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Full text of "Bulletin de l'Académie delphinale"

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BULLETIN 



VACABÉBia 



STTLLETZ» 



DE 



L 4CADËN1E DELPH1N4LE. 



Tam 2"". 



^6^ 



r O 




IMPRIMEniE DE PRUDHOlHME, 

Rue Lafayette , N«44. 



1949. 



BULLETIN 



&>a a*ii(B^iQ>âsaaa Q>aai!psui84i&a< 



• b 



BTÂT 

DBS MEMBRES DE L'ACADÉMIE DELPHINAI^K. 



MKMBRBS RiSlDAHTSy BARGAS D*APRiS L'OEDRB 
CHBONOLOGIQUB DBS ÉLECTIONS^ 



MM< 



Duehesne^ avocat. 

Ducoin^ consenratenr de la biblioihèqne de Greno- 
ble. 

Pettenc^ préfet de nsère. 

Berriai (Hagiies), ancien maire de Grenoble. 

Imberi-Deêgranyes (Galixte) , conseiller k la Cour 
royale de Grenoble. 

MaUein (Jnles), professeur à la facalië de droit de 
Grenoble. 

Gautier père^ doyen de la fecuUë de droit de Grena* 
ble. 

Boyê (Albert da), ancien magistrat. 



Berihier^ juge de paix. 

Crozei (Louis), inspecteur divisionnaire (en retraite) 
des ponts et chaussées. 

Leroy ^ docteur en médecine. 

Badan^ propriétaire et littérateur. 

Crozei (^é\\£)^ avocat. 

Burdei (Victor), professeur à la faculté de droit de 
Grenoble. 

Taulier (Frédéric), maire de Grenoble. 

Fauché-Prunelle (Alexandre), conseiller à la Cour 
royale de Grenoble. 

TVitc/ftfr (Jules), chef d^institution. 

Autiae^ avocat. 

Duporê^LamUeUe^ président de chambre à la Cour 
royale de Grenoble. 

VetUavcn (Mathieu de), avocat. 

f^eniavon (Casimir de), avocat. 

Joffre^ docteur en médecine. 

Berihin (Vital), homme de lettres. 

Rey (Joseph-Auguste), avocat. 

Nadaud , premier président de la Cour royale de 
Grenoble. 

Palru^ professeur de philosophie au collée royal 
de Grenoble. 

Eymard'Duvemay atné^ avocat. 

Vemei^yjgt au tribunal civil de Grenoble. 

Mtchal j juge suppléant au tribunal civil de Gre^ 
noble. 

DalbouêetèrOf avocat. 

Charbonnel^Salhy avocat. 

Damiard^ avocat. 

Saini^Maurice (de), propriétaire. 

Lemps (de), curé delà paroisse de Saint-André. 



Çtdnan^ professear k la fiBiooltë de droit de Greno- 
Ue. 

Gmtiier /Uêf êfâhêtiini de M. le procureur da roi& 
GreDoble* 

Rêusêelêif profeeeear au séminaire de Grenoble» 

Piaê^Longehamp-Dupré ^ avocat. 

Gemwv^y^ corë de la paroisse de Saint-Louis^ 

CunUj ingénieur des ponts et chaussées. 

Chamban , directeur du petit séminaire de Greno- 
ble. 

Baurdaij professeur de mathématiques* 

Hêtm^nauêi secrétaire de Tacadémie de Grenoble, 



MEMBRES COBaBSPONDAHTS. 

MM. 

Berriat-Saini-Prix père , professeur à la &cntté de 
droit de Paris. 

ChampoUian-Figeoe^ conservateur de la bibliolhè" 
que royale, à Paris* 

Faute (Félix), pair de France, & Paris. 

Béranger^ pair de France. 

Prévoëi (Constant;, professeur de zoologie à la fa- 
culté des sciences de Paris. 

Berriai-Saini^Prix flU (Charles), procureur du roi 
à Pooioise. 

PdUu (Auguste), professeur à la faculté de droit de 
Paris. 

Berliot (Hector), compositeur à Paris. 

Mermet (aîné), historien à Vienne (Isère). 

Terreboêee (Alfred de), ancien député. 



8 

Monnier de la Sizeranne^ député. 

Hier (Jules), inspecteur des douanes. 

Dauese (Benjamin), ingénieur des ponts et chaus- 
sées. 

Massas (Adrien de), capitaine d^artilierie à Saint- 
Etienne. 

Vicat^ ingénieur en chef des ponts et chaussées. 

Mesnard^ conseiller à la cour de cassation. 

Real (Félix), député. 

Mollet^ professeur de philosophie au collège royal 
de Versailles. 

Bineau (Amand), professeur de chimie à la faculté 
des sciences de Lyon . 

Ferrioi^ recteur honoraire de Tacadémie de Greno- 
ble, à Saint-Ismier. 

Atidéy lieutenant-colonel du génie, à Paris. 

Caumoty inspecteur de Tuniversité» à Paris. 

Laplane (Edouard), à Sisteron. 

Saini-j4!ndéol(de)/Us^ à Moirans. 

Chauffard^ médecin en chef de Thôpital d'Avignon. 

Hombres-Firmaz (d^), à Alais. 

Maignien^ professeur de philosophie à Dieppe. 

Decorde^ conseiller à la cour royale de Rouen. 

Roux-Ferrand^ homme de lettres à Paris. 

Cavard^ avocat, juge suppléant au tribunal de Mon- 
télimar. 

Cholei^ docteur en médecine à fieaune-la-Rolande. 

SabaUier^ curé de la paroisse de Sainte-Anne, à Mont- 
pellier. 

VincerU^ maire de Briançon. 

Laiour^ président du tribunal civil de Briançon. 

Balihasard (de), receveur particulier des finances. 

Chérias (Jules), juge-suppléant au tribunal de Gap. 



Meigé^ avocat à Gaslelnaudary. 

Beryerref professeur de musique à Gien. 

JMorme^ bibliothécaire et conservateur du musée & 
Vienne (Isère). 

MasMs (Charles de), littérateur à Paris. 

Niehei^ professeur à Técole préparatoire de méde- 
cine de Lyon. 

Pansardy auteur tragique à Vienne (Isère). 

Gauy coré à Luce-la-Groiz*haute. 

Miehelety historien, à Paris. 

Ladoueette^ ancien préfet, à Paris. 

Blaneheiy procureur général h Nîmes. 

GfûpioMJ (Gustave), substitut de M. le procureur du 
roi à Saint-Marcellin. 

Gautier (Théodore) , conseiller de préfecture à Gap. 

Blancy pasteur à Mens. 

Ducoin (Auguste), avocat et homme de lettres & 
Paris. 
Pina (Charles de), à Montbrison. 



40 



Séance è«i • Janvier tS4C. 

Ouvrages reçus : 

1"* Du prêtre^ de la femme ^ de la famille^ itt-S*", par 
M. MicHELETi membre correspondant ; 

2^ De rineiituUon de Pavocai dee pauvree dane le 
royaume de Sardaigne^ eidefuiiliiéd^une inetUuUon de 
ce genre en France ^in-S^^p^LV M* DubbuX) substitut du 
procureur du roi près le tribunal de Troyes* 

M. Vernet fait un rapport sur divers opuscules de 
M. LadoucetlCy réunis en un volume intitulé : Mélan- 
gée. 

Ces opuscules, les uns en prose, les autres en ttfrs, 
et de genres différents, renferment en général , sous la 
forme de contes ou d^apologues, de vifs et piquants ta- 
bleaux des mœurs ou de la civilisation de notre épo- 
que, tableaux où Ton reconnaît en même temps la 
science du savant érudit, la plume de Pécrivain spiri-> 
tuel, et la finesse d'^observation du critique moraliste. 

Ainsi, en faisant des critiques de mœurs ou des le- 
çons de morale, M. Ladoucette déploie tantôt ses con* 
naissances historiques, et tantôt ses talents d^archéo- 
logue ou d^antiquaire ; ainsi, dans un entretien entre 
des lunetiee et un lorgnon j Tauteur trouve Toccasion de 
retracer Thistoire du verre chez les anciens et chez les 
modernes; ainsi, dans un dialogue entre un celiomane 
et une pierre^ Fauteur fait de la morale avec de Par- 
chéologie. 

Le rapporteur rend successivement un compte très- 
sommaire de la plupart de ces opuscules dont il fait 



n 

quelques courtes cittlions; il menUonDe, entre 
des fragments philosophiques sof la vieillesse, sur Ta- 
mitië, sur la pudeur » un ëloge des femmes dites lai- 
des, un article sur le oui et le non dans la bouche des 
femmes, des notices biographiques sur le poète Vigée, 
sur legénëral Miollis, sur le comte Boulay de la Meur- 
the, sur le littérateur Bouilli. .., et il termine en di- 
sant que des i(f^/a9i^e^ sont toujoursintëressants quand 
ils sont dus, comme ceux-ci, à une plume exercëe dans 
les divers genres de littërature. 

H. Albert du Boys lit le rapport suivant sur les pro- 
grès des sciences archéologiques et historiques en 
France: 



Messieurs , 

Vous avez voulu sans doute , eu me rappelant sur le 
faoteoil par vos honorables suffrages » cooronner en moi » 
à défaut d'autre mérite > l'exactitude et le lèle dont j'ai tâché 
de faire preuve pendant le. temps de ma présidence anté- 



Pour justifier votre bienveillance» je m'efforcerai de 
marcher sur les traces de mon prédécesseur» qui semble avoir 
consacré tous les loisirs que lui laissent ses fonctions judi* 
daires» à la culture de plusieurs branches des sciences physi- 
ques et morales» dont il s'occupe avec un succès constant et 
ane infatigable activité. 

En ce moment» secondé par loi et par les antres membres 
désignés de la commission annuelle d'archéologie et d'his- 
toire» je vais m'occuper de la première partie d'un rapport sur 
Tétat et les progrès de ces sciences; vons y verres» Messieurs» 
qoe je me suis efforcé de mettre à profit» pour l'Académie 
delphinale» mon absence de son sein pendant près d'une 
année. 

Mon séjour à Paris» durant l'hiver de 1845» m'a permis 



12 

d'assister à plasienrs coors da collège de FranGe, de la 
facallô des lettres et de la bibliothèqae royale. Je suis done en 
position de tous rendre compte , dans les limites de mes 
éludes, des progrès des sciences archéologiques et historiques» 
constatés dans l'enseignement oral de nos plus célèbres pro- 
fesseurs. Mes honorables et sarants collègues , plus versés 
que moi dans certaines spécialités, telles que la géographie, la 
numismatique et la paléographie , pourront compléter la 
revue que je vais commencer en ce jour en faisant l'analyse 
des travaux produits ou inspirés par l'Académie des sciences 
morales et par celle des inscriptions et belles-lettres. Cette 
revue devra d'ailleurs comprendre encore les ouvrages sur 
ces matières, publiés en dehors de toute inspiration et de tout 
encouragement officiel, soit du pouvoir, soit des diverses 
classes de l'Institut. 

Sous le rapport de la science archéologique de l'antiquité, 
le cours le plus remarquable qui se fasse à Paris est sans 
contredit celui de M. Letronne , doyen du collège de 
France. 

Les savants du nord de rEurope, qui se moquent quelque- 
fois et avec raison , de l'érudition hâtive et de seconde main 
des Français de notre époque , font exception pour M. Le- 
tronne aux reproches qu'ils nous adressent. M. Letronne n'a 
pourtant rien de nébuleux ni de vague comme Fécole germa- 
nique, qui est forcée de lui rendre une si éclatante justice. 
Esprit net, sagace et précis, il aime à s'enfoncer dans les 
époques les plus ténébreuses de l'histoire et à y porter le 
flambeau de sa lumineuse critique. Ses premières études 
avaient été dirigées vers l'antiquité grecque; mais depuis les 
découvertes des ChampoUion et des Rosellini, depuis l'explo- 
ration des temples et des caveaux funéraires de Memphis et de 
Thèbes par plusieurs savants et artistes anglais et français, 
il s'est adonné presque exclusivement à l'archéologie égyp^ 
tienne. Sans qu'il soit jamais allé lui-même sur les bords du 
Nil, le royaume des Pharaons lui est connu comme s'il avait 
été le sujet de ces princes et leur contemporain ; par lui ont 
été éclairés divers points de chronologie comparée , restés 
obscurs jusqu'à lui ; il a profité admirablement des lueurs que 
le génie de notre compatriote et ex- collègue H. Champolliou 



13 

a jetées tor qoelqaes points de TécrUare hiéroglyphique ; de 
plo8 , oo loi doit d*aYoir relevé des milliers d'ioscriptions 
grecques et cophles qu'il citeet qu'il rapproche avec bonheur, 
pour achever de reconstituer l'histoire de la vieille Egypte , 
cachée dans les profondeurs mystérieuses de ses nécropoles 
et de ses sanctuaires. Enfin , il en décrit les monuments , les 
dessins et les statues comme s'il les avait étudiés sur les 
lieux , et il abonde en aperçus fins et ingénieux sur les types 
caractéristiques et les phases peu variées de l'art égyptien , 
depuis la fabuleuse Isis jusqu'à la dynastie grecque des 
Plolémée. 

La parole de M. Letronne n'est pas précisément brillante» 
mais elle est incisive et facile; s'il n'est pas éloquent, il est au 
moins abondant et disert; c'est le genre d'improvisation qui 
va le mieux à cette série de dissertations qui composent son 
cours et qui lui donnent l'attrait scientifique de problèmes 
toujours nouveaux nettement posés et clairement résolus. 

L'école historique nouvelle reproche à ce respectable vété- 
ran de la science , de manquer d'esprit de généralisation ; do 
ne pas s'élever à des vues d'ensemble ; en un mot, de n'avoir 
pasde profondeur philosophique. Mais s'il possédait œs qua- 
lités intellectuelles dont on le dit dépourvu , je ne sais s'il 
pourrait en faire usage, sans se détourner du but qu'il s'est 
proposé dans son cours. Peut-on, en effet, se livrer à descon- 
sid^tions générales et abstraites sur des faits qu'il faut 
exhumer un à un, en les arrachant péniblement du fond des 
décombres où ils gisent enfouis? A lui de ramasser des ma- 
tériaux , de les débarrasser de la poussière des siècles, de les 
étiqueter, de les mettre en ordre et d'en construire un édifice 
qui garde fidèlement les traits du passé. A d'autres écherra 
plus tard la mission de se livrer à des considérations morales 
sur les résultats d'un si immense labeur. Mais avant de travail- 
ler à la philosophie de l'histoire d'une nation , il faut d'abord 
laisser faire cette histoire (1). 



(t) En dehors même de son coors , M. Letronne ne cesse de travail- 
ler à la restitution de Tintiquité égyptienne. On peut voir le cnrieox 
travail sur la table d'Abydos qn*il vient de publier à Paris dans le 
/awmal d$$ tavants. 



14 

' AiDsiylascieDoesemontredaDSSoneipresiion luplas sereine 
ei la plus désintéressée de tonte préoccupation contemporaine, 
religieuse ou politique, quand elle monte en chaire avec 
M. Letronne. Les auditeurs qui se pressent autour de lui smit 
en général des hommes studieux de tous les âges , des ▼oya^ 
geurs venus d'Orient qui aiment à repasser ou à approfondir 
des notions incomplètes et recueillies à la hâte. Cette même 
salle, alors tranquille et silencieuse, prend un aspect bien 
différent quand deux collègues de M. ]L>etronne » M. Hichelet 
et M. Qttinet, lui succèdent dans sa chaire : la majeure partie 
de l'auditoire de ces professeurs se compose de jeunes gens 
qui Tiennent chercher là , non plus une instruction Tariée et 
solide, mais un alimeiit funeste à de haineuses prévenlioaa. 
Nous n'avons point à nous occuper ici de M. Quinel» qoi 
fait un cours de littérature. Quant à M, Miehelet , nous avons 
entendu de lui, dans d'autres temps > d'admirables leçons amr 
l'histoire et sur Vart du moyen dç€; mais l'année dernière, il 
faisait des excursions dans \e, domaine brûlant des passions 
du jour. Tout esprit de partialité 1^ part, son talent ne noua 
parut pas y avoir gagné* Ce n'était plus cet étonnant et bril- 
lant assemblage des qualités de l'artiste et de celles del'éra- 
dit , cette espèce de fraîcheur historique due à la fois k la 
nouveauté des documents et à l'originalité native des aper-^ 
çus. Ce n'étaient plus ces inspirations heureuses et fécciidea 
sortant comme d'elles*mémes dHin sol jusque-^là méconnu em 
mal exploré. C'étaient des redites éternelles sur des questions 
débattues dans des milliers de volumes depuis près de deux 
siècles, et on assistait avec peine aux efforts d^on eaptit si 
distingué pour imaginer quelque chose de nouveau sur 4ea 
sujets aussi usés et aussi vieillis. Cependant, disona-Ie à 
l'honneur du célèbre auteur de VHîêtoire ronminê et de TiKt- 
taire de France, la seconde partie de son cours de l'année 
dernière annonçait déjà un retour aux objets des véritables 
études de sa vie littéraire jusque-là si bien remplie. Il avait 
commencé l'histoire des agriculteurs au moyen âge, nous 
croyons qu'il la continue maintenant, et que ce torrent, un 
moment débordé , est désormais rentré dans son lit. Quapt à 
l'ouvrage qui a été le fruit et comme le résumé des trop Ion* 
gués digressions auxquelles il s'est livré, il m'a été remis par 



15 

l'anteor pour notre JcoiémiÊf e( il len Tobjel d*an rapport 
spécial fait par l'un de voua. 

Noos regrettons yivement qoe cette espèce d'épisode dans 
i'ensdgnement dn professeur ait snapendu et retardé la suite 
de ses publications sur VH%$ioir€ de France* Ses deoi derniers 
Tolaoïes, snr Gbarles ¥11» sur Louis XI et Cbiirles^le-Témè^ 
raîre, noas paraissent bien supérieurs au eommeneeroent de 
cet ouvrage. On y trouve moins de conjectures hasardées , 
Boins de brillants paradoxes. Nons avons même appris avec 
plaisir, comme un trait de conscience historique, qqe H. Mi«> 
chelet a pour habitude de communiquer les diverses parties de 
son travail aux hommes qui ont le plus approfondi chacune 
des quesliona spéciales qu'il y soulève. Ainsi , les chapitres 
relatifs à rAnglcterre ont passé sous les yeux de M. Thomas 
Wright : MM. Monnard et Vulliemin » les continuateurs de 
Jean de MuUer, ont revu la partie de la Suisse ; MM. Lens et 
St-Genois de Qaud » les récits consacrés à la Flandre. 

Le style de M. Michelet se ressent de la sûreté toujours 
croissante de son érudition : il devient plus ferme» moins sac- 
cadé et 9 si j*ose le dire , moins nébuleux. Cepeudaut , nons lui 
reprocherons encore de réduire trop souvent ses grands 
tableaux d'histoire à n*étre que des tableaux de genre. S'il 
décrit une bataille, il se bornera à indiquer l'incident et la 
cause particulière qui auront décidé la victoire ou la défaite. 
Il négligera des événeinents importants par eux-mêmes» 
parce qu* il n'anra découvert snr ces événements aucun docu- 
ment original qui réveille la curiosité ou qui prête à un effet 
dramatique, peut-éire aussi parce qu'il n'aura pas sn com- 
ment les lier avec son système général sur les progrès de la 
civilisation française. Quand on veut à la fois^ comme lui, 
être narrateur et philosophe, il ne faudrait pas que l'une de 
ces qualités nuisit en rien à l'autre. 

Il n'en est pas moins vrai que son Histoire de France, qui 
semblait d'abord inférieure à son Bisiaire romaine , sera , si 
elle s'achève, un des monuments littéraires les plus remar- 
quables de notre époque. Les hommes éclairés la liront avec 
fruit, et ils y trouveront un sujet fécond de méditations politi- 
ques et philosophiques , lors même qu'ils n'adopteront pas 
une grande partie des idées de l'auteur. 



16 

Si y da collège de Francei nons passons sous les Toutes de 
l'aDtiqae Sorbonne, nbas trouverons encore l'histoire calli— 
▼ée a?ec succès. Dans la faculté de théologie , Tabbè Jager 
rachète les défauts de son accent alsacien et de sa pesante im- 
provisation parla réunion de tontes les qualités qui constituent 
un solide enseignement. Chez lui, le fond est aussi remarqua- 
ble que la forme orale est peu attrayante. Aussi, ses leçons , 
reproduites dans des recueils spéciaux, sont plus Intéressan- 
tes à lire qu*à entendre. A la vaste érudition de la science 
germanique, il joint la sagacité et la clarté de la critique 
française. Aucun écrivain n'a étudié et raconté avec plus de 
profondeur les premiers schismes qui ont divisé l'Eglise , et 
surtout celui de Photius» dont les funestes conséquences 
durent encore. Le cours de l'abbé Jager est un beau modèle 
de la méthode qu'on pourrait employer pour enseigner l'his- 
toire dans nos grands séminaires. 

A côté de la faculté de théologie, la faculté des lettres, et à 
côté de l'histoire de l'Eglise, l'histoire profane. M. Rossew 
St-Hilaire expose avec élégance les annales du midi de l'Eu- 
rope et en particulier de la péninsule Ibérique. Son enseigne- 
ment se résume dans une histoire d'Espagne dont trois volu- 
mes seulement ont paru, et qui doit en avoir huit ou dix. Nous 
désirerions plus d'activité dans cette publication, qu'il est à 
craindre de ne pas voir s'achever. C'est pourtant un ourrage 
qui manque à notre littérature , et qui serait d'autant plus 
sûr d'un légitime succès, qu'il aurait à remplir une lacune 
réelle. 

On peut reprocher à M. Rossew St-Hilaire de trop aimer les 
résumés brillants, les tableaux d'ensemble, qui font facilement 
supposer au vulgaire plus de recherches et d'efforts qu'on n'en 
a fait réellement. Le style de cet historien est ferme, soutenu, 
mais peut-être un peu trop fleuri. Le rhéteur s'y fait sentir 
plus que l'homme politique ou le philosophe. 

M. Lenormant, dans sa chaire d'histoire du moyen âge, 
semble reprendre en sous-œuvre, avec des vues différentes , 
le cours de M. Guizot, dont il est le suppléant et l'ami. La 
parole de M. Lenormant a quelque chose de sobre, de ferme 
et de grave qui commande l'attention et inspire la confiance. 
On sent qu'on marche avec lui sur un terrain solide où aucun 



17 

Cms IMS n'est à craindre. Il donne loyelment pour douteux 
tout ee qtti est conjeetnral » et n'aflinne rien que ce qui est 
éts jé de preuTos incontestables. On sent en lui, ce qui est rare 
peut-être par le temps qui court, Tbomme qui préfère le vrai 
an brillant» et qui ne sacrifierait pas la plus petite portion d'une 
conTiction acquise, au désir de produire un effet dramatique 
on de surprendre desappiaudisseroeots dans un jeune audi- 
toire facile à passionner. En parlant des révolutions du 
moyen âge et des querelles du sacerdoce et de l'empire, le 
professeur lafque arrive ordinairement, quoique par un che* 
min dlfTérent et tout à fait à lui , aux mêmes résultats que le 
prêtre allemand qui fait, dans une cbatre voisine, l'histoire de 
la papauté. Mais la partie de ce cours, qui, par la grandeur 
et la nouveauté des aperçus , peut être regardée comme nne 
création de génie, c'est celle oà M. Lenormant a tracée 
grands traits l'histoire de l'origine de l'islamisme et de ses 
révolutions intérieures. Là , rien n'est hasardé , et pourtant 
presque tout est nouveau. C'est le dernier coup porté à cette 
espèce d'apothéose de Mahomet, à laquelle avaient été cou- 
dnits les partisans du progrès fatal et continu de l'humanité, 
par cela seul que Tauteur du Coran est venu après celui de 
l'Evangile, et que l'islamisme a succédé au christianisme 
dans une partie de l'Orient. Quand on n'est pas gêné par cet 
axiome qu'on s*est posé d'avance comme une espèce de 
dogme , à savoir : que Thumanité ne peut jamais faire nulle 
part de pas rétrogrades, on n'est pas obligé de se torturer 
l'esprit pour montrer comment les Omar et les Soliman ont 
servi les progrès de la civilisation. Du reste, rien de plus 
ingénieux et de mieux démontré, dans le cours du savant pro- 
fesseur, que les modifications du califat de Bagdad séparant, 
presque à l'instar de la papauté catholique, le sceptre spiri- 
tuel du ministère temporel, au moins pendant un grand 
nombre d'années, quoique Mahomet eût paru unir indissolu- 
blement les deux puissances dans la même main. 

Quand M. lenormant eo sera arrivé à nos temps modernes, 
il pourra s'étonner à bon droit de la recrudescence d'admira- 
tion qu'on manifeste pour cette religion défaillante qui a 
retenu ses sectateurs au niveau de nos connaissances du dou-^ 
lième siècle, pendant que notre civilisation chrétienne faisait 

T. II. 2 



18 

"des pas de géant ; ii pourra demander pourquoi on témoigne 
tant d'intérêt à ce gouTernement fanatique qui martyrise 
dans le Liban de pauvres paysans désarmés, des moines, des 
femmes et dos enfants» sans que ces massacres de nos frères , 
placés sous le protectorat spécial de la France , puissent par- 
venir à émouvoir nos cœurs d*bommeset de chrétiens. 

M. Lenormant, par la modération et le calme de sa parole , 
est en mesure de résister à toutes les attaques et de se tirer 
victorieusement des situations les plus difficiles. Il l'a prouvé 
dans une occasion récente. Partisan d'une liberté sincère, il a 
droit de demander qu'on ne la viole pas dans sa personne. 
Type de Thomme de bien en même temps que du professeur 
disert et habile, il fait penser è la définition que Quintilien 
donne du parfait orateur; il commande l'estime par son ca- 
ractère non moins que l'admiration par son talent (1). 

Si l'habitant de Paris s'éloigne du quartier des écoles, ap- 
pelé autrefois pays latin, et se transporte sur l'autre rive 
^e la Seine, dans la région des spéculations et des plaisirs , il 
y trouve encore des établissements scientifiques et des cours 
qui ne sont pas sans intérêt. A la biblioihèque royale, dans 
une salle ou sont entassés des marbres antiques , M. Raoul- 
Rochettea depuis longtemps une chaire d'archéologie. L'an- 
née dernière, il a entretenu un auditoire nombreux de la vie 
et des ouvrages de Phidias : la biographie de l'artiste athénien, 
à qui son génie attira l'envie et d'injustes persécutions , ce 
siècle de Périclès où l'esprit humain produisit tant et de si 
grandes choses en si peu d'années, tel a été le sujet du com- 
mencement de ce cours , où le spirituel professeur a su ré- 
pandre de l'intérêt , malgré un peu de monotonie dans le 
débit et quelque embarras dans la parole. Mais quand il en est 
arrivé à la description du Parthénon , il s'est livré à un com- 
mentaire si minutieux de ce chef-d'œuvre de Tart grec, il est 
entré dans4ant de détails techniques , qu*il aurait fallu être à 



(1) Ce morceau a été écrit et lo avant les derniers événements qui ont 
amené liionorable démission de M. Lenormant : le calme et la dignité 
de la lettre dans laqueHe il a publié les motifs de cette démarche ne 
font que confirmer ce qaenous afons dit de la noblesse et de rélé- 
vation de son caractère. 



19 

la fois fcnlpteor «t architecte de proiession poar pouvoir le 
Mirre et le oompreodre : 

« Ce n'étaient qne festons , ce n'étaient qu'astragales (i). » 

Un pareil cours n'est possible qu'à Paris, où se rencontre on 
assex grand nombre d'hommes spéciaux pour se grouper j se 
réaniret former an auditoire suffisamment préparé à de si 
savantes démonstrations. 

C'est aussi à la bibliothèque royale que se font la plupart 
des cours de langues asiatiques ; l'étude de ces langues se 
rattache indirectement à notre sujet, car, à mesure qu'elle 
fait des progrès, on éclaircit de plus en plus les origines des 
peuples les plus anciens du monde, on perce des ténèbres que 
les siècles écoulés semblaient n'avoir fait jusqu'ici qu'é- 
paissir. 

Noos ne devons pas considérer la science des langues orien- 
tales en elle-même, mais dans les résultats obtenus au 
moyen de cette science pour l'histoire et l'archéologie. Qu'on 
ne s'attende donc pas à trouver ici une appréciation particu- 
lière et détaillée de chacun des cours de chinois, de tar- 
tare-manichoUf d'arménien ou de syriaque, professés, soit 
à la bibliothèque royale, soit au collège de Franco. Cependant, 
puisque nous faisons ici une revue historique et archéologi- 
goe, nous devons une mention spéciale d'abord à M. Cyprien 
Robert, déjà illustré par ses voyages en Russie et par ses tra- 
vaux sur les peuples slaves avant qu'on lui eût donné la chaire 
quelque temps occupée par le polonais Mickiewicz ; et ensuite 
à M. Eugène Burnouf , le savant traducteur du Zend-Avesta 
et du Bbâgavata Purftna, qui, à l'aide du sanscrit et du pehle- 
wie qu'il possède parfaitement, nous promet on traité com- 
plet sur l'origine et les développements du bouddhisme, cette 
religion bizarre qui compte tant de millions de sectateurs dans 
la portion la plus peuplée de l'Asie. 

L'archéologie de l'Orient a fait deux grandes pertes dans 
MM. de Saint-Martin et de Rémusat ; mais elle compte encore 
à Paris des hommes tels que MM. de Sacy , Fresnel , Reinaud, 
Perron, Hohl, Caussin de Perceval, Noël Desvergers, Quatre- 
mère, etc. Ce dernier publie en ce moment la traduction de 

(f)Boilean. 



20 

rbifttoire des Mamebiks, par Makriii» autenr arabe très- 
estime. M. Fresnel et M. Arnaud s'occupent avec saccès de 
l'interprétation des inscriptions bimyarites » dont la décoa- 
▼ertea si beureasement coïncidé avec celle du dialecte actuel 
du Hadramant dans le midi de l'Arabie : ils ne paraissent pas 
partager l'opinion d'un savant anglais, H. Forster, qui pré- 
tend que l'inscription de Hisu-Gourah est la plus ancienne 
qui existe» et que Falpbabet bimyarile a été en usage avant le 
déluge. 

H. deSaulcy, autre membre de la société asiatique deParis, 
prétend être parvenu à lire les caractères démotiques égyp- 
tiens. Ce serait le plus grand pas qu'on eût fait, depuis la mort 
de ChampoUiont dans les études égyptiennes. On assure qu'il 
publie en ce moment l'analyse raisonnéedu texte hiéroglypbi- 
que de la fameuse inscription de Rosette. 

H. de Sacy, M. de Longpérier et M. Masson continuent 
leurs recbercbes sur les médailles peblewies et sur celles 
des Sassanides. Hais les amateurs d'arcbéologie de la Perse 
antique ont appris avec douleur que les parsis de l'Inde^ qui 
faisaient imprimer de précieux documents sur la religion de 
Zoroaslre, se sont décidés non-seulement à suspendre le cours 
de leurs publications à ce sujet» mais ont même détruit tout 
ce qu'ils avaient imprimé ces dernières anbées, menacés qu'ils 
étaient de voir s'élever un scbisme dans leur propre sein. 
Gela mettra 6n en même temps à l'intéressante polémique qui 
s'était élevée entre les tbéologiens parsis et la mission pro- 
testante de Bombay. 

Quanta la littérature persane moderne» Touvrage le plus 
remarquable que l'érudition française ait produit sur ce point 
es) un ouvrage biographique de M. Quatremère» la vie de 
Scharokk, fils et successeur de Timour. 

Un document très-imporlant sur l'Arménie moderne a été 
livré récemment au public français : c'est l'histoire du prince 
Yartan» parle vartabied Elysée» ou le soulèvement national 
de l'Arménie chrétienne contre la loi de Zoroastre. Elisée est 
un auteur du V* siècle; il servit de secrétaire àVartan le mamigo- 
nien» qui combattit si vaillamment Jezdéjird ou Jezdéguerd, 
roi de Perse. La traduction de cet ouvrage dans notre langue 
est due à un Arménien catholique» l'abbé Grégoire Karabagy 



21 

Gmrabed, natif de Gonstaolinople» et meniNre de TAeidéBrie ar^ 
méoienne de Yenise. Od sait les serfices qoe rendent i la litté- 
rature arménienne el à la littëratnre orientale tont entière les 
moines Mékhitaristes , do rit arménien-nni , étaUis depols 
plus d'an siècle dans le petit Ilot de St-Laiare près de VenisoÉ 
Ce sont eaz qui ont eonseryè et mnUiplié, dans leor magni- 
fique imprimerie, une fonle d'ouvrages orientanx qu'ils font 
connaître à rOocident, tont comme ils répandent dans rOrienl 
les ouvrages catholiques nécessaires au maintien de la foi 
chei leurs compatriotes opprimés. L'abbé Grégoire Garabed 
s'était mis en communication , pour mener à bonne fin son 
•uTrage, d'nne part, avec ces savants cénobites, d'autre part, 
avec le marquis Fortia d'Urban et M. Ejriès. Un peu aupara-^ 
vant, en 1840-41, M. le ValUant-de-Florival, professeur à 1» 
MUiothèque dn rot, était allé achever sa traduction du plua 
célèbre historien de rArménie, Hoyse de Korène, ches les pè- 
res M&bitaristes, qui voulurent bien surveiller enx-mémes. 
rimpression du texte armMten, mis en regard de la traduo- 
tion française. Cet intéressant ouvrage, sorti des presses du 
couvent de St- Lazare, a devancé une collection complète de 
tons les historiens arméniens , en vingt volumes , publiée par 
les Mékhitaristes en langue italienne, et offerte par eux aux 
européens comme un nouvel anneau delachaâne sfirUuMe 
fmioUêe]^u9ânplus unir VOrimi à VOeeUent (1). 

Le bmit court que les Mékhitaristes demandent à avoir une 
succursale en France. Un pareil établissement ne serait pas 
lenlement utile à la science ; il serait aussi d'un grand intérêt 
politique , car il contribuerait à maintenir et à accroître l'in- 
laence do nom français en Orient. Dieu veuille que des pré- 
jugés étroits ne viennent pas encore opposer une barrière à 
cette hospitalité réclamée par des moines inoffensifs, en 
échange de celle qu*ils ont accordée tant de fois à nos compa* 
triotes, à nos savants, dans leur pieuse solitude de rAdria*^ 
tique I 

Le canon anglais, qui a fait une brèche si |Hrofonde à 1» 
mnraille longtemps impénétrable de la Chine , a donné nu 

(i) Sis questoun nuovo anello délia ^pirituale catena cbe an*OrieDte 
•empre pié stringeri rOeddente* 



22 

nouvel éssorà Téludedela langue difficile de ce pays, mais 
peut-être moins à Paris qu'à Londres et à St-Pôlersbour^. 
Nous passons cependant à Canton et à Pékin pour la nation la 
plus lettrée de l'Ocoident, et ce n'est pas une médiocre recom- 
mandation auprès d*un peuplade mandarins. 

Un dictionnaire chinois-anglais, très-étendu et très-complet, 
publié dernièrement par M. Medhurst à Batavia, donnera en 
Europe et en France des facilités tontes nouvelles pour l'étude 

du chinois. 

Nous ne devons pas quitter l'Orient, sans mentionner 
une importante découverte due à la science française 
toute seule , et qui a excité l'envie de l'Angleterre , je veux 
parler de la découverte des ruines de Ninive ou du moins des 
débris du palais des anciens rois de Ninive. Des érudlts scep- 
tiques ont quelque temps soutenu que les fouilles de Rhorsa- 
bad n'étaient qu'une mystification imposée au public par le 
consul de Mossoul pour faire parler de lui; mais ces doutes se 
sont entièrement dissipés quand M. Flandin a apporté à Paris 
les inscriptions et les dessins copiés sur les bas-reliefs et les 
peintures étonnamment conservés de l'antique palais. Une 
grande partie des originaux a été dernièrement expédiée en 
France, et formera an Louvre un musée spécial, sous le nom 
de Musée assyrien. 

Je ne m'étendrai pas beaucoup sur l'historique de cette dé- 
couverte, qui a été longuement racontée dans plusieurs Ae- 
vues^ et entre autres dans celle des Deux-^JHtmiês ^ du 15 juin 
et du !•' juillet dernier. On sait que l'ancienne Ninive était 
construite sur la rive droite du Tigre , en face de celle où 
Mossoul est assise. Dans la Taste plaine qo'ocoupalt son en- 
ceinte , la curiosité des voyageurs avait souvent Interrogé 
deux monticules que l'on aperçoit de fort loin; mais leurs re- 
cherches avalent toujours é(é Infructueuses. A la fin de l'année 
1841, le gouvernement français eut l'idée d'envoyer un con- 
sul à Mossoul, et choisit M. Botta , auquel fut donnée spécia- 
lement la mission de faire des recherches archéologiques sur 
l'emplacement de l'ancienne capitale de l'Assyrie. Comme pin- 
sieurs voyageurs, ses devanciers, il fit d'abord fouiller l'un 
des deux monticules , qui lui paraissait porter la trace de con- 
structions anciennes ; mais il n'en retirait que des débris In - 



23 

fourmes et brisés , qund on paysan l'aborda et loi dit qu'il 
fronverait des choses bien plus cvrienses, a'ilTonlait trans* 
porter ses recherches à Tantre extrémité de la plaine» an vil- 
lage de Khorsabad, à nne distance de Hossoalde prés de 
quatre heures. 

C'est là qu'après des fouilles poursuivies avec ardeur» on 
arriva y de découvertes en découvertes » jusqu'à un mur cou* 
▼ertde sculpiores et d'inscriptions. Pendant un mois» H. Bot- 
ta» aidé de ses seules ressources, mit au soleil plus de iAO 
mètres de bas-reliefs ; il en &t des copies exactes qu'il envoya 
à Paris et qui furent publiées dans le «/imma/ asiaiique. Le 
gouvernement fk*ançais , venant alors au secours de son cou* 
anl» choisit» pour l'aider dans la direction des recherches et, 
le dessin des'monuments» un artiste distingué, H. Flandin». 
qu'un Toyage fait récemment en Perse » pour y étudier Tart 
oekimémiê' et soisamde » semblait avoir préparé à ces trayaux 
archéologiques. Or, voici, suivant un rapport de M.RaouU 
Bochette à l'Académie des inscriptions et belles-lettres» quel a 
été le résultat des fouilles opérées par les ouvriers du village 
chaldéen et chrétien deKhorsabad» sous la direction intelli- 
gente de HM. Botta et Flandin : 

e II subsiste de ce palais » resté sans doute enfoui sous les 
décombres à l'époque même de sa chute , et depuis entière- 
ment recouvert de terre» quinxe «crilef» avec guaire fapades^ 
qui doivent avoir composé» à en juger d'après le sujet des 
sculptures» la principale partie de Thabitation royale. La tota- 
lité du terrain qu'occupait ce palais» et qui a été fouillé sur 
tous les points qui pouvaient promettre des résultats » est de 
45,000 mètres carrés » et la moitié de cet espace^ environ 
S2»000 mètres carrés » a donné des sculptures. 

a L'ensemble de ces sculptures consiste » dans Tinté- 
rieur des salles » en bas^reliefs exécutés sur des dalles du 
marbre gypseux dont il a été question » d'environ 0^38 centi- 
mètres d'épaisseur» et distribués tantôt sur un seul rang» 
tantôt sur deux ordres» laissant entre eux un intervalle rem- 
pli par des inscriptions; et, à l'extérieur del'édiGce» sur le 
développement des façades » en reliefs» en partie de ronde- 
bosse» en partie engagés dans la construction. Cet ensemble 
ae mesure pas moins de 3,000 mètres de longueur » et , sur 



I 



24 

celte éoornie iioanlicé de matière icoliplée , M. Bag. FImnUd 
doil en atofr dessiné i^SOO mètres. Le reste* relevé déjà en 
partie par M. Botta , on trop mntllé poar ponfoir être dessiné» 
et sansdonte offrant des répétitionsdesajets mieux €onser?és 
dans d'antres bas-reliefs, laisse ainsi pen de motifs de re-> 
yrets ; sans compter qn'nne partie considérable de ces scnip- 
tnres mêmes» destinée à être transportée à Paris, et pondant 
être dessinée an Lonyre afec tonte commodité , a pu trèa-> 
bien être omise à Kborsabad , où les moments étaient si pré- 
cieux et les circonstances si difficiles. 

a Le nombre total des dessins de sculptures de M. Eugène 
Flandin est de 130. Tons ces dessins ont été exécutés sur 
place 9 an trait, avec une exactitude dont la commission a pn 
se couYaincre , parle soinsTCc lequel tout y est mesurée! 
rapporté à une échelle commune. Gomme il eût fallu plu- 
sieurs années pour les mettre en l'état on ils doivent être pour 
être gravés , l'artiste n'a pu terminer que les principaux, qai 
lui serviront de types pour les mesures , les saillies et les pe^ 
lits détails de costume qui se répètent sans cesse. 

a Indépendamment de ces dessins de sculpture » au nombre 
de 130, comme noos l'avons dit, H. Eugène Flandin nous a 
montré encore les éléments d'environ 60 à 80 planches de 
plans, coupes, détails de construction, et restaurations non 
hypothétiques, attendu qu'elles résultent du fait même de 
pierres relevées et assemblées. Ces planches, dont tous les 
matériaux ont été soignensement recueillis sur le terrain, 
pourront seules nous mettre en état de nous former une idée 
juste de l'ensemUe, de la disposition et de l'ordonnance dn 
grand monument assyrien , senl débris de tout un système 
d'architecture. » 

Voici maintenant l'extrait d'un rapport de M. Mohl à la So- 
ciété asiatique , sur l'avenir scientifique de cette découverte : 

a En quittant les peuples sémitiques, et en tournant vers 
les pays qui ont été occupés par la race indienne , nous trou- 
vons sur notre route la Méêopotame , on , dès la plus haute 
antiquité, ces deux races sont mêlées, et ont fondé descentres 
de civilisation qui ont rempli toute l'antiquité de leur gloire, 
mais dont les langues , les littératures et les arts ne parais-* 
laieut avoir laissé d'autres traces que quelques inscriptions 



25 

et des tertres «rtifieielt oonptiét de te if » e i eMeapillées. 
Il éuit réservé à oo membre de TOtre société , M. Botta , con- 
sul de Frmoce k Mossonl , de sonleTer on coin do Toile dont 
le tem|is STait eooTert l'histoire de ces pays* Cette déconverte 
ne prodnira » an reste , Ions ses fmits, que lorsqu'on sera par* 
Tenn à déchiflirer les longnes et nombreuses inscriptions que 
Tonsafa publiées. Jusqu'ici» des quatre on cinq systèmes 
d'écriture cunéirorme, il n'y a que le système persépolitain 
qui nous soit accessible, grâce à la sagacité de MM. Bumouf 
et Lassen ; mais heureusement les rois de Perse avaient Tba- 
bitnde de placer sur leurs monuments des inscriptions billn* 
gués ou trilingues , et il est difficile de croire qu'à l'aide du 
caractère persépolitain, on ne finisse pas par lire les autres. 
M. Rawlinson , consul général d'Angleterre à Bagdad , qui a 
employé les facilités que lui donnait autrefois le commande- 
ment d'un régiment persan» pour relever toutes les inscrip- 
tions qui se trouvaient à sa portée , annonce la puUication 
prochaine d'un grand travail sur les inscriptions cunéiformes» 
travail dont il s'occupe depuis plusieurs années» et qui est at-* 
tendu avec une vive curiosité. 

a M. Ravrlinson possède» entre autres» la seule copie con^ 
nue de la grande inscription que Darius fit graver en trois 
langues sur le roc de Bisitoun » et je ne puis m'empécher d'es- 
pérer qu'elle lui donnera la clef des inscriptions assyriennes. 
IJn grand nombre d'autres inscriptions cunéiformes et pehie- 
wies » en partie déjk connues mais imparfaitement copiées» en 
partie entièrement nouvelles» vont paraître dans le Voyage d» 
MM. Cà$i0 €i Flafêdin (1)» que publie actuellement le gouver- 
nement firançais» malheureusement avec un tel luxe» qu'il ne 
sera accessible qu'à peu de personnes. Un savant Danois» H. 
Westergaard » a parcouru » de son côté» une grande partie de 
la Perse , et rapporte en ce moment une riche collection d'in^^ 
scriptions cunéiformes, a 

An moyen des inscriptions de Ninive» comparées aux plus 
aadennes inscriptions de l'écriture primitive et hiéroglyphique 
des Chinois» M. de Paravey» autre savant orientaliste» pré- 

(1) ^ê^ûgê en Pêne » par m. Flandtai et Ck^te. Psrii , isu ; graod 
in-l^. 



26 

tend élablir qoe là Chine ne 8*e6t créé nne antiqnilé fabalease 
qu'en confondant son histoire avec celle de l'Assyrie , d*où se- 
raient sortis les colons qni l'auraient peuplée 9 environ trois 
cents ans seulement avant Jésus-Christ. 11 espère trouver dans 
la découverte de H. Botta des éléments nouveaux pourconfir- 
mer celte démonstration. Déjà, il résultait des dissertations de 
ce savant orientaliste la preuve évidente que les noms donnés 
chez les Chinois aux constellations , leurs lettres et leur ma- 
nière d'écrire étaient d'origine assyrienne , babylonienne et 
égyptienne. C'est ainsi que, plus nous nous éloignons de la 
haute antiquité, plus les questions qui y sont relatives s'éclair- 
cissent, grâces aux progrès de la science archéologique et 
philologique. Des clartés inattendues pénètrent dans les pro- 
fondeurs du passé, de même que les profondeurs de Fespace 
semblent reculer devant la perfection de la science et des In- 
struments astronomiques. En devinant des mystères qui lui 
furent longtemps cachés, Thomme, nous l'espérons, ne s'en- 
ivrera pas de ces succès , de son propre génie ; mais à mesure 
qu'il connaîtra mieux les origines des choses et les merveilles 
de la nature , il saura de plus en plus en vénérer et en adorer 
l'auteur : 9 Un peu de science éloigne de Dieu , a dit Newton ,. 
beaucoup de science y ramène, a 

La séance est terminée par la lecture sniTante, faite 
par M. Heroienous : 

QUELLE LANGUE POURRAIT DEVENIR UNIVERSELLE? 

Parmi les langues de l'Europe civilisée qui paraissent avoir 
les titres les mieux établis à l'Universalité dont je viens de 
parler, les langues anglaise, allemande, italienne, française 
et espagnole tiennent sans doute les premiers rangs. 

Ceux qui ne veulent voir que le côté plaisant de la ques* 
tion diront d'abord que chacune des ces langues a son petit 
mérite particulier. On boxe et on siffle en anglais; on rêve et 
on jure en allemand ; on prie et on chante en italien ; on rit 
et on cause en français; on fait l'amour et des rodomontades, 
en espagnol. 



27 

Après ce prèambole, le lecteur Toodra Men, J'etpère, me 
^penser de robllgation de citer le mot célèbre de Charles- 
Qaint, qoi coort les anas et les raes : On parle d Mm en es- 
pagnol, etc. 

l'exposerai en pea de mots mon opinion snr chacune des 
langaes précitées. 

L'AnglaiM. 

L'anglais est entendu par toutes les personnes instruites de 
l'Europe et parlé par quelques agrégations d'hommes dissé- 
minées dans presque toutes les parties du monde. Rapide et 
énergique » sa phrase est brusque et stridente ; sa sjntaxe 
esld'nne simplicité philosophique remarquable. Les fois nom- 
breux qu'ils faits à l'étranger et surtout au français, son plus 
proche voisin et son ami le plus intime (mais qui pentH>n vo- 
ler , si œ n'est son ami et son voisin ?), lui ont procuré une 
espèce de richesse. On sait que l'anglais en agit avec les mots 
des langues étrangères , comme son gouvernement avec les 
provinces des autres états; hardi brigand, il s'en empare auda- 
densementy s'il les trouve à sa convenance. Montesquieu dit 
qu'on ne prête qu'aux riches. Peut être serai l*il plus vrai de 
dire qu'il n'y a que les indigents qui aient besoin d'emprunter 
on de voler ; et l'on trouvera sans doute que la Grande-Bre- 
tagne a encore quelques emprunts à faire» quelques pillages 
à exécuter, avant d'avoir une langue harmonieuse et une belle 
monarchie illuminée par un splendide soleil. 

Quoi qu'il en soit, ou plutôt parcequ'ilen est ainsi, l'idiome 
anglais ne sera Jamais qu'un arlequin couvert de vêtements 
de friperie volés dans tous les magasins, particulièrement dans 
les magasins français ; vêtements dont il se couvre, gueux et 
fier, sans même se donner la peine deles déguiser. La langue 
anglaise, grâce à son incurable antimélodie et à son stupide 
alphabet, qui semble avoir été inventé à plaisir pour faireenra- 
ger le sens commun ; grâce aux énormes et innombrables dif* 
ficnltés que présentent les règles, je veux dire les dérègle^ 
tnentê de sa prononciation, ne pourra jamais devenir langue 
universelle. 

Des anglamanee veulent bien cependant convenir que l'An* 



38 

glais a an bot d'otililé on d*agrémeBtt pQisqnUIs k oontidè- 
rent comme une BerineUe inTenlée pour perfecliouier le chant 
desoiseanx. Telle élail l'opinion de Charles-Quint, qui pré- 
tendait qu'on doit parler anx oiseaux en anglais. Ceci , n'en 
déplaise an grand monarque, est peu flatteur pour l'espice des 

bipèdes à plumes ; et les rossignols auraient certainement 

le droit de se croire insultés» si on leur disait qu'ils font en- 
tendre des roulades anglaises. 

Les Anglais, dit Pontanus, poète italien du 16* siècle , les 
Anglais ont bien la prétention d'avoir une langue au moyen 
de laquelle ils sifflent, hurlent , et grognent ; mais c'est une 
prétention insoutenable. Leur langue toutefois n'est pas inu- 
tile en médecine, s'il faut en croire le poète Pape ^neas-Sil- 
vins (PicGolomini), chaque mot étant un petit caillou asseï dur 
i digérer, et qui nettoie le larynx en Técorchant un peu. ^o 
Un Anglais, ajoute un obsertateur aussi spirituel que sagace 
(M. Grenier de Gassagnac), un Anglais a une manière de par- 
ler et de crier qui n'appartient qu'à lui et à une scie. M. Tbéor 
phile Gautier a fait la remarque , qu'il faut que H'^ Plessia 
soit extraordinairement jolie pour qu'elle le soit encore, 
même en $^ extirpant de Vangtaii de la bouche* 

L'anglais est aux idiomes du midi, i l'italien, par exemple^ 
ce qu'est le cri de la cigale, cette guitare stridente du désert, 
aux accords mélodieux du rossignol. Je vais plus loin, je suis 
intimement convaincu que le spleen, si commun sous le ciel , 
on plutdt sous la brume d'Albion (est-ce que TAnglelerre 
possède un eîeJ?) ; le epfaen, ce frère mélancolique du suicide, 
est dû à cette cause unique, que le$ Angtaie eoni ohUgée de ê^tn-^ 
tenére février. Une pareille harmonie que l'oreille britannique 
est forcée de subbr à chaque instant, est bien faite pour cou» 
dnire au désespoir. Je comprends , je plains et j'excuse le 
epleen. 

Toutefois, pour être juste, il ne faut pas oublier que, du 
temps de Pontanus et de Pie II, Hilton n'ayait point fait en- 
tendre la suave et divine poésie de l'Eden» ni Byron celle do 
désespoir et de Tenfer. Ghattm, Fox, Pitt, Burke et Sheridan 
n'avaient point inauguré au Parlement la politique moderne 
de l'Europe civilisée ; et la Grande- Bretagne ne faisait pas en- 
tendre ses monosyllabes impératifs è cent quatre-vingt mil- 



29 

GoQs de BQJels à épidermes variés. Dans les apiritodles plai- 
saBieries de MM. de Gastagnao el Th. Gaalier , il faol néoea* 
aairement faire la part de la poéaie» el anrtoat de la poéri$ 
frumçaiêe 8*eiprimaiit aar le compte de la poattiTe AkbioD. 
Hais il ne m'en parait pas moins vrai qo'on orateur da Par- 
lementy montrani les poings à son adversaire , fait entendre 
nne hannonie imitatiTeqni rappelle un peu le sifllement stri- 
dent de la bise plaintive dans le tron d'nne serrnre grekM- 
tante « oo k travers les cordages gémissants d'nne mâtnre ans 
abois. 

VAttemand. 

La langue allemande penc être considérée comme la lan- 
gée mère de celles qui sont parlées dans la plus grande par- 
tie de l'Europe septentrionale. Langue unique de loole la 
Germanie, c'est-à-dire près de 40 millions d'hommes» on la 
parle encore dans les deux tiers de la Suisse , dans le nord- 
est de la France» dans une partie de la Belgique , etc. Bile est 
enlendoe et parlée par nne partie considérable , du moins par 
ks classes les plus distinguées de l'Autriche» de la Hongrie, 
de la Bohème» de la Pologne » de la Russie et autres contrées 
on dominent les familles slaves. Le danois et le néerlandais 
ne sont que des patois allemands. Le suédois [Swemka) n'est 
qu'un dialecte de l'ancien gothique qui a les pins grands rap> 
ports avec rallemand. L'élément germanique on saxon entre» 
pour les deux tiers» dans la formation primitive de l'anglais. 

La langue allemande elle-même est fille du persan» un des 
plus beaux idiomes de l'Orient. 

L'allemand» ou perêaf^eurapéenf comme on l'appelle au- 
jourd'hui» est si riche» qu'on peut traiter des sciences et des 
arts sans être obligé de mendier des mots grecs » on de re- 
courir à d'autres idiomes ; de sorte que le public allemand le 
moins instruit comprend les ouvrages de ses écrivains» de 
ses littérateurs» parce que ceux-ci ne parlent jamais ni gnc 
m kuinf maii ioujaun aUemani^ dit M. Simon, l'antenr d'nne 
excellente grammaire allemande. 

L'allemand a conservé dans toute sa pureté ses racines o- 
rientales » racines souvent imitatives et exprimant avec clarté 



30 

les idées qu'elles doivent représenler, avantage immense sur 
tons les antres idiomes de l'Knrope qui sont amalgamés entre 
enx » et formés, pour ainsi dire, de toutes pièces. L'étude des 
racines allemandes et des racines liébraïqnes démontre jus- 
qu'à la dernière évidence l'extrême ressemblance des deux 
langues. Celui-là n'en sera pas surpris» qui saura que le per- 
san et l'hébreu tiennent à la même famille jusqu'au fond des 
entrailles. 

L'allemand est d'ailleurs immortalisé par le génie sublime 
et rêveur de ses poètes, par les idées profondes qu'ont re- 
muées ses philosophes, par des chefs-d'œuvre presque innom- 
brables de critique et d'érudition transcendantes. Cette con- 
trée tiendra toujours un haut rang dans le monde civilisé, qui 
a produit des penseurs comme Leibniz, ce rival de Newton en 
géométrie, et $on supérieur en tout le reste^ dit M. de Bonald ; 
— des savants comme Kircher, — Kircher, un homme prodi- 
gieux, qui précéda Leibniz de quarante ans, et comme lui, fit 
marcher de front toutes les sciences ; qui possédait tout ce 
qu'on savait de son temps, en physique, chimie, histoire na- 
turelle, mathématiques, théologie, archéologie, linguistique, 
numismatique, magnétisme mime^ qu^U appliqua au iraiiemeni 
des maladies; qui devança CbampoUion de deux siècles dans 
l'interprétation des hiéroglyphes égyptiens, et qui, quoique je'- 
suiie, ne brûla ni juif ni hérétique, ne mangea aucun patriote, 
ne but le sang d'aucun journal vertueux, ne poignarda ni rois 
ni chartes, el ne fut jamaisatteint ni convaincu de s'êtreinocnlè 
la rage pour avoir le plaisir de mordre son siècle et de lui 
communiquer Thydrophobie. 

Voilà le beau côté de la langue allemande; il faut mainte- 
nant examiner le revers de la médaille. 

L'allemand est le persan européen et rappelle continuel* 
lement TOrient. — Oni, mais comme la lave refroidie depuis 
des siècles rappelle le volcan aux entrailles bouillonnantes. 
Un climat froid et brumeux a nécessairement une influence 
immense sur la langue parlée par le peuple qui l'habite. Vol- 
ney, dans son ouvrage sur la Syrie , a démontré contre Mon- 
tesquieu, et avec une grande supériorité de raison, le ridicule 
de la prétendue influence du climat sur le tempérament, les 
mœurs, les vertus ou les vices, la rudesse on la mollesse des 



31 

nations. En effet , sans parler de Vausiêre Espagne et de la 
voluptueuse Italie, a pea près placées sous le même climat» 
sons an ciel semblable, il suffit de jeter an coap d'oeil sar 
Sparte et Atbènes, ces deux cités qui se touchent. Ce sont les 
deux pôles du monde moral et politique. Ces deux Etats, je ne 
dis pas ces deux républiques, — ^ il n*y a plus que sur les bancs 
de recelé que Sparte, eeeouveni militaire, comme l'appelle M. 
de Chateaubriand, est encore considérée comme république, — 
ces deux Etats sont opposés en tout, excepté par la langue. 
Lycurgue, qui a pu pétrir les mœurs, la yie, l'âme, les croyan- 
ces de ses concitoyens, n'a pu faire que le Dorien de Sparte 
fût moins sonore, moins doux et moins harmonieux que l'/o- 
nieu d'Athènes. Pourquoi ? C'est que les degrés de latitude ne 
sont pas susceptibles de modification. Si quelque Timour mos- 
coTîtc s'avisait de transporter en Sibérie une colonie de cent 
mille Italiens, on pourrait prédire hardiment, sans être pro- 
phète ni fils de prophète, qu'après un siècle ou deux, les mots 
de la langue italienne, passés par des gosiers glacés et hurlés 
sous an ciel de fer, à 70 degrés de latitude, ne rassembleraient 
plus guère aa mélodieux idiome de Rome et de Florence. 
L'allemand actuel ressemble donc au persan de Cyrus et de 
Darios, à peu près comme le charabia rabbinique de Yarso- 
▼ie oa de Wilna, en Tan de grâce 1846, ressemblée l'hé- 
brea que chantait le royal prophète de Sion sur le KinnWt ou 
que soupirait Salomon auprès de la bien^-^mie du Can* 
tique. 

On ne peut s'empêcher de reconnaître que l'allemand , qui 
a déjà le malheur de se croire obligé d'employer deux et même 
trois consonnes pour rendre une seule articulation extrême- 
ment simple («cA), est dur, rauque et guttural. Si j'étais mé- 
decin, je ne conseillerais pas à une jeune personne, dont la 
poitrine serait délicate et chatouilleuse, de l'étudier avec trop 
d'ardeur. On a même prétendu que si la maladie de poitrine 
n* existait pas, la langue allemande l'aurait inventée. 

La plupart des noms allemands , comme celui du docteur 
danois OehlenscMaeger , par exemple, ne peuvent être pro- 
noncés par un gosier humain ; on ne peut, tout ou plus, que 
les ëternuer, comme dirait le Charivari. Les Allemands, 
avec leur mot de quatre et cinq consonnes de suite, semblent 



32 

en parlant broyer des noix entre lenra molairea et jurer en 
les broyant. 

On a déjà remarqué qne les fondateurs de la liberté helvé- 
tique furent privés d'une partie de leur gloire, parce qu'aa* 
cun poëte ne fut assez intrépide pour oser aborder des noms 
aussi scabreux et aussi coriaces que ceux de Melehiadi, Siauf- 
fâcher et Waiierfursi. 

L'allemand , avec les difficultés nombreuses et presque in- 
surmontables qu'il présente aux peuples de l'Europe, parti- 
culièrement de l'Europe méridionale, ne peut être cette lan- 
gue universelle qu'il est question de trouver, — à moins d'ex* 
poser l'Europe à cracha le sang et les poumons. 



BêmwÊme du • têniéw !•«•• 

BIM. Dnnglaa , inapectenr de TAcadëmie de Greno- 
ble ; d^Andert , docteur en médecine ; de Goomay ^ 
propriétaire 9 et Siateron, avocat, sont élus membres 
résidants. 



M. Félix Crozet lit le rapport suivant : 
Messieurs , 

J'ai à vous rendre compte d'un ouvrage de M. Théodore 
Gantier , membre correspondant de notre société , déjà connu 
par plusieurs ouvrages historiques, et notamment par des let- 
tres sur l'histoire delà vUle de Gap, qui ont paru en 1838 dans 
la Revue du Dauphiné. 

Cet ouvrage est intitulé : Pricie de rhisioire de la vUle de Gap, 
iuivi de notes et éclaircissements et de notices biographiques sur 
les éviques de cette vUle. 

Je vais essayer de vous présenter une analyse sommaire de 
ce livre intéressant. 

M. Gautier commence par annoncer que le précis de TAif- 
toire de la vUle de Gap est le résumé d'un long ouvrage sur la 
même ville, à la rédaction duquel il s'est livré pendant ces 



33 

ilenières années» après les plus nuinntienses rcchcrGlies. Dès 
le 12* siècle, son travail repose principalement snr le grand 
nombre de docamenis manascrits trouvés tians les archives 
locales, et dont nne partie avait écliappé aux recherches des 
infatigables chroniqueurs Raymond luvenis et Joseph-Domi- 
nique de Rochas. Il essaye de reproduire les (raîls saillants 
de l'histoire de cette ville, « qui eut aussi $eê jours d'énergie , 

• ses jovrs de triomphe et de défaite, ses longues tribulations 

• el ses oourts moments de paix et de tranquillité ••.» 
Après avoirindiqué l'état des Alpes sons la domination des 

Boraains, puis sons les Burgondes et les Francs; les combats 
et les excès des deux évéques d*Embrunet de Gap, Salonius et 
Sagittaire ; les miracles attribués à Saint-Arey» successeur de 
Sagillaire; les ravages causés par les invasions des Sarrasins; 
l'origine des comtes du Gapençais ; Texcommunicationet la dé- 
position do comte Hugues, qui avait refusé d'aller à la croi- 
sade préchée par Pierre THermlte, M . Gautier trouve dans les 
prérogatives accordées aux évéques de Gap par Tempereur 
Frédéric I^, dans le 12* siècle, l'origine de la souveraineté 
temporelle des évéques de Gap, et des luttes incessantes qui 
ont eu lieu entre ces prélats et le pouvoir municipal défon- 
dant les libertés de la ville* 

« Au commencement du 13* siècle, dit M. Gautier, p. S!3, 
94, 25, les comtés de l'Embronois et du Gapençais passèrent 
au Dauphin Guignes-* André, par son mariage avec Béatrix 
de Claustral , petite-fille de Guillaume VI, comte de Forçai- 
qnier; mais la ville de Gap, qui à elle seule formait un 
état particulier, était loin de reconnaître ce prince pour son 
seigneur et maître. Malgré son évéq ne, dont les prétentions 
paraissaient mieux fondées, elle tâchait d'être indépendante 
et jouissait d'une espèce de liberté. Son consulat, qui entrai* 
Bail, outre le droit perçn au marché sur les grains, nne juri- 
diction de police, ne dépendait ni do prélat ni du comte de 
Forcalqoier, ni du Dauphin de Viennois. La communauté pos- 
sédait des terres, des moulins, des fours banaux, dont elle 
percevait les revenus; elle avait encore d'autres droits qui 
ne relevaient d'aucun prince de ce monde; elle élisait ses magis- 
trats, et levait des impôts sur les citoyens de la ville el de la 
banlieue sans le contrôle d'aucune puissance supérieure. Don- 

T. II. 3 



3A 

nez-lai la jaslice qui, bien avant oetle époque, élail esereée 
an nom de Tévèque, et vous avez une république mnnieipale 
presque indépendante des liens de la féodalité. » 

Viennent ensuite les récils des différends entre les évéquea 
et la ville vers la fin du 19" siècle, de plusieurs prises d'ar- 
mes suivies de divers traités et de la grande charte du 7 mars 
1378» auxquelles toutes les puissances de l'époque intervinrent^ 
et qui régie les droits utiles du prélat, l'administration de sa 
Justice, les droits politiques de la cité, le service féodal auquel 
elle est tenue, son administration financière, la police muni- 
cipale et rurale» les droits de propriété des habitants et la sA- 
reté de la place. 

Mais , malgré la clarté de cet acte fameux dans les annales 
de la ville de Gap, de nouvelles difficultés ne tardèrent pan 
à s'élever entre les parties contractantes. 

Dans le siècle suivant, la souveraineté de la ville de Gap fot 
l'objet d'un conflit entre Louis XI et le roi René; mais les pré- 
tentions exorbitantes del'évéque Gaucher de Forcalquier caa- 
sèrent des troubles plus graves et des actes de violence qui 
ont entaché la mémoire de cet évéque. 

Le successeur de l'évéque Gaucher, bien accueilli par les ha- 
bitants de Gap, fit avec eux, le 2fc mars 1496, un traité sem- 
blable à la grande charte de 1S78. Hais bientôt les officiera 
du Dauphin empiétèrent sur la juridiction de Tévéque, et le 8 
septembre 1511, par un traité intervenu entre les députés de 
la ville et le roi Louis XII, la ville de Gap tat réunie au Dau- 
phiné. Le roi Dauphin fut reconnu pour souverain seigneur» 
el le parlement de Dauphiné , pour juge en dernier ressori 
dans les causes d'appel. Le roi promettait protection à la ville 
de Gap envers et contre tous, maintenait ses libertés et sea 
privilèges, et déclarait que nul citoyen ne serait tenu de con- 
tribuer aux tailles et fouages delphinaux , ni de se rendre ans 
états de la province, où l'on délibérait sur la levée des imputa. 
— Au mois d'août 1513, ity eut également, entre le roi dau- 
phin et l'évéque , un traité par lequel Tèvéque reconnut le 
roi dauphin pour son seigneur suzerain et lui rendît hommage; 
celui-ci le délia du serment qu'il avait prêté au roi-comte de 
Provence; lui céda les vieux droits de cosse perçus sur lea 
blés cl les légumes ; lui laissa la haute, moyenne et basse jua* 



35 

tin mr les terres dont il était seignear ; loi permit d'evoir des 
juges d'appel deTaot lesquels seraieot d'abord portées les cau- 
ses eo secoode instaoee ; mais lears décisioQS poQvaieot éiie 
attaqnéesdevMil le parlement de Grenoble, qui jageait en der* 
nier ressort* 

Nons arrivons à Vépoqae de l'hérésie précbée par Farel et 
parCaUint et des leagnes dissentions qa'esdta dans Gap, 
comme dans le reste de lachrétîenlé» la diversité des croyances. 

Ce fat en 1560 que les Hagnenots commencèrent les hosli*- 
lités, en brûlant les croix et les autres signes religieux du 
mont Calvaire sitaé à quelques pas de la ville. Bientôt après 
pamt dans les lieux qui l'avaient vu nallre« le plus fougueux 
des novateurs, le plus violent des iconoclastes, celui fuî, infa^ 
ÉigaUe de corpe^ arieni d^eefriit iêUrépide ie eœurit doué 
é^une wdonié iniompUtbU^ avait i^k consommé la révolution 
nligieDse et politique dans la Suisse française et dans la ville 
de Genève, où il avait contraint le oélèbre Calvin de se fixer : 
c'était Guillaume Farel I s 

Cet entraînant réformateur, bravant les plaintes et les me- 
naces de la majorité des habitants, porta l'audace jusqu'à prê- 
cher publiquement dans l'église de Sainte-Colombe, d'où il 
avait ehassé les catholiques. Cependant il fut arrêté par le vi- 
bailli à qui la ville prêta main-forte d'après les ordres de La- 
motte Gondrin, lieutenants-général de la province. Mais sa 
détention ne fut pas de longue durée ; il parvint à s'échapper 
de la prison où il était enfermé. 

Peu de temps après, les protestants s'emparent des princi- 
pales villes de la province et se rendent maîtres de Gap le i*^ 
mai IMS. Farel rentre alors dans la ville, acquiert une grande 
créance parmi le peuple, et l'évêque loi -même se rend en ha- 
hita pontificaux au prêche de Sainte-Colombe et y consomme 
son apostasie. Cependant les calvinistes abandonnent la ville 
le 9 septembre ; l'évêque la quitte également, et Farel s'en re- 
tourne à Neuf-Ch&tel où il meurt le 13 septembre 1566. 

En l'année 1563, le jeune François de Bonne, aienr des Di- 
guières, commençait à faire parler de lui dans le Dauphiné , 
lorsque le capitaine Formeyer, à la tête de 400 huguenots, se 
rendit maître du bourg de Remette, alors entouré de remparts. 
Le commandant de la place, retiré dans le clocher do couvent. 



36 

soDiia tOQles les clocbes» et aTertit ainsi les habitants de la ville 
voisine de venir à son secours. Les jeanes catboliqnes de Gap 
se lèvent, coarent à Romette^ et enveloppent Farmeyer qui 
était sorti de ce boorg*. C*en était fait de loi, si quinze gentils- 
hommes bardés de fer, an nombre desquels se trouvait Lesdi« 
guières, n'étaient inopinément accourus pour le délivrer. 

Deux jours après, la milice gapençaise revint à la charge, se 
battit vaillamment, fut vaincue, et Romette resta an pouvoir 
des huguenots. 

Tel est le conHuencement de la lutte qui s'engagea entre les 
catholiques de Gap et les protestants do la contrée. L'édit 
d'Amboise du mois de mars 1563 rendit pour peu de temps 
la paix aux Gapençais. 

Mais Lesdignières , qui s*était emparé du commandement 
dans le Ghampsaur , faisait rendre la justice en son nom et en 
celui d'Albert de Champoléon et s'emparait des biens d'Eglise* 
Ainsi s'élevait peu à peu la fortune de Lesdignières, qui ve« 
nait d'épouser Claudine de Bérenger. 

«r II avait invité plusieurs amis à venir célébrer la fête de 
son mariage, sans y convier les jeanes gens de Gap. Cenx-d 
prennent la résolution de troubler la fête. Il partent de nuit 
au nombre de deux cents et arrivent sans encombre jasqu'aax 
confins de la communauté. Mais Lesdignières qui avait cuvent 
de leur entreprise et s'était embusqué dans les taillis qui bor- 
dent le torrent de I^ye, tombe sur les Jeunes Gapençais, en 
défait une grande partie , éparpille le reste, enlève le butia 
qu'ils avaient fait en venant , et rentre à Saint-Bonnet en se 
félicitant de son heureuse eourvée. a 

A la suite de ces récits , l'auteur raconte la prise de Gap 
par les huguenots de Tallard en 1568, la sédition occaBion-» 
née en 1571 par la rentrée des huguenots bannis, et la prise 
par ces derniers du château d'Avançon en 1572. 

ff En l'année 1573, les catholiques de Gap parcouraient le' 
Ghampsaur sans trop d'obstacles; ils allaient même jusque 
dans Saint-Bonnet et y faisaient toujours quelques prisonniers. 
Lesdignières l'apprend et envoie saisir le bétail des habitants 
de Gap. La jeunesse de Gap, commandée par Etienne Comte 
et le chanoine Lapalud, s'arme et court après le ravisseur qui 
fuyait ; elle est sur le point de l'atteindre, lorsque tout à coup 



37 

Lesdigoières qui se trouvait sur ce poiot avec le chevalier La>* 
croix deTallard, marche à la rencontre, et s'écrie: Messieurê 
de Gapt n'aitendex pltu voi gens, Us sont d nous. Baslien, on de 
ses capitaines, s'avance derrière un coteau qui le protège» et 
ihercheà tonrnerles Gapençais; ceui-ci voient le danger, s'ar- 
rêtent, font une courte oraison et fondent sur Tenneini. Hais le 
ciel , sourd à leurs prières, ne seconde pas de si nobles efforts. 
L'homme le plus robuste du temps, le Suisse, avait désarçonné 
Lacroix d'un coup de sa pique redoutable; mais le chevalier de 
Tallard, se relevant promptement , le terrasse à son tour, el 
finit par lui 6ter la vie. Sur un autre point, Lapalud et Etienne 
Comte avaient succombé sous la lance de Lesdiguières ou de 
ses hommes d'armes. Toutefois , pas de déroute; tous comba tè- 
tent vaillamment jusqu'à la mort, et leur sang précieux se 
mêle aux eaux limpides du Boson, ruisseau vers lequel ilss'é* 
laîent repliés, et où finit le combat, faute de combattants du 
côté des catholiques de Gap. a 

J'ai cru devoir citer cet épisode, appelé le désastre du Bozon, 
pour donner une idée du style de notre auteur et de Tintérét 
qui s'attache à la plupart de ses récits. 

M. Gantier raconte ensuite de nouvelles difficultés entre 
révéqne et le gonverneor de la ville ; une tentative d'assassi- 
nat faite sur l'évéque Paparin de Ghaumont ; la surprise de 
Gap par Lesdigoières en 1577, et la destruction des monu- 
ments parles hugoenots, maîtres de la ville , où Lesdigoières 
régna pendant trois ans , et enfin la continuation de la guerre 
dvile jusqu'à la soumission de Gap à Henri lY. 

La prise de possession de l'évéché de Gap de la part de 
Charles Salomon du Serre , coadjuteur de Paparin , et un 
règlement politique dressé par les commissaires délégués pour 
l'exécution del'édit de Nantes, ouvrent le dix septième siècle. 
La situation financière delà ville qui , durant les guerres do 
religion , avait été obligée d'emprunter des sommes énormes, 
donna lieu à de nouveaux différends entre la ville et le clergé, 
et ces différends furent terminés en 1622 par un trHÎté de paix 
fait par la médiation du président Ezpilly, qui régla définiti- 
vement les droits de TEtatet de l'Eglise, et vint clore les luttes 
élevées entre la ville et ses prélats depuis le douzième siècle. 
Les principaux articles de ce traité réglaient les droits 'utiles 



38 

da seigneur Comle et les obligations auxquelles il était tenu* 
Quant à rhommage résultant de la directe universelle do 
prélat» messire Claude Expilly décida qu'il Tallait se soumettre 
à le rendre, mais à la manière des nobles, more nobUium: 
car tout homme qui avait pris naissance dans Gap» et sa ban* 
lieue était noble ipso faeio. 

Les notables événements qui suivent sont l'entrée de Loni» 
XIII et du cardinal de Richelieu en t9S9; la peste de 169&, 
qui fit périr 3600 personnes sur 5000 qui furent atteintes ; 
la destruction de la citadelle et du château de Puy- Maure» 
élcvésjadispar Lesdiguières;^ l'Invasion des troupes alliées^ 
commandées par le duc de Savoie, en 1692, suivie de l'ineen» 
die et de la destruction de la ville de Gap et du château de Tat- 
lard. Les traces de ce funeste embrasement , dit M. Gautier, se 
montraient encore dans les divers quartiers de la ville, avant 
la révolution de 1789. 

On arrive ainsi au dix-huitième siècle, dont tes éTénements 
particuliers à la ville de Gap présentent peu d'intérêt, et M. 
Gautier termine son précis par un exposé de la situation ac- 
tuelle de la ville 

Le livre de M. Gautier doit tenir une place honorable parmi 
les oitvrages qui ont été publiés sur l'histoire de notre pays. 
Résultat de recherches consciencieuses et éclairées , il fait 
connaître beaucoup de faits jusqu'alors restés enfouis dans la 
poussière des archives ou dans les manuscrits inexplorés d'an- 
ciens auteurs. Il est fort à désirer que l'exemple de M. Gau^ 
tier soit suivi par les personnes qui , comsie loi , se trouvent 
en position de mettre en lumière l'histoire spéciale de quel- 
que partie hnportante de la province ; c'est ainsi que l'on 
parviendra à réunir les matériaux néeessaires pour obtenir 
enfin une histoire complète du Dauphiné. 



M. Genevejt cnrë de Saint-Louis ^ fait la lecture 
suivante sur V Erreur: 

L'erreur, comme le mal, n'est qu'une négation, ou bien 
encore , comme le dit Bossuet , une vérité dont on abuse , et 
la négation de la vérité se trouve dans l'abus même qu'on en 



39 

But. Celte notion est bien élémentaire , et poartant il Tant too- 
jovrs y reTenir» si l'on ne vent ft*égarer en parlant de Terreor. 
Les idées ordinaires , à cet égard t par l'effet de certains pré- 
jugés p ne sont pas toujours bien eiactes ; elles font de I*er«- 
renr, comme du mal , quelque chose de réel , et cela parait 
aaseai naturel au premier abord. On établit ainsi entrela vérité 
et Terreur, comme entre la vertu et le vice qui n'en sont que 
des formes différentes , une espèce d'anlagonisme qui plaît à 
notre imagination. Nous voyons dans la conduite des hommes 
inni de choses que nous appelons des conséquences de l'er- 
reur, que nous sommes bien facilement portés à lui donner 
nne exfetenee réelle et à la regardercomme un principe, mau- 
vais sans doute, mais pourtant certain. Ce jugement, querien 
n*appnie et dont on ne se rend pas compte, a pour cause la 
Csiblesse de notre intelligence et l'empire souvent déraison- 
nable que nous donnons à l'imagination. Cependant, comme 
il faut s'éloigner le moins possible du langage reçu, et en par- 
ticulier dans la question qui nous occupe , après avoir établi 
eiactement ce qu'il faut entendre, nous chercherons à ne point 
BOUS en éloigner dans le cours de ces réflexions. 

La vérité est un bien; l'erreur, par conséquent, un 
grand umI , alors même que l'une et l'antre restent à Tétat de 
simple théorie; d'abord, parce que toute théorie, par la force 
même des choses , tend toujours à se réaliser, et alors même 
que des obstacles s'opposeraient à une réalisation entière et 
eompléle , il est bien rare que certaines circonstances plus on 
moins favorables n'en permettent pas l'application dans quel- 
que degré. Supposons cependant le contraire : ne serait- 
ce donc rien, dans celle supposition, que de vicier rintelli» 
gence, de la tromper» de l'appauvrir, en lui faisant croire 
qu'elle possède la vérité ? Car, il ne faut pas l'oublier, il est 
de l'esaence de l'erreur de n'être pas connue. L* homme qui se 
trompe l'ignore toujours; du moment où il ne l'ignore plus, 
il ne se trompe pas. Il peut encore soutenir l'erreur, vouloir 
tromper les autres ; mais , pour lui , il est impossible qu'il se 
trompe. C'est donc un grand mal que de déposer au sein d'une 
intelligence confiante et simple un principe de mort dont l'em- 
pire sera d'autant plus puissant et plus funeste , qu'on ne son- 
gera point à le combattre. Mais pourquoi disons-nous que 



40 

Terreur est on principe de morly avec lequel l*àiiie ne peoC 
vivre? La conscience humaine répond k celle question ; elle 
seul qu'elle a besoin de vérilé, G'esl-à-dire de ce qui esl; sa 
nourriture , à elle , c*esl la réalité des choses; comnne le coq» 
ne saurait se repaître de vaines apparences , de même riDlei-» 
ligence ne peut se soutenirquand le vrai loi maaqoeelqa'on 
voudrait lui laisser seulement le mensonge » c'est-à-dire ce 
fui n'est pas. Ensuite nous le sentons : l'esprit humain a be- 
soin d'un principe d'action et de perfeclionnemenl, et ce prin^ 
cipe peut-il être antre que la vérité? Agir avec l'erreur, ne se- 
rait-ce pas jeter dans le monde une cause de trouble? et l'oi- 
sîvetéy qui esl si condamnable parce qu'elle esl une espèce de 
néant , l'oisiveté ne serait««lle pas préférable à nne action 
dont le mensonge serait la cause? Nous avons aussi besoin de 
nous perfectionner, c'est-à-dire de développer les heureuses 
qualités que le créateur a mises en noos , et de nous rappro- 
cher par là même du bien absolu , de la source de toute per- 
fection , de Dieu , en un mot. Or, encore une fois , qui ne voit 
que l'erreur, loin d'être d'aucun seeoors, n'est au contraire 
qu'un obstacle à tout perfectionnement ; qu'elle détruit , noo- 
seolement le bien que le Seigneur a déposé en nous , mais en-* 
eorc l'amour que nous devons sentir pour le bien absolu, qui 
est hors de nous et qui doit nous servir de modèle ? 

Au fond de ces considérations, qui paraissent justes, il existe 
une difficulté cachée et forte aussi, qu'on serait heureux d'ex- 
poser clairement et de résoudre ; difficulté qu'on ne formule 
guère en objection positive, qu'on exprime rarement, et alors 
sous la forme do sarcasme, d'une raillerie tout à la fois dégagée 
ctamère, et pourtant difficulté qu'on sent toujours dans toute 
la condaite des hommes , qu'on retrouve en germe dans pres- 
que tous leurs discours. L'ami de la vérité la redoute instinc- 
tivement ; il en est effrayé , et plus d'une fois elle a glaeé son 
âme, au moment méaoe on il ressentait le plus de véritable 
chaleur ; disons plus , en ce moment surtout , en ce moment 
toujours. Otti, quand les sentiments les plus purs, les plus 
nobles, se pressent dans son eœur; quand les expressions 
semblent se précipiter pour les exprimer fortement ; quand il 
semble que la parole , rendue plus vive par la force mêmedes 
sentiments, ira réveiller comme un écho dans rame de ceux 



AI 

qui rèeoaleiil; quand l'idée qoi rasime « semblable à bd fisa 
qoi a besoin d'aliment, cherchée répandre an dehors celle 
flamme dévoranleqoe la concentration étouffe» c'est alorsqne 
songent cette difficulté parait , qu'elle grandit» et que » sem* 
blable à un monstre moqueur et sceptique » elle vient » par un 
sourire glacial » refouler ce qui avait tani besoin d'expression* 
Ohl quelle douleur pour lui» alors; son âme est profondé- 
ment convaincue , et pourtant il n'éprouve d'autre sentimem 
qne celui de la crainte ; et» s'il voulait donner quelque cha- 
leur à ses paroles» ce ne serait qu'une chaleur apparente, 
one vivacité d'emprunt» du bruit» en un mot. Alors on esl 
forcé de retomber dans le raisonnement » de ne pas sortir de la 
simplicité des maxinses et de leurs conséquences , de se servir 
enfin de la logique » comme do seul instrument qoi reste» du 
seul moyen qu'on ait de défendre la vérité. Ab I combien ils 
sont plus heureux ceux qui ne sont point paralysés ainsi 
par une difficulté toujours voilée et toujours présente; ceux 
qui ont une intime et profonde confiance » non-seulement en 
ce qu'ils disent » car cette confiance» tout homme convaincu la 
ressent» m^s encore dans l'esprit de ceux qui les écoulent. 
Rien ne vient géneic leur essor» et si Dieu» dans sa bonté» a 
laissé tomber en eux une petite portion de ce bien» le premier 
de tous et de tous aussi le plus rare » de sentir vivement et de 
s'exprimer de même » alors ils sont heureux » ils ne restent 
pas accablés par un lourd iSirdeau. Mais laissons ces plaintes» 
arrêtons- nous, et tâchons d'approcher de plus prés cette dif- 
ficulté, qui si souvent, chei un grand nombre d'hommes» a 
réveillé tant de craintes. 

La voici etprinsée» bien faiblement sans doute» mais exac* 
teasent : ta vérité n'e$i poi, ou , si elle est» qu'importe? A la 
première partie» on peut répondre victorieusement même» le 
scepticisme étant trop antipathique à notre nature ; mais ce- 
pendant la réponse» pour être entièrement bonne pour celui 
qui la fait comme pour celui qui la reçoit, demsnde du soin et 
de la réflexion » alors surtout qu'il faut sortir des généralités. 
Qu'on le remarque bien » en effet; les généralités» qu'il estas- 
se! fiseile d'établir» n'ont point par elles-mêmes de valeur po- 
sitive ; il faut les individualiser» si je puis me servir de ce 
terme, pour trouver ce qu'on peut en conclure. Or» cette ap- 



42 

plicatioB prfttiqoe est lonjours Men difficile i établir. La rai-* 
son eo est simple : il y a toujours » au fond de toute chose, un 
point obscur, et souvent, c'est le point essentiel ; si robscnritë 
est grande , tout vous échappe on reste dans un vague insai- 
sissable. On peut s'étourdir soi-même, il esC vrai ; on peut 
faire une certaine illusion: mais on sent, malgré cela , et les 
autres sentent encore mieux tout ce qui manque. Ils peuvent 
dire aussi : les conséquences sont bien enchatnées ; mais le 
principe , où est-il ? C'est donc à porter la lumière sur ce prin- 
cipe, que l'homme sincère et consciencieux doit s'appliquer, 
et , encore une fois , cela ne peut se faire qu'avec réOexion et 
travail. 

Si l'on peut ainsi , quoique avecpeine, mais oependantd'nne 
manière solide, répondre à la première partie de la difficulté» 
il est plus difficile de répondre à la seconde : Si la viriié êsi, 
qu'importe? parce que nous rencontrons les applications mo- 
rales , où les résisunce^ sont toujours plus fortes. Si la vériU 
est , qu'imforU? dit-on ; mais , au contraire, il importe beau- 
coup , puisque de cela dépend toute la vie humaine. N'est-il 
pas certain que l'erreur dégrade tout ce qui est bien dans 
l'homme; que, dès lors, elle tend è le détruire lui-même 
corps et âme? et pourquoi ne peut-on faire passer cette coo* 
viction dans tous les esprits ? S'ils aimaient tous la beauté mo- 
rale , le travail serait aisé ; mais d'abord , tous ne l'aiment 
point ; et ensuite, la beauté morale ne repose que sur la vérité. 
C'est donc toujours à l'étaMir qu'il faut travailler. Sans doute, 
on peut amener beaucoup de choses par un entraînement mo- 
mentané, subit ; mais ce résultat a peu de valeur : Tentralne» 
ment, de sa nature, est bien passager, et tout ce qu'il a fait 
naître disparaît avec lui. Tout ce qui est fait par entraînement 
ressemble, selon l'expression de l'Evangile, à un édifice bâti 
sur le sable ; c'est le fondement qu'il faut établir, et l'on ne 
trouvera le roc inébranlable qu'après avoir fait admettre la 
réponse à ces questions : Qu'ut^ee que la vériêé^ et à quoi 
importe-t-elle 7 Or, cette réponse satisfaisante , on ne peut la 
trouver qu'en remontant toujours au principe. Agir ainsi , 
quoique la nécessité eo soit démontrée, est , il faut en conve- 
nir, pénible et rebutant ; car rarement on peut faire saisir aux 
hommes la ratfon de ce qu'on avance. Ce travail , auquel od 



43 

M Toil fatalemeot eondamoè; œ Irtfail» qii*OD eotreprend 
aT6c loQtf» Ténergie d*ane âme eouTainciie ie son absolue aè- 
catailé, eh bieo , ce traTail est écrasant ; il est sartonl destrac* 
tir de tout élan » de toat sentiment poétique ; il n'est pas le Ira* 
^ail de raiiisle, il est le dur labeur du mancsuTre. Ponr eonn 
battre rerreur, pour porter un peu de lumière an fond de Tin- 
idligenoe hamaine » si remplie de ténèbres » il faut s'y soumet^ 
tre, poortant II serait bien plus encourageant , sans doute , 
de irooTer l'empire de la mérité établi sans contestation ; mais 
ce désir est stérile» et» an milieu de nos sociétés si profondé- 
■ent divisées , on ne peut rien attendre de satisfaisant» de 
dorabie, que de l'opiniâtre travail qui cherchera à porter la 
Inmière snr le principe des choses. 

Sans doute » on ne pent le nier» la vérité est supérieure à 
l'homme; elle l'instruit» l'édaire, et ne saurait en aucune 
manière dépendre de Im ; il fendrait qu'on en f Al bien con- 
vaincu : elle serait alors reçue avec docilité» et son empire sé- 
nat aoasi fort qu'il serait bienfaisant ; mais ce serait une su- 
jétion » et pour légitime qn'elle soit» l'homme la repousse; il 
■e vent admettre que les maiimes dont il se regarde comme 
l'anteor» on bien qu'il a reçues en leur donnant » si je puis 
parler ainsi » la marque et le cachet de son approbation souve- 
raine. Il change tous les râles ; loin de recevoir, il veut éta- 
blir : de là l'errenr et toutes ses conséquences. Pourquoi» dis- 
je» qaede là vient l'erreur? Le voici : 

L'homme est un être tout à la fois ignorant et passionné ; 
ignorant, défausses lueurs le séduisent avec une facilité bien 
grande. Biaminons» pour nous en convaincre» la marche que 
soit l'Intelligence, lorsqu'elle commence à dissiper les ténèbres 
qui l'environnent et à entrer dans la société des esprits. Tool 
d'abord » des mots sont confiés à sa mémoire ; peu nombreux 
dans le commencement » bientôt le nombre s'en accroît ; mais 
la signification de plusieurs reste longtemps inconnue. Peu à 
peu » cependant » les idées se classent ; on comprend mieux ^ 
on ne juge pas encore ; jusqu'ici » il n'y a pas d'erreur» car lea 
mots ne servent qu'à revêtir des idées» et les idées sont toutes 
réelles. Bien qu'on parle autrement » nous le savons » il n'y a 
pas d'idées fausses» il n'y a que de faux rapports entre lea 
idées, de fans jngements. C'est ici qoe l'erreur commence ^ 



44 

el qoe rignorance peut facilemeol la caaser. ignorance el fai^ 
blesse %oni synonymes; Tignorance n'est , en effet, que la 
faiblesse de TAme. Cela posé, rhomme, voulant jager par 
soi-même 9 c'est-à-dire établir des rapports entre ses idées, n'a 
pas la lumière , on , ce qui est ici la même chose, la force né-* 
cessaire pour cela ; dés lors, les rapports vrais lui échappent; 
mais , comme il ne peut rester inactif, qu'il a besoin déjuger, 
la vie n'étant autre chose qu'un jti^eiiien^ continuel, ilappré* 
cie mal, il prononce ce qui n'est pas, il établit des rapporta 
qui n'ont rien de réel: voilà l'erreur; l'ignorance en est donc 
une cause. Qui ne voit , en effet , que si l'homme avait voulu 
suivre un guide dans ce grand travail de son intelligence, il 
ne se serait point égaré ainsi? Non pas , on le comprend bien • 
que, dans ces cas particuliers, un homme ne puisse être 
trompé par d'autres; mais il n'est question ici que de l'homme 
pris en soi et d'une règle générale, qui aurait empêché beau- 
coup de maux. 

Une autre source d'erreur, ce sont les passions ; c'est là on 
lieu commun , sans doute ; il faut cependant en parler, car il 
y a au fond quelque chose d'important. Ce que nous appelons 
passion n'est autre chose que l'ignorance du cœur ; comme 
pour l'intelligence toutes les idées soni vraies^ de même, pour 
le cœur, tous les besoins sont /^grîlimef. L'intelligence se trompe 
en établissant de faux rapports entre les idées ; le cœur se 
trompe aussi, en établissant de faux rapports avec les objets 
de ses besoins , et cela vient aussi de sa faiblesse , de son igno^ 
ranee, puisqu'il croit trouver ce qui lui convient on il ne le 
trouve pas* Mais il s'attache à ce qui l'a séduit, en proportion 
de la force de la séduction ; plus la séduction est forte , plus il 
dit : Cesl bien; et par là même qu'il dit : Cest bien , l'erreur 
de rintelligence se trouve jointe à la dépravation du cœur; 
c'est ainsi que tout se lie , qoe tout nous montre que la fai*> 
blesse de l'homme est la source de l'erreur, et, par consé- 
quent, que Terreur est un néant, faiblesse ei'néant étant aussi 
la même chose. 

Nous sommes ainsi toujours ramenés à ce que nous avons 
dit en commençant : que Terreur est un néant, puisque toni 
ce que nous appelons mensonge ne l'est que par la fausseté 
des rapports, et non par la fausseté des idées; tout comme ce 



45 

qœ noQS appeloDs faoz bien , ou irice, ne Tesl ansti qoe par 
la faasselé de la relation , et non par la malice de Tobjet ; el 
c'est aussi pourquoi tous les bommes se prétendent amis de 
la Térîté, puisque seule elle répond, par la réalité, aux désirs 
de leur intelligence et de leur cœur. Ils peuvent bien se servir 
de Terreur comme d'un instrument, comme d'un mojen d'em- 
pire on de séduction ; mais ils ne sauraient l'aimer pour elle- 
même. D'où peut donc venir cet empire qu'a l'erreur, puis- 
qu'elle n'est qu'un résultat de Tignorance et de la passion ? Il 
vient de ce que l'homme aime à se faire le centre de tout, à 
s'établir juge et régulateur suprême. Il aime à se ^ire : Qui 
peut être plus que moi ? qui a le droit de m'imposer des doc- 
trines? Ne demeuré-je pas toujours le suprême apprédatenr 
de ce qu'il me convient d'admettre ou de rejeter? Est-ce que 
ma parole n'est pas à moi ? G'est-à-dire qu'il ne veut pas de 
supérieur, pas de vérité obligatoire par conséquent ; car toute 
vérité est êupiriêure. Dés lors , l'esprit de Tbomme devient 
tMcément le siège de l'erreur ; il s'égare comme un vaisseau 
sans pilote, et le monde se trouve dans un désordre complet. 

Et maintenant, qui pourrait examiner de sang-froid les fu- 
nestes conséquences de l'erreur? Tous les maux de rbumanité 
en découlent. Elle a d'abord altéré la notion pure et simple de 
Dieu : c'est par là qu^elle devait commencer. Elle a donné à 
son attaque les formes les plus savantes comme les plus gros- 
sières. Dieu, pour le brahme spéculatif et métaphysicien. Dieu, 
c'est tout. Chez le Persan , Dieu sera le feu , et le soleil et les 
étoiles seront sa brillante manifestation. Pour le Grec et le 
Romain, les héros se changeront en divinités, et, après les 
héros , pour paraître bientôt au-dessus d'eux , tous les pen- 
chants de l'humanité. Dieu, enfin, pour le stupide sauvage, 
sera l'animal ou le grossier objet qui le plus souvent frappe- 
ront ses regards; et, depuis le sauvage jusqu'au brahme, 
l'erreur, qui aura cherché à revêtir des formes plus ou moins 
brillantes , sera toujours la même ; elle semblera infiniment 
variée, et, au fond , elle sera le même néant ; car enfin, faire 
son Dieu d'un informe fétiche, comme le sauvage,. ou bien le 
confondre » comme le brahme, avec tonte la nature , n'est-ce 
pas la même chose? Il n'j a pas , entre ces deux opinions , de 
différence radicale. Toujours Dieu est dépouillé de ses atlri- 



46 

bais t et l'honme s^eo revêt oo les transporte » cohibm son 
bien propre , à qni il lui plaît. 

Si on voalaic, après oele» chercher de nonvelles applica** 
tions , on pourrait en rencontrer de bien nombreuses » mais il 
serait impossible de les indiquer tontes ; œ qu'on peut ramar- 
qner» c*est que , lorsque Terreur a altéré la notion de Dieu » 
elle attaque bientôt tous les devoirs de l'homme : aucun ne 
demeure intact. Les sopbismes se répandent t et alors pas d'o- 
pinion, pour dangereuse et ridicule qu'elle soit» qni ne 
compte un grand nombre de partisans. Mais ce qu'il fout re-- 
marquer» surtout» c'est que ces doctrines » sans exception, 
tendent à jeter la division parmi les hommes. Sous prétexte 
de laisser à l'esprit son libre développement, on jette dans le 
monde des doctrines contradictoires ; chacun s'attache à celle 
qni lui plaît ou dont il est l'inventeur» et cette différence dans 
les opinions brise» comme il est aisé de le voir» tous les liens 
de la société. On se passionne pour ses propres pensées» on ne 
veut tenir compte d'aucune raison opposée» ramour-propra 
s'exalte » et l'erreur devient ainsi » non-seulement une canae 
de division » mais forcément encore une source de guerre. 

Il est encore d'autres conséquences dont il faut tenir compte ; 
elles amènent beaucoup de plaintes : mais elles sont naturri*-> 
les. C'est que les devoira sont méconnus ; la morale» qui n'eet 
qu'une expression pratique de la vérité» est tous lesjonra 
rompue» amoindrie. S'il n*est pas de vérité sur laquelle l'i 
reur ne soft venue amonceler ses nuages» il n'est pas non plus 
de devoir qu'elle ne vienne combattre ; c'est une guerre géaé^ 
raie » incessante. Pendant longtemps » l'erreur quittait peu le 
sphère des idées ; les hommes les plus sophistes respectaient 
ces points de morale , qui font partie de l'héritage des nations» 
et celui qui venait d'émettre les propositions les plus subversi* 
ves de toute vertu» aurait regardé comme une injure la propos 
Bttion d'agir d'api^ ses principes. On voyait bien» il est vrai , 
et même souvent» des infractions aux règles de la morale» 
mais ces infractions n'étaient pas systématisées. Il fallait» pe«r 
trouver un code de vices bien lié dans toutes ses parties» re-^ 
monter à ces hérésies obscures qui cachaient dans les ténè* 
bres» et leurs théories , et leurs actions. Mats ces opimone » 
honteuses de leur origine » étaient cependant plus oonséquen-- 



47 

tel 9 aidés lort plat nisonnables qae loos cens qui aiment 
rerreiir dans l'esprit et qoi la combattent dans les actions. Et 
eomme il est nécessaire qne ce qui est raisonnable , en bien on 
en mal , se fasse jour, il fallait qa'on irlt éclore snr la morale 
les systèmes les pins erronés , et qn'ils fussent défendus atec 
persévérance et avec talent. Notre siècle le voit, ce résultat; 
il en est encore tout snrpris; il ne devrait l'être pourtant que 
d'une seule cbose : c'est qu'il se soit fait attendre si tard* Bu 
reste, il est heureux qne toutes les hardiesses aient été pro- 
clamées , parce qu*on peut au moins les combattre avec quel- 
que vigueur. Les hommes forts pourront trouver dans ce 
combat un noble exercice pour leur intelligence : obligés de 
t'attaqaer à un principe, ils ne seront plus dans la triste néces- 
sité d'user presque vainement leurs forces en de petites dis- 
enssioiis. Ces forces, qui se dissipaient et s'affaiblissaient dans 
ces luttes , s'augmenteront , an contraire, dans des luttes plus 
positives ; on se trouvera heureux de rencontrer enfin des ad- 
versaires véritables et de combattre d'une manière sérieuse. 
Ce moment est venu : la grande erreur de l'intelligence , le 
psDthéisme, trouve son analogue dans la grande erreur morale 
de notre temps , erreur que le saint- simonisme , surtout, a 
voulu formuler. Sans doute, on doit regretter que ces graves 
errenrs causent tant de maux ; mais enfin, puisqu'il fallait les 
voir naître, on ne doit pas regretter leur venue. Avec elles, 
tout se trouve en question ; sprès , il n'y a plus rien de possi- 
ble. Eh bien , qne le combat s^établisse , et comptons sur la 
force de la vérité. Tout cela est heureux encore , parce que 
ces erreurs, par leur étendue , parleur grandeur, écrasent 
les Ames ffhibles ; elles les étourdissent , elles les effraient ; et, 
avonons-le, c'est un bien , car partout les faibles encombrent 
inntiiement la Uoe et font perdre un temps précieux ; qu'on 
n'sit plus à entendre leurs paroles sans portée , à répondre à 
leurs difficultés sans valeur ; et après, vienne le combat. Pour 
qn'n soit heureux, il faut deux choses: lucidité d'esprit etfer^ 
■Mlé de c<eur. En effets en deçà delà vérité, l'erreur se 
trouve ; eue se trouve aussi au delà ; pour cela , la lucidité est 
nécessaire, afin de pouvoir démêler sûrement dans les doctri** 
œs ce qu'il faut combattre, ce qu'il faut avouer; il faut aussi 
une grande fermeté, afin d'envisager de saog-froid lesdiffi-^ 



AS 

ctiUés qoi naissent 9 soit do fond des choses, soit aussi des 
passions des hommes, el Ton pourra ainsi attendre avec con- 
fiance d*heareax résultats. 



8^aii«e du itO ffévpler tS4S. 

M. Bourdat rend compte h l'Académie de quelques 
découvertes astronomiques et physiques récentes , et 
en particulier de la découverte de la planète y^^/r^. 

On avait manifesté le désir, dit-il , que j'entretinsse quel- 
ques instants l'Académie de la nouvelle planète qui vient d'ê- 
tre découverte en Allemagne. C'est en effet un événement 
astronomique qui eiicite la curiosité» et auquel se rattachent 
quelques points scientifiques du plus grand intérêt. Son his- 
toire est déjà connue de tout le monde: je vais toutefois la re- 
prendre en peu de mots, en l'accompagnant de quelques con- 
sidérations qui en découlent. 

Avant la découverte de la première planète télescopique, 
découverte qui date de la première nuit de ce siècle, quelques 
astronomes avaient déjà été frappés de l'immensedistance qui 
se trouve entre Mars et Jupiter, comparée à celles qui les sé- 
parent du Soleil et de leurs voisines. Kepler soupçonna qu'il y 
avait là une lacune ; Kant, qui fut astronome avant d'être phi- 
losophe, l'expliquait en disant qu'à l'origine des choses» Jupi- 
ter avait attiré à lui toute la matière qui devait engendrer la 
planète intermédiaire. Bode , directeur de l'observatoire de 
Berlin, entra dans un autre ordre d'idées, et parvint à sa fa- 
meuse loi numérique sur les distances planétaires ; et, ce qui 
est très-remarquahie, c'est qu'il parvint à cette loi qui indi- 
que en effet la lacune soupçonnée entre Mars et Jupiter, avant 
la découverte des télescopiques dont la distance moyenne est 
celle indiquée par cette loi. Le nouvel astre qui doit figurer 
désormais dans notre système planétaire » ne dérange nulle- 
ment cet ordre, et vient au contraire le confirmer par la place 
qu'il y occupe. Voici au reste quelques-unes des circonstan- 
ces qui ont accompagné cette découverte. 



49 

M. Heacke» aêlroBome amatenr de Drieaeii , aperçnt, le 8 
déeenbnileniiery ooe étoile de DevTième grandear, par 64* 
eafiroD d^ascension droite et i2<* i|S de déelinaison boréale» 
c'est-à-dire très-près des Hy ades, dans an point da ciel oà an- 
paravantelle n'existait certainement pas. 11 ne tarda pas à re- 
connaître que c'était on astre errant; il annonça cette décoo- 
▼erte dans les gaxettes allemandes du 13 décembre. M. Encke, 
de Berlin, parfint à découvrir le nouvel asire le ik, en s*ai- 
fUnt de Tezcellente carte de l'Académie de Berlin, dessinée 
par M. Knorre , contenant les étoiles de IV h. d'ascension 
droite. L'astre fot ensuite observé le 17 à Altona par H H. 
Shnmaeher et Pétersea , et à Hambourg par M. Humker. Le 
temps n*a pas permis d'en faire une seule observation à Paris 
avant le premier janvier, mais depuis, on en a fait de nom- 
hrenses en divers lieux. Les positions de Tastre ont été dé- 
terminées plusieurs fols à Téquatorial do l'observatoire de 
Paris, en le comparant à une étoile de huitième grandeur, dé- 
terminée aux instruments méridiens. 

On peut conclure des éléments de ce nouvel astre qui 
ont déjà été calculés avec une assez grande approximation, 
que c'est une planète qui a la plus grande analogie avec les 
quatre petites planètes déjà connues comprises entre Mars et 
iapiter. Elle se promène dans la mémo région d'occident en 
orient , en achevant sa course elliptique à peu près dans le 
même temps. Quoique son excentricité et sa distance soient as- 
sei considérables, lesastronomes ne là perdront jamais de 
voe: c'est une petite compagne de la terre qui cheminait na- 
gaères à son insu, non loin d'elle et à peu près comme elle, 
autour de leur maître commun, et qui désormais sera toujours 
sofvie et observée au milieu de ce beau cortège où elle est 
venue se dévoiler. 

H. Hencke a fait hommage de son droit de donner un nom 
à la nouvelle planète à M. le directeur de l'observatoire de 
Berlin ; celui-ci a choisi pour sa Glleule le nom i*A$irée. 

Si l'on compare maintenant cette douzième planète à ses 
onze aînées, on observe qu'elle occupe le cinquième rang à 
partir de Mercure dans l'ordre des distances au soleil et des du- 
rées des révolutions, et qu'elle est la seconde des télescopiques. 
L'excentricité deForbiteetparconséquent l'équation du centre 

TOM. II. 4 



50 

de cette planète, à peu près égales à celles de Mercure, ne 
sont inférieures qu'à celles de Junon et de Pallas : mais Tin- 
clinaison de son orbite est plus petite que Tinclioaison des or- 
bites de ses quatre sœurs, et même que celle de Mercure ; son 
monyement mojen se rapproche beaucoup de celui de Junon 
qui est sa plus proche et sa très-proche compagne : son nœud 
est compris entre ceux de ses deux voisines Junon et Testa. 

Quant aux éléments du mouvement de rotation et du corps 
de la planète » nous ne pouvons espérer de les connaître do 
longtemps avec une certaine précision. Il est vrai que M. Hen- 
cke compare son éclat à celui d'une étoile de neuvième gran-* 
deur; M. le directeur de l'observatoire de Berlin estime qu'il 
est un peu plus faible, et M. Galle, son adjoint, n'a pu l'olMer- 
ver au cercle méridien; mais on ne peut rien induire de là tou- 
chant son diamètre « car la lumière des astres peut dépendre 
d'une foule de causes autres que leurs distances et leurs di-- 
mensions: du reste, Astrée n'est pas plus considérable et pa- 
rait au contraire plus petite que Junon , la plus grosse des té- 
lescopiques. Or les dimensions de celle-ci sont si peu connues, 
que Schrœler lui donne 700 lieues de diamètre, tandis que 
Herschell ne lui en accorde que 50, c'est-à-dire quatorze fois 
moins. Toutefois on peut assurer que toutes ces planètes (As- 
trée comprise) sont très-petites : par exemple, d'après quel- 
ques mesures, Pallas n'aurait que 33 lieues de diamètre; en 
sorte que sa surface, en la supposant sphérique, ne serait guère 
que le dixième de celle de la France. Un homme placé à cette 
surface sauterait facilement à 100>° de haut, et n'éprouverait 
pas dans sa chute une plus foKe secousse, que lorsqu'il tombe 
d'un mètre à la surface de la terre. Des animaux énormes poor* 
raient subsister sur cette planète, sans avoir besoin d'un élé- 
ment liquide qui les soutint. Mais un champ illimité serait ou- 
vert à l'imagination par des rapprochements de ce genre et 
par d'autres non moins curieux sur l'état social des êtres in- 
telligents qui peupleraient un monde aussi petit. 

Gomme je le remarquais il y a un instant, la loi numérique 
do Bode indiquait une lacune entre Mars et Jupiter au numéro 
38 ; et voilà que déjà cinq nouvelles planètes viennent pren- 
dre rang à peu près à la distance voulue; c'est donc plus qoe 
n*exigeait la loi* Cependant, quoiqu'on n*ait pas encore pa 



51 

reodre eompie de cette répartition régalite^ des corps oélettCH 
par rapport ao centre autour duquel ils touroenl, quoique 
cette loi ne soit pas eooore susceptible d'une définition et d'une 
exactitude rigoureuses et mathématiques comme les lois de 
Kepler, elle est très-remarquable par sa généralité» et paratt 
eouTenir à tous les systèmes planétaires et satellitaires, en 
sorte qu'on dcMt la regarder comme tenant essentiellement à la 
structure de ces systèmes. Il faut donc que nos cinq petites 
planètes oe la mettent point en défaut : de plus, on observe que 
les planètes les plus éloignées du soleil sont aussi les plus 
grosses. Or , bien qu'on ne connaisse pas encore parfaite- 
ment les dimensions des télescopiques , on peut dire qu'elles 
sont extrêmement petites par rapport à leurs voisines et eu 
égard à leur distance au soleil. Trois de ces planètes, Junon, 
Pillas et Gérés, Junon et Pallas surtout, dévient du zodiaque 
d'une manière vraiment extraordinaire, ce qui les a fait sur- 
nommer ulira'Xodiacakê; trois de ces mêmes planètes, Ju* 
noù, Pallas et Astrée, ont des excentricités très-considéra- 
bles: Gérés et Pallas ont leurs orbites presque exactement éga- 
les. Il en est à peu près de même de Junon et d'Astrée, et 
comme leurs excentricités sont très-grandes, elles présentent 
le phénomène extrêmement remarquable d*être alternative- 
ment plus loin et plus près du soleil l'une que l'autre, et même, 
quoique les cinq orbites aient desdimensioos sensiblement dif- 
férentes et soient contenues dans des plans en général bien 
inclinés les uns sur les autres, elles sont cependant, pour 
ainsi dire, entrelacées et paraissent avoir eu originairement 
des parties communes. Tout porte donc à croire, comme l'ob- 
serve M. Arago dans la notice dont il a enrichi TAnnuaire de 
1832, que ces planètea, à chacune de leurs révolutions, pas- 
saient anciennement au même point de l'espace. 

Ces rapprochements, aussi nombreux que frappants, ont fait 
émettre une opinion bien hardie, savoir, que les petites pla- 
nètes pourraient bien n'être que les éclats d'une planète uni- 
que qui aurait existé entre Mars et Jupiter. Cette opinion ac- 
quiert un grand degré de probabilité, si, auxconsidérationsqui 
précèdent, on ajoute que ces planètes ne sont pas rondes, ce 
qu'indique la diminution momentanée de leur lumière lors- 
qu'elles présentent leurs faces angulaires, et que l'entrelace- 



52 

«leot de lears orbites, qui lesfailtoutes retenirao même point» 
est conforme à ce qa'eiîgeraient les loisdela mécaniqoe dans 
l'hypollièse dont il s'agit. En effet, suivant ces lois, si une pla- 
nète éclatait YÎolemment, chacun des fragments y après avoir 
décrit une nouvelle orbite, viendrait passer par le point où 
tiùrait eu lieu Texplosion. 

On trouve dans la Connaissance des temps pour 1814« on 
curieux mémoire de La Grange sur ce sujet. Il arrive à cette 
conséquence, qu'en tenant compte de la vitesse de translation 
de la planète primitive dans son orbite, et en considérant les 
34* de rinclinaîson de Torbite de Pallas, comme Tinclinaison 
maximum des orbites nouvelles de chaque fragment, il suffi- 
rait d'une force capable d'imprimer à ces fragments unevi- 
tesse égale h vingt fois celle du boulet de 24 pour que cha- 
cun d'eux parcourût une nouvelle orbiteelliptique autour da 
soleil , l'intersection commune de tous les nouveaux plans 
létant le point même où l'explosion aurait eu lien. 

La découverte de la seconde planète télescopique (Pallas), 
à la mente distance moyenne du soleil que la première (Gérés), 
fit naître d'abord dans l'esprit d'Olbers la pensée que ces deux 
petites planètes pourraient bien, à une époque très-ancienne, 
n*en avoir formé qu'une seule, qui par une cause quelconque 
se serait partagée en deux fragments. Le point où les deux 
orbites se croisent aurait été le lieu où se serait accomplie la 
séparation. Junon, découverte peu de temps après, avait gran- 
dement confirmé ce soupçon ; car l'intersection du plan de 
son orbite avec celui de Gérés s'éloignait peu de Tintersection 
déjà marquée des orbites de Gérés et de Pallas. Olbers, per* 
fioadé de l'exactitude de sa prévision, en fit la base de ses non* 
velles recherches , et il attribua lui-même à ces idées la belle 
découverte qu'il fit ensuite de la planète Vesta. 

A la nouvelle de la découverte d'une cinquième planète de 
la famille des Astéroïdes, les astronomes se sont rappelé la en* 
rieuse propriété signalée par Olbers relativement aux inter- 
sections des plans des orbites des quatre petites planètes si- 
tuées entre Mars et Jupiter. Gette propriété consiste, comme 
nous venons de l'indiquer , en ce que ces plans se coupent 
suivant des lignes qui vont toutes aboutir par une de leurs 
extrémités è peu près à une même région du ciel, située vers 



53 



h ptriie nord«est d« k ooosteUatioD de la Vierge , Taotre 
cilrénilè se dirigeant ter» la Baleine. 

Il n'étail pas sans inléréi de recherclier si la nouvelle pla* 
ttèle Tenait ajouter qnelqae probainlilé à ce système. Et d'a- 
bord elle ne dérange nallementles calculs de La Grange, puis- 
que l'inclinaison de son orbite. est bien inférieure à celle de 
Pallas. Olbers s'était bornée comparer entre elles les interseo* 
lions des plans des orbites des planètes télescopiquessur celui 
de Pallas. M* V. Mauvais vient de compléter ce calcul en com- 
iHuant deux à deux chacune des orbites qu'il a probablement 
ramenées à une même époque, le commencement de 1846. lia 
réuni en deux tableaux séparés, afin qu'on puisse mieux juger 
de leur différence, les positions héliocentriqoes de l'extrémité 
boréale des dix intersections. Le premier tableau comprend les 
positionshéliooentriques des six intersections des plans des or- 
bites des quatre anciennes planètes télescopiques, et le second, 
les positions héliocentriques des quatre intersections du plan de 
lorlMte de la nouvelle planète avec ceux des quatre premiè» 
res. On voit par le premier tableau , que Taocord admis par 
Olbers est loin d'être rigoureux ; l'intersection de l'orbite de 
Juoon avec celle de Pallas s'écarte asseï notablement du lieu 
moyen des autres intersections ; mais il faut remarquer que 
les ncsuds de ces deux orbites sont très-rapprocbés sur l'éclip- 
tiqne (la distance n'est pas de S®), et par conséquent de légères 
variations sur les inclinaisons et sur les longitudes des nœuds 
de ces orbites entraînent des changements très-considérables 
sur la position de leur intersection mutuelle. Sauf cette ex- 
ception, les écarts partiels de chaque tableau sont à peu près 
do même ordre, et leurs moyennes s'accordent à moins de 10* 
en longitude et de S'en latitude. Il est très-certain, ajoute 1(. 
Victor liauvais, qu'en appliquant le calcul à ces résultats , on. 
arriverait à une grande probabilité que ce rapprochement en- 
tre les dix intersections n'est pas Teffet du hasard. Un nou- 
veau calcul des éléments de l'orbite d'Astrée modifiera sans 
doute les nombres du second tableau ; mais les éléments pro- 
visoires que nous possédons suffisent amplement adonner une 
idée très-approchée de la position des intersections de ce nou- 
veau plan sur les anciens. 

Si l'on réfléchit sur les circonstances qui ont accompagné 



54 

les découvertes des cinq tétescopiques et snr leur origine pro- 
bable , si Ton observe en même temps que la rëoDioo de oes 
cinq petites planètes n*en fomierait pas une considérable, on 
sera porté à croire qu'il doit encore exister dans an espace 
circonscrit par d'assez étroites limites» un grand nombre d'au- 
tres fragments de la planète brisée. Quelques-uns de oes frag« 
roents seront sans doute à jamais perdus pour nous, à eaosede 
leur petitesse et de leur éloignement ; mais d'autres pourront 
encore venir successivement enrichir notre collection, à me- 
sure que des observateurs infatigables dirigeront vers cet es- 
pace des instruments optiques de plus en plus puissants. 

Il est inutile de faire observer que les astronomes se per- 
dent en conjectures sur la cause physique d'un tel bouleverse- 
ment: quelques-uns supposent une explosion intérieure; je 
partagerais difficilement cette opinion pour des raisons qu1l 
serait trop long de discuter ici. Pallas, Junon et Gérés pa- 
raissent accompagnées de grandes nébulositésou atmosphères; 
d'après Scfarceter, l'atmosphère de Gérés aurait 9T6 lieues de 
haut, celle de Pallas 193. Quelques astronomes ont cm voir 
là l'indice d'une atmosphère oométaire, et ont par conséquent 
supposé que la planète avait été brisée par le choc d'une co- 
mète ; mais Vesta n'a pas offert jusqu'ici de trace certaine 
d'atmosphère: reste à savoir si Astrée présenteaussi nn aspect 
nébuleux et une figure anguleuse ; c'est ce que l'observation 
ne tardera pas, j'espère, h nous apprendre. 

La plupart des feuilles périodiques ont annoncé la décou- 
verte d'Astrée. On a pu aussi apprendre par elles un autre 
événement astronomique qui se passe dans ce moment. Toute- 
fois, comme il n'est pas «ans intérêt, quoique moins important 
que le premier, je demande la permission de le signaler i l'at* 
tention des amateurs. Il s'agit du retour de la comète de BMû 
ou de six ans trois quarts, le ne ferai pas mention de la comète 
télescopiqueinsignifiantejttsqu'ici,quiaété découverte àla fin 
du mois dernier parle P. de Yico, direetear de l'observatoire 
romain, dans la constellation de l'Bridan. On compte aujour- 
d'hui plus de 500 comètes signalées depuis l'èrechrétienne; mais 
les détails de ces apparitions mentionnées par les historiens 
et les chroniqueurs ne sont pas le plus souvent assez précis 
pour être soumis aux calculs, et la plupart de ces astres ont 



^6 

rMsIé jusqu'ici ai» efforts des astronomes. Pour foornir , 
qoiBd une comète parait» le moyen de reconnallre si elle est 
Boede celles déjk observées, on lient nn Catalogne oA sont in- 
scrits les éléments paraboliques de celles qu'on a pu calcoler. 
flallej publia le premier, en 1705, nn catalogue de comètes; 
il eomenait 34 paraboles : ce nombre augmenta peu à peu, et 
en 1771 il était déjà de 69. Aujourd'hui, grâce aux travaux 
de Halley, de la Caille, deUmbert, de Struick, de Pingre, d'Ol- 
bers, de Bnrckhard, etc., et aux découvertes des observateurs» 
le nombre des orbites calculées est de plus de 160. Toutes les 
comètes qui paraissent de nos jours sont eataloguéeê ; mais ce 
catalogue s'augmente encore des comètes observées ancienne* 
ment» et qui, après avoir résisté longtemps aux efforts des as* 
tronomes, finissent par y céder à l'aide de nouveaux docu- 
nents. C'est ainsi que lécemment M. Laugier est parvenu i 
calculer plusieurs anciennes comètes, en réunissant aux docu- 
ments que nous possédions déjà sur ces astres, ceux qui lui ont 
été fournis par un mémoire de M. Ed. Biot sur les apparitions 
de comètes et d'étoiles extraordinaires(comètes sans queues), 
observées en Chine à diverses époques , mémoire qui a été 
poblié dans les Addiiionê dia eonnaiiêanee des temp$ p&ur 1846. 
M. Laugier a présenté à TAcadémie, le 87 janvier dernier, la 
première partie de son travail, qui renferme les calculs re* 
latifii à boit de ces comètes. 

An reste^ quoique les éléments paraboliques inscrits sur le 
catalogue des comètes soient déjà asseï nombreux, il n'y a que 
quatre de ces astres dont la marche soit aujourd'hui connue : 
1* La comète de HMey de 76 an$ ou de 1759 , dont cet astro- 
Bome calcula les éléments en 1688, et annonça le retour pour 
1759 : nous l'avons revue en 1835. If. de Poniécoulant avait 
iiié son passage au périhélie au 13 novembre , et s'il eût fait 
Qsage, dans ses calculs, de la masse de Jupiter donnée par des 
observations plus récentes, il eût porté ce passage du 13 au 
16, et la difTérence entre le calcul et l'observation n'aurait 
été que d'un demi-jour sur 76 ans ; admirable concordance I 
2^ La comité d'Enke ou d courte période^ découverte à Marseille 
le 96 novembre 1818 par M. Pons, et dont la période de 1800 
jours ou 3 ans 3110 , démontrée d'abord par M. Encke, a été 
confirmée par ses apparitions postérieures; 3* la comète de 



56 

Biéta ou desix ans irait quarts, découverte à Johannisberg par 
cet aslroDome » le 37 février 1826 , et qui reparaît celte année 
pour la troisième fois seulement depuis sa découverte : noua 
allons y revenir ; h^ la coméU de Faye^ découverte par cet astro- 
nome à l'observatoire de Paris, le 22 novembre 1843. Le même 
astronome en calcula les éléments et trouva , pour la durée 
de sa révolution, 7, 2 ans ; ce qui est très-remarquable, c'est 
qu'il parait à peu près démontré par M. Yali , et surtout p«r 
H. le Verrier 9 que cette comète ne serait autre que celle de 
1770 dont la disparition mystérieuse donna lieu à tant de 
plaisanteries sur la comète perdue ; Jupiter nous l'avait enlevée 
en 1779 , et il nous l'aurait rendue en 184S : nous l'atteodona 
pour 1851. 

M. Valz a annoncé à H. Arago qu'ail avait observé la comète 
de six ans 3/4 le 24 et le 25 décembre dernier. La diflérence 
de l'observation et de l'éphéméride est à peine de deux on 
trois minutes de degrés. L'observation a été faite à Marseille» 
où Gambart calcula» il y a vingt ans , les éléments.de la même 
comète qu'il avait aperçue dix jours après Biéla. Il reconnut» à 
rinspection de ses éléments» qu'elle avait déjà été observée 
en 1805 et en 1772. La durée de sa période (six ans 3/4) fut 
trouvée presque en même temps par MM. Glausen et Gambart. 
C'est une petite comète insignifiante » sans queue et sans ap* 
parence de noyau solide; mais» par une coïncidence remar- 
quable » elle coupe l'écliptique en dedans de l'orbite que dé- 
crit la terre» à une distance de cette courbe qui ne dépasse pas 
quatre ou cinq rayons terrestres; etcomme le rayon delà co- 
mètea au moins cette longueur»d'après les calculs d'01bers»une 
portion de l'orbite de la terre peut se trouver comprise dans 
sa nébulosité. Aussi plusieurs personnes furent-elles effrayées 
par l'annonce de son retour pour 1832. Elle perça» en effet » 
l'orbite terrestre le 29 octobre 1832» mab dans un point où la 
terre ne se trouva qu'un mois après ; en sorte que les deux 
astres étaient alors éloignés de plus de 20 millions de lieues* 
En 1805» cette comète passa dix fois plus près de nous. Il n'eat 
pas impossible qu'elle ne vienne un jour cboquer la terre ; 
cette rencontre est même à peu près certaine» si toutefois 
la marche de cette comète ne subit pas de grandes variations; 
ce qui est plus qu'improbable. Du reste» l'époque de ce choc» 



57 

lijaMtisfl a llea, suffit pour nous rassnrer complétemeDt. 
Les retoore des oomèles périodiqaeft , dont le nombre va 
siB» dente beanconp augmenter , ne sont pas seulement des 
événements qui piquent la curiosité du public et dont Tastro- 
nome a lieu d'être fier, mais un intérêt réel et très-grand 
s'attache à ces réapparitions, parce que la solution de bien des 
questions en dépend. Presque toutes les comètes manifestent 
de notables changements à chaque révolution ; la différence 
entre les résultats du calcul et ceui de l'observation pourra 
leale établir le fait et les lois des résistances que ces astres 
éprouveraient de la part d'un milieu étbéré dont la nature» les 
mouvements et même l'existence sont encore problématiques. 
M. Encke attribue à la résistance d'un tel milieu la diminution 
des périodes de la comète qui porte sou nom ; mais, d'après ce 
que nous Tenons de dire de l'accord presque parfait entre les 
calculs et l'observation relativement à la comète de Biéla , 
i n'éprouverait aucune résistance sensible. 



M. Boardat passe ensuite en revue les principales dé- 
couvertes récemment faites en physique; il commence 
par celle de M. Faraday, relative à raction du magné- 
tisme smrla 



Les influences réciproques de l'électricité et de la lumière » 
de la lumière et de la chaleur» sont connues depuis bien long- 
temps ; celles de l'électricité et du magnétisme ont été mises en 
évidence, il y a un quart de siècle , par les belles expériences 
d'OBrsIed et d'Ampère qui ont fondé la branche si curieuse et si 
iatéressante de la physique, VEleeirthmagniiùme. Depuis lors, 
on admit comme conséquence l'identité des fluides électrique 
et magnétique ; on admet même, par concomitance, l'identité 
de tous les fluides impondérables ; mais jamais jusqu'ici, dans 
le champ des expériences , on n'avait pu mettre le magné- 
tisme aux prises avec la lumière. Or voilà ce que M. Fara- 
day vient de montrer dans deux documents authentiques ; 
roD est publié dans le dernier numéro du Pftt'/oxop&icoi-Jtfa- 
gaxme, comme extrait de la séance de la société royale de 
Londres du 27 novembre; l'autre a été communiqué par M. 



58 

DamâSy ra nom de M. Faraday lui-raénie» à rAcadévie des 
sciences dans sa séance dn 19 janyier. Le grand fait qm se 
(roare développé dans ces documents est celui qni a rapport à 
l'action qu'un électro^aimant exerce sur uo rayon de lumière 
polarisé pour faire tourner son plan de potarisalion^soilàdroite, 
soit à gauche, suivant les directions relatives du rayon lumi-* 
neux et de la résultante des actions magnétiques. Ce fait Tient 
d'être vérifié et étudié par M. Pouillet au moyen de procédés 
particuliers: c'est avec raison , dit M. Pouillet dans le mé- 
moire oà il a consigné ces nouvelles expériences, que ce fait 
est regardé par M. Faraday comme un foit fondamental; car« 
jusqu'à présent» il est sans analogue dans la science, et, à loi 
seul, il constitue une découverte du plus haut intérêt. 

Pour comprendre le grand fait dont il s'agit, il faut se rap* 
peler quelques phénomènes de la polarisation de la lumière. 
Un rayon lumineux réfléchi ou réfracté sous certaines condi- 
tions, présente des phénomènes singuliers que Ton n'observo^ 
jamais dans la lumière naturelle ; ainsi , lorsqu'un pinceau 
de lumière est réfléchi sur uneplaque de verre en faisantayec 
la surface un angle de 36* 25', on dit qu'il estpobrû^, etilpré^ 
sente les phénomènes suivants: il n'éprouve plus aucune ré- 
flexion , en tombant sur une seconde lame de verre sous le 
même angle de 36<» 25', quand les plans d'incidence sur les 
deux lames sont rectangulaires; ce même rayon polarisé ne se 
divise pas en traversant une substance biréfringente sous cer- 
taines conditions, et refuse même, dans certains cas bien con-^ 
nus, de se transmettre au travers d'une lame même très-mince 
de tourmaline. Enfin, la lumière polarisée présente des pbé* 
nomènes de coloration qui sont incontestablement les pins 
brillants phénomènes de l'optique. On appelle plan de pola- 
risaiion le plan qui contient le rayon incident et le rayon ré- 
fléchi. Lorsque la polarisation se fait par réflexion sur une 
glace ou de toute autre manière , le rayon polarisé a unecer- 
taine direction qu'on peut rapporter à celle qu'aurait donnée 
la réflexion sur une glace posée d'une certaine façon; donc» 
dans tous les cas, le plan de polarisation d'un rayon polarisé 
est une position bien définie, et la plaque de tourmaline offre 
un moyen commode de reconnaître toujours ce plan. Or, M. 
Arago a trouvé, il y plus de 80 ans, qu'un rayon lumineux 



59 

yolBrisèqcri traverse ane lame de quartz oq cristal de roehe, en 
sort Meii enoore polarisé^ mais qoe le plan de polarisation do 
njim émergent n*est pins le même qne celui da rayon inci- 
deat» et qae par conséqnent eelai-ci a tourné 9 comme on dit ; 
quelques échantillons le font tourner à gauche et d'antres à 
droite ; mais le sens de la déviation est constanraient le même 
pour chaque échantillon. Ce pouvoir rotaioiref qui ne s'observe 
que dans le quartz parmi les solides » se produit dans beau- 
coup de liquides ; suivant la nature de ces liquides , le plan 
de polarisation tourne à droite ou à gauche» et l'écart est plus 
ou moins grand. Ces phénomènes ont été et sont encore Tob* 
jet des études spéciales des plus grands physiciens, et ils sont 
appelés A jouer un rôle fort important dans la science et dans 
les arts, car ils fournissent des indications précieuses sur la 
eoBStltoUon intime, sur l'arrangement moléculaire des corps^ 
^Ajoutons encore qu'on rayon blanc polarisé qui traverse une 
laiaedeqoartZy sous certaines conditions, se trouve composé, à 
sa sortie do cristal, de rayons de toutes les couleurs, polarisés 
dans des plans différents , rayons qu'on peut réunir en deux 
bisceaTC inégaux, mais complémentaires, en les faisant tra- 
verser un prisme biréfringent achromatisé. H. Soleil, en par- 
tant de ces propriétés, a construit récemment un instrument 
qui, en rendant sensibles et frappants , par des variations de 
teintes, les moindres mouvements rotatoires des plans de po« 
hrisatlon, peut, jusqu'à un certain point, servir à mesurer le 
pouvoir rotatoire ; car il indique que la cause quelconque qui 
fait toorner le plan de polarisation a une intensité équivalente 
i celle d'une lame de quartz d*une épaisseur connue, avec cer- 
taines restrictions. Cependant, après ces explications prélimi- 
naires, venons à la découverte de M. Faraday. 

Si Ton fait traverser un corps transparent par la lign» iê 
force magnétique engendrée par un puissant électro-aimant ou 
par une hélice électrique parallèlement à un rayon lumineux 
polarisé qui traverse le même corps, le rayon lumineux pola- 
risé éprouvera une rotation. De plus, cette rotation aura lieu 
à droite et à gauche, successivement, si l'on fait passer le cou- 
rant dans deux directions opposées ; ainsi, le sens de la rota- 
tion dépend essentiellement de la direction des forces magné- 
tiques ou électriques* Si le courant passe par un tube conte- 



60 

nant de l'hoile de térëbenlbine» sobstaoce qui dévie natorel- 
lement le rayon polarisé» et ai Ton établit aa coorant électri- 
que assez intense ponr produire sur le rayon une rotation 
égale à cellequi est déterminée par l'huile, on doublera celle-ci; 
si l'on fait marcber le courant dans le sens convenable, et en 
le dirigeant en sens contraire , on annulera la rotation de 
l'huile» de sorte que la rotation résultante sera nulle. Ainsi» 
ajoute M, Faraday» la rotation lumineuse est bien évidem-* 
ment déterminée par l'influence magnétique. 

M. Pouillet et plusieurs antres physiciens s'étaient mis à 
l'œuvre et avaient voulu vérifier les expériences indiquées 
dans le PhUozophical-MagaMine ; mais ces premiers essais n'a- 
vaient pas réussi. M. Pouillet vient de les reprendre avec 
plus d'attention j en variant les moyens d'expérience» et en 
suppléant aux indications incomplètes qu'on avait jusqu'à ce 
jour. Il a reproduit et rendu même plus frappants les pbéno^ 
mènes découverts par M. Faraday. L'appareil dont ils'est servi 
se compose de l'instrument de M. Soleil qui manifeste les 
moindres déplacements angulaires des plans de polarisation» 
et d'un ou de plusieurs électro<-aimants mis en activité par 
une pile de Bunsen dont les éléments» en nombre variable de 
dix à cent» sont de dimensions ordinaires. Ces électro-aimants 
peuvent porter jusqu'à 800 kil. lorsqu'ils sont animés par une 
pile d'une vingtaine de paires. Ce sont des cylindres de fer 
doux de 7 à 8 cent, de diamètre et d'environ 60 cent, de lon- 
gueur» qui sont courbés en fer à cheval» la distance des axes 
des deux branches ou des deux pôles étant seulement de IS à 
15 cent. ; il y a 6 ou 600 mètres de fil de cuivre» doublement 
couvert de soie» enroulé autour de chaque branche. 11. Pouil* 
let a d'abord soumis à l'épreuve une pièce de flint. On ap- 
proche l'éleclro-aimant en le disposant de la même façon que 
si cette pièce était une pièce de fer qui dût lui servir de con<* 
tact ; les deux pôles de l'électro-aimant peuvent même tou«- 
cher le flint sans inconvénient. Le rayon polarisé traverse 
normalement et dans la direction du courant magnétique la 
lame de flint. Les choses étant dans cet état» si l'on fait pas- 
ser le courant » on voit subitement deux teintes différentes 
d*une même image » tandis qu'il n'y a ni déviation» ni colora- 
tion dans le rayon lumineux polarisé lorsque l'action du cou« 



61 

nul oesie. SapposoDS, par eiemple» qae la teinte de droite 
aitlOQrnéaableo : si l'on fait passer te courant en sens con* 
mire» c'est celle de ganche qui, cette fois, tourne an bien de 
la même manière. Ainsi, en renversant les pôles de l'èlectro- 
aimant» on renverse snbitement l'action qu'il eierce ou sur 
le fiint on sur la lumière qui le traverse. Voilà donc l'action 
dont il s'agit mise en évidence de la manière la plus frappante 
etla plus incontestable. H. Pouillet est même parvenu à me- 
surer ou comparer cette action ; il a ensuite soumis k Teipé- 
rience tous les autres corps solides transparents qu'il a pu se 
procurer et plusieurs liquides» et constamment il a obtenu les 
mêmes phénomènes» quoique avec des intensités variables. 

La découverte de M. Faraday est donc un fait bien constaté 
et acquis à la science. Ce fait est l'unique de son genre et 
sans contredit le plus important de tous ceux dont la physi- 
que s*eat enrichie depuis plus de 25 ans. Il est fondamental et 
ne perd rien de son importance» quelle que soit l'explication 
ou rinterprélation qu'on lui donne. M. Faraday y voit une 
action magnétique s'exerçant sur le rayon lumineux lui- 
même. Au lieu d'admettre cette action directe du courant élec- 
tro-magnétique sur la lumière » les physiciens préfèrent gé- 
néraleoient admettre une modification produite dans la con- 
stitution moléculaire de la substance pondérable traversée 
à la fois par le courant et par le rayon polarisé. Ce serait h 
cette modification que serait due la rotation lumineuse» qui 
rentrerait ainsi dans la catégorie des phénomènes analogues 
produits par une foule de substances à raison de leur consti- 
tution moléculaire. Cette hypothèse est rendue plus vraisem- 
blable par ces faits» que l'action dont il s*agtt dépend» quant à 
son Intensité, delà nature des substances que le rayon traverse» 
comme l'ont reconnu M. Pouillet et M. Faraday lui-même» et 
que le rayon lumineux n'est nullement influencé quand il 
traverse le vide» comme vient de le constater Despretz. Au 
reste» lors même que cette influence du magnétisme sur la lu- 
mière ne serait pas Immédiate» le phénomène n'en serait pas 
moins du plus haut intérêt. Cette action de Télectro- magné- 
tisme sur la matière pondérable est la première de ce genre 
observée jusqu'ici, et deviendra» sans aucun doute» comme le 
premier terme d*une longue série de brillantes et utiles dé- 



62 

couvertes. Mais Tesplication de M. Faraday est loin d'èlre 
inadmissible. Cette aniversalité d'action qui se produit à tra- 
vers tous les milieux transparentSi et qui, d'après lesexpérien» 
ces de M. Pouillet, ne varierait guère en intensitéque du simple 
an double, n'indiquerait-elle pas une influence directe entre 
les deux fluides, influence qui serait pins ou moins Tavoriséc 
parla présence de la matière pondérable? D'ailleurs, si le fluide 
électro-magnétique peut exercer sur les atomes de cette ma- 
tière une action assez énergique pour que ceux-ci gouyernent 
à leur tour les atomes du fluideluroineux, on ne voit pas ponr> 
quoi il n'y aurait pas d'action exercée entre ces deux fluides 
eux-mêmes. Gependantun fait d'un autre ordre qui sembleétre 
confirmé par les expériences récentes de H. Faraday, porte* 
rait à conclure immédiatement que l'action optique est con* 
comittanle avec une certaine action mécanique. Ce fait, ansai 
curieux qu'intéressant, estrelatif à la condition magnétiquede 
la matière. H. Faraday annonce dans sa lettre à M. Dumas, 
qui contient les détails de sa première découverte, qu'il a 
trouvé que toute matière sous la forme solide on liquide 
(peut-être même sous la forme gazeuse) est affectée par Ta!- 
mant, mais non comme le serait le fer. Les substances magné- 
tiques à la façon du fer sont attirées par Taimant, et une por^ 
tion de forme allongée d'une telle substance, se place dans la 
direction des lignes de force magnétique ; tandis que les sub- 
stances qui ne sont pas magnétiques à la façon du fer, et qu'il 
désigne sous le nom de diamagnétiques, sont repoussées par 
l'aimant, et une portion allongée d'une telle substance prend la 
direction transversale aux lignes de force magnétique. D'après 
M. Faraday, toute substance subit une influence magnétique» 
étant de sa nature magnétique ou diamagnétique. 

M. Bourdat rend enfin compte à TAcadémie des re- 
cherches de MM. de la Provostaye et Desains sur les 
lois du refroidissement ; des expériences de M. Mat- 
teucci sur la conductibilité de la terre pour le courant 
électrique, propriété dont il a indiqué Temploi avan- 
tageux dans la télégraphie électrique; des recherches 
sur Taimantation par induction qui ont conduit M. 



63 

Bftfaiiiel à Ja oontlnietioii d^aimanU trèa-^finte sans 
emploi de eonranU Aectriques, ainsi que de divers tra- 
vaux et procédés dus à plusieurs physiciens pour uti^» 
liser, d^une manière plus générale, la lumière électri- 
que, les forces électro-magnétiques, les forces élasti* 
ques et les yapeurs de divers liquides. 

Je terminecette trop longue note, dit M. Bonrdat, en indi- 
qoant encore un beau phénomène optique. Il s'agit de la pré- 
Mttoe curieuse des houppes colorées, constatée dans tout fais- 
ceau de lumière polarisée, par M. Haidinger » célèbre minera- 
lisie et cristallograpbe de Vienne. Je me borne à citer à ce 
lajet le passage suivant d'une lettre écrite par M. Tabbé Mai* 
goeà M.Arago» pour lui annoncer cette propriété singaliére de 
la lainière polarisée: 

c M* Haidinger a répété pour moi toutes tes expériences , 
et psrtout j*ai vules mêmes apparences que lui : je n'en décri- 
rai ici qu'une seule. La lumière qui venait par une des Tenétres 
de la grande saUe de géologie , était polarisée par son inci- 
deaoe sur l'une des devantures en verre des armoires. Une 
devanture était un peu inclinée sur le plan vertical des murs* 
Nous regardions» à travers une grande plaqne de mica» la lu- 
mière polarisée dans les vitres» puis nous faisions tourner la 
plaque par sauts un peu brusques ; aussitôt des kooppes oran- 
géeset violettes apparaissaient avec un éclat très«vif : c'était 
vraiment un phénomène magnifique I » 

M. Fauché-Prunelle lit ensuite le mémoire suivant : 
Quelques obser^aiione sur le$Alpe$ dauphinoieee. 

C'est À Tendroit où la France» la Savoie» la Suisse» le Tyrol 
et le Piémont tendent k se rapprocher et semblent vouloir so 
réunir » que l'auteur de la nature, comme pour mettre ob- 
stacle à cette réunion » a implanté les masses montagneuses 
les plus immenses» les bases les plus larges et les plus pro- 
fondes des Alpes et leurs sommités les plus élevées; c'est de 
là que partent» rayonnent et commencent à descendre vers le 



64 



niTeao des pUioes» les trois prineiiMiles cbalBes de ces mon-' 
tagoes qai vont eo s'ebaissant» non gradaellement par des 
peoles régulières et aniforiiies, mais par des ondalalioQS plus 
ou moios prooonoées « quelquefois même par des saccades 
plus ou moins brusques ou par des soubresauts lûtermitteuls, 
la première vers le nord entre la Suisse et le Tyrol, la seconde 
▼ers le levant entre le Tyrol et la Lombardie, et la troisième 
▼ers le midi entre la France et le Piémont ; c'est de là aussi 
que naissent et partent trois grands fleuves, le Rbin, le Péet 
le RbAne, qui, suivant des directions presque parallèles à cha- 
cune de ces trois grandes chaînes « vont se jeter dans trois 
mers difrérentes, TOcéan» l'AdriaUque et la Méditerranée. 

Chacune de ces chaînes se décompose on se ramifie en plu- 
sieurs autres ; celle surtout qui descend du nord au midi, en 
séparant la France et le Piémont » se subdivise en un certain 
nombre de chaînes presque parallèles, dont les centrales, à é- 
galité de latitude, sont ordinairement les plus élevées et les 
plus froides. 

C'est de cette dernière chaîne, ou plutAt de sa portion dau- 
phinoise seulement, que je me propose d'entretenir l'Acadé- 
mie delphinale, en loi communiquant plusieurs observations, 
plusieurs particularités de leur histoire physique on natu- 
relle, qui nous offrent, par rapport à la physique générale, à 
l'histoire naturelle générale, un intérêt analogue à celui que 
les particularités de l'histoire de Daupbiné nous offrent rela- 
tivemenlà l'histoire de France et à l'histoire universelle; maisi 
de même qu'il n'est pas possible d'isoler entièrement et d'une 
manière absolue, l'histoire locale d'une petite contrée, de l'his- 
toire générale ; de même je serai obligé d'aborder ou d'exa- 
miner occasionnellement quelques-uns des phénomènes de 
rhistoire générale de la nature dont ceux des Alpes dauphi- 
noises ne sont que des cas particuliers, ou plutôt que des con- 
séquences, des confirmations des grandes lois de la nature. 

Je ne m'étais d'abord proposé de communiquer à cette Aca- 
démie que quelques observations relatives aux êtres organi- 
sés de ces montagnes, et plus spécialement aux êtres végé- 
taux ; mais comme ils se trouvent dans des conditions parti- 
culières de localité et de climat qui doivent nécessairement in- 
fluer sur leur organisation, la modifier selon ces conditions , 



65 

je me sois va forcé d'élargir el d'agrandir mon cadre, rn 
faisaot précéder mes observations sur les êtres organisés , 
d'ebsenrations sur la situation topographique, la température 
et la mécéréologie des lieux oA la nature a placé ces êtres » 
aîMî que sur le milieu atmosphérique dans lequel ils sont des- 
(iaés à passer leur existence, et sur les actions physiques aux* 
quelles se trouTent exposés « soit ce milieu, soit la portion des 
Alpes dauphinoises à laquelle il est superposé. 

Nos Alpes dauphinoises (cette belle portion de la grande 
chaîne Alpine qui part presque du mont Blanc et descend jus- 
qu'aux Basses-Alpes) ont un abaissement irrégulier et asses 
rapide du nord au midi; mais c'est surtout leur abaissement la- 
téral , soit au levant vers le Piémont , soit au couchant vers le 
Dauphiné, qui est plus irrégulier, plus rapide , plus brusque ; 
c^est encore dans cette direction transversale que les transitions 
physiques sont les plus subites et les plus prononcées ; c'est par 
conséquent aussi dans cette direction que les différences d'or- 
ganisation doivent être plus sensibles, plus tranchées pour de 
petites distances , ce qui en rend l'observation plus curieuse 
et plus intéressante. 

Des mouvements de terrain aussi inégaux , aussi accidentés 
et surtout aussi rapides, puisque de grandes distances vertica- 
les correspondent souvent à de petites distances horizontales, 
doivent rencontrer de grandes différences de température eC 
de climat , et par conséquent aussi , de grandes différences 
entre les êtres organiques de ces différentes hauteurs. C'est 
en effet ce que j'aurai bientôt occasion de vous faire remar- 
quer, surtout pour les végétaux obligés de vivre à la place 
même oà ils sont nés, tandis que les animaux, doués d'organes 
locomoteurs, peuvent changer de climat comme les animaux 
errants ou voyageurs , ou bien se mettre à l'abri dans des de- 
meures souterraines. 

Quoique sous une latitude de fcS degrés, latitude d'une tem- 
pérature trés-modérée, latitude qui est même la moyenne de 
réehelle méridienne de notre globe , les Alpes dauphinoises 
sont néanmoins bien loin d*avoir un climat aussi doux que 
celui des plaines d'égale latitude , que celui des plaines du 
Dauphiné qui cependant se ressentent toujours plus ou moins 
du voisinage et de l'inOuence des glaciers et des neiges longue- 

T. II. 5 



6G 

"meut persisiantes et mèoie perpétuelles dans les parties éleTées 
^e ces montagoes. 

Ce mémoire sera subdivisé en plusieurs parties comprenant 
un certain nombre d'observations, 1« sur la température et la 
météréologie , et 2* sur l'organisation de quelques êtres ani- 
maux ou végétaux des Alpes dauphinoises. 

On ne connaît pas , et il est extrêmement difficile » pour ne 
pas dire impossible , de déterminer» d'une manière à peu près 
«xacte , la température hivernale des plus hautes sommités 
des Alpes; plusieurs de ces sommités sont inaccessibles en 
été y et elles le sont presque toutes en hiver. 

Aussi les opinions à ce sujet ont-elles été si variées et si 
contradictoires» qu'il serait téméraire d'affirmer l'exactitude 
même d'un simple chilTre approximatif; je me permettrai 
cependant de hasarder une opinion en disant que je pense qne 
le mcudmum d'abaissement de température, sur les plus gran- 
des hauteurs, varie ordinairement enire 20 et 30 degrés an- 
dessous de zéro de Téchelle thermométrique centigrade ; qu'il 
n'atteint que très-rarement ce dernier chiffre , et qu'il doit 
souvent rester au-dessous du premier; car il ne faut pas croire 
que les hivers des Alpes soient tous à peu près également 
froids et rigoureux ; il y a quelquefois, dans ces montagnes, 
des hivers doux et tempérés. 

Hais s'il est difficile , impossible même d'apprécier la teuh- 
pérature hivernale des sommités, il n'en est pas de même des 
hauteurs moindres qui sont habitées. 

On trouve quelquefois, dans les Alpes dauphinoises, des 
chalets extrêmement élevés; mais ils ne sont pas habités pen- 
dant l'hiver ; on peut donc, sans erreur sensible, considérer 
les villages du Mont-Genèvre et de Saint- Veran en Queyras, 
situés, le premier, à environ 2,000 mètres d'élévalion , et le 
second, encore plus haut, comme les plus hauts lieux constam- 
ment habités pendant l'hiver. Cette hauteur est à peu près la 
moitié de celles des plus hautes Alpes de notre latitude, du 
Mont-Blanc, du Mont-Pelvoux et du Mont-Viso ; et de toutes 
les villes de l'ancien monde, la plus élevée est celle de Brian- 
çon qui se trouve également dans nos Alpes dauphinoises, 
k plus de 1,300 mètres au-dessus du niveau de la mer (1,306 
mètres selon l'annuaire du bureau des longitudes). 



67 

Bus tontes ces localités , on aurait pu faire facilement des 
séries d*ot>serTations comparatives , afio de déterminer les 
températures mojeones à ces différentes hauteurs ; mais c*est 
ee qui n'a pas eu lieu jusqu'à présent ; c'est à peine si quelques 
indiTidas, sans connaissances physiques suffisantes, sans ha- 
iMtude pratique des expériences de ce genre, ont fait, de temps 
en temps et sans exactitude, sans suite ni régularité, quelques 
observations isolées, peu certaines, et desquelles il est impos- 
siMe de rien conclure de positif. On fait bien des observations 
météréoiogiques dans beaucoup de grandes villes des plaines , 
mais entre ces villes, qui sont presque toutes au même niveau, 
les résultats comparatifs présentent beaucoup moins d'intérêt 
qae si les observations avaient lieu à des élévations trés-diffé- 
reotes. 

Depuis plusieurs années , les rédacteurs de la Bibliotkique 
umoersMede ffen^oa constatent bien une suite d'observations 
de ce genre entre cette ville et l'hospice do Mont-St-Bernard ; 
peut-être des séries d'observations semblables ont*elles égale- 
ment lieu dans quelques autres rares localités des Alpes, ce 
dont je doute; mais, quelque intéressantes, quelque utiles 
que puissent être ces observations comparatives , elles sont 
trop peu nombreuses , et sont faites surtout dans trop peu de 
localités, pour que l'on puisse en induire des conséquences 
plus ou moins certaines, des opinions plus ou moins probables 
sur la température hivernale des Alpes selon leurs différences 
de latitude et d^élévation. 

Il serait donc à désirer qu'à l'exemple de ce qui se pratique 
au St-Bernard , l'administration supérieure , ou plutôt l'Iosti- 
tnl, chargeât le directeur de Thospice du Mont-Genévre, de 
faire des expériences de ce genre, au moyen de thermomètres, 
baromètres, hygromètres ou autres instruments de physique 
qu'on loi fournirait, avec des instructions sur la manière de 
s'en servir et de faire les expériences. 

Des observations semblables pourraient être également 
ordonnées dans un certain nombre de localités des Alpes de 
différentes hauteurs, latitudes et expositions; elles seraient 
confiées aux personnes les plus instruites de ces localités ou 
qu'on croirait le plus en état de les bien faire. 

Enfin , des observations analogues pourraient être faites 



68 

enoore dans diverses localités des Pyrénées, même des Céyen. 
nés , des Vosges » da Jura, ainsi qne des autres montagnes de 
France; et l'on parviendrait ainsi à réunir de nombreui 
faisceaux d'expériences comparatives qui pourraient faire 
connaître d'une manière approximative les températures des 
différentes hauteurs et latitudes de la France. 

En attendant les résultats plus certains que pourront pro-> 
duire à l'avenir des expériences de ce genre, je me hasarderai 
à eiprimer mes opinions sur la température de nos Alpes 
dauphinoises , opinions qui ne sont pas à la vérité appuyées 
sur de très-nombreuses observations thermométriques, baro- 
métriques et hygrométriques régulièrement faites » mais dont 
la plupart m'ont semblé plus ou moins confirmées par l'espé- 
rience de plusieurs années dans les Alpes briançonnaises. 

Pour avoir une idée à peu près exacte de la température du 
Briançonnais et des autres Alpes dauphinoises de la même 
hauteur 9 il faut comparer celte température à celle des lieux 
inférieurs et de la plaine à la même latitude , afin de joger 
quelle en est la différence , et quels sont les résultats que 
cette différence peut produire. 

J'ai souvent regretté, dans le principe, de n'avoir pas em- 
ployé les longues années que J'ai passées è Briançon , à con- 
stater Tétat quotidien de l'atmosphère par de fréquentes obser- 
vations thermoméiriques , barométriques, hygrométriques, 
électriques et magnétiques. 

Cependant mes regrets ont beaucoup diminué lorsqu'il m'a 
été démontré , par des faits nombreux , que , dans le Brian- 
çonnais, des observations de ce genre ont besoin d'être extrê- 
mement multipliées, parce que, non-seulement chaque vallée, 
chaque montagne, chaque hauteur, mais encore chaque loca- 
lité subit de nombreuses et excessives variations de tempéra- 
ture de jour à jour, de nuit à nuit , de jour à nuit , de nuit à 
jour, d'heure à heure, d'instant à instant; et que ces varia- 
tions sont encore influencées par l'exposition des lieux , par 
le voisinage ou l'éloignement des montagnes et des glaciers, 
par la rapidité et la direction des courants d'air , directions 
souvent très-différentes sur des points très-rapprocbés. La 
ville de Briançon elle-même, toute petite qu'elle est, présente 
de très-grandes différences de température, selon la hauteur 



69 

et rexposition da point de la ville où Ton expérimente. 

Il n'en est pas do Briançonnais et des pays de montagne en 
général, comme des pays de plaine où des expériences cher- 
moméCriqiies oo barométriques, faites à plosîears lienes de 
distance et & la même latitade, ne présentent souvent qoe des 
différences à peine sensibles; dans le Briançonnais , comme 
dans la majenre partie dn baut Daupbiné, il fendrait des 
expériences nombreuses et répétées plusieurs fois, chaque 
nuit, chaque jour, aux diverses expositions et hauteurs de 
leurs vallées et de leurs montagnes, des observations telles 
que je n'aurais pu les faire seul, telles qu'il serait trés-diffi^ 
die k une seule personne de les faire. 

Les expériences trop peu nombreuses que j'aurais pu faire 
chaque jour n'auraient donc été que d'un faible secours pour 
déterminer d'une manière un peu générale et certaine la tem- 
pérature si variée des diverses localités des Alpes Briançon- 
naises. 

Mais si je n'ai fait que peu d'observations avec les instru- 
ments de physique fabriqués par la main de Tbomme , si je 
n'ai que rarement observé les mouvements ascendants ou 
descendants dn mercure ou de l'alcool dans les tubes baro- 
métriques on thermométriqoes» j'ai eu l'occasion d'en faire de 
nombreuses , de très-nombreuses sur les Alpes elles-mêmes , 
sur oee grands thermomètres de la nature que j'avais oonstam- 
ment devant les yeux , sur ces montagnes contre le flanc des- 
quelles les neiges s'élèvent on s'abaissent en obéissant aux 
iaflnences de la température , j'ai eu encore l'occasion d'en 
faire de très-fréquentes sur une autre espèce de thermomètre 
naturel, sur la végétation qui s'élève aussi avec la température 
du printemps et de l'été , pour redescendre ensuite progressi- 
vement avec celle de l'automne et de l'hiver , ou plutôt pour 
disparaître sous l'abaissement progressif des neiges de ces 
deux saisons ; végétation qui, par ses variations et ses progrès, 
sert en même temps de baromètre naturel pour la mesure des 
hauteurs. 

Plusieurs autres signes ou indices naturels m*ont encore 
dirigé dans mes remarques ou observations , et je crois pou- 
voir dire que les résultats, que les rapports que je vais donner 
sont, sinon d'une exactitude rigoureuse , du moins d'une ap- 
proximation qui n'est pas trop inexacte. 



70 

Dans les Alpcd briançonoaises et dans les aalres Alpe§ 
daophinoiRes de même élévation» comme partout ailleara et 
peut-être plus que partout ailleurs, les températures des di- 
verses saisons sont extrêmement variables selon les années ; 
les étés sont plus ou moins chauds , les hivers sont plus ou 
moins froids ou rigoureux. 

Ainsi, de six hivers que j'ai passés à Briançon et que je prends 
pour termes de comparaison, le l'^^ et le 6* (1831 et 18S6) ont 
été longs et rigoureux ; le 3* et le 3« (1833 et 1833) ont été des 
hivers ordinaires , et le 4* et le 5' ( 1834 et 1835) ont été assez 
doux et un peu moins longs. Pendant ces deux derniers, la 
température ne s'est presque pas abaissée au-dessous de 7 ou 
8 degrés centigrades dans la ville de Briançon, et elle a même 
rarement dépassé 5 degrés, tandis que, pendant le 1*' et le 
6«, elle s'est abaissée quelquefois jusqu'à 15 ou 16 degrés; 
néanmoins ces dernières températures , ou quelques autres 
températures plus basses, ne sont que très-accidentelles et 
très-rares, en sorte que le minimum de température des hivers 
ordinaires ne peut être porté qu'à 10 ou 13 degrés, et la tem- 
pérature moyenne de 6 à 8 degrés; ce n'est guère que quatre 
degrés, ou au pluscinq, au-dessous de la température moyenne 
des plaines de la même latitude, et ce n'est pas même le mini- 
fntftn de température des hivers du nord de la France.^ 

Ce résultat, qui peotd'abord paraître surprenant et qui parait 
surtout en opposition avec l'opinion générale , est bien connu 
des Briançonnais, de ceux surtout qui font de fréquents voyar 
ges dans le Dauphiné et la Provence ; j'en ai même entendu 
plusieurs soutenir que la température des hivers et des étés 
de Briançon n'a que quatre degrés de différence avec celle de 
Marseille, et deux seuleoient avec celle de Grenoble; mais je 
pense qu'il y avait un peu de prévention en faveur de leur 
pays, et qu'ils se seraient approchés davantage de la vérité 
s'ils avaient porté cette difTércnee à quatre degrés pour Greno- 
ble et à six degrés pour Marseille. 

On se tromperait donc beaucoup si l'on croyait qu'il y a 
une différence extrêmement grande entre la température des 
hivers briançonnais et celle des hivers des plaines qui avoisi-^ 
nent les Alpes. 

Ce qui occasionne cette erreur, qui est presque généralement 



71 

accréditée , c'est qae l'on troave en effet une différeoee beau* 
coup plus grande qoe celle qoe je tieDS de aigoaler lorsque 
ToD compare la tempéralare de certains mois, on bien la tem- 
pérature moyenne des six mois de Thiver briançonnais, avec 
la température des plaines pendant les six mois correspond 
dants ; mais il faut remarquer que Tbiver briançonnais» et en 
général l'hiver des Alpes dauphinoises aussi élevées que le 
BriançonnaiSt commence ordinairement un mois et demi ou 
den iDOÎs avant celui des plaines , et finit presque toujours 
deux mois plus tard , en sorte qu'agir ainsi , c'est comparer 
l'hiver briançonnais non-seulement avec 1* hiver des plaines , 
mais encore avec partie de leur automne et de leur printemps, 
et c'est surtout pendant les mois de mars et d'avril que j'ai 
remarqué les plus grandes différences de température. 

Ce n'est donc pas l'extrême intensité du froid qui rend les 
hivers briançonnais si insupportables , qui les fait paraître si 
rigoureux , car cette extrême intensité est assez rare et dure 
peu. 

Serait-ce la grande quantité de neige T mais la couche de 
neige qui couvre chaque hiver le sol aux environs de Brian- 
çon , n'est ordinairement que d'environ 30 à 60 centimètres ; 
elle s'élève rarement à 80 centimètres , et pendant six hivers « 
de 1831 à 1836 inclusivement, je n'ai vu qu'une seule fois , en 
1836 , cette couche atteindre ou dépasser la hauteur d'un 
■lètre ; j'ai cependant remarqué qu'A mesure qu'on s'élève au- 
dessus de cette ville , l'épaisseur de la couche de neige aug- 
mente progressivement et rapidement. 

Hais ce qui établit une énorme différence entre les hivers 
briançonnais et les hivers des plaines à la même latitude, c'est 
la trop grande hàtiveté, la durée et la continuité de ces tem- 
pératures basses et froides qui, jointes à la permanente ténacité 
de la neige sur le sol , font commencer les hivers beaucoup 
plus tôt , et les entretiennent, les prolongent souvent jusqu'à 
1 époque ou l'été commence déjà dans les plaines. 

L'expérience de plusieurs années m'a bien démontré que, 
dans ces plaines, comme dans les hautes Alpes dauphinoises, 
les hivers ont de nombreuses variations de température ; mais 
les grandes périodes froides sont beaucoup plus fréquentes et 
beaucoup plus prolongées dans ces montagnes, ce qui congèle 



72 

ci durcil forlemenl la partie supérieure de la oeige et rend 
colle-ci beaucoup plus tenace et plus persistante ; et si j*ai vu 
quelquefois les neiges de la fin de septembre ou même d'octo- 
bre et de novembre , Tondre et disparaître en grande partie au 
bout de quelques jours, je n*ai jamais vu les neiges de décem- 
bre ou des mois suivants disparaître avant la fonte générale 
du printemps. 

Quoiqu'il soit fort rare que la couche de neige qui recouvre 
le sol s'élève à un mètre ou même seulement à 80 centimètres» 
cependant cette couche n'est presque jamais fondue autour 
de firiançon avant le milieu ou la fin d'avril, et elle persiste 
quelquefois jusqu'à la fin de mai. 

Quelquefois aussi» et lorsqu'ils craignent que la fusion ne 
soit trop lente et la végétation trop retardée, les Briançonnais 
hâtent cette fusion en jetant sur la neige qui recouvre encore 
au printemps leurs champs ensemencés, une légère couche 
de poussière de terre ; cette terre qui , à cause de sa couleur 
sombre et noirâtre , a une faculté absorbante de calorique 
beaucoup plus forte que celle de la neige qui le réfléchit trop 
par sa surface unie et sa grande blancheur , communique à 
cette neige, avec laquelle elle est en contact , une portion du 
calorique absorbé, la réchauffe par conséquent, et en facilite et 
accélère ainsi la fusion. 

Il survient même souvent, pendant la fonte des neiges, qui» 
à la hauteur de Briançon , commence ordinairement dans les 
derniers jours du mois de mars ou dans les premiers du mois 
d'avril , de subites et fréquentes variations de température 
qui transforment, à diverses reprises, l'hiver en printemps et 
le printemps en hiver, en ramenant d'immenses giboulées do 
neige qui séjournent encore quelquefois sur le sol pendant 
des mois entiers, et prolongent quelques hivers jusqu'au mi- 
lieu de juin. 

Cependant , lorsque ces giboulées tardives ne sont ni trop 
considérables , ni trop froides , elles contribuent à faciliter la 
fusion de la neige ancienne en la recouvrant d'une couche 
nouvelle beaucoup moins froide, parce que la surface glacée 
de la vieille neige se trouvant en contact avec la nouvelle qui, 
à cette époque, est souvent à une température voisine de celle 
de la glace fondante ou de zéro» il s'établit, entre les deux 



73 

cooches, on échange du calorique qui lend à se mettre en 
équilibre et ramène la aorface inférieure à une température 
▼oiaiaede celle à laquelle la Tuaion a lieu; j'ai vu quelquefois 
au printemps une petite conche de vieille neige glacée très- 
persistante, recevoir une couche plus ou moins considérable 
de neige nouTelle, et fondre et disparaître avec cette dernière 
beaucoup plus rapidement que si celle- ci n'était pas survenue; 
aussi les Briançonnais prétendent-ils qu'il faut de la neige 
noQvelle pour chasser la vieille. 

Quant à la durée moyenne des hivers briançonnais, elle 
est de sii mois environ, très-rarement moindre, mais quel- 
quefois plus longue d'un mois ou deui. Il résulte en effet, des 
remarques que j'ai pu faire pendant six années consécutives, 
qu'il gèle ordinairement la nuit dès le mois de septembre ; que 
le gel de jour a commencé dans le mois d'octobre et a continué 
constamment (sauf le milieu du jour et quelques autres courts 
iolervalles de dégel), jusque dans le milieu d'avril, même jus- 
qu'en mai et quelquefois jusqu'en juin , et que jamais je n'aî 
vu la ville de Briançon entièrement débarrassée de ses neiges 
ou glaces avant les derniers jours d'avril. On peut donc con- 
sidérer les hivers ordinaires du Briançonnais et des Alpes 
daophinoises de la même élévation , comme commençant à la 
fin d'octobre ou dans les premiers jours de novembre, et finis* 
sant vers les derniers jours d'avril on les premiers de mai, ce 
qui donne nue durée moyenne de six mois qui est à peu près 
double de celle des hivers des environs de Grenoble. 

Il n'y a pas non pins une bien grande différence entre les 
températures hivernales de Briançon et de Grenoble, quoique 
cette dernière ville ne soit pas à SOO mètres au-dessus du 
niveaa de la mer; mais son voisinage des Alpes contribue 
beaucoup à refroidir sa température et à la rendre extrême- 
ment variable , surtout tant qu'il reste de la neige sur les 
montagnes qui Tenviroonent. Briançon a, à la vérité, de 
temps en temps et dans certains hivers, quelques jours extrê* 
mement froids ; mais , en faisant abstraction de ces quelques 
jours, qui sont rares et dont on voit aussi des exemples à Gre- 
noble quoique beaucoup plus rares, je craindrais d'exagérer en 
portant cette différence moyenne à plus de quatre degrés cen-^ 
ligrades, ainsi que je l'ai déjà dit; la température hivernale 



74 

de Briançoo , loin de pooToir élre oommrèe à celle de ta 
Sibérie ou même de la Saède, ne me parait donc être qu'à peu 
près celle du nord de la France M. Chaix ne la compare qu'à 
celle de Paris {Prioceupai%on$ $ur le département des Hautes-- 
Alpest p. 7); mais elle doit s'abaisser progressivement et très- 
rapidement à mesure qu'on s'élèTe plus haut que Briançon ; 
ce ne serait donc que sur les plus hautes sommités des Alpes 
dauphinoises que Ton pourrait trouver une température hi- 
vernale sibérienne. 

La température moyenne du milieu de Tété ne présente 
également guère plus de quatre degrés de différence avec 
celle de l'été de Grenoble; mais la dorée de cette température 
d'été est beaucoup plus courte, car la longueur moyenne d'on 
été briançonnais est d'un mois et demi ou deux mois an plus, 
tandis qu'elle est à peu prés double à Grenoble. 

Mais siy en hiver et en été f on ne trouve qu'une différence 
moyenne do fc à 5 degrés an plus, celle différence devient 
beaucoup plus considérable aux époques intermédiaires, et 
surtout pendant les mois de mars, avril et mai ; souvent alors 
le Briançonnais est encore recouvert de neige jusqu'en avril, 
et quelquefois jusqu'en mai, tandis quels plaine et les coteaux 
sont déjà couverts de verdure et de fleurs , avec une tempéra» 
ture de 8, 10 ou 12 degrés au -dessus de zéro. Cette différence 
est aussi beaucoup influencée et augmentée par l'état d'agitation 
de l'atmosphère; le froid est beaucoup plus sensible et beau-^ 
coup plus vif lorsque cette atmosphère est agitée par des coa.^ 
rants d'air qui ont passé sur les neiges ou sur les glaciers. 

Je pense donc qu'au printemps il y a souvent , entre lee 
températures grenobloise et briançonnaise , une différence de 
6,8, 10 degrés et même plus, différence dont il me semble 
trouver encore une preuve dans les progrès de la végétation 
et les époques de maturité. Il y a souvent, au commencement 
du printemps, un mois et demi on deux mois de différence 
entre les progrès delà végétation de ces deux localités; la 
végétation des céréales , que je prendrai pour exemple , est 
souvent parvenue, dans le mois de mars, aux environs 
de Grenoble, à un état de développement que la végétation 
des céréales des environs de Briançon n'aura atteint qu'un 
mois et demi ou deux mois plus tard ; mais comme la végé-*. 



75 

lalk» briaoçonnaise est beaDCoap plas rapide, cette dit- 
féreooe Ta oonstamment en diminuant h mesure qa^on ap- 
proche de Tété» et il n'y a jamais plas de dii à quinie jours 
ealre la matarité des unes eldes autres, quoique la \ègéla- 
tionbriançonnaise, arrêtée ou suspendue par le gel ou la 
neige» ne commence souvent que deux mois plus tard. Il y a 
donc, pendant les étés du Briançonnais, comme pendant les 
étés des contrées septentrionales de l'Europe , une prodi- 
gîeoae rapidité de Tégélation, ce qui est même indispensable 
pour la conservation et la reproduction du végétal ; car, si 
elle était aussi lente que dans les contrées méridionales , le 
gel et l'hiver de l'année suivante arriveraient fréquemment 
avant la maturité; et si l'époque de la malurité briançonnaise 
continuait à être postérieure d'un mois et demi ou deux mois 
à la matorilé grenobloise, elle n'aurait lieu que dans le mois 
de septembre, mois qui est souvent trés-froid et presque tou- 
jours trop froid pour les besoins de la maturité du froment et 
même da seigle. 

La maturité des céréales des environs de Briançon doit donc 
être et est en effet ordinairement achevée à la fin de juillet ou 
an commencement du mois d'août au plus tard , car quelque- 
fois même la dernière partie de ce mois est très- froide ; déjà 
alors rhiver s'avance, se met en mouvement , se ment : au 
mois d'août, fhiver $e maut, dit un proverbe briançonnais. 

Les Briançonnais connaissent très-bien la grande rapidité 
de leur végétation : quarante jours , d'après leur dire , suffi- 
sept ponr la matarité du seigle; c'est un peu exagéré, mais 
certainement il lai faut plus d'un mois de moins qu'à celui de 
la plaine. 

Cette rapidité de végétation augmente a mesure qu'on s'é- 
lève , et les plantes qui approchent de la ligne des neiges per- 
pétuelles n'ont quelquefois qu'un mois et même moins ponr 
croître, se développer, fleurir et voir mûrir leurs fruits. 

Si l'on compare maintenant ces différences de température 
i la différence de hauteur entre Grenoble et Briançon (diffé- 
rence qui est à peu près de 1100 mètres, puisque Grenoble est 
à environ 200 mètres au-dessus du niveau de la mer, et Brian- 
çon h environ 1300 mètres ) , on trouve (en prenant la moyen- 
rte de k degrés pendant l'été et l'hiver) à peu près 275 mètres 



76 

de difrérence de baateor par degré de difTérence de tempéra- 
tare, et seulement à pea près la moitié de cette haatear on 13S 
mèlres aa printemps et en automne ( mais surtout au prin- 
temps), à raison de 8 degrés, différence de température moyen- 
ne à ces époques. 

Ainsi, par conséquent, si l*on graTit les Alpes au printemps 
ou en automne , la température diminue d'environ un degré 
chaque fois qu*on s'élève d'environ 138 mètres, et elle dîmi^ 
nue d'environ moitié seulement en été et en hiver , puisqu'il 
n'y a également diminution que d'un degré lorsqu'on s'élève 
d'environ 275 mètres, c'est-à-dire d'une hauteur double. 

Mais au lieu de calculer la différence moyenne par saison» 
on la calcule ordinairement par année; et m prenant un ter- 
me moyen entre les chiffres de température 4 et 8, on trouve 
6 degrés pour la différence moyenne de température pour un 
an. 

En comparant la différence de hauteur avec cette différence^ 
de 6 degrés qui représente la température moyenne annuelle,, 
on obtient, pour une différence d'un degré, une différence 
d'environ 188 mètres de hauteur. 

Le physicien allemand Kamtz a trouvé une différence d'en-«. 
viron 200 mètres (202) par degré entre Genève et le mont St- 
Bernard, et d'environ 170 (172) mètres seulement en Alle- 
magne et en Italie, tandis que M. Marlins n'a trouvé an Honf- 
Yentoux qu'un degré de décroissement par 145 mètres de 
hauteur. Le chiffre que j'ai avancé se trouve être précisément 
presque le chiffre moyen de ceux de ces physiciens, et cepen- 
dant je crois mon chiffre ainsi que les leurs à peu près exact». 

Il faut en effet remarquer que ces chiffres correspondent à 
des latitudes différentes , et que si mon chiffre est à peu près 
le terme moyen entre celui donné par le physicien allemand 
pour le Saint-Bernard et le chiffre donné par H. Martins pour 
le Hont-Ventonx , les montagnes du Briançonnais et des au^ 
très Alpes dauphinoises sont aussi à peu près à une latitude 
moyenne entre celle des monts Saint-Bernard et Yentoux. 

Mais si je crois ces trois chiffres à peu près exacts , je pense 
néanmoins que l'on risquerait de se tromper, si l'on croyait 
pouvoir calculer d'après eux la température moyenne exacte 
dos diverses hauteurs des Alpes : ainsi, de ce qu'il y a à peu 



77 

près ane différence de 6 degrés entre les températares annuel- 
les moyennes des environs de Grenoble et de Briançon , ce qni 
donne par degrés 183 métrés, je n'oserais affirmer qne cette loi 
est la même pour tontes les hauteurs, et je serais an contraire 
porté à penser qne dans le bas des montagnes , la tempéra- 
ture décroît moins rapidement qne dans le haut , et qu'il serait 
peut être imprudent de conclure, d'après cette règle, que les 
sommités des monts Pelvoux et Viso, qui ont euTiron 4(H)0 
mètres de hauteur, n'ont qu'une différence moyenne de t ingt- 
BD degrés avec la température de Grenoble» et de 15 degrés 
seulement avec celle de Briançon. 

S'il est vrai que la température moyenne » sous les mémos 
latitudes» décroisse en raison de la hauteur, je crains qu'il ne 
soit pas vrai de dire qu'elle décroît toujours proportionnel- 
lement à cette hauteur ; je crois même , quoiqu'il y ait très- 
peu de différence de latitude entre le Mont-Vizo et le Mont- 
Pelvoox, qne la température de ces deux montagnes doit être 
an peu différente aux mêmes hauteurs ; je crois surtout que la 
température du Mont-Vizo est moins froide que celle du Monl- 
Pelvonx; celui-ci est en effet situé au centre de la grande 
chaîne intérieure des Alpes, on il se trouve entouré, de toutes 
parts» de très-hautes montagnes et de glaciers , tandis que le 
Mont-Vizo , qui fait partie de la chaîne latérale à l'Italie, n'a 
pas à l'ouest des montagnes aussi hautes et aussi froides que 
celles qni avoisinent le Pelvonx , et se trouve en contact im-* 
médiat , à l'est , avec l'atmosphère tempérée et même chaude 
de la plaine du Piémont. Je ne serais donc pas éloigné de 
penser qu'il pourrait bien y avoir, entre les températures 
moyennes de ces deux montagnes , la différence signalée par 
le physicien allemand par rapport à Tltalie. 

Si la décroissance de température était progressirement 
proportionnelle à la hauteur, ce que je n'oserais affirmer, 
ainsi qne je viens de le dire , on pourrait en conclure qu'en 
calculant l'abaissement de température hivernale à raison 
d'un degré par 275 mètres d'élévation , ce qui donne une dif« 
férence d'environ Ik degrés avec la température de la plaine à 
la même latitude, on obtiendrait la moyenne des plus basses 
températures des sommités de ces deux montagnes qui sont 
les plus élevées des Alpes dauphinoises ; mais je serais très-* 



78 

enclin à penser*qae la température décroît dans on rapport 
progressivement pins considérable à mesure qae Ton s'élève, 
surtout sur les montagnes des chaînes centrales plus éloignées 
des plaines» 

Si maintenant l'on compare l'époque de la fusion des neiges, 
qui est ordinairement la fin de février pour la plaine, et la fin 
d'avril pour le Briançonnais , avec l'époque où celle fusion 
atteint son maximum d'élévation et s'arrête, c'est-à-dire le 
milieu ou la fin du mois d'août, on trouve qu'elle a lieu à 
raison d'environ 500 mètres de hauteur par mois ; ainsi , à 
partir du commencement du mois de mars , jusqu'au milieu 
du mois d'août , la neige fond et disparaît sur une hauteur 
d'environ 500 mètres par mois, et peut-être même un 
peu plus rapidement dans le bas et un peu moins rapide- 
ment dans le haut : c'est une proportion que je crois ap- 
proximativement vraie, ayant été souvent dans le cas de la 
vérifier, parce qu'elle servait de guide et de limite à mes 
courses botaniques , et elle s'est rarement trouvée en défaut 
de plus d'une semaine. Cette ascension des neiges sur le flanc 
des montagnes était une espèce de thermomètre naturel qui 
m'aidait souvent à connaître approximativement les hauteurs, 
en ayant soin néanmoins de calculer, abstraction faite des nei- 
ges fraîches provenant des giboulées accidentelles qui ont lieu 
assez souvent dans les hautes montagnes, même dans tous 
les mois de l'année, giboulées dont les résultats disparaissent 
rapidement, en sorte qu'elles n'apportent pas de variations 
très-sensibles dans l'ordre et les époques de la grande fusion 
générale. 

Cette règle m'a aussi servi quelquefois à fixer l'époque de 
mes excursions botaniques sur les montagnes éloignées dont 
je connaissais approximativement la hauteur. 

Une loi inverse, mais d'un rapport différent, m'a paru ré- 
gler l'abaissement de la ligne des neiges à la fin de l'été ; la 
rapidité du mouvement descendant est à peu près double de 
celle du mouvement ascendant : elle m'a paru aussi être moins 
régulièrement progressive. Cet abaissement est d'environ 
1,000 mètres par mois ; il commence à la fin d'août ou dès 
les premiers jours de septembre, et s'achève dans le mois de 
novembre; il ne dure guère que deux mois et demi ou trois 



79 

muis, laDdis que le moaTemenl ascensionnel de fosion dore 
ordinairement cinq mois et demi on six mois. 

Ainsi la neige commençant à fondre dans la plaine à la fin 
de féTrier» remonte sar les Alpes dauphinoises jusque dans le 
courant ou à la fin du mois d*aoAt, avec une vitesse d'environ 
500 mètres par mois ; et elle recommence à descendre » au 
commeocement de septembre» avec une vitesse double d'en- 
viron mille mètres par mois. 

On peut déterminer ainsi approximativement la hauteur de 
la ligne des neiges perpétuelles , et reconnaître qu*à notre 
latitude elle dépasse S,500 mètres d'élévation. 

L'Annuaire du bureau des longitudes place cette ligne à la 
hanteor de S^SSO mètres ; MM. de Saussure , de Humbolt et 
quelques autres physiciens la portent à environ 1,300 toises 
ou 2,600 mètres (ces déterminations ont été faites pour le 
45* degré de latitude , qui, en même temps qu'il est le degré 
moyeo de latitude de notre globe , est également celui de nos 
Alpes dauphinoises et briançonnaises). 

J'ai d'abord cru, pendant quelque temps» que ces fixations 
étaient encore bien éloignées de la vérité, et que, pour s'en 
rapprocher davantage , il fallait élever cette ligne à environ 
3,000 mètres dans les expositions méridionales et 3,800 dans 
les expositions septentrionales. 

J'ai eu en effet occasion de remarquer pendant plusieurs 
années que les neiges disparaissaient sur certaines sommités 
de b,000 mètres et au-dessus ; j*ai notamment remarqué trois 
fois le col de la Traversette au Mont- Vizo , col qui , selon 
Scbeckburgh, a 3,045 mètres; selon Goerin, 3,037 (Statistique 
du département de l'Isère). La première fois , à une époque 
peu avancée de l'année , le 23 juillet 1831 , il était déjà prati- 
cable et entièrement dégarni de neige dans sa partie supé- 
rieure; il fallut cependant traverser, avant d'y parvenir, un 
petit banc de neige de quelques pas de largeur et de quelques 
cenUmètres d'épaisseur; la seconde fois, le 28 juillet 1834, 
nou'seulement je ne trouvai point de neige jusqu'au col, ni 
sur les crêtes de rochers qui lui sont contiguës du côté du nord 
et que je parcourus pendant plusieurs heures, mais je pus 
monter encore à plus de 50 mètres au-dessus sur le flanc du 
grand pic du Mont-Yizo sans en trouver; enfin, une troi- 



80 

sième fois» le 3 septembre 1836, je ne montai pas jasqn'aa col » 
mais je pas remarquer qn'il était entièrement décooverl do 
neige, et qa'elle avait même fondu à plus de 100 mètres aa- 
dessns. 

M. Ghaix (p. 84) a également remarqué que ce col, ainsi 
que le col Laniel, le col Vieux, la montagne de Gbaberton el 
plusieurs autres hauteurs de 2,500 à 3,000 mètres et plus, se 
découvrent entièrement de neige chaque année, tandis que les 
montagnes de la Grave conservent leurs neiges et leurs gla* 
ciers à une hauteur beaucoup moindre : il attribue cette difTé*» 
rence à la nature granitique ou schisteuse des montagnes de la 
Grave , tandis qu'il pense que les autres montagnes précitées 
sont calcaires; je doute que ce soit la nature du roc qui 
soit la cause de celte différence, car je crois que plusieurs do 
ces montagnes ne sont pas calcaires ; je crois devoir plutôt 
attribuer cette différence à la chaleur de l'atmosphère pié- 
montaise dont presque toutes ces montagnes sont voisines. 

Ces observations m'avaient donc persuadé qu'il fallait re-* 
monter la ligne des neiges perpétuelles de notre latitude beau- 
coup au-dessus de 2,600 mètres, et je pense même encore au- 
jourd'hui que cette limite est un peu basse (1) , quoique je sois 
disposé à reconnaître qu'elle ne doit pas être élevée jusqu'à 
3,000 mètres. 

Voici les principaui motifs de la modification de mon opi- 
nion primitive : 

L'expérience de plusieurs années m'a convaincu que les 
hivers de ces grandes hauteurs sont plus ou moins froids, plus 
ou moins neigeux ; que les étés sont plus ou moins longs , 
plus ou moins chauds, ce qui établit de grandes variations , 
de grandes différences entre les températures des diverses 
années; que certaines années, soit qu'il soit moins tombé de 
neige, soit que Thiver ait été moins froid et surtout l'été plus 
long et ploschauJ, les neiges fondent davantage, les glaciers 



(I) Pendant Timpresslon de cet article . Il a paru , dans la Revuê de« 
dêux mondes, t 17 , ftme livraison . no Mémoire de M. Marlins, où ce 
physicien émet la même opinion , car il élève la limile des neiges per- 
pétuelles à t,700 mètres pour les Alpes de la Suisse qui sont plus au 
nord, et par conséquent plus froidus que les Alpes dauphinoises. 



81 

eox-mêmesBonionpeoeDlaiiièfty ensortoqaela ligne dfs neiges 
perpècndles semble devoir être élcYée; qoed'aotresannèeSyaa 
contraire» soil qa'elles aient été plus froides ou qa*il y ait en 
pins de neige, ce qui aurait empêché la fusion de remonter si 
haut, cette ligne semblerait devoir être abaissée. 

J'ai également remarqué souvent que cette ligne est ordi* 
nairement pins basse de 100 à 200 métrés dans les eiposi^ 
tions nord et nord -ouest qui sont beaucoup plus froides ; c'est 
nièflM notamment dans ces expositions que les glaciers des- 
csndeot le plus bas, ainsi que cela peut très-bien s'observer 
SIX glaciers de la Grave, qui descendent quelquefois fort bas 
vers le nord, mais surtout au glacier d'Ardne ou du Cassef, 
près du M onestier-de-Briançon, glacier qui semble plaqué con- 
tre la montagne et dont la base descend à environ 1700 ou 
IMW mètres (1). 

La hauteur de la ligne des neiges perpétuelles varie encore 
avec l'inclinaison des pentes, qui, étant très-rapides et très- 
multipliées vers les crêtes et les sommités des Alpes , laissent 
la plupart du temps leurs neiges descendre on couler en ava- 
lanches vers les parties basses k l'époque du dégel ; et comme 
ces neiges descendent souvent d'endroits supérieurs k la ligne 
des neiges perpétuelles, il esttrés-diflicile de déterminer ezac* 
tement la hauteur à laquelle ces neiges s'arrêtent chaque an- 
née. 

J'ai encore remarqué que les chaînes latérales des Alpes , 
pins Toisines de l'atmosphère et de la température douce des 
plaines, ressentent davantage les inOnences de cette tempéra- 
tore, principalement sur le versant ou côté qui regarde ces 
plaiaas, tandis que les chaînes intermédiaires, qui sont bean- 
cGup plus éloignées de ces plaines et souvent entourées de 

(1) M. MartinStdans le mémoire précité, indique même des giaciert 
qm descendent beanconp plos bas: « Les champs des neiges âernel- 
tes. dit-il, émettent, pour ainsi dire* des rameaux qui descendent dans 
les vallées sons la forme de masses de glaces semblables à des tor- 
rents congelés. Ces masses sont des glûeUn ; leur pied est souvent à 
plos de 1500 mètres ao-dessons de la limite des neiges perpétuelles , 
et avoisine quelquefois de grands villages tels que eenx de Ghamo- 
nîx, de Goormayear et de Grindeiwald. dont la haoteor moyenne est 
de 1110 mètres au-dessus du niveao de la mer. » 

T. II. 6 



«2 

p\u% hantes mon lagne»» ^oni aussi beaucoup plus froides; par 
conséquent) la ligne des neiges perpétuelles doil plus s'absis- 
ser sur ^es chaînes centrales que sur les chaînes latérales (1) ; 
c'est déjà par ces motifs que j'ai dit que je pense qu'à parité 
d'élévation» la température du Mont-Pelvouz est plus froide 
que celle du Mont-Viso ; que» dés lors, la ligne des neiges 
perpétuelles doit être plus basse au Pelvons , ainai que j'ai 
cru le reconnaître ; c'est aussi par ces motifs que je m'expli- 
que comment il se fait que, malgré sa hauteur d'environ ^0 
métrés» le col de la Traversette au Mont- Vise se dégarnit en- 
tièrement de neige presque chaque année. 

Enfin» il est une foule d'autres cirooostanoes de temps, de 
saison, d'exposition» de localité» etc.» et surtout de tempéra- 
ture pendant l'année où l'on observe et même pendant l'an- 
née qui a précédé, qui toutes influent plus ou moins sur Télé- 
▼ation à laquelle les neiges remontent chaque année» en sorte 
que les résultats des observations des physiciens doivent varier 
et varient en effet beaucoup à cet égard ; et pour obtenir une 
approximation un peu exacte» peut-être fandraitril prendre 
une moyenne d'un grand nombre d'années. 

En réaumé» je pense que la fixation de la ligne des neiges 
perpétuelles dana nos Alpes» soit à 2660 mètres» soit même 
àSrôo, est un peu basse; que de plus» la hauteur de cette ligne 
est très-variable selon les années et les circonstances de tem- 



(1) M. Hartins dit aussi que la ligne des neiges perpétaelles n*est 
pas une ligne droite et qu'elle s'abaisse dans les drques on grandes 
dépressions qni avoisînent les hantes cimes. Les cirques» ces vastes 
réservoirs de neiges et de glaces« me semblent bien pouvoir et même 
devoir eontriboer à rabaissement de celte ligne ; d'ailleurs » les cir- 
ques les plus grands et les plQS élevés sont le plus souvent dans les 
Alpes centrales où se trouvent ordinairement les plas hantes sommi- 
tés. Cependant Je persiste à attribuer à la cause que J'indique» un plos 
grand eflét qu'aux cirques, car la partie occidentale du Ifont-YIso 
forme, vers la source du Guil» une espèce d'entonnoir on de conque 
circulaire^ un véritable cirque qui reçoit d'immenses amas de neiges 
et de glaces qui fondent cependant presque entièrement chaque an- 
née* tandis que, si le Mont-Yiso était situé dans les chaînes centrales 
des Alpes, au lieu d*étre contigu à la plaine du Piémont» Je pense qu*il 
formerait un cirque où se maintiendrait constamment un glacier im- 
mense. 



83 

piratore et de localité» quoique sont le même degré de lali* 
tude; qoe si elle peut descendre qoelquefois sur les moaU* 
gnesdaophiooises les plas froides jusque 2550» 2500 mètres 
et même au-dessous, elle s*élève souvent beaucoup au-des- 
sua; et qu*il "serait pins exact de lui attribuer uoe hauteur 
beaucoup plus indéterminée , comme entre 2600 et 2800 mè- 
treson même 3000 mètres dans les eipositionsfudetrad^eif 
ou dans les chaînes latérales; ou plutôt que cette ligne, au lieu 
d'éire borisontalementdroitedansladirectionde l'estârooest, 
dcYrait être une grande ligne courbe dont la convexité tournée 
Ters la terre s'abaisserait davantage au centre ainsi qu*à laren- 
contre des plus hautes et plus froides sommités» et se relèverait 
un peu à ses extrémités occidentales et orientales, surtout i 
cette dernière. 

ÀTaat la fin de la première année et même dès Tété, ces nei- 
ges perpétuelles commencent à s'identifier avec les glaciers 
dont l'aspect est bien loin de répondre à l'idée qu'on s'en 
forme généralement avant de les avoir vus. 

Les glaciers ne sont point en général de grandes surfaces 
de glace unie et horizontale, comme la superficie d'un étang 
ou d'un lac gelé, ou même d'un plateau plus ou moins iné- 
gal ; les grands glaciers horizontaux sont même rares, parce 
qu'il est peu de grandes superficies k peu près planes vers 
la ligne des neiges perpétuelles. 

Les glaciers sont ordinairement de grandes couches de gla- 
ces plus ou moins épaisses, plus ou moins couvertes ou in- 
crustées de neige à leur partie supérieure, plus ou moins in-- 
dinées, qui reposent quelquefois sur les crêtes et les sommi- 
tés , mais le plus souvent sur les plus hautes parties latéra- 
les ou dans les anfractuosités et sinuosités des montagnes éle- 
vées oo au pied de leurs pentes rapides. 

II ne faut pas croire non plus que tons les glaciers soient 
au-dessus de la lignedes neiges perpétuelles; non-seulement 
il en est beaucoup au-dessous de cette ligne, mais il y en a 
qui descendent même jusqu'à plus de 1000 mètres plus bas, 
comme, par exemple, le glacier d'Arcineou du Gasset que j'ai 
déjà cité: cela parait contradictoire et mérite une explica- 
tion. 

Sans doute, si les neiges ou les glaces, supérieures à la li* 



84 

gne de perpétoilë, ne se déplaçaient jamais ; si les vents et les 
toarmentes n'accamolaîent pas qoelqaerois , dans des bas- 
fonds eiposés aa nord, d'immenses quantités de neige dont la 
masse et l'épaisseur conservent asses de fralchenr pour ré- 
sister anx chalenrs d'ane année, on ne verrait pas de glaciers 
aa-dessoas de cetle ligne, puisque toutes les neiges inférieures 
fondraient annuellement. 

Mais il n'en est point ainsi; il y a bien quelques glaciersqui , 
situés sur des plateaux ou des pentes trés-peu inclinées, ne se 
déplacent presque pas et dont la base se trouve limitée chaque 
année par la ligne de fusion des neiges ; cependant c'est le plus 
petit nombre. 

La plupart commencent bien au-dessus de la ligne de per- 
pétuité ; mais, placés sur des pentes plus ou moins inclinées , 
ils se continuent en dessous, soit en glissant ou s'affaissant 
successivement et progressivement sur leurs pentes , soit en 
versant ou précipitant brusquement le long de ces pentes une 
partie de leurs neiges ou de leurs glaces qui ne descend pas 
cependant assez bas pour qu'il y ait solution de continuité 
avec la partie supérieure; soit parce que leur partie inférieure, 
beaucoup plus épaisse ou moins exposée au soleil, ne peut pas 
fondre assez vite en été pour suivre la ligne ascensionnelle des 
neiges; soit enfin parce que quelques parties supérieures, bien 
exposées au soleil, sont légèrement attaquées à leur sorface 
et laissent fluer un peu de neige ou de glace en fusion qui 
vient se congeler à l'extrémité inférieure du glacier qui se 
trouve à l'ombre ou au nord. 

Indépendamment de ces glaciers, il en est quelques autres 
d'une formation en quelque sorte presque artificielle , quoi- 
que résultant néanmoins de causes physiques on naturelles , 
tels que ceux qui se trouvent entièrement au-dessous de la 
ligne de perpétuité. Ils sont quelquefois formés par d'immen- 
ses masses de neige poussées et entassées par les vents dans 
des bas-fonds exposés au nord ou très- froids ; mais ils lesont 
le plus souvent par d'énormes coulées on chutes de neiges et 
de glaces supérieures, arrêtées ou retenues ensuite par on 
obstacle, par un barrage naturel, par une ceinture de rochers, 
à une hauteur où ils pourraient fondre, puisqu'ils sont an- 
dessons de la ligne de perpétuité, mais où la chaleur n'est pas 



85 

cependant soffisante pour pooToir compléter la fosioD de cette 
grande masse ayant le retour du froid ; les glaciers de celte 
liMination diminuent considérablement chaque année pendant 
Télé et jusqu'à la fin des chaleurs ; mail, chaque année aussi, 
la partie fondue est remplacée par de nouyelles chutes ou 
coulées^ car les grandes avalanches sont annuellement pério- 
diques, et il est même quelques-unes de ces avabnches qui 
ont une réputation redoutable dans les Alpes dauphinoises. 

Tontes ces chutes oucoulées sont occasionnées par un com- 
nenoement de fusion de la couche inférieure, car il ne faut 
pascroire qn*il n'y a pas fusion des neiges on des glaces ao-des- 
sos de la ligne de perpétuité ; seulement la fusion y est incom- 
plète. Il arrive, on effet, une époque de l'année où la tempé- 
rature est assex élevée pour commencer la fusion de la cou- 
che e&tèrieure des glaciers, même des glaciers de beaucoup 
rapériears à cette ligne; mais cette fusion extérieure, qui ne 
dore que quelques heures ou quelques instants chaque jour , 
est bientôt arrêtée et suspendue par la fraîcheur ou le froid 
des soirées et des nuits; et elle est si peu sensible et diminue 
tellement peu l'épaisMur des glaciers, que cette épaisseur irait 
en augmentant considérablement chaque année, si elle n'était 
pasdiminuée d'une quanlitéà peu près égale à celledela neige 
aonnelle, par la fusion inférieure principalement due à la 
chaleur terrestre, chaleur qui entame fortement cette couche 
par le bas ou plutôt par^dessous , en sorte que ce sont tou- 
jours les plus vieilles neiges ou glaces qui fondent chaque 
année, tandis que c'est avec les nouvelles et par joxta-po- 
siiion on super-position que les glaciers se reconstituent et 
remplacent leur déperdition de fusion; aussi chaque glacier 
forme-t-il pendant l'été, par sa fusion inférieure ou sous 
glace, son ruisseau, sa rivière ou son lac. 

Cette fusion inférieure doit être et est à peu près annuelle- 
ment équivalente à la neige tombée pendant l'année, en sorte 
qu'elle est toujours assez abondante , et elle forme souvent 
entre le sol et le glacier des cavités plus ou moins grandes , 
plus ou moins profondes, mais où il est toujours très-impru- 
dent de pénétrer à cause des éboulemenls intérieurs qui y ont 
lieu très-fréquemment pendant la fusion. 

ie suis entré une fois, j usqu'à environ 30 ou 40 pas, dans une 



86 

de ces cavités, non sous nn glacier permanent, mais soqs les 
glaces et les neiges d*une énorme avalanche qui n'acheva de 
se fondre entièrement qu'après deox étés ; et j'y cneillis» dès 
les premiers jours du printemps de la seconde année, de très- 
beaux tussilages des neiges qui y araient parfaitement fleorl, 
sans soleil et presque sans lumière, à plus de 20 oo de 80 pas 
de rentrée de cette espèce de souterrain de glace. 

J'ai entendu agiter quelquefois la question de saroir si les 
glaciers augmentent ou diminuent, et j'y ai entendu faire des 
réponses extrêmement contradictoires qui ne m'ont para ap- 
puyées sur aucunes preuves ou expériences quelque peu con* 
cluantes. 

Dans les excarsions quej'ai faites dans les montagnes da 
Brîançonnais, durant six années consécutives, il m'a paru que 
pendant les années très-chaudes les glaciers étaient un peu en- 
tamés ; mais il m'a paru aussi qu'ils réparaient leurs pertes et 
augmentaient même pendant les années plus froides oa lors- 
qu*il était tombé une grande abondance de neige qui n'avait 
pu fondre entièrement jusqu'à la hauteur des années précé- 
dentes; cependant, d'après ces observations, je n*ai pu me for- 
mer une conviction sur cette question d'augmentation ou de 
diminution des glaciers ; je crois que, pour la résoudre, il fau- 
drait comparer non-seulement les observations de qaelques 
années ou de plusieurs années , mais encore celles de quel- 
ques siècles, car il peut y avoir et il y a quelquefois en effet 
des séries d'années froides pendant lesquelles les glaciers 
augmentent, et des séries d'années chaudes pendant lesquels 
les ils diminuent, quoique d'une manière peu sensible ; il me 
paraît donc que ce n'est que par des observations séculaires 
on pins que séculaires, qu'on pourrait parvenir à acquérir 
quelques notions certaines à ce sujet. 

J'ai dit que les glaciers sont le plus ordinairement sur des 
pentes plus ou moins inclinées et qu*ils glissent ou coulent 
quelquefois sur ces pentes; ceux même qui se trouvent ar- 
rêtés ou retenus par un obstacle naturel, tel qu'une ceinture, 
une chaîne on un banc de rochers, un relèvement du sol ou 
toute autre cause, paraissent aussi avoir et ont en effet une 
espèce de mouvement progressif, lent et continu, auquel quel- 
ques physiciens croient pouvoir attribuer le transport des 



87 

blocs erraliqaes primitirs» qae l'on Iroofo çà et U dans la na- 
ture sur des eoaches de terrain de formation secondaire on 
tertiaire. 

Les glaciers qai fondent toojonr s plus à leor face inférieure 
on dans leors parties basses, doivent avoir et ont en effet» snr 
les plans inclinés où ils reposent, parle seul effet de leurs poids 
etdelearfasion inférieure, un léger mouvement progressif de 
haat en bas dans le sens de leur pente , mouvement dans le- 
quel ils peuvent entraîner à une certaine distance des blocs et 
même des quartiers de rochers qu'ils auront entourés de leurs 
glaces on saisis sur les sommités de^ montagnes primitives ; 
oéanmoins, comme ce mouvement des glaciers est trés-limité 
et n'a guère lieu qu'entre leurs limites extrêmes, que de l'une 
i rentre de ces limites, il faut encore supposer un déplace- 
ment, un transport, un long voyage de ces glaciers dans quel 
qoes-anes de ces grandes révolutions que notre globe parait 
avoir éprouvées ; mais alors , pourquoi le transport de ces 
blocs eux-mêmes n'aurait-il point eu lieu directement et sans 
riotermédiaire on l'aide des glaciers? On conçoit même beau- 
coup mieux que ce transporta pu être le résultat direct d'une 
de ces Tiolentes convulsions terrestres, telle qu'un soulève- 
ment subit, une éruption volcanique ou autre, ou en6n une 
projection, un déplacement résultant d'une force, d'une 
cause physique connue ou inconnue ; cependant les stries ou 
rayures de quelques-uns de ces blocs erratiques, leur situation 
an pied ou dans le voisinage des vestiges d'anciennes morai- 
nes, peuvent permettre cette explication, qui me parait néan- 
moins on peu douteuse , car ces stries ou rayures supposent 
un frottement plus ou moins longuement prolongé. 

Revenant, après celte digression, à ta fusion inférieure des 
glaciers, je dirai que c'est à cette fusion inférieure, qui est 
toujours infiniment plus considérable que la fusion extérieure, 
que l'on doit attribuer ces innombrables et terribles avalan- 
ches que l'on voit et surtout que l'on entend, à peu près pé- 
riodiquement chaque année à l'époque du dégel, se précipiter 
avec un fracas épouvantable et une rapidité extrême sur les 
grandes pentes des Alpes ou dans les profondeurs de leurs ra- 
vins, où elles viennent former des espèces de glaciers factices, 
temporaires s'ih sont descendus assez bas et dans des endroita 



88 

assez chaads et assez eiposés au soleil pour pouToir fondre 
dans l'année; et perpiluela s'ils ne descendent pas assez bas ou 
dans des eiposilions assez chaudes pour pouvoir être fondas 
complètement avant les avalanches de Tannée suivante. 

Lorsque les premières chaleurs du printemps ou de Tété 
commencent à pénétrer à travers ces masses de neige que 
l'hiver a entassées sur les flancs des montagnes, lorsque sur- 
tout la chaleur terrestre commence à lutter avec un peu d'a- 
vantage sur le froid extérieur, ces masses se ramollissent et 
commencent à entrer en fusion à leur surface inférieure qui 
est en contact avec le sol ou les rochers de ces montagnes; bien- 
tôt et par suite de cette fusion, la neige fondante cesse d'adhé- 
rer fortement, cesse môme complètement d'adhérer à ce sol , 
à ces rochers auxquels naguère elle tenait si fortement et 
qu'elle saisissait et étreignait en quelque sorte dans sa gla- 
ciale rigidité ; bientôt l'eau de fusion suinte, coule entre le 
flanc delà montagne et la masse neigeuse, masse qui, étant sur 
un plan incliné et n'ayant plus de base soHde, se détache, s'é- 
branle, glisse, court et se précipite de tout son poids dans la 
plaine, avec une vitesse proportionnelle à cette masse , qui 
s'accrott encore dans sa chute, de toutes les neiges ou glaces, 
de tous les corps matériels qu'elle rencontre sur son passage, 
et avec une rapidité constamment croissante en raison inverse 
du carré des distances verticales, distances si considérables sur 
ces grandes pentes si raides et presque en précipice que l'on 
rencontre souvent dans les Hautes-Alpes. 

C'est lorsque la température se radoucit, et le plus ordinai- 
rement au printemps, pendant les mois d'avril ou de mai, que 
tombent les avalanches et qu'il devient dangereux d'aller 
dans les lieux qui y sont exposés ou de passer par les chemins 
qui sont au-dessous de ces grandes pentes couvertes de nei- 
ges fondantes. 

Les montagnards des Alpes, obligés de fréquenter ces lieux 
et ces chemins, se laissentcependant rarement surprendre par 
les avalanches: ils ont appris, par leur expérience et celle de 
leurs ancêtres, à reconnaître et à prévoir, au moins approxi- 
mativement, l'époque de leur chute. Ils savent très-bien que 
lorsque ces grands bancs de neige commencent à perdre leur 
éclatante blancheur, à prendre l'aspect d'un blanc mat, terne 



89 

an légèremenl lerreux, à s'affaisser, à se fendre, à se crevas- 
ser, à se détacher on se déplacer insensiblement ayec quel* 
qœs petits froissements on craquements , ou bien quelques 
bruits sourds, la chute de l'ayalanche ne peut beaucoup tar- 
der ; elle est même souTent annoncée par quelques petites 
chutes oa coulées partielles. 

Lorsque ces signes précurseurs ont paru , ainsi que quel- 
qoes autres qu'indique la différence d'aspect de la couche 
aeigense à un CBil expérimenté , la chute devient prochaine , 
îjnmineote; dans quelques instants, dans quelques heures au 
plus tard, elle aura lieu , si elle n'est retardée un peu plus 
longtemps par quelque cause particulière, par quelque obs- 
tacle tel qu'un rocher, une inégalité de sol, une interruption 
de pente on tout antre accident de terrain, ou même par le seul 
effet du retour du froid et du gel ; car, à ces grandes hau- 
teurs, il y aunetrès«grande différence de température du jour 
à la nuit, du soir au matin ; et, presque quotidiennement au 
printemps, la fusion est diminuée ou même totalement sus- 
pendue par la fraîcheur glaciale de la soirée ou de la nuit. Si 
ce froid est asses vif pour arrêter la fusion et congeler la su- 
perficie et les bords presque liquéfiés de ces masses neigeuses, 
cette congélation les rend de nouveau un peu adhérentes au 
roc ou au sol, et la chute est alors retardée jusqu'au dégel du 
lendemain ou du surlendemain, on quelquefois de plusieurs 
jours. L^ montagnards de nos Alpes savent très-bien que les 
avalanches cessent presque de tomber depuis l'heure du soir 
on de la nuit ou le gel recommence , jusqu'au lendemain à 
l'heure où le dégel a lieu de nouveau, ce qui n'arrive ordi- 
aaîrement qu'après 9 ou 10 heures du matin, lorsque la cha^ 
leur est un peu revenue et a de nouveau ramolli la surface et 
les b<Nrds de la couche neigeuse ; aussi profiient*ils de la nuit 
on du matin, lorsqu'ils sont obligés de passer dans les lieux 
sujets aux avalanches ; quoiqu'ils soient quelquefois surpris, 
cela leur arrive cependant rarement et surtout beaucoup plus 
rarement que s'ils n'avaient pas celte précaution. Mais lors- 
que la température delà nnitneserafralchitpas assez, ou lors- 
que la fusion inférieure a été considérable, ou Iorsqu*il fait un 
vent du midi un peu fort et chaud, la chute des avalanches 
n est presque pas arrêtée ni suspendue pendant la nuit ; néan« 



90 

moins il esl généralement reconna et a^éré que leor chute est 
plus fréquente le jour que la nuit, le soir que le matin. 

On proBte également do gel nocturne pour trayerser les 
montagnes ou les cols élevés couterts de neige fondante ; on 
peut les traverser à une heure avancée delà nuit ou le matin» 
parce que la couche supérieure de la neige» ramollie ou un 
peu liquéfiée par la chaleur de la veille» se gèle et se durcit 
pendant la nuit assez fortement pour pouvoir supporter le 
poids de l'homme ; tandis que la chaleur diurne ramollit ou 
liquéfieen partie cette couche» qui commencée ne pouvoir plus 
supporter ce poids quelque temps après le lever du soleil. 

Cependant il arrive une époque de Tannée ou la fratcheur 
de la nuit n*est plus suffisante pour renouveler la congela* 
tion ou pour la renouveler assez forte ; et alors on ne peut 
plus marcher sur la neige ramollie ou fondante qu'an moyen 
de filets tendus avec des cerceaux ou des raquettes que l'on 
adapte aux pieds pour augmenter les dimensions de la surface 
d'appui sur celte neige trop faiblement résistante» et obtenir 
une plus grande superficie de résistance à l'enfoncement du 
pied» superficie qui se trouve ainsi élargie de toute celle du 
cerceau ou de la raquette. Ce moyen est aussi employé pour 
marcher sur la neige nouvelle» dont la surface n'a point été 
durcie et gelée. 

L'expérience apprend encore que si quelques parties» soit de 
la neige nouvelle» soit de la neige fondante» ont été foulées» 
pressées ou liquéfiées et ensuite gelées fortement » la fusion 
s'en opère plus lentement; ces parties moins poreuses sont 
moins facilement pénétrables à Teao provenant de la liqué- 
faction extérieure et leurs couches intérieures se mettent pins 
lentement en équilibre, peut-être même sont-elles moins péné- 
trables au calorique; mais» quelle qu'en soit la raison» ces par- 
ties se ramollissent» se fondent plus difficilement» et elles con- 
servent souvent» pendant assez longtemps» une dureté» une 
cohésion» une force suffisante pour supporter le poids de 
l'homme» qui s'enfoncerait dans les autres parties moinsfou- 
lées ou moins pressées. C'est une circonstance que mettent à 
profit ceux qui traversent les montagnes à l'époque de la fonte 
des neiges, en suivant les sentiers précédemment frayés dans 
ces neiges; les courriers qui transportent les dépêches de Gré- 



91 

noble à BriançoD, ce qu'ils ne peu venl faire qo'à pied à cette 
époqae, dans iioe portion de la roate, ont toojonrs la précan* 
lion, lorsque la neige commence à n*ètre plnsasseï ferme et 
solide poar les sapporter» desnivre les tracesoa les empreintes 
anciennes ; ces traces on empreintes, quotidiennement foolèes 
€t pressées » soit par leurs pieds , soit par ceui des antrea 
Toyageurs, acquièrent» même à partir du sol lorsque la neige 
n'est tombée que successivement et a été foulée chaque jour» 
ane fermeté et une dureté qui en font comme des colonnes ou 
pilastres de glace qui résistent plus longtemps à la chaleur 
et à la fusion, et servent de point d'appui aux pieds des voya- 
geurs, longtemps même après que la fusion a commencé et 
josqu'à l'époque où elle est tellement avancée qu'il ne reste 
pins qu*one très-petite couche de neige non fondue. On évite 
ainsi, dans les sentiers frayés, de se servir des cerceaux ou ra« 
qneltes dont l'usage est incommode et fatigant, parce qu'ils 
obligent à marcher les jambes écartées. 

Puisque, dans ces hautes montagnes, la couche supérieure 
de la neige se durcit et se gèle très-fortement en hiver, il doit 
en résulter que pendant l'hiver et les grands froids, il est plus 
ftcile de les traverser et même de les parcourir qu'aux épo* 
qoesdes neiges nouvelles ou des neiges fondantes; c'est ce 
qoi a lieu en effet: on traverse souvent plus facilement le col 
du Lantaret en hiver qu'en automne ou au printemps, lorsqu'il 
n'y a pas de tourmente; mais comme celle surface gelée est sou- 
vent en pente et très-glissante, on est obligé de se servir de 
crampons onde chaussures à pointes saillantes en dessous qui 
empêchent de glisser; ces crampons ou chaussures sont très«em* 
ployés dans la ville de Briançon, dont les rues en pente sont 
souvent gelées ou couvertes de verglas ; l'administration mi- 
liiaire est même obligée d'avoir un certain nombre de cram- 
pons pour le service de la garnison. 

J'ai dit que les neiges perdent une partie de leur éclatante 
Uancheur et changent même quelquefois un peu de couleur 
à l'époque de leur fusion ; il en est de même des glaciers, qui 
fondent toujours plus ou moins pendant les chaleurs de rété ; 
car, s'ils ne fondaient pas, leur masse irait continuellement 
en augmentant. Seulement, à la différence des neiges ou gla* 
ces temporaires, ils ne fondent jamais entièrement. 



92 

Gomme les neiges fondantes, ils prennébt aassi» dans eer* 
tains endroits, nne apparence terreuse ou terne de différen- 
les teintes ; ils ont surtout alors des reflets quelquefois de cou- 
leurs variées, mais le plus souTent d'un blanc vitreux plus 
ou moins transparent, et aussi plus ou moins bleuAlre ou ver- 
dàtre ; j'ai cru remarquer ces teintes ou ces reflets plus parti- 
culièrement dans les endroits où les glaciers sont creyassés 
ou fendus ; les fentes ou crevasses sont souvent très-nom- 
breuseSf très-grandes et très*profondes ; elles se forment or- 
dinairement en été y soit lorsque, par suite d'une cause quel- 
conque, ils éprouvent des différences de température entre 
leurs diverses parties, et principalement lorsque, aux rayons 
des soleils d'été , leurs parties supérieures, plus échauffées 
que leurs parties intérieures ou inférieures, éprouvent nne di* 
lalation beaucoup plus grande , dilation qui , dans ces énor- 
mes masses de glace forcement cohérente, opère un écarlement 
extrêmement subit et violent, et d'autant plus subit et violent 
que l'adhésion ou la cohésion de la masse est plus considéra- 
ble ; et il en résulte quelquefois un tel choc, un tel ébranle- 
ment de l'air, qu'il est suivi d'un bruit tout k fait semblable i 
celui de la détonation d'une pièce d'artillerie; c'est surtout 
pendant les beaux jours d'été qu'on entend souvent retentir et 
résonner au loin, dans les échos des montagnes à glaciers, ce 
bruit qui peut étonner et effrayer ceux qui n'en connais» 
sent pas la cause. 

Comme c'est le plus souvent à la chaleur solaire que cette 
rupture du glacier est due, comme c'est aussi la partie supé- 
rieure du glacier qui alors est le plus échauffée, Técartement 
supérieur est plus large que l'inférieur, et va ordinairement 
en diminuant de l'extérieur à Tintérieur, de la même manière 
que si la fente avait été faite avec un énorme coin; quelqoe* 
fois même la crevasse cunéiforme descend jusqu'à la partie in* 
férieure du glader. 

Ce sont ces crevasses qui rendent si dangereux le parcours 
sur les glaciers , surtout celles de l'année précédente qui le 
plus souvent ne paraissent pas, parce qu'elles ont été mas- 
quées par les neiges de l'hiver suivant qui les ont recouvertes 
sans les combler entièrement ; auxneigesqui viennent se poser 
sur les bords supérieurs des parois de la crevasse, viennent se 



93 

joindre d'antres neiges qoi restent suspendues au-dessns, oà 
elles forment une espèce de YoAte qni en cache l'ouverture. 
Peodantladarèe de Thif er, ces neiges sont elles-mêmes recon- 
▼ertes de beaucoup d'autres neiges qui cachent déplus en plus 
œile ouverture. Lorsqn'ensuite , au printemps , ces neiges 
superposées viennent à fondre » elles ne laissent quelquefois 
an— dessus qu'une couche de neige ou de glaœ peu dure et peu 
épnîsfie qni cède sous le poids de l'imprudent qui ose s'aven- 
tarer sur le glacier sans un guide expérimenté et sans pren* 
dre les précautions d'usage. 

Mais peut-on appeler indifféremment glaciers ou neiges 
perpétuelles ces immenses volumes d'eau condensée et solidi- 
fiée qui se renouvellent ou se perpétuent d'année en année? 
Cette question nous conduit à examiner celle de l'alimenta^- 
tion el de la reproduction ou conservation des glaciers. 

On se sert quelquefois indistinclementde ces deux locutions^ 
qooiqaela dernière convienne mieux aux neiges de l'année, el 
la première aux neiges anciennes qui sont presque entière- 
aeal converties en glace dans le courant de l'année qui suit 
leor chute. 

J'ai déjà dit que c'est principalement par la fusion de leurs 
parties inférieures el voisines du sol que les glaciers dimi- 
nuent et éprouvent chaque année des pertes considérables qui 
finiraient par les épuiser et les faire disparaître entièrement , 
si ees pertes n'étaient pas aussi annuellement réparées. 

Chaque année» en effet, dès la fin des chaleurs jusqu'au 
printemps ou à l'été suivant , des neiges nouvelles viennent 
reeoovrir la superficie des glaciers de couches nombreuses» 
plan on moins épaisses» et à peu près équivalentes à la déper- 
dition qu'ils ont éprouvée ; ces couches » que Ton pourrait ap- 
peler raubiér des glaciers» sont destinées à les alimenter» àn^ 
parer on à compenser leurs perles ; elles restent pendant un 
certain temps à l'étal de neige» jusqu'à ce qu'elles passent à celui 
de la glacequi leur estinférieure, en quelque soneàTinstarde 
Taobier qni vient» chaque année» recouvrir le bois des végé- 
taux ligneux» se transforme ensuite lui-même en bois» et est 
remplacé et recouvert à son tour par une nouvelle couche 
d'anbier ; mais cette conversion de la neige en glace ne s'o* 
père que lentement et peu à peu. 



94 

Ainsi, dès qae la clialear comaienee à attaquer, k amolUret 
à liquéfier ao pen la aarfaoe eztérieare de cette coacfae, l'eau 
de liquéfaction coule et a'insinue dans la couche» la pénètre de 
plus en plus et plus ou moins profondément, la ramollit à son 
tour , lui communique un commencement de liquéfaction qui 
est bientôt arrêté par la température du soir et de la nuit, qui, 
survenant presque immédiatement, condense, durcit et gèle on 
convertit en glace toute la partie de la couche qui a été ra- 
nàollie par le contact des parties en liquéfaction on par la 
chaleur* 

Ce phénomène, qui se produit presque tous les jours, même 
en toute saison lorsque le temps est beau et calme, ne com- 
mence cependant que d'une manière extrêmement faible et 
peu sensible ; mais à mesure que la chaleur solaire acquiert 
un peu de force, il va continuellement en augmentant et en se 
renouvelant jusqu'au milieu ou à la fin de Tété, et finit ordi- 
nairement par convertir en glace toute l'épaisseur de la oou- 
che de neige, à moins que cette épaisseur n'ait été trop consi- 
dérable eu égard à la chaleur de l'année, auquel cas, qui est 
cependant rare, les glaciers conservent dans leur intérieur 
quelques parties encore neigeuses. 

Mais la chaleur diurne finit presque toujours par pénétrer 
et se faire sentir dans toute l'épaisseur de la couche neigeuse 
qui, ramollie ou en partie liquéfiée, est bientôt condensée et 
congelée, soit par la fraîcheur du soir , soit par son contact 
avec la grande couche de glace inférieure qui, à cause de son 
immense volume, ne se laisse pénétrer , ne se réchauffe et ne 
fond que très difficilement, sauf pendant les grandes chaleurs, 
où celte glace inférieure éprouve une fusion partielle et peut, 
par l'effet de la force capillaire,attaquerelle- même les couches 
supérieuresou bien se laisser quelquefois pénétrerettraverser, 
soit par ses pores, soit par ses fentes ou crevasses; cependant, 
lorsque le glacier a une grande épaisseur, je doute qu'il se 
laisse traverser par les suintements supérieurs qui doivent 
se condenser et se glacer avant d'atteindre la partie inférieure; 
aussi, en général, les glaciers ne sont presque plus, à la fin de 
l'été et même plus tôt , que des masses compactes de glace, 
à peu près sans neige intérieure, ou du moins sans neige in- 
térieure qui ne soit fortement durcie et compriitiée» on à l'état 
que quelques physiciens appellent le nevé. 



95 

Cet nombreuses fusions el congélations intermittences» r^* 
sultats d'une température alternativement un peu supérieure 
et un peu inférieure i zéro et qui transforme lentement et par 
très-petites couches sucoessifes la neige en nevé el le nevé 
en glace, nous apprennent que les glaciers se forment sous 
l'influence d'une température voisine de zéro ou de la glace 
fondante, et que tous les changements, toutes les transforma- 
tions qui s'opèrent dans leur constitution, et même la conver- 
sion de la neige ou du nevé en glace s'accomplissent pendant 
la saison chaude et sont même le résultat de la chaleur, ce 
qui peut paraître étonnant; mais si la température do certai- 
nes parties des glaciers ne s'élevait jamais au-dessus de la 
glace fondante, il n'y aurait point de glaciers, il ne s'en for- 
BMrait point ; il n'y aurait que des couches de neige, super- 
posées les unes aux autres, dont l'état ne varierait pas eldonl 
la hauteur irait en augmentant indéfiniment. 



M- Bonnard, premier avocat général, est élu mem- 
bre résidant. 

M. de Montmeyan, membre de T Académie d^Ais, 
est élu membre correspondant. 

M. Duebesne fait on rapport sur deux ouvrages de 
M. de Montmeyan, intitulés, le premier, Z)e«con/iA-0n- 
ces philosophiques sur la religion^ le aecondi Des prin-^ 
eipes de sÊratégis ei de topographie. 

Les conférences philosophiques deM. de Montmeyan, dit-il, 
attestent autant d'érudition que ses principes de stratégie et 
de topographie. D'antre part, il est assez piquant de voir le 
même auteur citer Origène , St-Augustin et Bossuet , com- 
battre Celse, Porphyre et l'empereur Julien ; puis disserter 
inr Yègéce, Feuquiére, Guibert et Jomini; mettre en parallèle 
le grand Frédério et le maréchal de Saxe, l'archiduc Gharle el 



96 

NapoléoD;ooufleipliqaer DenaiD» FoDlcnoy et toute Tépo- 
pëe militaire de la république et de l'empire. 

Cette singulière transition du banc de la Sorbonne à un 
champ de bataille, cette subite métamorphose d'un théologien 
endossant bientôt après les épauleites d'un officier d'état 
major, dénotent déjà» chez M. de Montmeyan, une grande va- 
riété de connaissances » et par cela même on se trouve plus 
intéressé à rechercher quel emploi il en a su faire. 

M. le rapporteur rend ensuite compte de chacun de 
ces ouvrages successivement. 

Dans le premier » l'auleur suppose que le mathématicien 
Bouguer, ayant conçu quelques doutes sur le déisme dans le- 
quel il vit depuis longues années» prie l'abbé duGuadelffalve, 
autre mathématicien» de lui bien expliquer let dogmes^ les mys- 
tères de la religion catholique, qui^jusqu'd eejour^ ont étonné, 
confondularaisonfetdont f obscurité, la contradiction appa^ 
rente contrebalancent dans son esprit la sublimité de la morale 
évangélique. 

L^auteur établit en conséquence des conférences à 
ce sujet, d^abord avecTabbé du Gua seulement, puis 
avec d'Âlembert et Euler, conférences où Ton met en 
présence le déisme, la réforme, la religion catholique, 
et à la suite desquelles on voit le néophyte Bouguer , 
convaincu du parfait accord de la foi avec la raison t 
abjurer le déisme et se proclamer chrétien ; Euler et 
Tabbé du Gua déplorer l'aveuglement de d^Alembert, 
en le rejetant, comme celui de tous les incrédules, 
sur Tempire des passions et la corruption du cœur. 

Qu'une seule réflexion me soit permise» ajoute le rappor- 
teur» sur la partie de leur arrêt qui parle de la corruption 
du cœur 1 II y a au moins un beau trait » dans cette vie de l'in- 
crédule d'Alembert : c'est celui où il refuse noblement l'é- 
blouissante filiation qui lui était offerte par une de nos com- 
patriotes» haute et puissante dame» et où il déclare qu'il veut 
continuer à caresser la main » à habiter l'humble toit de sa 



97 

méred'adoptioD. Grâce» grâce, Messieurs , poar une pareille 
oorroptiOD I 

Après quelques autres observations élogieuses ou 
criiiques sur la manière dont Fauteur a traité son su* 
jet et sur le mérite incontestable de cet ouvrage, M. le 
rapporteur passe à l'examen du second^Osf principeêd^ 
gtraiégie et de topographie. 

Dans cet ouvrage M. deMontmeyan ne se montre pas 
grand admirateur de Napoléon. 

De tous les lauriers que Napoléon a conquis sur les champs 
de bataille depuis son avénemetfit an consulat et à l'enipire, 
V. de M ontmeyan ne respecte guère que ceux d'Austerlilz; â 
Maraigo, à léua, à Wégram , à la Moscova , il lui enlève tant 
fi nat de fleurons à sa couronne , qu'en vérité il n'en doit 
fresque plus rester 

M. le rapporteur cite ensuite quelques opinions de 
M. de Montmeyan, en faisant observer que Tauteur du 
Consulat et de TEmpire juge autrement la plupart des 
événements militaires de cette époque. 

Je Tais toutes ces citations, continue-t-il» sans rien appré- 
cier, sans rien critiquer, uniquement pour prouver que les 
Principes de stratégie et de topographie ûe M. de Montmeyan 
De sont point la continuation du panégyrique de Trajan, 

Un seul eicmple maintenant de la divergence d'opinion qui 
se fait remarquer entre If. TbiersetM. de Montmeyan, quand 
ib ont h s^ezpliqoer sur le même fait. 

Dans son Histoire du consUhi/et de l'empiref . M. Thiers eop- 
vient bien que, pendant upe partie de la journée, la bataille 
de Marengo a été perdue , car il raconte que l'illustre et 
malheureux Désaix aurait dit, en tirant sa montre : £a pre^ 
nùêre taioUle est perdue sans aucun doute^ mais il n'est que trois 
heures et nous avons encore te temps de gagner la seconde ; mais 
M. Thiers ne dit pas un mot du défaut de prévoyance ni de 
fausse disposition qui auraient préparé la perte de la pre-- 
bataille. 

TOM. u. 7 



96 

Ecoulons maintenant M. de Montmeyan. 

Il reproche à Napoléon d'avoir engagé le combat avant d'a<- 
Toir réuni toutes ses forces, et de n'avoir pas cherché à sup- 
pléer» par des retranchements ou des redoutes, à l'infériorité 
de son armée; enfin, il va jusqu'à affirmer que êi NapoUon 
eût été battu , /epufr/ic, frappé ieê fautes qu'U avait commises 
avant ceiie journée iécisiee , ne f aurait plus considéré que 
comme un téméraire, sans plan et sans calcul. 

Peut-être» au reste, que l'un et l'autre ont tort et raison, 
et qu'ici, comme en beaucoup d*autres matières , la vérité^ la 
raison, la justice, c'est le juste milieu. 

Ajouterai-jequeM. de Montmeyan reproche aussi à Napoléon 
d'avoir péché à Waterloo contre la stratégie et la topographie, 
et d'avoir manqué de prudence 7 Parlons tous bien bas sur 
cette tombe, messieurs ; f Europe écoute et sourit. 

Mais peu nous importe» à nous, que M . de Montmeyan se soit 
trompé ou n'ait été que sévère dans Tappréeiation des talents 
militaires de Napoléon : ce nom-là est devenu de l'histoire, et 
les noms historiques ont, avec les auteurs, un trait de ressem- 
blance frappant : 

On leur fkit leur procès avec imponité. 

* 

Nous n'avons à eiaminer ici que le mérite littéraire ou scien- 
tifique de Touvrage de M. de Montmeyan ; or , ce mérite , 
comme celui de ses Conférences sur la reliqion, me semble in- 
contestable» 

M. de Gournayi ooembre de rAcadémie delphinale 
et ancien membre de la commisaioa scientifique de 
Morëe , a adressé à cette Académie une lettre dont les 
extraits suivants font suflBisamment connaître le sujet: 

Votre cité, Messieurs, compte bien peu de monuments, et 
celui-ci (la crypte de l'église de St^Laurent, église qui fat 
jadis la cathédrale de Grenoble) est, sans contredit, l'un de 
ceux dont peut s'enorgueillir à bon droit la ville de Grenoble. 

Type élégant d'architecture byzantine, et berceau, en quel* 
que sorte, de la foi dans cette contrée, il attire en première 



99 

li^e les regards dtt M^tot ei de l'artiste. Ne ferail<-H paa 
temps, Messieurs» d'arracher à son honteox sépolcre cette 
relique des anciens jours» et de remettre en honnear cette 
crjpte où les premiers fidèles de Grenoble se sont agenonil- 

lét? 

Il serait digne , Messieurs , de rAcadémie delpfainale de 
pourvoir au plus tât i la restauration de ce monument» et do 
signaler par cette mesure honorable sa renaissance au sein 
de Totre intelligente cité. 

Qui sait» Messieurs, si les fouilles que néeessltera le déblat 

de cette crypte n'amèneront pas les plus intéressantes dée6à-t 

vertes archéologiques t Cette hypothèse est loin d'être aven- 

tnrenae, et» dans toUs les cAs» quand vous ne rendriez k la 

IvoDîère du jour qpe cet antique oratoire des Gaules» qu'ont 

ponmit, je crois» sans trop d'ambition» appeler le paUadium 

dv fimut Grenoble^ n'ohiiendriei-veus pas un* Mennobfo et bien 

ioCéreseant ré8aliat7..<.. 

Je conclus» Messsienrsi et je demande qu'il von^plaisO: f)e 
nommer dans votre sein une commission qui soit chargée de 
rédiger une demande au gouvernement , à Teffet d'obtenir 
la prompte cxhumatioti de ladite crypte et son admission 
parmi les monuments historiques Ces sortes de demandes' 
sont, vous le savez» Messieurs» favorablement accueiMies du 
pouvoir , qui est» il faut le dire» ami et protecteur des. arts ; et 
votre amour de la science et votre' patriotisme pourront éle* 
ver la voix d'une maniéré assez pressante pour qu'on fasse 
droit k votre requête. 

IJ^Acaddmie renvoie à lu prochaine séance sa dëlibë- 
raiSmi suroette proposilioti. 



; . I. / , 



flëiiMee lia 91 mare iMâ€. 



Ouvrages reçus : 
V Rêvuê agriede 



» -i • 



1Q0 

eultureeides arU de tarrandiêsemewi de Dâlêy 6^ annëe, 
n* 1 , cahier în-8* ; 

2^ Traduction en vers français de P Œdipe d Colonne 
de Sophocle, broc. in-S"*, par M. Bbrnot , professeur 
au collège de St-Mareellin; 

3" Souvenirs des dernières expéditions russes contre 
les Circassiens^ précédés d^une esquisse rapide des 
mœurs de ce peuple j broc. in-S"*, par M. Emmanuel db 
PuiA. 

Sur la proposition de M. Albert du Boys , tendante 
à faire ajouter au règlement un article ainsi conçu : 

N KÂcadémie s^informera des actes de bienfaisance 
et de dëvouement qui auront eu pour auteurs des ha* 
bitauts de Grenoble et du département de Plsère , ap- 
partenant à la classe pauvre ; elle recommandera ces 
actes honorables à rattenlion de TAcadémie française 
chaînée de décerner les prix de vertu fondés par M. de 
MontJbyon, n 

UAcadémie à décidé qu^ajant naturellement le droii 
de recommandation , il n^était pas nécessaire de Fez- 
primer par un article additionnel à son règlement* 

L'Académie a en^uit^ décl^ré.prendre en considéra- 
tion deux propositions, l'une de M. Patruet l'autre 
de M. Casimir de Ventavon : la première relative aux 
candidatures et aux élections des nouveaux membres; 
la deuxième ayant pour objet la réduction du nombre 
des membres résidants , et a nommé une commission 
pour lui faire ultérieurement un rapport sur ces pro* 
positions. 



iOI 



■< «IÉ>B» «« •«. «MWW IM* 



M. Albert da Boys a ainsi réduil et amende la pro- 
position générale qu^il avait faite précédemment rela- 
tivement aux prix de vçrtu fondés par feu M. de Mon- 
thyon : 

La femmeCarbOy qui habite Grenoble, a sueceftsiTement 
ffcaetlK, noarri et èleré quatre enfanta abandonnés par leurs 
fmats. Plusieurs bommes charilablei de notre tille ont été 
bèpfé$ de ces traits multipliés dfun dénouement obscar qui a 
oocvpéla plus grande partie de rexistence d'une Temme ré- 
éùiie elle-même à la plus extrême indigence. Ils ont cru trou- 
ver ches elle des titres au prix de vertu fondé par H. de Hon- 
(hyoo et décerné par TAcadémie française; averti par eux, déjà 
M. le préfet de Tlsére a signalé ft qui de droit noire intéressante 
compatriote. Je demande que notre Académie locale joigne ses 
recommandations à celles de Tautorité administrative, et 
qa*elle se mette ainsi en rapport, par la bienfaisance et la 
charité, avec le premier corps littéraire du royaume. 

Cette proposition est renvoyée à Fexamen d^one 
commission. 

• 

Une commission est également nomnciée pour exa-» 
miner la proposition de M. de Goomay , relative h la 
crypte de Téglise de St-Laurent. Voir ci-devant, p. 98. 

Ao nom d^une commission, M. Gantier père fait un 
rapport dans lequel il examine les titres ou les droits 
qu^aurait TAcadémie delphinale à être reconnue com- 
me Académie royale, et Fopportunité d^une demande 
à adresser au gouvernement, soit à ce sujet, soit dans 
le but d'obtenir une participation aux secours ou sub^ 



102 

veniions qui sont accordes aux acadëmies et aux so- 
ciétés littéraires oa scientifiques. 

Après avoir mehtiomië Toriglnre de PAcadéinie del- 
phinaie, qui remonte & Tannée 1 772 où elle fat fondée 
sous le nom de Sociéié littéraire\ — les lettres patentes 
du mois de mars 1 789 qui lui conférèrent le titre ÔlA- 
cdiémie delphinaie (Voir Bulletin dû t Académie^ t. 1 , 
p. 5 f 6 et 7); — la loi du 28 avril 1793 qui prononça 
la suppression de toutes les académies et sociétés littéraires 
patentées ou dotées par la cation ; — la constitutioa du 
5 fructidor an 3 qui consacra (art. 303) le droit des 
citoyens de former des sociétés libres pour concourir 
au progrès des sciences, des lettres et des arts ^ le rap- 
porteur explique que PÂcadémie delphinaie fut la pre- 
mière des sociétés savantes qui profita de leur résur- 
rection ; 

Dès le mois de floréal an 4, ceux de ses membres que n'a- 
vait pas dispersés la tourmente révolutionnaire , et de nou- 
veaux amis des sciences, des lettres et des arts, sollicitèrent 
de l'administration centrale du département de l*Isère la per- 
mission de se réunir, et lui présentèrent une nouvelle édition 
de leur règlement antérieur, avec les modifications coonnao- 
décs par les circonstances. 

Ils ne pouvaient reprendre alors leur ancien titre : d'une 
parti la constitution dé l'an 4) n'avait pas voulu repi^odoire 
cette dénomination ; d'antre part, la division nouvelle de la 
France en départements excluait le rappel d'une province. Le 
nom de société était repoussé à cause du souvenir des clubs 
populaires qui avaient si violemment concouru k l'anarcbie 
révolutionnaire : le titre de Lycée des seiences et des arts fat 
adopté. 

L'administration centrale demanda l'avis préalable de l'ad- 
ministration municipale. Celle-d répondit, le premier prairial 
an i , que la société littéraire qui demandait à se réunir mé- 
ritak rattention et la protection de l'autorité. 



103 

Le 16 do néme mois de prairiaU interYM nn arrêté de l'ad^ 
nhiistration centrale, reado en eiècatien de Tari. 303 de la 
conalhntioo de l'an 8, et le commiasaîre du directoire exécoiif 
enteada. Cet arrêté (qui n'a été rapporté qu'en partie dam Tin* 
UtMioction du BuUetin, tom. i» pag. S» est conçu en ces 
tenues: 

c GoBsidérant que les tourmentes révolotionnaires aux- 
quelles la France a été livrée ont dispersé les amia des scien- 
ces, des lettres et des arts ; que leur réunion doit être d'au- 
tant plos accueillie, qu'elle présente des points de Tne d'uti- 
lité publique , saroir : le perfeclionnement et la propagation 
des connaissances utiles è la société» et le rapprochement 
d*lMHnaies éclairés, malheureusement et trop longtemps sépa* 
ni far la diversité de leurs opinions politiques ; que l'admi- 

niitraiion doit s'empresser de seconder de tout son pouvoir 
iefonvernement qui s'occupe de réparer, autant qu'il est en 
H les ravages du vandalisme et de rendre aux arts l'intérêt 
fi'ib inspirent, l'éclat et l'utilité qu'ils répandent dans une 
république; que le but des citoyens composant le lycée dont 
Il s'agit étant de travailler au progrés des sciences , des arts 
et des lettres, à Faceroissement et à la propagation des connais* 
saaoes humaines, à ramélioration de l'instruction publique, 
ao perfectionnement de l'agriculture et des manufactures en 
général, et en particulier à tout ce qui peut tendre à l'utilité 
de ce département, ils méritent l'attention et la protection du 
gouvernement; qu'enfin le règlement du lycée contient des 
nesores sages et propres aie conduire au but qu'il se propose 
d'atteindre, 

a Arrête , 1* qu'elle approuve le but du lycée des sciences 
établi en la commune de Grenoble, et le règlement qu'il s'est 
donné ;-— y que ce règlement sera enregistré à la suite du 
procès-verbal de la présente séance et déposé au secrétariat 
du département pour y avoir recours le cas échéant; et que 
copies en seront adressées avec un extrait du présent aux mi- 
nistres de l'intérieur et de la police générale, pour être ap- 
prouvées définitivement. » 

Le ministre de la police répondit le 11 messidor suivant à 
l'administration centrale en ces termes : 

« J'ai reçu, citoyens administrateurs, avec votre lettre de 



404 

prairial dernier , copie da règlement que s'est donnô le lycée 
des arts et des sdeoees établi à Grenoble, auquel Tadmiiiistra- 
tioD centrale a donné son assentiment par votre arrêté du 15 
du même mois» et auquel vous m'invitez à donner également 
mon approbation. Je n'ai trouvé» citoyens, dans cet établisse- 
ment et dans le règlement, rien qui soit contraire à l'ordre 
public et aux lois; je désire que les etrets répondent à l'in- 
tention et aux motifs qu'annoncent ses fondateurs. Cependant 
l'administration municipale ne doit point perdre de vue cet 
établissement; elle doit veiller et je vous recommande de 
tenir la main à ce que les citoyens ainsi réunis ne s'écartent 
point du but qu'ils se sont prescrit. — Salut et fraternité. 
— Signé Cochon, a 

Indépendamment des démarches de l'administration cen- 
trale, la Société eu avait fait elle-même auprès du gouver- 
nement et avait réclamé une sanction législative. 

Le conseil des Cinq-Cents s'en occupa dans sa séance du U 
fructidor an 4, et confia au directoire exécutif le soin d'y faire 
droit. 

Le procés-Tcrbal de cette partie de la séance fat ainsi ré- 
digé : « Les membres du Lycée des sciences et arts de la com- 
mune de Grenoble» nouvellement réunis pour propager les 
lumières, implorent la protection du corps législatif, à qui ils 
demandent l'approbation d'un règlement rédigé en kl articles. 
-** Renvoyé au directoire exécutif. » 

La Société se pourvut alors par-devant le directoire exéco- 
tif, qui approuva et chargea le ministre de rinlérieur d'auto- 
riser ; ce qui eut lieu par la lettre suivante sous la date da 3 
complémentaire an 4, adressée directement aux membres da 
Lycée : 

ff Le directoire exécutif m'a transmis , citoyens , la lettre 
que TOUS lui avez écrite et le règlement que tous lui avet 
adressé. Je ne puis qu'applaudir aux motifs qui vous ont fait 
établir un Lycée des sciences et arts à Grenoble, et j'approuve 
les vues pleines de sagesse qui servent de base à Totre asso* 
ciation. Je ne doute pas que le ministre delà police générale, à 
qui vous avez sans doute fait une communication semblable, 
n'applaudisse à la réunion que vous Yenez de former. Tontes 
les parties de l'administration publique sont dcTenues amies 



105 

des sdenoes et ûe$ arts» et jo roe fais un devoir particolier de 
lenr offrir - mon lèle. — Salât et fraterohé. — Signé Bbitb* 

ZBCH. M 

Le 12 prairial an 5, le ministre des finances ècriTÎt anx ad- 
ministrateurs da département de liséré : 

c Les considérations qae méritent Tinstraction publique et 
les progrés des arts, citoyens, m*ont déterminé à approuver la 
demande d*un local que m'a Faite le commissaire du pouvoir 
eiéculif prés votre administration , par lettre du 27 Tructidor 
dernier, pour rétablissement d'un Lycée dans la commune de 
Grenoble. Je vous autorise en conséquence à afTecter provi- 
soirement à l'établissement dont il s'agit le local qui , dans la 
conmanede Grenoble, se trouvée la fois le plus commode et 
k moins dispendieux, considéré sous le rapport de Tintérét 
des^priétés nationales. --* Le ministre des finances. — Si- 
gaèRAURL. D 

En exécution de cette décision , l'administration centrale 
de risëre aceorda un local à la société dans une partie do 
palais épiscopal. 

Ainsi reconstituée sous le titre de Lycée , avec le concours 
de tons les pouvoirs de l'Etat , l'Académie delpbinale reprit 
le cours de ses travaux et révéla son existence à tous par des 
séances publiques annuelles, tenues avant l'ouverture des 
vacances et remplies par la lecture des productions les plus 
remarquables de l'année qui allait finir. 

Le consulat et l'empire ne pouvaient être que favorables à 
la société; l'Université, fille aînée des rois de France,, fut réta- 
blie par Napoléon, et M. de Fontanes, appelé aux fonctions de 
grand maître, remit de plus en plus en honneur les sciences , 
les lettres et les arts. 

Toutefois , lorsque les écoles centrales Rirent remplacées 
par les Lycées, défenses furent faites à tous établissements 
d'instruction publique de porter le nom de Lycée. L'Académie 
delpbinale dot alors prendre le nom de Société, comme elle 
l'avait voulu en l'an k. 

Les événements de 18U et de 1815 dispersèrent une se- 
conde fois les membres de l'Académie delpbinale : la faulx du 
temps les réduisit successivement à un bien petit nombre; 



406 

mais OB 1886 la Société prit une nouvelle ?ie son» Tadaiiiii»» 
tratioD municipale de M. Berriat. 

Sur la convocation de cet administrateor, aii des membres 
de la Société» résidant à Grenoble* se réunirent le 10 mtti1836 
dans une des salles de la bibliothèque publique» et, sous la pré- 
sidence du doyen d*âge, reconnurent comme vérité incontes- 
table que la Société existait encore légalement, puisque rien 
n'avait pu contribuer à la détruire, et que, conformément au 
désir exprimé par M. ternaire, il fallait aviser aux moyens de 
loi rendre une activité digne d'elle-même et delà ville qui en 
avait été le berceau. 

Le rapporteur expose ensuite coDoiment la Société 
se compléta par des élections de nouveaux meoibres, 
forma SCO bureau, revisa soa règlement, organisa 
quelques détails d'intérieur, et continua ses travaux 
{BuUeUny tom. 1*', pag. 34 et soiv.). Il rappelle les 
prix qu^elle fut appelée à décerner , en exécution du 
testament de Tabbé Grégoire {ihid.^ pag. 40, 42, 95, 
463 et suiv., 187, 188); le bulletin dont elle délibéra 
la publication en 1841, publication qui s^est continuée 
depuis avec Tactivité conciliable avec la faiblesse des 
ressources pécuniaires de la Société ; et enfin la délibé- 
ration prise le 7 juin 1844, sur Tavis d^une commis- 
sion spéciale choisie à cet effet, et par laquelle elle dé- 
clara sa résolution de reprendre son ancien titre 
d^ Académie delphtnah , titre consacré par les années , 
dans lequel elle retrouvait ses traditions y et qui était son 
véritable nom de famille {Bulletin f tom. 1, pag. 428). 

Après avoir montré, par ce qui précède, que F Aca- 
démie delphinale avait pris naissance, avait grandi et 
avait marché constamment sous Tégide deTEtat et de 
ses délégués, il fait voir, en rappelant divers docu- 
ments consignés dans V Annuaire des sociétés scienti- 
fiques et littéraires du royaume^ publié pour 1 846 en 



107 

exëentioD de Tordonnance royale du 27 jaillef 1845 , 
qoe plnsiears des sociétés savantes comprises au rang 
des sociétés royales, n^ont pas , pour être placées dans 
cette catégorie, des titres émanés de Tautorîté publi- 
que aussi positib que ceux analysés plus haut et dont 
rAcademie delphinale peut se prévaloir. Il rappelle j 
au reste, les motifs qui devraient faire jouir T Acadé- 
mie delphinale de cette distinction et ceuzquMle peut 
invoquer pour participer à la distribution du crédit 
ouvert au budget de TEtat pour encouragements à don- 
ner aux sciences, aux lettres et aux arts. 

La délibération , sur ce rapport , est renvoyée à la 
léaaee prochaine. 



S<i 



MM. Denantes, avocat; Martin , professeur au col- 
lée royal de Grenoble; Emmanuel de Pina, sont élus 
membres résidants. 

M. Charles de Pina , membre résidant, ayant quitté 
Grenoble , est mis , sur sa demande et conformément 
an règlement, au nombre des membres correspon- 
dants. 

M. Gabourd, chef de bureau au ministère de Tinté- 
rieur, est élu membre correspondant. 

Rapport lu par M. Lohis Hermenous sur un ouvrage 
de M. Emmanuel de Pina, intitulé : Souvenirs dês der- 
niêrês expédiiianê rusêês contre ho Cireasoiono. 

Le livre dont il s'agit est une œuvre de tacticien » de tou- 
riste et de littérateur. Je ne sait point tactieieo, Diea merci. 



108 

-^fort peu toariste , à idod grand regret » attacbé qoe je sois 
à la borne loute souillée d*encre d'une Tie bureaucratique ; 
et je ne suis chargé que d'un bagage littéraire excessivement 
léger, qui ne m'empêcherait nuUemcnty.je vous assure, de 
figurer avec avantage dans une course au clocher. Mais il me 
reste, pour juger une production de l'esprit, le eriierium de 
l'ignorant , je veux dire le plaisir ou l'enoui qu'on éprouve à 
la lire. Ce eriterium est un instrument aussi sûr qu'un antre» 
et c'est celui que j'emploie toujours pour juger no ouvrage 
littéraire, une tragédie, un vaudeville, un opéra même (moi 
qui n'ai jamais pu déchiffrer l'algèbre des triples-croches), uo 
tableau, un morceau de sculpture, le plaidoyer d'un avocat, 
un monument d'architecture. 

En vain, un grand géomètre, un savant du premier ordre 
(il faut avouer que c'est une bien belle inventionqa'onsavant), 
soutiennent et prouvent, par des arguments invincibles, que 
la Phèdre de Racine ne prouve rien du tout ; que le Rolland 
furieux de l'Arioste n'a pas le sens commun au point de vue 
de la logique; que l'église de la Madeleine n'est qu'un hangar 
doré; le Panthéon, un gâteau de Savoie en pierres de taille; et 
Ffr«at//M, une magnifique inutilité. — Jem'inclineavec respect, 
et je réponds : Cela peut bien étre^ fuiegue vous Vassurex; mais 
permettez, je vous prie, que moi, ignorant ^f appelle tout cela de$ 
chefs-d* œuvre , parée que mon âme éprouve la plus grande 
somme de jouissance intellectuelle qu'il soit possible de goûter, d 
lire les uns et à contempler Us autres. 

On m'engageait dernièrement à lire un célèbre roman- 
feuilleton (le Juif-errant). J'ai tenté, j'ai vu, j'ai lu, j'ai bail-* 
lé. Dès lors, j'ai jugé l'ouvrage comme aurait fait un jésuite, 
c'est-à-dire je l'ai jugé à mqrt et sans appel. 

Je ne connais rien en peinture. Je n'ai, pour ainsi dire, 
jamais touché la palette ni le pinceau. Malgré ce petit incon- 
vénient, une personne me pressait, avectoutesles cajoleries de 
l'amitié, d'écrire quelques articles de journal sur la dernière 
exposition de tableaux au Musée de Grenoble. — « « Vous n'y 
connaisse! rien, me disait-on, eh bien , tant mieux» Ce que 
vous écrirez n'aura pas le sens commun; çà dépassera toutes 
les limites de l'absurde; aussi ce sera charmant; les amateurs 
courront à vos articles, comme des patriotes de vingt ans à 



409 

ooeéneate» coniaie les députés courent k la bavette , lors- 
qo'oD discote une loi qui n'est qne d'intérêt général. » — ie 
crois , Dien me pardonne I que j'allais céder à la tentalion 
aiosi présentée sous les aïoors séduisants de la vanité , lors- 
que heorensement je vins à me rappeler qne les 9Xpa$aniê 
l'étaient pas encore morts et qu'ils étaient capables de survi- 
fR à leurs cbers-d'œuvre. liais il n*en est pas moins vrai 
qoe, dans cette circonstance^ mon lecteur l'écbappa belle. 

Je me suis donc servi de mon compas ordinaire » de mon 
tnUrium habituel, pour juger l'ouvrage de M. Emmanuel de 
Piia. Je l'ai lu avec beaucoup de plaisir et d'intérêt. Le style 
n'es a paru clair » naturel et pur. E^ récit s'avance limpide 
eomne un ruisseau qui serpente au milieu des Oeors. Des 
Tenions qui trahissent l'observateur , des pensées qui nais- 

lent les entrailles du sujet même, des descriptions topogra- 

ptifiies pleines d'intérêt pour l'amateur de voyages , des 
peiinres de mceurs saisissantes , des anecdotes bien dites» 
voilà ce que j'ai trouvé chez M. de Pina. Son livre est du pe-* 
til nombre da ceux qui réunissent les de» qualités qa^on 
ncfaerche toujours ;• i(p/aU et inHruii: mifctn'l utUe dtilci*. 

Oa n'y trouvera pas, peat^-êlre» cet esprit léger » badin , 
Mbieor et anecdotier qui caractérise certains auteurs d'tm* 
rnaUms ie vayaçes bien connus. Ceux-d ne cherchent qu'à 
Wller, soit comme acteurs, soit comme conteurs. Ils pêche- 
roDt des truites avec une serpe, vous feront manger des bif* 
teks d'ours engraissés de chair humaine dans des contrées où 
jinais les habitants n'aperçurent la trace d'un oors ; ils vous 
feront assister, si cela vous amuse , à la confession secrète de 
qoelques pauvres chartreux qui s'avoueront coupables do 
peccsdilles appartenant au domaine de la potence. 

Chez ces écrivains» tout est plaisanterie, fiction et mensonge : 
os vous raoootera des voyages qu'on u's' jamais exécutés, 
<ies aventures Impossibles, des faits arrangés pour le vaude- 
^lle. Leur livre voua a fait sourire , mais eu réalité ne vous 
* rien appris. 

Tels ne sont point les Sauvenin du Caueoêe. L'auteur n'y 
raconte que ce qu'il a observé; il peint des mœurs nouvelles, 
relëfe des erreurs historiques, et rectifie plusieurs idées fans- 
Ks on inexactes. Par exemple, il m'apprend que les Circas- 



110 

siens , ou plotôt les Teherd^eêteê, sont moboméUBS et noUe* 
ment chrétieiM» ainsi qa'on Ta cru jaaqu'ici. 

La langue des Tcherchesses n'asocnn monument littéraire; 
c'est une langue parlée et non écrite. Les grands» les chefs* 
parlent turc. 

Je n'ai vraiment trouvé , j'en demande mille pardons à la 
critique, je n'ai trouvé dans les Saumnirs du Caucase qu'un 
défaut sérieux» celui d'être trop court » reproche que le loe* 
leur adresse à peu de livres. 

On assure que certains drames, que l'on jouera prochaine- 
ment sur.unnouveau théâtre, patronné du nom de M. Alexan*' 
dreDumaset dontlacréation occupe les journaux, aoront une 
durée considérable, en dépit .d'Aristote eides trois uniêéê, et 
qu'une dame demandant au portier de sa maison si son mari 
est rentré , celui-ci répondra tout naturellement : « JVîmi , 
• madame; monsieur, en sortant, m'a chargé de vous dire qu'il 
a ne reviendra que dans quinse jours, attendu qu'il va œsoir 
a au spectacle, a 

On le sent bien, de pareils drames, quand même Us réuni- 
raient tout l'intérêt, tout le charme, tout le pathétique ima- 
ginables; quand même tous les personnagea se tueraient snr 
la scène, excepté le souffleur (ce qui est le comble de la per- 
fection du drame moderne), seraient trouvés nécessairement 
ennuyeux. Les fibres de la sensibilité humaine se fatigosnt 
bientôt, et la source des larmes est facile à tarir. 

M. de Pina est peut-être tombé dans l'excès opposé à celui 
qu'on reproche aux drames dont je viens de parler. Quand od 
est doué , comme lui, du talent d'observation » on peut aller 
hardiment; on peut laisser courir sa plttme sans craindre 
d'ennuyer le lecteur. 

Honneur donc aux jeunes hommes hardis qui quittent vo- 
lontairement une douce et honorable position dans une patrie 
qui s'appelle la Fremee , pour s'exposer aux périls de lointains 
voyages, pour étudier et nous faire connaître les lois, les 
mœurs, la vie si étrange pour nous de peuplades jusqu'ici 
fort peu connues, en travaillant aingi noblement à agrandir les 
domaines déjà si riches de la géographie et de la science ethno- 
graphique. 

Quelques lecteurs trouveront peut^^lre que lié Bmmanoel 



111 

de Pina se ncHiIreaii pao trop tuêmb : sts tendancat sont pour 
la Rassie ; ses sympathies» pour les armées do tzar : ses ean»- 
nus soot les Tores oo les tribos amies des Tores. 

Je Toaa avoue , Ifessieursy que je n'ai été ni loocbé oi 
frappé de celte considéra tioo. Je sois do nombre de ceox qoi 
pensent que le hnoui aM>sGOfite n'est, ni aossi a?eogie^ ni aossi 
csprideax» ni anssi croel que le sabre tore. Dans les régions 
do Caucase méridionaU conqoises par les armes de la Rossie» 
oo sent déjà qoelqoes brosqoea frissons do vent de la dviU* 
fstion chrétienne. 

Le loariste y vc^age presqoe librement; il y troove ooa 

certaine sécorité et peot revendiqoer ses droits. Le sort des 

tHamea a'eoDoUit ei s'améliore. Oo sait qoe la vente des 

taunes» comme esclaves» est interdite dsns la partiedelaCir* 

cmis soumise an tzar. 

ia reale. Messieurs, ne perdons pas de vue que la goerre, 
leploa graod fléao de la dvilisatioo daos les états civilisés» 
c'ett^à-dire bien constitués, hkn fartante^ est utile, est néces- 
Mire dans les corps politiques > comme les coups de lancette 
dans les corps gangrenés. Ainsi» la conquête de l'Orient par 
Alexandre produisit d'heoreox résultats. Celle de la Gaula 
par Jules César fut heureuse pour le pays conquis^ car elle 
luiapporta la civilisation romaine; elle le prépara à l'unité 
OKMiarchique et à l'unité catboliqoe, deox magoifiques unités 
plus {Nrédeuses encore pour les nations que pour leurs 
chefs. 

La conquête de l'Afrique septentrionale par la France, 
celle de l'Hindoustan et de la Chine par la Grande-Rretagne» 
auront nécessairement de grands et de précieux résultats. G!est 
la civilisation qui va visiter la barbariCf la santé qoi pénétre 
dans le corps malade, la vie qui s'infiltre dans un cadavre. 

La conquête d'une nation ignorante et barbaae, opérée par 
un penplecivilisé, me parait aussi légitime en soi que peut 
l'être la conquête religieuse d'une peuplade livrée au édite 
d'un grossier fétichisme, d'mie de ces peuplades abruties et 
déshéritées, qoi ont fait dire qoe l'homme est on singe non 
réossi* Et l'oo remarquera qoe ce sont là les seoles conqoétea 
qa\re$tent. Napoléon, ce soldat heoreox, chef de gardes pré-* 
torieooes, a po porter ses armes triomphantes dana tonte 



^ 



412 

l'Earope déjà civilisée» ei faire entendre ce lerriMe orchestre 
de bataille qu'il promenait partout, des rives da Tage à celles 
de la Moskwa, de la Baltique à la mer Rouge. Qo'est-il resté 
de ses brillantes conquêtes ? — Rien , pas même les bornes 
naturelles de la France. Napoléon avait accompli sa mission 
de météore ; il avait balayé l'orage de guaÊre^vingt-'treixe. 

Annibal a conquis TEspagne et l'Italie, et a écrasé Rome sor 
vingt champs de bataille. Qu'est-il resté de toutes ces labo- 
rieuses victoires? —- Rien, si ce n'est la gloire d'avoir appris 
à Rome à le vaincre lui-même. Annibal, comme Napoléon, et, 
comme lui , le plus grand capitaine de son siècle (quoique le 
contemporain et le vaincu de Scipioo) , n'avait pu donner aux ^ 
peuples conquis plus de bonheur et de civilisation qu'il n'en ^ 
avait trouvé. 

Il n'est rien resté , non plus , des ravages sanglants de Ti- 

mour, de Genghis^Kan , conquêtes de la barbarie sor la i 

barbarie. Tout ce qu'ont fait Alexandre de Macédoine et 
Jules César est resté après eux. L'assassinat de César sa i 
milieu du sénat, le partage des conquêtes d'Alexandre entre 
ses généraux, ne font rien à la question. La Gaule, deve- 
nue province romaine , ainsi que l'Espagne ; — Tunité de 
Tempire substituée à une exécrable oligarchie qui n'en pou- 
vait plus; — l'établissement fixe des Lagfdes en Egypte, celai 
des Scleacides en Syrie ; — la Grèce vengée et mise en état 
de ne rien craindre de la barbarie persane : voilà de grands et 
incontestables résultats. 

Je dis que la Grèce n'avait rien à craindre ; car elle n'avait 
pas encore rencontré sur son chemin le génie de Rome ,|de- 
vant lequel elle devait se mettre à genoux plus tard pour ne 
se relever /amaû. Elle n'avait à redouter que son indiscipli- 
nableamonr de l'indépendance, que sa haine instinctive de 
tout joug, qui fut toujours le fond de son caractère. Que de 
brillantes qualités inutiles dans la Grèce jadis, — et dans la 
Pologne moderne I 

Il faut donc reconnaître qu'Alexandre et César , ces deux 
conquérants voyageurs , furent les missionnaires armés de la 
civilisation , et c'est ce qui en fera toujours deux hommes à 
part. 

On remarquera que les Romains , en portant leurs armes 



113 

dans rOeciilent, firent dUparailre les idiomes de cet Occidentp 
idiomes celtique, ibérique, espagnol, brilânniqoe, calédo- 
nien , etc. , jargons de la barbarie consacrés par nul cber- 
d*(RiTre, peotrèlre même parnoUe écriture» nul alphabet* Les 
ténèbres disparaissent toujours à rapproche du soleil, — 
comme le mensonge devant la vérité , la fable devant This- 
toife, l'imposture devant la vertu , la négation devant Talfir* 
nation. 

Hais ces mêmes Romains, lorsquMb s'avancèrent vers 
rOrîent, en Grèce, en Syrie, en Egypte, ne purent faire dis-* 
psrattre le grec, langue d*ooe civilisation plus avancée; les 
vaioqueurs , au contraire, se firent les dsciples des vaincus : 
ods était naturel. 

T« ce qui précède, vous oomprendrei facilement. Mes* 
aiears, que je ne puis, en consdenee , reprocher è H. de Pina 
oserimedootje me suis montré nioi«même le hardi compli* 
ee;— à moins de faire comme certains prédicateurs decarêmt% 
qai dépensent une éloquence admirable è prêcher le jeûne 
évangélique et les saintes macérations de la pénitence , alors 
qn'une face rubiconde et un abdomen anormal donnent à 
leur parole d'anachorète le plus robuste et le plus brillant 



Une citation de l'ouvrage de M. de Pina justifiera com- 
plètement à vos yeoi, j'espère , l'éloge des qtialités qui m'ont 
paru le distinguer. Je choisis le portrait des femmes de la Cir* 
csssie...., les femmes^ ce chapitré délicieux du ccenr humain, 
qui sera toujours inépuisable, qui paraîtra toujours neuf; les 
femmes, ehex qui V esprit n'est ordinairement que le truekeman 
iueœur^ comme Ta dit M. de Salvandy avec une grâce d'ex- 
pression exquise ; — les femmes, dont le cœur est une partie 
du ciel, ajoute lord byron, mais qui, cemme le firmameni, 
change nuit et jour. 

Je vais nyainlenant laisser parler H. de Pina : 

a Les femmes (les Gircassiennes) n'assistent pas à ces jeux 
(des jeux de gymnastique militaire); efles prennent cependant 
on grand intérêt >au succès de leurs parpnts et de leurs amis ; 
car ce n'est qu'avec des trophées de victoire qu'il est possible 
de toucher le cœur d'une Gircassie/ine; et, pour elles, le 

TOM. II. 8 



114 

récit des aTentarcs andadeoses ei périlleuses remplace nos 
paroles d'atnoar. 

» Les Ctrcassiènnes sont belles ; elles oui de grands yeni , 
et de longs cbeveax noirs qu'elles tressent avec des rubans 
et laissent flotter sur les épaules. Elles ne se livreol à 
aucuns des travani de la campagne et ne s'occupent que peo 
de ceux du ménage. Leur principale occupation est de confec- 
tionner leurs vêtements et ceux de leurs époux et de leurs 
enfants; aussi, les formes parfaites dont la nature les a si 
généreusement dotées n*ont rien à souffrir des rudes exerci^ 
ces auxquels les femmes do peuple, en Europe, sont si soq- 
Tent assujetties. Un long yoile à l'asiatique que portent les 
Circassiennes les garantit de l'ardeur du solelL Leur costume 
se compose d'une courte et large tunique montaut jusqu'au 
eon , mais ouverte par devant et ne descendant qu'aux 
genoux, avec de larges pantalons blancs. Par-dessus la tuni- 
que se place une sorte de veste plus courte encore et de cou- 
leur voyante, avec des manches trés-larges et ouvertes à la 
chinoise, depuis le coude jusqu'au poignet. 

» Les jeimes filles portent sur la peau un corset de maro- 
quin qu'elles ne quittent que le jour de leur noce. C'est 
l'époux lui même qui doit le couper avec son poignard. 

a En général, dans tout TOrient, le femmes sont vendues 
plutôt qu'elles ne se marient. Quelquefois les jeunes filles, 
surtout celles des familles pauvres, sont vendues à des mar- 
chands d'esclaves, pour être transportées dans les harems de 
la Perse ou de la Turquie. Quoique ce trafic odieux soit de- 
venu beaucoup plus rare et beaucoup plus difficile dans ces 
derniers temps, attendu qu'il est interdit par les Russes, ce- 
pendant il n'est pas encore entièrement détruit; et dans la 
campagne de 1835 , des détachements russes enlevèrent uo 
convoi déjeunes filles» qui, sous la conduite de vieilles fem-' 
mes, allaient être transportées clandestinement en Turquie. 
Le général Weliaminoff les fit traiter avec beaucoup d'égards 
et de soins, et les mari^ toutes avec des sons-offieiers de Co- 
saques. 

a Un homme ne se marie donc point , chez les Circassiens, 
sll n'a les moyens d*acheter une femme. Lorsqu'il a fixé son 
dhoix, il charge son plus proche parent, ou son ami le plus 



115 

intinie, de faire la demande de la fille qu'il veut époaier. La 
dol qoe doit payer le mari étant une fois discutée et conteDue, 
00 prend jour pour la cérémonie. L*éponz rassemble ses pa- 
reota et ses amis , et les charge d*aller chercher sa future 
épouse, qui, avertie d'avance, doit se prêter à un enlèvement. 
Elle est conduite dans sa nouvelle hmille , dont toutes les 
GenuDes non mariées sont rassemblées pour la recevoir et la 
parer de aea habits de noce. Pendant ce temps , les hommes, 
léanîs entre eui, se livrent à leurs jeux et à leurs eierdces 
haUtoels, qui durent jusqu'à la nuit. Alors quelqnes-uns des 
jeones ^ns vont chercher Tépoux, qui s*est tenu à l'écart 
pendant toute la journée, et le conduisent à la maison desti- 
née su nouveau ménage, et dans laquelle déjà celle qui va 
4eveBir sa femme a été amenée par ses compagnes. Le lende* 
nia, avant le lever du soleil, le nouveau marié doit quitter 
m àabi talion pour n*y rentrer que la nuit seulement. Plu- 
anirs mois et quelquefois même une année se passent avant 
fa'il puisse se montrer en public avec sa femme. La durée de 
ce terose est fixée par Tusage des tribus et la position de# 
ourîèa. 

s Si un Circassien veut renvoyer sa femme , il faut qu'il 
puisse prouver qu'elle est coupable d'infidélité. Alors il a 
droit à la restitution de la dot qa*il a payée au moment du 
mariage. Dans le cas contraire , non-seulement il ne petit 
rien exiger , mais quelquefois il est lui-même condamné à 
donner . une indemnité avx' parents de la femme qu'il désho- 
nore, a 

M. Hermenous termine son rapport par la lecture 
de divers autres passages rdatifs aux usages, aux 
mœurs et à la vengeance des Circassiens , h leurs en- 
terrements, ainsi qu^à un trait remarquable de la per* 
fidie russe. 

Après ce rapport, PÂcadémie a entendu celui de la 
commission chargée d^examiner la proposition de 
M. Albert du Boys, relative à la femme Garbo (voir 
pag. 101). Cette commission est d^avis que cette 



118 

locales» on rapport détaillé tor la femme Carbo»de Grenoblei 
qui a sQccesftivement recoeilli qaaire enfants abandonnés, en 
leur donnant les soins d'nne tendresse tonte maternelle. 

L'Académie delpbinale» qoej*ai Thonnenr de présider, a 
pris connaissance de ces faits. Dans la pensée qoe sa recom- 
mandation pourrait être prise en considération pai* le premier 
corps littéraire do royaume , elle m*a donné la mission de 
TOUS transmettre l'estrait de la dMibération qu'elle a prise à 
ce sujet, ainsi qoe de signaler è votre attention les motifs qui 
Font déterminée dans sa démarche auprès de tous. 
< M. de Mootbyon, en fondant le prix de vertu, a pensé, avec 
raison, que ce sens exquis que vous portez. Messieurs, dans 
l'appréciation des œuvres littéraires, pouvait s'appliquer, avec 
un égal succès , k l'appréciation des bonnes et belles actions. 

En effet , ce tact indéGnissable qui juge les ouvrages inspi- 
rés par le génie, a une parenté intime avec le tact qui joge 
les œuvres inspirées par le cœur. Mais , si Ton a en raison 
d'ériger une compagnie aussi illustre que la vôtre en tribunal 
sapréme , dispensateur en dernier ressort , au nom de Is 
France, de ces prix destinés à rémunérer la vertu et le dévoue- 
ment , une Académie de province , quelque modeste et 
quelque obscure qu'elle soit, ne pourraît-elle pas réclamer, 
à cet égard , une initiative de première instance , quant aux 
actes qui se sont passés sous ses yeux? ITa-t-elle pas, dans 
son bumble spbère , toute proportion gardée , une sorte de 
compétence du même genre que la vôtre. Messieurs, pour 
peser les titres des concurrents au prix Monthyon, entre les- 
quels vous aurez à vous prononcer? 

C'est en se plaçant à ce point de vue , Messieurs, que VAca- 
démie delphinale a cru devoir appuyer la demande qui vous 
a été adressée en faveur de la femme Carbo par raulorilé 
administrative. La conduite de cette femme ne se distingue 
pas seulement par quelques-uns de ces actes de compassion 
qui naissent d'une émotion subite et passagère, elle a eu les 
caractères d'une persévérance courageuse, tendre et dévouée. 
La femme Carbo a élevé les enfants qu'elle avait recueillis il 
y a plus de quatre années , comme s'ils eussent été ses pro- 
pres enfants. Quoiqu'elle n'eût d'autre ressource pour sou- 
tenir son existence, que l'ouvrage de ses mains et le travail 



1t9 

de Jeao-BâpUste Giirbot son iMrt » qui éUit iMnoovrier » cU« 
n*eal pas an seul iostant la peosëe de se décharger du far^ 
deaa TolooUire qu'elle s'était imposé. Secondée par sou mari, 
qui s'associait spontanément à Tadoplion de deux petits êtres 
loalheoreux , elle ne songea pas à regretter des dépenses sur 
lesquelles elleaurait pu faire des économies pour sa vieillesse. 
Moas aTOos tu Tuo de ses enfsnts adopfifs, préparé par ses 
bons enseignements, profiler à merveille des leçons de nos 
frères des écoles ohrétleanes. Sous riafluence d'une société 
de patronage qui l'a mis an nombre de ses protégés» nous 
espéffooa qu'il saura être reooonaissant comme un bon fils 
pour celle que la Providence, à défaut de la nature» lui donna 
pour naëre; il la soignera dans ses vieui jours comme elle Ta 
loîgaè daas sou enfance. 

Mus il D*a pas suffi à la femme Carbo d'avoir ainsi grevé 
laaiadigcBoe d'une charge énorme qui pèsera sur son avenir: 
iljM dix on onsemois, elle n'a pas hésité à donner encoreson 
psavre foyerpour asjrleàdeux.autresenfantségalement délais- 
sés, taut il est vrai que la bonté chrétienne peut aussi pous- 
ser le courage et le dévouement jusqu'à une sorte d'excès et 
de lémèrité. 

Averties de ce nouvel acte de charité de la femme Carbo p 
des personnes bienfaisantes de Grenoble ont placé les deux 
orphelins dans des établissements publics. C'est avec regret 
que leur mère adoptive s'est décidée k les laisser aller, quoi- 
que les liens qu'elle avait contractés avec eux n'eussent pas 
été cimentés par le temps. 

Ce qui achève de caractériser la vertu de la femme Carbo, 
c'est une modestie douce et naïve qui fait qu'elle s'ignore 
elle-nséme : quand on l'interroge sur ses actes do bienfai- 
sance, elle les raconte comme des choses toutes simples , 
toutes naturelles; ce soqt de ces cœurs privilégiés dont la 
charité et la vertu semblent être Télémeot et la vie. 

Nous avons donc cru. Messieurs, devoir appeler votre in- 
térêt d'une manière toute particulière sur des actes qui réu- 
nissent à ou degré si émiuent tout ce qui constitue une haute 
▼erlu. 

Au Dom d^une cominission t M* de Gournaj Fait le 



120 

rapport suivant rdativement h la crypte de Saint- 
Laurent : 

Messieurs , 

Ainsi que tous Favez désiré » la commission chargée par 
Toas d'examiner la crypte de Tégllse de Saint-Laurent, 8*est 
rendue sur les lieux » et elle a pu se oouTaincre de Timpor- 
tance artistique de cette chapelle» qui offre t dana ses petites 
mais harmonieuses proportions, un coup d*QBil si pittoresque. 

Intacte dans ce qoi concerne Tensemble de sa construction» 
elle a sans doute beaucoup souffert» dans quelques parties, 
des ravages du temps, et surtout des atteintes d*impitojables 
vandales.... Hais» telle qn'elle est encore, on reconnaît de 
suite que, confiée aux mains d'habiles restaurateurs, elle 
pourrait offrir un aspect plein d'intérêt pour l'artiste: ses 
nombreuses colonnettes de marbre, les chapiteaux de dessins 
variés qui les couronnent; plusieurs vestiges de frises et 
d'arabesques du meilleur goût, témoignent de l'ancien relief de 
celte vénérable chapelle, et font vivement regretter an visi- 
teur l'ensevelissement de cette relique du vieux Grenoble. 

Les souvenirs augustes , d'ailleurs , qui se rattachent à ce 
vieux sanctuaire, où les Ames ferventes des premiers siècles 
sont venues déposer leurs soupirs et leurs gémissements, 
surgissent autour de vous dans cette crypte , et semblent ré* 
clamer, avec une voix grave et sévère, qu'on fasse cesser la 
profanation qui pèse depuis trop longtemps sur ce mona- 
ment. 

La commission est donc complètement d'avis. Messieurs, 
que l'Académie delphinale adresse une supplique au ministre 
de l'intérieur en faveur de la prompte exhumation et restau* 
ration de cette chapelle, et, pour arriver à ce grave résultat, 
la commission, mettant en avant les titres plus que suffisants 
qui recommandent ce monument à la sollicitude du gouver- 
nement, vous propose de demander avant tout son admission 
parmi les monuments historiques. Maintenant, abordant les 
questions positives, la commission s'est enquise des moyens 
qu'il y aurait t prendre pour relier et rattacher cette crypte à 



121 

VéfUiÊe dont elle faisait jadis partie, et dont elle est maiiiie*» 
nant séparée par uo massif de maçooaerie qot boecbe un an- 
cien passage qni , de la nef de Téglise et parallèlement an 
mor latéral de gancke» conduisait dans son vaissean. 

Yods savei probablement. Messieurs, quel est raocès actnel 
de la crypte; une porte fort basse, pratiquée dans le mor 
extérieur du couloir , do cAté des remparts , et donnant 
lor le chemin de ronde qui appartient au génie , y con- 
duit, et cette porte plongeant profondément dans le sol, est 
précédée d'un talus brusque et dangereux 1 Indépendamment 
de rinconimodité qu'il y aurait pour les Gdèies, les jours de 
■auToia temps, à se reiidre dans cette crypte par ce passage, 
sooTent contesté par le factionnaire qui garde la grille du 
dMfliin de ronde et qui ne sait pas toujours les droits réser- 
^ I la fabrique de Sâint«»Laurent sur celte entrée , on peut 

sipiiler un antre Inconvénient assez grave qui milite contre 
JèSMiiiliendu passoge actuel; ce serait celui d'exposer les jeu- 
Besfilleequi voudnient aller prier dans la crypte, aux regarda 
icmtatears et aux propos plus que légers des soldats du posie 
voisin qui est préposé à la garde de la porte de Saini* 
Laurent. 

Pour toutes cea ralsoDS , la commission a jugé convenable 
de faire communiquer la crypte, comme par le passé, avee 
l'église r elle se servirait donc de l'ancien passage dont il vient 
d'être fait mention, lequel s'ouvre probablement à quelques 
pieds en avant de la cbaire de l'église; ce serait donc sons 
l'escalier de cette cbaire. Messieurs, que la commission vous 
proposerait de pratiquer un escalier souterrain , dont l'abord 
serait défendu par une grille à hauteur d'appui , telle qu'on 
en voit dans plusiebrs églises qui possèdent des cryptes. 

Maintenant, Messieurs, la commission croit opportun de 
vous présenter des cbiffres, et de vous faire connaître à peu 
près la somme qu'elle jugerait conTenable de demander an 
ministre pour la restauration du monument en question , et 
le rétablissement de sa communication avec l'église. La com* 
mission estime que le déblai coûtera en viron deux c$nt9 francs; 
les frais de restauration des voûtes, des ftrises, des chapiteaux 
et des colonnettes dépasseront quinxeeentê francê^ car il faut 
faire la part de l'imprévu et de l'inconnu dans celte exhuma- 



122 

ikM, qui nous laissera apercevoir» selon loole apparence» bien 
d*aulres blessures failes à cet édi6ce. 

Noos pourrions donc » en y joignant les frais de carrelage, 
porter cette somme à Irott miUe firanes. Un autel en marbre 
blanc» dans le style de la chapelle» et par conséquent orné de 
sculptures byzantines» est indispensable; ei cette dépense peut 
être évaluée à milk franet : je dis un aniel de marbre blanc » 
parce que» voulani conserver une mystérieuse obscurité daos 
la crypte» qui ne devra être éclairée que par le jour douteni 
d'une petite verrière en verres de couleurs» il faut cependant 
pouvoir distinguer l'autel. 

La verrière» qui représentera» par exemple» une croix de 
feu sur un fond d*azur » pourra coûter eeiil cinquante frana. 

Reste l'escalier souterrain dont nous venons de parler» et 
qui ne coûterait pas moins de douze cents francs, et nous trou- 
vons » par conséquent » un total de dnq mille cinq cent an- 
quante francs; mais comme il se pourrait qu'une fois la crypte 
déblayée on rencontrât un sol humide et accessible aux infil- 
trations» soit des eaux de l'Isère» soit de celles qui descendent 
de la montagne» il est possible (la chose même est probable) 
que l'on soit forcé de faire un sol artificiel» avant de procéder 
A Topération du carrelage ; et cette dépense» si.elle est démon- 
trée nécessaire, fera monter jusqu'au chiffre de sixmUk 
francs les frais de restauration complète de la crypte de St- 
Laurent. 

Quoique cette somme paraisse un peu forte à la commis- 
sion» elle ne balance pas néanmoins. Messieurs» à vous enga- 
ger à la demander au ministre» afin d'arriver i la parfaite 
réintégration d'un monument dont toute ville s'honorerait» 
et qui» ainsi restauré» attirera plusd'un visiteur. 

Messieurs» une vérité qui a peut-être oontristé votre patrio- 
tisme» vous a été dite par Thumble rapporteur de votre com- 
mission» c'est que votre vMe est pauvre en monuments; c'est 
donc une raison puissante de conserver et de restaurer ceuz 
qui peuvent offrir quelque intérêL 

Dépositaires et gardiens du feu sacré dans votre ville» vous 
ne permettrez pas qu'il vienne jamais à s'éteindre» et ce serait 
un sûr moyen d'arriver à oette fin déplorable que de laisser 
tomber en ruines les vieux sanctuaires où vos pères ont prié I 



123 

Et^ en effel, Mestieors, que dirail-oo du descendant d'une 
famUle illustre qui , plein d'indifférence pour les tombes ou 
le manoir de ses ancêtres, abandonnerait les unes aux rava* 
ges du temps 9 on livrerait l'autre aux marteaux des vanda- 
les?.... Vous blâmeriez sans doute. Messieurs, la coupable 
insouciance de cet homme , et vous diriez de lui qu*il a dégé- 
néré ; eh bien , ce même reproche » ne devrait*on pas l'adres- 
ser à la Tille insouciante qui , ne tenant plus compte de son 
antiqne origine, laisserait tomber, avec les pierres de ses mo- 
anmenls, tes titres de gloire et de noblesse 1 

Encore un mot sur la crypte de Saint-Laurent : vous tons 
plaindrez peut-être. Messieurs, de Tinsuffisance et de Taridité 
ëece rapport, qu'on eût pu facilement confier à des mains 
|las habiles; et peut-être aussi vous seriez-vous attendus à 
anedeacriptiondu monument en question : nous avions prévu, 
Venienra, votre réclamation, et l'obligeance de M. Pilotnons 
a Dis à même devons satisfaire, et de remplir la lacune qu'of- 
fre évidensment ce rapport , en faisant à l'Académie delphi- 
Bale rhommage de la description détaillée que ce savant ar- 
eliéologoe a faite de la cryptedeSt-Laurent (1). Une jolie litho- 
graphie, due à l'habile crayon de M. Debelle, et reproduisant 
avec ooe parfaite exactitude l'intérieur de la crypte, complète 
les documents que tous pouvez désirer: cette notice suffira 
amplennent au ministre pour statuer en connaissance de cause 
sor votre demande; il était juste, Messieurs, de ne pas priver 
M. Pilotde la bonne part de gloire qui lui reviendra dans le 
cas on votre démarche serait couronnée du succès, et nous 
sTona voulu laisser intacts les droits que ce savant archéolo- 
gue aura acquis à la reconnaissance de Grenoble. 

UAcadëmie a^eat montrée unanimement £avorable 
aux idéea ëmiaea dana ce rapport, et, aor aa demande, 
M. Frédéric Taalier, présent à la aéance, a promis, en 
aa qualité de maire de Grenoble , qo^il ferait toutes 
les démarches et tous les efforts en son pouvoir, afin 
d^arrîver au succès du projet en question. 

Ensuite, M. Albert du Boys lit, comme complément 

(IJ Voir cette description dans 1* Albom da Daaphiné, tom. 1 , pag. 49. 



124 

de son rapport sur les ouvrages historiques, un arti- 
cle étendu, relatif à la théorie des lais patiUques de la 
monarchie française par M"* de Lëzardiëre, nouvelle 
édition , considérablement augmentée et publiée sous 
les auspices de MM. les ministres des affaires étrangè- 
res et de Tinstruction publique ( Guizot et Villemain.) 

Vers la fin du règne de Louis XY, dit M. du Boys, ooe 
jeune fille de seize ans» qui vivait au fond d'un vieux chàteaa 
du Poitou (1), entreprend un travail d'érudition gigantesque, 
à fiiire pâlir et reculer un bénédictin on un savant d'Allema- 
gne ; elle essaye d'écrire la théorie des lois politiques de l'an- 
ciennemonarchie française depuis son berceau jusqu'au xvui* 
siècle; et la voilà quittant les ouvrages et les occupations de 
son sexe, la voilà qui s'entoure de bouquins poudreux , qof 
rénnit, traduit et confronte les textes de la législation de 
l'empire romain en décadence, et ceux des lois Salique, Ri* 
poaire, Gombelle, Wisigothe, des Gapîiuiaires , des formules 
de Harculfe, etc., etc. Son père, H. de Lézardière, ae prend 
alors à regretter de lui avoir donné une éducation trop forte 
et trop virile ; il veut lui interdire ces investigations laboriea- 
ses, auxquelles elle se livre avec tonte l'ardeur que la plupart 
des jeunes personnes de son âge portent dans la dissipation et 
les plaisirs séduisants du monde... 

Mademoiselle de Lézardière se défend avec cettecbaleur que 
donne le sentiment de sa valeur personnelle et cette foi pro- 
fonde dans l'utilité et le succès du but qu'on veut atteindre. 
Jusqu'à cette époque, il n'a rien été fait de satisfaisant sur les 
lois politiques de la France; il y a eu des panégyristes et des 
avocats du pouvoir royal, de la noblesse, du clergé, dn tiers 
état, des parlements , il n'a pas existé d'historien ou de pnbH- 
ciste consciencieux qui n'ait cherché que la vérité elle-même 
dans Tétode des sources et du développement de notre droit 
public ; cet ouvrage, qui manque à la France , Mademoiselle 
de Lézardière veut le faire , elle a la noble ambition d'en do- 
ter la patrie. 

(1) Le château de la Vérie. 



425 

Ce débal domestique devait finir par un arbitrage. If. de 

Léiardière crat devoir prendre poar juge d'one vocation fti 

étrange et si intrépidemeot défendoe » an des hommes les 

plus éclairés et les plus probes de son temps, M. de Males- 

herbest qui était, en même temps, son ami intime. M. deMa- 

lesberbes ne se contenta pas de prendre personnellement con- 

aaissaoce des essais historiques de la jeune érudite ; il en 

donna oommunication au duc de Nivernais, i M. de Breqni* 

gny, au bénédictin D. Poirier. Tous admirèrent ces travaux et 

en apprécièrent l'importance. Mademoiselle de Lézardière fût 

alors autorisée et encouragée à poursuivre la lAcbe si vaste 

qoVUe s'était imposée ; ses nouveaux protecteurs mirent è sa 

fiiposition tous les livres et les monuments historiques qu'elle 

foirait désirer. 

M. Albert du Boy^ rend ensuite un compte aom- 
maire de cet important et savant ouvrage dans son mé- 
moire qui a excité constamment l'attention et IMntérét 
de TAcadémie, mais que Ton ne reproduit pas parce 
qu^il a été publié en entier dans le CarrespondanU 
tome XV, p. 734 à 747 ; en voici seulement le dernier 
paragraphe : 

Mademoiselle de Lézardière, dans sa courageuse et persévé- 
note érudition , peut être comparée à ces habiles et hardis 
pionniers qdi, écarlant«ur leur passage les ronces et lesépines, 
te font jour à travers des forêts encore mal explorées. Elle a 
frayé la voie à plus d'un de ces savants de seconde main qui 
cherchent à effacer les traces sur lesquelles ils passent. Le 
plus bel hommage qui pût lui être décerné, c'était de la faire 
connaître et d'assurer à son livre une publicité qu'il n'avait 
pas encore réellement obtenue. Son digne et respectable frère 
qui lui a survécu, H. de Lézardière, s'est chargé de ce soin pieux 
qu'a dû lui rendre bien doux le souvenir d'une tendreaffection. 
Quant à nous, nous l'en remercions publiquement au nom 
des amis des lettres et des sciences historiques, et nous som^ 
mes sûr de n'être désavoué par personne dans l'expression 
d'un pareil sentiment de sympathie et de reconnaissance* 



12G 

La séance a été terminée par un rapport de H. Dal- 
boussière sur une histoire abrégée de la vie de saint 
Bruno (par M. Albert du Bojs) avec un tableau histo- 
rique et descriptif de Pinstitution monastique qu^il a 
fondée. 

Le rapporteur, analysant à grands traits ce nouvel 
ouvrage de Tauteur de la vie de saint Hugues, rap- 
pelle que vers la fin du onzième siècle, Bruno, distin- 
gué par sa naissance, profondément versé dans les let- 
tres sacrées et profanes, célèbre par son éloquence au- 
tant que par la sainteté de sa vie, était appelé par ses 
éminentes qualités et par la voix publique au gouver- 
nement des hommes et allait être promu à Tépiscopat 
à cette époque où les princes de TEglise comptaient 
aussi parmi les princes de la terre ; que, renonçant à 
la gloire humaine qui Tattendait avec toutes ses sé- 
ductions, Bruno vint du nord de la France demander 
à saint Hugues, alors évéque de Grenoble, une retraite 
ignorée du reste des hommes , retraite qui lui fut in- 
diquée et accordée dans le désert de la grande Char- 
treuse, ainsi nommé depuis la célèbre institution mo- 
nastique qu^il y fonda. 

Après cette analyse, M. Dalboussière continue ainsi: 

Chaque année, dèsqae la belle saison a rendu possible Taccès 
des âpres solitudes de la Chartreuse aux voyageurs accourus 
de toutes les cités de la France et de TEurope , le pèlerinage 
Gomoieocey et l'on compte jusqu'à six ou huit mille visiteurs 
dans ces lieux que les exemples et les vertus d'un saint ont 
seuls rendus habitables aux enfants des hommes. 

Parmi ces étrangers, les uns viennent déposer aux portes 
do désert leurs préoccupations du monde et vivre quelques 
jours chez les pieux solitaires, de la vie purement spirituelle, 
dans le calme de la méditation et le recueillement du silence. 

Les autres sont attirés par la beauté des sites, par les u* 



127 

bleaux loor à tour gracieux et séTèree , souvent sauTages 
mais toujours pittoresques et grandioses , qu'une nature in- 
connue autre part étale avee magniGcenee aux regards élon- 

Déa. 

CelQi*cl, amant passionné des arts» accourt demander à ces 
solitudes les créations dont il animera ses toiles et que l'ima*» 
ginatioii la plus féconde ne lui donnerait quimparîallement. 

Celui-là, épris de l'étude de Tiiistoire naturelle, vient leur 
ravir lu plante qui manquait à son berUer ou Finsecte qui hit 
défaut dans. ses collections. 

Le plus grand nombre peut-être ne vient y cbercher au- 
trecbme que les distractions d'une vie ennuyée et inutile et 
l'en emporta que le puéril plaisir d'une vaine curiosité, 

k ces visiteurs si variés, si divers de convictions, de goAts, 
ée lendances, il a manqué jusqu'à ce jour un livre qui donnât 
situraclion à leurs exigdBoes multiples; le Kvrcde M. du Boys 
remplit merveilleusement cette lacune. A tous il donne une 
iofSsante connaissance de la vie du saint fondateur des cbar* 
treox et de son institut ; mais s'il se fait le biographe de saint 
Bruno, s'il met sous nos yêox le tableau historique de son 
monastère, il le fait en écrivain véridique et sincère, et il sait 
aussi échaofTer son récit et colorer sos narrations lorsqu'il 
rencontre sous sa plume ces pieuses légendes que la tradition 
a transmises aux croyances de nos pères et qu'elle recom- 
mande à nos respects* 

Il offre ensuite à chaque intelligence l'élément qu'elle re- 
cherche, le plus spécialement approprié à ses goûts ou au 
motif qui Ta attirée au milieu de ces trésors si variés de la na- 
ture. 

11 accompagne le touriste depuis le villagedeSt-Laurent-dn* 
Pontjusque dans la vaste étendue do désert, il lui signale les 
aspects les plus admirables des liepx qu'il parcourt ou ceux 
qui se distinguent sous le rapport de l'archéologie ou de 1* his- 
toire, n ouvre au lecteur les portes du monastère, lui en 
fait visiter les cloîtres, les chapelles, la bibliothèque, les cel- 
lules; il le fait assister à l'austère solennité des offices de la 
nuit, il le rend le témoin des pieuses pratiques des moines, 
l'admirateur surpris de la sévérité de leur règle ; il le con- 
duit aux chapelles extérieures de wint Bruno et de Noire*- 



128 

Dame : de tons les obtetd dif nés d'appeler l'atteotion, d'orner 
llDtelligence oo d'éclairer le eœvr, rien n'est oublié. 

Il dirige le pinceau ou le crayon de l'artiate snr les scènes 
qui devront décorer son albam» il Ini donne l'eiplication des 
tableaux coinposant la vie de saint Bruno par Lesneur» dont 
les copies remarquables sont an monastère 

Mais l'auteur n'a pas pris la plume pour le seol plaisir d'a- 
muser les loisirs ou d'appeler les distractions du voyageur 
sur desétodes d'une otiliîë relative plus ou moins grande Jl 
nous a paru s'être proposé et il a atteint un but pins élevé : 
son livre est semé de réflexions prorondément senties et bien 
«primées, pleines d*une douce et saine philosophie , qui pé*- 
nètrent le lecteur et vont à l'adreese de tous» même à leur 
insu. 

Tel est ce livre. Messieurs, dans lequel nous avons remar- 
qué le style qui distingue la vie de fcint Hugues et ce talent 
descriptif qui nous a rappelé la vivacité et le coloris des pages 
de V Album du Vwarais. 



Ouvrages reçus : 

1 Histoire de la révolution et de t empire , par M* 
Âtuédée GabourDi tome premier in-8^, 

2"* De t origine^ de la forme et de Feeprit des jug^ 
mente rendus au moyen dge contre les animaux , par 
M. Léon MÉiffABRBA, brochure in^^S^. 

d"" Résumé de Phùtoire des Croisades^ par M. Roux- 
Ferrand, membre correspondant, brochure in-8*. 

4* Des sentiments moraux et des passions humaines 
au point de vue chrétien^ par le méme^ brochure in-S"*. 

Au nom d^une commission dont il fait partie* M. 
Félix Crozet lit un rapport dans lequel il rend compte 
des travaux les plus remarquables de rAcadémie des 



129 

BÔenetB morales et politiques pendant les années 1 844 
et 1845, en ce qui concerne spécialement la partie his- 
torique. 

Il fait remarquer que parmi les travaux de cette 
Académie on trouve des rapports fort intéressants sur 
diverses questions d^économie sociale, telles que le re* 
boisement des montagnes , le régime pénitentiaire, 
rîDtervention de TEtat dans les rapports industriels , 
llnfluence des formes et des dimensions de la culture 
de réconomie sociale. Mais ces matières étant hors des 
limites de son sujet, il arrive rapidement aux travaux 
lûstoriqaes de TÂcadémie, au nombre desquels il si- 
gnale successivement un mémoire de M. Bernât St- 
Piiz/ur rinierpréiaiian de la lai des Douze- Tables] une 
iûknre du prêt à intérêt par M. Troplong ; un mé- 
moire de H. Charles Giraud sur le régime municipal 
et sur les impots dans les Gaules sous les Romains ; une 
hidoire de la famille^ par M. Franck; un rapport de 
M. Charles Giraud sur f histoire et la théorie de la pro- 
cédure criminelle^ par M. FausUn Hélie. 

La science profonde» dit le rapporteur, avec laquelle chacun 
deces ouvragesest traité, me fait regretter de ne pouvoir vous 
tes Taira connaître dès à présent. Mais j*ai dû consacrer le peu 
de temps dont j'ai pu disposer à l'analyse d*une œnvredu plus 
liaai intérêt » je veoi parler du rapport de H. Amédée Thierry 
sar un concours ralalîf à Thistoira des Etats généraui en 
France depuis 1302 jusqu'à 1614. 

L'Académie avait agrandi le sujet en posant philosophi- 
quement le problème et traçant d'avance la méthode. Elle de- 
mandait l'histoire sommaire des Etats généraux» les motifs de 
leur convocation, la nature de leur composition » le mode de 
leurs délibérations, l'étendue de leurs pouvoirs. Elle exigeait 
en outre un examen comparatif des Etats généraux de France 
et des parlements d'Angleterre. 

Le rapport de M. Thierry, qui contient l'examen analytique 

T. II. 9 



130 

et criliqae de deux mémoires dont l'on (dû à M. Ralhery, aTO- 
cat à la Coar royale de Paria) a été cooroDoé, et l'autre, jugé 
digne d'une mention honorable, m'a paru si rempli d'intérêt, 
soit par l'importance des questions qui y sont traitées, soit par 
le talent supérieur avec lequel le savant rapporteur les a ré- 
sumées, que j'ai cru devoir en reproduire les détailsavec quel- 
•que étendue, certain néanmoins d'en affaiblir les tableaux par 
«ne analyse incomplète* 

Ici M. Crozet résume le rapport de H. Thierry et en 
reproduit les principaux passages. — Ce rapport a été 
publié dans la Revue de lépelaiian du mois d^août 
4844. 

H. Ducoin a lu ensuite un rapport sur le tome pre- 
mier des Mémoires de la société archéologique de Toi^ 
•raine^ tome publié en 1842. 

Voici quelques traits ou fragments de ce rapport : 

La société archéologique de Touraine fut fondée en 1840, 
-dans la ville de Tours. Elle a pour but spécial, comme l'indiqoe 
le titre qu'elle a choisi, les connaissances d'archéologie, l'é- 
tude et la recherche des richesses monumentales et numisma- 
tiques de la Touraine, en un mot, l'histoire de cette province 
sous le rapport des personnes et des choses. Elle possède une 
bibliothèque, un cabinet de médailles et d'antiquités. Sa compo- 
sition est de cinquante membres titulaires et d'un nombre il- 
limité de membres honoraires et correspondants. 

Sur la liste des membres honoraires, on lit des noms celé- 
bres en Europe, tels que ceux de MM. Guizot , Villemain, 
Raoul-Rochette, Mérimée, etc. 

Un nom bien cher pour nous , et qui maintenant éveilla 
dans nos cœurs tanide regrets douloureux, celui de AI. Ber- 
riat Saint-Prix père , figurait sur le iabiean des membres 
correspondants. 

Le volume dont je dois m'occuper contient un assez grand 
nombre de mémoires ou de notices par des membres titulaires 
Ml autres; tels son t ceux de M. Le Sourd sur la forêt de Loches; 



431 

de M. de Soardeval sur la reine Clotilde ; sar les monumento 
eeliiqoet, par M. Boaratsè; sarFéglise niétropolitaioe de 
Toors, par H. Mancean; sur d'aotre* églises de la même cité, 
par MM. Rabion et Boarassé ; sar des mémoires du xui' 
siècle, par M. Cartier, etc. 

Dans ces différents opascales, on remarque une érudition 
consctencieose, nne fonle de détails qui ne peuvent être que 
ie rrnit de judicieuses et patientes recherches 

S'il faut en croire les recherches et les raisonnements de M. 
de Soardeval, la célèbre épouse du 1" Clovis devrait être appe- 
lée non Clotilde, mais Rothilde. Cela peut bien être, mais Cloiilde 
est passée en chose jugée invinciblement, de l'aveu même de 
M. de Soardeval, et désormais , sauf une minorité presque 
ÎBperceptiMe dans la France entière, on continuera de ne pas 
liai écrire, imprimer ou graver Rothilde que Bayart et Vo^ 
tÊMsm» L'asage a prononcé, et, en fait de langage, il est nn 
Bioaarqae absolu, tout-puissant, même quand il a contre lui 
droit et raison. 

Le pape saint Grégoire, introduisit , dans le plain-chant , 
des améliorations si importantes, que l'ensemble du système 
a reçu et conservé le nom de chant Grégorien. Cette digne et 
belle réforme fut généralement adoptée dans 1* Occident. 
Cbarlemagne fit venir des chanteurs romains, qu'il mit à la 
léte des écoles établies par lui à Metz, i Soissons, à Orléans» 
à Cambrai, à Dijon, à Paris. Il attacha à sa cour une école et 
une chapelle, où lui-même et sa famille chantaient avec assi- 
duité. Nul n*était admis dans son palais, à moins de connaître 
le plain-chant, le chant grégorien, qui prit ainsi, grâce aux 
prescriptions impériales et à l'eiemple du monarque, un im- 
mense développement , ce qui le rendit populaire en quelque 
sorte. 

Mais, nonobstant tous ces soins, Charles le Grand ne put 
empêcher le chant de s'altérer. Journellement des discussions 
s'élevaient entre les chantres français et les chantres romains. 
▲ ce sujet, rappelons une anecdote assez remarquable. Un 
joor Charles, témoin d*nne des querelles dont je viens de par- 
ler, dit à ses chantres : « Déclarez-nous quelle est l'eau la plus 
pare et la meilleure ; celle qu'on prend à la source vive d'une 
fontaine ou celle des rigoles qui n'en découlent que de loin.j» 



132 

ToQS les chantres répondirent qae Tesa de la source était b 
pins pnre , et qae celle des rigoles Tétait d'autant moins 
qu'elle Yenaitde pins loin, c Remontez donc , reprit le mo- 
narque, à la fontaine de saint Grégoire» dont le chant a été 
éYÎdemment corrompu. » Parmi les jugements équitablement 
ingénieux que nous offre l'histoire, celui-d ne mérite-t*il pas 
qu'on lui décerne un rang?..... 

Le moine Hucbald de Saint-Amand a composé des traités 
sur la musique, alors bornée en quelque façon aux chants d*é- 
f^lise. Ces traités appartiennent à la fin du ix* siècle et av 
commencement du x*. Ce religieux était, on l'affirme, no 
îles hommes les plus savants de son époque. 

Je suis très-éloîgné de contester les connaissances du moine 
de Saint-Amand; mais qu'il me soit permis dedter un fait dont 
le recueil qui m'occupe ne dit rien» et qui prouve que le bon 
religieux a, du moins une fois, employé peu utilement son 
habile savoir. 

Hucbald (dont le nom signifie, dit-on, Hugues le Chauve) 
composa, sous le règne de Charles le Chauve , un poème en 
rhonneur des chauves ; ce n'est rien encore, chacun est maî- 
tre de se choisir un sujet; mais le poème, qu'on n'a pas perdu 
et qui est en hexamètres latins, ne renferme que des mots com- 
mençant tous par la lettre C, afin de rendre mieux homma- 
ge à l'adjectif Cahms. Qu'on se figure un livre bâti de la sorte 
et ou ne se trouvent que des vers du genre de celui-d : 

Carmina elaritimœ a^lvU eaMaU Cawmmm. 

Pardon, Hessienrs, si je me suis abandonnée cette digression 
de quelques instants ; mais j'ai pensé que je ne devais pas lais- 
ser échapper l'occasion de signaler ici l'une des plus remar- 
quables ntêgœ dUflicUei que se soit permises la littérature... 



fl^mae 4ia S Jmlltoe nmâM. 

Ouvrages reçus : 

1^ Hiêioire de la révotuUon ei de t empire^ par M« 
Amédée Gabouro, tome 2, in-8%* 



133 

20 DiêêêriaÈùm sur la gens et U droii dé genHUié 
chez les Romaine , par M. Quinon , membre i^idant, 

brochure in-S"*; 

30 Vœux ëmis par le congrès central d^agricultnre , 
dans sa session de 1 846; brochure in-8* ; 

hP Œuvres complètes éC Henry Beyle (deux premiers 
Folumes renfermant deux romans : Le rouge et le noir^ 
La chartreuse de Parme) ; grand in-1 8; 

5* Considérations sur les affections fébriles ou mala^ 

Ues aiguësj par M. Lbroy, membre résidant, mémoire 

ffistinguë au concours pour le grand prix de médecine 

pnvposë en 1 832 , par TÂcadémie des sciences ; bro- 

choie iii-8''; 

6* De quelles nouveaux caractères propres à distÙP^ 
pter les taches arsenicales et les taches antimoniales, par 
le même; brochure in-8''. 

M. Ducoin a |qb un rapport sur Vj^ncienne Chroni- 
que de Vienne, par feu M. Mermet ; en voici le début : 



M. Mermet n'est plus, et la dette qu*il fallait lai payer ne 
peut roalntenant qa'étre déposée sor sa tombe ; que faire? Ne 
rîea dire de son dernier oovrage , puisque Tanteur est dans 
rîmpossibilité de me lire? Cette idée ne saurait un instant 
rester dans mon esprit ; un pareil silence , en Yérité, serait 
une omission blAmable, j'ai presque dit une coupable négli- 
gence. Non, au contraire, le rapport que je vais soumettre à 
l'Académie est rédigé comme si H. Hermet vivait encore, 
comme s'il assistait à notre séance ; je ne changerai pas un 
mot à ce que ma plume a écrit sur lui de son vivant, et puis* 
sé-je par U éprouver et causer quelques instants d'une heu* 
reuse et consolante illusion I 

Messieurs, 

Un vers pentamètre d'Ovide peut, et doit être, dans son ac- 
ception la jilus stricte, l'objet d'une application honorable en 



134 

ftvear de M. Mermei , l'an des membres correspondants de 
l'Académie Selpbinale : 

Si pliw cf I patrim faeia rêfinrê ki5or. 

En effet 9 H. Hermet consacre ses investigations actires» 
éclairées, ses veilles utilement laborieuses, à Vienne, sa ville 
natale; là est son séjour, là est aussi le terrain qu'il explore à 
la lueur du flambeau de l'histoire. Si chaque cité de notre 
royaume possédait un homme des mêmes goûts et de la même 
érudition, assurément le passé de la France serait mieux 
connu, et bien des voiles en seraient soulevés. 

Fidèle à son caractère vraiment patriotique, H. Hermet, 
vers la fin de Van dernier, a publié son Ancienne Chronique de 
Vienne, sur laquelle, d'après vos intentions, j'ai l'honneur de 
vous soumettre un rapport. 

Son livre, qui renferme plus de 220 pages (format in- 12), 
est une )inalyse d'un grand nombre de pièces authentiques 
pouvant servir à la rédaction de l'histoire de Tienne. Il jettera 
du jour sur cette histoire, surtout à dater de Louis XI. 

Antres fragments du rapport de M. Dacoin : 

M. Hermet nous parle des nuiyanckee; c'est le nom qu'on 
donne à Vienne aux gentilles petites fillettes que, durant le mois 
de mai, on y faisait trôner dans les rues chaque dimanche, et 
dont les compagnes percevaient , on, pour mieux dire , quê- 
taient des imp6ts non ruineux, établis par l'usage, sur les 
passants. Je remarquerai que Grenoble aussi a eu, même pos- 
sède encore un peu ses mayanches , mais sous une autre dé- 
nomination: on les y appelle des reines de mai, nom qui, sous 
le régime républicain, fut forcé de se masquer; je me souviens 
qu'alors les quêteuses enfantines employaient cette formule 
humblement ampoulée : Citoyen, donne quelque chose pour 
la Déesse. 

C'est à un évêque de Vienne, saint Hamert , que la reli* 
gion catholique doit l'une de ses plus anciennes et, je ne 
crains pas de l'ajouter, l'une de ses plus touchantes proces- 
sions, celle des Rogations, si parfaitement retracée par la plii'-. 



135 

ne, oa platAt par le pinceaa de M. de ChàteaobriaDd. Saint 
M amert vivait aa V« siècle de Tère chrétienne. 

Sans doate le point de fait, que je viens de rapporter diaprés 
M. Mermet, était déjà fort connu, mais en voici un que nous 
lai devons et qui l'est beaucoup moins : « C'est par erreur que 
des aateors ont écrit que la fête du Saint-Sacrement avait été 
iasUtoée à Vienne lors de la tenue du célèbre concile de 131 i- 
131S. Les processions, qui sont une suite de cette fête, avaient 
dé établies le 3 septembre 1364 par le pape Urbain lY . Le 
eoDcile de Vienne ne fit que maintenir cette institution , qui 
datait de près de cinquante aos > 

Le 30 novembre 1600, Marie de Médicis , nouvelle épouse 
d'Henri I V, venue de Toscane en France, arriva dans Vienne; 
elle fit son entrée solennelle le 3 décembre suivant & Lyoji, 

oi le roi Henri IV, malgré sa galanterie historique et pro- 

vertiale, n'arriva que le 9. 

A Lyon» un ^îeur Thomé eut le courage de débiter devant 
h nouvelle reine de France cet amphigouri pompeux et gra- 
ve: c Madame, la conjonction de la lune avec le soleil forme 
a l'éctipse , obscurcissement de l'univers. Vous , madame , 
» jointe avec ce grand soleil de tous les princes de ce monde, 
« par état différent , rendez à la France sa première splen- 
B deor» et ne lui reste, pour comble de ses félicités , que de 

• cueillir les fruits des lis entés, seul antidote et préservatif 
■ de nos maux à venir. Dieu en hâte l'heure et nous conserve 
i ces astres jumeaux i a 

Rendons grâce au ciel. Messieurs, de ce que ces mots ont 
été prononcés à Lyon le 3 décembre, et non à Vienne le 30 no- 
vembre ; ce qui nous permet de dire : Au moine cette haran-^ 
gue n*e$t pas dauphinotee: mais il faut convenir que le Dan- 
pbiaé l'a échappé belle 

Voici une observation qui, je crois, appartient en entier à 
H. Mermet, et qui me semble fort remarquable : «r 11 y a ton- 
4 jours en une sorte de fatalité attachée aux souverains qui, 
» en France, ont porté le nom d'Henri : Henri premier mon- 
» rut à Paris le vingt-neuf août 1060, empoisonné, selon les 
» nos, victime, selon les autres, d'un remède administré mal 

• à propos ; ce qui se ressemble assez. Henri II mourut k Pa- 
» ris le 10 juillet 1&S9, d'un coup de lance que lui porta in- 



136 

D volontairement Hontgommery , dans un (oarnoia. Henri 
III fat assassiné par Jacques Clément , dominicain, le 31 
9 juillet 1589, et mourut le lendemain. Enfin, Henri IV fui 
o assassiné par Ravaillac le ik mai 1610, et mourut le même 
» jour, a 

L*ez-reine de Suède, Christine, après son abdication, enl 
l'occasion de passer par Vienne : c*est l'académicien Pierre de 
Boissa t qui fut chargé de l' j complimenter ; mais Torateur , 
au lieu d'encens ou de galanteries, se mit à prononcer nne 
espèce d'homélie sur les jugements de Dieu et sur le mépris 
du monde. Voilà que la souveraine s'indigna et ne Youlut pins 
admettre l'orateur en sa présence ; ce fut un véritable noa 
erai hii locuê mis en action. 

Le rapport de M. Dacoin s'est terminé de la ma* 
nière suirante : 

Ma tAche est finie. Messieurs, et je puis affirmer qu'elle a 
été pour moi fort agréable. J'ai cité beaucoup, j'aurais pu citer 
dix fois davantage; Vl^Qtenr m'avait mis dans l'embarras du 
choix : aussi n'ai-je presque pas choisi. 

Répétons, en finissant, l'expression de mon regret: H. 
Mermet ne pourra me lire ici-bas; mais toutefois je fais baule- 
ment et de bon cœur profession de croire que la mort ne tae 
pas l'homme tout entier. De cette opinion consolante à celle 
d'espérer que du ciel l'homme regarde parfois la terre, il n'y 
a qu'un pas, et ce pas, j'aime souvent à le franchir. 

M. Fauché-Prunelle continue la communication des 
documents historiques contenus dans le Liure du Roy. 

Après avoir rappelé quMl a déjà entr.etena PÂcadé* 
mie du voyage et de plusieurs circonstances du séjour 
de Catherine de Médicisà Grenoble en 1579, notam- 
ment des négociations entamées avec les protestants 
pour la pacification du Dauphiné et d^un traité de ré- 
conciliation conclu en sa présence, il fait connaître 
quelques actes ou traités postérieurs, relatifs à ces né- 
gociations, mais qui , n^ayant jamais été stipulés ni 



137 

aécotës de bonne foi par ancan parti, n^ont abouti 
qu^à qnelqnes courtes suspensions d^hostilitës. 

Catherine avait reçu à Grenoble la visite du duc de 
Savoie; il parait que celui-ci Taurait engagée à venir 
à son tour dans ses états t car, en quittant cette ville» 
elle se rendit à Montluel , dans le Bugej, qui appar- 
(enail alors au duc. 

Pendant son séjour à Montluel, Catherine reçut une 
députation de plusieurs chefs protestants du Dauphiné, 
qui venaient continuer les n^ociations pour la paix ; 
mais elle ne voulut fidre avec eux qu^un accord pn>- 
^ire 8ur quelques points seulement, en les ren- 
foyant au roi pour statuer sur leurs prétentions , et 
die exigea d^eux une suspension d^hostilités jusqu^à 
cette époque. 

Il intervint en conséquence, le 20 octobre 1 579, à 
Montluel en Bresse, entre Catherine, assistée du duc 
de Savoie et du conseil privé du roi de France, d^une 
part, et les députés protestants, diantre part, un traité 
provisoire par lequel la reine-mère renvoyait ou fei- 
gnait de renvoyer à la décision du roi les réclamations 
de ces députés. 

Voici le texte de ce traité : 

Le mardy viogtiesme d'octobre. Tan mil cinq centz soysante 
dix neuf, la royae mère du roy estant à Montluel en Bresse , 
adsistée de mons' le doc de Saooye et des princes S^' du con* 
seiih priuédn roy son fils, estant près d'icelle, sa magesté 
ayant faict venir dauant elle les S" de GagI, du Haz, de 
CcMnps , de Permis et du Poyet, les conseilhiers Destables et 
Callignon , deppntés par les gentilshommes et aultres de la 
religion prélbendue refformèe do pays du Danphiné, apprés 
leur anoyr emplement desdoit les raisons ponr lesquelles elle 
ne poQuoyt leur accorder le contenu au coyer des articles 



138 

par ealx présentés » en ce qn'ili sont confrères on excédant 
l'édict dernier de passiffication et article» décrectz et de la 
conféranœ de Nérac, ensemble de ce qai auoyt ci daoant esté 
accordé ansd de la religion esd pays da Daolphiné, tant par 
lad. dame royne qae despays par le roy| à la ponrsnyte dad 
Gallignon leur deppoté , a esté adaizé, résoin et aresté que 
lesd. de la religion dnd. pays eoooyeront deux on troys de 
leurs deppntés de vers le roy, et que» pour cest efTaict, ce ren- 
dront au plustost auprès de lad. dame royne pour ce tronner 
en son arrinée à la cour k présenter leurs susd. causes de 
leurs articles an roy, afin que sa magesté leur y pouruoye, 
et cependant lesd. deppntés ont promis de bonne foy que delà 
part de ceulx de lad. relligion cesseront touz actes d'hostillîté, 
impositions et contributions, péages et toutes aultres leuées 
et oenllectes de deniers, yinres et monitions de quelque sorte- 
et nature que ce soyent, ensemble toutes vaqueries, cornées et 
aultres charges quelconques que ce soient par lesd* de la reli- 
gion prétbendne refformée, comme aussy lad. dame Tenltet 
commande que tous actes d*hostillitté et aultres contreuen- 
tiona aud. édict cesseront du cousté desd. catholicqnes; que au 
plustost lesd. de la religion feront Tuyder toutes garnysons 
et mettront en plaine liberté, pour demeurer en Testai qu'il' 
est porté par led. édict de passiffication, tontes les villes,, 
bourgs, bourgades , places, chasteaux et lieux par eux deste- 
nus, et néantmoingz pour le reguard des Tilles et chasteaux 
de Gap, Die, Lamure, Linron , Chasteauneuf, de Mazan, Pon- 
tays et le Pont du Royans, d*anllant qu'il n*a plen à lad. dame 
royne leur en accorder la garde pour six moys, oultre cel- 
les de Serres et Nyons, suyuant ce qu'ils ont justement re- 
quis par leursd. articles, à cause de quoy ont supplié sa ma- 
gesté leur permettre s'en rettirer an roy. Lad. dame a ordon« 
né que cependant, pour l'entretenement des garnysons desd. 
sept places, durant nng moys, ensemble de celles desd. lieux 
de Serres et Nyons, la somme de mil septcentz trente troys 
escus nng tiers sera payée à celluy que par eulx cera nommé, 
à condiction toutesfoys que les esclésiatiques et tous aultres 
catboUicques rentreront en leurs maisons esd. Tilles sans 
qu'ilz en puyssent estre aulcunement non plus que partout 
ailleurs enpécbés ne monUestés en leurs personnes et biens» 



139 

Djr parellement aa seroloe dioin de It religioo catholicqae , 
appostoUcque et ronmejne, et a ses nos mons' de Bellegar- 
de marchai de Fraoce est commis sayuant le poouoyr à loy 
anooyé par le roy poor reiécution dud. édict, aa moyen de 
qooy sera aa sarpïas lad. proaioce deschargée des garny- 
soDSy tontes aollres Tilles, cbasteaaz et lieux qa*il Terra en 
debuoyr estre deschargés aTec la sareté da bien da seraice 
du roy el soallagement d*icelle; sera en ooltre démantellés 
œoli des cbasteaaz et lieax apartenantz aa roy qui seront 
parle moyen desnsd. dellayssés par cealx de lad. relligion, 
eomme aussy seront deschargés des garnysons et démantellés 
tons les aaltres lieox qae pour les mesmes considérations 
Tcrraestreà fère led. seigneur maréchal» lequel a requis lad. 
daae royne commander, comme elle a faict, aux seigneurs de 
Maigiron, lieutenant général du roy au gouruernement dud. 
|ajs dn Daulpbiné, en l'absance de monseigneur le prince 
ÔtalphiD, et d'Aultefort premier précident en la cour de par- 
kaient de Grenoble couTocquera au conseilh priué de sa ma- 
gttté de Tadsister en ce qu'il eschera h l'exécution de ce que 
dessus pour fère ce qu'il leur sera ordonné par luy. Ensy si- 
gné PInarl. 

La royne mère du roy» s'asurant de la grande affession et 
fidellité que monseigneur de Bellegarde marchai de France 
a au bien du seruice du roy son filz, considérant aussy qu'il a 
desjà pouaoyr dud. seigneur roy pour l'exécution et establis- 
sement de l'édict dernier de passiffication en la prouince de 
Daulphiné, elle lui a commis et ordonné la charge de Texé-^ 
cutioo et entretènement de tout le contenu en la ^usd. résol- 
Inliooy et ainsy qu'il est porté par ycelle. Catherine. Ensy si- 
gné et contresigné au bas» Pinard. 

GoUationné à son original par moy secreytaire de mond. 
seigneur le marchai » Charretier. Et plus bas» collationné sur 
l'original par moy secreytaire dnd. seigneur deMaugiron, si- 
gné Morard. 

M. Fauché, en communiquant cette pièce, fait ob- 
server que ce renvoi lui parait n^étre qu^un moyen 
dilatoire, qu^on subterfuge de Catherine, sinon un 



uo 

fus indirect et immédiat , car elle a soin d^expliquer 
que ces rëclamalions sont contraires au dernier édit de 
pacification ainsi qu^à la conférence de Nérac , et de 
recommander que les députés Pattendent à Paris et se 
rendent auprès d^elIe aussitôt après son arrivée, pour 
soumettre leurs articles an roi, ce qui semble indiquer 
qu^elle voulait que rien ne se fit sans elle avant son re- 
tour pour pouvoir diriger ou dicter la décision royale, 
car elle était en réalité plus reine que le roi son fils; 
et ce qui démontre encore qu^elle régnait plutôt que 
ce dernier, c^est que cet afete prouve que, dans son 
voyage, elle s^était fait suivre du conseil privé du roi, 
au lieu de le laisser avec ce prince, qui aurait conserré 
son conseil auprès de lui, s^il eût réellement gouverné 
lui-même. 

D'après une clause finale de cet accord provisoire, 
l'exécution eu est confiée par Catherine au maréchal 
de Bellegarde, qu^elle dit avoir été chargé par le roi 
de Texécntion de Tédit de pacification dans la province 
du Dauphiné. 

En conséquence, le 4 du mois de novembre suivant, 
au Honestier-de-Clermont, ce maréchal fit avec Lesdi- 
guières et plusieurs antres chefii protestants, en pré- 
sence de Maugiron lieutenant général, des présidents 
du parlement et de la chambre des comptes, du pro- 
cureur des états de la province , et du commis de ces 
états pour la noblesse, un traité que les historiens 
dauphinois ne font que mentionner , et dont le livre 
du roi contient une copie textuelle et entière en ces 
termes : 

Roger» seigoeor de Bellegarde, maréchal de France » gon- 
uerneur et lieutenant général pour le roy en ses pays de là 
les montz et commandant générallement pour son sernice et 



U1 

MliblMMmeBl de la paix en ses proainoes de Danlphinë, Pro- 
maee» Lyonnois, ForeU» Beaojoaloys, baalt et bas Auaer- 
goe, à loas cealx qui ces présentes verront saint : scauoyr 
hysons que procédant à Texécnlion de l'arest et ordonnence 
de la royne mère de sa magesté donnée à Montluel en Bresse 
le fingtiesme jour dn moys d'octobre dernier passé entre les 
deppotés des snbjecti de sad. magesté de la dicte pronince de 
Dtaipbioé, tant de l'une que de l'aaltre religion» dont la 
coppie deobnement coUationnée est cy atacbée sonbs nostre 
cachet, ec noas estant à ces fins acbeminé en jcelle pronince 
aaoBs» aoecradnis et adsistance des seigneurs de Uangiron , 
lieotenant général de sad. magesté an gonnernement dnd. 
psys; d'Âaltefort et de Pressins, premier, segond présidents 
4e U ooar de parlement; de Pionnier, présidant de la cbambre 
des comptes de Grenoble, présent! et appelles le baron de 
Sialttac, commis des estatz pour la noblesse ; le sienr de 
Aingaiidières, procureur desd. estatz ; le seigneur Desdi- 
gnières et plusieurs aultres seigneurs et gentilzhommes fay* 
»Dt profession de la religion réformée, et jcenlx sur ce den- 
buement onys et tout ce qu'ilz nous auroyent youIIu dire et 
remonatrer, ordonné et ordonnons ce que s'ensuyt : 

Que , snyuant led. arest, ceux des églises réformées en- 
Doyeront promptement deulx d'entre enlx qu'ilz ont eslns 
fers le roy luy représenter leurs supplications et requestes 
sur ce qu'ilz ont à requérir, et leur a esté remis et renuoyé à 
sa magesté par lad. dame foyne sa mère, afin de pouruoir le 
plustost que fère se pourra à l'entière et réelle exécution de 
la paasiffication en lad. pronince. 

Que jcenlx de la religion et selon leurs promesses conte- 
nues and. aresl, cesseront et feront cesser de bonne foy tous' 
actes d'hostiUicté, impositions, contributions, péages et toutes 
aultres louées et cuillectes en deniers, vinres ou munitions de 
quelque sorte ou manière qu'ils soyent, ensemble toutes cor- 
nées et aultres charges quelconques* 

Que snyuant les promesses faictes par jcenlx depputés à 
lad. dame portées par led. arest, toutes garnisons seront Tuy- 
dés des Tilles, lieux, places et ehasteaux estant mainctenant 
au pouuoir de cenlx de lad. religion, et iceulx mis en plaine 
liberté, comme est ordonné par led. édict, excepté des Tilles 



142 

et chasteanz de Nyons et Serres réseroés par îoelay èdict 
pour la seoreté publicqae de ceolx de la relligion » et celles 
de Gapy Lamore, Liaron, Die, Pont de Royans, Ponlais et 
Chasteaaneaf de Mazan, jasqaes à ce qu'il leur soyt auUre- 
ment ponrueu sur leurs supplications suyuant led. arrest. 

Que tous çsclesiastiques et catholicques seront réjnlépvs et 
receux dans lesd. Tilles, lieux et places, en leurs maisons, en 
tonte liberté de consience de la ministration du sernice diain, 
exercice de la relligion catholicque, apostolicque et rom- 
mayne, jouissantz des biens, offices, dingnités, charges et 
personnatz sans qu'il leur soyt faict mal , dommage , oppres- 
sion, surcharge ny desplésir en quelque façon et magniëre 
que ce soyt, chargeant expressément lesd. seigneurs Desdi- 
guiéres et aul très commandantz auxd. Tilles et chescung d'eux 
en droictsoy, de respondre sur leurs t les et honneurs des 
dommages, desplésirs, empéchementz et oppressions qu'ils 
pourruyent recepuoir. 

Et afin que tant plus seurement et hors de toute deffience 
jcenlx esclésiastiques et catoUicques puyssent se restablir, 
viure etdemeurer parmy lesd. de la religion, seront prtnset 
receux en garde et protection par tous les habictans et cbefz 
de maisons desd. Tilles générallement et par les gonruemeurs, 
capp*' et gens de guerre d'ycelle, que nous chargeons aussy, 
en général et en particulier, à peyne de leurs Ties , de res- 
pondre de tous les accidantz qui en pourroyent aduenir. 

Aussy, pour donner occasion à ceux de lad. religion de 
réantrer en amyctié aTeclesd. esclestactiques et catbollîques, 
jceux esclésiacticques et calholicques se comporteront parmy 
eux moudestement, sans user aulcunement d'aulcune inuec- 
tÎTe, recherche, recharge ou reproches pour les choses passées, 
tout autant que par led. édict et la Toye de justice le leur est 
permis, à peyne de la Tîe et de confiscations de biens contre 
tous y contreuenantz, leurs faulcteurs et adhérans, sans es- 
poyr de grâce, ny rémission de sa magesté. 

Pour la réciproque de ce que dessus, led. seigneur deMau- 
giron, lieut^ général de sad. magesté en yoelle prouince, soy- 
uant le debuoir de sa charge et comme il a offert et promis 
fére cesser toutes Toyes d'hostillicté par tous les subjectz de 
sad. magesté généralement dépandants de cedict gournerne- 



U3 

menU ensamble toutes charges, impos» coHIectes, leoées de 
deniers, viores et nmnitiODs de quelque nature et quallilè 
qullx soyent pour les choses passées sur ceux de lad. religion 
et toot ainsi que leur a esté octroyé par led. édict ; et en oui- 
tre fera réintégrer» restablir et recepuoir incontinant au mes- 
se instant et par mesme moyen que ceux de lad. religion ef- 
feetuM^nt de leur cousté les choses susd. tons ceux de lad. 
religion refforméeen leurs maisons et dans toutes et cheeune 
les Tilles, lieux de leurs habictations pour y demeurer en 
toutes les libertés que par led* édict leur a esté octroyé et 
jouissanoe de leurs biens , estatz, offices, dignités et person- 
aalx, faysant cesser tous troubles, Texations et empêchements 
q« sar ce leur pourroyent estre faictz ou donnés, sans lon- 
gaenr ni figure de procès, les tenants soubx la protection et 
soaluegarde du roy noslre seigneur, et commandant néants 
■oings qu'elle leur soyt promise, jurée et assurée comme 
Aisns est dict, par tous officiers du roy, magtstratz, oonsulz 
et habictans des Tilles et lieux dud. gouruernement et souhx 
les mesoies peyneset rigueurs cy deuant indictes à ceux de la 
religion pour la protection et conseruation des catholicques et 
esdésiactiques. 

Que les maisons et chasteaux des gentilz hommes tant de 
l'une qae de Taultre religion indifféremment leur seront ren- 
dues premptement en plaine liberté sans aulcuns subterftige ny 
dellay. 

Que les féroes » garnisons et estrangiers qui sont dans les 
lieux et places de Montauban , TuUecte, Rnjnac, Souzet, 
Grane, en Tujderont promptement et seront licentiés par led. 
sg' de Maugiron à ce que lesd. lieux demeurent libres à Tef- 
fect de quoy iceux chasteaux de Souzet et de Grane seront des- 
niantellés et la Tille de Roynacpareilhement pour nepounoyr 
à Tauenir sernir de réoeptable aux malfaicteurs de Tung et de 
l'aultre party. 

Et a mesme intention et par mesme moyen feront lesd. de 
la relligion démanteller et ouurir tous les chasteaux et lieux 
qn'ilz ont tenus jusques à présent, excepté les susd. chasteaux 
de Ghasteaunenfz , de Mazan» Ponctay et le Pont de Royans, 
excepté aussi les chasteaux et maisons des gentilz hommes 
auxquels commandement esl, il conniendra les rendre et lay^ 
aer en toute libertés 



144 

. Qoe le chasteaa d'Aix sera vaydé de la garnyson des Corm 
qui y est à préseot» et joelle desliorée et faict desliurer par 
led. sg' de MaugiroD aa pooaoir du baron de la Roche nepoeu 
de la dame d'jcelle poar aulcanes considérations espécialles 
approQuées de part et d'aultre. 

Qa'auant proanoir an desmantellement da fort de Mnlhon 
comme lesd. de la religion Tauroyent reqois» sera par nous 
anaoyé iing commissaire sur le lien pour recognoistre l'im- 
portance d'icelloy , la oommodiclé ou inoommodicté qui eo 
peolt rester au sernice du roy, pour, sur son rapport, ordon- 
ner comme bon nons semblera et estre prooneu au déraan- 
tellement d'icelloy si faire se doibt par led. sg* de H augiroo » 
ainsy qu'il a promis faire si nous trouuons par led. rapport 
qu'il soyt raisonnable, d'aultant qu'il n'estoyt présement In- 
formé de lacommoodité et scitnation de lad. place. 

Pour maintenir le commerce libre, toute réconcilliation , 
amictié, jntelligence entre les habitans des Tilles de Gap et 
de Talhard, led. sg' de Haugiron réglera et rédnyra, par son 
authorité, la garnison de la nille et chasteao dnd. Tallard à 
tels nombres d'hommes qu'ils demeureront souffizans pour la 
garde dud. chasteau et de la porte de la ville de jour, ordon- 
nant aux habitans d'y vacquer de nuict » et de se tenir senlle- 
ment sur leurs gardes sans entrer en offense aulcune en quel' 
que façon et manière que ce soyt, chargeant bien espréeé- 
ment celloy qui commandera , ensemble les consulz et habic- 
tans de se contenir moudestement et de respondre pour le res- 
pect de tous les accidantz et incon Yénians que en ponrroient 
sur Tenir aux choses sus escriptes tout de mesme que led. sg' 
Desdiguières en demeure chargé pour le reguard de la ville 
de Gap. 

Pour la manutention publicque de la pollice, la justice aura 
son cours entre tons les subjeictz de sa magesté indifférement, 
sans que toutes foys les magistras puyssent entreprendre la 
congnoyssance et jurisdiction que doibt appartenir à la cham- 
bre de Téédict. 

Pour pronuoyr sur les Toulleries et fais préuostables dans 
les pays cy d'auant et jusques à mantenant tenus pour ceulx 
de lad. religion et aultres endroictz de lad. prouince et liens 
circonnoysins, le préuost de nostre suytey fera sa résîdance 



145 



arec mig greffier, six arcbiers et ong exécaiear de la haaile 
joslioe aasqaels les conmis et proeurears dod. pajs feront 
payer soyxante six escos deux tiers d'escu pour ang moys 
pour leur eotretènement jasques à ce que par ie roy y aie esté 
aollremeni poaraea et que lesd. préoost et arcbiers soyent 
payé» de leurs gaiges et solde tant du passé que pour l'a ve- 



Pour le payement de laquelle somme de soyxante six escus 
deux tiers , ensemble de la somme de dix cepl centz trente 
troys escos nng tiers qu'il auroyt pieu à la royne ordonner 
par sond. arres ausd. de la religion pour le payement de nng 
mofs des garnisons qu'ilz entretiendront dans lesd. villes et 
diasteaux de Nyons, Serres» la Mure» Gap, Die» Ponlays» Li- 
UOD» Cbasteauneuf de llazau et Pont de Royans» lesd. com- 
Met procureurs du pays feront faire jncontinant et sans del- 
bj l'imposition de deux escus deux tiers pour feu cy dé- 
niât leur a esté permise par le roy générallement sur tout 
ied. pays et de lad. imposition balleront par estât la portion 
de quinze cent feux de ceulx qui ont acoustumé de contribuer 
aoxd. de lad. religion pour en fére faire la recepte et louée 
par tel que lesd. de la relligion nommeront en lad. Yille de 
Gap que ea fera la recepte soubz le nom de recepueur dud. 
pays et Inyen demeurera comptable» lequel commis aud. Gap 
payera et fornira des deniers qu'il recepuera sur sond. es- 
tât icelle somme de dix cept centz trente troys escus nng tiers 
pour le payement desd. garnisons pour ce durant le présent 
moys de novembre k jcellny ou à ceulx et selon que par Ied, 
sg* Desdiguiéres luy sera déclairé ; plus payera pour les fraictz 
da voyage desd. deppulés vers le roy ce que par nous luy sera 
ordonné et ausd. préuost et arcbiers lad. somme de soixante 
six escus deux tiers» lesquelles sommes rapportant par luy les 
quittances des payementz que ainsi en seront par loy faictz en- 
samble les déclarations dud. sg' Desdiguiéres et nous ordon- 
nances auec une coppie de ces présentes luy seront passées et 
allouées etreprinses pour deniers comtans par Ied. recepueur 
du pays pour luy estre semblablement passées et allouées en la 
despeace de ses comptes. 

Et tout le surplus de ce que par Ied. commis sera receu de 
lad. imposition sur lesd. quinze centz feuz luy demeurera en- 
T. n. 10 



146 

tre les mains en lad. villede Gap actandant la-vonllonCë daroy. 

Sur le voyage desd. deppatés etleorsd. sapplicatioDs, et 
sar ce qae par lesd. de la relligion nous aaroyt esté requis et 
Ireiiioostré pour la procbene scéance des estatz généraolx de 
lad. proaince dans l'ane des villes de Die oo de Grest à Top- 
sion de sa magesté, afin d'y poauoir aller en toote liberté, ilz 
ce retireront poar cest effaict à sa magesté pour en obtenir 
son bon plésir; néantmoingtz leur en feront de nostre par 
très humble requeste estimant que ce seroyt la voye plus assu- 
rée pour réconsilbier les subjeictz de lad. prouince par leurs 
'propres inventions etonuertnres soubz son obéysance. 

Sera procédé promptement et dans la quinzène du présent 
moys à la réelle eiécution du contenu en sesd. présentes par 
les commissions que par nous sur ce ordonnés à cest efTect 
par le party des cathollicqaes et par led. sieur Desdiguières 
que nous commectrons pour ce que dépend de ceolx de lad- 
religion» et a6n que l'ung et l'aultreptrty respectinement de- 
meurent exclarcis de heure è aultre des diligences que y sont 
faictes et que les commissaires, anec intellfgeace , puysseot 
fère leurs exécutions en mesme temps ilz seront rèsiproqae- 
ment adsistés, scauoyr les commissaires catholicqueft d'un 
gentilhomme de lad. religion tel que led. seigneur Deiidi- 
guiéresleur nommera et led. s' Desdiguières d'ung gentil- 
homme catholicque tel qu'il plaira and. seigneur de Mangiron 
ordonner pour luy adsister. 

Si mandons et commandons à tous jnstissiers, ofBciers et 
subjeictz du roy, de quelque estât, quallité, relligion et condi- 
tion qu'il soyt, que , an faict de lad. exécution et obseruation 
de poinct en poinct du contenu en sesd. présentes, ilz ayentà 
adsister lesd. commissaires, donner toute ayde, faneur, bo- 
béysance, main forte et aultres choses dont ilz ponrroyent es- 
tre requis , néanUDoingz à ce que nul n'en puysse préthendre 
cause d'ignourance, elles seront enregistrées à chesque greffe 
de bailliage de lad. proninee et des maysons de ville pour y 
auoir recours par qui, selon et amsj qu'il apartiendra. Donné 
au Honestier de Clermont le quatriesme jour du moys de no* 
uembre Fan mil cinq centz soyxante dix neuf. Roger de Belle- 
garde, Maugiron, par mond. seigneurie maréchal, Gharetiier, 
Bellieure, Jehan Fléart, Pionnier. 



U7 

Ces présentes ont estes leoaées par le commandement de 
mond. seigneur le maréchal en la présence des sasd. sieurs et 
aaltres à qooy ilz ont respecCiaement acquiescé et promis de 
satisfaire et hobcyr et d'y feire hobéyr tons ceuU qu'il apar- 
tiendra , chécnng en son eudroict de poinct en poinct, celon 
lear forme et teneur, en foy de quoi ilz se sont soubsignés» 
lesd. jottr et an. Saulsac, G. L. Chapnys» procureur des Es- 
utz, Desdiguiéres, Aspremont, Morges» Gournernet, S**-Ma- 
rie, AUabert. 

Voici la lettre d^envoi de cette pièce au vibailli de 
Briançon 9 par Maugiron : 

Monsieur le Tibally » suyuant ce qu'il pleut à la royne , 
mèredaroy, estante Hontluel en Bresse, ordonner pour 
riranoement de l'obseruation de l'édict de paix « mons' le 
flurchai de Bellegarde et moy, rasemblés despuys au Mo- 
œslier de Glermont pour mesme effaict , auec l'aMstance de 
iDons' le premier président et auUres seigneurs, y auons 
prinse la résollution telle que verres portée par l'ordonnance 
dod. scig** marchai si-joinct, laquelle vous ferez enregistrer 
ao greffe de vostre siège et maisons de ville de vostre ressort, 
me faysant aparoyr au plustost pour nostre commune des- 
charge de vous dilligence, désirant que, par ce moyen , le 
psnure peulple , oppressé de la longue misère des troubles 
57 d'auant a venus , puysse commenser à ce resentir et pré- 
ualhoyr aulcunement du bénéfice dud. édict. 

La présente n'estant à aultres fins , et prie Dieu vous don- 
ner, mons' le vibally, en sancté longue vie. A Grenoble, le 
haictiesme jour de nouuembre 1579 , vostre bien bon ami et 
à vostre commandement. Mauoiron. 

Cette pièce est suivie d^un traité d^union intervenu 
en \ 580 entre les habitants de Grenoble, autre que celui 
qui avait été fait en présence de Catherine de Médicia , 
pendant son séjour en cette ville , en Tannée 1 579 (1 )• 

(i) y. tome n p. sei. 



148 

Union faicte far Us citoyens de Grenoble , 1580. 

Après plQsiears grandes et jnfinies pertes adoenues par les 
goerres ciuiles généralement ez personnes et biens, anec 
grand dangier de Tentière éverssion de Testât, an grand re- 
gret des bons et fidèles subiectz de la coronne de France, jl 
a plea h Diea jnclinant à leur humble prière de composer le 
cœar d'ong chescnng et mesme de ceax qui en estoyent Toc- 
casion de s*bamîlier et accorder à leor roy natorel entière 
obéyssance et fidélité , an moyen de quoy prenant asseurance 
de la promesse que Iny a esté Taicte par les prîncipaox el 
chefz du party contraire à sad. maiesté, jl a faict un éédict de 
paix, pour lequel il yeult que tout ainsy que de sa part, 
comme estant le plus intéressé , jl perdonne et remect tout ce 
qu'a esté faict parle passé; aussi il veultet entend que tous 
ses subiectz, à son imitation, en façent de mesme auec com- 
mandement très-exprès de ainsy le faire. Et d*auUant que la 
grande multitude de gens de guerre qui sont entrez tant en 
la France générallement que ez prouinces d'icelles et parti- 
eulièrement ez villes pour rauir, ruyner et piller les per- 
sonnes et biens , à leur despart, ont laissé le peuple si des- 
bourdé pour leurs cruaultez et mauluais exemples que diffi- 
cilement jl se peult remectre à son entier et premier eslre 
pour y Tenir comme il plaist à sad. maiesté le commander 
par sond. éédict, prouenant tout ce mal par fanlte d*nne bonne 
jntéligence, ce que cognoissant les humbles el fidèles subiectz 
de sad. màiesté de la ville de Grenoble de tous estatz se sont 
résoluz ensemblement, après auoir prié Dieu de leur Icoer 
deuant les yeux la nuée quj ce mauluais temps leur auait 
laissé pour y uoir clairement comme bons chrestlensdoiboeot 
faire, de se vnir et associer tellement dans leur ville que, par 
ung commung accord, toutes choses y seront establiez et con- 
seruéez suyuant l'ordre ancien et auant Taduénement des 
guerres ciuiles, et aux fins que Dieu y soit seruy , le roy et 
sa justice obéye et le panure peuple soulagé , et à ces fins poar 
effectuer ce que dessus pour plus grande nssenrance et que 
nul n*en préthende jgnorance, nous qui désirons viare 
comme dessus est spéciffié cy soubzsignés promectons et 
jurons toute fidélité el obéyssance an roy à présent régnant, 



149 

ses UeQlenentz généraax , sonneraine coar de parlement el è 
toos aolùres ayaott aoUiorité de sa maiesté, soobi lesquelles 
dédairooa que, en tonte fidélité» vnion , amitié» concorde et 
fraternité» ToUons exposer nos personnes et biens ponr la 
taition de Testât, conseruation de ranlhorité de sa maiestéet 
M justice, et defTence de la patrie et particnlièrement de nostre 
?îlle de Grenoble , et de noos tenir armez chescnng sellon ses 
ponnoira et facultés » tant ponr la conseruation de la paix» 
▼Dion dea habitants de lad. ville» suyuant Téédict susd. sur ce 
faict» que pour courir sus» tant dans lad. Tille que hors jcelle» 
à tons rebelles» séditieux el larrons» volleurs et perturbateur» 
dad. estât et repos public» ainsy qu'il est porté par led. éédict» 
dsera commandé par sad. roaiesté» ses lieutenentz généraux 
elooiir de parlement, consentant et accordant dès à présent 
que le premier de nous qui contreuiendra à ce que dessus soit 
fnj et chastié à la forme du droict et comme crimineux de 
Ièie< 



Id se trouve , dans le Liure du Roy , une lacune 
d^environ trois ans; mais, en 1583, on rencontre une 
pièce remarquable , moins sous le rapport de Tintërét 
historique que sous celui de Textension , et presque de 
Pempiétation de Fautorité judiciaire civile sur Pauto- 
ritë ecclésiastique , surtout à cette époque de vive fer- 
veur religieuse où la puissance ecclésiastique était si 
grande en France, qu'elle armait tous les bras catholi- 
ques contre les religionnaires dissidents. 

Toote injonction et même toute exhortation directe 
ou indirecte de Tautorité civile aux archevêques , évé- 
ques 9 curés et autres ministres de la religion catholi- 
que , de remplir leurs devoirs ecclésiastiques ou reli- 
gieux, sous peine de réduction de leur temporel, serait 
peut-être considérée aujourd'hui par le clergé comme 
un empiétement , comme une usurpation de Tautorité 
civile sur Tautorité ecclésiastique. Eh bien , au sei- 
zième siècle , le 2 août 1 583 , le parlement de Greno- 



150 

ble, à la requête de son procareur général, croit devoir 
rappeler les prélats et autres dignitaires ou ministres 
du culte catholique à raccomplissement de leurs de- 
voirs religieux ; il enjoint aux archevêques et évêques, 
à la vérité sous la forme honnête d^une exhortation , 
mais cependant aussi sous la (orme d^un arrêt ou ordre 
de justice et sous peine de réduction de leur temporel^ 
de résider dans leurs archevêchés ou évêchés, d^assister 
au service divin les jours de dimanche et fêtes chôma- 
bles, de faire une Visitation générale de leur diocèse, 
Visitation qui doit être commencée dans le mois de h 
publication de l'arrêt 9 et, après Texpiration du moiSi 
il enjoint au procureur général et à ses substituts de 
faire exécuter cette décision contre ceux qui n^auront 
pas commencé leur Visitation dans ce délai; Parrét 
ordonne encore de nommer des curés ou recteurs ca- 
pables, et de leur procurer, soit par union de bénéfices, 
soit par distribution de dîmes, un revenu suffisant pour 
leur nourriture et entretien. 

l.e parlement adresse également des injonctions a 
divers autres ministres du, culte catholique, chefs 
4^abbayes ou de couvents, pour Texécution de leurs 
règles et devoirs religieux , à Tégard desquels il parait 
quUl j avait alors beaucoup de relâchement; il défend 
aux religieux et religieuses de sortir de leurs monas- 
tères; enfin, il contient diverses autres dispositions sur 
des objets également relatifs à la religion, ainsi que sur 
les réparations ou réédificalions des églises, etf s 
regard de ces réparations ou réédifications, Tarrêt 
parait adopter en principe général, sauf les exceptions 
locales ou particulières , que les frais de réparation ou 
de reconstruction de la nef des églises doivent être sup* 
portés par les paroissiens auxquels elle est destinée , 



151 

que ceux du chœur et du presbytère i destinéft 
aux carëo on recteurs^ doiveni Fétre par ces derniers 
00 par les revenus de leur église. 

Voici cet arrêt , qui renferme encore d^autres détails. 
assez curieux : 

Sur la requeste présentée à la court par le procureor gêné*, 
rai du roy , tendant aux fins que les archeaesqoes et éuesques. 
de ce ressort sojenl exhortés de fère Visitation généralle des, 
églizes de leurs diocèses ^ et pouruoir sur le contenu en Ipd. 
reqaeste ; 

La cour» les deux chanbres assenblés, vcn la susd. requeste 

danois de noonenbre 4^9^, et jcelle jnthérinant auec ses 

dédarations et ampliations qui s'ensuyuent, exhorte les ar- 

ekenesques e< éuesques de ce ressort , ou desquelz le diocèse 

l'estant dans led. ressort, de fère Tisitalion généralle des 

églizes de leqrs diocèses» et jcelle comencer dans le mois 

apprès la pnblicquation du présent arrest» k peyne de réduc* 

(ioo 4e leur tenporel» laquelle» dez à présent, est enjoinct 

aod. procureur général et ses substituts de fère ezécuter, led. 

mois passé» contre ceulx quy n'auront poinct comencé leurd. 

Visitation ou jcelle acbeuée et parfaicte dans la Toussainctz 

procbaine» ei ce» par le premier des conseillers de lad. cour 

trenaè sur les lieux, ou par le plus prochain juge royal» quy 

sont à ces fins comis. 

Et » en ce faisant » pouruoir à ce que les chanoynes » clercz 
etaoltrea écléziasticqnes» satisfacent à ce quy est porté par les 
sainctx décrets, constitutions canonicques et ordonnances 
royaulx » tant pour leur résidence que promention aux or- 
dres; 

Aasqueli archeuesques et éuesques faisant leursd. visita- 
lions, est enjoinct à tous abbés et abbesses » prieurs» prieures 
non estantz chefz d'ordre, enscnble tous cbs9oynes et cbappi- 
très» tant sécuUiersquerégnlliers, etdeséclizes cathédralles 
et collégiales ) d'obéyr» sans que par jceulx abbés, prieurs 
et anltres susd.» puisse estre oppozé d*aulcun prinilége 
d'exemption pour le regard de la correction des crimes et 
aultres chozes dépendant dicelle Visitation » nonobstant les- 



152 

qqetles opposUioM et «ppellaiions qoelcooqÉieB » et mm prè- 
îadioe d'ioelles ne de leard. droict d'eiemptiiNi et aaltres 
chozes , sera passé oaltre par lead. prëlaU , sans préiodicc 
aassy de la Tisitation et correction apartenant anx abbés et 
abbesses, prieors, prieures» sur lenrs religieux, religienzes» 
à faalte d*obseruence de leurs règles à la forme du droict et 
ordonnence d'Orléans» art. xi, ausqaelz abbés» abbesses, 
prieurs» prieures» est enjoînct de procedder ausd, visitations 
et corrections » dans le mesme dellay et soubz les peynes qae 
dessus. 

Sera par mesme moyen pourveu, en faisant lesd. Tisitations, 
à ce que les prébendes théologalles et préceptoualles întro- 
duictes par le droict canon et conformés par les ordonnences» 
soyent conférés à personnes cappables et soufizantz et auec 
les qualités et conditions portés par Tordonnence de Loys xu, 
en l'an i4&9» article premier» viij et ix article d'Orléans» 33 
et 34 de Vlois, et par les déclarations faictes par lad. cour sur 
les sqsd, article 8 d'Orléans» xxxliij de Qlois et sur le viij arti<! 
cledeTéédict donné à Paris le seiz(esme apuril 1571» et spécial- 
lement à ce que la première prébende canonialle estant de 
reuenu sufBzant quy viendra à yacquer en quelque sorte que 
ce soit» cy ce n'est par résignation» soit conféré ii parsonp^s 
de la quallité susd. » aultrement et à faulte de ce, est jnhibé à 
tous juges de ce ressort d'auoir aulcun esgard aux prouisions 
obtenues au contrère et en attendant lad. Taccation et par 
manière de prouision» sera baillé au théologien la somme de 
soixante six escus deux tiers» et au précepteur cinquante escus 
quy seront leués sur les aultres prébendes » par proportion au 
solz et liure et sur aultres reuenus d'icelles églizes » sinon que 
par les susd. prélatz et conseilliers comissères quy seront par 
la cour depputés pour adcister ausd. prélatz fust pour bonnes 
causes adui^é d'accroistre ou modérer lad. taie» le tout sans 
préiudice du contenu au 35 article de Blois» et à ce que Texé- 
cution du premier article ne soit différés» exhorte lesd. pré- 
latz et chappitres de fère» dans le susd. dellay» diligence et 
recherche d'un théologien et précepteur de la quallité susd. » 
lesquelz ne pourront jonyr du reuenu de leur prébende sinon 
en continuant» se rendant assiduz et s'aquictant bien et deuc*. 
ment de leurs charge^. 



153 

Sera tossy , en faîtant lead. Tisilations» dilligement informa 
contre les lays «sorpatenrs des béneffices , maisons , justices , 
œoses, terres, dtsmesetaoItresrenenDsescléEiasticqaes, par 
en apprès estre proceddé contre enlx ii la forme de Tarticle 47 
deBlois, la pablication duquel sera faicte de rechiefz auec 
celle du premier arrest, tant en ceste cour que aux sièges 
royaolx et aultres accoostomés de ce ressort ; et néanmoins, 
pour plus grande asseorance à l'adoenir des droicts de Tes- 
dite, lesd. visiteurs feront fère registre et procès-verbal des 
titres appartenants ausd. esglizes, pour estre despuis un ex- 
Iraict d*lcealx procès - verbaux remis en la chambre des 
comptes de ce pays et y anoir recours en temps et lieu , s'il y 
escheoyl. 

It , pour ce que le bon exemple des prélatz de Téglize sur 

tovies choies peult mouuoir les ministres inférieurs d'icelle h 

Are leur debuoir ez chozes concernant Testât escléziastique, 

lesd. archeuesques et éuesques sont encores exhortés de con- 

liiiiier à résidera leurs archeueschés et éuescbés et adcister au 

dîain seruice, mesmement le jour de dimenche et aultres 

ehômables et festes comandées par Téglise , pour pouuoir plus 

tibremeot reprendre les faoltes desd. ministres inférieurs, 

saiuant les éédictz de Villers Costerès du premier may 1547, 

de Fontainebleau du premier apuril 1560, v* article d'Orléans 

et 14 de Blofs. 

Et d'aultant que les cures sont à présent pour la pluspart 
destituées de recteurs, et conséquementles sainctz sacremenfz 
D'y sont administrés oosy dignement qu'il appartient , dont 
procedde de grands maux et jnconoéniens au péril des âmes 
des pauures paroyssiens, est ordonné que lesd. cures seront 
oonfiées h parsonnes capables, et pour ce que le seruice dMcelles 
est négligé pour n'y anoir reuenu sonffizent pour la norriture 
et entrectiennement des recteurs d'icelles , lesd. archeuesques 
et éuesques prouoyrront par vnion de béneffices, distribution 
de dismes, sellon qu'il sera aduisé estre le plus u tille et 
eomode par lesd. prélatz adsistés desd. conseillers comissai- 
respourle susd. entretiennement , et à ce que le cbascung 
dfoeolx cures aye au moingz de reuenu annuel franc et ac- 
quicté de toutes charges, la somme de trente trois escus 
solz tiers, sursoyant cependant , pour bonnes causes, toutes 



15'i 

exécutions et coDtrainctes pour raison des dësimes contre 
ioenU curés qay auront en reuenn annuel plus que de lad. 
somme de trente (rois escus et tiers, et pour le regard de 
ceoix qu'y en auront d'auantagc sont pareilbement sursoyés 
jusques à lad. somme , et ce, pour le temps et terme de trois 
mois dans lequel est enjoinct au procureur général du roy et 
procureur du pays de rapporter déclaration du bon plaisir de 
sa majesté sur ce faict. 

Sera aussy pourueu par lesd. archeuesques et éuesques à 
ce que les aulmosnes qu'on auoit accoutumé fére aux esglizes 
et monastères soient continués en mesmes espèces, quallilé et 
quantité dont ilz feront aussy fére sommaire enprize , sans y 
comectre abus, à ce que lesd. écléziasticques y puissent plus 
comodément satisfère leurs dismes et aultres droictzleur 
seront payés suyuant leséédictz et ordonnences du roy, et 
mesmes de l'ééd. publié céans au mois de nouuembre 1578. 

Prouoyrront aussy les susd. prélatz et comîssaîres à la 
repparalion et reddiffication des esclises parrocbielles quy se 
treuueront ruynes ou démolies, coniregnant et faisant con-> 
traindre toutes parsonnes escleziasticqz et lais d'y contribuer 
sellon la coustome des lieulx , y employant par vn préalable 
les deniers qui se treuueront estre affectés à cest effect, sy 
aulcuns en y a, et où jl n'y auroit contenus certains , seront 
contrainctz les paroyssiens de fére rebastir la nefz d'icelles 
esclizes, leur permectant et enjougnant à ces fins d'imposer 
sur eulx les deniers nécessaires , en obseruant les arrestz et 
règlements de la cour, le cœur et presbitère demeurantz à la 
charge d'iceulx escleziasticques tituUères et prenants dismes 
ansd.parroysses, ainsy que chascun d'eulx concerne, quy se- 
ront tenus les fère rebastir et réparer; et pour le regard des aul- 
tres esclizes que les cures, sera employé pour lesd. reppara-* 
tions et reddifications lequart du reuenu d'icelles esclizes, sinon 
que lesd. prélatz et comissaires cogneussent que pour bonnes 
causes jl falloit croistre ou amoindrir la coste du reuenu 
quy y debura estre enployé. Seront aussy enpioyésaox susd. 
constructions et repparalions les fonds et reuenus des bénef- 
fices non desseruis et pour les temps que les bénefficières an^ 
roiont absenté sans congé de leur supérieur , octroyé pour 
cause légitime ; sont aussy exhortés iceulx prélatz et aullres 



155 

soppérieors des monaslères ponraoyr à la réforination dcsd. 
monastères tant d*hofflmes que de femmes» à ce qu*ilz soyent 
coDirainctz de viore en commung et sellon leur règle, insti- 
totion et fondation , et que les couucntz soyent remplis di* 
nonbre souffizant de religieux et religieuses» sellon le reuenu 
d'iceulx» et finalement à ce que la closlure desd. religieuses 
soit remise et entretenue ainsy qu'il appartient, sans qu'il lenr 
soit permis de sortir de leurs monastères , ne i parsonne de 
quelque qualité, sexe ou eage que ce soit d'y entrer, sy co 
n'est auec licence du supérieur, fondée sur cause légitime ^ 
suyoant le 30 et 31 article de Blois, déclaration de la cour sur 
icenlx et arrest d*iccllc du xxviij nouuenbre 1549 ; 

Fisablement sera pourucn par lesd. prélalz et comissaires 
(maot lesd. visitations i ce que les chappellcs ne soyent des- 
lUoèes de recteurs et que le seruice diuin y soit faict suiuant 
les fondations d'icelles ; et sur aullres réquisitions quy seront 
faîctes à la part du procureur général ou ses substitutz, les 
ordoonences et règlementz desquelz prélalz et comissaires 
seront exécutoires par prouision , nonobstant opposition ou 
appellations quelz conques et sans préiudice d'icelles, or* 
donne que plusieurs vidimus ou cxtraictz seront faictz et en- 
voyés aux sièges royaulx et aultres accoustumès de ce ressort, 
pour y en estre faicte pareilhe lecture et publication. Faict à 
Grenoble en parlement le deuxîesme jour du mois d'aoust 
Tan mil cinq centz quatre vingtz et trois. Extrait des registres 
de parlement, signé FcSTiBa. 

Cet arrêt peut paraître extraordinaire aujourd'hui , 
et cependant il est conforme à la jurisprudence de 
rëpoque où il a été rendu , et Ton a pu remarquer que 
chacune de ses dispositions cite le numéro des articles 
des ordonnances royales sur lesquels elle s'appuie. 

Au reste , on trouve quelquefois des singularités de 
ce genre dans des actes anciens ; ainsi, Fontanieux, 
en son Cartulaire manuscrit, p. 27» après avoir cité la 
charte de Tannée 894, par laquelle le roi Louis con- 
firme la donation que Bozon, son père, avait faite à 



456 

Péirèché de Grenoble ^ de Tëglise de St-Donat, ajoute : 
// se trouve dans cette charte une circonstance singu- 
lière : le roi y permet aux ecclésiastiques dt administrer 
les sacrements. Cette charte s^exprime, en effet, ainsi : 

Saocimas ot ipselsaac cjasque successores, nallo contradi- 
ceote, in prœdicta ecclesia cum omni ejasdem loci clerc te- 
neant, possîdeaot omnes Yirtutes qoas mater ecclesia perpe- 
tim Tidetar habere in omnibas ecclesiasticîs ordinibos» 
crisma videlicet in domini cena benedicendo, penitentiam pec- 
catoribos dando ejiciendoque ex ecclesia et soscipiendo tem- 
pore congrao» festi vitales celebrando» pauperes ibi et oobîles 
mortuos sepeliendo (1). 

Cest peut-être moins là une permission donnée aux 
ecclésiastiques d^administrer les sacrements , comme 
le dit Fontanieux, qu^une défense de les troubler dans 
leur administration; cependant, de quelque manière 
que Ton explique cette charte , il est bien difficile de 
ne pas y voir, avec Fontanieux , une sorte d^exercice 
d^autorité ecclésiastique de la part du souverain. 



SAmee du 9% n^Teinbre tS4S. 

Ouvrages reçus : 

1^ Manuscrits littéraires et philosophiques, par 
M.rabbéTRUFFET, membre correspondant; 40 cahiers 
in-4" ; 

V Essai (manuscrit) sur les différentes espèces de 
philosophie^ par M. de Montmbtan, membre corres^- 
pondant ; un cahier in-A"" ; 

Z"" Procès-verbal des séances publiques de Pj^thénéè 

(1) Recueil de dom Bouquet, t. 9, p. 675. 



<57 

iêsartê^d Pariêf 420% 121% 122' et 123* séances; 
broch. in-8'; 

4* Bulletin de t Athénée du BeauvaUis , 1 * seines^ 
tre de 1846; broch. in-8''; 

5* Des avantages du concours appliqué au recrute^ 
wteni du personnel administratif et judiciaire ^ par M . A. 
G. Bblun , juge - suppléant au tribnnal de première 
instance de Lyon ; broch. in-S"* ; 

6* Mémoire académique sur Emmanuel - Philibert ^ 
duc de Savoie , par M. le baron Joseph Jacqueuoud ; 
broch. în-4* ; 

7* Description historique de P abbaye royale d* Hautes 
cmie , et des mausolées Aevés dans son église aux prin- 
eu de la maison royale de Saeoie ^ par le même; broch. 
in-8* ; 

8^ Précis des lois de la compétence de tous les tribu^ 
naux ayant juridiction dans les Etats de S. M. le roi de 
Sardaigne , par le même; broch. in-S""; 

9* Manuel administratifs civil et criminel ^ par 
HM. Cor et Jagqubmouo; 1** livraison, broch. in-8*. 

M. Albert du Boys , qui a assisté au congrès péni* 
tentiaire de Francfort-sur-Hein , fait connaître à PAca- 
démie les résolutions de ce congrès : 

Il s'agissait de traiter, dans le congrès de Francrort , uae 
qoestion pratique dont tous les gouvernements civilisés s'oc- 
cupent depnis quelques années, et qui divise encore beaucoup 
de bons esprits. Des criminalistes , des administrateurs de 
presque tons les pays de l'Europe et même des Etats-Unis 
d'Amérique, avaient été invités à apporter, au sein de celte 
réunion, le tribut de leurs lumières et de leur expérience. Il 
semblait donc qu*il y eût beaucoup à apprendre dans des con- 
férences semblables avec des hommes distingués et spéciaux ; 
ces conférences devaient avoir pour objet une matière qui se 



158 

ratlachait à des études auxquelles j'ai voué mon existeace. Je 
me sais donc empressé de me reodre à ce coDgrés, qui, comme 
OD l'avait annoocé, a tenu sa première séance, le 28 septembre 
dernier , à Francfort-sar-Mein. 

On n'a pas perdu de temps dans les formalités de la constitu- 
tion d'un bureau. Sur la proposition du docteur Varrentrapp, 
de Francfort, on a nommé par acclamation, président du 
congrès, le célèbre professeur MUtermaXert président delà 
chambre des députés de Bade , et le premier criminaliste de 
l'Allemagne. Dans un discours d'ouverture, qui semblait im- 
provisé, Mitlermaîer s'est plaint de l'état actuel des sciences 
morales et politiques , en insistant sur les progrès qui leur 
restent à accomplir pour arriver à la perfection qu'ont atteinte 
déjà les sciences naturelles. Le droit criminel en particulier, 
a*t*il dit , a fait nalire de déplorables divergences. La sup- 
pression de la peine de mort, par exemple « est vivement sol- 
licitée par les uns, vivement combattue par les autres. Hais 
par quoi la remplacerait-on? Suivant de prétendus amis du 
progrès , ce serait par l'aveuglement ou la mutilation , ces 
peines empruntées aux époques de barbarie. Une telle propo- 
sition est-elle sérieuse? D'autres voudraient réduire toute 
espèce de pénalité à Temprisonnemenl appliqué à doses plus 
ou moins fortes. Est-ce là le dernier mot de la science actuelle? 
ne faudrait-il pas analyser les causes des crimes pour varier 
le remède qui leur convient et l'approprier à chaque spécia- 
lité P 

Il y avait quelque chose d'affligeant à voir un homme, tel 
que Mitlermaîer , proclamer cette incertitude à rien fonder de 
nouveau qui pût remplacer avantageusement ce qu'on voulait 
renverser ou réformer. Peut-être, en fait de sciences sociales, 
faut-il respecter d'une manière toute particulière rélément 
traditionnel ou conservateur, ou tout au moins, pour le faire 
fléchir devant l'élément novateur ou rationnel , exiger des 
preuves palpables, et une évidence plus claire que le jour. 

Quant à la question pénitentiaire, nous attendions des 
renseignements pratiques qui fussent de nature à éclaircir la 
question. Ces renseignements ne nous ont pas fait défaut. 

C'est d'abord M. le docteur Juliuê , de Berlin , qui prend la 
parole pour rendre compte de l'état des prisons en Prusse. 



159 

Le sysCème œllolaire absola oa pensylvanien y est appliqué 
dans les principales villes de ce royaume , ootamment à Colo- 
gne» Aix-la-Cba pelle, Munster et Berlin. Le docteur Jnlius 
était d'abord contraire an système pensylvanien ; il a été ra- 
mené à Tadopter comme le meilleur par Texpérience qui s'est 
passée en Pmsse. Parmi les détenus sortis des prisons peu- 
sylvanleones, il a observé qu'il y avait moins de récidives que 
dans les prisons anciennes. Du reste , il nous apprend qu*il y 
a en Prusse 26 prisons renrermant 13,600 détenus , c'est-à- 
dire on détenu sur 1,168 habitants. 

Dans le grand-duché de Bade, dit H. Jagemann^ la nécessité 
de la réforme pénitentiaire a été reconnue ; mais on a pensé 
qœ celte réforme ne devait pas être isolée , et qu'il fallait la 
rattacher ft une refonte complète de la législation pénale tout 
ealître. Aussi le gouvernement badois , en même temps qu'il 
^'oceopait de cette révision , faisait construire à Bruchsal un 
péoitencier pensylvanien. On y a adopté en principe que la 
détention solitaire ne devait durer que six ans au plus. Dans 
le grand-duché de Nassau , on a restreint ce maximum à une 
année senlement. 

En Pologne, on a commencé les réformes pour la détention 
préventive, on s'occupera plus tard des prisons pénales. Sui- 
vant M. le comte Sharbek , les prisons cellulaires ont été plus 
favorables à la santé des détenus que celles où le système 
mixte était en vigueur. Ainsi le typhus a fait moins de 
ravages dans les prisons cellulaires que dans les autres péni- 
tenciers; tandis que ceux-ci comptaient dix décès sur cent 
détenus, la proportion n'était que de trois pour cent dans les 
premières. En dix années, il n'y a eu, dans les nouvelles pri- 
sons de Varsovie, que deux cas seulement d'aliénation men- 
tale. En6n, on a remarqué que le régime cellulaire amenait 
les coupables à faire l'aveu de leurs crimes , et ceux qui ont 
été renvoyés de la prévention ont béni une institution qui les 
avait préservés du crime et du vice. 

En Danemark, dit M. le professeur David, de Copenhague, 
on a aussi commencé la réforme sur la détention préventive. 
On construit, suivant le système cellulaire, trois prisons qui 
seront achevées dans peu d'années. M. Moïsnïchemt préfet de 
Norwége, expose ensuite qu'on s'occupe d'élever dans ce pays 



160 

sept prisons cellolaireg renfermant chacnne 114 cellules, el 
destinées aax pré?enas , plus deux pénitenciers de 250 et de 
300 cellules, Tun pour hommes Tautre pour femmes. De plus, 
dans cette même Norwége, le pays le plus libre et le plus dé- 
mocratiquement gouverné de TEurope, on s'occupe d*uoe re- 
fonte du Gode pénal et d'une suppression absolue de peines 
infamantes. M. le comte de Sparte^ ancien ambassadeur, fait no 
rapport sur l'organisation des prisons de Suéde , qui est beau* 
coup meilleure depuis quelques années. C'est le système pea- 
sylvanien qui prévaut dans les nouveaux pénitenciers que Ton 
vient de construire. En Hollande et en Belgique, où on a suivi 
jusqu'à ce jour le système d'Auburn, M. Den Tex et M. Duc- 
/yé^ioux avouent qu'il n'a produit que de mauvais résultats. Les 
gouvernements de ces deux pays ont adopté en principe pour 
l'avenir te régime pensylvanien. 

H. Ruêsel, que l'on dit parent du célèbre lord anglais de 
ce nom , fait, dans sa langue natale , un rapport très-intéres- 
sant sur l'état général de la question pénitentiaire dans la 
Grande-Bretagne, et en particulier sur les excellents résultats 
obtenus dans la prison de Pentonville^ dont il est le directeur. 
On ne construit plus désormais en Angleterre d'autres prisons 
que des prisons pensylvaniennes. On en fait une maintenant 
qui aura 1,000 cellules. Quant à la prison de Pentonville, la 
détention cellulaire n'y est que de dix-huit mois ; suivant la 
conduite des prisonniers , on les classe dans trois catégories ; 
ceux qui sont parvenus et se sont maintenus à la première 
sont transportés dans diverses lies, non-seulement de l'Océan, 
mais même de l'archipel grec, avec des capitaux et des outils 
qui leur permettent une certaine aisance pour se mettre en 
ménage. Ceux-là jouissent, pendant le temps de leur déporta- 
tion, d'une liberté presque complète. Ceux de la seconde 
catégorie sont dans une condition inférieure : on les met 
chez des maîtres où on exerce sur eux une active surveillance. 
EnGn, la troisième catégorie est placée dans une condition 
voisine de l'esclavage. Mais cette dernière catégorie, grâce à 
rémulation de bonne conduite qui règne entre les détenus» 
est fort peu nombreuse ; elle se compose tout au plus de deux 
ou trois pour cent. 

C*est la solution d'un beau problème que d'avoir réuni les 
avantages de l'émulation à ceux de l'isolement. 



161 

L'aTant-demtère séance du congrès a offert an incident 
assez intéressant : c'est la discassion entre M. Fabbé Laroque, 
aomônier des Invalides , et M. Moreau Chrùtophe , inspecteur 
général des prisons, relativement a la disposition architecta- 
rale à donner aux pénitenciers pensylvaniens. M. Tabbé Laro- 
qae, connu par ses missions éloquentes et fructueuses dans 
les bagnes » ne se déclare partisan du système cellulaire qu'à 
eonditiofi qa*il soit conciliable avec les exigences de la prédi- 
cation chrétienne , et en cela , il faut le dire , il est appuyé par 
plasieurs pasteurs' protestants de diverses communions , pré- 
sents au congrès. 11 demande que l'orateur sacré puisse voir 
chacun de ses auditeurs et en être vu« aGn que puissent s'établir 
eatre eux ces communications électriques nécessaires à la vie 
deb parole. Il critique indirectement le plan présenté par 
)i, AaroH' Romain t architecte français, qui a imaginé une 
coor circulaire à plusieurs étages : là , chaque cellule aurait 
Due grille en fer, et le prédicateur, juché sur une haute co* 
loDoe , n'apercevrait, au delà du vaste espace vide qui l'en- 
toQrerait , que des espèces de cages , faites pour lui rappeler 
l'idée d'une ménagerie, plutôt que celle d'un lieu saint et d'un 
auditoire chrétien. 

H. Moreau Christophe a prétendu , qu'avec les exigences 
de M. Laroque, le problème lui paraissait insoluble; que, du 
reste, le moyen le plus important et le plus efficace à employer 
pour l'amendement des prisonniers n'était pas la prédication 
en commun , mais l'action individuelle exercée sur chacun 
d'eux. 

On lui a répondu que les deux moyens devaient être em- 
ployés simultanément, ou que Tun devait venir en aide à l'au- 
tre. Le prisonnier, ébranlé, ému par la parole publique, sera 
ensuite plus facilement accessible aux exhortations indivi- 
duelles. 

Quant an problème architectural, il parait qu'il a été à peu 
près résoin dans la construction du nouveau pénitencier de 
Bordeaux, qui vient de s'achever sous la direction morale de 
monseigneur Donnet, archevêque de cette ville. 

Au résumé, voici quel a été le résultat des idées au congrès 
européen de Francfort sur la question pénitentiaire , après 

TOM. II. 11 



162 

an grand nombre de discours prononcés en allemand , en 
français et en anglais : 

RÊ80HIT10N 1". 

L'emprisonnement séparé ou individuel doit être appliqué 
aux prèvenuset aux accusés, de manière qu'il ne puisse y avoir 
aucune espèce de communication , soit entre eux , soit avec 
d'autres détenus, sauf dans le cas où, sur la demande des pri- 
sonniers eux-mêmes , les magistrats chargés de linstruction 
jugent i propos de leur permettre certains rapports dans les 
limites déterminées par la loi. 

RËSOLtriION II*- 

L'emprisonnement individuel sera appliqué aux condamnés 
en général, avec les aggravations ou les adoucissements com- 
mandés par la nature des offenses et des condamnations, 
l'individualité et la conduite des prisonniers, de manière a ce 
ane cliaque détenu soit occupé à un travail utile, qu'il jouisse 
chaque jour de l'exercice en plein air, qu'il participe au bém- 
fice de l'instruction religieuse, morale et-scolaire, et aux exer- 
cices du culte, et quil reçoive régulièrement les visites du 
ministre de son culte, du directeur, du médecin et des mem- 
bres des commissions de surveillance et de patronage, inde- 
pendaroment des autres visites qui pourront être autorisées par 
les règlements. 

* BÉ80L0TI0N IU«. 

La résolution précédente s'applique notamment aux em- 
prisonnements de courte durée. 

BÉSOtTITION IY«. 

L'emprisonnement individuel sera également appliqué anx 
détentions de longue durée, en le combinant avec tous les 
adoucissements progressifs compatibles avec le maintien da 
principe de la séparation. 

BÉ80LUTI0N T*. 

Lorsque l'état maladif du corps ou de l'esprit^'»» f J*"" 
l'exigera , l'administration pourra soumettre Çe.*»»!*"" J/f, 
régime qu'elle jugera convenable, et même lui accorder le 



163 

soolagemeiii d'une Bodété contioue , sans cependanl qae , 
daos ce cas, il poisse être réani à d'autres détenus. 

BËSOLUTION yi«. 

Les prisons cellulaires seront construites de manière que 
chaque prisonnier puisse assister aux exercices de son culte, 
voyant et entendant le ministre officiant et en étant vu, le tout 
saos qu'il soit porté atteinte ao principe fondamental de la 
sëpanUon des prisonniers entre eux. 

RÉSOLUTION Yll*. 

La substitution de la peine de Temprisonnement individuel 
à la peine de remprisonnement en commun doit avoir pour 
effei immédiat d'abréger la durée des détentions telle qu'elle 
eai déterminée dans les codes existants. 

RÉSOLUTION VIII«. 

I 

La révision des législations pénales, Torganisation par la 
lot d'ane inspection des prisons et de commission de surveil- 
lance » et l'institution d'un patronage pour les condamnés 
libérés , doivent être considérés comme le complément indis* 
pensable de la réforme péniientiaire. 

JY. B. Les résolutions 1 à 3 et 5 à S ont été prises à rananimîté on à 
pan près à rvnanimîté ; U résolation 4 l'a été à une très-forte m^o- 
rite. 

La Gazette d'Augsbourg a fait une critique trés-exagérée et 
pleine d'inexactitude de notre congrès pénitentiaire (voiries 
noméros du 12 ou du 13 octobre 1846 ), avec cette épigraphe : 
Audiatur et altéra fan. Il n'est pas vrai , comme le dit l'au- 
teur de l'article, que la majorité du congrès se composât 
de personnes attachées à l'administration des prisons. Nous 
comptions dans notre sein plusieurs médecins, quelques ar- 
chitectes, des prêtres catholiques et des pasteurs protestants, 
et puis un grand nombre d'avocats, de magistrats, de profes- 
seurs , d*administrateurs , anglais, allemands, norwégiens, 
danois, suédois, américains, etc. Si donc une portion des 
membres de ce congrès n'avait de valeur qu'en tant que té- 
moins, la plus grande partie présentait les conditions néces- 
saires pour faire de bons juges. 



164 

t Pour remployé des prisons , de qoelqoe rang qoll soit , 
dit la Gazette , la question pénitentiaire se résume dans les 
points suivants : rendre la garde du prisonnier asseï facile et 
assez certaine pour n'avoir à craindre aucune évasion; main- 
tenir dans rétablissement Tordre et la discipline; enfin, admi- 
nistrer la prison aux moindres frais possible. Les considéra- 
tions de salubrité et de moralité, Tamélioration des prévenus, 
IVipprentissage d'un métier qui les mette à même de gagner 
leur vie quand ils seront en liberté , tous ces points de vne 
n'existent pas pour eux , ou, s'ils les font entrer en ligne de 
compte , ce n'est que pour atteindre plus sûrement le but 
de police , le seul important à leurs yeux. Or, quoi de plus 
efficace dans ce sens que le régime de l'emprisonnement soli- 
taire? Jamais un homme isolé ne songera à percer ces murs, 
à briser ces barraux ; le directeur peut dormir tranquille, ses 
prisonniers ne lui échapperont pasi Et quel silence! quelle 
discipline I quelle magnifique uniformité dans la vie de chaque 
jour 1 Comment l'esprit de révolte pénétrerait-il dans cette 
cellule où l'homme est seul avec lui-même? Avec le caractère 
le plus rétif, ce ne sera toujours qu'une question de temps; 
soyez sûr que l'isolement brisera bientôt le plus ferme courage. 
Le régime cellulaire, en un mot, simplifie admirablement 
4'administration d'une prison. » 

Ainsi certains hommes donneraient à leur égoïsme , dans 
cette question, le masque de l'humanité. Ce ne sont pas pour- 
ttint, du moins en France, des directeurs de prison qui ont 
pris l'initiative de cette réforme : ce sont deux jeunes magis- 
trats, qui sont allés étudier sur les lieux le système d*Auburn 
et celui de Philadelphie, et qui se sont décidés pour le dernier, 
après avoir sérieusement observé et mûrement réfléchi. Ces 
deux amis de l'humanité sont devenus des députés distingués, 
qui joignent maintenant à l'autorité du talent celle de l'âge et 
de l'expérience. 

11 ne faut pas croire d'ailleurs que tous les directeurs de 
prison soient partisans du système cellulaire : j*en ai rencon- 
tré plusieurs qui y étaient opposés. Au congrès môme de 
Francfort , on remarquait parmi eux deux ennemis déclarés 
de ce système; l'un, M. Dwight, de Boston, qui était venu dé- 
fendre le système mixte de la prison d'Aubum, dont il avait été 



165 

lediredeor; l'autre, M. ObermaXer, le oèlëbre BaTarois, qui. 
a acquis on si merveilleos ascendanl snr les prisonniers con^ 
fiés i ses soins, quoique vivant en commun. On cile à ce sujet: 
on trait asseï remarquable : « Une nuit» un incendie se déclare 
à Munich dans le quartier où est la prison. Obermaïer appelle 
tons les prisonniers au secours de la maison qui brûle : il leur 
OQvre toates les portes» cependant ils sont libres et sans Ters. 
Rien ne leur est plus facile que de profiter des ténèbres pour 
s'écbapper. Grâce à leurs efforts» l'incendie est bientôt étetoi. 
Obermaïer donne le signal de retour; il faut que tous aillent' 
«e plsoer sons les verrous. Ils étaient plus de quatre cents.. Pas. 
lia n*a manqué à l'appel, a 

Certes» Obermaïer mérite bien le surnom de grand fnagné^ 
tîiwr moral que lui a donné IL Suringar , célèbre philosophe 
iiollandais» 
La Gaxetie d'Augibùurg^ qui ne cite pas ce fait, prétend que 
fcs témoins vraiment compétents pour décider des effets de^ 
feniprisonnettent séparé » sont ceux qui ont pu éprouver sur 
aax*méines les effets de la cellule. L'espèce de témoignage que 
semble exiger la Gazette d^Augêhourg n'a pas manqué à notre* 
congrès : H. le baron de Closen, de Bavière» et M. Ducpétiaux» 
de Beigi<]ue» ont été détenus et mis au secret pendant plu* 
sieurs oiois » et tous les deux sont de chauds partisans du. 
régime pénitentiaire. 

L'un et Tautre» il est vrai, ont exprimé le désir que les con- 
damnés politiques ne fussent pas soumis au régime cellulaire, 
et qu'il y eât à leur égard une exception formelle. M. Horeau 
Christophe et M. le comte Skarbek ont demandé, avec une 
insistance qui a afDigé et étonné leurs compatriotes présents 
dans l'auditoire» que l'on ne fit aucune exception. H. Moreau 
Christophe» dans son zèle outré pour Tordre public» a été 
jusqu'à prétendre que l'isolement cellulaire était plus néceé-r 
saire encore pour les condamnés politiques que pour tous les 
autres» c afin qu'ils ne pussent pas conspirer sous la protection 
des verrous, a Noos avons vu avec plaisir M. Ardit, chef de 
division au ministère de rintérieur» réclamer la parole pour 
réfuter les assertions de M. Moreau; mais le vice-président , 
H. Deo-Tex» a demandé qu'on ajournât la question, et qu'on 
la laissât pour le moment sans solution : cette motion d'ordre» 



166 

adoptée par l'assemblée » a tennîné one discassion qui me- 
naçait de devenir irritante. 

La Gazette d'Augsbourg attaque encore avec beavcoop de 
vîTacité la deaxième résolution du congrès, laquelle, tout eo 
consacrant l'emprisonnement individuel , autoriserait les dé- 
tenus à recevoir les visites du ministre du culte, du directeur, 
du médecin et des membres de commission de surveillance, 
indépendamment d'autres visites qui peuvent encore être 
permises par l'autorité compétente. 

cr C'est grand dommage , s'écrie-t-elle , que ces belles pro- 
messes ne soient que déceptions volontaires ou involontaires. 
S'il s'agit de visites journalières , comme on l'a dit dans le 
congrès , ce n'est plus seulement une déception , c'est une 
absurdité. Supposons, en effet, que le pénitencier compte 500 
cellules (chiffre très-restreint) : si le directeur veut visiter 
tous les jours tous ses prévenus , il pourra donner à chacoD 
d'eux , en consacrant dix heures à sa visite, une minute et 
douze secondes I pour que cet entretien soit salutaire au pré- 
venu, il faudra, certes, beaucoup de bonne rolonté de sa part. 
Quant au directeur, il lui faudra tout simplement de Thé* 
roïsme : je crains bien qu'il ne se dégoûte rapidement de 
sa rude besogne, et qu'au bout de huit jours il ne demande 
à être lui-même enfermé dans une cellule, plutôt que de 
continuer ses interminables tournées. Mais supposons l'im- 
possible; admettons que le directeur, que le chapelain , que 
le médecin aient assez d'énergie pour remplir les obliga- 
tions que leur impose le congrès y qu'en résultera-t-il pour le 
prévenu ? A qui persuader que cet échange de quelques pa- 
roles nécessairement banales et vides de tout sentiment sym- 
pathique, donne satisfaction au besoin de sociabilité qui remplit 
l'homme ? Vis-à-vis des fonctionnaires de la prison, le détenu 
est dans une position telle que toute relation humaine est à 
peu près impossible entre eux. Entre le coupable et l'exécu- 
teur de la loi s'élève une barrière contre laquelle viendront se 
briser, 99 fois sur 100, la plus ardente philanthropie d'une 
part, et d'autre part la confiance la plus dévouée. 

» Il est inutile de faire remarquer que la résolution du con« 
grès de Francfort , qui permet aux détenus les relations avec 
les membres des comités de surveillance, n'est et ne peut être 



167 

qa'ime lettre morte. Ncmib tooIoos croire q«e» dans tes deos 
ou Irois premières semaines qui soivront l'ooTertare d'an pé^ 
DJieoder, ce mécanisme pliilanthro|Nqae fonctionnera comme 
00 le désire ; mais ce ne sera pas long : bientôt Tiendront la las- 
silode» le dégoAt. Il y aora encore de temps en temps quelques 
aoMtears qui serontcnrieni de Toir, d'interroger les détenns; 
msis personne , sans doute» n'attend rien de tels hommes I a 

Toiià l'objection la plus forte et la plus habilement présen- 
tée. Les philanthropes du jour sont » il faut TaYOuer » fort 
eoiwrrassés pour y bien répondre. Dans tous les cas» disent- 
ils, on doit reconnaître que le système pensylvaoien a un bon 
rèialtat négatif; que s'il ne donne pas aux détenus TbabitudB 
des Terins de la sociabilité , il leur 6te du moins Thabitude du 
ml; qu*il empêche la corruption de se répandre des plus 
Tmu à ceux qui le sont moins ; enfin » que les détenus » à 
rexpiratioQ de leur peine » ne peuTent pas se reconnaître et 
se retrouver , aTantage immense qui prévient ces associations 
do malfaiteurs, commencées à l'ombre des prisons, et dont la 
société a tant à redouter la coupable industrie. Puis ils récri- 
Dioeot contre le régime du travail en commun pendant le 
jour ; car dans ce système » malgré le silence obligé et la sur- 
veillance la plus active , on ne peut empêcher les communica- 
tions entre les détenus. « Trois jours après Tarrivée d'un 
condamné dans Tancienne prison de Genève» dirigée par M. 
iubanel^ tousses compagnons de captivité savaient mieux que 
moi toute son histoire» nous a dit le pasteur Ferriêre, quoique 
j'eusse interrogé soigneusement le nouveau venu et pris au 
<Iehors tons les renseignements possibles sur son compte, a 

Mais toutes ces réponses ne sont pas complètement satisflii- 
santés ; car elles ne prouvent qu'une chose ; c'est que le sys- 
tème pensylvanien peut bien être un pis-aller préférable aux 
autres systèmes » mais qu'il promet pour l'amendement du 
prisonnier plus qu'il no peut tenir. 

Or» an point de vue du christianisme » nous nous trouvons 
placés ici sur un meilleur terrain que la philanthropie propre- 
ment dite» et nous avons un moyen péremptoire de résoudre la 
difficulté insoluble autrement, il faut bien le dire» de la visite 
journalière à faire au détenu dans un but eirieuêement chari- 
table» moral et religieux. Co moyen» c'est de donner au diree* 



168 

teor et i l'aaiiiÔDier des prisons des auxiliaires consdendeux 
dans les geôliers ou gardiens ; mais, pour cela, il faut que ces 
gardiens soient membres d'une corporation religieuse, assu- 
jettis à une direction unique, et faisant par Tocation , c'est-à- 
dire par dévouement, ce que les geôliers ordinaires ne font 
que par l'appAt du gain , avec dégo&t et négligence , ou tout 
au plus avec une régularité matérielle et presque mécanique. 

Bu reste, l'introduction des congrégations religieuses dans 
les prisons n'est pas plus une innovation qu'une utopie; Tad- 
ministration , sur la demande de plusieurs évoques , a confié 
à des frères des écoles chrétiennes la garde des maisons cen- 
trales de Mimes , de Melun , de Fontevraut , et d'Amianne à 
Lyon ; les prisons ont pour gardiens des frères de St-Joseph , 
dits Harisies, spécialement destinés à ce ministère, et élevés 
à OoUins (Rhône), dans une espèce de séminaire préparatoire 
dirigé par un homme du plus grand mérite. L*abbé Fissiaux, 
à Marseille, a fondé la congrégation de Saint-Pierre , qui loi 
fournit tous les agents dont il a besoin pour la direction et la 
surveillance do la belle colonie agricole qu'il a fondée. 

C^VL^questvonies congrégations religieuBes n'a étéqu*afneurée 
incidemment au congrès de Francfort : elle doit être présentée 
au congrès de l'année prochaine à Bruxelles. 

Ainsi vont se naturaliser sur le sol européen ces congrès 
généraux sur des questions purement sociales, où aucune 
rivalité n'est possible ni au point de vue de la nationalité, ni 
à celui de l'esprit de parti. Li , dans ces combats pacifiques 
(pacifie battles), comme disait M. Russel, beaucoup de pré- 
jugés haineux s'éteindront, beaucoup de liens utiles se forme* 
ront entre les divers peuples; et de Cadix à Stockholm, de 
Naples à Saint-Pétersbourg, un certain équilibre s'établira 
dans la marche de la civilisation. Les obstacles moraux qui 
s'opposaient à ces réunions ont été aplanis par une longue 
paix; les obstacles matériels disparaissent tous les jours de- 
vant la création des chemins de fer, qui , avec les ailes de feu 
qu'ils prêtent aux voyageurs, abrègent et suppriment presque 
les distances. Par le moyen des congrès européens annuels » 
il y aura dans les idées de chaque pays une espèce de com- 
merce régulier, qui viendra merveilleusement en aide au 
commerce matériel, à l'échange de nos produits et au bien-être 
universel» 



169 

Et eependaol il ne favl pat que rhonme soit trop lier de 
ses progrès dans les sciences» et qa'il se croie deveott le maître 
absolu de la matière , le souverain indépendant de la nature 
physique ; car la Providence , en lui envoyant les désastres et 
les fléaux qu'elle tient toujours en réserve » comme avertis*** 
sements ou comme punitions, pourrait lui faire sentir , par 
d'anaers retours , sa faiblesse et son impuissance. Pro6tons 
donc de la presse et de la vapeur, ces liens nouveaux de Thu» 
maiiilè, non pour nous enorgueillir, mais pour nous rappro* 
cber el nous aimer comme les membres épars d'une grande 
laaiiUe , qui se trouvent et se reconnaissent après une longue 
dispersion. Du bout de la terre à l'autre , apprenons à nous 
secourir dans nos infortunes, et propageons, pour nous amé- 
liorer moralement non moinsque physiquement, les principes 
Htas sentiments de la charité évangèlique. L'Europe se trouve, 
grks aa christianisme, placée au premier rang dans l'échelle 
de Ja ciTilisation : qu'elle répande ses enfants dans les autres 
parties du monde, non pour les asservir, mais pour les éclai- 
rer ; non pour les abaisser et les humilier, mais pour leur 
tendre la main et les élever jusqu'à elle. 

M. Ducoin fait un rapport sur deux opuscules de 
H* Roux-Ferrand| membre correspondant, intitules , 
le premier, Résumé de rHisiaire des Croisades , et le 
second, Des sentiments moraux et dee passions humaines 
aupoini de vue chrétien. Voici quelques passages de ce 
rapport, relatift au premier de ces deux petits onvra- 



Parmi tous. Messieurs, sans doute, il est quelques amis des 
lettres qui savent que M. Ronx-Ferrand est l'auteur d'une 
Histoire du progrès de la eimliêaiion en Europe depuis Vire 
chrétienne. Cet ouvrage estimable, dont les commencements 
parurent il y a plusieurs années, est terminé maintenant, et il 
forme 6 tomes in-8% qui sont en vente. 

La brochure dont j'ai dû m'occoper fait partie du 4* volume 
de cette Histoire; c'est comme un spécimen de l'ouvrage, un 
fragment destiné à faire connaître le style et la manière de l'é- 
crivain. 



«70 

Eh bien, on tel essai ne peot être que faforable à oelalqni 
l'a publié et à la prodactiOD eotière. En effet, lerésamè qa'il 
présente est clair, intéressant, précis , mais non de cette préci- 
sion qni est un défaut et que la sécheresse caractérise; H. 
Roux*Ferrand y dit ce qu'il doit dire, rien de moins, rien de 
plus, et il le dit bien ; son style est pur , souvent même élé* 
gant, mais jamais ampoulé. Permettez qu'une on deux cita- 
tions Tiennent justifier mon éloge. Yoid comment le résumé 
débute ; « Depuis plus de dix siècles , Jérusalem recevait 
d'humbles pèlerins de toutes les contrées du monde chrétien, 
lorsque eut lieu la première croisade armée dans le but de 
délivrer le saint sépulcre. Soit espoir de guérison, soit péni- 
tence ordonnée pour l'expiation d'un crime , soit enfin le sim- 
ple désir de voir les lieux devenus si célèbres par l'événemeat 
immense qui s*y était accompli, la route, aussitôt après Tas- 
cension du Christ , fut couverte de pieux voyageurs portant 
gourdon et panetière. A mesure que les peuples de l'Oocidem 
se convertissaient au christianisme, ils tournaient leurs re- 
gards vers l'Orient. Du fond de la Gaule, des forêts de la Ger- 
manie, de toutes les contrées de l'Europe , on voyait accourir 
de nouveaux chrétiens qui venaient visiter le berceau de la foi 
qu'ils avaient embrassée. Quand l'époque déterminée par son 
VŒU était arrivée, le pèlerin partait, d'ordinaire» accompagné 
des bénédictions des populations entières des villes et des ha- 
meaux, dont le souvenir le suivait jusqu'au moment oà, reve- 
nu amaigri par les fatigues et les privations, brâlé par le so* 
leil de Syrie, mais sanctifié par de si cruelles épreuves, il ve- 
nait déposer la branche de palmier de Jérusalem sur l'autel 
de sa paroisse, d 

M. Ducoin s^exprime ainsi sut le second de ees 
opuscules : 

C'est un fragment communiqué à l'Académie du Gard , et 
qui forme l'introduction d'un ouvrage inédit que doit publier 
en 1846 H. Roux-Ferrand. 

En voici le commencement > qui fera connaître dans quel 
esprit est conçu l'ouvrage : La sagesse divine , a dit un de nos 



171 

grands poêles (1), pouvaiU seule êubêiiiuer unevëiêetêégmh 
clarté aux iUuminaiiant vaeUlanies de la eagesee kmmaime. Py- 
tkagare, Soerate^ Platon, sont des flan^eaux ; le Christ, c'est 
le jour. Et quand ce jour radieux el pur a-t*il parât Aa mo- 
méat où les hommes » faligoés de oieiisonges» n'avaient foi à 
rien; aa moment où la terre oorrompoe tremblait sons le des- 
potisme abratissantdes maîtres du monde. 

Qae Ton parcoure l'histoire romaine, celle des antres pen«- 

pies et des autres Ages , on ne trouvera aucune époque où 

l'espèce humaine ait tant souffert que dans les siècles qui sui- 

f ireni la proscription de Sylla : la guerre sur tous les pornts 

du globe» la dévastation au dehors» la corruption au dedans. 

Si le règne d*Augu8te et ceux de quelques bons princes ont 

tsil luire sur l'Europe un rayon de bonheur» ilsn*ont rien 

doDK aux générations à venir; si Socrateet Platon ont éclah 

ré aoloiir d'eux quelques disciples de leur sagesse inspirée» 

ib n'ont rien pu modifier» rien établir d'une manière stable» 

et poavons-nous en être étonnés? Leur doctrine n'était qu'un 

fjstème» et ils n'étaient que des hommes; ils entrevoyaient 

b turpitude du paganisme» mais leurs efforts pour le détruire 

étaient impuissants 

La morale de l'ancienne philosophie ne combattait que les 
passions de l'humanité sans en attaquer le principe ; aussi 
n*a-t-elle prodoit que des vertus rares et passagères. C'est aux 
sources qu'a frappé le christianisme» tant pour améliorer les 
vertus que pour corriger les vices : l'Evangile a fait de la mo* 
destie» rhumillté ; de la philanthropie» la charité ; enfln» à la 
vengeance» si douce aux nobles cœurs {%), il a substitué le par* 
don des offenses. 

M. Ducoin termine ainsi son rapport : 

Assurément je ne puis qu'applaudir à ce que j'ai cité de l'ou- 
vrage qui m'occupe; mais je vais donner connaissance d'un 
autre passage qui ne m'inspirerait pas la même sympathie; 
H. Roux-Ferrand s'ei prime de la sorte dans Tune de ses der- 



(1) M. Victor Hogo. 
(^) Homère. 



172 

nières pages : cr L*histoire des sentiments moraas et des pas- 
sions faamaines a été faite par diliastres écrivains, peot- 
être ne Ta-l-elle jamais été par on écrivain chrétien s 

Ce doute « qui ressemble beaucoup à une affirmation » me 
parait de nature à étonner : les moralistes cbréliens, par bon- 
hettr, n'ont pas été rares. Sans peine aucune, j'en pourrais 
étaler une liste assez longue ; mais je me borne à nommer ici 
le père Senault, oratorien, auteur de VUsage du Passions^ et 
surtout Nicole, dont il est impossible que M. Ronz-Ferrand 
ne connaisse pas les Eêsais de Morale. 

Ainsi le nourel auteur ne peut, ce semble , aspirer au titre 
si rare d'inventeur, et, comme la grande majorité des écrivains, 
même souvent des plus renommés , il doit, quant au mérite 
d'innovation ou d'originalité, se borner à la forme et aux 
nuances. 

M. Albert du Boys a ensuite proposé d^élablir des 
rapports réguliers entre rAcadémie delphinale et la 
Société royale acadéniiqae de Savoie. Le Daaphiné et 
la Savoie sont deux branches issues d^un même tronc; 
Fun et Tautre ont composé TAUobrogie; Pun et Tautre 
ont fait partie de Tancien royaume de Bourgogne. Les 
Alpes dauphinoises ne sont qu^une ramification de la 
grande chaîne du Mont-Blanc. Ainsi, sous le point de 
vue historique et sous celui de Thistoire naturelle , les 
deux contrées sont susceptibles des relations les plus 
rapprochées. La Société académique de Savoie désire 
établir un commerce littéraire et scientifique avec TA- 
cadémie delphinale; elle attend que celle-ci lui pré- 
sente, à cet égard, un projet qu^elle se réserverait de 
discuter et au besoin de modifier, avant de Taccepter 
définitivement. 

Une commission est nommée pour examiner cette 
proposition. 



173 



Oayrages reçus : 

Théorie dês édifêeê. Edipse annulaire du soiêil^ rt- 
tUle en France et dans la plus grande partie de f ancien 
cmUneni , & 9 octobre \ 847/ notice dédiée à Jf • Lever^ 
fur, par M. J.-M. BoubdaT) membre rësidtnl ; broch* 
îii-12. 

Un portrait d^Hugues de Lionne, natif de Grenoble 
et ministre des affaires étrangères sous Louis XIV. Ce 
beiv portrait, qui est encadré, est donné à TAcadémie 
par M. Félix R^l, député de Tlsère et membre corres- 
pondant; il a été peint à Thuile et sur toile par M. Ce- 
lesdn Blanc, de Clelles, diaprés une bonne gravure 
qoe possédait M. le comte d^Hauterive , député des 
Haotes-Alpes. 

M. le président donne connaissance de la réponse 
suivante, faite, le 9 novembre dernier, à M. le préfet 
de llsère, par M. le ministre de rinstruclion pnbli-* 
que: 

M. le préfet, par la lettre que vous ni*avez fait l'honneur de 
m'écrire le 93 jain dernier, vooa m'avez transmis ot recom- 
mandé on mémoire de TAcadémie delphinale de la ville de 
Grenoble (1) » qui réclame le titre d'Académie rojale qu'elle 
croit posséder, et qui sollicite une subvention annuelle pour 
Taider à faire face à ses dépenses. 

J'ai examiné avec attention le mémoire de l'Académie del- 
phinale et les motifs sur lesquels cette société se fonde pour 
réclamer le titre d'Académie royale. Aucune des décisions 
qu'elle rappelle avoir obtenues depuis 1789 n'a pu lui donner 
ce titre et lui attribuer les droits que l'autorité royale seule 

(1) Toy. cl-devani« pag. toi et Ils. 



174 

peDt conférer. Les termes de l'article 2 de la loi do 2 mai 1827 
sont formels ; cet article ne s*appliqae qu'aux membres des 
sociétés savantes reconnues par le roi. L'article 11 de la loi 
du 21 mars 1831 parle des membres des sociétés savantes ins- 
tituées ou autorisées par une loi , et l'on ne doit voir» dans cet 
arliclci que les membres de Tlnstitut, ce grand corps scienti- 
fique et littéraire étant le seul en France qui ait été l'objet 
d'une loi. Ce n'est donc que par Teffet d'une ordonnance 
royale qu'une société savante peut être reconnue comme éta- 
blissement d'utilité publique et jouir des prérogatives atta- 
chées à ce titre , par suite de l'autorisation qu'elle reçoit da 
gouvernement. Les deux sociétés citées par l'Académie delpbi- 
nale» la Société de médecine de Bordeaux ^ et V Académie des sden- 
ees^ arts et belles-lettres de Lyon, comme étant comprises dans 
l'^fintiatre au rang des sociétés royales , quoique n'ayant été 
l'objet d'aucune ordonnance du roi, portent, il est vrai, le ti- 
tre de sociétés royales, mais sans que leurs membres jouissent 
des avantages inhérents à ce titre lorsqu'il est légalement con- 
cédé. La permission gracieuse qui a été accordée à ces deux 
sociétés , et dont elles ont usé jusqu'à ce jour, est donc une 
sorte de droit acquisqu'il serait sans doute rigoureux de cher- 
cher à leur enlever, surtout alors que ce droit ne donne aa- 
cune prérogative, aucun autre avantage. Je ne puis donc ad- 
mettre la réclamation de l'Académie de Grenoble sur ce point, 
et je vous prie de lui en exprimer tous mes regrets. 

Quant à la demande qu'elle forme d'une subvention an- 
nuelle pour Taider dans ses dépenses » je suis très-disposé à 
examiner ce qu'il me sera possible de faire en sa faveur, et, 
pour cet objet, lorsque j'aurai à m'occuper de la distribution 
des fonds qui m'ont été accordés à ce sujet par les Chambres, 
à partir de 1847, l'Académie de Grenoble devra alors renou- 
veler sa demande pour m'exposer ses besoins, et vous pouvez 
lui donner l'assurance que cette demande sera examinée avec 
attention et bienveillance. 

Recevez , etc. 

Le ministre de l'instruction publique, Salvan dy. 

M. le président a également reçu une lettre de M* 



175 

Ff^eric Taulier y maire delà Tille de Grenoble et mem- 
bre de rAcadémie 9 de laquelle il résulte que , diaprée 
les reùaeignemeDls donnés dans les bureaux du minis* 
tère de rinstruction publique , le refus ministériel de 
reconnaître ou de conférer à TÂcadémie delphinale le 
titre d^ Académie royale n^a rien de personnel ni de dés- 
obligeant; que cette Académie a subi la loi générale 
et absolue; qu^une société savante de Lyon a échoué 
de même, malgré Tappui du préfet du Rhône, du maire 
de Lyon, de plusieurs pairs et députés, et, entre autres, 
de M. le président de la chambre des députés. 

M. Casimir de Ventavon lit un rapport dont voici 
les principaux passages? 

Messieurs» 

Je dois vous rendre compte de VBistoire du droit criminel 
des peuples anciens par M. Albert du Boys. En lisant le titre de 
cet ouvrage, on se demande d'abord si c'est nn livre de droit 
on une œuvre historique; je n*hésite pas à répondre que H. du 
Boys est historien, et néanmoins j'aurais tort d'ajouter qu'il 
n'est pas jurisconsulte. Il a fait son livre en homme qui con- 
naît la théorie du droit moderne, et| qui même est initié à la 
pratique des affaires. 

M. du Boys est donc historien ; mais à quelle école appar- 
tient-il? Telle est la seconde question qu'il faut résoudre. 

Ily a deux manières d'écrire l'histoire, suivant que l'écri- 
vain se propose d'instruire ou veut simplement amuser son 
lectenr. 

A Técole instructive appartient Tacite dramatisant l'histoire 

par des pensées philosophiques, et Mezeray enchaînant avec 
ordre et clarté des faits à d'autres faits ; la seconde école a 
pour maître Froissard semant ses écrits d'anecdotes, et Vol- 
taire cherchant toujours de petites causes à de grands effets. 
H. do Boys, analysant des institutions plutôt qu'il ne ra- 
conte des événements, n'a suivi servilement la trace d'aucun 
des écrivains dont je viens de citer les noms ; cependant on 



176 

rencontre çà et là, dans son lirre» quelques anecdotes à la ma- 
nîère de Froissard, quelques réflexions philosophiques comme 
dans Tacite. Il y a même des pages où l'on trouve cette mo- 
querie incessante des idées reçues qui conduisait la plume de 
Voltaire. Le portrait de Socrate, que je lirai bientôt, en four- 
nit un exemple ; mais le li?re de H. du Boys est avant tout un 
ouvrage sérieux ; Fauteur n'avance aucun fait qui ne soit ap- 
puyé d*une citation, il n'admet aucune proposition qui ne soit 
déduite des propositions précédentes, suivant les règles inflexi- 
bles de la logique. 

La législation criminelle des Hébreux, celle des Grecs et des 
Romains> sont retracées dans l'ouvrage de [H. du Boys; Fau- 
teur s'occupe successivement des faits réputés crimes chez ces 
divers peuples , des peines répressives de ces crimes , et de la 
forme des jugements criminels 

Dans la poursuite des crimes, il retrouve, chez tous les 
peuples, des vestiges de la vengeance privée des premiers 
temps ; dans la répression, il reconnaît constamment l'in- 
fluence des idées religieuses. 

Cette pensée qu'à Forigine des sociétés chacun eut le droit 
de venger son injure, et chaque famille le droit de frapper le 
meurtrier d'un de ses membres , cette pensée, dis-je, a fourni 
à M. du Boys le thème de considérations historiques pleines de 
vérité et de profondeur. Ses récits deviennent plus attachants 
encore lorsqu'au moment ou la société s'arroge le droit de 
punir, elle recherche l'appui de la divinité en donnant à la con- 
damnation la forme et jusqu'au nom du sacrifice 

Le travail de M. du Boys présente ainsi on ensemble com- 
plet. 

Tout ce qui a rapport au droit criminel est dans son livre , 
depuis Forigine des lois pénales faisant peu à peu succéder 
au droit individuel le droit de la société, jusqu'à la théorie des 
peines considérées sous le double rapport d'une expiation re- 
ligieuse et d'une satisfaction donnée à la victime ou à ses pro- 
ches. 

Je ne louerai pas H. du Boys de la pureté et de la clarté de 
son style; il doit, depuis longtemps, cette double qualité à sa 
longue habitude d'écrire. 

Je ne le louerai pas davantage de son érudition, quelque 



177 

grande qu'elle soit, et qaelqne rare que devienDe chaque Jour 
cette précieuse qualité parmi nos écrivains ; mais je le félici- 
terai de la haute moralité qui préside à son ouvragée. Le senti- 
ment philosophique et religieux y est empreint à chaque page. 
L'auteur a fait plus qu'un livre instructif et utile, il a fait un 
bon lîYre. 

Vous lirez donc, Messieurs, avec un puissant intérêt, cette 
ŒOTra consciencieuse, et j'oserai presque dire cette œuvre irré- 
prochable, quoique je ne puisse, sur quelques points que je veux 
signaler, me ranger complètement à l'opinion de l'auteur. 
M. du Boys me paraît dominé par l'idée de la supériorité 
de nos institutions modernes ; il ne croit pas sans doute, comme 
beaucoup d'écrivains de nos jours, à la perfectibilité humaine; 
mais il oublie, comme tant d'autres, que l'homme a eu dans 
tons les temps les mêmes besoins, les mêmes passions, et par 
CDBséquent aussi les mêmes vices ; il oublie que l'histoire est 
là pour prouver que la civilisation avance ou recule et se dé- 
place do nord au midi, suivant des décrets providentiels dont 
l'homme ignore le secret. En présence de tous les systèmesémls 
jusqu'à ce jour, celui de M. de Maistre m'a toujours paru , sinon 
le plus vrai, car je me récuse pour juger une aussi haute ques- 
tion , du moins le plus logique. L'homme sortant des mains 
du créateur devait être plus parfait qu'il ne l'est aujourd'hui. 
Croire qu'en vieillissant les sociétés s'épurent , et regarder 
comme indéfinis les progrés de la civilisation, n'est-ce pas ré- 
ver qu'un jour, par des procédés hygiéniques, l'hnmanité s'af- 
franchira de toutes les maladies qui l'afOigenl?.... 

Pour prouver l'excellence des mœurs actuelles comparées 
aux mœurs de l'antiquité, M. du Boys fait vivement ressortir 
les distinctions que la société ancienne faisait entre le maître 
et l'esclave, et la différence de supplice pour l'un et l'autre, 
lorsqu'ils étaient convaincus du même crime. 

L'esclavage est une plaie de l'humanité presque aussi an- 
cienne que le monde, et sur ce point, depuis l'imporlation des 
noirs dans les colonies américaines, les peuples modernes, si 
fiers de leur civilisation, si entichés de leurs idées libérales, 
ont peu de choses à reprochera leurs prédécesseurs (1) ; le fait 

(t) H. du Boys fait remarquer avec raison que Tesclavage est con- 
TOM. II. 1 2 



"delà senritade une fois admis, on s*expliqo6 aisément la dtr- 
lëreace des châtiments. 

L'on ne pouvait punir rcsclave , ni par le déshonneur, ni 
par l'emprisonnemeuty ni par Texil, puisque les mots d'hon*- 
neur, de liberté, de patrie , nV-xistaient pas pour lui. Il fal- 
lait donc, afin de le détourner du mal, Teffrayer par dessup- 
qplices. Et c'est ainsi que de nos jours , où l'égalité devant la 
loi est un dogme, il arrive au juge le plus intégre d'appliquer 
la peine de l'amende aux uns , celle de la prison aux autres, 
âuifant la condition et le rang des condamnés. 

Toujours sous l'empire de cette idée , que les modernes 
l'emportent de beaucoup sur les anciens, M. du Boys a amoio- 
dri quelques grandes figures de l'antiquité : ayant à faire 
connaître la forme des jugements criminels chez les Athénieos» 
il a été naturellement conduit à parler de la condamnation 
de Socrate, et voici comment il s'exprime à ce sujet : 

9 Le fils d'un certain Saphronisqne, sculpteur d'Athènes, 
abandonne l'état de son père pour enseigner la rhétorique, 
pour s'occuper de philosophie. 11 prétend avoir des communi- 
cations mystérieuses avec un être invisible qu'il appelle son 
génie familier, et alors il fait métier de courir nu-pieds» 
mal vêtu , après tous les citoyens qui passent dans les rues et 
les carrefours , de les arrêter par le pan de leur robe pour 
leur adresser des questions captieuses et leur faire des leçons 
de morale. 11 se donne pour tâche de leur reprocher leurs 
vices, leurs erreurs, leur soif de l'or. Cet homme est souvent 
frappé, conspué par eeux qu'il fatigue ainsi , malgré eux , do 
ses prédications étranges. Il y a plus , il est malheureux en 
ménage et souvent sa femme, d'un détestable caractère, lui 
jette des ordures par la fenêtre ou le bal en plein marché. Cet 
étrange philosophe, appelé Socrate, encourt l'animadversion 
de plusieurs classes de citoyens ; de ceux qui tenaient aux an- 
ciennes traditions de leur pays, et de toutes les familles sa* 
cerdotales, parce qu'il attaque certaines parties du culte public; 
enfin, des novateurs démagogues, parce qu'il blâme les excès 
de la démocratie. Il excite encore un grand nombre de haines 

traire aux doctrines du christianisme, et qu*il a été expressément 
condamné par plusieurs bulles. Hais le droit ne détruit pas le (kit 
et rend seulement l'etcUvage plus odieux. 



«79 

iodiTidaelles » en s'attacbanl à joaler contre le premier Tenu, 
^ar le pousser jusqu'à Tabsurde , à Taide de la plus subtile 
dialectique. Ses ennemis essaient d*abord de lui enle?er tout 
crédit et tonte considération. La Satyre aiguise contre lui ses 
traits acérés ; la Comédie le livre aux risées du public. Mais 
Socrate a pour lui une grande partie de la jeunesse» amie du 
paradoxe et des innovations aventureuses; il est favorisé par la 
disposition des esprits qui se fatiguent des absurdités du po- 
lythéisme et tendent visiblement vers Tincrédulilé; son calme 
et son infatigable ténacité d'argumentation paraissent à ses 
mis de la grandeur , de la fermeté d'âme. Le ridicule, qui a 
pourtant quelque puissance à Athènes, ne fait que le frapper 
fiocapacité pour les affaires publiques , sans lui 6ter son in- 
hencecomme philosophe. D'ailleurs, les années sont venues 
koiMironner deleur respectable prestige, et ses cheveux blancs 
le protègent contre d'injurieuses dérisions. Depuis trente ou 
quarante ans qu'il s'est fait professeur ambulant de morale , 
le nombre de ses disciples s'est beaucoup accru ; plusieurs 
d'entre eux sont entrés dans les charges publiques. 

j Enfin, Socrate a un parti dans Athènes. On épargne ceux 
qu'on méprise , mais on cherche à se défaire de ceux qu on 
redoute. Les ennemis de Socrate jurent donc sa perle, s 

Cest ainsi que M. du Boys représente Socrate. Encore plus 
sévère pour Démosthènes, il cite et approuve, comme étant 
d'une vérité à peu près complète, les paroles suivantes d'un 
anleur Anglais : 

c Grâce à sa parenté avec Démocharis , Démosthènes reçut 
une bonne éducation , et fut revêtu dès sa jeunesse de charges 
honorables. C'est ainsi qu'il fut tour à tour chorége, intendant 
des dépenses du théâtre et triérarque ; mais les dépenses 
qu'il fit dans ces charges diverses, sa prodigalité, ses débau- 
ches, eurent bientôt épuisé sa fortune. Il songea alors à fairo. 
nsagede son talent pour rétablir ses affaires « et» profitant 
des conseils et des encouragements d'Isocrate, il commença 
à composer des discours pour ceux qui plaidaient devant les 
cours de justice : c'était à la fois pour lui un moyen de for- 

toae, de considération et de renommée. 
» Pour contre-balancer le désavantage de sa naissance , 

Eschine joignait, à une grande capacité iniollectuellc, une 



180 

TÔiz mélodieuse et poissante , ane répatation de courage bien 
acquise au service de la patrie, un caractère privé sans taehe, 
et des manières conciliantes. Démosthènes n'avait rien de toot 
cela : une chétive tournure et des manières embarrassées 
semblaient lui ôter à jamais » comme à Isocrate » Tespoir de 
devenir un orateur capable de fixer l'attention de quelques 
milliers d'auditeurs, et il avait de plus l'immense désavantage 
d'une prononciation vicieuse; en outre, un caractère chagrin 
6t irritable repoussait l'amitié loin de lui, et un manque 
complet , non-seulement de courage personnel , mais de tool 
ce qui constitue la dignité de l'àme, éloignait de lui Testime 
et la considération. On lui avait donné dans sa jeunesse qd 
honteux surnom , pour caractériser sa mollesse et la corrup- 
tion de ses mœurs. Il mérita une qualification non moias 
déshonorante par une poursuite judiciaire contre ses tuteurs, 
poursuite qui fut considérée comme un moyen déshonnétede 
leur arracher de l'argent. 

D Mais , ce qui est mieux prouvé encore et plus honteux 
pour la mémoire de Démosthènes, c'est qu'au temps ou il était 
chorége et où il remplissait publiquement cet office , il reçut 
un soufOet d'un jeune étourdi de haute naissance appelé Ui- 
dial. Il lui intenta une action dont il se désista au moyen d*une 
compensation pécuniaire portée à trente mines. 

9 La couardise de Démosthènes dans les combats devint par 
la suite de notoriété publique ; môme ses admirateurs ne peu- 
vent disconvenir qu'il avait des manières gauches, un carac- 
tère indécis; qu'il était extravagant dans ses dépenses et 
affamé de gain ; que c'était un mauvais cotêcheur (1) , un ami 
infidèle , un soldat méprisable , et que son improbité , même 
dans sa profession d'avocat, était scandaleuse. Cependant, les 
facultés supérieures de son esprit et le pouvoir de son élo- 
quence étaient tels, qu'après avoir, par des travauiL assidus 
et intelligents , surmonté le défaut de sa prononciation , il se 
rendit populaire auprès de la multitude, terrible à ses amis, 
et nécessaire à son parti, a 

Vingt siècles ont passé sur la cendre de Socrate et de Dé- 
mosthènes , et pendant ces vingt siècles le monde entier s'est 

(1) Unplaasant compaoioD. 



181 

iodinè detant la sagesse de Tao» de?ant réloipieDGe de- 
l'aatre. 

Socrate moaraot pour la défense delà Tërité» Bémosthéiies; 
0M>oraDt pour avoir défenda sa patrie, sont presque les seuls, 
héros de Tamiquité qui n'ont pas conquis leur renommée par 
les armes» et qui n'ont jamais versé de 9êb§^ 

Ne portona pas une main sacrilège sur ees deux gloires de 
lliumanité, et, pour les amoindrir » ne cherchons pas à dé- 
couTrir» sons le manteau de pourpre que les peuples leur ont 
donné, les baillons et les misères de la vie privée. 

Je ne partage donc pas toutes les appréciations historiques. 
<e M. da Boys ; mais je lui dois ce témoignage, que la lectnre^ 
le son livre m'a plus d'une fois rappelé ces écrtvatea d'une 
Mtre époque, qui, toujours esclaves delà vérité, ne sup- 
ptéaîenl jamais à d'impuissanles recherches par des faits 
iofeatës, et qui ne torturaient ni les événements ni les ca- 
nctèrea , pour les faire plier aux exigences de l'esprit de 
système. 

M. Burdet lit ensuite un rapport sur les quatre ou- 
vrages que M. le baron Jacquemoud , sénateur à 
Cbambëry, a adressés à TAcadémie , et dont les titres 
sont cités au commencement du compte-rendu de la 
séance précédente. 

Le premier est un mémoire académique sur Emma- 
nuel-Philibert, duc de Savoie, à Toccasion de Férec- 
tion de sa statue équestre sur la place Saint-Charles ^ 
à Turin. Le duc y est apprécié comme un grand 
homme de guerre j dans la première partie de sa vie , 
et t dans la seconde, comme un législateur profond, 
un administrateur habile. L^ouyrage est un vrai pané- 
gyrique et a parfaitement le style du genre. 

Le deuxième est une description historique de Tab- 
baye royale d^Hautecombe, consacrée à recevoir les 
sépultures des princes de la maison de Savoie, ou qui, 
du moins, en renferme un certain nombre. Ici, M. Jac- 



182 

qoemond fait encore éclater ses sentiments de Tënéra- 
tion poar la fiimilie qui gouverne la Savoie depuis 
tant de siècles; il célèbre surtout le dernier roi, Char- 
les-Félix , qai fut le restaurateur de cette abbaje , et 
consacra des sommes considérables, prises sur son pa- 
trimoine, h remettre en honneur ces lieux oà avaient 
reposé les cendres de ses ancêtres. 

Cet opuscule renferme, en outre, une description 
trèa-détaillée des monuments et des ouvrages d^art que 
renferme Tabbaye , ainsi que des sites qui Fenviron- 
nent, où se trouve une source qui fixe Tattention des 
visiteurs par un caractère d^intermittence très-pro^ 
nonce. 

On y trouve également beaucoup de documents et de 
détails historiques sur cette abbaye , depuis sa fonda- 
tion par Amédée III, en 1125, jusqu^à nos jours, 
documents et détails qui ne sont pas sans intérêt pour 
les Dauphinois, puisque la plupart des princes de 
Savoie ont appartenu , par leurs possessions , presque 
autant au Dauphiné qu^au pays dont ils portent le 
nom. 

Il faut se rappeler, en effet, continue le rapporteur, qoe, 
presque dès le priocipe de leur pnissaoce, les princes de Savoie 
devinrent possesseurs et seigneurs des plus grands 6efs du 
Dauphiné, et que, par suite des circonstances qui se réali- 
sèrent vers le milieu du xui* siècle, le Dauphiné renfermait 
une grande partie des pays soumis à leur domination. Amé- 
dée V, qui parvint au trône en 1285 , fut obligé, pour faire 
cesser les prétentions rivales qu'élevaient, non sans fonde- 
ment, les princes de sa famille, d'abandonner à son neveu 
Philippe , qui portait le titre de prince d'Achaïe , les posses- 
sions importantes que sa maison possédait déjà en Piémont, 
à la seule exception des vallées d'Aostc et de Suzo , et à son 
frère Louis, le pays de Vaud , qui comprenait toule la rive 



183 

sepleDiriooale da lac de Genève. On sait que le pays de Yandr 
n'est jamais rentré au pouToir des ducs de Savoie , et le Pié-^ 
mont n'y est revenu, par l'extinction de la branche d'Achaïe, 
qu'en 1418, sons le règne d'Amédée VIII. R résulta de cet 
état de choses que, pendant les xiii* et xiv* siècles , c'est-à- 
dire pendant les temps contemporains de la puissance de noa 
anciena dauphins , la domination de la maison de Savoie se 
trouvait presque concentrée en-deçà des monts , dans la Sa- 

Toie, le Dauphiné, la Bresse et le Bugey 

Les deux autres opuscules de M. le baron Jacquemoud ren- 
trent dans le cercle des idées que sa profession de magistrat 
l'appelle plus particulièrement à cultiver. L'un est l'exposé 
succinct des règles de compétence suivies devant les tribunaux 
tsrdes ; l'antre, un recueil raisonné des lois et règlements ser- 
vant à l'administration du pays. 

Ccg ouvrages , oà l'auteur a su mêler» aux documents légis- 
btifs qui 80 sont produits dans les divers âges de la monar- 
ehie, quelques vues judicieuses, offrent pour nous, dans la 
comparaison des diverses institutions sardes avec celles qui 
Dons régissent, une étude intéressante ; rien n'est plus capa- 
ble d'amener, dans la science des lois, des progrès utiles, que 
cet examen des législations comparées, et l'on peut ajouter 
qae, dans les pays qui nous avoisinent, nul, sous ce rapport , 
n'appelle à pins juste titre nos investigations qne les états 
sardes. Au point de vue administratif, nous ne devons pas ou- 
blier que le Piémont est l'un des pays les pins anciennement 
civilisés de l'Eorope ; plusieurs des villes dont il est si abon- 
damment semé ont été des républiques indépendantes, et ont 
épuisé, dans les formes savantes de leur gouvernement* 
tontes les combinaisons administratives. Sous le rapport de 
l'agriculture, il est parvenu à un degré de prospérité qui 
noas laisse loin en arrière, et avec lequel il est douteux que 
DOS provinces les plus riches, même la Flandre, puissent ri- 
valiser. Il a obtenu, surtout pour Tendiguement des rivières 
et les irrigations, des résultats que nous ne saurions trop 
étudier. 

« 

Sons le règne do roi Charles-Albert, on a aussi procédé à 
ane refonte générale de la législation civile et criminelle; et, 
€0 mettant à profit les progrès que la jurisprudence a opérés 



184 

en France, on a élevé, dans les Etats sardes^ un noonment 
de législation qui a reçu en Enrope an accneil favorable. Il 
est facile de comprendre qne les divers changements apportés 
posent ponr noos des questions qne nous sommes appelés i 
examiner et à résondie , si nous ne voulons pas qoe notre lé- 
gislation , qni a si souvent guidé les autres peuples» ne soit 
dépassée. 

L'ouvrage de M. le baron Jacquemoud , qui résume une 
législation éparse, peut être utile à consulter pour ce travail. 
En le parcourant, j'y ai vu la solution d'un proUëme législa- 
tif actuellement posé devant les chambres françaises, et qui 
est celui de savoir jusqu'à quel point il convient de poursui- 
vre les délits commis par les nationaux à Tétranger, et les 
crimes des étrangers à l'étranger. Le nouveau Code pénal 
sarde décide que, pour les délits, ib ne seront poursuivis 
qu'autant qu'ils auront eu pour résultat de nuire à un sojet 
sarde ; mais, si le délit n'a eu pour conséquence que de léser 
un étranger, la justice sarde reste désarmée, à moins qne, 
dans le pays de cet étranger, la loi n'eût fait davantage dans 
les intérêts des sujets sardes ; alors on use de réciprocité. 

Quant aux crimes des étrangers commis à l'étranger, on 
ne les poursuit qu'autant que le crime a été commis à cinq 
kilomètres des frontières, ou qu'autant que le coupable aurait 
introduit dans les états sardes des sommes ou objets volés. 

Voilà des règles qui ne peuvent manquer d'être l'objet des 
méditations des jurisconsultes français , et surtout des mem- 
bres des deux chambres, qui doivent être appelés» cette année 
même, à combler, sur ce point, une lacune depuis longtemps 
signalée dans nos lois criminelles. 

Cette séance a été terminée par le rapport de la 
commission chargée d^exa miner la proposition relative 
aux rapports à établir entre rAcadémie delphinale et 
la Société royale académique de Savoie. 

Selon les conclusions de la commission , qui sont 
adoptées par PAcadémie , ces rapports seraient : 4** des 
échanges de mémoires; 2"* le droit, pour chacun des 
membres de FAcadémie delphinale , d^assister aux 



485 



séaaoes de celle de SaToie, quand on on ploaiears 
dWre enx se trooTeraienI k Ghambëry. Ce droit serait 
absoinment rëdproqoe pour les membres des deux 
académies. 



^mm^immtm 



SëAMee 4« lA jAnvier 1949. 

Composition du burbau pour l^aiviœb 1 8A7 : 

BIM. 

Alexandre FAUGBB^PauiiBLLB, prdndeni'j 
Albert du Bots, viee-présidenif 
Duoom, secrétaire perpétuel ; 
Leroy, secrétaire adjoint; 
Félix Crozet , trésorier. 

Ont été élas membres correspondants : 

NM. le baron Joseph Jagqobmoud, sénateur à Gham- 
béry ; de Ghampibr, président du tribunal civil d^O- 

range. 

Ouvrages reçus : 

2* et 3* tomes de la Statistique du département de th 
sère^ 2 volumes in-8* , avec une grande carte géologi- 
que par H. GuEYMARD, ingénieur des mines- 
La Société royale académique de Savoie ( à qui a été 
transmis le résultat de la délibération prise dans la 
séance précédente relativement aux rapports à établir 
entre les deux Académies) répond , par intermédiaire 
it son président, qu^elle a accepté avec plaisir la pro« 
position de s'associer avec PAcadémie delphinale, et 



186 

d^eDtrelenirdes relations arec elle. Ainsi il est réglé et- 
oonvenu qoe la Société adressera ses mémoires k l'Aca- 
démie lorsq nielle en publiera. M. Ménabréa, secrétaire 
perpétuel, en enverra prochainement un volume, et 
les membres de TAcadémie qui se trouveront à Cham- 
bérj auront le droit d^assister aux séances de la Société, 
moyennant la juste réciprocité offerte. 

M. DuGoin lit un rapport sur le Rouge et leNair^ ro- 
man de feu H. Henri Beyle. Voici des fragments de ce 
rapport : 

Dès rooverlure du livre» je vois ce titre singulier ouqai 
veut Fètre : Le Rouge et le Noir. Qoe sigiiifie-t*il? Je n'en sais 
rien , et, après avoir fini l'ouvrage entier, je ne le saurai pas 
davantage. Ainsi, Messieurs, vous voilà dûment averiis; 
veuillei ne pas me le demander, et prenons ensemble notre 
parti là-dessus avec une résignation qni n'a rien de pénible. 
Le portail d'un palais est loin d'en être la partie principale. 

Que nons offre, dans le résumé le plus succinct, l'action da 
roman de H. Beyle? Un jeune homme, né dans une classe 
obscure, et qni se destine à la prêtrise, entre comme précep- 
teur d'enfants en bas âge chei un riche propriétaire, et devient 
ramant favorisé de l'épouse de ce dernier. Finalement, dans 
un accès de coarronz, il blesse d'nn conp de pistolet cette da- 
me an moment où elle entend la messe au sein d'une église. 
Arrêté, jugé, condamné, il périt sur un échafaud. 

Ici, Messieurs, vous me regardez; ce peu de mots vous rap- 
pellent un événement déplorable qni. Tune des dernières an- 
nées de la restauration, a fait couler du sang dans notre dté. 

Je dois convenir que M. Beyle a puisé dans cet événement 
]e fond de son action, mais le fond seulement, entendons-nous 
bien : d'ailleurs, chez lui, aucune allusion, même indirecte; 
rien qui décèle la moindre intention de peinture ou de satyre 
particulière; pas une circonstance ni un détail spécial qui 
puisse faire dire à la malignité de certains lecteurs: c*esiun 
lel, une ieUe* En un mot, l'auteur s'est placé aussi loin de Gre* 



487 

BuMe et des environs qa'il éuit possible de le faire, et il s 
coDsdencieasement dépaysé sa plaine. A cet égard il a sq« ei 
je le proclamée sa louange, se mettre à Tabri de tout repro- 
che raisonnable de personnalité. M. Beyle s'est montré peintre 
d'histoire ou de genre, mais nullement porlraîlMte, comme on 
dit en style de beaux^arts 

Le héros de TouTrage, celui qui, an dénoAment, estimmiM 
ils jnstiee humaine, est Julien Sorel, jeune homme qui a beau- 
coap d'eaprit, car l'auteur lui prodigue le sien. 

Ce personnage, qui en définitive doit périr, doit par consé- 
qoent nous intéresser, puisque le tragique appelle toujours 
riotérét pour son compagnon nécessaire. Le comique peut se 
ptner de celui-ci, qui pourtant ne lui est pas nuisible ; mais, 
daas une production qui sera ensanglantée, il faut absolument 
qm te lecteur s'intéresse à quelqu'un ; le cœur doit être de la 
pirtie. 

Or Julien, ce personnage sur lequel , dans raction donnée, 
semble devoir porter le principal intérêt, sait-il eiciter chei 
Doos ce sentiment? 

Je suis forcé de répondre fum, et une telle réponse va être 
jostifiée par des motifs trés-fadles à découvrir, ainsi qu'à ei- 
primer. 

Pour qu'un personnage se montre digne d'intérêt, une pre- 
niére condition est de rigueur : il faut qu'il soit passionné ; 
après cela, qu'il se rende même criminel, on le lui pardonnera» 
pourvu que Tamour, un amour sincère, ardent, soit son ex- 
case ; Vindulgenee, en pareil cas, n'est pas d'une austère mo- 
rale; mais elle est littéraire, poétique, et l'on n'en demande 
pas davantage: poésie et rigorisme ne marchent guère de com- 
pagnie.« 

Julien n'est point passionné, ou du moins il se montre loin 
de Vêtre suffisamment. Suivons sa marche, et nous nous en 
convaincrons. 

D'abord, dans la petite ville imaginaire de Verrières , il en- 
tre comme abbé-précepteur chez M. de Rénal, maire de la cité 
et homme fort au-dessus de Taisance. Ce maire» qui approche 
de la cinquantaine, et dont la chevelure grisonne , a une fem- 
BM jolie, jeune encore , quoique beaucoup moins que Julien , 
car oe dernier n'a pas encore dix-neuf ans accomplis, et ma- 



188 

dane de Rénal oottpte six laslres, Talné de tes trois fiU aaine 
aos. 

Voas croyei. Messieurs, que Jolien devient épris toot k 
coap de cette dame? Détrompez-vous. Sans doute il ne la voit 
pas d'un œil indifférent, mais Tamour ne Tenflamme point; 
c'est madame de Rénal qui conçoit une passion pow Julien. 
Gelni-ci se contente d'y répondre, d'abord, soit par vanité, soit 
par l'effet tout physique d'une belle femme sur nn jeune 
homme, lien résulte une liaison secrétementadultère, on l'a- 
mour, le véritable amour n'est que d'un côté. J'en vois la 
preuve dans cette pensée de Julien, après avoir obtenu on ac- 
cepté les dernières faveurs de la dame : « Mon Dieu 1 être heu- 
reux, être aimé, n'est-ce que cela? a En conscience, il est im- 
possible de trouver là de la passion. 

Je sais bien que, par l'effet des babitndeSf peut-être un peu 
par celui des difficultés à vaincre pour se satisfaire, notre hé- 
ros devient enfin à peu près amoureux, soit, maia non pas- 
sionné, car ensuite il part pour Paris, oà à peine quelques 
souvenirs de madame de Rénal viennent-ils de loin à loin loi 
inspirer d'assez froids ou paisibles regrets causés par l'ab- 
sence. 

Rien pins , son amour , si amour il y a, est assez prompte* 
ment remplacé par un autre, qui s'élève à pen près an même 
degré de chaleur qu'avait eu le premier. Ceci demande eipli- 
cation. 

A Paris, Julien est secrétaire du nsarquis de la Mole, pair 
de France, personnage en grand crédit à la cour, sous la res- 
tauration, et dont le jeune homme n'a qu'à se louer. 

Comment s'acquitte Julien envers son noble bienfaiteur? 
Par un calcul de vanité et non par un sentiment d'amour, il 
forme le projet de séduire Mathilde de la Mole, fille de ce der- 
nier, jeune personne, belle, fiéreet capridense, et il réussit 
dans son dessein coupable, sans que le succès Ini cause des 
remords. Puis-je m'intéressera un pareil être? 

Au reste, il lui arrive en cette conjoncture ce qu'il avait déjà 
éprouvé à l'égard de madame de Rénal: quelque chose qui 
voudrait ressembler à de l'amour natt par accès , par bouf- 
fées, dans son sein, après la victoire du sensualisme vaniteux; 
mais c'est beaucoup plus le fruit des contrariétés, ou du ca- 



189 



priée y on d'une ardente jeanesae, qne eelni d'ime de ces pns* 
sicms TéritaUes qni , à tort on à raison , rendent excasabies 
hîen des errenrs* 

Yoîlà certes des défauts , de grands obstacles qni s'opposent 
àlintérél , qu'en sa qualité de principal personnage, de M* 
ros de roman , defraît inspirer Julien Sorel, et pourtant je 
a'aî pas encore signalé le pire de tons: ce jeune homme est un 
hypocrite, oui, un hypocrite dans toute la force du mot, com- 
me l'aTOoe Fauteur dans son cinquième chapitre, tout en cou* 
venant que ce mot est horrMi. 

En effet, Julien ne croit A rien; il est, dès sa tendre jeu* 
oesse, d'un scepticisme renforcé, et néanmoins il a longtemps 
VtBtention de devenir prêtre, et pour y parvenir, il prend tous 
les dehors d'une piété de couTidion, il en obserre soigneuse- 
ncalloutes les pratiques extérieures. 

fi plus tard il ne s'abuse point lA-dessua, il ne se fait pas 
me de ces illusions auxquelles la faiblesse de l'esprit humain 
est si naturellement portée ; il oonnatt son hypocrisie, il la 
sent, il la calcule, il se cile à lui-même des vers de Tartufe, 
personnage qu'il adopte pour son maître , et qui, dit*ll, en 
valaii bien un autre : ce sont ses mots textuels. 

Obi pour le coup, la critique, eût-elle toute la bienveillance 
du monde, ne peut s'empêcher de se rappeler un principe im- 
muable : l'hypocrisie tue la sympathie. Les plus grands gé- 
nies, Molière lui-même, n'auraient pu appeler sur Tartufe 
l'iatérêt du public assemblé, ni d'un seul lecteur. Pour les 
esprits les plus gigantesques , il y a là une infranchissable 
bsrrière. 

Peut-être, Messieurs , quelques-uns d'entre vous pensent- 
ils que le meurtre dont Julien vent se rendre coupable, et qui 
le mèneenfin h Téchafaud, est le fruit d'une jalousie d'amour: 
on se dit, je crois Tentendre , que ce jeune homme , revenu à 
ses premières affections , mais apprenant que madame de 
Rénal l'a oublié au point de lui donner un successeur, la blesse 
d'un plomb assassin qui remplace le poignard d'un Othello, 
d'un Orosmane. 

Non, Messieurs, il n'en est point ainsi, et Toici comment se 
passent les choses, d'après le plan singulier de l'auteur : Ju- 
Hen a épousé secrètement Hathilde , dont ensuite le père se 



192 

Mais revenons an roman qoi doit m'ooenper , en obstr^stit 
qn'an janséniste ferait certainement on crime è M. Beyie de 
ravoir écrit, et pent-^tre à moi de l'avoir ln« et à vons. Mes- 
sienrs» d'en écouter l'analyse sans m'interrompra. 

La fin tragique de cet ouvrage n'inspire ni la terreur ni la 
pitié, et c'est avoir joué de malheur ; caria situation par elle- 
même appelait ce double sentiment , et il semble qu'il ait fallu 
quelques efforts pour glacer à un tel degré le cœur et l'ima- 
gination des lecteurs prêts à s'émouvoir, je dirai même piqoès 
d'avoir été contraints de lire k froid le papier on ils s^atten- 
daient à laisser tomber au moins une larme 

C'est (madame de Rénal) une femme sensible» même timorée, 
mais victime d'une passion qui la surmonte, et à oe titre elle 
inspire au moins la pitié* Ce serait le seul personnage intéres- 
sant de l'ouvrage. 

Eh bien cet intérêt» l'auteur a trouvé par malheur le 
moyen de l'altérer dans son chapitre 21. Expliquons ceci : 

Une lettre anonyme a éveillé dans l'esprit de M. de RéosI 
les plus graves soupçons sur la conduite de sa femme et de 
Julien. Il a une entrevue subite avec la coupable « et cette 
dame» qui a des idées religieuses, même des remords, loin 
de se montrer embarrassée d'une attaque imprévue, la sup- 
porte avec un sang-froid imperturbable, et se tire d'affaire en 
déployant une effronterie ingénieuse, digne des héroïnes 
qu'ont peintes dans leurs contes Boocaceet Lafonlaine : elle 
improvise le mensonge et la ruse comme si de sa vie elle 
n'eût fait d'autre métier. 

Aux yeux du lecteur, cela gâte ce qui a précédé, et même 
il en résulte pour la suite un effet trésHiéfavorahle , car la 
scène est empreinte d'un cachet trop saillant pour qu'on Ton- 
blie. Comment une aussi odieuse fausseté peut-elle s'allier, 
avec une âme sensible et susceptible de remords religieux? 
C'est incroyable , c'est contre nature : on n'est pas k la fois la 
présidente de Tourvel et la femme de George Dandin, et l'an- 
teur qui opère une telle fusion se met dans le cas de ne pou- 
voir ni attendrir ni égayer 

Le principal mérite de cette production, j'oserais même dire 
le seul, consiste dans les détails : en effet, elle présente quel- 
ques bonnes scènes, plusieurs situations saillantes, sartont 



493 

nue foole d'aperçns iogènieus t ane espèce de fea roulant de 
pedies pensées spiritaelles , parfois même profondes ; on les 
▼oit scintiller à cbaqne page ; on sent que H. Beyle était un 
habile obseryateur des plus petits replis du cœur humain ; il 
?a même parfois jusqu'à la subtilité dans le parti qu'il en 
tire. Sans qu'il s'en doute, peut-être même contre son inten- 
tion , il tient un peu à l'école de Maritaux , qui est si décriée , 
et dont pourtant n'est pas qui veut. 

Je pourrais , à l'appui de ce que je tiens d'énoncer « dter 
aoe foarmilière d'exemples. Mais toilà bien longtemps. Mes- 
sieurs» qoe j'use de TOtre attention, et deux citations pourront, 
je crois, suffire. 

< Dana les caractères hardis et fiers, il n'y a qu'un pas de la 
colère contre soi-même à Temportement contre les antres ; 
le» tnoaports de fureur sont, dans ce cas, un plaisir vif. a 
Celle pensée est traie, et bien exprimée dans sa concision. 

Taimerais pourtant mieux encore le passage suitant , qui 
a'est pas concis, et où l'auteur s'adresse au critique : « Eh f 
Monsieur, un roman est un miroir qui se promène sur une 
grande route : tantôt il reflète à tos yeux l'azur des cieux , 
tantôt la fange des bourbiers de la route. Et l'homme qui 
porte le miroir dans sa hotte sera par tous accusé d'être im- 
moral 1 son miroir montre la fange, et tous accusez le miroir 1 
accusez bien plutôt le grand chemin ou est le bourbier, et 
plus encore l'inspecteur des routes qui laisse l'eau croupir et 
le bourbier se former, a 

En définitite. Le /toujra ei leNair est l'outrage d^'un homme 
de beaucoup d'esprit, qui a su, sinon racheter, du moins 
compenser un peu les défauts du plan par la richesse de quel- 
ques détails , principalement par celle des aperçus et des 
pensées. Néanmoins je ne serais pas surpris qu'un critique 
plus sétère que moi osât citer ici un ters d'Horace , en ou- 
bliant que M. Beyle n^aimait point et par conséquent récusait 
les classiques : 

inf$lix operis iumma,quia pomre Mum 

M. Tabbé Genevey fait ensuite un rapport sur une 

TOM. If. 13 



194 

dissertation manuscrite, relative aux différentes espè- 
ces de philosophie , par M. de Montmeyan , membre 
<x)rrespondant. 

Uétude envoyée par M. de Montmeyan parait avoir 
^té écrite' pour réfuter quelques idées des Essais pU- 
4osaphiques de Hume; mais Fauteur s'écarte beaucoup 
de ce but ; il exprime les idées qui lui sont propres 
sur plusieurs points fort importants des sciences phi- 
losophiques ; dans Texposé et dans la discussion qui 
-en résulte , il fait preuve de connaissances positives et 
^^une entente véritable des questions* 

Selon M. de Montmeyan , la philosophie de Hume, 
philosophie sceptique et favorable au sensualisme, ne 
serait ni exacte, ni sévère. La nouvelle école allemande 
paraîtrait affecter , dans ses écrits, une obscurité doot 
Kant aurait donné Texemple ; et, si Ton traduisait en 
langage ordinaire ce langage hérissé de termes nou- 
veaux , on ne trouverait que bien peu de choses nou- 
velles dans les écrits de ces philosophes. « Certains 
hommes, ajoute-t-il, se laissent tromper par cet écha- 
faudage : la peine qu^ils ont à saisir la pensée d^uo 
auteur en augmente à leurs yeux le mérite et les trompe 
sur ce quMl y a souvent de commun, de vulgaire, dans 
les idées auxquelles cet échafaudage conduit. Défies- 
vous de toute philosophie qui ne peut supporter le 
grand jour, qui se cache dans le vague des expressions; 
la langue a assez de mots pour toutes les idées , et , à 
force de travail , on peut parvenir à tout rendre clairt 
du moins, du genre de clarté dont les sujets qu^on traite 
sont susceptibles. > 

L^aateur passe ensuite à une assez longue discus- 
sion sur les deux grandes méthodes philosophiques : 
Fanalyse et la synthèse; il les admet Tune et Tautre, et il 



195 

]ie8^' ne pouvait pas en être autrement pour un esprit juste 

m: €t droit coDime le sien; mais il semble témoigner une 

trop grande préférence pour la méthode analytique « 

ait r et ilattaque assez vivement Kant, qui , selon lui, aurait 

fffiif^ doQoé à la synthèse a priori une trop grande valeur. 

teigc II se livre ensuite à de lohgs raisonnements pour éta-* 

m ^^ que la substance n^est pas autre chose que les qua^ 

icesv fitésquila font connaître, contrairement à Popinion 

m ' ^ ^ généralité des auteurs, qui mettent une diffih^nce 

jQre entre la substance et ses attributs. Il attaque aussi les 

scholastiques, à cause du trop grand usage quHls fai- 

g^ aient de Fabstraction. 

^j^; M. de Montmeyan , qui parait £tre partisan de la 
,^^. mâhode de Dêscartes , dit encore que la philosophie 
^^l deKantt malgré son apparence de profondeur, n'a 
^ pas fait faire de progrès réels aux sciences philosophi- 
^ ^ qoes; il soutient ensuite , contre M. Cousin , qu^il ne 
fiittt pas faire , comme lui , dériver Tidée de substance 
de Pidée de cause ; que ce système a ses inconvénients 
et ses dangers , et qu^il ne faut pas admettre , comme 
Leibnitz, que toute substance soit une force. 

M. Genevey, après avoir fait une appréciation judi- 
cieuse et critique de ces opinions, qu'il ne partage pas 
toutes mais qu^il reconnaît avoir été traitées avec 
talent par M. de Montmeyan, finit ainsi son rapport : 

M. de Montmeyan termine par ces paroles : « Ces ré- 
fleiioos nous ont un peu écarté de nos remarques sur les Es- 
tait phUoêophiques de Hume qui, comme tous les esprits scep- 
tiques , creuse bien jusqu'à un certain point » mais ne veut 
pu creuser davantage» parce qu'alors il arriverait Jusqu'au 
rocher, jusqu'à la iMse inébranlable. Le scepticisme est une 
maladie dont le principal remède est l'action sur la volonté. 
Tant que l'homme reste dans les générsflités, dans les abstrac- 



5:' 



196 

tiens, il est quelquefois sceptique. Mais quand il est qoestioo 
d'agir, il ne l'est plus. Un scepticisme rigoureux étant la mort 
de l'intelligence, l'homme n'a pas le pouvoir de se détruire , 
quant à son intelligence. Et comme il ne peut pas dayantage 
détruire ce sentiment intérieur qui le pousse vers le bien in6nî, 
▼ers la souveraine perfection, il s'ensuit que la vertu est le meil- 
leur préservatif du scepticisme. La vertu, pour me servir des 
termes de Mallebranche, c'est l'amour de l'ordre ; l'amour de 
l'ordre, c'est l'amour de Dieu. Or, un esprit uni à Dieu a trouvé 
toute la réalité possible: peut-il, après cela, être sceptique 7 La 
raison réfute bien également le scepticisme; mais les motifs de 
la raison ne sont pas toujours présents à l'esprit, tandis que la 
volonté est constamment attirée vers le bien infini , et c'est ce 
qui explique comment on peut, sans cesser d'être rationaliste, 
dire avec raison: dans les moments où je ne saisirai pas les mo- 
tifs qui me font repousser le scepticisme, je ne l'en rejetterai 
pas moins, car j'adhère à la vérité par ma volonté. La vo- 
lonté, il est vrai, n'est pas une force aveugle, elle n'adhère 
pas sans motifs ; mais il n'est pas toujours nécessaire que 
les motifs soient à l'état exprès, s 

Tout cela. Messieurs, est vrai sans doute ; mais notre au- 
teur, qui ne veut pas qu'on réfute le scepticisme, parce que, 
dit-il, il faut attendre, pour cette réfutation, que le scepti- 
cisme soit pleinementétabli, c'est«à-dire qu'il n'y ait plus rien, 
ce qui rend toute discussion impossible, me paraît ici trancher 
la question sans assez de ménagement. Tous les hommes ne 
sont pas frappés, comme M. de Montmeyan, de la force pro- 
bante de ce qu'il appelle évidence. Le rapport à établir entre 
nos idées et les objets extérieurs, leur parait un point rem- 
pli de difficultés. Il disent qu'on ne prouve pas l'existence 
d'une chose, par là même que nous y croyons, et cette dispo- 
sition d'un certain nombre d'esprits aussi sérieux et aussi ré- 
fléchis que bien d'autres, pourrait bien demander quelque in- 
dulgence. An lieu donc de repousser logiquement, si Ton veut, 
maïs trop sévèrement, ceux qui pensent ainsi , il semble qu'il 
vaudrait mieux les amener à des doctrines plus sûres et plus 
consolantes. Peut-être, il est vrai, ne faudrait-il point se ren- 
fermer dans le cartésianisme pour parvenir à ce résultat ! Mais 
sans le repousser, en tenant compte au contraire de toutes les 



t9T 

forces qa'il renrenne, ou peut aller plus loin que tui. Et je* 
crois qa*a!ors on poarrait oflHr ans sceptiques, glosieurs 
motifs de certitude, qui» tirés entièrement de nos faevliés et de 
DOS besoins , If s feraient sortir d'un état toujours pénible et 
même désolant. Quoi qu'il en soit de ces petites différences 
d'opinion, il n'en est pas moins vrai que la dissertation de H. 
de Montmeyan fournit la preuve que son auteur est familiarisé 
avec les études philosophiques : il est donc à désirer qu'il 
doue soite au travail dont la philosophie^ sceptique de Hume- 
lai a inspiré l'idée. 



OuTrages reçus : 

1* Preuves de la découverte du cœur de saint Louie^. 
rassemblées par MM. Berger de Xivrey , A. De ville , 
Ch. Lenormant, A. le Prëvosl^ Paulin Paris et le ba- 
ron Taylor. Introduction par M. Ch. Lenormant , 
membre de ^Institut (Académie des inscriptions et 
belles-lettres); brochure in-octavo. 

V annales de la Chambre royale ^agriculture et de 
commerce de Savoie^ par M. le baron JACQUBMOun, mem- 
bre correspondant; brochure in-S"*. 

M. Duchesne lit une notice sur la vie et les ouvra- 
ges de feu M. Bernât St-Prix, professeur à la faculté de 
droit de Paris, membre de FAcadémie des sciences mo- 
rales et politiques (Institut royal), membre correspon- 
dant et ancien président de PAcadémie delphinale, et 
membre de plusieurs autres sociétés savantes (1). 

(1) Cette notice ef-Joinle i quoique imprimée ayant ce bulletin stsc 
sae paghMtion partieulière, eit du même format et peut être placée 
i la fin du volume. 



198 



llëMMe dn !• Wéwwimr 1949. 

La composition du bareau a été complétée par la 
nomioation de MM. Genevey, Casimir de Ventavon et 
Gautier fils, en remplacement de trois membres sor- 
tants du conseil d^administration ; en conséquence, ce 
conseil est composé, pour 1 847, de MM. Hermenous , 
Michal, Genevey, Casimir de Ventavon et Gautier fils. 

Ouvrages reçus : 

t"* Agnès de Méranie , tragédie par M. PoN&àRD^ 
membre correspondant; brochure in-8*. 

2'' Bulletin de F Athénée du Beauvaiêie(2' semestre de 
1 846) ; brochure in-8^ 

M. Joseph-Auguste Rey , chargé de faire un rapport 
sur la notice de M. Bourdat , intitulée ; Théorie ie$ 
édipsee ; Eclipse annulaire du 9 octobre 1 847, s^ezprime 
ainsi : 

Messieurs, 

Laplace, réfléchissant on joar combien mal notre satellite 
remplit son office de flambeau nocturne, se mit à chercher et 
trouva les combinaisons cosmogoniques à réaliser» pour qu'il 
pût répondre complètement à sa destination. 

Si les choses eussent été disposées ainsi, la lune, toujours 
dans son plein, eût chaque nuit versé sur la terre la totalité 
de sa lumière; et jamais éclipse ne fût venue enlever à nos 
deux grands luminaires la moindre partie de leur éclat. 

Sans doute, cette combinaison eût épargné aux peuples an- 
ciens et barbares bien des frayeurs , bien des terreurs pani- 
ques; mais rhnmanité aurait perdu ce spectacle si varié de 
nuits éclairées tour à tour par un disque à formes changeantes 
et par la douce et scintillante lueur des étoiles. Elle aurait 



199 

perda ce specUele si imposant que donnent à la terre te» écli|K 
ses de soleil et de lane. 

La science eût perda plus encore à la suppression de cea 
phénomènes qui, arriTant à nn moment donné , sont autant 
de signaax dans le ciel dont l'astronome» le géographe et le 
nafigatenr tirent tant et de si précieux avantages. 

El poia la lune, nous présentant chaque nuit sa face mono^ 
lene, eftt, par son éclat importun, arrêté ces sublimes exploraf 
lions k travers les profondeurs de l'espace, d'où William el 
lohn Hersebell nous ont rapporté la plus brillante partie^ 
de la science, l^oêtranomie êteUaire. 

Les choses sont donc mieux comme elles sont. 

Cependant, je me permettrai d'imiter Laplace , de toucher 
fOur on moment à l'arrangement des orbes célestes, afin de 
jeUr plas de clarté sur la théorie générale des éclipses que je 
nk voas exposer sommairement, vous présentant ainsi l'ana* 
l^ie de la partie principale de la notice de M. Bourdat. 

Supposons que l'orbile de la lune soit exactement couchée 
sur le plan de l'orbe terrestre. Les centres du soleil, de la terre 
et de la lune seraient toujours dans le même plan, celui del'é- 
cUptiqae, et se rencontreraient sur la même ligne k chaque 
«ODJooction ou oppoa|Mon. Dans le premier cas, la nouvelle 
faine étant directement placée entre le soleil el la terre, il y 
aurait éclipse centrale et totale de soleil. Dans le deuxième 
cas, celui de l'opposition ou pleine lune» la terre étant entre- 
le soleil et notre satellite, il y aurait éclipse centrale et totale 
de Inoe. La ligne sur laquelle ont lieu les oppositions et 
conjonctions s'appelle la ligne des syMygiei. 

Dans notre hypothèse, la terre marchant d'un, mouvement 
Qoiforme autour du soleil et la lune auiouc de la terre, cea. 
positions reviendraient régulièrement à chaque révolution 
synodique de la lune. 11 y aurait ainsi pour chaque lunaison 
une éclipse centrale de soleil et une éclipse centrale de lune , . 
ces alternatives se suivant à 15 jours environ d'intervalle. 
Mais revenons à la réalité et prenons l'orbite de la luae4eUe* 
qu'elle est, c'est-à-dire, inclinée sur l'orbe terrestie d'environ 
5 degrés. Ces deux plans ne se rencontreront plus qu'à leur 
ligne d'intersection , et par conséquent la lune ne traverserat 
le plan de notre orbe ou de l'écliptique que deux fois à cbar 



200 

cnne de ses révcdotioos» c'est-à-dire» tanlôt à l'uBe lantAl à 
Taatre extrémité de cette ligne d'intersection, appelée la li- 
gne des fUBudt. 

Et comme la condition de tonte éclipse est qae les trois 
corps se trompent snr la même ligne, il faudra, ponr la produc- 
tion de ce phénomène, que les oppositions et les conjonctions 
se fassent sur la ligne d'intersection des deux plans ; en d'au- 
tres termes, que la ligne des syzygies coïncide avec la ligne des 
nonds. 

Cette coïncidence, si elle devait être exacte, serait extrê- 
mement rare. C'est le cas des éclipses centrales de soleil etdc 
lune, lesquelles n'ont lien qu'à des intervalles aéparés les 
uns des autres par un très-grand nombre d'années. 

Mais le diamètre de la lune soutend dans le ciel un angle 
d'un demi-degré environ ; il en résulte que, bien que la ligne 
des syzygies soit à une certaine distance de celle des ncsuds,e( 
soit par conséquent d'un côté au-dessus et de l'antre au-des- 
sous du plan de notre orbite, la lune, dont le demi-diamètre est 
de iS'environ, peut, quoique son centre soit sur la ligne des 
syzygies, percer le plan de notre orbite et le dépasser de plu- 
sieurs minutes de degrés. 

L'angle qui mesure l'inclinaison des deux orbites étant très- 
petit, le diamètre de la lune étant relativement assez considé- 
rable, enfin la marche de notre satellite dans son orbite étant 
quatorze fois plus rapide que celle de la terre dans le sien, il 
suit de la combinaison de ces trois circonstances qu'à l'épo- 
que où la ligne des syzygies est près de coïncider avec celle 
des nœuds, il peut généralement y avoir deux éclipses. 

Si l'on trace une figure représentant l'orbe terrestre, et si 
l'on fait marcher sur cette courbe notre terre emportant avec 
elle! 'orbite de la lune, la ligne d'intersection des deux plans 
on la ligne des nœuds restant toujours parallèle, on verra la 
ligne des syzygies passer, par rapport à la première, par tous 
les degrés d'inclinaison, et coïncider exactement avec elle en 
deux points de notre orbite diamétralement opposés l'un à 
l'autre. Ainsi, chaque année les éclipses forment deux grou- 
pes séparés par un intervalle de six mois environ. 

Le soleil étant beaucoup plus gros que la lune, l'ombre que 
celle^ïi projette derrière elle a la forme d'un o6ne dont la 



201 

pointe alteîBC la terre dans les oonjonctioDs éelipliques e( se 
trooTe ordînairemeDt coapée par la surface de noire globe. 
Hy a éclipse totale de soleil pour tont l'espace recouvert par 
le sommet tronqué de ce cône d'ombre. Mais en dehors et dans 
les parties voisines de cette ombre pure, le disque de la lune 
cache une partie de celui dn soleil. Ainsi, le cône d'ombre est 
cBtoaré eirculairement d'une pénombre dont l'intensité va di* 
ninuaDl à partir de l'ombre pure, jusqu'au point on le dis- 
que dn soleil est entièrement dégagé de toute empreinte de 
celui de la lune. Les parties de la terre comprises dans cette 
pénombre ont une éclipse partielle de soleil. 

L'orbe terrestre, ainsi que l'orbite lunaire, étant ellipti- 
qaes, leaoleil et la terre occupant chacun un des foyers de ces 
écQx ellipses , il en résulte que les distances respectives des 
tm astres varient sans cesse dans certaines limites. Lorsque 
itiane est à son apogée et le soleil à son pirigéef le disque ap* 
parent de cet astre est plus grand que celui de la lune, alors 
le cône de l'ombre lunaire n'atteint plus la surface de la terre; 
les lieox qui sont compris sur le prolongement de l'aie de ce 
cène et dans les parties voisines , voient le soleil déborder de 
toute part le disque de la lune ; il y a pour eux éclipse annu- 
laire. Telle est l'éclipsé qui doit avoir lieu le 9 octobre pro- 
chain. 

L'ombre pure on la pénombre annulaire couvre au même 
moment un espace circulaire de 70 à 80 lieues de diamètre. 
Celui de la pénombre totale embrasse un espace de 1700 à 
1800 lieues; et, à raison du mouvement de rotation de la terre, 
ces ombre et pénombre tracent sur sa surface, pendant la du- 
rée de l'éclîpse, une double lone d'une fort grande étendue. 

Les phases des éclipses de soleil sont donc très-variées ; et, 
suivant leur position dans la pénombre , dans l'ombre ou la 
pénombre annulanre, les diverses contrées de la terre voient 
une éclipse partielle, totale ou annulaire, tandis qu'il n'y a pas 
du tout' d'éclipsé pour les pays situés en dehors de la pénom* 
bre. 

Cette variété n'existe pas dans les éclipses de lune. La rai- 
son en est simple : c'est sur son disque même que se fait 
l'impression du cône d'ombre et de la pénombre terrestre . 



202 

L'éclipsé est donc absolumeot la même pour tous les pays 
qni peaveDt voir cet astre. 

La ligne des nœads ne reste pas parallèle à elle-même , 
comme je Tai supposé plus haat. Par suite de l'action (roa- 
blanie du soleil, la marche delà lune dans son orbite est 
sans cesse modi6êe. Le résultat le plus remarquable de ces 
perturbations est un mouvement rétrograde de la ligne des 
nœuds, qui prend successivement toutes les positions rela- 
tivement à l'orbe terrestre y jusqu'à ce qu'elle reprenne sa 
position primitive, pour la quitter de nouveau. La révolu- 
tion de cette ligne des nœuds s'opère en dix-huit ans et demi. 
Ce mouvement rétrograde de la ligne des nœuds raccourcit 
rintervalle entre deux rencontres successives du soleil et do 
même nœud ; il n'est plus que de 346î»6197. Or » il y a ud 
rapport remarquable entre cette révolution synodiqoe des 
nœuds et la révolution de la lune. 323 lunaisons et 19 révo- 
lutions synodiques du nœud concordent à un demi-jour prés. 
Gomme les éclipses dépendent de la position de cette ligne 
des nœuds, il s'ensuit que si l'on a dressé une table des 
éclipses de soleil et de lune observées pendant cette période 
de 323 lunaisons, on peut prédire le retour des éclipses qui 
ont lieu à très-peu près dans le même ordre et avec les mêmes 
grandeurs. « Il est probable, dit M. Bourdat, que si les an- 
<r ciens parvinrent à prédire des éclipses, comme celle de 
a Thaïes (603 ans avant notre ère), ce ne pouvait être que 
» par le moyen de cette période que Halley appelle Sa- 
a ras, a 

Hais ce moyen de prédiction , assez exact d'une période à 
la suivante, s'altère à chaque période nouvelle, soit à raison 
de la différence d'un demi-jour, soit à raison des inégalités 
des mouvements lunaire et solaire. De sorte qu'à la longue, 
l'heure, l'étendue des phases, et même Tordre des éclipses 
observées pendant une seule et même période, sont complè- 
tement modifiés. 

Telle est. Messieurs, la théorie générale des éclipses. Ne 
devant pas entrer dans certains détails numériques, qu'il faut 
chercher dans la notice de H. Bourdat, j'ai suivi une autre 
marche que l'auteur, dans cet exposé sommaire qui présente 
le résumé de la première partie de son travail. 



203 

Le bot que Tantear s'est proposé se irouye expliqué dans 
les ligoes sai? aotes : 

c Si les masses ne soDt plas effrayées aujourd'hui par les 
» éclipses , elles ne sont guère moins ignorantes que les 
» peuples dont la frayeur leur fait pitié. 11 y a des savants 

• en qoi le public a une confiance aveugle; il est trai qu*il 

• ne peat mieux la placer. Ils calculent toutes les phases 

• d'une éclipse, et lui se contente d'aller» à l'heure indiquée» 
t an spectacle qu'ils lui annoncent, et de Térifier, à peu près , 
» l'exactitude de leurs calculs. Il pourra même faire quel- 

• qnes retours de complaisance sur les progrès de son siècle ; 

• mais il ne lui vient jamais à l'idée de consulter d'autres 

• fifres qne son almanach, et d'étudier les causes et les lois 

> les phénomènes qu'il vient de constater. 

t NoQS croyons donc être agréable et utile au public en 

• extrayant des traités spéciaux» pour les mettre à sa portée, 
9 la thterie et l'explication des éclipses de soleil et de lune. 
» La belle éclipse annulaire du 9 octobre 1847 nous fournit 

• l'occasion de publier ce travail et de le rendre plus inté- 

> ressaut, a 

L'auteur a-t-il atteint son but, c'est-à-dire, les masses pour- 
ront-elles , après avoir lu cette première partie de la notice , 
assister, en pleine connaissance de cause, an spectacle des 
éclipses ? 

Je ne le pense pas. Bien peu de lecteurs pourront se former 
une idée suffisamment nette de ces abstractions géométriques 
qu'on appelle pteiM, inclinaisons, intersections de plans et 
nœuds. Peu d'entre eux parviendront à se rendre compte des 
effets de pénombre. Dn plus petit nombre encore pourront 
soivre la marche irrégulièrement périodique des lignes des 
syiygies et des nœuds. On ne saurait s'en étonner ; n'avons- 
nous pas vu un littérateur de grand renom dire , en parlant 
de la célèbre comète de 1842 , c qu'après avoir parcouru son 
périhélie et décrit des nœuds fort eompliquis , elle disparut 
pour toujours à nos regards T a 

Le plus grand nombre des lecteurs ne parviendront guère 
qu'à saisir à peu près la cause générale des éclipses, et à con- 
fier à leur mémoire les principaux résultats énumérés par le 
naître. 



204 

Mais» disoD8-le aussi» ce ne sera pas la faute de raatenr. 
On ne peut, en 24 pages in-13 , caractère romain , exposer, 
avec les détails suffisants» toutes les notions élémenlaires 
indispensables à rinlelligence complète des effets multiples 
et variés de ce beau phénomène astronomique. Et, si M. Boor- 
dat eût élargi son cadre» il eût encore plus complètement 
manqué son but» car il aurait écrit un volume donblemeat 
hors de la portée des masses» qui auraient reculé devant le 
prix d'achat et devant une étude scientifique de trop longue 
haleine. 

Mais les hommes qui ne sont pas complètement étrangers à 
ce genre d'études » liront très-volontiers ces pages peu nom- 
breuses» où sont heureusement groupés les faits les plas 
saillants» les circonstances les plus remarquables de cette 
partie du problème des trois corps ; et ils trouveront, dans les 
explications dont ils sont accompagnés» des idées théoriques 
suffisantes pour comprendre Tenchalnement des effets à leors 
causes. 

Les autres parties qu'il nous reste à analyser sont plus 
à la portée de tout le monde» et offrent une lecture pleine 
d'intérêt. 

L*anteur donne une sorte de statistique des éclipses passées 
et futures. Il remonte aux temps d'Isaïe» d'Homère » de Pline » 
d'Hérodote » et termine sa liste des grandes éclipses passées 
à celles de 1842 et 1843. Il montre la rareté des éclipses totales 
en indiquant celles qui doivent avoir lieu jusqu'à la fin da 
19* siècle. Elles sont au nombre de dix-huit» et toutes» à 
l'exception de celle de cette année, seront invisibles en 
France. 

La citation suivante nous fera vivement regretter l'espoir 
perdu par nous d'assister à ces grandes scènes de la nature. 

c C'est un spectacle bien singulier que celui d'une éclipse 
a totale de soleil. Clavius» qui fut témoin de celle du 21, 
a août 1560» à Goimbre » nous dit que l'obscurité était, pour 
a ainsi dire» plus grande» ou du moins plus sensible et pins 
a frappante que celle de la nuit. On ne voyait pas où mettre le 
» pied» et les oiseaux retombaient vers la terre par l'effroi 
a que leur capsait une si triste obscurité. Hais cette obscurité 
a n'est pas toujours aussi grande. Le moment le plus impo- 



205 

sant da phénomène est celai où le dernier trait larainens 
disparaît. On est alors saisi » ponr ainsi dire , par le passage 
sabit de la lamiëre encore assez vive qne répand le dernier 
point visible da disque solaire , à cette obscnrilé pins on 
moins sombre qui donne anx objets nne teinte particnlière 
d'indécision et de tristesse. Ce moment est immédiatement 
précédé par l'arrivée rapide de Vombre volante , dont beau- 
coop de spectateurs ont été frappés. Mais le plus beau 
spectacle est an ciel : nne couronne lumtnense » formée 
souTent de plusieurs anneaux concentriques , brille autour 
des astres et semble éclairer et glorifier cet imposant phé- 
nomène. Le disque obscur de la lune est parfois sillonné 
de traits de lumière ; des éclairs partent de temps en temps 
des bords de ce disque et traversent l'auréole pour aller 
au delà; des protubérances rougeàtres^ plus ou moins 
nombreuses, plus ou moins changeantes, s'élèvent en 
plusieurs points autour du disque obscur ; enfin , les pla- 
nètes » les étoiles y et quelquefois des comètes , se montrent 
et brillent comme au milieu de la nuit. Un des moments 
les plus imposants est la fin de l'éclipsé totale, lorsque, 
sans transition ni crépuscule, le premier trait parti du 
soleil dissipe l'obscurité en un instant. Les témoins attes- 
tent à Tunanimité l'effet magique de la disparition subite 
du dernier trait lumineux et de la réapparition instantanée 
du premier rayon solaire, devant lequel fuit, rapide comme 
l'éclair, l'ombre mystérieuse , ce voile de la nature. Cer- 
taines irrégularités j que les observateurs ont désignées 
sous les noms divers de dents de peigne , de ligamentê , de 
ckàpeletê , etc. , ont été presque toujours aperçues et si- 
gnalées en divers points, au moment oà le bord convexe 
de la lune est très-rapprocbé intérieurement du bord con- 
cave du soleil, j» 

H. Bourdat nous raconte ensuite quelques épisodes histo- 
riques très-curieux. On y voit Tinfluence qu'ont eue sur de 
grands événements des éclipses non prévues. Ainsi se trouve 
presque justifiée cette loi de la Chine qui condamnait à la 
peine de mort les astronomes qui n'avaient pas su les pré- 
dire. 
Entre autres faits constatant l'avantage que des connais- 



206 

sances astrondtaniques ont quelquefois donné à des généraux, 
je citerai celai-ci : 

« Christophe Colomb, commandant l'armée que Ferdinand, 

• roi d*Espagne, avait envoyée à la Jamaïque, dans les pre- 

• mîers temps de la découverte de cette lie, se trouvait dans 
A une disette extrême de vivres; rapproche d'une éclipse de 
» lune lui fournit un moyen de sortir d'embarras. 11 fit 
» dire au chef des sauvages que si, dans quelques heures, on 
9 ne lui envoyait pas tout ce qu'il demandait , il allait les 
livrer aux derniers malheurs, et qu'il commencerait par 
» priver la lune de sa lumière. Les sauvages méprisèrent 
9 d'abord ses menaces ; mais aussitôt qu'ils virent que la lune 
A commençait, en effet, à disparaître, ils furent frappés de 
o terreur ; ils apportèrent tout ce qu'ils avaient aux pieds du 
B général , et vinrent eux-mêmes demander grâce, a 

Le haut point de précision auquel la science a été portée, 
permettant de calculer avec la plus rigoureuse exactitude les 
éclipses passées et futures; d'autre part, les anciens nous 
ayant conservé la mémoire des éclipses qui ont précédé ou 
suivi quelques événements importants, Tastronomie offre le 
moyen le plus certain de vérifier h$ dates de ces événements. 

C'est ainsi que , Josèphe mentionnant une éclipse de lune 
immédiatement avant la mort d'Hérode, on trouve que notre 
ère devrait être reculée de trois ans au moins. Ainsi» nous 
nous trouvons , par le fait, aujourd'hui, en 1850. 

L'observation des éclipses est d'une grande utilité pour cor- 
riger les erreurs des tables de la lune et du soleil, et pour 
fixer, avec une précision de plus en plus grande , la marche 
des corps célestes. Le géographe trouve dans ces beaux phé- 
nomènes les meilleurs moyens de déterminer les longitudes ; 
et le navigateur prend , sur ces routes du ciel , des points de 
repère pour guider sa course aventureuse à travers les mers, 
dont la surface recouvre tant de dangers. 

Enfin , la plus belle application que l'on ait faite des éclip- 
ses a été de constater l'invariabilité du jour moyen. Laplaoe 
s'est assuré aiubi que, depuis Hipparque, c'est-à-dire, pen- 
dant plus de vingt-cinq siècles, la durée du mouvement de 
rotation de la terre n'a pas varié de 1/100 de seconde. 

Dans la seconde partie de sa notice , M. Bourdat nous fait 



207 

eonoattre les diverses circoDstances de l'écIipse annalaireqoi 
aora lieu le 9 octobre de cette année » et dont la dorée gêné* 
raie sur la terre sera de 6^48*. L'ombre et la pénombre lu- 
aaire parcoorroot, dans cet intervalle de temps, 1,100 myria- 
nètresy pins dn qaart de la circonférence terrestre, et comme 
die traversera les contrées les pins peuplées du monde, 
réclipse sera visible poar pins des 9/10 de la population ter- 
restre. 

Une carte de France , jointe an mémoire » la partage en 
deox grandes lones. La première, comprise enire nne ligne 
passant an nord, près de Londres, Dnnkerque, Namur et 
Worms , et an sud , prés de Saint-Brieux , le Mans et Pontar- 
lier, comprend la partie de notre territoire pour lequel Té- 
dipse sera annulaire. 

La deaxième zone , terminée au sud par une ligne, passant 
ao tord de Bordeaux et de Rhodez et au midi d'Avignon, 
cooprend retendue des pays où Téclipse sera de 11 à 10 
Mgts. Grenoble se trouvant vers le milieu de cette zone , 
réclipse sera pour nous d'environ 10 doigts 1/2, c'est-à-dire, 
qoe les 10 1/î douzièmes du disque du soleil se trouveront 
recouverts par le corps de la lune. 

L'éclipsé commencera à Paris à 6^*20*54" du matin, temps 
moyen , et finira à 8i^68'20". 

La durée totale de l'éclipsé y sera donc de a^-37'26'\ et 
celle de l'éclipsé annulaire de 6'23"« 

L'antenr termine cette seconde partie en indiquant les phé* 
oomènes qui devront plus particulièrement fixer l'attention 
des observateurs, à raison des avantages que l'astronomie et 
la physique pourront retirer de leur observation. Je renvoie, 
sur ce point , à la notice elle-même. 

Je désire. Messieurs, que cette analyse inspire le désir de 
lire et d'étudier la brochure de notre collègue. 11 me suffira, 
pour en faire ressortir l'utilité , de dire que l'ayant communi- 
quée à quelques personnes, elles ont exprimé le regret de 
n'avoir pas lu une notice semblable avant l'éclipsé totale de 
juillet 1842. Elle les eût déterminés à faire au moins une 
course à Gap , ponr assister à cet imposant spectacle. 

Plus d'un lecteur de cette notice y trouvera une occasion 
déterminante de faire, au commencement d'octobre prochain , 
un voyage à Paris. 



208 

H. Bourdat a dédié sa notice à M. LeTerrier, à cet astrono- 
me qni s'est acquis la plus hante tUnstration scientifique par 
nne opération dont l'énoncé seul parait éminemment para- 
doxal : chercher nne sphère céleste sans antre instrument 
qn'nne idée traduite en formules algébriques. 

Tel est cependant le problème résoin par M. Leverrier, et 
dont les résultats peuvent s'énnmérer ainsi : trouver nne 
planète dans le silence de son cabinet , la rencontrer an boot 
de sa plume, calculer sa masse, mesurer sa dislance au soleil, 
tracer son orbite , déterminer le temps de sa révolution, fixer 
le lieu précis qu'elle occupe dans l'espace ; puis annoncer tont 
cela, avec la confiance la plus absolue, an monde étonné ; et, 
lui qni a vu son étoile avec ce regard dont la puissance est illi- 
mitée, la vue de l*esprit , commander à tous les observateurs 
de braquer leurs lunettes vers tel point du ciel, et leur faire, 
en effet, trouver matériellement la planète nouvelle : n'est- 
ce pas là le plus beau, le plus merveilleux triomphe de la 
science ; n'est-ce pas la plus magnifique glorification de l'es- 
prit humain ? 

Et , cependant , il a encore aujourd'hui ses détracteurs ,* il 
est encore des hommes qui nient le progrès, et refusent de le 
suivre dans sa marche brillante vers un avenir illimité. Re- 
gardant en arrière, et prenant à rebours la perfectibilité hu- 
maine, ils ne trouvent la perfection que dans les profondeurs 
d'un passé qu'enveloppent les ombres de l'ignorance, et dont 
on ne suit la trace qu'à travers les larmes et le sang des 
victimes de la barbarie. 

Je ne veux pas sortir de mon sujet : j'ai parlé ailleurs du 
progrès industriel , moral et social ; mais qu'il me soit per- 
mis de comparer, dans un court aperçu, les idées anciennes 
avec les nouvelles sur la place que l'humanité occupe dans 
l'univers. 

Pour les anciens, la terre était le monde entier. Une voAte 
de cristal recouvrait cette vaste demeure de l'homme. Les 
astres qui la parcourent incessamment, étaient ou deux 
grands luminaires créés pour son usage exclusif, on nne 
brillante décoration de diamants, d'opales et de saphirs, 
cloués à cette voûte pour le plaisir de ses yeux. 

Et, lorsqu'un de ces deux grands flambeaux venait à 



209 

s'obtcordr; lonqa'on astre nouveau, suivi d'uoe longue 
traînée de lumière, apparaissait tontàcoop, c'étaient des 
présages de grands évèneaients. Car, tout ayant été hit pour 
la terre , l'humanité étant le but unique de la création , le 
centre de l'univers, les phénomènes célestes n'auraient eu 
aucune raison d'être, s'ils n'étaient venus jeter leur influence 
mr les destinées hnmaines, on, tout au moins, s'ils n'eussent 
été des signes précurseurs de grands événements. 

L'astrologie judiciaire prit naissance dans ces idées étroi- 
lement ambitieuses. On tira des horoscopes pour les grands 
delà terre, et les rois eurent une étoile présidante leur 
iionnc et mauvaise fortune. Et» comme ce que rhumanité 
conserve le pins religieusement , c'est l'héritage des erreurs 
que lui a léguées le passé, on a vu de nos jours le plus 
Snad des chefs des nations croire aussi à son étoile. 

Sous le règne de ces idées, l'homme était grand au point 
de vue matériel. Sa grandeur était en raison inverse de celle 
fa'îl supposait à l'univers. 

Mais Copernic, Gallilée , Kepler, Newton , Herschell, ces 
Tiuns de notre âge , escaladent les cieox , brisent les cristal* 
lins de Ptolémée, anéantissent son empirée ; et , ouvrant à 
tous les yeux une perspective indéflnie à travers les profon<* 
deurs de l'espace, ils nous le montrent peuplé de myriades de 
soleils , entraînant à d'immenses distances les uns des autres 
des multitudes prodigieuses de mondes. 

Le séjour de l'homme, ce théâtre si vaste où se déroulait 
pour l'antiquité la destinée universelle des êtres, n'est pins 
qu'on monde , l'un des plus petits des treize planètes princi- 
pales que nous voyons aujourd'hui graviter autour du soleil. 
Et si , par la pensée , nous parcourons ces autres systèmes 
planétaires , dont les soleils sont à plusieurs trillions de 
lieues les uns des autres, ces systèmes, que le télescope nous 
montre innombrables, que devient cet immense théâtre de 
tOQt à l'heure , cette terre? Un atome perdu dans l'espace I 

L'homme était donc primitivement dans une erreur bien 
grossière, quant à l'importance de la place qu'il occupait 
dans l'univers , soit matériellement, soit dans Tordre des 
destinées universelles. 

Mais n'en concluons pas « comme on le fait généralement , 

TOM.Ii. 14 



210 

à l'infioiité de la oalure humaine. Non , ce n*est point un ver 
déterre, un grain de poussière, Télre qui. découvre la loi 
générale des mondes ; qui , dans son propre tourbillon , irarc 
d*avance la marche des sphères , avec lesquelles il circale 
autour du soleil ; qui décrit d*un doigt intelligent la courins 
parabolique de ces astres voyageurs, visitant, à travers les 
solitudes éthérées, les groupes épars de mondes; qui prédit 
le retour de quelques-uns d'entre eux , et qui, en un mot, 
s'élançant vers Tinfini sur les ailes de sa pensée, prend pos- 
session de l'univers entier. 

Qu'importe, en effet, la portion de l'étendue qu'il couvre 
de son corps, si sa pensée s'empare de la totalité de l'es- 
pace? 

Ce qu*il perd en grandeur matérielle, ce qui lui échappe de 
cette importance ridicule qui le faisait le centre de toutes 
choses, ne le remplacc-t-il pas au centuple parce qu'il gagne 
en grandeur intellectuelle? Et, quant à ses destinées, quelles 
qu'elles soient , ne lui suffit-il pas de se savoir immortel pour 
ne pas regretter cet univers microscopique qu'il s'était créé 
d'abord? Plus sont vastes ces plaines célestes qu'il sonde d'un 
regard , dont il a su augmenter de plusieurs milliers de fois 
la puissance ; plus sont nombreux et variés ces mondes loin* 
tains : ces mondes dont un nombre considérable sont encore 
à l'état d'embrion, et nagent dans la matièrq laiteuse, où ils 
accomplissent lentement les phases successives de leur créa- 
tion ; plus , dis-je , l'espace s'allonge et se peuple sous son 
regard, plus, évidemment, sont magnifiques ses destinées à 
lui , être immortel ! Ne faut-il pas que l'immensité réponde à 
son éternité ? 

En examinant l'opuscule de notre collègue, j'ai dit quel- 
ques mots de l'utilité de l'astronomie. Mais , pour ceux qui 
aiment à contempler, au point de vue de la philosophie , les 
magnificences et les horreurs de la création terrestre • les 
splendeurs de la création universelle, ils trouvent dans cette 
science un genre d'utilité qui , pour être d'une application 
bien éloigna peut-être , n'en est pas moins d'un ordre infi* 
niment supérieur : c'est l'utilité philosophique. 

A une époque, la philosophie se perdait dans de vaines 
discussions de pure métaphysique. Pouvait-elle faire autre- 



2H 

meot? Les sciences analytiques, dans Tenfance, ne loi avaient 
pas encore ouvert la brfllanlo carrière dont le progrès dos 
connaissances humaines la met aujourd'hui en possession. 

Laissez la philosophie relier entre eux ces matériaux épars, 
et les richesses scientifiques , plus grandes encore , que lui 
prépare l'avenir. Attendons que rastronorote nous dise ce 
qa*est la matière éthérée» la lumière zodiacale, les appendi- 
ces lumineux des comètes , le rôle de ces astres dans l'uni- 
vers; attendons qu'elle nous fasse assister plus directement 
à la création de mondes nouveaux, à la destruction de mon- 
des anciens ; attendons qu'après avoir signalé la marche de 
notre soleil et de tous les autres à travers l'espace , elle dé- 
couvre dans quel ordre se font ces évolutions célestes , vers 
quel centre encore mystérieux gravitent tous les mondes; 
lUendons que la physique rattache à un petit nombre de lois 
Il multitude des phénomènes terrestres ; que la chimie dé- 
cDflf re la cause des attractions et des répulsions moléculai- 
res, qu'elle saisisse, ou par la vue du corps ou par lii vue de 
l'esprit , l'atome insécable ; attendons que la physiologie ait 
formulé la loi de vie; que la géologie, déchiffrant jusqu'au 
dernier ces hiéroglyphes gravés par la création sur les 
roches de formation successive, complète sa genèse scienli- 
fique. Alors, la philosophie, reliant tous ces faits par un 
réseaa de lois secondaires, que chaque progrès élargira, et , 
rattachant celles-ci à une haute synthèse, montrera graduel- 
lement à toutes les intelligences ce qu'il peut être donné h 
l'homme de connaître de la vérité absolue. 

Telle est la marche du progrès. Son point de départ se perd 
dans les ténèbres de Tignorance et dans les longs tâtonne- 
ments qni durent nécessairement précéder les premiers pas 
de rhomme dans la carrière scientifique. Car la science n'est 
que la réunion des connaissances acquises lentement par l'ob- 
servation et systématisées par l'intelligence. Nous savons 
quels progrès se sont accomplis dans les temps passés, nous 
safons à quels pas de géant le progrès a marché dans co 
siècle. Or, comme toute découverte en appelle et facilite une 
autre, le progrès 9 dans l'avenir, est nécessairement, fatalr- 
meat engendré par l^es dernières découvertes. 
L'année 181^6 marquera une brillante étape dans cette 



212 

route da progrès qui s'élargit à chaque pas : semblable à 
une immeuse hyperbole» dont les deux branches s'élancent 
vers rinfini» en se rapprochant sans cesse d'une limite qu'elles 
ne pourront jamais atteindre. 

Tel est le progrès indéfini qu'avait entrevu Sénèque, lors- 
qu'il disait : îfec ulli nato post mile sœada frœeludetur oeeatio 
aliquid adjidtndù 

M. Bourdat lit un compte rendu des travaux du 
congrès scientifique italien, qui a tenu, en 1846, sa 
huitième session à Gènes, et dont il a fait partie 
comme membre de TÂcadémie delphinale. 

Ce compte rendu fait connaître les noms des prin- 
cipales notabilités scientifiques qui assistaient au con- 
grès , Tordre et la distribution des travaux , ainsi que 
les principaux sujets qui y ont été examinés ou dis- 
cutés. 

M. Bourdat , remontant ensuite jusqu^à 1839, année 
du premier congrès scientifique d^Italie, donne un 
aperçu historique de ce congrès et de tous ceux qui 
Tout suivi. Enfin , il termine ainsi : 

Si Ton me demandait quels sont les avantages spédaux que 
la science a retirés des congrès italiens , et en particulier da 
huitième» je me verrais obligé, pour répondre parfaitement à 
cette question, de renvoyer à des ouvrages volumineux » et 
surtout aux actes de ce congrès, qui feront éternelleoient foi 
de leur importance scientifique. Mais nous pourrions encore 
cnumérer bien d'autres avantages de cette institution : ces 
communications annuelles d'hommes habiles» dévoués par 
goût ou par position à la culture des sciences, réagissent heu- 
reusement sur la direction et le succès de leurs efforts ; cette 
réunion de forces pour attaquer les difficultés fait tourner à 
l'avantage de tous, les études du petit nombre ; les assertions 
individuelles qui pourraient induire en erreur sont contrélèes 
et soumises à la discussion ; les hommes dont le génie lotie 



213 

contre la forfime trouvent dans les congrès le moyen do la 
vaincre et de se faire connaître ; ce conflit d*lionimes pensants 
et d'opinions diverses entretient l'énergie de la vie intellec- 
loelle; enfin, ces rendez- vous solennels engagent les princes 
à honorer ceux qai se consacrent à la science» et à respecter 
cesgoftiset ces études qoi font la gloire et le bonhear des 
penples civilisés ; honneur donc et reconnaissance aux bom* 
mes aussi nages que zélés qui ont été les promoteurs d'une si 
belle et si atile institution ; honneur surtout au prince dont le 
nom rappelle de si glorieux souvenirs, et qui, ne pouvant 
serTÎr autrement sa véritable patrie, celle de sa famille et de 
MsafTections, consacra à la science et à une patrie adoptive 
Ks heureux talents , ses loisirs et sa fortune I 



ManiM dm •• rëwriw 1949. 

IIM. Charles Lenoroiant , le oiarquis de Bërenger et 
Célentia Blanc sont nommën meoibres correspon- 
dants. 

H. le docteur Leroy fait une communication verbale 
dont voici le rësumë : 

Uennai de raction stupéfiante de la vapeur d^éther 
snliurique vient d^étre fait, à Thôpital de Grenoble, 
sur un malade à qui Ton a pratiqué Tamputation de 
la cuisse; cet essai a parfaitement réussi. Le malade « 
jeune homme d^une vingtaine d^annéen , atteint d^une 
tumeur blanche an genou , a pu supporter, grftoe aux 
merveilleux effetn de cette substance , cette opération , 
Pnne des plus cruelles de la chirurgie, sans la sentir, 
sans témoigner, soit par ses mouvements, soit par ses 
paroles , la moindre apparence de douleur. 

M. Leroy est entré dans divers détails sur la dispo- 
sition de Tappareil et relativement à des essais prélimi- 



214 

naires faits sur des élèves en médecine , afin de consta- 
ter les effets physiologiques de Téther. Les phénomènes 
produits ont été des plus curieux. Après s'être mis 
en mesure par la préparation de Fappareil et par ses 
essais préalables, M. le docteur Chanrion, chirurgien 
(le service, et M. Leroy attendaient qu^une occasion 
d^opération vint se présenter pour en profiter. Elle ne 
tarda pas à s^offrir ; c^est celle dont on vient de parler. 
L^opération a été pratiquée devant toute Técole de mé- 
decine et en présence de plusieurs médecins de la ville, 
invités à y assister; non-seulement le malade sVst en« 
dormi et n^a rien senti, mais ses dispositions ont été 
celles du ravissement et de Textase; non-seulement il 
n^a éprouvé aucune douleur, mais il a encore été, deux 
heures après Pamputation , sans se douter qu'elle avait 
été faite. 

A ce sujet, M. Leroy a présenté quelques considé- 
rations sur la manière dont pouvait s'expliquer Tac- 
tion de Péther, sur les dangers qui pourraient résulter 
de Finspiration trop prolongée de cette substance, 
ainsi que sur les applications qu'il serait possible dVn 
faire dans un certain nombre de cas pathologiques. Il 
a pensé qu^on pourrait en tirer parti là où les contrac- 
tions musculaires s^opposeraient aux effets qu^on vou- 
drait obtenir, comme dans les luxations et dans quel- 
ques accouchements laborieux , où la contraction sou- 
tenue de la matrice met obstacle à la version de 
l'enfant , de même que dans la plupart des affections 
qui se trouvent accompagnées d'une trop vive réaction, 
afin d^en paralyser le mouvement ou d^en arrêter les 
conséquences; tels seraient certains accès de fièvre 9 
divers cas de rhumatisme aigu ou d^hypertrophie du 
cœur, la phthisie aiguë , certaines fièvres hectiques. 



215 

Il « pense également qu^on pourrait encore 8>n servir 
poar changer les dispositions morales des individus 
dans diverses circonstances. Au reste, ajoute M. Le* 
roj, il faut attendre que Texpérience prononce; mais, 
dès à présent, un grand fait est acquis. Si, d^un côté, 
Ton comprend que les abus soient possibles, il im- 
porte , d^un autre , de ne pas le laisser stérile , et c^est 
à la science à tâcher dVn étendre les résultats, tout en 
se maintenant dans les voies de la prudence. 

M. Albert du Boys fait le raj^rt suivant : 

Messieurs , 

M. Charles Lenormant, membre de rinstitot, enToie à 
notre Académie une petite brochure de 20 pages, ou il résume 
une question qui a agité le monde archéologique et scientiB- 
qoe depuis près de quatre ans , et qui a déjà donné lieu à la 
publication de deux volumes in-8*. Or, il est bien difficile de 
résumer un résumé. J'avoue mon impuissance à abréger en- 
core une si brève eiposition des arguments employés pour et 
contre raulhenlicité de la découverte du cœur de saint Louis, 
lequel aurait été trouvé sous le pavé du mattre-aulel de la 
Saiote-Chapellc » au mois de mai 1843. M. Letronne, qui 
s'est prononcé contre ceUc authenticité, s'est appuyé sur 
Georrroy de Beaulieu , qui place le cœur du grand roi parmi 
les reliques déposées à l'abbaye de Montréal, en Sicile; ses 
adversaires se sont sppuyés sur Guillaume deNangis, qui 
dit , an contraire , que le cœur et les os du saint forent ap- 
portés en France. Enfin , M. Deville, correspondant de l'Ins- 
titut, cite une lettre de Thibaut, roi de Navarre , de laquelle 
il résulte que le cœur du roi avaii été gardé dans U camp avec 
$e$ as , quand le reste de son corps fut envoyé à Montréal , et 
que l'armée n'avait pas consenti à se laisser enlever ce gage 
de la protection divine. Or, celle lettre est d'une date posté- 
rieure au >oyage que fit Geoffroy de Beaulieu. 

Au nombre des principaux partisans de l'authenticité da 



216 

cœur de saint Loais» se trouTent MM. Berger de XWrej» 
Prévost» Paalin Paris et le baron Tajrlor. L'Acadéniie des 
inserîptioDS et belles-lettres a rejeté, à une forte majorité, la 
proposition qui lui a été faite de déclarer que le corar décou- 
vert à la Sainte-Chapelle ne pouvait être celui de saint Louis. 

M. Lenormant est pour TafOrmative opposée à cette nég a- 
lion. Voici comiBeot il termine sa substantielle et intéressante 
brochure : 

a Le cœur de saint Louis repose sous les voAtes de la Ste- 
Chapelle» évidemment selon le plus cher de ses vœux. Ces 
voûtes, habilement et pieusement restaurées» voient se raviver 
tout leur éclat ; bientôt » la religion reprendra possession de 
ce sanctuafare» et quand le prêtre» montant à l'autel , dira» en 
s^adressant'à Dieu : Nous te prions. Seigneur» par les mérites 
de tes saints dont les reliques sont ici, Oremuste, Domina, 
fer fnerila $anctorum iuorum qtMrum reliquiœ hk «util» rien 
n'interdira à la pensée du chrétien d'aller chercher sous la 
pierre ce peu de poussière sacrée qui doit se ranimer au der« 
nier jugement ! » 

M. A. Fauché-Prunelle commence la lecture d^un 
mémoire sur les invasions des Sarrasins dans les con- 
trées de la rive gauche du Rhône et plus particulière- 
ment dans le Dauphiné et dans les Alpes. Voici le 
commencement et les principaux passages de ce naé- 
moirer 

Messieurs » 

II est un événement dont le souvenir , ancien transmis de 
siècle en siècle» vit encore dans les traditions populaires de 
certaines localités» comme s'il était presque récent, comme s'il 
était présent à toutes les mémoires» tant était grande la ter- 
reur qu'il avait inspirée ; je veui parler de l'invasion des Sar- 
rasins dans nos contrées. 

Si vous interrogez les traditions locales» si vous vous adres* 
sez, soit à la génération actuelle» soit aui souvenirs de nos 
ancêtres, on vous montrera partout des souterrains et des ca- 



21 T 

Ternes, de» raine» de ioars et de irieiiE ehAleanx ftnrts, et Toit 
TOUS fera sur ces raines et sar les Sarrasins quelques contes 
absardes oa îoTraisemblsbles des écrivains des derniers siè- 
cles, quelques récits imaginaires de combats de chrétiens avec 
les fils de Satan ou les démons, résultat fantastiqve de croyan- 
ces ou de superstîtiotts religieuses ou populaires. 

Si, an eontraire, vous tous adressai aux véritables sources 
de l'histoire, aux moments ou aux écrits contemporains , ils 
resiercHit presque muets, se bornant à vous rappeler la pré- 
seaee des Sarrasins dans certains lieux, ou quelques faits iso* 
lés, la plupart de peu d'importance , car aucun écrivain du 
taps n*a entrepris de transmettre à la postérité 1* histoire des 
Ssnasin» obscurs qui ont envahi la Provence et le Dauphiné ; 
ks nmplea bandes ou hordes d'aventuriers ou de brigands 
a'oitpttfl ordinairement des historiens ; c'est à peine si quel-* 

qiss-uuades principaux événements qui ont signalé leur pré- 
seaee se trouTent constatés par les terribles résultats de leurs 
ftvssialiolis, ou sont rappelés plus ou moins imparfaitement 
daas quelques chroniques. 

Tels sont les seuls documents qui nous restent sur l'inva- 
sîoB sarrasine du Dauphiné , en sorte que les écrivains mo- 
dernes» ipii ont Youlu faire l'histoire de cette iuTasion, ont été 
oUigéa de la recomposer de toutes pièces avec les lambeaux 
épirs et les faits détachés que nous ont conservés quelques ac- 
tes anciens et quelques chroniques contemporaines. 

Tel est le travail qu'a eu à faire H. Reînaud, de l'Institut» 
dans son ouvrage sur les invasions des Sarrasins en France» 
lorsqu'il s'est occupé de l'invasion qui a eu lieu dans le bas- 
sin du Rhône et les Alpes : il a compulsé et réuni tous les do- 
cuments qu'il a pu trouver et qui loi ont paru mériter quelque 
confiance , et c'est ainsi qu'il a pu reproduire , à grand'peine 
et a|Mès beaucoup de travaux et de recherches , une esquisse 
historique qui, quoique extrêmement incomplète , donne ce- 
pendant une idée à peu* prés exacte de la nature de cette in-» 
vasion. 

Analysant ce travail de M. Reinaud , Jules Ollivier, dont 
notre Académie regrette la perle , a publié dans la Revue du 
Dauphiné (t. 1, p. iS26) un précis historique de rtnvasion des 
Sarrasins dans cette province, précédé d'une lettre à M. Rei- 



218 

naod, dans laquelle H combat ropinion de quelques écrivains, 
qui ont prétendu que les Sarrasins n'avaient jamais occupé 
Grenoble ni la vallée du Graisivaudan, et il appuie son opinion 
sur plusieurs documents historiques. 

Le récit que je vais vous lire est , comme eelui de M. Olli- 
vier» calqué sur le bel ouvrage de M. Reinaud que je copie 
quelquefois littéralement; je n'ai pas la prétention d'avoir 
mieux faitque ces deux écrivains; j'ai peu dedocuments histo- 
riques à ajouter aux leurs, et je n'aurai pas même songé à 
traiter un pareil sujet, si la lecture de l'ouvrage de M. Reinaud 
ne m'avait suggéré l'idée d'ajouter à ce travail quelques ob- 
servations résultant de traditions et circonstances locales que 
cet écrivain a pu ignorer» parce qu'il parait ne pas connaître 
le Dauphiné et surtout nos Alpes dauphinoises; je peax même 
dire dés à présent, que plusieurs de mes observations vien- 
dront corroborer quelques opinions qu'il a émises sans con- 
naître les lieux où les événements se sont passés. 

Je vous ferai observer que mon travail a surtout pour bot 
d'utiliser la connaissance de certaines localités pour coordon- 
ner et lier entre eux, et même confirmer divers événements 
historiques on traditionnels ; j'ajouterai enfin quelques dé- 
tails que les traditions ou circonstances de lieux peuvent ren- 
dre probables, quoiqu'ils n'aient pas toujours la certitude ri- 
goureusement exigée pour l'histoire ; mais alors j'aurai soin 
d'indiquer que ce no sont que des présomptions ou des pro- 
balités plus ou moins vraisemblables. 

De toutes les invasions qui ont eu lieu dans nos contrées 
pendant cette période de temps qu'on appelle le moyen âge , 
il n'en est peut-être pas qui soient aussi peu connues que celles 
des Maures ou Sarrasins. 

A la faveur du désordre presque général de l'Europe pen- 
dant les temps qui ont suivi la chute de l'empire d'Occident, 
les Maures ou Sarrasins, originaires d'Afrique et primitive- 
ment peut-être d'Arabie» avaient pénétré dans les plus belles 
et les meilleures contrées de l'Espagne, ou ils s'étaient établis 
et avaient apporté les principaux éléments de la puissance et 
de la prof^périté des peuples : le commerce, les arts et l'in** 
dustrie. Bientôt on y voit surgir et s'élever rapidement les 
royaumes les plus florissants dont naguéres encore on soop- 



219 

çonoait à peloe rexistence ; leors capitales , devenaea le cen^ 
tre de l'opuleoce, des beaux*arl8 et de la galanterie, anarchenl 
en tête de la civilisation européenne : Valence, Séville, Gre 
nadCy Tolède, Cordooe et quelques autres villes mauro*espa- 
gnôles» surpassent, en magnificence et en splendeur, toutes 
lescapitales de TEurope. 

Les souvenirs de la puissance mauro-espagnole, s'ils n'é- 
taient conservés par Tbistoire, ne vivraient-ils pas encore 
dans ces palais magnifiques, dans ces mosquées superbes, 
dans ces aqueducs immenses, dans tous ces monuments 
gigantesques qui attestent une civilisation avancée, et qui, 
malgré les outrages des siècles, figurent toujours et figure- 
ront encore longtemps, avec gloire et orgueil, parmi les plus 
bcanx monuments de l'Espagne moderne. 

le midi de la France, le Dauphiné, les Alpes même, ont 

aosii été envahis et occupés par ces Hispano-Sarrasins , et 
«pendant on n'y voit point de ces beaux ouvrages d'art , 
]N)int de ces monuments grandioses, témoins muets, mais 
lémolns yéridiques et irrécusables de la préexistence d'un 
peuple éclairé et civilisé ; c'est à peine si l'on y trouve quel- 
ques vestiges d'anciennes tours ou Torteresses d'origine pré* 
soméesarrasine, quelques travaux grossièrement exécutés 
dans les rochers et quelques cavernes ou souterrains, creusés 
à main d'homme, que la tradition locale désigne encore avec 
elTroi comme ayant servi de repaire à ces barbares pour s'y 
rérngier avec le produit de leur pillage : dans telle vallée^ dit 
H. Reinaud , e$t une grotte où les Sarrasins avaient coutume 
d'enfermer leur butin. 

Pourquoi cette absence totale, en France, de ces monuments 
dont les Sarrasins ont couvert TEspagne et surtout le midi de 
TEspagnet Pourquoi aussi , dans les contrées françaises cn- 
▼aliies, ne tronve-t-on presque aucunes traces des mœurs, 
des usages ou des institutions des Sarrasins ? 

Neseraif-ce point parce que leur occupation en France, 
même dans les endroits oà elle était le mieux afTermie, a ton* 
jours été un peu précaire et presque continuellement mili- 
tante ? D'ailleurs , euDauphiné, les premières expéditions 
sarrasines n'ont été que passagères ; et la dernière , la seule 
dont Toccupation ait eu quelque durée, n'était composée. 



220 

comme noag le TerroDB bientôt, que de l'écume de œ peuple 
vomie sur les côtes de Provence par Técume d*ane mer en 
furie. 

Cette dernière occupation u*a même jamais été bien régn- 
lière, ni bien stable, ni bien permanente; dans le Daupbinéel 
surtout dans les Alpes , les Sarrasins n'ont jamais en de gou- 
vernement organisé; leur occupation y a été presque con- 
stamment ambulatoire ou belligérante, et plutôt destructrice 
que fondatrice ; ils formaient diverses bandes émanées de la 
partie grossière, brute et quasi-féroce de leur nation , et non 
delà partie éclairée et civilisée. Ces bandes, d*abord errantes 
et vagabondes, s'avançaient progressivement dans l'intériear 
des terres ou des montagnes, et finissaient par se fixer et se 
fortifier dans certaines positions qui leur paraissaient favora- 
bles. Pirates pillards et peu laborieux, sauf quelques-uns qni 
se livraient à Texploitation des mines ou à la culture des 
terres, ils vivaient en quelque sorte au jour le jour du fruit 
de leurs rapines et des rançons extorquées aux caravanes de 
▼oyageurs ou de pèlerins qui traversaient les Alpes, sans ac- 
quérir, sans se créer une patrie , sans s'organiser un gouver- 
nement; ils n'avaient donc établi, ni régularité, ni unité, ni 
ensemble dans leurs opérations ; c'est même ce qui, parla 
suite, a facilité leur destruction, qui a été effectuée successive- 
ment sur chacune de ces bandes attaquées , battues et eiter- 
minées isolément, sans que la plupart du temps , elles se 
soient porté ou aient pu se porter mutuellement secours. 

Ne serait-ce point aussi par ces raisons que les institutions, 
les usages et les mœurs de nos contrées envahies auraient 
reçu si peu d'altération résultant des irruptions et occupations 
des Sarrasins, car on conçoit facilement qu'un pareil genre 
d'occupation n'a pas dû séduire les indigènes ni exercer une 
grande infloence sur leurs mœurs. La différence des religions, 
qni établissait une si grande antipathie et comme une espèce 
de répulsion ou de répugnance entre le peuple envabissenr 
et le peuple envahi, n'a-t-elle pas été un obstacle et un grand 
obstacle au mélange , à la fusion de ces deux peuples, à la 
communication de leurs coutumes ou de leurs mœurs T Et si 
ce mélange et cette fusion ont pu s'opérer un peu en Espa* 
gne, sans cependant avoir eu lieu entièrement , ne serait-ce 



221 

pas parce que rocoipaUoii y a été beaucoup plus prolougée, 
et principalement parce que les Maures y avaient apporté la 
dTiliaation, tandis qu'ils n'oni apporté en France, et surtout 
dans le Dauphiné, que la dévastation et le carnage? En Espa- 
gne, ils étaient venus coloniser et civiliser ; en Danphiné, ils 
sont venus conquérir et dévaster* 

II est donc extrêmement difficile de suivre eiactement ces 
bandes sarrasines dans leurs incursions successives qui n'ont 
en ancan historien spédal, contemporain ou presque contem- 
porain; les écrivains arabes sont k peu prés muets à ce sujet; 
les documents authentiques ou certains sont trés-rares; les 
chroniques contemporaines sont peu nombreuses et surtout 
pcn complètes 9 en sorte que, pour pouvoir mettre un peu do 
mite, d'ordre et d'ensemble dans notre récit, où se trouve- 
rai nécessairement beaucoup de lacunes, nous serons obli- 
gés, quelquefois, et même souvent, de l'appuyer sur des pré- 
mptions plus on moins vraisemblables, mais que nous 
lorons soin de ne présenter que comme des présomptions. 

Les premières incorsions des Sarrasins dans nos contrées 
ne furent presque que de simples apparitions ou passages de 
bandes armées se livrant partout à la dévastation et au pillage. 

La première de toutes 9 la seule dont les écrivains arabes 
aient parlé, sans doute parce que c'est la seule qui pa- 
raisse avoir été projetée et exécutée par leurs chefs, tandis 
qne les autres n'ont été que le résultat des circonstances ou 
du hasard, la première des invasions a eu lieu environ vers 
Tannée 724. 

s Les Musulmans (dit M. Reinaud, p. 29, d'après Mac- 
cary, n^TOfr, f» 72, recto) prirent du pays, accordèrent des 
sauvegardes, s'enfoncèrent, s'élevèrent jusqu'à ce qu'ils 
arrivèrent à la vallée du Rlk^ne. Là , s'éloignant des côtes, ils 
s'avancèrent dans l'intérieur des terres, a 

c On ne connaît les lieux où pénétrèrent le Sarrasins, 
ajoute H. Reinaud, p. 30, que par les souvenirs des dégâts 
qu'ils y commirent. Aux environs devienne, sur les bords 
du Rhône , les églises et les couvents n'offrirent plus que des 
mines. Lyon, que les Arabes appellent Loudoun, eut à déplo- 
rer la dévastation de ses principales églises, a 

Les auteurs de la Gaule chrétienne (tome 4, p. 51) assignent 
Vannée 732 pour la prise de celte ville. 



222 

La cbroDîqae d'Adoo nous apprend encore que , vers la 
ménie année 732, les Sarrasins enyahirent la Septimanîe 
(Languedoc) et la province Viennoise (Dauphiné) où ils eser- 
cërent de grands ravages. C'est pour arrêter les progrès de 
cette invasion, qui étaient déjà considérables et s'étendaient 
dans tout le midi de la France, que Charles-Harlel marcha 
contre eux à la tête d'une armée qui les mit en déroute et les 
refoula en Espagne (1). 

La date de cette expédition de Charles-Martel étant la même 
que celle de la fameuse expédition de ce prince contre la 
grande armée sarrasine qu'il battit si complètement à Poitiers 
et refoula en Espagne, nous fait penser que c'est de cette 
expédition que le chroniqueur Adon a entendu parler; mais 
il résulte clairement des expressions dont ce chroniqueur s'est 
servi, qu'avant leur défaite, les bandes sarrasines avaient pé- 
nétré et étendu leurs dévastations jusque ^sns la province 
viennoise. Plusieurs écrivains dauphinois, en tête desquels 
ligure Chorier, prétendent qu'à cette époque, quelques-unes 
de ces bandes, après leur désastre de Poitiers , se seraient 
réfugiées dans le Dauphiné et les Alpes. Cette opinion ne pa- 
rait pas vraisemblable , car le chroniqueur Adon, qui était 
archevêque de Vienne, n'aurait pas manqué de rapporter ce 
fait, et il n'aurait surtout pas dit que les bandes sarrasines 
qui, à cette époque, avaient pénétré dans la province vien- 
noise, avaient été refoulées en Espagne. C'est, an reste, on 
fait sur lequel nous aurons occasion de revenir bientôt. 

En 734, le gouverneur sarrasin de Narbonne, Joosonf, de 
concert avec un nommé Mauronte, seigneur provençal et 
qualifié duc de Marseille par les chroniques françaises , passa 
le Rhône avec des forces considérables , et s'empara d'Arles 
et d'Avignon dont il resta en possession pendant plus de 
quatre ans (2). 

Voici en quels termes s'explique la chronique de l'abbajc 
de Moissac : {Recueil des historùns de France, tom.2, p. 655.) 



(1} Sarraeeni moltis copîis navibasque plurimis longe lateque pluri- 
mas urbes tam Septimanis quam Viennensis provInci» vastant, con- 
tra quos Garolas expeditionem dacens graviterqne eos ftaodens in 
Hispanias repulit. {Ckron. Adon., ann. 739 ) 

(9j Reinaud, p. 54-55 ; Maccary, no 407, fol. 72. 



223 

ff Jusseph.... Rhodanam flaTiom IraDsiii; Arelaie dvilale 
paœiogredUor, Ihesaarosqae civilatiB iovadiU et per qaa* 
Uioraooofttotanii Arelatensemprovinciam depopolal. » 

Le eootinoalear de la chronique de Frédegaire s'exprime 
«iasi à ce sujet : {Recueil des kiêtarietis de France, lom. 2 , 
|iif.456.) 

c I^eutto rebellanle génie validissima Ismahelitornm » 
irrnmpeoteque Rhodannm fluTîum» insidianlibns infidelibus 
ilominibos sub dolo et fraude Hanronlo » Avenionem nrbem 
mooilissimam ac monlnosain Sarraceni ingredlunlur, illisquc 
rebellaulibas ea regione Tastata.... » 

La noblesse de TAvignonais iroulut vainement résister aux 
progrès des Sarrasins et s'opposer à ce qu*ils passassent la 
IHiranoe. Une inscription latine qu'on lisait jadis dans une 
dnyelle aox environs de Bonpas , témoigne de cette résis* 
taaoe; cette inscription est ainsi conçue : Sepultura noMium 
Atemonenstum qui occubuerunt in bello contra Sarracenoe. 
(Souche, Hiêtaire de Provence, 1. 1, p. 700.) 

C'est probablement de cette invasion» qui parait s'être 
étendue dans les Alpes, que le patrice Abbon, dans son testa* 
ment du 9 des noues de mai de la vingt-unième année du règne 
de Charlemagne (3 mai 789) fait en faveur du couvent de 
Novalèse au Mont-Cénis» entend parler lorsqu'il déclare 
léguer à ce couvent ses esclaves qui se sont dispersés dans 
plasiears localités voisines , pendant les dévastations des 
Sarrasins. 

A la suite de cette invasion, et à une époque qu'on ne peut 
pas bien préciser, Saint-Paul-Trois-Chàteaux et Donzère se 
couvrirent de ruines, disent les auteurs de la Gaule chrô« 
tienne, t. i, pp. 703 et 737; la ville de Valence fut occupée, 
et toutes les églises voisines de Vienne , sur Tune et l'autre 
rive du Rh6ue, qui avaient échappé aux dévastations pré- 
cédentes , furent réduites en cendres. (Reinaud , p. 56-57.) 

Saint Austrobert, archevêque do Vienne , fut contraint do 
fuir de sa ville épiscopale, et mourut de douleur, loin de son 
diocèse, le 6 juin de l'année 736, ainsi que le raconte Char- 
vet, historien de l'église de Vienne, d'après un martyrologe 
de cette église. Ce fait est également rapporté dans le diction* 
naire manuscrit de Guy-Allard. 



224 

Le chroniqoear Adon ne parle de ces dévastations que 
d'une manière vagne et sans les préoisier ; il ne parle pas même 
de la fnite de saint Austrobert ; voici comment il s'exprime: 

« Sarraceni pêne totam Aquitaniam vastantes et late alias 
proYincias igné ferroqne soperantes, Borgandiam dirissima 
infestatione depredantar. Pêne omoia Oammis exurentes , 
monasteria qaoque et loca sancta fœdantes, înnnmernm po- 
pulom abîgunt atque in Hispanias transponunt. Contra qaos 
Garolns iterum expedilionem movit, quibns forti mann re* 
sistens, ciesa inde maxima mullitndine, reliqnoe qui snper- 

faerant fagere compolit, e qoibos panci evasere a {Chro- 

nie. Adon. Anno 737.) 

Cette dernière phrase est relative à nne nouvelle expédition 
de Charles-Martel, dont nous allons parler. 

Les Sarrasins occupaient > depuis quelques années , la ma- 
jeure portion du bassin du Rhône ainsi qu'une partie des 
Alpes, lorsque Charles-Martel entreprit de les en chasser. 

e En 737, dit M. Reinaud, p. 57, Charles-Martel, se voyant 
tranquille du côté du Nord et de l'Orient, fit partir pour Lyon 
une armée commandée par son frère Childebrand, qui l'avait 
puissamment secondé dans toutes ses guerres. En méffle 
temps» il écrivit à Luitprand , roi des Lombards» en Italie, 
pour réclamer son secours (1). Il parait que les Sarrasins de 
Provence, favorisés par «Mauronte, s'étaient établis josqoe 
dans les montagnes du Dauphiné et du Piémont, et que» saos 
le concours d'une armée venue des bords du P6 , il eAt été 
impossible aux chrétiens d'éloigner les barbares. Childebrand 
chassa les Sarrasins devant lui, et, descendant le Rbéoe, 
commença le siège d'Avignon. Cette ville était alors très-forte, 
et Childebrand fut obligé de recourir aux machines en usage 
dans ce temps-là. Bientôt Charles lui-même s'avança avec 
une nouvelle armée. La ville d'Avignon fut prise d'assaut, et 
les Sarrasins qui la défendaient furent passés an fil àe 
l'épée. a 

« Carolns urbem aggreditnr, dit le continuateur de Fréde- 



(I ) Paul, diacre, Ub. vi , cap. uv ; Recneîi de Huralori , t. 4 » V^- *' 

p. 50S. 



225 

gaire(i) omitob cireoindal, catlra ponil» obsidionen coacervat 

in aKNloiD Hierico cqid atrepita boatram et sodUq tobaram, 

cam nachlnis el reatioai funibna aoper maroa et œdiam 

■œaia irraont, urbein monitisaîmaiii ingredienCea aacceo- 

dont, boslea inimicoa aoos capiunt , ioterficientes trucidant. • 

Pendant qoe lea Sarrasins da bassin du Rhône en étaient 

iiosi expulsés et se réfugiaient vers le Languedoc et Nar- 

koane, Luitpraad» roi des Lombards» obtempérant à la dc* 

niade de Cbarles-Martel , qui loi avait envoyé des ambassa- 

(hirs avec des présents pour obtenir son assistance , Luit-* 

pnod s*avança, avec une armée, dans les Alpes et la Provence, 

doà les Sarrasins s'enfuirent à son approche , ainsi que cela 

lésoUe du récit de Paul Diacre , historien des Lombards 

(lib. VI , cap. uy), récit con6rmé par l'épitaphe de ce prince, 

nf^rtée par Sîgonios , de regno liuliœ^ anno 743 , et qui se 

temiae ainsi : 

« Deinceps trenaere féroces 

Usqae Saraceni qaos dispulil impiger, ipso , 
Gum premerent Galles « Carlo poscenle juvarî. • 

Les annalistes du diocèse d'Embrun (Marcellin Fournier et 
lecoré Albert, 1. 1, p. 55) prétendent que cette ville fut, à la 
mèoie époque, dévastée par les Sarrasins; ils ne rapportent 
ancane preuve de ce fait, qui est cependant possible, puisque 
les Sarrasins avaient pénétré dans les Alpes. 

« Après le départ de Charles, dit M. Reinaud, p. 62, Mau^ 
nmte, qui avait pris la fuite , se montra de nouveau en Pro- 
vence, et renoua ses relations avec les Sarrasins. Charles, 
l'syant appris, résolut de purger tout à fait cette contrée des 
germes de troubles qui la désolaient depuis si longtemps. En 
^39, il reparut dans le pays avec son frère Childebrand. Mau- 
roote fut chassé de toutes les positions qu'il occupait. Les 
cèles de la mer, où les hommes turbulents auraient pu se ca* 
cher, furent visitées avec le plus grand soin. Charles fit occuper 
Marseille par une partie de ses troupes » et les Sarrasins de 
Nirbome n'osèrent plus s'avancer an delà du Rhône (S), a 



(1) Recueil des historiens des (raules , t. S , p. 456. 
(1) Continoalîon de Frédegaire. Recueil des historiens des Gaulrs, 
1. 1 , p. UT. 

TOM. II. 15 



226 

Il parait que , depuis lors, et pendant environ un siècle et 
demi , le Daaphiné , la Prorence et les Alpes auraient été en- 
fièrement délivrés de la présence des Sarrasins, sraf quelques 
descentes qu'ils continuèrent h faire par mer sur les c6tes de 
Provence. 

Cependant, selon quelques écrivains, ces contrées auraient 
continué à être occupées depuis cette époque, soit par les Sar- 
rasins qui étaient venus du Languedoc à l'instigation de Mao- 
route, soit par les bandes sarrasines, qui s^y seraient réfugiées 
après leur défaite ft la bataille de Poitiers , en 7â2 ; mais cette 
opinion, qui est celle de Cborier et de J. Cl. Martin , écrivains 
dauphinois , de Jean Brunet et de M. Ghaix , écrivains brian- 
çonnais, et qui a été récemment reproduite dans V Album M>- 
torique du Dauphinê, de M. Borel d'Hauterive (t. 1, p. 31), 
n'est fondée sur aucun document certain ; elle pourrait sen- 
lenient s*induire de la présomption que les expéditions dont 
il vient d'être parlé n'auraient peut-être pas été suivies d'one 
destruction ou expulsion complète des Sarrasins. 

M. Reinaud, au contraire, el beaucoup d'autres avec loi, 
notamment MM. Pilot, Albert du Boys et Jules OUivier, com- 
battent vivement cette opinion. M. Reinaud (p. 82, note) n'ad- 
met pas que des princes tels que Cbarlemagne et ses enfants, 
qui allaient attaquer les Sarrasins dans leur propre pays, 
eussent négligé de purger leurs états de la préaence de ces 
in6dèles4 

Jules Ollivier fait remarquer encore, qu'indépendamment 
de la judicieuseobservation de M. Reinaud, l'opinion contraire, 
qui semble en opposition avec les autres circonstances de celle 
époque, ne repose sur aucun témoignage contemporain. 

Je suis d'autant plus porté à adhérer à l'opinion de MM. 
Reinaud et Ollivier, que, s'il était vrai que les Sarrasins eus- 
sent continné à occuper nos contrées sans interruption, depuis 
environ le tiers du huitième siècle jusqu'à la fin du dixième, 
c*est*à-dire, pendant près de trois siècles, ils auraient cer- 
tainement laissé beaucoup de traces d'une occupatian aussi 
prolongée. 

D'ailleurs, l'histoire de cette période de temps parait être ex- 
clusive de la présence des Sarrasins dans le Dauphiné, car elle 
signale les noms de plusieurs évêques qui ont siégé à Greoo* 



227 

btef ainsi que divers voyages de prioees, de seigneurs et 
d'eoclésiasiiqnes , passant psr cette Yîlle et allant traverser 
les Alpes, ce qa'ils o'anraient pn Taire inpanément si les Sar* 
rasios y avaient été encore établis. 

M. Pilot» dans son Histoire de Grenohk (pag. 19-Sl) , et 
dans sa lettrée Jules Ollivier, sur Toccopation de Grenoble 
€t da Graisivaudan {Revue du Dauphinét t. %, p. 137), rap- 
porte beaooonp de circonstances qui établissent , dans son 
opinion comme dans celle de Joies Ollivier et dans la nôtre, 
que les Sarrasins n'ont pas continoé à occuper le Danphiné 
depuis les époques et les événements que nous venons de 
npporier. 

Cette opinion me parait aussi avoir été celle des premiers 
écrivains qui nous ont transmis les circonstances de la der- 
wètt invasion des Sarrasins en Provence, invasion qui s*est 
essiite étendue dans leDauphiné; ces écrivains ne s'expli- 
fneni pas, k la vérité, sur ce point, mais leurs récits roc sero- 
Ûent tout à fait exclusifs de la présence des Sarrasins avant les 
èfénements qu'ils nous font connaître. 

Ainsi, ils ne disent nulle part que les Sarrasins de la der- 
aiére invasion aient trouvé quelques populations sarrasines 
provenant des invasions précédentes; ces nouveaux Sarra- 
sins rencontrent, au contraire, partout des églises opulentes 
à piller» des prélats, des ecclésiastiques, des populations de 
chrétiens qui fuient è leur approche, circonstances qui n'au- 
raient certainement pas eu lieu, s'ils avaient trouvé le pays 
encore occupé par leurs compatriotes. 

Il est cependant une opinion intermédiaire à laquelle je 
n*bésiterais pas à me ranger, si elle reposait sur des docu- 
ments certains on contemporains, et si elle pouvait s'accorder 
avec rensemble des faits historiques de cette époque; cette 
opinion consisterait à admettre que vers la fin du vin* siècle 
ou vers le commencement du ix% les Sarrasins auraient pu 
reparaître dans le Dauphiné une on plusieurs fois, mais par 
intervalles seulement , et on occuper quelques parties, no* 
lamment la ville de Grenoble, dans laquelle ils auraient sou-^ 
tenu nu siège de plusieurs années. 

Ainsi, il ne serait pas impossible que, taudis que Charles- 
Harlel et Ghîldebrand poursuivaient et chassaient devant eux. 



228 

eo Languedoc, les bandes sarrasines qu'ils avaient baltaes en 
ProTence^les autres bandes, chassées des Alpes et fuyant 
presque sans combattre devant l'armée lombarde de Luit- 
prand, se Tussent arrêtées dans le Daupbiné ou la Provence 
que Charles-Martel et Childebrand venaient d'abandonner, oa 
bien que quelques nouvelles bandes y fussent arrivées par 
mer. 

On invoque, en faveur de cette opinion, plusieurs docn- 
ments que nous allons rapporter, mais qui ne paraissent pas 
avoir une assez grande certitude historique. 

Le plus positif de ces documents est un récit latin que l'on 
trouve à la table du premier volume des copies [Primuê copior 
rum) des archives de la chambre des comptes de Grenoble. 

Un roi de Maurienne» y est-il dît, assiégé par les païens 
dans une vallée profonde qui est appelée vallée de Grenoble , 
située au pied de la vallée, la Mauricnne en tête, fut secours 
par Pépin, roi de France, lequel roi de Maurienne eut une 
fille nommée Berte qu'il donna en mariage audit roi Pépin, 
de laquelle naquit Gharlemagne , lequel Charles assiégea et 
prit la ville de Grenoble qui était au pouvoir de ces pa!en^; 
et, en signe de celte victoire et pour l'honneur de Dieu, il 
fonda dans cette ville l'église cathédrale de St-Vincent, ap- 
pelée aujourd'hui de Ste-Marie ou de Noire-Dame; le teile 
latin aété publié par H. Pilot, dans sa lettre à M. Reinaud, 
sur les invasions des Sarrasins dans le Daupbiné (Revue du 
Dauphiné. t. 2, p. 158). 

Mais ce document, sans date, que le style, récriture et 
quelques autres circonstances ne permettent guère de faire 
remonter au deU du xiv* ou xv* siècle, s'il n'est pas encore 
plus récent, n'est nullement contemporain et ne peut être 
adopté comme preuve dl faits historiques, antérieurs de plu- 
sieurs siècles, lorsque surtout aucun historien ne parle de ce 
siège de Grenoble par Gharlemagne. 

A la vérité , il est également parlé, dans le roman de Garin- 
le^Lohérain^ d'un grand combat livré dans une vallée pro- 
fonde et gagné par Pépin accouru an secours d'un roi de 
Maurienne attaqué par les Sarrasins; mais il est trop permis 
à un romancier-po^te, d'altérer la vérité, d'inventer des 
faits et surtout de faire des anachronismes , soit comme ro' 



229 

Daoder»8oit comme poète, pour qu'on puisse fonder une 
certitude historique sur un récit de poCme romanesque. 

Bouche, dans son Hiêt&ire de Provence^ t. 1, p. 719, dit 
qu'il ajoute quelque foi à la Tie manuscrite de St-Guillaume, 
comte de Toulouse et duc d'Aquitaine, proche parent de 
Charlemagne, dans laquelle il est dit que Charles (Charlema- 
gne) Tenant du Languedoc, passant le Rhône, chassa les Sar- 
rasins de la Tille d'Orange , et emporta plusieurs combatif 
signalés sur ces barbares : 

« Acriter Septimaniam ingressus, Rhodanum transitii , 
Araosicam urbem obsedit, et fugatis invasoribus eripuit. 
Deinde cnm barbaris transmarinis et vicinis Agarenis multos 
coaflictos egit in gtadio suo populum Dei ope divina sal?avit, 
inperiamquechristiannm dilatavit et Saracenos perdomuit. » 

Ce manuscrit, sans certitude de date presque contempo- 
nne, peut-il être considéré comme un document établissant 
Ji preuve d'un fait dont aucun historien ne fait mention? 

Bouche dit encore que les Sarrasins auraient été expulses 
d'Arles, en 793, par Charlemagne qui, eb commémoration de 
cette victoire, aurait fait réparer, réédîGer et dédier en Thon- 
aeur de la Ste-Croix et de St- Pierre , l'église et le couvent de 
ce nom, situés au pied de Montmajor, qniavaientété détruits 
par les Sarrasins ; il se fonde pour cela sur une inscription 
qui existait dans ce couvent et du texte de laquelle il résulte- 
rait même que plusieurs des guerriers francs auraient été 
ensevelis dans ce monastère. 

Mais cette inscription, sans date, relative à un fait dont les 
historiens et les chroniqueurs ne parlent pas, est extrêmement 
SDspccte; et H. Reinaud, avec l'autorité de l'opinion de Hil- 
lin (1), la déclare fausse, le couvent n'ayant été fondé que 150 
ans après. 

Peut-on encore ajouter foi an manuscrit contenant la vio 
de St-Ferjus, évêque de Grenoble, cité par Aymar du RIvail 
et par M. Pilot, manuscrit selon lequel la ville de Grenoble, 
longtemps assiégée par Rolland, neveu de Charlemagne, aurait 
été prise en l'année 800 ? Peut-on surtout ajouter foi à un 
récit qui fait tomber les remparts de Grenoble d'eux-mêmes 

(t) Vojiagê dam la départemenii du midi de la France^ t. i^ p. s. 



230 

et par l'efTet d*an prétenda mirade opéré avec on doigt de 
saint Denis 7 

L'aateur do manascrit prétend» à la vérité, qu'on lit dans 
d'anciens monnments des Dauphins que Charles a assiégé et 
pris Grenoble non encore chrétienne ; mais il n*eo donne 
aucune preuve et ne cite aucun texte de ces nionoiiienta;il 
dit simplement : Inaniiquiê Deiphinarum monumeniig legiiur 
Carolum per h Gratianopolim non christianamdebellasse ucfui- 
sisseque... 

Peut-on au moins conclure de ces documents qu'il est per- 
mis de présumer que, vers la fin du vin* siècle ou le com- 
mencement do ix% Pépin, Charlemagne ou Rolland ont pu 
combattre des bandes sarrasines dans la Provence ou le Dau- 
phiné, et que l'un d'eux a pu assiéger et prendre la ville de 
Grenoble occupée par ces infidèles ? C'est fort dooteux, car le 
siège de Grenoble, qui parait avoir été de beaucoup postérieur 
à cette époque, peut bien avoir été devancé par un anachro- 
nisme permis à des écrivains qui ont voulu en attribuer Thon- 
neur aux héros de leurs romans poétiques. 

Ainsi, il résulte de tout ce qui précède qu'il est vraisenn 
blable que, depuis le milieu du vin* siècle jusqu'à une der- 
nière invasion de 889 dont nous parlerons dans la snite de ce 
mémoire, les Sarrasins avaient entièrement disparu des con- 
trées de la rive gauche du Rhône et notamment du Dauphiné 
et des Alpes; cependant, l'histoire de nos contrées, à cette 
époque , est environnée d'une telle obscurité, que la diversité 
d'opinion n'a rien qui doive étonner. 

M. Louis Gautier fils y chargé de ùAve un rapport 
sur les deux premiers volumes de VHistoire de la Ré- 
voluHon et de r Empire j par M. Amédëe Gaboordi a^ex- 
prime ainsi : 

Messieurs , 

En appelant votre attention sur l'important ouvrage qo'> 
entrepris un de nos compatriotes, un des membres corres- 
pondants de cette Académie, M. Amédée Gabourd, je ne voos 



284 

lî point ivec d'a«lres i A quoi bon ane nouvelle histoire de 
\à Févolotion et 46 l'empire» eprès les livres divers et nom- 
breax pobUée sur oe sujet, après Tœavre surtout qu'achève uo 
pabliciste éminentf — Je crois» au contraire» qu'avec la 
diScolté de choisir convenablement les faits » de discerner 
lonjours la vérité» do sainement apprécier les causes et la 
portée des actions humaines » l'histoire ne peut jamais se flat- 
ter d'avoir dit son dernier mot sur un peuple» sur une épo- 
que» sur une révolution- **- Après deoi mille ans» Tbistoire 
de Rome troove de studieux interprètes » dont l'utile labeur 
ne s'applique pas seulement à Touiller les ruines pour eu 
faire sortir des documents inconnus » mais h nous montrer le 
pasiésoua des aspects nouveaui^ et plus sârs» qui nous ea 
mêlent mieux l'esprit» les tendances» les enseignements. 
IkMre histoire éprouve» à son tour» une semblable rénovation 
pv'es travaux qui la font tous les jours mieux connaître » en 
Mbirant d'une lumière plus vive les appréciations de ceux-là 
mêmes qui étaient les contemporains des faits qu'ils ont rap- 
portés. C'est qu'il est impossible à l'historien de s'abstraire 
eotièrement» de se dégager tout à fait de l'esprit ou des pré- 
jogés de son époque et de ses propres sjmpatbies ; c'est que 
lopinion » cette mobile souveraine du monde » amendée ou 
éclairée par le temps» modifie les points de vue » réforme les 
jagemeata» et met à profit les progrés de l'intelligence. 

Mais» s'il est utile pour la connaissance des faits anciens 
que des historiens nouveaux viennent les retracer après d'au- 
tres» combien les faits contemporains ou récents n'exigent- 
ils pas plus encore l'intervention répétée des écrivains fi^e 
leurs études ou leur génie ont voués au culte de l'histoire l 
Les événements qui se produisent sous nos yeux» ou qui sont 
encore vivants dans nos souvenirs» tout manifeste que soit 
leur développement extérieur» offrent, dans la recherche do 
leurs causes intimes» des difficultés analogues» sinon pareilles 
Scelles qu'il faut surmonter pour dissiper l'obscurité du 
temps ;.p« et» de plus» l'appréciation des rapports qui les 
lient» du caractère qui doit leur être attribué, de leur portée 
philosophique ou morale» se rattache inévitablement aux 
coQfictions politiques ou religieuses de rhislorien» de telle 
façon qu'on ne saurait jamais obtenir de lui, quel que soit 



232 

ton talent» rimpartialité de sa conacienee et aoa désir de 
la vérité , qu'il s*isole des influeDces eilérievrea et de ses 
propres senlimeots, aa point de présenter dans son récit 
l'expression exacte, arrêtée , parfaite, Texpression déinitive 
et unique des faits racontés. — 11 arrive même qu'aux époques 
de commotion sociale ou de lutte civile, chaque parti s'eas- 
pare de la discussion des faits pour y trouver des moyens de 
défense ou d'attaque, pour les louer ou les blâmer, les ton* 
damner ou les absoudre, suivant ses principes ou ses besoins. 
Chaque école politique produit son école historique , et les 
opinions déteignent sur l'histoire, que le praticien n'écrit pas 
comme le plébéien, ni le puritain comme lejacobite. Alors, 
plus la société aura été remuée par les changements et se 
trouvera livrée aux disputes de la liberté, plus l'histoire de 
ses agitations appellera le concours des divers esprits; et, 
dans un siècle de concurrence et d'expansion générale comme 
le nôtre, le libre échange des données historiques pourra 
seul les ramener à la vérité. 

Cette époque mémorable que nous appelons notre révolu* 
tion , tout à la fois si loin et si prés de nous, si loin par la 
grandeur des événemcnis qui ont rempli les quelques années 
qui nous séparent d'elles; si près par le rapprochement des 
temps et la solidarité des institutions; cette époque, disons- 
nous , commence à se dégager pour l'historien des préven- 
tions contemporaines; mais elle reste et restera longtemps 
encore sous l'influence des partis et des systèmes. Toutefois, 
chez les hommes d'élite et de conscience, cette influence n'ex- 
clut point une impartialité relative, sauvegarde de la vérité 
des faits on présence des appréciations opposées. Le temps 
actuel, où les divergences politiques ont remplacé par des 
discussions moins âpres les luttes orageuses, semble être 
aussi le moment opportun où les opinions sur les causes, 
l'ensemble et les détails de la révolution doivent se mani- 
fester avec plus de calme et de respect pour l'exactitude des 
faits, où toutes doivent se faire représenter par leurs histo- 
riens dans ce grand débat que nous instruisons, et dont la 
postérité sera le juge. Sans doute, ces opinions tranchées 
qui, depuis cinquante ans, ont eu tour k tour leurs succès 
et leurs revers, ne sont pas demeurées sans organes pourre- 



233 

tnnr i leur point de vue ces annales qoi doivent expliquer 
leurs ctoses et leurs vidssitndes. Mais, si nons faisons abs- 
traction des mémoires qui servent de pièces jastificatives et de 
docnments A rhistoire, sans la suppléer» des pamphlets et des 
opuscules de polémique qoi ne sont sonvenl pour elle que 
des parasites incommodes , des précis et des abrégés , esquis- 
ses utiles qui font désirer le tableau ; nous ne rencontrons 
qu'un nombre fort restreint d'ouvrages complets pouvant as« 
pirer au titre et ft la valeur d'une histoire de la révolution. 

Nous marchons vite à notre époque, et» au gré des événe- 
ments et des théories, les opinions en apparence les plus ab- 
soloes se nuancent, se fragmentent, se modiBent. La base 
même sur laquelle elles s'appuient subit ces changements ; et, 
tes le même parti, chez le même homme peut-être , il j aura 
sas dirrérence entre l'histoire écrite hier et celle qui s'écrira 
iemain. Et d'ailleurs , aux préoccupations purement politi- 
fses qui font varier le point de vue de Vhistorien, viennent se 
mêler encore celles des systèmes historiques eux»mêmes. 
L'histoire, aujourd'hui, ne veut pas seulement décrire les 
faits, peindre les mœurs, retracer les institutions : elle veut 
généraliser toutes ces choses, saisir la succession des idées, 
et s'associer h la philosophie pour résoudre le problème des 
destinées humaines. De là, des divergences non moins pro- 
fondes. Les uns rapportent tout à la Providence , qui punit ou 
qui protège; les autres, à la puissance de l'homme, qui exerce 
sa liberté et applique son intelligence. On attache le sort des 
peuples, tantôt à la marche do progrès, tantôt au respect de la 
tradition. Tel ne voit dans leurs mouvements qu'une révolte 
contrôla Providence; tel antre ne croit y reconnaître qu*uu 
pas de plus fait par l'humanité vers sa perfection et son but. 

L'histoire des révolutions, en général, et plus spécialement 
eelledela révolution française, se prête surtout à l'appli- 
cation de ces théories opposées. Mais, comme la vérité n*est 
pas nécessairement à Ton des points extrêmes, comme, dans le 
large espace qui les distance. Il peut y avoir des positions où 
Ton soit plus près d'elle, on comprend qu'entre ceux qui con- 
damnent tout au nom du pouvoir traditionnel, et ceux qoi ab- 
solvent tout au nom d'une liberté progressive , Thistorien ait 
encore plus d'une place à prendre. 



23i 

H. Gabonrd fient occoper celle qu'il a clM^isie» avec des 
sympathies; des principes» des opinions dont l'alliance n'est 
devenue possible qoe par la marche récente des idées» et dont 
l'ensemble» appliqué aux événements de la révolutiao , n'a- 
vait pas encore eu d'organe historique. Il aborde sa difficile 
entreprise avec un esprit de haute moralité» une louable in- 
tention d'indépendance» que l'avant-propos de son livre nous 
révèle, a Parmi mes devanciers» nous dit-il » les uns ont pris 
couleur pour les Grecques» d'antres pour le sénat ; ceux-ci» 
pour la souveraineté de la multitude ; ceux-là» pour le pou- 
voir absolu ; et l'on me demandera peut-être quels principes 
je viens exalter ou combattre. Désabusé de beaucoup de 
rêves» je ne veux tendre qu'à la vérité ; homme faible et con- 
naissant par expérience quelle est Tinfirmité de Tbomme» je 
tiendrai compte des entraînements de l'erreur» des circons- 
tances et de la bonne foi ; mais» s'il plaît à Dieu» je ne con- 
sentirai jamais à pardonner an crime en vue de ses triomphes» 
à condamner la vertu parce qu'elle fut vaincue.... Pour servir 
une cause ou un nom » je n'amoindrirai jamais les titres ho- 
norables de la cause ou du nom contraire; mais je rejetterai 
avec répugnance cette prétendue impartialité qui n'est que 
l'athéisme moral » que Tinsouciance entre le bien et le mal : 
j'ose dire même que je me passionnerai pour tout ce qui fut 
bon : pour le dévouement» pour le martyre» pour l'amour de 
la patrie. Dans cette grande lutte engagée entre la démocratie 
et le trône» j'honorerai les rots et j'aimerai le peuple» et je 
flétrirai tonte tyrannie» soit qu'elle descende d'en'hant» soit 
qu'elle remonte des basses régions. Je ne serai point de cenu 
qui cherchent à creuser un abtme entre la religion et la 
liberté » comme si Dieu aimait à être honoré par des ceeurs 
esclaves. Enfin» soumis humblement aux lois mystérieuses 
de cette Providence qui sait tourner à la gloire de ses desseins 
les fureurs des nations et l'orgueil des conquérants » je ne me 
mettrai point en rébellion contre les résultats» et je n'hésiterai 
pas à reconnaître les avantages obtenus ou achetés au prii de 
tant de souffrances. La ploie d'orage , qui grossit les torrents 
et les fait déborder sur leurs rives , rafraîchit parfois les val- 
lées et donne aux moissons une vigueur nouvelle. » 

A cette exposition » l'on pressent déjà sur quels principes 



235 

ranteor se Cidera dans la ruatc qa'il va parcourir. Il n'est ni 
pour les Gracqoes» ni pour le sénat ; mais ses idées de lilierté 
le rapprocheront quelquefois des Gracques ; ses Idées d'ordre 
le raitacheront, pins souvent , à la caose do sénat. Il ne mé- 
connaît point la puissance de la pensée et les résultats de l'in- 
(elltgeDte activité de l'homme; mais, écrivain spirituallste et 
religieux , il subordonne tout h l'intervention et à la conduite 
de la Providence , qui dirige , détroit ou redresse. Par là sur* 
toot, il s'éloigne des apologistes do progrés continu et indéfini 
de l'humanité, progrés qu'il appelle lui-même une illusion , 
et il se rattache ainsi fortement à cette école aux yeux de 
laquelle les évolutions sociales sont des phénomènes provi- 
deatiels, et les calamités révolutionnaires des châtiments 
pour les Dations. Mais il tempère ce que ces doctrines poor«- 
nienC avoir d'exclusif et de trop abfolu, en partageant ses 
lérérités entre les puissants et les peuples, en mesurant au 
^dpe de la fraternité chrétienne leurs devoirs mutuels et 
eo constatant le bien moral et les améliorations sociales qui 
Baissent du châtiment même. ^ Une citation , empruntée à 
riotroduction qu'il a mise en tête de l'ouvrage, achèvera de 
fous initier à son point de vue, à ses idées générales que nous 
devons vous faire connaître, sans vouloir toutefois les appe- 
ler sur le terrain brûlant de la discussion. — Eiaminant la 
mission providentielle de la France , après avoir caractérisé 
en quelques mots celle des autres nations, il s'exprime ainsi 
(tom. 1, p. 15): 

« La France, souverainement expansive et sociable» 

toujours impatiente d'entreprendre et non moins inconstante 
lorsqu'il faut persévérer, la France a reçu la généreuse mis-^ 
sion d'exercer sur le monde Tapostolat de la pensée et de l'in- 
telligence : elle est , au milieu des peuples, le levier de Dieu 
et la main droite de l'Eglise; prodigue, capricieuse, avide de 
distinctions, elle fait, la première, l'expérience de toute idée 
neuve; elle a toujours dans ses veines une source Intarissable 
de sang, dans son épargne un trésor inépuisable, dans son 
Ane une ferveur de dévouement et un besoin de sacrifices 
qu'elle consacre k propager sa gloire, sa civilisation, ses 
croyances. Elle a, pour communiquer ses affections, une faci- 
lité inimitable qui attire à elle, par un charme invincible» 



236 

ceux que son orgoeil derrait froisser; l'arnoor de la guerre 
est sa passion domiDante , le repos lai déplaît ; elle se lasse 
d'un bonheur tranquille ; son humeur aventureuse la préci- 
pite sans cesse ?ers l'inconnu , et, chaque fois qu'elle se re- 
mue y elle cause au monde un long ébranlement. 

a Mais si la France a reçu de tels privilèges , c'est à la ood- 
dition de s'en servir pour le bien. Quand elle abuse de sa 
force et de son intelligence pour se mettre à la tète des mau- 
vaises passions ; quand elle tourne contre la religion » contre 
la vertu, contre la vérité , cette puissance d'action et de pro- 
pagande qui lui a été accordée, alors descendent sur elle de 
salutaires fléaux, et Dieu la rappelle, par de terribles épreu- 
ves, au châtiment de ses devoirs oubliés. Autant il s'était plu 
à Tenvironner de récompenses aux grandes époques où elle 
avait obéi à sa mission , autant il s'attache à la punir et à la 
châtier lorsque elle ose sacri6er aux idoles de la corruption 
et du mensonge; mais, en l'humiliant et en la frappant, il ne 
lui enlève point ses attributs, il ne la déshérite pas du privi- 
lège de se faire suivre des peuples et d'ouvrir la marche aux 
idées, a 

C'est sous l'impression de cette pensée que, dans une intro^ 
dnction remarquable , l'auteur jette un coup d'œil rapide sur 
les vicissitudes historiques de. la France, sur ses institutions 
avant la révolution, sur le commencement du règne de 
Louis XVI et les circonstances qui ont précédé la convocation 
des états généraux , sur l'état de l'Europe au moment de cette 
convocation. Il y signale successivement les conquêtes de la 
féodalité sur la monarchie et de la monarchie sur la féodalité, 
l'affranchissement de la classe moyenne par l'intervention de 
la royauté^ et enfin l'établissement du pouvoir absolu qui, 
faisant disparaître tous les contre-poids^ absorbe tout en lui, 
privilèges, puissances t forces, intérêts , et dont la ruine com- 
mence au moment ou il vient à peine d'atteindre , suivant 
l'expression de l'auteur, la plénitude de son usurpation. 

La question, qui est le préambule obligé de l'histoire de la 
révolution et de la réunion des états généraux , est celle de la 
constitution antérieure de la France. — Beaucoup ont soutenu 
que nous n'avions pas de constitution, et que la monarchie, en 
France, n'était tempérée que par des précédents ou des usages 



237 

n'ofTiunt ni fixité ni garantie. D'autres, an contraire, ont 
iroQTédanscea précédents, dans ces usages, des instilations 
▼éritablcs, nne conslilulion qu'on devait respecter et qu'on a 
inconsidérément détruite. M. Gaboordy tout en paraissant 
incliner vers les idées qu'a fait prévaloir , dans ces derniers 
temps, auprès de plusieurs esprits d*élite, l'école historique 
allemande, et vers la pensée qu'un peuple est aussi bien régi 
par ses moeurs que par ses lois, refuse toutefois à la France , 
afant la révolution , le bénéfice d'une amêtituHon eivUe et 
foUiique déterminée et régulière. Il trouve bien quelques prin- 
cipes unanimement reconnus ; il voit bien la royauté tempérée 
dans son action , tantôt par les vœux des états généraux , tan- 
tôt par les remontrances des parlements, presque toujours par 
leooncoors d'une justice réglée. Mais les abus qui avaient 
«Tf éCD à la ruine de la féodalité , les souvenirs d'inégalité 
etde servitude qui s'étaient perpétués , le morcellement des 
provinces et la divergence de leurs privilèges, l'inégale répar- 
iiliondes charges publiques, l'inégalité d'aptitude aux emplois, 
aggravée encore par l'arbitraire, tout cela lui parait exclusif 
de la liberté politique et d'une constitution réelle. 

Ce défaut d'institutions solides et puissantes , soit qu'elles 
eussent toujours manqué à la France, soit qu'elles eussent été 
méconnues, affaiblies, brisées, dut se faire sentir surtout dés 
lecommencement du règne de Louis XVI, alorsque la royauté, 
mieux intentionnée qu'habile , souriait en hésitant aux amé- 
liorations sociales, et que l'opinion publique, abandonnée aux 
séductions des théories, les réclamait sans modération et sans 
prudence, alors que la pénurie du trésor poussait la cour aux 
mesures provisoires et le gouvernement aux réformes, et que 
les parlements , dupes de leur popularité passagère, prépa- 
raient leur propre ruine par l'exercice inintelligent de leurs 
vieilles prérogatives. Ballotté de Haurepas à Turgol, de Tur- 
got à Necker, de Necker à Galonné ou à Brienne, se laissant al- 
ler tour à tour aux essais des économistes, aux expédients des 
financiers , aux entraînements de l'opinion, aux résistances 
de la cour, se confiant vainement ou aux parlements qu'il 
rappelle on aux assemblées des notables qu'il réunit, et ne 
trouvant dans ces moyens de salut que des écueils, Louis XVI 
marchait h grands pas vers ce moment solennel où la oonvo- 



238 

catioD des états géoéraoz , appelée par tant de vœax et con- 
sentie comme an remède héroîquet devait mettre en question 
l'ordre social tout entier. 

M. Gaboard commence son histoire avec la séance d'inaa- 
gnralion de celte assemblée, qni devait incessamment se don- 
ner un autre nom , se faire une position différente de celle 
que les précédents lui traçaient, agrandir indéfiniment le cer- 
cle encore étroit on l'enfermaient les instructions cependant 
réformatrices de ses cahiers, et bientôt tout sacrifier, royauté, 
clergé, noblesse, A l'exaltation de cette bourgeoisie qui rele?a 
fièrement la tète, quand Tévéquede Nancy fit entendre dans 
Téglise de Versailles ces imprudentes paroles : a Recevez , 
a Seigneur, les prières du clergé, les vœux de la noblesse et 
a les très-bumUes supplications du tiers état, a *^ Il nous se- 
rait difficile de suivre maintenant l'auteur dans le tableau 
qu'il va dérouler des envahissements on des réformes de l'as- 
semblée nationale, des luttes impuissantes de la royauté, de 
la ruine des privilèges et de Tancienne organisation , des at- 
teintes portées aux institutions religieuses , de la consti- 
tution nouvelle , sortie de ce travail pour durer si peo, 
mais pour avoir un contre*coup prolongé dans les institutions 
que l'avenir réservait à la France. Il ne nous serait pas possi- 
ble de retracer avec lui les agitations du peuple et l'excès de 
ses aveugles colères, les scènes souvent tumultueuses de l'as- 
semblée , les portraits de ces orateurs ou de ces hommes cé- 
lèbres qui grandirent tout à coup sur ce sol nouveau , et les 
ineffables douleurs de la royauté voyant tomber l'un après 
l'autre chaque Oeuron de la couronne. Un exposé détaillé 
excéderait les bornes d'un rapport; un résumé aride et froid 
dépouillerait l'ouvrage de son relief et de sa couleur. 

Ici le rapporteur , dans le but de faire apprécier 
Teaprit de l'œuvre et le talent de Tauteur, reproduit les 
jagementa généraux portés sur rassemblée consti- 
tuante et condensés en quelques pages & la fin du prc- 
inier volume. 

Examinant ensuite le second volume consacré à 
Thisioire de rassemblée législative, il indique ou repro- 



239 

ftinsi k» appréokitions de Faiitear, dont les sévé- 
rites ne sont plus tempérées, comme pour rassemblée 
constituante, par Fadmiration de certains résultats et 
de certaines idées. 

 la suite de ces diverses citations destinées à faire 
oonnaitre la manière de Tauteur, les aperçus généraux, 
800 style même, le rapporteur ajoute : 

Tout le monde ne partagera pas sans doute ses opinions cl 
sesjagemeDts. Pour tout historien, ce serait folie de Tespôrer; 
pour lai peut-être plus que pour tout antre. Non pas qu'il se 
fasse sans mesure apologiste on contempteur; mais parce 
qu'il ne flatte pas les partis et ne s*associe pas à leurs passions, 
mh\$ parce qu'il est sévère pour ceux-là même qui pourraient 
rerendlquer ses sympathies. Pour les uns, il respectera trop 
le passé dans sa chute; pour les autres, il sourira trop aux con- 
quêtes nouvelles. Et cependant il ne cache ni l'impuissance ou 
Timpèritie sous les prestiges du malheur, ni les crimes ou les 
faates sôus ceux des nécessités politiques ou des résultats ob*- 
tenus. Homme à convictions d'autant plus vives et sincères 
que l'eipérieùce les lui a faites, catholique fervent, il se rat- 
tache surtout au point de vue religieux qui chez lui domine 
tons les autres: Il attaque avec vigueur, il poursuit à outrance 
Tesprit janséniste, l'esprit philosophique ou irréligieux qui lui 
paraissent avoir tour ft tour inspiré l'assemblée constituante 
et l'assemblée législative dans leurs mesures au sujet de la 
religion catholique et du clergé. Par là son livre se trou>e 
empreint d'une couleur prononcée qui paraîtra trop vive h 
pins d'un lecteur. Nous ne serons pas toutefois de ceux qui, en 
principe, lui feront un reproche d'avoir écrit sous l'inspiration 
de ses convictions et de ses idées. Ce que nous avons dit en 
commençant, de la nécessité que les divers points de vue soient 
représentés dans l'histoire, le fait assez comprendre. L'école 
descriptive, dans son indifférence froide et affectée, a pu être 
une utile réaction contre l'abus de Tesprit contraire dans la 
manière d'écrire l'histoire, mais elle dépouille celle-ci de son 
pins noble attribut , celui d'éclairer le fait par ridée , d'en- 
seigner en racontant. Néanmoins , si la pensée philosophi-^ 



240 

qae » religieuse ou morale est nécessaire chez l*UstorieB 
j^UT donner d l'histoire, suivant Tes pression de M. de Cha- 
teaubriand (préface des études historiques), $a gravité, ce n'est 
qu'à la condition d*étre sobrement employée. Le lecteur aime 
sans doute à trouver sur les grands événements et dans les 
vues d*ensemble Topinion réfléchie de Técrivain, pour y for- 
mer ou y contrôler la sienne» mais il ne le voit pas avec la 
même satisfaction émettre constamment et à tout propos sa 
pensée. Il est surpris de ne plus trouver de place pour ses 
appréciations personnelles ; et l'historien manque ainsi Tef- 
fet qu'il veut produire par l'abondance même des moyens 
qu'il emploie pour y parvenir. Nous reprocherons à M. Ga- 
bourd d'avoir trop multiplié ses appréciations , ses ju- 
gements, ses qualiGcations de détail : un peu plus de sobriété 
eût donné plus de force aux manifestations de sa pensée d'his- 
torien. Et cependant il faut lui rendre celte justice , que cet 
excès est chez lui l'excès de la franchise même plutôt que l'ef- 
fet d'une opinion qui veut s'imposer. Il n'est pas de ceux 
dont l'adresse calculée semble cacher au lecteur leurs pro- 
pres impressions pour les lui mieux inoculer par un arran- 
gement, par un récit habile. Il aborde sans détour l'exposé des 
faits, les présente nettement et sans ambages» et les apprécie 
à son point de vue sans les exagérer ni les amoindrir. 

Il les a convenablement étudiés ; il a compulsé ces maté- 
riaux officiels ou privés qui abondent sur l'époque retracée 
par lui. Ses précédents travaux sur notre histoire antérieorc 
et sur le règne de Louis XIV lui ont fait connaître TancieBoe 
France, et son introduction, dont nous avons déjà parlé, re- 
produit avec quelque bonheur les résultats généraux de ses 
études. Il sait bien les détails diplomatiques ; il a des vues ar- 
rêtées et éclairées sur la situation des divers états de l'Europe 
vers la fin du dernier siècle. Les pages qu'il y consacre ne sont 
ni les moins remarquables, ni les moins complètes. Il analyse 
avec soin les débats législatifs, et toutefois il ne nous semble 
pas toujours leur faire à chacun une part proportionnée. Il 
groupe bien les événements ; il les rattache suivant l'ordre 
logique de leur ensemble. Si quelquefois Tépisode que forme 
la réunion de certains faits laisse trop perdre de vue la sur- 
cession des faits généraux , c'est moins son propre défaut , 



241 

qn'ao écneil forcé qa*il D*ëtail guère possible de complète* 
méat surmooter. M. Gaboard ne se contente pas d*aiileurs 
de bien eiposer les événements ; il connaît et retrace la phy- 
sionomie générale des partis» la physionomie spéciale de leurs 
orateors et de leors chefs principaux. C'est là peut-être le cùié 
le plus brillant de son ouvrage. Quel que soit l'intérêt qui se 
rattache aux hautes discussions législatives de cette époque , 
elles perdent quelque peu de leur éclat sous la plume de Tbis- 
torien» qui est obligé de les réduire aux proportions arides 
d*an résomé ; tandis que les récits animés, les tableaux d'en- 
semble et les portraits offrent un charme plus soutenu, plus 
généralement apprécié. 

Cest là aussi que l'écrivain montre mieux les ressources de 
soB style et M>n cachet littéraire. Le style de M. Gabourd est 
dair et expressif dans le récit, ample et coloré dans le tableau, 
pléiade relief dans le portrait. Si quelquefois il parait hésitant 
dus l'exposé des débats politiques, il est tout à fait à l'aise 
(bas le développement des faits. De bonne heure notre com- 
patriote a du reste annoncé qu'il se distinguerait par le mé- 
rile de Télocution. A l'Age où toutes les sèves de la jeunesse 
surabondent et fermentent, il se faisait remarquer par les qua* 
lités, par l'ardeur de l'imagination. Les leçons du temps et de 
l'expérience, qui mûrissent tout, le jugement comme l'in* 
toilion et l'esprit comme le ccsur , ont ajouté chez lui au co- 
loris de l'expression, la force de la pensée, la sagesse du des- 
sin. — M. Gabourd, auquel nous devons déjà plusieurs travaux 
importants, mérite d'être classé parmi les écrivains d'élite. Au 
milieu des assujettissements d'une position occupée, il a su 
utiliser de courts loisirs an point d'entreprendre et de pour- 
suivre activement l'œuvre de haute portée, dont les deux pre- 
miers volumes ont fait la matière de ce rapport. — Tout n'y 
est sans doute pas sans tache ; certaines inégalités s'y ren- 
contrent, certains défauts y semblent appeler les corrections 
d'un travail nouveau ; mais en général elle est remarquable 
par l'élévation de la pensée, par la facilité du style, par de bel- 
les pages pleines de vigueur ou d'éclat. Si elle ne parait pas 
avoireu jusqu'ici beaucoup de retentissement, il faudrait se 
garder de la juger sur cette apparence. Il est si difGcilc, au mi- 
lieu de tant d'ouvrages dont la réputation est assurée , d'éta- 

TOM. II. 16 



242 

blir celle d'un livre noQveau, qai n'a pour Ini, ni la révéla- 
tion de faits inconnas, ni le patronage d*ane renommée poli- 
tique OQ littéraire déjà conquise , ni la camaraderie de la 
presseavec ses complaisantes réclames. Mais une œuvre solide, 
comme celle de H. Gabonrd, ne saurait manquer de recevoir 
du temps le succès lent » mais certain » qu'une appréciation 
éclairée doit consacrer. 

Pour moi» Messieurs, compatriote,condisciple, ami de l'au- 
teur, je ne vous dissimulerai point que si j'ai essayé de le juger 
avec impartialité et si je crois Ta voir fait, j'appelle ce succès de 
mes vœux, et que je serai heureux de pouvoir entretenir avec 
éloge l'Académie des volumes nouveau que M. Gaboord noos 
promet et qui nous feront pénétrer plus avant avec lai dans 
l'histoire de la révolution française. 



M* de Goumay, membre de rAcadémie delphinale, 
et qui a été membre de respédition scientifiqQe de 
Morëe , lit le mémoire suivant aar la découverte du 
temple de Jupiter Olympien , à Olympie : 

Messieurs , 

Lorsque je me décidai à vous entretenir de la célèbre vallée 
^'Olympie, je ne pus me défendre d'une certaine frayeur i la 
pensée d'aborder un nom si retentissant dans la poésie et dan» 
l'histoire, et je me demandai s'il ne valait pas mieui, au lien 
de vous introduire de prime abord dans ce sanctuaire deFao- 
tique Grèce 9 s'il ne valait pas mieux vous raconter les pre- 
miers pas de cette expédition icientifique de Marée dont j'eos 
l'honneur de faire partie, et vous amener d'abord, des ri^es 
pittoresques de Toulon, à travers tant de flots et à la vue de 
tant de plages poétiques , jusqu'à cette baie de Navarin qui 
fumait encore y à notre arrivée y de l'incendie des vaisseaux 
d'Ibrahim. 



243 

l'aorais éprouvé quelque plaisir, Messieurs, à vous racon- 
ter les tressaiilenients de bonheur que nous éprouvâmes à la 
premi^^ vue de ces côtes de Grèce où les gloires de la pairie 
etieb splendeurs de cette terre privilégiée semblaient se ren- 
contrer et s'embrasser. Français et artistes» l'on conçoit quel 
detètre en ce moment le battement de nos cœurs! J'aurais 
fouln TOUS dire aussi, Messieurs, combien la vue du dra- 
peau qoi flottait alors à la tête de nos bataillons , de ce dra- 
peau blanc qui se déroulait dans le ciel sans nuages au som- 
net d'une mosquée de Navarin , et semblait planer comme 
an ange de paix et de lumière sur la Grèce qu'il venait de 
délivrer. ... Combien cette vue remplit nos cœurs d'un saint 
et légitime orgueil I 

Puis, mettant le pied sur ce rivage couronné' si tristement 
dettbris de navires brûlés et d'ossements humains blanchis 
parles vagues, débris qui formaient à l'immense baie comme 
BBcoUler de deuil.... Je comptais vous guider. Messieurs, à 
tn? ers des champs incultes et ravagés par dix ans de guerre, 
nais recouverts alors de ces éclatants tapis de fleurs dont se 
pare la terre de Péhpê an premier souffle du radieux prin- 
temps de la Grèce; je comptais vous guider jusqu'au quar- 
tier général de notre armée libératrice, jnsqu'aui remparts 
de Modon (1), où nous devions faire une halte de quelques 
joors avant de nous aventurer au milieu des solitudes de la 
Morée. 

De ce point, je vous aurais prié de me suivre dans notre 
première excursion scientifique, et je vous aurais dit nos pre- 
miers travaux dans l'enceinte de la vieille Pyhi d'Homère , 
dont notre commission a eu l'honneur de retrouver les vesti- 
ges, et que Tidc^iUmM de$ imeriptionê et bellet^hitrei avait 
apédalement recommandée à nos recherches. 

Enfin , Messieurs , avant de vous conduire à Olympia, je 
voulais vous faire traverser d'autres emplacements célèbres, 
et, me laissant aller à rentralnemenl de nobles souvenirs, 
j'allais me décider à vous lire toutes les notes que j'ai recueil- 
lies depuis mon départ de France jusqu'à mon retour dans ma 



(1) L*anl|qae Ifoihone, dont nous avons retrouvé plusieurs vestiges. 
(Voir Pausanias, liv. lY, p. 404.; 



244 

patrie, retour contesté par le typhoset les tempêtes.. M<|iiand 
la réflexion est venoe me montrer la grandeur et le poids de 
cette entreprise et me faire apercevoir la borne fatale où jo 
courrais si grand risqne de briser mon faible cbar littéraire : 
j*ai pâli devant ce péril , et je me sois prudemment abstenu, 
craignant de succomber dans la lice. Ce sera bien asseï pour 
moi, Messieurs» de vous conduire en kumUe cieerone dans le 
désert de cette fameuse carrière olympique» dans laquelle je 
vais vous prier de me suivre pendant quelques instants. 

Rassurez-vous» Messieurs, je n'ai pas l'intentioD d'entamer 
ici une dissertation scientifique sur ce théâtre de gloire» je me 
bornerai à vous le décrire en peu de mots, et je vous inviterai 
à vous baisser un moment avec moi sur l'arène pour y re- 
cueillir un peu de cette illustre poussière qne vous aurez 
peut-être quelque plaisir mélancolique à considérer eC à ana- 
lyser. 

Il m'importe sortout ici de vous exposer el de vous soo- 
mettre un fait archéologique qui nous frappa vivement lors 
de l'exhumation des soubassements du temple de Jufiter 
Olympien f fouille la plus glorieuse» je ne crains pas de le dire» 
qu'ait jamais faite une commission scientifique» et dont Tbon- 
neur rejaillit sur ce miniêière Martignac qui a laissé de si pro- 
fonds regrets» et se montra si plein d*habileté» de grandeur el 
de loyauté I 

C'est donc sur le fait archéologique dont je viens de parler» 
Messieors» que je me suis proposé d'arrêter votre attention. 
Ce fait, je l'aurais voulu plus expliqué qu'il ne l'a été dans le 
grand ouvrage de Marée que nous publiâmes à notre retour» 
sous les auspices du gouvernement ; et comme je le crois digne 
d'éveiller la curiosité d'une société savante» je viens vous en 
faire part» Messieurs» tâchant d'oublier la trop grande majesté 
des souvenirs qui se rattachent au sol d'Olympie» afin de ne 
pas être écrasé tout d'abord par mon sujet. 

Je viens donc de vous le dire» Messieurs » c'est sur les fouil- 
les du temple de Jupiter Olympien que je vais appeler votre 
attention » et parmi les merveilleux débris que nous verrons 
entassés dans cette fosse sublime» c*est principalement sur le 
double pavé du temple ^ que je vous prierai d'arrêter vos re- 
gards. Un mot sur notre arrivée dans la plaine d'Olynipi^» 



245 

sor son aspect, el sur nos sentiments à l'approche de ce liea 
célèbre. 

Noos sommes en Yue de Tantique SciUante (1) où Xéno- 
pbon , proscrit par une patrie ingrate et remuante , composa 
aae partie de ses immortels ouTrages. Les Lacédémoniens 
lai octroyèrent celle Tille avec son territoire, el là, consolé 
par les Muses et distrait par le divertissement de la chasse 
qoe lai offraient les bois d'alentour, il parvint à supporter le 
poids de Texil , et à oublier les aveugles fureurs de Fostra- 
dsine. 

Nous sommes en vue de Sdllonle, ai-je dit, dont vous 
apercevez, sur cette colline pierreuse, parsemée çà et là 
é'arbres rabougris, la ligne de remparts flanqués de tours 
carrées : cette ligne est souvent interrompue ; les siècles y ont 
pratiqué de larges brèches, et comme les assises des remparts 
Mlèniqoes adhèrent Tune à l'autre, si je puis dire, herméti- 
foement , vous pouvez les confondre avec les masses de ro- 
chers gris pèle sur lesquels ils sont assis : la forme des tours 
vous décèle seule leur présence* Au pied de la colline, quel- 
ques lambeaux de champs pierreux qu'un pauvre laboureur, 
mal dressé dans l'art de Triptolème, a péniblement déchirés ; 
pais un espace de terre parsemé de buissons el de flaques 
4>au saumàtre qui éclatent tristement sur la lisière de hauts 
bosquets demyrlhesel de bruyères, on cheval et cavalier 
peuvent passer inaperçus : après ces délicieux bosquets, plus 
tristes à voir en ces lieux que l'on ne pourrait dire, el qui 
ressemblent à un faux paradis situé au milieu de tous les 
vices, quelque pins maigres et contournés végétant dans un 
sable fin et doré d'où le serpent se déroule subitement sous 
vos pieds, laissant sa longue et hideuse empreinte sur Tarène 
mouvante... et, à travers les branches coudées des pins, 
Tazor foncé de la mer Ionienne sous l'azur pâle et flamboyant 
du ciel de Grèce. 

Ccst en cet endroit, en vue de ces tronçons de tours el de 
remparts, entre la colline qui les porte et le rivage que je 
viens de décrire , c'est au milieu d'un vaste espace nu et dé- 



Ci) Pausanias, liv. Y, p. 421.^ Anacb.» t. lY, p. a et a. 



24G 

sert» et le plus loin que noos pûmes des marais putrides de 
Scilionte (1)» exhalant dans les airs une odeor de mort, et 
conservant l'infection qui leur fut communiquée» an dire du 
grave Pausanias , par la blessure empoisonnée da centaure 
Chiron ou du centaure Polénor, que nous dressâmes nos ten- 
tes le 17 mai 1839 1 

En ce lieu, juste ciel I Oui, Messieurs» en ce lieo » parce 
qu'avant de noos rendre à Olympie » dont nous n'étions plus 
séparés que par une journée de marche, il nous fallait relever 
l'emplacement de la ville qu'a immortalisée la plume de 
Xénophon : ainsi le portaient les instructions que noos 
avions reçues de llnstitnt en partant de la moderne Athènes. 

Nous étions arrivés le matin devant Scilionte , nous noas 
mimes incontinent à l'ouvrage» et le soleil se plongeait dans 
le sein de Thétis» quand» riches du plan et de la vue de la TîUe 
antique soigneusement et rapidement tracés au sein» je pois le 
dire » delà peste» nous rentrions exténués de fatigue sons nos 
tentes empourprées des rayons du soleil couchant. 

Que dire de la nuit que nous y passâmes ? Qu'elle fut un 
martyre. A peine élions-nous couchés sur nos minces lits de 
camp et avions-nous fermé les yeux » que d'affreuses don- 
leurs, d'inexprimables angoisses» nousréveillèrent en sursaut» 
moi, mes collègues et nos guides. Des milliers de petits bour- 
donnements s'entendaient à toute distance dans les ténèbres... 
Nous étions» à la lettre » dévorés par des nuées de moustiques 
qui nous piquaient à travers les plus épaisses couvertnresl! 

Force nous fut de passer la nuit hors de nos tentes, auprès 
d'un grand feu , sous la glaciale humidité de la nuit » et sons 
le poids d'un sommeil accablant que nous ne pouvions satis- 
faire.... Telle fut la nuit que nous passâmes en vrais athlètes 
meurtris de la science » la veille d'arriver à Olympie: et je 
dis bien quand je dis meurtris, car les premières luears 
de l'aurore nous montrèrent l'un à l'autre pour la plupart si 
défigurés» que nous pûmes à peine nous reconnaître* 

Les moucherons de Scilionte étaient, je le conçois à pré- 
sent » des voisins assez dangereux pour que les populations 

(1) Voir la description de ces rivages dans Strabon, lif. VlH» 
p. 346; et Pausanias» liv. Y» p. 419 et 490. 



247 

aoliqaes de ce« rîTages prisseai le parti d'émigrer de l'aatre 
côté de TAIphée quand arrivait la saison printanière» et 
élevassent, snr les bords de ce fleave « un temple à Jupiter, 
pour le supplier de les délivrer de ce fléau cruel. 

Le maître des dieux y fut représenté coifTé d'un diadème 
formé du corselet, des ailes et de la tète d'une mouche, et, 
dans œ modeste appareil, invoqué sous le nom de Jupiter 
Àpamfos (1) ou AfutcarîiM, c'est-à-dire de JupUer chasse 
wkimehee ; le mettre du tonnerre ne dédaigna pas d'interposer 
100 bras tout-puissant entre les terribles insectes de Scillonte 
et le territoire d*01ympie : l'on afGrme que le temple opposa 
UQ quo ueque infranchissable à ces myriades de moustiques , 
eiqueoes derniers n'osèrent pas exercer leurs ravages au 
delà de l'Alphée. 

Piqoanle et ironique image de l'impuissance et de la fai- 
UcMe de l'homme , à l'entrée de ce théâtre de gloire où l'on 
reaait s'exercer à l'héroïsme et briguer pour ainsi dire les 
àonneurs des demi-dieux. 

Encore quelques heures, et nous serons à Olympie I Nous 
foQlerons cette terre sacrée de l'Elide, où les rois et les peu- 
ples brûlaient de remporter une palme disputée sous les yeux 
delà Grèce entière. Quel jour, dans la vie d'un artiste ou 
d'on poêle, que celui où il met le pied dans un pareil sanc- 
toaire! oh I comme il l'inscrit religieusement sur le livre d'or 
de sa mémoire I Ce jour de poésie allait luire pour nous : nous 
voyions déjà, parla pensée, la carrière olympique; comme 
elle se dessinait large et profonde aux bords sinueux de 
l'Alphéel... Des gradins devaient l'entourer encore.... Nous 
l'apercevrions tout d'abord au sein de la glorieuse vallée , 
jonchée sans doute çà et là des pompeux débris de tous ces 
leroples qui l'ornaient d'une manière si magnifique.... Nul 
doute que ce premier coup d'œil ne nous dédommageât de 
tant de privations et de souffrances, et que ce vaste amas de 
précieux fragments que notre imagination entassait pitlores- 
quement dans une vallée de commande , ne fournit une ample 
pâture à nos esprit et de nombreux sujets à nos crayons 



(1) Bnefielopédie méih., 1. 1 , p. 233. 



248 

Aussi, avec quelle joie, avec qael délire doqs mlmes-noas 
en route an lever du soleil I.... Nous verrons bientôt ce qui 
restera de tant de brillants songes et de si flatteuses espé- 
rances. 

Nous espérions 9 comme je l'ai dit, arriver à Olympiele 
même jour 9 mais nous rencontrâmes des chemins si difficiles, 
qu'il ne nous fut pas permis d'atteindre notre noble but : nos 
guides, d'ailleurs, assez mal renseignés, et ne trouvant que 
bien rarement à demander le chemin qu'il fallait prendre, 
nous égarèrent à plusieurs reprises, et le soir était venu que 
nous n'avions pas encore atteint la rive de l'Alphée. La vue 
du Pinde et du Parnasse, dont les cimes dentelées nous 
avaient été signalées à une prodigieuse distance , dans les 
lointains bleuâtres, pareilles à un jeu du mirage dans le 
désert , nous avaient un peu consolés de notre désappointe- 
ment; quant à la route que nous avions tenue depuis le camp 
jusqu'au point on nous étions de nouveau arrêtés, et où nous 
allions déployer nos tentes, elle ne nous avait offert qu'une 
insipide et lamentable uniformité. 

Les collines de Scillonte s'étaient prolongées quelque 
temps à notre droite, nues et stériles, et bientôt, nous étant 
écartés du rivage et nous étant enfoncés dans les terres, 
nous avions perdu ce vivant coup d'œil de la plaine liquide, 
dont le ravissant azurdu moins nous tenait lieu de poésie et de 
pittoresque. Quelques champs nouvellement défrichés, et que 
traversait parfois une charrue attelée de deux bœufs qu'ai- 
guillonnait, debout sur le soc, un Grec revêtu de tout son 
attirail de guerre; de rares accidents de terrain ne dépassant 
pas d'ordinaire la hauteur de ce que nous appelons un mame- 
lon; sur ces éminences, quelques bouquets de pins chétifs, 
tels furent les préliminaires, et, si je puis dire, les avant- 
postes d'Olympie. 

D'autres que nous se seraient peut-être laissés refroidir à 
l'aspect de cette nature mesquine, mais heureusement notre 
imagination était féconde et vivace, et elle nous montrait, ao 
bout de cette route prosaïque , Olympie richement meublée 
de ruines. Certains, d'ailleurs, de voir briller le lever do 
soleil sur le bassin de l'Alphée, nous nous maintenions dans 
l'ivresse, et nous trouvâmes â notre camp du soir, situé sor 
un mamelon assez élevé, une physionomie toute héroïque. 



249 

Escarpé d'un cAlè, et flanqoé de rochers d'an aspect sinis- 
tre, ce mamelon, ce roc, n*était*il pas par hasard ce redoutable 
wunU Tifpée (1) d'où une loicrnelle, établie pour les jeux 
olympiques, ordonnait de précipiter toute femme qui serait 
sorprise assister à ces jeuxT... on même qui aurait passé FAI- 
pbée les jours défendus? Consolons-nous, eetie Un dracth- 
%knne ne pot être appliquée qu'une fois ; ce fut contre une 
Dère. 

Cette femme, du nom de CaUipatyre^ connaissant la ▼!- 
fuear et l'adresse de son fils fitOore^ voulut, en dépit de la 
terrible défense , le mener elle-même aux jeux olympiques, 
Hjooir de son triomphe dont elle était assurée. Que fit-elle ? 
Elle s'habilla è la façon des maîtres d'exercices, et conduisit 
UNI fila dans la glorieuse carrière ; il y fut proclamé vain- 
qieor : en ce moment Callipatyref transportée d'un sentiment 
d'orfueil maternel, jette son habit d'homme, franchit la bar- 
rière qui la tenait renfermée avec les autres maîtres, et va se 
jeter dans les bras de son fils I 

Le mont Typée réclamait sa proie, mais CaUipatyre étant 
fille, sœur et mère de vainqueurs aux jeux olympiques, on 
loi fit grâce. Je me plais à embellir le camp que nous venons 
de poser sar cette roche de cette histoire dramatique , et je 
prie la géographie de n'y rien trouver & redire. 

Je reprends mon récit : dés que nous fûmes descendus de 
nos chevaux , nous procédâmes, les uns et les autres, au 
pansement des blessures dont nous avaient couverts les mous- 
tiques de Sdllonte. Envenimées par la chaleur de la marche, 
ces blessures nous causaient d'insupportables démangeaisons. 
Noas en appaisâmes le feu en les baignant avec de l'alkali 
volatil, puis, ravis à la pensée du magnifique réveil qui nous 
attendait, nous nous jetâmes gatment sur nos couches de 
Spartiates, et nous nous endormîmes, rêvant à la gloire I 

Le voici enfin levé ce soleil d'Olympie, et la vue de celui 
d*Au8terlitz ne fit pas battre plus vivement les poitrines de nos 
héroïques phalanges, au moment où le moderne Alexandre 
qui les guidait leur montra dans le ciel ce témoin d'une gloire 



(i)PaQsania8, fiv. Y, pp. 491 et in. 



250 

récente prêt h assister à ud ooaveau triomphe. Les premières 
laears de l'aarore traversaientà peine les toiles de Dosientes, 
que déjà, sortis de nos oooches d'où le règne de la mollesse 
était entièrement eiclu 9 nous nous élancions sur nos cour- 
siers avec des cris d*allégresse et des figures rajoonantes. 

Nos guides plient activement nos tentes derrière notre 
petite colonne qui se met en mouvement ; ils les chargent snr 
le dos de nos mulets , nos précieux compagnons de route , et 
tout à coup des injures furieuses, des cris étouffés, nous font 
retourner la tête : deux de nos guides se disputant au snjet 
de je ne sais quelles préséances et quelles prérogatives, en 
étaient arrivés des injures aux coups, mais aux coups les 
plus sérieux, fe« plu$ olymjriqueê /•••• 

L*un des deux champions, la tète dépouillée de son turban, 
était déjà renversé sur l'arène et se débattait sous le genou de 
son adversaire, qui l'avait saisi par ses longs cheveux ; le 
vainqueur, dont le turban s'était aussi déroulé dans la lutte, 
offrait à la rage de son antagoniste la même prise, c'est-à- 
dire cette longue mèche de cheveux qui, de leur tète rasée à 
tous deux, à rexception du sommet du crâne, s'échappait 
ondoyante sur leurs épaules : par ce moyen, le vaincu cher- 
chait à terrasser le vainqueur et à l'attirer à son tour sous 
lui, lorsque ce dernier, dont l'exaspération ne connaissait 
plus de bornes , porta la main sur son poignard : les soldats 
du génie qui nous accompagnaient s'élancèrent vers ce groupe 
par trop homérique, et parvinrent, non sans peine, à séparer 
les deux combattants écumants de fureur. Décidément notre 
arrivée à Olympie prenait des proportions imposantes, et les 
gloires et les meurtrissures du Stade nous apparurent tout à 
coup avec ses ovations farouches. 

Un quart d'heure ne s'était pas écoulé que Targui et Bar* 
bataruu (c'étaient les noms du vaincu et du vainqueur) che- 
minaient gatment et réconciliés l'un à côté de l'antre, dansant 
par intervalles la danse des Palikares, et par intervalles aussi 
chantant les hauts faits de la Grèce moderne , et entre autres 
ceux de son i4rcht-i$(rat^9e, autrement dît de son général en 
chef, do Colocoironi dont Barbatanas , mon humble guide, 
était... le cousin germain I 

Nos guides dansaient et chantaient ainsi, quand , à Touver- 



251 

tora d'âne gorge étroite oà nous étions paryenns « nos jeni 
plongèrent snr une large Tsllée où serpentait et éclatait, sons 
on éblouissant créposcole , an flenve anz rives ombragées. 

L'Alphée I TAlphée I Olympie I Olympie I Noos écriâmes- 
Dons, et, précipitant nos chevaux sur le sentier abrupt et tor- 
tueux qui descend dans la vallée , nous nous élançons aux 
bords do fleuve dont un gracieux contour s*arrondit sous 
nos pieds. 

A la première vue j*estimai qu'il pouvait avoir en cet en- 
droit cent cinquante pieds de large : il bruissait k ma droite 
avec foreur contre une digue formée de troncs d'arbres et de 
branchages que ses flots surmontaient en bouillonnant, et l'on 
eit dit que le soupirant d'Aréthuse s'indignait de l'obstacle 
qa'on avait opposé à sa course vers les rivages d'Enna. 

Devant nous, sor la rive, un vieux nautonier, encore 
vigoureox , se tenait debout près d'un bac des premiers jours , 
be formé par un large tronc d'arbre que Ton avait creusé en 
forme de nacelle, et dans lequel le robuste vieillard nous in« 
vitiit , avec une mine majestueuse, à prendre place : Ton eût 
dit voir quelque vétéran des luttes olympiques , résumant , 
daas sa personne , tontes les Olympiades , et vous accueillant 
rar les bords de l'Alphéepour vous conter les merveilles de 
la f allée sacrée. 

Cependant nous n'entrâmes pas dans la barque primitive, 
qai n'aurait pu contenir qu'une bien faible partie de notre ca- 
ravane, et comme le vénérable nautonier avait affirmé à 
nos gnides qu'il n'y avait aucun danger à passer le fleuve en 
cet endroit, nous poossàmes nos coursiers dans l'onde sacrée, 
et, au bout de cinq minutes, nous avions touché l'autre rive. 

C'est alors seulement que la vallée d'Olympie se développa 
à nos regards, et que nous pâmes saisir l'ensemble de ses 
lignes et de son paysage. Elle me parut former comme un 
vaste losange aux angles arrondis, qu'étreignaient dans toute 
son étendue de hautes collines sablonneuses toutes parse- 
mées, ou, si l'on veut, toutes tigrées de pins pyramidaux. Au 
fond de la vallée on du losange , s'échafaudaient , l'un au- 
dessQsde l'autre, des sommets de montagnes aux formes 
suaves, alors à demi noyées dans les vapeurs argentées du 
matin. Au centre de la vallée se déroulait, semblable à un 



252 

énorme serpent d'argent » sons les dômes de haots platanes» 
letortnenx Alphée, dont je me plais à comparer le cours, 
quoiqu'il soit plus modeste, à celui de la décevante i$irê^ dont 
les plis et replis multipliés et presque insaisissables, ravissent 
les regards dans l'incomparable vallée du Graisivaudan» 

Ce gracieux et frais paysage ne remplit pas, je l'avoue, l'i- 
dée que je m'étais faite de la vallée d'Olympie : je lut avais 
attribué une physionomie plus austère, plus martiale, et puis 
mon regard avait beau interroger au loin le sol sur les deux 
rives, point n'apparaissait de ruines aucun vestige de tem- 
ples, de stades ou d'hippodromes ; l'on ne voyait pas, comme 
dans la poétique vallée de Messéne que nous venions à peine 
do quitter, et où nous avions passé deux mois d'enchante- 
ments, l'on ne voyait pas blanchir çà et là, au milieu des her- 
bes, sous les ombrages , ou parmi d*ondoyantes moissons, des 
lignes de murailles , des tronçons inégaux de colonnes, les 
gradins circulaires d'un amphithéâtre ... partout, partout des 
sables et des bois de pins, et sur les bords de l'Alpbée, senn 
blable à un roi sans cour , à un épisode détaché d'un grand 
poëme, de vastes champs incultes dont la verdure n'était in- 
terrompue par aucun débris ••• seulement, sous leurs longues 
herbes, quelques mouvements de terrain mystérieux, etçàet 
là entre les platanes qu'un soleil levant resplendissant inon- 
dait d'un fluide d'or, les rameaux élancés de hantes touffes 
de lauriers-rose en fleurs qui pointaient comme un souvenir 
de gloire dans l'absolu et poignant désert d'Olympie 1 1 ! 

Oh I comme mon cœur se serra à l'aspect de ce sanctuaire 
de gloire anéanti 1 que venions-nous faire en ces lieux t Qoels 
travaux v exécuter? Où hasarder des fouilles? Mille trésors de 
Tart sont enfouis dans ce sol , nous le savons , mais qui nous 
r^élera l'endroit où nous devons ouvrir fructueusement la 
terre? Et partir d'Olympie sans rapporter un jalon de sa sublime 
histoire t ne pas laisser en ce lieu illustre une trace de notre 
passage, une trace de la noble victoire et de Tintelligent patro- 
nage de la France, dont nous avons l'honneur d'être les man- 
dataires ! 

Ces tristes pensées m'accompagnaient pendant que la peiit^ 
colonne de notre section d'architecture défilait sur la rive 
droite de TAlphée, au pied des collines sablonneuses et béris- 



253 

léct de pins qae j*ai signalées loolà l'henre. Ma pensée allait 
UNijonrs se rembronissant, et, me tenant en arrière de mes col- 
laboraleorsy je broyais» comme on dit Tnlgairement, da noir 
à la vue de ce sépulcre d'Olympie dont il ne restait pas même 
one apparence 9 qoand soudain des cris joyeux partent de 
la tête de notre colonne, et au même instant, levant les yeux 
devant moi sur l'une des cimes des collines que nous longeons, 
collines entrecoupées de petites vallées ombreuses on paissent 
(à et le d'immenses troupeaux, j'aperçois parmi les pins deux 
tentes dressées, et sur le seuil de ces tentes des gens debout 
qui agitent vers nous leurs bras en signe d'affection et d'ailé*- 
giesse : c'étaient nos collègues de la section d'archéologie 
iTCC lesquels nous devions travailler de concert , et qui, nous 
ifsnt quittés à M essène, nous avaient précédés à Olympie. 

Lancer nos chevaux au galop , atteindre la base du mame«* 
loasnr lequel le camp était dressé , fut pour nous l'affaire 
fan moment : en même lemps nos collègues descendaient en 
courant vers nous de leur aérienne demeure, et nous nous ren- 
eoatrâmes au pied du mamelon que nous gravîmes joyeusement 
eosemble. Nos équipages nous suivirent, et bientôt l'une des 
collines d'Olympie fut couronnée de cinq tentes où retentis- 
saient les gais propos, les demandes pressées et les éclau 
d'une joie française. 

Le chef de la section d'archéologie, M. D***,qui avait été 
l'heureux compagnon de M. Ghoiseuil-Gouffier dans sa fa- 
meose excursion dans les plaines de Troie (ces plaines de 
Troie que j'ai eu aussi le bonheur de parcourir), M. D*** nous 
annonça les plus graves , les plus intéressantes nouvelles ; 
voici ce qu'il nous apprit : à peine arrivé à Olympie, il s'était 
mis à explorer avec soin les bords de l'Alphée , muni de tons 
ksdocuments antiques ou modernes qui pouvaient le mettre 
sur la voie de quelque découverte: Fatiee/et PotifumUe (1), 
illustres voyageurs aux rives de Morée, parlaient d'un frag- 
ment de mine qu'ils avaient aperçu sur les bords de l'Alphée, 
proche de la fameuse carrière, et ils pensaient que ce débris 
pouvait bien appartenir au temple do Jupiter Olympien : 

(t) Voir ropinion de Fauvel dans le Voyage en Grèce de Pauque- 
tilU,i.i, p. 1S6. 



254 

aassitôt M. D*** se mit à la recherche do prècieox débris; rien 
n'apparaissait: déooaragé, il allait cesser ses recherches, qoand, 
parYena sar les bords da Stade» il aperçut une espèce de ro- 
che porease qoi sortait d'one manière étrange da milleo des 
champs incnltes qui le bordent. 

Etait-ce là le fragment désigné? le grand temple de Jopiter 
gtsait-il en ce lien ? Cette prétendue pierre, semblable à la 
pointe du mat d*un navire naufragé dans des bas-foods, indi- 
quait-elle l'endroit oà avait sombré la splendide nef qui re- 
couvrait la suprême merveille de la Grèce, le Jupiter dé Phy- 
âioêt H. D^* appela des travailleurs, et fit creuser à l'entoor 
de cette singulière pierre qu'on reconnut être une masse de 
tuf. L'on n'eut pas plutôt creusé, que cette masse informe de- 
vint une colonne, colonne gigantesque de 6 pieds li2 de dia- 
mètre, dont les cannelures fabuleuses pouvaient embrasser le 
corps d'un homme de médiocre embonpoint. 

Vous jugez de la joie de Tarchéologue, et du zèle que mirent 
les ouvriers, pauvres pâtres que M. D*** avait recrutés ans 
environs, à poursuivre les fouilles. Ils étaient presque époutan- 
tés, dans leur simplicité, du résultat de leurs coups de pioche, 
et regardaient H. W** comme un véritable sorcier ; enfin , à 
une profondeur d'environ 6 mètres , le sol sur lequel repo- 
sait la base de la gigantesque colonne apparut 1 

Ce sol était de marbre ; on était parvenu au parvis du tem- 
ple pavé d'énormes carreaux de brèche vMetUf d^albdirearien'' 
toi, de grés rouge et de marbre noir ébêne alternes, tous mar- 
bres du plus grand prix : la colonne déterminait l'angle de 
droite d'une des façades du temple. M. D^* ajouta que les 
fouilles se poursuivaient avec activité, et que nous Terrions 
tout à Theure qu'elles promettaient d'être fructueuses. 

Nous fûmes ravis de ces nouvelles ; néanmoins nous éprou- 
vâmes une vive contrariété de ce que M. D***, emporté par 
l'amour de Tart et de la science, eût empiété sur nos attribu- 
tions , en exécutant avant notre arrivée des fouilles que, dans 
aucun cas , il n'avait le droit de faire. En effet, diaprés une 
convention solennellement signée par tous les membres de 
la commission scientifique de Morée, avant le départ» il avait 
été arrêté que les fouilles des temples et des emplacements de 
villes antiques appartenaient exclusivement à la section d'ar* 



255 

chitectore. Toal autre terraio était li?ré à l'inTestigation des 
archèologaea, et, poar préciser les attribations decette section, 
il avait été coBTenn entre antres qn^elle s'oocnperait spé* 
cîaleonent de la fonille des tnmnlns, s'il s'en rencontrait. 

Cette clause était parfaitement raisonnable , car il fallait 
l'ont exercé de Farchitecte pour pontoir diriger d'nne ma- 
nière intelligente, et sans risqne d'offenser de précieux dé- 
liris» la pioche des trafailleorsdans nn cahos de raines souvent 
inextricables, et dont lui seul pouvait démêler l'origine et la 
primitiTe disposition. Quant aux découvertes archéologiques 
qae nos fouilles pouvaient produire, telles que iiatues iioMef , 
SMMifMMet et pUrres grm>ée», il était convenu qu'elles ren- 
traieat dans le domaine de la section d'archéologie , et que 
Uns les trésors que je viens d'énumérer lui appartiendraient. 
Ces conventions ainsi posées ne pouvaient pas, comme on le 
voit, prêter au système élastique des interprétations; aussi, je 
h répète, nous goûtâmes fort peu l'initiative que le chef de la 
lection d'archéologie avait cra devoir prendre. 

Ce premier mouvement d'humeur calmé , nous reprîmes 
Dotre air joyeux, et nous nous empressAmes de demander à 
Bos collègues de nous mener aux fouilles. Le lieu où elles 
iê faisaient était peu distant de notre camp ; un de nos collé- 
gués archéologues me le fit entrevoir sur les bords de l'Âl- 
phèe ; mais il était nn autre coup d'œil que j'attendais avec 
presque autant d'impatience ; c'était celui de la carrière olym- 
pique : où se trouvait-elle ? L'apercevait-on de notre camp qui 
ploageait sur la presque totalité de la vallée 7 pouvait-on en 
|»précier encore la forme ? « Ici , regardes ici (me dit mou 
cicérone), ne voyez-vous pas à gauche de la fouille, près de 
l'Alphée, là-bas, près de ce monceau de terre autour duquel 
s'agitent comme des fourmis nos travailleurs, un vaste 
parallélogramme qu'un nuage couvre de son ombre au mi- 
lieu de l'éclat universel de la vallée? Voyez, on dirait un 
immense marbre funéraire... Examinez bien, le terrain est 
coupé brusquement à angle droit, il se creuse de quelques 
pieds, et forme comme une auge immense. — Je vois, je vois, 
ni*ècriai-je I — Eh bien , repaissez vos regards de la vue de 
la carrière olympique I» 
Comme mon compagnon achevait ces mots, un coup de 



296 

▼ent violent anima celte scène maelle et déserte; des toarbîl- 
lons de poussière s'élevèrent dans Tair dans tonte la longaenr 
de la vallée, et les milliers de pins semés snr le versant de 
ses collines où ils figuraient une foule de spectateurs, rendi- 
rent un long et bruyant murmure, semblable au cri d'une 
multitude, au gémissement de tout un peuple. C'était comme 
une apparition, comme une ombre de la gloire d'Olympie que 
ce bruit et ces flots de cette poussière venaient d'évoquer sous 
mes yeux, et, enchaîné i ma place par une rêverie profonde, 
je préuis l'oreille avec délices à la grande élégie que la tem- 
pête continuait à faire entendre, lorsque mon compagnon, me 
frappant sur répaule, me rappela à moi-méme. <r Eh bien, êtes- 
9 VOUS content ? Et notre camp, avez-vous remarqué comme 
D il est pittoresque, ainsi posé sur la cime d'un mamelon flan- 
o que à gauche et à droite de deux jolies vallées dont il est 
A presque entouré d'une part, tandis que de l'autre il regarde 
a l'emplacement auguste , la scène imposante d'Olympie ? 
a Voyez , l'une des deux vallées qui nous enserrent , beau- 
a coup pins étroite que l'autre qui affecte la forme d'an large 
a amphithéâtre qui la décorait peut-être jadis , nous sépare à 
a peine d'un mamelon conique tout hérissé de pins pyrami- 
» danx depuis la base jusqu'au sommet ; saluez le mont 

• de Saturne (i), car tel est le nom imposantque les bistoriees 
» donnent à cet humble monticule où fut disputé à la lutte 
B Tempire des cieux et de la terre : or, vous savez quels 
a étaient les deux antagonistes ; Jupiter luttait contre son 
» vieux père Saturne : il trouvait, disait-on, les idées du 
a vieillard un peu surannées ; et l'amour du progrès, d'autres 
a disent l'amour qu'il ressentait pour la couronne de l'Em- 
a pirée, l'emportant sur son respect filial, il chercha dans on 
a combat impie, noble origine des jeux olympiques, le triom- 
jD phe de son système et de ses idées gouvernementales. La 

• victoire, on le sait, ne se pique pas toujours d'être morale ; 
A elle se décida en faveur du jeune dieu, qui terrassa son vieox 
a père et s'empara du trône de l'Olympe. Maintenant, allons 
a voir dans la plaine ce qu'est devenu sous la faux du temps 
M le royaume du tris^ban et três-fuissani Jupiter, a 

fl)Paa8aDias, Ht. Y. p. isi. 



257 

En disaot ces mots, mon compagnon se mil k descendre la 
pente da mamelon ; je le suivis, et nons allâmes rejoindre nos 
collègues, qui ayaient déjà atteint la base de noire sablonneuse 
acropole. ÂrrîTés dans la plaine, nous reprîmes le chemin que 
oous avions tenu pour arriver au camp; nous touchâmes aux 
bords d'une petite rivière appelée Miraea^ qui n'est autre que 
ce fameux Claie (1) presque aussi vénéré des anciens que TAN 
phée, et sur les bords duquel les athlètes venaient sacri6er 
avant d'entrer dans la lice ; et là, tournant sur la gauche, nous 
aperçûmes à quelques pas de nous, au milieu de la plaine in* 
colle, les fouilles que M. D*** venait de commencer : l'on de- 
vine avec quelle promptilude nous nous élançâmes au bord 
de cette fosse. 

Deux autres gigantesques bases de colonnes venaient d'être 
Couvertes, et les somptueux pavés sur lesquels elles repo- 
sneat dans leur ordre primitif, brillaient d'une façon mer- 
veilleuse sous leurs tambours grisâtres. Impossible de pein- 
dre ce que j'éprouvai à l'aspect de cet échantillon des magni - 
Gceoces mortes d'Olympie : un découragement immense s'em- 
para, je l'avoue, de mon esprit, à la vue du néant d'une pa- 
reille gloire, et, pour la première fois peut-être , mon âme de 
jenoe homme consentit à envisager l'anathème qui est ren- 
fermé dans ces formidables paroles : « Le ciel et la terre pas- 
seront, o 

Nous assistâmes quelque temps aux travaux des fouilles , 
espérant toujours que quelque débris de statue ou de bas-re- 
lief apparaîtrait : effectivement une tête à barbe d'un beau ca- 
ractère fut découverte ; puis à quelque temps de là on trouva 
uoetête de cheval pleine de vie, et enfin l'on exhuma un lion 
pantelant et rendant le dernier soupir sous un pied qui l'étouf- 
fait, un pied d'Hercule sans doute. 

Chaque découverte était signalée par les cris de joie des 
OQvriers, et les nôtres y répondaient. Le jour était avancé , 
nous quittâmes à regret les fouilles pour aller donner un 
coup d'œil au plus fameux hippodrome de la Grèce. 

J'ai dit que de notre camp il apparaissait semblable à une 
auge immense; je maintiens cette comparaison. La profondeur 

(1) Pausanias, liv. V, p. 481. 

TOM. II. 17 



258 

de son encaissement dans les endroits les plus creux est d'en- 
viron cinq mètres : l'on aperçoit encore, dans an des longs cô< 
tés de son parallélogramme, quelques chambres voûtées diles 
carceres, où Ton remisait les chars : des touffes de figuiers 
sauvages, toutes festonnées de plantes grimpantes, voilent ces 
intéressants réduits d*oà tant de chars s'élancèrent pour 
vaincre ou pour succomber dans la lice i 

L'hippodrome (1), lui, est envahi par de hantes herbes, le 
prix de la course n'y est plus disputé que parles serpents. Noos 
entendions souvent dans ce dangereux tapis de verdure et de 
fleurs, de longs frétillements qui glaçaient nos os, et parfois 
nous voyions comme une flèche qui s'élançait subitement de 
rherbe sous nos pieds, et allait s'enfouir à quelques pas de- 
vant nous : c'était un de ces affreux reptiles qui s'enfuyait à 
notre approche. Et nous, athlètes d'un autre genre, hasar- 
dant aussi notre vie comme ceux qui luttèrent sur cette arène 
fameuse, nous combattions avec notre intelligence, et noos 
nous promettions de retirer de notre lutte pacifique quelque 
gloire et quelque honneur. 

Notre retour au camp fut des plus joyeux ; un de ces rares 
dîners qu'il nous fût donné de faire sur la terre désolée de la 
Morée nous attendait à l'entrée d'une de nos tentes. Les deox 
sections se réunirent pour y faire honneur. Ce splendide festin, 
ab ufio omnia nostra disce convwia, nous remit en mémoire le 
tour de force du cuisinier du prince de Coudé : gloire à notre 
maître d'hôtel, gloire à Giovanni (c'était le nom de ce non- 
ireau Carême), pour avoir su tirer, sinon d^unectUoUe depeau, 
du moins du plus maigre mouton de TEllde, un dîner à deux 
services I! 

Nous quittâmes notre somptueux banquet pour aller nous 
asseoir et deviser galment autour du plus rayonnant ec da 
plus fier candélabre, autour d'un jeune pin pyramidal que 
nos guides avaient dressé au milieu du camp, etauqael ils 
avaient mis le feu en notre honneur. Cette pittoresque giran- 



(1) Description de Faavel dans le Voyage «n Grèce de PouguevilU , 
1. 1, p. la?» las (je ne dis rien da Stade qui est volsio de Tbippo- 
droroe) ; les eaux de TAIphée Tont tellement encombré de sables et dé- 
figuré, qu'il est méconnaissable. {Note de Vanieur.) 



259 

doletoilla bienlôtdu plus vif éclat sous le dais de la nuil, el 
elle dot éclairer dos cioq tentes d'une manière magique aux 
yeux des pAtres d'Olympie. 

De DOS jours, comme on sait, les grands dîners sauvent les 
nations» ou pour le moins les ministères; notre festin opéra 
donc un rapprochement parfait entre les membres des deux 
sections, et principalement entre les deux chefs, M. D*** et M. 
Blouet, qui était à la tète delà nôtre. Celui-ci, déjà connu 
dans le monde artistique par sou admirable restauration des 
bains de Caracalla^ et qui brûlait de se distinguer en Grèce 
après avoir brillé en Italie, décida de donner une bien plus 
grande extension aux fouilles d'Olympie. Il envoya donc aus- 
sitôt recruter de tous côtés, pour le lendemain, tous les ou- 
vriers qu'on pourrait se procurer, et vers le milieu du jour le 
nombre des travailleurs était triplé. Cent cinquante pionniers 
etviron déblayaient sur une large échelle, d'après les indica- 
liODS de M. Blouet et sous les ordres de ses collègues, les 
restes enfouis du temple de Jupiter Olympien. 

C'est alors que de véritables et importantes découvertes 
forent faites. On retira successivement des fouilles , el princi- 
palement de celles qu'on exécutait devant la face postérieure 
datemple, trois sublimes morceaux de sculpture que diffé- 
rents indices font attribuer au ciseau A^Alcamène (1) ; le pre- 
mier fut un fragment de bas-relief représentant un guerrier 
DQ agenouillé à terre, et qui oppose son bouclier aux coups 
que lui porte un adversaire acharné : celui-ci, dont il ne reste 
que les deux jambes » fait effort avec son pied droit contre le 
bouclier, pour achever de renverser son ennemi. 

La seconde découverte fut bien autrement précieuse; c'était 
on vaste débris de métope qui représentait Hercule terrassant 
le taureau de Crête : le dieu a saisi le monstre par les cornes, 
et, pesant dessus de toute la force de ses poignets de fer, il 
force l'animal furieux à courber la tète... • Mais, ô désespoir 
deTartistel ce chef-d'œuvre est mutilé. Hercule a les jambes 
emportées!.... N'importe, dans cet état de mutilation, ce mor- 



(1) Le meilleor statuaire qu'il y eût après Phidias. Au dedans du 
temple on a représenté une bonne partie des travaux d'Hercole. (Pau- 
san.,li?. y.pag. 438.) 



2C0 

ceau d*art conserye tout son prestige ; on snît de Tœil les 
efforts du dieu, Ton ne respire pas» et Ton s'apprête à applau- 
dir à sa victoire. 

Le troisième et dernier trésor qu'il nous fut permis d'arra- 
cher des sables d'Olympie fut une métope entière d'une con- 
servation merveilleuse. Que reprësentaît-il 7 Pour moi j'osai 
croire qu'il offrait les traits d'une Ariadne; cependant, comme 
on jugea alors, d'après je ne sais quelle intuition , qu'il fal- 
lait appeler cette ravissante jeune fille Minerve, je me cache 
derrière les maîtres de la science et je me tais. L'on me per- 
mettra toutefois d'esquisser les traits de cette mélancolique 
beauté» qu'elle soit mortelle ou immortelle, et de décrire ce 
morceau de sculpture si plein de suavité et de grâce : 

Une jeune fille d*une beauté esquise et fraîche, si j'ose em- 
ployer ce mot en parlant d'une sculpture» fraîche comme la 
rose du printemps, est assise rêveuse sur le bord d'un ro- 
cher ; elle tient négligemment dans sa main un rameau d'oli- 
vier» et semble regarder au loin» j'allais dire à Thorizon des 
mers» si elle n'apercevra pas la barque de l'ingrat qui Ta 

abandonnée» celle de Thésée mais je deviens téméraire, la 

science a parlé» la chose est jugée , et la belle jeune fille est 
une Minerve; mais alors» en tendant à Hercule le ramean de 
victoire» la fille de Jupiter aperçoit dans l'avenir les faibles- 
ses ou le bûcher du demi-dieu et elle s'attriste. 

La découverte de ces précieux débris devait nous amener 
de sérieux embarras; nos ouvriers» voyant de quelle impor* 
tance étaient leurs travaux» et excités d'ailleurs par un de 
leurs camarades» espèce de Masaniello de l'Elide» qui avait 
pris de l'ascendant sur eux» demandèrent une augmentation 
de salaire; elle leur fut refusée. Alors plusieurs d'entre enx, 
à la tête desquels s'était placé le Spartacus en question» vin- 
rent nous relancer jusque dans nos tentes pour nous mettre le 
marché à la main. Nous tînmes bon» et nous nous refusâmes 
énergiquement à augmenter leur paye» dont le total s'élevaità 
un chiffreassez considérable : ils s'en allèrent fort mécontents» 
et nous eûmes un moment l'inquiétude de voir ces ouvriers 
nous abandonner» et» qui plus est» se révolter; mais notre 
bonne contenance fit rentrer les mutins dans le devoir» et ils 
retournèrent aux fouilles. Le chef de l'insurrection futleseol 



261 

qui n'y reloorna pas. Le lendemain de cetle tentative de dés- 
ordre» ooas étant levés an point du jour pour inspecter les 
travaux, oous aperçûmes avec douleur qu*on avait brisé le 

liez de la charmante Minerve Nos soupçons se portèrent 

tout naturellement sur le Catilina de la fouille ; il était tou- 
jours absent ; il ne reparut plus. De ce jour il fut décidé que 
des sentinelles veilleraient la nuit prés des chefs-d'œuvre 
d'Âlcamène. 

Ce bivouac dans la fouille était d'uu dramatique achevé; 
j allai plusieurs fois le visiter à la nuit close et à une heure 
avancée, alors que le char de la sombre déesse approchait du 
milieu de sa course, et je n'oublierai jamais les lueurs rou- 
gcâtres de ce feu éclairant dans la tombe d*Olympie ces hom- 
mes endormis et comme morts au pied de ces vivantes sculp- 
lares, qui semblaient des spectres sublimes sortis de terre pour 
les contempler I Que de longues et saisissantes méditations 
n'ak-je pas faites en présence de ces productions du génie an- 
tique! quel étonnement s'emparait de mon âme à Taspect de 
ces merveilles des temps passés que nous avions en mission de 
restituer à l'art et à la poésie 1 11 n'y avaitque quelques jours, et 
les sables d*Olympie, encore ininterrogés par nous, retenaient 
captives et ignorées les œuvres d'Alcamène vouées à un oubli 
de plusieurs siècles, et maintenant ressuscilées par nos soins, 
délivrées de ce profond sépulcre on TAlphée» comme un avare, 
les avait laborieusement enfouies; quelques-unes des créa- 
tions de rémule de Phidias avaient revu le soleil et allaient 
bientôt prendre place sous les glorieuses voûtes du Louvre , 
où elles raconteraient une résurrection bien autrement mira- 
culeuse celle de la patrie de Miltiade, d^Arislide et de Pé- 

riclès 1 1 

Cependant les fouilles avaient repris toute leur activité, le 
temple était déblayé sur toutes ses faces, et l'on s'occupait avec 
ardeur de dégager ie pronaos des amas de terre et de décom- 
bres qui y étaient entassés. A mesure que cette opération 
avançait, le splendide pavé dont j'ai parlé à mon arrivée sur 
le bord de la fouille se développait semblable à une marque- 
terie de géants. Le pronaos une fois déblayé, le pavé parut 
tout disjoint sur ses bords; il était facile de voir qu*il y avait 
eu rupture et solution de continuité. Nous nous approchâmes 



262 

poar reconnaître l'épaissear de ces magnifiques carreanx » 
dont le diamètre était d'environ 46 centimètres , et Fun de 
Dons étant parvenu à en déranger un de place (un coup de 
pioche d'une bien heureuse maladresse l'avait ébranlé), quelle 
ne Tut pas sa surprise d'apercevoir les vestiges d'une large 
mosaïque que ce pavé recouvrait I 

Il n'y avait pas à balancer, il fallait voir si cette étrange 
superposition continuait. M. Blouet fit enlever avec précau- 
tion quelques pavés voisins de celui qui avait trahi cette espèce 
de travestissement du temple de Jupiter, et sous chacun 
d'eux la mosaïque se prolongeait, mosaïque robuste, offrant 
en cet endroit un encadrement sévère, mais plein d*élégance, 
à un tableau que le reste du pavé sans doute recouvrait. Il fut 
décidé à l'unanimité qu'on poursuivrait le dépavement. Nous 
n'étions pas à la moitié de cette besogne que nous admirions 
une des productions de l'art grec les plus originales et les 
plus grandioses. 

Une mosaïque presque intacte représentait à nos yeux les 
jeux des Tritons et des Néréides au milieu des vagues toutes 
peuplées de divers poissons ; les Tritons sonnent de la conque 
marine, et les habitants des eaux, réjouis de cette harmonie, 
s'élancent et bondissent autour d'eux ; une guirlande de pom- 
peux méandres, couchés l'un sur l'autre, formait la bordure 
de ce tableau exécuté avec de simples cailloux roulés de mar- 
bre blanc et de marbre noir ; les cailloux blancs servant à des* 
siner les figures, et les cailloux noirs produisant le fond. 

L'on n'a pas de peine à deviner quelle fut notre détermina- 
tion ; en peu d'instants la matière le céda à l'intelligence, tons 
les riches pavés furent proscrits, et nous rendîmes au pronaos 
son vêtement primitif, plus excellent cent fois que celui qu'on 
lui avait substitué à tant de frais. 

Maintenant, Messieurs, ainsi que je vous l'ai annoncé ao 
commencement de mon récit, j'ai recours à vos lumières 
pour éclaircir un fait d'archéologie si bizarre. Que penser de 
ce double pavé du temple de Jupiter Olympien? Quelle fut la 
nation barbare qui osa emprisonner, et pour ainsi dire étouf-- 
fer sous des dalles de marbre cette mosaïque si vivante, si 
palpitante, que les siècles avaient respectée? Faut-il accuser 
le peuple-roi de cet acte de vandalisme? Tout le monde saitqo® 



263 

I«s Romainsi pins majestiieax que délicats dans l'entente de 
Icors monoments, traitaient assez légèrement l'art exquis de la 
Grèce; deTenas maltresdu Péloponèse, vonlnrent-ils se mêler de 
corriger les défauts de ses temples » modèles d'architecture? 
TrouTèrent-ils par exemple que la mosaïque du temple de Ju* 
piler Olympien jurait a?ec l'ensemble grandiose et solennel 
de cet édifice? Et comme dans une certaine occasion leurs ar- 
chitectes aYaient cru devoir retoucher à des colonnes (1) qu'ils 
avaient fait venir à grands frais de Grèce pour en orner un 
temple de Rome, colonnes dont cette malencontreuse correc- 
tion détruisit les proportions harmonieuses ne serait-on 

pas en droit de croire et ne pourrait-on pas avancer, sans crain* 
dre de les calomnier, que cette profanation inconcevable re- 
monte à leur domination dans la Morée? 

C'est un champ» Messieurs, que je me permets d'ouvrir à 
Tos conjectures ; libre à vous de n'y pas entrer. Dans tous les 
cas, je m'applaudis de porter à votre connaissance cette énig- 
me archéologique qui, alors même qu'elle vous paraîtrait 
inexplicable, n'en aura pas moins, je l'espère, piqué vive- 
neot votre curiosité. 

Je pourrais et je devrais peut-être. Messieurs, terminer là 
mon récit, puisque c'est k ce point de nos recherches à Olym- 
pie que je me suis proposé de vous conduire et de vous arrê- 
ter; je vous ai déjà fait attendre assez longtemps ma révéla- 
tion artistique , et je ne sais vraiment si ce n'est pas abuser de 
votre patience que de prolonger ma narration : cependant 
j*ai besoin de vous parler quelques instants encore d'Olym- 
pie. Nous y avons beaucoup souffert pour l'amour de la 
science et pour Thonneur de notre pays ; vous me pardonne- 
rez donc si j'ajoute encore quelques mots à ce trop long ré- 
cil. 

Il y avait à peine trois semaines que nous avions planté nos 
tentes à Olympie, et la grande fouille du temple de Jupiter 
était en partie achevée : nous allions vite en besogne, comme 
on voit ; c'est que tout nous commandait cette dévorante acti- 
vité : d'une part, nos finances, insuffisantes pour une telle en- 
treprise, baissaient, et d'une autre , les insupportables cha- 

(i) In Poblio, pag. 190, dans Winckelmann, t. s, p. 337. 



264 

leurs de Tété , amenaDl d'ordinaire à leor suite dans le bas- 
sin de l'Alphée la fièvre pernicieuse, commençaieDi à nous 
écraser ; nous avions hftte d'en finir avec nos glorieux Ira- 
vaux. Notre camp lui-même, malgré sa situation pittoresque» 
était pour nous un lieu de supplice et d'apprébensioo conti- 
nuelle : il était littéralement peuplé de scorpions qui venaient 
se promener dans nos tentes et quelquefois partager nos 
lits : un matin, l'un de nos collègues nous avait réveillés en 

sursaut par un cri épouvantable ; il venait d'être piqué 

au pied , dans son lit, par un de ces horribles animaux. Une 
autre fois, au lever du jour, nos guides, qui campaient dans 
l'une des vallées qui se creusaient aux deux flancs de notre 
mamelon , la plus grande, accoururent tout épouvantés k nos 
tentes pour nous apprendre qu'une troupe de chacals, dont 
nous entendions chaque soir les hurlements lugubres , avait 
envahi leur bivouac pendant la nuit, et avait dévoré on de nos 

chevaux presque sous leurs yeux , et ils nous montraient 

dans la vallée le squelette sanglant du pauvre animal I Enfin , 
pour compléter par un mot l'exposé de notre situation, les vi- 
vres nous manquaient, et nous faisions force de rames pour 
échapper à tant d'écueils. 

Au milieu de cette détresse, une noble visite vint nous rani- 
mer. De retour de la tournée qu'il venait de faire dans le Pé- 
loponèse à la suite du général en chef français, promu tout 
récemment par une insigne faveur royale au grade majes- 
tueux de maréchal de France, l'excellent et vénérable géné- 
ral Durieux, accompagné de ses aides de camp , traversa la 
plaine d'Oly mpie et vint faire une halle à notre camp. 

Ce brave officier de l'Empire avait fait la campagne d'E- 
gypte, et il avait assisté à une partie des opérations de la fa- 
meuse commission scientifique qui suivait sur ces rivages les 
pas de notre armée victorieuse ; il pouvait donc comparer le 
sort de cette commission avec celui de la nôtre; aussi la dif- 
férence n*échappa-t-elle pas au brave général, et ce fut cha- 
peau bas qu'il aborda nos tentes et qu'il nous adressa ces pa* 
rôles qui prouvent la pitié que lui inspirait notre situation : 
ff Messieurs, je vous présente mes respects I » C'était à do jeu- 
nes hommes qu'il parlait ainsi, lui, vieux militaire en cheveux 
blancs aussi nous récriâmes-nous d'une commune vois; 



265 

nais le général répéta d'aoe Tora plas forte : c Oai, Messieurs, 
I mes respectsil car les savants d'Egypte coachaient sur des 
I roses en comparaison de tous. » 

Peu de jours après cette honorable visite, nous levions enfin 
ce camp de douleur pour le transporter sur les sommets de 
la fraîche Arcadie. Un de nos collègues» H.. Poirot , homme 
d'aoe énergie et d*une vigueur remarquable , vigueur qu'il 
devait bientôt user à jamais sur la terre dévorante de la Mo- 
rée, d'où U est parti êourd et d demi aveugle^ après avoir échap- 
pé par miracle à la tombe qui menaça d'engloutir presque 

tous les membres de notre commission M. Poirot fut 

hissé à Olympie pour continuer encore quelques fouilles et 
présider à l'emballage des précieux morceaux de sculpture 
que nous venions de conquérir. 

Rous partions avec une indicible joie; nous laissions derrière 
QOQs, dans un des lieux les plus illustres du monde, une 
pinde trace de la France; nous emportions dans nos porte- 
feoilles de fidèles dessins, et nous allions contempler enfin , 
sur les cimes vraiment sublimes de l'Arcadie, un temple en- 
tier debout, le temple d'i4po/{on fpicunW (1), construit par 
rarcbitecte du Parthenon, par l'immortel Ictinusl 

J'achève, Messieurs, non sans quelque mélancolie, ce récit 
qai me rappelle bien des changements, bien des vicissitu- 
des , et, redonnant encore par la pensée un coup d'œil ft 

celle grande fosse on je vis un jour se dévoiler le sanctuaire 
qui portait le Jupiter de Phidias, je souris de ma tristesse et me 
console du brisement de mes espérances. 

Aprèa cette lecture, M. de Gournay annonce qu^il 
communiquera ultëriearement & FAcadémie plusieurs 
plans et dessina qu^il a rapportés de la Grèce, relatifs 
à cette expédition scientifique de Morée. 

(1) PaassDias, liv. Yllf, pag. Si 3. 



266 
M. Martin lit ensuite la pièce de rers suiTanle : 

LALGËRIE 
ou 

LA CIVILISATION CONQUÉRANTK. 

Je demeure étonné de la yîtalité de cette régence d'Al- 
ger qui n'a succombé ni aui coups d'épingle, ni aoi 
cou^s de massue, et qui n'a lassé, après tant d'épreoresi 
ni la persévérance de ses adTcrsaîres , ni le aèle de ses 
défenseurs. Il y a dans cette destinée quelque chose de 
providentiel qui mérite tonte l'attention des penseun el 
des bommes d'Etat. Dieu ne veut pas , sans doute, qœ 
son œuvre périsse, et f avenir nous tient peut-être en ré- 
serve quelques-unes de ces grandes surprises que les BIo- 
sulmans respectent comme les arrêts du Destin. 

H. Blanqdi , membre de l'Institut (Aappori sur la si- 
tuation de nos posse$sions dans le nord de Vj^frique}- 

L 

Seize ans déjà passés ! quelle guerre héroïque I 
Suivons avec transport nos armes en Afrique, 
A leur essor rapide égalons notre essor ; 
Et, compagnon hardi de leur course lointaine , 
Embrassons dans ce chant leur marche souveraine 
Qui d*Alger foudroyé s'étend à Mogador. 

La France tressaillit quand, ouvert pour l'outrage, 
L'éventail africain toucha notre visage ; 
Jamais notre grandeur ne reçut tel affront. 
Des rois francs un Barbare insulter la couronne I 
Vous dûtes frissonner, triomphante colonne , 
Un nuage, Empereur, dut couvrir votre front. 

Le Roi qu'avaient courbé les ans et la tempête , 

Redressa Bèrement sa vénérable tête ; 

Son cœur du nom gaulois fut le premier rempart. 

Le bronze qui dormait, éteint avec l'Empire, 

Se réveille terrible, et le feu qu'il respire 

A Londres fait frémir le jaloui Léopard. 



267 

La France est sar tes bords : reconnais sa bannière , 
Meurs, oa tombe à ses pieds ; tombe, Atger^la-Guerriére ; 

Charles-Martel renaît; conjure Fafenir 

Mais non tu veux poursuivre une lutte insensée, 

Sans doute annihiler la sanglante pensée 

Dont les champs de Poitiers gardent le sou?enir. 

Lorsque l'heure suprême , à Thorloge éternelle , 
D*on royaume a sonné la chute solennelle. 
D'un Tertîge fatal tous les hommes sont pris ; 
Dans on profond cahos tout se confond» s'abîme : 
Iniquité, parjure, orgueil, fureur et crime , 
Voilà les sombres voi& qui parlent aux esprits. 

Km obus ont ouvert ta formidable enceinte ; 
la succombes, dlé, qui te nommais la sainte 1 
OïDs tes murs embrasés appelle Mahomet; 
Appelle, invoque, prie : aux accents de son prêtre, 
Le Propbète viendra te délivrer peut-être ; 
Que tardes-tu? Déjà ton peuple se soumet. 

La ferveur de l'Iman se consume en prières : 
Cependant l'Africain, aux phalanges guerrières , 
Comme un lion ardent, oppose son corps nu ; 
Mais il était écrit qu'il expirait Toutrage, 
Que l'odieux Croissant fuirait loin du rivage, 
Dans le désert encore à l'Europe inconnu. 

Sortez de vos tombeaux, vieille chevalerie , 
Mânes, depuis mille ans, épars dans l'Algérie, 
Légions do vrai Dieu, courageux pèlerins I 
Bq règne du Coran trop longtemps alarmées, 
Ombres, relevez- vous : le Seigneur des armées 
A déposé sa foudre en nos vaillantes mains. 

Soldat du Dieu vivant, en qui vous saviez croire, 
La foi de Charles dix, instruit par votre histoire , 
A pour jamais du Maure humilié l'orgueil ; 
Vous n'êtes plus captifs sous la tente infidèle; 
Ecoutez : des chrétiens le temple vous appelle. 
Le ministre sacré vous attend sur le seuil. 



268 



U. 

Le brait de nos exploits à peioe émeat la France; 
Faat-il s'en étonner? Au cri de déliYiance, 
De la guerre ci?ile éclate la fureur; 
Le viens trône s^écronle, et le bras populaire , 
Saisissant de nos droits le drapeau tntélaire» 
Frappe la nation d'une sublime horreur. 

La liberté, trois jours, au peuple qu'elle guide 
Livre ses étendards, son glaive et son égide ; 
Elle fonde en trois jours son immortel succès. 
Loi de la destinée implacable et fatale! 
Hussein et Charles dix errent sans capitale , 
Le vaincu, le vainqueur, au gré du vœu français. 

Envieuse Albion, 6 moderne Garthage , 
Croyant Rome épuisée, après ce grand orage , 
Ton audace lui dit d'une orgueilleuse voix : 
ff A noire accord commun immole (a conquête, j» 
Rome ne fléchit point, et sa valeur s'apprête 
A voler en Afrique à de plus grands exploits. 

Quoi 1 notre honneur craindrait une nouvelle offense , 

Et notre pavillon flotterait sans défense I 

Le coq oserait moins qne n'ont osé les lys , 

Et, le glaive au fourreau, nous baisserions la têle I 

Non : la France jamais ne descend de son faite; 

Comme Charles, Philippe est fils de Saint-Louis. 

Dans sa jalouse ardeur que folle est l'Angleterre (1) I 
Nous l'avons arrachée au joug du cimeterre; 
Noire fer a rompu tous les pactes honteux , 
Chaînes qui la tenaient dans un respect servile. 



(i) Des tributs^ cadeaui oa présents devaient être donnés par les 
difTérents états deTEurope, au dey d'Alger, à Toccasion de Tenroi 
de nouveaux consuls. 

L'Angleterre devait donner une somme considérable, malgré les 
conditions dictées en 1816« sous le canon de lord Eimouth. 



269 

Elle, le Portugal, l'Espagne» la Sicile, 

Dix aotresy qu'enlaçait le Pacha dans ses nœud». 

Demeurez donc. Français, demeurez intrépides 
Comme yos devanciers , hèroi des Pyramides; 
L'UnîTera tous contemple ; il pense : « Est-elle encor 
Cette France qu'an jour Theurenz soldat d'Arcole 
Comme d'un feu divin remplit de sa parole 
Dans les champs d*Aboukir et sur le Mont-Thabor? a 

nie est encore , elle est : son Ame et son visage 
Des vainqueurs de Hempbis respirent le courage. 

L'Afrique un jour rayonnera , 
Versailles, dans ton sanctuaire ; 
L'art du peintre et du statuaire 
En chefs-d'œuvre la déplolra. 
Les Glovis et les Gharlemagne , 
Les Luxembourg , le Grand-Louis , 
L'Empereur qui les accompagne, 
A leurs côtés verront leurs fils. 
Ges élus de la Renommée, 
A l'aspect de la jeune Armée, 
Digne héritière de leurs noms , 
Sur la toile sembleront dire : 
« La France est grande ; notre Empire 
ff Plane encor sur les nations I o 
Là, précédé de la victoire. 
Viendront nos frères que la gloire 
Alla chercher dans tous les rangs. 
Prince, duc, soldat, capitaine. 
Tons unis par la grande chaîne 
Qui tient les fameux conquérants. 
L'Isly, Hogador, Constantine, 
Mazagran , Boue , la Smala , 
Verront fuir le dieu de Médine , 
Aux cris inutiles d'allah ! 
Les portes de fer ébranlées 
A noire approche frémiront , 
Honteuses d'être violées. 



270 

Et sans vengeor poar leur affroot. 
Que de toiles, que de batailles» 
L'avenir te promet , Versailles! 
J'entends tes mars avec éclat 
De nos temps publier l'histoire ; 
Saint, ô Temple de mémoire. 
Séjour immortel du soldat 1 

m. 

Du fer victorieux puissant aniUiaîre , 
L'Idée en souveraine avance , régne , opère 
Sous le ciel africain les fruits vivifiants 
Dont le Seigneur nourrit les fidèles croyants. 
Civilisation I Arbre aux fécondes branches , 
Tu verses des trésors au sol où tu te penches ; 
Fille de l'Orient , comme un large palmier , 
Tu couvriras bientôt l'Occident tout entier. 
De ton sonfOe puissant la France est animée ; 
Ton esprit créateur pénètre son armée. 

Honneur à nos guerriers I Dans leur essor nouveau. 
De l'Afrique moderne ils fondent le berceau. 
Tels que Napoléon , qui , des champs d'Ausonic, 
Aux bords lointains du Nil transporta son génie. 
Et, du Caire à Jaffa, rapide conquérant. 
Apparut à Kléber , comme le monde grande 
Les vainqueurs de l'Atlas régénèrent l'Afrique , 
Prodiguent leurs bienfaits aux peuples du Tropique , 
Et, pliant à nos mœurs le Kabyle indompté. 
Ils font dans les tribus régner l'Humanité. 
Déjà du Marabout l'inexorable zèle 
N'appelle plus la mort sur le prêtre fidèle ; 
Chrétiens et Musulmans , amis du genre humain, 
Confondent leur langage et se donnent la main. 

Regardez : de Tunis , comme en pèlerinage. 
Arrive dans nos ports un grand homme, un vrai sage. 
A cet H6te immortel. Français, ouvrons nos bras ; 
D'honneur et de'respect environnons ses pas ; 



271 

Il assiste le paoyre en toochant notre terre (1) » 

Il ponrsaît dans le monde an rôle humanitaire. 

Poar le bénir, 1* Atlas éTeille ses échos ; 

L'Atlas an loin répète : c Ahmeth guérit nos roani ; 

Ses décrets généreux ont proscrit les entraves , 

Les marchés inhumains, la vente des esclaves. 9 

Tombeau de saint Louis, entre les monuments 

Qui parlent dans Tunis aux cœurs des Musulmans, 

Es-tu, Pierre sacrée , es-tu le temple auguste , 

Où , tous les jourâl Ahmeth , pour être bon et juste , 

Evoque avec ferveur les mAnes de ce roi 

Qui mourut en martyr pour le Christ et la Foi ? 

Comme il règne à Tunis, notre nom règne au Caire. 
Héhémet a frété sa royale galère : 
Son fils Tient dans Paris, devant notre grandeur , 
Du turban paternel abaisser la hauteur. 
Il s'incline , à l'aspect de la mAle sagesse 
Que du roi des Français présente la vieillesse; 
D'un œil vaste et profond il parcourt la cité ; 
Devant lui , tout s'élève» empreint de majesté ; 
U s'éloigne, en rêvant, de projets l'Ame pleine : 
Maître, qui va bientôt agrandir son domaine , 
Illustre imitateur de nos riches travaux , 
Ibrahim à Memphis promet des jours nouveaux. 
Voilà, Français, voilà vos plus belles conquêtes, 
Les lauriers immortels qui couronnent vos têtes I 

S'il est vrai que du ciel l'homme inspiré parfois 

Lise dans l'avenir, en découvre les lois , 

h dis que l'heure est proche on le lion numide 

Enfin dépouillera la fureur qui le guide ; 

h dis qu'Abd-el-Kader, nous livrant ses drapeaux. 

Viendra nous demander un généreux repos. 

Faadra-t-il s'étonner que le poète explique 

Le livre des destins, aux pages de l'Afrique , 



U) On sait qa* Ahmeth , bey de Tunis , a fait aux pauvres des villes 
qo^l a traversées, des dons nombreux et considérables. 



272 

Qaand d'an siècle noaveau les signes précorseors 
Eclatent sar la route où marchent les vainqueurs ? 
Voyez : que de travaux commencent ou s'achèvent ! 
An Oambeau du progrès que de cités s'élèvent ! 
Gomme les champs du Sig que nous ensemençons (I), 
Etalent sans effroi leurs riantes moissons : 
Comme du nord an sud, les instincts et les haines 
Cessent de dominer les âmes africaines I 
Et qui ne sait qu'un jour le pontife chrétien (2) 
Saisit Abd-eUKader d'un céleste lien , # 
L'amena dans ses bras au tendre nom de frère, 
Et du Christ lui rendit Téglise sainte et chère ? 
Ces prodiges divins m'inspirent, et ma voix 
Annonce avec transport l'Ere que j'entrevois. 

Pour finir, pour asseoir l'œuvre de seize années. 
Veuille le Tout-Puissant guider tes destinées , 
France, notre mère, et sous tes étendards 
Faire naître et fleurir le commerce et les arts I 
Veuille encor l'Eternel, à tes cités tranquilles 
Epargner les horreurs des tempêtes civiles 1 
Alors, pareil au champ qui se couvre d'épis » 
L'avenir germera dans les mains de tes fils. 

M. Fauché-Prunelle termine la séance par la com- 
munication de deux pièces : la première est la copie 
d^une lettre prétendue écrite parle Grand Turc à l'em- 
pereur d^Autriche , et la seconde est une' ordonnance 
du parlement de Grenoble , qui établit un maximum 
pour la vente des perdrix et des lapins. 

La première de ces pièces , datée du 26 mai 1 601 ^ 
est d^une écriture contemporaine , et comme elle a été 



(t) Le Sig est à il kilomètres d*0ran. Il est eiploité par ronton 
agricole d*Afriqae, soos le patronage pablic de nos officiers sapé- 
rienrs, et soos le patronage tacite des princes français. 

(S) Entrevue d'Abd-el-Kader et de monseîgneor Dupach , pour 1*^' 
change des prisonniers français et arabes opéré en 1843. 



273 

reeoeillie par le couipilateur des dacuments 4^ Linr9 
du rùjf^ eompilateur qui vivait a celle époque i il y a 
i pea près oerlilude pour sa dale; mais le slyle en est 
lellement ampoule et il y a tant de prétention et 
d^ezagératioQ dans les idées , qu'il est fort à craindre 
que ce ne soit une pièce apocryphe qui circulait alors 
dans le public comme émanant du Grand Turc, et qui 
aura été accueillie trop légèrement par le collecteur du 
Uure du roy\ en voici la teneur : 

Lettre missioe ennoyëe par le Grand Turc à l'empereur à 
Vienne en Autriche. 

Nous par la grâce du grand Dieu du ciel, bardandieu sur 
terre y empereor sur tous les empereurs, peîre de toute la 
terre, général deitie^ anieciiris d'Buroppe et Asie et du Mhie 
fats de NeptaUe, ayde des dieui, prinoe dominateur depuis le 
Lambroin jusques à la monliyne Pirface , roy de tous les 
roys, depuis l*oriaynt jusques à l'ocident, et depuis lemidy 
JQsques au septentrion , grand préuost du paradis terestre , 
dieu de Mahommet, ennemy destérieur de toute la crétienté, 
conseraatenr et defTsnseor du sépulcre de ton Dieu crucifié 
fn Jérusalem, victorieoiet triomphateur du monde, maudons 
à lay petit empereur des Romains el de ceuU qui se nommeul 
crestiens, 

Nostrc mal ▼caillant de toute désolations et ruines, et te 
faisons scauoir que lu te tiennes et calliffies roy d'Ongriedont 
nous te résisterons avec la force et assistance de trente sept 
royaulmes, acompagné de tant de gens de pied que de cbeual, 
que jamais toy uy les tiens n'ont ?eu ny ouy parler de sembla* 
foie, et fereas attaquer ta ville eappilalle de Vienne» de sorte 
que sy ton grand Dieu sur lequel tu fondes ton espérance ne 
te vient secourir, noz dieux sur terre aoecqz nostrc eiercice 
et de noz gens de guerre te ferons mourir de la plus cruelle et 
misérable mort dont nous nous pourrons aduiser et ferons 
aussi tuer el eroboscher tes chiens crestiens et les enuoyerons 
en Egiple , de quoy nous t'auons bien voUu aduertir à celle 
fia qu'au bessoing ton misérable peuple tu aduises A ce cond-* 

TOM. II. 18 



274 

haire, car nous somineB résolus d'augmenter nosire empire 
de Torqoie de Ion petit pays , sur quoj ta te pooras, comme 
poare misérable ponrnoir et donner ordre à tes affaires.^ 

Donné à nostre ville de Constantinople dans laquelle tes 
prédécesseurs ont esté meurtris » masacrés et viollés leurs 
femmes et leurs enfantz. Tan de grâce le vingt sixisme jour 
demayl601. 

La deuxième pièce est d'ane authenticité beaucoup 
plus certaine , car il en existe une copie dans les archi- 
ves de la Chambre des comptes de Grenoble (Registre 
1*', Generalia^ n* 275); c^est une ordonnance du par- 
lement de Dauphinë du 17 novembre 1472, ordon- 
nance qui a échappé aux recherches de notre ancien 
eoHègue Bernât Saint-Prix père , qui a recueilli les 
principales décisions du parlement de Grenoble ajrant 
un caractère de singularité. Voici à tpielle occasion 
cette ordonnance a été rendue : 

André Dent, secrétaire du gouverneur du Dauphinë, 
voulait acheter du gibier pour ce gouverneur; il s'a- 
dressa, à cet effet, aux revendeurs de Grenoble, <qui lui 
demandèrent six gros pour une paire de grosses per- 
drix. Il trouva ce prix excessif et recourut immédia- 
tement au parlement pour obtenir une taxe raisonna- 
ble ; sur quoi, le parlement, pour obvier aux abus qui 
avaient lieu en cette matière, statuant en présence du 
procureur général , ordonna qu^il ne fût permis aux 
revendeurs, ni à tous autres, de vendre une paire de 
grosses perdrix au delà de quatre gros de monnaie cou- 
rante, une paire de petites perdrix au delà de trois 
gros de la méiue monnaie, et un lapin au delà d^un 
gros et demi. Cette ordonnance, qui établissait un 
maximum en matière de vente de gibier, taxait, comme 
on le voit, un lapin au même prix qu^une petite per- 



275 

drix. Je ne sais si le rapport de ces prix serait le même 
aujoard^hai. 

Le parlement décida en outre que son ordonnance 
de taxe serait observée et publiée incontinent. 

En exécution de cette dernière disposition, le gref- 
fier Pradelle alla, le même jour, notifier cette ordon- 
nance aux revendeurs Ferminei et Baron. 

Le greffier Pradelle se rendit ensuite à la Cdte»Saint- 
André, où était le gouverneur, pour la lui soumettre. 
Celui-ci la confirma et en ordonna Texécution immé- 
diate. 

Enfin, il est ajouté au bas de celte copie qu^elle a été 
extraite du grand livre en papier intitulé Registre des 
ordonnances du magnifique parlement du Danphiné , 
r* 73. En voici le texte : 

Ordinatio fada super precio que vendontnr perdrîeea et 
conicnli io bac civitate Gronopolis. 

Anno natinitatU domini millesimo quatercentesimo septua- 
gerimo secundo» die deciroo septimo mensianouembris, in con- 
«lioqao erant nobiieset egregiiviri domini Joannes deVentis, 
Jacobns Robertetl« AnlboninsGocti tbesaurarias, Pelros Odo- 
berii jadex mafor appellacîonum et proenrator generalis» com- 
parait bonorabilis vir magisier Andréas Dentia, secretarina 
illnstris domini gubernatorîsDalpbinatos, oonquereosqood 
dam vellet perdrices nomine eiusdem domini emere in bac 
cîaitatey reuenditores illaram voluerunt vendere par unum 
grossarom perdricuro sex grosaos quod est mnltom excessâm. 
Ideo requirit taxam apponi racionabilem. Qoibns auditia ot- 
que oboletnr abnsibas qni dyatim jnpremissis fuerunt, ordiaa- 
ait et ordinal quod a oelero non liceat reuenditoribns Tel aliis 
Teodere par grossarom perdricum ultra qoatoorgrossos mo- 
Delœcorrentis; par vero paruarum, très grossos dict» mone- 
t»; etcanicalom, nnom grossum cum dimidio. Hanc ordina- 
tioncm et taxam obseraarl et pablicari inconcasse decemendo. 

Pradelli. 



276 

Qosqoidem ordinatio fait aotifficala Fermineto et Baroni 
reoenditoribus per me eadem die. 

Pradblu. 

Deiode anoo qoo sopra et die Ticeuma nouembria io loco 
CostiB Sancti André» informatas de hoios modi ordinatione 
jilostris gabernator Delphioatas illam coDfirmaoit et obser- 
▼ari ioGODCosse ordinauit et per me litteram fieri micbi pr«- 

cepit. 

Pradblu. 

(Copia extracta a magno libro papireo inlitulato Registrom 
ordiDaciooam magnifici pariamenti Delpbinatas, r* Ixxiij.) 



Ouvrages reçus : 

Mémoires de la Société royale académique de Savoie t 
tome xu. 

annuaire de la Société philoteehmque de Paris j tome 
8, vol. in-18. 

Introduction d thiétoire des progrès ds la civilisaiian 
en Europe^ par M. Roux-Fsrrand , membre correspon- 
dant; broch. in-S"*. 

M. Faaché-Pmnelle continue la lecture d^un mé- 
moire sur les invasions des Sarrasins dans le bassin du 
Rhône (voir ci-devant, pag. 216 à 230): 

J'ai en Thonneur de voos eotretenir » dit-il» dans one pré- 
cèdcole séance, de la nature des invasioDs sarrasines qoi 
ont en lien dans le bassin du Rhône et notamment dans le 
Danphiné ; je vous ai rappelé ce qu'on sait des premières io- 
vasions qoi enrent lien vers le tiers on le milieu du huitième 
siècle, du temps do Charles Martel, qui les repoussa avec 



277 

l'aide de son frère Gbildebrand elde LuUpraod, roi des Lom* 
birds ; je Tais comiBeiieer, dans celle séance, le rédi do la 
dernière et la plus iraporlanle de ces invasions, qni a com« 
roeneé à la En do neovième siècle el s*est mainienoe dans nos 
contrées presque jasqa*à la fin do dixième ; mais j'entrerai , 
ea même temps, dans quelques détails sur les indices de la 
présence dos Sarrasins résultant, pour certaines localités , soit 
des Ycstiges d'anciens travaux , soit d*nn grand nombre de 
noms de lieux, de rivières, de montagnes 

Les premiers historiens de cette dernière invasion sont Lint- 
prend , évéqne de Pavie, qui, écrivant en 935, était par cou-- 
séqnent contemporain des événements qu'il rapporte, et le 
chroniqueur de l'abbaye deNovalése, moine anonyme, écri- 
vant environ vers l'an MLX, dont l'un des oncles avait été pris 
par les Sarrasins, ainsi qu'il le raconte lui-même (1) ; ces écri- 
vains nous paraissent mériter pleine confiance , car leurs ré- 
cits, qui ne sont pas faits l'un d'après l'autre, ne se contredi- 
sent pas , sont même à peu près conformes , et ont été adop- 
tés par la plupart des écrivains postérieurs , notamment par 
M. Reinaud. 

Voici comment Liotprand (2) raconte l'arrivée des Sarra- 
lias, qni a eu lieu aux environs de l'année 889. 

Il commence par annoncer qu'il va parler de la forteresse 
de Fraxinet, située vers leconfin de la Provence et de l'Italie, 
et, afin que chacun puisse reconnaître sa position, il explique 
qu'elle est dans un lieu entouré, d'un côté, par la mer, et de 
loas les autres côtés par une forêt épineuse et si serrée, qu'il 
était très-difficile de la traverser. 

Vingt pirates sarrasins seulement (continue Lintprand)^ 
partis d'Espagne sur un frêle vaisseau, furent poussés, mal- 
gré eux , par le vent, en cet endroit ; pendant la nuit , ces pi* 
rates s'emparèrent du vfllage voisin dont ils égorgèrent tous 
les habitants ; ils se retirèrent ensuite et se fortifièrent sur 
nae montagne qui était auprès et qui, depuis lors, a été appe- 
lée Mont-Maure ; ils s'occupèrent également à rendre la fo- 
rêt plus impénétrable, au moyen de bois et d'épines , en n'y 



(1) Vnratori, rerum ital. «eripl., t. fl, p. i, p. 783. 

(S) Liulprand, rerum ge$t, ab Burop. imp. «f rtgib., lib. I, ta). 1. 



278 

laîssanl qu'an leotier Irés-étroil » pour qoe ee liao pAI leur 
«er? ir de réfage an reloor de lears excorsioBS. 

ils BreDi eusoite venir suGcessivement des renforts d'Es^ 
pegne (I)» el» prufiisnt des discordes de leurs voisins , ils les 
eicilërent les uns contre les autres, et lorsque ceux-ci se fu- 
rent mutuellement affaiblis, les Sarrasins les égorgèrent tous 
et s'emparèrent du pays qu'ils réduisirent en une véritable 
solitude. 

Telle est l'analyse suodnete du récit de Linlprand.Gecbro* 
Hiqueur et lieauooup d'autres nous apprennent que les Sarra- 
sins avaient fait du Fraxinet une forteresse fornsidable au 
moyen d'immenses travaux exécutés dans le roc ou sur la 
montagne (3), et qu'après s'être ainsi créé un asyle presque 
imprenable, etavoir augmenté considérablement leors forces, 
ils dirigèrent leurs excursions josques dans la Bourgogne, l'I- 
lalie, les Alpes et tous les pays voisins, se construisant conti- 
nuellement de nouveaux asiles, de nouvelles forteresses, à 
mesure qu'ils étendaient leur occupation. 

La nécessité où ils ont été de faire venir des renforts d'Es- 
pagne, avant de pouvoir s'avancer et s'étendre dans ces ooa- 
Irées, ne proove*t-elle pas qu'ils ne les ont pas trouvées déjà 
occupées par d'autres Sarrasins qui auraient pu s'y mainte- 
nir depuis les premières invasions, car c'est une cîroonsunce 
dont ces auteurs n'auraient pas omis de parler, si elle eût 
existé ; c'est donc réellement une invasion nouvelle que cette 
invasion racontée par Liutprand, et qui a commencé vers 889, 
pendant la faible et épbémère domination de Boson, roi d'Ar^ 
les et de Provence, et de son fils Louis. 

La présence des Sarrasins dans la Provence, à celte époque, 
attestée par le récit de ces chroniqueurs , est encore constatée 
par un document authentique de l'année 890, par la charte de 
Télection^de Louis , fils de Boxon, à la royauté de Provence, 



(1) ÀecerêUwm eomplmrês in «ipanlMi nwUioê tflHfvnl..... «vas- 
qu$ copiai $œ Biipania Mmnper atig«iilcf....(Liatprand , lib. 1, esp. i.) 

(S) « On aperçoit encore au baot de la montagne, dit M. Reioaod 
qui est allé visiter les lieux, des vestiges de travaux formidables. Ce 
sont des portions de mar taillées dans le roc, une citerne également 
taiiléedans le roc, et quelques pans de murailles. » 



279 

charte oà Barnoio, arcbevèqoe de Vieaoe,.iiiM»le sar rulililè 
de celte èlecUon à caaae des dévasulions dea Sarrasias dana 
la Provenoe qo*ils rèduiaeat» dit-il» eo ane véritable solitude : 
Saraceni Prmri9iciam depop^afUes têrram. in soliludinem redi^ 

LeuùakûeFraxinetump Fraxioetoa Fraissinet» est d'origioe 
latine et sigoifie frênaie^ lien planté de frênes ; c'est ce qui a 
faitpeoserque Frimnelum était le oom latia d'an village, pro- 
bablement le village actuel de la. Garde-Freinei, situé en Pro- 
vence» prés de la mer» dans ua lieu on il j avait autrefois un 
bois de frênes» nom que les Sarrasins ont donné à leur for- 
teresse qui en était voisine» de même qu'ils ont donné ou 
qn'on a donné leur oom de Maure k la montagne sur laquelle 
ils s'éuient retrancbés. 

Liotprand» Frodoard» Glaber, le chroniqueur de Tabbaye de 
Novalèie» nous apprennent bien que les Sarrasins se sont en- 
sDile répandus dans la Provence» le Daupbiné et les Alpes» 
où ils ont commis de grands ravages; ils donnent notamment 
le détail de quelques eicursions en Italie » mais ils ne nous 
font connaître ni les directions suivies par les Sarrasins», ni 
l'ordre de leurs eipédiiions successives » ni les lieux où ils se 
sont établis dans ces diverses contrées ; ils ne rapportent en 
quelque sorte que quelques faits isolés» sans ordre chronolo- 
gique» et souvent sans date ou sans indication d'où l'on puisse 
iodnire cette date» au moins d'une manière approximative. 

Voici comment Bouche qualifie le Fraxinet et résume en- 
SQite» en quelques lignes et d'une manière qui me parait as- 
Ki exacte» ce que disent les historiens et les chroniqueurs 
sur la marche et la conduite dea Sarrasins i 

c Fraxinêium, forteresse des Sarrasins» environ l'an 890» 
imprenable» non-seulement par la qualité de son assiette, mais 
encore par lea munitions de toutes sortes d'armes pour leur 

défense Fraxinet» autant célèbre aux écrivains du 9* et 10* 

siècle» comme il est inconnu au nôtre, a 

c Cependant» s'étant bien fortifiés » ils ravagèrent inconti- 
nent tout le territoire de Fréjus» faisant toujours venir par 
mer d'autres Sarrasins d'Espagne et d'Afrique ; ils firent de 
grandes courses par toute la province» à la désolation de ses 
habilaols ; ils s'avancèrent vers les montagnes de Provence 



280 

ci peu à pen vers les Alpes cottiennes etpennines, faisant par- 
tOQt des forteresses pour s'y défendre et pour servir de re- 
traite en leurs pillages et courir sar les pro? inces voisiiies , en 
ftçoD qu'ayant occupé tous les passages et par mer et par 
terre, pour venir d'Italie en France, ils faisaient prisonmers 
tous les voyageurs, qu'ils contraignaient à se racheter à grande 
rançon. • 

Pour suppléer un peu an vague et à Tinsuffisanoe des récHs 
des historiens et des chroniqueurs, ou pour eipliquer ou 
éclaircir Tobscurité de ces récits , et avant de suivre les trac- 
ées de ces dernières incursions sarrasines dans le Daupbi- 
né » il convient d'indiquer quelques circonstances de fait et 
surtout quelques circonstances de localité auxquelles ces fris- 
toriens et chroniqueurs engagent eux-mêmes à avoir recours 
pour reconnattre la présence des Sarrasins : les unes, coonne 
par exemple l'exploitation des raines, l'arrestation et le pil- 
lage ou le rançonnement des voyageurs, résultent des habi- 
tudes et du genre d'industrie des envahisseurs ; les autres, 
telles que les travaux de fortifications, les souterrains et ao- 
très retraites on abris creusés dans les rochers, résultent de la 
nature et du but des invasions ; Bouche et H. Reinaud en ont 
tiré un très-grand parti , car ils considèrent certaines de ces 
circonstances comme étant quelquefois des documents plus 
certains que les chroniques trop souvent erronées ou hasar- 
dées. 

Dans le silence ou l'insuffisance des récits des historiens 
et des chroniqueurs, sur les invasions des Sarrasins dans le 
Dauphiné, et pour y suppléer ou les compléter, on est souvent 
obligé de recourir à quelques circonstances « à quelques par- 
ticularités auxquelles on peut reconnattre que les Sarraains 
ont occupé certaines localités. 

La première et la principale de ces circonstances est œlle 
qui résulte de l'existence encore actuelle d'anciens tmvanx 
ou vestiges de monuments d'origine sarrasine; ainsi, oa a 
remarqué que, de tout temps, l'industrie des peuples des 
parties septentrionales de l'Afrique, et surtout des parties 
montagneuses , a été plus spécialement et presque constam* 
ment l'exploitation des carrières, des mines, et la constmo* 
tion de monuments plus ou moins gigantesques et d'un tra- 
vaîl souvent long, persévérant et considérable. 



281 

Ot toit, en effet, dès la plos haute anliqoitè» les habitaDfs 
de certaines cootrées de rAfriqoe, et notamment lesEgyp- 
lieos, oQTriret esploiter d'immenses carrières dansTinlèrienr 
desquelles ils déposaient ensnite les corps embaumés de lenrs 
anoôtres» ces momies innombrables que l'on a retrouvées en 
si grande quantilè lors de notre célèbre expédition d'Egjple » 
et même encore lors des dernières eiplorations des Toyagenrs. 

Mais, s'ils avaient ainsi ntilisé ces vastes cavités souterraines 
laborieusement et péniblement creusées dans rinlérieur de 
lears rochers , ce n'était point là le but primitif de leurs im- 
menses travaux en ce genre ; ce but était d'obtenir des pier** 
res , des matériaux pour la construction de ces nombreux et 
magnifiques édifices ou monuments dont ils ont couvert la 
snrbce de TEgyple, et notamment de ses anciennes grandes 
▼Wes dont les ruines solides et gigantesques ont résisté peu-» 
dant des milliers d'années et résisteront encore plus long- 
temps peut-être aux outrages accidentels de la barilMrie et du 
vandalisme, ainsi qu'aux continuels et incessants outrages du 
temps et des éléments. 

Les pyramides d'Egypte, placées parmi les merveilles du 
OMmde , les énormes obéUsqnes monolithes, la grande et ma- 
gaifique ville de Thèbes aux cent portes , cette ville presque 
toate de temples, de monuments grandioses ornés de seulp» 
tores, de bas-reliefs, d'Inscriptions hyéroglyphiques , comme 
beaucoup d'anciennes villes égyptiennes , attestent encore , 
soit par leur magnificence, soit par l'imposante majesté de 
leurs ruines, jusqu'à quel point s'étaient déjà alors dévelop- 
pés l'aptitude et Tinstinct, ou plutôt le génie africain pour le 
percement et le creusement des rochers, pour l'exploi talion 
des carrières et des mines , et pour la construction des monn- 
meots gigantesques, cravres d'un grand travail et d'une lon- 
gue persévérance. 

A une époque encore extrêmement ancienne! quoique un 
peu moins antique, nous voyoma les Afrieains pénétrer en Es- 
pagne, et s'y livrer également , même au milieu des dangers 
de le guerre, à l'exploitation des carrières et des mines si 
abondantes dansée pays. N'est*ce pas aux Africains des expé- 
ditions d'Annibal, d'Asdrubal son frère t ou autres antérieu- 
res que Ton attribue Touverture et l'exploitation de plusieurs 



282 

de ces mines, Dotamment de celles qui, par ce aioCiF, ont éi6 
appelées puits d'Ànnibal? 

L'armée d'Anaibal est ensuite arrêtée prés de ia cime des 
Alpes par la peote oa Tescarpement un pea trop rapide d'un 
passage qai descend vers Tltalie ; la première idée qai vient 
à ces Africains n'est pas de chercher on aotre passage on une 
descente plus Tacile ; la première, la seule idée qui se pré^ 
sente à eux est de tailler , de couper le rocher • et quoique je 
n'admette pas qu'ils aient employé, ni même qu'on puisseen* 
ployer le vinaigre si rare dans ces hautes et froides localités 
on la vigne ne vient pas, pour attaquer et dissoudre ces ro- 
ches primitives, presque toujours gmnitlqnes on schisteuses , 
et rarement calcaires vers les sommités des versants italiques, 
de manière à pouvoir y ouvrir un passage , je n'hésite pas œ* 
pendant à penser que c'est en attaquant le rocher avec la sape, 
le pic ou autres instruments de ce genre, dont l'usage était si 
familier aux Africains , que ceux-ci ont rendu praticable ce 
passage dont la difficulté arrêtait les chevaux et les éléphants 
de leur armée. 

Mais arrive une époque plus récente et au moins aussi glo- 
rieuse pour les Africains, où leur génie industriel en ce genre 
va se manifester dans tout son éclat. 

Au commencement du huitième siècle, ils apparaisseal et pé- 
nètrent de nouveau dans l'Espagne qu'ils envahissent et oocn- 
pent comme des hommes puissants et civilisés ; alors ce génie 
d'exploitation et de construction monumentale, ce génie, en 
quelque sorte inné en eux comme un instinct naturel, se déve- 
loppe plus à l'aise, avec plus de goût et détalent, à Taide d'une 
administration gouvernementale plus régulière, et d'une civili- 
sation plus avancée et plus éclairée; hientét tontes les carriè- 
res deviennent l'objet d'une rapide exploitation ; tontes les 
principales villes ou contrées du midi et de l'est de TEspagoe, 
tous les principaux sièges de l'oocupation africaine se oonvvent 
d'aqueducs, de palais, de mosquées et autres monnmenta de 
style mauresque décorés et ornés de sculptures, de baa-reliebf 
d'emblèmes on d'inscriptions qui en constateraient Torigine 
d'une manière certaine , si cette origine n'était pas déjà attes- 
tée par les historiens. 

Bientôt après, quelques bandes hispano-sarrasines se baser- 



283 

deroDi à traverser les Pyréoées et à pénétrer dans le midi de 
la France qu'elles occuperont militairement et temporaire- 
ment; elles s'avanceront ensuite dans son Intérieur qu'elles 
menaceront d'envahir et d'occuper également. Là encore se 
manUeslera le génie arricain du travail sur la pierre et de 
l'eiploitation des carrières et des rochers; là encore s'élève- 
ront des monuments attestant le genre de l'industrie des cous* 
tracteurs; mais, comme cette occupation sera constamment 
inquiétée et attaquée, comme elle sera presque constamment 
oocopée à combattre ou à se défendre» comme surtout lesen^i- 
vabisseura ne seront presque que des soldats ouvriers et non 
des soldats artistes ou architectes» ils n'élèveront que des rem- 
parts, des tours, des Torteresses sans sculptures, sans bas- 
reliefs, sans ornements ni décorations; en un mot, leurs cons- 
Irndions ne seront que des ouvrages de fortification et non des 
OBvrages d'art proprement dits. 

Plus tard , quelques bandes, moins civilisées encore, péné- 
treront dans le bassin du Rb6ne , où elles resteront plusieurs 
années, et là également leur industrie nationale reparaîtra 
dans quelques travaui de fortifications, notamment dans ceux 
delà ville d'Avignon qui nécessitent en 737 un siège en règle 
jMr les armées de Cbildebrand et de Charles-If artel, siège dont 
je f ous ai déjà parlé. 

Enfin arrive une époque plus récente qui est celle que je 
me propose d'eiaminer spécialement. Des pirates bispa- 
nchsarrasins abordent en Provence, comme je viens de le 
dire, et de là pénètrent dans le Dauphiné et les Alpes qu'ils 
occupent pendant près d*un siècle: c'est une occupation aven* 
turièreqoiesiobligéod'étrepresquecontinuellement guerrière 
et militante, sans établissement régulier, sans administration 
organisée, et qui est faite par la partie la plus grossière et la 
aïoitts civilisée de la nation sarrasine; et cependant, au sein de 
cette horde d'aventuriers, d'hommes barbares et peu civilisés, 
l'industrie nationale viendra encore se faire jour: on verra 
encore des travaux de fortification et des travaux exécutés à 
Min d'homme dans les rochers, le plus souvent dans un but 
de fortification ou de défense. 

Mais là aussi, et plus que dans les autres parties méridiona- 
les de la France qui avaient été le théâtre de l'expédition pré- 



284 

cédente, ces travaoi seront plos imparfaits, plas abropfs» 
plus grossiers et plos dépourvus de toute espèce d*onieinenta 
et d'inscriptions; ce seront des tours» des forteresses» des 
remparts ou murs de défense» des grottes» des souterrains» 
des ouvertures » des passages taillés dans les rochers, quel- 
ques galeries de mines et quelques aqueducs ou canaux d'ar- 
rosage» sans qu'on y trouve aucun emblème» aucun signe ou 
aucune inscription qui puisse attester leur origine. 

Si donc on rencontre çà et là» dans le Dauphiné et les Alpes» 
d'anciens vestiges de travaux exécutés k main d'homme» ou 
de fortiflcations» pourra-t-on affirmer immédiatement et cer- 
tainement que ce sont des vestiges d'ouvrages sarrasins? Non 
sans doute; il faudra encore en examiner préalablement la 
nature et le caractère» car on trouve» dans ces contrées, do 
nombreux vestiges de monoments de diverses origines ; les 
Gaulois» les Allobroges» les Romains» tes Goths» les Burgon- 
des» les Sarrasins» plusieurs autres peuples et même les Fran- 
çais de diverses époques» ont pu y laisser des traces de leur 
établissement ou de leur occupation» et il est important de 
distinguer la nature diflérente de ces vestiges pour pouvoir 
en conclure leur origine. 

Ainsi» lorsque l'on rencontre un monument tout à fait gros- 
sier et abrupt» MUS ornements» reliefs ni inscriptions, com- 
posé d'un simple monolithe allongé» planté en terre et dressé 
verticalement comme un i»Mfi-Mr» ou étendu horizonlaleoieiil» 
soit sur le sol» soit sur d'autres pierres qui lui servent de pi- 
liers» comme un dolmen , on peut facilement présumer que 
c'est on monument druidique d'origine celtique ou gauloise. 

Si Ton rencontre des vestiges de vieilles fortiScaiions en 
maçonnerie» tels que des débris de murailles» de tours (et 11 
y en a un grand nombre partout)» l'origine esc plus difidle 
à reconnaître» parce qu'il peut exister des vestiges de travaux 
de ce genre exécutés par les indigènes, par les Gaulois» par les 
Romains» par les Sarrasins » par les Français» par beaucoup 
d'autres peuples; on est souvent exposé et quelquefois même 
trop disposé à considérer» comme des ruines plus antiques» des 
ruines de châteaux forts des anciens seigneurs féodaux» des 
templiers ou des chevaliers de Jérusalem. 

Mais si ce sont des vestiges d'ouvrages d'art d'un genre spé- 



285 

àâlp teb qoe des temples » des arcs de triomphe , des Toutes , 
des SBipbîthéAtres , des baÎDSoa thermes, des aqueducs» des 
chemins, des passages ou souterrains creusés dans les ro- 
chers, il est plus facile de remonter à leur origine» surtout à 
ciDse de la destination de ces ouvrages. 

Les ares de triomphe» les temples , les amphithëAtres» les 
aqueducs» les thermes» ainsi que les routes d'un long parcours» 
doifentétre attribués presque exclusivement aux Romains qui 
les ont fait ei^ëcuter pendant leur longue domination ; cepen- 
dantîl est aussi quelques vestiges de voûtes simples et sans 
oroements ni inscriptions» d'aqueducs destinés à Tirrigation 
daos les montagnes ou les rochers, de galeries de mines» de 
rootes» de passages» et surtout de passages et de souterrains 
qoi me semblent exclure toute présomption d^origine romaine, 
et me paraissent devoir être plutôt attribués aux Sarrasins» 
habitués aux travaux de ce genre, et Ton pourra les leur at- 
Iribner presque sans crainte de se tromper» si ces travaux 
existent dans des localités où Tancienne présence des Sarra- 
sins est attestée par les historiens ou révélée par d'autres do- 
cuments ou indices. 

Ainsi H. Reinaud (p. 296-197) semble s'étonner de ce que 
c on ne trouve» ni en Provence» ni eu Dauphiné» aucune trace 
de ces magnifiques canaux d'irrigations qui font encore la ri- 
chesse de Murde» de Valence» de Grenade, a 

M. Reinaud serait sans doute moins étonné s'il savait que 
beaucoup de montagnes des Hautes-Alpes» et notamment 
presque toutes celles du Briançonnais» portent sur leurs flancs 
plusieurs rangées de canaux d'irrigations » creusés à main 
d'homme et dans quelques parties taillés ou percés dans le 
roc(i}, canaux dont la plupart ont une origine qui se perd dans 
la nuit des temps et qui me paraît devoir être attribuée aux 
Sarrasins avec plus de probabilité qu'au dauphin Humbert II 
auquel la tradition les attribue» puisqu'il existe encore» dans les 
archives de plusieurs communes briançonnaises» des titrrs 
constatant l'existence de ces canaux antérieurement a Humbert 
n» à qui l'on doit peut-être des concessions d'eaux» des facilités 



(i) T. PrèoecupaiiùnM HaîUtiquêê au déparUmênî des Bautêê^Alpeê^ 
^ar M. B. Chaix» p. SIV. 



286 

pour les irrigations et Taugmentation on le développement de 
ccscaoauiqui font la richesse du pays en doublant le produit 
et la valeur des terres arrosées, car, dans l'atmospiière sèche 
et siccative du Brîânçonnais, Tarrosage est nécessaire pour 
tontes les recolles, même pour les céréales. 

M. Reinaud^ qui peut-être ne connaît pas les Haotes-AI- 
pes, ignore sans doute aussi que, dans ces montagnes, il 
existe des vestiges de l'ancienne exploitation de nombreuses 
mines de diverses espèces de métaux, tels que or, argent, 
cuivre, plomb, fer..., mines dont la plupart sont aujourd'hui 
à peu près épuisées, comme celles d*Allemont, de Brandes, 

du Grand-Clot, des Actes, de Rame, de l'Argentière , et 

je crois que Ton doit en attribuer Touverture et rexploltation 
aux Sarrasins plutôt qu'aux Romains, car, indépendamment 
de la nature de ces travaux qui avait plus de rapport h l'in- 
dustrie des Sarrasins, ceux-ci ont presque toujours en des 
postes ou des établissements dans le voisinage de ces mines. 

EnGn, M. Reinaud parait également ignorer qa*ll existe ou 
qu'il a existé des grottes ou souterrains , la plupari creusés d 
main d'homme^ vers plusieurs des principaux cols on passa- 
ges des Alpes où, selon le dire presque unanime des chroni- 
queurs, les Sarrasins s'étaient établis ou postés pour arrêter 
et mettre à rançon les voyageurs qui traversaient ces monta- 
gnes. Je citerai entre autres : 

Le passage ou souterrain de la Traversette, creusé dans le 
roc vif , au col du mont Viso, sur une longueur de 75 mè- 
tres; 

Le passage ou pertuis Rostan, également taillé dans le roc 
vif, à l'entrée du défilé deQueyrières^ ainsi que le souterrain, 
aujourd'hui comblé, mais qui existait jadis près de ce passage 
(Ladouceltc, p. 346); 

L'ancien souterrain du Hont-Genèvre, vers le col ou pas- 
sage de ce nom (Ladoucette, p. 326) ; 

L'ancien souterrain du Monestier, près du Puy-Freissine(, 
au point de rencontre de plusieurs routes (Albert, t. li P* 
273); 

Les cavernes ou baumes de Valcluson, de Rodel, de l'Ale- 
froide on de la Gbapelue vers le col du mont Pelvoox , de 
Freissinièrcs près de l'église de ce lieu, de Dormilboose et 



287 

du MoDi-de-PalIoB où le réfogièrenl les Vandois des Hantes^ 
Alpes pendant les poorsoites mililaircs et judiciaires dirigées 
contre enz, notamment vers la fin du 15* siècle ; 

La fiaome noire prèsd*Aspres (Chorier, 1. 1, liv. 1, $ 10^ p. 
41), et nn grand nombre d'autres que je ne connais pas. 

Mais, Indépendamment de Texislenco de vestiges de travaux 
d'art, il existe encore d'autres circonstances locales qui ser* 
vent également à faire reconnaître la présence des Hispano* 
Sarrasins dans la Provence et surtout dans le Dauphiné et les 
Alpes; la plus remarquable de ces circonstances est celle qui 
résulte des dénominations particulières données k unffrand 
nombre de lieux occupés par les Sarrasins. 

M. Reinand, Honoré Bouche, historien de Provence, et 
plusieurs des auteurs qui ont écrit sur les invasions des Sarra- 
NOS dans nos contrées font observer que ceux-ci , après avoir 
donné le nom de Fraxinet à leur forteresse principale de Pru- 
fence, avaient fait, de ce nom propre, un nom commun, sj* 
Dooyme de forieresie^ qu'ils ont ensuite appliqué souvent aux 
lîeax qu'ils avaient fortifiés : ils me semble même qu'ils dési- 
gnaient par un diminutif, par une contraction de ce nom, 
leurs petits forts ou fortins construits dans quelques gorges 
étroites des Alpes. 

Aussi a*aecorde-t-on généralement à penser que les Sarra- 
sins ont eu des forteresses dans la plupart des lieux qui por- 
tent ce nom, et ces lieux sont assez nombreux dans les Alpes 
et dans les contrées voisines de ces montagnes. 

Ainsi, outre le Fraxinet principal de Provence et la Garde» 
Preinet qui était probablement aussi un petit fort ou petit fraxi- 
net sarrasin, ou une espèce de corps de garde fortifié, comme 
son double nom semble l'indiquer, on trouve : 

PraUsinéeou Fraiuinie, près de Sisteron; 

Fraisiinouxe^ au sud-ouest de Gap; 
Fratritnt, dans l'ancien marquisat de Saluées; 

. Frassinei, sur le Pô, entre Casai et Valence ; 
Freissiniéreê, dans le Gapençais, au sud de Ribiers ; 
FreUsenet, au-dessus de Ghorges ; 
Freisiiniêree^ dans l'Embrunois, où l'on a exploité très- 

aodennement une petite mine d'or , et tout près les minrs 

d*ar(rcnt de Rame et de l'Argentièrc ; 



288 

Freiêsinelf près da Puy-FreUsinet, elle FraîtM, dans le 
Briançonoais ; 

Fraiisini oa Fraisini^ on Frajfiino, près de Césanne (Recon- 
naissances générales dn 13* siècle de Césanne et de Pragelas 
(Arch. C. C.)f et quelques autres anciens titres) ; 

Fr'essenneuse^ dans le haut de la vallée de Chantelonve; 

Et, au pied des Alpes» F^ne«tre/{e«,queM.Reinand croît être 
Frascenedetlum dont parlent quelques écrivains du moyen âge. 

Indépendamment de ces divers Fraissinets» il y avait aussi 
plusieurs petits Fraincts, dont le nom dérive de Fraissinet, soit 
comme diminutif, soit par contraction , soit plutôt par abré- 
Tiatioily car les écrivains du moyen âge faisaient beaucoup d'a- 
bréviations de ce genre, qu'ils indiquaient par certains signes 
particuliers, signes souvent négligés par les copistes, qui co- 
piaient les mots abrégés tels qu'ils les voyaient, sans suppléer 
les abréviations indiquées ; aussi Huratori dit que Frainet dif- 
fère peu de Fraxinet : Frainbt a Fraxineto parum abludit. 

Ainsi Ton trouve : 

Le petit Freîssinet ou Freinet, près de ModaneauMont-Cènis; 

Le petit Fressiney on Freney^ dans TOisans ; 

Le Frenay au-dessus de Lancey, vallée de l'Isère ; 

Le Fratfi€, vallée de Champollion ; 

Le Freinet, entre Nantes et Lamure ; 

Fraysse et Faysses, près de Jarjayes. 

Enfin, le nom doFreissinet est encore celui de plusieurs do- 
maines du département de l'Isère, et rappelle peut-être aussi 
d'anciennes fortifications sarrasines dans ces domaines. 

On s'accorde aussi généralement à reconnaître que beau- 
coup de localités occupées par les Maures ou Sarrasins, no- 
tamment dans les Alpes et dans les contrées voisines de ces 
montagnes, ont conservé des noms rappelant ces envahisseurs» 
tels que Sarrasin on Séresin , tels que Maure écrit avec au^ o, 
OM, I», ou d'autres noms dérivés de ce radical; et comme 
c'étaient des Sarrasins venus d'Espagne, des Espagnols-Sar- 
rasins, Hiêpani'Saraeeni, comme les appelle Tursellin, éks 
Demi-Mare$, comme les appelaient les nobles du Dauphiné (Ij, 

(1) « Qai a renvoyé les Demi-Moret aux Colonnes d'Hercule ? • 
s*écrfalent-ii8 fièrement en s'adressant au tiers-état du Daophiné, dans 
les mémoires qu'ils ont publiés lors do grand procès des tailles. 



389 

Il y a également* dans ce» contrées, des localités dont les 
noms rappellent les Espagnols on des villes d'Espagne; il y 
en s sartont un grand nombre qui ont reçu et conservé une 
désmence espagnole en 0, o, att ax» ê$, es, 05, imxe.... Je crois 
même qu'il y en a plasieurs d'origine espagnole et peut-être 
qoelqaea-ones d'origine primitivement africaine; et je sois 
coBvsiaca que si je connaissais les langues arabe et espa* 
gioie» je pourrais reconnaître et indiquer des noms hispano* 
stfrasins on sarraceno-espagnols. 

Toici BMinlenant un certain nombre de lieux qui sem«- 
Ment rappeler les Sarrasins— -Maures^Espagnols— Barbares 
—Africains» soit par les noms 00 désignations de ces derniers» 
soit par la couleur noire , brune ou rousse de leur teint mé« 
nd\oDal; et plusieurs 4*^tro tous» Messieurs, peuvent en 
coBoalire d'autres. 

Vais, avant d'entamer cette nomenclature» je crois devoir 
vott prévenir qu'il peut y avoir beaucoup d® ces noms dont 
rorigine est douteuse» plus que douteuse» et que j'ai pu me 
Jttsser entraîner trop facilement par des similitudes 00 des 
aailogies ; cependant je n'hésite pas à penser que» si j'ai pu 
melromper sur quelques-uns» sur beaucoup même» il en est 
néanmoins aussi beaucoup k l'égard desquels il me semble 
qa'il est dlffiflile d'élever des doutes sérieux. Dans tous les 
cas, je ne les admettrai point comme des preuves historiques ; 
après vous en avoir exposé la nomenclature» je me bornerai 
eosoite» dans le récit» à invoquer quelques-uns de ces noms» 
à l'appui des faits que je rapporterai* 

1* Noms qui rappellent les Sarrasins qu'on appelait aussi 
qodquefois Séresios» Sérr0€eni ou Serroceni : 

La commune de Sérexin du Rb6nc et de Sirexin prés de 
Boorgoin ; 

Le 5arrax«nay, prés de Ch&tonay ; 

Sarexinâf dans la vallée do Haut-Drac» prés de Afour«-du- 
Lac et du col d'Orsiére où les chroniqueurs placent les Sar- 
rasins; 

Sareenas prés de Grenoirie et Cerc$na au pied des Alpes 
vers le Piémont. Ces noms paraissent dériver» par contrac- 
tion 00 plutôt par abréviation» selon l'usage habituel des écri- 
vains du moyen âge , .4e Sarracin^$ ou SerracenuSf Sarrasin, 

TOM. a. 19 



290 

avec terminaison espagnole en ai ou en a. Le nom Seretna 
est à la Térité écrit avec un C Initial; le nom Sarcenoê que Ton 
écrit anjourd'hoi avec an S est même écrit qnelqaefois avec 
an C Initial dans des actes da cartalairé de saint Hugues. 
Mais on ne doit accorder que trés-peu d'importance à Tor- 
f hographe des anciens noms, orthographe que l'ignorance des 
scribes , des copistes, et surtout le défaut de régies certaines 
faisaient Tarier i l'Infini; on volt souvent dans les vieilles 
écritures le même mot écrit de diverses manières par la même 
personne , dans la même page ou pièce , et surtout quand il 
s'agit des lettres c et «que leur identité de prononciation dans 
beaucoup de cas faisait employer indifféremment Tune poor 
l'antre ; le mot $arraeenui (dont le c a été remplacé en frao- 
çais par Vs de sarrasin) en est un exemple. 

Villa Sarena, contraction ou abréviation de FiUa Saraeenat 
dans la vallée <le Seines; 

Les grandet Sérêne$ et les petUeê Sérinêi^ contractions oa 
abréviations de SMeineê, sérésines, qui font le pendant des 
grandes Maures et iles petites Maures, dans la combe de Jfaii- 
rin: 

La Sarène, ruisseau et montagne de l'Oisans » contraelioD 
ou abréviation de Saraeène, sarrasine ; 

La Sereena ou Sereeena^ Sérésine, petite rivière de la vallée 
de Barcelonnette qui a été occupée par les Sarrasins ; 

Les vaUans sarrasins , près de Gap, prés du Prtinet de Mao- 
rienneet aHleurs dans leDauphiné; 

Le tombeau du Sarrasin, prèsd'Allevard, Al^vard; le Inm 
du Sarrasin, près de Yoiron ; le trou Mouron, dans la mon- 
tagne de Mauriannette aujourd'hui Muriannette; la grotte it» 
Sarrasins, à rentrée de la gorge de Lancey ; et le pas du Turc 
ou de Lauxun, dans le département de la Drème. 

Quelques étymologistes dauphinois ont même prétenda 
que la qualification de Matacenus, Mataissin oa Mataisin, 
donnée ans habitants de la Maure, actuellement la Mure, 
avait une racine espagnole et une signification analogue à 
celle de Matamore ; et que, de même que ce surnom de Ma- 
tamore, tueur de Mores, avait été donné aux Espagnols qui 
avalent tué les Maures de l'Espagne, de même le surnom de 
Matacenus (abréviation ou contraction de Mata-Saracenus, 



291 

tueur âe Sarroiint), avait été doooé aax habitants de la 
contrée de la More , parce qae ceox-ci avaient tué , maté les 
Sarrasins qui avaient occupé leur pays. 

Enfin» des mars de fortification de Vienne et de Grenoble 
sont appelés mors sarrasins dans des actes anciens (1) ; il 
existe aussi à Nice on quartier appelé le canton des Sarra- 
sins (2), et il y avait à Embrun une porte appelée jadis porte 
Sarrasîoe (3). 

Quelques personnes, et entre autres II. Pilot ( qui n'admet 
pas que les Sarrasins soient venus A Grenoble )» prétendent 
qoe c'est à tort qo'on a appelé murs iorrasinê ces mors qoi 
lont évidemment d'origine romaine et qui par conséquent 
n'ont pas été construits par les Sarrasins, ainsi que l'ont écrit, 
par erreur, quelques auteurs dauphinois. Hais, de ce que ces 
tateors ont commis une erreur, s'ensuit*il que ces murs 
aieotélè improprement nommés mun sarroêinê fCeiie dési- 
foalion n'implique pas plus la nécessité d'une origine serra* 
sioe, que celle de Graiianopoliê donnée à Grenoble do nom 
de l'empereor Gratien n'implique la nécessité de la fondation 
de cette ville par cet empereur ; car ces murs ont fort bien pu 
être surnommés ainsi, soit parce qu'ils auraient été réparés, 
soit seulement parce qu'ils auraient été occupés par les Sarra- 
sins à l'époque où ils ont été maîtres de ces villes; c'est ainsi 
qo'on quartier de la ville de Nice est encore désigné sous le 
nom de Canton «arrostn, non parce qu'il a été bâti par les Sar- 
rasins, comme le fait très-bien remarquer M. Reinaud, mais 
parce qu'il a été habité ou occupé par eux. 

Cette qualification de êarrasin donnée à des murs et à un 
canton que les Sarrasins n'avaient pas bâtis, mais qu'ils 
avaient seulement occupés, vient même confirmer ce que j'ai 
dit, que les Maures ou Sarrasins étaient en usage de donner 
lear nom à la plupart des lieux qu'ils occupaient, quoiqolls 
o*en fussent pas les fondateurs , car on peut très-bien ne pas 
croire qu'ils ont fondé ou bâti tous les nombrcui villages qui 
portent leur nom. 

(1) Bevuêdu Dauphini, t. 1, p. S3i, note i* et t. a, pag. 156. — 
Bulletin d9 la Société de Statistique, t. s, p. ass. 
(s) Reînaad. p. iSO. 
(3) Albert, t. 9, p. S9. 



292 

i^ Noms qui rappellent les Maures oa Mores : 

Moni'Maureei le bois de Maure , vers le Fraxinet de Pro- 
Teoce; 

McriéreSy Roquemaure et Marnait sur les bords du Bbône 
eu Provence ; 

Mariei de Castellane, Mariez près de Senei, et Morie^ dans 
les Basses-Alpes; 

Moraê , Marnai , Rachebrune et Mantbrun , dans le dé- 
partement de la Drôme ; 

Mani-Maur , près de Die ; 

Les Mareip à Test de Veynes ; 

Mant-^Maur et le VUlard'-de-Mant'Maur , au nord-est de 
Veynes; 

Les Maurei , à Test de Mison ; 

Maurel et Maurei p k Test et au nord de Sisteron ; 

Maure f au sud-est de Seynes ; 

Jlforen-le-Haut » sur TUbaye ; 

Les Maurieri, près de Fraissinie ; 

Mant'Maurin, Mant^Mare eiPuy-^Mare^ prés de Gap; 

Les Bruneti , sur la montagne de Gap, près de Puy-Afora;et 
Roque^Brune , au sud de Gap ; 

Les Maureaux, Maur-Juan, Maurin, la combe et le col de 
Maurin^ la Jlfa«re,les Mauree-hauiei , les Maurei^baaei » 
les Grangei de Maure, le vallon de Muratiire, la Murette, les 
Bruni, dans la vallée de Barcelonnette, à rentrée de laquelle, 
du côté du Piémont , se trouvent Morivan, Cercena, Moretta 
et Mora ; 

La Bande noire , au sud de Bellafiaire ; 

La Tour brune , à Embrun ; 

La Rachebrune, les Raunee et les Raunim, près de Freîf- 
iinièrei ; 

Maurri' froid , près des sources du Drac ; 

La Baume noire , souterrain creusé à main d*bomme , près 
d'Aspres ; 

La Jour de Malmort , sur la pointe d'un rocher dans le Dé- 
voluy ; la Marie, contraction ou abréviation de la Moretie , et 
la Fa/-fioîre, près de la Mure ; 

La Mure , la Murette, Murianette, appelées jadis la Maure, 
la Maurette, Maurianeite; cette dernière orthographe résulte 



293 

de plusieurs ac(es ancieos» Dotamment de deus acles de 1108 
et 1110 cités et imprimés avec cette orthographe en 1668, 
par Salvaiog de Boissieo» Utmgi àt$ fiefs, pp. 448 et 489 : 

Les MoreUeêf au-dessasde la Roche, dans le Briançonnais; 

Combal'Maurd , combe oo passage entre le Queyras et le 
Piémont ; 

Brunisêord en Qoeyras ; 

Pra^Marel , prés de Briançon , et Pri^Marel , prés de No- 
lre*DameHiu-Laii ; 

Monstel , prés d'Alle?ard ; 

Moreêtel et Murai « prés de Grémiea ; 

Moma$9 prés de la Toor-da-Pin ; 

Morenoê, dans la Tallée de Marnas, où se trouve Barbaret; 

Maure, prés deCharavine; 

Maure, prés de Billieu ; 

Moreaux, dans la commune du Passage; 

Morieneum » actuellement Moirans ; 

Moras ou Mouras , prés de Pellafol ; 

Et le Tro/u^mauran , déjà cité , au-dessus de MurianeUe ; 

Enfin , on trouTe dans nos Alpes beaucoup de petites val- 
lées appelées Combes-ncires , Combes-brunes et Combes^rous-- 
ses , ainsi que des Roehes-nmres, des Roekes-brunes , dont plu- 
sieurs peuvent bien devoir leurs noms à leurs bois noirs 
on à la couleur de leurs roches , mais dont quelques-unes 
paraissent les devoir à l'ancienne présence des Maures qui 
sont quelquefois appelés Fusci : outre celles qui ont été 
précédemment désignées , je pourrais citer encore la CoW^be^ 
noire prés de St-Hugon , la Comhe-noire prés de Savines, la 
Combe de ruine-noire prés de Prébois , et la vallée de Barec- 
lonnette jadis appelée Vallée^noire. 

M. Pilot conteste encore Torigine du nom de Mont-maur 
prés de Die, montagne qui , selon un acte rapporté par Val- 
ïionnd\% (Preuves du h* discours ^ II, t. 1, p. 141), aurait été 
jadis Mons-major et non Mont-maur. 

Mais ne serait-il pas possible qu*à cette époque ancienne où 
l'tt se prononçait ou ou o, l'on ait traduit Mont-maur, Mont- 
maour, Mont-maor, par Mons-majour, Mons-major, ou plu- 
tôt que les Maures aient donné leur nom à Mons-major , qui 
par la suite aurait clé appelé indistinctement Mont-major ou 
Mont-maur t 



294 

Ces observations étaient rédigées, lorsque j'ai eo occasion 
d'en vérifier l'exactitude par deux actes anciens prodoits dans 
un procès récent , actes qoi prouvent, comme je viens de le 
dire, que le Moni^majar du Diois était également appelé Mont- 
maur ; ainsi» dans une procuration du 23 janvier 1352 passée 
par Galborge, fille de Bertrand de Béranger, à François Coste, 
son mari , pour prêter hommage à Barrai d' Agonit , sei- 
gneur de Luc , du diocèse de Die , pour le cbàleau de Mont- 
maur, on lit : pro Castro montis mauri; et dans une trans- 
action du 11 mai 14U, Jean d'Arthaud de M ontauban, seigneur 
de St-Maurice, prend également le titre de seigneur de liont- 
manr dans le diocèse de Die ; dominus montis mauri , diemis 
dioBcesis. 

Au reste, lors même que l'observation de M. Pllot devrait 
avoir pour résultat d'attribuer au nom du Mont-Maor diois 
une cause autre que la présence des Maures ; lors même que 
plusieurs ou beaucoup des nombreux noms que je viens de 
citer n'auraient point une origine maure ou sarrasine» j'ai 
dit qu'il peut» qu'il doit y en avoir, dans ce cas, plusieurs 
et même beaucoup, il parait néanmoins certain, et H. Pilot le 
reconnaît, qu'il en est quelques-uns qu'il est impossible de 
ne pas attribuer à Tancienne présence des Maures ou des Sar- 
rasins dans ces localités ; et il est digne de remarque que l'on 
ne retrouve presque aucun de ces noms dans les pays oà les 
Sarrasins n'ont jamais pénétré ; cette remarque s'applique en- 
core plus particulièrement an nom de Fraxinet et à ses abré- 
viations , diminutifs on dérivés. 



Mabm «u m WÊUÊi 1941 • 

Ouvrages reçus : 

1 * j^tias méthodique de cahiers éF histoire naturelle^ au 
Introduction à toutes les zoologies , cahier in-4^ par M. 
Achille Comte y professeur d^histoire naturelle à TAca- 



295 

demie de Paris el chef de bureau au miniacère de Hua- 
tniction publique. 

2^ jinnales de la soeiété d^ agriculture , des sciences , 
arts et helles-leUres du département d^Indrest^Laire , 
{'2' semestre de 1846), in-S\ 

3^ Résumé analytique des travaux de la société Han 
vraise^ 1 1 * et 1 2* année, par M. Millbt St-Pikrrb, in-S"". 

4® Bulletin trimestriel de Ja société des sciences , bel^ 
ks'leUres et arts du département du Var (14* année , 
no*1 et2),în-8\ 

H. Ducoin fait un rapport dont voici des fragments: 

Sa léte du volume ou 8e trouve \a Charirnuseds Parme ^ de 
feiM. Henri Beyle» et sur lequel je suis chargé de vous pré- 
Moter un rapport, j*ai lu une notice sur la vie et lesoovrages^ 
de cet auteur, par M. Colomb, son exécuteur testamentaire 
et BOtre compatriote. La lecture de cette notice m'a causé trop 
de plaisir pour que je me permette de ne vous en point par- 
ter ; je croirais commettre un véritable déni de justice, ou , si 
Ton vent, un péché d*omis8ion. 

La notice est bien faite, le stjle en est coulant, na- 

torel et d'un goût pur ; les réflexions eu sont généralement 
judicieuses , et un esprit de modération en caractérise les ar- 
rêts. Même quand on ne juge pas absolument comme le bio- 
graphe critique, on ne saurait éprouver qu'un sentiment con- 
traire non accompagné de dépit, celui auquel a droit un 
contradicteur courtois et raisonnable. Ajoutons que H. Colomb 
se montre sans doute l'ami de feu M. Bejle , et loin de moi 
Vidée de Ten blâmer , mais que chez lui l'amitié n'a point de 
htndeau, point de prisme illusoire, et qu'il sait au besoin 
rendre hommage à la justice en montrant les défauts auprès 
des qualités. Vous en serez bientôt convaincus. Messieurs, 
par le nombre de citations que vous allez ouïr, et vous décla- 
rerez sans doute M. Colomb digne d'arborer la devise aristo« 
télicienne: Jmieus Plato , magis arnica veritas» 

En commençant , M . Colomb déclare que son ami est 



296 

FkofMne le moiM aisé à connaître qu'U ait encore rencontré ^ et 
la saite , les détails ultérieurs prouvent que cette déclaratio» 
peut f doit n'avoir rien d'exagéré* ie croiîs que la notice fait 
connaître son héros, mais je doute qu'elle rexplique. 

M. Beyle , dans son enfance , reçut d'abord et longtemps 
l'éducation de famille , la seule éducation privée , et cela jus- 
qu'à l'ouverture de l'école centrale de risèfc. Dans cette 
école comasença pour lui l'éducation publique , à laquelle il 
faut venir t6t on tard. Voici comment il s'es prime lui'-méme 
en parlant de sa transition : « Tout m'étonnait dans cette li- 
berté tant soubaitée, et à laquelle j'arrivais enfin. Les char- 
mes que j'y trouvais n'étaient cependant pas ceux que j'avais 
rêvés; ces compagnons si gais, si aimables » si nobles» qne 
je m'étais figurés , je ne les trouvais pas ; mais , à leur place , 
des polissons trés-égoistes. Ce désappointement , je Tai en à 
peu prés dans tout le courant de ma vie; » 

Il faut en convenir, ces mots n*ont rien de flatteur pour 
les anciens condisciples de M. Beyle,* et même les personnes 
avec lesquelles il a eu des relations ultérieures ont à craindre 
de se trouver dans la fort grande majorité des réprouvés de 
sa façon et par un arrêt concis. Je i^avais pas encore lu la no- 
tice quand, dans mon rapport précédent, j'ai déclaré n'avoir 
jamais eu de liaison avec lui ; on sent qu'après cette lecture, 
je n'ai pas pensé à biffer ma déclaration. 

Dans la Revue des deux mondes , du 15 janvier 184S , M. 
Bnssière raconte, à l'honneur de 11. Beyle, une anecdote que 
je dois m'em presser de consigner ici. En 1809 , M. Beyle était 
adjoint aux commissaires des guerres. Il se trouvait dans vne 
petite ville d'Allemagne avec des malades et des approvhkm- 
nements; mais là il n'y avait pas de garnison. Aussi une in- 
surrection formidable s'organisa«-t«*elle ; toilà le tocsin qui 
sonne , et tonte la population qui se lève ; on veut massacrer 
les malades à l'hôpital , piller ou brûler les magasins. PriTés 
de troupes , les officiers militaires de la place ne savent que 
faire. M. Beyle , au péril de ses jonrs , se jette dans les rues 
encombrées de furieux, pénètre dans l'hôpital, y fait lever, 
convalescents, malades, blessés , tout ce qui peut se tenir de* 
bout ou à peu près, et il y arme tout le monde. Les plus im- 
potents, il les met en embuscade aux fenêtres, qui, garnies de 



297 

matelas , deTiennenl des meurlrières ; les autres» cavaliers » 
faotassios , hommes de toutes armes coufoudus ensemble » il 
en forme un peloton » il ouvre les portes , et af ec eux 11 se 
précipite sur l'émeute. A la première décharge, tout se dissipe. 

Bravol voilà une belle action , une véritable aclion fran- 
çaise; elle fournirait aux pinceaux d'un artiste le sujet d'un 
tableau d'effet. • 

Mais M. Colomb, en la rapportant sur le dire de la Reeue 
des deux mondes, déclare que ce fait lui était inconnu, en ajou- 
tant néanmoins qu*t7 n*yaaucun motif de le révoquer en doute. 

Ici plus d*un lecteur de la notice semblerait en droit de faire 
les observations suivantes : comment arrive*-t-il qu'aune action 
aussi saillante de la vie de M. Beyle n'ait pas été connue de son 
meilleur ami, de M. Colomb, qui a su les particularités les plus 
secrètes , les plus intimes , souvent même les moins intéres- 
saotes de cette vie; comment H. Beyle ou quelqu'un de sa 
famillo ne lui en a-t-il jamais rien appris, rien du tout? Est- 
il vraisemblable que M. Bussière , qui n'avait peut-être con- 
versé de ses jours avec le principal personnage de l'anecdote, 
ait su ce que H. Colomb avait absolument ignoré ? 

De ces réflexions interrogatives naîtraient certains doutes 
sor l'authenticité du fait. 

Eh bien , moi , d'après le portrait que M. Colomba tracé de 
son ami, je ne doute pas un instant que l'anecdote ne soit 
réelle : il était bien dans le caractère de H. Beyle, dans la sin- 
gularité de son tour d'esprit , de tout confier à ramilié, de 
lai dévoiler jusqu'à ses moindres faiblesses, et de n'excepter 
de ses confidences, de ses récits largement détaillés , que l'un 
de ses actes les plus honorables ; c'était le premier dont aurait 
parlé tout autre homme , donc M. Beyle n'en a pas soufflé le 
mot ; c'était dans l'ordre naturel des choses. 

Plusieurs d'entre vous. Messieurs, n'ont pas oublié que, 
durant l'hiver de 1813 à 1814, lorsque nous étions près d'être 
envahis , le gouvernement Impérial envoya dans notre cité et 
en qualité de commissaire extraordinaire M. le sénateur 
comte de Saint- Val lier, ayant M. Beyle pour adjoint. 

Dans cette mission , les Grenoblois remarquèrent, non sans 
sourire, que cet adjoint, alors auditeur au conseil d'Etat, 
signait constamment de Beyle. 



298 

Notons bien que Ini-mème , après » a sooycnt poursoifi 
d*ainers sarcasmes les geos titrés. 

M. Colomb 9 à ce snjet » croit devoir donner des explications 
qae je vais résumer ici. 

En 1810, lorsqu'il s'agit de rédiger le décret impérial qai 
nommait deux inspecteurs du mobilier de la couronne ( M. 
Beyie était l'un des deux), H. le comte Daru répugnait à écrire 
le nom de Beyle tout court à côté de celui de son collègue M. 
Leconlteux-CanleleUy un tout petit nom de deux syllabes, 
fort peu sonore, et sentant d'une lieue la bourgeoisie, à placer 
côte à côte d'un double nom dont chaque partie intégrante était 
trisyllabique et pompeuse! Mettra-t-on une noble parlicole 
devant le mot Beyle? — Non, cette adjonction ressemblerait i 
un faux. — Etrange était l'embarras, lorsqu'on eut Tbea- 
reuse idée de demander à M. Beyle son acte de naissance: oa 
l'y voit désigné comme 61s de noble Chérubin Joseph Beyle, 
etc. Puisque le père est noble , comment le fils ne le 
serait-il pas ? Et la particule vient tomber sur le décret. Je 
n'ai pas connaissance que M. Beyle ait tiré parti de celte situa- 
tion dans quelques-unes de ses scènes de roman dirigées con- 
tre les nobles ou contre ceux qui veulent l'être. 

Quoi qu'il en soit , pendant près de quatre ans , M. Bejle 
s'appela de Beyle; et quand il revint à Grenoble^ il se troQ?a 
ainsi placé entre deux écueils : se résigner à un léger ridicule, 
ou raccourcir son nom consacré par un décret impérial oa 
par un usage équivalent à une prescription. II opta pour la 
première résolution , et qui le blftmera le plus fort aurait 
probablement agi de même à sa place. 

M. Colomb dit qu'à Grenoble , chaque fois qu'une publica- 
tion du sénateur, dûment contre-signée par son adjoint, 
paraissait sur les murs, c'était à qui effacerait le de placé de- 
vant Beyle, soit avec de l'encre, soit au moyen d'un grattoir, 
et que même quelquefois on ajoutait à la main : a Faute d'im- 
pression , 00 plaisanterie fort déplacée dans les graves cir- 
constances oà nous nous trouvons a. 

Je crois qu'il y a là beaucoup d'exagération ; j'ai lu quan- 
tité de ces affiches , et jamais je n'y ai vu une seule des ratu- 
res ni des additions désignées. Comme je l'ai dit , le tout se 
bornait à de simples sourires ou à quelques plaisanteries 



299 

peo mordantes, an nombre desquelles se (ronvailla petite 
afTectation mise par M. Fonrieri notre spirituel préfet, à dire: 
ilf. de Beyk, fils de M. BeyU. 

M. Beyie n*aimail guère Walter Scott : il lui reconnaissait 
le talent de décrire les habits de ses personnages, le paysage 
on ils se trouvent; mais voilà tout, et il ne croyait pas que la 
réputation de cet écrivain pût longtemps se soutenir. 

Soit, M. fieyle devait penser ainsi sur un auteur dont le 
genre était si éloigné du sien : Marivaux faisait peu de cas de 
Molière, et M. Ingres hoche la tète si, devant lui, on vante 
Rubens. 

Mais on a droit de s*étonner un peu de ce qu'ajoute M. Co- 
lomb sur ce point : e Sa prédiction s'est en partie réalisée > et 
avant sa mort Beyle a déjà pu s'apercevoir que ce mérite avait 
perda de son éclat; en un mot, qu'il s'était un peu fané ». 
J'avoue que je n'ai pas su encore m'en apercevoir; les édi- 
tions de Walter Scott traduit en notre langue n'ont pas 
cessé de se multi|riier , de se vendre assez cher ; on le lit avec 
plaisir; on le cite ; il fournit des sujets à la scène dramatique, 
à la peinture , à la gravure, à la musique; nombre de ses per- 
sonnages sont devenus des types originaux et connus de tout 
le monde. Si c'est là ce qu'on appelle un mérite fanéf il faut 
convenir que bien peu d'écrivains et d'ouvrages ont à craindre 
le malheur d'une semblable dégradation. 

Voici un passage de la notice qui , je l'espère , vous plaira 
davantage , Messieurs , sauf les premiers mots; et ici ce n*est 
pas la faute de M. Colomb : e Beyle parlait souvent avec dé- 
dain et dérision de sa ville natale; mais, par une de ces bizar* 
reries qui lui étaient particulières, le besoin de revoir les bel- 
les et gracieuses montagnes du Dauphiné se faisait sentir à lui 
tons les deux on trois ans ; c'était chaque fois l'objet d'une 
courte apparition à Grenoble. Pendant une d'elles, en octobre 
1824, il rôdait autour de l'ancienne propriété de son père à 
Claix ; on vendangeait; il voulait goûter du raisin qu'il avait 
savouré autrefois. Mais grand fut son embarras pour satis- 
faire cet ardent désir, car il fallait avant tout garder le plus 
strict incognito. Bref, après une multitude de petites hésita- 
tions , il acheta quelques grappes de raisin du métayer, assez 
étonné de l'empressement et de la contenance mal assurée 



300 

avec lesquels l'inconDU lui adressait une demande inaccou- 
tomée dans le pays. Beyle me redisait avec un plaisir charmant 
la sensation délicieuse que lui procura ce raisin mangé sur 
les lieux mômes où les plus doux moments de son enfance 
s'étaient écoulés. B 

Voilà un trait, un récit , qui ne dépareraient pas les Con^ 
fessions de Jean-Jacques. Par malheur, il est presque seul de 
son genre dans la notice ; mais encore une fois ce n'est pas la 
faute de M. Colomb. 

Ce biographe nous apprend que M. Beyle était doué d'une 
humeur naturellement gaie , mais que pourtant il étaii sujet d 
des accès de misanthropie concentrée qui portaient son esprit vers 
les idées noires. Même , dans l'année 1828, il songea au sui- 
cide ; car , en parfaite santé et durant moins de quatre mois, 
il écrivit quatre testaments successifs, et, dans l'un d*eax, 
il demandait pardon à M. Colomb de l'embarras qu'il allait lui 
donner , et il le suppliait surtout de n'être pas triste à Tocca- 
sion d'uu éténement inévitable. Par bonheur, la funeste réso- 
lution ne s'accomplit pas , et l'événement fut évité. 

Lors de la révolution de 1830, M. Beyle fit afficher un pe- 
tit placard revêtu de sa signature , avec la qualité d'ancien 
auditeur au conseil d'Etat , et portant en substance que le 
trône devait être offert c à M. le duc d'Orléans, et, après sa 
mort, à son fils atné, si la nation Ten jugeait digne ». 

Ensuite il adressa une lettre à un journal , sur les nouvel- 
les armoiries que devait adtipter la France. Voici cette lettre, 
avec la signature pseudonyme qui la terminait: 

«Paris , le 99 octobre ISSO. 

• MONSIEDU, 

a Des hommes graves cherchent des armes ou plutôt des 
armoiries pour la France. Toutes les bêtes sont prises : l'Es- 
pagne a le lion; l'aigle rappelle des souvenirs dangereux ; le 
ooq de nos basses-cours est bien commun, et ne pourra prêter 
aux métaphores de la diplomatie. A vrai dire ^ il faut qu'une 
telle chose soit antique. Or, comment bâtir une vieille maison? 

a Je propose pour armoiries à la France le chiffre 29. Gela 



301 

esl original , vrai , et la grande journée dn S9 jaillet a déjà 
ce Ternis d'héroïsme anliqae qui repousse la plaisanlerie. 

j> Olagnibr p de Foiron ( Isère ] ». 



H. Bey le a écrit encore : t A Trai dire, je ne sois rien 

moins que sûr d'avoir quelque talent pour me faire lire ; je 
(rouve quelquefois beaucoup de plaisir à écrire : voilà loul. 
S'il y a un autre monde, je ne manquerai pas d'aller voir Mon- 
tesquieu ; s*il me dit: Mon pautre ami, vau$ n'avex pa$ eu et 
talent du tout , j'en serai fâché » mais nullement surpris. Je 
sens cela souvent: quel csil peut se voir soi-même T. • . . 

a Au fond , cher lecteur» je ne sais pas ce que je suis : bon, 
méchant , spirituel , sot. Ce que je sais parfaitement » ce sont 
les choses qui me font peine ou plaisir , que je désire ou que 
je bais 

a La seule chose que je regrette (en mars 1836 ) , c' est le 
séjour de Paris ; mais je serais bientôt las de Paris » comme je 
suis las de ma solitude de Civila-Vecchia a. 

Mais M. Beyle se peint encore avec plus de chaude 

franchise 9 plus d'abandon , dans une lettre écrite à l'un de ses 
amis le 25 février 1836. Qu'on en juge par ces coups d'un pin- 
ceau lâché avec toute sa fougue : « Vous avec cent mille fois 
raison ; je m'étonne encore que l'on ne m'ait pas étranglé ; je 
m'étonne , mais sérieusement» d'avoir un ami qui veuille bien 
me souffrir. Je suis dominé par une furie: quand elle souffle, 
je me précipiterais dans un gouffre avec plaisir , avec délices • 
il faut le dire. Et cependant avant-hier j'ai eu cinquante-trois 
ans et an mois 

« Je le sens vivement ; l'étonnant, c'est qu'on me souffre. 
Quel malheur d'être différent des autres! Ou je suis muet et 
commun , même sans grâce aucune» on je me laisse aller au 
diable qui m'inspire et me porte a. 

Ecoutons M. Colomb parlant de M. Beyle considéré sous 
d'autres points de vue: t Après avoir lancé tant d'épigram- 
mes contre les gens à cordons , lui même reçut la croix de la 
Légion d'honneur en 1835 , pour ses travaux comme homme 
de lettres , et sur la proposition du ministre de l'instruction 
publique. Chacun put croire qu'il avait été servi selon son 



302 

goût; loat le monde se trompait : c'est comme admîDistratear» 
comme consul , que Beyle aurait Toula recevoir cetle distinc- 
tion , et il fut prorondément blessé de ne la devoir qu'an titre 
d'écrivain. Ceci pourra paraître incroyable aux personnes qui 
l'ont entendu si souvent mettre les travaux de l'esprit an-des- 
sus de ceux du bon sens et de la froide raison. • 

Autre passage du biographe: c Beyle songea souvent k se 
marier ; chaque fois qu'il voyait un ménage heureux on aop- 
posé tel , l'idée lui venait de prendre femme. Ces accès , dont 
Ik fréquence diminuait avec la marche des années» duraient 
ordinairement vingt-quatre heures » deux jours an plus. Pen- 
dant ce temps » il interrogeait minutieusement ses amis sor 
tout ce qui pouvait se rapporter aux formalités à remplir, aux 
cérémonies civiles et religieuses, aux cadeaux indispensables, 
aux dépenses qu'entraînait la tenue d'une maison, etc. 
Une fois ses notes réunies, il entrevoyait les impossibilités , 
rentrait dans ses habitudes , et ne pensait plus au mariage 
pendant deux ou trois ans. C'était, on peut le supposer, 
ce qu'il avait de mieux à faire ; car, d'après ce qui t>récède , 
le lecteur a pu s*apercevoir que Beyle ne convenait guère à la 
vie de ménage. » 

Ici , Messieurs , ni vous ni moi nous ne serons tentés de 
contredire M. Colomb, dont je continue de citer quelques frag- 
ments. Cette fois, ils seront davantage pris çà et là dans sa no- 
tice : ff Je vais. • . .essayer de donner une idée de la personne 
de Beyle. On pourra penser que, sous le rapport de l'aspect 
extérieur, elle se rapprochait des frontières du grotesque, si 
même elle ne les franchissait pas quelquefois. 

I» Il était d'une taille moyenne et chargé d'un embonpoint 
qui s'était beaucoup accru avec l'Age ; ses formes athlétiques 
rappelaient un peu celles de l'Hercule Farnèse. Il avait le front 
haut , l'œil vif et perçant , la bouche sardonique, le teint co- 
loré, beaucoup de physionomie, le col court, les épaules 
larges et légèrement arrondies , le ventre développé et proé- 
minent, les jambes courtes, la démarche assnrte. Ce que 
Beyle avait de mieux , c'était la main ; et pour attirer l'atten- 
tion sur elle , il tenait ses ongles démesurément longs. Eo 
1834 , M. Jalley , faisant à Rome la statue de Mirabeau , 
de Beyle la permission de dessiner sa main pour la don- 



303 

ner aa prince des oratears, ce qai le flatta singnlicrement. . • 
» Ayant conservé fort tard la prétention à passer pour 
bomme h bonneai, fortunes , prétention qni » il fant le recon- 
naître, n*éta1t pas dénuée de fondement , Bejle professait nne 
soumission absolue aux lois de la mode. Si différent des au- 
tres en toute cbose, H se rapprochait du vulgaire sur un point: 
la mode. Personne ne suivait plus aveuglément les mille ca- 
prices de cette folle déité parisienne. Il mettait donc à con- 
tribution tontes les ressources de Tart pour corriger ou 
dissimuler les torts de la nature envers lui, comme les traces 
de la marche du temps. Ainsi, à cinquante-neuf ans, Beyle se 
coiffait comme un jeune bomme. Sa télé, faiblement garnie 
de cheveux, au moyen d'un fort toupet d'emprunt, offrait 
Vaspect d*une chevelure à peu prés Irréprochable ; de gros 
favoris, prolongés en un large collier de barbe passant sous 
le menton , encadraient la face. Est-il besoin d'ajouterque les 
cheveux et la barbe étaient soigneusement teints de brun foncé? 
Pois le cigare à la bouche, le chapeau légèrement sur Toreille, 
et la canne à la main, il se mêlait aux beaux du boulevard des 
Italiens. Sa susceptibilité pour tout ce qui composait sa toilette 
était extrême : une observation, quelque légère qu'elle fût, sur 
la coupe d'un habit ou d'un pantalon , pouvait le choquer sé- 
rieusement ; car elle lui apparaissait comme une sorte d'épi- 
gramme à l'adresse de son physique: c'était chez lui une 

fibre délicate» 

» Beyle n'a rendu que peu de services, relativement au 
nombre de ceux qu^il a reçus. Ceci a moins tenu à un mau- 
vais vouloir qu'à une fâcheuse disposition de son esprit, dont 
l'extrême mobilité ne lui permettait pas toujours de suivre ses 
bons penchants. Au moment de faire une démarche utile à un 
ami, si un plaisir s'offrait , il oubliait l'ami et courait au plai- 
sir.... 

• Diaprés quelques passages de ses écrits, on aurait pu le 
supposer méchant, vindicatif; personne au monde ne l'a ja- 
mais été moins que lui : il était incapable de haine. Le plaisir 
de dire un bon mot pouvait l'égarer au point de blesser pro* 
fondement son meilleur ami ; mais il n'y avait là aucune pré- 
méditation , aucune intention mauvaise , c'était tout simple- 
ment l'effet d'un système nerveux très-irritable et d'un sang 



304 

prompt à 8*enflammer. Au rebours 4le beaucoup d'bypocrites 
mécbants , Beyle» qui ne Ta jaoïaîa été qq seul instant de sa 
yie, ne négligeait rien pont s'en donner la réputation.... 

9 Un besoin habituel de plaisirs et de connaissances nou- 
velles Ta mis quelquefois en relation avec des gens d'une mo- 
rale fort relAchée; mais leur fréquentation n'avait janais 
altéré en lui les principes et Vinstinct de Tbonneur le plus 
susceptible. 11 portait, an contraire» une probité et une déli- 
catesse extrêmes dans les affaires d'argent, et dans tout ce qui 
louche aux rapports intimes.. >• a 

Finissons nos citations par celle d'un trait assez original 
dans cette yie qui en offre tant : M. Beyle avait recopié dii- 
sept fois son Hiêtoire de la peintnre en Italie. Or » Messîean , 
veuillez bien considérer que cette histoire se compose de deoi 
tomes in-8«, chacun d'euTiron 300 pages. Dix*sept fois 1 quel 
pensum, surtout pour un homme si hostile envers toule espèce 
de persévérance et d'assiduité I C'est vraiment nn miracle de 
l'amour paternel* 

Me voilà aux bornes de ma tâche, et l'inexplicable caractère 
de feu M. Beyle, grâce à M. Colomb, tous est dévoilé. Per* 
mettez , Messieurs , que j'ajoute an long portrait une assez 
brève réflexion. 

D'après ce portrait, nous voyons trop, et non sans un sen- 
timent pénible , que le héros de la notice , notre compatriote , 
n'a pas mené une vie heureuse, il s'en faut de beaucoop. 
Ainsi un homme tel que lui, plein d'honneur, distingué par 
son esprit, par ses talents, qui a fait le charme des conversa- 
tions dans les sociétés les plus brillantes, a été bien moins 
heureux qu'un bon et simple curé de village, même qu'un 
honnête et pieux instituteur d'école primaire et rurale. A quoi 
l'attribuer ? il faut oser le dire, i la bizarrerie du caractère de 
M. Beyle. Et ce caractère, fruit chez lui de la nature bien plus 
que de l'éducation , n'y avait-il aucun moyen de le dompter, 
au moins de l'assouplir 7 II y en avait un, un seul peut-être, 
c'était le sentiment religieux , et précisément M. Beyle était 
sceptique par système ; il aurait accueilli avec le sourire du 
plus profond dédain quiconque lui eût proposé un pareil re- 
mède. Hélas I lui qui admirait tant Montesquieu, avait oublié, 
iuTolontairement ou non, l'axiome suivant de cet écrivain phi* 



305 

losophe : « La religion chréiteniie, qoinesemMeafoirdN 
qoe la fèliciié de Tanlre Tie » fait encore notre boobeor dans 
€elle-d« • 

M. Faachë-Pranelle continue la communication des 
pièces dn lAure du Roy. Il arrive & des documents 
d^une époque que la raretë des subsistances rendait 
semblable à celle oà nous nous trouvons; et, au 
liea de faciliter la libre circulation des grains , c^était 
par des mesures prohibitives que Ton croyait remé«* 
dier à la disette; mais ce qui pouvait justifier ces me- 
sures, c^est qu^on n^avait pas alors les immenses res- 
sources que le commerce maritime fournit aujourd'hui 
pour remplacer les grains emportés dans les contrées 
où il y a disette, par des grains apportés des contrées 
éloignées oA il y a eu d'abondantes récoltes. 

Le premier de ces documents est Tordonnance sui- 
vante d'Henri III, qui défend , sous certaines peines , 
le transport des grains et légumes hors du royaume. 

Henry par la grftce de Dieu roj de France et de Polougoc; 
à aoz gonaerneurs et nez lieutenants généraulz en noz pro- 
uiaces» admiraolit vis baillifz, sèneschauii» préuost, cappîttai- 
oeset gounernenrs des villes» cités, forteresses» maislres et 
gardes des portes, portz, haures, pontz, péages, jurisdictions et 
détroictz, et à tous noz aultres justiciers et officiers ou leurs 
lieatenanlzetàcbascungd'eulx, en droictsoy et comme à luy 
appartiendra , saint. Noos anons esté adnertysque plusieurs 
personnes, tant marchans <|ne avitres, contre et an préjudice 
des deffences que anons ci^euaat faictes de transporter an- 
cuns Uedz, grains, légumes hors cestuy nostre royaume ne 
délaissant pour ce charger et tirer par chascuug jour hors 
jcelluy qui est cause que la chaireté y est aujourd*huy sy 
grande que s'il ne est par nous promptement pooroen et re- 
meddyè, il est i craindre qu'il n'en adolenne quelque grande 
disette parmi nostre peuple ( eonsidèré masme que Tannée 

T. II. 20 



306 

présente a esté plus tlèrUe el moins abondante qoe nous ne 
pensions, à ceste cause » faisons derechef très-eipresses.in^ 
hibîcions etdeffences à toutes personnes de quelque estât, qua- 
lité et condition qu'ils soyent, de ne transporter hors cesloj 
nostre royaume aucuns grains et légumes , soit en vertu de 
noz permissions , lettres , passeports ou aultres expédilioos 
lesquelles nous auons réuocquésetréuocquonspar ces pré- 
sentes, no volant qu'ils s'en puissent aider en quelque façon que 
ce soit & peine de confiscation desd. grains et marchandises qai 
ponrroient estre auccq et des batteaulx ou vaisseaulx desdans 
lesquels elles se trouueront et de punition corporelle non sea- 
lement do ceulx à qui appartiendront lesd. grains et feront ièrc 
lesd .[transports, mais aussy des maistres desd. batteanU et vais- 
seaulx; sy voulons et vous mandons à chascung sy commcàlojr 
appartiendra, que noz présentes inhibitions et deffences voos 
faictes crier et publiera sonde trompe publicq ez lieux et en* 
droictz de vosd. gouuernementz et jorisdictions accoustumésà 
fére crier et proclamer et joelles entretenez, gardez et obseruei, 
faictes entretenir, garder et obseruer inuioUablement et sans 
cnfraindre; et si aucuns sonltronuez y contrenenir, proceddcz 
et faictes procéder à rencontre d'eulx par les pey nos susd. car 
tel est nostre plaisir; et parce que de sesd. présentes l'on 
pourra auoir affaire en plusieurs et diuers lieux , nous vou- 
lons qoe, au vidimos d'icelles deuement collalionnez , fojy 
soit adjoustée comme au présent original. Donné à Pougoes 
le sixiesme ides septembre, l'an de grâce mil cinq cens quatre 
vingtz quatre et de nostre régne Tonziesme. Signé par le Roy, 
Brulart. 



Il parait que la récolte d^ Tannée suivante fut éfgdt^ 
ment peu abondante, notamment en Dauphiné^ el la 
plus sévère des peines corporelles , la peine de mort 9 
(ut décrétée par le parlement, non-seulement contre 
ceux qui transporteraient, ou, selon Texpression du 
temps, qui iransmarcheraienileB grains hors delà pro- 
vince, mais aussi contre ceux qui achèteraient moyen- 
nant des arriliea , qui enharrermimU les grains ou en 



307 

(eraient des amas au delà de lear provision, contre 
ceux que l^on désigne vulgairement aujourd'hui sous 
le nom d'accapareurs. 

Le parlement et son procureur général n'agirent pas 
cependant d'oflSce, en cette circonstance, comme cela 
avait lieu le plus ordinairement; sa décision fut pro- 
voquée par une requête du procureur des trois Etals 
de la province. 

M. Fauché rappelle, h cette occasion , que le Dau* 
phiné était jadis ce qu'on appelait un pays éTElais , 
c^est-à-dire un pays qui avait des assemblées repré- 
sentatives, composées de représentants des trois ordres 
ou étals de personnes, le clergé, la noblesse elle tiers 
état, assemblées oA l'on délibérait sur tout ce qui était 
relatif aux intérêts généraux de la province ; l'assem- 
blée des étals était une sorte d'assemblée représen- 
laiive provinciale. 

A la différence de nos assemblées représentatives ac- 
tuelles , les anciens Etats du Dauphiné avaient plu- 
sieurs fonctionnaires particuliers , et entre autres un 
procureur que l'on appelait procureur des trois Etats 
ou procureur du pays, parce que les Etats étaient cen- 
sés représenter le pays. Lies fonctions de ce procureur 
n'étaient pas suspendues pendant l'intervalle des ses*- 
sions; c'était alors, au contraire, que ces fonctions de- 
venaient plus apparentes et surtout plus actives, car el- 
les consistaient principalement à requérir ou à pour- 
suivre l'exécution des délibérations, et décisions des 
Etats ; quelquefois même, et sans mandat spécial , ce 
procureur prenait sur lui de requérir l'exécution des 
lois ou oi^onnances, ainsi que de certaines mesures 
qu'il croyait utiles au pays dont il était en quelque 
sorie le seul représentant légal en l'absence des Etats. 



308 

C^est ce qu^il fil en 1 585, à Toccasion de la rareté des 
subsistances; le 30 août, il présenta h la chambre des 
vacations du parlement (car alors les vacances du par- 
lement commençaient avant le premier septembre) une 
requête suflBisamment explicative que voici, ainsi que 
Tarrét qui fut rendu: 

A nosseigneurs de la chambre en temps de vacations. 

Supplie humblement le procureur des trois estaU de ce 
pays, remonstrant que si oneques ez années précédentes la 
nécessité de la saison en faict de grains a commandé depoor- 
suiure que tout trausmarchement d'iceoix fussent prohibés , 
aujourd*huy la petite prinse de ceste année commande d'en 
faire la mesme poursuite, oultre ce que la récolte qu'en a 
esté faicte ne souffirapour L'entreténementdes gens degaem 
que se présentent à estre nourris, estantencores attandnplas 
grand nombre par le moulz des forces que sa majesté doibt 
enuoyer pour réduire toute ceste prooince soobz son obéys- 
sance ; et néanlmoings aduis sont de toutz coustés donnés 
qu'en plusieurs endrMtz de ceste province, mesmes au long 
de la riuiére du Rosne, sont faictz grandz amas de grains poor 
les transmarcher hors jceile josqnes à les venir enarrer ,cn 
sorte qu'on en peult espérer non seulement cherté mais aussi 
nécessité et faulte au grand retardement du seruice du roy et 
ruyne totalle de ce pays ; 

Go considéré, vous plairra, nosseigneurs , ordonner qae 
Inhibitions et deffences très -expresses seront faictes à tontes 
personnes de quelque qualité et condition que soient, de faire 
amas de grains oultre leurs prouisions, icenx retirer , recd- 
tcr ny transmarcher soit par eaux ou par terre hors ceste pro- 
uincc poor quelque occasion que ce soit, moings donner fa- 
neur et ayde sans expresse commission, le tout sur peine de 
la vie, attendu le préjudice que s'en peult ensuiure, dèdarant 
dés à présent les grains, bestes et voitures, chars, charrettes 
et batteaux confisqués, et au surplus commètre le viballj, vi* 
séneschaultz, préuost, juges tant rouiaulz que aultres, lears 
licutenanset chastellains, consulz, gardes des porUe et pas- 
sages et à chascung d'yceulz de faire publier, garder et obser- 



309 

■er de poinci en {Kriaei ce que , par voos nosteif nears ^ 
lera ordoené» el de procéder contre les coolpables par les pey • 
■69 qoe dessus snr peyne d*en respondre à leur propre et priuè 
non; et d'aaltant qu'en plusieurs lieu fauldraenuoyer la pré- 
sente reqnesie avec la pronision que par tous en sera faicle» 
pisirra de mesmes ordonner que au niiimui signé par un des 
frelfiers et secrétaires de céans sera adjousté semblable foy 
qoe à Toriginal auec toute autre pronision conoenable. B. L. 
ChapuiSy procnrenr des Estais. 

Soict monstre au procnrenr général du roy. Faict en la 
chambre des vaccationslexxz«aoustmily cents bnitante cinq. 
Arbalestrier. 

N'empeschons auec le requérant. Faict le six* aoost mil v 
ceniz huilante cinq* F. Boffin adnocat général. 

Lettres aux fins de la reqneste faicte en la cbambre des 
▼sccations» le xix* aonst mil cinq centz huilante cinq, Arba- 
lestrier. 

Françoys de Bourbon, doc de Montpensier, Cbastelleraud , 
St^Fergéol, pair de France , souuerain de Dombes, gouuer- 
nenr et lieutenant-général pour le roy en Daolphiné, au pre- 
mier des bnyssiers de la Gourde parlement ou aergeant rouyal 
dalphinal requis, salut. Suiuant le droict de la cbambre or* 
donnée en temps des vaccations mis au bas de la reqneste à 
elle présentée par le procureur des trois eslalz dud. Daul- 
phiné cy soufas contre scel joinct à la requeste dud* suppliant, 
nous te mandons ei commandons par ces présentes fére inhibi- 
tions et défiances trés-expresses de par le roy , lad. chambre 
et nous, à toutes personnes de quelque qualité on condition 
qu'elles soient, de fére amas de grains ouître leur pronision , 
jcenlx retirer, reoeller ny transmarcber soit par eaux ou par 
terre hors la prouince dud. Daniphinépour quelque occasion 
que ce soit, moings donner ayde et faneur sans expresse co- 
missîon, le tout snr la peine de la vie, et laquelle chambre a 
déclairé comme nous déclarons dés à présent comme pour 
Ihors el an contraire les grains , bestes et ToitnreSf chars , 
charrettes et bateaux des contrenenantz confisqués ; mandons 
en ottltre et par ces présentes commettons les ^ibalib, viséne- 
chaalx, prénost, juges tant rouiaolx que autres et leurs lieu- 
tenans, cbastelains, coosulZi gardes des ports et passages cl le 



310 

chaBcaog de ière publier, garder et ohtemer de poiat em peint 
ce que dessus, et de procéder contre les eoolpiHes par le 
peyne qoe dessus, sur peyœ d'en respondre à leur propre et 
prioé nom; et pour autant que des présentes lois aura nfTaire 
en plusieurs et diuers lieux » nous voulons qne an Tldimus 
d'icelles signé par l'un de noz amez secrétaires du roy et gref- 
fiers en lad. Cour 9 foy y soit adionsiée oomme eesd. présen- 
tes de ce à chascung de vous comme concerne est donaé pou- 
noir, commission et mandement. Donné à Grenoble, chambre 
des vaccations, letraotiesme jour daoust, mil cinq œntz qua- 
tre ?ingtzet cinq, par la chambre. Arbalestrier, Extraie:! à son 
propre original demeurant rière led. sieur procureur des trois 
Estatz, signé Besson. 

L^année suivante, le vibailli de Briançon erat devoir 
imiter le parlement, et, le 21 septembre 1 586, il rendit 
une ordonnance semblable. Enfin, le 30 janvier 1587, 
et à roccasion de quelques ventes de grains faites par 
les habitants de la vallée de Césanne aux protestants 
de Valcluson, il en rendit une seconde portant même 
prohibition. M. Fauché lit à PAcadémie les copies de 
ces ordonnances qui sont d^nsle Liure du roy. 

En 1585 et pendant Fardeur des guerres civiles^ po^ 
litiques et religieuses, Henri III crut amener oo facili- 
ter la soumissioa des protestants , en déclarant, par 
uneordonnancedu 7 juillet qoe les troubles du royaume 
étaient pacifiés. 

A la réception de cette ordonnance, Maugiron, lieu- 
tenant général du gouverneur du Dauphiné, réunit le 
parlement, et, à Texemple du roi, rendit à son tour, 
avec le concours de ce corps judiciaire, une ordonnance 
ou arrêt qui déclara également que les troubles étaient 
apaisés, que ceux qui avaient pris les armes et oc- 
cupaient les places devaient les rendre et licencier 
leurs troupes, sous peine de la vie ; cette ordonnance 



314 

prooTBic eUe-mème la fktnseté da fiiU quVUeânonçâft, 
car, ri les troubles avaient été réellement pacifiés, il 

n^aarait pas été nécessaire d^ordonner cette pacifica- 
tion. 

Quoi qu^il en soil , cette ordonnance ne parait pas 
avoir atteint son but, ai amené la soumission de Les- 
diguières dont la puissance commençait déjè à être 
grande et à devenir de plus en plus forte et redouta^ 
ble. 

Voici cette ordonnance : 

Sur la reqaette verlmUemeat faicle par le procorear géoé*^ 
rai du roy en la chambre do Gonaeilb, vea la déciaralion et or* 
donnance faicte par sa mageslé le sepUesme de ce moys do 
jailhet, signé de Neofuîlle, conlenant que, par la grâce de 
Bien» les troubles de ce royaulme sont pacifGés. 

La Cour, les âeQ!i chambres assemblées où estait le sey- 
gaenr de Maogiroo, lieatenant-géDéral dn roy et les gens des 
comptes, en ensuioant ladicte dèclaralioD» faict îafaibttions et 
deflancesà tontes personnes de quelque estât, qualité ou con* 
dition, nation et de quelque religion qu'îU soyeni, de plua 
faire aulcungz actes d'ostillillé ; enjoinctz à ceuli quy ont levé 
les armes sans ei presse commission dn roy» despnis le moys 
de mars dernier, de ponsér les armes, lissenlier leurs troupes 
etremectre les places occupées soubz Tobéissance de sa ma- 
geslé et dndict seygnenr de Maogiron et Tayre cesser toutes 
Qontrîbutîons et ce à peyne de la vie; a commis les viballîrz , 
▼ieénecbanU et leurs lieutenants, et le chascung d*eulz en 
leur destroict pour jnformer descontreuentions quy se feront 
contre le présent arrest, et fayre leur procès contre ceulx quy 
se treoueront coulpabics le plus déifgeroent que fayre ce 
pourra et d*auertir la Cour de leurs deligences dans quin*- 
saine à peyne de suspension de leurs offices et aultre arbi* 
trayre, et sera le présent arrest publié à son de trompe et cry 
public sejourd*buy par les carreffours deceste ville, et sont èk, 
ces fins commis maistres François Besson et Gabriel Fustier, 
secrétaires et greffiers h ladicte cour et le chascung d'cuUa 



312 

poar 60 r«yre bjre paUicaiioos par lotos les lievx de ee res- 
sort où besoiug sera et en rapporter leurs procès-Yerbaui. 
Fait à Grenoble en parlement le saiziesme joar do mois de 
jailhet mil cinq centz quatre vingtz et cinq. Extrait des regis^ 
très du parlement. Signé, Rossignol. 

Henri III avait encore cra devoir interdite, par Ict* 
Ires patentes da mois d'^octobre 1 585 , le commerce 
par terre et par eau le long du Rhône , ce qui avait 
cause un préjudice considérable à toutes les contrées 
voisines de ce fleuve ; cependant il avait cru fSalre le 
bien et Tavantage du royaume, et il n'avait fait qu^o- 
bëir aux fausses idées d^économie politique de son 
temps ; mais, plus éclairé et mieux renseigné dans la 
suite, il leva cette interdiction et rétablit la liberté du 
commerce par Pordonnance suivante qui intéressait 
une grande partie du Dauphiné, et dont la publication 
etrezéeution furent ordonnées, de Tavis du parlement 
de Grenoble , du procureur général et du procureur 
des trois Etats du pays , par Lavallette qui avait été 
envoyé pour commander Tarmée de cette province. 

Henry par la grâce de Dieu roy de France et de Pollougae* 
dauphin de Viennois, comte de Yallentinois et Dyoys» à tons 
cenlz qui ces présentes verront» salut. Encores que des choses 
que nous debuons le désirer pour le bien de nostre royaume^ 
soit la facillité et entretènemeot de commerce par le moyen du- 
:|uel noz subiectz et cenlx des prooinces noz voysines trafi- 
cans les ungz auec les aultres puissent augmenter leurs fa- 
cultés et nous rapporter des commodités des pays estrangiers 
pour le lustre» ornement et accroissemeot du aostre, ce néaal- 
moingz au moys d'octobre dernier de l'adnis de nostre ooa- 
seilhet sur plusieursconsidérations à ce nousmouuantz, nous 
aurions, par noz lettres patentes qui à cesta fia ont été pu- 
bliées partout au besoing a eslé» interdist et deffaodu à tous 
nous subiectz de commercer et trafScquer» sur la riuiére de 



di3 

Rotae Vf par terre an long A'MBlle , de toiHes sortes de mar-> 
eliandises el avec tootes personnes snr peyne de confiscation 
dead. marchandises et d'amande arbitraire jnâqn*à ce qne par 
nous fensi anltremenl ordonné. Hais ajant despnis considéré 
et recogna le grand préjudice et dommage qne nous et nosd. 
snUects ferions pour reeepnoir de la continnation desd. def- 
fanées, nous aurions commis et ennoyé snr les liens certain 
bon, qualifié et espérimenté personnage» pour s'infformer de 
la eommodicté ou incommodicté que lad. interdiction de com- 
merce le long de la riuiére de Rosne et alhienrs par nostre 
paysdeDanphinéappourterait ènostred. sernîce et au bien 
de noad. snbiectz» de quoy nous ayant faict emple et particn- 
Uère relation à son retour et de ce qu'il en auoit peu juger et 
apprendre, scauoir faisons qu'après auoir meurement desli- 
béré, considéré et ballancé les raisons qui nous ont esté re- 
présentées tant en faueur de la réuoccation desd. deffances 
que de la continuation d'ioelles, ayant aussy mis en considéra- 
tion que la grandeur et richesse de nostre royaume estait non- 
seulement entretenue, mais enoores grandement augmentée 
par le commerce et le traffique qui se faict auec lesd. estran- 
giers> par le moyen duquel nostre royaume se descharge de 
plusieurs sortes de marchandises qui abondent en jcelluy et 
qui pour la trop grande habondance lui seroit comme jnutille et 
d'alhiearseslans bien informez que par toutes les viUesassizes 
le long de lad. riuiére de Rosne, il y a plusieurs milliers 
d'hommes, femmes et enfants qui solloyent gaigner leur vie à 
filler aoy et fére toilles, caneuas, futaynes et aultrcs menues 
mercerieslesquelz n'eslan t pi us employés par les màrchantz tant 
estrangiersque de nostre royaume comme ilz ne seroientcessans 
leur commerce se Irouueroyent en extrême désollation et ré-- 
duictzà mendicité, joinclque nousy auonsune perte et intérest 
notable à cause de la diminution de noz droictz de doane et qu'il 
seroit à craindre qne led. traffic cessant en nostred. royanme 
setraaférant et établist à la longue alhienrs el hors jcelluy au 
dommage et préjudice public de nostre royaume , de Tadnis de 
nostre conseilhetde nostre certaine science, grâce spécialle 
et plaine puissance et auctorité royalle , et pour choisir de 
deux iDOonuénlentz le moingz dommageable, nous auons, pour 
l'aduanlage de nostred. seruice, pourla grandeur et richesse 



3«A 

de noslre royaomevei poor le bien et reppos denoed. roUceix, 
leaé f OBlé et rëaoqué, leooiis» oalans el rèaoqiioiis per c(« 
présentes signées de nostre main lesd. deffanees cy devant par 
nous faicles à tons nosd. snbiecU de eommercer et traffiquer 
sur lad. riuiére de Rosne, ni par terre le long d'ioelle» de ton* 
tes sortes de marchandises» et leur auons de nos grAoe, puis- 
sance et aulhorité que dessus permis et permèCons d'eiercer à 
Taduenir led. commerce par eau et par terre le long de la ri- 
uiére de Rosoe en toute liberté et auec telles personnes que bon 
leur semblera, tout ainsy qu'ils faisoyent ou pounoyeot fère 
auparauant nosd. deffcnces, sans que enlenrd. trafficon oom- 
roeroe jl leur soyt , à occasion d*jcelles, faict ou donné ancong 
trouble, destoorbier ou empêchement en payant nous droits 
ainsy quil est accoustumé. Si donnons en mandement à Ions 
nos lienlenantz-générauU gouuerneurs de noz prouinceSp baN 
lifz^sénéchauU, préuosts, juges ou leurs lieutenanU, et à tons 
autres justiciers et officiers, et a chacun d'eu si comme à loy 
appartiendra que cesd. présentes ilz faceni lire <*t publier à 
son détrompe et cry public par tous les lieux et cndroidz de 
leurs ressorts et jurisdictions aocoustumés à ce fère, à ce qne 
aucun n'en préthende cause d'ignorance, ainsi que tous nosd^ 
subiectz soient aduertis de noz Tollonté et intention en cesl 
endroict ; et parce que de cesd* présentes Ton pourra auoir 
afTaire en plosiears et dioers lieux, nous voilons que, an vi- 
dimns d'jcelles faict soubz le seel royal ou deuemcnt colla* 
tionné par ung de noz amez et féaux notaires et secrétaires • 
foy y soyt adjoustée comme au présent original * car tel est 
nostre plaisir > en tesmoing de quoy nous auons faict mettre 
nostre scel à ces présentes. Donné à Sainct Maor des foaaez, 
le dernier jour de juing, l'an de grâce 1686 et de nostre régne 
le trantiesme. Signé Henry; et sur le reply, par leroy dauphin 
estant en son conseil, de Ncnfuille; et scellés de notre grand 
scel soubz double queue en cire ronge, et à cousté sur ledit re* 
ply est escript : 

Le sieur de la Vallette, cheuallier des ordres do roy» con- 
seillier en son conseil d'Estat et affaires, cappitalne de cent boas- 
mes d'armes de ses ordonnances, gouuerneur et lieutenants- 
général pour sa magesté de là les monts et de l'armée du Dan- 
phiné, après auoir conféré du contenu en ces présentes» aueo 



315 

meMieiin de la cour de pariement» les deox chambres astcm* 
Uèet» el oal sar ce le procarear général do roy en jcelle et le 
proeoreor des trois Estats de eo pays, a ordonné qu'elles 
seront leaes et publiées à son de trompe et cry public psr tous 
les sièges de bailhlagey sénéchaussée, jarisdictionsde ced. psys 
où l'on a accoustumé fère cry et publication de semblable 
chose, et que, aces fins, Tldimus deoement ooUationnés eo 
seront enuoyés partout où besoing sera. Faict A Grenoble le 
xrit* jour de juillet 16M, signé Lanallette. 

Cette ordonnance constate sartout un fiiit relatif 
à Iliiatoire de Tinduatrie aëridcole ; c^eat que, déjh 
ayant 1586, on filait la soie sur lea borda du Rhône, 
ce qui indique qu'on devait y cnltiver le dftùrier , y 
élever des vers à aoie, et probablement y fabriquer des 
étoffes ou tisans de soie (1 ). 



fi)Pendant Tinipression dece bolletin, le Moniteor du 17 décembre 
iSi7 a publié un Aperçu kMoriquê de Vinduiîrie de la eaie. 

cDans rinterralle dn IS« an 19* siècle (dit M. de Leneisa, antetir de 
cet aperça), le mûrier s'était introduit dans la partie méridionale de 
la France et y aYait prospéré ; Tédacation des Ters i soie y avait Tait 
des progrès, et déjà, au commenceinent da 17* siècle , les tissus de 
saie étaient eonplés parmi les manufiictares les pins avantageuses 
aopays. C'est ce qui résulte d'un passage qui n*a peut-être pas été 
asseï remarqué dans VJbrigi chronologique de VMtMre de France, 
reiativeroent à l'état des manufactures sous Henri lY. Ce prince avait 
principalement en vue le commerce comme étant un des plus iprands 
moyens de prospérité pour la France. lUaii, ajoute deMéicray, parre 
fu'il n'était pae aeset puissant en mer, et que par cette tfoie, la dépense 
in était grande H te profit long à venir et incertain , il crut y réus- 
sir mieux et plus promptement par les manufactures» Mnsi il en éia* 
blit de plusieurs sortes (suit rénumération de plusieurs espèces de 
manufactures)... d«télo/ir««d#ao<tf fn divers endroits du rogaume. La 
manufacture de la soie était celle qui donnait davantage dans ks 
yeux et qui prowuttait le plus de profit. 

M. de Lencisa, se fondant sur ce passage de Méseray. croit devoir 
attribuer à Henry lY, ou plu(6t à Sully son ministre, l'introduction et 
la création des manufactures des étofTes de soie en France. 

L'ordonnance du 30 juin 15SS , constatant que déjà i cette époque 
des milliers de personnes des villes assises le long dn Kbéne» g«« 



316 
Séance du 4 Juin 1949. 

Ouvrages reças : ^ 

V Bulletin des frmaux de la société académique 
agricole , industrielle et d'instruction de rdrrondi^se- 
ment de Falaise , 5 brochures in-S"*. 

2"* Mémoires de t Académie de Rheims , vol. 3 et A. 

M. Genevey fait un rapport sur quelques manuscrits 
adresses à TAcadëmie par M. TabbéTruSet, professeur 
de réihorique au petit séminaire du Pont-de-Beauvoi- 
sin; la p]|im^art de ces cahiers, qu'il ne destinait pasii la 
publicité, n^ontété faits que pour l^enseignement et les 
leçons qu'il donnait à ses élèves. Ainsi on y trouve 
un petit traité de logique; des analyses grammaticales 
du plaidoyer de Gicéron pour Milon, de la tragédie 
d^Athalie, de ITnéïde, et de quelques oraisons funè- 
bres de Bossuet ; un petit traité latin sur la réthori- 
que ; quelques nouvelles, un voyage en Italie , un 
roman religieux, des études religieuses, et quelques 
observations sur les littératures classique et romanti- 
que. 

L^abbé Truffet , dit le rapporteur, se déclare parti- 
san de la littérature classique ; cependant il ne vent 
pas que Tadmiration pour les auteurs des beaui; siè- 
cles de Périclès , d^Auguste et de Louis XIV dégénère en 
servilité ; il reconnaît qu^il y a quelque chose de bon 
chez les romantiques, parce que , dans tout système « 
il y a un fond de vérité; mais, dit-il, les romantiques 

gnaieot leor tie 4 filer la foie et à faire des toiles, caneTas, ftatai- 
nés.., De deTrait-elle pas foire croire que c'est sous Henri III et même 
STant lase que Ton a dû commencer à tisser la sole snr les bords du 
M6ne où tant de persoones étaient oeeapées i la filer ? 



317 

ont toat g&të par leur exagération et en ne voulant re- 
connaître aucune règle. 

Après avoir ainsi fait connaître les opinions litté- 
raires de Tabbé Truffet, M. le rapporteur citei quelques 
phrases de Tauteur qui paraissent cependant quelque 
peu romantiques, telles que les suivantes : 

f Les romaotiques ont précipité lenr char poétique par 
monts et parTaui» loin des routes coooues» et Ils n'ont réussi 
qu'à égayer le public témoin des mésaventures des cochers, 
car leur char a brisé son essieu et dispersé ses roues derrière 
on coursier atteint de mors aux dents.... m 

c Que le christianisme vienne diriger toutes les plumes , 
fiiire vibrer tontes les lyres» et faire de la poésie un chant porté 
jusqu'au cîeU sur les ailes delà foi, par les élans de l'amourla 



Après quelques observations judicieuses et critiques 
sur les divers ouvrages de Pabbë Tmffet, danslesquels 
celui-ci a fait preuve dMnstruction et de sentiments 
religieux; après avoir fait remarquer que les voyages 
en Italie sont extrêmement nombreux et formeraient 
seuls une nombreuse bibliothèque , ce qui rend tout 
travail nouveau de ce genre peu intéressant s^l ne 
contient quelque chose de neuf et d^original , M. le 
rapporteur cite un passage peut-être un peu trop em- 
phatique, par lequel Pauteur prélude à son récit , et 
quelques réflexions sur les ruines de Pompéia. Voici 
ces deux citations, qui peuvent faire connaître le style 
et le genre de Tauteur : 

« Aimable et malheureuse Italie, si tu connaissais le secret 
de ta force, si, réunissant tous tes enfants en un faisceau de 
guerriers citoyens et de citoyens guerriers, tu en mettais seu- 
lement quelques milliers en sentinelle sor les monts qui t'en- 
vironnent et sur les bords qui te protègent, quel téméraire 
oserait venir t'attaquer ? Mais tu as insulté toutes les nations 



318 

avec la pointe de l'épèe romaiiie, et maiotenanC tootes les na- 
tions Tiennent te rendre tes insultes ; elles choisissent loars 
champs de bataille sur ton sein qu'elles profanent eldéchireot, 
et tu deviens toujours l'esclave et la prise du vainqueur ; tu 
as franchi tes monts et tes mers pour dompter les peuples, 
et les peuples les franchissent à leur tour pour t*asservir. La 
providence est juste en te laissant victime de la loi que ta as 
proclamée au\ jours de tes triomphes: malheur aux iMititciia! 
Mais en t'enlevant ta liberté « ils ne t'ont pas enlevé tous tes 
charmes : etqui pourrait te les enlever si ce n'est celui qui les 
a prodigués sur tes immenses plaines et tes riants coteaux ? 
Toujours tu seras la terre natale des beaux-arts, l'école des 
poètes et des artistes, et si tu n'as plus le pouvoir de comman- 
der au monde, il te reste celui do l'enchanter ; c'est toi que 
quatre obscurs pèlerins recherchent, c'est ta renommée qui 
les attire, ce sont tes beautés qui vont les ravir.... a 

« Ce lieu (les ruines de Pompéia) u'a rien en Europe qui 
lui ressemble ; qui ne comprendrait l'éloquence de ces dé- 
combres muets ? Vous parcourez les asiles du commerce et 
des arts ; vous en rapportez souvent de la dissipation , même 
du dégoût ; ces flois de paroles mettent le vide dans l'âme, le 
silence va le remplir de hautes idées ; elle n'a pas besoin 
d'efforts pour se recueillir dans le sanctuaire de rhtstosrc et 
de la philosophie. Jamais de si grands souvenirs ne se sont 
pressa dans mon esprit ; jamais mon pied respectueux ne 
foula une si noble poussière II.. . a 

M. Fauché-Prunelle communique à rAcadëmie les 
derniers documents qu^il a extraits du Liure du roy^ les 
autres ne lui ayant pas paru présenter un intérêt his- 
torique. 

Ces derniers documents comprennent cinq lettres , 
dont trois du roi Henri III et le traité de capitulation 
imposé aux princes allemands après leur défaite i 
Anneau. 

Ces lettres sont de Tannée 1587, époque où la guerre 
religieuse , civile et étrangère désolait la France et stt^ 
tout la province de Dauphiné. 



349 

La puissance de Lesdigaières, déjà formidable dans 
cette province, et les saccès quli y avait obtenus fai- 
saient désirer one suspension d^hostilitës ponr laquelle 
on négociait une trêve avec lui , n^ociation qui ne 
plaisait pas au parti de la ligue. 

D^on autre côté, les princes protestants d^ Allemagne 
levaient et oi^nisaient une armée pour pénétrer en 
France et venir en aide aux prolestants Français. 

Dans ces conjonctures* la cour décide que les hosti- 
lités doivent être continuées ou reprises avec vigueur ; 
le roi Henri III doit marcher en personne avec son ar- 
mée pour repousser Tarmée allemande et s^opposer à 
la jonction de oelle*-ci avec celle du roi de Navarre. 
Voici la lettre qu^Henri III écrit en cette circonstance 
le 21 juin 1587, à Lavallette, commandant des trou- 
pes catholiques en Dauphiné, lettre qui, en Tabsence 
de Lavallette, doit être ouverte par le iieutenant-f;éné- 
rd de là province ; la suscription est conçue en ces 
termes : 

A Monsieur de la Vallette, cheoallicrde mes ordres , cap« 
pilaloe de cioqaanle hooimes d'harmes de mes ordonnances , 
gOQoemeur et mon lieutenaot*général dellà les monlz et au 
Somernement de Pronence, et» ep non absccnce, an sieur de 
Maugiroo, mon lientenant-gènéral an gonnernement du Danl- 
phtoé. 

Monsieur de la ^Vallette» ce serait bien le pins grand déser- 
aioe qui me ponrroit fère mes sobiectt de Dauphioè que d'ac- 
corder roainctenant une trieue anccqno les Hognenotz volant 
qo'Hz sont apprèsà faire entrer en mon royaume ung très- 
grand nombre d'estrangiers, car ce serott lenr courir le che- 
min et facilliter l'entrée d*icelloy an détriment du public et 
i la ruyne totalle de mes snbiectz, an moyen de quoy je vons 
prie ne permettre qoe la dicte tresoe ce fasse, ny mesmes 
qa*e1le soit ponrsolnie plus anant, car le seul traict d'ycelle 
défavorise grandeasent mes affoires et aduantaige celles do 



320 

mes adaersaire»; j'adniserey à les secoarireiaaaiater le mieulx 
qu'il me sera possible, affin qa*ilz puissent faire la récolle , 
qu'est ce à qnoy il fault taodre et travailher, tous priant de 
me faire scauoyr au plustost ce qu'ilz ont faict et arresté en 
l'assemblée des estatz, afin que je me résolue de ce que j'aaoys 
affaire pour euU» et n'est besoingqu'ilz desputent ou eanoyent 
par dés çà de gens exprès en grand nombre comme îizont faict 
quelquefois pour me faire leurs remonstrances» d'aaltant que 
ce seroit aultant de frais pour le pays dont jà n'ha besoing » 
et que je ne laisserey d'aussi bien recepuoyr leurs rennons- 
trances et y prouuoir sur ce que vous eteulx m'escriprés que 
sy elles estiont mieulx acompaignées, et d'aultant que je désire 
qoe l'armée que j'ay treuué bon estre employée en Vivarés 
soit mise sus, tant pour resprandre les places dnd. pays, que 
pour empescher le passage et acheminement desd, farces des 
Huguenots que debuoyent aller au devant de lenrsd. estran- 
giers, je vous prie leur fére bàilber les deux canons don je 
vous ay sydeuant escript, et auoyr bonnes quorespondanoes 
auecque les chefe de lad. court pour favoriser Texéquution 
des deux faiclz susd., car j'espère, moyennant que celle faict, 
d'en recepuoir ung très-grand et signalé sernice. Je aoys ad- 
verti que lesd. estrangiers doibuent estre à la frontière de mon 
royaulme dedans le commencement d'aust , et j'ay deslibéré 
d'aller en personne au deuant d'eulx le plus aduant que je 
pourrey» ne voilant rien espargner pour les repoolcer et les 
garder d'exéquter en mon dict royaulme leurs deslibératioDS 
et déceings, en quoy je me promets d'estre assisté et seconde 
par tous mes bons subiectz, espérant , sy Dieu nous faict la 
grâce de les vaincre ou contraindre de les retourner, que 
nous aurons bon compte apprès cenlxqui troublent mond. ro- 
yaume et par ticulièremen t mes provinces d n Oaalpbiné, comme 
je vous prie fère entendre aux babitaniz d'ycelle affin de lear 
donner courage de sonbztenir encores ce dernier effort saos 
ce séparer du corps général de mond* royaulme, de mes vo- 
lontés apprès auoyr tant paty et sy bien servi qu'ils ont faiet , 
vous leur ferés voyr la présente...» si vous estes encore an 
pays, sinon j'enlendx qu'elle soit receu et ouverte par le sieur 
de Maugiron pour satisfaire au contenu d'ycelle. Ceai ponr 
responoe à la vostre du nenfuiesme de ce moys, priant Dieu t 



321 

d« la VallcUe, vous aooyr en sa saincle garde, fis» 
criple à Amyavlx le xxj* juing 1587. 

Henry. DeNeuruille. 

Gonformëment à ce qae la coor avait résolu , une 
armée oombrenae fut bientôt réunie et s^avança con- 
tre celle des princes allemands qu^elle défit complet 
tement à Auneau, petite ville frontière de la Beauce. 

On trouve d^abord quelques détails sur cette ba* 
taille dans la lettre suivante, écrite de Moulins le 1 2 dé- 
cembre 1587 par M. de Monestier à Tarchevéque 
d^Embrun son frère : 

A Moosieory Monsieur l'archevesque d'Ambrnn» oonseilher 
da roy en son prîaé censeilh. 

Monsleor» je vonsay mandé jl y a longtemps les lettres que 
j'ay heo du seigneur que nous demandiés, estimant que mon- 
sieur do Moutct TOUS aura faict tenir celles desquelles jlc*es- 
toit chargé. Je suis inGaiment joyeui de la prinse de Tourbes 
qairemnoit beaucoup de mesnages; je m'asseure qu*il dira 
layérité et penltestre parlera de tel qui sera bien estonné* 
Monsieur de Lion a couru mesme fortune que nous ; jl sçauoit 
beaucoup d'entrcprinses qu'on faisoit sur Exilhes ; Dieu soit 
loué de sa prinse. Je ne vous diray aulcunes particularités de 
ce que ce Taict jcy ; mais Basset en est assez instruict, mesmes 
dasuccèzde Tentreprinse que nous failhismes à Oneau que le 
lendemain nous retournasmes à Sardes auec telle fortune que 
nous ne perdismes que deux morts et quatre blessez. Le fruict 
deoeste roule est tel que les ennemis se résoulurent le lende-* 
main de s*en retourner auec la route que vous aurez entendu 
qai a esté telle qu'on les a suiuis cinquante lieux tuant tou- 
sioars de leurs gens jusques qu'il a pieu au roy les prendre à 
miséricorde, et faultque Ton die que les paiisantz en ont beau- 
coup tué tant le long des chemins qu'Hz n*ont plus de gens de 
pied et jusques à leur coupperla gorge avec leurs couteaux. Il 
feust prins à Oneau bien quatre centz bons prisonniers et deux 
mille tués, deux mil cinq centz cheuaulx pnns auec tous leurs 

TOM. II. 21 



322 

bagages et aasBi (rois oa quatre ceniz eheaaiilx toéaptr les 
rues parce qu*ilz montarent ft cheyal et Yoolareut comiMittre , 
et à la vérité sans leurs chariotz, on auroit heu beancop d'ar- 
faires à les avoir comme Ton feist. Le roj s'en reviendra au- 
iourd'buy àNeuers atandre monsieur d*£spernon. Il me dict 
hier au soir qu*ilvouloit que je allasse anec monsieur le ma- 
reschal d*Almont qui va en Berry treuner quelques-uns qui 
se sont eslevez en ses cartiers soubs la faveur de teste armée 
et ont saisi Le Blanc en Berry qui ne vauU rien auec cinq ou 
six chasleauz ; il me dici qu'il ne cuydoit pas que cella peult 
durer quinze jours. Je vous baise les mains trés^humblement 
comme ccUoy qui à jamais demeurera votre trés-humble 
ettrés-obéissant frère. Monestier. 

L'on est fort esbay jcy comme ceulz de nostre palis me de- 
mandent des moiens et non la tresue pour se séparer des pro- 
vinces que à la paii Ton y aura pas esgard que l'oo eusse beu 
pour aduantager les Huguenots ; dos principaulz du oonseilb 
le m'oo dict, bien que je leur aye opposé leur impossibilité. A 
Moulins le xij* décembre 1587. 

Voici nmaintenant deux lettres da roi à Maugiron ^ 
lieutenant-général da gouverneur do Daopfainé, écri- 
tes le même jour 1 5 décembre 1 587 , Tune du camp 
de Nevers et Pautre de Cosne. Dans la première, le roi 
annonce la défaite de Tarmée étrangère » envoie une 
copie du traité de capitulation » et ordonne que Dieu 
soit loué et remercié dans toutes les priocipales ^li- 
ses ; dans la seconde, il défend de traiter avec Lesdi- 
guières, et annonce quMl va à Paris pour résoudre ce 
qu^il a à faire avec la reine sa mère et son conseil ; 
cette dernière circonstance confirme Tobservation déjà 
précédemment faite (1) que le conseil du roi, an lieu 
de suivre ce monarque selon Fusage de ce temps^là , 
suiyait Catherine de Médicis, reine-mère, qui régnait et 
gouvernait plutôt que son fils. 



(1) Voy. ci-devant, pages «as et iiO. 



323 

llootiear de IbQgtron, Diea m'aUnt fait grâoe de dicipcr 
cesie grande armée estrangière qa'esloit entré en mon 
royaaline contre ma Tolonté, et gecté hors d'ioelay ce qne es« 
toit resté et demeuré ensemble ainsi qae toqs Yoiez par le 
double des artichea accordés avec les chefs d'icelle par mon 
oomandensent» comme je ay très*grand occasion d'en loner et 
remercier sa diuine maiesté de laquelle je reconnois princi** 
palemeol anoir recen ceste singulière grâce ec faveur, je vous 
prie aussi donner ordre jncontinent la présente receue« qu'il 
en soit looé et remercié par toutes les principalles églises de 
TQsIre f oovemement et adnertir les archeuesques el éoesques 
quj sont en Testendiie d'icelny et auUres que bcsoing sera, de 
ce fère le plus soliemncllcment qn*iU pourront» spéraqt que 
cest heureux commencement sera suyuj de tous bons et favo- 
rables progrès à Taugmentation de la gloire de Dieu et pro* 
pagation de la religion catholique» appostolique, romaine» en 
quoy je suis résolu de n'espargner anlcune cboze de ce qu'il 
m'a donné des moiens, car je n'ay rien en plus grande ro» 
commandation que de voir son sainct nom honoré et remercié 
en monroyaulme» comme jl appartient ainsi que les effclz 
le feront toujours paroistre, priant Dieu» monsieur de Mau-» 
giron» qu'il vous ait en sa saincte et dingoe garde. Escriple 
au camp de Nevers le xv* jour de décembre 1587. Henry. 
De Neufuille. 

HonsieardeHaugiron» je ne veuli en sorte quelconque que 
l'on preste l'oreilhean traité que recherche Lesdiguièrcs arti- 
fidensement. Je ay moien encore de protéger et défendre mes 
subgetz d'injure sans loy et ses jnuentions. Je n'y vcuU rien 
cspargner et veulx mesmesauoirsoein plus que jamais démon 
pays du Daulphiné par ce que c'est la partie du corps de mon 
royaulme quj est plus malladde, et quj a par ceste occaiion 
plus grand bcsoiog de secours. Ne souffres donques que 
l'onen passe plusauant mais tenés pour ennemis et faictespro- 
cedder rigoureusement contre ceulx quj prennent des sanlue- 
gardes des ennemis et composent auec eulXt Donnes ordre 
aossi que les gens de guerre quj sont dedans le pays pour mon 
temice s'en acquittent comme il doibuent, et quMIz aient aul- 
t^Qlde soein de leur deuoir et de bien traiter le ponre peuple 
qo'ilz ont do leur solde et paiement»car j'entendz que les abus 



324 

qtij se conelteni en ces deax poingtx ool mis le people en 
désespoir et les affaires de mes ennemis en crédit et répnta* 
tion. Quand je anray rézolu anec la royne ma damme et mère 
et cealx de mon conseilh que je ay laissez à Paris, on je m*a- 
cheminne présentement » ce que je auray à fère» tant ponr se-- 
courir led. pays que ponr le bien général de mon royanlme, 
je Yoos en aduertiray. Je prie à Dieu, monsieur de Mangiron 
qu'il TOUS aye en sa saincte garde. Escripte à Gosne le x^* 
jour de décembre 1587. Benry. De Neufuillc. 

Ces lettres sont acoompagoées de la lettre suivante 
de Villeroy ii Maogiron , pour détourner celui-ci de 
tout traité avec Lesdiguières. 

Monsieur, lesaffairesdn royne sont, Dieumercy»rèduitzen 
tel estât que ses subgets doibuent désespérer de sonadciatance 
et pour prester Taureilhe aux artifices de Lesdiguières» car sa 
magesté ne peult trenver bon que l'on en aye Tséen Daulphiné 
de la façon que Ton nous mande par les dernières despesches 
que l'on est en termes de fère. Vous y pooruoirés, s'il tous 
plaist 9 selon l'expecution de sa magesté et la confiance qn*el)e 
ha en tous. Hais souTenés-vous que c*est le plus grand tort 
que le pais se pourrait (ère à soy mesmes. Vous verres par la 
lettre cy enclose comme jl a pieu k Dieu fère prospérer les af- 
faires de sad. magesté, je spèrequeoe bon commencement serft 
snyny d'un plus heureux succès dont je prie Dieu luy fère la 
grâce, et qu'il TOUS donne, monsieur, en santé bonne et lon- 
gue vie. De Gosne, le xvj* décembre 1587. Votre humble ser- 
niteur. De Neufuille. 

Enfin, ces lettres sont suivies du traité de capi- 
tulation de Tarmée allemande, traité dont la teneur 
textuelle va terminer la communication des doeo- 
ments du Liure du ny. 

Articles et capitulations faictes , conclues et arrestés par 
Mons' le duc d*Bspernon pair et colonel de France avec M. le 
prinœ de Gonty, chefs et conducteur de rarmée esirangère» 



325 

les docs de Boolhon , baroD dboone, coloDelz , cappitaioes 
et reistres» maistres, segoeors, cheaaiters et gentilshommes 
et aohres de lad, armée, ainsi qae s'en soit : 

Premièrement que les François quj sont en lad. armée, ren- 
dront leurs cornettes et enseignes and. sieur dpc d*£spernon 
poar estre par Iny enuoiez à sad. magesté. 

Anxd. François qui sont en lad. armée, sad. magesté lenr 
donne main-levée de leurs biens et seurté en leurs maisons, 
pourueu qo'ili obéissent à Teedit de sa magesté, lesquels fe- 
ront promesse à sad. magesté, signée de leurs mains, de no 
prendre nj pourter jamais les armes que pour son seruice et 
par son exprès comandement, si ce n*est hors sond. royaulme. 

GeuU quj se vouldront retirer hors du royaulme de scsd. 
subgets , sans voloir obéir à son eedft faisant une mesmo 
promesse à celle que dessus, sad. magesté leur accorde main* 
levée de leurs biens et seurléd'euU retorner auec lesestran- 
giers hors son royaulme, et ceulx quj ne vouldront rien pro* 
nieitre auront seurté de s*en retourner auec les estrangiers , 
sans auoir main-levée de leurs biens. 

Etd'aultant quelesd. cappitaines pourroient fère quelque 
cooiuance è la redition des cornettes etdrappeaulx, sad. ma- 
gesté veult et entend que ceuU dessusd. cappitaines quj ne 
balheront leurs cornettes et drapeaulx ne jouiront aulcune- 
meot du bénéfice contenu es arficles que dessus. 

Quant aux eslrangiers, sad. magesté lenr accorde passe- 
port et seurté pour leur en retourner jusques sur la frontière 
de son estât où ilz sont mainctenant le plus près, à la charge 
qne les collonelz, cappitaines et reistres maîtres feront pro- 
messe à sad. magesté signée de leurs mains de ne pourter ja- 
mais les armes en France contré le roy et sesd. subgets sans 
k commandement exprès de sad. magesté et seront tenus de 
plier leurs cornettes et s*cn retourner en leur pays. 

Ne pourront prendire ne menner anlcuns prisonniers des 
sabiectz de sad. magesté et ne fère aulcnn acted'hostillilé en 
ion royaulme, quoy faisant, le roy leur enuoyera ce que leur 
^ nécessaire pour l'entretenement de ce que dessus. Faîct le 
^llj* jour de décembre 1587. Signez, François de Bourbon , 
Robert de la Marche, Cleruaut , Guitry» Jehan Delafnz , de 
^liioe, Dangouuert, de Bolilhler, de Cossay, Decouuzeleau , 



326 

Baron d'Honne, Fronter» Zom, Dannartin , Yrgair, Borz. Y. 
Vilfz, AmaboD, H. Voir» AaleDboorg, TeboDp 



Ouvrages reças : 

1 * Compte rendu de la séance publiqne , da 1 3 mai 
1847, de la société archëologique de Béziers, brochure 
in-8". 

V Bulletin de la société d^agriculture et des arts de 
rarrondissement de Dâle (7* anoée, numéro 2), bro- 
chure in-8^. 

3"* Etudes sur Pascal^ par M. l'abbé Flottes, vicaire 
général de Montpellier et professeur à la faculté des 
lettres de cette TÛle, in-8''- 

M. Leroy fait le rapport suivant sur les ouvrages de 
M. Achille Comte : 

Les écrits sur rhistoire oatorelle sont de divers genres : 
Les uDSy compactes» foluaûDeuxiéteDdas, se proposent de ptr^ 
courir l'ensemble des êtres en les étudiant dans tontes leurs 
particularités, dans leur plus mince détail ; d'autres > au con- 
traire, loin d'étendre ainsi la science, la resserrent et la ré- 
sument en n'en prenant que ses points importants, ses objets 
principaux, on ses données les pins générales. C'est parmi ces 
derniers que se classent surtout les ouvrages de M. Achille 
Comte, et en les publiant on reconnaît qu'une pensée spéciale 
l'a dominé, celle de chercher à répandre dans le monde l'é* 
iode de l'histoire naturelle qu'il regarde comme une des pins 
attachantes et des plus salutaires, celle de chercher à la vulga- 
riser en quelque sorte, en appelant toutes les classes de la so- 
ciété à son examen et, conformément à cette idée , en en ré* 
pandant les notions sous les formes les plus simples,, sous eel-* 



327 

les de petits traités oa de tableam méthodiques d&ns lesquels 
se trooveot exposés les prindpsux éléments de la zoologie 
ocMBme de la physiologie » de l'anatomieet de la physiologie 
coiDIiarée comme de Fanatomie et de la physiologie humaine. 

Poorrénssirdans de pareils écrits de manière à atteindre 
le bot proposé» il faut joindre à la précisioii des descriptions 
le mérite plus difficile qu'on ne le eroil des ouTrages élémcn* 
leires, c'est-à-dire U clarté» la simplicité» la méthode. Or, c*est 
ce qui distingue éminemment les ouvrages de M. Achille 
Comte. U serait difficile de procéder avec plus d'ordre et de 
logique » d'exposer avec plus de netteté » sans cependant que 
le Cottd soit sacrifié à la forme. On pouvait croire en effel, que 
dans ces œuvres adressés aux gens du monde, aux femmes et 
à la jeunesse» la science y fût vague ou superficielle, traitée 
saM la sévérité qui lui appartient ; mais il n'en est rien , et 
l'exposition des faits y est aussi exacte et rigoureuse, quoique 
resireintet que Tordre en est clair et parfait. 

Tels sont, Messieurs, le caractère et l'esprit des divers ou-> 
vrages de M. Achille Comte. J'ai dû en parler d'abordi pour 
vous pernnettre d'apprécier le genre de celui dont il a hien 
voulu vous faire hommage. C'est un Atlas méthodique des ca-^ 
hiers q4i'il a publiés sur l'histoire naturelle , atlas qui dans sa 
petiteétendue les résume en présentant l'ensemble de la clas- 
sification coologique. Deux parties le composent: l'une, sous 
le titre lié Comiiérationê généraUê, expose le but de l'histoire 
naturelle, donne une idée sommaire de la vie et des fonctions, 
entre dans les détails de l'organisation comparée des animaux, 
après quoi vient la classification de ces derniers. C'est un 
exposé rapide de l'échelle animale , k partir des espèces les 
plus supérieures, de l'homme d'abord, par conséquent , jus- 
qu'aux plus ioCërieures. L'autre partie, qui n'est , en quelque 
sorte» que lecorollaire ou le développement de la première , 
comprend la distribution du règne animal en quatre embran- 
ebeaienta ou types généraux, elle tout exposé par tableaux» 
dans lesquels on trouve les subdivisions de chacun de ces 
types ou embranchements en classes, ordres » genres et fa** 
milles. L'exécution de ce travail est simple, sa marche ra- 
pide, et» ce qui le rend d'un usage commode, c'est qu'à côté 
du texte se trouvent, très-bien dessinées» de nombreuses figu- 



328 

res retraçant les caractères de chaque genre. Le nom d*«llas 
donné à co cahier est donc justifié. C'est un tableau géDèral 
de Torganisation et de la vie du règne animal considéré dans 
toutes ses principales divisions. 

Quant au style, il est approprié au sujet, c'est-à-dîre simple 
clair, précis, rapide. Ne croyez point pour cela qu'il soit sec 
et aride ; on pourrait le penser dès qu'il s*agit d'atlas et de 
tableaui. Eh bien, loin de là, l'eipression est nette » mais 
. sans être dépourvue ni d'élégance ni de couleur. De plus, on 
autre mérite l'accompagne. C'est la pensée philosophique. M. 
Achille Comte nVst pas un aride nomenclateur. Il réfléchit 
en même temps qu'il classe, et on voit qu'il a foi en son œuvre. 
Séduit par la beauté de son sujet , la grandeur de la nature 
l'élève et le charme. H veut que son étude transporte et eni- 
vre l'àme, el, en agrandissant Thorizon de ses connaissanoes, 
la conduise par la contemplation des œuvres de la création 
jusqu'à ridée grande et sublime du créateur. Le travail de M. 
Comte n'estdonc pas un travail froid. C'est avec la pensée que 
nous venons d'eiprimer, c'est sous l'égide de cette doctrine 
philosophique et religieuse, qu'il invite à l'étude delà sdenoe, 
y appelant, comme nous l'avons dit, la jeunesse , la feaime, 
les gens de monde, toutes les classes enfin, à qui il veut surtout 
faire comprendre l'intérêt d'une étude qui, attachante aa plus 
haut degré, eût en outre la sanction et la preuve de la gran* 
deuretde la puissance infinie de la divinité. Puisse, Messieurs, 
l'appel que fait H. Comte être entendu, parce qu'en efCet, 
dans ma pensée aussi, l'étude des sciences n'est pas assea ré- 
pandue, et qu'elle devrait être plus généralement cultivée , 
non-seulement à cause des connaissances directes dont elle 
pourvoit l'esprit, mais comme un moyen précis d'établir la rec- 
titude> d'élever l'Ame , de donner un noble emploi à ses facui* 
téSy d'en éloigner les idées fausses, d'après ce principe posé par 
l'un de nos plus célèbres compatriotes, Condillac, que Tesprit 
de l'homme a besoin de vérités et d'idées justes, parce qu'an 
défaut de celui-ci, c'est de préjugés, d'illusions ou d'erreurs 
qu'il tend à se nourrir. 

H* Hermenous lit quelques observations sur le con- 
grès scientifique de Gènes en 1846. 



329 

Une deschows les plas Gorfeases qoe j*al Taes h Gènes est 
•Murëmenl le coDgrès seîentifiqueqQi s*y estteoo pendant le 
mois de septembre 1846. Comme j*ai en Thonnenr d^assister 
à deas de tes séances, je demande qo*on me permette d'en 
dire ici deax mots, en avertissant le lecteur qae j*ai cherché 
sarkMit à saisir le eùié plaisant. 

Qu'est-ce qn'ane réunion d'académiciens et de saTants, en 
général î C'est une assemblée d'hommes graves, \étus d'un 
babit noir contemporain autant que possible de l'empire, or- 
nés d'une canne de jonc à pomme d'or , d'une cravata blanche 
el d'an paire de tibias, se mourant de la poitrine, aui larges 
looettes rondes filées sur Taréte d'un nez proéminent, au 
crâne beurre frais, ou recouvert de deux mèches volligeantcs 
sjant l'air de danser la polka ; lesquels sénateurs, non de la 
gaie science, mais de la science grave, consentent à s'ennuyer 
poliment dix fois par an (les Académies ont des vacances), en 
écoutant les autres parler, pour avoir le plaisir d'être à leur 
lonr écoutés de temps en temps, sauf à produire sur l'esprit 
dei confrères auditeurs les mêmes effets de paisible somno- 
lence qu'eux-mêmes ont éprouvés. 

Il résulte de cette définition que , dans une compagnie sa- 
vante, les cheveux sont un ornement tout à fait superflu ; les 
dents ne sont pas absolument exigées. Mais un habit noir et 
une décoration d'un ordre quelconque sont à peu près de ri- 
gueur. Bossuet crotté, Pascal sans rosette rouge à la poitrine, 
Descartes en paletot-sac, et Voltaire en twin$ n'auraient pas 
été admis au congrès de Gènes. 

Mais pourquoi citer Pascal et Descartes, qui n'étaient d'au- 
cune académie (je parle spédalement de V Académie françai$e)1 
— Non plus qu'une foule de savants profonds , de génies du 
premier ordre, de jurisconsultes écrivains supérieurs , de 
grands poêles, d'orateurs immortels , d'historiens distingués, 
de romanciers charmants : — Fermât, Jérôme Bignon , Sir- 
mond, Bochart, Saumaise, Thomassin, Mabillon, Louis Gsp- 
pel, Fourmont, HoubiganI, Don Galmet, Fréret, Court de Gé- 
beiin; — Nicole, Lemaistre de Saci, Ellics Dupin , le grand 
Amanid, La Rochefoucauld, Abbadie, Bayle , le cardinal de 
Retz, Malebrancbe, Mascaron, Bourdaloue, le duc de Saint- 
Simon, PInche, l'abbé Guènée, Buffier, Bergier, Saint-Martin 



330 ; 

I 



{la ihioiopki)^ Pouqueville» Joseph el Xavier de Maistrc; Til- 
moDt» Verlot, RolliOt Saiot-Réal; -* Sain^Evremoiid » Ha« 
miltôa , Gbaaiieo» MolièrOp Rcgoard , L. Racioe, J.-R. Raos** 
seao, Malfilâlce, Gilbert» MilleYOje, Palissot , BeHis, GciHd 
Beroard, Beaumarchais» AodréChénier;*^ l'abbé Prévost, Gal« 
land (l'aateor des Jtfi7/e ei une nutla), Lesage» Casotte; -* i.-i. 
Roasseau, HelvélîQSyVaavenargaes» Diderot» Grimiii,CoD* . 
dorœt» Damarsais , Mably, Sieyés» l'abbé de Pradt» Mont- 1 
losier; — Domat» Potbier» d'Agaesseao, Toallier» Dapatj, 
Gerbier (l'aigle du barreau)» Merlin de Dooay» Joan-Joiepli 
Mouoier» Mirabeau , Baroave» Lanjninais» Henrion de Pin- 
sey » Henoequin» Benjamin Constant» Foy , Gasâmir Périer, 
Malte- Brun» PaoMx)uis Courier» Brillât-Savarin »— tous 
gens d'assez bonne compagnie» comme l'on voit. 

Garât fut exclu de l'Académie française» ainsi que Voioej. 

Tout lo monde sait que 

Piron ne ftat rien , 
Pas même académicien. 

Voltaire s'est présenté trois fois à l'assaut du fort acsdé* 
mique» avant do pouvoir l'emporter. — Montesquieu, s'il 
faut en croire Voltaire, n'y parvint qu'après avoir employé 
envers le cardinal de Fleury une diplomatie assca peu.digoe 
de l'un et de l'autre. 

Encore aujourd'hui ne sont d'aucune académie Lamen- 
nais, Cormenin» Béranger» Berryer» de Baisse, Ponjoolsit 
Alex. Dumas» Eugène Sue» Méry , Barthélémy , Ch. de Ber- 
nard» Jules Sandeau; le bibliophile /orofr (Lacroix), Jales 
Janin , etc. 

Ballanche ne semble être entré à l' Académie que pour faire 
graver un titre sur sa tombe et allonger un peu le c^gU. 

Mais par compensation une foule d'immortels morts-aés 

sont entrés dans le docte sénat » comme dans un monlia: 

— Chapelain, Boisrobert» Scudéry , Cassagne» Abeille, Ter- 

rasson, Saint-Sorlia, Dangeau» Danchet, CoUetet» Godeaa, 

Maynard » Hongault , Saint-Amand , Tristan l'Ermite , Giry 

de Saint-Cyr , — ainsi que celte béie frottée d*esprit f 

Ce iMnhonmie Trablet , 
Qui compilait, compilait, compilait. 

Le maréchal de Saxe était de l'Académie» celui-là même 



:^1 

qui éerifAit : « Je erein les rtdiqiilee el se loy si ineii paré! ud. 
« Ils veole me fere de la Cademi. Se la mirel eome une bage 
baaacha. j> 

Oa sait oe que disait » boqs la Reslaoratioii » an spifMiiei 
seigoear da faoboorg Saiot-GermaîD. a Je m'ennoie de 

• D*é(re rieo da toat. Je veux être académicieii ; cela donne 
A do relief. J'ai à faire valoir des titres ineonlestables, paie* 
» qae je n'ai encore rien écrit ; et l'on m'a promis le premier 

• faoïenil vacant à l'Acadèasie , si je continue de ne rien 
t écrire », 

Je nlgnera pna que > dana le Congrès de Gènes » il s'est ren- 
centré plnaiears personnages fort distingnéa qui appartiens 
aeot à diverses académies. Mais la qualité de membre d' nne 
société savante ne constitue pas une circonstance aggravante « 
j'en conviens. Cela ne prouve absolument rien contre le nsé- 
rite. Ce titre est à un bomme de génie ce qu'est une décoration 
quelconque à un homme d'honneur. L'un ne compromet paa, 
n exclut pas le génie ; -^ ni l'autre l'honneur. Voilà tout ce 
qa'on peut eu dire. Cependant je ne sais pourquoi ces mots 
ambitieux de iavant, docteur ^ académicien ^ me rappellent 
toujours involontairement ce vers délicieux de Voltaire : 
Je sois comme un docteurs bélaal Je ne sais rien I 

t J'ai vu tant de savants qui ne savaient rien I a disait un 
homme d'e^NiL 

Je prie de remarquer que je parle ici des académies telles 
qu'elles sont constituées anjoard*bui , ne se recrutant que 
d'après des visites et des sollicitations peu délicates , laissant 
de cété les hommes supérieurs qui comprennent leur valeur» 
ci recevant les médiocrités empressées. Je parle des acad^ 
mies n'ayant aucun droit reconnn et organisées comme des 
tribunaux auxquels il oe manque que des justiciables : je 
parle des académies sans fonctions spéciales , sans attributions 
déterminées , sans aucune espèce de juridiction » et telles que 
le hasard les a faites dans la plupart des états de l'Europe. 

Qu'est-ce donc qu'un Congrès scientifique P C'est la plus 
plaisante bigarrure qui soit peut-être sous le soleil. Qu'on se 
figure des hommes qui ne se connaissent pas ; — des hommes 
d'opinions , de mœurs • de foi , d'esprit et de talents divers ; 
— ' des hommes qui n'tmt rien de comnum entre eux que le 



332 

titre qu'oD s'est donné à goi-mème, ou qn'on a extorqué avec 
préméditation et goet-apens , de membre du congrès.. .^ et l'on 
aura une idée assez juste de ce docte iohu- bohu. Tel membre 
traitant de collègue tel autre membre, me rappelle ledansear 
Beaupré, professeur de tenue à l'Ecole polytechnique, lequel 
rencontra un jour Tilluslre Arago, professeur d'astronomie 
transcendante dans le même établissement. Beaupré loi tendit 
amicalement la main, en lui disant: a Bonjour^ mtm cher col^ 
ligue. A eou$ de passer le premier , puisque vous me précédez 
ici de quelques semaines. — Je n'en ferai rien , reprit M. 
Arago , Yous imprimez plus de mouvement que moi à Técole. m 

Il y a des savants de génie, des savants amateurs , des sa- 
vants de goût. Les uns inventent ou font des découvertes : les 
autres ne font rien du tout. Un savant amateur est dans les 
sciences, — ainsi qu'un écrivain de goAt dans la littératare» 
— ce qu'est un homme du monde dans la société : — rien, 
ou peu de chose. 

Il y a encore la classe des savants estimables. Un savant e^lf- 
mable est l'équivalent de la demoiselle à marier , douée d'un 
heureux caractère. 

Voyez ce savant de la section des sciences mondes et phOaso^ 
phiques. C'est un grave éclectique, au crâne dévasté , blanchi 
dans la Cognition devolition* 11 tire de sa poche une tabatière 
d'argent, la pose négligemment sur la table, déploie an am-- 
pie mouchoir à carreaux mouchetés de tabac, tousse deux fois, 
prend ses lunettes rondes , les place d'abord sur son front et 
tâche de les accrocher à ses oreilles, ou même à la nuqoe 
(seul endroit de la tète oà le ciel , protecteur de la science , 
lui ait conservé une touffe de treize cheveux ). Il les abaisse 
ensuite sur son nez aux brusques arêtes , puis il tousse en- 
core , ce qui est évidemment une espèce d'exorde parinsinua" 
lion. Il regarde autour de lui , et commence une dissertation 

lumineuse sur le moi et le non moi , lecture qui produit 

des bâillements éminemment littéraires et tout à fait acadé- 
miques. 

Les autres savants , pendant ce temps-là , dessinent de pe- 
tits canards » une carpe qui se trouve à Taise hors de Teaa , 
le nez du président, une venus sans bras , — ou écrivent au 
correspondant de leur endroit que le congrès est merveilleux , 



333 

qoe ses rëraluts sool imiDe&ses, iocalciikbleB, dcslinès peut* 
être à changer la face de l'Enrope. 

Celai qui se lève est un savant de la section d'archéologie. 
Il porte le flambeau de la critique sur les points les plus îdi- 
perlants de l'histoire. Ainsi il examine si c'était vers la peupop 
on du côté de la proue qu'étaient placés dans l'arche de Noé 
l'hippopotame et Téléphant ; — si Artaxercès Longue^main 
était ainsi surnommé parce qu*il avait le bras gauche plila long 
que le droit, ou, au contraire , le bras droit plus long que le 
gauche; — quelle était la couleur des yeux de Sémiramisque 
les uns font brune et les autres blonde ; — quelle était la 
forme exacte des boutons de guêtres de Priam , du chapeau 
de Nabucodonosor 1'' et de la coiffure de CléopàlrOy la brune 
reine d'EgyptQ, laquelle dépensait deux millions pour pren«- 
dre son petit verre. 

Noire savant se demande avec inquiétude dans quelle partie 
de la ville de Babjlone se trouvait le grand théâtre, et dans 
qaelle le temple de Bélns; — si le conquérant Cyrus, fils de 
Kambyse » était coiffé d Foi$eau royal » ou s'il portait un pouf 
constitutionnel; — s'il est bien vrai que Salomon reçut la reine 
de Saba dans un salon pavé de miroirs , et si l'institution des 
lorettes, ceiie protestation vivante contre le desfotiême conju^ 
ja/ (comme dit la Démocratie paeifiqHe) , est renouvelée des 
Grecs, ainsi que le noble jni d'oie. 

Il prouve avec la dernière évidence que le quadrupède ferré 
par le bienheureux saint Eloi était le cheval de saini Geor- 
ges» et non pas l'âne de Balaam, fils de Béor. — 11 connaît 
les noms des amants de cette fille quelque peu légère d'un 
monarque égyptien ; — lesquels , par obéissance amoureuse , 
élevèrent la grande pyramide en apportant chaque matin à 
leor royale maîtresse une pierre artislement travaillée. 

Notre savant a même trouvé tout récemment encore , par 
un de ces hasards qui ont remplacé là loterie royale de Franco, 
l'écriture véritable de Sankoniaton le Phénicien , qu'il lit cou» 
ramment comme une griselte un billet d'étudiant, — ou 
comme un débiteur malheureux, le griffonnage infernal d'une 
feuille de papier timbré. 

Enfin, il sait positivement quelle était la longueur des allées 
do paradis terrestre , à quelle époque précise de l'année lo 



334 

premier homne Borlil des nuiiiM do Crèateor , et quelle est 
l'espèce de pomme dont il eat une si £i(ale iDdigcstfon. 

Remerqoez , je tous prie , cet autre persooiiege de la eee- 
tioo des seieneew naturelUn qoi se lère et saloe. Il a des lu* 
nettes plos larges et des cheveux eiMSore plus rares que ses 
honorables confrères. -^ HAtes*?oos de falr I il en est encore 
temps (en général , on ne se défie pas assez des hommes qui 
n'ont pas de obeTeox). — Il tire de son chariiier une plante; 
il déroule sa dissertation et va commencer le chapitre du Ré-- 
9éda» Voici à peu près comme le fait parler le charmant aufenr 
do Foyage autour de num jardin. Je dis àpiu prit, parce qne 
j*ai cru poovoir compléter le petit dialogoe d'Alphonse Karr. 

Le savant regarde le réséda et dit : « C'est nn CAprIer de la 
famille des Capparidées sans stipules. Les pétales de la co* 
rolle alternent avec les sépales do calice ; les filaments sont 
hypogynea; le pistil est stipité et formé de trois carpelles » les 
ovules attachées A trots tropbospormes. Ses graines ont sou- 
vent un endosperme. » 

m Mais tout beau I s*écrie un deuxième savant de la même 
section. Le réséda n'est point un GAprier ; c'est, suivant queN 
ques^uns , nne Cistée , et selon M. LIadIey, une Enphorbiacée 
du genre de la Dodécandrie trigynieet de la famille des THhy^ 
maloldes. Le calice est un involocre commun, l'ovaire globu- 
leux , rarement uniloculaire. » 

A côté de ce Français scientifique , ô Perse et iuvenal, tour- 
ments de ma rhétorique et de ma jeunesse , vous brillez d'une 
clarté divine I Vous inondes d'une lumière olympique les 
yeux mêmes de celui qui ignore les charmes du que reiranché 
et les beautés du êufrin en Ul 

Le combat finit là, parce que les deux savants, pour les 
raisons ci-dessus énoncées , ne peuvent se prendre aux che- 
veux. 

Alexandre Dumas a , je crois « fait la remarque qu'en Es- 
pagne on mange mal » mais qu'eu Italie ou ne mange pas du 
tout. On voit bien que le célèbre et spirituel touriste m s'est 
pas trouvé an congrès scientifique de Gènes. J'ai vu parfont 
dans les hôlels , ou les Reetauraniê ( mon Dieu , pardonnez- 
moi ce solécisme qui m'est commandé par TAcadémie et M. 
Napoléon LandaisI ), d'immenses taMes autour desquelles les 



336 

geii0d*eipriilHifaieDlcoittiiieleftbM6ti letMtants manfetfent 
comme les îgnoraDls; — longs etTasIes râleliers où les doctes 
mandlbales jooaieiit avec aotanl d'atsaace et fonctionnaient 
afec aotant de rapidité que les mAchoirea vnlgaires. C'est là 
qoe toas les partis , les systèmes les plas opposés , les opi- 
nions les plas dif erses» se rencontraient gastronomiqnement 
et venaient se fondre dans la plus soccalente ananinilé. C'est 
]k qoe Ton poa?ait juger s'il est vrai que la science ne vit qne 
de livres , si les savants se nonrrlssent A la façon des snbstan- 
cesangéliqaea , si Iom ces graves farcenrs ne vivent qne de la 
manne céleste. 

— Madame , demandais-Je avec une amoareose aniiéCé et 
la tendre sollicitode da ventre affamé » ne ponrrais-je pas 
dîner maintenant? Poor qni ce superbe dindonnean an dos 
onotneax , anx caisses dodaes et aux ailes dorées? 

— Impossible d*y toucher , Monsieur : c'est pour ces quatre 
messieort du Congre» $ei$ntifique , qui sont là baut, au nu-* 
méro premier. 

«— Très^bien » Madame : mais oes six jolis perdreaux trnf- 
Ks» d'une couleur si appétissante, etqai, dans le paradis 
terrestre, auraient enfoncé la pomme! Yoas m'en accorderez 
bien un? 

Eh I mon Dieu, mon pauvre Monsieur, je suis vraiment 
désolée ; mais c'est encore pour six Messieurs du Congrès qui 
attendent au numéro deux. 

— Mais, diablel C'est done un véritable Gargantua, que 
votre Congrès scientifique I Ne craignez-vous pas de voir la 
ville affamée par tant de savants? — Quel est ce gros mon- 
sieur, à face rebondie, aux lèvres épaisses, aux maDdit)ules 
puissantes, que j'aperçois au fond du salon, dooilletlement 
arrondi dans an large fauteuH ? Est:<*e encore un savant du 
Congrès? 

— Oui, précisémenL Ce savant est en exiase^ pniaqu'oo 
dit que la digestion est l'extase de la matière. Il vient de dîner 
comme un Prussien , en buvant comme un Anglais. Je crois 
bien que c'est un savant soisse. 

— Maïs enfin , Madame , parce que le Congrès est vorace, 
il ne me parait pas absolomenl indispensable que je meure de 
faim ; il faut poartant que je Mie , avec la permission du 



336 

Congrès. Vous avez là des pommes de terre ; estrce aussi pour 
le Congrist 

— Oh 1 non , Ifonsicar : les saYànts réservent cela pour la 
malheareuse Irlande....... et pour tods, si vous le voulez. 

Les savants sont philanthropes; ils savent que l'Irlande est 
pauvre et affamée, que la misère est extrême. 

La faim est éloquente et persuasive; je finis par extorqner 
au docte gosier du Cangréi un de ses perdreaux , au moyen 
de cette admirable langue universelle qui a , dit Pitre-Cheva- 
lier , four verbes les gros sous, pour substantifs les francs , 
et pour adjectifs les louis de quoi séduire tontes les cons- 
ciences , si j'étais éligible , — tontes les vertus , si j*étais Don 
Juan I 

On me permettra de passer sous silence les autres seciitms 
scientifiques qui pourraient affamer la capitale du pays de Co- 
cagne , mettre à sec tontes les figures de ran»enal de la rhé- 
torique, et défier toutes les exagérations du Charivari. 

Un billet de présence h deux séances du Congrès avait suffi 
à mes yeux pour interposer un voile triste et gris entre la 
ville de Gênes et son ciel superbe. Il ne me restait ploa qu'a 
partir ; car il ne faut, dans une excursion de plaisir, que cueil- 
lir les fleurs de chaque localité; et un Congrès sdentift» 

que n'est pas une fleur. 

M. Auzias rend compte d^an discours prononcé par 
M. Dnbeax, substitut du procureur du roi & Troyes, à 
Faudience de rentrée du tribunal , discours dont le 
sujet a été : La défense des pauvres devant les iribu" 
naux. 

Pour faire jour à ses généreuses pensées, dit le rap- 
porteur, M. Dubeux s^est attaché à étudier une institu- 
tion particulière à nos voisins de Savoie et des états 
sardes , où Favoeai des pauvres est établi par les lois 
en titre d^office auprès de chaque sénat , avec action 
devant toutes les juridictions du ressort ; il a cm 
que ce serait chose bonne et désirable de voir intro- 
duire cette institution parmi nous, c^est-à-dire qu^il 



3»7 

jugé noire li^islation tout à bit incomplète éar cet 
objet si itnportant. Il dil que jnsqu^à présent, par ses 
bons Qsagesetson dëTooement, le Ixirreaii D^a vien 
laissé à désirer en ce quHl dépendait de loi de faire 
pour les pauvres, mais que le vice, ou plutôt la la<p 
eane de notre institution judiciaire, rend ses eflTorts et 
tout son bon vouloir impuissants, du moins dans les 
afiaires civiles. 

Le rapporteur cite plusieurs passages de ce discours 
et en analyse les autres parties. Les pauvres, ajoute* 
t-il, réduits à plaider souvent dans Tétat actuel de la 
soeiété et de Pextréme division des propriétés , sont 
entravés, dans leur droit commun à la justice, par la 
difficulté de prélever, sur le prix si modeste de leur 
journée de travail, le montant des frais considérables 
qo^il est nécessaire d^avancer poor mener h bonne fin 
la poursuite de leurs droits; i'obst acte réel, infranchis- 
sable, contre lequel écbouent le concours du conseil 
des pauvres établi au sein de Tordre desavocals, ainsi 
que la bonne volonté des chambres d^avoués, c^est le 
fisc et le greflfe que rien ne peut fléchir dans Pétot ac- 
tuel de la législation. M. Dubeux s^attacheà faire res- 
sortir, dans quelques pages chaleureuses, en combien 
dectroonstances il est au--dessus du pouvoir desdëfen** 
seors d'assurer une suflSsante protection a la fortune 
et aux plus graves intérêts des indigents ; en consé-» 
quence, il conclut que tout remède sera inutile si une 
modification sérieuse ne vient point relâcher la ri* 
gueur inflexible de nos lois fiscales, et qu^ainsi cVst 
au fisc qu^il faut demander de préparer le succès de 
l'institution dont il poursuit la naturalisation parmi 
nous; les magistrats, le barreau, les avoués, sont à 
Tavance gagnés à cette cause toujours bonne des pau- 

TOM. m. 22 



338 

vrea ; kurs anléoédents le prouvent ; il ne reste donc 
plus qu^à fléchir les entrailles du fisc; mais il £iul 
convenir que l'éloquence des partisans de la proposi* 
tion a en cela une belle mais difficile tâche à remj^r. 

M. Dubeox aborde ensuite Tezamen de différents 
moyens quHl propose pour parvenir à faire Criomplier 
les justes droits des pauvres sans trop nuire aux légi-^ 
times exigences du fisc. 

Quant à la question de savoir à qui aéra confié le 
travail préparatoire , M* Dubeux ohtrthe une hmuêe 
impariiaUié^ vne grande rigidUé 4e principeâf Umjamn 
préie à êùuiemr le bon droit ei à repoueser tes infueiee 
fréientionêy et il n^espère trouver ces qualités réufues 
que dans une magistrature spéciale qui ooès manque 
et qui serait celle de Favœat des paueree. 

Il la. prend telle qu'elle existe d^uis des siècles & 
nos portes* en Savoie i où un édii de l'année 1430 la 
r^lementait déjk , et il fait connaître son organiea** 
tion auprès de chaque degré de juridieUoo ^ à partir 
du sénat jusqu^au juge de mandement (le ju^ de 
paix ). 

Cette forte institution^ détruite par la révololion « 
fol rétablie avec empresseoient en Savoie^ dès qoe la 
&o delaoooqaétele permit* et M. Dubeux ae demande 
pourquoi la France ne la lui emprunterai! pas; ilpro-* 
pose ses idées , et montre avee quels éléments il aeraél 
aisé de Torganiser; il pense que Ton pourrait tout rat<* 
tacher k un avocat général qni serait créé anprèa de 
chaque cour royale en sua de ceux qui y sont actuel- 
iement. 



339 



Mmtee du m ii«At 194V. 

Ouvrages reçus : 

1 ^ Obserwatians sur ta ligne de Lyon à Avignon (che- 
min de fer), et sur le rapport de la eommieêion chargée 
f examiner le projet de loi y relatifs par M. Berriat, 
membre résidant, brochure in-8^. 

V Bulletin de r Athénée du Beauvaieie^ 1 «' seaieslre 
de 1847, cahier in 8% 

3' Mémoires et observations de physique^ de météréo^ 
logie^ ff agriculture et d^histoire naturelle^ par M. le ba- 
ron ]>^HoMJBB£S-FijiHAS| membre correspondan 1,5^ par- 
tie, vol. in-S**. 

4* fhêice sur les travaus mMréoiegiques de la société 
des sciences naturelles de Seine-ét-Oise ^ par MM. 
Habgbrns, Bbrigny et Lacroix, brochure in-é**. 

S" Œuvres dramoHques de M. Charlee Bey^ membre 
de f Académie du Gard, vol. iA^^ 

Rapport de M. Chambon sur Touvrage de M. Mé- 
nabrëa relatif aux jugements contre les animaux : 

La foi simple et naïve do moyen Af o avait eonsacré des 
contâmes étranges» et qni noos paraissent maintenant ridicu<« 
lei» tant elles s'éloignent de nos idées et de notre civilisation. 
Haissi« après s'être égajé de ces singolarités » on prend la 
peioe d'en étadier rorigine» l'esprit et le sensi on n'en psrio 
plai avec le même mépris, et on finit souvent par reconnaî- 
tre qu'elles avaient une utilité réelle, et qu'elles répondaient à 
qaelqne besoin de l'époque où elles forent introduites* li est 
peasagede joger descboses du passé par les idées du pré- 
sent* Si on ne tient pas compte des temps » des lieui, de la si- 
tuation des esprits, de toutes les circonstances, en un mot» 
qoi doivent modifier nos jugements» on s'esposeà éiro injuste. 



340 

et à lomber dans des crrcnrs be«iQCOup plas graves qoc 
celles qae Ton prèlend condamner* Il serait facile d'appliqaer 
ces principes à un grand nombre d'institutions religiensea du 
moyen Age qae des études saperficielles avaient d'abord dé- 
criées comme des produits de l'ignorance et de la barbarie » 
et qui ont été admirablement vengées par le progrès de nos 
études historiques. Ou bien» si l'étude elles recherches ne jus- 
tifient pas les institutions mises en cause, elles amènent au 
moins & reconnaître qu'elles ne bont pas imputables à l'Eglise. 
En sorte qu'on reconnaît toujours davantage la justesse de ce 
mot fameux de BAcon, qu'un peu de êcience diiourne de larèli- 
giofif et que beaucoup de ecience y ramène. 

De toutes les coutumes singulières du moyen Age, une des 
plus curieuses était celle d'intenter procès aux bétes malfai- 
santes, aux insectes, aux rats, aux taupes, etc.; de les assigner 
A comparaître; de leur nommer un tuteur, un défenseur, pour 
ne pas les condamner par défaut ; d'instruire leur cause en 
audienco solennelle , avec avocats pour et contre» entre elles 
et les habitants d'une commune, et enfin, A les condamner par 
sentence de juge a déserter les campagnes qu'elles rava- 
geaient. 

M. Léon Ménabréa, de Ghambéry, a publié sur cette qaes- 
lion un volume très-curieux et très*lnstructlf , avec ce titre : 
De f origine^ de la forme et de teeprit des jugemente rendus 
au moyen dge contre les animaux. Son livre est bien écrit ; et, 
ce qui vaut mieux et ce qui devient tous les jours plus rare, 
il est écrit avec bonne foi et simplicité: il est rempli de re- 
cherches savantes et consciencieuses. Ses appréciations sont 
d'un esprit droit et ami de la vérité. Il commence son travail 
par l'analyse d'un procès intenté A des insectes qui ravageaient 
un petit village de la Savoie, près de St-Jean-de-Maurienoe, 
en 1587; on y voit la requête des habitants par-devant le ré- 
vérend seigneur vicaire général et officiai de l'évéché de Man- 
rienne, contre les charançons qui faisaient d'horribles dégAls 
dans leurs vignes ; l'ordonnance de Tofficial députant égrége 
Antoine Filliol, pour remplir, moyennant salaire modéré, la 
charge de procureur desdits insectes, et spectable Pierre Rem- 
baud, pour les servir en qualité d'avocat ; avec cette clause 
remarquable que le peuple devait se tourner vers Dieu de 



341 

(oui son ofiBur et s^etcUer à la détefltation de ses péchés et à 
iiseoootrition sincère, avecU résolalioa de vivre désormais 
ieioB la jostice el la charité. VieDoeDl eosoile les mémoires » 
les plaidoiries, les délais» les reprises d'aadieDce pendant pla* 



Assnrément tout cela est fort singulier» et pour des esprits 
légers, qai ne vont jamais ao fond des choses» il y a abondam- 
ment de quoi les mettre en gaieté sur le compte de TEglis^* 
Mais Tanienr est on homme d'étades graves et sérieuses, et il a 
l'esprit libre de tontes ces préventions déterminémenl hostiles 
qui égarent le jogement. Il cherche les raisons de cette cou- 
tume dans de hantes considérations de philosophie et de mo- 
ralité; et quoique je ne puisse pas être en tout de son avis, je 
dois rendre justice à la droiture de ses intentions et à la sage 
direction de ses études. 

Les peuples du mojen âge agissaient plus qu'ils ne raison- 
naient. Us lisaient dans les livres saints des malédictions lan- 
cées contre les créatures» et ils croyaient pouvoir se servir de 
ce moyen de défense toutes les fois qu'ils avaient & se plain- 
dre des béies malfaisantes. Quelquefois aussi les actes dirigés 
contre elles étaient fondés sur le pouvoir qu'on attribuait 
an démons , d'employer les créatures pour persécuter les 
hommes. Cette opinion n'est pss contraire à l'enseignement de 
l'Eglise, mais le peuple l'exagérait » et l'auteur cite un grand 
nombre de faits dont il n'examine pas l'authenticité, mais qui 
étaient accueillis avec une superstitieuse crédulité. Ensuite, 
l'étude de la philosophie occulte, devenue générale au XV* 
siècle, contribua beaucoup à propager cette opinion, y ajoutant 
de plus qu'en certains cas les animaux nuisibles participaient 
de la nature des démons. De li ces innombrables formules au 
moyen desquelles on croyait pouvoir paralyser leurs forces. 
Snr ce point , l'auteur se livre à des recherches curieuses , 
mais trop étendues pour le sujet. 

Voilà donc le fond de sa thèse s les idées de lutte religieuse 
rt en quelque sorte légales étaient dans tous les esprits et 
formaient comme une doctrine. La religion les accepta comme 
un ingénieux symbole destiné à ramener le sentiment de la 
jnslice parmi des populations qui ne connaissaient d'autre droit 
que celui do la force et de la violence. En effet, une dc9p)aics 



342 

da moyen âge» sartovl à Tépoqoe oà s'étaUU le régime Cèo^ 
dal» foi raffaiblissement du puovoir monarchiqae ei le dé- 
faut d'oDHé sociale. Lea peuples d'an mène pajs» se iroavanl 
isolés les ans des autres, forent bientôt en proie à leorsiafani- 
liés réciproqoes. L'Eglise alors foi la seule force modératrice 
des hommes; son génie cifilisaleor savait s'emparer des 
objets les plos insignifiants en apparence^ et les toomer cou* 
tre Tabos de la force. Ayant aflliire à des hommes iocolies , 
elle cachait ses enseignements sons des foraws sensiUea. Dans 
on temps on la propriété* dépourvoede loote garantie légale» 
était exposée à la dé?astatîon et à la merci do plus fort, elle 
donnait nne salotaire leçon de justice dans le spisctacle de ces 
procédures dirigées contre les animaoi dérastateora* Ces idées, 
par leuir exagération même» étaient de natoro à impresaion- 
ner Tivemeot des esprits grossiers, et à réfciller en eus le res» 
pect de la propriété. Et de plos» en montrant les ravages des 
animant comme des fléaox do ciel » en prescrivant des |iriè- 
res et des cérémonies religieuses» elle amollissait ces cesors 
durs» et les ramenait ainsi au repentir ei à la vertu. 

Ces considérations paraissent grandes et belles» maisj'avrae 
que je n'en ai pas été pleinement satisfait. Je ne peux admet* 
tre que TEglIse ait jamais appuyé ses ensetgnemeots, quelque 
salutaires qu'ils fussent d'ailleurs» %mt quelque chose de faux 
et de superstitieux. Dans toutes les recberehes que j*ai Mies 
pour m'édifier nM>i-méme sur cette question , j*ai toujours 
trouvé que les procédures ecclésiastiques dirigées contre les 
animaux» étaient le fliit de quelques localités» de quelque prê- 
tre» de quelque évéqoe qui pouvait avoir plus de xèie que de 
lumière» ou qui ne savait pas résister à l'entraînement des 
opinions générales» mais nulle pari je n*ai trouvé k sanction 
de rantorité de l'Eglise. Elle approuve des prières» dea béné- 
dictions, desexorcismes destinés à écarter les fléaux : à la bonne 
heure» il n*y a rien là que de très-orthodoxe ei de très^-digne 
de la puissance de la prière et de la bonté do Dieu* Le rituel et 
le pontifical romain sont remplis de ces sortes de formules » 
mais il n*y a absolument rien qui ressemble an genre de pro- 
cédure dont il est ici question. 

Vers la fin du IX* siècle» c'est l'auteur lui-même qui dte 
ce fait» la campagne de Ronm était désolée par des nuées de 



348 

lanierellei^ Lb peupte, cmaleroé, imfrtoNi la frûMéoûéu pape 
Btieooe. Le pape se borna à pukKrr qd èdit qoi preaiettaM 
cinq dealers à qQiaoaq«e apporlefall on pleio telier de cet ioh 
spctea. Tovs te mirest à roravra, anit iea êavteiellei piiHa* 
laient de telle sorte, que ce fat presqae (raml perdti* Aleta 
le sou? eraio pontife se rendit à la chapelle de Sl*Grégoire, et 
après 7 a voir prM avee larmes, il se fil apporinr de Tean el la 
béait: Tenes, dli-il à la Ibale, distribaet celle ean entre TonSé 
jelei-la sur ?os champe en implorant le Trè»*Baol. lien de 
plas. Bneore nne fois» tout cela est oonfenne à la religion el 
i la pins saine pbilosopMe ; el soaTênC 11 a pin à Men d'eian- 
cer eelte foi hnaoMeet fervente. Mais rBgtIse répronvalt love 
ce qni exeèdall se» Hnlles. L'nsage léwéraire dés eonjnra** 
tiens contre les maladies» les oragest les anlasani , a été cent 
fois condamné par les éf éqnes ; et, dans reapèee , elles Tonl 
M fortement par de snranis théologiens. Je crois donc qne 
les prooèiliires do mojren âge contre les aaimaus ne aont pas 
îibpnlaMea i l'Eglise. 

Avatat de finir, il fendrait peol-éire noter quelques fautes 
dedéUil dans respinsselon et le lourde phrase, asnlselles sont 
rares. J*al remarqné une altération do têite sacrée certaine- 
BMBt indépendante de la Tolonté de raoteor« Il est dit dans 
l'Evangile qne les disciples de Jésus imposeront les malna 
eorlesamlaîdes, etqnoceua-cls'on Irooveront bien: super 
nfrot uNifina iaqponenl, ei tena kûMuni* L'aoteor a In : iu^ 
ptr agroê... ils élendi*ont les mains sur les champs « et il y 
aura abondance de récolte. Ce qui m'a pam plus grave, c'est 
qu'il manque en général de netteté dans rordonnance et dans 
la suite de sea idées, il y a on luxe de science et de recherches 
qui embarrassent la pensée principale, et 11 faut trop4'appli« 
cation pour le suivre. Néanaaonis, je le répète» c'est an bon 
livre trés-curleox à consnller. 

La aëance est lennbirfe par on rapport de M. Doconi ^ 
dont vote! des fragments: 

• • *ie vais vods par M d'un Toman; la ChttrêrmêmdêFarmef 
qui passe, en général , pour le meilleur ouvrage dlnwgiua- 
tien qu'ail produit la plume de4i. Bcyle. Ne eoanaimânt que 



344 

deax romaDs de cet écrivain , je ne aanraifi prononoer sur la 
jofttice d*nne telle déclaration de suf ériorilè relative ; malt 
do moina je puis reconnaître , et je me plaia k le faire, que 
te Charêr4u$€ de Parme me semble digne d'être placée fort an* 
dessus du RaUge et le N&ùr» 

En effet » le dernier venu de ces ouvrages , publié en 1839» 
offre beaucoup plus dlntérét que son prédécesseur, qui avait 
vu le jour en 1831 ; les caractères en sont mieux dessinés, 
l'action y est plus habilement conduite , les descriptions se 
montrent plus pittoresques: certainement il y a progrès. 

L'auteur a voulu peindre les mœurs italiennes, que des 
voyages réitérés et de longs séjours l'avaient mis à portée 
d'étudier et de oonnallre. Tout fait donc présumer qu'on peot 
l'en croire sur sa parole, quand il dituTOir donné à la fiction 
les couleurs de la vérité. 

Mais présenter un tableau des mmurs de Tltalie, c'est pres- 
que annoncer que la morale devra plus d'une fois eu détour* 
ner les yeux , ou du moins les baisser. Je dois avertir que la 
Ckarireuee de Parme , malgré ce titre austère , ne fait point 
exception; non assurément que je veuille la classer parmi les 
productions licencieiises, parmi celles où le vice effrontément 
se montre en détail et sans voile, parmi celles dont toute femme 
qui se respecte n'oserait avouer la lecture ; ce n'est point de 
cela qu'il s'agit ici ; mais, dans ta Charireuee de Parme ^ bien 
souvent les actions sont immorales , quoique les expressions 
soient chastes et discrètes : l'auleor dit peu, en laissant clai- 
rement deviner beaucoup 

Quel est le héros du roman dont il faut vous donner une 
idée 7 C'est le jeune Fabrice, fils cadet du marquis parmesan 
del Doqgo. En opposition avec les idées politiques de s<Hi père, 
il est partisan de Napoléon, et même, par une sorte d'échappée, 
il quitte pour peu de temps le sol italien en 1815, et vient 
pour assister à la bataille de Waterloo, dont il ne voit que la 
déroute, à laquelle il prend une part active en fuyant avec 
les soldats français dont il partage fatigues et périls* 

Ce tableau de déroute fait beaucoup d'honneur ft M. Beyle; 
on ne peint guère mieux :« tout est frappant de vérité « tout 
est cbaud, animé, rHIttsion du lecteur est compUle i il Moit 
voir les fuyards , il croit ouïr ces coups de feu qui sont comme 



3A5 

les échos prolotfgé» et tardifs de la bataillo. DesflBilliersdepe* 
tiCes circonslances ajovteBt à reffet: G*e8t on désordre, oiie 
confasfOD, un pdle-méle admirable. Le style est d'accord avec 
le snjet an point , que les jarcments les plos militaires , les 
plos griTois, se font parfois entendre en mariant leur eiplo* 
sien à celle de la ffondre , car kl l'on pourrait appliquer à M. 
Bejle ce Ters fameux de Ver'- Vert : 

Les B , les F Toltigeaient sur son bec. 

Et s'il est des cas où il soit tolérable d'user de certains mots 
français, quoique non adoptés.par le dictionnaire de l'Acadé- 
mie» c'est dans la peinture d'une défaite , événement dont 
■os armées n'ont point l'habUnde. 

Tons ceux -qui ont lu la ChartreuÊe de Pmrme ont loué ce 
morceau » et j'unis.de grand cmnr ma toix à ce cborus de 
kmanges* Mais ce ménm passage renferme un peint auquel 
j'ai entendu donner des éloges qui ne me sembleraient paa 
snsd légitimes. Souffrez, Messieurs, que je vous en fasse ju- 
ges : au milieu de la bagarre si bien dépeinte , Fabrice , à plu- 
iienrs reprises et tré»-sérieusement , se demande s'il assiste 
eoi ou non à nue batailte ; ce doute le jelte dans une insigne 
perplexité ; car enfin il s'agit , pour son amour-pr<^re , de 
Nvoir s'il est combattant ou fuyard , s'il y a pour lui de la 
gloire ou non. 

On a trouvé son incertitude comique, et je la trouverais 
telle si elle ne me paraissait de toute invraisemblance: en ef- 
fet , comment admettre qu'un tout jeune homme , il est vrai, 
mais qui n'est plus un enfant , et qui a de l'esprit, déjà même 
quelque instruction , ne sache pas discerner une bataille pro- 
prement dite d'avec une déroute qui en est la conséquence? 
que , malgré la plus facile évidence, il brouille de cette façon 
la cause et Teffei, l'effet et la cause? Comment ne voit-il pas 
que les Français et loi reculent? En vérité, à mes yenx , 
ce n'est point là du comique , mais de la charge , et si j'en 
Hais, ce serait du rire que provoque Taspect d'une caricature. 

Quoi qu'il en soit, Fabrice revient en Italie, où son voyage 
Ta rendu suspect de complicité avec la conspiration napoléo-» 
nienne de 18t5. Il est maudit par son père , mis à l'indiex par 
le gouvernement autrichien. Mais une tante qni le chérit. • . . 



346 

obiienl.. . . que son Jcum el inléreamAt neveu ne sera pohit 
persèevié , oo fermera les yeux sur l«i« 

OoDS la ssiie» Fabrice est desftiiiéà l'état ecclésiaslM|iie » 
même à one très* haute di^iié de cet étal ; car on a le projel 
de le faire nn joor archevêque de Parme, et , en attendant , il 
deviendrait ploa tard coadjutenr d'an vieillard vénérable qni 
est en possession de l'arcbiépisGopat. 

D'après un tel projet, Fabrice fait à Naples des études théo- 
logiques » et ne revient à Parme qu*avec le titre de Jfonjîyfiore 
conféré par le pape , et qui lui donne le droit de porter des 
bas violets. If ne tardera pas , on Tespère , à devenir comA- 
juteur. 

Quelle est sa conduite, soit à Naples, soit à Parme Y Bile 
n'est pas conforme à sa position , je dois l'aveoer ; TaspiraM A 
l'Eglise a des maîtresses , et nous le verrons bientôt llvnè i 
une passion qui finira par n'être nullement de Tamonr plato- 
nique. 

Mais esi^il donc nn hypocrite» comme le JuHen Sorel dn 
Rou^ H le Noir t Point du tout; s'il se montrait tel, il ne 
pourrait inspirer aucun intérêt au lecteur, pas même ceini de 
la pitié , et M. Beyie aurait commis une seconde errenr grave 
de composition. 

Fabrice croit à la vérité du catholicbme ; mais oomaM tant 
d'autres, surtout, dit-on, dans Tltalie moderne « la pratique 
chez lui ne s'accorde pas toujoara avec la croyance ; il n*est 
pas hypocrite, mais inconséquent ; il pourrait s'appliquer les 
paroles de la Hédée d'Ovide : 

Tideo meHora , proboque; 

Détériora seqaor • 

Paroles si bien traduites et en un seul vers par St-Angc, 
malg^ré la dîfficoUé d'y parvenir : 

J*aime et fuis la vertu , Je hais et suis le vice. 

Dans ses écarts , Fabrice a une liaison avec la Marietta , 
petite actrice subalterne, et par là ae trouve en rivalité avec 
Gileiti , brutal et vil histrion , voleur , garnement fieffé du 
plus bas étage. 

Fabrice lea rencontre tons les deux sur due^rMIe* GiMli » 
par jalousie^ vent te tuer, mais c'eet Fabrieeqni Ine eei agréa- 



347 

seor* Les enncoi» polilk|ii€a de jeune del Doogo tirent ftarii 
4e cet éTénement , pour le faire coodamner comme meurtrier» 
qaoiqoe réellement il n'ait faiiqa'nier d*ane légitime détènse. 
D'abord fogitif, il finit par se laisser prendre an moyen d'nn 
piège qni Ini est tendn. On l'amène, on Técrone à la citadelle 
de Parme, dont le général Fablo ConU est le gonterneur. 

Ce général a une jeune fille » Clélia , la pins belle personne 
de ftsrme. Fabrice» arant sa captivité» l'a Tue » Ini a parlé» et 
il en résulte » pour Tun comme pour Tantre » un amour Téri- 
table » nne passion qni ne s'éteindra qu'avec leur vie. 

Dans sa prison» Fabrice cherche» invente des nM>yens de 
▼eir Clélia et d'en être vu » mais c'est de loin » d'une cnrisée 
à une antre» bien distante; on peut échanger quelques signes» 
mais pas nne parole ; à fbrce de s'ingénier » on trouve enfoi 
nne sorte d'alphabet mjstérieni » un télégraphe d'amtmr. 

Je n'bésile point à déclarer que tonte celte partie im roman 
est charmante : intérêt de curiosité » intérêt de sentiment » 
tout 7 émeut le lecteur » pour peu qu'il soit sensible. En vé- 
rité» si Im Charireuêe de Pmrme de H. Beyie s'offrait sons de 
telles couleurs dana son étendoe entière» elle aurait obtenu 
l'un de ces brillanta succès que rêve tout écrivain , tout ar«- 
liste» en mettant sa production an grand jour; rêve qui si ra* 
rement s'élève è la réalité > 

Hais cet amour de prison et en perspective» qui procure 
am deux amants des plaisirs dont les lecteurs g^frutent leur 
part » est bientôt tronblé* Il se répand des bruits sinistres : on 
aurait un projet de oonr italienne ; on songerait à se défaire 
de Fabrice par le poison. Alarmes de Clélia et de la tante de 
Fabrice. Celle «ci parvient» non sans peine, à faire évader 
son neveu. Encore ici des situations d'un intérêt vif ; les pé- 
rils de l'évasion sont détaillés» gradués avec cet art qui se 
cache sous le naturel , et produit ainsi l'illusion la plus atta^ 
chante ; le lecteur est enchaîné strictement sans s'apercevoir 
de sa chaîne. 

Yoilè donc Fabrice en fuite » se trouvant tantôt ici » tantôt 
là. . . .Mais le souverain de Parme périt lui même par l'effet 
secret d'un poison , et son fils » prince de vingt ans» lui suc- 
cède. Je vais bientôt dire d'où le poison est parti. • . • . 

La unie obtient que Fabrice sera jugé de nouveau» que sa 



348 

œndamnation sera cassée et son innocence reconnoe ; enfin , 
il deviendra coadjutenr de l* arcbevéqne de Parme , qoi a 
soiiante*douze ans» et donne ainsi fort involontairement l'es- 
poir d'une snccession prochaine. 

Instruit de tout cela et pour se rapprocher de l'objet qu*il 
aime» Fabrice va se constituer prisonnier dans la citadelle. 
Mais bientôt on sait que le gouverneur Fabio Conti » toujours 
irrité de l'évasion du jeune homme, se propose à la fois de se 
venger et de se débarrasser do lui en le faisant empoisonner; 
car le poison joue no grand et monotone rôle dans le cours 
do Touvrage. 

GrAce à la tante » le nouveau souverain ordonne l'élargis- 
sement provisoire de Fabrice, dont un jugement prononce la 
réhabilitation. Notre héros est donc nommé coadjutenr. Gomme 
prédicateur , il attire et charme la foule, les grands et le peu- 
ple. Enfin la mort de l'archevêque le rend archevêque à son 
tour. 

Avant de quitter sa prison, il avait cessé d'élre chaste envers 
Clélia. Ensuite celle-ci, pour obéir à son père , a épousé le 
marquis Cresccnzi, riche courtisan. Plus tard, une liaison 
adultère et secrète s'est établie entre elle et Fabrice. Un fils , 
Sandrine, en est le fruit. Cet enfant meurt. Clélia ne lui sur* 
vil que de quelques mois; Fabrice donne sa démission de 
Tarchevôché , et se relire è la chartreuse de Parme» oà il 
meurt au bout d'une année. C'est là ce qui a fait donner par 
M. Beyie à son roman le titre qu'il porte. Ce titre est-il bien 
satisfaisant, bien approprié au sujet de l'ouvrage en le résu- 
mant? Pas plus que ne le serait pour la tragédie de Zaïre ce* 
lui do Poignard, ou pour Roiog une celui de la coupe empoi* 
sonnée. 

Avouons-lc ici : depuis que l'amour de Fabrice et de Clélia 
cesse d'élre pur et chaste, l'ouvrage perd progressivement de 
son intérêt. Le ruisseau n'est plus limpide , les yeux ne se 
plaisent plus autant à le contempler. 

Et Clélia, qu'en dironsnous T Elle est belle, sensible, ton- 
dre, passionnée. Elle partage la croyance religieuse et Tin- 
conséquence de Fabrice. Elle y joint même une nuance d'a- 
veugle superstition fort notable : ainsi, pendant une maladie 
de son père et pour qu'il guérit, elle a fait à la M atlone vœu 



349 

de ne plas Toir Fubrice, et, dans la aaile, dorant m liaison 
coapable avec ce jeune amant, elle le reçoit en épouse adul* 
tère et sans remonls tant qne la réception a lieu de nuit et 
sans lamiére ; car alors elle ne le toii pas et son vœu n'est 
pis enfreint. C'est bien ici que la leiire tue I 

M. Beyle nous répondrait qu'il Ta fait eiprès, que c'est là 
OD trait de caractère italien. A la bonne heure, mais l'auteur 
a écrit ou dA écrire pour des lecteurs français et de bon goAt, 
à qui on romancier ne plaît guère quand 11 dégrade ou tout 
aa moins ridiculise son héroïne. Sic*était» dans le roman, une 
femme chargée d'un rôle secondaire, la critique n'aurait pas 
lieu de se plaindre. 

J'ai parlé, mats non asseï et comme en passant, de la tanle 
de Falnrice ; ce personnage, l'un des mieux dessinés du livre, 
mérite bien que j'y revienne. 

Celte tante, la duchesse Sanseverina, est une véritable 
grande dame italienne. Sans être fort jeune, elle a conservé 
l'éclat de la beauté. Elle y joint une expérience très-spiri- 
toello, one amabilité des plos sédoisantes, on corar suscepti-» 
ble d'almercomme do haïr, one profondeur de vues et do sen- 
timents qu'ellesait recouvrir d'un voile impénétrable de lé- 
gèreté. Ardente et tenace dans ses projets, dans ses passions , 
elle sait au besoin dissimuler avec grâce. Qu'on y ajoute une 
certaine élévation de caractère, et nous aurons le portrait 
d'une femme qui peut inspirer parfois peu de sympathie, même 
de la haine, jamais du mépris, du moins selon le monde. 

Cette même dame est l'épouse, mais seulement de nom , 
d'an vieux duc que par un arrangement de cour italienne elle 
a pris pour mari en simulacre et afin de couvrir tant soit peu 
une liaison beaucoup plus réelle formée entre elle et le comte 
MosGii, principal ministre. L'époux nominal finit par laisser 
un riche héritage à la soi-disant veuve, qui plus tard devient 
légalement la comtesse Mosca. 

Avant cet hynien et même après, elle éprouve unamoor se* 
cret pour Fabrice ; oui, la taote a pour le neveu beaucop plus 
que de l'amitié ; mais sur ce point comme sur bien d'antres , 
elle conserve l'empire d'elle-même; elle ne découvre long- 
temps sa passion à personne, et si un jour elle en fait Taveo 
au comte Mosca, c'est en ajoutant avec vérité que celui-ci ne 



350 

peai «ccaser d*io6dèlilé que tes seotimeiits et point ém tool bps 
acUoos. 

Ceat ellot c'est bieB elle qni « par esprit de Tengeeiice et 
Sens oniiire de remords nltérteors, fait empoisonner le sm-* 
▼erain de Parme , lequel, à l'égard de Fabrice» s'était rendo 
ooapable enrers elle-même d*one fansseté cruelle. Ce n'est 
pas en Italie qu'on doit espérer de trouver communémenc cetto 
sublime charité chrétienne rendant le bien pour le mal , et la 
duchesse on comtesse est parfaitement Italienne ; j'ai presque 
dit une Italienne de pur sang. 

Moins saillant par sa nature méme^ maia bien peint aimi , 
Mosca se montre un ministre d'âge mûr, spiritoeU adroit» plai* 
sautant le premier sur la politique de cour et de gouverne- 
ment qu'il sait finement mettre en jeu» et n'ayant d'autre Tal- 
blesse que celle de Tamour, dont la séduisante Sanaeverina 
loi fait éprouver le charme et parfois les chagrins. 

Les antres personnages du roman» et iis sont nombreaz , 
n'y remplissant que des rôles secondaires , je m'abstiendrai 
de les désigner ici, quoique en général ils soient tons dessi* 
nés avec quelque soin. 

Il en est un pourtant que son originalité m'empéebe de 
passer absolument sons silence : c'est le médecin poêle Palla* 
Ferrante, républicain ardent et de la meilleure foi» épris en 
secret et le plus respectnensement possible de la duchesse. 
Poorsoivi à cause de ses opinions et des prédications qu'elles 
lui inspirent» qu'elles lui commandent, il est réduit» pour 
éviter la mort» à se cacher dans les bois on ailleurs. Eb proie 
à la misère» parfois à la faim» il lui arrive de voler les pas- 
sants ; mais» voleur consdenoieux» il a fait un vœu qa'il ob- 
serve sorupuleusement» celui de ne jamais avoir à lui plnsde 
cent francs ; et en outre» il a grand soin de tenir une noie 
exacte de chacun do ses vols, afin de pouvoir rembourser les 
sommes volées aussitôt que l'établissement indubitable de la 
république l'aura misa même de payerceqo'il regarde covMno 
des dettes sacrées et passagères. C'est le fenalisme dana toute 
sa puissance» mais aussi dans tonte sa poésie. 

J'ai passé en revue les personnages les plus saillante qne 
II. Boy le ait créés dans l'ouvrage dont je rends compte. Qu'il 
sois permis de citer» comme complément d'analyse» quel* 



351 

qnespeattes de raoloQr, mo» (oojoorB m appi«Qver le AnmI, 
tartoot qaant à la IroÎMème : 

ff Les gêna d*espril qoi oalaaeat wât le trtee uo à côté per- 
dent bieelét teolo finesM de tact; Ha proscrifenl autoor d'eoiE 
la liberté de oooveraatioo, q«i leur paratl groasiéreié ; ils ne 
Yealeot voir <|iie des aaaaquea et prétendent juger de la beauté 
dtt teint; le plaiaant c'est qn'tls se croient beancoop de tact. » 

• La présence en danger donne dn génie à Thomme rai8on«> 
naUe ; elle le met, ponr ainsi dire, an^deasos de loi-néme ; 
à rhomme dtmagination elle ineptre des roaians» hardis il 
est vrai, mais souvent absurdes. » 

c L*a«iant songe plus aonvcnt à arriver à sa mnilresse que 
le mari à garder sa feoMne ; le prisonnier songe pins souvent 
i se sauver, que le geélier à fermer sa porte; donc, quels que 
soient les obstacles, Tamant et le prisonnier doivent réus- 
sir, a 

Malgré le mérite littéraire ie ta €hartrm$0 iê Parme, cet 
ouvrage, U. Colomb, biographe, ami et eiécuteur teslamen- 
tsire de M. Beyie, en fisit l'aven, n'obtint que peu de snceés » 
soit dans les journaux» soit dans le pnblio. Il commença même 
d'être oublié peu de temps après sa naissance. 

Oi pe«t-on en trouver lacause ? Ici le champ des conjectu- 
res est Tasteet libre, et je vais y placer la mienne, en ne la 
donnant , Messieurs , que pour sa valeur selon votre opi- 
nion. 

Au moins la moitié du livre est corisacrée è des détails de 
petites intrigues d'une petite coar, à des roueries poilliqnes 
de seigneurs et de grandes dames; tout cela est fin, supers 
fin, mais peu amusant et d'un intérêt nul ponr des lecteurs de 
romans, gens qui cherchent , dans ces sortes de livres, des 
peinturende passions ou de ridicules d'une nature absoinment 
diffèrentOé 

Bo outre, b'H m'est permis de revenir sur «ne idée que j'ai 
déjà émise, je crois que si, au milieu de la corrufition générale 
dont M. Beyle etpoae le tableau, sa Clélia Mt restée vertnense 
stekaste, cela aurait augmenté le succès. An centre d*nn dé**^ 
sert dont l'aspect aride rebute ou du OKrfns attriste sèchement 
les regarda, on goûte nn certain charme si l'on peut aperre- 
veirnnoousis, et Rembrandt sait relaver ses peintures les plus 



352 

sombrer en y iotroduisanl^ par an effel de Tan et de la né* 
ccssité, an moins on rayon de lumière. 

A la fin du volume dont tous m*avez confié l'examen, je 
trouve des Eiude$ de Af. BeyU, par M. de Balzac , poia une 
lettre de M. Beyle à ce dernier en réponse ans Etudêâ. Soof* 
frez, Messieurs» qu'en terminant j'en dise qaelqnea mots. 

Les Eiudeê sont un long article de la Rcpue Parisienm da 
25 septembre 1840» et qui a pour but principal la Chartreuse 
de Parme. C'est ane louange ultra -magnifique. H. de BaliaCi 
après avoir lu trois fois ce roman, a fini par le regarder comme 
un véritable chef-d'œuvre, où le tublime éclate de chapitre en 
chapitre t mais qui par malheur ne peut trouver, en Europe, 
que douze ou quinze cents lecteurs habiles à le goAter. Lu 
fnoindres détails sont é^une exécutianmarquée au coindugénie. 
Là tout e$t itedien é faire prendre la poète et courir en Italie, le 
Phèdre de Racine n'est pas une conception si belle, si complète» 
si animée, que la duchesse Sanseverina, etc.» etc. 

En vérité, M. de Balzac oublie entièrement que l'hyperbo- 
lique éloge est nuisible à celui qui en est le sujet, et que l'en- 
censoir peut blesser. An reste, il nous prouve qu'il est très* 
susceptible de s'éloigner des opinions et des jugements ordi- 
naires, car il déclare avoir foi aux sciences occultes, auX' 
quelleif dit-il, on ref>iendraet qui ne reposent pas, comme on 
la cru f eur des bases faussée. Certes, l'homme qui croit à Tas* 
trologie judiciaire, à la divination , à la magie, a le droit in- 
contestable de Toir, dans la Chartreuse de Parme , un chef- 
d'cBuvre de la littérature française, voire môme de l'esprit ho- 
main. 

H. Beyle, dans sa réponse datée de Civita«Vecchia et do 30 
octobre 1840» dit beaucoup de choses en beaucoup moins de 
pages que M. de Balzac. Je ne pais en indiquer ici qu'un fort 
petit nombre et d'une manière tout à fait décousue. M. Beyle 
pensait n'être pas lu avant 1880. Il trouve très-ennuyeux les 
premiers demi-volumes de Walter-Seott. Il abhorre le style 
contourné, le style à la mode. Il n'a jamais lu la Ohaamiin 
indienne. Il ne peut souffrir H. de Maistre, et sou mépris poor 
Laharpo va jusqu'à la haine. Il décoche, en passant» quelques 
traits h M. de Chateaubriand, àM. Villemaîn, à madameGeor- 
gcs Sand, etc. Ce qu'il aime comme éerita et auteurs français. 



353 

ce loiil les méflioirM in mtrécbal Goa?foD<»SUCyry IkoDles- 
qoiea , les INcrfo^net ibt morl^ de Fénelon; oagiièrâ« Ua- 
piearéen relisant ArîslODoOf (pat on motde Télénaque). Son- 
TPnt loi-même» en ëcriTant, réfléchit on quart d'heure pour 
placer on adjectif atant ou après son sobstantir. Il ne ?oit 
qo'ooe règle: être clair, et la Chartreuse de Parme e^t écrite 
eiprès comme le Code citil. Selon loi, le-demi sot tient par- 
denos font aux ^ers de Racine; mais Voltaire. Racine, tons 
enfin, eieepCé Corneille* ont été obligés de faire nombre de 
▼ers chapeaux pour la rime, etc. 

Ne vous effrayez point, Messieurs, assurément je n*ai pa^ 
là moindi*e envie de discuter toutes ces assertions ; néan- 
moins celle qui a Racine pour objet m'inspire une observa- 
tion par laquelle va se lertaniner mon rapport. 

A la fMgetSl de l»CAirfr»ii«e^ figurent les deux vers ttnn* 
çaismiiTantorparleaqvels li^ Bsyle a VoqIq iradaire deiix 
vers italiens de Pétrarque : 

» 

Non, voas ne me verres Jamais changer, 
Beaos yaoxiioi mliveff appris è aimer. 

Halebrancbe aussi a fait en sa vie deux Ters, et c'était ppipr 
décréditer la poésie française ; mais dans son distique il a 
do moins respecté la mesure, la rime , et il n'y a point admis 
l'hiatus. H. Beyie s'est montré moins seropoleux , ou , si l'on 
vent, molas timide. Quoi qo'il en sbit , Il a prouvé publique* 
ment, par soa distique à loi» qo'il m Ui était guère pesalUe 
d'aimer les vers deRicincu 



^rt«M| 



S^nee^w !• m#veimlhM iU4Y 



Ouvrages reçue t 

r AnnaUê seUnUfiqUoÊ , égrieaieê êi indêêUriêUêê de 
la êocUU ràyalê académique de SainUQmemUn (AiBne), 
t. 4, V aërie, brochure în-8*. 

TOM. II. 23 



354 

2"* Annales de la êociéU ^afftiemkare^ 4êê mfhmeês^ 
arts ei hMeê-^^Ureê du iépofUmêni d^In ir e e ê -Ijâra , 
séante k Tours, t. 27| l*' semestre de 1847, cahier in- 



M. Genevey, dans un rapport sur les Ekiées 
Pascal par M. Tabbë Flolles, après aroir frit rennr^ 
qner que Pascal fot on de ces hommes tares que la 
plus riche intelligence élève, non-seulement ao-dessus 
de la foule, mais encore des hommes d^esprii et de ta- 
lent; un de cesliommes de génie dont les idées fortes 
et grandes doivent avoir et ont nécessairement un 
grand empire, ajoute que Pascal, mort jeune et après 
plusieurs amnérô de souHrances, n^avait pu terminer 
ni même seulement ébaucher avec un peu d^étendae 
le grand ouvrage objet de toutes ses préoccupations , 
de toutea ses études, que ses amis^ «près sa mort , ont 
publié sous le titre de Pensées de Pascal^ ouvrage qui 
a néanmoins conquis dans la littérature chrétienne une 
place que nul autre ne lui a enlevée. 

Plus d^une fois, les homnies opposés au chrisUa* 
niame, €t enireauties Voltaire et Condorceif ont essayé 
de le réfiitcv ou de le commenter pour le combattre ; 
et le brillant historien de la philosophie, M. Cousin, 
dans un rapport sur cet ouvrage, accuse surtout Paacal 
d^avoir voulu détruire entièrement la raison pour meilre 
à sa place une foi avengle et exclusive ; il lui reproche 
de se mettre en contradiction avec Fénelon et Maie- 
branche, et c'est surtout cette accusation que Fabbé 
Flottes s^est attaché à combattre. 

Pour répondre sas aecusalions formulées par U. Cousin , 
i^atinue le rapporteur. H* Floites étudie Pascal dant sa vie ec 
se$ écrits, c Pascal» dit-il,estaconsé dçscepticisme»de faBatisane 



355 

eidttap«ritflion.;exaniio<m$ si cet reproclies «tot fondés. 
Oà puiserops^oons lespr^nyes qui doivent facilKer la solution 
da (iroblëine? Deui sources nous sont ouvertes : la vie el les 
écrits de Pascal. Les tendances de l'esprit, lés croyances pro- 
foades, les sentiments intimes se produisent par ces deui ma- 
oifestationsqni s^éelatrent réciproquement. Les actions réa* 
Htent» par nne forme vivante, les actes de l'ioteUigeoce ei do 
la volonté; les écrits les revêtent d'une forme sensible. Les 
éerila peu vent jeter du jour sur le principe des actions , les 
actions confirment les écrits. Le style est l'homme même, 
sans doute ; mais il ne l'est qn*en partie; il exprime la tour- 
nure d'esprit et la manière de sentir , la vie seule révèle 
rhommerécl. Ainsi, s'agit-il d'apprécfer «n écrivain tout ea«- 
tier , H faot scruter sa vie et approfondir ses oovragea* a 

M. Flollea recaeille en conséquence, sur la vie de 
Pascal, ce qu^en onidit de plus inlërenaant aea biogra» 
phes ainsi que madame Périer sa sœur , et M. de Sie- 
Beave dans son ouvrage aor Port-^Ruyal ; ei il en tire la 
pre o%'e que jamais Pascal n^a été sceptique, ni avant 
ni après ce que Fon a appelé sa conversion , ei il n^y 
trouve rien qui puisse justifier les reproches de fana- 
tisme et mime de folie qu^on lui a adressés. H. Cou- 
ainy qui semble approuver ces reproches, a répété ce 
que quelquee-uns avaient dit avant lui, que les écrits 
de Pascal prouvent ses contradictions , et que pour 
combattre ce scepticisme, auquel il était en proie , il 
avait voulu, de propos délibéré, éteindre les lumières 
de 8a raison, se jeter dans une foi aveugle, s^abéUr^ en 
un mot, terme dont Pascal s^est servi. M. le rappor- 
teur, après avoir contesté le fondement de ces repro- 
ches, arrive aux réponses de M. Flottes, qui montre 
qu'il n^7 a rien dans les PronineiaUê (ouvrage d^une 
polémique spirittielle et acérée, mais où les grands 
principes métaphysiques et religieux n^étaient point 



356 

nëccssaiits) qui poisse justifier le reprodie de foi tTea- 
gle, et surtoai aveugle volontairemeot, pour oombaltre 
le scepticisme; mais que ce sont les Pensées qa^il fiint 
vurtout étudier pour bien connaître ses doctrines el 
ses sentiments ; il fait même iiemarqoer que les Pmi- 
^éee^ n^ëtant point on ouvrage publié par Pascal lui-» 
même, personne ne peut même dire avoir pleinement 
saisi son intention ; et que Pascal, tout en reconnais- 
sant les limites de la raison, ne la détruit pas. 

M. Flottes^ dans le cours d^une discussion sérieuse, 
minutieuse même, aborde toutes les accusations et re- 
pond à toutes. Pour répondre au reproche de scepti- 
cisme, il cite ce passage de Pascal : 

m Sonmiision ei usage ie la raison : sn quoi consisie le vrai 

christianisme, 

» La dernière démarche de la raison est de reeonoaiire 
qu'il y a une iofioité de choses qui la surpassent. Elle 
n*estqne faible , si elle ne va jusqu'à reconnaître cela. Que 
si les choses nalorelles la surpassent , que dira-t-on des 
surnaturelles î Si on soumet tout à la raison» notre religion 
n*aura rien de mystérieux et de surnaturel ; si on choque les 
principes de la raison, noire religion sera absurde et ridi- 
cule. La raison ne se soumettrait jamais» si elle ne jugeait 
qu*îi y a des occasions où elle doit se soumettre. Il n'y a lien 
de si conforme à la raison que ce désa?en de la raiaon. 
DeuK eioès t exclure la raison, n'admettre que la raison. La 
foi dit bien ce que les seos ne disent pas, mais non pas le 
contraire de ce qu'ils voient. Elle est au-dessus et non pas 
contre, a 

Nous le demandons, ajoute M. Flottes, les droits de la rai- 
son ne sont-ils pas, dans ces passages , solennellement pro- 
clamés t. •• 

M. Ck>nsin insiste beaucoup sur ce mot de Pascal où il dit 
que pour être chrétien il faut s'abitir, et il en conclut que Pas- 
cal ne fol chrétien lui-même qu'en repoussant sa raison. 



357 

If. Ploltes eoonlMit cette aocasation en MmoI reiaarqMr qo/tf 
s'il eo avaii été aiogi , Pascal n'aurait jaaBais pu former le 
projet de faire une apologie de la religion chrétienne ; celle 
idée aurait été une contradiction trop flagrante avec le motif 
qui aurait déterminé m foi ; M. Flottes mel donc sous nos 
yeui tout le dessein de Pascal» tel qu'il l'avait souvent ei posé 
à ses amie, et continue ainsi : e Vu tel projet peut-il convenir 
à l'état d'un homme accablé par des difficultés que io rmuam 
n'a pa$ pu êurmonier ti que ta wdanté nul$ a éemrêéei ? Dea 
preuveasi aolides, si nombreusea, si bien, liées» permettent- 
elles de supposer que le génie qui les a conçues se soit pré* 
dplié en aveugle dans l'asile de la foi t Un pareil projet » d e 
seimblablea preuves» ne sontrila pas des indices certains d'un 
esprit ferme et pénétrant qui a tout vu» tout oomparé» dilfi* 
cttltés et preuves» et qui a conservé asses de possession de 
lui-même pour discerner la vérité de Terreur? a Ces réfleiions 
psraissent concluantes. M*. Flottes fait remarquer encore que 
ce mot» tf fauiê'abêiir^ se trouve dans un fragment où il n'j a 
rien de soivi« qui n'est q*une ébauche imparfaite» une suite de 
notes provisoires où il règne une grande confusion» et il pense 
qae vraisemblablement Pascal» dans la rédaction définitive de 
soo ouvrage » aurait bit disparaître ce terme et quelques au«- 

très semblables. Cette conjecture n'est point dénuée de pro*^ 
bsbilité. 

M. Genevey termine ce rapport en citant ^a conchh- 
«on aaivante que Tauteur a déduite parfaitement de 
tout ce qo*il a avancé : 

« De graves accusations ont été suscitées contre Pascal. Lés 
noms de pyrrhonien» de fanatique, de superstitieui » lui ont 
^té prodigués. Sa philosophie a été qualifiée de scepticisme ab- 
^lu. On a vu dans sa foi» mal $ûre d^eile-tnême^ la lotte cou- 
lîoQelle et eanvuhive d'une âme qui» déêespérée^ se précipite 
en aveugle dans l'asile de la religion. Nous nous sommes pro- 
posé de justifier l'auteur des Pentiet. On avons*nous cherché 
nos preuves) Nous avons interrogé sa vie» car la vie réalise 
les sentiments les plus intimes. Noos avons consulté ses é- 
crits» car les écrits jettent du jour sur la vie » et reçoivent 



358 

d*èlle, en éçhasget une espèce de consécration. La TiedePaS'» 
cal, qae nout avons présenlée telle que nons Toffrent set pa^ 
rents, ses amis, ses contemporains , nons a réfélé an esprit 
pratique, armé d*nne logique infletible, on caractère consé- 
quent à régal de cette logique... Nous avons consnllé ses 
écrits, noua avons comparé, rapproché les uns des antres, 
soumis à nn eiamea critique lés fragments prédeoz qu'il 
nous a laissés. Ces écrits nons ont montré dans Tanteor nn 
philosophe qui a sondé tontes les profondeurs de notre na- 
ture, nos grandeurs et nos misères. •• Ils nons ont montré Ta- 
pologiste qui a mesuré toute retendue de son sojet, en a saisi 
toutes les parties, dont le coup d'œil a envisagé, sans en être 
ébloui, tontes les difficultés ; dont la raison a attaqué tontes 
les objections et les a vaincues , et le chrétien qui, consommé 
dans Tart de persuader^ voulait faire servir l'énergie de tontes 
nos facultés à prouver aux hommes les plus opiniâtres que 
le christianisme seul satisfait les besoins moraux da ceenr et 
l(*b exigences légitimes de la raison, s 

M. Ducbin a lu un rapport dont voici des passages s 

Permettez que, répondant à la confiance dont vous m'avez 
honoré, je vous soumette on rapport sur le BuiUiin de rjiihé- 
nie du Beauvaiêiê (V' et S* semestre de 18fc6), 8 cahiers in 8*. 

l^et Athénée, avec lequel nons n'avions pas encore de rela- 
tions établies, a fait lui-même à notre Académie des avances 
auxquelles, je n*hésite pas un instant k le dire, nous devons 
nons empresser de répondre par renvoi de notre Butkiin eh 
échange de celui que nous avons reçu de sa part. L'opinion 
que j'émets est le premier point de mon rapport* et j'ose eroire 
qoe ce n'en est pas le moins juste, ni celui qui obtiendra le 
moins votre assentiment. 

L'Athénée de Beanvais compte, ainsi que T Académie delphi- 
nale, des membres titulaires et des membres correspondants » 
et, de pins que chez nons, on y trouve des membres honorai- 
res et des membres lib^. Parmi les membres honoraires qne 
la France entière connaît, on peut citer les noms de MM, Emile 
Oeschamps» Paul Lacroix (le bibliophile Jacob) , le baron de 
LadouceUe, de Pongervjlle, Viollet-Ledoc , Onésime Leroy, 
etc. 



359 

LepMHricr dMdtni cahiers dool je iii*oompe,aiDiiqMl6 se- 
cood, s'cHifre par iiii compte rendu des trsvaox de l'Albèiiée 
peadaat an semestre ; c'est M. Eugène Péron, secrèulre per* 
pètoél, ^nt rend fort succinctement ce dooMe compte. 

Dans le second des denx comptes » je lis qne des memlnres 
tilalaires on correspondants ont èié en retard de remplir leurs 
okiifslions, d'acquitter leur tribut, quant aus travaux. Uéme» 
à cet égard» 11. le secrétaire propose l'application rigoureuse 
d'un article de règlemenl du k novembre 1844 , lequel pro« 
Bonoe une dtoposition pénale dont j'ignore reffet. 

MM. les membres titulaires et correspondants de l'Athénée 
de Rénovais sont donc astreints à fournir , chaque année ou 
chaque semestre» une composition dont MM. les membres ho- 
noralreaet libres seraient seuls exemptés. Jamais je ne pro«> 
poMrais d'implanter dans notre sein » Messieurs , une telle 
mesure ooerdtive. il dm semble que» si la liberté doit régner 
quelque part, c'est surtout dans les sociétés destinées 4 se 
montrer des rraetions de la république des lettres.... • 

Après le premier compte rendu » nous voyons la descrip- 
tica » par M. Mabu» d'une exécution 4 Beauvais en 1789. C'est 
tout bonnement la peinture détaillée du supplice d'un homme 
4 la fMs Ineendiahre et assassin » qui est roué d'abord et puis 
livré aun flammes. Gela peut aroir quelque prix comme tableau 
de mmurs passées» et même plaire 4 certains partisans de M. 
Alexandre Dumas» qui» l'an dernier» a commencé son roman 
des pMimnav-cmf par la description pittoresque d'un écarte!- 
lement. 

¥ient ensuite un Ckmi H un Rai, fable par M. Msgn , tisse- 
rand » dont Je connais des chsntons fort aa*dessu8 de son apo» 
lofue. 11 est plus prés ou moins éloigné de M. Déranger ou 
4e Qésaugiers» qsw de Lafenulne ou même de Fiorian et de la 
Motte. 

M. Bmest Dubos» dans une espèce de mémoire» démontre 
les avantages retirés par ragrieulture» du bon entretien des 
efcemina* Tout ce qo'il dit est d'une vérité parfaite i osais nul 
stinréaientn'en doutait» et il est un prédicateur qui n'a dans 
ion sodltoire que des convertis. 

A mon sens» le morceau capital des deux Bulletins serait 
Tanalyse critique» par M. Patdy» de Jeanne d'Are » po«nse ou 



360 

trilogie dt ho Aleiandre Soumet. G'etI de la bowie critiqua, 
dp celle qui est devenue ti rare de nos jours : louaufo , cen* 
sure, tout y est motivé, tout s'y montre équitable, diguo d*«o 
littérateur, d*un homme de goAl , et le style y répond aeix 
jogemeou comme aux pensées. Vous en allei juger» Mes- 
sieurs, au moyen de quelques citations : 

€..• Pour les succès de la poésie aussi bien que des uulrea 
arts, est-il bien nécessaire que les idées de Técrivain , de l'ar- 
tiste, soient absolument en rapport avec l'esprit et le goAl du 
son époque ? 

a L'expérience ne semble«t-elle pas prouver souTont le 
contraire? Qu'est-ce qui a fait eu grande partie la gloire des 
Démosthène, des Cicéron, des Tadie? ITestrce pas d'avoir cter- 
cbé à réveiller dans le cceur de leurs concitoyens Tamour du 
la patrie, de la liberté, la baine de la tyrannie qu'ils porluieut 
eux-mêmes dans leur cœur? Et, à ne parler que de la poésie, 
ne retrouvex-vous pas partout les mêmes contrastes? N'esKe 
pas dans la paix qu'elle a cbanié la guerre, dans lesépoques de 
civilisation qu'ellea le mieux peint les mcsurs barbares, et dans 
les époques de goAt raffiné qu'elle a représenté avec plus de 
succès le bonbeur de la vie cbampétreP Dans tonales temps, 
cbes tous les peuples, le génie de l'homme s'est toujours pla 
à ces oppositions. Dans notre première révolution, quand le 
drame sanglant courait les rues ou bien étajt en penuauenee 
sur la place publique, on courait se reposer le soir à la rupié» 
sentation de quelque comédie sentimentale on pastorale. 
Quand le guerrier des temps modernes faisait retentir l'Eu-* 
rope du bruit de ses exploits, Delille enchantait ses auditeurs 
et ses lecteurs par la peinture des champs et des jardins, a 

Second H^giuent : c Avions-nous tort quand nous disions 
que M. Soumet s'était exercé avec succès dans tous les gen- 
res, et que son poème était la plus vive représentation des 
différentes phases de notre littérature depuis un demi-siècle 
surtout? La nature et le travail avaient donné à notre poMo 
une incroyable facilité d'exécution dans presque tous les gen- 
res de poésie; son vers, presque toujours harmonieux, se plie 
à toutes les formes, prend tous les rhytfames : il a tantôt la 
pureté et l'élégance de nos meilleurs auteurs classiques, tsn- 
tôt toute l'audace et la crudité d'expressions de nos plus liar« 



361 

dte ranwliqiMt. Ledéiir de biMler dtas deus éoole» à U W% 
aélétital à M. SoabmI» elii aM4 eracllemeiu piuii d'avoir trop 
MfiveBt tacrifié Mx fiasdieH* 8*il • plat d'une foi»» eaeii^ 
Iruit diBs les voies de nos hardis Dovalears» égalé les plus 
habiles daaa ce qu'ils oui de meilleur, oa regrette qn*il a'ait 
paa au* eoesane Casiaur Delavigoe, éviter les eicès qn'ôo leur 
reproche avec raison. L'abus de ramplîficstion , l'enlorlilie* 
nKttt de la période, les nélapliores etagérées, la raison sa* 
ciifiée à la rime * le néologisoie, le barbarisme même, sont 
trop souvent des défSsuts qui lui sont commuas avec la nou- 
velle école* a 

Troisième et dernier fragment : c O Boileau I A Radne I & 
Voltairel que diries-vous si, pour votre malheur rappelés à 
la Tie. vous voyiei ainsi torturer, prostituer cette langue fran- 
çaiae, si pure, si harmonieuse sous votre plume, et que tant de 
▼oa ^Mr»-d'fiBuvre ont illustrée?* Dieu I eussiez-vous dit, 
» qa*est devenu ce style simple et élégant, le plus naturel in* 
a lerpréte du vrai et du beau 7 Quelle splendeur a succédé à la 
a simplicité française I a Vous connaisses la fameuse apos- 
trophe de l'ombre de Fabriciusaua Romains. 

m M. Soumet, comme ces Romains dégénérés, si rudement 
apoatrophés par Fabricins, a donc, comme poêle, trop souvent 
abandonné la simplicité de notre idiome, pour prendre le lan* 
gage d'une école qui pousse notre littérature à la décadence. 
Toutes les fois qu'il a suivi les traces de nos maîtres , il s'est 
élevé à leur hauteur; quand il les abandonnées, son génie a fait 
les chutes les plus déplorables. Cette faute est, selon nous, un 
véritable malheur pour les lettres françaises : il est é craindre 
qu'elle œ dégoûte è jamais nos poètes de tenter de nouveau 
l'épopée ; poissa-t^elle au BMiins être un salutaire avertisse- 
annt pour nos jeunes littérateurs , et leur faire comprendre 
enGo que, même en cherchant des voies nouvelles, il n'est pas 
plus permis de violer les régies de l'art et du goAt , que le 
génie de la langue dans laquelle oa écrit, surtout quand celte 
langue a produit des chefs-d'œuvre que le temps et l'admira* 
tion des hommes ont consacrés I a 

Dans une imitation d*Anacréon, M. Ernest Rayé a forcé 
frintemfê ei pauriatu à rimer ensemble ; c'est un acte de vio- 
lence qu'on est surpris de rencontrer parmi les Ira vaui d'une 



\ 



362 

académie, où rien de tyramiif ae m dévraiî ae Mra amialr. 

M. Yietor liagaien a dannè un biatori|«« de la faolore do 
piano depois son origine joaqQ*è nos Joors; Là se tfonireol em 
moins de dix pages an certain nombre de choses qa^lfiio* 
reot la plupart , la presque totalité , non r senfoment des 
personnes qui aiment à écouter les sons do piano , nsnis 
encore de celles qui, a?ec plus ou moins d'babilelé » asweettt 
leurs doigts sur le clavier de cet barmonienx instrooieiil. 
En effet, pourrait-on compter beaucoup de gens qoi aacbeBt 
que le piano semble tenir son origine du Ctm6o/o« iostramoiit 
dont parle Boccace dans son Décamiran^ écrit vers 1860 ; que 
plus tard cet instrument devint le Clamcmrdey puis la fitnjiiumkt 
YBpinHie, etc.? 

Dans le même Bulletin^ on lit une longue liste des mairoa 
de Beauvais» par M. Victor Tremblay. Ce tableau bistoriquedo 
2t0 maires remonte k l'année 1175. pour finira 1839. Geo'eat 
pas précisément une simple et sècbe nomenclature ; presque 
tous les noms sont accompagnés de quelques lignes indiquant 
certains faits relatifs aux personnages» on bien à ce qni s*e8l 
passé de plus remarquable lors de leur administration. 

Nous voyons qu'en 1381, Thibaut Becquet, noble, fut élo 
maire, et que l'évéque de Beauvais se plsignit de son éleetioa 
en prétendant que les maires devaient être roturiers ; idée 
qu'on pourrait s'étonner de rencontrer dans le XIV« siéele , 
si l'on n'avait sur un tel point que des notions communes et 
superfideiles. 

Un autre maire » Jean Marcadé, remplit ses fondions do 
ifiOO à 1517, année de sa mort. 11 fut si cbarmé de son eior* 
cîce de dix^sept années, qu'il fonda une messe en action do 
grâces d'avoir été si longtemps maire. On aime à remarquer 
ce genre de gratitude, quand même, oequejen'atfimepaa, 
on ne le verrait que dans la cité de Beauvaia. 

Oui, mais aussi je lis 1* que Jean Charles Danse, élu maire 
en 1765, hit renommé en 1756 et refusa ; 9^ qull en fui de 
même do François Raoul Lebesgue de Gauraa , nomasè en 
1760, puis réélu en 1761. Btail^ee la faute des deux adminis* 
fréteurs ou celle des administrés ? 

Avant de quitter le tableau , observons^y un fait de 
plus : vers t590 , le maire François Pinguet , marohaiid de 



363 

fiB,«yaol poar enseigne Au Dim i<*aeiei»r » arail prfparè^ 
pottr je ne sait quelle drcenatabce» une tille H f^niUle k«* 
ranftte ; mais les regisires coostaleot fii't'l demeuru court au 
fremier moi. Assarémenl les GrenoUois aeineb ne dirent pas 
qu'on pareil aocMenI penl arrivera tons les maires. 

Dans on article assez étendo de M. Eof ène Péron snr Tad^ 
ministratlon de feu M. te comte de Germiny, préret de TOise, 
de §817 à 1840, nn fait est rappelé» et vous ne serei pas fâché 
de le voir consigner dans mon rapport ; c'est M. le duc de la 
Rorheroncauld qui, en 18t7, à Liancoort, fonda la première 
école d'enseignement mutuel qu'ait possédée la France. 

M. Didier» avocat k Paris et membre correspondant de TA- 
thénèeduBeauyaisis » a publié dans le Bulleiin de cette société 
une Imitation ou traduction en vers de TOde d'Horace à Pos- 
Ihame. Par une distraction malheureuse du traducteur , le 
mot horrMe j rime ou veut y rimer avec le mot DanMe. 
C*est enc<Hi! peu de chose ; mais la traduction se termine par 
la strophe suivante : 

Un possesseur nouveaa viendra faire largesse 

De ces vins pour nos dieux par tes soins conservés ; 

Bemain nous verrons sen ivresse 
De ta riche demeure en salir les pavés. 

Due ivresse qui avec des vins salit les pavés d'une riche 
demeure I Ou je n'entends pas le français , ou cela rappelle 
le procédé honteusement gastronomique qu'employait l'em- 
pereur Vitellius, et par conséquent présenterait une image 
des moins ragotktantes. Horace anraitMl ainsi fini son ode ? 
Non, il n'a pas eu ce tort, et nous Usons dans le teite latin » 
miro iingei pavmienium êuperbum , mots qui n'expriment , 
si je ne me trompCi que l'idée de libations faites à dessein ou 
involontaires. Horace avait trop de goût pour faire au bout 
d'ane composition de style noble, la chute que lui prête son 
tradueteury et que celui-ci doit garder pour son compte, di- 
sons même sur sa conscience. 

Une charte inédite du XIII* siècle a été publiée et annotée 
par M. Rathery. Cette pièce constate une coutume remar- 
quable du régime féodal et que voici :.9ua«d leserf d'un sel* 



364 

gnesr youlaii épouser la terve d*on aolre wigneor, le pre* 
mier seigoeor consentait à la laisser aller avec son mari soos 
la puissance du second, à condition que, parmi les serves de ce 
dernier, il s'en trouverait une qui consentit à épouser un des 
hommes du premier, et à compenser ainsi la perte causée à 
celal-ci par Tautre ipariage. 



M«BM dTsi if «tfMMi»Mi94f. 

Ouvrages reçus : 

1 ** Mémairêê de P^lcadénne royale de Meiz^ 28* au* 
née (1846 à 1847), tom. in-8^ 

2"* Discours sur Expittjfy par M. Nàdaud , premier 
président de la Cour royale de Grenoble et membre 
résidant. 

M. HuARTi recteur de TAcadémie, a ëtë élu mem- 
bre résidant. 

MM. BLANCHBTt procureur général, et Maignibii, doyen 
de la faculté des lettres de Grenoble, sont rétablis sur 
la liste des membres résidants dont ils avaient cessé 
de faire partie pendant leur absence de cette ville. 

M. Tabbé Flottes est élu membre résidant. 



«• 



iiion du bureau» 



MM* Albert nu Boys, président; 

Alexandre Fauché-Prunelle, vice-président ; 
Amédée Ducom, secrétaire perpétuel } 
Leroy, secrétaire adjoint ; 
Félix Croeet, trésorier. 



365 
Memirêê du eamêeil éCaiminiêiroHon. 

MM* Fabbë Gbnbvbt , 

Casimir u^ Vbntavoii t 
Louis Gaqtiek , 

DUNGLAS y 

Victor BuRDBT. 

M. Âll>erl da Boys lit le mëmoire qui suit sur les 
jugements des gouverneurs de province et des préfets 
du prétoire sous les empereurs païens ou chrétiens : 

Daasie plan de goorerneneat qoe Mécène propotait à Aa- 
gasle <1), l'an des moyens indiqués à Teniperear pour tout 
rslUcber à son sotorité judiciaire» était de lai réserver le ju- 
gement des crimes commis par les officiers de l'armée et par 
les premiers magistrats civils. Si cette lettre de Mécène Ini a été 
faussement attribuée, si elle est uoe invention de Tbistorien 
Dion qui nous l'a transmise, il faut reporter au temps de Se* 
vère les idées qui y sont contenues ; car, c'est sous ce prince 
qoe vifait Dion. Peot«éire l'historiographe des empereurs 
était-il chargé , par une fiction habile, de faire l'établissement 
légal d'une compétence que Toa avait considérée jusqu'alors 
comme enceptionnelle ; compétence revendiquée ou plutôt 
Qsnrpée par ces tyrans, qui s'attribuaient tons les droits , 
parce qu'ils n'en respectaient aucun chei les autres hom- 
mes. 

Cependant, depuis que Tibère avait transporté au sénat le^ 
comices populaires, ce corps croyait avoir le droit on de don* 
aer des juges aux fonctionnaires que l'on déférait à sa jnri^ 
diction, ou de les juger lui-même , et alors , de mitiger ou 
d'aggraver les peines qui» suivant les lois , devaient s'appli*^ 



(i) Decauflis magistrom equilom, centorionamqiie, prifatoronHioe 
pritnarioram cognosces, obi de capite et Ignominia erit controtersia, 
aamqoe h«e ad te solom del>ent relnrrî. (Hist. rom. de Dio. €ssf », 
L. LUI.) 



366 

quer à leurs crimes. Que si oa amenait devaol lai des goo- 
vemears de province préveûusd'abos de ponroir» d*actes de 
despotisme envers leors administrés, il usait ordinairement , 
en faveur de Tillustre coupable , dé son omnipotence judi- 
ciaire pour modérer la pénalité légale. Hais s'il s'agissait 
d'un de ces attentats mai défini» qu*on raugeail sous le nom 
de crimes de majesté, alors Tezcés de la dureté remplaçait 
chez Taréopage romain TeKCès de la mollesse. 

La joridiçtion qu'ezerçait le sénat sur les magistrats aopré* 
mes des provinces, qui étaient de droit sénateurs, peot se 
comparer à la juridiction eiceptiénnelle qu'exerce sur ses 
membres notre chambre des pairs. 

. Nous avons meatioaaé ailleurs (i)» tout à fait en paMaat , 
un procès criminel fait au proconsul d'Afrique Marins Pris« 
eus, sous le règne de l'empereur Trajan.. Ce procès oaèrite 
de nous arrêter quelque temps, soil eomme élude judiciaire, 
«oit comme étude de mosurs. 

On reprochait à Priscus (1), dans reieroice deaon administra- 
tion« des exactions et des concussions de toute es pèee. S'H n'jr 
avait pas en contre lui d'autres griefs, on n'aurait pas pu le faire 
condamaer,on nereAtpasmémemis en accusation; il sa serait 
facilement tiré d'affaire au moyen de quelques réparations ci- 
viles, liais il y avait eu dans la tyrannique cupidité de oe pra- 
eonsnl des Incidents extraordinaires. Souverain dispensateur 
de la Justice de Tempire, il en avait bassement trafiqué , ai ee 
sacerdoce auguste était devenu entra ses mains le v41 instra- 
4nent des passions d'autrui. Les chiffres de ce trafic étaient 
précieés. On lui imputait d'avoir vendu, la mort d'un cheva- 
lier romain et de sept de ses amis à un certain Vitellius Ho^ 
<norat«s^ moyennant la somme de trois cent mille sesterces. 
Oa lui raprochait encore d'avoir conclu un marfM semhla*- 
ble avec un autre citoyen nommé Martianns. Priseni était ao-- 
cusé d'avoir reçu de lui sept cent mille sealeroes , es pour 
eetle somme il n'avait pas hésité, disailHMi, à Gsin suMad'hor- 



(1) Voir notre histoire du droit eriminel des peoples anciens (Joa* 
bert, rue des Grès), p. sst. 

. (S) Ces détails sont tirés, pour la ptau gmnde partie, de niae4e- 
leane,liv. a,épU. 7. 



367 

libiM iorlafw à u chef «lier rooiain , il r«T«U aoeablé de 
Wàf^éètomtif l'afaii envojéaiix mimst en&i U Tafaii fait 
étnagier daos sa {prison. Celte fois les viclimes de Topiiressign 
proœiMMalaire n'éiaâeiil ni des barbares, ni des hommes obs- 
cqrs; c'étaient deaa Romains dlUnstre naissance. De tels for** 
fsîts parvinrent à éveiller qnelqoe indignation da^s le sénat, 
qiii Domina» poor soutenir raccosation* les deux oratcnrs les 
plos illoslres de ce lempSt Pline--le-J#one et Corneille-Tacite. 
Et cspendani Priscns, assisté aussi d*un avocat habile et élo- 
qoeot» €• Fronto, ne désespérait pas d'échapper à cette accu- 
mlien criminelle. Fronlo plaida de la manière la plna adroite 
et la plos pathétique, afin d'arracher au sénat le renvoi do 
Prîscns devant les juges civils pour cause de pécolal: s Son 
s client» disait-il* aurait accepté la ruine, poorTU qii'on lui eût 
s épargné Texil et le déshonneur... »Comme siaucun déshon- 
neur ne fAt résulié de la tache de concussionnaire imprimée 
au front d*nn magistrat 1 Croirait-on qoe celte défense fit im* 
pression sar un grand nombre de sénateurs I Du reste» 1rs 
lois récentes de Tempire n'avaient pas encore fi&é les limites 
de leor Juridiction, et parmi eux quelques-uns prétendaient 
qae, même poor le pèculat, le sénat était obligé de retenir la 
ttuae et de juger lui-même. D'autres pensaient qu'il était 
omnipotent comme l'était autrefois le peuple, et que la loi lui 
laissait la liberté complète de faire ce qu'il croyait convenable 
snivant les circonstances et la qualité des crimes. Enfin, Julios 
Férox, homme respecté pour sa science et sa droiture, fut d'a- 
vis de donner provisoirement des juges à Priscus pour le pé~ 
celât, et de retenir les chefs relatifs à l'accusation capitale, mais 
de diflérer le jugement jusqu'à ce qu'on eût fait comparaî- 
tre ceux qui avaient acheté le sang des innocents. Cet avis 
prévalut. On assigna donc le» deui complices ou provoca- 
isora do crime commis par le proconsul. L'un d'eux , Yitel* 
lius Honoralus, avait été soustrait par une mort opportnne à 
la honte d'un pareil jugement ;rautre, Marlianus, comparut 
an jour fixé. Alors, chose singulière I de nouveaux débats s'é* 
levérenl dans l'assemblée pour savoir si ou l'interrogerait et si 
on le jugerait isolément, on si on ferait venir Priscus, afin de 
procéder contre tous les deux à la fois. La délibération fut 
longue et agitée. Il fallut tout l'ascendant de la parole de Tu- 



368 

tins Cerealls , homiM ooDsnlaire , poor démontrera OMConr 
de jailice qm dans an crfane oomoitiny la défente ileraft èim 
commone au deui aocoaés. L^'afTaire ftM denc renfilée à la 
prochaine assemblée dn sénat , qui Tôt des plus solennelles. 
L'empereor Trajan , qui était oonsnl, la présidait Ini-mème. 
Une foule immense deeurieux avait acconru à cette audienre. 
Depuis que les laites politiques avaient cessé au foruni , 
l'intérêt s'hélait reporté sur ces causes criminelles» étrangères 
aui passions de parti qui animaient si puissamment la vois 
d'un Gicéron et d'un Hortensius. 

Du reste» dans cette circonstance» les ressources du talent 
et du génie ne faisaient pas défaut à raccosation.' Roos arcms 
nommé les dent hommes qui remplissaient par fordreidv né* 
nat ce beau ministère de vindicte sociale. Le premier , PNae* 
le-leune» déjà rompu par un long exercice à ces joules ova* 
loires» ingénieux, brillant, sans emphase» plein de sagacilé 
et de saine érudition; le second» Tacite» qui parlait au barreau 
comme il écrivait l'histoire. Pline détaille lui-même aveeuae 
complaisance un peu naïve le succès qu'il obtint» la facilité 
avec laquelle il parla pendant cinq heures au lieu de trois 
heures et demie qu'on lui avait d'abord accordées s enfin» la 
délicatesse des attentions de l'empereur» qui le Msait avertir 
de temps en temps de se ménager à cause de la faiblesae de sa 
complexion. Malgré la longueur de son réquisitoire» Claodius 
Marceliinus a le temps de présenter le même jour la défense 
de Hartianus. A la séance du lendemain » Salvius Liberalis 
parle pour le principal accusé» M. Priscus. Liberalis était un 
orateur souple et délié» à la fois véhément et fleuri. Il aurait 
fait quelque impression sur les juges» si Tacite n*avait |ma ré- 
pliqué sur-le-champ dans l'intérêt de l'Afrique. Qu'on se fi • 
gure le grand accusateur des Tibère et des Néron accuaant en 
face un despote de second ordre» il est vrai» mais qui était le 
type de tous ces tyranneaux obscurs sous qui avaieat gémi 
si longtemps et gémissaient encore tous les pays conquis par 
les Romains. Qu1l faisait beau le voir ainsi ehargé 4e la «en- 
geanee d$$ peuples (1) I Car sans doute le philosophe orateur 

(1) Expression de M. de GhAteaabrîant» en parlant de Tacite comme 
historien. 



369 

sot faire de celle caase pariicolière de l'Afriqoe la cause de 
tottCea les provioces. Sans doate son intègre éloquence accusa 
Rome même en défendant rhnmanité. 

Âo sojet de ce plaidoyer» où devait se reconnaître le burin 
poissant du peintre d*Agricola« il ne nons reste que deux li- 
gnes de Pline, ainsi conçues: <r CornWtW faotriif répondit avec 
s beaucoup d'éloquence et fit éclater cette grandeur, cette sn- 

• blimité qui régnent dans tous ses discours, a 11 ajoute en«- 
soite presque sur le même ton : « G. Fronto fit une très-belle 

* réplique pour Marins Priscus, et, s* accommodant à son sujet» 
» il songea plus à fléchir les juges qu'à justifier Taccusé. » Il 
fallait» en effet, que ce rhéteur eût du talent pour se faire' 
écorner après Tacite. 

Vient ensuite le récit de la fin du procès. La troisième au- 
dience est consacrée à la discussion des preuves. Après ces 
trois jours d'une lutte judiciaire» digne (1) de Vaneienne Rome » 
l'assemblée délibère. Gornutus, consul désigné» opine le pre- 
nier. Il vote des félicitations à Tacite et à Pline pour la ma- 
nière dont ils ont rempli leur mission. Il veut que l'on con- 
damne Marins» 1* à la restitution au trésor public des sept cent 
mille sesterces (2) qu'il a reçus» 2« au bannissement de Rome 
et de lltalie. Quant à Marcien » il réclame contre lui cette 
même peine du bannissement» on lui interdisant le séjour non- 
MQlement de l'Italie » mais de l'Afrique. Un autre sénateur 
ouvre un avis plus doux. Il demande qu'on se contente» i l'é- 
gard de Prisent» decondamnations pécuniaires» et qu'on change 
le bannissement de Martianus en un exil temporaire de cinq 
ans. La plus grande partie des sénateurs semble un moment 
se ranger à cet avis. Croyaient-ils donc punir ainsi suffisam- 
ment la prostitution vénale de la justice à une haine homicide» 
espèce de sacrilège social qui n'a pas de nom ? 

Cependant» en recueillant les voix» on s'aperçoit qu'une 
faible majorité fait prévaloir l'arrêt de Cornutus. Ce fut là 
pour le sénat un grand effort de sévérité. Il résulta de cet ar- 
rêt que Marins Priscos alla dévorer dans un exil commode le 
fruit de ses spoliations et vivre dans le luxe et l'abondance, 

(f) Propres termes employés par Pline dans TépUre d^à citéf . 
(s) Environ 70.000 livres de notre monnaie. 

TOM. II. 24 



370 

tandis ^ue les habUanês de V Afrique pleuraient Uursperiee non 
réparées (l). 

Mais ce n*est pas toat ; celle afTaire eal une soile où se 
montre mieux encore la mollesse judieiaire du sénal pour ees 
brigands privilégiés^ appelés magistrats des provinces. Les dé- 
bats contre Priseas révélèrent des faits odieux à la charge de 
son lieutenant, Hosliljus Firmînus. Firminos avait été le di- 
gne auuUaire de lottlea les iofameade son proconsul; H avait 
exigé cinquante mille deniiors deMarttauuapour l'aider dans 
ses projets d*înfëraalie' vengeance. Absent lorsdu premer pro* 
côs> il fut ajoemé à comparaître quelque temps après devant 
le sénat. Cornutus demaada que ce misérable Tût exclu du sé- 
nat et de tout emploi ; mais cette fois H n'entraîna pas la 
majorité des suffrages^ L'opinion qui prévalut futeeUe d'Acu- 
tius Nerva, qui avait ouvert l'avis de se borner à déclarer Fir- 
minus incapable de remplir à l'avenir toute espèce de fonction 
dans les provinces. 

Quoique ordinairement très-réservé dans ses apprécietions 
sur les décisions du corps auquel il appartenait, Pline ne peut 
cette fais cacher son étonneroent, j'ai presque dit son indigna- 
tion, au sujet d'un tel arrêt : a Car ea6n, s'écrie-t-il, qu'y a-t-il 
» de plus cruel que de se voir livré aux soins et aux travaux 
j» attachés à la dignité de sénateur, sans espérance de jouir 
a jamais des honneurs qui en sont la récompense T Qu'y a-t-il 
ù de plus affreux poor un homiae flétri d*une telle tacbe, que 
x> de n'avoir pas la liberté de se cacher au fond d'une solitude 
» et d'être obligé de resterau sein de cet ordre éminent qui le 
o donne en spectacle à lous les regards ? Que peul-oa imagî* 
» ner d'ailleurs do plus. Indécent et de plus, indigne que de 
j» voir assis dans le sénat un homme que le sénat a noté P De 
» voir un homme, déshonoré par un jugement, prendre place 
parmi ses juges? Un homme exclu du procoosulat pour 
j» avoir prév.ariqué dans ses fonctions de lieutenant, juger 
o lui-même des proconsuls I Un homme, enfin, condamné 
a pouc un crime honteux, condamner ou absoudre les autres? 
A Mais U majorité a prononcé ; on ne pèse pas les voix^ on les 
» compte ; et il ne faut rien attendre de mieux de ces assem-* 

(f) Javf^n. , Sat. i. 






371 

» MéesoùlaplaBCboqaanleiiiégalUé est dans l'éfraliié même, 
» paisqaeceax qoi lea composant ont lous la aoêne aalorilé 
•• sans aToîr les mêmes lomièras (i). 

Qoand an corps jodiciaire a eessè d*«?oir celle rèpolaiion 
de sagesse et d'intégrité qoi saoctkNiae son poot oir aax yeui 
de Topinion publiqoe, il ne tarde pas à perdre la réalMé même 
de ce poQToir. A Rome, les empereurs se demandaient pas 
mieui que de dépouiller le sénat de son antique prestige» qui 
lear faisait encore quelque ombrage. Jusqu'à Diodétien» près* 
que tous s'étaient étudié à l'avilir. Constantin acheva de lui 
âter la Juridiction que Tibère lui avait dobnée sur les patri- 
ciens et les hauts dignitaires de Tempire, et il fit dudroit de les 
juger une prérogative impériale. Une cobsiitniion de cet em- 
pereur, insérée au Code Théodosien, est tout à fait explicite à 
ce sujet (?)• Plus tard^ plusieurs de ses sacoesseurs» et entre 
autres Zenon, promulguèrent des édits qui revêtirent leurs dé- 
légués spéciaui du pouvoir judiciaire qu'ils s'étaient réservé 
pour eux-mêmes. 11 parait cependant que, si ces édits furent 
exécutés d'une manière absolue à Constantinople, où l'on ne 
prit jamais an sérieux le sénat créé par Constantin , il n'en fut 
pas de même k Rome, où le patriciat, tout dégénéré qu'il était, 
conservait encore quelque chose de son ancien prestige. Les 
empereurs» élus par les prétoriens, ou proclamés par les lé* 
gions sur les frontières, cherchaient une sorte de sanction à 
leur nomination dans les suffrages de ce corps , qui était 
toujours censé être libre, au milieu même des glaives et des 
piques qui rentouraienl. De même les hauts dignitaires ci- 
vils et même les premiers magistrats des provinces, tels que 
les préfets du prétoire, continuèrent de reconnaître et même 
d'invoquer pour eux**mêmes la juridiction du sénat , quand 
ila étaient accusés de quelque crime ou délit (3). 

(1) ^lin., epist 1 1, lib. s. 

(1) Si qois est cujuscumque k>ci, ordinis, dignitatis, qui se in 
qttemcnmqoeJadicain,comitQin»afnicoruin, Tel palalinorum meoram 
alîquid manifeste probare confldît, inlerpellet me, etc. 111 om autem, 
qoi hoc prodiderit, et comprobaverit, et d îgnitatîbus et rebos angebo. 
(Extr. du Cad. Théod. » liv. s , tit. S. tom. Ur, p. is» édît. de Godeflr.) 

(3) Kx constitat- Zenon peraoniB in ea enumerats , summis digni- 
tatibus runctœ, non possinl accosari, niai apud eum judicem qai 
▼ice principis cognoscit. (Arg.J. 3, Cod- Justin. 3, Si. Ubi senaloret.) 



372 

Nous avons un curieux spécimen d'une cause de ce genre , 
sous l'empereur Anthémios. A celte époque » tout était désor- 
dre et confnsion dans l'empire romain. Les Huns avaient 
poussé devant eux les Gotbs, les Bourguignons» les Francs , 
les Vandales. Attila était mort au moment ou il semblait près 
d'accomplir sa mission de destruction et de carnage dans le 
monde civilisé. Mais à son tour, le seul adversaire sérieux 
qu'il eût rencontré^ l'intrépide et habile Aétius» était mort bon- 
teusement assassiné par Valentinien III. Bientôt après , une 
conspiration qui réussit venge ce général romain » et ôte à 
l'indigne empereur la couronne et la vie. Alors le sénat sem- 
ble relever la tête et aspirer à reprendre quelque cbose de 
son ancien pouvoir. Il nomme empereur un de ses membres, 
H aximus Petronias. Haximus ne justifie pas ce cboix ; il vcot 
fuir devant les Vandales qui arrivent à Tembouchure du Ti- 
bre. Outré de cette lâcheté, un soldat le poignarde, la mulii* 
tude déchire son corps et le traîne dans les rues. 

Partout, à la faveur de l'anarchie toujours croissante f les 
barbares pénètrent dans le cœur de l'empire. Les Goths conso- 
lident leur domination an midi des Gaules ; les Francs en oc- 
cupent le nord jusqu'aux rives de la Seine. Les BonrguignoDS 
achèvent de s'établir aux pieds des Alpes et du Jura. 

L'empereur Majorien vent gouverner réellement ses sujets 
et vaincre ses ennemis ; ses soldats ne peuvent supporter le 
joug de la discipline qu'il leur impose : ils le tuent dans oœ 
sédition. 

Après lui, Antbémius essaie encore de disputer quelques 
lambeaux de la Gaule aux barbares dont elle est la proie. Il 
Fait occuper le Berry par douze mille auxiliaires Bretons, et 
s'appuie sur eux contre Euric, roi des Goths , dont la pois- 
sance devient de plus en plus menaçante. Mais ceux desGsIlo- 
Romains qui ont jusque-là échappé à la domination ou aax 
ravages des nouveaux conquérants, n'ont déjà plus foi à la 
puissance de Rome et à l'immortalité du Capitole. Les plos 
puissants d'entre eux songent à se ménager une position dans 
le nouvel ordre de choses qui semble se substituer à TaDcieD. 
En vain les empereurs nomment-ils des indigènes pour leors 
principaux lieutenants ou magistrats : aucune dignité, même 
la première do toutes, celle de préfet du prétoire, n'est un lien 



373 

suIGmidI poor retenir leor 6dèlilé doaleute. Gens même que 
Home a façonnés et B*e8t aBsimilésea qaaiilë de eitoyent , n'ont 
plas ni crainte ni amour pour elle : cette reine antique du 
monde n'est plus qu'une ombre ou un nom. 

Et cependant, au milieu de cette dissolution de l'empire ro- 
main, la justice aTait son cours quand un accusé , même il- 
lustre, ne reculait pas défaut ses arrêts, et ne cherchait pas 
un refuge chez les barbares, malgré les charges aocablautes 
qui pesaient sur lui. Nous en trouvons la preuve dans l'issue 
d'un procès de lèse-majeslé, intenté à cette époque contre un 
certain Arvandus, préfet du prétoire des Gaules. Arvandus, 
issu d*une famille gallo-romaine fort obscure, était rapide- 
ment arrivé aux plus éminenles magistratures civiles de. son 
pays. Préfet du prétoire une première fois, il géra les affaires 
publiques de manière à s'attirer une grande popularité : mais 
cinq années après l'expiration de ses fonctions (1), elles lui fu- 
rent rendues de non veau et tous les vices de son caractère, qu*il 
avait en partie comprimés jusque-là* se firent jour et bravè- 
rent l*opinion qu'il avait respectée auparavant dans Texercice 
de'sea diverses charges. Arrogant, fastueux, prodigue et dé- 
réglé dans ses mœurs, Arvandus était accablé sous le poids de 
ses dettes; pour échapper à ses créanciers, il aurait voulu ren- 
dre perpétuelle la magistrature temporaire qui lui était confiée. 
Aigri par la crainte d'une ruine prochaine , il était dévoré 
de jalousie contre les rares concurrents qui pouvaient être 
appelés à lui succéder. En ne craignant pas de multiplier ses 
eonemfs par l'imprudence de sa conduite^ il semblait pren- 
dre à tâche de perdre l'affection de ses amis ; car l'un d'eux (2), 
à qui nous empruntons les principaux délails de ce récit, lui 
reproche c de se moquer de tout ce qu'on It^i disait, de ne te- 
» nir aucun compte des bons conseils, de mépriser les bons of- 



(t) La durée de cette magistrature était de cinq ans, et il paratt 
qo*on ne poavait pas nommer deux fois ée suite la même personne 
à ces mêmes fonctions. 

(t) Sidoaias Apollinaris, qui était Tami intime d* A r?andns, et qjii 
raconte la catastrophe de ce magistrat dans un style moins préten- 
tieux que celui de la plupart de ses lettres dont la cariease collection 
donne de grandes Inmières sar les mœurs bigarrées de la société da 
cette époque. 



374 

B fice», de tout faire, enfin, pour we rendre suspect, etc. m Aussi 
on épie Artandos, on corrompit son secrétaire, et par ce 
noyen, on parvint à découvrir la correspondance qee ce ma- 
gistrat romain, investi de la conBance de son eroperear* en- 
tretenait avec Bnric, rot des Goths. Dana FoDedesIelIrea qoc 
l'on parvint à intercepter, Ar vendus dissuadait le roi des Gotbs 
de faire la paix avec Tempereur, et engageait ce prince bar- 
bare à attaquer à l'improviste les troopes romaines aaxillaires 
composées principalement de Bretons , et rassembléea sur b 
Loire. « Après la destruction de cette armée, disait le traMrc 
» gallo-romain, les Goths n'auraient plus d'obstacle sérieux 
D pour s'emparer des Gaules par droit de conquête , ou ao 
» qioins pour la partager avec les Bourguignons. » Sur la 
dénonciation de ce fait secrètement révélé à Temperear , Ar- 
vendus flit arrêté par les soins de l'autorité militaire , et son- 
misàceqo'oo appelail la lU^era euiîodiaf espèce de surveillance 
privilégiée qui ne s'appliquaitqu'aux prévenus de haute nais- 
sance ou ennoblis par de grandes charges : les fers et la pri- 
son étalent réservés aux accusés de condition conninne. 
C'est donc sons la garde d'oneescortequ'on aurait pa prendre 
pour une escorte d'honnenr, qu'Arvandas fut embarqués 
Marseille et qu'il arriva à Rome après avoir côtoyé les riva- 
ges de la Toscane, Il était tout fier de sa navigation, qui avaîl 
été favorisée par un bon vent et par un del serein, v Les éié- 
• ments, dlsaieni--ils, semblaient lui obéir , et vooloir reo- 
a dre témoignage de son innocence, a II eut pour hôte et 
pour gardien au Capitule Flavius Asellus, comte des Larges^ 
ses sacrées (1), qui respectait en lui sa dignité récente de pré- 
fet des Gaules, et qui le regardait plutôt comme sa caution qoc 
comme son surveillani. Cependant on vit arriver à Rome, 
peu après Arvandus, les députés de la province des Gaules, 
savoir : Tonantius, Ferréolus de famille préfectoriale et petit- 
fils par sa mère du consul Syagrius, Tbaumastus, et enfin Pe- 
tronius» tons remarquables par leur instruction et leur talent 
de parole, et regardés comme la gloire et l'ornement des Gao- . 
les. Ils étaient porteurs des actes et des décrets de la province 
qui les avaient revêtus de la mission d'accuser publiquement 
leur préfet du prétoire. Ils avaient été chargés spécialement 

(I) Ministre du trésor public. YoirSidon. Apollia^ lib. I, epist. Ylll. 



37S 

delUrouttifede la Ul(re4*Arva«4tts4 Ecurie, doniiUélâîent 
défOMtaires. Las jorisaottsulieB appelés à donner leur «vu 
sorte proedtn'avaienl pas bteité^ décider (que oelèe pièce suf- 
fisatt pour -prouver te erime de lése-DMijealé. En effet» suivent 
le savant Hernogènesi est régulé eenpaUe de ce<:riroe^icen- 
qoe s'aide par ses conseils , ses artifices oa sesaianceiivres, à 
livrer une cité ou «ne province aux enoenùsde rfitel {!}• 

Mais Arvandas ignorait qoe cetarnae terrible fét an asains 
de ses aocosateors» Deax de ses aoMs allèrent l^en avertir ; 
]*an était le Gaalois Anionios» l'antre Sidoine Apollinaire : 
laissons osaintenant parler ce dernier (S)» que bims lâcherons 
de tradaire le pins fidèlement possible. 

« Anaonins » bonme très-distipgoé , pensait cenaoïe moi 

• qu'il serait perfide» lèche, barbare, d'éviter comme une infor- 

• tniw oae liaison dé||è formée, quelle qu'elle fAt. Nous allâ- 

• mes donc dévoiler è ArYande^ qui ne craignait riea de pa- 

• reil, le plan d'attaque que ses aceusateura » hommes pleins 

• d'éoergie et de ressource, devaient artifidensement réser- 

• ver pour Tépoque du jugement. Mous lui dîmes qu'ils fe- 
» raient tomber dans le piège dangereux d'une réponse kn- 

• prodeute un adversaire téméraire qtii, répudiant les con- 

• seilsde ses amis» ne se fiait qu'à lui seul. Nous lui fîmes 
» connaître les voies les plus sûres è suivre» selon nous- 
» mêmes et selon d'autres amis moins déclarés que nous. 
» Mous l'eugageémesà ne faire aucun aveu légèrement, même 
^ sur des faits qui seraient présentés comme de peu d'impor- 
t tance par ses^ennemisi en lui représentantque ces manmuvres 
» mêmes avaient de grands dangers, puisqu'elles pouvaient 
9 avoir pour résultat de le convaincre, plus facilement, en 
» loi inspirant nue Causse sécurité. A peine nous eut-il en- 
» tendus, que, ne pouvant plus se contenir, il s'écria fort ir- 
9 rite: «Eloignes-voosde moi> hommes dégénérés, et indignes 

• d'appartenir è une famille préfectariale I Sans m'arréter à 

• vos Taioes alarmes, laissez-*rooi diriger cette portion de mon 



(I) Itâjèstâth cHmlné Jiccussri pôtèst» fcdjus 6pt, cotisilio , dolo 
mâto, proviiieià, yé\ tWtiAs hostibln jifodnitcét. (L. 10, l^ît- ad 
kg Jsl. majefttat. (Aelinog., Hb. TI, l!arift.epitesiarnm.) 

m) BFÎst. VIII, lib. 1. 



376 

» procès, à laquelle von» ne poaYez rien comprendre. La eons- 
B cience d'Arvandos lai tnffit. C'est font an pins si je pour- 
n. rais me décider à recourir an ministère d*an avocat poor 
» me déFendre dans le procès de concussion, s Nous nous 
D retirâmes tristement , bien plus accablés par l'afOiction 
D qu'émus par le ressentiment. Mais comment un médeciD 

• pourrait-il en vouloir à un malade qui ne répondrait à ses 
» soins que par un accès de délire? 

j» Cependant notre accusé, vêtu de blanc, parcourait la place 
du Capitule, et tantôt il acceptait comme amicales des sale- 
tations perfides . tantôt il se plaisait à écouter d'insidieuses 
» flatteries y tantôt il allait dans les boutiques faire déplojer 
» des étoffes de soie, et chez les orfèvres se faire étaler des 
» pierreries ou autres choses précieuses, les priser, les dépré- 
cier, les tourner et retourner, les marchander comme s'il 
A voulait les acheter, et, chemin faisant, il s'en allait ré- 
o pandant des plaintes sur la dureté des temps, sur les lois , 
i> sur le sénat, sur le prince; leur donnant ainsi lieu dé se 
•• venger, avant même d'avoir subi Texamen de leur jus- 
» tice. 

3 Peu de temps après , un jour que le sénat était réuni en 
» grand nombre dans la salle d'assemblée (je l'ai appris 
A ainsi, car pendant ce temps je m'étais retiré), notre homme 
» s'avance Sèrement dans la curie tondu et rasé de frais, tao* 
» dis que les accusateurs, couverts de poussière et presque eo- 
9 tièrement vêtus de noir, sont introduits par les déoemvirs ; 
D et ainsi, grâce à l'humble négligence de leur toilette , leor 
o habile inimitié enlève d'avance au prévenu la compassion 
» qui aurait dû s'attacher à sa personne. On introduit les té- 
j> moins cités : l'enceinte est ouverte aux parties. Avant le 

• commencement des débats, des sièges sont offerts aux Prif^ 
9 tariens. Poussé par son fatal orgueil , Arvande s'avance 
9 d'un pas ferme et rapide, et s'assied presque au milieu des 
» juges. Ferréolus, au contraire, prend place surlesiégele 
JD plus bas, tout auprès de ses collègues qui l'enviroDoent, 

Ny^ 9 pour rappeler qu'il est député de sa. province non moins qoe 
$ sénateur. Cette moàestie lui valut après le procès beaucoop 
9 de félicitations et beaucoup d'éloges. Mais voilà les sens- 
a tcurs en retard qui viennent d'entrer, les parties se lèvent et 



3T7 

les dépatétexpoMOl leurs plaintes. Le décret de la province» 
qai estpoor eox coipmeleor lettre deeréance» est la et com- 
moDiqnéau sénat. Pais ils produisent la lettre écrite au roi 
des Gotbs par l'accnsé, ils en font connaître la teneur. Ar* 
vandns, sans être interrogé» se lève et 9*écrie que c'est bien 
lai qui Ta dictée. Les députés demandent qu'il leur soit 
donné acte d'un aveu Tait avec tant d*audaoe. Alors, trans- 
porté de fureur et sans savoir dans quel piège il tombait » 
il se perd par un aveu nouveau deux et trois fois répété ; les 
socasateurs s'écrient qu'il est convaincu, les juges le con- 
damnent comme s'étant confessé coupable du crime de lèse* 
majeslé. Les formules de droit ne manquent pas pour don- 
ner une sanction légale à cet arrél. On rapporte qu'alors 
enfin il pàlil et se troubla, abattu sons le repentir de l'in- 
tempérance de sa langue; car il apprenait trop tard pour 
son salut que l'on pouvait commettre le crime de lèse-majesté 
autrement qu'en usurpant la pourpre impériale. Dépouillé 
aassitôt des insignes et des privilèges de sa préfecture, qu'il 
avait gérée pendant cinq ans, il est non pas dégradé de no- 
blesse, mais rendu à la classe plébéienne, dont il est sorti , 
et on le conduit à la prison publique comme un malfaiteur 
ordinaire. Ce qu'il y eut de plus cruel (ainsi Tout raconté 
' cem qui l'ont vu), c'est qu'ayant paru devant ses juges en 
toilette brillante et couvert. d'ornements au milieu de ses 
accusateurs en deuil, son sort si pitoyable (1) n'excita aucune 
pitié quand on l'entratna garotté et couvert de cbalnes. 
Comment aurait-il pu émouvoir les cœurs d'une bien vive 
commisération, quand on le voyait vêtu avec élégance mar- 
cher aux Latomies on à VErgasiulum ? Cependant , la 
compérendination ayant eu lieu au bout de quinze jours, 
il fut condamné à mort et jeté dans l'Ile du serpent d'£- 
pidaore. Là , souffrant et défiguré jusqu'à être plaint 
même par ses ennemis, vomi (3) en quelque sorte parla 
fortune du baut de la prospérité dans un abîme de misère. 



(1) Miser, nec niiserabilis erat. 

IS) A rébus humants veluti vomitn fortun» nauseantis exputus. 

(Sid.) 



378 

» il « v«U j[M>ar penpeeiive 4e traîner irenle jovrs {!) dTam vie 
i» misérable dans l'aUente des ongles de fer des gémonies oa 
A de la potenee préparée par le boarrean. Qmnt à noos « 
» noos usons de lonl noire crédit, et nons faisons des vceox 
s et noos adressons des prières è Temperenr pour qoe dans 
» sa clémence il commue sa peine en e^îl, qooiqoe ses biens 
j» aient déjà été ooofisqoés. Qoel que soit le sort .qné l*al- 
s tende et les maoK qui lui sont destinés , ce qu'il y aaraic 
s de plus malheureoi pour lui, eeseraU de craindre qoelqoe 
« chose pins qoe la coniinoation de la vie , après tantd'i^no- 
s minies et de flétrissures, s 

Les généreux efforts de Sidoine Apollinaire forent ooiiron- 
nés du succès : grAce à son intercession en fa?êur d'un «mi 
malheureux-, la peine d*Arvandus fut commuée par l'eiiipe- 
reur Anthémius en celle d'un exil perpétuel (8). 

En étudiant Torigine et la suite de ce procès, on peut re- 
marquer d'abord qn'Arvaodus n'aurait pas été accusé » s'il 
n'avait pas eu des dettes et si son insolence de parvenu ne lui 
avait pas fait des ennemis, et ensuite qu*il n'aurait probablement 
pas été condamné, s'il s'était vêtu de deuil et qu'il eût laissé 
sa barbe longue et ses cheveux en désordre quand il comparut 
devant le sénat romain. Ce qui acheva de le perdre, ce fui 
son mépris des anciens usages, de l'ancienne étiquette da fo^ 
mm. 

Du reste, à la veille de la dissolution de l'Empire , on s'é- 
tonne de voir un ordre si parfait dans les procédures crimi* 
nelles^ et tant de respect pour les vieilles formes judiciaires. 
Le sénat, héritier des comices populaires, exerçait ainsi, jus- 
qu'au dernier moment de son existence, ces prérogatives qui 
avaient paru plus d'une fois devoir tomber en désuétude. An- 
thémius, qui inclinait aux idoles (3) » comme ledit un pabli- 

(1) Bx vetere iênaluicomulio Tibêriano , dit Sidoine ApoHinaire c 
le Sénalosconsalle n'accordait primitivement que dix Joars de déisi 
è l'accufté. Hais Théodose porta ce délai A vingt Joors et d'aotres 
empereurs à trente. Voir la loi so au Cod. de Poênin , et les observa- 
tions de Gujas sur ce sénatusconsulte, lib. Y. cap. IX. 

(S) Gbron. Gassiodori. — Paul. Diaconos io Leone. 

(3) Expression de M.deCbâteaubriant, JBIiidat kUiariqMft, tom. Il, 
p. S33. 



379 

ciste moderne » fl*é(,adiMl peot-étre» Ainsi que Julien» à rendre 
aa sénat son antique prestige et à relever antonr de ee débris 
les autres débris du passé. Do reste» la force d'impulsion, eom- 
muoiquée depuis longtemps à une machine usée» la fait fonc- 
tiooner avec régularité jusqu'au moment même de sa chute. 
Cette régularité produit une illusion singulière : en présence 
de cet ordre apparent de la veille» on ne peut croire au désor- 
dre immense du lendemain. Il semble qu*il y ait encore des 
éléments de durée et de résistance dans Torganisation puis* 
Moto d'une société politique» forte de ses souvenirs et de ses 
institutions ; et cependant» cette société n'est ^us en réalité 
qae dissolution et poussière. C'est une grande leçon pour les 
hommes d'Etat qui croient i l'inviolabilité et à la perpétuité de 
leur pouvoir» parce que ce pouvoir est régulièrement obéi : 
hommes imprévoyants» ne prenant nul souci de la lente pour* 
ntore qui mine les étais sur lesquels ils s'appuient avec une 
incroyable sécurité. Ces enseignements de la Providence sont 
de tous les temps» comme nons le démontrent de récentes 
«xpérieaoes» et pourtant ils sont presque toujours incompris 
OQ méconnus. — A l'époque dont nous nous occupons » l'em- 
pire d'Occident était tout près de sa ruine. Trois ou quatre an- 
nées après que le sénat a fièrement fait comparaître devant 
laîle premier magistrat des Gaules» et l'a condamné à la peine 
capitale pour avoir correspondu avec les barbares» voici ce 
qae nons montre l'histoire : ce corps lui-même est convoqué 
pour la dernière fois par on autre barbare» Odoacre ; là» dans 
on simulacre de délibération sur laquelle pèse le glaive du 
Hon» anoien compagnon d'Attila» les derniers successeurs des 
CîQcinnatus et des Scipion abolissent l'empire d'Occident, se 
dépouillent de leur ancien pouvoir» et» représentants de Rome» 
la reine des nations» consomment son abdication et en quelque 
sorte son suicide par un acte qui revêt les formes dérisoires 
de la légalité (1). 

(1) On sait qae le sénat, à rinstfgation d*Odoacre, transféra le siège 
de l'empire à Gonstantinople» proclama rinotilité de la diTÎsion des 
deui empires, renonça à toat droit de gouvernement et d'élection , et 
écriTit à rempereur d'Orieot, Zenon, ponr lui recommander Odoacre, 
et poar rinviter à revêtir ce guerrier de Fautorîté suprême en Italie. 
Ce fut là le dernier décret da sénat. 



380 

Notts avons déjà eatreva ces Goths, ces Boorgoigoons, ce» 
Fraocs qai reviyeiil dans les lettres de Sidoine Apollinaire 
avec leors manières rades , leurs coatomes biiarres , leor 
physionomie saovage, si fort en contraste avec la coltore et 
la politesse gallo-romaines. Maintenant ces barbares vont 
prendre possession de TEnrope méridionale, loi imposer leor 
empreinte pleine dejeonesse et d'originalité, la transformer» 
en important dans son sein leurs niœars et leurs institutions. 
C'est un élément nouveau qui s'introduit dans la législatioo, 
et qui vient se combiner avec l'élément chrétien» et même avec 
l'élément romain» destiné à se survivre à lui-même dans la 
couche inférieure de la société, chez les vaiocnsy pour remon- 
ter à la surface plusieurs siècles après, et revenir dominer les 
vainqueurs eux-mêmes. Nous allons voir recommencer ce 
travail civilisateur, dont nous avons suivi les progrès chexles 
principaux peuples de l'antiquité, et en particulier chex les 
Romains. Cette fois, l'histoire de ces progrès aura peut-être 
plus d'intérêt pour nos lecteurs; car, elle aboutira directe- 
ment à nous-mêmes et le présent trouvera plus d'une lola- 
tion dans le passé. 

M. Boardat fait la lecture suivante : 

Dernières découvertes dans rastronomie. Quelques eonsMfs- 
iiohs auxquelles elles donnent lieu, — Nouvelles planita» 
— Dernières comètes, — Classification astronomique, — 
Identité des genres planètes et comètes. — Identité d'ange 
des planètes tèleseopiques et des comètes d courtes périodes. 

Prévisions sur l'eiistence de nouvelles planètes télescopiqnei. 

Messieurs , 

Dans la séance du 20 février 1846 je m'exprimais ainsi : 
sr Si l'on réOéchit sur les circonstances qui ont accompagné 
les découvertes des cinq tèleseopiques et sur leur origio^ 
probable , si Ton observe en même temps que la réunion de 
ces cinq petites planètes n'en formerait pas une considéraMe, 
on sera porté à croire qu'il doit encore exister dans un es- 
pace circonscrit par d'assez étroites limites, un grand nombre 



381 

d'aatres fragmeDis de la planète brisée. Qoelqaea-ODS de ce» 
fragmeoU seront sans doole à jamais perdas ponr nous ; mais 
d'antres pourront encore venir successivement enrichir notre 
œUeclion, à mesure que des observateurs infatigables dirige- 
roat fers eet espace des instruments optiques de plus en plus 
poissants, b 

Découverte des trois dernières tèlescopiqaes. 

Ces prévisions se sont vérifiées plus complètement et plus 
tét qu'on n'aurait osé Tespérer ; et les idées sur lesquelles el- 
les éuient fondées ont été confirmées par la découverte de 
(rois nouvelles télescopiques qui sont venues se dévoiler à 
côté de leura sœurs dans Tintervalle de moins de quatre mois* 
Ces nouvelles télescopiques se trouvant placées à peu près 
dsos les mémos conditions que les anciennes, relativement à 
leurs éléments et aux intersections mutuelles de leurs orbites, 
|ea*ai rien à ajouter, sur ce sujet, à ce que renferme la lec- 
tore que j'ai eu Thonneur de faire à l'Académie, il y a deux 
aos, sur Asirèe et sur les télescopiques connues à cette épo« 
que. 

Hébé, Iris et Flora. 

C'est le premier juillet dernier à 10 heures et demie du soir 
que M. Heocke de Driessen, qui avail déjà découvert Astréc, 
aperçut la sixième de ses compagnes qui a reçu le nom 
d'Hébé.La septième et la huitième ont été découvertes par U. 
Hîod, directeur de Tobservaloire de Bishop, à Londres» celle- 
là le 13 août à 9 heures et demie du soir, et celle*ci le 18 octo- 
bre dernier à 10 heures 1/3 du soir. M. Btshop ayant 
chargé Herschell de donner un nom à ces deux nouvelles pla- 
nètes, sir John a fait choix d'Iris et de Flora. Iris présente des 
variations de lumière et d'éclat qui, d'après M. Hind, seraient 
faYorables aux idées d*Olbers; car elles semblent indiquer que 
ce fragment ne serait pas sphéroïde. 

D'un autre côté, la petitesse du demi-grand axe (3,14) de 
Flore, auquel est arrivé M. Breen de Tobservatoire de Grœn- 
wich , rapproche beaucoup cette planète de Mars, et l'éloigné 
considérablement de Gérés. Il est à présumer que les idées que 
nous nous étions formées du groupe des petites planètes, re- 
cevront ainsi de grandes modifications, à mesure que nous dé- 
couvrirons un plus grand nombre de ces astres. 



382 



Comètes observées depuis 1845. 

Notre système solaire s'est donc eDrichi en moins de troisani 
de cinq nouvelles planètes, d'an noaveao satellite (deNeptnae). 
Si ce fait est frappant, en voici an autre qui ne Test pas moins. 

Tandis que de 1835 à 1839, c'est-à-dire dans un intervalle de 
quatre ou cinq ans, on n'a observé aucune comète, depais le 
commencement de 18&5 jusqu'à ce jour, c'est-à-dire en (rois 
ans, on en a observé 21 (1). 

Comètes périodiqaes. 

Le nombre des comètes périodiques , qui n'était que de 
trois en 1843, se trouve maintenant porté à six au moins (2). 

Catalogues des coroèles. 

Le premier catalogue des comètes , publié en 1706 par Bal* 
lef, ne comptait qne 24 paraboles. Le nombre des comëes 
cataloguées était de 69 en 1771, de 140 en 1S43» et nainte- 
nant il atteint le chiffre 180, en y comprenant environ S5 co- 
mètes anciennement observées par les Chinois, les Arabes et 
les Européens, et nouvellement calculées par M. Laogier. 

(i) La dernière a été découverte le it octobre dernier par madanM 
Rumker é l'observatoire d*AUona. De toutes ces comètes, deux seu- 
lement ont été visibles à rœil nu : la seconde comète de Colla on du 
S juin iSis, et celle deBrorsen do 6 février iS47; et encore celle-ei 
n*a-t-eHe été aperçue que par un seul obserrateor, M. Hind, le aomtri 
dernier, au moment de son passage an périhélie. Comme celle co- 
mète était à ce moment très-rapprochée du soleil, on avait espéré que 
cette circonstance amènerait dans son aspect des changements qui 
fourniraient aux observateurs quelques indices précieux sur la cons- 
titution et la nature de ces astres. Malheureusement le temps n'a pas 
permis d'observer cette comète, comme on Tavait espéré, et M. Hind 
n'y a découvert aucun changement apparent bien eonstaté. 

(t) Dans respace de iS mois, de février ISSO à Juillet lasi, nousre- 
TcrroDS les trois comètes à courtes périodes dont les retours n'ont 
pas encore été observés: lo celle de Vico, qui a passé au périhélie du 
i au 3 septembre lSi4, y reviendra vers le milieu de février iS50; >• 
celle de Paye, qui a passé au périhélie en novembre lti8, y reviendra 
du 3 au 4 avril issi, époque dont M. Leverrier ose répondre à deux 
Jours prés; 3o enfin* celle de Brorsen, qui a passé au périhélie le t'> 
révrier iSie, y reviendra de nouveau à la fin de juillet issi. 



383 



DèGOuverlM prochaines probables. 

La période des Iroi» asDées dent la dernière vient de a'é-. 
couler» eat donc aaus eoniredil la ploB féconde pour Faslro- 
Bomie comètaire comme poar ratironomie- planélaire. Ces 
déeonvertes et ces observations en inrésafent de plus Impor- 
(aates encore. None entrons dans la voie qoi condnit à la so- 
lation dea problèmes les ploa curienx. Les diatancea dea étol** 
les vont être observées par des méthodes pInasAres et pl«s 
expéditives » comme il reasort dea discnasiona réeentea de 
MM. Sirave, Pétera et Faye, à Tocceaion de la parallaxe de la 
1830** de Groombridge. Le monvement de translation de no^ 
tre système solaire va être étudié avec phia de snccès, et aéra 
soos peu constaté ; les dernière travaux de M. Petit, dîrectenr 
de robservatoire de Toolonse» tmr les mouvements de quel- 
ques bolides, noua promettent la solution d'une dea qoealiona ^ 
Wiplus inléresaantes et les phn curieuses de la physique ce- 
hste. Cet aatronome, en diacutant lea observatioua comparéea 
de plusieurs bolides , a calculé approximativeneni leur» 
trajectoires ; il est ainsi parvenu à conjecturer que q^uelquea> 
nos an moins de ces corpa sont de vraia aaletlites de notre terre, 
loornant autour d'elle dans une orbite elliptique. Déjà, d'aprèa 
les calculs qu'il a présentés dernièrement à l'Académie, l'on 
de ces bolides achèverait aa révolution autour de la terre en 
75 beores environ. La théorie n'a pas marché d'un paa moina 
ferme et moins rapide que l'observation. Si 1* Académie veut 
bien me le permettre, j'aurai l'honneur de loi présenter dana 
eoe prochaine séance* qoelques^uas des beaux résoltata dont 
h mécanique céleste a'est enrichie daaa ces dernièvea auuéea. 



Considératioaxsur la classiflcation astronomique. 

Mon dessein aujourd'hui eat de l'entretenir un matant du 
quelques considèratioua sur la daasification agronomique et 
sur rorigioe dea comètes à courtes périodes. Je lea avala pré* 
seotéea timidement Tan dernier au congrès de Gènes, et j'a- 
▼siseu la satisfaction de les voir approuvées par dea jugea com- 
pétents, par dea astronomes distingués, tels que M. Frisiani, 
de Milan. Comme les découvertes réeentea leur donnent 
encore plna de^poids , je saisie cette, occasion de les éten- 



384 

dre et de les commaniquer avec plds de confiance. Ces 
idées paraîtront peat-étre encore hardies; mais les Traies théo- 
ries qui constituent à elles seules presque tout le domaine 
technique des sciences d'observation ne reposent que sur les 
lois des faits» et par conséquent sur la précision et la générali- 
sation de quelques phénomènes fondamentaux. Si cette géné- 
ralisation est recueil des esprits systématiques, s'il est difficile 
de se placer au vrai point de vue des phénoipènes, pour en dé- 
couvrir les lois et la cause, le danger ne doit pas cependant 
empêcher d'émettre des conceptions même hardies, lorsqu'el- 
les semblent découler des faits, et de provoquer sur elles 
l'eiamen ; car ce pourrait être un moyen de reconnaître des 
vérités scientifiques assez bien cachées pour qu*il ne fAt pas 
facile do les découvrir différemment. 

Un des premiers objets d'une science naturelle est de clas- 
ser les corps et les phénomènes dont elle s'occupe , dans Tor- 
dre qui peut rendre leur étude plus facile. L*ordre le plusio- 
mineux, et par conséquent le plus convenable, est celui qoiest 
fondé sur les rapports et les affiliations naturelles. L'astro- 
nomie doit donc aussi avoir sa classification naturelle ; et cette 
classification, quoique moins importante peut-éti e dans l'élade 
des corps célestes que dans celle des corps terrestres, parce 
que la variété des êtres est moins grande dans les deux que 
sur la terre, eu égard à l'état actuel de la science et aux moyens 
d'investigation que nous possédons, est cependant assez utile 
et assez précieuse, même dans cette pénurie de genres, pour 
mériter d'attirer l'attention et les efforts des astronomes. Bien 
entendu qu'il ne peut s'agir ici d'une distribution systématique 
en dehors de toute considération théorique , telle que là dis- 
tribution des étoiles en groupes ou constellations. La classifi- 
cation naturelle ^astronomique doit distribuer et grouper les 
astres suivant leurs dépendances mutuelles, leur natore et 
celle de leurs mouvements» et par conséquent, suivant rin* 
portance du rôle qu'ils jouent dans l'univers. Or la science 
n'est pas encore très-avancée sur ce point , et il s'écoulera 
peut-être encore bien des siècles, avant qu'elle ait atteint de 
ce côté la perfection à laquelle la théorie Newtonienne s'est 
élevée en moins de cent ans. 

Les anciens ne distin^^uaienl que quatre espèces d'astres 



385 

dont les affioitét oa relations n^éUieni que ficlîYés elapparea* 
tes: la terre, aoiqae de son genre; les phnèies et les salellitest 
soas-espèœs de planètes ; les comètes et les étoiles t genres 
loojonrs Tagnes et indélerminés. On ne connaissait guère que 
les dépendances motnelles dn soleil, des planètes et de leurs 
salellites. Les découTertes modernes dans rastronomie sidé- 
rale ont Introdnit les familles dans la classification astronomi- 
que, en faisant de chaque étoile un soleil on centre attractif 
qui maîtrise et gouverne un système d'antres corps, comme 
notre soleil maîtrise et gouyerne tous les membres de notre 
système (1), 

Chaque système stellaire forme donc une férllable fiimille. 
Les mouTements de ces systèmes dans l'espace, déjà sensibles 
pour le n6tre, nous dévoileront des tribus de familles unies 
par des liens et des rapports communs ; mais là doivent se 
borner même les conjectures. 

Lee découvertes et les observations les plus récentes, celles 
qu'elles nous font présager dans un avenir très-prochain , 
vont nécessiter encore des modifications dans la division de la 
famille dont notre terre fait partie ; car, sans parler de la dis^ 
tinctioo fictive des planètes et des comètes, distinction qu'elles 
tendent à effacer et sur laquelle nous allons revenir, elles vont 
ajoattr probablement à notre système, des myriades de nou- 
veaux corps célestes encore mal définis, et connus sous les 
noms divers de Bolides, d'Âérolithes , d'Astéroïdes, d'Etoiles 
filantes, etc. Ces corps, qui sont sans doute de plusieurs genres, 
excitent au plus haut point l'intérêt et la curiosité; leurs ap- 
paritions, leur existence, leur origine et leurs destinées sou-* 
lèvent des questions bien curieuses et restée^ jusqu'ici à peu 
près sans solution. Nous pouvons peut-être maintenant. 



(t) Le mot TanUUtf me semble même plus heoreusement choisi en 
«stronoDiie qu*en histoire naturelle ; car les lois dé Kepler, et sur- 
tout la troisième <|Di est la plus remarqttat>le et la pins féconde en 
conséquences importantes, établissent un Téritable lien de fkmille en- 
tre les parties constituantes du système solaire et de tout système 
stellaire. Ajoutons encore que la théorie cosmogonique deLaplace» qui 
semble se conflrmer de plus en plus, ferait de notre soleil et de toute 
étoile, non-seoleroent un maftre, mais un vérilalrte père. 

TOM. II. 25 



386 

conme nous l'avons ivdiqvé, aborder ces qoestions àTecqml- 
qee SQoeës> et eslreprendre de les résoudre^ 

Identité des genres comètes et planètes» 

Depuis loB^eiBps» d!aiitres qoestioBS noa moins corieeses 
mais DOS moins difficiles ont éîé soulevées à l'ocoaiioa d*ttoe 
certaine classe d*astres trèa>ancleBneiBent observés eloonaus 
sons le nom général de «omélet. Ce mot indiquait désastres 
visibles seulemeni pour uo temps plus on moins ooori» géné- 
ralement aceoaapagnés de queues^ enveloppés de nébnlosiiés, 
et se distingaant des autres corps célestes par leurs figures et 
par leurs eofonvements. Aujourd'hui la nébulosité ei la figure 
ne sont plus descaracléres essentiels distinct! fs des comètes. Il 
aoffit à «n astre, pour qu'il soit regardé comme cooiète» qo'il 
parcoure nue ellipse d'une excentricité telle qu'il eesse d'être 
visible pendant une partie de sa révolution. Mais les décoo- 
verlee des comètes à courtes périodes doivent fnîre disparallre 
ce caractère, et modifier les idées de distinction qa'on s'était . 
formées entre les planètes et les comètes. En effet, rfnvisibi* 
lité momentanée de ces derniers astres tient à l'escentaricitéde 
leurs orbiteSk Or cette eicentricité n'est pas en fénénal très- 
considérable 9 et pour qoek|«ee^uns elle ne dépnaae pas deai 
fois l'evcentricité des orbites de Pnllas on 4e Junon* Les dis- 
tances de ces deux planètes i la terre peuvent varier dans le 
rapport de 1 à 4 ; et il pourrait arriver dans le cours de la ré* 
valotion d'une comète, deoeUe de Faye, par exeiliple, que les 
variations detesiKstaolces à la tntte fuasent «emprises entre 
ces mêmes limites; en sorte q«e, toutes chosea égales d'aîUeors, 
la oomèle poorrait ne pas eesaer «d'être vîaibln même à son 
aphélie, tandis qere la planète pourrait dispamttte à ce priât 
de son orbite ; ainsi, un même astre habituellement visible , 
tel qu'une planète, pourrait disparaître, comme les comètes, 
pendant une partie de quelques-unes de ses révolutions. Eo 
définitive, d'aillenrs, les disparitions des comètes périodiques 
tiennent à des cMxMistancea acddenleltes de dimensions, 
d'éclat et de dîsla'ôcès variables, et par strite aox limites assss 
restreintes jusqu'ici de la force des instrunients optiques. 
Ainsi, ce caractère, sur lequel repose la distinction des planè- 
tes et des comètes, n'est qu'accidentel et fictif; il n'a rien de 



387 

réel eD MM ; il fieni dtopaniMre» et disparallra peal->4lrt bien* 
lot pour plweors conélM. 

Les graodei excentricHéi d«t orbiles comècaires détermi-* 
neat dans cea orbites dea enlrelaeeaNiiita ei é» efommwi% 
aaaei reaitfqaablea, par suite Asiquels ipluaieura de oas astres 
pea?eiilaa trouver daos Uctmrt de leurs révolotiooa, el4er- 
naliTeiiieiit|ibi8 loii o« pkis près du soleil. Hais ces pariicu** 
larités se ffiësefiteni auaai relaUvenieet jiaa plunètea téleseo* 
piqeea (Aatnée et J«oon, Cérèa et PaUee.*.). Dans l'Abii aetuel 
delà science , oa jm Toii doMeocoD caraolèrB esaettiiel sur 
lequel OD poisse fonder la distîDctioD des plaoëles et des co- 
mètes périodiques, et aucune raison un peu plausible qui au- 
torise à faire de ces astres deux genres séparés. — Ajoutons 
eaeBre qne Cérës est eut eloppée d*nae nébulosité comniè la 
plopart des comèles. 

Il senifele doftc qu'il oerait déjà temps de la^e ëisparallre 
des distinolîofis et des variétés de «noms^iii ne peuveiit jqu0 
jeter de la^oofasion deos l^es^il de oeax i|ui ne sont pas a»- 
tes fanîiiarSsés evee les phénonèttea et les lois asironomi- 
qaes. U oon vient en effet de placer au même rang loas les as» 
très qui obéissent direotemetii aa même maître d'après les 
mêoes priaoipes, «et ée le^r accorder par conséquent même 
originey asème riôle, même fin et mêoM nom générique. 

Reaiarque de il. Paye. 

M. ¥^fe lemune ainsi «ee aote smr les éUments de la 
piemère plaaète de M. Hiod , note qv^tl a eommuiiàyiée à 
l'Académie dans aa aéanoeën 38 »vril dernier : e ai les obaer'* 
▼altons nltériouresembrasssnt onpliia'graiidarcdela ira^Cf* 
loire diras , confirment la valeur 4|^ne j'ossigne provisoire* 
méat à l*eBoentridté (1/3 envînoB), oHes légiliaaavont aossi la 
remarqae anivanle, faaaégB aair les JMMi4)re«ses ^dèeouveiiea 
qoi ontété faites dans oes deraières années. On disait q«e 
UNiie.diifèrenoe spécifique» quant éjaiiwme des oiMies, lesd 
àdisparaMre>entre les comètes et les planètea du groape situé 
eatee Mars et Jupiter. On peut eu effet passer maîntenaiiC, 
par une suite de transitions gradaeHeSt de Torblte prcaque 
ctrculaîre de Cérès à l'orbite presque paralnritque de la Qo- 
méie de Hallej. On trouveca aiiocessivement les eicenlncités 



388 

1/10, 1/5, lA, 1/3, 1/2, etc., et les planètes fournissent à cette 
série autant de termes que les comètes à courtes périodes. 
Lestrayaux récents de M. LeTerrier nous font espérer une 
solution prochaine aux questions importantes qui se présen- 
tent naturellement aujourd'hui sur ce sujet à l'esprit des as- 
tronomes, a Quoique les observations ultérieures n'aient pas 
tout à faitcouBrmé la grande valeur assignée par M. Paye 6 
l'excentricité de Torbite d'Iris, puisque, d'après ces observa^ 
tions, elle serait comprise entre 1/4 et 1^, la rennarque de 
notre habile astronome n'en subsiste pas moins. 

Origine commune probable des planètes télescopiqoes et des conè* 

tes i courtes périodes. 

M. Valz, amené» d'après les changements extraordniairfs 
survenus dans l'orbite de la comète de Lexell (de 1770) pir 
l'action de Jupiter, à examiner les circonstances des cours des 
trois premières comètes périodiques, avait remarqué que les 
orbites actuelles des conkètes de Halley et de Gambart poa* 
▼aient être dues à l'action de la terre, et l'orbite de la coDèle 
d'Eucke à l'action de Mercure. H. Leverrier , dans un trs- 
vail aussi remarquable par son importance que par sa lon- 
gueur et sa difficulté, et dont U a présenté le résultat à l'aca* 
demie dans sa séance du 85- octobre dernier, s'était proposé 
de rechercher si les comètes de Lexell et de Paye étaient iden- 
tiques. Après avoir conclu de ses recherches d'une manière 
définitive que ces deux comètes périodiques sont des astres 
différents l'un de l'autre, il a cherché l'explication du mouve- 
ment dont la comète de Paye est encore animée de nos jours, 
dans les perturbations produites par Jupiter , et a même osé 
prétendre fixer l'époque la moins reculée oà l'action de cette 
planète a donné à la comète son orbite actuelle, n est arrivé i 
démontrer qu'il est possible qu'uu peu moins de aix révolu- 
tions avant l'année 1792, c'est-à-dire dans l'année ilVl, la 
comète soit passée assez près de Jupiter pour que sa marctic 
ait été complètement changée. C'est au moins jusqu'en cette 
année 1747 qu'il faut remonter pour trouver l'époque ou la 
comète de Paye a commencé A décrire l'ellipse restreinte dans 
laquelle nous l'avons observée de nos jours ; et ce n'est qn'ao 
IS* des retours au périhélie, quionten lieu depuis lors, qu'elle 



389 

a été saisie par li^Faye. M, Leverriera aussi entrepris, rela- 
tif emeot à la comète de Vioo, un travail coosidérable dont il 
Yîeot de publier les résultats (voy. CompU$ tendue^ séance dtt 
20 décembre 1847). 

M. Leverrier termine ainsi le ménioire qu'il a présenté sur 
ce sujet à rAcadémie dans sa séance du 20 décembre der* 
oier : 

«Ainsi» après aveir éliminé de la Théorie de la comète de 
Vico tout ce qui u'élaiL qu'illusion,. nous pourrons résumer 
son histoire dans les lignes suivantes : 

* La comète de 1844 a pu. comme les autres» nous venir des 
régions les plus éloignées de l'espace, et étie 6xée parmi les 
planètes sons l'influence puissante de l'action de Jupiter. Sa 
venue remonte sans aucun doute à plusieurs siècles. Depuis 
celle époque, elle a passé bien souvent dans le voisinage de La 
Terre, maison ne l'a observée qu'une seule Cois dans les siècles 
passés» 166 ans avant l'apparition de 1844 (comète deLaHire 
de 1678). a 

On pourrait aussi attribuer aur perturbations de la même 
planète, Torbite actuelle de la comète de Brorsen ; de Taçon 
qae toutes les orbites des comètes périodiques actuelles pour-* 
raient avoir une origine planétaire , en prenant ce mot dans 
son acception même restreinte,. et ne feraient plus ainsi excep* 
tion à une commune origine primitive, étrangère à notre sys«» 
(ème solaire, qu'on a attribuée aux comètes. 

On peut observer encore qu'il y a une région de notre sys- 
tème planétaire qui semble plus particulièrement que les au- 
tres consacrée aux comètes à courtes périodes. Leurs orbites 
sont toutes comprises dana la bande sodiacale qui embrasse 
les orbites des planètes télescopiques, elles grands axes, ainsi 
que les périodes des révolutions de tous ces astres, ne diffèrent 
pas beaucoup entre eux, et sont compris entre ceux de Mara 
et de Jupiter. 

Bien plus, on peut étendre è ces comètes les principalea 
considérations assex neuves ,^ par lesquelles la singulière 
naissance des plantes téleseopjqueaa été rendue très-probable,, 
considérations dont les dernières découvertes viennent encore 
<le confirmer la justesse. En effet, Olbers avait reconnu que 
les inlersecUona mutuelles des plans des orbites des télesco-» 



390 

piques allaient tootes Aboutir par leurs extrémiféa à peu près 
aax mêmes régions da ciel. Les reeberehes réeentes de M. 
M aa? ais ool confirasé cette propriété singulière relativement 
à Asirée ; et les remarques qu'il a faites s'appliquent immé- 
diatement ans trois dernières télescopiques. J'ai toqIo m'as- 
snrer aussi si les orbites des comètes à courtes périodes oe 
jouiraient pas également de la même propriété qui indique on 
point ée séparation et une origine commune; et J'ai trouTé 
qu'il j a presque eoSncidence entre la plupart des intersec- 
tions deux à deux des plans des orbites des télescopiques et 
des comètes à courtes périodes, ou que du moins les écarts 
sont à peti près do même ordre pouit les unes comme pour les 
autres* Ainsi Tintersection des plans des orbites de Vesta et 
de la comète de Faje ne s'écarte environ qte de 1*15' en lati- 
tude» et 1«10' en longitude» de l'intersection des plans des o^ 

bites d'Astrée et de Vesta. 

Ces considérations» et bienr d'autres qu*il est Inutile de pré- 
senter ici, me feraient émettre une opinion bien hardie , c'esf 
que les petites planètes et les comètes à courtes périodes, qni 
présentent tant de points de similitude, des écarts et des aoo* 
malles à peu près de même genre, et dont les plans des orbites 
offrent des analogies dé position si remarquables , ont odc 
origine commune, unique, et sont des fragments divers de la 
même planète brisée, fragments plus ou moinsdéviés de leurs 
marches primitives par les perturbations successives des 
grands corps de notre système. 

L'orbite de la grande comète de mars 1843, dont la pério- 
dicité repose déjà sur des raisons assez plausibles, étant près 
de celle de Pallas (1/20 de la distance moyenne au soleil) , 
cette proximité peut faire penser que cette comète n'est pas 
étrangère au fait cosmologique qui, en changeant son orbite , 
aurait donné lieu à la séparation des télescopiques et des co- 
mètes à courtes périodes, dont les variations continuelles an- 
raient depuis lors modifié sensiblement les éléments. La né- 
bulosité qui donne à Gérés Tapparence des comètes , pourrait 
être favorable à une pareille manière de voir. Lors do der- 
nier retour de la grande comète (en mars de 1843), Pallass'en 
est trouTé à quelques degrés seulement en décembre delSU- 
La proximité de cette comète et de cette planète n'aurait pent- 



391 

être fêfk été la^ft inOuence sur l'ipiAiiMMao |iiiQr«i»le ie l'or-, 
bile de celle-ci. 

Da reste « je livre ces coosi^éraiions à l'appréciatioii des 
asIronoiDes el à la saûctioo d'QD avenir prochain. 



Misiiee dis Mi Janvier t94d« 

Ouvrages reçus : 

1 ^ Revue agricole et induetHeUe ie la SQdfiU d^ogxi-- 
culture e$ dee arts de fammdiseement 4ei DAle{T «nnéei 
no 5), cahier in**S9. 

T" Mémoires de PjéeadAnie raymle des soienoeBy arts et 
Mles'lettres de Cn^en^ 1847, vol. in-8^. 

Ont été éla9 membre» çoFre^pQqdanlii : 
M. Achille Comte , chef da bureau des compa-r 
gnies savantes au ministère de Pinstruction publi- 
que ; 

M. Gustave Dubbux, substitut du procureur du roi 
à Versaillfs. 

M. Gautier ^U^ rapporteur cl^unçcoinniîsision char- 
gée de présenter Ifi ^ujetd^un prU h décerner par l'Aca- 
démie, a proposé, au choix de TAcadémle , Tiin des 
cinq sujets suivants : 

i^ Une ooUçe hi^toriq^e sur \e^ Etat3 an pym-r 

phiné ; 

%"* Uoe notice bisloriqM sur Tongll^e ^^s commu- 
nes dauphinoises ; 

30 Une notice historique sur Tétat des personnes 
en Deaphiné sous le r^rae féodal ; 

4^ Une notice historique sur invasion et la domi- 
nation des Burgondes dans les contrées appelées de- 
puis Dauphiné; 



392 

3» Un essai historique et littéraire sar la vie et les 
oarrages de Hably. 

La délibération sur le choix da sujet est renvoyée à 
la séance suivante. 

M. Burdet, chargé de rendre compte du contenu du 
tome XII des mémoires de la SociéU royale aeadémifue 
de Savoie^ commence ainsi : 

L'Académie delphioale commence à recueillir d'heureox 
fkruits des relacloos qu'elle a établies avec la Société royale 
académique de Savoie; les deni corps savants échangeât 
leurs productions» et chacun augmente ainsi la masse des rt- 
cbesses qu'il possède et se procure des documents qui* se rap- 
portant souf ent à ce que les deux pays ont de commun, leurs 
origines historiques, leur topographie, leur flore, leurs pro- 
ductions minérales, doivent être é ses yeux du plus grand 
intérêt. 

Le rapporteur explique que cette société donne dans 
ce pays une impulsion active & toutes les branches des 
études scientifiques littéraires, qu'elle publie les pro- 
ductions les plus considérables de ses membres i 
qu^elle porte son attention sur la plupart dea connais^ 
sauces humaines, notamment sur Thistoire , Tarchéo- 
logie, la bibliographie, la poésie, les beaux-arts , la 
statistique, Téconomie politique, la chimie, la méde- 
cine, Phygiène, Gastronomie, la géologie, Thypso- 
métrie 

H* Bordet continue ensuite en ces termes Tanalyse 
sommaire de ce tome xii*^ 

H. le marquis Costa de Beanregard a recueilli un grand 
nombre de chartes et de manuscrits qui se trourent claisés 
dansunouvrsge qu'il a entrepris sur les familles historiqaes 
du pays. M. Bonnefoy de Sallanchis sait cet eiempleet recoeille 
pins particulièrement, dans un ou? rage intitulé Bibliathéçpt* 



393 

Faiêeignienm, de vleoi litres relatife à la proTînce de Fauci- 
gnj. Toof aa?ei tons» Messienrs» qae cette portion du doclié 
actoel de Savoie a fait autrefois partie da patrimoine de nos 
anciens Dauphins, par l'effet dn mariage de l'un d*eox avec 
fiéalrii, bériiîère dn Faocigny on 1293 ; aussi le recueil de 
U. Bonnefoy oontient-il des actes émanés d*eui et qui se rat- 
lâchent ainsi à notre propre histoire , comme par exemple 
les libertés accordées en 1371 par Hugues, dauphin, à la ville 
de Sallanches. 

Un grand intérêt s'attache également à une histoire des évé- 
qoes de Haurienne, éditée par M. Tabbé Angleys, chanoine au 
chapitre épiscopal de St*Jean*de-Maurienne , ainsi qu*à une 
relation détaillée contenant diverses particularités sur les faits 
d'armes dont la Maurienne fut le th^tre pendant les campa- 
f oes de Lesdiguiéres, de Henri IV et de Catinat, qui est rmu- 
vred*nn habitant du pays, M. Victor Dalbans. 

M. le marquis de Marcien a transmis à la Société une note 
oiaDDscrite sur son aïeul le président de St-Julien , apparie- 
aaot, comme toute sa famille, à la province dn Danphiné, mais 
qsi, ayant été choisi, après la conquête des Etats de Savoie 
iODi François 1*', pour présider le parlement établi à Turin, 
appartient aussi à ce pays par les services qu'il y a rendus. 

Un militaire, M. de Meuthon d'Avremonlon, a consacré sa 
plomeà unecBuvre d'une plus grande portée, en essayant de 
rectifier plusieurs erreurs historiques accréditées suivant lui 
par les écrivains protestants • et relatives surtout * divers 
incidents du règne important de Philippe II en Espagne. 

Enfin, M. Reynaud, de Montpellier, a communiqué à la So- 
^étè un travail remarquable sous le rapport bibliographique , 
^n faisant connaître les premiers livres imprimés sortis des 
presses établies à Chambéry et dans les autres villes de Sa- 
voie. L'auteur rappelle unfait qui a quelque prix pour la pro- 
vince, c*est que ce fut par les soins de Guillaume Fichet, né 
daos une petite commune dn pays, et devenu dans la suite 
docteur de Sorbonne et recteur de l'université de Paris, que 
l'imprimerie fut introduite à Paris même. Ce fut lui qui, aidé 
deqoelqoes ouvriers allemands qu'il avait fait venir, imprima , 
^Q mo, 1471 et 1473 , plusieurs ouvrages au collège même 
'c la Sorbonne ou il avisit établi des presses. 



394 

C'est, dit^-oo, donte ans plos tard q«e rimj^inMrie fot éti- 
btie à Chambôry par Aotoioe Nayret, qui y inuprima en ihSk 
le romao de Beaudain dont la première pablioation atait eu 
lieu à Lyon eo 1478, 

Oo doit à M. Hénabrëa qq trafail remarquable sur la 
chorographie des Alpes . occidentales » e*e8l«<à-*dire de la Sa- 
ToiOt du Daaphinè, du Bugey» de la liesse» de r&elvélk ro- 
maae , du Valais et da Yal d*Aosle ans ix"*, m.^\ xi^* et 
xii"^' siècles. L'aatear, après avoir recherché réCendoe des 
différents comtés ou pays eiistants dans ces contrées à l'épo- 
que où s'éteignit la dynastie des derniers rois de Bourgogne, 
a essayé de rendre raison des nombreuses seigneuries et jori- 
dictions que le régime féodal y Gt surgir. 

Les travaux de M. Ménabréa sur ces matières sonlnooi- 
breut et coasîdérables» et seront sans doute d'un utile secours 
pour dissiper une foule d obscurités historiques sur les insti- 
tutions du moyen âge aussi bien en Danphiné qu'en Sa- 
voie. 

Ainsi) il a recueilli plusieurs documents inédita sur la fon- 
dation de divers monasières dans les Alpes, et sur la nalure 
et l'étendue de la juridiction qu'ils possédaient surtout en 
matière criminelle. Suivant lui» ces monastères n'ont « en gé- 
néral, possédé que oe qu'on appelait la Qkoyenoe justice, à la- 
quelle n'appartenait pas l'application delà peine de mort et 
de la mutilation des membres ; je me permettrai d'observer 
ici que M. Ménabréa n'est peut-^tre pas remonté d'une aia- 
nière bien eaacte aux causes qui avaient amené, entre la hante 
et basse justice , une justice dite moyenne eC qui avait nn 
caractère particulier. Ce point est l'un de ceux qui présentent 
le plus d'incertitude dans l'étude de l'ancien droit féodal. 

Le vrai motif de rabsteniion des monastères dans le joge- 
mentdes afEaires criminelles, était plutôt l'influence des tra- 
ditions ecclésiastiques d'après lesquelles l'Eglise doit s'abstenir 
de verser le sang: EecUiia abh^rrU a mngume : nous vojons, 
par cequenousapprend M. Hénabréa lui-même, que plusieurs 
monastères qui avaient bien, comme les autres grands justi- 
ciers, la haute, moyenne et basse justice, s'abstenaient des ja- 
gements au grand criminel, ou au moins de l'exéciitloo , on 
enfin employaient certaines formes pour dissimuler la rigueur 



395 

dool ils usaient; aiosi» lescbaooines rèf oliers de 8erl en Fan- 
cîgny, après afoir oondanné on criorinel an dernier supplice 
oa è la malllation , devaient le remettre en chemise, in aofa 
camiêa, an châtelain de Chàtillon pour eiècnler la sentence ; 
ainsi» l'abbaye de Hante-Oombe ne pou? ani tenir des fourches 
patibulaires sur les confins de ses terres « selon l'usage des 
haats justiciers, elle deTait faire pendre les malfaiteurs aux 
branches des arbres hors de la portée des chemins publics, et 
oe pas laisser leurs cadavres eiposés aui regards du peuple 
aa delà de huit jours : ita quod ad arbarem a UratU fubÛdê 
rtwuitam aiMpendanfur, el iK vlîra oeto éiê êuêpêtm nom U' 
luanlur. 

Dans un autre mémoire, M. liénabréa étudie l'état de la 
langue et la culture de la poésie en Savoie depuis le Xll** siè- 
de jusqu'au XVI^** ; il a réuni sur œ point un grand nombre 
de matériaux inédits, mais qui ne se trouvent point encore 
dans le volume des mémoires de l'Académie sur lequel est 
maintenant fiiée notre attention, parce que l'auteur a demandé 
lui-même que la publication en fût ajournée pour les pouvoir 
rendre plus complets. Il en a fait de même pour un autre tra- 
vail sur l'origine de la ville deChamhéry et la généalogie de 
ses seigneurs. 

M. Méoabréane s'est pas contenté, pour des travaux si va* 
ries et si étendus, des ressources que pouvaient lui présenter 
les anciens dépôts de titres qui existent en Savoie , il a par- 
couru toutes les contrées environnantes et, dans une notice 
lue à l'Académie , il a apprécié, en paléographe distingué et 
jadidenx, les richesses que l'on pouvait en extraire. 

An premier rang des cités qui ont été l'objet de ses investi- 
gations, figure Grenoble. H. Ménabréa a parcouru et étudié 
en détail les trois dépôts de documents historiques que f ous 
possédons. Les archives de l'èvéché, les archives de l'hôtel de 
ville el les archives de l'ancienne chambre des comptes , et 
il en prise hautement la valeur^ malgré que le manque d'or- 
dre et de nombreuses soustractions en aient fait disparaître un 
grand nombre de titres ; il ne manque pas à cette occasion de 
r(*ndrc hommage au zèle éclairé qu'ont déployé nos deux com* 
patriotes MM. Pilot et Crozet, pour remettre en ordre ces vas- 
tes dépôts. 



396 

Les observations ilétaillées que soggèrenl à M. Ilènabrés 
divers docaments de nos archives ont de Hntérét ; elles ne 
saaraienl cependant nous apprendre beaucoup de choses noo» 
velles sor un sujet que nous connaissons ; j'aime mieux le 
suivra dans ses investigations à Lausanne» Genève et Aosle. 

La même raison qui avait conduit M. Ménabrèa à Grenoble» 
Ta mené à Lausanne. De même qu'une portion du Dauphiaé 
avait été comprise autrefois dans les Elats de Savoie » de 
même le canton de Vaud a été , pendant plusieurs siècles , 
placé sous cette domination. Les archives cantonales de Lau- 
sanne sont très-complètes. D'amples répertoires contenant Tin- 
dication sommaire des divers documents facilitent les recher* 
ches, de nombreux volumes de copies ont été faits dans le 
siècle dernier par ordredo gouvernement bernois, et dispen»eol 
ordinairement de recourir aux originaux. On y trouve de» 
notions très*étendues stfr la constitution politique de l'Helvé- 
tie occidentale au moyen âge : on peut y étudier la juridic- 
tion des évéques de Lausanne » des comtes de Savoie et celle 
des priacipauxjusticiers, comme les sires de Blonay, deGraod* 
son, d'Oran, d'Aubonne, de Frangins , d'Éstavayea , et en 
même temps la forme primitive et le développement progrès* 
sif du régime municipal dans les nombreuses villes qui bor- 
dent le lac Léman. Il existe à Lausanne une société savaote, 
sous le nom de SoeUa d'kiiiaire de la Suiae romanée, qai a 
commencé ce beau travail. 

Outre les catégories concernant chaque bailliage, les archi- 
ves de Lausanne contiennent , sous le titre de getieratw , an 
département de titres généraux et plusieurs divisions de doca- 
ments relatifs à la Savoie* au pays de Gex, à Genève et aa 
Valais ; mais le dépôt le plus riche, le plus curieux, est celai 
auquel se rapportent deux énormes volumes d'inventaire ré- 
digés dans le courant du dernier siècle , dont l'un, consulté 
souvent par les paléographes, est connu sous le nom d'iaoea* 
taure analyiigue vert : on y trouve une infinité de chartes , la 
plupart fort anciennes, appartenante la seconde race des rois 
de Bourgogne, ou l'historien peut puiser des matériaux d'an 
haut prix. 

La cité d'Aoste contient aussi plusieurs archives intéres- 
santes ; celles de la cathédrale sont au premier rang : vieu- 



397 

nept eosoite celles da chapitre èpiscopal« do chapitre de St- 
Oors, celles de l'hôtel de Tille el celles de rancien codsoU 
des comoiis. 11. Ménabréa ciledeai docomeots qu'il a re- 
cueillis et qai sont dignes de 6ier l'attention. 

Le premier, datant de 1200, est relatif k la jnridiction des 
êvèqaes d'Aoste sor la Tallée de Cogne dont ils étaient souve- 
nios ; on voit qoe le prélat était en possession da droit de se 
transporter de sa personne dans la vallée pour y rendre pen- 
ilaot trois jonrs la justice entre la Sl«Micbel et la Tonssaint« 
Pendant ces trois jours, les habitants de la vallée devaient lui 
foaroir sii repas, outre le laminaire et la nourriture des che- 
Taux. Tous les chefs de famille étaient obligés, sous peine d'à- 
mende, de stationner devant la maison où résidait l'évéque. 

Le deusiéme est une copie inédite de divers statuts d' Ame- 
née ?I1 surnommé le comte Vert» contenant Ars détails sur 
l'origine des institutions judiciaires de la Savoie qui doivent 
use grande partie de leur développement au règne de ce prince: 
OB y remarque surtout le statut relatif à une institution qui 
a fait quelque sensation en France depuis quelques années, 
odle de l'avocat des pauvres, il résulte des termes du statut, 
et c'est l'opinion de M. Ménabréa, qoe cette institution est due 
an comte Vert ; voici le teite : 

c Item, quod sœpe contigit haetenùs et contingere in foto- 
ram posset paoperes et miserabiles personas in judieio jura 
soa prosequi vel tueri non possunt, vult et statuit prœfatus 
dominas nosler Sabaudiœ cornes quod in villa Chamberiari 
resideat unus juriste qui est in causis et aliis aciibus persona- 
nim pauperum, cui pr»fatu8 dominus constituit certnm sa- 
lariom per annum. a 

Certainement la découverte et la publication d'une pareille 
pièce vaut un monument pour la mémoire du comte Vert. 

Pour ce qui est des archives de Genève, il parait qu'elles ont 
rabi à diverses époques de grandes pertes ; on travaille ce* 
pendant à les remettre en ordre , et la Société d'histoire et 
d'archéologie de Genève en a tiré un certain nombre de do- 
cuments qu'elle a consignés dans ses publications. 

Ces indications sommaires, Messieurs, suffiront pour vous 
donner une idée juste de l'importance des travaux historiques 
«Qiqnels se livre M. Ménabréa. Son dévouement est complet, 



398 

et comme il fèaoii à noe grande masse de eoDoaiaaaooes ic- 
qaises beaucoup de critique et de discernement , il fera sans 
doute faire de grands ^s à la science qu'il cultive , et» près- 
qu'autant que nos voisins» nous aurons à profiler de ses Ira- 
vaui. 

Un antre membre de l'Académie de Savoie» malgré la gra* 
vite de son caradère et ses nominreuses oecupalions , parait 
vouloir enti:er en lutte avec Jf • Ménabréa pour le dévowaeot 
au sciences et l'abondance de^ productions. C'est monsei- 
gneur l'archevêque de Chambèrjr, président de cette Académie. 
— Noos avons die loi» dans le votume que j'analjse si rapide- 
ment» 

U Un mémoire sur les Diptyques» à l'oocaMon d'un dip^* 
que grec en ivoire récemment trouvé en Savoie. Ce mémoire 
contient de Urés- curieux documente sur le mode employé par 
les anciens pour écrire» soit sur le papier» soil sur le parchemin 
on sur les planches enduites de cire» et sur lesiafaleanx fign* 
ratib» auxqneh on a donné le nom de diptyque» triptyque ou 
polyptyque. Les bornes du rappoit que je présenle à l'Acsdé- 
mie m'oiiligenl à m'abstenir de suivre l'auteur dans ces détails» 
mais je crois rendre serviee aux n^ndires qui m'éconteat eo 
leur recommandant la lecture de œ mémoire. 

S* On doit à la plume de M. l'Archevêque» un roémoine sor 
le mouvement de la popnladon dans le dliocésede Manrieaoe. 
Ce mémoire» qui établit sur des documents certains une coai' 
paraison entre la population du pays en 1610» et celle qui 
l'occupe en 1840» a pour but de prouver que les iwrties les 
phis éiavées tendent sensiblement à se dépeupler» tandis que 
le fond des vallées voit augmenter le nombre des tabitaate , 
d*on l'auteur conclut que les régions élevées ont subi en 
absissement de température dfi à des causes natnrellei et qui 
lesont rendues moins susceptibles de culture. Ce résultatmé- 
rite d'autant plus d'attention, que je le crois susceptible d'une 
application à nos contrées, où» sur certains points au moins, 
les parties montagneusea sead>lent moins prospères et moins 
peuplées qu'antrerois. 

3* Le méoM auteur a produit un mémoire sor i'instrndi^n 
primaire dansie duché de Savoie» oi se Irowe prouvé ce fait* 
déjà observé ailleurs» que l'instruction du peuplées! beaacoop 



899 

pins avancée dans les montagiios et dans les pays pauvres, que 
^ans les plaines et les pays plas ferliies en ressources. 

En résamé» Messieurs, tous Toyetqoe si rAcadémie de Sa- 
voie s'est posé un vaste programme» elle trouve à rœuvre, 
sur des points fort divers» des membres qui en remplissent avec 
succès les conditions : puisons dans ce spectacle un juste 
sQjet d'émulation, et mettons-nous en mesure de continuer et 
d'étendre avec nos voisins des relations qui, par l'échange de 
nos travauK réciproques, tourneront inévitablement au bien 
des deui pays. 

La séance est terminée par la lecture suivante de 
M. L. Martin : 



LA DAME. 



m recevaient des mains de la beauté sensible 
L'écbarpe favorite et la lance invincible. 

SoDif BT. (ta ehêtaleriê.) 



h 



Tressez, 6 noble dame , 
Des couronnea de leurs ; 
Qu'amour ouvre votre àme , 
Qu'amour aèche vos fleurs. 

Voilà, sensible reine , 
Voilà les chevaliers ; 
Ils traversent la plaine 
Sur leurs blancs destriers. 

L'écbarfe toujours brille 
A leurs flancs généreui ; 
Présent de votre aiguille , 
Elle est si chère aux preux. 



AOO 

Les vertQs et les charmes 
De ce beao talisman 
DécoDcertaient les armes 
Da soldat masolman. 

Dites, champs de Solyme » 
Dites combien de fois 
La France magnanime 
Loi dot tous ses exploits I 

Faites donc, châtelaine » 
Baisser le pont-levis ; 
Le goerrier, hors d'haleine » 
Attend sor le parais. 

• 

Voyez-vous sa cooronne ? 
De vous plaire jaloux , 
Il veut qo'elle rayonne 
D'abord à vos genoux. 

Sa gloire est immortelle » 
Il vous l'offre : en retour 
D*une offrande si belle , 
Donnez-lui votre amour. 

II. 

Culte de la tendresse t 
Que ne vit-il encor 1 
ravissante ivresse » 
Temps divin ^ ftge d'or t 

Dans le cœur de la femme 
La vertu résidait» 
Et bienfaisante flamme, 
Sur l'homme s'épandait. 

Dans sa beauté suprême , 
Dans son regard si pur , 
Se peignaient du ciel même 
La grandeur et l'azur. 



401 

Histoire rabaleose 
Qo'aUestenl nos aleui : 
A la cour atnoureuse (1) 
Comparaissent les preux. 

Sons les yeux de la dame 
Venait» le front baissé, 
Pour expier le drame 
D'nn amoor délaissé , 

Le chevalier trop lâche , 
Infidèle an serment , 
Qui souillait d'une tache 
Le nom sacré d'amant. 

Dans ce novTean prétoire. 
Dame, prélat, seigneur , 
Livraient à l'urne noire 
Le sort du séducteur. 

Leblasonetlamttre 
Brillaient dans cette cour. 
Sans horreur pour le litre 
Et la langue d'amour. 

L'amour, parmi les hommes , 
N'était pas dans ce temps , 
Comme aux jours où nous sommes , 
Le jeu de cœurs flotunts : 

Des vertus vrai symbole 
Parfum de pureté , 
Il servait d'auréole , 
Au front de la beauté. 



(1) La cour amoureose fat établie en France en isoa , par iMbeau 
de DaYière;elle était érigée en Académie et en tribunal :4>n y lisait 
des Ters nouveaux , et on y jugeait en dernier ressort la conduite pu- 
blique des cbevaliersavec leurs dames. 

On voit, sur la liste des membres de la cour amoureuse, des femmes 
de la première qualité, des seigneurs, des évéques, des abbés, des re- 
ligieux, des docteurs en théologie. 

TOM. 11. 26 



402 



III. 



Alors la Poésie 
Sons levieax ciel gaalots, 
TroovaDt rame el la rie, 
Rem^it Vair de sa voix. 

An souffle d*ane belle, 
Aa Teloars de sa main » 
Uo barde se révèle , 
Un hymoe éclot soudain. 

Qui peut être poète 
S'il n'a jamais aimé , 
Si d'une ardeur secrète 
11 n'est pas enflammé î 

Amour» chevalerie, 
Vos spectacles divins , 
L'aventureuse vie 
Des vaillants paladins ; 

Votre langue magique , 
Vos jeux et vos tournois. 
Quel appareil féerique 
Autour de vous je vois I 

ineffable merveille I 
Les échos enchantés 
Inondent mon oreille 
D'un flot de voluptés. 

Avez-vous à la terre , 
Harpes des séraphins , 
ConGé le mystère 
De vos chants surhumains? 

Damoiselle gentille, 
Volez sur le balcon ; 
Loys est à la grille , 
Oyez le premier son. 



403 

Son luth pour vont s*animc • 
Sa noble toU grandit ; 
Dans lenr accord snblime 
Il voas nomme, il vous dit : 

• Zélia I TOtre empire 

• Eal Torgneil de Richard , 
» Gomme votre sourire , 

• Gomme votre regard. 

• Loin de cette (oorelle 
a On rappelle le soir , 
« tendre tourterelle, 

• Vous étiet son espoir , 

« Quand, sur la terre sainle « 

• S^lia, me croyez , 

« Il gravissait sans crainte 

• Le mont des Olivieri. 

a Pour l'honneur de sa Mie , 
» Le premier au combat, 

• En secret, de sa vie 

• Il vous offrait Téclat. 

• Qu*il était admirable , 

a La lance au poing, partout 
» Faisant mordre le sable 
a Au Musulman debout ! 

A Témoin de sa prouesse, 

• L'émir disait : « Voilà 
a La force vengeresse 

a D*un autre dieu qu'Allah ! a 

A Zélia, quelle gloire 1 

a A votre Iront si beau 

o Vous ceindrez son histoire 

a Comme un second bandeau. • 



404 

IV. 

Tel le loth do chantère 
Rendail STec amour 
Les atanoea da iroavère , 
Celles du troubadour. 

A longs flots, rharmonie 
Autour du Tiens castel 
Coulait aTec génie 
Des doigts du ménestrel. 

La terre vendéenne 
Aui merveilleuses tours » 
Les roches de Pyréne 
En sont pleines toujours. 

Là, quand le soleil tombe » 
L'air paraît murmurer ; 
Le Passé , dans sa tombe , 
Y semble soupirer. 

Des voix aériennes, 
Invisibles grillons. 
Comme des magiciennes 
Enchantent les vallons. 

Unedameseléve 
De son froid monument; 
Un chevalier Tenléve , 
C'est Richard , son amant. 

Ils volent dans la plaine , 
L'un de l'autre ravis ; 
Richard dit : c O ma reine , 
Sur ton sein je revis I s 

E puis il lui répète 
Les refrains d'autrefois , 
Les airs de la musette 
Et les airs du hautbois. 



405 

Et pais Richard s'incliiie ; 
Car il a \a RollaDd 
An pied de la colline » 
Debont, armé» sanglant. 

Le prenx de Charlemagne , 
'Sa duranial en main. 
Cherche dans la campagne 
Le dernier 



Aux Inenrs de Taurore , 
Dans leurs profonds tombeaux 
Ces ombres vont encore 
Reprendre leur repos. 

V. 

O terre étincelante 
D'armes et de guerriers ; 
Que vous étiei brillante » 
France des che?aliers 1 

La femme au cœur candide 
Affermissait vos pas , 
Tous rendait intrépide , 
Et vous ne tombiec pas. 

Dans vos joutes pour elle 
Que d*àme et de grandeur ! 
Votre arène étincelle 
Sous un dais de splendeur. 

Pavillons^ banderoles , 
Lances, glaives courtois , 
Echarpes pour symboles , 
Décoreot les tournois. 

Les vieillards de la lice 
Illustres vétérans * 
Pour rendre la justice 
Montent aux premiers rangs. 



406 

Ecootez : le cor sonne ; 
Le peuple haletaot 
Gomme un Dot environne 
Le jeune oombattanl. 

Hier encore page» 
Son courage égaré 
Osa toucher Tf mage 
De Claude de VauMrè. 

Du vaillant gentilhomme 
L'image et les écus 
Jurent guerre à cet homme 
Qui les a méconnus* 

Est-il si téméraire 
Ce généreux seigneur? 
Aura-t-il de son péro 
Les armes et le cœur? 

Son père et ses ancêtres 
En Tart de guerroyer 
Etaient de fameux maîtres : 
Suivra-t-il leur sentier? 

Son œil d*ardeur pétille ; 
Viennent les grands travaux, 
L'arbro de sa famille 
Etendra ses rameaux. 

Il entre dans THistoire; 
La joute qui Taltend » 
Prélude de sa gloire , 
Est un pas éclatant. 

Âujourd*hui sa vaillance 
Au combat enchanté 
Avec grâce s*élance 
Pour plaire à la beauté. 

Demain la Renommée 
Dira par ses hérauts : 
ff France I De votre armée 
j> Voilà le vrai héros I » 



A07 

Le roi, si graod lui-néme » 
Sera fier de plier 
Sa najesté saprème 
Défaut oe chefalier. 

Demain, joor mémorable I 
Joar de saog et de deail I 
Il tombe sor le sable , 
La gloire est son cercaeil. 

« Qae je sois à cette heure 
s Aa pied d'an arbre assis : 
B Compagnons, qne je meure 
a Voyant les ennemis, s 

Bourbon le Connétable 
Pleure, penché vers lui ; 
Mais cette voix Taocable : 
« Bourbon , tous avei fui I 

a Un traître, pour lui-même 
a Doit garder ses douleurs ; 
a Son malheur est extrême» 
alla besoin de pleurs* a 

Maintenant quelle bouche 
Dira : « Témérité I » 
A ce page qui touche 
A Técu redouté t 

L'Ame que la fortune 
Doit élever si haut , 
Ne peut être commune , 
Sait le prix qu'elle vaut. 

Yolei à la barrière : 
Déjà les champions 
Mesurent la carrière , 
Pareils à deux lions. 

Egale est leur prestesse. 
Mille coups sont portés ; 
Égale est leur adresse » 
Ils sont tous édités. 



408 

Sur lears chaises enrôles 
Trente vieillards assis 
Contemplent les émulea 
De leurs yeqz attendris* 

La caose de son maître 
Enflamme le cheval ; 
11 bondit» il veut être 
Vainqueur de son rival. 

Yanldré déjà succombe ; 
Son panache emporté . 
Avec sa lance tombe : 
Une écbarpe a flotté. 

C'est récharpe amarante 
De la dame aux yeux bleus 
Qui dans la lutte ardente 
Soutient le jeune preux. 

La lance par Tépée 
Se remplace soudain ; 
L'épée est mal trempée , 
Vauldré Ta inrise en vain. 

Assez» qu'on se sépare , 
Que le bras soit baissé! 
Entendez la fanfare , 
Le sort a prononcé. 

Eh bien 1 la folle audace 
Avec tant de valeur , 
Trou vera-t-elle grâce 
Auprès du froid railleur ? 

Eh bien I est-il de taille 
A manier le fer 7 
Est-il fierté qui vaille 
La fierté de son air? 

En est-il ? qu'on accoure 
Au milieu du champ clos ; 
11 attend : sa bravoure 
Disputera le )o#. 



409 

Et loi, vaiDqaear, dont rame 
Pure eoiDDie le feu p 
Sert la terre et la femaie 
Aprèi le eiel et Diea : 

Preax cheTalier, approche ; 
Les YieillardB t'ont jugé 
Sa$u peur et $an$ reproche ; 
Ton jeune âge est Tengè. 

Tiens le long de Tarène , 
Visage découTert ; 
Viens : le cœur de ta reine 
A tes bras est ouvert. 

VL 

Quel magnifique exemple 
Pour rhomme de nos jours. 
Pour ce Tendeur du temple 
Dont l'or a les amours I 

Pour rhomme qui révère 
L'impudique Vénus , 
Et par un vil salaire 
Perd des cœurs ingénus I 

En ce temps, pas d'insulte 
AuiL œuvres du vrai Dieu ; 
Son image et sou culte 
Ra jonnaient en tout lieu. 

En ce temps, pas d'offense 
Au drapeau du pays ; 
Debout pour sa défense , 
Sur lui veillaient ses fils. 

La devise première. 
Et la seule, l'ffofifieiir » 
Ornait chaque bannière. 
En élait la couleur. 



410 

Poêles ei rapsodes , 
Publies ces leçons ; 
Des Bayards, dans tos odes , 
Perpétuez les noms. 

Armez-vous pour la dame , 
Soyez ses chevaliers ; 
Frappez au cœur rinfAme 
Qui souille ses foyers. 

Dites haut : • Elle est fraude, 
D Elle est fille des cieuz 1 a 
Tressez«lui pour 
Vos hymnes radionx. 



8<»mMdlm il révrtor iS49. 

Ouvrages reçus : 

Bulletin derAthénée du Beaavaiais 9 annëe1847, 
2® semestre, cahier in-8* ; 

Continuation de la lecture par M. A. Fauché-Pru- 
nelle d'un Mémoire sur les invasions des Sarrasim 
dans le Dauphinéei les Alpes {\). 

d<» Noms qui rappelleul les Espagnole ou les HispaM* 
Sarrasins. 

Il est utile de faire précéder les citations de ces noms par 
quelques observations sur les idiomes de plusieurs con- 
trées du Dauphiné et des Alpes, pour tâcher d'y découvrir s'ils 
ne contiendraient pas quelques restes du langage des Hispa- 
norSarrasins. 

On a vainement chercbé»jnaqn'àce jour, des traces do lan- 
gage des Sarrasins qui ont occupé nos contrées pendant près 

(I ) Voir ci-devant pages lis à SJO et ave à as4 



411 

d'an Biècle oo peol*-èlre plu* d'un siècle. Ladovcette » dans 
son HiMMredeê Hêmte$'Jtp$$, deuiième édtllon» dit qu'il ne 
croit ptt qn'il se trouve dans ce département des traces de 
ridiome parlé par les Sarrasins , quoiqu'ils y aient fait un 
long séjour ; on a remarqué, dit-il encore, que les patois de 
l'arrondissement de Briançon offrent souvent les terminais- 
sons usitées dans l'italien et l'espagnol ; et dans la troisième 
édition , il confirme cette remarque par l'observation sui-* 
vantequ'il empronteà H. Ghabrand, vicaire général: c L'idiome 
brîançonnais se rapproche de l'italien pour la prononciation, 
mais il semble avoir emprunté à Tespagnol des lettres dures 
et ronflantes pour la conteiture des mots ; c'est le langage de 
moulagaards polis et guerriers. » Cette similitude de Tidiome 
briançonnais, et j'ajouterai de T idiome de plusieursaotres par- 
ties des Alpes et du Danphlné, ne serait-elle pas un fait vrai- 
ment extraordinaire, si elle n'avait pas une cause réelle ? 

Ladoueette fait encore remarquer que dans le Briançonnais, 
le Cbampeaur, le Serrois, les noms féminins se terminent en 
a an pluriel, et que dans le Queyras (vallée du Briançonnais), 
ainsi que dans TEmbrunais, ces noms se terminent souvent 
an pluriel en o« : fot vackot, io$ wgnos. J'ajouterai qu'il au- 
rait pu dire en oi et en m t las panenchia$f las crottoi ; et que 
ces terminaisons, qui sont évidemment espagnoles, se retrou- 
vent dans plusieurs autres idiomes dauphinois où quelquefois 
même la voyelle o se prononce ou, comme dans le patois des 
environs de Grenoble où l'on dit : tous graus hous^ les gros, 
bœufîs. 

On trouve aussi quelquefois des locutions, des mots, des 
noms espagnols on espagnolisés mélangés au latin ou an vieux 
français de plusieurs anciens titres dauphinois , dont j'aurai 
bientôt occasion de citer quelques-uns que le hasard a fait 
passer entre mes mains, et je ne doute pas qu'en parcourant 
les anciennes archives on n'en puisse trouver un grand nombre 
d'autres ; j'anlidpe même sur ces citations pour en faire une 
qai se rapporte à ce qui vient d'être dit : c'est le cartnlaire 
de St-Hognes de Grenoble, dans lequel le hameau de 8t-Mar- 
tin-le-Vinouz, proche de cette ville, est appelé êaneiuê Marii- 
nui iel vinoê ou del vignos^ en prononçant la lettre n comme les 
Espagnols la prononcent le plus ordinairement. Ce sont encore 



412 

divers aclesancieos, ootamment oa do premier des calendes de 
1221, des archives de l'évèclié, dans lesquels la paroisse de 
8t-Marlin-le«yiDoos est appelée fiorocMa saneti Mariim Ioê 
Vinoêf et ooe aocieooe procédore où le nom des Vigneaux de 
la vallée briançonoaise de Vallooise est écrit Vignoê. 

Revenant aax observations de M. Ladoncette et de M. Cba- 
brand» j'en ai reconnu la vérité» et j*ai remarqué comme eux 
beaucoup de désinences italiennes et espagnoles dans certai- 
nes localités des Hautes^Alpes et surtout dans le Briançon* 
nais. 

Les désinences italiennes et la similitude de prononciatiott 
s'expliquent naturellement par le voisinage de Tltalie; mais, 
quant aux lettres dures et ronflantes • et aux désinences ea^* 
pruntées à l'espagnol , il faut leur chercher une antre cause 
que l'on trouve encore tout naturellement dans roocnpatioo 
hispano-êarrasine qui a introduit dans plusieurs idiomes des 
vallées briançonnaises» non-seulement des lettres et des dé- 
sinences» mais encore des radicaux provenant de la langue 
espagnole qui est elle-même quelque peu arabe ou sarrasîne. 
Si donc Ladoncette n'a pas trouvé dans les idiomes des Alpes 
des traces de Tidiome sarrasin, c'est parce qu'il a cherché des 
traces do langage arabe qu'il aitribuait aux. Sarrasins, et non 
des traces du langage espagnol qui devait être celui du plos 
grand nombre de ces Sarrasins-Espagnols. 

Ainsi , de même que la langue romaine avait formé » dans 
les Gaules, divers idiomes de langue romane par son mé- 
lange ou sa combinaison avec les langues d'ec et d'oU ou d^oui, 
de même le langage quan-espagnol de ces Sarraeeno^Btpa'' 
gnols s'est plus ou moins mélangé ou combiné avec l'idioiBe 
roman des peuples du bassin du Rhône, et a formé cer tains ps- 
lois ou idiomes mixtes qui, dans quelques localités» sont telle* 
ment empreints d'espagnol» que leurs habitants et ceux de la 
partie nord-est de l'Espagne se comprennent à peu prés réci- 
proquement ; ce sont» d'une part» les Catalans, et de l'antre» 
les habitants de plusieurs contrées de la Provence et de quel- 
ques vallées des Alpes» plus particulièrement des Alpes Briao- 
çonnaises. 

Plusieurs de ces patois avaient anciennement (ainsi qo'oa 
peut le vérifier dans quelques-uns des écrits en langue ro« 



413 

maiiede ces ooDtrées) et ont encore aujoord'hoi beaucoup de 
déiinencee esiiagnolea en ut , ax ,eM^ ex^os^ ox , et em- 
ployaient fréquemment lea articlea espagnols e/» Ia9^ hs^ et 
Tartlele hispano-arabe a/. On peut même remarquer qu'il y a, 
dans quelques parties du ci-devant Danphinè et de la Savoie , 
on (n^nd nombre de noms propres qui» sans être espagnols , 
ont néanmoins reçu et conservé jusqu'à ce jour la double dé- 
sinenoe française on espagnole; la première, adoptée plus par- 
ticulièrement par ceux qui parlent français; la deuxième» par 
ceux qui ont continué à parler le patois ou idiome local. Ainsi 
on dit indistinctement : 

Battre , Barroê ou BmrraXf Barrât ou Barrox ; Gmigue , 
Guiguoi oo Guiguaxt Gtêù/uoê ou Guiguox ; Mitte, MOtas ou 
MUlax, MiUût ou MUhx ; Franc, Franeoi ou Praneox ; 6uU^ 
krme^ GuiiUrmot ou GuiUermox ; Jlf arc, Mareot ou Mareox ; 
Man$, MuiêOê ou Ma$$ax ; Pone, Parku on Portax ; Terme, 
Jermof ou rermos. 

Le nom propre BerKo ou Berlùm que l'on trouve ainsi écrit 
dans plusieurs anciens actes, a même subi la désinence espa- 
gnole, et il existe encore aujourd'hui plusieurs familles de ce 
nom converti en Berlioson Berlious, selon la prononciation lo- 
cale* 

On pourrait continuer indéfiniment cette nomenclature et 
même l'étendre à des noms de lieux, je me bornerai aux noms 
snivants de localités briançonnaises : Brieguerax , BêoUax, 
Ckampcellai, Panenehioê, Piae, Pragelas, QueyreLS, Bamax, 
KêtoUaSt et les AngMas, VUlard-Reeulax , des localités voi- 
sines. 

Je citerai encore le mot ma$t nom de plusieurs hameaux , 
qui est eo outre très^usité dans nos contrées pour désigner 
one certaine étendue territoriale. Ce mot, qui me parait prove* 
nir de manêuê, marne, manoir, n'aurait-il point été espagnoliêi 
dans sa terminaison et converti en mat, et ensuite (selon un 
Qsage très-commun autrefois), pris par le propriétaire de la 
terre, du manoir ou du mas qui se serait fai t appeler du Mas (1)? 
Puis, par un second espagnolisme résultant de l'emploi desar- 

(i) Gnillaame du Mas, de Manto. Cliorier, Etat politique da Dau- 
phiné, tom 4, pages 19 et 145. 



414 

tides eftpagools dans plosiears idiomes dauphinois^ les du 
Mai de certaioes localités auraient été» dans d'antres» des dil 
Mas on des dal Jfa#» on dau Jfai, ear la lettre l a sonveai été 
convertie en u on au dans le langage moderne ; pent-étre 
même, ainsi que le prétendent quelques interprètes du Tieni 
langage» la consonne l était prononcée comme la voyelle ti 
ou la diphtongue au. Je pourrais citer aussi untgpagnMêWu da 
même genre à l'égard du mot cr»ux dont on a fait cra$ daas 
nos contrées , où plusieurs creux sont appelés eros, nom qee 
les hommes ont pris également, et des du Creux êomiieienw 
des du Cros. 

La lettre 9, souvent remplacée en espagnol par la lettre n , 
comme dans afUiguOf agua, se trouve aussi trte-souvent rem- 
placée de la même manière dans nos contrées. Ainsi plusieurs 
rivières étaient appelées en latin Aquk^ mot que beaucoup 
d'écrivains ou copistes du moyen âge (sans doute par un reste 
d'espagnolisme qui subsistait peut-être encore dans le lan- 
gage) écrivaient Aguis^ comme on peut le vériOer dans beau- 
coup d'anciens titres des archives dauphinoises ; ainsi les 
noms de deux rivières du Briançonnais » Aquiê et AquUima^ 
sont presque toujours écrits dans.les vieux titres. Aguiê^ Jguè^ 
siana^ avec un g qu'ils ont conservé dans leurs noms français 
actuels, GuU, Guisanne (1). 

Une transformation semblable s'est faite dans les noms des 
rivières du GuierSf de VJigue, dans ceux i*Jigue bette, tJi- 
gue beUette, d*Jigue blanche, d'AiguUhe sur le GuU, d*J5Mf '• 
Aiguës, village entre deux rivières, et de beaucoup d'autres 
lieux ou rivières du bassin du Rhône. Cet espagnolisme s'est 
même conservé dans plusieurs parties de la France et surtout 
dans le patois de beaucoup de nos contrées, où l'eau est en- 
core appelée atgua, aiguë. 

La lettre p, remplacée en espagnol parla lettre a, a égale- 
ment été changée dans le Briançonnais ; ainsi, le mot Brian- 



(1) C'est à tort qae quelques écrivains ont prétendu que c'était an 
Dauphin qui avait donné à cette rivière son nom de Gui et celui de sa 
femme Jnne, dont il aurait fait Guitanne\ c*est une erreur; j*ai (rouTè 
ce nom dans des titres antérieurs aux anciens Dauphins , notanuneot 
dans le testament du Patrice Abbon, de rapoée 78S. 



çon , daa» les anciens titres , est souvent écrit Brianzon , 
BrmneMom , firianiMon ; la dânominatton des Alpu collien- 
Mt a subi an changement analogoe ; on en a fait d'abord 
le^JlpeM eoecUnnêê , et pais les Alp$$ eocxteniiM ; genua in 
eoeeUê oq eaxxHialfihuê (Liatprand); et si Ton toolait ne consi- 
dérer ces ciiangements qne comme des itaHaniêmeê^ leor ori- 
gine première n'en ponrrait pas moins être hispano-sarrasine, 
esrles invasions des Hispano-Sarrasins » qui ont été presque 
contemporaines dans les Alpes et Htaliey ont pa prodaire les 
mêmes effets dans les langages de ces contrées* 

La snbatitotion dn c an I , poar les cas où le I, dans Vinté- 
rienr des mots , se prononce comme nnc, sabstilntion que 
Ton remarque dans beaucoup de titres du moyen âge» ne se- 
rait-elle point aussi un espagnoHsme ? car, comme le I con- 
lerTe toujours en espagnol la même prononciation» sanspren* 
(be celle du c» les écrivains ou copistes des contrées qui avaient 
été longtemps occupées par les Hispano-Sarrasins, s*étant plus 
on moins habitués à la prononciation espagnole, n'ont pas dû, 
i nne époque où il n'y avait presque aucune règle d'orthogra- 
phe, conserver le I dans récriture des mots où il se pronon- 
çait comme un c, et ils ont dû lui subsister cette dernière lettre. 

Mais s'il y a beaucoup d'espagnolismes dans les noms pro- 
pres, dans récriture et le langage, il y en a bien encore plus 
dans les noms d'un grand nombre de lieux , de montagnes , 
de ruisseaux... qui, outre des désinences espagnoles , ont 
beaucoup de noms d'origine espagnole et peut être même d'o- 
rigine primitivement arabe ou africaine, noms qui, après s'être 
impalriéa en Espagne, sont venus s'impatrier dans les Alpes. 

Peul-éCre aussi les noms arabes ou africains proviennent- 
ils plut6t des premières invasions sarrasines faites dans les 
Alpes, vers le tiers du huitième siècle, par des Sarrasins plus 
récemment arrivés d'Afrique en Espagne, et les noms espa- 
gnols, de la deuxième invasion qui n'a eu lieu que près de deux 
siècles après l'établissement des Sarrasins en Espagne , et par 
conséquent à une époque on ils devaient parler la langue de 
ee dernier pays , où ces Sarrasins étaient presque espagnols. 

jBt comme, de toute antiquité , l'usage des colonies éroi- 
grantes a été de donner aux villes qu'elles fondaient dans 
lenr nouvelle patrie, des noms des villes de leur patrie an- 



416 

cîenoe ; comme cet asage a sorloat été pratiqué par les Espa- 
gnols, qui ODt importé dans lears colonies d'Amériqae la 
plupart des noms des filles d'Espagne, de même on retronve 
dans plosieors vallées des Alpes qni ont été certainement oc- 
cupées per les Hispano-Sarrasins, le nom de la principale Tille 
de la côte orientale d'Espagne, d'où ils étaient probablement 
venus. 

J'ai remarqué également que, même après l'expulsion des 
Sarrasins des Alpes, les habitants de ces montagnes ont con- 
tinué à entretenir des relations commerciales avec ces quasi- 
Espagnols ; et que les Briançonnais surtout qui, depuis si 
longtemps, émigrent pour aller faire le commerce à l'étranger, 
sont toujours allés de préférence et en plus grand nombre en 
Espagne, comme s'ils avaient été, de toute ancienneté, en ha- 
bitude de relations avec ce pajs plutôt qu'avec les autres. 
Cette dernière remarque peut encore s'appliquer, en général, 
aux habitants du bassin du Rhône inférieur, et notamment aux 
Provençaux, qui font un grand commerce avec la Catalogne , 
ainsiqu'aux Catalansqui viennent à leur tour en grand nombre 
à la foire de Heaucatre, dont le nom rappelle le Cotre, ville de 
grand commerce, grand marché africain ; cependant ces rela- 
tions entre les Provençaux et les Catalans peuvent être attri- 
buées en grande partie à une autre cause dont je parlerai 
bientôt. 

Parmi les noms propres de lieux rappelant les Espagnols, 
se présentent d'abord le village appelé les EtpagnoU^ près de 
Mison, et VEipagne^ autre village an nord de la route de Gap 
à Cborges, à une petite dislance du vallon sarrasin. 

La province espagnole, d'où sont venus les Hispano-Sarra- 
sins, parait être la province de Catalogne, dont la capitale est 

Ce nom de Bareehmne a d'abord été importé par les Espa* 
gnolsdansla Colombie en Amérique, où l'on trouve JBarer- 
lona; et j'ai beaucoup de propension à regarder lapeKtoAorce* 
lanne ou Baredonnetie^ chef-lieu de la vallée dece nom, oomoie 
la fille ou comme la filleule de Tespagnole Barcelonne. Cette 
petite ville me semble avoir été nommée et probablement fondée 
par des Sarrasins ou Maures, Catalans ou Barceloonais, qoi 
ont eu soin de l'entourer d'une foule de petites bourgades 



417 

•fipelées MmureSf dans une Talléo jadis par eax occupée , et 
qai était aociennemenl nommée VaUie noire (1), sans doute en 
rèmsnîsoence da teint noir oa brun des Maures, que les chro- 
Dtqneors appelaient quelquefois Fusci^ les Bruns^ nom que 
parait aYoir reçu parla même canse le vUlagt dei Bruns, situé 
aussi dans cette vallée. 

On trooTe également dans les Alpes une seconde petite 
Barcelonne, BarcUonnelU de VtiroUe dans leGapençais; on 
tronveméme une troisième Barcelonne en Provence: ne se- 
raient^-elles pas encore deux filles on filleules de l'espa- 
gode Barcelonne t 

Enfin, la vallée briançonnaise de Vallonise, baignée par une 
petite rivière nommée Gyronde^ était appelée Valliê Geraina^ 
Genmtana, Jarontana, Jarentona... soit par le Romains {Sta- 
tiogerainaf selon la table tbéodoaienne) , soit parles actes les 
plus rapprochés de Fexpédition sarrasine que nous ayons pu 
trouver, notamment par diverses bulles de papes des dou- 
lième et treizième siècles (2). Ce nom de Gyrande n'est-il point 
provenu de celui de Gerunda , nom latin de la ville de Gi- 
ronne» importé de la Catalogne par ces Hispano-Sarrasins, qui 
l'ont ensuite donné à la Garonne bordelaise et à la Gyronde 
briançonnaise, peut-être par similitude ou corruption des 
WimsGarumna^Gerantona, ou, par espagnolisme, GSrondona? 

Les Hispano-Sarrasins, établis dans nos contrées et dans nos 
Alpes, ne changeaient pas, en général , les noms anciens et 
bien connus des lieux principaux ; aussi retrouve-t-on beau- 
coup de noms d*origine antérieuire aux invasions sarrasines, 
^ principalement beaucoup de noms d'origine romaine ou la- 
tine; mais ils paraissent avoir souvent donné des noms, et 
surtout leurs noms, aux netites localités qu'ils occupaient, qui 
étaient innommées ou peu connues avant eux. 

Et ce n'étaient pas seulement les forteresses, les villes, les 
villages et les hameaux qui recevaient des noms de ces Sarra- 
sins-Espagnols; les montagnes et leurs gorges, les rivières. 



W Histoire du diocèse d*Embnin par le curé d* Albert tome i, 
P^ge ssa. 

WGarlulaired^Oulx. 

Ton. II. 27 



AI 8 

les ruisseaui, oot aussi reçu de Dombreui noms d'origine 
espagnole ou arricaine-espagnole. 

Je trouve d'abord le nom de Juan, donné à un grand nom- 
bre de lieux des colonies espagnoles » donné aussi à plu- 
sieurs montagnes des Alpes, comme à Mour-Juan^ mon- 
tagne de la vallée de Barcelonnette, dont le double nom rap- 
pelle à la fois le mot Maure et le mot JVait, espagnolisé, J*ai 
encore trouvé sur la carte ce nom mauro-espagnol de iHotir- 
Juan, donné à une montagne briançonnaise, et celui dt Mont- 
Juan, donné h l'une des sommités du mantGenévre, moiw/a- 
nuêf nom que les Hispano-Sarrasins avaient traduit par Jlfoiil* 
Juan dans leur idiome espagnol. 

J'avais cru apercevoir une autre origine hispano-sarrasinc 
ou plutôt arabe dans les nombreux $erre$f $erra$ ou sierroi 
des Alpes ; j'avais pensé et je pense encore» que ce mot, qui 
sIgniBe chaîne de montagne dentelée en scie , provenait des 
iierras d'Afrique, dont le nom, avec la même signification , 
avait été importé en Espagne par les Sarrasins , et de Ik eo 
Amérique par les Espagnols, car on trouve en Espagne comme 
en Amérique de nombreux Sierroê ou Serrai. 

Cependant, comme les mots «err<p, serra, ont la même signi- 
fication dans le latin, et quoique probablement ces mots latins 
viennent de Tarabe, langue plus ancienne que le latin, on 
pourrait, sans nier l'origine arabe, attribuer Timportation de 
ce rnot êerre aux Romains, qui ont occupé les Alpes avant les 
Sarrasins. 

Mais ce nom a éprouvé en Espagne quelques altérations ; 
on en a fait dej ieye^ seyo, seo, êt(ou, eeu, comme par ei. la «mi 
d'Urgel en Catalogne ; et il est assex remarquable de voir re- 
paraître ces mots ainsi espagnolisés appliqués à plusiearn som- 
mités ou crêtes des Alpes, et conservés dans plusieurs idio- 
mes du Dauphiné et du Briançonnais , avec la même algnifi- 
cation de scie ou de crête de montagne dentelée en scie. 

J'ai entendu aussi plusieurs fois exprimer l'opinion que le 
nom de Puy, donné à beaucoup de nos montagnes, aurait une 
origine sarrasine. 

On a d'abord désigné par le mot Puy ou par ses dérivés Pauy, 
PoUf Pouet, Poei, Poyet, Poya, Poa, Pou, Puey, Poueyo^ Peo, 
Peyo, PeyrOf Peas, et en latin par Poium, Podium, certaines 



419 

MNiiiiilèB oa élévaliom àà moBlagnet, el plot partiailièrQ- 
meai eelktqoi aoiii terminéet sopèriearemenl en fornie an 
côae , de paia de sucre oa de dôme, comme celles que les 
Sarrasins choisissaient de préférence pour leurs fortiica- 
tiens ; plus tard, ce nom est devenu en quelque sorte gésé- 
riqne el eommon à toute sommité un peu saillante. 

Je doute fort qu'il soit possible d'assigner k ce mot une ori- 
gine kispano-sarraaine ou arabe ; Ducange loi en attriboe une 
gallique;c*esl ce qu'on appelle Pou dans le nord, et Puy» 
dans le midi, où l'on trouve le Puy de Dôme en Auvergne , cl 
la ville de Puy dans la haute Loire. 

Ce nom, qai était usité en Espagne, où Ton trouve Puy^ 
Ceria^ ville élevée de la Catalogne, n'anrait*il point été im- 
porté de là dans le midi de la France et surtout dans les Hau- 
tes-Alpes, où il est extrêmement commun et a été donné 
même aux hommes î II y a notamment aujourd'hui deux ju- 
ges de paU du Briaoçoonais qui s'appellent Puy. 

Oa m'a fait encore remarquer que, dans le midi de la France, 
qui a été longtemps occupé par les Sarrasins , on trouve des 
familles dePtfy-Jfawrîn, alliance de mots qui semblerait in- 
diquer nue origine maure ou sarrasioe pour le mot Puy. 

Il n'y a point de Puf^Maurin dans le Briançonnais , où il 
y a oependaut beaucoup de lieux appelés séparément Puy 
on Jlfetirifi ; mais on y trouve plusieurs fois le nom de Puy , 
uni à des noms rappelant lea Mores ou Sarrasins, tel que Puy- 
Jfortf, Puy^Frtyitinêt , plusieurs autres Puyi , diversement 
qnalifiéSt et surtout pré» de Puy St-André, Pfyro fera, Pierre 
eu techercruelt lien ainsi nommé probablement en souvenir 
de la cruauté des Sarrasins^ comme PetVo tmpto, Pierre oh ilo- 
ckirtmpfe,dans les Basses-Alpes, en souvenir de leur impiété* 

Enin, le nom de Puy est surtout donné à plusieurs villa*» 
geaélevés des vallées de Briançon et de Vallouise, non loin 
de plusieurs endroits où l'on croit retrouver des vestiges de 
travaux sarrasins dans les rochers ; la vallée de Vallouise , 
où Ton remarque des vestiges de ce genre , est si parsemée 
de hauteurs appelées Puy, que quelques personnes ont cru 
pouvoir en conclure que la dénomination insultante do 
yàUii'puia, Val-puie, qui lui a été donnée par les catholiques, 
à cause de l'impudicité que ceus-ci imputaient aux Vaudois 



420 

qui I habitaieni, ne serait qu'one corropUoo de Vallée de$ JPttfi , 
Fallis puteorum oo podiorutn , yallée-puy , VaUië^putea , 
comme rappelle le pape Célesiin lil daoa one bolle deTao- 
néc If 94 (Gartnlalre d*Oalx}. 

Ploaiears endroits étroits et cols on gorges des Alpes, for- 
mant des espèces de portes, avaient encore reço des noms es- 
pagnols, tels qae Hoë en Oysans» la vallée d'Os ou Oxe dans 
le Gapençais, VOux, aujourd'hui VUx on Lux la Croix-HauU 
dans le Triève , et plusieurs autres noms terminés par hùx, 
houx, kouxe ou ouxe comme Praisêin-Houxe ou Fraiaimmxe, 
porte ou entrée de la vallée du Buéch. située an-dessous de 
travaux dans les rochers , Dormilhouxe , Fouilhuxe , Cka^ 
moux, Chirouxe, Ckapouxe, Clapouxe, Bramouxe, Béouxe..»,. 
ei les monts Orouxe, Pelvaux on Pelvoux... Peot-étre même 
le nom A*Huex, village voisin de l'entrée d'une des vallées de 
rOysans, et le hameau des Huex sur la montagne, au con- 
fluent de la Romanche et du Vénéon, ont-ils celte étymologle, 
ainsi que le vieux mot français huis, porte ; car les cols ou 
gorges des Alpes en sont les véritables portes ; et si le mot 
huis était plus ancien que les mots houx.hox on huex, ce que je 
n'ai pu vérifier, j'en conclurais seulement que les nom» d'Os 
et A'Huex proviendraient du vieux mot huis, qui aurait été 
tf«p(i<|rno/î«ë dans les Alpes par les Hispano- Sarrasins, comme 
il l'avait déjà été en Espagne. 

Mais je suis très-enclin à penser que ces noms Box, Baux, 
Bouxe, Buex, ont été apportés de l'Espagne , où Ton trouve 
Buesca, ville de l'Aragon, et Buescar, ville de la proTincede 
Grenade. Cette présomption sur l'origine du nom û*Buex oe 
tire-t-elle pas aussi quelque probabilité de l'existence, non loin 
de ce village, de vestiges d'anciens travaux exécutés è main 
d'homme dans les rocherst Ce sont les vestiges du vaste éta* 
blissement d'exploitation de la mine de Brandes, où Ton re- 
marque encore de grandes galeries souterraines , faites avec 
le pic , sans aucune trace de l'emploi de la poudre ; et tout 
près de celte mine, les ruines d'un village et de vieilles tours 
et fortifications, des fossés taillés dans le roc, ain» qu'un grand 
chemin de 15 mètres de largeur, pavé en gros quartiers âë 
rochers, et encaissé entre des blocs de pierre d'un volume con- 
sidérable , condaisant du village do Hues à la plus baote des 
tours. 



421 

M. Hérieart deThory, et après lai H. Sciphm Gras, tng èoSear 
des miùesy ont pablié (i) ane notioe historique sur l'exploita- 
tîoo des mines de rOisans, et notamneiit sar celle de Bran*- 
des, exploitation qu'ils attribuent aux Romains. 

M. le docteur Roossillon, dans on Essai historique et statis- 
tique sur i'Oisans» donne aussi une deseripiion détaillée des 
vestifes de cette mine, dont il attribue également Texploita- 
tion aux Romains. 

Mais les détails de localité donnés par MM. Hérieart deThnrj, 
Gras et Roossillon, me semblent beaucoup plus applicables à 
des travaux sarrasins qu'à des travaux romains ; et je pense, 
contrairement à ces messieurs, que les travaux d'exploitation 
de cette mine, située au centre des localités où les Sarrasins 
paraissent avoir été établis, comme je l'expliquerai ci«-après, 
doivent être attribaés à ces derniers, ainsi que le lieu fortifié, 
et les tours qui avaient été construites auprès probablement 
pour loger, abriter les mineurs et les défendre contre toute 
agression. 

D'ailleurs, la principale de ces tours, dont on voit aussi 
les restes, et qui, bâtie sur le plateau le plus élevé de la mon- 
tagne, appelédans le pays Lou Man$oê$a, avec des murs de 
pins de deux mètres d'épaisseur, entourée d'un fossé do 8 mè* 
très de largeur et d'autant de profondeur, taillé dans le roc 
et coupé à pic, celte tour, qui commandait du haut d'un 
rocher à tout cet ensemble d'habitations et de travaux, n'élait- 
elle pas dans une de ces positions principalement affection* 
nées et recherchées par les Sarrasins ? Et ce prince héro (dont 
le nom et la qualification me semblent provenir évidemment 
da latin latro, espagholisé par le changement dn $ en d) 
prince, qui, selon la tradition, habitait dans cette tour, et dont 
00 me paraît avoir fait à tort on prince ladre ou lépreux , au 
lien d'un prince larron (car ladro et latro signifient larron et 
non ladre on lépreux^ tant en espagnol qu'en latin) , n'étalt-fl 
pss plutôt, comme le brigand Rostang, que la tradition place 
au souterrain de Pertnis-Rostang dans le BriançonnaiSt un de 



(1) Joarnal des mines, t. 9S, page 98t. — Balletin de la Société de 
Statistique de Grenoble, tome s, p. S48. » Eevue du Daaphiné , lome 
t, page t64. 



422 

ces cbefs de poste isrraiint qne les cbrèliens appelaient bri- 
ftade ou larrons , parée qu'ils détronssaieot les pèlerii» et 
les passants, on les nettaient à contribution en eiigcant d'eu 
un droit de péage ou de passage ? 

Si l'on remarque en outre que plusieurs ouTertures déifi- 
ions de ces mines sont appelées (dans les anciennes reconnais- 
sances) periuU on eroi, ce dernier mot n*étant autre qne le 
mot ereuxp espagnolisé par sa désinence » qu'en dessous se 
trouve la oombe $arêne, abréviation de combe êaraeêne on mit- 
TMine, et qon loin de là la garde êouâ Hues^ à l'instar de la 
garde fraiiut , prés du Fraxinet-Sarrasin de ProTence» on 
est induit à présumer qu'il y avait là un établissement sar- 
rasin. 

D'ailleurs, ces travaux et oonstruotions de Brandes ren- 
trent tout naturellement dans le genre de ceux de l'industrie 
des Sarrasins et même des Espagnols, dont le pays est si riche 
en mines de tonte espèce ; et après l'expulsion des Sarrasins, 
cette mine, aujourd'hui épuisée , est advenue, probablement 
par droit de conquête sur ces infidèles, au pouvoir des dau- 
phins qui, dans l'état où elle était au treizième siècle, en reti- 
raient une redevance annuelle de 200 livres, ainsi que cela 
résulte des procès-verbaux des reconnaissances générales faî- 
tes de 1360 à 1S67 par les commissaires du Dauphin, et re- 
cueillis dans le registre Probue des archives de la chambre 
des comptes, dont Yalbonnais a publié quelques extraits, no- 
tamment ce qui est relatif à cette redevance (Preuve du 4* 
discours, lettre x) : item argenieria de la Brandapoieet vahre, 
ieeundum quod nunc eet^ CC Ubrae per annum^ 

Je vous ai déjà beaucoup parlé de l'industrie, ou plutôt du 
génie industriel des Sarrasins pour la taille des pierres et des 
rochers, et cependant j'ai omis de vous faire part d'une cir* 
constance qui pourrait bien être un reste de cette ancienne in- 
dustrie. 

Depuis un temps immémorial et jusqu'à la fin du dernier 
siècle, ou peut*être jusqu'au commencement de celui-ci , il a 
existé pour la taille des pierres dures, tout près de Briançon, 
une grande manufacture qu*à cause de son importance on 
était parvenu à faire ériger en manufacture royale par un 
arrêt du roi Louis XVI, rendu en conseil d'Etat le 28 dé- 



423 

oembre 1784 (t) t on y taillait dea granita , des porphyrca 6t 
aotrea pierres darea» af ac leaqaelles on faiaait des tables, des 
coloDoea, dea laatrea, des vaaes» des bIJOQi; fat encore va an 
des andena oa?riera de cette manafactare qui continaait i 
esercer oelto Indaatrie sur une beaacoupplas petite échelle; il 



(1) Voici cet arrêt, qaa Ton paat être désireax da connaître) il est 
rendu sur une requête préseatée par reotrepreoear de la manafactare, 
qui explique la nature de son établissement : 

« Sur la requête présentée au roi en son conseil par te sieur 
Gayre-Morand « entrepreneur de la manufacture de bijouterie en cris- 
tal de roche établie à Briançon, contenant que cet établissement, que 
sa majesté a honoré de sa protection dés sa naissance, a pris an essor 
qui promet les succès les plus heureux ; que les ouvrages qui s*y fa- 
briquent sont du meilleur goût et d'un poli plus beau que ceux du 
même genre qui sont en Angleterre, à Genève et en Italie ; qu*il voit 
déjà les effèta de cette supériorité dans les demandes nombreuses qui 
loi lont faites par des consommateurs qui étaient dans Tusage de s'ap- 
provisionner de cette espèce de bijouterie cbes Tétranger ; mais que 
oatte préférence serait encore plus marquée si son établissement était 
décoré du titre de manufacture royale, et qu'il ose réclamer cette fa- 
veur avec d'autant plus de eonflance que, par r article i% des lettres pa- 
tentes du ta mai frro, elle a été réservée à des établissements uni- 
qaesdans leur genre, et que le sien est précisément dans le cas da 
feiemption porté par cette loi ; requérait à ces causes le suppliant 
qu'il plût à sa mijesté lui permettre de mettre au-dessus de la princi- 
psle porte de son établissement une suscrîption portant ces mots : 
Manmlaetur€ ro^aiê de bijauiêriê AêerUîal de roche, et d'entretenir 
un Suisse à sa livrée, et ordonner que les bâtiments et enclos de ladite 
manufacture seront exempts de logements de gens de guerre ; 

> Tu la requête, ensemble l'avis du sieur intendant et commissaire 
départi en la généralité de Grenoble; oui le rapport du sieur d'Eca- 
loDue, conseiller ordinaire au conseil royal, contrôleur général des 0- 
Dsnces ; 

* I<e roi, en son conseil, ayant égard é ladite requête, a permis et 
permet au sieur Cayre-Monnd de mettre au-dessus de la principale 
porte de son établissement une inscription portant ces mots : Jlfanu- 
ÎMure royale de bijouterie en erUtal de rœhe, et d'entretenir un 
Baisse à sa livrée; veut sa mijesté qu'il Jouisse des privilèges et pré- 
rogatives qui sont atUchés an titre, et particulièrement que les bâti- 
ments et enclos de ladite manufacture soient exempts de logements 
de gens de guerre, et seront, sur le présent arrêt, toutes lettres paten- 
tes nécessaires expédiées. 
» Fait au conseil dEtat du roi tenu à Versailles te sa décembre 

17S4. Ck)llationné Gastebois. » 



^ 424 

se horDait à faire, avec le cristal déroche des Alpes on avec les 
variolithes de la DoraDce et de la Serverette, des petits jojao& 
oa bijoux, tels que cachets, clefs de montres, pendants d'oreil- 
les, colliers, croix, bracelets , etc.; par nne singalarilè asset 
remarquable, cet établissement, d'une industrie tout à fait aoa- 
logue à celle des Sarrasins, appartenait à une famille dont le 
nom double Caire^Morand rappelait à la fois l'arabe et le 
maure ; ce nom est, en effet, composé de Tarabe Cmro ou 
Caire, donné à une ville d'Afrique et à un quartier de Brian- 
çon , et do Morand dont le radical est le mol more* 

Les mots cam, calm^ que nous prononçons aujourd'hui 
champ ekalm^ et qui sont souvent employés dans nos Alpes 
pour désigner des bosses, des croupes de montagnes , comme 
ChamouXy Chamouni^ Chamouseiêre , Chamouchet, Cham^ 
chaude, Chamrousse, Chalm de Barbari, et autres, me parais- 
sent être venus de l'arabe en passant par TEspagne , et être 
l'étymologie du mot espagnol camelo, en français cftameati , 
dont le diminutif camtfxo en espagnol, chamoz ou chamouxen 
langue du moyen âge, et chamois en français, a été donné par 
les Hispano-Sarrasins pour nom à cet animal, qu'il n'est pas 
sûr que les Romains aient connu ; car, quoique ceux-ci con- 
nussent le chameau, qu'ils appelaient cameluê, nom dont la 
racine avait été empruntée par eux à Tarabe , ils n'ayaient 
point, dans leur langue, un nom spécial pour le chamois; et 
il est trés-douteux que ce soit cet animal que Pline le natu- 
raliste a voulu désigner par le mot composé rupicapra, chè- 
vre des rochers* 

J'ai trouvé le mot cham ou chalm , qui, dans les plus an- 
ciennes langues, signifie une chose bossue , tortueuse , nne 
sinuosité, avec une signification semblable , c'est-à-dire celle 
de bosse, croupe ou sinuosité montagneuse, dans plusieurs 
^actes du moyen Age, et il est remarquable que c'est surtout 
dans des actes où se trouvent des espagnolismeM bien caracté- 
risés. 

Ainsi, dans une transaction du 16 décembre 1323, interve- 
nue devant Guignes Fallavel, juge-majeur du Graisivaudan , 
entre le châtelain du Triève et les hommes et université de 
l'AUey, de AUodio, approuvée le 18 juillet 1324 par Henri de 
Metz, régent du Dauphin, et par Guignes Dauphin, on trooTe 



425 

cescxpreiisioiis: SummiiaiemeluUmœiietmvutgariter Ckëii^ 
[el, et a summiiate dieim chalmœ recie ofcendffulo usque ad pih 
dium dktum Monteyra.., oicendendo u$que ad iéyam teu ncm- 
miiaiemrufiê. Ces diverses expreMÎons confirment ceqneje 
▼iens de dire de la sîgnificalion do mol eMm , la sommité de 
la chalm^ de la bosse ou croape de la montagne appelée Cbà- 
tclcc ; elles confirmeni également la signification que nons 
sf ons précédemment attribuée ans mots pujf , podium , et an 
motffyey seo, on #0U« comme sommité d'an rocher dentelé en 
scie, Mya, $eu iummiku rufU, la êeye, on scie» on sommité du 
rocher. 

Cet acte présente ensaite deux eêpagnoliêmeê , dans deux 
noms de rochers terminés par la désinence espagnole «f , et 
précédés de l'article espagnol lo$ : ce sont les rochers de h$ 
informas et de tes rochmi on dMars. 

Un antre traité dn 15"»* siècle contient aussi le mot chalm 
avec la même signification employée pour désigner un pré 
niontueux de la commune de Prébois dans les Alpes du dé- 
partement de risère, situé au pied du mont Ouréal, et aboutis* 
stnt à deux confins, dont les noms ont élé éfidemment espa- 
gaolisés, s^'ils ne sont pas espagnols; c'est un traité du 11 mai 
lUO, entre les seigneurs Arthaud de Mont-Alban et de Moot- 
Bjnard, dans lequel on lit la phrase suivante : A partemantii 
fcati de OurealU f^ fraium de chalma ueque ad rwum eo- 
catum de las knculas... ueque ad eimam roekatiii vocaii dbl 
VALLOS. N'est-ce pas là un véritable mélange de latin et d'es- 
pagnol? Ce ruisseau de l^eeneulae^ et ce rocher ou plutôt 
brochai on rœoidel vaUoê^ n'ont- Ils pas des noms tout à fait 
espagnols ou espagnolisés 7 

Oa état ou dénombrement des Uens des seigneuries de Pré- 
l^iS} Peuillans et Avers confirme encore cette signification du 
iDote&a/m ; il appelle la bosse, la croupe , le dos do rocher de 
la Croix-Haute, la chalme de la Croix-Haute» ekalmam erucie 
altm. 

Ne pourrait-on pas dire également que le nom de Ckalp 
qae portent plusieurs villages montueux des Alpes a la mémo 
signification et vient de Cham-Alp^ Alpes bossues ou mon- 
toeoses ? 

Les citations que je viens de Taire confirment ce que je vous 



42G 

al dit de la sigDiBcatioo do mot cham oa eam et de Holerposi- 
tion de mots espagnola oo espagoolisét dans des phrases lati- 
nes de beaaconp d'anciens actes. * 

J'ai troQTé encore des mots de cette nature dans plnsieart 
actes d*albergement en la cbâtellenie de Prébois an commen- 
cement do 14* siècle , et dans un antre de la même localité da 
3S août 1539 » où Ton peut remarquer les locutions soi- 
Tantes : rupU del$ rognas on rupis del$ rognauêf rocher des 
rognos ou rocher des rognons, et rupiê delphenat pour rocher 
dauphin oo du Dauphin. Dans le premier de ces alhergements 
on mentionne le ruisseau de VOlUria , nom qui parait atoir 
un radical espagnol, comme je vais bientôt l'expliquer. 

Dans un acte de 1283, rapporté par Valbonnais {Preuve dm 
5* ditcours^ lettres FF), le nom d'une ?ignede la Baylie de Cha* 
beuil est espagnolisé en ces termes : Finea de las Sor- 
lineyres. 

J*ai trouvé aussi le nom d'un yillage briançonnais, Toisin 
d'un freîetnel, espagnolisé dans les reconnaissances générales 
que les dauphins ont Tait faire de leurs droits en Danphioé 
pendant les années 1260 A 1267; le village actuellement 
nommé les Panenekee j est appelé la$ Panenehiae; et le châ- 
teau des Grottes, près d'Embrun, est appelé, dans THistoire 
de Provence, de Bouche, Castellum de lot Crottae. Je sois con- 
vaincu qu'il existe un grand nombre d'autres actes anciens 
qui renferment des traces d'espagnolismes semblables, et il y 
a à peine quelques jours qu'ayant fait part de mes observations 
à ce sujet à M. l'abbé Auvergne, secrétaire archiviste de Tévé- 
ché, celui-ci me rapporta bientôt après deux actes du com- 
mencement du 13* siècle contenant divers espagnolismes, soit 
dans les noms de lieux, soit dans les noms propres. C'étaient 
deux actes de donations do dauphin André, faites, la pre- 
mière, à l'église de St- André le 1*' décembre ISSl » et la 
deuxième, an chapitre de Ghampagnier en juillet 1396, ou 
Ton remarque paroehia eaneti Martini lot Yinoe , déjà cité , 
Bordaria delejândrenous, mantuedeU Marioe^ Bertrandueddt 
Angeloif et l'emploi presque constant dans le second acte de 
l'article espagnol loi que Ton devait prononcer loue et qui 
s'est conservé avec cette dernière prononciation dans le pa- 
tois des environs de Grenoble et de plnsieursautres localités, 



427 

00 Ton dit encore lou$ enDemis» louê Sarrasins , toui Bspa* 
gools... 

Enfin, oo trouve » en ProTence , on très-grand nombre 
d'anciens noms deTlIlagesqoi sont espagnols ooespagnolisés» 
parmi lesquels j*ai relevé les solvants dans les tables de ces 
anciens noms insérés dans Tbisloire de Proveoee d'Honoré 
fioQcbe : lo$ Mujouh , ia$ d*Orbaê, loi Màei^ les Sieyot, Uu 
BlaeoB^ ioê Are$^ ias Mturios^ lu TMIados^ Joneoê » JonfMÎe- 
rof, Foê f don Marteguex , la Ptnnoi , Evenat... 

Les noms d'eanx oo de roisseau sont aussi souvent d'ori* 
gine espagnole, ou ont reçu des altérations ou des désinences 
espagnoles. 

Ainsi il y a dans le haut delà vallée d'Allevard, où les 
Sarrasins paraissent s*éire établis, comme j'aurai bienlôt Toc- 
casion de le faire remarquer , sept lacs, appelés encore par 
espagnolisme les sept ûtoê dans le langage vulgaire » con- 
formément au langage des vieux titres; il; a également le lac 
û'AUai, Al^los^ prés do Colmar , dans les fiasses-Alpes , ce 
dernier mot probablement composé de Tarticle arabo-espa- 
gnol a/, et du mot Zot , abréviation de lagoêf lac. 

Les ruisseaux des Alpes sont très-souvent appelés n'/j, du 
latin rwuâ, et transformés par l'idiome espagnol en rîot , riou», 
riou, rio... tels que les trois rio$ ou rtou« près de Molines, 
rio on riau-pérou, dont le surnom a été aussi transporté par 
les Espagnols en Amérique, itiotiM, BaurioUf Rioctaret, Rio- 
fnort, Rùfparê, et beaucoup d'autres. 

Les ruisseaux des Alpes sont, en général, extrêmement ra- 
pides, irifs et impétueux ; ils forment presque constamment 
des séries de chutes et de gouffres d'eaux bouillonnantes que 
les Espagnols appellent OlUu oo Oullas, Hé bien I on ren- 
contre des OUoê on OuUas, des OUsê ou des Oulkê (langage^ 
actuel} dans la plupart des vallées des Alpes, comme dans 
plasieurs vallées de l'Espagne, comme dans la vallée bai- 
gnée par la petite rivière Ulla, Ulloa oo OuUa en Gallice. 
Ce nom a même été donné dans les Alpes, non*4eulement aux 
eaux bouillonnantes, mais encore à des villages oo aotrea 
lieux voisins des Olles ; je citerai entre autres : 

Veau <r 01/0 ou le RiftOlU et la ptîiu Ollê, ruisseaux ra- 
pides à chutes nombreoses» qoi passent vers Alkmoni , Jl-le- 



428 

montt nom qui parall composé de Tarticle arabo-espagnolol 
et da mot mont. 

SouUioHt sur les bords do Rif d'Olle et la sooroe d'Oiitft^ 
res près d^Haei ; 

Un autre Rif-Olh près da Monestier-de-CIermont ; 

Le torrent de Ris-Oul ou plutôt J?if- Oui ; 

Le village d* Outte en Oysans ; 

Le Rif'de-MeoulUt torrent de la vallée du Bi-ùu$e (Hantes- 
Alpes) ; 

Champ^OUion^ MiouUion^ dans la vallée du Haut-Drac où 
cette rivière, ainsi que ses premiers affluents, forment de nom- 
breuses chutes et des gouffres d*eaux ; 

Le Rif'i'OuUe, affluent de TEygue ; 

Le VMon des OuUes, près du col Isoard» dans le Briançon- 
nais; 

Le VaUan des Olh$ et le Talion des OOeiteê, dans la vallée 
de Barcelonnetle ; 

La fndUe d^OulU on se trouve Jlfonl-JIforin, dans le 6a- 
pençais ; 

Le Vallon des Oulles, dans le bassin de la Vésuvia, affluent 
du Var ; 

Barber- Olle. dans le Valentinois; 

Auriolt Ortoli UrM, eau bouillonnante , bouillante , brA- 
lante, en Daupbiné et en Provence ; 

Ollioulles et Perollos^ en Provence ; 

Oglio, rivière rapide» affluent du Pô ; 

Le ruisseau dit Ristollas, en Queyras, dont le nom me pa- 
rait provenir, par corruption, de Rif-OUas ; 

Leudolle^ affluent de la rivière d'Argent, et Ylssole, Is-oU, 
affluent du Verdon , en Provence ; 

BMlas, ou Bi-ollas^ ou Bé-oullaz, ou Béollard et Boulard , 
abréviations de Béal-ollas d*ou sont peut-être venus les noms 
de Béol, Bial, Béaiare^ si usités dans le Briançoncais et 
même dans tout l'ancien Daupbiné ; 

Las Teulas on las Téollas, les Téolles^ bameau» et la BréoMe 
ruisseau, dans la vallée de Barcelonnetle ; 

Enfin VEbron, rivière torrentueuse du Triève, ne pour- 
rait-il pas être le petit filleul del'Ebre, fleuve d'Espagne? 

il y avait autrefois on Daupbiné, dans les terres de quel- 



429 

qoe seigneorst et notamment dans celles des Danphins » cer- 
tains hommes-liges , appelés gens de main-*morte on tailla- 
Uw à miséricorde, parce qu'ils étaient soumis à ane taille 
personnelle indéterminée dépendant de la volonté on de Tar^ 
bilraire da seigneor. Cette taille était tellement inhérente oc 
attachée k la personne, qu'elle donnait au seigneur un droit 
de prîTlIége, d'hypothéqué ou de suite » en vertu duquel il 
pouvait poursuivre et revendiquer cette personne même 
hors de ses terres ; l'état de ces hommes taillables différait peu 
de celai des esclaves ou des personnes de la condition la plus 
servile, car le seigneur, indépendamment de la charge des 
tailles énormes dont il les accablait, pouvait les vendre ainsi 
que leur postérité, même les donner en fief ou en emphy théose/ 
Vâlbonnais en cite plusieurs exemples ; il elle entre autres 
un acte du 17 juin 1320, par lequel Hugues de Bressieu vend 
i Henri de la Tour, seigneur de Yinay, certains hommes de 
Cessieu, ainsi que leur postérité , taillables et exploitables à 
la volonté et miséricorde de l'acheteur. L'acte est en latin , et 
cependant le nom de ces hommes est précédé de l'article espa- 
gnol loê : 9 Hugo de Bressiaco vendit ac titulo purœ et per- 
fectft venditionis cedit lo$ Meyers de Say$$eu , taillabiles et 
eiploitabiles ad volontatem et misericordiam domini Hénrici 
emptoris, cum posteritate eurumdem hominum. a 

Dans la donation faite par André Dauphin au chapitre de 
St-André, dans l'acte de 13S6 dont je vous ai déjà parlé , ce 
Dauphin donne à ce chapitre (outre des terres, des redevan- 
ces et des tailles sur certains hommes) ces hommeseux*mé« 
mes qui, s'ils ne sont pas d'une condition aussi durement ser- 
vileque ceux deCessieu,s'en rapprochent néanmoins beaucoup; 
les noms de la plupart de ces hommes, comme ceux des Meyers 
de Cessieu, sont précédés de Tarticle espagnol los ; ce sont eiil- 
tre antres lot Niseys (Nisés), los Forthus f'Forchos on For- 
chous), loi Roboutx (Robous ou Robos), loi Rùpautx (Rispous 
on Dispos), hiGoiconelM (Gasconés)... 

Le rapprochement de cet article loi semblant attribuer en 
quelque sorte une dénomination ou indication de qualité 
espagnole à ces personnes dont la plupart des noms ont des 
déisinences espagnoles, et la condition de ces personnes étant 
beaoroup plus dure et plus servile que celles des serfs dau- 



430 

pbiooU ea général, je suis irèa^porté à penser » mais nésB* 
molnsayec beaaeoop de doate, que ce» hommeapoorraieiitbieD 
être des descendaDls de qoelques-oos des Hispeiio«SarnMDB 
fails prisooDiers lors de reiterminaiioii presque entière des 
bandes sarrasines da bassin dn Rhône » car nous ferrons qoe 
les chroniqueurs nous apprennent que cens qui échappèreol 
à la mort furent réduits en eaplifllé et vendus conune eids- 
▼es; d'ailleurs, il ne me parait pas vraisemblable que dans des 
actes latins on eût employé Tarticle espagnol loê piMir déiigaer 
des esclaves ou serfs indigènes ou qui n'auraient pas été d*ori- 
gine espagnole. v 

Le patois provençal et celui de plusieurs vallées des Alfes 
but également beaucoup de mots espagnols ecderessemUances 
ou de désinences espagnoles» comoie je l*ai déjà fait remar- 
quer précédemment. 

Il me paraît donc impossible, lors même <|UQ je me senis 
trompé sur plusieurs des opinions que je viens d'émettre, de 
pouvoir élever le moindre doute sur les anciennes relations 
des habitants de ces contrées avec les Espagnols ; mais tons 
ces noms, toutes ces similitudes de langage, proviennent-ils 
esclttsivement de Tandenne présence des Hispeno^airs- 

sies î 

Je suis très-porté à le croire pour toutes les contrées da 
Dauphiné et des Alpes qui n'ont jamais dépendu de la Pro- 
vence, parce qu'il ne résulte, soit des écrits des bislorieM, soit 
d'aucuns documents historiques, que des EspagnaU, autresqw 
des Hispano-Sarrasins , soient venus envahir ces contrées 
ou s'y soient établis ; et parce que ces noms sont de beaucoup 
antérieurs aux guerres des derniers siècles pendant lesqvel* 
les quelques troupes espagnoles ont pénétré daus les Al* 
pes. 

Il en a bien été de même eu Provenee ; mais, au commeoce* 
ment du 12* siècle, cette dernière province est passée soos Is 
domination d'un seigneur catalan » de Rs^mond de Béreapr 
oon^e de Barcelonne , par son mariage avee Douice de Pro- 
vence qui lui a apporté cette province en dot. 

Dès lors, cette union dut amener quelques Catalans dsas 
cette contrée et établir quelques relations entre eni et les 
Provençaux ; cette circoustance me parait avoir pu conconrir, 



431 

•fee rooroimlioB bispano-sarraMoe , A oea similiiodea de 
noma» de langage» que je Tieoa de faire vbaerver en Provence 
et dont on pourrait citer beancoap d'antres exemplea» aortont 
dans ce dernier pays. 

Maia il me semble impossible qne le simple mariage d'un 
comte catalan avec noe princesse de Provence ait pn seul 
être la caase d'nne afOaence de Catalans asses grande pour 
produire toutes ces similitudes ; d'ailleurs > il n'aurait jamais 
été cause de toutes les indications maures ou sarrasines que 
j'ai déjA aignalées et dont je signalerai encore quelques au* 
très. 

Le comté de Provence est resté asses longtempa dans la fa- 
mille de ce prince catalan, et c'est même à l'un de ses descen- 
dants, h Raymond fiérenger Y, comte de Provence au com- 
mencement du 13* siècle, que le curé Albert , dans son His- 
toire du diocèse d'Embrun (t. 1, p, 352), et Aymard du Rivail 
dans sa Chronique latine du 16* siècle (1), ailribuent la fon- 
dation de Barcelonnette qu'il aurait ainsi nommée en mé- 
moire des comtes de Barcelonne dont il était descendu. 

Celte origine n'est pas impossible; mais elle n'est appuyée 
sur aucun document, sur aucun titre ou récit contemporain, 
ce qui me semble extraordinaire pour une origine aussi ré« 
oente. et ce qui me fait incliner vers Topinion du meilleur 
historien de Provence, d'Honoré Boucbe , qui pense que la 
ville de Baroelonnette existait déjà à cette époque, d'après 
quelques indications qu'il donne ; et si Ton remarque le 
grand nombre de lieux qui rappellent par leurs noms la 
présence des Mauro-Espagnols dans la vallée de Barcelon- 
nette, si l'on remarque surtout qu'il y a beaucoup de villages 
appelés Jlfatir«« dans le voisinage de la ville de Barcelonnette, 
n'est -on pas porté à attribuer plutôt la fondation ou au moins 
la dénomination de cette ville à ces Mauro-Espagnols ? 
4* Noms qui rappellent les Barbares. 
Les peuples qui, après les Arabes, prirent le plus de part 
aux expéditions des Sarrasins, dit M. Reynand (p^ 339), ce 
sont sans contredit les peuples d'Afrique vulgairement appe- 
lés Berbère, que les Grecs et les Romains désignaient par le 

(t ) Barcelonam cornes Provîndae aediflcavit. 



432 

nom général de Barbares, d'où probablement s'est formé ce 
nom de Berber. Pour les Berbers, ils s'appellent enx-mènes 
Amazyghs on nobles, mot qni parait répondre aux maxycet 
des Grecs et des Romains. 

• Ni Tane ni l'antre de ces dénominations, ajonte-il(p.S3d), 
n*a été connue des auteurs chrétiens du moyen âge. Les Ber- 
bers et les Africains en général, y compris les restes des po- 
pulations carthaginoise, romaine et vandale, sont confondus 
sons ta désignation générale do Mauri ou Maures, Afri ou 
Africains, Pœni ou Carthaginois, Fusci ou Basannés, etc. » 

M. Berger de Xîvrey dit également , dans une leltre sur 
Toccupation de Grenoble par les Sarrasins au 10** siècle 
(Revue du Danphiné, tome 3, p. 101), que le mot Barbares, 
employécommesynonymede Sarrasins, est une double erreur, 
d'abord parce que ce terme de Tantique civilisation grecque 
et romaine est étranger, dans cette acception^ à nos anciens 
livres français, ensuite parce que les Sarrasins d'alors étaient 
loin de paraître des barbares à nos ancêtres, qui, bien que 
leurs ennemis, reconnaissaient la supériorité de tout ce qni 
portait l'empreinte de ce peuple magnifique et intelligent. 

Je ne puis partager entièrement l'opinion de MM. Reinaod 
et Berger, du moins pour nos contrées , car (et sur ce point 
je me rencontre avec M. Reinaud) nos ancêtres ont dû consi- 
dérer comme des barbares les Sarrasins qui ont envahi la 
France et le Dauphiné et qui n'étaient qu'un ramassis d'aven- 
turiers et de pirates sans instruction, sans civilisation. Aussi, 
lorsque M. Reinaud (p. 270) examine la politique qui dirigea 
les Sarrasins dans leur administration civile et religieuse en 
France , il s'exprime ainsi : 

9 On sent bien qu'il ne s'agit pas ici des courses à main armée 
que firent les Sarrasins et qui furent accompagnées de vio- 
lences et d'excès de tout genre. Nous excluons non-seulement 
les premières invasions des Sarrasins dans le midi delà France, 
mais encore le long séjour que ces barbares firent plus tard 
en Provence, en Dauphiné, en Piémont, en Savoie et dans la 
Suisse, a 

Mais est-il vrai que la qualification ou dénomination de 
Barbares appliquée aux Sarrasins et en particulier aux Sarra- 
sins de nos contrées, ait été inconnue des auteurs chrétiens du 



433 

moyen âge? J'aurai bieiilôt occasion de yous parler de l'arres- 
tation de saint Mayeol par les Sarrasins des Alpes» et de citer 
àce sajelquelqoes circonstances de la vie de ce saint , écrite 
par le moine Sjras son contemporain au 10<** siècle» et je 
iroQS dirai, dès à présent , que dans une page et demie (Re- 
caeil des historiens de France, par don Bouquet» t. 9» p. J26 et 
127), cet écrivain désigne quatre fois les Sarrasins par le mot 
Barbarie les Barbares. Ainsi donc, j'admets etjeprouTcqueles 
Sarrasins étaient également connus sous la dénomination ou 
qualification de Barbares. Ladoucetle vient à l'appui de celte 
opinion ; ainsi, après avoir cité comme village ou campagne 
mauresque FMan-Mouren et plusieurs autres lieux | du 
Champsaur, il ajoute que les Sarrasins y étaient connus sous 
le nom de Barbaritiê (1). 

Cependant on conçoit que ce ne peut pas être sans beaucoup 
de doute que je cite, comme pouvant indiquer l'ancienne pré- 
sence des Sarrasins dans nos contrées , les noms suivants : 

Le château de Barbent , près d'Aiz, eastrum de la Barbeni 
(Histoire de Provence, par Bouche); 

Barberai {Batber^ avec désinence espagnole a«)« près de 
Ghambéry; 

Barberinei Barbin^ près de Beaurepaire ; 

Barberon, petite rivière de la Valloire ; 

Barberane, ruisseau de la Vallouise ; 

Barbairoux^ forêt près de St-Bonneten Cfaampsaur (Hantes- 
Alpes)» dans laquelle, dit Ladoucette (p. 4fc), des bandes de 
Sarrasins rugitifs errèrent longtemps ; il fait à la vérité déri- 
ver ce nom du mot Barberoune ; mais il me semble que Bar- 
beUrouafB plus d'analogie avec la qualificatioo de Barbarins 
donnée aux Sarrasins de cette contrée ; 

Barbaretf dans la vallée de Hornas ou de Morenas ; 

BarbUre, dans le Valentinois, ainsi que la petite rivière ap- 
pelée Barbera ou BarberoUe , de Barber- Olh ; 

Cham on Ckalm de Barbenc^ deBarbem ou dei Barbari, près 
de Gnillestre. 

Ce sont tous des lieux où les Sarrasins paraissent être ve- 
nus. 

(1) Histoire des Haates- Alpes, S« édition, p. 4f . 

TOM. u. 28 



434 

Ainsi, ils ont dû venir au château de la Barbent, à Barbarîn 
et à Barbiére. lors des diverses expéditions qo'ils ont faites le 
long du Rhône et sur les deux rives de ce fleuve ; ainsi, il est 
vraisemblable quec*est également à eux que Barbare! doit son 
nom, puisque ce village se trouve dans la vallée de Uornat ou 
de Morenai, dont le nom semble rappeler rancienne présence 
des Maures. 

Enfin, je suis d'autant plus porté à attribuer une origine 
semblable à Chaltn ou Calm de Barbette ou dei Barbari (non- 
obstant Topinion de ceux qui considèrent ces mots comme 
rappelant la défaite des Lombards par le patriceMummot), 
que les habitants des Alpes ne devaient pas donner le nom 
de Barbares aux Lombards leurs voisins, et que ce serait peut- 
être Tunique fois qu'ils les auraient qualifiés de cette manière; 
que, du temps de Grégoire de Tours, on donnait à ce lieu le nom 
do Muttias Chalmeê , nom qui me paraîtrait avoir été changé 
en celui de Ckalm de Barben ou dei Barbari , lors de Toccu- 
pation sarrasine ; ei qu'enfin c'est un lieu situé au centre dos 
positions fortifiées d'Embrun, de Freissinières, des défilés de 
Pertnis-Rostang et de Queyras, positions oà les Sarrasins pa- 
raissent s'être établis , comme je l'expliquerai bientôt ; et où 
ils auraient été battus par Bérold ou Béraid de Saxe, suivant 
M. Ladoucette ( Histoire du département de$ Hautes- Alpes , 
2'édit.9 p. S46), ce qui n'exclut pas la possibilité et même la 
probabilité du fait que les Lombards auraient été aussi battus 
en cet endroit. 

il existe dans les Alpes, tout près du village de Freissinei 
et du Puy-Freissinet, le petit monticule de Serre^Bsurbens qui 
domine l'ancienne route du Monestier à Briançon, monticule 
où je pense que les Sarrasins se sont fortifiés, ainsi que je 
l'expliquerai en parlant de ces Fretssinets. On trouve aussi la 
désignation d'un mas de Barben en Briançonnais , dans une 
donation du 6 juillet 1244 (A. C. C.) faite par Guignes Dau- 
phin à Isoard do Molans ; et l'on trouve encore le hameau de 
Barben ou Barbens, près de Risoul au-dessus de Goillestre. 
Ces mots Barbe% Barbens , ne seraient^-ils point, par corrup- 
tion ou incorrection, les mots Barbcrs ou Barbares ? 

On a aussi prétendu que l'hérésie des Vaudois des Alpes 
aurait été primitivement et principalement accueillie dans les 



435 

locaHlésdc ces monlagiics oA U% Sarrasios avaient laissé des 
descendaDis de leur race el de leurs opinions anlicalboliques, 
et que ce serait par cette raison que le nom de Marbareg , 
transformé par abrévîalioii ou par contraction en relui de 
i^ar6««, aurait été donné ou plutôt maintenu aux cliers reli- 
gieux de ces deMeudanis dts Barbares^Sarrasios (1). 

Enfin, quelques personnes croient voir également dans la 
race au teini brun et aux cheveux crépus, aux mœurs rutics 
et au caractère cruel de quelques parties du haut Piémont 
on des Alpes piémonlaises, des descendants des Sarrasins qui 
auraient conservé le nom de Barbares^ transformé ensuite on 
celai do Barbeti. Ce seraient par conséquent* selon celle opi* 
niouy des populations issues ou mélangées de sang sarrasin » 
ces bandes indisciplinées do Barbets qui» obéissant a leur ins- 
tinct féroce et sanguinaire, se sont battues contre les Français 
pendant les guerres de la fin du dernier siècle, moins comme 
des guerriers francs et loyaux» que comme des brigands et des 
assassins ; on plutôt, en on mol» comme des barbares ou bar-* 
bets» s'il est vrai que ce dernier nom vienne de Barbares. 

5« Noma présumés d*origine africaine ou arabe: 

Le mont Oran^ nom d'une montagne des Alpes dons le 
Valgodemar et d'une montagne d'Afrique ; 

Le mont Stra» abréviation de Sierra^ voisin du mont Oran* 

Alle^arâ, Àl^ard^ dans le Graysivaudan ( 

ÀUemontt Al^montf dans TOysans ; 

LeMonesiier d*jiUemoni ou d*Alamonif Àl-mont dans le 
Gapençasa ; 

Ces trois noms sont indiqués comme formés de i'articie 
arabe al. 

Le village de Pennin » daas la vallée de Qoeyras » que les 
habitants de celle vallée prétendent avoir été ainsi nommé à 
caose des Garthaginoiad'Annibal» mais qui pourrait bien avoir 
reçu ce nom parce qu'il aurait été habité par les Sarrasins que 
les émvains du moyen Age appcUeoi aussi quelquefois Pcpni. 

N'est-ce point encore un nom arabe ccomme celui de Cahira^ 
Cmre, ville d'Afrique ») qui aurait été donné à U,vitfe de Beao- 



{i} Mémoire manuscrit sur les Yaudeis , par Th. Gauthier, de Gap. 



A36 

cahrc» Beau^ Caire en Provence ; au Cair^ près de Sisteroii; no 
Caire , près de Iléolans dans la vallée de BarcelonoeUe, cl 
ao quartier da Grand^Caire dans la ville de Briançon ? 

Enfin, les noms de Carrière ou Qut^rière et de Cafroi oo 
Queyrast Cayreria, Cayracium, donnés à deux vallées de 
Briançonnals » n'aaraîent-lls pas la même origine 7 Quel- 
ques anteursont bien voalu les faire dériver de Quadralum 
earréi le Queyras, dont le nom n*est antre que celui de Cayre 
espagnolisé par la finale as, est, en effet» très-souvent appolé 
dans les anciens titres Quadraiium ; mais la vallée du Qoey- 
ras» quoique se subdivisant en quatre vallées plus petites y a 
plutôt la forme d'un Y que celle d'un carré» «t la yallée de 
Queyrière est extrêmement étroite et très-allongée. 

Enfin, plusieurs localités des Alpes ont également reçu le 
nom d'enfer, infemet, inferney, infournas.., ; ces noms dé- 
rivent à la vérité du mot latin infernum ; cependant» si Ton 
remarque que les hagiograpbes ou historiographes des saints 
et les chroniqueurs du moyen âge désignent souvent les Sar- 
rasins par les qualifications de démons, diables, fils de Salan, 
que ces hagiograpbes on chroniqueurs parlent de combats li- 
vrés par des saints ou des chrétiens à ces démons ou fils de 
Satan repoussés dans leurs cavernes ou dans l'enfer» que ceux- 
ci se creusaient souvent des souterrains pour s'abriter ou se 
cacher ; ces noms enfer, infernei, infemey, infaurnas, ne rap- 
pellent-ils point (ainsi que ces cavernes) d'anciens repairoi» 
de Sarrasins, lorsqu'il s'agit de saints dont l'existence a été 
contemporaine des occupations sarrasines ? Cette présomption 
n'acquiert-elle pas une certaine force si» parmi les localités dos 
Alpes ainsi nommées» il en est qui» à raison d'autres circon- 
stances» paraissent avoir été occupées par les Sarrasins ? 

Or, il existe dans les Alpes : 

Le Vallon de V Infernei (vallée de Barcelonnette) dans la 
combe de Maurin ; 

VInferneîàxï Briançonnals et 17n/erfield'0ysans« dominant 
l'un et l'autre l'ancienne route d'Italie en France par le mont 
Oenèvre; le premier an-dessus de Briançon et du défilé qui 
conduit de cette ville au mont Genèvrc» et le deuxième dans 
les rochers qui se trouvent vers le passage étroit par lequel 
on débouche de la vallée de Livet dans la plaine du Bourg- 
d'Oisans : 



AaT 

La vallée et le col de Vfnfernei, audosBus du passage élroiC 
de CLaTans, non loin dos mines de Brandes ; 

Le rif de Vlnfernet, à la cime du vallon de Boscodon ; 

Le ruisêeau du Diable dans la combe de Yenosc ; 

f^ vallon de rinfernei « dans le pelit bassin de la Vésabia, 
affluent du Var ; 

Les InfournaSf avec désinence espagnole, vallée de la pe- 
tite Sévraisse, et los Enfarmoi on pl)]t6l loe Enfomae , dont 
j*ai déjà parlé. 

Enfin . si Ton pouvait tirer quelques inductions des noms 
propres de personnes, il y a, en Dauphiné , de nombreuses 
familles de Sarrasin (4), Sérésin, Maurin ou Morin , Maurol 
ou Morel, Morelet, Maur, Maure on More» Mauricaud ou 
Moricaod» Moras, Morenas, Mornas, Mornans» Mouras , 
Morier» Monrier, Mourre, Moural , Mourat» Morat» Murât» 
Muret, Mure, Mûris, Muriand, Morand, Moreau, Moreteau 
on Morteau, Moret, et beaucoup d'autres. 

Les familles à'jilphand, jadis asseï nombreuses dans le 
Briançonnais , ne tiraient-elles point leur nom du mot his- 
pano-arabe alphana, cavale, et le nom d*alpkand ne serait-il 
point équivalent des noms français carotter, chevalier? 

Ajouterai-je que Ton remarque dans les Alpes, comme dans 
le midi de la France, et que l'on m'a même fait remarquer 
plusieurs fois dans le Briançonnais, beaucoup de personnes 
su teint plus au moins brun et basané, aux cheveux plus ou 
moins noirs, plus ou moins crépus T Cela ne proviendrait-il 
pas principalement du croisement des races indigènes avec les 
races méridionales et plus parliculièrement avec les races sar- 
rasines on hispano-sarrasines des invasions du moyen âge? Ces 
bruns crépus des Alpes ne seraient^ils point , comme je Tai 
lu (2) à regard des Barbet ê^ comme on mêle disait à l'égard de 
quelques Briançonnais, des descendants des Sarrasins ou au 



(1) J'ai trouTé le nom de Sarra$in, SarraeeHW, dans une Tente da 
M iio\embre f3S3 (À. C.C. Iib«r Pluribus balltvalibo»» lettre o, num. 
^<H1, fAite par François Sarrasin , FrancUcu» Sarracinus, &unt terre 
dsns le Triève , localité où j*ai ea occasion de faire remarquer beau- 
coup de noms espagnols, 

1<) Mémoire manascrit sur les Vaadois, par M. Gautier, de Gap. ^ 



U3S 

moins lo résultai du croisement de la race alpine avec la race 
hispano-sarrasine P 

L'auteur de Tariicle Vallée d*AlUvard {Album du Dauphini) 
a également remarqué une différence de constitution physio- 
logique entre les habitants d'AUevard qu'il dit d'origine indi- 
gène, et ceux de St^Pierre-d'AUevardqullcrojt d'origine sar- 
rasine» et cfaes un grand nombre desquels 11 croit retrouver 
l'ensenible parfait du type arabe* 

Dans la race humaine, comme dans la race animale, les 
couleurs de la peau, des yeux et des cheveux , poils f soies , 
crins on fourrures, sont, en général, plus brunes et plus fon- 
cées à mesure qu'on s'avance vers le midi ; les habitants des 
contrées septentrionales ont presque tons lo teint plus ou moins 
blado ou blond , ils ont surtout presque tons les cheveot 
d*un blond souvent très-clair ; il en est tout autrement dans 
les contrées méridionales les plus voisines de Téquateur dont 
les habitants ont en général la peau noire, brune ou basanée, 
et les cheveux noirs ou d'un brun foncé ; dans les contrées 
iniermédiaires» ces couleurs vont en se modifiant successive- 
ment, en s'éclaircissant si l'on s'avance vers le nord, en se 
rembrunissant, si l'on s'avance vers le midi ; et s'il n'y avait 
pas eu de croisements de races, il est probable que cette gra- 
dation serait beaucoup plus marquée et plus apparente qu'elle 
ne l'est aujourd'hui , quoiqu'elle le soit encore très-forte- 
meni. 

La France, par sa latitude presque moyenne entre les pôles 
et l'éqnateur, doit présenter un état à peu prés moyen , ce 
qui a lieu en effet, quoique cependant il soit impossible de 
ne pas être frappé de l'cxtréttie différence qu'il y a dans le 
teint et la chevelure des Français du Nord et des Français do 
Midi( on remarque surtout une transition presque subite 
d'une teinte claire à une teinte foncée vers la ligne qui a 
séparé les contrées où les Sarrasins s'étaient établis. Cetie 
différence , et surtout cette transition rapide, ne me parait 
pas pouvoir provenir uniquement de la latitude. 

Les anciens peoples.indigènes, tels que les Celtes, lesGalIs 
ou premiers Gaulois, étaient blond<: ; quelques croisements 
avec les races brunes du Midi ont bien pu s'effectuer lors des 
passages dés armées africaines ou hispano-africaines d'Aoni- 



439 

baly d*Asdrabal cl d^autres chefs de ces temps anciens» ainsi 
qa'aai temps des invasions des Romains et de la domination 
romaine; mais le teint blond indigène avait dû toujours pré- 
valoir, et môme redevenir prédominant lors des si nombreuses 
invasions et occupations des populations du nord aux époques 
de la décadence et de la chute de Tempire romain, populations 
en grande partie d'origine germanique aux yenu bleus et aux 
cheveux blonds: ccdrutei oculi^ ruîilœ comœ ^Tacit. German. 

Les invasions normandes, saxooea, anglaises et antres de 
la fin du moyen âge ont dû également maintenir le teint blond 
prédominant dans les parties du nord de la France, mais il n*a 
pas dû en être el il n*en a pas été de même dans les parties 
du midi, oà le teint brun méridional a presque universelle- 
ment prévalu. Quelles peuTent, quelles doivent en élre les 
causes , sinon les invasions sarrabiries ou hispano^sarrasines 
qui, pendant environ deux siècles et même plus» ont occupé la 
plupart des contrées méridionales de la France ? 

Telles sont les principales remarques que nous avons faites 
sur les indices de l'ancienne présence des Sarrasins, el nous 
ne craignons pas de dire que nous avons pu nous tromper 
plusieurs fois ; néanmoins il est beaucoup de ces remarques 
qui nous paraissent très-vraisemblables et dont la vraisem- 
blance se trouvera encore augmentée par d'antres cîrcons^ 
tances dont nous parlerons bientôt. Ainsi, après avoir posé 
ces quelques jalons pins ou moins solides ou certains pour 
nous diriger dans la route obscure et difficile où nous allons 
essayer de pénétrer , reprenons le récit des faits. 

L^ Académie s'^est ensuite occupée du choix h faire 
entre les cinq sujets de prix proposes dans la séance 
du 23 janvier 1 848. Elle a adoptét à la majorité abso- 
lue des suffrages, le second sujet ayant pour objet une 
notice kisionque sur V origine dee cammunee daufhinai-- 
^«^9 et elle a chargé une commission dVn rédiger le 
programme. 



/i40 



séance des 9é fftfTrler et tO mare t94S. 



Ouvrages reçus : 

1** Crémieu ancien et moderne^ vol. in-8^. 

2^ Opinion sur les nouveaux projets de travaux pU" 
hlics à entreprendre dans la ville de Grenoble^ par M. 
Louis Crozbt, membre résidant ; 

3* E majore volumine excerpta cui inscripOo est Db 
PoRPHYRiOy tria truemata^ par M. Parisot , professeur 
de littérature étrangère h la faculté des lettres de Gre- 
noble, vol. in-8^. 

4^ Cantaeuzène , homme d*Etat et historien^ par le 
même, vol. in-S"*. 

M. Genevey lit les réflexions suivantes sur les com- 
munistes : 

L'bomme est fait pour vivre en société ; les discnssioDS éle- 
vées sur ce point par Hobk>es, Roasseau et quelques antres 
n'ont jamais eu assez de puissance» bien qu'elles aient occupé 
les esprits pendant quelque temps, pour engager les partisans 
de l'isolement et de la vie sauvage à fuir ce monde, qu'ils con- 
damnaient à vivre au milien des bois et à se priver de tous les 
avantages que la société seule peut fournir. Ce n'était donc 
qu'une simple dispute qui, non-seulement ne pouvait ame- 
ner de résultat > mais dont les conséquences étaient mépri- 
sées par ceux-là même qui soutenaient le plus vivement les 
théories les plus exaltées, et qui auraient pu , avec tant de 
facilité, chercher à les mettre en pratique. Aussi, n'est-ce 
plus de cela que Ton dispute maintenant. Personne ne nie 
que la société ne soit notre état naturel , seulement ce sont 
les conditions de la société qui soulèvent les discussions dont 
nous sommes les témoins. En effet, puisque l'homme doit vi- 
vre en société , il faut qu'il trouve dans cet état tons les 



441 

arantagfcs qu'il peut raisoiinablemcul demander. La société est' 
élablie pour son bien» et si, au lieu de ce bieu, il n'y trouve 
que du mal» il ne faut pas trop s'étonner sll la condamne. 
Pour savoir ce que Fhomme a droit de demander à la société. 
•I bot connaître ses besoins; et il n'est pas nécessaire de dire 
que je n^'entends par ce terme rien de factice, rien même 
d'accessoire. Ces besoins de l'bomme sont de trois sortes : ce 
que demande le développement et le bien*étre du corps , le 
développement de Tintelligence et celui du cœur. Si, sous ce 
triple rapport, l'homme n'a pas ce qui est strictement néces- 
saire, il soufrre, il devient méchant ou inepte à remplir les 
fonctions que la Providence lui a imposées. Dès lors» cette so- 
ciété sera la meilleure, dont les membres trouveront avec le 
plus de facilité les moyens de fournir à ces trois sortes de be- 
soins ; et cette société sera mauvaise qui, loin de donner à 
ses membres les seconrs nécessaires pour atteindre ce but si 
légitime, suscitera au contraire des obstacles à leur activité 
naturelle. 

Car, ne l'oablions point, la société ne peut ni ne doit tout 
faire pour le bien-être des individus. Dès que chaque homme, 
en effet, a été doué d'une certaine quantité de force et d'acti- 
vité» il doit par son travail se servir de cette force pour son 
bien et celui de ses cosociétaires, puisque , comme il est très-* 
aisé de le voir, la société ne peut avoir de force pour le bien 
de ses membres, que celle de ses membres eux-mêmes dont 
elle dirigera les efforts. Ainsi , en ce qui touche le bien du 
corps, la société ne doit rien à celui qui refuse un travailqu'il 
pourrait accomplir. Il en est de même des lumières de l'intel- 
ligcnce , qu'elle ne peut forcer personne à recevoir, et des le- 
çons de morale /qui , pour être efficaces, doivent rencontrer 
dans l'individu une volonté docile. Personne, je le crois, n'a 
contesté ce qui vient de faire le sujet de ces réflexions ; mais 
on a dit que la société, celle du moins au milieu de laquelle 
noas vivons, ne fournit point à tous ses membres les moyens 
absolument nécessaires pour arriver à ce développement que 
je viens d*indiquer, et qui est la fin légitime de notre vie. Et 
d'abord, dans ce qui regarde les besoins du corps , on nous 
montre la misère, qui dégrade un nombre si considérable 
d'hommes ; la misère, que nous soulageons plus on moins par 



442 

l'aumôue, mais que jamais nous ne poorroas délniirc par ces 
moyens, qui môme, si jerosaisdire, ne fait que l'auf mentor. 
La misère qui natt au milieu de nous, on parledéfanide tra- 
vail, cequi arrive (rès-souvent, ou par l'insuffisaote rémnné- 
ration du travail, ce qui arrive plus souvent encore; car , 
dire, comme on le faisait autrefois, que tout homme qui vent 
du travail peut en trouver, n*est p;s eiact ; au contraire, les 
plaintes sur le manque de travail se renouvellent toas les 
joors avec trop de fondement; dire que tout travail peut nour- 
rir celui qui s'y livre , n*cst pas plus vrai , car nous sarons 
tous qu'en mille circonstances la modicité des salaires ne 
permet pas à l*homme de travail d*élever sa famille par lai- 
même» de supporter quelques jours de maladie , et de ne pas 
redouter les infirmités de la vieillesse. Ces causejB de misère 
ne sont pas les seules sans doute, il faut y joindre celles qui 
viennent de l'homme, qui abuse de sa force et qui jette dans 
la débauche le gain qui devrait soutenir sa famille. Il ne faut 
point séparer ces diverses causes, ce que pourtant on est trop 
porté à faire. Les uns reprochent tout à la société > lea autres, 
tout à rindividu ; il n'y a plus, dès lors, de justice dans les 
reproches, ni moyen de se faire une idée juste de l'étal des po- 
pulations» des abus qui les tourmentent, ou des améliorations 
qu'il faudrait provoquer. Ainsi, il n'arrive pas toujours que, 
sous le rapport des besoins corporels, la société fasse ce qui 
est nécessaire* 

Ce que je viens de dire peut nous faire apprécier les abus 
qui se rencontrent sous le rapport de Tintelligence et de la 
moralité; je ne dirai donc rien sur ce sujet, sinon qu'on punit 
souvent avec une sévérité, juste si l'on veut, des crimes ou 
des délits dont la première cause se trouve dans les fausses 
idées répandues presque partout, et que la société elle-même 
paraît quelquefois protéger au moins par son indifférence; 
ou bien dans les mauvais exemples trop nombreux aussi que 
le peuple a sous les yeux qui le séduisent » et qui n'amènent 
presque jamais des conséquences fâcheuses ponr ceux qui les 
donnent ; alors, j'ose le dire, la société, en punissant les cou- 
pables, n'est pas elle- même à Tabri de tout reproche, ci el'c 
mérite en très-grande partie lo châtiment qu'elle inflige. Ces 
abus no pt.i valent point ne pas frapper les regards, cl des hom- 



443 

mcsquiy en général, ne manquent ni de lumières, ni de bonnes 
intentions, se sont demandé dans tous les temps, d*oû ces vî* 
ces pouTaient Tenir et comment il fallait y remédier. Ces 
questions se formulent plus songent encore aujourd'hui qu'au* 
trefois. On demande si la société dont nous faisons partie of« 
fre à tous ses membres les moyens nécessaires pour arriver à 
ce triple perfectionnement que j'ai indiqué comme la vocation 
de tout homme sur la terre. Ses intentions sont-elles suf6- 
samment bonnes et éclairées, et n*est*elle arrêtée dans leur 
réalisation que par des impossibilités véritables? A ces ques- 
tions, chacun fait une réponse conforme à ses convictions ou 
à ses intérêts. Pour moi, bien que ayant la^dessus des idées 
arrêtées depuis longtemps déjè^je ne les exprimerai point, et je 
garderai un silence qu'il n'est pas nécessaire de rompre pour 
continuer la discussion que j'ai entreprise ; je dirai seulement 
que la réponse k ces questions se fait tout haut parmi nous , 
par un grand nombre d'hommes qui reprochent à la société 
tous les vices et toutes les misères qui nous déYorent, qui re- 
gardent son organisation comme entièrement défectueuse, et 
qui ne se proposent rien de moins que de la détruire ou de la 
changer. Les uns proclament le communisme comme le re- 
tnède à tous nos maux, les autres se contentent de l'associa- 
lion, et leurs doctrines, qui toutes mêlent un certain nombre 
de vérités à beaucoup d'erreurs , ont une incontestable et 
poissante influence , d'un côté» sur des hommes honnêtes , 
mais malheureux et souffrants ; de l'autre, sur des hommes 
▼icieut, amis de l'agitation et du désordre. 

Les idées de communisme , dont les grands centres de po* 
pttlation industrielle nous offrent de nombreux adeptes , ne 
Mnt pas nouvelles dans le monde. Sans remonter plus haut 
que l'ancienne Grèce , la République de Platon contient sur 
cesûjetdes idées que les modernes réformateurs n'ont point 
dépassées. Dans le moyen ftge on trouve de nombreuses tra- 
ces de ces mêmes doctrines , et dans ce temps de force physi- 
que et de violence, elles se firent jour plus d'une fois par des 
émeutes, par des révoltes, dont l'histoire nous a conservé le 
convenir. Plus tard, au moment où l'établissement du proies- 
Iftnlisme amenait en Europe de si violentes commotions , nous 
trouvons cet ouvrier qui se fit appeler et qui fut quelque temps 



444 

en elTcl le roi de Munster, qai oe reculait pas devaol l'appli- 
cadon de ces mêmes doetrioes , el les soixante et dis mille 
paysans qui, dans le dernier siècle» effrayèrent TÂlIemagne , 
en se mettant à la suite de Swédembory» étaient, au fond, 
animés par ces mêmes idées ; car , c'est une remarque assez 
curieuse à faire, que les grands changements religieux qui 
sont arri?és dans le monde ont toujours amené avec eux des 
doctrines applicables à la propriété , ou pour la consacrer, ou 
pour la modifier , ou pour la détruire. Les philosophes ont 
aussi souvent développé des idées de communisme» et Tho- 
mas Morus dans son Uiopie, Campanello dans sa Citidusoltilt 
n*ont rien laissé de bien important à inventer à Tautenr da 
Voyage en learie. 

Ces doctrines cependant, quoique fort anciennes , n*ont ja- 
mais été réalisées d'une manière un peu étendue. Les essais 
qu'on a voulu faire ont toujours été circonscrits dans de bien 
étroites limites; et, si quelques-uns d'entre eux onlréussi, il en 
est un bien plus grand nombre qui ont trompé l'attente des 
réformateurs. Il ne faut pas oublier, du reste , que les petites 
sociétés dont les membres vivent en commun no pourraient 
exister si le monde entier était soumis aux lois du comma- 
nisme. Que cela n'étonne pas, car ces petites sociétés sont 
composées de membres qui s'y font recevoir volontairement, 
qui peuvent en sortir plus tard si les règlements ne leur coo- 
viennent point , et qu'on peut renvoyer si leur conduite jette 
le trouble dans la communauté. Or cela suppose qu'il existe 
en dehors d'elles une grande société dont les membres oe 
s'astreignent point aux lois rigoureuses du communisme. 
Mais si la société tout entière était soumise à ces lois, beau- 
coup de vices et de désordres qui ne sont point dans les peti- 
tes communautés, ne tarderaient point à naître. Dans oette 
supposition, en effet, les membres de la communauté n'y se- 
raient point volontairement; la force pèserait sur eux comme 
sur des esclaves, el, à tout considérer, ce serait même uo es- 
clavage bien dur et bien révoltant. Qui oserait dire, après cela, 
que ce seul défaut de liberté ne suffirait pas pour amener des 
troubles sans fin 7 Les inventeurs de systèmes, les réforma- 
teurs, auront beau faire, l'activité humaine ne se laisse pas 
détruire par une volonté étrangère. Si elle se soumet volon- 



445 

lairemeDty on peut la diriger et même en décupler la force; 
mais si» ao lieo de se soumettre» elle est violemment compri- 
mée» on voit aassilôl que c'est l'esclavage ; or Tesclavage 
anéantit notant qu'il le peut tout ce qui se trouve en l'homme 
de bon et de perfectible. Qu'on ne dise pas que le commu- 
nisme pourra s'établir par la persuasion » ce serait une bien 
grande chimère; celui qui penserait ainsi » ne connaîtrait point 
assez les sentiments humains. Mais il est inutile de nous ar- 
rêter là-dessus; jusqu'à présent» ceni qui ont voulu ou qui 
veulent établir le communisme » ne reculent pas devant ce 
qu'ils appellent de salutaires et nécessaires rigueurs. Je le 
demande maintenant» n'est-ce pas une injustice criante » que 
de disposer ainsi de la personnalité humaine» de chercher k 
l'effacer» et de ne vouloir tenir aucun compte de ses indes- 
tructibles désirs d'une légitime indépendance? Les communis- 
tes oublient trop que si la société doit faire servir les efforts de 
ses membres au bien général» elle ne doit pas cependant ne 
tenir aucun compte de l'individualité ; car alors elle briserait 
son instrument. Le bien général d un côté » la personnalité de 
l'autre» sont deux termes irréductibles» et» vouloir les détruire 
l'un par l'autre» c'est être tout à fait étranger aux lois de 
l'humanité. Ce défaut de liberté dans les individus me parait 
donc être le vice principal et essentiel des doctrines commu- 
nistes» ce qui les confond avec l'esclavage, ce qui les sépare 
des théories sur lesquelles reposent les petites communautés» 
et ce qui doit les faire condamner par tout esprit impartial. 

Supposons, lin reste» quelesprincipesdu communisme sont 
établis par suite de la conviction générale» comment les appli« 
quera-t-on ? Ici vont se présenter d immenses difficultés qui» 
presque toujours» donneront naissance à de grandes injusti- 
ces. Tout sera commun» dites- vous : rien de plus simple que 
ces paroles » mais pourtant il faudra toujours que chacun 
prenne sa part : comment la fera«t-on? Celui qui travaille 
beaucoup» devra-t-il voir le fruit de son travail fournir à l'en- 
tretien ilu paresseux et du dissipateur ? Celui dont la bonne 
volonté sera grande» dont les efforts seront sincères» mais qui 
aura peu de capacité» sera-t-il sur la même ligne que l'hoDame 
intelligent, dont la capacité seule pourra donner au travail ma- 
tériel une direction qui m augmentera les produits d'une ma- 



446 

nièreéloanantePOo le?oit, daDsœllc supposition larépsrlilioa 
des fruits da travail est accompagoée d^îDJustices évidentes ou 
d'ineitricables difficultés. Les saint-simoniens Tavaienl senli ; 
▼oilà pourquoi ils avaient formulé leur fameuse règle qui* 
au premier aspect, parait si simple et si juste : d ckaeum tr* 
ion sa eapacité, d chaque capacité ff/on seê csuvrcê. Hais ici les 
difficultés renaissent, je devrais dire les impossibilités: dcha^ 
cun ichn sa capacité ; qui réglera les capacités ? Qui aura 
d'abord le droit et ensuite Tintelligence nécessaire pour opé- 
rer cette classification P Tous les hommes sont égaux , vous 
devez le supposer en principe. S'ils ne sont pas égaux, ils sont 
au moins indépendants, et, je le répète, qui aura le droit do 
rompre cette égalitéen établisssnt diverses catégories décapa* 
citésP Qui aura le droit dé détruire celte indépendance en soo- 
mettant celui qui a moins de capacité à celui qui en a plusP 
Qu'on y réfléchisse , et l'on trouvera dans cette classifieatioa 
la pins grande violence dont un homme puisse se rendre capa^» 
Me envers d'autres hommes. On choisira, dira-t*on« et l'élec- 
llon viendra justifier et légitimer toutes ces différences. Je ferai 
remarquer d'abord que l'éeole saint-simonienne, la plus éclai- 
rée sans contredit de toutes les écoles communistes, n'admet- 
tait pas rélection, et dans ce cas la difficulté reste tout entière. 
Hais admettons l'élection : pour se faire d'une manière ral- 
Bounable, elle suppose des règles, et qui aura le droit de les 
établir ? Qui pourra confisquer à son profit les droits de la mi- 
norité 7 N'y eùt-il qu'un seul homme qui refusât d'admettre 
ces lois d'élection, des millions d'hommes n'auraient pas le 
droit de les lui Imposer. La minorité ne devra se soumettre 
à la majorité qu'autant qu'elle aura formellement engagé 
tons ses droits, autrement la majorité usera de sa force, mai$ 
n'aura point de pouvoir, ce qui n'est pas la même chose* Hais 
supposons encore que chaque individu s'est soumis d'avance 
à ce que la majorité déciderait, tout n'est point fini par là : 
l'élection donnera le plus souvent à la règle un éclatant de* 
menti ; le plus souvent, les capacités véritables seront ècar^ 
tées et feront place à d'habiles intrigants. Admettre l'élection 
comme indice de la capacité, c'est une illusion à laquelle un 
homme de quarante ans no peut plus se livrer. On dira pent** 
être qu'il ne faut pas juger par ce que nous voyons trop sou- 



447 

venUdeceqni arrifcraU» lorM|uo, libra de toute iofloence , 
cliaeoo volerait selon ses luioièrea. Et je répondrai qoe pré- 
cisémentles lamières d*Qoe masse d'boniiiies considérable, 
n*éUint poar rordînaire que des préjugés» elles n'amèneront 
aacan bon résultat. Qu'il me soit permis d'apporter, comme 
preuve de ce que j'avance, un fait que j'irai chercher loin de 
noua. 

Les Etats-Unis sont composés d'un grand nombre de répu- 
bliques indépendantes qui ne sont uniesentre elles que par le 
lien fédéral. Chacune de ces républiques a sa constitution plus 
ou moins démocratique, et envoie au congrès central un nom- 
bre déterminé de représentantset do sénateurs, ûna remarqué 
depuis longtemps, et jamais cette Remarque n'a été démentie, 
que plus la constitution d'un Etat est démocratique^ moins ses 
représentants ont de capacité ; que le sénat , dont les membres 
sont élus d'après d'autres lois, offre toujours un niveau de con- 
naissances et d'intelligence bien plus élevé que l'autre chambre. 
Croire que les choses se passeraient autrement chez les com- 
munistes, serait supposer un grand changement dans la na- 
ture humaine, et ce changement ne peut s'admettre sur de 
simples paroles. Aussi l'ai-je dit, les saint-simoniens ne von- 
laieni pas d'élection: nous retombons forcément alors dans la 
tyrannfe de quelques-uns sur tous ; ce qui ne serait point, il 
faut en convenir , un remède bien acceptable pour les maux 
dont nous souffrons. 

Allons plus loin cependant, et supposons pour un moment 
qu'on n'a pas tenu compte de toutes ces impossibilités : la fa- 
mille se présente à son tour comme un obstacle insurmonta- 
ble. Les communistes le brisent, il est vrai, cet obstacle; mais 
ont-ils le droit de le briser? L'esprit de famille n'est-il pas 
dans le fond de la nature humaine? La plus grande partie do 
nos affections ne prennent-elles pas naissance dans la famille? 
Et la détruire n'est-ce pas froisser nos plus invincibles ins- 
tincts, aussi bien que nos lumières ? Je le demande encore , 
qui en aura le droit? Qui pourra venir renverser ce qui est 
aussi ancien que le monde, ce qui a précédé toutes les asso- 
ciations civiles et qui a par là même des droits qui leur sont 
antérieurs? Le communisme, en s'élevant contre la famille, 
n'est qu'un usurpateur qui vient user de violence pour évin- 



A48 

oer TaDcien et légitirae possesseur. Du reste, il n'est point ao 
pouvoir des hommes de détruire la famille, pour mettre k sa 
place une nouvelle société ; ils ne peuvent rien contre les lois 
de la nature, et, s'ils les méconnaissent jnsqn'à on certain 
degré, c'est un suicide qu'ils commettent, et Ils ne peuvent at- 
teindre une nouvelle vie. 

A cet obstacle insurmontable qu'oppose la famille , vient 
se joindre celui que présente la propriété. Plus encore que la 
famille, elle est poursuivie et attaquée par les communistes ; 
et parce que son établissement est accompagné d'abus plus ou 
moins grands, on la regarde comme une criante injustice. 
Remarquons^le d'abord, ce n'est pas seulement de nos jours 
que la propriété est ainsi attaquée, et pourtant jamais ces at- 
taques n'ont pu la détruire. Il y a plus, de nombreuses révo- 
lutions en ont souvent profondément modifié la constitution . 
c'est tout ce qu'ont pu faire les hommes. L'esprit de propriété 
est encore une chose si naturelle , qu'on ne trouve sans elle 
aucun motif de déterminer l'homme au travail. En effet, cha- 
cun de nous s'attache à son œuvre^ et en regarde les résultats 
comme son bien ; il veut pouvoir en disposer comme il l'en- 
tend, et y trouver des jouissances qui soient la compensation 
des peines qu'il s'est imposées. Otei donc aux hommes la pro- 
priété du fruit de leur travail, et vous leur 6tez en même temps 
tout motif d'activité. L'histoire nous sert ici de preuve; on a 
toujours vu les sociétés où la sécurité du travail n'existait 
pas, tomber bientôt dans la plus profonde misère. Et aujour- 
d'hui encore, si, malgré tous les efforts tentés par Mèhémel- 
Aii pour amener la régénération de l'Egypte , la misère de ce 
pays est si grande et frappe si douleureusement les voya- 
geurs, il faut en chercher la cause dans le monopole exercé 
par le prince sur tous les fruits du travail. On dira sans doute 
que, dans l'exemple que je viens de citer et ceux auxquels j'ai 
fait allusion, c'est un homme qui s'empare du travail des au- 
tres; mais chez les communistes ce sera tout le monde. 
Qu'importe ce changement? le résultat est toujours le même. 
Quand le travailleur verra son droit également nié et sera 
toujours privé dn fruit de son travail, il sera tout à fait in* 
différent pour lui qu'un seul homme en dispose ou une grande 
multitude. La propriété donc , malgré tous les anathëmes. 



449 

dont OD la coovre» et je ne craindrai pas de le dire, m^gré tooa 
les vices qni l'accompagnent, sera loujoors un obstacle insur- 
montable aoi doctrines communistes* puisqu'elle puise sa lé- 
gitimité dans la nature même de l'esprit humain. Que des ré- 
YolutioDS plus Yiolentes que celles dont nous parle Thisloire, 
Tiennent la bouleverser, cela n'est pas impossible, mais elle se 
reconstituera toujours ; elle peut passer en d'autres mains, 
mais cela n*a rien de semblable au communisme. D'après tou- 
tes ces considérations, il ne semble pas que ces doctrines puis- 
sent jamais réaliser tout le bien qu'elles promettent, qu'elles 
puissent être un remède efficace aux maux qui accablent la so- 
ciété et qu'on ne peut cependant se contenter de déplorer, 
sans chercher à les guérir. 

Mais si le communisme ne peut rien pour le bien du monde, 
il ne faut pas en dire autant de l'association. Je crois qu*elle 
peut fournir de nombreux moyens, sinon pour guérir com- 
plètement nos maux, au moins pour en diminuer d'une ma- 
nière sensible le nombre et l'inlensilé. D'où vient, en effet, 
qu'au milieu de nous le nombre des malheureux s'augmente 
tous les jours, sinon de l'isolement où on se trouve? Alors l'ac- 
tivité humaine s*agite souvent sans but et sans moyens d'appli- 
cation ; des forces qui, réunies, amèneraient de grands résul- 
tats, se perdent par l'isolement, et dès lors les richesses qu'elles 
produiraient et qui seraient nécessaires pour le bien-être des 
travailleurs restent enfouies dans le néant. L'association, an 
contraire, rend les forces plus productives, c'est une vérité 
d'eipérience; elle soutient et même utilise la faiblesse, et par 
là augmente d'une manière certaine le bien-être de ses mem- 
bres. C'est donc à tirer les hommes de leur état d'isolement 
qu'il faudrait s'attacher à trouver des règles suffisantes pour 
maintenir les associations dans une bonne voie, ce qui n'est 
pas toujours bien facile. Si l'on ne devait tenir compte que 
des bonnes qualités des hommes, les associations se forme- 
raient bien aisément et rien ne viendrait mettre d'obstacle à 
leor durée ; mais malheureusement il faut aussi tenir compte 
des passions humaines, et, quoi qu'on ait dit en leur faveur, 
nous pensons qu'elles susciteront toujours de grands obsta- 
cles. Si nous jetons les yeux sur les efforts faits par ceux qui 
admettent qu'on ne doit point combattre les passions, nous les 

TOM. II. 29 



450 

troQveroDs (oajoars malheureux , et rien » sous ce rapport, 
n'est plus remarquable que ce qui est arrivé à Robert Ôweo. 
Cet homme, doué de grands talents naturels et d'un véritable 
amour pour l'humanité, se trouva placé , jeune encore, à la 
tête d'une de ces immenses fabriques anglaises où se rencon- 
trent tant d'injustices , tant de misères et tant de ¥ices. Son 
cœur fut ému de l'affligeant tableau qu'il avait sous les 
yeux. Il voulut opérer une réforme , il s'y adonna avec cou- 
rage et persévérance, et bientôt il obtint une grande améliora- 
tion. Mais malheureusement Owen , imbu de Ta doctrine des 
utilitaires, ne chercha point ailleurs des principes de morale, et 
bientôt son œuvre fut détruite par un égolsme sanf frein. 
Sans se décourager, il fit de nouveaux essais en Angleterre, 
en Ecosse, aux Etats-*Unis, et toujours Tégoïsme, que rien ne 
combattait, les fit échouer. Il est aisé de voir , en effet , que 
partout les hommes qu'une doctrine supérieure ne retient pas, 
se regardant eux-mêmes comme le centre de leurs efforts , 
se mettent ainsi dans un état d'antagonisme absolu avec les 
autres, et que dés lors toute association devient impossible. 
L'association, qui ne détruit pas la personnalité humaine, puis- 
qu'elle est établie pour répondre à ses légitimes exigences , 
demande cependant que l'esprit de dévouement vienne l'ani- 
mer. Or ce dévouement ne peut s*inspirer que par des doc- 
trines: quelles seront les plus efficaces? Cette recherche, qui 
dans ce moment nous entraînerait trop loin, pourra peut-être 
nous occuper plus tard. 

M. Louis Gautier fils , au nom de la Commission 
chargée de la rédaction du programme du prix, 
s'exprime ainsi : 

L'Académie delphinale met au concours, pour l'année 1849, 
la question suivante : 

Rechercher Vorigine det communes en Dauphine, 

Programme : Les associations connues aujourd'hui aous le 
nom de Communes sont-elles toutes, en Dauphiné, de création 
moderne? — Ont-elles pour unique point de départ les affran- 



451 

chiMemeiits aa moyen ftget— Od bien 
n'ont«-elIeg fait qu'acquérir ce qne d'autres avaient déjà, une 
existenceqne celles-ci avaient conservée et donlelles pouvaient 
faire remonter la suite non interrompue jusqu'aux époques 
antérieures à l'établissement féodal ? — En d'autres termes, 
quelques-unes des communes dauphinoises peu vénielles rat- 
tacher leur origine, soit aux agrégations gauloises» soii aux 
colonies oo aux mnnicipes romains 7 — Bst-il possible de re* 
trouver cette filiation et de déterminer la persistance de ces 
communes depuis la chute de l'Empire romain f — Quelles 
sont d'ailleurs, pour les communes qui ne datent que de répo-> 
que féodale , les circonstances et les causes de leur forma* 
tioot 

En appelant rattention des concurrents sur ces divers 
points, dont la solution peut conduire à distinguer les com- 
munes sous le rapport de leur origine , l'Académie demande 
qu'on indique» pour les unes comme pour les autres , quelle 
était leur constitution » sous quelle forme elles étaient admi'> 
nistrées , quelle était l'étendue des franchises oo des liber- 
tés dont elles jouissaient» et quelle place elles occupaient dans 
les anciennes institutions de la province. 

Indépendamment des données générales qui s'appliquent à 
ces questions» les concurrents devront s'attacher aux docu- 
menls particuliers que peut leur offrir l'histoire locale. Ils 
«arontà se préoccuper notamment de Texamen des principales 
chartes qui ont établi» consacré on reconnu les libertés de nos 
communes. Ils auront spécialement à explorer l'origine et la 
nature de leurs droits de propriété, ainsi que l'élat des per- 
sonnes qui les formaient. 

Le prix est de la somme de trois cents francs. 

A raison de l'importance du sujet k traiter, le terme du 
concours est fixé au 15 novembre 1849. — Les mémoires de- 
vront être à cette époque déposés « franc de port , chez If. 
Amédée Dacoin, bibliothécaire de la ville de Grenoble, secré- 
taire perpétuel de l'Académie dclphinale. 

Les manuscrits porteront chacun une épigraphe ou devise, 
qui sera répétée dans et sur le billet cacheté jointe l'ouvrage, 
^ contenant le nom de l'auteur , qui ne devra pas se faire 
<^nnaitre» k peine d'être exclu du concours. 



A52 

Les concarrenlft sont préveniis que rAcadémie ne rendra 
aacan des ouvrages qui auront élé envoyés an concours ; nuis 
les auteurs auront la liberté d'en faire prendre des copies an 
secrétariat de l'Académie. 

H. Fauché-Prunelie expose à rAcadémie, qu^en fri- 
sant quelques recherches historiques dans les archives 
de Tëvêchë de Grenoble, avec Tassistance de H. 
l^abbè Auvergne , secrétaire archiviste , cet abbë % 
après lui avoir fait part de plusieurs observations 
judicieuses et savantes , sur quelques pièces de ces 
archives , lui a fait remarquer un paquet de lettres 
presque toutes autographes, du moins quant à la si- 
gnature, émanées de divers rois et reines de France. 
La plupart de ces lettres ne sont relatives qu'à des de- 
mandes ou recommandations particulières faites dans 
Tintérét privé de quelques personnes; cependant, il en 
est plusieurs qui sont plus ou moins relatives i da 
événements historiques; il en est une surtout (mais 
dont il n^y a qu^une copie), qui a trait à un fait alar- 
mes historique extrêmement important, auquel Jeanne 
d^Arc a coopéré et qui a le plus contribué peut-être, 
i la délivrance du sol de la France de la présence des 
Anglais. Quoique cette lettre ne soit qu^nne copie et 
ne raconte pas ce fait d^armes avec de grands détails, 
il est néanmoins curieux et intéressant de connaître 
comment il est raconté par le roi lui-même. 

Ces lettres ou copies de lettres sont au nombre de 
36, dont deux de Charles VI (signatures autographes); 
une de Charles VII (simple copie à la suite de laquelle 
se trouve une autre copie de lettre signée Rebauteau); 
vingt-cinq de Louis XI (signatures autographes^ Lays)} 
une de Charlotte, seconde femme de Louis XI (signa- 
ture autographe); deux de Charles VIII (signatures au^ 



A53 

lographes); dcas de François I^ (signatures autogra- 
phes ) ; deux de Mai^erite , première femme d^Henri 
IV (signatures autographes), et enfin , une dernière 
lettre signée par un secrétaire. Elles sont toutes datées 
par le quantième du -mois , mais sans indication 
d^année. 

M. Fauché annonce qu^il va lire sept de ces lettres, 
sans suivre leur ordre chronologique. 

Je commencerai , dit-il, par trois lettres de Louis XI. La 
première» qui n'a d'autre date que le qualonlème jour d'avril, 
est écrite à révéqcie de Grenoble» pour rengager à réunir les 
prélats et membres du clergé de la province et à dépoter 
qaelques^^ons d'entre eux à une assemblée convoquée à Char- 
tres te 15 mai suivant, potir la cassation e$ rumpture de la 
jtragmaiique sanction. 

De par le Dauphia de Viennois • 

Eéaérend père en Dleo, nous aaons préeédemment reeen certaînes 
lettres de Monseigneur par lesquelles nous escript que fliissons as- 
sembler les prélats et clergié de nosirc pays pour enuoyer à certaine 
journée prinse an lien de Chartres an xv« jour du moys de may prochain 
venant touchant le fait de Tesglise ainsi que le pourrez veoir par les 
lettres de moud, seigneur à vous adressées lesquelles nous enuoyons 
et sommes aduertis que s*est pour la cassation et rumpture de la 
pragmatique saniion qui est chose qui touche grandement nous, 
vous et tout le bien du pays, et pour ce que la matière est de grant 
poix et à laquelle nous et vous tous aoons bien besoing d*y auoir 
bon aduis et meurement délibérer, nous vous prions et mandons 
que sans aucune faute vueillei venir en la ville de Grenoble le xiv* 
jour de ce présent moys au plus tari ou enuoyer gens notables ayans 
puissance par vous, auquel lieu et jour auons pareillement mandé 
tous les autres prélats et clergié de nostre pays pour adoiser et con- 
clorre en lad. matière ainsi qu'il semblera pour le mientx, et aussi que 
vous ou vosd. gens soient preti d'aler A lad. jornée de Chartres auec 
aucuns de nos gens et autres desd. prélaU et clergié qui seront ordon- 
nés et aduisesaud. lieu de Grenoble, Réuérend père en Dieu, nostre 
amé et féal, nostre Seigneur soit garde de vous. Escript à Estelle, le 
xu jour d*auril. Lots. 

Uk deuxième» datée de Romans , dernier jour de mars i esl> 



454 

une leUre par laquelle Louis XI mande à l'éfèqae de Greno- 
ble de 80 rendre , le mardi après quarimodo frockain venant, 
dans la ville de Romans, oà il a mandé tons les prélats dont les 
diocèses s'étendent dans le pays de Daophiné et les comtés de 
Valentinols et de Diois, oà il se trouvera avec son grand conseil, 
pour régler tons ensemble les dirScaltés qui existaient rela- 
tivement aux juridictions entre les officiers du Dauphin et 
ceux de l'Eglise. 

A Réuérend père en Dieu réuesqoe de Grenoble. 

De par le Dauphin de Yiennois. 

Héoérend père en Dieu, nostre cbler et amé. pour traiter» appoiac^ 
1er et conclarre sur aucuns débai et questions qui sont et peuvent 
estre de Jour en Jour entre nos officiers et ceulx de resglise à caoaèdes 
Juridictions et subgei d*une part et d*autre, et pour iceulx padfDerel 
entretenir en bonne union pour le temps anenir et garder nos snbgei 
des oppressions Jndeaes ainsi qu'il appartient, nous mandons présen- 
tement tous les prélats desqueli les diocèses se extendent en nos pays 
du Daophiné et contes de Talentlnois et de Dyois, venir par deueri 
nous en ceste ville de Romans ou alleurs où nous serons au mardj 
après quasimodo prochain venant, et vous prions et néantmoins 
mandons que y vneilles venir personnelement pour besoignerde vosin 
costé sur cesle matière auecques nous et les gens de nostre gnal 
conseil et les autres prélax dessusd. et en ce cas ne faictes flsulle, Ré- 
uérend père en Dieu nostre chier et bien amé , nostre Seigneur soit 
garde de vous. Donné à Romans le dernier jour de mars. Lots^ 

La troisième est écrite de la Côte-St-André, le 7« jour d'oc- 
tobre, sans autre indication d'année, par Louis XI à l'évéque 
de Grenoble , pour le prier de maintenir pendant deux ans la 
nomination qu'il a faite pour deux années du juge de Greno* 
ble. Pour comprendre cette lettre, il faut savoir qu^andtnne- 
ment les droits de justice à Grenoble étaient indivis par mol* 
tié entre le Dauphin et l'évéque, et que» pour éviter les diffi* 
cultes qui pouvaient résulter de la communion indivise de ces 
droits, il avait été convenu entre eux que le Dauphin et l'Bvé* 
que nommeraient alternativement leur juge pour un an seu^ 
lemcnt ; mais, comme Louis XI avait excédé son droit en eo 
nommant un pour deux ans, il priait l'évéque (à qui la nooii* 
nation de ta seconde année appartenait) de* vouloir bien main- 



A55 

tenir pendaQl celte secolide année le juge nommé par le Dau- 
phin. 

De parle Daulpliin de Yiennoys , 

Rénérend père en Dieu, nostre amé el féal» pour ce que entra au- 
tres nos ollcieri désirona aireetnensement raeeroifieneni en bien et 
honneur de nostra amé ei féal notaire et lecrétaira maisire Jehan Pou- 
tiers» tani pour les bona et agréables lernices qu*il nous a teis le temps 
passé et fait ebascon Jour continuellement que pour la grant con- 
fiance que auons cd loi à Jcellni pour ces causes et autres à ce nous 
monuant auoos présentement donné l'ofQce de Juge ordinaire de la 
court commune de la yiUe et cité de Grenoble pour deux ans entiers 
qui premièrement escberrent à nostre donnacion et pour ce que le 
terme de nostre dernier don dud. ofOce vaquera au moys de mars 
proefaain Tenant et que Tannée prouchaine â Tenir la donnacion tous 
en appartientt nous tous prions el requérons tant à certes que plus 
pottons que pour l'amour de nous et à nostre requeste tous Tueillet 
donner à nostre dit secrétaire ledit oflice de Juge ordinaire de lad. 
court eommnne de Grenoble pour Tannée prouchaine auenir» et tous 
nonsrerex»eefiisant, un bien grand et singulier plaisir que reco- 
gnoistronsenuers tous quant d'aucune chose nous requerrei et tous 
prions de rechief que de ee ne nous TeuiUes escoudire. Béuérend 
père en Dieu» nostre amé et féal , nostre Seigneur soit f^rde de tous. 
Bscriptà la Coste Saint-André le TiJ Jour d'octobre. Lots. 

La quatrième lettre porte la signature autographe Jlfnr- 
guenift et est datée du premier d'octobre , sans indicalîon 
d'année ; je pense qu'elle est de Marguerite» première femme 
d'Henri IV. 

Marguerite écrit à l'éTéque de Grenoble » que monseigneur 
doit faire assembler prochainement les gens des trois Etats de 
son pajs du Danphiné pour leur demander un aide de quatre 
ou cinq mille florins, et elle le prie de s'employer el de tenir 
la main à ce que celte somme soit accordée. 

De par la Daulphf ne de Tieneols , 

Eéuérend père en Dieu , très-cbier et bien amé, nous auons sceu que 
prouchainement monseigneur doit fkire assembler les gens des trois 
Bstats de son pays du Dauphiné pour leur fère requérir Tng aide , et 
pour ce que auons de grans charges et affaires , lesquels sans Taide 
dud. pais ne pouuons bonnement porter, enuoyons présentement de 
par de là nostre amé et féal, secrétaire André de Nonneau, contrôleur 
de nostre chambre aux deniers, par lequel nous escripuons ausd. es- 
tais et ad ce qu'ils nous aident de la somme de iiij ou de v» florins ,. 



456 

esqueli Estati est nostre espérance que ferei, pourqooy tom prions 
très-aeertes que aasd. Estati poar noas toos ▼neilies employer et en 
oostre hit Teuiller tenir la main ainsi que en tods en aoont bien 
flance» et, en ce faissant, noos ferei vng très-granlet singnlier plaisir 
dont nous tous saurons bon gré, et en aurons mémoire en temps et 
en lieu , et si aucune chose Toulei que faire puissions, signtflet-la- 
nous par' nostre d. secrélère et nous le ferons de Irès-bon ovenr, 
révérend père en Dieu et très-chier et bien amé noatre Seigneur soit 
garde de tous. Escript es Motis le premier d'octobre. Mabaubiitr. 

Je vais à présent vous lire une lettre par laquelle François 
I" écrit à Tévéque de Grenoble le 5"^* d'août (probablement 
de l'anoèe ibi&), pour lai anoonoer que n'ayant po parvenir 
k Mre une paix honorable pour la France avecsesennemisOes 
rois d'Espagne et d'Angleterre) qui détiennent son duché de 
Milan et la seignearie de Gênes et Ost» il avait délibéré de s'y 
rendre en personne et de porter la guerre hors da royaume 
pour éviter la pillerie de son peuple ; qu'il avait pourvu à la 
garde et défense des frontières dont les villes et places forti- 
fiées étaient autant pourvues de vivres et munitions qu'il 
avait été possible de le faire; que pour l'administration du 
royaume en son absence, il y avait laissé sa très-cbère et très- 
aimée dame et mère (Louise de Savoie duchesse d'Angouléme 
et d'Anjou) et son très-chier et très-amé cousin le ducde Bour- 
bonnais et d'Auvergne, connétable de France, et dans chaque 
pays et province de grands et notables personnages , princes, 
seigneurs, capitaines et autres. 

Après cet exposé , le roi arrive au principal but de sa lettre, 
qui est d'enjoindre à Tévèque de faire recouvrer promptemeat 
et verser entre les mains du trésorier royal la somme qu'il a 
fait demander aux gens d'église et qu'il a laissée en réserve 
pour son expédition d'Italie et la défense de son royaume. 

François !•' termine cette lettre en priant Tévéquo de faire 
faire le plus souvent qu'il pourra des processions solennelles 
et des prières au créateur pour le succès de son entreprise* 

Voici le texte même de cette lettre : 

De par le roy Daniphin, 

Nostre amé et féal, Dieu nostre créateur qui est le scrutateur des 
cueurs et vouluntés des hommes nous soit juge du grant regrest, ea^» 



457 

iray et desplaynr que ndas tuons eu et aaonsàce qaen'ioons peu 
pour quelque deaoir e» qvoy novt nom soyons mis, panienir à avoir 
la paix anecqne nos ennemys les roys d'Espaigne et d'Angleterre, 
fesqoelx Jqjostement et ttrannicqueroeni osarpent et détiennent noi 
terres et seigneuries tant deçé que de là les monts et înhoymainement 
traictent nos proures subgects sans Jamais auoir ¥0010 entendre à 
fèrelad. paix sinon en retenant à enls à ce qu'ils nous usurpent et 
faisant en toos casicscondilibns é leur honneur, proufnt et aduanlaige 
et par ce contraire à nostre grant déshonneur , blasme et dommaige 
et au Titupère de toute la nation fTançoyse , à moyen de qnoy voyant 
qu'il n'y a autre remède pour parvenir à Jcelle pais et rabaisser Tor* 
gueil et félonnye de nos d. ennemys que de mectre Dieu et nostre 
bon droict pour nous et nous essayer de reconquérir et remecire en 
nos mains nos duché de M illan et seigneurie de Gennes et Ost, ce que 
espérons fére moyennant la. grâce de nostre d. créateur et la force que 
y employrons, aoons délibéré d*y aller en personne sachant que beau- 
coup plustost Tentreprise sera exécutée en nostre présence que si nous 
n'y estions et que en ce faisant nous deschargerons , rejecterons la 
guerre hors nostre royaume et la pillerie de nostre peuple quj est 
le plus grant bien que saurions fére i nos subgects ; mais en faisant 
lad. entreprinse et auant que continuer le faict d'icelle auons poarveu 
et donné ordre à la garde et sûreté des frontières de nostre royaume 
et laissons en jcellui nostre très-chière et très amée dame et mère et avec 
elle nostre très-chier et très-amé cousin le duc de Borbonnoys et 
d'Auoergne, eonnestable de France et en chascun pays et province de 
nostre d. royaume degrans et notables personnaiges, princes, sei- 
gneurs , capp** et autres, auecques bon gros nombre de gens de 
guerre tant de chenal que de pied, les villes et places des frontières 
fortifflées, aduictuaillées et munyes ainsi qu'il a esté possible de le 
faire et pour aider à fournir aux payements qu'il conuiendra fkire 
pour tenir en seureté nostre d. royaume et résister à nos ennemys , 
s'ils s'efforçaient d'y voulloir entrer « auons laissé les deniers que 
auons faict demander pour ceste cause aux gens d'église de nostre 
royaume sans y auoir voulu toucher pour nostre voyaige d*Itallie ne 
pour antre affaire que pour la défonce d'icellui nostre royaume les- 
quels deniers J1 est besoing auoir et recouurer promptement et les 
fère mectre es mains du trésorier Babon quJ a la charge de les receuoir 
dont TOUS auons naguères escript pour les employer ausd. sffaires 
de la guerre par deçà ; à ceste cause vous prions de rechef trés- 
instamment et mandons expressément et surtout que désires la seu- 
reté et eonseruation de nostred. royaume, peuple et subgects quejn- 
eontinent vous donnies ordre de fècebaillier et délinrer les deniers 
de l'aide et subside de vostre diocèse de Grenoble sud. trésorier Ba- 
bon on à se§ clercs par aeê quittances et y faictes vne dilligence si ex- 
tresme qu'il n'y faille plus renuoyer« car, comme jà vous auons escript, 
c'est bien chose pressée et qui requiert scellérité ainsi que plus à plam 
vous entendres par nostre amé et féal le sieur de Champs que envoyons 



458 

eiprèt dMMTf ?oos leqael vont croirci oomiM nous menaee, el par 
loy Dons rereg responte et asseuret de ce ga*a etié faict , Jasqoei ïcj 
eo fostred. diocèse et du Jooret tempt qoe les deoîers seront foarois 
sans y faillir, car, si faolte y a, nous nous en prendrons à vous et noD 
à antre , et an demenrant fons prions que dès k présent et durant nos- 
tred. Toyaige d*TtaUie le plus souuent que tous pourrei tous faîctes 
1ère processions sollempnelles par les églises et couuens de Toslre 
diocèse, et prières déuottes à nostre créateur à ce quj luy plaise nous 
donner grâce d'exécuter nostre bonne entreprinse et fère cliose qi4 
lui soit agréable à sa gloire et à l'honnenr , prouflUt et prospérité de 
nous et de nostre peuple et snbgecti. 

A Fontainebleau le cinquiesmejonrd'aoust. Fbançotb. 

Parmi ces diverses lettres, il en est deux qui offrent an plos 
grand intérêt historique ; elles sont écrites au conseil deiphi- 
nal» Tune par le roi Charles VII , et Taulre par an nommé 
Rebaateau qai était probablement l'un de ses officiers ; mais 
ce ne sont que de simples copies qui paraissent avoir été ea* 
vojées par le conseil delphinal à réTéqne de Grenoble en 
exécution de Tinvilation du roi de faire notifier et savoir ces 
nouvelles aux gens d'église , nobles et autres du paya de 
Danphiné. 

En 1439 et après quelques premiers succès obtenus sur les 
troupes anglaises par Jeanne d*Arc, celle-ci était alléeavec le 
duc d'Alençon assiéger la ville de Beaugency occupée par 
6 ou 600 Anglais. Un corps de troupes anglaises commandé 
par les généraux Talbot, d'Escalles , Fastol , et le fils da 
comte de Ongrefort occupant Mena sur Yèvre , s'était avnneé 
sur les derrières de l'armée française pour lécher de faire le* 
ver le siège de Beangency » mais sans pouvoir y réussir. 

La garnison anglaise de Beaugency n'ayant plus les 
moyens de résister, capitula, et obtint de sortir de la place 
avec armes et bagages. En apprenant cette retraite , le oorps 
anglais qui était à Ueun sur Yèvre voulut aussi se retirer el 
abandonner la ville et le château de Medn. A la nouvelle de ce 
départ, l'armée française se mil à la poursuite da ce corps 4ie 
troupes anglaises composé 4e plus de 3000 combattaolsqai 
furent presque tous pris ou tués près du village de Patay, qai 
a donné son nom à cette bataille ; tous les principaux géné- 
raux qoe je viens de nommer farent faits prisonniers» el voici 
en quels termes Charles VU écrit de Sully (petite ville près 



459 

d'Orléans) aa cooteil delphinal , pow loi anooiicer celle vie- 
loirc : 

A nos amex et réaolz les genf de nosire conseil da Daaiphinè. 

De par le roy » 

Nos âmes et féanls, poar ee qoe nous savons que preyBes plelsir à 
ooir sonnent de la prospérité des albires de nons et de nostre royau- 
me , nons Tons sîgnifflons qoe hyer qni ftost samedi xtIU* Jour de ce 
présent mois, beau nepnen d* Alantson et antres seigneurs et eappital- 
nes estants aueeqnes la pncelle à siège deoant la tour, pont et forta- 
resse de Beangency, recenrent A mercy et laissèrent partir d*llec nos 
ennemis estants céans en garnison qui estoient au nombre de dnq à 
six cens combaiants. Talabot, Fastol , le sire d'Escalles, le Hls da 
comte deTngre Fort et autres cappitaines de nosdits ennemis estant à 
H eun snr Tèore prés dudit lieu de Beaugency« oyans ces nouTClles de 
composition lesquielz auoient aueeqnes eulx autres trois mille com- 
battans on enuiron et s*estoient illec assemblés pour greuer nostre 
houst ieissièrent et abandonnèrent les Tille et cbastel» et se misdrent 
en chemin pour eulx sauner ; leur partement Tient à la cognoyssance 
de nos gens si les poursuiurent bien chaudement en celle manière qoe 
lesdits Anglais fUyans ftarent tous mors et déconfls ou prins iusquea 
au nombre de deux à trois mille combatans et sont prisonniers les- 
dits Talabot, Fastol, de Yngrefort, Bescâlles et autres capitaines et 
nobles d'entre eux. Ces chouses tous escrions pour tous rèlouir et 
aussi afflnque pareillement les nottifleset fàictes saToiraux gens de 
réglise, nobles et autres de nostre pays du Daulpbiné, en les exhor- 
tant des prières, processions et oreisons euTcrs Dieu afOn qui luy 
pleyse relaxer sa main d'ulcion et relcTer nostre peuple de la misère 
et captinité que longuement il a souffert et qoe le poyssions, soubs la 
meyn de sa bénigne clémence , maintenir et gouoerner en bonne 
paix, union. Justice et transquillité. Donné à Sueylly, le six* Jour de 
Jning. Charlbs. 

L'eoToi de cette lettre est accompagné d'une autre leUr» 
écrite de Lyon hoit jours plus tard, par le nommé Rebauteau, 
qui commandait dans cette yille; par cette lettre, Rebauteau 
ejonte quelques menus détails à ceux de la lettre du roi ; ik 
aonoDoe même prématurément la rébellion de la Tille do 
l^ris que l'on croit, dit-il, a'étre déelarée contre les Auglaie, 
<* qui n'a eu lieu que longtemps après ; mais ce qui me parait 
le plus remarquable dans cette lettre, c'est un propos, ea 
quoique sorte prophétique, du général anglais Talbot, fait pri- 
minier, qui aurait dit quo Je eeste heure le roy esUni maiêfre 



460 

du tout ei qu'U n*y auùii plus de r^iiMiUe , et i*écriTani de t^ 
lettre ajoute : et croy qu'il dii vray là, mercy Dieu. 
Voici la teneur de celte lettre qui terminera notre lecture : 

A Mess, do conseil du roi dauphin à Grenoble. 

Mess., Je me recommande à vons tant qaeje pais. 

Le roy vons escript, par le porteur de ces présentes » la bonne for- 
tane que Dieu luy a ennoyée et la grant grâce qu'il a faict à luy et à 
toute sa seigneurie, entre autres choses que Ton m'a escript de par 
de li on m'a escript de la rébellion de la ville de Paris que l'on croit 
estre de ci;ste heure contre les Anglais, et que quant Talebot fut pris 
il dist que de ceste heure le roy estoit le maistre du tout et qu'il n'y 
auoit plus de remedde, et croy qu'il dit vray là, mercy Dieu. Quant 
nos gens assemblèrent anecques les Anglais, l'on ra'escript qu'ils n'es- 
loient pas plus de cent k six yingt, mes si tost qu'ils virent la compai- 
gnie approcher, ils se mirent en fuire en désarroey et furent tous mors 
et prins. Maistre Dreux vnde m'escript que le fils du seigneur de Saint* 
Georges est mort; le surplus des nouvelles vous dira plus applain le 
porteuri^nquel Je vous prie que vous faciès bien payer son vin, car il 
l'a bien gaigné. Monseigneur le président. Je vous prie que Je eye de 
vos nouuellesy car le roy me mande en toute haste aler par de là et 
m'escripsies, se aucune chose vous plaist que Je puisse et Je le ferai de 
bon cuer. Mess.» Dieu soit garde de vous. Escript à Lyon le xsvy^ 
Jour de juing. 

Le porteur de cest présent dist que ceux de Paris sont en deroy ci 
que en ont mis oure tous les Angloîs et ce y ont escript ou roy« 

Le tonivostre, RMAorfeAv, 



M«BMdl« 19 maal t949. 

« 

M. de Goarnay a lu Texposé suivant : 

Messieurs » 

Je croirais manquer à rAcadémie ai je ne lut apprenais 
rheureuse issue des démarches que j*ai faites dans ces der- 
niers temps auprès de raatorité municipale, pour obtenir le 
prompt déblayement de la crypte de St-Laorent. 

Les circonstances qui seoiblaient devoir noire au succès de 
raa demande lui ont ^ au contraire y été favorables : le mafare 



46t 

provisoire de Grenoble « H. Frédéric Farconnet , a reconno 
que le dèblayement de la crypte oocaperait fort opportune- 
meot bien des bras sans travail» et il s*est prêté avec une cha* 
leorense philanthropie à cette exhumation du plus curieux 
monument que possède cette contrée. Nous ne saurions trop 
remercier, Messieurs, ce magistrat, de Tinlelligent empres- 
sement qu'il a mis à satisfaire le vœu de TAcadémie, qui dési- 
rait tant voir la résurrection de cet antique sanctuaire bysan- 
tin. 

Je propose que l'Académie lui vote des remerclments dans 
Tintérét de la restauration complète du monument. 

Maintenant, Messieurs, j'entrerai dans quelques détails très- 
succincts relativement au dèblayement de la crypte. Ce dè- 
blayement a été exécuté par une quinzaine d'ouvriers pris 
dans tous les métiers, et qui n'étaient point habitués à un 
psreil travail. Aucun accident n'a eu lieu ; le monument a 
été retrouvé presque intact. Seulement un curieux maladroit 
ou mal intentionné est venu briser, en l'absence des ouvriers, 
une volute d'un des chapiteaux de marbre blanc des colonnes 
qoi décorent le sanctuaire, car notre crypte est une véritable 
petite église, ayant son autel majeur et ses autels latéraux. 

On a dû creuser environ à deux mètres et demi de profon- 
deur pour retrouver le sol, composé d'un béton que les filtra- 
tiotts avaient fort détérioré. Cependant on ne rencontra au 
cune humidité sensible pendant les quatre premiers jours du 
dèblayement ; mais le cinquième, une forte pluie étant tom- 
bée toute la nuit précédente, nous trouvâmes, le matin, envi- 
ron trente centimètres d'eau dans la portion de la crypte dé- 
vêtue de son ciment ; cette eau avait coulé à travers les pier- 
res non cimentées de l'abside. Nous avions prévu, dans le rap- 
port que la commission chargée par vous d'examiner la crypte 
a eu rhonnenr de vous soumettre, cet inconvénient , et nous 
l'avions signalé d'avance. Des démarches faites auprès du nou- 
veau maire provisoire, M. Ferdinand Reymond, amèneront, 
Doas l'osons espérer, un prompt remède i ce mal. 

Nous vous avions fait espérer. Messieurs, quelques décou- 
vertes archéologiques, sans toutefois vous en promettre. Celle 
qu'ont produites les fouilles se bornent à l'exhumation d'une 
médaille du temps de saint Bruno , de quelques beaux frag- 



463 

memsd'on magnifique marbre blanc statuaire» de cerlaines 
qoantilés d'ossements qui nous prêchaient merveilleosemenl» 
sor cette terre sacrée de la vieille crypte» Tégalité et la Tra- 
ternlté. Enfin, nous retirâmes de nos foiitliesdeoi pierres sé- 
pulcrales peu anciennes » meublées des épitapbes suivantes : 

Première épitaphc: 

Biejaeei merUiâ et dignitate priar sed humilitate postremus > 
dum viverei pauperum paier , post moriem pauperum sacius 
eêie eUgit N» D. D. Petru9 de Coiomne de RevUliaec 5.'' lau^ 
reniU prior merUiêêimue. Obtit anno 1670 die 8.a mariiiu 

Deuxième épitaphe» 

Jaeei hoc in loco Antoniuê Verseil eacrœ theologiœ doetar 
tigilantissimus ac ztlaiiêtimus pastor animarum hujue pa^ 
rochiœ qui sub pondère paetorali obiit anno domini die Y! 
sepiembriê 1681, 

Quant au fameux passage sous Tlsère, à ce tunnel merveil- 
leux dont l'abord devait être défendu par une grille de fer et 
sans aucun doute par un dragon terrible (car ces passages se 
défendent toujours de la sorte)» nous n'avons pas su les dé- 
couvrir. C*est une grande déception » mais que faire ? La vie 
en est pleine et il faut encore supporter celle-ci. 

Je pense» Messieurs, que, malgré oegrand désenchantement, 
vous voudrex bien visiter ce vieux berceau de la foi dans votre 
contrée , cette cathédrale souterraine de Grenoble qui retient 
quelque chose de l'auguste aspect des catacombes et qui res- 
semble à leur glorification. Je vous propose donc» Messieurs, 
de venir le jour que vous voudres bien me fixer à la erypcedc 
StrLaurent ; j'en possède une clef» et je serai heureux et fier 
d'être votre Cicérone et votre introducteur. 

L^Acadëmie a remercie M. de GoDrnay de sa oom* 
mufiication, Pa félicite de sa réussite , et a accepté son 
invitation pour lesurleodemain dimanche, à une heure 
après midi. 



463 



Maaee *m 9 Jwla 1S4S. 

OoYragefl reçus : 

Revue agricole ei induêirielle de la êoeiété JPagrietd^ 
iure eides arts de rarrondissemeni de Dàle^ 8* annëe , 
nam. I*". 

M. Albert da Boys, président, a expose ce qui suit: 

Conrormémenl à rinvitalion faite par M. de Goornay dans 
la séance précédente» un grand nombre de membres de TAca*- 
démie se sont rendus chez lui le Ifc mai dernier. Sous sa 
conduite et en écoutant ses explications» ils ont visité en dé- 
tait la crypte de St-Laurent, et se sont convaincus» parleurs 
propres yeux, de Tutilité du travail que» grAce au zélé de M. 
de Gournay» a fait exécuter Tadministration municipale dans 
cette crypte, ei ils ont émis le vœu que les heureux Truits qui 
sont déjà le résultat de Topération commencée » engagent à 
la compléter parfaitement. 

M. Maignien a lu le premier acte d^un drame inti- 
tulé Néron ei Lueain , étude historique en dialogues 
et sous forme dramatique , destiné plutôt à la lecture 
qu^au théâtre ; en voici le texte : 

NÉRON ET LUCAIN , 

ÉTUDE mSTOaiQUE EN CINQ PARTIES. 

PERSONNAGES. 
Akkbus Lucain. 

NÉION. 

Sénâqub. 

TiOBixiN» confident de Néron. 

ROFiNUS» affranchi de Lucain» 

AciLiA, mère de Lucain. 

Argentabia Polla» femme de Lucain» 



464 

Poppis, femme de Néron. 
Plautids Latebancts, consul désigné. 
ScBViNDS» sénateur. 
Qdinctianus, sénateur. 
Sbnégion, chevalier romain. 
Sénateurs, délateurs, centurions, gardes. 



PREMIÈRE PARTIE. 

SCÈNE Ire. 

Le palais de Néron. 

Néron, Tigellin. 

NÉRON. 

J*aurai toujoars des ennemis, TigelIlD» mais je saurai me 
venger toujoars. 

nOBLUIf. 

Ils appellent ta jastiee de la cruauté, et tes plaisirs d*iD- 
fàmes débauches. Il faut bien fermer la bouche è ces insolents 
qui, sous prétexte de vertu et de beaux sentiments, prennent i 
tâche de faire haïr le prince. Ils ont plaint l'exil d'Octaviel 

NÉaON. 

Ils ont pleuré sa mort. 

TIGBLLUf. 

Ils affectent le mépris pour ta nouvelle épouse. 

Pour faire aimer Poppée, je n'aurais qu'à la répudier ou à 
la condamner. Mais ce qui m'irrite le plus, ce qui enflamme ma 
colère, c'est l'ingratitude, l'insolence de ce Lucain qui, de- 
puis quelque temps, ne laisse échapper aucune occasion de me 
railler et de m'insulter... (se levant avec colère) Railler Néronl 
Mais je veux donner à mes injustes ennemis cet exemple frap- 
pant de clémence et de magnanimité... L'impunité Tenhardil, 
je le sais; eh bien, qu'il aille, qu'il aille toujours, qu il con- 
tinue à crier, je continuerai à ne pas entendre , jusqu'à ce 
qu'enfin peut-être... 



465 



Ta «s bien gèoéreoY» César, et Lncain, ton ami d'enfance, 
ton condisciple, est bien ingrat. 

SGÈNB n. 

Les mêmbs ; cn AfTiuNcm» 

l'aphumchi. 

Prince, le philosophe Séaèque demande rhonnenr de le ipoir 

et de le parler. 

Nàaoff. 

Sënëqne I (dparl) qne me teui ee rosé tiellIardT {haut) Va, 
Tigellln, loi dire qu'il pent entrer , et laisse-moi seul ateo 
lui. 

8CÈNB m. 

Néron seul. 

Un ancien précepteur croit conserver toujours quelque 
ascendant sur l'esprit de son élève , cet élève fût-il empe- 
reur. Vojoas ce qu'il nie veut, et, s'il est adroit, n'oublions 
pas qu'il nous a appris h Tètre. Il s'éloigne de moi depuis 
qoelque temps, il me craint... sa prétendue philosophie est 
un reproche dont il pourra se repentir... 

scÈratv. 

Néron, Sénèqite. 

NÀRON. 

{Attani au'deviint de luù) C'est toi , mon cher précepteur. 
Aurais-tu besoin de mon secours , parle» qu'as-tu à de- 
mander à ton élève, à ton empereur ? 

sirritQi». 

Magnanime Gésar, je n'oublierai jamais que mon empe** 
renr fut mon élève. Ces deni tiires t'assurent mon attache- 
UMnt el mon respect, et je viens aujourd'hui t'en donner la 
preuve» en réclamant de la bonté un nouveau bienfait. Je suis 
riche» trop riche pour un philosophe, et la calomnie... 

ifAaoN. 

Tu possèdes à peine 400 mHIkHM de sesterces. Je veux les 
doubler. 

TOM. II. 30 



■ 
■ 



466 

SlMsQUB. 

. Non, prince, celte Tortane est trop grande poor mot. L'en- 
vie, la haine, s'attachent à mes pas, et les grands biens qoe 
je possède ne m'offrent pas nne compensation, car je mé- 
prise les richesses, et je ne les ai acceptées qae parce qae je 
n'ai pas dû m'opposer à tes bienfaits. 

ifiaoN. 
Il est ?rai qoe tu ne m'as jamais rien demandé , et de moD 
côté je croyais avoir trop pea payé tes leçons ; mais tes prin- 
cipes de philosophie te font exagérer les inconvénients de la 
fortune. La haine, la calomnie, dts-tn , osent s'attaquer à toi ; 
aurais-ta moins de courage pour les supporter , que moi qoi 
ne suis pas un stoïcien 7 

séiftem. 

Tu ne t'appartiens plus. Empereur, tu te dois h Romeetaa 
monde ; mais à moi, philosophe, que me faut-il ? de la tran- 
quillité, du loisir pour l'étude de moi-même , une vie qui soit 
Texemple des préceptes que je donne dans mes livres. Je 
voudrais ne vivre que de fruits cjueillis par moi-même, ne 
m'abreuver qu'à une source courante; mais, ô César, je ne 
voudrais pas que ce fût , comme depuis longtemps, par la 

crainte du poison... 

ifiaoN. 

Du poison! y penses-tu, Sénèque? 

SBNàQUB. 

(À fart.) C'était lui! (haut) Oui, mon prince, c'est avec amer- 
tume que je te rappelle cet odieux soupçon , mais c'est avec 
joie, avec con6ance, que je viens te supplier d'en retrancher 
la cause. Mes richesses, le pouvoir qu'on suppose à celui qui 
fut précepteur de Néron (avte insinuation) , à l'oncle d'an 
jeune poëte qui fui ton condisciple et qui t'aime toujours... 

ifÂaoN. 
Sénèque, le moment, je l'avoue, est mal choisi pour me par- 
1er de ton neveu. Je ne veux pas t'affliger, mais... Loeaincst 
un ingrat qui me déchire , cl dont la sécurité atteste ma pa- 
tience et ma bonté, alors même qu'il crie à la tyrannie. 

séNàouB. 
C'est un jeune homme piqué dans son amour-propre , et 



A67 

dont les cris proavenl moins la haine que le dépit de l'avoir 
dépla... Sois généreux, sois magnanime, ne punis pas quel- 
ques mois imprudents ; que Jupiter ne s*arme pas de la foudre 
pour écraser le moucheron I Si tu consens à exaucer mes 
vœux, à reprendre ces biens dont tu as été prodigue envers 
moi, à me permettre d*étre vraiment philosophe dans une re« 
traite ignorée, j*y appellerai Lucain ; là, dans un doux loisir, 
aussi favorable au poëte qu^an philosophe , il achèvera cet 
ouvrage qui peut lui faire un nom dans la postérité, et peut 
sesvir à ta gloire, car Thistoire rappelle les noms des princes 
sous lesquels ont vécu les poètes. Réponds, César , dis, m'est- 
il permis de n*étre plus riche ? 

NÉRON. 

(^ part.) Sénèque se méfie, Sénôque veut m'échapper, mais 
je le garde, {haut) Ton dési otéressemen t, mon cher précepteur, 
n*a rien qui m'étonne; mais ce qui m'étonne, c'est cette pro- 
position de me rendre tes biens. ..Es-tu donc si riche, n'y a- 
t-il pas à Rome des affranchis dont tu es loin d'égaler Topn- 

lencet... 

sÉnteui. 

Hais on me reproche cette fortune. 

NiaoN. 

Eh 1 Ton me reprocherait mon avarice , on dirait que tu 
rrains ma cruauté ; et si tu veux ménager ta réputation, il 
serait peu généreux d'y sacrifier la mienne. Pente, Sénèque, 
que j'ai toujours besoin de ton amitié et de les conseils; je sois 
jeune encore, et tune peux m'abandonner. 

SÉNàQUB. 

[A pari,) Il a besoin de mes conseils I 

NÉRON. 

Non, je ne puis être ingrat à ce point... tu m'as rendu de 
trop grands services... 

SÉNÈQCB. 

[A pari.) Que ne puis-je en perdre le souvenir I 

NÉRON. 

(D^un ion mordan/.)Dans d'importantes circonstances. ..dans 
une, enire autres, où mes ennemis, ne voulant pas compren- 



dans la mère de Ter 
»raadacedeai> 
Non, prince celte for' „onc^,c'e8l» 

..e,lahaine,8atCachy ^endreau' 

je possède ne m offr^ J ^^^^^^, 

prise les richesses^^ \ 
n'aipasdûm'op/i^^ 



..ou* 



Il eslvr»/ ^lOlo prix u 

côléjecrov/ ^^ain, il est libre; qa*i* 

cipes de i ^n ro*imporle: il crie Je ne Tenu. 

forlOQ'' ^o veux l'ignorer. S'il n'est plus pour no' 

auri|l .uQJoars à mes jeux le neveu de Sénèquc. Ainsii 

ne f ^ de craintes, puisque ma démence, tu lo vois, allait 
jcvaot de ta prière. 

SiNÈQUB. 

• 

;e ae veom pas insister, prince ; tes désirs sont pour moi 
^ ordres. Je n'ai qu'à te remercier de ta bonté; et, soulenaot 
la bonne fortune comme je saurais supporter la mauvaise, je 
garde tes bienfaits, en adressant au ciel mes vœux pour loi et 
pour la prospérité de l'empire, (d fart) Malheureux I je suis 
retenu dans ses chaînes ; que ma destinée s'accomplisse ! 

Je t'en remercie* Adieu ; n'oublie pas que , si j*ai encore 
besoin de tes conseils» tu peux avoir besoin de ma prolec- 
tiaoi qui ne té manquera jamais. 

SCÈNE V. 

Néron ^eul. 

Va, rusé vieillard, je suis plus rusé que toi, et si tes biens 
me reviennent un jour, ce ne sera point par une orgueilleuse 
renonciation. 

SCÈNB VI. 

Néron» Tigellin. 

niaoN. 

M venait me prier de reprendre ses biens, et intercéder pour 
son neveu. 



1 



^ypocriie ne sa 

"QAînienaQi 

Vontenlsî ne conspire- 

>teste ^' ^n j® ^^^^ qu'ils en 

a' |[ Tdonne vos înjares, 

> ^ lîr des coupables I 

.ux ph.. 4^1vcnr est obligé 

" «railés sur la pau ^ \ '"^' conspire 

r '^'^d'bai mon ennemi t^ ^ 

^^^^ je ne sais quel ridicule poëii. 
II peot faire Topprimé 9 jouer le Calou 
ven,., c'est commode et peo dangereux... . 
porte aux nues dans le début de cet ouvrage , v ret.... 

caresse» nourrit, enflamme toute baine du pouvoir * "^it-il 
les andeonea passions populaires ^ aujourd'hui o%\^. 'oi, 
grands! Le peuple est pour moi I \ 

TIOBLLIN. 

Le peuple t*aime. César ; si tu frappes quelquefois de» u 
tes puissantes, des fortunes séditieuses, le peuple n*oiiblîer 
jamais que tu as voulu supprimer tous les impôts, tousl... 

NÉRON. 

Oui, et c*est le sénat qui s'jest opposé... Crois-tu que 1c 

peuple soit reconnaissant, qu'il m'aime? L'exil d'Octavie m'a 

▼alu deux émeutes ; il ose quelquefois, ce peuple; on ne peot 

pas le toer I 

noiUinf. 

Il ne jure que par toi ; tea ennemis sont lea aiens. 

SCÈNE vn. 

Les MÊMES, un délateur. 

TIGBLLm. 

Abl c'est toi. Eh bien, que viens-tu nous apprendre, qu*as- 
ttt entendu , que sais-tu ? 

JM DÉLATKUll. 

J'ai vu et entendu Lucain. 

ifiaoïf. 
Que dit-il? 



468 

dreane raison d*E(at» ne yoalant voir dans la mère do rcmpe- 
reor antre chose qu'une mère, eurent Tandace de m'appeler 

un eh bien , j'eus recours à ton éloquence, c'est ta logique 

qui fit taire la médisance, qui fit comprendre au sénat qo'QD 
empereur romain doit tout sacrifier au bonheur de l'empire, 
même... sa mère..* Voilà ce que tu as fait pour moi , etjo 
roublieraisl et je reprendrais ce que je t'ai donné ! Non» Séné- 
que, cela est impossible; je ne puis faire pour toi qu'nnecbose, 
c'est de doubler ces bienfaits, trop faible prix des leçons que 
j'ai reçues de toi. Quant à Lucain, il est libre; qu'il deroeore 
è Rome, qu'il se relire, peu m'importe: il crie» je ne l'entends 
pas ; il m'insulte, je veux l'ignorer. S'il n'est plus pour moi 
un ami, il est toujours à mes yeux le neveu de Sénéque. Ainsi, 
n'aie plus de craintes, puisque ma clémence, tu le vois, allait 
au-devant de ta prière. 

SiNÈQUB. 

Je ne veux pas insister, prince ; tes désirs sont pour moi 
des ordres. Je n'aiqo'ft te remercier de ta bonté; et, soutenant 
la bonne fortune comme je saurais supporter la mauvaise, je 
garde tes bienfaits, en adressant au ciel mes vœux pour toi et 
pour la prospérité de l'empire, (à pari) iMalheorcux 1 je sois 
retenu dans ses chaînes ; que ma destinée s'accomplisse ! 

NÉRON. 

Je t'en remercie* Adieu ; n'oublie pas que , si j'ai encore 
besoin de tes conseils» in peux avoir besoin de ma prolec- 
tîoot qui ne té manquera jamais. 

SCÈNE V. 

Néron seul 

Va, rusé vieillard, je suis plus rusé que toi, et si tes biens 
me reviennent un jour, ce ne sera point par une orgueilleuse 
renonciation. 

SCËNB VI. 

Néron, Tigellin. 

NÉaON. 

Il venait me prier de reprendre soa bienSt et imercéder ponr 
son neveu. 



469 

TMOBiUN. 

L'hypocrîle ne sait que trop combien il a mèrhè fa haine» il 
a peur ooiainlenant. 

Oui, je déleste celte famille qui » après s'être enrichie de 
mes bienfaits, affecte une fausse vertu , et se donne le facile 
plaisir de me blâmer, d*exciter les soupçons et la haine. Ce 
Sénèqoe, faux philosophe, stoYcien ambitieux et cupide, qui 
faitdes traités sur la pauvreté et sur la clémence.... CeLucain, 
aujourd'hui mon ennemi et tout fier de chanter la liberté 
dans je ne sais quel ridicule poëroe... Celalesertà merveille. 
Il peut faire l'opprimé 9 jouer le Caton et le Brutus dans ses 
▼ers... c'est commode et peu dangereux... vil flatteur qui me 
porte aux nues dans le début de cet ouvrage , et qui ensuite 
caresse» nourrit, enflamme toute haine du pouvoir , il flatte 
les anciennes passions populaires p aujourd'hui celles des 
grands ! Le peuple est pour moi I 

TI6BLLIN. 
Le peuple t'aime, César ; si tu frappes quelquefois des tê- 
tes paissantes, des fortunes séditieuses, le peuple n'oubliera 
jamais que tu as voulu supprimer tous les impôts, tous!... 

NÉROlf. 

Ooi, et c*est le sénat qui s'y est opposé... Crois-tu que le 
peuple soit reconnaissant, qu'il m'aime? L'exil d'Octavie m'a 
valu deux émeutes ; il ose quelquefois, ce peuple; on ne peot 
pas le tuer t 

nOKLUN. 

Il ne jure que par toi ; tes ennemis sont les siens. 

scÈNB vn. 

Les MÊMES, un délateur. 

TIGBLLIN. 

Ah! c'est toi. Eh bien , que viens-tu nous apprendre, qu as- 
tu entendu, que sais-tu? 

LB DÉLATBUA. 

J*at VU et entendu Lucain. 
Quedit*il? 



470 

TIQBLLnf. 

Voyons , parle ! 

LB DÉLATEUH. 

Il plaisante sar la prétendue défaite poétique de l'empereur. 
Césarydit-ily est an prand pofite ; ses rivaux ne se mcsnrcol 
qu'une fois avec lui^ il leur ferme la bouche* 

TIGBLLIN. 

Après ? 

LE DÉLATEUB. 

César a chanté une descente aux enfers, il devrait bien aller 
étudier sur les lieux un si beau sujet. {Mouvement de Néron.) 

TIGXtLm. 

Est-ce tout 7 

LucaÎB dit encore.. • mais je crains d*étre coupable en ré- 
pétant.... 

NÉRON, 

Parle, je le veux. 

IS DÉLATEUa, 

César Néron est bien certainement du sang d'Enée : le bé^^' 
ros troyen a enlevé son père, et Néron a enlevé sa mère... 

Niaoff. 

(il TigeUin.) Misérable calembourg qu'a osé faire un bis* 
trion en plein théâtre I 

[Au délateur.) Assez, retire-toi 1 TigeUin , récompense cet 
homme , et aie toujours l'œil sur mes ennemis. (£*f«pton se 
retire.) Ah ï je sens le besoin de me venger... TigeUio, il bot 
que Lucain meure et que Sénèqae meure !... 

TIGBLLIN. 

C'est facile : aujourd'hui l'ordre de mourir, demain une let- 
tre an sénat qui te remerciera d'avoir immolé les ennemis de 
Rome. 

NÉaON. 

Ce n'est pas là ce que je veux. Ils auraient la consolation 
de se plaindre en mourant... non t il hut qu'ils conspirent ; 
je ne veux punir en eux que des assassins... Il le faut, en-^ 
tends-tu I 



471 

TMUOXUI. 

Oui, prince, mais... 

NÉaoïf. 

Hais... n'y a-t-il pas toujours desmécontenlsT ne conspire- 
1-on pas toujours ? A la première occasion je veux qu'ils en 
soient... et je pourrai leur dire: Je vous pardonne vos injures, 
mes anciens amis, mais je suis forcé de punir des coupables I 
Néron ?ous regrette sans doute , mais Tempereur est obligé 
de laisser agir la loi... Va, Tigellin, et, s'il le faut, conspire 
loi-méme contre eui... ils sont h nous I 

SCÈNE ym. 

Nérou seul. 

{Après un moment de silence.) Néron a enlevé sa mèret.... 
Ma mère, toujours ma mère I... ab!... le remords serait-il 
donc une chose vraie t... j'en éprouverais les tourments, moi, 
le matlre de Rome I ... Ma mère I la verrai-je donc toujours là, 
sous mes yeux, avec ce regard menaçant, et ce doigt glacé qui 
me montre son sein percé de coups... a Frappe ce ventre qui a 
porté Néron I d Fatale parole qui retentit à mon oreille comme 

une voix de furie! mal sans remèdel reproche éternel ! 

Mais quoi! ne fut-elle pas coupable? fallait-Il n'être que le 
joaet de ses caprices et de son ambition 7 n'a-t-clle pas fait 
périr par le poison son époux innocent T ne m'a-l-elle pas 
menacé moi-même P Oui, oui, c'est la vengeance des dieux 
qui s'est appesantie sur sa tête; il fallait la tuer ou périr, et, 
comme Oreste, j'ai pour moi Apollon... Dieux cruelsl ne me 
reprochei donc plus une action que vous avez voulue ; que 
vos statues dans vos temples ne soient donc plus menaçantes 

quand je les implore I Des dieux l... Est-ce qu'il y a des 

dieux 7 Vaines images qui remplissent de terreur l'âme du 
faible et du lâche, et que les traîtres implorent contre la jus- 
tice de l'empereur ! eh bien , qulls les invoquent, ces dieux 
impuissants, créations de l'hypocrisie et de la peur ; je suis 
plus paissant qu'eux... Continue, mon ancien condisciple, de 
faire des vers ampoulés sur la vieille liberté que tu ne com- 
prends pas... continue, faible oiseau, de gazouiller sous les bos- 
quets, et d'y murmurer des injures contre l'aigle I ... l'aigle a 



472 

des serres qui l'attendent 1 (/i t'éwiied.) Ab I quel fardetn qne 
celai de l'empire... mais qaelle sublime émolioo 4e se sentir 
le mettre du monde ! 

SCÈNE IX. 

N£aoK, PoppÉR. 
PQFpia. 

Pnls-je, illustre César, te demander la cause en trouble 
oà Je te vois ? 

raftaoïf. 

[Préoccupé.) Qui le dit que je sois troublé ? Crois-ta que 
Rome et les proirinces ne suffisent pas pour occuper un peu 
l'esprit P... D'ailleurs, je dois concourir bientôt pour le prii 
d'éloquence et celui du chant , et j'y pense. 

poppia. 

Tu me caches quelque chose. Tu sais bien que je ne yfs que 
par toi ; je voudrais partager toutes tes pensées et toutes tes 
inquiétudes... ne m'aimes-tu plus autant? 

idoioif. 

Ces reproches sont ceui d'une femme qni vent tout savoir 
pour dominer.*, ou par caprice. La femme de l'empereur n'est 
qu'une femme, entends-tu, et il n'est pas boa qu'elle soitcu* 
rieuse* Youdrais-tn faire la Livie , et me prends-tu pour Au« 
guste ? 

poppte. 

Plût aux dieux, non pas que je fusse Livie, non pas que tu 
fusses Auguste, tu es plus grand que lui, mais que, comme loi, 
tu voulusses bien quelquefois descendre à te faire des amis 1 
J'ai peur que ta sévérité ne te perde. Les ennemis sont toujours 
trop nombreux, et tu ne veux pas prendre les moindres pré«« 
cautions pour leur fermer au moins la bouche. Tu sais ce 
qu'ils disent de toi... 

ifteoif. 

Ces reproches et ces conseils me déplaisent eC me fatiguent. 
Oui, j'ai ^it crier un peu contre moi quand j'ai répudié Ocla» 
vie... quand on l'a fait mourir... à vingt ans... pour te laisser 
la place libre... Elle était belle, Octavie, et sage... Nos calom^ 



473 

oiet oonire elle étaient vratmeiit absurdes... mais c'était pour 
toi« ta l'as Toiilii,.. tii trovvaia toat cela fort bon,., tu me fais 
pitié... ya-t-eo I 



(il part.) n m'éciiappe aussi. {Haui.) Géaar, an dernier mot. 

niaeif. 

Laisse-moi, te dis-je, oa je te chAtle... (/{ te levé et fait un 
geeie menaçant) 

SGËNE X. 
NtRON, puia TiGELUN. 
idaoN. 
(S'emançant prie d'une galerie.) HoIA, Tigellin i 

TIGELLIN. 

J*al tout préparé... 

ifiaoN. 

Bien, je m'en rapporte à toi» et je sais que tont ira selon mes 
désirs ; mais il s'agit d'aqtre cbose.,. ta connais la femme de 
Lacain ? 

nGKLLIlf. 

Polla I... 

RiaoN. 

Elle est belle» et ce qoi rend sa beauté plus piquante, elle 
est sage. Locain doit bien Tairoer. 

TIGKLLm. 

Je comprends. César : la vengeance serait plus complète » 
plus digne de toi, si, rallacbée à la conspiration que nonsde-^ 
Tons bientôt découvrir... 

NiaoN. 

Fi donc ! Tu sais bien que j'épargne les femmes.*, je ne me 
venge pas des femmes. Il faudrait au contraire «la'elle vlat se 
jeter entre nous comme un moyen de salut pour lui. il fau- 
drait qu'elle craignit et qu'elle espérât. Je me laisserais sup^ 
plier..* toucher.», nous verrions ensuite. 

TNtBXIll. 

Cela sera peut-être difficile ; mais. César, ta es notre ma!<i 
treà tous... 



474 

iiÉaoïi. 

NoD, point de violenoe... Cependant il faal qoe je raie... 
je compte sar toi. 

TWBiLIN. 

{Apriê un moment de réflexion.) Tn Tanraa. 

NÉHOIf 

En es-la sûr ? 

TIGBLUN. 

En douter serait mettre la vertu ou plutôt le caprice de 
Polla au-dessus de la majesté de Tempire... Ta volonté, ton 
éloquence, vaudront bien les vieilles métamorphoses de Ju- 
piter... 

nAbon. 

Peut-être I... Tigellin, laisse-moi, et Tais en sorte que je 
n'attende pas longtemps mes vengeances... Ah I la vengeance 
est douce, mais elle ne rassasie pas le cœur. 

SCÈNE XI. 

Néron seul. 

Burrhus me Tavail dit : on ne s'arrête pas dans ce chemin. 
Claude avait péri... ma mère aussi a péri... et Britannicus et 
Octavie... et voici maintenant Poppée, Sénèque, Lucain, Scévi- 
nus et tant d'autres qui me gênent, et qui ne doivent plus vi- 
vre si je vis... Mais, à qui la faute, et ne dois-je pas vivre, moi, 
pour Rome et pour l'empire P Allons, arrière ces Iftches peo- 
séesl... arrière ces vains Fanlômes, bons pour troubler l'esprit 
d'une fcmmel... César Néron est au-dessus de la peur» comme 
au-dessus de ses ennemis. 



M. Faaché^Prunelle continue la lectore de son mé- 
moire sur les Sarrasins en ces termes (1): 

Nous avons interrompu le récit de l'historique de la der- 
nière invasion des Sarrasins à l'époque où, après avoir débar- 
qué ou avoir été jetés par la tempête sur les côtes de Provence 

(t) Voir ci-devant pag. aie à a30, 27e à 994, et 4io à isa. 



475 

eo 889» ils se fortifiaient sur la montagne de Mont-lf aure , 
d'où ils faisaient des incursions dans tontes les localités cir- 
convoisines, et jusque dans le Dauphiné et les Alpes. 

Depnis cette époqne jnsqo'en 906, leur histoire présente 
une lacune d'environ 17 ans, sans qu'aucun historien ou chro- 
niqueur parle d'eux en aucune manière ; on ne peut donc sa- 
voir positivement ce qu'ils ont fait pendant cet asseï long in- 
tervalle de temps; il parait cependant qu'ils l'ont employé à 
se fortifier et à faire venir des renforts d'Espagne ou d'Afri- 
que avant de pénétrer plus avant dans l'intérieur des terres: 
mais ce qui est étonnant et presque ineiplicable, c'est qu'on 
les ait laissés ainsi se fortifier et s'étendre sur une portion de 
la Provence méridionale sans les attaquer , sans leur opposer 
aucune résistance sérieuse. 

L'invasion avait , à la vérité y commencé en 889 , après la 
mort de Boson , roi d'Arles et de Provence ; les premiers dé- 
veloppements de cette invasion avaient été favorisés par un 
interrègne de plus d'un an» et surtout par la minorité de son 
fils Louis, élu, pour lui succéder, par l'assemblée de Valence 
de 890. L*un des principaux motifs de cette élection est la 
présence des Sarrasins» et cependant le roi Louis, devenu 
majeur et se trouvant à la tète d'une armée considérable , 
laisse ces barbares paisibles possesseurs de ses états de Pro- 
vence , pour aller porter la guerre en Italie et y disputer la 
couronne impériale à Bérenger, qui venait de prendre le titre 
d'empereur. 

La Provence et le Dauphiné, ainsi dégarnis des forces qui 
auraient pu les protéger, se trouvèrent dès lors eiposés, sans 
défense, à toutes les entreprises des Sarrasins. 

Aussi, tandis que le roi Louis est en Italie avec son armée, 
ces barbares , profitant de la circonstance, s'avancent succes- 
sivement, sans rencontrer d'obstacles, dans la Provence , le 
Dauphiné, la Savoie et les Alpes ; et le chroniqueur de l'ab- 
baye de Novalèse nous apprend que, vers Tannée 906, celle 
abbaye, située à la descente du montCénis, dans la vallée de 
Suze, du côté du Piémont, est saccagée et détruite par les Sar- 
rasins. 

Cette abbaye était très-éloignée*de Mont- Maure et du Fraxi- 
net de Provence ; les Sarrasins avaient dû faire beaucoup 



476 

d^exconiôiis et beauconp de ravages avant de parvenir jas- 
qae-là. M. Reinaad, dans son Riêtoire des %nt>anon9 des Sar- 
rasinsen France, dit qu'ils y sont venus par les gorges do 
Dauphinéet le montCénis, ce qni est la roole natorelle , la 
pins courte et la plus facile en suivant le cours de liséré, 
sans citer cependant aucun fait, aucune autorité, à l'appui de 
cette opinion. M. Pilot, qui n'admet pas que les Sarrasins 
aient pris Grenoble , ni peut-être même qu'ils soteni venus 
dans la vallée do Gralslvaudan, est obligé de les Taire arri- 
ver à Novalèse par le Piémont (1), mais également sans s'ap- 
puyer sur aucune autorité. 

Le chroniqueur de Novalèse ne s'explique pas sur ce point; 
il dit seulement que les Sarrasins faisaient des excursions 
dans toutes les provinces de leur voisinage, savoir : la Bour- 
gogne, ritalie et autres ; or la première partie de la Bour- 
gogne qui se présentait à eux au sortir de la Provence , était 
le Dauphiné; d'ailleurs ce chroniqueur me semble indiquer 
ensuite, quoique d'une manière indirecte, que les Sarrasins 
ont dû arriver h Novalèse par le Dauphiné et non par l'Ita- 
lie. 

Je ne puis partager Topinion de M. Pilot ; Je ne crois pas 
non plus que les Sarrasins soient d'abord arrivés à Novalèse, 
à travers les Alpes, parle Gapençais, l'Embrunais et le Brian- 
çounais, quoiqu'ils aient pénétré plus tard dans ces diverses 
contrées, où ils se sont avancés plus leniemenlà cause des 
obstacles qu'ils y ont rencontrés ; je pense plutôt, comme M. 
Reinaud» qu'ils ont passé par les gorges du Dauphiné, c'est-à- 
dire par la vallée de Graisivaudan, en remontant le bassin de 
l'Isère ; je donnerai les motifs de cette opinion après le récit 
des faits sur lesquels elle est basée. 

On peut d'abord remarquer que le passage par le Dauphiné 
et le bassin de r Isère est la voie la plus naturelle, lapins 
facile , la plus directe et la plus courte pour venir de la Pro- 
vence dans la vallée de Maurienne en Savoie ; or Ton va voir 
que c'est par cette vallée de Maurienne que, selon le ehrooi- 
queur précité, les Sarrasins sont venus à Novalèse. 



(1) Revue du Dauphiné, t. s, p. 149, note. 



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Je sois donc Irèft-porlé à penser que , ?ers la fin da neu- 
vième siècle ou au commenccnieol du dixième » et avant Tan- 
née 906, les Sarrasins de l'invasion de 889 sont venus, pour 
la première fois , dans la vallée de Graisivaodan où je ne 
doate pas qu'ils aient pénétré et même pris Grenoble (non- 
obstant Topinion contraire de M. Pilot), ainsi que cela résulte 
de plusieurs circonstances et documents que j*aurai bientôt 
occasion de faire connaître. 

L'arrivée des Sarrasins dans la vallée do Graisivaudan à 
cette première époque semblerait d*abord confirmée d*uno 
manière authenti