4 5
Index de livres hérétiques, dressé par riu(iuisiteur de Toulouse. {Suite
et fin.) 45
Inhumation en cimetière commun, à Tonneins (1609) 502
— Ues protestants îi Paris, au XVni" siècle 418
TABLE DES MATIERES. VII
Jonquet, chef camisard. Son exécution, décrite par deux religieux de
Nîmes. 461
La Rochelle. Ses deux sièges, en 4572 et en 1628 96,190
L'Estoile (Pierre de). Extraits de &on Journal au sujet d'Ablon. . . 279
— Lettres extraites de ses Recueils inédits sur la mort de Soubise
(1566) 425
Lettre d'adhésion adressée par M. P. E. Henry, pasteur de l'Eglise
française de Berlin 113
Lettre de M. Jules Bonnet, sur les lettres et poésies de Cathe-
rine de Navarre 1 40
— de M. Liandon de Dangeau, sur sa famille 177
— de M. Alph. de Candolle. Envoi d'un document sur le ministre
Rochette et des trois gentilshommes verriers 1 81
— de M. Dessalles, sur la bataille de Vergn en Périgord (1 562). . 230
— de M. Chaudruc de Crazannes, sur le séjour de Bernard Palissy
à Saintes. 234
— de M. de Fréville, sur les quelques ministres réfugiés à Londres
après la Saint-Barthélémy 237
Lettres-documents. De Luther à l'Electeur de Saxe, relative au
voyage de Mélanchthon en France (1535) 244
— de Catherine de Navarre à Théodore de Bèze, et réponses de ce
dernier (1591) 142
— de l'amiral Coiigny (de 1563?) 542
— consolatoires de divers à madame de Soubise (1566) 425
(de Jeanne d'Albret, p. 429; — de Coiigny, p. 550; — de ma-
dame de Chastillon, p. 551 ; — de madame de La Roche-
foucauld, p. 552.)
— de Casaubon à Périllau (1603) 255
— du Grand Electeur à Louis XIV, en 1666, et réponse du roi de
France 116
— de J.-L. Cappel à Desmaizeaux , en 1707 78
— de J.-J. Rousseau à Paul Rabaut, au sujet de Rochette, etc.
(1761) 362
— de Court de Gébelin à M. Vidal, sur l'alfaire dite des Granges
du Béarn (1778) 653
— de Beaumarchais à Barrère, au sujet de la restitution des biens
des religionnaires fugitifs (1790) .• . . 467
Liste des membres et souscripteurs de la Société 121,416
Livres saisis à Saint-Malo, en 1688 448
Jlaintenon (madame de). Son zèle convertisseur à l'égard de sa fa-
mille -. ... 195
3Iarot (Clément). Ses Psaumes et son Epître dédicative au roy, d'après
l'édition de 1543, et avec son portrait d'après celle de 1585. 417
31édailles ou jt/arreawa? des Eglises réformées. (^Miïe.) 13
Mémoire sur les protestants de Paris, adressé par un espion au P. Xa
Chaise (1684) 340
Mesnard (Philippe), pasteur réfugié à Copenhague '•69
Ministres réfugiés à Londres après la Saint-Barthélémy. . . • 25,237
Mission entretenue par Louis XVI dans le Bas-Poitou, en 1783. . . 367
vin TABLE DES MATIERES.
Palissy (Bernard), « Peinctre, ouvrier de terre, inventeur des rus-
tiques figuUnes » ^22
Placet au Roy, par Marie Testu, prisonnière à Amiens, en 1 687. . . 342
Portrait'de Daniel Charnier 296
— de Clément Marot IZ
— de Court de Gébelin 5"'
— de Guitenberg 620
Privas. Sac et conliscation de cette ville au profit du Roy, en 1 629. . 38
Ravanel, chef caraisard. Son exécution décrite par deux religieux de
Mimes ^61
Réforme en France. Sources de son liistoire 208,217,605
— Son esprit de nationalité 614
Refuge de Berlin. Ses illustrations entre 1685 et 1740 671
Registres consistoriaux de Montpellier 89
— de La Ferté-sous-Jouarre 'ill
— des chapelles des ambassades de Suède et de Danemark à Paris,
au XVn« etauXVIIl^ siècle 120
— de l'Eglise de Genève (1541-1800) 509
Rochette (François). Procès et exécution de ce ministre et des trois
gentilshommes verriers, à Toulouse, en 1762. . . . 181,362
Ruvigny. Mémoire au sujet de l'incarcération arbitraire du ministre
.Merlat, de Saintes, en 1769 554
Sceau de l'assemblée politique de La Rochelle 8
— du consistoire de Rouen 232
Sully. Part qu'il a prise dans l'abjuration de Henri rV 115
— Exti'aits de ses Mémoires^ au sujet d'Ablon 285
Synodes. Leurs prescriptions relativement à l'histoire des Eglises. 88,579
Temples (les deux) de l'Eglise réformée de Paris sous i'Edit de Nantes.
\. Ablon (1599-1606) 247
— de Sainte-Foy. Sa démolition en 1683 337
Viguier (Jacques). Son interrogatoire sur la sellette devant le Parle-
ment de Toulouse, en 1 683 54
Vilas, chef camisard. Son exécution décrite par deux religieux de
Nîmes 461
Wolfgang Schuch, martyr. Sa vie et sa mort. . , 632
FIN DE LA TABLE DES MATIERES.
SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE
PROTESTANTISME FRANÇAIS,
DEUXIÈME ANNÉE.
En commençant la deuxième année de ce Bulletin où viennent se
résumer les travaux de la Société, nous ne pouvons nous dispenser de
rappeler à tous ceux qui s'y intéressent les recommandations contenues
dans le premier volume pour le développement de l'œuvre (1).
La Société compte aujourd'hui 1,100 souscripteurs. C'est quelque
chose en apparence ; c'est bien peu en réalité. Combien de pasteurs,
combien de protestants, sur qui nous devions compter, n'ont pas encore
répondu à l'appel ! Combien peu de consistoires et de conseils presby-
tériaux sur cette liste de 1,100 noms, qui a passé presque en entier sous
les yeux des lecteurs! Ne devraient-ils pas suivre, tous ou presque
tous , l'exemple que leur ont donné les corps d'anciens et de diacres
d'Amsterdam, de Rotterdam, de Francfort? Et quelle inégalité dans la
l'épartition de nos adhérents ! Ici, ils sont beaucoup, grâce au zèle actif
d'un membre qui a fait connaître et apprécier nos travaux ; là au con-
traire où il devrait s'en trouver plus encore, à peine un petit nombre...
Pourtant, nous le répétons, il nous faut deux choses : des matériaux
et des souscripteurs. Les premiers ne nous manquent pas; plus nous
avançons, plus ils abondent et nous promettent d'utiles et attachantes
publications. Mais cela même rend nécessaire et indispensable l'ac-
croissement notable de nos ressources par la multipUcation des adhé-
rents. C'est là ce qu'il faut bien que chacun comprenne et fasse sentir
autour de soi. L'avenir de l'entreprise en dépend. -
Que chacun donc se demande s'il a fait tout ce qu'il pouvait pour se-
conder, pour propager l'œuvre, et qu'il agisse en conséquence. De notre
côté, nous redoublerons d'efforts pour lui faire porter tous ses fruits.
(1) Spécialement pages 6 à 14, 128, 224, 498 à 510.
1853. N»^ 1 et 2. MAI et jdin.
CORRESPOND AXCE.
OBSERVATIONS ET COMMUNICATIONS RELATIVES A DES DOCUMENTS PUBLIÉS- —
RÉPONSES A DES DEMANDES DE RECHERCHES ET NOUVEAUX APPELS. —
AVIS DIVERS.
lies anciennes académies protestantes.
L'appel que nous avons adressé (Bull., t. I, p. 302) a été entendu. De
plusieurs cùlés, on nous a manifesté un vif intérêt pour l'histoire des grandes
écoles protestantes d'autrefois, et l'on nous a annoncé de studieuses recher-
ches qui ne resteront point stériles. En attendant une Notice qu'il se pro-
pose de consacrer à l'académie de 31ontauI)an, et dont il espère pouvoir nous
communiquer plus tard des extraits, M. le prof. Mich. Nicolas vient de nous
adresser un travail sur les anciennes académies protestantes en général.
Nous en puhlions dès aujourd'hui la première partie. En nous prêtant son
concours pour l'étude de cet important sujet, nous pouvons dire que l'au-
teur a pris une part qui lui revenait tout naturellement, et nous le remer-
cions d'avoir acquitté d'une manière aussi utile la promesse de collaboration
qu'il avait bien voulu nous faire {Jbid., p. '132). Le tableau d'ensemble qu'il
nous présente est une introduction aux monographies et aux documents par-
ticuliers qui pourront venir par la suite. Aussi eùt-il mieux valu qu'if eût
précédé l'article relatif à l'académie de Saumur, qui a ouvert cette série;
mais on sait bien que les conditions d'une œuvre comme la nôtre ne com-
portent pas un ordre parfait et exemplaire. Nous sommes soumis aux chan-
ces du collecteur, qui prend son bien où il le trouve et comme il lui vient.
Cela n'empêche pas que, dans le cadre adopté pour le Bulletin, nous ne
nous applicpiions à coordonner, autant qu'il se peut, les matériaux qui nous
arrivent, à les relier entre eux, à les éclairer les uns par les autres. On nous
a témoigné q ue nos efforts dans ce sens avaient été appréciés , et qu'on
avait su reconnaître, au milieu de la diversité même des documents déjà pu-
bliés, une méthode suffisante de disposition pour faire face aux éventualités
de l'entreprise. Il y a lieu de remarquer en même temps que si nous avons
parfois les inconvénients du système , nous en avons aussi les avantages.
Tantôt c'est une esquisse, une vue générale qui provoque la découverte
d'un document ou suggère la pensée d'approfondir une question spéciale;
tantôt c'est la production d'une pièce historique (jui fait naître l'idée d'éten-
dre, de généraliser une étude. Et, dans l'un et l'autre cas, nous atteignons
notre but, qui est « de poursuivre une édilication réciproque par la mise en
commun des connaissances successivement acquises, et de rassembler les
éléments dispersés, enfouis çà et là, de l'histoire de la Réforme française. »
CORRESPONDANCE. 3
Nous sommes les enfanls du laboureur de la fable ; pour nous aussi le labeur
lui-même est. un trésor, mais de plus le ehamp béréditaire que nous défri-
chons recèle des trésors réels et palpables qu'il nous faut extraire des
mille filons de la mine, et en nous souvenant que toutes les parcelles réunies
formeront un jour le lingot.
Quoique son aperçu soit nécessairement restreint aux académies protes-
tantes de France, M. Nicolas n'a pas omis de mentionner une autre acadé-
mie dont l'histoire est inséparable des annales de nos églises; c'est, on le
pense bien, celle de Genève, française elle-même par la langue, par l'esprit,
par le cœur. « Genève, dit M. Sayous, aurait peut-être vu son rôle ecclé-
siastique passer aux églises et aux académies de France, si la politique royale
et l'impatience des réformés eussent permis à l'Edit de Nantes de produire
paisiblement tous ses eifets. Mais on s'aperçut bientôt que le quartier géné-
ral choisi et fortifié par Calvin était encore plus sûr que foutes les places de
sûreté, et il demeura ce qu'il avait été dès l'origine, le séminaire et le point
d'appui du protestantisme français (IJ. »
Une copie du testament de Colîjçny.
Notre correspondant de Londres, M. Gust. Masson, a constaté que le
British Muséum possède aussi une copie du testament de Coligny. Cette
pièce, nous dit-il, est, selon toute apparence, un autographe de Le Gresle,
le précepteur des enfants de l'amiral, car la phrase qui commence ainsi :
'< Et d'aultant que j'ay grand contentement du soing et bon devoir que Le
« Gresle leur précepteur a toujours fait auprès d'eux, etc. » {F. Bulletin,
t. I, p. 265} est soulignée, et l'indication suivante se trouve au dos du ma-
nuscrit :
Testament de Monseigneur l'admirai^ faict à Archiac,
le 5 juin 1569.
Portant tesmoignagc du contentement que mon dit seigneur avait
de mon service.
Ce rapprochement est, en effet, bien concluant, et il y a tout lieu de con-
sidérer cette copie comme un touchant souvenir ([ue le bon serviteur avait
voulu conserver, et dont il avait certes droit d'être fier. — M. Masson si-
gnale quehjues différences entre le texte de Le Gresle et l'original que nous
avons suivi. Ainsi cette phrase ( p. 263 ) : « Et pour ce que quant à mes
« enffants, je les ayme tous également, j'entends que ung chacun d'eux i-e-
(1) Hist. de la litt. franc, à l'étranger, t, I, p. 163.
4 CORRESPONDANCE.
<( cueille en ma siiceession ce que les coustumes du pays oii sont situés mes
<: biens leur donneiil, » est terminée par Le Gresle de cette façon : « Ce que les
« (•oustumesdiipaysdù lisseront subjects portent. "Puis, immédiatement après
ce parai;raplie, vient celui qui commence : « Je veulx que mon fils ayné, etc. »
C'est une lacune d'une douzaine de lignes. Les deux alinéas suivants : « Item
<< j'ordonne, etc., — Et pour ce qu'il pourra, etc., » sont aussi entièrement
omis. — Le paragraphe : « Item je prie à Madame Dandelot, etc. » (p. 267),
finit par « luy commandent, » au lieu de « luy obligent. » — Puis deux ali-
néas omis. Le suivant se lit ainsi : « Item je veux et ordonne que ce que
« je donne à mes serviteurs leur soit payé et encore un an dadvantage, à
« compter du jour de mon trépas. » — Encore une lacune de deux alinéas,
et le reste depuis « item (juant il plaira à Dieu, » est conforme.
Dans le volume de la collectidu Haiiéiennc, u» \i\ii\, qm contient ce docu-
ment, M. Massoii en a trouvé un autre fort inléressaid. C'est un sonnet de
Le Gresle sur la mort de l'amiral. INoiis le publions ci-après.
liC lÎTre «l'IIeupcs de liouise de Colig-ny.
A roccasion du Testament de ColUjmj, nous avons reproduit [Bull. t. I,
p. 275), d'après Du Bouchet, V Extrait d'un livre de famille, et nous an-
noncions en même temps qu'on nous avait fait espérer une copie des notes
manuscrites d'un volume ayant appartenu à la lille de l'amiral et se trouvant
encore aujourd'hui en Hollande. M. C-A. Rahlenbeck, consul du roi de
Saxe à Bruxelles, de qui nous attendions cette intéressante communication,
a bien voulu nous écrire la lettre suivante, à laquelle nous ajouterons quel-
ques remarques.
A M. le Président de la Société de l'Histoire du Protestantisme
français.
Bruxelles, le 17 mai 1853.
Monsieur le Président,
Le chevalier Yan Happard, secrétaire général au ministère de la guerre, à
La Haye, a mis autant d'empressement que de bonne grâce à me transmettre
quchpies détails au sujet du précieux Livre d' Heures de Louise de Coligny,
princesse d'Orange, qui se trouve aujourd'hui en sa possession. En I8U),
un j(ju!iial hollandais, le Nieuwsblad voor den Boekhandel, avait appris à
ses lecteurs qu'il fallait bien se résigner et admettre ijuc le petit volume, tout
couvert de notes marginales par Louise de Montmorency et son fils Gaspard
de Coligny, avait , comme tant d'autres reliques et tant d'autres trésors,
pris le chemin de l'étranger, parce (ju'il n'en avait plus été question depuis
(jue Bjœrusta'hl, un voyageur suédois du siècle dernier, en avait parlé dans
CORRESPONDANCE. O
sa correspondance, M. Van Rappard s'empressa de réclamer contre cette
supposition, et il raconta, dans une lettre adressée, sous la date du 23 mai
1840, au Messager des Lettres et des Arts, publié à Haarleni, comment le
livre d'Heures, vu en 1773 par Bjœrnstsehl dans la bibliothèque de M. le
pasteur Royer à La Haye, était tombé entre ses mains.
Je passe sur ces détails et j'en viens à la description du livre. Voici son
titre :
LES PRÉSEiNTES HEURES A L'USMGE DE PARIS
Furent achevées le XX" jour de juing de l'an mil CCCCG
Par Thielman Kerver pour Guillaume Eustace tenant sa boutique
dedens la grant salle du Palais du cotté de la chapelle de messei-
gneurs les présidens ou sur les grans degrez du cotté de la Con-
ciergerie àrimaige sainct Jehan l'évangéliste.
Il paraît d'abord avoir appartenu à Louise de Montmorency, qui avait
épousé en premières noces Ferry de Mailly, sire de Conty. Cette dame a
écrit ce qui suit en marge du premier feuillet :
Le vandi^edy XXVIII" jour davryl mil P et huict fut né Jehan de
Mailly, mon filz, à Conty.
Le vandredy XI Ih jour de setanbre fut née Loyse de Mailly, à Conty,
lan mil V et neuf.
Quelques pages plus loin, elle écrit encore :
Feu messire de Conty leur père trépasa à Millan, la veille de Nouel
mil V XL
Le mardy XVI' jour de juing an mil Vc et XII fut née mademoy-
selle de Mailly, à Chantilly.
Et gIIg si*^iiG *
" ' LOYSF DE MONTMORENCY.
On sait qu'après trois ans de veuvage, cette même dame de Conty devint,
par contrat du 1 '^'' décembre 1514, la femme de Gaspard de Coligny, sei-
gneur de Coligny, Andelot, Ciià(illon-sur-Loin, etc., chevalier des ordres du
roi et maréchal de France; elle ne mentionne pas son second mariage, mais
elle continue, à cette omission près, de mentionner tous les événements de
famille qui la touchent :
Le dimanche IIIL jour de novanbre mil VCXV fut né Pierre de
Coulligny, à Chastillon.
Le X'jour de juillet mil VC XVII fut né Odet de Coulligny, un ven-
dredy à Chastillon.
(> CORRESPONDANCE.
Le mercredy XVb jour de févryer mil VCXVIII fut né Gaspard
de CouUigny, à C/iastillon.
Lejeudy XVIII' jour davrilmil VC XXI fut né Fransoisde CouUi-
gny à Chastilbn.
Mons'- h maréchal leur père trépasa an Guyane lieutenant général
du roy an la ville Dast le II II' jour doust lan mil VCXXII.
Signé : LOYSE DE MONTMORENCY.
Ce mémorial est poursuivi, après vingt-cinq années d'interruption, par
Gaspard de Colligny, amiral de France, qui nous apprend que sa mère.
Madame la marescalle de Chastillon mourut à Paris le XII juing
1547.
Puis, de feuillet en feuillet, il transcrit les faits suivants :
LeXVIejour doctobre 1547 Gaspard de Colligny S' de Chastillon
et depuys admirai de France fut marié à Fontainebleau en premières
nopces à Charlotte de Laval.
Le XXI juillet 1549 fut né mon premier filz à Chastillon à huict
heures du matin.
Le X" jour davril \?)o\ fut né ung vendredy Henry de CouUigny
mon filz, entre huict et neuf heures du soir, à Chastillon.
Le XXV III' de septembre 1S54 fut né, à ung vendredy, Gaspard de
CouUigny, mon filz, à Chastillon, à six heures du soir.
Le XXVI II" de septembre -1S55 fut né à ung samedy Loyse de
CouUigny, ma fille, entre cinq et six heures du matin, à Chastillon.
Le XXVI IF dapvril 1557 fut né à un mercredy, Francoys de Coul-
ligny, mon filz, à huict heures trois cars du matin, à Chastillon.
Le XX II II" de décembre 1560 fut né Oddet de CouUigny, mon filz,
à Chastillon, à ung mardy, à onze heures trois cars avant midy.
Le VII' de mars 1561 fut née Renée de CouUigny ma fille à Chas-
tillon ung samedy à quattre heures du matin.
Le X de décembre 1 564 fut né Charles de CouUigny mon filz à
Chastillon, ung dimanche, à neuf heures du soir.
Lî III' de mars V\Q'^ mourut Madame ladmiralle leur mère Char-
lotte de Laval, à Orléans.
Le XXV' jour de mars 1571 le dict Sr admirai fut marié et espousa
en secondes nopces Jacqudine d Entremonts, à la Itochelle.
« A la lecture de ces lignes, » dit l'heureux possesseur de ce joyau de fa-
uiille, " on reconnaît facilement qu'elles ont été tracées par Coligny dans
CORRESPONDANCE. 7
l'année qui s'écoula entre son mariage avec Jaqueline de Montbel, comtesse
d'Entremont, et la Saint-Barthélémy, qui mit l'auréole du martyr au bout de
sa belle vie. »
En effet, Coligny n'aurait pu dire, en signalant son union avec Charlotte
de Laval, qu'il l'avait épousée « en premières nopces, » si, au moment où
il écrivait cela, il n'avait pas déjà été remarié.
11 est une autre observation qu'il est impossible de passer sous silence;
c'est une erreur de date, celle de la naissance d'Odet de Coligny, qui se
trouve déjà dans l'ouvrage de Du Bouohet, et qui a été dernièrement repro-
duite par le Bulletin. Les dernières annotations du volume sont de l'écriture
de Jaqueline d'Entremont ; les voici :
Le XXIV daoust 4572 a esté mis à mort feu monseigr et mari
Gaspard de Chastillon admirai de Fransse avec beaucoup de la no_
blesse française et du peuple aiant lessé sa désolée famé grosse de cinq
mois.
Le XXI de désembre \ 572 fut née Béatris de Colligny à dix heures
du matin à Saint- André-de-Brior.
Comment ce livre d'heures, que la veuve de l'amiral emporta en Savoie,
vint-il à être possédé par Louise de Coligny, princesse d'Orange? Ici, le
champ est ouvert aux hypothèses. Deux noms, ceux de deux anciens servi-
teurs de la maison de l'amiral, se trouvent bien inscrits de cette manière
sur l'une des gardes du volume :
Vostre très humble et très obéissant varlet,
LA FONTAINE.
Vostre très humble et très obéissant serviteur ^
CHARLES MARTIN.
3Iais ils n'indiquent et ne rappellent rien. Peut-être ne sont-ils qu'un der-
nier et pieux témoignage de dévouement adresse à Louise de Coligny au mo-
ment où elle s'en va prendre sa part d'une vie presque aussi pure et presque
aussi belle que celle de son père.
Je termine. Monsieur le Président, cette longue lettre, qui vous aura épar-
gné (c'était mon désir) l'ennui d'une traductio», et je vous prie de me con-
sidérer comme un des plus dévoués à l'œuvre si utile de la Société et, comme
toujours, prêt à concourir à son avancement.
Agréez, etc. C-A. Rahlenbeck.
En comparant les citations qui précèdent avec celles que nous avions
données d'après Du Bouchet, et en faisant de nouvelles recherches dans le
gros in-folio de cet auteur, nous avons constaté que le « Livre gardé dans
8 CORRESPONDANCE.
« un cabinet du cliastoau de Cliastillon-sur-Loin, » d'où il avait tiré l'ex-
trait reproduit dans notre Bulletin, nétait autre que le Livre d' fleures
dont on vient de lire la complète description. En effet, indépendamment de
la conformité de textes que présentent les deux séries de mentions, sauf
(luehiues vai'iantes faciles à e\pli(iuer, nous avons trouvé en trois autres en-
droits (p. 345, 443 et 1088) les mentions relatives à la naissance des trois
frères Odet, Gaspard et François de Coligny, avec cet intitulé :
« Extrait d'un Livre de prières ou Heures de Nostre-Dame à l'usage ûo.
« Paris, de feu Madame Louyse de Montmorency, à la tin duquel sont es-
« crites de sa main les nativité/, de ses enfants et de Monsieur le mareschal
« de (lliaslillon, son second mary. »
L'historiographe a répété cet intitulé en tète de chaque chapitre qu'il a
consacré à chacun des trois frères, en y plaçant, comme début, cette espèce
d'acte de naissance libellé par leur mère. Mais il a laissé de côté la mention
concernant Pierre de Coligny et celle relative au décès du maréchal de Chas-
tillon. De même, il a omis, dans la série que nous avons reproduite {Bull.,
t. I, p. 275), les mentions ci-dessus relatives à François de Coligny, né le
28 avril 1557, et à Charles de Coligny, né le 10 décembre 1564. 11 l'a fait
avec intention, car il donne ailleurs ces mêmes mentions (p. 624 et 607), en
tête des chapitres XII et XIII, <'oncernant ces deux tils de l'amiral.
L'observation de "\L Van Rappard, au sujet de la mention du second ma-
riage de l'amiral, tendrait à rectilier la note tpd la précède dans l'extrait de
Du Bouchet , et qui est conçue en ces termes : « De la main de ]\Iadame
« l'admirale, comtesse d'Entremont. » Il paraît que l'écriture de la veuve de
l'amiral ne commence (]u'après cette mention et que celle du mariage est en-
core de la main de Coligny.
Quant à l'erreur de date relative à la naissance d'Odet de Coligny, n(uis
ne l'aix'rcevons pas, la date ^rapportée dans la lettre de M. Rahlenbeck étant
la uièiiie que celle fournie par Du Bouchet : 24 décembre '1560.
9$ceau de l'Assemblée politique «le I^a Itoeliclle.
Nous avons indiqué, comme docunuMit intéressant à rechercher, le sceait
de l'Assemblée politique de La Rochelle, c'est-à-dire l'empreinte dudil
sceau sur les ordonnances et commissions de cette fameuse Assemblée.
[BidL, t. I, p. 345.) — En réponse à cet appel, M. le pasteur Delmas, de La
Rochelle, nous fait connaître «pu' le dernier procès-verbal de l'Assemblée de
1621, d'après la copie de ses procès-verbaux qui est à la Bibliothèque de
celle ville, se termine ainsi :
« 11 a esté ordonné que les actes originaux de rAssembléC;, ensemble
CORRESPONDANCE. 9
« les lettres d'envoi^... ensemble le sceau de ladite Assemblée, seront
« laissés es mains de Messieurs de La Chapelicre et de La Goutte,
« pour les remettre au Thrésor et Chartrier de ceste ville de La
« Rochelle. »
Les pièces de ce Trésor ont été enlevées en 1 628 par le cardinal de Riche-
lieu. Une partie a été détruite à Paris, en 1738, dans l'incendie du Palais de
Justice, où étaient la Chambre des Comptes et les Archives; une autre par-
tie a peut-être péri au second incendie de 1760. Aussi les pièces officielles
relatives aux affaires politiques de La Rochelle sont-elles fort rares , et il
importe d'autant plus de les rechercher, de les recueiUir et de les signaler.
— En même temps, M. Delmas nous communique « un calque de la grande
vignette placée au titre de la Bible imprimée à La Rochelle par Jérôme
Haultin, en 1606 (1), et qui se rapporte à la description de Benoit, que nous
avons rapportée. » Il ajoute que « d'autres notes prises sur des traditions le
donnent pour conforme au cachet employé par l'Assemblée de 1 621 ; on y
aurait seulement ajouté la devise : Pro Christo et Grege. »
Nous avions en effet remarqué le sujet du titre de cette Bible, qui est évi-
demment celui dont parle Benoit; nous avons également remarqué la même
vignette, mais beaucoup plus petite et d'un dessin plus grossier et moins
complet, en tête de trois éditions des Psaumes, toutes trois de Paris, savoir :
r celle de 1566 (Ant. Vincent), avec les Oraisons de Marlorat, très joli vo-
lume in-18; 2" celle de 1641 (Pierre Des-Hayes), beau volume in-8"; 3" celle
de 1657 (Ant. Cellier), in-18, ces deux derniers « se vendant à Charenton. »
Cette dernière édition contient, à la page 24, sous le titre de : Description
de la Fraie Religion, par demandes et par responses, une explication ver-
sitiée de la vignette dont il s'agit. Il n'est pas sans intérêt de la reproduire ici :
Deîn. Mais qui es-tu , dis-moi , qui vas si mal vestue ,
N'ayant pour ton habit qu'une robe rompue ?
Rép. Je suis Religion, et, n'en sois plus en peine,
Du Père souverain la Fille souveraine.
f). — Pourquoi t'habilles-tu de si pauvre vesture ?
A". — Je mesprise les biens et la riche parure.
D. — Quel est ce livre-là que tu tiens en la main:*
R. — La souveraine Loi du Père souverain.
D. — Pourquoi aucunement n'est couverte au dehors
La poitrine aussi bien que le reste du corps?
(1) La Bible de Duplessis-Mornay, que nous avons décrite {Bull., t. I, p. 202), et
que nous possédons aujourd'hui {ihid., p. 240), est un exemplaire de cette édition,
qui avait été autorisée par le synode de Saumur et par celui de Gap, en 1603.
(Article 4 des actes généraux.)
10 CORRESPOND A^•CE.
R. — Cela me sied fort bien, à moi qui ai le cœur
Ennemi de finesse, et ami de rondeur.
D. — Sur le bout d'une croix pouniuoi t'appuyes-tu ?
li. — C'est la croix qui me donne et repos et vertu.
D. — Pour quelle cause as-tu deux ailes au costé?
/i. — Je fais voler les gens jusques au ciel voûté.
D. — Pourquoi tant de rayons environnent ta face?
/{. — Hors de l'esprit humain les ténèbres je chasse.
D. — Que veut dire ce frein P R. — Que j'enseigne à domter
Les passions du cœur et à se surmonter.
/). — Pourquoi dessous tes pieds foules-tu la mort blême?
R. — Pour autant que je suis la mort de la mort même.
Veut-on savoir maintenant comment certains écrivains catholiques inter-
prètent et travestissent les faits (lui concernent l'histoire protestante? En
voici, à propos de cette même vignette, un curieux échantillon : « Gramond,
" président au Parlement de Toulouse, nous donne la description du sceau
« de La Rochelle (Hist. prot. rebell., p. 84). On voyait l'archange saint
« M'uhi'] tenant un livre de la main gauche, et, s'appuyant de la droite sur
« une croix, il lançoit des regards d'indignation et de courroux sur un
« honmie nud , étendu à ses pieds. La devise étoit : Pour le Christ et pour
'< le roi, p7^o Christo et rege. » On lit ce qui précède dans une note de
l'Histoire de la Rochelle du père Arcère, de l'Oratoire (t. II , p. 604) ; mais
il a eu soin d(> citer en même temps les quelques lignes de Benoît que nous
avons reproduites. — Le même auteur dit (p. KiG) (pie c'est vers la tin du
mois de mai 1621 que l'Assemblée fit graver un sceau avec la légende : Pro
Christo et rege Une observation nous paraît contredire celte assertion.
Louis Xlll donna à Niort, sous la date du 27 mai 1 621 , des Lettres patentes de
déclaration dirigées contre les habitanset tenans de La Rochelle et de Saint-
Jean-d'Angely, et dans ces lettres on volt déjà ligurer, pai'mi les griefs argués
contre ceux de la R. P. R., d'avoir « mesmes faict graver tin sceau, sonbz
<< lequel et sniibz tes signatures des principaulx desdites Àsseml)tées, ils
" ont lasché diverses Ordonnances, Décrctz. 3lande:i ens et Commissions, por-
" tant pouvoirs à des particuliers de commander aux Provinces et Villes,
« lever les deniers de nos fermes et receptes, faire levées d'hommes, d'ar-
" mes et d'argent, fondre canon, envoyer aux provinces et royaumes élran-
« gers, et autres semblables ad ions (jui font assez paroistre une entière re-
« bellion et soubzlevalion ouverte contre nostre auctorité. De quoy ayant
« eu cognoissance dès le mois d'avril dernier, etc. » Ainsi, il paraît bien que
l'usage du sceau de l'Assemblée de La Rochelle était antérieur au mois de
mai 1621.
CORRESPONDANCE. Il
Nous n'avons aujourdhui rien de plus à dire sur cette question ; mais nous
réitérons la recommandation de rechercher quelques documents portant
l'empreinte que nous aurions à reproduire. C'est là l'essentiel.
Psautier protestant de Pierre Datantes, 1560.
Parmi les notes que nous avons déjà données sur le Psautier protestant
( Bull. , t. I, pp. 34, 94, 409 ) , nous avons dit cpie la première édilion faite
en France, du Recueil complet des Psaumes, fut celle de Lyon, 1562.
M. le P'' Corbière, de Montpellier , nous a fait connaître à ce sujet un vo-
lume curieux et rare qui lui avait paru d'abord de nature à contredire cette
assertion. C'est un exemplaire in-s», imprimé principalement en caractères
d'ancienne écriture française, et dont le titre est ainsi conçu : « Pseaumes
« de David ^ mis en rhythme française , par Clément Marot et Théodore
« de Besze, avec nouvelle et facile méthode pour chanter chacun couplet
« des Pseaumes sans recours au premier, selon le chant accoustumé en
« l'Eglise, exprimé par notes compendieuses exposées en la Préface de l'Au-
« theur d'icelles. » Et au bas du titre : «Avec privilège. Par Pierre Davantes.
« M. D. LX. » Mais le privilège n'est pas joint et il n'y a point de nom de
lieu. Cette édition a-t-elle été faite en France ? C'est chose possible ; cepen-
dant rien ne le prouve, et une préface de l'Editeur, datée de Genève,
indique peut-être le contraire. On y trouve l'Epître de Calvin, du 10 juin
1543, et la dédicace de Théod. de Bèze, que nous avons reproduites
( Ibid, p. 96 et 144). L'intitidé de l'Epître porte : « A tous chrestiens ama-
teurs de la Parole de Dieu, salut, » texte préférable sans doute à celui (|ue
nous avons suivi : « et amateurs, etc.» A la suite des Pseaumes, on a imprimé
« la Forme des prières ecclésiastiques, » etc., et « le Catéchisme, » pré-
cédé d'un avis au lecteur, que nous ne croyons pas avoir vu ailleurs, et qu'il
nous semble utile de reproduire.
" Au Lectecii. Ce a esté une chose que toujours l'Eglise a eue en singu-
« lière recommandation, d'instruire les petis enfants en la doctrine chres-
« tienne. Et pour ce faire, non-seulement on avoit anciennement les Escoles,
" et commandoit-on à un chacun de bien endoctriner sa famille; mais aussi
« l'ordre publique estoit parles temples, d'examiner les petis enfants sur les
" poincts qui doivent estre communs entre tous chrétiens. Et à fin de pro-
« céder par ordre, on usoit d'un formulaire, qu'on nommoit Catéchisme.
« Depuis, le diable, en dissipant l'Eglise, et faisant l'horrible ruine, dont on
« voit encore les enseignes en la pluspart du monde, a distrait ceste saincte
« police , et n'a laissé que je ne say quelle reliques , qui ne peuvent sinon
« engendrer superstition, sans aucunement édifier. C'est la confirmation.
i2
CORRESPONDANCE.
« qu'on appelle , où il n'y a que singerie sans aucun fondement. Ainsi , ce
« que nous mettons en avant , n'est sinon l'usage , qui de toute ancienneté
« a esté observé entre les chrestiens; et n'a jamais esté délaissé, que quand
« l'Eglise a été du tout corrompue. »
Mais ce qui distingue cette édition, outre sa date et la physionomie particu-
lière que lui donnent les caractères d'écriture qui la font ressembler à un
manuscrit du XVr siècle, c'est le système de notation musicale employé par
l'auteur, et exposé par lui en dix-neuf pages (jui ouvrent le volume. Cette
préface est datée « de Genève, ce XVI il de septembre AIDLX. » Elle est
intitulée : « Préface de Pierre Davantes^ dit Jntesignanus, au Lecteur,
en laquelle est démonstrée la valeur des notes de musique nouvellement
mises es p}-ésens Pseaumes. • En voici le début : «Ceux qui apprennent
d'eux-mêmes à chanter les Pseaumes sans avoii' autre aide que la note de
musique, laquelle a esté mise par cy devant sur toutes les syllabes du pre-
jiiicn-ouplet de chacun Pseanme, savent assez combien il est long et difficile
d'appliquer ladite note du seul premier couplet pour s'en servir à chanter
tous les autres du mesme Pseaume, et principalement à chanter ceux-là
(jui sont en un(> autre page (pie n'est le premier, lorsque d'une mesme viie
on ne peut regarder et la lettre et la note, et apperçoivent aussi combien il
leur seroit plus aisé de les chanter, s'ilz estoyent aidez de la note sur
ceux-cy, connue sur le premier... » " De ma part , dit plus loin notre au-
teur, il y a longtemps que j'ay désiré que (pu'lque bon Musicien exco-
gitast pour l'usage du chant des Pseaumes quelque façon de notes qui
occupassent moins d'espace que celles dont on use aujourd'huy, et qui
se poussent connnodément appli([uer à toutes syllables... Voyant (pie
personne ne satisfaisait à ce mien désir, je me suis mis moy-mesmes après
cette recherche... de marques suffisantes pour pouvoir exprimer toutes
proportions et mesures et toutes sortes de notes dont les musiciens
usent en leurs livres... Je n'ay trouvé moyen plus expédient (|ue de
recourir à l'Arithmétique, comme à la source et mère de la >lusi(jue, de
laquelle j'ay emprunté ces charactères 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, y adjous-
tant deux lettres ./, //, pour perfaire le nombre d'onze notes , prenant
A pour 10, et B pour M , afin de n'user de deux charactères pour une
seule note... Grâces au Seigneur, la chose a succédé à mon entreprise...
Au lieu qu'auparavant on avait coustume de consumer plusieurs mois à ap-
prendre la ganuue et rudimeiis de musi(pie... Mainlenaiil sans se rompre
ou charger la teste d'une telle infinités de préceptes , par lesquez ilz es-
toyent par cy devant espouvantez, et bien souvent forclos de l'usage de la
saiiUe >lusi(pie pleine de toute consolation , ilz pourront en moins d'une
heure estre suffisamment instruits... » L'auteur entre ensuite dans des
xplications techniques sur les éléments de la musitpie et sur le mécanisme de
CORRESPONDANCE. 13
sa gamme chiffrée comparée à l'eschelle et notes communes. «Nous avons,
« (li(-il en terminant , à la suasion d'aucun , laissé en ceste impression les
« notes accoustumées sur les premiers couplets avec les nostres; afin que plus
« aisément on puisse conférer les uns avec les autres, et se servir de celles
« qu'on aimera le plus ou qu'on trouvera le plus duisibles chacun pour son
« usage. » — On voit que Pierre Davantes , dit Antesignanus, mérite d'être
mentionné (1), comme ayant tenté l'introduction, au moins dans le chant des
Psaumes, d'une méthode d'écriture musicale , sur laquelle J.-J. Rousseau
appela l'attention au siècle dernier, et qui, de nos jours, a aussi de très
fervents adeptes. Mais quelques perfectionnements qui aient été apportés
à cette méthode , quelque soit le zèle de ses partisans , l'ancien système a
jusqu'ici défendu avec succès sa position de premier occupant.
Communications relatives aux MARRE AUX.
Encore quelques détails qui méritent d'être accueillis au sujet des
Marreaux. — 3I.Grieumard,P.à Quissac(Gard),nous en a transmis un iden-
tiquement semblable à celui que dous avions reçu de M. Laurens (V. t. I,
p. 423). Il y a joint deux extraits du registre des délibérations du consis-
toire de Négrepelisse, commencé le dimanche 5 septembre \ 627, c'est-à-dire
cinq ans après que cette valeureuse petite ville eut été prise d'assaut par
Louis XIII, rasée de fond en comble à l'exception du presbytère et du châ-
teau, et tous ses habitants passés au til de l'épée. Voici ces extraits.
\°. — « Du dimanche vingt -un apvril, avant le presche du matin, le
consistoire assemblé, président le S"" Verdère, pasteur; Après avoir prié
Dieu, a esté représenté par le sieur Pâlot, ancien, qu'aujourd'hui on doit
participer au saint sacrement de la Cène et qu'il faloit ainsi estre pourvu aux
charges ; Arreste que le S'' Moulet fournira pain et vin ; Le Sr Pâlot baillera
la coupe à M. Yerdère, pasteur; Le S"" Soulier tiendra le plat pour recevoir
l'argent des pauvres; Le S"" Labrueys tiendra le plat des marques; L(>
S"" Férol tiendra la tasse à la porte. Et les S'^ Foly et Valette auront le soin
de faire venir le peuple avec ordre. » (Pareille délibération était prise
la veille ou le matin de tous les jours de communion.)
1° — «Du dimanche vingt-unième décembre mil six cent trente, issue du
presche du soir, le consistoire assemblé, président le S'" Verdère, ministre
de cette église; Après invocation du nom de Dieu et prière faite, le
S"' Verdère, ministre, a représenté que suivant la coutume observée en cette
église, conformément à la discipline ecclésiasti(jue, il est nécessaire de pro-
céder à la nomination des nouveaux anciens, pour servir à l'église, priant
(l) Il ne l'est pas dans YHist. litt. de Genève, de Senebier.
44 CORRESPONDANCE.
les anciens qui sortent de charge de faire nominations à leur place de person-
nages gens de bien, sans reproches et capables d'exercer la charge; Et à
l'instant ont été nommés ceux qui suivent: Premièrement, Anthoine Sartes,
praliticn, Guillaume Labrueys, notaire, Jean Lorabrail dit Jacard, Ferand
Foly, laboureur: pour Bioullo (deux noms illisibles); pour Yaïssac, Jean
Valette, tlls de feu Jean Valette. Lesquels ont été approuvés par la Compa-
gnie et arrêté qu'ils seront nommés au public à l'issue du presche par trois
dimanclies, et après sera procédé à la réception s'il n'y a opposition
légitime. »
M. Th. Claparèdc, de Clairmont-sur-Champel (Suisse) nous écrit que des
recherches qu'il a eu l'occasion de faire dans les registres de la Compagnie
dos pasteurs de Genève, conlirment ce qui nous a été communiqué sur
l'emploi des marreaux. Dès les premières années du dix-septième siècle, il
en a trouvé la menlion, dans les circonstances que voici. En -leOo, les pas-
teurs du collo(jue de Gex s'étant plaints à la Compagnie que des Genevois
allaient communier dans leurs églises sans être munies d'attestations, et que
d'autre part certains de leurs paroissiens étaient admis à Genève à la table
sacrée sans y avoir été autorisés par eux, ce qui était contraire à la disci-
pline ecclésiasticjue, la Compagnie prit sur ce sujet la résolution suivante :
'< Advisé que combien qu'il seroit très bon que selon l'usage des églises de
" France nous eussions des marreaux; néantmoins veu les grandes ei irré-
« ensables difficultez (lu'on prévoit au changement et en la nouveauté de cest
'( ordre, sera expédient que le dimanche précédent le jour de la Cène, on
n advertisera le peuple en chaire à ce que nul ne s'approche de la table du
« Seigneur qui n'en soit capable. » (Reg. du 27 décembre IGOo.» — En
1613, il fut proposé dans la Compagnie « qu'il serait expédient d'avoir des
« marreaux en la ville et es églises des champs. »— Cette demande fut re-
nouvelée en 1648. M. Flournoy, pasteur de Moëns, village genevois, rap-
porte à la Compagnie, de la part de 31. Héliot, pasteur à Cepy, pays de Gex,
que les pasteurs de ce bailliage « ont introduit l'usage des marreaux à
« celle lin de reconnoître ceux qui sont leurs brebis, et prioyent qu'on en
« list aussi de mesnu'. » Celte proposition ne fut pas adoptée à cause des
difficultés d'exécution, et les pasteurs genevois décidèrent de s'en tenir à
des attostations écrites par les communiants étrangers. — Voilà donc trois
mentions positives des marreaux dans la première UKjitié du dix-septième
siècle. Maintenant, ces marreaux étaient-ils déjà des médailles, ou seule-
ment de simples marques? c'est ce que 31. Claparède ne saurait décider. Il
ajoute (pi'un exemplaire semblable à celui dont nous avons donné la gravure
(t. I, p. 130) existe à Genève dans la collection de 31. ReviUiod-Faesch et a
été décrit par 31. Blavignac, dans les Mémoires de la Soc. d'hist. et dar-
chéol.de Genève. INous avons en effet trouvé cette description au tome VII
.i
I
UN INDEX DU XVI* SiÈCLE. iS
(de 1849) p. 127; elle est suivie d'une note ainsi conçue :« Cette pièce, fort
« rare aujourd'hui, était, à l'époque des persécutions de Louis XIV, portée
« en secret par les protestants comme marque de ralliement. » On voit que
l'auteur ignorait, comme nous l'avons d'abord ignoré, la véritable destina-
tion du marreau; il y voyait une médaille de reconnaissance, comme nous
un monument des églises du Désert, une marque de communion particu-
lière à ces églises et au dix-huitième siècle. Les renseignements que nous
avons obtenus de divers côtés ont donc concouru à bien éclaircir deux points
intéressants: le mot marreau et son ancienneté, et l'usage de la chose
ainsi appelée.
On nous communique un volume rare, intitulé : « Sermon prononcé à
« Charenton le sixième de juillet 1661, sur les paroles de saint Paul, 1 Co-
« rinth. C. 1. v' 10, par Jacques Gantois, ministre du vS. Évangile en l'é-
« glise de Sancerre. A Sedan, par François Chaye, impr. de l'Académie.
« M. DC. LXIV. » In-8° de soixante-dix-sept pages. A la tin du sermon, on
lit cette note : « Après cette exhortation, la réconciliation que le synode de
« Berri, tenu à Sancerre le 8^ jour de may et suivants, avoit jugée néces-
« saire pour le bien de l'église de Paris qui se recueille à Charenton-Saint-
« 3Iaurice, s'est faite solennellement dans le temple dudit lieu. » — C'est,
on le voit, un sermon de circonstance; mais de quelle réconciliation s'agis-
sait-il ? Nous l'ignorons, faute de connaître les actes du synode de Berri qui
l'avait ordonnée. Si quelqu'un de nos lecteurs les possède, il pourra éclaircir
ce point et nous le prions de nous faire parvenir les renseignements qui nous
manquent. Nous demandons aussi qu'on veuille bien nous communiquer
toutes les informations de nature à intéresser l'histoire du temple de Cha-
renton.
DOCUMENTS INÉDITS ET ORIGINAUX.
UN IHDEX DU XVI*^ SiÈCLE.
LIVRES ET CHANSONS PROHIBÉS PAR UN INQUISITEUR DE LA PROVINCE
ECCLÉSIASTIQUE DE TOULOUSE.
(154:8-134:9.)
(Fin.)
Nous donnons aujourd'hui la fin du travail de M. de Fréville, curieux chapitre
de l'histoire de la police des livres au siècle de la Réforme. Le premier article
16 UN INDEX DU XVI» SIÈCLE.
{Bull., t. I, p. 35o) contenait les renseignements préliminaires sur l'inquisiteur
de Toulouse en 1340, sur la nature de ses pouvoirs, la date de son Index, et la
situation des Réformés de sa province ecclésiastique; puis le monitoire ou man-
dement qui enjoint aux justiciables 1° de dénoncer lesdits Réformés; 2° de révéler
les noms de ceux qui vendent ou lisent des livres hérétiques; 3° d'apporter et dé-
poser lesdits livres, dont la liste, accompagnée de commentaires et d'éclaircisse-
ments, a fait la matière du second article (p. 437). Cette partie, comprenant 77 nu-
méros, se trouvera complétée par les 15 mentions de chansons prohibées qui vont
suivre. M. de Fréville y a ajouté une note supplémentaire sur diverses chansons
protestantes tirées de deux recueils imprimés de la Bibliothèque de l'Arsenal, et il
en a extrait des citations du plus vif intérêt. Ce sont des échantillons extrême-
ment remarquables d'une poésie pleine d'élan et de rhythme, des jets vigoureux
et tout d'une venue, qui montrent tout ce qu'avait pu faire, en ce sens, avant que
Malherbe vint, cette langue française du XVI* siècle, si verte encore et déjà si
riche, si féconde sous la plume des huguenots. Nous ne manquerons pas de publier
successivement les pièces dont M. de Fréville donne ici l'indication et l'avant-goût.
Ce sont les chansons prohibées :
78) Premièrement : La chanson des dix commandements de Dieu,
sur le cliant^
Au boys de dueil, [à l'ombre d'ung souciL]
La chanson Au bois de dueil se trouve dans le recueil intitulé : «Sensuyt plu-
sieurs belles chansons nouvelles et fort joyeuses, avecques plusieurs autres reti-
rées des anciennes impressions. 1543. On les vend à Paris, en la rue Neuve-Noslre-
Dame, à l'enseigne de l'Escu de France, par Alain Lotrian.» ( Bibl. imp., Y 6117 c,
2e recueil, fol. lvii verso.)
qui commence.
Adore un Dieu, [le Père tout-puissant,
En vérité, sans nulle œuvre charnelle ]
Voyez cette pièce dans le recueil qui a pour tit'-e : «Chansons spirituelles :\
l'honneur et louange de Dieu et à l'édification du prochain, reveues et corrigées
de nouveau... S. 1. M.D.LXIX.» (Bibl. de l'Arsenal, n. 7881, B. L., p. 19.)
79) Chanson sur les articles de la Foy, sur le chant,
Faulte d'argent, [la malheureuse chance. \
Je ne connais point cette pièce.
commenceant.
Au grand conseil, [par divine ordonnance,
Fut décrété qu'au Père entièi^ement...]
(Bibl. de l'A., n. 7881, B. L., p. 18.)
80) Aultre ciianson, sur le chant.
UN INDEX DU XVI* SIECLE. 17
Tant que vivrny en eoge florissant.
Inconnu.
qui commence.
Tant que viway, [en aage florissant,
Je serviray le Seigneur tout-puissant...
(Bibl. de l'A., n. 7881, B. L., p. 66.)
81) Aultre chanson, sur le chant.
Languir me faictz sans t'avoir offencée.
(Bibl. inip., Y 6117 c, 2e recueil, fol. xxxvii v».)
commenceant.
Le vieulx serpent, {par venimeux sibile,
ISostre mère Eve a tant arraisonné....]
(Bibl. de l'A., n. 7881, B. L., p. 70.)
82) Aultre chanson sur le premier Pseaume, sur le chant.
Dont vient cela, [belle, je vous suplie.]
(Bibl. imp., Y 6117 c, 2e recueil, fol. xl V.)
qui commence,
[Combien] sera l'homme fulelle, [heureux,
Qui n'est allé au conseil ni aux rangs....]
(Bibl. de l'A., n. 7881, B. L., p. 69.) — Malgré l'addition du mot combien, il est
très probable que la chanson citée ici est celle dont il s'agit dans l'Index ; dn moins,
dans le chant et la chanson, le nombre de pieds est égal.
83) Aultre chanson, sur le chant.
Quant me souvient de la poulaille.
Inconnu.
commenceant.
Quant me souvient de l'Evangille,
[Que souloy prescher sur les champs...]
(Bibl. de l'A., n. 7881, B. L., p. 134.)
84) Aultre chanson contre le Monde, sur le chant,
(C'est) à l'ombre d'iing buissonnet.
l'^Bibl. imp. Y 6117 c, 2« recueil, fol. lxiv°.) — L'addition du mot c'est est une
maladresse de l'imprimeur des «Chansons nouvelles et fort joyeuses; » notre
document ne reproduit pas cette faute de quantité.
qui commence.
Auprès d'ung poignant buisson,
[J'ouy la belle Christine ]
(Bibl. de l'A., n. 7881, B. L., p. 11.3.) — Cette chanson est sur l'air de « Laissez
iS UK INDEX DU XVl" SIECLE.
la verde couleur, » mais le rhythme est le même que celui du chant indiqué dans
notre pièce.
85) Aultre chanson remonstrant la manière comment les Chrestiens
se doy\'ent esjouyr et chanter selon Dieu, qui se chante sur le chant.
C'est une dure départie.
(Bibl. imp., Y 6117 c, 2^ rec, fol. x v».)
commenceant.
C'est une pauvre chanterie.
Inconnue.
86) Aultre chanson, sur le chant.
Gentil fleur de noblesse.
(Bibl. imp., Y 6117 c, 2-= rec, fol. l v°.)
commenceant.
Qui veult vivre en liesse
[Et avecques Dieu part ]
(Bibl. de l'A., n. 7881, B. L., p. 110.) — L'air indiqué est celui de « Quand
parti de Rivolte.» Même observation que sur le n. 84.
87) Aultre chanson sur le sixiesme [chapitre] de Sainct Mathieu,
sur le chant.
Comme va le temps,
Qui va, qui toutme.
Inconnu.
[qui] commence.
Que n'est-on content
[De ce que Dieu donne ]
(Bibl. de l'A., n. 7881, B. L., p. 165.) — Ce sont les premiers ver s du refrain;
le premier vers du premier couplet est : «Christ dit : Ne vous chaille.»
88) Aultre chanson de la conscience (confiance ?) en Ch.rist et en sa
paroUe, sur le chant.
En fans, en fans [de Lyon.]
(Bibl. imp., Y 6117 c, 2« rec, fol. ui r".)
commenceant,
liéjouyssons-nous trestous,
[Amateurs de l'Evangile ]
(Bibl. de l'A., n. 7881, B. L., p. 94.) — Ici l'air indiqué est celai de « Adieu
mon loyal amy. — Adieu ma parfaite; » mais l'identité résulte de ceq ue les titres
sont pareils. Notre Index ne parle pas du refrain, dont le premier ver s est, dans
le recueil de l'Arsenal : «Vray Dieu! qu'il vit en malaise.»
89) Aultre chanson, sur le chant,
UN INDEi DU XVI* SIECLE. 19
Mon père, aussi ma mère m'ont laissé sans amy.
(Bibl. imp., Y 6117 c, 2» rec.,fol. xxxvr".)
sur le chant,
Bourbon, à grant puissance.
Inconnu; mais il est vraisemblable que l'échec du connétable de Bourbon de-
vant Marseille, en 1524, n'est pas étranger à la chanson dont nous avons ici le
premier vers. Voyez, dans la Coll. des doc. inédits sur ritist. de France, le recueil
de pièces relatives à la captivité de François h<', publié par M. Aimé ChampoUion-
Figeac, pp. 21 et 43.
commenceant.
Au fonds de ma pensée,
Inconnu.
90) Aultre chanson d'Espérance, Foy, Charité,
[Espérance.
Par ton regard, tu me fais espérer,
En espérant, me convient endurer ]
(Bibl. de l'A., n. 7881, B. L., p. 129.)
sur le chant,
Par ton regard, [tu m'y fais espérer.]
(Bibl. imp., Y 6117 c, 2« rec. fol. xi r°.)
91) Aultre chanson, sur le chant.
Prince, veuillez-moi pardonner
Inconnu.
qui commence,
Nostre Père, qui es aux cieux,
[Sanctifié soit ton sainct nom ]
(Bibl. de l'A., n. 7881, B. L., p. 53.) — L'Index ne dit mot du premier couplet,
dont le premier vers est : « Réveillez-vous, gentils pasteurs. »
92) Et toutes aultres chansons scandaleuses et contenantes erreurs
contre Dieu et l'Eglise.
Donné à Tholose, le Fan mil cinq cens quarante
La recherche des chansons prohibées dans la province ecclésiastique de
Toulouse m'a fait retrouver plusieurs pièces du même genre , ignorées ou
peu connues. Les unes ne dépareraient nullement le Recueil de chants his-
toriques français, publié par M. Le Roux de Lincv; d'autres, dirigées con-
tre les cérémonies de la messe, contre le pape, les cardinaux, la Sorbonne
et le clergé séculier et régulier, montrent à (juel degré de fureur la perse-
20 t;N INDEX DU XVI^ SIECLE.
ciition avait porté les esprits. Les bibliophiles font grand cas de ces satires,
qu'ils considèrent comme de la plus insigne rareté (1); je crois devoir les
prévenir qu'il est facile à tout le monde de prendre connaissance d'une bonne
partie de leurs merveilles dans le n. 7881, Belles-Lettres, de la Bibliothèque
de l'Arsenal.
Quand les livres du XVI^ siècles seront mieux connus par le dedans, on
s'apercevra j'imagine que beaucoup de documents, ({ui passent pour difticiles
à trouver, ont été reproduits à satiété dans une foule de volumes.
J'allongerais considérablement cet article , si j'entreprenais de donner ici
la liste des chansons historiques composées par les protestants; mais je ne
puis me dispenser de recommander aux travailleurs quelques pièces d'ini
ordre plus élevé.
1° Les articles de Foi des protestants, présentés en forme de
requête.
Qui nous confortera
(0 chrestiens!) en souffrance?...
(Bibl. de l'A., n. 7881, B. L., p. 180.)
2° Chansoi^ lamentable sur le chant : « combien est heureuse. »
Voyez la grande offense.
Faite par les meschans...
(Bibl. de l'A., n. 7881 , B. L., p. 192.) — C'est une complainte sur les
massacres de Cabrières.
3° Ode ou chanson sur les misères des Eglises francoises, en
l'an 1570.
L'astre, qui l'an fuyant rameinc.
Commence sa troisième peine...
(Bibl. de l'A., n. 7926, B. L., p. 271.)
k° Autre chanson sur les misères des mesmes Eglises francoises, en
l'an 1572.
Ouvre, ô Seigneur Dieu! l'oreille;
Yoy la douleur nompareille...
(Bibl. de l'A., n. 7926, B. L., p. 280.)
5" De la patience en Dieu, mal reconnue du peuple frauçois.
Sur ton dos, chargé de misères,
De Dieu la tout-puissante main...
(Bibl. de l'A., n. 7926, B. L., p. 323.)
(l) Voyez, par exemple, les n. .S982 et 5717 du Catalogue de la bibliothèque de
M. G. Leber.
I
UN INDEX DU XVl^ SIECLE. 21
6" Chant de victoire après la desfaite du duc de Joyeuse, à Coutras,
au mois d'Octobre 1587,
FAIT AU NOM DU ROY DE NAVARRE.
Puisque mes faibles mains, au jour de ma victoire.
N'étaient rien que l'outil de tes puissantes mains...
(Bibl. de l'A., n. 7926, B. L., supplément, p. 1.) — La mort du duc de
Joyeuse a inspiré- quelques complaintes publiées par M. Le Roux de Lincy,
dans le Rec. des chants hist.fr. (T. II, p. 134 et suiv.); mais ces chants
sont infiniment au dessous du Chant de victoire du Roy de Navarre.
7° Cantique du Printemps.
Voici la saison nouvelle
Du Printemps, qui renouvelle...
(Bibl. de l'A., n. 7926, B. L., supplément, p. 3.)
8" Autre chanson [ou plutôt sonnet sur le lever du soleil. j
Jà le voile de la nuict
Petit à petit s'efTace...
(Bibl. de l'A., n. 7881, B. L., p. 121.)
9° Ode [attribuée à Théodore de Bèze mourant.]
Séché de douleur.
Tout cuit de chaleur...
(Bibl. de l'A., n. 7881, B. L., p. 345.)
Je termine par la transcription de deux morceaux , que je ne me rappelk,
pas d'avoir déjà vus, et dont les pensées remarquables sont parfois expri-
mées en fort beaux vers.
Chanson sur le chant : « Au bois de dueil. »
Esjouy-toy, esjouy jeune enfant
Et pren plaisir en ta jeunesse tendre;
Ton cœur soit veu gaillard et triomphant.
C'est tout chagrin à la vieillesse tendre.
Ensuy ton cœur, tu ne peux faire mieux;
Va-t'en selon le regard de tes yeux.
Mais après pense,
Pour récompense
De ton offense.
L'N INDEÎ^ DU XVl'^ SIÈCLE.
Que Dieu t'ameine en jugement.
Ton cœur soit munde;
Laisse le monde.
Où fol se fonde.
Lors tu auras allégements
2.
Souvienne-toi, pour ton aide et recours.
De l'Éternel, en ta folle jeunesse;
N'aten les jours, mauvais en leur décours.
Les ans remplis de douleurs et tristesse.
Car l'homme va, sous la Divinité,
En la maison de son éternité.
Science humaine.
C'est chose vaine.
De péché pleine.
Si Dieu n'est cognu par dessus.
Chose visible
T'est trop nuisible;
Pren l'invisible
Pour te conduire et mettre sus.
Ces choses soient assez pour ton salut.
Car fin n'y a de plusieurs livres faire.
Crain un seul Dieu, sois en lui résolu.
Car c'est lui seul qui te pourra deffairè.
Aime-le donc et ton prochain aussi ;
Car du Chrestien, qui tousjours vit ainsi.
Dieu est le juge.
Le seul refuge.
Qui l'àme purge
De tous les maux qu'elle a commis.
Mais rhomme injuste.
Du juge juste.
Fort et robuste.
Sera livré aux ennemis.
UN INDEX DU XVie SIECLE. 23
Chanson sur le chant du Pseaume 118 : « Rendez à Dieu louange. »
4.
Si quelque ennuy, quelque détresse.
Se vient à l'homme présenter.
Alors que plus le mal le presse,
Pù doit-il son espoir planter?
— Seigneur ! de qui l'œil regarde
En un morpent mer, terre et cieux.
C'est toy qui es la sauvegarde
De cil qui dresse à toy les yeux.
2.
Parquoy, quand la machine ronde
Toute esbranlée iroit à bas.
De l'air, de la flamme et de l'onde
Renouvelant les vieux débas;
Èncor Seigneur! je, qui m'arreste
Sur ta bonté, par ferme foy.
Vers le ciel hausseray la teste
Sans estre espris d'aucun effroy.
Mon Dieu! je suis serf inutile.
Si suis-je toutesfois des tiens;
Ma nature est de soy labile,
Mais forte, quand tu la soustiens.
Soustien-la donc , mon Dieu , mon Père !
Soustien-la donc, car j'ay tel cœur.
Que soustenu de toy, j'espère
Estre de Satan le vainqueur.
(Bibl. de l'Arsenal, n. 7881, B. L., pp. 118 et 148.)
Malgré mes efforts pour dissiper les obscurités du catalogue de Vidal
de Bécanis, je ne me dissimule pas qu'il y a encore bien des points à éclair-
cir. Cela tient d'abord à mon insuffisance, et aussi, du moins je me plais à
le croire, au sujet même et à l'état de dégradation dans lequel la pièce nous
24 ARREST DE LA COUR DU PARLEMENT DE PARIS.
est panenue. En la gardant plus longtemps en portefeuille, je serais peut-
être panenu à la commenter plus convenablement; j'ai pensé mieux faire de
la publier, dès (pie j'ai eu la certitude qu'elle tomberait entre les mains de
lecteurs désireux d'y appliquer leurs découvertes et leurs connaissances spé-
ciales.
Lorsque ce catalogue aura été suflisamment étudié, et que ceux de la
Sorbonne, insérés dans le grand ouvrage de Du Plessis d'Argentré , auront
subi un semblable examen , il sera possible de se former une bibliothèque
des livres protestants qui circulèrent en France durant les cinquante pre-
mières années du XVIe siècle, c'est-à-dire des livres où se trouve résumé
tout ce qui a fait, chez nous, le succès de la Réformation.
ARREST DE LA COUR DU PARLERIENT DE PARIS
DU 14 JUILLET 1562
Suspendant le procureur du roy à Ijaou, pour conniTence eu sa
charg'e à l'extirpation des bérésies.
L'arrêt qu'on va lire se trouve en copie dans le tome 332 de la collection
Du Puy. Nous le croyons inédit. Il est intéressant comme se rapportant à
une ville pour laquelle on on a peu de renseignements relatifs à la Réforme.
EXTRAICT DES REGISTRES DU PARLEMENT.
DU MARDI XIII^ JUILLET 156ii.
Veue par la Cour l'information faicte par ordonnance d'icelle
à la requeste du procureur général du Roy allencontre de
M^ Anthoine de Mouchy, substitut dudict procureur général du
Roy à Laon ; les interrogatoires faicts par deux des conseillers
d'icelle audict de Mouchy ; ses conclusions sur ce ; ouy ledict de
Mouchy en ladicte Cour, les conclusions dudict procureur gé-
néral du Roy, et tout considéré ;
Ladicte Cour, pour les connivences, dissimullations et né-
gligences nottoires dont ledict de Mouchy a usé en son estât
et office à l'extirpation des hérésies et assistant aux conventi-
culles et presches faicts audict Laon et fauxbourgs d'icelluy, l'a
suspendu et suspend pour un an de l'exercice de son estât de
substitut dudit procureur général du Roy audit Laon et le con-
MINISTRES REFUGIES A LONDRES. 25
damne en cent livres parisis d'amande envers les pauvres reli-
gieuses de l'Ave Maria de cette ville.
Ordonne que le gouverneur de ladicte ville de Laon nom-
mera à ladicte Cour deux ou trois personnages cappables et
catholiques pour être pourvus par ladicte Cour à l'un d'iceulx
à l'exercice dudict estât pendant ledict temps.
Et sera le présent Arrest leu audict siège auditoire de Laon,
les plaidz ordinaires tenans, sans encourir par ledict de Mouchy
aucune notte d'infamye.
nilNISTRES REFUGIES A LONDRES
APRÈS LA SAINT-BARTHÉLEMY.
(15Î3.)
M. Jules Bonnet nous communique une pièce très intéressante pour l'his-
toire et la statistique des églises réformées en 1572, qui se trouve dans les
archives de M- Henri Tronchin, à Lavigny. C'est une liste des ministres qui
se réfugièrent à Londres lors de la Saint-Barthélémy. Ils sont au nombre de
quarante et un, la plupart appartenant à la Normandie. Nous indicpions par
une astérisque * les noms que ce précieux document nous paraît produire
pour la première fois, et nous annotons ceux au sujet desquels nous avons
(juelques remarques à faire et quelques variantes à proposer.
Au dos, est écrit de la main de Théodore Bèze :
Nomina ministrorum quos Deus ex carnitlcina in Angliam
missos servavit.
(Noms des ministres que Dieu sauva du massacre et qu'il recueillit en Angleterre.)
* Dominique desGrie, ministre de Morlaix,
* Jacob Tardif, ministre de Pont-Audemer.
* Cardin Mignot, ministre de Luneray en Normandie.
* Âdrian de Carama, ministre de Flandres.
Pierre Loiseleur, dict de Yilliers, ministre de Rouan.
Robert le Maçon, dict La Fontaine, ministre d'Orléans.
Jean Liévin, dict de Reaulieu, ministre du Vexin français.
Jean Gravelle, ministre de l'église de Dreux (1).
(1) Un Gravelle à Blainville, en 1603.
26 MINISTRES RÉFUGIES Â LONDRES.
Anthoine de LiqueS;, ministre en sa maison des xVnteux (sic) (1).
Guillaume de Feugueray, min. de l'église de Longueville (Paris?) (2).
* Nouel Drouet, ministre de Buisson-en-Auge.
Jacques dos Bordes, ministre de Bourdeaux.
François Vian, dict du Buisson, ministre de Buy (sic) (3).
* Mathieu Lartault, ministre de Bresolles (4).
* Michel Forest, ministre de Dace (sic).
* Jean de Monanges, dict du Charteau, min. du Bosin (?) et Touville
Pierre Dordes (5), dict d'Espoir ou La Mare, ministre d'Amiens.
Lois Morel, ministre de Blanges (6).
* Marin le Paux, dict du Faussé, ministre de Falaise.
* Claude Charrier, dict La Touche, ministre d'Arfleur.
* Thomas Raguesne, dict la Pionnière, ministre de Tours.
* Gaspar Tahon, ministre de Longueville (?).
* Pierre Bence, ministre de Courseuille (7).
Jean Marie, ministre de Lyon, près Caen.
Jean Baptiste Aurelius, à présent min. de l'égl. italienne de Londres.
Ursin Bayeux, ministre de Colombis {sic) (8) en Normandie.
* Noël Regnet, dict des Lairmeaux, ministre du dict Lieurray [sic).
* Jean Aubert, ministre de Bolongne.
* Nicolas Basnage, ministre d'Evreux.
* Vincent de Buissy, ministre de Brucamps.
* Obvier, de Mollay, ministre de Bourdeaux.
* Bernard de Boaste, ministre de Bourdeaux.
* Pierre Boullon, ministre de Baron.
* Michel de Montescot, ministre d'Authen (sic) (9).
* Arthur l'Escalier, dit Balaudry, ministre du Havre.
* Robert le Cesne, ministre de Breccy (10).
(1) Ministre à Dieppe, en 1603.
(2) Longueville, nous dit M. J. Bonnet désigne souvent Paris dans les lettres des
Réfornnatpurs. M. Eug. Haag nous fait remarquer qu'il y a plusieurs Longueville
en Normandie.
(3) Un Vian, ministre de Dangeau, en 1596.
(4) Ne serait-ce pas Cartault ei Bresol?
(5) Aliàs Durdet.
(6) Blangy?
(7) Courseule-sur-Mer.
(8) Colombières?
(9) Authou?
(10) On connaît des martyrs de ce nom en Normandie, mais pas de ministres_
SONNET SUR LA MORT DE GASPARD DE COLIGNY. 27
* Claude du Moulin, ministre de Fontenay le Comte.
* Mathieu Moslevres, dict du Signe, ministre de La Suze.
Claude Chartier, ministre du Pont (1).
Jean Marchant, ministre de Laval.
Pierre Baron, ministre d'Orléans.
SOHNET SUR U IHORT DE GASPARD DE COLIGNt
ADMIRAL DE FRANCE.
(15Î3.)
(British Muséum, coll. Harléienne, n. 1625.)
Nous avons annoncé que M- G- Masson avait trouvé au British Muséum
m sonnet sur la mort de Coligny, écrit et sans doute composé aussi par
Le Gresle, le précepteur des enfants de l'amiral, qui mérita, comme on l'a
vu, un témoignage si honorable dans son testament {Bull, t. I, p. 265).
Yoici ce morceau, qui n'est pas sans valeur littéraire, mais dont l'inspiration
surtout est touchante et vraie.
La mort de Coligny servit de texte à quantité de vers latins et français,
qu'on peut lire dans les recueils du temps, car les poètes de cour s'en don-
nèrent à cœur joie, insultant â l'envi la mémoire de l'illustre victime. « Plu-
« sieurs petits rimailleurs, est-il dit, brouillèrent lors le papier, faisans im-
« primer des placards, pyramides renversées, hymnes, sonnets, discours, et
« autres tels libelles fameux... Jean Dorât escrivit des vers latins, où il se
« mocque de l'Amiral, blasonnant un chacun des membres de son corps mu-
<( tilé. Jean Antoine de Haif lit des sonnets contre ledit Amiral et ceux de
« la Religion, oii il y a maintes lascivetez et vilenies, digne sujet de cet
« homme-là, de mesme Religion que ses autres compagnons. Estienne Jo-
« délie, Parisien... publia trente-six sonnets contre les ministres... (2).» A
toutes ces ignominies contemporaines. Le Gresle opposa sans doute ces lignes
généreuses : l'indignation le rendit poète.
SONNET.
Gaspard, qui pour son roy, dès sa première enfance,
Courageux exposa sa vie à tout danger.
Qui dans les escadrons du Flamand étranger
Souvent se fist chemin par le fer de sa lance ;
(1) Un Chartier ministre à Piffonds, en 1603.
(2) Méra. de l'Estat de France sous Charles IX, 1. 1.
VÉRtFICATION Eï ENREGISTREMENT 28
Ce grand Gaspard, hélas! qui les soldats de France
Contre leur ennemy sceut si bien courager
Et le fier Espagnol tant de fois outrager,
Est mort trahi des siens pour toute récompense !
Il est mort toutesfois, non au combat vaincu,
Non en guerre surprins, non par ruze déceu,
Non pour avoir trahi son roy ou sa province ;
Mais bien pour aymer trop le repos des Françoys,
Servir Dieu purement et révérer ses loix.
Et pour s'estre fié de la foy de son Prince !
VÉRIFICATION ET ENREGISTREWIENT DE L'ÉOIT DE HANTES.
(1598, 1599.)
UOCUMEMS ORIGINAUX Y RELATIFS , TIRES DES DÉPÊCHES DE L' AMBASSADEUR
DES PROVI.NCES-U.MES PRÈS LA COUR DE FRANCE.
u Nous avons toujours considéré l'Edit de Nantes
comme un ouvrage singulier de la prudence parfaite
de Henri le Grand nostre ayeul...»
Louis XIV, Déclaralion dit \S juillet 1656.
En 1842, M. Vreede, professeur de droit des gens à l'université d'Utrecht
el correspondant du ministère de l'Instruction publique , signala au Comité
historique des monuments écrits institué près ce ministère, un certain
nombre de lettres provenant soit des papiers du grand pensionnaire Jean de
Witt, vendus en 1791, soit des archives de la province d'Utrecht et de celle
de l'Etal à La Haye. C'étaient des dépèches diplomaticjues de François de
Buzanval, ambassadeur de Henri IV près les Etats-Généraux, et de Fran-
çois d'Aerssen, ambassadeur des Etats-Généraux en France, lettres écrites
par (^es agens à leurs gouvernements respectifs, depuis le mois de novem-
bre 1598 jusqu'à la tin de l'année suivante, et contenant des détails intéres-
sants sur les affaires intérieures de ces deux pays. M. Vreede a réuni ces
pièces en un volume in-S" (ju'il a publié à Leyde, en 1846, mais qu'il est
diflicile de se procurer. 11 est intitulé : Lettres et négociations de Paul
(hoart, seigneur de Buzanval, ambassadeur ordinaire de Henri II'
en Hollande, et de François d'.lerssen, agent des Provinces- Unies en.
rrance (1598, 1599).
DE l'eDIT de NANTES. '-29
Buzanval, protestant, ami de Duplessis-Mornay, de Soaliger et de Casau-
bon, mourut en Hollande après une résidence rarement interrompue de
quinze années. Les papiers des fonctionnaires publics étaient alors considé-
rés comme leur appartenant en propre; c'est ce qui explique sans doute que
ceux de cet ambassadeur soient demeurés en Hollande.
François d'Aerssen, envoyé par son père en France en 1594, avait été
l'élève de Duplessis-Mornay et de Juste-Lipse. Il avait tellement profité à cette
école, ainsi que dans un voyage en Italie fait par le conseil de Juste-Lipse
qu'à l'âge de 26 ans, étant de retour en Hollande, il fut désigné par les
Etats-Généraux pour accompagner à Nantes (avril 1598), en qualité de se-
crétaire de légation, l'amiral Justin de Nassau et Oldenbarnevelt(l), puis
laissé par eux en France pour y remplir le poste d'agent des Provinces-
Unies, vacant par la mort de Calvart. Sa personne était agréable à Henri IV,
et il avait un libre accès auprès du roi. Il lui était prescrit par ses instruc-
tions de se présenter à la cour au moins deux fois par semaine, et le roi lui-
même lui exprima le désir de le voir « tous les jours. » Il devait aussi suivre
le roi partout où il jugerait à propos de se rendre à une distance de plus de
quinze lieues de Paris. De là plusieurs dépèches datées d'Orléans et de Blois.
On conçoit qu'un pareil personnage ail été un précieux observateur en main-
tes circonstances.
Nous avons extrait de la correspondance d'Aerssen avec Barneveld les
renseignements qui se rapportent à la vérification et à l'enregistrement de
l'Edit de Nantes, et deux pièces annexées à cette correspondance (2). Aerssen
écrivait en hollandais d'abord et plus tard en français ; nous indiquons celles
des lettres qu'il a fallu traduire et dont nous donnons une version littérale.
Afin de compléter et rendre plus instructif cet aperçu de l'une des phases
les plus importantes de l'histoire protestante, nous joignons aux notes de
M. Vreede quelques documents empruntés au Recueil des lettres missives
de Henri If, qui méritent d'être reproduits dans cette occasion. Ainsi, nous
donnerons en guise de préambule quelques lignes remarquables de la lettre
écrite par le roi , le 1 7 août 1 598 , au duc de Luxembourg , et la réponse
qu'il fit, le 28 septembre de la même année, aux députés du clergé(3). On
sait que l'Edit avait été signé à Nantes le 13 avril précédent. Cette date est
notre point de départ dans une revue qui a pour objet d'observer, avec le
diplomate hollandais, les objections diverses qui furent faites à l'acceptation
(1) Lorsqu'ils furent députés auprès de Henri IV pour lui exprimer le déplaisir
que causait aux Etats-Généraux la paix de Vervins, conclue avec l'Espagne (2 mai
1598). C'est pour adoucir les inquiétudes que les Etats-Nenéraux avaient conçues
de cette paix que Buzanval l'ut choisi pour être envoyé à La Haye.
(2) Les « Paroles du Roy du mardy XVI"^ février 1599, » et la « Responce du
Roy h Messieurs les députés de Bourdéaulx et de Thoulouze, le W^ novembre 1599.))
(3) Et plus loin le «Discours du Roy à Messieurs du Parlement, du 7 février
1599,)) et sa « Lettre du 7 mars 1599 aux pasteurs du consistoire de La Rochelle,»
30 VÉRIFICATION ET ENREGISTREMENT
des articles, du côté des Réformés, et la résistance opiniâtre qu'elle rencontra
de la part des parlements.
EXTRAIT d'une LETTRE DE HENRI IV AU DUC DE LUXEMBOURG.
17 AOUT 1598.
{Rtcveil des lettres missives publié par M. Berger de Xivrey, d'après l'Histoire du cardinal
de Joyeuse, d'Aubery.)
« Je ne puis reculer les Huguenots des charges sans bazarder
le repos de mon Estât; car la partie de ceux de contraire religion est
encore trop enracinée en iceluy^ et trop forte et puissante dedans et
dehors pour estre mise en nonchaloir. J'en ay esté trop bien servy et
assisté en ma nécessité; je remettrois des troubles en mon Royaulme
plus dangereux que par le passé
« Je ne désire le retour du légat à Rome, sinon pour s'esclair-
cir et consoler aux occasions qui se présentent à nostre commun bien
et contentement^ et je fais retarder la publication de l'Edict avec les
Huguenots à cause de sa présence. »
RÉPONSE DE HENRI IV AUX DÉPUTÉS DU CLERGÉ.
28 SEPTEMBRE 1598.
(lUcueil des lettres missives publié par M. B. de Xivrey, d'après le Ms. de la Coll. Du Puy.)
« A la vérité, je recognois que ce que vous m'avés dict est vérita-
ble. Je ne suis point auteur des nominations; les maux estoient intro-
duits auparavant que je fusse venu. Pendant la guerre, j'ay couru où
le feu est oit plus allumé, pour l'estouffer; maintenant que la paix est
revenue, je feray ce que je dois faire en temps de paix. Je sçay que la
Religion et la Justice sont les colonnes et fondemens de ce Royaume,
qui se conserve de justice et de piété; et quand elles ne seroient, je
les y vouldrois establir, mais pied à pied, comme je feray en toutes
choses. Je feray en sorte. Dieu aidant, que l'Eglise sera aussi bien
qu'elle estoit il y a cent ans; j'espère en descharger ma conscience et
vous donner contentement. Cela se fera petit à petit : Paris ne fut
pas faict en un jour. Faictes par vos bons exemples que le peuple soit
autant excité à bien faire comme il en a esté précédemment esloigné.
Vous m'avés exhorté de mon debvoir; je vous exhorte du vostre. Fai-
sons bien vous et moy : allés par un chemin, et moy par l'autre, et si
nous nous rencontrons, ce sera bien tost faict. Mes prédécesseurs vous
ont donné des paroles avec beaucoup d'apparat; et moy avec jaquette
DE l'édit de natvtes. 31
grise je vous donneraj'^ les effects. Je n'ay qu'une jaquette grise; je
suis gris par le dehorS;, mais tout doré au dedans. »
Extraits des dépêches d^Aersseu aux Etats-Généraux
des Provinces-Unies des Pays-Bas.
I.
De Paris, le 10 novembre 1598.
« Sa Majesté est entièrement guérie et va à la chasse. Elle a
convoqué la Chambre du Conseil ici à Paris, uniquement pour prépa-
rer la vérification de l'Edit accordé à ceux de la Religion. On attend
dans peu de jours Messieurs de Bouillon, la Trémouille et autres de la
Religion pour y assister personnellement. Les oppositions du clergé
sont grandes; mais Sa Majesté est résolue à persévérer avec auto-
rité »
(Trad.duholl., — y>. 63.)
II.
De Paris, le 13 janvier 1599.
« Les conclusions pour l'entérinement de TEdit ont été prises
le 7 de ce mois. Tout le parlement s'est assemblé pour cet objet, et
dorénavant on n'y rencontrera que peu d'obstacles, parce que les re-
présentants de ceux de la Religion ont consenti à renoncer à la cham-
bre de l'Edit qu'ils voulaient avoir à Paris, et ont admis le retran-
chement de quarante mille écus à l'entretien de leurs garnisons ; ce
dont ceux de la Religion sont très mécontents. Mais il paroit que
néanmoins on procédera à la publication, ce qui va avoir lieu dans peu
de jours. — On attend ce que ceux de Chatellerault trouveront à y
remédier (1).
« On croit que le mariage de la sœur du Roy sera conclu à Fontai-
nebleau le 25 de ce mois, conformément à la dernière résolution;
mais Sa Majesté ne veut pas quitter Paris avant que l'Edit soit publié;
après cela on croit positivement qu'Elle ira à Blois, vers le mois de
mars »
liTrai. du holL, — p. 63.)
III.
De Paris, le 21 janvier 1599.
« L'Edit de ceux de la Religion n'a pas encore été entériné (2),
(1) F., au sujet des synodes de Saumur, Loudun, Vendôme, Chatellerault, les
Mém. de Sully, liv. IX, année 1598.
(2) L'Edit de Nantes, signé le 13 avril 1598, fut enfin vérifié le 25 février 1599,
32 VÉRIFrCATION ET ENREGISTREMENT
et il paraît que ces difficultés sont seulement causées par les articles
qui ont été ajoutés par le Roi à l'Edit de l'an 1577, savoir concernant
les villes de sûreté et l'entretien de leurs garnisons, ainsi que la per-
mission de célébrer le culte dans plusieurs endroits non compris dans
le premier Edit. Cependant on croit que, bien que sur les quatre-vingt
voix soixante soient contraires , il sera consenti à la publication par
l'autorité de Sa Majesté et h cause des dispositions favorables des
présidents : d'autant plus qu'ils ont servi leur propre intérêt dans la
renonciation à la chambre de l'Edit, de quoi ceux de la Religion ont
montré un grand mécontentement, et que ceux de Chastelleraut pré-
tendent ne pas se séparer, si l'Edit n'est point publié purement et en
entier selon les promesses. D'autres croient que le Parlement traîne
la publication pour intimider ceux de la Religion par cette longueur
et par de grandes oppositions, afin qu'ils se contentent finalement du
premier Edit, Mais dans ce cas, je remarque qu'il y aurait facilement
(lu trouble. D'autres ont l'opinion que pendant ce temps on a envoyé
des dépêches à Rome, pour demander au pape de vouloir envoyer une
excommunication contre ceux qui concluroient à l'entérinement. Mais
on ne peut guères croire que le pape voudroit, contre la volonté de Sa
Majesté, commander à son parlement d'une manière aussi souveraine
et séditieuse et compromettre son autorité, comme on l'a vu il y a
plusieurs années à Tours »
(Trad. duholL, — p. 73.)
IV.
De Paris, le 22 février i 599.
« L'Edit sur ceux de la Religion a été vérifié vendredi matin,
Sa Majesté ayant de nouveau et sérieusement invité le Parlement à
enregistrer l'Edit, comme vos Hautes Puissances pourront le voir par
les pièces ci-jointes (1). Dans quelques jours aura lieu la publication
pure et simple de l'Edit; car les restrictions ont été faites en chambre
au Parlement ; le dernier jour de mars, à la Chambre des Con.ptes; le dernier
d'avril, à la Cour des Aidi-s. V., au sujet de cette viTitication, les Mrni. de Sully,
liv. IXetX. Quant à l'Iùlit de pacification de 1577, dont parle Aersseii, il avait
été renouvelé en novembre 1594. Voici ce que dit le Journal de Pierre deFEstoiie :
«Le Roy dit tout hault qu'il en sçavoit qui avoient dit que le feu Roy étoit hé-
rétique pour l'amour de cet Edit; mais que le premier qui s'ingéreroii doresna-
vant de tenir ce lanj^atic, qu'il le fi'roit pendre. 11 avoit auparavant rabroui' fort
rudement (et sayement) ceux de la Religion qui lui avoient demandé l'Edit de
janvier, des chambres mi-iarties et un prolecteur; leur ayant respondu qu'il ne
vouloit rien innover, et qu'ils n'auroient que l'Edit de Ï577 et la chambre de
l'Edit; et que.c'étoit assés, voire trop pour eux.»
(1) Voir ci-après la pièce intitulée : Paroles ffu Roi/, du tjiardi 16 février 1^99.
DE l'ÉDIT de NANTES, 33
et secrètement , à savoir dans leur intérêt particulier, concernant la
réception de plus de six conseillers de la Religion en Parlement. Sur
quoi ils ont résolu, entr'autres choses, ou d'obliger un chacun par
serment à ne pas quitter la Religion catholique et de déclarer
déchus de leurs charges à l'avenir les opposants , ou d'inscrire sur
les registres la promesse qu'avait faite Sa Majesté de ne pas faire
entrer plus de six officiers de la Religion dans le Parlement , et de
persister dans cette règle, quoiqu'il en puisse arriver. Mais il a
été considéré comme factieux et plein de sédition de prétendre con-
traindre un chacun en sa conscience par un serment, et de révoquer
en doute les promesses de Sa Majesté, outre que sa volonté et auto-
rité y est fortement intéressée et limitée. En conséquence, Sa Majesté
a envoyé samedi au Parlement le sieur de Bellièvre , pour les faire
désister de cette résolution, faute de quoi il y avisera selon son au-
torité. »
{Trad.duhoU., — p. 92.)
V.
De Paris, le 22 février 1599.
« On s'occupe avec activité de l'affaire du capucin qui avait résolu
d'assassiner Sa Majesté. Il a avoué de lui-même et a déclaré qu'il avait
été poussé par quatre motifs. Le premier était d'avoir voulu expier
des actes criminels commis avec un jésuite et un autre capucin, ayant
été pour cela à confesse chez les jésuites de Bar en Lorraine, et ne
pouvant obtenir d'absolution, à moins que, en vertu de ce que les
grands délits sont purifiés par des actes de grand mérite, il ne se ré-
solût à déUvrer l'Eglise de l'oppression du Roy de France. Le second
motif était l'hérésie qui, manifestée par la publication de l'Edit, serait
ainsi universellement implantée dans tout le royaume. Lé troisième,
parce qu'on tolérait qu'un livre très nuisible, qui venait d'être fait chez
M. Du Plessis contre la Messe, fût vendu librement et publiquement. Et
le quatrième, parce qu'd craignait que le prince de Lo.rraine, par son
mariage avec la sœur du Roy, ne changeât aussi de religion. — Le duc
de Lorraine dont il a été le laquais, a donné le premier avis (1), et il est
prié par Sa Majesté de bien vouloir aussi envoyer les autres complices,
lesquels on attend avant que de procéder à l'exécution de celui-ci ; car
(1) Mém. et Corresp. de Du Plessis Mornay, t. IX, p. 208 (Lettre du 12 janviei*
1599). «M. de Lorraine luy a donné advis d'ung capucin de son pays, qui a esté
dénioaiaque, parti pour le tuer. 11 a esté recogneu en ceste ville ; on le cherche. »
3
34 VÉRIFICATION ET ENREGISTREMENT
il y en a beaucoup que l'on croit aussi être coupables en cette affaire.
Outre ce capucin sont aussi emprisonnés deux pèlerins qui avaient les
mêmes intentions;, l'un étant un jacobin de Gand^, et Tautre de Bour-
gogne; ils ont été découverts par le vicaire de Grandse (sec), qu'ils
avaient cherché à disposer à leur dessein. »
(Trad.duholl., — p.98.)
VI.
De Paris, le 9 mars 1599.
« Je ne remarque point que la publication de l'Edit de ceux de
la Religion ait amené quelque trouble dans l'Etat. On n'en parle pas
spécialement; — mais il est à craindre que, s'il ne se présente pas
d'ailleurs d'autre d'occupation, l'exécution n'en soit pas sans diffi-
culté.
« On n'a pas encore avancé dans l'affaire relative au capucin,
parce que l'on n'a pas encore acquis de Lorraine la certitude que ceux
qu. l'auraient poussé à son crime soient en prison. Il persiste toujours
dans sa première déposition... »
{Trad. du holL, — pp. 113, 118.)
VIL
De Paris, le 22 avril 1599.
L'Edict de ceulx de la Religion a passé par tous les ressorts de
Paris, mais la vente en est deffendue pour obvier aux animosités du
Clergé, qui s'eschauffent de jour à aultre »
{Ecr. en franj., — p. 149.)
VIII.
De Paris, le 23 inal 1599.
« Ceux de la Religion excusent le refus de l'Edit par les longs
retards des résolutions de toutes les provinces. En attendant, cette
manière de procéder est (bit blâmée par ceux de leur parti ; mais ceux
qui demeurent de ce côté de la Loire se promettent beaucoup de
l'Edit, sans attendre la réponse de l'Assemblée générale de Chastel-
lerault, ce qui prouve évidemment qu'il y a une division parmi eux
et ce qui fortifie les partis dans leur aigreur.,. »
(Trad.dulwU.,— p. 176.)
IX.
D'Orléans, le 19 juin 1599.
4 .... , Les huict députez de la Religion qui sont en ceste ville, assez
DE l'ÉDIT de NANTES. 35
mal édifiez des modifications de l'Ediet. Leur charge est de pressera
ce qu'elles soient toUiés. Ils y craignent toutefois plus qu'ilz n'espè-
rent, néantmoins semblent s'y vouloir roidir : pour quelle fin aucuns
croient que Sa Majesté ait envoie M. de Bouillon vers l'assemblée,
sous prétexte des affaires particulières qu'il ait à démesler avec M. de
La Tremouille, affin d'en sonder l'intention. L'un de leurs députez or-
dinaires, nommé La Case, a esté par ses maistres démis de sa com-
mission, pour aultant que sans charge il aurait receu l'Ediet avec ses
modifications. Cette affaire se semble aigrir, combien que plusieurs
l'estiment en terme de respectif contentement. »
(En franc.,— p. 210.)
X.
D'Orléans, le 25 juin 1599.
« Les Députés de ceux de la Religion ont eu audience, mais
sans décision pour leurs instances, sinon des belles apparences et pa-
rolles. Ils sont remis au retour de Sa Majesté. M. lé Mareschal de
Bouillon part ce jourd'huy vers les eaux de Poggues, aumoien de quoy
je les voy accrochez à un infiny, parce que Sa Majesté négotie cest
affaire avec eux par son entremise, et non aultrement »
(En franc., — p. 216.)
XI.
D'Orléans, le 6 juillet 1599.
« Les Députés des Eglises sont encore attendans pour la se-
conde instance, de laquelle ils ont receu commandement de toute l'as-,
semblée avec distinction, pour éviter la désunion, qu'ils craignent j|
qu'on veuille mettre parmi celles de deçà et de delà là Loire : Assavoii* '
qu'ils protestent contre les modifications et retranchement du Parle-
ment en leur Edict, et n'en empêchent néanmoins l'exécution : laquelle
s'avance beaucoup au ressort de Paris, mais oil craint les animosités à
la vérification à Bordeaux. Lesquelles trop facilement semblent pou-
voir engendrer altérations ? et pour (par) l'absence .du Roy, et pour
la demeure des Jésuites, que nulle authorité en ait pu dénicher »
(En franc., — p. 226.)
xn.
D'Orléans, le 22 août 1599.
« Ceux de la Religion n'ont encore eu que leur première au-
dience, combien qu'ils n'espèrent rien à la seconde, car les affaires
36 VÉRIFICATION ET ENREGISTREMENT
sont assez disposées à un refuz. Lequel pour diverses considérations
ils regrettent d'avoir tant pressé, où il leur eust esté plus expédient
de réserver leuis plainctes sans décision au remède, pour éviter le
préjugé en meilleure saison. Le clergé de Limoges, pour susciter de la
haine à ceux de la Religion, et aigrir l'animosité des Papistes dans la-
dite ville, la veille de la Feste-Dieu abbatit les autelz, brisa les images,
et ibuUa leur sacrement, et le lendemain s'approcliant de l'Eglise, en
imputa l'acte auxdits de la Religion; mais le faict ayant esté descou-
vert par un d'eux mesmes, les plainctes en vindrent à Sa Majesté,
qui pour punition a envoyé commandement exprès d'en fouetter pu-
bliquement les auteurs »
{Eh franc., — p. U:i)
Xlll.
De Blois, le 15 août 1599.
« Ceux de la Religion n'ont encore rien avancé en leurs af-
faires. On les traîne pendant l'exécution de l'Edict, aux retranche-
ments et modifications duquel ilz s'opposent. La messe cependant est
establie à La Rochelle avec moindre difficulté, que le presche aux vil-
lages. Ceux de Tours par quelque animosité ont démoly le temple, que
joignant leurs fauxbourgs par permission ceux de la Religion y fai-
saient bâtir. Mais Sa Majesté, pour obvier aux aultres, qui ne deman-
dent qu'un cheff à mesme, en a faict pendre douze des principaux.
Ceux de Roan (1), Tolose et Bourdeaux en Cour pour suyvre l'exemple
de Paris au faict de la Chambre my-partie à admettre six Conseillers
de la Religion en leurs corps, qui est composé de six-vingts catholi-
ques, sans préallablement passer à la vérification dudit Edict. Dijon
sans aultre forme a rejette l'Edict puiement et simplement. Sa Ma-
jesté pourtant y a faict des jussions et menasses de cassation de leurs
Estais en cas de réitératif refus »
{En franc., — p. 261.)
XIV.
De Paris^ le 9 décembre 1599.
«... Les affaires de ceux de la Religion commencent à prendre
(1) Une députation du Parlement de Rouen, ayant à sa tète le vertueux pre-
mier président Groulart, alla à Blois Caire des remontrances contre TEdit de Nantes
(^Heg. secr., IG, juillet 1599). Floquct, llist. du l'arl. de Rouen, t. IV, p, 146.
Modifié en quelques points, l'Kdit tut enregistré le 23 septembre.
« Le Parlement de Rouen, dit M. H. Martin, n'enregistra qu'avec des modifica-
tions qui altéraient profondément les articles de Nantes, et par exprès comman-
DE l'f'dIT de NANTES. 37
pied. La facilité de Paris depuis la vérification de l'Edit y aide beau-
coup, car Rouen (1) en a pris l'exemple, et, outre une Chambre de
l'Edit, y a-t-on reçu au Corps quatre Conseillers de la Religion : qui
est un en chaque Chambre. Tholouse et Bordeaulx se sont laissés mo-
dérer en leurs oppositions par la remonstrance de Sa Majesté (2), que
cet Edit est essentiel de son service et de la prospérité de la Cou-
ronne. On en attend les effects au premier jour. Rennes en son refus
souffre sa position : car en rejetant cet Edit, il en a cassé plusieurs
aultres qui ne concernaient aulcunement la Religion. De quoy Sa
Majesté et son Conseil irritez n'ont pas tant seulement sursiz leur ju -
risdiction, ains les ont interdict(3) de leur charge avecq adjournement
personel aux Présidens, Gens du Roy et Rapporteur, Icsquelz sont
tous en ceste ville, où il s'agist de la vente (4) de leurs Estatz. Cepen-
dant le Parlement n'est pas sans judicatiu'e, car en Bretaigne la Cour
y a ses semestres, (c'est qu'elle se change de six mois en six mois (5) : )
et ce remuement en est venu sur le changement. Donc le premier se-
mestre désadvoue à faict les procédures du premier, et en louant la
prévoyance et clémence de Sa Majesté, a purement et simplement vé-
rifié son Edict (6), M. le Mareschal de Biron désigné avec M. de Metz
et Mortefontaine (7) pour renouveller l'alliance des Suisses, a com-
mandement de supprimer la Cour de Dijon, si à sa venue, sans délay
elle ne passe ledit Edict...»
(En franc., — p. 399.)
dément du Roy; il lutta, il chicana pendant dix ans, et ne reçut enfin l'Edit dans
son ensemble qu'eu août 1609. » (F. Floquet, t. IV, p. 134-160-238-269.)
(1) Floquet, Hist. du Pari, de Norm., t. iV, p. 256 et suiv., ne parle que de
radmissioa de trois conseillers religionnaires.
(2) C'est celle qu'il leur avait adressée à Saint-Germain-en-Laye, le 4 novembre,
et qui vient d'être rapportée.
(3) F. Floquet, t. IV, p. 261, 263.
(4) F. des exemples honteux du trafic de la première présidence du Parlement
de Rouen, en 1608, dans Floquet, t. IV, p. 233 et suiv.
(5) Il y avait aussi des semestres au Parlement de Normandie. F. Floquet, t. IV
p. 14.
(6) L'Edit ne fut enregistré purement et simplement à Rouen que le 3 août
1609, après une lutte de douze ans entre le Parlement de Mormandie et la Cou-
ronne; « lutte la plus obstinée, dit Floquet, t. IV, p. 269, et la plus longue peut-
être dont les anni-.les d'aucun Parlement nous aient conservé la mémoire. »
V, aussi l'Avant-propos, t. I, p. vin.
(7) M de Morfontaine, i?arde du trésor royal. F. Sully, Mém., liv. VIII, année
1596.
.
38 SAC ET CONFISCATION DE LA VILLE DE PRIVAS
SAC ET CONFISCATION DE LA VILLE DE PRIVAS AU PROFIT DU ROI
EN 1629.
PROSCRIPTION PERSÉVÉRANTE DES HABITANTS RÉFORMÉS
EN 1664, 1669 ET 1670.
Lettre iaédite de 1667.
Située à l'extrémité d'une belle et fertile plaine, Privas, qui ne comptait
au plus que cinq à six cents maisons, mais « très riches et opulentes »,
dit l'apostat Pierre Marcha, était à la fois la capitale et la ville la plus flo-
rissante (lu Vivarais. Depuis que ses belliqueux habitants, sous la conduite
de Brison (1), avaient rasé le château qui la dominait, elle n'était plus dé-
fendue que par deux forts, bâtis, l'un au Petit-Tournon, village distant de
quatre à cinq cents pas, entouré de bonnes murailles, et mieux protégé en-
core par des précipices et des montagnes escarpées ; l'autre sur le mont
Toulon, construit en forme d'étoile avec une tour au milieu. La ville elle-
même était ceinte de forts bastions couverts par des ouvrages avancés et de
profonds fossés.
Saint-André-Montbrun, (jui s'illustra plus tard par l'héroïque défense de
Candie contre les Turcs, y commandait pour le duc de Rohan. Parti de Va-
lence le 1 i mai 1629, Louis XIII arriva le jour même en vue de la place avec
un corps de troupes, <jui, grossi promptement par de nombreux renforts,
forma bientôt une armée de vingt-neuf mille hommes. La tranchée fut ou-
verte le 20. Le 26, le marquis de Portes enleva le Petit-Tournon et lit passer
au fil de l'épée tout ce qu'il y trouva. Dix-huit soldats échappés à cette bou-
cherie vengèrent le lendemain leurs coreligionnaires en tuant de Portes;
mais ils furent à l'instant mis en pièces par les catholiques. La perte du
Petit-Tournon etïraya les habitants de Privas, qui demandèrent à grands cris
qu'on capitulât. Saint-André-Montbrun céda à leurs instances, et eut, à cet
effet, une entrevue avec Gordes; mais Louis XIII, qui s'indignait qu'un nid
de poules comme Privas osât lui résister, ne voulut jamais consentir à com-
prendre les Privadois dans la capitulation, et Saint-André refusa noblement
de séparer sa cause de la leur. Le triste résultat de la négociation porta au
comble la terreur des habitants, qui s'enfuirent à la faveur de la nuit, en
sorte que Saini-André, al)andonné ainsi avec ses cinq cents soldats, dut se
retirer dans le fort du mont Toulon, d'une étendue moins considérable que
la ville, et, par conséquent, plus facile à défendre (2).
(1) V., pour le brave Joachim Brùon, l'article Beauvoir du Roure de Bcaumont^
dans la France froteslunte, t. Il, p. 141.
(2) Nous aurons à revenir une autre fois sur la prise de ce fort, qui soulève
une question digne d'être approfondie : la préméditation du massacre de la gar-
AU PROFIT DÛ ROI. 39
Le lendemain, les soldats royaux entrèrent donc sans résistance dans Pri- ^
vas. Deux cents hommes blessés, vieux ou infirmes, qui n'avaient pu suivre ]
leurs concitoyens, furent passés au fil de l'épée. Les maisons furent pillées
et la ville livrée aux flammes. Ce n'était point assez pour satisfaire la ven-
geance du cruel Louis XIIÏ (1). Le 30, parut une déclaration qui confisqua
au profit du roi tous les biens des habitants de Privas et défendit à toutes
personnes de s'établir dans la ville proscrite sans lettres du grand sceau.
Même à la conclusion de la paix, au mois de juillet, lorsque fut rendu l'édit
de Nîmes, autrement appelé de grâce et pardon, la malheureuse cité en fut
exclue. « La ville de Privas, y lit-on, qui, se confiant en son assiette rude
« et inaccessible comme ils pensoient, en ses fortifications et en l'abondance
« des vivres et munitions dont elle estoit remplie, enorgueillie d'une longue
« prospérité, a osé résister et attendre la batterie de nos canons et l'effort
« de nos armes : et mesprisant les douces semonces de nostre bonté, la
« haine de ses habitans a esté telle que perdans l'espérance de se pouvoir
« maintenir en leur rébellion, ils ont mieux aymé abandonner leurs maisons
« et leurs biens, que d'en chercher la conservation dans nostre miséricorde,
« qui leur estoit toute asseurée, se sont ostez à eux-mesmes l'espérance de
« la recevoir, et n'ont peu prévenir l'embrasement et la fureur du glaive
« que la vengeance divine a excité contre eux, pour raison desquels nous
« avons pourveu par nos lettres de déclaration séparément expédiées, et ne
« sont compris en ces présentes. »
Trois ans plus tard, à l'appel de La Force, qui avait été envoyé dans le
Languedoc pour combattre les partisans de Gaston d'Orléans, les Privadois
qui avaient survécu à la ruine de leur patrie et s'étaient dispersés dans les
lieux voisins s'empressèrent d'accourir sous ses drapeaux et sollicitèrent la
faveur de marcher en tête des troupes royales. Us déployèrent dans cette
courte campagne tant de courage et de dévouement, que la cour daigna fer-
mer les yeux sur les atteintes portées à la déclaration de 1629. Les proscrits
rentrèrent peu à peu dans leur ville en ruines ; quelques maisons se rebâ-
tirent même de loin en loin, mais si lentement, qu'en -1664 on comptait à
peine deux cents familles. Cependant l'Eglise désolée se relevait peu à peu,
lorsque le clergé catholique, jaloux de sa prospérité naissante, la dispersa
de nouveau. Deux arrêts du 22 février et du 30 septembre 1664 (2), rendus
à sa requête, ordonnèrent l'exécution rigoureuse de la déclaration de
(1) L'armée royale s'était campée devant Privas, dans une plaine à'ile du Lac,
et qui a conservé ce nom. Louis XIII occupait une maison qu'on appelle encore
aujourd'hui le logis du roi. Un boulet parti de la ville étant venu frapper ce bâ-
timent, il en avait conçu une profonde irritation et une haine implacable, dont
les assiégés n'ont que trop senti les effets.
(2) Ces deux arrêts sont rapportés par Benoît, dans les pièces justificatives du
tome III de son Histoire de TEdit de Nantes, p. 193 et 196.
40 SAC ET CONFISCATION DE LA VILLE DE PRIVAS
Louis XIH, et défendirent à toutes personnes professant la religion réformée
de demeurer à Privas, sous peine de mille livres d'amende. Le prince de
Conti, gouverneur de la province, les fit exécuter avec rigueur. Il chassa de
la ville les habitants protestants et livra leurs biens en proie aux catho-
liques. C'est à cette nouvelle et cruelle épreuve des malheureux Privadois
réformés que se rapporte la lettre inédite que nous publions. Elle confirme
pleinement le récit des écrivains protestants.
Les Anciens et jadis habitans de Privas à Messieurs les
Pasteurs et Anciens de l'Eglise refformée de Lyon.
Messieurs,
Quoyque l'épreuve extraordinaire par laquelle il a pieu à Dieu nous
faire passer et dans laquelle nous sommes encores ne vous soit pas in-
cognue, ayant esté obligés d'abandonner nos maisons, lesquelles nous
avions réparé et estions rentré dans icelles par des ordres auxquels
nous devons toute obéissance là où Dieu n'est pas désobéy, néantmoins
tout ce que nous en pouvons avoir appris est beaucoup au-dessous de
la vérité de la choze ; ce qui nous restoit de bien et que nous avions
transporté en nostre sortie ayant esté incontinent après avec les fruits
de nos champs desquels la cueillette estoit pendante, exposé à la mercy
des gens qui n'en avoient point et qui moissonnèrent là où ils n'avoient
point semé, avec des circonstances lesquelles nous ne pourrions des-
crire sans larmes ni n'osons clairement les exprimer. Tant y a que
d'où que soyent procédées nos souffrances, lesquelles ont desjà duré
trois ans et sLx moys, nous prenons le tout comme venant de la main
de Dieu, laquelle nous adorons, et réputons nos péchés la première et
principale cause d'icelles et en cherchons le remède en la miséricorde
de celuy qui en est le père et ([ui se souvient tousjours d'icelle au mi-
lieu de son courroux, mais comme nous ne devons pas tenter sa Pro-
vidence en négligeant les moyens légitimes qu'elle nous présente, et
estre deffaillant à nous-mesmes, ayant pieu à nosseigneurs du conseil
de commettre Monsieur de Bezons, intendant en ceste province, pour
donner son advis sur nostre restablissement , nous avons employé
toutes les sollicitations à nous possibles et de nos amis envers ledit
seigneur intendant pour avoir au plus tost ledit advis, affm que sui-
vant iceluy nous poussions obtenir justice. Mais d'autant que ledit sei-
gneur a grande multitude d'affaires entre les mains, le nostre a tiré en
longueur l'espace de trois ans et un peu davantage. Et jusques à pré-
AU PROFIT DU ROI. 41
sent que nous avons obtenu l'effect de nos instances envers luy, qui,
aussi touché de compassion veu la longueur de nostre misère, a dresse
ledit advis et croyons qu'il est prest de l'envoyer à la cour, si cela
n'est desjà fait. Voilà pourquoy nostre affaire estant à présent en sa
crise et sur le point de terminer par la justice du Roy que nous im-
plorons et espérons, il nous faut pour dernier effort faire députation à
la cour et en icelle des grands frais, auxquels la pauvreté à laquelle
notre si longue dispersion et le pillage de nos biens nous a réduits ne
peuvent subvenir-, cela. Messieurs, nous contraint de recourir tant à
vos prières à Dieu pour nous qu'à vostre charité chrestienne, outre
qu'il y a grand nombre de familles parmy ces pauvres dispersés des-
quels les gémissemens en l'extrême nécessité où elles se trouvent ré-
clament vostre commisération, et vous supplient les considérer comme
une occasion que Dieu vous présente pour élargir vos entrailles envers
eux. Le sieur Barruel que nous avons depputé vers vous suppléera
par ce de quoy nous l'avons instruit à la briefveté de ceste lettre, la-
quelle nous finissons par prière à Dieu qu'il conserve et face prospérer
les troupeaux qu'il vous a commis, et bénisse vos saints labeurs en
iceux. Ce sont.
Messieurs, Vos très humbles et très obéissants serviteurs.
Les jadis habitans de Privas fesant profession
de la religion réformée, et pour eux :
Delaselve, ancien. Chambaud, ancien. Bernard,
ancien. Gimoux, ancien. Sibleyras, ancien.
Robert, ancien. Chameran, ancien. Dubois,
ancien. Ladreict, ancien.
On a écrit au dos :
Du mois de décembre 1667.
Les pauvres Privadois croyaient que l'avis de l'intendant leur serait favo-
rable ! De Besons était-il réellement touché de compassion, veu la longueur
de leur misère, et écrivit-il en leur faveur, ou bien les leurra-t-il seulement
par de fausses espérances? Nous ne pouvons jusqu'ici répondre à cette
question, que nous finirons par éclaircir, avec bien d'autres, qu'en men-
tionnant un arrêt rendu par le conseil, sur son avis, le 5 août 1669, ;irrêt
confirmatif de celui de 1664, auquel se rapporte la lettre qu'on vient d' lire.
Nous n'avons pas cet arrêt, mais en voici un antre du 19 noveml)re 1670 (1)
(1) Cet arrêt n'est pas reproduit par Benoit, non plus que celui du 5 août 1669.
42 SAC ET CONFISCATION t)E lA VÏLIE DE PRIVAS, ETC.
qui vise et confirme tous les précédents, et consomme la ruine des infortu-
nés 'f jadis habitmis » de Privas (1).
Arrest du Conseil d'Estat portant que les P. R. sortiront de
la ville de Privas, de la Taillabilité et du lieu de Tournon,
avec défenses d'y habiter à l'avenir.
Sur ce qui a esté représenté au Roy estant en son conseil par le sieur
évesque de Viviers, qu'encores que par trois arrests de son conseil
d'Estat rendus, Sa Majesté présente, les 22 février, 30 septembre 1664
et 5 aoust 1669, il a esté ordonné que, conformément à la déclaration
faite au camp de Privas, au mois de juin 1629, aucunes personnes fai-
sant profession de la religion prétendue réformée ne pourront habiter
dans ladite ville de Privas et taillabilité, ny dans le lieu de Tournon,
qui est un lieu proche dudit Privas, et qui est plus fort que ladite ville :
néantmoins plusieurs desdits religionnaires prenans advantages des
troubles qui sont arrivés la présente année 1670 dans le pays de Yiva-
rez, n'ont pas laissé de se restablir dans lesdits lieux, ce qui est une
désobéissance formelle aux volontez du feu Roy, et de Sa Majesté, la-
quelle voulant y pourvoir, le roy estant en son conseil, conformément
à ladite déclaration du mois de juin 1629, et desdits arrests dudit
conseil desdits jours 22 février, 30 septembre 1661 et 5 aoust 1669,
a ordonné et ordonne que toutes personnes faisant profession de la
religion prétendue réformée sortiront incessamment de ladite ville
de Privas, de sa taillabilité et du lieu de Tournon; leur fait. Sa
Majesté, itératives inhibitions et défenses d'y plus habiter, à peine
de désobéissance, et d'estre procédé contr'eux suivant la rigueur des
ordonnances; enjoint au gouverneur et son heutenant-général en Lan-
guedoc, intendant de justice, magistrats, juges, et tous autres officiers,
de tenir la main à rexccution da présent arrest.
Fait au conseil d'Estat du Roy, Sa Majesté y estant, tenu à Saint-
Germain-en-Laye, le dix-neufvième jour de novembre mil six cens
soixante et dix.
Signé : Phelippeaux.
(1) Privas compte à présent environ 5,400 habitants, dont 700 réformés, et le
hameau adjacent du Pelit-Tournon en compte 250, dont 150 réformés. Mais ce ne
sont pas des descendants de ceux d'autrefois, détruits ou dispersés. L'établisse-
ment de ces protestants d'aujourd'hui ne remonte guère à plus de soixante-dix
ans; une des i'aniilles réputées les plus anciennes se fixa à Privas en 1780. Parmi
les catholiques, un certain nombre descendent des anciens réformés qui se con-
vertirent.
LES ANCIENNES ACADÉmiES PROTESTANTES.
Voici l'introduction et la première partie du travail de M. le professeur Micliel
Nicolas, de Montauban, que nous avons annoncé ci-dessus (p. 2) :
nmn ACADÉuiEi» protes»ta]\te:!S eiv fraivce
AVANT LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES.
De toutes les institutions formées en France par les protestants depuis le
commencement de la Réforme jusqu'à la révocation de l'Edit de Nantes, il
en est peu qui puissent nous intéresser à un plus haut degré que les acadé-
mies qu'ils créèrent, dans l'intention de pourvoir les églises de pasteurs
éclairés et à la hauteur de leur difficile mission. Le grand nombre d'hommes
éminents qui , pendant l'espace d'un siècle environ , y puisèrent leurs pre-
mières connaissances théologiques , et la valeur scientifique de plusieurs de
leurs professeurs qui, par leur enseignement et par leurs écrits, exercèrent
une influence considérable sur le protestantisme en France, en Suisse et en
Hollande , doivent , ce nous semble , nous rendre cher le souvenir de ces
écoles et leur ouvrir une large place dans l'histoire de nos églises. L'intérêt
qui commence à s'éveiller pour notre passé religieux appellera sur elles l'at-
tention et portera sans doute quelque écrivain protestant, placé dans des
conditions favorables pour recueillir les documents nécessaires, à nous en
donner une histoire suivie et détaillée , histoire qui sera en même temps le
tableau du mouvement théologi(|ue opéré au XYIl" siècle parmi les protes-
tants français. En attendant la publication d'un semblable ouvrage, que nous
appelons de tous nos vœux, nous allons essayer de donner une idée de ce
que furent nos anciennes académies. Cette esquisse se composera de trois
parties : dans la première, nous rappellerons les principaux traits de leur
histoire; dans la seconde, nous exposerons la manière dont elles étaient or-
ganisées ; et dans la troisième , nous ferons connaître les tendances géné-
rales par lesquelles chacune d'elles se distingua.
I. Coup d'œil général sur l'établissement et l'existence
DES académies protestantes.
Au second synode national tenu à Poitiers en 1560^ plusieurs dépu-
tés des églises réformées demandèrent des pasteurs pour les assem-
blées qui les avaient envoyés. Le synode se trouva dans rimpossibilité
de les satisfaire, et il ne put que leur conseiller de faire donner à des
jeunes gens une instruction solide, surtout dans les langues et les scien-
ces divines, pour pouvoir dans la suite les employer au ministère. A
la mênie époque^ le conseil de la ville et le consistoire de Nîmes s'occu-
.44 LES ANCIENNES ACADEMIES PROTESTANTES.
paient sérieusement des moyens de ne pas laisser sans pasteurs une
grande partie des populations protestantes du Bas-Languedoc. Ainsi,
dans les premières années de la seconde moitié du XVP siècle et dans
toutes les parties de la France , un nombre considérable d'églises
manquaient de conducteurs spirituels. Ce fâcheux état de choses dura
pendant assez longtemps. Cependant, sans pasteurs, il était difficile de
conserver les églises existantes; il fallait surtout renoncer à la flat-
teuse espérance, si générale alors parmi les protestants français, de
détacher tous leurs concitoyens de l'Église de Rome et de les amener
à leurs propres croyances. Genève, la Suisse et l'Ecosse envoyaient
bien de temps en temps des ministres à leurs frères de la France; mais
ces secours n'étaient pas suffisants, et, d'ailleurs, d'un côté, le gou-
vernement, pressé par les sollicitations du clergé, inquiétait souvent
ces étrangers et les forçait à quitter leurs troupeaux, et, d'un autre
côté, il n'était pas rare qu'ils fussent rappelés dans leur patrie, sur-
tout quand ils se distinguaient soit par leur science, soit par leur talent
de prédicateur. Pour pourvoir aux besoins religieux des protestants pri-
vés de pasteurs, le synode national de Poitiers décida d'établir, dans
certaines églises, des candidats qui, après un stage d'une durée propor-
tionnée à leurs facultés et à leur application, pouvaient, à la suite d'un
examen subi devant une réunion de pasteurs, être associés au minis-
tère. On ne pouvait regarder que comme provisoire une mesure qui
aurait fini par remplir les chaires de pasteurs manquant de connais-
sances théologiques suffisantes, le plus grand de tous les dangers à
une époque où le protestantisme, mal affermi et entouré d'ennemis ha-
biles et puissants, ne pouvait se soutenir que par la science de ses con-
ducteurs spirituels. Ce fut sans doute pour parer en partie à ce dan-
ger que le cinquième synode national, tenu à Paris en 15G5, engagea
les églises qui avaient quelques ressources pécuniaires à entretenir des
étudiants dans les universités étrangères. Ce conseil fut suivi : quel-
ques jeunes gens furent envoyés à l'académie de Genève, qui a tou-
jours été attachée par les liens les plus étroits aux églises réformées
de France. Mallieureusement, il y avait bien peu de consistoires qui
pussent suffire à ces dépenses.
Il n'y avait qu'un moyen d'avoir un nombre suffisant d'hommes ca-
pables par leurs connaissances d'être à la tète des églises : c'était de
fonder dans les grands centres de population protestante des académies
dans lesquelles pussent se former les aspirants au saint ministère.
LES ANCIENNES ACADEMIES PROTESTANTES. 4M
11 s'écoula cependant un assez grand nombre d'années avant que
des établissements de cette nature fussent possibles en France; mais
leur fondation était l'objet des vœux les plus ardents. Les députés des
provinces furent chargés par le synode national tenu à Sainte-Foy en
1578;, d'avertir et d'exborter leurs provinces à faire instruire la jeu-
nesse et à penser à tous les moyens qu'elles pourraient trouver pour
dresser des écoles où les jeunes gens pussent être élevés et rendus
propres à servir un jour l'Église de Dieu par l'exercice du saint mi-
nistère. Les désirs et les espérances ne s'arrêtaient pas à ces écoles de
théologie^ qu'on ne possédait pas encore : on avait projeté la créa-
tion de véritables universités dans lesquelles, à côté des sciences tbéo-
logiques, seraient enseignées la jurisprudence, la médecine, les belles-
lettres et les matbématiques; et nous devons ajouter que ce projet fut
réalisé, du moins momentanément, là où les circonstances le permi-
rent. Les règlements de l'académie de Montauban, publiés en 1600,
fixent les attributions et les devoirs des professeurs en théologie, en
jurisprudence, en médecine, en physique (1), etc., et nous voyons dans
l'histoire de Nîmes que plusieurs hommes éminents enseignèrent dans
son académie l'éloquence, le droit et les sciences mathématiques (2).
C'est dans cette dernière cité que fut établie la première école de
théologie protestante en France. Le conseil de cette ville et son con-
sistoire conçurent le dessein, pour former des pasteurs capables de
diriger les nombreuses églises voisines, d'ajouter une chaire de théo-
logie à l'enseignement classique donné dans le collège des arts, éta-
blissement qui, fondé vers la lin de la première moitié du XYI« siècle,
sur le modèle du collège royal de Paris, était alors en pleine prospé-
rité. Tuffan, qui en était directeur, fut consulté sur ce projet. H le
combattit, principalement par cette raison que l'enseignement de la
théologie serait déplacé dans une école où l'on s'occupait exclusive-
ment de littérature; mais il proposa de faire donner par un des pas-
teurs de la ville, et dans un des temples affectés au culte public, dos
leçons de théologie à ceux des élèves qui auraient terminé avec quelque
succès leurs études au collège des arts (3). La proposition de Tuffan,
(1) Lois et règlements de racadémie de Montauban, dressés l'an 1600, au mois
d'octobre, et publiés au Grand-Temple, dans V Hisloire de Montauban, éô. de iSM,
t. II, p. 281 et suiv.
(2) Voir aussi les règlements de l'académie de Nîmes, dressés par Jean de
Serres, et publiés sous ce titre : Academiœ Nemausensis letjes. Nemausi, 1582. ln-4.
(3) Le Mémoire de Tuffan sur ce sujet a été conservé par Menard , dans son
Histoire de la ville de Nîmes, t. IV, Preuves, p. 298 et suiv.
46 LES ANCIENNES ACADEMIES PROTESTANTES.
après avoir été quelque peu modifiée, fut soumise, le 14 mai 1561, à
un synode provincial, composé des églises de Nimes et des environs
de cette ville, et, cette assemblée l'ayant approuvée, on chargea Mau-
get de donner des leçons de théologie aux aspirants au saint ministère.
Avant la fin de cette année, Mauget trouva un collaborateur dans
Pierre Viret, que son état valétudinaire avait conduit dans le midi de
la France. Cette école n'acquit cependant une véritable importance qu'à
partir de 1598, grâce au secours que lui accordèrent depuis cette épo-
que les synodes nationaux. Elle exista jusqu'au commencement de 1644,
et à cette époque elle fut supprimée par un arrêt du conseil d'État.
La ville de Montpellier avait fondé aussi, dans la seconde moitié du
XVI« siècle, un collège et une école de théologie. Le collège était assez
bien organisé, mais l'école de théologie était assise sur des bases en-
core plus étroites et moins solides que celle de Nîmes. En 1598, un se-
cours accordé par le synode national tenu à Montpellier même permit
de lui donner quelque extension, et cette école, prenant rang depuis
ce moment parmi les académies, devint un des étabhssements soute-
mis par les synodes nationaux. Elle n'eut pas cependant une longue
existence : en 1617, elle fut réunie à celle de Nîmes. Ces deux établis-
sements n'avaient jamais d'ailleurs été regardés que comme les deux
moitiés d'un même tout; ils ne recevaient ensemble qu'une somme
égale à celle qu'on accordait à une seule académie.
La même année qui vit la transformation de deux petites écoles de
théologie de Montpellier et de Nîmes en académies fut témoin de la
fondation de deux autres établissements semblables, l'un à Saumur et
l'autre à Montauban. Leur création était désirée depuis longtemps;
elle avait même été décidée en 1596 au synode national tenu à Sau-
mur. Cette assend)lée, en invitant les synodes provinciaux à faire tous
leurs efforts pour établir un collège dans chaque province et au moins
deux académies en France, avait désigné la ville où elle était réunie
conime un lieu propre à un collège, et, quand on en aurait les moyens,
à une académie. Ce choix était heureux. Saumur renfermait un grand
nombre de protestants, et Duplessis-Mornay en était gouverneur de-
puis plusieurs aimées (1). Montauban offrait aussi des conditions favo-
rables jiour la prospérité d'une école de théologie. La grande majorité
de ses habitants avaient embrassé la cause de la Réforme, et cette
(1) En 1688, Henri III livra cette ville comme place de sûreté au roi de Navarre,
et celui-ci en coniia la garde à Duplessis-Mornay.
LES ANCIENNES ACADEMIES PROTESTANTES. 47
ville possédait, depuis 1579, un collège à côté duquel une académie
avait sa place marquée. Mais, en 1596, on n'avait pas les fonds néces-
saires à l'établissement et à l'entretien de ces deux écoles. Cet ob-
stacle fut levé par le subside-annuel qu'à partir de 1698 Henri IV ac-
corda aux églises protestantes. Le premier synode national qui eut k
en faire l'application et la distribution fut celui de Montpellier, et le
premier emploi qu'il en fit fut pour la fondation de ces académies si
vivement et depuis si longtemps désirées. « La compagnie, est-il dit
dans les actes de ce synode, procédant à la distribution de 43,.300 écus
et un tiers octroyés par le roi pour l'entretien de nos églises, a or-
donné que 3,333 écus 3[11 seront employés pour l'entretien de deux
universités, dont l'une sera à Saumur et l'autre à Montauban, à cha-
cune desquelles elle a assigné 1,111 écus 6 sous 8 deniers. Et pour
aider à dresser les académies de Montpellier et de Nîmes, on a accordé
pour Montpellier 500 écus et le reste pour Nîmes. »
L'académie de Saumur acquit rapidement une grande célébrité.
Trois ans après sa création, elle comptait de nombreux étudiants
français et étrangers (1). Elle fut supprimée par un arrêt du conseil
d'Etat, le 8 janvier 1685 (2). Celle de Montauban ne fut guère moins
prospère; mais elle eut une existence agitée par les divers événements
qui troublèrent si souvent la tranquillité de cette ville pendant le
cours du XYIP siècle. A la suite d'un mouvement populaire dont la
cause première fut due à quelques intrigues des jésuites, elle fut, en
1659, transportée à Puy-Laurens, et elle fut enfin détruite par un
arrêt du conseil d'Etat, le 5 mars 1685 (3).
Quand l'académie de Montpellier eut été réunie à celle de Nîmes
on fonda à Die une nouvelle école, qui, quoique moins connue que les
précédentes, rendit cependant des services aux nombreuses popula-
tions protestantes du Dauphiné. Elle fut supprimée par un arrêt du
conseil d'Etat, le 11 septembre 1684 (4).
Enfin, deux principautés, d'abord indépendantes, mais réunies en-
suite à la France, avaient chacune une académie protestante : c'étaient
(1) Mémoires et correspondance de Duplessis-Mornay (Paris, 1824), t. X, p. 197
et J98.
(2) Hist. du Calvinisme, par Soulier, prêtre^ p. 654. El. Benoist, Hist. de l'Edit
de Nantes, t. III, 3^ part., p. 782.
(3) Soulier, iïâi. du Calvinisme, p, 662 et 663. El. Benoist, ///.sf. de l'Edit de
Nantes, t. 111, 3« part., p. 783.
(4) Soulier, Hist. du Calvinisme, p. 637 et 638. El. Benoist, Hist. de l'Edit de
Nantes, 1. 111, 3e part., p. 672.
/^8 LES ANCIENNES ACADEMIES PROTESTANTES.
la principauté de Sedan et celle du Béarn. Les réformés de ces deux
contrées étaient unis à leurs frères de la France par les liens les plus
étroits- leurs écoles étaient regardées comme françaises, et elles pou-
vaient être fréquentées par les jeunes gens des églises de l'intérieur
du royaume. Cependant, oomme le Béarn, quoique réuni à la cou-
ronne en 1620, resta un pays d'Etat, et par conséquent indépendant
jusqu'à un certain point, son académie ne fut pas, comme celle de Se-
dan, admise à prendre part à la distribution des deniers octroyés par
le roi et des contributions des églises (1). Elle ne paraît pas, d'ail-
leurs, avoir pris une part considérable au mouvement théologique en
France pendant le XVIl'^ siècle, et on ne connaît que peu d'écrits dus
à quelques-uns des hommes qui y ont enseigné. Etablie à Orthez, elle
semble s'être bornée en général à former des pasteurs pour les popu-
lations voisines. Celle de Sedan fut bien autrement remarquable.
Fondée vers 1580 par le duc de Bouillon, souverain de cette princi-
pauté, peu de temps après qu'il eut embrassé le protestantisme elle
fut conservée par son fils, qui retourna, il est vrai, à l'Eglise romaine,
mais qui s'engagea, par un édit du 10 septembre 1638, de faire four-
nir à toujours les fonds et deniers nécessaires pour l'entretien des mi-
nistres, professeurs et maîtres d'école, étudiants et autres suppôts de
ladite académie et église ; et quand Sedan fut réunie à la France, en
16i-2, un édit de 164i donna les mêmes assurances aux nombreux
protestants de cette ville. Toutes ces promesses n'empêchèrent pas la
suppression de cette académie en 1681 (2).
Telles furent les écoles dans lesquelles se formèrent, pendant un
siècle environ, les pasteurs des églises protestantes de France (3). Ces
six académies (nous ne comptons pas celle de Montpellier, dont l'exis-
tence fut de courte durée) ne furent pas également florissantes : celles
de Montauban, de Saumur et de Sedan l'emportèrent toujours, soit
par la renommée de leurs professeurs, soit par le nombre de leurs
étudiants, sur celles de Die, de Nîmes et d'Ortbez. Cependant l'état
des moins favorisées était encore satisfaisant. On peut être étonné que
six écoles de théologie aient pu exister au \MV siècle en France,
(\) Les éclises du Brani promirent cependant de contribuer à l'entretien des
académies irançaises; mais elles mirent peu d'empressement à verser leur coti-
sation. Aymon, Sy7iod. nation., t. U, p. C95.
(2) El. Benoist, Hixt. de V Edit de Nantes, 1. 111. 2-^ part., p. 437.
(3) U faut y joindre l'académie de Genève, que les étudiants français n'ont
jamais cessé de fréquenter.
LES ANCIENNES ACADEMIES PROTESTANTES. A\)
quand aujourd'hui les facultés de Montauban^ de Strasbourg et de Ge-
nève ne comptent guère ensemble^ en moyenne, que cent cinquante
élèves, et encore faut-il comprendre dans ce nombre les étudiants ap-
partenant à la confession d'Augsbourg. Mais il faut considérer que plu-
sieurs de nos anciennes académies, entre autres Saumur et Sedan, at-
tiraient un grand nombre de jeunes gens de la Suisse et de la
Hollande : on en a la preuve dans le recueil des thèses de ces deux éta-
blissements, thèses qui portent les noms et l'indication de la nationa-
lité des élèves chargés de les discuter. Un autre poiut plus important,
dont il faut ensuite tenir compte, c'est que le nombre des pasteurs
était de beaucoup plus considérable à cette époque que de nos jours.
Dans la liste qui en est donnée à la fin des actes du synode national
d'Alais (1620), on en compte 781 . Y a-t-il là une preuve que la France
renfermait alors dans son sein beaucoup plus de protestants qu'elle
n'en contient aujourd'hui? C'est ce qui nous semble peu douteux :
mais tout ce que nous voulons faire remarquer ici, c'est qu'à un nom-
l)re plus grand de pasteurs devait correspondre un nombre propor-
tionnellement plus grand d'étudiants.
On proposa néanmoins de bonne heure de réduire le nombre des
académies. Il en fut question déjà en 1609, dans le synode national
tenu à Saint-Maixent. Mais cette assemblée trouva de graves inconvé-
nients à l'adoption d'une mesure semblable, et elle fut d'avis de con-
server celles qui existaient alors, c'est-à-dire celles de Montauban, de
Montpellier, de Nîmes, de Saumur et de Sedan. Cette réduction était
proposée, du reste, moins dans la crainte de voir baisser et languir
ces établissements, qu'en vue des dépenses que nécessitait leur entre-
tien, dépenses qui n'étaient pas en rapport avec les ressources finan-
cières mises à la disposition des synodes nationaux. Aussi, à mesure que
ces ressources diminuèrent, cette proposition fut renouvelée avec plus
d'insistance, et il ne se réunit presque plus de synode national, à partir
de la fin de la première moitié du XVIP siècle, sans qu'on demandât
de ne conserver que deux académies. On attribuait trop d'importance à
l'instruction des pasteurs pour qu'on pût se rendre à ces instances. Les
académies furent maintenues, et quand on manqua de fonds pour leur
entretien, on s'industria pour en trouver. Nous ferons connaître plus
loin à (|uels expédients on eut recours pour faire face aux difficultés.
LETTRE DE LOUIS XIV A W. AZIitlOHT
MINISTRE DE BERGERAC
21 AVRIL 1654.
LES PAROLES ET LES ACTES DE LODIS XIV A L'ÉGARD DES RÉFORMÉS.
On sait de quelle utilité furent à Louis XIV les services des protestants
pendant les troubles de la Fronde. Le prince de Condé ne put parvenir à
soulever les Cévenols; Montauban, La Rochelle, Saint- Jean-d' An gely servi-
rent de retraite et de défense à l'armée royale. En un mot, les réformés, en
se prononçant pour le rui, lui assurèrent la victoire, et le comte d'Hai'court,
qui pesait ses paroles , put faire à ceux de Montauban cette réponse signi-
ficative : ■■ La couronne chancelait sur la tête du Boi, mais vous l'avez
affermie.» Benoît dit que les ministres de cette ville reçurent même, en
1651 , une lettre du monarque qui leur témoignait toute sa satisfaction (t. III,
p. 154); mais il ne cite pas cette lettre. En voici une écrite par Louis XIY,
le 21 avril 1654, au ministre Azimont, de Bergerac. Nous la trouvons dans
une brochure publiée en 4787 (1). L'original était à cette époque entre les
mains d'un sieur Desba, descendant par les femmes du sieur Azimont. « Ce
ministre, dit h France protestante, \umssA\l dans son église d'une influence
justifiée par son zèle, et n'était pas sans quelque crédit auprès de la cour, à
qui il avait eu l'occasion de rendre des services signalés pendant les guerres
de Guyenne. » Il n'en fut pas moins du nombre de ceux que la révocation de
l'Edit de Nantes chassa de France; il se réfugia en Hollande et vécut quel-
ques années à Amsterdam, où il termina ses jours.
DE PAR LE ROI
A nostre cher et bien amé Azimont, ministre de nostre ville
de Bergerac.
Cher et bien amé, ayant esté informé de la fidélité et affec-
tion que vous témoignez avoir pour les choses qui concernent
nostre service , par delà du désir que vous avez de nous en
rendre les effets, nous avons voulu vous faire ceste lettre pour
vous faire connoistre le bon gré que nous vous en sçavons, vous
exhorter de persévérer en vostre résolution et bon devoir, et de
prendre une entière contiance , et ajouter toute créance en ce
(1) lU'flexions impartiales d'un pliilantlirope sur la situation présente des pro-
testants et sur les moyens de la changer. In-8 de 58 p., s. 1. 1787.
LETTRE DE LOUIS XIV A M. AZWIONT. 51
que vous dira de nostre part le S' marquis de Saint-Luc, nostre
lieutenant général en nostre province de Guienne, assuré que
nous considérons le mérite de vos services, pour vous en recon-
noislre par les effets de nostre bienveillance quand il s'en offrira
le sujet. Donné à Paris, le 21 avril 1654.
Signé: LOUIS.
Et plus bas : PHELYPEAUX.
On retrouve dans cette lettre le même sentiment que dans la déclaration
rendue par Louis XIV, à l'époque de sa majorité, le 21 mai 1652, pour
conlirmer l'Edit de Nantes, et dans laquelle on lisait :
« ... D'autant que nosdits sujets de la Religion P. R. nous ont donné
<( des preuves certaines de leur affection et fidélité, notamment dans
« les occasions présentes, dont nous demeurons très satisfait, etc. »
Déjà il avait, dès le 8 juillet 1643, donné une première déclaration, re-
nouvelant les lettres patentes par lesquelles Louis XIII avait lui-même con-
liiiné l'Edit de Nantes à deux reprises, le 22 mai 1 61 et le 1 novembre 1615,
el cette déclaration était conçue en ces termes dignes de remarque :
«... Voulons et nous plaît que nosdits sujets faisant profession de la
« R. P. R. jouissent et ayent l'exercice libre et entier de ladite Reli-
« gion, conformément aux édits, etc. Sans qu'à ce faire ils puissent
(( être troublés, ni inquiétés en quelque sorte et manière que ce soit.
M Lesquels édits, Oieri que perpétuels (1), nous avons de nouveau, en
« tant que besoin est ou seroit, confirmés et confirmons par ces dites
« présentes : voulons les contrevenans à iceux être punis et châtiés,
« comme perturbateurs du repos public, etc. »
On connaît aussi deux lettres écrites par Louis XIV, en 1655, au roi d'An-
(1) La déclaration de Louis XIII, du 22 mai 1G10, portait également :
« Encore que cet Edit (de Nantes) soit perpétuel et irrévocable, ejt par ce moyen
« n]ait besoin d'être confirmé par nouvelle déclaration : néanmoins, afin que nos
« dits sujets soient assurés... que notre intention et volonté est de faire garder
« inviolalilement iceluy Edit, fait pour le bien et repos de tous nos dits sujets, tant
« catholiques que de là K. P. R. Savoir faisons, exe. »
Claude avait-il tort, lorsqu'il s'écriait, en 1686, dans ses Plaintes des protes-
tants de France'. «Après cette cassation, qu'y aurait-il désormais de ferme et
« d'inviolable en France?... L'Edit de Nantes était de sa nature inviolable et irré-
« vocable, hors de l'atteinte de toute puissance humaine, fait pour être un traité
« perpétuel entre les catholiques et nous, une foi publique et une loi fondamen-
(f taie de l'Etat, que nulle autorité ne peut enfreindre... » Et ailleurs : « Comment
« n'ont-ils pas vu dans cette affaire, ce qui n'est que trop visible, que l'Etat se
« trouve percé d'outre en outre par le même coup qui traverse les protestants, et
« qu'une révocation faite avec tant de hauteur ne laisse plus rien de sacré ?.. . »
f)2 LETTRE DE LOTIS MV A M. AZIMONT.
gletprrp, el en KiOG à l'électeur de Brandebourg, et dans lesquelles il expri-
mait le coiilcntenient qu'il éprouvait de la conduite des Réformés, et rappe-
lait les obligatidMs (lu'il leur avait :
(( J'ay sujet^ disait-il dans la première^ de louer leur fidélité et zèle
« pour mon service : eux de leur part n'omettant aucune occasion à
« m'en donner des preuves, même au delà de tout ce qui s'en peut
« imaginer, contribuant en toutes choses au bien et avantage de mes
« afTaires. »
« Mon FRÈRE, écrivait-il le 16 septembre 1666 à l'électeur de Bran-
« debourg, je ne serois pas entré avec un autre prince que vous, sur
« le sujet dont vous m'écrivez, en faveur de mes sujets de la R. P. R.
« Mais pour vous marquer l'estime particulière que j'ay pour vous, je
« commenceray par vous dire que des gens mal intentionnés à mon ser-
« vice ont publié chez les étrangers des libelles séditieux, comme si
« l'on ne gardoit pas dans un Estât les déclarations et édits que les
« Kois mes prédécesseurs ont donnés en faveur de mes dits sujets de
« la R. P. R., et que je leur ay confirmés moi-même : ce qui seroit
« contre mon intention, car je prends soin qu'on les maintienne dans
« tous les privilèges qui leur ont été concédés, et qu'on les fasse vivre
« dans une parfaite égalité avec mes autres sujets. J'y suis engagé par
« ma parole royale, et par la reconnoissance que j'ay des preuves qu'ils
« m'ont données de leur fidélité, pendant les derniers mouvemens,
« où ils ont pris les armes pour mon service, et se sont opposés avec
« vigueur et avec suc:ès aux mauvais desseins qu'un parti de rébel-
« lionavoit formés dans mesEstats contre mon autorité, etc. (1). »
Les citations qui précèdent sont autant de monuments de la dissimulation
et de l'ingratitude de Louis XIV à l'égard des protestants. De quels effets
avaient été suivies ses belles paroles? A peine avait-il tenu le langage que
l'on vient de voir dans sa déclaration du -21 mai 1652 et dans ces lettres de
1654 et 1655, qu'il concédait aux obsessions du clergé la déclaration du 18
juillet 1656, qui interpréta la première déclaration de manière à en enlever
presque entièrement le bénéfice aux réformes, et il inaugurait, par l'arrêt du
conseil du 2'é août de la même année, celle jurisprudence odieuse (pii devait
les dépouiller successivement de tous leurs droits, sans s'arnier, était-il
dit, aux édits et déclarations antérieurs. Et alors (pi'il écrivait en 16G6 à
l'électeur de Brandelxiurg (ju'il prenait soin de maintenir ses sujets de fa
H. P. H. dans tous leurs privilèges, et de les faire vivre dans une par-
(11 V. l?imoU, t. IV, p. 12, et t. V, pièces juslifioatives, p. 7.
LKTTKE DE LOUIS XIV A M. AZIMOM'. hS
faite égalité avec ses autres sujets, c'était une flagrante imposture, puis-
que déjà le système de persécutions ei d'iniquités légales qui devait abou-
tir à l'Edit révocatoire de 1685 était en pleine voie d'exécution. On n'a qu'à
ouvrir les recueils d'arrêts et de décisions royales pour s'en convaincre.
C'est avec la même hypocrisie et la même duplicité qu'après avoir frappé le
dernier coup, le monarque faisait désavouer, en décembre 1685, par son
ambassadeur en Angleterre, Bonrepaus, les dragonnades et les missions
bottées. M. Ch. Weiss cite, d'après l'original conservé aux archives des
affaires étrangères, cette instruction, qui mérite d'être signalée dans les
fastes de la diplomatie. Elle porte la signature de Louis XIV et de Colbert
de Croissy, et on y lit en autant de termes ce qui suit :
« ... Le sieur de Bonrepaus doit faire entendre à tous en général
« que le bruit qu'on a fait courir dans les pays étrangers de prétendues
« persécutions que l'on fait en France aux religionnalres n'est pas vé-
« ritable , Sa Majesté ne se servant que de la voie des exhortations
« qu'elle leur fait donner pour les réunir à l'Eglise, de laquelle ils ne
« sauroient disconvenir qu'ils ont été séparés sans fondements. Il peut
« les assurer aussi de la part de Sa Majesté que tous ceux qui revien-
« dront seront favorablement reçus et rétablis dans eurs biens, dont
M ils jouiront paisiblement à l'avenir, sans qu'us puiîjsent être troublés
« dans leur commerce... »
Simple raprochement. Cette instruction est du 20 décembre 1685. Or, le
5 novembre, Louvois avait écrit au duc de Noailles :
Je ne doute point que quelques logements un peu forts chez le peu
« qui reste de noblesse et du tiers-état des religionnalres ne les dé-
« trompent de l'erreur où ils sont... et Sa Majesté désire que vous vous
« expliquiez fort durement contre ceux qui voudront estre les der-
« niers à professer une religion qui lui déplaist et dont elle a défendu
M l'exercice dans tout son royaume. »
Dans le même temps, Louvois écrivait au marquis de Vérac, en lui of-
frant une lieutenance du Roi pour le décider à l'apostasie :
« Sa Majesté veut qu'on fasse sentir les dernières rigueurs à ceux qui
« ne voudront pas se faire de sa religion : et ceux qui auront la sotte
« gloire de vouloir demeurer les derniers, doivent estre poussez jus-
ce qu'à la dernière extrémité. »
Est-il besoin d'ajouter que le désir de Sa Majesté Très Chrétienne et de
son ministre était dès lors pleinement satisfait ? Sainl-Ruth , (lui venait de
54f UN PASTEUR PROTESTANT SUR LA SELLETTE
faire ses preuves en Dauphiné, était envoyé en Languedoc, pour y donner
les exhortations et explicatioîis que cliacun sait. (V. Bull., l. 1, p. 475).
UN PASTEUR PROTESTANT SUR LA SELLETTE
DEVANT LE PARLEMENT DE TOULOUSE, EN 1683.
(Document inédit.;
Yoici une pièce fort curieuse, dont l'original ou une copie du temps nous est
communiqué par M. Fréd. Lafon de Caudaval, de Réalraont (Tarn), qui l'a
retrouvé parmi des papiers de famille. C'est le récit fait par un pasteur de
cette église d'une audience de la grand'chambre du Parlement de Toulouse,
où il avait été cité à comparoir, sur la plainte d'une voisine, la dame de
Pujol de Lagrave, nouvelle catholique (1 ). On y voit quelle fut la condition
des Réformés devant la justice des Cours, lorsqu'il n'y eut plus de chambres
de l'Edît ou mi-jmrties. Le langage de M. le premier président et de son
collègue, les réponses et l'attitude du ministre inculpé, sont dignes d'atten-
tion, et pourraient fournir matière à des remarques de plus d'un genre. Le
lecteur les fera de lui-même.
Audition sur la sellette au Parlement de Toulouse, en la
grand'chambre, le mercredi lO février 1683.
Je fus appelle par un huissier_, environ 9 à 10 heures du matin. On
me conduisit au Palais et j'entrai les fers aux pieds en la grand'cham-
bre. Dès que je fus entré, on me fit mettre à genoux et M. le Premier
Président me fit présenter un tableau par un garde sac sur lequel on
vouloit que je misse la main à la manière des catholiques romains
pour prêter le serment. Mais au lieu de cela je levai la main sans
l'approcher de ce tableau à notre manière de prêter le serment. Par
un abus étrange on appelle ce tableau « l'Evangile, » et avoir mis la
main sur cette toile peinte « avoir mis la main sur les SS. Evangiles. »
Voilà l'Evangile des catholiques romains : des peintures et des images,
et ce qu'on a mis en la place des Evangiles de Jésus-Christ.
(1) A ce document est joint un croquis des lieux. La dame de Pujol demeurait
en face du presbytère et du temple réformés, dans une maison qui a appartenu
ensuite à la marquise de Villeneufve d'Arifat, et actuellement à M. ProsporMar-
liave. Le temple avait été construit de 1650 à 1660. Jusqu'à cette époque et de-
puis 1561, une salle de l'ancien fort Esquin, concédée par Bernard de Biron, avait
Bcrvi de temple. La maison curiale et remplacement du tempie, démoli à la
révocation de l'Eldit de Nantes, sont aujourd'hui la demeure et le jardin du curé
et de ses vicaires.
DEVANT LE PARLEMENT DE TOULOUSE. 55
Après quoi on me fit asseoir sur la sellettC;, comme s'il se fust agi
d'un crime capital. L'Ecriture dit de mon Sauveur qu'il a esté mis au
rang des iniques; dois-je trouver étrange qu'on m'ait traité comme un
criminel, moi qui suis si coupable envers Dieu. D'abord M. le Premier
Président me lit ces interrogats :
M. le P. P. Comment vous appelez-vous? — Rép. Jacques Viguier.
M. le P. P. D'où êtes-vous? — R. De Réalmont,
M. le P. P. Quelle profession faites-vous ? — R. Ministre de ceux
de la Religion prétendue Réformée.
M. le P. P. Quel âge avez-vous? — R. Environ 33 ans.
M. le P. P. Etes-vous marié? — R. Non, Monsieur.
M. le P. P. Savez-vous le sujet de votre prévention?
Là je commençai à dire toute mon affaire d'un bout à l'autre. On
m'écouta paisiblement. Après que j'eus achevé, M. le Premier Prési-
dent reprit ainsi : La cour vous va interroger sur vos accusations. Si
vous répondez comme il faut, elle croira que tout ce que vous venez
de dire est véritable. Vous promettez de dire la vérité? A quoi je ré-
pondis : Monsieur, je suis persuadé que je suis partout devant Dieu, et
que je ne puis mentir en aucun endroit; mais particulièrement suis-je
en la présence de Dieu en ce lieu, où vous estes. Messieurs, desquels
l'Ecriture dit : Dixi, dii estis. Ainsi je dirai très-assurément la vérité.
M. le P. P. N'est-il pas vrai que vous saluiez Madame de la Grave
lorsqu'elle était de votre Religion? — R. Oui, Monsieur.
31. le P. P. N'est-il pas vrai que vous ne la saluez plus depuis qu'elle
s'est convertie? — R. Non, Monsieur, sous le respect de la Cour.
31. le P. P. N'est-il pas vrai que vous ne vous contentez pas de ne
la pas saluer, mais que vous la mocquez, que vous lui riez au nez, et
que vous enfoncez votre chapeau quand vous passez devant elle, et
tout cela en haine de sa conversion? — R. Non, Monsieur, tout cela
sont des calomnies et des suppositions desquelles ma partie n'a pu
trouver ni témoin ni preuve dans la procédure.
31. le P. P. N'est-il pas vrai que non content de ne la pas saluer,
elle qui est une personne de qualité et distinguée dans Réalmont, que
vous lui avez dit des injures, que vous l'avez insultée en pleine rue,
et que vous l'avez appellée fripone? — R. Monsieur, ce sont autant
de suppositions et de calomnies, sous le respect de la Cour. Il ne m'en
faudroit d'autres preuves. Messieurs, sinon que ma partie ni le curé
de Réalmont, ni le Synode du clergé d'Albi, qui n'ont rien oublié de-
56 IN PASTEUR PROTESTAÎST SUR LA SELLETTE
puis dix-huit mois pour tâcher d'en trouver quelque témoin ou quel-
que preuve, qui ont sollicité des témoins, qui ont fait publier des chefs
de monitoire, qui par promesses ou menaces ont trouvé des témoins
pour déposer d'autres choses contre nous, n'en ont peu trouver qui
ayent voulu déposer rien de semblable. Mais il y a plus, Messieurs,
c'est que j'ai fait faire, d'autorité de la Cour, une information où il y
a 29 témoins ouïs, desquels un grand nombre sont catholiques, qui
déposent tous avoir vu et entendu comme ce fut cette dame qui m'in-
sulta |)lusieurs fois, qui me dit mille injures en pleine rue, et quiavoit
un valet à quatre pas d'elle pour me faire maltraiter, sans que le juge
de la ville se trouva là qui empescha son mouvais dessein. 3° Mes-
sieurs, il y a un verbal du Prévost et Juge deRéalmont qui se trouva
présent ci l'action qui quoiqu'il n'ait pas voulu dire toute la vérité parce
qu'elle esloit en ma faveur, qu'il favorisât fort cette Dame, et qu'il
m'eût refusé justice, a esté pourtant contraint d'en dire assez pour me
justifier, déclarant qu'il a veu et ouï connne elle m'a insulté et inju-
rié, appelle frippon et menacé, sans qu'il ait veu ni ouï que ni moy ni
personne ait rien dit ni fait contre cette Dame.
M. le P. P. Vous dites qu'il n'y a pas des témoins qui déposent que
vous avez appelle cette dame friponc? — R. Oui, Monsieur, il n'y a
que la fille de chambre de sa fille qui le dise. Mais sa déposition est
nulle, 1° parce que c'est un témoin singuher (1); 2° parce que c'est
une servante domestique de ma partie; 3° parce qu'elle a varié dans
la déposition, ce qui en montre la fausseté, car la première fois elle
déposa qu'elle avoit entendu que j'avais appelle cette dame fripone,
et la seconde fois elle a changé et dit que je lui avois dit : Vous estes
la frippone vous-même.
M. le P. P. Mais il faut bien crone les témoins domestiques puis-
qu'on n'en peut avoir d'autres qui voulussent déposer pour cette dame,
estant tous huguenots à Réalmont. — R. Je demande pardon à la
Cour, il y a près de la moitié de catholiques dans Réalmont, et il y en
a plusieurs ouïs dans l'information que j'ai fait faire contre cette
flame.
M. le P. P. Mais enfin quand il n'y auroit point de témoins, la chose
ne seroit pas moins véritable, et il y a des choses sur lesquelles les
parties en doivent estre crues. Car quelle apparence y a-t-il qu'une
(1) C'cst-à-dirc seul. On comiait raxionio de droit : TcdUunus, Icstis nulln.s.
DEVANT LE PARLEMENT DE TOULOUSE. 57
l'eiiîme, et une femme de qualité comme Matl. de la GravC;, se voulût
charger d'avoir receu une insulte et des injures, si cela n'estoit vrai?
Cela est-il si agréable d'avoir receu un affront qu'on le veuille publier
et le soutenir? — II. Monsieur, si l'accusation d'une partie doit servir
de preuve contre l'autre, je ne voi pas qu'il y puisse avoir d'innocence
à couvert.
M. le P. P. Où estiez-vous le 10 juillet 1681 ? — /?. A Réalmont,
Monsieur.
M. le P. P. Que fîtes-vous ce jour-là? Comment se passa ce jour-
là? — R. Monsieur, ce jour estoit un jeudy qui estoit jour de presche
pour nous. Je fus au temple le matin, en sortant je me retirai chez
moi jusques au dhier. Après dîner on m'appella pour aller voir une
damoiselle malade, et en y allant je trouvai Mad. de la Grave, qui me
laisoit observer quand je passerois, pour m'insulter et me maltraiter
en la manière que je l'ai dit à la Cour.
M. le P. P. N'est-il pas vrai que vous l'insultâtes vous-même, et
que vous fîtes assembler deux cents personnes autour de vous? —
R. C'est une calomnie comme les autres. Monsieur, il n'y eut que
quelques personnes d'une et d'autre religion qui se trouvèrent là, qui
s'approchèrent comme le verbal de M. le Prévost et Juge de paix qui
y fut présent en fait foy.
M. le P. P. Mais pourquoi ces personnes s'approchèrent-elles?
Sans doute, parce qu'on vous entendoit crier, et que vous estiez dans
une grande colère contre cette dame. — R. Non, Monsieur, c'est
qu'on entendit que cette dame me disoit mille injures et me faisoit
cent menaces, et crioit d'une façon à se faire entendre de bien loin
sans que je disse une seule parolle, et que ceux qui se trouvèrent près
de là entendant ce bruit s'approchèrent pour voir ce que c'estoit.
M. le P. P. N'est-il pas vrai encore que vous avez suscité des petits
enfans, pour aller crier des injures à cette dame sous les fenestres
de sa maison, alors qu'elle alloit à l'Eglise? — R. Non^ Monsieur, sous
le respect de la Cour, il n'y a ni témoins ni preuve qui m'en charge.
M. le P. P. La question n'est pas s'il y a des témoins de cela, mais
la Cour vous interroge là-dessus pour en savoir la vérité. — R. Et
bien. Monsieur, je réponds à la Cour, sous le respect que je lui dois^
que c'est une calomnie et une fausseté.
M. le P. P. Pour vous montrer que vous faites profession de haïr
les nouveaux convertis^ et que vous faites profession de les cmpescher
58 UN PASTEUR PROTESTANT SUR LA SELLETTE
quand vous pouvez^ n'est-il pas vrai que non content de ne les vou-
loir ni saluer ni honorer, non content de les insulter, de leur dire des
injures, de dire que leur Dieu est le ventre, « QMorum Deus venter
est, » comme nous le venons de voir en la personne de Mad. de la
tJrave. Et prenez garde, cela soit dit en passant, que vous ne soyiez
vous-même et les autres ministres ceux dont l'Apôtre parle quand d
dit : « Quorum Deus venter est, » et que ce ne soit vos passions qui
seules vous arrêtent dans cette mauvaise religion. N'est-d pas vrai,
pour revenir, que vous avez empesché la nommée Marie Perier de se
convertir et de se marier avec un catholique? — R. Sous le respect
de la Cour, Monsieur, c'est une autre fausseté et une nouvelle ca-
lomnie.
M. le P. P. Connaissez-vous un chirurgien catholique de Réalmont
qui s'appelle Gaujergues? — R. Je sais qu'il demeure à Réalmont de-
puis quelque temps. Monsieur, et l'ai veu quelquefois.
M. le P. P. Ne savez-vous pas qu'il fréquentoit cette fdle? — R. Je
puis l'avoir ouy dire. Monsieur.
M. le P. P. Ne l'avez-vous pas empeschée de se marier avec lui?
— R. Non, Monsieur, ce n'estoit pas à moi à l'erapescher; elle estoit
sous la puissance de père et de mère.
M. le P. P. N'est-il pas vrai que vous l'avez empeschée de se con-
vertir? que vous lui avez dit qu'elle seroit damnée si elle se faisoit ca-
tholique? qu'il falloit haïr les catholiques, les avoir en horreur et les
regarder avec les nouveaux convertis comme les portraits du diable,
et que vous la menaciez de la priver de tout son bien si elle se faisoit
catholique? La Cour veut bien vous pardonner ces injures et ces em-
portemens d'appeller les catholiques les portraits du diable qui vien-
nent de votre fiiux zèle. Mais peut-elle vous pardonner d'empescher
la conversion des peuples? Vous qui devriez estre le premier à leur
montrci- un bon exenqjlc et quitter cette mauvaise religion vous vou-
lez cmpescher les autres. Voulez-vous vous opposer aux bonnes iiispi-
rations que Dieu donne à quelques-uns? Ne savez-vous pas que c'est
la volonté du Roy que tout son peuple se convertisse? Ne savez-vous
pas cette belle parole si digne d'un si grand Prince, qu'il voudroit
avoir donné son bras droit pour la conversion de son Royaume, ce bras
qui a fait tant de belles actions et qui fait trembler toute l'Europe?
Ne savez-vous pas que ce grand Prince préfcreroit la conversion de
son peui)le à la foy catholique, à la conqucstc de tout le monde?
i
DEVANT LK PARLEMEIST DE TOULOUSE. 59
Ignorez-vous les soins que le clergé prend pour seconder ces bonnes
intentions du Roy pour votre conversion? Vous estes-vous mis en teste
de vous opposer à tout cela? Comment pouvez-vous, vous-mêmes qui
avez des lumières à ce qu'on dit^, demeurer dans une si méchante re-
ligion^ qui n'est pas même une religion, car ne savez-vous pas qu'on
l'appelle la religion prétendiie? Pourquoi prétendue, sinon parce que
vous prétendez que c'est une religion quoiqu'elle ne le soit pas? Et
puis quelle Religion? Vous n'avez point de chef pour la conduire.
Elle n'est que depuis quatre jours, car enfin quand vous pourriez mon-
ter plus haut que Calvin l'auteur de votre religion, tout ce que vous
pourriez faire seroit d'aller jusques aux Albigeois, ou à Pierre Valdo,
un misérable homme de Lyon, et tout cela n'est que depuis trois jours.
Et comment vos ministres de Charenton pourront-ils répondre à ce
que Messieurs les Evesques leur ont fait présenter de la part du Roy
pour rendre raison de leur religion, et des sujets qu'ils ont eu de se
séparer de l'Eglise catholique? — R. Monsieur, je supplie très-hum-
blement la Cour de me permettre de me contenir dans les faits et accu-
sations de ma procédure. Tout ce qu'on dit que j'ai fait et dit à l'égard
de cette Marie Perier est une fausseté et une calomnie.
M. le P. P. Il y a pourtant des témoins qui le déposent et qui ont
entendu même tout le discours que vous avez fait à cette fille pour
l'empescher de se convertir. — R. Je vous demande pardon. Monsieur,
il n'y a que la femme d'un misérable savetier de Réalmont qui ne sait
ni lire ni escrire qui a déposé cette fausseté. Mais 1° c'est un témoin
singulier et partant nul. 2° La déposition même en démontre la faus-
seté, car elle dépose ce qu'elle dit m'avoir ouï dire à cette fille pour
l'empescher de se faire catholique sans dire ni le jour, ni la semaine,
ni le mois, mais il y a, dit-elle, environ deux ans. Et comment une
misérable femme de savetier qui ne sait ni lire ni escrire, peut-elle
avoir conservé deux ans dans la mémoire une déposition de trois ou
quatre pages de discours qu'on lui fait faire?
M, le P. P. Il y a quelquefois des gens qui ne savent ni hrc ni
escrire qui ne laissent pas d'avoir bonne mémoire. — R. Monsienr,
cela se pourroit pour se souvenir de quelque action sensible, ou mesme
de quelques parolles, mais la Cour voit l'impossibilité qu'il y a qu'une
telle misérable tienne conservé deux ans sans l'altérer un discours de
trois ou quatre pages. D'ailleurs, Messieurs, remarquez encore de
quelle manière sa déposition est conçue, elle dit qu'étant dans la mai-
60 UN PASTETJR PROTESTANT SUR LA SELLETTE
son elle entendit ce que je disois à cette fille dans une autre maison
voisine. Or^ Messieurs, supposé que la chose fût, ce (pii n'est pas,
quelle apparence que j'aye voulu dire à cette fille des choses qui
m'eussent pu faire des afTaires en criant à pleine teste, et pour me
faire entendre de la rue et des maisons voisines? Quelle apparence
qu'elle ait entendu non pas quelques paroles mais toutes sans en
avoir perdu une seule dans un discours d'un quart d'heure? La Cour
voit assez la fausseté de cette déposition par la déposition même.
M. le P. P. Vous n'avez pas fait une seule contravention, mais plu-
sieurs. N'est-il pas vrai que vous avez porté la robe depuis votre mai-
son jusqu'à votre temple? — R. C'est une autre supposition, Mon-
sieur, aussi fausse que les précédentes, sous le respect de la Cour. Et
d'effet, il n'y a qu'un témoin singulier, une misérable fille décréttée
pour ses crimes, qui fait une déposition vague mais fausse, qu'elle m'a
veu porter la robe, sans dire en quel jour, ni en quelle semaine, ni
en quel mois, mais il y a, dit-elle, environ deux ans, ce qui montre la
fausseté de l'accusation; car si j'eusse porté la robe, j'aurois esté veu
de cinq cents personnes.
M. le P. P. N'est-il pas vray que vous avez consolé vos malades à
voix haute et en présence de beaucoup de gens ? — R. Monsieur,
quand cela seroit, je n'aurois fait aucune contravention, puisqu'il ne
nous a jamais esté deffendu de consoler nos malades ni de faire nos
prières à voix haute que dans les hôpitaux et les conciergeries qui sont
des lieux publics par la déclaration de 1669. Or, je ne suis pas dans
ce cas. Nous n'affectons pas de crier en consolant nos malades, pour
nous faire entendre des rues; nous faisons ces fonctions aux pieds du
lit du malade, pour nous faire entendre seulement de lui. Mais s'd
arrive que le malade soit sourd ou agonisant, il est bien nécessaire de
hausser la voix pour lui donner quelque consolation. La Cour vou-
droit-elle qu'on laissât mourir un homme sans consolation, sans lui
représenter ce qu'il doit faire pour son salut, de peur de trop crier?
Or, de deux ou trois mille malades que je puis avoir assistés depuis
sept ans que j'estois ministre à Réalmont, il s'en est trouvé sept ou
huit de ces sourds et de ces agonisans où il a fallu hausser la voix, de
peur de les laisser mourir sans consolation. Me voudroit-on faire un
crime de cela? l'our ce qui est des personnes pjcsentes, je puis pro-
tester à la (]oin- que je n'y suis jamais allé fpi'avec ceux qui me ve-
noient ap])cllcr.
DEVANT LE PARLEMENT DE TOILOUSE. 61
M. le P. P. Mais on dépose contre vous qu'il y avoit quelquefois plus
de soixante personnes? — R. Je vous puis assurer^ Monsieur, que c'est
une calomnie ; on a fait dire cela à quelques misérables femmes, qui se
sont rétractées pour la plus part. Et puis, quand on appelle un ministre
pour consoler un malade agonisant, et les parents et amis du malade
pour le voir et l'assister, ce ministre peut-il forcer ces gens-là à sor-
tir de la chambre; et s'il prie Dieu devant eux la Cour lui voudroit-
elle faire un crime de cela?
M. le P. P. N'est-il pas vrai qu'en consolant vos malades, vous le
faites d'une manière fâcheuse et par dérision des catholiques? N'est-il
pas vrai que vous avez dit en consolant un nommé Matthieu, marchant
de Réalmont : Je ne viens point ici avec la croix et des flambeaux,
et cela en dérision des cérémonies de l'Eglise? — R. Monsieur, il est
vrai qu'on a fait déposer cela à quelques misérables femmes; mais il
est certain que c'est une fausseté manifeste, sous le respect de la Cour.
La déposition même le montre, car ces misérables femmes déposent
que cela arriva il y a sept ou huit ans. Et quelle apparence qu'elles
puissent s'en souvenir ou que je n'en eusse pas été recherché? Elles
ont même déclaré en présence du Commissaire qu'elles n'avoient ja-
mais parlé de cette prétendue dérision, et soutinrent au Commissaire
qu'il l'avoit dit de sa teste. Et quand j'aurois dit cela, ce ne seroit ni
une contravention ni un crime ; car dire que nous ne faisons pas cela,
ou cela comme la religion catholique romaine n'est pas une déri-
sion, autrement on ne pourroit jamais parler de la différence des reli-
gions sans se rendre coupables, et ainsi les discours les plus innocens
deviendroient des crimes, ce que la Cour n'entend pas, assurément.
M. le P. P. N'est-il pas vrai que dans vos presches vous vous estes
servi des termes de temps fâcheux, temporibus duris, etc., de celui de
persécution et autres. — R. Messieurs, je proteste devant Dieu et
la Cour que je ne me suis jamais servi de ces termes dans mes ser-
mons. Il est vrai qu'on l'a fait déposer à deux misérables; mais
l'un est fils du marguiller du curé de Réalmont, et ainsi dépendant de
lui, qui est ma partie et qui lui a fait dire comme aux autres ce qu'il
a voulu : l'autre est son valet actuellement dans sa maison, c'est-à-
dire, comme la Cour voit, des gens visiblement si suspects qu'ils ne
peuvent estre reçus en témoignage sur ce fait. Outre qu'ds n'ont pu
dans les prétendus confrontemens rendre aucune raison de leur dépo-
sition, ce qui seul en montre la fausseté.
62 UN PASTEUR PROTESTANT SUR LA SELLETTE
M. le premier Président s'arrêta là et ne me fit plus d'interrogats.
Il demanda à M. D'Aiguë, rapporteur, s'il en vouloit faire. Il prit la
parolle et me fit ceux-ci.
M. D. R. N'est-il pas vrai que non-seulement vous avez empesché
la nommée Marie Perler de se convertir comme on vient de vous dire,
mais encore une autre femme nommée Rose de Bouillon^ de la Fe-
nasse, et que vous allâtes chez elle lui dire que si elle changeoit de
religion, que vous la dénonceriez au Consistoire et même sur la chaire
comme une abominable. — R. Monsieur, sous le support de la Cour,
c'est une autre fausseté évidente. Cela paroît parce qu'il n'y a aucun
témoin qu'elle-même qui ne peut estre creue dans son propre fait. Sa
déposition est ridicule en ce qu'elle dit qu'on la menaça de la dénon-
cer au Consistoire et sur la chaire, comme si jamais ceux de notre re-
ligion s'estoient avisés de dénoncer sur la chaire ni dans le consistoire
ceux qui se font catholiques. Ceux qui lui ont fait dire cela ne savent
pas même nos coutumes. Je puis encore protester à la Cour comme
devant Dieu que je n'ai jamais esté dans la maison de cette femme,
comment peut-elle dire que j'y suis allé pour lui faire ce discours?
M. D. R. Vous n'avez jamais esté à la Feoasse? — R. Je ne dis pas
cela. Monsieur; mais que je n'ai jamais esté dans la maison de cette
Rose de Bouillon.
M. D. R. Qu'alliez-vous faire à laFenasse? — R. Visiter et consoler
les malades de notre religion. Monsieur, quand j'y estois appelle.
M. D. R. Mais on dit qu'il y avoit quelquefois plus de vingt per-
sonnes quand vous faisiez ces consolations. — R. Non, Monsieur.
Comment y pourroit-il avoir eu plus de vingt personnes, puisque
dans la Fenasse il n'y en a pas douze de notre religion?
M. D. R. Mais c'est que vous en meniez grand nombre de Réal-
montavec vous. — R. Monsieur, pardonnez-moi; il n'y a ni témoin
ni preuve de cela, et je proteste à la Cour comme devant Dieu, que je
ne suis jamais allé de Réalmont à la Fenasse pour voir quelque ma-
lade qu'avec celui qui me venoit appeller.
M. D. R. Pourquoi alliez-vous à la Fenasse? ce lieu n'est-il pas
hors de la juridiction de Réalmont? — R. Non, Monsieur; ceux de
notre religion de ce village ont toujours esté, depuis plus cent ans, de
notre Eglise de Réalmont.
M. D. R. N'est-il pas vrai que vous avez fait les impositions de vos
gages sans présence de magistrat? — R. Non, Monsieur, sous le respect
DEVANT LE PARLEMENT DE TOULOUSE. 63
de la Cour, nous autres ministres, nous n'avons jamais fait ni assisté
à l'imposition de nos gages. Ce n'est pas notre coutume. Ainsi quand
il y auroit quelque contravention à cet égard, elle ne me regarderoit
pas. Mais il n'y en a aucune. Monsieur, car on n'a jamais fait d'impo-
sition qu'elle n'ait esté signée et autorisée par M. le Prévost et Juge
de Réalmont.
M. D. R. Mais voici une délibération dans laquelle vous avez pré-
sidé, qui dit que M. le Prévost et Juge ayant esté prié de venir et ne
pouvant, qu'il est délibéré qu'il sera passé outre. — R. Je supplie la
Cour de m'écouter sur ce fait. Il y a deux choses dans nos imposi-
tions : 1° la nomination des commissaires qui doivent travailler à l'im-
position en présence du Juge; 2° l'imposition elle-même. A l'égard de
la nomination des personnes qui doivent travailler à l'imposition, elle
se fait dans le consistoire sans présence de Magistrat, et le Roy ne
nous a jamais commandé d'y en appeler. Néantmoins de peur de don-
ner aucune prise sur notre conduite, on a toujours voulu appeller
M. le Juge même à ces nominations, quoiqu'on n'y fût pas obligé. Et
quand M. le Juge ne vouloit pas s'y trouver, on ne laissoit pas de dé-
libérer que tels et tels procéderoient à l'imposition en présence du
Magistrat, et ils ne l'ont jamais fait autrement. Et la délibération de
laquelle on prétend mal à propos se servir contre moy sur ce fait où
il n'y avoit point de Magistrat n'est que pour la nomination de ceux
qui dévoient travailler à l'imposition, comme la Cour le verra par la
lecture qu'elle peut s'en faire faire. Mais il est certain que jamais ces
commissaires n'ont procédé réellement à l'imposition des gages qu'en
présence de M. le Juge de Réalmont, ce qui paroit en ce que tous nos
livres ont esté signés et autorisés par le Juge de Réalmont, ce qu'il
n'auroit pas fait s'ils n'eussent été faits en la manière qu'il faut. Et
pour dernière conviction. Messieurs, la Cour saura s'il lui plaie que le
Roy ayant donné un arrest par lequel il ordonne que tous les livres
d'impositions des gages des ministres de la province de Languedoc se-
ront remis par devers M. l'Intendant depuis 1670 jusqu'à 1681, ceux
de Réalmont lui ayant esté présentés et ayant esté examinés, ils ont
este trouvés en bon estât, après quoy, comme la Cour voit, il n'y a
rien à dire, de quoi nous avons un certilïicat du secrétaire de M. l'In-
tendant.
Après quoi, M. le premier Président demanda à MM. les Conseil-
lers s'ils vouloient me faire des interrogats : mais il n'y en eut aucun
64- RÉVOCATION HE l'ÉDIT DE NANTES.
qui me demandât autre chose. Alors M. le premier Président me dit :
Savez-vous à quoi vous êtes condamné par votre sentence ? — On m'a
dit. Monsieur, lui dis-je, qu'on m'a fait cette injustice de me con-
damner à cent livres d'amende, interdiction de ma charge et au ban-
nissement hors du ressort de la Cour.
M. le P. P. Etes-vous appellant de cette sentence? — li. Oui, Mon-
sieur. Je supplie la Cour de me vouloir rendre la justice que l'on m'a
refTusée à Alby, et d'avoir la bonté de faire lire les lettres que je lui
présente en appel et cassation de la procédure précédente et de me
faire droit sur tout.
M. le P. P. Huissiers, prenez ce sac et baillez-le à M. le Pasteur.
La Cour vous rendra justice.
Sur quoi je sortis de la chambre et me retirai.
Les juges étoient : M. le Premier Président,
M. le Président de Cizon,
M. le Président de la Terrasse,
M. l'Evesque de S. Papoul,
M. de D'Âigue, Rapporteur,
M. de Bursa,
M. de Chastanet,
M. de Sevin,
M. Olivier.
RÉVOCATION DE L'ÉDIT DE HAHTES.
VOIES 1)'EXÉCI;T10N a l'ÉGAHD Di: DUC nE CAIMONT LA FORCE ET DE DIVERS
MI.MIÎRES DE CETTE FAMILLE. — LETTRES INEDITES DE LOUIS XIV ET DE
CULIJERT DE SEIGNELAV, SECRÉTAIRE d'ÉTAT.
(1686-168;.)
fl Messe, niorl ou Baslille'.i' avait d.t
Charles IX à Henri de Bourlion, prince
de Coude, le 10 septumbre 1572.
A l'époque de la révocation de l'Édit de Nantes, le Mercure galant don-
nait <lia{pi(' mois des iioiivcUos des conversions. Voici ce qu'on lit dans le
volume du mois de may 1 ()«(), p. 274 :
« Enfin M. le duc de La Force, après avoir eu pUisieurs conférences
« avec M. l'archevesque de Paris, a esté entièrement convaincu des
LE DUC DE LA FORCE ET SA FAMILLE. Co
« erreurs de la religion protestante. Plus cette conqueste a coûté de
« soinSj plus elle est glorieuse à l'Église et à ce prélat; et plus M. le
« duc de La Force a cherché à s'éclaircir pleinement sur tous ses
« doutes, plus on a sujet de croire qu'il a esté pénétré des lumières de
« la Iby. »
Cette petite note du gazetier officiel se trouve placée entre l'article des
Bénéfices donnés par le Roy et l'explication des Énigmes du mois passé,
avec les noms des correspondants qui ont eu l'honneur de deviner les mots
desdites énigmes, lesquels étaient Eperons et Pilules... La liste de ces aima-
bles chevaliers, marquis, demoiselles de qualités et autres, n'occupe pas moins
de cinq pages.
Et dans le volume du mois suivant, on lit, p. 139 :
« Je vous appris il y a un mois la conversion de M. le duc de La
« Force. Depuis ce temps-là quatre des fils de ce duc et le fils unique
« de M. le marquis de Bordage, qui estoient aussi pensionnaires dans
« le collège de Louis-le-Grand (c'est ainsi que l'on appelle présentement
« le collège de Clermont), ont fait profession des véritez catholiques.
« La cérémonie de leur abjuration se fit ces jours passez dans l'éghse
« de Saint-Louis, entre les mains du père de La Chaise, confesseur du
« Roy. »
De son côté, le marquis de Dangeau, dans son journal, dit que le Roy
« avait daigné parler a M. le duc de La Force pour sa conversion. »
Les pièces suivantes, extraites des papiers recueillis par Rulliière et des
registres de la Secrétairerie d'État, vont faire voir quels 'soins coûta, en
effet, la conversion du duc de La Force et de ses enfants, et combien elle fut
glorieuse à l'Église et à M. V ai'chevesque de Paris. Elles montreront
aussi de quelle manière Sa Majesté avait daigné parler à M. le duc de La
Force.
A l'exception de deux, qui sont du Roi lui-même, toutes les lettres qu'on
va lire sont de Jean-Baptiste Colbert (fils du grand Colbert), marquis de Sei-
gnelay et de Lonré, conseiller du Roi en tous ses conseils, secrétaire d'État
et de ses commandements , commandeur et grand trésorier de ses ordres.
C'est dire qu'elles émanent toutes de la pensée royale, qu'elles sont le fruit
du travail du monarque avec son ministre, et témoignent de sa sollicitude
de chaque jour pour les affaires de la religion et l'extirpation de l'héré-
sie (1).
(1) Nous commençons par donner cette série de pièces. Nous y joindrons une
courte notice sur les membres de la l'iiniille de La Force qui y figurent.
5
66 RÉVOCATION DE L EDIT DE NANTES.
A M. de La Reynie.
11 janvier 1686.
Al'esgard de M. le duc de La Force, Sa Ma'^ estime nécessaire
d'attendre son retour de la campagne où il est à présent.
Au même.
12 janvier 1686.
Sa Ma'^ m'ordonne de vous dire qu'elle donnera les ordres né-
cessaires en exécution de la déclaration qui doit estre publiée aujour-
d'huy à Tesgard des enfans de M. le duc de La Force et de Mad^ la
comtesse de Roye (1).
A M. l'Arclievesque de Paris.
Du 30"= janvier 1686.
Monsieur,
Le Roy vient de me faire l'honneur de me communiquer la lettre
que vous avez escrite à Sa Majesté sur le sujet de M. le duc de La
Force, et l'on ne peut s'empescher de déplorer son opiniastreté qui
résiste si longtemps aux extrêmes bontez que Sa Majesté luy té-
moigne. Mais comme il paroist clairement par vostre lettre qu'il n'y a
de parti à prendre à son égard que celuy de luy permettre d'aller en
Angleterre, à quoy Sa Majesté ne veut pas consentir, ou celuy de la
crainte, Sa Majesté s'est déterminée à luy envoyer demain au matin
un officier de ses gardes, avec ordre de se retirer avec sa femme dans
sa maison de La Boulaye, et en mesme temps M. de La Reynie doit
aller prendre ses enfans pour mettre les garçons au collège des je-
suittes, et les filles en tel couvent que vous estimerez le plus conve-
nable. Cependant comme dans la bonté que Sa Majesté a pour M. le
duc de La Force, Elle ne prend ce party qu'avec peine. Elle m'or-
donne de vous envoyer encore cet homme exprez, afin d'avoir ce soir
vostre réponse, par laquelle il vous plaira de me fau'e savoir votre
advis sur ce sujet, et s'il n'y a rien de changé depuis la lettre que
(1) Femme de Frédi'Tic-Charles de La Rochefoucanlt, comte de Roye et de Ronci,
ancien lieutenant général des armées du roi, qui s'était rél'cgié en Danemark, où il
lut noiiiiné grand niaréclial et commandant en cliet de toutes les troupes danoises.
La comtesse de Roye obtint 1 a permission de rejoindre son mari ; m.iis elle ne put
emmener que ses deux lilkîs aînées, dont l'une épousa depuis, en Angleterre, le
comte de Slralford. Les deu s plus jeunes et deux ûls eu bas âge lui furent enlevés
pour être remis au comte de Duras, leur oncle.
LE DUC DE LA FOkCE ET SA FAMILLE. 67
VOUS avez escrit à Sa Majesté^ ou si vous estimez qu'il y ait encore
quelque chose à espérer par la douceur et la patience à son égard,
parce que s'il ne vous paroist pas vraysemblable de réussir par cette
voye. Sa Majesté estime qu'il ne faut pas balancer à exécuter dez de-
main le projet que je vous ay expliqué cy-dessus. Je vous suplie donc
de vouloir bien me faire réponse sur-le-champ_, et de me croire tou-
jours, etc.
Lettre du Roy à M. le duc de La Force.
Du 30« janvier 1686.
Mon comin, faprens avec déplaisir que nonobstant les raisons
pressantes qui ont deues vous déterminer à vous réunir à la Reli-
gion catholique^ et les marques d'amitié et de considération que
je vous ai donné, vous vous laissez aller aux mauvais conseils de
ceux qui veulent vous retenir dans les erreurs d'une religion que
je ne veux plus tolérer dans mon royaume. Cest ce qui m'a porté
à vous escrire cette lettre pour vous dire que je veux que vous
vous retiriez dans vostre maison de La Boulaye aussytost que vous
Vaurez recette et que vous remettiez vos enfants entre les mains
du S'' de La Reynie que j'ay commis à cet effet^ me réservant de
pourvoir à leur instruction. Et la présente n estant à autre finj etc.
LOUIS.
A M. de La Reynie.
30« janvier 1686.
M.
Le Roy ayant pris la résolution de pourvoir à l'instruction des
enfans de M. le duc de La Force, en mesme temps que Sa Ma": luy or_
donne de se retirer dans une de ses maisons de campagne. Elle désire
que vous vous rendiez demain chez luy avec M. de Brissac pour les re-
cevoir et que vous preniez la peine de conduire vous-mesme les gar-
çons au collège des jésuittes où il y aura une chambre préparée pour
eux, et les filles dans le couvent dont vous conviendrez avec M. l'ar-
chevesque de Paris, et je crois que vous estimerez convenable de
charger Mad^ de La Reynie de ce soin afin que les filles soient remises
entre ses mains, et qu'elle prenne la peine elle-mesme de les conduire
au couvent.
Sa Ma'^ est informée qu'il y a encore plusieurs gens de ([ualité de la
68 RriVOCATION DE l'f.DIT DK NANTES,
R. P. R. à î'aris ([iii l'ont une espèce de party^ et qui s'observent les
uns les autres se faisant honneur de n'estre pas les premiers à changer
de religion. Sa Ma'" scayt aussi que le S"" marquis de S'-Gelais est un
de ceu\ qui paroissent agir avec plus d'opiniastreté en excitant les
autres à demander des conditions pour leur réunion à l'Église qui ne
peuvent leur estre accordées, c'est pourquoy Elle a résolu de le faire
mettre à la Bastille, et Elle m'ordonne en mesme temps de vous escrire
que vous vous appliquiez à sçavoir tous les gens de quelque condi-
tion, soit des provinces ou de Paris mesme qui y demeurent encore
actuellement, afm de m'en envoyer la liste, et je vous prie de faire
en sorte de me donner cet éclaircissement dez demain au soir et de
me renvoyer par un homme exprez (1).
Au P. Recteur des Jésuiltes.
30e janvier 1G8G.
Le Roy ayant résolu de mettre dans vostre Collège les cnfans de
M. le Duc de la Force qui doivent y estre conduits demain par M. de
La Reynie, sa M'*^ m'a ordonné de vous escrire afin que vous preniez
la peine de leur faire préparer une chambre, et que vous choisissiez
un de vos Pères pour le mettre auprès d'eux, et avoir soin de leur
instruction. Sa M^*^ m'ordonne aussi de vous avertir que le fils aisné
du S"" Duc de La Force est de complexion extrêmement faible, et
qu'elle désire que celuy que vous mettrez auprès de luy et de ses frè-
res ait autant de soin de leur santé que de leur instruction. Je suis
entièrement à vous.
Au Père de La Chaise.
Dud. jour.
M. R. P.
J'escris au Père Recteur du Collège des Jésuittes que les enfans de
M. le duc de La Force y seront demain conduits par M. de La Reynie,
et comme le Roy désire (}u'on mette auprès d'eux un des Pères pour
avoir soin de leur instruction. Sa M^*-' m'ordonne aussi de vous en
doiHier advis afin que vous preniez la i)cine d'aller vous-mesine au
(1) Dans une autre lettre du l"^^"" février au même, on lit :
« ... J'ay rendu compte à Sa M'^' de re mémoire que je vous renvoyé des gens de
la H. 1'. R. des provinces qui sont à Paris. Elle veut ([ue vous fassiez arrêter ces
gens-là, que vous leur fassiez leur procès et les oblijiiez de faire abjuration à Paris,
après qu(iy on les rcnvoycra chez eux... »
LE DUC DE LA FORCE ET S.V FAMILLE. 69
Collège pour donner les ordres que vous estimerez nécessaires à cet
égard. Je suis, etc.
A ^I. (le La Reynie.
31« janvier 1686.
M.
Le Roy ayant esté informé que plusieurs enfans de M. le Duc
de La Force sont en si bas aage qu'il ne convient pas de les mettre au
Collège ny dans des Couvents, Sa M'« a consenti que tous ceux qui se-
roient au-dessous de sept ans fussent mis chez M™" la Duchesse de
S^-Simon qui veut bien s'en charger, et Elle m'ordonne de vous escrire
que vous preniez la peine d'aller prendre vous-mesme les enfans
de cet aage pour les mener chez lad. d" Duchesse de S*-Simon et les
luy remettre entre les mains.
A Mad^ la ducliesse de S*-Simon.
31e janvier 1686, à Versailles.
Madame,
Le Roy ayant appris que vous avez consenty à recevoir chez vous
les] enfans de M. le duc de La Force, Sa M'é m'a ordonné de vous
escrire de sa part que vous luy ferez plaisir d'en prendre soin tant
pour leur santé que pour leur instruction, et qu'EUe vous sçait gré de
la résolution que vous avez pris à cette égard. M. de La Reynie qui
vous rendra cette lettre a ordre de vous les mener luy-mesme , et je
profite avec plaisir de cette occasion pour vous assurer du respect
avec lequel je suis,
Vostre, etc.
A M. le duc de La Force.
23e février 1686.
M. le Coadjuteur de Rouen a rendu compte au Roy de la conver-
sation qu'il a eue avec vous sur le sujet de vostre conversion, et vous
sçavez par des témoignages bien certains et bien remplis de bonté
combien Sa M'é la désire, non-seulement par l'envie générale qu'EUe
a que ses sujets suivent la bonne religion, mais aussi par l'amitié
particulière qu'EUe a pour vous, c'est ce qui la porte à m'ordonner
de vous escrire pour vous dire que s'il est vrai que vous soyez dans la
disposition de luy donner une satisfaction entière à cet égard en vous
réunissant de bonne foy à la Religion Catholique, conformément à la
70 RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES.
profession de foy dressée par M. l'Archevesque de Paris, vous pouvez
sans difficulté partir quand il vous plaira de chez vous pour vous ren-
dre auprès de sa M'^' qui est disposée à vous donner des marques de
son amitié particulière aussi tost que vous aurez bien voulu prendre
cette résolution. Je n'adjouteray rien à ce que Sa M'^'^' m'ordonne de
vous escrire à cet égard, si ce n'est que comme Elle a desjà espéré
vostre changement je ne crois pas qu'il fust à propos que vous vinssiez
qu'après estre bien résolu à vostre conversion, et sans faire aucune
proposition nouvelle sur la formule de profession de foy.
A M. de La Reynie.
6 a\ril 1686.
.....Sa M"' trouve bon qu'on donne aux D"es de La Force les bardes
et meubles dans le mémoire que vous m'en avez envoyé. Faites leur
achepter s'il vous plaist et sur le premier avis je feray rembourser ce
([ue celuy que vous en aurez chargé aura avancé. A l'esgard de leur
pension, il faut la régler au plus juste prix, et elle sera aussy payée
dans le temps dont vous conviendrez.
A M. le duc de La Force.
15 avril 1686.
Le Roy m'ordonne de vous envoyer le courrier exprès pour vous
dire que Sa Ma'*" ayant attendu longtemps les bons effets des réflexions
qu'elle espéroit que vous feriez chez vous, veut que vous vous rendiez
incessamment icy pour aprendre ses intentions sur ce qui vous re-
garde. Je profite cependant de cette occasion pour vous assurer que
je suis, etc.
Au Père de La Chaise.
18 avril 1686.
M. R. P.
M. le Duc de La Force s'estant retiré par ordre du Roy dans la
maison de S'-Magloire, Sa Mai'' m'ordonne de vous en donner avis et
de vous dire de prendre la peine de l'aller visiter. Je suis, etc.
A M. le Procureur-Général.
ler juin 1686.
M.
J'ay rendu compte au Roy de ce que vous m'avez escrit par vostre
LE DUC DE LA FORCE ET SA FAMILLE^ 7l
lettre du 28e du mois passé au sujet de l'argent que M. le duc de
La Force demande de retirer des consignations et Sa Ma^é m'ordonne
de vous dire qu'elle veut bien qu'il touche cette somme, et que vous
y donniez vostre consentement. Je suis, etc.
A M. FArchevesque de Paris.
2<^ juillet 1686.
M.
J'ay parlé à M"''*' de La Force qui sont dans de bonnes dispositions,
et il est très nécessaire que vous leur envoyez incessamment M. Pérot
qu'elles attendent depuis huit jours.
A Mad^ l'Abbesse de Gercy.
Dudit jour.
Madame,
J'ai rendu compte au Roy de ce que vous m'avez escrit au sujet de
Mad'^ de Bernighen et Sa Ma"^*' trouve bon qu'elle reçoive les lettres de
M. le Duc de La Force cachettées, mais elle ne doit pas parler à ceux
qu'il peut luy envoyer qu'en présence de quelque religieuse de vostre
part. Je suis, etc.
Lettre du Roy à Mad* de Courtaumer.
A Versailles le 26^' aoust 1686.
Made de Courtaumer, estant informé que la d"" de La Force ne peut
estre mieux que près de vous pour par vos bons exemples l'affermir
dans la R. C. A. et R. je vous escris cette lestre pour vous dire que
mon intention est que vous la teniez près de vous jusques à nouvel
ordre, et s'il arrivoit qu'on voulust exiger de vous quelque chose de
contraire à ce que je vous escris sur ce sujet, je désire que vous m'en
donniez advis aussi tost. Sur ce je prie Dieu, etc.
A la Supérieure de la Yisitation de Saint-Denis.
12c septembre 1686.
Quoy que la lettre du Roi que vous devez avoir receu aujourd'huy
porte que M. le Duc de La Force ne pourra plus voir Mad'" Le Cocq,
Sa Ma^c m'a ordonné de vous escrire. Madame, que vous pouvez luy
permettre de la voir encore une fois, après quoy vous n'aurez qu'à
exécuter ce qui est porté par la lettre de Sa M"^.
7-2 KKVOCAÏION BF. l'ÉDIT DE NANTES.
A 31. de La Reynie.
22 septembre 1680,
Sa Majesté veut fp.ie M. le due de la Force escrive à son beau-
père qui est à la Bastille. /Unsy je n'ay aucuu ordre nouveau à donner
sur ce sujet. Je suis^ etc.
A M. le duc de La Force.
lO'^ octobre 1686^ à Fontainebleau.
M.
J'avois desjà mandé au commandant du château d'Ângoulesme de
donner à M. de Beringhen la liberté de se promener^ je luy escrjs de
laisser entrer les meubles, et de luy remettre l'argent que vous vou-
drez luy faire tenir. A l'esgard des commissaires que vous demandez
pour les affiiires qu'il a, des lettres d'Estat, et du fonds sur lequel vous
demandez que sa pension soit payée, Sa Majesté n'a pas voulu l'ac-
corder. Je suis, etc.
A j\L de Jaiinet des Bauries.
10 octobre, à Fontainebleau.
Je vous ay mandé que le Roy veut bien que M. de Beringhen
prenne l'air et se promène dans le château en prenant vos sûretez pour
empescher qu'il ne s'en aille, Sa Majesté veut aussy que vous luy don-
niez les meubles et l'argent qui luy seront adressez.
A i\L de La Reynie.
k^ janvier 1687.
Monsieur,
Je vous envoyray au premier jour des ordonnances pour la pension
et entretien de M"''^ de La Force, et pour le remboursement de ce ([ui
a esté payé à la femme du ministre Charles, etc..
A M. le duc de La Force.
23 mars 1G87.
M.
Le Roy ayant esté informé que vous avez encore à vostre service un
valet Suisse, et une femme de chambre près de Mad^ la Duchesse de
La Force qui font profession de la B. P. R., Sa Ma'^. m'a ordonné de
vous escrire pour scavoir si cela est véritable, et pour vous dire que
LE PUC DE LA FORCE ET SA FAMILLE. 73
\ous devez vous en deffaire incessamment;, cela estant entièrement
contraire à ses intentions. J'attendray de vos nouvelles sur ce sujet
pour rendre compte à Sa Ma'*^. de ce que vous prendrez la peine de me
faire sçavoir. Je suis^ etc.
A M. le duc de La Force.
6 avril 1687.
M.
J'ay rendu compte au Roy de ce que vous m'avez escrit au sujet du
domestique Suisse dont vous promettez de vous defTaire. Sa Ma''', a
pnru contente de vostre conduite à cet esgard et Elle m'a ordonné de
vous escrire encore qu'EUe sera bien aise que Mad^ la Duchesse de La
Force congédie la d"" de Boisdubert, parente d'un ministre^ qu'elle a
près d'elle. Jesuis, etc.
Nous n'avons pas trouvé d'autres lettres relatives au duc de La Force
et à sa famille. Mais dans le portefeuille du frère Léonard que nous avons
déjà signalé, nous avons rencontré, sous les dates de 1698, 1700 et 1701
trois notes manuscrites relatives à cette famille. Elles méritent d'être rap-
prochées des documents qu'on vient de lire. Les voici :
En décembre 1698, ISh le duc de Caumont, fds du duc de La Force,
marié depuis un an environ, ne faisant aucun exercice de la religion
catholique non plus que son frère l'abbé, le Roy en ayant este averty
a ordonné que le duc auroit pour aumônier un père de l'Oratoire qui
diroit la Messe dans une chapelle qu'on feroit dans sa maison. Sa Ma-
jesté a fait congédier des domestiques soupçonnés de favoriser les sen-
timents que leurs maistres ont pour les erreurs de Calvin. Si l'abbé
n'eust point esté malade, il auroit esté mené à la Bastille (1).
II.
(1700) On a nouvelles que les R. P. Jésuites ont travaillé avec suc-
cès à la conversion des Religionnaires du duché de La Force, qui sont
presque tous rentrés dans l'Eglise catholique. On dit que M. le duc de
(1) Quel est ce frère désigm' comme ecclésiastique? Bien que le Mrrmre p^rle
de quatre fils du (lue de La Force, nous ne connaissons que les trois mentionnés
ci-après. En tout cas, on voit ici quel genre de conversions les Jésuites du collège
Louis le Grand avaient réussi à opérer.
74 RÉVOCATION PE l'ÉDIT DE NANTES.
La Force en considération de cela leur a remis les droits seigneuriaux,
redevances, etc., et que le Roy pour le récompenser luy a fait
100,000 livres de rente.
m.
Vers la fin de mars 1701, M. le duc de La Force autresfois de la Re-
ligion prétendue Réformée estant à Tonncins qui luy appartient dans la
Guyenne, où il tàclie de faire changer de Religion les huguenots de ce
lieu-là à son exemple ayant remarqué qu'au lieu d'aller à l'église pour
la Pasques, ainsi qu'il les avoit excités, s'assemhloient publiquement
pour le presche, etc., craignant la rébellion, en avoit donné avis à la
Cour aussytost.
Pour éclairer et compléter tout ce qui précède, nous extrayons de la
France protestante (articles Beringhen et Canmont) les renseignements
suivants :
« Jacques Nompar de Caumont, pair de France, duc de La Force, marquis
de Boisse, était l'aîné des neuf enfants de Henri Nompar de Caumont La
Force, petit-fils du célèbre maréchal, et de Marguerite d'Escodéca, dame de
Boisse. En 1660, il fut député par la Basse-Guyenne au synode de Loudun.
C'est la seule fois (lu'il prit, à notre connaissance, une part directe aux alfai-
res générales de l'Eglise... Lorsque la révocation de l'Edit de Nantes eut
attiré la persécution sur hii et sa famille, La Force résista pendant quatre
ans à tous les efforts des convertisseurs attitrés ou officieux, en sorte
q\M, désespérant de vaincre sa constance ni par promesses, ni par mena-
ces, Louis XIV, comme nous l'apprend Dangeaii, le fit jeter à la Bastille
le 29 juin 16.S9. Il y resta près de deux ans, toujours ferme dans sa foi, et le
28 avril 1691, il fut transféré dans le couvent de Saint-Magloire. Il finit ce-
pendant par succomber. Bendu à la liberté après son abjuration, il se retira
dans son cliàteau de La Boulaye, près d'Evreux, où il mourut le 16 avril 1699,
gardé en quelque sorte à vue par des gens « que le roy avait chargés, dit
« Dangeau, de se tenir auprès de luy pour l'afFjirmir dans la religion catho-
« li(pie. )' On eut même la cruauté, par surcroît de précaution, d'éloigner de
lui >-.a femme, qui était toujours " une huguenote très opiniâtre.» En effet,
la duchesse de La Force montra encore plus de fermeté que son mari. On se
contenta d'abord de la mettre aux arrêts dans son hôtel; plus tard on lui
enleva ses filles, qui furent enfermées dans des couvents, et ses fils, qui
furent placés comme pensionnaires dans le collège de Louis le Grand, tenu
par les Jésuites; elle tinit elle-même par être envoyée dans un monastère,
puis enfermée au château d'Angers ; mais elle resta inébranlable. « Séparée
LE DUC DE LA FORCE ET SA FAMILLE. 75
« du duc son mari, dit Benoît, privée de ses enfants, éloignée de tous ses
« proches, enfermée successivement en diverses prisons, sans secours, sans
« communication, sans relâche durant environ sept ans, rien ne fut capable
de la vaincre. » De guerre lasse, on la rendit à son mari. Après sa mort, elle
obtint de se retirer en Angleterre (1).
« La duchesse de La Force était fdle de Jean de Béringhen, seigneur de
Flehedel, Langarreau et Menoux, secrétaire du Roi, qui fut lui-même d'abord
exilé à Limoges le 10 novembre 1685, puis jeté à la Bastille le 17 décem-
bre 1686, tandis que sa femme était enfermée dans un couvent. Une des
sœurs de la duchesse de La Force avait épousé le conseiller Le Cocq, qui
parvint à se réfugier en Hollande. Son frère, Théodore de Béringhen, con-
seiller au parlement de Paris, fut exilé à Vézelay le 5 janvier 1686.
« Le duc de La Force avait été marié une première fois à Marie de Saint-
Simon, fille d'Antoine, marquis de Courtaumer, qui était morte en 1670, et
de laquelle il avait eu trois enfanls : 1" Jeanne, mariée, en 1682, à Claude-
Antoine de Courtaumer, et qui mourut en 1707; elle s'était convertie, et
c'est à elle qu'est adressée la lettre de Louis XIV ci-dessus rapportée, du
26 août 1686; 2° Louise, fille d'honneur de la dauphine, mariée, en 1688, à
Louis de Beauvoir, comte du Roure; 3° Marguerite, morte fille en 1692.
« De sa seconde femme, Suzanne de Béringhen, il avait sept enfants :
10 Henri-Jacques Nompar, duc de La Force, né en 1675; 2° François
Nompar, marquis de Boisse, né en 1678; 3° Armand Nomjjar,. duc de La
Force, né en 1679; 4° Charlotte, abbesse d'Issy; 5° Suz-anne, religieuse à
Saint-Sauveur d'Évreux; 6" Jeanne, religieuse au couvent de la Visitation, à
Saint-Denis; 7° Magne, demoiselle de Castelnau, morte jeune.
« La profession de ces dernières dit assez clairement qu'elles se conver-
tirent. On a vu tout à l'heure, par les notes du frère Léonard, comment les
flls avaient protité de l'éducation qu'ils reçurent des jésuites, et comment
l'un d'eux se signala en travaillant aux conversions avec les révérends pères.
« Zélé convertisseur, dit Larrey, sous la date de 1701, il exerçoit sa fureur
« à Bergerac contre les nouveaux réunis, et partout où il menoit ses dra-
« gons et ses satellites. Il ne les maltraitoit pas moins dans la Saintonge et
« par toute la Guyenne, et les annales en racontent des barbaries dont je ne
« veux pas charger mon histoire (2). » Cet ardent persécuteur, c'est celui-là
(1) C'est elle sans doute qui légua ses biens à l'hôpital de Greenwich, avec cette
condition que, si quelque descendant protestant do la famille de La Force venait
un jour à résider en Angleterre, il pût en obtenir la restitution. Le duo actuel de
Caiimont La Force, ancien pair de France, a habité en Angleterre pendant l'é-
migration ; mais il était et est demeuré catholique.
(2) Il était accompagné d'une escorte de q\iatre jésuites et de dragons. Ses cam-
pagnes sont racontées dans un ouvrage intitulé : « iMémoires d'un protestant
condamné aux galères pour cause de religion. » Ils ont été traduits en anglais par
J. Willington, en 1758. 2 vol.
76 KXÉCUTION DES EDITS DE LOUIS XlV.
niênio (|iii, deux ans auparavant, était dénoncé au roi comme n'ayant aucune
religion , et à qui l'on imposait l'obligation d'avoir, en conséquence, une
chapelle dans sa maison et un aumônier pour y dire la messe!
« Une autre branche de la famille de Caumont eut aussi sa bonne part de
persécution et de martyre. En 1685, David de Caumont, baron de Montbe-
ton, fut, avec .lean de lîar, baron de 3Iaussac, une des victimes de l'odieux
guet-apens préparé par l'évêque de Montauban dans la chambre même du
marquis de Boufflers. Des valets apostés se précipitèrent sur eux pour les
contraindre à s'agenouiller et à recevoir bon gré mal gré l'absolution de
l'hérésie. L'année suivante, Monlbeton essaya de fuir, et déjà il s'était, em-
barqué sur un vaisseau anglais à l'ancre dans le port de Bordeaux, lorsqu'il
fut arrêté et condamné aux galères par arrêt du 5 février 1687. Alors on
vit ce vieillard de soixante-dix ans, chargé de fers comme un malfaiteur,
traîné à travers toutes les villes du 3Iidi avec douze ou quinze compagnons
d'infortune, et exposé à dessein aux insultes de la populace. 11 resta en-
i'haîné avec les forçats jusqu'au mois d'août, où on lui rendit la liberté! »
EXÉCUTION DES ÉDITS DE LOUIS XiV.
I9eux exemples «le lîOO et lîOl.
M. Hugues, pasteur à Anduze, nous a communiqué deux pièces originales
(jui valent la peine d'être publiées, comme montrant en action l'odieux ré-
gime dont la Révocation de l'Edit de Nantes avait doté la France.
On sait que la persécution , ne venant pas à bout, tant s'en faut, de tous
les vivants, s'en prit aux morts, lit le procès à la mémoire des non conver-
tis, traîna leurs cadavres sur la claie et les jeta à la voirie (1). Naturelle-
ment c'était au clergé à verbaliser, à dénoncer, à mettre en mouvement la
justice du liai. On va lire un de ces procès-verbaux dûment dressé au
chevet du moribond lidè'le ;\ sa foi (2). Il contient un mot remarquable. Le
mourant ayant été mis en demeure d'adhérer à la croyance romaine , a ré-
pdudu MAIGREMENT, dit Ic prêtre rédacteur, « qu'il n'y en a qu'une.»
L'autre pièce, la première en date, constate l'exécution de l'ordre qui sui-
vit redit de janvier 1686, l'un des plus accablants pour les malheureux ré-
formés, — cet ordre plus rigoureux encore donné par le roi aux intendants,
(1) Déclarations un 19 avril 1086 et du 22 mars 1690. Voir, entre antres faits,
celui que cite M. Ch. Weiss (t. I, p. 136), relatif au doyen des conseillers du Parle-
ment de Metz, Paul de Clienevix'. Ce vieillard, âs,aî de plus de 80 ans, fut traîné par
les rues, le Roi ayant ordonné d'exécuter l'arrêt du présidial. {V. aussi Benoît, t. V.)
(2) V. Arrêt du Conseil touchfint la visite des malades de la R. P. R. par les
curés des lieux et autres ecclésiastiques, du 12 mai 1G65; Déclarations des J9 no-
vembre 1680 , 7 avril 1681 et 19 avril 1686.
EXÉCUTION PES KDITS DE LOUIS XIV. 77
le 2 mai, pour leur prescrire de coiUraindre les parents à envoyer leurs en-
fants régulièrement aux catéchismes, et en cas qu'ils y manquent, de mettre,
aux dépens des pères et mères , les garçons dans des collèges et les filles
dans des couvents. Nous publions la quittance délivrée à un père par la su-
périeure d'une maison de Nîmes, avec son intitulé et son orthographe carac-
téristiques.
QUITTANCE.
Vive -j- Jésus
ijous soussignée supérieure de la Visitation Sainte Marie de Nîmes
confesse avoir i^essu de maistre Ombre pour la pansion de quatre mois
vinté huyt jour que sa fille a demeuré dans nostre couvent, la somme de
cincante neuf livres et quatre sol, don le quite. En foy de quoy j'ay
signé la présante quitance cest vint huyt descembre mille sept cent.
Sœur Louise Eugénie de Roset supérieure.
Au dos : Receu de la supérieure
du couvent de la Visit. Ste Marie
de Nismes pour la pension
de Jeanne Dhombre.
PROCÈS-VERBAL.
[ Sur papier timbré de la Généralité de MonlpeUier. ]
ixous prestre et prieur de Bragassargues et de mon annexe deSt-Paul
de Galbiac, Certifions au procureur du Roy de la Cour royale de la
ville de Sommière que pendant la maladie de Barthélémy Cabanes,
ménager et habitant de ma parroisse, j'aurois esté diverses fois l'ex-
horter à mourir en bon chrestien et sommer diverses fois aussy de
vouloir recevoir les Sacrements de l'Eglise Romaine. Ce qu'il m'a tou-
jours refusé, disant qu'il n'estoit pas sy mal, ayant toujours persisté,
et un jour, me trouvant absent^ mon cousin de Boizeau fust adverti
ayant tout.pouvoir des supérieurs de faire toutes ses fonctions curiales
dans ma parroisse, que le dit Barthélémy Cabanes estoit fort mal, ce
qui l'obligea d'aller à la maison du consul du dit lieu et ne le trouvant
pas il pria son père nommé Paillé de l'accompagner, affm d'estre tes-
moin en cas qu'il refusât de recevoir les Sacrements de l'Eglise Ro-
78 LETTRE INÉDITE DE J.-L. CAPPEL A DESMAISEAUX.
maine, et estant arrivé il s'approcha du malade auquel il fit une
grande et longue exhortation. Mais le dit Cabanes ne respondant rien
il le somma de luy déclarer s'il ne vouloit pas recevoir les Sacrements
de l'Eglise, et il répondit qu'il n'estoit pas sy mal, et luy ayant repré-
senté qu'il ne falloit pas attendre l'extrémité , il persista toujours, ce
que voyant il le somma aussy de luy déclarer s'il ne voulait pas vivre
et mourir dans la croyance de l'Eglise romaine, à quoy il ne répondit
rien sinon qu'il dit maigrement : il n'y en a qu'une, sans vouloir s'ex-
pliquer autrement, et il est mort dans ce sentiment. Fait à Bragassar-
gues ce septième jour du mois de octobre de l'année courante mil sept
cents un.
BOIZEAUpr. BOIZEAUpr. FAILLIE.
LETTRE INÉDITE DE J.L. CAPPEL A DESWAISEAUX.
(IÇOff.)
[British Muséum. Coll. Ayscough, 4282.]
Le British Muséum possède une colleclion importaïUe pour l'histoire de
la république des lettres dans la première partie du XYIII^ siècle. Ce sont
neuf volumes in-folio, contenant la correspondance adressée au réfugié fran-
çais Dosmalzeaux, rintelligent biographe de Boileau et de Bayle, l'ami de
Saint-Evremont, dont il a aussi écrit la vie et édité les œuvres. Fort de l'a-
mitié de lord Halifax, dont il secondait les vues bienveillantes, il s'était pour
ainsi dire constitué l'introducteur et le patron des réfugiés qui arrivaient
sur le sol anglais. On connaissait son obligeance et son activité , et on les
mettait à prolit. Il était en relation suivie avec les Nouvellistes de Trévoux,
avec Bernard, avec le Journal des Savants. La liste de ses correspondants
est un composé des noms les plus disparaUîs, l'abbé Bignon et ,lean Le Clerc,
Addison et Maittaire, Saint-Hyacinthe et Le Duchat. Il en résulte de curieux
contrastes. On trouve dans le tome 3 plusieurs lettres du géographe Bruzen
La Martinière, recommandant M. de Beaumarchais, « catholique, dit-il, mais
point bigot. » M. G. Masson, qui nous donne ces détails, nous a communi-
(pié trois lettres inédites de Barbeyrac, et une de Jacques-Louis Cappel. Nous
publions cette dernière.
J.-L. Cappel, troisième (ils du célèbre ijrofesscur de l'académie de Saumur,
était né le 13 août 1(339. • Il se distingua de boinm heure par ses talents,
lit-on iisins là France protestante, et fut nommé professeur d'hébreu à l'âge
de dix-neuf ans. Retiré en Angleterre après la Révocation , il occupa une
place de professeur de latin dans une école non-conformiste, et mourut en
LETTRE INÉDITE DE J.-L. CAPPEL A DESMAISEAUX. 79
1722. Avec lui s'éteignit la famille des Cappel. » La lettre qu'on va lire de
lui est celle d'un savant tout occupé de ses classiques ; mais le caractère de
l'homme s'y peint aussi par quelques traits, surtout par la manière dont il
conclut.
A M. Desmaiseaiix.
Londres, 24 sept. 1606.
Monsieur,
D'abord que j'eus le livre que vous avez eu la bonté de me procurer,
j'en choisis sept chapitres que je lus avec soin, puis j'en fis divers ex-
traits. J'y vis que le fondement sur quoi j'ai corrigé en plus de cent
endroits les actes et les scènes de Térence est sur. J'avais déjà mis au
net toute cette correction en bon ordre après double et exacte révi-
sion. J'ai fait la même chose pour le catalogue des personnages de
chaque comédie, en distinguant personœ in scenâ loquentes , personœ
post scenam, personœ mutœ (1). Jamais on n'avait apporté pour cela
le soin nécessaire, et sur ce dernier article les plus exacts avaient
commis des fautes palpables d'omission et de commission. Du reste
quand bien cent trompettes m'étourdiraient pour me faire marcher
vite, j'irais toujours mon train. Je suis né tortue, et je ne me remue
de plus que selon qu'il plaît au temps, quoique j'aie continuellement
un très sincère désir d'avancer. Je dis cela de toute écriture étudiée;
car pour enseigner de vive voix en latin, en grec, en hébreu, je suis
toujours prêt, et une telle occupation ne manque jamais d^me donner
du plaisir. Depuis un mois on n'a point voulu que j'eusse ce divertise-
ment qu'aujourd'hui. Les trois sources de difficultés que vous trouvez
dans Térence, embarrassent ceux qui ne l'ont pas lu avec exactitude,
et avec une critique qu'un long usage ait éclairée et confirmée. Cet
auteur, et Salluste, sans parler de quelques autres ont cela d'excel-
lent que quand une fois on a délié les nœuds qui s'y rencontrent,
toute raison de douter est ôtée, et il ne reste point de lieu au scepti-
cisme. Cela vient de la parfaite justesse qui est dans ces écrits. D'au-
tres, d'un ordre supérieur, sont quelquefois obscurs, et laissent sujet
d'hésiter, dans les endroits mêmes qui ont été les plus éclaircis. Le plus
grand obstacle pour le progrès des belles-lettres et pour le plaisir
qu'elles pourroient donner, c'est que ceux qui les enseignent à la jeu-
(1) Personnages parlant en scène, personnages parlant dans la coulisse, person-
nages muets.
HO RELATION d'un PRISONNIER CÉVENOL.
nesse manquent d'idées nettes et sûres, de diligence, et de prémédi-
tation, et d'une affection toujours gaie à instruire leurs disciples. Ceci
ne s'entend que de la plupart des maîtres, car je serais trop téméraire
si je jugeais de tous.
Je demandais hier chez mylord Sunderland ce que Vabhé ]\lénage et
l'abbé d'Aubignac ont écrit sur Ylleautontimorumenos {i) ; et le Té-
rence justifié de ce dernier abbé. Je serais trompé si sa critique cédait
à celle du premier
Ce qui me console de ma pesanteur, ou comme on voudra l'ap-
peler, c'est qu'assurément ce que je ne fais pas, je ne le puis. J'ai bon
dessein, mais mille circonstances me gouvernent et me maîtrisent ab-
solument. Par bonheur je n'ai honte d'aucune en particulier, et j'aïaie
toujours par-dessus tout la seule chose nécessaire. Aimons-la singulière-
ment, mon cher monsieur, ce que le monde prise au-dessus d'elle est
infiniment au-dessous.
REUTIOH B'UF. PRISOtiHIER CÉVEKOL
DE 1754.
[Document inédit cûmm. par W. le past. J.-P. Hugues.]
Les lecteurs de l'ouvrage de M. Cli. Coiiuerel savent que l'année 1734 vit
redoubler contre les assemblées et les pasteurs du Désert les poursuites les
plus acharnées {JHst. des Eglises du Désert, t. II, p. 139 eipassîm). Ils
savent aussi que, dans la luiii du 4 août de ladite année, le pasteur Teissier,
dit La Page, fut arrêté dans la ferme de Novis, du lieu de Saint-Félix, près
d'Anduze. M. Cotpierel donne plusieurs détails sur la prise, l'incarcération,
le jugement et rcxécution de ce courageux martyr. {Ihid., p. 196 etpasshn.)
Mais la battue générale faite dans les Cévenncs par les troupes du roi n'a-
mena pas, dans cette nuit fatale, la seule capture du ministre Teissier et de
la famille Novis. Un nommé Jean Franc, du lieu de Canaules, fut également
arrêté et conduit dans U's prisons où M. Teissier venait d'être déposé; il de-
vint le compagnon de captivité de ce courageux confesseur; il fut ennnené avec
lui à MontpcllitT, jeté dans la même prison, et le vit partir quchpies joins
après, calme et résigné, pour le supplice (pii rattciuiait sur l'esplanade de la
ville.
Jean Franc, au fond de s(jn cachot, avait rédigé la relation de ses mal-
heurs, et cet écrit, [licusemenl conservé dans sa famille, nous a été comniu-
(1) Ou le Bourreau de soi-même, comédie de Térenco.
RELATION d'un PRISONNIER CEVENOL. 84
nique comme monument de la piété, du courage, du dévouement des pro-
testants de cette époque néfaste. Cette relation, naïve et touchante, est une
preuve de plus ajoutée à tant d'autres de l'attachement de nos devanciers à
la cause de l'Evangile, à leurs pasteurs, et de leurs connaissances scriptu-
raires. Elle fait connaître ce qu'était le protestant cévenol à cette époque,
car ce que fit Jean Franc, tous ses compatriotes l'auraient fait également ;
tous auraient caché leurs pasteurs, auraient essayé de les arracher aux sol-
dats; tous se seraient laissé encliaîner, condamner aux galères, plutôt que
de trahir leurs conducteurs spirituels, et même au besoin, dans leur prison,
la Bible à la main, ils auraient disputé sur la religion avec des jésuites, et
les auraient confondus.
Jean Franc était un bon paysan, petit propriétaire de Canaules. Des per-
sonnes encore vivantes se rappellent l'avoir vu très âgé et l'avoir entendu
parler des temps de la persécution. Sa femme et lui se vantaient d'avoir sou-
vent reçu les pasteurs dans leurs maisons, et ils montraient les cachettes
pratiquées dans l'épaisseur des murs où ils faisaient blottir ces infortunés
proscrits (1). Ils lisaient continuellement, dans leur extrême vieillesse, une
grande Bible, qui était placée sur un pupitre au milieu de leur cuisine (2).
L'arrière-petit-lils de Jean Franc, nommé Elysée Franc, est le maire de
Canaules, et vient d'être nommé membre du conseil presbytéral de cette
église. Canaules, avant la révocation de l'Edit de Nantes, faisait partie de la
province des Cévennes et du colloque d'Anduze ; aujourd'hui, c'est le chef-
lieu d'une paroisse du consistoire de Sauve; on y compte 352 protestants et
un seul catholique.
Nous voulions publier cette relation telle qu'elle est sortie de la plume de
son auteur; mais elle fourmille de fautes de langue, de grammaire et d'or-
thographe, à ce point qu'elle serait presque inintelligible à un grand nombre
de lecteurs. Nous avons dû revoir mot à mot l'original, afin d'en donner une
transcription correcte et littérale. J.-P. Hugues, pasteur.
Anduze, le 13 décembre 1852.
RELATION.
De la citadelle de Montpellier, le 15 novembre 1754.
J'ai voulu écrire mon martyre, qui m'est survenu le quatre août, à
deux heures du matin de ladite année . Étant couché dehors de ma
maison lorsque je faisais les meules de blé de l'aire, je vis un homme
à côté de moi; dans l'instant j'entendis un soldat derrière moi qui me
(1) Il existe encore dans beaucoup de maisons des Cévennes, et notamment à
Anduze, des cacliettes pareilles.
(2) Celte Bible est gardée soigneusement par rarrière-petit-lils de ce pieux
Cévenol.
82 RELATION d'un PRISONNIER CEVENOL.
criait : « Halte-là! » Je lui dis : « Il m'est bien permis de faire les
meules de blé. » Mais il répéta de m'arrêter; c'est ce que je fîs^ de
même l'étranger (1).
11 nous commanda de marcher, ce que nous fîmes trois ou quatre
pas avant; l'inconnu dit qu'il avait un besoin à satisfaire. Dans l'in-
stant je vis une étincelle de feu et j'entendis crier : « A moi la garde ! »
Je me retournai, et je vis qu'ils se séparèrent l'un de l'autre et com-
mencèrent à courir l'un après l'autre; je continuai mon chemin pour
aller chez moi. D'abord je vis trois soldats qui venaient à moi; l'un
me dit : « Halte-là ! » comme s'il voulait me donner un coup de boiœ-
rade; mais je lui dis : « Que voulez-vous de moi? je suis obéissant. )>
Il ordonna de m'emmener à la troupe qui était tout proche; les autres
deux se mirent à la poursuite de l'inconnu. 'Dans un quart d'heure
après, je vois venir ces trois soldats, dont l'un apportait un chapeau
et un pistolet, et ils dirent à l'officier : « Nous venons de manquer un
ministre, » et que j'avais empêché la capture. M. desEssarts, qui est
commandant, ordonna d'aller fouiller ma maison et de me garder
sûrement. Après avoir fouillé ma maison, on demanda des cordes
pour m'attacher. Je lui dis : « Monsieur, il n'est pas nécessaire; je me
rendrai où vous voudrez. » M. le consul dit : « Il n'est pas nécessaire,
c'est un fort honnête homme. » Alors il commanda de m'emmener,
quoique l'on n'eût rien trouvé chez moi qui fût digne de punition.
(1) L'auteur de cette relation use ici de réticence, quand il pnHend qu'il vit
paraitre un imprévu (un inconnu) à ses côtés, pendant qu'il arrangeait les ger-
bes dans son aire. Il savait fort bien qui était cet inconnu, et pour quel motif il se
trouvait près de lui. Mais pour des mutifs clignes d'éloge, et qu'il n'est pas besoin
de déduire, il cache le nom de cet étranger. Eh bien, d'après les traditions de sa
famille, que M. Elysée Franc nous a rapportées, cet inconnu n'était autre que le
])asteur Vuicent, qui, d'après une lettre sienne rapportée par Ch. Goquerel (t. II,
p. 157-158), laillil être pris en 1735, dans une assemblée tenue à trois quarts de
lieue de Saint Génies! — Cet infatigable pasteur était caché dans la maison de
Franc, lorsque, au milieu de la nuit du 4 août, on s'aperçut que le village de
Canaules était cerné par les troupes du Uoi. Il sortit f'urli veinent pour aller cher-
cher un asile dans un hameau voisin. Jean Franc l'accompagnait, et après l'a-
voir mis sur la route et lui avoir indiqué son chemin, il le quitta et fit sendjlant,
pour échapper aux soupçons àe» soldats, d'allei' travailler à son aire. — i^Ialheu-
reusement, dans l'obscurité de la nuit et dans le trouble de l'émotion, le pasteur
l'ugitif ne suivit pas les indications de son guide, et, eu cro^Tit s'éloigner de
Canaules, il en reprit préci.sémenl le chemin. Franc l'aiierçut et se dirigea'promp-
tement vers lui pour le remettre dans sa route, mais aussitôt l'un et l'autre
lurent arrêtés par un soldat. — «prôs quelques pas faits sous la garde de ce mi-
litaire, le pasteur Vincent Icinl d'avoir à satisfaire un besoin ; Franc se place de-
vant lui et le dérobe à la vue du soldat. Incontinent l'agile et adroit proscrit prend
la fuite et échappe à toutes les poursuites. C'est ce stratagème de Franc qui fai-
sait dire au soldat que, sans lui, on aurait pris un ministre, et qui fut cause
([u'il passa six mois en prison, avec grand danger d'aller aux galères pour toute
.sa vie. — J.-P. H.
RELATION d'uM PRISONNIER CEVENOL. 83
M. de Canaule vint après moi avec M. le commandant pour s'informer
si je connaissais l'Iiomme qui avait échappé des mains des soldats,
qu'il me laisserait aller. Je lui répondis qu'il est impossible de Con-
naitre un étranger de nuit. On me fit marcher comme si on voulait mé
conduire à Lézan; mais on nous fit passer sur la droite, et on me
mena à Lédignan , en m'insultant et blasphémant contre moi. Quand
nous fûmes devant M. de Persange, ils m'accusèrent d'avoir fait sau-
ver un ministre et d'avoir pris un soldat par la gorge. Je voulais par-
ler pour ma défense, mais on ne voulut point m'écouter. Il ordonna
de me conduire dans une chambre des grenadiers jusqu'au retour du
sergent, qui était allé en détachement et qui avait la clef de la
prison, et de me garder par un grenadier, la baïonnette au bout
du fusil. -
Sur les dix heures du matin que le détachement fut de retour, on
me vint prendre pour me mener dans un puant cachot, plein de puces
et de punaises; défense à la sentinelle de me laisser parler à personne.
Sur les quatre heures du soir, on me vint chercher avec dix grena-
diers, la baïonnette au bout du fusil, pour me mener devant M. de
Persange, commandant, pour m'interroger en la présence de quatre
autres officiers. Aussitôt être entré dans sa chambre, il commença à
me demander s'il était vrai que j'eusse fait sauver un ministre et si je
ne connaissais pas ce chapeau avec ce pistolet. Je lui répondis que je
n'avais point fait sauver de ministre, nique je ne reconnaissais point
le chapeau ni le pistolet, que je ne me servais point de pistolet. Il se
mit à rougir de colère, en disant : « Voyez ce païen et ce publicain...
Je te ferai pendre, b ! »
Il ordonna de me renvoyer dans cette puante prison. On obtint du
caporal, nommé Dupont, qui était de garde, de me laisser voir à mon
épouse, et de m'apporter un matelas et un drap pour me coucher;
mais il me fut impossible de pouvoir dormir à cause des insectes,
gardé par deux soldats, l'uti dans la prison, l'autre dehors, à la porte,
la baïonnette au bout du fusil.
Le lendemain, on me fît parler. Sur les quatre heures du soir, un
offîciervint à la prison de la part de M. de Persange, en me disant :
c( Monsieur, si vous voulez dire la vérité, on vous élargira tout de
suite. » Je réponds : « Monsieur, j'ai dit la vérité; il ne tient qu'à
vous de me laisser aller. » Il ordonna de m'emmener à Alais, au fort,
avec vingt grenadiers. Tous mes amis pleuraient mon malheur, me
%i ftKLATÏON n'uN PRI>;ONNIErt CEVENOL.
voyant de la soito. J'aperçus de loin mon épouse qui plevu'ait; cela
m'émut de tendresse de la voir dans cette tristesse. Dès que je fus sorti
de Lédignan^ je trouvai mon frère aîné et quelques-uns de mes amis
"de Canaules qui me conduisaient l'une de mes mules pour me porter,
car il m'aurait été impossible de marcher. L'officier qui me conduisait,
qu'on nomme M. de Sauveton, ordonna aux grenadiers de s'arrêter
pour me faire monter et de prendre la bride à la main par un grena-
dier. Mon frère vint m'accompagner jusqu'au fort d'Alais. Quand nous
fûmes aux Tavernes, nous trouvâmes un piquet de vingt soldats, dont
on mit dix devant et dix derrière. On me conduisit de la sorte au fort.
On me mit dans une prison fort puante, remplie de poux, de puces et
de punaises. Je demandai au concierge de m'apporter une chaise et
quelque chose pour manger; mais ma demande fut inutile : je fus
obhgé de passer la nuit sur pied. Le lendemain , sur les huit heures du
matin, le concierge vint pour me porter à manger; il m'apprit la
triste nouvelle qu'on avait pris un ministre qu'on nommait M. Teis-
sier, qui était dans une prison du fort. Cela redoubla mon chagrin.
Madame de Montalet eut la charité de me faire apporter im matelas et
un drap pour coucher; mais il était impossible de pouvoir dormir dans
le triste état où j'étais réduit. Mon épouse vint pour me voir, mais
inutilement, car personne ne pouvait me parler. Le jeudi, huitième
du courant, je fus interrogé par M. de Labruguière, subdélégué.
Après mon information faite, je le suppliai de me changer de cette
puante prison, mais il me répondit qu'il ne pouvait le faire. Il me
fallut rester dans ce misérable état jusqu'au lundi matin. Mon épouse
me vint voir le dimanche, ayant obtenu de Madame de Montalet la
permission de me parhr. Elle m'apprit que nous devions partir le len-
demain pour Montpellier. Le lundi, à trois heures du matin, le con-
cierge vint pour m'avertir qu'il me fallait partir bientôt. Dans un
moment après, je vois venir un cavalier pour m'attacher et me faire
descendre. Alors je vis M. Teissicr, qu'on fit entrer dans un carrosse
avec le chirurgien-major et un officier de garde; M. Novis, sa sœur et
son épouse dans une autre voiture. On me fit marcher jusqu'au dehors
des jardins; mais, comme je ne pouvais marcher, je les priai de me
laisser prendre une monture, que je payerais la dépense, qu'il m'était
impossible de marcher. Le sergent ordonna aux soldats de me pousser;
mais M. de Péruse, commandant de cette troupe, qui était d'environ
mille soldats, ordonna de me mettre sur le derrière du carrosse et de
nELATlON d'un PRISONNIER CEVENOL. 88
m'attaeher à la voiture que presque je ne pouvais remuer. ,fe fus donc
obligé de faire ce triste voyage de la manière;, exposé à l'ardeur du soleil
et aux injures des soldats, qui ne cessèrent de blasphémer contre Dieu
et contre nous tout le long de cette route. Quand nous fûmes près de
Montmoirac, les Irères de M. Teissicr vinrent pour lui faire leurs der-
niers adieux, avec sa sœur et autres de ses parents. A peine ils lui
touchèrent la main , à cause de la violence des soldats, qui les faisaient
retirer à grands coups de bourrade; on se tenait sur les bords, en
pleurant et jetant de grands cris de douleur de voir ce déplorable
malheur. Jusqu'aux Tavernes on vit de nos chers frères de la sorte.
Quand nous fûmes près de Lédignan, nous vîmes tout le monde qui
attendait notre triste arrivée; les portes et les fenêtres étaient pleines
de nos frères et sœurs qui versaient des torrents de larmes. J'aperçus
mon épouse qui jetait de grands cris de me voir conduit de la sorte;
mon cher fils n'en faisait pas moins. Jourdan, dudit lieu, obtint d'un des
officiers de laisser venir mon fils pour m'embrasser. Cette tendresse
de ce jeune enfant obligea quelques soldats à pleurer. On nous fit con-
tinuer notre chemin avec grande augmentation de troupe ; on nous fit
faire halte à Crespan, où je vis quelques-uns des amis qui nous sa-
luaient de loin. Quand nous fûmes près de Sommières, plusieurs de nos
frères et sœurs qui se tenaient sur le bord du chemin faisaient de
même grande alarme et prières en notre faveur. Les soldats, poussés
par la rage, les insultaient. « Pleurez, disaient-ils, votre curé. » En
arrivant sur le pont, on nous fit entrer dans la maison de ville, et
M. dePersange, se trouvant au-devant de moi, dit à l'officier de garde :
« Qu'on mette ce coquin avec le ministre; autant est coupable l'un
que l'autre. » On nous fit garder par une compagnie de grenadiers,
qu'il fit entrer devant. M. Liotard, lieutenant de ladite compagnie, fut
de garde; je le priai d'avoir la bonté de me faire desserrer les bras,
car la corde me les cassait. Les grenadiers répondirent qu'ils n'étaient
point des archers pour cela faire ; il leur dit : « Il faut être humains en
ce monde, » et il me fit relâcher un peu. Il permit à de certaines de-
moiselles de nous apporter à manger et des matelas pour nous coucher.
Le lendemain, nous entendîmes battre l'assemblée et tout de suite la
marche; on nous fit partir à quatre heures et demie, et, sans avoir égard
à mon état, on me remit sur le derrièie de la même voiture, toujours
exposé aux injures des soldats et à l'ardeur du soleil, qui était des plus
violentes. Nous trouvâmes sur notre roule deux piquets de cent hom-
86 RELATION d'un PRISONNIER CEVENOL.
mes, qui venaient pour aider h nous conduire. Quand nous lûmes
arrivés au logis qu'on nomme Fontmagnie , on nous fit faire halte, et
on me mit toujours avec M. Teissier, ministre, et gardés par la maré-
chaussée de Sommières et un officier. On nous fit partir une heure
après : on me fit mettre comme ci-devant, sans avoir égard que
je n'avais rien mangé et que j'étais à demi mort. Un soldat eut
la cruauté de vouloir m'ôter mes souliers de mes pieds, en me
disant « qu'il valait mieux qu'il les eût que non pas le bourreau ; car
ma vie est courte. » Je poursuivais mon chemin dans ce déplorable
état. Quand nous fûmes au village appelé Castrette, une vieille femme
'sortit en blasphémant et disant par trois fois : « Au diable ! au diable !
au diable ces sortes de gens! » Encore nous trouvâmes deux piquets.,
un de grenadiers et l'autre de basse compagnie. Quand nous fûmes
proche de Montpellier, on commença à faire ranger les soldats, qui
étaient au nombre de dix-huit cents, rangés de quatre à quatre, les
grenadiers à la tête, avec leurs grands bonnets, tous la baïonnette au
bout du fusil : les officiers couraient devant et derrière pour voir si
tout était en bon état; il semblait qu'ils allaient contre l'ennemi. Quand
nous fûmes arrivés à la citadelle, nous vimes les cavaliers qui avaient
marché devant. M. de Persange, commandant à Lédignan, se trouvait
devant moi : il s'arrêta avec M. de Mélet, gouverneur du fort; ils s'ar-
rêtèrent ensemble en parlant de moi, me regardant en face. Quand la
voiture fut devant la prison qu'on nomme la Royale, le soldat qui m'a-
vait arrêté à Canaules se mit à parler contre moi, me montrant au
doigt et disant : « Sans cet homme qui est là , nous mènerions deux
ministres. «Le petit major, qu'on nomme M. Berge, me regardant avec
des yeux en colère, de même que toutes les autres personnes qui se trou-
vaient devant moi, ce major ordonna au concierge de me mettre dans
un cachot; ce qu'il fit, mais après m'avoir fouillé fort exactement. On
me mit à côté, dans une prison fermée par quatre portes, gardées par
deux sentinelles. Tant que M. Teissier vécut, les sentinelles avaient
cette consigne : «Vous ne parlerez point au prisonnier, ni lui laisserez
parler à personne, sous peine de la galère ! Lorsque le concierge lui
apportera à manger, vous appellerez quatre fusiUers et le sergent de
o-arde.» Je restai trois mois et demi dans ce triste état, sans pouvoir
voir personne de mes amis ; seulement, mon épouse obtint de M. l'in-
tendant, après plusieurs voyages qu'elle avait ("aits, de me voir pour
me dire de quelle façon je voulais ensemencer mes terres, avec ma
RELATION d'un PRISONNIER CEVENOL. 87
sœur et un secrétaire de l'intendant. J'eus une dyssenterie en arrivant
dans cette cruelle prison. On me laissa trois jours avec deux bouillons.
Je demandai qu'on fit venir mon chirurgien pour voir mon état. Le
lendemain^ le chirurgien qui venait pour traiter M. Teissier vint me
voir, et ordonna de m'apporter du bouillon, en attendant qu'il me fît
une potion : on m'en porta deux par jour. Je restai quatorze jours dans
ce déplorable état. J'entendais le pauvre M. Teissier quand il priait
Dieu, mais fort confusément. Les jésuites venaient deux fois par jour
pour le solliciter à changer de religion^ le voulant faire renoncer à la loi
de Calvin : il leur résista, en leur disant qu'il voulait signer de son sang
la croix du Seigneur tout-puissant. Le samedi 17 du courant, on vint
à deux heures du soir pour lui lire sa sentence de mort. Ce bon pasteur
se mit tout de suite à chanter les louanges du Seigneur. A quatre
heures et demie, la justice, avec le bourreau et messieurs les jésuites,
vinrent pour l'accompagner : il les pria de le laisser aller tranquille
pour faire sa prière. M. le major hii dit : « Que cela ne vous scandalise
pas; ce sont les ordres du Roi. » On commença à faire rouler les seize
tambours jusqu'à sa fin. Messieurs les deux jésuites, me voyant à la
fenêtre, se mirent à m'insulter et à me dire : « Vois-tu, malheureux,
ce misérable qu'on va exécuter? Prie ton Dieu que tes juges te trouvent
innocent du fait dont on t'accuse ! » MM. le père Fenot, le père Baral
et le père Pons, venaient deux fois par semaine pour me parler, si je
voulais changer de religion; qu'il me fallait renoncer à la loi de Calvin
et à ses erreurs. Je leur répondis que je voulais toujours suivre la loi
de mon Sauveur. Un jour, le père Fenot me dit : « Que croyez-vous?
Quand vos ministres vous donnent la cène, c'est tout comme si vous la
preniez de la main d'une servante , et ils n'ont point de pouvoir de le
faire. » Je lui demandai : « Et qui vous a donné le pouvoir, à vous
autres? — C'est le pape, qui est le successeur de saint Pierre. » Je lui
dis : « Les ministres peuvent bien prendre saint Jean pour le succes-
seur; » mais il me répondit qu'ils tenaient saint Pierre et saint Jean,
lime rapporta que dans l'Évangile, chapitre VI, il est dit souvent : Qui-
conque ne mangera ma chair et ne boira mon sang n'aura point la vie
éternelle. Je lui répondis : « Monsieur, n'est-il vrai que dans le même
chapitre, au verset 64 : C'est l'esprit qui vivifie; la chair ne sert de
rien ? Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie. » 11 sortit en
m'insultant, disant qu'il me regardait comme un païen et un publicain.
Le 7 novembre, mon épouse vient pour me voir, et elle obtient de
gg MÉLANGES.
me descendre en bas, sous les arceaux : alors je commençai à respirer
un peu, et à voir de mes amis, qui vinrent pour me consoler dans mon
affliction. Je restai jusqu'à mon élargissement avec M. Novis, qu'on
avait descendu comme moi.
MÉLANGES.
L-'ŒUVRE Hl^TORMlUE
Presc-rite par les synodes du Wésert.
Nous avons rapporté [Bull., 1, p. 323) les prescriptions de la Discipline
et des synodes nationaux aux XVP et XVII" siècles, concernant les Mémoi-
res à recueillir /90Mr Vhistulre des Eglises {\). M. le pasteur Meynadicr, de
Valence, nous fait connaître deux articles tendant au même but, extraits de
deux synodes du Désert. Ces deux synodes, l'un provincial, l'autre national,
tenus en 1 734 et 1714, eurent pour secrétaire le pasteur Peyrot , l'un des plus
distingués de la contrée où il exerça son ministère. En 1734, il n'était que
prédicateur ou proposant; en 1744, il était ministre du saint Evangile.
Voici les deux actes à rapprocher de ceux qui on» été précédemment cités,
à litre de renseignement et d'exemple :
Du synode provincial, assemblé au Désert dans les Boutières (2),
le H octobre 1734.
Article H.
M Ayant considéré qu'il serait très utile de faire connaître à la pos-
térité le grand nombre de persécutions que nos pauvres églises ont
souffertes, depuis la révocation de l'Edit de Nantes;
« Enjoignons à tous les pasteurs et prédicateurs d'en faire ou d'en
recueillir des mémoires très exacts, qui expriment les temps, les lieux
et les principales personnes qui en ont été les objets, afin qu'on puisse
rédiger en un corjis d'histoire les choses les plus mémorables qui sont
arrivées parmi nous. »
(1) Il est bon de rappeler que les Mémoires rédigés, en exécution de l'art. 31 du
synode de Gnp , en 1603, pour être transmis à d'Aubigné, lui furent en effet
adressés et lui servirent pour la composition de son histoire. Ces documents sont
aujourd'hui en la possession de M. H. Tronchin, do Genève.
(2) On appelait ainsi une partie du Vivarais, formant aujourd'hui, autour de
Privas, la majeure partie du département de l'Ardèche.
MÉLANGES. 89
Du synode national tenu au Désert en \ 744
Article XX.
« Il sera tenu un registre où l'on couchera les articles des synodes
provinciaux , de même que les lettres et autres écrits qui seront de
quelque conséquence ou utilité pour le corps de l'Eglise, afin qu'on
puisse avoir recours audit registre dans le besoin. »
De l'ancienne église réformée île Montpellier.
M. Corbière, P. à Montpellier, nous avait annoncé (/'. Bull., t. I, p. 67)
l'envoi d'une note sur les archives du consistoire de cette église avant 1789,
suivant l'indication contenue dans le cadre de nos travaux (Ibid., p. 9). Voici
cette note, qui fournit une série de détails intéressants sur les neuf registres
dont se composent les archives en question, et fait connaître la vie ecclésias-
tique au XYII'^ siècle.
1° Itegîstre a" 1. intitulé : Livre des fifres ef documents de l'Eglise
chrestienne réformée de Monfpellitr. C'est un gros in-folio, dont l'origine est
cxpliipiée par le premier feuillet , ainsi conçu : • Le présent livre a esté fait
et dressé en l'année de Nostrc Seigneur et seul Sauveur Jésus-Christ 1633,
suivant les délibérations prinses par le consistoire de ladicte Eglise, estans
pasteurs et anciens d'icelle les soubsnommés : pasteurs, ]>Iichel Lefaucheur,
Jean Védrines, Jean Gigor, Jacques Carcenac; Anciens, M3I. Pierre de Bos-
suges, conseiller du roy en sa cour des comptes, aides et finances de Lan-
guedoc, Jean Rey, aussi conseiller et correcteur en ladite cour, Pierre Pujol,
greffier en icelle, Pierre Mannol, bourgeois, Estienne Merueys, procureur
en ladite cour, Moyse Montel, notaire royal, Pierre Régis, maistre apoti-
<'aire, Jean Formy, marchand, Esaïe Ouny, marchand brodeur, Jean 3Iala-
fosse , marchand mangonier, Pierre Sabatier, marchand boulanger, Jacques
Restouble, marchand cordonnier, François Dumas, marchand cotellier, Pierre
Favier, marchand potier de terre. » — Ce registre fut dressé aux fur la somme de mille livres, la maison de Jean Alary, dit Orphée, située
sixain Sainl-Matthieu, isle de Guillaume Fesquet. Daniel Pujol et Antoine
Faucher sont anciens à cette époque. — Le 13 mars 1675, nouvelle acquisi-
tion du consisioire d'une maison appartenant au sieur Jean Dumond, bour-
geois, sixain Saint-Matthieu, isle des Moulins d'huile de ^'alles. Cette fois,
le consistoire fut représenté par Laurent Rose, conseiller et secrétaire du
roi, maison et couronne de France, conseiller en la chancellerie de Mont-
Mlangks. !)3
pellier. La maison fut payée 1,200 livres. Etienne Viel, marchand, était an-
cien et receveur du consistoire. — Par arrêté du conseil privé du roi, du
18 novembre 1670, la démolition du petit temple fut ordonnée pour faire,
sur son emplacement, une place publique.
CiiAP. III. Du Denier de la chair. — On donnait ce nom à un impôt d'un
sou par livre imposé sur la viande de boucherie. L'argent provenant de cet
impôt fut affecté pour la première fois, en 1600, par 3131. de Lavalette, Pa-
tris, Fesquet, Rat et Rozier, 1", V^", 3™% 4""= et ë'"^ consuls désignés de
cette année, à Ventretenement des pasteurs du culte réformé. Ce droit
produisit cette année-là une somme de mille écus. Pendant trente-six ans
les fonds provenant de cette contribution furent affectés, en tout ou en par-
tie, à cette destination. Il y eut souvent réclamation de la part des catho-
liques, procès et décisions royales à ce sujet.
Chap. IV et V. Des cimetières. — Jusqu'en 1o6o les protestants et les
catholiques étaient enterrés dans les mêmes cimetières. Les catholiques
firent interdire aux protestants ces lieux d'inhumation. L'interdiction pro-
céda de M. de Dampville, gouverneur et lieutenant général du Languedoc.
Alors M. François des Urcières de Gaudette, écuyer, sieur de La Yaulcier
et de Castelnau^ tit don aux protestants d'un champ pour les inhumations
aux conditions suivantes : \° Qu'il ne servirait pas à un autre usage; 2° qu'il
réservait pour lui et ses descendants le droit de faire élever leur sépulture
au lieu du champ où bon leur semblerait; 3° que l'approbation du Roi serait
demandée. — L'acte de cette donation eut lieu le 24 octobre 1565. Il fut
passé par le notaire Paville, en présence des témoins Antonin de Travaulx,
sieur et baron de Montpesat, conseiller du roi en la cour de justice des
Aides, à 3Iontpellicr, André Trinquaire, sieur de Baux, Pierre Cabassut,
docteur en droit, Pierre Barbe, procureur en la chambre des comptes, Jean
Dumas, chirurgien, Samson 3Iontolieu, Jacques Suau, marchand; tous an-
ciens et surveillants en l'Eglise réformée de 3Iontpellier, représentant le
corps universel de la dite Eglise. — La sus dite terre était située à la porte
de Lattes, en l'endroit où est maintenant l'esplanade de la citadelle. Les deux
membres du consistoire délégués par leurs collègues pour signer l'acte
étaient Antoine Chaugur, procureur en la chambre des comptes, et Antoine
Bosc, marchand. L'acte fut passé à la maison de Claude Formy, ministre, où
était assemblé le consistoire, en présence de Pierre Formy, apoticaire, et
de Pierre Raymond, chantre. — Cette donation fut autorisée et insinuée le 19
décembre 1 o6o, par le sénéchal de Beaucaire et Nîmes, où le sieur de La Yaul-
cière avait ses tenans. Les protestants jouirent de ce lieu d'inhumatioii jus-
qu'en 11324, époque où ils furent dépossédés, celte terre ayant été comprise
dans l'enclos de la citadelle bâtie par ordre du roi. Ils se pourvurent devant
la chambre de l'Édit de Castres, qui ordonna, le 16 mars 1628, que les con-
94 MÉLANGES.
suis, tant de l'une que de l'autre religion, fourniront un local aux protes-
tants, sauf à eux (les consuls) à se pourvoir devant Sa ^lajesté pour le paie-
ment de l'ancien cimetière, et que le nouveau cimetière égalerait l'ancien en
grandeur et en valeur. — Conformément à cet arrêté, les consuls adjugèrent
aux anciens du consistoire deux jardins ayant appartenu aux sieurs de Ma-
riotte et de Maurcilhau, situés hors les murs de la ville, entre les portes de
Lattes et de la Gaunerie. La contenance de ces deux jardins réunis était de
six cétérées et demie ; l'ancien cimetière contenait sept cétérées et demie,
plus U dextres. Il fut par conséquent convenu qu'on y joindrait un petit
jardin appartenant aux héritiers du sieur Rey, marchand. — Un procès fort
singulier s'émut à l'occasion du changement de ces lieux d'inhumation. Les
descendants du sieur de Le Vaulcières, s'appuyant sur les termes de la dona-
tion qui portait que si, pour un motif quelconque, le champ servait à autre
chose qu'à l'inhumation des protestants, la propriété leur en reviendrait, ré-
clamèrent leur ancienne propriété. Il fut décidé le 27 mars 1637, que la
somme obtenue de l'Etat pour la valeur de ce champ, serait partagée entre
les héritiers du sieur de la Volcière et le consistoire, à la condition expresse
que le consistoire emploierait les 689 livres \ i sols 1 denier qui lui reve-
naient pour sa part, à payer le jardin du sieur Rey. Cette somme fut dépo-
sée chez les sieurs Jacques et Pierre Forcade, marchands à 3Iontpellier et
retirée plus tard, le 10 mai 1646, par les sieurs Donadieu et Rascon, an-
ciens, qui la comptèrent àEsther de Durantet, veuve du sieur Rey. Le jardin
dudit Maurcilhau avait été estimé à la somme de 2641 livres 17 sols, et celui
du sieur de 3Iariotte à 1116 livres.
Chap. VI. Intitulé : « Arrest du Conseil d'Estat par lequel les habitans de
la religion réformée de la ville de Montpellier sont déchargés sans avoir égard
à l'arrest du Parlement de Toulouse du 50 janvier 1613, des matériaux de
la ruine de leur couvent , advenue lors des troubles, demandés aux dits habi-
tans par les religieux de l'ordre St-François de la Régulière Abondance de
la dicte ville, du 15 febvrier 1618. » Nous nous bornerons à la transcription
de cet intitulé.
CuAp. VII. Donnation pour l'entretennement du St Ministère. — Mille
livres données par M"" Magdelaine Mazoyer, le 7 mai 1633.
2° «Cisfisfre ii° 2. C'est un in-folio de 366 pages, contenant les « Actes
de l'AssendjJétî générale des Eglises réformées de France , tenue à Saunuu'
par permission du Roi, le 27 mai et jours suivants de l'année 1611 (1).»
L'importance de ce procès-verbal est bien connue. Il ne saurait être analysé
ici. Ce qui lui donne une valeur particulière, ce sont les instructions données
aux députés par les synodes et les assemblées. Elles sont transcrites en
(1) 11 y en a une copie à la Bibliothèque impériale.
1672
281
—
66 -
- 355
1676
263
—
40 -
- 286
1679
251
—
71
- 297
1680
265
—
68
- 281
1682
203
—
49 -
185
MÉLANGES. 95
entier (1) J'ai souvent vU citer par les auteurs des extraits ou fragments de
ce registre; j'ignore s'il a été imprimé (2).
3° Six registres des baptêmes, mariages et sépultures, pour les années
1669, 1672, 1676, 1679, 1680 et 1682 (3). Voici le résultat fourni par le
dépouillement de ces registres :
1669 203 baptêmes 49 mariages 185 sépultures Population totale 6,972
- — 9,087
- — 8,500
— 9,477
- — 9,641
- — 6,855
D'après ces données et en supposant, conformément aux calculs de l'An-
nuaire du bureau des longitudes, une naissance pour 33,96 habitants, un
décès pour 40 et un mariage sur 128, le chiffre de la population protestante
aurait été comme nous l'avons inscrit en regard des six années dont nous
avons les registres. Il faut toutefois faire observer que nous avons fait le
calcul d'après les trois éléments, baptêmes, mariages, sépultures, et que
nous en avons pris la moyenne. — Généralement le rapport des naissances
et des sépultures n'est pas ce qu'il devrait être. Il y a plus de sépultures que
de naissances, et c'est le contraire qui devrait avoir lieu. Il n'est d'ailleurs
pas possible d'expliquer la chose par une décroissance de population ou par
l'existence de quelque maladie épidémique. Cela tenait probablement au pas-
sage d'un certain nombre de personnes du catholicisme au protestantisme.
Elles naissaient catholiques , et dès lors elles n'étaient pas portées sur les
registres que nous analysons , elles mouraient protestantes, et leur décès y
était enregistré. Nous donnons cette explication comme probable, et non
comme la seule admissible.
4=" Un registre d'abjurations, qui va de 1676 à 1680. il ne contient de
remarquable que l'indication des précautions extrêmes dont s'entourait le
consistoire avant d'ouvrir la porte à de nouveaux convertis (4).
5° Quelques livres où nous ne trouvons rien à signaler.
(1) Cela rend en effet ce document fort curieux.
(2) Il ne Test pas, à notre connaissance.
(3) Que notre zélé correspondant nous permette de lui demander si les noms
qui figurent dans ce registre sont sans importance. On ne se persuade pas assez
que le moindre renseignement de cette nature peut avoir, en temps et lieu, une
grande utilité relative. Rien n'est donc à dédaigner.
(4) Nous rappelons à nos lecteurs combien ces anciens registres sont importants.
96 MELANGES.
t.E.m DEUX ^Ii;:CxE:5«» I>E L<A ROC'IIEf.L.K.
1" SOLS CHARLES IX.
M. A. de Quatrefages, membre de Tacadémie des sciences, a publié dans la
Revue des Deux Mondes du 15 avril dernier, un article plein d'intérêt, auquel
nous empruntons l'épisode des deux sièges de La Rochelle. En voici la première
partie :
Parmi les événements qui signalent la triste période de nos guerres reli-
gieuses, il en est peu qui égalent en importance les deux sièges de La Ro-
chelle par les troupes royales. L'insuccès du premier releva le parti calviniste
au lendemain même de la Saint-Barthélémy, et arracha à Charles IX, un an
à peine après ce grand forfait, un des édits les plus favorables qu'eussent
encore obtenu les réformés. L'issue du second détruisit la dernière citadelle
des protestants, et les fit rentrer de force dans la loi commune. A partir de
cette époque, le protestantisme ne fut qu'une religion et non plus un parii
politique. Aussi le récit de ces deux sièges occupe-t-il une large place dans
les annales de La Rochelle; nous allons en rappeler les traits principaux.
Tenus en défiance par les préparatifs qui se faisaient à leurs portes sous
prétexte d'une expédition en Floride, les Rochelais n'avaient cru qu'à demi
à la paix de Saint-Germain. Les massacres du 24 août 1572 les trouvèrent
donc sur leurs gardes, et aux premières nouvelles ils se préparèrent à dé-
fendre courageusement leur vie et leur religion (I). Le maire, Jacques-Henri,
mit la ville en état de défense et arma tous les habitants. Paris, Orléans,
Tours, Bordeaux, Castres, Nîmes, lui envoyèrent une foule de calvinistes
échappés au fer des assassins, et ces réfugiés formèrent le redoutable corps
des enfanfs-perdiis ; mais, malgré tout leur courage, ces soldats inexpéri-
mentés auraient difticilement tenu tète aux troupes royales, si un événe-
ment inattendu ne leur lut vemi en aide. Après bien des refus, le brave
Lanoue, nommé par Charles IX gouverneur militaire de La Rochelle, avait
accepté cette charge. Egalement dévoué à sou roi et à ses coreligionnaires,
— Lanoue était calviniste, — il partit, promettant de tout faire pour amener
la ville à se sotimettre, mais déclarant en même temps que jusqu'à la paix il
l'aiderait de ses conseils et de scm. épce. Lanoue tint parole aux deux partis.
Nonmié gouverneur pour les armes par les Rochelais et investi sous ce
litre d'une véritable dictature militaire, on la vit constamment payer de sa
personne comme chef et comme soldat ftontre les troupes royales, en même
temps qu'il prêchait sans cesse la soumission au roi ]\Ialheureusement , ce
rôle étrange, si loyal dans ses apparentes contradictions, ne pouvait se sou-
(1) Histoire du siège de La Rochelle par le duc d'Anjou en 1573, par A. Geiiel,
capitaine du génie. 1^ 'auteur do cette rulation, laite surtout au point de vue mili-
taire, a réuni dans un travail tous les documents laissés sur ce siège, c'est de
lui et du père Arcére ({ue nous avons extrait le résumé qu'on va lire.
M
MELANGES» 9"?
tenir longtemps au milieu des passions violentes qui dominaient à la cour et
dans La Rochelle. Rieniùt Lanoue eut perdu toute autorité, et, vers le mi-
lieu du siège, il sortit de la ville avec le regret de n'avoir pu remplir sa
mission. Le départ de leur brave chef eût pu être fatal aux Rochelais; mais
il leur laissait une forte organisation militaire , des bandes aguerries et dis-
ciplinées par lui, des chefs dont le courage s'était éclairé de son expérience,
et ce n'est peut-être pas exagérer que d'attribuer en partie le triomphe de
La Rochelle au séjour de quatre mois que Lanoue avait fait dans ses murs.
Déjà le territoire de La Rochelle avait été envahi et la place investie, lors-
que le duc d'Anjou vint prendre le commandement du siège. Avec le vain-
queur de Jarnac et de Montcontour arrivaient le duc d'Alençon, son frère, et
Henri de Navarre. Autour d'eux se pressaient l'élite de la noblesse française,
le prince de Condé, les ducs de Nevers, de Longueville, de Guise et de
Mayenne; le duc d'Aumale, le héros catholique de la Henriade, à qui
Charles IX avait confié la direction du siège; les maréchaux de Rrissac et
de Montluc; le comte de Retz, l'amiral Strozzi, Gonzague, Grillon, Tallard,
Goas, Rrantôme, qui devait plus tard raconter ces guerres où il avait joué
un rôle, et une foule de gentilshommes jaloux de se signaler sous les yeux
de ces illustres chefs, avides de porter les derniers coups au parti calvi-
niste.
Entourée aux trois quarts par la mer ou des marécages, La Rochelle ne
pouvait être attaquée que par son côté nord. Là aussi seulement se trou-
vaient quelques fortilications modernes, et entre autres le bastion de la
Vieille-Fontaine et celui de l'Evangile, que surmontait le cavalier de l'Épître.
Ce fut en face de ce dernier que la tranchée s'ouvrit dans la nuit du 26 au
27 février 1573. Rientôt 60 pièces de siège tonnèrent sans iselàche contre
La Rochelle, Les tours et les clochers crénelés tombèrent l'un après l'autre.
Le duc d'Anjou, croyant alors les assiégés frappés de terreur, les fit sommer
de se rendre. Pour toute réponse, une double sortie ordonnée par Lanoue
alla détruire en partie les travaux commencés. Les Rochelais ripostaient de
leur mieux, et le 3 mars un boulet emporta le duc d'Aumale. Cette mort fut
une grande perte pour les assiégeants. Elle leur enleva un chef aussi expé-
rimenté que brave, exalta le courage des assiégés, terrifia la cour de France,
et arracha à Catherine une lettre oii elle se montre mère bien plus tendre
qu'on ne le croit généralement (1).
Jacques-Henri n'était plus maître : à l'exception de sa magistrature, il
avait été remplacé par Morisson , qui se montra son digne successeur. Les
tranchées avaient atteint le fossé, qui devint le théâtre journalier de com-
bats sanglants. 13,000 coups de canon avaient bouleversé le haut des rem-
(1) Cette lettre est en entier dans l'ouvrage du père Arcère.
98 urÉLANGES.
parts et réduit en partie le bastion de l'Évangile. Alors les assiégeants con-
struisent un pont mobile qui leur permettra de gagner le pied de la brèche
à l'abri des i-asemates. De leur côté, les assiégés fabriquent l'encensoir,
espèce de bascule destinée à verser des chaudières de poix bouillante sur
les assaillants. De part et d'autre, tout se prépare pour un premier assaut.
Il est livré le 7 avril. Malgré les ordres formels du duc d'Anjou, la noblesse
se mêle aux soldats chargés de la première attaque. Guise, Clermont, Tal-
lard, Tavennes et Grillon s'élancent dans le fossé et courent aux casemates,
dont ils s'emparent d'abord; mais le capitaine Duverger Beaulieu revient
sur ses pas, et Guise est forcé de reculer, emportant Tallard blessé mortel-
lement et laissant derrière lui de nombreux cadavres. Sur la brèche , Caus-
sens et Goas ont rencontré Rochelais et Rochelaises. Celles-ci lancent des
artifices, manœuvrent l'encensoir et rivalisent avec les hommes de courage
et de mépris pour la mort. En vain les royalistes déploient une égale valeur,
en vain de nouveaux renforts viennent combler leurs pertes, en vain quel-
ques gentilshonmies, mêlés à de simples soldats, atteignent-ils le sommet
de la brèche ; ils sont aussitôt précipités au milieu des décombres, et lors-
qu'à la nuit tombante le duc d'Anjou fait sonner la retraite, il peut compter
plus de 300 morts et un nombre intini de blessés, entre autres Tallard, qui
mourut quelques jours après, Gonzague, Strozzi, Goas, et la plupart de ces
gentilshommes que leur courage irréfléchi avait conduits au premier rang.
Le 8 et le 10 du même mois, les mêmes efforts sont tentés par les assié-
geants avec un résultat tout pareil. Le 14 est désigné pour un quatrième
assaut. Les mines placées sous le bastion de l'Évangile doivent donner le
signal. Ces mines sont chargées et bourrées sous les yeux du duc d'Anjou
entouré de toute sa cour. L'explosion emporte toute la pointe du bastion ,
en même temps que les débris, retombant sur l'armée royale, écrasent, au
dire de Brantôme, plus de 290 soldats ou pionniers. Les bataillons d'attaque
s'clancent pour protiter d'un passage si chèrement acheté, mais ils trouvent
sur la brèche des adversaires aussi résolus que les jours précédents. Rien
ne peut entamer ce rempart vivant , et aux victimes de l'explosion les roya-
listes ont à ajouter les morts nombreux restés sur les débris fumants du
bastion.
Quelque temps suspendues par l'apparition d'une flotte anglaise qui s'é-
loigne sans tirer un coup de canon , les opérations reprennent bientôt avec
une activité extrême. Les royalistes reçoivent des renforts considérables et
serrent de plus près la ville, où règne bientôt la famine. Chaque jour, de
sanglantes escarmouches ont lieu, tantôt dans les fossés, tantôt sur les pla-
ges laissées à sec par le reflux et où une population affamée va <;hercher les
coquillages, devenus prcscjue son uniiiue nourriture. Des surprises de tout
genre sont tentées, et Tune d'elles, faite de nnil par Sainte-Colombe, est
MÉLANGES. 99
près de réussir. De nouvelles mines bouleversent le bastion de l'Évangile,
qui résiste le 28 avril à un cin(iuiènie assaut. Le duc d'Anjou recourt alors ù
des attaques générales. Le 17 mai, au moment de la basse mer, La Rochelle
est assaillie sur tous les points et toujours sans succès. On recommence le
26 du même mois, et cette fois tous les chefs royalistes veulent payer de
leur personne. 3Iontluc est chargé du commandement en chef, Strozzi et
Goas montent les premiers à la brèche à la tête de 6,000 Suisses qui vien-
nent d'arriver au camp. Derrière eux viennent les gentilshommes guidés par
le prince de Condé et les ducs de Guise et de Longueville. Les Rochelais les
reçoivent avec leur intrépidité ordinaire, et tout d'abord Strozzi est blessé
d'un coup d'arquebuse. Les soldats reculent, et l'assaut est interrompu. Il
recommence bientôt plus furieux. La noblesse a pris la tête et s'élance avec
une sorte de désespoir sur cette brèche toujours ouverte, toujours inabor-
dable ;• mais en vain s'épuise-t-elle en valeureux etforts, en vain cinq fois re-
poussée, revient-elle cinq fois à la charge. Après avoir vu tomber 28 capi-
taines à côté de plus de 1 ,000 soldats, le duc d'Anjou fait sonner la retraite
et s'avoue vaincu une septième fois.
Ce dernier insuccès avait territié l'armée royale. Plusieurs jours se pas-
sent à réveiller l'énergie des soldats. Enfin un huitième assaut est décidé,
et, pour en assurer le succès, on adopte le plan du duc de Nevers, qui veut
user à la fois de ruse et de force. Pendant toute la nuit du 12 juin, de
fausses attaques tiennent la garnison sur pied, toutes les batteries tonnent et
foudroient la ville. A l'aube, le feu se ralentit , s'éteint peu à peu , et tout
semble rentrer dans le repos. Les assiégés, trompés par ce calme menteur,
vont se reposer, ne laissant aux murailles qu'une faible garde, qui elle-même
succombe à la fatigue et s'endort. Alors s'ébranle l'élite de* l'armée assié-
geante. Guise se dirige vers le bastion de l'Évangile, Henri de Navarre vers
celui de la Vieille-Fontaine. Des échelles sont dressées en silence contre les
raurs de ce dernier, elles sont gravies , et déjà les royalistes se groupent
dans le chemin de ronde, lorsqu'un cri de triomphe prématuré réveille un
poste de Rochelais. Aussitôt ceux-ci s'élancent sur les assaillants, tuent tous
ceux qui ont gravi le rempart et renversent les échelles au moment même où
Strozzi et le duc de Longueville y mettaient le pied. De son côté, Guise
avait enfin escaladé la brèche, il était entré dans le bastion de l'Évangile ;
mais là il découvre un nouveau fossé, un nouveau rempart élevé à l'intérieur
pendant le siège, et, à l'aspect de ces obstacles imprévus, ses soldats épou-
vantés jettent leurs armes et fuient sans même essayer de combattre.
Cette fois La Rochelle était sauvée. Tant d'é(^hecs successifs avaient porté
à son comble la démoralisation de l'armée royale. Des maladies s'étaient dé-
clarées dans le camp et décimaient les soldats. Les plus fermes capitaines
étaient découragés. Le duc d'Anjou , qui venait d'être élu roi de Pologne,
400 'BIBLIOGRAPHIE.
qui avait (lai'is son caiilp les ambassadi'urs chargés de l'amener dails seà
nouveaux États, désirait un aoconimodement qui sauvât au moins les appa-
rences et lui permit de s'éloigner. Callierine tremblait pour la vie et la gloire
de son fils préféré. Des négoeiations sérieuses s'ouvrirent, et comme pre-
mier gage de bonne foi, les Rochelais obtinrent que les assiégeants détrui-
raient tous les travaux d'attaque. Enfin Charles IX signa l'édit de pacifica-
tion. Les Rochelais avaient conquis la liberté de conscience non-seulement
pour eux, mais encore pour tous leurs coreligionnaires du royaume. Mal-
heureusement cette paix fut aussi boiteuse que les précédentes. Les hosti-
lités reconmiencèrent bientôt. Suspendues tant que régna Henri IV, elles se
réveillèrent presque aussitôt après le crime de Ravaillac. Lu construction du
Fort-Louis, qui dominait et battait la ville, devint pour les Rochelais une
cause incessante d'inquiétude et d'irritation. Chaijue nouveau traité avait
beau renfermer une clause spéciale (jui promettait la démolition de cette
citadelle, elle restait toujours debout, rappelant la sinistre prédiction de
Lesdiguières : << Il faut que la ville avale le fort, sinon le fort avalera la
ville. " Enlin , en IG^T, Richelieu parut devant La Rochelle, et dès les pre-
miers jours les habitants durent comprendre que c'en était fait de la vieille
république d'Éléonore.
BIBLIOGRAPHIE
L'ÉDITIOM DES MEMOIRES DE DD PLESSIS-MOItlVAY ET LE M.A.1MJSGR1T
DE LA SORBONiVE.
Plus d'un éditeur s'est rendu coupable de haute trahison à l'égard de son au-
teur. Il faut signaler les méfaits de ce genre, afin d'en provoquer la réparation.
On va voir, comme exemple, par un exposé officiel, ce que vaut l'édition que nous
possédons des Mémoires de Du Plessis-Mnimay.
Au moment où nous allions mettre ces pages sous presse, on nous a commu-
niqué un remarquable travail qui vient de paraître sur Aubéry Du Maurier, et
dans la préface nous lisons ces lignes : « Les amis de l'histoire de France atten-
« dent encore une édition de Du Plcssis Mornay. Celle de 1624, continuée en 1632,
« a été volontairement mutilée; celle de 1824, commencée par M. Auguis (1),
« d'après tous les papiers de la maison de Mornay, s'arrête en 1614, et les inexac-
(1) On lit dans le procès-verbal de la séance du Comité historique du 9 aoiit
1841 : «M. Auguis ayant été prié de d(jniicr quelques détails sur l'édition des
Mémoires de Du Plessis-Mornay publiée par ses soins, lait connaître que les douze
volumes qui ont paru el qui s'arrêtent à Tannée 1013, forment seulement le
tiers du manuscrit. L'éditeur a l'inlentioii de donner la suite de ces Mémoires,
qui vont jusqu'en 1623. On y trouve les notes sur l'histoire du président de Thou,
que divers bibliographes prétendaient avoir été perdues dans une tempête.»
BIBLIOGRAPHIE. 101
« titudes, les fautes grossières qui la remplissent ne permettent pas qu'on la re-
« garde comme définitive. » Ce jugement n'est que trop motivé.
Chargé par le ministre de l'instruction publique de dépouiller les manuscrits
traitant de matières historiques qui se trouvent à la bibliothèque de la Sorbonne,
M. M. Avenel a rendu compte de sa mission dans plusieurs rapports insérés au
Bulletin des Comités historiques. Le quatrième, en date du 8 juin 1850, est re-
latif à un manuscrit de Du Plessis Mornay. Il nous a paru très utile de le repro-
duire en entier.
ESappoi't au llîiiistre.
Monsieur le ministre, la bibliothèque de l'université possède un fort beau
manuscrit des Mémoires de Du P/essls-3ïoniaij, en onze volumes in-folio,
richement reliés en maroquin rouge, et qui est précieux, parce que c'est
évidemment un original, fait sous les yeux de Mornay et pour lui-même.
Nous trouvons sur une feuille de garde (au VI^ volume), des notes ainsi
conçues :
« Remplir une lettre, feuillet 16, de M. de Bouillon. » — « 11 semble au
« feuillet 17 que la lettre de M. de Vllleroy soit imparfaicle. » — « Faut rem-
et plir une lettre de M. de Reau, feuillet 30. » — « 3Iots à remplir, page 33. » —
« Parfaire une lettre imparfaicte, folio 128. » Et autres indications pareilles
(jui viennent évidemment de l'auteur des Mémoires.
Quelquefois aussi on remarque à la marge du manuscrit des additions ou
des changements qui ne peuvent avoir été faits que par Mornay ; de temps
en temps, à C('ité de passages non rayés, se trouve le mot omittenda; or,
ce mot n'indique pas des suppressions que l'auteur voulût faire à ses î\lé-
moires, puisqu'il n'effaçait pas, mais il témoigne de ménagements envers des
susceptibilités contemporaines et des scrupules survenus dans la prévision
d'une publicité prochaine. Des noms propres inexactement écrits ont été
soigneusement corrigés. Enfin, les armes de Mornay sont empreintes sur le
plat de la couverture, des deux côtés ; et, de plus, on a mis dans chaque
volume, en tète et à la fin, des armoiries peintes sur vélin avec un soin re-
marquable; en tête, ce sont les armes de !a famille de Mornay, et à la fin,
ces mêmes armes unies à celles de la famille de sa femme, Charlotte Ârba-
leste. Ce manuscrit porte donc avec lui les marques de la plus irrécusable
authenticité.
Du Plessis-Mornay avait deux secrétaires nommés dans quelques écrits du
temps, et connus surtout par le ccjdiciile qu'il ajouta à son testament peu de
jours avant sa mort, René Chalopin et Jules Meslay; et sans doute il s'est
servi d'écrivains auxiliaires pour les nombreux travaux (|ui ont occupé sa vie,
surtout pendant les loisirs de sa vieillesse. Aussi l'écriture du manuscrit de
la bibliothèque de l'Université est-elle de plusieurs mains ; souvent assez
J02 BIBLIOGRAPHIE.
lisible, elle est parfois d'un caractère difficile, et, dans quelques pièces seu-
lement, embarrassée de fréquentes abréviations.
Malheureusement il manque plusieurs volumes à ce précieux manuscrit :
le 1"^ le 2e^ le 4« et tout ce qui dépassait le H' (comprenant l'année 1616),
lequel est le dernier des onze que possède actuellement la bibliothèque de
l'Université.
Disons d'abord en quoi consistent ces ]\Iémoires imprimés : deux volumes
10-4" parurent en 1624 et 1623, comprenant l'époque de 1372 à 1599; deux
autres volumes, imprimés en 1651 et 1632, vont depuis 1600 jusqu'à 1623,
année de la mort de Du Plessis-Mornay. 11 faut y joindre l'histoire de la vie
de ce personnage, publiée par les Elzevirs en 1647, et qui contient des let-
tres de Mornay, ainsi que d'autres pièces complétant ses I\Iémoires.
Ces cinq volumes in-4° ainsi réunis ne contiennent pas, à beaucoup près,
tout ce que les manuscrits ont conservé. Aussi a-t-ou songé, il y a vingt-six
ans, à combler cette lacune, et une édition nouvelle a été commencée en
1 H24. L'éditeur annonçait que cette nouvelle édition donnerait les pièces de-
puis 1571 jusqu'en 1623; mais la publication n'a pas été achevée : 12 vol.
in-8" ont paru en 1824 et 1825, et l'ouvrage a été abandonné. La dernière
pièce du 12^ volume est datée du 12 mars 1614; ainsi dix ans encore y man-
quent.
Cette édition , qui s'annonçait comme devant être la seule complète, avait
été confiée aux soins de M. Auguis; mais très piobablement il aura aban-
donné ce travail à des mains inhabiles, car les fautes y fourmillent.
Nous avons voulu nous faire une idée exacte de cette nouvelle édition;
nous l'avons donc comparée avec le manuscrit de la bibliothèque de l'Univer-
sité qui fut confié à M. Auguis lors(|u'il préparait cette publication. Nous de-
vons faire connaître ici sommairement le résultat de cette comparaison, et
nous n'avons pour cela d'autre moyen que de citer parallèlement quel(}ues
passages du manuscrit et de l'imprimé :
« Qu'est-ce (est-il dit dans une lettre Le nouvel éditeur a mis :
«I au roi) qu'est-ce sinon mettre au dé-
« sespoir partie de vos subjectz, pour « Pour leur faire chercher toutes ex-
« leur faire cerchcr tontes extrémitéi « trémités qu'ils penseront propres à sa
« qu'ils penseront propres à se conserver, « conscience, h quelque prix et pi'Til que
« à qu'jlque prix et p6ril que ce fiist. » « ce fust.
Ms. t. III, 1' 160 vo. Impr. t. III, p. 267.
Une pièce intitulée : Mémoires que le roi de Navarre eust désiré estre
considère::^ par Messieurs de l'assemblée n'agnères convoquée à Blois, en
l'année 1588, se termine ainsi :
« Il n'y a rien qu'il (le roi de Na- La lin de la phrase est ainsi inipri-
« varre) désire tant que de veoir Dieu mée :
I
BIBLIOGRAPHIE. 103
« sainctement servy , le roy honoré ,
« aimé et obéy ; le royaume redressé et « Le royaume redressé et affermi
« affermy. Amen. » « ainsi. »
Ms. t. V, f 33. Impr. t. IV, p. 153.
Voyez ce commencement d'une lettre à M. de la Marsillière, secrétaire
d'État du roi de Navarre :
« Vous verrez des mémoires si amples « Vous livrez des mémoires si amples
« et publics et particuliers , que ma « et publics et particuliers , que ma
« lettre en doibt estre plus courte; je « lettre doibt en estre plus courte; je
«suis très travaillé de ma fièvre, et «suis /myaiV/e de ma fiebvre et aujour-
« aujourd'huy au trantiesme accès. Les « d'huiau trois iesrne s.ccès. Les douleurs
« douleurs de ce temps, les affaires qui « de ce temps, les affaires qui en ré-
« en procèdent, les chagrins d'une gar- « su/tent, les chagrins d'une garnison
« nison non paiée, les débauches des ca- « non payée, les desbauches des cnpi-
« pitaines e^ soldats a faute de paiement « taines, soldats, à faulte de payement,
« la me continuent et redoublent. » « Monsieur ^ continuent et redoublent.»
Ms. t. V, ft 44 vo. Impr. t. IV, p. 516.
On voit comment ce passage a été travesti par le nouvel éditeur, et, par
exemple, sans compter les autres fautes, lorsque Du Plessis-Mornay parle
des causes qui lui continuent et redoublent sa fièvre, le nouvel éditeur lui
fait dire que ce sont les débauches des capitaines et soldats qui continuent
et redoublent.
Là où Du Plessis-Mornay aura dit :
L'éditeur lui fera dire :
« Dieu fera la grâce au roy que, par « Dieu fera la grâce au roy que, par
« la force de sa dextre, sectas omnes « la force de sa sagesse, veritas omnes
« sanabit. » « sanabit. »
Ms. t. V, f 88 v°. Impr. t. V, 79.
Et encore :
.... « N'estant la façon de l'un (le roi ... « N'estant la façon de l'ung de
« d'Espagne) de rien distraire de sa mai- « rien distraire de sa maison en faveur
« son en faveur de qui que ce soit, et « de qui que ce oit, et les moyens de
« les moyens de l'autre (l'empereur) dé- „ despendans , car ils font
« pendans, comme ils font pour la plus « pour la plus part de la libéralité d'Es-
« part de la libéralité d'Hespagne...» « paigne...»
Ms. t. V, ft 122. Impr. t. V, p. 304.
Un blanc mis à la place d'un mot fort lisible, un malheureux changement
de ponctuation et le mot comme transformé en car, rendent ce passage inin-
telligible.
Voici le commencement d'une lettre qui se trouve au IVulllel is7 du (orne \
du manuscrit : « Il s'est présenté quelques officiers pourveus d'estat d'esleus
« à Poictiers et en autres lieux, pour se faire recevoir en la cour, comme te-
104 BIBLIOGKAPHIE.
« nant de pnt la cour des aydes; mais d'autant (ju'ils sont de la relligion
" soubs uiïibre de la clause portée par l'ecdlcl de révocation les ecflits de la
« ligue t'aicts es années nii"v et nii"vin... »
L'éditeur a mis offices au lieu d'eslevs; il a laissé un bhuu' à la place du
mot présent, dont l'abréviation n'était pourtant pas bien dii'iicile à deviner,
et au lieu des années S.'i et 8S, dont apparemment il n'a pas su lire le chitt're,
il a mis : " es années lo... et lo... », ce qui ne signifie rien.
Toute signitication disparaît également dans ce passage, où l'éditeur a
laissé un mot en blanc, où il a trantbrmé // en ei et changé la ponctuation
(il s'agit des malheurs du royaume de France) :
« Au lieu que les autres (royaumes) «. Au lieu que les austres veulleat
" veulent s'eslever, f/ dessend audessous « et descend au dessous de
« de poy mesmes. » « soi-inesmes. »
Ms. t. V, 1' 29 vo. Impr. t. IV, p. 146.
Du Plessis-Mornay, dans une lettre adressée à M. de Buzenval, le 12 mars
1589, se laisse gagner par une sorte de découragement en racontant quel-
ques événements fâcheux pour son parti, et aussi quelques malheurs person-
nels : « Mais ce (jui me i'asche, " ajoute-t-il, « c'est qu'il semble que nostre
« terre soit condamnée au ciel; nostre prince au ciel et en la terre; et
« contre les jugements de Dieu je ne voy ny rempart, ny remède. »
Les mots soulignés ici sont également soulignés dans le manuscrit, et on
lit à la marge le mot omittenda; toutefois, l'auteur ne les a point effacés.
Le nouvel éditeur les retranche sans faire aucune remarque, et la même
chose se représente de temps en temps. Peut-être eùt-il été à propos de con-
server dans l'imprimé ces phrases non effacées dans le manuscrit; tout au
moins fallait-il qu'en pareil cas une n(de vînt avertir le lecteur de ce retran-
chement et de la véritable pensée de l'auteur des mémoires.
Nous trouvons dans une lettre du \" septembre 1589, deux fois le nom
de M. d'Espernon, celui de M. le comte de Soissons, de JA de Nevers, de
M. de Souvray, de Tours. Tous ces noms, très lisiblement écrits dans le
manuscrit de la bibliothèque de la Sorbonne (tome V, folios 47, 'i8), sont
restés en blanc dans l'imprimé (tome IV, p. 406, 407).
IVIornay a recueilli dans ses Mémoires une lettre en latin de l'évèque de
Bristvne (1), ainsi que la réponse, également eu lalin, (pt'il a faite à cet évé-
que. L'éditeur a donné la prennère et il a siq)primé la seconde. 11 est évident
(ju'il fallait faire le contraire, si l'on ne devait conserver (jue l'une des deux
lettres.
La lettre de cet évéque est semée de mois grecs; l'éditeur les a tous lais-
sés en blanc comme s'ils eussent été indéchiffrables; il en a cependant con-
(1) Sic dans le manuscrit et dans riinpriiné; je suppose qu'il faut lire Bristol.
BIBLIOGRAPHIE. 105
serve deux qu'il a (-onservés en noms propres, 5oça; ei ûi, dont il a fait des
personnages qu'il appelle Sozas et Cis, et il a imprimé : " Judas apostilus
Sozas... sublimus Cis(l)... » De plus, grand nombre de mots latins sont dé-
figurés ; des phrases entières sont disloquées par des lacunes et privées de
sens par des mots qui semblent écrits au hasard (2); il est difficile de com-
prendre une telle incurie si c'est M. Auguis, en effet, qui a soigné l'édition,
une telle ignorance s'il en a chargé quelque autre.
L'une des pièces les plus maltraitées par l'éditeur, c'est une lettre du
18 avril 1592, adressée à M. de Buzenval, ambassadeur en Angleterre. On y
ou trouve des fautes de toute sorte. Ainsi, par exemple :
Mornaydit: L'éditeur a imprimé cet incroyable
galimatias :
« La paix de soy est souhaitable, car « La paix de soi est souhaitable; car
« le masque mesmes, comme vous apper- « le masque mesmes, comme vous ap-
« cevez oii vous estes, faict courre les « percevés oCi vous estes, faict courre les
« gens après soy, mais à nous «e'cewYuVe « gens après soi; mais à nous massa-
« pour infinies considérations. Nos en- « crer, pour inlinies considérations nos
« neniis sont sur le poinct de couronner « ennemis sonl, sur le poinct de couron-
« l'infante..., etc. » « ner Tinlante .. etc. »
Ms. t. V, [t 122. Impr. t. IV, p. 302.
Buzenval désirait l'ambassade du Levant : " Je n'ose vous la conseiller,
" lui dit 3Iornay, parce que l'argent manque, et pour l'ambassadeur et les
" autres personnes, il n'y fault pas moins de 30,000 "'. » L'éditeur n'a pas
compris le signe qui veut dire écus; il l'a pris sans doute pour des zéros, et
il a imprimé en toutes lettres : « 11 n'y fault moins de ire7ite millions. »
Trente millions pour payer une ambassade! L'absurde le dispute ici à la né-
gligence. Un peu plus bas : « Madame la princesse > (la princesse de Condé)
dans le manuscrit, se trouve être, dans l'imprimé, « Madame de Prînass. »
Lorsqu'un nom de cette importance est ainsi défiguré, M. Belengerne doit
pas s'étonner de devenir M. Belengre, et ^L Pageot peut bien se nommer
3L Flagrot.
A la fin de celte lettre, il est (juestion du siège de Rouen, qui traîne en
longueur, parce que la noblesse » s'est allée ratfraischir, » et l'on conseille
de ne « démordre de la jjroije. » Vous verrez dans l'imprimé qu'il ne faut
« démordre de la pioche. »
Il n'est presque pas une seule pièce ( et l'on sait que l'œuvre de Philippe
(1) Ms. t. V, ft 113. — Imp. t. IV, p. 150.
(a) Un seul exemple :
Phrase du manuscrit : « Au moings ai rempublicam, comme vous dites, habi-
turisumus, huhehimus, vero demum, '.«/ pacem.» (T V, ft 123.)
Phrase de i'irnprimé : «Au moins si rempublicam, comme vous dictes, habi-
turi surnus; habebimus domdm, si parem.» (T. V, p. 305.)
106 BIBLIOGRAPHIE.
de Mornay se compose en entier de lettres, mémoires et autres documents )
qui ii'oflVe quelque faute de ce genre, plus ou moins grave, et il est telle
pièce, celle que nous venons de citer, par exemple, où nous en avons compté
plus de quarante.
Ajoutons que les faits les plus connus de notre histoire semblent être igno-
rés de l'éditeur; si le copiste de Mornay appelle Fromiyin (1) la bataille de
Fromigny, l'éditeur ne saura pas rendre son nom à cette célèbre bataille, et
imprimera , sans s'en embarrasser davantage : « la bataille de Fromîn-
gin (2). -
Quant à la bataille de Coutras, ce sera, pour l'éditeur, la bataille de
Courtisai/.
Les dates ne sont pas toujours respectées; une lettre du roi au duc de
Saxe, datée, dans le manuscrit, « du 30 octobre 1591, » (t. V, f 66 v°) se
trouve être, dans l'imprimé, « du 3 octobre 1590, » (t. IV, p. 490).
Nous devons nous borner à ce petit nombre de citations; nous en aurions
des centaines à ajouter, si c'était ici le lieu, et l'on comprend (lue nous n'a-
vons pas coUationné les onze volumes in-f" du manuscrit ; mais il résulte de
l'examen que nous avons fait en courant de quelques-uns, comme de la com-
paraison attentive à laquelle nous nous sommes livré sur quelques parties
de long ouvrage, que la nouvelle édition des Mémoires de Du Plessis-Mor-
nay n'est réellement qu'une perpétuelle falsification du texte; à tout moment
le sens se perd dans des phrases estropiées, des mots défigurés, dans une
ponctuation inintelligente, dans des blancs laissés à la place des passages
qu'on n'a pas su lire. Les citations latines, fréquentes dans ce livre, sont
criblées de fautes et de lacunes. Or, comme, dans la plupart des endroits
défectueux de l'imprimé, le manuscrit de la bibliothèque de l'Dniversité donne
un texte parfaitement clair et toujours intelligible pour un lecteur un peu
exercé à l'étude des manuscrits de ce temps, il reste démontré que l'éditeur
a négligé de comparer ce manuscrit avec ceux qu il a pu consulter.
Nous devons ajouter que plusieurs pièces intéressantes ont été entière-
ment omises, d'autres données seulement en extraits (3) ; que des lettres
chiffrées sont imprimées sans qu'on ait essayé d'expliquer les chiffres, qu'en-
fin l'absence complète de notes laisse désirer des éclaircissements là où on
en sent le plus de besoin.
Cette nouvelle édition, qui, d'ailleurs, ne sera jamais terminée, doit donc être
(1) Ms. t. m, f« 158; peut-être, d'ailleurs, est-ce seulement, dans le manuscrit,
un point mal placé, et le copiste aura voulu écrire : Fromiyai.
(2) Impr. t. lit, p. 262.
(3) Les relrancheuients de quelques lignes sont surtout fréquents. Voyez Ms.,
t. 111, f 157 vo, et imprimé, t. lit, p. 261 ; Ms., f( 173 v", et impr., p. 327; Ms.,
t. V, Il 64, et impr., t. IV, p. 487 ; Ms-, t. V, fi 00, et impr., t. V, p. 84 ; Ms.,
f 108, et impr., p. 190; Ms., P 131 vo, et impr., p. 216, etc , etc.
BIBLIOGRAPHIE. 407
comptée pour rien. Quant à l'ancùenne, imprimée par portions, à cinq dates
différentes et à des intervalles plus ou moins longs, elle ne présente, des
mémoires originaux, (ju'un abiégé informe où manque un très grand nombre
de documents, où toutes les pièces sont pêle-mêle, sans classement chrono-
logique, sans ordre d'aucune espèce; d'où il faut conclure que les Mémoires
de Du Plessis-Mornay peuvent être considérés, je dirais presque comme
inédits. Or, tout le monde sait que c'est un des ouvrages les plus importants
pour la connaissance d'une des époques les plus considérables de notre his-
toire, l'époque de la Ligue, l'histoire de Henri 111, de Henri IV et du com-
mencement du règne de Louis XIII.
Ce serait donc une entreprise utile pour la science historique de publier
une édition des Mémoires de Mornmj, d'après le manuscrit de la biblio-
thèque de l'Université, en s'aidant d'autres textes pour les parties qui man-
quent. Les manuscrits des .Mémoires de Mornay ne sont pas nombreux;
nous nous sommes assuré qu'il n'en existe pas à la Bibliothèque nationale;
mais on sait qu'il y en a de conservés dans la famille de l'ami de Henri IV.
M. AVE.NEL.
Paris, le 8 juin J850.
I^'IXSTITUTIO:^ CH»EJSTIE:«I\E de Ci^liVIM.
Nous extrayons d'un recueil spécial, le Bulletin du Bibliophile (n. 5 et 6 de
1849) une Note instructive de M. A. Taillandier sur l'arrêt du Parlement de
Paris du icr juillet 1542, portant condamnation du livre de VInstitution chres-
tienne de Calvin. Nous y joignons des Observations de M. Eug. Haag sur la date
de l'édition princeps de cet ouvrage. On y trouvera le développement de la
question posée à la page 34 de la Notice de la France protestante qui était annexée
au dernier cahier du Bulletin.
I. NOTE
sar l'ordonnance du Parlement du 1" juillet 15fi2, imprimée par Jacques
Niverd, sous le titre suivant:
Ordonnances faictes par la court de Parlement contre les livres conte-
nantz doctrines nouvelles et hérétiques touchant le faict et estât des
Libraires et Imprimeurs^ publiées à son de trompe par les carrefours
de la ville de Paris, le samedi) premier jour de juillet mil cinq cens
quarante-deux. Avec les admonitions discernées tant par l'Inquisiteur
de lafoy^par V ordonnance de la court que de Vojficialde Paris contre
tous ceulx et celles qui sçavent ou soustiennent aucuns soubsonnez de
hérésie et qui ont aucuns livres repprouvez- ou de mauvaise doctrine,
publiées par les paroisses de Paris, les Dimenches xvi et xxiii» jours
de juillet audit an, etc., etc.
L'ordonnance ou arrêt de règlement du Parlement, du 1«'' juillet 1542 , fut
108 JUBLIOGUAI'HIE.
rendue à l'occasion principalcnu'iit d\i célcbiv ouvrage de Calvin, Institatin
rhristianx relicjionis, que ce réformateur composa en latin et traduisit lui-
même en français. La préface était adressée ù François I" ; elle avait pour
but, ainsi que le livre, de montrer que la réforme n'était autre chose que le
christianisme ramené à son principe, et que c'était méchamment (ju'on con-
fondait ses partisans avec les anabaptistes et autres fauteurs de désorgani-
sation sociale. La première édition de VInstitutio parut à Bàle, en 1536 (I);
la seconde à Strasbourg en lo39. Les exemplaires de cette seconde édition
portaient sur le frontispice le nom de Calvin, d'autres celui d'Alcuin (2).
Cet ouvrage fut condamné par arrêt du parlement du 2 mai 1512, sur
l'avis des docteurs en théologie, ce qui ne l'empêcha pas de se répandre en
France. L'ordonnance du I juillet loi2, intervenue à la suite d'ini réquisi-
toire du procureur général, prescrivit à tous ceux qui le posséderarent de
l'apporter au greffe du parlement dans les trois jours (le procureur généra'
voulait dans les vingt-cjuatre heures), sous peine de la hart (la corde) pour
les laïcs, et du bannissement et de la confiscation pour les ecclésiastiques.
Défense sous la même peine de la hart était faite aux imprimeurs de l'impri-
mer, etc., ainsi que les autres livres contenant erreurs et blasphèmes contre
la religion catholique. Enfin, la peine de la hart était prononcée contre les
imprimeurs qui « ne sont maîtres en l'imprimerie, demourans es lieux des-
lournez et esgarez de ceste ville de Paris, impriment secrètement et occulte-
ment plusieurs livres erronez, etc. » Ces lieux détournés étaient particuliè-
rement les faubourgs, le clos Bruneau (3), le Temple, etc.
Cette ordonnance ne se trouve que dans le recueil de Rebulfe (i) ; elle
n'est pas dans les recueils spéciaux des règlements de l'imprimerie et de la
librairie. Chovillier cependant en rapporte un seul article (p. 3o7). Je l'ai in-
diqué dans mon Résumé historique de V introduction de l'imprimerie à
Paris, d'après les Mémoires du clergé. Le texte officiel est rapporté dans
(1) V. la note qui suit
(2) Vovez Bayle, art. Calvin; Barbier, Dictionnaire des Anonymes, 2« édition,
t. III, p. '562, n" 20653; Bruiiet, Manuel du Libraire, 4'^ édition, t. I, p. 529.
(3) Le clos Bruneau avait une grande étendue; sa partie orientale répondait
A Tilot de maisons que nous voyons aujourd'hui formé par lus rues Saint-Jean-de-
Beauvais, Saint-Hilaire, des Carmes, et partie de la rue des Noyers L'Ecole de
Droity l'ut établie. C'était laque se trouvaitaussi l'imprimeriede Henri [""Esticnne
{in dauso Brunello), qui l'ut dirigée a[irès sa mort par Simon de Colines, et qui
épousa la veuve et s'associa son fils François I"" Estienne. L'imprimerie fondée par
Robert, autre iils de Henri I^"" Estienne, fut aussi él;iblie rue de Saint-Jean-de-
Beauvais, c'est-à-dire au clos Bruneau. Etait-ce rimprimerie de ces hommes célè-
bres que l'on désignait implicitement, lorsqu'on rangeait le clos Bruneau parmi
« les lieux destournez» sur lesquels la surveillance de l'autoiilé devait plus par-
ticulièrement être dirigée? Cette conjecture n'est pas sans vraisemblance, comme
on le verra par ce que nous disons de Jean André, quoique d'après Sauvai la rue
Saint-Jean-de-Beauvais fut fort fréquentée, notamment par les étudiants.
(4) Ordonnances etédits royaux de François Rebufl'e, édition de 1565. Lyon, à
la Salamandre (2 tomes iQ-i'ol".), t. II, p. 330.
lés registres du Parlement , qui sont déposés aux archives nationales {Cri-
minel, 91).
Nous devons dire maintenant queUjues mots de l'édition en caractères go-
thiques qui en a été puhliée par Jacques Nyverd et Jehan André. (Paris, sans
date, mais évidemment de 1542, in- 12.)
Jean André était un lihraire de Paris, connu par le zèle qu'il déployait
pour la religion catholique. « Il étoit, dit La Caille, connue l'émissaire du
président Lizet pour lui découvrir les nouveaux calvinistes et les faire tom-
ber entre ses mains, comme il fit à l'endroit de Pierre Capot, libraire de Ge-
nève, qui venoit de temps en temps à Paris, où il fut arrêté en UiiG, en
débitant des livres contre la religion catholique (1). »
L'ordonnance du l-^'' juillet \oii était pour Jean André une belle occasion
qu'il se garda bien de laisst^r échapper. A peine fut-elle rendue qu'il dressa
une rc({uète au parlement à l'effet d'être autorisé à l'imprimer et à la vendre
seul pendant un an. il obtint cette autorisation par arrêt du 4 juillet, et il
s'associa pour la publier à son confrère l'imprimeur Jacques Nyverd. De
plus, ces deux libraires-jurés de l'Université furent chargés de son exécu-
tion. Ce fut en cette qualité qu'ils se présentèrent tous deux chez François
Estienne, au clos Bruneau, pour y faire visite. Mais celui-ci refusa de les
recevoir; de là plainte des libraires-jurés au parlement, qui, par arrêt du
30 octobre 1542, ordonna au libraire récalcitrant de « représenter, exhiber
et mettre entre les mains desdits demandeurs, tous et chascuns des livres
qui seront demandés par eux pour être visités, suivant ladite ordonnance,
et cela sous peine de prison. » Force fut donc à François Estienne d'obéir
à justice.
Robert, frère de François Estienne, fut aussi en butte aux persécutions
de Jean André ; celui-ci le signala aux docteurs de Sorbonne comme devant
être surveillé pour qu'il ne pût s'enfuir à Genève, ce qu'il parvint pouriant à
faire en 1350. Il est vrai que les mauvaises langues du temps prétendaient
que l'honnête André avait un intérêt tout mondain à empêcher cette fugue.
Un anonyme, qui pourrait bien n'être autre que Théodore de Bèze, alla jus-
qu'à dire que c'était dans l'espoir qu'il marierait ses tilles avec quelque por-
tion du bien de Robert, après l'avoir fait condamner sans doute. « Defunc-
tus Andréas qui sperabat maritare filias suas de bono ipsius (Roberti)
ut erat z-elotissimus cathoUcse. jîdei, bene etiam clamabat quod fiuje-
ret[l).
On voit, par ce court récit, que la phupietle de vingt-quatre pages petit
(1) «Jean André, libraire au Palais, espie du Président Lizet et du Procureur
Roy Bruslard, mourut en fureur et rage.» Le Président de La Place, Commen-
taires sur l'Estat de la religion, etc., p. 8.
(2) Epistola magistri Passavantii, ad Petrum Lizetum , dans les Ejiistolœ
obscurorum virorum. Voyez, sur ce curieux ouvrage, Barbier, Dictionnaire des
HO BIBLIOGRAPHIE.
in-8o, en caractères £foHu(|ues, devenue extrêmement rare, se rattache es-
sentiellement à l'histoire de l'imprimerie. L'exemplaire qui nous a fourni ces
observations a été acheté par M. Leroux de Lincy à la vente de M. Bignon.
A. Taillandier.
II. OBSERVATIONS
sur la date de la première édition du livre de Vinstitution chrestienne
de Calvin.
L'édition /)rf»ré'/)s du livre de Calvin, V/nsflfufion chrestienne, est-elle
bien celle de Bàle 153G? Nous avons dit ailleurs que, suivant l'opinion la
plus probable, il y en a eu une édition antérieure. Nous voulons exposer ici
avec quelque détail les raisons qui appuient cette opinion.
Et d'abord à quelle occasion cet ouvrage célèbre fut-il composé? Calvin
nous l'apprend lui-même : il voulait laver ses coreligionnaires des calomnies
répandues sur leur compte par François ?■■, qui, obligé, par politique,
de ménager les princes protestants d'Allemagne, leur avait répondu, lors-
qu'ils s'étaient plaints à lui des horribles persécutions exercées en France
contre leurs frères dans la foi, qu'il envoyait à la mort, non pas des secta-
teurs de Luther, mais des anabaptistes factieux qui voulaient renverser à la
fois et la religion et l'ordre politique.
Cela se passait au commencement de l'année 1335, comme on le lit dans
l'Histoire ecclésiastique de Bèze; or, il était urgent, pour que la calomnie ne
s'accréditât pas, de la repousser; mais ce n'était pas assez; il fallait encore
s'adresser au public le plus nombreux possible, puisque François I", pour
donner plus de crédit à l'imposture, faisait répandre à profusion des écrits
composés dans ce but; en d'autres termes, Calvin a dû publier son livre l'an-
née même et dans une langue que le plus grand nombre entendit, sous peine
de manquer son but.
Ces raisons, tirées exclusivement de la situation des réformés et de l'état
des choses, offrent déjà une forte présomption en faveur de ceux (jui peu-
sent, comme le P. Maimbourg et Sponde, que Vinstitution parut pour la
première fois en français et dans l'année 1.535. Le second de ces écrivains
entre même dans les détails les plus précis sur cette première édition. Il af-
firme qu'elle fut mise au jour à Bàle, le l-^"" août 1535, et qu'elle portait au
titre une épée flamboyante avec ces mots : Non vent mittere pacem, secl
<lla(livm..
David Clément, le savant bibliographe, prétend, il est vrai, que cette édi-
tion française est imaginaire; (|ue Calvin a dabord composé son Institution
en latin, et qu'il l'a ensuite traduite en français, comme il le déclare lui-
Anonymes, t. III, p. 583, n" 20359 ; Bibliographie univ., article Lizet, et Renouarc],
Annales de l'imprimerie des Estienne.
BIBL10fiR4PHIE.
411
même dans l'édition française de loil, in-8», ainsi que Joly nous l'apprend,
ajoute-t-il dans ses remarques sur le diclionnaire de Bayle. Joly décril en
ces termes l'édition qu'il mentionne : Edition française de iS/il, m-8" de
300 pages. La Bibliothèque impériale de Paris possède un exemplaire d'une
édition française in-8° de V Institution, coté D 2. 716- c'est un volume de
798 pages sans les indices. Le titre ayant été enlevé, nous n'avons pu nous
assurer si on y lisait, comme l'aftirme Le Clerc : Institution chrestienne
composée en latin et translatée en français, ni, par conséquent, si c'est la
même édition que celle dont parle Joly, ce qu'on est porté à conclure du rap-
po t de la pagination ; mais nous pouvons aftirmer qu'elle est postérieure à
''édition latine publiée à Strasbourg en 1539, laquelle ne contient encore que
17 chapitres, tandis que nous en avons compté l\ dans l'exemplaire en ques-
tion, c'est-à-dire autant que dans l'édition latine de 1513. Ne faudrait-il pus
conclure de là que Calvin augmenta d'abord l'édition française ? Ce serait un
puissant argument à faire valoir pour ceux qui, comme Sponde, Maim-
bourg,Basnage, Bayle, Joly, Gerdes et M. Henry, le dernier et le plus
complet des biographes de Calvin, croient à l'existence d'une édition fran-
çaise donnée en 1535.
Leur opinion se fonde sur cette particularité fort remarquable, que dans
toutes les éditions françaises de V Institution, la Dédicace au roi François I'^
porte la date du 1" août 1535, tandis que toutes les Dédicaces des éditions
latines sont datées du 5 août 1536. Ne faut-il voir, avec Clément, qu'une
faute typographique dans cette différence? Nous ne le pensons pas.
Enfin, les partisans de l'édition française de 1535 font observer avec beau-
coup de raison que, selon le témoignage de Calvin lui-même, la première
édition de VInstitution était anonyme : Qtmm nemo, dit-il,, illic sciverit
me authorem esse. Or, il est impossible d'appliquer ces mots à la première
édition latine de 1536, qui, de l'aveu de Clément, portait le nom de l'auteur
sur le titre, en tète de la Dédicace et en tête du premier chapitre. A la fin de
cette même édition, on lit : Mense martio anno 1536, date qu'il est difficile
de mettre d'accord avec celle de l'épître dédicatoire X kal. sept., ou 23 aoiit,
laquelle ne peut évidemment se rapporter qu'à une édition antérieure, et
cette édition ne peut être que l'édition française de 1535. Si Calvin, dans
l'édition publiée à Strasbourg en 1539, cite celle de Bàle 1536 comme la pre-
mière, il est clair que, donnant une édition latine, il entendait parler de la
première édition publiée dans cette langue.
Au reste,- cette question depuis longtemps débattue par les savants, ne re-
cevra une solution définitive que lorsqu'on parviendra à découvrir un exem-
plaire de la première édition française. Selon M. Brunet, dans son Manuel
du Libraire, la plus ancienne édition du texte français est de format in-i",
sans nom de lieu ni millésime, et la première qui porte une date est l'édition
W^ WBUOGRAPtttË.
de 1540. Sur ces indications, AI. Henry se croyait sur la trace d'un exem-
plaire de cette édition introuvable. 11 savait par le catalogue de la Bibliothè-
(jue impériale qu'il s'y trouve un exemplaire de V Institution du format in-4",
sans nom de lieu ni dimprimeur d sans date, coté D i. 715, et il i)ensait
que ce pouvait être un exemplaire de la première édition. Alais, loin de re-
monter à une époqu(ï antérieure à 1540, cet exemplaire est d'une édition
postérieure à la dernière que revit Calvin, c'est-à-dire à celle de 1559, in-<S"
et in-fol., puisqu'il est divisé en IV livres et en SO chapitres. Elle contient,
d'ailleurs, l'Avis au lecteur daté de Genève 4559. Nous pouvons donc répé-
ter que jusqu'ici on ne c(»nnaît aucun exemplaire de la première édition de
V Institut ion.
Nous ne ferons plus qu'une observation. Ces mots : composée en latin
et translatée en françois, qui se lisent sur le titre de l'édition française de
1540, selon le témoignage de Le Clerc, ne fournissent pas, à notre avis,
une preuve aussi convaincante qu'on pourrait le croire au premier abord.
Personne n'ignore que, dans l'origine, V Institution ne comprenait que six
chapitres, et que la seconde édition latine, celle de Strasbourg de 1539,
avait déjà été augmentée par l'auteur de onze chapitres, c'est-à-dire de plus
de moitié. Cette édition de 1539 était donc comme un ouvrage nouveau, et
n'est-il pas possible que Calvin ait eu principalement en vue les additions
qu'il y avait faites (additions si considérables, nous venons de le dire, (|u'elles
l'emportaient en étendue sur la rédaction première), lorscju'il inscrivit sur le
titre de la seconde édition française : translatée en françois'^
Ces considérations nous portent à croire que Y Institution a été composée,
non pas en latin, mais en français, et qu'il y en a eu une édition française
publiée à Bàle en 1535. Si quelqu'un de nos amis parvenait à en découvrir
un exemplaire, il rendrait, on le voit, un véritable service à la bibliogra-
phie et trancherait une question agitée depuis ùam. siècles.
F.ro. Haag.
'■• C<',',>C -°-
Paris. — Jiiip. de Cil. MEVRUEIS el Coiiip., rue Saint-Benoit , '. — 185S.
SOCIÉTÉ DE ^HISTOIRE
DU
PROTESTANTISME FRANÇAIS.
CORBËIViPOIVDAXCE.
OBSEHVATIO.NS ET GOMMUiMOATIONS RELATIVES A DES DOCUMENTS PUBLIES. —
RÉPONSES A DES DEMANDES DE RECHERCHES ET NOUVEAUX APPELS. — AVIS
DIVERS.
liettre de SI. P.-E. Henry, <1e Berlin. Adhésion.
M. P.-E, Henry (de Berlin), l'auteur de la rie de Calvin, que nous
avons eu et que nous aurons souvent à consulter et à citer, nous a écrit il
y a plusieurs mois une lettre pleine d'intérêt, dont l'envoi a été retardé par
diverses circonstances. Elle vient seulement de nous parvenir; nous la
transcrivons ici en grande partie en la divisant suivant ses divers objets. «J'ai
reçu , nous dit-il , votre invitation et vos deux premiers Bulletins. Votre
entreprise de rassembler les matériaux de l'histoire de l'Eglise réformée de
France m'a rempli d'une joie vraiment religieuse. Cette belle page de notre
histoire ecclésiastique est encore trop oubliée, et elle pourra, si elle est bien
méditée, avoir un jour une influence marquée sur le développement de la
foi, en présentant des détails encore inconnus sur un grand nombre de nos
martyrs morts pour le Christ. Je tiens à cette Eglise réformée plus qu'aucun
autre. D'abord par mes ancêtres, qui sont venus du Languedoc, de Nîmes,
pour chercher un refuge à Berlin du temps du grand électeur. J'y tiens sur-
tout par ma foi , mes travaux et mes espérances. Après avoir vécu plu-
sieurs années à Genève, j'ai passé une grande partie de ma vie à écrire l'his-
toire de notre grand Réformateur, qui n'avait point encore de biographe, et
je crois à la renaissance de l'Eglise de l'Evangile en France sous une nou-
velle forme... Mes études sur Calvin (I) m'ont porté naturellement à m'oc-
(1) L'ouvrage de M. Henry a paru successivement, par parties, en 1835, lors
du jubilé de Genève, en 1838"et en 1844. Il en a puljlié, en 184G, un abrégé en un
volume pour être lu en famille. Ces travaux ont été d'un grand secours en Alle-
magne, où Calvin n'était pas assez estimé, et où l'Eglise réformée est en butte à
de fréquentes attaques. La prétendue vie de Calvin publiée à Paris en 1841, par
Audin, est une méchante parodie de l'œuvre de M. Henry; l'auteur, voulant
faire croire qu'il avait étudié les sources, a emprunté une foule de citations à ce
qui avait paru du livre allemand, et a pris à tâche de les faire servir à son dessein
de présenter Calvin sous un jour odieux. Ceux qui connaissent le travail de
M. Henry n'ont pu y être trompés. Du reste, nos lecteurs ont eu, par la Notice de
la. France protestante que nous avons publiée à part, luic idée du savoir et de la
1853. K0> 3 ET 4. lUILLST KT AOUT. 8
114 CORRESPONDANCE,
cuper de l'histoire de l'Eglise reformée de France, et je suis en possession
de beaucoup d'ouvrages, qui peut-être ne s'y trouvent plus , et d'une très
belle collection de vieilles éditions des différentes œuvres du Réformateur,
qui ira un jour enrichir quehpie bibliothèque réformée. Je n'hésite donc
pas à devenir l'un de vos collaborateurs; je le suis, pour ainsi dire, déjà
depuis longtemps. J'ai sous la main plusieurs faits intéressants; il y en a
beaucoup dans mon livre. M. Freundler, ministre du saint Evangile à Genève,
qui travaille sur ce sujet et m'en a écrit, vous en aura peut-être déjà fourni (I).
Ce me sera une satisfaction de vous en envoyer... En Allemagne, on s'occupe
plus qu'on ne le pense à écrire l'histoire de l'Eglise réformée de France.
Outre M. Léopold Ranke, dont tout le monde connaît le dernier ouvrage sur
la France des XVIe et XVII^ siècles, j'ai dans mon voisinage, à Halle, Si. de
Polenz, qui est tout entier à cette œuvre, muni de beaucoup de documents,
et habile pour les mettre à profit (2). 11 y a quelques années que j'ai pris
soin de faire réimprimer l'ancienne confession de foi d'après les vieux do-
cuments, en y ajoutant son histoire; je vous en communiquerai un exem-
plaire... "
Du vrai rôle de Calvin dans l'affaire tle llichel Servet.
H Connaissez-vous, ajoute 3Ï. Henry, l'entreprise du professeur et docteur
*f • vA.ch3-î^ : \h>y ^g j.|Qjj,g université, 31. Piper, qui veut remplacer par les hommes de Dieu des
Oh f^'t»*"^»'^, /£;. deux Eglises, soit protestante, soit catholique, les saints del'ancien calendrier
romain? Dans la notice sur la vie de Calvin, que j'ai donnée dans son Calen-
drier, cette année-ci, j'ai cru pouvoir inviter l'Eglise de Genève à ne pas
laisser passer le 27 octobre 1833, anniversaire de la mort de Servet en '1333,
sans une démonstration. Elle devrait se prononcer en corps, d'une manière
digne de nos principes, en reconnaissant l'erreur des autorités genevoises
du temps passé, en proclamant hautement la tolérance, qui est véritable-
ment la couronne de notre Eglise, et en rendant honneur à Calvin, /jarce
qu'il 71 a pas trempé dans cette affaire (3), dont il a porté injustement
bonne foi du biographe français. Pourquoi faut-il que ces préciensns monogra-
pliifs sur Calvin, sur 13èze, etc., nesounl point éoiites en notre langue? Nu par-
viendrons-nous donc pas à former et à organiser un public qui encourage comme
il conviendrait les lettres protestantes françaises?
(It M. A. Freundler nous a en effet promis son concours, en nous exprimant
sa sympathie pour l'œuvre , dès le mois d'octobre dernier.
(2) Nous avons des premiers annoncé le livre de M. Ranke (t. I, p. 220) et les
travaux de M. de Polenz ne nous avaient pas (^chappc. Nous les avons mentionnes
di'-s le début de notre publication (p. 5, note 2). Nous connaissions la circulaire
écrite par lui, et qui contient les différents appclsquil adressa en 1838, en 1841et
en 1851, à toutes les personnes qui seraient en mesure de lui lairedescomiuuni-
cations de documents, etc.
(3) Nous soulignons pour appeler l'attention sur cette opinion de M. Henry,
qui connaît si bien la question à fond.
GOllRKSPONDANCE. 115
tout le poids. En face de ses amis, il a déclaré de son temps, dans l'ouvrage
où il rend compte de tout le procès : « Depuis qu'il (Servet) fut convaincu
« de ses hérésies, je n'ai fait nulle instance pour le faire punir de mort, et
» de ce que je dis," non-seulement toutes gens de bien m'en seront témoins,
» mais aussi je despite tous les malins (ses ennemis à lui) qu'ainsi ne soit. »
Paroles qu'il n'aurait jamais pu faire imprimer à Genève , s'il n'avait pas eu
le droit de son côté et la conscience de la vérité. Il a sans doute eu la com-
plaisance, à la prière de Bullinger, de défendre les principes de l'Etat de Ge-
nève, comme Mélanchthon de son temps; mais j'ai eu soin d'indiquer les
raisons (jue nous avons d'admettre qu'il a eu un vrai déplaisir et repentir de
cette inconséquence dans son principe, de sorte que sa mémoire est purifiée
et que nous pouvons le défendre hautement contre tous ses ennemis. Nous
avons au reste une foule d'autres arguments à alléguer pour décharger sa
mémoire de tout reproche et pour la montrer sous le vrai jour qui lui appar-
tient. C'est un point très important, sous tous les rapports. 1^1. Rilliet, de
Genève, a traité ce même sujet d'une manière nouvelle et approfondie (1). »
Part de Siiilly daus 1^ abjuration de Henri IV.
« En lisant, dans les deux premiers cahiers de votre Btilletin, que j'ai
reçus, les documents et observations relatifs à l'abjuration de Henri IV , il
m'a semblé que , pour jeter une complète lumière sur cet événement désas-
treux, il faudrait ajouter que c'est Sully surtout qui a fait cette mauvaise
œuvre, bien qu'il eût les meilleures intentions politiques. Il le raconte
naïvement dans ses Mémoires (liv. V, p. 251 et suiv.) : « C'est dans cette
« conjoncture si délicate que ce prince voulut bien s'abandonner à moi
« et me confier son sort et sa couronne. — Falloit-il éterniser les maux de
« la France en mettant aux mains, peut-être pour plus d'un siècle, deux
« partis de religion alors à peu près égaux? D'autre part, devois-je exposer
« le corps entier des réformés, qui cherchoit la paix et la justice, à être la
« victime d'une politique toute humaine, et les mettre aux pieds de leurs
« plus cruels ennemis? En un mot, je résolus de porter le Ftoy à embrasser
« la religion romaine et de l'y préparer peu à peu. Quant aux réformés, ne
« pouvoit-on pas leur accorder des avantages qui leur fissent voir ce chan-
« gement sans murmure? — En achevant d'expliquer au Roy tout (;e que je
(1) D'abord inséré, en 1844, dnns les Mém. de la Soc. d'Hist. et d'Archéol. de
Genève (t. ill), ce beau travail a été jmblii' ïl part dans la même année: Gi-nève,
in-8 de 159 pages, dont 3-2 de pièces justificatives inédiles. — M. Alb. Rilliet a
montré supérieurement que « le tardif scandale causé par le supplice de Servet
« est un hommage rendu à l'esprit de la Réforme,» et que «l'intérêt qui s'as-
« socie à la mémoire de ce procès peut avoir une autre source que rinimitié
« contre le protestantisme, ou la haine contre Calvin.»
\{Q CUHRES1'0NDA>CE.
« pensûis à ce sujet , j'ajoutai : « Que le fond de toutes les religions (lui
« croyent en Jésus-Christ étant essentiellement le même, c'est-à-dire la foi
(( dans les mêmes mystères et la même croyance sur la divinité , il me sem-
« bloit que devenir catholique ou protestant , c'étoit moins changer de reli-
« gion qu'ignorer pour l'intérêt de la religion même ce que la politique a
a jugé à propos d'y mettre de dilïérence. — et qu'embrasser la religion ca-
« thûlique n'eniraînoit pas « la nécessité de persécuter les autres. » — Il
« m'avoua que toutes mes paroles lui avoient été jusqu'au fond du cœur. Et
« en effet, au bout de trois jours, son parti fut pris. »
« On voit également, par les détails que donne Sully, que la première
idée de l'Edit de Nantes vient aussi de lui autant que du roi. Ce dernier
point n'a pas été indiqué par 31. de Félice. >-
Notre correspondant a pu voir , par la continuation de la série intitulée :
r Abjuration de Henri II et le imrti réformé, que nous nous proposions
en effet de donner la suite des documents que nous pourrions réunir, et de
compléter l'étude de ce chapitre si important de notre histoire par une revue
des diverses opinions exprimées ou des rôles joués par certains personna-
ges. Déjà un de nos collaborateurs a résumé, sous ce rapport , ce qui con-
cerne Du Plessis-3Iornay et ses 3ïéraoires. Sully ne pouvait être omis;
mais nous sommes bien aise que M. Henry ait indiqué dès à présent la part
qui lui revient. — Avant d'en venir à ces résumés, nous avons encore à pu-
blier quelques pièces inédites, une Requête de ceux de la Religion, trois
lettres que nous a annoncées 31. Baum, de Strasbourg, et nous pourrons
sans doute reprendre la série dans le prochain Cahier,
liCttre du grand Électeur à Liouis XÏV, en 1660, et réponse
du Roi.
« Au sujet de l'histoire du refuge, continue M. Henry, permettez-moi de
vous demander si vous avez connaissance de la lettre que le grand électeur
écrivit à Louis XIV, longtemps avant la révocation, en 1666, pour l'engager
à ne pas persécuter ses sujets réformés. La minute de cette lettre se trouve
dans nos archives, en latin. Nous possédons également la réponse de Louis.
Je vous la communique ici. Elle montre la hauteur du roi et la magnanimité
de l'électeur, (jui se trouvait sans aucune puissance extérieure vis-à-vis de
lui, et elle montre aussi jusqu'à quel point le rui a été trompé ou a voulu
l'être. »
Lorsque nous avons reçu la lettre de 31. Henry, nous venions précisément
de reproduire dans le dernier Cahier (p. oi] la réponse de Louis XIV (lu'il
nous signale, ou du muins la version souvent citée et connue pour avoir été
CORBESPONDANCE. 1 I 7
donnée par Benoit dans les pièces justilicalives de son Ilist . de VEdit de
Nantes, t. V. Mais , outre qu'elle n'est pas enllère , nous nous apercevons,
d'après la copie transmise par ^ï. Henry, que cette version n'est pas con-
forme à l'original. Elle en diffère même essentiellement pour le ton et les dé-
tails, et le texte véritable a une bien autre importance. C'est donc un point
très intéressant sur lequel nous aurons à revenir et un document précieux
à reproduire fidèlement ; mais nous demanderons auparavant à 31. Henry de
vouloir bien nous communiquer aussi la lettre latine de l'électeur, qui nous
semble inédite, ou que du moins nous n'avons vue nulle part.
Quelques TÎeux Iîyî'os. Bîblîotlièque du séminaire «le théologie
de Berlin.
31. Henry termine sa lettre en nous informant que « le séminaire de théo-
logie est en possession d'une bibliothèque où, depuis les temps du refuge,
ont été rassemblés un grand nombre d'ouvrages relatifs à l'histoire de nos
ancêtres, w et en nous signalant quelques livres de ce genre, savoir :
« Réflexions sur la cruelle persécution de l'Eglise réformée de France et
sur la conduite et les actes de la dernière assemblée du clergé de ce royaume.
1 685, sans nom d'auteur. — Il se trouve entre autres détails, dans ce livre
intéressant, l'histoire de deux sœurs, filles de Jean 3Iirat, qui firent une
admirable résistance et se sauvèrent. »
« Histoire apologétique, ou Défense des libertés des Églises réformées de
France. 3Iayence, 1688, sans nom d'auteur; mais on sait que c'est 31. Fr. de
Gaultier, pasteur de l'Église française de Berlin , originairement de Nimes,
où il montra beaucoup de courage. » — 31. 0. Cuvier, pasteur à 3Ietz, nous
a écrit dernièrement au sujet de ce même ouvrage, dont il avait trouvé un
volume dépareillé, mais le titre manquait. Nous lui finies savoir qu'il était
mentionné dans le Dict. des Anonymes de Barbier, n° 7302, comme suit :
« Histoire apologétique, etc. (par le ministre Gaultier). Amsterdam, Des-
bordes, 1688, 1 vol. in-12. » — 31. Cuvier remarquait que l'auteur annonce
qu'il prépare une Histoire des Églises réformées de France depuis leur fon-
dation jusqu'à leur ruine, et que, si ce dernier ouvrage n'a pas paru, les
matériaux se trouvent peut-être à Berlin. 31. Henry pourrait sans doute
nous éclairer à cet égard. 11 semble aussi qu'une première partie du
livre de Gaultier avait été publiée auparavant sous un titre analogue à celui
de l'ouvrage précédent : « Suite des réflexions sur les actes de l'assemblée
générale du clergé de 1685 concernant la rehgion, ou Défense des libertés
des Églises réformées de France. » En faut -il conclure que les « Ré-
flexions, » etc., sont un ouvrage antérieur dont il serait aussi l'auteur, ou
que c'est le même livre autrement indiqué?...
118 COHllESPONDANCF..
« Histoire des souffrances du bienheureux martyr 31. Louis de Marolles,
conseiller du Roy. La Haye, 1699. » — M. Ch. Weiss en parle dans VHist.
des réfugiés qu'il vient de publier, t. I, p. 100.
« Histoire abrégée des souffrances du sieur Elle Nean sur les galères et
dans les cachots de Marseille. Rotterdam, 1701. »
« Théâtre sacré des Cévennes. Londres, 1707. » — A été réimprimé.
« Les Larmes de Pineton deChambrun. 1688. »— Connu et souvent cité.
Mais combien de ces ouvrages ne se trouvent pas à notre disposition quand
nous en aurions besoin ! combien d'autres nous demeurent inconnus ! Les
bibliothèques de Hollande, d'Allemagne, le British Muséum ont, en effet,
recueilli bien des documents de ce genre qui ne se rencontrent plus guère
que là. C'est nous rendre service que de nous en indiquer les titres et de
nous en faire connaître au moins l'existence.
Inliiiniation des protestants à Paris an XVIII': siècle.
Depuis que nous avons publié l'acte d'inhumation d'un protestant à Paris
en 1737(5?</^,t.I, p. 483), M. A. Taillandier, de qui nous tenions cette pièce,
nous a fait observer qu'il avait omis de mentionner la loi en exécution de
laquelle on procéda , pour la première fois dans la capitale, suivant le mode
indiqué par le procès-verbal du i août 1737. C'était la déclaration du roi,
« donnée à Versailles le 9 avril 1736, concernant la forme de tenir les re-
gistres de baptêmes, mariages, sépultures, etc., » pour renouveler et com-
pléter les dispositions de l'ordonnance d'avril 1G(:7 sur la matière (1). Ce que
nous appelons Vétat civil est, dans le préambule de cette déclaration, sim-
plement l'état des hommes, et aurait pu être qualifié iVétat religieux; car
la tenue des registres étant alors entre les mains du clergé, ce sont les actes
de la vie catholique et non ceux de la vie civile qui étaient enregistrés :
baptême, mariage, sépulture ecclésiastique, au lieu des faits civils: naissance,
mariage, décès (2). D'où il suit que ceux qui repoussaient l'intervention du
prêtre, ou à qui elle était refusée, se trouvaient privés d'état ou d'actes
authentiques pour le constater. Depuis que la révocation de l'Édit de Nantes
avait enlevé aux protestants l'exercice de leur culte, ils n'eurent plus de re-
gistres à eux, partant plus de moyen légal d'établir leur état, lorsque, ne
(1) Entre autres lîecneils des lois oi'i se trouve cette dc^claration, nous ne pou-
vons mieux faire que de citer ici celui dont M. A. Taillandier a été lui-même un
des éditeurs avec MM. Isainbert, etc., Rec. gén. des anc. lois franc, jusqu'à la
révol. de 1789. Paris, 1822-33. 28 vol. iu-8.
(2) Cela est d'autant plus vrai que cette même Déclaration, qui règle la tenue
des « registres de baptêmes, mariages et sépultures, » règle égalemm'l, à la suite,
la tenue des «registres de tonsure, vèture, noviciat, profession,» le tout sur le
même pied (art. 30). Tel était cet ancien régime tant regretté!
COURESPONnANCE . ! 1 9
voulant pas faire acte de catholicisme, ils répudiaient les trois sacrements
mis à la place des actes civils, ou lorsqu'ils leur étaient déniés. Il n'y avait
guère d'occasion de leur dénier le baptême ou le mariage; ils s'en passaient,
ou bien l'acceptaient, comme contraints et forcés, pour la forme et l'utilité
qu'ils en pouvaient retirer. Mais quant à la sépulture, c'était différent. Là le
clergé prenait sa revanche; il exerçait son pouvoir et refusait fréquemment
son office, au risque de trahir autant de fois l'imposture de cette législation
qui avait proclamé la conversion totale et la disparition des huguenots du
royaume.
C'est à ce cas de déni d'inhumation que pourvut la Déclaration du 9 avril
1736, dont l'article 13 était ainsi conçu : « Ne seront pareillement inhumés
« ceux auxquels la sépulture ecclésiastique ne sera pas accordée, qu'en vertu
« d'une ordonnance du juge de police des lieux, rendue sur les conclusions
« de notre procureur, ou de celui des hauts justiciers, dans laquelle ordon-
« nance sera fait mention du jour du décès, et du nom et qualité de la per-
« sonne décédée, et sera fait au gretîe un registre des ordonnances qui se-
« ront données audit cas, sur lecjuel il sera délivré des extraits aux parties
« intéressées, en payant au greffier le salaire porté par l'art. 1 9 ci-après (I ). »
Cette déclaration, qui fut enregistrée au Parlement le 13 juillet, ne fut sans
doute mise à exécution à Paris qu'au bout de quelque temps, puisque nous
trouvons seulement sous la date du 19 août 1737 une autre déclaration or-
donnant aux curés des paroisses dépendantes du Chàtelet de Paris de faire
incessamment parapher par le lieutenant civil de doubles registres, confor-
mément à la déclaration de l'année précédente. — Quoi qu'il en soit , c'est
dans la forme prescrite par l'article 7, qu'on vient de lire, qu'il fut dès lors
procédé, à raison du refus positif ou présumé de la sépulture ecclésiastique
aux religionnaires. On en a eu un exemple pour Paris dans le procès-verbal
que nous avons inséré ; on en trouvera plus loin un autre exemple , pour la
province, dans la requête adressée, en 1773, au juge de Gavaudun, en
Guyenne, pour l'inhumation d'un membre de la famille de Dangeau. — Il
nous reste à savoir comment on procédait avant la déclaration de 1730 :
nous n'avons encore rencontré aucun document qui le fasse connaître. Nous
continuerons nos recherches sur ce point, et nous avons déjà entrevu, pour
la période postérieure à 1747 et jusqu'à 1792, queUpies renseignements et
pièces qui viendront s'ajouter très utilement à ceux que nous a fournis
M. Taillandier.
(1) C'est par appliration de ce même artiHe. qu'eurent lieu les inlmmalions des
artistes de la Co rii'die française , ces « excommiikiés ordinaires du roij.n comme
un spirituel écrivuin les a appelés, par allusion à. leur qualification otiicieile.
i'-lO CORRESPONDANCE.
Anciens registre» des eîiapolles des ambassades de Suède
ef €le SSaiieitiark à Paris.
L'extrait de la notice de 31. Taillandier, snr les anciens registres d'état
civil des cliapelles d'ambassades protestantes à Paris, a donné lieu à M. le
pasteur Rod. Cuvier de nous fournir quelques informations qui reciitient et
complètent cet extrait , en ce qui regarde l'Eglise de la confession d'Augs-
bourg. « Le culte se célébrait, nous dit-il, pour nos coreligionnaires, non-
seulement dans la chapelle de Suède, mais aussi dans celle de Danemark.
Les registres des actes de baptême et de mariage, tenus, partie en français,
partie en allemand, par les aumôniers de ces chapelles, ont été déposés en
■1843 dans les archives de notre consistoire, où ils se trouvent encore. En
exécution d'un ordre de S. 3L l'Empereur et Roi, en date du 22 juillet 1806,
ces registres ont été copiés ou traduits en français aux frais du gouverne-
ment, et ces copies ou traductions, dûment certifiées, ont été réunies au dé-
pôt judiciaire des actes de l'état civil de la Seine, au Palais de Justice. — Le
registre des baptêmes de la chapelle de Danemark commence au 1" sep-
tembre 1748 et finit au 10 février 1810; celui des mariages au 25 juin 1747,
et va jusqu'au 3 mai 1 807. Il ne se trouve aucun registre des actes de décès.
— Les registres de la chapelle de Suède sont beaucoup plus anciens. Celui
des baptêmes, commencé le 1«'" septembre 1742, finit le 21 octobre 1806, Le
premier acte inscrit au registre des mariages est du 6 août 1679, le dernier
du 16 octobre 1806. Un de ces registres contient des actes de décès qui
vont du 11 novembre 1742 au 10 février 1700. — A part même la question
historique, ces détails peuvent intéresser les personnes qui auraient à faire
certaines justifications relatives à l'état civil de membres de leurs familles.
A ce double point de vue, j'ai cru devoir vous les communiquer. On trouve
dans les registres dont je viens de parler diverses particularités assez cu-
rieuses; je compte les extraire, et je serai peut-être assez heureux pour vous
donner aussi sur notre Eglise de Paris de plus amples renseignements. »
Les observations (le M. Cuvier sont plus motivées encore qu'il ne le pense.
Nous avons nous-même été voir, à l'Hôtel-de-Ville, les registres dont parlait
la notice que nous avions reproduite, et nous avons reconnu qu'en ce qui
concerne ceux de la chapelle de Suède, 3L Taillandier a été trompé par un
titre erroné et un répertoire inexact. En elfet , il y a un seul registre de ce
genre, intitulé : « Chapelle de Suède. Proleslcmls. 1G93 à 1701, » et coté
n" 98 ; c'est évidemment celui que désigne M. Taillandier. Or, il n'a rien de
protestant, et porte une suscription tout à fait impropre. En effet, il s'agit
de la chn\^Q\\e catholique de l'ambassade de France à Stockholm, et les actes
que contient ce registre sont les ])aptèmes, mariages et enterrements faits
« pour estre, est-il dit, remis dans les registres de l'église Notre-Dame à
LISTE DES MEMBRES ET SOUSCRIPTEURS.
121
" Paris. » Un premier caliier se rapporte à l'ambassade du comte d'Avaux,
du 7 avril 1 693 au 29 avril 1 699, et le premier acte ou papier baptismal est
écrit en entier de la main de cet ambassadeur; un second cahier est relatif
à l'ambassade du comte de Guiscard, du 16 novembre 1699 au 9 juillet 1701 .
Ces registres viennent du ministère des affaires étrangères, comme nous
l'apprend une note y annexée, qui constate également qu'une copie en fut
faite en exécution du décret du 22 juillet 1806, et en vertu d'un jugement du
tribunal de première instance de la Seine, en date du 11 décembre 1806.
Voilà donc environ quarante ans que, faute d'un examen un peu attentif,
ces registres sont faussement considérés et classés comme étant ceux de la
chapelle protestante de l'ambassade de Suède à Paris, tandis qu'il n'y en a
pas de cette chapelle à l'Hôtel-de-Ville, pas plus que de celle de l'ambassade
de Danemark. Nous savons maintenant que ceux-là sont déposés en minute
dans les archives consistoriales de l'Eglise de la confession d'Augsbourg, et
en copie conforme au Palais de Justice.
Dans une note de la page 494 (t. I.), un doute était exprimé sur la véri-
table date de l'entrée en fonctions à Strasbourg du pasteur Olbrac. M. J.
Bonnet nous écrit que se trouvant à Francfort, il a eu occasion de vérifier
ce point sur les registres de l'Eglise française de cette ville. Gnillaume
Olbrac ne devint, nous dit-il, pasteur à Strasbourg, après la déposition de
Pierre Alexandre (décembre 1538), que dans les premiers mois de 1339.
LISTE DES MEMB&ES ET SOUSCRIPTEURS DE KA SOCIÉTÉ.
(Suite.)
MM.
1031. Bektre père. Sedan (Ardennes).
105-2. Bacot {David". Id. id.
1033. DuM0C3TiER(Mnie), Id. id.
1034. Meyxadier, p. Valence (Drome).
1033. Lanthois, p. Yernoux 'Ardèclie)
1036. Blanc (Henri), P. Angers {Loire-Iaf.).
1037. Williams, M. de l'Ev. Quimper (Finist.).
1038. Armand (E.), P. à Livron (Drome).
1059. Henriqcet (A.), P. Sainte-Foy (Gironde).
1060. Roussel (L). Marseille (B.-du-Rhùne).
1061. Chardon, P. Mantes (>eine-et-Oise).
1062. Bartbe, p. Pons (Charente-Inférieure i.
1063. Maigre, P. Caussade (Tarn-et-Gar.).
1064. Loos (Ch.-L.), édit. du Disciple. Somer-
set, Pensylvanie (Etats-Unis).
1063. Adert (J.), le professeur. Genève.
1066. Maystre (Ed.), négociant. Viean (Gard)
1067. Calas (Fr.), P. Combas id.
1068. MoNOD (Jean), P. Marseille (B.-du-Rhône).
1069. De Katte.ndyke (.Mme la baronne), 21,
rue Pépinière. Paris.
1070. Nyhoff. La Haye (Pays-Bas).
1071. De Vives (Mme), 41, rue Luxembourg.
Paris.
1072.
1073.
1074
1073.
1076.
Ii77.
1078.
1079.
1080.
lOSl.
1082.
1083.
10S4,
1083
1086,
1087,
1088,
MM.
Francillon, 7, rue Ménars. Paris.
Povernoy, m. de l'Institut. Id.
De Schoenefeld (W.), 72, rue de Seine.
Paris.
BocBGAii^ (Gust.). Au Carla-le-Comte
(Ariége).
FoRCADE, 25, rue Arcade. Paris.
CoQUEREL(Et.) p. Montauban (T.-et-G.).
VVeiss (B.), Min. de l'Ev. Alger.
Chbsnay ( Mlle ) , Packolet. Kilkeel
(Irlande).
GoRiNc (Sir Harry), B,iys-water-nouse.
Porchester-House. Londres.
RoMBERG (Ed.), chef de division au min.
de l'iuter. Bruxelles (Belgique).
Mever (C.-E -H.),70, r. Provence. Paris.
Eymeri, libraire. Sainte-Foy (Gironde).
BnoLSsoDS (Cyp.), P. St-Privat (Lozère).
HiNDs (Dr.), évéque de Norwich (Angl.).
Du La Tocchb (colonel Da'id). Dublin
(Irlande).
SÉGUR (Pierre), inst. Aulas (Gard).
BovET (Philippe), Boudry. Neuchâtel
(Suisse).
in
PREFACE r»E CALVFN"
MM.
10S9. Feubièbes, m. i\e l'Ev. Genève (Suisse).
1090. Tii(»ciiiN DE La Rivk. Id. id.
lO'.U. PiiiiiAN (Félix), 10, rue Louis-le-Grand.
Palis.
1092. La B bliuthique morale et religieuse.
Col nier.
1093. Nl>cs (Mme), 25, rue LafGtte. Paris.
10!)i. KllIEGELSTElM, S.ï id. Id.
1095. Eymiid (.Mme), 27, me de Londres. Paris.
1096. Pelet de La Lozère (le comte), 8, rue
Chanips-Elvsees. Paris.
1097. Martin (Alix.;. 62, rue Hautex ille.
1098. r.HARnox>ET. archiviste. Gap (H -Alpes)
1099. CuAiFFouR (Ign.), avocat. Coiiiiar l'Eaut-
Rhin.
1100. Abelols (Em.). Bédaricuï (Hérault').
1101. Cazalis-Fondoice (P.-L.). Montpellier
(Hérault).
1105. De ^E^^E (W.). Roussan (Gard).
110:1. AioAL, P. Saint-Mamert id.
1I0'(. Pi ECU, inst. Pignan (Hérault).
110.5. .Malflsojc (T.). Sancorre (Cher).
IIOG. Haekrt (Ant.). Id. id.
1107. Saiverjot (J.-F.). Id. id.
nos. Clavel, J.-A ), P. Id. id.
1109. BoiDRT, P Cognac (Charente-Infér.).
1110. A'alcuer-.Molcuon, P. Genève,
lui. BoBT, M. de lEv. M.
1112. Saladin de Crai^is (Mme de).
1113. Dlbv. p. Jargonant, près Genève.
1114. Baumneieh. bijie.
1115. Id. Id.
lllli. Id. Id.
1117. Staël ds Holstbin (Bij.). Gerbévill.îr
(MfUrthe).
1118. Tarron, cap. du génie. Lvon (Rhône).
1119. La Bibliothèque évangel. ïd. Id.
UiO. PBTir-PiERKE, libraire. Id. Id.
MV.
1121. LoiiTSCB. Bordeaux (Gironde).
11-32. Labarpe, p. Id. Id.
112a. DuTANs (.Mme), 42, rue Petites-Ecuries.
Paris.
1124 KiKXBR (Chr.). Montareux-sur-Saône
(Vosges).
1123. Battier. St-Lanrent-du-Pape (Ardèche).
11-'!; Dr Barrï (Fred). Guebwiller (H.-Khin).
1127. S-,HLiiMBEHGEn i.ère(Nic.). Id. Id.
1128. Annie, P. Lognan .Garo).
l!29. Brumqcel, p. Toulon (Var).
IKiO. Galip. Damazan (Lut-el-Garonne).
1131. PoiJADE aine, juge de paix. Saint-André-
de-Valborgne (Gard).
1132. MÉGMN, P Eollres (Ardèche).
1133. Raïroux. inst., rue Neuve-Sainte-Cathe
rine. Paris.
1134. Gauthier (Em.), RI. de l'Ev. St-Martin-
de-Conomac (Gard).
1133. Dissaut (Jules), P. St-Martin-de-Cosco-
nac (Gard).
1136. Gachon, P. LaS3lle(Gard).
1137. Hue. maire. St-Felix-de-PallIères (Gard).
1138. Lances (Mlle El.), Orthez (B. -Pyrénées).
1139. Behbinbau (F.). Sainte-Foy (Gironde).
lUO. FiMELS (G.Fel.).La Calmettc (Gard).
1141. I EDL'NE, M. de l'Ev. Hodimont(Belgique).
1142. Peltzer (G.). Verviers Id.
1143. JuDiioFF (K.), P. de l'Eglise réformée al-
li mande. Francfort.
1144. De Ca^dolle (Alph.). Genève.
114.Ï. Hkivrï (P. E ), P. Berlin.
114G. Ardouin père. Cognac (Charente-Infér.).
1 147. Martell. Id. id.
I14.S. MisTON, Dr. Beaumont (Haut-Rhin).
I 149. Habadd (L.). Bur leaux (Giioude).
1130. La Bibliothèque religieuse. Id. id,
DOCUMENTS INÉDITS ET ORIGINAUX.
PRÉFACE OE CALVIN
A LA TRADICTION FRANÇAISE DES LIEUX COMMUXS (lOCI THEOLOGICi)
DE MÉLANCHTHON.
(1546.)
[Communication de M. le prnf. Ch. Schmidt.]
On sait (jue Calvin avait ^lélanchtlion en grande eslimc; cï'lait celui des
réfurinateui's allemands qu'il appréciait le plus, et avec lequel sans doute il
se serait le plus facilement entendu. En 15iG , il lit traduire en français les
Loci communes que Î^Iélanchthon avait publiés, pour la première fois, plus
de vingt ans auparavant (1). Cette traduction est très peu connue. La préface
(1) En 1521, à Wittemberg, sous ce titre: Loci communes reruni theologicanan
seu HyprAyposes theologirœ. 11 y en eut une édition de 15àle la même année, ensuite
lie iioiiiiireii'^es rôimpi-essions, notamment en 1535, 1543, 1559. La première édi
A LA TBADUr.TION FRANÇAISE DES LIEIX COMMUNS. 123
que Calvin écrivit tout exprès n'est pas seulement un beau témoignage de
ses sentiments pour le théologien de Wittemberg , elle est surtout remar-
quable parce que Calvin recommande aux réformés un ouvrage dans lequel
plusieurs doctrines sont présentées sous un point de vue différent du sien.
On doit ici reconnaître et admirer l'élévation d'esprit du réformateur fran-
çais, n'hésitant pas à introduire dans son Eglise un livre dont il ne partage
pas entièrement le système, mais que malgré cela il croit destiné à faire du
bien. C'est un exemple qui mérite d'être cité.
La première édition est de laiG (1). Elle est ainsi intitulée : La Somme de
théologie, ou lienx communs , reveuz- et augmente::: pour la dernière
foys, par M. Philippe Mélancthon. Sans nom de lieu, mais avec la marque
de Jean Girard, imprimeur à Genève. In-8 de 866 pages.
Une seconde édition parut aussi à Genève, de l'imprimerie de Jean Cres-
pin, ISol , in-8, avec cet avertissement sur le titre : Ce qui esfoit en la
précédente édition improprement traduit et mesmement obmis, a esté
fidèlement reveu et conféré à l'original. Les exemplaires de l'une et de
l'autre édition paraissent être extrêmement rares; M. Henry, dans sa Fie
de Calvin (t. lil, part, ii, p. 209), assure qu'il n'en connaît qu'un seul; il
est de la seconde édition, et existe à la Bibliothèque de Genève. J'en possède
un de la première. La préface est digne d'être reproduite; elle est précieuse,
non-seulement parce qu'elle est une des œuvres les moins connues du grand
réformateur, mais à cause de Tesprit qui l'a dictée. En même temps elle jus-
tifie ce qu'a dit du génie et du style de Calvin un critique , un philosophe
distingué, î\[. Saisset : « Pour l'exactitude et la précision théologique, on
« croît avoir affaire à saint Thomas; pour la droiture et la justesse constan-
« tes, pour la gravité et la hauteur des pensées, comme aussi pour la ma-
« jesté du style, on croit lire Bossuet. »
tion a ét<5 réimprimée littéralement à Leipzig, en 1821, in Memoriam jubilœi
tertii hvjus libri. Iii-S.
(I) VEvancjelischc dogmatik de Hase f Leipzig, 1850, in-8, p. 24) indique un
exeinpla.re de b Bibl otlieque de Dresde qui serait de 1531. C'est assurément une
erreur typographique, et il faut lire un 5 au lieu d'un 3. — L'auteur de la réim-
pression de l'original faite en 1821, mentionne une traduction en italien : I prin-
cipii délia theologia, di Ippo/ilo da Terra Xegra. Elle sortit des presses de Paulus
Manutius et fut publiée entre 1329 et 1534. C'est un des rares témoignages de
Tinlroduction de :a réforme en Italie; l'inquisition romaine lésa presque entiè-
rement détruits. Elle était due vraisemblablement à Louis Castelvetro, qui fut
accusé de crypto-luthéranisme . — Le même auteur nous apprend que c'est Hugo
Crotius qui a le premier, en 1679, cité la traduction française et la préface de
Calvin. Wenler en a aussi parlé en 1710. ]\'ais il parait q'aon doutait alors de
l'existence du livre, et en particulier le savant Slrobel. Enfin, un éminent théo-
logien de Marbourg, Beckhaus, fut assez heureux pour en découvrir un exem-
plaire, qui lui perrnit d'en parler rfe visu et de décrire l'ouvrai^e en grand détail
en 1797. On voit que la préface de Calvin nriéritait à tous i'gards d'être reproduite
dans ce Bulletin, ainsi que le dit M. Cb. Schmidt, et nous y avions déjà songé
avant d'en recevoir la copie, que nous le remercions de nous avoir adressée lui-
même. {Réd.)
'l^'i PRÉFACE DE CALVIN
JEHAN CALVIN
aux lecteurs.
SI ce livre estoit imprimé en latin, ce seroit peine superflue
à moy d'y mettre quelque rccommendation : et mesme on
me pourroit imputer cela à présumption et témérité. Veu que
l'auteur est autant cogneu entre les gens de lettres qu'il y en
ait aujourd'lîuy nul au monde. Et selon qu'il est renommé
pour son savoir excellent, il a bien le crédit de donner lesmoi-
gnagc aux livres des autres. Tant s'en faut qu'il ait besoing qu'on
recommande les siens. Mais pource qu'il n'est pas tant cogneu
entre ceux de nostre nation qui n'ont point esté instruitz aux
esclioles : il a semblé advis expédient, et à mes frères et à moy,
d'advertir les lecteurs du fruict qu'ilz pourront recueillir du
présent livre, afin de les inciter, et leur en donner courage à
y appliquer leur estude. Je laisse icy à parler de l'homme et
des grâces singulières dont il est orné , pour lesquelles il est
bien digne d'estre honoré de tous ceux qui prisent ce qui est de
Dieu. Je toucheray seulement du livre. Et pour en dire en
somme ce qui en est, on y trouvera un brief recueil des choses
qu'un chrestien doit savoir , pour se guider au chemin de
salut. Car il est icy déclairé, que c'est que nous avons à co-
gnoistre de Dieu : comment il le faut servir : que c'est qu'on
doit tenir de Jésus-Christ, pourquoy il nous a esté envoyé de
Dieu son Père , quelle grâce nous avons par son moyen : où
c'est que nous avons à fonder l'espérance de nostre salut :
comment il nous convient invoquer Dieu : que c'est que la
vraye foy : que c'est de pénitence : comment nous devons estre
patiens en adversitez, et où gist la consolation des chrestiens :
où nous devons chercher l'Eglise : comment elle se doit gouver-
ner, et quelz en sont les vrays prélatz : de quoy nous servent
les sacremens : et en quelle sorte nous on devons user : quel
est le devoir que nous avons l'un à l'autre , tant à nez supé-
A LA TRADLCTIOX FRANÇAISE DES LIEUX COMMUNS. 125
rieurs, qu'à noz subjetz et à noz semblables. Voilà en quoy
l'homme chrestien se doit exercer toute sa vie, s'il veut em-
ployer son temps à une doctrine profitable. Or tout cela est.
contenu en ce présent livre, et déduit de telle sorte, que les
grans et les petis y pourront prendre bonne instruction et uti-
lité, moyennant qu'ilz y viennent avec un bon désir de pro-
fiter.
Et de faict, ce qui est bien à priser , je voy que l'auteur ,
estant homme de profond savoir n'a pas voulu entrer en dis-
putes subtiles, ne traiter les matières d'un artifice tant haut
qu'il luy eust esté facile de faire : mais s'est abaissé tant qu'il
a pu, n'ayant esgard qu'à la seule édification. C'est certes la
façon et le style, que nous aurions tous à tenir, sinon que les
adversaires nous contraignissent par leurs cavillations, à nous
destourner de ce train. Tant y a, que la plus grande simplicité
est la plus grande vertu à traicter la doctrine clirestienne. C'est
aussi la cause , pourquoy il s'est déporté d'esplucher aucuns
poinctz jusqu'au bout, pour en résoudre ce que beaucoup en
requerroyent. Car il s'est contenté d'en dire ce qu'il jugeoit
estre nécessaire pour le salut des hommes, laissant comme en
suspens , ou omettant ce dont l'ignorance ou la [sic) double
n'est point périlleuse : comme de la matière du franc arbitre :
je say bien qu'il n'en baille point pleine résolution pour satis-
faire à tout le monde. Car il semble advis qu'il réserve quelque
chose à l'homme. La raison est, qu'ayant démonstré le prin-
cipal, il ayme mieux superséder, que débattre des choses qui
ne lui semblent pas estre tant requises au salut des chrestiens.
Il a cela pour résolu : que l'entendement humain est aveugle,
tellement que nostre raison ne nous peut pas conduire à Dieu ny
à sa cognoissance, jusque à ce que Dieu nous ait illuminé par la
grâce de son Saint-Esprit. Item, que la volunté de soy est per-
verse et vitieuse, tellement qu'il n'en peut sortir qu'affections
mauvaises, rebelles à Dieu et à sa justice, et qui par consé-
quent luy sont déplaisantes, jusque à ce que le Saint-Esprit la
126 rilÉFACE UE CALVIN
réforme. Ainsi nous voyons que tout le bien spirituel, qui
concerne nostre salut, est attribué par luy à la seule grâce de
Dieu, sans que l'homme ait de quoy se glorifier en rien. Ce-
pendant il concède à Thomme quelque liberté en ce qui ne
passe point la vie terrienne : comme à se lever et coucher, à
cheminer, à suivre quelque train, ou de labeur, ou d'estude,
ou de marchandise. Pourquoy? d'autant qu'il se contentoit du
principal, c'est d'avoir abbatu l'homme, en luy monstrantque
de soy il ne peut sinon errer et pécher, pour tomber en confu-
sion , et que tout le pouvoir qu'il a à bien, n'est pas de son
naturel, mais de la grâce de Dieu. Combien qu'encor à ceste
liberté, qu'il appelle civile, il y met une bride pour la res-
traindre, disant que Dieu domine tousjours par-dessus. 11
n'y a point donc beaucoup à requérir en cela. Mais si a , il a
esté bon d'en advertir les lecteurs, afin que nul ne fust scan-
dalizé de peu de chose, voyant l'intention de l'auteur.
Autant en est-il de la prédestination : pource que il voyt
aujourd'huy tant d'espritz volages, qui ne s'adonnent que trop
àcuriosité, et ne tiennent nulle mesure en ceste matière: vou-
lant prévenir ce dangier, il a mieux aymé toucher seulement ce
qui estoyt nécessaire à cognoystre, laissant le reste comme en-
sevely : qu'en desduisant tout ce qu'il eust bien peu , lascher
la bride à beaucoup de disputes perplexes et confuses , des-
quelles ce pendant il ne revient nul fruict de bonne instruc-
tion. Je confesse que le tout ce qu'il a pieu à Dieu nous révéler
par l'Escriture rien ne doyt estre supprimé quoy qu'il en ad-
vienne. Mais celluy qui cherche d'enseigner au profit des lec-
teurs mérite bien d'estre excusé s'il s'arreste à ce qu'il cognoyt
estre le plus expédient, passant légièrement ou laissant derrière
ce dont il n'espère pas tel profit.
Quant aux sacremens , sa modestie a esté cause , qu'après
avoir nommé le Baptesme et la Saincte Cène, il adjouste pour
le troisiesnie, l'absolution. Car pource que ce nom est accous-
tumé au lieu oii il est, craignant d'esmouvoir contention , il
A LA TUADUCTION FRANÇAISE DES LIEUX COMMUNS. 127
s'est accommodé à l'usage commun. Non pas toutes foys que
son intention soyt de mettre l'absolution en un mesme rang
avec la Cène et le Baptesme, luy attribuer une pareille \ertu,
imposer telle nécessité aux cbrestiens de l'observer , comme si
c'estoyt un sacrement estably par Jésus-Cbrist : mais plustost il
a voulu user d'une permission, ou souffrance, que de l'affer-
mer. Ce qu'on peut appercevoir par la raison que il allègue :
c'est, d'autant qu'il la tient pour une police bonne el utile.
Voyre, mais cela ne suffit pas en la rigueur , qu'on en doyve
pourtant faire un sacrement.
Quant les lecteurs garderont une telle modestie à juger du
livre, qu'a eu l'auteur en le composant : tout ira bien, et n'y
aura rien qui les empescbe à y profiter beaucoup. Mais le mal
est que la pluspart aujourd'buy en lisant un livre, quel qu'il
soyt, n'y cbercbent pas tant instruction que d'y trouver à mor-
dre. Que s'ilz trouvent un mot seulement coucbé de travers,
pour le premier ce leur est un hocquetqui les empescbe de n'en
recueillir aucun fruict. Après, oubliant tout le bien qui y est,
ilz triumpbent en ce qui leur est occasion de ruine. Qui pis
est, les plus ignorans y sont les plus audacieux. Les autres
sont tant délicatz, qu'il ne faut si peu que rien pour leur faire
perdre tout goust. Tellement que pour une sentence, qui ne
sera pas à leur plaisir, ilz rejetteront un livre entier, où il y
en aura mille de bien bonnes, et auxquelles il leur seroyt bien
expédient de s'arrester. Il n'y a doubte que ce ne soyt un arti-
fice du diable pour les desbauclier qu'ilz ne reçoyvent la bonne
doctrine qui leur est présentée. Parquoy que celluy qui voudra
estre enseigné au présent livre se rende docile, excusant ce qui
le pourroyt achopper à passer tousjours plus outre, pour estre
conduict droyt à la pure vérité de Dieu, h laquelle seule il nous
convient tenir, nous servant des hommes pour nous ayder à y
parvenir.
b
VÉRIFICATION ET ENREGISTREItlENT DE LEDIT DE NANTES.
(1599.)
DOCUMENTS ORIGINAUX , DONT PLUSIEURS TIRÉS DES DÉPÈCHES DE L'AMBAS-
SADEUR DES PROVINCES -UNIES PRÈS LA COUR DE FRANCE.
Nous avons toujours considéré l'Edit de Nantes
comme un ouvrage singulier de la prudence parfaite
de Henri le Grand noslre ayeul...»
Louis XIV, Dédaralion du li juillet 1656.
(Suite.)
Les paroles que le Roy a tenues à Messieurs de la Court
de Parlement le YII février 1599 (i).
(Bibl. irap. Fond. Fontette, portef. VI, pièce 114.)
Devant que vous parler de ce pourquoy je vous ay mandé^ je vous
veulx dire une histoire que je viens de ramentevoir au mareschal de
la Chastre. Incontinent après la Sainct-Bartliélemy, quatre qui jouions
aux dez sur une table, y vismes paroistre des gouttes de sang, et
voyant qu'après les avoir essuyées par deux fois, elles revenoient pour
la troisième, je dis que je ne jouois plus, que c'estoit un mauvais au-
gure contre ceulx qui l'av oient respandu. 31. de Guise estoit de la
troupe.
Ce propos fini, le Roij leur dit :
Vous me voies en mon cabinet, où je viens parler à vous non point
en habit royal ou avec l'espée et la cappe, comme mes prédécesseurs,
ny comme un prince qui vient parler aux ambassadeurs estrangers,
mais vestu comme un père de famille, en pourpoint, pour parler fa-
milièrement à ses enfans. Ce que je veux dire, c'est que je vous prie
vérifier l'édict que j'ay accordé à ceulx de la Religion. Ce que j'en ay
fait est pour le bien de la paix ; je l'ay faicte au dehors, je la veux
faire au dedans de mon Royaume. Vous me devés obéir quand il n'y
(1) L'extrême vélirmcnce de celte apostrophe, dit M. Berger de Xivrey, et les
moyens extraordinaires dont Henri IV l'accompagne, invoquant la force des
faits, parlant h rimaginalioii , joignant les menaces et l'amertume d'une mor-
dante satire à la cons dération des intérêts personnels, provenaient de son impa-
tience des diUicult/'S que non-seulement le clergé et l'Université, mais une partie
du Parlement, suscitaient contre la réception do l'Edit de Nantes. {Recueil des
lettres missives de Henri IV.)
VÉRIFICATION ET ENREGISTREMENT DE l'ÉDIT DE NANTES. 129
auroit considération que de ma qualité, et obligation que m'ont mes
sujects et particulièrement vous de mon Parlement. J'ay remis les uns
en leurs maisons, dont ils estoient bannys, les aultres en la foy qu'ils
n'avoient plus. Si l'obéissance estoit deue à mes prédécesseurs, il
m'est [deu] autant ou plus de desvotion, parce que jay restably l'Estat;
Dieu m'ayant choisy pour me mettre au Royaume, qui est mien par
héritage et acquisition. Les gens de mon Parlement ne seroient en
leurs sièges sans moy. Je ne me veux vanter, mais je veux bien dire
que je n'ay exemple à invoquer que de moy-mesme. Je sçay bien
qu'on fait des brigues au Parlement que l'on a suscité des prédicateurs
factieux, mais je donneray bien ordre contre ceux-là, et ne m'en at-
tendray à vous. C'est le chemin que l'on prit pour faire des barricades
et venir par degrez à l'assassinat du feu Roy. Je me garderay bien de
tout cela ; je couperay la racine à toutes factions et à toutes les prédi-
cations séditieuses, faisant accourcir tous ceulx qui les suscitent. J'ay
sauté sur des murailles de ville, je sauteray bien sur des barricades.
Ne m'allégués point la religion catholique ; je l'aime plus que vous,
je suis plus catholique que vous : je suis fils aisné de l'Eglise, nul de
vous ne l'est ny le peut estre. Vous vous abusés si vous pensés estre
bien avec le Pape; j'y suismieulx que vous. Quand je Tentreprendray
je vous feray tous déclarer hérétiques, pour ne me vouloir pas obéir.
J'ay plus d'intelligences que vous; vous avés beau faire, je scauray ce
que chacun de vous dira. Je sçay tout ce qu'il y a en* vos maisons, je
sçay tout ce que vous faictes, tout ce que vous dictes : j'ay un petit
démon qui me le révèle. Ceux qui ne désirent que mon édict passe me
veulent la guerre; je la déclareray demain à ceulx de la Religion,
mais je ne la leur feray pas; vous irés tous, avec vos robes, et ressem-
blerés la procession des Capucins, qui portoient le mousquet sur leurs
habits. Il vous feroit beau voir. Quand vous ne vouldrés passer l'édict,
vous me ferés aller au Parlement. Vous serés ingrats, quand vous
m'aurés créé ceste envie. J'appelle à tesmoing ceulx de mon conseil
qui ont trouvé l'édict bon et nécessaire pour le bien de mes affaires :
M' le connestable, Mess-^^ de Bellièvre, de Sancy, de Sillery et de
Villeroy. Je l'ay faict par leur advis, et des ducs et pairs de mon
Royaume. Il n'y en a pas un qui osast se dire protecteur de la reli-
gion catholique, ny qui osast nier qu'il ne m'ayt donné cest advis. Je
suis protecteur de la religion, je dissiperay bien les bruits que l'on
veult faii'e. L'on s'est plainct à Paris que je vouluis faire des levées de
9
I
130 VÉRIFICATION ET ENREUISTREMENÏ
Suisses^ OU aultres amas de troupes. Si je le faisois, il en faudroit bien
juger, et seroitpour un bon effect^ par la raison de mes déporteraens
passez ; tesmoing ce que j'ay faict pour la reconqueste d'Amiens^, où
j'ay employé l'argent des dicts édicts^ que vous n'eussiés passez, si je
ne feusse allé au Parlement. La nécessité m'a faict faire ces édicts
pour la mesme nécessité [que] j'ay faict celluy-cy. J'ay aultre fois faict
le soldat; on a parlé, et n'en ay pas faict semblant. Je suis Roy main-
tenant et parle en Roy. Je veulx estre obéi. A la vérité les gens de
justice sont mon bras droict, mais si la gangrenne se met au bras
droict, il fault que le gauche le coupe. Quand mes régimens ne me
servent pas, je les casse. Que gaignerés-vous quand vous ne me véri-
lierés mon dict édict? Aussy bien sera-t-il passé ; les prédicateurs ont
beau crier, comme a faict le frère de W de Sillery^ à qui je veux parler
en ceste conq)agnie.
Sur ce ayant appelé M. de Sillery, Iwj dit :
Je vous avois bien adverty qu'on m'avoit faict plainctes de vostre
frère, et vous avois commandé de l'admonester que fust sage. J'avois
creu au commencement que ce n'estoit rien, de ce que l'on disoit
qu'il avoit presché contre l'édict, parce qu'il ne s'en trouvoit point de
preuve; mais il est ])ien vray pourtant; et enfin il prescha à Sainct-
André, où mon procureur général l'a oy presclier séditieusement con-
tre le dict édict. Cela m'a esté réveslé comme il falloit. On le veult
excuser, qu'il est emporté du zèle et sans desseing. Mais soit par occa-
sion ou aultrement c'est toutesfois mal, et le zèle inconsidéré mérite
punition.
Ceste plaincte finie, Sa Majesté se retourna vers les gens de son Par-
lement et leur dit :
U n'y en a pas un d'entre vous qui ne me trouve bon, quand il a af-
faire de moy, et n'y en a pas un qui n'en ayt affaire une fois l'an ; et
toutesfois à moy qui vous suis si bon vous m'estes si mauvais. Si les
aultres parlemens, pour ne m'avoir assisté à ma volonté, ont esté cause
que ceulx de la Religion ont demandé choses nouvelles, je ne veulx
pas que soyés cause d'aultres nouveautés par un refus.
L'an mil cinq cent quatre vingt quinze, quand je vous envoyay une
déclaration sur l'édict de l'an soixante et seize, pour la provision des
officiers, j'avois promis que je ne pourveoirois à aulcun des estais de
DE LEDIT m NANTES. 431
mon Parlement; depuis, le temps a changé. Toutesfois j'am'ay une
assurance de ceulxqueje mettray aux charges, qu'ils se gouverneront
comme ils doibvent. Ne parlons point tant de la religion catholique,
ny tous les grands criards catholiques et ecclésiastiques ! Que je leur
donne à l'un deux mil livres de bénéfices, à l'autre une rente, ils ne di-
ront plus mot. Je juge de mesme contre tons les aultres qui vouldront
parler. Il y a des meschans, qui monstrent haïr le pesché, mais c'est
pour crainte de peine; au lieu que les bons le haïssent pour l'amour de
la vertu. J'ay aultrefois appris deux vers latins,
Oderunt peccare boni, virtutis amore ;
Oderunt peccare mah, formidine pœnœ (1),
Il y a plus de vingt ans que je ne les ay redicts qu'à ceste heure.
Pour Dieu ! que je cognoisse ceulx de vous qui haïssent le pesché pour
l'amour de la vertu, affin de chastier ceulx qui le haïssent pour crainte
de la peine, et après cela me remercieront du chastiment comme un
fils faict son père. Je n'avois pensé à vous mander que hier fort tard»
Considérés que l'édictdont je vous parle c'est l'édict du feu Roy. Il est
aussy le mien, car il a esté faict avec moy. Aujourd'huy'que je le
confirme, je ne trouve pas bon d'avoir une chose en desseing et escrire
une aultre ; et si d'aultres l'ont faict, je ne le veulx faire, La dernière,
parole que vous aurés de moy, est que vous suivies l'exemple de M'' du
Maine. L'on l'a voulu inciter de faire des menées contre ma volonté : il
a respondu qu'il m'estoit trop obligé et tous mes suhjects aussy; entre
lesquels il seroit tousjours de ceulx qui exposeroient leur vie pour me
complaire, parce que j'ay restably la France malgré ceulx qui l'ont
voulu remuer ; au lieu que par le passé il a faict tous ses efforts pour
renverser l'Estat : et le chef de la Ligue a parlé ainsy comme parleront
tous ceulx que j'ay remis en foy. Ceux d'estats que j'ay remis en leurs
maisons, que doibvent-ils faire au prix? Donnés à mes prières ce que
n'auriés voulu donner à mes menaces ; vous n'en aurés poinqt de moy.
Faictes ce que je vous commande au plus tost, dont je vous prie. Vous
ne le ferés seulement pour moy, mais aussy pour vous et pour le bien
de la paix.
(1) Les bons s'abstiennent de faire le mal par amour de la vertu, les méchants
par crainte du châtiment. (Horace.)
•132 VERIFICATION ET ENREGISTBEMENT
H.
Paroles du Roy du mardy XVI' febvrier 1599.
(Ms. des archives de la province d'Utrecht, comm. inique à M. Vreede par M. l'arcliiviste
Vermeulen.)
[Cette pièce est annexée à la dépèche d'Aerssen du 22 février 1599 (1).]
J'ay receii les sui)plications et remonstrances de ma Cour de Parle-
ment^ tant de bouche que par escript, qui m'ont esté apportées par
M. le Président Séguier. Je recepvray toujours toutes remonstrances
que me ferez de bonne part^ comme de gens aflectionnez à mon ser-
vice, ou qui le doivent estre. J'ay faict veoir vos dernières à mon Con-
seil, et ay iaict refaire mou Edict ou plus tost l'Edict du feu Roy en
plusieurs articles, tant sur ce que m'avez remonstré, comme sur l'ad-
vis de mon conseil. Je veux croire qu'aucuns de vous ont eu des con-
sidérations de Relligion, mais la relligion catholicque ne peut estre
maintenue que par la paix, et la paix de l'Estat est la paix de l'Eglise.
Sy donc vous aymez la paix et vous m'aymez, il le me fault monstrer;
ce que vous n'avez pas faict en doublant de moy : car vous faictes ce
que les estrangers, mes ennemis mesmes, n'ont voulu faire. Et n'est-ce
pas ung grand cas? Tous les Princes de la Chrestienté me tiennent
pour le tils aisné de l'Eglise, pour le Roy très Chrestien. Le Pape me
tient pour Catholicque, et vous qui estes mon Parlement, me voulez
faire entrer en deffiance envers mes subjects, et voulez qu'ils doutent
de ma créance. Je suis Catholicque, Roy Catholicque, Catholicque
Romain, non Catholicque Jésuite. Jecognois les Catholicques Jésuites.
Je ne suis de l'humeur de ces gens-là, ny de leurs semblables, qui
sont des feseurs de tueurs de Roys. Et (vous) ne vous fyez pas aux
paroles qu'avez eues de moy. Le Pape et le Roy d'Espaigne se* sont
fiez en ma parolle, et vous n'y voulez avoir fiance, mon intention est
de conserver l'Estat que j'ay acquis. Je ne le puis faire que par la
paix. R faut sauver l'Estat, mais il le faut faire par la paix. Je sçay
bien que mon Royaume ne se peut sauver que par la conservation
de la Relligion Catholicque; mais ny la Relligion ny l'Estat ne se
peult aussi conserver que par ma personne. Et néantmoins il y a des
espritz follement inckiits par superstition i>ar pauvres gens d'Eglise sur
(Ij Gonriparer ce discours du Roy avec celui rapporté dans le Suppl. des ûlëni.
journaux de Pierre de l'Estoile. Coll. l'otitut, t A7, (i. 243 et s. Voir aussi Méin.
de Sully, liv. X, t. lU, p. 367.
DR LEDIT DE NANTES. 133
infinies choses que l'on dict qui ne sont point, Jusques-là qu'il est venu
ung homme me demander sy on l'eroit deux Eglises à Paris, l'une de
Catholicques, l'autre de Huguenots. Je prens bien leur advis, et si on
m'en donne qui soient bons, je les croy; si j'ay une autre opinion, je
la change. Mais il fault l'aire cesser tous faux bruits : il ne fault plus
Taire de distinction de Catholicques et Huguenots, mais il lault que
tous soient bons Françoys, et que les Catholicques convertissent les
Huguenots par exemple de bonne vie : mais il ne faut pas donner occa-
sion aux mauvais bruitz qui couvrent par tout le Royaume. Vous en
estes cause : car à faute d'avoir promptement vérifié l'Edict, on dict
en divers lieux, que c'est l'Edict de janvier. Et c'est la couleur de
piété des Jésuites qui ont corrompu cest assassin, qui par le conseil
du Jésuite de Lorraine est venu naguères pour me tuer. Vous serez la
cause de ma mort sy vous ne m'obéissez; car ces Catholicques Jésuites
feront croire que mon Edict contient ce qui n'y est pas. Je sçay que
les Catholicques font le plus grand nombre en cest Estât; mais ils ne
sont rien, et ne peuvent estre que par moy. J'ay ung dessein dès long-
temps, et désire l'exécuter : c'est de réformer l'Eglise. Je ne le puis
faire sans la paix : il n'est pas possible de convertir les Huguenotz par
violence. Je suis Roy berger qui ne veux respandre le sang de mes
brebis, mais les rassembler avec douceur d'ung Roy et non par force
d'ung Tyran. Je veux donner ordre que les Ecclésiastiques soient de
bonne vie. J'ay donné à ceste fin des bénéfices à quelques-uns de mes
serviteurs, à ce qu'ils nourrissent leurs enfants pour les rendre capa-
bles des charges de l'Eglise. Vous empeschez mes desseins par les
troubles que vous entretenez en l'Estat par vostre opiniastreté. J'avoy
seul emporté de saut de remuer parmi ceux de la Relligion prétendue
réformée. Lorsque je me réunis à Tours avecq le feu Roy, nul ne sça-
voit plus quel chemin il falloit prendre pour remuer. Vous avez par
vos refus donné occasion aux Huguenotz de me demander permission
de s'assembler. Cela leur a faict recognoistre ce qu'ils peuvent. Sy
vous donniez de l'argent aux Huguenotz vous ne feriez tant pour euK
comme vous avez faict. Quand on fesoit des Edicts contre ceux de la
Relligion, lorsque j'estoye aveceulx, je fesoy des caprioles : je disoy :
Loué soyt Dieu! car tantost nous aurons quatre mille hommes, tantost
six mille hommes, et nous les trouvions enfin : car ceux qui estoient
désespérez auparavant, estoient contrainctz de se réunir. Il y a vingt
et cincq ans que je commandoy au parti de ceux de la Relligion. Je
I3i VÉRIFICATION ET ENRf CISTKEMTNT
sçay qui vouloit la guerre et qui la paix. Je cogiioy ceux qui laisoieat
la guerre pour la Relligion Catholicque, ceux qui pour rarabition,
ceux qui pour la faction, et ceux n'avoyent envie que de voler. Parmy
ceux de la Relligion, il y en a eu de toutes sortes aussy bien que
parmy les Catholicques. J'ay bien eu de la peine à faire obéyr les Hu-
guenotz. Le feu Roy ayant beaucoup à souffrir en son Estât, j'ay tou-
jours voulu la paix. J'ay toujours esté bon patriote, dont M. de Bel-
lièvre est bon tesmoing, ayant traicté avecq moy quant je vouloy la
paix, et avecq moy, M. de Lanoue et autres. Blacons et ses semblables
qui vouloient la guerre, nous appeloient les chiens muets. Il faut que
je vous face un conte de ceux de la Relligion qui me vindrent trouver
à Rouen. Je ne les nonimeray poinct en cette compaignie. L'un des
deux me fist ung grand discours sur le faict de la Relligion, et sur ce
qu'il disoit avoir tout abandonné pour avoir sa conscience libre, et
qu'il vouloit myeux quitter le monde que de blesser son àme; après
qu'il eust dist tout ce qu'il vouloit, je commençay à dire : Messieurs,
n'en croyez rien; il se retourna vers moy et me dict : Sire, pourquoy?
et je luy fis responce que c'estoit de luy de qui j'entendois parler, et
qu'il ne falloit pas croire ce qu'il disoit, parce qu'à toutes les fois qu'il
y avoit eu des Edicts contre ceux de la Relligion, il estoit allé à la
messe, et s'il n'y en avoit assez d'une il en oyoit deux. Quant à l'autre qui
me vint faire un pareil discours sur la Relligion et cas de coascience,
je luy dis : Vous sçavez bien qu'estes un voleur, un larron, un traistre,
bien que vous fussiez de mon Conseil, et je vous en chasseray {disant
cela Sa Majesté mist la main sur le bras de M. le chancelier (i), vous
ne cognoissés pas les maux de mon Estât, non plus que les biens sy
bien que je les sçay : je cognoy toutes les maladies qui y sont, et puis
dire sans vanterye que je les cognoy mieux que tous les Roys qui ont
esté devant moy ne les ont sceu, et en scay aussy les remèdes, car les
lieux où j'ay esté me les ont appris : ce que je n'eusse peu si bien
sçavoir sans l'expérience que j'en ay eu. J'ay désiré faire deux maria-
ges, l'un de ma sœur; je l'ay faict; l'antre de la France avecq la paix.
Ce dernier n'a peu estre que par la paix, et la paix ne sera ferme que
mon Edict estant vérilié. Le refus que mes autres Parlemens ont faict
de vérifier la déclaration de l'an 94- a esté cause que les lluguenotz
(1) M. de Belliôvre. Cette apostrophe parait bi'ii dure et peu vraisemblable.
Quoique Henri IV eût des saillies et des boutades très vives, cette version sem-
ble au moins exagérée.
DE l'f.PIT OE NANTES, 1 3M
ont demandé à Chastellerault plus qii^ils n'avoieiit faict auparavant.
Les principaux qui s'y sont trouvez^ et qui vouloient le bien;, me de-
mandoient qu'il y eust des Conseillers en Parlement, mais la pluralité
des \oix l'a emporté des mutins, des brouillons, comme en vostre
Compaigiiie quand le plus de voix l'emporte sur la meilleure opinion.
Ma justice est mon bon droict : je sauveray toujours bien TEstat estant
gaucher. 11 est vray que j'auray plus de peine, mais je le sauveray
pourtant, et mieux que vous, et sy j'ay un filz, je suis bien asseuré
qu'il sera Roy; mais ceux d'entre vous qui sont Présidens, Conseillers,
et autres Officiers en mon Parlement ne sont pas asseiirez que leurs
enfants le seront après eux. Quand je fis la déclaration pour le regard
des Officiers en l'an I11I«XIIII (94), je vous avoy promis (1) que je ne
mettioy point de Conseillers ne autres Officiers en ma Cour de Parle-
ment autres que Catbolicques. Le refus de vérifier cette déclaration
à Bourdeaux et ailleurs, a faict demander qu'il y ayt des Conseillers
de la Relligion aux Parlemens. Je l'ay accordé pour la nécessité de
mes affaires. Je pensoy que par le moyen des suppressions je remé-
dieroy au mal qui vient en mon Royaulme par le nombre effréné des
Officiers. La nécessité qui est la loy du temps me faict ores dire une
chose, ore l'autre. Je ne veux mettre que le nombre porté par mon
Edict au Parlement, mes affaires me portant là. Je ne veux aussi
mettre aux villes où il y a peu de Catbolicques des Lieutenans Géné-
raulx, ne de mes Procureurs. Ce que je vous diz est d'autant que le
bien de mes affaires le requiert : ainsy je veux mettre des Officiers
Catholicques aux villes que tiennent ceux de la Relligion, et pour
exemple j'ay commencé à Nismes où j'ay mis ung Viguier Catholicque
nonobstant que ceux de la Relligion prétendue Réformée en eussent
offert XV cens escus plus que le Catholicque, et de cela M. le Connes-
table est bon tcsmoing. Dites à ceux de mon Parlement, et non à mon
Parlement, mais à chacun à l'aureille, ce que je vous dis de mon inten-
tion touchant le nombre des Conseillers. J'ayme mon Parlement de
Paris par-dessus tous autres, car il n'est corrompu par argent, et en
(1) Ainsi encore le Roi avait déclaré aux députés du Parlement de Rouen, en
1597 : « Je vous jure et promectz que jamais je ne pourveoiray aux Kstats des
Courlz de Parlement, de Lieutenants Géiiéraulx des BaillYs, ou Présidentz des
Prijsidiaulx, aucunes personnes qui ne soient de la Relligion Caltiolique, Aposto-
lique et Romaine, et vous donnant cette asseurance, opposez-vous-y vertueuse-
ment, s'il arrivoit que je y feuss» circonvenu.» Floquet, Ilist. du Pari, de Norman-
die, t. IV, p. 100, 143.
436 VÉRIFICATION ET ENREGISTREMENT
la pluspart des autres la justice se vend (i), et qui donne deux cens
escus l'emporte sur celuy qui donne moins^ je le sçay. J'ay autrefois
aydé à boursiller, parce que cela me servoit à mes desseins particu-
liers. Puisque j'ay ceste bonne opinion de vous, vérifiez mon Edict.
J'ay à vous adviser que vos longueurs ont donné subject de remue-
mens estranges, car on a osé faire des processions contre l'Edict à
Tours^ au Mans et ailleurs, pour inspirer les juges à reculer l'Edict.
Cela ne s'est faicfc que par mauvaise conspiration. Empeschez que de
telles choses n'arrivent plus. Je l'ay dict à mes gens, afin qu'ils y ap-
portent ce qu'ils doivent sur leurs charges; il me faut souffrir qu'on
me crée de l'envie pour ce que j'ay accordé à ceux de la Relligion;
car c'est bien mon Edict, mais ce n'est en effect que l'Edict du défunct
Roy, que vous avez veu et qu'avez vérifié par qiiattre fois : faites-en
une fin selon ma volonté. »
Ce propos finy, Sa Majesté fut suppliée par M. le Chancelier et par
M. de Bellièvre faire entendre à ceux qu'il avait appelés du Parlement,
ce que Sa Majesté avait commandé touchant le faict advenu à Cler-
numt en Auvergne, ou elle envoyait M. Myron, Conseiller, pour tenir
la justice au lieu des officiers qu'elle avoit inierdict. Sur quoi M. le
Procureur-Génércd aiant pjris la parolle pour les excuser, Sa Majesté
répartit : Ils sont de vostre pays, il ne vous est pas séant d'en par-
ler.
A quoi ledict Procureur-Génércd aiant répcn-ty que ceux de Cler-
mont avoient esté ses fidèles serviteurs, le Roy dict que ce n'estoit
assez d'avoir bien servi toute sa vie, si après on tuoit ou fesoit tuer
son Roy : car celuy qui fesoit ainsy estoit autant coupable que celuy
qui toute sa vie avoit esté ennemy.
[Use trouve à la Bibliothèque de VUniversité d'Utreclit une traduction hollan-
daise de cette pièce, intitulée : Discours du Roy de Franco aux députés du Parle-
mont, du 16 février 1599.]
(1) F. aussi ces paroles dans l'Hisl. du Pari, de Normandie de M. Floquet, t. IV,
p. 201. — Son texte porte « deux mille escus » au lieu de « deux cens escus. »
DE l'ÉDIT de NANTES. 137
III.
Lettre de Henri TV à Mess''s les Pasteurs du Consistoire
de La Rochelle.
(Diaire ou Journal du Pasteur Merlin. Bibliothèque de La Rochelle.)
DU 7 MARS 1599.
Mess"^ j'ay advisé de dépescher vers les maire, eschevins et habi-
tans de ma ville de la Rochelle, pour leur faire entendre le soin que
j'ay pris pour la vérification de l'édict que j'ay faict en faveur de ceux
de la religion prétendue réformée, et ce qui s'est passé en cela, le S' de
Coudre, présent porteur, lequel a esté présent partout; et particuliè-
rement vers vous, pour la créance que j'ay que vous pouvés beaucoup
disposer un chascun à l'exécution d'iceluy, les asseurant que comme je
leur ay accordé qu'il n'y a rien esté obmis pour faire en sorte que ceulx
de nostre Royaulme, tant d'une que d'aultre religion, vivent en paix
et repos (comme je sçay que l'on fait courir desbruicts tout au con-
traire ); que je feray en sorte qu'il sera inviolablement observé et exé-
cuté, de façon que l'on cognoistra que je n'ay rien tant à cœur que
l'accomplissement d'iceluy et de mes paroles, ainsy que plus particu-
lièrement j'ay recommandé au dict S"" de Coudre de vous faire entendre
de ma part : sur la suffisance duquel me remettant, je vous prieray de
le croire , et Dieu vous avoir en sa garde. Ce vii° de mars, l'an 1599.
HENRY.
IV.
Responce du Roy à Messieurs les Députez de Bourdeaulx ,
Messieurs le second Président Chessac et les conseillers
Jessac et aultres , faicte à St-Gerniain-en-Laye , le 4" de
novembre l'an 4599, et à Messieurs les députez de Thou-
louze, le même jour.
(Archives de la Province d'itrecht.)
[Cette pièce paraît avoir été jointe à la dépèche d'Aerssen du 9 décembre 1599.
F. ci-dessus, p. 37. Elle se trouve aussi, avec un texte plus correct que nous
avons mis à profit, à la Bibl. Imp. Fonds Fontette, portef. VI, pièce 17.]
Le Boy se jouant et s'esgayant avecq ses petits enfants en la grande
4 38 VKIIIFICATION ET ENREGISTREMENT
salle du chasteau de St-Germain , et voyant de l'autre conté en ladicte
salle messiews les Députez, laissant ses enfants, les va accoster disant :
Ne trouvez poinct estrange de me veoir ainsy foUastrer avecq ces
petits enfants. Je sçay faire le fol et aussy le saige : je scay faire les en-
fants et aussi défaire les hommes. Je viens de faire le fol avecq mes
enfants, je m'en vay maintenant faire le saige avecq vous et vous
donner audience.
Estant entré en une chambre avecq Monsieur le Chancelier et Mon-
sieur le Maréchal d'Omano, Lieutenant pour le Roy en Guyenne, et
Messieurs les Députez seulement, et ayant ouy le S' Président Chessac
qui porta la parolle et harangua cinq quarts d'heure, le Roy respondant
dict :
Monsieur de Chessac, non-seulement vous ne m'avez poinct ennuyé
par trop grande longueur, ains plutost je vous ay trouvé coiut, tant
j'ay prins de plaisir en vostre bien dire. Car il faut que je confesse
en vostre présence que je n'ouy jamais mieux dire. Mais je voudrois
que le corps respondict au vcstement. Car je voy bien que vos maximes
et propositions sont les mesmes ou semblables, qu'estoyent celles que
fîst jadiz le feu cardinal de Lorraine au feu Roy en la ville de Lyons,
j retournant de Poloigne, tendantes à remuement d'Estat. Nous avons
obtenu la paix tant désirée. Dieu mercy, laquelle nous couste trop pour
la commettre en troubles. Je la veux continuer et chastier exemplai-
rement ceux qui y voudroient apporter altération. Je suis vostre Roy
légitime, vostre chef. Mon Royaume en est le corps. Vous avés cet
honneur d'en estre membres. C'est afaire du chef de commander au
corps, et aux membres d'obéyr, et d'y apporter la chair, le sang, les
osettoutce qui en despend. Vous dites que vostre Parlement se trouve
seul(l), qui en ce Royaume est demeuré en l'obéissance de son Roy,
et partant que ne debvez avoir pire condition que les parlements de
Paris et de Rouen, qui durant le desbordement et orage de la Ligue
se sont desvoyez. Certes ce vous a été beaucoup d'heur. Mais après
Dieu, il en f;mt rendre louange non à vous autres (2), qui n'avez eu faute
de mauvaise volonté pour remuer mesnage comme les autres ; mais à
(1) Floquet, Hist. du Pari, de Normandie, t. III, p. 't\!\. «Deux parlements
seulement surent demeuier purs : celui de Bretagne et celui de Guyenne.»
(-2) V. deThou, L. XCVII (A. 1589).
DE l'édit de nantfs. 139
feu Monsieur le Marcschal de Matignon (1) , qui vous tenant la bride
courte, vous en a empesché. — H y a longtemps qu'estant seulement
Roy de Navarre, je cognoissois dès lors bien avant vos maladies, mais
n'avoye les remèdes en main pour les y appliquer. Maintenant que je
suis Hoy de France, je les cognois encores mieux, et ay les moyens en
main pour y remédier, et en faire repentir ceux qui voudront s'oppo-
ser à mes commandements. J'ay faict un Edict, je veux qu il soit exé-
cuté, et quoy qu'il en soit, veux estrc obéy (2). Bien vous en prendra,
si le faites. Mon Chancelier vous dira plus à pleyn ce qui est de ma
volonté.
Le Roy parlant à Messieurs les Députez de Thoulouze, atixqvels ii
donna audience au mesmejour, entité autres choses il leur dit en colère :
C'est chose estrange que vous ne pouvez cacher vos mauvaises
volontez. J'aperçoy bien que vous avez encores de l'Espaignol dans le
ventre (3). Et qui donc voudroit croire que ceux qui ont exposé leurs
vies, biens, estais et honneurs pour la deffense et conservation de ce
Royaume, seront indignes des charges honorables etpubliqucs, comme
ligueurs perfides et dignes qu'on leur courre sus et qu'on les bannisse
du Royaume. Mais ceux qui ont employé le verd et le secpour perdre
cest Estât, seroient (à vostre dire ) bons Françoys, dignes et capables
de charges! Je ne suis aveugle : je voy clair. Je veux que ceux de la
religion vivent en paix en mon Royaume, et soyent capables d'entrer
aux charges ; non pas pour ce qu'ilz sont de la Religion, mais d'autant
qu'iîz ont esté lîdelles serviteurs et à moy et à la Couronne de France.
Je veux estre obéy, et que mon Edict soit publié et exécuté par tout
mon Royaume, il est temps, que nous tous, saoulez de la guerre, de-
venions saiges à noz despens.
(1) Jacques Goyon, deujfième du nom, Seigneur de Matignon, comte de Tori-
gny, prince de Mortagne. Il mourut à Bordeaux au mois de juillet 1597. Méin.
Journ. de Pierre de l'Estoile [éd. Petilot), p. 208. Marguerite de Valois l'appelle
« un dangereux et fin Normand , un brouillon malicieux. » (Mura., p. 150, 153.
A. 1578.)"
(f) Voir les extraits des dépêches d'Aerssen, datées de Paris le 22 février, d'Or-
léans le 6 juillet, et de Blois le 15 août 1599.
(3) Floquet, t. III, p. 557. « Dos conseillers du Pariement de Toulouse, vaincus
d'impatience, ou meus de je ne sais quelle légèreté et inconstance, avaient échangé
la toge contre la cuirasse, assez indiscrètement (dit La Roche-Flavyn , leur collè-
gue); il y en avait eu de blessés aux assauts des villes, et plusieurs même péri-
rent au siège de Villemur. »
LETTRES ET POESIES DE CATHERINE DE N&VÂRRE
DCCHESSE DE BAR
AVEC DEUX LETTRES DE THÉODORE DE HÈZE.
(1598- 1G03.>
Dix pièces inédiles.
M. Jules Bonnet, qui a déjà enrichi notre Recueil de si précieuses communi-
cations, nous a fait parvenir ces nouveaux trésors d'une rare valeur. C'est un
vrai bonheur pour nous et pour nos lecteurs que la publication de tels docu-
ments, et M. Bonnet doit en jouir tout le premier, car c'est faire des heureux
que de dérouler de semblables archives. Nous lui sommes vivement reconnais-
sants de son fraternel et actif concours, et, suivant le langage d'autrefois, nous
l'en « remercions bien fort. »
A M. le Président de la Sociélé de l'f/isfoire du. Protestantisme
français.
Clareos, 12 juillet IS.'iS.
Monsieur,
Vous avez inauguré le cours de vos publications par une belle lettre de
Tliéodore de Bèze à Henri IV, devenue le point de départ d'une série de
documents d'un haut intérêt toucliant l'abjuration de ce prince et la politi-
que du parti réformé.
Je voudrais attirer aujourdhui l'attention de vos lecteiu's sur une figure
historique trop oubliée, (jui console l'âme des faiblesses de Henri IV, reniant
tristement sa foi pour un trône. A côté de ce prince, personniHcation écla-
tante de la grâce et de la légèreté française, les regards aiment à s'arrêter
sur Catherine de Navarre, sa sœur, figure humble et douce, mêlée aux der-
niers orages du XVI^ siècle, et qui sut allier dans une courte vie, aux talents
les plus distingués, cette dignité morale sans laquelle il n'y a pas de véri-
table grandeur (I).
Née à Paris le 9 février L^oH , élevée par sa pieuse mère Jeanne d'Albret
dans les croyances de la Réforme, qu'elle dut abjurer à la Saint-Harthélemy,
Catherine de Bourbon recouvra sa foi avec sa liberté, partagea les vicissi-
tudes de la fortune de son frère, déplora son abjuration, et demeura fidèle
jusqu'à la mort au culte qu'il avait trahi. L^nie, le 31 janvier i;i99, par les
calculs de la politique, au duc de Rar, lils du duc de Lorraine, elle déploya
dans une cour catholique le plus noble caractère, et sut mériter le respect
de princes qui professaient une autre foi, et qui ne se montrèrent pas tou-
jours tolérants pour la sienne.
(1) La vie de cette princesse a été l'objet d'une étude intéressante, intitulée ;
Catherine de Navarre, histoire de la Réforme, 1520-1604, par Ernest Alby. 2 vol.
in-8. Paris, ISliO. Voir le Semeur Au 24 octobre de la même année.
LETTRES BT POESIES DE CATHERINE DE .NAVARRE. 141
On devine, en lisant la correspondance de Catherine de INavarre, ce qu'elle
dut souffrir dans cette cour des princes lorrains, ce qu'elle avait souffert
déjà dans la cour de son propre frère. Ses lettres, et surtout ses poésies;,
nous initient aux épreuves de sa destinée , à l'un de ces drames intimes de
l'âme qui n'étaient pas rares au XVie siècle, et dans lesquels la foi, luttant
contre les affections de la terre, sortait victorieuse du coml)at, mais non sans
douleurs (i).
Tel est, ce me semble, l'intérêt qui sattache aux documents inédits que
je vous transmets, et que je dois à une gracieuse communication de M. le
colonel Henri Troucliin , à Genève. Ce sont des lettres de Catlierine de Na-
varre à Tliéodore de Bèze, écrites de 1598 à 1605; ce sont des fragments
poétiques que l'on ne peut lire sans émotion. C'est que les vers de Catherine
de Navarre ne sont pas un jeu stérile de l'esprit: ils sont nés dans l'afflic-
tion et les larmes; ils nous apportent la révélation de luttes et de souffrances
morales inséparables des siècles de foi, et dont les siècles de doute ne per-
dent pas entièrement le secret.
Les épreuves de la sœur de Henri IV ne devaient cesser qu'avec sa vie. —
« J'ay esté infiniment édifié, é(;rivait son dernier ministre, de la piété, zèle
et constance qui reluisent en ceste princesse, en ayant fait preuve suffisante
dans sa dernière maladie, en laquelle elle s'est vue à la veille de la mort, au
jugement du médecin et par sa propre confession, soustenue de la vertu
d'en hault, et sentant en son âme l'arre de son adoption au nombre des
eslus, de telle résolution que les plus contraires ont recomjnu et confessé
qu'il y ovoit en elle une force céleste et une certitude surpassant toute
opinion et raison 1mmaine{1)...^> Ce fut au milieu de Ces luttes, prolon-
gées jusqu'à son dernier soupir, mais adoucies par les glorieuses certitudes
de sa foi, que s'éteignit, le 13 février I60i, la noble sœur de Henri IV, la
digne fille de Jeanne d'Albret.
On ne lira pas, nous l'espérons, sans un pieux intérêt les documents (lui
se rapportent aux dernières années de la vie de cette princesse. La voix du
passé, que nous interrogeons dans l'histoire, n'est jamais plus digne d'être
écoutée que lorsqu'elle nous apporte un témoignage consolant et un exemple.
Veuillez agréer, 3Ionsieur, l'expression de mon affectueux dévouement.
Jules Bonnet.
(1) C'es^t la pensée si bien exprimée en ces beaux vers d'un cantique :
« Prenant la croix pour arme et l'Agneau pour Sauveur,
« Je triomphe à genoux , et sors de cette lutte
« Vainqueur, mais tout meurtri, tout meurtri, mais vainqueur. »
[Chants ctirétiens, 102.)
(a) Le niinisire Yoiand à Théodore de 13èze. Collection Dupuy. Vol. 103. Lettre
inédite du 20 mars 1603.
142 LETTRES ET POESIES
I.
A llousieur de Besze.
(Originale. Siguatuie autographe.)
Monsieur de Besze, le désir que j'ay non-seulement de persévérer
en la saincte congnoissance où j'ay esté eslevée dès mon bas aage en
l'Eglise de Dieu, mais aussy que tous les gens de bien et fidèles de la
dite Eglise sachent et s'asseurent qu'avec la grâce de Dieu je ne chan-
geray jamais ceste belle résolution, j'ay bien voulu vous escrire mesme
par une si bonne commodité comme à celuy que je tiens des plus an-
ciens amis et serviteurs de nostre maison, et aux prières de qui je dé-
sire me recommander, car je tiens qu'elles me prouffiteront en ce
temps mesme où les efforts du monde ont le plus de a igueur pour tra-
verser le repos de ceux qui craingnent Dieu. Vous debvez croire que
j'en ay ma part à bon escient, et en tant de sortes que j'ay bien besom
de l'assistance de l'esprit qui n'abandonne point ceux qui espèrent en
luy. Parmy mes douleurs, je m'esbats quelquefois à parler à Dieu avec
ma plume, non en vers si bien faits comme ceux qui font profession
de longue main de bien escrire, mais chrestiennement pour ma con-
solation, comme vous verrez par ceux que je vous envoyé pour en
estrejuge et modérateur de ce qui s'y peult trouvera redire, vous
priant de toute mon affection d'y passer librement la plume et me
tesmoigner en cela ce que j'espère de vostre bonne amitié, et croire
qu'en tout aultre endroict je vous rendray preuve de la mienne, avec
autant de volonté que j'en ay à prier Dieu qu'il veuille. Monsieur de
Besze, vous mainctenir sous sa saincte garde. De Fontambre, le
26* jour de janvier 1598. Vostre bien affectionnée amye,
Cathérinb»
II.
Sounets et stances faîcts par lladaïue.
(Copie.)
SONNET.
Dieu tu as promis, par ta bonté divine,
D'ayder aux affligés qui ont recours à toy.
Mon cœur est plein d'ennuy, Père^ console-moy.
Fay-moy sentir Teirect de ta faveur bénigne.
DE CATHERINE DE NAVARRE. 143
Je sçay que mes péchés appèlent ma ruine.
Je sçay que tous les jours je transgresse ta loy.
Que je ne te sers pas ainsi comme je doy.
Que mon esprit mondain de pardon est indigne.
Hélas! je recongnoy que je t'ay irrité.
En cent et cent façons, dont j'ay bien mérité
Ce rude chastiment pour punir mon offense.
Mon péché me desplaist; pardonne-moy, Seigneur,
Regarde à ta promesse et non à mon erreur.
J'espère en ta bonté, non en mon innocence.
AUTRE SONNET.
Dieu qui daignes garder dans tes sacrés vaisseaux
Les tièdes pleurs de ceux que tu congnois tidelles.
Et qui les garentis des mains les plus cruelles.
De ceux qui pour ton nom leur trament mille maux.
De ton œil de pitié regarde mes travaux.
Donne quelque relasche à mes peines mortelles.
Puisqu'il te plaist. Seigneur, que je les souffre telles.
Donne force à mon cœur contre tous ces assaux.
Et que les pleurs, les cris, les soupirs que mon âme
Enfante en sa douleur croissent plus fort ta flamme.
Que ton zèle non feinct allumé dedans moy.
Chasse les vanités de ma prompte jeunesse.
Et par ton Sainct Esprit instruy-moy en adresse.
Afin que pour jamais je chemine en ta loy.
AUTRE SONNET.
Père doulx et bénin qui congnois toutes choses,
A mes yeux pleins de pleurs ne ferme pas tes yeux.
Regarde mes ennuis du plus haut de tes cieux.
Et à mes tristes crix n'ayes l'oreille close.
Dieu sur ta bonté du tout je me repose.
D'un cœur humilié je t'adresse mes vœux.
Fais-moy, ô Tout-Puissaut, vouloir ce que tu veux.
Et que ta saincte loy pour but je me propose.
144 LETTRES ET POESIES
Veuilles donc^ Eternel, de mon àme arracher
Toutes les passions qui te pourroient fascher;
Renge tous mes désirs soubs ta volonté saincte.
Que les pleisirs mondains ne puissent rien sur moy.
Les biens ny les grandeurs n'esbranlent point ma foy.
Mais que mon plus cher soin soit de vivre en ta crainte.
Dieu, je n'en puis plus, la douleur qui m'accable
Me fait crier à toy, sois-moy donc secoiirable.
Modère, s'il te plaist, la douleur que je sens.
Arrache de mes os ceste fièvre cruelle
Dont l'ardente chaleur dessèche ma moelle.
Et par des songes vains esgare tous mes sens.
Mille tristes peasers \iennent tous à l'envie
Essayer de troubler ma faible fantasie.
Le triste désespoir chemine avecques eux,
Et tout ce que mon mal de mémoire me laisse
Ne sert que d'augmenter la douleur qui me presse.
Rendant mes maux passés présens devant mes yeux.
Mes yeux sont obscurcis, ma couleur est ternie.
Sur ma bouche on ne voit nulle couleur de vie.
Mes cheveux ont perdu leur lustre et leur splendeur.
Quelquesfois, mais en vain, de parler je m'essaye
Pour te dire mon mal, mais ma langue s'égaye.
Et ne peut prononcer un mot de ma douleur.
D'esprit donc et de cœur à toi, Père, je crie.
Qui tiens entre tes mains et la mort et la vie,
Qui donnes la santé, qui donnes les douleurs.
S'il te plaist, ô Seigneur, que la mort me délivre
Des maux que je ressens, je suis preste à te suivre.
Mais si tu ne le veux, oste-moy ces douleurs.
Ha! je congnoy desjà (jue mon Dieu m'a ouye.
Je sens que ma douleur est un peu allentie.
DE CATHERINE DE NAVARRE. 145
Le feu qui me brusloit modère son ardeur.
Unique médecin parachève ton œuvre;
Fay que dans peu de jours ma santé je recœuvre;
Lors sans fin d'un tel bien te loueray, Seigueur.
AUTRES STANCES.
Pardonne-moy, Seigneur, tout sainct, tout débonnaire.
Si j'ay par trop cédé à des mondains appâts.
Hélas ! je fay le mal lequel je ne veux pas.
Et ne fay pas le bien que je désire faire (1).
Mon esprit trop bouillant guidé par ma jeunesse.
S'est laissé emporter après la vanité.
Au lieu de s'eslever vers ta Divinité,
Et admirer les faicts de ta grande sagesse.
Ma langue qui debvoit publier ta puissance.
Et l'honneur que de toy je reçoy tous les jours,
Est bègue, quand il faut entrer en ces discours.
Et prompte et babillarde après la médisance.
Mon oreille. Seigneur, n'est-elle pas coulpable.
Qui debvoit escouter ta saincte vérité
Et y prendre plaisir, tant ingrate a esté.
Tarde à ouyr ta loy, et ouverte à la fable?
Que diray-je, mon Dieu, de mes yeu.\ inlidelles.
Qui au heu de jetter leur regard dans les cieux.
D'où leur vient leur salut, aveuglés aiment mieux
Les arrester icy sur des beautés mortelles?
{l) On reconnait ici le verset de saint Paul (Ep. aux Rom., ch. VIII, v. 15), que
Racine a traduit ainsi dans ses « Plaintes d'un chrétien sur les contrariétés qu'il
« éprouve au dedans de lui-même» :
« Hl'1;is! en guerre avec moi-uiéme,
« Où pourrai -je trouver la paix?
« Je veux et n'accomplis jamais.
« Je veux; mais (6 misère extrême! )
« Je ne fuis pas le bien que j'aime,
« El je fais le mal que je huis. »
On a souvent cité les célèbres hémistiches d'Ovide qui rendent exactement la
même pensée :
« Video meliora proboque,
« Détériora sequor. »
II)
146 LETTRES ET POESIES
Mes mains ne font pas mieux s'amusans à escrirC;,
Au lieu de ta louange un discours inventé.
Lorsque joinctes debvoient prier ta Majesté
D'approcher ta pitié et reculer ton ire.
Alors qu'il faut aller escouter ta parole.
Mes pieds sont engourdis et vont le petit pas;
Mais s'il faut aller veoir quelques mondains esbats.
Au lieu de cheminer, il semble que je vole.
Mon cœur est endormi en sa vaine pensée,
Et ne médite pas au bien que tu luy fais;
Il les met en oubli ; mais où sont les parfaicts
De qui ta Majesté n'ait esté offensée?
Mais reçoy-moy, Seigneur, d'un œil doux et propice.
Puisque je recongnoy mes péchés devant toy.
Regarde à ton cher Fils sacrifié pour moy.
Qui prenant n\es péchés, me vest de sa justice.
III.
A Mailame sœur tSii ISoy.
(Minute originale, corrigée de la main de Théodore de Bèze.)
Madame,
Si les lettres desquelles il vous a pieu m'honorer, et qu'on n'a point
voulu exposer au hasard des chemins, m'eussent esté plus tost ren-
dues, à Dieu ne plaise que j'eusse esté si tardif à vous en faire la deue
recongnoissance. C'est ce que je fais maintenant rendant grâces à Dieu
(comme font aussy avec moy toutes les Eglises de ces quartiers et de
beaucou[) plus loin) de ceste tant grande et spéciale grâce qu'il vous
a faite parmy ceste tant rude tempeste qui en a tant al)batu de ceux
mesmes qu'on pensoit estre des plus fermes, que Dieu a ueille relever,
et tant esbranlé d'autres, que Dieu vueille bien raffermir; grcàce d'au-
tant plus précieuse qu'elle nous mène plus hault que tout ce qu'on
sçauroit ni avoir ni souhaiter en ce monde, et d'autant plus admirable
qu'elle est plus rare, surtout entre ceux qui estans nés ou devenus
grands icy-bas, le plus souvent s'arrestent tellement à ce qui leuv est
donné, qu'ils en oublient le droict usage et le donneur. Loue soit donc-
(pies infiniment ce grand Dieu vivant qui vous a si puissamment sous-
DE CATHERINE DE NAVARRE. 147
tenue en tels et si longs assaux^ esquels nul ne peut ignorer que n'ayez
esté et ne soyez encores très asprement combattue à droicte et à gau-
che, et au dehors et au dedans. Que reste-t-il plus doncques, sinon
qu'ayant si bien commencé et tant avancé, vous espériez, en ce qui
vous reste de combats, en celuy qui ne laisse jamais son œuvre im-
parfaict, ne pouvant ni sa puissance diminuer, ni sa volonté aucune-
ment changer. Et si estant entrée si jeune et si foible en ceste lice,
vous vous estes portée par la grâce d'iceluy tant courageusement, que
pouvons-nous espérer pour l'avenir estant devenue si guerrière? Con-
tinuez donc. Madame, par Ici force de l'Eternel en ceste saincte réso-
lution, et pour cest effect voiez son contentement et ce que je vous en
puis dire, c'est que puisque nostre bon Dieu et père en vous délivrant
de ce nialheureux apostat, en la personne duquel l'ennemy de nostre
salut et l'autheur de tous scandales vous avoit assaillie de si près, vous
pourvoit maintenant de tels personnages d'eslite auxquels ne défault
la science ni l'instruction nécessaire ni la diligence, vous assister de
tous enseignemens nécessaires, ne vous défaillant aussi l'expérience
de toutes sortes d'exemples par lesquels dès le berceau, par manière
de dire, vous avez passé, vous soiez de plus en plus soingneuse de
donner bonne audience à tous bons conseils et exhortations ordinaires
et extraordinaires des serviteurs de Dieu pour vostre salut, avec prières
assiduelles en toutes vos actions, ce que vous enseignera et dictera
vostre conscience tant bien instruicte en ce qui plaist ou desplaist à
Dieu, et tenant ce chemin parmy tous destroicts sans fleschir à droicte
ou à gauche, ne doutez nullement qu'autant de combats qui vous se-
ront dressés, et auxquels vous vous devez infailliblement préparer, ne
soyent autant de victoires dont les anges desjà s'csjouissent là-haut,
et auxquelles toutes les vrayes Eglises d'icy-bas près et loin s'atten-
dent, vous pouvant asseurer que maintenant elles ont leur esprit tendu
sur vous en ce hault théâtre auquel Dieu vous a eslevé pour reluyre
tant plus loin, rendans grâces à Dieu du passé, et le prians incessam-
ment pour vostre persévérance à l'advenir.
Au reste. Madame, quant à ce tant grand honneur que vous me
laites, ne daignant pas seulement vous souvenir de moy, mais m'ho-
norer de vos lettres tant bénignes, que vous puis-je offrir, sinon et la
personne et tout ce qui gist en un si petit et bas serviteur. Tant s'en
fault qu'il veuille défaillir en ce que requérez de luy, et qui vous est
naturellement deu par luy, à savoir ses prières ardentes et continuel-
4 4g LKTTRES ET POESIES
les envers Dieu, qui vous sont desjà et seront tant qu'il vivra comme
vouées et dédiées, autant et de très bon cueur en présente de tout cest
Estât, Eglise et escole qui se recommandent très humblement à vostre
souvenance pour les aider envers Sa Majesté, la bienveillance de la-
quelle, après Dieu, est leur espérance d'icy-bas en leurs très grandes
difficultés. Et quant à ceste prétieuse poésie de laquelle il vous a
pieu aussi m'honorer, jusques à m'en déférer le jugement, quoique
j'en soye du tout incapable, je vous diray franchement. Madame, et
sans flatterie, y adjoignant mesme l'advis de tous ceux auxquels je l'ay
communiquée, qu'ainsi que d'un costé ce nous est un incroyable plai-
sir de voir rené et resuscité en vous ce beau don que Dieu avoit départi
desjà aux deux Koines de très haute et très prétieuse mémoire, vos
ayeule et mère (1), aussi lisant et relisant vos beaux vers, j'en ay receu
un très grand contentement, et quant au subject qui tesmoigne de
quel esprit cela vous a esté dicté, et quant aux mots et manières de
parler correspondantes à la matière, sans estre fardées n'y enflées, et
quant à la suitte et liaison de tout le discours. Ce néantmoins je vous
diray aussy rondement ce bien peu que j'y ay remarqué, selon nostre
petit jugement. Premièrement donc le dernier vers du troisième son-
net me semble un peu rude, et se pouvoir addoucir si, au lieu de mats
que mon plus cher soin, vous escrivez mais que mon soin plus clier. Au
dernier vers de la quatrième des premières stances en ces mots : Mais
si tu ne le veux pas, je croy ce mot de pas y a esté adjousté par la
faulte de celuy qui l'a transcript, n'y estant nécessaire, et allongeant
le vers d'une syllabe superflue. Tiercement au premier quadrain des
secondes stances, je trouveroy meilleur d'escrire : Et ne foy pas le
bien que je voudroi/ bien faire. Et au dernier du quatriesme quadram
au(iuel ourr est fait monosyllabe, contre l'usage de la langue qui le
fait tousjours dissyllabe, au lieu de Sou7^de à ouyr ta parole, j'aimeroy
mieux dire Trop sourde à ta jjarole.
Voilà, Madame, ce que j'ay pu observer en ceste vostre poésie, en
l'exercice de laquelle si vous continuez, vostre esprit en recevra con-
(1) Marguerite de Valois, ?œur do François 1", et Jeanne d'Albrct, sa fille,
reines de Navarre. Les talents poétiques de Marguerite boni connus; ceux de
Jeanne d'Albret le sont moins. Le Laboureur rapporte, en ses Mémoii'cs, le qna.-
train suivant, qu'elle improvisa, en 1566, dans une visite à limprimerie des
Estienne :
a Art singulier, dMcy aux derniers ans,
« Représentez aux enfants de ma race,
« Que jav suivi des craigiians-D;ou la trace,
(( Afin qu'ils soient les mesmos pas snivans. »
DE CATHERINE DE NAVARRE. 149
solatioii, s'eslevant par manière de dire plus haut et plus dévotieuse-
ment vers le ciel par une telle manière d'escrire qui a cela de sou
naturel; et oultre cela vous ouvrirez l'esprit et la bouche <le ceux
auxquels vous en ferez part pour estre édifiés et esmeus à prier Dieu
pour vous et avecques vous, au lieu que de piéça et encores aujour-
d'huy ce tant précieux don est si vilainement pollué et profané. Et
pour ce que peult-estre. Madame, vous attendez quelque chose de
moy correspondante à ce tant précieux thrésor duquel vous m'avez
honoré, il me desplaît grandement que la disposition de mon esprit
auquel il ne re>>te que bien peu de la veyne qui ne fut jamais guières
abondante, ni de ma santé grandement affaiblie depuis peu de temps,
ne me permet aucunement d'estre regardé de vos yeux. Ce néant-
moins pour ce qu'encores m'avient-il quelquefois de parler à mon Dieu
en ceste manière d'escriie, selon la mesure qu'il m'en reste, j'ay ad-
joint icy, Madame, un petit discours qui vous tesmoignera tellement
quellement quelles sont maintenant toutes mes pensées, en attendant
que je puisse bien tost arriver à ce port tant désiré, priant l'Éternel
qu'il luy plaise parachever son œuvre en vous, comme en son instru-
ment d'eslite, pour faire reluire sa force souveraine et sa clémence in-
finie tant en vous qu'en toute son Eghse, par vostre très rare et très
précieux exemple, à sa gloire, à vostre salut, et au soulagement de
tous les siens. (1598.)
IV.
A SIoii$iieur de Besze (!)•
(Copie.)
Monsieur de Besze, ayant trouvé la commodité de ce porteur, je
ne l'ay voulu laisser passer sans vous mander des nouvelles de ma
santé qui est bonne grâces à Dieu. Pour celle de la conscience elle est
tousjours semblable, faisant profession de la mesme religion, en la-
quelle j'ay esté nourrie dès le berceau, si ce n'est avec la mesme li-
berté que je faisois à Paris, pour le moins est-ce avec la résolution
toute pareille d'y vivre et mourir, moyennant la grâce de Dieu , ce
que je vous prie croire, et en asseurer les gens de bien. Au reste, je
suis la plus contente et heureuse du monde de vivre parmi ces princes
Cl) Cette lettre a été publiée par Bretschneider, d'après une copie conservée à
Gotha. Elle est comprise dans le recueil intitulé : Johannis Ca/vini, T/iPod. liezœ,
aliûfuoique i/lius /Pli hnuiiniun Lifterw, Iu-8. I.oipsig', 1815.
150 LETTRES ET POÛSÏES
qui m'honorent extrêmement quelque constance qu'ils voyent en nioy
de persévérer en la religion. En quoy je vous prie m'assister de vos
sainctes prières, comme de ma part je supplie le Créateur qu'il vous
donne, monsieur de Besze, santé heureuse et longue vie. De Nancy ie
23 de juillet 1599. Vostre affectionnée et bonne amye
Catherine.
V.
A Madaïue «iœur du Iloy.
(Copie.)
Madame, "Vostre excellence me fera cest honneur de croire, s'il luy
plaist, que selon mon devoir, je la porte en continuelle souvenance
devant la face du Seigneur nostre bon Dieu et père, luy rendant grâces
de ce qu'il luy plaist faii-e ceste faveur à la France , ou plus tost à
toute la vraye Eglise Catholique et près et loin, de voir en vostre per-
sonne un si remarquable exemple de piété , tesmoingnée d'un si vray
zèle de sa gloire, avec toute occasion d'espérer qu'il parachèvera son
œuvre, si heureusement commencé et avancé en vous. Si est-ce que
ce m'a esté un comme infiny plaisir d'entendre par la vostre du 23 du
passé, de laquelle il a pieu à V. E. m'honorer, les très heureuses nou-
velles tant en général de vostre heureux estât, comme spécialement
ceste tant remarquable constance, continuée ou plus tost accrue jus-
ques icy par la grande faveur d'iceluy. Ce qu'avant entendu je n'ay
failly de faire part d'une si heureuse nouvelle, non-seulement à toutes
les Eglises de ces quartiers, de Suisse et du pays des Grisons, mais
aussy jusques aux plus loingtaines, lesquelles j'ose m'asseurer en au-
ront receu très grand contentement, ce qui les esmouvra sans double
à redoubler les prières assiduellcs euvei's le Seigneur, pour vostre
prospérité, à ce que de plus en plus on congnoissc par tous remar-
quables effects , que le Seigneur par sa saincte grâce vous a eslevé
entr<^ toutes les princesses du monde, pour estre son instrument d'é-
lite pour l'advancement de sa gloire en la très illustre maison quil luy
a pieu honorer de vostre présence. Il reste donc maintenant. Madame,
qu'après telles et si bonnes espreuves de sa grande faveur spéciale
envers vous, et vous voyant assister des prières très ardentes de tant
de milliers de personnes, vous preniez aussy courage de plus en plus,
pour estre des premières entre ceux que l'Apostro appelle flambeaux
resplendissans au monde (Phil. 11, 15), et semblable à ces heureuses
DE CATItERllNF. DE NAVARRE. iM
vierges attendans devant de l'époux pour estre receues aux nopces
devant que la porte soit close. (Mattli. XXV, 10). Au reste. Madame,
estans les affaires de la Religion en telle incertitude , et entr'aultres
cest estât avant besoing aultaut et peult-estre plus que jamais d'estre
assisté des prières et de la faveur de tous ceux qui aiment vrayement
le Seigneur et sa saincte vérité, et ne doubtant point que V. E. ne
nous ait desjà en sa souvenance, je prendray la hardiesse de supplier
V. E. de n'espargner pour nous en toutes occurrences sa faveur et
crédit envers S. M. , desjà de sa grâce très bien affectionné envers
nous, mais ayant besoin parmy tant de difficultés d'estre quelquefois
advertie de penser et de pourveoir à ses vrayement très petits voy-
sins, mais tant affectionnés à S. M., que j'ose bien luy en souhailter
plusieurs d'aussy pure et sincère volonté^ qui sera l'endroict.
Madame, auquel après avoir offert à V. E. tout très Iiumble service,
je supplierayle Tout-Puissant et tout bon et nostre unique Sauheur,
qu'il luy plaise par sa très grande et spéciale clémence conserver et
bénir de plus en plus en tout et partout V. É. en toute prospérité,
avec multiplication de ses plus grandes bénédictions. De Genève , ce
21 d^aoust, ancien stile, 1 599.
VI.
A llonsieur de Besze.
(Origin^ile. Signature autographe.)
Monsieur de Besze, il y a quelque temps que l'on me donna advis
de demander au Roy mon seigneur et frère quelques pierreries qui
avoient esté baillées par Sa Majesté à feu monsieur de Clairvaut pour
engager à Genève, lesquelles ont esté du depuis dégaigées et mises en
vos mains pour les garder (1). Je n'en ay pas voulu parler auparavant
vous en avoir adverty et prié bien fort, ainsy que je fais par ceste-cy,
de me mander ce qui en est, afin que je m'y gouverne suivant vostre
advis. J'ay esté bien aise de trouver la commodité de ceste honneste
femme, veusve du feu Du Val Guiaut, l'ung de mes varlets de cham-
bre qui s'en va par delà. Je luy ay donné charge de vous rendre celle-
(1) Rapprocher ce détail des renscigneirients que nous avait déjà donnés sur
sur ce point M. E. de Fréville {Bull., t. I, p. 330). A cette occasion, il rendait
au caractère de Catherine de Navarre le témoignage qui lui est si bien dû et
nous promettait une communication qui, pour être devancée par celle de M. J. Bon-
net, n'en sera que plus vivement désirée.
1a2 LETTRES ET POÉSIES
cy, et en retirer response de vous pour me la porter, ou me la faire
tenir seuremeiit. Je vous en prie de rechef, et de croire que ce m'est
ung grand contentement d'entendre souvent de vos bonnes nouvelles.
J'ay eu, depuis que je suis en ce pays, beaucoup de sensations et
d'assaultz, mais Dieu m'a tousjours d'aultant plus fortifiée. J'espère
qu'il me fera la grâce de parachever ma course pour sa gloire et pour
mon salut. Je l'en supplie, et me recommande à vos bonnes prières,
et à celles de l'Eglise, priant Dieu, monsieur de Besze, vous avoir en
sa saincte garde. De Nancy, ce 15 d'octobre 1599.
Yostie bien alfectionnée amye
Catherine.
VII.
Ail luêiue.
(Originale. Sigoature autographe.)
Monsieur de Besze, j'ai receu vostre lettre du XVI^e de janvier par
laquelle vous me mandez (jue vous ne faisiez que de recevoir une des
miennes du 15 octobre de l'an passé, et que vous aviez satisfaict au
subject d'icelle pour une autre occasion, m'ayant escrit et envoyé des
mémoires fort amples sur son subject auparavant que seavoir mon
intention. Je vous diray là-dessus que je trouve bien estrange que celle
qui s'estoit chargée de ma dicte lettre ne la vous ait rendue ou fait
tenir plustost, et pour le regard de vostre précédente et des mé-
moires, je ne les ay point receuz, de sorte que je demeure aussy peu
informée de cest affaire qu'auparavant, qui me fait vous prier bien
fort de me mander, à la première occasion, ce que vous avez es mains,
et comment on le pourra obtenir du Roy, moyennant la descharge
que vous désirez bonne et valable. Et ne doublez pas que je ne m'y
emploie plus pour vostre contentement que pour le mien particulier.
J'ay esté fort aise d'entendre de vos bonnes nouvelles par vostre lettre
et par ce porteur. Je prie Dieu de tout mon cœur qu'elles continuent
longuement de bien en mieux , et vous ])rie d'avoir tousjours souve-
nance de moy en vos bonnes prières. J'ay esté jusques icy beaucoup
assaillie et en diverses façons, mais Dieu m'a fait la grâce de résister
et de surmonter toutes les difficultés qui se sont présentées, et j'espère
que par la mesme grâce, j'acheveray le cours de ceste vie en la pro-
fession et service de vray Dieu et de sa vrayc Religion, lequel je sup-
DE CATHERINE DE NAVARKE. 153
plie^ monsieur de Besze, vous avoir en sa saincte protection et sauve-
garde. De Nancy, ce '20'n« de l'ebvrier 1600. C'est
Vostre affectionnée amye
Catherine.
VIII.
Au même.
(Originale. Signature et post-scriptum autographes.)
Monsieur de Besze, je voul remercie bien fort de la bonne souve-
nance que vous avez de moy, et des sainctes admonitions que vous me
donnez par vos lettres^ mesme par la dernière que vous m'avez escrite.
Je vous prie de continuer quand les occasions s'en offriront, car oultre
l'obligation et consolation que m'apportent vos lettres, je suis fort aise
d'entendre souvent de vos bonnes nouvelles. Quant aux miennes, elles
seroient assez bonnes, grâces à Dieu, si ce n'estoit que la trop longue
absence de monsieur mon mary me cause \mg ennuy presqu'insup-
portable. En ceste affliction j'ay recours à Dieu qui me fournit de la
constance pour la supporter, non pas toutes fois sans beaucoup de res-
santimentde ma trop juste douleur. Par sa saincte grâce j'ay surmonté
jusqu'icy beaucoup de difficultés. J'espère qu'il ne m'abandonnera
point, mais qu'en me conduisant tousjours par sa bonté, il me fera para-
chever ceste course au milieu de son Eglise à son honneur et gloire et
à mon salut. Je l'en supplie continuellement, et vous prie bien fort de
joindre tousjours pour cet effect vos bonnes prières aux miennes, et
croire que je suis tousjours fort désireuse de vostre bien et contante-
ment, lequel je prie Dieu vouloir accroistre en toutes sortes, et vous
donner, monsieur de Besze, en parfaicte santé une très longue vie.
De Bar le Duc, le 24* jour de septembre 1600. C'est
Vostre bien affectionnée amye
Catherine.
Je me recommande tousjours à vos prières, car j'ay bien besoin de
l'assistance de Dieu en mes ennuis. Je viens présantemant de commu-
nyquer à la sainte Cène. Dieu me face la grâce de le bien servir, jus-
ques au dernier soupir de ma vie.
b
154 LETTRES lîT POFSIF.S PR r.\THrRINTt; HE NAVARHt
IX.
Ati même.
(Copie.)
Monsieur de Besze^ vous me faictes beaucoup de plaisir de me dé-
partir continuellement vos bonnes et saiiites exhortations. Je vous en
remercie de bien boii cœur, et vous prie bien fort de croire qu'elles me
sont fort utiles et profitables^, et qu'outre la consolation que j'en reçoy,
j'ay beaucoup de contentement à considérer vostre sainct zèle et cou-
rage au service de Dieu , et vostre affectionnée volonté envers moy,
laquelle je vous prie de me continuer. J'ay tant importuné mon Dieu
de mes prières qu'enfin il m'a ramené monsieur mon mary sain et gail-
lard;, dont je le loue et le remercie de tout mon cœur. Monsieur mon
mary me prornet tout bon traictenient, et m'asseure fort en sa parolle
car il est prince de très bonne foy, et croy cecy pour certain que les
prières des gens de bien m'ayderont tousjours, comme elles ont fait,
à obtenir de Dieu tout ce qui me sera nécessaire. Je me recommande
aux vostres, et vous prie de ne m'y oublier point. J'escris à messieurs
de vostre seigneurie, et les prie de m'assister de l'ung de leurs pasteurs
pour me venir trouver au commancement du moys de mars prochain ,
et vous prie aussy de les induyre à cela, ce que je m'asseure que vous
ferez, et en ceste créance, je finiray celle-cy, priant Dieu, monsieur de
Besze, qu'd vous ayt en sa saincte garde. De Nancy, le 15** jour de
décembre 1600. C'est Vostre affectionnée amye
Catherine.
X.
Au même.
(Origiuale. Signature autogiaphe.)
Monsieur de Besze, j'ay receu beaucoup de plaisir d'entendre de vos
bonnes nouvelles par la lettre que vous m'avez escrite, et de consola-
tion de me voir tousjours conservée au souvenir de vos bonnes prières.
Continuez, je vous prie, à m'escrire et prier Dieu pour moy. Je sçay
que les prières des gens de bien ont beaucoup d'efficace devant luy.
J'en ressens ordinairement les effects dont les obligations croissent, et
le subject de le louer. Je suis icy. Dieu merey, avec tout le repos que
je sçaurois désirer, attendant la jouissance d'un bien que les médecins
LES ANCIENNES ACADEMIES PROTESTANTES. \r>Vt
et les apareiices, mais plus la bonté de Dieu me promettent , c'est la
venue d'un enfant dont lesdits médecins m'asseurent que je suis en-
ceinte. S'il a pieu à Dieu me faire ceste grâce, j'espère qu'il parachè-
vera. Je vous ay bien voulu mander ceste nouvelle, affin que comme
l'un de mes bons amys vous participiez à ma joye, et m'aidiez de vos
prières. Au demeurant je vous prie de me recommander à vos confrères,
et les asseurez de mon affection envers eux, et de ma résolution en la
profession de la vérité. En ceste volonté je finis celle-cy priant Dieu
qu'il luy plaise vous avoir, monsieur de Besze, en sa saincte protection
et sauvegarde. De Nancy, le vi« de décembre 1603. C'est
Votre affectionnée amye,
Catherine.
Au dos : A Monsieur de Besze, ministre de la parolle de Dieu en
l'Eelise deGenesve.
LES ANCIENNES ACADÉilES PROTESTAf^TES.
(Suite de la Notice de M. le prof. Mich. Nicolas sur les Académiet proteitantes en France avant
la révocation de l'Edit de Nanles.)
Nous avons reçu, mais tardivement, quelques lignes plus précises que l'auteur
désirait substituer au passage de la première partie concernant l'Académie d'Oc-
thez (p. 48, 1. 5), d'après des renseignements qu'il venait d'obtenir de M. le pas-
teur Lourde-Roclieblave [Bull., t. 1, p. 302). Les voici :
La fondation de l'Académie du Béarn précéda celle de toutes les autres.
Elle fut instituée à Orthez en 1566, par Jeanne d'Alliret. .Mais son existence
fut souvent interrompue par des suspensions plus ou moins longues, et elle
fut détinitivement détruite en 1620. Ainsi elle avait disparu au moment où
le mouvement théologique prit dans les Académies françaises son plus grand
développement, et les théologiens qui y enseignèrent n'eurent à lutter que
contre l'Eglise catholique. Celle de Sedan mérite bien plus de fixer l'attention.
II. OkGANISATION DES ACADEMIES PROTESTANTES EN FRANCE,
Les académies protestantes existaient depuis assez longtemps, ré-
gies chacune par des règlements particuliers, quand, au synode natio-
nal tenu à Gap en 1603, on sentit la convenance de les soumettre à
un régime uniforme. On chargea, en conséquence, une commission.
456 LES ANCIENNES ACADEMIES PROTESTANTES.
composée de Soiiis, Bcraud, (iiraud^ Ferrier et Chauiiei", de préparer
un projet de règlement. Il paraît que cette commission ne rem})lit pas
le mandat qui lui avait été confié; du moins il n'est parlé de leur tra-
vail dans aucun des synodes nationaux suivants, et à celui qui fut
tenu à Privas en 1612, on reprit ce sujet, et on ordonna aux conseils
académiques de dresser un modèle de règlement des exercices acadé-
miques et de la conduite des académies, chacun selon qu'il le juge-
rait plus expédient, et de l'apporter au prochain synode national, où
l'on ferait sur ces mémoires et ces projets un règlement général. En
effet, au synode suivant, tenu àTonneins en 161V, les règlements
laits pour les académies furent lus et approuvés, et les synodes, pro-
vinciaux, les colloques, les consistoires et les conseils académiques
furent exhortés de veiller à leur observation. Six ans plus tard, il en
fut fait une révision complète au synode national d'Alais.
D'après ces règlements, chaque académie était placée sous la direc-
tion de deux conseils, l'un appelé ordinaire, présidé par le recteur et
composé des pasteurs de la ville, des professeurs publics (1) et du ré-
gent de la première classe du collège; l'autre désigné sous le nom
d'extraordinaire, et composé des pasteurs, des professeurs publics et
de quelques-uns des princijjaux membres de l'Eglise, nommés par le
conseil de la ville là où l'autorité municipale était entre les mains
d'hommes faisant profession de la la religion réformée, et par le con-
sistoire là où les protestants ne formaient pas la majorité et étaient
plus ou moins opprimés (2). Ce dernier conseil nommait lui-même son
président. Le premier formait ce que nous appellerions aujourd'hui la
section permanente, et s'occupait des affaires courantes. L'autre, qui
n'était convoqué que dans des circonstances graves et sur la demande
du conseil ordinaire, avait pour attributions : 1° d'élire les régents des
collèges et de proposer au synode provincial les professeurs publics;
2° de censurer et de suspendre les uns et les autres, de déposer les ré-
gents et de proposer au synode la suspension des professeurs publics,
et 3" d'administrer les subsides accordés par les synodes nationaux
pour l'entretien de l'académie. Le recteur était élu par le conseil
(1) Les professeurs des académies étaient appelés professeurs publics, tandis
que les maîtres des collèges n'avaient que le litre de régents.
(2) Le synode national tenu à Saint-Maixeat en 1609 avait arrêté que les
conseils académiques ne seraient composés que de pasteurs et d'anciens, à la no-
mination du synode provincial. Cette disposition fut changée par le synode natio-
nal d'Alais et remplacée par celle que nous rapportons.
I
LES ANCIENNES ACADEMIES l'KOTESTANÏES. 157
extraordinaire parmi les professeurs publics et les pasteurs; il était
nomme pour un an au moins, et il était rééligible.
Chaque école de théologie avait deux professeurs de théologie, dont
un exposait ce qu'on appelait alors les loci communes (dogmatique) et
l'autre expliquait l'Ecriture sainte (1), un professeur d'hébreu, deux
professeurs de philosophie et un professeur de langue grecque. Ces six
professeurs formaient deux divisions : l'une, composée des deux pro-
fesseurs de théologie et de celui d'hébreu, comprenait l'enseignement
proprement dit de la théologie; le cours d'étude y était de trois ans;
l'autre, composée des deux professeurs de philosophie et du professeur
de grec, était comme une faculté des lettres, dans laquelle on se pré-
parait pendant deux ans aux études théologiques. Les élèves ne pas-
saient d'une division dans l'autre qu'après avoir subi un examen cpii
leur valait le titre de maître es arts, et dans les certificats qu'on leur
délivrait à leur sortie de l'académie, il était fait mention non-seule-
ment de leurs progrès en théologie, mais encore de leurs connaissances
en philosophie et en belles-lettres.
En 1623, le synode national tenu à Charenton, considérant la pau-
vreté des Eglises et la nécessité d'une stricte économie dans la distri-
bution des deniers accordés par la loi, supprima les chaires de langue
grecque, comme étant de peu d'utilité. On ne fut pas longtemps sans
revenir de cette erreur Trois ans après, le synode national tenu à
Castres reconnut la nécessité de l'étude approfondie d'une langue dont
la connaissance est indispensable pour l'intelligence du Nouveau Tes-
tament et des Pères de l'Eglise d'Orient. On décida, en conséquence,
de rétablir son enseignement dans les académies, et, pour le rattacher
de plus près aux études théologiques, on recommanda aux professeurs
d'expliquer à leurs élèves les traités les plus élégants des Pères. Mais
comme les ressources financières étaient loin d'avoir augmenté, il fut
impossible de donner suite à cette décision, et l'enseignement de la
langue grecque resta supprimé de fait. Il ne fut rétabli momentané-
ment que là où quelque protestant pieux et savant s'offrit volontaire-
ment pour le donner sans rétribution; c'est ce qui eut lieu, par
exemple, en 16i5, àSaumur, où un gentilhomme, dont on ne rap-
(1) Au synode national d'Alais, on décida quo, si Ton i ion vait pourvoir à l'en-
tretien de trois profcsseur» de tliéologie, rexplicalioii do rtlcrituro sainte serait
répartie entre deux a'enlreeux, dont l'un s'occuiierait de rAucii'ii Testament et
Tautre du Nouveau. Ce vœu ne fut jamais réalisé; les académies Unirent au con-
traire par n'avoir qu'un seul professeur de théologie.
15JÇ LES ANCIENNES ACADEMIES PROTESTAISTES.
porte pas le nom, proposa d'enseigner cette langue sans qu'il en coûtât
rien aux Eglises. Cependant, pour remplir autant que possible cette
regrettable lacune dans le cours des études, on ordonna aux régents de
première et de seconde dans les collèges d'apporter le plus grand soin
à l'enseignement du grec.
Le mode de nomination des professeurs varia quelque peu , selon les
circonstances. D'après la discipline des Eglises réformées de France,
le synode de la province où se trouvait l'académie à pourvoir désignait
les candidats à la chaire vacante. Le synode national tenu à Charen-
ton en 1631 ajouta que ce serait sur la présentation du conseil ex-
traordinaire de l'académie que le synode provincial dresserait. cette
liste (1). Ces candidats se présentaient devant un jury nommé à cet
effet, et subissaient un examen composé de leçons sur des textes de
l'Ancien et du Nouveau Testament en leur langue originale, et de la
soutenance d'une thèse dont le sujet était probablement donné par les
juges. Il nous reste plusieurs de ces thèses; elles nous donnent une
idée favorable, non-seulement des connaissances de leurs auteurs,
mais encore de l'étendue et de la valeur des épreuves auxquelles
étaient soumis les aspirants aux chaires de professeur. Nous en cite-
rons deux; elles suffiront pour faire connaître en général ce qu'était
cette partie du concours. L'une est celle d'Etienne Gaussen, désigné
pour candidat à une chaire de théologie à Saumur, en J665, par le
synode provincial de l'Anjou. Elle traite De Verbo Dei, et elle est ter-
minée par huit propositions de théologie sur lesquelles devait aussi
porter la discussion , et par cet avertissement, que l'auteur est prêt à
répondre à toutes les questions qui pourraient lui être adressées sur
tous les autres points de la religion chrétienne. Le jury devant lequel
elle fut soutenue se composait, en outre des professeurs de l'académie,
de pasteuis délégués d'Angers, de Tours, du Mans et de (juelques
églises voisines (^2). L'autre est d'Antoine Ferez (Peresius), désigné, en
1674, parle synode provincial du Haut-Languedoc, pour candidat à
une chaireut dès lors faire un appel aux églises. Le synode national tenu à
Charenton en 1631 arrêta qu'à partir du mois d'octobre de cette
même année, la cinquième partie de toutes les charités, qui avait été
jusqu'alors affectée à l'entretien des étudiants , servirait désormais à
soutenir les professeurs aussi bien que les élèves, et en même temps il
fixa la somme pour laquelle devait contribuer chaque province. Mais
soit que l'attachement à la religion eût faibli, soit que les églises ne
pussent pas réellement réunir les fonds nécessaires, il y eut beaucoup
de retard dans le payement de ces contributions. Le synode national
tenu à Alençon en 1637 fit un appel plus pressant à la charité et à la
piété des protestants français. Il représenta que l'instruction de la
jeunesse et le soutien des écoles dans les lieux où elles sont établies,
étant d'une absolue nécessité pour l'existence même des églises, pour
la célébration du culte refigieux et pour le ministère et la propagation
de la vraie doctrine, tous les fidèles étaient obligés, par la grande part
qu'Us doivent prendre à ce qui regarde la gloire de Dieu , l'amour de
la vérité et leur commune édification, de consacrer, chacun dans la
mesure de ses moyens, quelque offrande pour l'entretien des acadé-
mies et des collèges. 11 fut enjoint en même temps à tous les synodes
provinciaux , aux colloques et aux consistoires , d'avoir recours aux
expédients les plus propres pour recueillir les sommes aux(iuelles leurs
églises respectives étaient taxées. Malgré ces recommandations et
malgré toutes les mesures prises pour recueillir les contributions, elles
baissèrent au lien d'augmenter; la plupart des provinces étaient en
retard pour leur payement, et, quelques années avant la révocation de
LES ANCIENNES ACADEMIES PROTESTANTES. 163
l'Édit de Nantes, il arriva souvent que les professeurs ne reçurent plus
aucune rétribution. Plusieurs d'entre eux furent dans la cruelle né-
cessité d'abandonner leur poste : à Montauban, Charles Garissole,
qui possédait une assez belle aisance, put seul continuer l'exercice de
ses fonctions, « mû, est-il dit, par son zèle pour le règne de Dieu, et
sans espérance d'aucune récompense temporelle (1). »
Les étudiants, futurs conducteurs des églises, ne furent pas moins
que les professeurs l'objet de la sollicitude des synodes nationaux. Ces
assemblées prirent constamment toutes les mesures nécessaires pour
leur entretien, leur instruction et leur moralité.
Il fut pourvu à l'entretien de ceux qui appartenaient à des familles
peu aisées au moyen de dons volontaires que les synodes nationaux
provoquèrent plus d'une fois , par une partie des deniers octroyés par
le roi et par la cinquième partie des annonces mises à part dans cette
intention. Les colloques et les synodes provinciaux conféraient ces
secours. Toutes choses égales d'ailleurs, les fils des pasteurs avaient
la préférence. On ne pouvait prétendre à ces dons qu'après avoir
achevé ses humanités et fait son cours de philosophie. Mais on fit une
exception en faveur des enfants des pasteurs; les synodes provinciaux
et les colloques pouvaient, à leur discrétion, leur accorder des secours
sans avoir à tenir compte de leur âge et de leur degré d'instruction.
Les proposants qui avaient fait leurs études aux frais d'une égUse
particulière ou d'une province étaient tenus de se consacrer au ser-
vice de cette église ou de cette province ; s'ils s'y refusaient, ils devaient
rembourser les avances qui leur avaient été faites. Cependant, quand
on n'avait pas besoin de leurs services dans ceslocahtés, ou encore
quand on ne leur donnait pas de fonctions à remplir , ils pouvaient,
avec l'autorisation du synode provincial, du colloque ou du consistoire,
et à leur refus, au bout d'un certain temps d'attente, accepter une
vocation dans une autre province.
Les jeunes gens qui, après avoir fait leurs études avec des secours
accordés par des églises, renonçaient à l'exercice du ministère, devaient
aussi restituer les sommes qu'ils avaient reçues, et, pour assurer cette
restitution , le synode national réuni à La Rochelle en 1607 arrêta
qu'on n'accorderait des secours pour les études qu'à ceux qui pren-
draient l'engagement de les rembourser dans le cas qu'ils renonce-
(1) Aymon, Synodfi notion., t' II, p. 106.
164 LES ANCIENNF.S A' ADKMIES PROTESTANTES.
raient à l'exercice du ministère , ou ([ui auraient de bons répondants
pour les sommes qui leur seraient avancées. Cette mesure reçut une
nouvelle sanction au synode national tenu à Charenton en 1623.
Non-seidement on pourvut par ces subsides à l'entretien des jeunes
gens dans les écoles de théologie, mais encore on veilla avec soin à ce
qu'ils ne fussent pas livrés à l'avidité des habitants des lieux oi^i étaient
placées les académies. En 1617, des plaintes ayant été i)ortées par plu-
sieurs personnes^ au synode national réuni à Vitré, sur le prix élevé
des pensions des élèves de l'académie de Saumur , ]nix excessif (}ui
empêchait des pères de famille d'envoyer leurs enfants à cet établisse-
ment, l'assemblée chargea Rivet, La Musse et La Pelletière de voir le
conseil académique de cette ville en retournant dans leurs églises, de
lui communiquer les nipports qui avaient été faits et de lui donner à
entendre que, s'il ne prenait pas des mesures efficaces pour que les
pensions fussent plus modérées, le prochain synode national se verrait
obligé de transférer cette académie dans un lieu où les étudiants pus-
sent vivre d'une manière plus économique.
Les jeunes gens qui se destinaient au ministère évangélique pouvaient
aller étudier indifïéremment et à leur choix à Die, à Montauban, a
Nîmes, à Orthez, à Saumur, à Sedan et à Genève. Quant à ceux qui
étaient entretenus par une province ou une église, ils ne pouvaient fré-
quenter une académie sans avoir fait part de leur intention au colloque
ou au consistoire qui leur accordait des secours, et ils ne pouvaient se
rendre dans une académie étrangère sans une autorisation expresse du
synode provincial , qui fixait le lieu et la durée de leur séjour. Cette
autorisation était même nécessaire à ceux qui ne recevaient aucun
secours. Le gouvernement, qui cherchait à restreindre de plus en plus
les libertés des protestants, linit par voir de mauvais œil les études
faites à l'étranger. 11 donnait pour raison de son mécontentement que
dans des états républicains tels que Genève, la Suisse, la Hollande,
ou tournant à la république comme l'Angleterre , on inspirait aux fu-
turs pasteurs des églises de France des sentiments d'aversion pour la
monarchie. Le commissaire du roi au synode national tenu à Charen-
ton en 1645 s'appuya sur ce motif pour demander, au nom du roi, qu'on
insérât dans la discipline ecclésiasti(iue un article pour exclure des
chaires des églises protestantes françaises tout proposant ayant étudié
à l'étranger. La même demanle fut faite au synode national réuni à
Loudun en 1650. L'une et l'autre de ces assemblées sentirent le danger
LES ANCIKINNES ACADEMIES PROTESTANTES. \(u)
d'une mesure qui aurait eu pour effet de priver la France de pasteurs
ayant fait des études régulières, si l'on venait à supprimer les acadé-
mies dans l'intérieur du royaume^ et elles refusèrent avec courage de
se rendre aux exigences du gouvernement.
Ce qui concernait les études excitait plus vivement encore l'intérêt
et la vigilance des synodes nationaux. Les soins qu'ils apportèrent au
choix des professeurs et les règlements qu'ils firent pour les académies
en sont des preuves suffisantes. Nous avons déjà dit que les cours des
écoles de théologie formaient deux divisions, une de philosophie et
l'autre de théologie proprement dite, qu'à chacune d'elles étaient
attachés trois professeurs , et que la durée des cours était de deux ans
pour celle de philosophie et de trois pour celle de théologie. Nous
ajouterons que les deux professeurs de phUosophie et celui de langue
grecque donnaient des leçons tous les jours, et que les deux professeurs
de théologie et celui d'hébreu seulement quatre par semaine. Dans
l'une et dans l'autre des deux divisions, on s'assurait des progrès et
dans tous les cas du travail des étudiants par des examens qui furent
tantôt annuels et tantôt trimestriels. Le résultat de l'examen de chaque
élève était communiqué au synode de sa province.
En outre des leçons auxquelles ils étaient tenus d'assister avec assi-
duité et qui fermaient le champ des examens, les étudiants étaient
obligés à d'autres travaux, dont les principaux étaient des exercices de
prédication et des discussions sur des points scientifiques. Pour ce qui
est des exercices de prédication, le synode national réuni à Saint-
MaLxent en 1609 remit à la prudence des conseils académiques de
juger du temps auquel les élèves devaient être admis à faire des pro-
positions, après leur entrée en théologie , sans s'astreindre à aucune
époque fixe, attendu la diversité des esprits et des progrès des étu-
diants. Le synode national tenu à Alais en 1620 décida que les pasteurs
des vifies où étaient établies les académies présideraient ces exercices
tour à tour avec les professeurs, et cette mesure, qui pouvait avoir son
utdité, fut consacrée de nouveau par le synode national réuni à Cha-
renton en 1645. Quelque intérêt qu'on put donner à la prédication, il
paraît qu'on attachait une plus grande importance aux exercices de
discussion. Ainsi le voulaient les besoins du moment. A une époque où
il n'était pas rare de voir s'engager entre des pasteurs protestants et
des membres du clergé catholique des conférences publi([ues sur les
points controversés entre les deux Eglises, il était nécessaire de (hinner
b
|0(i LUS ANOIEMNES ACADIÎMIES FROTESTAXTES.
aux futurs conducteurs des églises une certaine habileté dans la discus-
sion des matières théologiqdes. Tel était le but des fréquents exercices
de cette nature qui avaient lieu dans les académies. « Les professeurs
de théologie, est-il dit dans les règlements de l'académie de Montau-
ban, instruiront leurs écoliers, non-seulement en propositions tant en
latin qu'en françois, mais aussi par disputes de quinze en quinze jours,
ou au plus long de mois en mois. » 11 en était de même dans les autres
académies, et le synode national tenu à Alais en 1620 inséra des dis-
positions analogues dans la révision qu'il fit des règlements. C'est à cet
usage que nous devons les nombreuses thèses qui nous restent des
professeurs de Saumur , de Sedan et de Montauban , thèses qui
furent écrites pour servir de thèmes à la discussion des élèves et qui
sont aujourd'hui d'importants documents pour l'histoire de la théologie
parmi les protestants français du XVIP siècle. Un étudiant choisi par
les autres pour préteur était chargé du soin d'avertir à l'avance cha-
cun d'eux des exercices auxquels il devait prendre part. Il est pro-
bable que c'était aussi ce préteur qui veillait à ce que la lecture dans
les temples, avant la prédication, fût faite par les proposants les plus
avancés. C'était un devoir que les synodes nationaux leur avaient im-
posé j ceux qui se refusaient à le remplir étaient censurés par le conseil
académique et par le consistoire.
Pour aider les étudiants dans leurs travaux, le synode national tenu
à Gap en 1603 exhorta les académies à avoir une bibliothèque com-
mune. 11 paraît que celle de Saunmr avait recueilli une très belle col-
lection de livres; celles de Montauban et de Nimes ne mirent pas le
même empressement à se procurer ces indispensables instruments des
travaux de l'esprit; peut-être avaient-elles été arrêtées par le manque
d'argent. Quoi qu'il en soit, le synode national tenu à Castres en 1626
eut besoin de leur rappeler les intentions des synodes précédents sur
ce sujet.
Enfin on avait pris les plus grandes précautions pour garantir la mo-
ralité des étudiants. On ne les recevait dans les académies qu'autanè
qu'ils apportaient des certificats valables de leurs églises sur leurs
bonnes mœurs, et on veillait soigneusement sur leur conduite pendant
le courant de leurs études, il semble ne s'être glissé quelque désordre
parmi la jeunesse des écoles qu'une seule fois; du moins on ne trouve
des plaintes sur ce sujet que dans les actes du synode de Loudun; mais
aussi ces plaintes furent unanimes et portèrent également sur toutes
PRÉPARATIFS DE LA UÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES. 107
les académies. L'assemblée prit des mesures énergiques ; elle ne se
borna pas à exhorter sérieusement les professeurs des écoles et les con-
sistoires des lieux où elles étaient établies de redoubler d'attention et.
de vigilance : elle envoya dans chacune des académies deux pasteurs
et deux anciens pour réformer tous les abus, reprendre les jeunes gens
et les amener à de meilleurs sentiments. Elle fit plus encore : elle
arrêta que désormais les synodes provinciaux auxquels était confié le
soin des universités et dans le ressort desquels elles étaient placées ,
enverraient chaque année des pasteurs pour les inspecter et s'assurer
des progrès et de la bonne conduite des élèves. La profonde émotion
que causa en ICGO la nouvelle de ces désordres, la rigueur et la promp-
titude avec laquelle on les arrêta, tout ce que nous connaissons d'ail-
leurs de l'histoire de ces écoles, nous prouvent que ce fut là une excep-
tion qui n'avait pas eu d'antécédents et qui ne fut suivie d'aucune
autre crise semblable.
Telle était, prise dans son ensemble, l'organisation des anciennes
académies protestantes. Nous croyons superflu d'en faire ressortir les
mérites et les défauts; nos lecteurs nous oat devancé dans ce jugement.
Nous nous bornerons à faire remarquer qu'il reste de nombreuses traces
de ce régime dans nos facultés actuelles de théologie, et que les di-
verses lacunes qu'on a pu y apercevoir ont été heureusement remplies.
C'est ainsi qu'on a réahsé le vœu du synode national d'Alais, qui de-
mandait que l'explication des livres saints fût confiée à deux profes-
seurs chargés l'un del'xlncien et l'autredu Nouveau Testament, et qu'on
a pourvu à l'enseignement de l'histoire, dont l'absence dans nos an-
ciennes écoles de théologie devait avoir de fâcheux résultats et ne peut
s'expliquer que par le dogmatisme dominant à cette époque.
PRÉPARATIFS DE LA BÉVQCATIOH DE LEDIT DE HAHTES.
INTERDICTION AUX DAMES DE LA RELIGION d'ASSISTER LEURS CORELIGION-
NAIRES. — RECHERCHE DÉGUISÉE DU NOMBRE DES RÉFORMÉS.
(1G82.)
Deux letti-es inédites de Coibert.
Les édits et les mesures vexatoh'es qui ont accompli ;'i l'avance et en déiail
la révocation de l'Edit de Nantes sont en quantité. Nous les passerons en
MjS préparatifs pf. La révocation hv. l'édit pf naxtfs.
revue dans lours sources oflicielles et dans leurs applications diverses, et
nous ferons de même pour l'exécution et les suites de l'Edit révoeatoire.
C'est ainsi que nous donnions, dans le dernier Cahier, les ordres de
Louis XIV relatifs à la famille de Caumonl La Force (p. 6i), deux pièces
constatant la violence faite à un père oblit;é d'entretenir sa fille dans un
couvent, et la procédure ouverte à un lit de mort par un procès-verbal ec-
clésiastique (p. 76).
On va lire deux lettres de Colbert (I) : l'une faisant connaître à La Reynie
que le roi entend interdire aux dames protestantes toute assemblée de cha-
rité; l'autre adressée à trois intendants à qui le roi donne ordre de recher-
cher, sans qu'il y paroisse, le nombre de ceux de la R. P. R. dans leurs
généralités. Ce sont deux lettres de la main: c'est le nom qu'on donnart aux
dépêches qui émanaient du secrétaire d'Etat et n'étaient signées que de lui.
L
Lettre de la main à M. de La Reynîe.
A St-Germain le 23* mars 1682.
Le Roy ayant esté informé que Madame d'Herval et
Madame de Monginot font une assemblée de dames de la
R. P. R. pour assister les pauvres de ladite Religion, Sa
Majesté m'a ordonné de vous en donner advis et de vous
dire que son intention est que vous empeschiez ces sortes
d'assemblées qui ne doivent pas estre tolérées.
Sa Majesté m'a aussy ordonné de m'informer de vous si
le nommé La Forcade, ouvrier en pierreries, travaille dans
le temple au préjudice de Tarrest qui a esté donné pour
empescher les orfèvres et autres ouvriers d'y travailler.
Je suis, etc.
IL
iMtre de la main à M. de Menars.
A St-Germain le 31' mai^s 1682.
Le Roy désirant estre informé du nombre de gens de la
(1) Ou de son fils M. de Seignelav, qui signait aussi Colbert, et qui fut secré-
taire d'Etat en survivance de son père depuis 1673. On voit par la correspondance
qu'il traitait les diverses affaires ressortissant au cabinet du roi, notamment de
celles concernant les protestants.
RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES. 109
H. P. R. qui sont dans chacune des villes et lieux de voslre
département, Sa Majesté m'a ordonné de vous escrire que
son intention est que vous en fassiez un mémoire exact sur
lequel vous marquerez en mesme temps le nombre des catho-
liques, et vous observerez s'il vous plaist que Sa Ma'" ne veut
pas que ceste recherche paroisse estre faite par son ordre,
ainsy vous devez la faire comme n'ayant autre veuë que celle
de satisfaire vostre curiosité.
Je suis, etc.
[Pareille lettre à MM. de Besons
et Le Vayer.]
(Reg. Secr.)
REVOCATION DE LEDIT DE NANTES.
PIÈCES RELATIVES A PHILIPPE MESNARD , S"" d'AÏR , PASTEUR DE SAINTES ,
NOMMÉ PAR LA REINE DE -DANEMARK PASTEUR A COPENHAGUE. — LETTRE
d'un HUGUENOT DE PARIS.
(168J:.1686.)
M. A. des Mesnards, de Saintes, a conservé, parmi ses archives de famille,
divers papiers relatifs à Plnlippe Mesnard , S'' d'Aïr, marié avec une fille d'un
de ses ancêtres, qui était pasteur de l'église de Saintes à l'époque de la ré-
vocation de l'Édit de Nantes. Il a bien voulu en donner connaissance à
M. J. de Clervaux, son beau-frère, qui a pris soin de nous les communiquer.
La première se rapporte à une saisie de meubles occasionnée par une ab-
sence du pasteur dont il s'agit. Un édit du mois d'août 1669 avait fait très
expresses inhibitions à tous les sujets du Roy, de quelque qualité et con-
dition qu'ils fussent, de se retirer du royaume, à peine de confiscation de
corps et de biens. Il suffisait d'être signalé comme absent de chez soi pour
donner lieu à une procédure de saisie. C'est sans doute par application de
cet édit que l'on avait envoyé l'huissier au domicile de Mesnard, et que les
meubles de son beau-frère, chez qui il demeurait , avaient été saisis, nonob-
stant revendication. Mesnard s'étant représenté et ayant purgé le décret
de prise de corps (on s'était donc bien pressé d'incriminer son voyage!),
le frère de son beau-frère, Jacques Guenon, avocat au Parlement, « sup-
plie humblement Monseigneur le commissaire de lui faire la grâce et la
faveur » de lui rendre son bien. — Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'une
170 UKVOc.vrioN dk i/fniT de nantes.
(léclaralion du 18 mai IG82 avait renouvelé, mais seulement aux gens
de mer et de métier de la R. P. Ji., la déiVuse do quitlci' la France, à
peine des galères perpétuelles et d'amende arbitraire , — ce qui semblait
indiquer qu'on tenait moins aux autres, aux ministres notamment; et,
comme le document est de février 1685, il semble que l'on ait été alors
bien singulièrement vigilant et empressé à garder un de ces pasteurs, que
l'on devait, l'année d'après, chasser hors du royaume et pourchasser au
dedans. En elTet, on sait que, pendant que l'arlicle 10 de l'édit révocatoire
réitérait les tî'ès expresses défenses de sortir du pays, à peine de galères,
l'article 4 enjoignait à tous ministres de ladite R. P. R. d'en sortir dans
les quinze jours, si mieux ils n'aimaient se convertir ou subir la même peine.
Les deux pièces suivanles nous apprennent quelle fut alors la résolution
de Philippe Mesnard. Il s'éloigna, cette fois, sans retour. Il quitta son
troupeau, sa famille, sa patrie , et nous voyons par une commission en
règle que la reine de Danemark l'avail accueilli et nommé pasteur « auprès de
sa personne, et pour être l'un de ceux de l'Eglise réformée de Copenhague
établie par le roi son époux. » Cette commission est du l^r décembre 1683 ;
l'édit de révocation était du 20 octobre. Donc il n'avait pas perdu de temps.
— Un certificat de l'ambassadeur de France, du 19 avril 1689, constate ces
faits, nous ne savons dans quel but.
Enlin, la (juatrième pièce est une lettre d'un protestant de Taris, qui doit
être, comme l'indique 31. de Clervaux, le cousin du pasteur, par la très bonne
raison qu'il lui donne cette qualification en parlant de lui. Elle contient divers
détails intéressants et qui montrent quelle était la situation au l^r mars
1686.
I.
Ifieqiiêle à fia «ïc iiialii îevi>e d'aisie saîsûe «le meubles pratiquée
pour cau<i>c d'altj^euce d'nii protestant.
[ Sur papier au timbre de la Géuéralité, ]
Monseigneur Du Vigier, Conseiller du Roy en sa Cour de parle-
ment (le Guyenne^ Commissaire par elle député.
Supplie huinhlenient Jacques Guerion (1), advocat au Parlement,
disant qu'en conséquence du décret de prise de corps par vous décerné
à l'opcontre de PJiilippe Mesnard, ministre de ceux de la religion
prétendue Réformée! de Saintes, à raison de son absence, le sieur B..,
huissier ayant procédé par saisie... étant dans la maison du S"" Etienne
(1) Ce Jacques Guenon était frère de M. Guenon de Lalour et le chef des Gue-
non de Saint-Seiirin, dont sont descendus par les femmes les Beauchainp de Sain-
RÉVOCATION DF. l'f.DIT DE NAISTES. 171
Guenon, où demeuroit le dit Mesnard, quoy qu'ils ne luy appartinssent
pas, mais bien au dit Sieur Etienne Guenon, le dit S' Jacques Guenon
s'en rendit volontairement dépositaire, suivant l'exploit qui en fut
fait et qui en contient l'état et la consistence, et comme le dit Mesnard
s'est depuis représenté et a purgé le dit décret en se mettant en état,
et a rendu son audition, le suppliant a recours à votre justice pour
avoir la main-levée et la décharge des dits meubles.
Ce considéré. Monseigneur, il vous plaira de vos grâces faire main-
levée des dits meubles en faveur du dit S' Etienne Guenon, et en
conséquence décharger le suppliant de la représentation des dits
meubles. Et ferez bien. — Signé : Ghenon.
Soit fait comme il est requis par Messire Jacques Guenon, advocat,
attendu la représentation du dit Mesnard, accusé et en conséquence
faisons main-levée au suppliant des dits meubles saisis et le deschar-
geons du déport d'iceux. Fait à Xainles par nous Jean du Vigier,
Commissaire député par la Cour, le 7'^°"^ febvrier 1684. — Signé:
Du Vicier, commissaire.
II.
COMMISSION.
Nous Charlotte - Amélie , par la grâce de Dieu , reyne de
Dannemark et Norvègue, des Vandales et des Goths, duchesse
de Stésuicq, née Landgrave de Hesse , duchesse d'Holstein,
Stormarn et Dithmars , princesse de Hirsfeld , comtesse d'Ol-
dembourg et d'Elnienhorst Cœleneinbogen , diez Ricgenhain ,
Nidda et Rechaucnbourg ;
Déclarons et certifions par ces présentes, signées de notre
main et scellées du cachet de nos armes, qu'ayant esté informé
de la bonne conduite, saine doctrine et autres qualités de
S'' Philipe Mesnard , cy- devant ministre du S^-Evangile en
France, à Saintes, Nous l'avons apellé pour servir en cette qua-
lité auprès de nous, et que, s'y estant rendu suivant nos or-
dres, nous l'avons receu et estably, recevons et establissons par
ces présentes, pour servir auprès de notre personne en la sus
dite qualité, et eu outre chargé du soin et couduitle de l'Eglise
172 RKVOCATION nP, l'kDIT de NANTES,
réformée establic en cette ville par l'autorité du Roy, notre
époux, pour en estre l'un des pasteurs, suivant les usages,
règles et coutumes des Eglises réformées;
Ordonnant à tous ceux à qu'il appartiendra de le recon-
nestre pour tel et le prenant pour cet effet en notre protection
royalle.
Fait à Copenhague le premier décembre 1685.
Signé: CHARLOTTE-AMÉLIE.
Avec paraphe et plus bas .... et scellé du grand sceau de
cire rouge.
Collatioiiné à l'original rendu au dit S^ Mesnard, à Copenhague,
le 19 avril 1G89,
Par nioy secrétaire de l'ambassade extraordinaire de France en
Dannemark,
Signé : Penim.
III
Certificat.
K
lous Hyacinthe Guillaume FouUé, chevalier, seigneur de Doix et
d'Escouay, marquis de Prunevaux et de Martangis, grand bailly de
Nivernais et gouverneur de Si-Pierre-le-Moustier, conseiller du Roy
en ses conseils, maistre des Requestes ordinaire de son hostel, et son
embassadeur extraordinaire en Dannemark.
Certiffions à tous qu'il apartiendra que le sieur Philipe Mesnard,
cy-devant ministre de la Relligion P. R. à Saintes, est en cette ville où
il sert actuellement en la dite ([ualité de ministre près Sa Majesté
la Reyne de Dannemark depuis l'année 1685, suivant la Commission
quyluy en a esté expédiée, et qu'il nous a représanté en datte du pre-
mier décembre de la dite année 1G85, (ju'il est sorty du royaume de
France.
En foy de quoy, nous avons signé le présent certificat, fait contre-
signer par notre secrétaire ordinaire et à iceluy apposer le seel de nos
armes.
A Copenhague le 19 avril 1689.
Signé : Foillé de Martangis.
Et i)lus bas : /*«r Monseigneur, Penim.
RÉVOCATION DE LEDITDK NAMES. 173
IV.
Copie d'une lettre adressée à M. fâueiion TaÎKiié, à il»aiiifes (1).
A Paris, le 1'^' may 1686.
J'avois jusques à présent eu quelque espérance cravoir un passeport
pour les bardes de mon cousin d'Aïr (2) pource que l'on me l'avoit ainsy
fait entandre^ mais Monsieur l'envoyé de Dannemark me fit dire avant
yer que l'on luy a refusé et que le Roy n'en veut plus acorder, pour
qui ny pourquoy que ce soit ; il est mesme à craindre que ce que ces
Messieurs ont en France soit perdu pour eux.
On poursuit en ce pays à toute outrance ce qui reste de huguenots
et on observe ceux qui ne sont pas bons Catholiques. Monsieur le duc
de La Force est dans un couvant. Messieurs de Bougy et de Théobon,
qui ont esté arrestés sur les frontières, ont fait comme les autres. Ma-
dame de Théobon n'a pas voulu changer • on la mène dans un cou-
vant. Messieurs de Thors et d'Aunay toujours à la Bastille et il n'y a
pas d'aparance qu'ils en sortent sy tost atandu leur obstination. Tous
les enfants de M. de Thors sont Catholiques et le roy les a fort bien re-
çus. Je vous envoyé une lettre qui sera de vieille datte estant venue
par un homme qui a esté fort long tems en chemin. Il y a quelques
jours que je n'ai resu de nouvelles de M"" de Baubuisson (3), il est resté à
Amsterdam pandant un voyage qu'a fait M' le prince à la campagne ;
il a toujours de belles espérances, mais je ne say à quoy elles abouti-
ront; je ne say sy il sera plus heureux en ce pays là qu'en celuy cy.
Nostre famille est en assés bonne santé. Ma comère est toute preste
d'acoucher. Mandés-moy des nouvelles de chez vous et ce que font
vos dames. Je vous salue très humblement. Monsieur mon cher amy,
et je suis à vous plus que personne du monde.
(1) Elle est sans signature, mais sans doute d'un M. Mesnard de Paris, cousin
du ministre de Saintes, M. Mesnard, sieur d'Air (M. Guenon de Latour était
beau-père de ce dernier).
(2) Philippe Mesnard était seigneur d'Air. 11 avait épousé la fille de M. Etienne
Guenon de Latour. Ses meubles étaient chez ce dernier, parce que c'était chez lui
qu'il demeurait avec sa femme.
(3) M.deBeaubuisson était lefils aine de M. Guenon de Latour.
174; RÉVOCATION I)K l'ÉDIT DE NANTES.
TÉMOIGNAGE INVOLONTAIRE
RENDU AUX PROTESTANTS PAR LE MARQUIS DE SEIGNELAY ET LE C0AD3UTEUR
DE ROUEN.
(novembre et décembre 1685.)
Deux pièces inédites.
Ce n'est pas (l'aujourd'liui que l'Église romaine appelle à son secours
toutes les ressources de la décoration théâtrale et de la uuisiipie à grand
orchestre, en un mot qu'elle transforme le sanctuaire en Opéra; et ce n'est
pas d'aujourd'hui non plus que les protestants voient avec répulsion et tris-
tesse ces grossiers appâts renouvelés du paganisme. On peut le dire à l'hon-
neur de ceux-ci, et une plume non suspecte va nous le certifier: c'est celle
du ministre de Louis XIV se plaignant, par ordre du roi, de lïmpudeur
avec laquelle les théatins faisaient chanter un véritable opéra en guise de dé-
votion aux âmes du purgatoire, et mettaient tout en œuvre pour attirer la
foule, comme de vrais charlatans, ce qui ne faisait qu'éloigner encore da-
vantage les religionnaires. La révocation de l'Édit de Nantes venait d'être
prononcée; le temple de Charenton était démoli depuis quinze jours seule-
ment.
Une autre lettre de la même époque montre ce qu'étaient, de l'aveu du
coadjuteur de Rouen, les confréries du bon vieux temps. Le prélat se plaint
de ce que le scandale de leurs débauches « fait obstacle aux conversions. »
Fallait-il donc ce motif pour lui ouvrir les yeux?
Il est certes curieux, en présence de tels faits, de voir les sectateurs d'un
culte, exempt au moins de ce genre d'abus, qualillés de prétendus réformés
et traités en peuple conquis. Il n'est pas moins curieux de voir le secré-
taire d'État de Seignelay appeler esloignement de la religion l'aversion
que les protestants ressentent pour les pompes prétendues chrétiennes de
l'Église de Rome.
L
A M. V Archevêque de Paris.
Du 6* novembre 1685. A Fontainebleau.
Monsieur,
On s'est plaint au Roy que les Théatins, sous prétexte d'une
dévotion aux âmes du Purgatoire, faisoient chanter un véri-
table opéra dans leur église, où le monde se rend à dessein
d'entendre la musiijiio ; que la i)orlc en est gardée par deux
Suisses ; qu'on y loue les chaises dix sols ; qu'à tous les
changemens qui se font et à tout ce qu'on trouve moyen de
RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES. 175
mettre à cette dévotion , on fait des affiches comme à une
nouvelle représentation. Sur quoy Sa Majesté m'ordonne de
vous escrire pour sçavoir de vous s'il y a quelque fondement
à cette plainte, et pour vous dire que, dans le mouvement
où sont les religionnaires pour leur conversion, il seroit peut-
être à propos d'éviter ces sortes de représentations publi-
ques que vous sçavez leur faire de la peine, et qui peuvent
augmenter l'esloignement qu'ils ont de la religion.
[Les tliéatins, importés d'Italie par Mazarin, s'établirent, en 1642, sur le
quai qui prit leur nom. Le roi plaça lui-même la croix sur le portail de leur
maison en 1648. Mazarin leur légua 300,000 livres pour construire une nou-
velle cliapelle ; ils l'entreprirent dans de telles proportions que cet argent ne
suffit pas et que le J)àtiment ne put être achevé qu'avec le produit d'une lo-
terie accordée par le roi en 1714. Le couvent des théatins fut supprimé
en 1790, vendu comme propriété nationale le 19 frimaire an Yl, et, en 1800,
l'église fut convertie en salle de spectacle, puis un Café des Moïses s'y in-
stalla en octobre 1815. On la démolit en 1822. L'emplacement de la com-
munauté des théatins est occupé aujourd'hui par les maisons n"^ 15 à 21 bis
du quai que la commune de Paris débaptisa dès le 4 mai 1791, pour substi-
tuer à son ancien nom celui de Voltaire, qui lui est demeuré. ]
II.
A M. de Chasteauneuf.
11 décembre 1685.
Monsieur,
M. le Coadjuteur de Roiien escrit qu'un des principaux
obstacles qu'il a trouvé tians la conversion des Prétendus
Réformez a esté le scandale causé par des confréries de Roiien
dans lesquelles ceux qui deviennent maistres de ces confré-
ries sont obligez de fiùre tous les ans des dépenses considé-
rables pour des festins qui ne sont que des occasions d'yvro-
gnerie, et dont cependant ils ne peuvent se dispenser, parce
qu'ils ne sçauroient sans cela parvenir aux charges de la
ville. Le Roy ir^ordonne de vous en envoyer ce mémoire,
afin qu'il vous plaise en escrire à l'Intendant pour avoir son
advis, et trouver les moyens de suppritner les confréries.
Reg. Secr.
ÉTAT CIVIL DES PROTESTANTS DU DÉSERT.
I. REQUESTE A FIN d'iNHUMATION ET PERMIS u'iNHKMER CONFORMÉMENT A
LA DÉCLARATION DU ROY DE 1736. — II. ACTE DE NOTORIÉTÉ CONSTATANT
LE BAPTÊME CATHOLIQUE d'uNE PROTESTANTE, POUR ÉTABLIR SA NAIS-
SANCE. — III. CERTIFICAT DE BÉNÉDICTION NUPTIALE DONNÉE AU DÉSERT.
(1Î4:1-1Ç80.)
Papiers de la famille de Dangcau.
On lira, sans nul doute, avec beaucoup d'intérêt, la communication suivante,
qui fournit de remarquables exemples du régime infligé à nos pères jusqu'à l'édit
de 1787, et qui confirme ce que nous avons dit ailleurs de la constance de cer-
taines branches des grandes familles protestantes, demeurées /ic/è/e^ri^oM*. /a cro«>.
{V.Bull, t. I, p. 233.)
Par une coïncidence particulière, ces documents sont relatifs aune naissance,
à un mariage et cà un décès, ces trois phases de la vie civile, et montrent quelle
était, dans ces trois cas, la condition faite aux protestants vis-à-vis du clergé
catholique, maître et dépositaire de l'état civil.
Ainsi que le rem;trque notre correspondant, la pièce relative à l'inhumation de
son aïeul doit être rapprochée de celle que nous avons récemment publiée, et
comme nous le disons plus haut (p. Il9j elles montrent toutes deux, dans une
formule différente, l'application de l'article 13 de la déclaration de 1736. A Paris,
le commissaire au Châtelet reçoit la requête des parents et en dresse procès-ver-
bal, qu'il communique au procureur du roi, pour avoir ses conclusions, et au
lieutenant général de police, qui rend ordonnance portant autorisation d'inhumer;
puis il constate l'exécution et délivre copie du tout. En province, en Guyenne,
ce sont les parents eux-mêmes qui adressent une supplique au juge, lequel répond,
et le greffier délivre expédition. Dans celte dernière pièce, il n'est fait aucune
mention de la religion du défunt; on allègue seulement le refus de sépulture ec-
clésiastique de la part du curé de la paroisse; tandis que dans l'autre la défunte
est déclarée morte dans les sentiments de la R. P. fi., ce qui motive explicitement
l'autorisation. On voit aussi qu'à Paris, le procureur du roi et le lieutenant de
police déterminent le Ueu de l'inhumation, et enjoignent de la faire secrètement,
nuitamment, sans éclat ni scandale. En Guyenne, il est permis au requérant de
faire procéder à la sépulture purement et simplement, où bon lui semblera, en se
conformant à la déclaration.
C'est un fait curieux que, tandis que cette déclaration prévoyait ainsi le refus
de sépulture ecclésiastique et donnait un moyeu d'y pourvoir et de constater les
décès des religionnaires, leurs naissances demeuraient ou à l'aventure ou soumises
à l'intervention forcée du clergé catholique, et il était difiicile, comme le dit notre
correspondant, d'empêcher que les enfants ne fussent ainsi enrégimentés par le
baptême de l'Eglise romaine. Ainsi, quoique la législation partît de ce point
qu'il n'y avait plus de protestants en France, elle admettait qu'il en mourait;
mais, en même temps, elle n'admettait point qu'il en nnquît. Il fallait donc que
l'enfant né de parents réformés passât sous la fourche caudine du baptême ro-
ÉTAT CIVIL DES IMVOTESTAMS DU DESEKT. 177
inaiii (1), ou, s'il pouvait échappei' aux yeux de l'argus, qu'il lût simplement
inscrit sur les feuillets des livres de famille (F. Bull. 1. 1, p. 117), et qu'il restât
privé de titre authentique constatant sa naissance. On voit, au reste, par la pièce
qui nous est communiquée, qu'on pouvait même avoir reçu ce baptême sans pour
cela avoir été inscrit au registre baptismal.
Quant aux mariages, il va sans dire qu'il n'y avait pour les réformés que la
bénédiction pastorale au Désert, qui les constitua si longtemps, devant les tribu-
naux^ en état d'union illégitime, el lit déclarer leurs enfants bâtards, jusqu'à ce
que la conscience de la magistrature et celle du pays se fut soulevée, entendant
enfin le cri de la nature ut le cri de la vraie religion, qui protestaient contre ces
abominables mensonges d'une législation tout à la fois hypocrite et impie. En-
core fallut -il trente ans de luttes contre la résistance du clergé. Les démonstrations
et les efforts des Joly de Fleury (1752), des Turgot (1754), des Rippert de Mon-
telar (1755), des Servan (1766), des Gilbert des Voisins (1767), et de bien d'au-
tres, ne devaient prévaloir qu'en 1787, à la veille d'une révolution qui fut comme
l'anniversaire séculaire et le contre-coup de la révocation de l'Edit de Nantes.
A M. le Président de la Société de l'Histoire du Protestantisme français .
Saiut-Mihiel (Meuse) , 10 juillet 1833.
Monsieur le président ,
J'ai l'honneur de mettre à votre dispositiun les copies textuelles et litté-
rales de trois actes conservés dans mes archives de famille. Elles prouvent
que plusieurs membres de la famille de Dangeau n'abjurèrent pas le protes-
tantisme au XVIIe siècle, et que, si ([uelques-uns se réfugièrent à l'étranger,
comme l'indiqx de la présente paroisse, que la
dite Elizabet est fille légitime et naturelle de feu noble Pierre Dangeau
et de demoiselle IzabeauVerniol; qu'elle naquit au lieu de Grausses,
présente paroisse, vers l'année mil sept cens quarante-un, et qu'elle
feut baptisée par feu S'' Pierre Combes, alors curé de la dite paroisse.
En foy de quoy avons signé avec le parrein de la dite demoiselle, non
ledit Miane, pour ne savoir, de ce requis.
Laurenque, le 20 septembre 1780.
Signé : Meinvielle, curé de la susdite paroisse.
RoLSSEL, parrein de la. dite demoiselle.
III.
Certificat de bénédiction nuptiale donnée au Désert à sieur
Chaudurié et demoiselle Marie de Dan-eau le 31 octobre
1762.
AnL>, Mnu'^lrç du Sauit Evangdc., soussijaic, certifions a tous ceux
F.XKflIITION- T,r MINM-ATRF. FRANÇOIS ROr.lIKTTK. 1 H !
qu'il appartiendra, que le trente-uuième octol>rc mil sept cent soixante-
deux, fut béni par nous selon la forme ordinaire de nos Eglises pro-
testantes et réformées, sans qu'il nous soit apparu aucun empêche-
ment civil ni canonique, après plusieurs publications, le mariage de
S"" Pierre Chaudurié, fils légitime de Isaac Cliaudurié et de demoiselle
Catherine Lassaboire, habitants du village de Vesoux et de Lauren-
que, jurisdiction de Gavaudun en Âgénois, avec Mademoiselle Marie
Dangeau, tll'.e légitime de S"" Pierre Dangeau et de demoiselle Eliza-
beth Vergnol, habitant de Grosse, susditte paroisse, en présence de
plusieurs fidèles et notamment des siein-s Joseph Delbosens, Jacques
Raut, Antoine Labié et Jean Frontin, ainsi qu'il appert par notre re-
gistre. En foi de quoi, j'expédie le présent certificat, ce troisième fé-
vrier mil sept cent soixante-trois.
Signé : P»otTiTox, pasteur.
EXÉCUTION DU ilHISTRE FRANÇOIS ROCHETTE
ET DES TROIS GENTILSHOMMES VERRIERS
A TOULOUSE, LE 19 FÉVRIER
1Î62.
A M. Ch. Recul, Président de la Société de l'Histoire du Protestantisme
français.
Genève, 16 juillet 1853.
Monsieur,
La relation ci-jointe a été trouvée par mon parent, M. le pasteur Weber,
dans les papiers du colonel Collet, officier suisse au service anglais, qui
est mort il y a plus de quarante ans, et dont la mère était Candolle, d'une
branche éteinte de ma famille.
Je ne puis expliquer les deux lettres, avec une espèce de chiffre, qui se
trouvent à la lin de l'original. Probablement le rédacteur était un habitant
de Toulouse qui craignait de se faire connaître , et qui écrivait à quelque
parent ou ami du ministre Rochetle. Ce (jui l'indique, c'est le fait (pie l'on
s'étend beaucoup plus sur tout ce (jui concerne Rochette, tandis que les
trois gentilshommes exécutés avec lui ne sont pas même nommés. Du
reste, la relation porte en elle-même un cachet de vérité. Je l'ai copiée exac-
tement, avec l'iMiliographe de l'époque. Si je ne me trompe, l'exécution de
182 EXfT.HTÎON nr MI>'ISTRIÎ FfiAXCOIS ROCHF.TTK
ces quatre malheureux protestants eut lieu la même année que l'affaire
de Calas. Veuillez le vérifier, car je n'ai pas sous la main les ouvrages
nécessaires pour cela , et je plie ma lettre au moment de partir pour un
voyage.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très dévoué serviteur.
Alpii. de Candolle.
Nous avions déjà reçu une ancienne copie de cette même relation que
M. de Candolle a bien voulu nous communiquer ; elle nous avait été adressée
par M. le pasteur J. Dombre, de Castres. Mais le texte en est moins exact
et ne porte point l'espèce de monogramme ou de signature en deux initia-
les qui termine le manuscrit que nous allons reproduire.
M. Ch. Coquerel a eu aussi à sa disposition une copie de ce récit : il l'a
analysé et mentionné, avec d'autres papiers de Paul Rabaut (liv. IV, ch. II.
V. t. lî, p. 2189). Court de Gébelin a consacré à ce sinistre épisode de l'his-
toire du protestantisme la 22" de ses Lettres toulousaines , et les détails
qu'il donne furent extraits par lui d'une minute originale écrite de la main
des prisonniers. Ces divers documents ont servi à M. N. Peyrat pour le
ch. V, liv. XI, de son Histoire des Pasteurs du Désert.
François Rochefte, natif de Vialas, dans les hautes Cévennes, avait été
consacré au saint ministère, à son retour du séminaire de Lausanne, le 28
janvier 1760. Après un apostolat de vingt mois et à l'âge de vingt-six ans,
il fut le dernier ministre martijr. — Rien de moins attendu, de plus futile,
de plus lamentable que les circonstances qui devaient amener son arrestation
et celle de ses infortunés compagnons, et les rendre justiciables du parle-
ment de Toulouse, c'est-à-dire les traîner à la mort. Les cruels édits de
Louis XIV et la déclaration de 1724 dormaient depuis une dizaine d'années,
depuis la capture et le supplice du pasteur Teissier (1) dit Lafage ('1754),
lorsque le 14 septembre 17Gf un hasard malheureux, un pur accident, fait
saisir François Rochctte à Caussade; des malentendus, de fausses rumeurs
s'ensuivent, et une terreur panique s'empare de la population. On court aux
armes, on se prépare à une attaque imaginaire. Les trois frères de Grenier,
gentilshommes verriers (2) du comté de Foix, qui se trouvaient à Montau-
ban, apprenant cette incarcération et ce tumulte, accourent en toute hâte
pour assister leur pasteur et ami. Ils sont eux-mêmes poursuivis avant
d'être arrivés à Caussade, lapidés, pour ainsi dire, et jetés en prison. Ce-
(1) Il en a étéquostion ci-dossiis, p. 80.
(2) On sait qu'après la noblosse d'église, d'épée , de robe, de clocher, venait
rhumble noblesse de verre (celle que donnait la fabrication du verre), qui, placée
entre les hautes et les basses classes, tenait de l'aristocratie par l'instruction vX la
politesse, et du peujile par le travail , la piété el les mœurs patriarcales. (Nap.
Peyrat.) Henri, Jean et Jean de Grenier étaient sieurs de Commcl, de Sarradon et
de Lourmade.
KT DES TROIS ftENTH.SHOMJlES VEBniF.RS. î 83
pendant on s'aperçoit que « tout cet émoi n'était «lue le rêve d'une frénésie
inquiète;» on relâche ie Ki septembre le plus grand nombre des prisonniers
qu'on avait faits, mais ou retient captifs Rochetle, deux guides arrêtés avec
lui, Yiala et Balès, les nommés Donnadieu, Yiguier, Mourcou, Lanique, un
paysan de Bouys, et enfin les trois frères Grenier. On les transfère à Cahors,
et, peu de jours après, à Montauban. Ainsi, alors même que le rêve s'est
évanoui, il laisse subsister après lui la pitoyable matière d'un procès criminel
dans lequel la magistrature toulousaine se distinguera une fois de plus :
ceux qui n'ont été que le prétexte d'un accès soudain de stupide exaltation
vont demeurer les victimes de l'aveugle fanatisme du parlement. Pressentant
une funeste issue, les églises et les pasteurs étaient consternés ; ils fatiguent
en vain de leurs suppliques les intendants, les gouverneurs du Languedoc,
les ministres, le roi lui-même. Paul Rabaut adresse en vain des pétitions
touchantes à la princesse, 3Iarie-Adélaïde , fille aînée de Louis XV et de
Marie Leczinska; au duc de Richelieu, au duc de Fitz-James. Le fatal drame
se déroule, la justice (la justice!) suit son cours. Le grand prévôt de Mon-
tauban commençait une « fulminante instruction; » le parlement évoque
l'affaire et la lui enlève comme une proie lui appartenant (6 octobre et 38
novembre). Au commencement de l'année suivante les accusés sont transfé-
rés à Toulouse, où dès lors se parfait avec activité , à la diligence du pro-
cureur Riquet de Bonrepos, la procédure extraordinaire dont ils étaient
jugés dignes. On ne pouvait croire cependant que la vérité ne fût pas la plus
forte et que les juges ne fussent pas désarmés par l'innocence. Il n'y avait
pas, en effet, l'ombre d'un grief sérieux, pas le moindre acte soit d'agression,
soit même de légitime défense de la part des trois gentilshommes. Quant à
Rochette, il avait été arrêté de rencontre, comme simple particulier, sans
cause et hors des cas de la loi, n'ayant fait de fonctions de son ministère
(ju'en chambre close , non en assemblée publi(iue. Tels sont les principaux
coupables : quelles charges pouvaient peser sur les autres? On espérait donc
beaucoup, parmi les églises, de cette justification si évidente que présentait
le mémoire collectif adressé au premier président. En même temps, on se
persuadait, dans le public, qu'il était impossible à la cour de persister dans
les vieux errements et de se refuser à reconnaître , avec les administrations
de provinces, avec le gouvernement du roi, l'inutilité de tant d'arrêts suc-
cessifs, de tant de châtiments, de tant de supplices... Qu'on juge de la slu-
' peur des églises et du public, lorsque le 18 février 17G3 fut rendu l'arrêt
suivant :
ARREST
18/<- EXr.ri'TION DV MINMSTRF, FRANOOIS ROnHETTF
ARREST DE LA COUR DE PARLEMENT
Condamnant le nommé Rochelle , Prédicant , à être pendu, et
les trois Frères Grenier , genlilshommes verriers , à être
décapités (1).
IjNTRE le Procureur Général du Roi, d'une part, Demandeur en
excès, contre, etc....
Vei- les verbaux de capture, etc
JLâ COUR, toute la Grand'Chambre assemblée : Vu ce qui résulte
des Charges et Aveux, a déclaré et déclare ledit François Rochette at-
teint et convaincu d'avoir foit les fonctions de Ministre de la Religion
Prétendue Réformée, préclié, baptisé, fait la Cène et des Mariages dans
des Assemblées désignées du nom de Désert, et d'avoir aussi encouru
les Peines portées par les Déclarations du Roi, des premier Juillet 1G86
et 24 Mai 1724, contre les Prédicans qui sont en France sans permission
du Roi, et y font des Fonctions; comme aussi a déclaré et déclare les-
dits Grenier, Frères, atteints et convaincus du crime de Sédition et
Attroupement, avec port d'armes, pour enlever des Prisons de la Jus-
tice Royale de Caussade, ledit Rocbette, Ministre, qui y étoit détenu,
pour réparation de quoi, les a condamnés et condamne à être livrés es
mains de ^Exécuteur de la Haute Justice, qui, ayant dépouillé ledit
Rochette, tête, pieds nuds, en chemise, la Hard au col, ayant Ecri-
teaux devant et derrière, portant ces mots : Ministre de la Beligion
Prétendue Réformée , montera, tant ledit Rochette, que lesdits trois
Grenier, Frères, sur le Chariot à ce destiné, les conduira devant la
Porte principale de l'Eglise Samt-Etienne de cette Ville, où étanl, foi a
descendre dudit Chariot ledit Rocheite, qui, étant à genoux, tenant
en ses mains une torche de cire jaune, du poids de deux livres, lui fora
faire Amende Honorable, et demander pardon à Dieu, au Roi et à la
Justice de ses crimes et méfaits; et l'ayant lonionté sur ledit (Chariot,
le» conduira à la petite Place du Salin, où, à une latence qui à cet effet
y sera plaidée, ledit Roclietle sera pendu et étranglé, jiis(iu"à ce (pie
(1) M. le pi' Ladevi"'Z(' nous en a roininuniqiK'' un oxein|ilairn ilii temps, semblalile
ù relui cit(' |iai' C:li. Cni|U!rel, (ini rapiiorti; le dispositil' de lain'l. Nous avons
]ici)sé qu'il PI rail iiilriessaiil dp le iviinxlnire ici, nvanl la pieee l'eiativeù \\^\l^-
cnliou.
KT PRS TROIS GF.ISTILSHOMMES VKURIF.HS. iSV>
mort naturelle s'en ensuive; après quoi ledit Exécuteur fera monter sur
un Echatraut, qui sera dressé à cet effet dans la même Place du Salin,
lesdits trois Frères Grenier^ où il leur tranchera la tète ; sçavoir, à Gre-
nier Commet, le premier; Grenier Sarradon le second, et Grenier Lour-
made le dernier. Déclare, ladite Cour, les biens, tant dudit Rochette,
que desdits Grenier Frères, acquis et confisqués au profit de qui il ap-
partiendra, distraction faite de la troisième partie d'iceux, pour leurs
femmes et enfans, si point en ont; condamne en outre ledit Rochette
en cent sols d'amende envers le Roi ; comme aussi pour les cas résultans
du Procès, a condamné et condamne lesdits Viguier et Yialla à servir
le Roi, par force, sur ses Galères ; sçavoir, ledit Viguier pour le tems et
terme de dix années, et ledit Vialla pour le tems et terme de six années,
préalablement leur avoir été appliqué et imprimé sur l'épaule droite, par
l'Exécuteur de la Haute Justice, avec un fer ardent, les trois lettres G AL,
leur faisant inhibitions et défenses d'en sortir pendant ledit tems, à
peine de la vie. Les condamne en outre, chacun en cent sols d'amende
envers le Roi. Comme aussi a ladite Cour condamné et condamne ledit
Donnadieu,au Bannissement de la Sénéchaussée de Toulouse et de celle
de Montauban pour le tems et terme de cinq années, lui faisant inhibi-
tions et défenses de rompre son Ban, à peine de la vie; le condamne
en outre en cent sols /.l'amende envers le Roi. A condamné et condamne
solidairement lesdits Rochette, Grenier frères, Viguier, Vialla et Donna-
dieu aux dépens envers ceux qui les ont exposés, la taxe réservée; et
pour faire mettre le présent Arrêt à exécution, a commis et commet
Begué, Secrétaire de la Cour. A l'égard desdits l'Hospital et Borrel,
ladite Cour a mis et les met hors de Cour et de Procès, les dépens
compensés. A déchargé et décharge ledit Valés de l'accusation contre
lui intentée, sans dépens, et a relaxé et relaxe lesdits Rudelle, d'Ab-
badie et Mauran, de l'accusation contre eux intentée, sans dépens :
Comme aussi a ordonné et ordonne que les nommés Sicard et Gardés,
Pasteurs du Haut-Languedoc, Gabiac, Pasteur des Hautes-Sévènes ,
et Figuières, Ministres de la Comté de Foix, seront pris et saisis au
Corps en la partie où ils seront trouvés dans le Royaume, conduits et
emmenés sous bonne et sûre garde dans les Priions de la Conciergerie
pour y ster à Droit; et ne pouvant être capturés, seront criés à fin de
Ban ; leurs Biens saisis et annotés et régis par Commissaires de Jus-
tice, suivant l'Oi'donnance, à la ddigence du Procureur Général du Roi.
Ordonne ladite Cour, ((ue le présent Arrêt sera imprimé et nniché
'<^'» FXKCITION PU MmtSTRT: FRANÇOIS ROCIIETTF
par-tout 011 besoin sera, et Copies coUationnées d'icelui envoyées dans
tous les Bailliages et Sénéchaussées du Ressort, pour y être aussi pu-
blié et afliché à la diligence des Substituts du Procureur Général du Roi.
Prononcé à Toulouse, en Parlement, le dix-huitième Février mil sept
cens soixante-deux. Collationné, Espa^non, signé Moiuieur DE LAC-
CARRY, Rapporteur.
Le présent Arrêt a été exécuté, suivant sa forme et teneur, à la petite
Place du Salin, en présence de Nous Gaspard Begué , Commissaire de
la Cour, le dix-neuf Février mil sept cent soixante-deux , G. Begué ,
signé (i).
RELATION
Du martyre de i\î. François Rochelte , ministre du St Evan-
gile, extraite d'une lettre datée de Toulouse, le 26 février
1762.
Il ne nous reste, Monsieur, qu'à gémir et à pleurer. Avant-hier, nos
prisonniers furent jugés par les deux chambres, et hier exécutés; les
trois gentilshommes eurent la tète tranchée , tous les quatre subirent
la mort avec une constance et une allégresse admirables. Ils finirent
comme des saints et des héros. Dès qu'on leur eut lu leur arrest , ils
se regardèrent et dirent : hé bien il faut mourir; prions Dieu d'agréer
le sacrifice que nous lui offrons. Le ministre fit une prière très-tou-
chante, ils embrassèrent leurs deux camarades condamnés aux galères,
ils félicitèrent ceux qui avoient été mis hors de cour, en un mot ils
parurent pleins de l'Esprit de Dieu. Le sieur Belot, secrétaire du
parquet, présent au premier spectacle, n'en parle point sans verser
des larmes. Ils furent ensuite livrés aux quatre principaux curés que
le procureur-général leur envoya; ils les écoutèrent encore moins
qu'ils n'avoient écouté le S"" abbé de Contera, qui pendant trois mois
avait été en prison leur offrir la vie, pourvu qu'ils se convertissent^
d'après les ordres de la partie publique. Mons»" Ilochotte les pria de
les laisser mourir en paix et de ne pas troubler leurs derniers moments,
en les remerciant pourtant de leur zèle. Un des curés leur dit qu'ils
seroient damnés, le ministre leur répondit qu'ils alloient paraître de-
(l) Sur cette même place du Salin, avait éié brùl.'; vif, le 10 septembre 1538,
un martyr du même nom, Louis de Rochète, inquisiteur, qui avait embrassé la
Hélorme. (F. lin/l., t. I, p. 35H, et ci-après, p. 212.)
F.T r>F,S TROTS GE^ÎTILSHOMMFS VERRIERS. 187
vant un juge plus juste qu'eux, devant celuy même qui avoit versé
son sang pour les sauver; il exhortoit ses compagnons, les curés in-
terroinpoient, il interrompoit à son tour les curés, et quand ceux-ci
parloient de l'hérésie et du pouvoir donné à l'Eglise de remettre les
péchés, le ministre leur rappeloit que la religion protestante étoit toute
fondée sur la parole de Dieu et que les péchés ne sont remis que par
la foy en la mort sanctifiante du Rédempteur.
A l'heure du dîner, ils furent délivrés de ces prêtres; ils employèrent
ce temps à prier, à louer Dieu, à s'encourager mutuellement; ils ne
versèrent pas une larme, mais les sentinelles, les geôliers en versèrent
en abondance , lorsque ces infortunés leur demandèrent pardon s'ils
les avoient offensés en quelque chose, et les remerciant de l'affection
avec laquelle ils les avoient servis. Le ministre voyant que le soldat
du Guet était plus attendri que les autres, luy dit, mon ami n'êtes-
vous pas prêt à mourir pour votre Roy, pourquoy donc me plaignez-
vous de mourir pour Dieu. Les prêtres revinrent à une heure après
midy, ils les prièrent en vain de se retirer; un d'eux leur dit, c'est
pour votre salut (jue nous sommes icy; le plus jeune des gentils-
hommes leur répondit, si vous étiez à Genève , prêt à mourir dans
votre lit (car on n'y fait mourir personne pour cause de Religion),
seriez-vous bien aise que quatre Ministres sous prétexte de zèle vinssent
vous persécuter jusqu'à votre dernier soupir, ne faites donc point aux
autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît.
Les Prêtres armés chacun d'un crucifix, s'obstinèrent à les tour-
menter de tems en tems, ils le leur présentoient; l'aîné des trois
frères leur dit. Parlez-nous de Celuy qui est mort pour nos offenses et
ressuscité pour notre justification; nous sommes prêts à vous écouter,
mais n'y mêlez point vos superstitions. A deux heures sonnées, ils
sortirent de prison, furent mis dans un chariot, où les quatre curés
s'assirent avec eux, et conduits à la porte de l'Eglise cathédrale.
A l'aspect de l'église le ministre crut qu'on vouloit l'y faire entrer,
et l'y forcer de signer une abjuration, il ne voulut pas descendre du
chariot, on luy dit que c'étoit pour faire amende honorable, à deman-
der pardon à Dieu, au Roy, et à la Justice, d'avoir méchamment fait
les fonctions de son ministère et contrevenu aux Ordonnances ; il ré-
pondit, vous voyez que je ne m'étois pas tout à fait trompé, ce seroit
faire abjuration, 11 refusa de descendre, on lui dit que ce n'étoit qu'une
formalité, il répondit qu'il ne connaissoit point de formalité contre sa
■188 Kxrr.i'TiON or mimstrt: François nor.HKTTE
conscience; on le força de descendre, alors à genoux il dit,, Je de-
mande pardon à Dieu de tous mes péchés, et je crois fermement en
être lavé par le sang de Jésus-Christ, qui nous a tous rachetés à un
grand prix; je n'ay point de pardon à demander au Roy, je l'ai tou-
jours honoré comme l'oint du Seigneur, je l'ai toujours aimé comme
le Père de la Patrie, j'ai toujours été bon et fidèle sujet et les juges
m'en ont paru très convaincus, j'ai toujours prêché à mon ti'oupeau la
patience, l'obéissance, la soumission, et mes sermons qu'on a en mains,
sont renfermés en abrégé dans ces paroles. Craignez Dieu, honorez le
Roy. Si j'ai contrevenu aux loix touchant les assemblées religieuses ,
c'est que Dieu m'ordonnoit d'y contrevenir, il faut obéir à Dieu plutôt
qu'aux hommes. Quant à la Justice, je ne l'ai point offensée, et je prie
Dieu de pardonner mes juges. Après beaucoup de contestations entre
le Bourreau , le Greffier et luy, on n'en put arracher autre chose, et
l'on s'en contenta, parce que l'on vit qu'il recommençoit à protester
encore plus fortement contre l'amende honorable, au lieu de la faire
aux termes de l'arrêt. Les trois gentilshommes n'y furent point con-
damnés, parce qu'elle est incompatible avec la peine du décolement.
Ensuite on les conduisit au lieu du supplice, le lieu extraordinaire,
la place de Saint-George ; on choisit pourtant la place de la Monnoye,
comme infiniment moins spacieuse, afin que ce martyr eût moins de
spectateurs. Toutes les avenues furent occupées par des détachements
de soldats; on craignoit, disoit-on, un enlèvement; si cela est on ne
pouvoit le craindre que de la part des Catholiques, sur qui la condam-
nation du sang innocent paraissait en efi'et faire une vive impression,
car le petit nombre de familles protestantes qui sont dans cette ville,
consternées de Farrest, étaient renfermées dans leur maison, et ne
s'occupoient qu'à gémir et prier. Les fenêtres des maisons qui don-
noient sur cette place furent louées très-chèrement; partout où les
condamnés passoient ils étoient accueillis par des regrets et par des
larmes; on eût dit que Toulouse étoit devenue une ville protestante ;
on se demandoit quelle étoit la croyance de ces gens-là, et quand on
les entendoit parler de Jésus-Christ et de sa passion, on étoit égale-
ment surpris et affligé. Le curé de la paroisse de Taur ne put résister
à ce que ce spectacle avoit de désolant, il se trouva mal, on l'emporta
évanoui, un de ses vicaires vint prendre sa pince. Ce qui touchoit le
plus,e'étoit l'inexprimable sérénité du ministre ; sa phisionomie pleine
de douceur, de grâce et d'esprit, ses paroles remplies de confiance et
El DES TUOIS GENTILSHOMMES VERKIEKS. 181)
de fermeté, sa jeunesse, tout iutéiessoit pour luy, uiais surtout^ pour
la certitude qu'on avoit qu'il ne périssoit que parce qu'il n'avoit pas
voulu sauver sa vie par un mensonge, car son unique délit étant d'être
Ministre^ et n'y ayant ni plainte_, ni signalement, ni décret, ni témoni
contre luy, il n'avoit qu'à nier qu'il le fût, et il étoit sauvé , mais il
aima mieux mourir que de nier sa qualité.
Il fut exécuté le premier; il exhorta jusqu'à la fin ses compagnons;
il entonna un verset du Ps. 118, La voicy l'heureuse journée, etc., et
le bourreau le conjurant de mourir catholique, le ministre luy répon-
dit : « Jugez quelle est la meilleure Religion , celle qui persécute ou
celle qui est persécutée. » Il dit aussy qu'un de ses oncles et son
grand-père étoient morts pour l'Evangile, et qu'il seroit le troisième
martyr de sa famille. Des trois gentilshommes, deux le virent attacher
au gibet avec une étonnante intrépidité , le troisième porta ses mains
sur le visage pour ne pas voir un si horrible spectacle. Les Commis-
saires du Parlement et les Députés des autres Cours baissoient les
yeux; quelques-uns cachoient ou retenoient leurs pleurs. Ensuite les
trois frères s'embrassèrent et recommandèrent leur âme à Dieu. Le
plus jeune fut décapité le dernier, je ne sais par quelle raison. Les
trois tètes furent emportées en trois coups. Tous les assistants retour-
nèrent chez eux en silence, consternés, et pouvant à peine se per-
suader qu'il y eût dans le inonde tant de courage et tant de cruauté.
pTm
Le souvenir de M. de Candulle ne l'a point trompé : c'est dix-huil jours
après ces sanglants sacrifices, c'est le 9 mars 1762 que la chambre de la
Tournelle, digne émule de la Grand'Chambre, prononça le fameux arrêt qui
condamnait à la mort du parricide cet autre martyr, Jea.\ Calas. — Les ca-
pitouls avaient entamé la procédure le 18 novembre 1761, après tout un
mois employé par ces magistrats municipaux et par le clergé, les ordres re-
ligieux, lès confréries, à exciter l'opinion pid)lique et à enflammer les ima-
ginations.
MÉLANGES.
ItES DEUX ^lÉCiE^ I>f: Ij\ ROCIlELiliE:.
2° SOUS LOUIS XIII.
Le siège de 1573 avait eu les caractères d'une époque où la tradition che-
valeresque ne s'était pas encore effacée. C'est de haute lutte que les capi-
taines du duc d'Anjou avaient voulu réduire la ville rebelle. Prodigues de
leur propre vie, ils avaient peu marchandé celle de leurs soldais. La fureur
de l'attaque, l'énergie de la résistance, expliquent la nature et l'énormitè des
pertes éprouvées par les deux partis, surtout par l'armée royale (1), en
même temps qu'elles permettent de comprendre le résultat de l'entreprise.
Cette manière de combattre laissait une chance à l'héroïsme, et cette chance
avait été pour les Rochelais. Imiter le duc d'Anjou, c'était vouloir se heur-
ter aux mêmes obstacles et s'exposer à échouer comme lui. Aussi Richelieu^
décidé à détruire en France le parti protestant, qu'il soutenait en Alle-
magne, suivit-il dès l'abord une tout autre tactique. Pour ne rien laisser au
hasard dans ce terrible jeu de la guerre, il changea le siège en blocus. Par
(1) Voici, d'après les documents officiels recueillis par M. Genêt, la composi-
tion et les pertes des deux armées.
Le recense'.nent fait par Lanoue le 9 février porte :
Compagnies urbaines 8 de 200 hommes. 1,GOO hommes.
Grandes compagnies d'étrangers réfugiés. 5 120 — 600
Petites compagnies d'étrangers réfugiés. 4 50 — 200
Compagnie du maire, formée de tout le
corpsdevilleet des principaux lial)itants. 1 » — 150
Compagnie de cavalerie 1 » — 200
Compagnie de gentilshommes et olïiciers. 1 » — 100
Compagnie de pionniers 2 125 — 250
Totaux. . . 22 compagnies . . 3,100 hommes.
L'armée royale avait reçu à diverses reprises et avant les derniers assauts:
Infanterie'. 27,000 hommes.
Suisses 6,000
Cavalerie 1,500
Canonniers. 300
Pionniers 3,000
Charretiers conducteurs. . 600
Troupes de marine 2,000
Total. . . . 40,000 hommes.
Les Rochelais eurent environ 1,300 bourgeois ou réfugiés tués, parmi lesquels
il faut compter 28 pairs ou échevins. Le maire, Morisson, dont l'énergie et l'ac-
tivité aidèrent si puissamment au salut de la patrie, mourut, peu de jours avant
la levée du siège, des suites de ses fatigues.
L'armée royale perdit en tout 22,000 hommes. Plus de 10,000 avaient péri sur
la brèche ou dans diverses rencontres, et parmi eux on compte 200 olïiciers, 50
capitaines dont le nom avait marqué dans les guerres précédentes, et 5 mestres
de camp.
On voit que les pertes durent être dans les deux partis presque proportion-
nelles au nomltre, et que ce siège coûta la vie à peu près à la moitié de ceux
qui y prirent part soit comme assiégeants soit comme assiégés.
MELANGES. 191
ses ordres, un fossé de six pieds de profondeur, de douze de largeur et de
trois lieues de développement, fut creusé autour de La Rochelle, et vint dé-
boucher des deux côtés à l'entrée de la baie. Derrière ce fossé s'éleva un
parapet flanciué de dix-sept forts et d'un plus grand nombre de redoutes
armées d'une formidable artillerie. Quarante mille hommes d'élite, com-
mandés par les plus habiles généraux du royaume, campèrent en dehors de
ces lignes, avec ordre de ne combattre que pour repousser les assiégés, et
des châtiments sévères infligés aux plus ardents apprirent bientôt à l'armée
que c'était là un ordre sérieux. Tranquille du côté de la terre, Richelieu
s'occupa de la mer. L'anse au fond de laquelle était bâtie la ville séparait les
deux extrémités de l'enceinte précédente par un canal d'environ quatorze
cents mètres que les navires de La Rochelle franchissaient malgré le feu des
batteries et des forts, que pouvaient tenter de traverser les Anglais, ces
douteux alliés de la commune : Richelieu résolut de le barrer. Sous ses
yeux, Clément Métézeau enfonça des pilotis, submergea des navires chargés
de pierres, et éleva sur ces fondations une digue dont la hauteur dépassait
celle des plus hautes marées. Un goulet de quekiues toises laissé au milieu
fut défendu par deux petites jetées accessoires chargées de bouches à feu,
par deux forts et par une triple enceinte de vaisseaux de guerre toujours
prêts au combat, de poutres reliées par des anneaux de fer, et de navires à
l'ancre dont les proues tournées vers le large et armées de longs éperons
devaient arrêter les brûlots et \es foudroijaîits (1). Cela fait, Richelieu at-
tendit avec la patience qu'inspire la certitude du succès.
En effet, la chute de La Rochelle n'était plus qu'une question de temps.
Ses habitants, séquestrés ainsi d'une manière absolue, eurent bientôt épuisé
tout ce qu'ils possédaient de vivres. La famine devint horrible. Les détails
transmis à ce sujet par divers témoins oculaires sont effroyables. Après
avoir mangé les plus immondes animaux, après avoir essayé de rem-
placer le blé par des os et du bois piles, la viande par du cuir et
du parchemin, les Rochelais en vinrent à tromper leur faim avec du plâtre
et des ardoises broyées. Plusieurs se nourrirent de cadavres, et l'on
vit une femme mourir en dévorant son propre bras. Les morts tombés
dans les rues y pourrissaient sans sépulture. Les vivants, couverts dhine
peau noire et retirée que les os écorchaient, éprouvaient d'atroces dou-
leurs au moindre contact. Vers les derniers temps du siège, il mourait jus-
qu'à quatre cents personnes par jour. Aussi, lorsque après quatorze mois
et seize jours de siège Louis XIII fit son entrée dans La Rochelle, il ne put
retenir ses larmes à l'aspect de tant de souffrances, dont les preuves frap-
paient ses yeux malgré les précautions prises pour lui en éviter le spec-
(1) Espèces de mines flottantes, formées avec des navires maçonnés à l'inlé-
rieur, que l'on pldçail près d'une digue pour la renverser par l'explosien.
192 MÉLANGES.
l;icle (1). 5,000 Rochelais st'Ulemenl le reçurent en criant yràee. Des 28,000
habitants que la ville renfermait au commeneement du siège (2), 23,000
étaient morts de faim ! (3)
Une populalion entière atteint diflicilement ce degré d'héroïque constance,
si elle n'est soutenue par un homme délite qui lui suulUe sa propre éner-
gie; ici cet homme fut Jean Guiton. Issu d'une famille d'échevins, fils et
petit-tlls de maires, ce célèbre Rochelais s'était d'abord exclusivement oc-
cupé des soins exigés par son commerce et par une fortune (pielque peu
embarrassée (4j-, mais, nommé amiral à l'âge de trente-neuf ans, il déploya
tout à coup de véritables talents militaires et une indomptable fermeté. Pour
son début, on le voit assaillir la flotte royale deux fois plus forte que la
sienne, la mettre en fuite et lui prendre plusieurs navires. Plus tard, avec
'3,000 hommes et 500 canons, il atlacjua le duc de Guise, dont les vaisseaux,
plus forts et armés de canons d'un plus gros calibre, portaient '14,000
hommes et 043 bouches à feu. Ce fut une bataille acharnée : 14,000 coups
de canon furent tirés en deux heures, et les deux amiraux coururent les
plus grands périls. La nuit vint interrompre cette lutte inégale. Au lieu
d'en profiter pour fuir, Guiton et ses Rochelais l'estèrent en place, prêts à
recommencer le lendemain. Au point du jour aniva la nouvelle (juc la paix
était signée. Alors Guiton alla saluer le duc de Guise, et lui ofi'rit son éten-
dard comme au représentant du roi de France. Guise le refusa, déclarant
qu'il ne l'avait pas gagné au combat. Il embrassa Guiton, et dit aux capi-
taines roclielais : << Vous estes de braves gens d'avoir ozé combattre si
vaillamment; c'est à quoy je ne m'attendois pas, et estimois que, voyant
une armée si puissante, vous deussiez vous retirer sans combattre. » —
« Monseigneur, s'écria Guiton, jusqu'ici Dieu m'a faict cette grâce de n'a-
voir jamais tourné le dos au combat, et je me fusse plustost perdu par le
feu que de fuir. »
Tel était l'honune que les Rochelais choisirent poiu'chef lorstpie, assiégés
depuis neuf mois et déjà à bout de ressources, ils voulurent l'ailérmir leurs
propres courages. 11 fallut un dévouement plus (pi'ordinaire pour accepter
une pareille tâche, et l'on comprend les hésitations de Guiton; mais, une
(1) I.a Rochelle se rendit le 29 octobre 1628, mais le roi ne rentra dans ses
murs que le l»^"" novembre. Ces deux jours furent employés ;\ nettoyer les rues,
à enterrer les cadavres et à distribuer des vivres à ce qui restait d'habitants.
(2) Recensement officiel fait parle maire Jehan GoJeffroy.
(3) Un millier de personnes moururent encore des suites de leur misère après
la reddition de la place. Ainsi de la populalion primitive de La Roclielle il ne
resta qu'enviion quatre mille àmcs.
(4) Jean Guiton, dernier maire de l'an<ienne commune de Lu Rochelle, par
P. -S. Caliot, ex-maire de la même ville, ;8i7. Dans ce travail, très curieux à plus
ffun titre, l'auteur a reeunslruit, à l'aide des pièces originales eonservi-es à La
Koclielle, r histoire entière de Guiton et de sa famille avant et après le siège de
1628, histoire qui était coaJi'lélemenl oubliée.
MELANGES. 1 93
fois engagé, il ne laiblit pas un instant. Au milieu des scènes affreuses que
nous avons rappelées, il montrait à ses concitoyens un front toujours calme,
presque gai. Administration intérieure, défense de la place, négociations
avec l'Angleterre et le roi, il faisait tout marcher de front. Le jour, il prési-
dait les conseils, visitait les malades et consolait les mourants; la nuit, il
faisait des rondes et commandait lui-même des patrouilles. Quelques ci-
toyens égarés par le désespoir, comprenant bien que seul il prolongeait
celte résistance désespérée, voulurent, à diverses reprises, le frapper de
leurs poignards, et tentèrent d'incendier sa maison. Guiton, sans pitié pour
les espions et les traîtres, se borna à faire mettre en prison ceux qui ne
s'en prenaient qu'à lui, et redoubla d'efforts et de constance. Enfui, après
avoir vu la flotte anglaise se montrer deux fois sans rien tenter, après avoir
eu connaissance du traité par lequel ses infidèles alliés le livraient à Riche-
lieu, voyant sa garnison rédmleii soixante quaforz-e Français et soixante-
deux .inglais (I), Guiton crut avoir fait et obtenu de ses compatriotes tout
ce qui était humainement possible. Alors il demanda le premier qu'on se
rendit au roi, et, oubliant tout grief personnel, il alla tirer de prison un de
ses plus constants ennemis, l'assesseur Raphaël Colin, et lui remit la garde
de la ville, voulant faciliter ainsi la conclusion du Iraité. Les conditions en
furent sévères. On laissa à ce qui restait de Rochelais la vie, les biens et la
liberté de conscience ; mais tous les privilèges de la ville et les remparts
qui la protégeaient durent tomber en même temps (2). Le maire et dix
des principaux bourgeois furent d'abord exilés. Ils rentrèrent (juelque
temps après, et Guiton servit dans la marine royale avec le titre de capi-
taine. Il mourut h La Rochelle , âgé de soixante-neuf ans-, et fut enterré
près du canal de La Verdière, là même où s'élevaient ces remparts qu'il
défendit avec tant de constance, en face de ce fort Louis, cause ou prétexte
des guerres où il s'illustra, en vue de cette digue qui décida la ruine de sa
patrie (3).
A l'exception de Colin et des (juelques co^npilateurs qui ont aveuglément
(1) Au œmmpnceinent du sié^^e, la graii'son se composait de douze compa-
gnies de bourgeois et de ci7iq à six cents Anglais auxiliaires. Nous avons vu plus
haut que les compagnies urbaines étaient de 200 hommes. Sur 2,400 bour-Teois
armés pour défendre leur ville, il en était donc mort environ a, 326.
(2) Ces conditions, accordées par Richelieu, alors que toute prolongation de la
résistance était rigoureusement impossible, précisent nettement le caractère de
la lutte. Il est liien évident qu'elle était avant tout politique, au moins aux yeux
des cnefs des deux |)artis. Si le cardinal avait obéi surtout à l'esprit catlioli:|ue A?
son temps, il n'aurait pas laissé aix Koclielais leurs temples et leurs pasteurs. Si
\e corps de ville avait mis l'intérêt de ses croyances religieuses avant chIii! des
franchises municipales, il n'aurait pas pris contre la domination aniilaise ces
précautions minutieuses et parfois oftensnnti.'S, qui seules peuvent expliquer ce
que la cxuiduite de I5uckingham et de ses successeurs envers leurs alliés présente
d'étrange et de peu généreux.
(3) Jean Guiton, par P.-S. Callot.
43
iOi MELANGES.
copié ses dires (1), tous les écrivains sont unanimes dans leurs apprécia-
tions de Guiton. Catholiques ou protestants, prêtres ou laïques, tous ren-
dent liommage à la grandeur de son caractère, à la générosité de son
cœur (2). Aussi son nom est-il resté populaire à La Rochelle, où l'on montre
encore la table de marbre que Guiton frappa de son poignard en prêtant
le serment de résister; aussi voulut-on, en 4 841, lui élever une statue;
mais le gouvernement d'alors refusa de ratitier ce vote du conseil municipal
rochelais.
Il est bien difficile d'explicjuer ce refus. Craignit-on d'avoir l'air de sanc-
tionner une révolte? Ce motif serait mal fondé. Guiton et ses concitoyens
n'étaient rien moins que des rebelles. Ils ne demandaient autre chose que
l'exécution d'un contrat ratitié par une longue suite de rois, sanctionné par
l'autorité des siècles, et que pour leur part ils avaient toujours lidèlement
observé. Le manifeste publié avant le siège fut l'expression noble et parfois
touchante de leurs sentiments (3). Ils adjuraient tous les souverains, princes
ou républiques alliés de la couronne de France; ils rappelaient que les pre-
miers ils avaient secoué le joug de l'Angleterre « pour ne pas être comme
étrangers dans le sein de leur patrie; » mais leur ravir leurs libertés,
c'était, disaient-ils, « les forcer avec violence dans le sein de l'Anglais. »
Dans les plus dures extrémités, les actes de la commune rochelaise furent
toujours d'accord avec son langage. Loin de se donner à l'Angleterre, elle
rejeta toute idée d'annexion, et traita de puissance à puissance, se réser-
vant tous les droits de souveraineté, et s'engageant seulement à ne jamais
faire une paix séparée. Pendant le siège, les fleurs de lis furent respectueu-
sement conservées sur les portes, et chaque jour, au plus fort même de la
famine, on priait Dieu pour la vie du roi. En un mot, fidèles malgré leur
lutte armée, les Rochelais ne cessèrent de mériter le reproche que leur
adressaient leur? prétendus alliés d'outre-mer, d'avoir la fleur de lis em-
preinte trop avant dans le cœur. l\Iais cette lidêlitè étail subordonnée à
leur attachenieut pour leurs privilèges, et ceux-ci, inconciliables avec les
progrès de la société, avec le mouvement de fusion qu'accélérait la main
puissante de Richelieu, devaient fatalement périr. La Rochelle avait incon-
testabhsment pour elle le droit ancien; le cardinal pouvait invocpier le droit
nouvi au, et peut-être est-il permis de dire que dans ce sanglant conflit l'at-
taque et la défense furent également légitimes.
(1) Pour juger delà croyance que mérite cet auteur, il suffit de rappeler qu'il
traite finitoii de lùclte.
(2) l'endaiit le siège, des fanatiques offrirent h diverses reprises d'assassiner
Richelieu. Guiton repoussa ces offres avec indignation, et fil consacrer ses relus
par la parole du ministre Salbert. « Ce n'est pas une telle voie, disait-il, que Dieu
veut prendre yiour notre délivrance; elle est trop odieuse.»
(3) Histoire de La Roc/ielle, par Arcère.
MÉLANGES. 495
Ce n'est pas, nous aimons ;i le croire, en qualité de protestant que Guiton
s'est vu refuser la statue que voulait lui élever sa ville natale. Nos lois et
nos mœurs plus encore n'accepteraient pas une pareille raison. Est-ce
comme républicain? est-ce comme représentant de la prétendue alliance qui,
au dire de quelques personnes, existerait entre ces deux ordres d'idées ?
Nous ne saurions repousser trop hautement une telle pensée. Etablir une
solidarité quelconque entre les doctrines politiques et la foi religieuse, c'est
méconnaître l'esprit même du christianisme, qui a si nettement distingué le
royaume des cieux des royaumes de ce monde, Dieu de César. Pas plus que
le catholicisme, le protestantisme n'est essenliellement républicain. Un coup
d'oeil jeté sur la carte d'Europe, un souvenir des dernières années, suffisent
pour prouver ce fait. Tous les grands Etats protestants sont des monarchies,
et la couronne y est aussi solide sur la tête des souverains que dans les
Etats les plus catholiques, qu'à Rome même.
A. DE OUATREFAGES.
liE ZKIiE CONVERTISSEUR OE Mme OE MAIXTE1\0]\.
COMMENT ELLE CONVERTIT LE COMTE ET LE MARQUIS DE MURÇAY , AINSI QDE MADEMOI-
SELLE DE MURÇAY (DEPUIS MADAME DE CAYLIIS), ET LEUR PERE, LE MARQUIS DE
VILLETTE-MURÇAY.
(1680-84.)
La petite-fille de d'Aubigné a-t-elle eu une part directe et déterminante
dans l'acte qui, en 1685, cassa formellement l'Edit de Nantes? C'est une
(juestion que l'on ne considère pas encore comme positivement résolue. Mais
qu'elle ait souhaité Vextinction de l'hérésie, comme on disait, qu'elle ait
travaillé dès longtemps à des conversions jiarticulières et même approuvé
l'acte de révocation une fois rendu, cela est établi par des faits constants.
Nous aurons sans doute quelques exemples à produire de sa coopération
aux suites de l'édit révocatoire, et peut-être de sa participation à cet édit
même; en attendant, voici un échantillon, peu connu, mais bien digne de
l'être, de son zèle convertisseur dans les années qui précédèrent (1).
Philippe Le Valois, marquis de Villette-Murçay, était, par sa mère, petit-
fils d'Agrippa d'Aubigné, comme Madame de Maintenon, qui était, par con-
séquent, sa cousine-germaine. C'est elle qui l'avait présenté au ministre,
M. de Seignelay, et l'avait ainsi fait entrer dans la marine, où il se distingua,
(1) Nous extrayons ce qui suit des Notices plncc^es par M. Monmerqni^ en tête :
10 des Mémoires du marquis de Vi/lette, qu'il a publiés, en 1844, pour la Société
de l'histoire de France ; et 2» de l'édiiion qu'il avait donnée, en 1828, des Sowye-
ni7-s de Madame de Caylus, dans le t. 66, 2^ série, de la collection Pelilot. M. Mon-
merqué a du reste emprunté son récit à Madame de Caylus, et y a joint les docu-
ments à l'appui.
106 MELANGES.
et devint successivoment elief d'escadre et lientennnt général des armées
navales. « Profondément eonvaineiie, dit 31. ^îonmeniué, de la vérité ab-
solue de sa foi religieuse, mue peut-être aussi par le regret de ce que l'ob-
staele de la religion s'opposait à l'avancement des siens, 'Madame de Main-
tenon ne cessait de former des vœux pour voir rentrer au sein de l'Eglise
ceux de ses parents (pii professaient encore le culte dissident. Ses efforts,
plusieurs fois réitérés, auprès de son cousin pour obtenir qu'il lui contiàl
ses enfants étaient demeurés inutiles. Elle crut, dans une cause aussi sainte,
pouvoir recourir à la ruse, et, mettant dans ses intérêts le marquis de Sei-
gnelay, elle obtint pour Villetie un commandement qui devait l'éloigner de
l'Europe pendant un temps assez considérable. » Pendant que celui-ci, parti
de La Rochelle avec l'amiral d'Estrées, se dirigeait vers l'Américpu", Madame
de Maintenon suivait en France l'exécution de son plan. Elle n'avait pas ciu
devoir demandera Madame de Villelte de lui confier ses enfants : cette dame
était catholique (1); sa cousine, craignant de la compromettre vis-à-vis de
son mari, eut recours à des moyens détournés. Madame de Villette était
venue passer quelques jours à iNiort, chez uiu^ de ses soeurs, nommée Ma-
(h]w de Foiitmort (2). Celle-ci la pria, à son départ, de lui laisser sa fille
jusqu'au lendemain; mais à peine Madame de Villelte avait-elle quitté Niort,
que Madame de Fontmort partit pour Paris, emmenant avec elle Mademoi-
selle de 3Iurçay (;i). D'un autre cùié, M. de Chasteau-Renault avait reçu
l'ordre d'envoyer à Versailles le jeune comte de 3Iurçay, qui servait sur son
escadre (4) ; le second fils, connu alors sous le nom de ¥. de Marmande, était
aussi appelé à Paris. — Le fds aîné abjura le premier; à l'arrivée de sa sœur,
il était déjà converti. On le voit par une lettre inédite de Madame de Main-
tenon à Madame de Villette, dont nous citerons deux passages :
« Ouoi(|ue je sois bien persuadée que vous me donnez votre fdle de bon
" cœur, et (fue vous avez une grande joie de la ((mvcrsion de mon neveu,
«je ne laisse pas de croire (pie vous avez besoin de consolatiou, et c'est
" pour y contribuer qw je vous escris. ■>
Madame de MaiiUenon donne ensuite des détails sur M. de Murcay, puis
(1) M. de Villelte, alors officier dans l'armée de terre, avait épousé, le 31 juillet
166-2 Marie de Gliâteauiieiif, fille de Gaspard de Ghàloauneiif, seigneur de Dillay
et d'Ardin.
(2) Souvenirs de Madame do Gaylus, Coll. Pc/tYo/, 2" série, t. 66, p. 373.
(3) «Ma tante, accoutumée h changer de religion, dit Madame de Caylus, et
« qui venait de se convertir pour la seconde ou la troisièuie fois...»
(Vj 11 étiiit premier enseigne à l)ord de VHeureux, vaisseau de troisiéirie rang,
(|ui lit partie de l'escadre de Du Quesne ) our la campagne de lC8()(vol. 48 de la
Coll. munuscr. des Ordres du Roy, aux archives de la marine). — On voit qu'en
1681, il est porté sur la liste des « officiers dont le Roy ne veut plus se ser\ir sur
« ses vaisseaux. » (Vol. 50, p. 55.)
MÉLANGES. 197
elle'parle de M. de Saint -Hermine, de Mademoisi-lle de Mureay, alors âgée
de moins de sept ans :
« Je l'amenai avec moi . elle pleura un moment (puind elle se vit seule
« dans mon carrosse; ensuite elle se mit à chanter. Elle a dit à son frère
« qu'elle avoit pleuré en songeant que son père lui dit en partant que si elle
" changeoit de religion et venoit à la cour sans lui, il ne la reverroit ja-
« mais {])...
« Que je vous plains, ma chère cousine, dans l'agitation où vous estes
« entre un mari et des enfans; c'est avoir le cœur déchiré parles endroits
« les plus tendres. Je le sens si fort pour ce que j'aime, que je comprends
« mieux qu'une autre votre douleur. Consolez-vous en Dieu et dans mon
« amitié. Je ne doute j);is que l'enlèvement de votre fille ne fasse l)ien du
« bruit; je l'ai voulu ainsi pour vous tromper la première, ne craignant rien
« plus que de vous commettre avec Monsieur votre mari... M. de Seignelay
« m'a dit aujourd'hui (jue 31. de Villette seroit ici au mois de février. J'es-
« père que la tendresse qu'il a toujours eue pour moi l'empêchera de s'em-
« porter, et (|u'il démêlera bien, au milieu de sa colère, que tout ce ([ue j'ai
« fait est une marque de l'amitié que j'ai pour mes proches (2). »
Madame de 3Iaintenon en entrelient encore sa cousine dans une autre
lettre déjà connue :
<< Si vous aviez été de la même religion que î\îonsieur votre mari, je vous
« aurois priée de m'envoyer votre tille, et j'aurois espéré autant de com-
« plaisance qu'en ont eue Monsieur et Madame de La Laigne et 3îonsieur et
« Madame de Caumont; mais j'ai eu peur que l'on ne vous^soupçonnàt d'a-
« voir été bien aise de me la donner, et de quelque intelligence avec moi sur
« la religion. Yoilà, ma chère cousine, ce qui m'a obligé de vous tromper,
« et pourveu que M. de Villette ne soit pas mal content de vous, je me dé-
fi meslerai bien du reste. J'espère qu'il ne prendra pas si sérieusement l'en-
« lèvement de Mademoiselle de Murçay, et qu'il consentira qu'elle demeure
<■ avec moi jusqu'à ce qu'elle soit en âge de dire sa volonté. Ne la plaignez
« point ; elle se trouve fort bien ici, et je suis ravie de l'avoir; elle est jolie
« et aimable, et le talent que j'ai pour l'éducation des enfans sera tout em-
« ployé pour elle. Adieu, ma chère cousine, votre lettre me fait pitié, ou,
(1) «Je pleurai d'abord beaucoup, dit de son côté Madame de Caylus; irais je
(( troiivMÏ le lendemain la messe du Roi si belle, que je consentis à me faire ca-
« tholique, à condition que je l'entendrois toui les jours, et que l'on me gâ-
te ranliroit du fouet. C'est là toute la controverse qu'on employa, et la seule
« aljjuratioii que je fis.»
(2) Lettre inédile du 23 dérombre 1680, tirée des copies Mss. de iMadeinoiselle
d'Aumale, qui avait été à Saint-Cyr secrélaitc de Madame do Maintenon. — 11
existe de ces copies plusieurs exemplaires, soit dans la bibliothèque du séminaire
de Versailles, soit dans celle de M. le duc de Nt ailles. La Beaumelle en avait eu
communication à Saint-Cyr; mais dans son édition il a altéré les textes.
lys MÉLANGES.
« pour mieux dire, votre estât; mais entin vous êtes catholique, et il est im-
« possible que, dans votre cœur, vous ne soyiez pas bien aise de voir vos
« enfans dans le chemin où je les ai mis. Vostre flls ne servira plus en mer.
" Je suis sensiblement toucliée d'affliger mes cousines par les marques lés
« plus essentielles que je puisse leur donner de mon amitié; car, assuré-
« ment, je songe à leur témoigner, dans la personne de leurs enfants, la re-
« connaissance et la tendresse que j'ai pour elles, et que j'aurai tou-
« jours , quoi qu'elles puissent faire , quand même elles viendroient à me
« haïr (1). »
31. de Villette revint, en effet, de sa campagne d'Amérique, au mois de
mars 1681, et, apprenant que ses enfants avaient été conduits à la Cour
à l'aide d'une tromperie, il entra en fureur contre sa cousine, à laquelle il
adressa les reproches les plus violents. On n'a pas conservé ses lettres,
mais on peut juger de leur amertume par la réponse de 3Iadarae de Main-
tenon :
« Je viens de recevoir deux lettres de vous, lui mande-t-elle, et je vois
« avec douleur que la moins douce est la dernière. Cependant je ne m'en
« plains point : avec tout autre que vous j'essuicrois de plus grandes ai-
« greurs; je ne suis point trompée dans votre procédé, et, quoi qu'on ail
« pu dire, j'ai soutenu que rien ne vous feroit enîporter contre moi. Je con-
« nois votre tendresse et votre raison : c'est ce qu'il faut pour recevoir ce
« que j'ai fait de la manière dont vous le recevez. Vous êtes trop juste pour
« douter du motif qui m'a fait agir. Celui qui regarde Dieu est le premier,
« mais s'il eût été seul, d'autres âmes étoienf aussi précieuses pour lui que
« celles de vos enfants, et j'en auruis pu convertir qui m'auroient moins
« coûté. C'est donc l'amitié que j'ai toute ma vie eue pour vous qui m'a
« fait désirer avec ardeur de pouvoir faire quelque chose pour ce qui vous
« est le plus cher. Je me suis servie de votre absence comme du seul temps
« où j'en pouvois venir à bout; j'ai fait enlever votre fille par l'impatience de
« l'avoir et de l'élever à mou gré; j'ai trompé et aftligé 3Iaùaine votre femme
« pour qu'elle ne fût jamais soupçonnée par vous, comme elle l'auroit été
« si je m'étois servie de tout autre moyen pour lui demander ma nièce.
« Voilà, mon cher cousin, mes intentions, qui sont bonnes et droites, qui
« ne peuvent être soupçonnées d'aucun intérêt, et que vous ne sauriez dés-
» approuver dans le même temps qu'elles vous alfligent. Connue je vous
« fais justice et que vos déplaisirs me touchent, faites-la-moi aussi, et re-
« cevez avec tendresse la plus grande marciue qw je puisse vous donner de
« la mienne, puisque je fâche celui (lue j'aime et ([ue j'estime, pour ser-
(1) Lettre du 25 cK'cembre 1680, donnée par La Beaumelle, t. I, p. 270, mais
rétablie sur la copie de Mademoiselle d'Auniiile.
MELANGES, 199
'< vir des enfants que je ne puis jamais (ant aimer que lui, et qui me per-
<( (Iront avant (|ue je puisse eonnoître s'ils seront ingrats ou non (I).»
M. de Villetle tinit par s'adoucir à l'égard de ses enfants (-2), mais les
efforts de Madame de Maintenon pour l'amener à abjurer lui-même de-
meurèrent longtemps inutiles. La religion de M. de Villette était un obstacle
à toutes les démarches de sa cousine pour lui procurer de l'avancement :
on peut voir, dans une note de M. Jal (3) , avec quelle dureté on traitait les
officiers huguenots; on en sera moins surpris en voyant 3Iadame de Main-
tenon écrire ce qui suit à son cousin :
« J'ai donné votre lettre au Roy-, il vous estime autant que vous le pouvez
" désirer, et vous pourriez bien le servir, si vous vouliez. Vous manquez à
« Dieu, au Roy, à moy et à vos enfants par votre malheureuse fermeté;
« je le prie de vous éclairer (4). "
Déjà, dans une lettre précédente, Madame de Maintenon l'avait pressé
de la manière la plus énergique de songer à une affaire si importante :
'( Tout ce que vous me montrez de raisonnable dans toutes les occasions
« augmente mon déplaisir de vous voir si propre à tant de choses , et exclu
« de tout. Le bien que je fais à vos enfants ne me console point de celui
« que je ne vous fais pas; je travaille à les faire honnêtes gens, sans espé-
« rance de jouir jamais de leur mérite; et le vôtre, qui est à. peu près de
'< même date que le mien, me seroit plus propre. Songez à une affaire si
« importante, etc. Humiliez-vous devant Dieu et demandez-lui d'être éclairé;
« convertissez-vous avec lui, et sur la mer, où vous ne serez point soup-
« çonné de vous être laissé persuader par complaisance, enfin convertissez-
« vous de quelque manière que ce soit. Je ne puis me consoler de votre
« état, et je vois en cela que je vous aime plus que je ne le croyois en-
« core (5). »
Le marquis de Villette, sollicité par Madame de Maintenon, vaincu
peut-être par l'argument qui entraîna la conversion de Turenne , n'était pas
très éloigné de rentrer lui-même dans le sein de l'Eglise ; mais il craignait
que l'on ne pensât qu'un motif d'intérêt avait pu l'y déterminer. Après avoir
longtemps balancé, il finit par faire son abjuration, à une époque qu'il est
(1) Lettre du 5 avril 1681, donnée par La Beauraelle, t. I, p. 273, rétablie sur
la'copie de Mademoiselle d'Aumale.
(2) « Comme Madame de Maintenon était soutenue de l'autorité du Roi, dit
« Madame de Caylns, il fallut céder à la force. »
(3) Note très instructive que nous reproduirons.
(4) Lettre du IG juillet 168'», donnée par La l^.eaumclle, t. I, p. 290, rétablie sur
la copie de Mademoiselle d'Aumale, p. 288 de ses Mss.
(5) Lettre du 30 janvier 1683, donnée par La Beaumelle, p. 284, rétablie comme
les précédentes.
^200 MÉLANGES.
diflicilc de préciser, mais qui est anlérieiire ^i 1687 (i;. Il fut eu effet promu
au grade de chef d'escadre le )''" janvier 1(386, et dès le mois de septem-
bre 1687, nouveau converti, il travaillait déjà à ramener les huguenots. On
le voit en outre, au mois d'avril 1688, obtenir une grâce (jui ne lui aurait
été vraisemblablement pas accordée s'il avait continué de professer la
religion réformée. « Le Roi , dit Dangeau dans son journal , à la date du
8 avril 1688, a donné mille écus d'augmentation à M. de Villette , chef d'es-
cadre. » Ayant été présenté à Louis XIV après son abjuration , il lit au roi,
qui l'en félicitait, celte réponse, que M. Auger trouve noble, que M, Mon-
merqué dit empreinte de la franchise d'un marin, et que 3Iadame de Caylus
trouve trop sèche : « Sire, c'est la seule occasion de ma vie où je n'aie pas
eu pour objet de plaire à Votre 3Lijeslé (2). »
Après la résistance (jue M. de Villette avait apportée à son changement
de religion, on a quelque sujet d'être surpris que lui-même soit tombé , à
l'égard de ses anciens coreligionnaires, dans des excès de zèle qui lui atti-
rèrent des reproches de sa cousine. Elle lui écrivait : « Prenez garde à
« toutes les atlaires dont vous vous chargez, car il seroil désagréable qu'elles
« ne se trouvassent pas comme vous les avez proposées. M. de Seignelay a
« persuadé au Roy que Mademoiselle de Saint-Laurent étoit sur le point
« de faire sa réunion, et si elle part sans que cela soit fait, on en sera as-
« surémeut mécontent. Ne vaudroit-il pas mieux la remettre aux Nouvelles
" catholiques, et qu'elle s'en démeslàt comme il lui plairoit? Je vous advoue
« que je n'aime point à me charger envers Dieu, ny devant le Roy, de tous
« ces retardcmens de conversion, et que j'aurois aussi un chagrin de vous
« voir déplaire quand vos intentions sont bonnes. On prétend aussi que
« cette Mademoiselle de Boisragond n'escoule point, et qu'elle ne sera de
« longtemps convertie; cela sera encore sur votre compte (3). »
Depuis sa conversion, la faveur du marquis de Villette alla toujours en
croissant ; il fut créé lieutenant général des armées navales par lettres du
4" novembre 1689, et il exerça celte grande charge jusqu'à répocjue où
n<jlre marine se réduisit à des arnu'menis en course, <jui lireut lort à nos
ennemis sans contribuer beaucoup à la gloire de la France (4). Nommé com-
mandeur de l'ordre de Saint-f.ouis , en 1697, il ne larda pas à en devenir
graud'croix... 11 avait épousé en secondes noces, en 169:'), Marie Deschamps
(1) Nous allons plus loin ((iie M. Moiinienjné : nous pensons qu'elle a dil avoir
lieu vers le mois d'octobre 168o. Phicé alors entre l'abjuration et l'expatriation,
Villette aura succombé au dernier moment.
(2) Avger, Not. sur M. de Villelte, dans son édition des Lettres de Madame de
ilaintenon , Paris, 1815, in-12, t. II; Monmeiqué, Not. sur Madame de Caylus,
p. 339; Mndtime de Caylus, Souveiùvs, p. 37G.
(3) Lettre de Madame de Maintenon du U septembre KiS?, doiinéi- [lar La Beau-
meile, revue sur les copies de Mademoiselle d'Aumalç, p. 3io.
(4) Mérn. de Villette, p. 140.
MELANGES. 201
de Marsilly, «belle personne de vingt ans, sans fortune,» qui avait été à
Saint-Cyr et à laquelle le Roi et Madame de Maintenon portaient un vif inté-
rêt (I). Il mourut à Paris en décembre 1707, âgé de 75 ans, et il eut avec
Turenne cet autre point de ressemblance qu'à sa mort, au lieu d'un lieute-
nant général de marine, on en créa deux : Du Casse , homme de mérite, et
d'O, homme de faveur. On put dire aussi la monnaie de miette... « C'étoit,
« dit Madame de Scudéry, un des meilleurs hommes que j'aye jamais connus;
« j'espère que Dieu lui aura fait miséricorde. » Villetle avait perdu, en 1 692
et 1707, ses deux tils, nés de son premier mariage. Il laissait un petit-fils,
enfant de son tils aîné, la célèbre Madame de Caylus, et trois enfants du
second lit.
Nous n'ajouterons à toute cette histoire aucune réflexion ; la morale, si
morale il y a, en est assez sensible.
racontées par un abbé missionnaire.
D'après l'indication du frère Léonard (V. Bull., t. I, p. 476), nous avons
compulsé les « ^lémoires du comte de Vordac, » publiés en 1702 par l'abbé
Cavard, et nous n'y avons pas trouvé le « trait historique de M. de Saint-
Ruth ). auquel il renvoie ; le seul endroit où ce commandant est mentionné
est quant à lui assez insigniliant. Mais, en revanche, ce passage mérite bien
d'être reproduit à un autre titre , car, au lieu de ce que nous cherchions ,
nous avons rencontré une peinture des dragonnades tracée par ce prêtre de
Languedoc, témoin oculaire et acolyte des dragons, qui écrivit ses propres
souvenirs sous le nom du comte de Vordac , soi-disant lieutenant du régi-
ment chargé d'appuyer militairement son œuvre de missionnaire. 11 se met
lui-même en scène; il fait l'éloge de son éloquence et de ses manières, et
(1) Madame de Caylus a vu la conversion de son père avec les yeux d'une tille,
et ce qu'elle en dit coiilraste singulièrement avec la réalité, au moins pour ce qui
est des résultats de cette conversion : « Mon père, après avoir résisté non-seule-
<( ment aux bonlés, mais aux promesses du Roi , et avoir compté pour rien de
« n'être pas fait chef d'escadre à son rang; après avoir résisté à l'éloquence de
« M. de Meaux, qu'il ainirit naturelkment, s'embarqua de nouveau sur la mer,
« et lit pendant cette campaî,'ne des réflexions qu'il n'avoit pas encore faites.
« L'évangile de l'ivraie et du" bon grain lui parut alors clair contre le schisme.
« Ainsi convaincu, mais ne voulant tirer de sa conversion aucun mérite pour sa
« fortune, il fit :,. son retour son abjuration entre les mains de son curé, et per-
te dit par là les récompenses temporelles qu'il en auroit pu attendre; si bien môme
« qu'en venant après à la cour, le roi lui ayant fait l'honneur de lui parler avec
« sa bonté ordinaire sur sa conversion, mou père répondit avec trop de séctie-
« resse que c'étoit la seule occasion de sa vie oii il n'avoit point eu pour objet
« de plaire à Sa Majesté.» On voit que Madame de Caylus n'écrit pas en lemnie
mal convertie; cependant, en parlant de Mesdemoiselles de Saint-Hermine et de
Caumont, qui avaient été livrées à Madame de Maintenon, elle dit que « la résis-
<i tance de ces jeunes personnes fut infiniment glorieuse au calvinisme.»
202 MÉLANGES.
parle de l'amitié étroite qui le lie au comte de Vordac , jus(|u'à les rendre
inséparables. Sainl-Rutli n'intervient (jue pour assister à une de ses prédi-
cations, hù en faire compliment et lui recommander, au nom du roi, la dou-
ceur. Le tableau qu'il présente gaiement des conversions par logement
montre cependant quels ordres étaient donnés aux soldats, comment et
« avec quel plaisir ils étaient exécutés. » C'est là peut-être ce que le frère
Léonard avait en vue; et, au fait, c'est bien Saint-Ruth qui fait agir ses dragons,
comme on va le voir, tandis (ju'il exhorte le missionnaire à la mansuétude.
— Nous n'avons rien voulu supprimer du récit, pas même les considérations
préliminaires : on y retrouve les banalités (jue comporte le sujet, les lieux
communs que certains écrivains se passent traditionnellement de main en
main, et en les lisant on se demande en vérité si l'auteur est sérieux, ou si
son style ne cache pas une amère ironie.
« Au commencement de l'automne (1685), nous reçûmes l'ordre d'aller aux
Cévennes, où nous trouvâmes quelques autres régiments de dragons, qu'on
y avoit envoyés pour tenir les Inigucnots dans le devoir. Ce fut en ce temps-là
que le Roy révocjua les Edits de iNimes et de Nantes. Et par cette révocation
tout exercice de la religion P. R. fut défendu en France. Le Roy avoit au-
paravant sapé tous les fondements du calvinisme, faisant abattre plusieurs
temples, cassant les chambres de l'Edit, excluant les huguenots des grands
emitlois et des charges de ville , donnant de grosses pensions à ceux (|ui se
convertissoient, condamnant à la mort ceux qui retomboient dans l'erreur,
après l'avoir abjurée, et faisant prêcher partout la controverse, par un grand
nombre de missionnaires. Le Roy s'étant par là frayé le chemin à la consom-
mation de l'ouvrage, cassa enfin l'Edit de Nantes le 22" octobre de l'an 1685
et bannit à jamais le calvinisme de ses Etats. Le règne du Roy avoit été
jusques-là remarquable par plusieurs belles actions, et il a été très florissant
depuis ce temps-là. Mais, à mon sens, la révocation de l'Edit de Nantes a
été le chef-d'œuvre de ce Prince, et l'action la plus éclatante de son règne (i).
« Le calvinisme avoit pris naissance sous François I*^"", en France, et i\
avoit troublé le règne de sept rois : François l^'", Henry II , François II ,
Charles IX, Henry III, Henry IV, Louis XIII , et avoit conduit souvent la
monarchie françoise à deux doigts de sa perte. Tant que cette secte eût
resté en France, on y auroit eu un levain de discorde, et une source éternelle
de guerres civiles (2); et quand on ne considéreroit les choses ([ue par des
(1) On voit que le préteadu comte de Vordac exprime et motive naïvement
son enthousiasme. Pour nous borner à une seule observation , nous ferons re-
marquer qu'il n'est jias très exact de dire que le règne du roi a été très florissant
depuis la révocation; on convient généralement du contraire.
(2) L'enthousiasme aveugle encore ici notre narrateur; car on a dit avec rai-
son que, depuis la prise de l>a Roclielle et la paix de 1629, la Réforme, comme
liarli politique, était morte en France, en sorte que, par sa date, la révocation
«?%
MÉLANGES. 203
vues humaines, la réunion des calvinistes est l'effet d'une puissance absolue
et d'une politique consommée {]).
« D'abord après la révocation, on nous dispersa dans les Cévennes avec
ordre d'aider les missionnaires, et de loger chez les huguenots, jusqu'à ce
({u'ils eussent fait abjuration de leurs erreurs. Jamais ordre ne fut exécuté
avec plus de plaisir. Nous envoyions dix, douze, ou quinze dragons dans une
maison qui y faisoient grosse chère, jusqu'à ce que tous ceux de la maison
se fussent convertis. Cette maison s'étant faite catholique, on alioit loger
dans une autre, et partout c'étoit nouvelle aubaine (2).
« Le peuple étoit riche dans les Cévennes , et nos dragons n'y firent pas
mal leurs affaires durant deux ans. Nous parcourûmes de cette manière une
partie du bas Languedoc, le Gévaudan, le Velay, le haut et le bas \ ivarais.
« J'étois partout très content, et j'avois sujet de l'être. Je fis amitié avec
plusieurs missionnaires, dont la plupart étoient très honnêtes gens ; je fis sur-
tout une liaison particulière avec les abbés du Cheylar et de la Pérouse, et
avec le père Lombard, jésuite suisse. Celui-ci me fit faire connaissance avec
un jeune missionnaire, appelé monsieur Cavard, son ami intime. C'étoit un
jeune ecclésiastique du Puy en Velay qui ne disoit pas encore la messe, n'en
ayant pas l'âge, mais qui s'étoit déjà acquis beaucoup de réputation par son
éloquence parmi les huguenots et les catholiques. Quand j'eus entendu ce
jeune prédicateur, je cessai de m'étonner qu'il se fût rendu si fameux dans
les Cévennes. Outre que c'étoit un homme des plus éloquents , il avoit dans
ses discours et dans ses manières je ne sais quoi de touchant, à quoi il étoit
impossible de résister. Nous liâmes ensemble une amitié si étroite, qu'elle
passa en proverbe dans ce pays-là. Quand les ordres venolent pour les mis-
sionnaires et pour les dragons de changer de demeure, nous faisions toujours
en sorte d'avoir le même quartier, et nous devînmes inséparables.
'< Dans ce temps-là monsieur de Saint-Ruth, commandant pour le Roy dans
les Cévennes, nous fit avertir tous deux qu'il viendroit un certain dimanche à
notre quartier. Nous donnâmes ordre aux religionnaires de sept ou liuit pa-
roisses voisines de s'y rendre ce jour-là. Monsieur de oaint-Ruth étant venu,
de l'Edit de Nantes «se trouve justement placée à l'époque de notre histoire où
elle se comprend témoins.» F. aussi ci-dessus, p. 96.
(1) Puissance absolue, oui, assurément; mais politique consomme'e, cela fait
question pour d'autres que pour certains liommes d'Etat ou de plume, transcen-
dants et ultramon tains.
(2) Voir les détails donnés par M. Ch. Weiss, Hist. des Réf. nrot., t. I, pp. 82,
84, et surtout t. II, p. 1 1 9, où se trouve rapporté le récit que fit lui-même des tor-
ture? qu'il avait soiilïertes Jacob de Bve, consul hollandais à Nantes, pour son mal-
heur naturalisé Français. — F. aussi" divers articles de la France protestante, no-
tanmient celui d(^ Cahanel, dont la femme et les deux tilles se convei tirent, de
guerre lasse, après avoir, pendant six semaines, hébergé jusqu'à quatre-vingt-
dix-neuf cuirassiers, qui avaient fait un dégât extraordinaire dans la maison et
sur les terres, est-il dit dans un Mémoire qu'on trouve aux papiers de La Reynie
de la Bibliothèque impériale.
:£
204 BIBLIOGRAPHIE.
je le conduisis à l'église, et en sa présence monsieur Cavard fit sa prédication
à cette multitude de religioniiaires assemblés. Ce commandant parut fort con-
tent de la manière dont on s'y prenoit pour instruire ces peuples. A la lin du
sermon, il nous marqua que c'étoit l'intention du Roy qu'on travaillât avec
douceur à la réunion des religioniiaires, et me remercia publiquement d'une
manière très obligeante de ce que j'avois sceu si bien ménager les esprits
dans tous les cpiartiers où j'avois été, que je m'y étois attiré l'alTeclion et la
contiance du peuple : il me chargea de continuer, et me promit qu'il auroit
soin d'en rendre compte à Sa .Majesté. »
BIBLIOGRAPHIE.
Étude sur l'hlslolre de la Fraiiceet de la Hollande (1566-1636), par M. H. Ou-
vré, ancien élève de l'Ecole normale. In-8" de 35o pages. Paris, A. Durand,
1853.
Benjamin Aubéry, sieur du Maurier, était petit-neveu de Jacques Aubéry,
avocat au parlement sous Henri II, et céh lire pour avoir vengé sur le baron
d'Oppède, par un plaidoyer éloquent, les vi(;times de Cabrières et de Mérin-
dol. Jl fut successivement secrétaire de Du Plessis-Mornay, à vingt-trois ans,
de 1589 à 1592; intendant du duc de Bouillon et son chargé d'afl'aires
auprès de Henri IV, par-qui il était en même temps employé; contrôleur
général dans l'administration financière de Sully; enlin ambassadeur en
Hollande, de 1613 à 162i. Il avait laissé des Mémoires, qui se trouvent
aujourd'hui en original à la bibliothèciue publiijue de Poitiers, et dont un
représentant de la famille, le marquis d'Aubéry, a aussi conservé une copie.
C'est d'après ces manuscrits, et en y joignant bon nombre de documents iné-
dits, que M. Ouvré, professeur d'histoire à Poitiers, a rédigé un travail re-
marquable, non-seulement comme biographie de Du ^laurier, mais comme
étude de quelques-uns des faits de l'histoire du proleslantisme en France et
en Hollande, sous les règnes de Henri IV et de Louis Mil. La querelle du
duc de Bouillon, la politique française en Hollande, et la lutte du prince
j\Iaurice et du grand pensiimuairc Barnevcld, sont les priiuipaux événements
autour desquels il a classé tous les autres. Nous nous bornerons ici à quel-
ques détails personnels à Du 3Iaurier; nous citerons c'C (jiie dit M. Ouvré
de ses dernières années, et nous repioduiroiis les dernières pages de ses
Mémoires.
Le trait distinclif de la vie de Du Maurier est la modération et l'esprit de
BIBLIOGRAPHrE. 205
conduite. Il a toujours justifié les ternies du brevet de secrétaire ordinaire
du roi de Navarre (ju'il avait reçu, le 23 octobre 1390, « en récompense de
sa loyauté, preud'hommie, capacité, expérience et bonne diligence. » Le ca-
ractère de son style, dit M. Ouvré, c'est « la clarté et la propriété; sa prose
a comme un agrément tempéré et doux; elle est, pour tout dire, hoimète,
saine et de bon lieu, ainsi que l'homme excellent dont elle offre la fidèle
image. » Retiré de la politique active en avril 1621, il cultiva sans partage
les lettres qu'il avait aimées toute sa vie. On lui doit l'impression du plai-
doyer de son grand-oncle pour les victimes de Mérindol et de Cabrières. Il avait
perdu, en 1620, sa première femme, qui lui laissait neuf enfants. En 1622,
il avait épousé mademoiselle Renée de Jaucourt de Yillarnoul, soeur du
gendre de Du Plessis-Mornay, et (pii devint une seconde mère pour sa nom-
breuse famille. Il surveillait l'éducation de ses enfants, et c'est sur eux qu'à
la fin de sa vie il consacra toutes ses pensées et tous ses soins. « Le journal
qu'il avait commencé pour eux parmi les distractions de la politique, il l'a-
chevait dans la paisible douceur d'une destinée accomplie. Ce modeste livre
respire un calme et une honnêteté rarRs; c'est un appel touchant aux quali-
tés qui font le bonheur des familles et la paix des États : le respect de l'au-
torité, l'amour de la règle et du devoir, la modération dans les désirs, le
culte de ce (pii élève l'homme , et au-dessus l'idée sans cesse présente de
Dieu, de qui tout bien émane. '•Cœlesfem cogita,» c'était la devise qu'il avait
choisie pour son château de la Fontaine. Il y fut en effet fidèle toute sa vie;
sa foi est humble et résignée ; elle n'a ni àpreté ni emportement : le hugue-
not disparaît presque sous le chrétien.
" Au moment où il écrivait ses dernières pages, le calvinisme expirait comme
parti politique. Richelieu venait de prendre La Rochelle, et parmi les pro-
testants modérés, un grand nombre craignaient que la chute de cette ville
n'entraînât la révocation de l'édit de Nantes. Du Maurier en prit occasion
de rappeler à ses enfants les conseils de modération et de patience qu'il leur
avait donnés, et de les résumer une dernière fois.
" Premièrement, écrivait -il, je les exhorte de méditer à bon escient el
" souvent les singulières grâces que Dieu a départies non-seulement en leur
" donnant l'estre, mais aussi le bien estre; les ayant daigné faire naistre en
" son Eglise, instruire en sa parole et rendre parliripans de ses pro-
" messes Qu'ils lisent et méditent souvent la parole de Dieu, fuians
«.comme un très dangereux escueil de s'embarasser en questions subtiles
« et curieuses des théologiens, qui par leurs dissentions et controverses
« ont beaucoup plus destruit qu'édifié le christianisme et la piété. Ceux qui
" se plongent en tels gouffres s'y noyans le plus souvent eux-mesmes pour
" bons nageurs qu'ils soient, et tirans leurs sectateurs en mesme danger.
" C'est pourquoy sur cela je renvoyé mes enfans au conseil de St Paul, de
206 BIBLIOGRAPHIE.
sçavoir à sobriété, leur suffisant d'embrasser très simplement par foy un
seul Jésus et iceluy crucifié.
<< Qu'après le service de Dieu, suivant l'ordre qu'il a estably, leur pre-
mier but soit de rendre tousjours au roy leur souverain une franche et
volontaire obéissance, sans jamais varier ny sous quelque prétexte que ce
soit, s'entremettre d'aucuns remuemens en son Estât ny ailleurs; ains
que chacun d'eux en sa profession obéissant au commandement de Dieu
serve affectionnement et fidellement son prince. Et s'il ne les employé,
qu'au moins ils lui rendent ce devoir par vœux et prières pour la santé de
sa personne, et prospérité de son règne, se ramentevans tousjours que la
vraye religion est si chaste et sacrée qu'elle ne doit servir à faction ny
quelconque mauvaise pratique, mais seulement à dévotion.
« A quoy je les convie d'autant plus instamment que j'espère de sa jus-
tice et clémence l'observalion des édits du feu roy son père d'inimorlelle
mémoire, et siens, pour la liberté des consciences de ses sujets et jouis-
sance des biens qui leur appartiennent.
« Que si pour nos péchés et par quelques excès des hommes et du temps
il en arrive autrement, qu'ils facent de nécessité veriu, se résolvans plus
tost par amour à leur patrie d'en sortir, qu'en y demeurant aider à la
ruyner, attendans patiemment une plus favorable saison quelqu'aufre part
ailleurs où ils vacqueront à prier Dieu (pi'il fléchisse le cœur du roy pour
leur redonner la mesme précédente liberté, employans cependant leur exil
à tousjours apprendre quelque chose de bon, et mesmes à vivre de peu en
bonne conscience. Au demeurant qu'ils n'oublient jamais et ne se ressou-
viennent pas trop aussi que leur père fut honoré plusieurs années de la
charge d'ambassadeur; affin qu'ils n'aient les courages trop bas en pareil
estât s'ils y sont appelés, ny trop haut en moindre s'ils y sont réduits
'< Pour leur conduite et conversation entre les hommes, d'autant qu'aprez
la bonne conscience le bon renom doit estre nostre principal thrésor,
qu'ils ayent pour maxime de ne s'accoster que de gens de mérite, savoir
et probité, entre lesquels ils s'efforceront d'acquérir leurs supérieurs pour
favorables, leurs égaux pour bienveillans et mesmes leurs inférieurs pour
amys
'( Et parce que de toutes les vertus cbrétiennes et civiles Dieu ny les
honmies n'en ont pas de plus aggréable que l'humilité, je leur recom-
mande qu'ils la prali(pient incessamment, tenant pour infaillible qu'elle
leur attirera la bénédiction et les cœurs des gens de bien, mesme qu'ils
seront tant plus estimés et loués par autruy que moins ils s'estimeront
et loueront eux-mesmes
« Qu'ils ayent un soin perpétuel de maistriser leurs langues à ce qu'elles
« ne parlent à la volée de choses dont ils se pussent repentir Et si par
BIBLIOGRAPHIE. 207
« malheur il leur survient quelque dispute, qu'ils ne se laissent emporter
« par précipitation à cholère ni vangeance aucune. La première transportant
« l'homme hors de soy-mesme, et la seconde n'appartenant qu'à Dieu seul
« qui se l'est réservée Quant aux procez, qu'ils les détestent, pour
(( n'encourir cet odieux nom de chiquaneurs, et (ju'au contraire dépouillés
" de passion et d'avarice ils ayent tousjours pour recommandée la detfini-
« tion et pratique de justice Je les exhorte d'avoir en horreur outre ce
" qu'ils savent estre deffendu par la loy de Dieu tous jeux de hazard, comme
« de chartes et de dez, qui sont vrayes pestes de la vie et certaynes ruines
« des maisons. Pareillement de ne se laisser piper aux souffleurs d'al-
« chimie qui présumans et promettans témérairement de transmuer les
« moindres métaux en de plus excellens, convertissent en rien tout ce qu'ils
« peuvent attraper
« Finalement je les adjure par l'amour que je leur porte et par le bien
« qu'ils doivent vouloir à eux-raesmes de vivre tousjours entre eux en con-
« corde et bonne intelligence, s'entr'appuyans et prestans la main pour se
« défendre mutuellement et procurer par tous bons moyens le bien, avan-
« cernent et repos les uns deâ autres Qu'ils se ressouviennent de la
« belle similitude que 3Iicipsa mourant lit à ses enfans, affin que bien unis
« ils fussent pareils aux flèches qui ne purent estre rompues tant qu'elles
« furent bien jointes et liées ensemble.
« Que s'il plaist à Dieu me faire trouver mon jour avant qu'ils soient tous
« en aage de se pouvoir conduire eux-mesmes, que les plus aagés s'éver-
« tuent de me représenter envers les plus jeunes par soin et cordialité, et
« que les jeunes aussi croyent leurs bons conseils (t). »
« Ce furent là ses derniers avis; il mourut en 1636, dans son château du
Maurier, à l'càge de soixante-dix ans. Tous ses maîtres l'avaient précédé au
tombeau, sauf Sully, qui achevait obscurément sa vie, enfermé dans ses sou-
venirs. Comme lui. Du Maurier était incertain et inquiet à son dernier jour.
Le duel des deux religions en Allemagne restait indécis; la victoire de la
royauté n'était pas complète; la violence de Richelieu empêchait de distin-
guer la suite, la grandeur, la nécessité de sou œuvre. C'est à lui, du reste,
que Du 3Iaurier devait sa disgrâce ; ses amis, Grotius entre autres, étaient
hostiles à l'impérieux cardinal. Après tout, il est bien difficile à un homme
d'avoir l'intelligence complète du temps qui le suit. Protestant modéré, mais
sincère, il craignait pour les siens la perle de cette liberté du culte si péni-
blement conquise. Au milieu des guerres civiles, au service d'un ministère
faible, il avait contracté une sorte de timidité qui l'empêchait d'apprécier à
leur juste valeur la rapidité et la décision hardie du gouvernement qui lui
(1) Ms. du niarq. d'Aubéry. Tout ce beau morceau manque dans le Ms. dç Poitiers.
208 BIBLIOGRAPHIE.
avait succcdé. Pourtant l'aurore du i^Tand siècle s'était levée; Richelieu re-
joignait Henri IV; encore quel(|ues efforts, et la royauté est décidément
maîtresse : Louis XIV peut venir. »
DE QUEI^aUES AiVCIE-^» RÉPERTOIRES
DES SOCRCES DE l'hISTOIRE DE LA RÉFORME EN FRANCE AU XVl* SIÈCLE.
(1535-1550.)
A M. le Président de la Société de V Histoire du Protestantisme
français.
Paiis, •.};! juillet 1853.
Monsieur,
Je ne crois pas que pour éclairer l'histoire, à réliide de laiiuclle votre
Société se consacre avec un zèle si louable, il faille s'en tenir à explorer des
manuscrits. Je le dis sans intention épigrammatique : il y a tels livres du
seizième et du dix-septième siècle, et même du dix-huitième, qui sont tout
aussi inconnus que des manuscrits, et qui néanmoins ont un plus grand in-
térêt (1). Mais la pire condition est encore celle des livres que tout le monde
est censé connaître et qui ne sont ouverts par personne, ou à peu près. La
Réformation , qui doit tant à l'imprimerie , devrait bien essayer de rendre
un public , au moins à ces derniers.
J'ai l'honneur de vous proposer d'essayer d'abord la résurrection de quatre
recueils jadis célèbres, à savoir :
Les Preuves des libertés de l'Eglise gallicane (par Pierre Pithou et
Pierre Du Puy).
Les Ordonnances roi/aulx, depuis S. Louis jusqu'à Henri II , édit.
de 1548, in-folio;
Les Edicts et ordonnances de Fontanon , revus et augmentés par Ga-
briel de Roche-Maillet, édit. de 1611;
Lu grande Conférence des ordonnances , édit. de 1678.
L'analyse de quelques-unes des pièces renfermées dans ces ouvrages
prouvera, mieux que tdul ce que j'en pourrais dire, combien ils sont néces-
saires aux protestants.
(1) Nous sommes bien de cet avis, et nous l'avons exprimé dès le début.
[V. BitlL, i I, p. 13.) Le travail d'exploration que nous propose M. d^ Fréville,
et dont il va nous donner un excellent exemple, réalise une des parties essen-
tielles de notre plan.
BIBLIOGRAPHIE. 209
I.
1524 (1525 nouv. style), mars 20. — Arrêt du Parlement de Paris,
rendu sur le rapport du premier président, Jean de Selve. Il est or-
donné de publier de nouveau l'ordonnance de Louis XII, en date du
9 mars 1510 (1511 nouv, style), concernant les blasphémateurs, et
enjoint àTévèquede Paris de donner vicariat aux conseillers, Philippe
Pot et André Verius, et aux docteurs en théologie, Guillaume du
Chesne et Nicolas le Clerc, pour faire le procès aux Luthériens et
autres hérétiques.
Preuves des lih. de V Eglise gallicane, t. II, p. 1090, n*» 3.
L'évocation de l'ordonnance contre les blasphémateurs , pour la punition
des Luthériens, me paniît être une preuve qu'en mars 1525, l'autorité civile
n'avait encore fait aucune loi contre ces derniers.
IL
1524- (1525 nouv. style) , mars 29. — Arrêt ordonnant aux arche-
vêques de Lyon et de Reims, aux évêques de Meaux , d'Orléans, de
Paris, de Chàlons , d'Amiens et d'Angers, aux chapitres de Sens et de
Bourges, de donner vicariat aux conseillers, Jacques de la Barde et André
Verius, et aux docteurs en théologie, Guillaume du Chesne et Nicolas
le Clerc, « d'informer secrètement et de procéder contre ceux qui tiennent,
publient et enseignent les hérésies, erreurs et doctrine de Luther. »
Par le même arrêt, il est spécialement enjoint à l'évêque de Meaux de
déléguer les conseillers et docteurs susnommés pour faire le procès à
M'= Mathieu Saulnier et à M® Jacques Pouvan, du diocèse de Meaux,
accusés d'hérésie et prisonniers en la Conciergerie du palais, à Paris.
ht., no 4.
Il faut rapprocher de ces deux arrêts la lettre-close de François F'', datée
du 10 décembre 1533 et adressée à l'évêcjue de Finis {Bullet. de l'Hist. du
Prot.fr., t. I, p. 437). On ne doute plus alors que cette lettre était un ordre
de remettre aux mains du pouvoir royal , représenté par le Parlement , le
droit d'exercer à Paris des poursuites contre les hérétiques. D'autre part,
les deux arrêts que je viens d'analyser, et quehiues-uns de ceux qui suivent,
témoignent de la résistance des évêipies à ce que les tribunaux ecclésiasti-
ques fussent dépouillés de la seule juridiction qui leur restât. Enfin, le docu-
ment que j'ai publié dans le Bulletin (t. I, p. 328 et suiv.) montre que, dans
cette lutte, le chancelier légat, Antoine du Prat, fit de son mieux, tout arche-
vêque de Sens qu'il était, pour seconder les vues du roi et du Parlement.
1525, mai 17 ou 20. — Bref de Clénicnt VII, délivre à la requête de
Louise de Savoye, comtesse d'Angoulême, régente de France, et adressé
aux conseillers du Parlement de Paris. Le Pa|)e approuve la nomination
li
210 BIBLIOGRAPHIE.
des conseillers et des docteurs en théologie , choisis par le Parlement
pour être inquisiteurs de la Foi, et leur permet de travailler uucton-
tate apostolica.
Id., p. 1091, n» 5. — V. France protest, de MM. Haag, Pièces justif., n" 1.
IV.
1525 , juin. — Enregistrement du bref de Clément VII.
/o?., ibid.
V.
1525, novembre 24. — Arrêt qui décide que les archevêques,
évêques'et autres prélats du ressort seront contraints, chacun par la
saisie de leur temporel, à consigner au greffe de la cour la somme d'ar-
gent nécessaire pour faire le procès aux Luthériens et autres héréti-
ques, découverts dans leurs diocèses. Si l'hérétique a des biens, l'é-
vêque aura la faculté de poursuivre son remboursement auprès des
commissaires royaux du séquestre.
Id. p. 1092, no 6.
VI.
1525, novembre 29. — Arrêt par lequel il est enjoint àTévéque de
Meaux de verser deux cents livres parisis au greffe de la cour, pour
les frais du procès de Mathieu Saulnier et de Jacques Pouvan , sus-
nommés. ( V. plus haut, n" il. )
Id., p. 1093, no 7.
VII.
1525, décembre k. — Certificat du greffier du Parlement, Séra-
phiu du Tillet, déclarant que l'évèque de Meaux a versé deux cents
livres parisis, aux fins susdites.
Id., ibid.
VIII.
1525 (1526, nouv. style), janvier 8, — Arrêt par lequel, après
avoir entendu les juges délégués sur le fait des hérésies, l'évèque d'A-
miens est chargé de faire prendre l'accusé Louis Berguin, à condition
d'informer la cour, des que Taccusé sera dans les prisons de l'évèque.
Id., n» 8.
C^est de l'infortuné Louis de Berquin qu'il est ici question. J'ai déjà eu
l'occasion de parler de lui dans le Bulletin (t. I, p. 441, n° 29, et 446,
n° 68).
IX.
1525 (1526, nouv. style), février 5. — Arrêt sur requête du pro-
cureur o-énéral du roi et après avoir pris l'avis de la Faculté de théo-
looie de' Paris, par lequel il est orcloimc « l\ lous ceux qui ont en leur
possession les livres des Cantiques du Psautier, les Evangiles, Epistres
de S. Paid et autres livres du \'ieil et Nouveau Testament, contenus
BIBLIOGRAPHIE. 2I1
en la Sainete Bible, qui ont esté de nouvel translatez de latin en fran-
çois et imprimez; et aussi un livre imprimé, contenant aucunes Evan-
giles et Epistres des Dimanches et aucunes solemnitez de Tan, avec
certaines oraisons en françois (1), qu'ils en vuident leurs mains et les
apportent, dans huit jours après la publication du présent arrest, c'est
à sçavoir : ceux qui sont demeurans en la ville, prévosté et vicomte
de Paris, au greffe civil de lad. Cour, et les résidans et demeurans
aux autres lieux, es greffes des sénéchaussées, bailliages et prévostez
dont ils sont, pour eslre séquestrez et gardez sous la main de justice
par nianière de provision et jusques à ce que autrement en sera or-
donné. Et seront faites inhibitions et défenses à tous imprimeurs do-
resnavant de non imprimer aucuns des livres dessusd. en françois
et, si aucuns en ont, de ne les exposer en vente, mais de les apporter
ausd. greffes, sur peine de confiscation de leurs biens et bannissement
de ce royaume. Et enjoint la Cour à tous officiers royaux, sur peine
de suspension de leurs offices, de contraindre réaument et de fait
ceux qui auront les livres susd, à en vuider leurs mains et les mettre
esd. greffes respectivement, et de mulcter de grosses peines ceux qui
en seront trouvez saisis led. temps passé. Et exhorte la Cour tous pré-
lats d'ordonner et enjoindre à tous les curez et vicaires de leurs dio-
cèses qu'ils défendent à leurs paroissiens, chacun jour de Dimanche,
au prosne, de ne révoquer en doute la Foy catholique, par disputation
ou autrement, et de n'alléguer ne enseigner lad. doctrine de Luther
ne autres doctrines réprouvées et répugnantes à la doctrine catholi-
que;.., et exhorte lad. Courlesd. prélats que, s'il se trouvé-aucuns con-
trevenans , qu'ils leur fassent leur procès comme hérétiques ou très
suspects d'hérésie. »
Id., n» 9,
Cette pièce contient évidemment le premier Index des livres luthériens et
calvinistes prohibés en France, par ordre du Parlement et avec l'assentiment
de la Sorbonne. Ainsi, personne ne s'étonnera de ce que j'en ai transcrit un
long morceau. Le Parlement sentit très bien l'importance de la mesure, car
il voulut que son arrêt fût publié, à son de trompe, par tous les carrefours
des villes de Paris, Sens, Orléans, Auxerre, Meaux, Tours, Bourges, An-
gers, Poitiers, Troyes, Lyon, Màcon, et enfin, ajoute-t-il, « partout où be-
soin sera. »
1525 (1526, nouv. style), février 5. — Arrêt qui condamne Tar-
chevêque de Tours à verser au greffe du Parlement cent livres pari-
sis, pour faire le procès d'un nommé M« Jean Papillon, accusé d'hé-
résie, ci-devant détenu en la Conciergerie du palais et de présent
prisonnier au couvent des Célestins de Paris.
M., p, 1095, n" 10.
(1) V. Bull, de VHist. duProt. fr., t. I, p. 448, n" 76.
21^ BIBLlUGlUl'HIE.
XI.
1533 (1534, nouv. style), mars 5. — Arrêt, sur requête du procu-
reur général du roi, par lequel il est fait commandement à l'évêque
d'Orléans de donner vicariat aux conseillers , Jacques de la Barde et
Nicolas Quclain, afin de faire le procès à M^ Pierre Denise, accusé d'hé-
résie, et amené, par ordre de la Cour, de l'ofticialité d'Orléans en la
Conciergerie du palais.
kl., p. ]09C, n" 11.
XII.
1534, décembre 19. — Arrêt contre Etienne Angertau, accusé d'hé-
résie et détenu en la Conciergerie du palais, pai' lequel led. Etienne
est débouté du privilège de cléricature par lui réclamé, attendu qu'en
contrevenant aux défenses faites et publiées de par la Cour, et en
troublant par ses propositions erronées l'état |)ublic, il est criminel,
« non-seulement de lèze-majesté divine, mais aussi taisiblement de
lèze-majesté humaine. »
kl., no 12.
XIII.
1534 (1535, nouv. style), janvier 19 ou 29. — « Ordonnance
contre les imitateurs de la secte Luthérienne et receleurs d'iceulx. »
Donné à Paris, etc.
Cf. Ordonnances royaulx, fol. Ixxiij ; Grande confdtence des ordonnances, t. 1,
{). 110. — V. France protest.. Pièces justif., w'^ IJl.
XIV.
1538, septembre 9. — Arrêt du Parlement de Toulouse, par lequel,
\u le procès-verbal dressé tant par la Cour que par le vicaire de l'ar-
chevêque, il est dit que frère Louis de Rocheto {nlias Rochète), inqui-
siteur de la Foi, est déclaré déchu de la charge à lui commise par le
roi et renvoyé devant l'archevêque ou sou Aicaire pour, avec les com-
missaires déjà députés à cet eifet, par lad. Cour, procéder ainsi qu'il
appartiendra.
Prehves des lih. de l'Egl. rjallicane. t. II, p. 109G, n" 13.
Il semble, d'après la teneur de cet arrêt et du suivant, que l'autorilé
ecclésiastique avait conservé, en Languedoc, un peu plus de force ou de
prestige que dans la plupart des provinces septentrionales. Du reste, j'ai
déjà parlé du frère Louis de Rochète. {Ballet, de Nlisl. du Prot.fr., t. I,
p. 358 et suiv.) — /'. aussi ci-dessus, p. I8G, itolc.
XV.
1538, septembre 10. — Arrêt du Pailement de Toulouse, par le-
(piel, vu la sentence des juges susnommés, qui déclare hérétique frère
Louis de Rocheto, religieux de l'ordre de S. Dominique, et qui le
renvoyé au bras séculier, la Cour condanme led. de Rocheto à être
HIBLIOGKAPHIK. ïi I 3
délivré à rexécutcur de la haute justice, qui, après lui avoir lait faire
le parcours accoutumé en la cité de Toulouse, l'amènera sur la place
du Salin^ où il sera bridé vif.
kl, ibid.
XVI.
1539, mai 9. — Ordonnance pour obvier à certaines assemblées
illicites. Il est défendu aux hôtelliers de loger des gens inconnus et
étrangers sans en avertir les officiers publics de la localité. Donné à
Chastillon-sur-Loing, etc.
Cf. Ordonnances royaulx, fol. xcix verso; Gr. conf. des ordonnances, t. III, p. 754-
.l'ai cru devoir citer cette ordonnance de police, parce qu'elle me semble
dirigée notamment contre les premiers ministres protestants, qui voyageaient
beaucoup, comme l'on sait.
XYIl.
154-0, juin l^'-. — Ordonnance, dont le préambule rappelle les me-
sures prises antérieurement pour arrêter la propagation du Luthéra-
nisme. On avait lieu de penser, y est-il dit, que la sévérité des moyens
employés avait anéanti les sectaires; mais, protégés par des person-
nages puissants, ils reparaissent plus nombreux et plus zélés que ja-
mais. C'est pourquoi le roi commet les juges royaux, quels qu'ils soient,
pour procéder, toutes affaires cessantes et jusqu'à sentence définitive,
contre les hérétiques et ceux qui les recèlent. Et néanmoins les juges
ecclésiastiques continueront leurs recherches, etc. Donné- à Fontaine-
bleau, etc.
Cf. Ordonnances roijaulx, fol. cxxxix; Fontanoii, Edicts et ordonnances, t. IV,
p. 246 ; Gr. conf. des ordonnances, t. I, p 110 et suiv. — France protest., Pièces
justif., no V.
XVllI.
15i2, juillet l^^ — Arrêt contre les livres contenant des doctrines
nouvelles et hérétiques, notamment contre l'Institution de la religion
chrétienne de Calvin , et aussi touchant les librairies et imprimeries
clandestines. Plus, le monitoire de l'inquisiteur de la Foi. décerné par
ordre de la Cour, avec le mandement de l'oflicial de Paris, contre
tous ceux qui soutiennent les hérétiques et (pii ont des livres ré-
prouvés.
Cf. Ordonnances roy aulx, fol. ccxl; Gr. conf. des ordonnances, t. I, p. 111, à
la note, et t. II, p. 1084, à la note.
C'est là l'ordonnance dont un exemplaire de l'édition originale appartient
à M. Leroux de Lincy ; ordonnance qui se trouve ailleurs que dans le recueil
de Rebuffe, quoi qu'en dise la Note ci-dessus reproduite {Bull., p. 108j.
D'ailleurs, ce n'est pas une ordonnance, à bien dire, mais un arrêt. Le mot
ordonnance avait, en réalité, au XYI^ siècle, un sens \)Uis général ipi'au
jourd'hui.
214 BIBLIOGRAPHIE.
XIX.
1542, août 30. — Ordonnance qui enjoint aux parlements et cours
souveraines et aux prélats du royaume d'appliquer à la recherche et
à la punition des Luthériens et hérétiques les édits précédemment
publiés. Donné à Lyon^ etc.
Cf. Ordonnances royaidx, fol. ccxxviii ; Fontanoii, Edicta et ordonnances, t. IV,
p. 248; Gr. conf. des ordonnances, t. I, p. 114.
XX.
15i3, juillet 23. — Ordonnance par laquelle François l^^, prenant
le titre de patron et protecteur de l'Eglise gallicane, charge les juges
tant ecclésiastiques que laïques d'informer contre les hérétiques ; à
charge, par les juges d'Eglise, lorsque l'hérésie sera manifeste, de
renvoyer les laïques et les simples clercs devant le juge séculier, et,
par les juges séculiers, dans le cas d'une peine moindre que la
mort à prononcer contre des ecclésiastiques, de renvoyer les coupa-
bles devant le juge d'Eglise, afin qu'il soit statué sur les privations de
bénéfices. Donné à Paris, etc.
Cf. Preuves des lib del'Egl. gallicane, t. II, p. 1098, n» 15; Gr. conf. des or-
donnances, t. I, p. 114.
Cette ordonnance fut C; registrée par le Parlement le 30 juillet de la même
année; mais le préambule de l'édit du 19 novembre -1549 (ci-dessous,
no XXIV), prétend qu'elle ne fut ni publiée ni vérillée,
XXI.
1546, octobre 4. — Arrêt confirmatif des procédures et du juge-
ment du bailli de Meaux contre soixante bérétiques, nommés dans
l'acte. — Supplices divers auxquels ces raalbeureux furent condam-
nés. — Procession générale à Meaux, — Procès-verbal de l'exécution.
Ordonnances royuulx, fol. ccxnx. — France prot., Pièces juslif., n'^ VI.
C'est un véritable auto-da-fé.
XXII.
1546, octobre 5. — Arrêt contre Marc Moreau, de Troyes, prison-
nier en la Conciergerie du palais, à Paris, par lequel, vu le procès fait
parle lieutenant-criminel du bailliage de ïroyes, led. Moreau est
condamné à être brûlé vif, à ïroyes, mais auparavant torturé, afin
d'avoir révélation des adhérents à la secte luthérienne, que l'on su[)po-
soit très nombreux à Troyes, à Sézanne et autres lieux voisins. Par le
même arrêt, attendu que le roi et le Parlement sont conserva-
teurs dans le royaume des décrets du concile de Latran, il est enjoint
aux évêques, et notamment à l'évêque de ïroyes, de faire enquérir
diligemment contre tous ceux qui sont suspects d'hérésie, conformé-
ment à l'ordonnance du 23 juillet précitée. En outre, il est ordonné à
tous les babitants de la ville et du diocèse de ïroyes d'apporter au
BIBLIOGRAPHIE. 215
greffe du bailliage, dans la huitaine après la publication du présent
arrêt, toutes leurs Bibles ou autres livres coucernant la doctrine chré-
tienne.
Preuves des lib.de rEijl. gallkcme, t. II, p. 1100, n» 16.
XXIII.
1547^ août 26. — Arrêt permettant à Tévêque de Chartres, qui
avait fait instruire, par son officiai, le procès d'un hérétique, d'appeler
pour le jugement tels conseillers de la cour qu'il voudra.
/(/., p. 1096, nù 14.
XXIV.
15i7, décembre 11. — Ordonnance qui défend d'imprimer, vendre
ou puhher aucuns livres, concernant la Sainte Ecriture, sans avoir été
visités et examinés par les docteurs de Sorbonne, et sans que le nom
du commentateur y soit. Donné à Fontainebleau, etc.
Cf. Fontaiion, Edicts et ordoimances, t. IV, p. 373 ; Gi\ conf. des ordonnances,
t. II, p. 1084.
J'ai omis l'ordonnance du 21 ou 28 décembre 15i1, qui défend d'imprimer
aucun livre sans un privilège scellé du grand sceau , et qui réglemente le
compagnonnage des ouvriers et apprentis imprimeurs ; cet édit, aussi bien
que l'arrêt du grand conseil, en date du 11 septembre 154i, ne se rapporte
pas plus aux livres protestants ([u'à tous autres. Les deux pièces se trouvent
dans Fontanon (t. IV, p. 467 et suiv.) et dans la Gr. conf. des ordonnances
(t. II, p. 1080 et suiv.).
XXV.
15i9, novembre 19. — Ordonnance de Henri II, par laquelle l'édit
du 1<^'' jum 1540 est réformé et celui du 23 juillet 1543 confirmé, afin
de stimuler les évêques à la poursuite des hérétiques. Les juges sécu-
liers^ après information , décret de prise de corps et interrogatoires ,
renverront les accusés d'hérésie simple aux juges d'Eglise; mais là où,
avec l'hérésie, il y aura scandale public, commotion populaire, sédi-
tion ou autre crime emportant offense publique, dans tous ces cas, le
procès sera fait par les juges d'Eglise et royaux, conjointement. Il est
permis aux juges d'Eglise, dans les cas susdits, de faire saisir la per-
sonne des accusés, sans autorisation préalable des juges séculiers, etc.
Enfin le roi étabUt par cette ordonnance une chambre spéciale, dans
le Parlement, chargée de procéder à l'expédition des affaires des hé-
rétiques. Donné à Paris, etc.
Cf. Preuves des lib. de l'Egl. anglicane, t. II, p. 1103, n" 18 ; Fontanon, Edicts
et ordonnances, t. IV, p. 249; Gr. conf. des ordonnances, t. I, p. 111. — France
prot., Pièces justif., n» VII.
XXVI.
1549, novembre 22 et 23. — Remontrances du Parlement au roi
sur l'ordonnance précédente.
Preuves des lib. de l'Egl. gallicane, t. Il, p. 1102, \V> 17.
iHi BIBUOGRAI'HIE.
XXVII.
15i9, novembre 29. — Enregistrement de l'ordonnance du 19 no-
vembre précédent, à condition que les juges d'Eglise ne pourront con-
damner à une amende pécuniaire, pour crime d'hérésie, et ajouter
dans leurs sentences la formule : Salva misericordia Domini.
Cf. Preuves des lib. de l'Egl. gallicane, p. 1106, n» 18; Fontanon, Edicts et
ordonnances, t. IV, p. 250 ; Gr. conf. des ordonnances, t. 1, p. ill.
XXVIII.
15i9 (1550 nouv. style), février 11. — Mandement du roi ordon-
nant, en conséquence de l'édit précédent, que le parlement députe des
commissaires qui, dans le cas de négligence des juges présidiaux,
feront le procès aux suspects d'hérésie. Donné à Fontainebleau, etc.
Cf. Fontanon, Edicts et ordonnances, t. IV, p. 231; Gr.conf. des ordonnances,
t. I, p. 111.
XXIX.
1550, juin 22. — Ordonnance défmissant les pouAoirs accordés aux
Inquisiteurs de la Foi, et notamment, à l'Inquisiteur-général, Mathu-
rin Ory, de l'ordre des frères prêcheurs, etc. Donné à S. Germain-en-
Laye, etc.
Cf. Fontanon, Edicts et ordonnances, t. IV, p. 226; Gr. conf. des ordonnances,
t. I,p. 111.
Jl serait facile de multiplier ces analyses, si l'utilité on était sentie. Indépen-
damment des ouvrages que j'ai indiquésen commençant, et qui ne sont pas épui-
sés, on pourrait consulter les anciens recueils d'arrêts et de remontrances,
imprimés et manuscrits, les manuscrits de Doat,etc. Pou.' moi, je m'arrête ici.
Vous savez que, sur cette question de la Réforme, je me renferme volontiers
dans les cinquante premières aimées du seizième siècle. Nous touchons
d'ailleurs à l'édit de Cl):ilraid)riant (27 juin 1551), qui reprit, pour les résu-
mer et les fortilier, la plupart des mesures antérieures (1). Cet édit, publié
presque en même temps que l'ordonnance par laquelle Henri il défendait,
sous peine de la vie, de faire passer de l'argent à Rome ou dans les autres
lieux de l'obéissance du Pape, montra aux reliji,ionnaires, dit .Mézeray, « ce
(lu'ils ont vu depuis, en toutes les occasions pareilles, qu'il n'est point de
phis l'ude temps pour eux (pu- lorsijue la cour de France est brouillée ave»;
celle de Rome. "
Je vous prie d'ai^réer, ''.îunsieur, etc.
E. DE Fréville.
(1) V. France protest., Pirees jnslif., n" VIII, p. 17.
BIBLIOGRAPHIE 217
SBIiSTOaRE: Ë€(I.K)l»IA!l»Tiai. e
des Eglises réformées de Frauce, de Théodore de Dèze.
l'Édition originale de 1580 et lv réimpression de 1841.
PROJET nUNE NOUVELLE ÉDITION.
Nous avons, clans le dernier cahier de ce Bulletin (p. 100), publié un
rapport officiel, où se trouvent dénoncées les défectuosités impardonnables
qui déshonorent l'un des ouvrages les plus importants pour notre histoire :
les Mémoires de Du Plessls-Mornay.
Nous devons signaler un fait récent, plus grave et plus impardonnable
encore, puisqu'il s'agit, non pas d'une édition première, mais de la 7'éim-
pression d'un livre (|ui n'est rien moins que le plus précieux monument des
annales de la France protestante. On comprend que nous voulons parler de
V Histoire ecclésiastique attribuée à Théodore de Bèze, réimprimée à Lille
il y a quelques années. Nous allons exposer ce qu'il importe que l'on sache
à ce sujet, d'après une communication dont nous sommes redevables à
M, le professeur Baum , qui a fait une étude approfondie de la (juestion.
I.
Trois ouvrages priucipaux, publiés au XVI' siècle, en dehors des limites
et des allures des i\Iémoires ordinaires, sont comptés comme œuvres capi-
tales, à titre û' histoires contemporaines du protestantisme français.
C'est d'abord, en suivant l'ordre chronologique, celui qui a été attribué
à François Hotman, à Théodore de Bèze et à Jean de Serres; et qui appar-
tient réellement à ce dernier. Il est intitulé : Commentarîi de statu Reli-
çiionis et Reipublicw in Gallia. Il comprend quinze livres en cinq parties,
de trois livres chacune, qui ont paru de I.o70 à 1580, à Genève (les carac-
tères et surtout les vignettes le prouvent), chez Eustache Vignon, in-S". Ils
sont ordinairement réunis en deux volumes, contenant l'histoire de vingt
années, à partir de la persécution de la rue Saint-Jaccjues, 1 1 septembre
1557, jusqu'au cinquième édit de pacification publié à Paris le 1 i mai 1576.
[F. la Bibl.hist. de la France du P. Lelong, éd. Fontette, n"^ 5813, 17809,
18347.)
Le second (troisième en date) est le Recueil des choses mémorables ave-
nues en France sous te rèyne de Henri II, François II, Charles IX,
Henry III et Henry // , depuis l'an M.D.XIJ'II jusques au commetice-
ment de l'an M.D.XCIII. — On le désigne aussi sous le nom iV Histoire
des cinq Rois (/'. Barbier, Dict. des anomjmes, n"' 7824 et 15574, et Bibl.
hist. de ta Fr., n" 19713,) — La première édition parut en 1594; la se-
218 BIBLIOGRAPHIE.
londe, plus complèto, est do 1398, in-S" de. 79 i pp. — Cet ouvrage, qui
contient une très grande quantité de faits, a été également attribué à Hotraan,
à Bèze, à Jean de Serres, et on le donne communément à ce dernier; mais
M. Baum a de sérieux motifs pour croire que le véritable auteur est Si-
mon Goulard, de Senlis, ministre de Saint-Gervais, à Genève, et l'un des
historiens polygraphes les plus féconds de son siècle. Nous avions nous-
même remarqué que diverses parties de ce livre ont une grande conformité
avec certaines pages d'un autre ouvrage de Goulard, les Mémoires de l Estât
de France sous Charles IX, dont elles offrent parfois un résumé presque
textuel.
II.
Enfin, le troisième ouvrage (second en date), et de beaucoup le plus im-
portant, est celui qui demeure attribué à Théodore de Bèze, et dont nous
transcrivons le titre en entier :
Histoire ecclésiastique des Eglises réformées au Royaume de France,
en laquelle est descrite au vray la renaissance et accroissement
d'icelles depuis l'an MDXXI jusques en Vannée MDLXIII, leur
reiglement ou discipline, synodes, persécutions tarif générales que
particulières, noms et labeurs de ceux qui ont heureusement travaillé,
villes et lieux oh elles ont esté dressées, avec le discours des pre-
miers troubles ou guerres civiles, desquelles la vraye cause est aussi
déclarée.
Divisée en trois tomes,
Ayans chasque tome leurs tables.
Suit la célèbre vignette des trois soldats frappant sur une enclume, et à
l'entour ces deux vers de Théodore de Bèze :
Plus à me frapper on s'amuse
Tant plus de marteaux on y use.
Et au-dessous : De l' Imprimerie de Jean Ilemy. i Anvers (Genève),
1580.
Tel est le titre qui, tenant lieu d'annonce, selon la mode du temps, indi-
que déjà en gros le contenu de l'ouvrage. Il comprend au delà des quarante
premières années de l'histoire de la Réforme française; il donne, surtout
dans le premier volume, l'origine des églises, et se distingue par là de tous
les autres ouvrages de ce genre, lesquels ont négligé cette partie si essen-
tielle et si intéressante de nos annales. (/'. Bihl. hisl. de la Fr., n" 5804.)
En effet, il n'y a guère d'église tant soit peu importante dont l'écrivain
ne rapporte les commencements, les progrès et l'histoire plus ou moins dé-
BIBLIOGRAPHIE. "i»
taillée; il n'y a guère de nom tani soit peu remarquable sur lequel il ne
fournisse des renseignements instruetifs. — Le I'^'" volume va jusqu'à la pre-
mière guerre civile, et les faits qu'il contient ne se trouvent dans aucun
autre ouvrage. — Le II" et le I!I« volumes renferment le récit le plus cir-
constancié et le plus complet cpii existe de tout ce qui s'est passé en France
sous les rapports ecclésiastique, politique et même militaire, durant la pre-
mière guerre civile. — Ce sont en grande partie des cahiers historiques ré-
digés par ordre des Synodes nationaux ou provinciaux, ou des Colloques,
sur les lieux mêmes, peu de temps après les événements. On peut donc dire
que cet ouvrage est la base et le point de départ de toute étude historiipie
sur les églises réformées de France, qu'elle seule peut faciliter et rendre
fructueux le dépouillement de nos anciennes archives. Il n'y a pas de docu-
ment relatif aux quarante premières années qui ne puisse y trouver une ex-
plication suflisante. Tout y est vivant, par cela même que les histoires par-
ticulières et locales y ont été admises avec le cliarme et l'individualité de la
première rédaction des témoins oculaires : ce sont des tableaux, des épi-
sodes, des discours, non pas llctifs ou apprêtés, mais sentis et réels, et
susceptibles d'être comparés aux plus beaux modèles. On peut citer, entre
bien d'autres endroits, les discours de Bèze, les chapitres de Montauban,
de Montpellier, de Sisteron, la retraite des fidèles vers Grenoble, le siège
d'Orléans. Pour la richesse des détails, aucun ouvrage historique protes-
tant du XV1« siècle n'est aussi bien partagé ; Sléidan lui-même est peut-être
supérieur par l'art de la composition, mais non par l'intérêt du sujet, le na-
turel et la vivacité du récit. Deux des meilleurs historiens de notre pays,
De Thon et Sismondi, ont reconnu l'extrême importance de cette source si
originale et si abondante d'instruction et d'éditication.
Avec tout ce mérite, l'ouvrage n'avait (ju'un défaut: l'excessive rareté des
exemplaires complets de l'unique édition qui' en eût été faite (1); et cela
étant, c'était un dessein bien louable, c'était rendre un éminent service, que
d'en donner une édition nouvelle, mais à la condition d'en donner une copie
correcte, exacte, sérieuse, en un mot. Cette condition a-t-elle été remplie à
Lille en 1811 ? On va en juger.
IIL
« Tout mal vient d'ànerie , » a dit Montaigne. Est-ce d'ànerie, (;'est-à-dire
d'ignorance, ou est-ce d'incurie et d'une inconcevable négligence qu'il faut
accuser l'auteur de la prétendue réimpression de Lille? Quoiqu'il en soit,
(1) Bien peu de bibliothèques en possèdent un exemplaire en état. On peut^ en
rencontrer à des prix plus modérés : c'est une chance; mais telle personne qui en
avait besoin n'a pu se le procurer, même en ofîhint de le payer 80 francs.
'l'-lU
BIBLIOGRAPHIE.
au lien (lu liicu (pi'il pouvaii accomplir, il a fail un grand mal, cl mieux vau-
(Irail cent fois (ju'il n'eût point mis la main à l'œuvre.
En fait de lacunes^ la belle préface de Théodore de Bèze, de sept pages,
a été omise; — toute une page, la 6S3e du tome II, manque absolument; —
sans compter les omissions de mots, de lignes, de phrases et de membres de
phrases.
En fait d'alféraimis et de /misses traductions , les ains sont partout
changés en ainsi; — les es en les ou des; — les trois vingts, six vingts, etc.,
en vingt-trois, vingt-six; — cuider est remplacé par vouloir; — à l'en-
contTe par à l'égard, etc. ! !
Quant aux /««/es d'impression, non-seulement celles indiiiuéesdans l'édi-
tion de 1680 sont religieusement conservées, mais elles sont augmentées de
bon nombre de fautes additionnelles du fait du nouvel éditeur.
Nous ne parlons pas de la substitution d'une orthographe entièrement
moderne. Après ce qui précède, c'est une peccadille.
En un mot, l'édition de Lille, en 3 vol. grand in-8° à deux colonnes, est
une o'uvro tronquée, estroj)iée, déslionorée. C'est de la fausse monnaie in-
troduite dans la circulation. Ceux qui l'ont accpiise, et qui croient posséder
VHistoii^e ecclésiastique àe hèze, sont dans l'erreur : ils n'en ont que la mu-
tilation. L'argent consacré par un généreux donateur à cette entreprise a été
jeté par la fenêtre, ou plutôt il eut mieux valu l'y jeter en effet : car il n'a
servi qu'à endormir et décevoir le commun des travailleurs, en faisant croire
qu'une réimpression de première importance était chose réalisée, tandis qu'elle
est à faire, ou, qui pis est, à refaire, les précédents de ce genre ayant pour
résultat de décourager le public et d'ôter à un consciencieux éditeur les
moyens d'action.
fv.
En sera-t-il ainsi? —Si la grande utilité, si la nécessité, malheureusement
démontrée, de reprendre cette o'uvre, a suscité un ouvrier consciencieux, ne
rencontrera-t-il pas parmi nous des approbateurs et des adhérents? ne
sera-t-il pas encouragé, applaudi, secondé.'
M. Baum s'est fait l'ouvrier de cette tâche excellente, d'abord malgré lui,
ensuite volontairement et comme par devoir. Ayant eu besoin de connaître à
fond l'Histoire ecclésiastique pour écrire sa Vie de Théodore de Bèze, et
n'ayant pu s'en procurer un exemplaire de l'édition originale, il avait pris
celle de Lille, dont il a eu bientôt constaté la valeur. C'est alors qu'il a eu
la patience de se faire à lui-même un original irréprocliable, en collationnant,
d'après l'exemplaire du séminaircdeSlrasbourg, page parpage, ligne par ligne,
mot par mot, et en corrigeant, en complétant l( s lr(.is volumes. Tout en exécutant
ce laborieux li'avail, il a pensé à lutiliser pour la préparation d'une édition
BIBLIOGRAPHIE. 221
nouvelle, vraiment digne de ce nom, et à cet etïet il a comparé la plupart des
mémoires et histoires du temps, catholiques ou protestants, atin d'indiquer
sommairement les conformités et les divergences. Il a formé un appendice
de documents inédits, lettres, rapports, etc., qui servent d'éclaircissements
et de pièces à l'appui. Il a joint des notes critiques, archéologiques, géogra-
phiques, grammaticales. Une introduction et une boiuie table des matières
compléteraient cette histoire classi(|ue des quarante premières années du
protestantisme français.
Telle est cette œuvre éminemment utile; elle est toute prête, en porte-
feuille.
L'édition de 1580, petit in-8°, est ainsi divisée : l'^'" vol ,901 pages; 2* vol.,
836 pag.; 3e vol., 480 pag. (I). L'édition nouvelle se composerait également
de trois volumes grand in-S", dont le prix de souscription pourrait être tixé
à 20 francs.
Nous pensons en avoir dit assez pour appeler l'attention sur ce projet. Il
appartiendrait sans doute aux amis de l'histoire du protestantisme français
d'assurer, par un concours spécial et efficace, l'exécution, en France, du mo-
nument historique dont nous venons d'indiquer le plan. — .\ous provoquons
à ce sujet les communications, les observations, et surtout les adhésions
de tous nos lecteurs.
3« volume «le la FRANCE PROTE^TAl^TE de iltM. Haa^.
(Ife PARTIE.)
La première partie du tome III de la France protestante, qui a paru
depuis quelque temps déjù, et dont nous avons extrait la Notice stir Calvin,
contient les articles suivants :
Brossier, martyr à Périgueux, en 1562. — de Souvignargnes.
Brouart (Béroalde), ministre de Sancerre, — de Saint-Ghaptes.
et son fils Béroalde de Verville. — de Flaiix.
Brouaut (Jean), médecin et controver- — de Fontcouverte.
siste. Brucys (de), apostat, poète dramatique.
Brousson (Claude), avocat, ministre, Brugères (N. de), conseillera la chambre
martyr. mi-partie de Castres.
Bructiner (Nicolas), réformateur de Mul- Brugière, martyr, en 1547, à Issoire.
house. Bruguier, ministreet professeur ù Nîmes.
Bruet (de), capitaine gouverneur de Ton- Bruguière (MH" N. de), petite-nièce de
neins. Bayle, belle-sœur de La Vaisse.
Brueys de la Calmette. Brulo (Gaspard), professeur à Strasbourg.
(t) Les trois tomes de l'édition de Lille ont, le premier 566, le duu.xiènic 512, et
le troisième 328 pages.
222
BIBLIOGRAPHIE.
Brun, famille de Provence.
Brun (Et.), martyr en 1540.
Brun (Jean), ministre.
Bruneau, avocat à Gien.
Bruneau (Marie des Loges) , femme il-
lustre du 17e siècle.
Brunel (Claude de), seign. deSt-Maurice.
Brunet. dit Du Parc, fondateur de l'église
de Limoges.
Brunet de Castelpers, fam. du Rouergue.
— de Lestelle.
— de Beauville.
Brunyer (Abel) , botaniste du 17* siècle.
Bruslé, ou Bruly , avocat à Metz.
Brutel de la Rivière, réfugié du Lan-
guedoc.
Bruys, réfugié du Maçonnais.
Bucer (Martin), théologien.
Buchlein (Paul), hébraïsant.
Budos (de), famille du Languedoc.
Buffet (Fr.), ministre à Metz.
Bugnet (J.-B.), ministre à Calais.
Buisson, famille noble du Rouergue.
Buisson (de), id. du haut Vivarais.
Bunel (Jacob), peintre d'histoire.
Burgeat, famille de Vitry-le-Français.
Buron, du Poitou, martyr en 15S7.
Bury (Fréd.), peintre d'histoire.
Bury (F.-Ch.), jurisconsulte.
Busanton (David de).
Bussière (Paul), anatomiste.
Bustcnobis, pasteur du Béarn.
Cabanis (Claude), cévenol.
Cabiron (de), famille du [.anguedoc.
Cabiche (de), secret, du prince de Condé.
Cabrit (J.), de Lézan en Languedoc.
Cacherat, ministre en Normandie.
Cadollu (F. de).
Caffarelli.
Caffer, ministre à Foix.
Cagnel, de Metz.
Cagnon.
Cahanel (Samson de), de St-LÔ.
Caiget (Lucas), d'Alencon.
Caillard, pasteur à DubUn.
Caillaa (Guy) , martyr en 1562.
Caille, ministre de Grenoble.
Caillon, sieur de la Touche.
Caillou, famille de réfugiés.
Cailloué (Denis) , de Rouen.
Cairon, ministre à Falaise.
Calas (Jean) , martyr à Toulouse.
Calignon (Soffrey de) , magistrat.
Calvct, de Montauban.
Calvière, famille de Languedoc.
— de Sainte-Césaire.
— de Saint-Cosme.
— de Boucoiran.
Calvin (Jean), réformateur.
Cambis , famille du Languedoc.
— d'Alais.
— de Soustelle.
— de Fons.
Cambolive (Et.), de Montpellier.
Cambon , député à l'Assemblée législat.
Caméron (Jean), théologien.
Campagnac.
Campagne , réfugié.
Campet (Pierre de).
Campredon.
Camps (N. de) , ministre.
Canaye, sieur Du Fresne, magistrat.
Candolle (de), famille de Provence.
Capiton.
Cappel, famille de ce nom.
— du Tilloy.
— de Moriambert.
— du Luat.
Carraccioli.
Carbone] (de), secret, du roi, réfugié.
Cardaillac, famille du Gévaudan.
— de Saint-Cricq.
— de Peyre.
— de Marchastel.
Cardel (Jean), de Tours, martyr en 1685.
Cardel (Paul), sieur du Noyer, martyr.
Carita (Pierre), de Metz.
Caritat (Jean de), seigneur de Condorcet.
Carie (Pierre) , général réfugié.
Carlier-Cafatier.
BIBLIOGRAPHIE. 223
Carlot , du bas Languedoc. — de La Raserie.
Carnus (Marthe) , de Montauban. Castelverdun , vicomte de Gaumont.
Cai'oli (Pierre), de Rosay en Brie. Castet (de), seigneur de Miramont.
Caron , père de Beaumarcliais. Catel (L.) , architecte et prof, à Berlin.
Caron, de Cambrai, martyr. Catel (P.-F.) , réfugié.
Caron (François), directeur général des Catelon, ou Catelan.
établissem. franc. dans lamerd. Indes. Catinat, ou Morel.
Carré (Jean) , ministre à Chàtellerault. Catteau-Callevil.
Carrière, ditCorteis, pasteur du Désert. Catteville-Malderé.
Carsuzan, ministre en Béarn. Caturce (Jean de) , martyr.
Cartaud, pasteur à Bresol. Caulaincourt (de), de Picardie.
Carton , sieur d'Ancourt. Caumont (famille de).
Carvin (Jean) , de l'Artois. — de La Force.
Casabone, du Béarn. — de Castelnaut.
Casaubon (Isaac) , philologue. — de Montpouillan.
Cassegrain, d'Etampes, ministre. — de Castelmoron.
Castalion, ou Chateillon. — de Montbeton.
Castanet , chef camisard. Causi (P.) , de Boissières.
Castelpers. Causse (Jean) , réfugié.
Castelverdun, famille du Quercy. Cautius (Ant.)
— de Puycalvel. Caux (famille de).
Une feuille de Pièces justificatives contient : la fin de la Liste géné-
rale des pasteurs et des églises présentée au 17" synode national, tenu à
Gap en octobre \ 603 ; — la Liste des députés généraux des églises pro-
testantes de 4601 à 1679; — les Actes généraux du 18* synode national,
tenu à La Roclielle en mars 1607; — ceux du 19° synode national, tenu à
Saint-Maixent en mai 1609; — la déclaration donnée par Louis XIII, le
22 mai 1610, en confirmation de l'Edit de Nantes; — les Actes généraux du
20^ synode national, tenu à Privas en mai 1612.
La liste des églises en 1603, par provinces et par colloques, a été, de la
part de M3I. Haag, l'objet des plus consciencieuses investigations, comme
celle des églises existant en France en 1562, à laquelle elle sert de suite et
de correctif (^m//., t. I, p. 211). Pour faire comprendre la difiTicuIté et l'in-
térêt de ce travail de restitution de documents ou de textes, nous rapportons
ici la note instructive que les auteurs ont jointe à cette seconde liste :
« En rendant compte , disent-ils , de l'ouvrage d'Aymon dans les Nou-
velles de la Répuhl. des Lettres, Bernard exprimait le vœu que, s'il s'en
faisait une autre édition, on choisît quelqu'un qui corrigeât avec soin les
fautes qui s'étaient glissées dans les noms propres. Nous avons entrepris
ce travail, en nous aidant non-seulement du Synodicon de Quick, mais en
core de toutes les copies manuscrites des actes des synodes qui se conser-
vent à la Bibliothèque nationale. Elles sont assez nombreuses, mais incom-
:25i BIBLIOGRAI'HIK.
plètes. Sans parler des vdkiiiies de la Collect. Dvputj cotés 187, 823, 469,
100, qui contiennent des extraits des actes du premier synode nation;!^ 'le
ceux de Montpellier en 1598, de Gap en 1G03, de La Rochelle en ': , i.i
Privas en 1612, de Toniieins en 161 4, de Cliarenton en 1623 (plu- ..iplets.
Fonds St-Magloire, n° 40, et en original, Swpplém. franc. ^ n° i216;, de
Castres en 1626; sans parler non plus du vol. 1607 du Suppl. franc., qui
renferme les actes du synode d'Alais en 1620, ni du vol. 1215 du Fonds St-
Germ. franc., où l'on trouve ceux du synode de Loudun en 1659, ni euliii
des vol. II et XI de la Collect. Conrart de l'Arsenal, où sont insérées des
copies des synodes de Castres, de Cliarenton et de Loudun, nous avons col-
lationné les tables données par Aymon avec les Mss Sf-3fagloire 36 et 37
(synodes de 1559-1623); Fonds de Brienne 216, 217, 219 (synodes de 1559-
1631); Fonds Sérilly 138, 139, Fonds de l'Oratoire 77, Svppl. franc.
684, et avec St-Germ. franc. "2032 (copie des actes des synodes nationaux,
faite par Du Vivier, secrétaire de Du Plessis-Mornay). Nous avons eu re-
cours, en outre, au Dictionnaire A'ExpiUy, à l'atlas de Cassini, aux notes
recueillies depuis des années pour notre publication, et le résultat de ce
long et minutieux travail a été la correction d'au moins deix cents fautes.
Peut-être n'avons-nous pas été toujours heureux; mais quand il faut recon-
naître, par exemple, Lisy dans Bisn, Authon dans Anjou, Monlonet dans
Moulons, Gensac dans Sansay, Eanse dans Coze, Soyons dans Sauroy,
bien plus, Pif fonds dans Poizoji, f endemian dans Berdams, Chauny et
Gercy dans Chauvieracy, etc., etc., chacun avouera qu'il est aisé de se
tromper. Nous sommes donc sûr d'avance de l'indulgence de nos lecteurs
pour les erreurs qui ont pu nous échapper. »
lie manuscrît d'Atitoiiie Court. — Au moment où nous terminons le
tirage de ce Cahier, notre collaborateur M. Eug. Haag, qui vient de consacrer quel-
ques semaines à une tournée d'investigations historiques en Suisse, nous apporte
une bien bonne nouvelle que nous nous empressons de consigner ici. C'est que
YHistoire du Rcfuye à' Ani. Court, ce manuscrit que l'on regardait comme perdu,
ne l'est point. Deux des portefeuilles de la volumineuse collection que possède la
Bibliothèque de Genève constituent évidemment cet ouvrage tant regretté. Nous
donnerons des détails sur cet intéressant sujet. (V. Bull., t. ï, pp. 133, 237.)
Avis. — On nous écrit de bien des endroits que les travaux de la Société ne sont
point assez connus; que lorsqu'ils viennent à l'être, c'est par un heureux mais tar-
dif hasard, et l'on nous exprime le regret de n'en avoir pas eu plus tôt connais-
sance. Ces reproches retombent sur nos amis lecteurs qui restent inaclifs. Nou\'
leur renouvelons les rerommundaiions faites des le délmt et /^appelées ci-desius,
p.l.
PariE.-lnip. (leCII. MKYRUEIS il Coin
SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE
PROTESTANTISME FRANÇAIS.
€€>rbe:!SE*omi>ai«ci:.
OBSEnVATIONS ET COMMUNICATIONS RELATIVES A DES DOCUMENTS PUBLIES. —
RÉPONSES A DES DEMANDES DE RECHERCHES ET NOUVEAUX APPELS. — AVIS .
DIVERS.
BSaMMscrîts «î'Ant. Court et fie Court de Clébelîn, conservés à ^''^
la fiSiblâotlaCQue de €<Jen«ve. — Mîstoire des égalises iirotestautes^ '"'^
après la révocation de l'iîdît de liantes (1685-90). •
M. Eue;. Haag donne, dans la note qu'on va lire, les détails que nous
avons promis sur les manuscrits de Genève, parmi lesquels se trouve ce tra-
vail liistorique d'Ant. Court que l'on considérait comme perdu, d'après le
dire de M. de Végobre et de M. Ch. Coquerel, et au sujet duquel nous avions
provoqué les recherches dès le début de notre publication {Bull., I, p. 62).
Si, comme cela paraît bien évident, l'ouvrage dont nous avons, sur ces té-
moignages, déploré la perte , n'est autre que celui dont on nous avait déjà
parlé en passant, et que M. Haag a trouvé sommeillant à sa place ordinaire,
dans l'armoire genevoise, c'est un nouvel exemple des erreurs auxquelles est
exposé l'auteur qui ne peut voir les choses par lui-même. Nul doute que si
M. Ch. Coquerel avait pu faire une seule fois le voyage de Genève, il n'eût
reconnu lui-même l'heureuse inexactitude des souvenirs du bon M. de Végo-
bre et des autres renseignem.ents qu'on lui avait procurés à cet égard.
(r. VHist. des cgi. du Désert, t. II, pp. 603 à 608.)
« La volumineuse collection des « papiers Court » comprend cent-seize
volumes reliés, un cahier assez épais, deux paquets de pièces non classées
et un carton rempli de papiers ayant appartenu à Court de Gébelin, carton
découvert, par M. Bungener, chez une famille qui l'a cédé avec empresse-
ment à la Bibliothèque publique de Genève.
« Le temps m'a manqué pour étudier, avec l'attention nécessaire toute
celte riche colhîclion ; mais j'ai lu au moins avec beaucoup de soin les cinq
ou six volumes que l'ancien bibliothécaire, M. Chastel, m'avait signalés
comme les plus importants , et j'en ai parcouru plus de vingt autres. — Grâce
à l'obligeance du bibliothécaire actuel, M. Privât, qui a mis à me fournir
tous les renseignements (pie je lui ai demandés, et ù faciliter mes recherches
1853. ^'" 5 BT C. sKPTtJiBnp. et or.Tonu 1b
:22(» CORRESPONDANOK.
autant qu'il dépendait de lui, un empressement et une bienveillance , que
j'ai retrouvés du reste à Lausanne, à Berne, à Strasbourg, partout où je
me suis arrête (bons procédés dont je suis d'autant plus reconnaissant
qu'on ne rencontre pas toujours ces qualités au même degré chez les conser-
vateurs des bibliûtlîèques de Paris, à quelques honorables exceptions près),
grâce, dis-je, à M. Privât et au soin qu'il a pris de réunir et de classer
toutes les lettres adressées à ses prédécesseurs concernant la Bibliothèque,
j'ai obtenu des renseignements tout à fait certains sur la manière dont la
Bibliothèque de Genève est entrée en possession de ces nombreux manu-
scrits.
« Dans la séance des directeurs de la Bibliothèque, tenue le 19 mars
47Sa, c'est-à-dire dix mois après la mort de Court de Gébeiin, il fut proposé
« d'acquérir ceux des manuscrits de feu M. Court père, qui se sont trouvés
dans l'hoirie de M. Court de Gébeiin son lils. Comme ces manuscrits
contiennent beaucoup de choses relatives à l'histoire des églises réformées
de France, l'avis fut de consacrer la somme de 15 louis dor à cette acqui-
sition. » Assistaient à cette séance Binet, Scholarque, de Lescale, Vernet,
Perdriau, Sarrasin, Diodati, Sénebier, de Lubières, de Tournes.
« La sœur de Court de Gébeiin, son uni(|uc héritière, s'empressa d'ac-
cepter l'offre des directeurs de la Bibliothèque, comme le prouve le reçu
ci-joint, daté du 1«'juin 17S5:
« Je soussigné ai reçu de M. le pasteur de Lescale , en sa qualité de rec-
<c leur de l'académie de Genève, quinze louis neufs, que Messieurs les direc-
» leurs de la Bibliothèque publique de cette ville ont bien voulu me donner
« pour acquérir, à ladite Bibliothèque, la propriété des divers livres, mé-
« moires et manuscrits relatifs j)rincipalement aux protestants de France et
« provenant de feu mon père et de feu mon rrxiiUE, lesiiuels livres, mémoires
<( et manuscrits avoient été mis en dépôt par mon dit frère et par l'entremise
» de M. de Végobre dans ladite Bibliothèque, à laquelle je m'engage de faire
« parvenir, s'il m'est possible, lea deux volumes que mon frère relira à
« Paris, ainsi que ceux qui peuvent être restés entre les mains de M. Char-
/« les de Lois, à qui mon frère avoit contié tous ses eifets en (luittant Lau-
« saune. En foi de quoi j'ai signé, à Genève le 1«>'- juin 17S5.
« PAULiyE SOUER.
« J'approuve ce que dessus authoiisant ma femme. ETiE^yE solier. »
« De ces deux pièces, d'une authenticité incontestable, il résulte qu'a
plusieurs égards les souvenirs de M. de Végobre le trompaient, lors(j[u'il
répondit à M. Charles Coquerel : «Je me rappelle que mon père écrivit à cette
c< époqm^ à Paris en demandant qu'on mil à part et qu'on gardât cette Histoire
« des Protestants fc'est-à-dire les deux volumes dont il est (jueslion dans le
CORRESPONDANCE.
"•^-IT
« reçu de Pauline Solier). Peut-être mon père ne lit- il pas assez d'instances
<< dans sa demande et ne put-il pas réunir une somme sulTisante pour se faire
« adjuger ce manuscrit. Quoi qu'il en soit, ses ordres arrivèrent trop tard à
« Paris, ou bien ils furent mal exécutés. Et il reçut pour réponse des admi-
« nistrateurs de l'hoirie, que l'ouvrage en question avait été vendu dans une
« masse d'autres manuscrits, et qu'on ne pouvait plus trouver sa trace, ni
« savoir dans quelles mains il était tombé. Mon père insista cependant et fut
« en état de proposer quelques sommes honnêtes pour le ravoir, mais tous
« ses soins ont été vains. »
« Les souvenirs de M. de Végobre le trompaient, dis-je, évidemment,
car cette Histoire des Protestants n'est point du tout perdue ; et on a
vraiment lieu de s'étonner que pas un de nos amis de Genève ne nous en
ait signalé l'existence au premier appel du Bulletin. M. Ch.-L. Frossard
seul y a répondu, avec M. Lourde-Uocheblave, Le premier nous a fait con-
naître une liasse de 219 pièces manuscrites relatives aux églises protes-
tantes, lettres, actes, mémoires, d'une valeur historique plus ou moins
réelle; le second a découvert, dans un grenier, au milieu de beaucoup d'au-
tres papiers, quelques lettres de Court de Gébelin. Je ne doute pas qu'on
ne retrouve un très grand nombre de lettres, de notes, voire même de mé-
moires de cet homme célèbre , qui avait une surprenante facilité pour écrire
et qui écrivait tout, comme l'a dit un de ses biographes; niais .je doute
que ce qu'on retrouvera éclaire d'une lumière nouvelle l'histoire du protes-
tantisme en France, si je dois en juger par ce que renferme le carton dont
la bibliothèque de Genève doit l'acquisition à M. Bungener. Des ébauches
d'un cours de religion, l'esquisse d'un plan d'éducation publique, un plan
raisonné d'ordonnances ecclésiastiques, un traité du mariage, une partie
considérable des matériaux recueillis pour le Monde primitif, (luclques
dissertations «sur les géants dont parle la Bible,» «sur Nemrod, le
hardi chasseur devant Dieu,» voilà ce qu'on y trouve, et franchement on
ne peut considérer ces ébauches comme des sources où l'histoire doive
puiser, si ce n'est l'histoire littéraire ou plutôt la biographie. Je ne vois
rien là de bien précieux, et si les manuscrits de Gébelin, qu'on estime
perdus, n'offraient pas un plus grand intérêt, je ne pense pas qu'on puisse
en beaucoup regretter la perte.
« Au reste , je suis presque persuadé que rien de ce qui avait réellement
(pielque valeur parmi ses papiers, n'a été vendu à l'enchère, comme l'a dit
M. de Végobre. On remarquera, en effet, qu'il est (juestion, dans l'acte
signé par Pauline Solier, des livres, mémoires et manuscrits provenant de
son père et de son Jrère. Je le répète, je n'ai pas eu le loisir de lire toute
la collection; ce serait sans doute un travail fort utile, mais qui exigerait
au moins trois mois, et je ne pouvais disposer d'un temps aussi long. Il
228 CORRESPONDAN'CE.
faut donc que je me borne à donner, d'après le catalogue de la Bibliothèqu*;
de Genève, un aperçu de ce qu'elle contient.
On y trouve d'abord la Correspondance entière de Court, surtout
avec les pasteurs du Désert, correspondance dont M. Dumont, biblio-
thécaire à Lausanne, possède, en un gros volume in-foL, un résumé
parfaitement bien fait par Court lui-même pour les années 1720 ;i
4732 (1). Je l'ai lue en entier, sans me laisser rebuter par l'ennui d'une
pareille lecture , et j'y ai recueilli çà et là un petit nombre de faits d'un
intérêt réel. C'est dans cette volumineuse correspondance que j'ai appris
que Court avait conçu le projet, vers 1732, d'écrire une Suite à V His-
toire de la révocation de l'Edit de Nantes par Benoît, sous le titre
di' Histoire des églises depuis la Révocation. Son intention était donc de
décrire l'état non-seulement des églises du Refuge, mais aussi des églises
du Désert, et c'est là précisément ce qui lit qu'il rencontra une grande op-
position. Il avait consulté sur son projet Deausobre, Superville, Roques,
et beaucoup d'autres pasteurs réfugiés. Quelques-uns applaudirent à son
dessein , la plupart lui représentèrent qu'il y avait à craindre d'éveiller l'at-
tention du gouvernement français et d'attirer de plus violentes persécutions
sur leurs coreligionnaires restés en France. Qu'ils eussent tort ou raison,
Court abandonna son entreprise lorsqu'il avait déjà composé deux volumes
embrassant l'histoire des églises réformées françaises depuis 1685 à 1690.
C'est de ces deux volumes que le Bulletin regrettait si vivement la perte.
Or, ils font partie de la collection de Court, sous le titre tV Histoire des
Eglises réformées, 2 vol. in-i». (Collect. de Court, n°28). Ce qui m'a frappé
dans ce travail , c'est que Court fait rarement usage de documents inédits.
Il puise dans Benoît, dans les Lettres pastorales de Jurieu, et dans les
relations que quelques-uns de nos martyrs ont publiées de leurs souffrances;
ce sont là ses principales sources. Je ne pense donc pas (jue l'iiisloire tirât
grand prollt de la publication de ces deux volumes (2). Son Histoire des
(1) Ce volume fiisait évidemment partie de ceux qui étaient restés entre les
mains de M. de Lois. Mais en quel nomljre?
(2) J'y ai cependant appris que l'auteur anonyme des Lettres d\'xltortation et
de consolation sur les soufj'nmces de ces derniers temps (La Haye, 1704, in-12)
est ce même Bériniïhen , de la constance duquel une phrase de Benoit m'avait
lait douter {V. l'arltcle de la France protestante). Je saisis avec empressement cette
occasion de lui rendre la justice qui lui est si bien due. Après avoir été promené
pendant plusieurs mois de prison en prison, rien n'ébranlant sa fermeté, il fut
ciilin tiré du château de Loches et embarqué pour la Hollande. Ses Lettres sont
pleines d'une résignation et d'une piété exemplaires, d'une science théologique
et surtout d'une connaissance des textes bibliques rares même chez un théolo-
gien ; mais on y remarque aussi de fréquents accès de cette maladie apocalypti-
que oui travaillait Jurieu et que critiquait Bayie. Puisque nous sommes sur ce
sujet,' j'ajouterai que Théodore de Béringhen avait cpialre sœurs, savoir : Marie,
qui épousa François Le Coq; Susanne, duchesse de La Force; Elisabeth, femme
de Pascal Le Coq de Sainl-Germain; et Françoise. Toutes quatre sortirent de
France. Au contraire, son frère, Frédéric de liéringhen, seigneur de Langarzcau,
CORRESPONDANCE. 2^9
minisli^es de France est presque entièrement extraite des Actes des synodes
nationaux par Aymon. Son Histoire des Martyrs présente également très peu
de faits nouveaux. Un autre volume offre une liste des galériens plus com-
plète que celles qui ont été publiées. Je n'ai rien à dire du manuscrit de son
Histoire des Camisards, l'ouvrage imprimé est assez connu, ni des pièces
sur lesquelles il l'a composée. Je passerai aussi sous silence une traduction
française des Mémoires de Cavalier. A côté figurent des 3Iémoires sur les
démêlés de deux ministres du Poitou avec quelques séminaristes , le récit
du voyage fait par Court dans le Languedoc, en 1744, au sujet du pasteur
Boyer, un Traité sur les assemblées , que je crois inédit , des Mémoires,
des Extraits, des Mélanges, un Cours de théologie , des Commentaires, des
Traités de controverse, des Sermons, des Traductions, une Morale en latin
et en français, le Journal de Calvisson et les Mémoires de Boyer, que je n'ai
pas eu le temps de lire, à mon grand regret, Prxlectiones de auctoribus
/a/zms, une immense quantité enfin de papiers de famille, de mélanges, de
brouillons, etc., etc. En résumé, si l'on voulait tirer de cette vaste collection
seulement ce qu'il y a de vraiment intéressant pour l'histoire, et d'inédit,
et le réunir en volumes, je crois qu'on pourrait en former une dizaine tout
au plus. » EuG. Haag.
P. S. —Cette note était déjà sous presse, lorsqu'un article publié par la Semaine
religieuse, de Genève, et qui vient d'être reproduit par YUriion, de Bruxelles, et
les Archives du Christianisme ^ est arrivé à notre connaissance, et nous a tort
étonnés. On y lit « qu'une découverte du plus haut prix pour l'histoire des Eglises
« réformées vient d'être faite par M. Eug. Haag, etc.; qu'il a retrouvé de la ma-
« nière la plus inespérée, le manuscrit inédit de la gTAMe^ Histoire du Refuge
« d'Ant. Court, etc.» Ces paroles eu disent infiniment trop. M. Haag est loin de
prétendre à Vexcès d'honneur qu'on veut bien lui faire, il le déclare formellement,
et ne s'attribue d'autre mérite, en cette affaire, que celui bien facile d'avoir
constaté, par un examen attentif, l'identité des deux volumes manuscrits con-
servés à Genève, parmi les papiers de Court, avec l'ouvrage inédit que l'on avait
cru perdu. Mais les volumes dont il s'agit n'étaient point inconnus du tout :
M3\I. A. Sayous et Ch. Weiss nous en avaient parlé, pour les avoir vus et parcou-
rus, et tous deux les citent dans leurs récents travaux. Le premier les mentionne
sous le titre de : « Histoire manuscrite des Eglises réformées, » ou encore de : « Mé-
« moires inédits pour servir à l'histoire des Eglises réformées de France et de
« leur dispersion depuis la révocation de l'Edit de Nantes » [Hist. de la Litt. franc.
■ à l'étranger, 1. 1, pp. 304 et 313) ; le second les indique sous l'intitulé général de :
« Manuscrits d'Ant. Court» {Hist. des réfugiés protest., t. H, pp. 288 et 293).
Restait la question de savoir si ces deux volumes spécialement désignés ne se
trouveraient pas être précisément l'ouvrage qu'on avait signalé comme n'existant
se convertit à la Révocation. Les le/^re.? citées plus haut nous apprennent que la
femme de Théodore abjura également la religion protestante, et resta en France
avec sa fille, Elisabeth-Marie.
230 COURESPONDANCE.
plus. M. Haag s'est borné à éclaircir, comme on vient de le voir, ce point inté-
ressant, et il y est parvenu d'une manière assurément très concluante. Mais n'est-il
pas regrettable que cet heureux éclaircissement n'ait pas été proJuit plus tôt, alor.s
surtout que nous avions appelé sur ce sujet l'attention de nos amis de Genève?
N'est-il pas singulier qu'un homme de lettres parisien ait dû faire lui-même le
voyage pour savoir à quoi s'en tenir, et y a-t-il lieu de présenter comme une
grande découverte inattendue la solution d'un problème aussi simple? Qu'il nous
soit permis d'adresser à cet égard un reproche amical à qui de droit...
Que si par hasard on s'était mépris sur le sens et la portée de l'annonce contenue
à la fin du dernier Bulletin (ce qui ne nous semble pas possible), l'exposé circon-
stancié que M. Haag a pris soin de nous donner aujourd'hui du résultat de ses
observations ne laisse rien à désirer. Il montre notamment que l'ouvrage inédit
et inachevé de Court n'a pas autant d'importance qu'on l'avait pensé; que son
champ est fort restreint, puisqu'il ne comprend que l'histoire des églises réformées
françaises, de 1685 à 1690; que c'est plutôt un résumé fait d'après les publications
contemporaines, qu'un écrit vraiment original et personnel; en un mot, qu'il
laissait intact le vaste et beau sujet que vient de traiter M. Ch. Weiss, et qu"il ne
saurait aucunement entrer en comparaison avec VHistoire des Réfugiés, ainsi que
les Archives du Christianisme ont cru pouvoir le dire.
Bataille de "Verg^n en Péri^ord. — MSesiiande de documents.
Nous avons reçu et nous nous empressons d'insérer la lettre suivante.
Elle a le mérite de poser très nettement une question locale, relative à un
événement qui est demeuré à l'arrière-plan de l'histoire protestante , mais
qui a failli être d'un grand intérêt national, puisqu'il s'agit d'une bataille de
l'issue de laquelle ont pu dépendre un moment les destinées de la Réforme
en France. Nous connaissons de M. Dessalles un livre publié en 1847, sur
le Périgord, de 1362 à 44.30 (1), et qui se distingue par la meilleure méthode
et la plus saine critique historiques. Espérons qu'il poursuivra bientôt jus-
qu'aux XVI^ et XVII'^ siècles cette excellente monographie : nous y sommes
grandement intéressés pour ce qui concerne les annales huguenotes d'une
province importante. Les recherches qu'il provoque sur la bataille de Vergn
nous donnent à penser que telle est bien son intention; puisse-t-il re-
cevoir de quelqu'un de nos lecteurs les renseignements qu'il désire sur ce
point.
J M. le Président de la Société de l'Histoire du Protestantis77ie français.
Paris, le 24 août 1853.
Monsieur le Président,
C'est une heureuse et féconde pensée que celle qui a présidé à la forma-
(1) Périgueux et les deux derniers Comtes de Périgord, ou Histoire des querelles
de crtte ville avec Archambaud V et Archambaud VI. Un vol. iu-S" de 349 pages
t;t 1 \ \ de Preuve*.
CORUESPONDANOE. 231
tion de la Société de l'Histoire du Protestantisme français, et à la publi-
cation d'un Bulletin périodique, au moyen duquel les membres de cette
association sont régulièrement informés de tout ce qui peut éveiller leur
sympathie, exciter leur intérêt, et donner de l'élan à leur zèle. Les résultats
déjà obtenus en sont la preuve incontestable , et ceux qui ne peuvent man-
quer de se réaliser, par la suite , contribueront successivement à rendre de
plus en plus éclatante la vérité de cette assertion.
Parmi les nombreux avantages inhérents à ce Bulletin, l'un des princi-
paux, sinon le plus important, au point de vue de l'histoire, c'est de fournir,
à un moment donné, le moyen d'attirer l'attention, d'un bout à l'autre de la
France, sur une question, sur un des événements qui touchent au protes-
tantisme et demandent des éclaircissements, des commentaires, des investi-
gations propres à les faire enfin apparaître sous leur véritable point de vue,
ou laissent à désirer que des documents inconnus jusqu'à ce moment, vien-
nent les éclairer d'un jour nouveau , en dissipant les obscurités dans les-
«luelles ils sont encore plongés.
Telle est, par exemple, la bataille de Fergn, gagnée par le maréchal de
Montluc sur Symphorien de Durt'ort, seigneur de Duras, en 1562!; bataille
qui, sans avoir la célébrité de celles de Dreux, de Jarnac, de Moncontour,
eut cependant une portée immense, puisqu'il n'est pas douteux que, si elle
avait été gagnée par les protestants, la France entière devenait protestante.
Ce qui n'empêche pas que l'incurie de nos historiens, à l'endroit de cette ba-
taille, a été des plus complètes, et que nous n'en connaissons absolument
que ce qu'en a dit le maréchal dans ses Comynentaires; c'est-à-dire que
nous ne possédons sur ce grand événement que des* détails racontés au
point de vue catholique , par un des ac'teurs les plus passionnés du grand
drame du XVI'' siècle , écrivant longtemps après l'époque dont il s'occu-
pait, et racontant, de mémoire, en raison des impressions qui lui étaient
restées,
Fergn, qu'on écrit mal à propos Vercjt, aujourd'hui chef-lieu de canton
du département de la Dordogne, est une petite localité fort ancienne, située
presque au centre de l'ancien Périgord, ayant dans son voisinage des bois
assez considérables connus vulgairement sous le nom de forêt de Fergn.
C'est dans cette forêt que se livra cette bataille.
Depuis longtemps je m'occupe d'une histoire du Périgord, province
sur laquelle on n'a encore écrit rien d'ensemble qu'on puisse considérer
comme un travail sérieux, En travailleur essentiellement désireux d'être
exact et fidèle, j'ai dû tout naturellement chercher à éclaircir ce point im-
portant de nos annales périgourdines , si intimement liées aux annales de la
France. .l'ai donc étudié avec le plus grand soin le récit de Montluc, sur les
lieux mômes, et, malgré le grand désir «lue j'avais de le comprendre et toute
232 COKUESl'ONDANCE.
la bonne volonlé (|ue j'ai \m y mettre, je n'ai pas encore trouvé le moyen de
concilier ce qu'il dit avec les faits matériels, tels qu'ils résultent de la confi-
guration des lieux, des accidents du sol, de la situation des localités dont
il parle, des circonstances qui se rattachent à sa marche, depuis son entrée
au Périgord, pour se mettre à la poursuite de Duras, jusqu'au moment de la
bataille, dont la description même n'est pas exempte d'obscurités. De tout
le récit de Montluc, le seul fait sur lequel il ne peut pas s'élever de doute,
c'est qu'il gagna cette bataille. Le reste n'est qu'un amalgame de souvenirs
confus, racontés à vol d'oiseau, ne méritant que très peu de confiance et
tout à fait impropres à donner une idée tant soit peu exacte de la manière
dont s'apprêta et s'accomplit la déconfiture de l'armée protestante dans cette
solennelle rencontre.
Le but que je me propose vous étant connu, après les explications que je
viens de vous donner, vous n'aurez pas de peine à comprendre sans doute
combien j'éprouve de regret à manquer des éléments propres à faire con-
naître et apprécier exactement ce mémorable événement, et combien je serais
heureux de retrouver des documents qui me fourniraient les moyens de
concentrer la lumière sur ce point si obscur et pourtant si grave de notre
histoire.
Je ne sais si, à travers les agitations et les violences dont la religion fut
si longtemps le prétexte en France, (juelques documents de cette espèce au-
ront pu échapper h la destruction, toujours si active durant les époques de
troubles ; mais, s'il en est encore qui subsistent, j'ose espérer qu'il me suf-
fira d'en avoir signalé la grande importance pour que ceux entre les mains
desquels ils pourraient se trouver s'empressent de les faire sortir de l'oubli.
C'est dans cet espoir. Monsieur le président, que j'ai rédigé et que je vous
adresse cette lettre , vous priant de vouloir bien linsérer dans un de vos
plus prochains numéros, afin que l'appel soit entendu de tous ceux qui ai-
ment la vérité.
.l'ai l'honneur, etc. L. Dessalles,
Membre de ia Société ('es Antiquaires de France ,
atlacbé à la seclioii liistoiique des Archives de l'Empire,
IBvpodfilles du consistoire fie l'ancienne t'is^lise réformée «le
Rouen. — Sceau de ce consistoire.
M. E. de Fréville a acheté à Paris, il y a quehjue temps, chez un bouqui-
niste, cinq volumes qui ont appartenu à la bibliotlùupie du consistoire de
l'église réformée de Rouen au XVII« siècle. C'est une collection des Germa-
nicarum rerum veteres scripiores, publiée à Francfort en 1600, 1607, etc.,
COKRIiSrONDANCE.
233
iii-folio. Ils sont cotés G lo à 17. La première feuille ou litre des numéros
13 et 14 porte cette mention, écrite à la main :
Ecclesiœ Reformatœ
Rothomagensis
Donum
/)"' Joannis Tôt il
Le titre du numéro 1S porte une mention semblable, mais avec îe nom
d'un autre donateur : D"' Pétri Daussi.
A côté de ces indications, il en est une autre (lui constate par qui et pour
qui le consistoire de Rouen se vit dépouiller de la légitime propriété de ces
livres. La voici :
Ex dono Ludovici magni.
Collegii Rotomag. Soc. Jcsu.
{Don de Louis le Grand. Collège des Jésuites de Rouen.)
Nous avons déjà vu et nous verrons toutes sortes d'exemples de ces
échanges de bons oflices entre Sa 3îajesté très chrétienne et les instigateurs
de la persécution des protestants. Sa BLajesté s'appropriait les biens de ses
sujets (car tel était son bon plaisir) , et les adjugeait à ses amés et féaux
les très humbles serviteurs dudit plaisir, messieurs de l'épiscopat, du clergé
et des ordres religieux de toute robe et de toute dénomination. Bossuet lui-
même, dès le mois qui suit l'Edit révocatoire, sollicite et obtient les maté-
riaux du temple de Morcerf , près Meaux. Chacun jette son dévolu sur les
biens, qui des consistoires, qui des fugitifs, et se les fait attribuer. C'est,
d'une part, un sauve qui peut général, de l'autre, un pillage légal : mais à
ce prix , l'ordre , c'est-à-dire l'unité catholique , devra régner dans le
royaume Oui donc a dit que
Louis XIV avait été le premier des
révolutionnaires et des socialistes
modernes.?'
Les cinq volumes (jui nous ont
été communiqués portent sur leurs
plats, des deux côtés, l'empreinte
dorée d'un sceau que nous avons
jugé intéressant de reproduire, com-
me étant celui de l'église réformée
de Rouen. Servait-il à marquer au-
tre chose que les livres de sa biblio-
tliè(|uc? C'est ce que nous ne sau-
rions dire. Le cliché ci-contre en
est un fac-similé très exact.
231 COnRESFONDANCE.
Cette empreinte représente, comme on le voit, l'arche de Noé voguant sur
les tlots. La forme de la nef est à remarquer : c'est un vaisseau rond ou na-
vire de transport. Sur la crête du toit est la colombe avec le rameau d'oli-
vier, symbole du retour de la paix sur la terre.
Bernard Palissj. — ISiat actuel de quelques endroits qu'il a
décrits.
On aime à voir l'admiration pour les grands hommes se traduire en re-
cherches et en observations studieuses, alors surtout qu'il s'agit d'un homme
comme Palissy, dont la biographie, malheureusement si incomplète, excite
tant de sympathie et de curiosité. La lettre suivante répond à ce sentiment,
en nous faisant revenir sur les traces du bon Bernard, et reconnaître quel-
ques-unes des localités qu'il a décrites. Nous avions annoncé l'intention de
continuer les extraits de Palissy accompagnés de quelques notes, qui ont été
publiés dans les deux premiers cahiers du Bulletin ( 1. 1 , pp. 23 et 83). Si
la disposition de nos matériaux le permet, nous donnerons prochainement
cette suite , avec les informations nouvelles que nous n'avons pas néglige
de recueillir sur l'humble et illustre potier de Saintes.
A M. le Président de la Société de V Histoire du Protestantisme
français.
Castel-Sarrasin , 23 septembre 1853
Monsieur,
J'ai lu avec le plus vif intérêt, dans le Bulletin de la Société de l'Histoire
du Protestantisme français, votre touchante notice sur mon compatriote
Bernard Palissy, le potier de Saintes. — Permettez-moi d'entrer ici dans
quelques nouveaux détails sur cet homme célèbre, sur sa naissance et sur
quelques circonstances de sa vie, durant son séjour à Saintes, rappelées
dans ses naïves narrations.
On savait bien que le pieux et zélé réformateur, que le père de la chimie
moderne, l'inventeur des rustiques figulines était né dans l'Agenois, mais
jusqu'à notre temps, ses biographes avaient ignoré le nom du lieu qui
l'avait vu naître, et que nous avons le premier fait connaître dans notre
Mémoire sur quelques antiquités de la ville d\lgen, inséré dans le 2^ vo-
lume du Recueil de la Société des antiquaires de France. Il résulte, 3Ion-
sieur, des renseignements pris et des recherches faites par nous à ce sujet,
de concert avec feu notre regrettable confrère et ami le naturaliste agenais
Saint-Amans , que le bonhomme Bernard, comme le nommaient ses con-
temporains, naquit près du château et dans la paroisse de Biron, partie du
département actuel de la Dordogne, confrontant à celui de Lot-et-Garonne
et à l'arrondissement de Villeneuve , et compris dans l'ancien diocèse d'Agen
CORRESPONDANCE. 235
(avant la nouvelle circonscription diocésaine). Il existe encore aux environs
de Biron une famille de Palissy, appartenant , comme les parents de notre
potier de Saintes, à la classe des simples et modestes agriculteurs , et un
lieu qu'on nomme la Tuilerie de Palissy. Il y a quelques années que deux
touristes agenais, parcourant le département de la Dordogne, s'arrêtèrent
dans une maison voisine du lieu que nous venons de signaler, et où on leur
montra deux grands plats en émail hlmic, qu'ils reconnurent être l'ouvrage
de Bernard, qui y avait figuré, comme sur plusieurs autres de sa compo-
sition, des serpents, des grenouilles, des fruits, etc. Ces deux morceaux
furent acquis par M. le comte de Villeneuve-Bargemont, ancien préfet de
Lot-et-Garonne. Faujas de Saint-Fond, dans l'édition annotée et commentée
qu'il a donnée en 1777 (1) des œuvres complètes de Palissy, etit profité avec
empressement de ces renseignements sur l'origine et le lieu de la naissance
de son auteur, s'ils eussent été recueillis et connus à cette époque.
Lorsque j'habitais Saintes, je me suis souvent plu à parcourir, mon Pa-
lissy à la main, les parties de cette ville et les lieux qui l'avoisinent, théâtre
habituel des promenades et des méditations de mon illustre compatriote ,
méditations artistiques, scientifiques, religieuses, souvent bien tristes dans
ses jours trop fréquents de découragement, mais aussi quelquefois em-
preintes de douces rêveries de satisfaction et de joie alternatives et décrites
par lui d'une manière si naïve et si attrayante; que de fois. Monsieur,
j'ai parcouru avec un religieux attachement la rue qu'il habitait et qui porte
son nom; sur les bords de sa chère Charente, au faubourg dit des Roches,
où plusieurs potiers de terre grossière ont encore leurs usines , bien dégé
nérées de celle de leur célèbre devancier, dans ces mêmes lieux et peut-être
sur le même que j'eusse bien désiré reconnaître et saluer, mais sur lequel
la tradition est muette. Modeste et l'on peut dire pauvre demeure, si l'on
en croit ses propres récits, et qu'aux grands courroux et clameurs de sa
femme et des commères ses voisines, il démolissait en partie et découvrait,
afin de se procurer le bois nécessaire à la cuite des premiers essais in-
fructueux de ses émaux!! Malheureux homme de génie que ses imbéciles
voisins prenaient pour un fou , et que désolaient à la fois leur stupides mé-
pris et ses espérances déçues... mais bientôt Dieu lui venait en aide;
l'espoir de voir prospérer une œuvre plus sainte, plus sublime, également
ébauchée par lui dans son ingrate ville d'adoption , ranimait ses forces et
son courage , d'autres joies rentraient dans son cœur, lorsque promenant
solitairement ses ennuis sur les bords du fleuve qui en était le confident,
il entendait, sous certaines aubarées voisines, des chœurs de jeunes filles
chanter les louanges de Dieu dans ces cantiques sacrés, nouvellement tra-
(1) Un vol. in-4''. Paris, chez Ruault, dédié à Benj. Franklin, ainsi qu'on l'a
rappelé. {Bull., t. I, p. 24, note.)
236 CORRESPONDANCE.
duils on vers français par le poêle Clément Marot, au lieu de chansons pro-
fanes, presque toujours libres et souvent voisines de la licence que, dans
CCS mêmes lieux, ces pieuses cantatrices avaient précédemment sur les
lèvres! Heureux changement dû en grande pnrtie aux prédications et aux
exhortations du saint et sublime bonhomme. En souvenir de ce fait et en
mémoire de Palissy, j'aimais à parcourir ces mêmes aubarées, qui avaient
reçu leur nom des saules ou aubiers (1) plantés en abondance dans ce terrain
aquatique. Aujourd'hui , comme du temps de Palissy, les saules qui peu-
plaient ce rivage sont encore debout; mais, hélas! les chants ont cessé!!
ceux au moins qui ravissaient d'aise le bon potier.
Dans le cahier que j'ai déjà cité de votre Bulletin , vous rappelez encore ,
Monsieur, la relation attachante des persécutions du frère Robin , de son
incarcération dans les prisons de l'officialité, à l'évêché de Saintes, de
son zèle et de son dévouement empressés, mais inutiles, en faveur de
ses frères d'infortune , souffrant pour la même cause , et de sa fuite noc-
turne qu'il ne put leur rendre commune. J'ai encore eu la curiosité de
visiter les lieux ici décrits par le narrateur, et d'y suivre toutes les cir-
constances de l'évasion du prisonnier, que l'état de ces mêmes lieux qui n'a
pas changé sensiblement, permet toujours de reconnaître: la tour du palais
épiscopal où étaient renfermés les chiens qui devaient aboyer en cas de
tentative d'évasion de la part des détenus , mais que Robin fit taire avec
du pain, emplacement solide, leur servant de geôle, et oîi Robin parvint
cependant à faire une trouée après avoir limé ses fers; le jardin dudit palais
avec lequel la cour en question , communiquait par une porte qui n'a pas
cessé d'exister, et (lu'un mur qu'il escalada séparait d'une petite rue déserte
qui n'est guère fréquentée de nos jours. Le frère prêcheur Robin s'y recon-
naîtrait encore et son historien aussi.
Il est constant que le nom de Bernard Palissy est intimement lié à l'his-
toire delà réforme religieuse du XVI« siècle dans toute la Saintonge, en y
comprenant les îles du littoral. I\falgré son état longtemps voisin de l'indi-
gence, l'ardeur de la parole de Dieu et de son service qui l'embrasa, lui
faisait parcourir successivement à pied et par tous les temps, en véritable
apùtre, toutes les parties de ce vaste pays, naturaliste, géologue en même
temps qu'évangéliseur et missionnaire (2).
Mais je dois clore ici ces (juclques lignes consacrées à l'un des plus
grands hommes du XYI'' siècle, de cette époque si riche et si féconde en
génies extraordinaires, véritable Age de rénovation. Je n'ai voulu parler ici
de maître Bernard le potier que durant son séjour en Saintonge ; il resterait
(1) En latin, albamim, et en roman, alba.
(2) D'Aubigné, dans sa table, l'indique comme ministre du saint Evangile,
sans doute à titre de fondateur de la proiuière église prolestante de Saintes.
CORRESPONDANCE. 237
encore à peindre l'inventeiu- des rustiques figulines du roi Henri III et de
Catherine de Médicis, de l'auteur des magnificences artistiques du château
d'Ecouen,derhùle et, comme on l'appelait, du gouverneur des Thuilleries,
mais surtout de VhomrnQ juste et fort, «^justum ac tenace m» d'Horace,
que les cachots, les impérieuses injonctions de Sa Souveraineté, la menace
des plus cruels supplices, l'aspect même du bûcher, ne pouvaient faire
renier un seul moment sa foi, ne craigncmt rien des hommes, parce que,
selon l'expression de Sénèque, il savait mourir....
Je saisis avec empressement , Monsieur, l'occasion que la notice du lUd-
letin, sur mon concitoyen Palissy, m'a offerte de vous présenter l'assurance
de ma haute considération et de mon dévouement.
B"" CnAUDRic DE Crazannes,
Ancien maître des reqiièt'-s au conseil d'Etat , de l'Institut
de France et du Comité de la langue, de l'histoire el des
arts, au ministère de l'Instruction publique.
Siistc des ministres réfusfiés à Ejoudres après la Siaiut-
Barthéleiny.
A M. le Président de la Société de r Histoire du Protestantisme
français.
Paris, le 20 octobre 1853.
Monsieur,
Voici quelques petites notes concernant la liste de ministres réfugiés à
Londres, après la Saint-Barthélemij , publiée dans le Bulletin. {F. ci-
dessus, p. 2o.) Vous avez fait observer, avec raison, que la plupart des per-
sonnes nommées dans cette liste appartenaient à la Normandie; c'est ce (jui
me détermine à vous écrire, car il s'agit, pour moi, de compatriotes.
Mon attention s'est portée d'abord sur Jnthoine de Ligues, ministre en
sa maison des Anteux.
11 y a tant d'exemples, au commencement de la Réforme, de grands sei-
gneurs remplissant les fonctions de ministre dans leur propre château, que
je ne m'arrête pas à cette circonstance. Ce qui me frappe, c'est le nom de
ce personnage, parent, selon toute apparence, de David de Liques, gentil-
homme picard, auteur de l'histoire de la vie de Du Plessis-Mornay et édi- .
leur de ses mémoires. La famille de Liques, Licqnes ou Lisques était très
ancienne, et illustre en Artois et en Picardie, notamment à Abbeville; elle
portait bandé d'argent et d'azur de six pièces. Je n'ai pu, malheureusement,
me procurer sa généalogie complète. Je ne doute point qu'il ne faille lire
Jnthieux au lieu A' Juteux; mais il y a tant de localités ainsi appelées en
Normandie, qu'on ne sait à laquelle s'arrêter. J'en connais une, les Authieux-
lez-Buehy, où il y a encore un manoir féodal. Etait-ce là la maison d'Antoine
de Liques? Je tâcherai de le savoir.
238 CORRESPONDANCE.
Je remarque ensuite Guillaume de Feucjueray, ministre de l'église de
Lungueville (Paris?) — Guillawne du Feugueray ou du Feugueré (et non
Feugeré, comme dit Moréri), en latin Feuguerseus, était d'une famille nor-
mande, dont le fief, situé près du Bourg-Achard, dépendait de la seigneurie
de Fréville. Après s'être réfugié à Londres, Guillaume passa en Hollande, où
il enseigna la théologie dans l'université de Leyde. La bibliothèque de cette
ville possède, et peut-être a reçu de l'auteur lui-même, les deux ouvrages de
du Feugueray (1). Le premier a pour titre : Bertrami { aWas Ilotramni)
presbijteri, de corpore et sanguine Christi, ad Carolum magnum impe-
raiorem, cum commeniariis Guill. Feuguerœi. Lugd. Batav. 1379, in-8o;
le second, Guilielmi Feuguerœi Rothomagensis opuscula, sive responsa
ad qiiœstiones oujusdam inquisitoris Zelandiœ, de Ecclesix perpetuitate
etnotis. Lugd. Batav. 1o79, in-8°. Du Feugueray rentra en France en 1379
et y mourut vers l'an 1013. Meursius [Ath. Batav., L. 11) a fait la biogra-
phie ou plutôt l'éloge de ce ministre.
M. Eug. Haag a, je crois, grandement raison de ne pas prendre Longue-
ville pour le pseudonyme de Paris; ne s'agirâit-il pas ici de Longueville-la-
Giffart, bourg du pays de Caux?
Enfin, à l'article de Mathieu Lartault, ministre de Bresoles, je propose-
rais de conserver Lartault, qui est pour le moins tout aussi bon (lue Car-
tault, et Bresoles, qui vaut mieux que Brésol. 11 existe, en France, deux
bourgs du nom de Bressoles, l'un en Bourbonnais, l'autre en Bourgogne;
tandis que Brésol n'a jamais été qu'une localité sans importance. De même
pour Colombis, au(iuel vous proposez de substituer Colombières; je pré-
fère Colomby, parce que ce nom s'éloigne moins de celui que donne le do-
cument, et parce qu'il y a, en Normandie, deux paroisses appelées Co-
lomby. y/«//ieM me paraît aussi devoir être Autheux\}\\xiîii que Juthou. Au
seizième siècle, on disait Pont-Jidhou et Pont-Judemer, et, dans le pays,
on le dit encore ; il n'y a que les très modernes dictionnaires de géographie
où l'on trouve Juthou, ce qui, je pense, est une erreur. Jutheux est une
paroisse de Picardie, près de Doullens, dont le nom ne diffère point de celui
(lue donne le document, car tout le monde sait combien il est facile de pren-
dre un n pour un u.
Agréez, etc. E. de Fréville.
Wun CONSEIL EXTRAORDINAIRE dcs Eglise» réformées eu 1736.
m. H. Marchand, P= à Sommières(Gard), a appelé notre attention sur un
point de l'histoire ecclêsiaslique des églises réformées, qui paraît avoir été
généralement mis en oubli. U peut ne pas être inutile, à titre de renseigne-
(1) Ttiéol., n" 368.
CORRESPONDAXCE, 2-V;)
ment, de faire connaître ce qu'on en sait. Il s'agit d'un corps établi sous le
nom de Conseil extraordinaire par un arrêté du Synode des Cévennos, du
26 avril 1726. Dans son Essai de 1838 sur la réorganisation de l'église ré-
formée de France après la révocation de l'Edit de Nantes (1), au chapitre de
la Centralisation des Eglises, 31. H. Marchand avait parlé de cette institu-
tion nouvelle (p. 27), et M. Scipion Conibet, dans le supplément ajouté par
lui au troisième volume de sa réimpression de i\Iézeray, p. 739 (2), en a
aussi fait mention. Hors de là, il paraît qu'aucun de ceux qui ont écrit sur
cette partie historique n'a relevé ce fait qui méritait, sans contredit, comme
toute innovation, d'être enregistré. Il est vrai que bien d'autres points inté-
ressants ont été ou passés sous silence, ou à peine effleurés, faute de docu-
ments ou d'attention suffisante.
« Après tout ce qui venait d'être organisé , depuis quelques années, par
Court, aidé de Roger, Durand^ Corteiz, pour restaurer partout les commu-
nautés de fidèles, il semblait, dit M. H. Marchand, qu'il n'y avait plus rien à
faire pour le gouvernement de l'Eglise, que tout devait cheminer comme par
le passé. Mais cette Eglise se trouvait dans des circonstances nouvelles; à
chaque instant il se présentait des questions de la plus haute importance à
résoudre, des déterminations à prendre... En présence d'un synode national
dont la tenue, une fois par année, exige une multitude de .formalités. Il
fallait évidemment une autre juridiction, dont la convocation fût prompte et
facile, et qui put connaître des mêmes matières que le synode national;
quitte ensuite à ce synode à sanctionner ses décrets. En conséquence, le
Synode des Cévennes décida, le 26 avril 1726, la création d'un nouveau
corps par un article ainsi conçu : « Il a été convenu et arrêté qu'on nomme-
« roit des Anciens, choisis et experts, dans toutes les Eglises, et qu'ils s'as-
« sembleroient en conseil toutes les fois qu'il s'agiroit de choses sérieuses
« et importantes. » Quelques murmures s'élevèrent bien contre cette inno-
vation, qui, vu son omnipotence, paraissait attentatoire aux droits des Syno-
des ; mais elle prévalut et elle rendit bien des services à l'Eglise (Essai, etc.,
déjà cité, de 1 838, p. 26).
« Corteiz (ajoute aujourd'hui notre correspondant), dont la part fut grande
comme collaborateur de Court, ainsi que l'atteste la correspondance de ce
dernier, Corteiz présida à la création du Conseil extraordinaire. Le 4 mai
1726, Il écrit à Court une lettre longue et substantielle, comme il savait les
écrire, dans laquelle, après avoir raconté une de ses belles et riches tour-
nées missionnaires dans le rude pays de la Lozère, il lui dit : c Le 26 avril,
je me trouvai rendu au synode des Cévennes, (lui se tint aux environs de
(1) Il a été question de ce travail dans le Bulletin, 1. 1, p. C6,
(2) Voir l'article suivant.
240 CORRESPONDANCR.
Saint-Giniey, » puis il lui donne connaissance de l'article qui vient d'être
rapporté. Roger, du Dauphiné, n'approuva pas tout à fait cette institution.
Dans une lettre du 4 avril '1727, il la trouve «contraire aux droits des Syno-
des, )i et dans une autre du 3 juillet il se plaint « de ce qu'on n'a pas consulté
et recueilli les voix dans un cas de cette nature. » Bientôt organisé, le Conseil
entra en fonctions. Le 30 mai 1728, M. Duplan, gentilhomme d'Alais, député
des Eglises à l'étranger, écrit à Court. « Il seroitbon que vous lissiez assem-
bler au plus tôt le Conseil extraordinaire, pour voir si l'on approuve mon
voyage d'Angleterre et de Hollande. » Mais c'est surtout !e pasteur Claris
qui nous fournil à ce sujet un document digne d'être recueilli. Voici ce qu'il
écrit dans une lettre du 10 novembre 1730 : « Il fut convenu qu'on assemble-
rait le Conseil extraordinaire, \° pour faire le partage de nos églises en
trois corps, Bas-Languedoc, Cévennes, Haut-Languedoc et Guyenne ; 2" pour
affecter à chacun de ces corps les pasteurs et les prédicateurs, qui les de-
vaient desservir, et cela jusqu'à ce que le Synode national en ait décidé au-
trement; 3° pour déterminer si nous (Combes et Claris, qui avaient reçu
l'imposition des mains à l'étranger, et dont la vocation était contestée), nous
serions présentés dans une ou plusieurs assemblées de la même manière que
MM. R. et B. furent présentés; car c'est là où la dispute s'était cantonnée.
Ce qui fut résolu fut exécuté ; le Conseil fut assemblé dans les Cévennes, le
28 octobre dernier. Le partage des églises fut fait comme il est indiqué ci-
dessus. MM. Roux et Claris sont destinés pour le Bas-Languedoc, MM. Bo.
et Com. pour les Cévennes. Le Haut-Languedoc et Guyenne doivent être
desservis par ces quatre messieurs alternativement pendant trois mois cha-
cun ; et cela jusqu'à l'arrivée de nouveaux pasteurs. Le Conseil fut d'avis que
nous fussions présentés dans deux assemblées, l'une dans les Cévennes et
l'autre dans le Bas-Languedoc, par 30I. R. et B., ce qui a été fait avec toute
la tranquillité possible. Ces assemblées ont été nombreuses, particulière-
ment celle des Cévennes. La paix est faite de ce côté-là. La vocation est
confirmée. »
« Ainsi, cette lettre de Claris nous montre bien le Conseil extraordinaire
en activité, et indique quelles attributions if exerçait pour le bien des Egli-
ses. Je m'estimerai heureux si ces renseignements , que j'avais en poite-
feuille, les ayant autrefois tirés des manuscrits de Court, à Genève, peuvent
être jugés aujourd'hui de quel(}ue prolit. »
L'institution du Conseil extraordinaire de '172() fait naturellement pensev
au Conseil général (jui avait été créé en juin 1594, sur l'invitation et d'a-
près le plan de Du IMessis Jïornay. TJn règlement en vingt-huit articles fut
délibéré par l'Assemblée qui se tint à Sainte-Foy, (jnelques jours après le
synode national de Montauban. Le détail en est donné tout au long par
d'Aubigné (iHsf. t. 111, p. 307). Ce Conseil général était chargé de défendre
i:OUKKSFOMtAKCK. 241
les intérêts de l'Eglise dans ses rapports avec le Gouvernement. « Ce fut, dit
Benoît, sous sa direction que les affaires des réformés se rétablirent et qu'il,
parut à leurs ennemis qu'il n'était pas si facile de les ruiner. » On sait que
ce même Conseil, plus connu sous le nom d'Assemblée politique, parce qu'en
effet les événements lui donnèrent ce caractère, siégea, avec autorisation
du roi Henri I\ , à Saumur, à Loudun, à Vendôme et à Cliàtellerault. Sans
lui, sans ses constantes démarches, l'Edit de Nantes n'eût peut-être pas été
obtenu.
(liouyenirs des réfugfîôs protestants tle France eu Argovîe.
Un de nos correspondants de l'Alsace, qui nous avait déjà donné bien des
preuves de son zèle, étant allé récemment en Suisse, a recueilli, dans le ci-
metière de l'église paroissiale de Stauffenberg (!), canton d'Argovie, une
épitaphe placée sur la tombe d'un de ces enfants des Réfugiés protestants de
France que la révocation de l'Edit de Nantes dispersa dans le monde entier.
En voici la copie littérale :
X)an bcr fin- Hcligion iniîi vciius 6ottf« fôovt,
iruii&, lltittrrlnnb unb fjab tïiv nirl)ts 9cecl)cttje& l)Ot,
i^ot (ètilt itïesc Kueetatt l)iev cïl)(crl)t,
3u ùifscn ®rt.
{A celui qui, pour la religion et la pure Parole de Dieu, a compté pour
rien amis , patrie, fortune , Dieu a élevé ici, en cet endroit, ce lieu de
repos.)
Au-dessus de cette touchante inscription est le nom du défunt :
ETIENNE BRUTEL, NÉ EN 1683, MORT EN 1752.
Et au-dessus sont gravées des armoiries, sur un écusson à quatre par-
ties, surmonté d'un lion debout sur un casque (2).
Ce doivent être les armoiries de Brutel, auxquelles ont sans doute été
ajoutées celles de la seigneurie de Schaffhisheim , qu'il avait achetée et que
l'un de ses descendants habite encore, tandis qu'une autre branche habite
, Aarau. 11 paraît (jup le père d'Etienne Brutel avait a|iporté et continué à
Schaffhisbcim l'industrie de la fabrication des soieries. Il était vraisemblable-
ment du Languedoc et de la famille de Gédéon Brutel de La Rivière, conseil-
(1) Au sommet d'une colline isolée, entre Lentzbourg et Aarau,
(2) D'après la description qui nous en est donnée, elles paraissent pouvoir être
traduites ainsi dans la kuiguu du blason : Ecartelé au premier d'un lion passant;
au second et au troisième,\run ramier; au quatrième, de trois tlours (^ roses ou
quintefeuillesïj. i;imior : un lion issant.
1(j
242 CORRESPONDANCE.
1er du roi et receveur général des gabelles à Montpellier , qui se réfugia
d'abord à Genève, puis à Lausanne, où le rejoignirent ses cimj lils e( sa tille
cadette. {V. l'article de la France protestante.) Il y avait encore en Hollande,
il y a quarante ans, des représentants du fils aîné, Jean Brutel de La Rivière,
qui fut pasteur à Rotterdam, puisa Amsterdam, où il mourut en 1742, lais-
sant deux fils et deux lilles.
M. le pasteur Schmidt, de Stauffenberg, pensait que les descendants ac-
tuels d'Etienne Brutel avaient conservé des papiers de famille du temps du
refuge; mais, s'en étant informé, il a^appris qu'ils n'en possédaient aucun.
M. Schmidt descend lui-même, par sa mère, d'une famille de réfugiés du
Midi, du nom de Colei; il croit que quelques membres de cette famille sont
rentrés en France et habitent Nîmes ou les environs ; il aimerait à en avoir
des nouvelles. 11 possède un portrait de son aïeul maternel, au dos duquel
on lit : Jean Colet, 1783. Notre correspondant a aussi rencontré dans les
environs de Stauffenberg, à Schintznach, un artisan du nom de Pascalin, qui
descend d'un réfugié échappé des premiers massacres du Dauphiné; il a en-
core un certificat de naissance, sur lequel sont apposés des noms de per-
sonnes de Crest, \alei]ce et Chabeuil (Drôme).
Nous ne pouvons qu'engager tous nos amis à nous transmettre ainsi les
remarques qu'ils sont à même de faire dans leurs excursions prochaines ou
lointaines, dans l'Ancien ou le Nouveau Monde. Combien d'observations,
toujours intéressantes, souvent importantes et précieuses, pourraient nous
être adressées de tant de contrées où nos ancêtres ont reçu l'hospitalité et
laissé de durables souvenirs! Nous pouvons, hélas! leur appliquer le vers
du poëte latin :
Quae regio in terris nostri non plena laboi'is!
Est-il un point du globe oii nous n'ayons sou/fer II
Régine de Henri III, par lîézcray, rpéiïité avec une Introduc-
tion et une €'Out&uuation , par II. i»c. Coniltet.
Dans une communication qui précède (p. 239), on cite un ouvrage au sujet
diique Inous avons commis une omission involontaire qu'un autre correspon-
dant nous a signalée, et que nous avons à cœur de réparer. 11 s'agit de l'édi-
tion, donnée il y a quelques années par M. Scipion Combet, de l'Histoire de
France sotts le règne de Henri III, de Mézeray, « avec des Notes , une
« Introduction jusqu'à ce règne, et une Continuation depuis l'avénemcnt
" de Henri IV jusqu'au Concordat de l'an X, qui en fout une histoire com-
« plète et détaillée de l'Eglise réformée de France. » Cet ouvrage est en
trois volumes in-8", imprimés à Alais, de 1844 à 18iC, e( ces volumes n'on]
pas moins de 560, G 12 et 824 pages très pleines; V Introduction en a 101 ,
CORRESPONDANCE. 243
et la Continuation 339 d'un texte plus serré encore. Entre les trois tomes
sont réparties plusieurs gravures et trois cartes : celle de la France sous
Henri 111, celle des Pays-Bas et des Açores, et un plan de Paris, pour l'in-
telligence des barricades et du siège de Paris.
On voit que cette réimpression d'une des parties les plus remarquables de
l'œuvre de Mézeray est un ouvrage important par les soins qu'y a donnés
l'éditeur, et, pour ainsi dire, nouveau par les annotations détaillées qu'il y
a jointes. L'Introduction et la Continuation auraient pu former à elles seules
un livre à part, et le tout, ayant précédé la publication du volume de M. de
Félice et de la France protestante^ constituait véritablement un travail très
méritoire et qui manquait alors à nos coreligionnaires. L'éditeur, M. Combet,
n'écouta que son admiration pour Mézeray, le meilleur et le plus indépen-
dant des historiens dont la France s'honore; il voulut le faire servir à mieux
faire connaître et à populariser l'histoire des réformés français, et, au prix
de bien des recherches et de bien des sacrifices, il accomplit la lourde
et hasardeuse entreprise à laquelle il s'était dévoué. Ses efforts ont-ils été
appréciés? Ses peines ont-elles été payées? Non. Si nous voulions l'expli-
quer, nous trouverions sans nul doute que les conditions matérielles et les
circonstances générales dans lesquelles s'est réalisée cette opération furent
pour beaucoup dans ce résultat ; nous nous bornons à constater ce fait mal-
heureux, que la vente du livre n'a pas répondu, tant s'en faut, à l'attente et
aux sacrifices personnels de l'auteur. Ses trois volumes ont passé comme
inaperçus, ils n'ont guère été connus en dehors d'une certaine sphère, et
c'est ainsi que, faute de les avoir sous la main, nous avons omis d'en parler,
alors que nous aurions dû assurément les citer comme un des travaux les
plus louables qui aient été effectués, en ces dernières années, dans le champ
de l'histoire du protestantisme français. (V. BulL, l, p. 502.)
Même aujourd'hui que d'autres travaux historiques sont publiés ou en voie
de l'être, le Règne de Henri III, de Mézeray, ainsi que les deux Suppléments
de M. Combet, conservent un intérêt spécial et méritent de figurer dans nos
bibliothèques. La Continuation, embrassant la période de 1389 à 1802, con-
tient un nombre considérable de renseignements instructifs sur l'histoire
des protestants de France au XVIl^ et au XVill*' siècles. On ne comprend
même pas comment M. Combet, pasteur à Saint-Hilaire-de-Lavit (Lozère), a
pu, loin d'une grande ville, se procurer tant de documents qu'il a dû mettre
à contribution. — L'ouvrage est désormais en dépôt à la librairie Cherbuliez
et aux autres librairies protestantes.
DOCUMENTS INÉDITS ET ORIGINAUX.
LETTRE D: LUTHEB A L'ÉLECTEUR DE SAXE
CO>XER.\A.\T LE VOVAGL QIE FRANÇOIS I'^'" AVAIT INVITÉ MÉLA.\CUTiIO.\
A FAIUE E.\ FRANCE
1535.
(Tratluctiou inédite.)
A M. le Président de la Société de l'Histoire du Protestantisme
français.
Kulzeuhausen (Bas-Rhin) , 25 septembre 185J.
En parcourant les lettres de Luther (1), je viens d'en rencontrer une (|ui
me parait de nature à être admise dans votre excellent recueil, parce qu'elle
se rapporte à l'histoire du protestantisme français. Elle dément de la ma-
nière la plus formelle une assertion de Yarillas, bien des fois reproduite par
d'autres écrivains c3tlio!i(}ues. Yarillas, dans son Histoire de l'hérésie (2),
dit en parlant des démarches que François I"" iit à l'effet d'obtenir (pie
Philippe ^lelanchthon vînt en France: « L'Electeur de Saxe ne délibéra pas
" un instant sur la demande qu'on lui faisait, et il ne se contenta pas de
" céder un homme dont il croyait avoir encore beaucoup aflaire. 11 l'exhorta,
« de plus, à se mettre promptement en chemin. 3ials Luther, qui ne pou-
« vait se passer de Mélanchthon, le retint longtemps sous prétexte de
« concerter, ou, pour mieux dire, de polir avec lui son dernier ouvrage
« contre les Anabaptistes. » (t. II, p. 322).
Or il résulte, avec la dernière évidence, de la correspondance de Luther
(lettres du 17 août, du 19 août, du 27 août, du h'' septembre^ et du '6 octo-
bre 1o3o), que tout ce récit de Yarillas est une pure fiction. Ex une disce...
plurima. Les deux réformat-eurs de Wittemberg désiraient vivement que le
voyage en question eût lieu, mais l'Electeur, qui se défiait du Roi et de ses
envoyés, s'y opposa. Luther adressa h l'Electeur (sans succès) la lettre
suivante pour le prier de laisser partir 31élanclilhon. Je la traduis de l'alle-
mand.
A V Electeur de Saxe, Jean Frédéric.
Grâce et paix vous soient données par le Père Céleste. Séré-
nissime Prince, je conjure Votre Altesse de pernietlre à M" Phi-
lippe de se rendre en France , sons la garde Dieu. Ce qui
(1) Colicclioii de M. Do Welle : Luther's Briefc. o vol. Berlin, 1826.
(2) Intiluli':^ : Histoire des révolutions nrricccx dans rEuroite en ututière de reli-
gion. 6 vol. in-V, puljlii's cIh iGSGà 1U8'J.
LETTRE DE LUTHER A L'ÉLECTEUa DE SAXE. 245
m'émeut, ce sont les lamentations des pieuses gens qui ont avec
peine échappé au bùclier, et la nouvelle qu'à la pensée de voir
arriver M""" Philippe, le Roi a fait cesser les tueries (1). Si l'espoir
de ces pauvres gens était déçu, leurs persécuteurs en pren-
draient probablement occasion de recommencer leurs cruautés;
c'est pourquoi j'estime que c'est un devoir pour M"' Philippe
de leur apporter la consolation qu'il peut. Je ne parle pas de
la singulière opinion que votre refus donnerait de Jious tous
au Roi et aux siens, d'autant qu'après la promesse de M'" Phi-
lippe, il vient d'écrire lui-même une si bonne lettre et de vous
envoyer des députés.
Je supplie Votre Altesse de laisser partir M"" Philippe pour
trois mois, sous la garde de Dieu. Qui sait ce que Dieu voudra
faire? Ses pensées sont toujours plus hautes et meilleures que
les nôtres. Je serais vivement affligé que tant d'âmes pieuses,
qui demandent avec gémissements l'arrivée de M'" Philippe et
qui s'y attendent comme à une chose certaine , fussent trom-
pées dans leur espoir. Que penseraient-elles de nous, d'ailleurs?
Je vous supplie d'accorder à M"""' Philippe sa demande. Nous
prions journellement pour Votre Altesse. Dieu veuille vous
diriger et vous fortifier par son Saint Esprit ; afin que vous
fassiez sa volonté toujours bonne ! Amen.
17 août 1535. M.IRTIN LUTHER, D.
Le 19 du même mois, Luther écrivit à son ami Just Jonas: « M''« Phi-
« lippe a été appelé par le Roi de France et il désirerait se mettre en route.
« Je partage son sentiment, mais il n'a pu obtenir l'autorisation de l'Elec-
« leur. 11 est retourné à léna, tout indigné de ce refus. Je ne sais ce qu'il
« en sera. » A. 3Iu.\tz, P*".
11 importe de remarquer que Varillas, faisant, selon son habitude, grand
étalage des sources qu'il prétend avoir consultées, dit dans son Avertissement
(p. 4) : « Je me suis principalement adressé aux lettres des hérésiarques et
« de leurs premiers disciples; et j'y ai rencontré des faits pour l'histoire
(1) Dix-sept Jours après avoir 6crit à M'ianclithon, François P' avait fait pa-
raître l'Eflit de CoucY (15 juillet 1535), «que l'on peut appeler un édit de tolé-
rance, si l'oa considère les supplices qui avaient eu lieu.» {Crottet.)
246 LETTRE DE LUTHER A l'ÉLECTEUR DE SAXE.
« qui ne sont en aucun lieu... 11 ne faut que lire les lettres de Luther, de
« Calvin, de Bèze, de Mélanchton, de Bucer et de Socin... « Voilà, certes, un
flagrant délit de monsonge bien constaté. Nous sommes de cet avis : il ne
faut que lire les lettres de Luther et autres réformateurs pour leur rendre
justice... mais encore faut-il les lire, et on voit comment notre écrivain
avait lu celles dont il parle.
Ajoutons quelques mots encore, qui confirment et complètent l'intéres-
sante communication de M. Muntz. Nous les empruntons à la Biographie
universelle de Michaud qui n'est certainement suspecte de rien moins que
de partialité pour les protestants. « Le roi, dit-elle à l'article Mélanchthon,
« désirant la paix de l'Eglise, lui écrivit, en 1535 , pour l'inviter à une con-
« férence pacifique avec les docteurs de Sorbonne (1); mais l'Electeur de
«Saxe, d'une part, craignait de déplaire à l'Empereur, s'il permettait à
« Mélanchthon d'aller en France; et les théologiens catholiques d'autre part,
« redoutant les insinuations dangereuses du disciple de Luther sur l'esprit
« du roi, firent échouer ce projet. » C'est surtout le cardinal de Tournon,
archevêque de Bourges, qui s'employa activement pour conjurer le péril (2).
On comprend qu'un historien aussi bien pensant que M. Varillas, qui
prête à ses adversaires justement le contraire de leurs paroles et de leurs
actes, méritait, comme ceux de son école, d'être honoré de hautes récom-
penses. Nous avons rencontré naguère dans les registres du Secrétariat de
la maison du roi Louis XIV, à la date du 9 décembre 1691, un « Brevet de
« 1 ,200 livres de pension en faveur du Sieur de Varillas, en considération de
« son application à l'histoire. » (Arch. E. 3377.) Au dire du Père Lelong,
l'archevêque de Paris, de Harlay, lui en avait fait avoir une aussi de l'assem-
blée du clergé de France.
Depuis longtemps, et de son vivant même, Varillas fut convaincu par la
critique, de plagiat et d'infidélité. Le Père Lelong dit qu'il révèle des secrets
politiques tellement secrets qu'ils n'étaient pas même sus de ceux qui y eu-
rent quelque part, et reconnaît qu'il est « décrédité, comme méritent de
l'être ceux qui veulent en imposer au public. » On cite de lui une bévue asse2;
fâcheuse pour un pensionnaire aussi appliqué à l'histoire : dans son his-
(1) V. la lettre de François I", datée de Guise, le 28 juin 1535, et la réponse de
Mélanchthon, en date du 5 des kal. de sept. 1535, ùan?, Florimond deRémond,
liv. VII. Elles sont reproduites dans la Petite Chronique protest., de M. Crottet,
(2) Quatre ver^ de Clément Marot montrent bien ce qu'en pensait alors l'opi-
nion :
« Je ne dis pas que Mélanchthoa
« Ne déclare au Roy son advis ;
« Mais de disputer vis-à-vis,
« Nos maîtres n'y veulent entendre. »
Eviter les controverses ouvertes et gagner du temps, telle fut, en effet, avec
l'emploi du glaive et des bûchers, la politique du catholicisme »ux premiers temps
de la Rétormation.
LES TEMPLES DE l'ÉgLISE DE PARIS SOUS l'kdIT DE NANTES. 247
toire de François h^\ il a confondu la maison de La Marche, en Bourgogne,
avec celle de La Marck, en Flandre, et on conçoit aisément les suites d'une
pareille méprise. Voilà pourtant un des auteurs à qui Bossuet, pour son"
Histoire des Variations, a beaucoup emprunté , comme le remarquèrent les
contemporains (F. Hist. des ouvr. des savants, août 1688).
LES DEUX TEfïlPLES DE L'EGLISE REFQRRIËE DE PARIS
sous L'ÉDIï de NANTES.
I
ANTÉCÉDENTS (13î5-ir,72-lo99). — LE TEMPLE D'AIÎLON (1599-1606).
CASAl'BON. — l'eSTOILE. — SULLY,
1° Antécédciifs.
L'histoire des églises réformées de l'Ile-de-France, et spécialement de celle
de Paris, est encore à faire. C'est une partie importante de l'histoire géné-
rale du protestantisme français, et il serait difficile de la traiter d'une ma-
nière suivie, tant les matériaux en sont dispersés et présentent de lacunes.
Aussi bien, elle se résume principalement dans l'histoire épisodique et, pour
ainsi dire, anecdotique de ses premiers martyrs, de ^es pasteurs, de ses
temples, des événements qui s'accomplirent dans la capitale, touchant la re-
ligion. Louis de Berquin (15^6-29), l'affaire dite des Placards (1534), Ves-
trapade Aes six luthériens (1535), l'établissement d'un consistoire (1555),
l'émeute contre une assemblée de la rue Saint-Jacques (1557), le chant des
Psaumes au Pré-aux-Clercs , avec participation du roi de Navarre (1 558) ,
les prédications au Patriarche Saint-Marcel et fi Popincourt, le premier sy-
node national tenu au faubourg Saint-Germain (1559), le procès et la mort
héroïque du conseiller Anne Du Bourg (1560), le tumulte causé par les
prêtres de Saint-Médard (1561), enfin, après le massacre de Vassy et le dé-
part de Condé, la dévastation des prêches à la Porte Saint-Antoine et aux
Fossés de la Porte Saint-Jacques, par le connétable de Montmorency, sur-
nommé, pour cet exploit, le capitaine Brûle-Ban (1 562), — tels sont les traits
les plus notables des annales de la Réforme à Paris, jusqu'aux sanglantes
noces du fils de Jeanne d'Albret et à la nuit néfaste du 24 août 1572. C'est
la première époque (1).
(1) Nous avons reproduit un des documents importants qui se sont conservés
248 LES TEMPLES DE l'ÉgLLSE DE PARIS
La liste de ceux qui prêchèrent durant cette série d'années et tirent les
fon<;tions du ministère évangélique est à peu près celle-ci : La Roche, Gérard
Roussel, r.ourault, Bertault, Jean Le Maçon, dit La Rivière, fils d'un pro-
cureur du roi d'Angers, Maeard, François Morel, dit de Collonges, qui pré-
sida le synode de 1559, de Saules, Marlorat, Corrael, de Chandicu, Des
Gallars, Malot, L'Anlnay de L'Estang, La Croix, Virel, de Lestre, Renard,
La 31aisonneuve.
Le temps écoulé jusqu'à l'édit de Nantes (1599) formerait la seconde pé-
riode, si les guerres et les fureurs de la Ligue, qui remplissent vingt de ces
années, n'excluaient toute idée de vie ecclésiastique régulière; c'est donc
plutôt une éclipse qu'une phase de l'église protestante de Paris. Les tldèles
durent vivre cachés ou combattre pour se défendre, et on aurait de la peine
à signaler des faits qui marquent leur existence, en tant que communauté
organisée. Les huguenots rentrèrent, il est vrai, dans la grand' ville , le
22 mars 1594, avec leur ancien protecteur devenu leur roi; mais n'oublions
pas qu'ils venaient de trouver dans la victoire même le sujet de leur plus
amère douleur, et que la journée du retour dans Paris avait été précédée de
celle de l'abjuration à Saint-Denis (15 juillet 1593). Cette défection fut, sans
contredit, pour la cause de la Réforme en France, un coup plus funeste que
la Saint-Barthélémy, et dont les conséquences, prochaines et lointaines, en
frappant une partie de la nation, frappèrent peut-être plus qu'on ne pense
la nation elle-même au cœur (1). Médiocrement rassurés par les bonnes pa-
roles que le royal apostat avait données à Mantes, le 12 décembre 1593, aux
députés de la religion, les protestants n'étaient pas alors en disposition de
restaurer immédiatement leur église à Paris. Cela leur eût été d'ailleurs
sur cette époque ; c'est le Règlement pour la distribution des aumônes aux pau-
vres de l'Eglise réformée de Paris. (V. Bull., t. I, p. 255.)
(1) Renvoyant sur cette question aux documents que nous avons déjà publiés
et que nous nous proposons de compléter, nous nous bornerons ici à deux cita-
tions, qui doivent donner ;\ réfléchir :
« Un conseiller du grand Conseil, très grand catholique, ayant entendu la con-
version du Roy, et comme il estoit retourné à la messe, encore qu'il eût toujours
suivi et tenu le parti de Sa Majesté, dit néanmoins à celui qui le lui conloit :
« Ah! monsieur mon ami, le Roy est perdu; il est tuable, à cette heure, où
« au])aravant il ne Tcstoit \ias. »
« IJn évéque, qui avoit semblablement toujours tenu son parti, dit à un mien
ami sur celte conversion : « Je suis catholique de vie et de profession, et très fidèle
« sujet et serviteur du Roy : vivrai et mourrai tel. Mais j'eusse trouvé bien aussi
« bon et meilleur que le Roy fiit, demeuré en sa religion, que la changer comme
« il a lait; car, en matière de conscience, il y a un Uieu lù-haul qui nous juge;
K le respect duquel seul doit forcer les consciences des rois, non le respect des
« royaumes et couronnes, et les forces des hommes. Je n'en attends que malheur.»
Ces deux extraits de L'Estoile ne montrent-ils pas que tout le monde ne fut
point aussi priïssant que M. d"0 sur le fait de la conversion de Henri IV ? L'évèque
qui a prononcé les belles paroles qu'on vient de lire n'était-il pas un homme clair-
voyant en môme temps qu'un honnête homme? Enfin, en présence de ces exem-
ples, est-il démontré que le Bé irnais n'ait pu faire autrement que de suivre l'avis
des moyenneursy et que la conciliation de la bonne politique et de la morale ait été
chose impossible dans cette solennelle circonstance?
sous L'ÉDIT de NANTES. 249
difficile, l'eussent-ils voulu. La déclaration du roi pour la réduction de Paris
(mars 1594}, portait qu'ils ne pourraient exercer leur culte, à moins de dix
lieues de la ville. Sans doute, les édils d'Amboise (1362), de Paris (1568),
de Saint-Germain-en-Laye (1570), de Boulogne (1573), de Poitiers (1577),
et les lettres -patentes de juin 1580, contenaient la même clause prohibitive,
ce qui n'avait pas empêché, ainsi que nous venons de l'indiquer, l'existence
d'une véritable église parisienne : le fait avait été plus forf que les édits.
Mais ici il s'agissait de reconstituer, de fonder à nouveau, et dans des cir-
constances bien différentes, surtout quant aux persounes. Ce n'étaient déjà
plus les fidèles des premiers temps : « Le voisinage de la cour avait, dit Be-
noît, gâté une partie de la province de l'Ile-de-France ; et, soit par les pro-
messes, soit par les bienfaits, on avoit obligé ceux de ce quartier-là à se
contenter de l'édit de 1577, dont ensuite ils avaient pressé instamment la
vérification (t. I, p. 124). » Cette conduite fut désavouée par le synode de
Montauban (art. 15 des F. G.), comme contraire à la résolution de l'assem-
blée de Mantes, où l'on avait obtenu la promesse d'un nouveau règlement
qui amplifierait l'édit de 1.577. L'Assemblée générale de Sainte-Foy, qui se
réunissait le mois suivant (juillet 1594), fut chargée d'aviser. On sait, ou
plutôt on ne sait pas assez (car cette histoire de la négociation de l'Edit de
Nantes est réellement bien mal connue), comment Henri IV chercha à éluder
l'accomplissement de ses promesses réitérées, et tout ce qu'il fallut de fer-
meté et de persistance à l'Assemblée pour qu'enfin, au bout de deux ans,
des commissaires fussent nommés et que la négociation commençùt à deve-
nir sérieuse. Les conférences, d'abord à Loudun et à Vendôme, puis à Sau-
mur et à Cliàtellerault, traînèrent encore deux années et se compliquèrent
des difficultés de la guerre avec l'Espagne. Il fallait pourtant en finir. L'Edit
signé à Nantes, le 1 3 avril \ 598, « après trente-cinq ans de cruelles persé-
" cutions, dix ans de bannissement par les états de la Ligue, huit du règne du
« roy, quatre de poursuites (1). » Les quatre-vingt douze articles dont il se
composait avaient bien été modifiés en plusieurs points essentiels avant la
signature, et ils le furent encore pour la vérification, qui ne fut terminée
que le 25 février de l'année suivante (2); néanmoins, de guerre lasse, on y
souscrivit. « Les réformés de Paris et de la cour, dit encore Benoît, tirèrent
le roi de peine par leur facilité (t. I, p. 275).
Quelle était la condition particulière faite par l'Edit à ces derniers ? quel-
que avantage leur était-il accordé? seraient-ils un peu mieux traités sous le
règne de Henri de Navarre que sous celui du dernier Valois? Oui, en ce sens
(1) Plaintes des Eglises, etc., publiées en 1597, analysées par Benoit. F. t. I,
p. 218.
(2) V. Bull., t. II, pp. 28 et, 128. Documents relatifs ;\ la vérilication et à l'en-
registrement de l'Edit de Nantes.
250 LES TEMPLF.S DE l'ÉGLISE DE PARIS
quo l'article XIV « défendait très expressément à ceux de la religion de faire
« aucun exercice de ladite religion en la cour et suite..., ni aussi en la ville
« de Paris, ni à cinq lieues de ladite ville : toutefois, ceux de ladite religion
« demeurant en ladite ville, et cinq lieues autour d'icelle, ne pouvant être
« recherchés en leurs maisons, ni astreints à faire chose pour le regard de
« leur religion contre leur conscience, en se comportant, au reste, selon
« qu'il étoit contenu au présent Edit. « Il y avait donc progrès réel, lacon-
, science étant déclarée libre et le lieu d'exercice du culte rapproché de
J moitié (1).
Ici commence la troisième époque de l'histoire que nous esquissons de
l'Eglise de Paris, et nous allons la chercher maintenant dans les souvenirs
relatifs aux deux localités où il lui fut donné d'établir successivement son
temple sous l'empire de l'Edit de Nantes. Nous nous étions de longue main
proposé d'étudier ce sujet, et nous avions recueilli divers documents à cet
etTet, lorsque dernièrement, par une heureuse rencontre, nous fûmes mis en
rapport avec une personne qui, dans un but un peu différent, s'occupait de
recherches analogues aux nôtres. C'était M. ftlarly-Laveaux, dont on a pu lire
la spirituelle et intéressante notice sur « Charenton au XVII" siècle, » dans
le feuilleton du Moniteur universel des 6 et 8 août. Fils de l'honorable
maire de Charenton, ancien élève de l'école des Chartes, attaché à la Biblio-
thèque Impériale, M. Marty-Laveaux était mieux placé qu'aucun autre pour
écrire cette monographie, dont il avait depuis longtemps réuni les élé-
ments. Nous nous sommes empressé de lui communiquer ce que nous pou-
vions avoir de renseignements propres à figurer dans son cadre; il a bien
voulu, de son côté, mettre à notre service ceux qu'il possédait, et nous ai-
mons à reconnaître que c'est nous qui avons gagné à l'échange. Mais avant
Charenton, nous avons à exposer d'abord ce qui concerne Ablon, premier
lieu d'exercice concédé aux réformés en exécution de l'Edit de Nantes et du
XXXIII« des Articles secrets annexés à cet Edit^, le 2 mai 1598, en ces ter-
mes : « Sera baillé à ceux de la religion un lieu pour la ville, prévôté et
« vicomte de Paris, à cinq lieues pour le plus de ladite ville, aucjuel ils pour-
« ront faire l'exercice public d'icelle. »
3° Temple d' Ablon*
Pour cette première partie de notre tAche, nous avons été réduit â nos
investigations personnelles, et dès l'abord, nous nous sommes vu en pré-
(1) La minute d'un des nombreux projets de conventions préliminaires pour la
rédaction de l'Edit de Nantes, que nous avons trouvée parmi les Mss. Du I-uy
(t. 618, p. 51), prouve que l'on marchanda cette clause des œiq lieues. On y avait
d\al)ord écrit un article ainsi conçu ? « Le Roy accorde restablissement dudit exer-
cice à six lieues de Paris pour le plus. » Le mot six est biffé, et ou a mis cinq au-
dessus.
sous l'ÉDIT de NANTES. 2ol
sence d'une difficulté insoluble. Le temple de Charenton ayant succédé à
celui d'Ablon , au bout de peu d'années , la mémoire de celui-ci en a été
presque entièrement effacée et nous avons craint un instant de nous trouver
tout à fait à court de dates précises et de documents. La science de tous
les dictionnaires bistoriques et encyclopédiques, qui se répètent invariable-
ment les uns les autres, se borne à nous apprendre, 1° qu'Ablon est un pe-
tit village (1 ) situé tout à fait au bord de la Seine, sur la rive gauclie , à
quatre lieues et demie en amont de Paris ; 2° que les Réformés y célébrè-
rent autrefois leur culte. Mais nulle indication sur l'époque où cette célé-
bration y eut lieu pour la première fois, sur l'acte qui l'autorisa, sur les
incidents qui la signalèrent. Rien, absolument rien dans l'histoire de Corbeil,
de Labarre, et dans les autres ouvrages spéciaux; pas davantage chez les
auteurs protestants. Le seul abbé Lebeuf, dans son Histoire du diocèse de
Paris, nous fournit quelques précieuses informations, malheureusement in-
complètes. Il nous fait connaître que la seigneurie d'Ablon fut possédée, au
XVI^ siècle, par Pierre Grassin, conseiller au Parlement, fondateur du col-
lège de ce nom, lequel porta aussi quelque temps le nom de collège d'Ahlon\
puis, par Thierry et Laurent Grassin; enfin, en 1603, par François de Lau-
beran, et ensuite par Maurice de Lauberan, son fils. Il nous donne égale-
ment, seul de tant d'auteurs que nous avons consultés, la date de la dési-
gnation qui fut faite de ce fief pour l'exercice du culte réformé. Elle eut
lieu par lettres-patentes du U décembre 1599, dans lesquelles le roi se dé-
clara haut justicier dudit fief. Mais il a omis, lui si soigneux de mentionner
ses sources, de noter où il a relevé cette date qui , san's lui , nous échap-
pait; et c'est en vain que nous avons demandé à tous les registres et car-
tons, manuscrits et placards imprimés des Archives et de la Bibliothèque
Impériales, l'original ou une copie quelconque desdites lettres-patentes, qui
ne se trouvent, bien entendu , dans aucune des collections d'édits et or-
donnances (2). Il n'en est pas moins certain que c'est bien vers la fin de
1599 que le prêche d'Ablon dut être autorisé, et nous nous expliquons par-
faitement que les lettres du roi n'aient pas été présentées au Parlement ;
seulement nous eussions aimé à en produire le texte, s'il n'était demeuré
pour nous introuvable.
. Ce que dit l'abbé Lebeuf, relativement au propriétaire du fief d'Ablon,
(1) Aujourd'hui commune du canton de Lonjumeau, arrondissement de Corbeil
(Seine-ct-Oise). C'est la deuxième station du chemin de fer de Paris à Corbeil, à
Orléans, etc.
(2) Il n'est pas non plus dans la belle collection des Mss. de la Biblioth.
Mazarine (27 vol.in-fol. cotés 1503 et 1304, A-N.,et indiqués par Fonlette n° 6264).
Nous croyons bien avoir épuisé toutes les rechcrrhes. Mais un document ne
se trouve souvent que là où il est absolument impossible d'imaginer qu'il puisse se
rencontrer. Si quelque lecteur est assez heureux pour faire cette trouvaille, nous
comptons sur son obligeance pour nous en donner avis.
2o2 LES TEMPLES DE L EGLISE DE PARIS
inéi'ifo iiûti'c attention. François de Lauberan, qu'il nomme, est incontesta-
blement le sieur de Montigny, ministre de Paris, qui fut modérateur ad-
joint du synode de Montpellier (lo98) et vivait encore sous Louis XIII, et
dont le fils, ]\Iaurice de Lauberan, également sieur de Montigny, fut pasteur
de l'église de la Norville (1) et figure, en cette qualité, comme député du
colloque de l'Ile-de-France à deux synodes provinciaux, tenus à Cbarentonles
25 avril 'l6o3et2mai IGoo [Arcli., T. 321). L'abbé Lebeuf ajoute qu'après
Maurice de Lauberan, Suzanne de Lauberan porta la seigneurie d'Ablon à
François de Morogues,'son mari. C'était là encore une famille protestante,
et il est singulier que notre savant auteur n'en ait pas fait la remarque (2).
En 1637, Maurice de Lauberan était pasteur au Plessis-Marly, et il paraît
qu'il avait obtenu du synode provincial de l'Ile-de-France une dispense d'y
résider habituellement, car nous voyons que les députés de cette église por-
tèrent un appel de cette décision au synode national tenu à Alençon , au
mois de mai, et la résidence du sieur de Montigny au Plessis fut déclarée
obligatoire. «Cependant, est-il dit (ch. XIV, art. 5, ;^. Aymon, t. ii,
p. 556) , son église fut priée de lui permettre de rester quatre mois chaque
année, dans sa maison d\Ilbon, pour y vaquer à ses affaires particulières,
pourvu qu'il ne discontinuât pas les exercices de son ministère. )> il es'
bien évident que le domaine dont il est ici question n'est autre que celu
d'Ablon, transformé en Albon par une de ces transpositions typographiques,
qui fourmillent dans l'ouvrage d'Aymon. Passe encore pour Albon ; mais
voici qui est plus fort. Dans. le Catalogue des pasteurs des églises réformées
de France que donne Aymon (t. I, p. 306), d'après la liste présentée au sy-
node d'Aleneon, on lit à l'article du colloque du pays chartrain, XV^ pro-
vince , Ile-de-France , ces deux lignes :
PASTEURS : ÉGLISES :
645. Maurice de Lauberan i Le Plessis et
C/!|6. Dablon de Montigny \ La Joroille.
C'est-à-dire que d'un pasteur il en est fait deux, et que Maurice de
Lauberan, seigneur d'Jblon, sieur de Monliguy, compte pour double,
d'Ablon étant devenu Dablon, comme l'église de La Norville est devenue
La Joroille. Déjà MM. Haag nous avaient produit de curieux éehantillons
de Vexactilude du Recueil des Synodes (3) ; ajoutons-y celui-ci, et, tout en
(1) Dans le Hurepoix, Ile-de-France, près de Chartres.
(2) Isaac Bigot, siciir de Morogues, dont une sœur if'ponsa Louis Le Mercier,
seigneur de Grigny et de La Norville. [France protest.) Le fief seigneurial d'Ablon
fut vendu, le l's mai 1688, au président Le Pellclier, après lequel il est advenu à
M. de Ségur, avec ta terre de Villeneuve-le-Uuv.
(3) V. Bulletin, t. II, p. 224. France protestante. Pièces justif., p. 274. On peut
dire que le Recueil des synodes nationaux, qui n'en est pas moins une précieuse
compilation, est un des livres qui ont préparé le plus Ae tortures aux Saumaises
sous LEDIT DK NANTES. 253
faisant la part des difficultés de la publication entreprise par Aymon, sur
des copies si souvent défectueuses, plaignons sincèrement ceux qui, venus
après lui, ont à se reconnaître au milieu d'un pareil dédale, pire (lue celui
des antiques métamorphoses!
Il est donc bien démontré, et par l'assertion digne de foi de l'abbé Lebeuf
et par Aymon, nonobstant ses étranges caprices orthographiques, (pie la
terre d'Ablon était es mains protestantes dès le commencement du XVII"
sièiile, et que l'exercice du culte put y être établi légalement en décembre
1599. De quelle nature fut cet établissement? c'est ce que le silence absolu
des auteurs et la pénurie des documents ne nous permettent pas de dire.
Nous en sommes réduit aux conjectures ; niais il est, certes, aisé d'ima-
giner que le nouvel état de choses devait laisser beaucoup à désirer. C'éiait,
à coup sûr, un régime peu commode que l'obligation de faire ainsi en toute
saison, un trajet de cinq lieues, ou de quatre lieues et demie, pour assister
au culte public; et, bien qu'on fût déjà arrivé à une époque de relâchement,
il fallait encore un grand fonds de ferveur et de zèle chez les réformés de Paris
pour surmonter les difficultés matérielles d'une telle situation. Qu'on y songe
en etfet : cette distance que nous franchissions, en voiture, il y a quelques
années, en une couple d'heures, et aujourd'hui, grâce à la vapeui', en vingt
ou vingt-cinq minutes, il fallait alors presque une demi-journée pour la
parcourir par le coche de terre ou par le coche d'eau, et, suivant le temps
et la saison, ce n'était pas un voyage sans accidents, ni une navigation sans
périls. Aussi, est-il fort naturel que dans le Cahier de plaintes et remons-
trances pour ceux de la religion, présenté au Roy, en 1601, par M. d'O-
denoud, leur député (1), nous lisions un article 61*= ainsi conçu:
M Et pour ce que les habitans de la ville de Paris et des environs
faisant profession et ayant l'exercice de la R. P. 11. au lieu d'Ablon,
estant contraincts d'y faire porter leurs enfants pour estre baptisés,
les exposent en apparent danger de mort, tant pour la longueur et in-
fulurs. Le Sijnodicon, que Qiiick avait publié à Londres en 1692, et qu'il déclare
avoir collationiié sur cinq manuscrits ditïéieuts, n'est pas iilus correct, tant s'en
tant. Toutes ces erreurs, que personne n'avait, jusqu'à M. Eug. Haag-, pris soin de
constater, ont été acceptées aveuglément non-seuleincnl par /.nt. Court dans sou
Histoire des pasteurs conservée aux IMss. de Genève, mais encore par Itabaul le
\ii\.mti, dans V Annuaire ou Répertoire ecclésiastique \}\yh\\& par lui en 1807. Ablon
y est aussi changé en Alhon, p. 237. C'est ainsi que s'étaient perpétuées jusqu'ici
d'inexplicables confusions qui cominenceTit à s'éclaircir. Espérons que l'œuvre si
utile d'une carte et d'une statistique rétrospective de la France protestante devien-
dra enfin chose possible et réalisable.
(1) Ces Plaintes avaient déjà été présentées au Roi une première fois par
MM. Charnier et de Maravat, députés du synode national qui avait été tenu à Ger-
geau Hu mois de mai de celte même année 1601 ( V. l'art. 32 des F. I^. de ce synode).
C'est ce qui est constaté sur l'original de ce document inédit, que nous avons
trouvé aux Archives de l'Empire (K. 107. n" 20), Nous avons l'intention de le pu-
blier en entier.
254 LES TEMPLES DE l'ÉGLISE DE PARIS
commodité du chemin que à cause des grandes froidures de Tliyver et
chaleurs de l'esté , dont il est advenu que plusieurs desdits enfants^
jusques au nombre de quarante^ ont esté l'byver passé misérablement
esteints et suffoqués, et que d'ailleurs les hommes sexagénaires^ fem-
mes grosses, petits enfants et les valétudinaires sont privés dudit exer-
cice, est Sa Majesté suppliée d'incliner paternellement aux très hum-
bles remontrances qui luy ont esté faites par l'Eglise de Paris, oc-
troyant ledit exercice en quelque lieu plus proche et' commode aux
susdites personnes. »
La réponse du Roy en son Conseil, datée du -18 septembre et signée
BelUèvre, fut celle-ci :
« Ne peut être rien changé en VEdict. »
11 fallut donc attendre une autre occasion pour reproduire la requête, et se
résigner, en attendant, à subir encore tous les inconvénients auxquels on
était exposé. Cela dura plusieurs années, pendant lesquelles les épreuves ne
manquèrent pas aux malheureux religionnaires. On va en juger par les do-
cuments qui suivent et dont nous sommes bien heureux d'avoir pu profiter
ici. Le premier est d'une valeur toute particulière ; il nous fait connaître,
d'une manière saisissante et par le menu la dure existence de nos pères et
nous montre combien ils eurent besoin du secours d'en haut pour rester
fermes dans leur foi au milieu de tant de vicissitudes et de misères. Ce do-
cument, c'est le Journal domestique que tenait un des hommes les plus sa-
vants et les meilleurs de cette époque : nous avons nommé Isaac Casaubon.
Un autre témoignage contemporain nous fournit de curieux détails et des
éléments de comparaison, d'autant plus intéressants que l'auteur est un
honnête homme et n'appartient point à la Réforme : c'est Pierre de l'Estoile.
Enfin, parmi ceux de la R. P. R. qui se rendaient à Ablon, était un illustre
personnage qui a laissé de volumineux et célèbres Mémoires; nous voulons
parler de aïonseigneur Maximilien de Réthune, duc de Sully, de qui on di-
sait qu'il était de deux paroisses à la fois, savoir, celle du prêche et celle
du curé. On conçoit d'ailleurs que, dans ses OEconomies royales et loyales
servitudes^ le souvenir d' Ablon tient une bien petite place. Toutefois, si petite
qu'elle est, nous y avons trouvé un trait caractéristique, par lequel nous
terminerons ces notes que nous avons rassemblées, non sans peine, sur ce
premier chapitre de l'histoire de l'Eglise de Paris sous l'Edit de Nantes.
Pendant cette période, les pasteurs de l'Eglise réformée de Paris sont
François de Lauberan de Montigny, de La Paye, Du Moulin l'aîné, Couet,
Samuel Durand.
sous l'ÉDIT de NANTES. 25o
3" Ephéniérîdes de Casarabou.
Quelques mots d'abord sur Casaubon et sur (;e précieux Journal de sa
vie, conservé jusqu'à nous et récemment publié sous le titre d'Ephéniérides.
Le nom de Casaubon est synonyme d'érudition et rappelle le grand hellé-
niste, à qui les plus savants ont décerné le titre de prince de la science, et
que le chroniqueur Cayet proclame l'un des ornements des lettres hu-
maines de son temps (1). Mais, hors de là, que sait-on généralement de lui?
Ou l'on ignore totalement sa vie et son caractère, ou l'idée qu'on s'en fait,
d'après certains livres, est fausse et l'on méconnaît un des hommes les
plus dignes d'estime et de sympathie. Ainsi, BenoU(t. ï, p. 349.) nous le re-
présente, à la date de 1600, comme « un esprit i'oible et chancelant que
« l'évêque Du Perron avoit gagné par ses cajoleries;... dont on ne sauroit
« dire si sa persévérance dans la religion réformée fut bien sincère. » Et
M. de Félice, adoptant cette manière de voir, le dépeint comme un homme
qui, « tout occupé de manuscrits grecs et latins, affectait une grande indiffé-
« rence pour les matières de foi (p. 28 i). « C'est là une appréciation profon-
dément injuste, et une de ces erreurs traditionnelles qui attestent l'incerti-
tude des jugements humains. L'un des derniers biographes de Casaubon,
M. Ch. INisard (2), a raison de dire hautement qu'il fut calorimié, et (cela
est triste à avouer) plus encore par ses coreligionnaires que par les catho-
liques. D'une nature essentiellement modérée, consciencieux jusqu'à en être
timoré, il n'a pu épouser les passions de ses amis et s'est vu en butte
aux soupçons des uns et des autres. « Alors qu'un homme se trouve jeté
« entre deux partis extrêmes, si la modération n'est pas tout à fait un crime,
« ditM. Nisard, c'est unefaute qui ne demeure point impunie, soit qu'elle en-
« traîne la perte du repos, soit qu'elle emporte celle même de la considération.
« Casaubon en fit la triste expérience, lors de son séjour à Paris. Là, tous
« ceux pour qui le protestantisme et le catholicisme étaient des partis avant
« que d'être des croyances, pensant qu'ils pouvaient disposer de lui comme
« de leur chose, taxaient, les uns sa résistance de lâcheté, les autres ses
« scrupules de penchant à l'apostasie. A Genève, on ne le ménageait pas
« davantage » Mais, ajoute le même auteur, ceux qui savaient « estimer
« la modération comme une des marques principales de l'honnêteté du cœur,
« rencontrant cette vertu dans Casaubon, l'aimèrent et le respectèrent »
Oui, c'est bien cela, l'honnêteté du cœur, une sincère piété, un grand
(1) Joseph Scaliger, que ses contemporains ont appelé lui-même un océan de
science, disait que Casaubon était le plus savant homme do son époque, et que pour
lui, Scaliger, il n'avait que l'instinct des choses, tandis que Casaubon en avait la
doctrine.
(1) Le Triumvirat littéraire au XVI° siècle (Juste Lipse, J.-J. Scaliger et Is. Ca-
saubon). Paris, 1852, in-8".
256 LES TEMPLES DE l'ÉGLISE DE PAIUS
amour de la vérité existaient à un rare degré cliez Casaubon, et si, comme
le dit la France Protestante, il n'avait pas suffi, pour en être convaincu, de
lire sa correspondance imprimée depuis longtemps, ses Ephémérides seraient
venues donner à cet égard toute satisfaction.
Nous avons déjà dit un mot de ce livre sorti des presses de l'Université
d'Oxford, en 1850, et édité, en deux forts volumes in-8", par M. J. Russell,
d'après le manuscrit original conservé dans la bibliothèque de la cathédrale
de Cantorbéry (1). Ce sont les notes, les réflexions, que Casaubon mit cha-
que jour par écrit, durant dix-sept années, c'est-à-dire du mois de février
1597, au mois de juillet 161i; sauf une lacune de trois ans et demi, soit
de janvier 1604 à août 1607, le cahier qui contient cette période ayant été
perdu. Appelé par Henri IV, en 1599, pour occuper au Collège de France
une chaire (que les jésuites surent l'empêcher d'obtenir), Casaubon vint ha-
biter Paris en mars 1600. Nous avons extrait une suite de passages de son
Journal, à dater de cette époque, ayant rapport à l'exercice du culte à
Ablou; nous avons seulement omis ceux qui ne contenaient que des répéti-
tions. Comme Casaubon était aussi assidu qu'il lui était possible, ces men-
tions sont presque hebdomadaires. Rien ne saurait valoir ces pages de l'in-
timité; rien n'est plus touchant que cet examen de conscience (luotidien,
que cette naïve conversation de Casaubon avec lui même et avec Dieu ; au-
cune narration historique n'aurait l'intérêt de ces mille particularités saisies
au passage, qui nous retracent sous de si vives couleurs la précaire
existence des fidèles de Paris et les labeurs du pèlcrinagequi leur était, cha-
que dimanche, imposé. Nous n'entrons pas ici dans plus de détails, aimant
mieux joindre quelques notes au texte, ou plutôt à notre version, car nous
avons dû traduire le tout du latin et parfois du grec (2). Nous avons indiqué
par des guillemets les phrases ou membres de phrases qui sont en cette
dernière langue.
Voici donc maintenant les feuilles que nous avons comme détachées de
ces véritables Confidences de famille, écrites au jour le jour (3).
(1) Bulletin, t. I, p. 6. — Almeloveen, qui publia en 1709, à Rulterùam, une
Vie de Casaubon en tête de la nouvelle édition de ses Letfn-a, connaissait le Ms. des
Ephémérides, dont il cite quelques fragments. M. Cli. Nisard parait n'avoir pas
eu h sa disposition la pujjlication de M. J. llussell ; il n'indique parmi ses sources
que le travail d'Almeloveen.
(2) Casaubon, suivant l'usage des savants de son siècle, passe continuellement
d'une langue à l'autre.
(3) Nous rappelons au lecteur que le calendrier des Romains, suivi par Casau-
bon, divise le mois en kalendes, nones et ides. Les kalendes ?,oni le premier jour
de chaque mois, les nr/nes tombent le 5 ou le 7, et les ides le 13 ou le 15. On dit :
« le quatrième, le troisième, le second jour drs ides, des nones, des kalendes, c'est-
à-dire ai;a«< les ideS, les nones, les kalendes, » comptant ainsi d'une manière in-
verse de la nôtre, et paitant du jour antérieur le plus reculé pour arriver au jour
même des kalendes, des nones ou des ides de cha(jiie mois.
sous L'ÉDIT de iSANltS. 257
Extraits des Ephémérides de Casaubon.
( Traduction iDédite. )
7 des kalendes d'avril 1600. — Ce jour a été perdu pour mes tra-
vaux, mais cette perte m'a été un gain, car je suis allé à xVblon, où
j'ai assisté au service divin de notre communion, et j'ai rendu grâces
àDieupour ce grand bienfait. Conserve, ô Dieu, cette église, et les
miens, et moi-même.
[Puis il ajoute en français: ] « Ai despendu (dépensé) àAbelon {sic}
environ 3 testons. »
Page 238.
4 des noues d'avril 1600. — Je te rends grâces, ô Dieu, de ce que
tu nous as donné de feire heureusement le voyage que nous avions
projeté hier. Nous avons cependant beaucoup souffert du temps allreux
qu'il a fait, battus par le vent qui n'a pas cessé, avec la neige et
la grêle tombant « sans interruption, » tandis qu'une boue profonde
empêchait les chevaux de marcher. Mais qu'est-ce que cela ? « Cela
vaut-il la peine d'être rapporté, à côté du bien incomparable dont tu
nous as fait jouir? »...
1>. 2i0.
16 des kal. de mai 1600. — Aujourd'hui dimanche, je n'ai pas as-
sisté au service divin, malheureux que je suis. Maisrj'ai employé une
partie de la journée à lire, pour mon édification, le livre écrit par
Monsieur Du Plessis sur la Cène et la Messe ; j'ai même passé avec ce
grand homme une bonne partie du jour (1). Que Dieu nous le con-
serve ainsi que ceux qui lui ressemblent....
p. 244.
(Absence d'une semaine. Voyage à Fontainebleau.)
Veille des ides de mai 1600. — Nous sommes partis avec Monsieur
le président Canaie (2) pour la sainte assemblée. A toi, grand Dieu
plein de bonté, soient honneur et gloire. Amen.
p. 262.
(1) Cette lecture de l'ouvrage de Du Plessis Mornay et celte entrevue méritent
d'être remarquées, aussi lùenque les termes par lesquels Casaubon manifeste ici
l'opinion qu'il avait de ce grand liomme. Car c'est précisément le dimanche sui-
vant (S" j. av. les kal. de mai) qu'il reçut la lettre du roi Henri IV, l'invitant à.
se rendre à Fontainebleau, i»our y être l'un des juges de la célèbre controverse
qui eut lieu à cette époque, entre Mornay et l'évc^ue d'Evreux, Duperron. Nous
nous proposons de faire de cet important épisode des Ephémérides une étude à
part.
(2) Pliilippe Canaye, sieur Du Fresne, né en laol, mort en 1610, président ré-
17
258 LES TEMPLES DE l'ÉGLISE DE PARIS
11 des kal. de juin IGOO. — Tu m'as aujourd'hui, ô Dieu, accordé
un grand bienfait, dont je te rends grâces... Combien il en est qui,
malgré leur ardent désir, n'ont pu aujourd'hui célébrer la mémoire
de la passion de Jésus-Christ ton Fils unique, béni aux siècles des
siècles... Tu m'as fait cette grâce, ô Dieu saint. Nous avons célébré la
Pentecôte dans le bourg voisin de Paris, et nous avons été grande-
ment réjouis du concours d'un nombre considérable de fidèles. Nous y
sommes allés par eau, sans peine et à peu de frais; nous sommes re-
venus avec Monsieur SofTrey de Calignon (1), chancelier de Navarre,
homme pleiri de piété, d'honneur et de savoir. temps bien employé,
que celui passé avec un pareil homme ! Donne-moi, ô Seigneur, de
« vivre avec » de tels hommes, et de pouvoir imiter leur zèle et leur
sagesse....
p. 204.
5 des kal. de juin 1600. — Ce matin, car nous sommes à diman-
che, je voulais partir pour lé prêche; mais, d'une part, le mauvais
temps, de l'autre, quelques affaires assez désagréables m'en ont em-
pêché et c( m'ont fait rebrousser chemin. » J'ai consacré quelques
heures à des méditations religieuses et j'ai conversé avec des amis
très attachés à l'église romaine. Voici le résumé de notre entretien.
formé de la chambre mi-partie de Castres. Nous le voyons ici accompagner au
temple son vieil ami ; mais déjà il médite d'abjurer, il est converti dans son
cœur; encore quelques mois, il renoncera à sa ifoi pour prix de l'ambassade de
Venise, et cherchera même à séduire Casaubon et à l'entraîner dans sa chute. On
trouvera un peu plus loin la protestation énergique de celui-ci, et l'expression
du blâme que sa conscience inrlignée inflige à l'apostat. — V. l'article de la France
protestante, t. 111, p. 181. JM. Haag dénie à Ganaye le litre (ï/tonnéte homme, que
lui accorde la Biographie univei-sellé, et lui reconnaît la qualité d'habile diplo-
mate, que cette même Bio/jrophie lui dénie. « Quoique tous les partis, dit-il, aient
abusé tour a tour du mot d'honnête, au point qu'on ne sait plus trop quelle si-
gniiicalion y attacher, nous ne pouvons croire que cette épithète s'applique dans
son vrai sens à un hypocrite qui se lait le tenant d'une cause qu'il est résolu
de trahir. Quant aux talents diplomatiques de Ganaye... il a toujours réussi dans
ses négociations... Pour nous donc, il lut un diplomate habile et un ambitieux
peu scrupuleux sur les moyens de parvenir. »
(1) Soft'rey de Calignon, né en 1550, mort en 1606, président de la chambre
de l'Ëdil du parlemenl de Grenoble, puis chancelier de Navarre. Catholiques et
protestants sont unanimes dans l'éloge qu'ils l'ont de lui. L'Esloile dit qu'il était
excellent en tout. D'Aubigné le loue comme un des plus grands esprits de sou
temps. De Thou, son ami, professait pour lui la plus haute estime. «Ajoutons,
dit M. Haag, qu'à celte époque de honteuses apostasies, il resta inébranlable dans
sa foi, et que Henri IV essaya vainement de le séduire par la promesse de la si-
marre de Chancelier de France. » V. son niticle dans la Fr. prot. — Calignon
contribua beaucoup à obtenir la translation dû lieu d'nxercice de l'église j'éformée
de Pans, d'Ablon à Chaienlon. Le temple y fut ouvert le 27 août 1606; il mou-
rut le mois suivant. — « En ce mois de septembre, dit L'Estoile, mourut M. de
Golignon en la religion en laquelle il avoit vescu; et iist une heureuse lin, estant
mon en réputation d'un des plus hommes^e bien de ce siècle. »
sous l'ÉDIT de NANTES. 259
Il est vrai, certain, évident , qu'aujourd'hui dans l'église romaine (ce
sont eux qui parlaient ainsi de leur propre église) beaucoup de vices
dominent, et principalement l'amour des femmes. Les choses sont à
ce point que « l'adultère » a non-seulement cessé d'être honteux,
mais qu'il est même ouvertement pratiqué et avec honneur. Les évê-
ques et le clergé tout entier voient cela; ils le voient et n'en sont point
scandalisés. Bien plus, ils suivent l'exemple commun. Bien plus, ils
donnent eux-mêmes l'exemple. On cita des faits, des faits sûrs, nom-
breux. Cela fait mal d'y penser.. Je t'invoque, ô Dieu saint : porte re-
mède aux maux de ton église et aux miens, Père plein de clémence.
p. 271.
(Absence de dix semaines, du 3 des kal. de juin au 3 des ides de septembre,
pendant lesquelles Casaubon fait un voyage à Lyon.)
4 des ides de septembre 1600 (lendemain de son arrivée). — Nous
avons été à la sainte assemblée qui se réunit dans le bourg près Paris.
Nous y avons vu Monsieur Du Moulin (1), pieux « ministre » de Dieu,
et le gentilhomme luonsieur de Lumeau (2), à qui nous nous sommes
ouvert sur un sujet des plus sérieux pour nous. Que Dieu nous assiste
dans nos entreprises.
p. 297.
15 des ktd. d'oct, 1600. — Je m'étais disposé de bon m.atin à pren-
dre le bateau pour me rendre au temple ; mais lorsq.ue je suis arrivé
au port, j'ai appris qu'aucun bateau ne partait aujourd'hui. Il m'en
coûte d'être privé d'un si grand bien. Mais, ô Dieu, mets dans mon
cœur la vraie piété et y « grave profondément ta sagesse. » Amen.
p. 299.
8 des kal. d'oct. 1600. — En nous levant, nous nous sommes dis-
posés à aller à Ablon, « Dieu voulant , » afin d'assister à la sainte
« assemblée. » Nous y sommes allés en etf et :.Dieu nous a fait cette
grâce. A lui soit honneur et gloire. Amen.
p. 300.
Ides d'oct. 1600. — Nous avons consacré ce jour au Seigneur et à
l'ouïe de sa sainte Parole. Malgré un temps affreux, nous avons été
(1) C'est le célèbre Pierre Du Moulin, qui avait été nommé pasteur de l'Eglise
de Paris en lo99.
(2) Probablement d'une famille de La Rochelle. Il y avait alors en l'Eglise de
cette ville un pasteur de ce nom, Samuel de Loummeau. Nous avons sous les
yeux une lettre à lui adressée, en décembre 1605, par J. Damoiilin le père, mi-
nistre d'Orléans, qui écrit son nom Lliomiaeau. Mais on sait combien, pour no-
tre tourment, forthographe des noms propres était alors variable.
260 LKS TEMPLES DE l' EGLISE DE PARIS
jusques à Ablon, et nous y avons entendu Monsieur Montiguy qui a
nrèché deux fois. « Grâces soient à Dieu, n
^ V. 305.
Nones de nov. 1600. — Nous avons été à pied à Ablon et nous en
somme!! revenus de même, non sans une grande fatigue. Pour com-
ble, nous avons trouvé à la maison un sujet de chagrin. Mais ce n'é-
tait pas bien sérieux. « Que Dieu tourne cela et toutes choses à notre
bien ! » Père céleste, preuLl sous ta « sauvegarde » ma mère, ma
femme, mes enfants, et moi-même et tous les miens. Amen.
p. 310.
Veille des ides de nov. IGOO. — Ce jour m'appelait à Ablon. Par-
donne, ô Dieu, et fais que la piété soit dans mon cœur et dans celui
des miens. Sauve-nous, « ô Sauveur, « sauve ma mère, ma femme,
mes enfants, moi-même et toute notre maison par Jésus-Christ, notre
Seigneur et ton Saint-Esprit. Amen.
13 des kal. de décembre 1600. — Il nous faut donc. Seigneur,
passer encore ce jour, qui t'est consacré, sans entendre ta sainte Pa-
role? vie qui n'en est pas une! (0 vitam non vitam ! ) Diverses
causes nous ont empêché de nous lendre à Ablon. Permets, ô Dieu,
que nous puissions y aller plus fré(|uemment et (pie nous te servions
avec une âme pure, tandis que nous sommes sur cette terre. Donne à
ma mère, à ma femme, à mes enfants, à moi-même et à tous mes
proches et à tous ceux qui se rattachent à moi, de persévérer dans la
pratique de la vraie foi. J'ai passé ce jour à la maison et dans mon
cabinet, mais sans satisfaction, relisant par nécessité des travaux an-
térieurement achevés et essayant de les polir. Mais, ô vanité de l'é-
tude, lorsque nous avons abandonné la méditation de ta Parole, ô
EteinelDieu!
Qdes M.dedéc. 1600. — Voici le troisième dimanche que nous
sommes privés d'entendre la Parole de Dieu. Cruelles conjonctures!
Nous avions eu l'intention et, pour ainsi dire, arrêté la résolution de
porter à Ablon notre petite fille, pour (lu'cllc y fût purifiée par l'eau du
salut. Tu sais, ô Dieu! comment j'ai été forcé de renoncer à ce projet.
Mais déjà, grâce à toi, ma femme est un peu mieux. La chose est remise
au premier « jour du Seigneur, )^ et ne soullVii-a pas, je l'espère, de
nouveau retard. Fais qu'il en soit ainsi, ô notre Père, et prends, je
sous i.'édit t>f. n.vntf,?. 261
t'en conjure, sous ta sauvegarde, cette petite enfant « qui n'est pas
encore éclairée des lumières de la foi ; » conserve de même ma mère,
ma femme, mes enfants, moi-même et tous « les miens. Je t'nivoque,
ô Père, par Jésus-Christ et par le Saint-Esprit. zVmen. »
p. 3i:j.
k des nonesde déc. 1600. — Misérable condition que la nôtre ici-
bas! J'étais heureux d'avoir vu ma femme, après ses couches, se lever
et déjà sortir. J'espérais donc enfin faire avec elle aujourd'hui ou
demain le voyage d'Ablon tant de fois différé, et je m'en faisais une
grande fête, hisensé que j'étais! Tu en as décidé autrement, ô Père
céleste ; tu as jugé convenable et bon de l'affliger d'une grave ma-
ladie. Voici, ô Père, nous sommes en ta main, et elle, et moi, et nos
enfants. Que ta volonté soit faite, ô Père. Amen. — J'ai donné cette
journée à ma femme; des amis m'en ont pris une partie ; le peu qui
restait a été pour l'étude. Mais, ô Dieu, tu vois la langueur de mon
âme. Je t'appelle à mon aide et au secours des miens. Amen.
p. 314.
3 des noues de déc. 1600. — 11 est enfin venu le jour où nous por-
tons à Ablon et présentons au baptême notre petite fille dernière née.
Nous nous y rendons, mon Dieu, confiants dans ton aide. Conduis-
nous, dans l'aller et dans le retour, je t'en supplie. Conserve ma
femme retenue au lit par cette grave maladie et rends-lui sa santé
d'autrefois. — J'écrivis ces lignes au départ; en revenant, j'ajoute
celles-ci. Tu as bien voulu, ô notre bon Père, que noire petite fille
fût reçue dans ton Eglise, et que nous lui donnassions le nom
A' Anne (1) : Je t'en rends grâces avec une profonde reconnaissance.
Fais maintenant, ô Dieu saint, que, par la miséricorde de ton « Fils
unique, » notre Seigneur et la puissance de ton Saint-Esprit, la vertu
du sacrement lui soit communiquée non pas seulement en parole,
mais en réalité. Tu m'as aussi accordé ce grand bienfait, ô Père excel-
- (1) C'est le douzième enfant, sur seize, dont un écrit de la main de Casaubon
nous a conservé les noms. Voici l'intitulé de cette note, qui est à Londres, au
Musée hril. (366, 67 Burney Mss.), et la mention concernant cette naissance :
«S'ensuivent les nativités des enfans qu'il a pieu à nostre Dieu donner tant à
« moy qu'à ma femme Florence Estiennc.
« Le jeudv 2- de novembre 1600, est née, par la grâce de Dieu, dans ceste
« ville de Paris, "la fille qu'il luy a pieu nous donner. Laquelle, avec ses (reres et
« sœurs, père et mère ont consacrée, de toute leur affection et dévotion, au ser-
« vice et à la gloire du Seigneur. EHe a esté baptisée à Hablon, en l'église de
« Paris, et a esté nommée par Mons' Josias Mercerus (Mercier) et Mad""" Camille
« (de Morell, sa tante, Anne. 0£w -/«piî (Grâces soient à Dieu).»
262 LES TEMPLES DE l'ÉGUSE DE PARIS
lent, de trouver ma femme un peu mieux au retour. J'espère que
bientôt nous pourrons, elle et moi et nos enfants, aller de nouveau te
rendre des grâces spéciales de ce que tu lui auras rendu la santé.
Ainsi soit-il, mon Dieu, conserve et protége-nous tous. Amen.
p. 3U.
4 des ides de déc. 1600. — C'est aujourd'hui dimanche, et j'ai eu
grand désir d'aller à Ablon : mais hélas! je n'ai eu que le désir. J'ai
donné ce jour à l'étude, aux amis, « à rien. » (Studia, amici, ta /jL-ooi-j).
Sois avec nous, ô Père céleste.
p. 315.
9 des kal. dejanv\ 1601 {décembre 1600). — J'avais projeté d'aller
à Ablon aujourd'hui. Dieu voulant, afin d'entendre la Parole de Dieu,
et de participer à la Cène du Seigneur; mais j'ai encore éprouvé en
cette occasion que l'homme « propose » et que c'est Dieu qui « dis-
pose. » J'ai été contraint de rester à la maison, tant par suite d'un
temps détestable qu'à cause de la maladie de ma femme. Permets,
ô Dieu éternel, que dimanche prochain mon espérance de ce jour se
réalise pour moi et pour ma femme. Je t'en supplie par ton Fils.
Amen.
p. 317.
3 des kal. dejanv. 1601 {ov ont-dernier jour de décembre 1600). —
C'est aujourd'hui le jour du Sabbat, et celui de demain est consacré à
la commémoration de la Nativité du Christ Sauveur. Je me dis-
pose à partir pour Ablon avec ma femme et une partie de ma fa-
mille. Dieu veuille, dans sa bonté, nous accorder la grâce de jouir
avec reconnaissance de ce divin bienfait çt de revenir d' Ablon sains
et saufs, et sans que ma femme ni moi en soyons incommodés. Car il
fait un froid extrême, qui m'effraye, non sans raison. Mais « avec le
secours de Dieu , ce qui paraît le plus impossible devient possible. »
Sois-nous donc en aide, ô mon Dieu. Amen.
p. 317-
Veille des kal. dejanv. ( d^ jour de l'an 1600). — Seigneur Dieu^
Père plein de bonté, Maître plein de clémence, quelles grâces te ren-
drai-je en ce jour? Voici que cette année qui finit est signalée pour
moi par un de tes bienfaits. J'étais parti hier très inquiet sur la santé
de ma femme. Mais il n'eût pas été possible d'obtenir d'elle de renon-
cer à s'approcher de la communion « de tes saints mystères » : sa
piété lui en faisait un devoir impérieux. Nous sommes donc allés à
sous l'ÉDIT de NANTES. 263
Ablon, malgré la rigueur extraordinaire delà saison. Nous en sommes
revenus sains et saufs^ ma femme et moi, par l'effet de ta miséri-
corde, qui nous a « gardés ».... Mais que fais-je, m'arrêtant à consi-
dérer un jour entre tous? Dans ma vie entière, si je l'examine avec
attention, je ne trouve aucun jour qui ne soit signalé par quelqu'un
de tes bienfaits, ô mon Dieu. Sans chercher plus loin en arrière, cette
année même qui s'achève, combien de témoignages évidents de ta
bonté ne m'a-t-elle pas fait voir? Quelle situation était la mienne,
lorsqu'à LyoUj, dans la maison d'un ami bien dévoué sans contredit,
mais enfin sous un toit étranger, je préparais l'édition d'un travail
qui me causait tant de peines? Quelles furent alors, bon Dieu, mes
inquiétudes! Tu sais, toi qui sais tout, ce qui causait alors mon
anxiété. Et si maintenant je rappelle ce qui m'est arrivé cette année,
par ta volonté. Tu m'as donné d'achever enfin un ouvrage commencé
depuis si longtemps (1). Tu as permis qu'il fût apprécié des savants et
qu'il me fit connaître du Roi lui-même. Je passe sous silence tes
autres bienfaits envers moi et les miens : il ne m'appartient point de
les énumérer... Donne-nous, ô Dieu, un cœur reconnaissant; qui
garde le souvenir de tant de bontés^ qui ne regarde qu'à toi, ne
tende que vers toi....
p. 318.
19 des kal. de févr. 1601. -^ J'ai donné à l'étudq d«s saintes lettres
ce jour consacré au Seigneur. Mais combien j'eusse préféré aller à
Ablon. Des visites d'amis ont aussi fait tort à mon travail. A toi, mon
Dieu, honneur et gloire.
' ^ p. 325.
hdeskaL de févr. 1601. — J'ai été aujourd'hui à Ablon, par un
assez mauvais temps. Mais Dieu m'a« accompagné : à lui soient iion-
neur et gloire.
® p. 32sr.
6 des kal. de mars 1601. — Aujourd'hui je pars avec Monsieur le
président De Thon, pour aller à sa campagne (2), et je profiterai de
(1) C'est sa helleéàïUon à" Athénée, qui lui fit le plus grand honneur.
(2) Il nomme un peu plus loin cette campagne de rillustre historien : c'est
Villebon, village du doyenné de Châteaufort, aune demi-lieue de Palaiseau et à
quatre lieues de Paris. J. -A. DeThou était baron de Meslay, seigneur dHémery
et de Villebon. Quclquo temps auparavant, la veille des kal. d'octobre, Casaiibon
dit qu'il avait été conduit par M. Rapin chez M. le président De Thou, au château
« d'Augervillicrs. » — C'est de ce même côté que se trouvait la maison de campî^-
gne du chancelier de l'Hôpital, à Vignai, près d'Etampes. On sait qu'il y était re-
tiré lors de la Saint-Barthélémy.
204 LES TEMPLES DE l'ÉGLISF. DE PARIS
cette circonstance;, « s'il plaît ;i [)ieu, » pour aller dimanche à Ablon,
qui n'est pas loin de sa demeure (1). Veille, ô Dieu, pendant mon
absence, sur ma femme et -mes enfants.... Amen
(Les trois lignes qui suivent sont en français et de la main de sa femme (2).)
6 des hal. de mars. — Ce Jourdhuit Monsieur Casaubon a esté
absent, que Dieu veuille garder et moi et les nostres avec lui. Âmen.
p. ;i3rj
15 des hal. d'avril 1601. —A ma grande douleur, je n'ai pu encore
aller à Ablon aujourd'hui. Souverain Maître des cieux, conduis-nous
dans tes voies, moi et les miens. Amen.
p. 339.
Kalendes d'avril 1601. — Dieu m'a fait la grâce de permettre que
je commençasse ce mois en entendant sa Parole. J'ai été à Ablon,
et à mon retour j'ai reçu des visites d'amis, ces ennemis de mon
travail. Enfin j'ai pu donner quelque temps à Chrysostome. L'élo-
quence vraiment divine de ce grand homme me plaît singulièrement.
J'ai remarqué entre autres cette parole : « L'âme qui recherche les
hommes et la gloire ne verra point le royaume des deux. » profonde
parole, que je te conjure , ô Dieu , de graver ineffaçablement dans
mon esprit. Amen.
17 des kal. de mai 1601. — Nous sommes allés à Ablon aujour-
d'hui, moi, ma femme, ma fille et presque toute la famille. A
Dieu très grand et très bon soient honneur et gloire « aux siècles
des siècles. » Amen.
p. 344.
iO des kal. de mm' 1601.— De retour d' Ablon, j'écris ces lignes
afin de te rendre grâces, ô Père, de ce que tu m'as donné à moi et à
ma femme de participer à la sainte Cène instituée par ton Fils Jésus-
Christ. Nous avons ressenti, elle et moi, une joie incroyable de ce
bienfait. Quel plus grand bonheur peut arriver à un chrétien que de
contracter cette alliance avec le Fils de Dieu et de recevoir ce gage
certain de son salut éternel? Mais, ô Dieu « trois fois saint, » fais que
ce bien ne tourne pas contre nous, à cause de nos péchés et de
« l'ingratitude » qui est en nous. Affermis-nous, moi et les miens,
(1) On voit par son journal du surlendemain qu'il se plaint de n'avoir pu exé-
cuter ce projet.
(2) Florence Estieniie. fille du oC'lèbre imprimeur HeniCy Estienne.
sous l'ÉPIT de NANTES. ^Cd
dans la vraie foi. Donne-nous la constance et l'énergie nécessaires
pour tenir bon dans toutes les épreuves. Fais que nous tirions profit
des tristes exemples que nous voyons chaque jour. De ce nombre est
celui qu'aurait donné tout récemment Cavaron(l), d'après ce que j'ai
appris en sortant du temple. Puisse cette nouvelle être controuvée ,
et un scandale si grand n'être pas arrivé dans l'église de Dieu par vm
de ses membres et de ses pasteurs les plus distingués. Mais je n'ai
d'ailleurs que trop de sujets de tristesse. Que dire de mon vieil ami,
de Philippe du Fresne Canaie? Lui qui vient de renoncer à la vérité
qu'il a connue et professée pendant tant d'années, pour.... (2). Tu
sais, ô Dieu, « toi qui sondes les cœurs, » combien cet événement
m'a affligé, et parce qu'à mes yeux cet homme a outragé ta majesté,
et parce que notre amitié bien connue a fait croire à bien des gens
que je ne manquerais pas de suivre bientôt l'exemple de sa perfidie
envers toi. Mais la terre « se sera ouverte béante pour m'engloutir, »
avant que j'abandonne un « iota » de la vérité telle que je la con-
nais. Aussi, dès que j'ai eu appris que c'en était fait de Canaie, je
n'ai pas décousu , mais bien brisé la vieille amitié qui m'attachait à
lui. Voici près d'un mois déjà que -je ne l'ai plus vu, et je ne me
soucie pas désormais de le revoir. C'est toi qui mas donné ces dispo-
sitions, ô unique Auteur de tout bien, Dieu « trois fois saint. »
Fais que moi et les miens nous persévérions dans" cette volonté....
Amen (3).
^ ' p. 34i5.
7 des ides de moi 1601.— Nous sommes allés à Ablon, afin d'y
célébrer le jeûne pour nos péchés individuels et pour ceux de l'église
entière.... C'est à grand'peine que nous sommes venus à bout de
notre expédition, à travers mille difficultés. Nous nous sommes abs-
(1) Nous cherchons vainement à qui peut s'appliquer ce nom.
(2) Voici le texte énergique de la fin de cette phrase : Ad vomitum h r).>i/t6)v
reversus. Ce qui voudrait dire, si nous ne nous trompons : Pour reprendre, le
■malheureux! ces inêmes erreurs qu'il avait (vomies) rejet ces.
(3) On lit dans le Journal de L'Estoile : «Vers la fin de ce mois (mai 1601), a
été donnée au public la traduction française de deux lettres lalmes. La première,
de M. Isaac Casaubon, écrite au synode de Gergeau, dans laquelle il détruit lo
bruit qui avoit couru qu'il avoit suivi l'exemple du sieur de Canaye, qui avoit
abjuré la Religion : assurant le synode qu'il n'est pas si malheureusement in-
struit en la Religion qu'à faute de connoître la vérité il se laisse emporter à cha-
que point de doctrine. La seconde est une réponse du synode à cette même
lettre...» (P. 325, éd. de 1837). V. également, dans les actes de ce synode, un
article relatif à ces lettres. Le Journal de Casaubon atteste la sincérité de sa pro-
testation.
266 LES TEMPLES DE l' EGLISE DE PARIS
tenus de manger et de boire, mais le mauvais temps nous a empêchés
d'entendre les trois sermons, comme nous l'avions espéré. Le bateau
qui nous portait marcha lentement , et non sans courir quelque dan-
ger par suite de la violence du vent. Nous avions entendu le premier,
puis le second discours, et nous écoutions le troisième, lorsqu'une
grande pluie survint (nous étions en plein air), nous dispersa et nous
obligea de remonter dans le bateau. Là, « étant passablement mouil-
lés, » nous nous sommes mis à lire, pour passer le temps, le com-
mentaire de Primasius sur l'Apocalypse. Dieu éternel, je t'en conjure,
délivre l'église de Paris de ces inconvénients, ou, si ta sagesse décide
autrement, donne-nous la force de supporter ces incommodités ou
môme de plus grandes encore, par la miséricorde de ton Fils Jésus-
Christ.... Amen.
p. 348.
3 de& ides de mai 1601. — Je suis parti hier avec M. le président
de Thou pour Villebon, et j'en suis revenu aujourd'hui, ayant en
cela employé assez bien mon temps; mais ce qui est mal, c'est
que ni moi ni aucun des miens n'avons été à Ablon aujourd'hui ...
p. 330.
13 des kol. de juin 1601. — Je vais à Ablon aujourd'hui, « s'il plaît
à Dieu. » — J'y suis allé en effet et j'en suis revenu sain et sauf.
Pourtant, en écrivant ces lignes, je me ressens du temps affreux qu'il
a fait; j'y étais allé à pied....
p. 331.
6 des kal. de juin 1601. — J'ai été empêché d'aller à Ablon, d'abord
par l'état de ma santé, puis par des lettres à écrire à Genève, les-
quelles m'ont pris presque toute la journée. J'eusse bien préféré pou-
voir étudier. Fais, ô Père, que je puisse employer autrement ma vie.
p. 352.
3 des noues de Juin 1601. — J'écris ces mots au moment de partir
pour Ablon; Dieu veuille favoriser ce voyage, dans lequel ma femme
et mes enfants m'accompagnent. Amen. — Nous sommes revenus
sains et saufs, malgré une chaleur excessive, et nous t'en rendons
grâces, 6 Père.
p. 353,
k des ides de juin 1601. — C'était aujourd'hui «dimanche,» et
jour extraordinaire à cause de la fête de « Pentecôte.» Et cependant,
diverses causes nous ont empêchés d'p^Uer à Ablou....
?. 354.
sous l'ÉDIT de NANTES. 267
15 des kal. de juillet 1601, — Que Dieu nous protège : j'écris ces
mots, au moment de partir pour Ablon, non sans inquiétude pour ma
femme qui, étant grosse, craint les secousses de la voiture; mais il
fallait absolument y aller, et nous n'avons pas d'autre moyen.... —
Nous avons fait le voyage et nous voici de retour, sans accident....
p. 355
^des kal. de juillet. — Ne pouvant aller à Ablon, malgré mon vif
désir, j'ai nourri mon âme par la lecture des saintes Ecritures, et je
me suis efforcé de la relever, car elle était tout abattue (1)....
p. 336.
11 des kal. d'août 1601. — jour heureux! Nous ne sommes pas
allés à Ablon aujourd'hui; mais moi , ma femme et ma fille, nous
avons, dans le palais même du Roi, entendu prêcher le ministre de
Madame (2). A Dieu soient honneur et gloire. Amen.
p. 361.
Nones d'août 1601. — Hélas! je n'ai pu aller à Ablon ; je n'ai pu
toucher son livre : j'ai reçu de mauvaises nouvelles de Genève, et
quant aux affaires privées, et quant à la chose publique. J'ai été
presque tout le jour avec mon ami monsieur De Thou (3)....
p. 364.
Veille des ides d'août 1601. — Les médecins m'ont empêché d'aller
à Ablon à cause de ma chute récente (4) . Je crois cependant que leur
crainte n'est pas fondée. . .
P, 366.
9 des kal. de sept. 1601. — Le matin au service divin, à Paris, dans
la demeure de la sœur du Roi. C'était le jour fameux de la fête de
Saint-Barthélémy. J'aimais à me rappeler la fureur de ceux qui, il y
(1) Il y a ici une belle page de réflexions, k la suite d'une lecture de quelques
chapitres de Jérémie sur l'aveuglement du peuple juif. Gasaubon tire du châtiment
exemplaire de ce peuple la leçon des nations et des individus.
(2) Madame Catherine de Navarre , duchesse de Bar, sœur do Henri IV.
(F. Bull., I, 330, et II, 140.) D'après une note de l'éditeur des Ephémérides, la
ministre de Madame dont il est ici cjuestion, serait le trop célèbre Gayet; mais
c'est une erreur évidente. Gayet, qui avait donné à la princesse son éducation
rçjligieuse, fut choisi par elle, en 1584, pour être son ministre, et elle l'amena à
Paris en 1593. Sa conduite équivoque ayant bientôt amené sa déposition par le
synode provincial de l'Ile de France, sur la plainte de Catherine elle-même, il se
hâta d'abjurer, le 9 novembre 1595. (F. son article dans la sixième livraison de la
France protest.) Ce n'est donc pas de Gayet qu'il s'agit, mais de l'un ou l'autre des
ministres ordinaires de la duchesse, La Paye, Feugueray, Richer de la Serizaie, ou
Fr. Lauberan de Montigny, dont nous avons parlé ci-dessus, p, 252, et dont le
nom sera tout à l'heure cité par Gasaubon.
(3) Le président De Thou avait perdu sa femme la veille.
(4) Accident qu'il avait éprouvé pendant l'avant-dernière nuit, et dont il fait
un récit détaillé, plein de naïveté et d'une admirable élégance de style.
268 LES TEMPLES PF l'ÉGLISE PE PAKIS
a aujourd'hui \ingt-neuf ans, ont tenté, ô Dieu, de détruire tes fidèles
par l'assassinat. Tu as trompé les desseins de ces hommes, que dis-je,
de ces bêtes féroces. A toi honneur, louange et gloire dans Téternité.
Amen.
p. 367.
4 rfe.s nones de sept. 1601. — Nous avions projeté d'aller à Ablon et
d'assister à la sainte assemblée, où nous conviait la cène du Seigneur
qu'on a coutume d'y célébrer en ce jour. Mais comme il n'y avait pas
place pour moi dans la voiture de Monsieur De Thou, j'ai laissé aller
ma femme avec ma fille Philippa et la nourrice qui a emporté son
nourrisson, et je suis resté. J'ai employé mon temps avec bonheur à
la lecture des Pères....
p. 3C9.
3 des ides d'oct. 1601. — J'écris ces mots en revenant d'Ablon, ac-
cablé de fatigue, parce que j'ai été malheureusement forcé de revenir
à pied. quelle vie pénible, et qu'il est dur de ne pouvoir accomplir
librement les devoirs de la piété ! Accorde, o Dieu, « la liberté de ta
Parole. » Amen.
p. 375.
4 des nones de nov. 1601. — La matinée a été consacrée à de pieuses
occupations. Nous avons assisté au prêche qui se fait dans le palais du
Roi... Entre autres machinations sataniques à l'aide desquelles on cher-
che à ébranler la foi de Madame, la sœur de notre grand Roi, on lui
avait affirmé que j'étais sur le point de renoncer à la vraie religion, J'ai
donc cru de mon devoir (alors surtout que le ministre de cette prin-
cesse, digne et savant homme, le jugeait nécessaire) de lui déclarer
la vérité. J'ai donc été la voir, et sans fard et sans déguisement je
lui ai fait connaître très explicitement mes convictions sur la vraie
religion et sur le dissentiment qui existe entre nous et les prélats de
l'église romaine. J'ai confondu par l'exposé des faits ceux qui ont
l'impudence de prétendre que j'éprouve des doutes sur la véritable
foi et que ma croyance est cliancelante : ô Dieu, « toi qui connais les
cœurs, « tu sais qu'il n'en a rien été jusqu'à ce jour, grâce à ta béné-
diction. Fais donc que je persévère, que je vive et meure pour toi;
fais-moi cette grâce à moi et aux miens, je le demande de toutes les
forces de mon âme, je t'en supplie, je t'en conjure avec larmes, par
le mérite de notre Seigneur Jésus-Christ. Amen. Amen (1).
p. 378.
(t) C'est à cette époque q\ie Henri IV exigea de sa sœiiv, pour la quatrième ou
sous LEDIT DE NAMES. 269
3 des ides de nov. 1(301. — Je suis allé aujourd'hui au prêche,, avec
bien de la peine ^ mais enfin j'y suis allé...
p. 380.
4. des nones de déc. 1001. — J'ai passé une bonne journée : j'ai en-
tendu la sainte Parole au Louvre même. Feugeray (1), ministre de
Madame^ sœur du Roi, a prêché. Dieu plein de bonté, conserve
cette princesse, conserve le Roi, et tous les fidèles, et moi et les
miens. Amen.
p. 383.
5 des ides de déc. 1601. — Cela va bien. J'ai entendu la sainte Pa-
role dans le palais du Roi. Grâces t'en soient rendues, ô Dieu...
p. 383.
17 des kcd. de Janv. [déc. 1601). — Nous étions allés au Louvre,
pour y assister à la célébration du culte, la présence de Madame nous
procurant ce bienfait. Mais l'entrée nous en a été fermée; je ne sais si
c'est à cause de la maladie du Roi (2). Accorde-lui, ô Dieu, avec
la cinquième fois, d'assister à des conférences entre des thpologfiens catholiques et
protestants Sully {Liv. X) parle d'une première controverse, à laquelle il assista,
entre le doct. Duval et le ministre Tilenns, en 1599, an'éricnrement au mariage
avec le duc de Bar, mais sans résultat. En novembre de cette même année 1599,
un autre débat eut lieu à Nancy entre le jésuite Cùinmolet et le capucin Esprit vl
les ministres J. Couet et De Lossedit La Touche. Madame finit en déclarant, le
1" déc, qu'elle persistait dans sa convi tion {Lelong, w 6205), et elle écrivit à Du
Plessis-Mornay qu'en cette circonstance elle avait appris encores à estre plus tiu-
(juenote que jésuite. En décembre 1601, nouvelle tentative [Suppl. à L'Estoile).
Catherine se résigna à la volonté du roi; elle laissa s"évertîit;r les champions
du contraire parti, mais ne fit aucune concession et déclara, les larmes aux yeux,
que « si sa religion était préjudiciable aux Etats du duc de Lorraine, elle était
« prête à s'en retourner en Béarn. » C'est en Lorraine qu'elle retourna. A son
voyage de l'année suivante, nouvel assaut, sans plus de succès. Enfin, en 1603,
son dévot mari alla à Rome, vint à bout plus aisément du pape, obtint des
dispenses, et retourna avec elle à Nancy, où elle devait mourir, le 13 février
1604. « Elle avait été, comme dit Benoît, persécutée de conférences jusques à
la mort. » Le Grain rapporte un bon mot de Henri IV qui, assurément, fai't plus
d'honneur au caractère de Catherine qu'au cœur du roi : « Adressez-vous à ma
« sœur, 1) répoiidit-ilaux protestants qui lui soumettaient une demande, « car
« votre état est tombé en quenouille. «
(1) « Concionante Fergerello, qui sororis Régis nostri agit ministrum. » Il est
clair que c'est encore un nom mal lu, probablement Feuguerceo, Feugueray {V.
ci-dessus, p. 238).
("2) Cette mesure s'explique apparemment parles nouveaux efforts que tentait
alors le roi pour la conversion de sa sœur. Déjà, six ans auparavant, Catherine
avait eu de grandes difficultés au sujet de l'exercice public du culte réformé dans
ses appartements du Louvre. 11 avait été célébré pour la première fois au château
de Saint-Germaiu-en-Laye, le dimanche 28 aoiit 1594, et peu de temps après au
Louvre même. Sept à huit cents personnes y assistaient d'ordinaire. Mais le jour
de Pâques 1595, le capitaine des gardes, Châteauvieux, eut ordre du Roi de re-
pousser tous ceux qui viendraient pour ouïr le prêche, à l'exceplion des olliciers or-
dinaires de la maison de sa sœur et du duc de Bouillon. Le culte fut cependant
repris bientôt après, malgré une émeute de femme.s, qui parcoururent les rues
«en se plaignant des prêchfs qu'on taisait au logis de Madame. »
270 LES TEMPLES DE L EGLISE DE PAULS
largesse ;, toutes tes prospérités, en cette vie et « dans la vie à
venir... »
p. 384.
8 des ides de fanv-. 1602. — Je raconterai, ô Seigneur, tes miséri-
cordes. Et c'est pour moi un devoir, car c'est un si grand bienfait et
une source de si grands biens d'avoir -été admis à la participation du
« saint mystère » de ta sainte cène! A cette grande faveur qui m'est
commune avec tous mes frères dans la foi, tu as ajouté une marque
particulière de ta bonté pour moi et les miens. Nous étions dans le
carrosse de Monsieur De Thou, moi, ma fille Philippa et mon dernier
né, qui devait être baptisé, ainsi que le reste de la famille et mon
neveu Pierre Gbabanay (1). Il arriva, je ne sais comment, que Pierre,
qui était assis avec Philippa à l'une des portes de la voiture , déplaça
la banquette transversale qui sert de siège, sans doute afin de la mieux
poser et de l'afTermir. Comme il était occupé à cela, voilà qu'il perd
tout à coup l'équilibre , et lui et Philippa tombent dans une boue pro-
fonde, à notre grande frayeur à tous, mais sans qu'ils se soient fait
le moindre mal, et certes on ne comprend pas comment ils n'ont pas
été atteints et écrasés par la roue de derrière. Quant à nous, qui en
avons été témoins, nous n'en revenons pas de notre étonneraent, ou
pour mieux dire , nous devons reconnaître qu'ils ont été « préservés
de ce péril par la puissance divine. » Je te rends donc grâces, ô Dieu,
et te supplie de graver profondément dans nos cœurs ce témoignage
signalé de ta bonté... En ce jour aussi notre dernier né a été purilic
par l'eau du salut, et a reçu le nom de Paul, de son parrain. Mon-
sieur SolFrey de Calignon, homme éminent par sa piété, sa science
et son rang, car il est chancelier de Navarre. La marraine a été
Madame de Chanlinan, sœur de « la défunte» femme de Monsieur
DeThou(2).
p. 302.
(1) Fils de sa sœur aînée, Sarah Casaubon,qui avait épousé Pierre Chabanay.
Elle avait deux autres enlants, Isaac et Charles. Casaubon reçut la nouvelle de
la mort de celte sœur bientôt après , et il exprima en termes bien touchants,
dans son journal du 4 des kal. de lévrier, la profonde douleur que lui cause cette
perte. Pierre Chabanay tomba lui-même maUide après un court intervalle , et
mourut le 17 dts kal. de mai. Ou lira à cette date le passage relatif à cette
nouvelle ut dure épreuve.
(2) Voici l'extrait de la pièce déjà citée, qui concerne cet enfant : « Le jeudy 28'^
« décembre 1601, peu devant 6 heures du matin, est né icy à Paris, le ti-eizièmeen-
« tant que Dieu nous a donné, qui à ce coup nous a faict naislre ung lils, coamie
« il semble assez vif et vigoureux. A luy en soit l'honneur, la gloire e. la louange
« deûe, tant à présent qu'à jamais. Nous le supplions, père et mère, très humble-
« ment, que comme il est à luy, il le veuille aussy se l'approprier, et rendre un
sous l'edit de nawtes. 271
7 des ides de Janvier 1602. — N'ayant pu consacrer ce jour à l'ouïe
de la Parole de Dieu^ j'en ai employé une grande partie à la lecture
des saints Pères...
p. 395.
6 des kal. de février 1602. — Grâces te soient rendues^ Seigneur,
de ce qu'aujourd'hui je suis allé à Ablon et en suis revenu « à pied,
sans m'en trouver incommodé (1).... »
p. 396.
4 des ides de févr. 1602. — Nous ne sommes pas heureux ! Ce jour
nous appelait à Ablon, et le temps n'était pas contraire. Pourtant
mille empêchements sont cause qu'aucun de nous n'y est allé... Mais,
ô Dieu plein de bonté, ne laisse pas s'affaiblir en nous le zèle avec
lequel nous avons peut-être jusqu'ici suivi ton culte et écouté ta Pa-
role. Fais plutôt que ces difficultés mêmes accroissent notre ardeur
et notre constant besoin de te servir. Je te prie encore, « ô Dieu
plein de compassion, » je te supplie de consoler ma mère ("2), de
lui venir en aide, ainsi qu'à moi et aux miens qui m'entourent. Amen.
p. 400.
5 des nones de mars 1602. — Aujourd'hui nous sommes allés à
Ablon, moi, ma femme, ma fille et une partie de la famille, et quoique
nous ayons eu à souffrir du vent et du froid, nous sommes pourtant
revenus sains et saufs, grâce à Dieu....
p. 411.
6 des ides de mars 1602. — Ma femme est allée à Ablon et elle en
est revenue « sans accident »...
p. 412.
9 des kal. d'avril 1602. — Nous étions sortis, moi, ma femme et
Philippa, pour aller à Ablon. Dieu en a décidé autrement : nous n'a-
vons pu trouver place dans le bateau, qui était déjà trois fois plein.
Pardonne, ô Dieu, et assiste-nous. Amen.
Pt413.
7 d'eè ides d'avril 1602. — Nous voici prêts, ô Père céleste, moi et
« jour serviteur non inutile. Il a esté baptisé à Habion, ce dimanche, jour de Cène,
« 7 de janvier 1602, présenté par Mons'^ de Calignon, cliancelier de Navarre, et
« Madame de Chaulinan, desquels il a été nommé Paul. »
(1) Ces derniers mots sont en grec : ivi , redivi , î%'^ 7zr,ij.xTMJ s'xwv nôox. —
C'était parler trop tôt, car le lendemain le pauvre Casaubon écrit : « 5 des kal. de
février. — Quoique je me sois ressenti de la course d'hier, et que j'en lusse tout
languissant, j'ai cependant fait mou devoir. Tu vois, ô Dieu! quelles sont mes
difficultés (TTwsTTsvoy.ojpûO/xai). Sois-iimi en aide. Amen.»
(2) De la mort récente de sa sœur. — La mère de Casaubon habitait Genève.
21^1 LES TEMPLES DE l'ÉGLISE DE PARIS
ma femme, à aller recevoir en ce jour, si tu le permets, lu commu-
nion du corps de ton saint Fils... Nous avons éprouvé une indicible
joie à l'ouïe de ta Parole et au chant des Psaumes. Heureux ceux qui
ont en eux la source d'une si grande jouissance. Grâces soient à toi.
Seigneur. . . ,
p. 41S.
17 des kal. de mai 1602. — Il est juste et bon, ô Père, que ta vo-
lonté s'accomplisse, comme elle s'est accomplie aujourd'hui, lorsque
tu as appelé à toi Pierre Chabanay, le tils de ma défunte et bienheu-
reuse sœur (1).... Le dimanche avant Pâques, qu'on appelle ^oio- des
m
Rameaux, nous sommes allés à Ablon, moi et ma femme et notre
neveu, ainsi que le domestique, tous en bateau, excepté ce dernier.
Comme nous avions éprouvé un froid extrême pendant le voyage,
j'en avais conçu une grande inquiétude, moins pour moi et pour notre
pauvre Pierre, que pour la santé de ma femme « bien-aimée. » Tu
nous a conservés, ô Seignem", elle et moi. Mais tu as permis, comme
nous l'avons vu, que cette journée fût pour Pierre une cause de mort.
Car à peine était-il de retour à la maison, qu'il commença à sentir
une vive soulFrance, et bientôt, après avoir mangé quelque chose, il
se coucha. La maladie ne fit qu'augmenter jusqu'à cejourd'hui. Rien
n'a été omis de ce qui était propre à procurer une guérison; deux des
meilleurs médecins ont visité le malade tous les jours; tous les re-
mèdes prescrits ont été administrés avec soin. Mais, ô Dieu, tu en
avais décidé autrement, et, voulant appeler cet excellent et pieux
jeune homme dans une vie meilleure, tu lui as commandé de renon-
cer à celle-ci, A toi, ô Dieu, soient honneur et gloire « aux siècles des
siècles. » Nous avons, nous qui restons, la consolation de penser que
ce bon jeune homme a, durant toute sa vie, et particulièrement pen-
dant le temps de sa maladie, donné des preuves d'une remarquable
piété... Pendant quelques jours, la violence de la fièvre le faisait dé-
lirer; mais toutes les fois qu'on lui lisait la Parole de Dieu, ou qu'on
priait, ou que Monsieur Du Muulhi (2), pasteur de cette église, lui
parlait, autant de fois, comme s'il eût eu toute sa connaissance, il
goûtait le calme, il répondait, il écoutait et mêlait ses prières à nos
(1) T/jî ,w.KxapiTioo« sororis. 11 esl à remarquer que Casaubon, cliaque fois qu'il
parle dis personnes décédées, aiuie à se servir de ce mot grec, qui signiiic tout à
la fois défunt et heureux.
i2) 11 y a dans le texte Moninius, mais nous pensons qu'il est lautif, et qu'il
iàùi hve'MoHnma- (Du Moulin), ou Montignius i^Montigny).
&OUS l'ÉHIT de AAMtï». "-Il 3
vœux. Il a montré d'une manière frappante et qui ne sortira pas de
ma mémoire, ce qu'est une àine pieuse. C'est pourquoi je te rends
grâces, ô Dieu, Père des miséricordes. Cette constance d'une àme
« animée de l'esprit de Dieu » (SeoTryeûTT^j)^ ne s'est pas démentie jus-
qu'au dernier souffle que, moi priant Dieu et ma femme étant pré-
sente, il a rendu avec tant de calme, de tranquillité et de douceur,
que je ne puis douter de son bonheur actuel. Dieu, dai[2;iie étendre
ta protection sur ce qui reste de notre maison et nous conserver avec
ta bonté accoutumée. Console ma mère, cette seconde mère « du
défunt» (toj /ioczaciroj ) j à qui cette mort va causer une si grande
douleur. Tu connais, ô Dieu clément, toutes les afflictions qui ont déjà,
éprouvé cette femme si excellente. Aie pitié d'elle, toi qui seul peux
la consoler, ainsi que son père... xVpporte aussi tes consolations à ma
femme, qui a rempli auprès du jeune liomme les devoirs d'une mère,
et qui maintenant pleure amèrement sa perte, relève sa piété, affermis
sa santé, réjouis son àme. Elle et moi, ô Dieu, nous avons bien des
causes de sollicitude. Le « soin de notre famflle, porté à l'excès, » et
l'amour de nos enfants, nous tourmentent : nous les remettons pour-
tant, nous les contions volontiers à ta garde, et nous-mêmes avec
eux, ô Père « miséricordieux. » assiste-nous, toi qui as promis que
tu serais toujours en aide à ceux qui t'invoqueraient et mettraient
leur confiance en toi.
p. 418.
3 des ides de moi 1602. — Hélas... aucun de nous n'a été à Ablon
aujourd'hui; nous avons bien essaye, mais au port il faisait trop de
vent...
p. k-ii.
'ii des ides d'oo/'H 1602. — ODieu, pardonne et sois indulgent pour
nous. Aucun de nous n'a été aujourd'hui à Ablon. Tu en sais les
raisons. Mais il n'y aurait point pour nous de bonnes raisons, si nous
étions ce que nous devrions être. fais que nous le devenions. Sei-
gneur. Amen.
p. /<3G.
d des kal. de sept. 1602. — ...C'est avec bonheur, ù Dieu, que
j'ai repassé aujourd'hui dans mon esprit les événements dont ce mal-
heureux pays fut le théâtre, il y a ce même jour trente années. Toute
|a France fut arrosée du sang de tes fidèles. A quoi cela a-t-il servi?
Ta bonté nous a entièrement rétablis. A toi donc, ô Dieu, soient
1^
274 LES TEMPLES DE l'ÉGLISE DE l'AKIS
louange, honneur et gloire, ainsi qu'à Jésus-Christ, notre Seigneur, et
à ton Saint-Esprit. Amen.
p. 437.
18 des kal. de janvier {déc. 1602). — Cejourd'hui dimanche, lîélas!
je n'ai point quitté la ville. Je l'aurais voulu, mais cela ne m'a pas
été possible : il a fait un temps détestable; ma femme a passé une
plus mauvaise nuit (1) ; enfin, je n'avais aucun moyen de transport.
Je suis donc resté à la maison, et j'ai consacré une partie de la jour-
née à la lecture des Homélies de Chrysostome : puisse cette lecture
n'avoir pas été sans fruit ! Père, regarde d'un œil favorable ma
maison languissante j console ma bonne mère; rends la santé à ma
chère femme; donne à nos enfants de vivre dans ta crainte et de se
nourrir de la piété et de toutes les vertus, de manière à porter tou-
jours des fruits dignes d'une telle éducation (ut fructus dignos tali
educatione semper edant); donne à moi-même, à ma sœur, à tous les
miens, de te servir avec une àme pure et de tout notre cœur, donne-
nous de placer en toi seul toute notre espérance. Amen.
p. HO.
11 des kal. de janvier {déc. 1602). — Encore aujourd'hui nous
n'avons pas été à Ablon, à notre grande douleur : mais nous irons
bientôt et souvent, si tu le veux ainsi, ô Dieu tout-puissant, et si tu
le permets. — J'ai vu le Roi aujourd'hui; il m'a reçu, comme tou-
jours, avec une extrême bonté ( humanissimè) . Bénis ce prince, ô
Eternel Dieu, et nous, ton peuple confié à ses soins, et cette maison...
Àmen. „ ,^^
p. 450.
k des kal. de janvier {déc. 1602). -- Que Dieu nous soit en aide :
nous devons aller a Ablon aujourd'hui, avec mon neveu Isaac, fils de
ma sœur, et une partie de la famille.... — Nous y avons été et nous
voilà de retour, non sans avoir éprouvé le secours de la protection
divine. Je revenais en carrosse avec nobles dames. Madame de Crice-
bant et Madame de Mantaleon (2) :.le cocher ne connaissait pas bien
le chemin. Il arriva que la solennité de ce jour se prolongea plus qu'à
l'ordinaire, et sur ces entrefaites la nuit survint. Par suite de ces
deux inconvénients, l'obscurité et rinexpcrience du cocher, nous au-
(1) Elle venait d'être gravement malade.
(2) Nous n'avons pas de renseignements sur ces deux noms; le -premier nous
a toui l'air d'être estropié.
sous l'ÉDIT de NANTES. 275
rions été précipités dans la rivière, si la main de Dieu ne nous eût
sauvés; un des chevaux faillit y périr, et nous le retirâmes avec
grand'peine, déjà presque noyé. Nous sommes arrivés enfin, très tard
dans la nuit, « ayant beaucoup souffert de l'eau et de la route. »
Grâces soient à toi, ô Dieu, qui nous as assistés..,
p. 451,
Nones de janvier 1603, — Heureux jour, je l'espère! Je vais à
Ablon entendre ta Parole, ô Dieu! et nourrir mon âme du pain de vie.
J'aurais souhaité que ma femme y tut avec moi; mais, pardonne, « ô
Sauveur ! » puisqu'elle en est empêchée par l'état de sa sauté. J'irai
donc seul, et je te rendrai grâces du fond de mon cœur pour la protec-
tion dont tu as couvert Genève (1), — Mais, hélas! il faut « y renoncer.»
Ce Constant, qui, hier, avait promis de nous louer un cheval, nous a
manqué de parole {inconstans fait). J'en suis centriste et courroucé.
Pardonne, ô Dieu! et accorde-nous, « pour entendre ta Parole, des
temps plus favorables. » Exauce -nous pour la gloire de ton nom,
l'édification de ton église et le salut des fidèles. Amen.
r. -459.
7 des Ml. de février 1603. — Je vais à Abion, ô Dieu Sauveur! pro-
tége-nous. — Tu nous as en effet pi'otégés. Père plein de miséricorde,
car j'ai fait le trajet à pied, aller et retour, bien fatigué, il est vrai,
mais sans en être autrement incommodé, je l'espère. Gloire à toi,
sainte Trinité, aux sièclesdes siècUis. Amen.
p. 461.
17 des kal. d'avril 1603. — Je suis attristé. Comment ne le serais-
je point, après aveir passé à la maison le jour du Seigneur. Encore
n'est-ce pas à la maison, mais dans la boue de ce Paris que je suis
(1) C'est l'affaire dite de V Escalade, second coup de main préparé par le duc de
Savoie contre Genève, pendant l'été de 1602, et exécuté dans la nuit du 11 au 12
décembre. Théodore de Bèze, malgré son grand âge, voulut en cette circonstance
remonter en chaire, pour rendre grâces, et il lit chanter le psaume CXXIV :
On peut bien dire, Israël, maintenant :
Si le Seigneur pour nous n'eût point été, etc.
Les Genevois écrivirent à M. de la Guiche, gouverneur de Lyon, pour lui faire
connaître cette outrageuse violation du traité do paix conclu entre le duc de Sa-
voie et Henri IV, dans lequel leur ville était garantie, et la «délivrance miracu-
leuse de leur Dieu. » Le bruit courut à Paris de la prise de Genève, et, comme dit
Spon, il était plus vraisemblalile que le contraire. Lorsque le roi eut été inlormc
de la vérité par M. de la Guiche, il écrivit à Messieurs de Genève une belle lettre
de félicitations et d'assurances de sa bonne amitié. Cette lettre est datée du 8 jan-
vier 1003, et la mention de Gasaubon qui motive cette note est du 5 (nones de
janvier).
Nous savons que M. le Pr. Gaborcl, de Genève, prépare sur ce célèbre épisode
de l'histoire de son pays, une publication appuyée de nouveaux do'cuments.
>276 LES lEJIl'LUS UE L ÉGLISF. ))I: l'AKIS
resté, occupé d'un travail, qui nrcn tleviciit par cela même odiouN.
Telles sont les joies des hommes : elles donnent plus d'amer aloèsque
de doux miel. Fais, ô Père céleste, que nous les méprisions pour re-
garder à toi. Amen.
5 des hal. de mai 1603. — J'ai consacré une grande partie de ce
jour de dimanche à la lecture des auteurs ecclésiastiques. Mais j'ai
éprouvé une grande douleur en apprenant le funeste accident arrivé à
Monsieur M (1). Cet homme, plein de science et de mérite, était
pasteur de l'Eglise de Dieu qui se recueille à Saumur. Il était venu à
Paris pour une affaire particvdière, et il vint me voir il y a quatre
jours, car nous étions d'anciennes connaissances. vanité de l'espé-
rance humaine! Etant allé le lendemain voir Monsieur Bunel, peintre
du Roi (2), et homme excellent, il monta, sans y faire assez d'at-
tention, sur un échafaud élevé par les ouvriers qui travaillent au
Louvre, et, une planche s'étant rompue, il tomba, et mourut iuniié-
diatement sur le coup même. On a remarciué qu'en regardant les
compositions du maître habile chez' qui il se trouvait, cet homme
pieux, comme s'il eut pressenti que sa dernière heure allait sonner,
lit, au sujet de plusieurs de ces compositions, des remarques pleines
de profondeur, et conversa avec les personnes présentes sur divers
points, et particulièrement sur le mépris de la mort et la soif d"une
vie meilleure. Que Dieu vienne en aide à sa famille, et surtout à l'Eglise
qui a perdu cet homme éminent, dont la mort fait dans son sein un si
grand vide. Que notre Père et « Sauveur » nous conduise tous et nous
conserve dans toutes les heures, dans tous les moments de notre vie.
Amen.
p. 479.
(1) « Machesei » porte le texte. C'est encore un nom qui nous parnît déli-
guré; il ne ressemble à aucun de ceux des pasteurs de Saumur que nous con-
naissons.
(2) Jacob Biincl , peintre d'hisloire, no on lôbS, qui fut frr,s renomma de sou
temps, et dont la réputation est restée fort au-despous do son nu'iilo. H paraît qu'il
(■■lait de Tours , quoique Blois le revendique aussi, ^i!^non, son contemporain,
l'appelle « le plus grand peintre ijui lût en Europe.» Henri IV le nomma sou
peintre à la mort de Dubreuil, en nov. 1G02. 11 avait S(\journ(5 en Espagne ei
contribué, par ordre de Philippe II, à la décoration de l'Escnrial. 11 lit beau-
coup de peintures au Louvre, à Fontainebleau, dans beaucoup d'églises de Paris;
mais celles qu'il avait exécutées avec Dubreuil à la prlile galerie (celle dite au-
iourd'liui (VApollon, et qui vient d'être restaurée), périrent par l'incendie q li
consuma ce b<à liment en 1660; et ses ouvrages étant fi IVesque, auront ainsi dis-
paru sous le badigeon , la truelle et le marteau. Nous ne savons si l'on par-
viendrait aujourd'hui à trouver, en France du moins, un seul échantillon des
œuvres de Bunel. La catholique Espagne aurait elle mieux conservé la mémoire du
peintre huguenot'.'
soLTS L'ÉniT DE ^:A^;■rl•s. 277
13 (les kal. d'ooiil 1G03. — J'ai été à Ablon^ j'en suis revenu.
« (jràces soient à* Dieu! » J'ai vu baptiser un catéchumène, Indien de
naissance, après qu'il eut rendu raison de sa foi...
p. 506.
^des kal. d'août 1603. — Ma femme a été à Ablon, et a entendu
Monsieur Couet (1)... Queîvj-ai et « ineffable » contentement de l'àme
elle en a rapporté. Pour moi, retenu par je ne sais quelles occupa-
tions, je n'ai point passé ce jour ainsi que je l'aurais voulu. Aie pitié
de mai, ô Dieu! et sois véritablement « mon conseil et mon guide ».
Amen.
p. 507.
3 des nones d'août 1603. — J'ai entendu prêcher Monsieur
Couet, digne ministre de la parole de Dieu, riche de science, j'en-
tends « de cette science qui est la vraie. » Il a développé ce texte de
saint Matthieu, XV, 10 : « Et ayant appelé le peuple, il leur dit :
Ecoutez, et comprenez ceci : ce n'est pas ce qui entre dans la bouche
(jai souille l'homme; mais ce qui sort de la bouche, etc. » Il nous a
parlé des divers surnoms du Christ, et surtout de ceux de Conseiller
(consiliarius) et de « ]'erbe » {/\àyo:) ; puis il a exposé d'une manière
très instructive ce que c'est que « entendre n et que « comprendre », et
il a montré que dans l'Eglise romaine (papale, pontificiâ) ces deux
actions, entendre et comprendre, n'occupent guère de place; enfin il a
expliqué le sens de ce précepte qui est expliqué dans les Actes, à l'en-
droit où une grande nappe (linteum) apparaît à Pierre dans sa pri-
son (2). Que dire de plus de rexcellence de ce sermon? Le temps
qu'il a duré m'a paru bien court... (3).
p. 308.
9 des kal. de sept. 1603. — Nous allons à Ablon, moi, ma femme et
une partie de la famille, et nous te prions, ô Eternel Dieu ! de nous pré-
(1) Ici et plus loin le texte porte Chouelum. Ce doit être Couetum.
(2) V. Actes X, 11 et XI, 5. «J'eus une vision : je vis descendre du ciel un
vaisseau , conime une grande nappe liée par les quatre coins, et qui vint Jus-
qu'à moi. »
(3) Le Journal de L'Estoile nous apprend que le surlendemain, jour des nones
d'août, c'est-à-dire 5 de ce mois, Madame Catherine étant arrivée à Paris, le
culte réformé fut célébré le jour suivant chez elle. Casaubon n'en fut sans doute
pas informé; il n'en dit rien à la date du 8 des ides, qui répond au 6 aoiU. «Le
mardi 3 aoust (1603), dit L'Estoile, Madame la duchesse de Bar, sœur du Roy,
arriva de Lorraine à Paris, où dès le lendemain fit prêcher publiquement et à
huis ouverts, en son holel, près des Filles R(^penties, combien que le bruit fût
partout que le Ruy ne le vouloit point, et qu'il l'avoit expressément défendu. Ce
fait, elle partit l'après-midi, pour aller trouver le Roy son frère àSaint-Germain-
eii-Lave,» (P. 3a3, éd. de 1837.)
278 LES TKMPLES DE L EGLISE DE PARIS
server de toute espèce « de maux »;, par ton Fils unique, Jésus-Christ, le
Sauveur du monde : daigne nous communiquer ton Saint-Esi)rit, afin
qu'il nous dirige « vers la connaissance et. la pratique de tout bien ».
Amen. — Nous voici de retour, et nous te rendons grâces, ô Dieu!
avec un cœur reconnaissant; nous le devons d'autciit plus que l'évé-
nement de ce jour nous avertit, moi et les miens, de nous remettre à
ta Providence céleste tous les jours et les instants de notre vie. Fré-
geville (1) était un galant homme, sa vie Ta montré, aussi bien que sa
dernière action; mais il n'avait pas toujours la plénitude de sa raison.
lia souvent, dans le domaine des lettres, entrepris des travaux au-
dessus de ses forces. C'est ainsi qu'il avait écrit et publié un ouvrage
de chronologie dirigé contre le grand, Scaliger (2) ; il était occupé en
dernier heu, et depuis bien des années, de la conversion des Juifs. L'an
passé, plein de l'espoir de réussir dans son dessein, il partit pour les
pays où il y a des Juifs. Il alla donc à Francfort, et aussi, je crois, à
Venise, afin d'y prêcher le Christ. C'était sans doute une noble tâche,
mais qui n'aboutit point. Il me dit souvent, je m'en souviens, que ses
efforts avaient été stériles, parce qu'il n'avait trouvé personne parmi
les Juifs qui eût la volonté ou qui fût en état de débattre avec lui les
questions théologiques. De retour à Paris, après ce voyage, l'excellent
homme, toujours poursuivant son idée, avait résolu de traduire les
livres du Nouveau Testament en hébreu, se promettant des merveilles
de cette translation, dès qu'elle serait une fois entre les mains des
Juifs. Il m'en parla, m'ayant rencontré il y a six semaines. Aujour-
(1) Notre texte l'appelle Frigenilla. C'est encore un nom mal lu, mais qu'il
est au moins i'acile de rétablir. La bibliothèque du temple de l'Oratoire possède
un exemplaire de la Chronologie de J. de Fjégeville, de la maison de Gant,
natif de Réalmont en Albigeois, contenant la fjénérnle durée du monde, démons-
trce par la Parole de Dieu. Paris, 1582, in-4". C'est bien là l'ouvrage dont parle
Casaubon. Il paraîtrait que Frégeville était une espèce d'éccrvelé. Le synode pro-
vincial l'avait suspendu de la cène, et le synode national de Sairito-Foy, de
1578, en censurant ses écrits, confirma cette décision et ordonna de l'excom-
munier s'il persistait à répandre ses erreurs et ses folies par la parole ou i'im-
' pression (Art. 15 des Faits part.). Les jugements de la noblesse citent la famille
Juges do Frégeville, et on trouva un Paîil de Juges, conseiller à Castres.
(2) Casaubon eut toute sa vie pour Scaliger une admiration et une amitié
sans bornes, que celui-ci lui rendit, autant que cela était compatible avec son
caract^^re si différent de l'abandon naïf de Casaubon. « Ces deux grands hommes,
dit Guy-Patin, s'entr'écrivaient toutes les semaines;» mais jamais ils ne se
virent, les visites projetées .ayant toujours rencontré quelque empêchement. Le
ajournai de Casaubon, dépositaire de ses secrètes pensées, montre mieux qu'on
îl'a dit, « qu'il vénérait Scaliger comme un père, dont la science était à la fois
%)0<irlui un modèle incomparable et une émulation de tous les instants.» Aussi
Imalhcur au téméraire qui osait, comme Frégeville, marcher sur les brisées du
■^'maître divin de la science. Quel qu'il fût, il était d'avance condamné.
sous l'ÉDIT PE NANTES. 279
d'hui même, il nous en entretenait, plein de joie et d'espérance, dans
le bateau qui conduisait. à Ablon, suivant la coutume, une partie de
notre Eglise, lorsqu'une mort inopinée, et en dehors du cours naturel
des choses, l'enleva soudain, au milieu de ses grands projets. Arrivé
au bourg de Choisi (i), il qaitta le grand bateau, et il monta dans une
barque pour descendre à terre. Une femme sauta dans cette même
barque, et fut cause qu'elle chavira et que ceux qui s'y trouvaient tom-
bèrent dans la rivière, « la tête la première. » Frégeville fut du nom-
bre. Cependant tous furent sauvés; lui seul échoua véritablement au
port et échangea contre une vie meilleure cette vie de souffrances.
Donne-nous, ô Dieu! de profiter de ce triste exemple pour la gloire
de ton nom et pour notre salut.
p. 512.
4 des nones de nov. 1603. — Je pars pour Ablon, le cœur gai et
content. Je te prie, « ô Sauveur ! » de nous prendre « sous ta sainte
garde, » moi et les miens. —Je suis revenu avec la satisfaction d'avoir
entendu Monsieur Montigny, pasteur de cette église, qui a prêché fidè-
lement et doctement la parole de Dieu...
p. 521.
5 des kal. de janvier (décembre 1604). — Nous n'avons pas été à
Ablon aujourd'hui, quoiqtie la célébration de la sainte Cène du Sei-
gneur nous y appelât. Contraints de remettre à « dimanche » pro-
chain, nous avons employé plusieurs heures à lc^ lecture des Pères.
Bénis ces études et toute cette mienne maison, ô Dieu « trois fois
saint. » Oh ! couvre nos péchés par les mérites de Jésus-Christ, ton Fils
notre Seigneur, et dirige-nous par ton Saint-Esprit. Amen.
p. 528.
3° ePournal de 'ïi'Estoile.
Les nombreux fragments ùViDlaire de Casaubon, qu'on vient de lire,
sont comme une esquisse de l'Eglise de Paris, tracée par un de ses membres
fidèles, et ils prouvent surabondamment que Casaubon, le grand érudit,
était en même temps un vrai chrétien, humble d'esprit, simple de cœur.
Ses éphémérides réalisent pour nous cette maison de verre, qu'un sage païen
voulait se bâtir: il s'y montre tel qu'il était, digne de l'affection et du res-
(1) Choisy-le-Roi , bourg sur la rive droite de la Seine, à deux lieues S.-E. do
Paris. Aujourd'hui commune du dôpartemenl de Seine-et-Oise, et première sta-
tion du chemin de Ibr de l^aris à Gorbeil et à Orlcans, à 10 kil.
-2X0 IK^ TKMPLKS DE l'ÉGLISE DE PARIS
pecldcb gens de biens. Avec lui, nous venons d'assister aux scènes d'in-
térieur, aux mille incidents, aux mille difficultés de la vie religieuse des
lidètes de Paris, condamnés au pèlerinage d'Ablon. Nous allons maintenant
cliercher la chroniciue, pour ainsi dire extérieure, de cette époijue, disns
les tablettes quotidiennes de L'Estoile, ce spectateur désintéressé, qui nous
a légué un si précieux recueil de nouvelles et d'observations de toutes
sortes. La première mention que nous y trouvions, au sujet d'Ablon, est
seulement du 29 septembre 1602, et concerne le baptême d'un 111s de Sully
qui y fut célébré ce jour-là; la dernière est du 18 septembre 1605, de façon
que ce journal ne comble guère la lacune que nous avons rencontrée dans
celui de Casaubon ; mais nous pouvions considérer comme de bonne prise
pour notre sujet tous les endroits où il était question de faits de religion ,
et cela nous conduit jusqu'au 15 juillet 1606, c'est-à-dire jusqu'au change-
ment du lieu d'exercice. Du reste, les deux écrits se font contraste l'un à
l'autre, et par le ton et par la nature des détails qu'ils renferment : c'est
même en ce sens qu'ils se complètent d'une manière très instructive.
Extraits du Journal de VEstoile.
Le dimanche 29 de ce mois {septembre 1602), fut baptisé à Ablon le
fils de M. de Rosny, duquel fut compère avec madame la princesse
(l'Orange M. de Saint-Germain (1), qui faisoiticy les affaires de ceux de
la religion.
^ p. 338.
Le dimanche 26 (janvier 1603), un carme fit profession de la reli-
gion et ietta son froc aux orties à Ablon.
" *■ p. 344.
Le dimanche 16 (février 1603), ne se trouvèrent estant au presche
à Ablon, à cause du mauvais temps qu'il faisoit, que trente personnes
seulement , dont encore le ministre , qui estoit Du Moulin , faisoit le
trentième.
p. 344.
Le dimanche 23 (févr. 1603), le fils de M. Du Couldrai, conseiller en
la Cour, qui estoit de la religion, fut baptisé à Paris au faubourg Saint-
(icrmain ; auquel baptesme assistèrent jusques à cent personnes.
Sa Majesté leur ayant permis de s'assembler pour cet effect jusques à'
vingt ou vingt-cinq personnes seulement, sur la plainte et le rapport
qu'on luy avoit fait que plusieurs enfans qu'on portoit baptiser à
(1) Député général des Eglises, nommé en 1601 par l'assemblée générale de
Sainte-Foy.
sous l'ÉPIT IIE NANTES. 281
Abloii , mouroient sans baptesme , à cause du long et mauvais che-
min.
p. 344
Le mardy 1" de ce mois {avril 1603), dernière fête de Pasques, le
cordelier portugais qui avoit presché le carême à Saint-Jacques-de-la-
Boucherie, y prescha le purgatoire ce jour, où une partie de la pa-
roisse d'Ablon se trouva. Entre autres passages et autorités qu'il allé-
gua pour le prouver, il cita un passage de Luther, qu'il lut tout haut
en chaire dans un tome des œuvres dudit Luther, que M. l'abbé de Ti-
ron lui avoit preste. Deux ou trois jours durant, il en avoit presché où
M. de Rosni s'estoit trouvé qui dit qu'il n'avoit rien ouï de luy sur cet
article que choses fort communes et vulgaires : ce qui ayant été rap-
porté audit cordelier, il dit qu'il en prescberoit encore le mardy; mais
qu'il leur en donneroit un tel coup, que jamais ils n'en guériroient :
lequel coup toutefois ceux d'Ablon ne trouvèrent tant mauvais et mor-
tel qu'il l'avoit crié.
p. 347.
Le samedy dernier du mois {may 1603), on donna un petit discours
nouveau et nouvellement imprimé du ministre Du Moulin contre le
purgatoire, intitulé : Eaux de Siloë , pour esieindre le feu du purga-
toire, contre les raisons d'un cordelier portugais qui-a presché le pur-
gatoire, le carême dernier, à Saint-Jacques-de-la-Boucherie.
p. 350.
Ze mois suivant {juin 1603), les docteurs Duval et Cayet publièrent
pour la probation du purgatoire contre les Eaux de Siloij, du ministre
Du Moulin, deux écrits, l'un intitulé Feu d'Hélie, qui étoit de notre
maître Duval; et l'autre Fournaise ardente, de notre maître Cayet;
laquelle, soit qu'elle fût trop échauffée ou autrement, fut rejetée de
messieurs nos maîtres, comme infestée d'hérésie, prônée parles curés
du commandement de Tévêque de Paris, qui la censura : laquelle cen-
sure ceux de la religion ayant découverte, firent imprimer en un pla-
card, par P. Lebret, que on appeloit l'imprimeur d'Ablon, où il en
porta quantité, dont il eût bonne dépêche, et les vendoit et crioit à
l'entrée du prêche, comme font les contrcporteurs de Paris leurs ba-
gatelles et denrées aux avenues du palais.
V. 352.
Le dimanche 13 {juillet 1603) un cordelier du couvent de cette ville,
nommé Boucher, fort ignorant, et pour lequel il fallut que le ministre
282 LES TEMPLES DE l'ÉGLISE DE PARIS
Couet parlât, jeta son froc aux orties à Ablon et fit profession de la ,
"Religion.
° p. 353.
Le dimanche 20 {juillet 1603), il y eut un juif baptisé à Ablon, qui
était âgé de trente-cinq ans ou environ.
° p. 353.
Le dimanche 10 {août iGO^), Madame, à la prière du roy son frère,
assista au sermon du Père Cottoz, jésuite, qu'il fit ce jour àSaint-Ger-
main-en-Laye, à onze heures du matin; et prêcha l'Évangile du Sama-
ritain, où, interprétant ce surplus dont il est fait mention audit pas-
sage, dit que c'étoit le trésor des indulgences du pape et les œuvres
de supérérogation qu'il en tiroit. Ce que Madame fit confuterVaprès-
dînée même par son ministre Du Moulin, auquel elle enchargea de
prêcher cette même Évangile. Ce qu'il fit.
* p. 354.
Le dimanche, 24 de ce mois, un nommé Fréqueille (i) passant l'eau
à Choisi pour aller prêcher à Ablon, chut dans la rivière et se noya.
11 le fallut porter à Ablon pour l'enterrer, parce que ceux de Choisy, à
cause de la Religion, lui refusèrent la terre pour sépulture. ïl était
homme de bien, fidèle et loyal à toute épreuve, qui étoit cause que je
l'aimois : il avoit aussi beaucoup de bonnes lettres.
p. 356.
Le jeudi 15 {sept. 1603), un cordelier du couvent de Paris, nommé
Boucher, qui, le dimanche 13 du mois de juin précédent, avoit fait
profession de la Religion à Ablon, reprit l'habit dans les cordeliers de
Paris, après qu'on lui eut fait faire une abjuration publique de sa faute,
fait amende honorable, la torche au poing, et donné la discipline de
Saint-François tout du long. ^ ^^^
Le dimanche 7 {déc. 1603), y eut un capucin du tout ignorant et de
peu d'esprit (ainsi disoient ceux quil'avoient connu) qui se rendit à
Ablon. Il était gentilhomme. ^ ^^^
Le dimanche 11 (janv. 1604), la fille de madame de Rosni fut ma-
riée au prêche, à Ablon, avec M. de La Boulaye, gouverneur de Fon-
tenay-le-Comte,fiis du feu sieur de La Boulaye, auquel le feu roy avoit
donné en garde le feu cardinal de Bourbon, que la Ligue, depuis, ap
pela Charles, X" du nom, roy de France. Le festin en fut magnifique,
(1) C'est encore le nom de Frégeville estropié. {V. ci-dessus, p. 278.)
sots l'ÉDIT de NANTES. 283
par M. de Rosni en son hôtel à Paiis, le dimanche, où Leurs Majestés
se trouvèrent,
P . 360 .
Le dimanche 22 (févr. 1604) , un jeune cordelier du couvent de Paris,
nommé Bugnet, tenu pour habile homme entre eux, quitta le froc et
l'habit, et se rendit à Ablon, où il fit, ce jour, publique abjuration de
son ordre et religion, et profession de la leur. Il tira, avant que partir,
une attestation de son supérieur, comme il s'est toujours bien et hon-
nêtement gouverné et sans reproche, et donnant à entendre qu'il vou-
loit aller parler quelque part; et ainsi les trompa, comme un cordelier
même de là-dedans me conta. Il étoit d'un esprit vif et gaillard, comme
témoigne un sien petit livret intitulé Antipéristase, imprimé à Paris,
in-16, par A. Dubreuil, composé par lui peu auparavant son défroque-
ment, qu'un mien ami me donna. Le discours est fort joli, et le langage
affecté ; où il a mis son nom, ayant possible pensé qu'un traité d'amou-
rettes s'accordoit mal avec la profession de cordelier.
p. 363.
Le vendredi/ 12 {mars 1604), M. l'archevêque d'Aix (1), docte
prélat et vrai torrent d'éloquence, prêchant le carême à Saint-André,
scandalisa fort la paroisse d' Ablon, pour avoir dit qu'en y allant
on chantoit de vilaines et sales chansons, et audit Ablon aussi (2),
et que ce n'était que toute abomination de leur fait; ce qui fut trouvé
plus mauvais de lui que d'un autre, parce qu'on disoit qu'il savoit
bien les chansons qu'on y chantoit, et qu'en ayant été autrefois, il
ne pouvoit ignorer ce qui s'y faisoit. Même le roy, parlant un
jour de luy, avoit dit que s'il y eût eu des évêchés du côté de ceux
de la Religion, qu'il eût été évêque d' Ablon; mais qu'il n'y en avoit
point.
p. 365.
Le dimanche 11 {avril 1604), jour de Pâques flories, monseigneur le
marquis de Rosni, estant au prêche à Ablon, fit le pain béni à Saint-
Paul, où on donna quatre écus au cierge et quatre à l'œuvre. On disoit
qu'il étoit de deux paroisses fort différentes, et éloignées l'une de
l'autre. — Il donna aussi trente écus pour la quête du cordelier por-
tugais à Saint-Paul, qu'il alloit ouïr souvent; et disoit-on qu'on lui
(1) Paul Hiirault de l'Hôpital, petit-fils, par sa mère, de l'illustre chancelier,
et bien peu digne héritier d'un si beau nom.
(2) C'est des Psaumes de Marot que le prélat parlait avec cette irrévérence.
28-i irS TKMl'LES DE l'ÉGLISE DK PARIS
avoit bien fait jusques à quatre cens écus, qui étoit plus de profit qu'on
n'eût scu tirer de ses sermons en quarante ans.
p. 3G7.
La dimanche1% {nov. 1604), qui étoit le lendemain de Noël, un Turo.
âgé de quarante ans ou environ, fut baptisé à Ablon et tenu par M. de
Rosni^quile nomma de son nom Maxhnilien. Ceux qui y estoicnt disent
que ledit Turc fit en cette assemblée une fort belle et ample confes-
sion de foi.
P, 381.
Le dimanche \^ {févr. 1605), M. de Rohan épousa à Ablon la fille
de M. de Rosni. Etant mariée on lui mit aussitost audit Ablon la cou-
ronne ducale sur la tête et lui bailla lors le manteau ducal; et fut en
cet équipage conduite à Paris par un bon nombre de seigneurs et gen-
tilsbommes, auxquels M. de Rosni avoit donné à dîner audit château
d'Ablon.
p. 333.
Le dimanche 29 {mai 1605), jour de la Pentecôte, un cordelier du
couvent de Paris, nommé Bertrand Davignon, jetta le froc aux orties,
et fit profession de la religion à Ablon.
Le dimanche 18 {sept. 1605), fut dès le matin affiché à la porte Saint-
Victor, et autres endroits de la ville de Paris, un séditieux placard ,
imprimé contre ceuxd'Ablon ; dont ilyeut grand trouble et murmures,
parce qu'il fut suivi de deux meurtres (fut à dessein ou autrement),
à sçavoir d'un nommé Robert , demeurant au faubourg St-Germain ,
qui se mêloit de louer des chambres; lequel, revenant d'Ablon avec un
sien fils, fat attaqué et tué sur la place par un soldat des gardes de la
compagnie de Sahite-Colombe, et ledit soldat tué tout à l'heure par le
fils du dit Robert, outré de juste douleur de voir son pauvre père
mort. Ledit placard contenait ce qui s'en suit :
« On fait sçavoir à tous écoliers, grammairiens, artiens, et autres
« adolescens illustres étudians en nostre Université lutétienne, qu'ils
« aient à se trouver aujourd'hui /30S^p'anc?mm sur le bord de la Seine,
« cum fustihus et armis, pour là s'opposer m tempore opportuno aux
« insolences de la maudite secte huguenote et abloniste; faisant def-
« fense à tous prévôts^ lieutenans et autres, d'empêcher ceci, sur peine
« d'encourir l'ire de Dieu et du peuple chrétien et oatholique, etc. »
p. 388.
En cet an 1605, y eut à Paris une grande assemblée de messieurs
sous LÉDU UE NAMES. 285
du clergé (1), qui se tint, sous la pei mission de Sa Majesté, au couvent
des Augustins; en laquelle se firent de belles propositions, peu ou
point de résolution_, de faste prou, de profit peu, de dépense beaucoup.
, Le vin et la bonne chère qui y présidoient causèrent, entre les prési-
dens et prélats de ladite assemblée, de grands débats et altercations
sur le fait de leurs préséances, principalement entre nnessieurs les ar-
Iclievcques de Sens et de Lyon, l'un vieil et l'autre jeune, qui l'em-
porta toutefois dessus le vieil. Et enfin la décision de cette matière,
comme des autres traitées en cette assemblée, se termina pour la
))lupart en coups de poing, qui tombèrent sur ceux môme qui n'en
pouvoient mais. Un docte homme de notre temps^ en con)posa [des]
vers qui furent divulgués partout.
p. 39-2.
Sw la fin de ce mois (fév. 1G06), se voyoit à Paris un livre d'un jé-
suite nommé Mariana, lequel se vendoit publiquement, encore qu'en
termes exprès il approuvât l'assassinat du feu roi, et en louât le
meurtrier
p. 394.
Le dimanc//e 1 juillet (i606), j'ay [donné] à mon cousin Edouard
Mole... le Traité de rFglisede M. Du Plessis, relié in-S^ en parchemin,
sous promesse qu'il m'a faite de ne le point brusler, mais le lire.
p. 301.
Le samedi 15 (juillet 1600), M. de Gréban m'a preste ung escrit à la
main, contenant cinq fteuillets, fait par le ministre de Montigni, pour
la confirmation en la religion d'un quidam que le curé de Saint-Sau-
veur taschoit de réunir à la religion catholique romaine.
p. 402
4:" 3B6moirefS de flinlly.
« Sully, dit Benoît, n'était pas difticlle sur la religion. » En effet, l'Estoilo
vient de nous montrer comment, allant à Ablon, il avait, l'art de concilier
Genève et Rome, et de s'accommoder aux rites de l'un et de l'autre culte.
De même, il avait su rester huguenot, tout en conseillant au roi son maître
d'abjurer, et en lui fournissant l'argument décisif. On comprend que la fran-
diise de cette conduite ait paru fort douteuse et que l'on se soit demandé
(1) Cette assemblée fat présiûL'e pnr François, cardinal de Joyon?c, archevêque
de Rouen, primat de Normandie. Elle était composée de neuf archevêques, dix-
huit évoques et trente- deux abbi's du second ordre.
i>86 LES TEMPLES DE L EGLISE DE PARIS
si ce n'était pas un pur calcul. Incontestablement Sully n'eut pas la foi et
l'ardeur des du Plessis l^Iornay, des d'Aubigné, des La Noue; mais les
choses humaines veulent être jugées humainement. Si l'ami du Béarnais se
trompa en certaines conjonctures, s'il eut des vues particulières (jue nous
ne pouvons approuver, s'il fut, en un mot, un huguenot à manche large,
il faut reconnaître cependant qu'il ne dépassa pas non plus certaines bornes,
qu'il rendit de réels- services à la cause de ses coreligionnaires, (}u'il ne
céda point aux flatteries des évêques et du pape, qui le convoitaient pour
leur parti, ni même aux pressantes sollicitations de Henri IV, et ne se laissa
point éblouir par les offres les plus brillantes. Oublier tout cela, ne lui en
savoir aucun gré, ce serait excès de rigueur, summum jus. Faisons donc
la triste part des erreurs et des faiblesses, que l'homme d'Etat, qui n'en est
pas moins homme, envisage trop souvent comme des nécessités, et croyons
que Sully parlait sérieusement, lorsqu'il déclarait que « quand il aurait à
" changer de religion , il le feroit par science et par connaissance de cause
« et non par ambition , avarice ny vanité. » Encore une chose que nous au-
rions tort d'oublier, c'est que sa persistance à demeurer parmi ceux de la
religion le plaça souvent dans une situation assez embarrassante, et que sa fa-
cilité à faire bon visage aux deux cultes à la fois lui valut, des deux côtés, en
plus d'une occasion, des traits mordants, des épigrammes fort acérées contre
lesquels il tint bon néanmoins. C'est ce qui arriva, par exemple, dans une
circonstance importante où ses voyages à Ablon lui furent rappelés d'une
manière excessivement piquante. Il nous a semblé que hî narré, très piquant
aussi, qu'il en fait, se rattachait à notre sujet, et nous nous en sommes
emparé, d'autant mieux que ce passage des Econoînies royales est, comme
nous l'avons dit , le seul où nous ayons trouvé une mention relative à
Ablon (1).
C'était en 1603, Une grande affaire était alors sur le tapis. Les jésuites,
depuis l'arrêt du Parlement qui, à la suite de l'attentat de Jean Chàtel,
les avait bannis du royaume (décembre 1594), n'avaient cessé de poiu--
suivre leur rétablissement (2). Ils n'avaient négligé aucun moyen d'arriver
à leiu- fins, et le roi avait promis, mais il ne trouvait pas si aisé de tenir sa
promesse, et il était à bout d'ajournements. Le nonce du pape, les révérends
pères Ignace, Mayo, Cotlon, Armand et Alexandre le circonvenaient et le
(1) Sully avait sa maison ou sou château à Ablon, et on a vu tout à l'heure, par
les extraits de L'Estoiie, qu'il y traita grande compagnie au mariage de M. de
Rohan avec sa tille. Mais nous n'avons pu ol^tenir aucuns renseignements sur
celle résidence.
(2) Tous ceux qui avaient conservé « quelque diminutif de semence espagno-
«lique et ligueuse dans la lanlaisie, dit Sully, sollicitcient conlinuellemenl pour
«le rétablissement des Jésuites, la publication du concile de Tienle, la réjec-
« lion de ceux qu'ils nommaient liérétiqucs des grandes charges du Roy et du
« Royaume...»
sous l'ÉDIT DK NANTES. 287
serraient de près; on tenait encore en réserve le père Gonthier, « impé-
tueux et bruyant comme un tonnerre. » Maître La Varennc les secondait
en auxiliaire dévoué, qui comptait sur eux pour avancer ses enfants aux
plus hautes dignités, voire au cardinalat, comme il advint. Ainsi hàlin
en brèche, le roi se décida à donner ordre au Connétable d'assembler cbez
lui un Conseil composé de MM. le chancelier de Bellièvre, de Chàteau-
neuf, de Pontcarré, de Villeroy, de Maisse, le président de Thou , de
Calignon , Jeannin , Brùlard de Sillery, de "Vie et de Comartin , pour en-
tendre , par la bouche de La Varenne , les propositions de la Société , les
examiner, en délibérer et lui en faire rapport. Sa Majesté , jugeant bien (jue
Sully serait fort aise de ne point faire partie de cette réunion , l'avait d'a-
bord et à dessein laissé de côté. Mais M. de Sillery, « fin et cauteleux
esprit, » affecta de s'étonner de l'absence de M. de Sully dans ce Conseil ,
représenta au roi qu'on ne saurait se passer de lui , que son concours était
absolument nécessaire , et fit tant et si bien que le roi finit par céder et par
dire qu'il en serait. Sully fut aussitôt averti de tout ceci par Loseray, pre-
mier-valet de chambre de Sa Majesté. Le but de Sillery sautait aux yeux:
soit que le conseil fût favorable, soit qu'il lut contraire à la demande des
jésuites, il y avait de l'odieux à recueillir immanquablement, et Sully, élant
du Conseil, en prendrait sa bonne part, si même il ne le portait tout entier.
On se réunit donc chez le Connétable. Mais lorsqu'il s'agit d'ouvrir la
délibération et d'opiner, ce fut à qui ne parlerait d'abord. Alors Bellièvre,
Villeroy et Sillery tournèrent leurs regards vers Sully, et Sillery dit que
l'honneur d'opiner le premier lui appartenait, comme à* celui du conseil
qui était le plus expérimenté dans les affaires et le mieux informé des vo-
lontés du roi. Sully, qui était « desjà un peu esmu et demi en colère de
« tels artifices , >> au lieu de payer ce compliment aigre doux en monnaie de
courtisan, voulut répondre droit à la pensée de Sillery, et le fit en ces
termes :
« Monsieur^ je ne désire en aucune façon interrompre ni changer
l'ordre accoutumé du Conseil, et partant suis-je d'avis que vous opiniez
en vostre rang et moy au mien. Car aussi bien, quand j'aurois parlé le
premier, si n'en auriez-vous pas tiré les avantages que vous vous estes
peut-estre imaginé, tant à cause des charités que je sçais bien que l'on
m'a prestées sur ce sujet, que de la religion que je professe, laquelle
feroit interpréter aux esprits malicieux tout ce que j'en pourrois dire
ou à malveillance ou à cautelle, artifice que je laisse pour ceux qui s'y
délectent, me gardant bien de rien déterminer en mon opinion sans
avoir auparavant consulté mon oracle.» — «Ace que je vois, monsieur
(répliqua Sillery avec son ris jaune), il nous faudra donc attendre, pour
288 LES lEm'LEs UE l'iîglise de pauis, Etc.
sçavoir vostre advis, que vous ayez tait un \oyage sur les rivages de la
Seine à quatre lieues d'icy (voulant désigner Ablon).» — «Monsieur, lui
répartit aussitôt Sully, vostre énigme est fort facile à deviner, et, pour
y satisfaire, je vous dirai qu'en matière de religion nuls honnnes ne
sont mes oracles, mais la seule Parole de Dieu, non plus qu'en aiïaires
politiques et d'estat je n'en ay point d'autres que la voix et la volonté
du Roy, de laquelle je veux estre particulièrement informé avant que
de rien conclure sur une affaire de telle importance et sujette à va-
riété d'accidens, voire qui peut estre suivie de grands inconvénients,
sans apparence de beaucoup d'advantages en la précipitation d'icelle. »
« J'estime (repartit alors le Connestable, appliquant tout bonnement
au Conseil ce que Sully venoit de dire pour son particulier), j'estime
que l'advis de M. de Rosny sera le plus sûr de tous, et que nous ne
sçaurions mieux faire que de sçavoir précisément les intentions du Roy
avant que de rien conclure , voire niesme que nous devons prier Sa
Majesté d'estre présente à nos délibérations... (1) »
On voit que le dii;ne Coniiétalile s'empressait de saisir le premier prétexte
qui se présentait pour faire jouer au Conseil , le rôle d'un docile instrument
du bon plaisir du roi.
M. de Villeroy, qui avait ses visées, fit observer (pie Sa 3Fajesîé, ayani à
faire révoquer un arrêt du Parlement, avait sans doute voulu s'éclairer et se
fortifier des sages avis de celte assen!l)lée, et que la proposition du Conné-
table irait à rencontre de son dessein.
Mais M. de Tliou, branlant la tète, dit alors (jue « si telle estoit la vo-
lonté du Roi, et qu'il désirât réellement s'exempter de l)làrae, voire de repen-
tance et peut-être de dommage et dangers en sa personne et son estât , il
pouvoit renvoyer les requestes, offres et propositions de la Société au Par-
lement et l'en laisser faire... »
« Il se passa encore plusieurs autres discours là-dessus, dit Sully (car
chacun en voulut dire son mot), lesquels se terminèrent en une résolution
d'en parler au Roy, avant <ine d'opiner davantage, tellement que ne s'estant
rien fait ce matin [je relournay] à l'Arsenal.»
Après cette curieuse séance (à lant iV autres pareille'.), nous ne savons si
des délibérations plus sérieuses eurenl lieu. — Quant au résultat final, il n'est
que trop connu : au mois de septembre, le roi signait l'édit portant le réta-
blissement des jésuites en France , et le 2 janvier '160i, il forçai!, le Parlement
de Paris à l'enregistrer.
'!) GEconomies royales, cli. XXX. Edit. orig., in-lol. niix trois YVV verts,
t. 11, p. 192.
LETTRE INEDITE D'IS&AC CASAUBON
A SON BEAr-FIlÈKE PÉRILLAU-
1603.
M. B. Fillon, de Fontenay-Vendée, a bien voulu nous communiquer l'ori-
ginal (autographe signé) de la lettre que nous allons publier. Elle confirme
ce que nous avons dit plus haut (p. 25b) de Casaubon; elle est touchante
par les sentiments qui y sont exprimés, et les quelques lignes du Post-Scrip-
tum relatives à Théodore de Bèzc oiiVent beaucoup d'intérêt. Casaubon
avait été très frappé de la belle vieillesse du Réformateur qu'il venait de
voir à Genève. Le jour même de son arrivée dans cette ville (1 2 juin 1603),
il écrivait dans son Journal : « J'ai trouvé tous les miens en bonne santé,
« et j'ai reçu d'eux tous l'accueil le plus affectueux ainsi que des hommes
« vertueux de cette cité, particulièrement du vénérable vieillard M. de Bèze,
« dont la verte vieillesse nous a singulièrement étonnés et réjouis, ma
« femme et moi. » Six jours après, nous voyons qu'il dîne chez Bèze, avec
sa femme et son grand ami Pinauld : « Bon Dieu, écrit-il, quel homme!
« quelle piété! quel savoir! homme véritablement grand, véritablement
« plein de l'amour de Dieu {verè Qio-yô.rt) et spécialement béni de Dieu!
« Entre autres choses, j'ai surtout admiré un phénomène bien remarquable
« de sa mémoire : tandis que l'âge lui a fait perdre presque totalement le
« souvenir des choses du monde, jamais, lorsqu'il parle des saintes lettres
« et de théologie, on ne croirait entendre un homme parvenu à une aussi
« extrême vieillesse {i^yjxTorhpw) , mais bien un homme dans toute la
« force des années. Toute sa vie, tous ses discours se rapportent à Dieu ;
« il loue constamment la bonté et la grandeur de Dieu; il lui adresse con-
te starament ses prières, et en quels termes ! avec quelle ferveur ! avec quelle
« abondance! Je ne puis m'empêcher de m'écrier : bienheureux vieil-
« lard!... {Ephémérides, pp. 491, 494). »
En lisant ce dernier passage, rappelons-nous que Casaubon écrivait ici
pour lui seul. 11 exprime la même admiration dans ses lettres à ses amis,
mais avec plus de retenue ; en sorte que le témoignage qu'il a rendu à Bèze,
dans le secret et l'effusion de son cœur, surpasse encore celui (pi'il lui ren-
dait devant les hommes. Ses Ephémérides ne devaient pas voir le jour :
c'est donc une voix de la tombe qui, après deux siècles et demi, vient dé-
poser en faveur du compagnon d'œuvre et du successeur de Calvin.
Voici encore un rapprochement très intéressant. On lit dans le Journal
de L'Esloile (p. 357), à la date du 25 août 1603 : «En ce temps M. Casau-
« bon, revenu de son voyage de Daupliiné, ayant passé par Genève, me
« conta (lu'il y avait vu M. de Bèze, âgé pour le présent de quatre-vingt-
19
290 LETTRE INÉOITF. p'iSAAC CASAUBON
« cinq ans, et qu'ayant longtemps communiqué avoc lui, il n'y avoit aperçu
(' aucune diminution d'esprit et de mémoire, pour le regard de sa tliéologie
« et des bonnes lettres; mais, pour les affaires du monde, qu'il en avoit
« perdu du tout la mémoire et la connoissance; demandoit à tout le monde
« comment se porte la reine d'Angleterre (I); ne lui avoit jamais pu per-
« suader d'écrire au roi d'Angleterre, disant qu'il étoit mort au monde, et
.< qu'il lui falloit songer de mourir et non d'écrire aux rois et aux reines. »
Ainsi, la note de L'Estoile concorde parfaitement avec celles qui précèdent
et avec la lettre qu'on va lire. Nous remarquons seulement que si le bon
vieillard refusait d'écrire au roi d'Angleterre, il faisait cependant exception
pour le roi de France; car, à la date du 25 juillet, Casaubon, de retour à
Paris depuis douze jours, nous apprend « qu'il est allé rendre visite à Sa
« i\Iajesté, et lui a remis une lettre du vénérable M. de lièze.» Il avait un faible
pour le Béarnais ; il savait gré au roi de France de ses bonnes dispositions
envers Genève et de sa bienveillance pour lui-même ; les faits accomplis de-
puis plusieurs années et notamment lEdit de Nantes lui avaient fait oublier
peu à peu l'abjuration... Mais nous aurons lieu de revenir sur ce point en
publiant deux lettres inédites de Bèze à Henri IV. Voici celle de Casaubon
que nous devons à l'obligeance de M. Fillon.
La suscription au dos porte :
A Monsieur mon très cher frère ,
Monsieur Perillau,
fidèle ministre de la parolle de Dieu,
A risle Bouchard.
Monsieur, montres cher frère, j'ay esté longtems en peine de
scavoir nouvelles de vostre estât , ne sçachant ni de vostre mariage,
si l'avez consommé, ni de vostre mariage spirituel, si y avez encores
consenti. Car je sçavoisque en estiez sollicite. J'ay donc este très aise
d'avoir par vos dernières entendu qu'aviez passé outre et en l'un et
en l'autre point. Puis donc qu'ainsi est, je prie Dieu de tout mon
cœur que et le corporel et le spirituel mariage vous succèdent à vostre
e;rand bien et contentement : et que Fun serve à l'autre pour vous f;i-
cililer le moien de servir à la gloire de nostre Seigneur. Je sçai que
c'est vostre désir; je me confie aussi que il vous en fera la grâce. Je
désirerois que il se présentât quelque bonne occasion pour voyager
par delà, afin de vous voir et ma très chère sœur vostre femme; aussi
pour vous dire Fincroiable contentement que j'ai eu au voiagc qu'ai
(1) La reine Elisabeth était morte le 4 avril de cette même annûo 1603.
A SON BEAf-FRKRE PÉRILLAU. 291
fait en Dauphiné et Genève, où nous avons esté moi et ma femme
(jueiques deux mois. Ma bonne mère se porte bien selon Taage et ses
ennuis. Elle vous envoie un million de recommandations du meilleur de
son cœur, aiant esté fort aise d'ouïr les nouvelles de vous que je lui
dis. Ce ne feut sans jetter larmes ex recordatione veferum amicitiarum
et rerum prœteritarum (1) . J'ai vouleu la colloquer à Genève : mais elle
n'a vouleu. Je lui ai achepté une maison au lieu de Bourdeaux, et ai
fait mon possible, voire pardessus mes forces, pour l'oster d'appré-
hension pour l'adoucir. Car c'est son mal ou plus tost de la vieillesse.
Dieu merci elle est maintenant in re satis lautâ (2), pour une personne
qui se soucie si peu de soi que elle fait. Les moiens assez bons que mon
feu père lui avoit laissez sont pour la plupart esvanouis par la fraude
de certains qui nous ont trompé. Mais loué soit Dieu qui m'a fait la
grâce de réparer toutes ces bresches, et me donne le grand con-
tentement de pouvoir faire acte de fils à ma mère. Je vous escris ceci
par ce que je sçai combien vous l'aimez et combien vous avez honoré
mon père ibv p.»y.t/.piTov (3). Dieu nous face la grâce et aux nostres de
conserver en nous le zèle et piété qu'ont eu ceux desquels et vous et
moi sommes sortis. Tenez moi à jamais.
Monsieur mon très cher frère ,
Vostre très humble et affectionné serviteur,
A Paris ce 15« sept. 1603. Is. Ca^acbon.
[Ce qui suit est en post-scriptum et à la marge.]
J'ai veu à Genève mes anciens amis et sur tous Monsieur de Bèze ,
rare exemple d'une vieillesse omnibus nurfferis beoiœ (4j. Il ne pense
plus à rien qu'à Dieu et aux choses cœlestes : in cœteris obliviosus, in
literis ad miraculum usque iJ.jr,iJ.oviy.bi (5). Dieu le conserve en tout cest
estât. Je crois que celui que me recommandez par les vostres vous fera
entendre ce que lui ai dit de la puissance qu'aviez sur moi en toutes
choses.
Ma femme a désiré que je adjoutasse à la présente ses très affection-
nées recommandations, tant à vous que à M''^ vostre femme. Elle m'a
(1) Au souvenir des vieilles anaitiés et des choses passées.
(2) Dans une assez bonne situation.
(3) Le défunt. V. ci-dessus, p. 272, note 1.
(4) Heureuse de tout point.
(5) Oublieux pour tout le reste, gardant une mémoire merveilleuse pour ce qui
est des lettres.
202 JOURNAL DU VOYAGE DE DANIEL CHAMIER
aussi dit avoir une scedule de dix ou douze oscuS;, qui vous sont deus
par M. ServinàGen[ève]. Que si il vous plaistlui envoier une procure
en blanc pour les faire retirer, on taschera à faire que ceste petite
partie ne vous soit pas perdue. Le plus tost sera le meilleur, car le bon
Servin s'en va au safran (.s/c), et peut-estre n'a-il mérité de vous que
lui quittiez. Advisez ce que voulez que on face dudit papier.
JOURNAL INÉDIT DU VOYAGE DE RI. DANIEL CHAMIER A PARIS
I:T a LA COUR DK HENRI IV
EN 1607.
Nous avons mentionné {Bull. 1. 1, p. 20) une Notice en anglais sur Daniel
Charnier et ses descendants, qui nous avait été offerte l'an dernier par
31. Henry Cliamier, l'aîné ùes héritiers de ce nom. 31. fl. Charnier, qui a ré-
sidé pendant trente-cinq années dans l'Inde, où il a occupé en dernier lieu
les hautes fonctions de Secrétaire en chef et de 3r-nibre du gouvernement,
jusqu'en 1848, conserve avec un zèle pieux tout ce qui se rattache aux sou-
venirs de sa famille. Ayant, dès le principe, adhéré à notre œuvre {Ibid.,
p. 19; et étant entré en relation avec nous, il a bien voulu nous communi-
quer des papiers d'un grand intérêt, au nombre desquels se trouve le pré-
cieux manuscrit que nous publions aujourd'hui.
C'est une copie, en 32 pages in-folio, du Journal, que Daniel Charnier écri-
vit de son voyage auprès de Henri IV, en 1607. L'original paraît s'être perdu.
Sur le premier feuillet sont tracées, de la main de ,lean Chamier, père de
31. Henry Chamier, ces lignes que nous traduisons de l'anglais :
Pour être soigneusement gardé et déposé, après ma mort, entre les
mains du Rév^ J .- W. Macker, gui en féru, la remise aux héritiers et
descendants de la famille Cliamier. î20 murs 1829.
JEAy CHAMIER tl).
Nous avons accompagné le texte de ce .loiirttal de notes et de rapprocîie-
(1) .Ican Cliamier, Esq., nû m 175'», mort li; 23 révrier 1831, après avoir ûté
Secrétaire en eliel et .Membre du Conseil de la l'iésidenee de INladra?. I.e nom do
la famille était Des Champs, d'nne ancienne et noIiK; lamille de protestants du
Périgord, alliée à celles de Théodore de Be/.c et de 'rroiicliin, l't (pu a lonrni plu-
sieurs minisires do rHvangilc. Son père était le troisième' lils du pastenr .Jean
Des (Champs, de Bergerac, réfugié à Genève lors de la révocation de l'Edit de
Nantes, (pn lut lui-même pasicur de réghse française de Londres en I7'i9, et
iîpousa Judith Charnier, huinellc était A sa mort, en 1801, dernière héritière en
ligue directe de ce nom célehie. Mais .lean DesChamiis, son fils, avait, cfmfor-
niémeut aux dernières volontés de son oncle, maternel Anthony Chamier, obtenu,
le 20 oclobre 1780, une autorisation royale pour j.rendre k l'avenir le i\um de
A VARIS KT A LA CUtR DE HEN1U IV. "293
niriiîs (jui en feront ressortir îniit l'inlérèt. Nous donnerons ici qnehiues dé-
(aiis snr la personne même de Daniel Charnier et sur les circonstances dans
les(iiielles il fut appelé à se rendre à Paris.
Daniel Charnier a joué un grand rôle parmi ses contemporains. Bayle
manifeste plus que de l'étonnement de voir que sa vie n'a pas été écrite. " U
n'y a au monde que les Français, dit-il, qui soient capables d'une telle négli-
gence. » Le blâme en retombe particulièrement sur les coreligionnaires de
Chamier, et il faut reconnaître qu'il est mérité, nul n'ayant déployé au ser-
vice de la cause protestante plus de fermeté et de dévouement que l'illustre
ministre et professeur de ^lontauban. Né en 1565, et d'abord attaché suc-
cessivement à plusieurs églises, il avait remplacé de bonne heure son
père, comme pasteur de ^îontéHmar, en Dauphiné, et c'est à ce titre qu'il
fut député par la province, en lo96, au synode national de Saumur et
à l'assemblée politique de Loudun. Déjà en lo94, le synode national de Mon-
tauban l'avait désigné au nombre des ministres qui seraient chargés de sou-
tenir les controverses avec les docteurs de l'Eglise romaine. En 1397,
lorsque l'assemblée de Loudun fut transférée à Vendôme, à Saumur, puis à
Chàtellerault, pendant la durée des négociations relatives à l'Edit de Nantes,
Ciiamier prit à ces négociations une part active et importante (I.). 11 fut un des
(jiialre députés qui reçurent l'Edit, après sa signature, des mains des(;om-
missaires du Roi, en avril 1598 (2), et nous voyons par l'article 12 des Actes
généraux du synode de Montpellier, qu'à ce synode, tenu au mois de juin
suivant, ce furent lui et Brunier qui apportèrent les lettres de l'Assemblée et
l'Edit, " faisant entendre en même temps que tout ce qui était nécessaire
n'avait pas été ohtcnn, faute d'une bonne union et intelligence. » En 1600
et IGôl , il soutint des disputes théologiques avec les jésuites Cotlon et Gaul-
tier. Au mois de mai de cette même année, il fut député au synode national
de Gergeau, quU'envoya avec De Maravat présenter au Roi des remontrances
Charnier, qui est aujourd'hui porté \iar s^es fils et petits-fils, parmi lesquels nous
avons déjà signalé le Hév. William Cliaraier, ministre de l'église anglicane à
Paris.
MM. Emile et Anthony Des Champs, littérateurs distingués, sont cousins
i«sns do germains de M. Henry Chamier et de ses frères. Ils descendent de Gabriel
Des Champs, tils aîné du pasteur réfugié, qui rentra de bonne heure en France
et fut contrôleur des actes à Rouen.
- La devise des Chamier est remarquable ; elle rappelle noblement les circonstan-
ces qui forcèrent leurs ancêtres à s'exp;ilrier et à chercher uu rel'uge là où leur
conscience pût être libre : aperto viverk voto.
(1) Quelques auteurs vont jusqu'à le représenter comme le re</«cto<r de l'Fldit.
C'est là une grossière erreur, de la façon du sieur Varillas. Il prétend (]ue Cha-
mier « avoit eu la commission de dresser l'Edit. qu'ily avoit employé trois mois
« entiers et s'étoit vanté de n'avoir rien oublié de ce qui servoit à l'allermisse-
« ment de sa secte.» (Préface de VHist. de Vhérésie.) Bayle a reproduit cette as-
sertion; mais on voit qu'elle lui paraissait suspecte.
(2) Du moins, si l'on peut ajouter foi à une pièce rapportée par Soulier dans
son Histoire du Calvinisme (p. 319), et sur l'authenticité de laquelle nous con-
cevons des doutes que nous exposerons ailleurs.
204 JOURNAL DU VOYAGE DE DAMlîL CUAMIER
et demander pour rassemblée de Saumuf la permission de conlinuer ses
Iravuux. Henri IV iic voulut point l'accorder, mais il autorisa la eonvocalion
d'une autre assemblée à Sainie-Foy. Charnier en fit partie et s'y distingua
encore. En 1603, il représenta de nouveau sa province au synode national di'
Gap, dont il fut élu modérateur, et qui souleva la grosse question de t. An-
téchrist, en ajoutant à l'article XXXI de la Confession de foi, ce fameux pa-
ragraphe au sujet duquel on fit tant de bruit et on excita tant de colères (1).
Les décisions de ce synode furent d'ailleurs pleines de sagesse.
Le Synode national de La Rochelle, tenu en mars 1607, était appelé à
nommer six personnes, sur lesquelles le Roi devait en choisir deux pour
remplacer La Noue et Du Cros, qui avaient été nommés en 1605, sur la pré-
sentation de l'assemblée de Chàtellerault. Mais au lieu de dresser cette liste
de six, le Synode prétendit que ses membres n'y étaient pas autorisés par
leur mandat, et il nomma simplement Villarnoul et Mirande. Benoit dit que
Chamier fut chargé de faire agréer au Roi cette double nomination et que,
" après six mois de séjour, il se morfondait, n'ayant pu encore obtenir
« J'honneur de lui parler. Sa personne, ajoute-t-il, n'était pas agréable, parce
« qu'il était de ces fous du Synode, que le Roi n'aimait pas, de ces têtes
« dures que rien ne (léchit, de ces cœurs inaccessibles aux craintes et aux
" espérances, qui sont les plus fortes machines de la cour.» Le Journal que
nous allons reproduire semble contredire le récit de Benoit. En eflet, il
n'en résulte nullement que Charnier eût été chargé de la mission qu'il lui
attribue, et on y apprend que le principal objet de son voyage était l'érec-
tion d'un collège à ftlontélimar, et (lu'il avait été député en Cour non par le
Synode national, mais par les Eglises du Dauphiné.
Cette affaire du collège de 31ontélimar paraît avoir été laborieuse entre
toutes. Dès lo97, dans les Plaintes des Eglises réformées de France sur
les violences qui leur sont faites, etc., on représentait, nous dit Benoit,
que divers Parlements, « même après plusieurs jussions, avaient refusé de
« vérilier les patentes accordées pour l'établissement de collèges, et on rap-
« portait l'audace du Parlement de Grenoble, qui n'avait même pas daigné
« répondre à la seconde jussion pour l'érection d'un collège à Montélimar. •
Dans un ■< Cahier de remontrances des députés des Eglises sur (juelques
'< plaintes qui leur sont faites des contraventions à l'Edit de Pacification, -
cahier portant la date du i juillet 1603, et que nous croyons inédit, nous
avons encore trouvé un article XX« ainsi conçu :
« Supplient aussi Voslre Majesté de faire jt)uir les habitans de vostre
. ville du Montélimar de la concession que Vostre Majesté leur fit, en
« l'an 1593, de l'établissement d'un collège et université aux arts audit
(1) Nous le reproduisons ci-aiirès, i'. 305.
A PARIS ET A LA COUR DE HENRI IV. 295
« Montélimar et enjoindre très expressément à la Cour et Parlement de
« Grenoble de vérifier les dites Lettres dans trois mois, sans y appeler autres •
« parties que les habitans dudit Jïontélimar qui seuls y ont intérest, et autre-
« ment et en cas de retfus ou délay (.-onmie par le passé, qu'il plaise à Vostre
« Majesté commander au premier Conseiller de vostre Conseil d'Estat, ou
« Maistre des Requesîes trouvé sur les lieux, d'establir et dresser ledit
« collège en l'imposition accordée pour l'entreténement d'icelluy. » {.Irch.
imp. K407n°34.)
Henri IV fit expédier de nouvelles lettres de jussion, avec ordre au
Parlement de les vérifier dans les trois mois; nous ne savons si ce fut avec
plus de succès. L'année suivante, le synode provincial décida « que le collège
« deraeureroit établi dans la ville de Die » ; puis, le 20 juin 1607, il le trans-
féra à Monlélimar comme lieu plus commode, et Daniel Charnier en fut
nommé recteur (1). On voit dans le Facfum rédigé en 1684 par le prêtre
Soulier, et publié par lui dans son Histoire du Calinnisme (p. 632), le parti
que le clergé catholique lira plus tard contre l'académie de Die de ces muta-
tions successives, dont il avait été lui-même le principal artisan, parles
oppositions et les entraves de toutes sortes qu'il avait suscitées. Si l'on peut
croire la version de Soulier, la question qui s'éleva alors fut celle de savoir
si le collège avait pu être valablement transféré à Montélimar. « D'une part,
dit le Facium, les catholiques de celte ville s'opposaient à la translation.
De l'autre, les prétendus Réformés de Die soutenaient que la décision syno-
dale du 28 octobre \ 604 devait être maintenue et que le collège devait rester
à Die. Cette contestation fut évoquée au conseil, le 4 2 septembre 1 607 » (2).
Quoi qu'il en soit, nous voici parvenus à l'époque où se place le voyage de
Daniel Chamier. Nous allons le laisser s'acheminer à petites journées vers
Fontainebleau où le Roi se trouvait alors, et nous le suivrons pas à pas,
afin d'éclairer par nos commentaires, autant que cela nous a été possible,
les scènes et les personnages qu'il va nous faire passer en revue.
Mais nous plaçons ici, avant tout, le portrait de Chamier, encore jeune,
gravé d'après un tableau du teiiips qui se trouve à Londres, dans la Biblio-
thèque dite /?'• IfUliams Library. Nous avons constaté que le département
(1) Nous ne connaissons pas le texte même des délib'rations de ce synode. Si
' quelqu'un de nos lecteurs du Danphhié le possède, nous le prions de nous le
procurer. Nous faisons la même demande pour tous les documents qui seraient
relatifs à celte affaire du collège de Die ou de Montélirnar. Nous avons lieu de
croire qu'il en existe encore da'ns cette dernière ville, parmi lys archives de la
municipalité ou du conseil presbytéral.
(2) Disons pourtant ici, pour comiiléter les renseignements qui précèdent, (jne
l'an et du Conseil, rendu le 13 mai 1608, décida la contestation en laveur de
ceux de Die. Le collège fut donc ét.ibli définitivement dans cette dernière ville.
Comme on le verra plus loin, Charnier avait quitté Paris depuis deux mois (IG
mars) lorsque cet arrêt intervint. 11 ne pouvait abandonner son église de Mon-
télimar; il lut remplacé comme recteur par l'Ecossais Sharpius.
290 .tol'knal du voyage de danmel chamieu
des Estampes de la liibliotlièque imiiériale ne possède pas de portrait gravé
de l'illustre professeur de Montauban. Peut-être n'en existe-t-il point.
DAI^IEL CII.WIIER
Nii EN DAUI'IUXK liN 1565
lllMSiRK DE l"i;i;L1SE P.ÊEOUMÉE de MONTÉLIMAIi , EN 15!)i
l'KOJESSEUr. DE THÉOLOGIE A L'ACADÉMIE DE MONTAlliAN , EN 1612
TUÉ AU SIÈGE DE CETTE VILLE ,f LE 17 OCT. 1G'21
« Il fut autant regretté de ses coreligionnaires, dit
Scipion Diipleix, que s'ils avaient perdu une des
meilleures places de sûreté \qu' ils tinssent en France. i>
A PARIS KT A I.A COUR DE HENRI IV. ^97
(M. Henry Charnier, ayant fait faire à Londres une gravure sur acier eu
taille-douce du portrait ci-dessus, et ayant mis cette planche à notre disposition,
nous avons eu recours à un procédé nouveau qui a reçu de son inventeur,
M. Gillot, le nom de Paniconoç/raphie , et, au lieu d'une gravure sur bois ou d'un
cliché ordinaire, nous avons ainsi obtenu un report de taille-douce sur zinc en
relief, susceptible de passer fous la presse typographique. Encore une conquête
de l'art ajoutée autant d'autres! Gravures sur acier, sur cuivre, etc., et même litho-
graphies peuvent être maintenant transformées en reliefs, du jour au lendemain,
et imprimées typographiquement comme une composition ou un cliché ordinaires.)
A Tararo_, pour la coucliéc de moi et de mon homme, cinquante
sols 2 l. 10 s.
Pour les relais depuis Tarare jusqu'à Rouane, qui sont quatre, à
quarante-un sols pour relais, font huit livres quatre sols. . 8 1. 4 s.
A Rouane, attendant un bateau , pour la dînée et la soupée, avec
le déjeuné au matin, trois livres cinq sols 31. 5 s.
5'' nov. 1607. — Je partis de Rouane le lundi [5] novembre, et, mar-
chant jour et nuit, parvînmes à Brear le mercredi bon matin, ayant
despandu en tout, tant pour le bateau que pour la .dépense, treize
livres dix sols 13 1. 10 s.
A Brear, pour le relais jusqu'à Montargis, qui son' quatre, etpayay
douze sols six deniers par cheval, et 17 s. G d. pour les guides, avec
le montoir et l'estrenne à Rrear, revenant le tout à quarante-huit sols
six deniers 2 1. 8 s. 6 d.
Et pour la dînée, trente-cinq sols 11.15s.
Mes trois autres relais, à quarante-un sols par relais, font six livres
trois sols 1. 3 s.
A Montargis, pour le soupe, cinquante sols 2 1.10 s.
Et pour quatre relais jusqu'à la Chapellc-!a-Reine, à quarante-un
sols, six livres trois sols G 1. 3 s.
A la Chapelle-la-Reine, n'y ayant point de relais, fallu prendre la
poste jusqu'à Fontamcbleau, deux livres onze sols . . . 21. 11 s.
8'' nov. — Anisi j'arrivai à Fontaine1)leau le jeudi huitième novem-
bre, et logeai au Grand Cerf, où je fis marché avec l'hôte de la cham-
bre à quarante sols par jour, oii demeurâmes vivant à mes pièces, et
en eus pour les trois premiers repas, pour deux écus . . . .6 1.
D*- 710V. — Le vendredi matin, je me présentai à M. le maréchal de
fî98 JOURNAL DU VOYAGE DE DANIEL CIIAMIEH
Bouillon (1 ) avec un blanc signé rempli, et lui ayant exposé l'occasion
de ma venue, il me promit d'"en parler au Roy; et me commanda de là,
de venir à son dîné sçavoir la réponse, qui fut en un mot que je m'a-
dressasse à M. Du Fresne (2).
Vers lequel tout soudain je me transportai et lui rendis toutes les
lettres que j'avais au Roy; lesquelles liies, il m'ouït sommairement et
promit d'en parler au Roy, me commandant au reste de dresser un
cahier pour ce qui concernoit le collège, m'assurant qu'on observeroit
l'Edit.
lO*" nov. — Le samedi matin, je présentai le cahier au dit S'' Du
Fresne, qui le reçut, et me demanda que c'est qu'il y avoit pour mou
particulier. Je lui répondis que je n'en sçavois que les termes géné-
raux; que le Roy étoit courroucé, qu'il m'appeloit mutin et séditieux,
ce qui m'étoit d'autant plus aigre; que cela m'ôtoit le moyen de me
justifier, car les accusations ainsi générales ne peuvent être purgées
que par une protestation générale; que je désirois d'avoir la commo-
dité de parler au Roy et le supplier de donner lieu à ma justification.
11 me dit que S. M. étoit d'un naturel fort ployable à clémence, et
qu'elle ne fauldroit point à m'écouter.
L'après-dîné, M. de Gazes (3) me dit que le Roy dînant
chez M. Zaïnet (4), avoit entretenu M>* de Bouillon et de La
(1) Henri de La Tour, vicomte de Tuvenne, duc de BouiUon, mart^chal de
France, était, mallieureusement, depuis la convers?ion de Henri IV, le chef poli-
tique des huguenots.
(2) Du Fresne Canaye. (F. la note ci-dessus, p. 257.) Canaye était alors revenu
de son anribassade à Venise.
(3) C'est sans doute Jean Dupuy, sieur de Gazes, de la famille de Guyenne,
gentilhomme ordinaire du roi.
(4) Sélwstien Zamet, de Lucqucs, venu en France avec Catherine de Môdicis,
en qualité de cordonnier, n'a nullement tenu compte du vieux proverbe qui dit
que cordonnier ne doit regarder p/us haut que la semelle. Il chaussa si fort à sou
gré le roi Henri HI (à qui il ne pouvait d'ailleurs manquer de pl.iire par son
esprit d'intrigue et sa conscience italienne) , qu'il s'empara de sa laveur et de
celle de toute la cour, fut naturalisé Français en 1581, et parvint en assez peu
de temps à une immense fortune, commencée par les petits prolits du métier et
par quelques intérêts dans la ferme du sel. Déjà en 1589 on voit le roi donner
sur lui au duc d'Epernon une traite de 300,000 écus. Ami de Mayenne pendant la
Ligue, il servit Henri IV eu s'entremettant pour la trêve de juillet 1593, et se main-
tint dès lors avec lui sur un pied de crédit et bientôt de familiarité qui ne lui
laissa plus rien à désirer. Sa maison et sa bourse devinrent celles du roi, tous
deux y trouvant leur compte, cela va sans dire. H hébergeait la cour, il tenait
table ouverte. C'est chez lui qu'était descendue Gabrieile d'Estrées, lorsqu'elle
mourut. C'est chez lui que descendit la reine Marie de Médicis, en arrivant à
Paris, ses apparte-nents du Louvre n'étant pas prêts. C'est chez lui enfin que
Henri IV réunit, en 1600, le conseil avec qui il voulut examiner de nouveau s'il
lalldit recevoir en France le Concile de Trente (qui par parenthèse n'y fut jamais
admis). Zamet était devenu si pccunieux, qu'au mariage d'une de ses filles avec
A PARIS ET A LA COUR DE HEMU IV. 209
Force (d) touchant moy; qu'il l'avoit même apellé en lui deman-
dant s'il m'avoit vù^ et ayant répondu qu'oui^ il lui dit qu'il sçavoit
que j'étois un mutin; mais que si^ en parlant à lui, je lui disois parole
qui le fàchàt, il me mettroit en lieu où je ne pensois pas.
Le même jour Maynar (2) me vint trouver, me disant avoir charge
de M. de BuUion (3) de s'enquérir si j'étois arrivé, et me demander si
il seroit besoin pour mon particulier qu'il vînt à la cour. Je répondis
que je lui envoyerois les lettres que j'avois à lui du Connestable de
Lesdiguières (4), sur lesquelles il pourroit juger de ce qu'il demandoit :
car, quant à moi, je n'en sçavois que dire, n'ayant rien aprins de clair
de mes affaires. De fait, je lui écrivis en ce sens-là.
Le Pioy fut à la chasse, et je vis M. de Blacon et les trois fils de
M. de Gouv[ernet] (5-G).
un homme de qualité, il se fit qun lifier de « Seigneur de dix-sept cent mille écu^. n
Il prit ensuite les titres de baron de Mui'at et de Billy, conseiller du roi en ses
conseil:-, gouverneur de Fontainebleau, etc. Son influence ne pouvait que se per-
pétuer avec la régence de Marie de Médicis. 11 mourut en 1614, âgé de 62 ans.
Un de ses fils fut évéque, duc de Langres et pair de France; l'autre, brave oifi-
cier de l'armée royale, fut blessé au siège même de Montauban où Charnier
fut tué.
(1) Les Mémoires du maréchal de La Force (liv. 1, ch 7), et ses lettres de cette
époque montrent qu'en effet il fut avec la cour à Fontainebleau, depuis la mi-octo-
bre jusqu'à la fin de novembre 1C07. (V„ Mémoires authentiques de J-N. de
Caurnont, duc de La Force, et de ses deux fils, les marquis de Montpouillan et de
Castehiaut, 1. 1, pp. 196, 461.) Ces précieux Mémoires, en 4 vol., mis en ordre et
accompagnés d'une introduction et de nombreux documents inédits, ont élé pu-
bliés en 1843, par M. le marquis Ed. de La Grange, alors député, aujourd'hui séna-
teur. En acquittant ainsi une dette de famille (Madame la marquise de La Grange
est née de La Force), l'honorable éditeur a rendu à l'histoire de France, et par-
ticulièrement à celle du protestantisme français, un éminent service.
(2) Peut-être M. Mesnard, conseiller en la cour, dont parle L'Estoile {Journal
de Henri IV, au 10 féviier 1607).
(3) Claude de BuUion, plus tard surintendant des finances, était alors maître
des requêtes. Il fut, en 1611, envoyé avec le conseiller d'Etat de Boisson, en qua-
lité de commissaire, à l'assemblée de Saumur.
(4) Avant le nom il y a dans le texte, en interligne, du connétable. Nous ne
pouvions admettre cette addition, qui est une erreur évidente : Lesdiguières
ne fut connétable qu'en 1622. De 1393 à 1614, c'était Henri, duc de Montmorency.
Le manuscrit original portait sans doute ici un mot mal écrit; mais à coup sûr
ce ne pouvait être celui de connétable. L'auteur de notre cojne a mal déchiffré
ou, suppléé ce mot, et l'a accolé au nom de Lesdiguières, sans songer à l'ana-
chronisme. Nous avons dit que cette copie paraît être de la main peu exerci'e d'un
enlant. Nous avons cru un instant que le mot connétable avait été substitué à
celui de maréchal, mais Lesdiguières ne devint maréchal qu'en 1608.
(3-6) La Forêt, seigneur de Blacons, en Dauphiné, prit les armes dès la première
guerre de religion, servit avec distinction sous Des Adrets, le seconda vigoureuse-
ment avec le capitaine Gondorcot, à la prise de Lyon (1S62), lut gouverneur de
la ville pendant quelqut! temps, et l'un des otages et des négocialeiu's pourla trêve
conclue vers la fin de l'année avec Nemours. Il fut ensuite un des plus braves ca-
pitaines de Lesdiguières, en Provence, s'empara d'Orange en 15S6, s'y installa
comme gouverneur pour le parti huguenot, et lorsqu'il fallut, en 1604, rendre
cette place au prince Philippe de Nassau, qui était catholique, Blacons lit long-
^00 JOURNAL DU VOYAGE DE DAMEL CHAMIEU
11*" nov. — Le dimanche au malin^ je fus voir M. de liouilloii, qui
me dit que le Roy disoit que M. le Connétable avoit à se plaindre
de moy, dont je lui dis la vérité (1); et de là je fus vers M. Du Fresne,
qui me dit qu'il n'avoit point encore parlé de moy au Roy. Puis je
trouvai M. de La Force^ à ([ui je rendis les lettres des pasteurs, et il
m'entretint assez sur les propos que je dcvois tenir au Roy. Après cela
nous nous en allâmes à la cour.
L'après-dîné je fus voir M. Du Fresne^ qui me dit a\oir parlé au
Roy, et pour mon fait me dit (jue le Roy parleroit à moy, et que je me
trouvasse le lendemain matin à son pourmenoir, que je recevrois tout
contentement.
Quant au collège, qu'il l'avoit remis au conseil, étant besoin d'ouïr
partie; et comme je lui dis que nous ne demandions que l'Edit, il le
prit et lut l'article 38'', au lieu que dans le cabier j'avais marqué le
27'', et dit qu'il ne fallait pas douter que le Roy ne voulût qu'il fût
observé.
Le même jour je fis compte avec l'hôte et trou\ai avoir despandu,
pour le jeudi, vendredi et samedi, douze livres en dépense de bouche,
et non compris le loyer de la chambre.
temps des difficiillés, tant parce que ce prince était catholique que parce que le
roi, dit Sully, s'y prit mal, d'ahonl avec Plaçons, en lui dépêchant Lesdiguières,
son adversaire yjcrsonnel, qui eût été bien aise de lui faire de la remise de son
youvcrnemet)t une huinilialion.
Notre copie porte Couvreur. Ce doit être Gourernet. — René de L.i Tour
du Pin Gouvernct. un des meilleurs lieutenants du inave Ch. Du Puy de Mont-
brun, et ensuite de Lesdiguières. Nommé maréchal de camp en 1591, chauibellan
du roi do Navarre, il devint, après Tavénemeut de Henri au tronc, conseiller
d'Ktal, commandant du Bas-Drmphiné, et gouverneur de Die, Mévouillon, Mon-
télimar, elc. — Celte famille est restée protestante jus(iu"après la révocation de
riidit de Nantes; on trouve son nom dans le refuge de Brandebourg,
(1) On lit dans une leltre de Villeroy ;\ Sully, datée de Fontainebleau, le II
novembre 1607 : «Comme j'éeiis présentement à M. le Chancelier par le com-
mandement du Roy, une escnpailc que l'on lui a fait entendre avoir esté faite par
le ministre ChamieV envers M. le Contestable, passant à Montélimar, dont il vous
informern, S. M. m'a donné charge aussi devons adresser un autre advis, qui est
encore jilus important et digne de blâme et de répréhension que la faute dudit
Chaminr, etc. » — Trois jours après ( l 't novembre), Villeroy écrit encore à Sully :
« ,1'ay fait voir ce malin au Hoy ce que vous m'avez ('Trit sur les advis que je vous
ay donnés par son commandement, tant des emportements du ministre Cliam'er
que des lettres que l'on prétend avoir esté escrites par ceux de La Rochelle eu
Angleterre, pour avoir le ministre Malvin ; de quoyje vous assenre que S. M, est
demeurée très contente, et m'a commandé de vous faire savoir que i;a esté le mi-
nistre rrime-Rose qui a poih' lesdites lettres en Angleterre, et qui à soinetour
l'a dit à Sa Majesté. Il a sur cela obtenu de S. .M. permission de retourner à Ror-
deanx pour y exercer le ministère, et a fort entretenu S. M., laquelle n'a encore
oiiy ledit Chamier, ayant employé k la chasse ces deux jours de temps. » — Entin,
Villeroy écrit encore a Sully le lendemain, 15 novembre: «M. de Bullion vous
dira toutes nouvelles, tant de Chamier que l'advis de La Rochelle, etc. » {Œco)i.
fioy., t. II, ch. 15.— F. aussi les Mém. de Sully, par l'abbé de Lécluse, liv. XXIV,)
A PARIS ET A LA COUR DE HENRI IV. 301
Le même jour fut fait marché avec mon hôte de la dépense de inoy
seul, à 22 s. 6 d. pour repas, qui font 45 s. par jour, non comprise la
dépense de mon homme.
12« 7Î0V. — Le lundi, j'attendis le Roy à son sortir, et le suivis long-
temps par les allées sans pouvoir parler à lui : enfin même lui fis dire
par M. le duc d'Espernon (1) que je désirois me présenter à lui : mais
il me renvoya à une autre fois.
J'achetai deux rabats, qui coûtèrent 22 s.
13e noy^ — Le mardi matin il monta à cheval pour aller dîner aux
champs et recevoir le Connétable.
Et ce même jour arriva M. de La Noiie (2), à qui tout soudain le Roy
parla de moy et de ce que M. le connétable lui avait rapporté, que
j'avois dit en me servant du mot de Papistes; et, en étant repris, le Roy
les apellera comme il voudra, mais je les apellerai ainsi. Le Roy lui
dit aussi qu'il ne vouloit point de collège au Montelimar.
14.'' nov. — Le lendemain, mercredi au matin, arriva M. de Bulhon,
avec lequel je devisai long-temps, et il fut résolu que je ne me pré-
senterois point à parler au Roy qu'il ne l'eût vu auparavant. Aussi
bien le Roy partit assez matin pour aller au Pressoir (3) et de là à la
chasse, d'où il ne revint qu'il ne fut tard, et toutefois il avoit dit à
M. d'Espernon qu'il parleroit à moy, seulement que je me présentasse.
15e nov. — Au matin , je fis compte avec l'hoste du €erf pour sept
jours, et lui payai trente-cinq livres, en tout 351.
Outre douze sols tous les jours, que je baillai à mon homme, qui font
pour quatre jours 21.8 s.
■4
(1) Jean-Louis de Nogaret de La Valette , duc d'Espernon , fut avec le duc
d'Anjou au siège de La Rochelle, en 1573, s'attacha ensuite pour quelque temps
au parti du rot de Navarre, qu'il quitta pour la cour de Henri l!l, dont il fut un
des favoris. Il abusa de son crédit de toute manière, et se fit disgracier et exiler
à Loches, en 1588. Pendant la Ligue, il se montra l'un des plus hostiles au roi.
Henri IV lui pardonna ces tristes antécédents et le fit gouverneur de Provence.
Il fut bientôt obligé de le remplacer par Guise, qui dut livrer bataille pour lui
faire céder la i)lace. Henri eut encore la faiblesse de le nommer gouverneur du
Limousin et de le maintenir dans ses bonnes grâces. 11 était dans le carrosse du
roi, lorsque Ravaillac accomplit son assassinat, et l'on sait qu'il ne s'est jamais
Javô de certains soupçons de complicité de ce crime.
(2) Odet de La Noue, fils du brave et loyal François de La Noue, dit Bras-de-
Fer, qui avait été également regretté des protestants et des catholiques. 11 lut
nommé par le roi député général'des églises réformées pour l'ordre de la noblesse,
sur la liste de trois personnes proposées par l'Assemblée de Cliâtellerault, en 1005.
(3) Le Pressoir, qui existe encore, est un pavillon dépendant du château de Fun-
tainebleau, à une demi-lieue environ, du côté de ïhomeiy. C'était dans l'ori-
jfine le Pressoir royal, til la cour y allait fréquemment se promener.
;î02 JOURNAL DU VOYAGE DE DAMEL CIIAMIEU
Le jeudi, it parla au Roy sur le tard, et ayant commandement du
Roy de s'en retourner le lendemain à Paris porter quelque dépêche au
Chancelier (1) et à Mons»' de Rosni, il supplia S. M. de nie dépêcher
auparavant, et il me commanda de me présenter le lendemain à son
lever.
iQ*- nov. — Le vendredi donc, de bon matin, je fus trouver ledit
S'' de BuUion , qui me mena en la première chambre et me dit d'at-
tendre qu'il vînt; ce qu'ayant fait, enfin le Roy sortit, et il me dit que
le Roy lui a\ oit dit qu'il ne pouvoit pour lors parler à moy, à cause
aue M. le Connétable étoit présent, et qu'il ne vouloit pas qu'il s'y
trouvât quand il me parleroit.
Le Roy s'en alla à la chasse au loup ; M. de BulUon et M. de La
Noue partirent pour aller à Paris.
M. de Bullion me dit aussy que le Roy sembloit être adouci, et ([ue,
parlant à M. Du Fresne du collège, il avoit dit que la chose étoit assez
claire.
47« nov. — Le samedi bon matin, je fus h la chambre de M. de
Loménie (2), qui me dit que le Roy devait prendre médecine ce ma-
tin; tellement que je ne pouvois parler à luy, toutefois que j'attendisse
en l'antichambre.
Etant en l'antichambre, arriva M. Du Laurens (3), qui me demanda
(1) Nicolas Brulart de Sillery, un des politiques les pins habiles de son temps,
fut d'abord négociateur pour Henri III, puis ambassadeur de Henri IV en Suisse,
président au Parlement en février 1897, et plénipotentiaire pour la paix de Ver-
vins. Ce lut lui qui traita à Rome l'affaire du divorce et du second mariage du
roi. Ses succès lui valurent les sceaux en mars 1603, ainsi que la dignité de
chancelier de Navarre. 11 devint enfin chancelier de France en 1607, à la retraite
du vieux Pomponne de Bellievre, et mourut le 3 avril 1608. Il fut souvent en
mésinlellisence avec Sully, cjui, avec lui, se tenait toujours sur ses gardes. Bien
doué par la nature , il n'avait presque pas étudié , et l'on connaît le mot de
Henri IV sur « son Chancelier qui ne savait pas le latin et son Connétable qui
ne savait ni lire ni écrire.»
(2) Antoine de Loménie, seigneur de la Ville-aux- Clercs, fils de TJartin de
Loméaie, seigneur de Versailles, qui fut tué i\ la Sainl-Barthélemy, comme zélé
huguenot et dévoué au roi de Nivarre. Henri IV le nomma ambassadeur à Lon-
dres, et ensuite secrétaire d'Etat, ministre de sa maison. 11 remplit ses fonctions
de telle manière, qu'on l'appelait Vhomme de bien. C'est lui qui rassembla avec
grand soin cette précieuse coUeciion de documents )nsj. coucernant les affaires
du royaume, que Pierre Du Puy rangea en .^40 voUimeo et enrichit de 19 antres,
et qui passa plus lard, par les soins de C.olbert, dans la bibliothèque du roi, où,
sous le nom de Fonds de Brienne, elle constitue une des parties importarites de
notre .grand trésor historique.
(3) André Du Laurens, de Montpellier, où il occupait une chaire, fut appelé à
la cour en 1600, comme médecin ordinaire du roi, devint en IG03 premier mé-
decin de la reine, et en 1606 premier médecin du roi, au décos de iMarcscot. Il
mourut le 16 août 1609. D'après L'Estoile, les exigence.-; de son service auraient
abrégé sa vie, surtout «les veilles qu'il lui falloit soulfrir près le lloy, lequel,
A PARIS ET A LA COUR DE IIRNRI IV, 303
(les nouvelles de M. Claude (1), et me dit qu'il alioit éveiller le Roy
pour luy faire prendre sa médecine.
18e nov. — Le dimanche matin je baillai à mon hôtesse quatre livres
et demie pour trois jours de la chambre seulement et dix sols de
bois 51.
Et pour ma bouche trouvé avoir despandu deux écus d'or^ qui font
sept livres 7 1.
Je prins une chambre chez M. Collet, chirurgien du Roy.
Et m'en allai prêcher à Bois-le-Roy (2), d'où, comme je fus de re-
tour, le Roy fut allé à la chasse du sanglier.
iQ'^nov. — Le lundi au matin, allant voir M. de Loménie,je le
trouvai sorti pour aller au Cabinet, et peu après le Roy s'en alla au
Pressoir fort matin.
Le bruit courut que M''^ le Chancelier et de Sully arriveroient en
ce même jour ou le lendemain. Et j'étois bien aise de rendre audit
sieur de Sully les lettres que j'avois à luy [remettre] avant que de
parler au Roy.
Le même jour M. Maynar me rendit des lettres de M. de Bullion,
désirant sçavoir si j'avois été expédié, et je parlai à M. de Loménie,
qui me dit de me trouver au retour du Roy de la chasse, mais cela
fut trop tard.
20*^ nov. — Le mardi au matin, je trouvai M. de Loménie, qui me
dit de me tenir à rantichambre. Après y avoir été jusqu'à onze heu-
res, il me fit dire que le Roy ne pouvoit lors parler à moy, mais (juc
ce seroit à une heure du jour.
Je me trouvai donc au diner du Roy, qui fut près de deux heures
après midi, lequel achevé, le Roy se retira à la chambre de la Reine ;
j'attendis toutefois jusqu'à ce que M. de Loménie me fit dire que je ne
pouvois rien faire pour ce jour; que le lendemain donc je me trou-
vasse au lever du Roy.
21e nov. — Le mercredi matin, ayant manqué M. de Loménie, je
quand il ne pouvoit reposer, envoyoit quérir ledit Du Laurens pour lui venir lire,
et le faisoit souvent relever en plein niinuicî. »
(1) Rien ne nous indiquequel peut être ce M. Claude. Est-ce quelque person-
nage que l'on ne dés:g-nait que pai- son pi^'nom, ou bien serait-ce François Claude,
ministie à Montbaziilac , puis à, la Sauvetat, et père du célèbre pasteur .lean
Claude?
(2) Le temple de Bois-le-Roy, pr.js Fontainebleau, subsista jusqu'en 1682. [Jn
arrêt du conseil d'Ktat du 6 juillet de cette année, ordonna sa déiaoiiUon, et in-
terdit rexercice du culte de la R. [K R. au dit lieu.
.301 JOURNAL nu VOYAGE T)E DAN'IEL CIIAMIER
m'en allai au logis de M. Du Fresne, qui me promit de parler au Roy
pour moy^, et que j'attendisse en l'antichambre.
Enfin, sortant, me dit que le lioy parlcroit à moy au sortir de son
diner. à la gallerie.
Je me trouvai donc au dîné du Roy, sur la fin duquel le cardinal
Du Perron (1) arriva, qui fut reçu du Roy avec grandes caresses.
Comme le Roy se retiroit avec ledit cardinal, je lui fis la révérence;
il me dit par deux fois : Je parlerai à vous tantôt; et se tournant vers
le cardinal, lui dit un peu bas : Voilà le plus mauvais de tous les mi-'
nistres.
Le morne jour arriva M. le duc de Sully (2).
22e yioy, — Le jeudi au matin, le Roy étant sorti pour aller au ca-
nal, me fit apeller, et j'étois chez M. de Sully, sans avoir pu parler à
luy.
Je trouvai le Roy accompagné de M. de La Force, lequel il quitta
soudain qu'il me vit, et je lui dis être devant S. M. de la part des
églises du Dauphiné. Premièrement, pour le remercier de la favorable
réponse qu'il lui avoit plu faire à M. de La Coloinbière (3) sur les affaires
d'Orange (4), dont elles étoient merveilleusement contentes, et su-
(1) Jacques Davy Du Perron, de lamille réfugiée en Suisse pour cause de roli-
gion, fils d'un ministre de Berne. Il vint en France et comprit que pour servir sou
ambition il fallait entrer dans ri-^yiise romaine et dans l'état ecclésiastique. Sc^î
complaisances pour Gabrielle d'Estrées, au moins autant que ses talents, lui ga-
gnèrent les bonnes grâces de Henri IV, qui le lit évèque d'Evreux en 1591. Il
s'employa dès lors activement pour la conclusion des troubles, pour l'abjurati: n
du roi, pour .son absolution par le pape. Habile compère de Henri, il entraîna Du
Plessis iMornay dans le tra(juenard de la conlérence de Fontainebleau, vu il devait
remporter un triomphe assuré et mériter le chapeau de cardinal, qu'il n'obtint
pourtant qu'en 1603, grâce à de nouvelles complaisances. Suivant L'Estoile, on le
lui avait fait espérer dès 1595, cl on tint par là son zèle en haleine durant plu-
sieurs années. C'était un beau et infatigable parleur, expert en ménagements,
très choyé du roi, tout en servant le pape, et du pape, tout en servant le roi. /
(i.) On voit par les Mémoires de Sully que le roi lui avait écrit, le 18 novendjre,
de venir k Fontainebleau « avec le Chancelier, pour deu.\ ou trois jours au jilus. n
Il piraît que celui-ci ne put partir avec Sully, et n'arriva que le surlendemain,
23 novemijre.
(3) Marc de Vulson, sieur de la Colombière, natif du Dauphiné, commença par
le métier des armes, fut ensuite conseiller à la chambre de l'Edit de Grenoble,
puis vint â Paris, où il acheta une charge de gentilhomme ordinaire du roi. La
lamille de Vulson était originaire d'Ecosse, et il parait (|ue son nom était dans
le principe Wutson ou Wilson. — M. de Vulson était à l'Assemblée de Loudun,
et lut chargé: d'apporter au synode national de Saumur 'S juin 1396) les lettres (t
propositions de cette Assemblée. ( V. art. 24 des 1'. g.)
Cl) Blacons avait lini par rendre, l'année précédente, la place d'0:ange, le roi
étant inliM'venu d'une manière décisive, à l'occasion du mariage du prince Phi-
lippe de Nassau avec .Mademoiselle do Bourbon, fille du prince de Condé , p.re-
mière princesse du sang, qui devait se conclure bientôt après à Fontainebleau.
Ce mariage célébré, le prince s'était rendu dans sa principauté avec sa jeune
A PARIS ET A LA fîOUR DE HKNIII IV. 30?)
plioient s. M. de vouloir au plutôt dépêcher le gentilhomme qu'elle avait
promis^ à ce que M. le Prince, informé de sa volonté, donnât du repos à
ses sujets. Secondement, pour la suplier de leur accorder l'établisse-
ment du collège à Montelimar, et trouver bon que son conseil y pour-
vût. Pour au troisième, que j 'et ois aux pieds de S. M., sur les avis que
j'avois eu que les malins m'avoient mis bien avant dans sa malgràce
par des calomnies, desquelles je ne savois encore rien de particulier;
pourtant je supliois S. M. de croire que Dieu m'avoit fait la grâce de
sçavoir ce qu'on doit aux Roys, et particulièrement de sçavoir com-
bien les églises dévoient à S. M. par-dessus tous les autres Roys.
Le Roy répondit que pour le premier, il envoyeroit le'plùtôt qu'il
pourroit un gentilhomme au Prince, pour l'informer de sa volonté, à
laquelle il n'auroit garde de contrevenir. Pour le second, qu'à la
vérité il n'avoit point trouvé propre de mettre le collège à Monteli-
mar, mais qu'il verroit ce que son conseil lui en diroit. Et le Roy fai-
sant brève pause, je dis que nous ne demandions que suivant la teneur
de son Edit; et il répliqua qu'il feroit que son Edit fût accompli, et
qu'il avoit fait connoître que sa volonté étoit non-seulement de l'ob-
server, mais aussi d'y ajouter.
Quant au troisième point, qu'à la vérité on lui avoit fait mil raports
de moy, comme d'un homme violent, mutin et séditieux; que je m'op-
posois à la souveraineté et à la personne des Roys; qu'en toutes les
assemblées, comme de Gap, de Chatelerau[lt] et ailleurs, je m'étois
montré tel et avois prins toujours toutes commissions, si bien que s'il
y avoit un chat à foueter, il falloit que je le fisse (1). Qu'il le trouvoit
épouse. « Les ministres et consistoires des églises réform(5es d'Orange et de Conr-
tliezon, dit l'iiistorien De La Pise, ne le cédèrent pas aux autres en respect et en
Tobéissance qu'ils lui devaient. » Le 25 avril 1607, eut lieu un renouvellement pu-
blic des privilèges et libellés du pays, et le 23 août suivant fut rendu V Edit de
paix, au sujet duquel il y eut un lit de justice. Mais il parait que néanmoins on
n'était pas satisfait, puisque l'on avait recours à l'intervention du roi pour obtenir
du repos.
.(1) Charnier, il faut le rappeler ici, avait été député au synode de Saumur
(juin 1596), et à l'Assemblée de Loudun ; Tannée suivante, il prit une part active
aux travaux de la même Assemblée tianstcrée à Vendôme, puis à Sauunu', et enfin
àChàtellerault;il fut député au synode national de Montpellier ( 26 mai 1598), où il
apporta des lettres de TAsseniblée de Châtellerault, avec l'Edit de Nantes; il fut
l'un des deux secrétaires du synode national de Gergeau (9 mai 1601) ; président de
celui de Gap (1'' octobre 1603) , qui délibéra le fameux article 31 sur VAntéclirist.
Enfin, il eut un rôle important dans l'Assemblée de ChcUelIcrault de juillet 1605.
Sully, qui y assistait pour le roi, dit bien que les «députés du Daupliiné» s'ani-
mèrent beaucoup et réclamèrent à grands cris la présence de Du Plessis Mornay,
qui n'était point député, et il se fait honneur do la résistance opposée par lui à
cette prétention.
Nous devons rappeler ici en quels termes était conçu l'article sur l'^M^^cAm^;
20
306 .lOURNAL DU VOYAGE DE DANIEL CHAMIER
étrange de moy, car il avoit connu mon père à la suite de M. de
Saint-Roman ( I ) , qui n'étoit point de telle humeur, qu'elle étoit
aussi messéante à un ministre ; et que si je continuois, il me feroit
chasser de son royaume, non point comme ministre, mais comme
françois, et qu'il s'estimoit être Roy des ministres, des prêtres et des
évêques.
Je répondis que j'avois eu l'honneur d'avoir été souvent employé
par les églises, mais jamais en chose qui fût contre son service, et que
je m'étois acquitté fidèlement desdites charges, et que j'en rendroishon
compte non-seulement à ceux qui m'avoient délégué, mais aussi à
S. M., quand il lui plairoit, et n'avois point peur d'être trouvé avoir
desservi S. M.
Qu'à la vérité j'avois parlé quelquefois assez hardiment à des Grands
(et le Roy dit : Ouy, ouy) , comme au cardinal de (2), à l'ar-
chevêque d'Embrun (3), mais que ce n'étoit que dans des conférences
pour la Religion, esquelles eux ne se rendoient parties, et que je ne
croyois pas que S. M. m'imputât cela à crime. Aussi me dit-il que ce
n'étoit pas cela. Puis continuant, je dis que M. le maréchal de Rouillon
m' avoit dit que S. M. étoit malcontente de quelques propos que j'avois
« Et puisque l'évêque de Rome s'étant dressé une monarchie dans la chrétienté en
s'attribuant une domination sur toutes les églises et les pasteurs, s'est élevé jus-
qu'à se faire nommer Dieu, à vouloir être adoré, à se vanter d'avoir toute-puis-
sance en ciel et en terre, à disposer de toutes choses ecclésiastiques, à décider des
articles de foi, à autoriser et interpréter à son plaisir les Ecritures, ù faire trafic
des âuies, à dispenser des vœux et sermens, à ordonner de nojveaux services à
Dieu , et, pour le regard de la police, à fouler aux pieds l'auturilé légitime des
magistrats, en ôtant, donnant et changeant les royaumes : nous crovons et main-
tenons que c'est proprement l'Antéchrist et le fils de perdition, prédit dans la
Parole de Dieu sous l'emblème de la paillarde vêtue d'écarlate, assise sur les sept
montagnes delà grande cité, qui avoit son rogne sur les rois de la terre; et nous
nous attendons que le Seigneur le déconfisant par l'esprit de sa bouche, le dé-
truise linalemenl par la clarté de son avènement, comme il l'a promis et déjà
commencé de faire. »
f 1) M. de Saint-Romain, parrain de Daniel Chamier. Ce gentilhomme avait été
archevêque d'Aix, et l'un des sept prélats que le pape avait cités devant l'Inquisi-
tion, en même temps que le cardinal Odet de Chùtillon, en 1363, comme suspects
d'hérésie. Ayant embrassé le métier des armes avec la religion réformée, il fut
"énéral df s huguenots dans le midi de la France, et, si nous ne nous trompons,
gouverneur de Nîmes.
(2) Le manuscrit porte Bondis. C'est vraisemblablement Sourdis, ou plutôt en-
core GoMf/i qu'il faut lire; car il n'y avait pas de cardinal de Bondis. Le cardinal
de Sourdis était François d'Escoublean, archevêque de L'ordeaux, pronm en 1598.
Le cardinal Pierre de'Condy, tils du maréchal de Retz, était évèriue de Paris. Il
seconda Vincent de Paule dans ses preiriiôres entreprises de charité, à lasollicita--
tion de son frère, le général des Galères, lequel eut pour fils le fameux coadju-
teur de Retz.
(3) C'était, depuis l'an 1600, Honoré Du Laurens, frère du premier médecin
du roi.
A PARIS ET A LA COUR RE IIENKI IV. 'JOT
tenus à M. le Connétable. 11 me dit qu'ouy. Puis je dis que je supliois
S. M. de trouver bon que je lui en fisse le récit.
Ce fut sur la sortie du pare, où il y avoit de grandes boueS;, telle-
ment qu'il me dit : Et bien, nous en parlerons au jardin, et demanda
son eheval(l). ,1e le suivis, mais à l'entrée du jardin, M. de La Force
revint à moy et me dit que le Roy lui avoit dit que le propos qu'il
avoit commencé avec moy étoit long, qu'il se trouvait un peu incom-
modé en sa santé, tellement qu'il désiroit ne mettre point pied à terre;
pour ainsi qu'il me renvoyoit à une autre fois.
L'après dîné, comme le Roy sortit pour aller à la chasse, je me tins
au bas des degrés qui descendent de la salle des Gardes à la basse
cour de la Fontaine (2); il me vit et me cria : Monsieur Chamier, le
père Coton (3) vous a reconnu aussitôt qu'il vous a vu (c'étoit au dîné
(1) Il n'est pas défendu au lecteur de penser que Sa Majesté en avait assez pour
le moment, et qu'elle eut au moins autant de peur du récit où notre brave pas-
teur voulait l'engager que des grandes boues de son parc. Elle s'esquiva comme
elle savait si bien le faire quand elle n'était pas d'huirieur à écouter les gens.
(2) Elle est entre la cour du Donjon ou Ova/e et celle du Cheval blanc. Les de-
grés dont il est parié ici sont sans doute l'escalier à double rampe'qui s'y trouve,
au renfoncement de la façade.
(3) Pierre Cotton, de Néronde en Forez, «grand théologien, assure le Supplé-
ment à L'Estoile, mais encore plus grand courtisan.» Reçu Jésuite en 11585, après
avoir étudié à Milan et à Romo. Lesdiguières, qui l'avait connu et goûté à Gre-
noble, parla de lui à Henri IV,. qui le lit venir, le prit en a.ffection et l'adopta
pour confesseur. Il ouvrit ainsi la liste des Jésuites confesseurs des rois de France,
dans laquelle figure son trop célèbre petit-neveu, le père De La Chaise. — Prê-
chant devant le roi sur le Saint Sacrement, le dimanche l"' juin 1603, «il renou-
vela, dit l'aiileur que nous venons de citer, l'opinion du pape Innocent, qu'une
souris (mangeant l'hostie) mange le vrai corps de Dieu. Au reste, il réfuta si
modestement les opinions de ceux de la Religion sur cet article, que chacun en
était étonné. « Nos adversaires, disait-il, quant à li religion, et non pas autre-
« ment; appela Calvin monsieur, «qui étoit le premier, ainsi qu'on disoit, de
sa profession qui l'avoit tant honoré. Au sortir du sermon , S. M. demanda à
M. do Rosni ce qu'il luy en sembloit; lequel lit réponse que ce n'étoit que babil
que tout son sermon. » — « Le dimanche 91 (déc. 1603), le père Cotton, dit le même
chroniqueur, prêcha dans la grande église de Notre-Dame de Paris, où le roi, la
reine, les pruices, les princesses et toute la cour se trouvèrent. Son sermon fut du
courtisan, car pour gratifier le roi (duquel lui et toute sa Société avoient à faire),
il prêcha qu'il étoit meilleur et plus saint de payer les tailles cjue de donner l'au-
mône; que l'un étoit un conseil et l'autre un commandement. Ce qu'il a depuis
rcprèché souvent.» Pour bien comprendre la pariinthôse, il faut se rappeler que
la grande affaire du rétablissement légal des Jésuites en France était pendante
devant le Parlement. Ces échantillons de la prédication du père Cotton et celui
que nous avons cité plus haut (p. 282) justifient amplement son talent de cour-
tisan, mais à un moindre degré son mérite de théologien. — Sully, qui n'était pas
ami du Jésuite et qui eut de grands démêlés avec lui, rapporte de lui des traits
caractéristiques (années 1604 et 1605). — Comme on le pense bien, le nom du
révérend père donna lieu à une foule de brocards et de quolibets. L'Estoile cite,
à la date du 23 janvier 1604, ce quatrain, qui circula alors :
« Autant que le Roy fait de pas,
« Le père Cotton l'accompagne ;
308 JOURNAL DU VOYAGE DE DANIEL CHAMIER
du Roy)j et dit qu'il vous a écrit fort honnêtement. — Ouy, Sire^ aussi
ai-je à lui. — Il dit qu'il vous veut accoster, quand il vous verra;
soyez sage.
Au partir, comme j'entrois dans la basse cour ovale (1 ), je rencontrai
Coton, qui me salua fort doucement, et moy lui. Puis fîmes quelques
tours en ladite basse cour. Et bien (me dit-il), comment vont vos
affaires? — Fort bien répondis-jc. — Avez-vous parlé au Roy? — Ouy.
— Comment l'avez-vous trouvé? — Comme un père. — Je ne luy ai ja-
mais parlé de vous qu'en bien. — Je le crois. Et ensuite me témoigna
beaucoup d'affection, disant que ce que nous avions écrit l'un con-
tre l'autre, c'étoit ayant tous deux un bon but et pour la gloire de
Dieu, étant d'accord de la majeure, mais non de la mineure. Sur quoy
je lui dis qu'il nous fit raison du livre de (2), qui est si mauvais et
séditieux, autrement nous suplieriuns le Roy ou de le faire supprimer,
ou de ne trouver pas mauvais que nous le traitassions comme il méri-
toit. Il répondit qu'il n'étoit pas d'avis de parler de le supprimer, mais
bien d'y répondre par bonnes raisons; me demanda si je travaillois
fort contre Bellarmin, et si j'en' étois fort avant. Je dis que j'étois
marry d'en être si détourné; toutefois, que j'espérois d'achever bientôt
le second tome. Alors je prie Dieu, dit-il, qu'il vous fasse la grâce, en
« Mais le bon Roy ne songe pas
« Que le lui cotion vient d'Espagne.»
D'autres vers qui couraient en 1610 se terminaient ainsi :
« Nostre bon Roy, par grand'merveille.
« De Coton se bouclie l'oreille. »
Les pages du roi, en vrais ('■coliers qu'ils étaient, lui appliquaient un des cris
de Pans, et murmuraient lorsqu'il venait à passer : Vieille laine, vieil coton ; cq
qui en fit fouetter quelques-uns, et fut cause d'un incident assez grave (pu ntillit
coi'iler la vie au confesseur royal. — « Jamais homme, dit Renoît, n'a eu si par-
faitement l'esprit jésuite.» U avait auprès du roi, en cas de néi'essité, un puissant
appui dans son ami le favori Fouquet La 'V'arenne, ancien cuisinier de Madame
Catherine, et maître intrigant, qui s'employa activement dans toutes les aflaires
que la Compagnie eut alors à Paris, à Metz, à La Flèche, à Poitiers, etc. Tous
deux se soutinrent sous Marie de Médicis, l'im aidant l'autre.
Chamier, comme personnage influent du parti huguenot, était de la part des
Jésuites l'objet d'atleiilions particulières. Il était bien connu du Père (Motion, avec
qui il avait eu autrefois, à Nîmes, une conférence « dont chacun, dit Renoit,
s'était vanté, suivant l'ordinaire, d'avoir eu tout l'avantage.» Cependant les
écrivains catholiques assurent que ce n'est pas le Jésuite qui s'était monlni le
plus habile dialecticien, et que le ministre, par une solide argumentation, l'avait
contraint de se tirer d'affaire au moyen des arlitice: oratoires.
(1) Dite aussi Cour de l'Ovale ou du Donjou Elle est longue et étroite, et située
dans la partie la i)lus ancienne du château. Les appartements du roi étaient dans
les biUiments qui l'enclosent. La grande arche ou Porte-Dmip/iitie ïyitcoaslrinle
sous Henri IV, à l'occasion de la naissance de Louis XllL
(21 te nom a malheureusement été laissé en blanc dans le manuscrit.
A PAUIS ET A LA COLK UK HEMU IV. 309
y travaillant,, de trouver la vérité. Ainsi soit-il^ lui répondis-je. Il me
demanda si j'avois vu un livre de 31. Dumoulin, De V Eucharistie. Je
dis que non, mais que j'en avois ouï parler, et espérois de le voir à
Paris. Vous y trouverez, dit-il, beaucoup de choses mal alléguées, je
ne sçaurois vous en rien dire. Puis me parla de la réponse qui y a été
faite, qu'il disoit être bien dressée. Je répliquai ne sçavoir ce qui en
étoit. Et là-dessus un gentilhomme goûteux demandant à le saluer, il
print congé de moy, disant que nous nous verrions bien encore.
Le même jour, j'avois parlé à M. de Sully comme il s'allait
mettre à table pour son dîner. Il me recueillit fort humainement et
m'entretint assez longtemps, tant en sa sale que depuis en son cabi-
net, et me discourut de mes affaires, et comme je devois me com-
porter envers le Roy; qu'il ne se faloit point roidir contre luy, mais
céder, même confesser l'avoir offensé, encor qu'il n'en fût rien:
Se jeta puis sur le propos des affaires générales des Eglises, disant
qu'aux assemblées on se comportoit mal, et prenant le Roy à contre-
poil et se roidissant sur des choses qui dépendoient purement de
S. M.; que si on le prenoit autrement, non-seulement oii feroit ob-
server l'Edit, mais aussi on obtiendroit beaucoup d'avantage.
Enfin me mit sur les discours qui couroient, qu'il vouloit se révol-
ter (1) : Sur quoi je le pressai et lui représentai les bruits qui en couroient
et ce que j'avois fraîchement aprins à la Cour. Il me dit qu'il avoit été
sondé de toutes ftiçons, mais qu'il étoit fort résolu et qu'il sçavoit
bien le bruit qui couroit et ce qu'on disoit de quelques emplois et
mariages, mais que cela ne l'ébranleroit point; some (2), que si on ne
lui faisoit voir une Bible nouvelle et un Testament nouveau dont jamais
on n'eut ouis parler, il ne changeroit point sa profession.
23" nov. — Le vendredi, je dînai chez M. de Sully et lui recom-
mandai le collège de Montélimar. Il me dit que nous devions laisser
cela à la discrétion du Roy. Je répliquai que cela étoit contenu en
l'Edit. Alors il répondit que nous nous munissions de bonnes raisons,
car quand on lui bailloit une bonne cause en main, il la sçavoit bien
débattre. Pendant le dîné, il disputa fort contre des Papistes de la
prédestination, et fort doctement.
(1) Il semble que ce devrait être se convertir, à moins que cette expression,
si la copie est fidèle , ne lut prise dans le môme sens. Nous sommes porté à le
croire.
(2) Sans doute pour en somme, ou somme toute.
310 JOURNAL BU VOYAGE DE DANIEL CHAMIER
Le même jour arriva M. le Chancelier, auquel pourtant je ne pus
parler.
2i'' nov. — Le samedi matin je parlai à M. le Chancelier, qui traita
avec moy assez doucement, me reprocha pourtant les choses qui
s'étoient passées à Gap, au reste m'assura qu'on ne nous retran-
cheroit rien de l'Ed'it, mais qu'on le nous feroit pleinement ob-
server.
25e nov. — Le dimanche , je prêchai.
26» nov. — Le lundi, je fus vers M. le Chancelier, qui, me voyant
entre lès autres, me tendit la main, demandant si je voulois quelque
chose; et je lui dis que nous voulions suplier S. M. de continuer à
MM. de Lesdiguières et de St- André (1) la commission pour l'exécu-
tion d'e l'É'dit, qui, en plusieurs endroits du Daùphiné, n'avoit point
été faite. Il répondit : Cela est juste ; baillez la requête à M Bullion,
et je vous ï'accorderai.
Le même jour fut le duel des sieurs Zamet et Ridessans, auquel
Ridessans fut tué (2) .
27e noy. — Le mardi matin, M. de La Force parla au Roy pour
moy et me rapporta que le Roy trouvoit bon que je l'allasse attendre
à Paris (3).
MM. le Chancelier et de Sully partirent. Je fus voir M. de Sully,
auquel je demandai s'il étoit vainqueur. H me répondit qu'il ne se
souciait de tels efforts ; que le Roy s'étoit un peu mis en colère, mais
qu'il s'apfiiseroit; qu'il sçavoit ce que c'étoit que de religion, et qu'à
cela il ne falloit point lui opposer ni grandeurs, ni richesses, bref que
(1) Le roi avait nommé dans chaque province deux commissaires chargés de
présider à l'exécution de l'Kdit de Nantes, l'un catholique, qui avait le pas, l'autre
rélbrmé. Pour le Daùphiné, c'étaient Lesdiguières, protestant, et Saint-André,
catholique.
(S^i Nous n'avons trouvé aucunes indx'ations sur ce duel. L'un des deux ad-
versaires était sans doute le lils du financier {V. note ci-dessus, p. 298), Jean Zamet,
qui était capitaine des gardes et gentilhomme do la chambre du roi.
(3) A celte circonstance se rapporte vraisenibahlement ce passage des Mémoires
du marquis de Ciisteluaut. Aixueilli avec méfiance lorsqu'il se lendiî à Montau-
bau, en juillet 1621, le duc de La Force se souvint, dit-il, «qu'il y avoit là iin
« pasteur, nommé monsieur Chamier, qui lui avoit de grandes obiigaliuns, ayant
« été jadis contraint de se rendre auprès du Roi Henri le Grand; car, par de faux
« donnés à entendre, on l'avoit rendu criminel auprès de Sa Majesté; monsieur
« de La Force fit si bien que, quoique monsieur de Bouillon s'y lut manqué,
« qu'il aida à sa justification, fit sa paix et le fit remettre en liberté.» Le mar-
quis raconte ensuite conmient son père, ayant été trouver M. Chamier, 1 éclaira
sur la sincérité de son dévouement à la cause, et obtipt son aidf. et son appui
pour dissiper les pré'vcnlioiis des conseils et de la population de Montauban.
(Mém. déjà cités, t. IV, [>. 169.)
A PARIS ET A LA COUR DE HENRI IV. 311
je ne le verrois jamais autre, enfin me commanda de l'aller voir à
Paris.
Et eus despandu seulement en ma nourriture ou en bois, depuis le
dimanche IS^ jusqu'au dit mardi 27^^ qui sont, en tout dix jours, la
somme de six écus d'or, qui font vingt une livres . . . . 21 1.
/^em je prêtai à un soldat de Grignan (1), revenant de Flandre,
trente sols, il se disoit fils de l'hôtesse de l'Ecu de France.
Item pour la chambre, néant.
28« nov. — Le mercredi, je voulus partir, mais je ne pus avoir de
chevaux, ni à louage à cause de ma valise, ni de la poste à cause de
quelques seigneurs qui venoient. Partant je logeai pour ce soir chez
maître Valentin , brodeur.
29e nov. — Le jeudi, je partis et vins à Paris en poste à trois che-
vaux, ayant l'ait six postes, despandu seize livres un sol.
A Paris, je logeai à la rue St-Honoré, au Croissant-d'Or, et y de-
meurai tout ce jour, en sortis le lendemain , payant 45 sols.
30*^ nov. — Et le vendredi, je me logeai avec M. Chalais (2), en
la même rue , aux Trois-Serins-Verds, à six écus le mois pour la
chambre.
DÉCEMBRE.
!"■ c/ec. — Le samedi fut employé à visiter MM. les pasteurs et
Me.deChâtillon (3).
(1) Grignan, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Montéli-
mar; célèbre par son magnifique château et par le souvenir de la fille de Madame
de Sévigné. Walter Scott, qui n'était pas un voyageur ordinaire, qui ne se con-
tentait pas de suivre les grandes routes et d'aller où va tout le monde, voulut
visiter les ruines de Grignan. 11 dit quelque part dans ses Mémoires, que ce l'ut
une journée bien i mployie, et engage ceux qui voudront laire une course intéres-
sante à imiter son exemple. Non-seulement Grignan, mais bien d'autres localités
de cette contrée offrent en etfet un champ d'excursions trop négligé. On ren-
contre dans cette partie de la Drôme nombre de sites ayant un caractère pitto-
resque et original, d'antiquités remarquables, de souvenirs historiques du XVI'' siè-
cle. Nous en parlons pa- expérience.
(-2) Nous ignorons quel peut être ce \I. Chalais. Serait-ce le maître de la garde-
robe qui, en "l 626, tua en duel Pongibaud, neveu du maréchal deSchomberg? —
Il y eut un Chalas député général à l'assemblée de La Rochelle de 1621 : est-ce
ce nom qu'il faut lire?
(3) Il s'agit probablement ici de Marguerite d'Ailly de Péquigny. Elle avait
épousé, en 1581, François de Goligny, seigneur do Chastillon, quatrième lils de
l'Amiral, qui soutint dignement l'honneur du nom paternel, et mourut en 1591,
à l'âge de 30 ans. L'histoire a conservé de celte d:inie un trait de bravoure anti-
que. « En l'absence de son mari, en 1590, dit VdFrance protestante, le capitaine
Salart, gouverneur de Montargis pour la Ligue, avait surpris Chàtillon ; ùéjk
ses troupes pénétraient dans la basse-cour du château, lorsque Marguerite, .se
mettant à la tète de ses domestiques et de quelques soldats, les attaque, les re-
pousse et fait même leur capitaine prisonnier. » — Une autre dame de Chàtillon
312 JOLKNAL DU VOVACi: liK DAMEL CIIAMIER
2'' dcc. — I.c dimanche fûmes au prêche à Charenton, et, je parlai
à M. d'Anbigné (1), et despandu six sols.
3«" c?ec. — Le lundi j'achetai une paire de souliers quarante-huit
sols.
Item les Actes du Concile de Trente, dix sols.
Et baillai à Jacques quatre sizains pour ses affaires.
4« déc. — Le mardi j'achetai des étoffes pour un pourpoint et haut
de chausses^ qui me coûtèrent trente livres onze sols trois deniers.
Item achetai Acta concilii Constant inopoUtani (piarti, quatre livres.
S»" déc. — Le mercredi^ nous sortîmes des Serins-Yerds et allâmes
loger à la rue du Four, chez un tonnelier.
Comptâmes avoir despandu en cinq jours trois livres quatorze sols
trois deniers pour la dépence, et vingt-cinq sols pour la chambre,
qui fait en tout quatre livres dix-neuf sols trois deniers.
6'' déc. — Le jeudi j'achetai Variœ lectiones ,ûx tome%, avec Fplstohf
Blcscnses et Procopii historia gi-œcè et Imperatorum statuta et rescripta,
qui coûtèrent trente livres 301.
vivait peut-être encore en 1607. C'était la veuve du (Vère ahié de rAmiral, Odet
deChàtilloii, cardinal, qui avait épousé, en 1564, Elisai)etli de Hauteville. Elle
avait au Parlement, en 1605, un procès relatif à la succession de son mari, lequel
ne fut terminé qu'eu 160G, par un arrêt de mise hors de cour. Elle aurait été âgée
alors d'environ quatre-vingts ans.— D'Aubigné parle aussi, dans ses Mémoires, de
Madame de Ctiàtillon , qui l'emmèue diner chez elle avec Du Moulin , après le
prêche. C'est évidemment la même; mais il ne fait pas connaître qui elle était.
(1) Théodore Agrippa d'Aubigné viv lit retiré d uis son gouvernement de Maille-
zais, où il s'occupait de .ses travaux historiques et littéraires. Il ne venait à la
cour qu'en passant. On va le voir quitter Paris le 15 du mois qui suit. Ce fut le
dernier voyage qu'il y ht, sous le règne de Henri IV, et il eu a relaté les parti-
cularités dans ses Mémoires. «Trois ans avant la mort du roi mon maître, dit-il,
« je fis encore un voyage à Paris, et en y arrivant j'allai descendre au logis du
« ministre M. Du Moulin, où je trouvai deux autres ministres, MM. Charnier ei
« Durand, avec quelques autres pasteurs des églises, lesquels, sitôt qu'ils m'eu-
« rent salué, me dirent tous qu'on ne iiarloit par la ville que de l'accord des deux
« religions... » {V. éd. de 17-29, p. \V1. et éd. de 1731, p. 156.) Il racoute ensuite
comment, s'étant ohêrt pour déjouer l'intrigue de leurs adversaires et ayant été
approuvé de Charnier et des auiies, il alla ""trouver le roi, qui le renvoya à Du
Perron. «Je m'y achemiuai à l'instant, et cet éminentissime me reçut avec des
(( caresses et des cajoleries qui, par leur nouveauté, marquaient un dessein con-
« certé de me séduire » Les compliments finis et le cardinal étant entré en
matière, D'Aubigné fit sa proposition, qui consistait ù «réduire toutes les contro-
« verses aux règles qui se trouveroicnt avoir été observées dans les quatre pre-
c( micrs siècles de l'Eglise, » proposilion ;\ laquelle le prélat lit mine d'accé'der,
mais qui le contentait si peu (|ue l'alVairc en demeura Icà, au grand dépit du roi,
qui s'était flatté de voir ses évêques et ses jésuites mener à l)onne fin leur entre-
prise. Aussi voulut-il faire mettre à la Bastille, sinon faire mourir, cP- « brouillon »
de D'Aidjigné, «A qui l'on trouveroit as?ez de quoi l'aire son procès.» Au dire de
Sully, la chambre tut i)réparée, et le fidèle serviteur n'échappa à cette criminelle
fantaisie qu'eu allant trouver le monarque et en lui faisant une demande de pen-
sion pour SCS services passés, qui lui fut accordée avec surprise et empressement,
et le remit en grâce et amitié.
A PARIS ET A LA COL'R DE HENRI IV. 313
Item Serurii de Sacrificio avec les réponses de Hensius etScaliger,
quarante sols 40 s.
1^ déc. — Le vendredi . rien.
8*" déc. — Samedi^ nous comptâmes et trouvâmes avoir despendu
à raison de douze sols par jour^ la somme de trente-six sols. . 36 s.
9*^ déc. — Le dimanche, je prêchai à Gharenton et despendu cinq
sols.
10'^' déc. — Lundi, je fus voir M. de Sully.
11" déc. — Mardi, j'achetai trois paires de lunettes pour ma mère
et pour moy, deux avec un étui pour seize sols; deux rabats, seize
sols; un étui, quarante-huit sols; un canivet, cinq sols; Chronologia
Sethi Calvisii, trois livres quinze sols; Eunapius, trente-cinq sols; un
quarteron de plumes, cinq sols 10 1. 5 s.
12»^ déc. — Mercredi, je fus averti de faire à l'avance distribuer le
procès du collège pour avoir un Commissaire favorable, lequel M. de
Bullion trouva bon.
13'" déc. — Jeudi, je fus bon matin parler à M. de Pradel (1), qui
me promit de dresser une requête pour présenter à M. le Chancelier,
et ayant vu toutes mes pièces, dit que le fait étoit clair.
Jeudi, je baillai à M. de La Noiie ma requête pour présenter à
M. le Chancelier, tendant aux fins d'obtenir un commissaire.
J'achetai Villegaignon de E ucharistia 6 s.
Vega de E ucharistia 8 s.
On^Q\\Q%contm Cetsum 4 1.
Et payai la façon de mes habits, 4 livres 10 sols, plus onze sols de
fournitures.
14e (icc^ — Vendredi.
15" déc. — Samedi, j'achetai une paire de pantoufles de chambre ,
14 sols 14 s.
Item une chemisette 3 1. 10 s.
16" déc. — Dimanche.
17" déc. — Lundi.
(1) Nous manquons d'informations sur M. de Pradc). Tant que la France pro-
testante ne sera point achevée et pourvue d'une bonne table de noms, on aura bien
de la peine il se procurer des renseignements sur une nmltitude de noms protes-
tants ; on consume en recherches un temps considérable, et trop souvent eu pure
perte.
3iA JOURNAL DU VOYAGE DE DANIEL CHAMIER
18*^ déc. — Mardi, je dînai avec M. du Moulin (1), qui nie donna son
livre sur l'Epître de Grégoire Nyssenus.
J'achetai Concilwm Rhemensc 12 s.
19'' rfec. — Le mercredi, je dînai chez M. BuUion, qui me donna
l'histoire de M. de , in-folio , en deux tomes.
20'"c?ec. — Le jeudi J'allai voir dîner le Roy, et l'après dîné j'ache-
tai un rahat et une paire de manchettes 12 s.
Hem un chapeau ^i- L
21e déc. — Vendredi.
22e (/ec. — Samedi, je vis M. de Voguedemar (2), qui avait eu les
nouvelles de la mort de sa feumne.
23" (î/c'e. — Le dimanche, nous fûmes à Charenton, l'aire la cène,
avec un temps fort mauvais, à cause de la neige, glace et vent; au
retour, étant à Saint-Ântoine-des-Champs (3), je tomhai et me grevai
le pied tellement qu'il me fallut entrer au coche de M", de Chàtillon ,
et tenir chambre tout le lundi et mardi.
24e et 25<'c?(?e. — Lundi et mardi.
26e f/ec. — Mercredi, nous fîmes le compte de tout ce que nous
avions despendu on notre logis, depuis le 8e déc. jusques au 25e, pour
le regard de la dépense de bouche, qui se trouva monter onze livres
G sols 7 li2 d., et pour le louage de la chambre, depuis le 5e jusqu'au
25e inclusivement , 3 livres 6 sols, qui font en tout li livres 12 sols
71i2d.
J'apprhis que les sieurs de l'Eguille et Ibot (4) étoient arrivés dès le
lundi auparavant.
27« déc. — Le jeudi, M. du Pradel fit tant qu'on trouva la requête
que j'avois présentée, dès le 15e ju mois, pour avoir un commissaire
rapporteur, bupielle fut rendue apointée, et fallu bailler (piatre quarts
d'écus au greffier. M. de Bullion étoit commis comme je désirois, et
M. Du Pradel se chargea de la faire enregistrer.
28e d^c. — Vendredi, je fus voir le Roy à son dîné, qui fut entre-
tenu par le Procureur général.
(1) Pierre IXi Moulin, le célèbre ministre de Charenton, qui fut ensuite profes-
seur à rAcadémie de Sedan, Tauteur redouté de tani de pamphlets et de traités
de controverse, du Bouclier de la foi, de YAnatomic de la Messe, etc.
(2) On trouve un député de ce nom à une assemblée politique de Grenoble.
(3') Ce doit être le petit hameau du nom de Saint-Antoine, qui lait aujourd'hui
partie de la commune de Montrcuil -sous-Bois, canton de Vincennes.
(4) Point de renseignements sur ces deux noms.
A PARIS ET A LA COUR DE HENRI IV. 31?»
28e déc. — Samedi, j'achetai deux paires de manchetes 4- s. et un
cadenat 3 s., et partis l'après-dîné pour aller à Grigni (1).
30^ déc. — Dimanche.
31e déc. — Fûmes de retour le lundi.
JANVIER 1608.
Mardi, premier jour de l'année 1608, dînâmes chez M. du Pradel.
M. Dumoulin me donna son Apologie (2), et j'achetai De Eucharis-
tia 3 s.
'2^janv. — Mercredi, j'achetai le 6'ft/ec7asme du cardinal de s (3),
six sols 6 s.
Et Cyrillus contra Anthropomorphitas 25 s.
3*^ janv. — .leudi.
kejanv. — Vendredi, j'achetai Turtiani de EucJioristia. . 16 s.
h^jo.nv. — Samedi, j'achetai Coé7/e<erti( contre Dumoulin. 35 s.
Et Augustiniis Triumphus 5 1.
6'^janv. — Dimanche.
'^ejanv. — Lundi, j'achetai des boutons et du passemetit pour mon
manteau "^ 1-
S<^janv. — Mardi, pour racoutrer mon manteau. . . 1 1. 15 s.
Et pour Y Exploit d'Aimoinus [?] . . 20 s.
9^ janv. — Mercredi, pour deux paires chaussons. ... 6 s.
10^ janv. — Jeudi, pour trois mouchoirs 15 s.
Et pour des caleçons 35 s.
ii^ janv. —Vendredi, M. Du Gros (4) m'avertit que le jour aupa-
(1) Aujourd'hui commune du canton de Longjumeau, arrondissem. de Corbeil
(Seine-et-Oise).
(2) « Le samedi 15 (septembre 1607 ', dit L'Estoile, j'ay acheté V Apologie pour la
Cène, faite par le min'stre Du Moulin, imprimée depuis peu de temps in-8", dont
beaucoup d'hommes doctes font estât, mais principalement tous ceux do la Reli-
gion, qui me l'ont fait acheter sans envie que j'en eusse, me desiiant d'y pouvoir
trouver ce que je cherche et qu'on doit surtout rechercher en cesle matière, qui
est la vérité, et non la subtilité. »
(3) Ici encore la copie porte Bondis, mais une main étrangère et moderne a
ajouté au crayon, en interligne, Sourdis. Nous pensons pourtant que c'est plutôt
Gondi. 11 semble naturel qu'étant dans le diocèse de l'évoque de Paris, Gondi,
ce soit le catéchisme de ce prélat que Chamier achète.
(4) Charles Du Gros, avocat au Pariement de Grenoble, fut député, en 1605,
arAssembleepohtiquedeChatellcrar.il, et nommé député général, en même
temps que I a Noue, par le roi, à la suite de celte Assendiiée, e^t sur la liste de
trois noms qu'elle avait présentés pour le Tiers Etal. A l'expiration de sa charge,
le roi lui conféra de.? lettres de noblesse, et le nomma, l'année suivante, président
au Parlement de Grenoble. 11 continua à prendre une part active et dévouée aux
aiïaires de la religion. Envoyé, en 1622, à Montpellier pour y calmer les esprits
316 JOURNAL nu VOÏAeE DE DANIEL CHAMIEIl
ravant le Roy avoit parlé à lui et à M. de La Noue de moy avec des
mauvais termes^ qu'en venant à la cour, je n'étois point devenu sage,
et que j'avois dit que, quand le Roy ne permettroit point l'assemblée
aux églises, on ne laisseroit pas de la tenir. Item, que j'avois voulu
persuader M. de Lesdiguières de mettre hors des garnisons tous les sol-
dats papistes. Je répliquay que j'étois en la ville, et que S. M. pour-
roit s'en éclaircir. Le Roy répondit que je ne le nierois point; mais
que, comme j'étois plein d'arguties, je les rabillerois de quelque façon.
Sur cela fut arrêté que le S'' Du Gros au lendemain diroit au Roy
qu'il m'en avoit parlé, et que je supliois S. M. de me vouloir ouïr.
J'en parlai aussi à M. de Bullion, qui me promit que le jour ne se
passeroit pas qu'il n'en parlât au Roy.
J'achetai Barlaami monacJd Logistica , . 30 s.
Keckeiinanni 12 s.
Defensio Christophoi^i Sacrobosci 13s.
l'2'^janv. — Le lundi au matin, je vis M. de Bullion, qui me dit
avoir parlé au Roy de moy, et qu'il m'avoit parlé de ce qui étoit de
l'assemblée : mais bien des garnisons comme M. de Lesdiguières luy
en avoit écrit.
Je vis aussi M. d'Aire (1), qui me dit que le Roy lui avoit parlé de moy
en ce qui concernoit les garnisons; il me dit aussi que on parloit d'une
conférence plus que jamais : que le Roy même lui en avoit parlé, et
qu'il avoit dit au Roy que c'étoit un dessein grand, beau et digne d'un
Roy tel que luy : mais qu'il faloit y procéder sans finesse; car les
voyes de renard, outre qu'elles étoient indignes d'un tel Roy, ne fe-
roient qu'aigrir les affaires. Et le Roy répondant qu'il falloit bien
commencer par quelque bout, il répliqua que des mains si grandes
que les siennes lèveroient toute la pierre; qu'on parloit de remettre
l'Eglise en l'état qu'elle étoit aux quatre premiers siècles. A quoy il
répondit que nous y consentirions, jwurvu que ceux de l'autre partie
signassent les premiers : car, encore qu'il y put avoir quelque intérêt
et les disposera négocier, il fut honteusement assassiné par quelques misérables
du parti exalté, qui ne voulaient admettre aucune proposition de paix.— Son fils,
conseiller à la chambre mi-partie, périt également assassiné dans une émeute i\
Valence, quelques années après. [V. la France protest. Article encore inédit.)
(1) Sans doute 1\1. Vc'vc'f/ice d'Aire. C'était Philipp-; de Gospéan ou Cospeau,
consacré le 18 février 1607. Chargé de prononcer l'oraison funèbre de Henri IV,
le jour où son corps fut apporté à Notre-Dame, il la fit, dit L'Estoile, «avec
apparat, hoc est beaucoup de monstre et peu de rapport; loua le Roy et les Jé-
suites, et prcchi el jiuuco eu Espagnol, disuit-oii, duquel il a le visage, lu garbe
(l'orgueil) et la contenance.»
A PARIS ET A LA COUa DE HENRI IV. 317
pour nous, tant y a que le leur y étoit si grand, qu'il n'y avoit pas ap-
parence qu'ils y pussent être amenés.
Que le cardinal Du Perron lui en avoit aussi parlé, et qu'en luy
disant que le Pape n'y consentiroit jamais à cause de son autorité, le
cardinal répondit, en lui serrant les doigts, que, si la cour de Rome
ne le vouloit pas, on le feroit par deçà contre son gré.
Que de toutes ces choses, il lalloit faire son profit et se tenir prêts
pour n'être pas surpris.
En après, je parlai au Roy, auquel je dis ce que MM. de La Noiie et
Du Gros m'avoient dit que S. M. étoit courroucée contre moy pour
quelques rapports qu'on lui avoit f;dt de moy. A quoy il repartit qu'il
étoit vrai qu'on luy en avoit fait, et que je sçavois bien qu'ils n'étoient
pas faux. Je répliquai qu'il m'avoit marqué deux points : l'un, de l'as-
semblée ; à quoy il me dit qu'il n'étoit pas bien assuré de celui-là, et
je protestai n'en avoir jamais parlé. Pour l'autre, des garnisons, il dit
que M. de Lesdiguières lui en avoit écrit, et je dis qu'il étoit vrai que
j'en avois par deux fois parlé au dit S'" de Lesdiguières, mais toujours
ayant charge et n'étant pas seul. Sur quoy il me dit que nous ne de-
vions pas nous mêler de cela, mais de prier Dieu, et lui laisser dispo-
ser des garnisons. Je répliquai que son Edit nous avoit donné les dites
places en garde : sur quoy il dit que c'étoit à lui d'interpréter ses
Edits aussi bien que de les faire, et qu'il ne faloit point se défier de
lui comme des autres Rois. Je dis que ce n'étoit pas de lui que nous
nous défiions, mais de ceux de contraire religion : et il insista qu'il ne
faloit pas nourrir telles divisions, et qu'il étoit à craindre que nous
n'en voulussions faire autant que ceux de Hollande. — Hollande, Sire,
répondis-je, jamais une telle méchanceté ne vint en notre cœur. — Cela
est bon, dit-il, mais de l'un on vient à l'autre; soyez sage! Et il me
laissa.
Ce même iour, y SichelSii H inemari Epistolœ 32 s.
Les neuf premiei's livres d'EucVide H s.
iS'^janv. — Le dimanche, je vis M. le maréchal de Bouillon, à qui
je dis les propos que j'avois eus avec le Roy. De quoy il dit n'avoir
point oui parler. Et me dit que quant aux nouvelles, ([u'il y avoit ap-
parence de guerre en Allemagne pour la Religion; d'autant que les
princes protestants se plaignoient que la paix de Passau étoit rompue
en toutes ses clauses, les Ecclésiastiques demandant et obtenant de
3î8 JOURNAL DU VOYAGE UE DANIEL CHAMIER
l'Empereur d'être remis en la possession de leurs biens, même avec
compte des fruits perçus. Qu'il y a une ville sur le Rhin (1) en laquelle
l'Evêque voulut faire la procession par tous les lieux célèbres de la
ville, au lieu qu'on n'avoit accoutumé de passer qu'en certaines pe-
tites ruelles; mais le Magistrat eu étant averti, s'en alla prendre la
procession et la conduire lui-même par les ruelles accoutumées, fai-
sant emprisonner trois des principaux ([ui avoient consenti à telle
nouveauté. L'Evêque en faisant plainte à l'Empereur, il y avoit le Duc
de Bavière qui déclara que si la ville ne se départoit de tel empêche-
ment et ne désavouoit le conseil qui en avoit été tenu, elle seroit dans
vingt -quatre heures mise au ban de l'Empire. La ville obéit, et fut par
le dit Duc déclaré que la ville ne seroit point mise au ban, mais que
l'Empereur vouloit qu'on lui livrât trois des principaux du conseil, ce
qui fut fait, et cela jusques au 23 nov. dernier. Sur quoi le duc de Vit-
temberg est intervenu, qui se plaint de ce que l'exécution du ban qui
lui appartenait comme gouverneur du Cercle de Souabe, avoit été
commise à un autre. Que cela sert pour faire voir que les Luthériens
cherchoient l'union avec ceux de notre confession.
Que les Hongrois ont publié un manifeste par lequel ils se dépar-
toient de toute union et amitié avec les Allemands et protestoient de
ne les vouloir jamais reconnoître pour amis.
Qu'en Flandre on a publié un écrit que le Roy a vu, dans lequel il
est parlé des Rois de France, d'Angleterre et d'Espagne en ces termes :
que celui d'Angleterre est représenté pour le plus grand Pioy qui soit,
et chef de ceux de la Religion eu quelque lieu qu'ils soient. Que le
Roy d'Espagne est d'un frêle naturel, qui n'est maintenu que par les
vertus et la mémoire de son père. Que celui de France est un lion,
mais lassé et de qui les griffes sont émoussées.
Qu'en Italie, les affaires des Yénétiens contre le Pape s'écbaufToient,
(ju'ils ont prins prisonnier celui qui était leur ambassadeur auprès du
Roy, pour ce qu'il fré(iuentoit tant le Nonce du Pape que l'ambassa-
deur d'Espagne, et avoit demandé au Pape un évêché sans le scu de la
seigneurie; qu'on croit qu'il étoit déjà décapité.
Que s'enquérant à certain perspuiiage, non de notre Religion, mais
même prêtre, pourquoi i\L de Béthunc avoit dit qu'il falloit attendre
(1) Il y a ici à la marge Donaverde. C'est Donawert ou Dunuitwerth {Dona-
verda, Danubu insula), en Bavière. Au lieu du Rliin, il faudrait donc lire Danube,
A PARIS ET A Là COUR DE HENRI IV. 310
le mois de maV;, et qu'on verroit bien des choses, il avoit dit que c'é-
toit parce qu'en ce temps-là on espéroit que M. D. R. S. (1) serviroit
pour manier l'assemblée.
ik*^ janv. — Lundi, je priai M. Du Pradel de se présenter pour moi,
et achetai Gosselini algebra 6 s. 3 d.
Yh*^ janv. — Le mardi, M. d'Aubigné partit, et j'achetai Liturgica
Jansani ['?] 20 s.
16% 17*, 18* et iQ^janv. —Mercredi, jeudi, vendredi, samedi.
20''janv. — Dimanche, je prêchai à Charenton.
2iejanv. — Lundi, ceux de Die vinrent, ou pour eux, Bertrand
Beausire (2) et Du Gros.
J'achetai Hersonis Buscheri exercitationeum 20 s.
22« et 23* janv. — Mardi, mercredi.
2k^ janv. — Jeudi, M. de Saint- Auban (3) me dit que le Roy avoit
dit à Cotton que j'étois un séditieux, et que Cotton lui avoit répondu
que j'étois habile homme et docte. Et le Roy répliqua qu'on étoit su-
jet à être trompé.
Item que M. de Verdun (i) (que j'avais prié de ce faire), disant au
Roy que j'étois marri que par des rapporis je fusse en sa malgràce,
le Roy répondit qu'il étoit vrai, et que j'étois un séditieux. Lui repar-
tant que s'il plaisoità S. M. m'écouter, je lui donnerois contentemeut,
S. M. répliqua : m'en répondez-vous? Et lui, disant qu'oui, le Roy lui
promit de lui donner heure pour parler à moy à fonds.
25"' et 26» janv. — Vendredi, samedi.
2^7^ janv. — Dimanche, M. de Bullion me donna entrée chez M. le
Chancelier, à qui je me plaignis de ce que le Roy étoit toujours cour-
roucé contre moy, et lui en dis les particularités. A ({uoy il répondit
(jue c'étoit peu de chose, et que je ne devois point croire que le Roy
fût en colère, seulement que je continuasse d'être homme de bien, et
([ue je n'eusse point de peur du reste.
(1) Ces initiales d'^signent apparemment Monsieur De Rohan Soubise. Agé alors
de viiiyt-huit ans, HeiTri de Kohan avait épousé, en 1605, Marguerite de Bétlmne,
fille de Sully et fervente huguenote, et était colonel des Suisses et des Grisons. Il
attirait dès lors les regards du parti réformé.
(2) Manque de renseignements sur ce nom.
(3) .lacques Pape, seigneur de Saint-Aub:m (on Alban), de la famille du célèbre
Guy-Pape, un des principaux cai)itaines des premières guerres de religion, dans
le Midi, sjUS Des Adrets, et ensuite tous Cli. Du Puy Montbrun.
(4) Sans doute Nicolas de Verdun, alors premier président au Parlement de
Toulouse (plus tard, en 1616, au Parlement de Paris), à moins qu'il ne s'agisse
de M, Véoéque de Verdun, Mais la première conjecture nous parait plus plausible.
.^20 LES ANCIENNES ACADÉMIES PRO■rE^;TA^■TES.
2S''Janv. — Le lundis M. le Cliancelier parla de moy k M. Du Cyo<,,
et dit que le Roy seroit bien aise de me connaître homme de bien,
mais que je ne devois pas toujours dire tout ce qui étoit vrai; que
j'eusse aussi bien fait de nier au Roy que j'eusse parlé à M. de Lesdi-
guières des garnisons.
J'achetai Belcarii Matt. Galeni de Missà. liichurdi Smifhœi
de cœlibatu. Peltani de Purgatoiio 50 s.
Molinœi de reliquiis [?] 8 s.
Theodori Presbyteri hagoge [?] . Anastasii libelli [?] . . . • 4 s.
Nisseni orationes duœ. Pétri Mkhaëlis de Eucharistia. . . 23 s.
Evangelium secundum Matlieum hehraïch, de Séb. Munster. IG s.
29% 30% "ài^jam. — Mardi, mercredi, jeudi.
{Lafinauprorhain Ca/iier.)
On a pu déjà apprécier combien ce Journal de Charnier est intéressant et im-
portant pour notre histoire, par les nombreux détails qu'il fournit, par les rap-
prochements auxquels il donne lieu. On assiste à ses entrevues avec le roi, avec
Sully, avec le père Gotlon ; on les voit, on les entend, on est de la partie. Ce
qui eht aussi fort curieux et inslructii', c'est le côté familier, l'itinéraire, la liste
des dépenses de notre auteur, celle des acquisitions qu'il fait pour sa bibliothèque.
Les titres d'ouvrages ont été la plupart défigurés dans le Als., qui est, nous l'a-
vons dit, une copie défectueuse et déjà fort ancienne. Nous avons essayé de les
rétablir, avec le bon concours de M. le P' Verny, mais sans surcharger le texte
d'éclaircissements bibliographiques: c'était bien assez de nos annotations histo-
riques.
LES ANCIENNES ÂCADÉlYiiES PROTESTANTES.
(Fin de la Notice de M. le prof. Micli. Nicolas sur les Académies 2>roteslantes en Fiance avant
la révocation de l'Edit de Nantes.)
Un de nos correspondants de Vaucluse nous ayant exprimé le regret de n'avoir
point trouvé, dans la première partie du travail si utile de M. Nicolas, une men-
tion relative à l'ancienne Université d'Orange, nous avons fait part de ce regret
à l'auteur, et voici sa réponse : « J'ai eu peut-être tort de ne pas parler de l'Uni-
versité d'Orange. Mais cette école semble avoir été peu fréquentée par les protes-
tants français. Les synodes nationaux ne lui accordaient point de subsides; Orange
n'appartenait pas d'ailleurs à la France. Je crois qu'il y aura lieu d'en parlera
propos des collèges, et je tâcherai de revenir plus tard sur ce sujet et de donner un
tableau général de ce qu'ont fait nos pères pour l'instruction de leurs enfants. »
III. APERÇU DES TENDANCES DIVERSES DES ANCIENNES ACADEMIES
PROTESTANTES.
Les anciennes académies protestantes françaises ne marchèrent pas
LES ANCIENNES ACADEMIES PROTESTANTES. 3^1
toutes dans la même direction. Chacmie eut son esprit propre et re-
présenta une des manières de penser des protestants du XVI1'= siècle en
fait de religion. Celles d'Ortliez, de Montpellier, de Die et de Nîmes ne
prirent pas une part aussi considérable que celles de Saumur, de Se-
dan et de Montauban, aux discussions théologiques de cette époque.
Considérées sous ce rapport^ ces écoles pourraient être rangées en
deux classes; mais il est des traits plus particuliers qui les distinguent
les unes des autres, et c'est par là que nous croyons devoir les carac-
tériser.
On ne peut guère s'arrêter à ce qui concerne les académies de Mont-
pellier et d'Orthez. Elles cessèrent d'exister précisément au moment
où les théologiens français allaient se partager sur les points les plus
importants de la théologie. Au point de vue théologique, leur histoire
ne présente qu'un médiocre intérêt. Celle de Montpellier suivit en
général l'impulsion donnée par celle de Nîmes. Elle eut cependant,
dans sa courte existence , quelques professeurs de mérite , tels
que Gigord, qui présida, en 1614, le synode national de Tonneins,
et Michel le Faucheur, auteur de deux volumes de sermons et
d'un Traité de la Cène (Genève, 1G35, in-8"), et plus tard pasteur à
Paris.
L'académie d'Orthez peut se glorifier de Lambert- Daneau, qui y
enseigna de 1582 à 159i. C'était un rigide calviniste, aussi ennemi
des luthériens, dont il combattit les doctrines particulières dans de
nombreux écrits, que des catholiques, contre lesquels il publia quel-
ques traités de controverse. Ses ouvrages, estimés pendant longtemps,
commençaient à tomber dans l'oubli, quand en 1626, le synode na-
tional de Castres chargea son fds d'en faire une nouvelle édition aux
frais des églises protestantes de France (1). De tous les autres profes-
seurs d'Orthez, le seul qui ait acquis quelque célébrité est Paul Char-
les, qui assista aux derniers moments de cette académie, et qui, en
1626, fut appelé à une chaire de théologie à Montauban. Il laissa en
mourant (1619) une exphcation inachevée du cathéchisme de Calvin,
qui fut complétée et publiée par son collègue, Antoine Garissoles, et
dans laquelle sont exposés, quoique avec assez de modération, les prin-
cipes calvinistes. Peut-on conclure de là que l'orthodoxie de Daneau
(1) Aymon, Synod. nation. , t. II , p. 389. On peut consulter, sur Lambert
Daneau, les Mémoires pour servir à f histoire des hommes illustres dans la répu-
blique des lettres, par Niceron, t. XXVII, p. 23-35.
21
322 LES ANCIENNES ACADÉMIES PROTESTANTES.
s'était maintenue à Oithez^ c'est ce que^, dans l'absence de tout autre
document, il nous est impossible de décider.
L'académie de Die, sans avoir jamais jeté un bien vil" éclat, eut
parmi ses professeurs quelques écrivains dont le nom mérite l'honneur
de passer à la postérité. Ce furent Etienne Blanc et l'écossais Jean
Sharp, dans la première moitié du XVIP siècle, et Antoine Crégut
dans la seconde. En outre de vers latins en l'honneur de son collègue
Sharp, on a du premier, qui était professeur d'hébreu, des Tliesœ de
providentiel Dei, 1648. Le second a laissé quatre ouvrages, dont le
principal intitulé : Symphoria prophetarum et aposiolorum (Genevae,
1625, "2 vol. in-l"), avait pour but d'exphquer les oppositions existant
entre divers passages de l'A. et du N. T. (1). Les trois autres sont des
écrits de controverse. Antoine Crégut, plus connu que les deux précé-
dents, était pasteur à Montélimart, quand une Apologie pour le décret
du synode national de Charenton, qu'il publia en 1650, appela sur lui
l'attention et le fit nommer, cette même année, professeur de théolo-
gie à Die. C'était, à en juger par ses écrits, un homme d'un esprit
conciliant, ami de la paix et éloigné des exagérations dogmatiques de
son temps. C'est ce qu'on voit surtout dans un de ses écrits inti-
tulé Syncretismus, et destiné à rapprocher dans une commune union
les différents partis qui divisaient le protestantime (2).
Les faits que nous venons de rapporter nous indiquent déjà que le
ton général de l'académie de Die n'était pas très dogmatique. On sait
d'un autre côté que, dans cette école, on s'efforçait plutôt de former
de bons pasteurs que d'aigres théologiens, et qu'on y donnait pour le
moins autant d'importance à la pratique (ju'à la science. C'est sous ce
jom- que nous la représente tout ce qui en est dit dans les actes des
synodes nationaux. Les étudiants y étaient surveillés avec plus de soins
que dans les autres académies; leur éducation littéraire et religieuse y
était l'objet d'une plus rigide attention, et leurs progrès étaient stimu-
lés et récompensés par des prix décernés publiquement. Les synodes
nationaux louèrent plusieurs fois cette école comme un modèle à imi-
ter (3).
(1) Cet ouvrage a eu trois autres éditions à Genève, eu 1639, 1033 et 1G70.
(2) J. Melletus, qui poursuivait en Allemagne, avecJ. Durteus, ce même pro-
jet''(le conciliation, inséra cet ouvrage dans sa collection.: Sijndromum irenkum
(llanov., 1664, in-4".)
(3) Aymon, Synod. nation., t. II, p. 790.
LES AJiCIENNES ACADEMIES PROTESTANTES. 323
L'académie de Nîmes nous offre un autre tableau. Parmi ses pro-
fesseurs les plus connus, on rencontre des humanistes, des philoso-
phes, des historiens, et fort peu de théologiens proprement dits; ceux
du moins auxquels peut convenir ce titre^ Pierre Viret, Turretin,
Claude, n'y enseignèrent que fort peu de temps et, pour ainsi dire,
en passant. La culture des lettres profanes fleurit plus dans cette école
que celle des lettres sacrées. Il ne pouvait guère en être autrement.
Quand^ en 1561, on créa à Nimes un enseignement théologique, il y
avait déjà dans cette ville des antécédents qui devaient nécessaire-
ment exercer sur lui une influence décisive. Son collège des arts, une
des premières écoles où l'on ait ressuscité en France l'étude des lettres
anciennes, avait eu et avait encore pour professeurs des hommes d'un
mérite incontestable. Claude Baduel, Guillaume Bigot, Ferand de Bez,
Thomas Dempster et plusieurs autres y avaient implanté des goûts
et des habitudes qui ne pouvaient pas céder facilement à d'autres
goûts et à des habitudes nouvelles. Telle était la réputation littéraire
de cette ville et de son collège des arts au XYI« siècle et au commen-
cement du XVII*^, que J.-J. Scaliger prétendait que s'il avait eu le
choix de s'établir dans quelque lieu, il aurait planté son bourdon à
Nîmes (1), et que Casaubon y avait accepté la place de principal,
quand des sollicitations plus puissantes l'entraînèrent d'un autre
côté (2). Ces traditions littéraires pouvaient d'autant moins s'effacer
qu'il y eut à Nîmes, pendant le XVL' siècle et le XYII», un grand
nombre d'hommes faisant de la culture des lettres leur principale oc-
cupation et exerçant par leur position une action très prononcée sm*
son académie. Tels furent, entre autres, l'érudit Poldo d'Albenas, le
médecin Pistori, le savant Claude Guiraud, qui entretenait à la fois des
relations suivies avec Descartes et avec Gassendi, le jurisconsulte
Rullmann, qui fut presque constamment à 1 1 tète des affaires protes-
tantes dans le Bas-Languedoc, l'antiquaire Guiran, conseiller au pré-
. sidial. Tous ces personnages professaient le protestantisme et la plu-
part firent partie du consistoire de Nîmes.
Ce mouvement littéraire aurait pu cependant produire d'heureux
effets sur la culture des sciences théologiques, soit en les poussant
dans une voie philosophique, soit en leur donnant une tendance pra-
(1) Sculigerana, p. 284.
(2) Méiiard, Histoire de la ville de ISlmes , t. V, p. 833.
324 LES ANCIENNES ACADEMIES PROTESTANTES.
tique, soit surtout en les débarrassant de l'esprit de subtilité et d'ar-
gutie qui les dominait à cette époque. Malheureusement au XVII*' siè-
cle, le protestantisme se trouvait à Nîmes sous une influence qui ne
pouvait que paralyser la vie scientifique. Au moment que la réforme
éclata, un grand nombre de fiimilles considérables de cette ville et des
environs se rangèrent de son côté et combattirent vaillamment pour
elle pendant la seconde moitié du XVI^ siècle; mais quand à une époque
de troubles succéda une époque de calme, pendant laquelle on n'avait
plus qu'à lutter contre le mauvais vouloir du gouvernement, cette gé-
néreuse ardeur s'éteignit, et les descendants des anciens meneurs du
parti protestant dans le Bas-Languedoc se préoccupèrent pour le
moins autant de leurs intérêts privés que de la prospérité de la reli-
gion. Leur position au milieu des populations protestantes, qui les re-
gardaient toujours comme leurs chefs, servit simplement à la plupart
d'entre eux de facile moyen de se faire valoir auprès du gouverne-
ment comme des personnages avec lesquels il fallait compter, et de se
ménager, selon les circonstances, quelque retraite avantageuse, en
traitant à de bonnes conditions. Les événements postérieurs montrè-
rent le cas qu'il fallait faire de leurs convictions religieuses. Même
avant la révocation de l'édit de Nantes, plusieurs avaient passé au
catholicisme, et quand, en 1683, les dragons de Barbezières vinrent à
Nîmes pour s'emparer de Claude Brousson et de pasteurs de son parti,
ce fut le baron de Saint-Cosme, président du consistoire, qui alla de
nuit les attendre sur la route pour les introduire dans la ville. Sous le
spécieux prétexte de sagesse et de modération, ces hommes retenaient
le mouvement protestant. Les esprits honnêtes étaient gagnés par
leurs belles maximes de prudence, et, cédant à leur influence éner-
vante, ils prêchaient des principes qui les faisaient accuser d'un secret
penchant pour laconununion romaine. L'accusation était injuste sans
doute, mais elle avait quelque apparence de raison. C'est ainsi que
Jean de Serres, qui caressait l'idée d'une fusion des catholi(iucs et des
protestants, fut soupçonné de trahison. La droiture bien connue du
beau caractère de Samuel Petit, qui était pour la soumission absolue
au pouvoir persécuteur, ne suffit même pas i)Our le garantir de la dé-
fiance des protestants zélés. D'autres étaient bien aises d'avoir une ex-
cuse, pour s'en servir dans l'occasion. Aussi il n'est aucune académie
qui ait donné de si fréquents scandales d'apostasie. 11 nous suffit ici
LES ANCIENNES ACAOÉMHS VUOTESTANTES. 3'2o
de citer les noms de Jérémie Février, qui, après avoir agite les églises
de ses attaques exagérées contre le pape, finit par vendre sa plume à
Richelieu; de Jean Cotelier, son successeur dans la chaire de théo-
logie, de Philippe Codurc, qui abandonna, dans sa vieillesse, le pro-
testantisme, et qui crut faire l'apologie de son changement et engager
ses anciens coreligionnaires à le suivre, en publiant un Traité de
l'obéissance des chrétiens envers leurs magistrats et princes souverains
(Paris, 16?t5, in-4").
Cette désastreuse influence est d'autant plus à déplorer, qu'un grand
nombre de ceux qui enseignèrent dans cette académie étaient au
fond des savants d'un mérite réel, et qu'elle les détourna plus ou
moins des études théologiques. Jean de Serres dont nous venons de
parler publia, il est vrai, quelques écrits de controverse; mais c'est
moins par ces écrits qu'il est connu que par ses divers ouvrages his-
toriques, et surtout par ses traductions latines de Platon. Derodon
peut aussi prendre place parmi les controversistes; mais il est plus
célèbre comme philosophe que comme théologien. On peut en dire
autant de Jean de Croï, qui est surtout un érudit, et de Samuel
Petit, qui fut à la fois un humaniste, un philosophe et un orientaliste,
et qui, dans les diverses branches qu'il cultiva, a laissé des travaux
dont la science moderne tient encore compte.
L'académie de Saumur, la plus considérable des écoles protestantes
du XVIIe siècle , est aussi celle qui exerça l'influence la plus marquée
sur les opinions religieuses des pasteurs français de cette époque. Elle
renversa en France le calvinisme, qu'elle remplaça par des doctrines
fort voisines de celles des Arminiens, et elle ouvrit à la théologie
une voie nouvelle, plus scientifique et débarrassée des préoccupa-
tions dogmatiques qui, jusqu'alors, avaient dominé tous les travaux
théologiques. Quand on cherche les causes de cette tendance de
l'école de Saumur, on ne peut s'empêcher d'en rapporter quelque
part à Duplessis-Mornay, son zélé protecteur. Cet homme, qui réunit
le sens pratique de l'homme d'état à la conscience délicate du chré-
tien, montra, dans tous les événements auxquels il fut mêlé, une
largeur d'intelligence qui contraste singulièrement avec les vues
étroites de son temps. Déplorant les discussions qui troublaient le pro-
testantisme, il ne cessa de prêcher la concorde et de répéter l'utile
conseil de laisser de côté les questions sans importance réelle qui
326 LES ANCIENNES ACADEMIES PROTESTANTES.
divisaient les esprits. Ce fut probablement pour donner à cette idée
une plus grande plublicité qu'il fit paraître, en 1609;, un petit traité
De la mesure de la foi , traité fort rare, que nous n'avons pu voir et
qui était destiné, dit-on, à montrer que les protestants pouvaient et
devaient rester unis, tout en différant sur quelques points secondaires
de doctrine. Duplessis-Mornay estimait la science; il avait beaucoup
étudié lui-même, et il avait fait l'expérience des dangers d'une demi-
connaissance. Aussi un de ses principaux soins fut d'engager con-
stamment l'académie de Saumur d'appeler dans son sein des hommes
d'un talent éprouvé.
C'est surtout avec Caraéron que cette école prit un nouvel essor.
Ce théologien, né en Ecosse et venu en France en IGOO, était un
honmie d'une rare indépendance de pensée. Le côté faible des doc-
trines reçues de son temps ne lui avait pas échappé, et il avait conçu
une réforme assez radicale des confessions de loi protestantes; il ne
cachait à ses amis m ses vues ni ses désirs (1); mais il connaissait
assez ses contemporains pour ne pas les croire murs pour des chan-
gements dont il remettait la réalisation aux âges suivants. 11 réussit
toutefois à imprimer fortement son esprit d'examen et de libres re-
cherches à l'académie de Saumur, dans laquelle il enseigna la théo-
logie de 1618 à 1621. Son œuvre fut continuée par Moïse Amyraut
et par Louis Cappel, deux de ses disciples les plus distingués. Ils
furent secondés dans leur lutte contre le dogmatisme orthodoxe de
leur temps par leur collègue , Josué de la Place.
En suivant l'impulsion donnée par Caméron, Moïse Amyraut essaya
de concilier la doctrine de la prédestination, telle qu'on l'enseignait
à Genève et que venait de la sanctionner le synode de Dordrecht,
avec les sentiments de ceux qui aimaient à se représenter Dieu
comme offrant les richesses de sa miséricorde atout le genre humain.
Au fond, les vues du professeur de Saumur ne différaient guère de
celles des Arminiens, quoique , par prudence sans doute, il ne voulut
pas faire cause commune avec eux. Il soutenait en effet que Dieu n'a
exclu aucun homme, par un décret absolu, du salut que procure la
mort de Jésus-Christ, et qu'il l'accorde à quiconque persévère dans
la foi au Sauveur. De son côté, Josué de la Place , rejetant l'opinion
reçue que la transgression personnelle et actuelle du premier homme
(1) Molinœi judicium de Amyraldi libro, p. 211.
LES ANCIENNES ACADEMIES PROTESTANTES. 327
est imputée à toute sa postérité, soutint que le péché originel n'est
imputé aux hommes que d'une manière indirecte, c'est-à-dire que
Dieu n'impute à chacun que sa corruption naturelle , tout en accor-
dant que le penchant au mal est un triste héritage qu'Adam nous a
transmis. Les travaux de Louis Cappel devaient avoir une influence
plus grande encore, sinon dans le moment, du moins dans l'avenir.
En montrant que l'Ancien Testament ne nous est pas parvenu entière-
ment conforme à ce qu'il était dans le principe, que les caractères
héhreux primitifs avaient été remplacés par l'écriture chalclaïque,
vers l'époque du retour de la captivité de Babylone, que les Maso-
rèthes, dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, avaient surchargé
le texte de points-voyelles et de divers signes, que, par la comparai-
son du texte actuel avec les anciennes versions, on pouvait constater
l'existence d'un assez grand nombre de variantes, il conduisait les
esprits à conclure que la doctrine fondamentale de l'orthodoxie, la
doctrine de l'inspiration littérale, n'a pas.de fondement solide, et
qu'elle est contraire à une foule de faits bien étabhs.
Les calvinistes rigides ne se méprirent pas sur la portée réelle de
ces nouveautés, et tandis que les professeurs de Sedan, de Montau-
ban et ceux de la Hollande les repoussaient de leurs leçons et dans
leurs écrits, les théologiens de la Suisse lancèrent contre elles, en
1675, le formulaire connu sous le nom de fo7-muhc co7isensus eccle-
siarum helveticarum reformatarum. Toutes ces attaques furent vaines.
Le Consensus , après avoir agité la Suisse, fut peu à peu abandonné,
et en France les synodes nationaux ne voulurent jamais condamner
d'une manière positive les professeurs de Saumur et jugèrent conve-
nable d'ensevehr dans un perpétuel oubli toutes les querelles soule-
vées à cette occasion (1).
La supériorité de l'académie de Saumur ne s'éteignit pas avec
Amyraut, Josué de la Place et Louis Cappel. Quelques-uns de leurs
successeurs surent la maintenir. Parmi eux nous citerons Etienne
Gaussen, qui succéda à Josué de la Place en 1655, et dont l'ensei-
gnement paraît avoir eu une tendance philosophique assez décidée,
à en juger du moins par son traité De utilitate philosophiœ ad theo-
logiam (2), et Etienne de Brais, dont le commentaire sur l'Epîtrc
(1) Aymon, Synod. nation., t. II, p. 571-576, 6r,3 et G64.
(2) Les écrits d'Et. Gaussen ont étë réimprimés phisieurs fois en Hollande et
en Allemagne, Jusqu'au milieu du siècle dernier.
328 LUS ANCIENNE? ACADEMIES FROTESTANTES.
aux Romains est mis par ^Ya!ch au-dessus de tous les ouvrages sem-
blables publiés jusqu'au milieu du XVIIe siècle (1).
Les académies de Sedan et de Montauban eurent , dans leur ten-
dance générale, cpielques traits de ressemblance. Dans l'une et dans
l'autre on s'attacha avant tout à conserver, à défendre la doctrine
orthodoxe des églises protestantes et à combattre à outrance l'église
catholique. Mais cette tendance ne fut pas produite à Sedan par les
mêmes causes qu'à Montauban.
Il n'est presque pas de professeurs de l'académie de Sedan qui
n'aient laissé quelque livre de controverse. Plusieurs furent même
d'une rare fécondité dans ce genre. Il suffit de citer Pierre Dumou-
lin, qui enseigna à cette école de IG^O à 1658, et qui est auteur
d'une trentaine d'ouvrages différents de controverse, dont quel-
ques-uns sont encore réimprimés de nos jours. On connaît les nom-
breux écrits de Samuel Desmarets contre l'église romaine (2).
Jacques Cappel, dans ses Livrées de Babel (Sedan 1616, in-8"), réfute
le livre dans lequel Jos. Ferrier, après son apostasie, combattit lui-
même les thèses dans lesquelles il avait avancé que le pape est l'An-
téchrist. Abr. Rambourt attaqua le culte catholique dans son Traité
de V adoration des images (Sedan 1G35, in-8"). Enfin, pour nous borner
aux savans les plus connus, nous citerons, parmi ces controversistes,
Pierre Jurieu, qui était professeur à Sedan au moment que cette
académie fut supprimée.
La plupart de ces écrivains ne mirent pas moins de zèle à repousser
les doctrines des professeurs de Sauniur. Ce fut Pierre Dumoulin qui
les attaqua le premier, dans ses leçons et dans ses écrits, et qui appela
sur elles l'attention du synode d'Alençon (3). Des Marets réfuta suc-
cessivement Daillé {k) et Blondel, qui avaient adopté le système de
l'universalisme hypothétique. Plus tard, P. Jurieu écrivit deux ouvra-
ges contre les théories de Pajon et de Papin, théories qui étaient plus
hardies c[ue celles des professeurs de Saumur, mais qui en étaient ce-
pendant une conséquence.
Ce fut Pierre Dumoulin qui entraîna l'académie de Sedan dans cette
(1) Walcldi Biljliotli.tticolcxj., t. IV, p. GSo.
(2) Sam. Des Marets enseigna à Sedan de 1625 à 1631.
(3j A^mon, Synod.nntion., t. II, p. 571, 615-G19.
(4) Daillé avait été professeur à Saïunur (de 1621 à 1626), avant delre iiasleur
à Paris.
LES ANCIENNES ACADEMIES PROTESTAMES. 329
voie^ qu'elle suivit depuis 1620. Grand partisan des doctrines calvi-
nistes, il devait assister avec André Rivet au synode de Dordrecht; il
n'en fut empêché que par la défense expresse que le roi fit aux pas-
teurs et aux professeurs du royaume de se rendre à cette assemblée;
il ne se crut pas moins obligé de défendre des doctrines qu'il aurait
sanctionnées, et il apporta dans cette discussion toute la raideur d'un
caractère naturellement allier et incapable de supporter la contradic-
tion. Pendant les vingt-huit ans de sa carrière académique, il eut le
temps d'imprimer fortement à l'école de Sedan ses principes et ses
vues. Les rapports qu'il avait avec les universités de la Hollande (1),
rapports qu'après lui continuèrent plusieurs de ses successeurs, con-
tribuèrent à y maintenir cet esprit et à y faire fleurir les doctrines cal-
vinistes.
La controverse avec l'église catholique et la défense de la confession
de foi des églises réformées de France n'occupèrent pas moins les pro-
fesseurs de Montauban que ceux de Sedan. C'est à un des théologiens
qui y ont enseigné qu'est dû l'ouvrage le plus volumineux et le plus
complet que possède la littérature protestante française sur les ma-
tières controversées entre les deux églises. Nous voulons parler de
Daniel Charnier, auteur de la Panstratria cathoUca (Genevœ 1626,
h vol. in-fol. (2) . La réforme n'eut pas de plus vaillant champion que cet
homme courageux, qui, après avoir consacré sa vie à sa défense, fut tué
en 1621 par un boulet ennemi au moment où il exhortait sur les rem-
parts les soldats qui n'avaient pas pu assister au culte public. Il faut
placer à côté de lui son collègue Michel Béraut, cet autre ardent doc-
teur de la cause protestante, pour laquelle il disputa à Mantes avec
Duperron, qu'il vengea des attaques de l'évêque d'Evreux dans sa
Briève et claire défense de la vocation des ministres de V Evangile (Mon-
tauban 1598, in-8"), et dont il poursuivit le triomphe dans les syno-
des, dans les assemblées politiques, par ses exhortations, par ses
écrits et par la part active qu'il prit à toutes les tentatives faites par
les protestants pour s'assurer la liberté de conscience. Après le siège
(1) P. Dumoulin avait été professeur à Leyde, avant d'être appelé (1599) à
Paris comme pasteur.
(2) Les synodes nationaux tirent les frais de celte immense publication. Depuis,
il s'en fit deux autres éditions, une à Francfort, en 1G27, et l'autre à Strasbourg,
en 16"29. Fréd. Spanbeim fit un abrégé de cet ouvrage, sous le titre de : Chaniie-
rus contractus (Genevcp, 1645, in-fol.) Daniel Charnier a laissé plusieurs autres écrits
de controverse.
330 LES ANCIENNES ACADEMIES PROTESTANTES.
de 1626, l'académie de Montauban resta pendant assez longtemps
dans une espèce de langueur. Nous n'y rencontrons de nouveau des
professeurs de quelque mérite que vers le milieu du XYII-^ siècle. Elle
reprit alors une nouvelle vie avec Jean Verdier, André Martel, Jean
Claude, et quelques autres, et nous voyons la controverse reparaître
dans la plupart des thèses de cette époque , ainsi que dans la
Réponse à la méthode du cardinal de Richelieu par André Martel
(1674, in-4".}
Ce fut à Montauban que les professeurs de Saumur trouvèrent en
France, après P. Dumoulin, leurs antagonistes les plus persistants.
Antoine Garissoles, qui y enseigna de 1627 à 1650, et qui fit con-
damner en 16V5, au synode national de Charenfon qu'il présida, les
thèses de Josué de la Place sur l'imputation du péché d'Adam, com-
posa, sur l'invitation de cette assemblée, un traité consacré à expli-
quer et à défendre cette condamnation (l)qui, favorablement accueillie
par quelques synodes provinciaux, lut accusée par d'autres de préci-
pitation. Le professeur de Saumur, ayant attendu en vain pendant dix
ans la convocation d'un synode national de\ant lequel il put se justi-
fier, en appela au jugement public par une exposition suivie de sa
doctrine dans son traité De iniputatione primi peccati Adœ (Salmerii
1655, in-4"). Ses explications ne réduisirent pas au silence ses adver-
saires; et tandis qu'André Rivet, Sam. Des Marets, Franc. Turretin
et plusieurs autres écrivaient contre lui en Hollande et en Suisse, les
professeurs de Montauban continuèrent à le combattre, soit dans leurs
leçons, soit dans les thèses qu'ils faisaient soutenir à leurs élèves (2).
H y eut, il est vrai, à Montauban quelques professeurs animés d'un
esprit plus large et plus conciliant; ils trouvèrent un appui dans Ca-
méron, qui enseigna pendant quelques mois à l'académie de cette ville.
Mais les circonstances politiques et religieuses au milieu desquelles ils
se trouvaient placés ne leur étaient pas favorables. Deux partis divi-
saient cette ville : l'un, toujours prêt à résister les armes à ia main
(1) Explicatio ne defensin decreti synoclici carentinicnsis de iniputatione primi
peccati Adœ. (Montalbani, 1648. In-8".)
(2) Ces thèses n'ont pas clé réunies ensemble comme relies de Saumur et de
Sedan. Aussi ces opuscules sont devenus d'une rareté extrâme. La bibliothèque
de la faculté de théoio^■ie protestante de Montauban en possède un nombre assez
considérable. Cette collection, qui est loin d'être complète, renferme 18 thèses
d'André Martel, 15 du Jean Verdier, 4 de Jean Goumiare, 2 d'Antoine Garissoles,
1 d'Antoine Pérez et 1 de Théophile Arbussy. Ces deux dernières, ainsi qu'une
des quatre de J. Gommare et une des dix-huit d'André Martel, sont les thèses
qu'ils soutinrent pour leur examende professeur.
LES ANCIENNES ACADEMIES PROTESTANTES. 331
aux mesures hostiles du gouvernement, l'autre craignant qu'une op-
position armée ne fût le signal de la destruction complète du protes-
tantisme en France, et disposé à acheter par une entière soumission
une tolérance équivoque. Ce dernier parti aurait volontiers accepté
les doctrines de Saumur ; mais si, par la position des hommes qui le
composaient, il avait de l'influence dans les conseils de la ville, il était
trop ami de la paix pour se compromettre ouvertement pour elles. Au
contraire, le parti opposé était formé d'hommes d'une foi plus ardente
qu'éclairée, fortement attachés aux croyances reçues, pleins d'audace
pour les soutenir , et regardant tout novateur en fait de doctrine
comme un traître secret qui, après avoir renié la foi des premiers ré-
formateurs, n'avait plus qu'un pas à faire pour passer avec le catho-
licisme. xVu milieu de ce peuple toujours prêt à descendre sur la place
publique et à courir aux armes pour défendre sa foi, la vie de quelques
professeurs faisant cause commmie avec les modérés fut plusieurs fois
menacée. En 1625, Pierre Olier fut sur le point d'être mis en pièces
dans le temple même (1), et la même année, dans vme autre sédition,
Caniéron fut tellement maltraité par une populace en fureur, qu'il
mourut quelques mois après des suites de ses blessures.
Dans un tel état de choses, l'orthodoxie seule pouvait se maintenir;
mais l'attachement qu'on avait pour elle n'était pas le résultat d'un
examen scientihque; il était produit par un sentiment d'opposition au
catholicisme. Si l'on s'y déchaînait contre l'arminianisme et contre les
doctrines de Saumur, c'était par crainte qu'un changement dans le
dogme fît fléchir peu à peu les croyances réformées devant les enva-
hissements toujours croissants de l'église catholique. La confession de
foi calviniste était regardée comme une citadelle qu'il ne fallait pas
abandonner, sous peine de périr. A Montauban plus qu'ailleurs domi-
nait le vieux parti réformé. Le triomphe de 1621 exalta ses espérances;
les revers qui ne tardèrent pas à fondre sur le protestantisme n'é-
branlèrent pas de longtemps sa confiance en une politique devenue
désastreuse, et s'il finit par ne plus compter sur une résistance im-
possible, il ne cessa jamais de défendre avec la plus grande ardeur
des doctrines qui étaient pour lui le fondement des églises protes-
tantes.
(1) Hidoiredu Querci, t. If, p. 215-217.
332 PRÉPARATIFS DE LA REVOCATION
Quelque incomplet que soit l'aperçu que nous venons de présenter
des tendances théologiques de nos anciennes académies^, il peut suffire
pour donner une idée de leur importance et pour éveiller le désir de
faire sortir leur histoire d'un injuste oubli. Il n'est pas nécessaire de
faire remarquer que, par l'étendue et la profondeur de leurs travaux, les
théologiens protestants français du XVII« siècle ont droit à une large
place dans les annales de la théologie, et que c'est à quelques-uns
d'entre eux que revient la gloire d'avoir arraché les sciences reli-
gieuses à l'étroit dogmatisme sous lequel elles étaient menacées de
périr. Ce n'est cependant pas assez; on n'estimerait pas à leur juste
valeur les services qu'ils ont rendus, si on se bornait à ne considérer
que l'action qu'ils exercèrent sur leurs contemporains. Il ne faut pas
oublier que c'est de ces académies que sortirent les Basnage, les Beau-
sobre, les Desvignoles, les Lenfant, et tous les autres théologiens fran-
çais que la révocation de l'Edit de Nantes dispersa en Hollande, en
Suisse, en Angleterre et en Allemagne, et qui éveillèrent dans quel-
ques-unes de ces contrées une nouvelle vie scientifique, en y répan-
dant les trésors de leurs connaissances. Par eux, l'influence des maî-
tres qui les avaient formés franchit les limites de la France et celles
du XVIIe siècle. Elle s'étendit sur toute l'Europe protestante; elle
durait encore presque au moment qui vit naître la théologie alle-
mande.
PRÉPARATIFS DE LA RÉVOCATION DE LEDIT DE MNTES.
MESIIIES PRISES POl'R LA CONVERSION DES OFFICIERS DE L ARMEE DE MER
ET DES MATELOTS APPARTENANT A LA R. P. R.
1G80.
Docunienls originaux.
M. .lal, historiograplic delà marine, a enrichi de notes spéciales l'édilion
des Mémoires du marquis de VHletfe, due à M. Monmorqué, où nous avons
déjà trouvé la matière d'un emprunt très intéressant (/". ci-dessus, p. 1!).-i).
Ces notes sont, pour la plupart, des extraits des divers Efats de la marine
et des Recueils manuscrits des ordres du Roi, conservés aux archives du
ministère. M. .lal les a soigneusement compulsés et a rapproché les Instruc-
tions rédigées par Colbert ou son Dis Seignelay, et approuvées par Louis XIV,
des correspondances des amiraux rendant compte de leur exécution. C'est une
DE l'ÉMT BE NANTES. 333
note de ce genre que nous avons annoncé l'intention de reproduire {Ibid.,
note 3) et que nous allons publier.
Nous donnons d'abord la dernière moitié d'une lettre du vice-amiral
comte d'Estrées, qui en est le point de départ, et qui a le mérite de mon-
trer parfaitement , par un aveu dépouillé d'arlitice , dans quel esprit on
obtempérait, ou même on allait au-devant des désirs de Louis XIV, lors-
qu'il eut déclaré que son bon plaisir était d'extirper l'hérésie. A voir d'Es-
trées parler de la conversion des matelots, en dirait-on pas qu'il est ques-
tion de ynoraliser les équipages ou de christianiser des païens?., tandis
qu'il s'agit en réalité de contraindre à l'exil ou à l'hypocrisie de la religion
officielle (1) des gens qui formaient précisément, au témoignage de leurs
chefs, la partie la plus saine et la meilleure de l'armée de mer : le tout (il en
convient ingénuement) , pour complaire à Sa Majesté et faire sa cour au
ministre! (2)
Le Comte iVEstrées au marquis de Seignelay.
De La Rochelle, ce IG" avril 1680.
... Vous me confirmez, Monsieur, dans la résolution que
j'ay prise de m'appliquer fortement, cette campagne, à la con-
version des matelots. Rien ne seroit plus important au service
du Roy et plus utile à la marine ; j'advoue que je n'y suis pas
moins excité par ces raisons, et parce que je crois que ces soins-
là ne vous seront point désagréables, que par le zèle que tout
le monde doit avoir pour sa religion. Je n'oubliray cependant
dans tout le reste aucune des choses que vous estimez nécessai-
res au service de Sa Majesté, ou que je penseray vous pouvoir
plaire. Je vous supplie très humblement de croire que vous ne
sauriez honorer personne de vostre bienveillance et protection
qui en soit plus digne, par les sentimens sincères de respect et
de reconnoissance que j'ay pour vos bontés et celles de mon-
sieur votre père, puisque vous estes les seuls ministres de qui
j'en aye reçu en ma vie des témoignages et des effects.
Je suis avec toutes sortes de passion et de respect. Monsieur,
vostre très humble et très obéissant serviteur.
Le Comte D'ESTRÉES.
(1) En d'autres termes, de pervertir et de démoraliser...
(2) Il fut fait maréchal de France en 1681 , et fut le premier maréchal nommé
dans la marine.
.'{34 PRÉPARATIFS DE LA RÉVOCATION
Voici niainlenant la note de M. Jal :
On ne trouve pas dans la Collection des ordres du Roy, vol, 48 et 49, la
dépêche à laquelle répond ce paragraphe de la lettre du comte d'Eslrées;
mais ces volumes font très bien connaître quelles étaient les dispositions du
Roi à l'égard des protestants. On lit, par exemple (p. 19.3 v" du tome 49),
une circulaire aux intendants des ports, dans laquelle se remarquent ces
passages :
14 avril 1G80.
« S. M. m'ordonne aussy de vous dire qu'Elle a résolu d'oster petit
à petit du corps de la marine tous ceux de la R. P. R., et première-
ment;, à l'égard des commissaires. Elle donnera des ordres pour oster
ceux qui restent de cette religion. A l'égard des écrivains, Elle veut
ciue vous me fassiez sçavoir s'il n'y en a aucun d'huguenot dans ledit
port de mer, et que vous cessiez de les employer aussytost que vous
aurez reçu cette lettre... S. M. a résolu, à l'égard des officiers, d'en-
voyer à par le moyen del'évesque, un ecclésiastique habile et ca-
pable d'instruire ceux qui voudront bien se mettre en estât de con-
noistre les erreurs dans lesquelles ils sont engagez, et vous pourrez,
lorsque cet ecclésiastique sera arrivé, faire entendre tout doucement
à ceux desdits officiers qui sont de la religion, que S. M. veut, bien en-
core patienter quelque temps, pour voir s'ils voudront se servir du se-
cours qu'Elle veut bien leur donner pour les instruire dans la religion
catholique; mais qu'après cela son intention n'est pas de se servir
d'eux, s'ils continuent dans leur erreur... Ne manquez pas de m'en-
voyer une liste exacte de tous les officiciers de marine de la R. P. R.
(jui sont dans le département de »
Dos lettres de Seignelay aux évoques de Saintes et de Léon (14 avril), au
sujet des instructions à faire faire aux officiers protestants par des ecdé-
siasti(|ucs, que ces prélats sont chargés de désigner, se lisent pp. 1 19 et
201 du vol. 49.
A la date du 19 mai, le ministre écrivait à U. de Seliil, intendant de la
marine à Brest :
« Si quelqu'un d'eux (les officiers de la religion réformée), par opi-
niastreté refuse de proffitcr de cette grâce, et d'assister aux conféren-
ces qui seront tenues pour cet effet, il a ordre d'en advertir S. M., et
(|ue ce sera par ceux-là qu'Elle commencera à exécuter ce qu'Elle leur
a fait scavoir et à les oster de la marine, et il ne doit pas manquer de
DE l'ÉDIT de NANTES. 333
rendre compte de ce qui se passera sur ce sujet, et de faire sçavoir
principalement si le sieur Forant assistera à ces conférences. »
Forant était un vieux capitaine de vaisseau de la promotion de 1655, qui
résistait à toutes les injonctions de la Cour sur la question de conscience.
Sa résistance ne fut pas punie d'abord d'une destitution, mais d'un chan-
gement de département. On lit, en effet (p. 221, vol. 48, des Ordres du
Roy), une lettre de Seignelay, du 5 juin 1680, où l'on remarque ce passage :
« Ce n'est pas d'aujourd'huy que S. M. a lieu de se plaindre de la
mauvaise conduite du sieur Forant, et de son opiniastretc remplie
d'emportement sur ce qui regarde la religion; ledit sieur de Seiïil ne
devoit pas souffrir que cet officier respondist ainsy qu'il a fait pour
tous ceux qui sont de sa religion à Brest, et pour luy apprendre à
estre plus sage une autre fois, et luy faire porter son zèle indiscret
dans des lieux plus éloignez^ Elle luy envoyé ordre de partir pour
Toulon aussytost qu'il l'aura reçu^ et Elle ne veut pas qu'il soit em-
ployé à Tadvenir dans les r^viies dudit port de Brest (1). »
Nous ne savons pas si Forant, qui était capitaine de 1655, se convertit,
ou si le Roi se lassa de vouloir l'y contraindre, mais nous le trouvons à la
tête des capitaines de vaisseaux sur l'état de 1685, et chef d'escadre sur
t;elui de 1686 (2).
Dans une lettre adressée à l'intendant de Rocliefort, le W juin 1680
(p. 230 v° vol. 48), on lit cette phrase curieuse •
« S. M. lui recommande de s'appliquer toujours à la conversion des
officiers de marine, et Elle trouvera bon qu'il fasse connoistre au pu-
blic qu'Elle fera donner des emplois dans ce corps à ceux qui feront
abjuration de leurbérésie, pourveu qu'ils soient gentilshommes. »
A la même date, Seignelay écrivait à 31. de Seiiil (p. 235 v" même vol.) :
« Elle veut encore (S. M.) que ledit sieur de Seiiil s'informe particu-
lièrement si les prières catholiques, la messe et les autres exercices de
la religion, se font publiquement et à haute voix, dans la poupe, aux
(1) Dans une dépèche des 6-10 septembre 1681 à Seignelay, Du Quesne écrivait :
« Et comment, Monseigneur, laissez-vous rouiller Forant, qui est des meilleurs
u manœuvriers et soldais? Quand donc le ferez-vous servir qu'en la vigueur de
« Lon âge?...»
(2) Il faut croire que le roi ne se lassa pas, car le pauvre Forant finit par suc-
comber. M. Jal nous a appris, il y a quelques jours, que, dans le cours des recher-
ches qu'il a laites depuis le temps où il écrivait ces lignes, il avait trouve la preuve
que Forant n'était devenu chef d'escadre qu'après sa conversion.
336 PRÉPARATIFS DE LA RÉVOCATION DE l'ÉIHT DE NANTES.
jours et heures qu'ils se doivent faire, et si les capitaines n'y appor-
tent aucun empeschement, et qu'il fasse sçavoir aussy en quelle ma-
nière se font les prières des prétendus réformez, s'ils se retirent à l'a-
vant et entre deux ponts, et s'ils observent de les faire à voix basse et
sans être entendus. »
Une lettre adressée à M. de Vouvré, intendant de Toulon, à la date du
2G juin 1680 (p. 241, vol. 481, porte ce qui suit :
« S. M. veut bien donner encore trois mois au sieur Goffin pour se
convertir, mais, ce temps expiré. Elle iuy fera oster son employ s'il
continue dans sa religion. »
Le 24 juin, Seignelay ordonne à de Seuil de faire savoir « quand les sieurs
de la Mothe et de Rys feront abjuration de leur hérésie (p. 231 v"
vol. 48). » De la Mothe était capitaine de vaisseau de 1668. De Rys était
lieutenant de 1G76. On trouve encore La Mothe sur l'état de 1683; il dis-
paraît en 1685. Quand à de Rys ou de Ry, il ne disparaît de la liste des lieu-
tenants qu'en 1690. Probablement tous deux avaient Uni par se rendre.
En mai 1680, le Roi avait voulu effrayer les protestants par un exemple,
et Seignelay avait écrit de sa main le billet suivant à Du Rivau-Huet, lieu-
tenant de vaisseau de la promotion de 1 670 :
« Le Roy n'ayant pas esté informé que vous estiez de la religion
prétendue réformée, lorsqu'il vous a donné le commandement des
quatre pinasses qu'il a fait armer à Rayonne, et l'ayant appris du de-
puis, il m'a ordonné de vous dire que vous ayez à remettre au sieur
Roux (capitaine de frégate légère, de 16G7) la pinasse que vous avez
présentement, l'intention de S. M. n'estant pas que vous restiez plus
longtemps dans le commandement de ces quatre bastimens. »
Cet acte de sévérité dessilla les yeux de Rivau-Huet; rar, dans l'état de
1683, on le voit p(trlé parmi les capitaines de vaisseau de la promoliun de
1682 (p. 198, vol. 48).
Les (thoses avaiint été poussées moîns avant, en 1679. Ainsi, on lit
(p. 9 V" vol. n. Ordres du Roy), dans une lettre adressée à Denuiyn, le
6 janvier :
(( Je suis bien aise de vous dire qu'il m'a paru beaucoup d'aniniosité
de vostre part sur tout ce qui s'est passé au sujet dudit de la Favolière,
et que vous devez observer en général sur les gens de la religion, tc^
qu'il est, de régler un ])eu vostre zèle, parce que dans cette occasion
llli.MULlllur> 1)1 ilLUrtE DE SAÎMf.-tuV. 337
et dans plusieurs autres qui ont paru devant le Roy, S. M. a trouvé
qu'il n'estoit pas tousjours accompagné de la discrétion nécessaire. »
Un mois après (p. 89, même vol.), Seignelay écrivait à l'évêque de Sain-
tes, au sujet des matelots prolestanls :
« S. M. m'ordonne de vous escrire qu'elle pourra contribuer à la
dépense qui sera nécessaire pour convertir ces hérétiques^ soit en en-
voyant des missionnaires dans les paroisses, soit en leur faisant quel-
ques gratifications »
On voit que presque toutes ces tracasseries et ces mesures d'exclusion,
à l'égard des marins protestants, sont de l'année 1680. C'est pourtant en
cette même année 1680, que l'un des plus illustres officiers delà marine
française, — un protestant, mais dont Louis XIV trouvait les services bons
catholiques^ — le lieutenant-général Abraham Du Ouesne, était nommé au
commandement de l'escadre de la Méditerranée, recevait le 8 juin ses lettres
de créance et ses instructions, et partait pour une de ses plus glorieuses
campagnes (celle contre les corsaires de Tripoli), qui devait être bientôt
suivie de deux autres expéditions rendues non moins célèbres par les bom-
bardements d'Alger et de Gênes!
OÉKIOLITIOH DU TEIÏIPLE DE SAIHTEFOY.
1683.
(Document inédit et Notice historique sur la fondation de l'pfçlise réformée de celte ville.)
M. le pasteur Mercat, de La Roiiuille (Gironde) , nous a transmis la notice et
le document très intéressants qu'on va lire, sur l'église de Sainte-Foy et sur la
démolition de son temple.
Aymon De La Voye, originaire de la Picardie, arrivé secrètement de Ge-
nève dans la ville de Sainte-Foy, vers l'an 1541, y prêcha le premier les doc-
trines du pur Evangile (F. Crespin, Hist. des Martyrs, liv. III, p. 121).
S'étant ménagé quelque intelligence auprès des habitants, et peut-être aussi
muni de lettres de recommandation pour quelques partisans secrets des
nouvelles doctrines (nouvelles à force d'oubli!). De La Voye se mit en rela-
tion plus fréquente avec eux. Ses entretiens leur plurent; ils l'écoutèrent
bientôt avec bienveillance et goûtèrent fortement les enseignements qu'il
leur donnait. Mais comme la prudence exigeait de commencer une œuvre
de celte nature avec toute la réserve possible, afin de ne pas exaspérer la
jalousie et la haine du clergé. De La Vove réunit ses premiers disciples dans
22
338 DÉMOLITION DU TEMPLE DE SAINTE-FOY.
une cave ([u'on montre encore à Sainte-Foy. Là fut contenue en germe toute
l'Eglise de cette ville, et celle des nombreuses provinces environnantes. Les
prédications de De La Voye furent tellement liénies dans ce sanctuaire im-
provisé et le nombre de ses auditeurs devint si grand , qu'il se vit forcé,
au risque de se faire connaître de ses ennemis, d'abandonner la cave où se
tenaient les assemblées et de prendre un local plus vaste.
Bientôt, malgré toute la prudence qu'on mit à tenir secrets les lieux de
réunion, ces assemblées fréquentes, nombreuses, ne purent, surtout dans
une petite localité, échapper à la surveillance active du clergé. A peine en
eut-il été instruit, qu'il dénonça en toute hâte à l'autorité ecclésiastique,
des doctrines si étranges pour l'époque et surtout en si grande opposition
avec celles de l'Eglise romaine. Non content de cette première démarche, il
s'adressa au bras séculier, et la cour souveraine de Bordeaux, lança immé-
diatement une prise de corps contre le courageux De La Voye. Un huissier
fut, en effet, envoyé à Sainte-Foy, vers la fin de loil, pour se saisir de lui.
De La Voye en fut informé, et il aurait eu le temps de se soustraire à l'exé-
cution de l'arrêt. Quelques-uns de ses amis le lui conseillèrent fortement,
mais il en fut indigné et protesta qu'il voulait courageusement mourir à son
poste : « J'aimerois mieux n'avoir jamais esté né que de commettre telle
« lascheté, car ce n'est point l'office d'un bon pasteur de s'enfuir quand il
« voit venir le danger, comme dit Notre-Seigneur : ains doit demeurer, afin
« que les brebis ne soyent égarées. {Crespin^ p. 121.) »
Sur ces entrefaites, l'huissier chargé de conduire le courageux apôtre de
la Réforme à la barre du parlement arriva dans Sainte-Foy. Il y était déjà
depuis trois jours; pendant ce temps, De La Voye continue ses prédications
et résume en trois sermons toute la doctrine « (|u'il avoit preschée et pour
« laquelle il estoit prest d'exposer raille vies, si tant en avoit. Desquelles pa-
« rôles, avec son innocence en zèle, plusieurs furent esraeus. — Comment?
« 11 est cause que nous nous sommes retirez des jeux et des tournois, et
« que plusieurs se sont retirez des méchancetez qu'ils avoient accoustumé
(c de faire (ibid., pag. 122). »
Aussi, au moment où De La Voye, chargé de liens, traversait la ville
comme un malfaiteur, les habitants se portèrent en foule sur la route pour
le délivrer par la force ; mais le fidèle pasteur leur dit : « Cessez, mes frères
« et amis, n'empêchez mon martyre; la volonté de Dieu est telle que je souf-
" fre pour lui, à laquelle il ne faut résister {ibid., pag. 122). »
Conduit à Bordeaux, (;omme un vil malfaiteur, De La Voye fut jeté dans
un cachot obscur et infect, d'où il ne sortit, après neuf mois de souffrances
et de tortures morales, que pour monter sur le bûcher.
Ce fidèle serviteur de Dieu fut, en effet, brûlé vif à Bordeaux, le 21
août 1542.
DÉMOLITION DU TEMPLE DE SAINTE-FOT. 330
Franchissons maintenant nn siècle entier. Nous allons voir tonilier le tem-
ple de cette même Eglise, que le martyr De La Voyc avait ainsi définitive-
ment fondée ; nous allons le voir tomber sous les coups de ceux qui avaient
allumé le bûcher du 21 août !o42. Voici le Procès-verbal entièrement iné-
dit, rédigé par le curé même de Sainte-Foy, qui fut tout ensemble témoin
et acteur dans toute cette « pieuse cérémonie. »
AD PERPETUAM REI MEMORIAM.
JL'an mil six cent Imitante trois et le vingt deuxième juillet,
nous, curé soussigné, sommes allez avec une belle et nom-
breuse procession , depuis l'église paroissiale de la présente
ville jusqu'aux masures du temple de ceux de la R. P. R. de
ladite ville, oi^i estant arrivez, nous avons béni une croix qui a
esté posée sur un pilier dudit temple réservé pour cet objet.
Ensuite de laquelle bénédiction, le père Marcellin Desbois, re-
celé [sk)^ a fait un beau sermon sur lesdites masures. Après
quoy, nous sommes retournez en procession à ladite église,
en chantant un Te Deum et VExaudiat , où , estant arrivez ,
nous avons fini toute cette pieuse cérémonie par une messe
haute pour rendre grâce à Dieu d'avoir délivré cette ville de
l'exercice de l'hérésie par la démolition dudit temple, laquelle
l'on commença le 19'' jour du présent mois et finit le 21^
L'arrêt de la démolition fut donné par le Parlement de
Guienne, séant à La Réole, le 2" du mois de juin dernier, au
rapport de M. de Mirât, sur l'information faite par M. Duvi-
gier, conseiller au Parlement, qui a assisté à la cérémonie et
fait faire la démolition des contraventions des huguenots aux
Edits et Déclarations du Roy.
Signé : ANDRAULT, curé de Sainte-Foy.
Il n'est pas sanç utilité de rappeler ici que Sainte-Foy est aujourd'hui un
des points où le protestantisme français a le plus de vie. Il y compte plusieurs
églises, et y manifeste sa foi par les œuvres.
MEUflQIRE AU REVËRËiiD PERE DE U CHAISE
COATRE LES PROTESTANTS DE PARIS
ET LETTRE DU MARQUIS DE SEIGNELAV A LA REYNIE, LIEUTENANT DE POLICE
1684.
Documents inédits.
M le pasteur Vaurigaud, de Nantes, nous avait communiqué, il y a déjà
queUiue temps, une de ces pièces honteuses qui fourmillent dans les dossiers
des affaires concernant les protestants, sous Louis XIV : une dénonciation
au révérend père de La Chaise. Nous avons rencontré, depuis peu, un docu-
ment qui complète à merveille la communication de M. Vaurigaud. C'est
une dépêche du marquis de Seignelay au lieutenant de police La Reynie,
conçue en ces termes :
A M. de La Reynie.
A Versailles, le 30 septembre 1684.
Monsieur, le sieur de Saint-Thont [?] ayant donné advis de
trois maisons à Paris où Ton donne retraite aux pauvres de la
R. P. R. , le Roy m'a ordonné de vous escrire de voir sur cela
le père de La Chaise , afin qu'il vous indique ledit sieur de
Saint-Thont, et que vous vous serviez de luy à ce que vous ju-
gerez à propos pour l'exécution des ordres que vous avez receus
sur ce sujet.
Je suis, etc.
On va voir que <"ette lettre, rapprochée du mémoire tpii suit, en précise par-
failement l'origine et la date. Ce mémoire se trouve, d'ailleurs, parmi les pa-
piers de La Reynie, dans le tome l^'du Fonds Saint-Germain (suppl. franc.,
791, 1), aux manuscrits de la Bibliothèque Impériale. La lettre fait partie
des registres du Secrétariat aux archives impériales. Le nom du délateur y
ost écrit Salnl-Thont; il est évident que c'est une simple erreur d'or-
thographe.
Mémoire pour servir au Très Révérend Père Confesseur
du Roy.
« Sa Révérence est très humblement supliée de se souvenir d'informer
S. 31. que le sieur de Saint- Thoin a relire un jeune gentilhomme huguenot.
MÉMOIRE AU UÉV. P. DE LA CHAISE. • 341
âgé de quinze ans, des mains de ses parents pour achever de l'instruire dans
notre religion, et le mettre en état de faire abjuration de son hérésie et
d'en recevoir l'absolution.
« Sa Rf^" se souviendra pareilhement, s'il luy plaist, que le dit sieur de
Saint-Thoin a hii Ihoneur de luy dire que, dans les fréquentes conférences
qu'il a avec ce jeune homme, il a appris que les huguenots ont plusieurs
maisons en divers endroits de Paris, qu'ils font servir d'hôpitaux pour les
malades de leur religion, et qu'il y a vii de ces malades, avant (pte de
mourir, demander avec de grands empreçements un prestre pour les absou-
dre de leur hérésie, ce qui leur fû refusé par ceux qui ont le soing de les
servir, qui pour sen dispencer, disoient à tous ceux de l'un et de l'autre
sexe de leur religion (pii visitent ses hôpitaux, que ces malades étoient dans
un délire, quoique cela ne fù pas, et les ont laissé mourir dans cet état.
« Il en a même vii un de ces malades qui, ne pouvant obtenir par ces
instantes prières, un prestre pour labsoudre, élever lune de ces mains vers
le ciel et mourir dans cette posture de laquelle les anciens (pii lasistoient à
la mort, non plus que ceux qui y estoient presants ne purent remettre son
bras dans sa posture naturelle. Ce qui les obligea de garder ce corps pen-
dant trois jours pour tacher, par tout tes sortes d'elïorts, de luy faire bes-
ser le bras (1).
« Cette conduitte, si contraire aux lois divines et humaines, et si direc-
tement oposée aux ordonnances et déclarations du roy, demande de votre
R'^'^ d'en arrester le cours. Pour y parvenir, le sieur de Saint-Thoin propose,
sous le bon plaisir de S. M., deux moyens inman(iuables : le premier, (pie
les maisons qui servent d'hôpitaux seront razées, les matériaux avec tous
les meubles qui si trouveront, confisqués, et le produit (jui en reviendra
employé à la conversion de ceux de cette religion que l'on y aura disposés,
et à l'égard de ceux qui ont loués ces maisons des propriétaires, condamnés
de payer les amendes ordonnées par S. j\I., comme ayant contrevenu aux
déclarations du roy, qui deffende de s'assembler ailheurs que dans leur
temple. Le deuxième, que celuy ou celle qui sont comme les directeurs de
cest sortes d'hôpitaux, seront arrestés prisonniers et etroittement gardés
pour savoir le nom de ceux qui se sont servis du leur pour faire bailli de ces
maisons, et ensuitte condamnés à une peine infamante, telle (pi'il plaira
à S. M-
« Ces deux moyens conduiront immanquablement à ces. deux choses : la
première, que personne ne voudra louer sa maison aux huguenots pour ser-
vir d'hôpitaux, pour n'avoir pas le chagrin de la voir démolir, par concé-
quent, les malades de cette religion seront contraints de c(î faire porter
(t) FI y a en marge : « Le ministre Claude y ét-iii présent.»
342 PLACET AU ROY POUR MAhIE TESTU.
dans nos hôpitaux, où ils se convertiront, n'ayans ni ministre ni ancien qui
les encourage à mourir dans leurs damnablos opir.ions. La seconde, que par
l'emprisonnement de cette sorte de directeurs d'hôpitaux, qui sont gens de
néant, l'on saura le nom des ministres qui ont effectivement loué ces maisions
pour en faire des hôpitaux et lieux d'assemblées si sévèrement deffendues
par S. M , et par la punition corporelle qui sera faite à cette sorte de direc-
teurs, les ministres n'en trouveront jamais qui si veuille exposer après ces
exemples. D'où l'on peut conclure que si les ministres sont accusés d'avoir
loué ces maisons pour en faire des hôpitaux, c'est le moyen de les interdire,
de les bannir, et de leur faire souffrir telle peine qu'il plaira à S. M. Cette
dernière réflexion peut avoir de plus grandes suittes pour le bien de l'Eglise.
« 3Iais comme cet affaire demande beaucoup de précaution, telle que le
sieur de Saint-Thoin a déjà prise et qu'il continue, pour reconnoistre les
lieux que ce jeune homme luy a indiqués, l'un desquels est dans la rue des
Fossés de M. le Prince et qui répond dans la rue Saint-André-des-Arts, vis
à vis et proche la porte de Bussy ; un autre dans la rue du Sabot, fauxbourg
Saint-Germain, et qui répond dans celle de (1), près la Charité; il suplie
très humblement S. 1>Î. de luy en laiser le soing et la conduitte, et de luy
accorder le pouvoir de prendre tels commissaires du Châtelet qu'il avisera
pour l'exécution de la chose, et pour dresser tous les procez verbaux qu'il
sera nécessaire avec deffences, de par S. M-, aux geôliers de la prison où
l'un mettra ceux on celles qu'on arrestera qui sont gens de néant, mais des
plus zélés huguenots, de ne les laiser parier à personne, sous telles peines
qu'il plaira à S. M. d'ordonner.
« C'est par ces moyens (ju'on détruira insensiblement les huguenots dans
Paris, que Dieu en sera plus glorilié, l'intention du roy satisfaite et le zèle
de Votre R'^'^ accomplis, et qu'elle sera comblée d'une infinité de benëdicfions
par ceux qui auront receu leur salut par son ministère. »
PUCEÎ AU ROY POUR fHARIE TESTU
VErVE DE riERUr MARTEL, AGKK DE 78 ANS, PRISONNIÈRE A AMIENS.
1G8Î.
( Inédit.)
Marie Teslu, veuve de P'wrrc Marlcl, aagée de 78 ans, pri-
sonnière es prisons de la Conciergerie de votre ville d'Amiens,
supplie en toute humilité Votre Majesté d'ordonner sa sortie
(1) l.n mot est en Ijla'.ic dans le Ms.
PLACET Al) ROI POUR MARIE TESTU. 343
hors des dites prisons, attendu qu'elle ne croit pas estre cou-
pable , veu que yéritablement elle a abjuré sou hérésie à An-
ger-ville, pays de Caux, où elle demeuroit à cause des soldats
qu'elle aToit en sa maison. Mais lorsqu'elle a signé , elle n'a
sceu ce qu'elle faisoit, et ils ne luy ont donné autre chose à
entendre sinon qu'il falloit signer, et qu'à l'instant ils se re-
tireroient. Depuis quoy, ses enfans l'ayant persuadée de les
suivre, ce qu'elle a fait tant par affection maternelle que parce
qu'elle ne pouvoit subsister à son âge sans leur assistance, elle
a une seconde fois abjuré avec sesdits enfans dans la Concier-
gerie d'Amiens, où ils ont esté arrestés. Ses dits enfans ayant
esté élargis, elle y a esté retenue, où elle est dans un fort pi-
toyable estât. Mais, par la grâce de Dieu, elle professe dans les
règles la Religion catholique, apostolique et romaine, — ainsy
qu'il a esté certifié à monsieur Chauvelin, votre commissaire,
départi en la province de Picardie par les pères Jésuites du
collège de votre ville d'Amiens, qui lui ont donné toutes les
instructions qu'elle a souhaitées, et elle continuera ses vœux et
prières pour la continuation de la prospérité en-santé de Votre
Majesté.
A Amiens, ce 23'" juillet 1687.
(M. 6-73.)
' Nous nous bornerons à appeler l'attention du lecteur sur ces naïves pa-
roles du placer qui précède : vu que véritablement elle a abjuré... à cause
des soldats qu'elle avoit en sa maison... Lorsqu'elle a signé, elle n'a su ce
qu'elle faisait... 1.1 il s'agit d'une pauvre malheureuse vieille femme de
78 ans. Et comme elle ne peut subsister sans l'assistance de ses enfants,
qui, à ce qu'il paraît, n'avaient pas abjuré, on l'incarcère de nouveau avec
*ux ! Puis on élargit ceux-ci, mais elle, on la retient. La voilà contrainte
derechef de se déclarer catholique romaine dans les règles, d'en prendre à
témoin le commissaire et les pères Jésuites, le tout pour obtenir un peu de
répit et le droit de mourir hors de prison ! La pauvre femme l'a-t-elle ob-
tenu ? Nous l'ignorons, car la pièce ne porte aucune note.
Sa Majesté a peut-être répondu par un Néant à la requête, ou peut-être
la mort a rendu toute réponse inutile!... Les faits de ce genre se comptent
par milliers, ou plutôt ils ne se comptent pas. Dieu seul a pu les énumérer.
UNE RAZZIA DE CEHTILSHOlUliilES
ET DE pa!;tu;ulili;s dk la i;. i>. k.
168Î.
( Inédit. )
Le i août 1687 mérite de figurer avec une croix d'honneur dans les fastes
de la justice du grand Roi et du grand siècle. La révolution de l'Edit de
Nantes était accomplie depuis près de deux ans; tout ce que le royaume de
saint Louis renfermait naguère d'hérétiques s'était converti comme par en-
chantement, et il ne devait plus y avoir de protestants en France, comme
chacun sait. Il y en avait pourtant encore, et beaucoup : on pourrait pres-
que dire qu'il n'y en avait jamais eu tant. Les prisons d'Etat, les châteaux
de Sa Majesté et les couvents des deux sexes, ces prisons particulières qui
s'ouvrirent alors de toutes parts avec un si grand empressement, regor-
geaient de malheureux nouveaux convertis (on sait ce (jue ce mot signi-
fiait), arrachés à leurs familles, et de familles entières dispersées çà et là.
Et non-seulement ces prisons étaient pleines , mais chaque jour y ajoutait
de nouvelles recrues.
Yoici le bulletin des incarcérations ordonnées le 4 août IG87. Ce dut être
un des beaux jours du règne, car la fournée est brillante. Plusieurs des
noms qu'on va lire donneraient lieu à d'intéressantes mentions, si la place et
le temps ne nous manquaient. Nous joignons à la série des ordres du
4 août le modèle des billets d'envoi adressés aux commandants des châ-
teaux royaux, et un ordre de transfèrement du lendemain qui s'y rapporte,
afin que le tableau de cette razzia à l'intérieur du royaume, au XV11<" siè-
cle, soit ici au complet.
Colbert, Marquis de Seignelaij^ Secrélaire (TElat ,
au Commandant du château d'Angers.
A Versailles, le 4 aoust 1687.
Le Roy envoyé au château d'Angers les S'"' de Montginot, de Ver-
deille et de Romeron, qui sont des gens opiniâtres dans la religion pré-
tendue réformée. Sa Maj" veut qu'ils soient soigneusement gardés sans
avoir communication ensemble ny avec personne du dehors, si ce n'est
avecM^Tevesque d'Angers, ou les ecclésiastiques ([u'il voudra leur en-
voyer. Ils doivent payer leur dépense, et s'ils veulent des valets, il faut
que vous leur en donniez d'anciens catholiques-, de la bonne conduite
desquels vous soyez assuré. Que s'ils en veulent faire venir de Paris,
vous prendrez la peine de m'en envoyer un mémoire, afin qu'avant de
CNF. R'KZZiA DE GENTILSHOMMES DE LA R. P. R. 345
les leur envoyer Je fasse examiner s'ils sont de la qualité dont ils doi-
xent estre.
— Pareils billets ont esté escrits aux comniandans des châteaux de
Loches, de St-Malo, d'x\ngoulesme, d'iVmienS;, de Montreuil et de
Nantes.
Dw4 aoiist 1687.
A Versailles.
ORDRES BU ROY pour transférer du château de la Bastille en
celui d'Angers les S^» de Montginot (1)^ de Verdeille et de Romeron.
Autres pour transférer dud. château de la Bastille en celui de Lo-
ches^ les S''^ de Béringhen, de Saint Jean, Â.nionnet, de Briguy, Ca-
hans et le maniuis de Cagny.
Auti^es pour transférer les S''^ Le Cocq, Focart et de Monteil, des
couvents où ils sont détenus à Paris au château de Saint-Malo.
Autres pour transférer les S'* Virasel, Masclary, Moricette et Ger-
vaise, des couvents où ils sont détenus à Paris au château d'Angou-
lesme.
Autres pour transférer à la citadelle d'Amiens la de Le Cocq, la d^^e
de La Fontaine, la de Amonnet, la d^ Brunier et la d'ie d'Orignac.
Autres pour transférer la dUeDury^, l'aisnée, la d''^ Manyer, puisnée,
et la d'ie Morissette, de la maison des Nouvelles catholiques de Paris à
la citadelle de Montreuil .
Autres pour transférer les d'i^s Manyer, cadette, Jacquinot, de St-
Surin, Guignard, de La Roque, Le Juge, Dury, cadette, et Manyer,
l'aisnée, à la citadelle de Montreuil.
Du 5 aoust 1687, à Versailles.
ORDRE DU ROY pour transférer la d« de Marronay, de la
R-. P. R., du couvent des filles de Ste-Marie, de Loudun^ au château
de Loches.
(Reg. Secr.)
(1) On se rappelle que Madame de Monginot est nommée dans la lettre de Sei-
gnelay à La Reynie, rapportée ci-dessus, p. 168, en date du 23 mars 1682. Elle
était de ces dames de la R. P. R. coupables de se réunir pour assister les pauvres
de leur religion. Son mari devait être pour le moins complice dn crime, et on
n'est pas surpris de le voir embastillé, cinq ans plus tard, iiomme opimûti-e.
EXHUIÏiÂTIQN DE RIÂD&niE DE ffiONTGORiRIERY
Sril LA RÉQUISITION DE l'ÉVKQUE DE COUTAÎVCES.
1G90.
(Note historique et documents inédits.)
S'il est un moment ici-bas où l'égalité se fasse bien sentir à tous les hom-
mes et domine toutes leurs vaines conventions sociales, c'est à coup sûr ce-
lui où nous arrivons tous et qui s'appelle Vartide de la mort. La mort ne
connaît point les distinctions; elle « frappe du même pied l'humble toit et
« le superbe palais. »
Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre.
Est sujet à ses lois;
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N'en défend pas nos Rois.
« La poudre retourne à la poudre, la terre reprend la terre, et l'esprit de
l'homme retourne à Dieu qui l'a donné ! » Telle est la solennelle déclaration
de l'Evangile, et le pasteur la renouvelle sur chaque fosse ouverte qui va
recevoir le corps d'un protestant, en quelque lieu que cette fosse ait été
creusée. N'est-ce pas ce qu'auraient fait les premiers chrétiens, s'ils avaient
eu " un lieu où reposer leur tête, » ou n'est-ce pas ce qu'ils faisaient, loi-s-
que l'intolérance des pontifes du paganisme le leur permettait? (1)
L'Eglise romaine, après s'être emparée de l'individu dans tous les actes de
la vie (notamment par la confession auriculaire, et en ajoutant au baptême
et à la communion cinq autres sacrements), n'a pas voulu qu'il lui échappât
dans la mort. Elle a donc institué Vextrême onction, elle a béni le sol des-
tiné aux sépultures de ses fidèles, afin qu'ils fussent inhumés en terre sainte,
à l'exclusion de tous autres. De là, il est résulté qu'il lui a fallu monter la
garde autour de ses cimetières, pour empêcher qu'un péager ou un gentil
vint y prendre place à côté de (juclqu'un des siens et souiller de sa dépouille
le « champ de pourriture » catholique. De là enfin, est née aussi pour l'Eglise
romaine l'obligation de chasser de ce dernier asile, lui appartenant en propre
en vertu de sa main-mise ecclésiastique, tout ce qui n'avait pas passé par
les fourches caudines du dernier sacrement, en d'autres termes, de rouvrir
les tondjes, anciennes ou récentes, d'exhumer les cadavres des impies, de
les jeter à la voirie, ou bien de les reléguer dans un emplacement réservé à
ceux qu'elle ignore ou qu'elle repousse : les enfants morts sans le sacrement
Cl) On sait que dans les premiers temps, les chrétiens, obligés de se cacher et
de' déguiser leurs tombeaux, avaient coutume d'y graver, en signe de reconnais-
sance' ta ligure d'un poisson, ou d'v inscrire le mot grec lyjjùi (poisson), dont les
cinq lettres'formaient les initiales de celte phrase : Jésus-Christ, Fi/s de Dieu,
Sauveur,
EXHUMATION D'u^E DAME PROTESTANTE AU XV11<" SIECLE. 34T
du baptême, les suicidés, les duellistes, les criminels et... .les hérétiques (1).
Ce chapitre des exhumations est un des plus affligeants de l'histoire des
Eglises réformées. Benoît cite plusieurs des affaires de cette nature : l'odieux
qui s'y attache n'a pas empêché malheureusement qu'elles ne fussent en
grand nombre.
Après une sortie au siège de Rouen, quelques réformés ayant été enterrés
confusément avec les catholiques tués ^ans la même occasion, les survivants
de ceux-ci tirent déterrer les réformés et abandonnèrent leurs corps à la
merci des bêtes fauves. En 1591, le parlement de Bordeaux donne un arrêt
qui autorise à déterrer les corps des réformés, qui avaient été enterrés de-
puis quinze ans dans les cimetières" catholiques ou dans les églises. Flori-
mond de Rémond, l'historien, présidant un jour comme plus ancien conseiller,
et ordonnant par un arrêt l'exhumation d'un enfant, y ajoute que tous les
corps des réformés, enterrés depuis dix ans dans les cimetières des catho-
liques seraient déterrés. — « On se plaignait, en 1597, que des personnes
« qui étaient mortes avec quelques marques d'être réformées, n'ayant pu
« avoir sépulture à cause de cela dans les cimetières des catholiques, on fai-
« sait procès à leurs parents pour les avoir fait enterrer dans les cimetières
« des réformés. » On citait surtout k cet égard d'incroyables actes de fana-
tisme commis par le curé de Saint-Etienne deFurens. — Ce fut un des points
les plus difficiles à régler, lors de l'Edit de Nantes. Les réformés, « quoy-
' qu'ils iie fussent pas entêtés du vain préjugé qu'un n^orceau de terre est
« plus saint qu'un autre, demandaient qu'il n'y eût pour les deux cultes que
« les mêmes cimetières. » Ils ne voulaient pas admettre une différence de
sépulture qui les marquait alors dune tache odieuse. Si l'on permettait aux
catholiques, « toujours zélés jusqu'à la fureur contre ce qu'ils prennent pour
« liérésie, » de porter leur haine à l'égard des réformés plus loin que la
mort, comment espérer de faire vivre en paix les uns avec les autres?
Pouvait-on vouloir rien de commun pendaiit la vie avec ceux ù qui
on refuse l'honneur d'une sépulture commune?... Pouvait-on fréquen-
ter sans liorreur des gens dont on se persuade (jue les corps morts
profanent le lieu où on les enterre? Mais on fit si bien de l'autre côté, que
l'article 46 de l'Edit, d'abord rédigé dans un sens explicite pour l'avenir,
finit par être complètement changé et ne décida plus rien que pour le passé,
c'est-à-dire que cet article statua « qu'il ne serait fait aucune recherche, in-
novation ou poursuite, » siir les faits acc(împlis. Il est vrai (pi'on y revint
ensuite et qu'on y rétablit les premières dispositions, mais seulement d'une
(1) Avec les exigences du canon catholique, on le voit,
« La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles,»
et le seuil des cimclières bénis courrait grand risque de n'être franchi que par
un assez petit nonabre li'iUis, si tes principes absolus et inliuiriains n'étaient tem-
pérés par mille accommodements de temps, de lieux et de personnes.
348 KXHUMATION d'uNE DAME PROTESTANTE
manière tacile. « Quand il fallut venir à délivrer des places aux réformés,
« à frais communs, les comnuuiautcs ne furent pas si fâcheuses que le
« clergé. Comme elles étaient ruinées par les longues guerres, elles aimèrent
« mieux partager avec les réformés les cimetières anciens que de faire la
« dépense d'en acheter de nouveaux. » Les commissaires de l'Edit fu'ent les
partages. Nonobstant, les chicanes, les vexations et les violences allèrent
leur train. A Lyon, le chevalier du guet s'obstinait à escorter et protéger de
force les convois des protestants, afin d'en tirer des salaires excessifs. A Au-
benas, le marquis de Montlaur appuyait et excitait au besoin les entreprises
des jésuites. L'Official d'Angers, l'évêqued'Alby, le cardinal de Sourdis, ar-
chevêque de Bordeaux, faisaient déterrer des corps de réformés inhumés
depuis cinq ou six années (1). Ce dernier, « l'homme le plus emporté et le
« plus étourdi de son temps, et (jui s'embarrassait de toutes sortes d'af-
faires avec le moins de réflexion, » ordonna l'exhumation des restes de la
dame de La Roulye, (jui reposait depuis dix-huit ans dans l'église de Pon-
tems, et les « fit jetter sur le grand chemin. » Aussi trouvons-nous, dans le
Cahier présenté au Roy en /IGOG, un article 15, où ce fait est relaté, d'après
l'enquèle du sénéchal de Guyenne, et par lequel article on supplie Sa Majesté
de « mulcter les auteurs de telles inhumanités de châtiment condigne, » de
casser semblables arrêts et mandements, et empêcher que les réformés puis
sent être à l'avenir troublés de la sorte. La réponse du Roy en son Conseil,
datée du 19 août 1606, confirma les défenses portées par l'article 45 {arl.
secr. ) de l'Edit de Nantes , et enjoignit « très expressément de pourvoir
promptement ceux de la R. P. R. de lieux de sépidture, conformément aux
articles iS et 29 de l'Edit, à peine de mil livics d'amende. » 11 y eut alors
un peu de trêve; mais cela dura tout au plus jusqu'à la mort de Henri IV.
Nous voyons des faits de tracasserie, d'agression, de violation de sépultu-
res, entre autres, en 1612, en 1618, en 1619, en 1625, en 1626, -en 1659
et années suivantes. Mais c'est surtout lorsque le Roi eut jeté le masque
et montré <i découvert son intention d'en finir partout et à tout prix avec
l'hydre de l'hérésie, c'est lorsque l'heure du coup de grâce fut proche, que
V orthodoxie se donna carrière. Lorscpu' l'arrêt du 6 juin 1685 eut, avec
un suprême dédain de fout droit, ruiné l'église de Caen, le peuple de cette
ville l'exécuta â sa manière : au son des fanibours et aux fanfares des trom-
pettes, (jui accompagnèrent la démolition du tenq)le, il déterra les morts du
cimetière voisin, « exerça mille indignités sur leurs os, joua à la boule
avec les têtes, >> enfin s'abandonna à tous ses sauvages instincts qu'on avait
réveillés et excités. — Le 9 juillet suivant, sur la demande du clergé, un
arrêt du Conseil condamna les réformés à délaisser leurs cimetières dans
(1) Par roflieial d'Angers, le corps de damoiseflo Marie Le Verrier; par l'évêque
(l'Alltv, celiii de Simon Charbal, lahonr^nr du MnznLTO de Lnrnaude.
Al Wl!'" SIÈCLE. ;M\)
(ouïes les localités où l'exercice du culte avait été interdit, leur donnant
pour ce délaissement, un délai de six mois; aussitôt, on s'empare de ces
cimetières, même dans les lieux où l'interdiction n'était pas encore pronon-
cée, on s'y livre à tous les excès, on ouvre les tombes; on jette les osse-
ments, même des corps entiers dans les rivières; on les traîne aux voiries.
« Ce n'est pas seulement le peuple qui agit : » les juges, les personnes de
qualité, les meilleurs bourgeois autorisent cette fureur par leur présence et
par leurs commandements, ou y participent par leur comiivence. » — On croit
peut-être que la mesure était comble et qu'il n'était pas possible d'y rien
ajouter : On se trompe. La Déclaration du 29 avril 1 6S9 ajouta une horreur
de plus à tant d'horreurs; ce qui n'avait apparu jusque-là que comme un cri-
minel déportement de la populace en démence, devint l'effet d'une dispo-
sition légale. Le Roi se félicitant dans le préambule de Vheureux succès
de ses soins, et se plaignant seulement qu'aucuns refusaient dans leurs
maladies de recevoir les sacrements, ordonna (pie ceux qui recouvreraient
la santé seraient condamnés aux galères, et que ceux, qui viendraient à
mourir seraient, après le procès fait à leur cadavres, traînés sur la clmje
et jetés à la voirie. On vit alors d'épouvantables scènes; on vit jusqu'à des
cadavres de femmes et de vieillards traînés judiciairement par des villes,
jetés à la voirie, à peine recouverts d'un peu de terre, et quelquefois en-
core leurs lambeaux déterrés par des forcenés, attachés par eux aux gibets
publics ou laissés en proie aux chiens et aux loups!...
Ces abominables extrémités, où l'on avait été conduit par le système,
lassèrent pourtant les bourreaux. Le Roi et les ministres furent eux-mêmes
effrayés de leurs œuvres, ils reculèrent, et des instructions secrètes furent ex-
pédiées pour que la Déclaration ne fût plus exécutée à la lettre et restât seu-
lement comme épouvantai!. Mais on ne pouvait renoncer aux exhumations
des corps de ceux qui seraient reconnus n'être pas morts en odeur de sain-
teté; les canons le voulaient ainsi. Boileau aurait pu avec raison et sans
exagération écrire ainsi son fameux vers :
Exitume tout plutôt : c'est l'esprit de l'Eglise !
Les documents (ju'on va lire forment le dossier d'une de ces affaires (['exhu-
mations canoniques de l'année 1G90. Il s'agissait de Madame de Montgom-
mery, ensevelie depuis un an, et que l'évéque de Coutances avait entrepris
de déposséder de sa tombe, comme morte sans confession. La première
pièce est un placet du marquis de Courtomer, frère de la défunte, de-
mandant un ordre pour empêcher l'évoque d'accomplir son dessein. Chose
digne de remarque, ce placet porte au dos ces deux mots : A Châteanneuf,
que nous avons constaté être de la main même de Louis XIV. La seconde
pièce est une lettre de l'intendant Foucault, qui déclare que il/. L'évéque de
350 EXHUMATION ij'uNE DAME PROTESTANTE
Coutances s' est vu dans l'obligation de requérir rexhumation, annonce que
M. le Chancelier vient de lui enjoindre d'y faire procéder, et ajoute qu'il
estime M. de Courtomer bien heureux de ce que le Roi lui a fait la grâce
de trouver bon que l'exhumation, étant inévitable, s'exécutât sur la nuit,
sans bruit et sans éclat. La lettre du chancelier Boucherat est jointe. Enfin
viennent les explications de l'Evêque qui met naturellement toute la faute
et tout le scandale sur le compte de M. de Courtomer, et se plaint de ce que
celui-ci a « rejeté sur lui l'ordre que S. M. avait donné, » comme si ce
n'était point lui qui, à tort ou à raison, eût requis cet ordre, d'après le pro-
pre dire de l'intendant. 'Quant à lui, il n'a pas eu la moindre passion en
cette affaire ; « il a plu au Roy de donner le premier ordre, » et « il n'y a
pas un mot de vrai » dans le placet de « ce prétendu ancien catholique, »
qui « est tout seul dans ce qu'il dit. » Oui, seul... avec M. l'Intendant.
Il aurait pu faire exécuter l'ordre depuis longtemps ; il a montré toute la
patience possible. M. de Courtomer devrait être pénétré des bontés qu'il a
reçues de sa pai-t et de celle du Roi. En vérité, M. de Courtomer est bien
ingrat!
A if ROY.
Sire, le marquis de Courtomer remontre très-humblement
à Votre Majesté, que la dame de Montgommery, sa sœur,
mourut subitement il y a près d'un an ; qu'en tombant dans
la foiblesse dont elle ne revint pas, elle demanda un confes-
seur. Quelques jours auparavant, elle avoit demandé une
permission de manger gras pendant le caresme, à cause de
ses incommodités. Au préjudice de ces marques de piété et
de soumission à l'Eglise, M. l'Evesque de Coutances entre-
prend aujourd'huy de faire exhumer son corps, qui est
enterré dans l'Eglise du lieu où elle est morte, et où elle
demeuroit ordinairement. Ce spectacle. Sire; seroit si triste
et si douloureux pour tous ceux de sa famille, qu'ils espèrent
de la bonté et de la charité de Votre Majesté, qu'elle leur
épargnera ce déplaisir, et qu'au lieu de l'ordre rigoureux que
M. l'Evesque de Coutances a surpris. Votre Majesté arrestera
ses desseins et s'attirera des vœux contiimels pour la santé
et pour la gloire de sa personne royalle.
AU XVI1« SIÈCLE. 3ol
L'IntendoMt de la généralité de Caen, au Secrétaire d'Etat
de Châteauneuf.
J'avais fait entendre aux parens de feue Mn^^ de Montgommery sui-
vant l'ordre qu'il vous a plu m'en donner, que l'intention du Roy
estoit que le corps de la dite dame fust exbumé la nuit et sans bruit
hors l'Eglise où il a esté enterré par des Laïques, le Curé ayant re-
fusé de le faire, sur ce que la dite dame avoit vescu et estoit morte
sans donner les marques de religion que l'Eglise Romaine demande,
ce qui a mis M'' l'Evesque de Coutances dans l'obligation de requérir
que ce corps fût tiré de l'Eglise qui est polluée et qu'il est obligé d'in-
terdire. J'ay reçeu. Monsieur, une lettre de M'' le Chancelier depuis
4 jours, dont la copie est cy-jointe, qui m'enjoint de faire exécuter
l'ordre que vous m'avez envoyé et j'avois pris des mesures pour son
exécution, lorsque j'ay reçeu la lettre que vous m'avez fait l'honneur
de m'escrire avec copie du placet que M'" de Courtomer a présenté au
Roy. Il debvoit. Monsieur, estre bien satisfait de la grâce que S. M.
luy a faicte de trouver bon que cette exhumation qui est inévitable se
fasse sans bruit, la seule opposition de la famille de la dite défunte
pouvant causer un esclat qu'elle peut empescher en donnant les
mains et mesme les facilités à l'exécution des ordres que j'ay reçeus.
je suis, etc. signé : FOUCAULT.
Caen, ce 20- nov. 1690.
Copie d'une lettre du Chancelier Boucherat à l'Intendant Foucault,
annexée à la précédente.
A Versailles, ce 9 nov. 1690.
Monsieur, vous avez esté informé il y a cinq ou six mois de ce qui s'es-
toit passé lors de la mort de M™*' de Montgommery, et (]ue les ofliciers de
Coutances n'avoient pas fait leur devoir en souffrant que ceste dame mal
convertie n'ayant, depuis sa conversion, donné aucune marque de piété, et
n'ayant mesme voulu recevoir ses sacremens, ni faire aucun acte de Catho-
lique en mourant, ces ofliciers n'ont pas empesclié qu'elle fût enterrée dans
l'Eglise Cathédrale, dont Sa M"^ ayant esté informée, auroit ordonné qu'elle
fût exhumée et mise dans un lieu particulier, et néantmoins que cette exhu-
mation se fit sur la nuit sans bruit ni esclat; quoy que cet ordre fût donné
dont vous avez esté aussy. informé i)our 1*' faire exécuter, on a advis que
352 EXHUMATION u'uNE UAMK PROIESTAMIE
celte exhumation n'avoit esté faite, et que W de Courtomer l'avoil empes-
clié, et mesme qu'il vouloit se plaindre de M'" l'Evesque, dont vous connais-
sez la modération, la sagesse et la piété. Comme c'est une chose qui a deue
estre exécutée, et qui est d'exemple, il est de \ostre sagesse et de votre
prudence de faire exécuter cet ordre avec toute la discrétion possible sur la
nuit, et sans bruit, atin que l'Eglise ne reçoive pas un corps d'une personne
qui n'a point voulu faire d'action de bon catholique depuis son abjuration, ni
reconnaître d'Eglise.
Je suis, etc. Signé boucherai.
LÉvêque de Coûtâmes au Secrétaire d'État de Châteauneuf.
Monsieur,
J'ay reçeu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire
avec le placet que M' le marquis de Courtomer a donné au Roy
et la lettre du père Bordes à M'' l'arehevesque de Paris, et en mesme
temps, par le mesme ordinaire, je reçus un ordre de W Foucault, In-
tendant de cette province, pour faire exécuter Içs ordres qui avoient
esté donnés dès le mois d'avril dernier. J'ay bien veu. Monsieur, que
le retardement de l'exécution n'est venu que de M'" de Courtomer.
Comme l'ordre portoit que l'on obligeast la famille à l'exécuter pour
le faire plus doucement et avec moins de scandale, ils ont toujours
difTéré, et lorsqu'ils ont veu (jue M' l'Intendant, ennuyé de tous ces
délays, vouloit tout de bon le faire exécuter, ils ont crû devoir présen-
ter ce placet pour rejeter sur moy l'ordre que S. M. avait donné.
J'aurai pu. Monsieur, faire exécuter l'ordre que m'envoyoit M»' l'In-
tendant puisque votre lettre ne disoit rien de contraire et qu'elle me
disoit seulement que je visse avec luy si le contenu au [)lacet estoit
véritable, et qu'il n'y a pas un mot de vray, comme M' l'Intendant
connoist aussy bien que moi. Mais, Monsieur, j'ay esté bien aise de
donner encore cette marque du peu de passion que j'ay en cette af-
faù-e, en surseoyant l'exécution de cet ordre, jusqu'à ce que j'eusse
rendu compte de l'état des choses. On a veu. Monsieur, que tout ce
que M'' de Courtomer dit dans son placet n'estoit point véritable,
quand il a plù au Roy de donner le premier ordre. Ce prétendu ancien
catholique est tout seul dans ce qu'il dit. Il a eu grand tort de n'en-
voyer pas quérir le curé de M">« de Montgommery qui n'estoit qu'à
AU XVIl^ SIECLE. X>o
cinquante pas de son chasteau^ si elle avoit demandé un prestre. Cela
n'a pas été fait, le curé en a rendu témoignage dans l'information qui
fut faite lors et qui a été veue lors de l'ordre du Roy. Le longtemps
que cela est passé ne \ient que de l'éloignement et des fuittes de M' de
Courtomer. Au reste, Monsieur, tout est favorable pour l'Eglise^ et
qu'il seroit bien dur de continuer de faire les fonctions dans une église
profanée. En faisant ester ce corps la nuit et sans bruit, ce spectacle
fascheux qui fait tant de peine à M»' de Courtomer ne paroistra pas,
et ainsy les règles de l'Eglise seront sacrées et cela ne fera nul éclat
si M>' de Courtomer ne le fait luy-mesme. Je ne répondrai rien à toute
la méchante volonté que M'' de Courtomer m'impute, ma conscience
et ma conduitte me justifient assez. La première, me rend témoignage
que je n'ay nulle passion d'avoir de l'a\ ersion icy pour sa famille que
je ne connois presque pas, et ma conduitte montre à tout le monde
que je n'en ay pas puisque j'ay laissé encore tout le tems qu'il y a
sans presser l'exécution de cet ordre donné dès le mois d'avril dernier,
et que ce qui a esté fait, l'a esté dans mon absence. J'estois à Paris
pour les atîaires de ma famille quand M'"*^ de Montgommery mourut.
En voilà trop pour ma justification. J'ay cru pourtant que je le devois
pour faire voir la vérité, et que vous ne le trouverez pas mauvais,
puisque vous me faites l'honneur de me croire.
Je suis, etc. Signé : CHARLES FRANÇOIS
Ev. de Coutances.
De Coutances, ce 21 nov. 1690.
(M. 672.)
Nous aurons occasion de citer d'autres cas d'exhumations postérieures à
1690, et de suivre cetti" question dans le cours du X\'III'= siècle ; car c'est un
des principes les plus immuables de l'Eglise romainf que celiu qui l'empêche
de tolérer qu'un étranger quelconque repose en paix dans une terre con-
sacrée par elle au bénélice de ses seuls enfants. Aussi, nos descendants,
qui étudieront à leur tour l'histoire du protesiantisme français au dix-neu-
vième siècle, y trouveront sans nul doute de curieux exemples de celte in-
tolérance constitutionnelle et tradilionnelle. 11 n'en saurait être autrement.
Sint nt sunf mit non sint.
23
UNE llflPORTAKTE AFFAIRE DU GRAND RÈGNE.
1693.
Vous -vous moquez.
— Je ne me moque point. »
(Moi.iÈnE, le Mi!!anthrope.^
(Inédit.)
On va voir comment il arriva, le 6 lévrier 1693, que le Roy ayant été in-
formé directement tie la conversion d'un invalide catholique au protestan
tisme, l'affaire parut tellement importantI': que tous les ressorts du gou
vernenient turent incontinent, et sans doute toutes affaires cessantes, mis en
activité. Le même jour le secrétaire d'Etat Pontchartrain écrit au lieute-
nant de police, La Reyiùe, et à Barbezieux, ministre de la guerre, à qui il
mande de prendre les ordres de Sa Majesté pour l'arrestation de l'inculpé.
Ne dirait-on pas (ju'il y va, non du salut d'une âme, mais du salut de
l'Etat !' La monarchie de Louis XIV mise en péril parce (lu'un pensionnaire
de l'Hôtel des Invalides s'est fait protestant! Il est vrai que la date rend la
chose au moins fort inattendue.
A M. de Barbezieux.
6 février 1693.
Le Roy a eu advis certain qu'un Invalide nommé la Fortune de
Tilladet qui est actuellement à l'hostel des Invalides, s'est donné du
mouvement et a pris des mesures avec un séducteur qui est à Paris,
pour se faire instruire en la R. P. R. et se pervertir. Sur quoy Sa Ma-
jesté m'ordonne de vous escrire de prendre son ordre pour faire
mettre en prison cet Invalide et tascher de seavoir de luy les raisons
qui l'ont porté à se vouloir faire Protestant, quelles personnes l'ont
sollicité pour cela, et à ([ui il i este adressé. Je suis, etc.
A M. de La Reynie.
Diidit jour.
J'ay rendu compte au Roy du mémoire que vous m'avez envoyé au
sujet du nommé Roger, et comme vous jugez qu'il n'y a quant à pré-
sent rien à faire qu'à arrester l'Invalide qu'il a perverty et à seavoir
de luy ce qui s'est passé en cette occasion. Sa Majesté a donné pour
cela ses ordres à M»" de Barbezieux, J'attendray de vos nouvelles sm-
l'éclaircissement que vous prendrez dans la suitte de cette affaire qui
paroit inqtortantc. -le suis, etc.
CReg. Secr.)
DEUX SONNETS SUR LA RIORT DE CLAUDE BRQUSSDN
EXKCLTfc: A MONTPELLIER, LE 4 NOVEMBRE 1698.
Le plus célèbre des martyrs de cette époque, celui
qui a laissé les plus longs souvenirs d'admiration et de
douleur dans le cœur des populations protestantes, fut
Claude Broiisson. De Félice, p. 429.
La vie et ht murl di' Claude Brousson, qui ouvrent, pour ainsi dire, les
annales du désert protestant au XYIb" siècle, sont demeurées au nombre de
ses plus grands exemples et de ses plus magnifiques pages. Elles ont été .
résumées, l'an dernier, dans une excellente petite esquisse, par M. le pas-
teur A. lîori-el, deNiines(l). Tout récemment, M. H. -S. Baynes, dont nous
avons fait connaître un précédent ouvrage relatif à l'iiistoire du protisslaii-
tisme français {Bail. t. I, p. 216), a publié à Londres l'étude biograi)hique
qu'il avait annoncée, et dont s_es JJltnesses in Sackdotk n'étaient que Tin-
troduction (2). 11 a donné pour premier titre, à cette fie de Brousson, celui
de l'Eoangéliste du désert i[ue l'avocat au parlement de Toulouse, devenu
apôtre des fidèles de Nîmes et martyr de l'Eglise réformée de France, a, en
effet, si glorieusement mérité de porter, comme ayant otfert, dans ses tra-
vaux et dans son trépas, le type accompli du serviteur de l'Evangile. Dès le
premier feuillet, se lit cette heureuse parole de Brousson lui-même, et qui
est bien l'épigraphe du livre : « Quand Dieu permet que ses ministres meu-
rent pour l'Evangile, ils prêchent du fond de leur tombe plus fortement
encore que durant leur vie. » M. Baynes a eu à sa disposition, entre autres
sources originales et authentiques, une notice inédite qui fait partie des
cinquante biographies de protestants français, écrites vers 1700, par J.
Quick^ l'auteur du Sijnodicon et déposées dans la Bibliothèque du docteur
Williams, où se trouve le portrait de Daniel Charnier,- reproduit ci-dessus,
p. 296. Nous reviendrons sur ce précieux lot de inannscrits inédits dont on
nous a promis de nous enrichir. Ouick avait connu personnellement Brous-
son, il écrivit très peu de temps après sa mort; et suivant ce qu'il dit, il
« n'a pu retracer la vie de cette excellent homme de Dieu,- sans faire en même
« temps comme un précis de l'histoire des martyrs (;î). » On comprend l'in-
(1) Biographie de Claude Brousson, pasteur de Nîmes ù l'époqve des assem-
blées du Désert, de 1683 à 1698, suivie de la liste de tous les pasteurs qui ont
desservi l'église de Nîmes depuis sa fondation. Broch. in-12 de 48 pages. Nîmes,
Garve, éditeur-libraire, 1852.
(2) T/te evanqelist of the Désert; Life of Cl. Brousson, sometiine advocate of
Parliamenl at Toulouse in the reign of Louis XIV, aflerwards a protestant rninister
and martyr. From original and authcntic records. Un vol. in-12 do .\vi-38-2 p.
Londres, HaiLilton and C". Paris, Clierbuliez. 1853.
(3) Les Isaac Vidal, les Fulcran Rey, Meyrueis, Granseille, Mercier, Esclopier,
David Mazel, Emm. Dalgues, Guill. Bertezène, François Vivens, Olivier Souve-
rain, Dumas, Quet, Bonnemère, Papus, Bernard Saint-Paul. Du Pian, Guyon,
PaulColognac, La Porte, Henri Guérin, Peyrol, Rxjman, 'te.
356 DEUX. SONNETS SUR LA MGHT
térêt que doit avoir une telle biographie. Le travail, dans lequel i\I. Baynes
a fondu ce document avec les autres qu'il a consultés, est divisé en quatorze
chapitres, embrassant : La jeunesse de Brousson et ses débuts au parlement.
Sa retraite en Suisse, Sa mission en Allemagne et en Hollande, Son séjour
à Lausanne, Son ministère au Désert, Son retour à Lausanne, L'organisa-
tion qu'il donne aux Assemblées, Ses lettres aux confesseurs de la foi en
France et ses prédications. Son voyage à Londres, Son ministère à La Haye
et ses publications, Son retour au Déserf, Ses démarches lors de la Paix de
Riswick, Son rôle dans la résistance au redoublement de persécutions, La
capture et le couronnement de cette noble existence d'abnégation et de dé-
vouement par le martyre. Le dernier chapitre contient une note bibliographi-
que sur les écrits de Brousson ; un aperçu relatif au dernier de ses collègues,
Roman; une réfutation de diverses calomnies accréditées par des écrivains
hostiles; enfin, un document inédit, (jue nous devions à l'obligeance de
M. le pasteur Borrel et que nous avions eu la satisfaction de communiquer
à l'auteur, sur sa demande. C'est une proclamation de l'intendant de Mont-
pellier, Lamoignon de Basville, en date du 26 novembre 1691 , mettant à prix
pour deux mille livres chacunes, les tètes de Brousson et de Vivens. A la
suite, se trouve leur signalement.
Nous aurons recours plus d'une fois à ces deux études biographiciues de
MM. Borrel et Baynes, que nous recommandons vivement à nos lecteurs.
Elles ne sont pas, du reste, les seules qui aient été consacrées à Brousson
en ces derniers temps. 11 faut y joindre l'important article de 13 pages qui a
paru dans le dernier demi-volume de la France protestante (t. III, p. 23),
Cette mention, qui nous ramène ù notre zélé collaborateur, M. Eug. Haag,
est ici d'autant plus à sa place que les documents, relatifs à Brousson, qui
vont suivre, nous viennent de lui. C'est à Genève et dans les papiers de
Court, dont il nous a entretenus ci-dessus, p. 225, qu'il a trouvé deux
morceaux de poésie d'une grande beauté sur la mort de l'Evangélisle du
Désert. On peut dire que le poêle a été dignement inspiré et que de pareils
sonnets sont rares. 11 paraît (ju'au second, un vers a été omis dans le ma-
nuscrit que M. Haag a copié.
SONNET
SUR LA MORT DE CLAUDE BROUSSON.
(Mss, de Court, n> 39.)
Aller où l'on voyoit les supplices ouverts,
Pour ceux qui l'ont refus d'culiiérer à TiJole;
Y prêcher Jésus-Christ et sa Sainte Parole,
Pour tirer les mortels du chemin des enfers;
DE CLAUDE BROUSSON. 357
Y consoler Sion, qui gémit dans les fers,
Et, malgré l'enocmi qui l'Eglise désole,
Y dresser au Sauveur une céleste école.
Dont la voix retentit jusque dans les déserts ;
Arborer dans le camp, où Satan a son règne,
De ce divin Sauveur la glorieuse enseigne,
Y vaincre, y triompher d'une auguste façon ;
Aller d'un air riant affronter le supplice.
Le soufl'rir pour celui qui fut notre justice,
C'est la vie et la mort de l'illustre Brousson.
AUTRE,
Enfin Brousson est mort, et de sa courte vie
Il a fait un échange avec l'éternité!
Son âme, de tous maux pleinement affranchie.
Repose au vrai séjour de la félicité !
Il est mort pour la vérité.
Que son sort est digne d'envie
Et digne d'être récité !
Pasteurs, dont il fut le confrère,
Que d'honneur pour le caractère
Dont le ciel vous a revêtus !
Pour éterniser sa mémoire,
Aspirez à la même gloire,
Et pour la mériter, imitez ses vertus.
ENLEVEniENTS DE JEUNES PROTESTANTES
EN LANGUEDOC, EN POITOU ET EN GUYENNE.
1696-1098.
I.
Le rapt était en grand nsage dans les diocèses du royaume tout catholi-
que de Louis XIV; il devint même autorisé et légal. On enlevait le plus
qu'on pouvait les enfants des réformés ou des nouveaux conrertis suspects,
dont le nombre était grand, et on les enfermait en lieu d'édification, dans
les couvents. La fin sanctifiait le moyen. Puisque les âmes de ces pauvres
enfants périssaient, l'ardente charité du clergé n'eKigeait-elle pas impérieu-
sement (pi'il les sauvât à tout prix de la perdition P L'évèque d'Alais obéit
sans doute à ces grands devoirs de sa charge pastorale, lorsque après avoir
ravi à un vieux militaire estropié d'Anduze sa tille, et l'avoir instruite et fait
communier, il se refusa encore à la lui rendre de trois aimées. La charité
épiscopale était pourtant en défaut sur un point, car la néophyte n'était pas
gardée et entretenue gratuitement, et sa conversion coûtait cher au pauvre
père, si cher (|u'il ne put supporicr cette dépense et s'adressa au Roy en
faisant valoir ses services, dont il avait droit d'attendre un autre prix. Voici
sa lettre au ministre de S. M.
La suscription porte :
A M. le marquis de Chaslcauneuf, ministre et secrétaire d' Etat.
En Cour.
A Anduze, ce 23 février 169G.
Monseigneur,
ïl y a environ trois mois que j'ay pris la liberté de vous
escrire et vous demander par grâce de faire en sorte qu'il
me soit rendu justice, au subjot de ma fille que Monsieur
d'Alais (1) a fait mettre dans un couvent, sous prétexte, Mon-
seigneur, qu'elle n'alloit pas aux instructions, quoiqu'elle en
soit dispensée, estant dans l'âge de quinze années. Mais h
j)rcsent, il n'est plus question de cela, puisqu'on l'a faite
confesser et communier. Après quoy. Monseigneur, j'ay été
voir Monsieur d'Alais et le prier de vouloir faire sortir ma
(1) L'éviMiuo d'Alais.
ENLÈVEMENTS DE JEUNES PROTESTANTES. '■^h'r)
fille. Il m'a répondu qu'il n'estoit pas temps de trois années.
Je m'adresse encore à vous, Monseigneur, pour qu'on me la
mette en liberté, ne pouvant supporter la dépense qu'elle me
fait à cause des grandes charges qu'il me faut payer, ayant
fort peu de bien et une famille à entretenir, et moy qui suis
estropié et achevé de vieillesse, ayant servi le Roy l'espace de
trente années sans discontinuer, et fus estropié en Portugal.
Et je ne laissay pas, Monseigneur, de servir après la paix de
Portugal, en France, ayant commandé une compagnie au
Régiment de Normandie l'espace de dix ans. C'est la prière.
Monseigneur, que vous fait celuy qui est et sera avec toute
sorte de respect et de soumission.
Monseigneur, vostre très humble et très obéissant serviteur,
BRUNEL.
(M. 673.)
Il paraît, par l'absence de toute mention , que cette lettre n'aurait été
suivie d'aucune réponse.
TI.
Les deux pièces qui suivent font connaître un autre t'ait de la même na-
ture. Seulement au lieu d'une jeune fille de quinze ans, il s'agit d'une ché-
tive enfant de cinq ans et quelques mois, arrachée le 19 février 1698, des
bras d'une mère désolée, par un hoqueton de l'intendant de Bernage. La
lettre du pauvre père est navrante. Si le ministre Châteauneuf avait des en-
trailles, il a dû se sentir remué. Nous ignorons la réponse faite au sup-
pliant, et même s'il a reçu une réponse.
A Monseigneur de Chasteauneiifj ministre et secrétaire d' Estai.
A La Rochefoucaud, ce 13 mars 1698.
Monseigneur,
Je prends encore une fois la liberté d'adresser à votre
Grandeur le placet ci-joint, pour réclamer votre bonté et la
ustice du Roy, au sujet de l'enlèvement que l'on m'a fait
depuis quelques jours de ma tille au^ée, âgée seulement de
cinq ans et quelques mois, son âge encore tendre ne j)ermet
pas de la priver des soins de sa mère, qui se fond en larmes
3fiO ENLÈVEMENTS DE JErNES PROTESTANTES.
(iopuis cet enlèvement. La sensibilité. Monseigneur, que les
pères et mères ont ])our ces chères plantes ne vous est pas
inconnue, et vous seriez touché de nostre état si je vous le
pouvois dépeindre aussi pitoyable et douloureux qu'il est.
Appaisez, Monseigneur, par votre justice, l'accablement qui
nous presse, nous prierons Dieu qu'il répande sur votre
Grandeur ses plus précieuses bénédictions, étant avec un pro-
fond respect,
Monseigneur,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
PASQUET.
PLACET.
Monseigneur,
Pierre Pasquet, advocat, habitant de la Rochefoucaud,
remontre très humblement à votre Grandeur, que le dix-
neuf février de la présente année 1698, un hoqueton de
Monsieur de Bernay, intendant de la généralité de Limoges,
assisté d'un archer, furent dans la maison du suppliant et luy
enlevèrent Marie Pasquet, sa fille, âgée seulement de cinq
ans et quelques mois, laquelle ils ont conduite dans l'hôpital
de Rufîect, par l'ordre de mondit sieur l'intendant, et comme
le jeune enfant est fort infirme et hors de raison, il est à
craindre. Monseigneur, qu'estant privée des soins de sa mèrtî
elle ne tombe dans une langueur qui luy pourroit causer la
mort. C'est pourquoy le suppliant à recours à votre bonté
pour obtenir de la justice de Sa Majesté, que le jeune enfant
luy soit rendu et il priera Dieu pour votre prospérité.
VASQVET.
(M. 672.)
III.
Nous n'assurorions pas que les enlèvements d'enfants et leur détention
dans les maisons des conimunautés religieuses aient toujours été oeeasion-
nés \)ar un zèle cnniplelenient désintéressé, et cjue certains appéiils moins
ENLÈVEMENTS DE JEUNE 5 PROTESTANTES. 36 (
relevés n'aient point guidé les convertisseurs dans l'application des rigueurs
salutaires. On serait même ienté de croire que les frais d'entretien, mis à
la cliarge des parents ou prélevés sur leurs revenus, au prolit des commu-
nautés qui recevaient ces pensionnaires, entraient le plus souvent en grande
considération ; et h voir la multitude de ces pieuses incarcérations, on doit
conclure que les huguenots des classes riclies ou aisées étaient mis comme
en coupe réglée. La spéculation fui évidemment assez profitable aux caisses
des établissements monastiques. Nous avons publié ci-dessus (p. 77) une
quittance relative à un petit payement de ce genre.
Dans la lettre suivante, l'évèque de Montauban demande la protection du
ministre, [\I. de Chàleauneuf, pour obtenir une chose très prudente et très
nécessaire, qui est de faire enlever et mettre dans un couvent à Bordeaux
une demoiselle de quatorze ans, la petite fille de ce David de Caumont, ba-
ron de 3Iontbeton, dont nous avons parlé (Y. ci-dessus, p. 76). Le prélat a
soin de faire connaître que cette demoiselle est une riche héritière, qu'elle
doit avoir un jour cent mille écus de bien, et que sa mère et sa grand'mère,
très huguenotes, songent à la marier bientôt avec un mauvais converti.
Comme elle réside alternativement dans des propriétés qui sont du ressort
de trois intendances, il a déjà pris toutes ses mesures pour qu'elle ne puisse
échapper; il a fait goûter sa proposition aux trois intendants, (jui n'atten-
dent que des ordres pour s'assurer de la jeune tille. Qui veut la fin veut le
moyen. Ces mots, Bon à Bordeaux, (pi'on lit au dos de la pièce, indiquent
(jue les ordres durent être en effet donnés.
Vévêque de Monlauban à M. le marquis de Chàleauneuf y
ministre secrétaire (F Etat.
De Montauban, ce 20 juin [1698].
Monsieur,
Je suis obligé de vous rendre conte [sic) de ce que je juge
nécessaire pour la religion dans mon diocèse, et d'implorftr
vostre protection dans les occasions qui se présentent. H y a
une demoiselle de quatorze ans qui est entre les mains d'une
mère et d'une grand'mère très huguenotes. Elle est petite-fillc
d'un baron de Montbcton, qui avoit esté connu de vous,
Monsieur, et qui est mort protestant comme il avoit vécu. Cet
enfant dont j'ay l'honneur de vous parler, aura un jour cent
mille écus de ])ien. Son père est dans les pays étrangers, et
362 BÉPONSE DE J.-J. ROUSSEAU
je sçay que la mère île cette demoiselle songe à la marier bien-
tost avec un mauvais converti. Elle est tantost à Montauban,
tanlost à Monlbeton, terre qu'elle a dans mon diocèse, du
département du Languedoc, et tantost à Nérac dans l'inten-
dance de Bordeaux. Je crois. Monsieur, qu'il sera nécessaire
de faire mettre cette fille dans un couvent et d'envoyer des
ordres de Sa Majesté aux trois intendants de ces généralités
afin que l'on s'en assure incessamment. Elle s'appelle
Mademoiselle de Caumont, et je crois qu'un couvent à Bor-
deaux , seroit plus convenable que partout ailleurs , parce
qu'elle y seroit plus éloignée de sa mère, et de plus elle a
dans cette ville-là des parents bons catlioliques qui pourroient
veiller à sa conduite. J'ay conféré de vive voix ou par écrit
sur cela, avec M. de Bàville, M. de Bezons et M. de la Hous-
saye, et ils sont tous persuadés que la proposition que j'ay
l'bonneur de vous faire, Monsieur, est très prudente et très
nécessaire. Je suis avec tout le respect possible,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
HENRI, évéque de Montauban (1).
(M. 672.)
REPONSE DE J. J. ROUSSEAU A PAUL RABAUT
AU SIMET DE l'RANroiS HOCllEÏTE ET UES TUOIS GENTILSlIOiLMES VERHIERS.
1761.
A roccasioii (U's (lociuiienls (lUi' coiilonait notre (h'iiiicr caliier (p. 181 à
189) sur le procès et rcxéeiitioii du niiuistre lioelielle el des trois j^enlils-
hommes verriers, M. le pasteur Nap. Peyrat nous a signalé une lettre de
.I.-.I. Rousseau, relative à eette allaire ei (\\\\ a de riniportanee. lîien (ju'elle
(1) Henri de Nesniond avait succédé, on 1G87, à Jean-Bapliste Micliel, passé à
l'arrlirvèché de Tonlonse. On voit qu'il suivait les traces de son prédécesseur i\ l'é-
gard de cette malheuieuse fandlle de Caunionl de Montbeton. 11 devait aussi être
récompensé par l'archevêché do Toulouse ou 1719.
i
A PAUL RABAUT.
363
Suit inipriméo dans sa con'espùiulaïK.e générale, elle est demeurée jus-
qu'ici à peu près inaperçue. Cli. Coquerel n'en parle pas, et M. Peyrat ne la
connaît lui-même que depuis (ju'il a publié son livre. « Il est vrai, nous
écrit-il, que le destinataire, Paul Rabaut, dont le nom n'aurait pas manqué
d'attirer l'attention, est désigné seulement par l'initiale R Mais les allu-
sions qu'elle contient, expliquées par la concordance des dates, ne lais-
sent aucune espèce de doute sur les circonstances qui l'ont motivée. Ces
circonstances, rappelons-les. Le U septembre 1761, le minisire Rochette
fut arrêté près de Montauban. Le lendemain, les trois frères verriers de
Gabre firent une tentative pour le délivrer des prisons de Caussade et fu-
rent eux-mêmes pris dans le combat. Le 20 octobre, tous ces captifs étaient
transférés dans les prisons de Toulouse pour y être jugés. C'est deux jours
après cette dernière circonstance que Jean-Jacques reçoit à Montmorency
une lettre de Paul Rabaut ; le pasteur veut l'intéresser aux infortunes des
protestants de France. Rousseau répond d'une manière évasive; sa lettre est
contrainte et sèche: il ne connaît presque pas, dit-il, M. de ]\Ialesherbes (1);
il n'est pas en bon prédicament auprès des ministres, et les amis de ta vé-
rité ne sont pas bien venus dans les cours. L'affaire de Calas était pendante
en même temps. Quel sujet pour l'éloquence de Jean-Jacques! Calas, Ro-
chette, les héroïques verriers des Pyrénées, les églises du Désert ! Rousseau
devenait l'orateur d'un peuple opprimé. 11 se laissa dérober une partie de
cette gloire par Voltaire. Jean-Jacques était un tribun rêveur et solitaire ; la
multitude ne lui allait pas; l'agitation populaire l'effrayait. Le forum de ses
pensées, c'étaient les bois de Montmorency; hors de là, son génie n'était à
l'aise que dans les cités antiques, les républiques mortes, Alhônes, Sparte,
Rome, mal entrevues à travers les muiges du passé. Au surplus, Rousseau
ne trahit que sa gloire; il n'eût pas sauvé les martyrs de Toulouse.... »
J.-J. Rousseau à Monsieur 11
Montmorency, le 24 octobre 1701.
Votre lettre. Monsieur, du 30 septembre, ayant passé par Genève,
c'est-à-dire ayant traversé deux fois la France, ne m'est parvenue
(]u'avant-liier. J'y ai vu, avec une douleur mêlée d'indignation, les
traitements affreux que souffrent nos malheureux frères dans le pays
où vous êtes, et qui m'étonnent d'autant plus que l'intérêt du gouver-
nement serait, ce me semble, de les laisser en repos du moins quant
(1) Or, il est à remarquer qu'avant et après cotte lettre h Rabaut, on trouve
dans la correspondance de Rousseau sept lettres adressées par lui à Malesherbes,
pour des intérêts personnels : trois en novembre 1760, deux en janvier et février
17fi1, deux eu fi'viicr et mai 1702.
304 RÉPONSK DE .I.-J. ROUSSEAl" A PAUL RABAUT.
à présent. Je comprends bien que les furieux qui les oppriment con-
sultent bien plus leur humeur sanguinaire que l'intérêt du gouverne-
ment; mais j'ai pourtant quelque peine à croire qu'ils se portassent à
ce point de cruauté si la conduite de nos frères n'y donnait pas quel-
que prétexte. Je sens combien il est dur de se voir sans cesse à la
merci d'un peuple cruel, sans appui, sans ressource, et sans avoir
même la consolation d'entendre en paix la Parole de Dieu. Mais ce-
pendant, Monsieur, cette même Parole de Dieu est formelle sur le de-
voir d'obéir aux lois des princes. La défense de s'assembler est incon-
testablement dans leurs droits; et, après tout, ces assemblées n'étant
pas de l'essence du christianisme, on peut s'en abstenir sans renoncer
à sa foi. L'entreprise d'enlever un homme des mains de la justice ou
de ses ministres, fût-il même injustement détenu, est encore une ré-
bellion qu'on ne peut justifier, et que les puissances sont toujours en
droit de punir. Je comprends qu'il y a des vexations si dures qu'elles
lassent même la patience des justes. Cependant qui veut être chrétien
doit apprendre à souffrir, et tout homme doit avoir une conduite
conséquente à sa doctrine. Ces objections peuvent être mauvaises,
mais toutefois si on me les faisait, je ne vois pas trop ce que j'aurais h
répliquer. Malheureusement je ne suis pas dans le cas d'en courir le
risque. Je suis très peu connu de M , et je ne le suis même que
par quelque tort qu'il a eu jadis avec moi, ce qui ne le disposerait pas
favorablement pour ce que j'aurais à lui dire; car, comme vous devez
savoir, quelquefois l'offensé pardonne, mais l'offenseur ne pardonne
jamais. Je ne suis pas eu meilleur prédicament auprès des ministres ;
et quand j'ai eu à demander à quelqu'un d'eux non des grâces, je
n'en demande point, mais la justice la plus claire et la plus due, je
n'ai pas même obtenu de réponse. Je ne ferais, par un zèle indiscret,
que gâter la cause pour laquelle je voudrais m'intéresser. Les amis de
la vérité ne sont pas bien venus dans les cours, et ne doivent pas s'at-
tendre à l'être. Chacun a sa vocation sur la terre; la mienne est de
dire au public des vérités dures, mais utiles; je tâche de la remplir
sans m'embarrasser du mal ([ue m'en veulent les méchants, et qu'ils
me font quand ils peuvent. J'ai prêché l'humanité, la douceur, la tolé-
rance, autant qu'il a dépendu de moi ; ce n'est pas ma faute si l'on ne
m'a pas écouté, du reste je me suis fait une loi de m'en tenir toujours
au^ vérités générales: je ne fais ni libelles ni satires; je n'attaque
LETTRE INÉDITE DE COURT DE GÉBELIN. 3(.i5
point un homme^ mais les hommes; ni une action, mais un vice. Je
ne saurais. Monsieur, aller au delà.
Vous avez pris un meilleur expédient en écrivant à M... Il est fort
ami de **% et se ferait certainement écouter s'il lui parlait pour nos
frères; mais je doute qu'il mette un grand zèle à sa recommandation:
mon cher Monsieur, la volonté lui manque, à moi le pouvoir ; et ce-
pendant le juste pâtit. Je vois par votre lettre que vous avez, ainsi que
moi, appris à souffrir à l'école de la pauvreté. Hélas! elle nous fait
compatir aux malheurs des autres; mais elle nous met hors d'état de
les soulager. Bonjour, Monsieur, je vous salue de tout mon cœur.
inimit;d)le La Fontaine, te voilà imité ! Tu avais pris la nature sur le
fait : la nature te rend témoignage. Bonjour, monsieur ; je vous salue de
tout mon cœur. Voilà hien ton « Rat qui s'est retiré du monde! »
Mes amis, dit le solitaire,
Les choses d'ici-bas ne me regardent plus :
En quoi peut un pauvre reclus
Vous assister? Que peut-il faire
Que de prier le ciel qu'il vous aide en ceci ?
J'espère qu'il aura de vous quelque souci.
Ayant parlé de cette sorte,
Le nouveau saint ferma sa porte.
La Fontaine, il est vrai, nous prévient qu'il n'a eu garde de désigner par
son rat un moine, mais bien un dervis (un moine étant toujours présumé
charitable), et ici il ne s'agit point d'un dervis, mais d'un philosophe, au
génie chagrin et malade. Ce qui prouve, une fois encore, que l'habit ne fait
pas le dervis, et que la philosopliie ne fait pas non plus toujours l'homme
secourable, courageux, dévoué.
LETTRE INEDITE DE COURT DE GEBELIN
A M. vmAL, Avocat, membre du coivsistoire de l'église réf. d'orthez.
Nous recevons la communication suivante de M. Lourde-Rocheblave,
P. à Orthez. La pièce très intéressante qui en fait, l'objet est tirée de
cette correspondance dont nous avons déjà parlé. (Bull. I, 238). « Il n'y a
pas de date, nous dit M. L. Uocheblave, mais d'autres lettres prouvent (|uo
3t)t> LEllr.K IMiuilt ut COLIU Dli GtbtLlA.
celle-ci est d'avril HTS. Elle est, au reste, de la main inèiiie de Gébelin.
C'est sa réponse à nne lettre par laquelle >l. Vidal annonçait que les
assemblées religieuses étaient interdites au Béarn, les pasteurs Journet,
Bertezène et Marsoo, les tidéles Marsoo père et Claverie décrétés de prises
de corps ; les premiers, pour avoir officié, les seconds pour avoir prêté
leurs granges. M. Vidal demande conseil. Les réformés du pays, étourdis
de cette recrudescence inattendue de rigueurs, paraissent hésiter sur la
conduite (lu'ils doivent tenir et être disposés à suspendre leurs assemblées
pour témoigner de leur déférence aux volontés de la cour. La réponse de
Gébelin me paraît très remarcjuable. »
Elle est très remarquable, en effet, de fond et de forme; elle révèle dans
tout son jour la force de caractère, l'admirable énergie de cet homme qui
a si bien mérité du protestantisme français. 11 avait raison, plus encore
peut-être qu'il ne croyait, en disant que les assemblées religieuses des
Réformés n'avaient jamais cessé. Tous les documens officiels que nous
avons explorés nous en ont fourni la preuve, et nous les produisons.
Quelles belles paroles tpu^ celles-ci : C'est aux protestants de voir « s'ils
« veulent être privés de toute instruction. Je ne puis donner le courage
« nécessaire pour des choses (jui peuvent exposer et où la volonté seule et
« le sentiment intérieur doivent diriger ! » Et quelle généreuse hyperbole :
« Que si les protestants étaient assez lâches pour abandonner leurs assem-
« blées, la Cour (elle-même) devrait faire l'impossible pour les y ramener. "
Si nous ne le savions déjà par tant de témoignages et de grands résul-
tats, nous apprendrions ici, par cette seule lettre, quelle intluence a dû
exercer le digne lils d'Antoine Court, quels exemples de zèle et d'activité
nos pères ont reçus de lui. Oh! il se trompait : il a dû avoir le pouvoir de
donner souvent le courage nécessaire et de relever des esprits prêts à
défaillir.
 M. Vidal, à Orlliez.
Monsieur et digue auii^
Vous verrez par l'incluse ce que j'ai déjà fait auprès des ministres à
l'occasion des ordres donnés contre votre province. Je ne cesse de
dire, dans toutes les requêtes que j'ai eu occasion de dresser^ cet hy-
ver, que les protestants ont toujours lait des assemblées, qu'ils ne
cesseront d'en faire; que ce serait un très grand malheur qu'ils ces-
sassent d'eu faire, tandis qu'il ne peut résulter aucun mal qu'ils en
fassent. C'est à eux à voir s'ils croient devoir me soutenir par leur
conduite, si leurs granges étant scellées, ils veulent faire des as-
semblées à côté, dans d'autres ou à découvert, ou s'ils veulent
MISSION POUR LA CUiWERSlUN UFS PKO IMS I ANTS, 367
être privés de toute instruction. Je ne puis donner le courage né-
cessaire pour des choses qui peuvent exposer et où la volonté seule
et le sentiment intérieur doivent diriger. Tout ce que je sais, c'est que
si les protestants veulent se réunir à TEglise catholi([ue^ ils n'ont qu'à
cesser toute assemblée, tandis que s'ils déclarent ne pouvoir cesser
leurs assemblées par tels ou tels motifs, et que leurs détracteurs mé-
riteroient punition pour avoir surpris la religion du Roi, la Cour y au-
roit certainement égard. On ajouteroit combien il est fâcheux que les
protestants n'ayent pas même l'existence civile ; qu'on les traite
comme des étrangers, plutôt comme des ennemis; qu'ils ne voyant
que foudres et que glaives, tandis qu'ils devroient espérer protection
et justice ; que les rois n'ont jamais rien h craindre en laissant aux
hommes rendre à Dieu ce qu'ils croient lui devoir, surtout un roi de
France qui a dans sa main toute la puissance de l'Etat. Que si les pro-
testants étoient assez lâches pour abandonner leurs assemblées, la
Cour devroit faire l'impossible pour les y ramener.
Vous pourriez adresser une requête au Roi, sous couvert de M. Âme-
lot, ministre et secrétaire du Roi, et recommandée en particuher à
M. Sylvestre, premier commis en son département, en lui écrivant
un mot poui- qu'il s'intéresse à la chose : c'est un excellent homme
qui pense bien. 11 faudroit aussi engager M. l'intendant à agir, et, s'il
est ici, m'écrire uu mot pour m'autoriser à le voir.
Je souhaite fort qu'à l'arrivée de ma lettre, toutes ces précautions
se trouvent inutiles. Ou ne peut être avec plus de dévouement
votre, etc.
SUBSIDES ACCORDÉS PAR LOUIS XVI EH 1783
POUR DES MISSIONNAIRES TRAVAILLANT A LA CONVERSION DES PROTESTANTS
DU BAS-POITOU.
(Docuraeul iaédit, oornm. par M. C.-A. Ralilenbeck.)
Savail-on que le roi Louis XVI, continuant l'œuvre pie de son aioul
Louis XIV, soldait encore sur sa cassetle, en -1783, des missions dans le
Bas-Poitou pour la conversion des hérétiques? C'est ce qui est établi par
l'Ordonnance de compion^ qu'on va lire; elle fait partit! de la collection
d'autographes de M. C.-A. Rahlenbcck, consul du roi de Saxe à Bruxelles,
qui a bien voulu nous en donner communication. Il serait curieux de
368 MÉLANGES.
savoir comment les tardifs missionnaires gagnaient leur argent; mais c'est
peut-être trop de curiosité.... Toujours est-il que, — un siècle après la
révocation de l'Edit de Nantes, soixante ans après l'atroce déclaration de
1724, quatre ans avant l'édit de restitution de l'état civil aux protestants, —
à la veille enfin de la proclamation des grands principes de 1789, — l'infor-
tuné monarque, héritier du péché traditionnel, signait, le 1" janvier 1783,
en guise d'étrennes, au sieur, Evèquc de Luçon, un Boîi sur son trésoi'
royal, alors si piteusement obéré.
ORDONNANCE DE COMPTANT.
Garde de mon trésor royal, M'' Joseph Micault d'Har-
velay, payez comptant au S'' Evêque de Luçon la somme
de quatre cents livres pour aider à la subsistance des
missionnaires du Bas-Poitou, qui travaillent à la conver-
sion des Protestants, et ce pour la présente année.
Fait à Versailles, le p"^ janvier 1785.
LOUIS.
Bon LOUIS. (Sign. aul.) Contresigné : AMELOT.
MÉLANGES.
SUB LE PROTEST AI^TISME DAIVS LE DIOCÈSE DE GAP,
ÉCBITE PAR TROIS OU QUATRE CAPUCINS.
La substance du morceau suivant est fidèlement extraite d'une précieuse chro
niquii léguée par les pères Capucins de Gap, et, bien que le morceau ne soit pas
purement historique, il peut contribuer, ainsi que nous le dit Tauteur, à éclairer
quelques points encore assez obscurs de la vie de l^arel. Il nous montre aussi les
bons mornes peints par cux-mémcs. Car cette notice est, nous le répétons après
nous en être assuré, un exact résumé de la chronique gapençaise. Notre collabora-
teur s'est seulement bien pénétré de l'esprit de son texte, il en a accentué les in-
tentions et les mérites, en un mot, il a su l'aire passer dans sa rédaction toute la
vie et la couleur de l'original. Nous ajouterons qu'il n'est pas protestant.
La chronique ne s'arrête point, comme notre extrait, à 1658. Mais passé cette date,
elle cesse d'avoir pour nous le même intérêt. Conçoit-on, par exemple, que la ré-
vocation de riidit de Nantes s'y trouve mentionnée sans la moindre réflexion ? Quel
MÉLAiNGlis. 3t)9
est donc ce mystère, et d'où pouvait provenir un tel changemenent chez les bons
Pères? On va voir, d'après leurs antécédents, combien i! fallait que déjà ils fussent
dégénérés pour demeurer silencieux au sein du triomphe, et ne pas donner cours
à leurs sentiments.
La liste de convertis qui termine la uolice est copiée littéralement sur le manu-
scrit, ainsi que les observations, dont quelques-unes ne manquent point de naïveté,
entre autres celles A'une feimneca couche et du vieillard de 80 ans.
LES ANNJLES DES CAPUCINS.
Les moines sont aujourd'hui en grande vénération et je m'en réjouis. Ce
sont gens fort utiles à l'état, et un pays doit être satisfait de nourrir une
trentaine d'ordres religieux qui attirent sur lui les bénédictions célestes.
Ayons donc des moines, mes très chers frères, ayons beaucoup de moines,
et le Seigneur nous sera faYora!)le.
Los hommes pieux ont toujours pensé que si la France a été longtemps si
cruellement éprouvée, c'est en punition du crime de ces impies qui ont jeté
bas les couvents à l'origine de notre grande révolution. Ils ont raison et
nous devons partager leur joie en voyant tlotter dans nos villes la sainte
robe des Capucins : c'est la marque certaine que la patrie est sauvée,
11 est prouvé que toute contrée qui possède des moines est éminemment
lieureuse : quelle belle histoire sera donc celle de Gap, si jamais elle est
écrite. Au 'I7« siècle, dans cette ville de 4,000 habitants, florissaient quatre
couvents et plus, si nous comprenons ceux qui s'élevaient aux environs.
Ces quatre maisons de justes trouvèrent grâce devant le Seigneur, et la cité
fut épargnée. En effet, si nous mettons à part deux siècles à peu près de
luttes intestines entre les habitants et les évêques, seigneurs de Gap, au
sujet des libertés municipales: plus soixante années de guerres religieuses ;
plus quelques massacres, une peste, plusieurs incendies, deux ou trois in-
vasions ennemies, etc., à part ces légers accidents, nous voyons que le
pays de Gap a toujours joui d'un calme et d'un bonheur parfaits. Il est ce-
cependant une circonstance qu'on ne s'explique pas très bien, c'est la nais-
sance dans le diocèse de deux personnages des plus marijuants dans l'histoire
du protestantisme, Guillaume Farel et J.esdiguiéres. Le Malin n'aurait-il pas
voulu rassendjler tendes ses forces eu présence d'une cité si pieusement
défendue? Je le crois. Quoi qu'il en soit, la vie de ces deux hommes active-
ment mêlée à celle de leur patrie, donne à l'histoire du Gapençais un intérêt
puissant. Les Pères Capucins de Gap, avec cette intelligence, celte sagacité
qui distinguent leur ordre, ont parfaitement compris le rôle de ces deux il •
lustres protestants, et ils ont raconté quelques-unes de leurs actions avec
la plume et l'impartialité du regrettable père Loriquet.
Aussi c'est avec bonheur (jue je signale ces vénérables moines aux hislo-
ii
370 MÉLANGES.
riens futurs du calhoUcisme. Ils ont prié, ils ont prrilié, ils ont écrit, ils ont
remporté d'éclatantes victoires; cent fois leur éloquence a dompté l'hérésie,
cent fois ils l'ont à jamais détruite, et ces grands conquérants ont transmis
à la postérité le récit de quelques-uns de leurs exploits pour la plus grande
gloire de Dieu et l'exemple des moines à venir. Nous avons d'eux un ma-
nuscrit plein d'élégance et de politesse, connu sous le nom d'Annale des
Capucins. C'est dans ce livre, au milieu d'une foule de renseignements sur la
construction du couvent, les réparations des murailles, l'acliaf, l'échange
des terrains, le trépas toujours édifiant de plusieurs des bons pères, que j'ai
pu découvrir certains lambeaux d'une histoire plus intéressante pour nous,
et suivre pendant quelque temps la marche de la Réforme. Ne cherchez pas
dans cet ouvrage l'élégance du style, l'élévation de la pensée, la foi seule y
règne; l'humilité des bons Pères leur fait dédaigner les vains et frivoles or-
nements : ayez un cœur simple et vous comprendrez. Ne nous plaignons pas
non plus de l'extrême crédulité qui éclate en certains endroits: ces moines
vivent séparés du monde; ce qu'ils savent, ils l'ont appris du frère portier
qui le tient lui-même de quelques vieilles matrones avec lesquelles il a de-
visé le soir des nouvelles de la ville et des joies du paradis.
C'est donc avec un profond sentiment de vénération que je prends dans
ce manuscrit tous les passages relatifs au protestantisme. Je ne fais que je-
ter un fil entre les différentes narrations et les traduire quelque peu en fran-
çais. Je compte sur l'approbation des gens pieux. Ils verront que les catho-
liques n'ont jamais cessé d'être victorieux, bien qu'en aient dit les suppôts
de Satan, que les hérétiques, par la permission do Dieu, ont toujours été
confondus; que les premiers ont constamment marché dans le chemin de la
justice, et (jue, pour les récompenser, le ciel fit en leur faveur des miracles.
Qui laissent de bien loin leur Salette après eux (1).
Ici commence Vhisloire du protestantisme dans le diocèse
de Gap.
D'autres expliqueront ce qu'est le protestantisme; l'homme de Dieu ne
saurait pénétrer dans le sentier du blasphème et de l'impiété: qu'il vous
suffise de savoir que cette hérésie est la plus infernale qui ait encore paru
depuis l'origine des siècles. Tellement infernale, en effet, que ce ne sont pas
seuU'ment les hommes (jui la repoussent avec horreur, mais aussi les ani-
maux, comme nous le montre visiblenuMit un miracle arrivé à Gap et raconté
(1) On se souvient de ce miracle de Salrftp, dont le diocèse de Gap a été, en ^es
derniers temps, honoré et édifié. Il éclipsait ceux de Lorette, do saint Janvier et
du Tyrol. Mais il a été récemment effacé par celui de V'aucluse, que les débats du
tribunal correctionnel d'Apt ont ré\ù\6 urbi et oi'bi Le numéro prochain est impa-
tiemment all'.iidu ; on calcule qu'il ne saurait beaucoup larder à éclater.
MELANGES. 371
à nous-niênu' par niaitre Chérubin Rambaud, not;iire, i[n\ l'a appris de té-
moins oculaires.
^ Le 23, mars de l'année 1536, jeudi saint, arrivèrent à Gap plus de 10,000
lansquenets commandés par le duc de Wittemberg, U plupart luthériens.
Ces maudits mangèrent de la viande ce jour-là, et même le lendemain, ven-
dredi saint, mais leurs restes ayant été Jetés aux chiens dans plusieurs mai-
sons, ils n'en voulurent point manger. N'était-ce pas là un avertissenu>i!t du
ciel pour encourager les liommes à demeurer termes dans la loi, à n'avoir
aucune communication avec les orgueilleux révoltés? Malheureusement cet
avertissement n'enipècha point plusieurs brebis de s'écarter du troupeau
pour courir au précipice.
Vers l'année 1530 les nouvelles inventions du Déinou avaient commencé
à, se répandre dans le pays de Gap. Il y avait alors, dans un hameau situé à
environ deux lieues de la ville et encore aujourd'hui appelé les Fareaux, un
petit propriétaire, appelé Guillaume Farel. Cet homme qui était d'une igno-
rance extrême se mit soudain à prêcher la Bible en français aux laboureurs
et vignerons, en expliquant le saint Livre à sa façon, et semant les premiers
germes de l'hérésie. Les paysans, trop peu éclairés pour discerner son er-
reur et sa malice l'écoutèrent avidement, et il devint si audacieux qu'il con-
voqua des assemblées aux portes de la ville, tout près du couvent des Cor-
deliers, dans un moulin à blé. Les auditeurs devenant plus nombreux, il
s'enhardit jusqu'à prêcher en ville, au centre de Gap, proche la place Saint-
Etienne. Alors le parlement de Grenoble averti, désira (sic) faire brûler
Farel comme hérétique, et donna des ordres en conséquence à Messire Be-
noît Olliet de Montjeu, vi-bailli de Gap, très zélé catholiciue. Ce magistrat
empressé d'obéir, se trouva malheureusement retardé, parce que le procu-
reur chargé d'instruire le procès, ét-il lui-même imbu des nouvelles doctri-
nes et refusa d'agir. Ce que voyant, M. le vi-bailli constitua un nouveau
procureur, fervent catholique, puis se faisant assister de deux grcftiers non
suspects, il marcha dtoit au temple où Farel dogmatisait alors au peuple. Il
heurte à la porte, on refuse d'ouvrir, les magistrats pénètrent de vive force
dans le temple. Farel n'avait pas discontinué ses Discours au peuple, il est
trouvé avec le crime à la main, saisi et conduit en prison. L'instruction du
procès commença, mais le prétendu réformateur ne devait point pérjr sur \e.
bûcher. Les hérétiques, qui se trouvaieni dans Gap en assez grand nombre,
tirent évader Farel pendant la nuit, et le descendirent avec des cordes par
les murailles de la ville. On sait (lu'il se retira à Genève, où, avec Pierre
Viret, il prêcha l'hérésie. C'est lui qui arrêta Calvin revenant d'Italie, et le
pressa de demeurer dans celte ville pour y enseigner sa théologie. Farel
mourut en 1ot'5, ayant été malheureusciiicnl trop zélé à répandre son poison
d'hérésie dans les villes et-les châteaux cpi'il visita.
37i .MELANGICS.
Pourquoi l'aut il ({u'avant do mourir il soil revenu dans noire ville pour y
causer le plus grand des scandales qui aient affligé nos cœurs! Nous avon;
vu messire Gabriel de Clermont, évêque de Gap, assister à ses sermons avec
la fouie, et, oubliant ces belles paroles de saint Pierre: Etiamsl omnes te
negaverinl, ego non te negabo, (1) ce rejeton de la noble tige de Clermont,
après avoir siégé quelques années à la chaire épiscopale de Gap, abandonna
le saint Siège, se fit hérétique, et entraîna par son mauvais exemple une
grande partie des ecclésiastiques et des séculiers qui lui étaient soumis, tant
à Gap qu'à Tallard et dans les environs.
En ce moment (1561), on se battait partout pour la religion ; des partis de
catholiques et de protestants tenaient la campagne, brûlant les villages et
les châteaux. Dans une expédition, la jeunesse de Gap, commandée par un
vaillant chanoine, nommé Lapalu, fut taillée en pièces par un homme qui de-
vint célèbre depuis, le seigneur des Diguières. Vers la même époque, la tra •
bison livrait aux hérétiques le château de Labàiie-Neuve si cher à notre
nouvel évêque, Paparin de Chaumont, (jui travaillait avec ardeur à maintenir
dans la foi les habitants de son diocèse. Enfin, en 1 577, il y eut dans Gap une
émeute suscitée par les protestants de la ville, pendant que Lesdiguières
l'assiégeait au dehors. L'évêque, blessé d'un coup de feu au genou, n'eut
que le temps de prendre la fuite ; il sortit de Gap à la tête de 500 catholi-
ques, au moment où les Réformés y pénétraient (3 janvier). Ceux-ci restè-
rent maîtres de la ville jusqu'en 1581. Ces quelques années furent très
fatales au diocèse; tout le Gapençais, à l'exception de Tallard, tomba au
pouvoir des hérétiques; le palais épiscopal, la cathédrale furent complète
ment détruits, les revenus des ecclésiaslitiues conlisqués. Le duc de Mayenne
vint enfin en septembre 1581 remettre Gap sous l'obéissance du roi et d''
l'évêque, mais à peine était-il parti que les protestants reprirent les armes et
recommencèrent leurs exactions. Un billet anonyme avertit l'évêque, que
plusieurs personnages, entre autres Lesdiguières, avaient projet(' de l'assassi-
ner; le prélat reprit une seconde fois le chemin de l'exil, en s'échappant la
nuit par un trou où les eaux de la ville s'écoulent i)ar la porte Colombe, il
se retira dans un petit village nommé La Baume, l'unique asile qu'il eut
alors dans tout son diocèse, n'ayant pour tout revenu que les dîmes de la
paroisse, et composant pour se consoler un livre de paraphrases sur les
psaumes de David. De 1581 à 158!), il resta confiné dans ce village. Mais Gap
ne demeura pas pendant tout ce temps au pouvoir des protestants. Les deux
parties s'y battaient fréquemment et avec des chances diverses: vers 1589
les Kéformés chassés de Gap revinrent avec un corps d'armée commandé
par Lesdiguières. Gap fut assiégé, pris et rançonné à 10,000 livres. La paix fut
(l) Qihiucl bien uiémo luUo les autres te runicrciient, moi, je ne te renierai point.
MÉLANGES, 'H 3
alors conclue et 1 evêque put rentrer en ville. Toutes les autorités de la cité
allèrent le visiter et le complimenter. Le ministre protestant fut du nombre
et présenta ses devoirs à jionseigneur; en témoignant sa joie de voir enlin
la bonne intelligence partout, et disant que Gap devait se trouver bien heu-
reux de voir ses deux pasteurs réunis. Ces mots résonnèrent mal à l'oreille
du prélat, il s'indigna de voir ce petit ministre s'égaler à lui (pii était son
maître, et comme il était robuste, d'une riche taille et bien proportionné, il
saisit cet insolent au travers du corps elle jeta par la fenêtre. Cela produi-
sit en ville un fort bon effet, et l'évèque s'enfuit de nouveau à La Baume. 11
ne devait plus revoir Gap. Dans un voyage qu'il fit au centre de la France,
il trouva un gentilhomme berrichon qui lui raconta qu'il s'acconnnoderait
assez d'un évèché : Messire Paparin de Chaumont lui vendit le sien, et c'est
ainsi que M. Salomon du Serre, bon militaire, devint évêque de Gap. Il prit
immédiatement possession, seulement il trouva les 200 cures de son diocèse
occupées par les hérétiques. Il n'en voulut pas moins faire sa visite pasto-
rale, organisa une petite armée, se mit en route, livra plusieurs petits com-
bats, et s'arrêta dans 'tous les villages pour dire la messe à la barbe (sic) des
protestants (t601).
Nous laissons maintenant les aventures guerrières pour entrer dans une
époque moins sanglante mais non moins glorieuse aux catholiques.. De
grandes calamités menaçaient le pays. Un bruit, malheureusement trop
fondé, se répandait : il s'agissait de la tenue d'un synode protestant dans la
ville de Gap. Grande fut l'émotion des fidèles. L'évêquê chercha à conjurer
l'orage, il n'y réussit point, mais Dieu, en ce moment de péril, daigna jeter
sur son peuple un regard compatissant, et le rassurer par un merveilleux
prodige. Le Père Michel Ange, capucin, prêcha le carême de l'année 1603.
De toutes parts les chrétiens accouraient à sa parole, et quoiqu'il fît grand
froid et que la terre fût couverte de neige, quelques-un^enaient pieds nus.
On conçoit la rage des protestants à la vue de ces gens pieds nus dans la
neige. Une femme hérétique qui demeurait près du couvent des Cordeliers
se distinguait surtout par ses emportements. Voyant l'extrême dévotion
d'une procession arrêtée devant sa porte et respirant un peu au moment
. d'entrer en ville : « Et puis vous direz, s'écria-t-elle, qu'un Capucin n'est pas
un sorcier et un magicien! Et ne voyez-vous pas comme il fait venir tout ce
pauvre monde avec un temps si rude et mauvais ! » Quelques gens simples
qui l'entendaient, trouvaient qu'elle parlait bien, mais le ciel en jugea autre-
ment, car à 'peine eut-elle prononcé ces détestables paroles, qu'un cocj lui
sauta'sur la tête, lui arracha les cheveux, lui égratigna tout le visage, et lui
allait infailliblement crever les yeux si les catholiques, pleins de charité, ne
l'eussent débarrassée du terrible animal. Ce miracle augmenta s'il était pos-
sible la dévotion des fidèles et confondit une fois <!(> plus les héréii(pu^s.
31A MÉLANGES.
Maintenant le synode pouvnil s'ouvrir; la ville avait désormais un p,rige ('cla-
tani de la protection divine.
L'assemblée s'est réunie en octobre 1603 sons la présidence de Daniel
Cbamier, ministre de Montélimart. Nous ne rapporterons point les téné-
breuses questions qui s'y agitèrent ; on sait seulement (jne la révolte et le
blasphème y furent portés au comble, an point qu'on proposa de déclarer
que le pape était i'anleclirist. Monseigneur Salomon du Serre, en présence
d'un tel scandale, déploya toutes ses forces; mais comme le clergé de Gap
n'olfrait pas dans ce moment de grands orateurs, il fit venir d'Avignon le R.
P. Bruno, minime, grand controversiste, et le nourrit à se's dépens pendajit
toute la durée du synode. Il manda aussi M. Fenouillat, bon prédicateur,
qui devint ensuite évéqiie de Montpellier. Ainsi renforcé, le prélat ne crai-
gnit plus de commencer la lutte. Le Père Bruno prêchait à la cathédrale deux
fois le jour, il allait même parfois, tant son zèle était vif, juscpi'à élever la
voix dans le temple protestant, pour réfuter victorieusement les arguments
des hérétiques contre la sainte religion catholique. Comme les autres prédi-
cateurs n'agissaient pas moins vigoureusement, il arriva que certains des
membres du synode se convertirent. D'ailleurs l'aspect de la ville deVait
épouvanter les réformés. Le Saint Sacrement était exposé dans toutes le^
églises de Gap; tous les villages du diocèse y venaient (in prdcessi'on eh fai-
sant retentir les airs de cantiques sacrés, surtout dans le voisinage du tem-
ple, en sorte que les liérétiques pâlissaietit, croyant entendre la trompette
de Jéricho. Enfin ce synode qu'on a cherché à rendre remarquable dans
l'histoire religieuse de la France se termina par une vraie déroute: ies' mi-
nistres épouvantés s'enfuirent à la lïûte d'une ville si pieuse et si visible-
ment protégée du ciel.
Mais plus les hérétiques étaient confondus, plus ils s'enhardissaient dans
le mal. L(^ vénérable père Michel Ange fut grossièrement insulté par plusieurs
b.abitants, et un jolir un autre père faillit être tué A la porte Saint-Arey par
le gouverneur de la ville, M; Du Villard, hérétique obstiné, qui allait jusiju'à
menacer d'arracher la croix du couvent des capucins. Celle famiile Du Vil-
lard était bien sûrement dévouée aux feux de l'enfer.
iMadame Du Villard assemble un jour quelques femmes, va comme pour
visiter cette croix, et se met à rire et k se moquer, disant que c'était une
arbalète, mais suivant le mot d'un homme pieux, cette arbalète tira un dard
(jui la niaripia visible'ment. La nuit d'après cette dame, étant couchée, fut
travaillée d'un cours de ventre (jui l'obligea à se lever promptement sans
attendre la lumière, et comme elle marchait avec précipitation' lîans les
ténèbres, elle heurta contre une fenêtre ouverte cpii la blessa cruellement
tout le long du visage. Elle fut si surprise et étourdie du coup, que vou-
laid se baisser, elle reneontra le dossier d'une chaise qui la blessa égale-
MÉLANGES. 3".^»
uifiit au visage, mais en Iravors. Cela lui fit sur la figure une croix qu'ellr
porta plus de trois mois sans oser sortir de sa maison. Les catholiques
remercièrent le ciel de ce nouveau miracle, criant que c*ëtait le clitàliment
du crime de cette dame, et le peuple l'appelait en la gaussant, madame l'Ar-
balète. Ce prodigieux événement n'abaissa en rien l'orgueil de M. le gou-
verneur. Il avait une liaine profonde contre les capucins, parce qu'il voyait
en eux des envoyés de Dieu destinés à extirper l'hérésie : aussi s'opposait-
il de toutes ses forces k ce que les bons pères fussent logés ('omme ils le
désiraient. Ils voulaient élever en dehors de la ville un couvent convenable,
acheter des terres, s'entourer de jardins pour prier plus dévotement. M. Du
Villard mettait obstacle à la réalisation de ces vœux modestes. Les moines
adressèrent donc leur requête au gouverneur du Dauphiné qui leur donna
raison et admonesta sévèrement le gouverneur de Gap. Depuis ce moment,
l'hérétique, revenu h de meilleurs sentiments ne manqua pas de saluer fort
civilement les pères capucins, chaque fois qu'il les rencontrait.
Cette victoire fut suivie d'une autre non moins éclatante remportée sur le
chef même des protestants de Gap. En cette année 160i, le père Anselme
offrit la controverse à Pront^t, ministre de la ville. Il est inutile de dire que
celui-ci fut complètement battu. Cependant un sieur Martinelly, conseiller
hérétique au Parlement de Grenoble, avisant le père Marcel qui se tenait
dans un coin sans dire une parole, crut qu'il aurait bon marché de ce moine
et l'attaqua vigoureusement. Mais ce père Marcel était un homme plein de
doctrine et de lumières, et il le repoussa avec tant de force et en même
temps de douceur, que le conseiller déclara qu'il n'avait jamais vu un
homme aussi savant. 11 l'invita à le venir visiter à Grenoble et à descendre
chez lui, l'assurant qu'il ne perdrait pas sa peine. Une maladie empêcha le
père Marcel de se rendre à cette invitation avant l'année suivante, mais en
arrivant, il trouva que Satan lui avait joué un fort mauvais tour en faisant
mourir M. Martinelly.
Tant de défaites, les terreurs qu'ils avaient éprouvées durant l'assemblée
de 1603, n'avaient point abattu l'audace des protestants. En 1618, ils con-
voquèrent un nouveau synode national qui devait se tenir à Gap, après Pâ-
ques. 1! s'y trouva 85 ministres des plus fameux et autant d'anciens : parmi
eux, on comptait 45 ou 30 prêtres ou religieux apostats. Il vint des dépu-
tés de L» Rochelle qui furent accueillis avec respect, cette ville étant con-
sidérée comme la capitale du protestantisme en France. La pi'emière visite
des ministres fut pour M. de ]\îontorsier, gouverneur héréliciue de la cita-
delle de Puymore, bâtie par Lesdiguières, sur une montagne qui domine
Gap. Le gouverneur les reçut parfaitement, et comme il savait quelqiu^
chose des projets des catholiques d,e Gap, il avertit ses coreligionnaires de
traiter secrètement toutes leurs aftiures : « Surtout, leur dit-il, gardez-vous
370 .MLLAr.OEi.'
des pieds deschaux, et piini ip.ilemc ni lUi pèiv L'F.nipegat. » Pi»r pieds des-
cliaux, il nommai L Jivcc mt'itiis les capucins. Ouant à L'Empci^at (mot patois
qui signifie l emplâtre), c'était tout simplement le père Marcel, lequel avait
une grosse fluxion, et portait un emplâtre sur la tète. Les ministres, avertis,
fermèrent donc leurs portes aux étrangers : ils ne s'inquiétèrent ni des
prières des quarante heures ordonnées par l'évcque, tomme pour conjurer
un malheur pidjlic, ni de l'exposition du saint Sacrement, ni des i)roces-
sions, ni des chants de douleur de l'église cathoii(iue : ils crurent èlre chez
eux et commencèrent leurs travaux.
Mais le vénérable clergé de Gap avait plus d'un tour dans son sac, comme
nous Talions voir. Il y avait alors en ville un ex-prêtre italien, il signor
Francesco Turri, qui se posait en martyr et aflichail un grand zèle pour la
religion prétendue réformée. Les ministres l'admirent au synode. Toute-
fois le père Marcel avait eu le soin de le reconvertir secrètement au catho-
licisme, et comme chacun sert Dieu à sa manière, il l'avait nommé espion
de l'église catholique. Le jour, le respectable Italien assistait, prenait part
au synode; la nuit, il venait rapporter au père Marcel ce (jui s'était passé
dans la journée. Le lendemain, le rusé capucin publiait en chaire tout ce
qu'il avait appris, et réfutait si doctement les hérétiques, que ceux-ci, saisis
d'étonnement, ne savaient que répondre. Ils furent obligés de se séparer la
honte sur le visage et avec tant de confusion, que deux moines les eussent
mis en déroule sans combat. Ainsi les catholiques furent noblement vic-
torieux, tandis que les ministres, devenus la risée de tous, jurèrent bien de
ne plus tenir de synode à Gap, tant qu'il y aurait des pères capucins dans
la ville : ces moines, disaient-ils, étaient vraiment des sorciers (|ui devi-
naient leurs actions les plus secrètes. Ils les prenaient d'ailleurs pour des
gens fort savants, grâce à uiie petite supercherie dont s'étaient avisés les
bons pères. Etrangers à la ville, les protestants voulaient en visiter toutes
les curiosités parmi lescjuclles on comptait le couvent et le jardin des capu-
cins. Voyant cela, un des moines, le père iMaximin, jadis avocat, prit la
place du portier, et quand arrivaient les visiteurs, il leur parlait latin et en-
gageait incontinent une controverse. Les ministres ne savaient que penser,
et s'écriaient en parlanf, (jue dans ce couvent, tous, jus((u'au portier, par-
laient latin.
Avant de (juitler Gap, certains des réformés eurent encore à subir une
humiliation d'un autre genre. [!n liôlelier catholi(|ue, sachant d'avance (|u'il
«levait loger plusietu's héiéliques, se prépara à les recevoir et à les caresser
suivant leurs mérites, il fit prendre quantité de pies, les pluma, les fit ma-
riner et les servit aux ministres et anciens qui mangeaient chez lui, en leur
disant que c'étaient des pigeons du Dauphiué. Les convives leur trouvèrent
un goût très friand. Le synode dissous. e( eux sur leui' d('pai'l, ils payèrent
MÉLANGES. 377
fort bien leur hùte en lui léiiioignant leur satisfaotion de la bonne chère
qu'ils avaient faite chez lui. L'hùte les remercia beaucoup de leur libéralité
et leur proposa le coup de l'étrier. Quand ils eurent bu : " Que croyez-vous
avoir mangé chez moi, dit l'aubergiste? — Des pigeons fort bons. — Au
contraire, reprit-il, vous n'avez mangé que des pies bien dures et maigres.»
Et il se moqua d'eux en pleine rue. Les hérétiques partirent sans mot dire,
et lui se retira satisfait de leur avoir fait cette confusion profitable.
Depuis ce moment, les protestants ne jouèrent plus un grand rùle dans
ce pays si fatal pour eux. En 1621 et 1622, pendant la dernière guerre re-
ligieuse, ils pensèrent à se révolter dans le diocèse, mais la conduite cpura-
geuse de l'évèque de Gap les tint en respect. Le prélat, loin de se décon-
certer, équipa les catholiques, prépara des dépôts d'armes et de provisions,
et, dans les jours d'alarmes, armé de toutes pièces, montant un fier cour-
sier, il se mettait à la tête des fidèles serviteurs de Dieu et du roi, et faisait
en bon ordre le tour de la ville. Et cela, il le fit, non pas une fois, mais
toutes fois qu'il le jugeait nécessaire. C'est là le dernier incident à signaler
dans l'histoire des réformés. Protégés par nos rois, ils ont dès lors vécu
paisiblement. Aujourd'hui (1658), cette ville, que le malheur des guerres
avait peuplée d'une quantité de ceux de la Religion, en compte encore de
trois à quatre cents, qui y ont bâti un temple vers la porte Colombe, et y
entretiennent un ministre et un diacre avec le libre exercice de leur culte.
Jléréliques converlis et reçus à la foi catholique . apostolique et
romaine par les pères capucins du couvent de Gap.
3Ia(lame du Faure, grandement savante à la controverse et fort obstinée
(1603).
M™* de Serre, mère de M?"" de Gap.
j^I'"*' de Serre, belle-sœur de M"'" de Gap.
T^jme (ig Pontis.
M. de Manteyer, de la maison du Faure.
M. de la Villette, conseigneur de Veynes.
M. Moustiers, beau-fils de M. Reynier.
31. Charles Philibert, seigneur de Charance.
M"« de Saint-Lazer.
M. Jean Paulet, qui avait vu commencer l'hérésie.
M. de Bellevue.
3Iessire François Turri, prêtre augustin, apostat, hérétique.
31 habitants de Saint-Laurent-du-Cros et 1 femme en couche en sa maison.
Les habitants de deux paroisses à la fois, venus aux 40 heures, à Gap.
M. Jacques Falquin.
^TR MÉLANGES.
15 personnes et plusieurs familles entières (1630).
M^' Crezzi (le Cliarance (1639).
François Marchand, d'Orcières.
M. Alexandi'e Pellat, menuisier.
31. Daniel Castellan, notaire (1642).
M'"« Magdeleine Bartliolomé, femme de M. Claude Souchon.
1 homme de 80 ans et confessé.
1 femme veuve, de Rihiers (1641).
M. Paul Gay, de Veynes, sa femme, leur fille Anne (1656).
Anne Siméaut, du Yillard-de la Plaine, en Champsaut (1656).
Magdelaine Meynières, habitant à Gap (1656), 10 mai.
Paul Fayolle, de la Piarre (1656).
Claire Faure, de Serres (1657).
Claude Simon, de Val Drôme, Judith Courrant, sa femme, Arnaud, Thomas
et Jeanne, leurs enfants, à Yentavon (1637).
Jérémie Biaise, de Veynes (1657).
Magdelaine Bruno, de Saint-Bonnet (1658).
Pierre Brut, de Cherges, âgé de 18 ans (1658).
Chuide Chevalier, du Champsaut (1659).
Anne Pérégrine, de Saint-Julien (1659).
Pierre Viel, de La Roche, âgé de 20 ans (1659).
Marguerite Héraud, de Gap (1659).
Scipion 3Iavin, de Jarjayes, 20 ans (1659).
Baptiste Nicolas (1663).
Marguerite Brochière, de La Roche (-1663).
Jaccjues Chevalier, de Rambaud (1664).
Jacques Brun, de Saint-Laurent (1664).
Joseph Aymar Dauphin, de Saint-Laurent (1664).
Daniel Espitalier, d'Ancelles (1674).
Jean et Pierre Auherl, frères, natifs de Saint-Julien, enfants de Guy Aubert
(1674).
Daniel 3Iessein, de Genève, philosophe (1674).
Henri d'Hérons, tils de Jacijues et d'Elizabeth Belle, né dans la Seigneurie
de Montbéliard, fit abjuration du luthéranisme en 1719.
Louis Duchêne, fils de Jean et de Perrotte de Praisa, né A Craffein, dans le
canton de Berne (1709).
George Fougle, de la Haute-Saxe, du village de Chenestot, fils de Mans
Fougle et de Marianne, a abjuré le luthéranisme (1710). Il était soldat
dans le régiment d'Egrigni.
Claude Lombard, fils de Claude et de Jeanne Charouse de Lauriol en Dau
phiné, sous-lieutenant dans le régiment de Monthéson (1710).
MÉLANGES. 379
Le sieur Ouden, bourgeois de la paroisse de Saint-Laurent, en Cliamp-
saul (1725).
Cii. Ch.
i\"©TE!S ^JLM t.'Ai\CIEÎ¥]VS3 fi':CJE>B«E ÎSKF^IiailîE DE PARIi»
ET SUR LA LISTE DE SES PASTEURS.
Le présent Cahier était déjù aux deux tiers eomposé, lorsque nous avons
reçu de notre zélé correspondant, M. A. Crottet, un travail dont la pre-
mière partie sera ici d'autant plus à sa place, qu'il vient compléter, par ses
détails, l'article de cette même livraison relatif à /16/on, et les Notes du
journal de Dan. Charnier.
A M. le Président de la Société de l'Histoire du Protestantisme français.
Yverdon, le 20 octobre 1853.
Monsieur le Président,
En réponse à l'appel que vous adressez aux lecteurs du Bulletin (F. ci-dessus,
p. 15), j'ai l'honneur de vous transmettre, en abrégé, quelques notes recueillies
sur l'église de Paris. Vous y trouverez, outre l'éclaircissement que vous réclamez,
divers renseignements relatifs à l'histoire du temple de Charenton, à ses pastenrs
et à la dispersion des fidèles qui s'y réunissaient. On accueillera, je pense, avec
plaisir celte liste annotée des pasteurs de Paris. Je la crois assez complète.
Veuillez agréer, etc. A. Crottet, pasteur.
Commencements de l'Eglise réformée de Paris.
Dès l'aurore de la Réformation, Paris a renfermé dans son sein des sec-
tateurs de l'Evangile, i\m ne tardèrent pas à être poursuivis avec acharne-
ment. Maître Jaw^ues Pauvant ou Pavannes, un homme connu sous le nom de
l'ermite de Livry, en 1525, Louis de Berquin, en 'lo^Q, payèrent de leur
vie leur attachement à la Parole de Dieu. Ces cruelles exécutions n'arrê-
tèrent pas les progrès de la réforme et « la secte damnahle des faux héré-
« tiques luthériens et leuîs sectateurs ( 1 ), » signalée par Noël Beda ou Bedier
«lan.s son apologie o(^yers«s damhsHnos lufheranos (2), comptait assez de
partisans, en 1329, pour former, comme le rapporte Hèze, une église qui
avait pour pasteur La Roche auquel se joignirent plus tard Gérard Roussel
et Courault. Cette petite église s'entourait de mystère. « Nous avons estes
« longtemps cachez, en nos maisons privées, aux bois et aux cavernes et
(1) Ce sont les propres termes du titre d'un livre imprimé à Paris, avec pri-
vilège, l'an 1328. Voyez notre Chronique proteslante du XVI'' siècle, ch.]\l, p. 59,.
(4) Le catalogue de la Bibliothèque impériale, Manuscrits français, n" 8, liistoiro
de l'rance-ecclésiastiquc. Théologie, ch. X, 118, menlionne aussi un manuscrit
'curieux. Il porte le litre suivant : Minutie de la fatale destinée et dernier période
du monde y contre les luthériens, traduit du latin et composé au monastère de
Cronvillier, en 1531.
380 MÉLANGES,
1 nous a souvent la nuit couverts aux cachettes, » est-il écrit dans rhisloire
manuscrile des martyrs de l'Ei^lise de Paris, qui se trouve à la biblio-
thèque impériale. Des avertisseurs indiquaient aux tidèles les lieux de réu-
nions, et le maître de la maison qui avait ordinairement deux issues, se
tenait au dehors pour faire le guet. Malgré ces précautions, les persécuteurs
parvenaient toujours à saisir quelques victimes. Ce fut le cas, en 153.3,
d'Alexandre Canus dit Du 3Ioulin, et de maître Jean Pointet, médecin, qui
Xut brûlé vif après avoir eu la langue coupée.
Le zèle de l'Eglise de Paris ne fut point abattu par cela. Elle se montra
active à propager les doctrines évangéliques et à attaquer les superstitions.
Des placards contre la messe furent répandus avec profusion, le 19 octobre
1534, dans les rues de la capitale, et l'un d'eux fut même afïi(-hé à la porte
de la chambre de François !•='■. Cet acte audacieux fut cruellement puni.
Le lieutenant criminel .lean Morin, se mit à la recherche des réformés avec
l'habileté qu'on lui reconnaissait, et ramena en triomphe de nombreux pri
sonniers. Six de ces derniers furent brûlés, le 21 janvier I."i3.5, avec des
circonstances atroces, pendant que le roi assistait à une magnilique pro-
cession. Ces martyres furent suivis de ceux de Barthélémy Milon, de Ni-
colas Valeton, de .ïean de Bourg, d'Etienne de La Forge avec lequel Calvin
avait été lié, d'une maîtresse d'école nommée La Catelle, d'Antoine Poille,
et de Claude le Peintre.
Une pareille persécution étai( bien propre à refroidir le zèle des réfor-
més. Il n'en fut rien cependant; les brochures et les livres de controverse
continuèrent à être répandus, et le parlement <le Paris se vit obligé, en
1542, de défendre avec vigueur de vendre les ouvrages censurés par la
Sorbonne, ordonnant aux curés de les rechercher et de dénoncer ceux (jui
paraîtraient suspects sous peine d'excommunication. Chaque année, pour
ainsi dire, fournit alors à Paris son contingent de martyrs. François Bri-
bard, secrétaire de Jean de Bellay, cardinal et évêque de cette ville, en 1 543 ;
Pierre Bougrain et Guillaume Hunon en 1544; Jean Chapot, colporteur,
dénoncé par Jean André, libraire du palais et agent actif de la persécution
en 1546; Jean Michel, ancien moine; Léonard du Pré en 1517; Sainctiu
Nivet en 1548, condamnés à mort par Pierre Lizet, premier président du
parlement de Paris et par son successeur Gilles Maillard, périrent courageu-
sement dans les tlammes. En 1549, un pauvre couturier fut brûlé vif dans
la me Saint-Antoine, sous les yeux de Henri II et de sa maîtresse Diane de
Poitiers; trois autres infortunés éprouvèrent le même sort dans la même
jouiiiée. Léonard Galimard, Florent Vénot, Etienne Peloquin, en 1550;
Thomas de Saiul-l'aul en 1.")51 ; Nicolas INail en 1553, furent également ré-
duits en cendres dans cette ville ([ue Bèze appelle « sanguinaire et meur-
M irièir entre toutes celles du monde. " Sa vaste étendue permettait cepen-
MKLANGKS 381
daut aux réformés d'y vivre plus en sûreté que dans les villes de provinc-^
où les parlements exerçaient la même barbarie. Us y accoururent de toutes
parts et formèrent bientôt un troupeau considérable qui choisit pour son
pasteur Jean le 3Iaçon plus connu sous le nom de La Rivière. L'Eglise
acheva de se consolider en établissant au mois de septembre 1.555 u;i
consistoire composé de quelques anciens ou surveillants et de quelques
diacres. Ce fut au Pré-aux-Clercs, dans la maison d'un genlilhomme du
Maine, nommé le sieur de La Perrière, que s'opéra cette importante organi-
sation. Dès ce moment l'Église de Paris devint, après celle de Genève, le
foyer le plus actif de la propagande évangélique dans le royaume, et elle
prit un tel accroissement qu'elle se vit dans la nécessité de demander de
nouveaux ministres.
Les réformés de cette grande ville n'avaient point encore de lieux fixes
d'assemblées. Les pasteurs réunissaient les fidèles sur divers points de la
capitale, tantôt dans la rue du Coq près du Louvre, dans la maison de
Pierre du Nolier, quelquefois à la Croix verte, près du Louvre. Malgré les
précautions que l'on prenait pour rendre ces assemblées secrètes, elles
étaient souvent découvertes et c'est ce qui arriva en parliculier le 4 sep-
tembre 1557 à celle qui se tint dans une maison de la rue Saint-Jacques,
située en face du collège Du Plessis et derrière la Sorbonne. Trois à quatre
cents personnes, qui avaient voulu participer à la sainte cène, y furent sur-
prises de nuit par une multitude fanatisée. Bon nombre de gentilshommes
se frayèrent un passage l'épée à la main ; quelques-uns furent saisis et gar-
rottés et cent vingt ou cent quarante femmes, appartenant à de bonnes mai-
sons, furent indignement outragées et renfermées dans les cachots du
Chàtelet. Voici quel fut le sort de quelques-uns des captifs. Le 27 septembre
Nicolas Clinet, vieillard de soixante ans et l'un des anciens de l'Eglise de
Paris, Taurin Gravelle, avocat au parlement, furent brûlés vifs sur la place
Maubert. La damoiselle de Luns, leur compagne d'infortune, fut étranglée
après avoir été flamboyée aux pieds et au visage. Puis vint le tour de Nico-
las de Cène, de Pierre Gabant, de François Nebezier, de Frédéric d'Anville, de
Nicolas du Rousseau, d'Archambaut et d'autres personnages dont les noms
n'ont pas été conservés. L'intervention des cantons suisses suspendit ces
rigueurs, elles démarches du duc de Wurtemberg et d'autres princes alle-
mands sauvèrent la vie aux autres prisonniers.
Cette protection inattendue ne fit qu'augmenter le courage des réformés
de Paris. Ils professèrent ouvertement leur attachement aux vérités de
l'Evangile et ne craignirent même pas de faire entendre sur l'une des pro-
menades les plus fréquentées, le Pré-aux-Clercs, le chant des psaumes
traduits récemment par le poëte Clément Marot. Mais ils furent bientôt
convaincus que le terme de leurs souffrances n'était pas encore arrivii.
382 MELANGES.
François De Coligny, sieur d'Andelot, un des grands personnages qui
avaient endjrassé la réforme, fut jeté en prison. Geoflroy Guérin fut brûlé
sur la place Flaubert. Jean Morel mourut en prison après une longue capti-
vité; son corps fut déterré et consumé le 17 février l'àbS. Ces supplices
furent suivis de ceux de Jean Barbeville et de Pierre (Chenet.
[.Mais ce fut inutilement que les ennemis des réformés, excités par un
clergé fanatique ^ cherchèrent à arrêter les progrès de l'Evangile. |Au
moment même où la persécution avait atteint son plus haut degré de
fureur, lorsque les feux s'étaient allumés de toutes parts pour consumer les
hérétiques , et que des mercuriales sévères s'apprêtaient à sévir contre
les juges que l'on soupçonnait de se porter trop mollement vis-à-vis des
réformés, ceux-ci tinrent leur premier synode où furent rédigées la confes-
sion de foi et la discipline ecclésiastique. Le 23 mai 1559, les députés des
églises, présidés par François de Morel, l'un des pasteurs de Paris, se
réunirent au faubourg Saint-Germain où demeuraient un grand nombre de
réformés, ce qui le faisait appeler par les catholiques une petite Genève. Ce
fut probablement dans la rue des Marais, près du Pré-aux-Clercs, que se tini
ce premier concile des églises réformées de France. C'était là, en etfet, que
se trouvait l'habitation d'un nomme Le Vicomte, << qui retiroit coutumière-
« ment, » dit Bèze^ « les allans et venans de la religion et principalement
« ceux qui venoienl de Genève et d'Allemagne, en la maisoîi duipiel aussi
« se faisoyent souvent de grandes assemblées. •
Pendant que les pasteurs réformés s'occupaient des intérêts généraux de
l'Eglise, la persécution suivait son cours. Cinq conseillers du parlement
lurent incarcérés, et un colporteur, nommé Nicolas Hailon, fut brûlé. La
mort tragique de Henri II, ([ui porta au pouvoir les Guise, ne (it (lu'ompirer
la triste situation des réformés. Une4iste des ministres, des anciens et des
personnages les plus considérables de l'Eglise de i'aris, ayant été livrée par
lui traître au président Saint-André et au docteur de Sorbonne De Monchi
ou Demochares, le lieutenant criminel du Chàlelet reçut l'ordre de juger
sans appel ceux qui seraient amenés devant lui. Les curés elles vicaires de
la capitale prononcèrent l'excommunication contre ceux qui connaîtraient
des luthériens et ne les dénonceraienl pas. Les demeunis des réformés, en
particulier celles du Vicomte et celle de l'avocat Boulard, située place
J\laubert, au quartier des Tourncilcs, furent fouillées et pillées. Leurs
assemblées secrètes devinrent l'objet de calomnies infàuies et le nombre
des victimes fut plus grand que jamais. Faisons connaître le nom de (pu'I-
quos-uns de ces martyrs. Nicolas Guenon, Marin Marie, colporteurs, sont
exécutés le 2 août 1559. Marguerite de La Riche, surnommée la dame de
La Caille pai'ct' (jue la maison qu'elle habitait sur le mont Saint-Jean portait
l'enseigne d'une caille, subit le même supplice le 19. Quchpies jours après
MÉLANGES. 383
c'esl le tour d'un jeune homme dont le nom est resté inconnu. Le 23 on
brûle à petit feu Adrien d'Aussi dit Douliancourt ; le "24, Gilles-le -Court,
étudiant au collège de la Merci, ^lartin Rousseau, Philippe Parmentier;
le 26, Pierre Malet; le 15 novembre, Pierre Arondeau; en décembre, Jean
Geoffroy, demeurant en la rue de la ^lortellerie ; le 23 décembre, sur la
place de Saint-.Iean-en-Grève, l'illustre et courageux Anne Dubourg, puis
André Coiffier, Jean Isabeau, et Jean Judel, avertisseur de l'Eglise de Paris.
La conspiration d'Amboise suspendit un peu les fureurs de la chambre
ardente du parlement de Paris, et les réformés que la perspective de sup-
plices affreux n'avait pu abattre, ne craignirent pas de tenir en lo60, deux
assemblées de cent vingt à cent quarante personnes dans la chambre même
de la chancellerie du Palais, et peu de jours après à la tour carrée. Cette
dernière fut découverte, et le président Le ^laître ou Magistri s'apprêtait à
faire de nombreuses captures lorsque les réformés réussirent à s'échapper
par une porte dérobée. Les Guise aui'aient sans doute persévéré dans la
voie de rigueur où ils étaient entrés, si la mort de François II n'était sur-
venue. L'alliance qu'ils formèrent avec le connétable de Montmorency et le
maréchal de Saint-André, connue sous le nom de triumvirat, ne put empê-
cher que Catherine de 3Iédicis (pu redoutait leur ambition ne se rapprochât
par politique des réformés, déjà très nombreux et puissants dans le royaume,
et ne permît à leurs ministres d'entrer en lutte avec les docteurs catho-
liques au colloque de Poissy. Quoiijue cette assemblée n'amenât aucun
résultat pour la réunion des deux églises, elle contribua aux progrès de la
réforme, et les fidèles persécutés qui avaient dû maintes fois défendre par
des apologues leurs réunions contre les calomnies de leurs adversaires,
s'empressèrent de sortir de leurs retraites secrètes. A Paris, deux services
réguliers furent établis, l'un hors de la porte Saint-Antoine, au lieu appelé
Popincourt ; l'autre au faubourg Saint-3Iarcel, au lieu dit le Patriarche.
Le 26 décembre 1563, une assemblée nombreuse réunie dans ce dernier
endroit fut troublée par la malice des prêtres de l'église voisine de SaiiU-
Médard, qui mirent en branle toutes leurs cloches pour empêcher d'en-
tendre la prédication du ministre Malot. L'édit de janvier 1562 permit aux
réformés de Paris de conliimer leur culte hors de la ville et cet ordre de
choses dura jusqu'au massacre de Vassy. Depuis cette époque jusqu'à l'Ldil
de Nantes, l'Eglise de Paris subit toutes les vicissitudes des autres églises
de France. Elle fut obligée pendant les troubles de dérober son existence
à la fureur de ses ennemis, et ses pasteurs durent souvent prendre la luite
-pour sauver leur vie. Voici la liste de ces derniers, telle qu'il nous a été
possible de la former au moyen de documents épars. Elle présente sans
doute quelques lacunes. . 'i-^': t
La Rochk. Théodore Bèze dit eu termes positifs (pi'il ét;iii en 1.529 à la
384 .MtLAiNGtS.
tête de l'Eglise de Paris, Nous ne possédons aucun autre renseignementi
sur ce personnage.
GÉRARD Roussel. Prédicateur de la reine ^larguerite de Navarre et plus
tard évêque d'Oleron, réformateur du Béarn. Nous avons fait connaître dans
notre Chronique protestante la part qu'il a prise à la fondation de l'Eglise
de Paris. M. Ch.Schnudt, professeur à la faculté de théologie de Strasbourg
a publié, en 1845, une intéressante notice sur lui.
CouRAULT. D'abord moine de l'ordre des Auguslins. Il quitte Paris en
1535 et se réfugie à Bàle. Quoique âgé et aveugle, il se rend à Genève au-
près de Calvin pour partager ses travaux. Meurt pasteur à Orbe, dans le
pays de Yaud, le 4 octobre 1538.
Jean le Maço.n. Il est plus connu sous le nom de La Rivière. Il était fils
d'un procureur royal à Angers, homme très riche mais très hostile à la ré-
forme. Il avait étudié à Genève et à Lausanne. Il porte aussi le nom de Lau-
nay ou l'Aunay. « A leur arrivée en France, dit Florimond de Rémond (li-
« vre 7, page 921) en parlant des ministres de cette époijue, ils changeoient
« de noms et de livrée. Ainsi l'Ange Virmili se lit nommer Pierre Martyr;
« Jacques de Coq, Juste Jonas; Jean le Maçon, premier ministre de
« se nomma La Rivière: Jean de Pleurs le convertit en Espoir; Clermont,
« premier ministre de La Rochelle prit le nom de La Fontaine; Tremblert
« pour ctluy de Roches; La Roche-Chandicu, celuy de Sadeel; Colomiès,
« celuy de Barelles ; de Gay, celuy de La Pierre qui se l'aisoit aussi appeler
(' Boisnormand; Charles d'Albiac, celuy de Plessis; André des Masures qui
« se lit nommer La Place. De mesme lit le grand Théodore de Bèze à son
« arrivée à Genève lequel conduisoit sa Candide, se doniioit le nom de Thie-
" haut de May, nom d'une belle rencontre. » Ces pseudonymes étaient
adoptés pour déjouer les recherches des persécuteurs.
Macar. Macarius. Septembre 1558. « Le (|uinzième jour de septembre,
" par l'advis des Frères (jui cstoient tous lors assiMublés, après avoir prié
" Dieu, fut résolu que nostre frère, Monsieur >lacar, seroil mandé pour re-
« tourner icy faire sa charge, et au lieu d'icelny fut eleu M^ François de
« Morel pour aller administrer la Parole de Dieu, leciuel de Morel estoit un
« des ministres de l'Evangile de ceste ville. » Macar était l'un des huit
pasteurs de Genève en 1546. Le Registre de la compagnie des ministres de
Genève duquel nous avons extrait le passage ci-dessus, contient (année
1560, page 173) des détails intéressants sur les souffrances et la mort de ce
prédicateur de la réforme.
François de Morel. 3Iorellanus. Juillet 1557. « On attend Monsieur de
« Coulonge lequel estoit par trop découvert à Paris où il l'aisoit office de
" |tasleur et (jui avoit pris congé de ceste église. » Registre de la conqni-
i\lÉLA^GES. 3y.>
gnie des Pasteurs de Genève. Il est aussi connu sous le nom de Coulonge.
La bibliothèque de Genève possède plusieurs lettres de ce pasteur. 11 était
en 1561 ministre de la duchesse de Ferrare.
CouMEL. Mars loo7. " Luudy ([uinzième mars, Maistre Gaspart, mari de
« la niepce de .Monsieur Guillaume Farel, passant par icy, est parti pour
« aller à Paris secourir l'assemblée qui y est grande par la grâce de Dieu. »
Gaspard Cormel avait d'abord été ministre à Neuc'hàtel. 11 porte aussi le
nom de Fleury. L'Eglise de Paris le céda à d'Audelot pour prêcher la ré-
forme en Bretagne et sur les bords de la Loire.
De Saules. Juillet \'6'61. « Mons. de Saules part pour Paris de son bon
« gré. » Registre de la compagnie des Pasteurs de Genève. 11 assista au
colloque de Poissy < t devint le ministre de Jeanne d'Albret. Le synode na-
tional de Nimes le contirma dans cette qualité en 1572 et celui de La Ro-
chelle le désigna pour répondre par ses écrits aux adversaires de la
réforme.
Marlorat. 15 Juillet 1559. " 3îaistre Auguste ^larlorat fut éleu pour
« Paris. » Registre de la compagnie des Pasteurs de Genève. Marlorat dit
Pasquier, né à Bar-le-Duc, ancien moine et théologien distingué. 11 avait
prêché la réforme à Bourges et fut nommé en mars 1549, pasteur à Crissier,
près de Lausanne, et plus tard à Vevey. Il assista au colloque de Poissy.
Les prières qui se ti'ouvent après chaque psaume dans l'édition de 1566 som
de lui. Il quitta Paris en 1561 et devint pasteur à Rouen où i! mourut
martyr.
Ces premiers pasteurs, comme on vient de le voir, ne résidaient pas tou-
jours à Paris. Une lettre de Paris en date du 11 février 1567, adressée à Cal-
vin par le ministre Prévost, originaire de cette ville, nous fait connaître les
motifs de ces fréquents changcnu'nts. " Ceux de nostiT Eglise, écrit-il,
" m'ont remonstré le besoin qu'ils ont d'cstrc promplement secourus et
« aidés d'un ministre d'autant qu'ils en ont troys qui sont la plus part du
« temps conmie inutiles à cause qu'ils sont trop remarquez et congnus. S'il
« se pouvoit faire que 3Ions. de Coulonge y vint pour un temps, ils s'en
« sentiroient fort tenus et obligez, outre les bénéfices qu'ils ont receu con ■
« tinuellement de vous tous. » Manuscrits de la bibliothèque de Genève.
Chandiei-. (Antoine de la Roche] lils de Guy de la Roche et de Claude
Chabot. Son père était issu de l'illuslre famille des barons de Chandieu dans
le Forez, dont il est parlé dans l'histoire de France, et sa mère possédait le
château de Chabot dans le Maçonnais où il naciuiten 1534. Il embrassa d'a-
bord la carrière du droit, mais ayant eu de bonne heure des rapports avec
les réformateurs et le ministre de Coulonge, il renonça à la jurisprudence
pour étudier la théologie, il lut reçu pasicurdi- Paris à l'âge de vingt ans, et
25
38(> MKLANGES.
c'est alors qu'il adopta les pseudonymes de Gamaricl et de Sadeel, deux
mots qui en hébreux signifient champ de Dieu. Le zèle qu'il déploya dans
la première année de son ministère mit sa vie en danger. 11 se retira à Ge-
nève, mais il lui tarda bientôt d'aller reprendre son poste. « INostre bon frère,
« aïonsieur de la Roche, écrit Calvin (lettre du 5 Janvier 1556 à nos très
chers seigneurs et frères les ministres, diacres et anciens de l'Eglise de
Paris) « nous a promis de retourner en brief, pour travailler aussi vaillam-
« ment que jamais. » Nous le retrouvons en effet à Paris, en 1557, occupé
activement à l'œuvre de la réforme. Il y fait paraître une apologie en faveur
des assemblées nocturnes, objet d'infâmes calomnies de la part des adver-
saires. Surpris dans sa demeure et renfermé au Châtelet, le roi de Navarre
le délivre et l'arrache de son autorité privée des mains de ceux qui le gar-
daient. En 1562, il préside à Orléans le troisième synode national. Vers 1570
il enseigne gratuitement la théologie à Lausanne. En 1571 il se trouve au
synode de La Rochelle, et son nom ligure sur l'une des trois copies de la
confession de foi dont une, en parchemin, est déposée aux archives de la ville
de Genève. En 1572 il échappe au massacre de la Saint-Barthélemi, se retire
à Genève et adresse une lettre au clergé de Zurich sous le nom de Théo-
psaltes (Chant-Dieu), pour implorer sa charité en faveur de ses frères réfu-
giés. En 1578 le synode de Sainte-Foy le reconnaît comme l'un des quatre
ministres les mieux versés en affaires ecclésiastiques et les plus propres à
travailler à une confession de foi uniforme pour les églises réformées de
France et de l'étranger. En 1583 le synode de Vitré l'engage à se rendre en
Allemagne pour amener ce résultat désiré. Il ne paraît pas cependant qu'il
ait effectué ce voyage. Ce qui est certain, c'est qu'il était à cette époque à
Genève et qu'il remplissait les fonctions de pasteur dans l'église de cette
ville. A la demande du roi de Navarre, celle-ci lui accorda l'autorisation de
devenir le ministre de ce prince. 11 se trouva auprès de Henri IV à la ba-
taille de Coutras où il lit la prière après (|ue les troupes eurent chanté le
psaume 118. De retour à Genève, il reprit sa charge pour laquelle il ne vou-
lut jamais recevoir de salaire, et mourut en 1591. On trouve un de Chan-
dieu, pasteur îi Oloron et à Dijon en 1617. Des descendants de Chandieu
habitent encore le canton de Vaud.
Antoine de Chandieu a publié un grand nombre d'ouvrages. Le plus inté-
ressant à consulter pour l'Eglise de Paris est le suivant: Histoire des persé-
cutions et des mart;/rs de l'Eylise de Paris depuis Van \o'ù'i jusgu'au régne
de Charles IX, par A. Gamariel, 15()'5. Pour sa vie et ses écrits on peut
lire Melchior Adam, et De vi/û Antonii Sndeelis ctscripfis, Episfola Lectii
jurisconsultus et senatoris geiieveiisis ad archiepisropum Cantuariensem,
Gen. 1597. Antonii Sadeelis Chandœi nuhilissiml viri opéra theologica,
Gen. 1593.
MÉLANGES. 387
Des Gallards. G«illarius. Il était déjà ministre de l'Eglise de Genève en
1545. En 1548 il composa un traité sur les Reliques. En looT il fut envoyé
à Paris, mais il y resta peu de temps et revint à Genève. En 1 b60 il réorga-
nise l'église française de Londres, dissipée sous le règne cruel de la reine
Marie. Sa mission accomplie, il revient à Genève et quitte de nouveau cette
ville pour assister au colloque de Poissy. En I060 il est pasteur à Orléans;
la même année il préside le synode national de Paris, et en 1o71 il se trouve
au synode de La Rochelle où il signe la confession de foi. Les Registres de
la compagnie des Pasteurs (pages 459, 160, 161 et 162, années 1559 et
1560) contiennent plusieurs lettres de ce pasteur.
Jeax }Lvlot. 11 avait été vicaire à Paris de la paroisse de Saint- And ré -
des-Arts. lilinistre de l'église de cette ville, en 1561. Il prêchait ordinaire-
ment au Patriarche. Il devint ministre de l'amiral de Coligny, qui le céda
pour quelque temps à l'église de Metz.
Alexandre de l'Esta.ng; Gaudion de l'Estang. L'église de Poitiers le
prêta à l'église de Paris en 1561. Il prêchait ordinairement à Popincourt.
Secrétaire du synode de La Rochelle, en 1551. En 1581, il était pasteur à
Coué, en Poitou, et il remplit de nouveau les fonctions de secrétaire au se-
cond synode de La Rochelle, qui se tint la même année.
De La Croix. A Cruce. Nous ne possédons aucun renseignement sur ce
pasteur. Nous savons seulement qu'il assista au second synode national de
Paris, en 1565, comme député de l'église de cette ville. Peut-être est-il l'un
des hls de Jean le Comte de La Croix, gentilhomme, origîliaire de Picardie,
qui prêcha la réforme dans le pays de Vaud, et qui avait, à sa mort (1572),
trois fils ministres. ( Ruchat , Histoire de la Réformation de la Suisse,
tome III, p. 132.)
Pierre Viret, 30 décembre 1561. « On prête Pierre Viret à l'église de
« Paris, où l'on espère qu'il fera beaucoup de fruit et contribuera à convertir
« le parlement. » De Grenus, fragments biographiques et historiques, année
1561. Voyez, sur ce réformateur, notre Chronique protestante, p. 274 (1).
De Lestre. Modérateur au synode national de Vertueil, en 1567; député
au synode national de Nîmes, en 1572. Désigné par le Synode national de
Sainte-Foy, en 1578, comme l'un des quatre ministres les mieux versés
dans les affaires ecclésiastiques.
HiiGTES DE Renard, dict de Saint-Martin. Député par l'église de Paris
au synode national de Sainte-Foy, en 1578.
De La Maisonneuve. Député au synode national de Figeac, en 1579.
(1) Contrairement à l'avis de M. Crottot, nous sommes porté à croire, avec
M. Eug. Haag, que le nom de ce pa-'^tonr de Paris était Vircl, et que ce n'est
point le mèrne que le rél'onnateur Pierre Viret.
388 MF.L\M,KS.
Antoine de La Paye. 11 paraît avoir été cédé par l'église de Genève à celle
de Taris. Modérateur du synode national de Figeac, en 1579. Modérateur
du synode national de Gergeau, en IfiOl. Lorscpiela duchesse de Bar, sœur
du roi Henri IV, se trouvait à la cour, les pasteurs de Paris venaient y pré
cher. Antoine de la Paye eut cet honneur, comme nous l'apprend Florimond
de Rémond, dans son langage satyrique. {Histoire de l'Hérésie, liv. VIII,
page 100.) « Le ministre de La Paye, à Paris, ne s'est jamais présenté chez
« .Madame, sœur du roi Henri IIII, pour prescher, qu'avec l'espée au costé,
« (juekiuefois en manteau bleu ou violet, avec pourpoinct et chausses de
« chamois jaune. » Pour de plus amples détails, on peut consulter l'ouvrage
suivant : De vitâ et obitu AnfoniiFagi, minlstri genevensls, 1606.
François de Laiberan de Montigni. Modérateur adjoint du synode de
:\lontpcllier (1598), qui le charge de répondre à l'ouvrage suivant : Remons-
trance chrestienne et très utile à la noblesse de France qui ne veut point
de la religion catholique, par Pierre-Victor Palma Cayet. Paris, \'69o.
Député au second synode national de La Rochelle (1607). Il était encore pas-
teur de Paris en 1620. Maurice de Lauberan d'Aibon de Montigni, peut-être
son fds ou son parent, était pasteur de l'église du Plessis, dans le colloque
du pays Chartrain. Le synode d'Alençon autorisa cette église à accorder à
ce dernier la permission de passer quatre mois, chaque année, dans son do-
maine d'Aibon, pour y vaquer à ses affaires, sans toutefois le dispenser de
remplir ses fonctions pastorales (1).
Pierre du Moulin. Plusieurs personnages de ce nom figurent dans l'his-
toire des églises réformées de France. Deux lettres de Farel, datées d'Ai-
gle et adressées à Bucer et à Capiton, mentionnent un Guillaume Molanus
(Du Moulin) comme un agent actif de la réforme dans le pays de Vaud. En
1o29, il était ministre à Noville, dans le district d'Aigle. On lit dans les
registres manuscrits de la Compagnie des pasteurs de Genève, qu'un Claude
l>u Moulin fut envoyé, en loGO, à Fontenay-le-Comle. Il y resta jusqu'à la
Saint-Barlhélemy et se réfugia à Londres. Un autre Du Moulin assista, en
i:r/l,au synode de La Rochelle comme député du Poitou, et y signa la
( (UiCession de foi. Eiiliu, un Cyrus Du Moulin était pasteur à Chàteaudun,
en 1637. Pierre Du Moulin, le plus célèbre de tous et celui qui nous occupe
ici était lils de maistre .loaeliiin Du Moulin, ministre à Orléans. Il naquit
le 8 octobre 1568, au château de Buxi, où son père s'était rendu peiuiant
les troubles , pour se mettre sous la protection de Duplessis-.Mornay. Il lit
ses premières étiules à Sedan, les continua en Angleterre, et fut nommé
professeur de philosophie à Leyde. Il y resta (pudiques années, et vint à
Paris, où il ne tarda pas à se distinguer. L'habileté avec huiuelle il sou-
(1) Voir, ponr tout le contenu de cet alinéa , les éclaircissemonts que nous
avons donnés ci-dessus, p. 252.
MÉLANGKS. 389
tint, en lo9S, la cause de la réforme dans les conférences qui eurent lieu à
l'occasion du mariage de la sœur d'Henri IV avec le duc de Bar, lui gagna
la faveur de cette princesse. Il fut nommé pasteur de Paris l'année suivante.
Comme, par un arrangement volontaire, les ministres de cette ville servaient
tour à tour de chapelain à la duchesse de Bar lorsqu'elle se trouvait à la
cour, celle-ci prit l'hal)itude de faire ses voyages à l'époque où Du ^loulin
devait remplir cette fonction, afin de pouvoir l'emmener avec elle et le faire
prêcher dans les divers lieux où elle s'arrêtait. Cette haute distinction lui
attira la haine et les persécutions des catholiques. Du Moulin fut I)ientcit
mêlé aux affaires les plus importantes des réformés. 11 fut désigné par le
synode national de Privas (1612), où il remplit la charge de modérateur-
adjoint, comme l'un des pasteurs qui devaient accompagner les députés à la
cour. Le synode de Vitré (1617) le chargea de préparer, de concert avec
Rivet, Chauve et Chamier, un plan de réunion des églises protestantes. Il
fut nommé modérateur du synode d'Alais (1620). Au retour de ce synode,
il fut obligé de quitter brustiuement le royaume. Une lettre, adressée par
lui à Jacques I'''", roi d'Angleterre, dans laquelle il le suppliait de devenir
le protecteur des églises de France, menacées dans leur existence par le
cardinal de Richelieu, fut envoyée à Louis XIII par le duc de Buckingham;
sa vie fut en danger : il se retira à Sedan. Il y remplit les fonctions de pas-
teur et de professeur jusqu'à la fin de sa vie. Il mourut le 10 mars '1638,
à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Un de ses fils lui succéda en qualité de pas-
teur; Pierre Du Aloulin a composé un grand nombre d'ouvrages de contro-
verse, de théologie et d'édification : Bouclier de la foi, .Inatomie de la
Messe, Du Combat chrétien, etc. Son fils aîné, du même nom que lui, est
l'auteur du Traité de la paix de l'âme, dont M. Cambon, pasteur à Maren-
nes, a publié une nouvelle édition en 1840. Pour de plus amples détails, on
peut consulter les écrits suivants: Vita Pétri Molinœi, ministri carentonis.
Cette vie est imprimée à la page 697*^ du recueil intitulé : Vitœ selectorum
aliquot virorum, publié par les soins de Jean Bâtes. Londini, 1682, in-i.
La Légende dorée de Pierre Du Moulin, contenant l'histoire de sa vie et
de ses écrits. Paris, 16il, in-8, et le Récit des dernières heures de P. Du
Moulin. Sedan, 1638, in-8. {Suite.)
UTVE PAGE DE L.'HI!itT01RE AE L.A V1L.I.E D'Elir.illIE.% (1).
k la veille de ce XVI« siècle, si grand par les arts et par les siit-nces, mais
plus grand encore par le génie de la renaissance chrétienne, le comté et la
ville d'Enghien passèrent, en conséquence du mariage de Marie de Saint-Pol,
(1) Petite ville situéo dans la proviurc tle Hainaut, ou Belgique.
.190 MÉLANGES.
di» la iiiaison de Luxembourg, avec François de Bourbon, aux ancêtres du
populaire et chevaleres(iue Henri IV. Charles-Ouint régnait en(;ore lorsque
les habitants d'Enghien accueillirent la réforme avec une faveur égale à celle
que montra leur seigneur Antoine de Bourbon, roi de Navarre, et, chose
qui n'a pas, croyons-nous, été relevée jusqu'à ce ]our, ils devancèrent, par
cet élan spontané, les autres villes du pays wallon. Leur position était ex-
ceptionnelle. Il leur fut donné, jusqu'au moment de l'inslilution du Conseil
des troubles, si justement surnommé le Tribunal de sang, de pouvoir exer-
cer librement et publiquement le culte régénéré. I\Iais Philippe II ne mettait
aucun de ses droits régaliens en oubli, lorsqu'il s'agissait du salut du ca-
tholicisme romain, et il lit, en sa (}ualilé de seigneur suzerain, instrumenter
contre les luthériens ou les calvinistes du comté et chasser les minisires de
l'Evangile par ses soldats.
Ces persécutions, sur lesquelles nous avons des renseignements authen-
tiques, durèrent au delà de dix ans, parce que les bourgeois, qui avaient
pris le chemin de l'étranger à la première apparence du danger, étaient peu
à peu rentrés dans leurs foyers, ne pouvant résister davantage à cette allrac-
(ion du sol natal qui a, comme l'on sait, tant d'empire sur l'âme des Belges.
A mesure (jue l'on retrouvait ainsi les coupables, que déjà l'on désespérait
de pouvoir atteindre, on s'empressait de les melire en jugement et de les
dépouiller du peu qu'ils pouvaient avoir.
Il restait encore quatre cents réformés à Enghien, à la veille de la Sainl-
Barthélemy, et, deux ans plus tard, au mois d'août '1574, on n'en comptait
plus un seul. C'est Henri Gilles, bailli de la ville et principal officier du roi,
qui nous l'apprend. Nous le laissons parler, sans rien changer ni au
style ni à l'orthographe de ses rapports, que nous empnmtons au regis-
tre du Conseil des (roubles (n" 57) conservé aux archives du royaume, à
Bruxelles.
" Liste et déci.auation des fugitifs de la ville et terre d'Enghien, pour
« cause (les tronljles passez, lesquels se sont retournez audict Enghien, et
« eulx présentez au sieur Henry Gilles, bailly et officier de la dite ville et
« (erre d'Enghien, durant le terme de (rois mois, poui' ce préfixez pour
« eulx povôir jouyr du fruict du pai-don et grâce à eulx promis par le Boy
« catholique, nostre sire, les noms et surnoms desquels sen suyvent :
« Bautuolome de Cautère, le 26« joui- du mois de juing 'lo7l, (pu fut
« le propre jour de son arrivemeni:, s'est présentez au dict sieur Henry
« Gilles, bailly d'Enghien, luy ayant déclarez qu'il venoil pour joyr et user
« dudit pardon et grâce, lequel se ti(Mit en la dicte vilh^ et s'y conduict et
« gouv(M'ne bien et honestenuMil, sans jus(pu's ici avoir eu quel(iue pente
« à retour.
MÉLANGES. 391
« Jehan Cools, tappissior, ayant esié alisou! pour cause des troubles ■
« s'est présentez au sieur lieiiry Gilles, bailly d'Engfiien, pour joyr dudit
« pardon accordez par le Roy catholique, nostre sire, le 13« jour de sep-
« tenibre ^o^i, lequel est demeurant présentement en la ville d'Eni;;liien, et
« lequel se conduict et gouverne bien et honestement , selon (jue tenu
« estoit.
.. JossE DE CorssENERE, fils de feu Jehan, s'est présentez au sieur Henry
<( Gilles, bailly d'Enghien , pour joyr dudit pardon à cause de son absence
« pour les dits troubles derniers, le 1 S^ jour de Juillet \ 574, tiers jours après .
« son arrivement, lequel est demoranten la dite ville d'Enghieii soy gouver-
« nant bien et honnesteraent sans avoir entendu le contraire.
« Pierre Zeghers, fils de Gilles, ayant tenu résidence à Bruxelles, s'est
« présentez audit sieur Henry Gilles, le dernier jour de Juing l57i,pour
« prouffiter dudit pardon , lequel se tient présentement en la dite ville
« d'Enghien et se conduit et gouverne bien et honestement, hantant les
« églizes et le saint service divin.
» La veuve Sanders de JVIarchinelle, s'estant réfugiée en la ville d'Anvers,
« s'est présentée au sieur Bailly d'Enghien pour jouyr dudit pardon , le 28<=
« jour de Juing 157i, la([uelle est retournée demorer en la ville d'Anvers, là
« où que auparavant et durant lesdits troubles elle s'esloit tenue. »
D'autres personnes suspectées d'hérésie s'étaient également présentées au
bailli d'Enghien pour faire acte de réconciliation ; mais, lorsqu'elles apprirent
que le curé propriétaire de la ville, Thiéri Planen, et un subdélégué de
l'archevêque de Cambrai, devaient les examiner et juger si leur repentir était
vrai et leur conversion sincère , elles trouvèrent plus prudent de s'éloigner
secrètement.
Dusausset, greffier du bailliage, donna sous la date du 5 octobre -1574,
connaissance de ces faits au Conseil des troubles siégeant à Bruxelles, et
demanda de nouvelles instructions. On lui ordonna bientôt de classer en
trois catégories les rebelles fugitifs, ceux qui avaient été repris et tous ceux
qui pourraient encore se présenter, afin que l'on sût tout d'al)ord le degré
.de rigueur avec lequel il faudrait les traiter.
Nous poursuivons notre lecture et nous trouvons une liste de « ceulx quy
« sont famez avoir estez après les ministres, donnez argent pour y aller,
« prestez gens de leur maison ou cheval à ces lins. » En tout vingt-sept
personnes, dont un prêtre romain, cinq tapissiers, un drapier, un meunier,
un apothicaire et plusieurs marcliands.
La seconde liste porte l'intitulé suivant : <> Ceulx (|uy ont estez reciuérans
« d'avoir la presche en la grande esglize d'Enghien, ayant présentez leur
« requeste au magistrat, et sans avoir voluz en départir, estoient des pie-
302 MELANGES.
• mires aposliili'z s\ir iciUi'. » I.e i^ivftier rapporifin- avoue qu.^ les trente-
deux personnes de celte catégorie, dont huit sont en prison, « appartiennent
X à la plus saine et relevée partie de ceulx de la religion au dicl Enghien, où
« se nionstraient aux assemblées (piatre cens personnes plus ou moins. »
La troisième liste contient les noms de : « Ceulx qui notoirement sont
«. famez d'avoir assistez ou favorisez à rompre les églizes d'Enghien et
" alviron. » Mais étaient-ce bien des iconoclastes que ces impotents, ces
misérables et ces pauvres fenunes (jui la composent ? Si nous ne nous trom-
pons, l'on a tout bonnement réuni dans cette dernière catégorie de coupa-
bles , tous ceux (pii ne pouvaient trouver place dans l'une des listes
précédentes. On va en juger; voici le documeni dans son entier :
« Adrien Bernards , conduict sur une brouette estant iiiq)Otent, pri-
soiniier.
« Claes de Muldere dict Barquaers, tappissier.
" Claes de Muldere, estriguier, prisonnier.
« Jehan et Jeremlas Daelman, marchands, absents.
« Troilics ScJio/, marchand, a estez exécutez.
« Lomôer/ SY'/to/, absent.
« Josué, homme à marier.
<( Jehan Overdaet, marchand, trépassé (soy estant faict sépullurer à la
nouvelle religion).
« Jehan Zeghers, catherisez, absent (de mort à marc(i au devant) (1).
« Adrien Ois, absent.
« Pieter Tierentayns , absent.
« Claes de Pouchain dit de Schildere , absent.
« Jehan Larchler, tappissier.
« Claes Brasseur, jeusne homme trespassez à Hrnxclles.
« Pieter Persoons, absent.
« Franchoys de Lansenoit, jeusne homme, absent.
» Gilles Zeghers , marchand de thoilles , absent.
« Josse Van der Bicsf.
'( Mathieu Boonaerd.
« Guillaume Schilders, tellier, ai)senl.
" La femme Sanders de Marrinelle, |)risonnlère avec son marit.
(( La femme Jacques Verrier, le dict Jacques Veriier absent.
« Gérard, fils de la censière deScbibbercq, prisonnier.
« La femme de Pierre Huard, paingtre.
(I) Il paraîtrait, d'aiirès cette mention, que l'on marquait les héri^tiques desti-
nés à réchafaucl cl au bùclier comme, de nos jours, l'on fait des moutons dési-
j?n!''S pour l'alialtoir.
(
BIBLIO&RAPHIE. 393
« Josse cFAssonneiHlle, jeusiie homme, abseiit.
" Claes f'atïdarcammen, boiilmiiiier, faicl prisonnier. »
Que tlevinl la ville d'Enghien, quand le proteslantisme en eut ainsi été
extirpé ? Sans doute, elle en éprouva les effets les plus heureux et eut beau-
coup à se féliciter de son retour à l'ortliodoxie romaine ? Hélas ! tel n'est pas
précisément le résultat que nous avons à constater. Tout au contraire,
Enghien fut désormais frappée d'une rapide décadence. La vie morale et ma-
térielle sembla l'avoir quittée. Son commerce de tapis, naguère si tlorissant,
languit et tomba peu à peu, pour s'éteindre complètement dans les premières
années du siècle suivant. C'est chose digne de remanjue, que chatiue victoire
du catholicisme romain dans nos contrées est un nouvel échec pour notre
industrie. A Anvers comme à Enghien, à Bruxelles, à Gand, à Bruges, à
Tournay, nous voyons les bons maîtres et les bons ouvriers, (jue les bour-
reaux n'ont pu atteindre, chercher refuge à l'étranger.
C.-A. Rahle.nbeck.
Bruxelles, 18 août 185B.
BIBLIOGRAPHIE.
liA COKREfiiPO:\»A:V€l<: DE CALiVlIV
RECUEILLIE ET PUBLIEE POUR LA PREMIÈRE FOIS PAR M. JULES BONNET.
Dans sa séance du 6 avril 18 46, le Comité historique des monuments écrits,
établi près le ininistcre de l'Instruction publique depuis 1834, et qui doit son
existence à M. Guizot, reçut de M. Jules Bonnet la proposition de publier dans le
Recueil de documents inédits du gouvernement, une collection de Lettres ma-
nuscrites de Calvin, d'après ie dépôt qui en existe à Genève en 2 vol. in-folio. (1)
M. Mignet, président du Comité, déclara que M. Bonnet était, à son avis,
très capable d'exécuter ce projet et qu'il conviendrait de l'en charger, en lui
donnant mission de joindre aux lettres de Genève, celles qui pourraient être
recueillies à Berne, à Zurich, à Lausanne, a Strasbourg, au British Muséum de
Londres, peut-être même à Edimbourg.
Tel fut le point de départ du beau travail entrepris par M. J. Bonnet, à
qui nous devrons eniin ce jirécieux monument de la Correspondance de Calvin.
A la séance du 3 mai 1847, M. Mignet ayant de nouveau fait ressortir tout l'in-
(1) Page 322 des Extraits des procès-verbaux du Comité historique des monu-
ments écrits^ depuis son origine jusqu'à lu réorganisation en septembre 1848,
publiés en 1850, par M. de La Villegille, secrétaire du dit Comité. Par ordre du
gouvernement, à l'Imprimerie nationale.
394 BIBLIOGRAPHIE.
térêt que méritait la proposition de M. Bonnet, fut expressément invité par le
Comité à insister auprès du ministre pour que le dessein de publier les lettres
historiques et littéraires de Calvin, i'ùt adopté et sérieusement poursuivi. Nous
voyons, par le procès- verbal de la séance du 24 janvier 1848, que le ministre qui
avait d'abord hésité à autoriser la publication, s'était enfin résolu à donner les
ordres nécessaires pour la mise à exécution du recueil approuvé par le Comité et
que MM. Mignet et P. Lacroix avaient été désignés en qualité de commissaires
pour la surveillance de ce travail qu'ils devaient maintenir dans les conditions
d'une œuvre historique, littéraire, et non théologique.
Le 2 décembre 1850, le Comité s'enquiert du résultat des explorations de
M. Bonnet, et déclare qu'il est très disposé à consacrer deux volumes à la publi-
cation qu'il prépare, ^i les documents réunis et transcrits par lui comportent
cette étendue. A la séance du 6 janvier 1851, M. Mignet donna des renseigne-
ments, desquels il résulte que les lettres recueillies jusqu'alors par M. Bonnet
sont au nombre de 497, dont 307 écrites en latin et 190 en français. Il indique
par plusieurs exemples l'importance et le haut intérêt de cette correspondance, qui
commença en 1524, lorsque Calvin était encore sur les bancs de l'Université, et ne
se clôt que sur son lit de mort en 1564. Enfin, il conclut que le manu.scrit, aug-
menté de l'introduction historique, de la préface, des sommaires et des notes
nécessaires, impose le devoir d'accorder à la publication deux volumes de 600
pages environ chacun. MM. Taillandier, Hauréau et P. Lacroix appuient cette
conclusion. M. le marquis de Pastoret est d'avis que la publication des lettres
de Calvin n'ofï're pas assez d'utilité et affirme qu'un seul volume sera suffisant.
A la séance du 3 février suivant. M, Mignet fait un nouveau rapport, au nom de la
commission qui, aîtendu la réduction du fonds affecté par le gouvernement
aux travaux historiques et vu k possibilité de réserver un certain nombre de
lettres latines, s'est déterminé à ne plus proposer qu'un volume. Une décision
est iinalement prise dans ce sens.
Nous ne trouvons plus de mention relative à cette affaire jusqu'au 24 jan-
vier 1853. Une grande métamorphose s'est accomplie dans cet intervalle. Le
Comité historique est devenu la 2""- section du Comité général dit de la Langue,
de l'Histoire et des Arts de la France, institué par décret de 1852, et présidé
par M. le marquis de Pastoret. Nous voyons que le susdit jour 24 janvier, cette
Section propose de renoncer à la pul)lication du volume de la Correspondance
de Calvin précédemment arrêtée, et de remettre le manuscrit à l'éditeur, con-
formément à une demande que celui-ci avait adressée anciennement. Enfin, le
7 février 1853, le Comité, en séance générale, confirme la proposition d'aban-
donner à M. Jules Bonnet son manuscrit, pour la publication être faite par lui,
s'il lui convient, en dehors de la collection des documents inédits imprimés aux
frais de l'Etat.
Il a convenu en effet à M. Bonnet, livré à lui-même, d'achever sans aucun
délai la réalisation d'une œuvre que nous attendions avec une vive impatience,
et bientôt enfin la première série de la Correspondance du grand réformateiu-
va voir le jour. (Ju'ajouterions-nous aux excellentes lignes qui suivent et dans
lesquelles l'éditeur présente lui-même sa publication au public d'une manière
I
I
' BIBLIOGRAPHIE. 395
si propre à en l'aire apprécier les conditions et la valeur? Nous avons seulement
voulu retracer ici les "diverses phases par lesquelles l'entreprise avait passé.
L'intérêt qui s'y attache ne peut qu'en être accru, et il est bien juste do garder
le souvenir du constant appui qu'elle a rencontré chez quelques personnes, parmi
lesquelles nous sommes heureux de compter en première ligne l'éminent historien
M. Mignet.
liETTRES nK JEAM CAIiVIIV
recueillies sur les manuscrits originaux, avec une Introduetion et des
Notes bisloriques
Par Jules Bonnet. Première série : Lettres françaises. 2 forts vol. in-8", édités par
Ch. Meyrueiset C<-. — Prix : 12 fr., réduit à 10 fr. pour les Souscripteurs.
Peu de jours avant sa moi't, clans un de ses derniers entretiens, Calvin
montrant à Théodore de Hèze ses meubles les plus précieux, c'est-à-dire les
manuscrits de sa bibliothèque et les archives de la vaste Correspondance
qu'il avait entretenue avec les plus illustres personnages de son temps, de-
manda que ces documents fussent recueillis après sa mort , et qu'un choix
de ses Lettres , fait par la main de ses amis , fût offert aux Églises réfor-
mées comme un témoignage de la sollicitude et de l'attachement de leur
fondateur.
Ce vœu du Réforma! eur mourant, gravé dans le cœur de ses disciples,
Jean de Budé, Laurent de Normandie, Charles de Jonvilliers, Théodore de
Bèze , n'obtint cependant qu'une réalisation tardive et imparfaite entre leurs
mains. Trois siècles sont presque entièrement écoulés, et malgré le respect
qui s'attache au nom révéré de Calvin, malgré les nombreux travaux consa-
crés à sa mémoire par d'éminents écrivains français et étrangers , le vœu du
Réformateur restait méconnu; les documents précieux de sa Correspondance
demeuraient oubliés dans la poussière des bibliothèques et des archives qui
restituent pour la première fois aujourd'hui cetinestin)able trésor à l'histoire.
Le Recueil dont on annonce la prochaine publication est le fruit de cinq
années d'études et d'explorations assidues dans les bibliothèques de la
France, de l'Allemagne et de la Suisse. Chargé par le gouvernement français
d'une mission scientifique qui lui a permis de rassembler les premiers maté-
riaux d'une Correspondance dispersée dans presque toute l'Europe, soutenu
dans ses recherches par les plus hautes et les plus bienveillantes synqiatliies,
l'auteur de cette publication n'a rien épargné pour compléler une collection
(jui doit répandre tant de lumières sur l'histoire de la grande révolution
religieuse du XVI*^ siècle.
La Correspondance de Calvin commence dès sa jeiuiesse, en 1!)2S, et ne
se termine que sur son lit de mort , par de touclianls adieux adressés à
Farel, au mois de mai liiGi. Elle embrasse donc toutes les phases de sa vie,
39G BIBLIOGRAPHIE.
depuis l'obscur écolier de Bourges et de Paris, se dérobant par l'exil au
bûcher, jusqu'au Réformateur triomphant (lui peut mourir puisiju'il a vu son
œuvre accomplie. Rien n'égale l'intérêt de cette Correspondaiioe , où se re-
flètent, dans une série de docuinenls aussi variés ipie sincères, une époque
et une vie d'une saisissante grandeur; où les effusions familières de l'amitié
se mêlent aux graves entretiens de la science, et aux inspirations élevées de
la foi. De son lit de souffrances et de labeurs continuels, Calvin suit d'un œil
attentif le drame de la Réforme, dont il marque les triomphes et les revers
dans tous les états de l'Europe II exhorte le jeune roi d'Angleterre, Edouard
YI, et la noble sœur de François I", Marguerite de Valois; il écrit à Luther
et à Mélanchthon, inspire Knox, anime Coligny, Condé, Jeanne d'Albret,
la duchesse de Ferrare. Le même homme, usé par les veilles et la maladie,
mais s'élevant par l'énergie de l'âme au-dessus des défaillances du corps,
terrasse le parti des Libertins, pose les fondements de la grandeur de Ge-
nève, affermit les églises étrangères, fortifie les martyrs, dicte aux princes
protestants les conseils de la politique la plus prévoyante et la plus habile,
négocie, combat, enseigne, prie , et laisse échapper avec son dernier soupir
de grandes paroles que la postérité recueille comme le testament politique
et religieux de sa vie.
Ces traits suffisent sans doute à faire apprécier l'intérêt qui s'attache à la
Correspondance du Réformateur, monument également imposant de l'histoire
et de la littérature de la France au XVP siècle. Formé à la double école de
l'antiquité profane et sacrée, de l'Église et du monde, Calvin écrit en latin
comme un contemporain de Cicéron et de Sénèque; en français, comme un
des maîtres les plus accomplis de cette langue («ui lui doit ses plus beaux
traits avant Montaigne ; comme le précurseur et le modèle de cette grande
école du XVII« siècle, qui ne l'a combattu qu'en lui empruntant ses propres
armes, et ne l'a point surpassé par la hauteur de la pensée et la majesté
sévère du style. Les Lettres françaises de Calvin, dignes sauirs de l'immor-
telle préface de V Institution chrétienne, offrent d'admirables pages que la
France ignore, et que le génie a marquées du sceau le plus glorieux. Elles
devaient à ce titre composer un recueil distinct. Détachées de la Correspon-
dance latine du Réformateur, qui sera l'objet d'une publication séparée
(seconde série), elles formeront un monument également précieux . pour
l'éloquence et pour la foi , pour les amis des lettres et pour «'eux de la
religion.
Paris, le 1" octobre 1853.
BllJLlÛGKAnilE. 397
DE li*XIVFI<VE!V€E DE lilTTHER SVtt E'ÉDITCATIOM DIT PEUPI^i:
Par Ad. Sch/EFFer, licencié ès-leltres et en théologie.
ln-8" de xTi-259 p. Strasbourg et Paris, 1853. Treuttel et Wiirtz. Prix : 4 fr.
Dans le tal)leau (jue Cli. Yillers a tracé à grands traits, de Vesprif et de
l'i7ifluence de la Réformation de Luther (V. Bull. I, 33 i), on ne trouve
qu'une vue générale des résultats de l'œuvre du Réformateur, par rapport
au progrès des lumières. L'auteur établit que , « par son action directe et
« par sa réaction, la commotion religieuse opérée par Luther entraîna les
■< nations européennes en avant dans la carrière des connaissances et de la
« culture intellectuelle. » C'est ce que d'Alembert avait déjà reconnu en ces
termes : « Le milieu du XVL- siècle a vu changer rapidement la religion et le
« système d'une grande partie de l'Europe ; les nouveaux dogmes des réfor-
« mateurs, soutenus d'une part et combattus de l'autre avec cette chaleur
« que les intérêts de Dieu, bien ou mal entendus, peuvent seuls inspirer aux
(( liommes, ont également forcé leurs partisans et leur adversaires à s'in-
« struire; l'émulation, animée par ce grand motif, a multiplié les connaissances
<' en tout genre; et la lumière, née du sein de l'erreur et du trouble, s'est
« répandue sur les objets mêmes qui paraissaient les plus étrangers à ces
« disputes. »
M. Ad. Schsetfer a voulu sortir de ces généralités; il s'est propos(' d'étu-
dier d'une manière spéciale et détaillée ce que Luther a fait pour l'ef/wcoi/ow
di(r peuple. Ce sujet si important et si difficile, qui n'avait été, jusqu'ici,
qu'indiqué par les uns et effleuré, pour ainsi dire, par les autres, M. Schaefïer
l'a traité d'une façon très satisfaisante, au double point de vue de l'analyse
et de l'ensemble. Il a fait un bon et utile travail, d'un intérêt tout à la fois
historique et actuel, et nous l'en félicitons sincèrement.
Après avoir exposé son plan et passé en revue les antécédents et les sour-
ces, il commence par examiner ce que doit être l'éducation d'un peuple et ce
qu'elle avait été jusqu'au XVI" siècle. Puis, il rappelle les circonstances dans
lesquelles Luther entreprit la réforme de l'éducation du peuple; il dégage et
apprécie les idées pédagogiques du grand homme ; il en montre l'applica-
tion : 1" dans la création d'écoles; V dans les livres (Catéchismes, traduc-
tions de la Bible, Cantiques, Sermons et ouvrages d'édilicalion); 3" dans le
culte. La part des coopérateurs de Luther ne pouvait être oubliée : un
chapitre est consacré à Mélanchtlion, Rugenhagen, Jonas, Myconius, Osian-
der, Brentz, Agricola, Rliegius. Un autre, qui toiu;he à l'iiistoinî du protes-
tantisme français, est intitulé : Calvin et Zwingle. La dernière partie est
un coup d'œil sur l'état de l'éducation du peuple en Allemagne, à la mort de
Luther el pendant la seconde moitié du siècle. C'est là (ju'en nous niunlrant
398 BIBLIOGRAPHIE.
les abus qui s'introduisirent alors dans les écoles , dans les livres , dans le
culte, et les principales causes qui vinrent neutraliser l'influence pédagogique
de Luther (en un mot, la sultstitution de la lettre à l'esprit, du stérile for-
malisme au souffle viviliaut), notre auteur t'ait d'autant mieux ressortir la
grandeur du maître et la réalité de son sentiment chrétien. Oui, la fidélité
de Luther éclate dans l'infidélité même de ses successeurs, et cette conclu-
sion est vraie, que le Réformateur a rendu à l'éducation des services im-
menses, qu'il s'est acquis des droits impérissables à la reconnaissance de la
postérité. « Instruisez le peuple , a-t-il dit , et surtout prenez à cœur son
développement religieux ! créez un peuple chrétien ! » Tel fut le sens et le
terme de sa pédagogi((ue : en est-il un plus élevé ? Les génies modernes en
ont-ils signalé un qui lui soit supérieur ? S'agit-il encore aujourd'hui d'autre
chose que de réaliser ce grand type d'éducation et de l'approprier aux be-
soins du temps?
Dans son chapitre Calvin et Ztvingle, 31. Schaeffer a simplement voulu
montrer en passant que tous les grands hommes de la Réforme « ont admi-
" rablement saisi l'essence du christianisme, (pii est, avant tout, le patrimoine
« des pauvres et des délaissés (p. 214), et (jue les grands principes de
« l'Évangile restauré donnèrent partout lieu aux mêmes conséquences,
'( aux mêmes transformations dans le domaine pédagogique. Calvin et Fro-
« ment à Genève, Farel à Neuchàtel, Viret à Lausanne, tous ces défenseurs
« des piêmes vérités que Luther propagea en Allemagne, poursuivirent avec;
« ard.'ur le même but (pii se résume en ces mots : // faut créer un peuple
« chrétien (p. 208). »
Une note de ce même chapitre mérite d'être citée ici : « Nous nous em-
<( pressons, dit M. Schœffer, de saisir cette occasion pour déclarer (pie c'est
« avec joie que nous saluons la naissance de la Société de l 'Histoire du
« Protestantisme français, dont le but est de recueillir tous les documents
" inédits et imprimés cpii inlêi'essenl l'histoire des Eglises prolestantes de
« langue française; elle ne man(|U('ra pas, nous eu avons la conviction, de
" fournir la preuve qu'en France aussi le proteslanlisiue a défendu de toules
« ses forces la cause sacrée de l'éducation du peuple. »
Ceci est un avis et un apiiel a (pii de droit. On ne peut lire sans fruit le
volume <iui contient cet appel; nous le recommandons;^ nos amis.... et sur-
tout à nos adversaires, à tous ceux (pii ont des yeux pourrie point voir.
DU ROIii: QUE I>K CliKRClK CATIIOIiTQVK DE VRAIVCK
a joué dans la rt'vocaiioii de T^Ulit de Naniets.
Par AuG. I.iÈVRE. Brochure lie Gl ijayes iii-8". Slrnsboiirg, 1853.
Voilà un litre cpii pose lu'llemeul une grave question, souvent déplacée,
BIBLIOGRAPHIE. 309
souvent éludée. Elle valait la peine d'être examinée de près ; nous pouvons
ajouter, sans crainte d'être démenti; qu'elle est traitée de la manière la plus
nette et la plus concluante.
« La Révocation, dit 31. Lièvre, n'est point un coup d'état formé et
« exécuté en quelques semaines ; mais c'est un dessein formé et exécuté de
« longue main, une œuvre patiemment poursuivie pendant un (juart de
« siècle.... Ce sont ces quatre ou cinq cents déclarations et arrêts du :
« Conseil, rendus depuis 1665 jusqu'en 1685 et après même cette époque ;
'< (L'abbé de Caveirac s'est donné le plaisir d'en faire le compte), et qui an- 1
« nulent une à une les dispositions de l'Editde Henri IV. » Partant de là, notre
auteur établit qu'il y eut plus d'un coupable. « Il y eut, dit-il, des/cmfeiirs
« du crime, ce furent les évêques, un instn/ment, ce fut le roi, et un
'( complice, ce fut l'opinion. Le clergé lit les lois contre les protestants, le
« roi les signa, l'opinion publique les ratifia par son silence, son indifférence
« ou même par ses applaudissements. » Pour justifier la première de ces
assertions, il appelle en témoignage, qui?... le clergé lui-même. Il n'a qu'à
ouvrir le recueil de preuves qui est intitulé : Jetés, Titres et Mémoires du
clergé de France, publiés par son ordre en 12 vol. in-4". « Ce sont, y lit-
« on (page 1125 du t. I), ce sont les remontrances des évêques qui ont
« donné lieu à une grande partie des règlements qui ont été faits depuis.
« // y en a qui n'ont pas été publiés aussitôt, les circonstances ne le
'i permettant point; mais l>e roi les a donnés dans la suite. On remar-
« QUERA SUR CES RÈGLEMENTS LA CONFORMITÉ DES REMONTRANCES DU CLERGÉ
« AVEC CE QUI A ÉTÉ ORDONNÉ. » C'cst ce couseil quc M. Lièvre a mis en
pratique.
Aujourd'hui, ainsi qu'il le fait observer, on n'est plus de cette naïveté ou
•de cette franchise. On nie les choses avec d'autant plus d'assurance, qu'elles
sont plus incontestables, sans s'embarrasser d'ailleurs le moins du monde des
aveux d'un autre temps. Après tout, n'a-t-on pas pour dernière ressource cet
axiome du droit criminel : « Qu'il ne faut pas croire celui qui confesse
sa propre turpitude ? » Revendiquer l'honneur d'avoir extirpé l'hérésie,
s'en enorgueillir, c'était bon avant 1787, et tant que l'on considéra l'hérésie
comme morte et enterrée ! Mais lorsiju'elle eut repris le droit de cité, en
dépit des efforts désespérés de l'abbé Bonneau, déguisé en ministre pa-
triote (I), le langage devait changer. Il changea en effet. Sauf parfois
quelques écarts d'un courage indiscipliné, nous voyons désormais les lils
des Croisés rejeter d'un commun accord sur la royauté seule tout le mal de
la Révocation (si mal il y eut), et sur Louvois les dragonnades (si tant est
que les dragonnades aient existé!) Quanta l'Eglise elle est totalement
désintéressée dans l'événement; le Saint-Père ne l'a point approuvé; bien
plus les évêques de France en ont gémi. Qui en douterait?
Cependant les faits de la veille ne cliangent pas avec les intérêts et le
(1) Discou7-s à lire au Conseil du Roy jiur un ministre patriote, sur le projet
d'accorder l'état civil aux protestants. 1787.
4UU B1BI.I(H,RAI'HIK.
langage du lendemain, surloul lorsqu'on a pris soin de les graver soi-
même en caractères ineffaçables. Ils sont là, ces monuments do la conduite
du clergé de France; ces cahiers qu'il présentait au roi, pour lui suggérer
le pieux dessein de réimir tous ses sujets dans un même culte, pour lui
indiquer <■■ des remèdes vigoureux, » pour lui rappeler qu'il avait « juré
« solennellement, en la cérémonie de son sacre, d'employer toute son auto-
« rite à la d(^struction de l'hérésie, ' pour préparer les esprits « aux
" rigueurs salutaires, » aux « moyens extérieurs de faire rentrer dans la
" voie du salut. » Ils sont là ces mémoires des prêtres syndics du clergé,
des Soulier, des Lefèvre, du jésuite Meynier ; ces suppliques des assemblées
générales du clergé, qui se traduisent littéralement en autant d'arrêts d'ex-
clusion, de suppression, de condamnation, d'extermination. Elle subsiste
aussi cette correspondance des prélats , dont la lecture faisait frémir
Rulliières, et dont on a vu quelques échantillons dans les lettres de Mes-
sieurs de Valence, de Montpellier, de Mirepoix, de Lodève, que nous avons
publiées (t. I, p. 102, 165). Enfin nous avons sous les yeux la barangue de
ce même évêque de Valence, qui s'extasie sur les résultats obtenus sans
VIOLENCE ET SANS ARMES- ct cettc autrc barauguc, du 21 juillet 1685,
dans laquelle Messire Nicolas Colbert, coadjuteur de Rouen, remercie
Sa Majesté de l'état glorieux où elle se plaît à replacer l'Eglise catholique de
France, la loue de ses triomphes non sancjlants sur l'hérésie, et la félicite,
en propres termes, de dompter l'esprit des hérétiqies en gagnant leur
ccœrR, de combattre leur endurcissement par ses bienfaits, de les faire
rentrer dans le sein de l'église par un chemin SE'^IÉ DE FLEï RS !...
Pour couronner l'ieuvre, rappellerons-nous encore ici Vhosainia entonné
par l'aigle de Meaux sur la tombe du chancelier Le Tellier? C'en était donc
fait ! Le protestantisme n'existait plus de nom en France. Le clergé n'avait
plus à compter avec- cet importun rival, (pi'il avait enfin terrassé. Oui : mais
il allait avoir à compter avec un autre adversaire, la philosophie, (pii lui
fera bientôt payer cher ses triomphes et lui prouvera qu'il a marché dans
les ténèbres et sacrifié aux faux dieux. Le protestantisme au contraire,
courbé pendant un siècle et plus sous le vent de l'adversité, se relèvera,
reprendra possession de ce sol français qu'il est si bien fait pour féconder
un jour; il iiHUilnra encore la force du faible et la victoire du vaincu
que la foi n'abandonne point, il i»ourra redire ces belles paroles du vieux
dialogue du XVI'" sièc'le, écrit après la Sainl-Barlhélemy : Chose admirable,
(pie le monde ve recoç/noisf point.... Ces huguenots perdent toujours
leurs batailles, et toutefuis oblienuent la rirtoire de leur cavse,...
tellement qu'on les ponrroit dire vainqueurs, alors qu'ils ont été vaincus,
(Réveille-matin de François, 1574.)
l'.Ti:-.- hiip. rli' CM. Mr.VRUF.IS el Cmiip., me Saiiil-Bi iiuil . 7. — 1Sd3.
»
SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE
PROTESTANTT-SME FRANÇAIS.
AVIS GKMKïBAIi.
PLUSIEURS TÉMOIGNAGES EN FAVEUR DE L'oEUVRE HISTORIQUE. ÉTAT DE LA
SOCIÉTÉ A LA FIN DE DECEMBRE 1853. — LA FRANCE PROTESTANTE. OBSER-
VATIONS SUR DES OBSERVATIONS. JUGEMENT DU JOURNAL DES SAVANTS.
Par une note insérée au Recueil officiel de ses actes , le Directoire du
Consistoire supérieur de la Confession d'Augsbourg, siégeant à Strasl)ourg,
vient de recommander ;\ ses administrés l'œuvre de la Société de V Histoire
du Protestantisme français , qu'il reconnaît « éminemment utile aux inté-
« rets et à la gloire de l'Eglise protestante. » Jl déclare que « les Bulletins
« de la Société, si pleins d'enseignements, seront parfaitement placés dans
« les bibliothèques des églises, » et il engage en conséquence les Consistoi-
res et Conseils presbytéraux à s'y intéresser,
Nous enregistrons avec satisfaction cet honorable témoignage, qui réjouira
les amis de nos travaux, et nous avons l'espoir qu'il portera ses fruits.
A quelques jours d'intervalle, nous avons reçu deux lettres, dont il nous
paraît opportun de donner ici des extraits. L'une émane d'un pasteur d'une
paroisse réformée du Midi ; l'autre, d'un pasteur d'une paroisse de la Con-
fession d'Augsbourg, en Alsace. Elles montrent que l'œuvre historique est
également et de plus en plus appréciée dans les deux communions et à deux
points de la province fort distants l'un de l'autre. Voici ce que nous écrit le
premier :
« Comme tous nos coreligionnaires, j'ai vu avec un vrai bonheur la for-
mation delà Société Historique... Je ne pense pas qu'il existe un seul pro-
testant, quelle que soit sa dénomination, qui ne s'en soit sincèrement félicité.
Tant de concours empressés qui vous sont déjà venus, ou qui vous viennent
sans doute encore de toutes parts, montrent combien on goiite cette œuvre
excellente. Elle s'inspire, au point de vue de la foi, de deux sentiments éga-
lement précieux : d'idjord du pieux besoin d'élever à la mémoire de nos
pères un monunu'nt durable, qui révèle ce qu'ils furent en constance et en
activité chrétiennes; et ensuite de cet autre besoin non moins senti, surtout
à une époque d'ajiaiblissemenl et de doute comme la nôtre, de regarder sou
1853. B"' 7 ET 8. NOVBMBRB BT DBCEMBBa. jCO
402 AVIS GÉNÉRAL.
vent aux exemples qu'ils nous ont laissés, afin d'y trouver le sujet d'une
honte et d'une émulation salutaires... Par le direct et puissant intérêt de
ses matériaux, le Bulletin doit avoir place dans les archives de tous nos
Conseils preshytéraux , aussi bien quB dans les bibliothèques des lidèles et
de tous les pasteurs... Si je juge des autres par moi-même, chaque numéro
fait toujours vivement désirer le numéro prochain... Vous provociuez, par
des appels réitérés, nos investigations particulières; vous demandez une
pierre de chaque portion du champ commun. Ce n'«st là que de la plus
exacte justice. Il faut que chacun seconde des effurts qui ont déjà donné et
qui promettent de si heureux résultats... Pour ce qui dépend de moi...»
(Suivent des détails sur les recherches que notre correspondant a commen-
cées et qu'il se propose de continuer.)
« 11 est inutile, nous écrit notre correspondant de la Confession d'Augs-
bourg, de venir, après tant d'autres, exprimer pour l'œuvre de la Société
Historique une sympathie que doivent éprouver tous les membres éclairés
de la grande famille protestante. J'aime à croire que l'accueil fait à cette
Société ne laisse rien à désirer. Cependant , si l'on consulte la liste des
membres et souscripteurs, il semble que ceux qui ont exprimé leur adhé-
sion et leurs vœux n'ont pas rais, pour la plupart, tout le zèle qu'ils auraient
dû employer à faire connaître, comprendre, apprécier, à soutenir, en un mot,
et à propager une œuvre aussi réellement fructueuse. Parmi les membres
déjà inscrits sur cette liste, n'y en aurait-il pas plusieurs qui, avec une cer-
taine attention et un peu de bon vouloir, pourraient et devraient recruter
autour d'eux un certain nombre d'autres membres? J'espère que l'utilité des
travaux de la Société sera de jour en jour mieux sentie, car les services
qu'elle est appelée à rendre sont grands et dignes de tixer l'attention de tous
ceux de nos coreligionnaires qui ont l'avantage de jouir des privilèges de
l'instruction. Le Bulletin ne présente pas seulement un grand intérêt histo-
rique; il contient aussi de hautes leg)ns morales, et offre la matière d'une
précieuse édilicalion...» (Suit l'annonce d'une nouvelle adhésion et d'un
envoi de documents recueillis dans les archives d'une famille du pays.)
On voit que si l'opinion de nos deux correspondants est la même à l'é-
gard de l'œuvre de la Société, l'un est pourtant plus optimiste que l'autre.
11 croit volontiers (jue tout est à souhait, que l'on a de toutes parts répondu
avec un empressement unanime à nos appels successifs. Il lui semble impos-
sible que tout le monde n'ait pas pensé et agi comme lui. L'autre n'a pas la
même confiance; il voit cpie le noiidjri' de ceux (pii (Uit compris et qui agissent
est bien faible en comparaison de ce qu'il devrait être, el il trouve cpie ceux-là
même n'ont pas encore fait tout ce qu'il dépendait d'eux de faire en faveur
de l'fr'uvre. Nous sonuues bien ol)ligés de convenir (jue ce dernier a parfai-
tement raison. La liste de nos membres et souscripteurs atteint à peine au
AVIS GENERAL. 403
chiffre de 1,250. Ou'esl-ce qu'un pareil chiffre, pour une œuvre qui a déjà
tenu, on veut bien le reconnaître, plus qu'elle n'avait promis; qui n'est pas
seulement d'instruction historique , mais d'édification morale et religieuse ;
qui en même temps s'adresse à tous et qui peut dire à tous les protestants,
et même à un grand nombre de leurs frères catholiques : C'est de vous qu'il
s'agit. Vestra res agitur! Qu'est-ce, enfui, qu'un pareil chiffre, lorsque
ayant tout fait pour mettre l'œuvre à laportée de tous, on a dû nécessaire-
ment compter sur la coopération de tons pour la faire pleinement réussir?...
Les conditions sans lesquelles notre entreprise ne peut recevoir tout le dé-
veloppement qu'elle exige, sont loin d'être remplies; elle ne possède pas en-
core les moyens d'action qui lui sont indispensables pour prospérer, et
c'est aux plus intelligents et aux plus diligents d'entre ses amis qu'il appar-
tient de les lui faire acquérir. Nous nous joignons donc à notre correspon-
dant d'Alsace et à plusieurs autres, tels que M. Rangier {Bull., 1. 1, p. 1-18),
pour gourmander tant de retardataires qui ne sont pas encore venus à
nous, et tant d'adhérents ({ui applaudissent sincèrement à nos efforts, mais
dont la foi ne se montre pas assez agissante.
I\Ialheureusoment, il est une autre œuvre de grande importance qui accuse
aussi, d'une triste manière, la négligence et la froideur de nos amis. Nous
voulons parler de la France protestante. Malgré les avis bien des fois répé-
tés au sujet de cet ouvrage, dont la continuation, reprise il y a dix-huit niois^
sous les auspices de notre Société naissante, se poursuit depuis lors avec un
zèle infatigable; malgré les explications dans lesquelles nous sommes en-
trés à plusieurs reprises, on parait navoir pas suflisamment compris l'intérêt
qui s'attache à ce grand travail ; on ne se montre pas assez soucieux d'en
prendre connaissance et d'en profiter. Mais il y a plus (et nous ne pouvons
à cet égard dissimuler le sentiment que nous éprouvons, et qui est plus que
de l'étonnement), mi ou deux des anciens souscripteurs ont osé se plaindre
de ce que la France protestante est trop consciencieuse et devient trop
riche! Le croirait-on? L'éditeur, M. Cherbuliez , a reçu, de qui il devait
le moins l'attendre, une lettre ainsi conçue : « Le livre de M3L Haag, très
« savant sans doute, est tellement étendu, tellement minutieux, (}u'il me-
« nace d'aller trop loin. Il entre dans des détails qui , à force d'être abon-
« dants, perdent leur intérêt ; il parle de gens entièrement inconnus et qui
« méritent de l'être; d'autres, qui n'ont d'autre titre que celui de protestant,
« qui ne suffit cependant pas pour aller à la postérité. Il est à regretter que
« dans un travail si estimable, si conscieiuieux, il n'ait pu être fait un choix,
« et que l'ouvrage soit étouffé sous un luxe d'érudition. »
Ainsi, voilà la récompense dont on \>ay(î les labeurs et les sacrifices que
404 AVIS GÉNÉRAL.
301. Haag se sont imposés depuis près de (juiiize années ! Voilà comme on
seconde l'éditeur éclairé qui a su apprécier leur travail, qui en a pris à son
compte la publication, et qui n'a point voulu mesurer mesquinement l'espace
à cet inestimable réperloire historique, véritable monument élevé au pro-
testantisme français, et l'une des œuvres qui l'honorent le plus aux yeux
du monde intelligent de nos jours! On se demande, en vérité, si de telles
observations sont sérieuses, et pourtant on ne saurait admettre qu'elles ne
le soient pas et qu'elles recouvrent simplement un prétexte à désabonne-
ment. Mais alors, que dire de ces esprits à courte vue qui, dans une affaire
comme celle de l'histoire des protestants de France, ne sont préoccupés que
d'une chose... la longueur de l'ouvrage? qui s'alarment de ce qu'un travail
est trop estimable, trop consciencieux, trop complet? Nous ne parlons pas
de ceux qui, ne jugeant point par eux-mêmes, mais habitués à jurer sur la
parole d'autrui , font mauvaise mine à tout ce qui ne se présente point à eux
avec telle ou telle recommandation, telle ou telle estampille; ni de ceux qui
ne savent point s'élever au-dessus de quekpies divergences de vues; ni, à
plus forte raison, de ceux qui s'abstiennent par principe, disent-ils, de tout
ouvrage paraissant par volumes ou livraisons, tant ils ont peur de n'en pas
voir la fin , et qui (pour le dire en passant) contribuent ainsi eux-mêmes à
empêcher de naître ou de s'achever ces sortes d'ouvrages de longue haleine,
qui ne peuvent se publier autrement que par parties successives. Il y a en-
core ceux (lui s'abstieiment par incurie , par apathie , qui ne motivent pas
leur abstention et dont on peut dire, hélas ! qu'ils ont des yeux pour ne point
lire ! ils ne sont que trop nombreux , mais de ceux-là non plus nous ne par-
lons pas ici. Nous voulons seulement examiner ce que vaut cette incroyable
assertion d'un protestant qui trouve le cadre de la France protestante Irop
étendu et sa moisson trop riche.
Relisez donc, lui dirons-nous, le prospectus que MM. Haag nous donnèrent
en 1846. Etait-il question de refaire simplement le Mmée des protestants
célèbres, ou telle autre biographie abrégée ou partielle ? de se borner à telle
ou telle époque historique ? Nullement. Abordant pour la première fois , et
avec un bien louable courage, la grande tâche devant laquelle tant d'autres
auraient reculé, les deux frères déclaraient que « Toiis les protestants fran-
çais, dont l'histoire a conservé le souvenir à quelque titre que ce soit,
auraient place dans leur ouvrage, » « Nous chercherons, ajoutaient- ils,
ceux qui ont péri à la Saint-Barthélémy, dans les dragonnades; ceux
qui ont afjjuré, soit par conviction, soit à la suite de promesses ou de
menaces; ceux qui se sont exilés. Nous suivro7is même ces derniers sur
la terre étrangère, et, en tant que les renseignetnents ne nous manque-
ront pas, nous ferons connaître ceux de leurs descendants qui sr sont
fait remarquer par leurs travaux ou par le rôle qu'ils ont joué... » Voilà
AVIS GENERAL.
4or)
le programme nécessaire que les auteurs s'étaient tracé, et qu'ils ont suivi
avec autant de discernement que de résolution. Si ce programme , excellent
en soi, les a conduits plus loin que sans doute ils ne prétendaient aller, si le
nombre des protestants, « qui se sont fait un nom dans l'histoire, » se trouve
eftectivement, et grâce à leurs incessantes recherches, de beaucoup plus con-
sidérable qu'ils ne l'auraient cru : en bonne conscience, êtes-vous fondé à
leur faire un crime du succès inattendu de leurs investigations , et de leur
fidélité à leurs engagements ? Y a-t-il ombre de justice et de vérité à les
accuser « d'érudition et de minutie, » alors que, se conformant à leur plan, ils
donnent un article ou une mention à tout protestant ayant souffert pour sa
religion, ayant publié quelque écrit ou enregistré son nom dans l'histoire à
un titre quelconque ? IN'est-ce pas le propre d'un bon dictionnaire biogra-
phique, de contenir le plus possible de renseignements sur ces noms restés
obscurs jusqu'alors, mais qu'on a d'autant plus intérêt à connaître qu'ils ont
été plus longtemps laissés de côté (1 ) ? Le reproche d'abondance à cet égard est
donc précisément un éloge. Ah ! que nous comprenons mieux cette parole
d'un pasteur disant naguère devant nous : « Je voudrais avoir les moyens
de souscrire à dix, à vingt exemplaires d'un tel ouvrage ; d'abord, afin d'aider
dignement à sa publication, ensuite afin d'en distribuer dix-neuf exemplaires
et d'aider dignement aussi à sa propagation. »
On voudra bien accepter en bonne part ces observations apologétiques et
en excuser la vivacité. Tous ceux qui reçoivent et qui lisent la France pro ■
testante s'y associeront sans doute ; chacun doit avoir reconnu l'indispen-
sable utilité de ce grand travail , et le mérite croissant qui se fait sentir
dans chaque nouvelle partie successivement publiée , grâce au zèle soutenu
des auteurs. Mais ce qu'il faut de constance et d'abnégation pour venir à
bout d'une pareille tâche , nul ne le comprend peut-être comme nous , qui
suivons de près et assidûment la marche de l'œuvre; aussi avons-nous for-
tement à cœur de voir reconnaître, comme il convient , le service si impor-
tant que nous rendent ceux qui s'y sont dévoués. Au reste, si nous avons
à déplorer l'absence de concours et le jugement erroné de quekiues-uns,
nous avons aussi à nous réjouir de l'accueil que d'autres font à l'd'uvre de
I\IM. Haag. Voici en quels termes une des autorités de la haute crilîiiue lit-
téraire, \& Journal des savants, en a rendu compte dans le cahier d'octobre
dernier. Alors que des protestants s'en montrent si mauvais appréciateurs,
(1) Sans qu'il soit nécessaire de descendre jusqu'à des noms de roture, croirail-
on, par exemple, que la Biogra/Jrie universelle de Micliaud passe romplélement
sous silence Claude de la Trémoille, prince de Tarente, qui a Joué un si grand
rôle sous Henri IV, dans les aiiaires des protestants, et que l'on ne sait où trouver
des renseignements sur ce nom lorsqu'on en a besoin. Nous en avons fait récem-
ment l'épreuve. Si cela arrive pour un personnage aussi illustre, qu'est-ce donc
pour tant de noms plus humbles, mais qui ont bien leur inléiêt à un moment
donné?
40(» ' AVIS GÉNÉRAL.
il est bon de faire voir ce qu'en pensent les catholiques qui mettent en pre-
mière ligne les intérêts de la vérité historique :
'< L'histoire des protestants français qui se sont distingués par leurs
actions ou leurs écrits, occupe une très petite place dans nos diction-
naires biographiques. Pour écrire cette histoire, il ne s'agissait pas seu-
lement de compléter ou de reclitier des notices déjà faites, il fallait cher-
cher dans les dépôts publics et dans les archives des familles, les éléments
d'un travail complètement nouveau : telle est la tâche que MM. Haag
avaient entreprise avant les événements de 1848,61 qu'ils ont reprise
avec autant d'ardeur que de succès. Leur livre est une œuvre protestante,
et ce n'est pas à ce point de vue que nous le recommanderons, bien qu'on
doive généralement louer la modération de leur polémique religieuse;
mais c'est en même temps une œuvre historique considérable, qui, en fai-
sant revivre un très grand nombre d'hommes oubliés, met en lumière des
documents dont personne , jusqu'ici, n'avait fait usage. A ce titre, la
France protestante nous paraît mériter toute l'attention des érudits. Pour
donner une idée des résultats obtenus par les auteurs, il suffira de remar-
quer qu'on trouvait à peine, dans nos biographies, trois cents noms épars
de personnages protestants, tandis que >Di. Haag en ont rassemblé près
de dix mille. La partie bibliographique est traitée avec un grand soin, et
les pièces justificatives, placées à la fin de chaque volume, sous une pagi-
nation particulière, tormeront un recueil d'un incontestable intérêt pour
l'histoire. »
P\approchons de cet article du Journal des Savants ([uelqucs lignes qui
prouvent que la critique protestante avait, dès l'apparition du premier vo-
lume, et en connaissance de cause, exprimé les mêmes sentiments sur le tra-
vail de ]\DI. Haag: -La France protestante^ disait la Réformation au
<( XIX'' siècle {n° du 29 avril 1817), est une œuvre d'un grand mérite et
" d'un grand intérêt. L'érudition en est aussi exacte que minutieuse. La
« forme même du livre a ses avantages spéciaux, et rien no pouvait tenir
« lieu jusqu'ici de ce dictionnaire biographique; il est telle partie de l'his-
« toire de l'Eglise réformée qui ne pouvait guère être écrite d'une autre ma-
« nière. Tel est le cas, par exemple, pour la première moitié du XVI^ siècle;
« à cette époque, l'intérêt se concentre principalement sur les universités et
« les grands théologiens de la France, et le récit de leurs travaux entre
" ditlicilement dans la trame d'un ré<'it historique. » — «Les auteurs de
« cet ouvrage, disaient les Jrchives du Christianisme (n" du 26 décembre
« 18iG), essayent d'accomplir pour la France le rijle de ce puritain (jui re-
« cherchait pieusement sur les vieilles tombes de l'Angleterre les noms à
« demi effacés des martyrs ; nous aimons h les remercier publiquement du
« zèle et de la science (ju'ils déploient dans l'accomplissement de cette noble
CORRESPONDANCE. 407
« et utile tilclie... Ils lom revivre à nos yeux jusqu'aux plus iuinibles noms,
« par l'heureux effet d'une science aussi scrupuleuse que patiente et fidèle...
« Il swait très fâcheux, il serait honteux pour le protestantisme français,
« qu'une pareille entreprise échouât faute d'être suffisamment soutenue.
« Non-seulement donc nous conseillons et recommandons de nouveau à
« nos lecteurs, mais 7ious leur mettons sur la conscience de s'y abonner. »
Nous sommes, quant à nous, parfaitement tranquilles sur le placement
des quatre ou cinq cents exemplaires de l'ouvrage qui peuvent rester dispo-
nibles. Nous savons que sa place est marquée dans toutes les bibliothèques
publiques, dans tous les grands établissements d'instruction, qui attendent
l'achèvement d'une publication pour se la procurer; nous ne doutons même
pas qu'une seconde édition ne devienne nécessaire, aussitôt que l'impression
de la première sera terminée. Mais nous voudrions que les yeux de ceux
qui sommeillent encore s'ouvrissent plus tôt que plus tard, et que l'exemple
d'une intelligente sympathie ne manquât pas là surtout d'oii il doit venir.
La fm du tome llï qui vient de paraître, et dont on trouvera plus loin
l'index, confirme pleinement les favorables témoignages (jui précèdent.
Le tome IV est déjà sous presse et avance rapidement. Nous saisissons
cette occasion de rappeler aux lecteurs que MM. Haag ont, dès le début
de leur entreprise, demandé à tous nos coreligionnaires de vouloir
bien leur transmettre tous documents et informations propres à leur venir
en aide. Trop peu de personnes ont répondu à cet appel ou y répondent en
temps utile. Déjà il est arrivé qu'on a envoyé des renseig'nements complé-
mentaires trop tard, comme si l'on eût ignoré qu'un article devait être con-
sacré à tel nom et à telle famille. Nous stimulons, à ce sujet au.ssi, la paresse
de beaucoup de nos amis, et nous les avertissons que la lettre D est sur le
point d'être terminée.
OBSERVATIONS ET COMMUNICATIONS RELATIVES A DES DOCUMENTS PUBLIES. —
RÉPONSES A DES DEMANDES DE RECHERCHES ET NOUVEAUX APPELS. — AVIS
DIVERS.
Communication «le l<ord Saînt-Cicrmans à M. Clnîr.ot. — M»s.
français protestants conserYés à la Bibliothèque Marsli, à
Dublin.— Fonds provenant rtu pasteur réfugié El. Boulicreau.
Le comte de Sainl-Germans, Lord-Lieutemu.t (Yice-Roi) d'Irlande, a écrit
(14 septembre 1853) à M. Guizot, président honoraire de la Société, pour
lui faire connaître (pi'il existe des manuscrits relatifs aux églises réformées
de France , dans une Bibliothèque publlciue de Dublin portant le nom de
l'archevêque Marsh. Lord Saint-Germans, sachant que notre Société avait
■^«08 r.oriRr.Si'ONDANOE.
pour objet de rechercher tout ce (lui peut contribuer à échiirer l'histoire du
protestaiiiisnie l'raiiçais, a pensé que nous recevrions avec plaisir celle indi-
cation, et que nous jugerions peut-être utile de publier quelques-uns des
documents qu'elle concerne. Il a bien voulu, dans celte vue, s'assurer du
consentement des i^ardiens (trustées) de la Bibliolluuiue Marsh, et il p.ousa
fait l'honneur de nous adresser, par l'entremise de _M. Guizot, une note sur
les manuscrits français protestants conservés dans cette Bibliothèciue, En
voici la traduction :
« Le révérend Elias Bouhereau, ministre français réfugié, a été le premier
bibliothécaire et chargé de cette fonction parle fondateur lui-même. Il légua
à la Bibliothèque sa collection particulière de livres imprimés, qui était pré-
cieuse, et y déposa aussi un certain nombre de papiers manuscrits, consistant
en pièces et documents relatifs à l'église réformée de La Rochelle, avec la-
(juelle il avait été antérieurement en rapport.
<- Ces papiers ont été, à une époque comparativement récente (vers 182G),
liés en treize paquets séparés, couverts d'enveloppes bleues et étiquetés
simplement : Papiers, — Parchemins, — Imprimés, — Manuscrits , —
sans qu'on ait rien ajouté pour donner une idée de ce que contenaient ces
papiers, parchemins, etc. Le tout fut entassé dans une malle, placée en lieu
de sûreté, dans un cabinet de la Bibliothèque.
« En ouvrant les paquets , le rédacteur de cette note a reconnu (pie les
pai)iers qu'ils renferment sont de diverses sortes et concernent diverses ma-
tières. La correspondance particulière de Bouhereau , de sa famille , de ses
amis, y tient une grande place ; une partie de cette correspondance offre de
l'inlérèl; une autre est sans valeur. C'est au milieu de ces séries de lettres
ipie se trouvent, confusénient mêlés, les documents imprimés et manuscrits
(pii ont trait aux églises réformées de France.
« Les papiers relatifs W ces églises comprennent : 1" des actes originaux
de diverses assemblées et de divers synodes; 2" des documents relatifs aux
gages des ministres; 3" des pièces relatives aux lieux de culte et au cinu'-
tière de La Uochelle. On y trouve en outre une série de papiers inq)rimés,
arrêts, proclamations, etc., ronqilis de maïuiscrit et fournissant des rensei-
gnements sur diverses phases de cette période agitée qui aboutit à la révo-
cation de l'Edit de Nantes. Beaucoup des documents originaux ont grande-
ment souffert de l'Iunuidité, mais évidemment avant le temps où ils ont été
apportés dans la Grande-Bretagne.
« Parmi les documeiUs originaux se rencontrent les suivants :
« Du 14 février IBTS. Procuration, par le synode national convoqué à Sainte-
Foy, désignant des députés à une coiderence protestante ù Francfort. —
Original sur parchemin,
connESPOMiANi;E. 400
« Du 24 may 159 1 . Procès-verbal de ce qui s'est passé à Montaubau entre le
Roy de Navarre et les députés protestants.
« De 1593. Articles sur le changement de religion de Henry IV.
•< Du 9 déc. 1593. Actes de l'assemblée des députés des églises réformées de
France ù Nantes. — Original, signatures autographes.
« Du 18 juillet '1594. Actes de l'assemblée, etc., tenue à Sainte-Foy.
« De '160 t. Actes de l'assemblée de Sainte-Foy.
« Du -15 octobre 1601. Instructions de deux députés envoyés par l'assemblée
au Roy.
« De 1 609. Plaintes des églises réformées adressées au Roy.
« Du 29 août '1611. Règles générales pour la convocation de l'assemblée de
La Rochelle.
« De 1613. Assemblée de La Rochelle.
« D'avril 1623. Copie des plaintes adressées au Roy, au sujet des contraven-
tions à l'Edit. Du synode de Sainlonge et Angoulème (".')
« Du 26 avril 1623, Synode assemblé à Jarnac. (Adoption du synode de
Dordrecht.)
« Principes de la foy chrestienne. Dix pages, sans date, mais probablement
de 1620 à 1630.
.< De may 1665. Arrêt du conseil d'Etat pour la visite des malades de la
R. P. R. par les curés des lieux et autres ecclésiastiques, assistés des
magistrats.
« Ron nombre de documents du genre de ce dernier montrent l'animosité
qui allait croissant contre ceux de la R. P. R. On y voit, par exemple, les
médecins et chirurgiens catholiques romains travailler à faire interdire la
pratique de leur art à leurs confrères protestants. Le présidial de la pro-
vince agrée cette mesure oppressive ; mais la Cour suprême de Paris, sta-
tuant sur l'appel, casse la décision des juges provinciaux.
" 1676-1677. Mémoires sur les affaires de religion.
<v Pétition au Roy de France par ses sujets protestants. Sans dale, mais
écrite vers 1680.
« Mémoire sur la déclaration du Roy, du 20 fév. 1680.
« Harangue au Roy (d'Angleterre), faite par 31. Lombard, ministre de l'église
française de Savoye (à Londres), le 19 octobre 1681. « C'est, Sire, tme
« sainte colonie de protestants de France...»
« Requête de M. de Noailles, gouverneur de Languedoc, en 1682. »
11 appartenait à M. Guizot de remercier directement lord Saint-Germans
de cette communication pleine d'intérêt; nous le prions, à notre tour, d'en
agéer tous nos remcrcîments. Nous comptons, pour mettre à profit ses utiles
informations, sur le concours de notre honorable correspondant de Dublin,
410 CORRESPONDANCE.
M le prof. AbeltshausiM-, rhanoine de Saint-Patrico, avec qui nos lecteurs
onl déjà fait (•onnaissance, par l'intermédiaire de M. l'archevêque Whately.
(nul/., 1. 1, p. 135.)
L'existence d'un dépôt de papiers relatifs au protestantisme français dans
la Bibliothèque 3Iarsh était sans doute tout à fait inconfiue chez nous. On
ignorait également qu'Elie Bouhereau eût été attaché à cette Bibliothèque
par son fondateur, comme premier bibliothécaire. Ce renseignement eût été
précieux pour M. llaag, lorsqu'il rédigea l'article de ce pasteur (au t. 11 de
la France protestante , p. 421), et l'aurait peut-être mis sur la voie de
certaines lumières qui lui ont fait défaut. Après avoir parlé des persécutions
que Bouhereau avait eu à subir après la révocation de lEdit, « il passa, dit-
il, avec sa famille en Angleterre. Mylord Galloway (Ruvigny) l'allacha à son
service, en qualité de secrétaire. On ignore l'époque où il mourut ; une lettre
de lui, sur un passage diflicile de Justin, insérée dans le t. II de la Bihlio-
tlù-que ancienne et moderne., nous apprend seulement qu'il vivait à Dublin
en 1714. » 11 était très lié avec Conrart, l'un des fondateurs et le premier
secrétaire de l'Académie française. 3Î. Haag dit que, contrairement à l'opi-
nion reçue, Bouhereau, qui portait, comme son père, le pasteur de La Ro
chelle, le prénom d'Elie, n'avait pas, comme lui, embrassé la carrière ecclé-
siastique; mais il avait étudié la médecine à Orange, où il avait pris le grade
de docteur en 1667, et il exerça l'art de guérir à La Rochelle, tout en culti-
vant aussi les belles-lettres.
Les papiers mentionnés par aperçu dans la note transmise par Lord Saint-
Gei'mans, n'ont pas tous la même valeur. Il y en a ([ui sont imprimés, tels
<pu' Tarrêt du conseil du 12 mai 1665 (il figure parmi les pièces justilicalives
de Benoit, t. V, p. 10); il en est d'autres qui se trouvent dans les collec-
tioiis de Mss. de nos Bibliothèques publiques de Paris, (juclques actes de
synodes ou d'assemblées, par exemple. î\Iais les deux pièces de 1593, celles
d'avril 1623, la pétition et le mémoire de 1680, la harangue du ministre
Lombard de 1681, nous paraissent de nature à attirer particulièrement l'at-
tention, sans compter tout ce qui peut être compris d'intéressant dans les
correspondances et autres liasses de papiers qu'on ne peut désigner nomi-
nativement. Les vieux manuscrits et les vieux bouquins sont, eux aussi, de
Ces (jens qu'il ne faut pas juger sur l'apparence.
C'est en les dépouillant avec attention et avec suite, qu'on apprend à les con-
naître et à les apprécier.
CORRESPONDANCE. 411
Registres de l'éslî«e «le ï^a Ferté-sous-»! ouarre. Quelques souyc-
uirs proiestaiits «In pays «le Brie.
A M, le Président de la Société de l'Histoire du Protestantisme
français.
Meaiix, le 23 novembre 1853.
Monsieur ,
Los documents dignes d'intérêt et relatifs aux Eglises de la Brie sont
rares. La persécution continue qui suivit la révocation de l'Edit, et le temps,
ont fait disparaître même les registres ; et c'est tout au plus si , par le moyen
des vestiges qui en restent, on peut avoir quelques renseignements positifs
sur les localités où furent les Eglises, sur les principales familles et sur les
pasteurs (1). Les pièces et les notes que j'ai recueillies çà et là ne sauraient
former une chronique suivie : c'est pour cela que je crois devoir me borner à
vous communiquer le peu que j'ai découvert au sujet de l'Eglise de La Ferté-
sous-Jouarre.
La ville de La Ferté-sous-Jouarre, ou autrement dite La Ferté-ao-Col , ou
La Ferté-sur-3Larnc , située h ^20 kil. de Meaux , sur la route d'Allemagne,
compte à peu près 3,500 âmes. Il est probable qu'il y a deux siècles , sa po-
pulation était moins considérable. Quoi qu'il en soit , d'après une tradition
assez généralement répandue, en 1634, il n'y avait que quatre ménages ca-
tholiques; l'immense majorité était de la religion réformée; en un mot,
c'était une petite cité protestante. Si cette tradition est fondée, et je crois
qu'elle l'est, c'est aux mesures systématiques prises par Louis XIV, depuis
le milieu du X\II« siècle jusqu'en 168:3, qu'il faut attribuer la grande dimi-
nution des protestants dans cette localité; à tel point que, quelques années
avant cette dernière époque, à en juger par les registres que nous avons
retrouvés, ils ne pouvaient guère être évalués à plus d'un tiers ou d'un
quart de la population totale. Déjà bien des familles ou nobles, ou riches, ou
aisées , avaient gagné la terre d'exil , puisqu'il n'y en a pas moins de douze
cents qui aient émigré de la Brie , dans ce temps et plus tard; et le menu
peuple, abandonné à lui-même, acheté ou contraint, était en grande partie
rentré dans l'Eglise romaine.
Les neuf registres qui me sont tombés sous la main dans les archives de
la mairie de La Ferté , et que le maire de cette ville m'a volontiers permis
de consulter, comprennent neuf années, du 24 janvier 1676 au 8 oc-
(1) Beaucoup d'églises s'étaient dessaisies, antcrieuremcnl à la Revocation, do
leurs plus anciens registres, et les avaient produits connue pièces justificatives
dans les divers procès qu'on leur avait intentés au sujet de l'exercice du culte
réformé; elles n'en purent obtenir la restitution et furent ainsi mises dans l'em-
barras de se défendre contre des attaques ultérieures. (Vest ainsi que l)ou noin-
bre de ces registres se trouvent aujourd'hui dans les dossiers conservés aux Arclii-
ves de rEmpire, et qu'il doit yen avoir encore dans d'autres dépôts. Il est ainsi
prouvé que les plaintes rapportées par IKnolt étaient complètement fondées. {Red.)
M2 CORUESPONDANr.E.
tobre 1G85. Chacun de ces registres porte en tête : « Actes. Génkralité de
Paris, avec la marque de Six deniers par quart de feuille. Puis cet inti-
tulé :
« Registres des baptêmes, mariages et sépultures de ceux de la religion
« prétendue réformée qui ont leur exercice dans cette ville de La Ferté-au-
« Col, ou autrement dite, sous Jouarre, pour servir pendant la présente
« année '1676, contenant six feuillets blancs paraphés par nous Pierre de
« Vrillac, advocat au parlement et bailly de Ladite Ferté; suivant commis-
« sion à nous adressée par l'ordonnance de M'' le Prévôt de Paris ou de
« Monsieur son lieutenant civil, en date du samedi 23 novembre 1675.
« Fait ce 4 janvier 1676. Signé : DE VRILLAC (i). {Gratis.) »
A la fin de chaque registre, on lit : « Apporté et mis au Greffe par maître
« François Le Sueur, ministre de la religion prétendue réformée.
« Ce i février 1677 (pour l'an 1676). Signé : F. LE SUEUR. »
Chacun de ces registres contient de 40 à 42 actes , ce qui constitue une
population protestante d'à peu près 800 à ] ,000 âmes.
Ces registres nous font connaître quelques familles protestantes nobles,
soit de La Ferté, soit des communes environnantes.
C'est ainsi que, dans celui de 1676, se trouve l'acte de décès de messire
Philippe Corneille de Fleury, de Culan, chevalier seigneur de Bréat. Ce sei-
gneur, inhumé à La Ferté , était mort à Sainl-Cyr, commune à deux lieues
de celte ville. Les protestants de Saint-Cyr avaient un cimetière où ce sei-
gneur n'avait pas voulu être enterré.
On y rencontre aussi un De Monceaux^ docteur en médecine; — un
maître Simon Poussin, procureur au bailliage; — un Jean Leclère, seigneur
de Virly, avocat au Parlement, parrain d'un enfant du ministre François Le
Sueur, baptisé le 23 mars 1677; — un Luillier, seigneur de Chalandos,
chevalier. Chalandos est une localité à trois lieues de La Ferté. Le seigneur
de ce lieu avait dans sa maison un oratoire où , selon l'expression du re-
gistre, se recueillait l'Eglise. Le ministre de cette Eglise de Chalendos était
M. Sacrelaire , dit maître Pierre Saci'elaire, décédé en 1 681 , à l'âge de 46 ans,
et inhumé à La Ferté; — un nussire Jacques de Baquet, chevalier, sei-
gneur de Mollien, parrain d'une hlle de François Le Sueur, ministre,
baptisée le 13 février 1776; —un Jacques de rril/ac, sieur de Riard, père
de mademoiselle Charlotte de Vrillac, dame François Le Sueur.
La famille Le Sueur était noble et alliée à la famille de Vrillac ; c'est ce qui
résulte de l'acte de baptême que voici :
(,1) Nous connaissons un imprimé de 30 pages in-8", intitulé : Epistre envoyée
par le sieur de Vrillac, advocat au Parlement de Paris, au sieur de Vrillac son
lière, sur le sujet de sa conversion. Elle est datée de Sedan, le 'i aoust 1021,
CORRESPONDANCE . 413
« Aujourd'hui jeudi , treizième février 1676, a esté baptisée Cliarloite Ca-
« tlierine Le Sueur, fille de maître François Le Sueur, ministre , demeurant
« en cette ville, et de demoiselle Charlotte de Vrillac, ses père et mère; de
« laquelle messire Jacques de Baquet, chevalier, seigneur de Mollien, a esté
« parrain, et demoiselle Catherine de Besset, femme de Jacques de Vrillac,
« sieur de Riard , la marraine, qui ont dit que cet enfant est né ce matin et
« ont sine :
« C. DE BESSET. — JACQUES DE BAQUET-MOLLIEN. —F. LE SUEUR.»
On trouve encore dans le registre de 1676, un de Renoncoitrt , dont un
enfant baptisé en 1678.
Il ne reste presque aucune trace de la succession des pasteurs de LaFerté,
si ce n'est en ce qui concerne I\1M. Le Sueur père et fils. On doit conclure
de l'inspection des registres que maître Jean Le Sueur n'exerçait plus le
saint ministère depuis 1676, à cause de son âge; car ces registres sont tous
signés par François Le Sueur, en sa qualité de ministre de l'église de La
Ferté.
La famille Le Sueur, originaire de la Brie , était nombreuse. Le ministre
François Le Sueur émigra avec tous les siens après la Révocation, et nous
n'avons pu savoir ce qui leur advint, ni où ils se retirèrent. Quant à Maître
Jean Le Sueur père , l'auteur de Y Histoire de l'Eglise et de l'Empire, il
eut le bonheur de quitter ce monde avant cette année d'afflictions, qui dis-
persa ses enfants et tant d'autres innocents par tout l'univers.
Voici l'acte de décès de Maître Jean Le Sueur, l'historien, qu'on paraît
avoir confondu avec le ministre François, son fils, qui quitta la France :
« Le même jour, jeudi 23 janvier 1681, a esté enterré le corps de deffunct
« Maître Jean Le Sueur, ministre en ce lieu et y demeurant, et à cet enter-
« renient ont assisté Maître François Le Sueur, son fils, aussi ministre en
'( ce lieu, et Maître Pierre de Vrillac, advocat au Parlement, demeurant à
« ladite Ferté , qui ont dit que ce dit défunt estoit âgé de 78 ans ou envi-
« ron, et ont sine. « Signé : LE SUEUR.»
Il résulte encore de l'examen de ces registres , que les i)etits groupes de
protestants disséminés dans les environs de La Ferté possédaient des lieux
de sépulture. 11 y en avait un à Saint-Cyr, un autre h Bézu. Il y en avait
encore à Montreuîl-aux-Lions , à Mortcerf , ù Saint-Denis-lès-Rebais, etc.
Celui de Saint-Denis-lès-Reb;iis appartient encore à l'église protestante de
cette commune. Le temple est situé à peu près au centre de ce terrain, dont
une partie sert encore aujourd'hui de cimetière. Le cimetière de LaFerté ap-
partient pareillement encore aux protestants, moyennant une redevance an-
nuelle de 5 francs, que le protestant qui en jouit doit payer à la commission
des hospices. Je transcris ici deux actes (jui se rapportent à ce dernier ter-
414; CORRESPONDANCE.
rain, devenu maintenant un jardin, et ({ui teront voir par quelle sorte de
transaction il est demeuré jusqu'à nos jours la propriété de l'église réfor-
mée (I). Voici le premier de ces actes :
« Je donne et lègue à l'Hôtel-Dieu de cette ville de La Ferté, dix livres
« quinz sous de rente, à recevoir du nommé Thibaut, de Courcelles-sous-
« Jouarre, et sept livres d'autre rente à recevoir de (illisible), demeu-
« rant au Marteroy, faubourg de Jouarre, en considération de ce (jue le
« cimetière situé à Laferté, proche le Jeu-de-Paume, a ser\i à enterrer ceux
« de la religion prétendue réformée, et ceux qui par la suite pourraient y
« être enterrés, des nouveaux convertis. »
La personne qui usait de cette voie indirecte pour léguer ce cimetière aux
protestants était 3Iarie Thérial , veuve d'Auguste Varnier. Ce premier acte,
du 11 novembre 1746, ayant paru insuftisant, il en fut rédigé un autre, à la
date du 1 6 du même mois, même année :
« La testatrice a déclaré qu'en s'expliquant avec plus d'étendue sur le
« legs de dix-sept livres de rente qu'elle a fait en faveur dudit Hùtel-Dieu,
« qu'il sera pour en jouir après son décès, pour mêmes considérations ex-
« pliquées audit testament , et encore à l'égard du terrain qui a servi de
» cimetière aux protestants avant la révocation de l'Edit de Kantes, les nou-
« veaux convertis et les descendants des anciens protestants seront préférés
« à chaque bail à loyer qui s'en fera, de s'en rendre locataires, à l'exclusion
« de tous autres, par le S'' administrateur dudit Hôtel-Dieu, de l'avis des
« officiers du bureau , lequel loyer ne pourra excéder cinq livres par an ,
« attendu le peu de contenance du terrain et ancien cimetière, à présent en
« friche et sans culture, sinon ledit legs deviendra caduc et comme non
„ fait. — Extrait ainsi requis par les membres de l'administration de rhospic(^
« de La Ferté-sur-Marne, cy-devant Hôtel-Dieu , du notaire public établi et
« résidant à La Ferté, auparavant La Ferté-au-Col, soussigné, ayant les mi-
« nutes de l'exercice de W Simon Couroy, son ayeul, qui a reçu les a(;tes.
« — Cejourd'hui quartidi, quatre frimaire an 10 de la République, étant,
« ancien style, le 28 novembre 1801. »
Le locataire de ce terrain est encore aujourd'hui un protestant de La Ferté,
moyennant 5 fr. par an.
On voyait encore dans cet ancien cimetière, il y a un demi-siècle, le
tombeau d'une jeune personne de la famille des ducs de La Force. A ce qu'il
paraît, cette famille possédait plusieurs seigneuries dans le pays.
Permettez-moi <le terminer en vous donnant quelques versets de Cantiques
(î) J'ai omis une remarque assez importante, qui ressort de la teneur de ces
registres : c'est que, dès 1C85, les baptêmes ne s'administraient plus qu'en vertu
d'un ordre du roi, du 19 mai 1C83.
CORRESPONDANCE. 4 1 5
que j'ai recueillis de la bouche d'une vieille et respectable huguenole de
Meaux, qui est encore de ce monde.
Cantique contre le carême.
Ne crains donc pas de manger en carême
De toute chair, en toute saison même.
Car le manger l'àme ne souille pas,
Quand on prend bien sobrement son repas.
Mais il te fout toujours rendre louanges
Au Tout-Puissant pour le bien que tu manges.
Autre axiome protestant contre la confession.
Ne va donc plus te confesser au prêtre,
Cela déplaît à Jésus, ce grand Maître.
Tu sais fort bien que le prophète a fait
Confession de lout son grand forfait ,
Et même aussi le bon pulilicain même
S'est confessé à ce grand Dieu suprême.
Cantique funèbre.
Mettons ce corps au monument,
Déclarons-le chrétiennement,
Et confessons la vérité.
Il doit un jour ressusciter;
De la terre il était produit,
En terre il faut qu'il soit remis;
Et glorieux il renaîtra,
Quand la trompette sonnera.
Couplet d'une chanson populaire, ou satire contre les apostats.
On leur promet des rentes
El quelque peu de bien
A l'un une pistole,
A l'autre six écus.
On les met sur le rôle
Du livre des abus.
A mesure que je découvrirai quelques documents nouveaux et intéres-
sants, je ne manquerai pas, Monsieur le Président, de vous les transmettre
pour ce précieux Bulletin de notre histoire protestante, qui doit être entre
les mains de tout chrétien évangéliipie ayant gardé quekiue seiilinunt de la
piété et des soutfrances de ses i)éres. GAi.-LAUEvi;zE, P'.
LISTE DBS MEMBRES ET SOUSCRIPTEURS DE LA SOCIÉTÉ.
(Suite.)
MM.
lliil. IiAKTH,24, r. d'AnpouIème-Temple. Paris.
115-2. HoLLEz, P. lloquccoiirbe. (Tarn).
11.^3. Db Noir dh Cambon (Arth.) , à Cambon.
(Tarn).
1154. CuMENGE (Ch.). Roquecourbe (Tarn).
1155. Bonnet (J.-J.)- Id. id.
11.56. Hugues, P. Celle (Hanovre).
1157. SKDLOCK(J.),rév.Boiilogne-sur-Mer(Pa8-
de-Calais).
1158. Bavies (Evan), rév. Pichmond (Angl.).
11.59. MoRiN (Mlle Math.). Dieu-le-Fit (Drôme).
1160. Berger-Levraclt fils (Os.). Strasbourg
(Bas-Rhin).
H61. NÈYE (Emile) , à Lou-vain (Belgique).
116-.'. Gr