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Full text of "Bibliothèque universelle et Revue Suisse"

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fV? 



BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE 

ET 

REVUE SUISSE 



LAUSANNE - IMPRIMERIES REUNIES (S. A.> 



BIBLIOTHÈQUE 

UNIVERSELLE 



CENT-DIX-SEPTIÈME ANNÉE 
TOML 1-X\ 



LAUSANNE 

BUREAUX DE LA BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 
>3. Avenue de U Gare, 23. 

PARIS 
CMtz H. LE SOUDIER. 174 et 176, Boolevai vi o«.«.i'(i«nBaiB. 

LONDRES 
HACHETTE ft CK it, Klac Wiffiam SirMt. Straad. 

LEIPZIG 

A. T WUIMl f B L — K.*A BROCKBAOt. 

NEW-YORK (H y 

19,2 t^ y\\ 




♦♦#♦♦#♦♦♦♦♦##>♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦#♦♦♦♦♦♦♦♦ 



GENÈVE SOUS LA TERREUR 



I 

Aa commencement de Véié de l'année 1793, un petit 
chariot comtois à mi cheral passait le méchant chemin 
reliant, par le Jura, la République de Genève à la France. 
A son approche, le tocsin sonnait aux hameaux espacés 
à flanc de montagne, les paysans s'assemblaient, armés 
de piques, de âinx, Toire de brodies, et ne quittaient la 
place qu'après avoir procédé à l'examen des v oyage u rs. 
Ceux-d se ^usaient finalement reconnaître : le ctto3ren 
Jean-Louts-Giraud Sonlavie n'était point un émigré ten- 
tant de franchir subrepticement la frontière. D'abbé de- 
venu sans-culotte, il avait été nommé résident de France 
à Genève par la grftœ de Robespierre et il gagnait son 
poste en compagnie de la citoyenne que, par une séria 
de drcoostances tragi-comiques, il fut contraint d'épou- 
ser quatre fois. Cest an cours de ce voyage que la ci- 
toyenne en question rendit père le futur résident ; dans 
le village jurassien où elle naquit, la petite Soubvie re- 
çut les prénoms de Montagne-Coostanoe-Viclaire-Féli- 
cité-Perpétue. Soulavie estioMÛt que rien de ce qui le 



6 BDUOinftOUt UMIVBR8ILLE 

concernait ne devait être étranger à son ministre et il lui 
manda, par dépèche» cette heureuse nouvelle. 

Le ministre — c'était alors Deforgues — semble avoir 
peu goûté le caractère expansif de Soulavie et les ar- 
chives du ministère des affaires étrangères gardent la 
trace de ses observations et de ses réprimandes. Soulavie 
— il faut le dire — avait protesté contre sa nomination 
à Genève, suivant de si près sa nomination à Co- 
penhague qu'il n'avait pas même eu le temps d'oc- 
cuper ce poste. Le ministre, qui connaissait les Genevois, 
lui avait répondu assez vertement et fait sentir qu'en sa 
qualité de sans-culotte il devait être fier d'être appelé à 
vivre au milieu d'hommes « dès longtemps mûris dans 
les principes de la liberté et de l'égalité.» Et, se dou- 
tant peut-être déjà des ambitions de Soulavie, il lui re- 
commanda en outre de la manière la plus formelle de ne 
se mêler en rien à la politique intérieure de la nation 
auprès de laquelle il représenterait la République fran- 
çaise. 

C'est à un gouvernement révolutionnaire provisoire 
que Soulavie eut à présenter ses lettres de créance, et 
c'est de lui qu'il eut à recevoir les truites et les bou- 
teilles d'eau cordiale dont Genève faisait hommage à 
ceux qu'elle voulait honorer. 

Suspendu le 28 décembre 1792, le Conseil d'Etat avait 
été remplacé par deux comités provisoires de treize mem- 
bres, élus par les délégués des différents cercles ou clubs qui 
étaient alors les foyers de la vie politique genevoise. Le 
Comité dit d'administration recueillit là plupart des at- 
tributions du Conseil d'Etat ; le Comité dit de sûreté 
veillait à la police. Les deux corps délibéraient ensemble 
dans les cas ou l'intérêt général semblait le comporter. 



cnikvi tous LA Tntnm 7 

La tâche de œ go uve r n ement provisoire n'était pas fa- 
cile. Déjà la prospérité dont Genève avait joui se dissi- 
pait ; les inégalités que cette prospérité avait créées se 
Cusaient plus choquantfff et, surtout, les conditioosdaiis 
lesquelles Genève se trouvait vis-à-Tts de sa puissante 
voisine avaient changé. En grande partie tributaire de la 
France pour ses approvisionnements, Génère, comme la 
France, eut à se débattre contre la disette et la misère ; 
d'autre part, ville frontière du territoire de la « grande 
nation », elle subissait les contre-coupe de tout ce qui 
travaillait alors la France. Ses relations avec les autres 
pays ne lui garantissaient pas plus la paix que l'indépen- 
dance. Glorieusement conservée à travers les siècles, son 
indépendance était définitivement battue en brèdie. 
Malgré les protestations officielles, malgré les lettres fra- 
ternelles du gouvernement issu de la Révolution firan- 
9iise, les Genevois ne pouvaient ignorer l'intention que 
ce gouvernement avait manifestée d'annexer leur cité. En 
copiant l'organisation politique de la France, ils pen- 
sèrent éviter son incursion dans leurs affiures publiques. 
Ils se trompèrent. Le peuple lui-même, tenaillé par la 
(èxm autant que par l'amour de l'égalité, n'abandonna 
pas rémeute, et l'on peut dire que Genève, en 1793, vit 
s'éloigner d'elle, dans un même temps, le pain et la li- 
berté. 

Le Comité d'administration crut de bonne politique 
d'informer Clavière, minbtre des contributions publiques 
de France, de la révolution du 2% décembre. Ce Geno- 
vob, proscrit en 1782, feignit d'ignorer les conditions 
dans lesquelles s'était affirmée cette révolution, car, dans 
sa missive, il félicite le Comité des « auspices heureoz 
sous lesquels vont se préparer, dans son ancienne patrie. 



8 BIBUOIHfeQUB UMIVBftSILLB 

les douces lois de la liberté et de l'égalité. » Comme li lui 
parut que Clavière s'était singulièrement mépris sur le 
sens de ses avis, le Comité chargea Etienne Dumont de 
remettre les choses au point. Dans une lettre demeurée 
jusqu'ici inédite, Etienne Dumont, de retour à Genève, où 
il avait été élu membre du gouvernement provisoire, ex- 
phque assez bien — sans le dire, d'ailleurs, explicite- 
ment — dans quel esprit des hommes tels que lui s'é- 
taient ralliés à la Révolution genevoise : 

« Citoyeo Ministre, écrit-il, le Comité administratif vous de- 
vait à plus d'un titre la communication de l'événement qui a dé- 
cidé le succès de notre révolution polititique. Nous avons opéré 
un changement aussi complet sans l'acheter au prix d'aucun 
malheur, et sans mêler au succès la moindre idée de triomphe 
personnel. Les principes eux-mêmes achèverontleur victoire. Ce 
sont les avantages dont ils nous feront jouir qui nous garantis- 
sent leur durée. Le Comité administratif est sensible à l'envoi 
que vous lui avez fait de votre correspondance imprimée. 

»Nous devons vous observer que l'article de votre résumé où 
vous parlez de Genève nous montre que vous avez été induit en 
erreur, relativement à l'esprit général qui nous anime. Vous re- 
présentez les amis de la liberté à Genève comme partagés d'o- 
pinions sur les avantages de l'indépendance de leur patrie, 
comme débattant le pour et le contre sur les convenances de 
s'unir à la France ou de rester ce qu'ils sont, et vous voyez là 
une question purement philosophique qu'on aura le temps de 
résoudre de sang-froid. 

» Vous avez écrit cette note, citoyen ministre, au premier ins- 
tant de notre révolution, avant que vous eussiez vu la marche 
de nos Comités. Depuis cette époque, leurs communications of- 
ficielles, leur serment à la nation, leurs actes publics, enfin 
toute leur conduite atteste leur respect religieux pour l'indépen- 
dance de leur patrie ; et ils ne font en cela que suivre le vœu des 



GIHtVB tout LA TBâftStm Ç 

de l'Egilité dans U plénitude de leur liberté et de leur» 
forcct. Il n'existe ahiolument rien parmi nous qui puisie 
donner U première idée d'un parti qui tende à se réunir à la 
Fmiee. Mous pouvons même ajouter que les citoyens oppoiéa à 
nos sentiments politiques sont revenus des craintes qu'ils avaient 
conçues à cet égard, et que le point central de notre réunion avec 
eux est l'amour commun de notre Indépendance. 

»I] n'est guère naturel que dea questions de cette importance 
ae discutent de lang-froid. L'amour de la patrie est une paaaion 
dans les hommes libres» et non une aflkire soumise au calcul. Il 
est un échange pour toutes les valeurs, nuis 11 n'en est point 
pour les affections. La plus légère inquiétude sur cet objet fon- 
damental devient bientôt le tison de la discorde, et, quand des 
dtofsns craignent pour leur patrie, vous le voyez autour de 
vous, c'est la plus terrible exaltation qui entrainc toutes les 
idées. 

•Mais nous vous le répétons avec confiance, nous ne redoutons 
point un pareil malheur. Genève restera tranquille et heureuse 
sous la sauvegarde de sa propre iaiblesM et de la loyauté de 
la Nation française; elle reprendra, sous le règne de l'égalité et 
de la liberté, toutes les vertus républicaines qui ne s'étaient 
qu'affaiblies pendant ses malheureuses dissensions. Salut et fra- 
ternité. 

» (signé) E. Dumont. 
membre du Comité provisoire d'administration. 
Genève, le i9r janvier 1793. 
L*an f de réalité. » 

Comme oa le voit, Etienne Dttmont ne omignaît pas 
d'être le porte*ptrole du Comité provisoire issu de la ré- 
voliitx» de 1792. 11 pouvait avoir d'antant plot d'in* 
llMoce par la modératkm de let tennet que ses îdéea 
Ubérales et sa sympathie pour la Révolution française, 
première manière, étaient connues. Dumont, qui avait 



JO BIBLIOTHÈQUE UNtVBRSRLLB 

embrassé la carrière pastorale, s'était lancé à Genève 
dans la politique. Orateur éloquent, écrivain de très haut 
mérite, il abandonna la place en i jS2, au moment où les 
troupes alliées occupèrent Genève pour soutenir le parti 
aristocratique. On sait ses relations avec lord Lansdowne, 
Fox et Bentham, le célèbre économiste. Il se lia aussi 
fort étroitement à Paris avec Mirabeau, pour lequel il pré- 
para des discours. Epouvanté des excès de la Révolution, 
Dumont quitta la France et revint à Genève, mais là 
aussi il devait rencontrer, avec des idées qu'il approuvait, 
un fanatisme dont son caractère élevé ne pouvait s'ac- 
commoder. Il lâcha pied en constatant l'inutilité de ses 
efforts et ce ne fut qu'après la restauration de la Répu- 
blique de Genève qu'il revint prendre sa place dans les 
corps constitués de l'Etat. 

A côté de lui, un autre esprit s'efforçait d'élever les 
débats des comités révolutionnaires : Horace-Bénédict 
de Saussure, auquel les dictionnaires biographiques n'at- 
tribuent, comme fonctions à Genève, que celle de pro- 
fesseur, avait accepté une nomination, malgré les me- 
naces anonymes qui lui avaient été adressées. Physicien 
et naturaliste célèbre, esprit éminemment scientifique, 
l'homme du Mont-Blanc était aussi un idéaliste. Il ju- 
geait possible de résoudre à Genève le problème révolu- 
tionnaire sans que la Terreur s'en mêlât. II se trompait ; 
bientôt, comme Dumont, il se retira de la politique pour 
ne s'occuper plus que des travaux qui lui étaient chers. 
Pendant son passage aux affaires publiques, il fut chargé, 
par le comité févolutionnaire, de la correspondance avec 
les magistrats bernois, mission d'autant plus délicate 
qu'elle demeurait privée, MM. de Berne ayant suspendu 
leurs relations officielles avec Genève. 



CDCtn tocs LA TlftftlUl II 

Il semble que deux intelligenoet atnn hautes — Dû- 
ment avait, lui aussi, fait ses preuves, — auraient dû 
diriger les événements au lieu d'en subir le choc. Ma», 
élevant les panioDS déchaînées, le mérite personnel est 
un mur de sable ; de Saussure et Dumont travaillèrent 
en vain à user de l'ascendant que leur donnait leur ré- 
putation pour éviter des maux qu'ils ne purent que re- 
tarder. 

Au reste, en 1793, Genève n'est pas encore mûre 
pour le terrorisme ; mais suivez cet gens qid, de place 
en place, s'en vont quérir leurs provinons et qui trouvent 
partout les denrées plus coûteuses, alors que leur salaire 
diminue ; voyez-les s'attrouper à l'angle des rues, devant 
tel boulanger soupçonné d'abuser de sa situation privilé- 
giée, privilégiée puisqu'il n'y en a que six qui soient au- 
torisés ^ fiure le pain dans la ville. Et, du milieu de la 
foule, des accusations s'élèvent : « Les boulangers nota 
vendent du pain qui n'est qu'une cootreâiçon, mélanfe 
de millet, de diénevis et de toutes les infiunies qui les 
feraient rebuter des chiens 1 » Puis ce sont des exi- 
gences : € Nous voulons qu'on surveille leur fabrication, 
que les fonctionnaires commis par le peuple puissent» 
jour et nuitt passer auprès de leun fours ! > Et si la rue 
devient déeerte, si les ménagères s'éloignent en hochant 
la tète, si rhorioger regagne en maugréant son atelier, 
ne cro3rez pas que tous ces gens oublient : le soir, dans 
son dub, — car tout Genevois a son dub, — le négo* 
dant et l'ouvrier disooomnt sur la situation et feront 
approuver par leurs camarades une requête à l'autorité. 
Cette requête, c'est le Ciub fraUmet des révoinUon- 
maire$ qui sera chargé de la transmettre, car ce dub est 
le lien d^tous les autres : il est formé de leurs délégués 



12 BIBUOTHftQUB UNIVSMIUJI 

et son influence politique est d'autant plus considérable 
que la leur est déjà fort grande. 

L'ingérence des cercles dans les affaires de l'Etat 
n'était pas vue de bon œil par les magistrats qui, cepen- 
dant, leur devaient leurs fonctions ; s'ils étaient contraints 
de leur obéir, ils se dédommageaient en leur décochant, 
à portes closes, maintes critiques, — le registre en fait 
foi, — ou en les plaisantant dans leur correspondance 
officielle. 

Bertrand, un érudit, professeur à l'académie et secré- 
taire d'Etat provisoire, signale à Reybaz, ministre de 
Genève à Paris, l'instabilité du gouvernement pour le- 
quel il tient la plume. Notre constitution, lui écrit-il, est 
semblable à une maison dont les fondements sont expo- 
sés au moindre cas fortuit, « en sorte que le caprice des 
modes et des usages qui gouvernent la vie civile peut 
venir un jour malicieusement mettre le gouvernement à 
la rue. » Et il achève en citant les vers d'Ovide sur la 
chute de Phaéton : At pater omnipotens ingentia mœnia 
cœli,.,. 

Les clubs, dont Bertrand se plaignait, exigèrent bien- 
tôt des mesures rigoureuses non seulement contre les 
boulangers, mais contre les « bonbonniers, connus sous- 
le nom d' Italiens ^ qui, pour fabriquer leurs pâtisseries 
dont le pauvre n'a que faire, utilisent des denrées pré- 
cieuses pour sa nourriture quotidienne. » « Les ouvrages 
des bonbonniers, ajoutent-ils, nuisent à la santé, car il y 
est joint des liqueurs qui amorcent et corrompent la jeu- 
nesse. » Les charcutiers, — on disait alors, comme Rous- 
seau l'a écrit lui-même, les chatrcuitiers, — les charcu- 
tiers eurent leur tour. Les révolutionnaires leur repro- 
chèrent d'apprêter le lard d'une manière appétissante. 



tous LA TnUURJft 15 

mais dangereuse pour la santé en le transformant en un 
poésoo lent, exdtant à la boisson. 

En France, la Terreur naquit de la crainte de la fii- 
mine. En août et septembre 1793, les FviiieDS ratiri- 
huèrent aux ennemis du dedans et du dehors et € ils exi- 
gèrent que l'on comprimât ces ennemb par ia Ur* 
reur >. » « Plaçons la terreur à Tordre du jour », avait 
dit Barrère à la Conrention, et aussitôt s'organisa cette 
armée révolutionnaire qui devait répandre tant d'effiroi 
dans les campagnes. A Génère, la £um, manraise con- 
seillère, rôde autour de la dté ; des bandes pillardes se 
rassemblent, l'émeute s'organise, s'installe bientôt en 
permanence, portant, semble-t-il, pour toute derise sur 
son drapeau, ces mots de Benjamin Constant : € L'esto* 
mac, c'est la raison du peuple. » 

II 

Vers le milieu de 1793, un décret protectionniste et 
gros de conséquences pour Genève fut adopté en France: 
il (ut interdit de laisser sortir les comestibles du terri- 
toire de la grande République. 

Aux angoésaes qu'éprouvèrent lee Genevois au sojec 
de leurs approvisionnements s'ajouta la crainte d'une 
annexion toi^oors possible. Conune des vagues, des ru- 
menaçantes montaient autour de l'antique cité ; 
des vagues aussi elles semblaient parfois se reti- 
rer, ne laisMnt derrière elles qu'un sable liste, sans em- 
piwnte. 

Les Genevois organisèrent une double résistance : di» 
phmaiique et adminulraiwe. Ils s' ef forcèrent, en France, 

et Aiil^< HJÊêmrt pwUUfn9 éê Im i?<nliiÉfwi/ iiiiirt 1, ». SS» 



M BIBUOTHEQUS UNIVERSELLE 

d'agir auprès du gouvernement ; à Tintérieur, ils prirent 
des mesures pour lutter contre la misère envahissante. 
Cette tactique, qui aurait pu réussir, manqua d'unité 
dans l'application ; d'autre part, l'appui des Suisses, qui 
avaient vu de mauvais œil la révolution genevoise, était 
chancelant ; les événements, enfin, d'une puissance si 
redoutable, qui se déroulaient en France, barraient la 
route à tous les projets que Genève, invoquant la foi des 
traités, croyait encore pouvoir formuler. 

Elle eut tout d'abord, dans sa lutte diplomatique, un 
auxiliaire précieux en la personne de Robespierre. A 
vrai dire, ce n'était point par une sympathie spéciale pour 
Genève que le célèbre tribun lui fut utile : c'était parce 
qu'il la savait alliée aux cantons suisses, parce qu'il 
croyait cette alliance plus rigide qu'elle ne l'était en 
réalité et qu'il redoutait d'entrer en conflit avec les 
cantons. 

Les Genevois comptaient, du côté français, un ami 
plus sur que Robespierre et qui devait, jusqu'au dernier 
jour de sa carrière, leur donner des preuves de son atta- 
ment : Barthélémy, alors ambassadeur de France en 
Suisse, servit, à titre officieux, de trait d'union entre Ge- 
nève et les cantons. Lorsque la chaîne, rivée aux temps 
anciens, ne fut plus qu'un fil ténu, Barthélémy s'em- 
ploya à la consolider et il n'est pas exagéré de dire que 
Genève lui doit plusieurs années de son indépendance. 
Berne et Zurich, en effet, avaient rompu toute relation 
officielle avec le gouvernement révolutionnaire genevois ; 
les mouvements des troupes sardes obligeaient les 
Suisses à apporter beaucoup de circonspection dans leurs 
amitiés. Robespierre lui-même disait : « Il n'y a pas 
jusqu'au petit roi sarde que l'on n'ait bercé de l'espoir de 



"fXtn WOm LA TËMMMOM, i$, 

devenir un jcmr le roi do DftQphtDé, de la Prorenoe et 
des pays voisins de ses anciens Etats *. » En afiectant de 
s'opposer à œ que le langage diplomatique appelait 
€ les vorax de la cour de Turin », le Corps helvétique 
craignait d'être entraîné € plus loin que ses maximes ne 
le lui permettaient » et de paraître prendre parti dans 
les querelles de puissances étrangères. Barthélémy, pour- 
tant, ne discontinua pas ses démarches, « charmé, écri- 
vait-il, d'assurer les Genevois du zèle qui l'attachait à 
leurs intérêts. » Peut-être bien était-il surtout satisâût à 
l'idée de s'opposer à la diplomatie du gouvernement bri- 
tannique. Lorsqu'il fut certain d'avoir gain de cause au- 
près des cantons et lorsque les Genevois purent en reti- 
rer quelque bénéfice, il s'empressa d'écrire à Buchot, 
commissaire des relations extérieures: « Je crois que ces 
démonstrations amicales déplairont certainement à Fitz- 
Gerald. » Ces mots sont significatifs; sans vouloir amoin- 
drir les sentiments de sympathie personnelle que Bartlié- 
lemy pouvait avoir pour les Genevois, on peut en dé- 
duire que, s'il intervint à plusieurs reprises de si obli- 
geante façon en leur faveur vis-à-vis des Confédérés, c'est 
qu*fl importait à la politique française de faire pièce à 
celle de Fitz-GerakL Delhorme, secrétaire de la légation 
de France à Genève, avait mandé à son ministre que 
l'influence française dans cette ville serait en partie per- 
due si elle se liait trop étroitement aux deux cantons; il 
n'en demeurait pas moins que la reprise des négoda- 
tioQS était un coup droit porté à la politique de Fitx- 
r%.f^.iT,i ii-»r«î..:L..,,y j'çQ félicitait. 

iieurs pas contenté d'intervenir en fii- 
veur de Genève auprès des Suisses: il adrettait à son 

I lUypcrt à to CpiriBrto» iHIdiiIi te i liriili 1,-0. 



l6 BIBLIOTHiQUB UNIVSRSBLLI 

gouvernement des notes dans lesquelles, en plaidant l'in- 
dépendance de Genève, il pesait avec sagesse les avan- 
tages et les inconvénients d'une réunion de cette ville à 
la France. 

Ces notes de Barthélémy devaient-elles être prises en 
considération? C'est là, sans doute, ce que se demandait 
le gouvernement français à une époque où tout était à 
vendre, même l'honneur, surtout l'honneur! Le Comité 
de Salut public envoya auprès de Barthélémy, ou plutôt 
derrière lui, un agent secret chargé d'espionner ses actes, 
ses démarches, en un mot toute sa conduite de diplo- 
mate. Ce fut fort heureux pour Barthélémy, car l'espion 
attaché à sa personne, Payan, rendit de lui un beau té- 
moignage. « Sans Barthélémy, écrit-il en 1793, nous 
étions perdus; nous aurions soixante lieues de pays de 
plus à défendre et, sur les bras, des hommes exercés à 
une discipline sévère et aussi constants dans leur haine 
que dans leur amitié. » 

De ces quelques lignes, nous pouvons tirer deux dé- 
ductions importantes: la première, c'est que Barthélémy 
avait dû user de toute son influence personnelle, qui était 
grande, pour éviter que les Suisses se préparassent à la 
lutte; la seconde, c'est que la France redoutait, en 1793, 
une guerre avec les cantons, quelque petite que fût leur 
armée. 

Si l'agent secret louait Barthélémy, il blâmait vivement 
le résident de France à Genève, Soulavie, « qui s'est 
rendu — ce sont ses propres paroles — odieux et mé- 
prisable. » Soulavie tentait de désunir les Genevois et il 
y réussissait: alternativement las ou ardents, découragés 
ou tenaces, ceux-ci continuaient pourtant leurs démarches 
en vue de sauvegarder leur indépendance. Mais ici se fait 



«7 

teotir œ manque d'unité de tactique que DOOi ijpialioof. 
Tel jour ils affinnaieot à Barthélémy qu'ils p ié fé r aî e n t 
devenir Fiançais plotAl qtie de plier devant € le despote 
sarde »; tel auue jour, rassurés par Barthélémy loi- 
mème, ils couiai e Dt à Fuis Toirles perso nna ges influents 
qu'ils pouralent cm m a i Ue à la Conrention. Des délégués 
spéciaux furent même chargés d'assister Reybas, enroyé 
de Genève près la République française. Ce patriote émi- 
nent, qui avait été, comme Etienne Dumont,le collabo- 
rateur de Mirabeau, était alors traité avec égard à Paris, 
ce qui ne devait pas toi^ours être le cas. Les délégués 
g enef ois purent s'assurer de diverses sympathies: œUes 
de D ubui s s oo, de Beaulieu, « homme fort accrédité », 
d'Amar, € homme très signifiant », qui présida k Con- 
vention et dressa l'acte d'accusation des Girondins, de 
l'anden pasteur Julien (de Toulouse), membre du Comité 
de sûreté générale, de Johannot enfin, ce Genevois qui 
mourut à Echichens, dans le canton de Vaud, et dont le 
rôle à la Convention serait à étudier de près. Versé dans 
les questions économiques, c'est Johannot qui rédama 
une loi «tenant la porte aux intrigants et aux fripons.» 
« Je le considèr e , écrit l'un de ses contemporains, sir 
Pnmcis d'Ivemois, comme le plus honnête et peut-être 
le seul honnête entre tous ceux qui ont manié le trésor 
révolutionnaire. » 

De Pkris U délégation remporU l'impression très vive 
qu'il ÉUUit éviter par-dessus tout que Genève rompit ses 
relations avec U Suisse. Une lettre de Bousquet, l'un des 
délégués, qui rssta à Paris jusqu'en 1794, confirma cet 
avis aux Comités et, en leor nom, Bertrand put lui ré- 
pondre que les Genevois étaient < tout dis posés à saisir 
la premièra occasion de âûre disparaître l'espèce de 

aiSL. UIOV. LXV s 



I8 BIBUOTHftQUI UNIVERSELLE 

rouille et de poussière qui n'aurait jamais du ternir les 
liens par lesquels [ils avaient] le bonheur d'être unis aux 
Suisses. » Dans la même lettre, Bertrand sollicitait la 
communication officielle du décret pris le 1 7 novembre 
par la Convention. Cette communication eut lieu quel- 
ques jours plus tard et la République de Genève connut 
ainsi l'avis de Robespierre; son rapport, dans lequel il 
offre, non sans quelque prétention, le bilan politique de 
l'Europe, dictait aux Genevois leur conduite et leurs al- 
liances. La Convention enjoignait à tous les citoyens et 
agents de la république de faire respecter le territoire de 
ses alliés et des puissances neutres et elle leur défendait, 
€ particulièrement », de violer celui des cantons suisses 
et des pays qui leur étaient unis par des traités d'alliance 
ou de combourgeoisie. Dans son rapport même, Robes- 
pierre parlait des Suisses avec sympathie et déférence; 
stigmatisant les intrigues fomentées à Genève et dans le 
département du Mont-Terrible pour brouiller les cantons 
et la République française, il blâmait aussi les violations 
de territoire, les chicanes inutiles et les injures gratuites 
dont ils étaient victimes. 

Aussitôt qu'ils eurent connaissance du décret, les Co- 
mités genevois déléguèrent l'un des leurs, Julien Den- 
tand, auprès du bailli de Vevey, de Watteville. Ce ma- 
gistrat bernois, représentant d'un gouvernement aristo- 
cratique, reçut le député révolutionnaire avec les témoi- 
gnages « les plus affectueux. » C'était d'un bon augure 
pour Genève. De Watteville ne lui cacha pas, d'ailleurs, 
qu'il avait appris avec beaucoup de peine la « profession 
si éclatante » des bonnes dispositions de la Convention 
pour la Suisse, redoutant l'effet qu'elle pouvait produire 
chez les puissances coalisées. 



OmÉVB fOOS LA TlUttim 19 



L'action diplomatique des Geoeroit le pommivmit 
ooojointeQient avec une actîoo admimstraiwe, c'ett-è- 
dire tnténeure et portant sur les approvifioiiiieiDents. Là 
encore, les Comiléty aaiiii^ de boonet intentioos, igireot 
sans ligne de ocMMiaite posithre : leur geatioo est une 
longue suite de capitulations denmt les clubs, car ce 
gouTemement révolutionnaire lui-même, en touchant du 
doigt la chose publique, avait compris qu'on ne pouvait 
prendre trop de toins à la manier. Biais l'heure n'était 
plus à ces ménagements et à ces calculs de bonne ad- 
ministration qui, en prévoyant, en temporisant par- 
fob, apportent des ad ou c is s em ents aux situations à pre- 
mière vue inesctricables : les Comités durent céder sous 
la pression exercée sur eux. Ce fut le cas, par exemple» 
lors de l'affure dite « des chevaux de luxe. » Le Club 
fraternel avait demandé, € pour faciliter la subsisfanre 
du peuple », que tous les chevaux de luxe fussent ven- 
dus ; les Comités, sans oser prendre de décision immé- 
diate, se dédarèrent fiivorablM à cette mesure, mais réso- 
lurent de nommer une coounission chargée d'édairsr 
sur cet objet le club et U nation. Le club craignit que 
le renvoi à une commission ne fut l'ajournement indé- 
fini du projet ; de son dief, il fit arrêter aux portes non 
seulement les chevaux de luxe, mais encore tous les ca- 
briolets contenant du bois et des fourrages. Grande ru- 
meur dans k ville ! pUintes des peraoïmes entravées 
dans leurs occupations 1 pUintes des citoyens qui ne 
pewent plus franchir les portes de la dté, les véhicules 
obstruant le passage I phûntes div eises , souvent oontra- 
dictoéras : les Comités durent enr sfi stf er tout œfau Bien 



ao Bmuoml^uB univbiiskllb 

plus, à la requête des clubs, ils ordonnèrent aux particu- 
liers de renvoyer tous les domestiques « mâles » étran- 
gers et de € réduire les domestiques femelles à une seule 
pour les ménages ne dépassant pas sept individus. » 

III 

La chute des Girondins et l'avènement du gouverne- 
ment robespierriste facilita l'approvisionnement de Ge- 
nève et les relations entre cette république et la France 
devinrent moins tendues. Peut-être eussent-elles été 
tout à fait bonnes si le citoyen Soulavie n'eût succédé 
à M. de Châteauneuf en qualité de résident. 

Les Genevois furent non seulement soupçonnés, mais 
accusés par Soulavie de tous les méfaits qui pouvaient 
leur attirer quelque reproche de la part du gouverne- 
ment français. Les plaintes, les récriminations, les notes 
du résident constituent des dossiers intéressants à par- 
courir. Il a, dans sa correspondance, le détail qui évoque 
et le mot qui frappe. Peu après son installation, et fai- 
sant allusion à la chute des Girondins, il écrit au gou- 
vernement genevois : 

« J'apprends qu'il y a à la Couronne des députés criminels de 
la Convention de France qui fuient; ils sont à la Couronne. Ils 
ont une voiture bleuâtre, façonnée en dormeuse, le fond bleu. 
Bs ont changé de nom. Ils vont soulever l'ennemi contre nous. 
Je requiers, citoyens, que vous vous assuriez de leurs per- 
sonnes, que leurs papiers soient visités et que Genève donne à 
la République de France, en ce moment-cy, ce témoignage de 
son amitié *. » 

Soulavie décrit les jeunes gens réfugiés à Genève pour 
éviter les effets de la loi sur la réquisition. Ils portent, 

» Archives de Genève, PH 5376, lettre du 18 août 1793. 



onhhfB loos la nuiitm st 

âii'û, dm cololtet étroites, ils ont Im tète parfiiinëei Im 
ûgart et le teint efTéminés, et le ton toffiwit dès qn'flt 
•ootdans les murs de Geoère. € Ib ré T è re nt les Miifni- 
iqoes (c'est-à-dire les anstoormtes) et la magnifioeDoe, et 
fls mangent du pain inutilement. » Et Soulavie termine 
eo engageant les Geoerois à térir contre cet € tard- 
aiiivés » et à les repoiMef • 

Dès SCO arrivée à Génère, et malgré les instnictioiis 
iormdles de son ministre, Soulavie fit cause oonumme arec 
Jaques Grenus, l'un des ennemis les plus irrécondliablea 
de la petite république. Déçu dans ses atpiratioos poli- 
tiques, cet avocat, qui appartenait à une fiuniUe dont 
bien des membres bonorèient leur patrie, avait, dès long- 
temps, manifesté sa haine contre ses compatriotes. Plu- 
sieuri fois condamné, banni de Genève, Grenus ne se 
déco u rageait pas ; il léosstt à mettre la main sur 
quelques louches comparses, et, ne pouvant agir lui- 
même à Genève, il leur fit créer, à la fin de 1793, et 
d'aooord avec Soulavie, le ûuneuz < club des Monta- 
gnards, sentinelles avancées de la liberté. » Cette asso- 
ciation dépasn bien vite les dubs révolutionnaires les 
plus ardents : ceox-d tootenaient, à leur manière, les 
Comités pro vit o é re s dans la tâche ardue qu'ils avaient 
assumée, et leur dub central exerçait, en somme, le pou- 
voir, par l'intermédiaire des Comités. Les Montagnards 
s'efibroèrent d'y prendre la hante main. L'one de leurs 
pienières démardies, non oertea des moins habiles, eut 
pour objet le rétabUswment de la fête de rBsoalade. Les 
réjouissances tnuiitionnelles snsdtées par le haut 6dt 
des anoètrea avaient été supprimées en 1782, à l'insti- 
gation du roi sarde : comment les Genevois de cette 
époque, qui avaient laissé la maison de Savoie interve- 



aa amuoTHÈQUE univbrsblli 

nir dans leurs affaires, auraient-ils pu continuer à célé- 
brer la victoire de 1602? En 1793, les circonstances 
avaient changé : célébrer l'Escalade, c'était faire pièce 
au gouvernement aristocratique de 1782, c'était flatter le 
sentiment populaire qui ne s'était jamais accommodé de 
l'hommage rendu à l'ennemi héréditaire ; dans l'idée des 
Montagnards, la célébration de l'Escalade devait avoir 
une teinte nettement révolutionnaire, et, pour déférer 
aux vœux de Soulavie, ils décidèrent de planter un arbre 
de liberté dans la cour de l'hôtel du résident. Les Co- 
mités déjouèrent ce projet : ils se montrèrent disposés 
à concourir à la célébration de l'Escalade, à la condi- 
tion que ce fût une fête essentiellement genevoise. 

Dès huit heures du matin, les cloches, suivant l'an- 
cien usage, se firent entendre. « Nos ministres, écrit le 
révolutionnaire Desonnaz, oubliant qu'ils étaient théolo- 
giens, nous ont fait des sermons moraux et patriotiques 
qui valent infiniment mieux que leurs sermons ordi- 
naires. » 

A relire, dans les brochures du temps, les détails de 
cette fête, il semble que la Révolution genevoise tour- 
nait à l'idylle. Elle ne devait pas tarder à reprendre son 
véritable caractère au cours de deux autres festivités qui 
suivirent de très près celle de l'Escalade. Le 24 dé- 
cembre, les clubs décidèrent d'illuminer la ville et de 
tirer le canon à l'occasion de la prise de Toulon sur les 
Anglais. Le résident de France à Genève servit un grand 
dîner en son hôtel. A la fin du repas, des « patriotes » 
en bonnets rouges vinrent danser dans la cour de la ré- 
sidence. Soulavie les en remercia au nom de son gouver- 
nement. Une autre fête succéda à celle-là : à l'occasion 
de l'anniversaire de la Révolution de 1792, le Conseil 



omftvB toos LA muunm 25 

•ouverain aanctionna l'édit ordonnant réfection d'un nM>- 
nuDont à la mémoire de Rouweao. Les dtoyeosy too- 
joofi cj o iilés du bonnet TDoge, te répandirent en cortè^ 
dans les rues ; le soir, il y eut des illuminations. « Ju»- 
qu'à sept heures dn matin, note Dreonniii la musique, 
les tambours et les mélodies se sont fiut entendre. » 

Danses, flambeauT, cris de joie, déguisements même, 
car au 30 déce mb r e Tîngt jeunes gens firent, par mo* 
qœrie, le tour de la ville, coiiiSs de grandes perruques 
telles qu'en portaient naguère les Magnifiques seigneurs 
syndics. 

Tandis que les sans-culottea g eoeToi s témoignaient 
leur patriotisme par des mascarsdes, à la frontière, en 
France, la Terreur poursuivait son osuvre de mort. Bien« 
tôt elle devait franchir cette frontière et trouver à Ge- 
nève un terrain bien préparé par les clubs, où les « pa- 
triotes » étaient embrigadés. 

Edouard Chapuisat. 
{La fin ^rockamemeni.) 



i.S-t. 



LE FEU A CHEYSERON 



HISTOIRE DE LA MONTAGNE 



I 

Ils étaient assis les six devant le chalet, dont Firmin 
Lhotellier, André Lutte et Pierre Porte, outre le maître 
Jean Sauget, qui était d'un autre village, mais eux, les 
cinq, de Cheyseron. Ils se tenaient assis devant le chalet, 
non sur un banc, car il n'y en avait point, mais par 
terre, contre le mur, et le dos appuyé au mur. Et ils par- 
laient et plaisantaient, étant de bonne humeur, parce 
qu'ils devaient redescendre le surlendemain au village. 

Alors ce poids de la solitude vous est ôté, qui finit 
par vous peser lourdement aux épaules, depuis trois 
mois qu'on est isolé du reste des hommes et perdu au- 
dessus des hommes, à six ainsi; et c'est un dur métier. 
Guère que du pain sec, du sérac et du vieux fromage; 
point de lit, on dort sur la paille; on se lève le matin 
avec l'épine du dos écorchée, la nuque qui vous fait mal. 
Et on soupire après le vin d'en bas et après les plaisirs 
d'en bas. 

Mais ils voyaient qu'ils n'avaient plus pour longtemps 



LE nu A 

à jmXieaXer et c'est œ qui (usait que leurs langues oe 
soir-Ui s'étaient déliées, tandis qu'à l'ordinaire ûm ne par- 
laient presque pas, étant derenus pareils à leurs bètes. 

Il y avait derrière eux le haut mur rocheux de l'arête; 
et de ce oôCé-d c'est le Bon Vmyt, mais de l'autre c'est 
l'ADemagne. Une arête qui va toot droit et est pAle dans 
le solefl; haute audel et luisante au del,aTec des dents 
oomme une sde. Dans l'intervalle de ces dents, par-d 
par-là, se trouve un col; ailleurs elle est inftanchisBable, 
qui ^t suite directement aux pàtuni^, qui est phmtée 
dedans comme une lame de coutean et qui tombe là en 
hantes parois Ussea où retentit seolement, avec le cri des 
choucas, le sourd fracas des pierres qui dégringolent des 
couloir?. 

Pltfceque le soleil se couchait, elle était maintenant de- 
venue toute rose, et comme une robe de douceur lui avait 
été mise, par là moins redoutable à voir. Les six hoaunes 
ne lui en tournaient pas moins le dos. Ils regardaient au- 
dessous d'eux, vers le grand trou de la vallée. De l'autre 
côté de hi vallée, d'autres montagnes tout en glaciers et en 
neiges se levaient, elles aussi brillantes, elles aussi toutal- 
Imoées et en flammes parmi le del. Mais ils n'y fiusaient 
pas attention non plus. Ils regardaient devant eux parce 
que c'est là que leurs yeux allaient naturellement et ils 
se tenaient les brM croisés autour de leurs genoux, avec 
celte seule idée en tête qu'ib redescendraient le surlen- 
demain, et c'était de quoi ils s'entretenaient. 

— Moi, disait le Maître, je file droit chez moi pour 
r e tr o u ver ma femme, parce qu'elle dent s'ennuyer de moi* 
(Et fl riait) Bt puis parce qu'il y aura de l'ouvrige tant 
qu'on pourra feire. C'est une feçoo de se reposer. 

Et il riait de noaveau,avec un rire s i l encie ux , ôtant sa 
pipe de sa bouche. Cétait un homme qui riait surtout 



26 BIBUOTHÈQUB UNXVBRSBLLF 

de ce qu'il disait, guère de ce que disaient les autres. 
André alors poussa Firmin du coude: 

— Et toi, Firmin, qui vas-tu retrouver? 

— Retrouver le bon vin d'abord, et puis bien sûr aussi 
l'ouvrage. 

— C'est tout? 

— C'est tout. 

Sur quoi André se mit à rire à son tour et il continua: 

— Il y en a une qui ne serait pas tant contente si elle 
t'entendait. 

Firmin haussa les épaules. Il n'était pas grand, mais 
carré d'épaules avec un front bas et des bras velus. 

Et ils parlaient ainsi dans le soir qui montait, et il y 
avait dans le parc le bruit des sonnailles des vaches, 
parce que beaucoup étaient déjà rentrées; dans un coin 
le taureau était attaché à un pieu. 

— Regardez-moi qui vient, reprit tout à coup André. 
Ils regardèrent dans la direction qu'il montrait et ils 

aperçurent Manu. De quoi ils ne furent point étonnés, à 
cause que Manu venait souvent leur faire visite et il res- 
tait avec eux des fois toute une semaine, puis il dispa- 
raissait comme il était venu. 

Il arrivait du côté d'en haut; sur son ventre pendait 
au bout d'une corde un bissac et il avait un bâton à la 
main. Parce que sa grosse tête pesait d'un poids trop 
lourd, il marchait tout penché et il semblait qu'à chaque 
pas il allât tomber en avant. Il avait un vieux pantalon 
avec aux genoux deux fenêtres qui s'ouvraient et se re- 
fermaient; ses chevilles maigres étaient enfoncées dans 
d'énormes choses carrées, couleur de pierre, qui avaient 
été des souliers, et autour de son corps flottait une veste 
en lambeaux, sous quoi il avait la poitrine nue. 



Ll no A CRBTmON f7 

— Salut, Minai cria André. 
Alon Bfânu te mit à rire. 

On dîtthigitait à présent ta ûgm, parce qu'il avait re- 
leré la tète, et avant elle était cadiée par les ailes de 
son chapeau; elle paraissait frottée d'huile, elle était cou- 
leur de mie de pam. Alais le plus étonnant était la boule 
de chair qui se balançait à son cou, grosse comme une 
grosse pomme, dans une sorte de sac de peau. 

Il riait, et sa bouche s'était ouverte d'une oreille à 
l'autre; quand il la refermait, une longue dent sortait* 

Il se tenait debout devant les six hommes et conti* 
nuait de rire quand même on ne hd disait plus rien, maïs 
fl n'y avait pas besoin de lui parler pour qu'il rit, quand 
il était de bonne humeur. Il resta un moment phmté là, 
lenveramt la tète et ouvrant U bouche. Puis prenant 
son bissac, il en tira d'abord un quartier de froma^, 
pois un beau morceau de pain blanc, pu» un bouquet, 
puis une pomme, et se mit à nre plus fort. 

— Qui t'a donné ça? demanda Firmin. 

Il fidlatt répéter deux ou trois fois sa phrase avant 
qu'A eût compris. Le ph» difBdle pourtant était encore 
de le comprendre, car il ne parlait aucune langue et au- 
cun mot distinct ne sortait de sa bouche; il ne s'expri- 
mait que par des espèces de grognements: « Honl... 
boni... honl^ » dit-0. En même temps, il tendit la main 
vers les rochers. 

Là, un peu vers k gauche, mais de ce côté-d du col, 
et juste au débouché du col, était un pâturage qui appar- 
iait aux Allemands. Il était sitoé trop haut pour qu'oo 
pût y tenir, comme on dit, des vaches; seules les fénis» 
ses y montaient; cela n'empêchait pas qu'A eût sa va- 
leur. Et souvent, à cause de sa situation, il y avait eu 



as BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE 

des chicanes à son sujet entre les Allemands et ceux de 
Cheyseron, mais les Allemands avaient toujours réussi à 
s'y maintenir. 

— C'est les Allemands qui t'ont donné ça? reprit Fir- 
min. 

Manu fit signe que non. En même temps, levant les 
mains, il les mettait en rond des deux côtés de sa figure, 
fidsant avec comme deux grosses joues; puis il les passa 
derrière sa tête et il les tint là un moment pour signifier 
un chignon; enfin il les descendit devant sa poitrine, en 
arrondissant son geste; et il roulait les yeux et il aspirait 
l'air avec un petit sifflement. Firmin avait compris : 

— C'est l'Allemande? 

Manu fit signe que oui. Puis, repensant à sa pomme 
s'étant assis par terre, il se mit à mordre dedans. 

— C'est égal, dit enfin André, il ne faut pas qu'elle 
soit difficile, ou bien c'est qu'elle manque terriblement 
de garçons! 

— Elle ne manque pas tellement de garçons, dit 
Pierre, puisqu'il y en a trois avec elle là-haut. 

— Oui, mais il y en a un qui est son frère. 

— Et les deux autres? 

— Paraît, dit Firmin, qu'ils ne lui suffisent pas. 

— Ça n'empêche pas, continua André, que c'est une 
toute belle fille. Encore l'autre jour je l'ai vue quand j'ai 
été tourner les vaches du côté d'Enzeigne, et elle était 
à pas cent mètres de moi. Eh bien, je n'ai pas pu m'em- 
pêcher de m'arrêter pour la regarder. Elle est plus grande 
que nos filles, avec du rose sur les joues et des cheveux 
comme de l'or. On a fi^ais aux yeux rien que de la voir. 

Mais Firmin haussa de nouveau les épaules, parce 
qu'il était fier et il ne voulait pas avoir l'air de rien 
trouver à son goût, surtout pour ce qui était des filles. 



Lt FBo A cnranuM jq 

— Qoud est-ce qu'elle est arrivée ? demanda le 
Mahre. Drôle d'idée qoand mèoie de mooter à préeent, 
qu'A ooomieooe à latre froid. 

— Pu tant drôle d'idée, dit André. Bile est montée 
cbefcher ton frère ; alors elle est Tenue deux ou trois 
jours à l'avanoe, juste de quoi prendre un peu le bon 
air. Et pm joste de quoi leur fiure ime petite Tisite, 
puisqu'ils redescendent en mèoie temps que noos. Mais 
quant à de la chance, ils ont de la chance ! 

Cependant, depuis un momeot, Pirmin paraissait ré- 
fléchir ; puis, comme si brusquement une idée lui était 



» De la chance, dit-il soudain, de la chance, pas tant 
que ça I Ou bien, s'ils en ont, de la chance, il ne tient 
qu'à nous qu'elle ne dure pas plus longtemps I 

On ne sarait pas s'il était en colère ou s'il plaisan- 
tait, — et lui non plus peut-être ne le savait pas bien, 
parce qu'il aimait avant tout à contredire. 

— Qu'entends-tu par U ? demanda le Maitre. 

— J'entends par \k qu'il n'y a qu'à la leur enlever, 
leur Allemande. Et ils seront bien attrapés. 

— La leur enlever ? 

— La leur enlever. 

— Et comment t'y prendras-tu ? 

— Ça me regarde, dit Firmin. Paries-tu que je l'en- 
lève ? Psme d'abord et je te dirai ensuite comment 

Il avait tout à coup r e tr o u vé sa bonne humeor et ses 
yem brillaient de mahoe. 

— Parie, disaient les autres, que l'idée amusait aussi. 
(Et ÙÈ en avaient été d'abord un peu étonnés, mais Qè 
s'y habitaaieot déjà.) Çànefermpesdemalàces Alle- 
mands de leur montrer qu'on vaut autant qu'eux. Puie, 
Jean I 



30 BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE 

Jean regarda Firmin et dit : 

— On parierait quoi ? 

— Oh ! dit Firmin, pas grand'chose. Ce serait avant 
tout l'histoire de se faire un verre de bon sang. Trois 
litres de fendant, si tu veux. 

— Eh bien, trois litres, ça y est. (Et ils se serrèrent la 
main.) Seulement, à présent, dis comment tu t'y pren- 
dras, parce que tu as promis. 

— Tu m'écoutes ? dit Firmin. Et vous, les autres, 
vous m'écoutez aussi, parce que vous me servirez de té- 
moins. Je vais vous expliquer ; il n'y a rien de plus fa- 
cile. On redescend après-demain vers les dix heures, 
eux aussi redescendent après-demain vers les dix heures. 
Alors, moi, je vais au village et je monte avec un demi- 
barrot de vin. Et je suis là demain matin. Et toi, le 
Maître, alors, tu vas les inviter : tu feras le geste de 
boire ; ils comprendront bien. Mais ce qu'il te faudra 
aussi leur faire comprendre, c'est qu'on les attend seule- 
ment au moment de se mettre en route. Alors, vous me 
suivez, quand ils seront ici, moi j'irai au chalet où l'Alle- 
mande sera seule.... Ils penseront qu'elle est partie en 
avant, et le tour sera joué. 

Il s'applaudissait en lui-même de la bonne idée qu'il 
avait eue, et de plaisir il tapait sur sa cuisse. Tous 
comme lui, tous riant et applaudissant. Et le Maître 
aussi, qui dit toutefois : 

— Et ensuite, que feras-tu d'elle ? 

— Oh I ensuite, dit Firmin, ensuite on verra. 
Et les autres : 

— Ça sera une bonne leçon pour eux. 

Aussi quand Firmin demanda : « Alors ça tient tou- 
jours ?» le Maître n'hésita pas : 

— Trois litres de fendant ? 



U FBU A CHl t MaOU 3I 

— Trois litres de fendant. 

Et ils se serrèrent une seconde fois la main. Cest 
ainsi qu'on est quelquefois jeté dans les entreprises. 
Mais Firmin avait déjà été prendre son chapeau et sa 
▼este, et fl descendait k grands pas rers le village, parce 
que la nuit commençait à venir, et il y a trois ou quatre 
bonnes heures à la descente jusqu'au village. 

Il fîtt de retour le landemahi avant midi, avec son 
barrot à moitié plein (c'est une espèce de baril plat qui 
se porte sur le dos comme une hotte, ou qu'on accroche 
de chaque c6té du bât du mulet) ; et il se mit tout de 
suite à aider les autres à tout préparer pour cette des- 
cente, car il s'agissait que tout lût bien prêt pour quand 
les Allemands viendraient. Il y avait à laver le parc et 
laver les baquets à lait, frotter la chaudière et tout 
mettre en ordre dans le chalet et autour du chaleU Ils 
s'encourageaient donc, et cependant continuaient à rire, 
s'entretenant du projet qu'ils avaient, et comment tout 
s'annonçait bien. Sauf que tout à coup, pendant la nuit, 
des nuages étaient venus, et en même temps le froid. 
Maintenant tout en travaillant ils se soufflaient par mo- 
ment dans les doigts. C'est ainsi à la montagne ; il n'y 
a pas entre les saiioiis cette pente lente qui vous mène, 
en plaine, de l'une à l'autre sans qu'on s'en doute ; il 
fait chaud un jour, il neige le lendemain : on tombe du 
plein été en plein hiver dans le court espace d'un jour ; 
et il £sut dire enfin qu'on était déjii asaes en avant dans 
l'automne. 

11 passait de temps en temps des bouâies de hnnée 
blandie, elles descendsient des rodiers ; là» derrière l'a- 
rête» ooaune un mur de brouillard et comme une se- 
conde arèta de tnxMiillard se dressait ; et le vent, glis- 
sant par-dessus, la peignait comme avec un peigne, et en 



32 BIBUOTHÈQUB UNIVERSBLLB 

arrachait des lambeaux. Ils passaient vite, s'enfonçant 
dans le grand trou de la vallée qu'ils avaient comblé 
peu à peu. Tout en était déjà caché, les pentes, le vil- 
lage, — et plus bas le fleuve, qu'on voit ; et, de l'autre 
côté, l'autre chaîne de montagnes. Peu à peu, ainsi le 
cercle des choses se resserre pour les yeux, et elles di- 
minuent en nombre ; la solitude où on est s'en accroît. 

Ils disaient : « C'est le moment de redescendre. » Ils 
reprenaient : « Et pour les Allemands aussi, c'est le 
moment de redescendre. » Parce qu'ils étaient, eux, plus 
haut perchés dans la montagne, et moins bien exposés 
encore, étant dans le courant d'air du col. « Oui, ils fe- 
ront bien de redescendre. » On comprenait le sous- 
entendu, et les rires recommençaient. 

Vers trois heures cependant, le Maître alla se faire 
beau et mettre une chemise propre, la seule d'ailleurs 
qu'il eût de rechange, et il l'avait gardée pour quand le 
troupeau descendrait. 

— Alors, j'y vais ? dit-il. 

— Bien sûr ! répondirent les autres. 

Et il partit. Une heure après il reparut. Et les autres 
l'ayant vu venir étaient allés à sa rencontre. « Alors ? » 
demandèrent-ils. « Alors, ça y est : ils viendront de- 
main matin à neuf heures. » 

Une grande exclamation s'ensuivit et des cris de 
plaisir chez tous, tandis qu'ils continuaient d'interroger 
le Maître, mais le Maître attendit pour leur tout racon- 
ter qu'on fût arrivé devant le chalet ; là il commença 
par s'asseoir, les autres firent comme lui. 

— Voyez-vous, dit-il alors, tout s'est passé parfaite- 
ment bien. Ils ne sont pas méchants, ces Allemands : 
quand ils m'ont vu entrer, ils ont eu l'air tout contents. 



Puce que je âûsais une dénuirchep au fond, et c'était un 
peu oomme si je leur dinis : « On a vécu jusqu'à pré* 
teot en eimeinis, on poorrait eiwayar d'être amis déior- 
mais. » Donc ils m'ont Eut asseoir. Et se sont mis à me 
parler, mais n'est-ce pas ? je n'y comprenais rien. Alors 
j'ai seulement hit le signe de remplir un verre et de le 
lever : c'est une langue qui est claire pour tout le 
monde. Et quant au moment où ils devaient venir, j'ai 
tout à coup aperçu une montre et j'ai montré dessus le 
dnflfire de neuf heures, en âûsant un geste de notre cdté* 
Ça aussi c'est une langue qui est claire. Alors ils m'ont 
fiut signe que oui, qu'ils viendraient. 

— Ce que c'est tout de même que d'avoir de l'idée, 
dit Finnin. 

Il se scnuii lier de lui ; ii se sentait a ce moment le 
premier de tous par la tète ; et c'était ce qu'il lui fallait. 
Sur quoi, l'amour-propre parlant, il tendait déjà sa vo- 
lonté en lui, songeant à l'effort qu'il avait encore à fiure, 
mais il pensait : € Ils verront bien si j'irai oui ou non 
jusqu'au bout. » 

Le Maître, lui, s'était tu un moment. Tout à coup il 
reprit : 

— Et puis... et puis, vous saves, j'ai vu aussi l'Aile- 
mande. Et de plus près que vous, comme vous êtes Uu 
Charrette ! quelle belle fille I Grande, ronde, forte en 
proportion.... Tu auras de la peine, Firmin ! 

Mais Firmin se contenta de dire : 

— Moi, je porte mes cent kilos t 

Pendant la nuit, les nuages, au lieu de se dissiper, 
s'épaissirent et le froid aussi aogmenta. Au matin, fl y eut 
de la gelée blanche. Et quand les Allemands arrivèrent, 
comme on ne pouvait pas se tenir dehors, on les fit en- 
umv. ucv 3 



BmUOTH&OUB UNIVnSILLI 

trer dans le chalet. Là tout le monde s'assit autour de 
la table et le barrot fut posé au milieu. Seul Firmin 
manquait. Il était parti un moment avant. Il avait été 
convenu qu'il laisserait aux autres le temps qu'il faudrait 
pour boire tranquillement ; et lui pendant ce temps 
monterait au chalet des Allemands, en faisant un détour; 
il se posterait là, et il guetterait l'Allemande. Puis, 
quand la chose serait faite, il redescendrait droit en bas, 
dans la direction du village, et il sifflerait en passant près 
du chalet. Il savait siffler entre ses doigts : et c'est un 
sifflet aigu qui s'entend de loin dans la montagne, réper- 
cuté qu'il est et renvoyé par les échos. Il fallait donc 
que les autres s'arrangeassent pour retenir les Allemands 
jusqu'à ce moment, sur quoi ils n'auraient plus qu'à 
se lever et qu*à partir ; et on se retrouverait en route. 
Tout avait été réglé jusque dans le plus petit détail, 
parce que Firmin était un homme de tête ; et on se mit 
à boire. Le feu sur le foyer s'éteignait peu à peu et il ne 
jetait plus d'entre ses tisons charbonnés qu'une mince 
fumée ; la chaudière était décrochée, tout disait qu'on 
allait partir: et alors ils buvaient ensemble, comme c'est 
naturel entre amis quand on va partir. Les trois Alle- 
mands se tenaient assis d'un côté de la table ; de l'autre 
les cinq du chalet, et ils se regardaient. Ils ne pouvaient 
se faire comprendre autrement que par signes, mais ils se 
faisaient des signes, et surtout le verre de bois passait et 
repassait de main en main, qui était rempli sitôt vide. 
Deux de ces Allemands étaient des grands garçons de 
vingt à vingt-cinq ans, le troisième tout jeune : seize ans 
tout au plus ; à ce moment de l'âge où il y a en vous à 
la fois un peu de l'enfant et un peu de l'homme ; et le 
corps de l'homme déjà, mais encore des yeux d'enfant ; 
un joli garçon tout frisé, avec des yeux bleus, et sur ses 



iM wm à, camnoM 3$ 

^Does et lOD meoton un duvet blond qui touniatt à la 
iMirbe, mets pes encore de moastache ; d'ailleurs haut de 
taille et les deux autres hanta de taille, Uoodt oomme 
hn, roaet de teint, et les bras roviges. Car ils étaient de 
la race à qui le soleil roqgit la peau» tandis qu'à ceux du 
Bon Pays le soleil les rend couleur de vieux bois. 

Donc tout alla bien et le tempe ne parut pas long. 
Outre qu'il y avait à boire, Manu en efiet était là, et fl 
savait faire toute espèce de tours qu'on lui avait ensei- 
gnés dans le temps comme à une bète savante. Par 
^ffTmp»^ on lui donnait un bAton et on lui àûsait 6ûre 
l'exerdoe. On lui disait : « Garde à vous, fixe ! » Et il se 
tenait rude devant vous, les takms joints. € Portez... 
arme 1 » Il levait son bâton et en trois mouvements, 
comme fl est indiqué, le portait sur l'épaule. Sur quoi, 
les antres s'approchaient pour corriger sa position ; ils lui 
disaient : « Rentre ce ventre !» et ib lui tapaient sur le 
ventre ; « Redresse la tète !» et ils lui donnaient de bas 
en haut un coup de poing sons le menton. Et lui pen- 
dant ce temps peinait et s'appliquait, prenant son rôle au 
sérieux, ce qui était l'amusant de la chose. 

Puis ils lui firent fiûre le mort. Et les Allemands 
s'amusaienL Ib riaient tellement qu'ils en avaient les 
larmes aux yeux ; par moment ils criaient un mot dans 
leur langue qui devait vouloir dire quelque chose comme : 
€ Est-ce poesible ?» et ils se renversaient en arrière. 
Alors tout de suite leBfaltre arrivait avec un venre plein; 
seul le petit ne voulait pas boire ; oo se disait : € Cest 
qu'il est trop jeune », mais les antrss en prenaient tant 
qu'ils pouvaient, et ils furent bientôt plus gais qu'ils 
n'auraient dû. Ils riaient à présent sans savoir pourquoi; 
et, comme le vin rapproche et fiut parler, ils se pen- 
ktable vers ceux qui étaient vis-à*via 



36 BIBLIOTHfeQUB UNIVBUILLB 

d'eux, et ils leur parlaient à présent tout le temps, ayant 
oublié qu'ils n'avaient pas la même langue. 

C'est à ce moment qu'on entendit au loin un coup de 
sifflet. Les Allemands n'y prirent pas garde. Mais le 
Maître, s'étant levé, avait empoigné le barrot et l'avait se- 
coué comme pour dire : « Il n'en reste que le fond, en- 
core un verre, et il faudra se séparer. » D'ailleurs il avait 
agi prudemment, parce que tout à coup ceux du chalet 
s'étaient tus, et on aurait pu s'étonner de leur silence, 
mais ainsi il fut expliqué. Le silence fut expliqué, et les 
Allemands comprirent qu'il était temps pour eux de s'en 
aller. Ils se levèrent donc presque en même temps que 
le Maître, et le verre passant une dernière fois de main 
en main, ils burent à la santé des hommes du chalet ; 
burent deux fois à leur santé ; sur quoi, ils prirent congé. 
Ils montèrent vers leur chalet, non encore sans serre- 
ments de mains nombreux, et promesses de se revoir. 

Alors le Maître n'eut qu'à donner le signal du départ : 
tout était prêt, le troupeau rassemblé, le mulet bâté, les 
liottes encordées ; il ne restait qu'à charger la chaudière ; 
on passa dans l'anse une perche : André et Pierre l'em- 
poignèrent chacun par un bout. 

Les Allemands, cependant, en arrivant chez eux, n'y 
trouvèrent pas Liseli. Ils pensèrent d'abord qu'elle avait 
été cueillir des fleurs dans les environs, comme elle ai- 
mait à faire, et ils bûchèrent, l'appelant : elle ne répon- 
dit point. Alors ils regardèrent le ciel avec inquiétude, 
parce qu'il noircissait et il s'abaissait toujours plus. Le 
vent était tombé, mais il faisait très froid ; comme on 
dit, « ça sentait la neige. » Il semble que son odeur de 
fer et son humidité passent déjà dans l'air, alors qu'elle 
n'est même pas encore formée à l'intérieur des nuages, 



LB WÏÏO A OÊOgfWÊBàOm ]7 

mais ib l'annonoeot à rsTinoe ptr leur oouleor. Et ta 
Allemands se disaient que si la neige se mettait à tom- 
ber, il ne ferait pas bon sur le col et surtout de l'autre 
o6té du col, qui est rocheux ei i>récipitueuz. 

Donc l'alnë des trois^ qui s'appelait Gottfiried, parla le 
premier et dit 

— 11 ne finit pas attendre davantage. Elle doit être 
déjà loin. On sait comment elle est, elle ne fiut rien 
qu'à sa tète ; elle a perdu patience, et eQe est partie en 
avant 

Le second fut de son avis. 

— Four moi aussi, dit-il, elle est partie. D'autant plus 
qu'elle ooonait le chemin aussi bien que nous, puisqu'elle 
y a passé défà deux ou trois fois. 

Ib avaient tous les deux la tète un peu brouillée, 
n'ayant ni l'un ni l'autre l'habitude de boire, et le vin 
leur fiûsait voir les choses en beau. Et ils furent tous lee 
deux d'autant plus vite oonvainct» que Liseli avait pris 
les devants, qu'on savait qu'elle a^'ait tm bon ami au vil- 
Uge ; et il pensaient : « Elle s'ennuyait de luL » 

Mais le petit Hans leur dit 

— Si elle était partie en avant, pourquoi aurait-elle 
latMé son panier? 

Et il le letu- montrait, qui éuit posé dans un coin. Un 
gros panier carré en osier jaune et noir, avec le couvercle 
levé et dedans sa robe de semaine soigneusement pliée. 
Cétait œ même panier qu'elle avait apporté en mon- 
tant plein de toute espèce de bonnes dioses, pommes, 
pain bhmc, gâteaux ; mais vide, à présent, ce panier ; 
rien dedans que sa vieille robe et son petit mouchoir de 
cou. Et Hans, donc, le leur montrait. 

Ib furent un instant embarnssés, ma» Gottfried, 
presque tout do suite, trouva l'expUcttion et dit : 



$8 BIBLIOTHÀQUB UMIVB&8ILLI 

— Elle n'aime pas à être chargée. Elle a pensé qu'on 
le prendrait. 

— Dépèchons-nous ! continua l'autre. 

Et il montrait le brouillard qui touchait déjà le 
chalet. 

Seulement le petit Hans refusa de les suivre, car il 
avait peur pour sa sœur. Il leur disait : 

— Allez si vous voulez ; moi, je reste. 

Ils entrèrent tous les deux dans une grande colère, à 
cause que le vin ne vous laisse de mesure en rien. Et 
terriblement ils jurèrent. Et terriblement ils levaient 
leurs bâtons, disant : « Tète dure I esprit borné ! esl-ce 
que tu veux nous faire crever ici, parce qu'il a plu à ta 
sœur de partir en avant au lieu de nous attendre ? Crève, 
toi, si tu veux. Pas nous. » 

Et ils sortirent et allèrent au troupeau, qui s'agitait, 
sentant le froid et la menace du danger. Et levant leurs 
bâtons, ils les faisaient sonner sur l'échiné des génisses, 
les chassant à grands cris devant eux. 

Le petit Hans les regardait, et il hésita un instant. Puis, 
quand il les vit disparaître et s'enfoncer dans le brouil- 
lard, et quand il vit qu'il restait seul, un frisson lui vint, 
et il se mit à leur courir après. 

Il les rejoignit un peu avant le col, mais les autres ne 
se détournèrent pas, se dépêchant d'avancer vers le col, 
parce qu'il allait devenir dangereux. Deux hautes parois 
là ; entre elles un pierrier creux fait de gros blocs amon- 
celés où s'en va le sentier, mais c'est à peine un sentier, 
une simple trace plutôt, et par place même elle dispa- 
raît tout à fait. Il faut connaître le chemin. 

Il fallait d'autant plus connnaitre le chemin qu'on n'y 
voyait plus maintenant à vingt pas, et sous soi on sen- 
tait la profondeur ouverte, la nouvelle vallée ouverte et 



LB nu 



le Domretn {«3% malt tout en était caché. Oo ra la 
momeot à plat ; toudain on s'eofoooe : œ n'était que 
parce que le aol roua manquait aooi le pîed qn'oo dern 
naît qa'oQ t'eniboçait, et il firat lea génîwei an pîed aâr, 
et pas eooore alourdies par le lait, pour s'eoga^ dau 
des endroits pareils. Ils étaient donc armés sur le plat 
du col quand ils entendirent encore une fois, derrière 
eux, le petit Hans appeler. Il criait : 

— GoCtfiried, Karl, écoutez !... Remontez avec moL^ et 
TOUS attendrez au chalets. ; jusqu'à demain s eol em eiit^ 
et on cherchera autour du chalet, et on cherdiera par- 
tout antoor du chalet» sans quoi j'aurais trop honte.... 
Ib ne répondirent rien. Et la yotx plus lointaine : 
— Si TOUS ne m'attendez pas, eh bien, je resterai seul... et 
je la chercherai seul, ainsi on ne dira pas que j'ai aban- 



La voix vint et mourut On entendit encore un mo> 
ment les cailloux rouler sous les gros souliers ferrés des 
hommes et sous les sabots des bêtes, puis il n'y eut plus 
aucun bruit. 

Le petit Hans s eiaii assis sur une pierre et il réflé- 
chissait Il se dit : « Il faut d'abord que je retourne au 
chalet, peut-être qu'elle y est maintenant Si elle n'y 
est pas, je l'appellerai ; si elle ne répond pas, j'irai à sa 
recherche, et je continuerai d'appeler en la cherchant, 
elle finira bien par répondre.... » Il se disait cela, quand 
même, à présent, une crainte lui était venue et il ne sa- 
vait pas bien Uquelle, mais obsc urém ent elle se levait 
en lui, pendant qu'il retournait au chalet. 

Il y fut et le trouva vide. Alors il se mit à appeler, il 
n'y eut que l'écho qui lui répondit L'écho de par delà 
le brouillard, comme une voix assourdie qui semblait se 
moquer de lui. Alors il pensa : « Puisqu'elle n'est pas 



40 BlBUOTHiQUB UNIVBR8ELLI 

sur le col, elle ne peut être que descendue du côté de ces 
gens noirs qu'il y a par là en bas. Elle aura été chercher des 
fleurs et elle se sera perdue. Et il se mit à descendre de 
ce c6té-là, malgré le danger qu'il y avait pour lui à s'en- 
gager ainsi dans un pays qu'il ne connaissait pas, avec 
le brouillard qu'il faisait ; seulement il ne pensait plus à 
rien, pris à présent par une fièvre, et son sang battait à 
ses tempes et il avait les nerfs du cou tendus. Par mo- 
ments il criait : « Liseli I Liseli !» et il attendait la ré- 
ponse. Puis il recommençait : « Liseli ! Liseli ! c'est 
moi, je viens te chercher parce que les autres sont par- 
tis ; et il faut que tu te dépêches, parce qu'il va faire 
mauvais temps. » Toujours rien. Alors il faisait encore 
quelques pas, et il s'arrêtait de nouveau. Et il ne s'aper- 
cevait pas que déjà il ne pouvait plus se rendre compte 
de la direction dans laquelle il allait, le brouillard étant 
tout autour de lui et au-dessus de lui quelque chose de 
continu ; et il allait dedans comme dans de la plume. Il 
semble même que l'air va vous manquer tellement ce 
qu'on respire est épais et prend à la gorge ; avec ce 
goût de moisi que ça a, et un goût froid et un goût 
âpre. On voyait juste ses pieds et devant ses pieds un 
tout petit rond de gazon, comme sous les soldats de 
plomb. Et il allait pourtant, et il allait toiiiours plus 
vite, et toujours plus en tous sens. 

Mais tout à coup il s'arrêta, et il regardait devant lui 
par terre. Un objet y brillait ; se baissant, il le ramassa. 
Il vit que c'était un peigne d'argent : un peigne d'argent 
avec de nombreuses minces dents^ et un dessus arrondi 
où trois petites boules, également d'argent, faisaient or- 
nement ; il eut vite fait de le reconnaître : c'était le 
peigne de sa sœur. 

Celui qu'elle mettait avec son costume du dimanche, 



Ls wwo A aonranoM 



et elle le portait bien enfoncé dans ton chignon ; aloii 
comment avait-il pu tomber ? Et fl ne rit hen claire- 
ment, mais la crainte qui était entrée en lui un moment 
avant en fut tout de suite augmentée et en même temps 
sa fièvre augmentait. 

€ Liseli I Liseli I » il criait maintenant de toutes set 
forces, et il courait de toutes ses forces, ne songeant 
plus au chemin du retour. € Liseli !» Il entendit très 
loin derrière soi l'écho répéter : « Liseli ! » puis il n'y 
eut même plus d'écho ; il n'y eut plus d'autre bruit que 
celui, quand il s'arrêtait, de soo souffle entrecoupé, et 
quand il courait, le bruit de ses pas. A part quoi, un pro- 
fond silence. Il semble qu'il pèse sur nous du même 
poids que le brouillard ; et il y a sur nous la double 
dalle de ce silence et de ce brouillard. Alors oo essaie un 
moment de la soulever par un cri, mais aussît6t elle re- 
tombe. Et un nouveau cri, et elle retombe. On sent que 
nos forces s'usent peu à peu, et elle, elle n*est point usée. 
Et puis on sent qu'on ne peut plus, et elle, elle peut 
toujours. Et de plus en plus elle pèse et de plus en plus 
se reforme, jusqu'à ce que la dernière résistance soit 
ëtoufTée et le dernier eflfort vaincu* 

« Liseli 1 Liseli 1 » il appelait toujours, mais il avait 
mal à la gorge de crier. Combien de tempe avait passé : 
il lui semblait que c'était toute une longue journée, et 
que le soir devait être déjà prêt à venir, mais qui aurait 
pu le savoir, puisqu'il n'y avait plus de soleil, et tout 
éuit dans le chaos ? Il lui venait à présent une fotigne 
dans le dos et dans les jambes, avec des éto urd iw e 
meols ; il avait tantôt chaud, tantôt froid, il se laissa 
tomber assis par terre, et un moment resta tout à foit 
i mm o bil e. Pois ce grand froid vint, et il se mit à trem- 
bler de tout son corps, puis se rudressa, puis courut, et 



42 BmUOTHÈQUB UNIVERSELLZ 

il tournait sur lui-même sans le savoir, se rapprochant 
pourtant peu à peu de la Grande-Gorge qui descend là 
de la montagne, et la coupe en deux de haut en bas. 

Et un bruit d'eau arriva jusqu'à lui parce qu'un tor- 
rent coule au fond de la gorge, mais il lui sembla que 
c'étaient des voix. Des voix et des rires comme dans une 
nombreuse assemblée, quand quelqu'un s'est levé et a 
raconté une histoire, alors tout le monde applaudit et 
tout le monde répète cette histoire qui va de groupe en 
groupe et il y a cette rumeur. En même temps dans le 
brouillard des formes s'étaient dessinées, qui se tenaient 
devant lui accroupies et lentement se levaient devant 
lui. Et il allait à cela instinctivement, à cause de sa so- 
litude, puis il pensait : « Elle est peut-être parmi eux. » 
Puis : « La voilà qui passe. » Car tout se confondait en 
lui. Et il criait toujours. Mais sa voix était rauque et ne 
semblait plus vouloir sortir du fond de sa gorge, comme 
si une main lui serrait le cou. 

Et brusquement les voix changèrent ; elles semblaient 
l'appeler maintenant, elles semblaient lui dire : « Est- 
ce toi, Hans ?» Et il lui semblait reconnaître la voix 
de sa sœur. Sur quoi, il n'entendit plus rien à cause qu'il 
avait les oreilles bouchées par le gonflement de son 
cœur. Puis de nouveau toujours plus bas et avec ime 
inflexion toujours plus douce: «Hans, viens vers moi....» 
En même temps les formes de nouveau devant lui se 
levaient et elles avaient l'air de lui tendre les bras. Et 
alors il courut à elles. 

Les deux pieds lui manquèrent à la fois et le derrière 
de sa tête porta contre le rocher. 

Quand il revint à lui, il faisait nuit. Comme il essayait 
de bouger sa jambe, il poussa un gémissement. Et il vit 



Li nu A cnnrnKoif 45 

qu'il ne poaTait plot boQfer m jambe, qui était à odté 
de lui oomme une cboie morte et étmigère à lui. Il lera 
ta maÎD à n figure, il toucha quelque choee de 

Alors il ëteixlit la main et il sentit qu'il était 
sor une étroite corniche, guère ph» Urge que soo corps; 
et au-dessoas de lui était le vide et au-dessus de lui la 
paroi. 

Il se senui uuoie, il se senui tout peut; il se sentit un 
besoin de dormir, avec un besoin de pleurer; il toasss, 
des larmes lui vinrent; il appela: € Maman, maman! » 

Il entendit que sa voix ne ûûsait aucun bruit et il 
poussait comme du vide hors de sa poitrine. Quelque 
chose d'épais et de chaud continuait à couler da sa bou- 
che; il toussa encore une fois, puis tout disparut de nou- 
veau* 

II 

Ils ont leur village sur le premier replat de la grande 
pente qui monte depms le fond de la vallée jusque tout 
U-haut, en plein del. Après les vignes et avant les forêts, 
il y a ce premier étage, avec des prés et des vergers, des 
jardins et des champs de blé: c'est là que Cheyseron se 
tient Cent ou cent cinquante petites maisons, à soubas- 
sement de pierre pané à Ui chaux, le dessus en bois de 
mélèze, étroitement serrées autour du haut clocher; entre 
elles d'étroites ruelles où un mulet b&té a juste pbœ 
pour passer; et enfin vient, devant l'église, une place 
avec la fontaine, l'auberge et le prieuré. 

Ib se tenaient sur cette pUuse après la messe et ils àù- 
saient cerde autour de Pirmin, parce que Firmin racon- 
tait pour hi troisième ou quatrième fois soo histoire 
(qu'il avait déijà racontée à l'auberge quand le Mahra hd 
avait payé les trob litres de tadant, à quoi il s'était en- 



44 BIBUOTHÈQUB UNIVERSELLE 

gagé; qu'il avait racontée ensuite dans deux ou trois 
veillées, qu'il racontait à tous ceux qu'il trouvait sur son 
chemin, qu'il n'avait jamais assez de raconter, mais il 
faut dire aussi qu'on n'avait jamais assez de l'entendre). 
Aussi y avait-il de nouveau tout un grand cercle autour 
de lui. 

Il avait ses habits du dimanche, en drap gris de fer, 
raides et épais, avec un chapeau noir mis un peu en ar- 
rière; il levait la main, il disait: « Je suis arrivé sans 
qu'elle m'ait vu, mais quant à me cacher ce n*était pas 
facile, vu le manque d'arbres et pas le plus petit buisson; 
heureusement qu'il y avait pas loin de là un assez gros 
quartier de roc, derrière lequel je me suis glissé, et c'est 
de là que je l'ai guettée. Je montrais seulement le des- 
sus de l'œil et un peu le haut de la tète et tout de suite 
je me recachais; mais elle fut longue à sortir et d'abord 
j'ai bien cru qu'elle n'était plus là. J'ai attendu une bonne 
demi-heure et je me disais: « Si ça dure encore, les Al- 
» lemands du chalet vont remonter avant que j'aie pu 
» rien faire. » Heureusement que tout à coup elle s'est 
avancée sur le pas de porte et alors j'ai compris pour- 
quoi elle n'était pas sortie plus tôt: c'est qu'elle était en 
train de se faire belle pour redescendre par chez eux 
(comme si elle devait redescendre!) et avait mis sa robe 
du dimanche, avec des manches en mousseline et le de- 
vant tout en velours, et s'était coiffée et s'était lavée. Et 
moi je me disais: « Tu ne pensais pas en te faisant belle 
» que ce serait pour moi. » Pourtant je continuais à res- 
ter caché derrière ma pierre, attendant le bon moment 
d'en sortir, qui n'a pas tardé. Elle devait être inquiète 
des trois autres qui ne reparaissaient toujours pas et elle 
se tenait debout sur le pas de porte, regardant dans la 
direction d'où ils devaient venir, mais ils ne venaient 



Li fin A anfsnuNi 4$ 

toojoiin pas. Alors elle a 6ut deux ou troii pas comuM 
pour allar à leur reocootre et de nomreau elle l 'eat anè» 
tée. Elle me tooniak le doa. Je me tins dit: « Finnin^le 
» moment est venu. Tâche de montrer qui tu es, Ptr- 
» min. » Et je ma sois lentement levé et sur la pointe 
des pieds je me suis rapproché d'elle. Elle n'avait pas 
hoQC^ elle me tournait toujours le dos et elle D'eoten- 
dait rien, parce qu elle était distraite. Alors, quand j'ai 
été à trois ou quatre pas d'elle, je me suis knoé 1... N'est- 
ce pas? elle n'a pas compris tout de suite, et quand elle 
m'a vu elle a cru que c'était pour autre chose que je ve- 
nais, à cause qu'elle est belle fille, et il doit y avoir 
bien des garçons qui lui courent après — ZanI j'ai reçu la 
gifle; ça c'est un fait, j'ai empoché U gifle, et encore 
qu'elle était bien envoyée, mais déjà je tenais celle qui 
me l'avait donnée; et vous savex, quand je tiens quel- 
qu'un, c'est pour de bon. J'avais passé un bras autour de 
sa taille et l'autre autour de son oou,de façon à pouvoir 
appuyer nu main sur sa bouche, parce que sans ça elle 
aurait pu crier. Cest dr&le, quand 00 serre oonmie ça 
une fille, c'est généralement pour tme autre raison, et die 
continuait d'y croire, bien sûr, à cette autre raison, sur- 
tout quand je l'ai retournée; alors elle s'est débattue et 
elle m'a mordu la main. (Il montrait sa main et dedans 
on vojrait encore U marque des dents.) U y a eu un dur 
moment, parce qu'elle se refeCait en arrière et que tout 
son corps se tordait, et elle secouait U tète pour essayer 
de se débarrasser de ma main, mais elle n'y est pas arri- 
vée. Et défà je l'avais soulevée et je Ui tenais contre 
moi comme quand on porte un enûmt, seulement l'en- 
Éuit pesait loiml,dans les cent cinquante peat-ètre, mais 
ça me connait ces poids-là. Et ça ne m'a pas em pêché 
d'aller d'un bon pas. Je gardais ma malD sur sa bouche, 



46 BIBLIOTHÈQUB 0NIVBR8BLLB 

faisant en sorte que sa tète appuyât contre mon épaule, et 
ainsi j'allais et me dépêchais tant que je pouvais, à cause 
que les Allemands ne devaient plus être bien loin. Je ne 
sais pas ce qu'elle a dû penser, parce qu'elle a bien dû 
finir par voir que je ne lui voulais pas de mal, à part que 
je l'emportais, et on allait ainsi, et on est arrivé au bois, 
et là j'ai rejoint le chemin, et je me suis assis au bord 
du chemin, la tenant sur mes genoux. » 

On écoutait en silence; ils étaient là quinze ou vingt 
hommes qui faisaient cercle autour de Firmin et ils le 
regardaient avec des airs étonnés, en ouvrant un peu la 
bouche, ou bien ils hochaient la tête comme pour l'ap- 
prouver. Firmin continuait: 

— Ont-ils été assez surpris, ceux du troupeau, quand 
ils m'ont vu! Jusqu'aux vaches qui n'ont plus su que 
croire. Et la grande brune qui allait devant s'est arrêtée 
pour nous regarder. Parce qu'elle n'avait jamais vu d'Al- 
lemande! Elle s'est arrêtée et elle m'a dit: « Firmin, 
qu'est-ce que tu as là? » 

Chaque fois, à cette place, la plaisanterie revenait, et 
chaque fois, à cette même place, tout le monde éclatait 
de rire. Il s'arrêtait un moment pour laisser passer les 
rires et il reprenait: 

— Je lui ai dit: « Vois-tu, la Brune, c'est pas une fille 
de chez nous. Mais c'est comme ça qu'ils les font de 
l'autre côté de la montagne. » 

Il racontait donc son histoire une fois de plus, ce di- 
manche-là, après la messe, sur la place; et il y avait par- 
tout sur la place des gens qui allaient et venaient, parce 
que c'est le jour où se font les provisions. Les mulets 
chargés attendaient aux portes; des hommes et des fem- 
mes couraient de tous côtés avec des sacs et des pa- 
quets et le cercle autour de Firmin allait augmentant 



LB wm A auroMom 47 

tout le temps. Il y avait U le Président. Ce fut lui qui 
paria le premier quand Firmin se fut tu; il dit: 

— Vois>tu, ce que tu as fiut là, c'est pas teUemeot du 
commode, rapport à nom et à la commune, mais enfin 
ils nous ont assez ennuyés ces Allemands, dans le temps. 
Et il âiudrait d'abord qu'ib prouvent que le pAturage est 
à eux. Sans quoi, on pourrait leur répondre que leur fille 
était cbes nous. 

— Setilement, dit un autre, qu'est-ce que tu vas en 
àdre de cette fille? 

— Ce que je vais en faire ? dit Firmin, je n'en sais rien 
trop. Je vais attendre qu'il viennent la cheidier. 

— Avec ce temps-U, tu attendras longtemps. 

— Ëh bien, on attendra longtemps. 

Il se trouvait en effet que le col à présent devait être 
fermé. Les nuages pesaient toajows sur la montagne et 
ils descendaient jusqu'à la forêt : temps gris et froid toa- 
joors, et l'hiver presque commencé. Une menace de neige 
jusque sur le village. € Adieu pour le col, disaient-ils, 
adieu pour que les AUemands reviennent par le col ; 
alois, s'il leur fallait fiûre le tour par les vallées, ils y 
mettraient au moins cinq jours. Il n'y a plus qu'à 
attendre. » 

Pourtant quelqu'un se trouvait là qui ne fut pas de 
leur avis: 

— Le tour, c'est à vous de le 6ûre, quand même vous 
devries vous y oser la plante des pieds et tirer la langue 
de soif en chemin. Sans quoi il vous arrivera malheur. 

Mais on haussait les épaules, parce qu'on était habitué 
à ses fiiçons de parler. C'était un petit homme nommé 
Basile, tout maigre et voûté, les cheveux longs, la barbe 
longue : et quand il parlait, difficilement il relevait sa 
tête et dtfBdlemcnt il regardait vers vous avec ses gros 



48 BIBLIOTHtQUB UNIVSKSILLI 

yeux rouges. Il avait autrefois étudié pour être notaire 
et ainsi il savait lire, écrire et compter. Il n'avait pas 
réussi à être notaire ; alors il s'était mis à étudier dans 
des livres où il disait que les choses secrètes sont annon- 
cées, et il allait les proclamant dans le village. Seule- 
ment il ne prédisait jamais que des malheurs ; c'est 
pourquoi on l'appelait l'Homme du Malheur. 

— Voyez-vous, disait-il, il y a d'écrit dans le Livre 
qu'une grande épreuve vous est réservée si vous persis- 
tez dans le mal ; alors prenez vite la fille et emmenez- 
la avec vous. Vous descendrez dans la vallée et vous 
longerez la vallée et ensuite vous tournerez. Et quand 
vous verrez son village, vous lui direz : « Voilà ton village. 
Sauve-toi et oublie-nous. » 

— Si vous voulez y aller vous-même, dit Firmin, eh 
bien, allez-y ! Nous autres, on n'en a pas envie. 

Et Pierre : 

— Comme le Président l'a dit, est-ce qu'ils ne nous 
ont pas fait assez de mal, ces Allemands, et assez chica- 
nés dans le temps, pour qu'on se permette avec eux 
une petite plaisanterie ? Puisqu'on ne leur fait point de 
tort, et on ne fait point de tort à leur fille. 

Les autres disaient : « Naturellement. » 

— On n'a qu'à la garder ici jusqu'à l'été prochain, 
alors on la leur rendra. On la leur rendra engraissée. 

— Avec ça qu'elle en a besoin ! 

— Ça ne fait rien. Ça leur prouvera qu'elle a été bien 
soignée. Ça leur prouvera aussi qu'on est pas aussi pau- 
vres, par chez nous, qu'ils le disent, eux qui vont tout 
le temps répétant qu'on est des riens du tout et des 
crève-la-faim. 

— Parfaitement ! disaient les autres. 



Lt rtU A OBTttSOïl 4P 

Il n'y eut que Basile qui s'obtliiuidaiit tOQ idée,dittnt: 

— J'ai parlé parce qu'il a fidlu. A présent 5utes à 
votre idée et jugea aeloa Toire cœur, mait rappele^^TOOi 
que le Malheur est sur vous quand même, et ta meMOe 
du Malheur. 

Personne ne l'écoutait plus. 

La maison de Firmin était un peu ao-de«Q8 du ril- 
lage. Une petite maiioii comme toutes les antres, blanche 
et bnme comme les antres, arec sur le derant dnq 
petites fenêtres, la cave au ras de terre, et menant à 
l'étage un escalier extérieur. Il y Tirait seul avec sa 
mère. Et c'est là qu'il a\*ait amené l'Allemande. Il n'y 
avait que deux chambres au premier, l'une où il couchait 
et l'autre sa mère ; mais sons le toit venait une troi- 
siènie petite pièce, guère plus qu'un simple réduit ; il 
s'était dit : « On l'y mettra. » 

Donc, le jour de la descente, la vieille Honorine 
se tenait devant chez elle, ayant entendu les sonnailles 
et sachant que son fils ne devait pas tarder. L'ayant 
aperçu qui venait, elle s'était levée. Biais soudain elle 
avait vu qu'il n'était pas seul, et an lien de s'avancer à 
sa rencontre, elle était restée où elle était, cherchant à 
comprendre. Il y avait un homme avec son fib et il y 
avait une femme avec son fils ; et la femme marchait 
entre les deux hommes, qui lui donnaient le bras et qui 
la soutenaient, parce qu'elle avait l'air de ne pas pouvoir 
ae tenir debout et ses jambes pliaient sous elle. Son 
bean corsage de velours était tout froissé, ses manches 
de mousaeline déchirées, sa jupe couverte de boue. Plie 
avec cela, la tèle pendante, les cheveux dé&iu. 

— Mon Dieu 1 dit Honorine, qu'est-ce qu'il y a ? 
oiov. unr 4 



50 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSKLLB 

— Fais-la toujours entrer, dit Firmin, et donne-lui à 
boire ; ensuite je te dirai tout. 

Honorine avait eu pitié de l'Allemande et l'avait feit 
entrer, sans savoir encore qui elle était, ni d'où elle ve- 
nait ; et Firmin et André étaient entrés derrière elle. Ils 
lui avancèrent une chaise, elle s'y laissa tomber ; et, 
laissant tomber en même temps sa tète, elle la cacha 
dans ses mains. 

Honorine revenait avec un verre d'eau qu'elle posa 
sur la table : 

— Buvez, ra vous fera du bien. 

— Elle ne comprend pas ce que tu lui dis, répliqua 
Firmin, par ce qu'elle ne parle pas notre langue. Est-ce 
que tu ne vois pas que c'est ime Allemande, au costume 
qu'elle a ? 

Et Honorine alors s'était expliqué la drôle d'impres- 
sion qu'elle avait tout d'abord ressentie. 

— Alors, comment est-ce qu'elle est ici ? 

Mais Firmin lui avait fait signe de se taire, et ayant 
pris le verre d'eau s'était approché de l'Allemande, en 
lui disant : 

— Il vous faut boire. 

Elle avait levé les yeux sur lui, elle l'avait regardé 
fixement, puis elle avait baissé de nouveau les yeux sans 
lui répondre, même par un simple signe, ayant seule- 
ment l'air de dire : < Qui êtes-vous ? Je ne vous connais 
pas. » Et Firmin avait repris : 

— Elle est toujours fâchée. 
Honorine lui avait demandé : 

— Pourquoi est-ce qu'elle est fâchée ? 

— Ecoute, mère, elle est trop fatiguée. Elle ne sait 
plus ce qu'elle fait parce qu'elle est trop fatiguée. Est-ce 



LS riU A CHBYfnUMI $1 

qu'on ne pounmit pas lui donner la chambre d'en haut ? 
On lui ferait un lit dans la chambre d'en hauL 

— Pour quoi (aire f 

— Pour qu'elle puine te reposer. Ensuite je t'expli- 
querai tout. Biais on ne peut pas la laisKr id, dansl'état 
où elle est. 

La vieille alors était sortie et avait cté préparer le lit. 
Ensuite Finnin et André, la soutenant toajoais, araient 
fait monter Liseli par l'étroit escalier de bob. Puis ils 
étaient redescendus, André s'était en allé. Finnin resta 
seul avec sa mère. 

Et aussitôt l'explication arait eo lieu. Honorine se t^ 
nait debout devant son fils, les poings posés contre ses 
coiwei, la tète en avant, tout soo corps tendu, et elle le 
considérait sans rien dire. Quand il eut fini de parler, elle 
leva les mains et elle les serrait l'une contre l'antre» 
devant sa figure, elle les sorait et les secouait, sa tète 
suivant le mouvement. 

— Misère, dit-elle, misère 1 As-tu perdu 1 esprit, Fir- 
min ? Pauvres comme noqs sommes dé^à 1 L'amener iâ l 
Pécher contre Dieu ! Pécher contre Dieu et les ensei- 
gnements de Dieu, avec une bouche de plus à nourrir ! 
Quel mal t'avait-elle fait que tu aies agi ainsi envers elle, 
quand elle a comme toi peut-être une mère, peut-être 
un père, et des frères et des soeurs. Et ils se demandent 
où elle est. 

Puis, comme Basile, elle avait ajouté : 

— Tu vas U remmener chez elle. 

— Comment veux -tu que je la remmène, avec le 
temps qu'il lait là-haut ? 

— Alors, demain ou i^HPètKlemain. 

— Trop tard. 



52 BIBLIOTRiQUE UNIYSRSBLLI 

Et elle avait recommencé de crier et de s'agiter, di- 
sant : 

— Qu'est-ce qu'il va arriver ? Comment est-ce que nous 
allons faire ? 

— Mère, mère, disait Firmin, il ne faut rien exagérer; 
il ne faut pas voir plus gros qu'il n'y a. Peut-être que j'ai 
fait une bêtise, mais je n'avais pas mauvaise intention. 
C'était pour m'amuser, vois-tu. Tout ça, c'est une plai- 
santerie. Alors sais- tu ce qu'on fera ? On va la garder 
avec nous. Tu n'avais point de fille, elle te servira de 
fille. Elle t'aidera au ménage.... 

Elle haussait les épaules : 

— De fille ! de fille ! est-ce qu'elle est seulement de la 
même religion que nous ? 

— Qu'est-ce que ça fait ? puisqu'elle n'est pas venue 
chez nous d'elle-même, et c'est justement pourquoi il 
faut la bien recevoir. Il faut la bien soigner et la bien 
traiter ; et quand l'été viendra, elle retournera chez elle. 

— L'été, c'est loin, l'été, 

— Il finira bien par venir. 

— Ah misère ! reprit-elle. 

Puis elle se tut, et elle allait et venait dans la cuisine. 
Lui, la regardait, et déjà un peu de regret lui venait de 
ce qu'il appelait en lui-même la bêtise qu'il avait faite, 
mais il n'en laissait rien paraître, parce qu'il était fier. Il 
riait au contraire en disant à sa mère : a Donne-moi un 
coup devin, tu penses si j'ai soifl» Et il but. Au même 
moment des garçons arrivèrent qui voulaient voir l'Alle- 
mande. Et ils riaient devant Firmin, en lui disant : « Tu as 
joliment mené jusqu'au bout ton affaire! » Il y avait là 
André Lutte et André leur avait raconté toute l'histoire. 
€ Ça, c'est vrai, recommençaient-ils, il faut être joliment 



LE rtu A CMB i m ow 55 

adroit et avoir joliment de tète. » Et Firmm prompCe- 
ment oublia ton regret dans cet compliments qui Te- 
naient. Il voulut même leur mootrer l'Allemande, mais 
elle s'était eafnmée dans sa cbambre, et il eut beau 
l'appeler depuis dehors, elle ne sa montra pas. Alors, 
pour se consoler, ils allèrent boire ensemble. Et U vieille 
Honorine, son eau s'étant mise à bouillir, la Tersa sorU 
cafetière, où elle s'égoutta avec un petit bruiU 

Cependant l'Allemande s'était couchée, et elle resta 
deux jours ooochée, sans vouloir boire ni manger. Puis, 
le troésième jour, parce que la £ym et la soif ne sont pas 
choses du cosur, mats du corps, elle y fut bien forcée, 
mais elle ne faisait attention à rien. Quand on entrait, 
elle ne détournait pas la tète; on l'appelait, elle ne vous 
regardait même pas. Ses yeux qui étaient bleus avaient 
pAli dans sa Qgure, en même temps que sa figure, et ils 
étaient comme fimés. Eteints et tournés en dedans, ses 
yeux, et ils voyaient seulement en dedans. Là un grand 
chalet bas, au toit de tavillons chargé de grosses pierres 
et sur chaque fenêtre des pots de géranium. Elle se di- 
sait : < Qu'est-ce qu'ils font ? A quoi est-ce qu'ils 
pensent qu'ils ne viennent pas me chercher ? > Et elle 
se répétait : € Il n'est pas possible qu'ils m'aient oubliée, 
au pays. » Alors elle assa3rait de raisonner, et elle se di« 
sait : € Voyons, quand ils sont remontés, ils n'ont trouvé 
personne. Ils ont bien dû penser que, si je n'étais pas U, 
c'était qu'on m'avait emmenée. Et qui est-ce qui m'au- 
rait emmenée, sinon les gens d'id, qui sont nos ennemis, 
et puis il n'y avait qu'eu là-haut ? Et si Gottfried et 
l'autre n'ont pas osé descendre, pourquoi Hans n'est-il 
pas venu ? Il m'aimait, lui, et il tenait à moi.... Voilà, re- 



54 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

prenait-elle, c'est peut-être parce qu'il était seul, et seul 
il n'aurait rien pu faire, il aura été chercher du secours. » 
Et elle se disait : « Il faut attendre encore. » 

Elle attendit ainsi encore quatre ou cinq jours ; puis, 
un matin, levant les yeux vers la montagne, elle la vit 
blanche de neige ; alors elle comprit pourquoi personne 
ne venait. 

Mais ce qu'elle ne sut pas, c'est que le petit Hans 
n'était plus avec le troupeau, à son arrivée au village. 
Auprès de la scierie, quelques hommes attendaient ; c'est 
à eux que la chose fut d'abord annoncée. Puis au village, 
plus longuement ; et comment tout s'était passé. 

Un grand village, nommé Unteren, riche et bien 
pourvu d'eau ; et il y eut un cri d'étonnement ; il y 
eut un grand cri d'étonnement, et on interrogeait Gott- 
fried et l'autre, et on les blâmait, mais ils levaient les 
bras comme pour dire : « Qu'y pouvions-nous ? » 

Le vieux Christ pâlit, car il voyait qu'il lui manquait 
ses deux enfants à la fois ; puis il dit : « Je vais les cher- 
cher. » De ce côté-ci de la montagne le climat est beau- 
coup plus pluvieux que de l'autre, une pluie fine s'était 
mise à tomber ; on se jeta sur lui, on lui disait : « Ne 
comprenez-vous pas qu'il neige là-haut?» Et on lui ôtait 
de force son chapeau, et on le tirait en arrière, pendant 
que sa femme criait : « Va quand même, ne les écoute 
pas. S'il le faut, j'irai avec toi. » 

Mais tout le village était contre eux. 

ni 

On avait fini les vendanges ; elle le retrouva un soir 
derrière le fenil à Jean-Paul, où ils avaient l'habitude de 
se rencontrer. C'était une place où il ne venait jamais 



Li rto A anTnmoN $$ 

et on y était à l'abri à cause du laqpe avant- 
tott. 

Elle lui avait ckMmé rendez-vous là, lui disant qu elle 
avait besoin de lui parler, et il y aratt déjà quelque 
temps que l'Allemande était arrivée, mais elle n'avait 
pas osé lui donner ce rendex-Toos plus tôC II fallut 
qu'elle y fût forcée par l'inquiétude où elle était. 

Une drôle de fille en tout, tantôt très triste, tantôt 
très gaie, sans qo'oo sut pourquoi, ni comment. Et ils 
étaient ensemble depuis un long moment déjii, qu'elle 
n'avait pat encore parlé. 

— Ecoute, Josette, finit par dire i*imiin, si je suis venu 
id, c'est que tu me l'as demandé. Qu'est-ce que c'est qui 
te tracasse ? 

Elle était assise à côté de lui, et se tenait la tète basse, 
les mains croisées sur ses genoux. 

— J'ose pas, dit-elle. 

— Alors il âmdra que je m'en retourne, parce qu'il est 
déjà Urd. 

— Oh I non, tu ne feras pas ça. Il n'est pas possible 
que tu 6isses ça. 

— Eh bien, dis-moi ce que tu as à me dire. 

Elle soupira, sa poitrine se souleva, comme si on 
grand poids eût pesé dessus, dont il lui allait d'abocd 
se débarrasser, puis elle dit : 

— Cest que je suis inquiète. 
- Inquiète de quoi ? 

— VolU, dit-elle. 

Et il semblait qu'elle ne dût jamais aller plus loin. 
Alors il eut un pea pitié d'elle et il lui prit la main. Bt 
parce qu'il lui avait pris la main, on eût dit qu'elle avait 
retrouvé son courage ; elle commença : 



56 amuoTBfeQUB universilli 

— Peut-être que je me trompe, mais je ne peux pas 
m'empécher de penser que tu n'es plus la même chose 
qu'avant avec moi. 

Josette ! dit-il. 

— Non, c'est vrai. Voilà quinze jours qu'on ne s'est 
presque pas vus ; et quand on se voit un moment, tu es 
toujours pressé de repartir. Vois-tu, à présent, il faut que 
je te dise tout.... (Les mots lui étaient revenus et elle 
s'était mise à parler très bas et très vite.) Il faut que je 
te dise que je me suis demandé pourquoi tu avais changé 
comme ça, et j'y ai longtemps réfléchi, mais à présent 
je crois que j'ai trouvé. 

Il dit : 

— Et qu'est-ce que tu as trouvé ? 

Il avait pris le ton de la plaisanterie, mais à elle, sa 
voix tremblait. 

— Qu'est-ce que j'ai trouvé ?... dit-elle, et là encore 
elle hésita.... Ecoute, Firmin, tu me diras la vérité. Tu me 
promets que tu me diras toute la vérité?... 

— Je te promets. 

— Eh bien, j'ai pensé que c'était à cause de cette fille. 

— Quelle fille ? 

— L'Allemande. 

Il commença de rire, mais elle l'arrêta tout de suite, 
en disant : 

— Ne ris pas, Firmin, tu me fais trop de peine. J'ai 
tellement ruminé là-dessus, je suis tellement tourmentée ! 
Tu sais, quand on est seule, ça grossit les idées, et 
j'étais toute seule, je ne te voyais plus. Alors j'ai ima- 
giné toute une histoire; j'ai imaginé que si tu avais 
amené cette fille, c'était que tu l'aimais et qu'elle te plai- 
sait mieux que moi. 



LB nu A anfanum S7 

Il foi d'abord n étonné qu'il en oublia de répondre, 
enfin il dit : 

-^ Mais tu es folle, Josette I Une fille que je n'avais 
même jamais vue. 
C'est bien vrai ? 

— La vérité vraie ! 

— Fais la croix ! 
~ Je l'ai déjà fiute. 

— Refiûs-U! 

Il la refit. £lle n'avait pourtant pas l'air tout à (ait 
tranquillisée; elle reprit : 

— Alors, puisqu'il ÙMi que je dise tout, sais-tu l'idée 
qui m'est venue ensuite, c'est que si tu ne l'aimais pas 
cette Allemande, c'était elle qui t'aimait, puisqu'elle est 
venue si facilement. 

— Si fittilement ! Tu aurais uu eue a ma place pour 
voir comme il y 6ûsait bon. Tu n'as plus U tète, 
Josette 1 

Et il cherchait à l'attirer contre lui, mais elle ne se 
laissa pas faire. 

— Ce n'est pas encore tout, dit-elle. 11 y a encore 
une chose dont j'ai peur. C'est qu'à présent tu la voie 
tous les jours. Alors peut-être qu'à présent... 

— Ma pauvre Josette, à quoi penses-to ? 

— Dis-moi que non. 

— Que non ! 

— Bien sûr ? 

— Ma pauvre Josette, si tu la voyais 1 Elle ne m'a 
pas senlement regardé. Cest comme si je n'existais pas. 
Est-ce que tu crois qu'elle nous parle F Ni à ma mère, 
ni à moi. Et qu'elle soit deacendne de sa chambre t Pu 
une seule fob 1 Elle vit là-haut, on lui porte à 



58 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

là-haut, elle mange, elle dort peut-être, c'est tout. Et 
alors, toi, tu te tourmentes ! 

— C'est qu'elle est plus belle que moi ! 

— Pour ça, qu'elle soit plus belle, on ne peut pas 
dire le contraire, mais je t'aime encore bien mieux 
comme tu es. 

— Et elle est plus grande que moi. 
Il baissa la voix, et il dit : 

— Je n'aime pas qu'on soit trop grande 

— Et puis elle est blonde et moi je suis noire. 
Il lui dit à l'oreille : 

— Les noires sont plus de mon goût. 

— Et puis elle a les yeux bleus. 

— On n'y pense plus quand on voit les tiens ! 

Il ne mentait pas en disant cela, parce que les yeux 
de Josette étaient ce qu'elle avait de plus beau. Petite 
pour le reste et maigre, le teint un peu brûlé, des taches 
de rousseur, — mais on oubliait tout quand on voyait 
ses yeux. Ils étaient larges et profonds, une espèce d'eau 
les baignait, ils étaient comme gras avec un point bril- 
lant, ils avaient le blanc jaune ; ils étaient grands et al- 
longés avec une forme de bouche, et le baiser allait à 
eux. 

Il dit : 

— Me crois-tu à présent ?... Eh bien, donne-moi tes 
yeux. 

Elle les tournait vers lui et les levait vers lui, qui 
glissaient lentement sous ses paupières à longs cils, et il 
lui semblait qu'il les voyait briller, malgré la nuit et 
malgré l'ombre, à cause du feu qui était en eux. Et il les 
sentit brûlants sous ses lèvres. Alors ses lèvres ap- 
puyèrent pour leur donner de la fraîcheur. Il disait : 



IM WWO A onTsmoN % 

« E«t*oe que tu sent le fnût ?^. Pm encore^ Et à pré* 
sent sens-tu le firmis ? Et à prêtent me croiras-tu ? » 

Et elle le croyait, c'ett pourquoi elle était heureute, 
et elle cédait au baiter. Pourtant elle ne put t'empèdier 
àt recommencer à dire : 

— Seulement, n'ett-œ pat, ti elle te regarde trop, 
toi, tu ne la regarderat pat ?... Et ti elle reut te parler, 
tu ne lui ptrlem pat ? 

— Bien târ, ditait-il, bien tùr. 

Ils ne te doutaient pat que le temps pattait, il 6d- 
lut que rborloge te mit à tonner orne henret. Elle te 
le\*a la première : € Qu'ett-œ qu'on Ta penter à la mai- 
son ? > dit-elle. Et elle te tanra en oooiant. 

On put alort laisser l'hiver venir qui vint telon ton 
habitude, non d'une foit, mait par à«coups, et il fiutait 
deux on trob pat en bat les pentes, poit il revenait en 
arrière, puis il redetoendait encore un peu plut bat. 

Ainsi, une première foit la neige gagna la forêt, en* 
tuite elle te retira jusqu'au milieu det pétnraget, et ton 
nouvel élan en avant la porta jusque dant let prêt ; là 
elle se tint quelque tempt, comme pour s'habituer à ce 
nouveau téjour, puis fondit peu à peu, tachetant le gaaon 
jauni, qui semblait une peau de bête, et en même tempt 
un vent chaud toufflatt. liait aprèt ce fut un vent froid, 
et let brouiUaidt montant depoit le fond de la vallée 
pestaient au-dessut du village, comme det grandt oiteanx. 
De ceux qui ne battent pas des ailet, mait vont planant 
avec lenteur ; et on let vo3rait aller te poser plut haut 
sur la pente, à la cime det premiart tapint. 

Alors un matin, les fontainet pritei, l'eau devenue 
pierre et qu'il ûuit catter. Et le matin tuivant, la neige 



(30 BIBLIOTHÈQUB UNIVSRSRLLE 

en gros épais bonnets sur les toits. Un épais chapeau 
leur est mis, sous quoi les fenêtres regardent avec un 
air d'étonnement, et on s'étonne dans les chambres de 
la clarté qui les remplit ; parce qu'il semble que le ciel 
est gris et pourtant il fait clair comme par un grand so- 
leil, mais c'est une clarté qui vient d'en bas et on dirait 
que le soleil est en bas. Et puis, quand il vient, le vrai 
soleil, tout s*allume, et tout est comme un feu de co- 
peaux allumés. En arrière de soi, la haute montagne ap- 
parue, et au sommet des toits et à la pointe des bar- 
rières, partout où il y a un relief, une petite flamme 
tremble, partout où il y a une brisure une étincelle est 
accrochée, et par les grands espaces doux, les reflets et 
les ombres jouent les uns près des autres. Il n'y a rien 
de blanc et il n'y a rien de noir, tout est couleurs et 
nuances ; tout est une chanson de couleurs et une har- 
monie de nuances, dans la belle santé de l'air, sous le 
grand creux vide du ciel. 

Pourtant, comme avait dit Firmin, l'Allemande conti- 
nuait de rester assise dans sa chambre, et ne parut pas 
voir l'hiver. Attendant seulement vaguement quelque 
chose, comme tout le disait dans son attitude, et la fa- 
çon dont elle se tenait sur sa chaise près de la fenêtre, 
et levant seulement les yeux de temps en temps sur le 
chemin. Elle y apercevait un mulet s'en aller à petits 
pas sous un gros bât de bois qui se balançait à droite et 
à gauche, — ou une vieille femme portant sous le bras 
un fagot, — puis le chemin était de nouveau vide. Il 
était bordé de deux assez hauts murs de neige, et l'un 
était bleu, l'autre rose. Et le milieu battu luisait comme 
de l'argent poli, avec des bosses, des boursouflures. 
Alors elle soupirait. Elle décroisait ses mains qu'elle 



Li mi A anTsnuNi oc 

toolevmit avec peine, ptnt les recroitait, et celle qui était 
dBMUi ëuit defsous maintenant, à part quoi rieo n'aratt 
chanfé dans ton attitude. 

Péortant elle deraît aUer plus loin eooore dans le 
chagrin, et un nouveau coup devait lui être porté. Cétait 
la moment où on fait le boit. Quand on peut oommen* 
car à fidre gUttar let troiiot dant fat neige, on tort let 
hachet, on monte à fai fotéL Et c'ett alnti qu'ayant été 
travailler un jour dant la Grande-Gorge, let hommet du 
village trouvèrent le petit Hans. 

Ils eurent bien de la peine à arriver jusqu'à l'endroit 
ou il était, et il fallut qu'ilt t'aidattent det cordet dont 
on te sert poor attacher let tapint qu'on abat ; l'un 
d'en te fit par ce moyen detœndre, .on noua la corde, 
elle fîit tirée, et le petit Hans parut. 

Set genoux étaient pliét et lemontét pretque jusqu'à 
ton menton, tet poings fermét tur ta poitrine, et dant 
un de tet poingt 11 terrait encore le peigne d'argent. Il 
avait neigé sur lui et il avait gelé sur lui ; il y avait 
une croûte de neige gelée tur tet vètementt et sur ta 
figure ; on dut d'abord la catter ; et en même tempt 
que let débrit, det faunbeanz d'étoflRB et de peau ve- 
naient. Ils essayèrent de lui allonger let jambet, et de 
lui joindre les pieds comme on fidt aux morts, afin qu'ilt 
aient un air tranquille dant la mort et l'air de dormir 
étant morts, mais ils ne purent y parvenir, paioe que tet 
et tet brat, et d'ailleura tout ton corpt, étaient 
dn boitetcattantt; ilt furent foroétde le 
comme il était sur une dvière qu'ils avaient 
^e avec des branches. Puis ib le co u vr ir e n t d'un sac. 
Et à quatre lit le detcendirent ; et deux le portaient. 
pendant que let deux autret te répétaient. 




62 BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE 

Il y a quelquefois de ces convois dans la montagne et 
on voit sur les chemins des hommes s'en aller ainsi avec 
leur fardeau, pliant les genoux à la descente, et leurs 
gros souliers ferrés grincent parmi les cailloux. C'est gé- 
néralement une chèvre malade ou un mouton qui s'est 
cassé la jambe; mais des fois aussi c'est un homme, alors 
les porteurs vont plus lentement et ils s'arrêtent plus 
souvent. Comme ce fut le cas pour le petit Hans. Ils 
mirent presque quatre heures pour descendre au village. 

Elle était assise comme toujours à sa fenêtre et regar- 
dait comme toujours par la fenêtre; une vieille tout à 
coup se montra sur le chemin. D'où elle était sortie, Li- 
seli ne le vit pas, mais à peine la vieille était-elle là 
qu'une seconde vieille arriva à qui la première fît signe 
d'approcher et toutes les deux ensemble se tenaient tour- 
nées vers en haut, se montrant l'une à l'autre quelque 
chose qui venait. Puis, sans qu'on sût comment, tout un 
groupe se trouva rassemblé devant la maison, des hom- 
mes, des enfants, des femmes qui regardaient tous du 
même côté, et Honorine elle-même sortit et se joignit 
au groupe. Qu'est-ce qui poussa alors l'Allemande à re- 
garder, elle qui n'avait plus de curiosité à rien? Mais 
quelque chose la poussa et, ayant ouvert la croisée, elle 
se pencha dehors. 

Ainsi elle voyait plus haut sur le chemin. Et là-bas 
au-dessous du bois, parmi les prés, sur le chemin, elle 
aperçut quatre hommes qui venaient, deux qui mar- 
chaient côte à côte en avant, les deux autres, plus en ar- 
rière, portant quelque chose de lourd. Ceux-ci allaient le 
corps penché, les bras tendus le long du corps et les 
épaules remontées. Et, tous ensemble, ils s'approchaient. 

Mais à ce moment-là des garçons du village qui étaient 



LB WÏÏU A CaSVIBBOII 0) 

mootés à leur rencoDtre les rejoîgniraDt; ilon )m hooi- 
mes s'arrêtèrent, les porteure te beimiit dépoeèraot à 
terre la chose qu'ils portaient, ils e utoui è ieut toos la 
choseï pots les garçons dtèreot leur chapean. 

Le chemin à présent était couvert de monde, tout le 
TÎlfaige étant peu à peu accouru; la nouvelle se fut vite 
répandue de ce que portaient les deux hommes et une 
rumeur s'éleva. Il n'y avait que Liseli qui ne savait rien 
enoore, elle regardait, se demandant ce qui arrivait 
sans comprendre, et les gens pensant à elle se disaient: 
€ Il âiudrait avertir les hommes qu'ils ne passent pat 
devant la maison. » 

Mais tout fut déjoué parce que Uânu était U. Il avait 
l'anl ouvert k tout, étant avant tout curieux et passant 
tout son temps à rôder autour du village; il avait été dee 
premiers à voir le cortège venir; il s'était tenu près de 
la dvière pendant qu'on découvrait le corps. Et ausntôl 
l'idée lui vint d'aller prévenir LiselL Cest pourquoi il se 
hitait vers le village, essa3rant de courir et n'y réussi»> 
sant pas, mais avançant rapidement quand même. Ainsi 
il parvint devant la maison et Ltseli était toi^ours à fai 
isnèlre, regardant dehors, ev le vit, parce qu'il se tenait 
planté devant elle, et là branlait la tète et agitait lee 
bras, lui fiusant signe de venir. On n'eut pas le temps de 
l'en empêcher qu'elle s'était déjà levée. Et pourquoi elle 
lui avait si vite obéi, c'est de quoi il n'est pas ÛMâle de 
se rendre compte, mais sans doute qu'une sorte de pree- 
sentiment Ui fiusait agir, et tout ce monde et l'air de 
tout ce monde, et ce mystère qu'on sentait. 

Et les autres, pendant ce temps,ceux qui portaient le 
corps, s'étant remis en marche, on Ui vit tout à coup 
aller à leur renconUe; alors il y eut un grand sOenoe 



64 BIBUOTRÈQUB UNIVKRSILLB 

qui vint et tous les yeux se mirent à la suivre, qui cou- 
rait presque maintenant, tandis que les porteurs avaient 
ralenti le pas ; et plus elle approchait, plus ils ralen- 
tissaient le pas; ils finirent même par s'arrêter tout à 
fait. 

Elle était à présent à quelques mètres d'eux et Manu 
allait devant elle, lui montrant du doigt la civière et se 
retournant entre temps pour s'assurer qu'elle était tou- 
jours là. « Arrêtez-le! » dit quelqu'un; et quelqu'un 
d'autre ajouta: « Et arrêtez-la, elle aussi ! » mais cepen- 
dant personne ne bougeait, car ils restaient tous immo- 
biles dans l'attente de ce qui allait se passer. Et ce fut à 
peine si, au dernier moment, un nommé Germanier eut 
l'idée d'aller à elle et de la prendre par le bras, mais 
d'une brusque secousse elle se défit de lui et les porteurs 
d'eux-mêmes posèrent la civière, et d'eux-mêmes ils s'é- 
cartèrent, comme frappés de crainte. Le soleil sortait des 
nuages; il allongea soudain un grand rayon tout droit et 
frappa les toits du village qui résonnèrent sous le choc; 
les gens de toute part se pressaient pour voir; il y eut 
une poussée vers Liseli et vers le corps, parce qu'à un 
certain moment la curiosité l'emporte sur tout; et on la 
vit qui se penchait pendant que Manu était toujours à 
côté d'elle, et se penchait aussi, continuant à lui montrer 
la civière, le doigt tendu comme pour dire: «C'est ici! » 
On la vit se pencher, elle prit le coin de la toile, elle la 
souleva, on entendit un cri, tout le monde alors se pré- 
cipita en avant et on ne vit plus rien. 

Sauf qu'un moment après les porteurs se remirent en 
marche vers le village, mais ils n'étaient plus deux, ils 
étaient quatre; derrière le petit Hans venait à présent 
Liseli, elle aussi portée; deux des garçons qui étaient là 



ut WWO A CHSVtUlO!! 6$ 

lavaieot prise, l'un par let épudM, l'autre par lea jam* 
bes, et ils l'emportaient parce qu'elle avait perdu con- 
naisnooe. Elle était toute paie et sa tète pendait, on 
aurait dit qu'elle était morte; et ils la montèrent dans sa 
chambre, pendant que le petit Hans continuait soo che- 
min du o6té du cimetière. 

Ceux qui assistaient à la scène raco ot èr e nt plus tard 
ce qui s'était passé. Ils disaient: e Elle a levé le coin du 
drap, on n*a pas pu la retenir. » « Cest bien là le tort 
que TOUS aves eu, » répondaient les autres. € Bien sôr, 
mais qu'est-ce qu'il aurait âdlu hixe? Si vous aries vu 
comme elle a envoyé promener Germanier ; pourtant fl 
est soKde et il n'a pas peur, cclui-U. Alors, n'est-ce pas ? 
elle a pris le coin du drap et elle l'a lentement soulevé. 
Elle a vu une main qui sortait et elle n'a pas été ph» 
vite; après quoi est venu un genou et alors elle a vu la 
ix)uleur du pantalon, mais elle n'a pas été plus vite, et 
ainsi elle est arrivée k la figure, mais elle a continué à 
lever le drap; et tout s'est montré» alors elle a laissé 
tomber le drap, et elle s'est redressée. Ce n'était pas du 
beau à voir, il faut le dire. Ce n'était plus un corps, c'é- 
tait une bouillie de corps à cause qu'il avait fondu, et i| 
avait la boodie ouverte et il avait les yeux ouverts, mais 
c'est tout juste si on devinait la place des yeux et de la 
bouche, parce que tout avait coulé. Peut-être qu'elle ne 
Ta pas reconnu tout de suite, c'est pourquoi elle n'a rien 
dit d'abord, elle l'a seulement rqpudé, puis tout à coup 
elle a crié. Et tout à coup elle est tombée à la renverse 
et elle s'est débattue par terre, et puis elle n'a plus bougé. 
On pense qu'elle a eu Uop peur et c'était le saisissement, 
seulement il a peut-être mieux valu qu'il en fut ainsi, 
parce qoe sans cda elle aurait pu crier longtemps et on 

BOL. OMV. LXV S 



66 BIBLIOTHÈQUE UNIVKR8KLL1 

n'aurait pas su qu'en faire. Ainsi elle a eu la bouche fer- 
mée et elle n'a pas trop souffert. » 

Dès le lendemain matin ils enterrèrent le petit Hans» 
Comme il n'était pas de la vraie religion, on le mit dans 
un coin du cimetière, tout contre le mur bas, et il s'y 
trouva seul. On creusa là le trou et on le descendit sans 
que personne vînt prier sur le cercueil, qui était un sim- 
ple cercueil de sapin blanc, mal raboté; et le trou fut 
refermé. Parce qu'il n'était pas de la vraie religion, au- 
cune prière ne fut dite et les cloches ne sonnèrent point. 
Il n'y eut d'autre bruit que celui des mottes tombant sur 
la caisse de bois qui sourdement sonna, et puis ne sonna 
plus; et il ne resta rien qu'un petit tas de terre dans ce 
coin-là, contre le mur, et elle durcissait déjà, parce que 
les gelées venaient. 

Ainsi disparut pour toujours de ce monde le petit Hans 
aux cheveux frisés, qui allait en chantant par les sentiers 
de la montagne, et il poussait devant lui son troupeau. 

C-.F. Ramuz. 
(La suite prochainement^ 



^^^^^♦♦♦^♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦t^l^^^t^^^^^^^tt 



Les grands écrivains de la Suisse allemande 
au XIX* siècle. 



JÉRÉMIAS GOTTHELF 



I 

De longuet annéet durant, la littérature d'imagination 
se répéta infatigablement dans la Suisse allemande. On 
reooiniiiençait Haller, Bodmer, Lavater, et GeMier sur- 
tout Or l'impuissaooe de renoorellement est, dans tous 
les domaines de l'artje signe le plus certain de la déca- 
dence. Comme une hirondelle n'a jamais fait le prin- 
temps, les gracieuses poésies de Jean-Gaudeoœ de Salis, 
parues en 179S, ne fivent qu'une gentille promesse d'm 
avril qui ne tarda pas trop à Tenir. Et les Jaumèu 
révobttMnmaires d'Ulrich Hegncr, qui datent de 1807, les 
es xuriooises de Martin Usteri, YEiiy et Oswatd de 
irAwd Hess, les rédts d'Henri Zschokke, l'oBurre 
d'Abraham FrOhlich, l'entreprise de hante propagande 
nationale que furent les Aipenroitn^ cette alerte et 
Tigooreuse reme suisse dont le Bernois Jean- Rodolphe 
Wyas le Jeune fut l'âme, tout cek ne pourait que 
préparer un réveil du génie helvétique. 

Ce génie t'incarna d'abord en Jérémias GottheUL 



68 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSRLLI 

L'auteur du Miroir des paysans disait, dans sa préface à 
la seconde édition de cet ouvrage : « J'aime mon petit 
pays, et c'est ce qui lait ma force. » Rien de plus pro- 
fond, ni de plus vrai. Gotthelf est un produit de son mi- 
lieu et de sa race ; il n'est que cela, si l'on veut, mais il 
l'est si joyeusement et si pleinement qu'il sera, dès ses 
premiers livres, le plus original de nos conteurs. 

On sait que Jérémias Gotthelf est le pseudonyme du 
pasteur Albert Bitzius. Ainsi que le rapporte le D' C. Ma- 
nuel, la famille Bitzius est de bonne vieille souche ber- 
noise. Au temps de la Réforme déjà, elle joua son bout 
de rôle. Le nom lui-même était, à l'origine, un prénom : 
SulpiciuSf qu'on abrégea en Bitzius, ou, dans le langage 
populaire, en Bilzi. La Bernerchronik d'Anselm parle d'un 
Bitzius Haller, d'un Bitzius Streler, etc. Quelques Bitzius 
remplirent des fonctions élevées dans la République; 
l'un d'eux fut membre du Petit-Conseil. Je donne ces 
détails, parce que l'on est tenté de croire, à lire ce nom 
dont la désinence semble n'avoir rien de suisse, que les 
Bitzius étaient, au dix-neuvième siècle, des naturalisés de 
fraîche date. Ils sont Bernois, aussi Bernois qu'on peut 
l'être, et depuis quatre cents ans pour le moins. 

Le père de Gotthelf s'appelait Sigismond-Frédéric 
Bitzius ; il avait suivi l'exemple de son propre père et 
s'était voué à la carrière pastorale. Nous le trouvons 
installé, en 1786, dans le presbytère de Morat. Il se 
maria trois fois. Sa troisième femme, Elisabeth Kohler, 
est la mère du romancier Albert Bitzius, né le 4 octobre 
1797, cinq mois avant l'entrée des troupes françaises dans 
les murs d'une cité qui, depuis six siècles, ne s'était plus 
ouverte à l'ennemi. Les parents de Gotthelf quittèrent, 
en 1804, Morat pour Utzenstorf, un grand village situé 



JIRIMIAS GOTTHELF C^ 

tout près de la frootière aoleuroite, noQ loin des rhretde 
VAmt, Ses impresiiQOt d'enâmoe oe s' e flkcère n t ptt de 
sttdc, et que de fob l'ëcriTam n'éroquera-t-il pas, dans la 
sotte, l'image de ton lac de Morat, si gai par le soleil ! Un 
peu de la poésie qui adoucit le robuste réalisme de Gott- 
belf a sa source dans le rif souvenir gardé d'un paysage 
où la nature a prodigué la variété et le diarme. Utaent- 
torf était joli, certes ; ce n'était pas le pittoresque Morat« 
dont la silhouette moyen-âgeuse se mirait dans l'onde 
bleue. 

Le jetme Bttzius était un garçon éveillé, doué tout 
ensemble d'un sens pratique remarquable et d'une 
exubérante imagination. Il aimait les animaux, il avait 
du goût pour les travaux agricoles» et, comme tout un 
domaine rural était rattaché à la cure, il put ùàre de 
bonne heure son apprentissage de paysan. Il n'en lisait 
pas moins avec passion tout ce qui lui tombait sous la 
main, histoire suisse, chroniques, romans. Son éducation 
fut d'ailleurs dirigée dans un esprit d'afifoctoeuse sévé- 
rité. Il n'eut pas d'autre maître que son père, jusqu'à œ 
qu'il entrât à 1' € Ecole littéraire » de Berne. D'humeur 
facile et rude, il frayait volontiers avec les gamins du 
voisinage. Il ne craignait pas d'émettre son opinion sur 
les dioaes, ni sur lea gens. Toutes les injustioea le révd- 
talent, même quand elles frappaient quelque personnage 
peu recommandable. € Tu prends parti pour tous les 
coquins », lui dit-on un jour, à table, comme il es8a3rait 
de détedre un individu que tout le monde accusait et 
condamnait. S'il était discipliné, c'était à la réflexion, et 
parce que le sentiment du devoir finlHait par avoir le 
dernier mot en lui ; il ne l'était point par tempérament, 
et il lui arrivait souvent d'obéir en maugréant. 



70 BXBUOTHÈQUB UNIVBRSBLLS 

Albert Bitzius avait quinze ans, lorsqu'il fut envoyé au 
gymnase de Berne. Il y reçut l'enseignement d'un 
homme qui exerça sur lui une influence décisive, Samuel 
Lutz, le futur professeur de théologie. Comme nous l'ap- 
prend un des biographes de Gotthelf : « Lutz faisait les 
leçons de langues anciennes. Sa parole, sa méthode, jus- 
qu'au choix des auteurs et des morceaux k interpréter, 
ne tendaient pas moins à la formation de 1 ame et du 
caractère qu'à une solide initiation aux trésors de la lit- 
térature classique. Ses élèves préférés avaient un culte 
pour lui. » 

Le sérieux moral et le savoir philologique de Lutz 
avaient excellemment préparé Bitzius à suivre les cours 
de l'académie. Il eut le privilège d'habiter la maison de 
son oncle Studer, un collègue de Lutz, et de se lier 
avec Bernard Studer, un cousin qui allait devenir l'un 
de nos plus illustres géologues. Quoique les sciences 
mathématiques et physiques l'attirassent un moment 
plus que les autres, il ne négligea point ses études 
spéciales. Il se plongea dans Schleiermacher. Sa jeune 
cervelle était en ébullition. Il brûlait de tout connaître 
et de tout éprouver. Ce fut, pour lui, comme une ré- 
vélation lorsqu'il ouvrit X Histoire suisse de Jean de 
Mùller et qu'il pénétra dans les Idées sur l'histoire de 
r humanité, de Herder. Son horizon s'élargit, sa pensée 
s'enrichit et s'enflamme. Il ne lui suffit plus de se livrer à 
ses lectures et à ses méditations solitaires. Il veut agir. S'il 
se destine au saint ministère, c'est essentiellement « pour 
étudier les hommes, pour les comprendre, pour voir jus- 
qu'au fond de leur cœur, afin de les guider et de les 
sauver. » 

Me serais-je arrêté plus que de raison à cette période 



jteiMiAt oornoLy 71 

de sa vie ? Elle nous explique par avanoe œ que teim le 
romancier JëréoiiBS Gotlhelf : on écriTaîn d'action et 
d'idéet beaucoup plot qu'un artiste littéraire. Il ne se 
contentera plus d'annoncer la vérité à sa paroîsM, il hd 
Êiudra une chaire d'où il puisse parler à tout son peuple, 
rédairer, le morigéner, le secooer, l'amener au Ineo, et 
cette chaire ce sera le livre dont la voix n'est pas em- 
prisonnée derrière un mur d'église. 

En janvier 1820, Bitzius est pasteur. Su£Gragant de son 
père, à Utaenstorf, il obtient un congé, Tannée suivante, 
et part pour Gcst U ugue, où il passe deux semestres voués 
plus particulièrement à des études complémentaires de 
théologie, d'histoire et de belles-lettres. De retour à 
Utxcnstorf, il reprend sa charge jusqu'en 1824, va par- 
tout, s'occupe de tout, s'intéressant aux pauvres et aux 
mahKies, encourageant, secourant, gourmandant ses 
ouailles, et visitant les écoles avec un zèle que rien ne 
rebutait. Prêcher, c'était bien ; se mêler à la vie, c'était 
mieux. 

Suf!r;à^u a Herzogenbuchsee, puis à Berne, de 1824 
il 1831, il fut appelé à Lûtzelflùh, dans l'Emmenthal, 
en 1832, et il y resta jusqu'à sa mort. Il n'avait encore 
rien écrit. Il regardait, il observait, O travaillait, sans 
même se douter qu'Albert Bitxius serait demain Jérémiaa 
Gotthelf. Il avait trouvé un champ d'activité sanspareiL 
Plus paysan lui-même que citadin, il se sentait l'ami et 
le frère de ces vaillants et durs Emmenthalois qui 
avaient fait, d'un sol aride, une prairie verdoyante et 
fertile. Il appréciait leurs qualités de penévéranœ, d'in- 
telligence et d'économie. Il apercevait leurs défrots, leor 
manque de charité, leur âpreté au gain, leur avarice, leor 
esprit de ruse, la grossièreté de leurs moBUiB. Il décou- 



72 BIBUOTHftQUB UNIVERSELLE 

vrait aussi tout ce qu'il demeurait de routine et de 
superstition dans leur foi. Et il s'alarmait, et il s'indi- 
gnait de ce que le chemin de l'auberge fût plus battu que 
celui du temple. Il amassait ainsi, semaine après semaine, 
des trésors d'expérience et de sagesse. 

Bitzius épousa, en 1833, la petite-fille de son prédé- 
cesseur, M"* Zehnder. Cette union fut très heureuse ; ce 
qu'il y a de tendresse, ce qu'il y a de clarté dans l'œuvre 
de Gotthelf est comme un reflet de toute la paix et de 
toute la joie qu'il trouvait à son foyer. 

Désormais, son existence n'aura plus d'autre histoire 
que celle de ses ouvrages, puisque le bonheur ne se 
raconte pas. Comment fut-il incité à faire de la littéra- 
ture, lui, le modeste pasteur de campagne perdu au fond 
de l'Emmenthal? Il était une de ces individualités pour 
lesquelles il n'est pas de souffrance pire que le repos. La 
lutte est leur élément, le bruit de la bataille leur pain 
quotidien. Comme il l'écrivait à Frœhlich, en 1845: « Il 
me semble parfois que je n'aurais besoin que d'un bon 
cheval et d'un sabre bien aiguisé ; alors, je me mettrais 
en selle, je frapperais d'estoc et de taille sur le monde et 
sur le diable, et j'aurais plaisir à voir mon sang couler à 
flots dans la mêlée. » 

L'effervescence et les troubles provoqués en Suisse 
par les événements de 1830 ne s'étaient pas dissipés. 
Même dans les cantons « régénérés », il ne paraissait 
guère que l'installation du régime démocratique fût défi- 
nitive. Le projet d'un nouveau Pacte fédéral avait été 
repoussé, quoiqu'il fut inspiré par une large pensée de 
conciliation politique et de solidarité nationale. Mais la 
question de la réforme constitutionnelle n'était qu'ajour- 
née. L'aile gauche des libéraux devint le parti radical ; 
le Schweizerbart und Treuherz de Thomas Bornhauser, 



jtMÈmAM COTTUlLy 75 

ces dialogues TibnuiU qui éuient la proles»OQ de foi do 
parti» et la propagande acharnée des Snell, Troxier, Pfyf- 
fer, remuèrent le peuple suisse tout entier. Les querelles 
confessionnelles s'ajoutèrent aux autres. Le droit d'asile 
dont nous usions géoëreuienient au profit des réfugiés de 
tous pays et de toutes couleurs nous sosdta de grares 
difficultés. Le passé et l'avenir étaient aux prises. Ilfidlalt 
choisir son drapeau. 

Albert Bitzius était un protestant orthodoxe. £n poli- 
tique, ses instincts oonserfateors l'inclinaient à se méfier 
de ragiution réformatrice et quelque peu révolution- 
naire fomentée par les radicaux. Il redoutait l'avène- 
ment de la dé ma gogie et du matérialisme. Les ma«es 
populaires se réservaient, indifiérentes mais prêtes à 
subir l'ascendant du plus fort. Assurément Bitzius pou- 
vait, à Lûtzeiflùh, endiguer le torrent qui menaçait d'em- 
porter les vieilles institutions et les antiques croyances. 
I^tzelfliih n'était pas le centre de l'univers. Ce n'était 
qu'un tout petit village qui, le fléau déchaîné sur le reste 
de la Suisse, en serait U victime à son tour. A quoi se 
résoudre ? A commettre un sermon tous les dimanches T 
A monter une garde vigilante de conducteur spirituel 
auprès de son troupeau ? A faire un peu de bien, à em- 
pêcher un peu de mal dans le niyon étroit d'une pa- 
roisse ? Il rêva d'étendre sa prédication au grand diocèse 
de la patrie, et d'organiser U rénstance contre l'ennemi 
qui surgissait de toutes parts. La plume serait une arme 
incomparable dans cette bataille. Inquiet, froissé, aigri 
d'aOkors, car les déboires et les désillusions ne Im' avaient 
pas été épargnés à LfltnMNtti même, fl s'assit à sa table 
(ie travail et il écrivit le Miroir des paysam (1837). 

Cette «autobiographie de Jérémias Gotthelf » ^Lebems» 
g n e kkkk éa Jeremia» GoUkti/, van ikm $tiàti gackhf 



74 BIBLlOTHigUr. LMVl^KSELLB 

ben — est l'histoire d'un pauvre enfant de paysan, d'un 
«enfant de commune », qui réussit à rompre les chaînes 
de la misère dans laquelle il a vécu, à se hisser pénible- 
ment au rang d'un maître d'école, et qui assume la tâche 
d'être le conseiller des déshérités, l'humble providence 
des opprimés. Ce récit, plaidoyer autant que roman, 
c'est déjà tout Gotthelf, comme Y Abendstunde eines 
Einsiedlers était tout Pestalozzi. Et presque toutes les 
idées, et presque tous les types que nous rencontrons 
ici, les unes indiquées, les autres esquissés seulement, 
nous les retrouverons dans les volumes qui vont se suivre 
coup sur coup, dix-sept ans durant. Ce qui frappe égale- 
ment, dans ce livre de début, c'est l'extraordinaire mé- 
lange de pitié et de rudesse, d'amour et de haine, qui 
caractérise toute la manière de Gotthelf. Un réaliste qui 
moralise, un pessimiste qui relève, tel était l'auteur 
du Miroir des paysans , tel il sera jusqu'à la fin. 

L'accueil du public fut incertain. Cela était si neuf, 
d'une si profonde originalité, malgré d'évidentes gau- 
cheries de forme et de déplaisantes longueurs, qu'on n'osa 
pas se prononcer librement. L'admiration et la critique 
n'avaient pas moins peur l'une que l'autre de se tromper. 
Finalement on tomba d'accord pour déclarer que, si le 
talent du peintre de la vie rurale était incontestable, les 
ombres de son tableau en étouffaient la lumière. 

On apprit bientôt que Jérémias Gotthelf était le porte- 
parole du pasteur Bitzius, de Lùtzelflûh, et Bitzius crut 
devoir une réponse à ceux qui l'avaient blâmé d'ainsi 
pousser les choses au noir. Il se justifia en ces termes : 

« Jérémias Gotthelf vit labourer et ensemencer des champs 
incultes, qui eurent un moment la plus belle apparence. On 
pouvait se figurer que la besogne était faite, et bien faite ; mais 



jinÈmAB ooTTMBLr 75 

k dcfrichemeiit n'était que fuperiidel et U terre ingnie n'était 
pas destioée à recevoir de nobles plantes. Un jour du mois d'août, 
il vit une houe qu'on Mtalt passer et repasser sur un champ 
en friche. La houe glissait rapidement sur le sol. se bornait à en 
viulever la couche d'humus. U retournait et toutes les mau* 
vaises racines se dressaient vers le ciel. Le laboureur rentra dans 
sa maison et ne toucha plus à son champ. Les gens se scanda- 
lisaient de cette négligence: les vilaines racines ne s'étalaient- 
elles pas U. tout l'automne et tout l'hiver, sans que personne 
songeât à les recouvrir, tandis que partout, aux alentours. 
> étendaient d'autres champs bien unis et bien verts? Mais, au 
printemps, le laboureur revint avec une charrue, ouvrit le sol à 
nouveau et commença desemer. Les radaes restées à découvert 
n'avaient pu supporter les atitiitsde la chaleur et du froid; elles 
rtaient mortes peu k peu. et, après quelques autres siSiJi, le 
champ, purifié de son ivraie, pouvait donner asile aux plus no- 
bles plantes.... Jérémias Gotthelf a défriché, au moyen de la houe 
et de la charrue, un coin de vie populaire. » 

Cette parabole, dans sa simplicité et sa grandetir bibli- 
qties, est le saisissant commentaire de l'oetivre que Bi- 
tzius s'était proposé d'accomplir. 

.AfH'osiive et pourtant bienûûsante satire sociale, le 
Miroir des paysan* ne nous mootre pas setilemeot les 
plaies de l'ivrognerie et du jeti, les défiiuts de la bm- 
uiité et de l'aTarice» les vices de l'hypocrisie et de la 
tourberie, la vaniteuse et grotesqtie ignorance du méde- 
ctn de campagne, le p ar asitispie des foocrioimaires, les 
manosovres intéressées des matadoci. le dtir égoisme des 
gros propriétaires, le bavardage et la sottise des politi- 
deos, les mauvaises nMMin 00 les habitudes funestes qui 
se glissent partout, et jusqu'à hi lubricité du KiMgangp 
cette basse variété des veillées amoureuses ; il nous pié* 
sente des êtres de fbite et pure intégrité monde, la dili- 



7(3 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSBLLX 

gente et tendre Marie, la douce et vaillante Anneli, le 
brave Eichtneister, qui incame le bon sens et la droiture 
de la race, Jërémias Gotthelf lui-même, qui, après bien 
des luttes, triomphe de toutes les tentations et traverse 
tous les périls en gardant son honnêteté foncière et sa 
robuste foi en Dieu. Bitzius verse une goutte de miel 
dans l'amer et tonique breuvage qu'il sert à son peuple, 
et le soleil arrive jusqu'aux profondeurs de la sombre 
forêt humaine. 

Dans le Miroir des paysans, la nature disparaît presque 
devant l'homme. Gotthelf n'en a pas moins un réel ta- 
lent descriptif. Il est sensible à l'exquise ou à la grave 
poésie des choses. On peut s'en convaincre en lisant les 
pages qu'il publia peu de temps après le Baiiernspiegel. 
La brochure que lui inspirèrent les terribles inondations 
de 1837 est « un vrai modèle d'art », affirme Gottfried 
Keller. Le drame de l'élément déchaîné revit, sous nos 
yeux, avec un exceptionnel relief. 

En 1839, Bitzius acheva un récit que l'on peut consi- 
dérer, avec un der Knechtj comme le plus parfait de 
ses ouvrages. Le thème est, si l'on veut, assez semblable 
à celui du Miroir des paysans. Il y a plus de sérénité 
dans la pensée et plus de lumière dans la couleur. L'hu- 
moriste ne craint pas de sourire, le moraliste se relâche 
de son impitoyable rigueur. Les foies et misères d'un 
maître d'école ont aussi un accent plus personnel, quoique 
l'observation ne soit pas moins juste et qu'elle ne pénè- 
tre pas moins avant dans le cœur de la vie. Le héros du 
livre, Pierre Kàser, est un peu Bitzius lui-même, qui nous 
confie ses expériences et son idéal pédagogiques. Ce 
régent n'est pas un puits de science, ni une âme d'élite. 
C'est un instituteur dont la tête dépasse à peine le niveau 



JÉKÉMIAS GOTTHKLF 77 

moyen, un garçon plus routinier que pratique, plot sérieux 
qu'intelligent, un peu trop content de soi sans doute, 
mais bon comme le pain et sage comme la vertu. Au- 
près de Im', sa MAdeli, fraîche, saine, active et fine, reste 
l'un des types féminins les plus séduisants que l'inuigina- 
uon de Gotthelf ait créés. 

Bitzius signera dorénavant ses livres du p8eudon3mie 
qu'il a immortalisé. Il prendra le nom de ce Jérémias 
Gotthelf qui a commencé sa fortune littéraire. Le démon 
d'écrire et d'agir est en lui ; il ne lui laisse plus ni trêve 
ni repos. 

Après la nouvelle anti-alcoolique, Wie fûnf Màdchen 
im Brantwem jàmmrriich umÂommm, Gotthelf s'appli- 
que à creuser un sujet qu'il estimait n'avoir qu'effleuré. 
Et nous aurons Dursli der Brantmtimàufer ^ qui est de 
1839, puis, en 1846, Der GtUtag^ où le mal de l'ivro- 
gnerie est dépeint avec plus de vigueur encore. Ah ! 
Gotthelf n'est pas de ceux qui voient dans l'auberge le 
« salon du pauvre ! » L*auberge est, pour lui, par excel- 
lence, l'usine où se préparent toutes les déchéances et 
toutes les détresses. Dans Dunli, la passion du petit 
verre mène im père de àtmille à l'abjection et à la ruine. 
Les mailles de l'histoire sont si serrées, la logique des 
faits est d'une si impérieuse violence, qu'on sort de cette 
lecture comme d'un cauchemar. Si la mesure est le der- 
nier secret de l'art, il faut bien avouer que Gotthelf n'a 
jamais été moins un artiste que dans son Dursli : il nous 
étreint jusqu'à nous écraser. Le GeUtag, d'une verre 
plus heureuse, d'un mouvement plus vif, d'une touche 
plus large, est un réquisitoire amusant, curieux et féroce 
contre tous les chevaliers de \k dive bouteille. La salle 
enfumée et bruyante où l'on boit et où l'on s'enivre est 



7S BIBLIOTHtQUB UNTVERSSLLE 

un lieu de rendez-vous pour le maquignonnage des affaires 
et des conscienœs, pour l'initiation aux culbutes financières 
et aux désastres moraux. Et, comme le G^/s/^^ fut com- 
posé entre deux de ces expéditions de corps-francs que 
l'auteur n'aimait guère, Gotthelf ne manque pas de faire 
à l'occasion des charges furieuses contre la politique du 
cabaret. Si les croyances s'affaiblissent, si les principes 
capitulent, si les mœurs publiques se ravalent, la faute 
en est à cette abomination de la désolation qu'est « Tau- 
berge moderne. » 

La société est bien malade. Le régime des tisanes la 
guérirait-il? Administrons-lui des remèdes héroïques et,s'il 
le faut, taillons hardiment en pleine chair ! U Armennothy 
qui est de 1840, met à nu l'ulcère rongeur du paupérisme. 
« Je pris mon cœur dans mes deux mains, a déclaré Gott- 
helf, et je jetai sur le papier ce qui me vint à l'esprit. » 
Un pasteur, décidé à remplir toute sa tâche, voit de plus 
près qu'aucun de nous les abîmes d'humiliation et de dé- 
sespoir que sont une existence d'enfant abandonné, un 
logis de miséreux. Il y a là des ferments de rancune et 
d'envie qui menacent l'avenir même du pays. Par pru- 
dence autant que par charité, nous sommes tenus de re- 
garder ce danger en face. Gotthelf n'est pas de ces phi- 
lanthropes optimistes qui se figurent que le geste de 
l'aumône ou la prévoyance des lois épuisent nos obliga- 
tions envers les déshérités. Les secourir, c'est bien ; les 
régénérer, c'est mieux. Seuls, l'amour du travail et l'édu- 
cation chrétienne triompheront un jour d'un fléau qui 
est la honte de l'humanité. La prédication insistante et 
prolongée ralentit à l'excès la marche du récit. Néan- 
moins, y Armennoth est une évocation si directe de la 
grouillante et lamentable armée où la haine la plus te- 



à 



JÉlÉWât COTTMBLr 79 

naoe oomre toat la résignation la plut morne, qu'on n'ou- 
blie plus la vision de cet enfer. 

VU der KmtcÂi^ oomme Uli der Pachur, qui en cft la 
suite, sont très différents de ton et d'allore. Sans prémé- 
ditation, par la grice du génie, Gotthelf nous introduit 
dans la littérature objective et, j'allais dire» dans l'épo- 
pée rurale. Le flot paisible et poissant de la narratk» est 
celui d'une /iiade champêtre. Les caractères sont dessi- 
nés avec plus de soin, l'intrigue est pins vigo u re u se m ent 
nouée, la psydiologie est plus nuancée, la vérité géné- 
rale moins heurtée et d'une ample, et d'une souveraine 
harmonie* On souhaiterait que Gotthelf compos&t un 
peu mieux, choisit un peu mieux ; toujours est-fl que» 
dans ces deux romans, il néglige moins de raconter pour 
prêcher et qu'il ne poursuit pas encore € Tesprit du 
siècle » avec l'intraitable aigreur qui prête à nombre de 
ses écritSi surtout aux derniers, un air d'inquiets et 
massif pamphlets. 

Uli ne ressemble pas le moins du monde aux bergers 
de Gessner, ni même aux pajrsans de Zschokke. Ce va- 
let d'écurie, qui brûle l'étape et qui, devenu fermier, 
pressure ses domestiques, trafique avec d'assex louches 
perKxmages, s'engage dans des procès téméraires, ^t en 
somme tout ce qu'il oondanmait à l'époque où il servait 
au lieu de commander, — ce Bernois pris au hasard dans 
la foule n'a rien d'un héros. Mais, dans le bien comme 
dans le mal, il est re p résen tatif de tout un peuple. Il a 
la patience, la rudesse, l'obsdnation, l'orgueil, en même 
s qu'une droiture innée qui le préserve des irrémé- 
uiBoies chutes. A ses côtés, «ne femme avisée et labo- 
rieuse, Ui vaillante Véroniqiie, a de la prudenoe et de la 
pour deux. Elle est coaune Ul coos ci e p ce de son 



80 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSKLUE 

mari, elle le guide, et, quand il s'égare, le ramène dans 
le bon chemin. Très suisses, très locaux même, les deux 
67/, par la minutieuse peinture des mœurs comme par la 
merveilleuse connaissance du cœur humain, rompent à 
chaque instant le cadre étroit de la vie bernoise et 
nous entraînent dans les grands courants de la vie uni- 
verselle. 

Amtd'Buùi Jowager est l'une des œuvres les plus cé- 
lèbres de Gotthelf. Elle a de la saveur, nul n'y contre- 
dira, même dans sa seconde partie, où l'auteur, après 
nous avoir conduits au village et à la ferme, chez les pe- 
tites gens, s'attaque aux charlatans et aux mèges qui 
exploitent la crédulité des campagnards, multiplie les le- 
çons d'hygiène, d'ordre et de sobriété, fulmine contre les 
plaisirs de la chair, frappe à tour de bras sur le matéria- 
lisme et le communisme qui, si l'on n'y veille, seront la 
religion et la politique de demain. Il a une fougue d'in- 
dignation, une verdeur d'invective, un fanatisme de la 
vertu qui rappellent les réformateurs du seizième siècle. 
Le récit étouffe sous le sermon, qui est, par surcroît, le 
plus véhément des sermons de jeûne. 

La même note éclditeddinsjacobs, des Uandwerkg-esel- 
lett Wmideruîig durch die Schweiz, qui est contempo- 
rain du Gelstag, Les ouvriers allemands, les compagnons 
faméliques, paresseux et bavards, qui nous inoculent la 
peste du socialisme feraient bien de repasser le Rhin. Ils 
n'ont que faire chez nous. Il s'agit, ici-bas, de mettre la 
main à la pâte, et que chacun de nous soit l'artisan de 
son propre salut. Ce ne sont pas ces fainéants et ces hâ- 
bleurs, avec leurs idées subversives, qui nous rendront le 
contentement et la santé morale. 

Quel contraste entre ces virulentes exhortations et la 



jÈÊÊanAM oormLr 8i 

touchtiite nouvelle de KàiMi la grand mèrt! Décîdé- 
tnent Gotthelf, par Téclat et Im variété dea doua, ett 
presque un Bahac protestant et rustique. Admirable por- 
trait que celui de cette € graod'mère I > Il ett d'une dé- 
licatesse et d'une richesse incomparables. Toutes las 
épreuves ne mordront pas sur la sérénité de cette âme. 
sur la pureté de cette foi. Humble» résignée et confiante 
malgré tout, Kathi est digne d'être enriée par les plus 
opulents comme par les plus heureux des mortels. Quels 
trésors vaudraient donc la paix du cœur et Tanioor de 
Dieu ? Le rédt a l'allure tranquillement épique d' Uli U 
valet et d*C/li le fermier. Et les caractères n'y ont pas 
motus de relief. Considérei, après la rajoonante simpli- 
dté de KAthi la grand'mère, la sombre figure de € Ha- 
gel bans aus dem Blitzloch » qui fiiit pendant au chas- 
seur Wehrii du Maître décote! Le romancier capable 
d'ajouter ces deux créations \ tant d'autres peut n'être 
pas un artiste raffiné : il est un maître, et qui ne pardon- 
nerait au génie de parfois manquer de talent ? 

On ne peut tout dter,ni tout analyser. Gotthelf réunit» 
dans ses Bdder und Sagen aus der Schweiz (six volumes 
publiés de 1842 à 1846)» des récits de moindre étendue, 
sinon moins intéressants, qu'il avait perdus en chemin. 
Ce recueil renferme, entre autres, l'une de ses csmrraa les 
plus fortes : L'âme et targenL Les Ertàklungen und 
Biltirr aus dem VoUktleben der Schmeiz, qui parurent de 
1^50 à 1855, sont également une suite de contes et nou- 
velles diampètres, où Bitaias, obligé de se condenser, 
moralise encore, mais aooorde plus d'attention à l'art de 
pehidre et de narrer. De plus, en de petites choses, telles 
que les jolies idylles à Erdèatri^MarmU 00 du Dmmmeki 
^H grand-père, les charges amusantes de Christen 00 de 
■iBL. tnnv. Lxv 6 



83 BIBLIOTHtQUB UNIVBRSKLLX 

Joggeli € à la recherche d'une femme », la pittoresque 
et joyeuse galerie de silhouettes et de portraits où le 
€ faiseur de balais de Rychiswyl » coudoie le « préfet » 
et le « juge », notre auteur a prouvé qu'il avait, en l'oc- 
currence, de la dextérité, de l'humour et de l'esprit. Que 
son sel soit un peu gros, à l'ordinaire, je le concède ; la 
saveur en est vive et franche. 

Quand Bitzius laisse sa robuste imagination et son ob- 
servation aiguë s'exercer sur le présent, qu'il voit et 
comprend à merveille, il captive, il émeut, il passionne, 
il nous fait vibrer et penser, malgré ses intermèdes pro- 
longés de satire ou de sermon. Il a ce « réalisme naïf 5>, 
a-t-on dit, ou, plus exactement, ce réalisme instinctif 
qui est le signe dominant du grand romancier. Tout est 
vie en lui. Il a été moins heureux lorsqu'il s'est aven- 
turé dans le récit historique, après Zschokke et quelques 
autres. 

Pour ranimer la substance morte du passé, il faut une 
science des faits, un talent d'évocation et des ressources 
de style que Gotthelf ne possède point. Il s'égare dès 
qu'il abandonne le sol de son Emmenthal et les pas de ses 
contemporains. Quelle différence, alors, entre lui et le 
Gottfried Keller des Nouvelles zuricoises, ou le Conrad- 
Ferdinand Meyer à& Jiirg Jenatsch ! Nombre de ses vi- 
goureuses qualités sont toujours là, mais pour s'exagérer 
jusqu'à en être des défauts. La psychologie manque de 
finesse, la tragédie tourne au mélodrame, le fantastique 
est échevelé ou macabre. Gotthelf abuse de sa force. Et 
les mœurs, et les âmes d'autrefois lui échappent, sauf 
dans Elsi ï étrange servante^ originale et poignante nou- 
velle empruntée a l'époque de l'invasion française. Prenez 
sa légende religieuse de la Fondation de Berthoudi le ro- 



JÈMÈaOAM COTTHBLF 8) 

man de chevalerie Kuri de Koppigtn^ rabraoMlabmDte 
et terrifiante histoire de XAtaigmH^ toos ne Toot y at- 
tarderez point et TOUS tous em p renere a de romrrir Uli 
U vaUt ou les JoUs et misères dtun maître décote, Gott- 
helf se rendit bientôt compte de son erreur. Parlant de 
XAraigmH à l'un de ses anus, il déclarait sans ambafBS : 
« Bien des gens Tondraient absolument me pousser dans 
cette Toie, qui, d'après eux, serait hi mienne ; ils ont 
tort« » Cette claire intuition des limites de son génie me 
dispense d'appuyer. 

En moins de vingt ans, Gotthelf, qui n'avait pas préci- 
pité ses débuts littéraires, pouvait considérer avec fierté 
un immense et fécond labeur. Il avait créé sans arrêt, 
avec la régulière et tranquille puissance de la nature. 
Une santé étonnamment résistante lui permettait de te- 
nir le repos pour la seule de ses maladies. Il s'était fiiti- 
gué néanmoins, et usé, sans en prendre conscience. Vers 
la fin de l'année 1853, il se sentit affiubli et souffrant Le 
2^ décembre, il mandait à l'un de ses correspondants : 
« L'indisposition dont je souffre m'inquiète un peu, parce 
que j'ai constamment joui d'une parfiute santé et que, 
depuis vingt-doq ans, je ne me suis pas alité un seul 
jour. » Les fonctions du cour avaient cessé de s'aooom- 
plir normalement II languit quelques mois et mourut 
le 22 octobre 1854. Je détache ces lignes d'une lettre de 
Chartes- Rodolphe Hagenbach au fils de Bitzius : < Oui, 
il a connu la vie. C'est à la source de hi vie qu'il a 
puisé. Tous cetix qui ont lu ses livres le diront, même 
qui l'ont combattu. Et c'est U le supi é ui e mérite de 



BIBLIOTHÈQUE UNIV 



II 

Il reste à entrer dans l'intimité de l'homme et de l'é- 
crivain, à étudier son caractère, à dégager les traits es- 
sentiels de son tempérament et à définir avec plus de 
soin son individualité littéraire, tout en essayant de mar- 
quer ce qu'a été son influence, ce qui lui a valu son suc- 
cès et quels sont les éléments de durée contenus dans son 
œuvre si nationale d'inspiration, si universelle par l'ac- 
cent, profondément humain. 

Petit, mais râblé et d'une belle vigueur, l'œil bleu, la 
chevelure blonde, de légers favoris encadrant le visage 
énergique qu'éclairait un mystérieux et grave sourire, 
Albert Bitzius est un vrai fils de sa race. Le corps 
assoupli à tous les exercices physiques, le système ner- 
veux intact bien que fort impressionnable, l'esprit dévoré 
du besoin d'agir, l'âme possédée par l'impératif catégori- 
que du devoir envers ceux qui pèchent, ceux qui peinent 
et ceux qui souffrent, le verbe agile et rude, le cœur 
pitoyable et viril, peu de goût pour ces impatiences ou 
ces rêves que d'autres appellent le progrès, traditionaliste 
déterminé qui avait pourtant le sens des réformes néces- 
saires, chrétien fervent, persuadé que la maison de la vie 
ne peut être bâtie que sur le roc de la divine vérité, 
aimant la bataille, n'ayant peur ni de donner ni de rece- 
voir des coups, d'une tendresse avec les siens tout en- 
semble chaude et bourrue, ayant le culte de la famille 
avec celui du travail, abhorrant tout ce qui rompt l'anti- 
que réseau des règles salutaires, regardant comme ses 
ennemis les ennemis de l'ordre, débauchés, démagogues, 
matérialistes, qu'il confond allègrement les uns avec les 
autres, — Gotthelf est là, devant nous, et, pour le voir 



jÉftÉMui cormPLF 85 

tout entier, nous n'avons qu'à le dierdier dans tes Imes, 
qui sont le plus fidèle miroir de sa personnalité. 

Les contrastes frappent davantage en lui que Tharmo- 
nie. Coaune je l'ai dit ailleut, «il est courageux, grossier 
et lourd, eo même temps que réfléchi, délicat et tendre, 
n semblerait que sa religion fut d'une rigidité fiuooche 
et qu'il eût constamment la férule en main ; il est d'une 
extrême bonté et il sait très bien fermer un œâ en sou- 
riant arec malice ; il a une vive inuigination, il y a 
même du vi si o n naire en lui, ce qui ne l'empêche pas 
d'être un réaliste jusqu'aux moelles ; s'il malmène Ui 
sdence, il ne dédaigne point de l'écouter, ni de lui faire 
des emprunts; s'il s'indigne contre les allures despoti- 
ques des radicaux, le conservateur modéré qu'il se flatte 
d'être n'a pas moins qu'eux le goût de la domination ; 
et, quoi qu'il soit d'habitude clair et sain comme un jour 
d'hiver, il peut être troublé et tourmenté cooraie une 
nuit d'orage. » C'est que les natures les plus denses et 
les plus riches sont nécessairement les plus complexes, 
et qu'une âme vivante est un abime de contradictions. 
Mais il est un fanatique du bien,même lorsqu'il lui arrive 
de fiure le mal. Il veut sauver ceux qu'il chêtie. Ses 
colères, ses violences, ses plus féroces injustices parai»> 
sent presque légitimes, tant il est de bonne foi. Ses plus 
intraitables entêtements, ses plus agaçants ou ses plus 
inexcusables préjugés ne nuisent point à la sympathie 
qu'mspire ce Gotthelf tout d'une pièce, et si hiflnflrfe- 
ment droit 

Bitzius n'a jamais transigé. Il albut son chemin, sans 
s'inquiéter de ceux qu'il gênait ou booscukit, surtout 
quand c'étaient des puissants de ce monde. Il parbut 
préds ém eat le langage que, dans une lettre à son ami 



86 BIBLIOTHÈQUB LNIVBRSXLLI 

Hagenbach, il reprochait au gouvernement : « Celui qui 
n'a pas le verbe haut et n'agit pas comme si son opinion 
était d'une essence supérieure aux autres n'est pas écouté 
ou attrape des coups. A celui qui crie à tort et à travers, 
on ne clôt pas la bouche, et même on prête souvent 
attention à ce qu'il dit.» Il n'est pas pour le suaviter in 
modo, pour les habiles prudences, pour les avertissements 
discrets. Il est plus volontiers « celui qui crie à tort et à 
travers. » L'important, c'est d'être entendu, car celui qui 
n'est pas entendu n'est pas écouté. 

Comme on peut se le figurer, il n'est pas de commerce 
très facile. On l'aime ou on ne l'aime pas. Il a le cœur 
très exclusif, comme il a la dent très dure. Gotthelf a été 
mêlé à d'acerbes polémiques et, au fond, toute sa vie n'a 
été qu'un long combat. Il est exigeant, il est impatient.il 
se brouille aisément avec ses éditeurs, qui « mentent 
comme le tailleur auquel on commande un habit. » 
Acharné à la besogne, il n'admet pas que les autres ne 
lui ressemblent point et qu'il leur faille des délais dont il 
ne saurait que faire, lui. <« Une fois au travail, dit-il, je 
m'y applique avec un zèle presque fiévreux, que je le 
veuille ou non.» Il n'a rien, mais rien d'un contemplatif; 
il est tout mouvement et action. 

Gotthelf ne voit, dans la littérature, qu'un sacerdoce et 
la joie de créer. Le métier lui répugne un peu : 

« C'est drôle, écrit-il, mais Goethe a dit un jour qu'il suffisait 
d'étendre la main vers la vie pour ramasser de la vie à pleins 
bras ; et c'est vrai. Il est beaucoup plus simple de trouver un 
sujet que d'en tirer parti. Qjiand on à une idée de roman ou de 
nouvelle, il semblerait qu'elle dût prendre corps tout de suite, et 
former un livre. Mais il faut d'abord passer par les mains sales 
de l'éditeur, qui, fréquemment, vous rend de si mauvais services 



jâKÉMUS GOTTRBLF Ij 

d'accoucheur que le pauvre petit ne vivra jamais. D est sur 
qu'une jeune mère a moins de cnioti de voir fai lagi famnuqoo 
nvH de me mettre entre laagriflct d'un intrdiand dtOvrit. • 

j ai comparé, un peu légèrement, Gottbelf à Balac 
11 est plutôt un Apre et noueux Dickens bernois, le 
Dickens des fMysu». Les deux gnmds ronaociera des 
humbles n'oot pes seulement en commun l'amour de la 
vie et U passion du détail. Ils sont les maîtres du por- 
trait et de la silhouette. Souvent, il leur suffit de quel- 
ques coups de crayon pour évoquer une physionomie 
qui ne s'eflboera plus du souvenir. Que ce soit le gamin 
raisonneur de la Froma^ne, que ce soit le colporteur 
ou le messager, l'huissier ou le geodanne, te servante ou 
le valet d'écurie, tous ces personnages acce ss o i re s sont 
croqués de Êiçon si adroite et si juste, leur con v ersation 
est reproduite avec tant de pittoresque vérité, leur rôle 
âodal est indiqué en traits si \nfs, que ces comparses en- 
veloppent le drame d'une profonde atmosphère de réalité. 
Car, avec Gotthelf, nous sommes un peu au thé&tre. Chaom 
de ses ouvrages est une scène sur laquelle défilent les 
acteurs et se déroulent les épisodes d'une tngédie, ou 
d'une tragi-comédie rustique, Gottbelf lui-même inter- 
rompant de temps à autre le spectacle par un bout de 
conférence morale. 

11 n'a pas la main caressante. Ses villageois ne spot 
pas flattés, et les hommes paient plus que les femmes 
leur tribut à la verve ser m o nn e u se ou cinglante de Bi- 
tzius. Quand fl fait des inctirsions dans les prolessioiis 
libérales, il ne se laisse point duper par les belles appa- 
rences. Il ne se contente pas de jeter un rqgaid distrait 
sur la (açade du bAdment, il entre dans la maison, dont 
il explore tous les recoins. Ses juges, ses foocticonatres, 



88 BIBUOTHÈQUB UNIVBR8BLLB 

ses docteurs, ses pasteurs ne sont pas moins vrais que 
ses paysans. Avec eux, il est même plus prodigue de 
son ironie, ou de sa malice, et leurs singularités, et leurs 
étroitesses, et leurs ridicules ne sont point épargnés. 
En revanche, comme il sait aimer et admirer! S'il a dit 
beaucoup de mal des médecins, avec quelle sollicitude 
affectueuse, avec quelle pieuse émotion n'a-t-il pas des- 
siné la figure de son docteur Rudi, dans Anna-Bàbi 
Jowàger ! Et ses collègues en théologie — qu'on songe 
seulement à celui du Maître cC école et à quelques autres! 
— n'eurent pas trop à se plaindre de lui. 

Mais Bitzius a des trésors d'intérêt et d'indulgence 
pour les originaux, les excentriques et les maniaques.Les 
originaux sont, proprement, les êtres avec lesquels il a 
le plus d'affinités électives. Ce qu'il y a d'insolite dans 
leurs attitudes, de paradoxal dans leur conduite, d'extra- 
vagant même dans toute leur individualité, pique sa 
curiosité ou la ravit. Enfin, des créatures humaines qui 
ne sont pas taillées sur le patron banal ! L'étrange et 
saisissante figure d'Anna-Biibi Jowàger, l'attachante et 
bizarre silhouette de Bàrtli le vannier sont restées dans 
tous les yeux. 

Quelle sincérité et quelle conscience aussi dans l'ana- 
lyse des caractères ! Quelle variété encore, et quelle 
puissance ! Il a peu d'illusions sur les hommes, et néan- 
Erfoins, il croit en eux. La vie, pour Gotthelf, n'est pas 
une mare stagnante où l'humanité croupira jusqu'au re- 
fi-oidissement final de la planète ; c'est le fleuve dont 
les eaux fécondes accomplissent les desseins de Dieu. Il 
s'approche des âmes, il les ausculte, il les interroge, il 
les fait agir et parler, jusqu'à ce qu'elles n'aient plus rien 
à lui cacher. Il n'allège point sa tâche. Il ne reculera pas 



JÈMÉMOAÈ CUllIULF 8^ 

devaot les plut oompliqoéat des éoigiiiet ptychologi- 
quet. Est-il rien de plus génial, par exemple, que l'art 
avec lequel Gottbaif soit» coottaie, décrit laa progrès de 
la mélancolie qui poiHMfm Anoa-Bflbi Jowiger an tmcîde f 
Mais il vaut mieux détacher me page oadeux de soo 
CMnrre, pour montrer les profondeon auxquelles il des- 
cend Résumons le chapitre de la « réconciliation» dans 
VAmg et targeml I Ce dimanche-là, un dimanche de 
communion, le silence règne, sinon la paix, dans la 
ferme de Christen. Anneli, seule, garde le logis. Elle a 
de noàs pressentiments. Et U pensée que la discorde 
persiste entre elle et son mari, que chaque jour Christen 
s'éloigne d'elle davantage, la plonge dans une sombre dé- 
tresse. Je dte : 

« Anneli gagna lentement le verger, alla d'un arbre à l'autre, 
admirant l'abondance des fruits, se souvenant des particulari- 
lés de chaque espèce, et toute pareille au général qui dit mettra 
MS troupes en rang de bataille.... Mais déjà les idées tristes 
accoonient comme viennent, dans les années pluvleosts. les 
•ndées qu'une éclaircie semble déchaîner plus fortes. «Et 
se dire que tout cela est à nous, peosa-t-ellc, et que nous 
ix>urrioiis être des gens si heureux! Et maintenant, à quoieo 
v>mmes-nous? n n'est pas un marchand d'écuclles. un ven- 
deur de pinces à lessive qui soit plus à plaindre que nous ; 
non pas que nous soyons dans la misère, non. puisque nous 
ivons assez de bien pour nous et nos enCints. mab le mal est 
.tilloiirs JciX en nous que nous l o uft oo s . » 

Elle s'assied. La splendeur des champs s'étale derant 
elle. Quelle journée bénie! Que tout cela est beau! se 
disait Anneli, et pourquoi le del qui s'étend sur les cho- 
ses ne s'étendrait-il pas aiMsi sur notre vie? Elle était 
âgée. La mort s'avançait Anneli pria, et ce fiit, dans 



go BIfiLIOTUÈQUB UNIVBR8BLLI 

son cœur, comme si tout l'amour d'autrefois y apportait 
la soumission et le pardon. 

Où était Christen? A l'auberge, sans doute. La maison 
se remplissait peu à peu. Resli rentrait de la forêt, 
Christeli du village, Anna-Lisi de quelque rendez- vous. 
Gotthelf continue : 

« Christen ne paraissait pas encore. Inquiète, Anneli regarda 
de tous côtés, pour voir s'il n'arrivait pas. Il s'approcha enfin, 
à pas comptés, en hésitant, de l'air du vaisseau qui lutte contre 
le \uBnt pour regagner le port. Anneli sentit son cœur battre, 
car elle ignorait ce qui se passait au dedans de lui. Le cœur et 
la confiance lui manquèrent. Force lui fut de se réfugier dans la 
maison, incapable qu'elle était de lui adresser une gentille parole 
de bienvenue, comme elle en avait formé le dessein. De son 
côté, Christen avait du chagrin de voir sa femme s'éloigner à son 
approche. « Ne peut-elle donc plus me souhaiter amicalement 
» le bonsoir, se disait-il, et ne pourrait-elle pas renoncer à ses 
» bouderies, un dimanche de communion? » Pour un peu, il 
eût fait demi-tour, mais il se contenta de prendre un air très 
ennuyé, et, quand sa fille vint tourner autour de lui, par l'effet 
d'une secrète sympathie ou de l'envie qu'elle avait de lui adres- 
ser quelque confidence, c'est à peine s'il la salua ; ce que 
voyant, Anna-Lisi se vengea sur le chien qui se frottait à elle, 
lui lança un coup de pied et alla au jardin retrouver ses fleurs.... 

» Cependant Anneli avait préparé le café et les pommes de 
terre rôties. Tout était sur la table, sauf la cafetière qui se pré- 
lassait encore sur le banc du poêle ; et les gens se dirigeaient à 
pas lents vers la table. Anneli prit son courage à deux mains, 
s'arma d'humilité, se montra plus aimable que d'habitude et 
eut une bonne parole pour chacun. Elle se saisit de la cafetière, 
ce qu'elle n'avait pas fait depuis longtemps, et versa le café en 
commençant par Christen. Puis elle apporta le lait, et comme 
elle savait que Christen en aimait la peau, elle prit son couteau 
et la poussa dans la tasse de son mari. Lorsque Christen dit : 



i 



jitLÈMUM GOTmiLV CI 

« Arrête, j'en ai êmol ! » elle répondit : « UiisM feulement. Il en 



• reste pour les tutres ! » 

*cn fut enchenté. Il pensa que cela valait pourtant 
M si. redevint plus loquace et raconta toute sorte de 
'■s intéressantes, ce qui ne lui arrivait plus guère, si bien 
que les autres ne comprirent plus et s'imaginèrent que Christen 
était allé à l'auberge où il avait bu un coup de trop. La vérité 
est que Christen n'avait pas touché un verre de vin de toute b 
journée, mais qu'ayant vu Anneli lui pousser la peau du lait 
dans sa tasse, il en avait été ému et s'était senti de nouveau à la 
maison, ce qui lui avait été plus airrcablc que Je v'idef trots ôu 
quatre chopines •• 

Que cela est vinmt.dans sa simplicité voultiel Pas un 
mot de trop, pas tm geste qtii ne soit la nature même. 
M 219 Anneli se met à son travail de méoagière, et, qtiand 
elle l'a terminé, elle rejoint les autres deraot la porte de 
la cuisine. Après un bout de causette, chacun s'en va se 
coucher. Elle rentre la dernière, s'asstire qtie tout est à 
sa place, qu'il n'y a de feu nulle part, se glisee dans m 
chambre, et, silencieusement, gagne sa petite place dans 
le grand lit, où elle s asned pour £ûre sa prière du soir, 
mmroe jadis. Elle a la poitrine op p re n ée. Elle ne peut 
pas prier, car, au fond de son cœur, elle doit s'avouef 
<)u'elle n'a pas dépouillé tout sentiment de colère et de 
rancune. Gotthelf 



«I Elle (aisait de nouveaux eflorts pour articuler quelque pa- 
role, et la sueur coulait à grotsci gouttes de son Cront. et ton 
ime s'éleva avec un soupir I n expr i ma b le vers Dieu : « Pète, 
« m*as-tu donc abandonné ?» Et il lui sembU que le noir nuage 
s n jvait obscurci sa pensée se dissipait, que les chaînes qui ea- 
vrrrau nt .1 poitrine volaiest en éclats. Les mots revinrent libr»- 
> A{ .« < . !< vres.«l void. avec des tremMemeats dans la voix. 



93 BIBLIOTHÀQUB UNIVXRStLLB 

mais distinctement, emplie d'une ferveur qu'elle ne connaissait 
plus, elle commença : « Notre Père... » 

» Au premier son de la voix d'Anneli, Giristen sursauta 
comme si le tocsin eût frappé son oreille. Il se mit sur son 

séant, et les mêmes paroles jaillirent de son cœur. Lorsqu'An- 
neli en vint à cette phrase : « Pardonne-nous nos offenses. 
» comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, » que 
tout son corps fut secoué de sanglots, que sa prière ne fut plus 
qu'une suite de gémissements, Christen pleura avec elle et 
acheva en pleurant l'oraison dominicale. C'était comme une lu- 
mière qui se faisait autour d'eux, refoulant bien loin les mornes 
ombres qui avaient longtemps pesé sur eux. Anneli rompit la 
première le silence, s'accusant et demandant pardon. 

» — Non, interrompit Christen, ce n'est pas à toi de deman- 
der pardon. Je suis seul coupable. Si je t'avais écoutée, tout cela 
n'aurait pas eu lieu. 

» Un mot avait suffi pour réconcilier ces deux cœurs..., n 

J'aurais pu rappeler des scènes beaucoup plus impres- 
sionnantes que celle-là, plus chargées de passion et d'un 
mouvement plus dramatique. Elle a le mérite de bien ex- 
primer tout ce que Gotthelf peut tirer de la situation la 
plus commune et des âmes les plus frustes. Il voit le 
dedans humain comme nul autre avant lui dans notre 
pays; je ne crois pas qu'on l'ait surpassé en ce point et 
même je ne crois pas qu'on l'ait égalé. 

Le fond, chez lui, est supérieur à la forme. J'ai déjà 
parlé de ses digressions, de ses longueurs, des tours fâ- 
cheux que le pasteur joue au romancier et d'une certaine 
négligence dans la composition de ses livres. A d'autres 
égards, son style savoureux et nerveux, sa vierschrôtige 
Prosa, n'est rien moins que d'une pure correction ou 
d'une classique limpidité. Elle est souvent tortueuse et 
rugueuse, mais robuste et drue. Et que d'élan, et quel 
accent! 



jÉKÉMiât oomnLF 93 

L'accueil que le public suisse fit à Jërémtas GoCthelf 
fut d'abord hésitant La tendance polémique de ses pre» 
mières crarres déplut à beancoop. Sa brutale firandiise 
n'était pas pour ccoquérir tous les sofGra^. D'autre 
part, son ré^ioDalisiiie exclusif derait presque Tempècher 
de traverser la frontière. Peu k peu le nom de Gotthelf 
s'imposa, et, dès que l'étranger s'en fiit mêlé, la gloire 
vint au pasteur de Lùtseiflûh. En Allemagne, Jacob 
Grimm doma ce premier son de cloche qu'aimait à 
donner Sainte-Beuve. Un éditeur berlinois, Jules Sprin- 
ger, devina l'exceptionnelle valeur de l'écrivain beniob, 
et, dès 1846, admit Gotthelf dans son catalogue. Max 
Bncbon le traduisit en français. Saint-René Taillandier 
le présente aux lecteurs de la Hevme des Detuc^JIfamdes. 
George Sand se prodame son admiratrice. Il entre dans 
la littérature européenne. 

Sans être jamais sorti de son village, ausn peu homme 
de lettres qu'il «t possible, ignorant la réclame et dé- 
daigneux de tous autres soocès que ceux d'un régé n é ra * 
teur de l'àme populaire, grand romancier sans le savoir 
et sans aucune prétention à l'être, profond et puissant 
réaliste par la seule grAce du génie, Gotthelf a laissé — 
car il y a un choix à ûûre dans son héritage — des 
livres étemels comme la terre et ridies comme la vie. 

Le secret de son étonnante fortune littéraire? Le don, 
en toute première ligne, le don que rien ne rempfaioe. Et 
encore ced, cooraie il noos l'a dit: « J'aime mon petit 
pays; c'est ce qui a 6ût ma force. » 

Virgile Rossei.. 



♦♦♦♦♦♦♦♦^^♦^♦^^♦^♦♦^^^♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦» 



LA PASSION DE L'ART 

EN MORAVIE 



NOTES DE VOYAGE (Été 19 lo). 



L'art tchèque existe; l'art polonais existe, encore plus 
brillant, encore mieux maître de ses destinées. Depuis 
de longues années je surveille attentivement et j'ai étu- 
dié dans les premières revues d'art de France le rapide 
et merveilleux développement des deux écoles modernes 
qui ont Prague et Cracovie pour centre et qui sont, en- 
core que d'une forte autonomie, surtout la polonaise, 
une transition assez nettement individualisée, — et in- 
dividualiste comme tout ce qui est slave, — mais une 
transition cependant, entre l'art occidental et l'art russe, 
entre Paris et Moscou ou, si l'on veut, entre les tradi- 
tions nées d'Athènes, Rome et Florence, et celles issues 
plus ou moins directement de Byzance, lesquelles res- 
suscitent enfin de nos jours dans l'œuvre des Rœrich, 
des Malioutine, des Bilibine, et de tous ceux qui furent 
un instant groupés autour de la princesse Tenichef, à 
Talachkino. 

L'école tchèque nous montre une réaction, au contact 
volontairement éprouvé de la France, contre les influen- 



LA PAMK>lf M L AKT IM MOftAYU 95 

œs allgmandet, tobies malgré toi, d'un art aussi artifi- 
ciel que la renaiamice de la langue tchèque elle-même, 
d'un art qui a^-ait totalement oublié d'èlre slare et qui 
•eolement aujourd'hui reprend conscience de ses onginea 
avec on peu de bon sens. S'il veut devenir populaire sai- 
nement, après avoir été l'aristocratique et contradictoire 
privilège d'une élite, que toutes set op ini oo s politiqoea 
tournent par ailleurs vers la démocratie, c'est seulement 
d'hier. Mais enfin le fiut est accompli. 

L'art polonais, admirablement Datiooal, présente, 
comme la nation même, cette curieuse anomalie d'être 
à la fois slave et catholique, d'unir le grand goût baroque 
des capitales, où sévit l'architecture jésuite aux grand» 
jours du royaume, avec le goût décoratif populaire. Et 
c'est le seul pays, en puissance encore d'un art populaire 
vivant, où cette alliance se soit montrée possible d'em- 
blée aux artistes les plus raffinés, parce que la nation 
polonaise tout entière est une oligarchie, que qui dit Po- 
lonais dit noble; tandis qu'au contraire l'élément ruthène 
tenu en suspicion n'aboutira à la Ubre éclosion d'un art 
à soi que sous l'influence du voisin slovaque d'analogue 
infortune, et lorsque, tout d'abord, un véritable art slo- 
vaque aura été engendré de l'art morave, en sera devenu 
en quelque sorte le prolongement. Or cet art morave, né 
troisième, vient justement cette année, par l'exposition 
nationale du margraviat à Kromeriz (proooiieei Krooiier- 
jige, le Kremsier allemand), de s'affirmer YJable, de s'af- 
firmer à son tour autonome par le dépôt près la Diète 
de Moravie d'une motion tendant à obtenir du ministère 
autrichien bi créatioD d'une académie des beanx-arts, in* 
dépendante de celle de Pngue. 

Personne avant cette année ne se doutait de l'exis* 



96 BIBLIOTHÈQUB UNTVBRSBLLI 

tence de cet art. Il était en quelque sorte province de 
l'art tchèque. Si bien que le meilleur de l'art tchèque 
était sinon morave, du moins l'appoint des artistes mo- 
raves. La Bohême est un froid plateau forestier incliné 
vers le nord; la Moravie est une tiède vallée qui penche 
vers le sud et s'ouvre sur le Danube. Ce pays slave, 
érigé en margraviat, est plus fertile que le royaume de 
Bohême, plus tempéré, plus riche, plus heureux à tous 
les sens du mot et sous le rapport historique comme 
sous le géographique; il a aussi bien mieux conservé sa 
vie nationale et les mœurs, usages et costumes qui la ca- 
ractérisent. Partant le Morave, meilleur catholique par 
surcroît, sera d'un caractère plus méridional, plus chaud, 
plus passionné, plus ouvert, plus voluptueux. Il a plus 
de soleil dans le sang, moins de mélancolie dans sa mu- 
sique, plus de variétés et de plus audacieuses harmonies 
de couleurs dans ses costumes. Les artistes moraves ont 
toujours été le sourire et le bariolage éclatant des expo- 
sitions de Prague. Et lorsque, tout à coup, il leur arrive 
de s'en retirer pour se grouper à l'écart et s'organiser 
en famille, on s'aperçoit, en même temps que du vide 
qu'ils feraient dans l'art tchèque, de leur solidarité, de 
leurs caractères communs, de leur excellence et de leur 
droit de s'ériger en république indépendante. Et puis, 
tandis que les meilleurs artistes tchèques demeurent iso- 
lés, sans contact avec le public, sans influence comme 
sans école, ayant, s'ils sont professeurs dans les établis- 
sements publics, des élèves mais pas un seul disciple, 
les artistes moraves partout ont fondé sans y penser des 
colonies, des pépinières de jeunes émules. Partout où ils 
ont planté leur tente, les petits paysans à leurs trousses 
se sont mis à peindre. Et parmi des populations où tout 



à 



LA PAMKM M L AIT Ht MOAAVH g^ 

le monde naît déoormteur, chez qui tout, depuis Htabita* 
tion jusqu'au moindre objet usuel, est orné, bien pha, 
chei qui tout est prétexte à décoration, même entwer 
des javelles, même tisser des nattas, même arroaer Taire 
battue, œ goût de l'art s'est propagé avec une rapidité 
telle qu'on peut dire que dans certaines régions on bon 
tiers des écoliers s'adonnent passionnément à la peinture 
aux hettres de loisir. Que sortira-t-il de cet 
de la jetmesse entière pour la couleur et le dessin? 
doute un art tout différent de celui qui se pratique 
les Tilles, un art beaucoup plus spontané, plus sÉncère, 
plus ému, un art encore tout proche du sol et de U na- 
ture, autochtone en un mot. 

Je so u pço nna is bien quelque chose de cette contagion, 
dont il faut rechercher l'origine et la cause déterminante 
dans l'admiration qu'a su inspirer à son pays M. Jozka 
Uprka (prononcez lochka Oupreka), l'un des plus grands 
noms de l'art tchèque hier, de l'art morave aitjourd'hui; 
mais j'étais loin de me douter de son étendue. Une série 
de counes, entreprises en août dernier par«dessus la firon- 
tière morave, depub la petite ville slovaque de Hongrie 
où je passe tous les deux ans l'été, devait me révéler les 
vraies proportions du phénomène. Les pages qu'on va 
lire sont en quelque sorte les étapes d'un véritable vo3rage 
de déco u ver t e à travers l'art morave, où l'on verra com- 
ment furent eng e ndr é es l'ime de l'autre toutes ces visites 
à ces artistes dfsaénihiés à travers les grasses campagnes 
qu'arrose la Morava, à ces artistes locaux souvent d'une 
valeur beaucoup plus grande que tels d'enUe les notoires 
de nos capitales. 



umv. Lxv 



98 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSBLLB 

I 

Il faut arriver de la Hongrie slovaque pour mieux 
comprendre le charme de la Moravie. Le peuple est le 
même ; mais opprimé en deçà de la frontière, il est libre 
au delà. Immédiatement sa physionomie s'épanouit, im- 
médiatement il sourit, et son abord devient sinon plus 
cordial, du moins plus avenant. Et toutes les grâces 
slaves sans contrainte vous accueillent. Et l'art populaire 
aussi. En Hongrie nous vivons sous cloche pneumatique. 
Enfouis au fond de replis de terrain sévères et mélanco- 
liques, avec des échappées d'idylle exquise vers la forêt et 
la montagne, il faut respirer même avec précaution, tant on 
se sent épié par les Juifs, espions volontaires des autori- 
tés, inquiété par une gendarmerie dont la férocité san- 
glante se manifeste à toute occasion, nargué continuelle- 
ment par le sourire ironique ou orgueilleux, mais tou- 
jours insultant, des fonctionnaires. Partout on se sent en 
butte à une malveillance jalouse et armée. Point de vie 
intellectuelle. Les savants, les lettrés vivent claquemu- 
rés chez eux. La délation étant partout, partout l'abus du 
pouvoir. La jeunesse, tenue sous une tutelle étroite, s'a- 
brutit à jouer aux cartes. Au bout de quelques semaines 
de cette vie de suspect, car des sympathies slovaques 
même purement passives sont crimes d*Etat, je suis pris 
d'un âpre besoin d'aller chercher en Autriche un peu de 
vie idéale, quelques conversations élevées, et surtout le 
souffle embaumé d'un peu d'art. Le pays morave est là, 
à deux pas. Et ce n'est pas qu'un peu d'art que j'y 
trouve, mais beaucoup et du plus pur; de l'art ainsi qu'il 
faut l'aimer le mieux, en dehors de celui que nous offrent 
les quelques rares génies de notre temps, de l'art à son 
premier stade, de l'art qui n'a pas encore eu le temps 



LA PAMNM M L AKT IM MOAAVII gp 

de M oorrompre» «ooore emidné dans le sol» et um 
proche à la fois de la poésie populaire inconsdeote et de 
la poésie virgilieiuie des poètes qui sootrostési 
de la terre. Et après quelques bonnes Journées i 
d'aocalmie et de lumière, je rerieos arec plus de coorifs 
auprès de mes pauvres amis slovaques, leur parler d'un 
avenir meilleur, où ceux qui auront résisté à l'abrutisse- 
ment S3rstématique par lequel le chevaleresque gouver* 
nement hongrois se venge de leur résistance à la mad3ra* 
risation verront apparaître un peu de cette douce Uberté 
de bien âdre et de cultiver son &me selon les traditions 
nationales, à l'espoir et au droit de hM|uelle ils ne renon- 
ceront jamais*. 

Ma première émotion iîit à Kouidove (pr. Cou-je- 
lovëx où je savais qu'il fallait rechercher les traces de 
Cyrile Mandel. Cyrik Blandel était un petit propriétaire 
temen de Velka, qui, enthousiasmé par l'osuvre de 
Uprka, et se sentant de fortes dispositions pour l'art, 
s'était mis à peindre et à dessiner sans nudtre, en même 
temps qu'à apprendre l'espéranto dans le vain espoir 
d'entrer en rehoions avec les artistes étiaogers. Sa pre- 
mière déconve n ue fut lors de la visite de Rodin à Uprka. 
RudiD, fêté à Prague, où il avait eu une exposition de 
ses CDQvres, par les artistes tchèques, qui le promenaient 
triomphalement à travers le pays, fut conduit à Hroom 
Lbota, où Uprka avait organisé des réjouissances qui 
permettraient à l'illustre maître de prendre contact avec 
les umges nationaux. Mandel, accouru avec d'autres, 
l'aborda en espéranto.... Je fonnsi ss sis très peu et très 




200 BIBLIOTHÈQUB UNIVS&BILLB 

mal l'œuvre de ce grand garçon, résigné et mélancolique, 
rencontré quatre fois à de précédents voyages. On me 
l'avait représentée comme travail d'amateur, distraction 
sans importance, que s'offrait dans sa solitude de Velka 
un original de santé délicate, un maniaque qui aurait 
mieux fait de cultiver ses choux. Sans méfiance je n'avais 
pas pris garde que c'était, me parlant ainsi, un confrère 
de Prague et je ne croyais pas encore à une rivalité irré- 
ductible entre artistes tchèques et moraves. L'une des 
fois .où je le vis, il s'était pourtant plaint avec amertume 
des procédés à son égard de la Société Mânes, la meil- 
leure société d'artistes de Prague, et des déboires qu'il 
endurait de reste partout où il voulait exposer. Personne 
ne voulait rien savoir de cet artiste-paysan autodidacte. 
En ma totale ignorance de son œuvre je l'avais mal 
consolé, croyant avoir affaire à l'un de ces mécontents, 
incompris pour la bonne raison qu'il n'y a rien à com- 
prendre en eux. La leçon dès lors m*a servi et plus 
jamais je ne me suis fié qu'au seul témoignage de mes 
yeux, allant partout où il y avait chance de trouver de 
Tart, et surtout quand des confrères m'affirmaient que 
cela n'en valait pas la peine. Plus tard j'avais bien vu 
du pauvre Mandel des aquarelles charmantes, mais à qui 
n'arrive-t-il pas des hasards heureux ? Et tout à coup 
j'avais appris sa mort. Et qu'on allait lui rendre de 
grands honneurs. Uprka lui-même organisait son exposi- 
tion posthume. Et je recevais un beau jour, du fond de la 
Moravie, une affiche pour cette exposition, qui est un 
parfait chef-d'œuvre d'art slave, digne de ce Talachkino 
si malheureusement ruiné par la révolution russe. Car on 
dirait que c'est une loi des pays slaves, que tout ce qui 
est beau doit y être meurtri. L'affiche du reste signée 
d'un nom inconnu : Bohumir Jaronek (pr. laroniek) que 



LA rASnON Dl LAET IM MOtAVn 101 

nous allons lelroinrer tout à rheare. Dès lore, prewsn* 
tant une optokm à réformer, je n'attendais que l'ooca- 
sion de ûure meilleure connaissince avec l'œuvre du 
peintre de Velka« 

Void comment un sourd matin d'aoâl, triste et gris, 
nous gravissions le col où toamait, furieux et âutxiche, 
le moulin à vent de Kooielove. Quelques pas encore et 
nous descendions au villafs où, après un arrêt à la jobe 
petite église, foodatioo des Tichtenstetn, nous nous 
enquérions de M. Juro Bfandel, le neveu de l'artiste et 
l'héritier de son osuvre. 

Nous trouvâm» un grand garçon en costume national, 
qui, avec une tristesse souriante et une réserve exquise^ 
nous introduisit dans un petit grenier en fiioe de la mai* 
son, dont il avait fait un atelier, et Ui,avec une patience 
angélique, se mit à déballer une caisse après l'autre. 
Alon toute cette oravre, indignement condamnée k l'en- 
fouissement et à l'obscurité, pièce à pièce sortit de la 
paille, du foin, des papiers et des copeaux. Rarement 
plus criante injustice me fut révélée dans ces pays 
slaves d'Autriche où j'en ai connu pas mal d'autres. Il y 
avait là des pages cfaannantes et des pages sévèrea et 
fortes, avec tm paysagiste ému et subtil, tout d'inti» 
mité, qui, à deux pas d'Uprka, voyait et célébrait tout 
un autre côté des sitea et même de la vie moraves. Car 
il sa lançait parfob avec une sorte de couruge timide à 
U leprésenution de scènes populaires ; il e ntr ep r e na it 
avec une véritable acuité psychologique des portraits de 
kopamkari (pr. kopanitchari) qui sont les paysans des 
maisonnettes isolées dans la montagne, presque toujours 
types d'une physiommie extrêmement caractéristiqoe. 
Aussi presque tous ces portraits, que Mandd fidsalt dia- 
que fois que, l'hiver, un paysan de bonne volonté cou* 



102 BIBLIOTHÈQUE UNIVnSILLB 

sentait à poser dans 1 embrasure de la fenêtre ou au coin 
du poêle, pour un ou deux petits verres de slivovitz ou 
par pure complaisance, sont en même temps que de 
fort beaux dessins, parfois rehaussés d'un peu de pastel, 
d'utiles documents ethnographiques. Et de tous ces 
cadres, grands et petits, il sortait un parfum d'honnêteté, 
un charme d'émotion et de primesaut, tels que les 
œuvres des professionnels n'en dégagent plus. La fraî- 
cheur d'une âme de petit enfant parait d'un sourire exquis 
chacun de ces délicats motifs, délicatement vus, délicate- 
ment exprimés, où l'on sentait l'autodidacte aller comme 
à la découverte de son âme au fur et à mesure qu'il 
découvrait aussi son métier, un métier d'une autre 
science et d'une tout autre bonne grâce que celui qui 
s'apprend à l'école. Espérons que les musées de Prague 
et de Brùnn sauront mettre la main sur les meilleures 
pièces de cette collection et que le reste formera l'em- 
bryon d'un petit musée local à Kouzelove ou à Velka, 
dont c'est la contrée et les types que ces aquarelles et 
ces tableaux détaillent sans les épuiser. 

Jozka Uprka s'est emparé, comme nous le verrons, de 
toutes les scènes et actes essentiels de la vie morave. 
Mandel s'est bien gardé d'aller sur ses brisées ou de le 
recommencer. Il n'était du reste pas outillé pour cela. 
Mais il a exploré certains recoins avec cette timidité 
passionnée qui entre pour beaucoup dans le charme de 
son œuvre. Il s'attardait à des détails charmants dont il 
sentait la poésie et qui forcément doivent échapper à un 
peintre de plus grande envergure. La féerie de couleurs 
des scènes populaires du glorieux voisin, célèbre à Prague, 
à Vienne, à Berlin, à Munich, leur entrain, leur anima- 
tion, n'ont rien à voir avec ces promenades d'un rêveur 
solitaire, à l'âme frileuse, qui se pâme de joie à la fine 



LA PAmOM Dl L'AAT Df MOEAVIB M} 

floimitoo cillée des pninierB, et aux adormblet oonoei 
mainree dn premier printemps toot les chaumei, dans les 
fodUit des poulaille» et des établae, des tas de âfots et 
des pigeooniers. Plvibis od épisode sentimental attirait 
sur le reisant lioofrois œ grand garçon silencieux, grare 
et doux. Et mal lui en prit un jour. L'intelligente gen- 
dannerie hoogroise coeiUetOQt inconnu qui peint un site 
dans un oiamp ou copie un Ofnement sur un mur, homme 
ou femme, Cyrile Mandel, de Velka, tout proche, conmie 
M"* Braunerora, de Prague, la consciendense artiste» 
beUe-eoBor de M. Elémir Bourges. Néanmoins il sut rap- 
porter de Bretova et de Stara-Myara quelques feuillets 
de sa manière attendrissante et subtile, qui sont le pre- 
mier appoint de l'étrange région de Myava à la géo- 
graphie de l'art. Mais la lumière blonde et laiteuse des 
collines de Velka l'été lui a surtout porté bonheur. Sons 
im pâle del jaunâtre, les orges bhifiudes, les avoines 
glauques blanchoient, et les blancs f au che urs sloraques 
par couples sil en d e iu les exécutent, motif qui revient 
souvent dans cette ccuvre, accomplie sans espoir de gain 
ni de notoriété, par un tendre et un malade pour qui l'art 
fut le délectable tourment et l'amère consolation et qui 
mourut sans s'être une seule minute douté d'avoir été 
vraiment un artiste accompli. 

Or nous n'étions pas an bout de nos surprises. J avisai 
sur tous les rayons de cet étrange réduit des monceaux 
de papiers coloriés. Tel fut l'onde, td est le neveu. Il 
travaille tout seul en dépit des continuels décoarafs- 
mants d'une femille à qui le destin de l'onde ne peut 
rendre l'art ph» sympathique que les travaux de.la terre. 
Du reste diei ces pa3rsans l'amour, te toquade de te 
peinture a poussé si subitement que l'art, en dehors de 
l'art populaire, est lettre morte pour tous ceux qui sont 



IQ4 BauondtQui unxvsrsblli 

âgés de plus de quarante ans. Il y avait donc là, de notre 
jeune hôte, des aquarelles, faites à temps perdu aux 
champs derrière les travailleurs, au village les jours de 
pluie, sans s'éloigner beaucoup des besognes à surveiller 
et auxquelles prendre part à la moindre réquisition, qui 
témoignent d'un sens coloriste beaucoup plus violent et 
plus hardi que n'était celui de l'oncle, de vraies pages 
d'impressionniste sans le savoir, et d'un très bon impres- 
sionnisme spontané, sur un dessin sommaire mais bien 
d'aplomb. Dans nos villes où pourtant l'art court les 
rues, où rien qu'à flâner aux devantures des boutiques 
on prend des leçons, si un jeune homme sans fréquenter 
d'atelier ou d'école spéciale montrait de telles disposi- 
tions, on crierait immédiatement au prodige. Celui-ci, on 
le renvoie à sa charrue. Et il y va... mais son papier et 
ses couleurs sous le bras, les vieux papiers où les écoliers 
du voisinage ont tracé des épures et dont il utilise le 
verso. Et il revient le soir harassé, mais ayant peint lors- 
que ses chevaux dans les sillons, ou ses compagnons au 
bout des andains se reposaient, et il jette dédaigneuse- 
ment à la surface du tas une aquarelle de plus, dont il 
n'est jamais content, mais dont se contenteraient d'autres 
peintres. Je ne désespère pas d'apprendre dans une di- 
zaine d'années, si Dieu me prête vie, que M. Juro Man- 
del est devenu, sans maître comme son oncle, un meil- 
leur peintre que s'il avait passé sa jeunesse à l'académie. 
Il aura peut-être un peu moins de pratique; il ignorera 
certains trucs, certains procédés abréviatifs; il manquera 
avantageusement d'une certaine routine, il aura autre- 
ment de poésie et de fraîcheur. Et puis il a l'exemple 
de son oncle pour sa sauvegarde et son réconfort. Que 
celui d'Uprka ne le laisse jamais se détourner de cette 



OB L AET ne MORAVn IO5 

terre morave où l'art, oomme le blé, et simultjuiéaieat, 
poiMM dettillons! 

Ce dont j'étaia Uàn de me douter à œ moment-là» 
c'était qu'un Juro llandel ne fût point seul de ton es- 
pèce. Or ils tont une cinquantaine ainfi, dont je devait 
voir dee oDOvret dans oe seul petit coin de pays compris 
entre la Morava (cet affluent du Danube qui donne son 
nom au pays et que les Allemands baptisent Bfarsch) et 
les Carpathes blanches, de Hodonin à Valasske Menrid 
(pr. VaUche-ské Meoiji-tchi). Et Ton me dit qu'ils sont 
lépon, que dans tous les villages l'instinct décoratif et 
poétique de la race a subitement poussé des jets noo- 
veaux, dès la révélation des qnelqaes peintres natlooamt 
dont les expositions se socoèdent dans toutes ces petites 
villes de la Morava avec une émulation vraiment passion- 
née et qui nous touche infiniment, nous qui, en France, 
vo3rons des dtés historiques beaucoup plus prospères être 
incapables, réduites à leurs propres forces, de fiure sans 
appel k Paris ce que font Hodonin, Straznice, Uherske* 
Hradis (Rhadiche), Maravske Ostrov, Stramberk, toutes 
expositions dont en Bohème même aocone revue d'art 
tchèque n'a jamais parlé et qui pourtant furent pour le 
pays et pour \k cause slave, on s'en apercevra plus tard, 
d'autres événements que l'exhibition à Prague d'un ar* 
tiste tératologique comme £dvard Munch ou de n'im- 
porte quel impressionniste français, si grand fut-il. Et 
même en nous plaçant, non pas au point de vue slave, 
mais au point de vue autrichien, il àdlait, pour compren- 
dre par exemple la hauteur d'intérêt artistique à laquelle 
atteignait l'expositioQ de Kromeris, il âdkit avoir, 
comme nous, visHé auparavant \êl soi-disant exposition 
jubiUire de Salxbourg. En dehors de U KufuUchau de 



I06 BmUOTHfcQUI UMIVnSILLI 

Vienne, où l'élément slave jouait un si grand rôle, toutes 
les expositions jubilaires de l'Autriche proprement dite 
avaient un caractère nettement provincial. Les slaves au 
contraire furent resplendissantes de jeunesse, de fraîcheur 
et d'entrain. Là où l'on a pris le parti de se passer des 
bienfaits paresseux du pouvoir central qui, détenu surtout 
par des Allemands, n'a jamais cessé de favoriser l'élé- 
ment allemand, l'initiative des nationalités a fait mer- 
veille. Sans les Slaves, — et sans le génie de Klimt, — 
il n'y aurait pas d'art autrichien, mais une simple pro- 
vince de l'art allemand. 

II 

Une heure plus tard nous étions à Hrozna Lhota. Ici, 
le site, la demeure et l'hôte sont célèbres dans le monde 
slave tout entier, et même dans le monde de l'art à 
Vienne et en Allemagne. Hélas! il n'en est pas de même 
en France. Pour donner une idée de la popularité de ce 
nom d'Uprka, je citerai ce seul exemple : lorsque les 
revues tchèques illustrées publient des portraits de pay- 
sans moraves en costume national et que, avec cette in- 
suffisance de renseignements sur la Moravie et la Slova- 
quie dont ne rougissent pas assez les éditeurs tchèques, 
elles ne savent pas où les situer avec exactitude, elles se 
contentent de cette simple légende: « Costume de la ré- 
gion d'Uprka. » Ainsi on a tout dit. Pour la Bohême le 
nom d'Uprka vaut un signalement et un état civil. Le 
maître lui-même est de toutes les expositions tchèques, 
mais il est à peine représenté dans la Galerie moderne 
de Prague. Au lieu d'acheter à ses expositions quelque 
important tableau, on a eu la malignité de lui demander 
la copie d'une œu\Te ancienne qui n'était plus à acqué- 
rir. Jl va de soi que cette copie ne vaut pas l'original. 



LA PAltlOM M LUCT ÏÏM MOAAVIB Mgr 

Ud artiste de cette ptiiwinoe et de cette fièvre créetncet 
ne se répète pas. BImis la Galerie moderne arait ce 
qu'elle Toulait, un tableau moraTe qui ne fit pas un trou 
ausai éblouissant que de coutume dans la production 
tcbèque. Et le maître nous dira tristement: € Ces mee> 
sieun de Prague savent toujours nous appeler quand il 
s'agit de fiure figure à Vienne ou ^ l'étranger. Biais au 
moment de se partager les honneurs, il n'est plus ques- 
tion de nous.... » Ces choses*]à sont de partout, mais il 
est triste à dire qu'elles sont plus spédalemeot slaves et 
que je n'ai jamais vu de jalousies et de rancunes aussi 
basses qu'en Bohème. Elles n'abdiquent pas même loi»- 
qu'il s'agit du faire frnnt  Tennemi héréditaire allemand 
ou madyai 

Les lecteurs qui m ont suivi jusqu'ici savent donc déjà 
l'immense influence d'Uprka. Reste à leur expliquer un 
peu cet ODUvre qui, là-bas, de Prague à Cracovie» et de 
Domaslice à Cassovie, sur toute l'étendue du territoire 
tchéco-slovaque, est dans tous les yeux puisque les repro- 
ductions en ornent chaque intérieur un peu aisé. Januus 
popularité ne fut mieux méritée, et je l'estime, lui, en- 
core bien sup érie ur à sa popularité. Cest à vrai dire une 
force nationale, et je ne saurais guère le comparer qu'à 
Mistral. La gloire toute nationale d'Uprka, une fois di- 
vulguée à l'étranger, sera plus précieuse pour U Bo- 
hème, la Bioravie et U Slovaquie que l'ensemble de ces 
menus succès frelatés, obtenus à Fsris par les hitngues, 
les rehitioQS mondaines, les ambawadci, bien plus cer- 
tainement que par un travail sans éUn, sans force ulté- 
rieure. L'antre Jour encore je voyais à Prague, à l'expo* 
sition Blanes, deux grandes aquarelles d'Uprka, lumi- 
neuses, légères, et bUnches, où les petites filles moraves, 
éblouissantes contre les murailles ébloulManfes, font 



I08 BIBUOTRitQUS UN1VSR8IUJI 

penser, dans leurs robes bigarrées, à un jardin de fleurs 
fantastiques et que je n'échangerais pas contre cette 
énorme et théâtrale Défenestration de Prague que je 
sortais de voir au Rudolfinum et qui, malgré ses dimen- 
sions et ses personnages grandeur nature, est toute petite, 
petite à faire pleurer sur la disproportion de l'effort au 
résultat. 

L'œuvre d'Uprka raconte au jour le jour la vie des 
champs et des villages, des grandes routes et des landes, 
les fêtes de l'année et le culte du dimanche, le cours 
des saisons pour les travailleurs de la riche glèbe morave 
comme pour les pâtres solitaires de la montagne slo- 
vaque. Les costumes nationaux étant, l'hiver, sobres et 
dignes pour les hommes ; l'été, d'une blancheur immacu- 
lée ; toute l'année éblouissants de couleurs vives pour les 
femmes avec des rouges écarlate à la dominante, Uprka 
en vrai plein-airiste en est arrivé à un bariolage aux har- 
monies savantes absolument neuf dans l'histoire de l'art. 
Et comme, en arrière de ses cohues écarlates, orange, 
carmin, bleues et blanches, les paysages exquis de là-bas 
sont nuancés avec une rare subtilité à la Cazin, l'œil ébloui 
et charmé trouve toujours où se reposer. Décrire ses ta- 
bleaux, c'est raconter par le menu l'existence virgilienne des 
Slovaques de Moravie. Que cette épithète de virgilienne ne 
laisse pas oublier qu'il s'agit toujours de Slaves, et que si 
le geste et la composition sont classiques, le costume est 
si l'on veut d'une barbarie superbe, car le tout est de 
s'entendre sur le sens du mot barbare. Je n'en trouve 
point d'autre pour exprimer la surprise que la vue res- 
sent, mais je n'ignore rien de tout ce que ces dehors de 
prétendue barbarie recouvrent de culture et de santé 
morale. Le Slovaque que peint Uprka, étant à l'Autri- 



LA PAanOH 08 L AST IM IMMUVIB lOg 

che, est, au oootrmire de too frère haicelë et toodu par 
la Hongrie» heureux et riche. Soo riaaigt a, je l'ai dit, 
une tout autre eaprewion ; too oœor déborde d'amabi- 
lité ; aoQ Tètement et sa inaiton tout paréa et reapireot 
l'aiMOoe. La liberté de t'omer tekm la tiadition natio- 
nale s'épanouit partout en manière déooratiTe. Les ta- 
bleaux du peintre de Hromova Lhota ' sont pleins de 
cette joie en mène tempe que de bi mélancolie dea hori- 
aons. Il aU praftNideiir de Millet et de Segantinl tout en 
fiûsant penser à Fortuny, à un Fortuny ausei clair que 
Oaode MoneL Brutal dans ses pwaonnages, subtil dans 
ses paysages, âprement, foncièrement terrien, dans sa rie 
prirée comme dans son oravre il est paysan autantqu'ar- 
tiste, et VI artiste à nul autre comparable justement 
parce qu'il est paysan. Lorsque ses confrère s de Prague, 
empiétant sur ses donaaines, croient représenter un Slo- 
vaque, uniquement parce qu'ils ont jeté sur les épaules 
du modèle un de ces grands manteaux de moUeton gris 
souUché, à dalmatique, que l'on appelle haiena, il rit, car 
il sait quels plis sont (aux et qu'il n'y a qu'une ceruine 
naanière de porter, suivant le temps et U saiaon, une 
Âalena. Il sait tons les secrets des coifiurei et des toi- 
lettes compliquées de la contadine, et à qœb lodicea se 
reconnaît la jeune fille libre de la fiancée, la jeune m»» 
riée de la femme, et Ui matrone de quarante ans de la 
\*ieitle de soixante, car toutes ces étapes de la vie se li* 
sent dans le costume, 11 sait les babitndea dncorps dans 
duu)ue profession, et la manière de boire et celle de 
couper le pain, et en aflairas lea c outu me s de palabre 
de ces vieux qui ressemblent pas mal à des cadqosa. 

n y A aiBMiInn d'ét y otofiti. On pMl» 



IIO BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

Il sait tout ce que l'artiste des villes ignore et il peint et 
il connaît l'histoire de son art comme s'il n'avait jamais 
quitté les grandes villes. Il a même exposé à Paris tout 
comme un autre lors de ses débuts, et aujourd'hui ses 
œuvres font sensation dans toutes les capitales de l'Eu- 
rope centrale. Les critiques tchèques K.-B. Madl et V. 
Mrstik ont consacré à Jozka Uprka, chez l'éditeur Koci, 
à Prague, chacun un magnifique album avec traduction 
française du texte, où sont analysés et expliqués en tous 
leurs détails folkloristiques plus de quarante tableaux du 
maître. Un travail analogue semblerait forcément une 
paraphrase de celui-ci et du reste ne saurait trouver place 
ici. Mais les impressions personnelles de notre dernière 
visite y suppléeront peut-être jusqu'à un certain point. 
Inutile de dire <^ue nous retrouvons dans cette maison 
charmante, où le confort de chez nous ne perd aucun de 
ses droits pour s'être accommodé du mobilier slovaque, 
les antiques traditions d'hospitalité communes à tous les 
peuples slaves. Et le maître de céans m'apparaît au mi- 
lieu de sa famille, de ses serviteurs et de ses disciples, 
tous, lui comme eux, vêtus du costume national, la vi- 
vante image de Premysl {Prjémysl) le fondateur de la 
première dynastie des rois de Bohême, dans son do- 
maine de Stadice. Jamais je n'oublierai cet intérieur slave 
où je me croyais transporté aux vieux âges légendaires, 
et où cet artiste si moderne, conservateur et peintre des 
usages antiques de toute ime province, vit entouré d'é- 
lèves comme d'amis, leur donnant à la fois la pâture de 
sa table, de son génie, de son exemple et de sa saine et 
réconfortante conversation. Il en est bien récompensé, 
du reste. Quand un artiste en pleine maturité sent à côté 
de lui pousser un continuateur aussi différent et compré- 



LA rAMION M LAET BN MOKA VIS ||| 

bensif, aussi inspiré et appliqué que M. Frolka, il peut 
être content de lui et de son orarre '. 

Et à soo ombre eocofe» on frère ouiet, M. Fninta 
Uprkm, se développe ansn adminblement. Je l'iàvais 
connu à Prague, à ses àébnta de sculpteur, encore un peu 
hésitant pour s'être destiné à l'art trop tard. A Kromeris, 
où je fus quelques jours plus tard, je devais retrouver un 
artiste en pleine maturité, un statuaire dans toute la force 
du tenue. Son Janosik (pr. lanochic), le légendaire M- 
pnd slovaque, r e dr es seu r de torts et amour de toute la 
contrée, sur le versant hongrois même encore plus que 
sur le morave, est du reste là dans un angle du corridor. 
£t ailleurs ce beau suAûj (ckouàt, garçon de diz*huit 
ans) équipé et paré pour U danse» en une attitude de 
bravade arrogante, si bien prise sur le vif. Ainsi tout ce 
qui de près ou de loin touche à Uprka en reçoit de la 
lumière et de l'énergie. Et je n'oublierai jamais l'impres- 
sion d'cBuvres d'Uprka, transcrites en musique, que m'a 
donnée bi Suite slovaque que M. Vitieibiv Novak, un des 
meilleurs musiciens tchèques d'aujourd'hui, a rapportée 
d'un séjour dans ce pa3rs. 

Il y a cinq ans, lorsque je reçus pour la première fois 
l'hospitalité du grand artiste, chez qui j'eus la mauvaise 
grâce d'arriver en même temps qu'un enâmt, Ui petite 
fille charmante que void aujourd'hui courant dans le 
jardin, le tableau en chantier était, sous un del de 
brumes imbibées de sûlflO, un long al ig nement onduleu» de 
travailleurs et de travailleuses, aux costumes bariolés, dans 
les cultures de betteraves, et ce tableau àuneux, je l'allais 
revoir à Kromerii. Cette aimée d, la grande toile occupant 



112 BIBLIOTHÈQUE UNIVXRSKLLS 

le centre du petit atelier, passé au lait de chaux, me fait 
encore plus plaisir. Ce sont les danses au printemps, dans 
la lande, des petites paysannes aux pieds nus, les mains, 
les cheveux et les ceintures littéralement combles de 
rubans et de primevères. Formant de ces mains fleuries 
une vraie chaîne aux couleurs éclaboussantes, toutes à 
la fois comme d'un même cœur, elles s'élancent avec une 
sorte d'ivresse sacrée, de toute la vitesse de leurs petites 
jambes maigres et brunes ainsi que sarments ; riant à 
goi^e déployée, folles de grand air et de la frénésie de 
pouvoir enfin courir dans les champs, après tant de lon- 
gues semaines de réclusion hivernale. Autour d'elles 
leurs courtes jupes d'indienne bigarrée se soulèvent et se 
gonflent comme des calices de fleurs, on dirait du tout 
le branle d'une guirlande de fuchsias. C'est peint avec la 
vigoureuse maîtrise de toujours et conçu avec cette déli- 
cate poésie, cette fine sensibilité, qui de toutes les grandes 
œuvres d'Uprka font en même temps qu'un noble mor- 
ceau d'art, un motif à rêverie sans fin et un document 
d'importance pour le folklore morave. 

Mais entre temps l'artiste enlève en une journée, au 
hasard des rencontres paysannes et de l'opportunité des 
modèles, des morceaux savoureux qui ne sont qu'études 
de costume, portraits assortis délicatement à des fonds 
de murailles et de fleurs. Il ne néglige rien pour sauver 
au moins l'image de ce qui tend à disparaître. Et le soir 
du même jour, regagnant mes vallons slovaques de Hon- 
grie, toujours sous la même implacable nue grise, sym- 
bolique de la contrainte morale qui, là-bas, pèse sur les 
âmes, je pensais à la santé, à la joie, à la fierté chaste 
d'un tel art : ce sont là de vraies géorgiques slovaques, 
et l'ensemble forme un poème dès aujourd'hui complet. 



LA PASStON Dl L AAT DC MORAVtB 1 1 3 

Je oe veiDC p«s dire qu'Uprka se répète, car la matière 
est infinie, mats las S3riithèses esse nt ie ll es sont do nn ées : 
les intérieun ou l'on file, où l'on chante, où l'on boit ; 
le chemin de l'église par la neige ; le coite sous les 
Toàtes tristes arec des feoètres eogrisaillées par le broufl« 
lard, tons les hoomies dans leur houppelande de peanx 
de moutons, leois chereux longs, rudes et gras séparés 
par une raie au milieu ; les jeux des enâmts dans la 
neige ; Toilà pour l'hiver. Le labour et les semailles, 
les pr e m ier s sourires transis des lointains, l'éveil des cris 
de joie au gosier des enûmta et des merles, les premières 
rondes aux premières violettes sous les premières aubé- 
pines, voilà pour le printemps. Et bien entendu la moda- 
lité slave de cela qui est de partout, mais qui ne Test 
comme cila nulle part ailleurs. L'été, c'est la promenade 
silencieuse, mains unies, des amoureux le long des haies ; 
pois le long des grandes routes le départ des hommes, 
qui vont en Autriche et en Bohème se looer pour la 
moisson, et ce sont les cavalcades enrubannées de 
rouge des jours de liesse, les danses saovages où les 
garçons à marier, les beaux sukaj font des sauts d'un 
mètre de haut ; ce sont les processions de la Fête- Dieu 
et les pèler ina ge s à la ûuneose chapelle de Saint- Antoine 
pour lesqoeto s'arborent les plus éblouissantes bhmcbears, 
les plus édatantes broderies. Ou bien au sommet de U 
Javorina c'est la rôderie du pâtre^ hérétique comme 
presque tous les pâtres, mais profondément religieox, qui 
lit sa bible en marchant à c6té de son troupeau. Ou sim- 
plemuit l'arrêt près d'une source et d'un buisson fleuri 
d'une fillette à tresses blondes et à jupe rose. Et l'an- 
tomne vient avec ses veillées autour des Usux tardift 
dans te lande humide alors que se racontent de myité- 
woL umv. LXV 8 



114 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

rieuses histoires, en fumant leur pipe, des hommes som- 
bres roulés dans leurs haknas et aussi apeurants à ren- 
contrer qu'apeurés de votre approche. Et c'est le cime- 
tière illuminé et plein d'un murmure de prières, la nuit 
de la Toussaint au jour des morts, avec les grosses courges 
orange, vidées pour y faire la place d'une bougie allumée, 
posées sur les tombes et projetant de fauves et fantas- 
tiques lueurs sur les agenouillements. Et voici de nouveau 
l'hiver, le cycle des travaux et des jours est noué, les 
fêtes du calendrier effeuillées. Il n'y a plus qu'à recom- 
mencer. Et Uprka recommence, mais comme un Noèl 
dans sa vie, il s'accorde de peindre Notre Dame des 
Slovaques, une madone paysanne, sous un j'oudro (porche 
de maison enluminé), priée, mains jointes et à genoux, 
par les représentants en costume national de chaque 
village voisin. 

L'après-midi même de ce jour une vieille avait posé 
pour le maître et pour M. Frolka,sur la terrasse garnie de 
cactus et de clématites, d'où l'on a une vue si étendue et 
si apaisante sur la glèbe immense du côté de Straznice 
(Strajenitsé), de Wessely et des saintes collines de Vele- 
hrad et de Buchlov (Botihrlov), Et Uprka m'avait expli- 
qué : « Nous nous dépêchons, pendant qu'il en est 
encore temps, de fixer en une série de grandes aquarelles 
le souvenir de toutes les manières qu'ont eues les femmes 
d'ici de se coiffer et de nouer le fichu d'indienne (écar- 
late à fleurs bleues, jaunes et vertes) de leurs coifïures.... 
Je voudrais conserver l'image, faute de mieux, de tout ce 
qui doit disparaître.... » Cri du cœur admirable, proféré 
par un peintre si véritablement peintre, et qui se voit 
obligé de se faire archéologue, ethnographe, folkloriste, 
au lieu de s'occuper simplement des jeux inépuisables, 
décevants et délicieux de la ligne, de la lumière et de la 



LA fAMIOll DE LAAT Dl MOftAVIB 11$ 

couleur.^ cri plein d'une lorte de déeeepoir^^ Las trait 
petits eofmts qui loot là, pieds nus et en costume na* 
tional comme je l'ai dit, ne voient déjà plus tout ce que 
l'enâuice de leur père a tu et dont leurs enfants à eux 
risquent de ne plus tien savoir du tout. Fixer le sou- 
venir de toute beauté qui va mourir, n'est-ce pas mieux de 
peindre pour cela, lorsqu'on ne se sent pas le génie d*un 
Puvis de Chavannes, d'un Gustave Moreau, d'un Arnold 
Itocklin ou d'un Gustave Kltmt, ce génie qui se crée im 
monde à soi, que de s'épuiser à des ezpérîenoea qui sont 
plus du ressort de la chimie et de la physique des ma- 
tières colorantes que de la poésie et de l'art, et dont fl 
est certain que les résultats ne seront plus même intelli- 
gibles dans cinquante ans ? Après tout on ne peint pas plus 
pour peindre, qu'on n'écrit pour écrire. Toutes les théo- 
ries, tous les eogouements, toutes les modes esthéti- 
ques ne prévaudront jamais contre le fiut que tout art, 
quel qu'il soit, est avant tout un langage et que la raison 
d'èue du langage, c'est d'avoir quelque chose à exprimer.*.* 
Et fl y a une échelle des émotionset des ûuts : dire son 
émotion devant un chrysanthème, ce matin glorietix et 
qui ce soir mourra, c'est bien ; la dire devant la mort de 
tout ce qui a 6ut depuis dix siècles le charme d'un peuple, 
c'est mieux. 

Ht je revois encore, fixé par une punaise au mur de 
1 atelier, à côté de quelque afiutiau slovaque, tel gros et 
rapide dessin au fusain du maître, étudiant ainsi figure après 
Hgure de ses tableaux, et où nos après-venants, eux, trou- 
veront, en même temps qu'im échantfllon d'un art d'une 
rare puissance expressive, une image tangible de ce qui 
(ait encoce aujourd'hui la joie des yeux et aussi du cœur en 
Moravie, ces beaux coatumes populairea slaves, fiiçonnée 
et transmis par les ancêtres anonymes et inunémoriaux 



1 16 BIBUOTH^UI UimmtBILLB 

et grâce auxquels les gens de là-bas portent les aspects 
de leur âme au lieu de ressembler à nos hideux prolétai- 
res des grandes villes ou à nos sordides villageois. Quand 
de telles choses s'en vont, dont on baisera la trace plus 
tard, comme nous baisons les bagatelles touchantes et 
surannées qui nous viennent de nos grand' mères et des 
nobles demeures provinciales d'autrefois, vraiment les 
peintres moraves auraient mauvaise grâce à se battre 
comme ceux de Prague à qui sera ou ne sera pas impres- 
sionniste. Qu'ils fassent de la belle peinture en même 
temps que besogne patriotique et ne se soucient que 
d'adapter leurs moyens à leurs fins. Qu'importe de 
peindre d'une manière ou d'une autre : au bout de cent 
ans toutes se trouvent avoir été la bonne qui ont été 
sincères et personnelles. C'est si facile d'être soi-même... 
du moins hors des capitales. Ces campagnards les uns 
après les autres devaient m'en donner la preuve. Tandis 
que mes amis de Prague ne m'ont que trop souvent 
donné celle de la difficulté d'être soi dans les villes où 
chaque année amène de nouvelles expositions étrangères. 
N'en ai-je pas vu se faire tour à tour de Worpswede, de 
Scandinavie, de Pont- Aven comme de la suite de 
M. Claude Monet, à l'heure même où les impression- 
nistes, ou M. Munch, ou Gauguin, ou MM. Vogeler et 
Moderssohn avaient débarqué sur les bords de la Vltava... 
Ici personne ne songe à s'approprier une manière qui 
n'est pas à lui. Même en art, cultivons nos champs, 
comme Premysl, le laboureur de Stadice, et comme 
M. Uprka lui-même. C'est encore la meilleure façon 
d'être roi. 



LA PAMKM M LAST IM MOftAVIB ItJ 

III 

Il mcst resté de rexpotitkm de M. Kalvoda et de 
bon groupe d'élèvet à Rohatac (JRokaêitM) une nogulière 
impreMoo de fièvre et de moMOD, de chaleur et d'allé- 
grewe. J'ai pensé ao fermier qui se hâte à la fin de 
l'été d'engranger tur place son grain de Tannée. Id lee 
cbampe, là la grange. Id les moti£i de toute une saison, 
là l'exposition. Et une exposition pour des paysans, dans 
un village grand comme un mouchoir de poche. Booms 
gens, T03rec la beauté au milieu de laquelle vous vives. 

Et tout d'abord j'ai été ravi de Rohatec Nous arri- 
vions de Skalica (SAaiUsa), où encore les doléances des 
pauvres &meS| sous la doche pneumatique madyarisante, 
nous avaient à nous aussi fait une àme de détresse. Et 
subitement, la Morava traversée, le soleil lui-même, le 
grand soleil matinal, fiusait une autre impression. Il ne 
desséchait plus, il caressait Jamais je n'ooblieiai notre 
bain dans la rivière, à l'enoontre d'un grand troupeau de 
vaches compact et lent et d'un plus petit, rapide, de 
chèvres à U queue leu leu qui la travenaient à gué. La 
vie au village s'éveillait. Nous rencontrions» entre les 
maisons blanches à chaume lihtt et à soubassement 
bleu yi( ou orange, des enâmts tout bhmcs à l'exception 
de leur tète, coiffée d'un chapeau fieuri, de leurs pieds et 
de leurs mains nus. Et le bout de leurs doigts laissait 
échapper des tableaux de trop vaste dimension pour 
^ bras. D'autres les portaient appujrés contre leur poi- 
trines et les y serraient oonmie des trésors. Et quand 
mène nous savions fort bien de quoi fl retournait, nous 
leur demandions : « Qu'avei-voas là, mes petiu F » Et 
ib répondaient maj es luei isament : « Les tahleaaz de 
M. Kalvoda. » Et c'était vraiment un tel accent de oon- 



Il8 BIBLIOTHÈQUE UMIVBKSILLI 

viction et d'enthousiasme respectueux, que nous sentions 
déjà la fermentation du désir artistique dans ces toutes 
jeunes cervelles.... Ainsi un tout petit village simplet, du 
jour au lendemain illuminé par le hasard d'une villégia- 
ture d'artiste. Tous les gamins qui ne rêvaient que de 
paître les oies et de crapauder dans la rivière, transfor- 
més en petits amateurs. Jeunes et vieux ont pris une haute 
idée de l'art, ils en ont l'orgueil, ils y aspirent. Ils com- 
prennent la parenté du sentiment primordial qui les 
pousse à enluminer leur maison, à orner tous leurs 
objets usuels avec celui qui pousse l'artiste à représenter 
ce qui l'émeut. Et quelle fierté désormais d'avoir eu une 
exposition comme une vraie ville ! Et l'on a compris du 
même coup combien ils sont dignes de respect ces beaux 
arbres, quelle est la noblesse millénaire de ces toits de 
chaume, et de quelle poésie sont gorgés les spectacles de 
tous les jours. Mon pays est beau, puisque des messieurs 
célèbres viennent de loin le peindre : premier terme de 
la question qui engendrera demain le second : je peins 
mon pays parce qu'il est beau ; du même coup le troi- 
sième : je ne permettrai jamais à personne de toucher à 
mon pays, et le quatrième enfin, le terme le plus impor- 
tant de l'initiation esthétique : qui touche à sa beauté 
touche à mon pays. Si dans cinquante ans il y a encore 
des toits de chaume à Rohatec, c'est que la petite 
semence d'amour de la beauté, déposée dans l'âme de ses 
habitants par l'exposition de 1 908, aura germé.... Et après 
les expériences décisives faites à Worpswede, dans le 
nord de l'Allemagne, par les peintres, les autorités com- 
munales n'ont plus aucun prétexte à faire la guerre au 
chaume. Il est désormais prouvé que les chaumes im- 
prégnés se comportent à l'égard du feu infiniment mieux 
que les toitures de tuile et d'ardoise. Sans compter les 



LA WAÊtUm M L'AST IM MCMUVB 110 

aotret qualités et afréments du chaume que lei Slora- 
quet aujourd'hui ooQtnints à couvrir en tuiles sareot 
assez énumérer. Qu'on imprègne 1 II y a partout une 
police du feu, ce ne sera pas la surmener que de hn 
dmnandff de présider à ropératioo.... 

L'exposition remplit deux salles de la maison d'école : 
M. Kalvoda s'est réserré l'une, l'autre appartient aux 
élèves de son cours d'été. Chose curieuse, M. Kalvoda» 
né en Moravie et qui y revient passer sas étés, n'est pas 
un terrien, c'est un citadin. Il habite Pirague, où son re* 
nom est grand. Et void qu'aussitôt ses élèves, pourtant 
aooouras en partie pour ce cours d'été de la région voi- 
sine, ont moins d'individualité. Ils suivent plus dodlo- 
ment, je dirai presque plus mot à mot, son exemple. Ils 
ne cherchent plus ; ils vont se pUnter à la place toute 
chaude de sa séance de la veille, ils sont moutonniers. 
Cest d^une école, ce n'est plus la h*berté deschamps; 
c'est une congrégation et non plus une confrérie ; ce n'est 
plus le plein air, c'est l'atelier en plein air ; ce n'est plus 
l'art poosié des sillons, mais de l'art transphmté. Et je 
puis même reprocher à œs messieurs et à ces demoi- 
selles d'avoir dans leur salle, tous, les eouleura que Voù 
voit dans la salle d'en fiioe. Je veux bien que les sites 
soient les mêmes, mais la vision doit être diiïérente I 
On dirait que ces couleurs, ils ne les ont pas cherchées 
pour leur compte dans U nature, mais qu'ils les ont ra- 
massées toutes fiutes sur U palette du pro fe sse u r. N'est-ce 
pas un inconvén i e n t obligé de toute école ? Non, puisque 
de l'autre câté de Ui Morava je ne l'ai pas constaté. Mais 
Uprka at-il bien une école? En tout cas Cyril Mandel 
qui fut éveillé à l'art par son exemple ne lui rassemble 
en rien, si d'autra part M. Prolka à certaines minutes 
parut son double. Mais c'était quand il le fallait, quand à 



laO BDUOTHBQUB UNIVBB8BLLI 

Skalica il s'agissait de le remplacer. Nous allons voir bien- 
tôt quelle sorte de Van Dyck paysan s« sépare aujour- 
d'hui de cette sorte de Rubens agronome, aussi bien que 
cette séquelle de jeunes gens que nous rencontrerons 
tout à l'heure à Straznice. 

Avec du tempérament on se guérit du reste des mala- 
dies infantiles contractées à l'école, et du tempérament, 
plusieurs des élèves de M. Kalvoda en ont. Mais le plus 
intéressant de tous, M. Hurka, n'a pas toujours le moyen 
de s'acheter de la toile. Il est de Prague, où il ne pou- 
vait ni peindre à son gré, ni faire autre chose sérieuse- 
ment, avant d'avoir rencontré un protecteur en la per- 
sonne de son maître. Vaudrait-il pas mieux pour tant 
d'autres qui, à Vienne et à Prague, sont dans le même cas, 
une chaumière et un bout de champ à Kniezdub ou à 
Kuzelove comme MM. Frolka et Juro Mandel, et y vivre 
de rien et y travailler une main dans les sillons, l'autre 
sur la toile que les sillons leur procureraient ? L'Acadé- 
mie des Beaux-Arts morave en espérance, dont je trouve 
tous ces messieurs fort préoccupés, puisse-t-elle ne pas 
diminuer le nombre des Mandel et ne pas augmenter 
celui des Hurka ! D'autre part aucune académie n'a 
favorisé l'éclosion d'un génie. Et si génie il y a un jour, 
comme nous l'espérons, nous sommes bien sûr que la 
charrue ne l'entravera pas longtemps. La Providence sait 
toujours fournir à point le hasard heureux qu'il est de 
l'essence même du génie d'attirer à soi. 

Mais il faut revenir à la moisson de M. Kalvoda lui- 
même. Elle est pleine de soleil ; elle est pleine de vie. 
Pour cet homme-là on sent que peindre c'est vivre avant 
que de peindre, c'est s'épanouir soi-même sous couleur de 
représenter. Et la volupté d'être assis en pleine nature se 
respire autant que l'amour de l'art dans ses moindres 



LA PAMtOM OB L ART KM MORAV1B iai 

tableautins, improvisés en un tour de nuûn. Il y a de l'ac- 
tion dans tous. Même les plus grands sont enlevés comme 
on dit à la baïonnette. En deux mois il est du reste loin 
d'avoir épuisé Rohatec, et rien ne démontre mieox qn'mi 
seul village, cepeut être un monde, ce doit l'être pour 
un peintre digne de ce nom. Son travail copieux et ro- 
buste, irrégulier et hitif, semble ne pas choisir de moCifii 
et s'accommoder des hasards de l'heure^ de l'ombre, de 
hi plaoe où s'asseoir convenablement J'en ai connu beau- 
coup de paysagistes et des meilleurs, qui avaient cette 
nonchalance du choix, imposée par cette crainte de Ui 
position malcommode. M. Kalvoda l'a-t-il vraiment ? 
Je n'en sais rien, et même je le croirus en proie à cette 
belle fièvre de tout peindre, absolument tout, continuel- 
lement, d'après laquelle il arrivait à Ruskin de découvrir 
le véritable artiste et que j'aime tant rencontrer chez un 
paysagiste ou un portraitiste. Quoi qu'il en soit, l'impres- 
sion rapportée de son exposition de Rohatec est toute de 
lièvre, de sève généreuse et de chaleur. Mais à Krome- 
riz, le lendemain j'en aurai une autre . c'est que de 
temps en temps, il se laisse lui aussi un peu dérouter par 
les modes qm sévissent à Prague. J'ai vu là des van Gogh 
tout à fiût insolitas au milieu de sa production courante, 
parfois d'une si beOe saveur et d'une verve si véhémente. 
En revandie, à Kromeriz même, ses tableaux de neige, 
comme ses beaux sites forestiers des environs de Kn- 
voklat, du genre de ceux que j'ai vus exposés an Rudol- 
finum et à bi Galerie moderne de Prague, me semblent 
constituer le meilleur de son couvre. Et je n'oubliersi pas 
ces prairies ensoleillées de Rohatec, avec des sentiers 
roses, et, là-bas, baignés d'ombres bleues, les boa q ne ts 
de grands arbres au bord de Ui Mocava. Et parfois dans 
un coup de soleil, sur une palissade, sèche une lessive que 



122 BrBLIOTHÊQUB UNIVERSELLE 

l'on devine de hardes moraves rien qu'à la qualité du 
rouge-écarlate de certaines taches. 

Il y a là aussi ses récentes lithographies, frottaillées, 
grattées avec l'étemelle fièvre, pleines d'atmosphère, de 
rayonnement, et des réverbérations de la nue, et qui don- 
nent une très exacte image de sa peinture, j'entends 
aussi bien de sa façon de peindre que des motifs de son 
choix. Car il a comme son compatriote Svabinsky, encore 
que tout différemment, des façons bien à lui de mettre 
en place et de couper le motif. Et ces motifs sont le 
plus souvent prétexte à exécuter de brillantes variations 
au moyen desquelles le ciel et l'espace, la mobilité des 
nuages et leurs ombres sur les plans de glèbes et de fo- 
rêts, sur les lointains de montagnes et de vallées du rude 
pays de Krivoklatet de la Beraun, finissent par devenir 
les vrais héros de la composition. En somme des litho- 
graphies de coloriste, qui peint encore en dessinant et 
exprime plus des valeurs que des formes. 

William Ritter. 
{La fin prochainement.) 



ttfttttttrtfttttrrftîttttttttttttttfttîT 



LA VENGEANCE DE PERRET 



NOUVELLE 



IT oounÉEB r AftTn 



L'automne tirait à sa fio. Tandis que les rmchm paît* 
saient, que leurs sonnailles tintaient dans Tair doux» 
grimpéi au plus haut des écbeUes lot paysans cueillaient 
les belles pommes rouges, les tdles poires jaunes, que 
l'on cooche ensuite sur un lit de foin, au creux des cor- 
beilles tressées d'osier..^ Une à une, sans hâte, les feuilles 
tombaient Certain matin, un vent aigre emporta les 
dernières. Après quoi, le ciel fut gris, le lac plombé, l'ho- 
rixon triste, comme il arrive en novembre. Sur la marge 
maussade du del et des eaux les mouettes piquaient des 
points blancs. Elles piaillaient laidement. Perchés sur les 
saules de la rive, les corbeaux répondaient de leur 
mieux* 

Bien qu'il Ht froid, le temps était fiivorable à la pèche, 
l'eau étant encore tiède à une certaine profondeur. Du- 
rant de longues heures, Vincent et Perret tendaient donc 
leurs nleu et battaient les flots de leurs rames poor 
diasser le poisson craintif vers les mailles serrées. La 



Po«r U iii—Hfi parti*. v«<r b iifihoa àê dicwbri 1911 



124 BIBUOTHftQUB UNIVERSELLE 

moustache, les sourcils des pécheurs étaient blancs de 
givre. Les bruits, sous la brume, semblaient rabattus sur 
l'eau... D'un bateau à l'autre, on causait : 

— Ah !... c'est le moment de bouger... Le poisson se 
fait farouche... Encore un coup de bise et il plonge dans 
les profondeurs... Même Guillaume ne les ferait pas re- 
monter. Ils ont mauvaise volonté, les gaillards... 

— Oui I répondait Vincent. 11 y a bien assez longtemps 
qu'on pêche pour savoir que, quand ils commencent à 
prendre froid aux pieds, ils ne sont plus tant de bonne 
humeur... D'ici en là, la saison sera calme, calme... 

— Oh !... décembre est encore bel et bon... S'il vient du 
redoux... 

Ces propos, qui font hausser les épaules aux gens dis- 
tingués, enchantaient les deux hommes. Les ayant dit 
une fois, ils les répétaient très volontiers une deuxième, 
une troisième fois. 

Le moment venu, à la cadence lente des rames, on re- 
gagnait la rive, on tirait les bateaux sur le sable mou, on 
tournait la clef du cadenas et l'on se séparait : 

— Bonsoir ! 

— Salut 1 

Les pêcheurs n'en disaient guère davantage. L'eau seule 
les rendait loquaces. Sur terre, sait-on jamais qui écoute, 
qui se cache derrière les haies, qui espionne de la fenêtre 
au rideau sagement tendu ?... 

Longtemps, Perret et Vincent avaient eu l'un pour 
l'autre l'instinctive amitié des bêtes qu'on attelle à la 
même voiture. Ces bêtes ruent, se mordillent, jouent de 
la corne ou du sabot, mais s'attristent sitôt qu'on les 
sépare. Cela jusqu'au jour où Vincent avait dit à Per- 
ret : 

— Ta femme ? C'est la plus pouëtte du canton... 



Cdft jinqu'an jour où Vincent avmit vendu le brochet 
moostnieiix tu roi de Grèce. 

< La jalousie, c'est le mal qu'il y a... » aimait à répé- 
ter Perret. Sans doute 1 De l'abondance dn cœur, la 
bouche fMrle. De|>iils qu'il res|nrait, Perret était jaloux. 
Sa nature le voulait ainsi. A l'école, déjà, il avait folle- 
ment envié les camarades plus intelligents, plus gros, 
plus riches que lui ; plus tard, au temps des conquêtes, 
les gars plus hardis, mieux moustachus. Puis Havaitrèvé 
d'une femme belle, grasse, et fl en voidait sourdement 
à ceux que \m, chance avait fiivonsés. Logé dans une 
humble maison, mais propre, jolie, fleurie de géraniums, 
il jetait des regards de co n vo it ise sur le diâteau de 
M. Lecomu, un beau château tout neuf avec des pein- 
tures sur les munulles, un toit plat à la naauresque, des 
anges en plâtre debout sur les piliers du portail. Pécheur, 
il souhaitait devenir capitaine de bateau à vapeur. Privé 
d'enfants, surtout, il détestait les pères et mères bénis 
dans leur postérité... Sans doute, au viDage, Vincent pas- 
sait pour un fantoche sans consistance, pour un hâbleur, 
alors que lui, Perret, on le respectait, on le traitait en d- 
t03ren sérieux. Faible co mp ensation 1... Regarde-t-on à 
cela quand la jalousie vous coule dans les veines avec le 
sang, quand les motifs de comparer, de regretter, de dé- 
sirer, abondent ? 

— Je te dis, aflirmait Perret à sa femme, derrière les 
volets clos, que le monde est mal fiibriqué... Tous ceux 
qui devraient être eo haut sont en bas, et réciproque- 
ment... C'est à recommencer! 

Parfois, quand il pèdiait seul, Perret avait soudain 
froid, fipoid dans les oa, froid plus profond encore, comme 
si son asng fât devenu aigre, mauvais. Plie de jalousie, il 
regardait, là-bas, U maison de Vincent Et il essayait de 



laQ BIBLIOTHfeQUB UNIVBRSILLI 

se raisonner : ce Vincent, à tout prendre, quand il n'avait 
pas bu, n'était pas un méchant homme... Etait-il néces- 
cessaire de le haïr en secret ?... Les deux maisonnettes 
posées sur le rivage, au bord des prés, semblaient, vues 
du lac, deux sœurs unies par la solitude... Perret, dont la 
femme était silencieuse, avait pris l'habitude de tasser 
ses impressions en lui-même : son esprit s'était replié ; 
il se sentait souvent laidement sournois, pensant d'une 
manière, agissant d'une autre. Or, est-il bien de détester 
l'homme avec lequel on rame, cause, rit, affronte les 
vagues ? 

Ce sentiment ne durait pas. « Pour peu qu'on réfléchisse, 
ruminait Perret, ce Vincent n'est qu'un égoïste. Il est en- 
core plus sournois que moi. Quand il se promène devant 
notre jardin, un enfant sur chaque épaule, deux autres 
dans les talons, c'est pour embêter ma femme, unique- 
ment, pour me narguer, parce qu'il sait que chez nous 
on aime les gosses et qu'on n'en a point !... C'est un 
truc de canaille, ça !... Le soir, autour de la table, après 
la soupe, ils rient, ils chantent, ils s'amusent et ils 
ouvrent les fenêtres exprès pour qu'on entende tout ce 
beau tapage... C'est joli ! Donner des regrets à des gens 
qui vivent seuls !... » 

Dans sa barque, très loin de la rive, Perret s'exaspé- 
rait. Une sourde mélancolie envahissait son cœur. Que 
serait sa vie de demain ?... Lentement, il vieillirait, il se 
courberait, ses bras perdraient leur force... Et sa femme 
aussi vieillirait, prendrait une voix plus aigre, des manies 
plus agaçantes... Que se diraient-ils au long des jours in- 
terminables ?... Car où est le plaisir de la vie quand on 
ne peut plus ramer, lancer les filets, assommer les bro- 
chets en révolte, et mettre le cap sur Ouchy, et boire, et 
rentrer sous la nuit étoilée,la tête pleine de rêves fous?... 



LA VniCBAIiai Ml nULMJ 137 

La mort, un jour, frapperait à la porte. Qui partirait le 
premier ?.^ Et après ?... En quellet mains indifréreotee 
tomberaient la maison, le jardinet, les fileU, la barque 
aux flancs anoodis ?^ Perret ne se connaissait guère 
qu'un cousin, un paysan de Ciessy, gros gaillard sans 
idées» hostile au lac, aux vagues, au doux clapotis de la 
quille sur l'eau bleue. 

Non, l'avenir n'était pas gai. A quoi bon se lever à 
quaUe heures du matin, braver les orages, tirer le poisson 
hors de l'eau ?... Coquin de Vincent I... Quand on a sept 
enÊuits, on sait au moms pour quoi et pour qui on tra 
vaille... 

Les yeux de Perret se tournaient alors vers Lausanne. 
Les deux pécheurs s'y rendaient encore, deux fois la se- 
maine, comme de vieux amis. Seulement, voiU, tandis 
que Perret vendait ses poissons au petit hôtel de la Ba- 
iamu, à des particuliers sans généro si té» Vincent allait 
montrer sa trogne enluminée dans les patacet aux mille 
colonnes. Chacun le connaissait. On aimait à lui âûre con- 
ter son entrevue avec le roi de Grèce. Vincent devenait un 
personnage. 

Une haine franche, avouée, est déjà lourde à porter. 
Mais une haine cachée, mitigée de souvenirs amicaux, 
une jalousie qui n'ose se découvrir et qui passe d'un re- 
gard sournois, d'une pensée mauvaise, à un mot de g r osse 
pUisanterie, (atigue encore plus son homme. 

Penché sur l'eau comme pour voir le sable du fond, 
Perret s'efforçait de penser à des dioses gaies. Sous ces 
flols paisibles, verdàtres, mystérieux, la veuve du brochet 
monstre nageait sans doute à hi poursuite de quelque 
menu fretin. Que ne cherchait-elle la mort qui avait ravi 
son compagnon I... Les fileta étaient U, tendus, habile- 
ment descendus entre deux eaux, prêts à la recevoir... Et 



128 BDUOTRkQUB UNIVKRSKLLB 

les belles truites, les feras à dos gris, qu'attendaient- 
elles ?... Pourquoi donc, depuis quelques mois, Vincent 
capturait-il tous les gros « morceaux ? »... Usait-il d'un 
miroir, d'une nacre fascinatrice pour attirer les poissons 
dans ses filets antédiluviens ?... Où était donc l'étoile qui 
veillait sur ce rival, qui lui octroyait une belle femme, 
sept enfants, une splendide insouciance, des prises mira- 
culeuses ?... 

— Sapristi I... gémissait Perret, toujours penché sur 
l'eau sans couleur. Je n'ose bientôt plus lever mes 
engins.... Des sardines, des lottes longues comme le doigt, 
des truites de quinze jours, des perchettes de trente 
grammes, c'est tout ce que je ramène!... Ça devient dé- 
goûtant !... 

La coupe d'amertume était pleine. Perret cracha dans 
l'eau. Puis il alluma sa pipe. Et il sentit que la haine le 
mordait plus fort au cœur. 



* 
* * 



Certain samedi de décembre, il y eut, à Saint-Chax, 
l'annuelle réunion des pêcheurs. 

Cette réunion commençait toujours par une partie 
sérieuse, grave même, où l'on parlait cotisations, décès 
de sociétaires, radiations de membres insolvables. Après 
quoi l'on réclamait âprement le droit de traquer la fera, 
jusqu'à destruction totale, en tous temps et en tous 
lieux. On se plaignait ensuite, en termes aussi véhé- 
ments que traditionnels, des pêcheurs savoyards cou- 
pables de s'attaquer aux poissons helvétiques sans dis- 
tinction de sexe ni d'âge.... Enfin, dans le brouhaha, 
le « rapport de caisse » : Au jo octobre içio, la fortune 
de la société se montait à 32^ francs,,,, La seconde 



LA vmoiAMCi o« muter ij^ 

partie de la téanoe valait beaucoup mieux que la pre* 
mière. Elle ooonftait en un banquet pfokmgé en beuve- 
ries jo3reaies. 

Cette année encore, i'crrct, Vincent et le gnuid Bac- 
chui te rendirent à Saint-Chax. Après leur ocmiie tout 
le brouillard, ils furent heureux de se trouver brusque- 
ment dans une salle surcbauflflée, emplie de fumée, de 
rires, d'odeort amicales. Perret s'assit à l'écart, près des 
vieux, n aimait les udtumes qui écoutent Et puis 
ces vieux, tous, buvaient la goutte. Or les € gouttiers > 
aiment à se mettre ensemble, à déguster lentement leur 
boisson àivorite, k courtes rasades, au lieu de se jeter le 
liquide € en bas le cou » comme ceux qui boivent le 
petit vin blanc 

— Là-bas, fit un des vieux k mi-voix, n'est-ce pas 
Vioœot, celui qui a vendu œ brochet au roi de Grèce f 

— Oui !... répondit Perret Depuis l'article qui a paru 
sur les journaux, on n'ose plus l'approcher.... II ne parle 
pas à tout le monde, le monsieur ! 

— L'a-t-il seulement pris, ce brochet ?... poursuivit un 
autre vieux, sceptique. En somme» personne ne l'a vu.... 

— Sût que c'est une histoire inventée... afSrma nette- 
ment Perret En tout cas, à moi, son brochet, il ne me 
la pas montré.... Pour être blagueur et menteur, il n'y en 
a point à ce Vincent ! 

— Est-ce vrai, repnt le premier vieux aux traits 
malins, qu'il fournit Beau-Rivage, qu'il y vend tout soo 
poisson depuis la plus belle fera jusqu'au ph» crouille des 



Perret ne répondit rien, car il étouffiut d'entendre 
(«fier de Vhioeot comoie on parle d'un homme arrivé, 
è Toix contenue et nmiinièie. 



ftIBL. UIOV. LXV 



130 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSBLLB 

Après le banquet, les groupes s'attardèrent dans les 
« établissements. » A quoi bon se hâter de retourner à 
la vie grise ?... Pour la dixième fois, au moins, Vincent 
contait son aventure. Le roi de Grèce ?... Il lui avait 
serré la main, le plus démocratiquement du monde.... 
Fier?... Pas plus!... Et pas tant grand ni tant gros.... La 
jalousie allumait des flammes étranges dans les yeux des 
auditeurs. On se chamaillait, maintenant. Des voix rau- 
ques lançaient des blasphèmes, des arguments d'une 
concision lapidaire ; des poings retombaient sur les tables; 
des verres gisaient renversés ; du vin coulait.... Et des 
hommes taillés en hercule se levaient lourdement, provo- 
quant l'adversaire. Déjà ce bambocheur de Vincent et 
Billotte, un batailleur émérite, se crachaient dans les 
mains et retroussaient leurs manches : 

— Fais voire la moitié du chemin I... 

— Gare !... dis un bout de prière.... 

Vivement, se glissant entre les tables, Perret s'éclipsa. 
Près de la porte, pourtant, en une attitude de fouine 
apeurée, il se retourna. Il vit Vincent, debout, magnifi- 
que, qui dessinait un moulinet terrible, au-dessus de son 
crâne plat, avec une corde saisie sur une table.... Et tout 
d'un coup, un bruit sinistre, la nuit noire dans laquelle 
les taches rouges des cigares allumés semblaient des yeux 
de loup à l'affût.... Lancée comme un lazzo, la corde 
avait atteint et brisé la lampe... Perret, prudent, s'éloigna, 
car il vaut mieux prendre le large que de demeurer bête- 
ment dans les lieux où l'on casse du verre. Sait-on 
jamais exactement qui paiera ?... 

Le lendemain, Perret apprit par la rumeur publique 
que la rixe s'était terminée sur un pré. Accablé sous le 
nombre, Vincent, après une héroïque résistance, s'était 



LA vmoiâwci M ri&AIT 1|| 

retiré avec U figure en piètre état. Un advemire avait 
perdu iix dents dans la bagarre. 

— Je l'ai apvçu dans sa remise, ie beau \ incent, ré- 
pétait sans fin la femme de Perret*... Il a un oeil au 
beurre noir et le nés tout pelé.... Cest bien (ait I 

Cette nouvelle surprit agréablement Perret. Et quand 
il revit son camarade, avec un tact exquis il s'abstsoi de 
toute allusion déplaisante. Il n'eut qu'une phrase, qu'il 
dit senteodeosement une fois, deux fois, trois fois, à in- 
tervalles savamment calculés : 

— Il parait que tu en as joliment abîmé un.... Gare !^ 
Veille-toi I... Ces gpillards de Saint-Chaz sont capables 
de tout.... Une vengeance.... c'est si âidle 1... 

Ainsi parlait Perret. Et il savait pourquoi, étant sour- 
nois et malin. 

—• Je ne crains personne I... ripostait Vincent avec 
violence. Personne !... Pas même le diable 1 



Au village de Barance, à Xo6l et à P&ques chacun se 
rend à l'église. On chante. On se lève pendant les prières. 
On écoute le commencement du sermon. On sommeine 
ensuite. On se réveille quand la voix se taiL Puis les 
eniants sortent et les grandes personnes communient. 
CéU s'est toujours fiut, et il n'y a vraiment ancone 
raison quelconque pour rompre avec la tradition. Boltss, 
le boulanger qui rosse sa fenmie, est à sa place, devant 
la chaire, et il chante le ténor. Auguste Bertrand, qui a 
eu des histoires avec l'épouse de Maurullaz, est a«is sur 
le grand banc latéral et il chante la basse... 

Conmie les antres, Perret, Vincent et Baocfaoi, qoand 
se levaient les matins de PAques et de Xoél, obéi ssai en t 



152 BIBLIOTHÈQUE UNIVSS8ILLI 

à l'appel de la cloche. Le voisinage de l'eau, le bruit des 
vagues sur la grève, le sifflement des vents jettent les 
âmes dans une certaine mysticité. A force d'être penché 
sur l'onde traîtresse qui désire vous engloutir, sur les 
profondeurs glauques ou noirâtres, on songe à la mort.Un 
peu de gravité se pose tout au fond de l'esprit.... Cette 
mort, on la redoute, car il est très doux de boire, de 
sacrer, de gonfler ses biceps, de se frapper sur la poitrine 
d'un poing noueux pour entendre comme ça sonne clair.... 
Quand on vit, on sait au moins où on en est, ce qu'on a, 
et que le vin coûte huitante centimes le litre.... Après?... 
On raconte bien des choses, des choses terribles.... Est-ce 
vrai ?... N'est-ce pas vrai ?... Perret et Vincent l'igno- 
raient absolument. Mais, à tout prendre, le mieux est 
encore de mettre les chances de son côté. Pourquoi 
n'irait-on pas, dans cette intention, deux fois l'an, joindre 
des mains calleuses sous les voûtes calmes d'une église.... 
Surtout quand le pasteur, amateur de truites, est un bon 
chent. 

La veille de Noël, il faisait froid. Les routes blanches 
criaient sous la morsure des semelles cloutées. A la 
tombée de la nuit, l'église perchée sur la colline s'illu- 
mina comme un château de légende et de partout l'on 
vit des mères bien peignées, des pères très gauches en 
leurs habits du dimanche hâtivement revêtus, des groupes 
d'enfents excités, se diriger vers le temple. Une grande 
joie descendait sur la terre... Les touffes de gui, dans les 
pommiers, les feuilles de houx, dans les haies encapu- 
chonnées de neige, brillaient de leur mieux, presque au- 
tant que le ruisseau gelé.... Et Ulysse, le domestique du 
syndic, chassait de l'abreuvoir les grosses vaches jaunes 
avant qu'elles eussent fini de boire, car lui aussi voulait 
contempler « l'arbre. » 



LA vnictAifCB M mmiT ijS 

Debout derrière une fenêtre défendue par tm épais 
rideau, Perret regarda ]on|[teinpi les époux Yincent s'é- 
loigner par le sentier mal tracé. Le père marchait en 
tète, 9on dernier né, un gros enfimt de deux ans, sur une 
épaule. II marchait 4 grands pas,enfonçant dans la neige 
jusqu'aux chevilles, sum de sa femme en chapeau violet, 
des six enâmts qui complétaient la famille, tous à la quetie 
leu leu, nettement découpés sur la blancheur des prés, 
tous taillés sur le même modèle, tous velus du même 
drap bran. Comme chaque enâmt avait droit k deux 
oranges, c'étaient donc quatorze oranges qui s'aligne- 
raient ce soir sur la table des Vincent ! 

Perret serra les poings. La solitude lui parut atroce. 
Depuis trois joun, sa femme avait mal aux dents. Elle 
gémissait, bougonnait, boudait, un mouchoir blanc noué 
sous le menton, un oeil tiré de câté par l'enflure. Soudain, 
avec l'acuité d'une piqûre, le mot de Vincent s'im- 
po«i: 

— Ta femme... la plus pouette du canton.... 

.\près tout c'était peut-être vrai ?... Elle louchait. Elle 
se dandinait en marchant, comme un canard pressé.^. Bt 
puis pourquoi ne lui avait-elle pas donné d'enfimts ?... 

SitAt que la tribu des Vincent se fut effioée derrière 
le bom, Perret s'édipta doucement du cêté du lac Et il 
pensait tout le temps : 

— Ah !.. tu te crois de m'insulter !... Tu causes au 
roi de Grèce !... Tu voles aux camarades hi bonne clien- 
tèle !... Tu te vantes d'avoir les meilleurs filets du lacf... 
Tu crèves d'orgueil I... On verra de quelle voix tu chan- 
teras demain soir.... 

Il ne fiusait plus jour, mais la nuit n'était pas encore 
tombée.... Perret, un in^nt, disparut derrière les saules 
penchés sur l'eau. D'une cachette, fi tira une curae à 



134 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

pêche si longue que, posée sur la barque, elle la dépas- 
sait en avant et en arrière. Avant de démarrer, Perret 
tourna la tête : il lui semblait qu'un doigt le touchait à 
l'épaule. Puis, le buste ployé, les bras tendus, il tira sur 
les rames, avec une volonté furieuse. Très vite, il fut loin 
de la rive, parmi le gris de la brume, sur le gris de 
l'eau.... Tendres comme un appel, incroyablement loin- 
taines et douces, les cloches de Lausanne, les cloches de 
la veille de Noël, s'étaient mises k sonner. Leur chant 
semblait monter du fond de l'eau, venir de quelque ville 
profonde bâtie dans le royaume des algues pour appeler 
les laides ténèbres à la repentance... Craintif, halluciné, 
Perret se tassa au fond de sa barque. Quelles étaient ces 
ombres qui le frôlaient, qui frappaient la nuit de leurs ailes 
déployées ?... Un cri plaintif, aigre, le rassura. Il jura : 

— Sacrées mouettes !... 

Les cloches sonnaient toujours. En leur mystérieux 
langage elles disaient : « Perret !... Que médites-tu ?... 
Ecoute, ne mets point de secret entre les hommes et 
toi.... Les secrets tourmentent, usent, affolent.... C'est 
comme un peu de mort que l'on porte en soi.... Re- 
viens.... Attache ton bateau près de celui de Vincent.... 
Et oublie ton projet....» 

Hostile, Perret repoussa cette voix. Découragées, les 
cloches se turent.... Là-bas, au-dessus du village, les fenê- 
tres éclairées de l'église mettaient un peu de rose dans 
le trou noir de la nuit. 

Alors, frottant une allumette, Perret inspecta la surface 
de l'eau.... Rien.... Il recommença, en vain, et ailleurs en- 
core, et il virait de ci de là, passionné, froidement têtu. 
C'était pourtant bien là que Vincent tendait ses filets. 
Mais le diable, sous cette nuit qui s'épaississait, c'était 
de trouver la place exacte, de suivre le grand cercle des- 



LA vniOBAMCi OS rtuott 13$ 

sine par let boadKmt de llège.^. Le bniit des rsmes, 
fouettant l'eau, était fonnidable, et comme impie dans le 
stleix» aogoste.... Minutieux, méthodique, Perret hanta 
tous les parafes où son rival opérait, plongeant souvent 
sa longue perche dans l'eau morte, titant, sollidtant 
l'obstacle.... 

— Nom de sort !... 

Un grognement proloQgea ce juron. De nouveau, une 
flamme d'alhiniette jeta sur les flots sa pauvre lueur dan- 
sante. Alors Perret rit, d'un rire asses laid qui sortait 
mal entre les lèvres serrées. Et puis, plus un mouve- 
ment, plus un mot, rien que le doux cbipotis de l'eau 
contre hi quille de la barque. Peut-être l'homme réflé- 
ditssait-il encore, hésitait-il ?... Pourtant, ce qu'il avait 
décidé devait être accompli. Quand on a mûri un projet, 
on profite de l'occasion.... 

Vivement, Ptorret saisît une serpette au trandumt frai- 
chement aiguisé ; il l'attacha à l'extrémité de la perche ; 
il plongea cette perche dans l'eau avec une joie sauvage, 
la lançint comme un harpon jusqu'à ce qu elle se fut 
heurtée à la résistance souple du filet.... Alors sabrer les 
mailles, entailler de haut en bas, de gauche à droite, 
agiter hi serpette dans le réwau serré, attaquer les points 
sensibles, s'y acharner, revenir à la charge afin de mieux 
trancher les fils mouillés, quelle volupté!... Un coup de 
rame, et recommencer plus loin I... Inquiets, les bou- 
chons, à hi surfiu», sautillaient, dansaient sur l'eau fré- 
missante.... Et Perret travaillait toujours. Encore un coup 
ici, un coup là, une estafilade, une entaille drcuhûre, et 
pim !... et pan !... Ah I... tu vends des brodiets au roi de 
Grèce 1... Ah ! ma femme est la plus pouêtte du canton ! 
Tu vends U marchandise à Beau-Rivage !... Tu te paies 
une nidiée de sept enfimu ! Tiens, attrape ça, et encore 



13^ BIBLIOTHÈQUB UNIVERSELLE 

ça, et celle-là, et encore une autre, et cette « fauchée » 
en travers, et cette « secouée » en zigzag pour les qua- 
torze oranges de l'arbre de Noôl ! 

Quand Perret cessa de besogner, quand il eut, par un 
maître coup de serpette, mis le point final à son œuvre 
d'extermination, des gouttes de sueur roulaient de son 
front, le long des joues, jusque dans sa barbe épaisse. Et 
il poussa un soupir qui l'étonna comme si quelqu'un 
d'autre l'avait exhalé. Etait-ce bien lui, en effet, qui ve- 
nait de « manier » la serpette ?... 

A force de rames, Perret fuyait le lieu de son exploit. 
Mais il avait beau s'en éloigner vivement, il sentait bien 
que le souvenir de cette heure forte le suivrait dans la vie 
comme un fantôme, que ce souvenir il faudrait s'appli- 
quer à le tuer, à l'enterrer profond, à rouler dessus la 
pierre du silence. Il se raisonnait : 

« Après tout, c'est une farce!... Des filets, on trouve à 
en acheter.... Vincent accusera ceux de Saint-Chax.... Par- 
di... c'est une farce, une mauvaise farce, mais une farce!... 
On a bien le droit de s'amuser de temps en temps.... 
Il va bien aux arbres de Noël, lui ! » 

Rassuré, à coups de rames prudents, maintenant, 
Perret longeait la rive. Aucune lumière ne brillait chez 
les Vincent.... Sans se hâter, il tira la barque sur le 
sable. Ici, la grosse pierre dans laquelle est scellé l'an- 
neau, ici l'amarre, ici le cadenas.... Un tour de clef et la 
clef jetée dans une poche profonde. Sans impatience, de 
ses doigts gourds, le pêcheur dénoua la ficelle qui s'en- 
roulait autour du manche de la serpette. Tout marchait 
à souhait ; cependant, comme Perret s'éloignait dans les 
ténèbres, pour aller cacher la perche chez lui, au fond de 
la remise, des roseaux s'écartèrent violemment. L'homme 
sursauta. Son regard, agrandi d'épouvante, chercha à 



137 

percer la nuit. Une forme bUncbe, un chien de 
en maramie, peot-toe, gliaa le long dat taule 
ruisseau, grogna, dlapamt. 

— D'où vieDi-tQ ?.^ questionna la temme, 
quand son mari pouMs la porte de la coiiine. 

— Moi ?... J'éuis à la remise.... Je piépaiait lea 
amorces pour demain soir.... 

Là. femme ne répondit rien. Une idée, aiora» s'empara 
de Perret. 11 âdlait se hâter, gagner le TÎllage, acheter à 
l'épicerie un paquet de tabac, entrer dans la salle d'au- 
berge, se montrer, quoi I... 

— Je vais au village.^. 

Sans antre explicatioo, le pécheur sortit de la cui- 
sine, son bonnet enfoocé josqu'aoz oreilles. Comme il 
suivait le sentier qui longe la rivière, un bruit de voix le 
chassa parmi lea roseaux, derrière les broussailles. Les 
Vtnceot regagnaient déjà leur domicile. Retenant son 
souffle, Perret regarda défiler les ombras grandes et 
petites. Le père Vincent disait : 

— Je me souviens du temps où on passait par Ui avec 
5on orange dans sa poche, toute une bande, Ptorret, 
Bacchus, Tardy... les vieux d'à présent, quoi !... On don- 
nait des coups de pied dans hi porte de la mère Pan- 
chaud, on détachait ses deux chèvres, on cailloutait les 
isolateurs des poteaux de télégraphe...Oui L... on était de 
fiers gredins I... 

Tapi derrière un églantier, Perret 
« Ma foi, ça n'a pas changé !... » 



Cétait Xoèl. L'aube terne trouva les maisons, les 
carrefours, les artères à leur place, les cours bien ba- 
layées... Les vaches avaient été boire an bassin de bi 



138 BiBLionrkouB univsrsslli 

fontaine, et puis elles étaient rentrées à l'étable, lentes, 
chassant dans l'air bleu du matin, par leurs naseaux hu- 
mides, la buée de leur lourde respiration.... Des hommes 
se lavaient la poitrine et les bras à grande eau avant de 
mettre leurs beaux habits.... Et le soleil montait dans le del 
clair, jetant les flèches de ses rayons aux coqs des clo- 
chers, à la glace des ruisseaux gelés, aux vitres des mai- 
sons chaudes.... Soudain, la cloche appela. 

Et Perret comprit que pour bien des raisons il fallait 
obéir à cet appel. D'abord, il était prudent de faire 
comme on avait toujours fait. Et puis il n'était pas mau- 
vais de se blanchir par un acte de dévotion, par une vi- 
site à l'édifice où Dieu vit. Franchir le seuil sacré, re- 
garder quelques instants au fond de son chapeau, chanter 
un cantique à la gloire de l'Etemel, c'est se réhabiliter, 
se donner confiance en soi-même, transformer les canail- 
leries de sa vie en peccadilles minuscules. 

Voilà pourquoi, sur le chemin montant, Perret mar- 
chait gravement. Tout en suivant sa femme, revêtue 
d'une robe violette dont l'étoffe raide bouffait, Perret se 
disait, non sans orgueil : 

«Quand elle veut, elle a bel et bien bonne façon I... 
Elle a les épaules larges, des cheveux à revendre... Ah !... 
la plus pouëtte du canton !... Rosse de Vincent !... Enfin, 
tu as eu ton affaire 1 » 

Tout au haut du clocher, balancées parmi les poutres 
entre-croisées, les cloches sonnaient à la volée et l'on 
voyait tantôt leur dos lisse, tantôt leur bouche bien ou- 
verte où le battant s'agitait comme une langue goulue. 

Le cimetière entourait l'église. Au-dessus du village, 
loin des querelles, des rivalités, des auberges, des foires, 
des fumiers, on avait logé les morts et Dieu. Il semblait 
bien, tant ils étaient paisibles sous leurs croix, sous leurs 



LA vnolAMCB DE PtSKIT »39 

pierres, que les morts ne s'en ptalgnaient pes.... Ces 
tombes, Perret les regarda. Gravé sur le granit, en lettres 
d'or, il lut : Heureux Ui débonnaires — Ces mots, le 
pécheur les repoussa. Dieu n'a-t-il pas dit aussi dans son 
Andeo-Testameot : €£d pour œii et déni pour dent /..• 
Cest ça, la bonne doctrine, celle qui est valable pour la 
vie. L'autre, c'est la doctrine des cimetières. 

Donc, vêtu de noir, tout le village gravissait le chemin 
montant 

Assis, très calme, sur un banc de cbLé, Perret exami- 
nait tous ceux qui entraient. Et pour se donner du cou- 
rage, il s'attachait aux moindres : Berroud avait beau 
porter haut sa grosse tète rouge, on l'avait ramené chez 
lui en brouette au soir de la fête de l'Indépendance; 
Bacchus vo3rait les singes et pourtant, tout à l'heure, fl 
chanterait du haut de la tribune avec l'Helvétienne : 
Gloire à Jésus notre frère..,; le syndic et le régent, cou- 
sins germains, vivaient à couteaux tirés et leurs fanmes, 
avant-hier encore, se montraient le poing par-dessosia 
haie de leurs jardins ; Verdier en était à son second 
divorce, et pour quelles raisons, on le savait bien !.... 
Pittalaz versait de l'eau dans son lait, trompait même les 
jinfs aux foires, mettait des boutons dans le sac de la 
collecte des incurables; quant à Brissonnet, il fréquen- 
tait sa servante... Ah ! du joli monde!.*, du joli monde 1... 
En comparaison, qu'était-ce que distribuer quelques 
coups de serpette au travers des mailles d'un vieux fDet 
cent fois raccommodé ?... Et celui-là qui s'avançait 
pesamment, que valait-il ?... Devant les joues intègres 
et bien rasées du municipal Verdonnet, l'esprit critique 
de Perr lljte; devant cet homme-là, vraiment, fl 

fallait ^...v.M.ci, comme il fiidlait s'incliner aussi devant 
sa fille. M** Noémie, l'ange du village. 



140 BIBLIOTHÈQUE UNIVSRSXLLB 

€ C'est des gens qui ne sont pas normaux », songea so- 
brement Perret. 

Et voici que Vincent entrait à son tour, en compagnie 
de sa femme plus frisée, plus plantureuse que jamais; il 
marchait à pas lents, métamorphosé par la majesté du 
lieu, les lèvres gravement serrées, ne sachant trop que 
feire de ses énormes mains noircies par le soleil et les 
pluies. 

« Il n'a pas tant bonne façon!...» se dit derechef Perret. 

U eut envie de rire en pensant à la surprise que l'eau 
cachait encore si bien; par les yeux de l'imagination, il 
vit les filets troués, tailladés, éventrés, abîmés.... Puis il 
se leva respectueusement pour la prière. Puis il se rassit 
et chanta: Comme un cerf altéré brame,,. Puis il croisa 
les bras sur sa poitrine bombée, regardant la chaire où 
M. Pattuz, debout, disait sur un ton de tendre profon- 
deur: 

— Mes frères... 

Perret trouva à ces simples mots une ironie extraordi- 
naire. On lui prêchait l'amour, la bonté. Sans doute! 
Mais que les autres commencent!... Il lui prenait des dis- 
tractions. Puis il écoutait de nouveau la voix lointaine: 
Dieu nous a parlé en divers temps et en diverses maniè- 
res.,. Dieu?... Le syndic de Bornier n'y croit pas, lui, et 
il s'en vante, et ses affaires prospèrent. Et pourtant, 
d'autre part, on est des hommes et non des animaux. Il 
a bien fallu créer le monde, l'organiser, mettre l'eau d'un 
côté, la terre de l'autre, éteindre le feu central, suspen- 
dre le soleil, semer les étoiles au ciel. Renonçant à com- 
prendre, Perret ferma les yeux... Quand il les ouvrit à 
nouveau, son regard tomba sur la table de communion. 
Et il se dit: 

« Ma foi, si Vincent communie, je suis obligé de 



marchOT aoML. Ce n'eit pas le monient de dooner l'im* 
praHioQ qa'oo n'a pas le droit de communier,,. » 

Quand le moment fut venu, le pasteur eomeilhi à cem 
qui n'avaient pas l'intention de paitidper à la cène de 
^ retirer eo bon ordre. Des enûmts, ooe frand'mère on 
i>eu indisposée par la chaleur du poêle, trois hommes 
sortirent. Les autres deme ur èrent à leurs places. Cétaît 
la coutume. 

Le pasteur lut des pages qui parurent infiniment lon- 
gues à Perret. Il recommandait à chacun de s'eianmier 
séneusemenL Puis annonça quelques instants de 
prière muette dans laquelle chacun préaeoterait à Dieu 
A requête. La Toix se toL Un sileooe angoissant descen- 
dit des voûtes sur toutes les tètes inclinées. Maladroit, 
Perret joignit les mains, les sépara, les joignit à nou- 
veau, plongea son buste en aTaot, tant qu'il disparut 
i-Hère le dossier d'un banc et ne vit plus que le plan- 
. Il se sentit alors plus lourd qu'une pierre au fond 
(le l'eau, incapable de quitter le sol de b terre, de con- 
fier à Dieu l'un quelconque de ses secrets. A quoi bon se 
faire mal juger?... Il serait toujours aases tât d'expliquer 
les choses au dernier jour. Patient, Perret dénombra les 
emp re in tes de clous sur le plancher. La forme de dettx 
semeOes s'y dessinait nettement, mais l'une de ces se- 
melles montrait les marques de trente-deux dous, l'autre 
<le trente et un, de quoi l'homme en prière conclut que 
1 un des dous avait déserté son poste.... Le pastetnr re- 
prit enfin sa leaure. 

I^ hasard voulut que Vincent, pendant le défilé de U 
commumon, At devant Perret. Les deux hoaunes avan- 
çaient lentement, recueillis. 

— • Sarmoniet k mai par U bmU^ dit le pasteur à 
Vincent. 



142 BIBUOTHÈQUB UNIVBRSKIXB 

Et à Perret: 

— Soyez parfaits comme votre Père céleste est par/ait,.. 
Perret s'inclina. 

Quand le défilé devant la table sainte fut achevé, cha- 
cun regagna sa place. Soulagée d'un grand poids, l'assem- 
blée chanta vigoureusement. Puis on sortit. Un pâle so- 
leil, mal dégagé des brumes, éclairait la terre gelée. On 
s'accostait. On se tendait la main : 

— Ça va bien?... 

— Pas mal... Et vous? 
Vincent dit à Perret: 

— Salut!... Qu'est-ce que tu racontes de bon? 
Perret, tourné vers l'horizon brumeux et froid, répon- 
dit: 

— Oh!... pas grand' chose... Cette fois, c'est l'hiver... 

— Tu lèves tes filets, ce soir?... 

— Non, pas ce soir... J'ai du monde à voir au village... 
Au revoir! 

Et Perret s'éloigna, le dos rond, les poings au fond 
des poches. 

Benjamin Vallotton. 



ttt>^tt^at«ttt^^t^f ♦♦♦♦♦♦♦ttttt^^^t^tt 



LA CHINOISERIE 

AU XVII* SIECLE ET AU XVIll' 



ni, ps)*» de rêve et de légende, d'où viennent 
1 or, i ivutre, la soie, les parfums» les aromates, les épiœs, 
les cultes mystérieux et les voluptés étranges, eacerça 
toujours UD poissant attrait sur les peuples de l'Europe. 
Kst-ce parce que nos lointains ancêtres, il y a des mil- 
liers d'années, l'ont quitté pour le triste Occident ? fl 
semble qu'il soit toujours pour nous comme un paradis 
perdu. Pour le vénérer, l'imagination populaire le revêt 
de formes diverses : l'antiquité avait son Bacdins indien 
et le christianisme ses rois mages. 

Les objets d'Orient furent de tous temps recherchés. 
Aujourd'hui, si vulgaires qu'ils soient deveniM, ils gar- 
dent encore du charme à nos yeux. Il semble même que 
le goût que nous en avons n'ait jamais été plus vif. La 
mode, une fois encore, est à la Chine, au Japon, à ht 
Pbtm. Aussi racherchoos-nous avec passion les turqueriea 
ou les chinoiseries de nos ancêtres : ce rafralchissoir de 
t61e peinte et qui est orné de guirlandes Louis XV vous 
plaît assurément ; mais celui-là, qui a des Chinois, tous 
plaH davantage. 



144 BIBLIOTHÈQUB UNIVBR8BLLB 

Cest pourquoi le Musée des Arts décoratifs, toujours 
diligent à flatter les manies artistiques du jour, a orga- 
nisé cette année une exposition de la turquerie au 
xviir siècle, tout de même que l'an dernier il en avait 
organisé une du « goût chinois au xviir siècle. » Cette 
dernière fut de beaucoup la plus importante et la plus 
intéressante. En effet, c'est la Chine surtout qui, au cours 
des deux avant-derniers siècles, a enchanté les artistes et 
les collectionneurs. Il n'est, pour s'en convaincre, que 
de lire deux ouvrages récents sur ce sujet : la thèse de 
M"^ Belevitch-Stankevitch sur Le goût chinois sous le 
règne de Louis XIV et le livre de M. Cordier sur La 
Chine en France au XVI II" siècle. 



Les Chinois étaient déjà vaguement connus dans l'an- 
tiquité. Ptolémée parle du pays de la soie, la Sérique. 
On trouve mention dans les annales chinoises d'une am- 
bassade envoyée par le roi An-toun, dans lequel on a 
voulu, avec quelque complaisance, reconnaître l'un des 
Antonins. Au moyen âge, ces vagues relations qui exis- 
taient entre la Chine et l'Europe furent continuées par 
les Arabes. Par les mers du sud de l'Asie et l'Egypte, ils 
apportaient au monde méditerranéen des tissus de soie 
et des porcelaines. On en trouve parmi les objets en- 
voyés en présents aux souverains d'Europe par les sul- 
tans d'Eg}^pte ; et la collection Grandidier possède un 
brûle-parfums de porcelaine blanche qui appartint, dit- 
on, au célèbre voyageur vénitien Marco Polo. Ce fut lui, 
en effet, qui, à la fin du xiii'' siècle, après avoir par- 
couru l'Asie centrale et l'orientale pendant dix-sept ans, 
les fît enfin connaître à l'Europe avec quelque détail 
dans son Livre des merveilles. 



AU XVn* UkCLM IT AU XVOI* I4S 

Toutefois, œ ne fut guère qu'à la fin du xv* nède» 
quand les Portqgftb eurent déooarert le cap de Bonne- 
Espérance, que les relations entre la Chine et l'Europe 
s'éublirent avec quelque constance, et que les objets 
chinois devinrent nsueb en Occident. Déjà la diinoiserie 
amusait les femmes élégantes et les hommes à la mode. 
On trouve dans l'Inventaire de Gabrielle d'Estrées « un 
pavillon en taffetas de la Chine où il y a de tontes 
sortes d'oiseaux et d'animaux représentés. » Et, dans 
V/le des HtrmaphroditeM, ce pamphlet contre la cour 
d'Henri III, est décrite une chambre c laite à l'imitation 
de celle du roi de la Chine, qui est en son palais. » He- 
roard, médecin de U cour de France, dit dans son Jour* 
nal que Lodse de Coligny, princesse d'Orange, Teare de 
Guillaume le Taciturne, apporta de Hollande au jetme 
dauphin, au futur Louis XIII, € des ourrages de U 
Chine, à savoir un parquet de bob peint et doré par de- 
dans, peint des feuillages, arbres et oiseaux du pap sur 
de la toile qui liait les ais de demi-pied. > A U jeune 
princesse de Fnmce, Henriette, plus tard femme de 
Charles I**, elle fit en même temps présent de « vaisselle 
tissue de jonc et crépie par le dedans de laque comme 
dre d Espace. » 



Sous Louis XIII, le goût des chinoiseries commence 
de se répandre et de se vulgariser. Des marrhands por- 
tugais en vendent à U foire Saint- Germain. Et Scarron 
s'écrie en son jargon : 



chet l«t P o c fgsto , 
Nom y veneet à pea de irait 
deladOM. 



oiov. Lxv 10 



140 BIBLIOTHÈQUE UNIVBR8BLLS 

Nous y verrons de l'ambre gris, 
De beaux ouvrages en vernis, 
Et de la porcelaine fine 
De cette contrée divine, 
Ou plutôt de ce paradis ! 

Mon Dieu, oui, Racine avait raison : ce Scarron écri- 
vait comme un fiacre. Kt je ne sais s'il était payé par 
les Portugais pour chanter leur pacotille. Mais, en vé- 
rité, voilà qui ressemble fort aux vers qu'on lit parfois 
dans les journaux et qui célèbrent le savon du Congo ! 

Ce fut surtout sous Mazarin que le goût chinois de- 
vint général. Lui-même donna l'exemple. Cet Italien 
fastueux, qui entassait toutes les richesses dans les coffres 
de son palais, devait aimer les merveilles étranges de 
l'Extrême-Orient. Il y avait dans sa collection, dit la 
Grande Mademoiselle, « tout ce qu'il y a de joli qui 
vient de la Chine. » Il tenta de faire partager son goût 
aux personnes de son entourage, et à la reine tout 
d'abord. Les femmes amoureuses inclinent naturellement 
aux penchants de ceux qu'elles aiment ; Anne d'Autriche 
prit de Mazarin la manie des bibelots chinois. Elle s'at- 
tacha avec prédilection aux objets de filigrane. Parmi les 
splendeurs de Vaux, le surintendant Fouquet comptait 
sept fauteuils « en pluche de la Chine. » Je ne sais ce 
que pouvait être cette « pluche », mais il fallait qu'elle 
fût rare et précieuse pour qu'on n'en couvrît que sept 
fauteuils ! Quant à la Grande Mademoiselle, elle donna 
dans le goût chinois, comme en tout, avec ardeur. Si 
bien que Lauzun, brouillé avec elle, et voulant faire les 
frais d'une réconciliation, ne trouva pas de meilleur pré- 
sent propitiatoire qu'une cargaison d'objets de la Chine, 
qu'il lui expédia d'Angleterre. Elle les refusa par dignité, 
mais ce ne fut pas sans regrets. 



m 

Louis XIV, ékré pamii cet cmiotitës de la Chiner 
leur cjQiwerf touioofB de l'amitié. On le ni bien qoand 
il fit oonstniire Venailles. Lee étoflee et les meublai dii» 
noit y abondaient, et jusque dans les appartements 
mêmes du roi. La Fontaine nous le rappelle dans Pty» 
ché : « Entre autres beautéi, ils s'arrêtèrent loQgtemps 
à considérer le lit, la tapisserie et les sièges dont on a 
meoblé la chambre du roi : c'est un tissu de la Chine, 
plein de figures qui contiennent tonte la religion de ce 
payt-là. » 

On sert peut-être plus sûrement sa patrie en lui don- 
nant un musée qu'une prorinoe. Mais Louis XIV cro3mit 
avoir mieux à 6ure en ce monde que des collections de 
chinoiseries. Les véritables amateurs de la fiunille royale 
furent le Grand Dauphin et Monsieur, frère du roi. Ib 
réalisent admirablement les deux types les plus fréquents 
de coUectionDeun : celui-là ërudit, maniaque, haïssant le 
monde, aimant les belles choses pour elles-mêmes et 
pour soi ; cdui^ élégant, frivole, mondain, cédant plus 
à l'entrabement de b mode qu'à celui d'un goût véri- 
Uble, recherchant l'efiet» voulant qu'on l'admire, et se 
parant d'un bel objet oooune d'une manchette de den- 
telle ou d'un chapeau à plumes. Le véritable amateur, 
c'était bien le premier. € Son appartement, dit Félibien» 
présentait un amas de ce qu'on peut souhaiter de plus 
beau et de plus exquis. » Et Donneau de Vixé ajoute : 
€ Les Indes (par quoi il entend plutôt U Chine) étaient 
plus dans ce cabinet que dans les Indes mêmes. » 

On peut croire, au contraire, que cbes Monsieur li n y 
avait pas d' « amas », et que les osuvree d'art y étaient 
rangées en bel ordre. Nous savons que son cabinet de 



148 BIBLIOTHÈQUE UNIVSR8KLLE 

Saint-Cloud était orné de glaces alternant avec des pan- 
neaux du Japon. On l'imagine aisément, parmi les laques 
à figures biscornues, mirant aux miroirs son étrange per- 
sonne enrubannée et son visage couvert de fard et de 
mouches. 

M"*" de Maintenon eut, elle aussi, quelque faiblesse 
pour les Chinois. Ou du moins elle s'en donna l'air ; car, 
dans cette femme mystérieuse et secrète, qui saura ja- 
mais reconnaître le masque du visage ? Elle portait des 
robes de chambre chinoises que lui avait données le roi. 
Elle les eût sans doute portées cambodgiennes ou topi- 
namboues, si le roi les lui avait données telles. 

Au surplus, le goût des chinoiseries devenait de plus 
en plus général. De la cour, il se répandait dans la ville 
et la province, et de la noblesse dans la robe, la bour- 
geoisie et chez les artistes. Le jardinier Lenôtre, ce grand 
artiste classique dont les jardins n'avaient rien de chi- 
nois, en faisait ses délices ; et tout de même Molière, fils 
de tapissier et grand amateur de beaux meubles. 

Pendant la seconde moitié du xvir siècle, c'est une 
vraie fureur de posséder surtout des porcelaines de la 
Chine et du Japon ; on prend l'habitude d'en parer le 
manteau des cheminées et l'on garnit les murs mêmes 
des chambres de vases posés sur des consoles de bois 
doré, comme on le voit dans plusieurs estampes de Ma- 
rot. Dans toutes les classes de la société, l'usage s'intro- 
duit de servir le fruit et le dessert dans des plats de por- 
celaine, mode qui se développa singulièrement quand les 
édits de 1689 et des années suivantes eurent obligé 
ceux qui possédaient de la vaisselle d'argent d'envoyer 
la leur à la Monnaie. 



AU XVm fldKLB IT AU XVIII* 140 



m m 

Mais l'exemple le plot frmppuit et peut-être l'iiii dee 
moins connus du goût chinois au xvir tiède fiit le pre- 
mier palais de Trianoo. On l'appelait le Trianon de por- 
celaine, car ce n'était, dit 5>aint-Simon, qu'une € petite 
maison de porcelaine k aller taire des collations. » 11 
n'avait qu'un étage surmonté de mansardes peu élevées. 
La fiiçade en était ornée, aux angles et à la corniche, de 
plaques de fideoce. La particularité la plus étrange en 
était les combles, décorés avec une extrême richesse, et 
qui (usaient songer amc tdts des pagodes. Le Trianon 
de porcelaine était, en réalité, de âdence bleue et blan- 
che, rehaussée d'un jaune vif et à décor floral. H com- 
prenait deux chambres principales, cdle des Amours et 
celle de Diane, qui sont des noms asses inattendus dans 
un palais chinois, bien que, à vrai dire, l'amour et la 
chasse soient des passe-temps de tous pays. Mais chez 
Diane, comme chez les Amours, la Chine ne perdait pas 
ses droits ; car l'ameublement y était à la chinoise, et le 
décor « à la ûiçon de porcelaine. » — « Los murailles, 
dit Félibien, sont revêtues d'un stuc très blanc et très 
poli, avec des ornements d'azur, le tout travaillé à U 
manière des ouvrages qui viennent de Chine, à quoi les 
Umbris se rapportent, étant 6uts de carreaux de porce- 
laine. » 

Dans un ouvrage du temps, dté par M. de Nolhac 
dans son livre sur la création de Veisailles et intitulé 
joliment : Omiet moin» conUs quê k$ autres^ l'origine du 
Trianon de porodsJna est ainsi racontée : 

« Bdle-Gloirc. prliiosstc de b ChlM. était asns contredit la 
plu» belle et en même tempe la plus fkre princesse de la terre. 



150 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

La Fée ayant un jour ordonné à Belle-Gloire d'accompagner le 
Prince à la promenade sur ce beau canal, Sans-Parangon eut la 
curiosité de savoir son sentiment sur tout ce qu'on venait de 
voir ; mais la Princesse lui répondit froidement que les richesses 
étaient si communes dans l'empire de la Chine que l'Empereur 
son père préférait toujours les maisons simples et propres aux 
superbes palais. Sans-Parangon se trouva à l'autre bout du canal 
lorsque Belle-Gloire tint ce langage. Et comme il avait une atten- 
tion particulière à tout ce qui pouvait plaire à cette princesse, il 
sauta à terre et, ayant frappé trois fois de sa baguette, il parut 
tout à coup un château de porcelaine, entouré d'un parterre 
rempli de jasmins, avec une infinité de petits jets d'eau, et le 
tout ensemble faisait le plus agréable effet qu'il fût possible de 
voir. » 

J'ai souvent rêvé de ce petit palais de porcelaine, à 
l'écart dans le parc de Versailles, et où, par les belles 
journées ou les belles nuits, on s'en allait faire des col- 
lations ou des médianoches et respirer un air plus libre 
et plus léger que celui de la cour. Au milieu de ce grand 
siècle si bien ordonné, il est, avec ses couleurs vives et 
son toit biscornu, inattendu et comme paradoxal ; et son 
aimable frivolité repose de tant de pompeuse magnifi- 
cence ! 

A peine mentionné par Saint-Simon et décrit seule- 
ment par des auteurs que personne ne lit plus, il dormait 
depuis plus de deux siècles dans l'oubli, quand un archi- 
tecte-archéologue, M. Robert Danis, ayant recherché et 
réuni tous les documents qui le concernent, s'est avisé 
d'en faire une savante reconstitution. 

J'en suis bien fâché pour ma part: c'est que les plans 
et les élévations de M. Danis ont détruit, au choc de la 
réalité, l'image que, sur le peu que j'en savais, je m'étais 
formée du Trianon de porcelaine. Au surplus, rien ne 



I 



AU xvir uÈCLM n au xvni* isi 

DOW oblife absolument à tenir cette reconstitution pour 
exacte; on aura beau nout prouver qu'elle Test, nooi ne 
le croirons que ai nous le Toulona. 

Pour moi, je bénis le temps qui, en détruisant pieuse- 
ment le Trianon de porcelaine, me donne pleine licence 
de me le figurer tout autrement qu'il ne m'est apparu 
dans les plans, ingénieux d'ailleurs, de M. Danis. Je veux 
seulement qu'il ait été cfaarmanL Et rien n'est plus pro- 
bable, puisque l'architecte en fut Louis Le Vau. Ce Le 
Vau était un homme de talent, trop méconnu sans doute, 
et auquel nous devrions une belle &çade du vieux Lou- 
vre, du côté du bord de Teau, si le médecin Claude Per- 
rault ne l'avait pas recouverte d'un placage d'une asses 
froide et plate majesté, mais devenu nécessaire par la 
construction de sa célèbre colonnade. 

Le TrianoD de porcelaine était fragile comme le vou- 
lait son nom ; les intempéries eurent vite âût de le dé- 
grader. En 1687, le roi le fit détruire et, à sa place, 
Mansard éleva un Trianon de marbre. 

Qu'il reste donc pour nous vague et délicieux, dans le 
brouillard d'un demi-oubli. Et que chacun le € reconsti- 
tue » pour son plaisir et au gré de son imagination 1 



La délicate merveille de VenaiOes avait eu, avant de 
disparaître, son influence sur le goût public : tout le 
monde voulut avoir dans son jardin un trianon ou, du 
moins, un cabinet de porcelaine. Et les salons mêmes se 
couvrirent de décorations bleues et blanches, € à bi ma- 
nière de Trianon. » 

C'étaient là des chinoiseries de ûmta^ic. C est que, 
depuis longtemps, on ne se tMxnait plus à collectionner 



152 BDUOIVÉQUE UNIVERSELLE 

les objets venus de la Chine. On les imitait. Mazarin, 
déjà, avait commencé de favoriser ces imitations qui se 
multiplièrent au cours du xvir siècle et du xviir. Les 
plus nombreuses, les plus importantes peut-être, en tout 
cas les plus réussies, furent les imitations de la porce- 
laine chinoise. Tout d'abord on ne copia que le décor de 
ces porcelaines et on s'en servit pour orner des faïences. 

Le plus grand centre de cette fabrication fut Delft. 
Les marchands hollandais avaient de bonne heure ins- 
piré à leurs compatriotes le goût des chinoiseries. Les 
faïences à la chinoise de Delft sont souvent d'une grande 
beauté et d'une merveilleuse richesse. Ce sont d'incom- 
parables motifs d'ornementation que ces grands plats au 
€ décor du paon », d'un dessin si étrange et d'un bleu si 
profond, et bordés d'un étroit filet jaune qui en relève 
encore le ton. Je me rappelle avoir visité un jour un sa- 
lon meublé de ces meubles hollandais, d'un Louis XV 
singulièrement influencé par l'art chinois ; les murs, ten- 
dus d'un brocart couleur de citron étaient ornés de ces 
grands plats de Delft, tandis que sur les armoires et les 
cabinets étaient posés des vases et des potiches de la 
même faïence. Sur la table centrale, dans un grand bol 
bleu et blanc, des citrons et des oranges dressaient, 
comme un trophée pacifique, une pyramide d'or et de 
cuivre. L'effet en était surprenant et magnifique ; car il 
n'y a peut-être pas d'harmonie de couleurs plus enchan- 
teresse que celle d'un jaune franc et d'un bleu riche et 
sombre. 

En France, les grandes manufactures de faïence 
comme Rouen, Strasbourg, Moustier, produisirent aussi 
en grand nombre des pièces à décor chinois. 

Mais ce n'était point assez que d'imiter les dessins des 
porcelaines chinoises ; on en voulut copier aussi la ma- 



à 



AU xvn* nkcuL wr au x¥tn« i$s 

tière, cette pâte ImiteuM et transparente si lëfèra el d 
fine au prix de la faïence lourde et opaque I 

Déjà, à la fin du xvr tiède, on aratt tenté, à Flo- 
renoe» de fidmqoer de la poroelaine ; ces «Miii 1001 
oonirai tooi le nom de € poccefaune des Mëdidi. » Ce 
ne fut que cent ans plus tard, Tere 1695, qu'on obtint, 
en France, à Saint-Clond, de la poroelaine artificielle. 
Cette € pâte tendre », coaune on l'appelle, donna les 
résuluts les plus remarquables et âût encore aujourd'hui 
les délices des amateurs. D'autres manuâictures ne tar- 
dèrent pas à être (oodém, à Cbantilly, à Mennecy, à 
Vinceones. Celle de Vinoennes fut en 1756 transférée à 
Serres eC porta dès lors le nom de Manufiuture ro3rale 
de poroefadDe. 

Pendant qu'en France on ne produisait que de la por- 
celaine tendre, on a^it découvert, en 1709, k Meiswo, 
en Saxe, et tout à fiut par basard*, le secret de la por- 
celaine dure, de la véritable porcelaine. 

Bien que, dure ou tendre, la porcelaine soit à l'origine 
une imitation de la Chine, il n'y aurait pas lieu d'en par- 
ler id si on ne l'avait pas, en France comme en Alle- 
magne, en Angleterre comme en Autriche, très fréquem- 
ment décorée de dessini ditnois. 

Les plus belles décorations chinoises — ou plutôt 
japonaisea — furent sans doute celles des porcehdnes 
tendrss de Chantilly, dites € k décor coréen. » Elles 
représentent tantôt une haïe de bambous où jouent des 
singes ou des écureufls, et tantôt des semis de fleurs ou 
des vols de papillons. Le dessin en est d'une finesse 
ravissante, et les codeurs, qui sont le bleu tendre, le 

C«iko«lèèr« 



154 BIBLIOTHitQUK UMIVBRSILLB 

vert clair, le jaune et le noir, ont tout ensemble un éclat 
et une délicatesse incomparables. Ces Chantilly à décor 
coréen affectent les formes les plus variées ; ce sont par- 
fois des pièces à contours réguliers ; mais souvent aussi 
ils représentent des fruits, des fleurs, des pagodes ou des 
poussahs. Les plus beaux valent leur pesant d'or. La 
célèbre écritoire en poussah de la collection Fitz- Henry 
a été achetée il y a deux ans près de 30000 francs. On 
ne l'aurait peut-être pas pour 50000 francs aujourd'hui. 

En récompense, les Chinois imitèrent souvent à leur 
tour, sur leurs porcelaines, des dessins européens. Mais 
je ne crois pas qu'ils l'aient jamais fait pour leur plaisir. 
Comme ils passaient avec raison pour des artisans d*une 
incomparable adresse, on leur commandait des décors 
spéciaux, des chiffres, des armoiries, des symboles, des 
devises, des portraits de saints ou des scènes licencieuses. 
Il y a au Louvre, pour en citer un exemple entre mille, 
une paire de grands vases du Japon où, parmi les fleurs 
et les oiseaux d'usage, on trouve des écus aux armes de 
Bourbon-Condé. 

Souvent même les Chinois copièrent des dessins tout 
à fait européens. Et rien n'est plus inattendu, ni plus 
délicat que leur interprétation des guirlandes de style 
Louis XV ou Louis XVL 



Parmi les produits de l'art chinois, les porcelaines 
furent les plus imitées, mais non pas les seules imitées. 

Etaient-ce encore des imitations de la porcelaine ou 
en étaient-ce plutôt des laques que ces décorations « à la 
chinoise », dont on se mit à peindre les lambris des 
appartements ? Ce fut, comme je l'ai marqué plus haut, 



AO XVIP tiftCLS IT AU XVItt« 1$$ 



le Trianon de poroebune qui en donoA l'idée et eo 
gura la mode. Le goût fit bientôt fiireur de ces c 
ries », oomme on les appela, parce que des stages s'y 
jouaient souvent avec les Chinois, ou même s'y jouaient 
seuls. 

Quelques grands artistes du xvir siècle et surtout du 
xviir ne dédaignèrent pas de s'essayer à ce genre bizarre 
et frivole. Mats n'est-ce point une marque du xviir siècle 
que la conplalsanoe des grands aitisles pour les arts mi- 
neurs ? ou plutôt que cette periectioD des arts mineurs 
qui les rend dignes de tenter les plus grands artistes ? 

Jean Bérain, un des dessinateurs les plus originanz et 
les plus iéoonds du grand règne, a prodigué les chinoîse- 
ries dans ses arabesques (si l'on peut encore les appder 
du nom d'arabesques !) qui ont servi de modèles à tant 
d'artisans. 

Le grand Wattcau luinicme tut des premiers à sacri- 
fier au goût du jour. 11 peignit des Chinob au château 
de la Muette pour la duchesse de Berri. Ces paniteaux, 
si célèhres pendant un temps, avaient d^ disparu vers 
le milieu du xviir siècle. Mats les compositions nous 
en ont été conservées dans les g ra v ur e s qu'en ont fiutes 
Boucher, Jaurat et Aubert. Il est permis de penser que 
ces Chinott de Watteau, bien qu'ils soient re pr és e n tée 
dans des jardins À la française, ornés de vases, ne sont 
pas tout à ùài conveotiomels. On croit géoéialement que 
Watteau avait consulté des dessins venus de la Chine. 
Mais, au surplus, qu'importe ? Ce serait une niaiserie de 
demander à un décorateur une exactitude rigoureuse. Si 
les Chinois de Watteau et des autres peinues de 
ries ne nous lensmgnent guère sur la Chine, ils 
représentent fidèlement l'idée qu'on se fiûsait alors de ce 



IS6 BIBUOTHtQUB UNIVSR8ILLI 

pays merveilleux, d'après ses porcelaines, ses soieries et 
ses laques. Et il faut bien avouer que cette idée n'était 
point si fausse, et, surtout, qu'elle était charmante ! 

Les peintures à la chinoise furent continuées et multi- 
pliées par Christophe Huet, le grand maître de la sin- 
gerie. Il décora de la sorte une foule de châteaux : à 
Champs un boudoir à camaïeux bleus représentant des 
pastorales ; à Plaisance, chez Paris du Vemay, un salon ; 
à Bagnolet, chez le régent, une salle à manger. Mais ses 
décorations les plus connues sont les figures chinoises du 
célèbre cabinet de l'hôtel de Rohan, construit par l'évè- 
que de Strasbourg, Armand-Gaston de Rohan. Enfin c'est 
à Huet et non à Watteau qu'il faut attribuer les deux 
singeries, la grande et la petite, du château de Chantilly, 
peintes pour le duc de Bourbon et si célèbres de leur 
temps. Au contraire, la chinoiserie, d'un art merveilleux, 
qui existe encore dans un pavillon privé de la rue d'Assas 
semble bien être de Watteau lui-même. 

Boucher ne se borna pas à graver les Chinois de Wat- 
teau. A Bellevue, chez M""^ de Pompadour, il peignit des 
dessus de portes à paysages chinois. En outre, il dessina 
et grava lui-même un Recueil de diverses figures chi- 
noises. 

Parmi les dessinateurs et graveurs de chinoiseries au 
XVI ir siècle, citons encore Audran, Peyrotte et surtout 
Pillement, dont les motifs ont été d'inépuisables sources 
d'inspiration pour la foule des ornemanistes secondaires. 



Enfin, il n'est presque pas, au cours du xviir siècle, 
un seul canton de l'art décoratif où ne se trouvent des 
traces du goût chinois. 

On décore à la chinoise les verreries, l'argenterie, l'or- 



AU XVn« tIÉCU IT AO XVUI* IS7 

févrarie, les dtelurat des portes et des meubles, les cba- 
Mis et les feux, les cadres et les pendules, les papiers 
de tentures et jusqu'à ces tdles petntes d'uo usage alors 
si conumin et si recherchées de nos jouis, liais ce goût 
se marque particulièrement dans les meobles et les 
étoffes. 

Innomlxrables sont les bureaux, les secrétaires, les 
booheur-du-jour, les commodes, les enoog nures , les 
armoires, les meubles d'appui, les étagères, les tables 
même où sont enchâssés, parmi des rinceaux ou des co- 
quilles de cuirre dselé, des panneaux de laque chinois. 
C'est, s'il en âiut dter un exemple, sur un bureau de 
vernis de la Chine, conservé au Louvre, que Louis XVI, 
captif au Temple, écrivit son testament 

Des laques chinois on imita et la matière et le décor ; 
et ce furent, avant tout, ces &meux vernis Martin dont 
se couvrirent non seulement les coffirets, les bonbon- 
nières, les boites à thé ou à mouches, mais les meubles, 
les paravenu, les lambris, sans parler des carrosses et 
des chaises k porteurs. 

Les tapisseries aussi furent à la chinoise. Humbles ou 
magnifiques, d'Aobusson, de Beauvais ou des Gobelins, 
anonymes ou signées de Bérain ou de Boucher, de Bel- 
lay ou de Peyrotte, elles r e p r és en tent V Amour en Chine, 
ou V Empereur de la Chine ou les^Srr^vrt chinois; ce ne 
sont que parasoto poitttns, moustaches pendantes, dra- 
gons et pagodes. 

Inutile de dire que la chinoiserie envahit toutes las 
étofles de soie, de laine ou de fil. Rappelons seulement 
U mode des satins € chinés », qui commença en 173a, 
et hi vogue des ontomiades imprimées de k Chine et des 
Indes, qu'on appelait des « indiennes » et qu'on imiU 
tant et plus. En 1789, û y avait en France plus de cent 



158 BmUOTRÈQUB UNIVBRSILLt 

fabriques de toiles peintes. La plus célèbre, mais non la 
plus ancienne, fut celle de Jouy-en-Josas, fondée en 
1759 par Christophe-Philippe Oberkampf. Beaucoup de 
ces toiles, qu'on confond généralement aujourd'hui sous 
le nom de toiles de Jouy, avaient des dessins chinois. 

Et quoi de plus chinois aussi, pour le rappeler en pas- 
sant, que le grand arbre couvert de fleurs et d'oiseaux 
qui décore la plupart des vieux voiles de Gênes, si recher- 
chés et si imités ces derniers temps ? 



L'architecture chinoise n'exerça guère d'influence sur 
la française. Elle resta peu connue en Europe, et pour 
cause, car on transporte plus facilement un éventail 
qu'un temple, fùt-il de laque et de papier. L'imitation 
de la Chine n'alla guère qu'à élever des pavillons de jar- 
din. Bélanger fut l'architecte préféré de ces fantaisies 
exotiques ; à Bagatelle, il construisit deux ponts chinois 
et une tente chinoise. 

A Chantilly, il y avait aussi un célèbre pavillon chi- 
nois : « Le plafond représente un ciel où voltigent des 
oiseaux; au milieu est un aigle qui semble tenir en son 
bec le cordon du lustre, fait de fleurs émaillées ; le meuble 
est d'une perse très jolie; les deux portes sont ornées 
d'une draperie retroussée avec grâce. » Citons encore la 
célèbre pagode que le duc de Choiseul avait fait élever 
dans les jardins de Chanteloup. 



Si la chinoiserie, quelque fantaisiste et même fan- 
tastique qu'elle semble, ne laissait pas de s'adapter si 
facilement à la vie ordinaire et à la décoration la plus 
usuelle, elle convenait d'autant mieux aux fêtes, aux baK 



Ao xwv nacLÊ wt au xmt* i$9 

leU, aux mascuades. Dès le xvir tiède, quand lea ùd- 
teuri de divert JMementi éUieot las de la in3rtliologie 
antique, ils se toornalent volontiers vers l'Orient mjrsté- 
riem et biarre. Et n'étaient-ce point d'excellents per- 
somafes de caniaval que le Chinois an chapeau pointu, 
à U longue queue et aux longues rooastacfaes, ou la Chi- 
noise aux cheveux tirés et hérissés d'épingles ? Aladin 
devenait le frère de Scaramooche. 

Louis XIV parut en Chinois dans un bal à Versailles 
et Ui duchesse de Bourgogne en Chinoise au bal du chan- 
celier de Pontchartrain. En honneor de cette même 
prinœne, Monsieur donna une collation chinoise, ima- 
ginée par Béraîn et oà il y avait des pagodes vivantes 
qui chantaient et jouaient des instnnnents. En 1700 il y 
eut à Marly un bal qui commença par un divertissement 
intitulé le Roi de la Chine, On pense bien que Ui du- 
chesse du Maine ne resta pas en arrière. Son fidèle 
Malézieu fit représenter en son honneur dans sa maison 
de Cbfttenay un divertissement où il y avait un arlequin 
chinois et des convemtions en baragouin chinois. Et 
cette petite princesse, U poupée du sang, comme on 
l'appelait, qui avait l'esprit et le corps aimablement 
contrefaits, n'y semblait-elle pas elle-même une délicate 
et vivante chinoiserie ? 

Du ballet, le goût chinois tenta de se hausser jusqu'à 
bi littérature. Dans celle du xviir siècle, les < histoires 
orienUles » sont fréquentes. On déguise à Ul persane 00 
à la chinoise les personnafes des contes et des ûd>les. 
Faut-il rappeler les Lettres permmtf II n'est pas Jus- 
qu'à la tragédie qui n'échange au moins une fois le 
cothurne antique contre la pantoufle étroite et retroussée 
des dames du Céleste empire, puisque Voltaire fit repié- 
lenter en 1755 X Orphelin de la Chine. On y admira des 



l60 BIBLIOTHEQUE UNIVBRSBLLB 

costumes qui étaient à la chinoise, comme on peut le 
voir dans un dessin de Leclerc, que j'ai devant les yeux, 
et qui représente le personnage d'Idamé. A vrai dire 
cette Chinoise est coiffée comme Marie-Antoinette, avec 
des plumes et des rangs de perles, et elle porte de volu- 
mineux paniers ; mais c'étaient là des concessions inévi- 
tables au goût du public; et je n'ai pas besoin de dire 
combien ce goût me semble vraiment plus délicat que 
le nôtre, si avide d'une exactitude toujours douteuse, et, 
en tout cas, déplacée au théâtre. Ne suffit-il pas pour 
que, dans Idamé, on reconnaisse une Chinoise, qu'elle 
porte ces manches retroussées et ce pantalon bouffant 
qui dépasse la jupe? Et ses plumes, ses paniers et ses 
perles ne sont-elles pas comme une harmonieuse attache 
à la langue qu'elle parle, et qui est celle de M. de Vol- 
taire, et à la décoration même de la salle de spectacle? 



Mais l'Orphelin de la Chiîie n'est qu'une exception, et 
il faut bien avouer que le goût chinois n'eut guère d'im- 
portance dans la haute littérature, non plus qu'en archi- 
tecture ou en peinture. Il reste qu'il a joué, au xvir 
siècle, et surtout au xviii*, un rôle important dans tous 
les arts mineurs, et qu'il est entré, n'en doutons pas, 
pour une grande part dans la formation même du style 
Louis XV. Où donc, je vous prie, les Français, généra- 
lement si amoureux de l'ordonnance et de la régularité, 
auraient-ils pris cette passion pour les formes étranges et 
compliquées, pour le manque de symétrie, pour cette 
ornementation si riche que, non contente de décorer 
simplement un objet, elle en envahit la forme même et 
s'y substitue ? D'où viennent, sur les étoffes, ces dessins 



AU xvn* HKLS KT Ao xvm* l6l 

si libres, si gradenz, si différents des grmnds fleuroos ita- 
liens en fareor tous le xègat préoédeot ? La Chine est 
coupable de tonte cette fiintai^ channante, mats étnm- 
gère, en un seoS| an goût français, et, peut-être, au bon 
goûL 

An surplus, qu'on l'approuve ou non, il fiiut bien 
reconnaître que cette influence orientale fut féconde. Et 
qui sait même si elle n'a pas retardé la décadepce de 
l'art décoratif, si elle ne l'a pas distraite, un moment, de 
sa marche vers le pompeux, le sec et le banal, vers l'an- 
tiquité servilement copiée et d'ailleurs mal co m prise, vers 
toutes les pauvretés du < style Empire ? » 

Au cours du xix* siècle, le goût chinois n'a cassé de 
régner en Europe avec des fortunes diverses. Rappelés* 
vous les boites k gants et les écrans de papier mâché 
couvert de ùmx laque, si chers à nos grands«parents. 
Et surtout songes à tout ce que le modem style, qxte les 
délicats ont renié, mais qui fut une renaissance pourtant, 
a emprunté à l'art du Japon, ce fils de l'art diinoîs. 

Nous devons sans doute plus que nous ne pensons anx 
éventails et aux lanternes de papier ! 

P. ROGBR-CORNAZ. 



BtsL. mov. UCV II 



ttttttttttttttttttttttttttttttttttttttt 



QUERELLES DE PEUPLES 



C'est un lieu commun de la propagande pacifiste que 
les guerres seraient impossibles si les peuples devaient 
les décider eux-mêmes! Et parmi tous les lieux com- 
muns qui courent le monde, il en est peu qui soient 
aussi brutalement contredits par les faits. On n'a pas 
encore vu de guerres, si injustes fussent-elles, qui n'éveil- 
lent l'enthousiasme des peuples, tandis qu'on a vu bien 
souvent des peuples prêts à se heurter, arrêtés par le 
calme et la décision de leurs gouvernements. 

La guerre des Boers fut, en Angleterre, une guerre na- 
tionale ; la guerre de Tripoli est, en Italie, une guerre 
nationale. Elle a été voulue et préparée par l'opinion 
publique et le gouvernement n'a suivi qu'à contre-cœur, 
ce qui justifie cette remarque d'un diplomate turc: « On 
accuse le gouvernement turc d'être un gouvernement 
faible. Quel est le gouvernement faible, celui qui cède à 
Topinion publique en s'engageant dans une campagne 
peut-être périlleuse, ou celui qui lui résiste en refusant de 
procéder à l'expulsion en masse des Italiens ? » 

Ce qui est certain, c'est que les sentiments populaires 
sont, en général, beaucoup plus vigoureux, passionnés et 



QOBKSLL» M FAUPUtt lô^ 

belliqueux que ceux des go u v em e m eDti. Nous n avoot 
àU que les guerres qui ont eu lieu ; que dire da oaUet 
qui ont été évitées, la guene austro-italienne toujours 
menaçante, la guerre austro-turque en 1909 et cette 
guerre anglo-allemande que tant de gens croient inévi- 
table et qui est toujours évitée ? Les gouvernements ont 
à supporter une responsabilité que ne connaissent pas les 
peuples, dont la responsabilité s émiette sur des millioiis 
de tètes, et ce sentiment est un âictaur de paix actif dans 
l'histoire du monde. 

Dans la brève esquÎMe que nous allons enUeprendre 
des relations anglo ei franco-allemandes, nous aurons à 
distinguer les sentiments du peuple des actes des gouver- 
nements. Et nous verrons que, s'il n*y a nulle paît une 
véritable volonté belliqueuse, du moins le mérite du 
maintien de la paix appartient-il surtout aux dirigeants. 

Dans les écoles prussiennes, le mot d'ordre est d'ap- 
peler Guillaume II « Guillaume le Pacifique. » Le sur- 
nom est un peu prématuré ; il a, du moins, l'avantage de 
souligner l'ambition de l'empereur, et l'on peut être sûr 
que ce n'est pas sans hésitations et sans réflexion qu'il 
renoncera en un instant à tout l'espoir de son règne. 



Qu'on nous excuse de refaire à grands traits l'histoire 
des relations angUndlemandes de ces dernières années ; 
les ûuts sont connus. Mais fl est indispensable de les 
avoir sous les yeux pour comprendre le sentiment qui 
règne dans le peuple allemand unanime à l'égard de 
l'Angleterre. 

L'opposition systématique des d^ux pays sur le ter- 
rain diplomatique n'est pas très aad en a e , Aucun des 



l64 BIBLIOTHftQUB UHIVKRSELLB 

grands événements du siècle dernier ne l'avait fait 
éclore. Il n'y avait peut-être pas en Europe deux na- 
tions qui eussent si peu d'intérêts divergents, si peu d'oc- 
casions de conflit. La grandeur de l'Allemagne, éclatante 
depuis 1870, le rôle prépondérant que joua sa diplomatie 
dans la crise de l'Orient de 1876 à 1878 causa en Angle- 
terre quelque jalousie, mais ce sentiment n'était point 
périlleux. 

La ferme volonté que montrait l'empire de rester une 
nation continentale et de se désintéresser de toute entre- 
prise impérialiste, comme le prouva le refus du protec- 
torat de Zanzibar en 1874, était suffisamment rassurante 
pour l'Angleterre. Elle n'était pas d'accord avec la poli- 
tique que poursuivait Bismarck à l'égard de la France en 
la poussant aux aventures coloniales. Mais il n'y avait 
pas là d'occasion de conflit, car Bismarck n'allait pas 
au delà des conseils. 

La situation commença à se modifier lorsque l'Alle- 
magne, le 24 avril 1884, éleva la première prétention sur 
l'Afrique occidentale. L'Angleterre ne fit pas d'opposi- 
tion aux premiers efforts coloniaux de la diplomatie alle- 
mande. Le 22 septembre 1884, les 29 avril et i" juin 
1885, le i^*^ novembre 1886 et le i" juillet 1890 
elle donna son consentement à l'acquisition par l'Alle- 
magne de l'Afrique occidentale, de l'Afrique orientale, du 
Cameroun et du Togo. 

Ces accroissements, qui ne paraissaient pas alors mena- 
çants, n'en devaient pas moins avoir pour conséquence un 
déplacement de l'axe de la politique allemande. Il faut 
une marine marchande pour exploiter les colonies et une 
marine de guerre pour les protéger. Le jeune empereur 
qui monta sur le trône en 1888 ne fit que tirer les con- 
séquences de la politique d'expansion déjà inaugtirée 



le règne de sod gnmd-père lorsqu'il prooonçi la 
formale fitmeose : « Notre aTenir est ttir l'eau. > 

Les dUBcultés avec rAngleterre ne tardèrent pas. Le 
i-abinet de Londres ne put empèdier racqnisitx» à bail 
de Kiao-Tcbéou consentie par la Chine à l'AIleniagne, le 
6 mars 1898, et il accepta encore le 2 décembre 1899 de 
partager avec l'empire allemand les Des Sanaoa. A la 
même époque, en novembre 1899» il fit même offrir con- 
fidentiellement à Berlin m partage do Maroc. Aucune 
suite ne iitt donnée au projet, qui ne fut pas repris. 

La passion avec laquelle l'Allemagne prit parti contre 
l'Angleterre, au cours de la guerre de l'Afrique du sud, 
marque le début de la mésintelligence entie les deux 
nations. L'AqgleterTe ressentit le blâme comme une in* 
jure ; la presse allemande fut irréflédiie en cette ooca* 
sioo, comme elle l'a été plus récemment au début de la 
guerre italo turque. Le journaliste qui écrit son article 
ne doit pas perdre de vue qu'il écrit peut-être pour le 
monde et pour l'avenir. Et de semblables jugements sur 
une nation étrangère peuvent laisser des rancunes pro- 
fondes. L'empereur lui-même, dans un désir de popu- 
larité et de jwtice fort excusable, commit à ce moment la 
faute d'envoyer une dépèche fameuse au président 
Krûger. L'Angleterre ne l'a pas oublié. 

En 1901, cependant, au lendemain de la mort de Ul 
reine Victoria, les ministres anglais Chamberlain et lord 
Lansdowne, dont la politique ne s'accommodait pas du 
spleodîde isolement, cherchèrent un rapprochement avec 
l'AlleniagDe. Diverses questions, l'une entre autres con- 
cernant les douanes chinoises, empêchèrent les négocia- 
tions d'aboutir; l'occasion ne s'est pas r eprés entée. 

Nous avons âéjjk trouvé, sur le chemin des relations 
anglo-anemaiides, deux moments décssià: le premier 



I66 BmUOTHftQUS UNIVnSBLLB 

en 1 884, lorsque l' Allemagne entreprit une politique colo- 
niale ; le second, au début de la guerre des Boers ; le 
troisième est la conclusion de l'Entente cordiale entre 
lord Lansdowne et M. Delcassé; elle s'explique par la 
présence sur le trône d'Angleterre du roi Edouard VII 
dont les sentiments à l'égard de l'Allemagne et de son 
empereur n'ont jamais été un secret. 

On pourrait croire que l'Entente cordiale fut une 
conséquence des mauvaises relations anglo-allemandes. 
Cela n'est vrai qu'en partie ; elle en est bien plutôt la 
cause. L'entente cordiale était anti-allemande, en une 
certaine mesure, dans l'esprit de M. Delcassé; mais, pour 
l'Angleterre, elle avait plutôt un but de rapprochement 
avec la France, que le roi aimait et appréciait ; son carac- 
tère agressif n'était point évident. 

Mais, à partir de ce jour, le but unique de la politique 
allemande fut le renversement des alliances. Le renver- 
sement des alliances a été tour à tour le but de presque 
toutes les diplomaties, et il faut remarquer qu'il en est 
peu qui soient au même degré de nature à amener des 
rancunes. Louis XIV pendant la guerre de Hollande, 
Louis XV pendant la guerre de la succession d'Autriche 
et la guerre de Sept ans, Napoléon pendant tout son 
règne, n'en ont pas poursuivi d'autre. Et les événements 
de ces dernières années doivent nous enseigner qu'une 
semblable politique, lorsqu'elle n'est pas soutenue les 
armes à la main, est généralement sans espoir. Faire l'his- 
toire des relations entre l'Allemagne et les puissances de 
la Triple Entente depuis 1904 àerait refaire toute l'his- 
toire de l'Europe dans cette période, et nous n'en avons 
pas le loisir. L'empire allemand a été constamment 
guidé par cette idée que l'alliance franco-anglaise devait 



Qonnxn m fioflis 107 

peser à l'une dm parties oootracUotet. Cest pourquoi,en 
1005, au lieu d'accepter roflfire de M. Rouvier de s'en- 
tendre à deux sur te Maroc, l'Allemagne préféra mener 
l'Entente cordiale à AlgMras. En 1908, après Trocklent 
fie CaMiblaoca, elle se r ap proc h a de la France ; l'enve- 
loppement de l'Angleterre ayant échoué, c'est l'envelop- 
pement de la France qui commençait. Et c'est l'échec de 
cette nouvelle tentative qui a valu à l'Europe les émo- 
tions de 1911. 

Le désintéressement de l'Angleterre, qui a au Maroc 
des intérêts commerdaux ooosidérables, et en face de 
Gibraltar des intérêts politiques plus considérables en- 
core, a toujours paru aux Allemands paradoxal. Profi- 
tant d'une vague de sympathie provoquée en Angleterre 
par les deux visites de Guillaume II et de son fils à 
Londres, dans le courant du printemps 191 1, l'Alle- 
ma^e crut pouvoir, une fois de plus, placer l'Angleterre 
entre sa parole et ses intérêts. 

Le go u vernement allemand dut s'aperce v o i r bientôt 
qu'il était dangereux de baser toute une politique sur le 
manque de loyauté d'un adversaire. Et cela d'autant plus 
que, poor des raisons de tactique dans lesqueUea nous 
n'avons pas à entrer, le gouvernMnent allemand crut 
devoir garder sur ses intentions un secret qui inquiéta 
l'Europe. 

Nous ne voulons pas refaire à cette place l'histoire de 
la crise dont nous sommes à peine sortis. Noos anrona 
encore, an cours de ce travail, à en mentionner certains 
incidents. Mais nous voulons maintenant rechercher en 
dehors de la politique quotidienne les raisons profonda s 
de b mésintellifence des deux peuples. 



l68 BIBIIOTTTÈOUB UNIVBE8BLLS 

Cette mésintelligence, pour qui habite l'Allemagne, 
n'est pas contestable ; elle est profonde et unanime ; 
c'est plus que du mécontentement, c'est de la colère ; 
c'est plus que de la colère, il semble presque que ce soit 
de la haine. 

Il faut se garder de prendre trop au sérieux les haines 
de peuples. Rien n'est plus variable et plus passager. 
Presque toutes les nations, dans le cours de l'histoire, se 
sont détestées tour à tour. P2t sans remonter très haut 
dans le passé, il y a quinze ans, la haine de l'Angleterre 
était encore un dogme du patriotisme français. Il y a au 
cœur de chaque peuple une haine latente contre tout ce 
qui est étranger, et la politique en détermine les crises. 

La rivalité de deux grands peuples, tous deux puis- 
sants et tous deux fiers, n'est pas, cependant, négli- 
geable. Car elle ne saurait disparaître sans que les raisons 
qui l'ont fait naître s'affaiblissent. Et la croyance presque 
universelle à une guerre inévitable est le plus périlleux 
des casus belli. 

Quelles sont donc les raisons de la rivalité anglo-alle- 
mande ? Nous ne croyons pas qu'il faille les chercher, 
dans le domaine de la psychologie, au-delà de la mesure 
que nous venons de mentionner: cet instinct nationaliste 
et xénophobe de tous les peuples. 

Les Allemands se sentent une parenté certaine avec 
les Anglais ; longtemps ils ont insisté avec complaisance 
sur cette parenté. Shakespeare, par exemple, est un dieu 
pour les Allemands, et il est joué davantage et avec plus 
de succès à Berlin qu'à Londres. 

Sans doute, il y a dans le caractère des deux peuples 
des différences considérables. Le peuple allemand est 



os mjFUM 169 

et le peuple anglais oe l'eat pat. Cela te tra- 
dint par la difTérenoe de lama JMlitutioDf. Tandis que 
la fonnation oonstittstiooDelle de l'un des pays a édé 
constante, sans à-ooups, et enti^ement contomière, pour 
aboutir à on régime de gnuide liberté, l'évoliitioo de 
l'autre l'a conduit par la révolution à la réaction et à un 
régime étrottement bureancratique. 

On pourrait signaler des difi grences du même genre 
dans la fonnation tntdleotndle, rAIlemagne s'adonnant 
à la philosophie la plus abstraite et, ordinairement, la 
plus idéaliste, tandis que l'Angleterre mesure la valeur 
des idées à leurs possibilités d'application. 

On pourrait poursuivre longtemps ce parallèle, et trou- 
ver entre les deux peuples des diflérences multiples. Mais 
aucune n'expliquerait qu'une haine les divise ; et ceUt 
en, en un certain sens, une constatation heureuse, car 
toutes les méaintelligenoea peuvent disparaître, sauf celles 
qui ont leur source profonde dans le cosur et dans l'ina* 
tinct. 

C'est ailleurs qu'il faut chercher: dans le domaine des 
intérêts. Une évolution inévitable a poussé l'Allemagne, 
nation agricole, à s'adonner à l'industrie, pour nourrir 
\e^ habitants que hn donne » grande prolifidté; la 
même évolution a fiut de l'Allemagne, nation continen- 
taie, une nation maritime, et le soud de son indépen- 
dance économique en a àùt une nation Gokxiiale. 

Piar la force des choses, l'Angleterre se tr o u v e r a ton* 
jours en conflit avec les nations industrielles. La néces- 
sité vitale qui oblige les peuples à ne pas se restreindre 
oblige l'Angleterre k briser la conc u rrence, La libre con- 
currence convient peut-être aux individi», mais poussés 
il l'extrême, elle tue certainement les nations. 

La politique moderne, on l'a dit cent fois, est une poli- 



170 BIBLIOTHÈQUE UNrVKRSBLLB 

tique économique. De fait, la politique n'a pour but que 
d'assurer des débouchés ou des sources à la vie écono- 
mique du pays. A ce point de vue la formule dont l'Alle- 
magne a fait en ces dernières années un usage fréquent 
est une absurdité. L'Allemagne a déclaré en février 1909 
n'avoir au Maroc que des intérêts économiques, et non 
pas des intérêts politiques. Elle a fait, en 19 10, la même 
déclaration à l'égard de la Perse. Les faits, plus forts que 
les paroles, n'ont pas tardé à démentir ces assurances. 

I^ puissance qui détient le pouvoir politique est tou- 
jours* moralement avantagée dans la concurrence. Aussi 
l'Allemagne a-t-elle cherché à obtenir une compensation 
pour la conquête du Maroc par la France. Une compen- 
sation pour quoi ? Puisqu'elle avait déclaré ne poursuivre 
au Maroc aucun but politique, il faut voir dans la com- 
pensation congolaise une compensation de nature écono- 
mique. L'apparence, dans ce cas, voile la réalité ; mais il 
est facile de la reconnaître. Lorsque les Allemands se 
se sont plaints de l'insuffisance des compensations reçues, 
ils ne se sont pas occupés des dimensions du territoire, 
mais de sa valeur économique, et c'est encore les pertes 
économiques qu'ils subirent au Maroc, sous forme de 
lucrum cessons qu'ils ont mis en regard. 

On peut être sûr que les choses se présenteront de 
même façon, dans un avenir peu éloigné, en ce qui con- 
cerne la Perse. Là aussi les intérêts, ou mieux les 
espoirs de l'Allemagne vont se trouver menacés ; ils le 
seront davantage encore en Asie- Mineure, par l'inévi- 
table répercussion des faits. Et là, comme au Maroc, 
comme au Congo, comme partout, l'Angleterre et l'Alle- 
magne se retrouveront face à face dans un tète à tète 
énervant. 

Or, au fond, tous les griefs des Allemands contre les 



Anglais se ramèoeot à ce point. € L'ADgleterre, me disait 
réoMomeot un profea s eu r éminent, sans aucune relation 
aTec le laonde commercial, a soîf de dominatioD. Elle 
occupe les trots quarts des terres, et veut occuper toutes 
les mers. Partout nous la trouToos sur nos pas et nous 
seront obligés, UM ou tard, de la briser ou de nota briser 
contre clic. » 

Ces réflexiOQS, qui sont unanimes dans le peuple alle- 
mand, se rattachent cette année à des fidts préds. Cett 
au moment où l'Allemagne a demandé à la France de 
lui céder la càU du Congo, avec Libreville, que M. Uoyd 
George a prononcé à Mansion Honae, le 21 juillet, un 
discours menaçant. L'Allemagne a senti l'obstacle, a cm 
qu'on lui déniait le droit de s'agrandir. Et elle en a reçu 
une profonde bleaiore d'amoor-propre. Beaucoup d'Alle- 
mands se figurent qu'ils ont un besoin pressant d'une 
«^lonie de peuplement. Aucune des colonies actuelles 
de l'Allemagne, non pas même l'Afrique occidentale, ne 
remplit les conditions d'une vraie colonie d'émigration. 
Mais ce besoin pressant est une chimère. L'émigration 
allemande n'est pas très considérable, et ne s'accroît pas 
du tout en regard de la population. En 1891, 110,089 
Allemands ont émigré, soit 2,41 Vm ; ^n 190^» ^ chiffre 
était tombé à 19,883 soit 0,32 •/•• ^ 1* population ; 
l'Allemagne n'occupe dans l'émigration européenne que 
la 8** place, après l'Italie, l'Angleterre (288,000 émi- 
granU), l'Espagne, l'Autriche, la Hongrie, la Rnssia et 
te Portugal. Rn pourcentage, elle n'occupe que la qua- 
tondème phioe. 

I^ besoin qu'a l'Allemagne d'une colonie pour y dé- 
vêtir le trop-plein de ses habitants est donc très con* 
testable. Mats cette constatation ne &it que déplacer le 
problème et îê rendre ph» an go issa nt peut-être. 



1/2 BlIiLIOTHÈQUB UNIVBRSRLLB 

En effet, si le million d'habitants qui constitue l'ac- 
croissement normal annuel de la population allemande 
n'émigre pas, il faut lui trouver au pays de l'occupation 
et de la nourriture. 

On ne pourrait les leur trouver dans l'agriculture que 
si le pays cherchait, sous la protection douanière la plus 
immodérée, à produire par lui-même tout ce qu'il con- 
somme. C'est la solution que préconisent les agrariens. 
Cette solution serait ruineuse, pour la simple raison 
qu'elle provoquerait sur le terrain commercial des repré- 
sailles qui ruineraient l'industrie. 

Si donc l'agriculture ne peut occuper tous les enfants 
du pays, il faut que l'industrie se développe au moins 
proportionnellement à la population. Elle ne le peut pas 
avec ses débouchés anciens; la politique doit donc lui 
procurer des débouchés nouveaux et il est inévitable 
qu'elle se heurte, dans cette œuvre, soit à des positions 
acquises, soit à des convoitises. 

Les deux nations qui, dans ces conflits, entrent tout 
d'abord en ligne de compte, sont les Etats-Unis et l'An- 
gleterre. Depuis 1908, les Etats-Unis ont ravi la pre- 
mière place à l'Angleterre dans les statistiques commer- 
ciales allemandes. Mais, pour des raisons qui tiennent 
aux conditions toutes spéciales de l'existence écono- 
mique, les Etats-Unis ne sont pas encore obligés à une 
politique d'expansion. La consommation intérieure pour- 
rait, dans un cas extrême, absorber la production, et les 
mesures purement défensives, dont ils usent largement 
contre l'importation étrangère, leur suffisent. 

Il n'en est pas de même de l'Angleterre, qui se trouve 
dans des conditions assez semblables à celles de l'Alle- 
magne, plus limitée encore aux ressources de son indus- 
trie. Il n'est donc pas étonnant que, dans un pays 



I 



gmiixn di piuflbs I7j 

comme dans l'autre, det plaintes mutuellai t'âèvent qui 
laissent derrière elles une mutuelle rancune. Et il est 
tout aussi naturel que oe toit en Angleterre, plus mem- 
cée et moins menaçante, parce que phs ancienne dans 
son dé>'eloppement et d^ poumie, qne les plaintes 
soient le plus bni3rantes. Les manifestations de cet état 
d'esprit sont sans nombre. En voici, au hasard, deux ty- 
piques. Le 25 ocioiire 1904, à Liferpool, une grande a»- 
•emblée a eu lieu pour protester contre les procédé s de 
l'ADeniagne qui cherche à ruiner le commerce anglais à 
Madère, avec l'aide des Portugais. Et, le 25 septembre 
1905, le Daify Mail prêchait le boycottage des mardian- 
dises allemandes. 

Cette situation parait sans issue, n n'est point éton- 
nant dès lors que l'idée d'une guerre inévitable hante les 
esprits. Chaque augmentation de la flotte allemande a 
été signalée par un refroidissement des relations anglo- 
allemandes, en 1903, en 1905, en 1908. A la suite des 
événements de cet été, l'Allemagne se prépare à aug- 
menter de noofeau ses armements maritimes. 

Ce qui augmente ses craintes, en ce moment» ce n'est 
pan seulement le sentiment d'insécurité générale qui do- 
mine le monde. Le 1 7 novembre dernier un député an- 
glais, le capitaine Paber, a âut des révélations sor les 
armements de l'Angleterre au mob de septembre. Elles 
ont causé en Allemagne one sensation considérable, qm 
ne s'explique pas s eolement par le danger coora, mais 
encore par le danger à venir. 

Au mois de septembre, la situation diplomatique n'é- 
Uit pas, aux yeux du peuple, particulièrement tendue, 
mais la situation &iancière de rAOeosagne était particu- 
lièrement critiqw. Anssi les AOemands ont-Ha l'impres- 
sion qu'on a comploté contre eux une sorte d'agression 



174 BmUOTHftQUE UNIVBRSELLB 

brusque, une sorte d'embuscade. La situation se présen- 
tait, en réalité, tout autrement. Mais puisque la guerre 
n'a pas éclaté, il ne reste du danger que des sentiments, 
et ce sont, en Allemagne, des sentiments d'exaspération. 
On ne saurait le nier. On peut en trouver des preuves 
nombreuses, la campagne électorale suffît à les fournir. 
Car, même si l'on fait abstraction des exagérations d'une 
période de crise politique, il n'en reste pas moins symp- 
tomatique qu'un grand parti, le parti national-libéral, ait 
songé à faire toute sa campagne contre l'Angleterre. Et 
les candidats, jusqu'aux plus radicaux, sont unanimes à 
affirmer que dans les assemblées électorales toutes les 
allusions hostiles à l'Angleterre sont couvertes d'applau- 
dissements. On peut juger par là de l'humeur des cercles 
nationalistes et pangermanistes. 

Mais alors la guerre est-elle inévitable, la guerre est- 
elle proche? Ce sont là questions auxquelles les dieux 
seuls pourraient répondre. Quant à nous, cependant, 
nous ne le croyons pas. L'Angleterre et l'Allemagne, qui 
sont profondément séparées par leurs intérêts économi- 
ques, sont aussi unies et durablement liées par eux. La 
pénétration réciproque de la vie économique des deux 
peuples est telle que, en dehors du coût inévitable d'une 
guerre, la perturbation de leur développement écono- 
mique serait incalculable. La guerre du sud de l'Afrique 
a coûté à l'Angleterre trois milliards, auxquels il faut 
ajouter les pertes subies par le commerce. 

Or le commerce anglo-allemand, qui s'élevait en 1 900 
à I 581 000 000 marcs, soit près de 2 milliards de francs, 
a atteint en 1907 2 037 000 000 marcs; l'année suivante 
il a subi une atteinte très grave, qui l'a ramené presque 
au chiffre de 1900, mais il a repris dès lors sa marche 



atcemdante. Le commerce de l'Allenuigiie avec lee co- 
looiet angiaites le chiflfrail en 1902 par 713 000 000 marcs 
et en 1910 par 1 377000000 maici, ce qui reprëMOte 
un luiijiiiemfflir de pceKiue 100 */•• 

Pour rAUemagne, le commerce avec rAogletane et 
•et poMewîons représente mi intérêt vital que caractérise 
suffisamment ce diiffre énorme de 3 414 000 000 marcs, 
c'est-à-dire le dnquième environ de son commerce total. 
II n'y a pas de doute qu'il serait profondément atteint et 
j'^iiiètre ruiné par une guerre. Il en serait de même de 
presque tout le commerce maritime. Déjà il se signale 
\iêx les grandes variations auxquelles il est sujet et par 
Ml vive susceptibilité à l'égard des événements politi- 
ques. De 1907 à 1908 les relations anglo-allemandes su- 
birent un fléchissement de 560 millions, soit de 17 */•! o 
même temps qu'une année de crise, l'année 1908 fut une 
-e de tension politique; un phénomène analogue» 
'.v.i que moins accusé, s'était produit en 1905. 

L'Allemagne et l'Angletene se trouvent donc dana 
c:ette situation paradoxale d'être réunies par les mêmes 
intérêts qui les divisent. Elles sont comme deux 
scBors siamoises qui se haïraient, mais ne pourraient pas 
!ie séparer sans en mourir. Aussi l'importance des inté- 
rêts en jeu laisse-t-elle, beaucoup plus que le progrès des 
idées pacifistes dont on nous a tant enuetenus, su bsist er 
l'espoir qu'une solution violente sera évitée. 

Il ne (aut pas se dissimuler toutefois que, parmi tous 
les événemenu qui pourraient troubler la paix du monde, 
un au moins n'est pas imprévisible. C'e^t l'établissement 
d'un régime protectionniste en Angleterre. Le Ubre- 
érhangisme anglais est pour l'Allemagne une nécessité 
vitale cl ^a iuppression provoquerait dans l'industrie al* 



■ 76 BIBLIOTHÈQUK UMIVIEBILLI 

lemande une crise sans précédent. Il est peu probable que 
la bonne harmonie relative que les deux pays parvien- 
nent à maintenir entre eux y survive. 

C'est la raison pour laquelle les sympathies de l'Alle- 
magne, pays conservateur, vont aux radicaux anglais. 

* * 

Il en est de même, pour des raisons différentes, à l'é- 
gard de la France. 

Nous n'avons pas encore beaucoup parlé de la France 
et il pourrait paraître étonnant que nous n'ayons pas 
songé à la citer au premier rang des adveisaires de l'Alle- 
magne. 

Vues d'Allemagne même, les choses se présentent au- 
trement. Il n'y a entre les deux peuples que des rancunes 
passées ; il n'y a pas de motif de querelles présentes, 
ni d'opposition d'intérêts. Cela ne signifie pas que la 
mésintelligence est moins profonde, cela signifie qu'elle 
est moins dangereuse. L'opposition de la France et de 
l'Allemagne est politique et sentimentale ; elle n'est pas 
économique et le temps l'adoucit plutôt qu'il ne l'exas- 
père. 

Nous sommes bien loin de vouloir affaiblir la portée 
d'une rancune faite de dignité blessée. Le peuple français 
ne songe pas à oublier et les Allemands, dans leur grande 
majorité, savent reconnaître que cette haine a, en son 
principe, quelque chose de légitime ; c'est pourquoi elle 
ne les blesse pas. 

C'est une question délicate, et d'ailleurs oiseuse, de se 
demander s'ils la rendent. On a dit : « les Allemands dé- 
testent la France comme s'ils ne la méprisaient pas, et 
ils la méprisent comme s'ils ne la détestaient pas. » 



Dipvmn 177 

Oette formule, qui a quelque chose de juste, esl à Ift fois 
trop TigoureoM et trop simple. 

Il y m un peu de mépris dans le cœur des Allemands 
à l'égard de la France, mais 11 se mêle à ce mépris beau- 
coup d'admiration. Les Allemands ont le culte de la 
force, et ils sont pefsmdés que la France est faible ; c'est 
un préjugé général. Aussi la méprisent-ils pour sa fai- 
blesse. Le culte de la force prend même parfois des 
fomi<^ tout à fait inattendues. Les Allemands vouent me 
.. ion sans exemple à Napoléon, dont on trouve 

plusieurs portraits dans chaque maison : Bismarck et Na- 
poléon, ce sont les dieux Lares des foyers allemands. Et, 
par une tendance naturelle à s'attnbuer et à s'approprier 
tout ce qu'ils admirent, il en font inconsc i e m ment un 
héros national. Nous n'exagérons rien ,* la démonstration 
a été fiute que Napoléon est un génie gemmin. La même 
démonstration a d'ailleurs été 6dte pour les Blarocains, et 
elle ne tire pas à conséquence. La semaine dernière, une 
Société Napoléon a été (ondée en Allemagne. C'est de 
l'adoration. 

Mais si Ton méprise la France fiuble, 00 admire la 

F élégante. L'Allemagne devient snob. Elle l'a tou« 

é, «t n'a jamais perdu son rodination pour les 
modes et la langue françaises, dont souftait Frédéric IL 
Mais le développement trop rapide et trop brillant de 
sa prospérité a ajouté quelque chose d'américain à ce 
snobisme. Et l'Allemand n'est pas oontMit de lui-même. 
J'en connais qui n'aiment pas aller à Paris parce qu'ib 
s'y sentent un peu à part, et pour tout dire un peu ridi- 
cules. Le grand orgueil de ce peuple peut faire iUusion ; 
mais souvent on a rimpreision qu'il s'admire pour se 
âûre illusion à lui-même. 

BOL. U1QV. LXV 13 



178 BIBUOTHÈQUE UNIVKK^t LI.i: 

Nous serions désolé d'être mal compris. 11 y a en 
Allemagne beaucoup de choses bonnes et puissantes, en- 
viables et dignes d'admiration. Mais l'élégance, c'est le 
violon d'Ingres des Allemands. 

S'ils admirent la France, ils la connaissent mal et l'ad- 
mirent mal. Ils en admirent, outre l'élégance, la légèreté, 
une certaine hardiesse d'idées ; ils en méconnaissent 
complètement le génie véritable et cela crée entre les 
deux peuples d'ineffaçables malentendus. Quel Français 
n'a pas été indigné de voir dans les devantures de librai- 
ries quelle littérature on exporte ! 

De plus l'envie, pour des caractères orgueilleux, crée la 
haine. Cette haine est réelle ; elle est un vieil héritage 
historique, que la politique n'a jamais cherché à détruire 
et que les événements de chaque Jour renforcent. Les 
Allemands, qui croient la France faible, s'irritent de 
la deviner plus forte qu'ils ne croient. Et de tout cela 
résulte un sentiment très complexe qu'on peut analyser, 
mais non définir. 

A l'inverse de la rivalité anglo-allemande, qui est éco- 
nomique, la rivahté franco-allemande est purement sen- 
timentale. Nulle part, les intérêts des deux pays ne sont 
en opposition irréductible. La France occupe au point de 
vue commercial des positions sûres, telles que ses colo- 
nies formidablement protégées. La stagnation de sa po- 
pulation ne l'oblige pas à les accroître, et elle ne se ren- 
contre avec l'Allemagne que sur un petit nombre de 
points. La concurrence économique n'est point pour elle 
une question vitale. D'ailleurs, en ce qui concerne les 
deux métropoles, leurs relations commerciales sont fixées 
par le traité de Francfort, et échappent à toute discus- 
sion. 



M PtUPL» 179 

Les évëoemeots des deraien mob ont pu âure croire à 
une oppoettioo d'intérêts véritable entre las deux psjrt. 
Ma» ce n'est qu'une qoaetioad'apiMureooe. La premreest 
fiute que la question marocaine a été artifidellemeot 
construite à Berlin, dans on but politique. Il y a au Ma* 
roc une certaine oonc u fïence, mais non point essentielle 
pour aucun des deux pays en cause, surtout pas pour 
l'Allemagne. 

Cast celte titiiatioo féoérale qui a ^ naître en Aile* 
magne des idées de collaboration franco-allemande. On 
sait que l'empereur les partage, et l'on peut rencontrer 
à chaque coin de rue quelqu'un qui vous exprime ses 
regrets de ce que deux pays c faits pour s'entendre » 
soient ennemis. Ces paroles Mgmatiques ont un sent 
précis. 

L'Allemagne, ou du moins beaucoup d'Allemands, 
même parmi ceux qui occupent les plus hautes situations 
politiques, rêve de reconstituer U politique de Napo- 
léon, U politique du blocus continental, sous l'hégémonie 
de l'Allemagne. Dans Napoléon on n'admire pas seule- 
ment le génie de la foice, oo admira surtout l'ennemi de 
l'Angleterre. Le bloc cootinantal, à dé&ut du blocus, est 
un songe cher aux Allemands d'ai^ourd'hui. Et c'est 
comme une étape vers ce but qu'ils cooçotrent le ren- 
versement des alliances. 

Un fiut doit étia encore signalé pour embrasser la si- 
tuation dans son ensemble. L'Allemagne croit pouvoir 
Ncntendre plus facilement avec la République française 
({u'avec tout autre Etat ; du moins elle le croyait Le rôle 
loué par Bismarck dans U fondation et la consolidatioa 
(le la République, ou d'une fiiçoo plus prédea, la rôle 
loué imr le prince Heockell de Dotmanmarck» ambassa* 



l80 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSILLB 

deur d'Allemagne à Paris, dans les ëlectioni» de 1677, 
n'est plus tout à fait un secret. 

Mais l'importance de cet élément s'affeiblit tous les 
jours. 

ne 
:1c * 

Il n'y a pas très longtemps, un grand journal allemand 
soulignait la tendance de ses compatriotes à voir des amis 
partout, et il en montrait le danger. Mais chassez le na- 
turel, il revient au galop. Au lendemain de la première 
crise marocaine, le 17 décembre 1905, une assemblée de 
deux mille personnes acclamait à Berlin le nom de l'An- 
gleterre. Aujourd'hui, les manifestations recommencent, 
et un comité mixte est déjà formé pour organiser à 
Londres une exposition anglo-allemande, destinée à neu- 
traliser l'effet politique de l'exposition franco-anglaise. 

Mais ces manifestations restent superficielles, et le 
seul espoir sérieux d'une paix durable que puisse garder 
l'Europe se trouve contenu dans le mot prononcé à 
Dundee, le 14 avril 1909, par M. Winston Churchill : 
« Aucune nation n'est plus nécessaire à notre commerce 
que l'Allemagne. » 

William Martin. 



-i ^ . i , , i 4 * , 4 , é ', 3 4 4 , , , , , , i 1 , * . , , . . , , 4 , , , t 



CHRONIQUE PARISIENNE 



A p cppo> ùm èa Jvrmmmt et «te» projvu oc reorfmm»«Oo« ou Lowrrc. - 

C« ^«11 fcl pfwr dw prilrn • tmk\Hm, • - Tfcéitf: Dtmié Cif- 
/«•:^M/ «t k FêêH €^ •* TliDffcilt GMrtiv tl \k 



Les jours puscot. Ict ttltooi m foccèitont, raimée 191 1 . de 
tropicale et liéMitrtimi mémoire, le précipite vert «fin. et U 
)otmuL ne reprend pet m pbœ sur k cimaise du Louvre. Les 
« pistes sérieuses • qui (orent suivies après le vol du tsb i e s n 
soot su^rd'hui absndoiinées. Lejuge d'iostniction est toujours 
saisi de l'aflEiire. et ce magistrat ne reste pas Inactlf. mab on 
^nt que cette activité s'exerce un peu dans le vide, et que sa 
Nculc raison d*ètre est de montrer que les pouvoirs publics n'ont 
pas pris leur parti de la perte du chef-d'œuvre. Et M. Drioux est 
un homme consciencieux ; il ne déposera pas les armes tant 
ilii'il y aura un coin à explorer, un doute à élucider, un utile 
intcrrofrtoire à (aire subir aux uns ou aux autres. 

Mais voici que l'oubli a commencé son œuvre ; la place jsdis 
occupée par la Jocomdt au Salon carré éUit restée vide jusqu'à 
ces dtmiers temps. Ble ne Test plus depuis quelque jours, et le 
rsctengle de mur qui nous parlait du tableau de Léonard, et où 
notre imaginatîoo reconstituait des traits tent de fois con- 
templés, est recouvert par une toile beaucoup moins célèbre. La 
portrait de Balthsiar Castiglione. peint par Rapliaêl, est assuré- 
ment un beau portrait, mais il ne saurait tenir lieu d'une œuvre 
auv en ion genre que celui de Monna Lisa. Et que Bal- 

ttu/^. «^>i.|(lioQe ait fiût place lui-même, sur le même pan de 
tiuir. su saint Jean-Baptiste de Léonard, cela ne constitue pas 
une compsosatioo. Ainsi vont se former de nouvelles géoérs- 
tiens qui n'auront pas connu la/sMMir, sinon par oui-dire, et 



l83 BIBLIOTHÀQUB UNIVERSBLLB 

c'est à peine si, à leur <econde visite au Louvre, elles se doute- 
ront de la déplorable cicatrice qui défigure le musée. Vers la fin 
de ce siècle, « l'homme qui a vu \zJoc(mdey> se fera de plus en 
plus rare et il sera aussi antédiluvien que l'étaient naguère les 
médaillés de Sainte-Hélène. 

En attendant, les cartes postales représentant Monna Lisa sont 
toujours « demandées », si l'on en juge par leurs nombreux 
exemplaires qui ornent la devanture des débits de tabac. Mais 
le succès semble surtout aller à certaines cartes de prove- 
nance étrangère où une Monna Lisa méconnaissable fait 
un pied-de-nez avec une grosse patte informe, substituée pour 
la circonstance à la belle main aristocratique que l'on connaît. 
Ces cartes s'adressent à toute une clientèle inculte qui n'a 
jamais vu dans le vol du tableau qu'un « bon tour » d'écolier. 
Après cela, vous pensez bien que la vue d'une reproduction de la 
Joconde sur le couvercle d'une grande boîte de fruits confits, dans 
la vitrine de l'épicerie Potin, ne fait pas l'effet d'une inconve- 
nance, mais d'un touchant hommage d'admiration au génie de 
Léonard. 

Le successeur de M. Homolle dans la direction du musée a 
pris au sérieux ses nouvelles fonctions. Après une étude appro- 
fondie des réformes à réaliser, il a soumis au directeur des 
beaux-arts tout un plan de réorganisation du Louvre. Les diffé- 
rents projets de ce plan portent sur le personnel et le matériel du 
musée. Le personnel va être complètement remanié et mieux 
approprié aux exigences quotidiennes du service. La surveillance 
des salles ne devra s'interrompre à aucun moment, et sous 
aucun prétexte. Aucun manquement à la discipline ne sera 
toléré de la part de qui que ce soit. Les gardiens sont d'ailleurs 
avertis, par les sanctions qui ont été prises vis-à-vis de quel- 
ques-uns d'entre eux, que ce n'est plus pour eux le moment de 
plaisanter. Quant aux projets concernant le matériel, le plus 
important est celui qui vise la sécurité des tableaux obtenue 
par leur mode d'accrochage. Les tableaux ne seront plus 
suspendus directement au mur ; ils seront fixés par séries de 
cinq, dix ou même plus, à une barre d'acier horizontale, dont 



on ne pourra Ict détacher qu'en (lisant subir à cette barre une 
légère inclinaisoo dans le sens de sa largeur, au moyen d'un 
levier placé à ton extrémité. Inutile d'ajouter que la manœuvre 
du levier dépend d'une serrure secrète dont les ctefilfia acroBt 
pas réunies dans un même trousseau. Ce système, dont le prin- 
cipe est emprunté à cartains musées étrangers. oflRre l'avantig» 
de rendre impossible ou. du moins, beaucoup phis dHBdle 
qu'auparavant toute tentative de vol. Si le projet est approuvé 
en haut lieu, comme tout permet de le croire, le Louvre sera 
cAcaosment protégé et les temps seront durs pour les voleurs de 
Jocondes. Malheoreosement il n'y en avait qu'une, et qui est 
partie, et l'on ne peut s'empêcher de déplorer que le salut enfin 
assuré des richesses renfer mé es dans le musée ait exigé le sacri- 
fice de celle qui en feisait la principale parure. 

— Si je n'ai pas cru qu'il fût « trop tard pour parler encore 
d'Elle ». c'est, i plus forte raison, le moment de parler des 
peintres cubistes, ils ne sont pas bien nombreux, tout au 
plus une pedte escouade, mais ils ont tant intrigué l'oplnioci que 
cela leur donne une réelle importance. Ds en sont depuis le 
printemps à leur troisième manifestation et la Galerie de l'art 

-«-mporain leur a donné asile après le Salon d'automne et 
vies Indépendants. J'ai pris soin de vous les présenter dès 
ce dernier Salon, où Ils s'offraient pour la prem i èfs fbb ea 
groupe au jugement du public. Je me suis borné alors à traduira 
ma première impression, absolument ignorant que j'étais de 
r esthétique de ces étranges artistes et de ce qui les pousse i 
donner à la nature, morte ou vivante, l'aspect de minéraux con- 
cassés. Aujourd'hui je suis mieux informé et j'ai acquis l'assu- 
rance que ces artistes n'appartiennent pas. quoi qu'on en ait dit. 
i la catégorie des « fumistes. • Ds sont parfeitement comviÊmem, 
ainsi que le prouvent ces lignes d'une gravité non affectée où 
M. Jean Metdnger. le chef de l'école, définit son esthétique : 

« Nous avons déraciné le préjugé qui commandait au peintre 
de se tenir immobile, à une distance déterminée, devant l'objet 
et de n'en fixer sur ta toile qu'une photographie rétinienne plus 
ou moins modifiée par le sentiment personnel. Nous 



l84 BIBUOTHÊQUE UNIVBRSELLB 

sommes permis de tourner autour de l'objet pour en donner, 
sous le contrôle de l'intelligence, une représentation concrète 
faite de plusieurs aspects successifs. Le tableau possédait l'espace, 
voici qu'il règne aussi dans la durée. » 

Voilà de la prose de cubiste. Elle n'est pas déraisonnable, 
grammaticalement parlant, et l'on s'étonne qu'un cubiste n'écrive 
pas comme il peint. Mais il n'en est pas de même des idées 
exprimées dans ce morceau et l'on s'explique en le lisant que les 
toiles de ces peintres nous offrent quelque chose d'aussi inat- 
tendu et d'aussi chaotique. En juxtaposant sur un même plan 
les aspects successifs, les différentes faces de l'objet, ils nous 
montrent des plans qui se coupent et se contrarient et dont l'en- 
semble ne répond à rien de ce que nous avons coutume de voir 
dans la nature. Ce n'est plus de la peinture, c'est de la documen- 
tation. La peinture, telle qu'on l'a pratiquée jusqu'ici, réalise 
bien mieux que les cubistes la synthèse de l'objet, et le peintre 
pour cela n'a pas besoin de faire le tour de l'objet ; il lui suffit 
d'en présenter une seule face, en laissant deviner les autres. Un 
peu de mystère est indispensable pour assurer au tableau cet 
élément de poésie dont il ne peut se passer. La réalité concrète 
des objets est justement le contraire de ce qu'on demande à la 
peinture ; c'est leur âme seule qui nous intéresse, et leur ame, 
c'est celle du peintre. Mais nous savons à quoi nous en tenir sur 
la théorie cubiste à cet égard ; elle interdit au peintre de repro- 
duire sur la toile les impressions de sa rétine « plus ou moins 
modifiée par le sentiment personnel. » Que dites-vous, ô Agathon. 
de cette prétention, et les cubistes ne vous semblent-ils pas 
animés d'un esprit analogue à celui de la nouvelle Sorbonne? 
Cette méfiance du sentiment personnel et cet antiromantisme 
sont bien de leur temps. Le sentiment personnel, mais c'est toute 
la peinture! Pour Amiel, un paysage était « un état d'âme », 
et cette belle définition, chacun de nous l'a immédiatement 
adoptée, et l'on sent qu'elle sera vraie tant que l'on peindra des 
paysages, et même quand on n'en peindra plus. 

Les cubistes ont été la grande attraction du dernier Salon d'au- 
tomne. La petite salle où ils étaient réunis se remplissait sans 



de vtftiteurf que la vue de cet toUcs mettait en gaité. L'au- 
teur det lignes citées plus haut en avait expoié une intitulée U 
goûUf, rcpr une femnia aariie à une table devant uoo 

tasse. La fcii..... v...i vue â la fob de fiice. de proAl et de trob 
quarts, ce qui ne simpliftait pat les tiaHs de km viiage. et la 
tasM se présentait sous deux aspects diflèreots. juxtapoaéa 
comme les figiirea de démonstration des ingénieurs. 

A L« Galcria de l'art cooteinporain. j'ai retrouvé le même ar- 
tiste, qui exposait une nature morte représentant un coin de tabla 
où se recoonaisaaieQt. parmi un chaos imposaibla à identifier, un 
compotier avec ses fruits, un vase à mottfi pompéiens et quelques 
truits cpars. Les toiles voisines étaient signées Albert GkiMS, 
André Lhote. Le Fauconnier. De U Frênaie, Paul Véraet d'autrca 
noms d'artistes qui appliquent, plus ou moins fidèlement, lea 
théories de l'école, j'avoue n'avoir guère été plus avancé, en 
sortant de U. qu'à ma première et à ma seconde confrontation 
avec les cubistes. J'ai rencontré che2 des amis un critique d*art 
qui a le souci de la santé intellectuelle de nos compatriotes et 
de la bonne qualité de leur sens esthétique. U se montrait per- 
plexe. «Ce qu'il y a de vraiment inquiétant, disait-il, c'est qu'il 
vient là des gens qui semblent prendre le plus grand intérêt à 
wCN luUes et les considèrent avec le plus grand sérieux.» Les 
cubistes comptent sans doute quelques admirateurs, mais les 
craintes de mon critique sont exagérées, et il a probablement 
cru voir de l'admiration dans l'effort consciencieux des visi- 
teurs pour trouver un sens clair à des choses obscures. Ajoutons 
qu'il ne ressemble pas à la plupart de ses confrères, qui n'osent 
pas prendre franchement parti contre les cubistes et déclifent 
que « leur eflbrt n'aura pas été totalement vain ». et que certains 
d'entre eux sortiront de cette première phase « enrichis de que- 
lilés ducsâ une diKipline asses touche. • Je crois que la vérité 
sur les cubistes se trouve dans ces mots de M. Léon Werth : 
« On ne peint pas l'ordre, rharmonie, la raison. On peint les 
choses et soi-même. » 

— Du c6té du théàUe. il y a plutôt lieu Je se rassurer. Les 
• 'r.>.-t«>tir<. «•! !«>«. 3iit^iir% semblsot s'cntendf* r^>tir <»flrrir aupu* 



l86 BIBUOTHÊQUB UNIVBRSELLB 

blic des pièces où Ton trouve tout autre chose que des conflits 
passionnels et rctcrnellc histoire de Ménélas accommodée à la 
moderne. Ils vont même plus loin, et l'on joue depuis quelques 
jours, au théâtre du Gymnase, Un bon petit diabU, que M"* Ros- 
tand, la femme du poète, et son fils Maurice, ont tirée d'une 
histoire de la Bibliothèque rose. Et la troupe de l'Odéon joue Da- 
vid Copperfield (de M. Max Maurcy, d'après le roman de Dic- 
kens) que M. Firmin Roz, dans la Revue bleue, a salué de ces 
mots : « C'est une grande nouveauté : une pièce sans amour. 
Quel repos et quel délice! » Voilà, M. Firmin Roz, un repos 
dont les Parisiens se fatigueraient bien vite. Mais cette particu- 
larité n'ôte pas à l'ouvrage de M. Max Maurey ses qualités dra- 
matiques, et c'est le principal. Au premier abord, il semble in- 
croyable qu'on ait pu extraire une pièce de théâtre d'un roman 
aussi touffu que David Copperfield, On avouera pourtant que la 
tâche de l'adaptateur est singulièrement facilitée si l'auteur lui 
a, comme on dit, mâché la besogne, s'il lui a fourni toutes faites 
des situations dramatiques et si l'adaptateur lui-même est bien 
rompu à son métier. C'est le cas de M. Max Maurey, qui n'en 
est pas à faire ses preuves, et que son tour d'esprit désignait 
particulièrement pour acclimater sur une scène parisienne les 
créations de l'humour anglais. On sait, au surplus, combien la 
destinée du petit David est touchante dans le roman de Dic- 
kens, et l'intensité d'émotion qui s'en dégage d'un bout à 
l'autre. M. Max Maurey a donc fait œuvre très personnelle, tout 
en devant beaucoup à Dickens. Il a su, en mettant debout ces 
personnages, qui n'étaient jamais sortis du roman, ne pas les 
défigurer, nous les rendre fidèlement au contraire dans la fami- 
liarité variée de leurs silhouettes et de leurs caractères. Il les a 
créés de nouveau, en quelque sorte, par de nouveaux moyens, 
et en tirant des ficelles là où le vieux Dickens s'était contenté 
de sa plume. 

Voici bien le déplaisant Murdstone, si glacial dans son costume 
1830, et que M. Vargas fait un peu trop ressembler à Lamar- 
tine. Voici la douce Clara, sa femme, mère de David, puis le 
solennel et caricatural M. Micawber, maître d'école, et M™« Mi- 



i»7 

cawbcr. et U fcnrante Ptegotty. et le sinktre Urkh Heep. et le 
vieux timbré Dkk. et U tante TroCwood. excellent cœur sont 
ta» deliort boumit. Le rôle de David, qui n'a que dix ans. est 
tenu par une très jeune actrice. M'** Monna Goodfé, qui s'en 
tire avec beaucoup de talent et d'intelligence. Les décors sont 
très soignés. Celui de U maison paternelle de David, au premier 
acte, est minilsitsmcnt copié d'après nature sur les vieilles de- 
meura anglaises. Dans ce cadre, la scène entre Murdstone. 
Clara et David, avant le départ de Tentant pour la pension, 
semble la reconstitution d'une estampe de Tépoque. 

L'auteur de la pièce en a usé librement avec son modèle. 
Dans lintcrét de l'action et pour resserrer son sufcC. Q ne nous 
a montré que David eniint. De plus, s'il a respecté dans ces U* 
mitas les lignes générales du roman, et surtout ton esprit. H a 
fait appel pour les besoins de sa cause à des épisodes empruntés 
a d autres romans de Dickens. Tel est celui du séjour de David 
chez M. Creekle. dont les jeunes hôtes sont dressés au métier 
de pick-pocket. Ce quatrièma acte est brossé à la Hogarth et 
avec un sens du pittorssque où Ton reconnaît Tauteur de VÀaU 
dt nuit. Le pauvre David court de grands dangers dans ce triste 
milieu, et l'on assiste avec angoisse aux péripéties da son éva- 
sion et à son arrivée en guenilles dans le cottage de sa tante 
Trotwood. ainsi qu'au retour ollmsif du cruel Murdstone. qui 
veut reprendre l'enfant sur le conseil d'Uriah Heep et y réussi- 
rait sans Tarrivéa de Micawber. qui Csit tomber le masqua da 
ces misérables* Davfcl est désormais sauvé, et tel est le dénoue- 
ment de cette pièce dont une frêle existence d'enbnt est l'enjeu 
et suffit à alimenter tout l'intérêt dramatique. 

— Daiu le Pitii cûfè, de M. Tristan Bernard, qu'on joue au 
PalalvRoyal. Il n'y a pas beaucoup plus d'amour que dans Davkl 
Coppartieki. mab il y en a tout de même un peu. tout à la ftn. La 
lever du rideau nous explique te titre de l'ouvrage, car nous i 
trouvons, en effet, dans un petit café, un de ces petits cafb ( 
il N <^\ X tant à Paris et qui se resscmk>lent tous, quai que soit le 
quartier, avec un patron, sa Cunille et deux ou trob auxiliairas* 
AïK..^ Tunique garçon da rétablissament, est una espèce d*ori- 



l88 filfiUOTHÈQUB UNIVBR8ILLB 

ginal qui fait son service sans entrain, ce qui lui attire les ob- 
servations un peu sèches de M"« Yvonne, la fille du patron, qui 
est au comptoir. Albert cache sous la banalité de sa tenue 
des origines mystérieuses, dont il a rebattu les oreilles des ha- 
bitués, et nous sommes un peu préparés à apprendre de l'un de 
ceux-ci, homme d'affaires véreux, qui le révèle au patron, 
qu'Albert vient de faire un héritage de 800 000 francs. Albert 
n'en sait rien encore, et Bigredon (c'est le nom du gredin) sou- 
met à M. Philibert un plan machiavélique. Celui-ci déclarera à 
Albert qu'il porte ses appointements à 5000 fr. par an, à charge 
pour le garçon de rester vingt ans à son service et de lui payer 
un dédit de 200000 francs s'il quitte la maison. Albert accepte. 
Il reçoit peu de temps après la nouvelle de son héritage et aurait 
bien envie de quitter le métier; mais il est lié par le contrat 
qu'il vient de signer et ne tient pas à payer le dédit. Il prend le 
parti de continuer son service au café tout en menant la grande 
vie de 1 heure à 6 heures du matin. Dégoûté de cette existence, 
il ne tarde pas à y renoncer et à se consacrer uniquement à son 
métier de garçon de café aux appointements de 5000 francs, plus 
40000 francs de rentes. C'est une singulière ironie du sort. 
M. Philibert, de son côté, est pris dans ses propres filets. Mais 
tout va s'arranger. L'existence orageuse d'Albert l'a fait prendre 
goût à son « petit café » et conscience aussi de son sentiment 
secret et ancien pour M"* Yvonne, qui, à travers sa dureté, ne 
le voit pas elle-même d'un mauvais œil. La scène de l'aveu 
mutuel du garçon de café et de la jeune patronne est du plus 
touchant comique. La pièce entière est d'ailleurs émaillée de ces 
scènes et de ces situations pleines d'humour corhme on ne les 
rencontre que chez l'auteur de L anglais tel qu'on le parU. Mais 
il est à remarquer qu'il obtient ces effets au moyen d'un procédé 
qui ne varie guère d'une pièce à l'autre. Ce procédé consiste à 
créer un personnage central qui est une sorte de paradoxe vi- 
vant autour duquel tourne l'action et qui n'est là que pour 
l'échauffer, pour provoquer les scènes et les situations où l'au- 
teur déploie ses dons d'observateur, de moraliste et de satiriste. 



i«9 

Albert, du Pria CÊfi, «tt le frère du Dmmm mcmmu ef de Tr»- 

pUfiatU- 

Est-Il ^— ' ••« Vajoutcf que. dan* le rôle de M. PhinK^ti. ^m- 

tron du . . . Germain est inooMItble? 

— Théophile Gautier n'aimait pas le théâtre, dont les nM^yem 
fçroeaiert choquaient foo mus esthétique. Il a pourtant lalteè 
plusieurs volumes de critique tbèilnle. qu'il n'écrivit, il est Trai. 
que pour subvenir aux (irais de son ménage. Une tradition le re- 
présentait aussi comme un ennemi de la musique, et je vous ai 
annoncé dans mon avant-dernière chronique la prochaine publi- 
catioo. par M** Judith Gautier, de feuilletons musicaux inédits 
de son père, a l'aide desquels elle se promettiit de détruire 
cette légende. Ces feuilletons viennent de paraître chet Fas- 
quellesousce titre : La mmsiqmé (in- ta). Ils donnent raison à 
M*« Judith Gautier. Leur lecture prouve à l'évidence que Théo- 
phile Gautier n'était nullement fermé à la musique. qu1l la 
goôtait, la amtmi beaucoup, au contraire, et mettait le même 
amour à décrire ses ioiprestiofis musicales que ses autres im- 
preaalons d'art. A propos du Ff«ùebmi{, il écrit : • Sur ce fond 
ténébreux voltige comme une bbnche colombe la phrase ailée, 
«^rar>hique. divine, enivrée d'amour et de lumière, qui repré- 
sente U pensée d'Agathe, «et : « Comment louerde telles choses 
uvcc de pauvres mots sans mélodie et sans couleur ? i^ 

hTalloos pas cooclure de ces passages et de bien d'autres ana- 
logues que rauteur &Bmmjtti Cêmàtt était un mélomane; et j'ai 
peine à croire que. pour certains comptes rendus où il parle de 
fmmrumemis, de pMûln, de la mkijmr et de mt nûimrtl. Il ne soit 
allé aux reiiseignemeiits. Mais lui aurait-on soufflé que dans tel 
Bfiorccau « les voix s'unissent aux instruments et arrivent pro- 
gressivement à des accords inouïs. » ou que l'orchestre, dans k 
Dom Jum da Moiart a des « grondements sourds, des éclats su- 
bits, des fkùmcu myMfimuttf » 

Signalons dans le même volume, aux fervents de Beethoven, 
un paaaaga Intéwsssnt sur les derniers quatuors du maître, et aux 
wagnériens une spla ndida paga prophétique sur Richard Wagner. 



IQO BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

— A l'occasion des étrcnncs, la librairie Hachette publie un 
beau volume illustré qui a pour titre : Le meublt et la décoration 
en Angleterre de iô8o à 1800 (grand in-S*»). Ce volume se com- 
pose presque uniquement de reproductions qui nous mettent 
sous les yeux, avec cette précision de détails que réalise la pho- 
tographie, les beaux travaux des ébénistes anglais du dix-huitième 
siècle. Il est fort intéressant pour nous de comparer ces meubles 
de nos voisins avec ceux que fabriquaient à la même époque les 
ébénistes français, d'autant plus intéressant que l'influence des 
maîtres anglais se substitue de plus en plus chez nous à celle de 
nos ^tyles classiques. Le volume est précédé d'une préface qui 
nous sert de guide à travers cette belle galerie d'art décoratif. 

— La même librairie met en vente, également à l'occasion des 
étrennes, la 30® année de son recueil hebdomadaire pour 
enfants intitulé Mon Journal (in-8**). Il contient une foule d'his- 
toires pour les enfants qui savent lire, et plus d'illustrations qu'il 
n'en faut pour faire prendre patience à ceux qui ne le savent pas 
encore. 



CHRONIQUE ITALIENNE 



La popularité de la guerre d'Afrique. — Les chansons d'outre-mcr de G. 
d'Annunzio. — Les vols dans les musées. — Vincenzo Vêla et l'italia- 
nisme du canton du Tessin. — Livres. 

Oui, encore Tripoli. Il m'est impossible de commencer par 
un autre sujet. L'âme italienne est tout entière plongée dans 
cette unique pensée. Toute autre préoccupation semble futile et 
presque inconvenante. Sans doute la vie régulière se poursuit 
normalement, sans grandes différences avec le passé : il faut 
pourtant manger, boire, dormir, travailler, s'amuser. Mais tout 
ce qui est activité spontanée, en dehors des impérieuses lois de 
l'existence, tout ce qui hier était art, littérature, critique, poli- 
tique, sport, semble aujourd'hui supprimé ou interrompu. Oa 



CSMOIQQUI tTAUBmiB I9I 

ne public pliu de UvfM, et fet rar» qui, pour leur malheur, m 
ioot avisés d« naltfa an cetta aaiaoo épiqua passant inaparçoft. 
Parsofuic n*a le tamps ou l'aAvia da lira dat voluinas. On dévora 
avidemeot les quatre, huit, douae pages quotidiennes que la 
Corrifft, la Tnbuma, le CiormëU dltélU consacrent à b fpucrre. 
Pas question de nouveaux drames : le drame nouveau, passion- 
nant, c'est celui qui se combat là-bas. sur les bords du désert, 
dans la magnifique et pafAda palroaraie. Des acteurs grands ou 
petits, da profaition ou d'occasion, déclamant à l'cnvi. dans les 
théâtres et dans las salles, les chansons da Gabriel d Annunzio. 
Et le public, cultivé ou non. amateur ou dédaigneux de poésk. 
applaudit frénétiquement. Même quand, par aventure, le vers du 
poète plane quelque peu nébuleux ou pesa trop lourdement sur- 
chargé de minutieuses et peu claires allusions historiques. 

Q|i' importe un mot obscur, une image peu transparente? Ga 
sont las louanges des vaillants qui sont tombés, b gloire de la 
patrie agrandie, l'exaltation du sentiment universel. Et une iné- 
puisable curiosité, mélange d'émotion, de stupeur, de fierté, 
remplit )our et nuit les salles du cinématographe, où se repré- 
sentent plusou moins fidèlement les scènes de la guerre. On 
accompagne aux gares et aux ports las soldats qui continuent à 
partir ; on recueille de l'argent pour les lamilles pauvres, qui 
ont lâchas dea morts ou des blessés ; on siflle les journaux soda- 
Ustas, persistant à .-ontrraire ce qui faît IVnthousiasme et la loi 
communes. 

Enthousiasma et foi communes. Je ne crob pas choaa bcile 
de trouver dans l'histoira moderne un exemple pareil d'una- 
nime accord national. On peut vraiment compter sur les 
doigts las opposants, antimilitaristes da profession, pacifistes doc- 
trinaires. démagogues an danger da perdre leur influence, con- 
tradicteurs systématiques.... Tous les autres, même ceux qui se- 
ront appelés à payer plus gravement de leur bourse ou da leur 
sang U gloire de raxpédition. ceux qui professent des doutas sur 
r à-propos d'une entreprisa coloniale : las républicains en garde 
amtre toute activité pouvant accroîtra la prestige de la monar- 
chie, les cléricaux habitués à mettre leurs espérances dans TaflU- 



192 BIBLIOTHÈQUE UNIVIK8ILLB 

blissement de l'Etat italien, les prolétaires disposés à supposer 
une perfidie bourgeoise dans la moindre feuille qui tremble, dans 
tout nuage qui passe, tous en un mot. ou presque tous s'accor- 
dent dans une seule ardente conviction : il faut conquérir Tri- 
poli pour la patrie italienne ! Il faut, l'année du cinquantenaire, 
démentir par des faits l'opinion outrageante qui pèse encore sur 
l'Italie, démontrer qu'elle n'est pas seulement un grand musée 
d'antiquités, une grande serre d'orangers et de citronniers, un 
parc de dressage pour le troupeau de travailleurs habiles et pa- 
tients destiné à creuser les canaux et les tunnels dans tous les con- 
tinents. L'Italie est une nation solide et bien vivante. Oui, certes. 
une nation jeune, et précisément parce qu'elle est jeune, prompte 
à l'enthousiasme, spontanée et parfois excessive dans la mani- 
festation de ses sentiments. Ils ont montré peu de savoir et d'in- 
telligence, certains journaux étrangers, en commentant avec une 
acerbe ironie l'excitation de l'àme italienne pendant ces derniers 
mois. Quelques-unes de ces attaques, plusieurs de ces calomnies 
proviennent, comme on le sait, d'intérêts lésés, de basses ja- 
lousies et de cette qualité inférieure de sensibilité morale qui 
s'exerce dans la critique, qui, pour n'imposer à l'écrivain ni 
engagement ni sacrifice, se montre si facilement sévère. Mais 
certainement des plaisanteries sur le style lyrique des journaux 
italiens dénotent simplement un défaut de compréhension. La 
rustauderie allemande, qui est, elle aussi, dans plus d'un cas, une 
forme de jeunesse, ne s'est pas montrée capable de comprendre 
cette autre forme plus aimable et plus débordante de notre jeu- 
nesse trop ingénue. 

— J'ai fait allusion aux chansons de Gabriel d'Annunzio. Il 
vaut la peine d'en parler un peu plus à fond. Quand la guerre 
fut déclarée et que commencèrent à arriver les premières nou- 
velles de la lutte et de la conquête, notre grand poète se trou- 
vait dans une condition d'esprit tout autre que réjouissante. Il 
était en train de publier dans le CorrUre délia Sera quelques notes 
éparses, souvent fort intéressantes, mais teintées généralement 
de grave mélancolie. C'étaient en vérité les pages de l'exil, bien 



qu'an certain nombre semblaseeiit plus om moins rereouttr 
assez haut ; nub il ett probable que d'Annunxlo, au cours de 
Upublkttioa. retouchiit«t rdbndait les plot andmita. en les 
colofint tDotes des trisIntaatImMtBqai le rempBMdtfit. L'eill 
le plus douloureux n'est pas celui prévu par les lob aC praooiicé 
par las juges, mais celui que des raisons personnalles imposent 
et conseillent. L'obligation d'abandonner la patrie est plus dou- 
loureuse que le (ait d'en être chassé. L'expédition de Tripoli sur- 
prit donc d'Annunzio dans un moment de trifleasa, comme il 
arrive parfois d'un coup de vent tombant du nord à 1* imprévu 
au cours d'une journée lourde et sombre. Les nuages et leur 
ombre disparus, en un instant le ciel redavlant serein, le soleil 
éclatant, les art>res et les eaux recouvrent vie et splendeur. Ja- 
mais artiste ne bondit plus rapide et plus impétueux du fond de 
sa solitude à Toule de voix et de choses trop ardemment et vai- 
nement attendues pendant de longues années, rêvées et invo- 
quées depuis que sa poésie commençait à se guérir de son A- 
cbanx ératisme de jeunesse, chantées même auial dans les jours 
où l'opinion publique semblait entraînée dans une autre direction 
et s'en détournait : la patrie grande, fière. audacieuse, digne de 
son histoire.... Il y aurait folie et injustice à oublier la poésie pa- 
triotique d'autrefois que nous a donnée d' Annuntfo. Nous ne sa* 
rions pas en état de comprendre les chansons qu'avec une fougue 
merveillausa il s'est mis à composer. Poésk d'occasion? ooû. 
c'est la même poésie que celle des OM mâmii et des LndK, 
retrempée plus puissamment par la réalité ; c'est l'embrase- 
ment d'un ancien leu. pour répéter mon image, sous le déchaî- 
nement subit d'un nouveau vent. Quelques-uns reprochent aux 
chansons d'outre-mer l'excessive abondance et las dUHcuttés des 
élémaoU historiques; et, an féallté. l'érudition a parfois quelque 
chose décruant. il y dut trop de commantaltaa ; alla rappelle 
souvent, avec les choses grandes et marquantss, des fiiits d'un 
médiocre intérêt. Mais cette érudition débordante est un des 
déiiuU les plus habituels et. pour ainsi dirt. les plus sin- 
cères de la poésie de G. d'Annuniio. Ce n'est pas. comme 
■IL. OMnr. unr i! 



194 BIBLIOTHÈQUE UNIVKRSSUJt 

quelques-uns le croient, la conséquence et la preuve d'un tra- 
vail trop précipité ; il y a parfaite harmonie avec toute l'œuvre 
précédente; ce sont ces cris de joie et de fureur sauvages, 
qui alternent avec les propos étudiés et sages, ce je ne sais 
quoi de violent, de simple, de primordial, qui se révèle à 
chaque instant sous les riches revêtements du style. Quand il 
crie aux soldats d'outre-mer le conseil, l'adjuration de la ven- 
geance, quand il les exhorte à refuser toute pitié à ceux qui ne 
sont pas des hommes, mais des chiens, quand il se réjouit que l'Ita- 
lie sache désormais proclamer ses propres raisons, par la bou- 
che ronde de ses canons, il ne plaira assurément pas aux puritains 
de la paix, mais personne n'a le droit de soupçonner en lui un 
exalté du moment et un accumulateur de figures de rhétorique. 
Aucun auteur ne fut jamais aussi conséquent et fidèle à lui- 
même. 

Mais il est aussi fidèle au sentiment commun dans cette 
heure extraordinaire. Je ne voudrais pas qu'on attribuât à mes 
paroles un sens plus vaste et plus absolu que je ne l'en- 
tends. L'Italie ne renie certainement pas, dans ce moment 
d'activité belliqueuse, ce qu'on appelle les valeurs morales. 
Mais l'homme est ainsi fait que tantôt l'une tantôt l'autre de 
ses facultés s'emporte, sans détruire pourtant celles qui ont 
le dessous. La conscience est comme un centre lumineux qui se 
transporte d'une région à l'autre de notre esprit. Certaines par- 
ties aujourd'hui se trouvent à l'ombre et demain peut-être rede- 
viendront claires. Et il est bon qu'il en soit ainsi : la longue 
possession, la continuelle familiarité diminuent en nous la con- 
ception et l'appréciation des choses ; le culte de l'esprit devient 
un froid formalisme, un byzantinique bavardage, quand l'homme 
ne sait pas reprendre sa vigueur dans l'exercice d'autres activi- 
tés plus simples et plus salubres. Précisément : l'Italie cherche 
actuellement à se renouveler en faisant l'essai de sa force et de 
son audace. Et parmi les faveurs dont la fortune se montre gé- 
néreuse envers elle, on aime à compter aussi celle d'avoir un 
poète qui aima et chanta beaucoup de choses, mais aucune aussi 



CMmO lOQ I» I T ft I i llIWB 195 

tinccrcmrnt que U sainteté de la (brce. que la betulé dt la con- 
quête. Demain, la guerre terminée, d'autres célébreroot la sain* 
teté de la paix, la beauté de la justice. Aujourd'hui c'est la 
)<>urnée solennelle de Gabriel d'Annuniio. Cest encore lagraade 
mcre, la patrie qui re^nirr dans ce* puîisant^ et Impétueux 
tercets. 

— Les lecteurs de cette revue auront certainement entendu 
parler des nouvelles publiées par les journaux sur la hiëdomi et 
IBMê de Beato Angeiico. volée dans le couvent de Saint*Marc 
à Florence, la nuit du 19 novembre» et retrouvée dans des cir- 
constances passablement étranges, par la police de cette ville, 
quatre ou cinq jours plus tard. Cest le troisième vol d*œuvres 
d'art remarquables survenu en Italie pendant ces derniers mois, 
après l'enlèvement de la Joconde : les saints de l'Orcagna à 
Sainte-Marie nouvelle, la Madone de Ijorenio Lotto dans la mai- 
son de ville d'Osimo et la Madone de l'Etoile. Actuellement, 
les recherches de la police continuent et le public n'en 
connaît pas les résultats. 11 est à souhaiter que Tinstniction 
ne s'en tienne pas aux auteurs Immédbts du délit, l'opinion 
générale, confirmée par de multiples raisons, étant que ces vo- 
leurs de tableaux n'agissent pas de leur propre initiative, mais 
s'acquittent de positives commissions. Ce qui constituerait, on la 
comprend, une très grave mannce pour notre patrinioliie artis- 
tique national. Sans doute le service de surveillance peut et 
être amélioré ; nuls s'il existe dans quelque partie du 
un collectionneur pourvu de millions et dépourvu de 
[acntpules, et si l'on n'en découvre pas les tramas, chacun voit la 
friMe garantie qu'offriraient même les meilleurs gardiens. Une 
iforli somme a malheoreusement le pouvoir de trio mp her iou- 
vwt de cette h o m i lt al l moyenne qui constitue le patrlmolna 
moral de la grande majorité des individus. En matière d'honnè- 
Iflé. les hommes penchent décidément pour le système de la 
proprié té : ce qu'il Ciut de vertu pour vivre en paix avec 
semblables et avec sa coMclence et rien de plus. Mais mal- 
heureusement, si cette minime mesure suiBt dans las drcons» 



igÔ BIBLIOTHÈQUE UNIVBR81LLK 

tances ordinaires de la vie, elle est plus ou moins insuffisante 
en présence de la moindre difficulté pour arriver à la preuve, en 
augmentante crainte du dommage ou l'espérance du profit. 
Un honnête gardien de musée, qui cracherait cordialement au 
visage d'une personne qui lui offrirait mille francs pour trahir 
son devoir, en présence de cent mille répondrait peut-être encore 
que non, mais sans geste grossier de vertu, et avec force pro- 
testations de sincère regret. Et peut-être.... Et l'offre de grosses 
compensations ne doit pas sembler improbable si on pense 
qu'un seul petit tableau acquis de cette façon peut représenter la 
valeur de quelques millions. 

Ce sont de difficiles et dangereuses conditions que celles de 
nos musées, et je ne parle pas seulement de l'Italie. Mais elle est 
aussi plus grave, celle des églises, si riches encore en objets 
d'art facilement tranportables. Et le pis est qu'un chef-d'œuvre 
volé se trouve, du moins pour quelques siècles, comme détruit. 
S'il s'agissait seulement du passage de la Joconde dans quelque 
autre musée au delà des mers, la perte serait encore tolérable. 
l'ai déjà eu l'occasion de soutenir dans ces chroniques la théorie 
de l'avantage qu'une œuvre d'art ainsi déménagée procure à sa 
patrie. L'Europe est forcée de payer en gloire à l'Italie les ta- 
bleaux et les statues qu'elle lui a matériellement arrachés. Mais 
qui peut se figurer la déplorable condition d'un Beato Angelico 
ou d'un Leonardo devenus les prisonniers d'un voleur milliar- 
daire ! 

Donc? Donc, en attendant que quelque autre conseille de meil- 
leures défenses, elle ne me semble pas si déraisonnable, bien 
qu'un peu bizarre en apparence et contraire aux usages offi- 
ciels, la proposition d'un de mes amis qui voudrait que dans 
nos musées, à côté des plus remarquables œuvres authentiques, 
on plaçât quelqu'une de ces falsifications que d'ingénieux ar- 
tistes savent exécuter d'une façon parfois si parfaite. Il est cer- 
tain que, devant choisir entre deux tableaux, l'un l'original, 
l'autre la copie, le milliardaire amateur préférera toujours la co- 
pie. La copie semblera en tout cas, à ses yeux, plus vraie, plus 



197 

■ncknoc. plus origiaale. Et il ne te tr o m p eri pes même quand, 
par hasard, entre let deux tableaax, il y aurait la plut mervcil- 
leuse reseemblance. U lottise a, éU auaai. 9m intuitions, ausri 
fines et sûres que celles du génie. L*amaleor américain se tenti* 
rait toujours transporté d'une secrète S)rmpathie pour la copie, 
la falsification. Et à l'avenir on ne volerait plus que des copies. 

Ceb pourrait se prouver. Avec quelques précautions pour- 
Unt. Il frudra. par eiemple. que les directions poiièdent un 
Men clair inventaire typographique ; queiquesHUis croient que 
cette intultloii à rebours dont je vient de parler n'est pas un 
don exdosif à» Américains. 

— Le a6 novembre on a inauguré à Turin le monument du 
Attiogué Kulpteur tessinoît Vincenao Vêla. qui. comme on le 
sait. fut. pendant bien des années, proiitasur à 1* Académie Al- 
bertinc de cette ville. 11 s'est prononcé à cette occasion Men des 
paroles aussi belles que justes par les rspfétentantt des deux na- 
tions : le proibnd génie, le noble caractère de Fartlste suisse ont 
été dignement proclamés par les ocateors et les journaux. Mais 
un des commentaires les plus signillcatifo. à mon avis, c'est ce- 
lui que j*ai lu dans un petit iournal tessinois. affirmant que les 
fMat dt Turin, par leur but et pour t'étra célébrées l'année du 
cinquantenaire, revêtent la même signification que deux solen- 
nités célébrées dernièrement dans le canton du Tessin : la levée 
du voile sur b pierre commémorative des TeasinoU qui combat- 
tirent pour l'indépendance italienne et l'inauguntlon du monu- 
ment destiné à rappeler b Typograph'ie helvétique de Gapolago. 

C'est bien ça. Vincenao Veb. tout en demeurant fidèle i ta 
patrie tubta. combattit contre l'Autriche en Italie. accuailUt et 
exprima dans ton Spartacus l'esprit de 48 en ItaUe. et. jus- 
qu'à ta fin. nourrit de choees italiennes son âme tout italienne. 
D'autres fort nombreux, moins grands que lui. ont accueilli et 
accueillent le même amour dans leur oaur ; ils ont donné leur 
sing pour b délivrance de l'Italb et seraient prêtai b verser en- 
core, si les jours de b lutte et du danger revenaient. Dans b 
canton du Tessin b giorbuae tâche qu'accomplit l'ItaUe en 



igS BIBI.IOTHÈQUB UNIVERSBLLB 

Afrique est suivie avec une satisfaction, une angoisse et un 
amour dépassant de beaucoup la discrète sympathie d'une na- 
tion amie. Dans le canton du Tessin les honteuses calomnies 
qui nous viennent du nord, et dont quelques journaux suisses 
n'ont pas toujours su s'abstenir, soulèvent la même indignation 
qu'à Turin et à Rome. Et pourtant ils ont grand tort ceux qui, 
prompts à soupçonner tout ce qu'ils ignorent, se défiant de tout 
ce qui ne répond pas à leurs idées trop simplistes et trop rigou- 
reuses, voient dans le chaleureux italianisme des Tessinois une 
sorte de trahison contre leurs devoirs de citoyens suisses. Sans 
doute, si être Suisses devait signifier,. comme quelques-uns le pré- 
tendent, une telle déformation de leur âme née italienne ou fran- 
çaise que tous les confédérés eussent à sentir, à agir et — pour- 
quoi pas ? — à parler comme on le fait sur les rives de la Reuss 
et de l'Aar, à coup sûr les Tessinois ne sauraient être considérés 
comme de bons Suisses, et pas davantage, je me le figure, les 
Romands. Mais, si je ne me trompe, l'organisme même de la 
Suisse, une Confédération et non pas un Etat unitaire, justifie 
et même présuppose de profondes différences entre peuples con- 
fédérés, signifie unité d'action et de cœur dans certaines ma- 
tières d'intérêt commun, et liberté dans tout ce qui ne peut sub- 
sister qu'avec la liberté : la langue, les traditions, les usages, 
la culture, l'art. Quand on est au Tessin, pour regarder du 
côté de Berne et de Zurich, il faut tourner le dos au soleil, re- 
monter le cours des fleuves, marcher contre le vent qui souffle. 
On le peut et on le doit, mais non pendant toute la durée du 
jour et de l'année. 

— Il faut signaler, parmi les livres les plus remarquables 
parus dernièrement, les documents inédits de Francesco Crispi. 
relatifs à la Triple Alliance (Milan, Trêves). L'Italie se rend 
compte un peu tard qu'elle a eu en Crispi un de ses plus grands 
hommes d'Etat, le seul, peut-être, vraiment distingué de ce 
dernier quart de siècle. — L'éditeur Hœpli, de Milan, vient de 
publier deux volumes d'art très intéressants : Madomte fiorentine. 
de Mario Ferrigni, et La pittura e la miniatura ttella Lombardia, 
de Pietro Toesca. Le premier est une charmante et savante pro- 



onomouB aotn 199 

diAf les Jardins de l'histoire florentine. U Madone est 
étudiée conune motif d*art et dans tes rapports avec TMalDire 
morale de la femme. L'autre volume est un modela d'èniditloo 
exquise et de méthode rigoureuse. Les deux ou er ag aa sont 
richement ornés de planchas. 



CHRONiaUE RUSSE 



i 



Aprfti la BMrt de SKly^at. ^ Oaudpeleaee de TOkhnmm. — Les 
^«irtaree de M. Webeler. - Ceatamir* <k k Sod4lé4M Asalears d« 

Nous nous flattions que l'asaaaainat de Stolypine donnerait à 
réfléchir au gouvernement et qu'un esprit nouveau l'animerait : 
c'est le contraire qui a lieu. Cet attentat a eu pour eflct de for- 
tifler nos « nationaUstas aoologiques », comme on les appelle ici. 
et de rapprocher d'eux laa octobristes, qui semblent avoir tota« 
lement oobUé qu'Us sont nés de Foukase du 17 octobre 1905, et 
que la constitiition est leur unique raison d'être. M. Kokovtsev 
parait bien décidé à suivra les traces de M. Stolypine. c'est-à- 
dire à n'accomplir aucune réforme appréciable, et à semer des 
deux mains la haine Je tout ce qui n'est pas orthodoxe, enve- 
loppant dans U même hostilité Hnlandais, protestants, juifi. 
baptistes. raskolniki. sans compter les innombrables disciples de 
Tolstoï. 

11 n'y a donc pas à se lamenter de la fin prochaine de la trol- 
sirme Douma, car dans quelques mois la Russie sera conviée à 
de nouvellea élections.... Qpen sortirs-t-il ? Pas grand'cboaa, à 
ce qne je craiaa. Laa électeurs, principalement en provHioa. sont 
à b lettre terrorisés par b police qui agit à sa guise avec une bru- 
talité qui IHsa b sauvagerie. Le diiaipolr est mauvab consalller 

rt ncui% àt^nn\ «ouhaltrr (|e« f#mfM m«nWur« cî prendra cnn* 



200 BDUOTHÊQUB UNIVERSELLE 

fiance en l'avenir, mais nous sommes forcés de reconnaître 
qu'actuellement même la Chine est mieux gouvernée que l'em- 
pire du tsar. 

— Je ne vous entretiendrai pas de la personnalité bizarre de 
l'assassin de Stolypine, mais je ne peux pas passer sous silence 
un incident relaté parle procureur du tribunal de Kieffet qui ca- 
ractérise toute notre situation politique. Bogrof, lors de son ar- 
restation, fut amené d'abord dans le fumoir du théâtre, où le 
procureur de Kieff l'interrogea. 

— Si je m'étais trouvé près de vous, dit le magistrat, du re- 
vers de la main j'aurais détourné le coup et prévenu le 
meurtre. 

— Je suis curieux de savoir comment vous vous y seriez 
pris, demanda l'assassin. 

— Mais c'est tout simple, je vous aurais saisi le bras et dés- 
armé.... 

— Vous êtes bien naïf, monsieur le procureur, riposta Bogrof, 
vous oubliez que je suis un agent de VOkbrana! Si vous vous 
étiez jeté sur moi au moment où j'ai braqué mon revolver, c'eût 
été déjà trop tard, le browning tue sur le coup. Si, au contraire, 
vous aviez tenté de prévenir mon geste, vous auriez encouru 
une périlleuse responsabilité. 

— Comment donc? demanda le procureur surpris. 

— Eh bien, j'aurais expliqué que, posté là pour garder 
M. Stolypine, je m'étais levé pour appréhender un terroriste, 
qui s'était faufilé près du ministre dans l'intention de le tuer, 
mais que vous m'aviez empêché de faire mon devoir et que 
grâce à votre intervention le meurtrier avait pu s'échapper I... Et 
tout le monde m'aurait cru, car le chef de l'Okhrana de Kieff, 
M. Kourloff, se serait rangé de mon côté.... Vous auriez été ac- 
cusé d'avoir contrarié l'œuvre de l'Okhrana en déjouant mes 
plans pour m'emparer d'un dangereux terroriste. 

Le procureur a convenu, et avec lui la presse russe, que Bo- 
grof avait raison. L'Okhrana règne, omnipotente, sur tout l'em- 
pire. Quiconque n'est pas attaché à cette institution ne peut 
plus compter sur le lendemain. L'empereur ni la Douma n'osent 



■usn SOI 

\ toucher, et toute notre vie sociale et politique est réglée par 
elle. Nous t omm et tous à sa merci. Q|il peut garantir que àtamim 
il ne se présentera pas un nouveau Bogrof pour tuer M. Kokov- 
tzcv? N*cst-U pas avéré qu'en 1901 Aatiï, riostigateur du 
meurtre du grand -duc Serge, a également fomenté contre la 
vie de Nicolas II un attentat qui n'a échoué que par l'eflet de la 
maladraaie d'un terroriste? 

-- Les Riéaavaatures en Sibérie d'un intrépide vojrageur an- 
glais, membre de la Société royale de Géographie de Londres, 
confirment ce que je vous disait de l'arbitraire dont use notre 
police. Sooget donc, si l'on ne te gène pat avec un sujet de sa 
Majetlé britannique, que ne fera-t-on pat à un infime sujet du 
tsar ! M. Webster eut au cours de l'été de 1910 l'idée lumineuse 
de dire pénétrer en Sibérie des marchandiset anglaises, en les 
transportant par l'Océan Glacial et en mnootant le Jennisscl. 
Il fréta un vapeur, le Semmoi, et t'embarqua pour cette expé- 
dition lointaine. Le Nmmod triompha de tout let obttaclet que 
lui opposèrent let élémentt déchalaét et let Icebergt det p»- 
raget septentrionaux, si bien qu'en mouillant dans les eaux 
russet. le hardi navigateur crut candidement quil était au bout 
de ses tribulationt. 

L'Okhrana le détrompa, elle veillait et lui ménageait des sur- 
prîtes. La première, qui ne fut pas la plus agréable, fut de lui re- 
mettre toute aa correspondance ouverte, même les lettrst intiroea 
de m fsmme et de set anfuitt. Non seulement elles avalent été 
decachetéet, mais encore lues par un traducteur. La seconde sur- 
prise fut b visite à bord, non pat de douaniers, mais de mem- 
bres de lOkhrana. qui fouillèrent le bateau de la cale à la du- 
nette, mirent les ballots de marchandises sens desaut-dattout et 
aprèt ce remue* ménage, n'ayant rien trouvé de tuspect. pas- 
sèrent à leur troitièma mrprita. 

Sont prétexte que tat papiert n'étaient pat en règle, le ci* 
toyen anglais fut arrêté et goùU let délicet de la gâte tibé- 
rienne. Il aundt probablement bit quelques nouvaUat expé- 
riences du même genre, tl. fort heureusement, le contiii général 
hriunniquc à Saint-Pètertbourg. ayant été avlaé de cet Adt», ne 



a03 BIBLIOTHÈQUE UNIVIR8BLLB 

s'était empressé de protester tant et si bien que le gouverneur de 
Krasnoyarsk prit peur et relâcha sa victime. Il estima même né- 
cessaire de la prier d'oublier %< ces petits désagréments » et l'en- 
gagea cordialement à revenir Tannée suivante pour approvision- 
ner la Sibérie d'articles de marchandises de toutes sortes dont 
elle a tant besoin. 

Il parait qu'un gouverneur sibérien et un membre de la So- 
ciété royale de Géographie de Londres n'apprécient pas au 
même taux les« petits désagréments » de l'entrée en Sibérie, car 
M. Webster ne semble pas pressé de retourner à Krasnoyarsk, 
mais il a porté plainte au Foreign Office et l'accueil que 
rOkhrana a fait à un citoyen anglais sera l'objet d'une interpel- 
lation au parlement. 

— Pour échapper au cauchemar de notre vie politique et sociale 
nous cherchons un asile dans notre littérature, le joyau de la 
Russie et notre orgueil. C'est aussi notre unique consolation et 
nous l'avons doublement savourée aux fêtes du centenaire de la 
Société des amateurs des Lettres russes en écoutant le beau dis- 
cours de notre éminent critique, M. Wengerov. Il a exprimé 
notre sentiment général en recherchant ce qui fait la grandeur et 
le charme de la littérature russe et sa physionomie propre. Elle 
est née au sein de l'aristocratie et pourtant n'a jamais servi à 
défendre les intérêts de la noblesse, mais au contraire l'a tou- 
jours conviée au sacrifice de ses prérogatives en faveur des 
classes déshéritées. C'est un trait qui la distingue des littératures 
occidentales. 

Elle ne poursuit pas non plus le bonheur individuel. On ne 
peut pas citer un seul roman de nos grands écrivains qui offre 
un de ces dénouements heureux qu'affectionnent en général les 
romanciers étrangers, même parmi les plus estimés. La littéra- 
ture européenne, à commencer par le poète idéaliste par excel- 
lence, Schiller, chante toujours l'homme sur le ton majeur. Tout 
héros cherche d'abord son propre bonheur, tandis que le héros 
russe courtise le martyre et que la littérature russe accorde sa 
lyre sur le ton mineur. Elle est triste comme le paysage, comme 
la chanson russe, mais d'une tristesse qui vivifie l'àme, la sou- 



lève aa-<Sc«Mii des préoccupfttkNM égcM» pour k mettre en 
fàct det problèci— de la vie. Chaque peuple a sa beauté propre, 
celle de la Russie est une beauté douloureuse ; c'est une beauté 
aux traits sévères, qui ne connaît ni le sourire de la gaieté, ni le 
rire de l'insoucbnce. seulement le rire amer de la satire et la 
tnisioa vers un idéal lointain noyé dans les brumes du mysti- 
cisme. 

Les amis des lettres niaaes comptent avec efliroi les vides que 
la mort a faits parmi nos grands écrivains. Après Tourguéncv 
et Doetolewski. c'est Tolstoï qui vient de disparaître. Qiii les 
remplacera? Nous noua le demandons non uns inquiétude. 
Voici cent cinquante ans que l'Allemagne a perdu Gœthe et de- 
puis qui l'a égalé ? H y a bientôt troia cents ans que Skakes- 
peare a vécu, et qui le remplacera jamais? G>mbien de temps 
nous C»udra-t-il attendre l'avènement d'un nouveau Tolstoï? 

Heureusement d'au delà du tombeau sa voix retentit encore 
dans toute sa puissance. M*^ Alexandre Tolstoï vient de publier 
le premier des trois volumes d'œuvres posthumes de son père ; 
les deux autres paraîtront dans le courant de l'année prochaine. 
J*ai ouvert ce premier livre inédit avec une émotion empreinte 
de )oie et de douleur ; ce sont les derniers échos de la grande 
voix que la mort a isit Uire. D se compose de cinq nou* 
vellcs et de deux pièces de théitre. En l'ouvrant, j'éprouvab la 
crainte de n'y pas retrouver notre Tolstoï de Guerre H paix ou 
d'Anna Kaiàtùu, mais bien vite des chapitres entiers, marqués 
de la grifle du génie, me rassurèrent, car ils peuvent supporter 
d'être comperéa à ses œuvres maîtresses, bien que la tendance 
moraUntrlce s'accuse trop visiblement 

En les lisant jt me souvins des paroles de Renan s'émervell- 
lant devant le poète qu'éteit le prophète Esale. qui a. comme 
Virgile, amené à la perfection le rythme créé avant lui. D est. 
selon Kenan. presque le seul exemple d'un créateur de religkxi 
qu i j it cté en même temps un grand écrivain. Tobtol en est un nou- 
vel exemple ; il n'a pas. il est vrai, créé la religion, mais 11 Ta res- 
suadtée. Son idéal se rapproche presque en tous pointe de celui 
du gnind prophète et 11 cherche à en pénétrer ses lecteurs : mats 



304 BIBLIOTHftQUB UNIVIHSKIXl 

s'il prêche, c'est en artiste, par des images colorées qui s'im- 
prègnent dans le souvenir. C'est le cas de ses œuvres pos- 
thumes. 

Ainsi, dans la nouvelle intitulée Le DiabU, il raconte l'histoire 
du brave Irtenev, un bon garçon, qui n'a qu'un défaut : il a dès 
sa jeunesse négligé de régler sa vie amoureuse et il paie chère- 
ment cet oubli. Aussi, malgré son désir sincère de dominer ses 
passions, il succombe toujours à la tentation et glisse sur la 
pente où l'a jeté sa faute initiale. Le développement irrésistible 
du désir est rendu par le romancier avec une puissance saisis- 
sante, on sort de cette lecture tout secoué et la leçon de morale 
qui s'en dégage n'enlève à cette œuvre frémissante de vie rien 
de sa beauté. 

Après U bal, nouvelle écrite en 1903, lorsque Tolstoï portait 
déjà le poids de 75 ans, semble une œuvre de la vingtième 
année, tant elle palpite de jeunesse et respire de fraicheur et de 
grâce. Quelle poésie dans la manière de décrire l'aube claire 
de l'amour naissant au rythme voluptueux des danses I Quelle 
antithèse éclate entre la sollicitude paternelle du colonel, qui 
danse si élégamment avec sa ravissante fille, à minuit, et qui, 
à l'aurore, commandant le supplice d'un Tatar, le fait passer 
mi-nu entre deux rangs de soldats armés de baguettes qui re- 
tombent en sifflant sur le dos du malheureux, enlevant chaque 
fois des lambeaux de chair! Le colonel remarque qu'un des 
bourreaux militaires s'acquitte mollement de sa sanglante beso- 
gne et il le soufflette de sa main fine. 

Ce que f ai vu dans mon rêve est une histoire romanesque que 
Tolstoï assure être le récit d'un songe qu'il a eu. C'est la tra- 
gique évocation du conflit qui surgit entre une jeune fille séduite 
et son père, lequel se refuse d'abord à toute réconciliation, mais 
finit par découvrir que le bonheur est dans le pardon. Le prince 
Mikhaïl Jvanovitch éprouve pour la première fois cette joie 
céleste lorsqu'il retrouve sa fille (qu'il a chassée de la maison 
paternelle) abandonnée, émaciée, chétivement vêtue et qui 
attache sur lui des yeux suppliants. La pitié qu'il ressent pour 
elle le régénère. Il comprend que son orgueil blessé, sa froideur 



«t ta colère contre ton enÊifit épient conpabkf. La bonté est 
le flambeau de la vie humaine, c'est pour exercer ton divin mi- 
nistère que noua tommes nés. Telle «at Tldée dominante de 
cette histoire très réelle, conçue dans un rèiFe. 

Aliocha Gocchok. dans la courte noovella de œ nom. est on 
frère spirituel du soldat Karstnev de Gmént H paix ; adolesosnt 
U accepte les misères et les psénts. dont sonexisisnos est abon- 
damment semée, avec non moins de résignation que son aîné 
les so u ft anca s de Tambulance et de la guerre. Aliocha endure 
les maux les plus variés et meurt jeune, d'un accident, heureux 
d'avoir toujours été bon. 

Lt/êUM wmp om est encore une histoire moralisante qui déve- 
loppe cette idée : la itute commise par un seul d'entre 
le premier anneau d'une chainc de crimes qui te 
dans diflercnU milieux. Cette nouvelle est la plus longue du 
volume et comprend tout un monde d'êtres plus vivants Tun 
que l'autre, tous brossés en quelques touches si vigoureuses 
qu'ils restent gravés dans la mémoire. Ccst encore une leçon 
de bonté. Stepan. le criminel, le vil et féroce asMSin. est vaincu 
par la mansoétudaévangélique de Maria Semenovna. Il a péné- 
tré de force dans l'isba pour la piller et veut atsatsinirr la pauvre 
femme Cello-d ne songe pat i se défendre, uniquement préoc- 
cupée de la damnation que le brigand appelle tur lui. 

— Pitnae à toi. lui dit-elle, tans opposer de résistanoe, c'est 
u propre Ims que tu damnes en tuant las autres ! 

Des deux pièces que renferme le premier volume, l'une est 
un épisode en deux petiu Ubleaux tous ce titra én l gM alIqu a : 
BUêmIomtês Ut qmêÙtésf £Uf. c'est la vodka. Ces tabkamc ne 
prése nten t nulle action, pas de développements de caractères 
non plus, mab une foule de gens qui vivent tous nos yeux, 
parlent entre eux. et appellent notre attention tur let pro- 
blèmes de la vie. 

La seconde est le fameux Cêémfft vèomU, dont II a été tant 
parlé et qui remporte en ce moment des succès édrtMrts 
non seulement en Russia, mate aussi à l'étranger. On ne peut 
oas dire que Fédia Protaisui soit un mécliant homme, loin 



206 BIBLIOTHÈQUE UNIVBR8XLLI 

de là. Sa femme et sa belle-sœur Tadorent, bien qu'il ne 
les rende pas heureuses. Il a un penchant démesuré pour 
les chansons des tziganes, à Moscou, et ne sait pas résis- 
ter à la séduction de la capiteuse tzigane Mâcha. Il se persuade 
que sa femme serait beaucoup plus heureuse si elle était libre 
d'épouser un brave garçon qui l'adore, Karénine. Pour briser les 
liens conjugaux, il feint le suicide. On trouve au bord de l'eau 
un cadavre qu'on prend pour celui de Fédia Protassov. Des 
années se passent. M™« Protassov devient M"* Karénine et tout 
le monde est heureux. C'est trop beau pour durer, la police 
veille ; elle déniche Fédia, et lui et celle qui fut son épouse doi- 
vent répondre devant la justice l'un d'avoir feint la mort, l'autre 
de s'être remariée du vivant de son légitime époux. 

Fédia devient le porte-parole de Tolstoï, lorsqu'il se répand 
en imprécations contre la société, dont l'organisation est défec- 
tueuse puisque par le jeu de ses institutions elle a ruiné son bon- 
heur et celui de sa femme, et il s'en prend au droit que s'arro- 
gent les hommes de juger leurs semblables et de régler leurs 
rapports. Le recours au divorce aurait sans doute aplani toutes 
les difficultés, mais le synode ne l'accorde que sur des témoi- 
gnages auxquels la conscience d'un honnête homme répugne. 
D'ailleurs, l'apôtre de Yasnaïa Poliana n'aime pas davantage le 
divorce, qui est encore une institution sociale, il veut que Fédia 
sacrifie sa vie au bonheur de sa femme, puisqu'il est incapable 
de la rendre heureuse par une vie honnête et paisible. Cette thèse, 
comme beaucoup d'autres du grand écrivain, est fort discutable. 

— L'éducation que reçoivent nos princes héritiers reste tou- 
jours un mystère et bien rares sont les initiés qui pourraient 
dire comment on élève nos futurs tsars. La correspondance de 
l'ancien directeur du Messager d'Europe, qui fut le professeur 
d'histoire du grand-duc Nicolas Alexandrovitch ainsi que de son 
frère qui régna sous le nom d'Alexandre III, nous en donne un 
aperçu. M. Stassioulevitch était connu comme un ^apadnik et un 
libéral prononcé. Pour cette raison le comte Strogonov, qui 
avait la direction générale de l'éducation du prince, surveillait 
de près M. Stassioulevitch. 



anoMiQUB Bum vj 

« \Jn )our. raconte cduM, dans une lettre adresiéc à Pktnev, 
j'ai apporté à mon élève la Politiqtu de Robert Mill. qui reii- 
lênm un chapitnJméfeiMm sur U StimÊtéom db ^rMce kéritm. 
Le grand-duc s'cmpaia vivement du voluiiie, nMb le comte 
Strofooov le lui retira des mains en disant : « Vous êtes trop 
jeune pour de pareilles lectures. » Le grand-duc héritier changea 
de couleur et sortit de la chambre hors de lui. Le lendemain il 
me demanda : « (^'avez-vous bien pu me donner de si terri- 
ble ?.. Non cette tyrannie est i n c o ncevable ' • 

En 1861 lorsqu'à plusieurs reprises les ciudianu de Saint- 
Ntenbourg fèdamèrent plus de liberté, quand M. Stessimilf»- 
vitch vint donneras leçon, son royal élève lui demanda aussit6t : 
« — Eh bien I qu'est-ce qui se passe chcs vous? • (c'est-è-dire 
a r université). Je lui répondis qu'en sa qualité de grand-duc 
héritier II devait être mieux renseigné que moi. Il eut un sourira 
ami 

» — Ail : dit-il, mol je ne sais rien. Cest seulement hier 
qu'on m'a permis d'apprendre que Louis-Philippe n'a pas quitté 
volontairement la France. » Puis il développa cette idée, très 
juste, que ka persoanea comme moi. qui voient la rue telle 
qu'elle est. et qui peavaat entendre toutes les cloches, sont 
bien mieux renseignées que ceux qui sont sur la cime et n'en- 
tendent qu'une cloche. - 

On sait d'ailleurs que les princes héritiers sont gencralement 
libéraux, mais que. dès qu'ils sont sur le trône, ils ne vrolmt 
plus rien savoir de la rue. ils pbnent du haut de b cime. . 

— VApoUm, cette admirable revue d'art dont j'ai eu dé|à 
l'occasion de parler Id, oOa dans sa dernière livraison une se* 
rie d'étudas sur las artistes russes et étrangers qu'accotapagnaat 
«I las complétant des reproductions photographiques dont 00 
ne peut asaai admirer b netteté et b M. Ces illustrations sa> 
ront consult é es avec fruit même par ceux qui ne peuvent pas 
lire le texte russe de b revue. Us le bmilbriscront ainsi avec 
rouvre trteperaonneUe et originab de b célèbre fnrnne sculp- 
teur M»« A Golottbkina, que M. Max Volochine exposa an sui- 
vant les étapeada ca beau talent A côté de lui. b baroo Wian- 



a06 BIBLIOTHÈQUE UNIVSS8BLLE 

gel étudie les tableaux de peintres français que nous possédons 
en Russie et M. W. Makovski le « sentimentalisme allégo- 
rique du peintre Soudickine. » Enfin l'article V Homme et U 
rythme du prince Wolkonsky intéressera tout particulièrement 
les Suisses, parce que c'est un éloge enthousiaste de l'œuvre de 
leur compatriote M. Jaques-Dalcroze. 

Après avoir indiqué l'influence que la gymnastique rythmi- 
que exercera sur la nouvelle génération, le prince Wolkonsky 
raconte sa visite à Hellerau près de Dresde, où M. Dalcroze a 
fondé son école d'eurythmie : «Voici ce que j'ai vu, écrit-il. 
« -^ Allez toutes à la fenêtre, commanda M. Dalcroze à ses élèves, 
dirigez-vous vers le poêle comme si quelque chose de beau vous 
y attire, puis quand vous serez tout près, vous éprouverez une 
déception et vous reviendrez sur vos pas, en exprimant l'hor- 
reur que vous ressentez. » Alors, continue le prince Wolkonsky, 
j'ai vu des êtres immatériels, quoique terrestres, qui scandaient 
leurs pas sur le rythme de la musique, — une théorie de séra- 
phins descendus d'une fresque de Fra Angelico. 

» Puis vient le retour, fuyant, méfiant, rampant... la lumière 
qui recule devant les ténèbres, le crépuscule expirant dans la 
nuit. Tous les mouvements des jeunes filles leur étaient suggé- 
rés par la musique, chaque son s'exprimait par une attitude du 
corps, chaque mouvement dessinait la mélodie. Les élèves 
avaient toutes des gestes et des poses différentes, mais toutes 
exprimaient la même émotion. Alors j'ai compris le chœur 
antique, «cet homme à mille langues, cette foule qui n'a qu'une 
pensée. » Nous nous taisions tous dans une extase émerveil- 
lée. Acôtédemoi, un vieux professeur d'histoire de l'art s'é- 
cria : « — Non, de toute ma vie je n'ai jamais rien vu d'aussi 
beau ! » Le prince Wolkonsky se promet de faire une propa- 
gande acharnée de la méthode de Dalcroze chez nous et il est 
sûr qu'elle formera en Russie d'admirables élèves. 



ao9 



CHRONIQUE SUISSE 




Depuis environ vingt-cinq ans. en Suède, en Autriche, en 
Hongrie, en Italie, en RuMie. en Angleterre, ailleurs eocore.det 
aaaodatioos se sont kmàbn pour sauver de la déca d epce qui les 
menace, ou de la totale disparition, les arts populaires où 
s'exprime en sa fraîcheur tou)ours renaissante, en sa nalvelè 
délicieusement conserva, lime coutumière des vieilles races. 

Grèce à l'initfaitlve de M"* Nora Gross. dont on connaît l'ar- 
deur énergique, convaincue et convaincante, un groupement 
s est formé, chez nous aussi ; l'exposition de V/4rt domestupu 
qu on a pu visiter, au musée Rath. à Genève, du commencement 
à la dn de novembre, est la première manifestation de notre 
a&sociation nationale. M^ Gross a su Intéresser à sa tentative 
des forces jeunes et empres sé es : M. de Reynold. rhelvétique. 
qui est à lui seul un programme (et copieux !). MM. de Tnu. 
Weber. etc. On entendra encore parler de ÏArt dom nO gmê» et la 
parole sera bonne ; ftconde. espérons-lc. 

C'est une ouvre de salubrité publique, hygiénique et morale. 
Rien n'est séduisant comme l'exquise et parfois si subtile gau- 
cherie des arts non encore dtadinisés. non encore « déniaisés ». 
Mais rien n'esl plus répugnant que la nialaaria qui se mat en 
vente, qui chaKha à tifir profit d'aU^méma. la candeur truqués 
et défraîchie, la candeur qui îêXx commerce, la « suisserie » pour 
étrangers. Notre art domestique sera bientôt réduit à cette abjec- 
tion. Il n'y aura plus que las filles d*h6tel et de brasserie pour 
porter les costumes nationaux ; et l'armailli cmboudiani la cor 
des Alpes pour annoncer le lunch. 

tmnr. unr 14 



210 BIBLIOTHÈQUS UNIVERSELLE 

Partout où notre « art domestique et national » ne sert plus 
de réclame, d'appât, de marchandise, il est en train de mourir, 
et il vaut mieux mourir que de garder la vie à ce prix. Toutes 
les conditions de la vie moderne sont contraires aux arts popu- 
laires. Ils datent du temps où l'on n'avait d'autres ressources 
que celles qu'on tirait de la matière toute proche, par naturelle 
industrie. Ils sont nés d'une nécessité ; le besoin créait l'objet, 
que l'expérience rendait pratique et familier, accordait aux cou- 
tumes ; l'honnêteté et la prudence ménagère le voulaient de subs- 
tance bonne et durable ; le mystérieux et impérieux instinct de 
l'àrne y ajoutait la grâce de l'ornement, l'agrément de la couleur et 
des lignes harmonieuses. Car l'utile n'a jamais suffi le moins du 
monde, et il est contre nature de le chercher uniquement. Chez 
les peuples primitifs tout objet est objet d'art ; c'est nous qui 
avons fait de l'art un luxe et une exception. 

Mais maintenant pénètrent partout les objets fabriqués ; la 
nécessité de créer n'existe plus, le besoin se satisfait aisément, 
la paresse y trouve son compte, et la vanité aussi, malheureu- 
sement, qui est la triste déformation du divin désir de plaire. 
Il suffit de si peu pour faire dévier le premier instinct; la virgi- 
nité du goût naturel est si fragile ! Hélas, c'est encore pour se 
faire belles que nos jeunes villageoises achètent leurs chapeaux 
chez Grosch & Greiff. Et leurs amoureux en sont flattés. Peut-on 
aller là-contre ? 

Il est impossible de chercher à restaurer l'état d'ingénuité 
première. L'originelle simplicité perdue, il faut passer par la 
crise fatale du mauvais goût et de la prétention, et c'est au 
sommet seulement de l'évolution que, fleur suprême de la cul- 
ture, on retrouve une simplicité nouvelle, consciente et volon- 
taire. 

Aussi, ce n'est pas du peuple que viendra le salut; il n'y a 
pas, en lui-même, force de renaissance ; de plus en plus son 
propre art lui devient étranger ; de moins en moins il le com- 
prend, de moins en moins il le sent. C'est l'élite des artistes 
évolués, des amateurs distingués et raffinés qui maintenant s'est 
éprise de l'œuvre populaire, pleine de sollicitude et d'inquiète ten- 



211 

Dam Itf talons et kt écoles d'art on ne parle phts que 



d'art 

Les asaociatinne pareilles à celles qui viennent de se fonder nt 
condamnent-elles pas elles-mêmes leur eilbrt? N*est*il pas lnu« 
tib de chercher à prolonger l'existence d*un art qui ne vit pas 
fortement par lui-même? L'art domestique n'est*il pas. par excel- 
lence, l'art pour toi. j'entends l'art pour cbei soi. pour entre 
soi ? Y en a-t-il de plus intime? La curloeHé même qui s'y porte 
ne lui est-elle pas contraire et fiitale? 

« D est légitime, a-t-on dit. de rendre les circonstances fiivo- 
rablea, de créer, tout autour, une atmosphère d'IntelUgcnto 
sympathie, de même qu'un )ardinicr donne i ses plantes Fex* 
poeHlon et le terrain qui leur conviennent. » Qu'entend-on par 
là ? On ne peut songer à lutter contre la force des choses, contre 
r inéluctable puissance de l'évolution èoonom'ique. Le jardinier 
m'Inquiète ; les fleuri des diampa lont fleurs de nature ; on ne 
peut les cultiver dans un jardin sans les transformer ; c'est un 
déradnenient. un m d aw o l e men t ». si j'ose inventer le mol. 
Ceftta contredire sol-niênie que de parler de culture quand 11 
s'agit d'art populaire. 

Et ne peut-on craindre que le snobisme ne s'en mék. que l'on 
ne crée ainsi un goât artiflclel de la rustkltê. un de ces engoue- 
ments mondains d'autant phn Adieux qu'ils sont toujours sui- 
vis d'une réaction r N'y a-t-ll pas bien grave danger à interve- 
nir du daliors. i imprimer une direction prèdaa, à Impoeir de» 
modèles, à marquer la ligne à suivre ?... 

Aucune de ces objections, je k sais, n'a échappé à rintclli- 
gente perspicacité des fondateurs de l'association. Ils ne s'en 
dissimulent pas l'importance. Ils ont fol cependant en l'cruvre 
utik et Aoomle. Ds n'aboutiraient qu'à tuer le hux art popu- 
laire, l'art de baiar. l'odieux « objet luliis », que d^ on leur 
drvrait une raconnaliwncc immense. Encore une fois, périsan 
l art populaire plutôt que de vivre ainsi. 

Mais il n'y a pas que cek. que keécuelles de Thoune, kscha- 
kts à musique, les ours joueurs de quilles, lugeurs, skieurs, 
barbouilleurs de petits cartons où l'on voit Chilioo et U cha- 



212 BIBLIOTRtQUB UMIVSKSELLB 

pelle de Tell. Notre art domestique a produit de belles toiles tis- 
sées à la main, des vases chatoyants et bien campés, des fili- 
granes légers, de robustes et élégantes dentelles, de vigoureux 
bois sculptés. C'est cela qui mérite de vivre. 

Et puis l'art domestique est-il nécessairement et exclusive- 
ment un art populaire ? Ne peut-on concevoir un art domestique 
bourgeois ou aristocratique, un art domestique deluxe? Il suffit 
qu'il ne soit pas un art « extérieur », mais un art d'intérieur ; 
non un art à bibelots, un art inutile, un art pour l'art, mais 
qu'il participe à la vie, qu'il en enveloppe les habitudes; qu'il s'ap- 
plique à orner les objets familiers, qu'il pare de beauté choisie 
l'usage vulgaire ou élégant des choses, afin qu'apparaisse, au 
souci de les vouloir jolies, l'amitié nullement ridicule qui nous 
unit à elles. 

Et ce que les mains bourgeoises, trop occupées aux soins mes- 
quins, ce que les mains patriciennes, trop dédaigneuses ou trop 
distraites, ne pourront faire, les humbles mains ouvrières, ex- 
pertes et dociles, le feront. Mais il importe qu'entre le modeste 
artisan qui exécute et l'artiste qui conçoit, entre l'acheteur qui 
demande et le producteur qui offre, il y ait sympathie, un amour 
commun de l'œuvre; que l'artiste éclaire et guide l'instinct, qu'il 
n'offense en rien les spontanéités, mais qu'il en épanouisse la 
joyeuse confiance, qu'il en libère les puissances obscures et in- 
certaines ; qu'il ait toujours un respect scrupuleux des 
moyens et des matières. Ainsi se rétablit et se maintient l'unité 
vivante. 

Ce que nous savons de l'œuvre de M"*' Nora Gross est propre 
à nous remplir d'espoir. 

— J'aurais voulu avoir le temps de relire le beau livre que 
M"« Louise Secrétan consacre à Charles Secrctan, sa vie et son 
œuvre. Par-dessous la surface des pages trop rapidement parcou- 
rues se creusent des profondeurs que mon regard n'a pas sondées 
sans quelque vertige, et ma vision de l'homme et de l'œuvre 
reste, sur certains points, un peu confuse. C'est la faute des cir- 
constances, qui m'ont contraint à la hâte, et aussi de mon peu 



«s 

d'abancc à me mouvoir dans le domaine abstrait de b pure spé- 
culation. 

Du reste 11 ne s'agit pas. ici. de suivra en tous ses replis la 
pensée de Secrétan. ni de prétendre en dévoiler le dernier mys- 
tère. M"* Secrétan n'a pas songé à dire œuvre de am tr o vtfia 
philosophique: la pensée ne lui importe que dans la mesure où 
elle explique l'homme ; elle y cherche la raison d'une vie. non la 
raison de Texistence universelle. D'intimes et pieux liens l'at- 
tachent i l'homme ; le penseur appartient à tous. La citation de 
quelqucf paaaagea «aaatiaU. des analyses, et le lumineux cha- 
pitra que M. PMUppt Bridai coasacte à la PhiloÊopèit di laïAnU. 
suffisent à imprimer dans la mémoire quelques Idées clalrea et 
capitales. 

J'admire #rt. en M*** Secrétan. u ai^unction u une rcicrvc cl 
la noblesse d'un reiMMcament qui sont rares. Avant d'ouvrir son 
livre, je craignab un peu. tout en Jugeant la chose la plus excu- 
sable du monde, que l'inêviuble (erveur de sa piété filiale, 
fémotlon de très chers souvenirs, le mouvement naturel de son 
cœur, ne lui rendissent un peu difficile l'entière iiulépendance ; 
que tout son récit ne prit l'allure d*un vibrant témoignage, ne 
fût. très aiacèftmeot. un acte de foi et d'amour plutôt que 
l'impartiale et critique exposition des fOts utiles à l'histoire. 

D n'en est rien ; sans aucune froideur ni contrainte, avec une 
pariûte liberté d'intelligence, avec une très simple dignité, 
M** Secrétan laisse parler les Ciits. Ce sont eux qui té moigne n t. 

On pouvait. — je ne dirais pas craindre, car littérairement 
cela aurait pu être un avantage. — on pouvait aussi penser que. 
mêlée iotioMnant à la vie. associée même au travail, elle lais- 
serait apparaître sa personnalité, qu'on eôt sentie tout naturelle- 
ment proche. 

Mab U modestie de M"* Secrétan est admirable. Sa pieté 
filiale est faite de mpactueu» alhcement. D semble qu'elle se 
sott dit à elle-même ce que si souvent on lui avait répété en 
son enbnce : « Chut ! papn travaille.... • Je trouve cela très 
émouvant* 



214 BIBLIOTHàQUB UNIVBSSBLLB 

Qpe de renseignemer.ts en ce livre ! Qye de ressources il offre 
à tous ceux qu'intéresse l'histoire de notre vie intellectuelle ! 
C'est un vrai et durable monument à la gloire du pays. Vinet, 
Secrétan (on ne peut séparer l'un de l'autre, la vie même et 
l'amitié les ont unis, sans parler de la foi commune), c'est sur 
ces deux hommes que repose toute notre conscience morale, 
toute notre conscience intellectuelle. Ce sont des centres de 
rayonnement. Vinet d'abord et surtout, ce qui est conforme aux 
faits, puisque Secrétan, plus jeune, doit tant à sa bienfaisante 
influence. Ils sont admirablement représentatifs de l'âme vau- 
doise. Plus que le Genevois et le Neuchâtelois, le Vaudois a 
l'âme religieuse. Les Genevois et les Neuchâtelois sont plus 
théologiens, ce qui est autre chose ; ils sont plus artistes, plus 
observateurs; ils sont plus sensibles au charme%les formes, 
plus attentifs au spectacle de la vie. Le Vaudois est plus méta- 
physicien ; il se préoccupe plus du mystère de la destinée; il 
est moraliste ; il est plus naturellement sérieux, et porté aux 
confidences, tourmenté de scrupules. Voyez Rod, encore. S'il y 
a un art romand, ce n'est pas, jusqu'à présent du moins, caries 
choses peuvent changer, au canton de Vaud qu'en revient le 
mérite ; mais s'il y a une pensée romande, elle est bien vau- 
doise, certainement. 

— Je ne pensais pas parler de la Gloire des humbles, de Pierre 
(M. Jules Amiguet). J'ai lu tout ce petit livre avec plaisir, avec 
émotion. Voilà certes une prévention bien dissipée. 11 ne s'agit 
pas de littérature ; ce souci n'a que faire ici, et où il apparaît il est 
déplacé. Mais l'œuvre est d'un cœur sincère. Voilà de bonne 
morale sans prêche, tout active, toute de charité, toute de 
bonté, nullement grondeuse, nullement renfrognée, tout im- 
prégnée de pitié. Ça n'a pas l'odieuse assurance de la vertu sa- 
tisfaite ; ça ne sent pas la morale pour pauvres. Cela ne va pas 
chercher midi à quatorze heures; cela met en pratique le pré- 
cepte de Bouddha (à méditer, combien !) : « Donne à manger à 
'homme qui a faim, plutôt que de raisonner de ce qui est in- 
connaissable, mon enfant. » 



«5 

Et cdà at manque pM d'humour, ci de poésie un peu naive. 
un peu enâmtine. un peu sentimentale, mais qui va droit à l'âme 
du peuple. 

— De M. Benjamin ValloCtoci, un nouveau romaii : tMn 
mmwÉt Im mémU, Ce roman est le troisième de la série consa- 
crée i la fiMnOla Chardomy. Je laifie i d'autres le plaisir d'en 
parler, ainsi que du Açvr fo m Ê m i , 

— Je reçois i l'instant le volume de vers de M. F. Roger* 
Comaz. U Trimm éê pofeêUmé. Avec les vignettes de M. WUl. 
Heer, cela se préaente de la ftçon la plus séduisante. Qu'on sent 
que ce doit être distingué I J'espère avoir roccasion d'y revenir. 
M. F. Roger-Comaa. i propos du Foytr r omt mé , a mis à parler 
de ses propres vers la désinvolture qu'il met à parler de ceux 
des autres. Mais il serait, je crois, bien déçu qu'on s'en tint là. 
(^mnd on se moque de soi-même, c'est toujours pour Caire 
entendre aux autres qu'on leur interdit semblable liberté. 
Ne prenet pas au mot les gens qui aflectent de parler d'eux* 
mêmes avec impertinence : l'ironie qu'on retourne sur soi est 
un délicieux hommage qu'on s'adresse. 

M. G>nuz n'a rien à craindre de moi ; il voit bien que je ne 
saii pas être ironique. 

— Le iKMiveau ronuui de M** Noëlle Roger, Û* Fum à tmUrt 
amcuf, est une œuvre forte, hardiment menée, et souvent poi- 
gnante. J'en sens toutes les qualités, le tout à tait remarquable 
talent. Je ne sais cependant pourquoi ma sjmipathie hésite en- 
core un peu. Je n'arrive pas à démêler les raisons d'une réserve 
lort probablement injuste. Tout se dissipera, ou se précisera, à 
une seconde lecture. L œuvre mérite qu'on v revienne ce ien 
pour une prochaine chroniqii< 

~ Pirmi les livres d'étrennes pour les en^nt» déjà un peu 
grands, méritent d'être chaudement reconunandés les deux vo- 
lumes publiés par la librairie larouiae dans la collection des 
OmSrs béfciqmts ék la éiomu Frmct, Bien qu'édités à rétFanger, 
ces petit volumes sont l'ceuvre d'une Lausannoise, M^ Butta. 

iiéîà connue, et ki même louée pour SOn ttakâtaii mU A la por* 



2l6 KBUOIHfeQUB UNIVERSELLE 

téc de la jeunesse. M"« Butts a adapte, abrégé et mis en langue 
suffisamment moderne, avec beaucoup d'art et un goût très dé- 
licat, le texte de vieilles chansons de geste, propres à dévelop- 
per le cœur, l'imagination . le sentiment patriotique et le point 
d'honneur : La chanson de Roland, le vaillant paladin, pour les 
garçons ; Flore et Blancbejîeur, Bertbe au grand pied, pour les 
filles et pour les garçons qui aiment les filles. Ces volumes se 
présentent de la façon la plus agréable. 

Je signale aussi chez Payot & 0«, la collection — pour la 
jeunesse, également — des plus beaux récits des Chroniques ; j'ai 
feuilleté un Froissart très joliment illustré |et fort proprement 
imprimé. 



CHRONIQUE POLITIQUE 



Les contre-coups du conflit marocain : l'avenir de l'Afrique et les que- 
relles de l'Europe : Angleterre, Allemagne et France. — La guerre 
pour Tripoli. — La Chine et les Indes. — En Suisse : la session des 
chambres fédérales. 

Ce qu'on est convenu d'appeler le conflit marocain tiendra 
décidément une grande place dans l'histoire. Il y a une question 
directe et il y a des contre-coups qui, pour nous autres gens du 
commencement du vingtième siècle, dépassent en importance la 
question elle-même. 

La question est celle de l'Afrique. Les cadres fixés par la con- 
férence de Berlin et les traités entre puissances s'ébranlent. Il 
paraît maintenant, sans que ce soit encore tout à fait sûr, que, à 
part l'Egypte, toute la côte septentrionale de l'énorme « conti- 
nent noir » est réservée au génie colonisateur ou organisateur 
des peuples latins. Il paraît aussi que c'en est fait du grand 
projet d'empire équatorial français s'ouvrant sur deux mers, la 
Méditerranée et le golfe de Guinée. Mais aussi qu'adviendra-t-il 
de l'Etat belge du Congo avec le Cameroun allemand accroché à 



roungoi 217 

son (!anc r Le plan immense <kt AnglaU de créer un empira do 
Câp au Caire n*est-il pet compromis maintenant que l'Allemagne 
semble destinée à diriger fa pf pd lg iwtte force d'eipantioo vers 
l'Airique centrale? Et que d evi endront les pays tant maître réd: 
les énormea territoires portugais, par exemple, qui ne profitent 
actuellement qu'aux marchands d'esclaves ? Qpestions d'aujour- 
d'hui et questions de demain, le traité marocain fhot à peine le 
présent et ouvre l'inconnu. 

En Europe U n'y a jamais eu plus de hruit que depuis qu'on 
est tombé d'accord entre Français et Allemands. C'est une polé- 
mique de journaux, une mise au jour d'accords anciens, un tin* 
tamarre de discours et les nations se livrent à un examen de 
conscience et d'intérêts, disent leurs sentiments ou leurs décep- 
tions, révèlent leurs désirs et crient leurs colères. 

Depuis quelques semaines, de grands débats ont eu lieu dans 
les parlements des principaux Etats intéreaaii. Ce qui était à 
l'ordre du jour, c'est le traité marocain-congolais : ce qu'on a 
discuté, c'est toute l'orientation de la politique nationale ; 
aflUres africaines et affiiires européennes, intérêts c o m m er ci aux 
et questions diplomatiques, inimitiés et alliances, le passé et le 
présent. 

— En Angleterre, l'opinion s'est émue. Elle s'est inquiétée, au 
mois de juillet dernier, i l'ouïe du discours belliqueux de 
M. Uoyd George, et lorsqu'elle a appris qu'il deux reprises, 
dans le courant de l'été, il s'en était Cillu d'un rien que le 
canon ne fit entendre sa grosse voix, l'inquiétude est devenue 
de la mauvaise humeur. Car l'Angleterre traverse maintenant 
une de ces périodes de calme plat qui, depoia qoilfa- vingts ans. 
alternent chei elle avec les exaltati o ns Impériafiitet. Elle en- 
tend se vouer aux réibrmes intérieures et les bruits de guerre 
r impressionnent Acheusement. Les paciAques ou pacillsles qui 
dominent U Chambre des communes et paraissent les maîtres de 
l'heure font à l'Allemagne des yeux très doox« Leur raisonne- 
ment est simpliste : seule la rivalité avec l'empire germanique, 
disent-ils. oblige l'Angletcm à armer fiévreusement ; 



2l8 BIBLIOTHtQUB UNIVSftSILLI 

de côté toute jalousie, laissons la grande nation allemand» 
prendre dans le monde la place qui revient à son importance et 
à son travail, et la paix universelle sera bien proche. Quant à la 
France, l'Anglo-Saxon radical la considère avec une méfiance où 
entre peut-être une part d'atavisme : volontiers il l'accuserait 
de troubler le monde en réclamant une protection, comme elle 
l'agitait autrefois en voulant dominer les peuples. 

De là, contre la politique du Foreign Office, un souffle hostile 
qui pouvait devenir un orage. Bien des gens annonçaient qu'en 
face de la volonté parlementaire Sir Edward Grey allait être 
obligé de changer de manière ; quelques-uns escomptaient pour 
l'Allemagne un triomphe plus éclatant : ils voyaient l'Angle- 
terre pacifique de 191 1 lui sacrifiant son ministre des affaires 
étrangères, comme la France inquiète lui avait abandonné le 
sien en 1905. 

L'événement n'a pas confirmé ces prophéties. Dans un dis- 
cours inspiré de loyauté, remarquable de mesure, Sir Edward 
Grey a fait l'historique des relations anglo-allemandes durant 
quatre mois ; il a montré la Grande-Bretagne désireuse de paix, 
mais soucieuse de ses intérêts et de son prestige; il a déclaré, 
aux applaudissements de l'assemblée, que le jour où, en pareille 
circonstance, un ministre n'oserait plus tenir le langage de 
M. Lloyd George, son pays aurait cessé d'exister comme 
grande nation ; et, tout en se défendant de faire une opposition 
systématique à qui que ce soit, tout en exprimant l'espoir d'une 
prochaine entente avec l'Allemagne, il a réclamé le droit de 
rester fidèle aux engagements pris et de persévérer dans une 
politique qui assure la sécurité de l'Angleterre et l'équilibre de 
l'Europe. 

Tout cela était juste et vrai. 11 n'est pas nécessaire d'être très 
versé dans l'histoire de l'Angleterre pour savoir que, durant 
tous les temps modernes, cette nation s'est opposée d'instinct à 
toute puissance menaçant l'équilibre continental; elle est par 
excellence l'élément modérateur et cette activité modératrice, 
qui lui a imposé parfois les plus durs sacrifices, s'inspire non de 



rounoim aiç 



principcf mais de ion intérêt même. Au-deititi des 
qui répondent aux préoccupations d'un moment, il y a les tradi- 
tions qui demeurent. La chambre radicale de 1911 a approuvé 
la politique de son ministre comme l'aurait approuvée le parle- 
ment impérialiste de 1901 ; et. à part quelques incurables du 
pacifisme ou du germanisme, la nation entière parait admettre 
aujourd'hui que l'entente cordiale telle que la comprend Sir 
Edward Grey est encore de toutes les attitudes la meilleure. 

— La situation est moins claire en Allemagne. On nous an- 
nonce pour les électiofia générales au Reichstag. qui auront liau 
la mob prochain, une poussée tocialiste qui assurera au grand 
parti dont M. Bcbel reste le chef des soccèsencore Inconnus. Cest 
posalble. car les causes de mécontentement ne manquent pas 
dans Tempire. Pourtant la tendancr que représentent b plupart 
des journaux, celle que déiw idw i t les orateurs les plus ap- 
plaudis du Reichstag. celle qui. autant que j'en puis juger, parait 
dominer dans la nation, ne s'inspire pas du lociaUsme. L'Alle- 
magne souffre d'aspirations refoulées, de désirs inassouvis ; elle 
estime trop mesquin le rôle qu'elle joue dans la monde ; elle 
en veut à ceux qui paraissent lui barrer la route. Sans aucune* 
ment détirar la guerre, elle estime que son énorme puissance 
militelf» justifierait un ton plus ferme. Elle ne craindrait pas de 
montrer son épée, bien sûre que le geste suffirait pour intimider 
les malveillants. 

La démonstration d'Agadir a été bien accueillie par l'AUa- 
magne. Elle y voyait non leulement use promeise d'éteb lli as 
ment dans la riche contrée du Sous, mais aussi une de ces ma- 
nit et te t io n s de puissance comme on les lui prodiguait autfvfob. 
comme on ne lui en accofda phis aujourd'hui. L'ouvertura daa 
pourparlers avec la France est apparue comme un premier recul; 
la révélation de l'accord a été signalée comme une débite. 
L'amartuma a été d'autant plus grande qu'à tort ou à raison 
l'idée s*ast répandue que l'Allemigna avait cédé devant las mt- 
naces de l' Angleterre. Les orateurs du gouvernement qui. au 
mob de novembre. délMdaiant la traité devant le ReicMag 



330 BIBUOTHÈQUE UNIVERSSLLK 

assumaient le rôle ingrat d'avocats du diable. Le discours de 
Sir Edward Grey, à la fois ferme et conciliant, n'a fait qu'avivcT 
la blessure. Et le mal doit être sérieux puisque, dans la dernière 
séance de l'assemblée, M. de Bethmann-HoUweg a cru devoir 
prendre la parole encore; et, lui qui est le plus calme des 
hommes, s'est servi pour répondre au ministre anglais d'expres- 
sions martiales, voilant à peine la menace, exaltant la puissance 
allemande. Le Reichstag l'a écouté, charmé.... 

— En France c'est plus trouble encore. Le conflit marocain a eu 
pour nos voisins de l'ouest un avantage ; il leur a montré qu'à 
céder trop facilement on se condamne à céder encore et que le mo- 
ment vient fatalement où une grande puissance qui ne veut ni 
satisfaire ses intérêts essentiels, ni perdre son prestige, doit se 
camper et faire face, advienne que pourra ! Je ne doute pas que 
l'immense majorité des Français ne soient très heureux que 
l'affaire ait eu cette fin ; ils y avaient toujours compté instincti- 
vement. Mais, comme ils se sont émus, ils s'intéressent au traité, 
ils se réservent de le voir de près, bien décidés à protester s'il 
ne sauvegarde pas l'honneur national. 

A cette préoccupation s'ajoute une défiance marquée à l'en- 
droit des négociateurs. Ce sentiment n'est que trop justifié. 
Pour une fois la France s'est aperçue qu'il pouvait y avoir quelque 
inconvénient à mettre le premier venu dans une délicate fonc- 
tion. Son ministre des affaires étrangères, M. deSelves, dont les 
bonnes intentions ne paraissent pas secondées par l'intelligence, 
s'est fourvoyé plus d'une fois et le mal aurait été plus grand si 
M. Cambon n'avait pas été là. Quant à M. Caillaux, il est posi- 
tivement dangereux. Non seulement, il paraît ne voir la politi- 
que que comme une vaste opération financière, indépendante de 
toutes ces préoccupations de prestige et d'honneur auxquelles 
les nations modernes attachent encore du poids, mais il a l'air 
d'ignorer la valeur des engagements pris et poursuit la réalisa- 
tion de ses déconcertantes idées au moyen d'hommes à lui que 
ses agents officiels ne connaissent même pas. C'est l'appareil de 
la diplomatie secrète mis en branle par un novice qui n'a étu- 



rounooB ail 

dié ni U tcmin sur lequel II mafiœuvre. ni les questions qu*U 
prétend trancher. 

Et b Chambre fcaoçatse s en donne a cœur )oic de discuter 
l'accord marocain-congolais. La tâche est de celles où excellent 
les rhéteun. Ds critiquent un traité qu'ils ne peuvent plus chan- 
ger, sur lequel II serait dangereux de revenir, qu eux-roéoMt 
seraient stupéCiits de voir refuser : simple exercice oratoire qui 
est en même tempe une manifestatloo de mécontentement. Tout 
cela aurait quelque chose de puéril si la grande voix de M. 
de Mun ne ^*ctiit élevée pour rappeler à la nation et à ceux qui 
la dirigent qu il existe des principes et un honneur avec les- 
quels on ne trafique pas. Lorsque l'orateur s'écriait au milieu 
dcN isements unanimes : c Messieurs les ministres, ren- 

dez ju>iicc .■ ce généreux pays. Il vous a sauvétde voua-méroes 1 » 
il résumait en cette formule saisissante la phiae tragique de te 
néfoclation franco-allemande. Mais c'est un vétéran de l'oppo- 
sition, un vieux lutteur catholique qui a trouvé cete, et son dis- 
cours lu à côté des autres a quelque chose d'étranger et d'ar- 
chaïque.... Ce qui n'est peut-être pas à Thonneur de la Cham- 
bre actuelle et des tribuns du jour. 

Le traite sera donc voté, à la Chamnre et au ^eojit . ii ne sau- 
rait en être autrement ; mais le pays en gardera de l'amertume 
et de l'inquiétude. Espérons que. d'id loogtempe. personne ne 
renouvellera le « geste d'Agadir. • 

Telles sont les conséquences de l'aflklre marocaine, et ceux qui 
s'en préoccupent le moins sont les Marocains eux-mêmes. L'Eu- 
rope intervenant dans leurs afbires. Us avaient bien des choeat 
à lui demander : b paix, te aécurHé. un maître moins cruel.... 
JuM^u j présent Us n'ont rien otiteno de cete; mate les noms de 
leurs montagnes, de leurs provinces, de leurs vUles sont teml- 
Uers à chacun et on ne oeaaade parler d'eux. lU s'en passeraient 
volontiers.... 

-— La guerre continue sur te côte d'Afrique et rien n'en teit 
prévoir te fin. Les Italiens ont marqué un pas en avant ; ils ont 
pris vifoufvuaement roOtnslve dans ToesU de TripoU et ses 



aaa bibliothèque univsrsbllb 

abords immédiats. Cette opération, entreprise avec des effectifs 
suffisants, soutenue par les canons de la flotte qui pouvaient en- 
core préparer les engagements les plus importants, a pleinement 
réussi. Les résultats en valent la peine : du coup, la résistance 
turco-arabc a été refoulée à 60 kilomètres en arrière dans la ré- 
gion où se retrouvent des puits ; autour de Tripoli tous les bruits 
de guerre ont cessé ; l'Italie peut enfin se dire maitresse d'un 
point au moins de Timmense territoire qu'elle s'est adjugé 
nominalement. 

Mais de lugubres découvertes ont assombri la joie des vain- 
queurs. Cette oasis superbe, parsemée de jardins où la vigne 
alterne avec les orangers tandis que, très haut dans les airs, les 
sveltes palmiers étalent leurs harmonieuses coupoles, cet îlot 
gracieux au seuil du désert est tout sali des traces de la cruauté 
humaine. Les soldats italiens ont trouvé des restes de frères 
d'armes tombés aux mains de l'ennemi au cours des escar- 
mouches et qui, tout le prouve, ont dû mourir au milieu d'ef- 
froyables supplices. Il y a donc là, face à l'Europe, sur le rivage 
même de la mer historique, des meurtriers ingénieux qui ren- 
draient des points aux pires tortionnaires du moyen âge.... Le 
gouvernement turc a nié le fait qui jette un triste jour sur l'édu- 
cation qu'il adonnée à ses sujets d'Afrique ; ses dénégations sans 
preuves n'ont convaincu personne. Mais faut-il nous étonner ? 
La guerre déchaîne d'affreux instincts ; traqués chez eux, les 
Arabes retombent dans les pratiques hideuses de la barbarie : 
aux tueries de Tripoli répondent les supplices de l'oasis.... Tristes 
débuts d'une campagne entreprise au nom de la civilisation ! 

— De l'Orient nous viennent d'importantes nouvelles. Non 
pas que rien de décisif se produise en Chine. Il y a là-bas un 
homme très habile qui répond au nom rebelle à la mémoire de 
Youan Chi Kai ; on le dit grand admjnistrateur et bon général ; 
il est dans tous les cas passé maître dans la diplomatie chinoise, 
la plus patiente et la plus subtile de toutes. C'est à lui que la 
dynastie mandchoue aux abois a remis le soin de sa défense. Il 
a commencé par faire place nette au dedans en s' attribuant tous 



à 



rounooi 325 

Iti pouvoirs ; pub. par des négodatkmt multipUt ttslnutoiti, 
il f'ttt employé à divUcr les chefs rebelles.... De tort» ^ut Tla- 
surrectloa n'âvance plus et que nul ne peut prévoir i qui appar- 
tiendra la mot dab fin. En attandant. on coloani déaordfv con* 
tfama à agiter la plus prodlglamc léiirvolr bomain qoa poaaèd e 
notre planète. 

Ccst dans l'Inde qu'il se paaaa quelque chose. Là, aux 
portes de l'antique cité de Delhi, la roi«empereur George V trône 
au mQieu des princes aea vaaaaux et Jamais, dans ce pays de 
rêve, durbar solennel n'avait groupé autant de peuples, de races 
et de magnlAcencet. Mais auaai un grand acte pol i tique a été 
accompli. En annonçantqoe Delhi sera déformait b capitale de 
l'empire, le gouvernement anglo-indien arrache le vic^roi à 
' >n trop abeortMnte du Bengale; il en bit l'arbitre 
M«...^u.:> i^'ut-puliaant d'un groupe de provinces ou d'Etats à 
gouvernements autonomaa ; il oriente le dé v e l oppeme n t de l'Inde 
dans le sens d'une vaste fédération ; en même temps il promet 
ImplicileiiiaQt de bire aux représentant! daa Indigènet une part 
plus grande dans les tribunaux et les conaelb de provlnoet. 
Cest la politique du libéralisme angbis qui s'accentue en oppo- 
sition aux méthodes de tord Curaon et malgté les attentats qui, 
l'année dernière, sembbient annoncer un retour de répression, 
c'est U manière douce qui concilie les peuples.... Rénsalni-t- 
elle? je ne sais. Mais, sauf à Calcutta où l'on maugrée, il 
maintenant beaucoup de gens heureux aux Indes. Regrc 
seulement qu'ils soient si loin. 

Hn cfTct. l'accroissement de b députation tocbllite a amené 
du nouveau dans notre Gmseil national, et cette nouveauté 
n'est pas piécbément heureute. Au cours de b dbcuaaion du 
budget, quelques-uns des représentants de l'extrême gauche ont 
cru devoir placer de ces grandi dlscourt-programmei aonoret et 
inutiles qu'on reproche si souvent au parlementarisme moderne. 

Ils ont critiqué presque tout ce qui k bit dans leur bon pays; 
mais leurs attaques les plus virulentes ont porté contre ces ins- 



224 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSILtB 

titutions militaires suisses que, partout ailleurs que chez nous, 
les socialistes recommandent comme un modèle et qui font tres- 
saillir d'admiration les pacifistes internationaux. Sans doute 
l'offensive des nouveaux députés a provoqué de violentes ré- 
pliques; mais il reste un mécontentement dans l'air et, si les 
partis s'inspirent des passions de leurs chefs, nous irons droit 
à ces haines de classes que notre Suisse n'a guère connues jus- 
qu'ici. 

D'autres choses, heureusement, ont occupé notre parlement. 
L'Assemblée fédérale avait à çlire notre haut conseil exécutif et 
comme les six membres sortants, même le vénérable M. Deu- 
cher, se sentaient encore de force à servir la patrie, ils ont été 
tous renommés. Le septième élu, l'homme de la droite, est 
M. Motta, député du Tessin au Conseil national, dont la jeu- 
nesse — il a juste quarante ans — n'exclut pas un passé parle- 
mentaire déjà long. II est juriste, comme de juste, et parle nos 
trois langues ; il est actif et dévoué ; de plus il a su rester modéré 
dans un canton où la modération n'est pas la vertu de chacun. 
C'est une espérance. 

J'ajoute que, en l'an de grâce 191 2, M. Forrer sera président 
de la Confédération et M. Muller vice-président du Conseil fé- 
déral. Il n'est pas inutile de répéter cela, car plus d'un bon 
Suisse l'aura oublié avant peu. 

Lausanne, 18 décembre iÇii 



>«»««««♦««««««»«««««««««»«*♦#»««♦>«♦>♦>« 



M- 1)1- STAËL ET JEAN DE MULLER 

d'aFBKs DKs LETIRKS INÉDITES 



L'auteur de X Allemagne a attribué dans ion livre, à 
too compatriote Jean de MùUer, une importanoe et une 
place qui eemblent aujourd'hui bon de proportion avee 
la Taleur de ce ferrent annaliste ; il tient à lui seul les 
quatre cinquièmes d'un chapitre auquel, par surcroit, 
M** de Staél donne ce titre : Des historiens allemands^ 
et de J. de Millier en particulier, Erudit et poète, diro- 
niqueur éloquent et styliste habile, l'historien de la 
Suisse n'est pas éloigné de posséder, au gré de l'enquê- 
teuse, les qualités suprêmes du genre, et elle ne lui 
reproche guère que d'avoir abusé de son érudition, 
« dont il ignorait l'art de se dégager qoand fl allait. » 

Elle est visiblement moins ii l'aise pour juger la car- 
rière politique et la personnalité d'un homme dont les 
principes avaient été, tfti eflbt, assex peu solides; aussi 
n'en dit-elle pas grand'chose, et semble-t-elle heureuse, 
à tout le moms, de pouvoir donner une preuve de désin* 
téressement dont elle lui sait gré : la pauvreté dont 
témoigne son testament, € honorable drooostance de sa 
vie. » Et son jugement d'ensemble resto sfaigulièrement 
Hatteur en dépit de ses restrictions implidtes : « La 

UIOV. LXV iS 



226 BIBLIOTHÈOUB UNIVSRSKLLB 

mort de ce Mûller, dont la vie peut être diversement 
jugée, est une perte irréparable, et l'on croit voir périr 
plus qu'un homme quand de telles facultés s'éteignent.» 

Comme dans la plupart des évaluations que M"** de 
Staël a portées sur les hommes et les choses de son 
temps, le contre-coup des sympathies personnelles de 
la voyageuse se laisse discerner dans cette appréciation. 
Il lui fallait, comme elle disait, « un premier mot » : et 
ce mot, c'était toujours l'âme révoltée de Delphine, le 
grand cœur passionné de Corinne qui le prononçaient. 
Gœthe et Byron, Chateaubriand et Monti ont dû passer, 
pour qu'elle appréciât leur valeur intellectuelle, par cette 
épreuve du sentiment préalable : il y avait chez elle une 
sensibilité qui restait prodigieusement intéressée à toutes 
les démarches de l'esprit, et qui, au lieu de composer 
avec elles, les dirigeait souvent. 

Or M""*" de Staël a connu personnellement Jean de 
Mùller ; elle a gardé, de ses rencontres avec l'historien, 
des impressions un peu mêlées, où l'admiration domine, 
où les réserves sont surtout le fait de la femme du 
monde que choque un détail des habitudes et des ma- 
nières, où se retrouve enfin la gratitude émue de la fille 
de Necker pour un auteur qui semble avoir sérieusement 
songé à élever à ce père adoré un monument digne de 
sa mémoire : une ample biographie. Tout cela reparaît 
dans les lettres que la bibliothèque de Schaffhouse con- 
serve parmi les innombrables papiers laissés par un de 
ses plus illustres enfants. 

On sait quel était, à son arrivée à Weimar, en dé- 
cembre 1803, le désarroi de l'illustre femme, plutôt 
déçue par le début de son voyage, attristée par le silence 



M»* 08 fTAlL IT JBAIf Dt MUlXIft TXJ 

et la dteilalioD d'un paysage hhrenial, à peine reoilte 
dat floodt que lui avait caoiët à Francfort la maladie 
de ta fille. Ajoutea que dans l'c Athènes de l'Ilm » elle 
cherche longtemps sans les trourer les mots de passe qui 
la mettent vraiment à son aise dans le milieu littéraire 
qu'elle prétendait un peu interviewer et confesser en un 
tour de main. Tous ces grands weimarieos de l'époque 
classique s'e£firaient de voir surgir au milieu d'eux, ses 
tablettes en mam» cette remuante personne : il y a de 
l'incommunicable dans leur religion esthétique et dans 
leur philosophie, et cette Française intellectuelle effii- 
rouche quelque peu les divinités tutélaires du lieu ; c'est 
un Anglais, H.-C. Robinson, qui lui ouvrira quelques- 
unes de ces portes mystérieuses auxquelles elle frappe 
d'abord sans succès. 

Jean de Mûller semble avoir, lui aussi, bénéficié de 
cette inquiétude de la voyageuse. Il arrive à Weimar le 
22 janvier, venant de Vienne et se rendant à Berlin. Il 
n'est plus tout à lait un inconnu pour sa compatriote 
genevoise : l'historien de la Confédération avait jadis, 
en 1785, été rh<He de Coppet, où l'avait introduit l'ai- 
mable Bonstetten, bailli de Nyon et disert amateur de 
belles- lettres. Mais il y a vingt ans de cela, et Germaine 
en avait dix-neuf lors de cette première rencontre I 
Aussi faut-il, à vrai dire, reâûre connaisnnce : la cordia- 
lité et le laisser-aller de Mûller rendent par bonheur 
cette nouvelle entrée en relatioiis plus ûbdle que ne 
pouvait l'espérer la femme de lettres parisienne. Et elle 
se hAte d'envoyer à l'historien ce billet, qui est sans 
doute du 23 janvier : 

« Il est bien vrai que je m'étoone moi-même de m'étre sentie 
•i à l'aise avec un homme de votre éclat en Europe ; cxoyur 



228 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

moi, c'est r&me qui met à l'aise, et j'ai senti la vôtre, je ne 
veux pas vous céder pour demain, parce que je vous ai promis 
à Wieland et à Sciiiller, mais je vais prier la cour de ne vous 
inviter qu'après-demain. 
» Adieu, je fais des vœux pour vous voir à Berlin à 2 heures.»» 

Le 24 janvier, — et c'est à cause de cette invitation 
que M""' de Staël, apparemment, ne voulait pas «. céder » 
l'ami qu'elle s'était fait au débotté, — Benjamin Cons- 
tant note qu'il a dîné avec de Mùller et avec Wieland : 
Schiller se sera excusé, comme il le fit si souvent, sur 
sa santé et ses occupations, pour ne pas se trouver en 
proie aux investigations de la terrible enquêteuse. 
« Plein d'amour-propre, mais assez bon enfant », tel est 
le jugement auquel aboutit Constant au sujet de Mùller, 
et qu'il consigne dans son /our?ial. Il le revoit trois 
jours après, et se fait exposer par l'historien son « plan 
d'histoire universelle en trois époques » ; le soir, chez le 
prince de Reuss, ils discutent toutes les conséquences 
historiques dont l'hypothèse « de la création ou la non- 
création du monde » serait le point de départ. 

Mais Weimar n'est qu'une étape pour Jean de Mùller, 
dont le voyage à Berlin a une trop grande importance 
pour qu'il puisse s'y rendre par le chemin des écoliers : 
après onze années passées à Vienne, à la tête de la Bi- 
bliothèque impériale, le grand savant a quitté le service 
autrichien et va se mettre à la disposition de la maison 
royale de Prusse, qui lui donnera le titre d'historio- 
graphe. Comme le passage de Jean de Mùller sur les 
bords de l'Ilm coïncide précisément avec le moment où 
M""*" de Staël est enfin reçue chez Goethe et où elle ac- 
quiert, dans la personne de l'Anglais Crabb Robinson, 
l'informateur souhaité en matière de philosophie aile- 



b 



MM 08 tTABL tr jBiUI Dl MVLLIft 230 

mande, elle roit tans trop de regret Thistorien continuer 
ton ▼03rage après œt quelques rencontres, après la tj* 
stte qu'ils ont Élite ensemble à l'auteur de Weriker le 
25 janvier. Mais elle compte bien se servir de lui dans 
la capitale prussienne, où les milieux intellectueb, les 
« savants », comme elle dit, lui semblent un peu ré- 
barbatif. 

Le 13 février, de Mûller lui écrit de Berlin, se met- 
tant éventuellement, lui et sa bibliothèque, à la disposi- 
tion de B. Constant, dans sa nouvelle résidence : € Il 
reoonmiencerait sa vie d'Brlangen, nous virrions en- 
semble simplement et cordialement ooomie des étu- 
diants. Ce sont des rêves qui me consolent » Un billet 
du 13 février d'autre part, une lettre de Weimar du 26 
février 1804 renseignent Mûller sur les projets les plus 
prochains de la voyageuse. Elle tient beaucoup — plu- 
sieurs billets en témoignent — à retrouver son nouvel 
ami à licrlin et à compléter par lui le réseau de recom- 
mandations dont elle s'est munie. Dès son arrivée, elle 
lui annonce qu'elle est là, et de la Ville de Paris où 
elle est descendue € ce jeudi soir », le 8 mars, elle en- 
tend voisioer avec VI/ôUl de /Russie où se trouve Mûller; 
d'autant que Benjamin n'est pas du vo3rage. Plusieuit 
billeU ont trait au séjour de M** de Staël à Berlin : 
elle s'oflfre à présenter Mûller à La Forest, Tambassa- 
deur de France ; elle le retrouve avec plaisir dans la 
sodélé de Brinckmann, le chargé d'affiûres suédois ; elle 
l'invite à dîner, lui rappelle des engagements, et — dé- 
tail piquant — lui avoue qu'elle souffrait lorsque, A table, 
« un peu d'ivresse obs curci ss a it momentanément vos 
admimbiss qualités. » Le grave historien était en eOei 
gros mangeur et gros buveur : il répondra un peu plus 



230 BIBLIOTH&QUB UNIVERSELLE 

taid avec une sorte de gaillardise au reproche que lui 
fait M"« de Staël, et qu'elle a dû lui adresser à d'autres 
reprises. Ne s'indigne-t-elle pas, dans une lettre à M"* 
Necker-de Saussure, de voir à Berlin qu'au souper « les 
hommes boivent autant que le leur permet le dîner ? » 
L'excuse du savant fera la part des circonstances séduc- 
trices : « Vous m'avez vu en voyageur, ne travaillant pas, 
me livrant à quelque excès de joie, de sortir d'un pays qui 
depuis douze années me paralysait. J'étais loin de me 
douter que les vins que je prenais à ces tables hospita- 
lières étaient des breuvages empoisonnés dont après plu- 
sieurs mois je ressentirais des douleurs amères. Jamais, 
lorsque, le plus souvent avec vous, je soutenais la cause 
des lumières et de la vraie liberté ou la mémoire de quel- 
que grand homme, je ne me sentis appesanti ; je me 
taisais quand on parlait des sublimités de l'idéalisme....» 



Dans l'intervalle, Jean de Mùller avait été l'hôte de sa 
correspondante en Suisse. En quittant Berlin précipitam- 
ment, le 19 avril, elle avait chargé Brinckmann de lui 
transmettre ses dernières amitiés. Chez elle, à Coppet, 
de Mùller semble inaugurer, — en attendant le bon Cha- 
misso et sa fidèle pipe à laquelle Corinne voudrait le faire 
renoncer, Zacharias Werner et le débraillé de son mys- 
ticisme, — la série de ces visiteurs dont s'effarèrent les 
anciens amis, Bonstetten, Sismondi, Montmorency, gens 
du monde par naissance ou par éducation. En juin 1804, 
au cours d'un séjour dans la Suisse française, de Mùller vint 
plusieurs fois à Coppet. Il y trouvait la châtelaine tout 
endeuillée de la mort de son père, inconsolable de n'avoir 
pu dire le grand adieu à celui qu'elle avait chéri d'une 



MM Ol tTABL IT jKAM DB MUIXn 1}! 

a£fecttOQ plus que filiale, jmloiae d'immortmlîter, t'fl éuit 
possible, une mémoire dont elle était tentée de s'exagérer 
la grandeur et rimportanœ historique. Le chroniqueur 
de la Confédération, passant dans l'intimité de la fille de 
Necker quelques jours de œ douloureux été, pouvait-il 
manquer de s'intéresser, à la fois comme ami, comme 
historien et comme compatriote, à l'anden ministre de 
Louis XVI ? Il semble même qu'il ait paru promettre, 
au cœur désolé de M*** de Staël, plus qu'il ne devait 
tenir. En tout cas, c'est d'avoir communié avec ki châte- 
laine de Coppet dans le souvenir de son père qui le rap- 
prodie d'elle à ce moment Elle le met au courant de ses 
pensées et notamment de ses inouî^iur!<!L« r^nuhtîoitnes : 

«» *^ 7 juillet [loo^j. 

• Je me mis bien profondément attachée à vous dans ce 
voyage, mon cher Muller. j'ai )oui de vous sans le mélange des 
cours et j'aidécouvert encore de nouveaux trésors dans votre iné- 
puisable pensée. Ah ! vous écrira m vie, vous me donnerez en- 
core un événement, une émotion douce dans ce silence éternel 
qui m'atteiKl ; je communiquerai encore une fois avec lui par 
vous. Il aimait la gloire, il me saura gré de lui avoir valu un his^ 
torten tel que vous ; je vous enverrai tous les mémoires avant de 
partir pour l'Italie. Depuis que vous m'avez quittée. |e suis 
retombée plus mal que je n'étais auparavant; vous m'avics uo 
moment soulagée de ma douleur, et elle est revenue plus amére 
que jamais. Je ne sais pourquoi je suis si malheureuse : toute la 
terre se tire mieux de la vie que mol. Jai vu un Italien. Acerbi. 
qui a écrit en anglais un yoyûgê de Upomit et qui arrivait de 
Paris ; j*ai vu aussi plusieurs autres voyageurs ; il semble bien que 
dans tous les déUils. l'opinion est contre ce qui se pssst : k proeès 
de Moreau avait donné un esprit presque insurrectionnel i la 
grande ville, mais depuis qu'il est parti on s'est rendormi, et 
l'espoir de la paix par la nomination d'une réirence à Londres 



25a BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSBLLB 

tourne les esprits vers une autre idée. Je suis persuadée qu'avant 
le couronnement, qui aura lieu le 18 brumaire, il y aura une 
paix ou une expédition militaire, car il me parait impossible qu'a- 
vec les éléments actuels de l'opinion on fasse un couronnement: 
personne ne vote ; les maires inscrivent les gens en leur absence, 
mais, passé les fonctionnaires publics, il n'y a pas eu à Paris une 
signature. Tout cela n'empêche pas la puissance; mais pour l'en- 
thousiasme, il faut un peu le ranimer. 

» Adieu, mon cher MUller, écrivez-moi souvent, par la raison 
que cela me fait du bien : n'en est-ce pas une b>onne pour vous? 
Rappelez-moi au souvenir de ceux qui pensent à moi à Berlin, et 
demandez, je vous prie, à Brinckmann pourquoi il ne nrCécrit 
pas. 

» Bonstetten, Benjamin et William [Schlegel] veulent que je 
vous dise qu'ils vous aiment tous les trois. Il y a donc ici trois 
et une personnes dont vous pouvez disposer à jamais; mais l'une 
veut sa place à part. Adieu, je vous embrasse. » 

Toute la terre se tire mieux de la vie que moi! La 
pauvre femme a-t-elle jamais clamé son désespoir dans 
un raccourci plus émouvant ? C'est pour elle une des 
périodes de crise par excellence que ces mois qui sépa- 
rent le retour d'Allemagne du départ pour Tltalie, et la 
bonhomie de Mùller aura été salutaire à sa détresse. Tant 
d'autres affectent de ne rien comprendre à cette tristesse, 
de traiter le vide de l'âme dont elle souffre comme le ca- 
price déraisonnable d'une femme que la vie a com'iéeet 
qui, n'ayant rien à demander à la fortune, ne sait plus 
apprécier les biens dont elle jouit ! Chateaubriand, qui 
devrait pourtant se connaître en mélancolie, lui fera 
visite l'année suivante et s'étonnera maladroitement de 
ces sentiments de solitude morale qu'il lui verra encore : 
« Je la trouvai seule au fond de son château, qui renfer- 
mait une cour attristée. Je lui parlai de sa fortune et de 



MM OB tTAIL IT JBAN Ol MULLS» 255 

ta Bolitticte» oomme d'un moyen prédeux d'indépeodaooe 
et de bonheur : je U blessai.... Qu'était-ce à met yens 
que cette infélidté de vivre dans tes terres, avec les coo* 
forts de la vie ? Qu'était-ce que ce malheur d'avoir de la 
gloire, des loitin, de la paix, dans une riche retraite à la 
vue des Alpes, en comparaison de ces milliers de vic- 
times sans pain, sans nom,bannies dans tous les coins de 
l'Europe, tandis que leurs parents avaient péri sur l'édia- 
Êiud ? » 

Les consolations données par Jean de Mûller à la fille 
de Necker auront été sans doute plus analogues à la na- 
ture de son chagrin : il a prêté l'oreille la plus attentive 
aux louanges qu'on âiisait du disparu. Le biographe et 
Tapc^ogiste que M** de Staél espère s'assurer en sa per- 
sonne recueille pieusement tous les traits que l'orpheline 
confie à sa mémoire impeccable : n'est-ce pas, au gré de 
Germaine, la meilleure âiçon d'entrer dans son chagrin t 

Aussi s'étonnera-t-elle bientôt que, repris par sa vie 
officielle et rentré dans l'orbite de ses travaux, il oublie 
celui qu'elle espérait lui voir accomplir. Elle revient à la 
charge, avant de passer les Alpes ; et sa lettre est inté- 
ressante à d'autres égards encore : 

« Ce 5 novembre, Coppet. 1804. 

» j ai cic affligée, mon cher Mullcr. de votre long silence ; 
j'avais senti un tel redoublement d'amitié pour vous dans votre 
séjour Ici. que j'espérais trouver en vous le retentissement de 
mon impression : mais votre vie est si pleine qu'il n'y a pas de 
place pour Tamitlé lointaine. Cependant, je vous prie, souvenes- 
vous aases de m'avoir limée pour ne pas renoncera l'entreprise 
que vous m'avet promise. Cette vie que vous ècrires fera de 
vous un frère, puisqu'elle vous associera à la pansée b plus In- 
time de n\A vie à cette dont te vU et dont i<^ meUTS. je VOUS en* 



234 BIBLIOTHtQUB UNIVERSELLE 

verrai les papiers et les notes dans huit jours, la veille de mon 
départ pour l'Italie. Vous serez longtemps à recevoir tout cela, 
mais au printemps vous pourrez commencer à vous en occu- 
per et nous nous retrouverons quelque part, pour que je vous 
dise à quel point je vous aimerai, je vous serai attachée à jamais 
pour cet écrit où vous unirez votre réputation à la sienne. 

» Cher Miiller, trouvez du plaisir dans cette action littéraire 
plus noble, plus vertueuse que ne le sont d'ordinaire même les 
meilleurs livres. Frédéric Schlegel est venu passer cinq semaines 
ici, et j'ai bien eu le temps de le juger, c'est un homme d'une 
tête *très forte en métaphysique et qui a quelque chose d'origi- 
nal et d'énergique dans l'esprit et le talent, mais j'aime mieux son 
frère : ce n'est pas que le cadet n'ait dans le coup d'oeil une 
observation plus fine des hommes et des affaires; mais, quand 
il se trompe, il y porte une telle roideur qu'on croit voir ces bé- 
liers des anciens assiégeant la vérité. Il a d'énormes connais- 
sances, qui étonnent quand vous n'êtes pas là ; en tout certai- 
nement ce sont deux hommes très remarquables; s'ils avaient 
pu l'être sans se rendre extraordinaires, ils auraient été plus re- 
marquables encore. 

» Il n'y a rien de nouveau en France, vous le savez, que l'opi- 
nion assez généralement répandue que M. Schimmelpenninck en 
Hollande, un landamman en Suisse et peut-être même une fois 
les rois d'Espagne et de Naples seront remplacés. Ne dites pas 
même cette nouvelle, du moins comme de moi ; l'Empereur 
gouverne avec tant d'habileté et de bonheur, qu'il est bien na- 
turel que d'autres pays désirent aussi de partager notre sort. Il 
n'y a rien de changé au mien jusqu'à présent relativement à la 
fortune ; je n'ai point encore de réponse sur ce point. 

»J'ai des lettres pour l'Italie du Prince Joseph et même au 
nom de l'Empereur ^ ; mais toute l'Italie va venir à présent à 
Paris. Ecrivez-moi ici, votre lettre me sera renvoyée où je serai 

* Bonaparte, en effet, avait tenu à ce que son adversaire fût bien 
reçue dans la péninsule, et que le corps diplomatique était invité à se 
mettre à son service tout en la surveillant. 



M^ Dm ITAXL KT JBAK Dl MULLBft 1^$ 

et je VOUS répondrii de Rome, de la capitale de l'histoire . 
n'est-ce pas un peu chez vous ? Je voudrais que vous nne diskt 
pourquoi je suis hcouillèe avec Brinckmann. cela me (ait de la 
peine, et par la recoonalsaance que je lui dois et par l'inquiétude 
de son oubli, quelle qu'en toit la cause. J'ai répondu à la prin- 
ccete Louise ' qui m'a écrit une lettre charmante où elle parlait 
de vous avec le plus grand intérêt. Sachez, je vous prie, si ma 
lettre est arrivée. J*ai beaucoup aimé b duchesse de Courlande' 
pendant son séjour ici et je me suis confirmée dans l'idée où 
j'étais déjà que le prince Belmonte' est un homme de beaucoup 
d'esprit : il est très remarquable d'être tout cela avec une édu- 
cation de prince napolitain. 

• Que Csitet-vous. cher Mullcr. écrivez-vous, étcs-vous heu* 
reux ? Ah ! pour moi c'en est fini de ce mot, et je quitte ce séjour. 
ces traces chéries, avec un renouvellement de douleur ; mab 
vous qui existez dans la pensée, vous ne rencontrez \à que des 
comiuctes, point de pertes, point de regrets : félicitez- vous d'a- 
voir un cœur paisible ; quand les orages du talent agitent la sen- 
sibilité, c'est trop. Benjamin me quitte pour six mois*, il le Csut; 
Il dit qu'il vous aime et vous admire, je le crois d'autant mieux 
que ]c sens comme lui. Wilhelm m a empêchée d'être brûlée vive 
jvant-hieren se brûlant les mains pour éteindre ma robe en- 
flammée. Aimez-le un peu de cela et de son attachement pour 
vous. Adieu, pensez à trots amis à vous ici. » 



De dn priMW Ferdlauid et 
de prtece Aatoiae Rmàihrû, «al aoe des rvlalioaa bevw 
de M- de Slail qd IT i U ri yM itt le ^èm: « QM«q«'«lle dbe qe« 
)• hd pliii^ie crah» qvecelaae dare pea, perce qea je ae Mie peecoai- 

• U dadMeee de Cewlaadei dMt qellt- . 
le prtece Leeb-PerdiBeadt leaeli à BerSa «a 
société bfftteaie «C panachés. Ole vtet à Coppei es 

* Vm des aortrw vWlaars ilalieM avec qtk la 
relaiioas peadaal les aMla oè efle se pr Spart àsoa veyage dliake. 

« Oa tait qee Be^hiBia. eaeédé des « scéaea eCrayaa«M • ^ae lais- 
sait M-* de SlaéldaBa ce aMMeBl,alait raccoapagaar jeaqe^ Ljroa et 
lite le chaala de Paria. 



330 BIBUOTHÈQUB UNIVERSKLLI 

En dépit des nouvelles que donne ou que demande 
M"^ de Staël, c'est encore la secrète complicité d'ad- 
miration pour Necker, et l'espoir d'une biographie digne 
de lui, qui anime surtout cette correspondance pieuse- 
ment intéressée. Il y paraît à l'insistance qui fait re- 
prendre la plume, quinze jours plus tard, à la fille du fi- 
nancier genevois : 

« Genève, ce 20 novembre 1804. 

» J'ai su par M. Kinloch\ mon cher Millier, que vous aviez 
pria de tels engagements avec votre libraire que d'ici à huit ou 
dix mois vous n'étiez pas libre de faire ce que vous m'avez pro- 
mis. Je me soumets à ce retard, mais je vous prie de me fixer 
l'époque où vous pourrez commencer ce travail : j'ai chargé 
M. Kinloch de vous développer tous mes motifs, et je vous sup- 
plie de m'écrire un mot à Coppet qui me parvienne en Italie et 
qui me tranquillise sur cet intérêt si cher de mon cœur. 

» Il me semble que le roi de Prusse vient de se montrer d'une 
manière bien honorable relativement au chevalier de Rum- 
bold, et ses lettres à Bitaubé et à M. de Humboldt sont de 
vrais chefs-d'œuvre *. Je ne sais pas si cela tient à votre pré- 
sence, mais il me semble que tout prend en Prusse un air plus 
ferme et plus élevé *. Je vous y reverrai peut-être l'année pro- 
chaine, sûrement au moins dans deux ans *, plus tôt si vous 
aviez plus tôt fini l'entreprise qui m'est si chère. 

' C'est un ami et correspondant de MûUer qui résidait à Chambésy à 
ce moment. 

* Allusion à des lettres où le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III avait 
témoigné à Bitaubé, le traducteur d'Homère, — Français d'origine, d'ail- 
leurs, et n'écrivant qu'en français — et à Humboldt, grand ami de M"* de 
Staél, sa reconnaissance pour leur activité intellectuelle. 

3 Elle s'était plainte durant son séjour à Berlin, de cette « absence d'es- 
prit public » qu'elle signalera dans Dix années d'exil. Elle fait à de Millier 
la gracieuseté d'attribuer à sa présence des changements de dispositions 
dans la manière de gouverner de Frédéric-Guillaume. 

* Allusion à un projet qui n'eut guère qu'une suite partielle, le voyage 



M^ tm ïïTAML rr jbaji di mjujn 337 

• AJitu, mon cher Muller. n'oubMct pts que vous m'aimla 
Il y a quelques mois. 

• Benjamin et WilMni M rippelknl â votre souvenir. 
Wilhelm dit que si vous avlct dta commlariofia à lui donner 
pour la Bibliothèque du Vatican, il les ferait avec empresse- 
ment. » 

De Dooreau, M** de Staèl se met en route. Accompa- 
gnée de tes enâmts et de Schlegel, avec SiniioDdi pen- 
dant une partie du voyage, elle 6ut dans la péniosole 
ce séjour qui lui révèle qnelqties beautés hicoonues de la 
nature et, çà et là, de l'art. Dès son premier arrêt impor- 
tant, elle donne de ses nouvelles il son ami : 

« Milan, ce ao janvier iSqs. 

• J'ai reçu à Turin, au commencement de mon voyage en 
lulie. mon cher Muller. votre grande lettre adressée à Coppet. 
et avant de m'cnfoncer dans cette étroite botte je veux répon- 
dre à ce qu'elle contient. D'abord quel rapport voulez-vous 
que j'aie avec la lettre de Bonstctten ; elle traite, je crois, un 
sujet dont je n'aurais pu ni voulu parler jamais avec personne 
et dont sûrement il n'aurait pas eu l'Idée de s'entretenir avec 
moi. Je ne conçois donc pas comment vous m'avez réunie dans 
votre pensée avec cette lettre de Bonstetten qui d'ailleurs, vous 
le savez, se montre en écrivant plus qu'il ne l'était une heurt 
avant, et ne le sera une heure après. 

» A présent je reviens à mon premier Intérêt. Je conçois très 
bien comment voe affiiires ne vous ont pas permis jusqu'à pré- 
sent de me donner trois mois, mais j'œe dire que vous aves 
si bien conçu le noble sujet que je vous prie de traiter. qu'Q 
voua ftfs s'il est possible encore plus de réputation que vous 
n'en avez ; dans votre lettre même vous en faites une esquisse 



à U Sa d« r*aa4e iSvy. par 



358 BIBLIOTHÈQUE UNIVSRSBLLB 

admirable, et si vous vouliez que je renonçasse à ce projet, il 
ne fallait pas m'en faire un plan qui me séduise autant. Vous me 
dites : un autre? il n'y en a point d'autre, il n'y en a pour 
rien, quand le cœur s'en mêle, et le mien est attaché à ce que 
cet être excellent soit loué par vous, et que je traduise votre 
écrit et que j'y mette ce que je pense de vous. Je vois ici ce 
que sera la postérité : le nom de mon père est prononcé avec 
amour et vénération, et vous serez aimé pour lui avoir rendu 
justice. Il faut que vous me permettiez de vous avancer ce que 
le libraire vous offrirait pour cet écrit et que vous ne me le ren- 
diez jamais : votre temps a une valeur que vous ne pouvez mé- 
connaître, et il serait aussi ridicule de demander à un négociant 
de l'argent sans intérêt qu'à un homme tel que vous trois mois 
sans résultat pour sa fortune. 

» Mon cher Miiller, j'ai votre promesse, ne la retirez pas, 
qu'y a-t-il de plus naturel qu'en faisant l'histoire de la Suisse 
et de Genève, l'homme le plus illustre de Genève vous attire ; et 
enfin mon amitié pour vous n'a-t-elle pas quelques droits sur 
votre cœur? La vôtre en aurait tant sur le mien. Répondez-moi, 
je vous prie, à Rome, chez MM. Marin Torlonia, banquiers. Je 
pars dans quelques jours pour Rome. Benjamin est à Paris; 
voilà la première fois que je n'ai plus près de moi ni mon père 
ni mon ami, et la vie est rude à traverser ainsi. Schlegel vous 
dit mille hommages et amitiés. Expliquez-moi donc pourquoi 
vous ne me dites pas un mot de Brinckmann, je vous demande 
instamment de me dire la lubie qui l'a brouillé avec moi. 

» Adieu, mon cher Miiller, répondez un joli oui à mes vœux. 

» On croit que ce pays ne sera peut-être pas encore cette an- 
née érigé en royaume. J'ai vu Lucien ici ; il dit qu'il va en 
Suisse. » 

L'historiographe de la maisorb de Prusse s'est-il mis 
en peine de trouver quelque défaite honorable pour ex- 
pliquer son manque de parole ? On sait que son enthou- 
siasme pour Napoléon, après léna, rendit sa situation 



M** Dl fTAIL rr JtAM DE MIJLLim 2^ 

intenable à Berlin et que l'empereur ne tarda pas il lui 
donner en Westphalie, auprès de Jérôme, un emploi im* 
portant : au moment où s'aggravait le différend entre 
M^ de Staél et la France officielle, le ralliement bona- 
partiste de l'historien suffirait à expliquer l'interruption 
de cette correspondance. Jean de Mûller mourut en 
1809, quand son amie rédigeait YAUema^m. Vivant, 
elle lui eût peut-être difficilement paidonné sa dévoCioQ 
au régime napoléonien, son indiflërence aux espoin 
qu'il avait enco u ragés en 1804, son oubli de la chère 
mémoire qu'elle tenait à voir glorifier. Puisqu'il avait re- 
joint Necker dans la mort, elle se contenta de rappeler 
quelles réserves appelait le caractère sans fermeté de 
Jean de MùIler ; elle n'atténua aucun des mérites sden* 
tifiques d'un homme qui aurait été, s'il n'avait tenu qu'à 
elle, le panégyriste de son père. 

Ferkand Baldensperger. 



tttttttttttttttttttttttttttttttttttttttt 



LE FEU A CHEYSERON 



HISTOIRE DE LA MONTAGNE 



SECONDE PARTIE < 



IV 



Ce fut environ trois semaines plus tard qu'Ulrich, un 
matin, parut au village. Il était colporteur, et courait le 
pays. Il arrivait de bonne heure le matin et toute la 
journée, de maison en maison, allait offrir sa marchan- 
dise : du fil, des aiguilles, des fichus de soie, d'autres en 
coton, du papier pour écrire, des broches, des colliers, 
des rubans, même des remèdes avec des secrets pour la 
guérison des maladies, et des conseils en toute chose, 
parce qu'il était vieux et avait de l'expérience, et il vous 
les donnait par-dessus le marché. Il y avait plus de 
trente ans qu'on le voyait dans le village, où il venait 
chaque saison ; et puis, sa tournée faite, il redisparaissait 
jusqu'à la saison suivante, étant passé dans une autre 
vallée, étant déjà probablement de l'autre côté de la 
montagne, parce qu'il parlait plusieurs langues et cer- 
tains prétendaient qu'il les parlait toutes, mais ce n'est 

* Pour la première partie, voir la livraison de janvier. 



Lt no A CJUfWAON 241 

pas sûr. Ce qui est sûr, c'eit qu'il en savait an moins 
deux, et il s'exprimait parfiutement dans les deux, à 
part un peu d'accent qui lui était resté quand il parlait 
français, mais on en avait l'habitude. 

Il portait un habit de drap gris, des gnètras Tertes à 
boutons d'argent qui lui montaient jusqu'au-dessus du 
genou, et un chapeau à tron pointes où était plantée 
toute droite une grande plume de corbeau. Il s'appuyait 
sur un bâton parce qu'il était un peu boiteux. La boite 
où il tenait ses marchandises était recouverte d'un beau 
veloan rouge, fixé sur les bords par des dons dorés. Il 
avait une barbiche blanche, un gros nez rond du bout, 
des petits yeux enfoncés, et le gauche était plus ouvert 
que le droit. Quand il vous parlait, l'ouvert s'ouvrait plus 
encore, le fermé se fermait tout à fait. Il semblait ne vous 
regarder qu'avec un œil, mais celui qui vous regardait 
vous regardait bien et profond. C'est pourquoi on disait 
d'Ulrich qu'il avait de la malice. Et on voyait bien où 
il la logeait, parce qu'il avait une bosse au front. 

Alors il avançait ce front vers vous, il appuyait son 
iril ouvert sur vous, et il se mettait à rire ; ou bien il le- 
vait un doigt comme pour gronder, mais ne grondait 
point. Ht il plaisait aux filles, qu'il savait amuser. 

Le jour de son arrivée, il y avait des enûmts qui 
jouaient dans le bas du village ; et ils furent les pre- 
miers à le voir, qui montait le chemin. Ib coururent à 
sa rencontre. Il avait en efifot toojoun dans sa poche des 
b4tons de sucre rouge et des friandises de toute espèce 
à leur intention, d'où leur h&te ; la distribution une fois 
de plus se fit ; et ils repartirent, bi bouche pleine» an* 
nonœr Ulrich au village. 

Alors, ce fut le tour des filles ; de toutes les maisonSi 
Btat» umv. Lxv 16 



^43 BIBLIOTHiQUB UNIVBRBBLLB 

elles sortirent à la fois. Et elles entourèrent Ulrich, qui 
avait poliment 6té son chapeau à plume, et il souleva le 
couvercle de sa boîte. 

Elles ne venaient pas toutes pour acheter, bien sûr ; 
elles n'auraient pas été assez riches ; ce n'était chez la 
plupart que simple curiosité ; elles ne s'en bousculaient 
pas moins autour de la boite d'Ulrich. Elle avait ceci de 
particulier, cette boîte, que le dessous du couvercle était 
feit d'un miroir ; quand il était levé, on ne pouvait pas 
se pencher sur la boîte sans s'y voir ; alors, on ne savait 
plus si c'était dans le miroir qu'on devait regarder, ou 
bien dans la boîte. 

— Allons, les filles, dit Ulrich, j'ai du beau fil, j'ai 
des peignes, des bagues, j'ai des broches, j'ai des col- 
liers ; choisissez ! 

Et l'une ou l'autre s'avançant (il les connaissait toutes 
par leur nom) : 

— Eh bonjour, Sidonie ! quelles belles joues on a 
aujourd'hui ! On a fait des progrès depuis l'été dernier. 

Elle ne put s'empêcher de jeter un coup d'oeil du côté 
du miroir et lui, aussitôt : 

— N'ai -je pas dit la vérité ? 

Mais elle avait déjà baissé les yeux, faisant semblant 
de ne pas entendre, et fouillait dans la boîte, au com- 
partiment des rubans. Il y avait ainsi plusieurs comparti- 
ments et dans chaque compartiment des objets de la 
même sorte, le tout bien classé et bien arrangé ; en 
outre, le fond pouvait se lever, alors apparaissait, dans 
le dessous de la boîte, un second étage d'objets. 

Et Sidonie choisit un ruban, pendant que d'autres filles 
la poussaient par derrière, pressées elles aussi de choisir. 

— Doucement ! dit Ulrich. Voyons, Angèle, ne sois 
pas si impatiente, ton tour viendra. D'autant plus que 



Ls VIO A Gomioii a43 

ti SédoDÎe a fiut des progrès, toi tn as ëlé à la recolelte. 
Qu'est-ce que tu as ? des chagrins d'amour ?^. 

Là-dessus, on se mit à rire et Agnès interdite se dé- 
tourna sans répondre. 

— Comlnen le ruban rose f demanda Sidooie. 
"^ Oh ! pour toi ce sera six sons. 

— Six sous ! 

— Eh oui, six sous au lieu de huiL 

Mais elle le trouvait encore trop cher, parce qu'elle 
n'ayait que bien peu d'argent dans sa boorse, et elle 
restait là à tourner et retourner le ruban entre ses 
doigts, pendant qu'Agnès a3rant réussi à s'avancer quand 
même choisissait, elle, des boutons. 

Cétalent des beaux boutons de nacre à reflets roses et 
gris, de ceux qu'on met sur le devant du caraco, et il y 
a au milieu quatre petits trous pour les coudre. 

— Il m'en Êiut dnq. 

— Cest un sou pièce. 
Mais une autre demanda : 

^ Est-ce que tous aTex toujours de ces épingles à 
tète noire ? 
Et une autre : 

— Moi il me 6iut du fil. 

Toutes parlaient en même temps, et dans le miroir 
on ▼o>*ait six ou sept tètes ensemble s* STancer et se 
hausser l'une par-dessus l'autre, comme sur le devant 
d'un troupeau de moutons. 

11 faisait tm joU soleil ; il n'y avait pas trop de neige : 
juste ce qu'il en fiiut pour qu'on puisse dire qu'on est 
en hiver. Elle fondait déjà un peu à l'heure de midi sur 
les toiu et les gros bonnets bhmcs avaient glissé eo 
avant, ùàmni comme une visière an-dessus des fhoètrss 
à petits carreaux. 



244 BIBLIOTHÈQUE UMIVBRSBLLB 

Ulrich cependant, ayant poursuivi son chemin, était 
arrivé sur la place ; là de nouveau il fut entouré, et il 
recommença de plaisanter et de vanter sa marchandise, 
pendant que les hommes, sur le pas des portes, les mains 
dans leurs poches, regardaient. Cette marchandise n'était 
pas pour eux, c'est pourquoi ils restaient à distance, du 
moins en tant qu'acheteurs, et prenaient un air désin-' 
téressé. Mais ensuite leur tour venait, parce qu'Ulrich ne 
faisait pas que vendre ; à courir ainsi le pays, il était au 
courant de tout ce qui se passait ; et, quand il avait fini 
sa tournée, volontiers on allait le retrouver à l'auberge, 
afin d'apprendre les nouvelles. C'était un temps où il n'y 
avait point encore de journaux, du moins dans le vil- 
lage, et il remplaçait les journaux. 

Donc Ulrich étant allé à midi manger un morceau, il 
se trouva quatre ou cinq hommes et jeunes gens qui sur- 
vinrent, dont André Lutte et Pierre Porte, lesquels s'as- 
sirent à une table à côté de la sienne, et ils se mirent à 
causer avec lui. 

— Voilà, disait Ulrich, on raconte que les gens du 
Plateau ont commencé une grande guerre contre ceux 
des Franches-Montagnes et les ont battus dans une ba- 
taille, mais ceux des Franches-Montagnes tiennent bon 
quand même ; et tout sera à recommencer. — Du côté 
de Villeneuve, une femme a accouché d'un enfant qui 
avait une tête de chien, et il aboyait au lieu de pleurer. 
En outre tout poilu, avec des pattes à la place de pieds 
et de mains. — Du côté de Chailly, ils ont eu de la 
grêle juste avant la vendange. Tout a été raclé. 

Les autres écoutaient, hochant de temps en temps la 
tête, posant une question ou bien émettant un avis, mais 
le plus souvent gardant le silence. Parce que tout à 
coup ils voyaient la grandeur du monde, et d'ordinaire, 



I 



Lt m A CBiYinioïc 245 

elle TOOi eft àiée de devant les yeox ; on les a bornes ao 
village et à des gens toujom les mêmes ; alors c'est 
oodime des fenêtres qui s'ouvrent et on a l'espril 
troublé. 

De sorte que quand Ulrich eut fini de parler, ils res- 
tèrent un grand moment sans rien dire. Une salle k pla- 
fond aux poutres noires et luisantes, basse au point qu'on 
pouvait tout juste s'y tenir debooL Trois longues tables 
et six bancs. A une de ces tables, Ulrich. Et les six 
hommes près de lui, toujours aocoodés près de lui, qu 
c o nt in u a ien t de se taire et de retourner des idées en eux. 

— Alors, dit tout à coup Ulrich, par chez vous que 
s'est-il passé? 

— Rien, dit quelqu'un. 

— Pas grand'choee, dit un autre. 

— A part... commença Pierre. 

^ Oui, à part ça, continua André. 

— A part quoi ? demanda Ulrich. 

— Mais vous savez bien, puisque vous avez déjà fiut 
votre tournée et vous l'aurez vue. 

— Je ne comprends pas ce que voos voulez dire. 

— L'Allemande. 

— Quelle Allemande ? 

— L'Allemande qui est chez Finnm. 

— Je n'ai pas encore passé chez Firmin. 

— Oh 1 alors, dit André, alors c'est une histoire. 

Et il se mit à raconter l'histoire. L'autre le regardait 
avec son oeil ouvert qui s'ouvrait toujours plus, qu'il 
tenait fixé sur André, et il ne bougeait pas, il ne hochait 
même point la tète ; on ne savait pas ce qui se passait en 
lui ; et lorsqu' André fut au bout de son histoire, il lui 
demanda seulement i 

— Comment est-ce qu'elle s'appelle, cette fille f 



346 BIBUOTHfeQUB UNTVBRSBLLB 

— Elle s'appelle de son prénom Liseli ; quant à son 
nom, je ne sais pas bien. 

— Liseli I dit Ulrich. 

A ce moment, quoi qu'il pût faire, une espèce de petit 
éclair passa dans son œil, mais il s'éteignit presque aus- 
sitôt. 

André avait repris : 

— Le triste, n'est-ce pas ? c'est ce qui est arrivé en- 
suite... pas tant l'affaire de l'enlèvement que la mort de 
ce garçon qui n'avait fait de mal à personne, et on a pensé 
que c'était en allant chercher sa sœur qu'il était tombé. 
Et c'est ce qui a fait de la peine à Firmin, qui avait sim- 
plement voulu s'amuser. Il n'a pas été brillant depuis ce 
moment-là, on ne le voit plus ; on dit qu'il s'est mis à 
soigner cette fille, parce qu'on a cru qu'elle allait mourir, 
et sa mère est trop fâchée contre lui pour beaucoup 
s'aider. 

— Eh bien, dit Ulrich, je vais aller voir. 

Et, sans plus attendre, quand même d'habitude il aimait 
assez à boire tranquillement son petit verre de goutte, il 
sortit. 

André avait dit vrai: on ne voyait presque plus Firmin, 
parce qu'il soignait l'Allemande. Depuis qu'elle était 
tombée sur le chemin, elle n'avait pas bougé de son lit. 
Ce premier jour, jusque très tard dans la soirée, elle était 
restée comme morte; on avait beau lui frotter les tempes 
et lui battre les mains avec des linges mouillés, elle ne repre- 
nait pas connaissance. Enfin elle avait rouvert les yeux, 
et elle avait d'abord regardé tout autour d'elle sans com- 
prendre, puis le souvenir de ce qui s'était passé avait paru 
lui revenir; mais aussitôt elle avait renfoncé sa tête dans 
les coussins et s'était tournée du côté du mur. Elle n'avait 



tMwwa A onranon aU 

pas dit un mot, elle n'avait pas 6ut tin gette, elle n'aTait 
même pat pleuré ; tout était resté sec et tendu en elle ; 
et le leodemain la même dbxmt, et les jours suivants la 
même chose; à peine si elle semblait rint, et ses yeux 
étaient pleins d'un feu aride et noir. 

Alors» ce premier soir, Firmin avait essayé de s'appro- 
cher d'elle, mais elle avait tendu le bras conmie pour le 
repousser, et il n'avait pas oté s'approcher davantage. 

Il avait essayé ensuite de lui parler ; et d'un ton très 
humble» il lui avait dit 

— Je vous demande pardon de ce qui est arrivé, parce 
que je me sens bien coupable. 

Elle ne lui avait rien répondu. Et sans doute ne pou- 
vait-elle pas comprendre» mais b fiiçon dont cela était dit 
eût dû suffire à l'avertir du sens, en gros» des mots et de 
rintention de Firmin. Tout avait été inutile. 

Or, un moment après, l'Homme du Malheur avait 
passé devant la maison ; il s'était arrêté devant U mai- 
son, et Firmin l'avait entendu qui disait : 

— Ils sont aveugles même à hi lumière du jour ; ils 
sont plus aveugles que les aveugles» parce qu'ils ne veu- 
lent pas voir. Quand le soleil est trop brillant, ito se met- 
tent U main sur les yeux. Ils n'ont point voulu voir U 
mort, ils n'ont point voulu sentir l'odeur de la mort ; ra- 
pidement ils ont crvoaé un trou dans la terre, afin de 
pouvoir dire : < Noos ne savons pas de qui tu veux 
parler. » Mais moi je leur répéterai ce qu'il fiiut qui soit 
répété jusqu'à ce que la langue me tombe et que le fil de 
ma langue soit cassé et que toute ma salive se soit dee- 
séchée dans ma booche. 

Cest ainsi que parlait l'homme et Firmin éoootait» 
tssis auprès du lit» ayant décidé qu'il veillerait l'Alle- 
mande. La vieille Honorine était déjà couchée» mais il 



248 BIBLIOTHiOUB UNIVSR8BLLB 

devinait bien qu'elle ne dormait pas. Et sans doute Liseli 
ne dormait-elle pas non plus : en sorte que personne ne 
dormait dans la maison ; et il se sentit frissonner. Un 
grand vent s'était levé : il venait de bas en haut et se 
tendait de bas en haut; de même le chien quand il 
hurle ; et tout le temps venait ce cri et ses longs hur- 
lements venaient, qui faisaient que Firmin avait de la 
peine à ne pas se laisser aller à la peur ; mais il se disait : 
« N'as -tu pas honte de toi ? N'es-tu pas Firmin Lhotel- 
lier ? » Et, serrant les mâchoires, il se redressait sur sa 
chaise. 

Ulrich, comme il faisait toujours, frappa deux coups à 
la porte ; puis, sans plus attendre, l'ouvrit, et avançant la 
tête: 

— C'est le colporteur, dit-il. N'avez-vous besoin de 
rien, aujourd'hui ? 

La vieille Honorine était assise devant le foyer, elle ne 
se dérangea même pas, elle se contenta de secouer la 
tête ; mais Firmin, lui, s'était levé, et allant au-devant 
d'Ulrich : 

— On n'a pas besoin de grand'chose chez nous, parce 
qu'on ne vit pas dans le luxe ; mais il vous faut entrer 
quand même et vous reposer un moment. 

L'autre n'en espérait pas tant. Il entra, s'assit, et parla 
d'abord de choses et d'autres. Ensuite, sans avoir l'air de 
rien : 

— Est-ce vrai ce qu'on raconte, que vous avez une 
pensionnaire à présent ? 

— Ah ! une belle, dit Honorine, et c'est du joli que 
tout ça ! 

— Les choses ne vont pas tout à fait comme on vou- 
drait, dit Firmin, ça c'est vrai : et elle n'est pas tant 



Ll FBU A CHIYnBON t^ 

commode, mail c'est qu'elle a en des cbafrint, et si elle 
a eu des chagrins, c'est bien un peu ma faute ; alofs, 

n'est -<r pas ?... 

Ulrich parut réfléchir : 

— SaYes-Toas ce que je ferais à votre place ? On coo* 
nait les fDleSy ça ne léÉtote pas à un bout de ruban. Eh 
bien, tous devries me laisser monter vers elle ; je lui 
niootierais ce que j'ai dans ma botte ; elle a besoin de 
ciistiactioa. 

Mais Firmin hataaa les épaules : 

— Si TOUS croyez que ce sera suffisant ! 

— Easa3rons toujours, dit Ulrich, ça ne coule nen. 
Et il vit qu'il toudiait où il vouUut en arriver, t'est 

pourquoi il devint un peu plus insistant, mais avec pru- 
dence : 

— Allons, vous voulez bien ? 

— Mon Dieu 1 bien sûr que je veux bien. Si seulement 
vous pouviez réussir I 

— La seule chose c'est qu'il âiudra nous hûsser seuls, 
parce que, vous comprenez, elle est en colère contre 
V ous, et cela la Adierait de vous voir monter avec moi. 

— Ëh bien, allei seul, dit Pirmin. 

Et Ulrich monta l'escalier. Comme il avait un pied 

plus lourd que Tautre, ses pas sonnaient inégalement sur 

es marches, et à un coup sourd un coup sec succédait. 

^^ l'entendit heurter, puis on entendit le bruit de sa 

; puis soudain, voilà, tout se tut. 

Firmin avait repris sa place pcès de la table, et de- 
neurait là, accoudé. Sa mère et lui ne se pariaient 
presque plus ; haapousenent qu'il avait sa pipe pour se 
distraire ; il passait des après-midi entières à fener» 
soufflant par moment du coin de la bouche une mince 
bouflée bleue, qui montait vers le plafond. Len t em e nt 



250 BinLIOTHÈQUB UNIVERSELLE 

elle montait et s'étalait en un petit nuage, là-haut, contre 
les poutres ; une seconde bientôt suivait ; et peu à peu 
toute la cuisine se remplissait de fumée. Seulement ces 
cuisines de montagne sont habituées à toute espèce de 
fumées, n'y aurait-il déjà que celle du feu, quand le vent 
souffle et la rabat dans la cheminée : il faut des fois 
ouvrir la porte. Mais l'hiver on ne peut pas ; alors on 
entend tousser les petites filles. 

Il se trouvait qu'Ulrich et Liseli étaient de deux vil- 
lages voisins, et il la connaissait depuis toute petite. 

D'abord, quand il avait ouvert la porte, elle n'avait 
point bougé, tournée qu'elle était toujours vers le mur ; 
mais il l'avait appelée par son nom avec l'accent de leur 
pays, et aussitôt elle s'était trouvée assise sur son lit, le 
regardant avec des grands yeux effrayés. Il s'était rap- 
proché d'elle, il lui avait dit : 

— N'aie pas peur, Liseli, c'est moi qui suis venu, par- 
ce que j'ai pensé que tu aurais besoin de moi. 

Elle l'avait encore une fois bien regardé, et un grand 
sourire, malgré son chagrin, avait passé sur son visage, 
pendant que ses yeux se mettaient à briller. 

— Est-ce possible ? disait-elle, est-ce possible ? 
Et lui : 

— Puisque je te le dis. 
Mais elle répétait : 

— Je n'ose pas encore le croire. 

— Bête, disait-il, j'ai fait avec ma boîte le tour par 
les vallées, et je suis venu jusqu'ici. Je ne savais rien 
quand je suis venu, mais ils m'ont tout raconté au vil* 
lage. Et je suis monté vers toi avec ma boîte. 

Elle demanda : 

— Est-ce qu'ils vous ont dit?... 



Li rsu A cairmoii 2$% 



Ht elle t'interrompit, ne pouvant aller plus lom« 
Ulnch àé^ répondait : 

— Ils m'ont dit.... 
Il reprit : 

— C'est justement pourquoi j'ai pensé que tu aurais 
bemn de moi. Il y aura à s'eotendre pour des choses. 
Pkrce que la tristeMe eat bonne, mak à oondîlkw qu'elle 
ne dure pas, et die a déjà trop doré. 

Elle dit : 

— Oui, c'est Trai, j'aurai besoin de vont. 

Alors lis te mirent à parler, et ih parlèrent longtempa. 
Ib parlèrent et ils discutèrent ; et lui avait tiré de sa 
boite un morceau de papier sur lequel il écrivait, et tout 
un côté du papier fut bientôt couvert, parce que Liseli 
savait mal écrire, ou trop lentement ; mais lui, vite 
et bien. 

Elle dit: 

— Vous le leur donnerei U*bas. Et puis, quand le 
printemps sera U, vous reviendrex et m'apporterez lea 
nouvelles de là-bas. Et encore une fois nous nous enten- 
drons. Alors, quand les vachet remonteront... 

11 dit: 

— Quand let vachet remonteront.... 

Ib restèrent ensemble au moins une heure, de quoi 
y-- commençait à s'étonner, et il était sur le point 

1er let r^oindre quand Ulrich redescendit. 

^ Vont comprenet, dit-il, il âdlait préparer let choses, 
et ça n'a pas été fadle. Je croit pourtant que tout s'ar- 
rangera. Il vous fiuidra seulement être prudent pour 
^tminenoer et ne pat monter tout de suite. 

Cett ce que Pûrmin fit ; mait, quand il fut monté, il 
T)e put pat cacher ton étonnement de voir que Liteli 
était levée et habillée, et, au lieu de ton air absent, de 



252 BŒLIOTHÈQUB UNIVBRSSLLB 

lui trouver le regard clair et éveillé. Dès qu'il était 
entré, elle s'était tournée vers lui et lui avait souri- 
Puis, comme il lui demandait : € Alors, ça va mieux ? » 
elle haussa les épaules, voulant dire par là qu'elle ne 
comprenait pas. 

— C'est vrai, dit-il tout haut, nous ne parlons pas la 
même langue. Il y a la montagne et deux langues dif- 
férentes, une de chaque côté. Tant pis, on aurait pu 
causer. Depuis le temps que vous ne disiez rien ! 

Elle haussa de nouveau les épaules, mais cette fois 
elle se mit à rire, montrant ses dents qui étaient 
blanches, et il se mit à rire aussi. Il la regardait et la 
trouvait belle. Elle n'avait pas encore beaucoup de cou- 
leurs, mais déjà son teint s'animait; et même sa mai- 
greur ne lui allait pas mal : elle y gagnait plus de déli- 
catesse, ses traits s'étaient affinés. 

Et il la regarda encore, longuement. 

Ce qu'elle n'eut pas l'air de voir, mais elle montra 
une table et en même temps levait les sourcils pour 
l'interroger. Elle dit : 

— Tisch. 

Il comprit qu'elle lui demandait le nom de l'objet en 
français, et il répondit : 

— Table. 

— Tabel, dit-elle. 

— Table. 

— Ta...ble. 

— C'est ça. 

Elle rit de nouveau, parce que le jeu l'amusait. 

— Alors comme ça, dit-il, vous voulez apprendre le 
français ? C'est une bonne idée. Vous savez, chez nous, 
on ne parle pas le vrai français, mais on le sait un peu 



Li no A cnranum 2$$ 

quand même, — alort, tout ce qu'on sait, on tous 
l'enteignenL 
Elle montrait à présent une chaise. 

— Ça c'est une chaise, dit-il. 

Et tour à tour, elle lui montra le lit, la fenêtre, ses 
pieds, le plafond, les rideaux. 

Puis elle alla chercher un petit paquet enveloppé dans 
un morceau de papier de soie et le défit devant lui ; il 
y avait dedans un cœur d'argent et une hroche ; et 
elle dit : 

— Ulrich. 

— C'est Ulrich qui vous a donné ça ? 
Elle hocha U tète. 

— Vous voyez, dit-il, nous nous comprenons déjà. 
Elle prit le oasur d'argent, passa dans l'anneau un fil 

qu'elle avait, et se pendit le ccrar au cou. Puis elle prit 
la broche et la piqua à son corsage. Alors elle renversa 
un peu la tête, comme pour lui fiûre mieux admirer les 
cadeaux qu'elle avait reçus, nuds c'était elle qu'il admi- 
rait surtout ; parce que le petit conir d'argent était près 
de son vrai CGBur à elle ; et Ui broche faisait ressortir la 
blan( heur de son cou. P^ce qu'elle se tenait bien droite 
et sa poiuine était bien ronde. Sa poitrine et le petit 
cotur montaient et descendaient selon les battements de 
l'autre, et à son cou blanc tendu on voyait une grosse 
veine saillir. 

— Joli, dit-il. 
Elle dit : 

— CMoii. 

Il la montra du doigt : 

— C'est vous qui êtes jolie ainsi. 

Î1 ti.. r.«,t ptt compraodre ce qui s'était passé pour 



254 BIBLIOTHtQUS UNIVERSELLE 

qu'elle eût changé si promptement et si entièrement. Il 
pensa : « C'est bien ainsi que sont les filles ; on nous le 
dit toujours, nous ne le croyons pas. Mais il faut bien 
finir par le croire, quand même c'est étonnant. En quoi 
est-ce que ça peut bien être fait ? C'est fait en fumée, 
c'est fait en nuages ; ça glisse et change tout le temps. 
Elle surtout qui était si triste, et moi je croyais qu elle 
allait mourir. Et à présent voilà qu'elle rit et s'amuse, 
comme s'il n'était rien arrivé. Comment se fait-il qu'on 
oublie ^i vite ?» Et il en était un peu attristé, mais en 
même temps il en était heureux, parce qu'il pensait : 
« Au moins, maintenant, elle fera attention à moi.» 

Pendant ce temps, Ulrich avait fini sa tournée. Il ar- 
riva tard le soir dans la vallée où coule le grand fleuve, 
couleur de lait, l'été, à cause du sable qu'il charrie, mais 
tout diminué, l'hiver, sans couleur parmi les cailloux. Là 
est une première ville. 

Il y passa la nuit, à l'enseigne du Cheval Borgne, Il 
en repartit, le lendemain matin, et il descendit toute la 
vallée, dans la direction du lac. A un endroit, brusque- 
ment elle tourne et est resserrée et étranglée entre deux 
hautes parois de rochers, qui laissent juste place à la 
route et au fleuve, et par-dessus la route une voûte est 
jetée, avec une porte qu'on ferme le soir. Ainsi tout le 
pays en arrière devient une vraie forteresse, et au cas 
où les ennemis voudraient y entrer par surprise, ils ne 
pourraient pas. 

Mais, sitôt la porte passée le pays soudain s'élargit : 
des deux côtés de la vallée, la montagne s'écarte ; on 
entre dans une sorte de plaine bien irriguée, où les 
arbres se suivent en longues files transversales, où vient 
se briser le vent ; et on voit enfin briller devant soi le 



Li no A C MB ï sm ow 3$5 

grand espace bleu du lac Là vont les barques soui deux 
▼ofles pointues ; le pécheur debout à rarrière de ton ba- 
teau lève à l'aurore son filet : et du rivage riche en 
vigne vient l'odeur tiède des glycines et celle des tilleub 
en fleun. Un pajrs doux où on ainaerait vivre ; pourtant 
Ulrich ne s'y attarda point. Il se hâta au oootimîre de 
s'engager de nouveau dans la montagne. Il tourna à 
droite, pttis encore à droite, et il poursuivait ainsi son 
chemin parallèlement à celui qu'il avait tout d'abord 
suivi, mais de l'autre côté de la chaîne ; et là par des oob 
bas il gagnait peu à peu les pays allemands. 

Il y avait là beaucoup plus de neige, le froid était 
beaucoup plus vif, de longs brouillards traînaient dans 
le tond des vallées : toute cette contrée est ea trèm enne n t 
pluvieuse. Mais c'est la pluie qui en fait la richesse, par 
l'abondance des fourrages et celle du lait qui s'ensuit. 
On voit des grands villages à maisons toutes en bois, 
largement étalées : et il y a sur eux un air d'aisance qui 
étonne, et un air de prospérité. 

Cest vers ce pa)^ qu'Ulrich continuait de se diriger, 
et il y arriva un soir, ayant fait dans hi journée une 
longue traite, c'est pourquoi il boitait plus bas. 

A une petite distance du village un traîneau le rejoi- 
gnit ; il cria à rhomma qm' conduisait de s'arrêter et il 
prit place sur le siège. Car il connaissait tout le monde, 
et tout le monde le connaissait II (usait dair sur U 
montagne d'où un reflet rose tombait, et les prés aussi 
étaient roses avec du bleu dans leurs replis. Les grelots 
du cheval tinuient : on entendit le siflUmient des patina 
du traîneau sur U neige durde. 

1 ■: h demanda : 

.ti»-tu si Petar est chat lui f 
\ oilà, dit llioamie, je n'en sois pas sâr, il a dÉ 



256 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSILLI 

monter au bois, ce matin ; mais il est bien possible qu'il 
soit déjà redescendu. 

— Eh bien, dit Ulrich, si c'était un effet de ta com- 
plaisance, je te demanderais de me conduire chez lui. 
J'aurais des choses à lui dire. Et je te demanderais aussi 
de traverser le village sans t'y arrêter, parce que, ces 
choses, je voudrais les dire à lui le premier, et il ne fau- 
drait pas qu'on me voie. 

— Entendu I dit l'homme. 

Il fît claquer son fouet et le cheval partit au grand 
trot. 

Peter était en train de manger sa soupe, ayant tra- 
vaillé tout le jour, et il leva la tête en entendant la porte 
s'ouvrir, mais il ne reconnut pas tout de suite qui entrait, 
la cuisine n'étant éclairée que par une petite lampe à 
huile. Et il regardait fixement Ulrich qui s'approchait de 
lui. Enfin il dit : « Ah ! c'est vous. Il est bien tard pour 
être encore en route. » « On a à vendre, dit Ulrich, et 
on va vendre. Quand il est trop tard pour voir les cou- 
leurs, on offre ce qui est gris. » Et il reprit : « Je viens 
de bien loin. » 

Il se tut un petit instant, pendant que l'autre conti- 
nuait de le regarder, il se tut, puis continua: 

— Je viens d'un pays où les filles sont brunes, et ont 
des peignes de cuivre dans les cheveux ; tu n'as jamais 
été là-bas, Peter? 

— Non, dit l'autre. 

— Moi, j'y ai été. Les garçons de ce pays-là ont le 
sang plus chaud que les nôtres, et ils sont plus petits et 
secs. 

Et à mesure qu'Ulrich parlait, toujours plus fixement 
Peter le regardait, parce qu'il devinait que quelque chose 
allait venir. 



Li m A caïïnaBom a$7 

— Ils l'ont prise, ils l'ont detoeodne» elle est ptnni 
eux et t'attend. 

~ Qui m'attend ? demanda Ulrich. 

— Ib ont été tentés, à cause qu'elle est blonde, et 
elle a le teint rose, et eus fis l'ont brûlé. 

11 s'était levé, et dit : 

— Est-ce vrai ? 

— Cest vrai, et je l'ai vue et elle m'a dit : « Je lat- 
tends. » 

Alors son cœur battit de joie, et un moment il eut de 
la peine à respirer, c'est pourquoi il était devenu tout 
pAle et dut s'accrocher au coin de U table, et puis se 
mit à dire : € Mon £>ieu, mon Dieu, quel bonheur ! » 
Pkrœ qu'il l'aimait, et il était fiancé avec elle. Et il l'a- 
vait crue morte et il voyait qu'elle vivaiL Alors toute sa 
tristesse avait été ôtée en une seule fois de dessus lui, 
comme on voit les lourds nuages sur la montagne être 
éparpillés par un coup de vent. 

— Seulement, dit Ulrich, il y en a un qui a pour 
toujours fini d'attendre, et ses yeux se sont fermés pour 
toujours. 

L'autre comprit, baissa la tète et dit tuut bas : 
« Hansli ? » Sur quoi, il y eut un silence. Puis Ulrich 
parla de nouveau* Et pendant qu'UUich parlait, Peter 
devenait rouge de colère et d'impatience. Il levait le 
poing, en disant : € Allons b chercher tout de suite. » 

Mais Ulrich répondit : 

— Patience 1 Quand les vaches remonteront.^ 
Il ajouta 

— Sois calme et k présent viens avec moi. Car il nous 
tuut encore aller ches son père et chex sa mère, qui 
sont vieux tous les deux ; et j'aurais peur pour eux, si 

aiBL. tnnv. lxv 17 



BIBLIOTliÈQUB UNIVSRSSLLI 

tu n'étais pas là. Mais lu iras devant et tu m'annon- 
ceras. 

Comme ils firent, et il y eut tout à coup, dans ce coin 
de village, des cris et des gémissements ; il y eut une 
voix qui disait : « J'avais deux enfants, et je n'en ai 
plus. » Mais les cns et la voix se turent aussitôt. Et on 
vit sortir de la maison, outre Ulrich et Peter, le vieux 
Christ, qui allait devant eux comme pour leur montrer 
le chemin. Et tous entrèrent dans l'auberge. Là il y eut 
aussi des cris, et des poings secoués en l'air. Et ceux des 
garçons du village qui n'étaient pas là, les autres 
allèrent les chercher ; en sorte qu'ils furent pour finir 
toute une assemblée, où on discuta jusque tard dans la 
nuit. 

Et ils se séparèrent en disant : « On leur montrera 
qui nous sommes ! » Ils se séparèrent en disant : 
« Quand les vaches remonteront....» 



Le changement qui s'était fait chez l'Allemande fut si 
complet et si soudain qu'il n'y eut pas que Firmin à le 
remarquer, mais tout le village. Personne d'ailleurs au 
village non plus n'en devina la vraie raison. Ils dirent 
tous comme Firmin : « Voilà ce que c'est que ces filles I » 
Et ils ajoutaient comme lui : « On croyait qu'elle allait 
mourir, jamais elle n'a été si gaie. » 

Puis l'habitude vint. Il y eut seulement encore la sur- 
prise de la voir un jour sortir habillée comme les filles 
du pays, ayant quitté son corsage en velours et ses 
manches de mousseline, portant à présent le fichu de 
laine et le caraco. Et par là il se fit de nouveau un peu 
de bruit autour d'elle, surtout à la fontaine où les filles 
se retrouvaient. 



u nu A C Hi T w oy 15q 

Des gnmds firokb étaient survenus aooomptfiiés de 
▼eots Tioleots : un matin, on ne TaTait plus reco nn ue, 
la fontaine. Plus de bassin, plus de goulot ; on aurait 
dit un lit bien blanc Un lit où on voyait, aux endroits 
où l'eau avait débordé, des sortes de plis dans le drap; 
il y avait à un bout un renflement comme im cousatni 
et là des glaçons qui pendaient avaient l'air de petits 
rideaux. Un lit où l'eau donnait, maintenant invisible, 
et elle avait tu sa chanson. Il fallut venir, dé^'re œ lit, 
àier les draps de ce lit à coups de maillet et de hache. 

Akws, les filles reparurent II y avait là Agnès et Ma- 
rie, il y avait là Valérie ; et les langues aussitôt recom- 
mencèrent d'aller. 

— Vous m'étonnex, disait Valérie, vous m étonna 
quand vous prétendes que vous ne comprenex pas pour- 
quoi elle «e plaît à présent chez nous et pourquoi elle y 
reste. 

— Non, dit Agnès, on ne comprend pas. 

— As -tu seulement regardé Firmin ? 

— Oh ! toi, tu es toujours la même, tu veux tout savoir 
et tu ne sais rien. 

— Bon ! mais as-tu regardé Firmin et l'as-tu regardée 
ensuite ? As-tu vu seulement la robe qu'elle a ? 

— Eh bien ? 

— Eh bien, c'est justement ; tu ne devines pas qui la 
lui a donnée ? 

— Tu crois ? dirent- elles toutes les deux à la fois. 

— Bien s6r. 

— La robe? 

— Naturellement. Sansoéla d'où viendrait-elle ? Alors 
quand on se (ait des cadeaux.... 

Mats elle s'interrompit, parce que Lisclt justement arri- 
vait. Grande, flère. la tète haute, on la vit s'approdier; 



200 BIBUOTHÈQUB UNIVXIBBLLB 

elle posa son seau sur les traverses. Et l'eau tombant 
dedans fit une drôle de musique qui commençait par des 
notes très hautes et peu à peu allait s'assourdissant. 

Les mains sur les hanches, l'Allemande attendait. Puis 
s'étant tournée vers les filles, elle se mit à leur sourire. 
Sans qu'on sût pourquoi d'ailleurs, et sans qu'il y eût de 
raison à la chose, rien que pour le plaisir peut-être, rien 
que pour leur montrer ses dents ; mais enfin elle leur sou- 
riait ; et Valérie et les autres ne purent pas s'empêcher 
de répondre par un sourire à son sourire, quand même 
elles auraient mieux aimé ne pas avoir l'air de la voir. 

— Peau temps. 

Elle avait un drôle d'accent qui faisait rire, mais 
elle arrivait à se faire entendre, sachant déjà beaucoup 
de mots. 

— Beau temps, c'est vrai, dit Valérie, qui était la plus 
hardie des trois. Le mauvais de l'hiver est fait. Le mau- 
vais de l'hiver chez nous, c'est le commencement de 
l'hiver. Une fois qu'on est sorti du brouillard, on n'y 
rentre plus avant le printemps. 

Mais Liseli haussa les épaules, ce qui voulait dire 
qu'elle n'avait pas compris. La phrase avait été trop 
longue. Elle regardait Valérie et Valérie la regardait. 
Puis toutes les deux éclatèrent de rire, jolies à voir ainsi 
sur le fond de couleur du chemin et des toits. 

C'est à ce moment que Manu se montra, sortant de 
derrière l'auberge. Il avait son même costume, seulement 
un peu plus usé et avec un peu plus de trous; à cause 
de son chapeau enfoncé jusqu'aux yeux il était obligé, 
pour voir son chemin, de renverser la tête ; et son goitre 
se balançait comme une sonnaille à son cou. 

Il parut d'abord incertain quant au chemin qu'il allait 
prendre, mais il aperçut Liseli, et dès lors il n'hésita plus ; 



Ll WWO A CHBYfUION 36l 

t'éunt approché en courant, il vint se planter derant 
elle, la boocbe omrerte, les bras écartés. 
Valérie avait poussé Agnès du coude : 

— Sais-tu pour qui il vient ? dit-elle tout bas. 

— Pour toi, bieti sûr! dit Agnès. 

Cétait une petite vengeance ; Valérie pourtant ne ré* 
pondit pas. Elle s'était tournée vers Liseli et les deux 
antres firent comme elle. On vit Liseli empoigner soo 
seau puis , toute penchée de côté , elle se dirigea vert 
le haut du village. Aussitôt MAnu se mit à la suivre. Il 
allait à quelques pas derrière elle, réglant son allure sur 
la sienne, de fiiçon i ne point la dépasser, maïs à ne pas 
se laisser devancer non plus ; et en même temps on l'en* 
tendit rire, d'un drâle de rire trembloté, qui fidsaît penser 
à un bêlement. 

Les trois filles s'entre-regardèrent Et Valérie : 

— Qu'est-ce que je vous disais ? 

— Déjà deux alors ? dit Agnès. 

— Elle en trouvera peut-être encore d'autres. 

— Et alors nous ? 

— Oh 1 nous.... 

Il y avait bien quand même, dans le ton dont cela fut 
dit, un petit peu de dépit. 

— Toujours est-il, reprit Valérie, toujours est-il qu'on 
lui laisse Manu. 

Et cette méchanceté leur rendit leur bonne humeur. 

Cependant Liseli était entrée dans la cuisine, avait 
posé son seau sur l'espèce de banc étroit et nud équarri 
où on le tenait ; pds s'était miseà peler les pommes de 
terre. Il s'était passé ced qtie quand Honorine avait vu 
que l'Allemande mettait de hi bonne vokmté à l'aider, 
elle était un peu revenue en arrière quant aux sentiments 



262 BIBLIOTHÈQUE UNIVRRSEU.B 

qu'elle lui portait, et elle lavait laissée faire. Les deux 
femmes s'étaient partagé la besogne. Liseli allait cher- 
cher l'eau et faisait les commissions, préparait le bois 
pour le feu, épluchait les légumes ; Honorine, elle, 
s'était chargée de la cuisine. Ainsi elles ne se gênaient 
pas l'une l'autre, et tout paraissait devoir bien aller. 

Le seul événement avait été que, le dimanche précé- 
dent, comme les cloches sonnaient pour la grand' messe, 
Honorine avait dit tout à coup à Firmin : « Pourquoi ne 
viendrait-elle pas avec nous ? » Firmin avait répondu : 
« Parce qu'elle n'est pas de la même religion que nous.» 
« Ça ne fait rien, avait dit Honorine, va la chercher. » 
Liseli était dans sa chambre, Firmin monta, redescendit; 
il avait dit : « Elle ne veut pas. » Honorine avait haussé 
les épaules, mais n'avait rien ajouté. 

Alors, l'après-midi de ce nouveau dimanche, comme 
Honorine était sortie, Firmin resta seul avec Liseli. 
Parce qu'il faisait toujours froid, il s'était assis devant le 
foyer ; elle était venue le rejoindre. Il y avait sous la 
marmite un petit feu de fagots qui brûlait ; il écarta un 
peu la marmite, il posa sur le feu une grosse bûche bien 
sèche, il croisa les mains, et il regardait. Peu à peu, 
les tissons mordirent dans le bois blanc qui noircit, et 
une petite fumée bleue, qui sentait bon la vanille, 
commença de s'élever. Liseli avait croisé ses mains, elle 
aussi, et, elle aussi, elle regardait. Deux ou trois petites 
étincelles jaillirent, les places noires devinrent rouges, la 
fumée allait en épaississant. Et bientôt une toute petite 
flamme, encore incertaine, se montra. Elle se montrait, 
et disparaissait, puis reparaissait ; il pensa : « Il faut un 
commencement à toute chose, mais quand les tisons de 
dessous sont suffisamment ardents, il faut bien que la 
bûche prenne. On s'y connaît, à allumer le feu. » 



Lt rtU A CIIIY»taON 3^ 

Tout à coup, en e£fot, la fljunme t'éuit allongée, et 
daqua, belle blanche, se levant toute droite en Tatr; de 
l'autre côté de la bûche, une l eoonde te dressa* 

A^ rs Liseli battit des maint. 

était maintenant en pleine lumière, te détachant 
avec netteté sur le fond d'ombre de la cuiiiDe. Eclairée 
ainsi d'en detsout, drôlement son meotoo taillait, avec un 
pli noir toot la lèvre; et le bout de ton nés était carrément 
indiqué, tandit que ses yeux paraittaient plut creux, et 
ravancement det tourdlt âutait une ombre tur ton finoot. 
Elle temblait avoir une nouvelle figure, ton exprestioo 
était tonte changée. Il te dttait : « Voilà que j'ai avec 
moi comme une nouvelle fille, cette aprèt-midi, à caute 
du feu. » 

Matt, comme qu'elle fut, il l'eût trouvée de ton 
goût. 

Il n'y avait aucun bruit dehon, et point d auire bruit 
dans la cmstne que le pétillement de la bûche enflammée, 
avec, maintenant, cent petites étoiles passant et repat- 
tant tout le tempt contre le mur noir de tuie; malt 
comme ellet étaient tant cesse rempUcées, ellet parait- 
taient immobiles ; on aurait dit det vraies étoOet par une 
belle naît d'été. Liteli ne bougeait point, tet maint tou- 
jours cr o b ée t et regardant toujoon le feu; mait, lui, ce 
n'était plus le feu qu'il regardaiL 

Il s'était fiût bean cette aprèt-midi-là, avec sa veste 
neuve, et un pantalon nenf. Il te tentait toot à fiût heo- 
reux, il n'aurait pas pu dire pourquoi ; il n'éprouvait pat 
le betoin de parler ; elle non plot tant doute, car elle ne 
cherchait pat à parler ; teolement, à vn certain moment, 
•Ue montra hi crémaillère après quoi on pend lat aMr- 
ndtet, et dit : € Ça ?» eÇa, dit-il, c'ett \m oémaillèm. » 
On sentait qu'elle avait le désir d'appraidrei et à toot 



a64 BIBLIOTHÈQUB UNIVBR8SLLE 

moment ainsi elle lui posait des questions. Alors il lui 
demanda : « Voulez-vous que je vous donne votre 
leçon? » Mais elle répondit : « Non. » 

— Vous trouvez qu'on est mieux à ne rien dire. Moi 
aussi. 

Elle dit : « Oui. » Il continuait en lui-même : « C'est 
étonnant comme elle est intelligente. Elle a tout de suite 
deviné que j'aimais mieux ne pas parler. » 

Et il se réjouissait, en songeant qu'il allait avoir toute 
une bçlle après-midi à passer avec elle, quand soudain 
on heurta, et comme il n'avait pas répondu tout de 
suite, on heurta une seconde fois. Il se décida à aller ou- 
vrir et il aperçut Jérôme qui lui demanda : « Est-ce 
qu'on peut entrer un moment ? » Firmin ne put pas 
faire autrement que de lui dire d'entrer. 

C'était un grand garçon maigre et frisé, aux yeux bril- 
lants; et ils étaient depuis longtemps amis, Firmin et 
lui. 

Firmin fut surpris pourtant de le voir. Ce n'est pas 
l'habitude chez les garçons d'aller se faire des visites. Il 
ne manque pas d'endroits où se rencontrer : l'auberge, 
la place, et devant chez soi, et les champs quand on y 
travaille ; alors, on ne se cherche pas, on laisse faire 
l'occasion. Et Firmin pensa d'abord que Jérôme avait 
quelque chose à lui dire, mais nullement, ou du moins 
il n'y parut pas ; l'autre avait été prendre un tabouret, 
il vint et il s'assit à la droite de l'Allemande, tandis que 
Firmin était à sa gauche, puis tranquillement se mit à 
causer. Il disait : 

— On ne sait jamais bien que faire, ces après-midi de 
dimanche ; aller boire, c'est jeter son argent par la fe- 
nêtre ; sortir, on ne peut pas ; rester chez soi, on s'en- 
nuie ; alors j'ai pensé comme ça que je viendrais vous 



LE nu A aamaoM 36$ 

dire un petit bonjour, histoire de catner un momeot, et 
pint, par ce temps-U, fl 6ut bon être au coin du feu. 

Sur quoi, il se mit à bourrer sa pipe, et il devint tout 
de sotte dair pour Firmin que Jérôme ne s'en irait pas 
de sitôt. En eflet, il resta plus de deux heures» et il 
était encore là quand Honorine rentra. Firmin n'avait 
presque rien dit, mais lui avait beaucoup parlé. Et pen- 
dant qu'il parlait, tout le temps il regardait l'Alle- 
mande. 

Cette même après-midi, Josette eut bien du chagrin. 

Il y a des petites choses qui viennent aux yeux, il y 
a des signes qui se montrent, — mais il en &ut beau- 
coup avant qu'on y voie dair, parce qu'ils vont en plo- 
sieors sens, et ils se contrarient l'un l'autre ; alors on est 
d'abocd perdu dans le détail. On en vint pourtant à la 
mi-carème, qui est un grand jour de réjornssanoet. Les 
gens vont danser les uns chez les autres et s'invitent les 
uns chez les autres à des fêtes dans les maisons, surtout 
parmi ce qui est jeune : et filles et gargoos soot impa- 
tienu de ce jour-Ui, parce que les occasions de s'amuser 
sont rares à cette époque de l'année* 

Firmin dit k Liseli : 

— Savez- vous, oo danse ce soir. 

Mais elle ne parut pas comprendre. € Danser », re- 
pnt-il. Et elle ne compreoait toujoun pas. Alors, allon- 
geant le bras gauche et arroodbsant l'autre, comme s'fl 
tenait sa danseuse par la taille, il fit devant elle deux 00 
trois tours de polka. 

Cette fois, elle avait compris, ce qui n'était pas dîlfi* 
die. Et l'étoonement qu'il eut ne vint pas de là, mais 
de ce que soudain, l'ayant bien regardé, elle appuya soo 
doigt contre sa poitrine, hocha la tète et dit : 



266 BIBLIOTHEQUE UNIVBRSBLLB 

— Moi aussi. 

— Vous aussi ? 

— Oui, (lit-elle. 

— Vous voulez venir danser avec moi ? 

— Oui, dit-elle de nouveau. 

— Tant mieux alors, dit-il en riant. Vous devez dan- 
ser joliment bien, on s'amusera. 

Et il en était là, quand, comme pour lui prouver que 
ce qu'il disait était vrai, elle se rapprocha encore de lui 
et lui tendit la main, l'invitant ainsi la première, quand 
même ce n'est pas la coutume, mais elle allait par-des- 
sus la coutume, et à lui le cœur lui battit. « Il n'y a pas 
de musique », dit-il. « Ça ne fait rien, c'est pour es- 
sayer. » 

Il la prit et il la serrait ; sur quoi, elle se mit à chan- 
ter un air de danse, et se guidant sur la cadence de cet 
air, ils firent ensemble le tour de la chambre ; il est vrai 
qu'elle était petite, la chambre, mais ils en firent tout le 
tour. Et il vit qu'elle dansait bien : il était plutôt guidé 
par elle qu'il ne la guidait, et plutôt soutenu qu'il ne la 
soutenait, forte qu'elle était, et souple et adroite, et il 
se laissait entraîner. Mais soudain elle s'arrêta, l'écarta 
doucement, et debout devant lui : 

— Comme ça, dit-elle... ce soir. 

Il ne trouva rien à répondre. Elle reprit : 

— Comme ça, chez vous ; chez nous.... 

Et elle hocha la tête pour faire entendre qu'on dan- 
sait autrement chez elle. Puis, mettant ses poings à ses 
hanches, renversant le corps en arrière, elle partit. Tan- 
tôt elle reculait à petits pas comme si elle fuyait devant 
quelqu'un ; tantôt, au contraire, elle s'avançait rapide- 
ment et fonçait, la tête en avant, comme pour chasser 
quelqu'un loin d'elle ; puis elle tournait sur elle-même. 



Li rtv A cmrsnoii 3Q7 

et ta jupe loulerée se gonflait autour de tes Kfift^^^of 
laiflfant voir tes bas bleus. 

Il n'avait point boqgé de sa place, et respirait avec 
difficulté. Quant à elle, nmintenant elle s'était arrêtée, 
et elle lui souriait. 

— Voilà, dit-elle, c'est ainsi qu'on danse chef noiM^. 
Alors il trouva enfin ce qu'il fiUlait dire ; et dit : 

— On danse des jolies danses cbei tous. 

— Jolies? 

— Oh I oui, jolies. 
Alors elle dit : 

— Ce soir 

Et aussitiV. « On chante aussi chef noos. 

On a des ch^n nous. Voulez-voos que je voos 

chante une chamon. » Ils étaient encore une fois tout 
près l'un de l'autre, et c'est ainsi tout près de lui et les 
yeux fixés sur les siens qu'elle se mit à chanter. Ses 
yeux fixés sur les siens, et une étrange flamme y bril- 
lait, dont il n'arrivait point à deviner le sens, mais il 
avait peine à en soutenir l'éclat ; et sa voix aloia monta, 
qui était claire et pore, avec des notes très hautes à côté 
de notes très basses, et de brusques arrêts, puis comme 
des roulades et un ruinellement de petiu sons glissée ; 
et il ne put pas saisir ce qu'il y avait dans la chanson» 
inais ensuite elle chercha à le lui expliquer. Il y avait 
danshi chanson: 

(^mad les vadM nmonwront, il y «n Hie au viibf^. 



Elle s'arrêtait à la fin de chaque couplet, qui était soÎTi 
d'un refrain, et le refrain durait beaucoup plus que Ui 
chanson même, repris qu'il était trois on qnatre Ma: 

QliMd lit vtch» ROMmiooM, 00 âOaiBm le fraad fro et foie, 

ht 



aOB BIBLIOTHÈQUE UN1VBR8BLLB 

Qpand les vaches remonteront, il y aura un cri de tout le monde 
A cause du feu allumé. 
Quand les vaches remonteront. 

Et une course de tout le monde, et ils courront tous vers en bas, 
Et les sonnailles sonneront 
Quand les vaches remonteront. 

Il écoutait et il n'avait pas besoin de savoir ce que 
signifiaient les paroles tellement il prenait de plaisir à 
la musique, et tellement de plaisir à sa voix. Elle avait 
gardé ses poings sur ses hanches, et continuait de se 
tenir la tête un peu rejetée en arrière ; ses yeux bril- 
laient, ses pommettes étaient rouges ; il ne savait plus 
ce qui arrivait. Parce que c'était quelque chose qui sor- 
tait trop de l'ordinaire et quelque chose de trop inat- 
tendu ; alors, pour le reste, on est préparé, mais il ne 
l'était pas à cela. Donc, il se trouva de nouveau à ne pas 
savoir que dire ; heureusement qu'elle s'était remise tout 
de suite à parler, s'appliquant à lui traduire les paroles 
de la chanson, et ainsi il put peu à peu se reprendre. 

— C'est une drôle de chanson, dit-il. On n'allume pas 
de feu chez nous, quand les vaches remontent. 

— Bien chez nous, dit-elle. C'est une chanson de chez 
nous. Une chanson de chez nous pour quand les vaches 
remontent. 

— Le moment sera bientôt là, dit-il. 

Et il y avait dans sa voix un soudain accent de tris- 
tesse. 

Elle compta sur ses doigts : 

— Quatre mois. 

— Quatre mois, rien que quatre mois. C'est vite passé, 
quatre mois. 

— Eh bien, dit-elle, dansons toujours. 

C'est de cette façon que commença la chose : sur 



LB rtU A CBBYStSO» 369 

quoi, vers les six heures, après avoir mangé la soupe, 
ils allèreot cbei Morillon, où c'était qu'on de^-ait danser. 
Et on daosak en deux ou trois endroits du village, mais 
OQ 06 s'amusait nulle part si bien que chex ce Morillon. 
Sa chambre était une très grande chambre, qui prenait 
presque tout l'étage, avec, en (ait de meubles, rien qu'un 
lit et une table ; en outre il y habitait seul, personne 
pour vous déranger. On avait tiré la table dans un coin, 
et les bancs avaient été disposés autour de la pièce pour 
que les filles pussent s'y asseoir. Quant aux garçons, ils 
resuient debout ; ou bien ib resteraient debout jusqu'au 
moment où la fête serait en train ; alors Thabitude était 
qu'ils vinMent s'asseoir à leur tour, et ils prenaient les 
filles sur leurs genoux. 

Toujoun ce bas plafond, aux poutres enfumées et au 
milieu duquel une lampe en cuivre pendait. Un plancher 
gris, où les nosods ressortaient en relief, et au bout d'un 
moment le frottement des clous les rendait tout luisants. 
Ils furent là une trentaine, quinxe garçons, autant de 
filles, et parmi les garçons, trois de ceux qui éuient 
avec Firmin au chalet, Pierre Porte, Denys Brachard, 
André Lutte ; parmi les filles, Sidonie ; et Jérôme aussi 
arriva. Quant il Morillon, il recevait, et c'était lui qui 
payait à boire. Un drôle d'homme, ce Morillon, car il 
restait garçon à trente-cinq ans passés, et il fiiisait un 
^ les métiers, de ceux qui ne suffiraient pas à 

leur homme, k chacun séparément; alors il fiiut 

CI) avoir deux ou trois, comoM il avait, pour arriver à 
vivre. Mais il était également adroit à tous, sachant ré- 
parer U vaisselle, remettre les douves aux tonneaux, 
démonter les serrures et saigner les vaches. Et la variété 
de ses méders l'entretenait dans sa gaieté et b bonne 
humeur qu'il montrait, avec un gros ventre, et des 



VJO BIBLIOTHÈQUE UNIVSRSBLLB 

grosses joues, et il était déjà un peu chauve. C'en était 
un qui s'entendait à vivre, mangeant à sa faim, buvant 
à sa soif et dormant son saoul. 

Il ne laissa pas traîner la fête. A peine tous les invi- 
tés étaient-ils là, qu'il empoigna ses orguettes ; et crâ I 
la musique commença. On n'eut pas seulement le temps 
de se dire bonsoir et de causer un peu qu'il fallut se 
mettre à tourner. Car il s'entendait à jouer comme per- 
sonne dans le pays, et il était le premier dans le pays, 
pour la mesure, et pour l'accent dans la mesure. Il tenait 
ses orguettes dans le creux de sa main, bien appliquées 
contre ses lèvres et il pinçait le son dedans avec ses 
lèvres, le faisant rouler et le raffinant du bout de sa 
langue ; grand bruit tout le temps, forte sonorité, 
riche accompagnement. Si bien qu'on était forcé de se 
laisser faire, et plus on allait, plus on avait envie d'aller. 

Ils se trouvèrent donc dès le commencement onze ou 
douze couples à tourner, et il ne resta guère, d'entre les 
filles, que l'Allemande à ne pas danser, non qu'elle n'eût 
été invitée, elle aussi, car Firmin tout de suite s'était 
approché d'elle, mais elle avait dit : 

— Pas encore, je veux regarder. 

Ils étaient douze couples, et c'était une valse que Mo- 
rillon jouait. Tout le monde tourna d'abord ; à peine si 
on entendait la musique, aux petites notes sautillantes, 
tant les souliers ferrés sonnaient sur le plancher. 

Un lourd battement espacé, une cadence sourde et 
lente, sous laquelle la maison tremblait, et la lampe, 
elle aussi, se balançait en mesure. Une épaisse poussière 
montait, et on voyait dedans passer deux par deux, les 
têtes et les corps serrés, des gros paquets de corps, dans 
des habits trop larges et des chapeaux mis en arrière 
et aux filles la tête en avant, parce qu'elles l'appuyaient 



Ls rso A onnmBoii 171 

au creux de réptnle de leur cavmlier, et cela toarnait et 
tourbillonnait. Puis, à un changement de l'air, le mou* 
vement en rond fut tout à coup brisé; et les oou|>lea 
allaient maintenant les uns derrière les autres tontaotoor 
de la chanlMe, avec un petit pas de danse poor marquer 
pourtant la mesure, mats s'avançant au lieu de tourner ; 
et les garçons araient le bras passé derrière le 000 des 
filles; les filles, le bras passé derrière le oou des garçons. 
Une jolie figure de danse, où on Ta ainsi un moment, 
puis soudain l'air encore une fois changeait, alors les 
couples se reformaient et le mouvement en rond repre- 
nait Tout cela parmi le silence, et tout le village en- 
dormi, toute la montagne endormie ; et plus haut sur la 
pente et plus bas sur la pente, ce même grand silence ; 
et là-dedans alors, rien qu'^ cette petite place, ce bat* 
tement, ce niclemetit 

Mais ils Tenaient de s arrêter, et lis burenu il est de 
mode que les filles ne bolTent presque pas, elles ne font 
que tremper leurs lèvres dans le verre, mais les garçons 
peuvent s'en donner. On but, et comme le vin porte à 
causer et à rire, on se mit à rire et à causer. Puis Mo* 
nllor ?•• via une polka. On dansa unapolka;et chaque 
io)> i avait été inviter Ltseli, mais chaque fois elle 

avait refusé. Elle ne parUût presque pas, pourtant elle 
n'avait pas l'air de s'ennuyer ; et, entre les danses, tout 
un groupe de garçons et de filles l'entourait : elle ne 
semblait nullement intimidée, seulement elle ne parUit 
pas, surtout elle refusait de danser. « Pourquoi ?» lui 
avait demandé Firmin. Elle lui avait répondu : « Plus 
tard. » Et il s'était contenté de sa réponse, la connais- 
sant déjà asses pour saToir qu'elle était têtue» mais il ne 
pouTait pas s'empêcher d'être un peu triste, et tout le 
temps il la regardait. 



a/a BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

Il y avait quelqu'un d'autre de triste : c'était Josette. 
Et elle bien plus que Firmin, à cause de son cœur plus 
tendre. Vainement elle essayait de ravaler ce morceau 
de pomme qu'elle avait dans le cou, cela ne voulait pas 
descendre. En même temps que ses yeux la brûlaient 
tant elle avait envie de pleurer. Elle pensait : « Il faut 
toujours que quelqu'un souffre, mais pourquoi est-ce 
toujours moi ? Pourquoi me méprise-t-il de la sorte ? 
Voilà déjà quatre danses qu'on danse, et c'est comme 
si je n'étais pas là. » 

Par amour-propre, elle avait accepté de danser avec 
d'autres garçons, mais quoi qu'elle pût faire, quelque 
mal qu'elle se donnât, elle n'arrivait ni à leur parler, ni 
à leur répondre ; elle se laissait entraîner par eux, mais 
elle était comme une poupée, avec un corps rempli 
de son. 

Ainsi la sautiche se trouva finie, et Morillon étant 
descendu à la cave reparut avec le grand broc d'étain 
plein, qu'il tenait des deux mains devant lui. 

Il cria : 

— Vous ne direz pas que le vin manque, au moins, 
et vous savez, quand il n'y en aura plus, il y en aura 
encore. Alors, tapez dedans, sans avoir peur, et tapez 
dans l'amusement. Il y en aura peut-être qui viendront 
vous dire que la vie est mauvaise ; nous, on leur répon- 
dra : « Il n'y a qu'à la faire bonne. » 

Il riait en tendant son gros ventre en avant, et sa 
tête chauve brillait sous la lampe, pendant qu'il rem» 
plissait un à un les verres, et à chacun tendait le sien, 

A chacun alors il disait un mot : 

— Tiens, André, toi qui as la langue trop bien pendue, 
voilà toujours de quoi l'occuper un moment. 

Il arriva vers Jérôme : 



LB nu A aaranuM J73 

— Toi, Jérôme, tu o« dis pas gnmd'choea, œ tob, 
voilii pour te faire parler. 

Ensuite il passa aux filles : 

— Josette, dit*il, chez toi ooo plus, ça na pas i air 
d'aller bien fort. Bh bien, tûi amsi. Il te faut boire, c'est 
le grand remède, rois- tu. 

Elle prit en efiet le verre qu'il lui tendait, mais quand 
il fut auprès de 1* Allemande, et lui eut versé à boire, à 
elle aussi, elle secoua la tète. 

— Comment, mademoiselle, dit-il, vous séries seule 
à ne pas vouloir de mon vin ? Je vous assure qu'A est 
bon, demandrz seulement aux autres. 

Mais elle continuait à secouer la tète, gentiment a ail- 
leurs et eo soorianL 

— Ce n'est pas l'habitude chez nous, dit-elle. 

— Vous avei raison, répondit Morillon, chez vous il 
n'y a pas de vin, à ce qu'on dit, mais raison de plus 
pour y goûter, il me semble. 

Il eut beau faire, elle s'obstinait. Alors fl n'insista 
plus. 

Le ton des voix montait, on parlait de plus en plus 
^'-r et des rires aigus de filles montaient par moment. 
Il pinçait ou qu'on serrait de trop près. La grosse 
Marie était rouge, avec son col de caraco ouvert et son 
lon qui tenait mal, et Champy monté sur un banc 
s ciiut rais à chanter une chanson. La fête décidément 
était en train, bien qu'il ne fût guère plus de dix heures. 
A ce moment. Morillon, ayant fini de verser à boire, 
tira de nouveau ses orguettes de sa poche et dit : 

— Vous fiutes bien de rire, mais il ne fiiut pas oublier 
qu'on est id pour danser. Laquelle est-ce que je vais 
vous Jouer? 

mov. Lxv iS 



374 BIBLIOTHtoUB UNIVBRSBLLB 

— Une valse, cria Marie. 

— Une mazurka, dit Martine. 

Mais l'Allemande, qui n'avait pas bougé jusque-là, se 
leva, et instinctivement tout le monde se tourna vers elle, 
pendant qu'un grand silence se faisait. 

Elle avait remis sa robe à chaînettes d'argent, s'étant 
feite belle pour la circonstance, et le corsage en était de 
velours, avec du velours au bas de la jupe, et des 
manches bouffantes en mousseline transparente, à travers 
lesquelles on voyait ses bras, de sorte qu'elle se distin- 
guait parmi toutes les autres filles, plus grande du reste 
qu'elles toutes. Elle dit à Morillon : 

— Je veux vous danser une danse de mon pays. 

— C'est que je ne sais pas l'air, dit Morillon. 

— Ça ne fait rien, jouez un de vos airs ; je danserai 
dessus ma danse. (Elle ne parlait pas si couramment que 
cela, mais on l'écrit ainsi pour la commodité, et c'est 
plutôt le sens que les mots dont elle se servait.) 

— Eh bien, c'est ça, dit Morillon, je veux vous jouer 
une mazurka si vous voulez ; ça ira-t-il ? 

— Ça ira très bien. 

Tout le monde faisait cercle autour d'elle, et les filles 
s'étaient levées et avancées vers le milieu de la chambre, 
n'y laissant qu'un étroit espace ; elle reprit : 

— Seulement il me faut un cavalier, parce que cette 
danse se danse à deux. 

Elle n'avait pas achevé que Firmin était près d'elle. 
Mais comme elle avait fait tout à l'heure pour le verre 
que Morillon lui tendait, elle secoua la tête : « Non, 
pas vous. » Puis montrant Jérôme du doigt : « V'ous, » 
dit-elle. 

Il y eut une rumeur et une grande surprise chez tous 
ceux qui l'entouraient, à cause de sa hardiesse, et Firmin 



ULWïïa A CRivsnoN S75 

était devenu tout pAle, pendant que Jérôme s'aTançdt 
en roogitsant ; mais auseitAt Morillon s'était mis à jouer 
et on ne pensa plus qu'à regarder danser l'Allemande. 

On ne remarqua pas que Firmin s'était reculé jusqu'au 
dernier rang, et I& Josette l'avait rejoint et hti avait 
dit : « Danse avec moi au moins cette danse, Firmin, 
pour me fiiire plaisir. » Il avait répondu : € Ce n'est pas 
une danse pour tout le monde. » € Alors la suivante. » 
Mais il s'était détourné d'elle. 

Il y avait à une extrémité du cercle Morillon qui jouait, 
et, à l'autre, Liseli éuit debout à côté de Jérôme. Elle 
l'avait pris par le bout des doigts, elle avançait tantôt un 
pied et tantôt l'autre, Indiquant ainsi la cadence, pendant 
que Jérôme maladroitement cherchait ï l'imiter, mais 
elle le guidait de la main et des 3reux ; à la fin, il y ar- 
riva ; alors elle s'élança en avant Elle lui avait posé les 
mains sur les épaules et lui avait ^t signe de la tenir 
comme elle le tenait ; ainsi attachés, ils tournaient, lui 
se hdssant faire, elle l'entraînant. Et ils tournèrent un 
moment, puis se détachant de lui, de nouveau elle l'avait 
pris par le bout des doigts, et de nouveau ils dansèrent 
sur place. 

Mais, cette fois, au lieu de simplement esquisser son 
pas, lentement elle s'avançait, et elle se trouva enfin lui 
6ûre hm ; et devant lui à présent se balançait, levant 
peu à peu la main, allongeant peu à peu le bras jusqu'à 
ce qu'il fût tout à fiut tendu ; et il sembla alocs que ses 
doigts glissassent d'eux-mêmes hors de ceux de Jérôme* 
Continuant de s'écarter de lui, elle allait k reculons dans 
l'espace vide, comme si elle le fuyait, et en même tempe 
elle levait ses deux bras devant ses yeux, en une atti* 
tude de crainte ; puis soudain elle s'arrêta ; soudain elle 
défit un bras de devant elle et le regarda, mais se reca- 



276 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

cha aussitôt ; on sentait que tout cela voulait dire : 
« J'ai peur de toi parce que je t'aime. » Cela était un 
manège d'amour, comme tout de suite on sentait, et 
pendant ce temps Jérôme restait à sa place, les bras 
pendants et ne sachant que faire, mais il était rouge de 
plaisir. Brusquement, alors, son attitude à elle changea 
encore une fois ; elle leva les bras au-dessus de sa tête, 
les replia, et croisant les mains derrière sa nuque, les 
coudes ainsi en dehors, et faisant bomber sa poitrine, 
elle se mit à se balancer devant lui. A présent, elle vou- 
lait dire : « Tu as cru que je te fuyais, mais c'est pour 
mieux te montrer combien je t'aime, parce que, quand 
j'étais près de toi, je n'osais pas. » 

Elle ne tournait point, continuant de lui faire face, 
avec seulement ce balancement de son corps, que ses 
coudes levés accentuaient encore, avançant de deux ou 
trois pas, reculant de deux ou trois pas, tantôt tout près 
de lui, tantôt plus en arrière ; et tous les cous curieuse- 
ment se tendaient parce qu'on n'avait jamais rien vu de 
pareil. 

— Voilà comme on danse chez nous, dit-elle. Voilà, 
continua-t-elle dans sa langue, (car elle s'était mise 
tout à coup à parler dans sa langue et on pouvait croire 
que cela faisait partie de la danse) tu crois que c'est 
pour toi que je danse, toi qui me regardes avec des 
grands yeux étonnés. Mais il y en a un autre dans un 
coin qui me regarde avec des yeux comme ceux des chats 
la nuit ; c'est pour lui aussi que je danse, afin que le dé- 
sir croisse dans son cœur. Comme on souffle sur le feu, 
ainsi devant lui je danse. 

Elle disait ces choses sur une espèce d'air, et il sem- 
blait qu'elle chantât une chanson, mais elle ne chantait 
point de chanson, elle disait ces choses, et en même 



LB FlU A CHBVSniOll 277 

temps regudatt p«r moment do o6Cé de Ftrmtn, |nns 
c'était le tour de Jérôme ; et elle continuait de danser. 
Tout à coup» défiusmt tes mains de derrière sa nuque, 
elle ôta le peigne d'argent qu'elle avait dans les cheveoiLy 
et elle le tenait au bout de ses doigts derant elle, tandis 
que sa danse devenait plus lente, et on sentait qu'elle al- 
lait cesser tout à âut. Elle dit encore 

— Il l'a trouvé dans l'herbe pendant qu n me cherchaiL 
Il l'a aperçu qui brillait dans Therbe et il le serrait 
comme je le serre, pendant qu'il continuait à courir de 
droite et de gauche en m'appelant, et je ne répondais 
point. Cela a été serré longtemps dans ses petits do^ 
qm' sont peu à peu devenus froids et peu k peu ils se 
sont raidis, mais ils restaient serrés quand même ; et il a 
âUIu les ouvrir de force. lU t'ont Eut bien mal, petit 
frère ; mais aie confiance, tu seras vengé 

Elle avait cessé de danser. Elle étendit ics oras, elle 
ouvrit les mains, et le peiime tomba par terre Kl le dit en 
français : 

— Qui viendra le ramasser ? 

Et on croyait toujours que cela âtisait partie de la 
danse. Mais à peine avait-elle achevé sa phrase que Jé- 
rôme se précipita en avant. En même temps un grand 
déso rd re se fiusait parmi ceux qui regardaient : c'était 
Firmin qui s'élançait à son tour, et comme il se trouvait 
au dernier rang, il avait été forcé d'écarter violemment 
oeox qui étaient devant lui. Pourtant il arriva devant 
l'Allemande en même temps que Jérôme, en même 
temps il s'était baissé, eo même temps il avait tendu la 
nain ; mais Jérôme plus adroit avait déjà saisi le peigna. 
Alon on vit Firmin lui prendre cette main et la lui 
tordre, et ils se débattai e nt agenouillés sur le plancher. Il 
y eut un grand cri parmi les filles, et on disait : € Sépa- 



tfi BXBUOTRÈQUB UNIVBRSKLLB 

rez-les I » Mais personne ne bougea, de surprise. Et 
comme Jérôme ne lâchait toujours pas le peigne, l'autre 
dans sa colère avait levé le poing. « Donne-moi ça, 
criait-il, tu entends, donne-moi ça I » « Non 1 » répon- 
dit Jérôme. Et d'un violent coup de jarret il se mit de- 
bout. Seulement Firmin avait été debout avant lui ; et il 
frappa de haut en bas sur la nuque de l'autre, avec tant 
de violence que Jérôme chancela. Ce que voyant, Firmin 
se jeta sur lui ; il l'empoigna par le cou des deux mains 
et tous les deux tombèrent, Jérôme à la renverse, Fir- 
min par-dessus lui. La tête de Jérôme fit un choc sourd 
sur le plancher ; pourtant Firmin ne le lâchait pas ; 
au contraire ses mains s'étaient à présent tout à fait 
nouées et de plus en plus elles se nouaient pendant qu'il 
disait : « Lâcheras-tu ? lâcheras-tu ?» Et on voyait la 
bouche de Jérôme s'ouvrir parce que l'air lui manquait. 

Heureusement que Morillon était là ; et ce fut grâce 
à lui que la chose n'alla pas plus loin. Car le premier mo- 
ment d'étonnement passé, il s'était jeté à son tour sur 
Firmin. Il donna l'exemple, les autres suivirent. A eux 
tous, ils eurent vite fait, quoique Firmin fût solide, de 
l'obliger à lâcher Jérôme. Alors, à eux tous, ils l'entraî- 
nèrent dans un coin de la chambre, tandis que Tautre 
lentement se relevait. Et Jérôme fut maintenu dans 
l'autre coin de la chambre, sans quoi on sentait bien que 
la bataille aurait recommencé. Mais la fête se trouva 
finie. Les filles s'en allaient déjà, toutes tremblantes. 
Quant à Liseli, elle ne semblait nullement émue. Lorsque 
les deux garçons eurent été séparés, tranquillement elle 
s'approcha de Jérôme et lui dit : « A présent rendez-moi 
mon peigne. » Jérôme le lui rendit sans rien dire. 

Et levant ses deux mains, les coudes écartés, elle le 
replanta dans son chignon. 



\ 



iMWïïo A onvtnuM 379 

Dès le lendemain matin, la vieille Honorine apprit œ 
qui t'était patte : elle n'eut besoin pour cela que d'allar 
k la boutique. Et elle rentra pleine de odère chez elle, 
parce que tout le monde, ou à peu prêt, t'accordait à 
blimer Firmin, disant qu'O avait eu grand tort de t'atta- 
quer à un homme qui ne lui avait âut aucun mal. Pleine 
de colère contre son fils, ma» encore plut contre l'Alle- 
mande, — et le pas qu'eHe avait foit vers elle te trouva 
aosntôt défait, et plus que déûut. 

Justement, comme elle rentrait, Firmin éuit à la cui- 
sine, en train de tretterune mèche pour sod fouet, l'an- 
cienne s'éUnt trouvée usée. 

— Cett du joli ! dit elle. 

Et elle posa sur la table le sac de sel qu'elle portait, 
qui éuit du gris, de celui qu'on donne à lécher aux 

Ma» n hautta les épaules et mouillant le bout de tes 
doigU, il les passait et les repatHÛt tur le dianvre afin 
d'en égaliser l'épaisseur. Puis il alla prendre son fouet, et 
dans l'extrémité de la large lanière de cuir où un trou à 
cet eflet avait été ménagé, il introduitit sa tresse achevée, 
l'atrarant par un double norad. Pour cela il t était aatit 
et il tenait le manche dressé entre tes jambea. 

Elle le regardait pendant ce temps du coin de l'œil,— 
et de plus en plus ton regard glittait dans le coin de ton 
œil ; finalement eUe édata : 

— Alors, quand je te parle, ett-ce pour que tu ne 
m'écootet pat ? Ett-ce pour que tu me toumet le dot 
quand je te parle ? Quand tout le monde dit du mal de 
toi, ett-ce que je terait la seule à ne pet «er an dire f 
Car tu le mérites bien qu'on en dise. Il fiiul croire que tu 
as perdu l'etpriL Qu'ett-ce qu'il t'avait âût, Jérôme f 



aSO BIBLIOTHÈQUS UNIVERSELLE 

Est-ce qu'il n'était pas ton ami ? Est-ce que tu avais 
besoin d'aller t'échauffer contre lui dans le vin, et te 
laisser ainsi exciter contre lui par cette fille, après tout ce 
qui est déjà arrivé ? Qu'elle nous coûte à nourrir I Qu'il 
nous faut la loger ! Qu'elle a introduit la désunion entre 
toi et moi I Que tout le village est tourné vers nous, à 
nous observer, à cause d'elle I Et est-ce que tu sais seule- 
ment d'où elle vient, est-ce que tu sais seulement qui 
elle est et si elle ne se moque pas de toi ?... Elle qui 
n'est pas même de la vraie religion, et en qui croit-elle, 
cette fille ? pas en notre Sainte- Vierge toujours, ni en 
notre Jésus, ni aucun de nos saints. Une espèce de 
païenne et une espèce d'adoratrice du diable, parce qu'on 
dit que, dans sa religion, ils s'agenouillent devant le 
diable, et elle a refusé de venir à la messe.... Alors 
qu'as-tu donc à t'occuper d'elle ? Qu'as-tu à lui tourner 
autour? Tu entends ce que je te dis ?... 

Et elle allait toujours, secouant sa main devant elle, 
car, une fois en train, rien ne l'arrêtait plus. Mais il s'était 
levé, et il sortit en faisant claquer la porte. 

Sans doute que Josette l'avait vu s'éloigner ; car il n'y 
avait pas cinq minutes qu'il était loin, qu'elle arriva. Elle 
venait ainsi, au hasard, ne sachant plus à qui se plaindre, 
n'ayant personne d'autre à qui se confier, et son chagrin 
était trop lourd pour qu'elle pût le porter seule. Alors 
elle avait pensé à la vieille Honorine, se disant que 
nécessairement Honorine la soutiendrait, puisque c'était 
elle qui avait poussé son nls à ce mariage, sachant que 
Josette aurait un jour du bien ; et Firmin ne serait peut- 
être pas allé à elle tout seul, mais sa mère n'avait point 
cessé de Ty encourager. En sorte que Josette se disait : 
« C'est à elle de me donner un coup de main, et sans 
doute qu'elle le fera, parce que je sais qu'elle tient à moi.» 



Ls Ftu A onmtoii jBi 



Timidement dooc elle l'approcha : 

— Est-ce que je pourrais tous parie: 

— Qu'esKe que c'est que cet air ? dit H 
bieo iûr que tu peux parler. 

La colère ne l'avait point encore quittée et c'était la 
colère qui lui âdsait prendre ce ton bourru, quoiqu'elle 
ne sût pas tout encore, — et elle allait tout savoir. 

— Qu'est-oe que tu as i me dire ? 

— J'ai à vous dire qu'il ne veut plus de moi. 

Sa voix trembla sur ces derniers mots et devint mince 
comme un fil qui est sur le point de casser. 
~ Qui ça ? demanda Mooorine. 

— Firmin. 

— Firmin 1 cria Honorine, Firmin I encore lui 1 Et 
qu'est-ce que tu me dis qu'il ne veut plus de toi ? 

— Oh oui, dit Josette, je le sens bien qu'il ne veut plus 
de moi. L'autre jour il m'avait donné rendes-vous, je l'ai 
attendu toute l'après-midi, il n'est pas venu. Et hier soir 
il ne m'a pas fiut danser une seule fob. Alors je suis allée 
vers lui, et je lui ai demandé de me garder une danse, 
mais il m'a tourné le dos. Je vois bien ce qui en est : il 
ne pense qu'à cette Allemande. Il a tellement changé 
avec moi que je ne le reconnais plus. 

Sur quoi, elle ne put retenir plus longtemps ses larmes, 
et se cachant la figure dans ses mains, elle se mit à 
sangloter. 

— Il ne manquait plus que ça! dit Honorine. Je pen- 
sais bien qu'il devenait fou, mais à ce point, je ne l'au- 
rais pas cru. Seulement n'aie pas peur, oontinua-t-elle, je 
sois U. Et peut-être qu'il se repent à présent, après tout 
ce que je lui ai dit. Alors sais-tu ce que tu vas 6ûre f 
parce qu'il fiiut savoir avant tout k quoi s'en tenir sur ses 
inteatkMis : tu vas aller lui parler. Il est desoeodu avec la 



282 BIBLIOTHiQUK UNIVXRSILLK 

mulet au pré du Grand-Bisse ; va l'attendre sur le chemin. 
Tu viendras ensuite tout me raconter. 

Mais Josette continuait de pleurer, et n'avait point ôtë 
ses mains de devant sa figure, comme honteuse de ses 
larmes. 

— Voyons, ne pleure pas, reprit Honorine ; plus tu 
pleures, plus tu perds tes forces, et on n'en a jamais de 
trop avec les garçons. Quand on se laisse faire, ils abu- 
sent. Rebiffe-toi ; il filera doux ! 

Elle l'encourageait ainsi, avec rudesse, et une grosse 
voix qui résonnait sourdement dans la cuisine, mais il y 
avait en elle beaucoup d'autorité et peu à peu Josette 
reprenait confiance. Elle se disait : « Peut-être qu'il y a 
eu seulement un instant d'égarement et il sera content 
de me voir revenir à lui, parce que les garçons n'aiment 
pas à faire le premier pas ; ils ont trop d'amour- 
propie. » 

Elle s'en fiit donc à sa rencontre. 

Il fallait descendre à travers les prés très en pente jus- 
qu'à un petit bois de pins et traverser le bois de pins ; on 
avait alors au-dessous de soi un second pré encore plus 
en pente, avec, dans le bas, des buissons de vernes qui 
avaient été ébranchés ; c'était là que Firmin était en 
train de charger son mulet. Et elle l'aperçut de loin, 
s' étant cachée derrière un tronc. 

Comme ce coin de pré est particulièrement bien ex- 
posé, la neige y avait déjà fondu. Une vapeur en montait, 
on voyait trembler les lignes dans cette vapeur, il y avait 
une odeur chaude ; et le sentier par où Josette était venue 
semblait un vrai petit ruisseau. Mais elle avait choisi une 
place sèche au pied d'un pin, et, adossée au tronc, elle 
attendait que Firmin eût fini. Il ne se pressait pas, pre- 
nant ses fagots un à un, et un à un les empilant de cha- 



» 



Li no A Cfuvmoii aft} 

que côté du b&t, tandis que le mulet tendait le cou vert 
les touffes d'herbe fraîche qui oommeoçuant à peroer ça 
et U, et il Êutatt un ou deux pat en avant ; alors Pirmin 
tirait sur le mors en chant : € Hée I » La sonnette tin* 
tait, et le tintement de la sonnette, se mêlant au bruit 
du niiaseau, faisait plaisir à entendre ; tout âûsait plaisir 
à voir ou à entendre ; et on avait le cceur content, à 
cause du printemps qu'on sentait qui venait. 

Mais pas Josette. Tout ce qu elle vo3rait, c'est que 
Firmin alUit bientôt avoir fini de charger ses fàgoU; alors 
il ûiudrait qu'elle all&t à lui; il 6iudrait qu'elle lui parlAt 

Et elle s'efforçait à arranger d'avance set phrases; 
mais c'éCaity dans sa tète, comme si un grand vent souf- 
flait. A peine avait-elle réussi à mettre deux ou trots 
idées ensemble, qu'elles étaient emportées : elle courait 
après, elle n'arrivait pas à les rattraper. Sur quoi, elle 
patHÛt à d'autret, mais cellet-d, comme let autret, tout 
auisitôt se dispersaient En même temps, elle sentait 
me peaanteur dans tout son corps et une douleur dans 
ton dos, et un point sous l'épaule droite qui l'empêchait 
de respirer. Et elle retenait mal une petite toux qui lui 
était venue, elle qui ne toussait jamais, mais maintenant 
elle toussait. 

Tout à coup, elle s'aperçut que le mulet était chargé. 
Ayant passé une corde autour des fiigott empflét, Pirmin 
tirait dettut, appuyant le genou contre le flanc de la 
bète ; toute la matte pencha, puit se redressa, la corde 
ayant été nouée ; et Pirmin prit le mulet par le mors. 

Il avait pris le mulet par le mofi, et il montait le pré 
dans la direction de Josette, tirant à lui le Rouge ; alors, 
à mesure que le Rouge avançait, on voyait les trous da 
set taboCa, derrière lui, te remplir {d'eau brillant au so- 
leil comme des écuellet. 



284 BIBLIOTHiCQUB UNIVBRSia.LK 

Elle eut d'abord envie de fuir, mais elle n en était pas 
capable ; elle eut envie d'aller à sa rencontre, elle n'osa 
pas non plus ; elle demeura blottie derrière son tronc 
jusqu'à ce qu'il fût tout près d'elle ; alors seulement elle 
s'avança, et elle se tenait immobile sur le sentier. 

Avec son fichu noir et gris à rayures, tombant en 
pointe dans le dos, son petit caraco bleu, ses mains 
rouges qui pendaient ; et voilà, il eut honte d'elle, parce 
qu'il n'avait plus les yeux de l'amour. Il la trouva petite 
et laide ; il lui dit : 

— Qu'est-ce que tu fais là ? 

— Ecoute, Firmin, commença-t-elle.... 

Et il comprit alors qu'elle était venue tout exprès 
pour lui parler ; en même temps il devina ce qu'elle était 
venue lui dire ; il repoussa son chapeau en arrière, et 
une espèce d'embarras lui fit d'abord baisser les yeux, 
parce qu'il sentait bien qu'il avait tort quand même, 
mais ce ne fut qu'un court instant ; et une veine à son 
cou se gonfla. 

— Ça y est ! dit-il, tu m'espionnes. 

Il avait cherché où il trouverait une faute à lui repro- 
cher ; la première qu'il avait trouvée, comme une pierre 
qu'on ramasse, il la lui jetait au visage. 

— C'est que je suis libre, tu sais ! 

Il reprit, et sa voix vacillait de colère : 

— Je vais où j'entends et avec qui j'entends ; je fais 
ce qui me plaît, non pas ce qui te plaît. Voilà tout ce 
que j'ai à te dire. A présent laisse-moi passer. 

Car elle s'était de nouveau avancée et instinctivement 
ui barrait le chemin, n'ayant pas encore ouvert la 
bouche ; mais il y eut ce geste qu'elle fit de s'avancer 
comme pour lui dire : « Ecoute-moi au moins, avant de 
t'en aller. » 



I 



Ll FBO A OBVIBOII W$ 

Comme le soleil était déjà très bai à l'horizon, il en- 
trait d'en deMom dans le bois en pente et il édatrmit 
d'en dessous les branches des pins ; elle en fut tout illumi- 
née. Elle arait encore pftli, fl y avait du bleu autour de 
ses yeux, et son nei s'était allongé et aminci ; elle cria : 
« Firmin ! » Mais lui, en même tempe, cria : € Hue ! » 
à sa bête, et la tirant toujours à lui se mit à monter le 
sentier. Il arriva près d'elle, elle ne bougeait pas ; il la 
prit par le bras : € Lee chemins sont à tout le monde. » 
Il l'écarta du sentier. Et déjà il avait passé. Bile ne pa- 
rut pas tout d'abord comprendre, puis de nouveau elle 
cria : € Firmin ! » Puis elle courut après loi. 

Elle l'eut bientôt rejoint parce que le mulet allait trèa 
lentement et tous les vingt pas s'anètaiL Et de tout 
prêt, alors : 

— Firmin ! Firmin ! répétait-elle, est-ce que tu as 
déjà tout oublié? tout ce que tu m'as dit quand nous 
allions ensemble, et les promeases que tu m'as àûtes, et 
tout la monde sait que nous étions promis. As-tu vrai- 
ment tout oublié, Firmin ? parce que moi, vois-tu, je 
n'ai rien oublié.... 

Mais lui tapait sur sa bête et ne se retournait même 
pas. Et ainsi un bout de chemin encore, et le Rouge de 
nouvoiu s'arrêtant. Et Josette tout près de lui de nou- 
veau : 

— Qu'est-ce qu'il ÙLudm que je dise si on me de- 
mande : € Pourquoi est-ce que Firmin ne vient plus 
vers toi ?» Si on me demande : € Que lui as-tu ûut ? » 
qu'est-ce qu'il faudra que je réponde ? Moi, vois-tu, je 
ne sais pas. 

Il ne répondait point. Et levant son bâton : € Hue, le 
Rouge 1 » parce que U voix venait quand même, et 
maintenant il avait peur de la voix« 



280 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

— Ils vont rire de moi, Firmin, quand ils me verront 
abandonnée, à cause qu'ils sont pleins de méchanceté. 
Et elles vont rire de moi, à cause qu'elles étaient ja- 
louses. Elles me diront : « Où est ton beau cavalier, 
Josette, ton beau cavalier qui dansait si bien? » Elles ri- 
ront de moi, Firmin. Vois-tu, si j'avais fait le mal, je 
penserais que tu as bien raison, mais je n'ai pas fait de 
mal, et je ne peux pas comprendre. J'ai surtout chagrin 
de ne pas comprendre, et je cherche, mais je ne trouve 
pas. Dis-moi au moins, Firmin, ce que tu as contre 
moi. 

Il continuait de battre sa bète, et déjà il sortait du 
bois. 

Là le chemin se met à aller à plat, soudain le village 
se montre ; on le voit qui avance la tète par-dessus un 
épaulement de terrain, avec les mille petits yeux cu- 
rieux de ses fenêtres ; elle n'osa pas aller plus loin. 

Lui s'éloignait rapidement. 

Une troupe de corbeaux passa au-dessus du bois, et 
ils firent entendre leurs tristes cris, pendant que leur 
ombre glissait sur le pré ; elle suivit machinalement cette 
ombre du regard ; quand elle releva les yeux, Firmin 
avait disparu. 

Mais, trois jours après, comme il remontait à la nuit 

des vignes, il fut attaqué par derrière et laissé pour mort 

sur le chemin. 

C.-F. Ramuz. 

{La suite prochainement.^ 



♦•♦♦♦♦»♦•♦»»♦♦♦♦»♦♦♦»*»♦♦♦♦♦♦ ♦♦♦♦♦♦♦♦♦»4 



COINS IGNORÉS DE CRIMÉE 



Le tombeau de M"** de Krùdener. 



Il seraii oiinaie* je crois, decT lie (jucliiuc iho^c «ie 
nouveau sur la vie de M"* de Krudcucr, cette leinmc 
qui eut son heure de célébrité tapageuse, et qui, pendant 
presque un demi-tiècle, mit tous tes efforts, consacra 
tous les dons vraiment exceptioonels qu'elle avait reçus 
de la nature à s'ériger un piédestal, dont elle rêva, sur le 
tard, de faire un autel. 

D'abord femme du monde asMt légère ; ensuite écri* 
vain assez médiocre ; enfin apôtre et prophétesse, on la 
vit se coaronner tour k tour de roses» de lauriers et d'é* 
ptnes, pour s'offrir à l'adoration de sesoontemporains et 
de leur postérité, ignorant qu'elles ne tiennent généra- 
lement pas au front, les couronnes qu'on est seul à se 



Aussi, combien épbémèret devaient 6tre la gloire et la 
célébrité auxquelles celle femme remarquable avait tant 
sacrifié I Un très prochain avenir allait jeter sur sa mé- 
moire comme un voile dont le temps devait de jour en 
jour avfmenter l'opectté. 

Toutefois, si, co n tr ai re m ent à ce que pense M. Rynard, 



288 BIBLIOTHtQUE UNIVSRSBLLB 

son biographe le mieux documenté et le moins partial *, 
les paroles du Christ à la femme adultère ne sauraient 
nous empêcher de juger M"* de Krùdener, ces divines 
paroles nous font néanmoins un devoir de pardonner beau- 
coup à celle qui a beaucoup aimé. Et M'"^ de Krùdener 
a beaucoup aimé elle, aimé éperdtiment la France et les 
Français : « O mon cher Déranger, écrivait-elle au chan- 
sonnier du Dieu des bonnes gens, ne me croyez pas folle ; 
on ne l'est pas, quand on aime éperdument la France et 
les Français.... » Quel est celui qui, parmi mes chers com- 
patriotes, oserait refuser sa plus large indulgence à la 
femme qui signa cette ardente déclaration, et hésiterait 
à me suivre dans le lointain pèlerinage que je me suis 
imposé pour retrouver au moins sa tombe, et porter à 
ses cendres oubliées quelque part là-bas dans les steppes 
criméennes l'hommage d'un pieux et mélancolique sou- 
venir ? 

Cependant je crois honnête d'avertir mes compagnons 
de pèlerinage qu'il nous arrivera peut-être, avant d'at- 
teindre le but, de nous arrêter quelquefois en route. Et 
pourquoi pas ? Pourquoi faire un si lointain voyage, à 
travers des régions souvent aussi intéressantes que peu 
connues, et n'en point tirer tout le profit possible ? Au- 
rions-nous, par hasard, des yeux pour ne point voir, des 
oreilles pour ne rien entendre et des pieds pour rester 
vissés au siège d'un véhicule quelconque ? Non, jamais 1 
Aussi bien serait-ce encourir le risque d'un blâme de la 
part des mânes de M""*^ de Krùdener, si scrupuleuse 
observatrice, sur le tard, des enseignements des saints 
livres. 

Mais, avant de partir, que l'on me permette encore 
deux mots d'histoire indispensables. 

> Opinion de Sainte>Beuve. 



COUii IGNÛEiS Dt CAIUÈM. 



L'ar* - • ^ - *ouchaità sa fin. La réaction avait thooi* 
phë a sbourg, et c'en était &it des libertés es- 

pérées, fonnellement promises, et même concé d ées» 

Alexandre I* avait dû signer le décret qui éloignait 
du ministère des cultes le prince A. GalitsÎD, bien qu'il 
l'aiœàt et l'estimât entre tous. Et les sociétés bibliques, 
formées d'abord et encouragées par ukase impérial, ve- 
naient, par ukase impérial, d'être dissoutes. 

C'est alors que, disgracié, le prince A. Galitzin résolut 
aussitôt de réaliser un projet qui, depuis bien longtemps, 
avait été aussi celui d'Alexandre I**, à saroir de fonder 
en Crimée, et spécialement dans ses propriétés de Ko- 
reiss, une colonie évangélique. 

La santé chancelante de M** de kmuencr, qui dcviiit 
être l'Ame de cet exode, en fit hlter les préparatift. Et 
l'on put partir, dès les premiers jours du printemps de 
1824. 

Accompagnés de leurs futurs colons, généralement 
Suisses ou Allemands, le prince et la princene Galitxin, 
M"" de Krijdener, sa fille et son gendre, M. de BerdL- 
heim, descendirent le Volga pour atteindre le littoral cri- 
méen à Théodosie, où M"* de Kriklener dut séjourner 
quelque temps, pour se diriger ensuite sur Karassoo- 
Bajear dans l'intérieur de la presqu'île ^ 

* A Mwi qtà, rn a nri Ma nt hi Cri wii àê moéiomt, tnmwmtkM cal M- 
q«*è €«ii« êpo q w u lf vllks dt CHiiéad'M^|oartflMimiéo4oite, Yak*. < 



à vnpMT, M dtvtfaBt ■ jr orgmniMr qM 
•prè% «t qm Ton mitnk alors f d— wt cbardié «m 
lo«l« U Crtaiéa. Cl pote, apr*» la dMcwli da Volfi. al la Iravanéa 
ai péi^Ma da la Caapiaaaa à TliaadaaK MM 4oa 
. Univ. LXV 19 



agO BIBLIOTHÈQUE UNIVSRSELUi 

Peut-être cette pauvre âme endolorie put-elle encore 
goûter les charmes des rives du Volga, si pittoresques 
toujours, si délicieusement nuancées au printemps, et le 
beau ciel de Tauride, si voisin du Bosphore qu'il en ap- 
porte parfois des parfums de fleurs jusqu'à travers les 
steppes ; peut-être ce beau ciel parvint-il à donner un 
peu de sa languide sérénité à ce cœur souffrant. Mais, 
malgré tout, quel triste voyage pour celle que chaque 
minute entraînait irrévocablement dans cet oubli qu'elle 
avait redouté par-dessus tout ! Plus de cortèges adula- 
teurs, plus d'ovations nulle part, dans ces régions incon- 
nues où elle passait inconnue, irrésistiblement emportée 
loin, toujours plus loin du théâtre de ses triomphes dont 
le souvenir obsédant, mais désormais stérile, la pour- 
suivait sans cesse, torturant sa vanité qui ne voulait pas 
mourir.... 

Et c'est ainsi qu'affaiblie par la maladie, par un voyage 
très pénible et par ses luttes intérieures, elle arriva à 
Karassou-Bazar, vers la fin de l'automne. 

Karassou- Bazar était alors, tel que nous allons le re- 
trouver de nos jours, une petite ville orientale cachée dans 
ses vergers au milieu des steppes, et dont la population 
n'est guère composée que d'Arméniens et de Tatares. 

C'est là que l'hiver devait surprendre, en cours de 
route. M™* de Krùdener épuisée par la fièvre, et « dans 
un état de faiblesse tel, écrit sa fille, qu'il fallait une 
demi-journée pour la changer de lit. » 

Entourée des soins dévoués de sa fille. M™* de Berck- 
heim, et d'Emilie, une jeune servante livonienne qu'elle 
affectionnait particulièrement, il ne lui restait plus 

épargner à M"* de Krùdener, déjà dangeureusement atteinte, les fatigues 
d'un long voyage sur la mer Noire si souvent méchante, surtout en au- 
tomne et en hiver. 



COOn lONOEiS Dl aUMÉI JQI 

d'autrfli oamoiatioos qoù la prière, et le ipecude dee 
Alpes crim ée PD et qu'elle Toyalt per la fenêtre, te pro- 
Hlant denière un épais rideau de peupliers.... 

La mort approchait et le calme vint dans cette coot- 
denœ angoissée, arec la résolution d'expier, par une ré- 
signation suprême, des &utes qui sont de celles que Dieu 
doit pardonner avec d'autant plus d'indulgence qu'elles 
sont plutôt le résultat des égarements de rinuginatioo 
que de la penrersion du cœur. 

Elle eut encoie la force d'écrire à son fils : € Ce que 
j'ai tût de bien restera ; ce que j'ai fiût de mal (car oom* 
bien de fois n'ai-je pas pris pour la voix de Dieu ce qui 
n'était que le fruit de mon imagination et de mon or- 
gueil I) la misérioofde de mon Dieu l'elboera... » 

Et le as décembre, à minuit, elle expirait en mur- 
murant une dernière prière. 

Elle avait soixante ans. 

I 

M. Ch. E3mard termine sa biographie si richement 
documentée de M"* de Krûdener par ces mots : e La 
dépouille mortelle de M** de Krûdener fiit déposée dans 
le caveau de l'église arménienne de KarMsou-Baar, 
pour être transportée plus tard dans l'église grecque 
que la princesse Galitsin frisait construire à Kocelss. EXk 
y repose maintenant. » 

Qu'elle y reposât maintenant, j'en doutais, pour des 
raisons que je dirai plus loin. Et, bien que la diose ne 
(bt pas d'un intérêt palpitant, j'eus l'idée, il y a deux 
ans, étant à YalU, d'en profiter pour fiûre une petite 
excursion à Kordss» dans l'espoir d'jdissipermes doutes 
persistants. 



902 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSELLi. 

Koreïss. 

Je partis donc, par un bel après-dîner d'octobre, con- 
fortablement installé dans une voiture attelée de deux 
chevaux quelconques conduits par un cocher tatare, et 
deux chevaux quelconques conduits par un cocher tatare 
vous enlèvent immanquablement comme de vrais pur- 
sang. 

En quittant Yalta nous nous engagions bientôt sur la 
chaussée qui, jusqu'à Sébastopol, suit en corniche et do- 
minant la mer les dernières pentes des Alpes cri- 
méennes. Vraie conception d'artiste que cette chaussée 
dont le plan fut tracé par le prince Woronzoff et qui 
coiut à travers des sites enchantés, abritée vers le nord 
parles sommets tourmentés de l'Aï-Petri, et surplom- 
bant du côté du sud des cascades de verdure d'où 
émergent çà et là, se mirant dans la mer, des résidences 
impériales, des édicules grecs, des villas princières, ou 
quelques petites bourgades tatares qui semblent des 
épaves détachées des rives d'Asie et délicatement dé- 
posées là par la vague berceuse de leurs tristesses d'exil. 

D'une limpidité automnale, l'air enveloppait tout ce 
qu'il effleurait d'un impalpable cristal qui donnait aux 
moindres contours des montagnes un relief saisissant et à 
toutes les couleurs un éclat qui en révélait les nuances 
les plus imprévues. Sous ce revêtement magique et sou- 
vent éblouissant, la route où nous glissions, la crête des 
montagnes, la houle des verdures, tout était fluide, et je 
croyais avancer dans un mirage dont une brise inoppor- 
tune eût suffi à dissiper la féerique splendeur. J'entre- 
voyais — j'allais dire à vol d'oiseau — Livadia, la villa 
impériale ; Orianda, et, parmi ses jardins, l'emplacement 
de la résidence d'été du grand-duc Constantin Nicolaïe- 



coim lONOtit M ouMÉB ags 

vitcb qui fut détruite en i88j par un incendie demeuré 
mystérieux ; puis la plage dispmiiiît tnseosiblement 
derrière de basset âdaises qui ne se relèvent ayecTigueur 
que pour défendre le petit cap à l'extrémité duquel se 
dresse le phare d'AI-Todor, près de l'emplacement 
d'une ancienne colonie grecque qui lui a laissé son 
nom. 

Et nous traveiBioDS bientôt l'endroit choisi en 1813 
par le p roc ureuf* général du synode, Galitxin, pour y 
fonder une coloiiie évangéyqoe avec le coucoura de sa 
femme, la princesse Anna Serghetema, et de la baronne 
de Kxùâtma : roid d'abord Gaspae, propriété du prince; 
puis les vignobles qui appartinrent à M"* de Berckheim, 
U fille de M"* de Kriklener; enfin Korelss, qui était des* 
tiné k devenir le centre de la nouvelle colonie. C'est là 
que nous nous arrêtions. 

Koreiss n'est plus aujourd'hui qu'un petit village ta- 
tare posé en pleine lumière sur la hauteur, comme sur la 
tringle o uvrag é e de l'épais rideau de verdure dont les 
plis harmonieux se déroulent jusqu'à la mer, pour y bai- 
gner ses dernières franges. 

Pour atteindre l'égtise oo doit traverser quelques 
ruelles de ce vilUge, ruelles creusées le plus souvent en 
plein roc» sans la moindre symétrie, au hasard des mai- 
sons ; car, si partout ailleurs c'est l'alignement prévu 
des rues qui s'impose aux constructions, c'est id diamé- 
tralement le contraire. Et tout en titubant à travers cas 
impasses malodorantes, tout en clochant sttr ces raidil* 
Ions cahoteux où parfois un escalier se devine, je me 
rappelle fort bien les réflexions que je ûusais : je me 
disais que si le pittoresque de l'Orient est indéniable» 
est non moins indéniable que tous nos sens n'en ont 
pas une égale perception. Le regard est totijoars ravi, j'en 



aSH BDUOrHÈQUB UNIVERSELLE 

conviens sans peine ; mais l'odorat, quand l'Orient fleure 
en dehors de ses jardins ! et l'ouïe, quand l'Orient chante 
ailleurs que du haut de ses minarets! et le toucher, 
quand l'Orient se charge de la voirie 1... Mais que vou- 
lez-vous ? La brise dissipe vite, avec les chants, odeurs et 
parfums, et le soir un simple pédiluve à l'eau de rose 
vous fera vite oublier les aspérités du chemin ; tandis 
que vous garderez éternellement sous la pupille l'éblouis- 
sement d'une incomparable vision. Et voilà pourquoi 
l'Orient triomphera toujours de ses détracteurs les plus 
résolus. 

J'arrivai cependant sain et sauf devant la petite église 
construite sur le sommet d'une basse colline dont les 
flancs déboisés ont jadis servi de cimetière. Très insigni- 
fiante, cette petite église qui semble désaffectée : aucun 
de ces ornements byzantins dont la profusion criarde est 
ici, d'ordinaire, l'orgueil des églises orthodoxes ; point de 
lampadaires ouvragés ; aucune de ces hampes dorées qui 
dans la moindre chapelle russe érigent aux abords du 
chœur leur fanion métallique d'or ou d'argent ; l'iconos- 
tase elle-même est absente, et l'autel dénudé est à décou- 
vert. Sur la gauche, contre le mur, un amoncellement de 
bancs chavirés, les uns escaladant les autres, — et c'est 
tout. 

Je demande à l'individu qui nous a ouvert les portes 
de ce temple sur lequel plane l'indéfinissable tristesse des 
maisons désertées si quelqu'un y est enterré : « — Je 
ne sais pas, me répond-il avec une souveraine indiffé- 
rence ; derrière ces bancs, il y a, je crois, un nom écrit 
sur le marbre. » Je fais aussitôt enlever les bancs sacri- 
lèges et je ne tarde pas à apercevoir, sur une petite 
plaque de marbre gris, une inscription en lettres d'or : 



OOCM lONOUi 08 OUMtl JQS 

« Id repoM la prinoMie Anna Serghetema Gmlitztn. » 

Et rieo de plus. Je cherche ilofi de tout calés Jusque 
tous VïïtÉUà, um tfoorer le moiiidre indice qui puisn me 
âûre tupposer que la baroone de KrikdeDer dorme id le 
gnaid sommeil, auprèt de ta dernière amie. 

Je tors tant être bien déçu, et j*erre un inttant à Ha- 
vers le petit dmetière Toisin, qui ne contient guère que 
de pauvret tombée t'affiûttant tout det croix rermoulues 
et tourent renversées. 

Et alors, après avoir jeté un dernier rsgard sur cette 
admirable terre promise que M** de Krûdener ne devait 
jamais oootempier, je reprenais le chemin de Yalta où je 
me retrouvais à la nuit tombante»-. 

Mait le soir, après avoir, selon ma coutume, crayonné 
quelques notes tur ma courte excursion, je prenait la 
ferme rétolution de ne pat manquer la première occasioQ 
qui me permettrait de me rendre à Karassou-Baaur, où, 
en dépit des dires de M. Ch. Eynard, j'avais toujours cru 
que le corps de la célèbre baronne était resté oublié dans 
le caveau de l'église arménieime-catbolique. 

II 
Théodosie (KafEa) < 



L'occasion longtemps souhaitée pour mon excursion 
à Karsssou-Bazar devait se présenter le 25/8 jmllet der- 
nier. 

J'étais à Théodosie, dont le nom, malgré son harmo- 
nieuse sonorité, ne vous dit peut-être rien, mais dont l'his- 
toire eut néanmoins ses heurts héroïques. 

« Cmi là - m •*«• MvviMi ^ mm m^ 4t Krtàmwt eut iTi 



29tS BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

Longtemps les hordes barbares, Alains, Goths et sur- 
tout Sarmates, disputèrent aux Grecs cette ville qui fut le 
point de jonction entre la république de Chersonèse et 
le royaume du Bosphore, jusqu'au jour où Mithridate en 
fit la conquête. Mais les successeurs du grand Eupator ne 
surent bientôt plus défendre l'héritage de leur père contre 
le retour des barbares, et Théodosie ne fut plus qu'un 
champ de ruines où venaient parfois camper quelques pê- 
cheurs, ou s'abriter des bandes de pirates. 

Au xr siècle, cependant, Théodosie se relève sous le 
nom de Kaffa que lui ont donné les khans tatares en en 
devenant les maîtres. Et la prospérité de cette ville allait 
encore s'accroître, à la suite du traité par lequel, en 1261, 
Michel Paléologue accordait aux Génois exemption de 
péage dans toute la Grèce et la liberté de naviguer 
comme d'établir des comptoirs commerciaux sur la mer 
Noire. Les Génois comprirent bientôt l'importance qu'of- 
frait Kaffa, tant au point de vue de la navigation qu'au 
point de vue du commerce, abritée comme elle l'était 
dans un repli de son vaste golfe et située contre les der- 
niers chaînons du Yaïla, au seuil des steppes exception- 
nellement fertiles qui se déroulent jusqu'à Kertch (Panti- 
capée), redescendent vers la Flèche d'Arabat et vont 
rejoindre leurs sœurs de Russie par l'isthme de Pérékop. 

C'est à cette époque que les Génois, avec l'autorisa- 
tion des khans, entourèrent cette ville de remparts for- 
midables qui devaient les défendre contre les invasions 
toujours possibles du côté de la terre, et surtout contre 
les agressions imminentes des Vénitiens du côté de la 
mer. Ces remparts ne restèrent pas longtemps inutiles. 
Jalouse, en effet, des avantages commerciaux que don- 
naient aux Génois les privilèges dont les avait grati- 
fiés la cour de Constantinople, Venise résolut de paraly- 



•er par la force cette suprématie donnée à tes plot re- 
dootablet nvaux. Et Thistotre a dû enregistrer ces ter- 
ribles luttes dont la rade de Kaffii allait devenir le 
thé&tre. Mats la situation des Génots. déjà bien établis 
sur les oôles de Tauride, était trop avantafeose pour 
qu'ils ne sortissent pas Tainqnears de ces ooatinuelles 
attaques qui ne denûeot casser qu'avec l'anéantissement 
des flottes vénitiennes. 

Et ce fut l'âge d'or de Kaffii qu'on peut alors appeler 
à juste titre € la Stamboul de Crimée », quand elle 
voyait camper autour de ses innombrables fontaines les 
caravanes qui arrivaient des Indes, de la Pêne et de 
l'Arménie pour étaler leon ri c hesse s snr les marchés où 
affluaient déjà les céréales des steppes, les fruits d« val- 
lées et les pelleteries du Nord. 

Cependant, enivrés de leurs succès, les Génois, finis- 
sant par se croire en pays c o nquis , pe ns è r e nt pouvoir 
impunément négliger les obligations par eux contractées 
envers les Tatares encore vrais maîtres du pajrs. Et non 
seolement ils oublièrent les obligations qui les ^usaient 
tributaires des khans, mais ils sortirent bientôt, sons 
mille prétextes, des limites territoriales sssjgnées à lenrs 
comptoirs. Au cours de ces fréquentes incarsions hors de 
leurs remparts, ib tentèrent même de fiivoriser dans la 
presqu'île l'établissement de certains ordres religieux 
dont le zèle devait réveiller le fanatisme des Tatares, 
qui, trop ûdbles pour résister à cet andariwix envahisse- 
ment, finirent par appeler à leur secours Mahomet II. A 
cet appel, le terrible sultan que l'on appelait El Fathy 
( le conquérant) aocoorat et chassa poor Jamais les Gé- 
nois du littoral crhnéeo, qu'il ajouta à ses conquêtes en 
::i:éodant les khans et leurs peuples. 

Aussitôt un nouveau décor se dérouk dans l'encadre- 



agS DIBLIOTHÈQUB UNIVERSELLE 

ment de pierre des murailles génoises toujours debout. 
Les clochers s'é vidèrent en minarets; on façonna les 
croix latines en croissants, et, comme un monument des- 
tiné à consacrer une prise de possession éternelle, on vit 
s'élever au centre de la ville la célèbre mosquée de Bi- 
juk-Dschan avec sa coupole centrale flanquée sur trois 
de ses faces de onze dômes que deux minarets de trente 
mètres signalaient à tous les horizons.... 

Mais les sultans ayant fermé la mer Noire au com- 
merce étranger, Kaffa déchut bientôt de ses anciennes 
splendeurs. Plus de riches et bruyantes caravanes autour 
des fontaines dont les abords restaient déserts; plus de 
mouvement dans ces rues, oii l'on ne voyait guère circu- 
ler que quelques paysans mongols apportant le froment 
des steppes ou les fruits de leurs vergers, et parfois en- 
core, vers le soir, un convoi d'esclaves circassiennes 
poussé par des juifs dans la direction du palais des sand- 
jaks.... Et cela jusqu'au jour où, chassés par les Russes, 
les Turcs durent regagner Stamboul sans espoir de retour, 
ne laissant derrière eux que les ruines de celle qui un 
jour avait pu se proclamer sa rivale. 

Alors Kaffa, sous son ancien nom de Théodosie, ne 
fut plus qu'une pauvre bourgade ironiquement défendue 
par l'imposante ceinture de murailles toujours debout et 
qui du haut de ses tours désertes semblait guetter vers 
l'horizon le retour de ceux dont elle avait abrité la gloire 
et protégé les richesses. 

Les villes, pas plus que ceux qui les habitent, n'échap- 
pent à leurs destinées. 

Bientôt poussés par un flair que leur donna toujours 
leur amour inné du négoce, des karaïms *, des Grecs et 

' Juifs qui n'admettent que la loi {kara) et repoussent le Talmud. 



Miioftii M cantit igp 

des Armëoient Tinrent l'tnsUller à Théodom dont ils 
relevèrent peu à peu les mines et la paorre bourgade 
devint ainsi un grœ village, dont le caractère orienlal 
marqua longtampe aux yma àa voyage u r la piteuse in- 
tignifianoe. Toutefois la prospérité des prenaden venus 
attira bientôt de nouveaux habitants dans l'ancienne en- 
ceinte génoise, et Théodosie, quoique encore bien mo- 
deste ville, avait vraisemblablement atteint son ipogée 
d'importance, ayant épuisé toutes les ressources de sa rade 
sans port et sans conwiunication rapide avec l'intérieur 
de la presqu'île, lorsqu'un ukase d'Alexandre III vint 
lui donner un nouvel essor en la dotant d'un port et 
d'une voie ferrée, après avoir reporté sur elle tout le 
commerce de S^MStopol décrété port exclusivement mi- 
litaire. 

La ville moderne. 

Aujourd'hui Théodosie peut compter parmi les petites 
villes de province les plus gradetnes de Russie. 

Moins par les intempéries que par le stupide vanda- 
lisme des premiers habitants, les munûlles génoises ne 
sont ph» que ruines, bien qu'on puisse encore en suivre 
la trace, guidé par quelques tours re st ée s encore debout, 
découronnées, fléchissantes, sentinelles ûitiguées de leur 
inutile ûulion et qui s'eflbodrsnt de lassitude.... Où sont-ils 
ces remparts formidables, effipoi des Vénitiens?... Où 
sont-ils ces bastions à embrasures et à plates-formes 
bordées de mâchicoulis qui, de leurs gueules édentées, 
crachaient la mort sur les galères ennemies?... Où est* 
elle cette inexpugnable forteresse qui, au sud de la ville, 
défendait le château consulaire sur lequel bi bannière 
des podestats génois claquait au vent du large, narguant 
les oriflanunes vénitiennes?... G>mme dans un livre trop 



300 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

vieux, une rature indécise sur un illisible mot... effacé 
tout cela dans des fossés qui s'effacent. 

Pour le moment la ville se développe en croissant le 
long de la mer, escaladant les collines dénudées qui 
prennent des allures de montagnes. 

Toute bordée d'arbres, la rue principale, la rue Ita- 
lienne, est moins remarquable par ses constructions que 
par le public qu'on y coudoie à certaines heures du jour, 
surtout en cette saison: Grecs aux yeux de charbons ar- 
dents, aux moustaches de charbon éteint et aux dents 
de jeunes caniches; Arméniens reconnaissables à ce nez 
proéminent dans lequel Alexandre Dumas père ne vou- 
lait voir qu'une mauvaise plaisanterie de la Providence. 
Je croise encore parfois des groupes de jeunes baigneuses 
qui reviennent de la mer ou qui y vont, jolies le plus gé- 
néralement, avec le long voile tatare {maramà) jeté sur 
leurs cheveux humides et revêtues d'étoffes légères dont 
les plis flottants effleurent les formes au caprice de la 
brise, indiquant délicatement, sans appuyer, si bien que 
pour un œil exercé l'esthétique y trouve son compte, 
sans que la décence la plus farouche ait à en souffrir. Je 
suis encore un instant des yeux un groupe de pêcheurs 
d'Anatolie qui s'en vont sur le trottoir, d'un petit pas 
nonchalant, tricotant des bas, délicatement, de leurs 
mains puissantes brunies par le soleil et rongées par les 
sels marins. Leur tête ordinairement fort belle est coiffée 
tantôt d'un simple foulard, tantôt d'un « bachlick » né- 
gligemment noué et dont les bouts leur retombent sur 
les épaules. Toutefois, pour être impartial, je dois noter 
que j'ai remarqué dans ce groupe deux ou trois nez qui, 
si plaisanterie il y a, la poussent décidément à l'outrance. 

Cette rue italienne débouche sur une petite place plus 



coms MmoRii di auMti joi 

coquette qu'imposante, avec n belle statue de bronae éle- 
▼ée à la mémoire d'Alesandie III, le bieofidteiir de 
TModoiie, et avec sa petite fontaine maureique eoca- 
drée d'un rideau de peupliers. Malheureusement ce gra- 
cieux tableautin est attristé par les ruines du dub, de la 
mairie et du théâtre, incendiés, il y aura bientôt six ans, 
par une bande d'ivrognes pillards qui, gorgés d'alcool 
volé, n'avaient plus qu'une soif bestialement féroce de 
sang juif. Ah! je les ai vues ces criminelles émeutes, et 
voiU que ma plume me tremble entre les doigts.... Mais 
pas de polftique, s'il vous pklt, et allons pour nous dis- 
traire de ces hideors visiter la galerie du célèbre mari« 
niste Aivasowsky qui est né et a voulu mourir & Théo- 
dosse. 

Rien de très intéressant dans cette galerie posthume 
où ne sont exposés que les tableaux les moins bien ve- 
nus de ce peintre qui, parti d'id k quatorxa ans» devait, 
dix ans après, atteindre à la célébrité, à la fortune, et, 
sur ses vieux jours, aux plus grands honneurs qu'un ar- 
tiste poisse ambitionner dans le pays des tsars. Les 
jeunes le disent démodé. Biais j'ai vu de lui des vagues 
d'une transparence, d'une vérité, d'une profondeur qui 
m'ont fiût parfois reculer devant le caàn que leur colère 
semblait prête à franchir. Du reste, si voos allas un jour 
à l'Ermitage, je voosconteflle d'en juger par vous-même. 
Aussi bien ai-je souvent remarqué, surtout en Russie, 
que les détrscteurs les plus acharnés du célèbre peintre 
s'étaient d'abord vainement eflbroés de rimlter, pour 
s'empresser parla suite, en désespoir de cause, et sekm la 
formule moderne la plus courante, d'ériger en principes 
d'école, les uns leur impuissance, les autres leur paresse, 
d'autres enfin leur impuissaDoe et leur 



303 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

C'est au sortir de la galerie d'Aïvazowsky qu'en la 
personne d'une vieille connaissance, le R. Père Grégoire 
S., m'attendait la Providence trop assidûment secourable 
à M""» de Krùdener pour oublier le brave homme d'écri- 
vain entraîné si loin par sa fidélité à la mémoire de la 
grande disparue. 

Le P. Grégoire est un religieux mékitariste du couvent 
arménien-catholique de Saint- Lazare à Venise. Il rem- 
plit ici, depuis de longues années, les fonctions de curé. 
Lorsque je le rencontrai, je m'en allais dans le jour tom- 
bant, fixant les yeux à terre, pour mieux combiner le 
moyen le plus commode, en même temps que le plus 
expéditif, de me rendre à Karassou-Bazar, le but de mon 
voyage. Nous nous serrâmes chaleureusement les mains, 
et... ma foi, nous nous embrassâmes, car ici on s'embrasse 
encore, même en plein jour, entre frocard et civil, sans 
avoir à craindre que Ton ne prenne par la suite contre 
ce dernier la moindre mesure sanitaire ou autre. 

Au cours de notre causerie, je suis bientôt amené à lui 
dire le but de mon voyage, et mon intention de prendre 
au plus tôt le chemin de Karassou-Bazar. 

— Karassou-Bazar ! interrompt mon interlocuteur ; 
mais je dois précisément y faire demain une petite ex- 
cursion en compagnie de Mgr Z. Vous serez des nôtres.... 
Ne protestez pas ! Rien de plus naturel. Sans compter 
que mes confrères de là-bas seront mieux à même que 
personne de vous seconder dans vos recherches. Tenez 1 
allons ensemble de ce pas demander un verre de thé à 
sa Grandeur, et nous arrêterons ensemble les conditions 
de notre petit voyage. 

— Deo grattas /mon révérend Père, j'accepte de grand 
cœur. 

Et guidé par mon précieux compagnon, je m'engage 



M CBmiB }Q) 

bientôt dans une me tnmtTonala qui monte à tniTaislei 
quartien supérieure. 

Lee matsoof s'abaissent presque anssiiôt et dispa- 
raissent même, blotties au fond de petites cours, demèro 
de hauts murs aveugles ou borgnes, deniers restifBS de 
1 ombnifeuse Jalousie des honunes d'Orient Et nous ar- 
rirons ainsi un peu essoufflés derant une gracieuse cons- 
truction à deux étages, dont l'extérieur trahit déjà un 
confort bien entendu, quoique dIscreL 

C'est U que le Père Grégoire sonne. Nous ti?inniitf 
chez monseigneur ; je m'en étais bien douté I Et en at- 
tendant que la porte s'ouvre, à deux pas de là, sur le 
flanc de la colline que le petit musée municipal cou- 
ronne d'un édicule aux prétentions grecques, j'entrevois 
une vieille fonUine mauresque, depuis longtemps tarie, 
la dernière, me dit-on, des quatre-vingts fontaines dont 
la Kaffii génoise se montrait jadis si fière. 

Entre un moine et un évèque. 

Un instant après, Mgr Z. me Eut avec une affid>ilité 
charmante les honneurs de son large balcon qui domine 
la ville tout entière. 

Ht de là je constate pour la première fois que Théo- 
dosie, tant par la disposition de ses constructions que 
par la configuration des montagnes qui l'entourent, rap- 
pelle beaucoup Naples, une Naples diminuée» s'entend, 
trop chauve par endroiu, et dont la Vésuve serait à ja- 
nuis éteint. A ma gauche, le brise-hunes projette sur hi 
mer, en un geste puissant, son long bras de pierre dont 
le phare déjà allumé semble le sceptre lumineux, tandis 
que le vMe contourne k ville sur toute sa loofueur,sil- 
lonné de rails qui enlacent dans un treillis de Imt les 
grands mafmins de céréales raaaassés sous lews 



304 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSBLLB 

toitures d'acier cannelé. Plus haut, c'est la ville escala- 
dant toutes les collines, et dont on peut encore distin- 
guer certaines rues se profilant entre des arbres. 

Mais la table est mise, et monseigneur me montre, 
d'un geste irrésistible, le samovar qui m'invite à m'as- 
seoir. 

On vous dira souvent en Russie que le thé bouillant, 
s'il réchauffe en hiver, — ce que je crois volontiers, — a 
de plus la propriété de rafraîchir en été. Ici, je résiste, 
l'expérience m'ayant irréfutablement prouvé le contraire. 
Aussi, en attendant que mon verre et son contenu re- 
tombent à une température normale, vais-je en deux mots 
vous faire faire plus ample connaissance avec monsei- 
gneur, qui du reste met en ce moment tous ses soins à 
découper une énorme pastèque, dont les premières 
tranches étalent déjà sur le plat leur pulpe de givre 
rose. 

Et d'abord, n'allez pas prendre Mgr Z. pour un mon- 
signore quelconque à tant le titre. Russe, mais fils de 
colons allemands, après avoir professé dans un grand 
séminaire, il était évêque à trente-quatre ans, et aussitôt 
chargé d'administrer un des plus grands diocèses de Rus- 
sie. Or, administrer un diocèse catholique en Russie est 
une tâche des plus ardues, qui demande beaucoup de 
tact, une grande prudence et une diplomatie très avisée. 
Et pendant vingt-cinq ans, Mgr Z. s'acquitta de cette 
tâche avec une adresse qui lui valut toujours l'élogieuse 
approbation du pape et du tsar ; aussi Mgr Z. est- il le 
premier évêque catholique de Russie qui se soit présenté 
officiellement au souverain pontife, c'est-à-dire avec l'au- 
torisation formelle de l'empereur. Un jour, après vingt- 
cinq ans d'un laborieux épiscopat, ce digne prélat, maladif 



loiNMii» n auMÉt M 

et ÙLUgaé, donna ta démiMion. Et c'ett Théodoiie qn'fl 
chottit pour y jouir d'une pension de retraite bien ga- 
gnée, sous un climat qui semble lui avoir été très salu- 
taire. 

Physiquement monseigneur est un bel homme. Grioe 
^ sa haute taille, son embonpoint vraiment imposant 
n'a rien de scandaleux. De plus, une tète puissante et 
crânemeot portée ; un regard très fin, surtout lorequ'fl 
glisse à la dérobée par-desms les luoettas ; enfin, une 
bouche un peu épaisse, une de œs bondies d'orateur qui 
ne saurait diminoer la vérité : voilà œ qui donne à ht 
physionomie de cet évèque un caractère de bonté terne 
et d'indolgence sans âûblesse qui doit avoir notablement 
contribué à ses soooès. Et puis, très soUdement lastmit, 
jovial sans eflbrt, Mgr Z. semble s'attacher k me prou- 
ver que l'on pent être Allemand, en même temps qu'é- 
vèque, et aimer sincèrement la France, dont il parle la 
langue avec une grande fi«lité, et dont il juge le régime 
et les intimes espérances avec un libéralisme qui me dé- 
concerte, tellement nous en avons oublié la divine for- 
mule, en oubliant l'Evangile. 

Mais j'ai encore à vous présenter le Père Gréguirp. Lui 
n'est pas grand comme il fiuidrait qu'il le fut pour ne pas 
paraître petit auprès de monseigneur. Géorgien d'origine, 
il a ce regard caucasien au fond duquel on voit parfois 
oomme des reflets de kmjai. Il porte la barbe du 
mais nne barbe mal semée, rase aux pom- 
mettes, ramassée en éventail sons le menton, et dont 
sans doute quelques poils égarés lui mettent aux doigts, 
è la naissance des phalanges, une ombre noire et duve- 
teuse, de reflet le ph» imprévu. Comme moose^neur il 
aime la France, dont on le sent fier de parler couramment 
omv. Lxv 



306 BIBLIOTHtQUB UNIVSR8KLLB 

la langue, et, s'il lui arrive de ne plus trouver les mots 
propres de notre vocabulaire, c'est uniquement lorsque, 
glissant ime de ses mains dans la large courroie de cuir 
qui lui sert de ceinture, il vous raconte ses voyages à 
Lourdes et à Paris.... 

Et nous causions avec délices, tandis que le soleil étei- 
gnait ses torches enflammées dans la rade soudainement 
transformée en un vaste creuset d'or liquide.... et nous 
causions encore, tandis que Ja nuit tirait sur le grand ciel 
son store étoile dont la lune semblait la patère d'argent 
incrustée de nacre lumineuse... et nous causions encore, 
longtemps après, dans une atmosphère opaline qui sur 
les murs blancs de la terrasse détachait nos ombres indé- 
cises, fantastiques, donnant à la ville prochaine la mys- 
térieuse imprécision d'une ville de rêve. 

Monseigneur nous parlait de la Russie. Comme tous 
ceux qui aiment sincèrement ce vaste pays, un des plus ri- 
ches du monde, — et en fait un des plus pauvres, — comme 
tous ceux qui connaissent à fond — et ils sont rares — 
ce grand peuple si admirablement doué, et cependant un 
des plus arriérés, le bon prélat s'émeut, et sa voix 
tremble, lorsqu'il nous dit ses appréhensions pour l'ave- 
nir.... Il nous démontre encore que l'on ne connaît pas 
l'homme russe, en dehors de la Russie, et que notre 
presse, comme les autres, en a dit trop de mal, quand 
elle n'en disait pas trop de bien. Il nous reproche d'avoir 
jugé, inconsciemment peut-être, la mentalité russe 
d'après la nôtre, et d'avoir imprudemment adapté à son 
histoire et à ses traditions nos formules de critique.... 
€ D'où nous viendra le remède ? » Telle est la question 
que monseigneur se pose atout instant, avec une insistance 
qui trahit son anxieuse perplexité.... Certes, pour avoir 
étudié le mal longtemps, de près et avec méthode, il en 



umoëÉM DB cmiMte joj 

conomlt le remède. Bfak ce remède, qui Tappliquem f II 
faut avant tout au peuple ruM dei inslitiiteurt et des 
prêtres eDoore plus pénétrés de leur missîoo que partout 
ailleurs ; œs institotears de choix et ces prêtres d'élite, 
qui donc les fonnera î^ Il fiiut à ce grand empire des 
fonctioooatres patriotes et d'une incorruptible probité, 
des fooctiomiaires qui commencent à avoir plus de sood 
de la RoBsie que de leurs poches; ces fonctionnaires, où 
les tromrer ? € Quand une pomme est pourrie dans vie 
corbeille, condut monseigneur, on la jette et Ton sauve 
le reste, mais, quand toutes les pommes de la corbeille 
sont pourries, que fiure ?... » 

Cependant, à un moment donné, la paisible conversa- 
tion tourne à la discossion. Cest qw nous venons d a- 
bofder la question des peuples allogènes: Caucasiens, Po- 
lonais, Arméniens et autres. Et ki le Père Grégoire se 
Ache. Il est avant tout Arménien du Caucase et s'il est 
obligé d'être Russe par-dessus le marché, fl y consent^ 
à la condition toutefois qu'en échange de son loyalisme 
forcé, mais sincère, on lui donne tous les droits d'un 
peuple dont il accepte tous les devoirs.... DisUnguo, 6ut 
monseigneur. Et la discussion s'engage.... 

J'écoute, un peu distrait pourtant par la préoccupation 
de saisir au vol le mot qui me fournira la transition à 
l'aide de laquelle je pourrai enfourcher résolument le dada 
que je caresse à la dérobée.... On vient de parler de k 
Finlande!... Le voilà, le mot souhaité!... Et je rappelle 
que, déjÀ en 1819, Alexandre I* enco u ra g eait la noblesse 
livonienne dans ses revendications constitutionnelles en 
lui disant: € Vous avei agi dans l'esprit de votre siède, 
et senti que les principes Ubéraux seuls peuvent fonder 
le bonheur du peuple.... » Puis j'en viens à parler de l'in- 
fluence mystérieusement autocratique que M"* de Krili- 



)06 BIBUOTRtQUB UMIVERSUXB 

dener put un moment exercer sur l'autocrate, auteur de 
la Sainte-Alliance, sur cet empereur qui eût pu orienter 
la Russie vers de nouvelles destinées. Et puis... et puis, — 
on sait que ceux qui écrivent, même en prose, ont par- 
fois l'indiscrétion facile, — et puis j'inflige à mes bien- 
veillants auditeurs toute l'histoire de cette femme un 
instant célèbre dont je suis venu jusqu'ici retrouver les 
cendres. 

A peine ai-je terminé que le Père Grégoire me dit 
d'abord que je ne retrouverai à Théodosie aucun vestige 
du séjour qu'y fit M™*" de Krudener avant d'atteindre 
Karassou- Bazar. Ça, je le savais. Mais il ajoute — et ici 
je dresse l'oreille — qu'à Karassou-Bazar, dont il a été 
longtemps curé, une tradition s'est conservée, d'après 
laquelle le corps de M""" de Krudener serait demeuré 
dans le caveau de l'église catholique-arménienne. Et voilà 
ime tradition qui vient encore appuyer mes conjectures. 

Après tout, nous serons bientôt fixés, car onze heures 
viennent de sonner à la grosse cloche de l'église parois- 
siale russe et nous prenons congé de monseigneur, après 
avoir arrêté l'heure de notre départ pour le lendemain. 

Ah! quelle charmante soirée! Et combien je suis con- 
vaincu qu'à ma place M. Combes lui-même eût été con- 
traint d'avouer vingt fois ce soir-là qu'on peut décidé- 
ment se trouver assez bien entre un moine et un évêque, 
pour ne jamais souhaiter mieux ! 

III 
De Théodosie à Stary-Krim. 

Le jour suivant, nous montons en voiture vers neuf 
heures du matin. 

Monseigneur est en longue redingote grise et coiffé 
d'un large chapeau de paille. On le prendrait pour un 



COINS 10M0A9B 08 CKDCIB )00 

riche propnétmire du pa>'s, n'était le collet rommiD qui 
souligne d'un blanc liséré sa nuque puissante. Quant au 
Père Grégoire, il a abrité sa soutane, selon la coutume 
du pays, sons un ample cache-poosnèrre de toile grise, 
et, pour se fsrantir la tète, il l'a recoorerte d'un feutre 
noir, vrai chapeau de rapin, posé à coups de poing. 

Et nous prenons la chaussée qui Ta de Théodosie à la 
ville de gouveroemeot, Symphéropol, eo pawsnt par 
Sur>'-Knm et Karassou-Baar. 

Dèi qu elle quitte fai ville, cette chaussée longe pen- 
dant plusieurs ventes des coUinas argileuses qui conti- 
nuent les collines de Théodosie et nous masquent la mer 
de leurs vemnts plantés de vigne ; tandis qu'à notre 
gauche de bas coteaux couverts de champs d'orge, de 
blé ou d'avoine nous barrent k vue de la steppe. Or, sa- 
ves-vous ce que me démontre à moi cette longue chaîne 
de collines d'humus ou d'argile, qui, sur son revers nord, 
ourle le Yaila criméen dans presque toute sa longueur? 
J'y vois la preuve que Ui presqu'île de Tauride est plu- 
tôt le résulut d'une poussée centnde vulcanienne que 
d'un soulèvement neptunien, comme certains le prêtent 
(lent. Aves-vous observé l'édosion d'une graine? Le 
LTcrme éclate et se fiût jour, en rejetant autour de lui la 
terre qui le recouvrait. Telle est, croyet-moi, l'histoire 
des Alpes de Tauride et du bourrelet terreux qui les 
chausse contre les froids du nonL € Mais c'est de la 
s cien o e i ça! » me dires* vous. En effst, et je m eo ex* 
cuse, sans m'en repentir, ayant fermement résolu, depuis 
que j'ai appris Ui fiullite de la science, de ne jamais man* 
quer l'occasion d'apporter mon humble obole à bi dé* 
tresse de hi grande néeesiiteust' 

Au loèo nous déco u vr o ns bientut uc vr^ic» montagnes: 
l'Açruermidie, dont les ttux souterraines vont arroser 



310 BIBLIOTHÈOUE UNIVBRSBLLB 

toute la steppe environnante et, au dernier plan, du côté 
de la mer, les monts Koktébel dont les plages roulent 
des agates très recherchées. 

Comme les montagnes de Judée, ces montagnes sont 
aussi douces à l'âme qu'au regard. Elles ne se perdent 
pas en crêtes sourcilleuses qui vont chercher les neiges 
pour se défendre contre l'homme. Non, elles se profilent 
en molles ondulations et semblent vous dire, en se pâ- 
mant sous les chaudes caresses du ciel: « Venez à nous 
qui vous gardons, sous de délicieux coins d'ombre, l'eau 
cristalline de nos sources. » 

Après une quinzaine de verstes environ, pour donner 
aux chevaux le temps de souffler, nous nous arrêtons un 
instant en haut d'une côte, à un endroit où la chaussée 
va descendre. Et de là nous voyons enfin la steppe se 
dérouler librement à nos pieds, jusqu'à la mer d'Azof 
dont nous distinguons au loin le bleu ruban. Et sous ce 
superbe soleil de juillet cette immensité où la houle des 
blés n'est çà et là arrêtée, jusqu'à l'impalpable horizon, 
que par de chatoyants îlots de verdure ou par des pièces 
de terres labourées d'un rose mourant; ces crêtes dénu- 
dées qui, sur le velours des forêts, ont des reflets de vieux 
ivoires couchés dans leur écrin; ces lointains si vibrants 
dans l'atmosphère mordorée, que la terre et le ciel s'y 
confondent; ces incomparables jeux de lumière qui dé- 
routent le regard et l'éblouissent, tout cela fait de ce 
spectacle un spectacle unique, surtout par son impres- 
sionnante solitude. Vous croiriez une région vierge, 
une œuvre en quelque sorte inédite du Créateur qui nous 
en réservait la primeur.... 

Nous nous taisons, et, comme les imans de la mosquée, 
de Pierre Loti, nous regardons... nous regardons.... Et je 
me dis qu'il fallait que l'homme risquât d'être parfois 



M auMis 311 

bieo malbeureux pour que Dieu lui ait senri d'amti ^^fin- 
det oompciwitionf . 

Lorsque les dksfïïox te remettent en roote, nous ooot 
dérâigeoiit curieaMmeiit toot let trott, praeqne oooint 
de noot être hdMé ainsi abeorber par œi inooMiable pa* 
noranuu 

Après avoir dévalé sur la descente, en une vraie chute 
d'aérolilhes, nous remontons vers Stary-Krim que noos 
ape r cevons loin dé 1à. sur la hauteur. 



Stary-Krim (VieilU-Crioiéa). 

Stary-Krim?^. Oui! et o'allet pas croire que j'invente 
à pUisir des vocables rébarbatifii, afin de me donner à 
vos yeux le relief imposant d'un explorateur de régions 
inconnues. Loin de là! Stary-Krim en russe, Vieille- 
Crimée en français, et en tatare Esky-Krim, tel fut bel 
et bien le nom de la première et de la plt» riche capi- 
Uledes khans, de 1237 à 1423, époque où cette capitale 
devait être transportée à Bakhtdiisaral. tant par crainte 
d'une iDcnrsioD brutale, tot^oors possible do côté des 
insatiables Génois, que pour se reporter à Toccasioo pins 
rapidement vers le nord, au-devant du tsar blanc qui 
menaçait d'envahir la presqu'Qe. 

Cest à Esky-Krim que les fiutoeox descendants de 
Gengis-Khan élevèrent leurs pins a o mp t u e ua palais, 
dont les ean de l'Aguarmiolie aUoMotaient les bains de 
marbre, et arrosaient les féeriques jardins. Il fiidlait à 
cette époque aux meilleurs cavaliers de la Horde d'Or, 
plos d'une demi* journée pour oootoumer l'enceinte do 
cette riche dté c é l èb re par lea i ncom par ables richssses 
qu'y déversait le oonmieroe génois, par ses innom* 
brables mUckeit (mosquées) ou l'or s'épandait s» les 



312 BIBUOTHÈQUB L.SIVSR8ELL1 

plus beaux marbres d'Italie. Un sultan d*Eg3rpte fiit 
fier d'y construire une mosquée dont les murs étaient, 
dit*on, de marbres variés, et les voûtes de porphyre. Et 
les poètes d'Arménie ont longtemps chanté Esky-Krim 
qu'ils appelaient Solka, Solka la splendide, Solka l'incom- 
parable, Solka seule vraiment digne de ses khans redou- 
tés qu'ils saluaient du nom d'Emin. 

Bien plus... — « Tenez-vous bien, vous allez recevoir un 
coup », aurait dit ici le bon Sarcey d'avunculaire mé- 
moire, — j'ai de très sérieuses raisons de croire que c'est à 
Stary-Krim qu'est morte et a été enterrée, sous le nom 
de M™* Cachet, la comtesse de Lamotte- Valois, la fa- 
meuse héroïne de l'affaire du Collier. J'en ai du reste 
fourni ailleurs mes preuves *, ce qui me permet de ne pas 
insister. 

J'avais donc, comme vous venez de le voir, quelques 
raisons de ne pas traverser Stary-Krim sans lui consa- 
crer quelques lignes. 

Aujourd'hui, plus rien n'existe de cette ancienne ca- 
pitale. C'est à peine si çà et là quelques ruines de ruines 
en gardent un souvenir aux passionnés du passé. Au 
commencement du siècle dernier, le voyageur pouvait en- 
core circuler à travers les vastes salles du palais des 
khans abandonné, pour en admirer les proportions impo- 
santes, et tâcher d'en déchiffrer les pierres. A l'heure 
qu'il est, il est assez difficile de seulement fixer d'une fa- 
çon certaine l'emplacement de ce palais dont les 
marbres dentelés et les pierres sculptées ont servi à 
construire les banales maisons que nous voyons. Plus de 
traces des anciens remparts, dont on ne devine que les 
fossés. Et elles sont à jamais enfouies et à jamais taries, 

I Rtvut bleue du i6 sept. 1899 : La comtesse de Lamottê- Valois, Sa 
tnort en Crimée. 



oomi tono9LÈê oi ounte 315 

oat oooduites d'eau qui detoeodftîeot des maaiMgpM toî- 
nM0| danenrant les bains et les innombiables footainat 
des pâlatSi les vasques d'ablulioo des m osquées» et les 
abreuvoirs des caraYansërails. 

Après avoir examiné dans les berbes Utiles d'un vieux 
jardin une pierre dont l'inscription rappelle le passage 
d'une mission fénoise de frères franciscains, à l'époque 
des kbanSy noos lamontoos en voiture pour ttaverser le 
gros viïkge de Stary*ICrim qui revendique, paralt-il, le 
titre de ville. Et l'on se demande pourquoi, en le vo3ranL 
11 est vrai que, depuis quelque temps, Stary-Krim semble 
entrer dans le mouvement Un anarchiste, par exemple, 
y a tué l'autre nuit un ofBder de police, à bout portant, 
sans que l'on ait pu mettre la main sur lui. Or, en Russie, 
k notre époque, c'est U un titre à la notoriété qui n'est 
pas négligeable, et Stary-Krim est réellement en passe de 
mériter l'appellation qu'elle convoite. 

V 

De Stary.Kxim à Karmsaou-Bazar. 

A deux kilomètres environ de Stary-Krim, noos en- 

" f^m la aooa forestière on instant resserrée entre 

haines de basses montagnes qui s'écartent tout à 
roup comme pour noos permettre d'envelopper d'un 
^cul regard le Yaila criméen s'enfonçant vers le sud à 
profil peidn. Ce spectacle est non moins hnposant, et» je 
dirais volontiers, plus mascnlln qne oèhn de hi steppe. 
Cet harmonieux groupement de collines, monticules et 
monu ranuttsés sous la verdure, comme pour l'élan qui 
va les projeter tout le long de la o6te ; ces versants d'un 
sombre violet qui se détachent en vigueur sous les rsAets 
du del ; tonte cette masse sévère qui se dr esse en écran 
contre le rayomiemeot des derniers horiaons : tout cela 



314 BIBLIOTHtQUB UNIVERSELLE 

est d'une incontestable beauté qui cependant ne saurait 
me faire oublier l'éclatante diaprure des steppes offrant 
leurs mystérieux espaces et l'énigme de leurs lointains 
imprécis à ceux qui ont des ailes au cœur 

Nous descendons à toute allure, surplombant a droite 
et à gauche de profonds ravins remplis d'arbres dont 
nous ne voyons que les cimes, et, en face de nous, les 
montagnes se rapprochent, toujours couvertes de forêts. 

Toutefois, en dépit de ces multiples impressions, 
quelque chose en nous crie depuis un instant que midi a 
depuis longtemps sonné. Et nous nous voyons, hélas ! 
bientôt obligés d'obéir à cette voix qui me paraît non 
moins impérieuse chez un évêque que chez un simple 
mortel. 

La petite clairière que nous choisissons pour notre 
halte réparatrice longe sur tout un côté le fossé fleuri de 
la chaussée. Et nous sommes bientôt installés à l'ombre, 
caressés par des lianes qui agrippent les arbres jusqu'à 
leurs dernières branches, revenant parfois capricieuse- 
ment sur nous, comme pour réclamer leur part. Nous 
avions faim à n'en pas douter, mais néanmoins notre ap- 
pétit nous étonne, et l'eau fraîche et cristalline qui ba- 
bille au ruisseau voisin ne parvient pas à nous rendre in- 
sensibles au bouquet délicat d'un vin blanc du pays que 
le Père Grégoire nous offre, et qui, pur comme un vin 
de messe, — chose aussi rare ici que jadis à Argeliers, — 
nous réconforte délectablement. Nous causons avec gaîté. 
Le Père Grégoire nous chante un brindisi géorgien dont 
les phrases musicales, agrémentées à tout instant de trio- 
lets, traînent parfois sur une note qui monte et s'épand 
à travers la forêt en échos nasillards du plus pur Orient.... 
Que l'on est bien ici I... Mais à un moment donné, mon- 
seigneur nous fait judicieusement observer que cette co- 



SIS 

pîeoM ooUatsoQ n'est pis prédsément le but de notie 
voyage, et que près de trente verstes noot lépâi e nt en* 
core de Kanasou-Bazar. — Moma i gneor ! to» avei rai* 
aoQ l.. Et diipoa oomme à la première heure, nous noot 
réiottaUoQS eD voiture. 

A einq ou ttz Tentei de là, aprèt une fei ti g iD e m e 
deaceote, les rnootagnas recalent ven la mer évitant dé- 
daigneusemeot les ooUines crayeuses et déoudées qui 
nous amMmcent de loin les environs de Karassoo-Baar.^ 
Mais void on vaste enclos derrière lequel se profileiit à 
l'infini des lUfées d'artwes dont les branches trop 
lourdes de fruits sont soutenues par d'innombfables 
perches à fourchette* Nous eotraos dans la région de ces 
vcfgers crhnéens dont fl nous est dtfficOe en France de 
nous faire une idée : des vergers de 60, 80 et loo hec- 
tares qui donnent à leurs propriétaires, bon an mal an, 
des bénéfices variant entre 40 et 100 000 roubles (100 et 
250000 francs). Ces fruits sont généralement excellents 
et j'en ai vu certaines sortes que nous n'avons pas encore 
en France, notamment le KandiU Sénapt, une pomme 
exceptionnellement longue, d'un jaune doré délicieuse- 
ment teinté, sur un oàté, d'un rouge dégradé, et dont la 
chair de marbre a la nrûnriété de durer en s'am^lionuit 
un an et plus. 

A quelques verstes de Karaasou-Baar, au haut d'une 
montée, tandis que nos chevaux s'arrêtent pour reprendre 
haleine, nous allons nous désaltérer à une gracieuse fon* 
taine tatare cachée sous le fismllage ténu et éploré d'un 
grand saule. Nous buvons dans un lourd gobelet d'étain 
fixé au mur par une forte chaîne, et sur lequel nous h* 
sons ces mots gravés : e Bois à U soif et à U santé, mais 
ne me vole pas, et hiisse moi au voyageur qui te suit » 
Ce qui est d'autant mieux dit que cette eau guérit, pa- 



3l6 BIBUOTRÈQUB UNIVSR8BLLI 

raît-il, de la fièvre ; aussi nous expliquons-nous les innom- 
brables lambeaux d" étoffe de toute couleur attachés aux 
branches des arbustes voisins, par des Bulgares et des 
Tatares désireux de perpétuer ainsi le souvenir de leurs 
guérisons. 

Et nous voilà repartis, cherchant des yeux K;irassou- 
Bazar, dont nous apercevons bientôt les premiers peu- 
pliers, puis les minarets et les clochers, enfin l'amas de 
basses maisons piqué par endroits de bouquets d*arbres. 
Mais nos chevaux qui eux aussi semblent apercevoir Ka- 
rassou-Bazar ont décidément hâte d'atteindre enfin le 
terme de leur corvée. Ils nous enlèvent en une allure qui 
va s'accélérant et devient bientôt un galop effréné. Le 
cocher les maîtrise avec effort, à la russe, les deux bras 
tendus en avant continuant les rênes qu'il s'est enroulées 
aux mains.... Et cette course folle trouble notre regard, 
ne nous laissant plus le temps de distinguer ce qui fuit 
et s'engloutit derrière nous. Voilà tout là-bas un village 
tatare, je le reconnais à son minaret. 

— Ah! un cimetière bien abandonné, monseigneur. 

— Mais non, cher monsieur, c'est, il me semble, un 
troupeau bien gardé. 

— Pourtant, je crois que.... 

Mais cimetière ou troupeau, c'est passé, comme abimé, 
trituré sous le roulement martelé de notre véhicule en- 
volé. Ce sont des vergers, des cimetières encore; puis, 
près d'un village, des ruines de casernes qui semblent 
s'ébouler à notre approche. Et nous nous précipitons 
ainsi jusqu'à Karassou- Bazar dont nous traversons la 
grand'rue, pour arriver par une ruelle transversale devant 
une grande grille de fer qui enclôt un large espace, au 
milieu duquel s'élèvent l'église arménienne-catholique, 
et, sur la droite, Técole paroissiale et le presbytère. 



Si7 

Le curé te prëMota «MitAC» aoooaptfné de eoo tî« 
Caire et du curé de Symphéropol. To» Irob religieux 
nékitahilei, c onfrère » et amis d'eofuioe de noire Père 
Grégoire. Toutes les mtins teodoet s'entre-croÎMOt, w 
serrent Et lorsque, les pr^untitinni terminées» je de- 
mande qu'on veuille bien m'indîqner «i hôtel ; toujoun 
en excellent français on proteete^oo se récrie, on se 
dalite et l'on m'entraine presque de force. Ah! 
Henré, qu'il Eut encore bon se sentir de France, même 
à Karassoo-Baar! 

Tout en caressant de temps à autre de deux doigts sa 
belle barbe blanche, le Père Cyrille, le ricaire, m'indique 
ma diambre. fit je dois avouer que si je me sois rsreaMOt 
troirré eo aossi sainte compagnie, j'ai ruemeot senti 
battre aossi près du mien le corar de mes hôtes. 

VI 



La viUe. 

Le lendemain, tandis que ces messieurs disent leur 
messe, je vais 6dre on tour à travers Karassoo-Basar. 

Cette Tille fut une des rilles commerciales les plus 
prospères de Crimée. Sa sitnatioQ an centre de k pres- 
iju ic et sur l'unique route de Théodosie an chef-lieo» 
S3rmphéropol, la âûsait b énéficie r d'une grande partie du 
co mm erc e intérieur. Tous les villages e n v ir o nn ants af- 
fioaîsot sur ses marchés et dans ses caravansérails et 
c'était jour et mot, par ses rues mal p a vées, on co ntinu el 
mouvement de transit. 

Les lignes de chemins de fer, le croisement des chaos- 
sées nouvelles ont changé tout cela» et s'il n'avait pas 
ses inoomperables vergers qoi,à la saison des froits, doo- 
blent et triplent sa popofaition. Karassoo-Baar ne serait 



3l8 BIBLIOTHÈQUB UNIVERSELLE 

plus qu'une ville morte. Aussi bien, pour le moment, 
cette ville n'a-t-elle pas d'autre attrait que son cachet 
oriental: trottoirs surélevés et ondulant le long des rues 
boueuses que défendent contre les piétons leurs pavés 
inabordables; petites boutiques d'où s'échappent des 
émanations de cuir, de chair fraîche ou rôtie, d'épices de 
toute sorte, de fumier même; bref, toutes les senteurs 
du Levant. 

J'ai la curiosité, en passant, de faire la connaissance 
d'un vieux pharmacien français dont le vicaire m'a parlé 
hier au soir. Ce brave compatriote est ici depuis bientôt 
quarante ans, sans jamais en être sorti, même pour visiter 
les admirables envirotis du pays. Il s'est contenté, le 
temps venu, d'envoyer à Paris ses deux fils, dont l'un 
sortait il y a une douzaine d'années d'une de nos gran- 
des écoles militaires avec un numéro très honorable, et 
l'autre est architecte dans notre capitale. Et ce vieillard 
paraît heureux près de sa vieille épouse qui parle six 
langues, et, pour se distraire, apprend en ce moment l'es- 
pagnol. Il paraît heureux; mais tandis que de ses doigts 
tremblants il étalait fièrement sous mes yeux la preuve 
du succès de ses fils, j'ai bien remarqué, sans paraître les 
voir, deux larmes qui humectaient ses rides. Etrange des- 
tinée! 

Et tout en regagnant le presbytère par des ruelles si 
étroites qu'il me serait impossible d'y détendre mes bras 
en croix, je comprends la poignante impression que dut 
ressentir M™*^ de Krùdener malade et ceux qui l'avaient 
suivie, lorsqu'après un long et pénible voyage ils s'arrê- 
tèrent ici, en plein hiver, n'ayant plus, de tout ce qu'ils 
avaient laissé si loin, que le souvenir lancinant. Et revenu 
dans ma chambre, c'est avec une infinie tristesse que je 
relis ces lignes inspirées à M. Eynard par les nombreuses 



319 

oorrespoodanoei doot il lui hit pennit de dnpoter: € Ce- 
pendant, soit que l'on n'eût pet prévu tootet let diffio^ 
tes, toit que Thiver en flt surgir d'inatteodoei, lee nom- 
breux ooloos suisses et tllemands qu'avait amenés la 
princesse Galitan eursot beaucoup à souffrir à Karassou- 
Bazar .«^ M"* de Krùdener s'affligeait de ne pouvoir plus 
comme autiefois se dévouer au service des pauvres 
qu'eUe savait si bien soulager; mais à Tapprodie de la 
mauvaise saison tous ses maux se firent sentir avec une 
nouvelle force. La phtisie âûsait de rapides ravages. Un 
cancer intérieur la dévorait et lui causait de poignantes 
douleurs. » Fuivre Valérie!... 

Vieux papiers. 

On m'appelle au salon. 

Monseigneur a revêtu sa soutane éptscopaleà liséré et 
boutons violets et au petit canaail à fausses manches des 
prélats romains. Sur sa poitrine brille, suspendue à tme 
lourde chaîne d'or, la superbe croix pectorale dont lui fit 
présent Alexandre II. Et il a fort grand air notre évèque, 
qui m'invite à m'asseoir à ses côtés, avec un geste plein 
de promesses. 

Il a devant lui un large écrin que le président de la 
tahrique vient de lui apporter. Long de cinquante centi- 
mètres au moinSyCet écrin à serrure dorée est recouvert 
il un cuir épais et parfumé portant la profonde empreinte 
des armes impériales. Monseigneur l'ouvre avec com- 
ponction, comme il doit ouvrir le tabernacle. Nous 
vo3rons un imposant album richement relié et sur lequel 
les armes impériales se détachent encore en or vieiUL 
Les tisuilleU de cet album, d'épais parchemin, sont Joli- 
ment encadrés d'enluminures et portent en deux colonnes 
des caractères russes, avec, en regard, la traduction en 



330 BIBLIOTHÈQUE UNIVKRSELLB 

caractères arméniens, le tout artistiquement calligraphie et 
relevé çà et là de majuscules d'or ou finement coloriées. 
En son milieu, ce beau manuscrit est partagé par un 
large ruban de moire rouge dont le bout dépasse la 
tranche inférieure, pour disparaître dans une lourde boîte 
de vermeil, large comme une large soucoupe et qui ren- 
ferme le sceau impérial. Sur cette boîte l'aigle bicéphale 
apparaît encore et toujours, repoussée en un vigoureux 
relief. Ce document porte la signature autographe de Ca- 
therine II. 

— Oh! alors, c'est sérieux et sérieusement intéres- 
sant, dis-je en me rapprochant avec curiosité. 

— Non, ce n'est pas sérieux, mais en effet ça ne man- 
que pas d'intérêt, répond finement l'évêque. 

Et dans le regard qu'il me décoche par-dessus ses lu- 
nettes, en baissant la tête, il y a une ironie dédaigneuse, 
tandis qu'il poursuit: 

— Il faut que vous sachiez que lorsque Catherine II 
fut maîtresse de la Crimée, elle sentit bientôt que pour 
s'assurer la conquête de Karassou- Bazar et de ses envi- 
rons, elle devait avant tout gagner à sa cause les armé- 
niens-catholiques du pays qui, tant par leur nombre que 
par leur intelligence, pouvaient avoir une grande in- 
fluence sur les Tatares vaincus, mais non encore pacifiés. 
Et c'est alors que par ce rescrit sur solide parchemin et 
précieusement enveloppé, elle accorda pour toujours à 
l'Eglise arménienne-catholique de Crimée les privilèges 
exceptionnels dont voici l'exposé. 

Et pendant que monseigneur me donne la traduction 
de cet exposé, je remarque dans notre auditoire des 
échanges de sourires dédaigneux ou narquois qui n'ont 
en tout cas rien de révérencieux pour les libérales con- 
cessions de la magnanime impératrice. A un moment 



donné même le Père Cjrrille ne peut s'empêcher d'écla- 
ter de rire; ma» je doutais dé^ un peu de son loyalitaïa. 
Montetfneor Tient de terminer, et je félidte ces mee» 
sieurs auxquels ce rescrit concède des privilèges Traiment 
extraordinaires, dans ce pays d'oppression taquine, sur- 
toot en matière de religion. Biais le curé, qui ne peut ja- 
mais rire, ayant continuellement un cigare aux lèvres, 
m'interrompt dès les première mots : 

— Ces privilèges, saches-le bien, monsieur, sont rates 
lettre morte, dès le jour où ib ont été octroyés ; et, sans 
passer dans la pratique, il y a un siècle qu'ils sont en- 
Inrmés à double tour dans cet écrin d'une impériale du- 
perie. 

Et par deux fois il fait tourner la petite clef dans la 
seiiuie dorée. 

Je me récrie, je me scandalise : € Mais, c'est parole im- 
périale ! Et ce sceau blindé d'une épaisse et lourde 
oooche de métal prédeuz, parce qu'il veut demeurer in- 
délébile ? Et cette signature ? » 

— Voos^eemblex ignorer, me dit quelqu'un ; et je crois 
bien que c'est l'évèque ; voos semblés ignorer, ce qui est 
bien natorel cbex un Français, qu'un autocrate en Rus- 
sie a tous les droits, y compris celui de manquer è sa pa- 
role..- 

— Bah I sans aller si loin, poursuit le Père Cyrille qui 
décidément donne dans un rouge inquiétant ; vo3res donc 
œ qni se passe de nos joure, c'est toujoure la même 



Ht monseigneur sourit, ce qui l'excuse de ne pas pro- 
tester.... 

Après cela, nous procédons à Tcxamea des vieux re- 
gistres de fai paroisse, pour voir si nous y trouverons 
■tat. OMv. Lxv ai 



322 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

quelques indications sur la mort de M"* de Krûdener à 
Karassou- Bazar. Et après quelques instants de recherche, 
voici ce que nous lisons en russe et en arménien, sur une 
page de papier épais, grenu et d'un bleu pâli par le 
temps : 

€ Aujourd'hui 29 décembre, 1824, le corps de la ba- 
ronne de Krûdener a été déposé dans le caveau de 
l'église arménienne-catholique de Karassou- Bazar, pour 
être plus tard transporté par la princesse GàlJtzin. » 

Et tous ces messieurs me confirment la pef^i?^^"^®» 
dans le pays, d'une tradition qui soutient que le corps d® 
M™* de Krûdener repose encore dans le caveau où il fut 
alors déposé auprès des corps d'un général Schutz ^ et de sa 
femme morts plusieurs années avant elle, grands bienfai- 
teurs de l'Eglise catholique-arménienne de Karassou- 
Bazar, à laquelle ils léguèrent une fortune qui, jusqu'à 
ce jour, fait de cette église une des plus riches de la 
presqu'île. D'autre part, si le corps de M"'' de Krûdener 
avait été réellement plus tard enlevé pour être trans- 
porté, le fait serait sûrement mentionné sur les registres 
paroissiaux alors tenus par un certain P. Minas qui a 
laissé partout des preuves de son ordre scrupuleux jus- 
qu'à la minutie ; or, consultés avec le plus grand soin, les 
registres sont muets sur ce sujet. 

Mais monseigneur se prépare à recevoir des visites, ce 
dont je profite pour aller me faire raser chez un coiffeur 
tatare dont ce matin, en passant, le type m'a plu, non 
moins que l'enseigne en français : 

Saion pour razer tête sans perricules, 

< A Théodosie, le 98 mai 1787, le général de brigade Schutz, comman» 
dant le régiment des chevau-légers de Tauride, avait reçu des mains de 
Catherine II l'ordre de Saint-Vladimir, en récompense de ses service» 
exceptionnels. 



OOmS lOlfORii Dl CSIMÉI PI 

La maboo où mourut M *« de Krûdener. 

Ces! vers doq heures du toir que Dont nous dirigeons 
enfin Ters la nuuson qui vit nxmrir M** de Kriklener et 
qui n'est séperée que par une ancienne chaussa du pe- 
tit cimetière où s'élève la chapelle du caveau apparte- 
oant à l'Bglise catholique-arménienne. 

Noos partons tons dans deux voitures, bien que la dis- 
tance ne soit pas grande, mais on perd vite l'habitude 
de marcher en Russie. Après avoir traversé un petit mar- 
ché découvert, nous nous engageons dans one ruelle dont 
nos véhicules heurtent parfois les trottoirs, des quatre 
roues en même temps ; et sortis bientôt de KaraMOO- 
Baiar par l'ancienne route de Théodoeie, noos noos 
arrêtons quelques minutes après devant la demeure où 
s'arrêta un iour. pour y mourir, M^ de Kmcl^er déjà 
mourant' 

Cest une maison d'apparence bourgeoise, construite 
dans le goût du pays, et plus que modeste avec son étage 
bord^ sur toute sa façade d'un simple balcon de bois que 
U tuiiurc de simples tuiles vient abriter en se prolongeant 
en auvent. 

Cette maison est louée par la fiibrique de l'église, qui 
en est propriétaire, mais les locataires, pauvres gens très 
aocoeilUmts, noos en ouvrent tontes lea portes. 

En bas, rien qu'une cuisine délabrée, avec deux ou 
trois réduits de débarras, et une fiiçon de large vesti- 
bule d'où part le vieil escalier de bois qui mène à l'étage 
supérieur. 

Cest avec mille précautions que noos gr a v i sson s les 
degrés de cet escalier, et noos visitons les quatre 
duunbres qui composent toot l'étage. J'avoue que je les 
parcoors avec une petite pointe d'émotion, ces pauvres 



324 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSBLLB 

chambres d'exil par lesquelles je crois voir circuler, em- 
pressées autour de la malade, M™* de Berckheim sa fille, 
et Emilie, cette jeune servante livonienne dont M'"*^ de 
Krudener aimait particulièrement les soins. Mais je m'ar- 
rête.... Voici incontestablement la chambre où elle est 
morte, et je lis à haute voix les indications fournies par 
M. Eynard, d'après une correspondance de M"'* de Berck- 
heim : « La chambre de M™* de Krudener donnait sur la 
ville, et sur de fort grands arbres, au delà desquels on 
pouvait entrevoir les côtes de Crimée.... » Et nous cons- 
tatons : les voilà bien encore les grands arbres, là-bas 
de l'autre côté de la route ; derrière eux, voilà bien la 
ville, et dans le lointain la ligne bleue des Alpes cri- 
méennes.... Ce sont bien ces quatre pauvres murs qui ont 
vu agoniser M™*' de Krudener, et qui l'ont entendue 
<€ demandant avec larmes de la patience, quand ses nerfs 
délicats ne pouvaient presque plus soutenir l'irritation 
causée par l'épuisement. » Quel crêpe lourd, épais et 
mouillé de larmes devait endeuiller en effet ses médita- 
tions, quand par les soirs de décembre elle aimait, paraît- 
il, à suivre des yeux par sa fenêtre, le soleil couchant ! 
Quand de son lit d'agonie elle promenait son regard 
presque éteint sur ce morne et silencieux paysage, peut- 
être se rappelait-elle souvent ce Mont aifné, de la Plaine 
des Vertus, d'où, placée près de l'empereur Alexandre, 
elle voyait en souveraine, défiler à ses pieds 150000 sol- 
dats russes, tandis que tout un peuple accourait, curieux 
de connaître la mystérieuse inspiratrice de celui qui 
avait alors le pouvoir de transformer la physionomie de 
l'Europe. Ces montagnes lointaines du Yaïla si douces au 
regard, mais si mélancoliques à l'âme de l'étranger, sur- 
tout à cette heure où, comme dans un regret du jour, 
elles semblent avant la nuit accrocher de leurs derniers 



sommets les gazet dorées du crépuscule, ces Alpes loto- 
tainei, peut-être réveflUdeot-ellet ptifoit dans l'âme de 
cette propliétesie déchue le sourenlr de la Sdase qu'elle 
avait parcourue en triomphatrice et dont elle avait réro* 
lutioooé hi plèbe, par set muniOceocea mooosidéréea..^ 
Oh I ces bruyantes rumeurs d'ovation de lâ-bas ! et id ce 
silence anticipé de la tombe I... Et ces jeunes femmes ta- 
tares qu'elle voyait passer, revenant des jardina dans le 
Jour mourant, un voile soyeux leur flottant gradeuse- 
ment aux épaules, ne lui remémoraient-elles pas l'irrésis- 
tible grâce de cette fiimease danse du chÂle qui avait 
fidt Jadis la gloire de Delphine ?... Et n'était-ce pas A 
l'obsédante évocation de ce passé qu'elle versait des 
larmes, et que sa fièvre redoublait d'intensité, quand ap* 
prochait la nuit : € Jetant un regard en arrière, écrit 
M^ de Berckheim, et s'arrètant, pour considérer ce 
qu'elle (Quittait, et repasser dans ton âme sa course ra- 
pide, elle n'eut que des larmes à oflfrir.... » L'oubli tom- 
bait brutalement sur cette femme qui avait tant fiut et 
tant sacrifié pour le conjurer. Elle ne recevait pas même 
les lettres qui lui étaient adressées, e Six lettres de 
Kœse, écrit toujours M"* de Bercfcheim, se perdirent, je 
ne pus pas même lui donner des détails sur ce heu qu'elle 
aimait tant.... » Et cependant U mort poumiivait avec 
acharnement son œuvre sur l'infortunée malade dont 
l'eut € exigeait jour et nuit des soins oontinns. Vers le 
soir elle s'endormait. Dans les derniers temps elle résis- 
tait au sommeil, disant que c'était un sentiment si pénible 
que celui du réveil, que c'était déjà comme hi mort.... » 
Nous redeaoendons avec mille précautions l'escalier 
qui gefait sous nos pas ; et, sans remonter en voiture, ce 
qui serait décid ém ent honteux, nous traversons Ik roote 
qoi nons sépare dn cimetière. 



S36 BmUOTRfeQUB UNIVBRSBLUl 

Le tombeau de M"" de Krûdener. 

C'est un cimetière pas grand et peu rempli, où les 
tombes qui semblent s'éviter sont disséminées çà et là, 
quelques-unes pieusement entretenues, les autres aban- 
données pour la plupart sous leurs croix vermoulues et 
dont les bras renversés paraissent appeler quelqu'un en 
des gestes de détresse. 

La petite chapelle sous laquelle se trouve le caveau 
dit « de l'église catholique » se dresse au milieu de ce 
désert. Nous y entrons et lisons sur une dalle qui forme 
à peu près tout le sol de ce minuscule oratoire le nom 
du général Schutz, décédé à Karassou-Bazar, le 1 6 août 
1810, et celui de sa femme morte le 8 janvier 181 7. 

C'est en vertu d'une des clauses de leur testament ré- 
digé tout en faveur de l'Eglise catholique, que les époux 
Schutz furent inhumés dans cette chapelle qu'ils avaient 
fait construire de leur vivant à cet effet. 

Nous constatons bientôt que desceller cette dalle pour 
la soulever ensuite ne sera pas chose facile et amènera 
des complications que nous n'avions pas prévues. Nous 
demeurons un instant perplexes, lorsqu'un des ouvriers 
appelés nous donne l'idée bien simple d'attaquer le ca- 
veau par l'extérieur, en entamant avec précaution au ni- 
veau du sol le mur qui est derrière l'autel et dont les fon- 
dations doivent former une des parois du caveau. Nos 
hommes se mettent aussitôt à l'ouvrage. De leurs pelles 
ils rejettent la terre et découvrent bientôt deux rangées 
de moellons. Non sans difficulté, ils parviennent à en 
dégager un et les autres se détachent ensuite sans qu'il 
soit besoin de grands efforts, puis bientôt nous voyons à 
nos pieds comme un soupirail ouvert sur du noir. Le 
Père Cyrille est déjà à plat ventre, sondant de sa bougie 



ooiMi lONOftit Di cmmit 537 

rintérieur du caveau, c II y en a réellement trois! » crie- 
t-il. Mais bien que le Père Cyrille soit k tous les Ittret 
digne de confiance, chacun de nous veut voir de ses pro- 
pres 3reux« Et tout le monde en a vu trois, quand à mon 
tour je glisse ma tète dans le soupirail que j'éclaire d'une 
main. Après un long moment je me relève en dédanmt 
que/r crois bien en avoir distingué trois, moi aussi, mais 
pas asset distinctement toutefob pour que je ne craigne 
pas la s uggesU oo de ceux qui m'ont précédé. Et j'insimie 
que je serais bien plus convaincu si l'on descellait encore 
quelques pierres, de fiiçun à ce que quelqu'un de nous 
pût pénétrer dans le caveau et l'édairer à souhait 
« — Qu'à cela ne tienne! » dit aimablement monsei- 
gneur. Et les ouvriers élargissent l'ouverture assex pour 
que le Père Cyrille puisse s'y glisser avec une souplesse 
que e n'attendais pas de sa jeune barbe blanche. 

Le caveau est maintenant éclairé et nous y vojrone 
très distinctement trois cercueils: deux cercueils égaux 
et d'un même bois placés câte à c6te, — les cercueils 
des époux SchuU, — et plus bas un cercueil de moindre 
dimension, recouvert d'une fine soie qui se pulvérise sous 
les doigts et que borde aux arêtes de la bière une tresse 
qui fut d'or, retenue par de petits clous à brge tète. 

Dès lors le doute n'est plus possible, ce cercoefl, qui 
n'est pas dépourvu d'une certaine grâce mao^ire, sous 
son léger revêtement de soie rose mouchetée de noir, 
et qui semble un intrus dans ce caveau étranger, ce cer- 
coefl contient incontestablement les restes de M"" de 
Krûdeoer. Cest bien U, au fond de cette steppe ignorée» 
dans cette sépulture d'emprunt, qu'elle est odîliée depuis 
près d'un siècle, cette femme qui avait aspiré à toutes 
les immortalités. 

Ecfaûrés par le soleii couchant, les ouvriers reéerment 



328 BIBUOTHÈQUE UNIVERSELLE 

le caveau, et, tout en les suivant distraitement des yeux, 
je songe à ce qui dut nécessairement se passer — comme 
je l'avais du reste pressenti dès le premier jour — après 
la mort de M"* de Krùdener. Son entourage avait bien 
certainement résolu de transporter son corps à Koreiss, 
comme le mentionnent les registres paroissiaux. Mais 
en décembre, surtout à cette époque où l'on ne trouvait 
guère en Crimée que les chemins qu'on savait se tracer, 
la chose était d'une difficulté extrême, pour ne pas dire 
insurmontable. Il y a quelques années seulement que je 
mis, au mois de janvier, six heures et quart pour faire 
cinq kilomètres, en pleine steppe, sur des chemins qui 
nous obligeaient de nous arrêter toutes les cinq minutes 
pour dégager les roues immobilisées et que nous avions 
bien de la peine à retrouver, sous la couche épaisse et 
compacte d'une boue argileuse qui les engaînait avec ime 
désespérante adhérence. Or Karassou-Bazar se trouve à 
deux cents verstes environ de Koreïss ; il est donc tout 
naturel qu'on ait remis à une saison meilleure le trans- 
port du corps de M"*' de Krùdener. Mais, on le sait, 
par la suite ces beaux projets de colonies évangéliques 
auxquelles le prince Galitzin avait destiné toutes ses 
propriétés en Crimée devaient aboutir à un lamentable 
échec. Nous avons vu plus haut les émigrés suisses et 
allemands qui allaient former ces colonies souffrir déjà 
beaucoup à Karassou-Bazar de l'hiver et des nombreuses 
difficultés que l'on n'avait pas su prévoir; cependant les 
plus pénibles étapes de leur exode leur restaient à faire. 
Aussi furent-ils nombreux les découragés, les traînards 
qui s'attardèrent dans la steppe pour finir par s'y fixer 
ou pour regagner plus tard leur patrie. 

Toutefois le prince Galitzin et sa femme, les époux 
Berckheim, accompagnés de quelques intrépides, atteigni- 



iGiiOBii Di cuMÉi |ao 

rent Korel«s, s'y msUllèrent mètne; mais, quint à TceoTre 
profecée de rëoovation reiigieute^ œt courageiu pion- 
nlefi éliîeot trop peu oonibraiiz pour qoe, dès la pre* 
mière heure, leun efforts ne fussent pas frappés de sté- 
rilité. Au milieu de tant de trarerses et de si amèresdé- 
stUosioiis le sourenir de la pauvre dispanie s'atténua 
Ineotât, même dans le cœur de ceux qui l'aTaient le plus 
aimée. Et le soud qu'on avait pu avoir tout d'abord de 
transporter la chère dépouille dut nécessairement fiura 
place à des préoccupations plus abeori)antes Jusqu'au 
jour où l'on ne vit plus la nécessité de procéder à une 
exhumation devenue inutile, Kaiasaoïi-Baar valant à 
cette époque KoreiM. 

Telles sont les réflexions qui m'absorbent, tandb qu'à 
récart je lis distraitement lea épitaphes des plus vieilles 
tombes^.. 

Et void que le soleil s'éteint, baignant tout de ses re- 
flets roses, ce même soleil couchant que M"* de Krûde- 
ner aimait à suivre du regard. Mais, par une de ces 
sautes d'im pre ss i o n qui me sont fiunilières, en présence 
de ce splendide couchant je me demande, sans bien sa- 
voir à quel propos, pourquoi tant de gens se lèvent à 
des heures impermises pour voir lever le soleil et lui 
tournent indifférenU le dos quand fl se couche. Est-ce 
que Taube si incolore et si froide, qu'on voit presque tou- 
jours du reste avec des yeux ensommeillés, a réellement 
plus de charme que le créposcnle avec ses teintes mou- 
rantes, ces mystérieux reflets qui donnent à tout ce 
qu'ils eflfeorent une vie fintastique, avec ces silences 
troobiaiits qui font tendre l'oreille et battre le coeur?... 
Est-ce que l'aurore, avec ses célèbres doigts de roses se- 
rait vraiment plu5 belle que ce soleil couchant s'agrippent 
de ses antennes d'or à hi brume du soir, comme dans un 



330 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

regret de faire place à la nuit?... Croyez-moi, il y a en- 
core du snobisme là-dedans. 

Une relique. 

Onze heures viennent de sonner dans la nuit et avant 
de me coucher je relève quelques notes, lorsqu'on frappe 
discrètement à ma porte. C'est le Père Cyrille qui, sur 
la pointe des pieds, s'approche de ma table pour me re- 
mettre mystérieusement un petit papier rose soigneuse- 
ment plié. 

— Tenez, me dit-il, voici ce que j'ai dérobé pour 
vous... un souvenir.... 

Et il se retire, toujours à pas étouffés, me saluant de 
la main, car il faut bien se garder de réveiller monsei- 
gneur qui dort dans la chambre voisine. 

Intrigué, je tâte... une médaille, sans doute.... J*ouvre, 
et j'aperçois un petit clou de cuivre oxydé, sur quelques 
fils d'or mêlés à de la poussière de soie, le tout recueilli 
sur le cercueil de M"*= de Krudener. Charmant larcin! 
Attention touchante! Je cache avec un soin pieux cette 
précieuse relique qui me rappellera, avec les incompara- 
bles amis d'un jour, trouvés et laissés si loin, le petit 
cercueil sur lequel, devant moi, la terre est peut-être 
retombée pour toujours.... 

Infortunée Valérie! cette pincée de poussière soyeuse 
et dorée, c'est, hélas! tout ce qui de toi re verra un jour 
la France, cette France que tu chérissais « éperdument » 
et qui vit l'apogée et aussi les premiers déclins de tes 
éphémères triomphes. 

Louis de Soudak. 

Esscn-Ely (Crimée), 27-10 avril 191 1. 



^♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦t^ftt»»^»»t^»^»»^»»»t»»^»^^»» 



GENÈVE SOUS LA TERREUR 



BT DnuaÈKB PAKTIB 



Comment s expliquer que, les droomhinoes n'étant 
point identiques à Genève et en France, les idées des 
Jacobins aient pu présider à la Terreur g ene To i s e ? A 
vrai dire, les Jacobins, pas plus que Robespierre, ne 
semblent s'être beaucoup préoccupés de ce qui se passait 
à Genève ; une autre besogne, plus immédiate, les occu- 
pait alors. Ce n'est pas fimte, d'ailleurs, d'y avoir été in- 
cités par les ennemis de Genève. Le résident Soulavie 
correspondait directement avec les Jacobins, utilisant par- 
fois comme mewiger Tun des frères de Marat, établi à 
Genève. Il est vrai de dire que le même Soulavie, en sa 
qualité d'abbé défroqué, était desservi auprès des Jaco- 
bins par Desoonaz, en rapport, lui aussi, avec eux. De- 
sonnaz les met en garde contre celui qu'il appelle « un vrai 
calotin. » Nous ne pouvons examiner ki, du» leurs dé- 
tails, les rapports qm* existèrent entre les révolution- 
naires genevois et les Jacobins. Il faut constater, cepen- 
dant, que l'un des fondateurs du club des Montagutfds 
de Genève, Goeringuer, fut chaigé de la oonespon- 
danœ de ce club avec les Jacobins. Il demanda même 



332 BIBUOTH^UB UNIVERSELLE 

que la société genevoise fût affiliée à la société pari- 
sienne. La réponse qu'il reçut est conçue en termes 
vagues ou trop précis : la meilleure diplomatie, y est-il 
dit, est celle des poignards ! Si grande était l'influence 
des Jacobins qu'une alliance avec eux semblait, pour 
beaucoup, la panacée. Des Genevois, assez naïvement, 
allèrent jusqu'à réclamer leur intervention pour que 
Genève fût protégée contre toute atteinte portée à 
son indépendance. Mais les pamphlets contre Genève 
se succédaient, soupçonneux ou violents. L'accusation 
lancée contre les aristocrates de menées contre-révo- 
lutionnaires, qui n'avait pas été précisée jusqu'alors, 
prit corps brusquement et détermina les premiers actes 
de la Terreur. Les révolutionnaires prétendirent que 
l'ancien syndic Jean-Louis Micheli et l'ancien auditeur 
Labat, propriétaires des châteaux du Crest et de la Gara, 
avaient incité les gens de Jussy à lutter contre la ré- 
volution et les patriotes. Le bruit courut que ces châ- 
teaux contenaient des dépôts d'armes et de munitions à 
utiliser contre le peuple. Sur la proposition d'un nommé 
Wittel, libraire neuchâtelois non sans talent, le club des 
Montagnards suivit une fois de plus l'exemple venu de 
l'étranger ; l'année précédente, la commune de Paris 
avait organisé une armée révolutionnaire destinée à pour- 
voir par la force à son approvisionnement : les Monta- 
gnards décidèrent de se rendre en armes à Jussy et entraî- 
nèrent à leur suite d'autres clubs. 

En France, le gouvernement avait autorisé la création 
de l'armée révolutionnaire. Qu'allait-il en être à Genève ? 

Suivant leur habitude, les Comités prirent un moyen 
terme : incapables de résister à la poussée populaire, ils 
tentèrent d'organiser la troupe et la firent surveiller par 
cinq de leurs membres. Remède illusoire. Lorsque l'on 



333 

apprit dans la ville le départ de la bande année pour 
Jvaaj, Tinquiéitide pouvait te lire tur tous les Tisa|^ 
« Le beau sexe surtout n'était pas sans alarmes, écrit un 
contemporain. Les unes craignaient pour leurs époux, les 
autres pour leur amants, d'autres endn... pour tous les 
deux à la fois ^ » A Chêne, premier délit : les commis- 
saires des Comités ne purent empêcher que leur troupe 
ne fusillât un tonnelier nommé Burdet, qui avait commis 
le crime de lèse-nation en refusant de troquer son bon- 
net blanc contre un bonnet rouge. A Jussy, Micheli, La- 
bat et un nommé Lamon, après avoir fiulli stibir le même 
sort, furent arrèlés. Quant au village, il fut mis en coupe 
réglée par les trob ou quatre cents hommes composant 
l'armée révolutionnaire. € Le vin, les dindes, le porc 
frais, rien n'a été ménagé », et Deaonnax ajoute mo- 
queur : € Des militaires, après une aussi longue cam- 
pagne, doivent, en effet, avoir besoin d'une bonne nour- 
riture. » 

Nous avons vu la Révolution tour à tour idyllique ou 
paternelle. Elle totimait au vulgaire maraudage 1 L'équi- 
pée de Jussy eut, du reste, son dénouement devant la 
justice : les meurtriers de Burdet furent condamnés, 
deux d'entre eux au bannissement, le troisième à la pri- 
son. Le club des Montagnards semble, lui-même, avoir 
été un peu capot de son expédition : c'est en vain que les 
condanmés réclamèrent son intervention. 

Une réunion plus solennelle que celle qui avait déter- 
miné la promenade révolutionnaire de Jussy devaitavoir 
lieu peu après. La cou stltMti on , élaborée par une assem- 
blée nationale, fut soomise à l'approbation du peuple, 
réuni, comme autrefois, en Conseil général. Bile débutait 
termes : « Le peuple g e ne v ois » libre et indépen- 



334 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

dant par la protection de l'Etre suprême, fonde sa cons- 
titution sur la justice, l'égalité et la liberté. » Il y a là 
un souffle moral et démocratique du meilleur aloi. Pour- 
tant, il fut fait une entorse au principe de l'égalité tel que 
nous l'entendons aujourd'hui : la constitution enlevait 
aux habitants catholiques de Genève la possibilité de 
devenir citoyens genevois. « C'est à une immense majo- 
rité, écrit le secrétaire de la légation de France, que cette 
disposition a été prise et la emporté sur la convenance, 
la politique et la raison ^ » En examinant de près la dé- 
cision du peuple genevois, il semble bien, cependant, que 
la politique y joua un grand rôle. Le mobile de son vote 
n'était religieux que par opportunisme. Ce qu'il fallait 
aux Genevois, ce qui leur importait par-dessus tout, c'é- 
tait de conserver l'alliance de Berne et de Zurich, cantons 
protestants, en maintenant intact le protestantisme gene- 
vois. 

Au vote de la constitution succéda l'élection des syn- 
dics qui devaient remplacer le gouvernement provisoire 
exercé par les Comités. Le choix des électeurs tomba sur 
les citoyens Jean Janot, notaire, Julien Dentand, ancien 
pasteur, Jean-Bénédict Humbçrt, horloger, et Esaïe Gasc, 
ancien pasteur. Ce dernier semble avoir été le plus bril- 
lant des quatre nouveaux magistrats. Mais la figure de 
Jean-Bénédict Humbert est certainement plus originale. 
D'horloger devenu pamphlétaire, Humbert avait copié, 
dans ses publications intitulées Contes du fils DuchênCy 
les Contes du père Duchêne, ces pamphlets fameux 
qu'Hébert publiait à Paris pendant la Terreur. Les contes 
de l'horloger genevois sont, à vrai dire, moins sangui- 
naires que ceux du terroriste parisien. A Genève, où 

* Affaires étrangères. Correspondance de Genève, vol. loi, lettre du 
a mars I7(^. 



ondhri bous la muu^im 355 

Ton donne volontiers des siirnonis, Humbert reçut celui 
de Syndic dit pommes de terre; sur sa propontioo, les 
gladt des fortiScatioDs araient éU transfomëi en ter- 
rains de culture et partagés entre les ouvriers. Les con- 
temporains assurent qu'il était difficile de maintenir 
l'ordre parmi ces agriculteurs improvisés, les uns empié- 
tant volontiers sur la parcelle des autres. 

Les magistrats qui composaient le nouveau go u ver n e- 
ment devaient se montrer, pendant les événements de 
r: '!ct, bien peu aptes à maintenir l'ordre dans la petite 
république, mais ils surent obtenir, dans les premiers 
temps de leurs IbiiotioQS, quelques avantages des can- 
tons suisses. Ces concessions n'écartaient pas la misère 
qui rôdait autour de Genève. La caisse de l'Etat avait 
un découvert de 500000 florins. Tandis que le gouver- 
ti«.m#.nt cherchait un appui dans la diplomatie, les clubs 
.!cnt assurer l'ordre économique en réclamant la 

i notion obligatoire des fortunes et la répartition de la 
1 obtenue entre les citoyens pauvres. Une 
^ à cet eflbt au vote populaire, omis elle 
tut ' , Déçus dans leur attente, les clubs discu- 

tent l'établissement d'une taxe révolutionnaire obliga- 
toire, les esprits s'échauffent, les tètes se montent, et, le 
vendredi 19 juillet, à ouse heures du soir, l'insunectioD 
se déchaîne comme un ouragan. Les atoyenst courent 
aux armes, les révolutionnaires te répandent dans les 
rues, traquant, jusque dans les temples, les ecclésiasti- 
ques qui s'y sont réfugiés. Près de six cents citoyens 
sont incarcérés et plus de quatre cents d'entre eux 
emprisonnés dans le grenier à blé de Cbantepoulet. Ce 
qu il y a de plus grave, ce qu'il y a de plus dangereux 
pour ceux contre lesquels l'émeute est dirigée, c'est 
qu elle est parlement organisée. On sent que dèslo^g- 



33^ BIBLIOTHÀQUB UNIVERSELLE 

temps le plan en est dressé et qu'elle doit se dérouler 
presque réglementairement. Le gouvernement sera res- 
pecté dans la personne de ses membres ; en ce qui 
concerne les décisions à prendre, on passe par-dessus sa 
tète; ce n'est plus qu'un gouvernement de façade, limité 
aux besognes administratives et dont on a rogné les 
compétences. Le vrai gouvernement, celui qui — à 
l'instigation de l'avocat Alexandre Bousquet — va 
prendre en mains les rênes de la politique, c'est le co- 
mité de sept membres « chargé — porte son mandat — 
d'organiser la révolution. » Le comité ordonne le séquestre 
des biens appartenant aux prisonniers ; il procède à la 
saisie de leurs bijoux et de leurs valeurs, qui sont dé- 
posés à la maison commune, — à l'exception de ce que 
les pillards, dont les révolutionnaires font le jeu, gardent 
par devers eux. La classe aisée n'est pas la seule à être 
dépouillée ; le citoyen Munier, qui devait payer de sa vie 
ses convictions politiques, se voit saisir trois florins. 

Dès le 20 juillet, le tribunal imaginé par Bousquet est 
organisé et composé de vingt-et-un membres, auxquels 
les pouvoirs les plus étendus — une véritable dictature 
— sont attribués. Seules, les condamnations à mort 
seront soumises à la ratification des révolutionnaires. 

Comme David Chauvet le signalait alors, les juges 
n'appartenaient point à une catégorie unique de citoyens. 
On comptait, dans leur nombre, des hommes considérés 
jusqu'alors comme fort estimables, de bons ouvriers, des 
négociants, des hommes de loi, et le gouvernement qui 
assistait, impuissant, à leurs décisions arbitraires, était 
composé, lui aussi, d'hommes de loi, de négociants, d'an- 
ciens pasteurs. La peur de l'étranger, les rancunes, la 
passion, transformèrent les caractères, firent sortir de 



GIMftVI flOVS LA TBftsnm 337 

leurs habitudes et de leur tempérsineot les jqfes tmpro* 
visés : à rinstmr de ceux qui dictaient en Pranoe les 
massacres et les exécutions, ils siégeaient jambes et bras 
nus, la poitrine découverte, un bonnet rouge sur la tète, 
un sabre au côté et des pistol et s à la ceinture. Plusieun 
d'entre les élus, du reste, ne purent se résoudre à aocom« 
plir la besogne qui leur était imposée et firent défectico 
aux séances du tnbunal. Ceux d'entre eux qui n'avaient 
pas d'excuse péremptoire étaient obligés de prendre 
séance : nous avons eu sous les yeux une carte à jouer, 
un dnq de trèfle, an verso de laquelle le préaident et 
le secrétaire du tribunal ordonnent à l'un de leurs 
collègues de se joindre à eux, sous peine d'être traduit 
lui-même devant le tribunal. D'aucuns préférèrent 
d'ailleurs être emprisonnés plutôt que de remplir leur 
lugubre mandat. 

Dans la salle d'audience, tout était préparé aasex 
habilement pour frapper l'imagination : annlessus de 
l'entrée de la salle du conseil des Deux-Cents, à l'hôtel 
de ville où il siégeait, on lisait une inscription portant : 
« Efifroi du crime, asile de l'innocence. » Bousquet, qui 
avait obtenu le plus grand nombre de suflfrages, présida 
la première séance du tribunal; elle débuta par une in- 
vocation à l'Etre suprême. 

Le tribunal rendit son premier jugement dans une au- 
dience spéciale : quatre des prévenus, appartenant à la 
classe bo u rgeoise, étaient condamnés à mort ; Cayla, 
anden syndic de la garde, Plrevost, ancien procureur^ 
néral, et de Rochemont, jeune avocat de grand avenir, 
étaient bannis à perpétuité. A l'ouie du résultat des déli- 
bératkms, les révolutionnaires les plus exaltés protes- 
tent ; ils accusent le tribunal de âivoriser l'aristocralie. 

OmV. LXV 22 



338 BIBUOTRtQUE UNIVBR8KLLB 

Des cris de mort retentissent contre lui aussi bien que 
contre les prisonniers et le tribunal, cédant aux me- 
naces, décrète la mort pour tous. 

Le peuple, cependant, appelé à ratifier les condamna- 
tions à mort, libère Cayla, Prévost et de Rochemont. 
Nouvelle fureur des Montagnards. Comme ils l'ont fait 
devant le tribunal, ils réclament la mort pour tous. Le 
bruit court que tous les prisonniers sont en danger, et 
que le grenier à blé de Chantepoulet, où sont enfermés 
quatre cents d'entre eux, va être incendié. La terreur 
s'empare de la population. Elle se rappelle les massacres 
qui ensanglantent la France ! Le Comité militaire, l'état- 
major et les députés des compagnies rassemblées au 
Lycée se rendent au tribunal et le tribunal, malgré le 
verdict populaire, croyant peut-être éviter de plus grands 
maux, décide arbitrairement de rendre exécutoire sa 
dernière sentence. 

La majorité des citoyens n'était point favorable aux 
meurtres qui furent alors commis, mais leur efifroi fut tel 
qu'ils ne surent point réagir et les empêcher. Parmi les 
révolutionnaires eux-mêmes, il n'y eut pas accord sur les 
exécutions. Desonnaz, par exemple, qui présida le second 
tribunal révolutionnaire, dont nous parlerons, et qui ap- 
prouva, d'une manière générale, les condamnations, dé- 
clare, dans une note, que la mort de Rochemont « est 
une tache à la révolution. » « C'était, dit-il, un jeune 
muscadin qu'il fallait un peu humilier. » Ni Desonnaz, 
cependant, ni les autres, n'intervinrent, semble-t-il, en sa 
faveur. 

Les condamnations qui suivirent n'entraînèrent pas la 
peine capitale. Mais Soulavie veillait. A son instigation, 
quatre membres du tribunal furent destitués et rem- 



LA TIULBOR ||9 

plac^ et l'oD décida que les condamiMiliotM à mort ne 
tenieot ploi tomiilMt à la ratificalioo du peuple. Dèe 
Ion les ezécotioiis reoommeiioeot. Fatio-Pelltasan, an* 
des t3nidic, et Narille-Gallatin, anden procureur -gé- 
néral et conseiller, sont condamnés à mort pour les 
mêmes ûuts que Cayla et Prévost Par son crédit à la 
cour de Turin, Palio arait âidlité rinterventioD du roi 
de Saidaigne dans les affiûres de Genève en i/Si.Quant 
à Naville, qui n'était point conseiller à cette époque et 
dont la répuUtion était grande, fl eût été sans doute ac- 
quitté si, dans sa détese, il n'eût tenté de justifier la 
conduite du go u verne m ent de tj$2, Naville était si oer* 
tain d'être relaxé qu'il avait demandé luinnème à être 
arrêté par ceux qui étaient venus fouiller sa demeure, et 
à être mis en jugement. Il eàt échappé peut-être à 
toute poursuite sans l'intervention du secrétaire de la 
légation de France. Dans une lettre adressée à son mi* 
nistre, Delhorme écrit qu'il a &cilité le passage du lac à 
des patriotes chargés d'arrêter le fiuneux Naville, «héros 
de la contr^révohitioQ genevoise et digne partisan des 
én%rés>.» 

Pour avoir un exemple de la mentalité du tribunal, fl 
faut lire les lignes suivantes de Oesoonas, l'un de ses 
membres : 

» Le premier qui fut appelé à donner loo opinion et à voter sur 
\ *' ' t UM grande vérité, vérité dont oo lui fil un crime et 
> titiis compte. « Ma conscience, dit Nil« aurait btsoln 
d'étrt encore éclairée ; . . . elle me dit que Naville ne mérite fm la 
mort.... mais puisqu'enfin il iaut avoir deux consclsaces. je le 
condamne à mort. «SI la poêitlon de celui de mes coOègiies qui 
opiaalepremierfutdéssgréablt. la mienne fut aftsuss. Lorsque 



340 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

mon nom sortit de l'urne, treize voix avaient déjà prononcé la 
mort; il n'en fallait plus qu'une pour qu'il y fût condamné. 
« Naville est un aristocrate, dis-je en opinant, mais il ne se ren- 
dit jamais personnellement coupable envers le peuple ; cepen- 
dant, quoique je ne pense pas qu'il mérite une peine capitale, 
comme je veux sauver mon pays, je le condamne à mort *. » 

La sentence rendue contre Naville causa une grande 
émotion, et tout particulièrement dans le faubourg de 
Saint-Gervais. Jusqu'alors aucune protestation n'avait 
réussi à transformer l'opinion publique ; à l'ouïe de cette 
condamnation, un citoyen courageux, le pharmacien 
Henri-AlbertGosse,révolutionnaire, mais homme franc et 
loyal, tente d'entraîner la foule par ses paroles. Il y 
réussit. Les clubs prennent les armes et, sous cette pres- 
sion, le tribunal décide, à onze heures du soir, de sus- 
pendre pendant vingt-quatre heures toute exécution. La 
foule se retira, mais les sans-culottes, de peur de déplaire 
au résident Soulavie, réunirent Naville à Fatio et les 
fusillèrent sous le bastion du Pin, si maladroitement, d'ail- 
leurs, qu'ils durent les achever à coups de crosse. 

Le tribunal révolutionnaire a publié un compte rendu 
de ses travaux. Il siégea dix-huit jours et prononça cinq- 
cent-huit sentences, trente-sept condamnations à la peine 
de mort, dont vingt-six par défaut, quatre-vingt-quatre 
à l'exil perpétuel, quatre à l'exil à terme, deux-cent-soi- 
xante-quatre condamnations à la prison domestique, dix 
à la réclusion perpétuelle dans une maison de force (dont 
une femme, Sophie Duby, charitable parfois jusqu'à 
l'héroïsme), sept à la réclusion à terme, soixante-onze 
destitutions ou censures, et vingt- et- un acquittements. 
Le tribunal conclut ainsi son rapport : 

I Desonnaz, tome 3, page 143. 



Ml 

« Retournez à vi» ttolltrB. citoyens révolutionnaires ; dilai- 
vout qu'après l'amour de la patrie. l'aaBOur du travail est la 
premier devoir. La Patrie veut qu'à cette Révolution toutes les 
vertus se déploient et que la moralité règne dans toutes les 
actions de la via des citoyens, tant en particulier qu'en public ; 
ciiu »...» tine régénératiofi complète. Et croyez-nous, citoyens 
r maires, en vain vous aurez foit une révolution, si 

vous ne proclamez la justice, la probité, la vertu, non par des 
paroles, mais par des fidts et de bons exemples. » 

Cet lignes semblent indiquer des regrets, peut-être des 
remords. Elles étaient, en tout cm, tout à Eut de dr- 
ooostmnce. car elles font un appel à la padficatioo des 
espnt>. 

Fut- il entendu ? Les boutiques ou les comptoirs aux 
larges baies ouvrant stir les places, et les ateliers aux 
mille petites fenêtres surveillant la rue, virent-ils revenir 
à eux, mûris ou repentants, le commerçant retors et l'ha- 
bile artisan ? 

Le Geoerois lança-t-il, dans 1 ombre et dans l'oubli, le 
bonnet rouge dont on l'avait affublé ? 

IV 

< L'un des plus grands malheurs des hoimèCes gens, a 
dit Voltaire, c'est qu'ils sont lâches* » Sans doute, à re- 
poser les évéoemeDU qui ont permis au tribunal révo- 
hitionnaire genevois d'accomplir soo oravre, oo pourrait, 
on peut donner raison au grand sceptique. Où était-il le 
temps où la dté, assaillie par l'ambition de ses voisins, 
dénopcée comme l'ennemie imyetire du christiamsme 
oAdel, luttait par la plume, par l'épée, forte de ses ooo* 
victions et de sa liberté ? où des esprits, dont rtnAtience 
éuit coQsiddfable, regardaient à Genève coomie an sanc- 



342 BIBLIOTHÈQUE UNtVBRSBLLI 

tuaire de la pensée profonde et agissante ? où Genève, 
ville de refuge pour cette pensée-là, en gardant ses mu- 
railles gardait surtout sa foi ? où les fugitifs eux-mêmes, 
apercevant du haut d'un col de montagne les tours de la 
cathédrale, tombaient à genoux et rendaient grâce à 
Dieu ? 

Deux siècles s'étaient écoulés. La pensée avait été 
remplacée par les idées. Au but unique poursuivi par le 
régime calvinien avaient succédé des aspirations nou- 
velles, nombreuses, souvent justifiées, mais qui, se pré- 
sentant dans un espace de temps relativement limité, re- 
vêtirent, pour les contemporains, une apparence chaoti- 
que. Il aurait fallu opérer le triage des idées, les exa- 
miner pour elles-mêmes, en dehors des considérations de 
classes et de partis ; il aurait fallu faire des concessions et 
prendre la tête du mouvement, au lieu de se laisser en- 
traîner par lui dans une course folle à l'abîme ! Il aurait 
fallu veiller sur les remparts, et, repoussé, peut-être, un 
temps par les assauts, reconquérir de vive force les 
postes d'avancée. Il aurait surtout fallu des hommes ! 

Nous avons vu la lassitude s'emparer d'esprits comme 
ceux d'Etienne Dumont et d'Horace-Bénédict de Saus- 
sure; eux partis, nous avons vu la Terreur triomphante 
promenant par les rues son bonnet couleur de sang. Et 
dans cette Genève ardente, généreuse, à peine avons- 
nous rencontré un citoyen osant élever la voix, voix bien 
vite étouffée d'ailleurs. 

Sous le coup de la mort de ses chefs de file, Cayla et 
Naville, l'aristocratie a gagné les cantons suisses ou de- 
meure terrée dans ses propriétés. Les révolutionnaires, 
dominés par une minorité, n'osent point crier « assez I » 
de peur d'être considérés comme suspects. Et l'âme 



GmtvB tous LA rauuRjt )4} 

populaire, un iiifUot BouleYée par les ooodainiiaUflDt de 
.\AviUe et de Rochemoot, semble aw o op ée. 

Un é yë n e m cDt capital la fit sortir de ta torpeur. 

Robespierre, dont l'exemple avait été si funeste atu 
artisans de œ qu'on a appelé la Terreur generoîse, Ro- 
b e ap éen e avait été décrété d'arrestation et, la miclMira 
fraâssée, coodoit à la guillotine. Aosiitâl Genève respira 
et l'un de ses magistrats révolutloonaires mande à Rey- 
bas, envoyé de la République à Paris : « Pourquoi la 
chute de Robespierre n'est*eUe pas arrivée un mois plus 
tôt ? » Quelques jours auparavant, le même magistrat, 
Lazare Delaplancbe, avait écrit au mèoM envoyé : € Il 
nous importe que vous tiriei parti auprès des Autorités 
constituées françaises de nos derniers événements (c'est* 
à-dire des condamnations du tribunal révolutionnaire). 
Vous pouvea, en eflet« leur dire que l'on a mis sur la 
même ligne, comme objeu de l'insurrection, les ennemis 
de la République française et les nêtres. » Ce que Rey- 
bas était chargé de frdre savoir, certains représentants 
français ne l'ignoraient pas : les archives du minisièra 
des affiurss étrangères con s erv e nt une lettre de MéauDe» 
représentant du peuple dans le département de l'Ain, 
au Comité de Salut public : 



« Il RM semble que les Genevob veulent nous suivre et nous 
imiter pour le mettre à Tabri de tout reproche de notre |Mirt ; 
peut-être ne lont-lls que des Indtsteurs polHiquss qui veulent 
tussi couvrir leurs torts tous le rspport de l'sgiolage et louts- 
nir ainsi leur Ind ép s ndsn ce '. • 



Pourquoi, en cette époque où les tètes tombaient 
comme les feuilles des arbres, où ni le talent, ni la repo- 



se Genève. voL tôt, iHire Se • U w f idec m 11 



344 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

tation de quelque nature qu'elle fût ne réussissaient a les 
protéger, faut-il s'arrêter spécialement à la chute de Ro- 
bespierre ? C'est que, pour mettre fin au régime de 
celui qu'on surnommait le dictateur, l'élite politique, 
comme la foule, se soulevèrent et, pour le renverser, 
firent la révolution du 9 thermidor. Quelles allaient en 
être les conséquences pour Genève ? On avait fait fausse 
route et cela pouvait coûter cher ; à Paris, la guillotine 
jouait encore, mais décimait les rangs des convention- 
nels sur lesquels on comptait. Y aurait-il des représailles 
contre Genève, amie de ces gens-là ? contre Genève où 
les terroristes avaient trouvé de dignes émules, où un 
frère de Marat avait reçu des témoignages officiels de 
sympathie ? 

Pour comprendre ce qui se passa à Genève, il faut 
remarquer que ce que l'on appelle dans l'histoire la réac- 
tion thermidorienne ne fut pas une réaction contre les 
idées révolutionnaires elles-mêmes. La République de- 
meurait à l'ordre du jour, c'était même pour sauver la 
République, disaient les insurgés, que Robespierre avait 
été renversé ^. La réaction thermidorienne visa plutôt 
les hommes que les idées. Il en fut de même à Genève 
jusqu'à un certain point ; jusqu'à un certain point seule- 
ment, car les révolutionnaires les plus en vue, comme 
Bousquet, Cellier, etc., échappèrent à toute vengeance et 
firent même partie du second tribunal révolutionnaire ; 
d'autre part, Genève n'avait pas, comme la France, son 
indépendance garantie. Mais, et c'est là un fait important, 
ce fut bien contre les Jacobins genevois que fut dressé 
le second tribunal révolutionnaire. Nous avons cicé la pro- 
clamation du gouvernement engageant les citoyens à 
regagner leurs ateliers. Beaucoup d'entre eux prirent ce 

* Cf. Aulard, Histoire politique de la Révolution française. 



LA TBUunm S4S 

ooQseil pour une ouiinrmite plaiiantene. N'oublions ptt 
que les « brarct nm-coloctet » touchaient une rëmuné- 
ration qtd coûtait 300 looit par jour à l'Etat I Et Ton 
prétendait la topprimer ? et l'on prétendait reconduire 
au travail une paitie de la population avant que Tauue 
lui eût kMiillé ton dernier écu ? 

Soulavie n'eut pas de peine à exciter les mécontents ; 
ceux-ci préparèrent une nouvelle révolution, dirigée, cette 
fois, contre le gouvernement révolutionnaire lui-même. 
Très circonspects lorMiu'il s'agissait de sauvegarder la 
vie d'autrui, ses m e m bre s devinrent énergiques lorsqu'il 
se sentirent menacés. Ils rassemblèrent les dubs, qui réso- 
lurent de s'armer, mais de ne plus recevoir de solde natio- 
nale et de constituer un second tribunal révolutionnaire 
pour p oufsui f ie i non plus les prétendus aristocrates, 
mais les vrais agitateurs et pour examiner leur conspi* 
ration contre l'indépendance de l'Etat Les arrestations 
r e c ommen cèr e nt et, cette fois, ce fut les Montagnards 
que l'on désarma et que l'on incarcéra. « Un second 
tribunal, note A* P. de CandoUe dans ses Mémoires, eut 
l'idée de racheter le meurtre des hommes qu'on avait 
fusillés en ûûsant subir, sans gnmds moti£i, U même 
peine à d'obscurs jacobins, comme si on rachetait une 
injurtice envers d'honnêtes gens par une autre injustice 
envers des m is ér abl e s , » 

La tâche politique du second tribunal était de nature 
fort délicate. Il ne voulait pas frapper les Montagnards 
qui lui avaient servi de jsnissaires et fl tentait même 
de détourner d'eux tout fhâfiment en rédamant de nou- 
velles dén o n ci ati ons contre les propriétaires qui avaient 
échappé à la révolution. Une adresse de la population 
lui indiqua nettement la voie à suivre. 



34^ BIBLIOTHÈQUS UNIVERSSLLft 

M Citoyens, disait-elle, 3135 insurgés vous ont ordonné hier 
de vous ériger en tribunal révolutionnaire et de juger les cou- 
pables arrêtés ce matin. Qy'avez-vous fait ? Rien.... Si, à midi, 
vous ne commencez pas à juger les détenus, nous vous rendrons 
responsables des maux qui en résulteront. » 

Le tribunal, menacé à son tour, entra en fonctions. 
Les condamnations qu'il prononça atteignirent plusieurs 
amis de Soulavie, convaincus d'avoir propagé le Mémoire 
sur la France et Geiiève dans lequel le résident avait té- 
norisé tous ses griefs contre la petite république. Le tri- 
bunal attacha d'autant plus d'importance à ce pamphlet 
qu'il avait été adressé à Paris. 

« Citoyen, avait écrit à son ministre le secrétaire de la léga- 
tion, je t'adresse ci-joint le mémoire avec lequel le citoyen Sou- 
lavie, réunissant ses forces et ses moyens à ceux des Monta- 
gnards, a cherché à organiser une insurrection pour renverser le 
gouvernement de Genève. » 

La chute de Robespierre eut, à Genève, une autre 
conséquence que l'arrestation des Montagnards ; ce fut 
celle de Soulavie lui-même. Le 8 septembre, Soulavie 
est révoqué par le Comité de Salut public qui signe, le 
même jour, ses instructions pour Adet, nommé résident. 
Adet apporte à Genève un mandat contre Soulavie et le 
gouvernement genevois se met immédiatement en me- 
sure de s'assurer de sa personne : les clubs révolution- 
naires ne le laisseront pas s'enfuir ! Arrêté à la résidence 
de France, où l'on procède à de rapides perquisitions, 
Soulavie est conduit à sa maison de campagne, où ses 
papiers sont visités, puis placés sous scellés. Dès que son 
arrestation est connue en ville, les créanciers surgissent 
de tous côtés et, si l'on doit en croire les plaintes que 



547 

Soobvie porte encore douze ans plus Urd contre le pil- 
lage dont il anrmtt étélaTictime, tes crétoden font nain 
batM sur les obfets lus appartenant : aoo f oitu ii er far* 
dera ton carro»e ; ton concierg e aéra le mseoz tenri et 
t'attrilNiera on lit, Tune des robes de la cttojrenne Son- 
lavie et ta lunette d'opéra. Ce ne tera que tout l'Empire 
que Maurice» maire de Génère, en ordonnera la resti- 
tution. 

La population, elle, reste en deboii de ces discu tslo os 
d' intérêt. Malgré le toulagement qu'elle éprouve, elle ne 
te lirre à aucone manifestation oontre le résident» et on 
administrateur, Delaplancbe, signale, dans sa correspon- 
dance, « le retpect r e marq uable de la foole pour cet 
homme devenu malheureux. » En partant, de la berline 
qui l'emmenait prisonnier, SoulaTÎe cria : € Virent les 
G enevoi s I » 

Ptofsoone ne lui répondit ^ 

De ce qu'une réaction s'opérait contre les idées jaco- 
bines, il ne àiudrait pat inférer que les idées révolution- 
naires battissent en retraite. Les pouvoirs révolution- 
naires n'avaient pat omit de poursuivre, malgré leurs 
dâ«ts avec les Montagnards, l'anéantissenient de l'ant- 
tocratie. Le second tribunal laiste entendre dant ton rap* 
port qu'il a reprit la niccession directe du premier ; plu- 
juges fonctio nn ère n t dans les deux tribunaux, le âi- 
Bousquet, par exemple. 

A côté des Montagnards déjà dtés, six p ré? e out farsnt 
condamnés à mort par contumace. Dans le nombre se 
trouvait Prançoit d'Ivemoit, le pamphlétaire qui avait 
toulenu,en 1782, let idées libérales, mais n'avait pu 
orire à Ui révolution de 1791 ; lorsque l'on sait que l'i 



34^ BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

des principaux griefs invoqués contre les accusés était 
d'avoir agi contre l'indépendance de Genève, on est d'au- 
tant plus surpris de rencontrer sur la liste des condam- 
nés le nom de d'Ivemois, qui, jusqu'au dernier jour, de- 
vait plaider pour la République de Genève : en 1798, la 
France, en annexant Genève, déclarait, dans l'article 
premier du traité de réunion, que jamais d'Ivernois ne 
serait admis — comme les Genevois — à bénéficier de la 
nationalité française, étant donné ses actes et ses écrits. 
Necker, l'ancien ministre, encourut aussi le courroux du 
tribunal, qui le condamna à l'exil perpétuel. Deux-cent- 
trente - quatre citoyens subirent des peines diverses, 
amende, prison, exil, privation des droits politiques. 
Cette dernière peine fut distribuée sans compter 1 C'était 
un moyen facile d'écarter désormais des scrutins ceux 
qui ne souscrivaient pas aux idées révolutionnaires. 

Les condamnations ne furent pas le seul moyen em- 
ployé pour enlever à l'aristocratie le prestige qui pouvait 
lui rester. La commission révolutionnaire, ce pouvoir 
siégeant à côté du pouvoir constitutionnel, s'était trans- 
formée en commission liquidatrice. La situation de la Ré- 
publique était, nous l'avons vu, déplorable. Les pillages 
exécutés en juillet étaient loin de suffire à rétablir son 
crédit financier : il était cependant impossible de les re- 
nouveler. Le peuple ne se serait plus prêté à des actes 
semblables. La commission liquidatrice dressa le rôle 
d'une taxe extraordinaire. Les mesures qu'elle prit étaient 
difficiles à justifier ; l'un de ses membres, le pamphlé- 
taire Cornuaud, déclara que Genève passait par une de 
ces crises durant lesquelles, suivant l'expression de Mon- 
tesquieu, il fallait mettre pour un moment « un voile sur 
la Liberté. » 



GBltfB tOOt LA TlSmiUft 340 

Il n'ett pas étonnant que, dans cet oooditions, M 
bagarres se soient succédé. Au sein même des sociétés 
révoItttionnaÎTes le dés a ccor d était complet 

« La Republique est en danftr. s'écriait Bauttc au ciub des 
Amis rcunts. Un tel club demande ceci ; tel autre club denuuide 
cela. Aujourd'hui, ce sont les artilleurs qui sont en InsorrectioQ 
pour un bord blanc ou noir au chapeau : on crie d'un cAté, on 
s'égosille de l'autre : en un mot. on ne s'entend plus.... Que d^ 
vient alors la chose publique ? Blé va comme elle peut et c'est 
presque un heureux hasard... si les anarchistes, nos plus grands 
ennemis, et après eux les ambitieux et les agitateurs ne nous 
font pas succomber à des pértts qui renaissent sans cessa. 
Sommes-nous donc en démence ? Détestés de toutes les nations 
d'Europe, il semble que nous nous appliquons i (aire tout ce qui 
peut dépendre de nous pour mieux ruiner notre pauvre patrie, 
son commerce... et jusqu'à notre santé même ! Ce foit est telle- 
ment vrai, que nous sommes généralement comparés i un 
homme travaillé d'une fièvre chaude, et si maltraité, qu'à sa con- 
vatesccncê II sera imposable de le reconnaître par sa maigreur. » 

i>c:» Liiuyctts de tous Ics partis, juslemeot émi» du 
tort que Geoère se fiusait à elle-mèma par ses disseu* 
siocis stériles, proposèrent tuie réconciliation populaire. 
Deux jours de fête, avec repas en oommim dans la rue, 
la consacrèraoL Biais il 6dlait plua et mieux qu'un ban- 
quet. Le II se pt embre 1795, l'Assemblée souvenine 
vou, à une inmiense majorité, un édit d'amnistie géné- 
rale. Cet acte de réooodliation avait une importance 
( apjtale. Jamais les luttes intestines n'avaient été aussi 
Âpreï que celles qtn le précédèrent ; rarement Genève 
avait été aussi près de la ndne qu'en l'année 1794. Il 
importait d'affirmer à la ùux de l'Europe que la ville dea 
idées n'avait pas démérité, que les jeunes geos pouvaient 



350 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

y accourir, comme naguère, d'Angleterre, de France et 
d'Allemagne pour y trouver non point des fusillades et 
l'arsenal de la sans-culotterie, mais un esprit de discus- 
sion libre et généreux. Il importait surtout de montrer 
au Comité de Salut public, qui assistait à la réaction lors- 
qu'il ne la présidait pas, qu'à la frontière de France, Ge- 
nève avait fait rentrer dans l'ombre le terrorisme. L'en- 
voyé de Genève à Paris, Reybaz, put enfin notifier 
officiellement au Comité de Salut public la réconciliation 
des Genevois et l'aviser que la nation française se trou- 
vait ainsi dispensée de s'employer à rétablir la paix 
comme elle y eût été obligée si les dissensions s'étaient 
renouvelées. 

Les instructions d'Adet, qui avait repris le poste de 
Soulavie à Genève, furent données dans ce sens. « Etre 
attentif, portaient-elles en outre, à ne faire aucun acte 
qui puisse donner un sujet légitime de plainte à la Suisse 
et au gouvernement particulier des cantons ; ne jamais 
oublier que par sentiment, par amour de la liberté et par 
intérêt évident, la France doit tout employer pour con- 
server la bonne harmonie avec cette nation généreuse. » 
Adet suivit cette ligne de conduite, et les Suisses, qui 
avaient vu avec tant de déplaisir la révolution et ses 
excès incendier Genève, constataient avec satisfaction 
que, sur ses décombres encore fumants, le représentant 
d'une grande nation donnait des paroles de paix. Mais 
Adet, appelé à Philadelphie, ne demeura pas longtemps 
en fonctions et, après une phase intérimaire que nous 
ne pouvons retracer dans cette esquisse rapide, le jeune 
diplomate Félix Desportes s'installa à la résidence de 
Genève. 

On connaît le reste. 



3SI 

L'anoezioD, cette ent i e pri M i tmaginëe par CUYÎère et 



les Gtroiidiiit, poumorie ptr SoufaiTie et per Grems, 
devmit tee rédîiée per Deeportee. 

Eooowafé per Talleyruid, Deeportet iot admirable- 
mem profiler de la défiance que les Geoerob, malgré 
l'acte de réoonriliation, éprouvaient lee ont yia-à-Tit dee 
entrée. Avec l'annexioD, le dernier acte de la RévohiUon 
f Bo e voii e était joué. 

Sont le triple fo u v eiu e m ent du Directoire, du Consu- 
lat et de l'Eapce Teeprit genevoë fit dee ezpériencee 
pe tfo n utilee, souvent donlonrenees^ mais qni creusèrent 
proébodéoMOt en lui le sillon où devait fermer l'idée 
de la patrie snîsM et la liberté ! 

Edouard Chapuisat. 



LA PASSION DE L'ART 

EN MORAVIE 



NOTES DE VOYAGE (Eté 1908). 



SECONDE ET DERNIÈRE PARTIE * 



IV 



Le lendemain à Kromeriz, c'est l'ensemble o/)înW com- 
plet de la peinture morave qui nous apparaît d'un coup : 
à la fois, d'une part, comme je l'ai prévu, le rôle qu'elle 
joue dans les expositions tchèques et le vide irrémédia- 
ble qu'elle y ferait si elle devait une fois s'en abstenir 
(MM. Svabinsky, Uprka, Kaspar, Kalvoda, Lolek), et 
d'autre part l'élément morave pur, non encore acclimaté 
à Prague. Et celui-là, qui nous intéresse au plus haut 
point, puisque c'est en quelque sorte de l'inédit jusqu'à 
ce jour, ce sont surtout les deux frères Jaronek {Jaro- 
niek) qui le représentent, avec la véritable petite école 
dont ils sont le centre à Valasske-Mezirici {Va-lache-ské 
Mezirjitchi). Bohumir {Bohoumir), le chef, est une indivi- 
dualité de premier ordre, à laquelle je m'étonne qu'on 
n'ait pas jusqu'ici pris garde davantage dans les pays sla- 

* Pour la première partie, voir la livraison de janvier. 



LA PAS8KMI Dl L'AKT Ht MOftAVIB )$} 

TM d'Autriche. Après croir eiaroé à l'étnmger presque 
atsunt de métien que cfaee tous œt autre grêod artiite 
qui a Qocn Eqgèoe Gnitier, Bohomir Jarooek, par&K 
autodidacte et qui s'en vante, deaciendint au reste d'une 
tndastrieuse âunille de oonstmcteurs d'orgues et d'inven- 
teurs d'outils oompUqiiés, laquelle cultivait la musique 
par surcroît, s'est bâté de rentrer dans soo pajrs, l'un 
des plus à l'écart de la Moravie, et n'a plus songé qu'à 
l'illustrer, en lui laissant la fidèle image de ses beautés 
qui vont disparaître et s'altérer. Cest eo même temps le 
vraif le parlait décorateur slave, du rameau idiéco<^o* 
vaque, dont noossoubaitioQs depub ai longtemps la ve- 
nue ; celui qui voit toutes cboses du paysage aimé sous 
le côté décoratif, épique et symbolique, mais avec spon- 
tanéité, irrégularité ou asjrmétrie, sans répétition ; cbes 
qui la stylisation libre s'eÂctue, comme ches WyspiansU 
en Pologne, comme chez Bilibine ou Malioutine en Rus- 
sie, selon une nécessité organique et non selon des par- 
tis pris scientifiques ; enfin celui en qui s'opère la jonc- 
tion de l'art populaire inconscient et de l'art artistique 
conscient, celui par qui encore se trouve désormais aocom- 
plie la soudure de l'art tcbéco-morave à l'art polonais et 
à l'art russe. Certaines affiches de Bohumir Jaronek, sur 
des papiers d'une robustesse et d'un ton inusités, le coq 
monumental épanoui comme une fleur, vrai fleuroo ter- 
de clocher slave, qui annonça l'exposition Mandd 
' 1 pie, tout bleu sur papier vert sombre, à U queue 
' enchevêtrée, et les couvertures des 
position de Kromeriz, nous reportent 
tôt interrompt» de Talachkino et de 
des artistes de la p r in o ei ee Tenicbet 
Kl i^pendant, € dès qu'on les voit, oo se sent en Mors- 
ucv t$ 



354 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSKLLB 

vie et nulle part ailleurs», nous disait Uprka qui s'y 
connaît. Les bois géants en plusieurs couleurs, opaques 
et inaltérables de sa fabrication, exécutés sur des plan- 
ches de tilleul, au moyen d'instruments également de sa 
fabrication, imprimés par lui-même sur des papiers d'une 
solidité à toute épreuve, qu'il fait encore fabriquer à son 
usage exclusif, ces formidables estampes murales, qui 
raviraient les Lepère et les Vibert, ne le cèdent en rien 
aux affiches, pour l'ampleur du parti pris décoratif, et 
pourtant elles représentent des sites très précis, avec une 
fidélité presque réaliste. 

C'est la tour et la petite ville de Stramberk surtout 
qui ont porté bonheur à M. Jaronek, cette tour si bi- 
zarre, dont la situation est unique, et qui a donné nais- 
sance à l'expression slovaque: « demeurer béant ou stu- 
péfait comme le tuyau de Stramberk. » Dans les gares 
de Moravie, il arrive que l'étranger s'arrête, cloué de 
surprise et d'admiration, à la vue de cette page 
grandiose. Le superbe donjon, d'une architecture si 
particulière, avec son hourd ou promenoir en porte-à- 
faux contre la maçonnerie ronde, séparé par une forte 
hauteur de muraille de la toiture si aiguë ; le tout d'une 
silhouette qui rappelle un peu, mais en plus élancé en- 
core et bien isolé sur son mamelon isolé, certaines 
tours de Pierrefonds, s'enlève orange, incendié par 
la froide aurore, contre le ciel occidental et les co- 
teaux embrumés. Ceux-ci flottent, tel un rêve matinal, à 
travers un unique ton insensiblement dégradé du vert au 
jaune, le ciel chargé de ce vol de corbeaux continuel au- 
tour de la ruine et qui, là, évoque si bien la paradisiaque 
image dantesque: « Et comme, par le naturel instinct, 
les corneilles, toutes ensemble, au commencer du jour se 
remuent pour réchauffer leurs plumes refroidies; ensuite 



LA PAtnOlt Ol L'ART IN MOftAVIB 55$ 

les UDct t'cD voDt sans retour, les autres s'en retournent 
d'où elles sont parties, et d'autres eooore tournant en 
œrde demeurent au même endroit* » Au fond, la mon* 
tagne, presque aussi légère que le ciel, superpose les 
bandes de forêts aux bandes de pâturages, les unes et 
les autres en suspens comme des nuages, tandis qtie, à 
Tarant-plan, rougeoient sombrement, dans la crudité des 
ombres bleues qu'entraîne à ses trousses le départ de la 
nuit, les énormes fleurs de pavot sang de boeuf. 

Mais, à l'exposition de Kromeriz, ce qu'il fallait ad* 
mirer surtout, c'était la sérénité et la grandeur de oom- 
position, la fermeté souple du dessin, la renre enjouée 
de l'entassement de détails et le délice de la couleur 
d'une grande rue, diurne et automnale, de la même 
tour, constituant l'estampe la plus magistrale et la plus 
décorative de l'art de la xylographie, dont nous nous Bat* 
tons de connaître les plus remarquables produits, partout 
où de nos jours l'on s'est passionné pour elle. Là-devant, 
en vérité, on ne saurait jamais assea s'extasier: l'art de 
voir un paysage en décor, sans le simplifier, nuûs au 
contraire en tirant parti des mille détails de la texture 
des feuilles, du papeloonage des toits, du plancfaoyago 
des combles, des accidents du sol et des cailloux de la 
charrière, n'avait encore jamais été poussé plus loin. Jus- 
qu'à une mauvaise petite pompe en fonte, dont la came* 
lote industrielle tient son humble bout de r6le dans 
cette orchestration d'éléments décoratifs de tous ordres 
vidés comme à la hotte avec un pittoresque rare en bas 
le raidillon qui monte à la ruine et sur ses deux côtés I 
TotU de bardeaux et cheminées naïves» murs de pierre 
sèche et arbres efleuillée, toumesob et chardons, réver- 
bère branknt et ferme oolopnette portant ime baroque 
sutue de hi Sainte-Vierge» rouges petites faoètres 



35^ BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

et palissades délabrées, murs chancelants passés au lait 
de chaux, poutraisons déjetées.... Au ciel une ribambelle 
de petits nuages et l'éternel essaim de corbeaux qui han- 
tent la vieille tour continuent cette délicieuse agitation 
décorative, qui se résout dans le grand calme harmo- 
nieux de la couleur, dans le calme des tons bleus et lilas 
très voisins, qui sur papier très rude, d'un gins très fin, 
se jouent dans une tonalité générale argentée. C'est 
d'une rudesse un peu barbare, d'une saveur slave et d'une 
santé paysanne auxquelles forcément aucun graveur 
d'Occident, parmi ceux que j'admire le plus, à commen- 
cer par notre cher Parisien d'Henri Rivière, ne sauront 
atteindre. Hans Sandreuter, à Bâle, ce très grand artiste 
mort trop jeune et si mal connu, avait rêvé quelque 
chose de semblable; mais ses trois ou quatre essais, à la 
fois héroïques et informes, n'avaient pas eu le temps de 
sortir de la période des tâtonnements. Je m'étonne que 
des estampes telles que ce Siramberk ne soient pas déjà 
dans tous les musées, écoles, bibliothèques ou collections 
publiques de la Bohême et de la Moravie. Cela, et dans 
un genre tout différent, le petit bois de Prague sous la 
neige de M. Arnost (Arnoch't) Hofbauer, sont certaine- 
ment les deux œuvres capitales de la production slave 
d'Autriche dans le domaine art de la gravure sur bois. 
Et puis, un peu partout, que de braves gens qui se plai- 
gnent de la cherté de la peinture et qui n'auraient pas 
idée de meubler leurs appartements en France d'un 
Henri Rivière, en Autriche d'un Jaronek I A Kromeriz 
même, un jeune homme fort riche se plaignait à nous du 
prix élevé que lui demandait M. Svabinsky pour lui re- 
commencer sa délicieuse pauvresse dans les bruyères de 
la galerie Tondr, et des prix élevés qu'atteint aujourd'hui 
une œuvre importante de M. Uprka. J'essayai vaine- 



118 L'AST Df MORATIB 3S7 

meDt d'attirer aoo «ttentîoo sur les bois de M. Jtrooek: 
mon interlocuteur ne trouraît pas € le papier » SMei 
co»u pour un intérieur boorfeoiii, alors que dans de pe- 
tits cadres frêles et discreU, sur une munuHe dësenoom- 
brée avec discernement, un seul bois de cette sorte âdt 
soureot plus d'effet et témoigne d'infiniment plus de 
goût que, dans ses lourdes dorures, une œuvre ambitieuse 
et médiocre comme celles auxquelles recourent ordinai- 
reoient, 6iute d'un Uprka ou, disons d'un HarpignieSt 
nos parvenus. Les visiteurs des ravissants intérieurs de 
l'expositioo jubilaire de la ville, à Munich, et de la 
KunsiuJkm de Vienne ont pu s'en convaincre. 

Un bois de M. Jaronek qui impressionnera sans doute 
moins vivement le public, mais d'aussi grandes dimen* 
sions que les précédents, d'une composition encore plus 
slave, d'une étrangeté saisissante, est le Rucher en Va- 
lackie >, où il a accumulé toutes les splendeurs des tons 
rouge, orange, pourpre et brun. Sous l'incendie des fron* 
daisons automnales de quelques érables, feuilles et grap* 
pes de graines stylisées, se prolonge, pâlie par un pauvre 
soleil d'arrière saison, une me de village valaque, toute 
en maisonnettes de bob, des fondements aux bardeaux, 
toutes ouvragées à coups de gacbette experte, comme 
autant de coffrets élégants, dus à quelque huchierde Ta- 
lachkino, et dont aucune ûiusse note moderne n'altère la 
patriarcale, l'immémoriale ordonnance. Et l'avant-plan 
c'est, sous les arbres aux amples harmonies loonles, tel 
un jeu de grandes orgues, un autre village mmuscule, un 
tons-village embarrMsé de végétations sèches, orties et 
grands chardons épineux à fleors viohioées» toute une 
colonie de maisonnettes comme des jouets d'enfimts, 



3S8 BXBUondtQUB universelle 

aussi artistement ornées que les grandes, et qui sont des 
ruches. Leurs toitures sont verdies de mousse et de vé- 
tusté ; les huis par où sortent et rentrent les abeilles 
sont formés par les bouches de têtes humaines en bois 
adhérentes à l'une des parois de chaque petite maison, 
également dégrossies à la gâchette et peinturlurées, des- 
sus, de turbans, dessous, de cols verts et bleus. Et ces 
tètes de Turc ou de Tartare ont une individualité; le 
paysan a parfois essayé le portrait de son voisin. Ces ru- 
chers, comme de juste, étant choses charmantes et de 
vénérables antiquités, se font de plus en plus rares. Du 
moins cette estampe en conservera- t-elle le souvenir aux 
générations futures, comme certaines aquarelles de Bili- 
bine des vieux ruchers tout analogues de Russie. 

Et puis il y aurait encore à mentionner cet intense 
crépuscule jaune, sur une triste maisonnette isolée dans 
une clairière, celle de ces pages où M. Jaronek se rap- 
proche le plus de M. Henri Rivière, en dehors de toute 
ressemblance de couleur, bien entendu, car jamais l'ar- 
tiste français n'a eu d'aussi somptueuses violences. Des 
bouleaux tout imbibés de lumière se silhouettent délica- 
tement, d'une façon un peu japonaise, sur un ciel d'une 
sourde chaleur que l'on croit sentir insensiblement dimi- 
nuer. Le sol est tout gras et tout moite de fleurs bleues, 
qui sont peut-être des colchiques, qui, en tout cas, sem- 
blent autant de froides petites flammes vénéneuses. C'est 
conçu et vu en grand poète ; c'est conçu et réalisé en 
grand artiste. Toute l'humidité crue et la paix du soir 
sont là. Et en même temps que la mélancolie de la fin 
du jour, celle du déclin de l'année; car c'est encore l'au- 
tomne. On se sent les pieds mouillés ; Tenvie prend de 
tousser et pourtant on voudrait ne jamais s'en aller de là^ 
La peur de ne plus revoir d'aussi beaux couchants fait 



LA rASnON ftl L'AKT KM MORAVIB 3S9 

presque souhaiter de mourir avec celui-d. Et cependant 
que eette forêt entamée se décèle encore tout autri- 
chienne» on sent ansn, et peut être encore mieux, que hi 
grande forêt russe de M. Bilibine n'est plus très éloignée. 
Il ÙLUi se h&ter.... Il y aurait pourtant à revenir encore 
quelques fois à SCramberk, arec autant d'amour qu'y re- 
vient M. larooek lui-même. Non seulement il en a détaillé 
les vieilles maisons en une série de cartes postales char^ 
mantes, mais ses tableaux, huile ou tempera, sans doute 
préparatotrea à de nouveaux bois, nous y ramèneraient 
encore.... Biais les grandes synthèses de cette oeuvre sont 
données.... Coupons court à notre détir de nous y attarder 
encore un peu. 



Comme Uprka, M. Bohumir Jaronek est non 
ment un travailleur acharné et un producteur constant, 
mais il est aussi une influence. Il y avait à Kromeriz une 
quantité de travaux d'art appliqué de la même prove- 
nance que sa peinture et ses àoù, et visiblement ins- 
pirés par lui : teb les coussins, paravents et tapis de 
M. Rudolf SchUttaner. De gentib peintres pouss en t à 
son ombre, tel M. Mervart dont je devais voir plus tard 
des payMges pleins de promesses, à k petite expositioo 
de la Jeanerecrue morave à SCramice (SirafemitU). Mais 
c'est surtout son frère Alo3rs, qui me parait animé des 
mêmes principes, de la même volonté d'être individuel, 
dans Isa données de l'art populaire, d'enraciner ferme- 
ment son ait d'artiste universel dans le sol natal. Ses 
belles grandes céramiques décorativea surtout témoi- 
gnent de cette magnifique indwiduaiisaUon de l'art popn- 
Uire, et de ce même grand goût susceptible de tout voir, 
et de tout traduire en même tempe, avec ces tournures 



3^0 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

simplifiées et vraiment épiques de l'ancienne tradition 
morave et ce raffinement de coloris moderne, qui font 
inoubliables les bois que nous venons d'analyser. 

Sur ces vastes plats ronds, la flore du pays se roidit en 
manière d'ornements asiatiques, apparentés déjà aux 
systèmes compliqués, aux fleurons à éventail, aux fruits 
comme remplis de graines, des châles de Cachemire. Et 
l'on se prend à rêver à la pensée que, des vallons de la 
Valachie morave jusqu'à l'Himalaya, régnent une même 
facilité, un même goût décoratifs, probablement les mêmes 
inconscients principes de stylisation, une tradition analo- 
gue, et cela, apanage de la race slave, canal par lequel dans 
tous les domaines, musique comme art, comme poésie, ar- 
rivent à notre culture européenne fatiguée la jeunesse, la 
fraîcheur et comme le sang nouveau d'un art populaire 
encore vivace et fécond. Tandis que notre art d'Occi- 
dent s'épuise en querelles d'écoles et en discussions 
techniques, dont le byzantinisme étonnera nos descen- 
dants, les pays slaves bénéficient, d'une part, de nos 
expériences, d'autre part, des forces toutes jeunes de leur 
art populaire conservé intact, ils recueillent tout ce 
qu'il y a de bon dans les systèmes les plus contradic- 
toires, sans être aveuglés par les disputes momentanées. 
Enfin, parfaitement conscients de leur tradition nationale 
et de leur nécessité de tout recréer à leur usage, ils 
sont en train de constituer des royaumes artistiques nou- 
veaux par un phénomène ethnographique et moral 
absolument analogue à celui qui produisit nos Etats mo- 
dernes du conflit de Rome et des invasions barbares, du 
vol fait en Italie par les Barbares de la civilisation gréco- 
latine. Le développement actuel de nos arts, à nous, 
apprend aux Slaves à remonter à leurs origines. Plus 
nous nous éloignons d'Athènes, de Rome et de Florence, 



LA PAtSION Dt L'AKT IM MORATIB |0t 

plus nous leur appreooos à se rappeler que» tout en héri- 
tant de nous, âsne aoot ptt dos frères, iDais nos ooosios 
et qu'ils se memreot de Byaiioe. Byanoe et l'Orient 
sont dans leur renaissance œ que furent à la nôtre Rome 
et Athènes. Et tel petit trou de Moravie aujourd'hui, 
aosn bien que Craoorie, que Talachkino jadis, peut, 
nonobstant les différences d'époque, revendiquer la corn- 
panuson avec les petites républiques italiennes du quattro» 
œnto. Mais en Italie, ce fiit l'art aristocratique des indi* 
TÎdns qui devint populaire. Id c'est de l'art populaire 
que naissent une série d'individualités aristocratiques. Id 
en Moravie sartoot, car le même phénomène en Pe- 
lote et en Russie se produit avec quelques variantes 
qui le rendent encore plus complexe. 

La comparaison entre la céramique de M. Aloys 
Jarooek et celle de n'importe lequel de nos céramistes 
de l'art dit nouveau, en France, Allemagne et Angle- 
terre, démontrerait à merveille quelque chose de sem- 
blable. Noos avons là des artistes ou des savants, comme 
M. Le Chàtalier, qui se font potiers ; noiM avons id des 
potiers paysans qui se font artistes. Noos avons assisté 
aux recherdies, empiriques d'abord» d'aristocrates inté- 
ressés par les métien manuels et les hasards de la 
coisson, et qui souvent ont accepté des réussites informes 
oonme des résultats satisfiusants ; kà nous avons dea 
gens en possession de recettes popnhures, expérimentées 
depuis deux sièdes, qui tout à coup se haussent et les 
haussent aux plus savantes, aux plus amb itieu s es préoc- 
cupations d'art décoratif. Fleurs et animaux de te natore^ 
très reconnaissables, ou fleura et animaux du b e stia ire et 
de la botanique de l'art popuUire, c'est tout un pour 
U céramique somptueuse et de grand style qui se 6ût à 
Vahnské Menrid. 11 6uit donner le signalement de quel* 



362 BIBUOTHfeQUB UNIVERSELLE 

ques-unes de ces grandes assiettes aux colorations si som- 
brement harmonieuses. Voici qu'un faisan effronté, à 
septuple collerette de carrick de cocher anglais, s'est 
posté, paré de toutes les splendeurs de la forêt autom- 
nale, sur une branche souplement contournée, qui en- 
gendre, avec la faconde décorative slave, des vrilles en 
hélice, des fleurons en rosaces de kaléidoscope, des baies 
en cœur, des excroissances en pendeloques, d'une lour- 
deur architectonique, d'un caractère presque monu- 
mental. Voici que le millésime jubilaire ^ s'encadre d'un 
léger cordon d'où s'échappent trois fleurons en éventail 
aux pétales imbriqués, qui envahissent le marli, parcouru 
du serpentement d'une tige chargée de bulbes ronds et 
de feuilles allongées, le tout rempli de petites subdivi- 
sions enrichies selon le système ornemental paysan, qui 
décompose à l'infini et farcit le moindre espace de la 
figure, en opposition à la nudité franche des fonds. Voici 
encore un écureuil hiératique, dont la queue en panache 
se fractionne bientôt en plumes ou en acanthes, qui s'en- 
chevêtrent aux pommes de pin et aux sortes de campa- 
nules du rameau-rinceau stylisé qui le supporte. Voici un 
cœur fleuri de roses extravagantes qu'on prendrait plutôt 
pour d'énormes myrtilles, si la branche épineuse, admira- 
blement feuillue et flexible, qui sert d'armature à la com- 
position, ne justifiait la devise : laska neni bez trni (pas 
d^amour sans épines). Ou bien deux pigeons sont affrontés 
sur un cœur, prêts à se becqueter au milieu des fleurs. 
Parfois simplement une tige opulente s'épanouit en 
hyperboliques végétations orientales, où fleurs et feuilles 
sont comme gavées de sous-ornements : chaque forme en 
est aussi remplie qu'une grenade de graines. Et surtout 
n'oublions pas ces grands coqs orgueilleux et méchants, 

' De l'empereur d'Autriche. 



LA PAMOH Dl L*A«T tM MOEAVIB jO] 

violets et ommoisis dans la oomplicatk» végétale de 
toujours. Symétriques ou asymétriques, et dans les sous- 
omeoieotSy le contraire de oe qu'est l'ornement, tantôt 
ces fant a i s ies sont moraves si le détail est individuel, 
tantôt c'est la compositioa fénérale qui est individuelle 
si le décor en est morave. Il y a toutes les combinaisons. 
Mais quel que soit le parti adopté, pour les pièces char- 
mantes que nous venons de décrire, ou pour d'antres 
tout aussi naïvement raffinées, nous nous tr ou v eron s 
toujours en présence de cette inspiration très particulière 
aux frères Jaronek, qui s'accommode de l'art populaire, 
mais ne le copie pas plus que la musique de Smetana 
par exemple la musique populaire. Les deux peintres 
moraves, comme le grand musicien tchèque, se servent 
d'un langage populaire primordial, pour exprimer un sen- 
timent artistique tout personnel et tout moderne. Tel le 
grand écrivain, qui compose de belles oravres bien à lui 
dans le dialecte de son village natal et non en la langue 
des académies. De tels écrivains, nous pourrions aussi 
citer des exemples en Moravie. 

QuelquesHmes de ces assiettes sont peintes simplement 
sous la couverte et complètement lisses, et ce sont celles 
que je préfère. D'autres accusent un léger relief et les 
contours de l'omeoient sont gravés dans la terre même, 
ce que j'aime moins : car il vous vient immédiatement 
à l'esprit que, si l'on s'en servait, elles se nettoieraient 
plus difficilement. Mais elles sont bien trop belles potu' 
que l'on s'en serve, et elles s'en iront orner les murs 
bhmcB et les dre ss ofai rustiques des intérieurs moimves, 
comme diei nous les plus belles pièces de Bnioquemoiid 
sont allées dans les vitrines situ ées aux parois des salles 

Biais, me demandeca-t-on enfin, tous ces artistes 



364 BIBLIOTHèQUB UNIVBRSBLLB 

raves ont donc rencontré leur public, ce public que nos 
artistes provinciaux ne trouvent jamais chez eux avant 
d'avoir été consacrés à Paris ? Evidemment. Et ce n'est 
pas ce qu'il y a de moins admirable chez ces frères Jaro- 
nek comme chez M. Uprka, que d'être arrivés à force 
de patience, de bonne volonté et d'indulgence, à inté- 
resser à eux leurs concitoyens, et c'est en cela surtout 
que leur mission de culture et de civilisation est désor- 
mais un fait accompli. Ils ont haussé le niveau intellec- 
tuel du pays tout entier, en vivant sans se laisser re- 
buter par rien, au milieu d'une population de laquelle il 
semblait qu'aucun avenir artistique n'était à attendre et 
de s'être créé en même temps qu'un art à eux un public. 
Du même coup, en créant leur art particulier, ils ont 
sinon sauvé l'art populaire, au moins retardé d*un bon 
demi-siècle sa complète disparition. Les bourgeois des 
petites villes moraves, qui ne se déplaçaient pas pour 
courir après l'œuvre d'art dans les capitales, l'ont ainsi 
vue venir à eux, comme y vient la musique avec les 
concerts des virtuoses voyageurs. Ce n'est jamais la 
montagne qui est allée à Mahomet. Et ces bourgeois 
ont témoigné d'emblée une certaine reconnaissance aux 
artistes qui s'étaient avisés d'en appeler à leur goût ar- 
tistique, — lequel en vaut bien un autre puisque, comme 
un autre, il s'est démontré capable de se former, — ou 
sinon à leur goût, du moins à leur bon sens et à leur 
amour du pays natal. Ils n'avaient en effet qu'à compa- 
rer la nature de chez eux et cette représentation toute 
neuve que leurs artistes en donnaient, si différente par 
la sincérité et la saveur locale de tout ce qu'ils étaient 
accoutumés à voir dans les journaux illustrés de Prague 
et de Vienne, ou lors de leurs voyages dans ces grandes 



LA FAtSION Dl L'AST tM MORAVIB |6S 

villes. Et jusqu'à quel point œ goût artistique s'est 
fonné, nous Terrons et o avons pas fini de le voir, 
puisque partout des vocations artistiques ont éU déter* 
minées par œs nobles exemples, non seulement en ville, 
mais jusque dans les moindres villages. 

VI 

Je devais en rencontrer encore un exemple, le soir 
même de ce jour où je quittai la \'ieille ville cléricale, si 
bien envahie par les Juifs, qu'elle a dès lors doabiement 
le droit de porter le sobriquet de € Jérusalem moimve > 
dont l'affuble le blason populaire, et où j'avais si bien 
compris, en parcourant les parcs fantaisistes et la somp- 
tueuse résidence d'été des archevêques d'Olomouc (OUh 
m^otUM, allemand : OlmUiz), le désir de M. Kalvoda d'y 
voir installer la future Académie morave. Pour le mo- 
ment l'archevêque Bauer avait mis avec beaucoup de 
bonne grêce l'un de ces jardins, le plus curieux de tous, 
celui à la française, à la disposition de cette exposition, 
par laquelle la Moravie entendait célébrer le jubilé du 
souverain, que la diète de 1S48 avait justement pro- 
clamé dans cette même cité de prélats et de chanoines. 
Et j'avoue qu'après les fiutueux palais des archiducs 
évèques et des mopseifaeurs princiers, et héks I aussi de 
ce mégalomane sinistre que fut l'archevêque Rohn, 
XEbrto comme on l'appelait à Rome, les chaumières 
e nluminée s, les € maisons brodées » de la Slovaquie mo- 
rave devaient m'impressionner doublement. Entre ces 
grands seigneurs autrichiens, qui recevaient les leçons de 
Versailles et de Schcs n btunn, et ce peuple slave, dont ib 
méprisaient la langue, nuûs qu'ils laissaient du moins 
vivre à sa guise, fl y avait cependant un abîme moins 



3<K5 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

grand qu'entre le gouvernement madyar actuel et mes 
pauvres chers Slovaques de Hongrie, dont j'allais retrou- 
ver le martyre le lendemain soir. 

A Hroznà Lhota, nous tombâmes au milieu des danses 
par lesquelles la jeunesse blanche ou bigarrée, mais tou- 
jours enrubannée d'écarlate, fête, après vêpres, la récréa- 
tion du dimanche. M. Uprka était à Berlin pour ses 
affaires. Ce fut M. Antos Frolka (Anioche) qui, le lundi 
matin, nous conduisit, par une pluie battante, chez lui, à 
Knezdub (K?iiezdoub), où il nous vida ses portefeuilles, 
sur l'aire battue des deux pièces de la maison paternelle, 
dont il s'est fait un intérieur charmant, sans rien chan- 
ger aux aspects chers à son enfance villageoise. Mobi- 
lier paysan et chaumine paysanne comme les autres, 
mais dont la décoration populaire, rouge, orange et bleue, 
est encore plus soignée que celle des autres. Tout à côté 
nous fut montrée la maison natale d' Uprka, toute du 
même genre. 

L'œuvre de M. Frolka longtemps, on s'en souvient, 
ne nous était apparue que comme une suite de celle 
d' Uprka. Et l'on pouvait s'y méprendre après avoir 
constaté avec quelle aisance l'élève avait suppléé au 
maître dans la décoration du cercle catholique de Skalica 
{Skalitsà). Là, d'après Jdes reproductions de projets 
grandes comme la main, il avait traduit, en fresques de 
quatre ou six mètres carrés, la pensée de M. Uprka 
d'une façon si adéquate, que celui-ci accepta d'endosser 
la responsabilité de la signature. Le fait se passa très 
ouvertement et le prix qu'empocha M. Frolka avait bien 
été prévu sur cette base : compositions de M. Uprka 
exécutées par M. Frolka. Mais ce dernier y ajouta de 
son cru le rideau du théâtre, et Tidentité d'inspiration 
parut justifier un temps l'identité de facture. 



LA PAStfON DE L ART IN MORAVIB ^ 

11 y a quelque tempe déjà qu'on peut ooCer entre let 
deux CBovres de sensibles difTérences, qui vont t aoœn- 
tuant de plus belle *. Le sentiment de la beauté physique 
individuelle apparaît de plus en plus dans œlle-cL 
M. Uprka jusqu'ici n'avait visé qu'au caractère ethno- 
graphique, au type de chaque région, à des tilhouettea 
d'ensemble, accusées et trandiées, Inséparables dn pay- 
sage, sans avoir beaucoup le temps ni le désir de s'ar- 
rêter au charme personnel de tel ou tel modèle. On ne 
sent januiis chez lui de frémissement amoureux pour hi 
grâce d'une attitude ou le charme physique de traits 
souriants, d'un visage ami. Il voit le personnage complet, 
dans ses rapports avec le pays. Chacun de ses persoo* 
nages est l'évéoement capital d'un paysage, son complé- 
ment ou sa personnification. La jeunesse inflammable de 
l'artiste à son printemps, et qui choisit amoureusement 
ses modèles, se sent davantage en l'œuvre de M. Frolka. 
Moins héroïque, plus féminin dans le sens de plus sen- 
sible à la femme, et souventes fois d'un Ijrrisme char- 
meur, il me parait appelé, auprès de son maître élu, à 
devenir cette âme radnienne qui s'est déjà rencontrée k 
plusieurs reprises dans le proche voisinage d'une &me 
cornélienne, comme si la nature départissait par couples 
les étinceUes de génie et les belles fiu»ltés. Dès aujour- 
d'hui d^ M. FroOm n'est pins une suite de son maître, 
c'est un complément. Il convient d'en prendre bonne 
note. 

Et qucUe belle, quelle débordante acuviie i Lxs deux 
petites chambres blandies de cette chaumière morav« 
sont tout enc om br ée s de toiles et de lemUeU chargés 
d'une sorte de journal de la vie de Kaeidnb : les ren* 



«ir«iÉ«^ 



3^8 BlbLiui»ii.(^UK UNiVbKSELLB 

contres du dimanche et de la semaine, sur le sentier des 
guérets ou sur la place de l'église, aux danses domini- 
cales ou aux veillées d'hiver, à l'intérieur des granges ou 
le long des ruisseaux.... Des illustrations de légende, des 
affiches, des projets décoratifs où la vie morave n'a qu'à 
être représentée telle quelle pour que nous ayons l'im- 
pression d'un monde enchanté, témoignent une fois de 
plus de cette admirable renaissance d'une vie et d'une cul- 
ture nationales qui nous touche tant, alors que partout 
ailleurs il ne reste déjà plus rien des vieux pays et des 
vieux usages. Et si, de ces portefeuilles regorgeants, notre 
pensée se reporte à certains ateliers de Vienne et de 
Prague, quel abîme à mesurer I Comme ces deux petites 
pièces basses, aux murailles épaisses, à l'éclairage rare, 
— inutile de dire que M. Frolka peint dehors et va 
trouver son modèle sur le vif de la vie populaire, au lieu 
que de l'amener chez soi et de reconstituer pénible- 
ment et toujours gauchement les scènes de cette vie, — 
comme cet intérieur où les ancêtres paysans pourraient 
revenir, sans y trouver rien de changé, en dehors des 
amas de peinture, sont plus riches de recherches, de re- 
commencements et d'études, de saine vie esthétique en 
un mot, que ces mornes ateliers de Prague, sous toits et 
sous vitrages enfumés, où des messieurs prétentieux, et 
sans culture suffisante, se croient doués pour la conquête 
d'un idéal nouveau et, la tête tournée par une insuffi- 
sante assimilation de Whistler, de Degas ou de Munch, 
de Klimt ou de Rodin, se battent les flancs à la re- 
cherche de choses jamais assez précieuses, jamais assez 
rares et contournées à leur goût, sinon jamais assez pa- 
radoxales ! Et à côté d'eux meurent les derniers restes 
de la culture byzantino-slave de la Grande-Moravie de 



LA PAMKM m L ABT IM MOftAVn fÔQ 

Svatopluk et det «ûnto Cyrile et MéUiodel Et àù ploi 
eo ploi, l'art dot villct, lonqu'il o'art ptt pcmtiqtié ptr le 
féoie 00 les apteet do génie oo tes âiadpkê directs, 
me permit une erreor, comperé à cet art des campagnes, 
qui peut-être du reste n'existe qo'id, et qui pour la pre- 
mière fois anoooœ sa floraison sacrée.... Et me Toid de 
noorem perplexe, en songeant à la future académie mo» 
rave. Sera-t*elle un bien ; sera-t-elle un mal ? Je rois 
bien ce que poorroot y gagner les piof e ss e or i, mais qooi 
les élèves? 

VII 

Kromerix m'avait valu la déoooverte des frères Jaro» 
nek. J'étais loin de me dooter de ce que Straxnice de- 
vait me réserver, lorsqoe, ao moment du départ de 
Myava, je résolos de gagner les lignes de Vienne, par 
cette charmante petite >'iUe blanche d'où m'avait atteint, 
lancée d'un groupe nouveau de jeunes artistes moraves, 
l'invitatioo à visitsr k petite exposition qo'ib avaient ris- 
quée dans one des salles do gymnase. Veno poor eox, 
par one resplendissante journée qui prêtait un air de 
bonheur et coaune de grande fête d'adieu à ces cam- 
pagnes que j'allais quitter sans doute pour longtemps, à 
cette ville simplette et radiease comme on jeone fsss 
toot veto de grosse toOe Manche, et à œa amis inooo- 
nos toos soorianu, accorti et souhaitant la bienvenue, 
vinges et regards dain comme leur Ame, je m'en retour- 
nai ayant décoovert, derrière eox, qoi sont qoelqoes-wns 
Dlehu de talent, on maître dont Tosuvre me donna une 
ble lec o u Me. Je ne pois pas même dire qu'il te dé- 
robait, puisqu'il ignorait le jour de ma visite à ses 
élèves, mais il ne s'en était jamais soudé pour lui-même. 
SOL. umv. Lxv 24 



370 BIBLIOTHÈQUE UNTVSRStLLB 

Non seulement je ne le rencontrai pas chez lui, mais il 
s'en était allé assez loin, jusqu'à Skalica, comme de cou- 
tume, à l'un de ses motifs des beaux jours de congé. 

Car il est à son ordinaire le professeur de mathéma- 
tiques et de dessin de Straznice. Il n'a encore jamais 
exposé *, même en Moravie, dessinant et aquarellant pour 
lui, à ses minutes de loisir, des dessins au fusain, où l'en- 
tente des plans et des masses, jusque dans les arbres et 
la végétation, trahit immédiatement l'homme de science, 
et des aquarelles géantes, aisées, solides et légères à la 
fois, heureuses et rayonnantes comme le soleil de ce 
jour-là, et telles que, si j'en ai vu d'aussi belles rarement, 
je puis dire que de plus belles jamais. Si tout a bien chez 
lui trois dimensions, il n'est pas étonnant qu'il y arrive, 
dans les dessins, par une façon tout à fait à lui, presque 
une affectation de diriger des hachures géométriques, non 
toujours dans le sens des formes comme on nous l'ensei- 
gne, mais de façon à rendre immédiatement sensibles 
les volumes. En revanche, dans l'aquarelle, aucune ma- 
nière, aucune façon savantasse ne vient à son secours : 
liberté plus grande et simplicité de moyens plus grande 
aussi ne peuvent guère exister. Je me souviens de la 
façon dont, en Roumanie, le feu maître Grigoresco se 
battait avec les fouillis de palissades, d'orties et de 
ronces, de branches d'arbres, de provisions de bois, et 
de tas de maïs sec qui encombrent les abords des coquet- 
tes petites maisons paysannes, également passées au lait 
de chaux, qu'il aimait à peindre, et comme il arrivait à 
donner l'idée, la sensation de tout en omettant tout, à 
proprement narler ne c^ardant que le ton. Mais il peignait 

' Inutile de fiirc que tout cela esi changé depuis trois ans. Voir des 
reproductions de Jicha dans mon article de L'art et Us artistes, n' 51. 
juin 1909. 



LÀ PAlSlOli Dl L'AIT IM MORAVII 37 1 

à l'huile. Chez M. Jkha, cas mùùis, infiniment compli- 
qués et tout analogues du |Niyt alofaqiie, sont détaîD^ 
tans mesquinerie et enlerës avec mie renre tnmquille, 
sàre d'elle-même. Or œtte yntooéU n'a rien de Thabi- 
leté désafréahle de Tirtiioeitéi oïdinalres. BDe s'exerce 
dû reste en des formats d'une dimension telle que la mi- 
nutie d'un tel travail» sinon sa difficulté, s'en trouverait 
à vrai dire un peu diminuée, s'il n'était pas toujours dif- 
fidle d'être excellent et impossible d'être Tolontalremeiit 
plein de poésie. Ne prononçons donc plus id ce mot de 
virtuosité : elle existe tout simplement, sans ùûn parade 
d'elle-même ; elle s'exerce non point pour s'exercer, mais 
parce qu'il le faut ; elle a son utilité et sa raison» sans 
être la raison d'être d'un tel art, qui est tout spontanéité. 

Son unique, sa vraie raison d'être, c'est la joie de céHé» 
Urer avec amour le pays slovaque. 

MM. Uprka et Frolka ont pris les scènes populaires^ 
la vie des champs et du village, les fêtes du calendrier 
et de la saison, l'église et le marché, l'habitant, dans son 
intérieur ou en plein air. M. Jicha s'en tient à la nature. 
Les autres seront l'histoire ; lui, la géographie. Et cepen- 
dant, sans la plus petite figure, sans le moindre sia/" 
fagt, ce peintre de hi solitude, même des maisons — 
et c'est si souvent qu'elles sont solitaires, en ce pays, 
lorsque tout le monde est aux champs — a vraiment 
composé un poème enchanteur à la gloire de la lumière, 
des nuages et du sol de sa région. Il est triste de penser 
que ittsqu'id pas un artiste de Prague *, la ville autrefois 
la plus passionnante et \k plus tragique de l'Europe cen- 
trale, n'a 6dt rien de pareil pour nous conserver le sou- 
venir de tous ces vieux murs héroïques et touchants, 
que j'ai vu abattre, et dont il restere en somme si peu 

' C«fo«MtildMiS^...HéaM,«ipMlv^l 



372 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSEZXB 

de traces dans l'art. Sauf l'œuvre de Jan Stanislawski, 
pour là Pologne et l'Ukraine, je ne sais rien de pareil, 
rien qui analyse mieux un pays et dans la totalité de 
ses beautés. Car Jicha et Stanislawski semblent ne pas 
choisir, ou du moins leur choix ne consiste qu'en une 
façon de mettre en scène, puisqu'ils ont tout peint des 
sites de leur patrie, au contraire du cher vieux Grigo- 
resco, que je citais tout à l'heure, et qui fut exclusif à un 
tel degré que d'après son œuvre on pourrait croire qu'il 
n'est en Roumanie que des moutons blancs, pas de buf- 
fles, pas d'hiver, pas de maisons en ruine et pas de 
chansons des rues comme des bois. De telle sorte décrire 
l'œuvre de Jicha, c'est décrire par le menu toute la Mo- 
ravie, tout ce que nous aimons dans le paysage morave 
et, chose curieuse, tel que nous l'aimons et le voyons. 
Tout ce que j'en devais voir encore en quittant Straznice, 
je l'ai vu dès lors en aquarelles de Jicha. N'est-ce pas 
une preuve convaincante qu'il soit une exacte expression 
de son pays ? Le don de composition, la coupure et la 
mise en place des motifs sont d'une honnêteté, d'une 
simplicité aussi grandes que chez Grigoresco et Stanis- 
lawski, mais ils sont ordinairement bien plus imposants. 
Non seulement Jicha voit grand, mais il sait à merveille 
s'asseoir au point exact voulu, pour que la plus humble 
muraille blanche sous son toit de chaume, vue à travers 
des branches jaunies que le soleil d'automne change en 
escarboucles, produise son maximum d'effet, un effet 
toujours surprenant, et qui tout de même ne semble ja- 
mais cherché. Quant à la franchise de ces aquarelles, à 
leur rapidité, à leur intensité, cela me rappelle encore le 
pauvre Sandreuter de Bâle, qui peut-être eût été non 
point plus complet, c'est impossible, mais mieux com- 
plété par le pays, s'il était né en Moravie. Et pourtant 



I 



LA PAMmi M LABT Ht MOAAVIB |73 

c'est le miauz tamt de toot les Suisses. Après tout, pour 
bien c om pwo d re et représenter un \ieux pays, faut-fl 
avoir oe sens dn passé et œt amour de la vie d'autrefois 
qui crée une parenté entre M. Axen Gallen, M, Rosrich 
et M. Jaronek, comme entre Grigoresco, Stanislawski 
et M. Jicha : or Sandreuter pourrait former le trait 
d'union entre les deui groupes, il tient à l'un autant 
qu'à l'autre. Sous le Suisse moderne il y a le Souabe. 
C'est le Souabe qui 6ut penser à Jaronek et le paysagiste 
du Rhin et des Alpes, qui ûût penser — en mélanco- 
lique et grave — à la lumière, à la verve et à la joie 
exubérantes de notre Jicha. 

J'ai souvent ri en pensant à noire invasion de son pe« 
tit appartement si propret, et à la 6içon dont en moins 
de rien, malgré son absence, nous avions mis un fou dé- 
sordre dans ses collections sous le regard bienveillant, 
quoique un peu perplexe, de sa fenmie. Un ami de tout 
ce qui est art morave, et qui se console par d'excellents 
consePs aux jeunes gens de Straznice de ce qu'une 
extrême nervosité Tait contramt d'a b a n do nn er la sculp- 
Inrs, M. Nossek, dont nous venions de 6ure la connais- 
sance k l'exposition, avait tenu à nous amener. Il avait 
dû même beaucoup insister. Il avait eu beau nous pro- 
mettre une surprise, nous nous méfiions un peu de cette 
révélation que rien dans le pajrs entier ne fiûsait présa- 
ger, pas plus à l'exposition de Kromerix (fœ dans les 
propos des artistes fréquentés jusqu'ici. Et cependant, 
peu à peu, du plus profond de ma mémoire se réveflle 
un vague souvenir d'avoir entendu parler avec admira- 
tion If. Uprka des aquarelles de M. Jicha, lora de ma 
visite d'il y a dnq ans. Bref, d'asset méchante humeur, 
autant par rtmdesrendanff pour M. Nossak, qui pous- 
sait hi bonne volonté jusqu'à se poster en g en da ii ne de- 



374 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSBLLB 

vant l'hôtel pour nous appréhender à notre sortie, que 
par ce sentiment du devoir professionnel qui déjà m'a 
fait perdre beaucoup de temps, mais m'a valu par ail- 
leurs la compensation de quelques glorieuses découvertes, 
je m'étais résigné à le suivre, escomptant que cette 
visite ne nous mettrait guère en retard que d'un quart 
d'heure. 

C'était du reste tout près, une de ces gentilles petites 
maisons blanches à la morave, composées d'un simple 
rez-de-chaussée et d'un toit, qui respectent encore la 
forme et les proportions de la primitive maison 
paysanne. Mais celle-ci, derrière les acacias en boule 
du trottoir, était encore plus que les autres admirable- 
ment proprette et hermétiquement close au soleil. Et 
cependant la lumière pénétrait par toutes les fissures, 
créant une atmosphère blonde et intense, éminemment 
favorable à la petite inspection à laquelle nous allions 
nous livrer. Car, dès le corridor, je suis renseigné. En 
effet, là pendent encadrés de ces beaux fusains, d'une 
si solide « construction apparente », et où Ton se rend 
si bien compte de l'aspect monumental que découvre 
Tartiste dans les feuillages, et de sa façon d'en rendre 
sensible, comme d'en amener à la surface l'architecture 
intérieure. Et dès le seuil du petit salon, les aquarelles 
venaient à notre rencontre, non seulement celles des 
murs, mais 'celles accumulées en tas, dans de grands 
passe-partout blancs, sur les armoires et la bibliothèque, 
une bibliothèque pleine délivres français et de ceux qui 
sont mes favoris parmi ceux de mes aînés qui se sont 
occupés de peinture, les livres des écrivains qui eurent 
plus de la moitié de leur âme et parfois la main droite 
engagées dans l'art, Fromentin et les Concourt, Théo- 
phile Gautier et Delacroix. Et tout cela classé avec un 



LA rAMMMI M L AftT Df MOKAVIB 57$ 

bom pion de bonne gièoi et d'élégiooe» et tout de cette 
propreté qui équivaut à tous les luxes, et d'un tel coq- 
tnfte arec les habitudes des ateliers de Prague. Rien id 
jamais n'a été touché par des maina sales» — le 6ût est 
asses rare dans le pays pour valoir la peine d'être dté, 
^ pas plus qu'an dehofs cette belle lumière du bon Dieu 
n'était souillée d'aucune fumée industrielle. 

En moins de rien la chambre avait été changée en 
exposition. Sur les chaises et les tables, contre les parois 
et jusqu'à terre, il yen eut d'étalées, de ces aquarelles gi* 
gantesques, et ce fut comme si l'accablante lumière exté- 
rieure eût redoublé. Ah I il n'est pas difficile sur le choix 
des motifr» M. Jirha.... Il n'a pas b es oi n d'aller chercher 
midi à quatorze heures. Tout lui est bon, parce que de 
tout il sait âûre quelque chose qui n'est qu'à lui, qui 
devient aossitôc du pur Jicha. Quand la personnalité est 
aussi édaboossante, le sujet n'est qu'un prétexte à l'ex- 
pansion de cette personnalité. Et cependant, en soi, fl 
n'est jamais indifférent ; car l'artiste a trop bien le flair 
de ce qui est le plus morave dans la nature morave. 
Notes que ce flair n'existe pas toujoors ches les artistes 
autochtones et que, par exemple» ce sont les artistes 
français et allemands, Corot et Ludwig Richter, Hébert 
et Hermann Urban, sans remonter jusqu'à Poussin et 
Glande Gelée, qui ont appris aux Italiens à voir l'Italie, 
comme l'Italien d'Autriche Segantini aux Suisses à ré- 
soudre ce difficile problème de la peinture alpestre qu'ils 
avaient s eol em en t posé et dans lequel ils se débattaient 

Bt à travers cet ^blmiissomont des claquants accords 
clairs, du staccato obatiDé de ces aquarelles ivres de 
lumière, dans l'atmosphèfe somptueuse et étooflte de ce 
plein midi, ~ on eût dit du solefl en booteOle, ~ passa 
comme une supcéoM récapitulation de tout œ qui, sur le 



37^ BIBLIOTHtQUB UNTVERSBLLB 

versant morave, formait la continuation et la répétition 
de ce que j'avais aimé, et regretté de ne savoir peindre 
moi-même, sur le versant hongrois. C'était la réponse à 
toutes les questions que depuis cinq ans je m'étais posées 
sur les caractéristiques slovaques et les moyens de les 
exprimer en art. Et par séries, comme ces belles séries 
des habiles joueurs de billard. Chaque difficulté est 
abordée de front. Avant de chercher comment la résoudre, 
la lutte est déjà engagée. L'erreur au pays slovaque con- 
siste toujours à vouloir isoler le détail ethnographique, 
porte, maison, barrière, clocher, de ce qui l'entoure, gé- 
néralement un inextricable fouillis. Et aussitôt l'on 
obtient la sécheresse documentaire, l'illustration d'un 
ouvrage de folk-lore au lieu du tableau. Chaque village 
est un chaos de toits de chaume, de feuillages échevelés, 
de petits murs blancs, de fenêtres peintes, de frises ba- 
riolées, de soubassements bleus, verts ou orange cru, de 
claies et de greniers, de meules et d'objets agricoles ou 
d'industrie domestique. Succombez à l'inévitable tenta- 
tion de mettre de l'ordre dans tout cela ; choisissez seu- 
lement, vous n'avez plus le caractère slovaque qui est 
dans la vie matérielle, d'indolence, de laisser-aller, d'apa- 
thie et de désordre. Il faut trancher le paysage par grands 
morceaux, qui contiennent un peu de tout : beaucoup 
de maisons et non pas une seule maison, et autour du 
groupe élu beaucoup de demi-maisons, d'angles, de toi- 
tures interrompues par les arbres, et des branches dans 
tous les sens, et des enclos enchevêtrés, et partout la 
lourdeur pourprée ou argentée des chaumes et la risette 
de la chaux au soleil. Il faut aussi le filet des ombres 
bleues des branchages sur les murs ventrus et sur les 
routes creuses ; il faut l'irrégularité continuelle, aussi bien 
de la plantation des maisonnettes et des arbres que des 



LA PAMKMI OB L AftT Ht MORAVB If! 

décore et du choix des couleure, qui rehaowent les sur- 
ima» bliDdics. Id le cqinoe est roi, et l'esprit «patchigoe 
slâTe oe coDnait d'autre loi que celle de la commodité 
et du bon plaisir individuels. Les aquarelles de Jicha, 
qui paraissent avoir un semblant de oompositioa telle 
que nous renteodons, sont le plus sourent des arbres ou 
des plans successifs de terrain tus d'tme banteiir, ou la 
ville historique de Skalica, dont les églises, d'où qu'on 
les voie, se groupent naturellement ; mais jamais des vil- 
lages, ni des kapamcê^ ces métairies isolées qui, au milieu 
de leois eodos, de laort pruniers, de leurs étables et de 
leurs franges, font souvent figure de véritables hameaux. 
tia s attaque aux villages de l'extérieur, alore généra- 
lement ses aquarelles n'ont pas de del. S'il y entre, les 
toits et les branches s'allient si étroitement qu'elles en 
ont très peu. Dans le premier cas, le village, vu de haut, 
plaque ses maisons contre les coteaux, xébrés de culture, 
et contre les bandes de terrain, arrondies, arlequinées de 
blond, de vert, de brun, d'or et de jaune, qui sont l'es- 
sentiel même des horixoos du pays en dehors de U grande 
phdne de b Morava. Dans \k majeure partie des cas les 
fenêtres des paysans ne voient pas autre chose. L'aqua- 
relle alors tient de la mosaïque. Au ooorraire, dans le 
second cas, nous avons le plus de lumière et de vibration, 
car, sous les auvents de chaume et les ombres portées, 
les mu» bfamcs échuent en pétards, tout sillonnés par ce 
serpentement des ombres bleues auquel le mahre excelle. 
Il est allé spontanément aussi loin qu'on peut aller à 
l'aquarelle dans le sens de Claude Monet, dont il n'a 
sans doute jamais rien vu que, reproduit en noir et en 
blanc, dans les revues d'art. 

On dirait de certaines de ces séries d'un cahier d'études 
de Ciemy avec un intérèl musical en plus, écrivons alors 



378 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

de Chopin. La saison a proposé toute une série de motifs 
où vaincre la même difficulté : ainsi toutes ces prodi- 
gieuses combinaisons et permutations de murs et de 
chaumes à travers les frondaisons automnales, où les ors 
et les cuivres, les bronzes, la maladie radieuse des arbres, 
ou leur dépouille sur le gazon flétri, semblent avoir comme 
matérialisé le soleil. Alors ces feuillets emmagasinent les 
harmonies jaunes comme les ruches le miel. Je ne con- 
nais pas im second artiste qui manie les jaunes de cette 
façon. Il y a aussi la série des verdures crues du printemps ; 
celle des chaumes et celle des meules. Nous sommes 
renseignés sur la difficulté d'attraper le ton véridique 
des meules par Claude Monet ; mais personne ne se doute 
dans nos contrées de ce qu'est celle des chaumes, puisque 
^es chaumes n'y existent plus guère. Or, ici, les toits de 
chaume sont un élément essentiel du paysage. Dès que 
la présence de l'homme s'y trahit, c'est avant tout par 
le chaume, qui, neuf fois sur dix, se voit avant les murs 
ou mieux que les murs. Et l'on sent alors un peu, en 
présence de ces séries, le pli technique du savant qui 
accumule les observations de même ordre, alors qu'aucune 
des aquarelles isolées ne le trahit. J'ai souvent remarqué 
du reste combien le pli scientifique dans l'esprit peut 
favoriser parfois l'art. Vous en avez un illustre exemple 
en France en M. Pointelin. Les mathématiciens de ma 
connaissance sont presque tous mélomanes, ou amateurs 
de peinture, ou les deux. Et je me souviens qu'une fois 
l'illustre symphoniste Gustave Mahler me fit une obser- 
vation analogue : depuis M. Pringsheim, professeur de 
mathématiques à l'université de Munich, jusqu'au général 
Picquart, ex-ministre de la guerre, il comptait beaucoup 
d'hommes de science parmi ses amis. 

Et plus nous nous émerveillions, plus il en sortait de 



LA rAMiOll M L'AET IN MOftAVIB 379 

partout, de ces aquarelles. Le petit nloo semblait cette 
manche de pnurtriigitatwir doot il tort des aunes et des 
auoea de s erpe ntin s, tant de serpe n t ins qu'on n'a plus 
la place de se rnooroir. Et ki c'était la même chose : au 
milieu des vastes passe psrtout blancs, noos ne sarions 
plus noos mooToir. Ib s'écroolaient de partout. Chaque 
geste en re n ve na it Tout le pays slovaque se pressait là 
en quelques mètres carres comme pour nous dire adieu. 
Les sssemblées^ les oondles de meules aux portes des 
villes de la plaine, ces kopama de la région montagneuse 
dont je viens de parler, les hameaux à mi-pente des 
collines, les harmonieux bocages au bord de hi rivière, 
les pommiers en fleurs, les sureaux en fleurs, les colias 
en fleurs, les tournesols en fleurs, l'amertume vivaœ et 
foisonnante du premier printemps, les menaces de pluie 
gris-perle ou livides, les lourds deux d'orage, les cara- 
velles de petits nuages pavoises, voguant de conserve 
dans les mers limpides du zénith de saphir dilué, et sur- 
tout, surtout la féerie des automnes, les manteaux impc 
riaux de feuilles sèches, U toison d'or des arbres à demi 
dévorés, les inc a n dea c e n ce s de k mort du solefl par- 
deasus les incandescences de hi mort de l'arbre, les braises 
rouges et les flammes jaunes selon les essences et subi- 
tement, au sortir de ces cascaJea de toutes les topaaes 
et de tous les ors entre eux combinés, l'aigre bise sur 
les maisonnettes de bois de hi montagne et des régions 
du Nord, owertes soit vers ht Russie, soit sur le sévère 
et triste phUeau de Bohème ; puis la diaprure des prés 
avant la fliux, les innombrables colchiques annonciateurs 
des fins d'été, oui vraiment, fl y avait là tout de U poésie, 
de la splendeur édatante, chaude ou crue des saisons 
moraves, tout sauf l'hiver. Et encore 1 Car la nature dé- 
pouUlée et morne, le içuri^ittr 4imw/ de hi légende russe. 



380 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLB 

y était maintes fois. La seule chose qui manquât ou que 
du moins nous n'avons pas vue, c'est un effet de neige, 
une aquarelle de frimas. Cela il faut le laisser et le de- 
mander au pauvre Cyrile Mandel, qui tuait les longs 
après-midi d'hiver, front contre les vitres des petites 
fenêtres de son ermitage de Velka. 

VIII 

Auprès d'un maître tel que M. Jicha, il peut paraître 
ridicule de parler de quelques jeunes gens, qui ont à 
peine du poil au menton, et qui déjà se sont offert d'ou- 
vrir une exposition. Eh bien, au contraire, que leur ini- 
tiative soit louée comme leur esprit aventureux a été 
récompensé ! Car on m'écrit qu'ils ont eu du succès et 
qu'on leur a pas mal acheté de peinture. Rien ne peut 
résister à la jeunesse et à l'enthousiasme I Et n'est-ce 
pas justement le grand intérêt de cette sorte d'enquête 
sur l'art morave de constater partout cette irrésistible 
poussée vers la peinture de toute une jeunesse ? Mais 
que fera le pays de tous ces peintres, s'ils ne restent pas 
enracinés au sol natal et s'ils n'ont pas la glèbe pour 
nourrir et leur art et leur personne ? Et quand les mêmes 
jeunes gens seront mis en cage dans une académie, tenus 
sous tutelle par une denîi-douzaine de professeurs jaloux 
de leur autorité, comme savent encore l'être certains 
pédagogues de ces pays ; qu'un filet de règlements et 
de prescriptions et d'entraves paralysera leurs mouve- 
ments, leur libre initiative comme la radieuse expansion 
de leur personnalité, ils n'organiseront plus d'expositions. 
Ou, s'ils le veulent, il faudra une permission, qu'on croira 
plus sage de refuser. Et il y aura un peu moins de joie 
au pays morave, si cette académie souhaitée devait être 
une académie comme tant d'autres.... Quel exemple de 



LA>AMIOII M L'AftT tM MORAVtB jSl 



le margraviat donnerait si, tout entier, il se leralt 
pour dédarer qu'il n'en veut point et que la déUcate 
moifaoo artistique, édoae librement à la surfiioe de tout 
le pays, née Ubre, entend le demeurer ! 

En attendant, je dois déclarer que cette menue exposi- 
tion de la jeunesse artiste à Straznice a été une fête 
pour moi, surtout an retour de cette monie Slovaquie 
bongroîae où la nature est encore plus belle, le paysan 
encore plus sjrmpathique, mais où le plein air lui-même 
a une odeur de prison. Grande comme rien, — une salle 
d'école» qu'est-ce auprès des locaux acco utum és de pa- 
reilles solennités î — > eDe était remplie de choses jolies 
ou de choses touchantes, c'est^-dsre d'osuvres de tMxme 
foi réussies, ou d'efforts ratés, mais qui, du moms, avaient 
ced pour eux d'être parfaitement sincères. Je ne vou- 
drais pas que l'on pût m'accuser de dter des noms aux- 
queb à Pkrîs, s'ils étaient français, on ne ferait pas est 
honneur : il en pourrait jaillir quelque déco nsid ératîoo 
sur ceux des incontestables maîtres dont l'asuvre est la 
gMrs de la Moravie et dont la découverte fitt la bonne 
aàbaine de mon été. Biais en voici une série dont les 
débats auraient asseï thcflem e nt ches nous les honneurs 
d'un premier Salon. Et si je répète que ce sont ceux 
non de jeunes b ourgeo b ou de rentiers, nés dans des mi- 
lieux où l'habitttde de l'art est invétérée depok des siè- 
cles, ma» de campagnards ou shion de petits commis de 
msgasin, d'humbles boutiquiers, on voudra bien m'a^ 
corder que l'étrangeté du phénomène vaut qu'on le 
signale. Et c'est le cas de constater en passant que les 
écoles mofaves sont parmi les meillettrBS et les plus pas- 
sionnément fréquentées de la monarchie et que le maître 
d'école shive, sans avoir U célébrité du maître d'école 
aUaoïaDd, le vaat bien. 



382 BIBUOTHÈQUB UNIVERSELLE 

De tous ces jeunes gens, M. Aug. Mervart m'a paru 
avec M. Juro Mandel, le mieux doué, mais il est comme' 
de juste sous l'influence de M. Jaronek, étant aussi de 
Valasske-Mezirici K Or nulle influence n'est plus souhai- 
table aux débuts d'un jeune paysagiste morave. Cet au- 
todidacte n'imposera jamais sa façon de faire et ne dira 
jamais que : « Cherchez vous-mêmes. » Et puis M. Jaro- 
nek non seulement a élu des motifs que personne avant 
lui n'avait su voir, mais il les a représentés, et ceux-ci et 
d'autres, d'une façon sobre, énergique et pour ainsi dire 
populaire, ou sinon toute proche de l'âme et des habi- 
tudes nationales. Ses disciples feront sans doute comme 
lui. Ne sachant au reste rien de ce qui se fait ailleurs, ils 
rencontreront du neuf sans se douter que cela le soit. A 
Straznice même, il y a trois frères Ulehla, qui seront 
aussi quelque jour le noyau d'une cellule artistique mo- 
rave de plus. De Milos (Miloch), l'un, j'ai noté un im- 
pressionnant orage passant sur la plaine et un crépuscule 
poignant vu à travers de gros arbres fatidiques. Or une 
âme tragique est rare dans un pays aussi épanoui au 
grand soleil du bon Dieu. M. Milos Nesveda usera les 
loisirs de son service militaire à se venger de sa capti- 
vité, bien innocemment du reste, par d'amusantes cari- 
catures. M"*" Maria Vyvodova notera avec délicatesse 
des lueurs roses traversant un sous-bois. De M. Foltyn 
j'ai aimé les trois meules grises et de M. Jean Mylnek 
un pauvre cheval au fusain, vu grandement avec une 
sympathie à la Gorki. Une simple carte postale de 
M. Léopold Svabensky, où trois chaumières sont mises 

' Ici encore les choses ont changé depuis trois ans. A Valasske-Mezi- 
rici règne maintenant M. Schlattaner, brouillé avec MM. Jaronek. Ceux- 
ci ont transporté leurs pénates et leurs ateliers à Roznov. C'est un foyer 
d'art de plus en Moravie. 



LA rAmOM DB L'AJtT WH MOIAVU )S| 

en place, aussi avec un sens Téritable du grand, montre 
une fois de plut que cette qualité n'est miUemeot soif 
mise à une queetion de dimeosîoos. Quand les propor- 
tions sont heureuses, la grandeur nah indép en da mm eot 
des centimètres. Il me pUit encore que M. Bublik se soit 
aperçu de ce que peuvent avoir de dramatique, sur le 
couchant, même des cheminées de fiibrique. Je ne peux 
pourtant pas les nommer tous, et cependant il fiiudrait 
encore mentionner les bois de M^ G. Dostolova et les 
aquarelles de M. Chlumski. 

Mais ce n'est pas tel ou tel eioge individuel, et peut- 
être prématuré, l'important id. Cest l'amour de la na- 
ture dont tout cet effort témoigne; c'est la volonté de 
toute une jeunene d'occuper ses loisirt d'une (açon intel- 
ligente; c'est la passion pour l'art dont, ches ces jeunes 
gens, une telle entreprise fournit l'évidence. Us étaient U 
me montrant leurs œuvres, disant les noms sans que je 
susse quelle tète coiffer de ces noms, à la fois présents 
et anonymea, recevant en pleine poitrine et publique- 
ment nos obeerv at ioos, eux sachant qui était atteint, 
moi pas. Ils se regerdaient entre eux, souriant à l'éloge 
ou à la critique, comme si mes paroles concordaient avec 
ce qu'ils avaient pu se dire entre eux, ce que leur cous* 
dence leur avait déjà dicté, et je les sentais tous heureux 
d'être ainsi pris au sérieux par le vo3rageur inconnu qui, 
en toute bonne foi, croyait n'avoir rien k leur cacher de 
son sentiment. Eh bien! qu'ils apprennent à leur tour la 
que je leur ai, non seulement de m'avoir 
un ami, mais avant tout du généreux et ré- 
confortant spectacle qu'ils m'ont donné. Ce n'est pas rien 
qu'à Straxnice et m général en Moravie, c'est partout 
qu'adoleeoeota et jeunes hommes pourraient et de- 
\Taient se piquer ainsi d'émulation pour l'art. Surtout 



384 BIBLIOTHÈQUB UNIVERSKLLB 

maintenant que les expositions les plus caractéristiques 
des dernières tendances de l'art d'aujourd'hui, la Kunsl- 
schau de Vienne et l'exposition du jubilé de la ville de 
Munich, nous ont démontré que, en un siècle où tout ce 
qui est précision ressortit au domaine de la photographie, 
et où seuls désormais comptent le sentiment et la faculté 
de construire l'expression de son rêve ou sa vision du 
monde extérieur, il n'y a plus, entre Tingénuité de l'en- 
fance et la maîtrise de la maturité, cet abime qu'y met- 
taient autrefois les pratiques de patience, aujourd'hui dé- 
libérément abandonnées à l'objectif. 

Ce n'est pas d'hier que les grincheux prétendent qu'il 
n'y aura bientôt plus d'enfants. Qu'on se rassure: on a 
toujours parlé ainsi et il en est toujours resté, et aussi de 
grands enfants et de vieux enfants. Et il faut toujours 
mieux aimer un art qui va la main dans la main des 
vrais enfants et de la jeunesse que celui qui se fait gloire 
de nombreuses béquilles et d'appareils orthopédiques 
compliqués. Et si l'on ne peut jamais assez travailler 
quand on est jeune, il n'en est pas moins vrai qu'il faille 
encore s'entendre sur la façon de travailler. Or ils tra- 
vaillent aujourd'hui si bien, mes amis moraves, et j'ai 
une telle foi en la génération d'artistes montant de ce 
pays que je ne leur souhaite point d'académie. Le mieux 
est si souvent l'ennemi du bien ! Que s'ils y tiennent 
pourtant, à leur académie, et que la politique nationale 
l'exige à tout prix, que du moins on en puisse dire 
comme de celle de Cracovie que « c'est la moins acadé- 
mique qui jamais exista. » Qu'elle ne ressemble à aucune 
autre, qu'elle soit une maison libre où les jeunes talents 
trouvent sans grands frais le modèle, les livres, les repro- 
ductions des chefs-d'œuvre, Témulation entre camarades 



LA FASSION Dl L'AKT IM MOftAVB j|$ 

et lat bons ctmaék dm alnét, derenus professenn nus 
plot de toleiiiiité qu'à Hrocna-LhoUy R oiia t e Cy Valanke- 
Mectrid et Stnznice; que les peperaweriei admwwtm* 
tives n'entravent rien; qu'un subit aotoritarisoie detpo* 
tique ne s'tnterpoie pas entre maîtres et élèves; que 
l'amitié des uns pour les autres et l'admiration de ceux- 
ci pour cetix*Ui demeurent spontanées et restent les 
senb liens entre eux. Que le nom de la discipline y soit 
amour. Et qu'on s'y garde de tout ce qui est prix, règle- 
ments, copco um et complications : l'esprit anarchique 
slare s'accommode de tontes ces cboaes-U tellement 
pins mal que celui, beaucoup pins hiérardiisé et disci- 
pliné, des autres nations 1 Ou, si prix il doit y avoir, que 
ce soient les élèves et non les ptofessoura qui les décer- 
nent. Nul ne sait mieux que l'écolier lui-même quel est 
le plus digne d'entre ses condisciples. Et il ne jalouse 
pas celui qu'il a lui-même distingué. 

William Ritter. 



OMV. txv 



SOUVENIRS DE PRISON 

(imité de l'arménien.) 



Lui aussi m'a, par hasard, ouvert son cœur, ce brigand 
fameux dans toute la Turquie. La prison, en effet, semble 
faite pour les confidences, car c'est un passe-temps que 
de raconter les crimes qu'on a commis, mais qu'on nie 
avec soin devant les tribunaux. Et pourquoi ne parle- 
rait-on pas ? Le jugement a été prononcé et de nouvelles 
révélations ne rendent pas la liberté. 

Tel n'était pourtant pas le cas d'Afchar Ali et c'était 
à contre-cœur qu'il avait enfin consenti à me raconter 
sa vie. Son apparence n'avait rien d'extraordinaire : 
c'était un petit homme dans la soixantaine, aux yeux 
vifs, à la barbiche pointue ; mais il était célèbre et tous 
les prisonniers ne l'appelaient qu'Afchar Ammi (oncle 
Afchar : titre de respect amical donné en Orient aux 
vieillards). Pendant vingt ans son nom a terrifié toute 
une génération ; chaque voyageur, avant de se mettre en 
route, devait s'assurer par mille moyens si Afchar Ali 
était dans les environs. Depuis dix ans il se reposait sur 
ses lauriers ; on disait qu'il s'était repenti, et maintenant 
il était détenu dans les prisons de Marasch (Asie-Mi 



•ommoBs Dt puioii 387 

neure) oomme un simple mortel. Il parlait rarement de 
•OD passé ; il diaut seulement qu'il n'avait pas été arrêté 
pour les crimes qu'il avait commis, mais pour le meurtre 
d'un Tcherkesse dont il était innocent. Noos en étkms 
tous convaiocos. Malgré nos prières, il n'avait jamais 
voulu nous raconter les combats de sa jeunesse. Il res- 
tait d'ordinaire dans sa cellule à penser ; mais, chaque 
fois que les musulmans commettaient une injustice 
envers les Arméniens, il acocorait et mettait fin à la 
querelle ; aussi était-il notre âivori à tous. 

C'était le 6 janvier, le jour de Noël '. Ce jour-Ui les 
Turcs viennent ordinairement prétenter letirs bons voboz 
aux chrétiens ; ceux-ci. environ une trentaine, étaient 
to» des prisonniers politiques. Ils avaient préparé pour 
leurs hôtes une tasse de café noir et deux cigarettes : un 
vrai régal en prison. 

Void Aicbar Ali qui arrive, en toussant, à la tète des 
hommes de sa cellule. Des félicttatioDS s'échangent de 
part et d'autre ; on s'assied à la turque et on goûte au 
café. Bédé de Foumous, le barde, est aussi U et il chante 
en s'aocompagnant du tamboura ; il évoque l'écho des 
vallées et celui des montagnes. Les poitrines se soulè- 
vent, oomme si le vent des glaciers avait passé pour les 
rafraîchir. Sa chanson est tantôt forte et vaillante, tantôt 
douce et méUncolique. Un rêveur, appuyé au mur, verse 
des larmes silencieuses au souvenir fugitif de sa vie 
libre. 

Tous sont assis dans la cellule, serrés les uns contre 
les autres. Un prisonnier essaie en vain de plaisanter ; 
des images du passé paraissent et disparaisseiil, telles 
que des ombres chitioises. Ce chant qiti nous rappelle 

'U» C rUi i rtMi tm b> 1 lf««lbiowd«Ro4». 



$88 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

notre vallée, notre ruisseau, est un cauchemar douloureux; 
car une vie libre, si misérable qu'elle soit, est un paradis, 
comparée à celle que mènent des captifs. 

Bédé était ému plus que d'ordinaire : dehors sa mai- 
son, sa famille, ses enfants qui l'attendaient, — Noèl 
était noir pour eux, — et lui ici entre quatre murs. Le 
chant augmentait son amertume. 

Tous les prisonniers étaient sortis de leurs cellules 
pour entendre chanter Bédé ; pauvres affamés, oubliés par 
le monde, ils se serraient près de la porte pour saisir un 
mot de consolation. La fumée des cigarettes et du café 
alourdissait l'atmosphère ; les visages des hommes deve- 
naient indistincts ; sur la joue d'un Arménien une larme 
séchée avait tracé un sillon noirâtre. 

Bédé chantait la ballade de Rupen, le héros de Zei- 
toun : 

« Rupen et Leila étaient les enfants de Zeitoun, la cité héroïque 
bâtie sur un rocher comme un nid d'aigle. Leila, au nom doux 
comme une caresse d'amour, était la plus belle des vierges et 
Rupen était le plus brave des jeunes gens de son âge. Les vieux 
bardes chantaient ses hauts faits et comparaient sa valeur à celle 
du léopard. Un matin qu'il partait sur son alezan, son tamboura 
à l'épaule, ses revolvers à la ceinture, il aperçut une jeune fille 
qui, baissée à terre, remplissait sa cruche à la fontaine du village. 
En entendant le trot d'un cheval, elle leva la tête et ses yeux 
bleus se fixèrent sur ceux du jeune homme. Ce regard le trans- 
perça jusqu'au cœur. « — Ah! Leila, s'écria-t-il, belle parmi 
» les belles, je ne puis te comparer qu'à la lune d'argent dont la 
?> splendeur trouble les fils des hommes ; je sacrifie mon âme à 
» ta beauté. » Et, enfonçant l'éperon dans le flanc de son cour- 
sier, il disparut dans un tourbillon de poussière. Leila resta long- 
temps immobile et rêveuse, car l'amour qui fait bouillonner le 
sang dans nos veines s'était emparé de son coeur. 

» Chaque jour, à l'aube, Rupen rencontrait sa bien-aiméc ; avant 



•ommams di mmom ]B9 

de b quitter, il oMttilt un long bêhtr sur Mt lèvrti puft»; et le 
foir. lorK)u'll rentrait, elle l'attendait de nouveau à l'ombre d'un 
platane. 

• Un loir Leita l'attendit en vain ; l'une après l'autre Ica ètoUca 
a'étikot éteiotet. le cri lugubre de la chouette avait cesié, le 
ioleil s'était levé sur la montagne d'Alhistan : mais Rupen n'était 
pas venu. Un démon l'avait-il enlevé ou bien un louche SchiUn 
(esprit du mal) lavait-il noyé dans le Cihàn (rivière de Zeitoun)? 
Ah I maudit soit le démon, maudit le Schitàn ! Pourtant. Ulla. 
ne pleure pas. le disparu reviendra bien un jour ; Leila, ne pleure 
pas! • 

Nous ToyioDS avec forprise Afchar Ali pleurer en 
ifleooe. Il eMftjrait de le maitnaer, mais en vain ; ioo 
cœur invindble était brisé. Tendant ses deux mains vers 
Bédé, il s'écria : 

— Cela suffit, mon ami ; ne me tourmente pas, je suis 
asses puni. Pendant toute ma vie je n'ai pleuré qu'ime 
(bis — il y a vingt jms — et aujourd'hui je pleure de 
nouveau. Ah ! ce souvenir est trop aruel ; par pitié, 
épafgDe«moi. 

Les prisooniws, impatients, s'empilaient dans la 
cellule, cherchant à saisir les paroles d'Afchar Ali ; il 
parlait, en effet, d'une voix sourde et entrecoupée de 
sanglots: 

€ Nous étions on» brayes qw avaient quitté leur 
foyer pour vivre dans les montagnes. 11 me serait difficile 
de vous dire si les années étaient dures, ou bien si nont 
étions foos. Tout nous appartenait ; notre volonté devait 
s'aooompUr. Nous montions les meillears chevaux, nous 
portions sur l'épaule les meilleurs fusils ; personne n'au- 
rait oeé noos résister. Noos pillions les caravanes, enle- 
▼ions les vo yag e urs ; ai^oord'hui près d'AlbisUn, deoudn 
à Gurao, lo troisiteM jov sous Hadjin. Mon nom était 



390 BIBLIOTHÈQUE UK1VBRSKLLB 

dans la bouche de tous et mon désir de gloire augmen- 
tait. Le gouvernement était impuissant cjntre moi ; 
Allah avait donné la force à nos bras et de jour en jour 
nous devenions plus audacieux. Nous ne demandions pas 
aux voyageurs s'ils professaient l'islam ; tous ceux que 
nous rencontrions étaient nos victimes, pourvu qu'ils 
eussent de l'argent, des chevaux et des armes ; ils livraient 
tout sans se défendre, puis filaient. Nous ne les tuions 
pas, car l'idée de verser du sang en vain nous répugnait. 

» Un jour, bien armés, gais et dispos, nous descendions 
d'Albistan à Pertis. Après avoir passé le village d'Ali- 
chan, nous quittâmes la grande route pour nous reposer 
dans un bocage. Tout à coup nous vîmes un homme, le 
fusil à l'épaule, qui gravissait la berge du Gihân. 

» — Je vais prendre son fusil, nous dit Jousif, l'un de 
mes camarades ; et, piquant des deux, il se dirigea vers 
le voyageur inconnu. 

» C'était si ordinaire que nous n'y avions pas même 
fait attention. Un des nôtres s'avançait contre un seul 
homme. Il réclamait au nom d'Afchar Ali et prenait ce 
qu'il voulait. 

» — Mon ami, n'avance pas, ou je tire, cria le voya- 
geur dans le patois de Zeitoun et il s'arc-bouta derrière 
un grand rocher, au bord du ruisseau. 

> Ces paroles nous parurent insupportables et deux 
camarades éperonnèrent leurs chevaux pour s'unir à 
Jousif. Le Zeitounois ne perdit pas un instant : un nuage 
de fumée derrière le rocher, une explosion et Jousif tom- 
bait de son cheval. Trois autres s'élancèrent pour se 
venger de l'audacieux. Le sang nous montait à la tête ; 
qui que ce fut, il fallait l'exterminer. J'avais deviné ce 
qui suivrait ; mais c'était trop tard ; qu'aurait-on dit d'Af- 
char Ali ? Nous devions venger notre honneur.... 



l o ii fM im os rissoii 



» — Au nom db Christ, n'approchei pti I dow cria 
le ZetUMDois. Je ne me reodnu qu'à ma dernière 



» Nous fimet feu tooi enaemble ; Rupen — car c'était 
lui — était bien retranché, tand» que nous étions dans un 
champ à déco uv ert. Trois autres de mes hommes tom- 
bèrent ; quatre chevaux, privés de leurs oiallres, erraient 
SOQS le sifflement des balles. Deux braves, perdant ht tète 
à U vue de leurs amis mottM, s'éhmcèrent à bride abattue 
dans la direotioD du rocher, deux balles du ZeHooDois les 
étendirent sur le sol. Nous n'étions plus que dnq et c'était 
folie de continuer un parefl combat; il fidlait changer de 
tactique et user de rase. Noos santimes à terre et nous 
mimes à couvert derrière nos chevaux ; le danger ainsi 
était bien moindre. Nous approchions lentement du 
rocher, tout en combattant eo demi-œrde. Un autre 
camarade et trois dievaux tombèrent Noos essayions 
par tons les moyens de fiùre sortir l'ennemi de son re- 
trandiement, mais il ne bougeait pas et ses balles pieu* 
vaient sur nous. Enfin, comme j'étais à l'extrémité du 
demi«cercle, je pus m'avancar assea pour le Tiser. 11 
comprit que j'étais le phwàoilndreet essajra de me toer. 
Mon cheval tomba et moi avec lui ; il était mortellement 
atteint, je m'en tirais avec quelques égratignures. Je m'a- 
britai derrière son cadavre, et, couchant nxm fusil siv 
son fianc, je le dirigeai contre Rupen, tout en restant 
oomplèlement wimobile. Le Zeitotmois me regarda pen* 
dant asseï longtemps, puis il parut convaincu que < l'es- 
prit avait quitté mon corps. » Il m'oublia et fixa toute 
son a t t en t ion sur mes amis. Tandis qu'il les visait, je fis 
Isa, wbt cette fois de n'avoir pas tiré en vain. Lorsque la 
fumée se fut dissipée, je le vis chanceler et tomber. 

* Les Turcs s'impatisotaient. attendant UinkiMis la 



59S BIBUOTHÈQUE UNIVERSELLE 

mort du Zeitounois ; aussi poussèrent-ils un soupir de 
soulagement ; même l'un d'eux s'écria : 

» — Ehliné saghlack, A/char Ammi (A la santé de 
tes mains *, oncle Afchar) I 

» Mais Rupen se releva sur un genou, continua Afchar 
Ali, et me coucha en joue. Mon cheval mort était mon 
rempart et les deux balles pénétrèrent dans son ventre. 
Le sifflement des balles avait cessé ; je regardais et je le 
vis chercher dans ses poches en chancelant. Le coup était 
mortel ; pourtant, gagnant de nouvelles forces, il grimpa 
sur le rocher, leva son fusil vers le ciel, puis le jeta au 
loin. 

» — Prenez, cria-t-il, je n'en ai plus besoin, car je n'ai 
plus de balles. Approchez ! je ne suis plus à craindre. 
Voyez ce que vous avez fait : sept braves sont déjà 
tombés et moi, je vais mourir. Mais il y a une autre 
victime que vous ne connaissez pas: ma jolie Leilaà Zei- 
toun. Que lui répondrez-vous, ô infidèles, quand elle vous 
réclamera son fiancé ? 

» Nous l'avions entouré ; Raschid prit son poignard 
pour l'achever ; je le lui défendis. 

» — Je vais quand même mourir, nous dit Rupen, en 
nous montrant une blessure au côté gauche et le sang 
qui coulait. Je suis né une fois et je dois mourir une fois; 
mais je ne voulais pas périr de la main d'Afchar Ali, qui 
a le renom d'un brave.... Ah ! Afchar Ali, murmura-t-il, 
les yeux déjà voilés par la mort, qu'as- tu fait ? J'ai tou- 
jours été encouragé par tes exploits ; j'ai chanté tes com- 
bats et tes victoires ; je t'ai envié lorsque, jeune garçon, 
j'apprenais à tirer. J'ai souvent rêvé de devenir le roi 
des montagnes et de concourir avec toi.... Il paraît que 
je devais finir ainsi.... Mais j'ai une demande à te faire, 

» Expression très usitée en Turquie. 



m PKitoM M 

Afchar Ali ; c'eA une prière adranée à un brave par un 
amoureux mourant. Doone-moi ta parole d'honneur que 
tu l'exécuteras. 

» Je la Id donnai. 

» — Promets-moi de garder ma mort teoète. Il ne 
&ut pas que ma Lella sache que j'ai péri ; car alors elle 
mourrait, elle aussL 

» Il prit dans sa poche un flacon d'huile parfumée, un 
mouchoir de soie et des dragées : 

» — Je te confie ces objets comme à on frère ; tu les 
donneras à ma Lefla, à Zeitoun ; leur maison est près de 
l'égbse. Tu lui diras que c'est Rupen qui les lui emroie et 
qu'il fait partie de bi bande d' Afchar Ali. Promets-moi I 

» Je le lui promis. Il s'était Uanquillisé ; il savait que 
je tenais mes promesses. U respira encore une fois et mit 
sa main sur sa blessure : 

» — Attends un moment, 6 blessure rouge» ma vie 
est à toi ; il m'est impossible de la reprendre. 

» Il dit et prit le tamboura suspendu à son côté; fl le 
mit sur sa poitrine et commença à chanter. Il vantait 
les charmes de Leila et l'encourageait: € LeUa^ô LeHa^ne 
» pleure pas; ton fiancé t'attend; les années de sépara- 
> lion passeront comme un jour ; denuun, oui, d em a in, 
» tu le rejoindras. » 

» A l'ouïe de cette mélodie si douce et si inste, le 
repentir me pénétra. Les montagnes, la vallée tournaient 
devant mes yeux. A la chanson se mêlait le mugissement 
du Gihân : il semblait protester contre ce meurtre dont 
Dieu et nous avions seuls été témoins. Mes yeux s'obscur- 
dreot; j'oubliai k mort de mes camarades, j'oubliai ma 
propre vie devant les souffinancss de cet héroique trou- 
vère. J'étouflkis; enfin je pus verser des larmes brûlantes, 
ce qui ne m'était jamais arrivé. Je compris que ma vie 



394 BIBUOTHitQUB UNIVBRSBLLS 

était un fardeau pour l'iiuaMMté ; je me repentis de 
toute mon âme et, tandis que Rupen chantait si dou- 
loureusement, je jurai de changer de vie. Le moribond 
avait cessé de chanter ; tout à coup il se redressa, 
frappa sa blessure en murmurant quelques mots que je 
ne pus saisir ; puis il tomba du rocher et alla rouler dans 
le gouffre du torrent. » 

Afchar Ali essuya ses larmes ; on voyait qu'il était en 
proie à une vive émotion ; la chanson de Bédé lui avait 
fait éprouver du repentir et il regrettait amèrement les 
folies de sa jeunesse. 

Un silence complet régnait dans la cellule. Chacun 
était ému et ne trouvait rien à dire. 

— J'ai tenu ma promesse, ajouta Afchar Ali. Leïla a 
toujours cru Rupen vivant et elle est morte avec cette 
pensée. Maintenant qu'elle n'est plus, je suis libre de ra- 
conter son histoire. 

Il se tut. Un musulman s'écria : « Afchar Ali est dans 
sa seconde enfance », et tous se dispersèrent. 

Ch. Schnapp. 



tttttf ********************* t****tÈt**t* 



CHRONIQUE PARISIENNE 



Le SaIoo de U locomotion «tienne. — Taxi -auto* m i^rfvf — la mort 
ém proapsctua. — àêonê$4mr et» LomrJm*»^ hisCuuc d'un (cnul)iommc 



Le troUiiint Sftloci de U locomotion aérienne, qui a eu lieu 
ptndant la dernièf» quinaine de l'année écoulée, a prouvé par 
l'aflluiace de ics visiteurt que l'aviation n'a rien perdu encore 
du pTMtige quVlle a exercé sur kt fbulea dès la première heure. 
La raiaon de cette Civeur persistante est que l'aviation n'en est 
qu au lendemain de ses débuts, qu'elle se transforme et pro- 
gresse de jour en jour et qu'elle porte en elle un immense 
avenir. Dans les premiers temps de cette découverte, la curiotité 
de tous était principalement de voir « voler. » Ceux qui n'a- 
vaient pas encore assisté à ce spectacle souhaitaient vivement 
de connaître par le témoignage de leurs yeux ce qu'ils ne con* 
naissaient que par oui-dire. Maintenant que tous ont suivi du 
regard l'essor d'un ou de plusieurs grands oiseaux, la vue d'un 
aéroplane en plein vol a perdu l'attrait de la nouveauté. La 
curiofité éveillée par l'aviation serait donc aujourd'hui tout à 
fiit tombée si cctta découverte n'avait pas plus de portée que 
ce» jouets d'eniuita qui n'ont qu'un succès d'un jour. Mais la 
voici entrée dans la pratique. Déjà les grandes manœuvres de 
1 c%t avaient apporté plus qu'une démoQStfatkm théorique de la 
valeur de» aéropbncs comme moyen stratégique. La guerre 
Italo-iurque noua a fourni l'occasion d'apprécier, plus tôt que 
nous n'auriom cru. le rôle eilectif de la « quatrième arme » en 
p r ète nc e oon plu* d'un efmemi ayppoeé, mais d'un ennemi réel. 
L'étooaement du sauvage devant un prodige de l'invention 
humaine a donc faOt place chei nous à la curioellé attentive 
qu'on éprouve pour une découverte ftconde en ce qui concerne 



39^ BIBLIOTH^UB UNIVBRSKLLB 

les intérêts les plus vitaux. On peut donc dire que le souvenir 
des grandes manœuvres de l'est et la guerre tripolitaine ont 
doublé l'intérêt du Salon de l'aviation. On ne pouvait regarder 
avec indifférence, même au repos, ces machines aériennes qui, 
le cas échéant, nous assureraient la victoire, ou du moins con- 
trarieraient beaucoup les projets de l'ennemi. Il faut bien dire 
que l'atmosphère chargée d'orage où nous vivons depuis plu- 
sieurs mois nous disposait à voir dans ces appareils autre chose 
que des engins pacifiques. D'ailleurs, si nous avions laissé cette 
pensée derrière la porte, les appareils eux-mêmes se seraient 
chargés de nous le rappeler. Par leur aspect, par les détails de 
leur construction, la plupart des aéroplanes actuels ont une 
destination militaire. Une bonne moitié des modèles exposés 
cette année au Grand-Palais attestaient, chez les constructeurs, 
le souci de sacrifier l'élégance purement sportive de la forme et 
des matières utilisées à une formule plus sévère. Tel l'aéro- 
torpille Paulhan-Tatin, véritable poisson volant dont le corps 
bombé rappelle les engins de destruction de nos escadres. Tel 
aussi le nouveau monoplan Morane-Saulnier, long fuseau de 
tôle pourvu d'une grosse tète ronde avec des hublots figurant 
des yeux. Ces modèles, bien entendu, ont été essayés, sans quoi 
ils n'offriraient qu'un intérêt très relatif. L'exposition en comp- 
tait même plusieurs qui ont déjà une histoire, comme celui qui 
a été classé premier au concours militaire de Reims et le biplan 
que Bregi a piloté de Casablanca à Fez et qui a tant impressionné 
les populations marocaines. C'étaient là les « clous » du Salon, 
et une foule ne cessait de stationner devant ces avions au moteur 
noirci, aux ailes brûlées par l'air et le soleil. 

Mais il y avait un autre « clou », et avec lequel laviation 
pacifique reprenait ses droits. Je veux parler de la limousine 
aérienne, véritable caisse de carrosserie adaptée à un appareil 
Blériot et pouvant contenir plusieurs voyageurs I Ce véhicule, 
parait-il, a déjà reçu le baptême de l'air. Il est d'ailleurs tout à 
fait engageant, à n'en regarder que l'intérieur, pourvu de cous- 
sins pneumatiques et fermé de vitres en mica. Mais je serais 
curieux de savoir si. en l'état actuel de la science du plus lourd 



que Ttlr, beaucoup de gtn% — j'entends des gens comme vous 
et moi — accepteraient volontiers de s'y riiquer. 

— En attendant que ce genre de locomotioci paaae dans l'u- 
sage, voilà environ deux mois que Paris est privé de celui 
auquel 11 s'était habitué depuis 1898. Nous n'avons plus de 
taxi-autoe. Le maintien des droits sur le benaol a mis aux 
prlsef les chauflburs et les compagnies, et les chauffeurs ont 
décrété au commencement de décembre une grève qui dure 
encore. Hàtoos-nous de dire que la population parisienne ne 
souffre nullement de cette situation, bien au contraire. Depub 
deux mois, il n'y a qu'un cri : la grève eat b bienvenue . en 
nous débarrassant de tooa ces dangereux véhicules, en nous 
p er m ett a nt de traverser lea mes sans nous exposer à être écra- 
sés, en supprimant l'assourdissante cacophonie des trompes 
d'avertissement, elle nous a rendu le plus grand service. Ce 
cri est univerMl, et le public el la presse font chorus. 

Pour que la suppression soudaine et prolongée d'un service 
public, d'ailleurs fort utile en soi. soit accueillie par la clientèle 
avec de telles marques de soulagement, il faut de toute néces- 
sité que ce service ait beaucoup à se reprocher. C'est précisé- 
ment ce qui a lieu dans le cas qui nous occupe. Le nombre des 
taxi-autos s'est accru, depub quelques années, dans des propor- 
tions invraisemblables. On en comptait 5000 en 1908; mab 
ils avaient mis dix ans. depub l'origine, à atteindre ce chiffre, 
rt il n'ê Êillu ensuite à ce chiffre de 5000 que tfob années pour 
s'élever à plus de 7000. Cete est hors de proportion avec les 
besoins de b circulation et l'on peut hardiment conclure qu'une 
bonne moitié, sbion plus, des taxi-autoa est pariiitsment inutile 
eC ne sert qu'à créer de l'encombrement et à causer des acci- 
dents. Cest ce que n'ont pas compris MM. laa chmHbaft. Us se 
sont na l vi m s nt enfilés dans la grève, espérant par là fMcar la 
nudn aux com pa gn ies en indieposant contre elles l'opinion pu- 
bOqua. Mab topi nl o n publique ne s'est nullement émue, pour 
bs rabons que f al Indiquées, et l'on se demande asses anxieu- 
sement, en songeant à tous ceux qui vivent de cette biduetrie. 
comment tout ceb va fbilr. Chaque )our. des petits busurs sont 



39S BIBLIOTHÈQUE UNIVSRSKLLB 

déclarés en faillite. Une chose est d'ailleurs dès à présent cer- 
taine, c'est que le nombre des taxi-autos ne saurait, sans pré- 
parer de nouvelles crises pour l'avenir, être maintenu au chiffre 
qu'il atteint actuellement. Qiiand cela ne serait pas, la sécurité 
des Parisiens, la facilité de circuler tant à pied qu'en voiture 
exigeraient que le nombre de ces véhicules fût ramené à une 
proportion normale. Vous ne sauriez imaginer quelle impor- 
tance prennent dans la vie parisienne les questions de cet ordre, 
que jugerait sans doute très secondaires l'habitant des villes de 
moyenne grandeur. 

— En voici une autre sur laquelle nous ne pouvons nous dis- 
penser de revenir, car elle vient de faire un grand pas. C'est la 
fameuse question des prospectus. 11 y a longtemps que nos 
conseillers municipaux songent à débarrasser les trottoirs des 
nombreux papiers qui leur donnent l'air si mal tenu, aux en- 
droits où de pauvres diables distribuent les réclames imprimées 
des commerçants ou les suppléments illustrés des journaux. 
Jusqu'à présent on n'avait pas osé supprimer ces distributions, 
par crainte d'ôter leur gagne-pain à ceux qui en étaient chargés. 
Mais on n'en cherchait pas moins à les supprimer d'une manière 
moins avouée, en soumettant à une taxe les papiers en question. 
La Chambre des députés, appelée à se prononcer sur cette taxe 
à la fin de décembre, l'a purement et simplement rejetée. Elle a 
signé ainsi l'arrêt de mort du prospectus. En effet, le vote de 
la Chambre a indigné le Conseil municipal par l'indifférence 
qu'il dénotait chez les députés pour la propreté de la ville, qui 
reçoit les visiteurs du monde entier. Sur son invitation éner- 
gique, le préfet de police a rendu une ordonnance proscrivant 
le jet de papiers sur la voie publique à partir du i6 janvier 
191 2. On pourra recevoir les prospectus de la main des distri- 
buteurs, mais il sera défendu de les laisser tomber à terre ; on 
en sera quitte pour les refuser ou les mettre dans sa poche. 
L'interdiction s'étend d'ailleurs à toute espèce de papiers autres 
que les prospectus et même aux débris animaux ou végétaux et 
en particulier aux pelures d'orange. C'est la disparition de tout 
ce qui déshonore le sol de la capitale. Le fait est que, depuis le 



jour où l'ordonnance eft entrée en vigueur. — et ce jour n*â 
précédé que fort peu le moment où j'écris. — Pirts m'a semblé 
beaiKoup plus propre. Plus de papiers sur les trottoirs, aucun 
iiistrilHiteur à l'horison : U parait que l'ordonnance préfectorale 
en a supprimé les quatre cinquièmes. U est prDbat)le que les 
maisons de commerce qui utilisaient ce genre de réclame ont 
pris le parti dy renoncer. 

— Mais laiifORS les derniers prospectus subir le fort des 
* Iles mortes et ptsions à des papiers d'une existence moins 
. tnère. L'Académie Concourt a décerné son prix annuel à un 
r an intitulé Momsitmr dn Lomréimês et dont l'auteur est M. Al- 
phonse de Chàteaubriant. Cet ouvrage n'est pas seulement tout 
à fait dans la « note Concourt ». il est un des meilleurs qui 
aient ctc présentés jusqu'à présent aux suflRraget des Dix. Toutes 
les conditions te trouvaient donc réunies pour que le prix lui 
fût adjugé. Aussi l'Académie n'a-t-elle pu Êiire autrement que 
de porter son choix sur lui. bien qu'il lui eût été désigné à l'a- 
vance par toutes les voix de la presse, ce qu'elle a montré en 
d'autres occasions ne pas aimer beaucoup 

On a raconté qu'après le déjeuner traditionnel, qui rcumt io 
t>ix pour le vote, un des garçons du restaurant répétait avec 
obstination ; «Chàteaubriant... Chàteaubriant... mais je connais 
« ! • Pourtant, malgré la similitude du nom. le lauréat 
.... , ..^ Lfoncourt n'aurait aucun lien de parenté avec l'auteur 
de René ; il s'en défend lui-même avec énergie. Les deux noms 
ne se confondent d'ailleurs que pour l'oreille. n'en est pas 
moins vrai que M. de Chàteaubriant est un Breton authentique. 
natif de Rennes, et qu'il te rattache très probablement, ne lui 
en déplaise, à cette lignée des Britn, devenus hmoms dâ CkêÊêêm^ 
yfiémd, auxquels l'auteur des àêémoéns (towhw kmèi feit remon- 
ter ses origines. 

Le root « roman ». appliqué à khmtmr ét$ Umâmêi, pour- 
rait tromper bien des lecteurs et préparer à quelques-uns une 
groeac désUlusion. L'ouvrage porte d'ailleurs en sous-titre : 
« Histoire d'un gentilhomme campagnard. » Si TlMeur avait 
mis « roman » à b place, nous aurions pu nous attendre à une 



400 BIBLIOTH&QUS UNIVBRSSLLB 

histoire d'amour ; or il n'est pas question de cela dans Monsieur 
des Lourdines^ et l'amour n'y joue qu'un rôle tout à fait épiso- 
dique, ne se montre, pour ainsi dire, qu'à la dérobée. Tout l'in- 
térêt se concentre autour d'un personnage qui n'a certes plus 
l'âge des jeunes premiers ; c'est un de ces hobereaux à demi 
paysans comme il s'en rencontre encore en Bretagne, et qui 
mène dans son nid d'aigle une existence très retirée. Tandis 
que M™" des Lourdines, toujours souffrante, reste au château, 
son mari se livre à son sport favori qui consiste à faire de lon- 
gues promenades à pied dans la campagne, « sa fourchetine 
sous le bras. » Ai-je dit que, dans ce livre, il n'y avait pas d'a- 
mour? Alors je me suis trompé. Il en est plein, il en déborde. 
Mais ce n'est pas celui que vous croyez ; c'est l'amour de la 
nature, et un amour où, comme dans toutes les grandes pas- 
sions, le sujet s'identifie avec l'objet. M. des Lourdines, pro- 
priétaire rural, n'est au fond qu'un poète. S'il s'échappe ainsi 
des journées entières, c'est pour être seul en face de la 
nature, vivre en communion avec l'arbre, la forêt, le nuage, 
épier la voix du vent, rêver devant la courbe lointaine des col- 
lines. Le voici dans la grande forêt de Vouvantes : « Il n'était 
plus Timothée des Lourdines, il n'avait plus d'âge ; dans sa 
chair circulait la sève des châtaigniers et des hêtres; et son es- 
prit, détaché de sa propre pensée, libre, immense, épousait 
toutes les formes, tous les murmures de la forêt. » Ne croirait- 
on pas lire du Maurice de Guérin? 

Mais il y a dans cette vie tout un drame, et un drame de l'a- 
mour paternel. M. et M™« des Lourdines ont un fils, Anthime, 
qui est maintenant un grand jeune homme et vit à Paris dans 
l'oisiveté et les plaisirs. Jadis sa venue au monde les combla 
d'une telle joie qu'on le traita comme un dieu ; on ne sut jamais 
rien lui refuser et il fut abominablement gâté. Une scène vio- 
lente qui éclata plus tard entre lui et son père à propos de ses 
dettes fit contracter à sa mère la maladie dont elle souffre en- 
core. Il ne donne plus depuis longtemps signe de vie, il ignore 
complètement ses parents, qui n'ont pas cessé de l'aimer et ne 



FABilimm 4^1 

vivent qiM de foo souvenir. Une lettre «dreseée au père per uo 
usurier lui apprend que son fils doit une somme énorme. Il faut 
à tout prix empêcher Anthime d'aller en prison. Cest la ruine ; 
et nous assistons à la tragédie qui déchire cette pauvre âme. 
a la vente des terres, à la mort de la châtelaine que la terrible 
nouvelle a foudroyée, au retour du fils, ptrtagé fatre k nos- 
talgie des plaisirs brusquement et à jamais quittés et la coci« 
science cuisante de ses Ciutes. Toutes ces scènes sont traitées 
de main de maître. M. de Châteaubriant poesède le rare secret 
de nous bire wiir. comme si elles étaient réelles, les choses qui 
sortent de son imagination, et elles s'impriment aussi nettement 
dans notre mémoire que si nous y avions assisté, n sait que cela 
ne s'obtient qu'à la conditioo de condenier chaque scène dans 
ses traits essentlels. dans ceux qui doivent nous procurer le 
maximum d'émotion. Très sobres, ses descriptions sont néan- 
moin5 aussi complètes que l'exige b chose à décrire. Voici, par 
c!^cmple, notre gentilhomme, aflbié par sa ruine, arrivant en 
ville pour y prendre conseil d'un ami. Cest jour de (bire et le 
cabriolet n'avance qu'avec peine. Un Zola profiterait de la cir- 
consttBoe pour làclier son penonnage et nous promener tout 
autottf de la place, sans nous fidrs giftce d'un détail. Ce n'est 
pas que M. de Châteaubriant méprise les détails, bien au con- 
traire, mais il choisit et ramasse en trois petits paragraphes 
ceux qui lui paraissent te plus propres â nous donner l'impres- 
sion d'une foule. Jugcx : 

« Il était huit heures environ quand ils arrivèrent â Poitiers. 
La foire battait son plein, et M. des Lourdines oe vit pas sans 
impatience son cabriolet prendre le pas â cause de renconi- 
bfement. Pub la marée toujours plus grouillante s'épaiasit 
encore. 

• La voie n'éuit plus aseei large pour les charnttes dctclcc9, 
les déballages de poleriet. les cocliocit se débattant entre les 
jambes des fermiers, et pour les panipMet sous le bras de toutsa 
les paymaaes. 

» On allait toujours plus lentement ; la jument entrait du 
^OL. tmnr. lxv a6 



402 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSILLI 

front dans les nuques, dans les épaules, fendant en deux les 
discussions. » 

Inutile de tran<icrirc les trois ou quatre lignes qui restent, car 
le dernier trait est venu fixer la synthèse du tableau en nous 
ramenant au cercle étroit où lutte le petit attelage. On ne peut 
oublier non plus certains épisodes, comme le retour du maitre 
au château, la nuit, l'arrivée de l'enfant prodigue, la promena^* 
du père et du fils au mont de la Croix verte, le touchant départ 
de Célestin et d'Estelle, serviteurs du château, et vingt autres 
où se manifestent la sensibilité et les dons d'évocation de l'au- 
teur. Et les portraits ne le cèdent en rien aux épisodes. Là aussi 
quelques traits suffisent pour dessiner un personnage ; je verrai 
toujours le notaire Paillaud. le conseiller Lamarzellière, le doc- 
teur, le confesseur, le meunier Suire, le cocher Frédéric, et il y 
a encore de la vérité et de la précision jusque dans l'effacement 
voulu de la figure frivole et fadasse d'Anthime. Quant au héros 
lui-même, c'est plus qu'un portrait, c'est une véritable création, 
et dont la puissance fait penser à Balzac. 

Monsieur des Lourdines fera la joie des amateurs de paysages. 
Ils y trouveront de belles échappées sur la nature et une succes- 
sion de petits croquis. Ces descriptions ne sont pas faites au 
hasard, comme dans de si nombreux romans ; on y sent l'ob- 
servateur, l'homme de la campagne qui voit tout et qui voit en 
peintre. L'auteur excelle à faire parler les paysans, qu'il connait 
comme personne, et il décrit aussi en connaisseur les bêtes, 
chevaux, chiens, etc., qui vivent dans l'entourage d'un château. 

Mais, me direz- vous... et le dénouement ? C'est vrai, je l'a- 
vais oublié. Je crois inutile de vous gâter d'avance le plaisir 
d*une lecture que vous ferez peut-être. Une dame qui l'avait 
faite m'a dit : <» J'attendais toujours la fin de ce roman ; je 
l'ai terminé sans l'avoir vue.» Elle semblait en faire un reproche 
à l'auteur. Sachons gré, au contraire, à M. de Châteaubriant 
de n'avoir pas fini son œuvre d'une manière vulgaire et facile, 
par une mort violente ou par un mariage. Le récit s'arrête 
au moment où la tempête est passée et parce que la vie, au 
Petit- Fougeray, a repris son cours paisible. 



— J'ai reçu, mak trop tard pour me permettre de t'annocictr 
•Il même temps que Icf autres livres d'ètrenoes. la traductiofi 
française, publiée chci Hachette, du livra de MM. J.-O. Bland 
et E. Blackhottie : Tsm-Z/i. imphdtnit éommrUht àg Cbmt, C'est 
un fort beau volume abondamment illustré, d'une très ample et 
curieuse documentation et dont le sujet, il n'est pas besoin de 
le dire, «at tout à fait d'actualité. 



CHRONIQUE ALLEMANDE 



da KMak - HafQ d« HiifcniBiliiil - Uae bipti^pliii de 
• Ccrivdaa tiaitiniaifili - Ua aona. - U S^ 



L'Allemagna entière a célébré avec un grand enthousiasiiie !• 
centenaire de la mort d'Henri de Kleist. à la fin de l'année der* 
nière. Il vaut la peine de t*y arrêter, car plusieurs publications 
nouvelles ont vu le jour à cctta occasion, sans parler des in- 
nombrables représentations théâtrales qui ont eu lieu. Et la 
mémoire de l'écrivain s'en est trouvée comme rafraîchie. Saat 
doute Ktcint a de tout temps été tenu en sinf^ufière estime par 
l'élite intellectuelle de notre pays, qui reconnaît en lui le pre» 
mier en date des écrivains artistes de la littérature allemande. 
Mais M gloire a été lente à percer dans le grand public. C'est 
aujourd hui seulement qu'on s'avisa que ses pièces de théètra 
sont tout ensemble les plus réelles cl les plus tragiques du 
théfttre allemand, et qu'allas sont au premier rang de notre 
scène nationale pour la vigueur des caractères, l'imprévu des 
ftituatkNis et la netteté impeccable du contour littéraire. 

Tout cela oo l'a dit et redit dans lea nombreux articles et 
tu {. qui ont paru à propos de cet annhrersiira. Mate ce qui 
% 4 lit illieux encore, car c'est U meilleure manièfe d'honorer un 
\*<\!t, on a réédité lea ceuvres de Kleist. 

Entre toutes css publications, nous signalerons celle qui idt 



404 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

partie de la Coldene Rlassiktr Bibltotbâk ^ Cette édition, à vrai 
dire, n'est pas nouvelle, mais, pour la circonstance, elle a été 
revue et améliorée. Adolphe Wilbrand y avait donné une étude 
biographique et littéraire qu'on a conservée en la remettant au 
point et en la rectifiant. On y trouve d'abord les poésies; puis 
les œuvres dramatiques. La familU ScbroffensUin, Robert Guis- 
card, Ampbittyon, la Crucbe cassée, Pentbèsilée, Kàtcben (THeil- 
bronn, la Bataille dArminius, Prince Frédéric de Hombourg; puis 
les nouvelles qui, comme on sait, sont remarquables parla sim- 
plicité et la précision narrative ; enfin les essais et la correspon- 
dance. Et tout cela nous est donné en deux volumes un peu 
compacts, mais d'une netteté typographique irréprochable et 
à un bas prix qui met l'œuvre à la portée de toutes les 
bourses. 

Ce grand enfant que fut Kleist, un peu fou, agissant par sou- 
bresauts, fantasque et violent, et qui voulut échapper à la pla- 
titude de l'existence par les créations fougueuses de son ima- 
gination, reste une énigme littéraire qu'on ne peut point se 
flatter de déchiffrer complètement. Et d'abord pour quelle rai- 
son se donna-t-il la mort ? Est-ce à cause de la misère à laquelle 
il fut réduit les dernières années de sa vie ? Est-ce peut-être 
parce qu'il souffrit de ne point voir son mérite reconnu de ses 
contemporains ? Quand on étudie sa vie telle que ses plus ré- 
cents biographes viennent de nous la donner, on constate que 
ces causes peuvent avoir contribué à sa détermination, mais on 
constate aussi que de tout temps Kleist. qui avait un mépris 
profond pour la mort, fut hanté par l'idée du suicide. Il est bien 
certain qu'il s'ouvrit souvent de la chose à son amie, Henriette 
Vogel, atteinte d'un mal incurable. On sait que cette jeune 
femme, dans une heure de désespoir, lui fit promettre de lui 
rendre le plus grand service d'amitié qui se pût, sans demander 
d'explication. Kleist promit et Henriette Vogel lui dit : « Le 
service que j'attends de vous est de me tuer. »^ 

' Htinrich von KUists tVerkt, in scchs Teilen, mit Linleitungen und 
Anmerkungen versehen von Hermann Gilow, Willy Manthey, VVilhelm 
Waetzold. Berlin und Leipzig, Bong & C*. 



\ 



âiiimâWf 40$ 

Kkift tint parole : le at novembre iSia ils mettaient un 
à tcun jours en le jetant dans le WMnnsec. 

tet réctotw ètudet publiées sur H. de Kleist. — celle d'Ar- 
thur Elotaer dans b Tnmpel'Amsgtàt. et celle de Wilhelm 
qui a préparé aussi l'édition de l'Insel-Verlag. — 
montrent que le poète fiit plus malheureux encore qu'on 
le rimaginait. Les dernières années de sa vie furent la- 
mentables. Rien ne lui réussissait. Son insuccès littéraire 
était complet. Pour échapper aux étrelntat de la misère. Il 
•Maya de gagner son pain ailleurs que dans te littérature. Bru- 
talement écooduit par ses sceurs, qui le traitaient de vagabond 
et d'opprobre de te temilte, il vint à Berlin pour y solliciter un 
emploi militaire ou civil. Cest te qu'il connut Henriette Vogel. 
fnnme d'un fonctionnaire berlhiob« avec laquelle se déroute ce 
roman d'amour qui dépasse en imprévu dramatique les inven- 
tions les plus étonnantes de son théâtre. Excellente musicienne, 
elle grisait de musique Kleist qui était un mélomane enragé. 
Un jour qu'elle avait chanté d'une manière exquise un air ita- 
lien, il s'écria : « Cete est beau à se (aire sauter te cervelle ! » 
Elk le prit au mot et quand tous deux furent las de te vie, elle 
parce qu'elle souffirait trop, loi parce que sa vie était à vau l'eau. 
ite sa donnèrent te mort. 

On était alors en pleine ftevrc romantique et ce doubte suicide 
(ut éminemment dans le goût du temps. Kleist avait pourtant 
quelque chose que ses contemporains ne tiisitaaient point en- 
tièrement. Cérébral concentrant toutes les énergies de son être 
dans l'unique vte de n pensée, il vécut cette vW abstraite et 
artUldelte avec une eéritablt Créoéste. Et cete tans doute l'a 
rapproché de nous. car. en fln de compte, il est plus près da 
notra génération que de te sienoe. 

On l'a bien vu aux rtpfétaotatlons théâtrales qui ont eu lien 
sur dlfl ki tt t as scènes altemandat. Du vivant du poète, sas plécaa 
avaient été jouées avec un médiocre succès et sauf le Frmeê iê 
H tmhêmf g elles ne socit pas rartéM au rép e rto ira . flb Mao. à 
Berlin, deux dIractMin da théètra n'ont pas cnlnt da monter 
PmièétéUi, te plus étrange de ses drames. Dans aucun autra. 



406 BIBLIOTHiQUB UNIVSRSBLLB 

KIcist n'a montré avec plus de fougue sa nature agitée et tour- 
mentée. On a dit de cette œuvre que c'était un jour de sa vie 
de lutte et de désespoir et comme l'explosion suprême de sa 
douleur. Les contemporains avaient trouvé brutale cette tragé- 
die pleine de sensualité et de passion débordante. Nous l'avons 
mieux comprise et le critique Elœsser n'a pas craint de rappro- 
cher le nom de Kleist du grand nom de Shakespeare. 

— Hugo de Hofmannsthal est un prestigieux ouvrier d'art. 
Aucun écrivain actuellement en Allemagne ne l'égale pour le 
fini de la forme. Son style est un composé plus précieux que le 
métal de Corinthe. On le voit surtout dans le volume de vers 
et de petits drames que l'Insel-Verlag vient de mettre en vente *. 
Et ce qui rehausse encore le charme de ce livre, c'est qu'il est 
merveilleusement imprimé en larges caractères sur beau papier 
à grandes marges. Voilà un livre qui fait honneur à la librairie 
allemande et d'autant plus qu'il est fabuleusement bon marché. 

Hugo de Hofmannsthal est de ces artistes qui ne livrent à la 
publicité que ce qu'ils trouvent parfait. De ses poésies lyriques 
il ne nous donne que vingt pièces, le dessus du panier. Puis 
viennent de plus longs poèmes, tel cet admirable fragment, la 
Mort du Titien. Puis une série de prologues et de discours funè- 
bres (à remarquer les vers consacrés à la mort de Kainz et de 
Bôcklin). Puis des préludes de comédies et de drames (pour un 
théâtre de marionnettes, pour \Antigone de Sophocle, pour la 
Lysistrata d'Aristophane). Enfin de petits drames, L'éventail 
blanc. L'empereur et la sorcière, La femme à la fenêtre et d'autres 
encore. Tout cela est d'un art consommé, qu'on peut trouver 
parfois un peu trop livresque, un peu trop raffiné, mais qui sa- 
tisfera certes les délicats. On a dit de l'art d' Hofmannsthal qu'il 
était moins un produit du soleil et du grand air que de la serre 
chaude ; mais quels fruits exquis il nous donne ! 

— Les nombreux admirateurs de Théodore Storm n'appren- 
dront pas sans plaisir que sa fille prépare une grande biographie 
dont la première partie, qui raconte la jeunesse, vient de pa- 

> Diê Gtdichtt und kUinen Dramtn von Hugo von Hofmannsthal. Leip- 
zig, 191a. 



ALLBMAKnt 407 

raitrc 'On te souvient que le poète laisn inachevée une auto- 
biographie qui fut publiée par la Omitckt Mmmébchêm en t888. 
Ccal cette «uvre que reprrnd. pour la compléter. M^ Gertrude 
SCorm. Outre les souvenirs qu'elle a elle-même conservés de 
ton père, elle a à n disposition yc% nombreux papiers et la riche 
c o rt Mp ondance qu'il entretenait avec set amlt. Théodore Storm 
eat un de cet esprits bieofiUsants avec lesquels il est pro6table 
de nouer commerce. Sur la valeur de l'écrivain nous étkms tul- 
llsamment renseignés par l'étude de son ami SchOtze. Tlnedbr 
Sionm, am Ltben tmd ttmê Dichimmg. Maintenant nous avons 
sur l'homme un livre qui nous montre les riches trésors de son 
c«ur et de son expérience. M'^ Storm ne cache point qu'elle a 
écrit ces pages avec un amour filial. « Cest leur excuse, dit- 
elle. Je les publie avec l'espoir qu'elles rencontreront un chaud 
accueil dans le public et auprès de tout les amb des créatkms 
poét i ques de mon père. • 

Nous pouvons l'assurer qu'elle ne se trompe point et nous at- 
tendons la suite de l'ouvrage pour en parler avec détail. 

^ Théodore Storm appartenait à cette phalange d'auteurs du 
Nord dont la capitale intellectuelle et artistique est la ville de 
Hambourg. On n'a point assez remarqué que. à part Berlin, il 
n'est aucune ville allemande où les écrivains soient aussi nom- 
breux qu'à Hambourg. Korschner. dans son Âlmâmacb Uttirûift, 
en a compté environ deux cents. Je veux bien que. dans le 
nombre, il y en ait plusieurs qui n'ont que de lointains rapports 
avec l'art, mais il n'en rtsii pas moins que les poètes, les ro- 
manciers, les dramaturfM de valeur y forment une colonie fort 
importante. 

Un critique qui s'est avisé de la chose, le D* Benno Diedrich, 
leur a consacre tout un livre. H m ém rgtr PoHm *. On y trouve 
des noms chers au public, Detlev de UUencron. Gustave 
FaUw, Otto Ernst. Gustave Frenssen et Richard Dehmel ; mais 
d'autres noms moina illoatrss nous sont révéléa, fils Gefarard 



vœGertnid 
*f'i. !»> ■> Varlsf vee Karl CillMb if te- 
' Verlic HMsei la 



\ 



40S RIBLIOTHÈQUB UNIVRRSKLLE 

Scelijçcr, Jacob Lôwcnbcrg. Wilhclm Dittmer, Wilhelm hcck, 
Karl Bulckc et Adalbert Meinhardt. On sait que ce dernier nom 
est le pseudonyme d'une femme, Marie Hirsch. Elle a dans le 
volume d'autres compagnes : Sophie Jansen, Charlotte Niesc, 
Johanna WoltT. Tous ces écrivains ne sont pas natifs de Ham- 
bourg ; les plus célèbres même ne sont hambourgeois que d'oc- 
casion, comme Liliencron qui était Holsteinois, ainsi que Frens- 
sen; Falke, lui, est de Lubeck et Dehmel de la Marche; mais vi- 
vant à Hambourg et aimant cette grande ville de négoce où la 
vie est facile et qui offre de nombreuses ressources, ils ont fini 
par s'en croire citoyens. Quelques-uns d'entre eux ont même 
écrit, comme Frenssen, des romans hambourgeois. A ce propos 
je terai un reproche à M. Diedrich. Pourquoi dans sa galerie n'a- 
t-il pas donné une place à M»"» Use Frapan Acunian dont les 
Histoires hamhourgeoises sont si savoureuses ? 

Le livre de M. Diedrich n'est qu'un chapitre du livre qu'on 
pourrait écrire sur l'histoire littéraire de Hambourg. Ce livre se- 
rait fort intéressant, car la ville hanséatique, à plusieurs épo- 
ques, a joué un rôle considérable dans la vie intellectuelle alle- 
mande. Epargnée par la guerre de Trente ans, elle servit alors 
de refuge à plusieurs hommes de lettres qui purent y travailler 
tranquillement. 

Au dix-huitième siècle, on sait quel éclat lui donna Lessing 
avec sa Dramaturgie et l'on sait aussi que jusqu'à la mort de 
Klopstock elle fut un intense foyer de culture germanique. Il 
vaudrait la peine de démêler tout cela et de montrer la part qui 
revient dans cette œuvre à la ville elle-même, ce port cosmopo- 
lite largement ouvert aux idées du dehors, puis aux habitants, 
ces riches bourgeois toujours prêts à favoriser les arts. Tout 
cela, M. Diedrich, qui nous donne un si captivant volume, nous 
le racontera peut-être dans un ouvrage plus étendu. 

— La mort, ces derniers mois, a largement fauché dans les 
rangs des artistes et des écrivains allemands. A Munich sont 
morts le même jour le poète Wilhelm Jensen et Hugo de 
Tschudi, le directeur des galeries de la capitale bavaroise, que 
Berlin n'avait pas su retenir. Peu après c'est Félix Dahn, le ro- 



\ 



mancltr bien connu, q«i ûous a quittés djns la soixantenlix- 
huitième année. Proksitur de droit à Breslau. il devait surtout 
ta notoriété à tes œuvres littéraires, poésies lyriques, ballades 
et romans histariquei^ Ces romans, qui eurent une aaaai gnmdt 
vogue il y a trente ou quarante ans. sont bien oubliés mainte- 
nant. Le plus connu. Dtr Kéimf/ mm Rom, raconte l'Invasion des 
OstrogoChs en Italie : vulgarisation adroite et brillante, elle n'a 
pas ces qualités de style qui rendent les œuvres durables ; Fé- 
lix Dahn. qui était un narrateur habile, ne possédait point les 
dons de l'artiste. On ne peut pas prétendre qu'il bissera un 
grand vide dans les lettres allemaodtt. 

— Une Société schopenhauérienne — si je puis risquer le 
mot — > vient de se constituer chez nous. Elle s'occupe de réu- 
nir tous les documents qu'on peut trouver sur le philosophe et 
s'eflbrce de propager set idées et ses leçons. Ble publiera un an- 
nuaire dont le premier volume est annoncé pour le début de 
1915. L'appel lancé pour recruter des membres à la société est 
siftné de noms très illustres, parmi lesquels on voit ceux de pro- 
finseurs hindous et japonais et d'artistM comme Wilhelm TrDb- 
ner et Hans Thoma. Voilà qui aurait rempli d orgueil Time 
hautaine du philosophe, qui souffrit cruellement d'être méconnu 
de son temps. 

*— Parmi les livre» nouveaux signalons un honnctc et bon 
roman d Adolphe Wilbrandt. Où Tocètif (Stuttgart. G>tta). La 
pluma ftconde de l'écrivain ne fut arrêtée que par la mort et il 
est possible que d'autres œuvres potthomti volaot le jour. 
Dans le récit que nous annonçons, il y ade b Antsat d'observa- 
tion avec cet optimisme réconfortant qui est b marqua mêroa 
du Ulent de Wilbrandt. A-t-il tort du resta de vouloir que te 
bien triompha dans b vb? 

La bdb édHkm daa œuvret co mplètBa da Gœtha publléa ptr 
b librairb Bong de Leiptig et Berlin dans sa collection CoUmm 
KIstiéktr BAUethfk vient da s'enrichir de quatre nouveaux vo- 
lumes ! b premier, b sixième, b huitième et b doufbma. Ds 
renferment ba poéaiaa compUlia. las drames sous bar forma 
primitive, les drames imités d'auteurs étrangers (Sopbocb. Bu- 



410 BDLIOTHÈQUB UNIVBR8SLLI 

ripide, Corneille. Racine, Byron, Manzoni), des adaptations de 
Shakespeare ou d'autres auteurs pour la scène, les Années de 
voyage de Wilbelm Meister, les contes et nouvelles, Reineke 
FucbSf Hermann et Dorothée, BenvemUo Cellini et les études esthé- 
tiques. 

Nous avons déjà indiqué ce qui fait la valeur de cette édition : 
un texte établi d'après les sources les plus autorisées, de Tordre 
dans la classification des œuvres, des introductions et des notes 
littéraires dues aux meilleurs critiques. Et tout cela nous est 
donné à un prix modique qui fait de cette publication une œuvre 
éminemment populaire et nationale. Nous y reviendrons plus en 
détail quand l'œuvre de Gœthe sera achevée : ce sera à la fin de 
l'année. 

— A la même librairie M. Hans Krsemer ajoute de nouvelles 
livraisons à la belle publication Der Mensch und die Erde (135 à 
138); cette fois est traité un sujet tout actuel et passionnant, 
celui de l'aviation. 



CHRONiaUE AMÉRICAINE 



Les Israélites américains en Russie. — Echec de la réciprocité au Ca- 
nada. — Ouverture de la campagne présidentielle de 191a. — M. Taft 
et ses voyages. — Le rapport de la Croix-Rouge sur le tremblement 
de terre de San-Francisco. — Nécrologe : Thomas-W. Higginson ; le 
peintre F. -A. Abbey. — Les livres. 

Au point de vue de la politique extérieure, la fin de l'année, 
aux Etats-Unis, a été marquée par un événement dont l'im- 
portance ne saurait échapper à personne : la dénonciation du 
traité de commerce et de navigation de 1832 avec la Russie. 
Ceci est une phase nouvelle et assurément grave de la ques- 
tion, si irritante, des « passeports israélites .» 

Depuis longtemps, on se le rappelle sans doute, les juifs amé- 
ricains de naissance ou naturalisés dans ce pays sont l'objet, 



AMiftlCAllII 411 

lorsqu'ils voyagent en Rustie, de triitcmenU arbitraires, et gé- 
néralement très vexatoires. de b part des autorités impériales. 
Le plus souvent ils at volant refuser admission sur le territoire; 
d'autres Ms on les hlne entrer, mais pour les expulser en- 
suite avec plus ou moins de formes. Or, si les régies du droit 
Intamationai permettent à un Etat, par mesure de police, de 
prononcer des exclusions individuelles contre certains sujets 
étrangars, il est impossible d'admettre que toute une catégorie 
de cUoyeoi américains, en bloc, ne puissent voir honorer, en 
R utaie , las paaiaports délivrés par leur gouvernement. Les ibnc- 
tlomiaifts russes ont essayé d'expliquer leur attitude par la né* 
casaité de prévenir le retour dans l'empira d'éléments révolu- 
tionnaires Le ministre des afbires étrangères. M. SasonolT. a 
hii savoir, par l'entremise de la NcvoU l^rémus» que la procé- 
dure d'expulsion ne visait ni les commerçants, ni les financiers. 
Malheureusement, les Ciits démentent chaque jour ces déclara- 
tlotts. Ce sont les voyageurs israélltcs inoflensiis à qui l'on 
barre la frontière, alors que les anarchistes et nihilistes, qui. 
bien entendu, ne sont pas assez sots pour crier leur nom par- 
dessus les toits, pénètrent sur le territoire par des moyens dé- 
tournés. M. Oscar Hammerstein. l'imprésario qui (ait tant 
parler de lui en ce moment à Londres, n'a pu entrer en Russie ; 
M. Oscar Strauss, amhataadeur des Etats-Unb en Turquie, a 
été averti qu'il ne serait admb qu'à la fiivaur d*uoe exception : 
ces messieurs, pourtant, ne sont pas anarchistes ! 

En réalité, le sentiment antisémitique chex las Russes a son 
siège en partie dans le (aiutisme religieux, en partie et surtout 
dans la crainte qu'une race intellectuellement supérieure, aux 
idées prograwivai, et d'une infatigable activité, ne réussisse, 
soit à prendre le pat sur b popub t ioo iodigèiie. bqualb se 
trouve dans une condition d*laMorité noiolra. toit au contraire 
à bire sortir cette popubtioo de l'omiére où b gouvernement 
a intérêt à b maintenir. 

Quoi qu'il en soit, praeaé par Toplnion publique, b cabioal de 
Washington a bit tavoir à ctiul da Salnt-Marsbourg que. 
puisque b traité de 18^1 entre bt 6tats-Unb at b Ruaab sem- 



412 BIBLIOTHEQUE UNIVERSHLI.K 

blait entraîner, de la part de cette dernière, une interprétation 
que l'Amérique ne saurait admettre, le Congrès allait l'abroger. 
Mais on peut se demander si cette solution améliorera l'état de 
choses actuel. C'est douteux. Faute de traité, on retombera dans 
le droit commun international, extrêmement vague et suscep- 
tible, lui aussi, d'interprétations arbitraires. D'un autre côté, il 
y aura des représailles en Russie. Au moment où nous écrivons 
ces lignes, la Douma parle déjà d'augmenter les droits d'entrée 
sur les rnarchandises américaines, et d'expulser tous les juifs 
américains sans condition ; et, ensuite des efforts faits par le 
comte Stenbock, les zemstvos de tout l'empire ont été saisis 
d'une proposition de boycottage pour les produits des Etats-Unis. 
A Washington, on entretient l'espoir de la conclusion d'un 
traité sur des bases nouvelles. La tension existant aujourd'hui 
entre les deux pays ne paraît guère donner de fondement à un 
tel optimisme. 

— A propos de législation, il est fort à déplorer que le Canada 
n'ait pas cru devoir ratifier le projet de traité de réciprocité 
commerciale qui avait été voté par le Congrès de Washington 
après les laborieuses discussions que l'on sait. Les protection- 
nistes jubilent ; ils font grand bruit de cet échec de la doctrine 
libérale, alors que l'insuccès de sir Wilfrid Laurier au Canada 
est dû, en réalité, bien plus à l'impopularité de cet homme 
d'Etat et de ses ministres qu'à toute autre cause. 

— En fait d'augures, ceux qui avaient prédit la présentation 
de Roosevelt comme candidat aux élections présidentielles de 
1912 se tiennent bien tranquilles aujourd'hui. Le « colonel », 
en effet, ne se montre pas dans l'arène. D'aucuns disent qu'il a 
pour cela des raisons majeures. Jamais il ne s'était tu aussi 
longtemps : on ne peut que lui savoir gré de cet effacement 
tardif. Il se trouve de méchantes langues pour avancer que 
l'ex-président balance entre les insurgents (progressistes), vers 
lesquels le porte son tempérament, et la « vieille garde » répu- 
blicaine à laquelle le rattachent d'anciennes amitiés et son édu- 
cation première en politique. Peut-être qu'il se recueille seule- 
ment, et qu'au moment décisif, si le parti, divisé, faiblit devant 



4I| 

lef démocrates, il te réveilleri terrible, tel que le lion des 
grandes chasees africaines, et fera eolcfidra un de cet nigisaa- 
menti d'antan qui commencent à nous manquer. Sauver Tait 
submergé, sortir des solitudes d'Qyster Bêy comn>e un dnu tx 
màchins, ce ne serait pas si maladroit en vue d'une candidature 
Rooievelt en 1916. 

— En attendant, le président actuel voyage, voyage. Cest le plus 
ambubnt chef d'Etat quenousayons jamais eu. Dé)â. en qualité 
de gouverneur des Ptiilipp'mes. ministre de la guerre, etc.. il 
avait parcouru 158394 milles. Lors de ta candidature, en 1908, 
il visita presque tous les Etats de l'Union. 4a t^o autres milles. 
Durant sa présidence, de mars 1909 au 4 sepCemt)re dernier, il 
fit 61 774 milles. Son présent voyage de candidat augmente le 
total de 15000. Cela Ciitdonc.en tout, jusqu'ici. 275 438 milles. 
^^ 413 * 57 kilomètres. Ui presat conservatrice représente la 
dernière tournée de M. Taft comme une suite de triomphes. Très 
crinemcnt. il a (ait des incursions sur les terres de son adver- 
saire imturgtmt, le sénateur La Follette. Mab nous étions person- 
nellement à même, dans l'Ouest, de juger de l'eflet produit : la 
rècapCion n'a pas été toujours chaleureuse. Enfin, il est trop tôt 
pour pouvoir émettre des pronostics quelconques. 

— A voir San-Francisco aujourd'hui, on ne se douterait guère 
que cinq ans seulement se sont écoulés depuis la tnmbleaMiit 
de terre. Mab il dut reconnaître aussi que la généf o sit é avnc 
laquelle l'Amérique et l'étranger ont contribué à soulager les 
sinistrés, dès U premnirt bemrt, a été un Cacteur important dans 
le relèvement de la ville. Le récent rapport de VAmtrùmi Néh 
téoméd Réd Crats jette un )our intéressant sur l'onivre de secours. 
Il noM apprend, par eiample. que 1850 wagons d'aliments et 
1 50 de literie ou habillements furent distribués aux victimes, et 
que les secours en argent montèrent à plus de 47 millions de 
francs. L'origine des fonds est très diverse. Alors que le gou» 
veme m ent central, à WasMagfton, donna à lui seul i) millions, 
le Canada envoya 750000 francs et la Chine ao8ooa Le Japon 
fit parvenir la somme respectable de 1 270000 (isancs. C^nt 
aux contributions individuelles, ou d'institutions, la plus haute 



414 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

fut de 530000 francs ; la plus faible, de sept sous. Ce dernier 
don émane d'un pauvre cultivateur de Fork Vale, en Tennessee, 
pour qui ces 35 centimes représentaient, parait-il, un sacri- 
fice réel. 

La proportion par tête d'habitant des contributions des diffé- 
rents Etats donne lieu à des remarques assez curieuses. Que 
l'Etat de New-York ait donné 3 1 sous par tète et la Virginie, qui 
n'est pas riche, seulement deux sous et demi, on le conçoit. 
Mais alors comment se fait-il que l'opulent Kansas n'ait pu 
fournir qu'un demi-sou par personne? La Floride, qui n'a que 
la moitié de la population de cet Etat, envoya presque quatre 
fois plus. La seule ville de Jacksonville, en Floride, donna 
20000 francs de plus que tout le Kansas. En ce qui concerne 
les villes, Boston, et non New- York, tient la tête avec une 
moyenne de 5 francs par habitant. 

Il y aurait, dans le rapport, une mine à exploiter pour le 
psychologue ! 

— Avec Thomas Wentworth Higginson disparaît un des der- 
niers survivants de ce qu'on a appelé « l'ère héroïque » de la 
Nouvelle-Angleterre, cette époque qui fournit aux Etats-Unis 
une si brillante pléiade de philanthropes, philosophes et pen- 
seurs. Sans atteindre à la renommée, ni à l'influence d'Emerson, 
Longfellow, Lowell ou Holmes, Higginson fut leur ami, leur 
confident ; tout en restant modestement à l'arrière plan, il les 
inspira souvent dans leur lutte pour les idées libérales et les 
doctrines humanitaires. Une des caractéristiques des hommes 
éminents de cette génération est leur extrême versatilité. C'est 
là une des formes sous lesquelles se manifestaient leur dévorante 
activité, leur impatience de se rendre utiles. Higginson fut tour 
à tour prédicateur, auteur, conférencier, soldat ; on le trouve 
parmi les pionniers de l'abolitionnisme et les premiers avocats 
du suffrage des femmes. Il est en effet remarquable que ce der- 
nier mouvement, en Amérique, ait son berceau en Nouvelle-An- 
gleterre, dans la terre du puritanisme par excellence. Mais,^ 
après tout, l'on s'est bien souvent mépris sur le véritable es- 



âMÉaiCAim 415 

prit <k la Nouvelle-Angleterre. On raccme d'étroHtMt fiB- 
gieuM. alors qu'elle a de tout temps été une des pépinières du 
pfoteatantlaroe libéral ; 00 représente ses protagonistes comme 
les ada|»tM d'une école rigide, implacable, quelque peu (ataliste ; 
et. au Ibnd. la majorité de ces hommet profamianf ropUnUsne 
le plus pur. Ils cUient obftinéa» prétend-oo : c'ait vrai, ta ce 
teiM qu'ils étaient inébranlablea dans leur réaolutk» da loiil 
voir en rote, de ne prendre dans le pasaé que ce qu'il oflfre de 
bon. d'espérer quand même et toujours. Higgififon fut proba- 
blement le plus convaincu de ces optimistes. Ainsi qu'on l'a 
justement fait remarquer, le titre même de son volume de sou- 
venirs. ChmrfmU Ytdnàayi (Les hier gais) dépeint le caractèn 
de ce penseur aimable. 

Cest d'hommea de cette trempe que nous manquons le plus, 
bêlas, dans ces jours de vie à outrance, où trop peu de voix 
Ibnt entendre des paroles réconfortantes, où trop de gens, après 
une esdstence de lutte dont rien ne relève l'action énervante, 
tlniiient leur carrière dans le dégoût du monde et de leurs sem- 
blables et dans un doute angoissant 

— Faute d'espace, nous n'avons pas pu relater jusqu'ici le décès 
de F.-A. Abbey. le peintre bien connu. Cet artiste vivait à Lon- 
dres, non par infidélité à sa patrie, mais parce qu'il s'était con- 
sacré depuis 18S5 à l'illustration des œuvres de Shakespeare et 
d'autres poètes anglais et qu'il avait voulu se trouver constam- 
ment à proximité des pejrsages nèceiaalrii à son genre de tra- 
vail. Loin d'avoir rompu avec l'Amérique. Abbey resta louioiirt 
Aer d'être pennsylvanien : sa demièffe composition fot pour la 
décoration du Capitole de son Etat à Harrlsbuig. D fiit sans 
contredit le plus grand peintre mural des Bteta-Unis. Ses admi- 
rateurs le placent même immédiatement après Puvis de €!»• 
vannes. 

Aux Etats-Unis, Abbey art surtout célèbre parmi le groa pu- 
blic comme décorateur de fai BIMioChèque publique de Boston, 
où sa Qpaaf ^ ikt Hofy GmO, sa phis laborieuse c o mpo ai tion 
peut^tri* Afrufe à une place d'honneur. En AugM^^r îl fut 



4l6 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

comblé de distinctions. C'est à lui qu'échut la tâche plus flat- 
teuse qu'agréable de peindre le couronnement d'Edouard Vil. 
Les ennuis que lui valurent les séances de pose de la part de 
certains courtisans peu patients l'empêchèrent d'accepter une 
offre semblable, il y a un an, pour le couronnement du roi 
George. La Royal Academy l'admit dans son sein. A ce propos 
il est assez piquant de remarquer que, tandis que les étrangers 
peuvent devenir seulement membres honoraires de cette institu- 
tion, les Américains, que l'Académie, tant soit p)eu routinière, 
s'obstine à considérer comme sujets anglais, sont reçus en qua- 
lité de titulaires. C'est assurément logique ! En véritable ar- 
tiste, Abbey faisait de l'argent une question secondaire. Pour le 
Couronnement d Edouard yil, il ne reçut que 78 000 francs, ce 
qui ne fit guère que rembourser les énormes frais supportés par 
l'artiste en cette occasion. Lors de l'exécution de son dernier 
ouvrage, pour le Capitole de Harrisburg, trouvant impossible 
de traduire sa conception de l'œuvre dans l'espace assigné par 
son contrat, il demanda l'autorisation d'ajouter, à ses propres 
frais, 600 pieds carrés de peinture, et cela représentait certaine- 
ment un cadeau de 150000 francs à son Etat natal. 

— Puisque la Bibliothèque Universelle vient de donner une 
traduction d'un des meilleurs ouvrages de C.-N. et A. -M. Wil- 
liamson, Lady Betty across tbe IVater, c'est doublement une 
actualité de mentionner deux autres livres de ces féconds 
écrivains. Déjà, dans Le chauffeur et le chaperon ^ ils avaient 
élargi leur cadre habituel. Outre l'inévitable automobile, le 
canot à moteur y jouait son rôle. Dans Golden silence (Le si- 
lence d'or, périphrase poétique qui désigne le Sahara), l'auto 
est encore reléguée plus loin : elle n'est plus qu'un accessoire 
permettant de sauver rapidement l'héroïne emprisonnée par un 
mari, excessivement mahométan, dans une oasis. Le livre, 
plein de mouvement, a l'avantage de donner des aperçus 
intéressants sur ces unions bizarres entre Américaines et 
Orientaux, dont la majorité ont de déplorables résultats. 

* Voir livraison de septembre 1910. 



âiitiicâlwt 417 



Les méiiics auteur», dans Ltrd Lowlmd 
traitait Mcore 1c sujet des mariages intenntiofiaux. On peut 
établir un parallèle entre cet ouvrage et le kUriêgt à U mpdi de 
Mrs Humphry Ward. Dans l'un et l'autre cas. le héros est ua 
noMe décavé qui veut redorar son blasoa en Amérique. Mab 
alors qoc Mrs Ward scmblt avoir de la sympathie pour ton cou- 
reur de dots et considérer comme naturel qu'il obtienne des 
dollars en échange de son titre, les Williamson s'arrangeât 
pour que leur personnage soit handicapé et n'atteigne son but 
qu'après avoir (ait peau neuve. 

Cbet Putnam's Sons. M. Hugh C. Welr a fiût paraître une 
étude sur Panama : Tht Comqmeti 0/ Ar istèmut, Cacile à lire 
même dans ses statistiques. On peut aussi parcourir avec fruit, 
sur ce sujet, le dernier livre de M. Porbes Undsay. Péutsma mtd 
tkt Csmal to àay *. Le principal mérite de cet ouvrage très corn* 
plet et très à hauteur consiste dans la description des ressources 
agriculturales de cette région et spécialement du district de 
Chiriqui. dont les terres, pleines d'avenir, seront (brt recher* 
cbèet aoititôt que le gouvernement local aura terminé le che- 
min de fsr reliant cette province à la ville de Panama. 

Pour terminer, citons un ouvrage posthume de Miss Myra 
Kelly *. Cette femme de lettres — on se le rappelle peut-être 
— avait acquis une rsoommée de bon aloi en Amérique et autd 
en Angleterre par ses esquisses de la population du ghetto da 
New-York, et surtout des cnCsnts. qu'aux écoles publiques ella 
avait eu le loisir d'étudier de première main. tUw LiitU Yam^ 
UJftk^, «as doute le dernier Uvre écrit par Miss KeUy. ne 
vaut pas les hblolfss courtes qui ont dit si rapidement sa répu- 
tation. Toutefob il a le mérite de présenter une peinture vraie 
et pathétique de la condition du paysan irlandais. Ce livre, en 
somme, montre une f^is de plus combien il est difllcile pour uo 
ccrivain de changtr son genre et principalement de passer da 
conte court au roman de longue haleine; presque to tit o u r » , 

• Nevr^York, DmMêéÊf, Page * C*. - • Boeiee. Page • C». 
» 9v cit eaiev. veir W iiali u M de eofeabre 1901, jeytal 191 eb 
unr 27 



4lS BlBLIOTHÈQUh tJNivi!.RSBLLB 

dans ce dernier cas. on sent l'effort et même la fatigue de I au- 
teur. 

P.-S. Au moment où nous terminons cette chronique, nous 
apprenons que M. Roosevelt se met sur les rangs comme can- 
didat à la présidence. 



CHRONIQUE SUISSE 



Le Irtanon de porcelaine. — De l'un à l'autre Amour. 

Ce mois est pauvre en événements propres à fournir matière 
à notre chronique. J'ai cherché vainement ; en dehors de deux 
ou trois publications, qui datent de la fin de l'an passé, je n'ai 
pas su à quoi attacher la suite un peu cahotante de mes ré- 
flexions. 

Je n'avais pas osé, la dernière fois, pénétrer sans quelque toi- 
lette dans le Trianon de porcelaine de M. F. Roger-Cornaz. Celui- 
ci m'eût invité dans le grand palais de Versailles que je n'eusse 
pas fait tant de façons. Car nous avons tous, au collège, appris 
à traiter les rois de France avec une démocratique familiarité, et 
il n'en est pas un auquel nous n'ayons dit son fait, un beau jour. 
Du reste, le monde de la cour était très mélangé. Les grands 
associent volontiers le vulgaire à leurs pompes, et la timidité 
bourgeoise, d'autre part, s'accommode assez bien de la magni- 
ficence ordonnée des royales cérémonies ; elle s'y donne des airs 
d'importance, de gravitd digne et convaincue qui dissimulent 
l'angoisse de son inexpérience. 

Mais ce Trianon de porcelaine, ce devait être le rendez-vous 
de la suprême élégance. On devait y être en petit comité choisi. 
C'est justement lorsqu'on se laisse aller au délicieux abandon 
des fins divertissements qu'il importe de trier son monde, afin 
qu'en la liberté des propos et des gestes le ton de l'exquise dis- 
tinction demeure.... Et je me sentais si peu marquis! 



anomQUi svisst 41c 

Avant d entrer )e m*étab promis, ptr revanche d amour-pro- 
prc. de tàife payer un ptu cher mon embÉiTM. Je comptiis ma 
vangar. dahors. an daaoaiidant l'escalier. Et voilà que ce pUblr 
m'échappe. Je préparais des traits que je croyais spirituels. Je 
me proposais de compter combien de (bis revenaient, sous la 
plume de M. F. Roger-Gomat. les mots de «roaa» et de «jet 
d'eau ». et j'aurais dit que tant d'eau et tant de roaaa, cala 
teisaait par fsire de vrais bassins d'eaa de roie.. .. 

Mab. encore une Ibis, je ne dirai rien de tout cela, car il y a 
aniainc à faire qu'à esaayrr de se moquer lourdement : pourvu 
que ce mieux ce ne ioit pas de louer plus lourdement encore. 
c.ar je suis certain que rien ne doit être moins agréabla à la dè> 
licatesaa de M. G>ma2 que certains éloges 



\ 



«lail prêtre de nore, 

il aura peina à éviter le pavé de l'ours. 

C'est toujours ainsi cbai nous. Nous manquons de cet équili- 
bre de jugement que donne l'habitude des comparaisons et la 
perspective des grands espaces. En art et en littérature, la courte 
limite de notre horizon nous fut attribuer une importance exa- 
géfèe aux csovica de chci nous. Et la suscepCibililè de notre 
ÉkKté est extrême. Nous sopportons très mal les critiquas d'oii- 
tre>Jura. Si l'on nous blâme, nous affectons de répéter que nous 
nous soucions peu de l'opinion des autres, que nous sommes 
contents de nous tels que nous tommes, — mais nous crevons 
quand même du désir que la France nous regarde. Et nous ne 
nous sentons plus de joie quand l'Académie daigna honorar d'un 
prix discret un de nos chers romniis fooMMidi. 

Avec MF. Roger-Coraai npuA ininiii tans InquIéCuda. Nous 
montrons à la Frsncc comment on sait écrire le français ches 
nous. Il est inutile et un peu ridicule d'en fiire tapage. On con- 
viendra en France que M. CoruêM écrit bien, qu'il n'a absolu* 
ment pas Tair suisse (et rien ne Qatte auUnt) ; mais on ajoutera 
que si c'est merveille ches nous d'écrire ainsi, en France c'est 
moins rare (car je me garde de dire que ce toit commun : il y a 



420 BIBLIOTHÈQUE UKIVBRSKLH 

tant de Belges parmi les poètes françaisl...). L'œuvre de M. Cor- 
naz est certainement très distinguée, elle le serait en France 
aussi ; elle n'est miracle que chez nous : c'est justement ce dont 
il ne faut pas trop se vanter. 

Tout cela, ce n'est pas pour M. F. Roger-Cornaz que je le dis. 
C'est pour nous. Car l'auteur du Trianon de porcelaine présente 
son œuvre en des termes qui sont d'une sage mesure et d'une 
parfaite justesse de ton. Il sait que toute exagération compro- 
met l'élégance, et son suprême souci c'est l'élégance. 

L'élégance est faite de bon sens très affiné. Elle est extrême- 
ment avisée. Elle a le sentiment très sûr du point jusqu'où, 
sans heurter le goût et la mode, on peut porter la hardiesse per- 
sonnelle et la fantaisie. Elle est essentiellement classique. Elle 
évite tout ce qui attire le regard sur le détail au détriment de 
l'ensemble. C'est pourquoi elle consiste surtout en un choix 
plus délicat, en un arrangement plus subtil, en une combinai- 
son plus harmonieuse des éléments les plus communs à l'usage 
des honnêtes gens. Sa nouveauté est faite d'une certaine façon 
de répéter, plutôt que d'une façon nouvelle de dire. Et rien n'est 
plus inimitable parce que ce qui a l'air tout simple à l'œil est 
infiniment subtil à l'esprit. Cette simplicité, c'est le dernier mot 
de l'habileté. Faut-il qtie M. F. Roger-Cornaz soit habile, soit 
roué ! Il a l'incroyable hardiesse de mettre le mot roses à la fin 
du vers (et non une fois seulement), et de le faire rimer, là, tout 
froidement, avec moroses ou écluses. J'appelle cela un tour de 
force; c'est le fin du fin, c'est de la suprême virtuosité; cela 
touche presque à de la perversité. Qyelle assurance de soi il faut 
pour narguer ainsi, en ses formes mêmes, la banalité ! 

Je pourrais cependant montrer, çà et là, que le jeu est dange- 
reux, et que toute la grâce de M. F. Roger-Cornaz n'arrive pas à 
le sauver de quelque monotonie, ni sa dextérité de quelque pla- 
titude, ni son goût de quelque mièvrerie. Dans l'ensemble pour- 
tant l'œuvre est d'une très pure et très experte élégance. 

Mais on n'a que trop parlé de la forme déjà ; c'est là surtout 
ce qui a « épaté » le public. Si je n'avais trouvé que cela dans le 



4l« 

Triâmom 4ê pêfCêlatM, yt n'en ferais |Mi rcftorti, vu l'humcvr 
dont fy était tfitré. avec cctta «pèce de dèptt d'avoir élè fédoit 
melgfé moi. J*avab une prévention d'eipHt. ie nie ttiit laliié 
prendre par une émotion. 

Ici encore, meaofont lea termes. Cette émotion n'a rien de 
poignant. Ble est très dominée, plus réfléchie que directement 
éprouvée» forme d'art plutôt que mouvement de cœur. Sauf 
quelques rares vers (« Cherche un poignard qui frappe et un 
poison qui tue ») ou quelque rare pièce (Ls rtvùncht) dont le 
gonflement tragique touche moins qu'il ne bit sourire (perce 
qu'on surprend le raffiné M. Comax en délit de naïveté), tout 
est d'une mélancolie discrète et très soudeuse de joUea attitudes. 

Mais cette mélancolie qui se pare de griœs décentes, se voile 
d'htrmonleQae flctkm. s'exprime en la fraîcheur toufoura nou- 
velle des très vieilles images, transposée dans le délicieux pay- 
sage des antiques formes poétiques évoquées, pour être d'un 
accent moins direct, en est-elle moins humaine ? Quand on le 
peut, quand on a le don d'y mettra la vie jeune, il vaut mieux 
se servir de très vieilles images, car les vieilles sont plus « col- 
lectives ». si je puis dire, plus riches d'humanité pour avoir 
servi, d'âge en Ige, à exprimer tant d'émotions pareilles. Elles 
associent mieux les âmes, elles élargissent b sympathie, elles 
font mieux sentir, en la diversité des accidents, la permanence 
desbtalités. 

Or la poésie de M. Comax contient une de ces très vieilles et 
eseeotiellea émotions. 

M. P. Roger-Comaz C5t un voivjplucu^. l n de cc> vtxuptucux 
maîtres d'eux-mémet, qui savourent trcs intellectuellement, très 
efthétlquement. la volupté. Des hommes à conir aaaex froid, à 
paaaions mod éré e s , mebà peau merveilleusement sensible. M. 
Comax aime la vb. dont 11 goûte b caresse bien plus que l'éner- 
gb: il aime.de b vb. l'immédbt fHseon. rtxqitbe jonbMMe 
derinatant. « n'a d'autra souci que de l'heura qui passe», 
d'autra adoration que ceUe dae formes détideuase du décor 
changeant. 



\ 



422 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

Les dieux ont fait le temps et l'espace et le nombre 
Pour qu'auprès des bonheurs éternels et divins 
Notre bonheur, à nous, soit le rêve d'une ombre.... 

Mais rien n'empochera les êtres et les choses 
De jouir du moment qui passe et qui s'enfuit.... 

(Ces vers sont de bien beaux vers). — Mais comment avoir 
l'amour de la vie sans l'inquiétude de la mort, sans le senti- 
ment de l'efiTrayante fuite des choses et des êtres ? Il n'est pas 
de volupté qui ne se paie ; toute joie des sens aboutit à la mé- 
lancolie. M. F. Roger-Cornaz, malgré sa souriante indifférence 
métaphysique, est un mélancolique. L'idée de la vieillesse et de 
la mort est partout présente en ses vers. C'est par cela qu'il est 
poète. C'est là qu'est le drame nécessaire, l'antique, l'éternel 
drame. 

Je pardonne beaucoup de choses à M. F. Roger-Cornaz — sa 
merveilleuse facilité, le tapage mondain de son joli succès. Car 
je suis certain qu'il a de quoi se faire souffrir lui-même. Il 
paiera la rançon. 

— Il semble inutile de chercher une transition entre le Tria- 
non de porcelaine et De l'un à l autre Amour, le roman de M"»' 
Noëlle Roger, dont j'ai renvoyé aussi l'étude à aujourd'hui. 
Cependant, ce qui fait le fond de ce livre douloureux, c'est encore 
le tragique frisson de la volupté et de la mort. Oh, certes, l'ac- 
cent est tout autre, et j'arrête aussitôt la comparaison. Car. si 
chez l'un la longue, la triste mort s'emplit du regret, jamais 
apaisé, de la vie brève et délicieuse, seule réelle et divine, chez 
l'autre la vie mortelle ne s'explique que par la rayonnante certi- 
tude de la vie éternelle. 

Je crois avoir démêlé à peu près les raisons qui, il y a un mois, 
à la première lecture, faisaient hésiter ma sympathie et tenaient 
en suspens mon jugement. J'en vois deux, dont l'une ne vaut 
rien et l'autre peu de chose. 

Celle qui ne vaut rien, la voici : je la donne pour icni<)iL;iier 
de ma bonne foi à me repentir. Je reprochais au livre de M"'* 
Noëlle Roger d'être une œuvre trop forte, trop intellectuelle- 



423 

ment cooKicotc. trop nutfculinc en sa sàreté de cociftniction. 
trop logiquement coodutte, trop antérieurement réfléchit ; par- 
«kMOus la vibrante ptttion du récit persifUit la clairvoyance du 
but. à étapes régulières revenait le rappel des intentions. Tout 
ceb. dires- vous, ce font plut^ de rares qualités dont il (allait 
louer M— NoCUe Rogvr. Certaioeiiient ; mais voilà, c'est juste- 
ment parce que cas qualités sont si rares chet une femme que 
je les ai d'abord prises pour des débuts. Car ce qui est qualité 
chez un homme ne Test pas nécessairement chca une femme. Bt 
il ne vaut pas la peine d'être femme pour dire une auvre 
d'homme (tout cela, je le répète, c'est pour montrer que fc me 
suis trompé). Je me disais que ce qui bit b saveur, fe charme 
si pénétrant, b séduction si particulière de quelques aunes 
féminines, c'est b ferveur sans calcul, l' inconséquence hardie 
et généreuse, l'exquise subtilité d'analyses inutiles, b spirituel 
bonheur de certaines bçons de dire, le plaisir de raconter sans 
sr soucier de conclure : et ceb pouvait être étrangement vivant, 
étrangement vrai, vrai « a cause » des contradictions, bien plus 
vrai que tous les roaums d'acadénildeos. 

Mab je me suis dit après que l'un n'empéchaii pas 1 autre 
oéceasairement ; que ces hautes qualités luteUectuelbs. cette 
cbrté d'ordonnance, cette discipline de l'auvre ne pouvaient 
être reprochées à une femme (reproche tout littéraire, ceb va 
sans dire) que si ceU nuisait à sa sensibilité, si ceb refroidis- 
sait son coeur. L'œuvre de M** N. Roger reste une ceuvre 
ardente, frémissante d'émotion. Si je ne pub dire exactement 
ce qu'eUe a gagné à ce souci de thèse, à cette préoocupatkNi 
« d'idée », je pub être certain qu'elb n'y a rWn pt»rdu d*M<«n. 
tiel : j'eoteods de féminin. 

Car aussi bien sa thèse même, et c est U b second point, est 
moèos (orle que |e ne l'avab cru d'abord ; d'une allure si fisrme. 
si cbirement rythmée en son développement, elle déçoit à b 
c o nclus ion. Je l'en loue ou l'en bUme. suivant b point de vue. 
Cet accident augmente ma sympathfe. maU froisse ma logique. 
La thèse de M- htodb Rofsr suppose une foi; b conviction ne 
ressort de b preuve que parce qu'elle existe avant b preuve. 



4H BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

En toute sincérité, ayant relu et médité l'œuvre, je ne crois pas 
Annelise fixée sans retour, sans inquiétude, ayant concilié pour 
toujours en son cœur exalté l'amour de Dieu et l'amour de son 
mari — puisque là est le conflit. A-t-elle définitivement soumis 
un de ces amours à l'autre, l'amour de Dieu ne laissant plus 
dans son cœur que de la charité pour son mari ; aime-t-ellc 
François comme elle aime, en chrétienne, tout le monde, l'a- 
mour conjugal s' étant perdu en l'immense effusion de tendresse 
mystique qu'elle répand sur tous les êtres ? C'est là la solution 
absolue qui supprime un des termes du problème. Cela est dans 
le caractère d' Annelise qui a un besoin éperdu d'absolu. Mais 
alors, pourquoi reprend-elle la vie commune, la vie « conju- 
gale? » On ne peut être l'épouse mystique d'un homme qui a 
droit sur votre chair. Car, je le répète, la douloureuse retraite 
d' Annelise, la crise, ne l'a pas résignée au partage, mais l'a ra- 
menée à la ferveur initiale de sa virginité ; car sa maternité, 
maintenant, n'est plus que mystique aussi. Annelise sera bien 
forcée, si nous restons dans les conditions humaines du pro- 
blème, d'aimer quelquefois son mari autrement qu'elle n'aime 
tout le monde. Alors le lien d'âme n'ira pas sans un lien de la 
chair. Alors tout se trouble de nouveau. Les éléments du conflit 
demeurent, et on les sait inconciliables. 

Enfin, tout est possible à l'amour divin. Voyez dans Corneille 
Théodore vierge et martyre. Je ne comprends peut-être pas le mer- 
veilleux mystère, et je m'obstine à croire insoluble une contra- 
diction que la grâce résout. Je ne nie pas. Je dis simplement 
que je n'ai pas la foi. Mais la foi ne se démontre pas. C'est 
pour cela qu'en tant que démonstration le livre de M"»* Noëlle 
Roger m'intéresse moins. 

Mais je me hâte de dire qu'au fond ce n'est pas de cela que 
je me soucie. Je n'ai pas besoin de conclusion. L'ardente puis- 
sance du conflit me suffit. Le livre est beau en lui-même parce 
qu'il est plein de vie douloureuse et passionnée. Cela est hardi 
sans audace inutile, d'une sobre ampleur, riche d'intelligence et 
de cœur, d'un admirable courage de conscience, d'un pathétique 
contenu, profondément émouvant. C'est bien chair et âme. Et 



T1FIQ01 4^$ 

ft chaste de moofefprit le lou venir d'un ou deux endroits oè 
appenilt eooofv im pfooédé d'auteur pour ne plus penser qu*à 
la belle et bfffa tiacérité liunuine de l'œuvre. 



CHRONIQUE SCinvrriFIQUE 



4t rair âm raaiarctiqM. - U spectre de Brodua à Re- 
r«sw AfSÉriescUfesii locak el giaireli. - Ue paiMlirii de gWH 

indtoartlyeeiUJiiIrtnelMiipiitlili» —Pie 



Dapttb las obaarvatlofis de Gay-Luttac et da Raiaet, il est 
généralement admis que l'atmoêphére a une composition uni- 
fonne. qu'elle est la même à la ville, à la campagne, au-dessus 
de la mtr, au voisloage des champs et des loréts aussi bien que 
des ag gio méf é tions habitées, les causes locales d'ahération 
Q'ajBBl point d'importance puisque l'sniemble de Tatmo- 
sphèie est sens ccsee brassé grâce aux courants et mouve- 
ments aériens. D'après les analyses de l'air de la région antarc- 
tii]nc. rapporté parla mission Charcot. c'est là une erreur. Dans 

I Air recueilli autour du pôle sud. on constate une diminution 
très appréciable de la proportion d'acide cartionique. qui tombe 
aux deux tiers on même à la moitié de celle qui est normale 
dans nos régions. Gela s'explique per les conditioQS que présente 
lantarctique ; la température est basse, el les eaux marines 
très étendues : b tension de dissociation des blcaHxmates ren- 
Isrméa dans ces eaux est considérablement diminuée, œ qui 
diminue naturellement la teneur de Tair en adde carbonique. 

II uut etoutsr cette circonstance que les courants atmosphériques 
sont relativement constants, et dès lors le braseege de l'air n'est 
pas aseai én ergiq u e pour opérer un mélange Intime, ce qui per- 
met aux cantse locales d'avoir une influence lenrtbis sur la ré- 
partition de l'acide carbonique dans l'atmosphère* Il faut obeer- 



426 BIBLIOTHÈQUE UN1VBRSBLLB 

ver d'ailleurs que pour T homme la présence d'un peu moins ou 
d'un peu plus d'acide carbonique est sans aucune importance. 

— Un cas singulier de s|>ectre du Brocken a été publié, à 
l'Académie des Sciences de Paris, par M. A. Chaureau qui l'a 
observé il y a onze ans. au Champ de Mars, au printemps de 1900. 
Le météore consistait en une ombre véritable de la tour Eiffel, 
dont la partie supérieure, éclairée du côté sud, profilait sa sil- 
houette du côté nord, au voisinage immédiat de son sommet, 
sur l'espèce de voile horizontal que formait alors la brume 
atmosphérique, à la hauteur de ce sommet. L'ombre ainsi pro- 
jetée, car c'était une ombre, se présentait avec une forme, une 
orientation, et dans une place fixes. Elle était couchée horizon- 
talement, perpendiculaire à la tour. L'ombre et la tour se tou- 
chaient par la tête, à angle droit, et l'ombre s'étendait dans la 
direction sud-nord. Le spectre se voyait d'autant mieux que l'on 
se plaçait perpendiculairement à lui, et l'éclairage auquel était 
due l'ombre était celui du soleil, à ce moment plein sud par rap- 
port à la tour. Enfin, en regardant l'ombre du plein nord, on 
avait, naturellement, une illusion d'optique très explicable : 
l'ombre paraissait prolonger la tour dans le sens vertical ; on 
croyait voir une seconde tour, tête en bas, dont le sommet tou- 
chait le sommet de la tour réelle. 

— D'après M. Moutier, qui s'occupe depuis longtemps du 
traitement de l'artériosclérose par la d'arsonvalisation, les ins- 
truments employés en clinique pour la mesure de la pression 
du sang à l'intérieur du système artériel ne donnent nullement 
la mesure de cette pression artérielle, mais déterminent l'écart 
existant entre l'état d'élasticité habituelle du malade au point où 
se fait la mesure, et l'état d'élasticité qu'il devrait avoir au 
même point, s'il était en bonne santé. Pour M. Moutier, l'ar- 
tériosclérose a pour origine un déséquilibrement des conditions 
normales de l'élasticité vivante des artères, lequel consiste très 
probablement en une rupture de l'équilibre normal entre les 
nerfs vaso-constricteurs et les nerfs vaso-dilatateurs : aussi la 
maladie devrait-elle plus exactement porter le nom d'artério- 
anélastose (non-élasticité artérielle). Cette anélastose, ou ledésé- 



aouNUQUB taiirnnQUB 4J7 

quillbrwncfit. petit être un p h énomèot gèoéiml. commun i tout 
le système artériel . ce peut aussi être un phénomène local. 
DttM ce dernier cas on a <ies troubles locaux, des manifost»- 
tioM âbmnm, «C locales, comme l'asphyxie locale, la maladk 
de Raynaud. le mal perforant, la gangrène sénilc. Mais ces 
troublai locaux sont justiciaMet de la UiérmpetitiqtM applicable 
aux troublai généraux : bi d'atioovaliaatioQ ptot-ètra «mployée 
contre rartériosclérose locale aussi bien que contre la générale, 
puisque dans les deux cas le mal a un même mécanisme. Con- 
cluaion intéressante, car on ne savait guère jusqu'ici comment 
agir sur les troubles locaux dont il vient d'ctrc parlé. 

— Depuis quelques années le goudronnage des routes cft 

asêct fréquemment employé, tout prétexta de supprimer la 

poussière. La méthode en est excellente, d'après ceux qui l'ont 

prônée, et d'après ceux aussi qui ont un intérêt pécuniaire à la 

;iier. En dit. elle diminue U poussière. Mais elle a 

~ nvénients pour la végétation, et ne devrait pas 

iu voisinage de celle-ci. C'est ce que M. Gatin. 

!a Sorbonne. montre par des obaervatlons et 

et au bois de Boulogne. 

.... ,.^ les vapeurs du goudron qui agissent, mais bien 

les poussières détachées par les véhicules. La réaction de la 

plante consiste en un ralentisscmint de la végétation, se mani- 

fiftant surtout par un dév e loppement moindre de l'appareil 

con du cteur. En outre, et ceci att très important, il y a entrava 

presque complète dans certains cas à la mise en réserve de 

l'amidon. Ceci explique pourquoi l'action nocive du goudron* 

nage des routes n'est pas touf 'nr< imm^r^f" mais est plutôt à 

longue échéance. 

L'influence, s'aocentuant peu a peu. rend la plante de plus en 
plus inapte àla résistance : et celle<i succombe, parfois après 
un Impa asaaa long, mima si Ton supprima la goudraonage. 
U su p pression se fiiit trop tard : les lésions sont élabliai. et la 
planta est condamnée. fMidndt trouver une méthode qui fût 
inr^A»nsivc pour la végétation. 

Mous ne coosommona guère de végétaux marins, et pour- 



428 BIBLIOTHiCQUB UNIVERSELLE 

tant nous le pourrions. La mer produit des plantes comestibles. 
Ayant mieux, sous forme de végétaux terrestres, que nous avons 
perfectionnés et améliorés par la culture et la sélection, nous ne 
demandons rien à la mer, en Europe. Mais au Japon il en va 
autrement, et les algues y sont souvent utilisées comme ali- 
ments. 

Certaines espèces sont même réellement cultivées : telle la 
porpbyra laciniata dont l'Etat facilite la propagation. Cette algue 
fournit une substance appréciée, une gélatine qui porte le nom 
de kanten et se vend 3 fr. le kilo. Le kanten sert à mille usages 
culinaires; on le met dans toutes les sauces, dans les bonbons; 
et industriellement il est employé dans la fabrication du papier 
et de la soie. Des centaines d'usines sont occupées à le préparer 
Au reste, cette gélatine ne nous est pas inconnue en Europe ; 
c'est Vagar-agar des laboratoires de bactériologie, qui sert cou- 
ramment de milieu de culture pour les microbes ; c'est aussi la 
gélose bien connue des fabricants de confitures et de confiserie. 
Elle est, en Belgique, un des éléments essentiels de confitures 
qui sont faites avec de la gélose, de l'eau, et des pelures de 
pommes importées du Canada. 

La porpbyra laciniata est employée aux Etats-Unis à fabriquer 
de la gélatine aussi. 

La gélatine des algues commence à jouer un rôle important 
dans l'apprêt des tissus. Mais pour cette besogne elle prend un 
autre nom. celui de norgine, sous lequel elle se présente en pe- 
tits grains ou éclats, bruns et blancs, formant avec Teau une 
solution colloïdale, douée d'un pouvoir adhésif considérable, 
supérieur à celui de toutes les gommes et colles connues. De ce 
côté, la gélatine du Japon peut avoir une carrière intéressante» 
car, au point de vue alimentaire, elle ne peut donner grande 
satisfaction. 

— Après l'éponge naturelle, animale, qui d'ailleurs continue 
à rester très appréciée, nous avons eu l'éponge artificielle en 
caoutchouc poreux. Voici une troisième concurrente : une 
éponge végétale naturelle, la luffa. La luffa, c'est le fruit d'une 
plante d'Egypte, d'une cucurbitacée baptisée luffa œgvptiaca. 



•uimifni ci 439 

Ce fruit contient un résMU Abreux important et rtsisUnt. et 
c'est ce rtseau qui constitiie l'éponge, après dasaication. On 
coupe le fruit quand il est d'un beau )aune uniforme, et on le 
pand à l'air et au sec, après en avoir enlevé le bout libre, celui 
qui ne tient pas à la tige. L'humidité interne s'échappe at 
récoroa devient moUa aC aouple. On enlève cette darnièfv. 
comme l'écorce d'une hanane. et ce qui reste est plongé daat de 
l'eau de chaux où il est brassé, agité, pressé, après quoi il r»> 
tourne au séchage. Ce dernier constitue une opération délicate ; 
il faut qu'il se fusa bien, autrement la Imfû daviciit fragile. — 
en cas de séchage trop rapide. — ou bien ade ae moisit» il 
le i^hagn est lent. Il ne reste qu'à extraire les graines, et la 
Imgà ait prête à servir. Vaut-elle l'éponge animale ? Le tcmpa 
seul nous la fwa savoir. Si elle U vaut elle pi^rra évidemment 
prendre une place commerciale. 

— Depuis qu'on sait que beaucoup d eaux minérales KMit 
radioactives, et que leur radio-activité peut être pour quelque 
chose dans leur influence sur les maladies, on s'est dit qu'apièa 
tout il serait iacile de créer artillciellement des eaux radio* 
actives, à radio-activité titrée, (aible ou lorte salon la batoln. 
L'idée est d'autant plus juste que les eaux radio a c ti v ai natii* 
relies perdent leurs propriétés avec la temps et le transport : Il 
vrrait donc très désirable de pouvoir se procurer sur place, sans 
aller au loin, une eau radio-active titrée à volonté, une eau qui 
aurait toute son activité et qu'on ne fiibr lquera it qu'au moment 
de s*eo servir. 

Pour cela, il suffit de disposer de radium ou de sel de radium, 
ou bien d'émanation : et on connaît nombre de sources où Ton 
peut recuaUHr une quantité tuOlsante de celle-ci pour l'utiliser. 
ou Man pour Ciire de Teau radio-active artiflcielle. On a donc 
dit de caa eaux, en Allemagne d'abord, et allaa ont été em- 
p l o y éaa an ptrticullar contra le rhumatisme et la goutte. Les ré- 
sulte semblent être tria satlifiiaante. La méthode qui parait 
U maittaura aat caUa de rinhalatlon. On fait teire aux malades 
dai ainncaa d'inhalation da rénanation qui sa dégage de l'eau. 

On pourrait anaii a w p to y sr l'eau radio-nctive artUiciclle en 



4S0 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSBLLB 

bains et en boisson, mais ce mode est moins avantageux. Ob- 
servez que les effets bienfaisants des cures thermales, sur place, 
peuvent tenir à ce que l'air des stations thermales contient sou- 
vent de l'émanation dégagée par les sources. Il conviendrait de 
mieux utiliser celle-ci dans les stations ; mais il sera bon aussi 
de développer les eaux radio-actives artificielles. Un établisse- 
ment s'est fondé à Paris, analogue aux établissements alle- 
mands. 

— Publications nouvelles: Le magistral Traité de physique dt 
Chwolson (A. Hermann & fils, Paris) n'a pas encore achevé de 
paraître en français que déjà le tome l" est épuisé. Il a donc 
fallu l'imprimer à nouveau, et c'est ce qui vient d'être fait. Mais 
la science a marché : la seconde édition est donc considérable- 
ment augmentée et entièrement refondue. Ce tome I'"" est con- 
sacré à l'introduction à la mécanique et aux méthodes et instru- 
ments de mesure. On ne saurait trop recommander cet ou- 
vrage. — Du m.ême éditeur, les Leçons sur les hypothèses costno- 
goniques de M. H. Poincaré : un ouvrage de premier ordre, com- 
binant l'analyse critique des hypothèses de Kant, Laplace, Paye, 
M. du Ligondès, Sir G. -H. Darwin, Sir N. Lockyer, M. -A. 
Schuster, Sv. Arrhénius et M. Belot. L'auteur estime que la thèse 
de Laplace est encore la plus satisfaisante, bien qu'en philosophe 
il termine par un point d'interrogation. — V fntroducttott à 
Vétude de la spectrochiniie de M. G. Urbain (A. Hermann & fils 
encore) est un ouvrage dont le besoin se faisait sentir, et qui 
rendra grand service aux chimistes et physiciens en leur faisant 
voir ce que le spectroscope peut leur apprendre et comment il 
faut le manier. — Dans les Transformations de la guerre (Flam- 
marion, Paris) M. J. Colin montre les changements qu'imposent 
à l'art de la guerre les progrès dans la fabrication des armes; 
œuvre à lire et à méditer. Et on ne saurait trop insister sur la 
conclusion : que le facteur essentiel, c'est encore et toujours le 
sentiment national. — Science et philosophie, du regretté Jules 
Tannery (F. Alcan, Paris) est une série d'essais intéressant le 
savant et le philosophe, sur le rôle du nombre dans la science. 



ladiptation de U pensé«, l«t principes dtf msthémitiquc». 
la psychopbytlque, VêrnUym, la géométrie, elc. — Le Trmié 
(9mpiH iâmâifu t kt mifm êpplifiêèÊ êmx tmû tÊuhuihih, de 
MM. J. Poet et Ncufiunn (traduction française de G. Chenu et 
M. P^Uet). continue ton court. Voici le tome III. tucicule I. 
comacfé aux engrais commerciaux, à l'air, aux huiles essen- 
tMia. aux cuirs et aux tannants, à la colle, au tabac, au caout- 
chouc et à la gutta. aux explosifs et aux allumettes. (A. Hcr- 
mann A flls.) Ouvrage très complet et enrichi d' a d di tta w par 
l« traducteurs. - U Camt ^émêtiom de MM. G. EqiltBiller et 
R. Chaseériaud (publié à l'Ecole spédale des travaux publics, à 
Faris. rue du Sommerard) est avant tout pratique. Le premier 
volume que voici traite des appareils d'aviation et des propul- 
seurs. Cest un ouvrage pour techniciens, ou aspirants techni- 
ciens désireux d'apprendre les hases scientUlques de l aviation. 



CHRONIQUE POLITIQUE 



IKmm aaaée à Tasire. * Eacore àm t r o obk a ànm le «eade. — E» 



L'année 191 1 a (ait honneur à quelques-unes de fes échéances. 
On ne parle plus de guerre civile au Mexique. L'accumulation 
de tribus berbère s qui entourait Fet comme une nuée d'orage, 
menaçant, avec le bon sultan MouUi-Hafid, la vie et les biens 
d'Européens nombreux, s'est dissipée comme elle s'était formée. 
Mieux que cela, le conflit constitutionnel qui paralysait l'Angle- 
terrv d^ub deux ans a pris fln. La Chambre des lords s'est dé- 
cidée à accepter le régime nouveau qui ne lui laisse guère que la 
valeur d'un souvenir historique. La querelle franco^llemanda. 
enfin, qui. un Instant. ssmhItH dégénérer en guerre, a trouvé 
une solution ; la ratification do Sénat français n'est plus qu'une 



432 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

question de jours |et les différends entre les deux nations qui ne 
peuvent manquer de s'élever encore en Afrique se réclameront 
de prétextes nouveaux. 

Malheureusement, il reste bien d'autres querelles que l'année 
191 1 nous a léguées et qui ne paraissent pas près de la solution. 
Dans la lointaine Chine, le désordre semble croitre. C'est un 
bien singulier serviteur que la cour mandchoue s'est donné dans 
la personne de Youan-Chi-Kaï : à peine investi de tous les pou- 
voirs, il s'est mis à faire des yeux très doux aux révolution- 
naires, leur envoyant pour traiter des personnalités gagnées 

d'avance à leur cause, désorganisant la résistance armée Son 

but paraît être de s'élever dans le grand désordre, de devenir 
l'arbitre unique, l'homme indispensable, le maitre reconnu par 
tous. Le procédé est, dit-on, tout à fait chinois. Il a aussi été 
appliqué ailleurs; mais on l'a toujours dénommé fourberie et 
trahison. 

Les Jeunes-Turcs ne sont pas au terme de leurs peines ; au 
contraire. Si le grand-vizir, Saïd-pacha, parait venir à bout de 
dissoudre la Chambre, toutes les questions restent ouvertes, 
toutes les difficultés s'aggravent. 11 y a parmi les peuples qui 
vivent sous l'égide du croissant un mécontentement intense. Le 
régime auquel ils avaient cru un instant leur est devenu odieux; 
ils le condamnent avec toute l'amertume de leurs illusions per- 
dues. Les querelles des hommes au pouvoir, la crise où se débat 
l'empire réveillent chez ceux qui conservent de l'énergie et des 
armes une joyeuse ardeur ; et tous, Albanais, Bulgares et Grecs 
disent : ce sera pour le printemps. N'allons-nous pas voir une 
fois de plus s'étendre comme un voile de sang sur ces malheu- 
reuses contrées ? 

En Afrique la guerre continue à sévir. Après leur brusque 
offensive autour de Tripoli, les Italiens ne bougent plus. Est-ce 
tactique de leur part ? Croient-ils encore que leurs adversaires, 
chez qui les vivres et les munitions doivent se faire rares, sont à 
la veille de céder? Escomptent-ils, sur de bons renseignements, 
la prompte capitulation de la Turquie ou n'est-ce que la diffi- 



viiiltc iwlÉri cll e d'une cainiMgiie vtrt rinléritttr qui Ict fiit 
héiHir? Nous ne «avons. Mais, tout en admettant ce qu'on v«at 
bien nous dire du courage des soldats italiens et de l'excellente 
"^-r^ ration de l'entrcpriit. ce n'en est pas moins une situation 

. ;iere que celle de cette armée de cent mille hommes, qui 
reste accrochée k la côte, tandis que des ennemis infiniment in- 
térieurs en nombre la harcèlent sans trêve et ne s'arrêtent que 
devant les gros canons de la flotte. Peut-être, dans leurs mo- 
mcnts d'abandon, certains hommes d'Etat de Rome admet- 
tent-iK qu'ils n'ont pas été trèa bien inspirés en proclamant 
lanncxion pure et simple d'un pays qu'ils ne pœaédaient point. 
i'/Hnme la situation s'éclaircirait vite sans cet acte malencon- 
treux ' 

— !> mois de janvier a vu quelques événements, iui France, 
il s'est ouvert au milieu des prêoccopetions électorales. Cent 
sièges du Sénat étaient à repourvoir et d'aucuns se demandaient 
si le mécontentement indéniable en (ace de l'impuissance gou- 
vernementale et des agitations stériles du parlement n'allait pas 
inspirer aux électeurs du second degré des ^oix inattendus. 
Mais les courants d'opinion qui agissent de faiçon si remarquable 
sur les électiona anglaitet restent sans grand eflet en France. Les 
succès ou les rwert dépe n d en t moins des idées et des passions 
que de l'organisation des partis ; et. comme les capacités de 
hacun d eux sont asseï exactement délimitées* ks consultations 
(populaires ne provoquent plus de grandes surprises. Dans le cas 
{>urticulier. le Sénat renouvelé pour un tiers resiemblera à s'y 
iTieprendrc à T ancien quelques disparitions et quelques hom- 
mes nouveaux ; pas de changement dans les cadiia. 

Plus bruyants a été la culbute du ministère Caillaux. bile n a 
rien eu de glorieux :1e président du Conseil se trouvait à peu près 
aans b situation d un écolier au caur plein de malice qui. à force 
vf avoir altéré la vérité, s'est mis dans une impasse d'oà les 
Mienaonges les plus audacieux ne peuvent le tirer. Une 
t»«4i plus Stupéfiante encore que les autres devant la 
ivi Sénat a provoqué des réserves de b part d'un de ses propres 
iTMtv. Lvv ai 



454 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSXLLS 

collègues, M. de Sclves, et le cabinet désuni, discrédité, s'est 
eflTondré comme un château de cartes. Pour nous qui n'avons 
cessé de déclarer dangereux et néfaste l'étrange homme d'Etat à 
qui la France avait confié la direction de sa politique, cette 
catastrophe est un heureux événement. Et s'il est vrai, comme 
on nous le dit de divers côtés, que le mal était plus grand en 
réalité qu'en apparence, que tout le système d'alliances et 
d'amitiés de la république s'en allait à la ruine, il était grand 
temps que cette funeste aventure prît fin. 

Un souffle d'inquiétude a passé et de dévouement aussi. Des 
hommes qui, depuis longtemps, se tenaient éloignés des affaires 
ont compris que le moment était venu de mettre au-dessus de 
leurs intérêts ou de leurs répugnances l'avantage de la patrie ; 
ils se sont joints à d'autres hommes, professionnels de la poli- 
tique, sans plus réclamer de ces garanties ou de ces satisfac- 
tions qui, si souvent, rendent impossibles l'élaboration d'un bon 
ministère. En quelques heures une combinaison est apparue qui 
unit MM. Bourgeois et Briand, M. Millerand et M. Delcassé; et le 
président du Conseil, M. Raymond Poincaré, est précisément le 
chef qu'on pouvait désirer. Il apporte à son ministère l'éclat et 
la précision de sa parole, son sens de juriste éminent ; il lui 
donne de plus une volonté, ce dont la France avait grand 
besoin. 

Quelques critiques se sont élevées. On a dit, par exemple que, 
puisque M. Poincaré faisait grand, il aurait dû faire grand jusqu'au 
bout, que, vu la difficulté du moment, il n'était nullement indis- 
pensable, pour obéirauxinjonctionsd'un groupe radical-socialiste, 
d'installer dans le plus important dicastère, celui de l'intérieur, 
la très modeste intelligence de M. Steeg. Mais à ceux qui. sans 
nul doute, lui ont adressé ce reproche, M. Poincaré aura eu 
beau jeu de répondre que, malgré tout, la politique reste une 
science de petits calculs et de petits accommodements, qu'il n'y 
a que des écervelés qui prétendent changer d'un jour à l'autre 
les habitudes et l'équilibre des partis et que son ministère fait 
assez bonne figure tel qu'il est. 



aOKMOQai POUTIQVl 4iS 

Le nouvMu gouvernement a été fort Meo accueilli par l'opi- 
nion : on a trouvé bon que. à l'invent de b plupart de tes pié- 
décaeeurt qui promettaient monts et mervetilea. il n'ait pré- 
tm ta dé darati on de joyeux avènement qu'un pro- 
sfanplt, pfédf. féallsble. Las deux chambres lui ont 
accordé des ma|orlléa encore Inconnues. Et tout de suite la na- 
tkma pu se rendre compte qu'il est avantageux d'avoir à m 
lèle un homme résolu et expérimenté qui <;»•» rTi^-nfr «a K»rqiie 
sous un brusque coup de vent. 

— Combien n*a-t"On pas parlé, depuis quelques |ours. do 
C^rlàiyret duillaaaafca/ A lire les arguments expoaés par les par- 
ties en cause, ie ne vob là qu'un de ces incidents comme il s'en 
est produit un grand nombre dapub cent ans et plus. Car il est 
i a fln iro ant dilHcile d'accorder b guerre et b paix, de concilier 
daaakf mêmes lieux Fattitude d'un belligérant, qui veut empê- 
cher à tout prix que quoi que ce toit d'utile à b guerre ne par- 
vienne à l'ennemi, avec les intérêts économiques et commercbux 
des neutres qui ne veulent pas se mibr du coolfit et préterulent 
n*étrs point trouMét. Mab j'épiouva quelque élonnement en 
voyant que. malgré les travaux des juriscontollaft, laa fétolu- 
tioos dea congrès et laa tiaitéa an bonne et due forme. Tapplica- 
tioo du droit de visite puisse prêter à de tab écarts. Il budra 
sans doute qu'un tribunal arbitral revob tous les Incidents, dé- 
clare si. oui ou non. un aéropbne peut être considéré comme 
coatrabande de guerre alors qua oalls nafclmdlsa aa flguiBit 
pMSurblbtequaretBtbalIliiiutftviltitebBaau début des 
bo s t i lUés ; si, oui ou non. un paquebot postal peut être séquestré 
dans un port.... Toutes choaas qu'il nous pbiaait de croira ré- 
glées. IMab ces malhaureusas quaralba autour du droit de viaite 
impliqueat souvent dea dlflhaad s plus gravas ou las nations 
croient leur honneur eng^;é. Il en a été ainsi cette fob. 

Lorsque laa aulorités Haliaoaas obligeaient b capitaias du 
Âimombê à déb M^ air 39 passagers turcs qui navigualaat sous 
pavillon françab comme membre s du Croissant rouge, elles igno- 
raient sans doute qu*un accord avait été conclu à propos de 



4)6 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSILLB 

ces gens entre M. Tittoni. ambassadeur à Paris, et M. Poincaré, 
que le ministre avait promis de faire examiner de très près ces 
voyageurs suspects dès leur arrivée à Tunis et que l'ambassa- 
deur s'était déclaré satisfait Arrêter ces 29 Turcs pouvait être 
le résultat d'une erreur; les retenir, une fois les explications 
reçues, c'était ne pas tenir compte de l'arrangement conclu, 
mettre en doute la parole d'un gouvernement ami. De là l'émo- 
tion qui a secoué la France et l'attitude du président du G>nseil 
qui, tout en disant des choses aimables aux Italiens, a déclaré, 
aux applaudissements de la Chambre, qu'avant toute tentative 
de réconciliation, la mise en liberté immédiate des Turcs s'im- 
posait. 

Ils seront relâchés, c'est hors de doute. Mais pourquoi l'Italie 
semble-t-elle vouloir gagner du temps; pourquoi s'occupe-t-elle 
de faire subir aux prétendus médecins et infirmiers une sorte 
d'examen d'identité? Manifestement, elle croit sortir avec plus 
de dignité du conflit; mais, ce faisant, elle contredit nettement 
la thèse française et sans grand avantage, car, sauf chez elle, il 
se trouvera peu de gens ponr prendre au sérieux cette étrange 
épreuve médicale. 

L'attitude du gouvernement italien provoque de l'étonne- 
ment. N'aurait-il pas été bien plus simple de constater une 
erreur, d'en accuser des sous-ordres? L'honneur national n'en 
aurait souffert en rien. Une explication a couru : on a dit que 
l'Italie, soucieuse de renouveler, avec l'approbation populaire, le 
traité de la Triple-Alliance, envenimait à plaisir son différend 
avec la France; on a rapproché cela de la récente visite de M. de 
Kiderlen-Waechter à Rome. ... Il y aurait là une combinaison dont 
l'ancienne diplomatie se serait montrée fière. Mais.de nos jours, 
les affaires ne se traitent plus comme cela, même dans la patrie 
de Machiavel. Mieux vaut attribuer la lenteur du gouvernement 
italien, son désir de sauver la face, à la susceptibilité nerveuse 
dont il a donné plus d'une preuve depuis le commencement de 
la guerre. Il craint de paraître faible ; et cette inquiétude l'em- 
porte très malheureusement sur toutes les autres préoccupations- 



FOUTIQOK 

Jt cocisUtc une a«itre chotc encore U dMkttlté qu'il y • 
pour Ict drax grandit natSoos qui te touchent tur U f rontièfe 
des Alp» à vivra «a bout termes. EUet ont beau se dire récoo- 
rtMet« eéiébrar mtmmbk les touvenlra de MagenU et de Solfe- 
(>f6nsr bien haut l'accord entra « les deux lœurs la- 
î rasta uo fond d*amcrtume et de défiance qui UH 
«I ■ ieiit dég énéra bien vite en conHit. En France, où l'on 

ne peut le déshabituer de traiter l'Italie en cadette, on lui permet 
moins qu'à une autre de trancher du grand seigneur. L'Italie, 
que les airs de supériorité de b France ont touioura exaspérée, 
rasiesur le qui-vive. toute prête à regimber s'il lut semble qu'on 
le prmd de haut avec elle. Cest ainsi qu'entre voisins, qui ont 
toutes Ict raitofis de vivre h'ien ensemble. U politesse est de 
mise, mab raflbctioo rastc un leurre. 

tes élections allemasides touchent à leur Hn. Elles ont été 
pleines d'intérêt. On se demandait si b grande vague de natio- 
nalisme qui. un moment, avait soulevé b pays, se dessinerah de 
nouveau et enUaineralt b masse des élecleun vera ceux qui 
prétendent tenir haut le drapeau de l'empire et rudoyer l'é- 
tranger. Il n'en a pas été ainsi. D'après les renseignements qui 
noM arrivent, on a fort peu parlé de b situation politique ou 
des programmes de partis. Dans presque toutes bs assemblées, 
bs dbcoura des candidaU de l'opposition ont porté sur b prix 
de b viande, l'impôt sur les aOumettss ou les cigares, b psrs- 
pective d'un ranchériissmeat des objets de pramicra nécessité. 
Oa se serait dit dans des congrès chargés d'examiner les caosss 
de b cherté de b vb. Une fob ce terrain marqué, b foub des 
ébctsora industrieb et urhahis n'a pas hésité : eUe s'est tour- 
née vera ceux qui promettsient de défendra ses totérêts. 
La droits sort très entMiée de b lutte : entra conservateur», 
libres et antisémites, elb perd quelque chose 
M ■ >%■» Le centre lui-même. « rioébraolabb tour ». 
de quelques unités. Mais ba partb qui prolHent de 
iMltniiaow MhéfBU» ou piugwtiirtn. n'ont pas à se 
résultat du scrutin • Ib psfdsfit plus de mandas 



43^ BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSB1.I 

<quMls n'en gagnent et la déconfiture de tous les groupes ne 
profite en fin de compte qu'à l'extrême gauche qui, pour quel- 
<^ues défaites, enregistre un nombre prodigieux de victoires. Les 
socialistes, voilà les vainqueurs du jour ! Ils étaient 53 dans le 
précédent Reichstag ; ils seront 110 dans le nouveau. C'est un 
peu moins du tiers de cette assemblée de 397 membres ; mais 
dans le pays, avec leurs quatre millions deux cent mille élec- 
teurs, ils représentent plus du tiers des votants. Ainsi les 
hommes auxquels l'empereur a prodigué ses foudres, qu'il a 
déclarés indignes de porter le nom d'Allemands, sortent triom- 
phants de l'épreuve. 

Cela Signifie-t-il qu'il y ait en Allemagne quatre millions 
deux cent mille partisans des doctrines de Karl Marx ? Aucun 
observateur sincère ne saurait le prétendre; c'est quatre millions 
de mécontents qu'il faut dire. Ainsi l'étroitesse des conser- 
vateurs qui ont refusé le régime fiscal proposé par le prince 
de Biilow et fait peser 620 millions de taxes ou d'impôts de 
consommation sur la masse populaire, a laissé d'amers souve- 
nirs ; tout comme aussi l'Allemand que nous avons connu qui, 
discipliné, satisfait de son sort, acceptait comme un dogme 
l'inégalité des milieux, se fait déplus en plus rare. L'Allemagne 
se démocratise. 

Comment la nouvelle assemblée va-t-elle se comporter ? Une 
chose est certaine : l'union de la droite et du centre, le bloc 
noir et bleu, ne suffira plus pour assurer une majorité au gou- 
vernement ; la coalition des gauches, des nationaux-libéraux 
aux socialistes, peut mettre en ligne plus de deux cents repré- 
sentants; c'est-à-dire qu'elle l'emporte. Le gouvernement va-t-il 
chercher un appui de ce côté ? Non pas ! ce serait contraire à 
toutes les traditions de l'empire et puis, entre les nationaux- 
libéraux élus des gros industriels et des commerçants et les so- 
cialistes élus par le peuple, il y a un abîme profond. A la rigueur, 
on peut faire de l'opposition ensemble ; mais, quant à formuler 
un programme commun, il n'y faut pas songer. Ce qui paraît 
plus probable, c'est que les nationaux-libéraux évolueront vers 



49 

la droite avec qui ils ont si louvent lié partie. Mais b lolatioa 
o'tft ptt êncof là : pour former une majorité, Tappul du centre 
asC Indit pt n M b ia at la centre avec sa politique cooftsaionnellc a 
Voujoart été vigoureusement combattu par la parti national- 
libéral. Alors ?... Alors le nouveau Rakhstag apparaît ooaMna 
une asaemblée sans base ou. sur chaque queation. Il fiMidiait 
former une majorité d'occasion : tâche ingrate que M. de Reth- 
mann-Hollwag n'est sans doute pas homme à eotreprandre. 

Déià des pronostics courent. Les uns annoncent une dissolu- 
tion prochaine . d'autres, les prophètes da malheur, prévoient 
la diversion suprême : la guerre. Mais tout cela est prématuré: 
I empire allemand rcpoaa sur des asaisaa tolidaa ; ton aiit>wica 
ne dépend pas d'une chambra plus ou moins mal c o mpoaèc aC, 
avant de briser un instrument, il dut l'avoir essayé. Atten- 
dons l'essai. 



•>-»»»-fr»»-fr'»-»»^'fr»«-»tt^»<^^iyv^-»tf^»^»»v»->»»t 



BULLETIN LITTÉRAIRE 
ET BIBLIOGRAPHIQUE 



Leurs œuvres les suivent.... Roman, par Benjamin Vailottou. 
— 1 vol. in-i6. Lausanne, Rouge, 191 2. 

On se souvient des deux romans où M. Benjamin Vallotton a pré- 
senté à ses lecteurs le caractère idéaliste, la foi magnifique et la 
vie de labeur et de dévouement du pasteur Chardonay. La se- 
conde partie, qui se terminait par la mort du vaillant ministre, 
terrassé par le travail et les déceptions, placé, au seuil de l'éter- 
nité, en face de tant de rêves irréalisés et d'espoirs déçus, lais- 
sait dans l'esprit des lecteurs l'ombre d'un regret et le poids 
d'un doute. A quoi bon tant de vaillance et tant d'efforts vers 
l'idéal ; à quoi bon toutes ces luttes vaines, tout ce dévouement 
et ce désintéressement r 

Mais M. Benjamin Vallotton, comme son héros, est un croyant et 
un idéaliste; il est convaincu que le bien doit finalement surmon- 
ter le mal et que nul effort généreux n'est vain ni stérile. Voilà 
pourquoi il n'a pas voulu laisser ses fidèles lecteurs sur une 
impression d'abattement et d'amertume et il leur a offert, pour 
leurs étrennes de 1912, la dernière partie de sa trilogie : Leurs 
œuvres Us suivent. 

Il s'est attaché à y démontrer que, par delà la tombe, lœuvre 
du pasteur Chardonay pouvait et devait porter des fruits; que 
tout ou partie de la semence d'amour et de charité qu'il avait 
prodiguée au sillon de sa vie devait germer un jour et lever dans 
des âmes comme une moisson bénfe. Et il ne l'a pas fait à la fa- 
çon d'un sermonneur pédant et ennuyeux, mais à la manière d'un 
romancier sûr de son métier qui ne s'attarde pas à de vagues 
homélies et place ses lecteurs en face de la vie même. Voilà 
comment : 




•ULLmii urrtftAuui rr MBUCKMUftiiQUB 441 

Le liérot de Ltur» imvrtê iêê amiottU est !• Als du pMCav 
CJMfdoniy. Ce Bersaid, gM ^^ m ptot teadre enfance par toa 
Kr«id-pèf« Landkr. vidM» avant riga et dont il •enA>lait qn*on 
ne pét Jamaie attendre rien de béen, vit maintenante la ville avec 
par l'épreuve et aa aœnr Hélène dont l'cravre 
n reflet de l'œuvre paternelle. Bien pœé dan» 
le HMnde. laned dana lea allaàres, fiancé de la fille de ton patron 
HodMtedt, Bernard peut toot attendre de la vie. Maia. aona 
«on ■aigtiB d'honnête homme, il cache une face taoMatable. 
celle d'an malheureux en proie aux ptrea peaaioaa, entraîné anr 
lapante fatale par dea hérédiléa aMavaiaea qni étonflent lea rarea 

Et la rafale t'abat sur lui. Ses ■péc nlati ona Ti 
qu'au vol. à l'abus de confiance. Le beaa Bernard a* 
le grabat d une cellule pémtenciaire. Ceat alors que du fond du 
toMbean ae lève le sonvenir du père, de sa voix grave, de sea 
yetts p refaod a et de sa vie toute droite. La pcussance mystique 
de cette fanage* d'abord confuse, puis toujonrs pins nette et pré- 
dae, opère anr le cœur nleéré dn ddtenn ■ Bernard sortira du 
pénitencier pardonné, purifté, régén éré et prêt à une vie de de 
voir conune celle dont son père lui a donné le merveiOeux 



Kl voilà. Ce qne ce bref et sec résamd ne pent traduire, c'est 
la façon reasarqaable dont est coodnit le dranM, la odnntie avec 
it analysé le caractère de Bernard Chardooay, la vi- 
aobre avec laqoeUe sont dépeinta aa vie en partie donble 
d abord, puis ton eBondreaMnC 
régénératrice* 

Boit été fidle de bâtir snr 
■•o t é et tumultueux sana eaaayer d'arracher à râoM du héros 
k secret de ses luttes intiaMS et dn dnal tragiqne qni ae Ivre en 
lui. L'cmivre eèt été mtérawanta pe«l-étre,en to«t caa pas éown* 
vanta. SileronmndeM. Vallottonnonsétreintet noosempoigne. 
c cet prédaéHMnt qu'il a mis à nn, d'an acapel implanhle, le 
conr de Bernard Chardonay. 11 a tailé daat le vif et 
plus profond de cette conadanct tourmentée, 4e 
troabMe par le cboc de den béféditéa qui s'opposent Tuoe k 

r 



442 BIBLIOTHÈQUE UNIV 

Qu'il me soit permis à ce propos de souligner l'évolution inté- 
ressante que Ton peut reconnaître dans l'oeuvre de M. Valiotton. 
S'étant attaché tout d'abord aux côtés plutôt extérieurs d'un in- 
dividu, ayant silhouetté agréablement sa physionomie caractéris- 
tique, ayant noté ses expressions savoureuses, ses gestes parti- 
culiers et son accent, il a croqué un type incontestablement 
pittoresque, représentatif en quelque mesure, par certains tra- 
vers, comme aussi par ses qualités, de son pays et de sa race, 
mais dont la vie intime ne nous était que partiellement révélée 
et nous intéressait infiniment moins que ses bons mots. Ce fut 
Potterat. 

Mais M. Valiotton s'est vite rendu compte que. pour élargir le 
cadre de son œuvre, il fallait chercher aussi, dans nos âmes et 
nos cœurs de Vaudois, ce qui était essentiellement humain au 
sens le plus large du terme. C'est pourquoi, en passant par 
Torgttoluz et la Famille Profit, il s'est haussé jusqu'au 
roman psychologique, il s'y est perfectionné à travers trois ro- 
mans successifs. Voilà pourquoi, nulle part plus que dans sa der- 
nière œuvre, il n'a atteint autant de puissance et de profon- 
deur. 

Et cette évolution en a entraîné deux autres. Après s'être, au 
début, confiné presque exclusivement dans le genre descriptif, 
se contentant de brosser des séries de tableaux juxtaposés, ta- 
bleaux charmants sans doute, mais dans la multitude et la diver- 
sité desquels l'action était diminuée au point de devenir presque 
nulle, M. Valiotton a donné, peu à peu, au décor et aux costumes, 
la place limitée qui leur convient pour s'attacher presque uni- 
quement à la conduite de l'action. 

Et c'est pourquoi aussi la vie, un peu étouffée, dans ses pre- 
miers ouvrages, sous l'abondance des détails, éclate et déborde 
dans Leurs œuvres les suivent. 

Enfin, de par la force des choses, délaissant les détails trop 
spécialement vaudois pour devenir plus profondément humain, 
M. Valiotton a fait la part toujours moindre — jusqu'à devenir né- 
gligeable - au parler de chez nous qui restreignait la portée de 
son œuvre en la rendant moins compréhensible au delà de nos 
frontières. Qu'on se rassure! La pensée et l'esprit romands se 
rencontrent sur chaque page de son dernier volume, parce que 



BULLSTUI UTTÉKAniB IT MBUOOaAFlOQUS 445 



M. ValloCtoa,ptf tcopérameotet par goàt^pw le ccevet par le 
ccnrca«« rcetefft tam^omn feocà ècee ient Vandob 

Et inniiir es SuImb romand et tradairc cette pcnscc dax» èc 
•tyk le phM par qve nooa enseigne U lictdratwv de Kraaee, 
n'eaC-ce paa là l*kSéal auquel doivent tendre tona noa écrivaiaa > 

<^» V 

Au rofBftBOiiAMD. Etfemiea lltténircapoor 191a. — 1 vol. m- 10. 
I iMiMH. Payot 

Le Fi^jm^ r cm mip t eat entré daaa mm inatitutiona et dana noa 
merara; chaque année il noua apporte, conmc étrennca litté- 
raitea, one excellente anthologie de noa écrivaina romandi et 
c est to«|onra avec un réel plalair qn'on «oit revenir ce idèle et 
vieil aaL II débute, comme le veut la covtttflM, par one C k ro m i 
fwr rommmU, qui cette année eat aignée de Samuel Comot. 
Pent-étre ce dernier n'était-il pas de bonne humeur quand il l'a 
écrite, car 11 nooa aeable y voir lea choaoa bien on noir et pai^ 
1er de la Sqiiaa en lemiea ootrandera avec dea Unagea pooaaéea 
à l'extrême ; n'ejcagérona rien, ae aéra dit aans doute plus d'en 
lecteur à propos de cette chronique, qui contient par ailleurs dea 
choaes justes et vraies, mais point banalea. 

Lea éditeurs ont tenu à publier quelqnoa p i g aa dn legretté 
Gmptrd VaBetle qni taiaae on ai grand vide daaa noa lettrée ro- 

rm AÊH HTgm 06 nooa retroovona la culture ai Une et si cooh 
plète, l'obeenratioa «Mnme et malicieuse, lo atyle élégant et 
de rdcfivalB gMMvoia. un de» meilleofi qoe nooa ayo«a 
Quel dommage qu'on n'ait paa r e U o o v é égaleoMOt qooiqne 
doot^le aooveair. aiaiftrqM coW de 
ValMla. eat évoqné daaa dea pagaa ésMa de 
Comut ! Lea autres auteura qui ont collaboré au Foymr 

•a. Mooa ne poovooa 

bimi fonmie. Ylcgila 

paa, adore la pèche à la ligno, 

^•can«^ 

et aaaié*.* A faire qwelowa 

do Wurtemberg. 

il n'y a qn'on pas, c est 




444 BlfiUOTHfeQUB UNIVKRSILLB 

Noëlle Roger qui nous le fait franchir en nous décrivant les 
églises, les moulins et les abbayes qui mirent leurs antiques fa- 
çades dans les Hots changeants et paresseux de la Dronne. Vou- 
lez-vous aller plus loin } Il ne tient qu'à vous : vous pouvez vous 
embarquer avec le D"^ Thurler qui raconte ses impressions de 
départ pour un voyage au long cours. Plus loin encore ? 
Edouard Combe vous conduira au sein d'une tribu nègre dans 
un conte philosophique amusant et profondément vrai. Assez va- 
gabondé; Samuel Cornut reprocherait, avec quelque raison, à 
notre foyer d'être trop cosmopolite pour rester romand. Aussi 
bien avons-nous le plus grand plaisir à y rentrer avec les Souve- 
nir lausannois de M. Paul Rochat et à entendre M. G. de Mon- 
tenach nous parler du « Beau social » et de l'action esthétique 
à réaliser en Suisse. 

Les poètes ont une large place au Foyer romand. Jamais nous 
ne vîmes une aussi grande éclosion de talents poétiques. Qui 
donc disait que la poésie suisse n'existait pas? Il suffirait de lire 
le Foyer romand pour s'apercevoir que nous avons une jeune 
génération de poètes pleins de promesses, dont chacun a sa note 
personnelle. La finesse d'Henry Spiess ne n/Dus plaît pas moins 
que la fermeté du style classique de Jules Cougnard ; d'autres 
ne le leur cèdent en rien : Julien Gruaz donne une aubade et 
F. Roger-Cornaz, dont le grand talent vient de nous être révélé, 
montre en quelques vers jusqu'à quel point il est maître de la 
forme. 

La chronique politique est, comme ces années dernières, due 
à la plume de M. Albert Bonnard. Il suffit d'en indiquer l'auteur 
pour se dispenser d'en faire l'éloge. Ce brillant résumé de l'his- 
toire politique en 191 1, étincelant de vie et d'esprit, animé du 
souffle le plus libéral peut être considéré comme la pièce de résis- 
tance du volume. 

Le Foyer de cette année est digne des précédents ; les éditeurs 

ont su maintenir sa porte largement ouverte à tous les talents, 

c'est ce qui lui assure une place dans notre littérature romande, 

dont il nous offre un excellent résumé parce qu'il est vraiment 

éclectique par les collaborateurs qu'il réunit et par les matières 

qu'il traite. 

£m. Bz. 



Ma fittUSB, par Omêéê Firpmt. — 1 vol. in-i*. Parit. Ftyard 
I.'aatcar de cette toochantc histoire, qui t'est classé panni les 



mnllcorcs plames f é Bs Inlncs de nos |oars. abordo, dans ce non- 
vr4u roman, an des thèoMS étemels de la doolenr bnaaioe : la 
captivité d*«M âoM de beaoté et d'araoor enfermée derrière «n 
masqoe de laideur. Quelle plas poignante détresse qoe celle qai 
esc installée pour la vie an ccenr de Lucienne ! Nature exquise. 
•Ne renferme en elle dos richesses de vie intérieure dont la din- 
grâce physiqve de < sa figure > reni(>échcra à Jamais de faire le 
don soprêflse à cehii qui Taimerait. Il ne lui reste qo'à se dévooer 
aax antres et & rechercher « la r écom pe ns e de ceux qni renon- 
cent à eux-mêmes. • An dispeasairc charitable où elle se pro- 
digue elle est désignée c o mme infirmière d'un jeune artiste 
qu'on acddont a privé m o rne nfin émont de la vue. Ces deox nobles 
imes se cooiprennent Lut. dans la nuit, t'imagine sa fée secou 
rahie aussi belle que bonne. Elle n'a pas l'horrible coorage de le 
détromper. Mais l'échéance inéhictable approche. L'opération 
tentée rend la vue su jeune homme. Ella Bt, dani son premior 
regard, l'affreuse, l'irréparable désiNailoB. Elle s'enfuit : « — Gé- 
rard, je m'en vais parce que je vous aime... • Il est <filBcile de 
cootor avec ph» de déficatesae, dlag éni oi i té et de antoraoBe 
clabvoyaaee les étapes de ce doolooranx cahraire d'oae âme. que 
nr \ a fait Claode Ferval dans ce beau et poignant roman 

E. DB M. 



Miaom DB LA fBBFBCnON ou g lIMHIBBt lX FbAMÇOIS D' 

par le frère Uom* Version fraBçaiae de Pom/ Bmàry, — t vol. 
if»-i6. Paris. Pion, Nourrit * O 

.aast le Jftroir et Im ptrftchom. M. Paol Bodry l'expose 
i.^« ^.airamant dans la préface de sa traduction, en se fondant 
VÊt las savaata travaux par leaqnela M. Paol Sabatiar, avtaor de 
la p ffa asièra édWoo d« petit livre, a raaoovelé laa étadas fraii- 
ri a ca i n aa, On peat tenir poar démontré p^ noas avons là sar 
saint FraiKoia d'Asaiae la doc aa m o t Ktttfraira le plas andaa al 
le plus autbaatlqaa. En an tamps qui, par réaction et par con- 
traste, se oMoiia volontiara épria da 






446 BIBLIOTHÈQUE UW1VHR8KLH 

fatras insipide de thèmes convenus n'ont encore ni étouffé la 
sincérité ni altéré la pureté primitive. A vrai dire, il entre bien 
parfois un brin de snobisme dans l'engouement de certains pour 
le Pauvre de Dieu. D'autre part, Auguste Sabatier a signalé non 
sans raison, au moment où parut le Saint François de son ho- 
monyme, ce qu'ont d'insuffisant cette conception de la vie et 
cette forme de renoncement. Mais ce n'est pas là qu'est pour 
nous le danger. Nous ne courons aucun risque à nous abandon- 
ner au charme reposant de celui qui, dans sa candeur et dans 
sa bonhomie, fut un apôtre à l'égal des plus grands. C'est un 
souffle purifiant au travers de nos luttes et de l'âpre recherche 
des jouissances matérielles. De toutes les prédications du retour 
à la nature, celle-là seule ne fut ni agressive ni déclamatoire; 
seule elle fut exempte de pose ; seule elle est touchante et ai- 
mable, parce que seule elle a sa source non dans la haine de la 
société, mais dans l'amour de la nature. M. Paul Budry a bien 
fait d'offrir « à la famille spirituelle des amis de François d'As- 
sise » une version française du Miroir de la perfection. Il en a 
gardé le ton et l'accent, et l'on voit bien qu'il l'a traduit avec 
piété et < avec le respect que l'on doit aux livres saints. > Ces 
livres-là ne s'analysent pas, il faut les lire. Et maintenant que 
chacun peut lire la légende de frère Léon, chacun aussi se doit 
de la lire. P. L. V. 

Rome et le clergé français sous la constituante : la 

CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ, L'AFFAIRE D'AVIGNON, par 

Albert Matkiez. — i vol. in-i6. Paris, A. Colin, 191 1. 

La constitution civile du clergé était-elle inacceptable pour 
l'Eglise ? On le croit généralement et l'on blâme les constituants 
de s'être lancés dans une semblable aventure et d'avoir provo- 
qué le schisme. M. Mathiez cherche à montrer que ce jugement 
n'est pas juste. 

A voir les choses de près, la constitution civile du clergé n'avait 
rien de révolutionnaire. Issue de nécessités financières, elle traitait 
essentiellement des questions d'organisation; elle se gardait bien 
de toucher au dogme, pensaient ses auteurs, et les évoques de 
France, pour la plupart, la considéraient comme parfaitement 
acceptable. 




BtTLLBTDt UTTÉKAimB IT BIBUOCftAPHigUB 447 

Mam êUrn poftatt r«»pr«tntc bieo nttU du eilKcmntame ; elle 
de RooM sor TEgliM de France, en nutière 
pttftkfiltèremcnt. et celait là, avec 
Ift « o w f ele té peitit k w i des d J oc èiCi . le teol point qui exigeât a»e 
avec le pepe. On ne hii demmda cepeadaat pet formel- 
approbttkM : l'Aneablée ne poovait pas toiMWttre 
tes décréta à en acMnrerain étranger ; ensuite, on avait ve si soavent 
la pepeoté céder à la royauté sur des qttestkMS qui peraissaieiit phM 
graves qu'cm ne doatait pas da succès. Ici encore lea léglMM de 
b R é vol otk wi raisonnent comme ccox de la mottarcide absohie. 
Le résultat ne fut pas cehd que l'on espérait Pie VI n'était 
pas seelement le chef de {"EgHae : il était soeverain temporel 
d'Avignon et do comtat V enil Min. Ses sa|ets, attetnu du virus 
révolutioonaire. s'étaient soulevés. Le auuvais exemple de la 
rrwKe était donc coot^|ie«s; il fallait eiHiéclMr la aulaifie de 
et létovMr en sou geime* Avast méflM que la 
civile du clergé eût commencé à être discutée, le 
pape avait condamné les principes de 17S9 dans un coasiatoirr 
secret. Détait prêt à la lutte: il allait se mettre ft la tête de la 



Louis XVI voulut négocier avec lui, il resta plusieurs 
répondre. U voulait par sou stteace obliger à la résis- 
taace lea évéques de France, qui pourtant approuvaient le 
régtee nouveau, ou aedJipo aal ent tout au oMèns à le subir patiess- 
meaC. voulait eicdter las eaprlta, lea dresser contre les nova- 
teurs; il n'y réussit que trop bien. Il faut ajouter auasi que l'am- 
bassadeur français à RoaM. le cardfaMi de Berois. aa tt paa son 
devoir. Il était réactionnaire, et, loin de cbetcbar à gagner la 
pape aux propositions de son go u v er n em ent, il ne ftt que l'en- 
courager à la résistance 
Les esprita s'échauflèrent. la Constituante prit des mssaras 

rBgttaa catbo«que et la Franco nonvaOe était 
A la lactnre de ce avre trèa documenté et I 

Y em-a cbes Pie VI autant de calcu. ^uc le croit M. MatUaa } 
Stalt-ll p osslb l s aa pape d'accepter ane constitutloo aaMi gaOl- 
si efle était appuyés par Téplseopat français } Le 



448 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

pape pouvait-il renoncer à son pouvoir absolu sur rEf;Use de 
France } Cela n'était-il pas contraire à la doctrine supérieure de 
l'Eglise ? Et n'avons-nous pas vu récemment un phénomène ana- 
logue : la cour de Rome repousser une or^^anisation admise, dési- 
rée par les évéqucs ? 

Sans nier l'inHuencc que la crainte de la Révolution et les 
affaires d'Avignon aient pu avoir sur le pape, il serait légitime 
aussi de tenir compte du principe fondamental de l'Eglise 
romaine, du principe de la supériorité du pouvoir spirituel sur le 
pouvoir temporel. Vis-à-vis de Rome il n'y a pour un Etat catho- 
lique qu'une attitude possible, s'il veut la paix . c'est la soumis- 
sion. C. G 

Les noyades de Nantes, par G. Lenôtre. — \ vol. in-S» écu. 
Paris, Perrin, 191 1. 

Vous souvenez-vous de Carrier ? N'avez- vous pas rencontré 
le nom de ce proconsul sur le chemin de sang que fraya la Ter- 
reur et où M. Lenôtre nous guide avec tant d'habileté ? Le mas- 
que de cet homme, à la lèvre mauvaise et à l'œil fixe, ne vous 
a-t-il pas poursuivi dans vos rêves ? C'est son œuvre horrible et 
bizarre à la fois que M. Lenôtre décrit dans son nouvel ouvrage 
qui, par l'abondance des faits cités, permet l'étude psycholo- 
gique du personnage principal. La Révolution ne chercha pas 
d'excuses à Carrier, dont les actes furent ceux d'un aliéné, et 
l'envoya à l'échafaud le jour où elle se rendit compte que son 
œuvre sombrerait dans la honte si elle n'écartait pas définitive- 
ment ceux qui la détournaient au profit de leurs passions. 

Ed. Ch. 



♦ ♦»»»»A»»»»»»»»*»»»»»»»»e5»»»»tft»»» » ft f »♦ 



LL oHNTIMENT DU iVO/ 

d*après les récents philosophes. 



TaiMi, IV t mÊ tdhgwr t. - Bcrftoa, £«i 4Mn^« inmniéimtii éê Im 
ném<0, L*émkiÊiûm r r é mtr ù*, Mmitirt tt mtim tm* ». - 
h* rUmimêf a i m t tâm mM de Im vtptémmÊÊÊtÊmt «te. 



Si méooatent qu'on soit de ton tort, jamalt, je pense, 
OQ ne souhaitera d'en changer pour devenir tme autre 
pentmne. On désire l'argent, la position, le suooès d'au- 
tnii, cbotet extérieures et transportables; on n'a aucune 
envie d'être transformé en l'individu même qui jouit de 
ces biens. Le rêve de Fantasio, dans la comédie d'Al- 
fired de Musset: € Si je pouvais être œ monsieur qui 
passel... Ce monsietir qui passe est charmant.. » peut 
traverser l'imaghiation, parce qu'il serait très intéressant, 
en effet, de posséder, pendant deux ou trois minutes, 
« l'essence particulière » à ce monsieur; mais nous ne 
voudrions pas prolonger l'expérience, parce que nous 
avons ou croyons avoh- € notre essence », nous aussi, et 
que nous y tenons infiniment plus qu'à toute autre, quel^ 
que évident que fut pour d'autres yeux l'avantage de 
t'échange. Un écrivain pourra être asses humble pour en- 
vier certaines parties de tel ou tel talent qu'il admire, 
ptui de richesse, plus de mouvement, plus de oondsion, 

iUSL. UlUV. LXV 3p 



450 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

plus d'éclat; s'il a un peu de personnalité, s'il a la moin- 
dre valeur, il ne désirera point changer de style, puisque 
le style « est l'homme même », c'est-à-dire la personne. 
Il serait cruellement piquant que ce moi auquel nous 
sommes si âprement attachés ne fût qu'une illusion. 
Taine, dans son livre De t intelligence ^ s'est appliqué, 
avec une sorte de passion, à faire évanouir ce « fan- 
tôme » ainsi que les autres idoles du spiritualisme clas- 
sique, — l'être, l'essence, la substance, la cause, la ma- 
tière, l'esprit, l'âme, — et, du même coup, par conséquent, 
ces grandes forces cosmiques et psychiques dont l'identité 
fondamentale, soupçonnée par un savant naturaliste *, 
est si pleine d'attrait pour la pensée philosophique et re- 
ligieuse. L'auteur montre comment ce moi auquel nous 
attribuons une substance, où nous voyons une cause, 
que nous appelons notre personne, n'est rien et disparaît 
avec les phénomènes et les états intérieurs dont il n'esi 
que la suite et la coordination, c'est-à-dire avec nos 
sensations, nos souvenirs, nos espérances, nos idées. 
Notre langage fait un substantif et notre imagination un 
être d'un simple rapport, de la particularité que présente 
un fait d'être constamment suivi par un autre fait. Le 
vide même, le néant auquel l'analyse aboutit quand elle 
creuse le contenu de cette entité verbale, est porté par 
notre pensée complaisante à l'actif d'un être évanoui 
tout entier: nous croyons y saisir une essence pure et 
nous le nommons esprit, parce qu'il est inétendu, incor- 
porel, immatériel, bref, inexistant. 

On se tourmente pour comprendre comment l'âme, 
substance inétendue, peut loger dans un corps et com- 
ment est possible le commerce de deux êtres de natures 
si différentes. Ces questions tombent avec la vaine méta- 

• Armand Sabatier. Voir sa Philosopha dt Vtffort. 



Li summirT ou • moi • 451 

physique qui les a suggéréee: il n'y a point d'êtres dis- 
tincts des phénomènes dont ib ne sont que la trame; il 
n'y a point de causes distinctes des Aûts de plus en plua 
généraux, si l'on remonte la série» de plus en plus parti- 
culiers, SI on la descend, qui se déterminent et se condi- 
tionnent les uns les autres. 

Une ooDsidératioo saisiswnte achève la dissolution de 
l'idée du moi, si la formidable critique de Taine en a 
laissé quelque chose debout. 

Même quand on se place au point de vue du spiritua- 
lisme daasique, pour lequel la personne est une snbrtance 
réelle, cette substance, bien eaam inéei n'a point l'unité, 
la stabilité qu'on lui prèle. Tous las ètrea virants sont 
des assemblafea, des groupes» dos sociétés, — les indivi- 
dus aussi bien que les organismes collectifs, — et des so- 
ciétés fort anarchiques parlbia. € Mon moi », dites- vous, — 
Lequel? Vous en aves phisieort, et celui que vous croyez 
tenir glisse, fuit, s'écoule, change incessamment. En 
outre, il n'est point simple. Des âmes diverses et plus ou 
moins contraires, — ^ la fob ou tour à tour, — compo- 
sent notre personne. De bonne foi, le regret, le repentir, 
le remords de fiiutes datant d'un quart de siècle vous 
tourmente-t-il aujourd'hui beaucoup? Ne les contemplea- 
vous pas en spectateurs lointains plutôt qu'en auteurs 
responsables? Et si, au bout d'un certain nooibre d'an- 
nées, vous vous sentes jouir ainsi du bénéfice de la pres- 
cription, n'est-ce pas parce qu'insensiblement un être 
tout nouveau s*est substitué chef voi» à l'anden? 

Un philosophe théiste du dix-neuvième siècle, Pierre 
Leroux, qui croyait fermement à la réalité et k l'éteniité 
de l'être spirituel, sans croire à l'immortalité des âmes et 
des c onsci ence s personnelles, avait imaginé 00 restauré 
la doctrine de la ^Hngénésie, c'est-à-dire de la durée 



452 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

sans terme de l'être humain par la renaissance des 
mêmes individus, dont l'essence indestructible subsiste, 
mais dont la forme phénoménale se renouvelle sans 
cesse. Et il montrait que, pour nous renouveler de fond 
en comble, nous n'avons pas besoin d'attendre la mort, 
vivre n'étant pas autre chose que mourir continuellement 
à une certaine forme pour renaître à une autre forme *. 
La vieille question qui demande si la mémoire persiste 
après la mort, — sujet d'angoisse pour les mortels qui 
aspirent ardemment à conserver leur moi, — cesserait de 
nous causer une si grande anxiété si nous considérions 
ce qui se passe dès cette vie. Ici-bas oublier est pro- 
prement la loi de toute notre existence active et pas- 
sive. La relation entre ces trois termes : vie, change- 
ment, oubli, est tellement étroite que M. Ribot *, sans 
étonner personne, avance ce paradoxe qu'une bonne 
mémoire, bien vivante et bien saine, a pour condition 
première d'oublier beaucoup de choses; car, sans l'élimi- 
nation continuelle du nombre prodigieux de petits faits 
insignifiants qui l'encombrent comment rappellerait-elle 
les images importantes? De combien de faits, je ne dis 
pas anciens, mais récents, contemporains, actuels, le sou- 
venir ne paraît-il pas aboli en nous par une extinction 
totale et presque immédiate ? Si un petit nombre d'évé- 
nements exceptionnels surnagent plus ou moins long- 

' De l'hutnaniti, tome II, p. 156. — M. Bergson a dit la même chose, 
non avec plus de clarté et de force, mais en termes - plus techniques : 
• La vie est une évolution. Nous concentrons une période de cette évo* 
lution en une vue stable que nous appelons une forme.... Mais, en réalité, 
le corps change de forme à tout instant. Ou plutôt il n'y a pas de forme, 
puisque la forme est de l'immobile et que la réalité est mouvement Ce 
qui est réel, c'est le changement continuel de forme : la forme n'est 
qu'un instantané pris sur une transition. >' (L'évolution créatrice, p. 337.) 

* Lês maladies de la mémoire, p. 45. 



: K Ml ii mU iT OU « MOI 455 

temps dam i aoime d'oobii où sombre loui ie reste» la 
trame des petits fiuts ordinaires dont notre vie se corn* 
pose est si ténue qu elle se déchire à l'instant où elle est 
ourdie. Les ju|pes oublient cette condition de la faible 
humanité quand ils attendent d'un accusé ou d'un témoin 
qu'on puisse leur raconter exactement ce qu'on a (ait, 
dit, vu ou entendu il y a un an, il y a un mob, il y a 
huit jours, à telle heure. Pareille exigence est une 
énorme erreur psychologique et les contradictions où les 
malheureux questionnés s'embarrassent en fiusant de 
vains efforts pour se souvenir et pour répondre aux tribu- 
naux ne prouvent rien contre ceux qui les commettent. 
Il n'est point sûr que hi fiualité d'oublier ne constitue 
pas, à tout prendre, un avantage plus précieux que celui 
de se souvenir. Aux mortels qui caressent l'espoir de re- 
commencer sur la terre ou dans un autre séjour une nou- 
velle vie, le sens commun objecte que, ayant oublié l'an- 
cienne, nous n'aurons point consdenœ d'être les mêmes 
hommes, et alors que nous importera une immortalité 
vide de mémoire, c'est-à-dire sans le sentiment d'elle- 
même? — V'ous oonfondex, répond Leroux, l'apparence 
avec U réalité, les formes de hi vie avec hi vie, l'état 
phénoménal avec l'état essentiel. Le sommefl périodique, 
pendant lequel nous prenons une autre coosdenoe, pour- 
rait déjà vous donner une leçon utile et vous instruire de 
l'insignlftinte altération que Ui mort produira dans votre 
personnalité. « Ohl que les anciens étaient plus dans la 
vérité que nous avec leur mythe du fleuve Léthél Les 
plus nobles héros, les phis grands sages n'aspiraient, sui- 
vant eux, qu'à boire à longs traits ces eaux d'oubli, sans 
croire penhe pour cehi leur existence, leur être, leur 
identité, leur perKmnalité, leur moi >. » 

' Pfarrv L«r«is, Dt tàmmmmiià, ioom I, p. mS^ 



454 BIBLIOTHÈQUE UKIVBR8BLLB 

€ Nous ne pouvons à la fois, écrivait Schleiermacher 
dans une lettre de consolation à une veuve*, posséder 
l'être réel et vivre une vie particulière. 5^ 

Franchement, vous sentez -vous consolés ? Ces consi- 
dérations ont-elles quelque douceur pour nous, pauvres 
mortels du XX" siècle, qui, devenus trop savants et trop 
sages, n'osons plus espérer une survie de notre personna- 
lité et de la mémoire qui en prolonge et en conserve la 
conscience ? J'en doute fort ; je ne crois point qu'elles 
aient la vertu de relever par la moindre allégresse le 
mélancolique abattement des individus convaincus désor- 
mais du néant de leur forme particulière, et je continue, 
pour ma part, à ne goûter nulle joie dans la pensée de 
m'absorber dans le grand Tout. 

C'est toujours mon pioi que je voudrais « sauver. » S'il 
est irréel et inexistant, hélas ! je ne sauverai qu'un fan- 
tôme, même en tn immortalisant ^ comme disent les 
rêveurs de gloire, dans un monument du génie ou de la 
charité ; mais si tous les objets qui nous entourent, si 
toutes les idées de notre esprit ne sont aussi que des 
fantômes et des représentations subjectives, mon moi, 
après tout, ne se trouve pas en plus mauvaise posture 
que le reste ; et si enfin certaines apparences nous sont 
éminemment utiles et précieuses, la conviction, même 
erronée, que notre moi existe, peut avoir son utilité et 
son prix, beaucoup plus d'utilité et beaucoup plus de 
prix que la froide et triste conviction contraire. 

Aucune doctrine philosophique n'étant sûre, il faut 
dire et redire que vraiment nous serions trop sots de 
nous fixer à celle dont les conclusions désolantes nous 
laissent sans courage pour vivre et sans espérance à 

* Citée par M. Victor Monod, Lt probiemt de Dieu^ p. 14a. 



Lt t lU f imU T DU « MOI • 455 

rheore de la mort. Bénb soient les toepCxiiiet el qoa le 
diable emporte les raitoiiiiem oomme Taioe, qui, ravi de 
démolir œ qui restait encore du Tiens apintoalitme das- 
tique, se délede avec une sorte de perver sit é démoniaque 
dans la d ém onstration du néant de notre être perso nn el : 

€ Le moi n'est qu'une entité vertMile et un fantôme 
métaphysique.... On voit s'évanouir et rentrer dans la ré« 
gion des mots la sobttanœ une, pennanente, dist i ncte 
des érénements.... Je sois une série d'événements et 
d'éuu suocessifii, sensations, images, idées, perceptions, 
souvenirs, prévisions, émotions, désirs, volitions.... Nos 
événements succeaiife sont les composants su oc essi t s de 
notre moi. Eux ôtés, le moi ne serait plus rien, ib le 
oonstitoent. » 

Le moi n'est donc rien en soi, conclut Taine ; mais, 
dupés par le langage, nous nous laissons aller à conce- 
voir ce rien € oomme nne chose distincte, staMe, indé- 
pendante de ses modes, et même capable de subtfitef 
après que la série d'où il est tiré a disparu I * » 

Si cette réduction du moi à zéro pur était une vérité 
incontestée, incontestable, force nous serait bien de nous 
y résigner, non point d'en être fiers et heureux avec 
l'auteur du livre De tinUlligence, Mais le ^kémmé miswte, 
comme toutes les autres doctrines métaphysiques, n'est 
qu'un chapitre des erretirs de la philosophie aux yeux 
de plusieura sages dont l'autorité d'abord, — si c'est l'au- 
torité qu'invoque notre fiublesae, — n'est pas moindre 
que celle de Taine. Avec ou sans l'aide de ces maltrM, 
nous [iouvons sssijui de raisonner un peu. 

I)ece que l'esprit est insaisissable aux sens, étant iné- 
tendu, incorporel, immatériel et, par Kuite, intangible et in • 
visible, esC-il lofHque de conclure qu'il est e tnexisUnt ? » 



45^ BIBLIOTHÈQUE UNIVXRBBLLI 

Non, puisqu'il ne serait pas l'esprit s'il avait avec la 
matière la ressemblance qu'on se plaint peu judicieuse- 
ment de ne pas trouver. La vanité des idées métaphy- 
siques se prouverait, dit-on, en faisant voir, — pour l'i- 
dée de cause, par exemple, — qu'elle est un mot, rien 
de plus, et qu'il n'y a au monde que des phénomènes et 
des lois, c'est-à-dire des faits particuliers et des faits géné- 
raux, les faits particuliers ayant dans les faits de plus en 
plus généraux leur principe, leur origine, leur source.... 
Mais déjà je m'arrête, ne pouvant plus faire un pas qui 
ne soit une scabreuse aventure ; car le langage philoso- 
phique est dépourvu des termes parfaitement clairs et in- 
colores qui seuls pourraient convenir à de pareilles idées. 
On relègue au royaume des gnomes et des sylphes 
ces petits êtres spirituels, les causes ^ cachées derrière les 
faits qu'elles ont le pouvoir occulte de produire ; on 
s'évertue, on s'ingénie à chercher des substituts abstraits 
au mot trop coloré qu'on voudrait éviter : à quoi bon ? 
principe, origine, source, comme germe et force, comme 
tous les autres synonymes de cause, seront toujours des 
images, c'est-à-dire des fables et de la mythologie ; loi, 
raison même sont-ils d'une langue beaucoup plus idéa- 
liste que cause ? on ne saurait traduire sa pensée dans 
la prose la plus terne sans faire de la poésie, si mathé- 
maticien que l'on soit, et sans vaticiner peu ou prou. 
Nous donnons, écrit Taine, le nom de cause ou de pou- 
voir à un certain caractère que possèdent ou que pré- 
sentent les faits : la propriété, la particularité qu'ils ont 
d'être constamment suivis par un autre fait, nous en 
détachons par abstraction cette particularité et nous en 
faisons quelque chose de réel et d'existant en soi. — ^ 
Bon ! variez de nouveau et tant que vous pourrez votre 
vocabulaire ; appelez maintenant propriété ou particula- 



UL WÊMJmMtn M) • MOI • 4S7 



rite ce que rem ne voulex pas Dommer came : préten- 
dez-vous dire que, quand le jour recommeDoe après que 
le soleil a para, il n'y a entre ces deux faits qu'un rap- 
port de coocomitanœ ou de succewion et que le retour 
de la lumière et de la chaleur n'est pas dû, comme t ef- 
fet à sa caïae, au retour du foyer d'où toute lumière et 
toute chaleur émanent ? S'il n'y avait entre la cause et 
reflet qu'un simple rapport de succession, il faudrait dire 
alors que la nuU esl la cauu du jour, comme on l'a très 
pertinemment objecté..- 

C'est une considération triste ou plaisante, selon la 
diversité des humeurs et le point de vue où l'on se place, 
c'est en tout cas un Eut bien significatif que l'imposnbi- 
hté où sont les métaphysideot d'aboutir à des résultats 
vraiment scunttfujueê dans toutes les grandes questions 
qui ont pour l'homme un intérêt vital. 

Un rationaliste convaincu, mais modeste, le philosophe 
Hamelin, avoue, dans la coodusion de la thèse magistrale 
q^i est son seul ouvrage *, que € U vérité et U certitude 
sont en fait infiniment éloignées de nous et que, jusqu'à 
son achèvement, le rationalisme absolu demeure forcé- 
ment un probabilisme. » — Un autre philosophe, William 
James, le contraire d'un rationaliste celui-là, nie tout net 
que l'appareil logique des dialectidens ait la moindre va- 
lettr démonstrative : c Permettet-moi de vous répéter une 
fois de plus que U vision d'un homme est chex lui le point 
important. (^ se soucie des raùomt de Carlyle, ou de 
celles de Schopenhauer, ou de celles de Spracer ? Une 
philosophie e^t l'expression du caractère d'un homme 
dans ce qu'il a de plus intime, et toute définition de l'uni- 
vers n'est que U réaction adoptée à son égard par une 



'mm Êur Im i kê mmêà ftimipmtm éê !■ wtf^éÊÊKÊÊÊmm^ — • OH • 
pdbHi. <rOcUv« 



458 BIBLIOTHfeOUE UNIVERSELLE 

certaine personnalité ^ » Cela revient à dire que la phi- 
losophie n'est pas une science, mais un art, et que les 
métaphysiciens sont des poètes. La seule chose qu'on 
puisse leur demander, c'est de construire des systèmes 
ingénieux et plausibles dont toutes les parties se tiennent 
bien ; leurs idées nous intéresseront, nous plairont, nous 
persuaderont même, si elles s'accordent avec nos propres 
tendances, mais personne n'est tenu d'y croire. 

Lorsque, après avoir lu \ Intelligence de Taine, on 
ouvre les principaux écrits des philosophes qui lui ont 
succédé, on reste confondu de la faible influence exercée 
sur les grands penseurs originaux par un homme qui 
croyait certainement avoir révolutionné la philosophie. Il 
semble que l'auteur de V Essai sur les élêmeîits princi- 
paux de la représentation ignore ou dédaigne l'œuvre 
philosophique de Taine lorsqu'il écrit, à la page 206, ces 
lignes stupéfiantes : « Beaucoup de penseurs ont cru 
qu'on ne pouvait définir la causalité sans recourir à ce 
caractère qu'elle serait une succession constante, et peut- 
être même y en a-t-il quelques-uns (dans tous les cas il 
pourrait y e7i avoir) aux yeux de qui son essence ne cons- 
titue rien de plus.» — Quelqu'un 2l peut-être soutenu le 
paradoxe du phénoménisme : voilà ce que, après le livre 
De l'intelligence, un docteur en philosophie écrit tran- 
quillement ! 

A coup sûr, Taine croyait impossible le retour des 
€ fantômes métaphysiques » qu'il avait pourchassés, rail- 
lés et renvoyés au pays des ombres. Que dirait-il au- 
jourd'hui en les retrouvant toujours là ? Un philosophe, 
Renouvier, commence un gros livre auquel il donne ce 
titre significatif, Le personnalisme ; un autre, Bergson, 
affirme que « l'esprit est une réalité » {Matière et mé- 

' Cité par M. Le Dantec dans la Grand* Rtvut du 10 juillet 1910. 



M mrmtBirr du « moi • 159 

moire, p. 07;, que le moi en est pss un agrégat ne liuts 
de coMoence » (Essai sur les donmies immédiates de la 
comsdemce, p. IJ6), et il soustrait absolument la mémoire 
à la dooiinatkNi de la matière, pour la rendre à ce qu'il 
continue d'appeler, avec l'aDden spiritualitroe, la c coot- 
deoce » et r« esprit. » 

Le sens commun, appuyé sur une pseiido«scieoce mé- 
dicale des plus superfidelles, fige et accumule dans le 
cerveau tous nos souvenirs : le savant auteur de Matière 
et mémoire réduit à néant cette explkatioa matérialitte. 
Tout ne parait pas dasr dans tes profonds ou f iag e s à 
ma tardive et incomplète instruction philosophique ; 
néanmoins j'en comprends asses pour voir qu'il croit à ces 
grandes choses que Taine niait : U liberté de l'homme, 
hi substance pensante, la cause efficiente et finale, l'es- 
prit, la consci e nce, l'âme.... M. Th. Ribot, dont l'empi- 
risme un peu terre à terre se rattache plutôt à la philoso- 
phie de Taine et s'abstient prosaïquement de toute noble 
envolée vers le spiritualisme nouveau, penche, il est vrai, 
pour l'hypothèse qu'il appelle « récente » et qui consi- 
dère U conscience non comme la propriété essentielle de 
l'âme ou de l'esprit, nnais comme un simple « épiphéno* 
mène », c'eit*à-dire comme un phénomèoe «son^ooté à 
l'activité cérébrale s, comme un € éveoemeiii dépendant 
de conditions déterminées» ; mais Bergson, HameUn, 
— sans parler de Renoovîer, — s'opposent de tontes 
leurs forces au phénoménisme. Pour Hamelin, la cons- 
cience est « le sommet de l'Etre » ; l'Esprit, ^ que ce 
)etme philosophe divinise presque en l'écrivant par aie 
majuscule et en disant, avec l'auteur du quatrième évan* 
gilc : « l'Esprit était au commencement » (p. 449), — 
X Esprit est une réalité vivante pour lui comme pour Berg* 
son * « Voos entendons qu'f7> a de ia riaUié dans ce 



460 BIBLIOTU&QUB UNIVERSELLE 

qu'on appelle communément efficace, pouvoir, force....» 
« L'organisme est aussi de la pensée.... » « Le corps est 
finalement de l'esprit» (pages 357, 377). M. Bergson, de 
son côté, répète avec insistance que « la mémoire n'est à 
aucun degré une émanation de la matière » ; loin de 
redire, après Taine et Ribot, que le moi est « un com- 
posé extrêmement complexe », une suite et une coordi- 
nation de « phénomènes », il réédite cette vieille et < in- 
contestable » vérité, que « l'esprit s'oppose à la ma- 
tière comme une unité pure à une multiplicité essen- 
tiellement divisible », et il accepte, avec l'ancienne psy- 
chologie, les idées de cause, de substance, de liberté, 
comme des faits certains, comme des « données immé- 
diates de la conscience. » 

Le Moi a beau être « merveilleusement ondoyant et 
divers », il a son unité, sa stabilité relatives. Si l'oubli, 
non moins facile que nécessaire, d'une multitude infinie 
de choses est un fait indéniable, la persistance de cer- 
tains souvenirs est indéniable aussi et continue à ser- 
vir encore d'argument estimé pour prouver l'identité du 
sujet qui les conserve. 

Est-ce la répétition fréquente de l'image ou la force de 
la première impression qui rend ineffaçables certains sou- 
venirs ? Je n'ai point trouvé — ou peut-être n'ai-je pas 
su trouver — dans mes auteurs de réponse nette à cette 
question. Ils nient que les souvenirs soient localisés par 
des empreintes dans la matière cérébrale. A propos des 
rapports de la pensée et du cerveau, ils font une distinc- 
tion fort juste entre la condition et la cause. L'esprit 
peut être lié au corps ici-bas, simplement comme à la 
condition de sa forme humaine et terrestre. « La pensée 
pure, sans liaison aucune avec le sensible, écrit Paul 



LB Ml t HMlJ t l Dt* • MOI • ^fM 

Janet dans le MaiériaUsme contemporain ( 1 875), parait im- 
pmtible dans les ooodttioos actuelles de notre existence 
finie. » Et t'aoteur de X Evolution créatrice ajoute : « Le 
oenreaa souligne à tout instant les articulations motrices 
de l'eut de oonsdeoce; mais Ui se borne l'interdépen- 
dance de la ooosdenoe et du cerveau ; le sort de la cons- 
cience n'est pas lié pour cela au sort de la matière céré- 
br-'- !.a coosciepce est essentiellement libre, elle est 
la même; cependant elle ne peut traverser la 

matière sans se poser sur elle» sans s'adapter à elle.... » 
Mais si les souvenirs ne restent pas dans l'encéphale, ne 
faut-il pas qu'ils soient emmagasinés qoelqiie part, dans 
l'esprit sinon dans le corps, puisqu'ils durent et qu'ib 
reparaissent ? 

Id, probablement, je commets l'erreur dénoncée par 
M. Bergson dans des pages trop fortes pour moi de 
haute méUphysique, et je fiusia confusion commune d'ap- 
pliquer à la durée les mesores qui ne conviennent qu'à 
l'espace. Notre philosophe parait croire que tous, abso- 
lument ttmt les 6ûts actiâ ou passif de notre existence 
consciente demeorent dans la mémoire. Il rappelle ces cas 
souvent racontés «de suflbcatlon brusque, ches les no3rés 
et les pendus, où le sujet, revenu à la vie, dédare avoir 
vu défiler devant lui, en peu de temps, tous les événe- 
ments oubliés de son histoire, avec leurs plus infimes 

( *— '--noes, et dans l'ordre même où ils se sont pro- 

«i ' se demande jusqu'à qud point et dans quel 

sens des souvenira petivent réellement s'évanouir F licite 
en l'approuvant ce mot de Bail : « La mémoire est une 
fiK»lté qui ne perd rien et enregistre tout*. > 



nVStMl WêKWM ps HMF WÊÊÊKk MtIC |OnS éMâ|^ 49 

part. Mdt !• coréoB 4t b ■■■■i W i ■> «M pas.* 



402 BIBLIOTHÈQUE UNIVBR8ILLE 

Ainsi donc l'unité et la réalité substantielle du moi, 
que la critique avait démolie, la critique peut la restau- 
rer gaillardement, et toutes les hypothèses métaphy- 
siques en sont là. C'est pourquoi, dans l'universelle 
incertitude, ce qui importe au sage, ce n'est pas qu'on 
lui fournisse une preuve qui, n'ayant point de rigueur 
scientifique, n'est qu'une construction élégante et fragile 
suspendue à la virtuosité des logiciens, c'est de choisir la 
vérité qui pratiquement paraît la meilleure, comme le 
pragmatisme nous l'enseigne. Or, il n'est pas douteux que 
la croyance au moi et à ses synonymes, — qui sont la 
personne humaine, la conscience morale, l'esprit, l'âme, 
— est chose utile à l'homme, tandis que la conviction 
contraire ne peut que lui être funeste. 

Le moi est réel, non illusoire : tant mieux ! réjouis- 
sons-nous de la bonne nouvelle ; mais à quoi nous sert 
cette vérité, qui reste purement théorique tant que nous 
ne la traduisons pas en faits et en action ? Vous pouvez, 
si vous le voulez énergiquement, devenir une personne : 
vous n'en êtes pas une par cela seulement que vous 
existez. Car la personnalité n'est pas un don banal 
appartenant à tous ; c'est une distinction éminente et 
rare, une conquête, une gloire ; c'est une perfection où 
l'on monte par le caractère, le talent, la volonté, la vertu. 

La multitude des hommes et même l'élite des hommes, 
dans toutes les heures sans nombre où ils s'abandon- 
nent passivement au cours des choses, ne vivent pas de 
la vie de l'esprit qui, avant de consister dans la mai- 

Un roman de M. Henry Bordeaux, La robe de iaine, conUent une obser- 
vation curieuse qui rentre dans le même ordre d'idées ou de faits : « La 
première atteinte chez Raymonde se manifesta par une diminution de 
gaieté. Je n'y ai pas pris garde et je m'en souviens. II y a dans notre 
passé toute une part que nous négligeons, mais qui n'a pas consenti à 
disparaître. » 



Li tnmmirr du « moi » 4O3 

trisc et la potteflioo de soi, oomiste aa moini dans 
la réimoa, dans la connamance de ta propre pensée, 
dans la faculté de se regarder fiure, de se juger et de se 
criuquer. Ils sont sans mémoire, sans attention, sans but 
et sans deiwin suivi ; sans force pour se souvenir, sans 
force pour agir, pour vouloir et pour se résoudre. Inca- 
pables de rentrer en eux-mêmes, pleins de contradictions 
intérieures, livrés au hasard et aux circonstances, crai- 
tm^nt et fuyant tout ce qui est sincère et naïf, ils vivent 
uremenif remplacent la pensée par un verbiage 
ionventionnel et machinal et n'ont que les idées d'autrui. 
Ti champ de courses où les jocke>% les parieurs, 
.w. . ..... wx ne paraissaient pas appartenir à une espèce 

plus intelligente que les chevaux, où le 0ot des specta- 
teurs et des spectatrices sembhut se composer de nulli* 
tés humaines, aussi peu individuelles, aussi peu distinc- 
tes les unes des autres que les brins d'herbe foulés par 
cette multitude de pieds, j'eus, en une belle journée d'août 
1910, ht poignante impression de tinexisiemce de tant 
< i êtres veules, faibles, oublieux, inco nsist a n ts et incohé- 
rents et je songeai : « Où sont les âmes de ces préten- 
dit.... «ur.rHOQnes et pourquoi seraient-elles immortelles, 

es n'ont pas même conunencé de vivre ?» On 
14 dit et redit, comme un de ces lieux communs qu'on 
répète sans y penser ; mais c'est U vérité même que le 
spectacle d'ombres si peu réelles nuemàU ûteniêçttemeni 
à MM rêve. 

Comme la personnalité, la liberté est un fait qu'atteste 
la conscience ; ma» ce 6ut est une exc^Hion, et une 
exception rare. N'est pas hl>re quiconque croit l'être. 
La foule immense des créatures humaines est assi^ettie 
au déterminisme, qui pèse sur toute hi natore matérielle 
et dont seul l'esprit s'aifiranchit quelquefois. 



454 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

Nous nous figurons toujours que c'est tout ou rien, 
que la liberté et la nécessité régnent l'une ou Cautre, 
sans choix de notre part, sans que nous puissions rien y 
changer, et qu'il faut accepter purement et simplement 
d'être nos propres maîtres ou d'être des esclaves. Notre 
situation réelle est beaucoup moins simple que cela. La 
hberté ne nous est pas donnée, elle nous est offerte ; de 
mêihe que la personnalité, nous devons la conquérir. 
Elle n'a rien d'absolu, elle n'est pas indépendante de 
notre vouloir, elle comporte des degrés, et la transforma- 
tion de la bête ou de la chose que nous sommes d'abord 
par la loi de la matière, en une personne libre, est un 
apprentissage, une culture, un art. 

4' 

Les écrivains se divisent, comme les hommes en gé- 
néral, en deux catégories : l'innombrable cohue des 
ombres inexistantes et le nombre extrêmement petit des 
êtres réels qui ont leur personnalité, leur moi. L'origina- 
lité en littérature est la forme brillante de la liberté. 
Comme les actes libres, les livres qui ne sont pas d'inu- 
tiles redites émanent si directement de leur auteur qu'ils 
en sont l'authentique image et, sans avoir besoin d'être 
signés, portent sa signature. Seuls comptent, seuls exis- 
tent, seuls vivent les écrivains qui manifestent leur per- 
sonne dans leur pensée et dans leur style avec tant de 
franchise et tant de maîtrise que, s'ils se rencontrent 
accidentellement avec d'autres, si même ils suivent les 
autres de dessein formé et les continuent, afin d'accroître 
régulièrement le trésor de la littérature, nul ne puisse les 
accuser d'imitation. 

Paul Stapfer. 



*'*'***' ' * * * 



LE FEU A CHEYSERON 



HISTOIRE DE LA MONTAGNE 



• TtOtSttlIB PARTIB* 

Vi 

Parce que vnacun de DO0 actes est oomme une pierre 
qu'on jette dans l'eau : les œrdas qu'elle fiut gagnent de 
proche en proche et de plus en plus s'élargissent ; nul 
ne peut savoir jusqu'où ils iront. Ainsi avait été l'enlève- 
ment de l'Alleoiande. 

II y eut donc cette fois que Firmin fut assommé. 11 
remonuit des vignes où il avait» outre sa vigne, un près* 
snir et une cave, et avait été voir comment allait son 
vin, parce qu'on était au moment où il commençait à 
remuer ; il faisait nuit ; il était arrivé à environ m quart 
d heure du village, dans «1 endroit où le chemin est 
bordé de deux épaisses haies d'églantiers ; il ne pensait 
à rien, il était seulement pressé de rentrer cbes lui (il 
était à présent toujours pressé de rentier cbes lui) ; il 
reçut le coup sur la nuque, il tomba la figure en avant 

Il n'avait rien vu, ni rien entendu ; mais le coup avait 
été donné si fort qu'il resta étendu assc 

SOL. UIOV. UCV JD 



4^5 BIBLIOTHÈQUE UNIVKRS£LLK 

connaissance. Quand il revint à lui, il devait être déjà 
très tard. Il s'assit, il regarda à droite et à gauche, mais 
tout était noir ; il regarda le ciel, et il vit des étoiles ; 
alors il se rappela tout. 

Il pensa tout de suite : « C'est Jérôme qui a fait le 
coup ; » mais comment le prouver ? 

Péniblement, il se leva; sa tête le faisait beaucoup 
souffrir. En outre, dans sa chute, il s'était tordu le pied ; 
il pouvait à peine s'appuyer dessus, et sa cheville était 
enflée à faire éclater son soulier. Pourtant, comme il était 
courageux, il arriva à se traîner jusqu'à la maison. La 
vieille Honorine l'avait attendu, pleine d'inquiétude. En 
le voyant, elle poussa un grand cri. 

Mais au lieu d'être ému et touché par ce cri, il la re- 
poussa durement : 

— Ce n'est rien ; laisse-moi, je vais me coucher. 

Il fit comme il disait, et ne permit point qu'elle rac- 
compagnât dans sa chambre. Seulement, vers le matin, 
il fut pris par la fièvre, parce qu'il avait un trou au front 
et la plaie n'avait même pas été lavée. 

Sans qu'il s'en doutât, il se mit à soupirer si fort que 
sa mère l'entendit ; elle entr ouvrit la porte, et elle 
l'aperçut, qui s'était assis sur le lit. Sa figure et le devant 
de sa chemise étaient couverts de sang sec, et sa mous- 
tache aussi était toute raide de sang sec ; il disait : « A 
boire ! à boire I » Elle courut à la cuisine, et reparut 
avec de l'eau plein une tasse, et un baquet aussi plein 
d'eau ; elle le fit boire, elle lui lava la figure. 

Comme quand il était petit et n'avait pas encore sa 
volonté ; alors elle le prenait et le couchait sur ses ge- 
noux, le frottant avec un linge mouillé, malgré ses cris et 
malgré qu'il se débattît tant qu'il pouvait ; mais il faut 
bien que les enfants soient propres. 



IM VWO A CBlYSnON 407 

Il tenbUit à Hooonne avoir retrouvé too anfimt ; à 
cause de quoi elle aurait été presque heareose de œ qui 
était arrivé, si elle avait s eulement pu penser, mais elle 
ne peosait il rien, étant Uop oocopée. Soigneusement elle 
lui lava la figure, le cou, les mains ; lui fit changer de 
chemise ; et ensuite déchirant un vieux mouchoir en fine 
toile qu'elle avait, elle lui banda le fronL Là où il y avait 
le trou, elle mit un pcule de fleur de lys macéré dans 
de l'eau-de-vie, chose qui est souveraine pour le relerme- 
ment des plaies ; et dessus donc elle fixa U bande; puis 
refit le lit, et UpoU l'oreiller dans ses mains pour le ra- 
fraîchir. Ainsi tout entière absorbée par les gestes qu'elle 
fiûsait, et seulement de nouveau mère, oooune si vingt- 
cinq ans de sa vie sussent été supprimés, et qu'elle fut 
revenue au tempe où son fils n'était qu'un tout petit en- 
6mt et parlait à peine ; alors elle était encore toute- 
puissante sur lui et en tout il se laissait fidre. 

Comme il se laissait ûûre de nouveau maintenant, et 
>1 poussa un grand soupir de contentement en renver- 
sant sa tète au creux du coussin. Rafraîchi, et calmé et 
sa fièvre en allée, il avait maintenant sommeil ; et il 
ferma les yeux pendant qu'approchant une chaise, elle 
^ installait à côté de lui. Elle pensait : € S'il a besoin de 
()ucU)ue chose, je serai là. > 

Une âùble pftle lumière» un tout peut ooiiant com- 
mencement de jour flottait derrière les carreaux comme 
un rideau de toile grise ; dessus se dassinsient en noir les 
croisillons. Puis peu à peu on vit se marquer dehors le 
contour des choses, on aurait dit qu'un brouillard se 
levait : une barrière apparut, bordant un pré, et le pré 
apparut, et au loin une maison ; une lampe y brilhut 
encore, presque aussitâc elle s'éteignit. Bt les premier s 
rbtiits arrivèrent du village. Une porte s'ouvrit et se rs- 



468 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

ferma, on entendit grincer un verrou mal huilé, quel- 
qu'un appelait, des pas traînaient sur le chemin ; et de 
plus en plus il faisait clair, quoiqu'il ne semblât pas que 
le soleil dût jamais se montrer, car le ciel était lourde- 
ment chargé et lourdement pesait au loin sur la mon- 
tagne. A mi-hauteur ainsi, cachant les hauts sommets, 
mais déjà une tiédeur vient avec l'aube et déjà souffle un 
petit vent qui a une odeur et un goût. 

Elle avait croisé ses mains sur ses genoux, et appuyant 
sa tête au dossier de la chaise, elle avait fermé, elle aussi, 
les yeux. Peu à peu, elle aussi, le sommeil la gagnait, 
parce qu'elle n'avait guère dormi de toute la nuit, tenue 
éveillée par l'inquiétude ; un lourd poids fît pencher sa 
tête de côté, et de temps en temps elle la redressait, mais 
de nouveau sa tête retombait. De sorte qu'elle n'entendit 
pas la porte s'ouvrir et ne vit pas qu'une tête passait par 
l'entre-bâillement ; ce n'est que quand on fut entré qu'elle 
ouvrit les yeux tout à fait. Mais alors elle se trouva brus- 
quement debout : l'Allemande était devant elle. Elle lui 
cria : « Sortez d'ici ! » 

L'autre dit : 

— J'étais venue voir ce qu'il y avait, parce que.... 
Elle tendit le bras et cria une seconde fois : « Sortez I » 

L'autre, déjà, était sortie. 

Seulement comme elle allait se rasseoir et se tournait 
vers le lit, elle vit que Firmin s'était réveillé. 

Il demanda : « Qu'est-ce qu'il y a ? » 

— Dors seulement, dit Honorine. 

Mais il paraissait agité, et il n'était pas assez profon- 
dément endormi sans doute pour ne s'être aperçu de 
rien ; il recommença : « Est-ce qu'on n'est pas entré ? » 
Honorine ne savait pas mentir. « Oui, on est entré. » 

— Et qui est-ce qui est entré ? 



Li nu A canmaoN 469 

— Cest l'Allemande. 

— Et pourquoi est-ce qu'elle att partie ? 

A peine ti elle hënta, elle répondît : € Pftrœ que Je 
l'ai chassée. » Mais il s'était redressé, et il regardait sa 
mère d'une telle hçon que d'abord elle baissa les yeux ; 
puis, le sentiment de son bon droit rentrant en elle : 

— Oui, je l'ai chassée, dit-elle, est-ce que par hasard 
elle ne le mériterait pas? Est-ce que par hasard tu aurais 
quelque chose à me reprodier ? Dis-le, si tu as quelque 
chose. 

Il dit : 

•— J'ai plus que quelque chose à te reprocher. 

— Tu es un ingrat ! cria-t-elle. Après tout ce qui s'est 
passé, et après toute U peine que j'ai eue avec toi. Qui est- 
ce qui t'a élevé ? qui est-ce qui t'a soigné ? qui est-ce qui 
a pris soin de toi encore tout à l'heure quand tu es rentré 
dans un tel état que c'est un bonheur que personne ne 
t'ait vu, sans quoi je serais morte de honte ? Et tu me 
traites ainsi, et tu me préfères une étrangère, quand je 
sttts ta mère après tout, quand après tout je suis chea 
moi. 

11 ne cria point, lui, il éleva à peine Ui voix, mais eUe 
était lourde et profonde : 

— Tu n'es pas chez toi, tu e^ chez moi. 

Il disait vrai, ayant reçu la maison en hcntage de son 
père et Honorine n'en avait que hijoolsaaoce, nais jamais 
elle n'aurait cru qu'il osât parler ainsi. Cest pourquoi, 
tout d'abord, elle en perdit le souffle, il lui fallut aller la 
tout au fond d'elle, et les lannes lui jaillirent 



— O Pirmin, dit-elle, comment oses-tu parler ainsi î 
Ma» nullement ému, il continuait à bi regarder avec 
et il dit : 



470 BIBLIOTHÈQUE UNIVBR8ILLI 

— La laisseras-tu entrer maintenant ? 

— Jamais ! cria-t-elle. 

— Alors, tu n'as qu'à t'en aller, parce que, moi, je veux 
qu'elle entre. 

Honorine s'était levée. Elle dit : 

— C'est ton dernier mot? 

— C'est mon dernier mot. 

Et elle sortit, et depuis ce moment-là, elle ne lui parla 
plus. Depuis ce moment-là, il n'eut plus de mère. Elle ne 
quittait point la maison, parce qu'elle n'aurait pas su où 
aller, mais c'était comme s'ils n'existaient plus l'un pour 
l'autre ; non seulement ils ne se parlaient plus, mais ils 
n'avaient pas l'air de se voir. 

Et le bruit de ce nouveau malheur et celui des coups 
que Firmin avait reçus eurent vite fait à leur tour d'être 
connus dans le village ; alors tout le monde se tourna 
contre l'Allemande, parce qu'on pensait : « C'est sa 
faute.» André seul la défendait encore. Il disait : « Pour- 
quoi serait-ce sa faute, puisqu'elle n'est pas venue de son 
propre mouvement chez nous ; et elle n'a rien fait pour 
gâter les choses ?» « Si !... disait-on, elle a tout fait ; qui 
est-ce qui a ensorcelé Firmin sinon elle, et à ce point 
qu'il s'est brouillé avec Josette, qu'il s'est brouillé avec sa 
mère, et que tout à présent va de travers dans le pays.» 
Et André essayait bien de discuter, mais les gens haus- 
saient les épaules et répondaient : « Tu n'as qu'à ouvrir 
les yeux. » 

En effet tout allait, et de plus en plus, de travers. 
Josette avait un frère; quand il sut que Firmin ne 
voulait plus d'elle, il cria : « Nous sommes déshonorés I » 
En disant cela, il frappait du poing sur la table. Il re- 
prit : « Seulement, il trouvera à qui parler. Et s'il n'a pas 



Lg WWO A CHlYtnON 471 

voula s'expliquer avec toi, c'est avec moi qu'il fimdra 
qu'il s'explique» sans qtioû.. » Et de nouveau il levait le 
poing. Ifais elle, pleine d'amour quand même, se traî- 
nait à fenoox devant lui, dans sa crainte, et elle tendait 
ses mains vers lui : « Ne 6ûs pas cela, Péliden : vois-tu, 
j'ai déjà trop de peine, n'y ajoute pas encore celle qoe 
j'aurais à me dire qu'il pourrait vous arriver du nul ùl 
l'un et à l'autre, à cause de moi Farce que j'en vaux 
pas la peine. Je finirai bien par mlnbiliier à pleurer. Et 
toi aussi tu t'habitueras à me voir pleurer. Et puis peut- 
être qu'il reviendra à moi, si je sois bien patiente, et 
j'userai le temps à force de patience. Xe lève pas la 
main sur lui, Féliden. » 

Elle arriva à le calmer ainsi ; seulement au même mo- 
ment, à l'antre bout du village, une scène presque pa- 
reille se passait Là habiuit Jérôme, et il vivait avec 
•on père, lequel avait eu autrefois les jambes écrasées 
par un arbre qu'il abattait ; depuis ce temps-là, il mar- 
chait avec deux béquilles, si bien qu'il avait été obligé 
de renoncer à travailler, et Jérôme était setil à cultiver 
le bien. 

(>r, dès le lendemain du bal, il s'était mis à boire. Ce 
jour-là, on l'avait vu aborder Liseli près de la fontaine, 
mais c'était à peine si elle avait pris garde à lui. Il avait 
été tout droit à l'auberge. Et, depuis on certain antre 
soir, cela ne s'appelait plus boire : il ne rentrait plus chef 
lui que complètement saoul. 11 ne rentrait plus que pour 
se jeter sur son lit où il dormait des doun et quinae 
hevreade r:"- - - - --ait à l'auberge. Bt le peu 

d'argwt qu 

Alors il parla de vendre un pré qu'il avait 

Cest ainsi qu'un soir, il trouva son père qui l'attendait 
devant la porte. Et on entendit le vieux qiâ disait : 



47^ BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

€ Pour l'amour du Seigneur, garde ton pré, Jérôme, à 
cause de la chèvre qu'on n'aurait plus de quoi nourrir, 
— et on ne voudra pas t'en donner ce qu'il vaut ; ils 
profitent de toi quand tu as bu, Jérôme,' et maintenant 
tu as tout le temps bu. Tu es tout le temps saoul à 
présent, mais on devine bien pourquoi 'quand on te re- 
garde, rien qu'à ce creux qu'il y a sous tes yeux, et ce 
pli au coin de ta bouche. Je te comprends, vois-tu, 
Jérôme. Alors, puisque tu as du chagrin dans le cœur, 
décharge-toi de ton chagrin, et dis-moi d'où il t'est 
venu, mais ne fais pas cette bêtise. Jérôme, Jérôme, en- 
tends-tu ? » 

Mais aucune réponse ne venait. Il reprenait : « Jérôme, 
qu'est-ce que tu as dans le cœur ? Les uns ont le mal, 
les autres, le bien ; toi, tu as la nuit, je te dis. Ils disent 
qu'ils ont vu le brouillard à Corbire, toi, tu l'as au cœur, 
je te dis. A Corbire, il souffle du vent, -mais toi, tu as le 
cœur fermé. Je heurte à cette porte, elle ne s'ouvre pas. 
Et je dis : « Respect pour ce qui est dur », mais toi tu 
es endurci. Et je dis : « Malheur à ce qui est endurci. 
» C'est comme le cuir au temps de la sécheresse, c'est 
» comme Tarbre qu'on a coupé. > 

Il ne venait toujours aucune réponse ; il n'y eut d'au- 
tre réponse qu'une porte qui se fermait. 

Et ces nouveaux événements allèrent s'ajoutant aux 
autres ; il y en eut ainsi toute une provision, où on n'a- 
vait qu'à puiser. On ne parlait plus d'autre chose, dans 
le village, les hommes à l'auberge, les filles à la fontaine, 
les femmes devant les maisons. Des mots violents étaient 
échangés, des paroles dures échangées. Tout fut dans la 
confusion ; et plus on avançait, plus elle allait augmen- 
tant. 

Or, ce dimanche, après la messe, ils se trouvaient cinq 



LE fWU A OUYttftON 47} 

OU six hommes sur la place, et ib discutaient aussi Ik* 
dfltras. 11 y avait le Présideot» un municipal et deux ou 
tîoéa anciens du village, tous gens d'expérience, d'esprit 
pœé et de sang-froid ; ik furent tous d avis que cet état 
de choses ne pouvait plus durer, parce qu'ils étaient 
habitués à vivre tranquilles ; et ils se disaient en outre 
que de pires malheura pouvaient encore survenir. 

Le vieux Pontet particulièrement fut net ; il dit : « Il 
6iut que cette fille s'en aille. Que tout cela soit de sa 
6mte ou non, Ui n'est pas l'aflBure. Quand ils vous ré- 
pondent qu'elles n'est pas venue id de son plein gré» peut- 
être bien qu'ils ont raison, mais encore une fois œ n'est 
pas U l'aflaire. L'afGûre est que tout allait bien avant 
qu'elle arrive et que tout va mal depuis qu'elle est Ui. Il 
ÙMi donc qu'elle s'en aille. » 

Et Cbaàban montrant l'église : « Quand ils ont sonné 
les clocbes, est-ce qu'elle s'est même dérangée de la 
chaise où elle était assise ? Elle ne prie pas le vrai Dieu. 
Est-ce qu'elle est jamais venue à la messe, dites-moi ? 
Dans sa religion, ils n'ont point de messe, est-ce qu'ils 
ont seulement un Dieu, dans sa religion ? Moi, je aoîs 
bien plutôt que c'est le diable qu'ils prient ; tout le mal 
vient de U. » Cbaàban était très pieux. 

11 ûiut dire que ced aussi avait déplu qu'elle eût gardé 
sa religion, qui n'était pas la bonne, et eût relîisé de venir 
à l'égHae, quand Honorine le hn avait demandé 

Maintenant c'était le Président qui parlait: « Si j'ai pu 
d'abord rire de ces choses, c'est que je ne me doutais 
pas où eUet nous mèneraient. Et je suis coaima vous 
d'avis à présent qu'il fimt que tout cela cesse, stna quoi 
Dieu sait où nous irons, à voir ainsi tout le monde ae 
brouOler, et ces batailles et ces diqmtes. » 

Il y avait foule, à présent, sur la place ; les 



474 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

baissèrent la voix, ils dirent : « Il faut pourtant prendre 
une décision. » Et la décision qu'ils prirent, sur le conseil 
du vieux Pontet, fut qu'ils iraient à trois voir Firmin 
l'après-midi même, et qu'ils lui parleraient. Ils lui diraient: 
« Puisque c'est toi qui l'as amenée, cette Allemande, c'est 
à toi de la remmener. Et en cette saison, le col est en- 
core fermé, bien sûr, mais tu n'as pas à reculer devant le 
voyage, étant donné ce qui se passe et ta responsabilité. 
Si même tu manques d'argent, on t'en prêtera ; et tu 
iras par les vallées jusqu'à ce que tu arrives où est son 
village ; alors tu lui diras : « Rentre chez toi. » Et tu re- 
viendras. Et tout sera comme avant. » Voilà à peu près 
ce qu'ils devaient lui dire et ils s'étaient tout de suite 
entendus là-dessus. 

Donc, ils allaient se séparer quand ils virent le Prieur 
sortir du prieuré et s'approcher d'eux. Tous ôtèrent 
leur chapeau. C'était un homme grand et maigre, avec 
un nez pointu et des grosses lunettes derrière quoi il 
tenait les yeux toujours baissés ; on ne le voyait pas sou- 
vent, car il ne sortait guère et il passait pour être très 
sévère, et très ferme sur les principes, et tout ce qui était 
la Loi, en sorte qu'on le craignait. Mais d'ordinaire il 
restait en dehors du monde et écarté des choses du vil- 
lage, n'ayant en vue que celles du ciel. 

Il fallait que l'occasion fût bien importante pour qu'il 
fît exception à ses habitudes et tous ceux qui étaient là 
s'étonnèrent, quand on le vit aborder le Président. 

Il se mit à dire au Président : 

« Je vous ai vus discuter ensemble et j'ai bien pensé 
de quoi vous discutiez. Vous savez que je ne me mêle 
pas volontiers de ce qui est de l'administration de la 
Commune, mais en ce moment il n'y a pas que ses in- 
térêts qui soient en jeu. Il y aussi le bien de vos âmes. 



iM r«v A cniYsnoïc 47S 

Car j'en voit ploiieiin qui toot en danger. J'en vo» plu- 
sieurs qui sont exposées aux mauraises colères, et d'autres 
à la ialoosie. Des passioiis sont éreîUées dont on sait 
que le feu est prompt àse répandre et gagne toot autour 
de lui. Je crois donc qu'il serait bon que noos nous enten- 
dions sur les dédsioiis à prendre. » 

Sur quoi, le Président lui exposa ce qu us Kwieat ré- 
solu de ùartt et hd demanda s'il les approoralt Le 
Prieur les approuva. Puis, long et noir, il traversa la 
place, et il rentra au prieuré. 

Les femmes s'en étaient d^ retournées chex elles, 
ayant leur soupe à mettre sur le fou ; peu à peu la bou- 
tique se vida elle aussi ; il ne resta plus sur la place que 
le groupe du Président ; puis l'horloge sonna midi et fl 
se disperm à son tour. 

Cette après-midi-lii, Liseli était dans la chambre de 
Firmin, lui tenant compagnie. Il commençait à se lever, 
cl le trou qu'il avait à la tète s'était refermé facilement, 
mais il n'était pas encore sorti. Quant & elle, dès l'ins- 
tant qu'Honorine avait quitté la chambre, il l'avait ap- 
pelée. Il lui avait dit : «Je me suis brouillé avec ma 
mère. Voulez- vous la remplacer ? Il me semble que je 
serai plus vite guéri, si c'est vous qui me soîgnei. » Elle 
avait répondu : « Oui, je veux bien. » Et sa figure, à 
lui, s'était tout éclairée; il avait repris : «Ça va défà 
mieux.» 

Alon elle s'était assise sur la vieille chaise en noyer, 
au dowie r droit piqué des vers ; et il y avait au mur une 
nage rouge et bleue. Il fiusait dans la chambre un air 
4pais et fort de goât, à cause du plafond bas et des fo- 
oètrestoaiowt formées. Le lit était un très giind lit, avec 
un plumier à carreaux. 

Elle ne le quitta point de tout le temps qu'il fut ma- 



47^ BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

lade. Elle ne sortait de la chambre que pour aller dormir 
et lui préparer ses repas, car Honorine maintenant ne 
faisait plus à manger que pour elle ; et elle vivait de 
presque rien. Il avait donc fallu que Liseli se mît tout 
à fait au ménage, mais elle n'avait point perdu pour cela 
son entrain. Aussi longtemps qu'elle était occupée à la 
cuisine, elle chantait ; et quand elle remontait, tenant 
une assiette de soupe ou un plat de salé aux choux, Fir- 
min la voyait dès le seuil lui sourire, comme pour lui 
dire : < Tu vois, je suis contente ; je suis heureuse près 
de toi. » Elle se faisait servante pour lui ; et de son côté, 
il pensait : « Il faut bien qu'elle m'aime pour s'oublier 
ainsi. » 

Si bien que ces quatre ou cinq jours qu'il passa au lit, 
(et c'était la première fois qu'il restait si longtemps 
couché), furent les plus beaux de sa vie. Même il lui 
semblait qu'il commençait seulement de vivre, toute sa 
vie d'avant n'ayant été qu'un fantôme de vie, tout cela 
déjà disparu à ce point qu'il se demandait si cela avait 
jamais existé; tout cela comme entré dans un épais 
brouillard, tout cela comme laissé derrière lui dans la 
vallée, et lui montait vers les hauteurs. 

Pourtant il ne lui parlait point de ce qu'il avait dans le 
cœur. Il pensait : « Je n'ai pas l'adresse qu'il faut, je ne 
sais pas trouver mes mots, on est maladroit par chez 
nous. Mais elle devinera bien toute seule.» Et, en effet, 
elle le regardait. Alors il se disait : « Bien sûr qu'elle a 
compris. Seulement elle est comme moi, elle est malhabile 
à parler. » Tout alors lui paraissait beau et bon. Un petit 
soleil de plus en plus clair descendait du ciel nettoyé et 
dessinait sur le plancher quatre petits carrés égaux, qui 
étaient les quatre fenêtres avec leurs minces croisillons ; 
un moineau posé sur le toit criait. 



t.e rtu A CMrrstRON 477 

Longues après-midi, et pourUnt qui lut semblaient 
courtes. De temps en temps un mulet pa^^Mut sur le 
chemin. On entendait de loin le bruit de m sonnette» et 
Firmin disait : c Ça, c'est le mulet d'André. » Puis, à un 
autre qui venait : < Cette fois, c'est celui de Pierre. » Il 
les recoonaisnit ainsi tous, sans les voir, rien qu'à ce petit 
tintement clair dont ib étaient précédés ; et comme elle 
s'étonnait: cCest qu'ils ont chacun leur sonnette. Avec 
un peu d'habitude, tout le monde peut en fiûre autant. » 

Elle avait acheté à la boutique du coton fin et un 
crochet, elle s'était mise à crocheter. Et il sui\'ait des 
yetn ses doigts agiles dans le fil et le mouvement de ses 
mains, avec le bout du crochet d'os piquant en avant, 
cooime un bec d'oiseau dans un tas de graines, parmi les 
maillei dérjà formées. Elle disait : 

— Cest un tapis de lit que je comm en ce . Un tapb de 
lit pour quand je serai à mon ménage. 

Il tressaillit à ce moL 

— C'est un long ouvrage, reprenait-elle. Il âtut fiûre 
d'abord six cvrés, il ûmt ensuite les coudre ensemble ; 
et quand ils sont cooras ensemble, il y a la bordure qui 
est tout en dentelles. 

Il demandait: 

— Quand est-ce que vous aorei fini f 

— Oh ! il ûiudra bien une année. 

Alors il soupirait, parce qu'il pensait : « Dans une 
année, elle ne sera plus ici. » Et tonte sorte de projets 
s'agitaient dans sa tae ; il ne s'était encore arrêté à 
aucun. 

Cela était le seul point noir de ses pensées ; nais, 
oonme si elle s'en fât dootée, elle ne le laissait points'y 
airèlv ksogleoips; toot de suite elle déuwroait la oon- 



478 BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE 

— Ecoutez, il y a une chose que je ne comprends pas 
très bien. Dans votre religion, est-ce qu'on est obligé 
d aller tous les jours à l'église ? 

Il répondait : 

— Vous voyez bien que je n'y vais pas tous les jours. 
On est obligé d'y aller le dimanche ; et les jours de se- 
maine, pour ceux qui ont le temps, c'est recommandé, 
mais il n'y a que les vieilles gens qui aient le temps. 

— C'est que j'entends tous les matins sonner la 
cloche. 

— C'est l'angelus. 

— Qu'est-ce que c'est que... (elle hésitait sur le mot) 
Tangelus ? 

— C'est une sonnerie de cloches qu'il y a quand le jour 
se lève, et il y en a une autre à midi, et il y en a une troi- 
sième le soir. Alors on ôte son chapeau et on fait une 
prière. 

— On prie beaucoup dans votre religion ? 

— Oui, on prie beaucoup. 

— Et vous, est-ce que vous priez beaucoup ? 

— Oh! moi.... 

Il ne savait pas où elle voulait en venir et il était un 
peu inquiet, la sentant s'éloigner de lui, à cause des diffé- 
rences d'habitudes ; en sorte qu'il cherchait à les dimi- 
nuer. Et il reprenait : 

— Chez vous aussi, on prie ? 

— Naturellement, mais pas de la même façon. Rien 
que le bon Dieu et Jésus. Tandis que chez vous, est-ce 
vrai ce qu'on dit que vous priez aussi les Saints et les 
Idoles en bois et en pierre taillée ? 

Il disait : 

— On peut aussi prier les Saints. 

— C'est drôle. 



LB no A aoYsisoN 479 

Ëile se taisait un moment : 

~ Est-ce vrai que chef tous, le pain qu'on mange à la 
communioiByOO croit qu'il ett le Téritable corps de Notre 
Seigneur? 

A cet endroit une peur le prenait, et il répondait 
comme au catéchisme : 

^ Ceet le véhuble coq» de Notre Seigneur. 

Elle disait de nouveau : 

— C'est dr61e« 
Elle disait : 

— Et puis on fait maigre chez vous. Et puis on se 
coolsne chet vous. C'est ces bottes de bots qu'on voit 
dans l'égltse? Une fois, j'ai passé devant Cest plein de 
boqgies votre église, c'est plein de choses peintes voire 
église ; et il y a au fond une espèce de table avec une 
nappe et des vases. Dans notre église, il n'y a rien. 

Il se sentait tout à coup malheureux. 

— Chet nous, on dit que vous êtes des idolâtres et 
que vous adores les ûiux dieux. Et peut-être que vous 
aussi, vous dites qu'on est des mauvais chrétiens. Cest 
parce qu'il y a une chaîne de montagnes entre nous ; et 
d'un côté luit un soleil et de l'autre un autre soleil. 

Il répondait : 

— Cest le même. 

Mais elle poumtivait sa pensée : 

— MèoM si on alUdt tous les deux au Taradis, on ne 
iy renco ntr er a it pas, parce que ce ne serait pas le même 
Parsdis. 

Il disait : 

— Cest aussi le même. 

Elle sentait bien pour quelle ruiM>n :. parbit ainsi. Kllc 
(ut fine jusqu'au bout Et l'ayaiu alArmé, il (allait à pré- 
sent qu'elle le rassuiAt. Cest pourquoi elle se mit à dire : 



480 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

— Est-ce qu'on peut changer de religion ? 

Toute son expression à l'instant fut changée et ce fut 
presque un cri de joie qu'il poussa : 

— Bien sûr qu'on peut changerde religion. Le Prieur dans 
un de ses sermons nous a parlé de cela un dimanche ; ça 
s'appelle se convertir. On est rebaptisé, on communie ; et 
c'est comme si on était né dans la croyance du vrai 
Dieu. 

Seulement déjà elle le ramenait à la réalité : 

— Quand on a une religion, on s'y tient. 

Ainsi son espérance aussitôt fut trompée, et quand elle 
eut fini de parler, ce fut en vain qu'il chercha à com- 
prendre pourquoi elle l'avait entretenu de tout cela. Mais 
il se disait : « Il ne faut pas chercher à comprendre ; 
l'important est qu'elle soit là. » 

De cette façon, ces quatre ou cinq jours furent vite 
passés ; et enfin le dimanche vint. Firmin s'était levé ce 
jour-là dès le matin, se sentant tout à fait guéri. Il s'était 
lavé et rasé. 

Elle lui apporta à midi son manger, comme à l'ordi- 
naire ; ensuite, comme à l'ordinaire, elle vint s'asseoir à 
côté de lui. Ils se tenaient près de la fenêtre. Il ne fai- 
sait pas encore assez chaud pour qu'on pût la laisser ou- 
verte, mais un joli soleil entrait par les carreaux, et on 
voyait sur le chemin aller et venir les gens du village. Des 
femmes avec leurs enfants ; des hommes allant voir leurs 
près ; des filles deux par deux, qui se donnaient le bras ; 
des garçons qui passaient par bandes ; — et Liseli main- 
tenant connaissait de vue presque tout le monde ; elle 
s'amusait à mettre des noms sur la figure des gens: 
« Voilà tel ou tel.... et voilà tel autre.... » 

Mais tout à coup elle s'interrompit, en disant : 

— Qui est-ce qui vient là-bas ? 



Lt rsu A uuvtnow 4llt 

Là-bti TenaJetit troii hommes : c'teient le P ié th faa t , 
Pontet et Chaiban. 

Firmin s était approché de la feoètre. Et riao qu'à la 
fiiçon de marcher des trois hommea, et à Tair qa'ik 
aTaieot, il eut vite fait de tout dernier. Il y a ahiii des 
preMCPtiments, 

— Malheur, dit-il, c'est à moi qu'ils en reulen' 

Mais au moins n'hésîta-t-il point sor ce qui lui rettait 
k fiure ; et traverMnt en courant la cuisine, fl en léniia la 
porte il double tour. Cétait bi seule porte par où on pât 
entrer dans la maison ; elle se trouvait au haut du petit 
escalier de pierre extérieur; pour arriver aux aotrss 
chambres, il âdlait nécessairement passer par la cuisine. 
Aussi, quand il revint, paraissait-il plus calme ; il dit : « A 
présent, ils peuvent venir. » 

Ils ne tardèrent pas, en eflet ; on heurta une première 
fois» on heurta une seconde fois; une voix demanda: «Il 
n'y a personne ?» Et Firmin reconnut la voix du Prési- 
dent. Mais resta immobile à sa place et il avait 6ut 
sifne à Liseli de ne pas boqfer. 

Alors on heurta de nouveau, et de nouveau la voix 
appela : « Firmm, n'es-tu pas là ?» A quoi une antre 
voix, dehors, répondit : « Bien sâr qu'il est là, puisqu'il 
est fludade, et on ne l'a pas encore vu sortir. » Cepen* 
dant Firmin ne bougea pas davantage. 

On heurta une quatrième fois ; enfin on entendit le 
P r é side nt qui disait : < Il ne veut pas ouvrir ; on devra 
s'y prendre antremenL » Les trois hommes s'en allèrent. 

Alors il eut un geste de soulageaient ; et comme elle 
se tournait vers lui, Tinterrogeant des yeux : « Ce n'est 
rien» dit-il, ils ne savent pas qu'imaginer pour passer le 
temps : ib venaient me fidre une petite visite. » 

UIOV. LXV |l 



4^2 BIBUOTHEQUB UNIVERSELLE 

Mais heureusement qu'il avait laissé la porte fermée, 
parce qu'un petit moment après le Prieur heurta à son 
tour. Lui se contenta de heurter, parce qu'il n'aurait pas 
été de la dignité du Saint Habit qu'il portait d'appeler, 
et il était de caractère trop froid ; mais il heurta à deux 
reprises, et s'étant reculé, regarda longuement du côté 
des fenêtres, avant de repartir. 

Il faut savoir qu'Honorine était sortie, comme elle 
faisait le plus souvent possible à présent, et elle allait 
passer presque toutes ses après-midi chez des voisines, 
lesquelles avaient pitié d'elle, et lui ofifraient une tasse 
de café. Donc la maison resta fermée. Le Prieur n'eut 
qu'à s'en aller. On le vit s'éloigner à petits pas, dans sa 
longue soutane luisante, autour du collet de laquelle était 
passé un étroit lacet blanc. 

Cette fois, Firmin n'avait pas quitté sa chaise, et il 
n'avait rien dit, cette fois. Mais son air s'était assombri 
et il gardait les yeux baissés vers le plancher. Elle le re- 
gardait. Il continuait de se taire. 

Le soir venait déjà; là-bas, vers l'occident, derrière une 
haute colline pointue qui se tient là en avant de la mon- 
tagne et qui domine ainsi directement la vallée, on voyait 
le soleil baisser. Il était énorme, tout rond, rouge sombre, 
et comme il descendait un peu à droite de la colline, il 
parut d'abord rouler à son flanc ; mais en s'inclinant plus 
encore il rencontra la pente oblique et il fut coupé en 
travers. 

Elle regardait toujours Firmin et un peu de temps se 
passa encore. Puis, comme si alors seulement elle eût 
compris, ou plutôt comme si alors seulement elle se fût 
décidée, assurant sur lui son regard, et d'un ton ferme 
et presque sec : 

— Qu'est-ce que vous avez ? dit-elle. 



ut rsu A anvuKoii 48J 

Ma» elle vit qn'il ne répoodnut pas. Aloft : € Je tais 
bien ce que voui avez ! » 

— Ecoutez, reprit-elle, il faut que je vous parle, parce 
que je vois que c'est peut-être à cause de moi que beau- 
coup de malbeun sont arrivés. Je l'ai reooootrée bier 
eooore, et elle pleurait. Elle m'a fait pitié, tellement elle 
était maigre et p&le, et elle a le denotu dea yeux toiit 
^' * '" Hrait que aea yeux se aoot agrandis de la moi- 

»ues soot toutes petites, elle n'a presque ph» 
de ] Is lui ont mangé la figure, ses yeux. Pour- 

quoi n allez- vous plus vers elle, quand elle pense tout 
le tempsà vous, et elle ne pense qu'à vous ? Les gargooSy 
cbez nous, quand ils ont promis quelque chose, ils tiennent 
ce qu'ils ont promis. Bien sûr, Firmin, que voos lui aves 
promis quelque chose, sans quoi elle ne serait pas comme 
elle est. Alofs pourquoi ne tenez toos pas votre pro- 

U ne disait toujours rien. 

— Et il y a votre mère aussi qui est en colère à caase 
de moi. Voilà que vous ne vous parlez plus. Pourtant 
elle vous aime, et elle n'aqoe vous an monde. Matsl'or- 
gneil est venu entre vous et vous a séparés. Vous voos 
êtes obstinés tous les deux à des choses, et il y a à pré- 
sent plus de distance entre vous que si vous habitiez aux 
deux bouts de la terre. Alors je me dis : € Cest ma 
fiiute. » Et quand je vois à présent tout le village tourné 
contre vous, je me répète : « C'est ma fiuite. » Je n'au- 
rais pas été id que rien de tout cela ne serait arrivé, et 
vous n'auriez pas été surpris et battu, et vous n'auries 
pas à p résent cette fente ro^ge au front ; bien que fai 
pean se soit relermée, elle se voit, savea-voos f vous 
êtes marqué à cause de moi. Et sans moi voos n'auriez 
pas eo ces di s cu ss i o n s avec le monde ; et le Pirésident ne 



484 BIBUOTHÈQUB UNIVERSELLE 

serait pas venu cette après-midi, et le Prieur ne serait 
pas venu. Je vois bien que vous avez souci de ce qu'il 
soit venu, et à cause de lui vous êtes troublé en vous- 
même. Si bien que je me dis.... 

Mais tout à coup il avait relevé la tête ; il ne la laissa 
pas poursuivre. 

— Rien du tout, s'écria-t-il, vous n'avez rien à vous 
dire I Ils sont tous contre moi, c'est vrai, mais croyez- 
vous qu'ils me fassent peur ? Je les attends, je suis chez 
moi. 

— Vous avez raison, dit-elle, vous êtes chez vous ; 
mais, moi, je ne suis pas chez moi. Et je vois que je vous 
gêne ; alors, je vais m'en aller. 

De rouge et de plus que rouge qu'il était, soudain il 
devint tout pâle ; il ne resta plus rien de rouge dans sa 
figure que la cicatrice qu'il avait au front. Puis il leva la 
main, puis il la laissa retomber. Puis il chercha à dire 
quelque chose, mais il bégayait à présent comme ceux 
qui ont un défaut de langue, et il ne put achever sa 
phrase : 

— Vous voulez !... vous voulez !... 

— Oui, dit-elle, je veux partir. 

Elle posa longuement son regard sur lui ; sa voix 
changea, devint très douce : 

— Peut-être bien que je vais vous faire de la peine, 
mais ce sera mieux ainsi. 

Et sa voix devint encore plus douce : 

— Et moi aussi peut-être que j'aurai de la peine, 
mais il ne faut pas ne penser qu'à soi. 

On ne voyait plus du tout le soleil parce qu'il s était 
enfoncé derrière la colline, mais à la place où il se trou- 
vait un instant avant, parmi le ciel couleur de terre 
mouillée, il y avait une flaque de sang. 



Li no A cxnrmoN 48$ 

Elle dit : 

— Voyes-Yooi oomma le lolefl a taigoé ! Cett ngne 
de malheur. De malheur ti je reste. Cest pourquoi je 
Tait m'en aller. 

A oe moment* un pas pesant se fit entendre sur le 
chemin, et une voix s'éleva qui disait : € Est-ce qu'ils 
ont TU le soleil» ceux qui sont Ui-haut dans la chamhre ? 
Ils se moquaient de moi» ib ne voulaient pas m'éoouter ; 
mais à présent je leur montre les signes an del» et je 
leur demande : « Vous moquerea-TOOs aoisi des signes 
» du del ?» Je leur montre ce sang au del : et je leur 
dis : € N*ouvhrez-vous pas au moins les yeux sur ces 
» choses ? Ce qui est en haut descendra ; le nuage de- 
» viendra pluie ; et vous levés les yeux à présent vers 
» ce sang, mais bientôt il fera une mare à vos pieds. » 

Elle du 

~ Vous enienoez» irimun, vous entendez i Homme 
de Malheur. Et que je ne suis pas seule à parler de la 
sorte. 

Mais déjà il s'était levé« fl avait ouvert U fenèue, et 
il criait : « Tais-toi» vieux fou; tais-toi» mauvaise langue I 
Tu es ooomie les corbeaux qui courent après les cadavres» 
tu aimes Todeur de la mort. Va crier plus loin» si tu 
veux. Moi» j'en ai assez de t'entendre. Et bûsse-moi 
se ul ement rire» c'est encore trop bon pour toi. » 

Il se mit en efiet à rire ; et son rire résonna bizarre- 
ment dans le silence du soir. Tout le village l'entendit. 
Puis violemment il tema Ul fenêtre. 

Alors se tournant vers Liseli : 

— Puisque vous voulez partir» savez-vous ce qu'il 
fiiudra que je lasse ? Il fimdra que je vous enfome. Je 
tournerai la def dans hi serrure» voilà touL Je vous ai 
amenée ici de force» je saurai bien vous garder id de 



486 BmUOTRftQUB UNIVSRSILLI 

force, puisque vous le voulez. D'ailleurs j'aurai des comptes 
à régler, et il sera bon que pendant ce temps vous res- 
tiez tranquille, sans quoi vous pourriez me gêner. Puis- 
qu'ils m'ont attaqué, j'attaque. Je tiens le poing levé, il 
retombera où il doit retomber. Ils sont cent contre un, 
c'est tant mieux, on leur montrera qu'un seul en vaut 
cent. Il y a les mauvaises langues, il y a le Prieur, il y 
a le Président, il y a le frère à Josette. 
Il s'interrompit, il reprit : 

— Il y a Jérôme ! Celui-là je le prendrai par la mâ- 
choire, et je lui ouvrirai avec les mains la mâchoire jus- 
qu'à ce qu'il crache sa langue. Arrivera ce qui pourra. 

Mais elle s'était avancée : 

— Firmin, dit-elle, si vous ne voulez pas que je parte.... 
Il n'attendit pas la fin de la phrase ; il était déjà re- 
tourné : 

— Est-ce vrai ? Est-ce vrai ? Vous ne partiriez pas? 
Elle dit : 

— Si vous ne voulez pas que je parte, il faudra faire 
ce que je vous dis. Il faudra que vous me juriez de ne 
faire de mal à personne, et de ne vous venger de per- 
sonne, parce que, sans le vouloir, j*ai déjà été cause de 
bien trop de malheurs. 

— Est-ce \Tai, disait-il, vous ne partiriez pas ? 

— Si vous tenez votre promesse. 

— Vous seriez gentille avec moi ? 

— Je serais gentille avec vous. 

— Voyez-vous, dit-il, c'est que j'ai tant besoin de vous 
avoir. A part vous, je n'ai plus personne. 

Il était maintenant tout humble, tout soumis. La nuit 
venait; et elle fut heureuse parce qu'elle voyait que dé- 
sormais elle ferait de lui ce qu'elle voudrait. 



Ll rtO A OCtYtUiON 487 

VII 

Elle n'eut alon qu'à aller chez le Préskleot Elle lui 
dit: 

— J'ai bien vu que tous étiez venu l'autre dimanche. 
Que voulez-vous ? Le pauvre garçon n'a plus bien sa tète, 
à cauM de ce qui s'est passé et des ennemis qu'il s'est 6uts. 
Mais moi, il m'écoute encore, et il a coofianœ en mol. 
Alors je l'ai calmé et à prés^it il ne fera de mal i per- 
sonne. J'ai ta promease. En échange de quoi, je lui ai du 
que je ne partirais pas. Je comprends bien que vous ne 

! iriez pas que je reste, et j'aurais été libre que je serais 
partie, à présent que le printemps est là ; mais il aurait 
tout cassé ; c'est pourquoi 11 vaut mieux que j'attende. 
Quand les vaches remonteront.... 

Le Président l'écoutait en hochant la tète, et il ne lui 
avait pas dit de s'asseoir, mais il pensait : « Elle a meil- 
leure volonté qu'on n'aurait cru, c'est lui qui est mau- 
vaise tète. » 

Elle continua : 

— Quand les vadies remonteront, je remonterai avec 
elles. Il n'y a plus même deux mois. J'irai jusqu'à votre 
chalet, et de là je passerai au nôtre, parce que ceux de 
ches nous seront remontés eux aussi. Ainsi tout sera ter- 
miné. Et vous pouvez annoncer la chose à tons ceux 

' He intéresse, mais ne lui en dites rien, à lui. 

i ;ie insista sur la fin de la phrase : € A lui, ne lui en 
dites rien, sans quoi tout se gâterait de nouveau. Il ne 
fimt pas qu'il sadie rien. Est-ce entendu ? » 

— Cesl entendu, dit le Président. 

Et fl pensait : € Elle est inteiligente, csue mie. hue 
a appris en on rien de temps à parler notre langue qui 
n'est pourtant pas oomoMMle à apprendre* Et les choses 



4|88 BIBLIOTHÈQUK UNIVRRSBLLB 

étaient terriblement embrouillées, elle a su quand même 
les débrouiller. » 

Il se rendit chez le Prieur, à qui il annonça la nouvelle. 
Il l'annonça à ceux de la municipalité. Bientôt tout le 
monde, à part le seul Firmin, sut à quoi s'en tenir. Et 
tout redevint tranquille au village, sans rien de ce qu'on 
aurait pu craindre, après ces dangereux commencements; 
au lieu d'éclater tout à fait, l'orage retomba au calme. 

D'ailleurs il se trouvait que les gens à présent n'étaient 
presque plus jamais chez eux, partant le matin pour leurs 
champs et leurs vignes et ne rentrant que le soir. Et le 
soir quand on rentre, on est trop fatigué pour penser à 
quoi que ce soit. On n'a qu'une idée, qui est qu'on a faim. 
On plonge dans le pot de terre sa cuillère ronde en étain 
et on tend en avant la bouche ; on fait un bruit avec la 
bouche, et il vous coule quelque chose de chaud dans le 
corps, qui donne sommeil. 

Il n'y avait que Josette qui ne dormît toujours pas. 
Elle avait à présent perdu toute espèce d'amour-propre. 
Elle s'était dit tout d'abord : « Puisqu'il ne veut plus de 
moi, je ferai moi aussi comme s'il n'existait pas. » Mais sa 
résolution n'avait pas duré longtemps, il y avait trop 
d'amour en elle. Et elle se mit à rôder de nouveau au- 
tour de la maison de Firmin et de loin elle le guettait. Mais 
dès qu'elle l'apercevait, elle se sauvait au plus vite, parce 
qu'elle avait à la fois besoin de lui et peur de lui. Elle 
était devenue si maigre que son caraco ne tenait plus à 
ses épaules et il y avait un vide entre ses chevilles et la 
tige de ses souliers. 

Pendant ce temps, Basile de son côté ne cessait point 
d'appeler et de crier, recommençant sans fin ses mêmes 
prophéties, mais on n'y faisait plus attention. 



Ll rtO A CHEYSUlON 489 

Un jour, il inooU ven loi, des Ciernes d'En- Bas qui est 
un petit hameau qui se trouve à une denii*beure aunle»- 
sous du village, une femme avec son enûmt. 

C'est qu'il n'éuit pas seulement savant pour œ qui est 
de lire dans les Uvres et de prédire l'avenir, mais eooore 
en toute espèce de nuUadies, qu'il soignait avec des ber- 
bi^ges ou par le moyen des prières, ou avec des papiers 
qu'on se pendait au cou. Sur ces papiers, des signes 
étaient tracés dont peraonne d'auue que lui ne pouvait 
comprendre le sens, et on les cousait dans son scapulaire, 
il travers lequel ils opéraient et à travers la peau et la 
chair, jusqu'au siège du nul. 

Elle s'appelait Véronique Mège,et son en&nt avait été 
baptisé Bernard, du nom d'un grand saint du pays. Bfaîs 
le petit Bernard avait été pris, l'automne d'avant, comme 
il commençait de marcher, d'une sorte de maladie que 
penK>DDe ne connaissait ; tout à coup H tnmhaît ^ la ren- 
verse, fl devenait raide et il écumait. 

Elle l'apporta donc depuis les Ciemes d'En-Bas. Elle 
l'avait chaudement enveloppé, dans un gros ch&le de 
laine rose, craignant pour lui l'air du dehors. Il avait une 
figure bUnche, transparente, on aurait dit en porcelaine, 
ses yeux éUient fixes et troubles. 

Elle entra et dit :« Il a bien fallu que je vous l'amène, 
parce que je n'y peux plus rien, quand même on lui a 
donné du thé de bourrache, et on lui a fiût prendre un 
remède contre les vers ; mais les vers ne sont pas venus, 
et fl n'arrive pas à transpirer. » 

Basile dit : < Il vous 6uit le mettre tout nu, que je 
voie. » 

Alon elle s'assit sur un tabouret et se mit à le dés- 



490 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSBLLb 

habiller. C'était une espèce de cuisine, avec un foyer dans 
un coin, mais qui servait en même temps de chambre, 
car on voyait, dans un autre coin, un lit ; et il y avait au 
plafond toute sorte de Heurs sèches, liées en bouquets, 
pendus la tête en bas. C'était leur odeur qui venaitd'abord, 
et elle était fade et sucrée. Mais bientôt de dedans cette 
première odeur une autre odeur se levait, celle du ren- 
fermé et de la vieille saleté, qui piquait à la gorge et qui 
faisait tousser. Et on s'apercevait que le jour entrait à 
peine par les carreaux, tellement ils étaient couverts de 
crasse, avec des toiles d'araignée qui y remplaçaient les 
rideaux. Une table était poussée devant une des fenêtres, 
et sur cette table il y avait un livre ouvert auprès d'une 
tête de mort. Un gros livre à reliure de cuir brun rongée, 
et à tranches rouges, avec un fermoir ; et la tête de mort 
semblait regarder dans le livre de ses yeux creux, et 
essayer de lire dans le livre, comme s'il y avait eu encore 
une pensée sous son mince crâne brun. 

Quand Véronique eut fini de déshabiller le petit, Basile 
lui dit : < Portez-le sur la table. » Il y avait une seconde 
table en bois en mélèze au milieu de la pièce, et il la lui 
montrait du doigt. Elle y porta le petit. Et lui vint et il 
se pencha sur le petit. Il était maigre avec un très gros 
ventre, et parce que le cordon avait été mal coupé, le 
nombril y faisait saillie, comme un tronçon de queue de 
courge. Le corps, lui aussi, était tout blanc, avec par- 
dessus comme une espèce de fine gaze noire, parce que 
le petit n'avait jamais été lavé ; en effet, on dit que l'eau 
ne convient pas aux enfants ; elle fait rentrer les hu- 
meurs. Et les cuisses faisaient des plis ; alors dans les plis 
des cuisses, on voyait comme des minces cordes noires 
qui seraient entrées dans la peau. 

Basile fît d'abord sur lui un grand signe de croix, puis 



i.fi PHI A CHiYsas'^'' 491 

Il ic toucha du doigt au froot et il appu^-ait avec son doigt, 
disant : « Il fiutt ùàrt paifer la force. » Sur quoi, il ae 
mit à bouger les mains en l'air ao-dessos du coq» du 
petit et il les promenait en l'air avec ses doigts qui s'agi- 
taient comme des pattes d'aiaignée, pendant qu'il pro- 
nonçait des paroles dont on ne pouvait comprendre le 
sens, et c'était des mots comme il n'y a dans aocone 
langue, seulement il prétendait qu'ils avaient une vertu. 
Et il disait : « A présent il faut faire sortir le mauvais 
esprit. » 

Mais le petit, dès qu'il s'était senti nu, avait commencé 
de pleurer, et il pleurait de plus en plus fort, s'étranglant 
à présent, à cause qu'il était ainsi couché tout de son 
long et la tète à plat sur la Uble. Sa mère voulut le 
prendre, mais Basile l'écarta : « Laissez agir l'influence 
d'en haut ; et il faut qu'il soit étendu, parce qu'ainsi il 
offre sa plus grande soràioe. » Et aussitôt il se remit à ses 
mvocations. Puis brusquement il posa ses mains ouvertes 
sur ' ' •— "e cl il enfonqi sesdoigU dans le ventre,tandis 
qu i. mis à parler plus haut et avec plt» d'autorité; 

et il disait : « Rétro/ rétro f^ Ce qui était un mot qu'il 
avait sans doute lu dans son livre, mais l'efifet qui se pro- 
duisit ne fut pas celui qu'il en attendait, car Tenfiint, au 
lieu d'être délivré, tout à coup devint raide, et sa mâ- 
choire se tordit. 

Alors Véronique se jeU sur lui, pleurant et gémisnnt, 
voohmt le prendre dans ses bru, et criant : € Voyes- 
voosy voilà comment il fiut, et on ne peut pas l'empêcher.» 
Mais Basile l'écarta de nouveau ; et il dit : « Laissez-le. 
personne n'y peut rien. » 

Elle demeurait immobile et sa tète était tomlnfc m 
avant, e PersooDe n'y peut rien, recommença Basile, 
parce que l'Esprit du mal est à présent fmr nou«. (\\ 



492 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

montra l'enfant). Et l'Esprit loge dans le foie, qui est 
à la droite du cœur, puis il se répand peu à peu dans 
tout le corps par le sang et jusqu'au cœur, et jusqu'au 
centre de la vie, qui est sous le menton, là où il y a la 
boule ; alors votre petit s'arrête de respirer, c'est pour- 
quoi il devient raide. Nous n'y pouvons rien, je vous dis, 
jusqu'à ce que l'Esprit du mal ait été chassé du milieu de 
nous, mais il est bien possible qu'il y reste encore long- 
temps, et il n'y a, en attendant, qu'à persévérer dans la 
prière.... » 

Sur quoi, il commença en effet une grande prière, en 
latin, et Véronique avait joint les mains, n*osant l'inter- 
rompre, regardant seulement tout le temps son enfant, 
lequel restait raide et râlait. Et des bulles d'abord paru- 
rent aux coins de sa bouche, puis de l'écume parut ; et 
plus il râlait plus elle devenait épaisse, l'écume, faisant 
comme une mousse là. Véronique avait sorti son mou- 
choir, mais elle n'osait toujours pas bouger. 

VIII 

Ce fut vers ce temps-là qu'Ulrich reparut. Il heurta 
de nouveau à la porte de Firmin et il trouva Liseli seule. 
Il lui dit : « Tout est arrangé. Ils ont lu la lettre et ils 
feront comme il est dit dans la lettre. Pour toi, prends 
patience, et fais de ton côté comme il a été décidé. » 

Elle dit : « Je crois qu'ici également tout ira bien. Si 
j'étais chez moi, Ulrich, je vous verserais à boire ; mais 
je ne suis pas chez moi, comme vous savez. Il vous fau- 
dra aller à l'auberge. » 

— Qu'est-ce que ça fait ? dit Ulrich. On n'y est pas 
mal, à l'auberge. On y boira un verre à votre santé. 

Il appuya sur le mot « votre » ; elle comprit, elle dit : 
« Merci pour nous deux. » 



Lt riu A cmvtttoïc 40S 

"c fois Tenu avec un sinfe, perce qu'il 
•s gens. C'était un petit tinge à âivo* 
rit, et à halm de général, qui était coiffé d'un képi et 
portait l'épée au cdté. Mais il avait autour du poignet 
droit une espèœ de bracelet de 1er, auquel une chaine 
était attachée ; et l'autre bout de cette chaîne était 
fixé à la boite d'Ulrich, en sorte qu'il ne pouvait pas 
aller très loin ; il ne pouvait aller que de la boite 
de son maître à l'épaule de son maître, et drôlement il 
s'y tenait assis, les deux mains croisées sur son ventre, 
pendant qu'Utridi alUit par les rues du village. 

Mais sur bi place il s'arrêta ; et tous les enfants du 
village qui l'avaient suivi l'entourèrent, ouvrant la bouche 
d'étoonemenL Alors Ulrich commanda : € Garde à vous ! 
Fixe. » Puis il recommença: «Salues! » Il n'y avait plus 
guère au village que les enfants et les femmes, mais les 
femmes aussi étaient survenues, et elles s'étonnaient aussi. 

Elles demandèrent k Ulrich : € Pourquoi ne l'aviez- 
TOUS pas bi dernière fois que vous êtes venu ?» Il ré- 
pondit : « Parce qu'il faisait trop froid. Cest de ces bèies 
qui ne supportent pas le froid ; sitôt qu'il fait froid, elles 
toussent. Cest de ces bètes qui viennent des pays chauds 
où il y a des crocodiles et des palmiers ; alon qu'est-ce 
que vous voulex ? id il n'y a ni crocodi l es, ni palmiers. » 

— Mais il présent qu'il frût bon.... disait-on. 

— Justement. 

Et de nouveau le petit singe fit l'exercioe. 

Pour le récompenser on lui donnait des pommes. Il 
les prenait des deux mains et il mordait dedans, avec ud 
mouTement continuel des lèTres, crachant les pépins et 
la peau, puis il s'interrompait et il fiusait une grosse gri- 
mace. Ou bien tenant la pomme d'une main, de l'antre 
il se mettait à se pfrattef . 



494 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

Ce fut de toute façon un grand amusement pour les 
gens, et on parla longtemps du singe d'Ulrich au village. 
Ulrich avait dit à Liseli : « Aussi longtemps qu'ils re- 
gardent mon singe, ils ne font pas attention à moi. C'est 
pourquoi je l'ai, comprends-tu ? Ils rient de mon singe 
et pendant ce temps, moi, j'observe. Et je mets les choses 
en ordre dans ma tête, pour les leur dire là-bas. » 

Toute la journée, il se promena dans le village. On le 
vit même aller dans des parties du village où on ne 
l'avait jamais rencontré, parce que les gens y étaient trop 
pauvres, ou parce qu'elles n'étaient pas habitées, ainsi 
tout un quartier rien qu'en feniis derrière l'église. Il était 
souvent arrivé à Ulrich de vendre plus qu'il ne fit ce 
jour-là, mais c'est qu'il n'avait pas songé seulement à 
vendre. 

Tout continuait d'ailleurs d'être calme dans le pays, 
et il y avait bien des chances pour que ce calme durât 
toujours, parce que Jérôme était parti. Ayant vendu son 
pré, malgré la prière de son père, un matin il était parti 
avec l'argent de son pré et on ne l'avait pas revu. On 
se dit : « 11 va le boire ailleurs. » 

Quant à Firmin, il s'était remis à travailler. Il partait 
le matin, il ne rentrait que le soir. D'abord il avait eu 
son jardin à fossoyer. Les jardins, dans le pays, sont le 
plus souvent en dehors des villages : il y a peu de place 
dans le village, où les maisons se touchent toutes, et 
puis la terre n'y est pas toujours bonne ; alors on choisit 
pour les jardins une place au milieu des prés, où la terre 
soit belle noire. Généralement dans un creux, afin qu'ils 
soient un peu à l'abri du soleil, et à cause que dans les 
creux, il est plus facile d'irriguer. Il y a là, les uns à côté 
des autres, trente ou quarante petits carrés de légumes, 
qui font ensemble un grand carré ; et il est marqué de 



Ll nu A CHBTISKOII 40$ 

loin dans le vert de l'herbe par la couleur plus claire de 
la tene qui perce entre les touffes d'épinards, et les 
grotMS pommes des choux. 

Il fit son jardin ; ensuite il eut sa vigne à soigner. Il 
avait knen une heure de chemin à âûre pour descendre k 
sa vigne et presque deux pour en remonter. 

Pendant ce temps, Liseli continuait de crocheter son 
tapis de lit, assise tout le long du jour à sa fenêtre. Elle 
avait l'air si appliquée et si sage que les gens se sentaient 
un peu honteux de l'opinion qu'ils avaient eue d'elle ; et 
ils se disaient : < On a peut-être eu tort de la soupçon- 
ner de mauvaises pensées, il ne semble pas en tout cas 
qu'elle en ait pour le moment Cest œ Firmin qui s'est 
affolé, parce qu'il a le sang vif, et le mon le blesse vite ; 
elle, elle ne pense pas à lui.... » La seule difficulté qui 
resUit était qu'Honorine ne lui parlait toujours pas ; elle 
ne parlait d'ailleurs pas davantage à son fils. 

Ainsi on avançait quand même. Et on avait vu un 
matin la grande montagne, débarrassée de sa neige et 
déshabillée de ses nuages, se dresser de nouveau grise et 
verte devant soi. Phrœ que l'air était Uès pur, elle pa- 
raissait s'être encore rapprochée, et le village, comme 
une découpure, semblait être collé desras. Sans profon- 
deur et lisse comme un mur, elle montait d'un seul élan 
jusqu'en plein del, avec, en haut, dans les creux des ro- 
chers, encore quelques taches bbmches, mais U-haut 
seulement, et qui du reste aUaient diminuant chaque jour. 

Alon sur ce peu de blanc, et ce vert, et le gris bril- 
lant de la roche, une douce teinte rose peu il peu, le soir, 
s'étendait, tandis que le village de plus en plus entrait 
dans l'ombre. Pur tons les chemins s'en venaient des 
honmes, le ibssoér sur l'épaule, la hotte sur le dos ; et 
des faunes aaM, portant comme eux le lossoér et la 



49^ BlHLIOTHÈ<7UE UNIVSRSELLB 

hotte, parfois un enfant dans les bras. On entendait 
s'ouvrir les portes qui retombaient avec un claquement, 
puis le grincement du verrou rouillé ; mais un grand mo- 
ment encore, des groupes s'attardaient à causer près de 
la fontaine, parce qu'on a, le soir, les nouveaux de toute 
la journée à se raconter. 

Seul Firmin passait sans même tourner la tête. Puis il 
prenait à droite, et il avait un battement de cœur. Au 
bout de l'étroite ruelle, sa maison venait d'apparaître, et 
sous l'avant-toit surplombant, dans ce creux de nuit noire, 
plus noire encore du mur noir, brillait un petit carré de 
lumière. Une ombre y passait par moment. 

Alors il est doux de presser le pas. Tout son corps de 
lui-même se penchait en avant ; et il ne savait pas com- 
ment il était arrivé, que déjà il posait la main sur le 
loquet. Il lui semblait voir tout tourner autour de lui 
dans la cuisine et la lueur de la lampe pâlissait, tandis 
qu'au creux de l'estomac il ressentait comme une dé- 
chirure. Elle était seule ; il savait bien qu'elle serait 
seule, parce qu'Honorine à présent était toujours couchée 
avant qu'il fût rentré ; pourtant il ne lui disait rien, il 
ne levait même pas les yeux sur elle. Il se laissait tom- 
ber sur le banc, s'accoudait devant son assiette, et tout 
de suite se mettait à manger. 

Il fallait que ce fût elle qui commençât à parler, alors 
seulement il parlait. Elle lui demandait ce qu'il avait 
fait dans la journée, où il en était de son ouvrage, com- 
bien de temps encore il aurait à aller travailler à sa 
vigne ; et il lui répondait à tout en détail, avec applica- 
tion, comme si à cela se fût bornée sa vie ; tout le reste, 
il le cachait au fond de lui. 



Lt no A OBVBlftOM 



lia» les chotet tes ptai awiiées inMMOt ptr Teotr aa 
jour. II n'eut batom ce dimanche-Ui que de la voir sortir ; 
et liiifôr m dédaton fut prise, qui était qu'il lui parle- 
rait. 

Pourquoi à ce moment-U, plutôt qu'à un autre ? Ce 
n'était pas la première fois qu'elle sortait ainsi, or januis 
celte idée ne lui était venue. Et encore, s'il savait qu'A 
devait lui parler, il ne savait pas du tout ce qu'il loi 
dirait. Pourtant il n'hëtiu pas. Le temps de mettre too 
diapeau, et maintenant il la suivait. 

l'tlc avait pris un petit sentier, qui s'en allait à travers 
les préa, et il y avait sur eux la belle hmiière do dioiaiiGlM, 
et le silence du dimandie, avec dé|à on bnrit d'abeOea, 
car il âûsait chaud et dooz. Putoot, le loof des ri^olea, 
les boutons d'or étaient en fleurs, et aux endroits plus 
secs, les myosotis et les pâquerettes. Elle avançait à 
petits pas, et sa robe bleue était presque de la mèoie 
couleur que son ombre, qui allait k câté d'elle et glissait 
contre les talus. Comme elle était téta aoe» sea cheveoz 
brillaient au soleil ,* ils avaient au soleil l'air d'un rayon 
de miel, veloutés dans l'or qu'ils étaient avec une forme 
arrondie ; et dessooi venaient ses épaolea, dessooi 
caraco, sa jupe aux larges plis ; toute sa pe w oi me 
devant lui, lui qui se hâtait derrière elle. Lui qui la re- 
gardait, et à chaque regard plus profond le déair lui en- 
trait dans le corar. 

Alors il se félidtail du courage qu'il avait eo» eo se 
décidant à lui parler ; et hi tète lui tournait quand fl se 
disait que tout cefai peat-ètre un jour serait à lui. Mais 
il idiait de la prodaooa,de manière qo'eUa ne ae dootit 
de rien, sans qooi, comme il la coonakiait* était sûr 

■BU Vmv. LX\' |2 



498 BnUOTHtQUE UNIVERSELLE 

qu'elle serait fâchée. Donc il prenait ses précautions. 
Assis au revers d'un talus, il attendait pour se remettre 
en route qu'elle eût tourné le coin d'une haie, ou dépassé 
un rideau d'arbres; il se levait sans avoir l'air de rien, et 
arrivé au point où il l'avait vue disparaître, il recommen- 
çait son manège. Il n'y avait personne dans les prés, car 
il était déjà assez tard, et tout ce qui devait sortir était 
depuis longtemps sorti. Tout ce coin de pays d'ailleurs 
est très couvert. Partout des bosquets de mélèzes, avec 
entre eux de vraies pelouses, traversées de petits ruis- 
seaux; et très facilement il pouvait s'avancer sans qu'elle 
Taperçùt. Le difficile était plutôt de ne pas la perdre de 
vue, mais il s'y entendait, ayant l'œil à cela et l'habi- 
tude de cela, qu'on prend tout petit à garder les chèvres. 
Sitôt que les arbres étaient devenus plus serrés, il avait 
pris soin de se rapprocher d'elle davantage, et s'étant 
écarté sur la gauche, longeant la lisière du bois, il allait 
maintenant à la même hauteur qu'elle et parallèlement à 
à elle. Il avait même songé un instant à prendre les de- 
vants, puis à revenir sur ses pas, en machinant la chose de 
façon qu'il eût l'air de la rencontrer par hasard. Mais il 
la savait très adroite, et il se méfiait de lui. Alors il s'é- 
tait dit simplement : « Je vais attendre de voir ce qu'elle 
va faire. Elle finira bien par s'arrêter quelque part ; je 
saurai choisir le bon moment pour m'approcher d'elle ; 
et les mots me viendront bien, une fois que je serai près 
d'elle, parce qu'il ne faut pas les forcer. » 

Il ne tarda pas à voir que son raisonnement était 
juste, du moins le commencement de son raisonnement : 
arrivée à une sorte de grand pré carré qu'il y a, enfoncé 
dans l'épaisseur de la forêt, elle avait fait halte. L'herbe 
autour d'elle était épaisse, mais courte et déjà mélangée 
de mousse ; l'humidité qu'y entretenait l'ombre faisait 



UT. frx A ou < ' 4gQ 

que toute -ment, 

dans r-»' , , cl Fir- 

min, .^ tsa :« Bien 

tôr qu'elle est venue cueillir un bouquet » Volontieri 
elle a: * ainsi des cueillettes ; elle ne revenait sou- 

vent qu a la tiuit ; oo la vo3rait alors entrer au dmelière : 
elle en ressortait les nudns vides. Et Firniin, mntinn i n t 
son raisonnement : « J'attendrai qu'elle ait fini de cueillir 
SOD bouquet ; quand elle aura fini, elle se reposera, bien 
sûr, un nooment, et j'irai vers elle. » 

Mais là commença sa su rprise, le geste attendu ne vint 
pas. Purveoue an milieu du pré, elle avait paru hésiter; 
soudain elle s'assit, ou plutôt elle se laissa tomber assise 
dans rhertw ; et ayant levé les yeux, elle regardait vers 
la montagne. 

On Taperoevatt par-dessus les arbres, et ainsi la partie 
supérieure en était seule visible ; rien que Tarète tout 
là-haut, faisant un autre mur au-dessus du mur des sa* 
pins, et au-dessous venait une étroite bande de pâturages. 
Détaché de rensembla, cela paraissait flotter en plein 
ciel, à une hauteur eitraordinaire, il (allait renverser la 
tète, pour y atteindre des yeux. Qu'est-ce qu elle pou- 
vait bien considérer là-haut? Céuit quelque chose qu'on 
ne (ierinait pas tout de suite ; mais, se guidant sur son 
^vi'.Mii, û finit par mieux préciser la place où elle le te- 
! .tii attaché; on apercevait là une petite tache blanche; 
hruN()tirincnt il comprit tout. Cette petite tache bhmche 
euit le chalet des Allemands Là-haut, droit au dessous 
du col ; et il y avait cette «itaille du col nettement ou- 
verte sur le del; et par là un jour i7 avait passé, courant 
derrière ses génisses, il n'y avait pas repassé.... Elle 
bougea ses malna, elle baissa hi tète, et il hi vit qui sor- 
tait 



500 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSBLLB 

Aussitôt toutes ses belles résolutions s'en allèrent, 
parce que jamais il ne l'avait vue ainsi. Elle toujours si 
gaie, fière, l'œil assuré, et maintenant voilà !... A peine 
s'il y pouvait croire, mais il fallait bien y croire pourtant. 
C'est pourquoi il pliait ; et il se disait : « Comment serait- 
il possible, à présent, que j'aille vers elle, puisque c'est 
à cause de moi que ces malheurs sont arrivés ? Et quand 
justement elle y pense. Et quand peut-être elle est venue 
ici uniquement parce que c'est un endroit d'où on voit 
très bien leur chalet, et elle est venue pour le voir. » 
Mais en même temps il ne pouvait pas s'empêcher de 
se dire : « Le drôle, c'est qu'elle avait l'air de se plaire 
avec moi. Personne ne l'obligeait à venir me tenir com- 
pagnie quand j'étais malade ; elle l'a fait pourtant. Et 
depuis, bien souvent....» 

Là-dessus il se rejeta sur ce que les garçons disent 
toujours des filles, qu'elles sont changeantes et capri- 
cieuses ; il pensait : « C'est des moments qu'elle a ainsi. 
Elle est toute seule, elle voit la place, et elle est triste 
maintenant. Seulement qu'elle me retrouve, et ses idées 
changeront. On sait comment c'est fait, ces filles. C'est 
comme des pelotons où on a enroulé des laines de toutes 
les couleurs ; quand on les défait, ils sont tantôt rouges, 
tantôt blancs et tantôt noirs. Et si on va jusqu'au bout 
du fil, il ne reste plus rien qu'un morceau de carton. >► 

Mais tout de suite, il se reprenait : « Pas elle ! » parce 
qu'il l'aimait, et, tout de suite, il la mettait à part, parce 
qu'il l'aimait. Ainsi, il était doublement destiné à ne 
jamais la comprendre ; et le sentiment vague qu'il en 
avait faisait qu'il devenait de plus en plus timide ; il 
pensait maintenant : « Jamais je n'oserai aller lui parler. 
Ni aujourd'hui, ni un autre jour. » Sur quoi, il se vit dans 
sa haie ; il ne lui restait qu'à s'en retourner. 



Sculemeoty dans ce monieot même, à l'autre bout du 
pré, les brandies t'ëcaftèrent, et un perao ma fe parut, 
qui tenait à la main un gros bouquet de marguerites. 
C'éuit Manu. D'où il Tenait, on ne pouvait savoir ; une 
fois de plus, il surgissait là quand on s'y attendait le 
moins ; mais sans doute avait-il lui aussi suivi l'Alle- 
mande, et sans doute avait-il cueilli le bouquet à son 
intention, car il le lui tendait, en riant Et au bruit de 
son rire, elle s'était tournée vers lui ; elle le regardait, 
il la regardait lui aussi ; et sa bouche ouverte isisait un 
trou noîr. Puis, avant que Firmin eût fait le môindrA mms- 
vement, il se trouva à côté d'elle. 

Elle avait d'abord été surprise, tellement tout cela 
avait été soudain, mais promptement elle s'était ressaisie, 
et comme Manu debout devant elle continuait de lui 
tendre son bouquet, elle se mit à lui sourire. Firmin 
avait raison, elle était changeante d'humeur ; il ne sem- 
blait plus rien lui rester de son abattement d'un moment 
avant, Tair tout à fait gaie au contraire, et asstuée, et 
redressée; et voflà l'idiot était U. Sa grande bouche restée 
ouverte, il se balançait devant elle ; avec ses mains il 
fiusait des gestes, en manière de compliments : une âiçon 
de dire : < Je vous trouve belle, » comme il avait &it 
au chalet. 

Ht puis, comme il continuait de tendre son bouquet, 
elle dit quelque chose, probablement: e Est-ce pour 
moi ? » L'autre hocha la tète, et Liseli prit le bouquet. 
Firmin n'en vit pas davantage. Il y eut oonme un res- 
sort qid se détendit en lui, il fut huicé en avant II en* 
tendit l'Allemande pousser un cri, il courait quand même. 
Kt, ayant attrapé Manu par le bras, de toutes ses (bices 
il le secouait, en criant : € Qu'est-ce que tu fius là ? Va- 
!*.*.« ;- te dis, et plus vite que ça f » Pourtant il ne le 



502 BIBLIOTHÈQUK INIVERSBLLB 

lâchait point. Et l'autre se débattait, cherchant a se dé- 
gager ; mais sa tète trop lourde l'emportait sur le corps ; 
à chaque secousse, il perdait l'équilibre; et il tomba à la 
renverse quand enfin Firmin le lâcha. 

Lui ne cessait pas de crier : « Espion, rôdeur, useur 
de routes, crève-la-faim ! » toutes les injures qu'il savait ; 
puis les mots lui manquèrent, alors il se tut. D'ailleurs 
il était à bout de soufïle. Il restait là debout, les bras 
pendant le long du corps. 

Il y eut un silence. Puis elle demanda : « D'où est-ce 
que vous venez, Firmin ?» Il montra le bois. Elle dit : 
«C'est ça! vous m'avez suivie !» Il baissa la tète. Elle 
continua : « Et non seulement vous m'avez suivie, mais 
encore vous venez d'être méchant avec Manu ! Est-ce 
qu'il peut se défendre ? Est-ce qu'il a seulement sa tête 
à lui, le pauvre ? Et puis quel mal avait-il fait ? » 

Mais il l'interrompit en disant d'une voix rauque : 

— Je ne veux pas qu'il vienne vers vous; vous enten- 
dez, je ne veux pas ! 

Elle éclata de rire. 

Et sans doute qu'il s'attendait à tout sauf à ce rire, 
car il ne trouva rien à répondre, seulement on vit ses 
mâchoires en se serrant soulever la peau de ses joues. 

— Voyons, dit-elle, Firmin, vous n'êtes pas raison- 
nable. J'étais descendue ici en me promenant ; je m'é- 
tais assise; il est arrivé, qu'est-ce que vous voulez que j'y 
fasse ? 

Mais ce rire lui avait glacé le dedans du cœur, il ne 
trouvait toujours rien à répondre. 
Elle reprit : 

— Est-ce que vous ne comprenez pas que vous êtes 
ridicule? Regardez Manu maintenant! Le voilà qui se mo- 
que de vous ! Et tout ça, c'est de votre faute. 



Lg WWU A CHSTSiaOK 3 *3 

eut il leva les yeux dans la dtrectioo 
i. Manu s'était sauvé jusqu'à la linèredtt 
ugeant en sûreté, s'était toonié twi lui 
et lui ûuaait le poing, en lui tirant la langue. 

— 11 est fiché, c'est bien naturel. Est-ce une raison, 
parce que vous ètea là, pour qu'il n'ait pas le droit d'y 
être ? Alors savez-TOos ce que je vais fiure ? Vooi voilà 
brouillés, il âiut que je vous débrouille. Je veux que mes 
amis restent amis entre eux. 

Il n'avait pas saisi tout de suite où elle entendait en 
venir, et quand il eut saisi, il arriva trop tard. 

— Manu I Manu ! criait-elle. 

— Non ! dit-il, je ne veux pas. 

— Manu ! Manu ! n'aie pas peur, répétait-elle, je 
suis là. 

— Non pas ça, disait-il, entre ses deots serrées. 
Hélas ! il n'alla pas plus loin ; il n'eut pas la force 

d'aller plus loin ; il n'avait plus le oorar asiea libre pour 
cela, ni la volooté asMX libre ; elle n'eut qu'à lui dire : 
€ Si vous ne le fadsseï pas venir, c'est moi qui me fitche 
avec vous. » 

Et on vit venir Minii; noo qu'il n'eût hésité, mais la 
tenutioQ sans doute était trop forte, et de la savoir là 
l'avait peut-être aidé à sormontar sa peur ; il s'approchait 
donc; plus il approchait, plus il lalentissBit le pas; pour- 
tant il avançait quand même, et quand il fut pltts près, 
elle aUa à sa rencontre et le prit par la main. Et elle 
l'amena à côté de Firmin. € Vois-tu, dit-elle, il n'est pas 
si méchant, ce Firmm, que tu aois, il est seuleoMOt on 
peu emporté de nature ; je lui ai parlé, il ne te touchera 
plus. Manu.» L'autre regardait Firmin d'eo dessous, 
mab de ph» en ph» rassuré, il finit par étenraer, ce qui 
était chez lui signe de grand contentement. 



504 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSBLLB 

Alors Liseli se tourna vers Firmin : « Et vous de votre 
côté, Firmin, puisque Manu est venu, savez-vous ce que 
vous allez faire : vous allez lui donner la main. Pourquoi 
faire le dégoûté? C'est un pauvre garçon. Et bien sûr 
qu'il n'est pas aussi intelligent que vous, bien sûr qu'il 
n'est pas propre, mais ce n'est pas sa faute. Donnez-lui 
la main, sans quoi, comme je vous ai dit, je me fâche 
avec vous. > 

Il semblait que quelque chose se fût décroché dans 
son épaule, tant il eut de peine à lever le bras ; mais il 
le leva. Lentement, et avec effort, et avec une douleur 
dans le fond de son cœur comme si c'était là que les 
muscles eussent tenu ; mais ce bras fut levé, cette main 
tendue. Et ce fut le tour à Manu de ne plus comprendre 
ce qu'on lui voulait. 

Liseli dut le lui expliquer : < Vois -tu, dit-elle, Firmin 
te tend la main, c'est pour que vous fassiez la paix. » 

L'autre répondit par un grognement. Puis de dessous 
sa manche d'habit trop longue et effrangée, qui lui pen- 
dait jusqu'aux genoux, quelque chose de noir sortit, que 
Firmin prit du bout des doigts et laissa aussitôt retomber ; 
en même temps, il détournait la tête. 

Mais Manu de nouveau riait. 

— Tu vois que tout va bien, lui dit Liseli. Assieds- 
toi à côté de moi. 

Elle s'était assise et Manu tout de suite s'assit à côté 
d'elle, mais Firmin était resté debout. 

— Vous ne voulez pas vous asseoir, Firmin ? il y a en- 
core une place. Un tout petit moment seulement, parce 
qu'il va falloir que je m'en aille. 

Il lui suffît de cette dernière phrase ; et à chacune 
qui venait elle mesurait un peu mieux sa force. Car elle 
s'entendait à les bien placer et les bien doser ; et elle 



Li fin  onrasoM 90s 

se disait : < Il àiut enoora ettayer d'aller jusque-là. Il 
faut eMiyer d'aller jusqu'à le bletter, pour mieux ensuite 
le repieodre. Il âiut lui £ure croire qu'il n'a plus rien à 
espérer, pour que, quand l'espoir reviendra, en perde 
tout à 6ut la tète. » Et elle avait réussi. Alors elle sentit 
monter en elle une espèce de bouffée chaude, qui était 
la joie de l'orgueil. 

Et on vit ceci, que nul n'eût pu croire, de ceux qui 
l'avaient connu autrefois, on vit Firmin assis à câté de 
Manu. Avec entre eux l'Allemande, c'est vrai, et Firmin 
d'un cèté, mais de l'autre Manu. Et l'Allemande qui tan- 
tôt se tournait vers Firmin et tantôt veri Manu, leur 
parlant à l'un et à l'autre. Firmin seulement un peu à 
l'écart, mais présent quand même et assis quand même* 
Et il resta là jusqu'au botiL 

Jusqu'à ce que l'Allemande parut comme elle avait 
annoncé qu'elle allait faire, et elle lui parlait de tdie 
sorte qu'il fut bien forcé de lui répondre, encore qu'il 
eût mieux aimé n'avoir plus de langue. Elle disait : 

^ Cest drôle, comment est*ce qu'on ùât chex vous pour 
sonner le carillon, vous savez, quand il y a tout un air 
de musique ? Bien sûr qu'il upe sm* les cloches ; mais 
comment est-ce qu'il àut pour Uper sur tant de cloches 
à U fois 

Il répotiuit u une voix entrecoupée : 

— Il a des cordes aux maint et aux pieds. 

Elle disait : 

Je ne sais pas ce qu'il a votre heure, mais II eti 
iHMls et de débris de bois, 
idait : 

t qu'on en âut un gros tas au chalet, et on le 
d'un linge, mais il arrive que ça passe à 



S06 BIBLIOTHÈQUE UMIVBRSKLLB 

Elle dit encore des choses de ce genre, puis tout a 
coup elle se leva. Manu s'était levé lui aussi. Elle lui 
dit : € Viens-tu, Manu ? » 

Alors il dit : « Comment ? vous le prenez avec vous ! 
Ce n'est pas assez que je l'aie supporté tout ce temps, il 
faut encore qu'il vous accompagne. Vous avez juré de me 
faire souffrir ! » 

Elle dit : « Je le prends parce que ça me fait plaisir. » 

Il avait oublié qu'il avait répondu de la même façon, 
et presque dans les mêmes termes, à la pauvre Josette, 
un jour. Il ne vit qu'une chose, c'est qu'il souffrait in- 
justement. Et il fut plein d'amertume. 

Il regardait Liseli s'éloigner, son bouquet à la main, 
Manu marchant à côté d'elle ; puis sa tête retomba. 

IX 

Ulrich avait laissé son singe en route, et il arriva sans 
le singe, dans la verte vallée, où tournait le moulin, mais 
il avait toujours sa boîte, et dans la boîte ses rubans. 
Quand la provision en était épuisée, il la renouvelait dans 
les villes qu'il traversait. 

Il dit : « J'ai bien regardé quant à ce qui sera de 
mettre le feu. Eh bien, voilà, ça dépendra naturellement 
du côté d'où viendra le vent; mais s'il vient du sud, il 
vous faut tout de suite aller au-dessous de l'église. Et 
s'il vient du nord.... » Il avait apporté avec lui un papier 
où il avait dressé le plan du village, il leur fit voir la 
place où il leur faudrait aller si le vent soufflait du nord. 
Et il leur fit voir aussi la place de la maison de Liseli. 

Il dit : « D'ailleurs elle sera là pour vous aider. Et 
c'est elle qui vous donnera le signal, comme il a été con- 
venu. Il n'y aura presque personne au village, parce qu'ils 
seront tous montés voir leurs vaches se battre. » 



LE FKV A CHITfttOII 907 

Ils étaient une qtaimtaiiie de garçons» décidés à tout 
et cboisis panni les plus ooufife u a, avec, à leur tète, 
Peter, et depuis longtemps déjà ils se préparaient. Eux 
aani, ils disaient : «Quand les radies remonteront.... » 
Ils avaient âut, eux aussi, là«dsssui, une espèce de chan- 
son qu'îb chantaient dans leurs réunions, dont ils avaient 
une au moins par semaine. Et le vieux Christ y assistait. 

D'abord il n'avait su que pleurer» et quand il regardait 
sa femme, à supposer qu'il ne pleurAt pas, il se remettait 
à pleurer. Eux deux seuls, à présent» dans ht grande 
maison vide ; eux deux assis dans hi cuisîne devant leur 
assiette de S0Qpe,à hM|uelle ils ne touchaient pas ; et elle 
disait la première : « Je n'ai pas Éum. » Il répondait : 
€ Moi non plus, je n'ai pas âum. » 

— Christ, reprenait-elle, te rappelles-tu notre petit 
Hans quand il n'avait encore que dnq ans ? Notre petit 
Hans tout frisé. On venait de bien loin me dire : «Il 
n'y a pas plus joli que lui au village. > Pfts vrai ? tu t'en 
s o u vien s 1 Quand tu le àusais sauter sur tes genoux, et tu 
lui demandais : € Qu'est-ce que tu veux être quand tu 
seras grand ?» Il te disait : € Je veux être soldat. » Et 
voilà que jamais il ne sera soldat 

Et Christ essayait de dire : € Il est soldat du Bon 
Dieu. » Biais elle ne Téooutait déjà plus, n'ayant d'oreilles 
que pour son chagrin et cette voix en elle qui répétait 
sans cesse : € Tout est fini 1 tout est fini t » 

reprenait : € Si au moins il était id ; si au moins 
n avait ki sa tombe, je pourrais aller \m soigner. Il seiait 
bien pour donnir dans hi terre de ches nous et la reli- 
gion de ches nous. Tandis qu'on ne sait pas où ils l'ont 
mis là-bas, et personne ne pense à lui ?... » Alors les 
lui venaient phn abondantes, comme quand un 
crève, fwax ainsi des moments de 



50B BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSKLLB 

puis des moments où il semblait que tout le dedans de 
sa tête eût fondu en e;iu ; et elle ne pouvait plus s'arrêter 
de pleurer. 

Et de la voir si faible, il se sentait plus faible encore. 

Mais finalement, il s'était raidi. Il avait fini par dire : 
€ Ecoute, nous n'avons pas le droit de pleurer comme 
ça. Nous sommes lâches de pleurer quand il y aurait 
mieux à faire, et de ne plus voir que celui qui est mort 
quand il y en a une qui est encore en vie. Une qui est 
aussi de notre sang et de notre chair. Tu demandes qui 
pense k lui là-bas ; n'a-t-il pas sa sœur près de lui ? Elle 
a plus de courage que nous. C'est pourquoi je veux chas- 
ser loin de moi ma douleur, je me débarrasse d'elle ; je 
rôte de moi comme quelque chose qui est un fardeau 
inutile, parce qu'il convient que je sois léger. J'ôte ce 
quelque chose de trouble du milieu de mes pensées, 
parce qu'il convient qu'elles soient claires.... Peter est 
venu hier, il reviendra aujourd'hui. Je ne l'ai pas aidé 
jusqu'ici, il faut que je l'aide à présent. » 

Il sortit devant sa porte, et on vit alors que presque 
tous ses cheveux étaient tombés. Mais un roulement de 
tambour se fit entendre, et au bout de la rue, le cortège 
parut. Devant marchait le drapeau avec l'ours ; les tam- 
bours battaient, les fifres jouaient et les garçons suivaient 
sur quatre rangs. Ils étaient grands, carrés d'épaules ; ils 
n'avaient ni fusils, ni sabres, ni armes d'aucune espèce, 
mais leurs poings pesaient lourdement au bout de leurs 
bras. 

Quand ils furent arrivés devant la maison de Christ, 
Peter fit un geste et tous ensemble ils s'arrêtèrent. Peter 
se tourna vers Christ et lui dit : 

— Je vous les ai amenés afin que vous sachiez que 
vous pouvez compter sur nous. Ils m'ont tous promis de 



Ll riU A CMKTmOlf 



ma mhrre juiqu'au bout pour la dioae que root «vai. 
Ut ont TQ oomme moi qu'il vmut mieux ne point tant 
parler, omit agir, c'est pourquoi maintenant ils t'eieroent 
arec moi à la marche et à la lutte. Quand le moment 
sera venu, ils passeront avec moi la montagne ; et ils ne 
reviendront pas que celle qui tous manque encore ne 
voos soit rendue, et celui qui n'est ph», Tengé. Est-ce 
jure ? 

Ils crièrent; € C'est juré.» 

Tout le village petit à petit a eiaii rassemblé autour 
d'eux ; il n'y avait que quelques filles attardées qd ani- 
vaient enoore en courant ; *et comme elles s'étaient 
troussées, on voyait briller dans le joor leon gros mollets 
à bas de couleur. Une centaine et plus de perMunes 
présentes, outre la bande des garçons; et toutes se mi- 
rent à crier houna, et tout le monde regardait le vieux 
Christ On avait pitié de lui ; on se montrait sa tète à 
présent chauve, ses tempes qui s'étaient creusées, la grande 
maigreur de son corps ; on pensait : « Pkuvre Christ, il 
n'a même plus k force de se tenir debout I » 

Biais subitement Q s'était r e dres sé : il alla à Peter, il 
lui serra la main, puis fidsant 6ioe à la foule : 

— D'abord k vous, jeunes gens, pardon 1 Puis à vous 
autres aussi, pardon I Fvdon à vous tous qui êtes pr^ 
sents, parce que j'ai été lAche. D'abord je n'ai pensé 
qu'à gémir sur moi-même, à cause du coup qui m'avait 
frappé. Où je regardais, c'était vers la mort, parce que 
je ne pensais qu'à moi. Je ne pensais qu'à moi et je me 
disais : « Pourquoi vivre ? Que pois- je espérer fiure encore 
sur la terre, à l'âge oii je suis, nudade et usé oomme me 
voilà, et quand plus rien de ce qui m'y attachait ne me 
reste, puisque des deux enûmu que j'avais, l'un est mort, 
et l'autre est peut-être loin pour toujoun? » Je vous le 



5K> BIBLIOTHÈQUk UNIVERSELLE 

dis, je ne pensais qu'à moi ; et nous étions deux à nous 
désoler solitairement, impuissants à nous secourir, nous 
décourageant l'un l'autre, au contraire ; mais à présent, 
je vois que je me suis trompé. Je regarde vers vous à 
présent ; je pense à vous et au village. Je me suis re- 
présenté l'injure qui vous a été faite, à vous aussi et plus 
encore qu'à moi ; et que nous sommes tous ensemble 
comme un seul être et un seul corps. C'est pourquoi il 
y a de nouveau une raison d'être à ma vie. Il y a cette 
raison d'être que nous avons à nous venger. Et je dis : 
« Vengez-nous. » Et je dis : « Si j'étais plus jeune, je 
partirais avec vous, mais mes jambes me portent avec 
peine, mon sang est vieux, je ne peux plus. Seulement il 
faut que vous sachiez que nos vœux à tous vous accom- 
pagnent; et que ce que je vous dis là, c'est au nom de tout 
le monde que je vous le dis. » 

Et s'adressant à ceux qui l'entouraient : « Est-ce 
vrai ? » 

Tous crièrent : « C'est vrai. » Les tambours répon- 
dirent par un roulement et le drapeau salua. 

Il y eut un grand enthousiasme dans le village à l'idée 
de ce qui se préparait ; et quand Ulrich eut passé pour 
la seconde fois et qu'on sut par lui que Liseli, de son 
côté, se chargeait de tout arranger en vue de la venue 
de Peter et des hommes, ce fut vers elle que toutes les 
pensées allèrent, et on l'admirait. Car jusqu'alors on 
était resté dans l'incertitude sur les raisons qui la faisaient 
s'attarder là-bas ; même quelques-uns soutenaient que si 
elle s'y attardait, c'est qu'elle s'y trouvait mieux que 
chez elle ; il fallut bien reconnaître qu'on s'était trompé; 
il fallut bien reconnaître que personne n'avait montré 
plus de courage et de sang- froid qu'elle : et Peter fut 
fier de sa fiancée. Il se disait : « Je croyais la connaître ; 



iMwwo à aoYtnoN $ii 

elle Tant encore mieux que je n'aurais cm. » Et par là 
ton amour pour elle aUaii croÎMant, et le désir qu'il avait 
d'elle. Alon il te mit avec encore plus de lèle à s'exercer 
avec ta troupe, et presque tous les soirs, une fois qu'ils 
avaient fini de travailler aux champs et de soigner les 
bètes, ils s'entraînaient à la marche et aux exercices du 
corps. 

Le tout se termina par une fête de lutte qui eut lieu 
un dimanche dans la prairie du Tilleul. Tout autour les 
spectateurs prirent place, hommes, femmes et enfants, 
et ceux qui devaient se battre se tenaient aocroup» au 
pvemser rang des assistants, les manches de leur chemise 
troussées et ayant passé par-dessus leur pantalon un ca- 
leçon de forte toile qui s'arrêtait au milieu de la cuisse, 
et qui était bordé d'un épais bourrelet. Ils étaient une 
quinzaine. Ils avaient au-dessous du cou un triangle de 
peau brune, et leurs bras aussi étaient d'un rouge brun, 
avec des poils dorés. Ils ne bougeaient pas, ils ne par- 
laient pas, ils regardaient devant eux, d'un air calme, et 
leurs yeux étaient bleus. 

Quand tout se trouva prêt, à un signal qui fut donné, 
deux d'entre eux se levèrent, ils s'avancèrent au milieu 
ilu rond de gason, ils se ph^rèrent en 6ice l'un de l'autre, 
et ils se serrèrent la main. C'est decette fâçoa que com- 
meooent toujours les passes de lutte ; œb signifie qu'on 
est amis quand même, cela signifie aussi qu'on observera 
les règles du jeu. 

Ils fléchirent les jambes, le corps en avant, et les bras 
tendus ; de la main droite ils s'empoignèrent l'un l'autre 
par leur caleçon, et ûm restèrent un moment ainsi aro- 
bootés, tête contre tête. Alon on vit se tendre tous leurs 
musdes, et leun pieds nus dans des 



512 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

II faisait un beau clair soleil au-dessus du tilleul déjà 
bien pourvu de feuilles et qui allait bientôt fleurir ; au- 
tour la prairie était verte, plus haut se montrait la mon- 
tagne, verte et claire elle aussi sous sa couronne de 
glaciers. Et en bas donc, venait le cercle des spectateurs, 
avec au milieu les deux qui luttaient. 

L'un était blond, de haute taille ; l'autre court et roux. 
Ils restèrent un moment tous deux immobiles. Puis peu 
à peu le second, se baissant, fit glisser sa tête sous la 
poitrine du grand blond ; et le grand blond fut soulevé. 
Lentement il quitta la terre où un moment avant il était 
solidement planté sur ses talons, lentement il s'élevait 
en l'air, et il sentait bien qu'aucune force ne pouvait 
plus Pen empêcher, c'est pourquoi il se contentait de se 
raidir, guettant l'instant où il retomberait. Car pour être 
battu il faut avoir touché le sol des deux épaules, et 
quand on sait s'y prendre, on peut se retourner adroite- 
ment au dernier moment : c'est tout ce qu'il cherchait 
à faire. Mais l'autre le tenait' déjà à bout de bras, les 
jambes à demi fléchies, deux grosses cordes lui soulevant 
la peau du cou ; et lui aussi calculait. Il eut un soudain 
mouvement en avant du haut du corps,-il étendit le bras 
droit, il ramena à lui le gauche, et ainsi le gros blond se 
trouva pris sous lui. On entendit le choc, toutes les têtes 
s'avancèrent, on vit l'arbitre du combat accourir : on ne 
put que le constater, le grand blond était battu. 

Et les applaudissements éclatèrent de tous côtés, tan- 
dis qu'il se relevait, et comme le veut la coutume allait 
serrer encore une fois la main de son adversaire ; puis 
il disparut dans la foule. Mais le roux, lui, demeura un 
instant au milieu du rond de gazon, et il souriait de 
plaisir, tout haletant encore, la tête en avant. 



LB riu A çwrrsMON 513 



11 y en eut ainsi quatre, six» huit qui n 
chaque fois le rainqueur était mis de cMé. Alors rmt le 
iDonieiit pamonnant, qui fut celui où les meilleurs seuls 
demeurèreot; et, ceux qui regardaient, une angoisse las 
prit. Pourtant ils restaient parâûtement calmes d'appa* 
reoce et ib ne disaient rien, parce qu'il ne fimt pas trou- 
bler le jeu. Un grand silence régnait toujours, avec seule- 
ment par-dedans ces souffles de plus en plus rauques, 
un bruit d'os qui craquaient, et quand l'un ou l'autre des 
hommes tombait, le sol qui était ébranlé. 

Finalement il ne resta plus en présence qu'un nommé 
Ruedi et un nommé Kahiberg. Ils avaient battu tous 
les antres. Et de toutes les passes de lutte, celle-ci fut 
la plus longue, parce qu'ils étaient à peu près d'égale 
force et les mieux exercés de tous. Trois fois Kahiberg 
tomba, trois fois il se releva. Il soufflait avec force et de 
temps en temps passait la main sur son front qui dégout- 
tait de suetn-, puis de nouveau tendait ses muscles et se 
jetait en avant. Mats on sentait qu'il s'épuisait, et Ruedi 
se contentait de se dégager de ses prises, le Udssant 
ainsi se ûitiguer toujours plus. Tout à coup on vit, au- 
dessus des tètes, deux jambes battre l'air, glisser de haut 
en bas et presque aussitôt disparaître. Une espèce de cri 
en dedans se fit entendre de toute part : Kahiberg avait 
touchée son tour. 

Alon Ruedi s'avança. Il se fiusalt remarquer par irae 
longue dcatrice qu'il avait à la joue droite, et qui allait 
de la tempe à l'oreille ; elle lui était venue une fois 
d*ètre tombé dans les rochers; l'air fier d'ailleurs, fai tète 
droite, mais avec quelque chose de doux et de caressant 
dans le regard. C'est que sa fiancée était le. Et c'était 
elle qui devait lui lemettie le prix réservé au vainqueur, 

UMV. LXV 



5 M BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

qui était un joli mouton blanc tout frisé. Pas un de ces 
moutons comme on en voit dans la montagne quand de- 
puis quatre ou cinq mois ils couchent dehors, mal nourris: 
un joli, tout rond, bien lavé et peigné, avec autour de 
son cou un ruban rouge et noir. Elle le tenait dans ses 
bras, il s'avança ; comme il était beaucoup plus grand 
qu'elle, il s'agenouilla devant elle; elle lui tendit le mouton. 
Et lui, se relevant, il embrassa sa fiancée. 

Puis il prit place dans le cortège qui se reformait. De 
nouveau les tambours se mirent à battre et les fifres à 
jouer ; il marchait seul devant tout le monde, le mouton 
dans ses bras. Derrière lui venaient les filles, et tout 
heureuse et toute rose, sa fiancée au premier rang. Puis 
la bannière et les garçons. Puis enfin les hommes, les 
femmes, tout le village qui suivait. 

C.-F. Ramuz. 
(Z^ fin prochainement?) 



««««♦««««»«««•**«««««•«•«•••«««•♦««•<*•• 



POÈMES DES ALPES ET DU NORD 



A Cléomèoa. 



I 



Dttns U lorét proibnde. aux longs révcs propice. Undis 
que. lentement et sans k>ruit. mon cheval pose l'un après l'autre 
ses laboCs dans la mousse, je me denuuide avec angoisse : « Où 
donc est ma patrie, ô Qéomène? » 

Car je suis né sur les limites de deux races : leurs dieux 
luttent en moi qui n'ose décider; et. suivant la saison, ou 
1 heure, ou le caprice, ou la direction du vent, je vais sans la- 
voir où. comme un nuage. 

Tu m'as entraîné sur les routes qui s'élargissent en plein so- 
leil, aux flancs brûlés des mootigiMi, entre des murs de pierre 
où le genêt fleurit. 

Ces routes autrefois ont vu passer mes pères, rouges, armés 
de piques : je les ai suivies. paclAque. sans autres armes qu'un 
béton pour écarter les chiens et repousser les aigles. 

j'avab de Tenthousiasme alors : je ne craignais point la (m 
tjguc ; l'cntrab. en chantant, le soir, dans les villes, et les 
aux crénaaus des remparts me rifwdaliBt. ap- 
leurs nmlna, il soarlaknt« 

J*al connu ces pays où les femmes «ont belles. Lé. chaque 
matin :i travers les cyprès à des lances pareils, je voyab des 



Sl6 BIBLIOTHfeQUB UNIVERSKLLl 

cavaliers nus descendre vers la mer bleue et, les tenant par la 
crinière, lancer leurs montures à la rencontre des vagues écu- 
mantes. 

Moi aussi, j'ai rêvé d'être prince d'une île, d'une ile riche en 
fruits, verte sur la mer bleue, et de posséder une galère à la 
proue dorée, aux voiles jaunes, aux rames noires. 

Mais, un jour, vers les Alpes j'ai levé les yeux : leur neige 
étincelait dans l'azur. 

J'ai repris mon bâton, ma tunique et ma gourde, et je suis 
remonté par où j'étais venu. 

II 

Je ne suis qu'un barbare, ô Cléomène. 
Je t'aime et, je le sais, tes paroles m'instruisent. Mais, lorsque 
avec toi je converse en ta langue, mon rude accent défigure les 
mots et mon esprit leur donne un autre sens. 
Vos dieux en vain m'ont adopté : 

Je suis le fils de ceux qui sont venus des plaines où leurs 
petits chevaux broutaient l'herbe salée, autour des chariots cou- 
verts de toiles, autour des feux que la dune de sable protège du 
vent de la mer. 

Je suis le fils de ceux qui sont venus des plaines aux mon- 
tagnes par la forêt et qui, pour se construire une stable de- 
meure, dans les clairières défrichées ont équarri les troncs des 
arbres. 

Qyand je ferme les yeux, je les revois encore vêtus de peaux 
de bêtes et les cheveux noués, l'anneau de bronze à la cheville 
et la mamelle tatouée. 

m 

Je ne regrette point les portiques : 
Qiiand, à l'aube embrumée, j'ouvre ma fenêtre rustique, — 
ma maison est là-bas, sur le versant au nord, — je vois fumer 
entre les chênes les humides chaumes du village ; je vois encore 



nt ALT» IT DU NOftO SI7 

sur des prêt Umioun verts des forêts tou)ours noires ; je vois 
enfin de hautes roches aux arêtes de glace. 

Je m'accoude * la fenêtre, et je respire en frluonnant et 
j'écoute : 

Ce sont les cloc^ )ui d escen d en t au pâturage 

et. dans les sUloo» rcmpn» ur ititis de paille, ce sont les cris 
stridents dea oiseaux migrateurs qui cherchent des vers. 

Une vigne, arrachée à vos heureux climats, orne capricku* 
sèment mon balcon de bob. mais tes grappes rouglaaeot à 
peine, n'ayant pas le tempe de mûrir, et la fâce des grains ex- 
posée i l'ombre demeure opaque et dure. 

Car. tandb que Tété pour toi. 6 déomcne. se renouvelle, la 
mson touche dètè, dans ma patrie, à son déclin. Souvent, le 
niftla. les hart»s se dressent toutes raides dans une gaine de gel 
blanc ; depub longtemps, pèles et roses, ont fleuri les colchiques, 
sofitalfts metsiyrs de l'Hiver. 

L'Hiver est aimé et désiré de nous. 6 Cléomène : lorsque la 
neige est descendue enfin jusqu'au pied des collines, je songe 
en frémissant de plaisir à des jeux qui nous paraissent aussi 
nobles que le disque ou les chars. 

IV 

O vous qui n'avez jamais dépassé les Colonnes d'Hercule ; 
vous dont les vaisseaux marchands touchent à peine les âpres 
bords du Scythe ou du Sarmate. les Iles bretonnes ou la Cher- 
sonèse où l'on trouve l'ambre : 

Vous ignores combien le monde auquel vo» Mgc» ont imposé 
des bornes immuables est petit, cooiparé au mien. 

Vous ne savet point qu'au delà de ces Alpes qui lerment au 
nord votre empire. t*élandent eococe. jusqu'à ces eaux g lac é ss 
du Pôle où s'abre u ve nt , le tolr. les chevaux d'or du Soleil, 
d'autres montagnes, d'autrsa plaines et d'autres mers. 

Salut ? 6 mes fleuves qui roulei vœ ondes avec le bruit des 
armées en marche, à travars des royaumes sans UmUss, sous 
dea deux immenses dont vous radélei parfois lai aoéas I 



5l8 BIBLIOTHÈQUE UKIYTO «11.1.1 

Salut! ô ma forêt hercynienne où Ton entend, au crépuscule, 
l'auroch bossu, aux cornes basses, mugir vers ses dieux lon- 
guement ! 

Salut ! 6 mes vallées herbeuses : le léger bouleau frémit au 
bord de vos fontaines, à l'heure où les daims prudents viennent 
boire et font craquer les noix et les faines sous leurs petits sabots. 

Salut ! terre des hêtres et des chênes, — des chênes si nom- 
breux que l'écureuil rongeur de glands s'en va, sautant de 
branche en branche, d'un arbre à l'autre, des montagnes à 
l'Océan. 

Salut j régions noires des Marches et des Frises où, sur les 
collines rondes hérissées de sapins, se dressent des temples 
étranges aux idoles de bois, des pierres couvertes de caractères 
sacrés et des palais, lumineux la nuit, aux toits rouges ou verts 
et luisants comme des écailles. 



Empire immense où l'on entend résonner la course des 
peuples, ma Patrie, laisse-moi, debout sur les rocs de ton seuil, 
le visage tourné du côté de la nuit, contempler ces forêts où sur- 
vivent tes dieux. 

Au delà des forêts, si je marchais cent jours, j'arriverais 
enfin au bord de cette mer qui porte les îles saintes, ces îles où 
les grandes âmes souhaitent de mourir. 

... Ne mettez pas mon corps dans la pierre ou la terre et ne 
le brûlez point, avec mes armes et mes parures et mon cheval, 
sur le bûcher : emportez-le dans une barque creuse dont la 
proue se relève en forme de coursier. 

Alors, enveloppé dans une peau de phoque soigneusement 
cousue par les femmes, lançez-le dans les flots de l'Océan ; 

Afin que j'aille, ô moi que l'infini attire î au milieu des trou- 
peaux de monstres marins et de baleines, jouer avec les mânes 
des héros sur les glaces flottantes, dans la lueur des aurores 
boréales. 

Cressier, ao octobre 1906. 



ALT» IT DO VOttO $1Q 



Le Saint^Eiiipire romain gtroMBiqtie 

Vaste cft l'Empère : il va d« mcrt oricfitakt 
oà voguent sur les flots mollement agHés 
lat galères dorées, aux rames égales, 
qu'attandeot lea ports Mânes et les roses cites; 
11 va des mers orientales Jusqu'au Mord 
où. sur son trône d'ambre, immobile, t'endort 
en son manteau de neige et d'hermine royale 
un Hiver couronné d'aurores boréales. 

♦ 
Vaste est l'Empire : il va de la nuit au foMl. 
Mon rive, pèlerin, voyage et suH ka fleuves 
que les longs bateeux plau des co m pto irs et des 
r emo n te n t lentement ou descendent rapides; 
mon rêve, pèlerin, voyage et suit les (Wuves. 
— les larges fleuves où s'abreuvent 
les chevaux des armées en marche 
et le troupeau qui meugle en sortant des Ibrèts. 

Lesnommerai-)e? 

Le Danube, la mère, et le père, le Rhin ; 

le Rhône qui mugit vers la chaude Provence ; 

l'Adlge, blanc d'écume, qui m hâte et devance 

le cortège muet des sombras e mp er eur s; 

La Serine verte, couleur de mon pays ; 

l'Are et U Reues qui sont nées de la glace 

et courent en grondant comme de jeunes chiens ; 

roi qui reflète tes pndrtea 

et gllsie plus doucement que les nuages; 

la Lauter, sonore comme un chant dans Isa bote; 

le triste bar. et le Necfcar )oytux 

que parfument l'airelle mauve et le houblon jaune; 

le Main épiscopal, l'Eacaut chevalenaque, 

la MnaeMa romaine et U M^ti^e 



520 nBUOTHÈQUB UNIVSR8BLLI 

et l'Elbe aimée des cygnes. 

la Wescr frisonne et l'Oder Scandinave, 

et la noire Vistule 

devant qui l'étalon des conquérants recule. 

Mon rêve, pèlerin, voyage et suit les fleuves ; 
Vaste est l'Empire : il va de la nuit au soleil. 

Savez-vous où bat le cœur de l'Empire? 

Il ne bat point dans les vagues de l'Océan, 

ni sous la dune ronde ou la lande plane, 

sous le sable des marches, ni sous l'herbe des frises, 

ni sous la mousse des forêts, 

ni dans le tronc des pins, des bouleaux ou des chênes. 

Savez-vous où bat le cœur de l'Empire ? 

Il ne bat point dans les villages, 

qu'ils soient de pierre blanche ou de chaume ou de bois; 

il ne bat point sous les dalles des villes, 

qu'elles soient de molasse grise, 

de briques rouges ou de grès rose. 

Savez-vous où bat le cœur de l'Empire? 
Il bat dans les montagnes, 
Il bat dans mon pays 
et, d'accord avec lui, 
je sens battre mon cœur. 

Il est enchâssé dans du cristal de roche, 
dans l'or que roulent les torrents, 
il est enchâssé dans le Saint-Gothard. 

n est enchâssé dans le Saint-Gothard ; 

et nous, les armaillis, maîtres et compagnons, 

graves paysans, vachers taciturnes, 



«i Ain» iT ou NOfto s^ 

bnsquenets et pk)ukrs et Umbourt dcf hrtiilltt, 

ttirtf imberbtf aux jouet fraîches. 

Joueurs de cor et chtsteurs de chamoi». 

sergents experts dans Fart de polir les cuirasses. 

landamans, bannerets. avoyers. capttaiiics, 

les Lacustres, les Alplcoles. 

les bourgeois des dtés et les libres terriens. 

nous gardons le cœur de l'Empire. 

nous gardons le trésor ; 

mieux que la guivre bleue ou le dragon sangiant. 

mieux que le géant roux, mieux <|oa k hétoê bbnc. 

que le nain centenaire ou que le dieu adokscciit, 

nous gardons le trésor et le cœur de l'Empire. 

Zurich. Luceme et Berne et Bàle sont aux portes : 

Schalfbouse et Fribourg sont i cheval avec la lance ; 

Schwyt2 tient les trois clés. Uri tient le verrou, 

— et le Vakis et la Rbétie 

ont mis leur casque et pris Tépieu 

et, la main devant les yeux, 

regardent du cM des princes etinemis. 

Vaste est l'Empire : il va de la nuit au soleil. 
et jamais le sommeil n'a baissé nos paupièrss. 

4 

Vaste est l'Empire : il va de U nuii *u mmcu. 

il va dans la rumeur des fleuves; 

il va des mers orientales jusqu'au Nord 

ou, sur SOQ tféoe d'ambre, immobile, t endort 

dans son manteau de neige et d'hermine rovat«, 

un Hiver couronné d'aurorts boréales. 

Vaste est TEmpIrt : il va de U nuit au soleil, 
du ciel jusqu'à l'enler. de b vie à la mort. 



522 BIBUOTUftOUB UMIVERSILLS 

Ode aux chênes de mon pays. 

Chênes aux racines profondes, 
vos glands sont lourds, vos troncs ont des colliers de gui 
ô chênes de Cressier, du Galm et de Cormondes, 
votre ombre tourne avec le soleil qu'elle suit.... 

Le Printemps attardé, dont bruissent les ailes, 
frôle de son pied nu vos faîtes reverdis ; 
il passe, l'oiseau chante et l'averse ruisselle 
et sur vos têtes d'or l'arc-en-ciel resplendit. 

L'Eté sur les moissons exalte vos verdures; 
nul vent, dans la chaleur des après-midi bleus, 
n'ose jusqu'à vos pieds élever un murmure, 
car vous êtes muets comme le sont les dieux. 

Chênes aux racines profondes, 
vos glands sont lourds, vos troncs ont des colliers de gui 
ô chênes de Cressier, du Galm et de Cormondes, 
votre ombre tourne avec le soleil qu'elle suit.... 

L'Automne, dont la gloire est vaine et passagère, 
couvre votre manteau de la pourpre des rois : 
pourtant, les soirs brumeux qui rampent sur la terre 
glacent l'antique sève au cœur de votre bois. 

Chênes aux racines profondes, 
vos glands sont lourds, vos troncs ont des colliers de gui : 
ô chênes de Cressier, du Galm et de Cormondes, 
votre ombre tourne et se confond avec la nuit. 

Vos âmes sont toujours pacifiques et fortes 

et l'assaut de l'Hiver, auquel vous résistez, 

ne peut vous arracher rien que des feuilles mortes : 

lorsque les aquilons d'un souffle les emportent, 

déjà tressaille en vous votre fécondité. 

1906. 



■T DO MOftO $21 



Le troUe boule d'or. 
(Pafe d'berbier.) 

« Je suis, dans U monUgne. un symbole de glolfe. 
J'iime, prit des forêts. U terre humide et noire 
où circulent, pirmi l'herbe et les arbrisseaux, 
avec un bruit d'argent, d'invbibles ruisaeiux. 
Je me dresse» au milieu des larges tussilaget 
et des rocs de calcaire enloorée de feuillages, 
comme un bassin de cuivre empli de pièces d*or, 
comme un feu suspendu sur un troupeau qui dort, 
comme un phare sur l'onde. Et. Heur, je suis eocor 
comme uo pittre élevant sur la foule une Icâae. 
comme un pontife saint coifk d'un turban jaune, 
comme un triomphateur dont le char en roulant 
feh oedUer le casque au bronze étincelant. 
comme un roi coorooiié qu'on porte sur un trône, 
comme un prince mongol sur un éléphant blanc, 
comme une Impératrice en sa haute litière 
que des esdavea noirs prom ènen t à pas lents, 
comme un béfoe mythique accoudé sur le flanc 
docile d'un lloQ hérissant sa crinière, 
conme un dieu dans un nimbe à la roae pmll, 
comme un astre immobile; enfln. comme un 
voilant, dans un ciel vert, de sa splendeur 

vos étoiles d'azur, pieuses CenUurées. • 



•5 



534 BlfiUOrHÈQUB UNIVERSELLE 

Ode au Léman. 

O Léman calme de l'été 1 

toi qui te plais à refléter 

les barques, les jardins, les villes 

et les grands sommets immobiles 

et les nuages arrêtés, 

ô Léman calme de Tété ! 

Miroir bleu dans un cadre d'or, 
en tes eaux je revois encor 
* les antérieurs paysages, 

— roses cités et longues plages, 
ciel de mauve où la lune dort, — 
d'un Orient de soie et d'or. 

O Léman pareil à la mer, 
alors que la bise d'hiver 
renverse tes flots sur les grèves 
et les irrite et les soulève 
comme un troupeau de lions verts, 
ô Léman pareil à la mer I 

Quand la neige couvre tes bords, 
je revois l'empire du Nord : 
îles fécondes en naufrages 
où les dieux, dans les bas nuages, 
luttent contre les héros forts, 
quand la neige couvre les bords. 

Léman d'hiver, Léman d'été, 

tu es pour moi l'illimité 

où mon désir épris de songes 

comme un nageur s'élance et plonge 

vers les paradis souhaités, 

Léman d'hiver, Léman d'été. 



Sur le Léman, en barque, 99 juillet 191 1. 



G. DE Reynold. 



♦♦♦♦♦♦#♦♦♦♦♦♦♦#♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦ ^^tt ♦♦♦♦♦♦♦♦ 



» 



HISTOIRE DTnvr FPIDEMIE MYSTIQUE 

LES „CRIEURS" SUÉDOIS 
(1841-1843) 



Le titre donné \ œt ptfee rédame une explication. 
Loin de nous la pensée d'aMmiîler le mystiatme à une 
maladie de l'asprit Ifait il n'est pas de mot plus eom- 
mode que celui d'épidémie pour caractériser un état psy- 
chique qui afiecte une collectivité d'individus. En outre, 
si le sentiment religieux est tout à 6ût dans Tordre de 
la nature humaine, il y a des in a niiwtati oo s rel i fie us es 
où le pathologique se mêle indéntaMeiiieot au normal 
Celles dont nous allons parler sont du nombre et leur in- 
térèt n'en est point diminué. Dans ce domaine, comme 
dans tout autre, la maladie éclaire en les décomposant 
les pbéooaièoes de la vie ordinaire et 6ût ressortir en 
les eiagénuit œrtaios éléments tntégranU de la santé. 

Cette épidémie donc, une des plus tun e u ses en son 
genre, régna de 1841 à 1843 ^'^^ <1^^ provinces mé* 
ridionatos de la Suède, le Smàland, puis le VestergOl^ 
laiML Les théologiens et les médecins qui s'en sont oocn- 
pés la dé sign e nt sons le nom de « maladie de prédica- 
tion > (predikoijukat en allemand Fnéigtkrankheity 



5^ BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

Mais les personnes atteintes s'appelaient elles-mêmes et 
étaient appelées dans le peuple des « voix » (rester), à 
cause des discours et des chants qu'elles proféraient en 
extase et par allusion à la parole: « Je suis une voix qui 
crie dans le désert » (Jean i, 23). De là encore les 
termes de rop (cri), ropa (crier), ropare (crieurs), em- 
ployés couramment en parlant de ce phénomène. 

On songera naturellement à comparer ces manifesta- 
tions à d'autres plus anciennes ou postérieures, ainsi au 
mouvement contemporain dit de la Pentecôte. Mais les 
-« crieurs » suédois ne parlaient pas en langues; leurs 
discours, quoique prononcés en état de transe, étaient 
parfaitement intelligibles. De plus, le mouvement de la 
Pentecôte est international ^ Parti d'Amérique, il s'est 
propagé en Norvège, en Allemagne, en Inde et ailleurs. 
Au contraire, nous avons affaire ici à une crise religieuse 
nettement territoriale; on a pu en observer, dans des 
limites géographiques assez restreintes, la naissance, l'é- 
volution et la terminaison. Elle se rapprocherait à cet 
égard du Réveil qui, il y a six ans, remua si intensément 
le Pays de Galles. Cependant elle n'a pas l'allure d'une 
campagne revivaliste, conduite à grand renfort de mee- 
tings de propagande par des chefs attitrés. Par tout ce 
qu'elle emprunte à la symptomatologie des grandes né- 
vroses, comme par l'extraordinaire intensification des fa- 
cultés de parole qu'elle avait pour effet de provoquer, la 
« maladie de prédication » ofïre de grands rapports avec 
l'extase des prophètes camisards *. 

' Les adeptes de la Pfingstbtwtgung se réunissent chaque année en 
congrès. Les deux derniers ont eu lieu à Zurich en septembre 1910 et à 
Stockholm en juin 191 1. 

' Voir [Maximilien Misson], Lt théâtre sacré dês CévfHHts. Londres, 
1707. 



Lm docomenu qui ont fourni la matière de cet ptfet 
ne sont guère ooonut en pays de langue française. C*ett 
d'abord un opoKole aiioo3mie où toot mntign^» par 
^rAre de date les impreiriooi d'an témoin fort tympa- 
^ue au roomrenieoL On en trouve la traduction dana 
une brochure parue à Leipzig '. Le traducteur-éditeur, 
Léopold Micbebeo» de Lûbeck, y a ajouté deux piècoi 
importantes: un rapport adressé aux autorités par le 
I> Skôldberg, chef de l'adminirtration sanitaire du goii- 
Temement de Jônk6ping, et un mémoire rédigé au nom 
du CoQsistotre de Skara par Térèque Butsch, eoclésiat* 
tique distingu é et populaire, à la suite d'un voyage 
d'enquête dans les localités où l'épidémie régnait. Cet 
témoignages, émanant de trois hommes dont l'apprécia- 
tion est loin d'être la même sur les phénomènes qu'ils 
décrivent, sont bien faits pour se compléter réciproque- 
ment et ont une grande valeur par leur conoordanoe sur 
la plupart des points essentiels. 

D'autres écrits de drooostance du I> Skôldbeff et de 
l'évèquc Butsch, non re- dans la brochure Mi- 

c b e ls en , sont largement uiui^r^ dans deux articles du 
JVom9iam réperioirt théotogiquê ei tcelénasiiçuê de 
Bruns '. L'auteur n'a pas été directement témoin dea 
&iu, mais il a visité lea lieux tôt après hi 6n de l'eilêr- 
et s'est entouré des meilleurs renseignements 




538 BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE 

écrits et oraux. Nous n'aurons garde d'oublier le seul 
mémoire scientifique en français qui ait, à notre connais- 
sance, paru sur la question. C'est celui que le D' Sondèn, 
médecin de l'hospice des aliénés à Stockholm, envoya 
en 1843 à la Gazette médicale de Paris \ Rappelons enfin 
que le psychiatre allemand K. W. Ideler consacre à la 
Predigtkrankheity dans son Essai d'une théorie du dé' 
lire religieux^ y un important chapitre qui d'ailleurs dé- 
pend presque entièrement des sources précédemment ci- 
tées. 

Nous parlions tout à l'heure du Réveil gallois. Les 
facteurs qui ont concouru à le préparer sont de deux or- 
dres. D'une part les progrès de l'alcoolisme et du liberti- 
nage appelaient sourdement cette réaction religieuse. 
D'autre part, depuis les Réveils antérieurs, la flamme 
mystique couvait dans les « Cercles de prière », d'où elle 
n'eut qu'à jaillir au jour favorable pour provoquer un 
embrasement général. On trouve le même dualisme dans 
les antécédents de l'épidémie suédoise: les uns sont po- 
sitifs, les autres négatifs. 

Il s'était formé en Suède, depuis 1803, un parti reli- 
gieux connu sous le nom de « Liseurs » {lasare). C'é- 
taient des orthodoxes stricts, de mœurs austères, qui se 
réunissaient pour lire la Bible et les sermonnaires de 
Luther. Le représentant le plus extrême de cette ten- 
dance, un prédicateur nommé Hoof, entré en charge en 
1 821, fit de nombreux disciples et écrivit des paraphrases 
bibliques que ses admirateurs lisaient plus volontiers que 

* Sondèn, Mémoire st*r l'extas* rtligieus* épidémiqut qui régnait en 
Su'tde en 184 1 et 1842. Gazette médicale de Paris, a* série, tome XI, 1843. 

' K. W. Ideler, Versuch einer Theorit des religiôsen WahMsi$m», a vol. 
Halle, 1848-1850. 



totroni D*i7m épioémib hybtiqub jip 

la Bible elle-mèine. Ploseon anCMSi oot tu un rapport 
entre l'activité de celte secte et le momreiiient de i84i- 
1843. On a noté en ootre qu'on apdtre du mëtliodinnet 
lAnglaii G. Scott, s'était livré à me intense propagande 
en Suède dans les années qui précédèrent l'épidémie. 
!èn estime que des gennes de surexcitation et de 
trouble ont pu être semés dans les esprits par la prédica- 
tion méthodiste, volontiers excentrique et émafllée de 
vives descriptions de l'enfer. 

Cependant l'anonyme traduit par Micbelsen insislesv 
le (ait que les inspirés du Smâland ne manifes t èren t an* 
cune velléité de dissidence, aucune hostilité à l'égard de 
l'Eglise éublie. Et a les lepréeente comme n'ayant d'ao- 
cointance ni avec les Liseurs ni avec d'autres sectes. Tel 
est absolument l'avis de M. le professeur Emmanuel Lin* 
derholm, qui nous écrivait à oe so^et ' : « Les Ltseura de 
la stricte observance adoptèrent plut^ à l'égard des 
€ crieurs » une attitude critique et ce n'est pas dans 
leurs cercles que l'agitation commença.... Le mo u v e ment 
exutico rclif^eux du Smàland n'appartient pas au cou- 
rant piétiste; il remonte bien plus haut que le piétisme 
et se rattache k l'ancienne religiosité populaire du moyeo 
âge. Il a des parallèles bien reoMrquables dans le lutb^ 
ranisme des premiers temps. Un seul exemple: en 1630, 
à Kumla (NArilce), la fille do pasteur de Teodroit se mit 
à prêcher en extase. Ses piédicatioos, et celles d'autres 
inspirés de U même époque, n'offivnt pour ainsi dire 
pas de dilMrence appréciable avec les discours extatiques 
des modernes e crieurs. s 

Ces lignes nous paraissent concluantes. Peut-être les 

• Qa'Mi MM pmrntm k c«Cta 



BtaL. UIOV. ucv 



530 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

Liseurs ont-ils contribué, par leurs pieux exercices et 
leur phraséologie édifiante, à fournir l'aliment nécessaire 
aux exhortations qu'on devait s'étonner d'entendre sortir 
de la bouche de personnes sans instruction. Mais même 
à ce point de vue leur influence n'a pu agir que très ac- 
cessoirement. Les gens du pays n'avaient pas besoin 
d'une intervention sectaire pour trouver dans leur mé- 
moire un riche assortiment de lieux communs bibliques. 
Le terrain mental de l'épidémie était préparé par des 
habitudes séculaires de pensée et de langage, par tout 
un profond mysticisme traditionnel. 

Toutefois la crise ne se serait pas produite, ou pas 
sous une forme aussi explosive, si l'abus de la boisson, 
fort répandu alors dans les campagnes, et autres mani- 
festations de matérialisme pratique, n*avaient amené 
l'instinct religieux douloureusement comprimé à réagir 
avec véhémence. 

On a invoqué des causes d'un tout autre ordre. Plu- 
sieurs années de suite, les récoltes avaient été mau- 
vaises. Il en était résulté bien des misères et un abais- 
sement sensible de la qualité des aliments. Lorsque 
éclata l'étrange maladie, l'hypothèse fut émise qu'elle 
était due à des substances vénéneuses contenues dans 
le pain. On incrimina surtout le seigle ergoté, dont l'ab- 
sorption peut provoquer des accidents convulsifs. Mais 
des recherches plus approfondies firent mettre hors de 
cause ces poisons végétaux. La seule chose à retenir de 
cette explication, c'est qu'une alimentation défectueuse, 
comme tout ce qui débilite ou intoxique l'organisme, fa- 
vorise les détraquements du système nerveux. Il y au- 
rait aussi à tenir compte de l'impression déprimante 
qu'une série de désastres agricoles ne manque jamais de 
produire sur le moral des populations. 



mmtoaLM dIjhb é p ipé mu myitiqvb 531 

Il semble éUbK que le premier cas fut constaté cbei 
une jeune fille de seize ans, Usa Andersdotter S à Al« 
sarp, paroisse de Hjefanseryd. A vrai dire, l'aflectioD 
ner v e u se dont elle ressentît en mai 1841 les premières 
atteintes ne devait évoluer vers le mystidsme que 
quelques mois plus tard Mais une fois les symptômes 
d'automatisme bien développés diex elle et notoirement 
marqués de l'empreinte religieuse, on les vît se repro- 
duire dans le peuple par contagion. 

Appelé à examiner cette jeune personne en déce m bre 
de la même année, le !> Skôldberg ne lui trouva nulle- 
ment l'aspect souffrant et maladif. Fraîche de teint, 
plantureuse de formes, elle avait l'appétit bon, le som- 
meil normal, et ses fonctions organiques n'accusaient 
aucone altération. D'après son propre dire et celui de 
ses parents, elle avait joui, jusqu'à l'apparition de ses 
accidents névropathiques, d'une santé qui ne laissait rien 
à désirer. Au printemps, elle s'était plainte de maux de 
tète, de douleurs dans la région abdominale. Puis appa- 
rurent des mouvements spasmodiques qui, survenant 
par accès, agitaient violemment ses membres, contrit 
taient son visage et son ooo. Comme ces désordres loi 
laissaient sa lucidité d'esprit, elle se mit à 6ure pour 
s'occttper toutes sortes de lectures, Unt mondaines que 
reUgimises. Les choses continuèrent ainsi jusqu'au mois 
d'aoAt A cette date, un changement se produisit : elle 
sentit le besoin, au moment où fai prenaient ses crises^ 
de lire et de chanter à haute voix. Elle chanUdonc tons 
les airs populairss qu'elle connaissait. Puis, pour varier, 

> Cmti m'm pM m 

ÊÊÊ 4rAmâeé 



532 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

elle entama le répertoire des hymnes d'Eglise, de même 
que, dans ses récréations littéraires, elle faisait alterner 
le profane et le sacré. 

Le bruit se répandit bientôt de cette singulière affec- 
tion, dont le corps ni l'âme ne paraissait pâtir, encore 
qu'elle se trahît par des agitations extraordinaires. On 
était surtout très frappé de ce que la malade disait sou- 
vent ressentir une impression d'aise et de contentement. 
Quelques femmes âgées vinrent la voir. « Ce qui devait 
arri^^er, étant donné la crédulité du peuple et son amour 
du merveilleux, arriva en effet, » écrit le D' Skôldberg. 
Les bonnes vieilles jugèrent que la maladie de Lisa 
n'en était pas une, qu'un pareil état devait avoir une 
origine surnaturelle. Et cette opinion ne tarda pas à 
s'accréditer. 

Dès lors, on vit l'orientation mystique des symptômes 
se préciser. Lisa psalmodiait des cantiques devant son 
auditoire de dévotes. Enfin elle se mit à débiter des ti- 
rades exhortatives, à prêcher. Comme on lui faisait re- 
marquer que son répertoire avait été d'abord d'une com- 
position assez éclectique, elle eut quelque peine à en 
convenir, puis déclara n'être absolument pour rien dans 
tout cela. Il lui fallait maintenant chanter et discourir 
pour le salut des pécheurs. Elle ne pouvait ni résister à 
la force qui l'y poussait, ni ensuite répéter à volonté ce 
qu'elle avait dit. 

La tendance impulsive à l'extériorisation du langage 
intérieur n'est pas rare chez les névropathes et les alié- 
nés. Il y en a qui poursuivent d'interminables soliloques, 
comme s'ils étaient possédés d'un démon bavard. La 
manie de la lecture à haute voix est aussi connue ^ Il 

^ Un psychologue sud-américain, Ingegnieros, raconte l'histoire d'une 
jeune hystérique qui avait l'habitude d'étudier en lisant à haute voix sur 



■mooui D'oin ÉPioÉmt m t hhiui $35 

fNumhrm «ssex naturel d'en conclure que, sans rinfloeooe 
du milieu, tout ta serait borne ches Usa Anderadotter à 
dea anooialies où la reUgioQ n'eût rien eu à voir. Tel est 
Tarit du D* Sk6klberg. Pour lui, la maladie est de na* 
tore < corporelle. » Cest un cas de diorée hystérique 
(danse de Saint-Guy) arec immixtion postérieure de 
symptômes d'exaltation religieuse. Et l'origine de cet 
état nerreux, — qu'il a constaté, nuis qu'il n'a pas m 
naître, — il croit pooYoir la rapporter à des troubles 
Tiscéraux engendrés par la mauTaise nouiiituie, le froide 
rbumiditc. 

Quoique la définition de l'hystérie soit toiqours un 
point de doctrine fort discuté, on s'aooorde généralement 
depuis Chaicot à la considérer comme une mabdie 
€ psychique par excellence. » Il est vrai qu*avec les 
idées actuelles sur le rôle de la chimie celluUire, quali- 
fier un désordre de mental n'empêche point d'admettre 
qu'il ait pour condition et pour substratum un certain 
état de dénutrition ou d'intoxication organique. Pour ce 
qui est de Lisa toutefois, un profime ne saurait se dé- 
fendre de voir quelque contradiction entre l'opinion du 
praticien de JdnkAping et ce qu'il dit d'autre part de bi 
mine florissante de la jeune fille et du parûdt fonction* 
nement de ses organes digestifii. D'autres médecins sué- 
dois — le I> Sondèn en particulier — estimèrent que, 
tout en fiusant hi part de certains agents physiques, 
c'était avant tout à des causes mentales qu'û &lbut attri- 
buer l'épidémie dont le cas de Usa Anderadotter nuuqua 
le début. 



5M BmUOTHÈQUI UMIVBR8ILLL 

Le D' Skôldberg eut cependant le mérite de vouloir 
expliquer psychiquement ce qu'il y avait de religieux 
dans cette affection selon lui corporelle. Il envisage l'ap- 
parition de la hantise mystique chez Lisa comme un 
résultat des réflexions que celle-ci dut faire sur son 
propre état, réflexions conformes aux superstitions dont 
elle était nourrie et à l'opinion qui se manifestait dans 
le public. Resterait à savoir à partir de quel moment et 
dans quelle mesure l'action des suggestions extérieures s'est 
fait sentir. On doit tenir pour vraisemblable que les pro- 
pos de l'entourage n'ont pas introduit la note religieuse 
dans ce processus mental, qu'ils l'ont seulement amenée 
à se dégager, à devenir consciente. Avant d'avoir la vi- 
site et d'entendre les commentaires tendancieux des 
vieilles femmes, Lisa avait lu entre autres des livres de 
piété (sans être, d'ailleurs, aucunement affiliée aux Li- 
seurs) ; elle avait pu recevoir de cette lecture une im- 
pression subconsciente, concevoir vaguement la pensée 
quelle allait devenir un instrument de Dieu pour la con- 
version du peuple. Déjà, on le remarquera, la sensation 
d'un « besoin » de chanter et de lire à haute voix — 
première velléité d'automatisme verbal — peut s'inter- 
préter religieusement, là où l'inspiration est comprise 
comme un accaparement divin de la parole humaine. Et 
qui sait si les phénomènes névropathiques initiaux, — 
mouvements involontaires, spasmes, contractions, — ne 
tendaient pas eux-mêmes à traduire l'idée encore latente 
d'une invasion de la puissance inspiratrice, ou d'une 
lutte préalable entre l'Esprit saint et l'eâprit du mal ? 
Ainsi d'ailleurs on ne ferait que reculer la part du « mi- 
lieu », puisque c'est aux croyances régnantes que la 
jeune fille aurait emprunté les éléments de cette auto- 
suggestion. 



lotToiBB o*uifi ÉnDéam unnqm SSS 

Il ra sans dire qo'il est bien impossible de trmodier 
après coup œt délicates questions de genèse psycholo- 
gique. Notre seul bot, en épîloguant de la sorte, était 
d'en Eure resMirtir la complexité. 

La tcenr de Lisa» Scina, âgée de dix-huit ans, avait 
été afiectée aussi de se c o us se s cooTulsÎTes dans les 
membres. Mais tout parait s'être borné chex eUe à ces 
manilestations choréiqoes légères. Tadtome et renfer- 
mée, elle ne répondit que par monosjrUabes amc ques- 
tions du I> Skôldberg, qui jugea qu'il lui était resté de 
son mal une certaine stupeur intellectuelle. Cest chei 
une autre jeune fille, âgée de tretae ans seulement* Ma- 
ria Svensdotter, que la contagion prophétique commença 
à opérer. Témoin des crises ner v eus e s et des pieuses dé- 
rlsmations de sa compagne, elle fut prise à son tour de 
convulsions violentes. Ces accès s'accompagnaient, conmie 
souvent chez les hjfstériques, d'une exagération des 
forces musculaires qui se traduisaient par d'mvraiseni- 
blables boixis. Le succès des prêches de Ltsa, auprès de 
qui les auditeurs afRuasent par centaines, parut l'impras- 
sionner. Elle devint son émule. Lorsque le Saint-Esprit 
l'obligeait à chanter, disait-elle, il lui eût été impossible 
d'aaêter ce chant, même en se fermant la bouche et en 
se bouchant le nez, et même si sa vie avait dépendu de 



Teb étaient les événements qui se passaient dans la 
paroisse de Hjelmseryd. Bientôt les cas se multiplièrent 
avec rapidité. L'émoi fiit grand dans le public Les auto- 
rités civiles, eodésiastiquss et médicales délibérèrent On 
discuta beaucoup sur la nature du mal, les uns vo]rant 
dans l'exaltation religieuse la cause de tout» les autres 
attribuant la priorité aux fiKteurs physiqpes. La Suède 



53^ BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

est dotée, comme on le sait, d'une excellente organisa- 
tion hygiénique et sanitaire. Au milieu du siècle dernier, 
elle était certainement un des pays d'Europe les i)lus 
avancés à cet égard. Par l'organe des commissions de 
santé et des médecins, fonctionnaires officiels pour la 
plupart, le pouvoir exécutif assurait de la manière la 
plus effective la police des maladies contagieuses. Comme 
il était bien évident que la « maladie de prédication » se 
prenait, on n'hésita pas à recourir aux mesures de ri- 
gueur. Les pasteurs reçurent des instructions médicales 
imprimées, pour leur gouverne et celle de leur troupeau. 
Ils devaient veiller eux-mêmes à ce que les remèdes 
prescrits fussent administrés. Les rassemblements autour 
des « voix criantes » étaient sévèrement interdits ; les 
malades devaient être signalés à l'autorité et hospitalisés 
dans les lazarets de province. 

Ces mesures, appliquées avec un zèle un peu excessif, 
au début tout au moins, n'allèrent pas sans soulever des 
protestations. Bien des gens les jugèrent sacrilèges autant 
qu'inhumaines, s'indignèrent de voir assimiler un mou- 
vement de cette nature à une vulgaire épidémie de va- 
riole ou de choléra, et blâmèrent sévèrement les pas- 
teurs qui donnaient la main à cette thérapeutique maté- 
rialiste, internement forcé, médication obligatoire et le 
reste. Pourtant, même l'auteur de l'opuscule traduit par 
Michelsen doit reconnaître que les autorités n'obéirent 
point en tout cela à une pensée d'intolérance. On traita 
les € crieurs » non comme des hérétiques à punir, mais 
comme des malades à soigner. L'évèque Butsch, tout en 
défendant les « voix » du reproche de fanatisme, déclare 
dans son rapport que « cette mystérieuse maladie ré- 
clame les efforts combinés de l'ecclésiastique et du mé- 
decin. Quant aux individus qui, sans avoir été gagnés par 



0*IWB ÉrtPÉMIB MVSTIQUt 537 

Im contagion» partafent les vues erronées des inalartea> 
leur cas relève plus spéctalement de la cure d'âme. » Et 
il conclut à la nécessité de mesures administratives 
« pondérées et appropriées à leur but» 

C'est eseluaiveaiettt dans les classes inférieores de la 
population que l'épidémie devait se répandre. Le sexe 
féminin lui fournit, de beaucoup, le plus fort contingent. 
Au début même les femmes furent seules a t tei n t es , et 
surtout les jeunes filles. Après avoir examiné plusieurs 
centaines de cas, le D* ^kôldberg écrivait : € Il n yapaa 
dans le nombre d'individus mâles, â part quelques gar- 
çons de huit à neuf ans. » Dans la suite, des jeunes gens 
sa mîraBi aussi â prêcher. Comme cbes les hqgueoocs 
des Céfunnes, on vit de tout jeimes enfimts en proie au 
délire prophétique. On parle même d'un bébé de deux 
ans qui, après une chute soudaine suivie de perte de 
oonnaianuice et de rigidité, aurait crié : « Vois comme le 
ciel déborde ! Ah ! le del est si beau 1 » Après quoi il se 
serait réveillé frais et dispos. 

Voici quelle était, dans la généralité des cas, la mar- 
che de la maladie. EUedébutait par desdonkuis cépha- 
liques, de la prostration, de hi pesanteur et des tiraille- 
iiienls douloureux dans les membres. Puis venait l'at- 
taque spasmodique, « qui ooniisisif essentiellement dans 
q8S tNssatlieflsents oonvutBoa* des oootMSiona Dioausea 
on rîdioaiemait défifwantes des musdea du vinge, du 
corps, surtout des extrémités, le ph» souvent des 
épaules» (Sondèn). A quoi s'ajoutaient ordinairement 
une sensation d'étooflbnMnt avec hoquet, spasmes respi- 
ratoires el émission de sons inarticulés. Pluiois il as pro- 
duisait, comme chex Maria SvensdoCter, c des bonds et 
des sauts, souvent si impétueux que le malade ne pon- 



S38 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

vait se tenir assis sur une chaise, ni rester dans son lit. » 
On reconnaît là les paroxysmes « clownesques » dont le 
crayon de Paul Richer a fixé de si saisissants aspects. 
La remarque fut faite que ces diverses manifestations 
avaient lieu plus fréquemment et avec plus de violence 
quand des étrangers étaient présents que lorsque le ma- 
lade se trouvait seul ou simplement entouré de sa 
famille. On aurait tort d'en conclure k la pure simula- 
tion ; le désir d'attirer l'attention et de provoquer l'éton- 
nement ne laisse pas d'intervenir subconsciecnment dans 
les phénomènes les plus étrangers au contrôle de la vo- 
lonté consciente. 

On observa aussi que «tout ce qui affectait d'une ma- 
nière désagréable l'esprit ou la fantaisie du malade pro- 
voquait ou augmentait singulièrement ces contorsions. » 
Elles atteignaient leur maximum d'intensité quand le 
convulsionnaire se représentait mentalement ses propres 
péchés ou ceux des autres. Il y en avait dont les nerfs 
ne supportaient ni la vue d'un ivrogne, ni le son d'une 
musique profane, et qui ne pouvaient entendre liommer 
le diable, ou invoquer Dieu à la légère, sans être pris 
d'un accès convulsif. Il suffisait même, pour les jeter en 
plein paroxysme, de prononcer devant eux, sans aucune 
intention et parmi d'autres paroles absolument indiffé- 
rentes, des mots comme eau-de-vie, jeu de cartes, 
danse, parure, etc. C'était bien pis encore quand on s'ex- 
primait sur leur compte d'une manière qui ne leur con- 
venait pas. L'évèque Butsch en fit l'expérience. Ayant 
émis, en présence de plusieurs individus sujets à ces agi- 
tations singulières, l'opinion qu'elles étaient peut-être 
l'indice d'une maladie méconnue, il les vit secoués de 
spasmes plus violents que jamais. Il leur dit alors: 
« Est-ce que vous m'en voulez d'avoir exprimé ma ma- 



wanomM o*im ÈnnimB urmoau SJ9 

nière de voir ?» A cet moU les mouvemenU te calmé* 
rent, et reiptewir» terrifiante des Tnages fit place à un 
•ourire plein d'aménité. Non, ils ne lui en Toulaient pet, 
expliquèieot-ils. Ma» c'était plus fort qu'eux. Quand on 
€ parût contre » (c'eit-à-dire contre le caractère tacré 
de cet choeee), ûè doraient, bon gré mal gré, ae tordre 
et te critper de la torte. Let convultioot étaient donc 
cbei eux Xexpreukm dune miimu résulance. Ceci cadre- 
rait Inen avec la théorie biologique qui voit dant let ma- 
nifattationi de Thyatérie d'anciens réflent défooiifr, 
deveont let t]rmbolet d'une réaction de la tensibilité con- 
tre des images pémbles ou des souvenirs douloureux '. 
Certaînt matodet prédtaieot le bot de oe rode traite- 
ment inflteé à leur corpt : cet secousses désordonnées et 
ef&m>'antes devaient rendre sensible à tous et à eux- 
mêmes rhorreur du péché, la damnation qu'encourt le 
pécheur. 

Dans beaucoup de cas, l'affection en restait \k, sans 
qu'apparût le symptôme caractéristique d'où elle tire son 
nom. Lorsqu'elle suivait son cours complet, le sujet 
tombait dans un assoupissement analogue au sommeil 
h3rpnotique {magnétique, disent les auteurs du temps). 
La conscience n'était pas abolie chez tous au même de- 
gré. Les uns demeuraient jusqu'à un certain point sensi- 
bles aux influences extérieures, réagiisaient, noUmment 
aux excitations psychiques. Les autres gisaient tans rien 
voir ni rien entendre, tant même tentir U piqûre d'une 
épiflfie, abtolument étrangère à ce qui te passait autour 
d'eux. 



• et QtÊÊl^mm mÊÊÊ am Im i^\M\ éê rkftikû, par JLL 
Attkktm à9 yyc l i ol BtK t VU. ^ 169 «I mw > Cette 
pÊUkttth49frm»é9%éÊ Ml «eolt MT b r«k tfi 




540 BIBUOTHfcQUB UNIVBR8BLLI 

A ce stade, les visions étaient fréquentes. L'évêque 
Butsch fait du « sommeil visionnaire » une phase à part, 
entre le « paroxysme » et la « prédication », tandis que 
Sondèn ne distingue que deux principaux symptômes : 
l'attaque spasmodique, et l'extase, « pendant laquelle le 
malade croit voir et entendre des choses divines, surna- 
turelles, et est forcé d'en parler.... » Ces visions, ces per- 
ceptions hallucinatoires, pouvaient avoir lieu aussi à 
l'état de veille (disons chez des gens paraissant éveillés). 
Elles tendaient soit à avertir le visionnaire, en lui mon- 
trant le sort horrible des réprouvés, soit à le réconforter 
en lui faisant entrevoir les félicités du ciel. Parfois elles 
se plaçaient tout au début de la maladie et en inaugu- 
raient les manifestations. 

Tel fut le cas d'Ingrid Andersdotter, veuve pauvre et 
pieuse, âgée de cinquante -cinq ans, qui vivait dans 
une cabane sur le territoire paroissial de Ryssby. Un 
soir qu'elle venait de se coucher, après avoir fait à ge- 
noux sa prière, elle entendit une voix au-dessus de sa 
tête qui disait : « Maintenant regarde, fiancée du 
Christ ! » Et elle vit auprès de son lit une figure 
d'homme éclatante de blancheur. Le cœur embrasé 
d'amour, elle voulut toucher le mystérieux visiteur 
qu'elle croyait être Jésus lui-même. Mais, quoiqu'elle 
eût toute sa connaissance, elle fut dans l'impossibilité de 
faire un mouvement. C'est seulement sept semaines 
après qu'apparurent les spasmes, et plus tard encore le 
parler automatique. Avant l'époque de sa vision, elle 
avait entendu la prédication des « crieurs >. Mais elle 
prétendit n'en avoir été nullement impressionnée, selon 
la tendance constante des mystiques à nier ou à mini- 
miser ce qui paraît compromettre l'autonomie de leurs 
expériences spirituelles. Dans la suite elle eut d'autres 



ntroiu D'uni ÉFtoimi mrtnQUi $41 

bâliueiiMitiom risorilat et auditivet, à la ùtrem de l'étal 
h y poolda qui donnait également e«or à tes improrâa- 
tiont oratoirat. Une fois oee paroles lui furent a die w é e i : 
« Regaide, voici la couronne de |utlice que toute âme 
juilifiée doit feoerotr. » Et une couronne lui apparut, 
ftHa de dnq feuillei efBlées; à chaque pointe brillaii une 
perle rouge, et toute la couronne reiplendiwait de 
clarté. 

I^irtout le même symbolisme naïf préside à ces com- 
binaisons d'images mcutslm, que le tt i4i S !ilHue balluci* 
natoffe projette sur l'écran sensoriel. A Uppled, paroisse 
de Rydabolm, tme jeune fille de ringt*tron ans, Stina 
CarIsdoCter, fut arrachée à sa vie mondaine par la vision 
qu'elle eut* en pleine partie de danse, d'un gros chien 
noir qui agrippait les danseurs. Le soir de Nod de la 
même année (1841), comme elle traversait une phase de 
doute et d'angoisse, elle vit un homme qui tenait une 
lettre où elle lut ces mots : € Crois, espère, et repens* 
toi. 9 Ailleurs encore, c'est une servante de campagne, 
MârU fille d'Olof, trop amie de la toilette, qui eut l'ef- 
froi d'apercevoir une figure de lemme avec des serpents 
noués à sa tête et enroulés autour de son cou. 

Il arrivait que des visions, racontées à mesure par le 
visionnaire, tinssent lieu du discours extatique propre» 
ment dit Cest ce dont l'évêque Butsch lut témoin à 
Tènfsbo. On lui présenta trois enfimts, deux fillettes et 
un gsrçoQ» comme a3rant reçu le doo des visions avec 
celui de parler en extase. Invitée par sa mère à se faire 
mendre, une des fillettes répondit qu'elle n'y était pas 
disposée en ce moment et qu'on ne pouvait pas prêcher 
sur cnmnwwMley sans y être poussée. CoeuBe k mère iB« 
sislidt (adodrons le bon sens de cette mère IX le peuvre 
enfiuit, en proie à une violente crise nerveore, tomba à 



542 BIBLIOTH^UB UNIVERSELLE 

la renverse sur le sol. Et sa compagne de suivre son 
exemple. Une ou deux minutes elles restent silencieuses^ 
les mains croisées sur la poitrine ; puis elles lèvent 1» 
tête et se mettent à rire en battant des mains. Au bout 
d'un instant, elles reviennent à elles, se frottent les yeux 
et déclarent qu'elles ont vu « la grande table du festin 
céleste. » La même scène se reproduisit dans le village 
d'Ek avec la nommée Suzanne Beckman, à qui les rap- 
ports officiels avaient déjà fait une notoriété. Une mise 
en demeure intempestive provoqua chez elle des con- 
vulsions suivies de transe. A certains gestes de ses mains 
et de ses doigts, et à certaines paroles qui sortaient de 
ses lèvres, on comprit qu'elle s'imaginait jouer de la 
harpe. A un moment donné elle prononça à voix basse 
le nom d'une sœur qu'elle avait perdue. On lui demanda 
pourquoi, et elle répondit, toujours sans se réveiller : 
« Je la vois dans la joie, en présence de Dieu. » 

Mais le symptôme culminant entre tous les symp- 
tômes, le plus propre à frapper les esprits, était celui 
qu'on désignait au moyen du substantif rop et du verbe 
ropa. Ne « criait » pas qui voulait. Tous les témoi- 
gnages concordent sur ce point : ce qui distinguait les 
« voix » authentiques des quelques simulateurs que l'épi- 
démie fit surgir, c'était l'impossibilité aussi bien de prê- 
cher avant l'heure marquée par l'Esprit, que de s'en abs- 
tenir une fois cette heure venue. L'impulsion à discourir 
pouvait se traduire sous la forme d'une injonction ver- 
bale. Un jeune homme de vingt ans, Johan Jonasson, 
qui avait eu des convulsions, mais aucune vision prémo- 
nitoire, se souvint d'avoir entendu une voix inté- 
rieure lui dire : « Tu dois parler », au moment où il 
tombait pour la première fois dans l'extase prophétique. 



D*ijm ÈnoÈmM tnwnq/n S4S 

Stitm Carlsdotter lut le même ordre, une nuit, dans tm 
gnnà livre à la reliure dorée et aux letues d'or. 

Cétait eo général ooochéa sur le dot et les yeox fer- 
mée que œi aotomatet prèdiean débitaient leon ha* 
rangoet ou psalmodiaient leurs chants. Au contraire hi 
veuve Ingrid se tenait debout, dans une raideur catalep- 
tique, ne s aperceraDt de rien, ne voyant rien, quoi* 
qu'elle eût les yeox ouverts. D'ordinaire, les malades 
une fois eodormb ne commeoçaient pas tout de suite à 
parler. L'auteur traduit par Michelsen dit avoir observé 
des mouvuoients qui les parcouraient, partant de l'extré- 
mité des doigts, gagnant les membres, soulevant Ul poi- 
trine et finissant par atteindre fai bouche. € Quelques- 
uns, ajoute-t-il, gisent en silence, pAles comme des 
morts et absolument immobiles, sauf le mouvement de 
la poitrine, qui se produit régulièrement avant que les 
crû commencent » Pendant les moments qui précé- 
daient l'invasion de l'automatisme verbal, l'aspect et 
l'expression des perso nn e s intransées trahissaient un état 
de gène, de mahûse. Puis des bruits vocaux se produi- 
saient ; d'abord inarticulés, ils devenaient plus distincts 
à mesure que la poitrine oppressée se mettait à respirer 
plus librement, et l'on percevait les notes d'une mélodie 
ou les mots d'un discours, tandis qu'un air de ravisse- 
ment, d'exaltation joyeuse, succédait sur le visage de 
l'extatique à fai tension pénible de tout à l'heure. 

Alors c'était un niiisellement, un flux torrentueux de 
paroles. Les mots se pressaient avec une rapidité inouïe» 
quoique sans bredouÔlement ni confusion. 11 n'était pas 
rare qu'à la parole s'i^outât le geste. Les discours et lea 
chant» duraient plus ou moins longtemps : parfois dix ou 
qutnae minutes, parfois deux, trois et même quatre 
heures. La fréquence desaeoès variait beaucoup d'un in- 



S44 BIBLIOTHÈQUE UMIVBBSBLLX 

dividu à l'autre : celui-ci en avait plusieurs par jour, 
celui-là deux ou trois par semaine, généralement aux 
mêmes jours et aux mêmes heures. A quelques excep- 
tions près, les malades au sortir de l'extase ne se souve- 
naient de rien, mais ils éprouvaient une sensation de 
soulagement et de détente. Il fallait cet exutoire à leur 
volcanisme nerveux. Chaque explosion était annoncée 
par les mêmes prodromes que l'apparition première de 
la maladie. Dans l'intervalle, les personnes élevées au 
rang de « voix criantes > ne présentaient rien d'anor- 
mal, sinon un certain affaissement physique, une expres- 
sion particulière des yeux, et un enrouement bien expli- 
cable après un si furieux travail du gosier. 

Il arrivait que l'échéance du phénomène pût être dif- 
férée, au prix des plus grands efforts et d'indicibles souf- 
frances. Certains en profitaient pour se retirer dans la so- 
litude, par crainte de l'autorité. Mais cette contention 
extrêmement pénible ne pouvait se prolonger et avait 
pour conséquence de redoubler la violence des accès. La 
veuve Ingrid fut l'héroïne d'une aventure très significative 
à cet égard. Hospitalisée par mesure de police, elle se 
trouvait dans la même chambre que cinq ou six autres 
personnes sujettes à « crier », — rassemblement qui, on 
le conçoit, n'était rien moins que favorable au succès de 
la cure. A plusieurs reprises, ainsi que ses compagnes, 
elle sentit l'impulsion connue la gagner. Sous l'empire 
de la terreur que lui inspiraient les remèdes prescrits, 
— bains froids, douches, massages, — elle réussit à 
se contenir, tout en poursuivant intérieurement le dis- 
cours qu'elle eût, étant libre, prononcé à haute voix. Le 
soir venu, dès que le surveillant eut fermé la porte, 
toutes les internées tombèrent à genoux, suppliant le 



HtSTOnU DUKI tPlOÉMIB MYtTIQVt 54$ 

aci ùc leur ép m gnei rintpirmtioQ êmm loQ^tompt 
qo'ellat teriieiit aa laarat Malt à pdne toiit-«llet ooii> 
chéet que le phénomtoe recommeoce. Pas diet toutes, 
œpeodanL Tandis que les unes cèdent à rautomatisoie, 
an risque d'être entendues et de |Ntnroquer une inter- 
Tention du personnel, les autres les maintîeonent de 
force dans leurs lits, les bâillonnent avec des draps et 
réussissent à éviter tout esclandre. On s'imagina bien* 
tAt que les voix avaient été réduites au silence par le 
bon eflet du traitement. Ingrid fut renvoyée comme gué- 
rie. Mais sitôt parvenue hors de la ville, elle dut donner 
libre cours aux paroles inspirées, qui jaillirent de ses 
lèvres avec l'impétuosité d'un 0ot trop longtemps endi- 
gué. Elle fit, tout en vaticinant, un demi-mille de die* 
min. Après quoi elle se sentit physiquement et morale- 
ment soulagée, fl /aiiaii quê cela êtyrUL 

Mais, plus prédsément, que disaient et que chantaient 
les c voix ? » 

Les cantiques étaient tous empruntés aux recueils eids- 
tanU. On se bornait, en (ait d'innovations, à adapter par- 
fois les paroles à des airs populaires au lieu de les chan* 
ter sur les mé l o dies du répertoire sacré. Quant aux dis- 
cours, c'étaient essen ti e ll e m ent des eihonatioos à la re- 
pentance, des appels à la conversion, des chargos à fond 
contre la b oisso n , le jeu, la danse, le luxe dans la toi- 
lette. Le soct à venir des mondains et des buveurs était 
dépeint sous les ooulean les plus eftayanles. U y avait 
des extatiques que leur insensibilité, complète en appa- 
rence, n'fwpèchail pas de s'apercevoir que tel ou tel, 
alcoolique notoire, était entré, et de tourner aussit^ 
contiu lui les feux de leur éloquence. IMbis ils dési. 
Ljcv 55 



54^ BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

gnaient nommément des défunts comme étant allés en 
enfer. Il leur arrivait même d'y envoyer par anticipation 
des vivants. Naturellement les prédictions relatives à la 
prochaine fin du monde et à l'avènement du règne de 
mille ans étaient à l'ordre du jour. Dans le langage imagé 
des orateurs, l'eau-de-vie recevait le nom de « vin de la 
colère »; les étoffes rouges, fort appréciées du beau sexe, 
devenaient la « livrée de Satan. » Des femmes terrorisées 
brisaient leurs peignes, jetaient au feu leurs atours, ca- 
chaient ceux de leurs vêtements qui pouvaient être ana- 
thématisés comme trop voyants. Pourtant certains ins- 
pirés protestaient contre le zèle formaliste qui donnait 
tant d'importance à ces questions d'ajustement, de même 
que contre la prétention d'annoncer l'époque du juge- 
ment dernier. « Ce sont de fausses voix, disaient-ils, qui 
indiquent l'époque où ces choses arriveront, de fausses 
voix qui ne parlent que vêtements, argent et or, perles 
et couleurs. Le mendiant dans ses haillons peut aller en 
enfer, tout comme le riche vêtu de soie peut aller au 
ciel. Déchirez vos cœurs et non pas vos vêtements, etc.» 
La facilité paradoxale de l'élocution, la correction de 
la forme, le style abondant et riche en images parais- 
saient inexplicables chez des personnes fort peu cultivées 
pour la plupart. Le timbre de la voix se modifiait aussi 
d'une façon frappante, ce qui contribuait à faire croire 
qu'on entendait des paroles venues d'en haut. Cepen- 
dant il n'y avait rien dans les discours, ni comme ter- 
minologie ni comme doctrine, qui ne pût être fourni 
par la mémoire consciente ou latente de ces gens nour- 
ris de sermons, de lectures bibliques, de pieuses exhorta- 
tions. Il ne s'agissait d'ailleurs pas de tirades apprises 
par coeur. Chacun exécutait sur le thème commun des 



D'UICB ÉrtOÉmB MYlTIQi;! 547 

Yariations qui tétnoignasent d'une certaine Uberté d'adap- 
tation oratoire. Cétait une improrliatioD alimentée par 
des dichës suboonsdenta. A cette origine le rapporte un 
caractère de cet harangues qu'on retroure cbex beaucoup 
d'orateurs de réunions religieuses. Les images, les idées 
se juxuposent sans ordre réel, sans progrès logique de 
la pensée. Void, à titre d'échantillon, le commencement 
d'une allocution de Mftrta, U jeune 8er\'ante dont il a 
été question plus haut: 

« Au iMNn de Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit t Amis 
qui cherchez le ciel, priez tous pour moi, pauvre ver de terre ! 
Oui. comment oaé-)e remuer la bngue pour parler de pénitence, 
moi qui n'ai pas (ait pénitence? Mais ce que je dis n'est pas une 
plaisanterie, ni une (antaisie humaine, c'est un miracle de Dieu I 
Si c'est une parole déloyale que je prononce, oh alors I doux 
Seigneur Jésus. 6te-moi la parole! Oui. que je ne puisse plus 
remuer la langue, que je ne puisse plus me tenir sur mes pieds. 
Mais soyez certains que c'est une œuvre menrclUeuae de Dieu, 
et non mon œuvre. Chers pèlerins, qui avci-vous pour guide 
dans cette courte vie ? Là est le sérieux de la question. La demi- 
conversion ne compte absolument pas. U dut Id prière sur 
prière, cris sur cris au nom de Jésus. Nous vivons certainement 
sous la troisième malédiction. H y a Id des désordres de toute 
espèce, et nous avons besoin de beaucoup de luttes, de beau- 
coup de larmes et de beaucoup de souflhwces, si nous voulons 
en sortir. Beaucoup croient ici que les voix sont un artifice de 
Satan, et le diable les a séduiU de telle sorte qu'ils croient que 
le diable peut prêcher la repenUnce et la conversion. Le peuple 
cbolsit récorce. et laisse tomber le noyau. Christ. De là vient 
l'ave u glement...,» 

bi amsi de suite, il n y a pas de raison pov qu'im 
di«£»urî de ce genre ne se prolonge pas indéllninient. 



54^ BIBLIOTHÈQUB UNIVERSELLE 

On sait qu'aux yeux du vulgaire l'absence de prépara- 
tion professionnelle, dans l'exercice d'un art quelconque, 
est un grand élément de succès. Il ne manque pas de 
gens pour encenser les peintres et les musiciens ama- 
teurs aux dépens de ceux qui ont bonnement appris 
leur métier. On sera toujours prêt à trouver en dé- 
faut la science d'un docteur en médecine, mais toutes 
les bévues possibles n'entameront pas le prestige d'un 
reboûteur, d'une guérisseuse, bref de ceux qui « ont le 
don. » De même le « cher frère », jamais à court de ba- 
nalités pieuses assemblées au petit bonheur, se fera 
mieux écouter d'un certain public que le prédicateur let- 
tré qui cherche à mettre de l'ordre dans ses idées. Celui- 
ci a étudié; il n'a pas «le don.» C'est encore bien autre 
chose quand l'extase, cette forme religieuse du somnam- 
bulisme, libère le mystique de toute timidité et de toute 
contrainte, ouvre l'écluse de tous ses ressouvenirs subli- 
minaux, et par son cortège de symptômes physiques et 
d'aspects impressionnants le met en posture d'inspiré re- 
cevant du ciel tout ce qu'il doit dire. 

Aussi la popularité des « crieurs » était-elle extrême. 
Pour les voir et les entendre, des foules s'écrasaient dans 
leurs maisons ou stationnaient de longues heures en plein 
air, la nuit comme le jour. C'était pour le peuple un 
grand scandale qu'on eût recours à la médecine contre 
des manifestations du Saint-Esprit. En plusieurs endroits, 
ce sentiment se traduisit par des actes de violence. Dans 
ses tournées médicales, le D' Skôldberg se trouva en 
péril plus d'une fois. Un pasteur, poursuivi par une 
bande d'énergumènes armés de pierres et de bâtons, ne 
dut son salut qu'à la rapidité de ses chevaux. Une fa- 
mille dont le chef n'avait pas voulu se joindre aux exal- 



mtroimi ouin éfidéiiii stystiqui S40 

t^ fut obligée de prendre la faite. Le D' Skùldberg, qui 
se rendait prëdtément sur les lietu où cet érénementi 
se passaient, fut averti qu'il y aurait pour loi danger de 
mort à continuer sa route. Ailleurt, dans une chambre 
où des « voix » se ûdsaient entendre, il dut s'échapper 
en sautant par la fenêtre, tant les aaristants fiusatiques le 
serraient de près. 

Comme la faveur publique se manîiestait parfois à 
regard des privilégiée de l'extase par de palpables libé- 
ralités, il y eut des cas de simulation intéressée. On pré- 
tend que des parents ensrifnaient à lem eofimta à imi- 
ter les gestes et les élocobratioDS des e crietirs » pour 
obtenir ainsi des dons en argent ou en nature. A côté 
du lucre, qui ne perd jamais ses droits, on compr e nd 
que l'ostentation, Tamour-propre aient joué id un rôle 
comme dans tous les mouvements analogues. Mais ce 
ne sont U que des adjuvants; la oootagioo psychique 
est assez puissante poin agir par elle-même. 

Souvent le délire prophétique s'emparait de gens ve- 
nus en simples curieux ou même avec des disponlions 
hostiles. Il arrivait aux « voix » d'annoncer que tel ou 
tel prophétiserait, et cela ne manquait pas de se produire. 
Des penoones ayant reçu cet appel se mettaient au lit 
et attendaient plusieurs jours durant l'apparition des pce- 
mien symptômes. Ces prédictions d'un eflei sqggesdf si 
sûr résultaient peut-être elles-mêmes d'une certaine dis- 
position télépathique chez le sujet en extase. On de- 
mandait à Stina Carlsdotter, spécialement douée à cet 
égard, comment il lui était possible de discerner les per- 
sonnes appelées à prêcher. Elle répondit qu'étant endor- 
mie (intransée>, elle voyait se pr é s e nt er à son esprit 



5S0 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

« non seulement la figure » corporelle et extérieure, 
€ mais toute la personnalité » de ces candidats à l'inspi- 
ration, de telle sorte qu'elle en gardait une impression 
durable. En même temps elle entendait une voix qui lui 
disait: « Celle-ci doit crter. » Revenue à l'état normal, 
elle apercevait la personne qui lui avait été ainsi dési- 
gnée, la reconnaissait et lui adressait cette mise en de- 
meure: « Tu dois crier après moi. » Parfois aussi, en 
pleine extase, elle s'arrêtait de parler, — interruption 
qui lui coûtait une semaine de maladie, — parce qu'elle 
percevait la présence de quelqu'un dont l'automatisme 
s'emparait et à qui elle se sentait obligée de céder la 
parole. Ceci illustre pour nous la recommandation que la- 
pôtre Paul faisait aux prophètes de son temps: «Si l'un 
reçoit une révélation pendant que l'autre parle, que celui- 
ci se taise » (i Cor. 14,30). Cette recommandation peut 
paraître vaine, adressée à des extatiques incapables de 
gouverner leur propre parole. Elle s'explique s'il est 
prouvé que l'observation d'une consigne mentale se con- 
cilie avec les états somnambuliques les plus profonds, que 
ces états, d'autre part, favorisent la télépathie. 

Les jeunes prédicantes éprouvaient les unes pour les 
autres une tendre affection qui se manifestait en toute 
rencontre par des embrassements et des caresses. Il sem- 
ble que leur faculté de se reconnaître sans se voir fût en 
rapport avec cette mutuelle attraction affective. C'était 
la contre -partie de la douloureuse répulsion qui leur révé- 
lait rapproche d'un libertin ou d'un buveur. On se sou- 
vient de cette Suzanne Beckman qui eut une extase avec 
visions en présence de l'évêque Butsch. « Pendant qu'elle 
parlait, raconte celui-ci, la nommée Lotta Andersdotter 
(aussi une « voix » connue) entra doucement dans la 



OUICB ÉnOÉlCU MYtTIQVt SS* 

chambre, sans que Somme la vit ou fut en état de t'en 
aperœroir par les moyens ordinaires. Cependant elle 
demanda aoasttôt : « Lotta n'est-elle pas id ? » Et sur la 
réponse affirmative qui lui fut ûute, elle appela Lotta 
auprès d'elle, la serra contre sa poitrine et l'accabla de 
caresies.... A son réveil, elle se souvint d'avoir embrassé 
sa compagne, ma» non pas d'avoir causé avec quelqu'un 
d'autre. » 

11 n'y a pas à s'étonner de ces juvéniles ellusioiia. La 
maladie de prédication, comme toos les états psychiques 
analogues, (Usait s'épanouir des instincu et des tendances 
cachés d'ordinaire ou peu apparents. Sentimentales, pas« 
sioonées, ces adolescentes trouvaient la jtistificatioo et 
pour ainsi dire l'emploi de leurs élans de tendresse dans 
1 aitirmation du lien m3rstique qui devait unir des sœurs 
de foi et d'inspiration. 

Cet essor donné à la vie affective peut favoriser par 
contre-coup de regrettables impulsions. Ce n'est pas 
q 1 on ait eu à relever, k la charge des « crieurs » de l'un 
et (le l'autre sexe, des 6uts d'immoralité. Rien en tout 
(as. dans nos documents, n'autorise une supposition pa- 
retlle. Mais quelquefois on voyait le diabolique se mêler, 
voire se subrtittier au divin ; des images néfitttaa fisisaient 
irruption dans le champ de la conscience au lieu de celles 
qui se traduisaient en saintes hymnes et en discours édi- 
fiants. Un valet, saisi des sptaoMS prémonitoires, en fut 
exaspéré et proféra d'affreux jurements, "^ caricatiffe 
impie du m de l'inspiration. Les contorsions qui caracté- 
risaient la première phase de la maladie auraient parfai- 
tement pu passer pour des signes de possession démo- 
' v;iie. Dans certains cas, ce côté du phénomène s'ac- 
tait d'hiquiétante façon. Un témoin raconte avoir vu 



552 filBUOTH&QUB UNIVERSELLE 

dans une maison huit à dix personnes hors de sens, qui 
aboyaient comme des chiens, hurlaient comme des loups, 
sautaient, dansaient, se roulaient sur le sol. Voilà une 
belle scène de zoomanie, variété de démonomanie bien 
connue chez les hystériques modernes comme chez les 
anciens possédés, et qui consiste à se croire changé en un 
animal dont on imite les gestes et les cris. Ce que nous 
savons aujourd'hui du symbolisme des rêves, — les pro- 
duits de l'imagination subconsciente peuvent à bon droit 
être assimilés aux rêves, — nous incite à penser que ces 
fantaisies animales traduisaient un réel sursaut des ins- 
tincts inférieurs avec lesquels la contagion mystique 
entrait en conflit. 

Dans ces répercussions mêmes on a la preuve de la 
tendance spiritualisatrice du mouvement. S'il développa 
trop souvent un superficiel ascétisme, il eut néanmoins 
d'appréciables effets moraux : ivrognerie enrayée, ca- 
barets fermés, pécheurs arrachés à leur inconduite. A 
Rydaholm, il y eut dans l'espace de deux semaines 
soixante et dix distillateurs qui déclarèrent renoncer 
à leur industrie. Mais ces résultats paraissent avoir 
été généralement assez éphémères. On lit à ce su- 
jet dans le Répertoire de Bruns : « A peine faut-il s'éton- 
ner de ce que, maintenant l'épidémie passée, presque 
toutes ces conversions aient eu le sort de la paille em- 
portée par la tempête. Parmi les milliers d'individus qui 
ont été touchés, il y en a bien peu qui n'aient repris 
leur ancienne vie : pieux s'ils étaient pieux, et de la 
même piété soit de conviction soit d'apparence, tièdes 
comme auparavant, mondains comme auparavant, hon- 
nêtes ou non selon qu'avant la crise ils vivaient ou 
non honnêtement. Bref on peut le