou-
rans auraient dû partir des crêtes qui séparent les val-
lées , puisque le phénomène des blocs se présente dans
toutes les vallées alpines et sur les deux versans de la
chaîne ; c'est-à-dire , que pour suffire aux exigences des
faits, ils auraient dû jaillir de toutes ces crêtes* avec
assez d'impétuosité pour ne plus laisser tomber les blocs
au-dessous du niveau où ils se trouvent dans le Jiu-a et
dans les vallées alpines où il n'y a plus de glaciers,
puisqu'on nie même encore l'existence des grandes mo-
raines , pour attribuer aussi la déposition de ces blocs
aux mêmes courans. Mais comment des cours d'eau ayant
à peine quelques lieues de long (je parle ici des vallées
latérales débouchant dans les vallées principales) au-
raient-ils maintenu de grands blocs à plus de mille pieds
de hauteur? D'ailleurs le fait que les blocs des différentes
vallées ne sont pas les mêmes et qu'ils se répandent en
éventail à une certaine distance des Alpes , exclut cette
idée d'une extrême vitesse qu'on a voulu accorder aux
courans, uniquement pour expliquer le transport des
blocs, sans penser qu'ils auraient dû produire en même
temps d'autres effets dont on ne retrouve aucune trace.
Ce fait exclut à plus forte raison l'idée d'?m grand cou-
rant diluvien passant sur toute la Suisse , quelque di-
rection qu'on veuille lui assigner. Si c'est avant le
soulèvement des Alpes qu'on suppose que le phénomène
' Les systèmes de barrage et de débâcles que l'on pourrait
imaginer, n'expliqueraient jamais des faits communs à tant de
vallées à la fois.
382 DES GLACIERS , DES MORAINES
a eu lieu , je demande comment il se fait que les lignes
que ces blocs forment dans les Alpes n'ont pas été dislo-
quées par le soulèvement? car dans ce cas les digues
continues et parallèles de blocs que l'on voit sur les deux
Jlaiics de toutes les vallées alpines et qui en suivent tous
les accidens, quelles que soient leur direction et leurs
sinuosités , restent inexplicables , l'eau suivant un cours
rectiligne dans les différentes anfracluosités du lit qu'elle
parcourt, tandis que la glace seule agit avec la même
énergie sur tous les points des bassins qu'elle remplit.
Les objections que l'on peut faire contre la théorie
des courans , sont toutes applicables jusqu'à un certain
point à la théorie de M. Lyell^ d'un charriage par des
glaces flottantes. On peut bien faire arriver par des ra-
deaux de glaces des blocs anguleux jusque sur le Jura ;
mais les autres particularités de ce grand phénomène ne
s'expliquent pas plus par là , qu à l'aide des courans ,
dût-on même admettre avec M. Elie de Beaumont que
leur eau provenait de la fonte des glaciers.
Une autre objection d'un très-grand poids faite à cette
théorie par M. Schimper, c'est l'état actuel des lacs et de
la grande vallée suisses. Si les blocs ont été charriés par
des courans depuis les Alpes au Jura, ces courans ont
naturellement passé par-dessus les lacs et les vallées lon-
gitudinales et transversales qui se trouvent entre deux.
Comment se fait-il alors que ces lacs et ces vallées n'ont
point été comblés? et comment expliquer les escarpe-
mens anguleux de leurs bords ?
Quelque violensj quelque rapides, quelque profonds
que l'on suppose ces courans , eussent-ils même , contre
toutes les lois de la physique , porté des blocs de granit
d'environ 50,000 pieds cubes , comme celui de Pierre-
à-Bol , ils ont dû se ralentir une fois, et alors les der-
ET DKS BLOCS EKUATIQL'ES. 38o
nières ti-atnées auraient encore dû combler qudques-unes
de ces inégalités. Cependant on voit peu de blocs entre
les Alpes et le Jura.
Si dans une autre hypothèse on les fait marcher len-
tement sur des masses de limon et de décombres asser
épaisses pour les porter , comment se fait-il que ces
masses du moins n'ont pas comblé toutes les inégalités
de la Suisse? Les blocs seuls se seraient-ils peut-être
déposés après être arrivés sur le Jura, et les masses qui
avaient pu les apporter jusque-là se seraient-elles alors
écoulées pour les laisser en place?
D'autres considérations s'opposent encore à l'admission
de tous ces courans.
Les blocs erratiques du Jura reposent partout sur des
surfaces polies, à moins qu'ils n'aient été poussés au delà
des crêtes de nos montagnes, et qu'ils ne soient tombés
dans le fond des vallées longitudinales^ comme on le voit
dans toute la vallée du Creux du Vent. Mais ce n'est pas
immédiatement sur les surfaces polies qu'ils sont gisans.
Partout où les cailloux roulés qui accompagnent les grands
blocs n'ont pas été remaniés par des influences posté-
rieures , on remarque que les petits blocs , des galets de
différente grandeur , forment une couche de quelques
pouces et quelquefois même de plusieurs pieds, sur la-
quelle les grands blocs anguleux reposent. Ces cailloux
sont de plus très-arrondis, même polis et entassés de
manière à ce que les plus gros soient dessus les plus pe-
tits, qui passent souvent à un fin sable au fond, immédia-
tement sur les surfaces poUes. Cet ordre de superposition,
qui est constant, s'oppose à toute idée d'un charriage par
des courans ; car, dans ce dernier cas, l'ordre de super-
position des cailloux arrondis serait inverse. La présence
d'un fin sable à la surface des roches polies , prouve en,
384 I>tS GLACir.KS, DtS MORAINES
outre qu'aucune cause puissante n'a a^'i , ou qu'aucune
catastrophe importante n'a atteint la surface du Jura ,
depuis l'époque du transport de ces roches alpines, ou,
en d'autres termes, que les surfaces polies lors du trans-
port des blocs n'ont pas été disloquées depuis. Mais
comme ces surfaces forment en grande partie la rive
septentrionale des lacs de Neuchâtel et de Bienne, elles
prouvent j pour eux du moins, que les lacs suisses exis-
taient déjà ; et la continuité des moraines sur les deux
rives du lac de Genève, prouve que ce bassin aussi est
antérieur au transport des blocs, puisqu'il a précédé la
formation des moraines, comme on le verra bientôt.
En considérant la liaison intime des difîérens faits qui
viennent d'être décrits, il est évident que toute explica-
tion qui ne rendra pas compte en même temps du poli
de la surface du sol, de la superposition et de la forme
arrondie des cailloux et du sable qui reposent immédiate-
ment au-dessus des surfaces lisses , et de la forme angu-
leuse des grands blocs superficiels, est une explication
inadmissible pour les blocs erratiques du Jura; et c'est le
cas de toutes les hypothèses sur le transport des blocs
que je connais.
Voici quelle est l'explication de tous ces phénomènes
que je crois maintenant la plus plausible. Elle est le ré-
sultat de la combinaison de mes idées et de celles de
M. Schimper sur ce sujet. En effleurant plusieurs ques-
tions générales qui s'y rattachent , pour chercher à l'éta-
blir, je n'ai point l'intention de les traiter à fond mainte-
nant. Je veux simplement faire voir par là que le sujet
qui nous occupe touche aux plus grandes questions de la
géologie.
L'élude des fossiles porte depuis quelque temps des
fruits bien inattendus , surtout depuis qu'elle a pris un
J
ET DIS KLOCS ERR\T1(3UES. 38r>
caractère physiologique , e'esi-à-dire , depuis que l'on a
entrevu qu'il existe un développement progressif dans
l'ensemble des êtres organises qui ont vécu sur la terre,
et que l'on a reconnu des époques de renouvellement dans
leur ensemble. Ceux qui ont compris ce progrès ne doi-
vent pas craindre maintenant d'en poursuivre les consé-
quences jusque dans leurs dernières limites^ et l'idée
d'une diminution uniforme et constante de la température
de la terre, telle qu'elle est admise, est tellement contraire
à toute notion physiologique , qu'il faut la repousser
hautement pour faire place à celle d'une diminution de
température accidentée en rapport avec le développement
des êtres organisés qui ont paru et disparu les uns à la
suite des autres à des époques déterminées, se maintenant
à une moyenne particulière pendant une époque donnée,
et diminuant à des époques fixes.
Comme le développement de la vie individuelle est
toujours accompagné de celui de la chaleur, que sa durée
établit un certain équilibre plus ou moins durable, et que
sa fin produit un froid glacial , je ne crois donc pas sortir
des conséquences que les faits permettent de déduire, en
admettant que sur la terre les choses se sont passées de
la môme manière: que la terre, en se formant, a acquis
une certaine température très-élevée, qui est allée en
diminuant à travers les différentes formations géologi-
ques; que pendant la durée de chacune d'elles, la tem-
pérature n'a pas été plus variable que celle de notre globe
depuis qu'il est habité par les êtres qui s'y trouvent,
mais que c'est aux époques de disparition de ses habitans
qu'a eu lieu la chute de la température, et que celle chute
a été au-dessous de la température qui signale l'époque
suivante et qui s'est relevée avec le développement des
êtres apparaissant nouvellement.
386 DES GLACIERS, DES MORAINES
Si cette manière de voir est vraie, et la facilité avec
laquelle elle explique tant de phénomènes inexplicables
jusqu'ici, me fait penser qu'elle Test; si cette manière
de voir, dis-je, est vraie, il faut qu'il y ait eu, à lépoque
qui a précédé le soulèvement des Alpes et l'apparition
des êtres vivant maintenant, une chute de la température
bien au-dessous de ce qu'elle est de nos jours. Et c'est
à cette chute de la température qu'il faut attribuer la
formation des immenses masses de glace qui ont dû re-
couvrir la terre partout où l'on trouve des blocs erra-
tiques avec des roches polies comme les nôtres. C'est
sans doute aussi ce grand froid qui a enseveli les Mam-
mouths de Sibérie dans les glaces, congelé tous nos
lacs , et entassé de la glace jusqu'au niveau des faîtes de
notre Jura, qui existaient avant le soulèvement des Alpes.
Cette accumulation de glace au-dessus de tous les bas-
sins hydrographiques de la Suisse , se conçoit aisément
quand on pense que les lacs une fois gelés jusqu'au ni-
veau de leurs débouchés, les eaux courantes ne s'écoulant
plus , et celles du ciel accrues par les vapeurs des régions
méridionales qui , dans des circonstances pareilles , de-
vaient se précipiter abondamment vers le nord , en ont
rapidement augmenté l'étendue et rehaussé le niveau
jusqu'à la hauteur qui a été constatée par les faits déjà
énoncés. L'hiver de la Sibérie s'était établi pour un temps
sur une terre jadis couverte d'une riche végétation et
peuplée de grands mammifères , dont les semblables
habitent de nos jours les chaudes régions de l'Inde et
de l'Afrique. La mort avait enveloppé toute la nature
dans un linceul, et le froid arrivé à son plus haut degré,
donnait à cette masse de glace, au maximum de tension ,
la plus grande dureté qu'elle puisse acquérir. Lorsqu'on
a été fréquemment témoin de la congélation d'un lac^
rr DES BLOCS erratiques. 387
on sait combien la ç\»ce est résistante dans cet état, et
à quelle immense dislance des corps durs jetés à sa sur-
face peuvent y glisser par suite même d'une faible im-
pulsion.
L'apparition des Alpes, résultat du plus grand des
cataclysmes qui ont modifié le relief de notre terre^ a
donc trouvé sa surface couverte de glace , au moins
depuis le pôle nord, jusque vers les bords de la Médi-
terranée et de la mer Caspienne. Ce soulèvement, en
rehaussant, brisant , fendillant de mille manières les
roches dont se compose le massif qui forme maintenant
les Alpes , a également soulevé les glaces qui le recou-
vraient ; et les débris détachés de tant de fractures et de
ruptures profondes se répandant naturellement sur la
surface inclinée de la masse de glace appuyée contre
elles, ont glissé sur sa pente jusqu'aux points où ils se
sont arrêtés, sans s'arrondir, puisqu'ils n'éprouvaient
aucun frottement les uns contre les autres , et qu'en se
heurtant ils se repoussaient facilement sur une pente
aussi lisse ; ou bien après s'être arrêtés , ils ont été
portés jusque sur les bords ou dans les fentes de cette
grande nappe de glace, par l'action particulière et les
mouvemens propres à l'eau congelée, lorsqu'elle subit
les effets des changemens de température, de la même
manière que les blocs de rocher tombés sur des glaciers
sont poussés sur leurs bords par suite des mouvemens
continuels qu'éprouve leur glace en se ramollissant et
en se congelant alternativement aux différentes heures
de la journée et dans les différentes saisons. Ces effets
devraient être décrits en détail, mais comme ils sont en
partie connus , je ne m'y arrête pas * . Je me borne à
• M. Schimpcr a fait un beau travail sur les effets de la glace,
auquel je renverrais mes lecteurs s'il était publié.
388 DES GLACIERS, DES MORAINES
dire que la puissance d'action qui en résulte pour la glace
est immense; car ces masses se mouvant continuellement
sur elles-mêmes et sur le sol, broient et arrondissent
tout ce qui y est mobile, et polissent les surfaces solides
sur lesquelles elles reposent , en même temps que leurs
bords poussent devant eux tout ce qu'ils rencontrent,
avec une force irrésistible. C'est à ces mouvemens qu'il
faut attribuer la superposition étrange des cailloux roulés
et du sable , qui reposent immédiatement sur les surfaces
polies ; et c'est sans doute à la pression de ce sable sur
les surfaces polies que sont dues les fines lignes qui s'y
trouvent gravées, et qui n'existeraient pas si le sable
avait été mu par un courant d'eau : car ni nos lorrens ,
ni l'eau fortement agitée de nos lacs , ne produisent rien
de semblable sur les mêmes rocbes. Quant à la direction
longitudinale de ces fines lignes et des sillons que l'on
remarque sur les surfaces polies , je ferai observer qu'elle
a dû résulter de la plus grande facilité que devait avoir
la glace à se dilater dans le sens de la grande vallée
suisse, plutôt que transversalement, encaissée comme
elle l'était entre le Jura et les Alpes; ce phénomène
n'ayant dû commencer qu'avec le retrait de la glace , à
une époque où les Alpes étaient déjà debout. Je ne mets
pas en doute, que la plupart des phénomènes attribués
à de grands courans diluviens , et en particulier ceux
que M. Seefstrom a fait connaître récemment, n'aient
été produits par les glaces.
Lors du soulèvement des Alpes , la surface de la terre
s'est réchauffée de nouveau , et la chaleur dégagée de
toutes parts a dès lors commencé à faire fondre ces masses
de glaces, qui se sont successivement retirées jusque
dans leurs limites actuelles. Des crevasses se sont formées
d'abord dans les endroits où la glace était le plus mince,
i;t des blocs erratiques. 389
c'est-à-dire , sur le sommet des montagnes et des collines
qui en étaient recouvertes , puis le long des points les plus
saillans de la plaine, des vallées d'érosion ont alors été
creusées au fond de ces crevasses , dans des localités où
aucun courant d'eau ne pourrait couler sans être encaissé
dans des parois congelées ; et quand la glace eut com-
plètement disparu , les grands blocs anguleux qui cou-
vraient sa surface , ou qui étaient tombés dans ses fentes,
se sont trouvés sur un lit de petits cailloux arrondis,
sous lesquels on trouve encore ordinairement un sable
plus fin. En baissant de niveau , la glace a nécessaire-
ment dû occuper plus longtemps les dépressions du sol,
les petites vallées longitudinales formées par les diffé-
rentes ceintures des couches du Jura et le fond des lacs ;
et c'est sans doute à ce fuit qu'il faut attribuer la posi-
tion bizarre de tant de clocs peicbés à peine en équilibre
sur les pointes les plus éminentes des rochers , et leur
absence constante dans les enfoncemens, oii on n'en '
trouve du moins que là où de nouvelles dilatations momen-
tanées de la glace en retraite a pu les y précipiter.
Aussi longtemps que le niveau des glaces dans le Jura
ne fut pas tombé au-dessous de la ligne de Pierre-à-Bot,
les blocs qui étaient encore répandus sur toute sa sur-
face , purent continuer à être poussés contre le Jura ; mais
bientôt après les glaces devenant fort minces sur toute
la plaine suisse, durent en disparaître promptement et
ne plus laisser que des taches dans les vallées pro-
fondes et dans les bassins des lacs , c'est-à-dire qu'elles
se trouvèrent bientôt resserrées dans les vallées inférieures
des Alpes.
En réfléchissant à ce qui a dû se passer pendant cette
retraite des glaces , on est naturellement porté à penser
que le transport des cailloux roulés de la vallée du Rhin
390 DLS GLACIEBSj DES MORAINES
et la déposition du LiJss en ont élé un des premiers
effets , d'autant plus que ces cailloux sont les mêmes que
ceux qui se trouvent avec nos blocs , et que le Loss est
évidemment le résultat du détritus de la molasse. De fré-
quentes débâcles ont pu alors seulement charrier aussi
des blocs sur des radeaux de glaces à de très-grandes
dislances , ou même en entraîner quelques-uns plus loin
dans leur courant.
La fonte et la macération des glaces et leur congélation
réitérée dans les jours froids , ont produit beaucoup
d'autres effets géologiques difficiles à expliquer par d'au-
tres causes. Sans rappeler les vallées d'érosion, je pour-
rais citer ces sillons profonds qui ne sont pas des fissures
et qui sont dominés par de grandes étendues de plaines ;
ou bien ces petits lacs qui se forment quelquefois sur le
bord des glaciers , et qui remanient les roches menues
accumulées sur leurs bords , de manière à leur donner
une apparence stratifiée ; ou bien les phénomènes ana-
logues que l'on observe sur les limites des différentes
stations ovi les grandes nappes de glace ont dû s'arrêter
successivement dans leurs retraites , ou bien la disper-
sion des os des mammifères de l'époque diluvienne , sans
qu'ils soient ni roulés , ni brisés , etc. , ou encore une
foule d'autres particularités qui ne peuvent avoir d'in-
térêt que lorsqu'on a embrassé l'ensemble de la question.
Dès ce moment la surface de la terre a dû être soumise
de nouveau aux influences du cours régulier des saisons ;
ce fut alors le premier printemps des animaux et des plan-
tes qui vivent de nos jours; les glaces s'étaient retirées
jusqu'aux pieds des Alpes , du sommet desquelles il com-
mençait à leur venir de nouveaux renforts. Mais bien-
tôt elles subirent leurs dernières retraites en oscillant
toujours 5 gagnant tantôt en étendue et poussant des
ET DES BLOCS ERRATIQUES. 391
blocs devant elles , tantôt se retirant dans des limites
de plus en plus étroites. A chaque pied de terrain qu'elles
abandonnaient , elles laissaient derrière elles , comme les
glaciers actuels en retraite, quelques-unes de ces longues
digues de blocs qui dominent encore les vallées alpines.
Bientôt les lacs se dégelèrent aussi , les eaux prirent leur
cours actuel, les vallées des Alpes furent balayées, et il
ne resta plus de glace des frimas passés que sur les
sommets de nos blanches montagnes.
Ce serait donc une grave erreur de confondre les gla-
ciers qui descendent du sommet des Alpes, avec les
phénomènes de lépoque des grandes glaces qui ont pré-
cédé leur existence.
Le phénomène de la dispersion des blocs erratiques
ne doit donc plus être envisagé que comme un des ac-
cidens qui ont accompagné les vastes changeraens occa-
sionnés par la chute de la température de notre globe
avant le commencement de notre époque.
Admettre une époque d'un froid assez intense pour re-
couvrir toute la terre à de très-grandes dislances des pôles
d'une masse de glace aussi considérable que celle dont
je viens de parler, est une supposition qui parait en con-
tradiction directe avec les faits si connus qui démontrent un
refroidissement considérable de la terre depuis les temps
les plus reculés. Rien cependant ne nous a prouvé jus-
qu'ici que ce refroidissement ait été continuel , et qu'il
se soit opéré sans oscillations; au contraire, quiconque
a l'habitude d'étudier la nature sous un point de vue phy-
siologique, sera bien plus disposé à admettre que la
température de la terre s'est maintenue sans oscillations
considérables à un certain degré, pendant toute la durée
d'une époque géologique, comme cela a lieu pendant notre
«îpoquc. puisqu'elle a diminué subitement et considérable-
392 DES GLACIERS, DES MORAINES
nient à la fin de chaque époque, avec la disparition des élres
organisés qui la caractérisent , pour se relever avec l'ap-
parition d'une nouvelle création au conamenceraent de
l'époque suivante, bien qu'à un degré inférieur à la Jem-
péralure moyenne de l'époque précédente ; en sorte que
la diminution de la température du globe pournait être
exprimée par la ligne suivante : ^^^_
Ainsi l'époque de grand froid qui a précédé la créa-
lion actuelle, n'a été qu'une oscillation passagère de la
température du globe , plus considérable que les refroi-
dissemens séculaires auxquels les vallées de nos Alpes
sont sujettes. Elle a accompagné la disparition des ani-
maux de l'époque diluvienne des géologues, comme les
Mammouths de Sibérie l'attestent encore, et précédé le
soulèvement des Alpes et l'apparition des êtres vivans de
nos jours , comme le prouvent les moraines et la pré-
sence des poissons dans nos lacs. Il y a donc scission
complète entre la création actuelle et celles qui l'ont pré-
cédée ; et si les espèces vivantes ressemblent quelque-
fois à s'y méprendre à celles qui sont enfouies dans les
entrailles de la terre, on ne saurait cependant affirmer
qu'elles en descendent directement par voie de progé-
niture, où, ce qui est la même chose, que ce sont des
espèces identiques.
Partant de ce qui précède , on parviendra aussi un
j[Our à déterminer quelle est l'époque géologique à la-
quelle le soleil a commencé à exercer une influence assez
considérable sur la surface de la "terre, pour y produire
les différences qui existent entre ses zones , sans que ces
effets fussent neutralisés par l'action de la chaleur inté-
rieure , à laquelle la terre a dû pour un temps une tem-
pérature très-uniforme sur toute sa surface.
Cette manière de voir, je le crains, ne sera pas par-
ET DES BLOCS ERRATIQUES. 393
tagée par un grand nombre de nos géologues qui ont sur
ce sujet des opinions arrêtées; mais il en sera de cette
question comme de toutes celles qui viennent heurter des
idées reçues depuis longtemps. Quelque opposition qu'on
puisse lui faire , toujours est-il que les nombreux faits
nouveaux relatifs au transport des blocs que je viens de
signaler, et que l'on peut étudier si facilement dans la
vallée du Rhône et aux environs de Neuchàtel , ont amené
la question sur un autre terrain que celui sur lequel elle
a été débattue jusqu'à présent.
Quand M. de Buch affirma pour la première fois , en
face de l'école formidable de Werner, que le granit est
d'origine plutonique, et que les montagnes se sont éle-
vées, que dirent les Neptunistes? — Il fut d'abord seul
à soutenir sa thèse, et ce n'est qu'en la défendant avec
la conviction du génie qu'il l'a fait prévaloir. Heureuse-
ment que dans les questions scientifiques , les majorités
numériques n'ont jamais décidé de prime abord aucune
question.
La forme que j'ai donnée aux observations que je viens
de présenter, éloignera , je l'espère , d'ici , toute discus-
sion sur ce sujet, à moins qu'on ne réclame qu'il en soit
autrement. Cependant , comme je ne saurais espérer d'a-
voir convaincu de la vérité de ces vues ceux qui viennent
de les entendre pour la première fois , je pense que la
section de Géologie sera la réunion la plus convenable
pour discuter ces questions, s'il y a lieu. Là je me ferai
un devoir de répondre à toutes les objections que l'on
voudra bien me faire , et que je sollicite même vivement
dans l'intérêt de la vérité.
P. S. Celte exposition a été accompagnée de démon-
strations graphiques qui ne peuvent être reproduites ici,
mais que je publierai ailleurs.
XII 25
INFLUENCE DE L'ELECTRICITE
SUR
LA CIRCULATION DU CHARA.
|3ttr MM. ideccfiievei tt Dutroclift/
(!Menri>iie «ommiiniqué par les auleiirs.)
L'observateur qui est témoin pour la première fois du
mouvement circulatoire des globules de la lymphe dans
le chara , est porté à l'attribuer à l'électricité. En effet
ces globules , dirigés de bas en haut , redescendent dès
l'instant qu'ils rencontrent un nœud ou une ligature qui
s'oppose à leur mouvement , pour remonter et ainsi de
suite, d'où résulte un mouvement rotatoire qui a de l'ana-
logie avec celui de 1 électricité dans un circuit fermé. Si
l'on examine avec attention la constitution du nœud , on y
trouve un diaphragme qui arrête les globules et les^force
à redescendre. En enlevant le diaphragme , les globules
sortent par l'ouverture et se disséminent dans l'eau. Les
stries parallèles de globules verts situés à la paroi interne
* Le travail de MM. Becquerel et Dutrocliet fait suite à un
mémoire de M. Dulrochet, relatif à l'action des divers agens phy-
siques et chimiques sur la circulation du chara. M. Dutrochet nous
promet un extrait étendu de son mémoire , que nous insérerons
dans notre prochain numéro ; nous regrettons de ne l'avoir pas
reçu à temps pour le placer en tête du présent article, dont l'im-
pression était déjà commencée quand M. Dutrochet nous a annoncé
lenvoi de son travail. (/?.) '
INFLUENCE DE l'ÉLECTRICITÉ , ETC. 395
du tube central du chara , paraissent avoir une grande
influence sur le mouvement de la lymphe, puisqu'il
s'exerce uniquement selon la direction de ces mêmes
stries.
On a considéré les globules verts comme des couples
voltaiques , et leurs séries comme des piles ; mais celte
hypothèse ne repose sur aucun autre fait que le mou-
vement rotatoire dont nous venons de parler.
Nos connaissances en électricité sont tellement avancées
aujourd'hui , que l'on a des moyens directs de s'assurer si
un phénomène de mouvement dépend immédiatement ou
non de l'électricilé. Le physiologiste et le physicien doi-
vent donc se réunir pour discuter ensemble toutes les
questions de cette nature qui concernent les phénomènes
de la vie. Guidés par cette manière de voir, nous avons
étudié , M. Dutrochet et moi , le mouvement de la lymphe
dans le chara , afin de savoir si l'on devait lui attribuer
ou non une origine électrique.
La chaleur et l'électricilé dérivant du même principe,
suivant toutes les apparences, et manifestant souvent leur
action en même temps , nous devons rappeler d'abord en
peu de mots le genre d'influence que la chaleur exerce
sur le phénomène du chara , afin de présenter dans le
même cadre les faits généraux relatifs au mode d'action
de ces deux principes.
Suivant les observations de l'un de nous , la circulation
du chara est très-lente à zéro ; elle s'accélère à mesure
que la température monte, et devient très-rapide à 18° ou
19° C. ; elle diminue ensuite, et à 27" elle est extrê-
mement ralentie. Sous cette même influence , sa vitesse
augmente peu à peu , et deux heures après , elle possède
une grande rapidité.
Si l'on continue à élever la température d'aVjord jus-
396 INFLUENCE DE l'ÉLECTRICITi';
qu'à 34°, ensuite jusquà 40°, on observe des effets
semblables , c'est-à-dire que la plante , après avoir
éprouvé une diminution dans la vitesse de sa circulation ,
reprend peu à peu celte vitesse. Ce n'est qu'à 45° que
le mouvement rotatoire s'arrête pour ne plus reparaître.
Toutes les fois que la plante éprouve un changement
brusque de température, de 25° environ, le mouvement
rotatoire s'arrête complètement , et reprend quelque temps
après.
En général , l'abaissement de température diminue la
vitesse de la circulation , tandis que l'élévation de tem-
pérature, quand elle ne dépasse pas certaines limites ,
l'augmente ; au delà , il y a ralentissement dans la vitesse.
Le froid tend bien à ralentir la circulation , mais la
réaction vitale redonne à cette circulation une vitesse qui
n'est pas aussi grande, à la vérité, que celle qu'elle ac-
quiert sous l'influence de la réaction contre l'élévation
de température.
Nous allons montrer actuellement que l'électricité pro-
duit des effets qui ont de l'analogie avec les précédens,
mais qui en diffèrent cependant sous certains rapports.
Les expériences ont été faites avec un microscope d'un
grossissement moyen. La tige du cbara dépouillée de
son écorce, a été mise sur un verre légèrement concave,
avec une petite quantité d'eau , et ses deux extrémités
ont été recouvertes de feuilles très-minces de platine ,
afin de mieux établir la communication avec deux fils de
platine en relation avec les deux pôles d'une pile.
Si le mouvement de la lymphe , qui est dirigé dans le
sens des séries de globules verts, est dû à l'électricité,
on doit pouvoir l'accélérer ou le ralentir en soumettant
la plante à l'action d'un courant dirigé dans le sens de
ces séries. Pour nous en assurer, nous avons placé une
SUR LA CIRCULATION DU CBARA. 397
lige de chara dans une hélice dont les circonvolutions ,
toujours parallèles à ses stries ou séries de globules
verts, se trouvaient dans un plan horizontal , puis nous
avons fait passer dans celte hélice la décharge de piles
fortement chargées, composées depuis 10 jusqu'à 30
élémens , sans apercevoir ni augmentation ni ralentisse-
ment dans la vitesse des globules du chara. L'hélice a en-
core été placée de manière que ses circonvolutions ,
toujours parallèles aux stries, se trouvaient dans un plan
qui lui était perpendiculaire. Le courant électrique ,
quelle que fût sa direction , n*a exercé aucune influence
sur le mouvement rotatoire. La direction des circonvolu-
tions a été changée de nouveau , et l'on a eu constam-
ment des résultats négatifs. 11 paraîtrait donc que le
mouvement des globules n'est pas dû à l'électricité : on
doit, suivant toutes les apparences, l'attribuer à une
force particulière dont la nature nous est tout à fait in-
connue.
Laction des courans par infliaence ne nous ayant rien
appris, il ne restait plus qu'à transmettre le courant
électrique à travers la tige même du chara. Or, quand
l'électricité traverse les corps, elle y produit des actions
chimiques ou des effets physiques qui sont accompagnés
d'effets calorifiques. Nous n'avons eu égard, dans nos
expériences , qu'aux effets physiques.
l'^*' Expérience. — Une lige de chara ayant été placée
avec un peu d'eau ordinaire sur une lame de verre con-
cave, on a fait passer dans cette tige, tantôt de haut en
bas, et lanlôt de bas en haut , le courant provenant d'un
certain nombre de couples d'une pile chargée depuis
deux jours avec de l'eau renfermant ^^ de son poids de
sel marin. On a employé successivement un, deux,
trois couples ; au troisième couple le mouvemcm rota-
398 INFLUENCE DE l'ÉLECTRICITÉ
toire a été arrêté instantanément. Le courant électrique
ayant été interrompu pendant quelques minutes, le mou-
vement rolaloire a repris sa vitesse primitive. L'expé-
rience ayant été recommencée , il a fallu employer cinq
couples pour arrêter le mouvement.
2™*^ Expéi'ience. — On a fait passer le courant de ma-
nière que le pôle positif fût mis en communication avec
le haut de la tige : le mouvement rotatoire a été arrêté
en employant deux couples. Après quelques instans d'in-
terruption il n'a pas tardé à recommencer : il a fallu alors
six couples pour l'arrêter.
^^^ Expérience. — On a opéré avec une autre tige
dans laquelle le mouvement des globules était très-actif:
on a pu augmenter alors la force de la pile depuis un ,
deux, trois jusqu'à vingt couples, sans apercevoir de
diminution dans la vitesse. En passant de vingt à trente
couples le mouvement s'est arrêté subitement.
4me Expérience. — On a recommencé les mêmes sé-
ries d'observalions avec une pile chargée seulement avec
de l'eau de Seine ^ afin d'avoir un courant faible qui ne
fût pas capable de réagir chimiquement d'une manière
sensible sur les parties constituantes de la plante. Le
pôle négatif correspondait au haut de la lige: il a fallu
employer neuf couples pour arrêter le mouvement rota-
toire. La direction du courant ayant été changée, le
mouvement rotatoire a été arrêté avec cinq couples.
Au lieu d'interrompre le circuit comme dans les expé-
riences précédentes , on a continué à laisser cheminer le
courant dans le chara. Le mouvement a recommencé au
bout d'une minute avec une vitesse successivement crois-
sante. Cinq minutes s'étant écoulées , on a ajouté trois
couples les uns après les autres ; au troisième couple le
mouvement rolaloire a élé interrompu, mais il a recom-
SUR L\ CmCULATlOiN DU CHARA. 399
mencé au bout d'une minute; cinq minutes après on a
augmenté successivement de cinq couples le circuit, et
au cinquième le mouvement a été arrêté net, puis il a
recommencé au bout d'une minute. Cinq minutes après ,
on a pu ajouter quatorze couples au courant, sans sus-
pendre le mouvement immédiatement ; mais il s'est ar-
rêté au bout d'une minute, et n'a repris qu'après un
intervalle de plusieurs heures , quand il n'a plus été sous
l'influence du courant : on est donc parvenu à faire pas-
ser le courant d'une pile de trente couples dans la tige
du cliara en augmentant successivement son intensité.
b^^ Expérience. — En soumettant à l'expérience un
chara très-actif, le pôle positif étant en rapport avec la
base de la plante, le mouvement a été arrêté à quinze
couples , et a repris au bout d'une minute d'influence ;
quatre minutes après, on a ajouté successivement un,
deux , trois jusqu'à quarante couples , et le mouvement
a été arrêté au quarantième ; il a repris au bout de cinq
minutes. On a augmenté ensuite le nombre des couples
jusqu'à cinquante-cinq , et le mouvement s'est arrêté quel-
ques minutes après ; il a repris ensuite au bout de deux
minutes.
gme Expérience. — On a employé une pile qui n'avait
pas servi depuis longtemps et dont la surface des couples
n'était point par conséquent décapée ; on l'a chargée avec
de l'eau de Seine, afin que la réaction de ce liquide sur
le zinc fût très-faible. Voici les résultats que l'on a obte-
nus avec un chara dont le mouvement de la lymphe était
rapide : on a fait passer successivement dans la tige la
décharge de un, deux, trois jusqu'à soixante couples,
le courant électrique persistant, le mouvement rotatoire
s'est arrêté une minute après, et n'a pas tardé à re-
prendre; quand il a été bien rétabli , on a rétrogradé
400 INFLLIEMCE Dt l'ÉLIîCTRICITÉ
successivement d'un couple jusqu'au dix-huitième cou-
ple , alors le mouvement s'est arrêté et a repris une
minute après.
L'eau de la pile ayant été enlevée, on a chargé celle-
ci avec de l'eau renfermant environ 7^ de son poids
d'une solution saturée de sel marin et quelques gouttes
d'acide sulfurique. Avec la même tige de chara, le mou-
vement a été arrêté avec un couple, et s'est rétabli quel-
ques instans après.
Nous avons fait beaucoup d'autres expériences qui ont
conduit , comme les précédentes , aux conséquences sui-
vantes : 1° L'électricité qui traverse la lige du chara tend
à produire dans les premiers instans un engourdissement
dont l'intensité dépend de la force du courant. 2° Le
courant agit en même temps et également sur le mouve-
ment ascendant et le mouvement descendant. 3° Le
sens du courant ne paraît établir aucune différence
dans son mode d'action. 4° Si le courant provient
d'une pile chargée avec de l'eau , il faut employer un
certain nombre de couples pour arrêter le mouvement
de la lymphe; quelques instans après il recommence peu
à peu sous l'influence du courant , et finit par acquérir
la vitesse qu'il avait primitivement. En augmentant le
nombre des couples il y a un nouvel arrêt et ensuite re-
prise de mouvement ; ainsi de suite jusqu'à ce que le
courant ait assez d'intensité pour arrêter le mouvement
rotatoire pendant quelques heures. En rétrogradant,
c'est-à-dire, en diminuant successivement le nombre des
couples , on retrouve encore des arrêts et des reprises
de mouvement. Le passage de l'éleclricité ne produit au-
cune désorganisation , puisqu'un repos plus ou moins
long rend à la plante ses facultés naturelles.
En expéiiracntaiit avec une pile chargée avec un 11-
J
SUR L\ Cir.CUL.VTlOM UV ClURA. ÎOl
quide actif et bon conducteur, on observe des effets sem-
blables , si ce n'est qu'il ne faut employer qu'un petit
nombre de couples pour les obtenir. Comparons ces ef-
fets avec ceux qui sont produits par la cbaleur , puisque
le courant , en traversant la tige du cliara , a dû élever
sa température. A partir de zéro la circulation du cbara
s'accélère à mesuré que la température monte ; à 1 8° ou
19°, elle est très-rapide. Elle diminue ensuite jusqu'à
27°, où elle est très-ralentie , puis sa vitesse augmente,
et ainsi de suite jusqu'à 45°, où tout mouvement cesse
pour ne plus reparaître; la plante éprouve alors une
désorganisation qui détruit le mouvement rotaloire des
globules.
L'électricité produit constamment sur le cbara des
alternatives semblables, c'est-à-dire, des arrêts et des
reprises de mouvement , même quand on emploie des
courans de faible intensité qui ne dégagent que peu de
cbaleur, comme nous le prouverons incessamment, et
qui , en raison de cela, devraient produire une accéléra-
tion. Mais nous n'avons jamais observé une accélération
dans la circulation , comme en produit la cbaleur, à moins
qu'il n'y ait eu un arrêt préalable. C'est en cela que con-
siste la différence que nous avons trouvée entre le mode
d'action de l'électricité et celui de la cbaleur.
Voici maintenant comment on peut interpréter le mode
d'action de l'électricité. Lorsqu'un courant électrique
traverse un corps quelconque , il commence par faire
perdre à ses molécules leur position naturelle d'équilibre,
d'où résulte ordinairement un dégagement de cbaleur,
et, dans quelques cas particuliers, un abaissement de
température. Si l'intensité de ce courant est suffisante,
les molécules sont séparées et même décomposées ; si elle
est trop faible pour produire ces derniers effets, les mole-
402 INFLUENCE DE l'ÉLECTRICITÉ
cules reprennent peu à peu leur position primitive, aussi-
tôt que l'action du courant a cessé. C'est alors que les
propriétés physiques du corps redeviennent ce qu'elles
étaient avant que le courant l'eût traversé ; mais ce qu'il
y a de particulier dans le cliara , et ce que nous signalons
à l'attention des physiologistes , c'est qu'après que le
courant a produit les effets physiques ci -dessus men-
tionnés, lesquels sont accompagnés d'une action engour-
dissante, les forces qui produisent la circulation, et dont
la nature est inconnue , font un effort pour lutter avec
assez d'avantage contre la force électrique , afin que les
molécules organiques, quoique dérangées de leur position
naturelle d'équilibre, recouvrent leurs propriétés primi-
tives. L'action qui détermine le mouvement rotaloire,
l'emportant sur l'action du courant , celui-ci continue à
agir sans troubler ce mouvement. Cette lutte cesse quand
Je courant possède une intensité suffisante ; les forces vi-
tales, après avoir fait des efforts qui les épuisent momen-
tanément , reprennent leurs facultés après un certain
temps de repos, une fois qu'elles ne sont plus soumises
à l'action de l'électricité.
Si l'on compare les effets que nous venons de décrire
à ceux qui sont produits par la chaleur, nous trouvons
des différences notables qui nous mettent à même de con-
clure que le courant électrique agit ici d'une manière
particulière.
Ce qui se passe dans le chara a lieu probablement aussi
dans tous les corps organisés où l'on observe des liquides
en mouvement sous l'empire de la vitalité , attendu que
cette puissance, qui est encore, pour nous, couverte d'un
voile épais , est soumise dans tous les corps vivans aux
mêmes lois.
L'Académie doit voir que , dans les recherches dont
SUR LA CIRCULXTIO.^I DU CHARA. 403
nous venons de lui rendre compte, nous avons suivi une
marche philosophique pour arriver à la connaissance de
la force qui produit la circulation de la sève dans les
plantes ; nous l'avons mise en présence d'autres forces
dont les effets étaient bien définis , afin de connaître les
rapports qui existent entre elles. De la comparaison des
effets observés, nous avons conclu que les forces qui pro-
duisent le mouvement rotatoire ne peuvent être rappor-
tées, suivant toutes les apparences, à l'électricité, qui agit
ici d'une manière particulière , dont nous n'avons pas
encore eu d'exemple dans l'étude que nous avons faite de
toutes ses propriétés.
BULLETIN SCIENTIFIQUE.
ASTRONOMIE.
10. — DÉTERMINATION d'uNE NOUVELLE SUBDIVISION DANS
l'anneau de SATURNE , par M. EnCKE.
On sait que l'anneau de Saturne se compose de deux anneaux
concentriques , se'pare's l'un de l'autre par un espace vide , qui
offre l'apparence d'une raie obscure, visible seulement avec d'assez
fortes lunettes. Short avait même cru apercevoir un plus grand
nombre de subdivisions dans l'anneau , et quelques observateurs
modernes avaient confirmé cette assertion. M. Encke a fait, le
printemps dernier, de nouvelles observations à ce sujet , avec la
grande lunette achromatique, de 9 pouces d'ouverture et 15
pieds de longueur focale, de l'Observatoire de Berlin; il en a
communique' le re'sultat à M. Schumacher, dans une lettre in-
sére'e dans le n° 338 des Aslr. Nachrichten , dont je vais ex-
traire les de'tails suivans.
a J'ai essayé, sur Saturne, avec notre grande lunette, dans
la nuit du 25 avril 1837, qui était très-claire, un nouvel ocu-
laire achromatique de l'habile mécanicien Duwe , de Berlin ,
donnant un grossissement de 600 fois, avec un champ de plus
de 6 minutes, dans toute l'étendue duquel l'image présentait
toute la netteté désirable. Outre la subdivision ordinaire de l'an-
neau , j'ai aperçu , très-nettement , que l'anneau extérieur, qui
est le plus étroit , était divisé en deux parties égales par une
raie obscure. Cette raie se voyait comme la principale se di-
stingue dans des lunettes d'un plus faible grossissement. On
pouvait la suivre depuis les extrémités des anses jusque vers
leur partie plus rapprochée du globe de la planète. On la voyait
également distincte aux deux anses. L'anse intérieure de l'an-
neau intérieur , qui paraît toujours plus pâle , présentait une
apparence que je n'avais pas encore aperçue. Une ombre , assez
large au bord intérieur et se rétrécissant successivement en
pointe, venait se perdre aux deux anses sur la surface de l'an-
ASTRONOMIE. 405
neau, en offrant rapparcnce d'un arrondissemônt. On distinguait
un certain nombre de lignes unes, à peu près parallèles à l'ar-
rondissemonl intérieur, qui coupaient l'ombre dans toute la par-
lie de la surfvc de l'anneau où elle s'étendait. Cette apparence
avait lieu surtout du côté occidental de l'anneau qui se voyait à
gauche dans la lunette.
a Le 20 mai , la division apparente de l'anneau extérieur était
encore visible , et je l'ai fait remarquer a M. le D"" Madler, qui
l'a bien reconnue avec moi : mais les lignes fines dont je viens
de parler ne se distinguaient pas , peut-être par un défaut de
transparence de l'air. J'ai essayé, le 28 mal , où la nuit n'était
pas aussi claire que le 25 avril et le 20 mal , de mesurer , à
deux reprises , à l'aide du micromètre filaire , la position des
lignes de séparation sur l'anneau , ainsi que des diamètres exté-
rieur et intérieur de l'anneau , et des diamètres équatorlal et
polaire de la planète. Les valeurs obtenues et réduites en arc,
à la distance moyenne de Saturne , sont les suivantes :
Diamètre extérieur de l'anneau extérieur.... 40", 445
Diamètre de la nouvelle subdivision 37,471
Diamètre intérieur de l'anneau extérieur 36,038
Diamètre extérieur de l'anneau intérieur 34,749
» intérieur » » 26,756
Diamètre équatorlal de Saturne 17,519
» polaire » 15,927
a Ces valeurs paraissent indiquer que la ligne de séparation
est plus voisine du bord Intérieur de l'anneau extérieur que du
bord extérieur, mais on doit regarder encore leur résultat comme
incertain. Les nombres obtenus sont sensiblement plus grands
que ceux de Bessel ', et les résultats de mes mesures de ce genre
me paraissent , en effet , surpasser en général ceux de Bessel
et même ceux de Struve. C'est par la comparaison d un grand
nombre de mesures de cette espèce qu'on pourra déterminer la
cause de cette différence. »
M. Encke discute ensuite les observations du même genre
' Besjel a trouvé 39",3i pour le diamètre de l'aiineaii, i;",o5 et i5",58
poiir les diamètres eqnatorial et polaire de Saliirne. (Voye?. Bihlialh. Unir.,
mars i83 5,)
406 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
faites par d'autres, et entre autres celles du capitaine Kater, dont
il ne s'est rappelé l'existence qu'après avoir fait les siennes. Il
paraîtrait que ce phénomène est variable , ou qu'il exige une
clarté d'atmosphère toute particulière , puisque Herschel et
Struve ne purent distinguer, dans le cours de 1826, avec leurs
grands instrumens, la nouvelle subdivision que le capitaine Kater
et deux autres observateurs avaient remarquée vers la fin de
1825, avec des appareils moins puissans. (Voy. le t. 4 des
Mém. de la Soc. Astron. de Londres.)
M. Encke fait observer que la face de l'anneau de Saturne qu'on
voyait depuis la terre en 1825, n'est pas la même que celle
qu'on distingue maintenant ; en sorte que , puisqu'on a vu la
ligne noire de chaque côté de l'anneau , il est très-probable que
la division est réelle. M. Arago paraît l'avoir observée aussi à
Paris, une seule fois, en 1823, avec une grande lunette achro-
matique. Le capitaine Kater et un autre observateur croient
avoir aperçu , comme Short , un plus grand nombre de raies
noires ou de subdivisions de l'anneau extérieur, tandis qu'une troi-
sième personne , qui observait avec eux, n'en a distingué qu'une
seule. M. Encke fait remarquer , à ce sujet , que la déclinai-
son de Saturne était boréale en 1825, tandis qu'elle est australe
maintenant , ce qui a pu peut-être l'empêcher de distinguer les
autres lignes.
M. Encke annonce à M. Schumacher, dans la même lettre,
que les deux étoiles formant l'étoile double y de la Yierge, après
avoir paru pendant quelque temps, à cause de leur mouvement
réciproque, tellement rapprochées l'une de l'autre, qu'on les
voyait comme une seule et même étoile, lui ont paru distincte-
ment séparées depuis le 29 mai de cette année.
A. G.
11. — Extrait d'une lettre de M. Struve a M. Schu-
macher, en date de Dorpat, 1*"^ novembre 1837. {Jstr.
Nachr., n 342.)
ce Les opérations de nivellement entre la mer Noire et la mer
Caspienne ont fort bien réussi cet été. Les dernières nouvelles
sont du mois d'août , datées de Mosdock. Les quatre cinquièmes
ASTRONOMIE. 407
(lu travail étaient déjà faits , et l'on espe'rail atteindre la mer
Caspienne au mois d'octobre.
M. Féodoroiî est revenu heureusement, après un séjour de
plus de cinq ans en Sibérie. Son voyage donne pour résultat la
détermination astronomique de plus de 50 points, entre lesquels
s'en trouvent 22 principaux dont la longitude repose sur une
série de culminations de la Lune et sur quelques occultations
d'étoiles. La liaison en longitude des autres points avec ceux-là
a été eiïectuée par le transport de chronomètres. Toutes les
hauteurs du pôle ont été déterminées avec des théodolites as-
tronomiques. Plusieurs mesures géodésiques ont lié à ces opé-
rations diverses cimes de montagnes remarquables , dont on a
déterminé la hauteur, tant dans l'Oural que dans l'Altaï. En 12
points, on a observé, avec l'appareil magnétique de Gambey, la
déclinaison et rincllnaison de l'aiguille aimantée, et l'on a fait
aussi des expériences pour la détermination de l'Intensité ma-
gnétique.
La construction de l'Observatoire de Poulko"\va avance rapi-
dement , et elle est conduite avec un soin et une sagacité qui ne
laissent rien à désirer. Tout devra être achevé à la fin de 1838,
à l'exception de quelques détails qui se rapportent à l'établisse-
ment des instrumens, et l'Observatoire entrera en activité à partir
du 1" janvier 1839. »
12. — Nouvelle sélénographie de MM. Béer et Mjedler.
MM. Béer et Mœdler, auxquels on doit la grande et belle carte
de la Lune, qui leur a valu la médaille d'or de la fondation de
Lalande , décernée par l'Académie des Sciences de Paris , vien-
nent de faire paraître , à Berlin , l'ouvrage descriptif, servant de
commentaire à cette carte , dont ils avaient déjà annoncé précé-
demment la publication. Cet ouvrage , écrit en allemand , forme
un volume in-4° de 430 pages. Je me propose d'en faire l'analyse
dans le prochain cahier de ce recueil. A. G.
-i08
BULLETIN SCIENTIFIQUE.
PHYSIQUE.
13. — Lettre de M. Kreil a M. de la Rive, sur les
OBSERVATIOMS DE PERTURBATIONS MAGNETIQUES , FAITES
A l'observatoire DE MILAN DANS LES JOURNEES DU 12 ,
13, 14 ET 15 NOVEMBRE 1837.
Milan, 8 décembre 18)7.
Monsieur ,
D'après l'invitation de M. Ilumboldt , nous aAons fait des
observations magnétiques continues pendant les journe'es du 12,
13, 14 et 15 novembre; l'aiguille e'tait extrêmement agite'e par
les aurores boréales, dont la premièrca été visible aussi à Milan.
Elle a atteint son plus grand éclat à 6 h. 30' , mais quelques
minutes après elle avait déjà disparu. Plus tard, à 9 h. 30' et
10 h. 30' elle s'est montrée de nouveau. Nous étions trop oc-
cupés par la forte perturbation magnétique dont elle était ac-
compagnée , pour pouvoir suivre exactement les phases lumi-
neuses du phénomène. Cotte circonstance nous a aussi fait don-
ner peu d'attention aux étoiles lilantcs , dont les observations
ne promettaient pas d'ailleurs des résultats satisfaisans à cause
de l'intensité du clair de lune. Les deux autres aurores boréales
ont été invisibles pour nous, parce que le ciel était couvert;
iQur existence nous a été annoncée par l'aiguille magnétique, qui
manifestait dans son mouvement de telles anomalies, que je n'en
avais jamais observé de semblables dans ces deux années où
nous faisons régulièrement ces observations. J ai l'honneur de
vous communiquer , dans le premier des tableaux suivans , les
moyennes diurnes des observations magnétiques et météorologi-
ques, et dans les autres les observations faites au moment des
plus fortes ^ajiations.
TABLEAU DES MOYENNES.
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H.iiom.
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Serein.
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4,99
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16 »
47052
52 40,0
5,29
5,97
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17 »
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5,47
5,67
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18 »
47585
55 1,1
9,54
5,16
89,5
N-E.
Nu. ser. pi.
PHYSIQUE. 'i09
Les durées sont réduites à la température 0°. Comme les
obser^ations ont été continuées sans interruption du 12 à midi
jusqu'au 15 à midi , de 5 en 5 minutes, ou à des intervalles
plus petits encore , nous avons pu très-Lien apercevoir le com-
mencement des deux premières perturbations, celle du 12 et
celle du 14 , qui agissait sur l'aiguille comme le choc d'une
force invisible. Ainsi, par exemple, le 14, à 11 h. 2' du soir,
l'observateur ( M. Délia Ycdova } était occupé à déterminer
la durée d'une oscillation , en notant les momens du passage
d'un nombre de l'échelle situé à la moitié de l'arc parcouru
par l'aiguille , qui paraissait bien tranquille , lorsque tout à
coup elle n'y arrive plus , quoiqu'elle eût déjà pris la di-
rection vers cette division ; mais avant d'y venir elle retourne ,
et peu d'instans après l'échelle disparaît du champ de la lunette.
M. Délia Vedova croyant que la lampe s'est éteinte veut la
moucher, mais dans ce moment réchelle revient et passe par le
champ comme un éclair. L'amplitude de l'oscillation s'était
augmentée de 15 divisions à plus de 100, c'est-à-dire, de 6 '41"
à plus de 44' 35". Cette amplitude étant trop grande pour
pouvoir continuer les observations avec exactitude , M. D. V.
veut prendre le barreau magnétique qui se trouve toujours dans
une position Gxe à côté de l'observateur, pour diminuer l'oscil-
lation ; mais raiguUle le prévient en s'arrètant presque immo-
bile sur une division de l'échelle , en sorte qu'elle ne parcourt
plus que deux divisions ; au même moment il volt croître visible-
ment la déclinaison, qui, dans l'Intervalle de 22", 5, varie de
5' 52", 8. Dans ces circonstances, il est impossible de détermi-
ner avec certitude la durée d'une oscillation et les ^ariations
qui ont lieu dans l'intensité de la force horizontale ; mais , en
comparant les observations faites peu de temps avant et après
la naissance d'une perturbation, il parait trcs-probablc que, quoi-
que son effet total soit un affaiblissement de la force , cependant ,
immédiatement après son commencement , elle en augmente 1 in-
tensité. Je regrette de n'avoir pas pu observer l'aiguille d'incli-
naison , pour décider si ces variations sont vraies ou apparentes;
mais alors rinclinaloire n'était pas encore en activité ; je l'ai
monté les premiers jours de ce mois.
XU 26
^10
BULLETIN SCIEINTiriQUE.
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Les observations de 18 h. jusqu'à 21 h. offrent un exemple
d'une forte perturbation dans l'intensité de la force horizontale
sans une analogue dans la de'cllnaison , qui variait entre des
limites beaucoup plus étroites.
PHYSIQUE.
413
Perturbation magnétique du 15 novembre 1837.
Commencemenl entre l''0' et 4*'10'.
Maximum de déclinaison . . . — 18°45'16",3 à 3h57' 4"
Minimum rz; 18 10 12,8 » 4 54 34
Différence. . . 35 3,5
Maximum de la durée = 22'", 5790 à 5h58'
Minimum =22 ,4382 » 5 38
Différence ,1408
Cette perturbation ne présentait pas , comme les précédentes,
une grande rapidité dans les variations. Des observations répé-
tées , faites à l'époque des étoiles filantes , montreront s'il y a ou
non quelque relation entre ce pliénomène et le magnétisme ter-
restre. L'année dernière , dans ces mêmes jours , nous ne nous
sommes pas aperçus d'une agitation extraordinaire ; mais au mois
d'aoiàt de cette année 1837, la plus grande intensité de la force
horizontale a eu lieu du 9 jusqu'au 12 , et la déclinaison du 12
fut la plus petite de tout le mois. Dans la nuit du 10 au 11
nous avons observé 168 étoiles filantes.
Voici les moyennes du mois de novembre auxquelles on peut
comparer les effets produits par les perturbations : à cause de ces
perturbations si fréquentes dans ce mois , les durées présentent
des irrégularités qu'à l'ordinaire on n'y trouve pas.
Temps.
Durée.
Déclinaison . 1
20h 0'
22",15932 18°
29'42",1
21 15
46351
22 30
45971 18
55 7,6
2a 35
45848
1
45698 18
57 14,4
2 45
45147
4 30
45988 18
33 27,8
6
45694
7 50
45728 18
51 6,4
9 15
46100
11
45667118
28 19,3
N.iil.
45556
1836.
Avril. .
Octobre,
1837.
Janvier.
Février.
T)
Mars. .
»
Avril. .
414 BliUETlN SCIENTIFIQUE -
En résumant toutes les perturbations observées jusqu'ici , on
voit que c'est aux heures du soir et de la nuit , qu'elles ont lieu
ordinairement , et que dans le nombre de 23 il n'y en a que trois
qui fassent exception à cette règle. Le tableau suivant conGrme
ce que je viens de dire.
Jours. Commencement.
22 Entre 7 h. et 11 h,
18 4 7
25 7 11
13 4 7
18 à 4;'30'
22 Au soir ou pendant la nuit suivante.
29 Entre 7 h. et 11 b.
6 4 7
22 Pendant la nuit précédente.
27 Entre 7 h. et 11 b.
29 4 7
7 Pendant la nuit précédente-
30 Entre 7 h. et 9 b.
2 7 11
2 Pendant la nuit précédente.
28 Entre 7 h. et 11 h.
26 20 22
28 20 22
18 22 1
5 1 4
12 à 41.30'
14 à 41.19'
» 15 Entre 1 h. et 4 h.
Les perturbations du 26 et 28 août sont très - légères , ce-
pendant comme elles se montrèrent dans les trois élémens , j'ai
cru ne les pas devoir omettre.
Mai . . .
»
Juin . . .
Juillet . .
B
Août. . .
»
Octobre. .
Novembre
»
14. — Notice sur les aurores boréales, par M. Christie.
(^Association Britannique de 1837.)
Le Prof. Christie rend compte de plusieurs aurores boréales
qu'il a observées pendant l'été do 1837. Suivant lui, c'est la
PHYSIQUE. 415
première fois que ce pluinomcnc a eu Heu en Angleterre pendant
la saison chaude. L aurore boréale du 19 mai 1837 présentait
deux rangées d'arcs lumineux parlant de l'ouest , et s'étendant
à peu près jusqu'au point opposé de l'horizon. Le phénomène
n'était point accompagné de jets de lumière, comme cela a lieu
souvent. Une aurore boréale a été visible de nouveau le 24 jum;
mais cette fois le phénomène s'est borné à une vive lueur du
côté du nord, sans apparence d'arcs lumineux. Il a été surtout
remarquable en ce qu'il a eu lieu au milieu de l'été : sa duréa
a été depuis 1 1 heures 46 minutes du soir jusqu'à minuit et
20 minutes.
D'autres aurores boréales ont été observées par l'auteur le 1 ,
le 2 et le 7 juillet , et le 25 août. Il a remarqué, dans celle du
25 août, un phénomène singulier déjà observé par le capitaine
Back pendant l'hiver qu'il a passé au Fort Reliance , savoir ,
que l'obscurité qui accompagne ordinairement l'aurore boréale
avait l'apparence d'empiéter sur l'arc lumineux , et de le séparer
en deux portions. Cette remarque a été confirmée par d'autres
savans présens à la réunion ; le D'' Brewster a ajouté, qu'ayant
analysé la lumière de l'aurore boréale , il s'était convaincu que
c'était une lumière directe , et qui n'avait point été réfractée
ou réiléchie. Le Prof. Christie est disposé à croire, d après ses
observations à ce sujet , que 1 aurore boréale a lieu aussi fré-
quemment l'été que Ihiver , quoiqu'elle soit moins souvent
visible dans la première de ces saisons. L'auteur termine sa
communication en faisant remarquer que, pendant l'année ac-
tuelle, il ne sest pas passé un seul mois sans apparence d'aurore
boréale : il appelle toute l'attention des savans sur la fréquente
répétition d'un phénomène qu'on n'observait autrefois qu'à des
intervalles éloignés.
15. — Observations météorologiques a Plymouth , par
M. Snow Harris. {^Association Britannique àe. 1837.)
M. Snow Harris lit un rapport sur des observations météoro-
logiques faites à Plymouth par ordic de l'Association. Le iher-
momèlrc de Fahrenheit y a été obser% c régulièrement , heure
416 BILLETIN SCIENTIFIQUE.
par heure , depuis une période de cinq ans , donnant ainsi un
ensemble de 42,800 observations. La lempe'rature moyenne de
Plymouth , déduite de ces observations , est de 52°, 45 F., soit
11°, 36 C. Depuis le !«'' janvier 1837, on observe à Plymoutb ,
outre le iberraomètre , le baromètre et le thermomètre à boule
niouillée\ ainsi que l'anémomètre de M. Wbewell. Quand on
réfléchit, a dit en terminant M. Harris, qu'outre toutes ces ob-
servations météorologiques , les marées sont aussi observées et
enregistrées à Plymouth avec le plus grand soin , n'a-t-on pas
quelque droit d'espérer qu'une aussi grande masse d'observa-
tions pourront enfin jeter quelque jour sur les causes des princi-
paux changemens atmosphériques ?
16. — Cristallisations produites par de faibles cou-
RANS électriques LONGTEMPS PROLONGES, par G. GOLDING
BiRD. (^Proceedings qfthe Royal Society, février 1837.)^
M. Golding Bird a lu à la Société Royale de Londres un
mémoire très-intéressant dans lequel , après avoir fait observer
que les brillantes découvertes de Sir Humphry Davy , dans l'é-
lectro-chimle, avaient été faites au moyen de courans électriques
d'une grande intensité , provenant d'une batterie immense, l'au-
teur passe en revue les travaux de lîecquerel, à qui nous devons
la connaissance de l'action chimique produite par des courans
faibles sur divers oxldes réfractaires , et leur réduction à l'état
métallique ; il parle ensuite de ceux obtenus plus récemment
par le D'' E. Davy, Bucholtz et Faraday, qui ont décomposé par
des moyens semblables beaucoup d'autres substances.
En poursuivant la même branche de recherches , l'auteur a
employé un appareil analogue à celui du Prof. Daniell , pour
• C'est un inslroment fondé sur le même principe que l'hygromelre de Leslle,
et dont on se sert pour apprécier la ijuanlile de vapeur aqueuse contenue dans
l'atmosphère.
* Nous avons déjà donné , dans notre numéro de septembre , un extrait
d'un autre travail de M, Bird sur le même sujet, mais celui-ci renferme plusieurs
détails interessans qui n'étaient pas dans le premier.
PHYSIQUE. 417
obtenir un courant faible mais égal et continu au moyen d'une
seule paire de plaques. La solution me'tallique dans laquelle
plongeait une plaque de cuivre , était contenue dans un tube de
verre, ferme en bas par un diaphragme de plâtre de Paris , et
qui plongeait lui-même dans une faible dissolution d'eau sale'e
contenue dans un grand vase , dans lequel plongeait le zinc ;
la communication était établie entre les deux plaques métalli-
ques au moyen de fils métalliques.
Soumis à l'influence de ce courant faible mais continu , le
sulfate de cuivre se décompose peu à peu , et donne de superbes
cristaux de cuivre métallique. Le fer, l'étain , le zinc, le bis-
muth , l'antimoine , le plomb et l'argent , soumis à la même
action , sont réduits, lis apparaissent en général avec leur éclat
métallique , avec une forme cristalline déterminée, et présentent
par leur apparence un contraste remarquable avec les masses
Irrégulières et spongieuses que l'on obtient des mêmes dissolu-
tions au moyen de fortes batteries. Les cristaux de cuivre riva-
lisent pour la dureté et la malléabilité avec les plus beaux
échantillons de cuivre natif, et leur ressemblent beaucoup pour
l'apparence. Les cristaux de bismuth, de plomb, d'argent,
obtenus par ce procédé, sont aussi très-beaux ; ceux de bismuth
sont lamellaires , d'un éclat pareil à celui du fer , mais avec une
teinte rougeàtre particulière à ce métal. L'argent est blanc
comme la neige et ordinairement en aiguilles. Divers métaux ,
le nickel, par exemple, qui, par le courant des fortes batteries,
se séparent de leurs dissolutions seulement à l'état d'oxldes ,
se présentent ici sous une forme métallique et brillante.
L'auteur a trouvé que par cette méthode il pouvait réduire
les oxides métalliques, même les plus réfractaires , tels que la
silice , par exemple , qui résiste à l'action des batteries puis-
santes , et que M. Becquerel n'avait pu obtenir qu'alliée au fer.
— En modiûant l'appareil d'une manière légère , on est parvenu
aussi à former des alliages de potassium et de sodium avec le
mercure , en décomposant les dissolutions des chlorides de ces
bases. On a réduit de même l'ammonium (en contact avec le
mercure), et dans cette dernière expérience, l'auteur a de plus
observé qu'une interruption, même de quelques secondes seu-
lement , du courant électrique , suffit pour détruire tout le
■418 BULLETir» SCIENTiriQUE.
produit qui était le résultat d'une action précédente longtemps
prolongée ; l'amalgame ammoniacal spongieux est décomposé
instantanément , et l'ammoniaque formé se dissout immédiate-
ment dans le fluide environnant.
17. — Note sur la pROoncTiow de chaleur qui résultk
DU refroidissement subit d'un corps solide , par M. le
Prof. Mousson. (Actes de la session de 1837 de la Société
Helvétique des Sciences Naturelles.)
Si l'on expose l'un des bouts d'une barre métallique à un
brasier, l'autre bout étant tenu à la main, jusqu'à ce que la
chaleur reçue par conductibilité atteigne 40 à 50", le maximum
qu'on puisse supporter sans douleur , qu'on retire alors subi-
tement l'extrémité rouge pour la tenir à l'air froid , ou , mieux
encore , pour la plonger dans de l'eau froide , on ressent promp-
tement une élévation de température qui peut aller à 15° et
plus. Les seules recherches qui se rapprochent de ce sujet,
sont dues à M. Fischer (Poggend. Ann. XIX. 507). Parmi
d'autres anomalies aux lois de la conductibilité du calorique ,
telles que MM. Biot et Despretz les ont établies , ce physicien
annonce le fait dont il s'agit , en se servant pour le démontrer
d'une cuiller d'argent ou de platine , dans laquelle il versait
après réchauffement quelques gouttes d'eau froide : il remarqua
de plus que le développement calorifique diminuait lorsque la
température était assez élevée pour empêcher l'adhésion du
métal et du liquide. Il attribue le phénomène à la variabilité
de la faculté conductrice des métaux selon la température , ex-
plication qu'il est impossible d'appliquer aux détails du méca-
nisme intérieur du phénomène, et qui en particulier ne saurait
rendre raison de la promptitude avec laquelle l'élévation de
température se manifeste. En admettant pour le calorique le
système ondulatoire , on pourrait être tenté de voir dans la trans-
mission de la chaleur dans des directions contraires à partir du
lieu du refroidissement , un fait analogue au mouvement d'une
onde à la surface d'un liquide , dans tous les sens à partir du
centre de rébranlement : cependant je doute qu'on réussisse à
PHYSIQUE . 4 1 U
citer d'autres observalloiis à l'appui de cette manière d'envisa-
ger et d'appliquer le système ondulatoire. — Avant tout j'ai
rendu l'observation inde'pendanle de la sensation de la main.
En creusant en cylindre l'extrémité dune barre de fer , re-
couvrant le réservoir ainsi préparé d'une lame du même métal
percée d une très-petite ouverture , on forme une espèce de
thermomètre à poids , qui permet d apprécier par la quantité
de mercure expulsé l'élévation de température. L'expérience
réussit par ce moyen , même après que la barre, par suite d une
exposition prolongée à une source constante de chaleur, a atteint
un état de température permanent ; il est aisé de voir alors, que
ni la chaleur en mouvement , ni un changement dans le volume
du réservoir ne peut être la cause d'un phénomène aussi mar-
qué. Pour rendre l'effet plus apparent encore , il fallut choisir
une substance plus facilement dilatable que le mercure, et lais-
ser agir le refroidissement d'une manière plus complète. En
conséquence je pris une sphère creuse en fer, de 5 centim. de
diamètre sur 1 centim. d'épaisseur ; elle fut exactement fermée
par une espèce d'ajutage "a très-petite ouverture. L'espace Inté-
rieur , communiquant ainsi librement avec l'extérieur, restait
rempli d'air. Après avoir tenu cette boule suspendue sur une
lampe à alcool jusqu'à ce qu'elle atteignît une température per-
manente , on la plongea promptement dans de l'eau froide , ou ,
dans le cas de températures plus élevées , dans de l'huile froide :
aussitôt 11 s'établit un courant de petites bulles de gaz, expulsées
avec force de l'ouverture de l'ajutage; bientôt ce courant cessa,
et alors seulement le liquide commença à pénétrer dans l'inté-
rieur de la sphère. Dans cette manière de procéder, le déve-
loppement du calorique sur la paroi intérieure de la cavité est
plus subit, et à juger d'après le dégagement de gaz , plus éner-
gique qu'en se servant de la barre. L'explication se présente
Ici presque naturellement. En effet, la surface extérieure, su-
bitement refroidie , se contracte avec force et produit dans la
masse intérieure du métal une compression moléculaire , de
sorte qu'au premier moment les couches superficielles sont plus
dilatées , les intérieures plus condensées , état qu^exige leur
température. Cette compression Intérieure, se manifestant et se
propageant subitement , développe nécessairement une certaine
420 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
quantité de chaleur spécifique , bien avant que par l'effet de la
conductibilité, l'influence du refroidissement ait pu pénétrer
dans l'intérieur. Cette chaleur s'ajoute à celle qui existe et
produit le réchauffement qu'on observe. Dans une barre la con-
traction dont il s'agit a encore lieu à cause de la dépendance
mutuelle des molécules ; et comme elle marche de l'extrémité
chaude vers l'extrémité libre , c'est dans ce sens que marchera
le lieu du maximum de température. — Ainsi nous considérons
le phénomène dont il s'agit comme provenant d'un développe-
ment de chaleur spécifique en conséquence d'une compression
moléculaire. Il en résulterait: 1° que les liquides , formés de
particules mobiles , ne doivent point présenter ce phénomène ,
qui serait ainsi particulier aux corps solides ; 2° que dans ceux-
ci les corps les plus dilatables et possédant en même temps la
plus forte chaleur spécifique de dilatation , doivent le présenter
de la manière la plus frappante ; 3° qu'un développement de
froid doit , de la même manière , résulter d'un échauffement ,
si du moins il est possible de le produire avec assez de prompti-
tude ; — trois conséquences, dont je n'ai pas encore eu occasion
de me convamcre , mais que j'espère vérifier par la suite.
CHIMIE.
18. — Synthèse de l'ammoniaque, par R. Hare. Ç^Lond.
and Edinb. Phil. Magaz., n. 67, septembre 1837.)
Ayant appris que l'on était parvenu à effectuer la synthèse
de l'ammoniaque au moyen du bi-oxide d'azote et de l'hydro-
gène en présence du platine en éponge , le D"^ Hare , sans avoir
connaissance du procédé employé pour cela en Europe , réussit
de la manière suivante à obtenir cet intéressant résultat.
On introduisit dans une cloche de verre tubulée et munie
d'un robinet , deux volumes de bi-oxide d'azote et cinq d'hy-
drogène. Au fond d'une cornue de ven'e tubulée , pouvant
contenir quatre onces d'eau environ , l'on plaça un morceau
CHIMIE. '121
tlV'pongc de platine ; on fit passer au travers de la tubulure
un tuyau tic plomb terminé par un tube de cuivre ou de verre,
percé d'un trou de la grosseur d'une aiguille à coudre , et qui
se trouvait presque en contact avec le morceau de platine. Ce
tube était hermétiquement joint à la tubulure , et le bec de la
cornue était recourbé de manière à plonger légèrement dans
l'eau d'un verre à pied. On abaissa la cloche dans une cuve
pneumatique. On ouvrit le robinet pour faire entrer le mélange
gazeux dans la cornue et chasser l'air atmosphérique. Aussitôt
que cela fut achevé , ce que l'on reconnut à la disparition des
fumées rouges qui résultaient de la réaction du bl-oxlde d'azote
et de loxlgène , on continua à faire passer le mélange gazeux
bulle à bulle au travers de l'eau , et l'on tint en même temps
un charbon rouge tout près de la partie de la cornue qui renfer-
mait l'éponge de platine. Le métal ainsi chauffé devint Incan-
descent, et l'on vit paraître des fumées dans la cornue. Il y
eut une absorption de l'eau du verre , mais l'on en triompha
en comprimant assez la cloche pour voir recommencer le pas-
sage des bulles dans le verre, et l'on continua. L'eau acquit
peu à peu l'odeur de l'ammoniaque , et donna avec un sel de
cuivre la belle couleur bleue qui le fait toujours reconnaître.
Dans une autre expérience , une petite masse d'épongé de
platine fut assujettie à un fil de platine , et ajustée au tube de
manière à recevoir le jet du mélange gazeux.
Le D"^ Hare publia, 11 y a quelques années, l'observation qu'il
avait faite , que l'asbeste trempé dans une solution de platine ,
puis rougi , enflammait un mélange d'oxlgène et d'hydrogène.
Il vient de reconnaître que l'asbeste ainsi préparé opère aussi
la synthèse de l'ammoniaque , soit lorsqu'on le substitue à l'é-
ponge dans l'expérience ci-dessus , soit lorsqu'on le fait passer
rouge dans le mélange gazeux contenu dans une cloche sur le
mercure.
Un morceau de charbon trempé dans une solution de chlo-
rure de platine ( acide chloro-platlnlque ) produit les mêmes
effets que l'asbeste platiné.
Pour faire l'asbeste platiné , 11 suffit de le plonger dans le
chlorure de platine liquide, puis de chauffer la masse au rouge
dans un feu ordinaire.
E.M.
•12? BULLETIN SCIENTIFIQUE.
19. — Sur la. fusibilité de l'iridium, par R. Bunsen.
Ç^ Annal, der Phys. iind Chem. t. 31, c. 1.)
On sait que Children , en faisant passer le courant de sa pile
gigantesque à travers de petits morceaux d'iridium , obtint de
petites boules fondues de ce métal. Maigre' cela, on n'a pas
encore re'ussi à en pre'parer, en forme de culots , des morceaux
assez gros pour pouvoir e'tudier ses proprie'te's d'une manière
plus exacte. En effet, lorsque Berze'lius essaya de fondre l'iri-
dium à l'aide d'un chalumeau de gaz détonnant , et en le pla-
çant sur de l'argile à l'épreuve du feu , ce métal s'enfonça
dans l'argile en fusion , sans avoir éprouvé aucun changement.
Il est cependant aisé d'empêcher que l'expérience se passe
ainsi, en se servant, pour la faire, d'un morceau de charbon
qui a déjà longtemps servi aux opérations du chalumeau. De
cette manière , on réussit non-seulement à mettre en fusion des
morceaux séparés du métal , mais même à en fondre plusieurs
ensemble , en un globule parfaitement liquide. M. Dœbler a
fait cette expérience, en présence de M. B., avec le chalumeau
colossal à gaz détonnant de son microscope de Cary. Au moyen
de cet appareil , on peut en quelques minutes mettre en fusion
complète des morceaux d'iridium du poids d'un gramme. Le
développement de lumière qui a lieu pendant cette opération
est aussi grand que celui que produiraient plusieurs centaines
de chandelles. Ce métal se fritte très-vite aux angles, et fond
ensuite sous forme d'un globule avec une surface brillante. On
aperçoit en même temps à la surface une faible évaporallon qui,
ne faisant rien perdre au poids du métal , est évidemment due
aux oxldes renfermés dans le charbon , lesquels , après le re-
froidissement , recouvrent quelques places du culot sous forme
de scories incolores. L'expérience réussit le mieux, quand on
rapproche le métal autant que possible de l'ouverture d'où sort
le gaz détonnant. L'iridium paraît alors absorber une quantité
considérable de gaz, qui s'échappe de nouveau par le refroi-
dissement , et produit le phénomène du départ exactement
comme avec l'argent. Après le refroidissement, le métal pré-
sente de même à la surface de petites excroissances , et à l'in-
CHIMIE. 423
tcricur beaucoup de cavités que l'on aperçoit quand on passe
la lime sur les fragmens.
L'iridium employé pour 1 expérience avait été préparé d'a-
près la méthode de Wœhler, et ne présenta point d'élémens
étrangers. Un ciilot du poids de 0,4 gramme , qu'on avait
obtenu en fondant 8 petits morceaux , avait un éclat métallique
Irès-remarquable , une couleur blanche tenant le milieu entre
celles de l'argent et de l'étain , et une surface en partie miroi-
tante , en partie mate , sur laquelle on pouvait distinguer une
disposition à la cristallisation. Dans cet état le métal est aussi
très-cassant, et se brise sous le marteau en petits fragmens qui
ont une cassure fine et très-brillante. Il est plus dur que le fer ;
il se lime aisément , et se polit très-bien. A l'intérieur on aper-
çoit beaucoup de cavités qu'on ne peut détruire même en fai-
sant refondre plusieurs fois le métal , et qui sont vraisembla-
tlement dues au gaz absorbé. On ne peut donc pas déterminer
avec certitude la pesanteur spécifique du métal. M. B. ne la
jamais trouvée supérieure à 15,93, quoiqu'on puisse admettre
qu'elle est bien plus considérable lorsque le métal est à son
état de densité ordinaire.
L'iridium s'allie directement avec d'autres métaux avec faci-
lité. Chaullé jusqu'à la fusion et mis en contact avec du cuivre,
il s'unit aisément à ce métal. Une très-petite quantité de cuivre
produit déjà une teinte rouge-pàle. Un alliage de 1 partie d'i-
ridium et 2 parties de cuivre a une couleur rouge-pàle ; il peut
se scier , se percer , se limer et se laminer ; il fond assez ai-
sément , se polit très-bien et parait ne pas s'altérer à l'a'u:.
424 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
MINERALOGIE ET GEOLOGIE.
20. — Sur les températures et les- rapports géolo-
giques DE plusieurs sources CHAUDES , EN PARTICULIER
DE CELLES DES PYRÉNÉES, par M. le Prof. J.-D. FORBES.
(^Philos. Transact., 1836.) ■
Rien n'est plus incertain que l'histoire des eaux minérales ,
malgré leur importance médicale et le grand intérêt géologique
qu'elles présentent. En particulier, rien ou presque rien n'est
connu sur la constance ou la variation de leur température de
jour en jour, d'année en année, ilc siècle en siècle, et l'on com-
prend pourtant la \a!cur de pareils faits , pour asseoir une opi-
nion sur la cause de cette température elle-même. Les difficultés
d'arriver à la source sont souvent très-considérables, et 11 règne
beaucoup d'incertitude lorsque la température de l'eau est prise
après un trajet plus ou moins long. Ainsi la source de la Rail-
lère , à Cauterets , dans les Hautes-Pyrénées , se refroidit de
102°,4 à 99°, 8 F. (39 à 37,6 C.) en passant par un conduit en
pierre court et bien couvert jusqu'à la buvette, et la température
de l'eau paraît encore plus élevée si l'on pénètre plus profon-
dément dans le roc. Il est souvent aussi difficile de s'assurer
que l'on observe exactement sur le même jet , qui peut avoir
éprouvé des emplois et des modifications de différentes natures,
ou n'être pas aisément reconnu après un long terme , par la
seule description d'une localité. Non-seulement nous sommes
incapables d'établir, avec l'étal thcrmomélrique ancien des sour-
ces mcme les mieux connues , des comparaisons authentiques ,
mais même il nous manque des observations suffisamment pré-
cises et complètes , qui promettent pour l'avenir ce moyen précieux
d'éclairer la théorie des eaux minérales.
Les théories de M. Fourier feraient penser que si les sources
* Nous avons ilejà annonce le travail de M. Forbes dans noire cahier de juin
l8i^6 , mais nous ne pûmes en donner les resiillats qui n'avaient pas encore ele
publiés à celle époque ; nous nous empressons de les faire connaître a nos lecteurs,
(lui nous pariUinncront, en faveur de ce motif, de revenir deux fois sur le même
sniel. {n.)
MINÉRALOGIE ET GÉOLOGIE. 425
chaudes doivent leur température à la chaleur centrale de la
terre, elle a dû fort peu diminuer dans les temps historiques ;
mais quelques faits ont prouvé qu'il y a souvent des changemens
très-brusques. Ainsi , la source de la Reine , àBagnères de Lu-
dion , augmenta tout à coup de 75° F. (41,6 C.) en 1755, lors
du tremblement de terre de Lisbonne. Ainsi deux sources chaudes
de l'Amérique du sud , éloignées de tout volcan actif , ont aug-
menté leur température de 4" C. depuis le moment oiiHumboldt
les avait examinées , jusqu'au dernier voyage de Boussingault.
Or nous n'avons aucune série d'expériences sur les variations
journalières ou mensuelles des différentes sources d'eaux miné-
rales, et quoique l'on ait une opinion générale de la constance
de leur température, elle n'est appuyée sur aucun fait bien con-
staté.
On a récemment essayé de comparer les températures de
quelques sources des Pyrénées, publiées par Carrère en 1754,
avec les résultats observés par M. Anglada. On suppose que les
observations du premier étaient faites au moyen d'un thermo-
mètre de Iléaumur à l'alcool^ dans lequel le degré marqué 80
n'était pas la température de l'eau bouillante , et en faisant la
réduction convenable on arrive aux résultats suivans.
Sources. Température Carrere. T. reiliille a l'échelle Anglada.
i;5 + . moderne de Reauiiiur. i8iq.
Nyer 19°,0 18^0 18°,5
Vinça (source de Nossa ) . 20,5 19,4 18,8
Molitg (grande source) . 33,0 30,3 30,3
La Preste (grande source) 38,5 35,2 35,2
Escaldas (source du milieu) 38,5 35,2 34,0
Vernet (source extérieure) 48,0 43,0 42,8
Vemet (source du milieu) 51,0 45,5 44.5
Arles ( Escaldadou gros ) . 55,5 49,0 49,0
Thuez (Oletle, Carrère) . 70.5 60,0 60,0
C'est à jeter les bases d'un plan d'observations qui puissent
servir de repère pour l'avenir, que l'auteur de ce mémoire s'est
altaclié dans ses recherches, principalement dirigées sur les eaux
thermales des Pyrénées.
Le gran<l nombre d'eaux chaudes que présente cette cbaînc
XTI 27
426 BULLETIN SCIKNTIFIQIJE.
de montagnes est en rapport avec la violente action qui semble
avoir pre'side' à leur soulèvement, et qu'attestent encore les nom-
breuses fissures qui en sillonnent les vallées. La liaison de ces
sources avec le granit est un fait saillant qui frappe l'observa-
teur. Presque toutes les eaux thermales importantes sont place'es
exactement à la limite du granit de la chaîne principale, entre
cette roche et la couche stratifie'e qui la suit. La partie orien-
tale de la chaîne est celle qui en pre'senle le plus grand nombre,
et c'est aussi celle où la formation granitique paraît dominer.
Ne'anmoins, lors même que la source thermale semble sortir du
sein du granit , toujours elle est voisine d'un lambeau de terrain
stratifié' , de sorte que ce rapport des eaux chaudes avec l'action
du granit sur les roches stratifie'es , paraît à l'auteur, au moins
dans les Pyre'nées, un fait bien constate'.
Une autre remarque géne'rale est relative à la pre'sence de
l'acide hydrosulfurique dans les eaux mine'rales des Pyre'ne'es.
On croit généralement que plus les eaux sont à une tempéra-
ture élevée , plus aussi elles contiennent ce gaz ou ses combi-
naisons , et l'on a même nié qu'il existe aucune eau sulfureuse
froide. D'après Tauteur, non-seulement il en existe de telles ,
mais encore souvent elles sont placées à quelques toises de sour-
ces élevées à une haute température, et dont la composition chi-
mique est presque Identique avec la leur. Il en cite deux exemples
fort remarquables , dont l'un aux Eaux-Bonnes , au sud de Pau,
où est une eau froide fort imprégnée de soufre , plus même
que l'eau thermale dont elle a d'ailleurs toutes les propriétés
médicales , et qui sort à quelques centaines de pieds de distance
de celle-ci. Lorsqu'on ajoute à ces faits ceux non moins curieux
de sources sortant presque identiquement du même lieu avec une
température de 160° à 180° F. (71<',1 à 82°, 2 C), et avec une
composition chimique toute différente, comme cela a lieu à Ax
et à Thuez, l'on est forcé d'en conclure que la cause de la mi-
néralisation de l'eau doit être en grande partie indépendante de
celle de l'élévation de la température , et que les argumens de
ceux qui fondent l'origine des eaux thermales sur leur compo-
sition chimique doivent être, à un certain degré, peu concluans.
Un singulier fait , mentionné par M. Arago, vient a l'appui de
ces remarques. Un particulier ayant creusé un puits dans le
miniIralogie et géologie. 427
voisinage des sources chaudes d'Aix en Provence, 11 n'obtint que
de l'eau froide, et néanmoins l'on vit conside'rablement diminuer
la quantité du jet de la source cbaude. Lorsque des m( ures
le'galcs l'eurent contraint à combler son puits, l'eau revint à la
source avec la même abondance et en conservant la même tem-
pérature qu'auparavant.
L'auteur entre ensuite dans le détail des précautions qu'il a
prises pour rendre ses expériences et ses observations aussi
certaines que possible. Il faisait usage d'un excellent thermomètre
étalon, construit par Troughton , et l'observation était toujours
faite avec deux thermomètres à la fois. L'échelle de l'instrument
était enfoncée dans l'eau jusqu'au point auquel s'élevait le mer-
cure. On observait diverses parties de la source, et l'on notait les
différences s'il y en avait , en poussant la précision jusqu'à
des dixièmes de degré Fahrenheit. Enfin, malgré la confiance que
méritait le constructeur des thermomètres employés , l'auteur
eut le soin de vérifier l'échelle de ses instrumens avec les pré-
cautions les plus minutieuses, dont 11 donne les détails que nous
ne pouvons consigner ici. Il établissait ainsi une échelle des
corrections en dixièmes de degrés, à apporter aux indications
thermomélrlqucs, corrections qui, dans quelques cas, ont égalé
un demi-degré. Il comparait ensuite les thermomètres qu'il avait
employés avec l'Instrument étalon ainsi rectifié, et il arrivait
ainsi à la détermination la plus précise de la température exacte
des sources au moment de l'observation.
L'auteur prend ensuite une à une les sources principales des
Pyrénées , en allant de l'orient à l'occident. A chaque source
une description détaillée est donnée de la localité et des cir-
constances accessoires. La hauteur du baromètre et la tempéra-
ture de l'air au moment de l'observation sont soigneusement
indiquées. Nous nous contenterons de présenter les principaux
résultats sous une forme tabulaire, en ne prenant pour chaque
source que le jet donnant la température la plus élevée , et en
mentionnant le nom spécial sous lequel ce jet est désigné dans
le pays.
428 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
Pyrénées.
Hauteur en pieds Tempéraliire m
au-dess. de lamer. degrés cenligr.
Eaux chaudes 2200
Source Clôt .... 34°, 7
Eaux-Bonnes 2600
Source \iellle . . . 33
Cauterets 3100
Source des OEufs . . 54,5
Saint-Sauveur 2500
La Hontalade. . . . 20,3
Barèges 4200
Grande douche . . . 44,4 Arago, 1826, 44,1
Bagnères 1800
Dauphin 48,3
La Reine 45,6 Arago, 1826, 46,0
Bagnères de Luchon. . . . 2000
Grotte supérieure. . 59,5
La Reine 43,6
Ax 2500
Source des Canons . 75,6
des Rossignols 71,8
LasEscaldas 4700
Source Colomer. . . 41,7
Dorres 4700 40,2
Thuez 2700 77,5
Arles 900
Petit Escaldadou . . 62,9 Arago, 1826, 62,7
Mont-d'Or 3400
Madelaîne 43,8 Arago, 1826, 42,5
Bourboule 2800
Grande source ... 49,6
Baden-Baden , principale source. 64, 1
Leuk 4700 50,6
Pfeffers 2300 36,6
Bains de Néron 30 83,4
La Pisciarella, près d'Agnano. 44,4
Source du temple de Sérapis,
près Pouzzole 36,9
Ischia , la Gurgitella .... 65
I. M.
MINtRALOGIE KT GbOLOGIE.
429
21. — Nouvelles recherches sur les empreintes de
PAS d'anijiaux sur le grès et la GRAUWACKE , par
M. le Prof. Hitchcock. {^Amer. Jouni. ofSc, avril 1837.)
Nos lecteurs se rappelleront sans doute le compte que nous
leur avons rendu, en mal 1836, des découvertes si singulières du
Prof. Hitebcock, d'empreintes de pas d'oiseaux sur diverses pierres
grenues et dans diverses localités. Dans une lettre au rédacteur du
Journal américain , 11 annonce avoir continué ses recherches ,
et trouvé des empreintes nouvelles dans plusieurs lieux non
encore explorés du Connecticut et du Massachusetts. Il en a
déterminé quatorze nouvelles espèces , toutes sur le grès bi-
garré , nombre double de celui qu'il présentait en 1836. Elles
sont en général plus distinctement marquées sur le roc que
celles qu'il a précédemment décrites. Plusieurs offrent des tra-
ces si semblables aux pieds des Sauriens vlvans , que Tauteur
n'a pas hésité à les attribuer à des animaux de cet ordre , et les
a en conséquence appelées Sauroïdichniles. Il n a, pour aucune
de ces empreintes, la certitude complète qu'elle ait été laissée par
un quadrupède ; cependant , pour une ou deux espèces , il y
trouve la plus grande probabilité. Il avait pensé que ces em-
preintes de Sauriens bipèdes pouvaient appartenir aux Ptéro-
dactyles , mais elles ont en général moins de doigts que n'en
présentent ceux de ces animaux décrits par Buckland.
M. H. a découvert aussi sur les pierres à paver de New-
York des empreintes qui lui paraissent appartenir à un quadru-
pède à deux doigts , qui , comme les Marsupiaux , marchait par
sauts. Malgré la singularité du fait, 11 s'est présenté avec les
mêmes caractères sur un si grand nombre d'échantillons de ces
pierres qui sont tirées des carrières de grauwacke schisteuse des
bords de l'Hudson , que l'auteur se croit fondé à en conclure
l'existence de quadrupèdes pendant le dépôt du groupe de la
grauwacke.
Il donne ensuite la liste complète de toutes les espèces qu'il a
déterminées , en y intercalant les anciennes , et annonce un tra-
vail complet avec des figures , pour Tannée prochaine. Il se
déclare prêt à montrer les échantillons qu'il possède à ceux qui
430 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
voudront les voir , et à envoyer , pour un prix mode're' , des
plâtres colorés des meilleurs échantillons et quelques morceaux
sur le roc . aux naturalistes qui lui en adresseront la demande.
I. M.
' BOTANIQUE.
22. — Sur un nouveau genre de scrophularinée , par
W. Griffith. {^Madras Journ. of litterat. and scienc,
octobre 1836.)
M. Griffith , élève de M. Lindley , attaché maintenant au
service médical de la présidence de Madras , a publié , dans le
journal littéraire et scientifique de cette ville , la description
complète d'un nouveau genre de la famille des Scrophularlnées,
qu'il nomme Symphyllium , et dont voici les caractères.
« Calix planus ; sepala 4, postico maximo, laterallbus mino-
ribus obtectis. Corolla ringens -, labio superiore emarginato ,
inferiore trilobo bicristato. Stamina fertilia 2. Stigma bilamel-
latum. Capsula calyce ampllato obtecta , bilocularis , bivalvis ,
valvls integris margine planis , dissepimento parallèle placenti-
fero demum libero. Semlna foveolis (6-7) exsculpta.
a Herba basi decumbens. Folia opposita dentata. Racemi ter-
minales vel pseudo-axillares. Pedicelli ancipites.
(cObs. — Genus , ut videtur, distinctisslmum babitu Tore-
niae, calyce fere Herpestidis , corollà Vandelliae, staminibusque
Bonnayae , notuque dignum ob sepalorum anticorum coalitio-
nem. D
La seule espèce du genre est le :
a Symphyllium Torenioides. — Hab. in sylvis prope Suddiya
regionis Assamicœ superioris. »
Voici un abrégé de la description spécifique :
Herba pedalis bipedalisve bas! decumbens. Caulis 4-gonus ,
articiUis valdè incrassatis sanguineo-purpureis, puberulus. Folia
opposita longiuscule petiolata, ovato-lanceolata, basi sxpius obli-
BOTAINigUE. i31
qua, In pel'iolum siibaltenuata , obtusa , iney. cienato-dcnlala ,
supra la;te vindia lactu relrorsiim scabia et sub lentcm punc-
tulata, subtus pallida, utrlnque, scd praisertim sublus, ad venas
puberula. Pelloli unciales. Racem'i pseudo-axillares vero termi-
nales , tetragonl , angulis acutls marginatis , scabrelli , ad an-
thesin folia long'iludine vlx sequantes , démuni excedcnles. Pe-
dicelli subopposlli , ancipltcs , marglnatl , fere alatl , sursum
latiores, païen tlssimi. Bracteœ lanceolalo-lineares , pedicellis
triplo breviores. Corolla calyce paulo longlor ; tubus Intus vll-
losiusculus , basi ventricosus ; labium superlus fornicalum par-
vum apice erecto , fuscum vel rubro-fuscum , inferlus 3-lobum,
bi-cristatum , cristà utràque in corpus (slamen slerile) breviter
stipitatum clavato-rotundatum flavum desinente.
L'auteur publie une figure représentant les organes floraux :
malheureusement la gravure se ressent du pays éloigne' où elle
a été exécutée. Il ajoute des observations sur le synopsis des
scrophularlnées de M. Bentham , principalement sous le point
de vue des rapports de cette famille avec les verbénacées et les
primulacées. Il décrit aussi deux espèces nouvelles dont voici
les phrases :
(iMimulus Assainicus , diffusus subglaber, folils obovatis
vel ovatis basin versus integris cœterum argute dentatis penni-
nerviis, superioribus senilibus, calycibus campanulato-tubulosis
truncatis dentibus brevibus subiequalibus , fructiferis amplis
subinflatis.
« Hab. ad ripas arenosas fluminis Burrunpootur , regionis
Assamicœ superioris. »
Herba pusilla basi radicans. Flores oppositî parvi lutei , tubo
intus rubro guttato. Echaractere proximus videtur M. Nepalensi
Bentb. An satis distinctus?
a Torenia edentula. Erectiuscula molliter hirsuta , foliis pe-
iiolatis cordato-ovatis rugosulis floribus pseudo-axillaribus fas-
ciculatis racemosisque , filamentis longioribus basi edentulis. »
a Hab. circa Suddiya , regionis Assamica; superioris. »
a Corolla calyce vix duplo longior, sspius cœruleo pallidc
tincta , lobis lateralibus labii inferioris partim saturate azureis ,
medio macula luteà notato. »
432 BULLKTIIN SCIENTIFIQUE.
ZOOLOGIE.
23. — Expériences sur le mécanisme du mouvement 01/
BATTEMENT DES ARTÈRES , par M. Flourens. ( Annales
dei, Se. Natur., t. VU, p. 101.)
La question du mécanisme du mouvement des artères se
divise en deux autres: la première, relative à la cause qui dé-
termine ce mouvement ; la seconde , relative au mode selon
lequel il s'opère.
On connaît l'expérience de Galien , qui semblait démontrer
que la cause est une force propre des tuniques artérielles.
M. Flourens montre que cette expérience était inexacte , et que
la véritable cause est l'ellort impulsif du sanji poussé par les
contractions du cœur, ainsi que l'avait établi Harvey, et comme
l'ont adopté la plupart des physiologistes. Il réfute les argumens
de Lamure , qui avait cherché à faire voir cette cause dans le
soulèvement de l'artère.
Quant au mode du battement , M. Flourens , après avoir par-
couru rapidement les diveises opinions émises par les physiolo-
gistes , et rappelé les principales expériences qui servent de base
aux idées que l'on a à cet égard , analyse les élémens qui con-
courent à ce phénomène , et , en le décomposant , arrive à la
solution de la manière suivante.
Le sang poussé avec force par le cœur dans les artères , a
pour effet: 1° de les dilater, c'est-à-dire, d'augmenter leur dia-
mètre , ce que M. Flourens prouve au moyen d'un appareil
très-simple , et ce qui résultait déjà d'une manière évidente des
recherches de MM. Magendie et Poiseuille. 2° Le sang déplace
l'artère , c'est ce qu'on appelle sa locomotion ; il s'opère dans
les angles et les courbures un mouvement de soulèvement et de
redressement évident à la simple vue ; ce déplacement est sur-
tout visible dans les artères mésentériques. 3° L'expérience
montre que l'impulsion du sang allonge l'artère par une suc-
cussion.
Ainsi la dilatation, la locomotion et la succussion, voilà les
trois élémens primitifs, constatés par l'expérience , du mouve-
ZOOLOGIE. 433
ment total de larlère. Si, maintenant, oa examine l'oryane lui-
même, on verra que la qualité physique des artères la plus
essentielle relativement au point de vue qui nous occupe, est
leur élasticité. Ces bases une fois établies, tous les mouvcmens
du vaisseau doivent donc résulter de cette qualité et de l'effort
impulsif du sang qui dilate, allonge et locomeut l'artère.
Le pouls dépend ou de la dilatation seule, ou de la dilatation
compliquée de la locomotion , ou enûn de la dilatation compli-
quée de l'effort du sang contre la paroi de l'artère , déprimée
par le doigt qui l'explore. Ce pouls, en d'autres termes, n'est
que le baltemtnl senti par le doigt , et il se complique de tous
les élémens qui déterminent ou compliquent ce battement.
24. — MÉMOIRES ET NOTICES SUR DIVERSES ESPÈCES d'iIV-
SECTES, par M. ROBINEAU DeSVOIDY.
Les Annales des Sciences Naturelles (Tome VI, p. 360)
renferment un rapport de RL Duméril sur divers mémoires et
notices présentés par M. Robineau Desvoidy à l'Académie des
Sciences. Ce rapport donne un extrait de ces travaux et un
aperçu des principaux faits observés par 1 auteur. Nous allons
en reproduire ici les parties les plus importantes.
Le premier mémoire concerne deux espèces d'abeilles (du
genre osniie ) qui construisent leur nid dans des coquilles vides
de colimaçons. L'une de ces abeilles était connue des natura-
listes , quant à son industrie , mais divers points de ses mœurs
n'avalent pas été complètement étudiés, La première espèce
(0. helicicola^ ferme la bouche de la coquille, qui est ordi-
nairement celle de l'hélix aspera , par une sorte d'opercule
formée par une lame de carton , composée de débris de végétaux
réunis par un suc gommeux provenant de la salive de l'in-
secte. La cavité renferme un miel jaunâtre , au milieu duquel
on trouve une larve sans pattes. Suivant la largeur de l'entrée,
il y a d'autres cloisons papvracées ; soit sur les côtés de la pre-
mière loge , soit en-dessous , on compte quelquefois dix à douze
cents loges ou cellules. La seconde espèce (0. bicolor^ emploie
i34 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
principalement Yhelix nemoralis et se sert d'autres mate'riaux ;
on y trouve de petits graviers. Elle ne fait qu'une ou deux cel-
lules . contenant chacune é^lement du miel jaunâtre et une
larve.
Le second me'moire est relatif à l'histoire des sapyges ( hymé-
noptères). Ces insectes cherchent à de'poser leurs œufs dans les
osmies dont nous venons de parler. M. R. D. a vu aussi une
sapyge s'introduire furtivement dans le nid des clielostoma
(genre d'abeilles), ce qui lui fait penser qu'on doit les retirer
de la famille des fouisseurs.
Le troisième me'moire est destine' à de'crire plusieurs insectes
parasites du blaireau. On trouve, dans l'estomac et l'intestin
grêle de cet animal , des larves d'œstres que M. R. D. croit être
d'une espèce nouvelle. Sur leur corps on voit une sorte de puce
dont il donne la description , et 2 inodes ou tiques nouvelles
(/. mellinus et /. auriculaiis S)
Le quatrième me'moire concerne un diptère d'une espèce
nouvelle (^conops auripes), dont la larve vit parasite dans le
corps d'une abeille-bourdon. L'auteur raconte les manœuvres
dont il a été' te'moin au moment où une de ces abeilles-bourdons
e'tait poursuivie par le conops, qui cherchait à déposer ses œufs
dans son corps. Il suppose que le diptère exerce une sorte de
fascination qu'il regarde comme analogue à la faculté dont sont
doués quelques oiseaux de proie et plusieurs reptiles.
Dans le cinquième mémoire , l'auteur raconte qu'il prit un
jour au vol une femelle de Vasilus diadema (diptères), qui
emportait , comme un épervier , une abeille ouvrière. Cette
victime, sans être privée de vie, était frappée d'une torpeur
et d'une sorte de paralysie qui l'empêchaient de se mouvoir. Il a
vu dautres fois ce fait se répéter, et il a acquis la conviction
que l'asile enfouit l'abeille dans ses galeries souterraines , pour
qu'elle serve d'aliment à la larve qui y est déposée.
Le sixième mémoire décrit une mouche nouvelle {^Herbina
Narcissi).
Le septième fait l'histoire des diptères qui vivent dans les
exci'émens des blaireaux , des chauves-souris et des belettes ,
et que l'auteur regarde comme nouveaux .
zoologie. 435
25. — Sur le cerveau du nègre comparé a celui de
l'européen et de l'orang-outang , par le Prof. Tiede-
MANN. {Pliilosoph. Transact., 1836.)
Un grand nombre de naturalistes dlstlngue's, le célèbre Cuvîer
entre autres , regardent la race nègre comme fort inférieure à
rhomme blanc, plusieurs vont même jusqu'à lui assigner une
place intermédiaire entre l'Européen et le singe. Cette opinion
des savans pouvait en quelque sorte servir d'excuse aux affreux
trailemens auxquels dès longtemps la rapacité et la paresse des
blancs ont soumis cette race infortunée , et quoique depuis les
votes admirables du parlement d'Angleterre leur cause semble
gagnée aux yeux de Ihumanlté, il restait encore à les réhabiliter
à ceux du philosophe. C'est ce qu'a entrepris de faire le profes-
seur Tiedemann , en s'attachant à des comparaisons anatomi-
ques sur le cerveau , l'organe le plus important du corps
humain, eu égard à ses fonctions vitales et intellectuelles.
Les deux questions qu'il se propose de résoudre sont celles-
ci : Y a-t-'d une différence importante et essentielle entre le
cerveau d'un nègre et celui d'un Européen? Le cerveau du
nègre a-t-d plus de rapport avec le cerveau d'un orang-outang
qu'avec celui d'un blanc ?
11 règne beaucoup d'incertitude sur le poids du cerveau com-
paré à celui du corps entier. L'opinion des anciens naturalistes,
tels qu'Aristote, était que l'homme avait absolument, et relati-
vement parlant , un cerveau plus considérable que celui d'au-
cun autre animal. Cette opinion était une erreur. L'éléphant a
un poids absolu de cervelle plus considérable, et plusieurs ani-
maux , tels que certains oiseaux (le moineau, par exemple),
plusieurs petits singes, des rongeurs, etc., ont un cerveau plus
volumineux que le sien relativement à leur taille. C'est donc
dans la structure du cerveau humain , dans la grosseur et l'or-
ganisation des nerfs qu'il faut chercher la cause de la supério-
rité intellectuelle de l'homme.
Peu satisfait des données qu'il IrouAalt dans les livres, le pro-
fesseur T. a pris les poids comparatifs du cerveau et du corps
dans cinquante-deux sujets de dlfférens âges , dont 35 du sexe
masculin. Voici ce qui résulte de ses recherches :
436 BULLETIN SCIENTIFIQUE.
1° Le poids du cerveau d'un Européen adulte du sexe
masculin varie de 3 Ib. 2 onc. (troy )' à 4 Ib. 6 onc. Celui
des hommes très-distingués par leurs talens dépasse souvent
cette moyenne; ainsi le cerveau de Cuvier pesait 4 Ib. 11 onc.
4 d. 30 gr. , celui du célèbre chirurgien Dupuytren pesait 41b.
10 onc. Au contraire la cervelle des idiots est au-dessous de la
moyenne ; deux crétins de 50 ans n'ont donné que 1 Ib. 9
onc. et 1 Ib. 11 onc. pour le poids de leur cerveau.
2" Le cerveau des femmes est plus léger que celui des
hommes. Il varie de 2 Ib. 8 onc, à 3 Ib. 11 onc. La différence
moyenne est de 4 à 8 onc. en moins, et cette différence est déjà
perceptible dans les enfans au moment de leur naissance.
3° Le cerveau arrive vers la septième ou huitième année "a
son entier développement.
4" Il est probable , quoique non absolument démontré, que
le cerveau diminue en poids et en volume dans un âge très-
avancé , et que l'on peut expliquer ainsi l'affaiblissement des
facultés intellectuelles, que l'âge amène ordinairement.
On ne peut nier qu'il n'y ait un rapport intime entre le poids
absolu du cerveau et le développement de l'intelligence et des
(onctions de l'esprit. Ainsi le cerveau des idiots arrive à peine à
dépasser en poids celui des enfans nouveau-nés, et nous avons
déjà signalé la supériorité de poids du cerveau des hommes
éminens par leurs facultés mentales.
Quant au rapport du poids du cerveau à celui du corps en-
tier, il varie nécessairement beaucoup selon les circonstances.
L'amaigrissement du corps, quelle qu'en soit la cause, ne paraît
pas influer sur le poids du cerveau , de sorte que les personnes
maigres ont, relativement à leur poids total, plus de cerveau
que celles qui sont chargées d'embonpoint.
Dans les enfans nouveau-nés la proportion est plus forte, le
cerveau est '/g du poids du corps ; dès la seconde année, il n'est
plus que de /,4, à la troisième ■/, 8, à la quinzième ■/,4, entre
vingt et septante ans /sî ou '^s. Chez les personnes mai-
gres le cerveau est souvent au poids total comme 1 : 22 ou 27 ;
chez les gens gras comme 1 : 50 ou même 100.
* La livre troy anglaise de 12 onces = 372,96 srammes , soit 12 onces I gros
3/ j;iains, poiils Je marc.
ZOOLOGIR. 43 J
Le poids du corps chez les femmes étant généralement moins
considérable , 11 en résulte que quoique leur cerveau soit abso-
lument plus petit, néanmoins 11 entre pour une part plus con-
sidérable dans le poids total que chez l'homme , de sorte que le
rapport du cerveau au corps y est plus élevé.
11 paraît que les dlfférens degrés de susceptibilité et de sensi-
bilité nerveuses dépendent du volume relatif du cerveau comparé
à celui du corps entier. Ainsi les enfanssont plus Irritables, plus
sensibles que les adultes, les personnes maigres plus que les gras-
ses, les gens amaigris par la maladie plus que les convalescens
qui reprennent leurs forces et leur embonpoint , les femmes plus
que les hommes, etc.
SI l'on compare maintenant ces données avec le petit nombre
d'observations faites sur le cerveau des nègres , on trouve que
d après Soemmerlng celui d'un garçon de 14 ans pesait 3 Ib. 6
onc. 6 gr., celui d'un adulte de 20 ans 31b. 9 onc. 4 gr. D'après A.
Cooper, celui d'un grand nègre était 3 Ib. 1 onc. ; enfin un
nègre de 25 ans, examiné par le professeur ï. lui-même, a
donne 3 Ib. 3 onc. 2 gr. pour le poids de son cerveau.
On voit donc que le cerveau des nègres n'est pas inférieur
en poids à celui des Européens, et la mesure des cavités du
crâne plus facile à faire, donnera les mêmes résultats. Le moyen
employé par le professeur T. consistait à peser les crânes de
nègres, au nombre de 41 , trouvés dans diverses collections
anatomiques de l'Europe, successivement vides et pleins de
graines de millet, pour obtenir ainsi la capacité de ces crânes.
Les mêmes observations furent faites sur 77 crânes de la race
blanche , sur 24 appartenant aux nations asiatiques , sur 20 de
la race mongole , 27 de la race rouge ou américaine , et enfin
sur 43 de la race malaye.
Les capacités extrêmes furent celles-ci :
Race nègre ou éthiopienne. ... 54 onc. à 31
Race blanche ou caucasienne. ... 57 à 32
Race mongole 49 ^ jS
Race rouge ou américaine 59 à 26
Race malaye 49 ^ 39
La cavité crânienne des femmes fut toujours trouvée plus
petite dans chacune des races.
438 BL'LLETIN SCIENTIFIQUE.
Il est évident, d'après ceci que la masse cérébrale du nègre
n'est pas inférieure à celle des autres races, et la connaissance plus
approfondie que les récits des voyageurs modernes nous ont
donnée des peuplades nègres de l'intérieur de l'Afrique , nous a
convaincus qu'elles ne présentent pas les traits désagréables qui
défigurent les populations noires des côtes.
Entrant ensuite dans les détails de l'anatomie du cerveau , le
prof. T. a mesuré la longueur et l'épaisseur de la moelle de l'é-
pine, et de la moelle allongée du nègre, et il ne trouve pas de
différence saillante avec les mêmes organes chez l'Européen. Il
en est de même pour les dimensions du cervelet , la grandeur et
la disposition des lobes cérébraux , etc.
Quant à la matière qui le compose , le cerveau du nègre ,
comme celui de l'Européen , présente deux substances , l'exté-
rieure ou corticale grise, et l'intérieure blanche, fibreuse, dite
médullaire. Quelques anatomlstes ont cru remarquer que la
substance grise était plus foncée chez le nègre que chez l'Eu-
ropéen , mais la structure interne du cerveau est exactement
la même dans les deux cas.
Quant à la comparaison faite par plusieurs auteurs entre le
cerveau du nègre et celui de l'orang-outang , le professeur T.
montre qu'elle est erronée. Le cerveau du singe diffère sur
plusieurs points. Il est absolument et relativement parlant plus
petit, plus léger, plus étroit, plus déprimé. Comparé aux nerfs,
il est moindre relativement à ceux-ci que dans Ihomme. Les
circonvolutions et les sillons y sont beaucoup moins nombreux.
Les hémisphères cérébraux y sont plus petits comparés au. cer-
velet , à la moelle, aux tubercules quadrijumeaux. L'origine de
plusieurs nerfs y manque, et l'on trouve dans le crâne une capa-
cité beaucoup moindre , celle de l'orang n'étant que de 1 1 onces
7 gros.
Il résulte donc de ces recherches anatomiques :
1 " Que le cerveau du nègre est , en tout , aussi volumineux
que celui des autres races humâmes.
2° Que les nerfs, chez le nègre, ne sont pas plus épais rela-
tivement au volume du cerveau que chez les Européens.
Z° Que les organes cérébraux , la moelle épinière , la moelle
allongée , le cervelet n'offrent pas de différences saillantes entre
la race noire et la race blanche.
ZOOLOGIE. 139
4° Que la slrucltire interne du cerveau est la même Jans les
deux races.
5° Qu'il n'y a pas plus de rapport entre le cerveau de l'orang-
outanjj et celui du nègre qu'entre le premier et celui de l'Eu-
rope'en. On a cru remarquer seulement qu'il existe dans les cer-
veaux de nègres que l'on a examines , un peu plus de syme'trie
dans les circonvolutions , que n'en présente le cerveau de l'Eu-
ropéen. Ceci tendrait à les rapprocher du cerveau l'orang, où
cette symétrie est fort remarquable ; mais comme les cerveaux
de nègres disséqués sont en petit nombre , le fait lui-même est
loin d'être certain.
Le rapport qui existe entre le développement du cerveau et celui
de l'intelligence est un fait général qui ne peut être mis en doute,
quelque abus qu'on en ait pu faire en l'étendant à tous les détails.
Or l'organe du nègre étant semblable à celui de 1 Européen , il
faut en conclure qu'il doit n'y avoir aucune différence essentielle
entre leurs facultés intellectuelles. Les observations faites sur les
esclaves ou les nègres des côtes d'Afrique abrutis par les vices qui
accompagnent l'esclavage ou par les violences qui le préparent,
ne peuvent suffire pour déterminer une conviction opposée. Les
récits des voyageurs modernes qui ont pénétré dans l'intérieur
de l'Afrique , comme Denham et Clapperton , ont appris qu'il
y existe de grandes villes nègres où l'on trouve des écoles pour
l'éducation de la jeunesse et où il y a un certain degré de con-
naissances utiles et même littéraires. Un grand nombre de nègres
isolés se sont montrés des hommes de talent dans la plupart des
carrières libérales, et l'exemple d'Haïti et de Sierra-Leone montre
que des nègres libres peuvent se gouverner eux-mêmes par
des lois appropriées à leur position, et savent s'y soumettre
sans avoir recours aux chaînes et au fouet. L'anatomie et la phy-
siologie viennent encore au secours de ces faits pour protester
contre l'infériorité injustement attribuée à la race noire , et pour
applaudir à la généreuse et noble décision de l'Angleterre , qui
a brisé le joug que l'on a si longtemps fait peser sur elle.
L M.
ANNONCES BIBLIOGRAPHIQCES. ■
MÉMOIRE SUR LE SYSTÈME PÉNITENTIAIRE , par M.
C. AuBANEL , directeur de la prison pénitentiaire de Genève,
avec plans et devis ; Genève 1837 , in-8.
*GLANURES D'ÉSOPE , recueil de fables, par J.-J. Porchat;
2'^ e'dition des trois premiers livres ; Lausanne , in-12
POÉSIES CHRÉTIENNES ET CANTIQUES, par Frédéric
Chavannes; Lausanne 1838, ln-8.
* ACADEMIQUES , par A. Bignan; Paris 1837, in-8.
SONGES D'UNE NUIT D'HIVER, Poésies, par Euf. Faure,
Paris 1837, in-8.
LES AVENTURES D'UN PROMENEUR , ou le Drame de la
vie, par A.-J.-C. Saint-Prosper , 3* édition, t. I, Paris
1835, in-8.
* ETUDES SUR LA RICHESSE DES NATIONS, et réfuta-
tion des principales erreurs en économie politique , par Louis
Sa y; Paris 1836, in-8.
MANUEL DE L'HISTOIRE ANCIENNE, par M. Heeren,
traduction entièrement refondue et augmentée d'une intro-
duction sur l'étude de l'histoire ancienne, par M. Baron;
Bruxelles 1834, 2 vol. in-12.
''HISTORLE PATRIE MONUMENTA, édita jussu régis Caroli
AlLerti. Chartarum,t. I. Augustœ Taurinorum, e regio typo-
graphe , 1 836 , in-fol°.
LA COUR DU DUC JEAN IV, chronique Brabançonne, 1418-
1421, par le baron Jules DE Saint-Genois ; Bruxelles 1837,
2 vol. in-12.
MOSvUQUE BELGE , mélanges historiques et littéraires , par
A. Baron; Bruxelles 1837, in-r2.
LA BELGIQUE AU 15^ SIÈCLE. Le Cadet de Bourgogne,
par G. GuÉNOT-LecoiNTE ; Bruxelles 1837, 2 vol. in-12.
LETTRES SUR LA BELGIQUE, par Lœbel , professeur à
l'Univ. de Bonn ; trad. de l'allem. ; Bruxelles, 1837, ln-12.
ALGIER-FRANKREICH. Alger-France. Au profit de la colonie
de Hallberg , dans le Freisinger Moos , par TErmite DE Gau-
TING; Munich 1837, in-8°.
PROVINCE DE CONSTANTINE, recueil de renseignemens
pour l'expédition ou l'établissement des Français dans cette
partie de l'Afrique septentrionale, par M. DuREAU DE LA
Malle; Paris 1837. in-8.
ESQUISSES DE L'ILE DE JAVA ET DE SES DIVERS HABI-
TANS , recueillies pendant un séjour de huit années fait dans
cette île, par M. Pfyffer deNeueck; Bruxelles 1837, in-12.
SÉRIE DE PROBLÈMES DE GÉOMÉTRIE ÉLÉMENTAIRE
PLANE, par Fréd. Chavannes; Lausanne, 1837, ln-8.
* Les ouvrages doni les lilres sont marques d'un astérisque, sont ceux dont
nous nous proposons de donner pins lard une analyse.
TABLEAU
DES
OBSERVATIONS MÉTÉOROLOGIQUES
FAITES A GENÈVE
PENDANT LE MOIS DE DÉCEMBRE 1837.
442
OBSKRVATIONS
DECEMBRE 1ÎÎ57.
Observations météorologiques faites i
lat. 46" 12', long. 15' 16" de temps
Moyen-
B A R O RI E T R E
RÉDUIT A 0"
9 h.
du
iuillim.
750^06
75-1,11
735,90
735,73
753, Ù
727,11
72il,68
725,98
722,06
722,54
724,15
725,92
725,45
729,35
734,89
735,28
735,52
730,85
734,66
752,05
724,67
734,87
753,75
754,24
733,28
729,52
727,56
730,02
750,98
732,76
754, t9
730,45
n.illim.
730,65
754,15
755,69
755,04
752,28
726,50
724,40
725,74
721,73
721,63
724,45
725,69
725,75
729,16
734,29
754,40
753,02
750,55
754,64
751,86
724,72
754,08
755,55
755,68
752,98
728,12
728,47
750,01
750,91
752,60
734,27
3 h.
du
soir.
iDilIiin.
750,64
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755,58
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720,93
721.59
724,58
725,18
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750,80
754,54
754,16
752,00
751,54
753,77
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726,45
755,45
732,97
7-,4,17
752,09
726,64
728,29
72!), 99
750,86
752,56
755,69
9 h.
du
750,16
729,89
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752,47
756,05
755,92
754,65
728,56
725,57
725,64
724,86
721,46
720,42
725,72
725,60
727,58
752,57
755,25
734,06
751,89
752,51
754,24
725,60
731,57
753,34
752,15
754,25
751,82
726,58
729.45
529,55
752,07
733,02
754,45
TEMPÉRATURE EXTÉRIEURE
EN DEGRÉS CENTIGRADES.
9 h.
du
malin
3 h.
du
9 h.
du
750,50
- 5,5
- 0,5
- 0,2
+ 0,2
- 1,1
- 0,8
- 0,6
+ 0,4
■f 0,5
+ 0,5
+ 1,6
+ 0,8
- 0,9
+ 0,9
- 5.2
- 7,8
- 5,5
- 7,2
+ 2,1
+ 2,3
+ 6,2
+ 1,3
+ 2,9
+ 5,4
+ 5,8
+ 1,1
+ 5,9
I 1,5
+ 1,4
•f 5,5
- 0,1
du
jnalin.
+ 3,1
•f 2,6
- 1,2
- 5,0
+ 1,2
+ 1,8
- 1,9
- 0,9
+ 0,6
+ 0,7
+ 0,9
- 0,6
+ 0,2
+ 0,5
+ 0,2
+ 0,2
- 0,4
- 0,2
- 1,1
- 1,5
- 0,3
- 0,1
- 1,5
- 2,0
+ 1,0
+ 1,9
- 1,4
- 0,9
+ 1,1
+ 5,1
+ 0,3
+ 0,4
+ 1,1
+ 1,5
+ 0,2
+ 0,3
+ 1,7
+ 1,9
+ 1,6
+ 0,2
+ 2,4
+ 2,5
+ 1,8
+ 1,4
+ 1,1
+ 1,0
+ 0,6
+ 0,6
- 0,8
- 0,1
+ 1,2
- 1,1
+ 0,9
+ 0,8
- 0,5
+ 1,1
- 0,3
- 0,6
- 7,7
- 5,5
- 4,9
- 1,5
- 4,8
- 9,5
- 4,4
- 4,3
- 5,5
- 7,0
- 2,5
+ 0,5
+ 2,2
- 8,0
+ 7,5
+ 7,6
+ 0,9
+ 0,4 .
+ 1,5
+ 1,6
+ 9,1
+ 2,2
+ 6,2
+ 6,6
+ 1.1
+ 5,8
+ 5,5
+ 5,1
+ 1,0
+ 1,2
+ 6,0
+ 6.4
+ 5,7
+ 2,2
+ S,5
+ 8,9
+ 6,7
+ 5,3
+ 10,4
+12,7
+ 5,5
+ 1,1
+ 5,0
+ 3,8
+ 2.4
+ 0,2
+ 1,1
+ 1,2
+ 5,2
+ 3,5
+ 2,4
+ 2,4
+ 2,2
+ 0,7
+ 3,0
+ 5,8
+ 2,8
+ 0,8
+ 5,4
+ 5,0
+ 0,6
+ 2,8
+ 0,9
+ 1.0
+ 0,5
- 0,5
+ 0,21
+ 2,25 j + 2,61 I f 0,90
- 0,03
METEOROLOGIQUES.
443
)bservatoire de Genève, à 407 mètres au-dessus du niveau de la mer ;
«t 3° 49' à l'E. de l'Observatoire do Paris.
0,2
1,5
o.a
0.5
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+ 8,8
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+ 0,4
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+ 5,9
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9 h.
511.1
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1
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96
HYGROMETRE.
9 5
97
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85
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97
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89
96
96
EAU
dans
les
24h.
ETHRIOSCOPE
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10,4
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2.1
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i
9,9 92, 4|'
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2,58
2,58
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1,75
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1,08^
0.45
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0,65
1,08
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1,08
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-0,6.:
5.47
0,C5
0,63
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S
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ÉTAT DU CIEL.
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matin
5 h.
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soir.
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brouil.
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pluie
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pluie
couv.
couv.
coin .
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1. \ap.
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couv.
couv.
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pluie
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nuag.
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couv.
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pluie
brouil.
couv.
pluie
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nuag.
couv.
éclair.
brouil,
couv.
couv.
couv.
vap.
couv.
TABLEAU
SES
OBSERVATIONS MÉTÉOROLOGIQUES
FAITES AU SAINT-BERNARD
PENDAWT LE MOIS DE DÉCEMBRE 1837.
ue
OBSERVATIONS
DÉCEMBRE1857.-0.s.Kv.x,o.sMÉx.o«o.oo,a..sfaitesàrHos,
et 2084 mètres au-dessus de TObseryatoire de Genè^
BAROMÈTRE
RÉDUIT A 0°
2G
iMoyens.! 5 64,59
millim.
565,73
567,71
568,04
566,45
565,84
559,49
562,37
561,79
558,44
556,76
559,89
559,54
557,24
559,01
567,26
569,12
568,45
567,45
569,56
568,45
557,96
567,26
566,40
569,43
570,04
567,15
565,56
565,78
565,07
566,41
567,37
millim.
566,00
567,90
567,90
565,52
563,51
559,62
562,55
561,23
557,90
556,92
559,85
559,05
556,82
560,57
567,51
568,89
568,41
567,34
569,31
568,26
557,74 i
566,87 :
566,61 !
568,47
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566,06
567,94
567,55
565,59
562,34
559,53
562,72
561,04
357,55
557,21
559,94
558,84
556,41
561,14
568,08
568,44
567,88
566,90
569,10
567,17
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566,62 I
568,30 I
569,59 j
565,57
565,45 I
565,54 j
564,92
566,47
567,22 '
millim.
567,06
568,28
567,23
565,40
561,09
560,96
565,21
560,69
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] 558,32
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557,32
565,43
568,98
568,45
568,00
568,02
569,16
564,58
565,51
566,26
566,48
568,71
569,11
564,61
565,67
565,24
565,56
567,10
567,42
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EN DEGRÉS CENTIGRADES.
- 1,2
- 0,6
- 3,8
- 3,2
- 5,8
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-11,2
-14,5
-15,6
-14,2
-12,5
-10,4
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- 8,0
- 7,5
- 7,4
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- 7,2
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- 6,3
- 6,0
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-15,0
-13,5
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- 4,5
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- 1,2
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+ 0,2
- 0,5
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-11,5
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- 8,9
- 8,8
- 5,5
- 6,5
- 6,3
- 5,3
- 6,0
-11,2
-12,8
- 4,6
- 4,4
- 2,6
+ 0,8
- 5,5
+ 0,6
- 7,3
- 4,7
- 5,8
- 2,7
- 0,1
+ 1,0
- 0,4
- 0,3
- 4,6
-5,5
- 5,2
- 4,75
+ 0,8
- 2,0
- 6,2
-11,8
-10,8
- 7,0
- 9,0
- 5,4
- 7,0
- 6,8
- 5,6
- 7,2
-13,0
-12,4
- 5,4
- 5,0
- 1,2
- 0,5
- 3,9
- 0,1
- 7,5
- 5,8
- 5,9
- 4,0
+ 0,5
+ 1,5
- 0,5
- 0,8
- 5,6
- 4,7
- 7,2
- 1,
- 4,
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■ 6,!
MBTkOKOLOGIQUES.
447
glatit. 45 50 16 , long.t. à l'E. de Paris 4° 44' 30".
TABLE j
DES MATIÈXUBS CONTENUES DANS I.E TOME 3CIX'. .^
(NovemLie et Décembre 1837.)
Du juste-milieu ou du rapprochement des extrêmes
dans les opinions , traduit de l'allemand de Fré-
déric Ancillon 5
Histoire de sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse
de Thuringe , par le comte de Montalembert (se-
cond article) 21
Coup d'oeil sur les caractères généraux de la littéra-
ture française dans le 17^, le i8<' et le 19^ siècle,
par M. ^. Richard , professeur 44
Henriette 65
Idem (suite et fin) 312
Route des Indes et relation d'un naufrage dans la
mer Rouge 102
Nouveau canal de l'Anio à Tivoli , et galeries ou-
vertes dans le mont Catillo pour donner passage
à celte rivière 115
Septième réunion de l'Association Britannique pour
l'avancement des sciences (second article) 139
Recherches physiques , chimiques et physiologiques
sur la torpille, par M. Charles Matteucci 163
Note sur le développement d'un courant électrique
qui accompagne la contraction de la fibre mus-
culaire, par le Doct. J.-L. Prévost 202
Histoire de l'économie politique en Europe , depuis
les anciens jusqu'à nos jours , par M. Adolphe
Blanqui 233
De l'organisation des caisses d'épargne, par M. Alph.
De Candolle r. 258
450 TABLE DU VOLUME.
Notice sur Jacques Godefroy, par feu M. le Prof.
Bellot 281
Des'poëies latins chrétiens, par M. le Prof. Bvehr. 298
Journal d'une résidence dans l'Inde, par le Doct.
Spry (second extrait) 348
Des glaciers , des moraines et des blocs erratiques ,
Discours prononcé à l'ouverture des séances de
la Société Helvétique des Sciences naturelles, à
Neuchâtelj le 24 juillet 1837, par L. Agassiz,
président 369
Influence de l'électricité sur la circulation duchara,
par MM. Becquerel et Dutrochet 394
Annonces bibliographiques 440
Errata 224
•i51
TABLE DU VOLUMK.
BULLETIN SCIENTIFIQUE.
ASTRONOMIE.
Détermination d'une nouvelle subdivision dans l'anneau de Sa-
turne , par M. Encke 404
Extrait d'une lettre de M. Struve à M. Schumacher, en date
de Dorpat, 1" novembre 1837 406
Nouvelle sélénographie de MM. Béer et M^dleh 407
FHTSZQUE.
Lettre de M. Kreil à M. de la Rive, sur une périodicité
observée dans l'époque des perturbations magnétiques. . 205
Sur les phénomènes thermo-électriques, par Charles Mat-
teucci 211
Nouvelle lampe de sûreté du doct. Arnott. 213
Lettie de M. Kreil à M. de la Rive, sur les observations
de perturbations magnétiques, faites à l'observatoire de
Milan , dans les journées du 12, 13, 14 et 15 novembre
1837 408
Notice sur les aurores boréales , par M. Christie 414
Observations météorologiques à Plymouth, par M. Snow
Harris 415
Crystallisations produites par de faibles courans électriques
longtemps prolongés, par G. Golding Bird 416
Note sur la production de chaleur qui résulte du refroidisse-
ment subit d'un corps solide, par M. le professeur Mousson. 418
CHIMIE.
Action de l'eau sur le plomb 213
De la composition des fils de la vierge, par G.-J. Mulder. 214
Synthèse de l'ammoniaque, par R. Hare 420
Sur la fusibilité de l'iridium, par R. Bunsen 422
452 TABLE DU VOLUME.
MINEKALOeZE ET GEOI.OGXE.
PafCfS.
Note du docl. Brewster sur une structure non encore ob-
servée dans le diamant 216
Visite aux salines de Zipaquera, près de Bogota, dans la
Nouvelle Grenade, parle doct. Gibbon 218
Notes géologiques sur la province de Conkan et une partie
du Guzerate, près de Bombay dans l'Inde, par M. Cbarles
LucH 221
Sur l'existence de scories volcaniques dans la péninsule mé-
ridionale de l'Inde, par le lieutenant Newbold 223
Sur les températures et les rapports géologiques de plusieurs
sources chaudes, en particulier de celles des Pyrénées, par
le prof. J.-D. FoHBES 424
Nouvelles recherches sur les empreintes de pas d'animaux
sur le grès et la grauwacke, parle prof. Hitchcock .... 429
BOTANIQUE.
Sur un nouveau genre de scrophularinée , par W. Griffith. 430
ZOOLOGIE.
Expérience sur le mécanisme du mouvement ou battement des
artères, par M. Flourens *32
Mémoires et notices sur diverses espèces d'insectes, par
M. RoniNEAu Desvoidy 433
Sur le cerveau du nègre comparé à celui de l'Européen et de
l'orang-outang, par le prof. Tiedemann 435
OBSERVATIONS METEOROX.OGIQUES faites à Genève et
au Grand Saint-Bernard pendant le mois de novembre 1837. 225
/rfem. pendant le mois de décembre 1837 441
■,t^5^>^^-
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