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Full text of "Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français"

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PROFESSOR J.S.VVILL 



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SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE 



DU 



PROTESTANTISME FRANÇAIS 



hZ)2.— L.-Imprimeries réunies, B, rue Mignon, 2. — May et Motteroz, direcleurs. 



SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE 

DU PROTESTANTISME FRANÇAIS 



BULLETIN 

HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE 



TOME XLVI 



QUATRIÈME SÉRIE. — SIXIÈME ANNÉE 



.ot^X^r. 




PARIS 

AGENCE CENTRALE DE LA SOCIÉTÉ 

5Î, RUE DES SAINTS-PÈRES, 54 

1897 



SEP 14 1951 
768292 



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SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE 



DU 



PROTESTANTISME FRANÇAIS 



BULLETIN HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE 

QUATRIÈME SERIE, SIXIÈME (46®) ANNEE 



1810 — 1897 

« La différence descommunions ne doit pas nous empêcher 
« de rendre justice aux talens et au mérite. Si les maximes de 
« la morale naturelle ne sont pas moins respectables dans la 
« bouche des philosophes païens que dans celle des sages du 
« christianisme, pourquoi la morale delà révélation, prêchée 
(( par un orateur protestant, serait-elle moins respectée que 
« lorsqu'elle est annoncée par un orateur catholique? Que fait 
« à la loi de Dieu le canal par où elle passe pour arriver à 
« Tesprit et au cœur de l'homme? C'est une grande et absurde 
« présomption que celle de l'homme qui, fermant les yeux 
« sur son indignité, ose dire : Il n'appartient qu'à moi de bien 
« parler des volontés du Très-Haut. » 

Ce n'est pas un protestant qui a écrit ces lignes, mais un 
catholique, l'abbé A. Caillot. Il les faisait imprimer il y a bien- 
tôt un siècle, pour recommander au public français son livre : 
« Morceaux cV éloquence extraits des sermons des orateurs pro- 
« testants français les plus célèbres du dix-septième siècle^. » — 

i. Précédés d'une courte notice sur la vie de chacun d'eux. Imprimerie 
de Brasseur aîné. A Paris, chez Chaumerot aîné et jeune, 1810. Un volume 
de 375 pages in-8. 

1897. — N" 1, 15 janvier. XLVI. — 1 



6 PRÉFACE. 

El il terminait ainsi VAvertisseînent dont je viens de citer les 
premières lignes : 

« L'utilité de mon travail, et le plaisir qu'il devait me pro- 
« curer par plusieurs découvertes intéressantes, ne sont pas 
« les seuls motifs qui m'ont porté à l'entreprendre; j'ai voulu 
« encore payera messieurs les protestans en général le tribut 
« de ma reconnaissance particulière pour leurs généreux et 
« héroïques procédés envers les ecclésiastiques français que 
(( la persécution força, il y a dix-sept ans, de chercher un 
« asile dans les pays étrangers. Ce fut alors que les protestans 
« de Genève, de Suisse, d'Allemagne, de Hollande, etc., dé- 
« posant aux pieds de la religion leurs vieux ressentimens, ne 
« virent dans le clergé français proscrit que des hommes et 
« des chrétiens infortunés que la charité leur faisait un devoir 
« et de consoler et de secourir. Chose admirable ! Les pro- 
« testans accueillaient et nourrissaient les prêtres à qui ils 
« croyaient avoir à reprocher la révocation de l'éditde Nantes, 
« leur exil et leurs longues misères. » 

Quand l'histoire ne nous aiderait qu'à jeter ainsi un regard 
en arrière et à mesurer le chemin parcouru depuis 1810, elle 
aurait, certes, sa raison d'être. Mais, dans l'espèce, elle nous 
rend un autre service. Elle nous montre qu'à Genève, en 
Hollande, dans les pays conquis à la liberté par la Réforme, 
le i)ardon des offenses ainsi que la pratique de la tolérance 
et de la charité étaient et sont encore plus faciles que dans 
la France catholique élevée à l'école de la Sainte Ligue, de 
la Pkévocalion et de la Révolution. Elle nous montre aussi qu'à 
une épociue où les syndicats de diffamation étaient dans 
l'enfance, un abbé pouvait publiquement reconnaître « du 
mérite » et de a généreux et héroïques procédés » à d'autres 
qu'aux adeptes plus ou moins sincères de son culte. 

Ainsi le présent et l'avenir s'éclairent à la lumière d'un 
passé que nous supplions derechef tous les amis de la vérité 
et de la liberté de ne laisser ni oblilérer, ni obscurcir. 

N. W. 
Paris, 5 janvier 1897. 



Études historiques 



LES IDÉES RELIGIEUSES DE MARGUERITE DE NAVARRE 

D'APRÈS SON ŒUVRE POÉÏIQL E 
(Les Marguerites et les Dernières Poésies) 

La question des idées religieuses de Marguerite de Navarre 
et de son altitude vis-à-vis des doctrines de la Réforme a été 
agitée jusqu'à présent par un grand nombre d'écrivains. II ne 
paraît pas néanmoins, à en juger par Tincertitude et par la 
diversité des solutions proposées, qu'elle soit définitivement 
éclaircie. Les historiens et les critiques qui se sont appliqués 
à l'étude de ce délicat et attachant problème de psychologie 
religieuse sont encore loin de s'entendre. Les articles sus- 
cités récemment, dans la presse littéraire et savante, par la 
découverte et la publicaiion des Dernières Poésies de Margue- 
rite de Navarre * ont prouvé une fois de plus à quel point les 
avis étaient partagés en pareille matière. C'est ainsi, pour ne 
citer que deux exemples parmi les critiques autorisés de nos 
grandes revues, que M. René Doumic va jusqu'à affirmer 
que la reine de Navarre, « à mesure qu'elle se sent plus près 
du terme (de son existence), adhère de toutes ses forces aux 
dogmes de la foi catholique gui a toujours été la sienne- )> ] 
alors que M. Emile Faguet, que sa belle étude sur Calvin 
a précédemment mis à même de faire un examen approfondi 
des doctrines protestantes, formule les déclarations les plus 
explicites en faveur de la thèse contraire. A son avis, « ce qui 
constitue le fond du poème des Prisons de la reine de Na- 
varre, lequel comprend plus de six mille vers, c'est tout sim- 
plement la pensée protestante. Dieu tout, le reste rien, 

1. Publiées pour la première fois avec une introduction et des notes, 
par Abel Lefranc (Paris, Armand Colin, 1896, in-8°, l\xvh-461 pages). 

2. Revue des Deux Mondes, 15 juin 1896, p. 936. 



8 ÉTUDES HISTORIQUES. 

c'est le sommaire de V Institution chrétienne; c'est V Institu- 
tion chrétienne tout entière; et, quoicjue refroidie à l'égard de 
Calvin, à l'époque où elle écrit ses Prisons, la reine de Na- 
varre est toute pénétrée de pensée calviniste. Je crois que 
plus on ira, plus il faudra expliquer les parties les plus élevées 
de Marguerite de Valois par le calvinisme, à la condition, bien 
entendu, de ne pas aller trop loin dans ce sens*. » Voilà une 
opinion dont l'expression n'est pas moins formelle que celle 
(le la précédente et qui en est tout l'opposé. 

A côté de ces affirmations contradictoires, je puis citer une 
troisième thèse, la thèse des écrivains qui prennent dans la 
question une position intermédiaire et forment une sorte de 
tiers-parti. C'est celle, en particulier, d'un érudit familier 
avec les choses du xvi® siècle, M. H. Hauser, qui la résume 
ainsi dans son compte rendu des Dernières Poésies : « Mar- 
guerite fut-elle protestante? Assurément non, devra-l-on ré- 
pondre, si l'on entend par protestantisme une doctrine ar- 
rêtée et cohérente, l'édifice dogmatique élevé par Calvin; 
car Marguerite fut toujours plus touchée de l'idée de rédemp- 
tion qu'effrayée par celle de la damnation éternelle, et si elle 
croit de tout son cœur à la prédestination au salut, elle re- 
pousse, pieusement illogique, la prédestination à la peine... 
Assurément oui, si par protestantisme on entend l'ensemble 
des doctrines professées, avant Calvin, par la généralité des 
réformés français, nommément par tous ceux qui scellèrent 
leur foi de leur sang. A ces martyrs, la reine consacre de vé- 
ritables hymnes (p. 224-255 des Dernières Poésies); elle les 
avait autrefois chantés dans Resveille-toy, seigneur Dieu-. » 
Ce môme critique, d'accord en cela avec tous ceux qui ont 
parlé du recueil de poésies récemment retrouvé, constate que 
cet ensemble considérable — il comprend plus de douze 
mille vers et les œuvres qui le composent datent toutes des 
dernières années de Marguerite — devra contribuer à résoudre 
la question tant controversée des idées religieuses de la Muse 

1. Cosmopolis, n° d'avril 18%, p. 177. 

2. Revue critique d'histoire et de littérature, 1896, t. XLI, p. 512. Voir 
(laiis le môme numéro l'article si judicieux de .M. Paul Gourteauit sur la 
môme publication. 







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MARGUERITE DE NAVARRE 



10 ÉTUDES HISTORIQUES. 

de notre Renaissance et de ses croyances intimes. 11 est évi- 
dent qu'un pareil appoint de matériaux, restés inconnus et 
inédits depuis trois siècles et demi, et qui comprennent, 
outre ses Confessions, quelques-unes des compositions les 
[)lus personnelles et les plus hardies de l'auteur des Margue- 
rites, permet de rouvrir la discussion et de la présenter sous 
un jour absolument nouveau. C'est ce qui m'a engagé, cédant 
au\ bienveillants appels formulés dans la plupart des comptes 
rendus de ma récente publication, à aborder à mon tour le 
débat. Je suis loin de me dissimuler les très réelles difficultés 
qu'on y rencontre, mais j'ai la conviction qu'une étude métho- 
di(|ue des textes littéraires — maintenant si nombreux — 
aux(|uels la reine a confié l'expression de ses pensées les 
plus chères, fournira le moyen, sinon de voir jusqu'au fond de 
celle belle âme, du moins de jeter sur sa vie spirituelle et sur 
les doctrines qui la dirigèrent des clartés tout à fait \ives el 
inattendues. Il me semble qu'il n'y a point de témérité à espé- 
rer de découvrir sur nombre de points et en particulier sur 
les plus importants, une solution précise et certaine*. 

I 

Il importe de remarquer tout d'abord qu'on ne se propose 
pas d'étudier à cette place le rôle de la reine de Navarre 
vis-à-vis de la Réforme, ni la protection incontestable et per- 
sistante qu'elle lui accorda, mais uniquement, ce qui consti- 
tue un point de vue fort différent, l'adhésion |)lus ou moins 
complète de son esprit, si profondément préoccupé des 
problèmes religieux, au i)rogramme positif de la Réforme, à 
ses enseignements les plus caractéristiques, en un mot au sys- 
tème théologique opposé par les novateurs à celui de l'Eglise 
catholique, et qui fit succéder à une première révolte, causée 
|)rin(i|Kilement i)ar des abus en malière de discipline ecclé- 

1. Toiilcs les |)ersonnes (jui éludicront les Dernières Poésies devront se 
r(^rérer ;iu.\ articles publi('s, à propos de ce recueil, par M. Gaston Paris, 
dans le Journal des Savants (numéro de mai et Juin 1896). Elles y trou- 
veront un {,'rand nombre de rcmarf|ues et de considérations très impor- 
tantes sur cette partie de l'œuvre de la reine de Navarre. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 11 

siaslique, une révolution dogmatique d'où résulta la scission 
définitive. Or, posée dans ces termes et réduite à un examen 
de principes, la question apparaît encore comme singulière- 
ment complexe. Lorsque l'historien cherche à se rendre 
compte de l'activité extérieure de xMarguerite, en tant que 
souveraine et sœur du roi de France, les faits parlent suffi- 
samment d'eux-mêmes et donnent une base indiscutable à 
ses jugements, mais quand il entreprend, laissant les actes 
de côté, de scruter les sentiments, les idées, la conscience 
même de cette femme supérieure, la plus grande prudence 
devient nécessaire. 11 doit se rappeler qu'elle eut au plus 
haut degré la sensibilité dévolue à son sexe, et que, spiri- 
tuelle, enthousiaste et non ennemie d'une douce ironie, elle 
ne se piquait point d'une logique absolue. Son âme ailée sa- 
vait s'échapper, d'un rapide essor, bien loin des barrières 
des dogmes et des confessions de foi. Et puis, une fois 
redescendue sur la terre, au milieu des agitations, des haines, 
des calculs, qui obscurcissaient et avilissaient les questions 
les plus hautes, le découragement et le doute s'emparaient 
d'elle. Elle se trouvait en proie à des alternatives poignantes, 
à des revirements, à des terreurs dont on suit la trace dans 
ses compositions les plus éloquentes : drames intimes d'une 
âme qui, assoiffée de vérité et de justice, a donné par ses souf- 
frances mêmes l'exemple d'une des vies humaines les plus 
complètes et les plus nobles qu'il y eut jamais. 

Mais on se tromperait gravement — et plus d'un historien 
l'a fait — en s'attachant trop à ce qu'on pourrait appeler, en 
usant d'expressions assurément exagérées, les contradictions 
ou les défaillances de la pensée de l'auteur de VHeptaméron. 
Cette pensée n'était ni si flottante, ni si variable qu'onl'a par- 
fois prétendu. Pour peu qu'on sache, à propos, faire abstrac- 
tion de simples apparences, produites le plus souvent par des 
formules sans portée ou par l'insuffisance d'une forme qui 
n'est pas toujours adéquate à l'idée qu'elle veut exprimer (et 
cela en raison même de l'état de la langue que la reine a, 
pour sa part, grandement contribué à affiner), on recon- 
naîtra qu'il existe chez la Marguerite des Marguerites une 
doctrine absolument déterminée, très ferme sur les points 



12 ÉTUDES HISTORIQUES. 

essentiels, personnelle, et par là même comportant certaines 
nuances qu'il y a lieu de ne pas négliger, mais qui ne sau- 
raient affaiblir le dessin bien arrêté des grandes lignes. Sans 
doute, comme cela est arrivé chez tous ceux qui ont vécu 
d'une vie intellectuelle intense, cette doctrine s'est dévelo])- 
pée avec le temps; elle s'est affirmée davantage sur quelques 
points, précisée surd'autres, suivantles progrès delà réflexion, 
mais sur aucun point elle n'a reculé. On n'y relève, je ne crains 
pas de le déclarer, ni contradictions sérieuses, ni compromis, 
ni dissimulations. Rien ne répugnait plus à cette nature d'élite 
(jue l'hypocrisie et le mensonge ; elle avait, d'autre part, assez 
d'énergie intérieure pour se mettre résolument en face des 
conséquences de ses principes, loin de songer à les atténuer 
ni à les pallier. Ainsi, fait capital dans le problème qui nous 
occupe, ses idées se sont développées constamment dans le 
môme sens. Leur évolution a été, en quelque sorte, régu- 
lière et continue, et ce ne sont pas quelques cris involon- 
taires d'angoisse ou de détresse, quelques hésitations mo- 
mentanées, sûrement bien naturelles et dont aucune exis- 
tence humaine n'est restée exempte, qui peuvent empêcher 
de dégager, en même temps que l'admirable probité de son in- 
telligence, l'unité surprenantede sa vie intérieure et spirituelle. 
Pendant près de vingt années, de 1530 environ jusqu'à sa 
mort, survenue en décembre 1549, c'est-à-dire pendant la pé- 
riode de sa pleine maturité et de l'activité la plus féconde de 
sa réflexion, la reine de Navarre a confié à l'écriture le se- 
cret de toutes ses pensées. Dans le groupe relativement con- 
sidérable de ses œuvres poétiques, les unes offrent un ca- 
ractère proprement littéraire, les autres un caractère plutôt 
philosophique et religieux; toutes concourent cependant à 
nous présenter un exposé fidèle et détaillé de ses doctrines, 
aux périodes les plus importantes de sa carrière, et à en mar- 
quer l'étroit enchaînement. Ces compositions, dont l'authen- 
ticité n'a jamais été mise en doute et qui sont, sans conteste 
possible, l'œuvre exclusive de Marguerite, en dehors de 
toute collaboration étrangère, même partielle, vont constituer 
la base, impossible à récuser ni à ébranler, sur laquelle s'ap- 
puiera notre enquête. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 13 

VHeptaméron nous fournira, grâce aux discussions et aux 
moralités si instructives qui terminent chacune des soixante- 
douze nouvelles, des témoignages précieux; mais il est clair, 
étant donné son caractère profane et mondain, que son 
appoint ne saurait être que secondaire dans un travail du 
genre de celui-ci. Quant aux lettres, très intéressantes en 
tant que documents historiques, qui forment, en assez grand 
nombre, le troisième groupe des œuvres de la reine, nous 
n'aurons qu'exceptionnellement sujet d'y recourir. Les don- 
nées qu'elles renferment sont, au point de vue qui nous pré- 
occupe, d'une utilité presque nulle. La reine, gênée par les 
conditions mêmes de la correspondance d'alors, n'y laisse 
apercevoir que rarement le fond de sa pensée. Les affec- 
tions de son cœur et, en première ligne, sa tendresse frater- 
nelle s'y laissent aisément surprendre, mais non point ses 
conceptions religieuses. Exception ne saurait être faite, con- 
trairement aux apparences, en faveur de sa correspondance 
avec l'évêque de Meaux, Briçonnet (1523-1524), qui date d'une 
époque où les aspirations mystiques la dominaient encore 
par intervalle et où ses sympathies à l'égard de la Réforme 
naissante devaient garder quelque réserve. Le langage con- 
ventionnel, les formules apprises, la phraséologie volontaire- 
ment obscure et quintessenciée qui déparent cette production 
épistolaire lui enlèvent toute valeur documentaire sérieuse, au 
point de vue du détail et de la précision des doctrines. Tout 
au plus est-il permis d'en tirer des indices d'ordre général 
sur la genèse et l'orientation première de certaines de ses 
croyances ou des témoignages d'un caractère vague et nul- 
lement indispensables. J'ajouterai, pour rendre l'énumération 
complète, que, en ce qui touche les témoignages extérieurs, 
c'est-à-dire indépendants de ceux qui proviennent de la 
reine elle-même, il n'y a lieu d'en tenir compte qu'à titre 
accessoire. Généralement, les contemporains se préoccupent 
peu de ces problèmes de psychologie, et à part certaines 
lettres de réformateurs, telle que celle qui fut adressée à 
Marguerite par Capiton en 1528, à part aussi un morceau 
également remarquable par l'éloquence du langage et par la 
sincérité des sentiments, comme l'oraison funèbre de la 



14 ÉTUDES HISTORIQUES. 

princesse prononcée par Charles de Sainte-Marthe, en 1550, 
il y a peu de chose à extraire de ces documents extrinsèques, 
propres surtout à éclairer le travailleur sur l'activité poli- 
tique, sociale ou littéraire de la sœur du Père des lettres. Il 
apparaît donc que les Marguerites et les Dernières Poésies 
récemment découvertes, œuvres spontanées s'il en fut, 
doivent former noire source principale, la seule qui, en raison 
de son caractère subjectif, puisqu'il s'agit d'un problème 
de développement intérieur, puisse apporter des renseigne- 
ments sûrs et non suspects. 

II 

La première production poétique de Marguerite, jugée 
digne par elle des honneurs de l'impression, a été le célèbre 
Miroir de V âme pécheresse, œuvre d'un caractère exclusive- 
ment religieux, qui, censurée par la Sorbonne, donna le 
signal des attaques également furieuses et grossières dont le 
royal poète fut l'objet durant plusieurs années, notamment 
en 1533, de la part de toute la gent rétrograde. Cet ouvrage, 
le plus considérable et surtout le plus significatif que la reine 
eût encore composé, parut d'abord, selon les vraisemblances, 
à Alençon, chez maistre Simon du Bois, en 1531*. C'est du 
moins l'édition datée la plus ancienne que l'on connaisse. 
L'œuvre eut par la suite six ou sept rééditions successives — 
sans parler des diverses réimpressions faites dans le recueil 
<\e^ Marguerites doni elle formait la première pièce — : Alen- 
çon, 1533; Paris, 1533, Augereau, avec additions et correc- 
tions de l'auteur; Lyon, 1538, Le Prince; Genève, 1539, 
Cirard-. l'^llc fut aussi traduite et publiée en anglais en 1548 

1. Le Miroir de iamc pécheresse, auquel elle recongnoist ses faultes et 
peche^, aussi ses grâces et bénéfices à elles faict^ par Jesuchrist son 
espoux. La Marguerite très noble et précieuse sest préposée à ceulx qui de 
bon cueur la cerchoient. A Alençon clicz maistre Simon du bois (1531, 
pel. in-/i" yoLh. de 33 feuillets non chiflrés). V. sur Simon du Bois les 
Notes sur les traites de Luther traduits en français et imprimes en France, 
publiées par M. N. W eiss, dans le Bulletin (années 1887 el 1888). 

2. i5ibliof,'raphie dans la rcmar(|uable introduction de Frank en léte de 
son édition des Marguerites de la Marguerite des Princesses, Paris, 1873, 

t. 1, p. LXXXVI. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 15 

par la fille d'Henri VIII, la célèbre Elisabeth, qui allait de- 
venir reine dix ans plus lard. Ce poème n'élait cependant 
pas la plus ancienne des inspirations religieuses de son 
auteur. Dans le volume où il parut pour la seconde fois, à 
Alençon, en 1533, il était précédé par une pièce un peu moins 
étendue, mais antérieure de plusieurs années, puisqu'elle 
datait de 1524, et extrêmement instructive *. Il s'agit du 
Dialogue en forme de vision nocturne entre Marguerite et sa 
nièce, Charlotte de France, morte en 1524, qu'elle interroge 
sur le bonheur des Élus. Dans ce poème de 1,250 vers, dont 
M. Weiss- signalait naguère avec raison le caractère sincère- 
ment évangélique, la future reine de Navarre pose toutes les 
questions relatives au dogme et au culte que la Réforme com- 
mençante agitait précisément depuis peu d'années, et elle 
les résout hardiment dans le même sens et dans le même 
esprit que les partisans les plus déclarés de la révolution 
religieuse. On ne saurait trop insister sur ce fait : dès 
1524, la sœur de François I" avait sur les divers problèmes 
théologiques qui occupaient depuis peu tous les esprits 
élevés, des opinions absolument nettes et qui s'écartaient 
tout à fait de l'enseignement catholique traditionnel. A cer- 
tains égards même, ce poème, qui constitue son début dans la 
carrière littéraire, donne du talent de la duchesse d'Alençon 
une idée plus avantageuse que le Miroir de V âme pécheresse, 
sur lequel la condamnation de la Sorbonne ainsi que de mul- 
tiples éditions ont contribué à attirer de tout temps l'atten- 
tion, alors que le Dialogue n'ayant jamais été réimprimé et 
n'existant plus aujourd'hui qu'en deux ou trois exemplaires 
est resté aussi oublié que s'il n'avait jamais été publié. La 
langue y est simple et précise et ne se ressent nullement des 
rêveries mystiques de la correspondance avec Briçonnet, 



1. CeUe seconde édition sortie des presses de S. du Bois contenaiL, 
outre le Dialogue et le Miroir, le Discord et V Oraison à J.-C, dont il 
sera question plus loin et qui fiji^uraient déjà dans l'édition de 1531. Le 
Dialogue n'a fait partie depuis d'aucune autre publication de poésies de la 
reine de Navarre. 

2. V. le Bulletin, 15 mai 1894, p. 255 : Paris et la Réforme sous Fran- 
çois I"; Al. Weiss donne des extraits du Dialogue. 



16 ÉTUDES HISTORIQUES. 

qui appartiennent pourtant à la même période de son exis- 
tence. Un fait curieux à constater, c'est que le Dialogue en 
foi'me de vision nocturne porte d'une façon très apparente 
l'empreinte des préoccupations philosophiques du moment, je 
veux parler de la célèbre querelle entre Erasme et Luther au 
sujet du libre arbitre. On retrouve dans un certain nombre 
de pages de ce poème l'écho de cette dispute si importante 
qui signala Tannée 1524 et que l'Europe pensante suivit avec 
tant d'attention. Il semble que Marguerite, qui n'éprouvait 
point une grande sympathie pour Érasme, ait assisté avec 
quelque scepticisme à cette lui te fameuse, qui lui apparaissait 
comme une querelle de théologiens savants et subtils : 

Je vous prie que ces fascheux debatz 

D'arbitre franc et liberté laissez 

Aux grandz docteurs, qui l'ayantz ne l'ont pas ; 

Tant ont leurs cueurs d'inventions pressez 

Que Vérité ne peut trouver sa place 

Tant que seront tous leurs plaidoyez cessez. 

Mais quant à voiis\ quoy ((u'on vous die ou face, 

Soyez seure qu'en liberté vous estes, 

Si vous avez l'amour de Dieu et grâce. 

On voit que, dès ses années de jeunesse, le royal poète 
éprouvait cette aversion contre les dogmes trop rigoureux, 
les théories trop arrêtées, qui se manifeste avec tant de force 
dans la comédie des Quatres Dames des Dernières Poésies, 
sentiment qui la rapproche, à certains égards, des libertins 
spirituels de tous les temps. 

Mais le grand intérêt de cette première œuvre consiste 
surtout dans les affirmations si nombreuses qu'elle renferme 
en ce qui touche le caractère du salut, la nature de la Ré- 
demption, l'inutilité des œuvres et de la médiation des saints, 
l'acquisition de la grâce, le rôle de la foi, etc. 

En [Christ] seul est seure salvation 
Pour les Esleuj qu'il hiy a pieu choisi!\.. 

1. C'est C^harlo'.lc qui parle: elle s'adresse à sa lanle. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 17 

Car Celluy seul qui a voulu mourir 
A tout pour nous gaigné et mérité : 
Riens plus ne fault souhaitter ne quérir. 
Il nous donne par sa grand'charilé 
Tous ses biensfaictz, mérites et labeurs... 

Le vrai chrétien est celui qui attend la venue de son 
Seigneur, en tenant son salut comme certain « par sa grâce 
et parole congneue ». Tous les intermédiaires, anges ou 
saints, sont déclarés inutiles avec une insistance surprenante. 
La charité du Sauveur à chacun ^e dilate, sans nul moyen. 
Les saints n'ont rien accompli, rien acquis par eux-mêmes 
ou par leur vertu propre, puisqu'ils sont redevables de leurs 
mérites à Jésus-Christ, ainsi que tous les autres hommes. 
Ce ne sont que de simples reflets, dont tout l'éclat vient de 
Dieu. « Le bien que vous faites, dit la défunte à sa tante, est 
trop souvent inspiré par le péché. Sans doute, vous observez 
les fêtes, les jeûnes, vous répandez des aumônes, vous va- 
quez à de longues oraisons, 

Mais quant au cueur, en voslre Adam vous estes. 

Chose digne d'être remarquée, montrant plus bas le méca- 
nisme de l'acquisition et de Taction de la grâce, l'auteur 
recourt aux distinctions spécifiées par l'école en grâce pré- 
venante, illuminante et perficiante. C'est la grâce qui rend 
à l'homme son franc arbitre supprimé par le péché. Il ne 
faut point, pour conserver ou justifier ce précieux don, 
compter sur les actes pieux : 

Vous avez beau dire la Patenoslre, 
Oyr vespres, matines et prou messes : 
Peu de bien est ce que dehors se montre. 

L'idéal du chrétien ne peut être réalisé que par sa vie in- 
térieure : 

Et par l'œuvre saulve ne serez pas. 
La bonne œuvre, c'est le bon cueur naïf, 
Remply de foy, par charité prouvée, 
A son prochain en tout secours hastif. 

XLVI. - 2 



18 ÉTUDES HISTORIQUES. 

L'âme, qui est en Christ « entée », par le moyen de la foi, 
portera naturellement de bons fruits. iNIarguerite entre alors 
dans une explication détaillée sur la nature de la foi, qu'elle 
définit en d'énergiques formules. Devant les enseignements 
si nouveaux, placés dans la bouche de sa nièce, le royal 
poète se déclare résolu à s'humilier, à quitter sonvieilAdam, 
à rentrer en lui-même, vide de tout bien, en un mot à com- 
mencer une vie nouvelle. « Mais entendez, lui répond aussitôt 
Charlotte, 

Que seulement de vostre Adam ne vient 
Tout le péché que l'on peut reprocher. 
Mais aussy vient de Raison, qui entretient 
Entendement en infidélité. 
Qui contre Foy sans cesser contrevient. 

Sur quelques questions posées par Marguerite, sa nièce 
commente éloquemment la fin du chapitre 12 de saint Marc 
(versets 29 et suiv.), montrant ensuite dans l'amour divin le 
point de départ de la vie chrétienne, de la charité envers le 
prochain et de toute perfection évangéliquc. L'âme n'a d'autre 
obligation que de connaître, croire, aimer et adorer Dieu : 
elle n'a pas à se préoccuper d'invoquer la Vierge Marie, ni 
les anges, ni les saints, ni les saintes. 

Vcu (|u"il n'y a Aposlre ne Martyr, 

Qui, sans estre de sa grâce tiré, 

D\in seul poché jamais eust sccu partir. 

Les bienheureux n'ont aucune autorité propre; on les prie 
assez en priant la Divinité elle-même, 

non pas que à genoulx 

Palenostrant en l'Eglise soyez, 

Mais en tous lieux l'aymant par dessus tout. 

La grosse objection, tant de fois adressée aux Réformés, 
est soulevée par la sœur de François l" : si les bonnes 
(cuvres sont inutiles, nous n'avons donc plus besoin défaire le 
bien. Que noire vie soit sainte ou non, Dieu nous reconnaîtra 



ÉTUDES HISTORIQUES. 19 

pour siens. Non, répond la jeune princesse : il suffit que 
l'homme aime son créateur parfaitement pour penser sans 
cesse à lui plaire ; tandis que, sans amour divin, le jeûne, 
l'aumône ou même la prière ne sauraient améliorer les âmes. 
Il semble, à parcourir ces pages, qu'on lise l'une des réponses 
si nombreuses formulées sur cette matière par les théolo- 
giens réformés de France ou d'Allemagne : 

Aymez donc Dien qui est sy très aimable, 
Sans rien avoir en vostre cueur que luy. 
Croyez qu'il est tout bon et véritable, 
Et tous les biens que pourrez aujourd'hui 
Faire, faictes sans lendemain attendre. 
Mais le tout faict, n'y mettez vostre appuy. 

A remarquer un peu plus loin le touchant passage dans 
lequel le poète recommande l'accomplissement des sept 
œuvres de miséricorde, suppliant le chrétien de ne pas se 
tenir « loin » de la misère des malheureux. Ces vers respirent 
la plus sincère, la plus pure charité évangélique. On y re- 
connaît l'âme généreuse de celle qui fut, en son temps, la 
plus sûre providence de tous les déshérités, qui créa tant 
d'asiles et d'hôpitaux et qui eut la noble pensée de fonder le 
premier hospice réservé à Paris aux enfants pauvres et ma- 
lades ^ C'est sur ces belles exhortations, sur ces préceptes 
de vie pratique que Marguerite, s'inspirant du célèbre éloge 
consacré par saint Paul à la charité, termine cette œuvre 
charmante, où elle ne s'est pas élevée peut-être jusqu'aux 
sommets qu'il lui fut donné d'atteindre par la suite, mais où, 
du moins, elle a réussi à éviter toute exagération mystique, 
toute note vague et toute réflexion alambiquée. J'ai cru 
devoir y insister, d'autant plus que ce poème, depuis son 
apparition fugitive dans une plaquette imprimée à Alençon, 
est resté aussi ignoré qu'un ouvrage inédit. Depuis 1533, 
nous l'avons dit, aucun des historiens ou des éditeurs de la 
reine de Navarre n'avait cru utile d"y recourir. On voit qu'il 

1. Voy., sur cette fondation, dans ce Bulletin, rétude de M. W eiss sur 
Maître François Landry (1S8S, 241-262). 



20 ÉTUDES HISTORIQUES. 

valait la peine d'être interrogé et qu'il nous a livré, sur l'état 
des opinions religieuses de Marguerite, lorsqu'elle n'était 
encore que duchesse d'Alençon, des données aussi pro- 
bantes que variées. 



III 



11 est vraisemblable que le caractère peu dissimulé de cette 
composition détourna momentanément la princesse de la 
publier. Le Miroir parut deux ans plus tôt que le Dia- 
logue, à une époque où elle craignait moins peut-être d'af- 
firmer hautement ses doctrines. Ce second poème con- 
stitua donc la première des confessions de foi publiées par 
la reine de Navarre. La Sorbonne, pas plus assurément 
(jue la foule des lecteurs de l'époque, sympathiques ou 
non à la cause de la Réforme, n'eut garde de s'y tromper. 
Il y avait incontestablement dans ces 1,760 vers un mani- 
feste hardi et intentionnel de l'esprit de la religion nouvelle. 
La com[)osition en est notoirement inférieure à celle de la 
plupart des autres productions de la reine, telles que le 
Triomphe de r Agneau, la Coche ou les Comédies ;\e style rap- 
pelle encore par endroits celui des lettres à Briçonnel, mais 
cependant les passages éloquents ou aimables n'y sont pas 
rares et les conclusions en sont nettement posées. Le Mi- 
roir qu'on a considéré — absolument à tort, selon moi — 
comme la seule œuvre exclusivement protestante de la pro- 
tectrice de Lefèvre d'Étaples et de Berquin, a été à la fois 
li'op souvent signalé et trop sommairement apprécié pour 
(jue je ne l'étudié pas présentement avec quelque précision. 
Avec lui, du reste, la question ne se pose guère. Marguerite 
y parle d'un bout à l'autre en adepleconvaincue des dogmes et 
des principes de la Réforme; elle y révèle non seulement les 
mêmes méthodes mais aussi les mêmes habitudes d'esprit 
(|ui caractérisaient les partisans de la révolution religieuse; 
elle y use de leur vocabulaire et de leurs formules préférées. 

Dès le prologue, qui peut passer pour la préface du Miroir 
aussi bien que celle du recueil des Marguerites, l'auteur pose 



ÉTUDES HISTORIQUES. 21 

comme premier principe la doctrine de la justification par la 
foi. Ce préambule mérite d^être cité : 

Si vous lisez ceste œuvre toute entière, 
Arrestez-vous, sans plus, à la matière, 
En excusant la rhythnie et le langage, 
Voyant que c'est d'une femme l'ouvrage, 
Qui n'a en soy science, ne sçavoir, 
D Fors un désir, qne chacun puisse voir 

Qiie fait le don de Dieu le Créateur, 
Quand il luy plaist justifier un cœur : 
Quel est le cœur d'un homme ^ quant à soy. 
Avant qu'il ayt receu le don de Foy, 
Par lequel seul l'homme a la congnoissance 
De la Bonté, Sapience et Puissance; 
Et aussi tost qu'il congnoit Vérité, 
Son cœur est plein d'Amour et Charité. 
Ainsi bruslant, perd toute vaine crainte, 
Et fermement espère en Dieu sans feinte. 
Ainsi le don que libéralement 
Le Créateur donne au commencement, 
N'ha nul repos qu'il n'ayt deïdé 
Celuy qui s'est par Foy en Dieu fié. 

O l'heureux don, qui fait l'homme Dieu estre. 
Et posséder son tant désirable Estre. 
Hélas! jamais nul ne le peult entendre, 
Si par ce don ri'a pieu à Dieu le prendre. 
Et grand'raison ha celuy d'en douter, 
Si Dieu au cœur ne luy a fait gouster. 

Mais vous, Lecteurs de bonne conscience. 
Je vous requiers, prenez la patience 
Lire du tout ceste œuvre qui n'est rien, 
Et n'en prenez seulement que le bien. 
Mais priez Dieu, plein de bonté naïve. 
Qu'en vostre cœur il plante la Foy vive. 

L'exposé de la conception du péché et de ses conséquences 
forme l'objet du développement qui ouvre le poème. Rien de 
plus logique. L'homme n'est que misère, imperfection, con- 
cupiscence, ordure même, pour prendre une image familière 



22 ETUDES HISTORIQUES. 

autant à Marguerite qu'à l'auteur de VInstitution chrétienne et 
à tant d'autres Réformateurs : 

Parquoy il fault que mon orgueil r'abaisse, 

Et qu'humblement en plorant Je confesse 

Que, quant à moy, je suis trop moins que riens : 

Avant la vie boue, et après tiens ; 

Un corps remply de toute promptitude 

A faire mal, sans vouloir autre estude; 

Subjet à mal, ennuy, douleur et peine, 

Vie très brefs^e et la fin incertaine; 

Qui soubz péché par Adam est vendu 

Et de la Loy jugé d'estre pendu. 

La reine formule ici pour la première fois l'idée qu'elle de- 
vait se complaire à rappeler si souvent par la suite et qu'on 
retrouvera traitée dans certaines de ses œuvres, dans les 
Prisons et les Chansons spirituelles par exemple, avec une 
éloquence vraiment originale qui n'est pas indigne d'être 
comparée à celle des pages grandioses de VInstitution chré- 
tienne sur le même sujet. La déchéance humaine : voilà bien 
le point de départ protestant par excellence; il va permettre 
à l'auteur d'aborder, par un enchaînement de déductions 
rigoureuses la théorie de la nature de la grâce divine et celle 
de la « délivrance » du pécheur, qui devient susceptible, 
malgré ses fautes, de parvenir par la foi à la justification 
finale. 

Qui sera-ce qui me délivrera, 
Et qui tel bien pour moy recouvrera? 
Las! ce ne peiilt estre un homme mortel, 
Car leur povoir et sçavoir n'est pas tel : 
Mais ce sera la seule bonne grâce 
Du Toutpuissant, qui jamais ne se lasse, 
Par Jesus-Christ, duquel il se recorde, 
Nous prévenir par sa miséricorde. 

Marguerite expose alors comment s'est accompli cet octroi 
purement gratuit de la grâce libératrice, et elle trouve pour 
développer le thème, cher à son cœur, de la bonté infinie de 



ÉTUDES HISTORIQUES. 23 

Dieu, des accents d'une rare élévation. Il est regrettable de 
ne pouvoir citer plus longuement ces pages trop peu con- 
nues, d'une inspiration si franche et si sincère : 

Donques, mon Dieu, à ce que je puis voir, 
De mon salut le gré ne doy sçavoir 
Fors à vous seul, à qui j'en doy l'honneur, 
Comme à mon Dieu, Sauveur et Créateur. 



Moy, monseigneur, moy, qui digne ne suis 
Pour demander du pain, approcher l'huis* 
Du très hault lieu où est votre demeure! 
Et qu'est cecy? Tout soudain en cesle heure 
Daignez tirer mon ame en tell' haultesse 
Qu'elle se sent de mon corps la maistressè ! 
Elle povrelte, ignorante, impotente, 
Se sent en vous riche, sage et puissante, 
Pour luy avoir au cœur escrit le rolle 
De vostre Esprit et sacrée Parole, 
En luy donnant Foy pour la recevoir. 
Qui luy a fait vostre fiiz concevoir ; 
En le croyant homme. Dieu, Salvateur, 
De tous pécheurs le vray restaurateur. 

Mais c'est dans les deux derniers tiers de l'ouvrage qu'elle 
traite encore avec le plus d'ampleur du motif de la Rédemp- 
tion et du caractère absolu de ses effets-. Elle célèbre la joie 
et le salut reconquis définitivement en Jésus-Christ, la mort 
vaincue, la miséricorde divine rendue manifeste, l'humanité 
délivrée et ennoblie, avec une énergie qui doit paraître sur- 
prenante, quand on songe à quelle date de notre histoire 
littéraire une telle œuvre a vu le jour. II y a là, malgré 
des longueurs et des redites, une gravité de ton inconnue 
jusque-là à la poésie française, peu soucieuse des grands pro- 
blèmes. Et quelle confiance, quelle allégresse sereines écla- 



\. La porte. 

2. V. passim le Miroir el en particulier, dans rédition donnée par Frank 
au t. I" des Marguerites de la Marguerite des princesses, pp. 27, 35, 41 , 
47, 51, 53-56, 63, 66. 



24 ÉTUDES HISTORIQUES. 

tent dans ces pages ; la reine y prélude aux chants de triomphe 
du beau poème qu'elle consacrera plus tard à l'affranchisse- 
ment du monde moral par le Christ*. Les tristesses qui l'ac- 
cableront par la suite n'ont pas jusqu'alors effleuré son âme; 
elle connaît le doute et l'incertitude, mais non pas le décou- 
ragement. 

Au moment de la rédaction du Miroir, la sœur de Fran- 
çois I^' est encore tout à l'enthousiasme qu'excitent chez les 
esprits généreux, dont elle est la protectrice, les progrès de 
l'époque et les promesses qui s'en dégagent; elle se laisse 
aller à une immense espérance, celle-là même qui éclate plus 
particulièrement dans les milieux éclairés en cette année 
1530, l'année de la fondation du Collège de France. La tran- 
quillité extérieure semble assurée pour longtemps, grâce au 
traité de Cambrai et au retour des enfants royaux, demeurés 
captifs en Espagne depuis la paix de Madrid. Les luttes reli- 
gieuses, jusque-là du reste peu violentes, en comparaison de 
celles de l'avenir, étaient momentanément assoupies. On 
pouvait croire que, sans trop de secousses, la religion fondée 
par le Christ, sa morale, son dogme et le sens vrai de ses 
saints livres allaient reparaître aux yeux éblouis des hommes 
dans leur pureté et leur grandeur premières, tout aussi bien 
que les lettres et la sagesse antiques. Écoutez le cri de con- 
fiance et d'inaltérable sécurité qui se fait entendre dans l'une 
des dernières pages du Miroir : 

Y a il rien qui me puisse plus nuire. 
Si Dieu me veult par Foy à luy conduire? 
Digne d'avoir le nom du don d'en hault : 
Foy, qui unit par Charité ardente 
Au Créateur sa très humble servante. 
L'aie à luy, je ne puis avoir peur, 
Peine, travail, ennuy, mal, ne douleur : 
Car avec luy, croix, mort et passion 
Ne peult estre que consolation. 

1. Le Triomphe de l'Agneau, son chef-d'œuvre, dont on s'occupera plus 
loin. C'est une oeuvre d'un caractère absolument nouveau dans notre lit- 
léralure. On n'a pas assez remarqué que Marguerite avait créé des 
genres. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 25 

Trop foible suis en moy, en Dieu très forte : 

Car je puis tout en luy, qui me conforte. 

Son amour est sy ferme et pardurable 

Que pour nul cas elle n'est variable. 

Qui sera-ce donc qui me tirera 

De sa grâce? qui m'en séparera? 

Certes du Ciel la très grande hauteur, 

Ny de l'enfer l'abisme et profondeur, 

Ny la largeur de toute ceste terre, 

Mort, ne Péché, qui tant me fait de guerre, 

Ne me pourront séparer un seul jour 

De la grande charité et amour 

Que mon Père, par Jésus Christ, me porte. 

Sans insister avec excès sur ce premier poème, je dirai 
que toutes les idées qui y sont contenues, autant que le style 
même, portent l'empreinte de la Réforme, telle qu'elle était 
alors acceptée en France par ses partisans les plus décidés. 
Indice d'une portée considérable : Marguerite y rejette, en 
termes formels, l'utilité de l'intercession et du culte des 
saints : 

Car il n'y a homme, ny saint, ny ange 

Par qui le cœur jamais d'un pécheur change. 

Le purgatoire n'est mentionné nulle part. Les sacrements 
eux-mêmes semblent écartés et, tout au moins, leur efficacité 
estcomplètement mise en doute. Le passage (p. 20) qui en traite 
a d'abord une allure ambiguë, mais l'incertitude cesse vite, 
puisque le poète confesse que sa participation au sacrement 
de l'autel, les prédications entendues — évidemment catho- 
liques — l'usage même du sacrement de pénitence, n'avaient 
pas réussi à lui procurer la véritable vie spirituelle, ni à régé- 
nérer son âme : 

Car trop estoit ma pauvre ame repue 
De mauvais pain et damnable doctrine. 
En desprisant secours et médecine : 
Et quand aussi l'eusse voulu quérir 
Nul ne congnois qu'eusse peu requérir. 



26 ÉTUDES HISTORIQUES. 

La place même qu'occupe un peu plus loin le développe- 
ment relatif à la Vierge (p. 25-27) confirme les déclarations 
précédentes. La reine lui consacre un éloge plein d'une ré- 
serve calculée, qu'aucun réformé n'eût désavoué ; ce morceau 
se termine par ces paroles significatives : 

De cuyder mieux vous louer, c'est blasphème : 
Il n'est louenge telle que de Dieu mesme. 

Parquoy ne veux cuyder édifier 

Louenge à vous plus grande que l'honneur 

Que vous a fait le souverain Seigneur, 

Ajoutez-y la transposition du Salve Regina, dont les pa- 
roles traduites en français sont appliquées à Jésus-Christ. 

Tout cela est intentionnel. On comprend que les historiens 
qui ont eu à parler de cette période de la vie de notre reine 
et accessoirement du Miroir, — aucune analyse spéciale n'en 
avait cependant été faite jusqu'à présent — soient tombés 
d'accord pour en proclamer l'inspiration protestante. Une in- 
novation d'une portée singulière, et qui mérite d'être signalée, 
fut celle qui consista à introduire des citations et des réfé- 
rences de textes empruntés aux Ecritures et à les placer en face 
de nombreux vers, dont le contenu est ainsi justifié par l'au- 
torité de l'un ou de l'autre des deux Testaments. L'influence 
de l'enseignement fondamental de la nouvelle religion pres- 
crivant au fidèle de faire reposer sa croyance sur rÉcrilure, 
règle et guide unique des âmes, et de la méditer sans cesse, 
ne pouvait s'affirmer plus clairement. On devine que l'apôtre 
Paul occupe le premier rang parmi ces 134 citations, et que 
le témoignage du saint Envoyé y jouit d'une autorité préj^on- 
dérante. Les Évangiles, les Prophètes, Jérémie et Isaïe prin- 
cipalement, la Genèse, le Cantique des Cantiques et l'Ecclé- 
siaste et le livre de Job*, figurent ensuite parmi les textes 
le plus souvent cités. Tous les passages importants que les 

i. Marfijuerilc cul toujours une prédilection spéciale pour ce livre. Elle 
connaissait à fond saint Paul, son véritable maître dans les choses spiri- 
tuelles; saint .lean l'avait éyalemont longtemps retenue. 



ETUDES HISTORIQUES. 27 

œuvres des Réformateurs reproduisent de préférence, et qui 
servent de fondement aux assertions les plus considérables 
de V Institution chrétienne, se retrouvent indiqués et com- 
mentés dans le Miroir de Vâme pécheresse. 

Faut-il noter en finissant un étrange passage (p. 34) dans 
lequel Marguerite s'accuse, en termes assez énigmatiques et 
qui donneraient presque à penser, d'avoir « follement » 
cherché à approfondir les contradictions qui se manifestent, 
dans l'Ancien Testament, entre les préceptes généraux de 
Dieu et ses décisions particulières : 

Vous nous faites de mal faire défense. 

Et pareil mal faites sans conscience. 

Vous défendez de tuer à chacun ; 

Mais vous tuez sans espargner aucun 

De vingt trois mil que vous feistes défaire {Exode, 32). 

Mais cette réflexion téméraire est ancienne. La reine la 
note avec des regrets abondants et, du reste, n'y insiste pas. 
Elle essaye de se consoler du caractère incompréhensible des 
jugements de Dieu, en portant sa pensée vers le« très grand 
don de Foy ». 

M. Frank' a relevé avec raison l'influence qu'ont dû 
exercer sur la rédaction du Miroir Briçonnet et le cénacle 
de Meaux, et il constate que cette œuvre clôt pour Margue- 
rite ce qu'on pourrait appeler le cycle des années d'appren- 
tissage, en matière de spéculations religieuses. Désormais, 
elle ne se reposera pas davantage, mais elle volera de ses 
propres ailes. « Elle ne sera plus une sorte d'initiée accep- 
tant, traduisant la foi enseignée par autrui ; elle écrira des 
Chansons spirituelles et le poème symbolique du Triomphe 
de VAgiteau, mais avec ses propres idées, ses propres senti- 
ments et une lucidité absolue. Gérard Roussel pourra l'édi- 
fier et surtout bénéficier de ses sympathies déclarées qui lui 
vaudront Tévêché d'Oloron, il ne la mènera pas comme une 
brebis docile. Les armes qu'elle s'est forgées, vingt fois 
brisées, elle se les reforgera. » 

1. Ed. de VHeptaméron, t. 1, p. xxviii. 



28 ÉTUDES HISTORIQUES. 

Ce jugement est d'une justesse remarquable. Oui, Margue- 
rite, après 1530, tout attachée qu'elle soit restée à la Réforme 
et à ses promoteurs les plus actifs, saura sauvegarder l'indé- 
pendance de sa pensée. Celle-ci gardera au plus haut point 
l'empreinte de sa personnalité. C'est même ce qui a pu 
tromper sur ses sentiments véritables en matière de religion. 
La sœur de François I^'' a été sûrement protestante, mais à sa 
manière, et non pas à celle de ce tiers-parti auquel on l'a 
souvent rattachée, et dont on l'a même représentée comme 
la personnification la plus complète, composé de savants, de 
littérateurs, d'ecclésiastiques aimables et de politiques, éga- 
lement amis de la Renaissance et d'une régénération reli- 
gieuse, qui se défendaient toutefois de souhaiter une rupture 
complète avec le dogme catholique et ne redoutaient rien 
tant que de confesser une foi ferme et définie, tiers-parti qui 
va de Rabelais, de Des Périers, de Budé, jusqu'à des princes 
et des prélats de l'Eglise, jusqu'à un Sadolet, à un Pierre 
Duchàtel. Si la rupture que ceux-ci n'ont pas accomplie ne l'a 
pas été davantage par l'auteur des Ma?-guerites et de YHep- 
iaméron, c'est qu'elle était encore irréalisable, dans l'état 
actuel des nécessités politiques. N'oublions pas quels ména- 
gements imposait à notre princesse sa double qualité de 
reine et de fille du sang de France, sœur du Roi très chrétien. 

Les quelques indices, après tout fort rares et bien peu 
symptoma tiques, qu'on a pu découvrir dans sa conduite en 
faveur d'un reste d'attachement aux pratiques du catholicisme, 
s'expliquent par les mêmes raisons. Il lui était difficile, à la 
cour de son frère et sans doute aussi dans certains centres, 
où l'orthodoxie s'était maintenue intacte, de se soustraire à 
l'obligation de prendre part, comme souveraine, à quelques 
cérémonies extérieures du culte auquel elle avait cessé 
d'adhérer dans son cœur; mais personne ne s'y trompait, et 
ces démonstrations tout à fait exceptionnelles n'avaient pas 
plus de signification que celles auxquelles ont dû se prêter 
tant de princes de tous les temps, quelque émancipés qu'ils 
fussent des croyances générales. En tout cas, une telle atti- 
tude n'imi-'llcjunit nulle hypocrisie, sentiment si profondément 
opposé à la nature véridique et spontanée de la jirincesse. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 29 

Sa vie de chaque jour en Béarn, à Nérac, à Alençon, et 
mieux encore son œuvre tout entière, — celle en particulier 
qui était destinée à rester conndenlielle et dans laquelle elle 
s'est plu à livrer le secret de ses méditations, le formulaire 
définitif de sa foi, — attestent avec éclat quel a été son 
credo et sur quels points décisifs il s'écarte de celui de 
l'Église romaine. Après la publication du Miroir qu'on a 
généralement considéré comme l'expression audacieuse mais 
temporaire de sa doctrine, elle a su se maintenir, au con- 
traire, avec persistance, sur le même terrain théologique, 
et ni ses angoisses intérieures, ni les affres du doute n'ont 
réussi à l'en faire sortir. Elle a pu par la suite, sur la ques- 
tion des libertins spirituels, s'éloigner de Calvin qu'elle avait 
jadis si efficacement protégé, mais, outre que la brouille n'a 
pas été aussi profonde qu'on l'a cru quelquefois, on doit 
reconnaître que cette scission, si c'en fut une, n'avait point 
de portée doctrinale *. La reine de Navarre avait toujours été, 
d'ailleurs, plutôt luthérienne que calviniste^, encore qu'une 
classification de ce genre s'applique assez arbitrairement à 
l'auteur de la Coche et de VHeptaméron. Or, il faut songer 
que la Réforme a été en premier lieu une résurrection du 
sentiment individuel, et que, tout en comportant un certain 
nombre de dogmes communs à toutes les Églises, elle a fait 
naître également une manière spéciale de penser, un idéal 
particulier de vie chrétienne. La fille de Louise de Savoie a 
réalisé autant que personne, par l'esprit et par le cœur, 
toutes les conditions auxquelles l'histoire a toujours reconnu 
les partisans avérés de la cause protestante; elle lui appar- 
tient donc sans conteste. Je m'étonne seulement qu'on ait 
tant disserté pour faire prévaloir l'opinion contraire. 

1. Remarquons que cette querelle nous a valu l'une des belles letlres 
que le célèbre Réformateur ait écriteS;, lettre tout ensemble respectueuse 
et d'une admirable dignité de ton, où Marguerite reçoit le témoignage 
le plus autorisé qui lui ait jamais été rendu, des services dont la cause 
protestante lui était redevable. 

2. On ne saurait oublier que la reine était naturellement peu portée vers 
le dogme de la prédestination éternelle (Voy. notre Introduction en tête des 
Dernières Poésies, p. lxvi-lxvu). Jusqu'à quel point radmit-elle oj le re- 
pôussa-t-elle, c'est ce que nous espérons fixer au cours de notre élude. 



30 DOCUMENTS. 

Le poème qui, chronologiquement, fait suite au Miroir est 
celui qui porte pour titre Discord estant en Vhomme par la 
contrariété de V esprit et de la chair et paix par vie spirituelle; 
il parut, comme le précédent, dès 1531. C'est un commentaire 
ou « annotation » de la fin du chapitre vu* et du commence- 
ment du VHF de l'épître de Paul aux Romains. Peu de textes 
ont été plus souvent et plus complaisamment étudiés par les 
réformés que cette partie de l'œuvre de l'Apôtre, où se 
trouvent réunis quelques-uns des passages fondamentaux de 
sa doctrine concernant la Grâce et la Justification. Margue- 
rite, qui s'était si fortement nourrie des Epitres, ne pouvait 
manquer de s'arrêter avec insistance sur des pages si impor- 
tantes. Le ton protestant de cette pièce n'est guère moins 
frappant que celui du Miroir. Il suffira de citer, comme seul 
exemple, une déclaration dont la fermeté n'a rien à envier à 
celle des passages les plus catégoriques du poème censuré 
par la Sorbonne : 

Qui nrostera du corps où la mort hante ? 
Grâce de Dieu, par Jesus-Christ propice. 

Car les humains n'ont possibilité 
Povoir guarir ceste fragilité; 
De ce je n'ay en eux espoir, n'en moy. 
Bref, le salut de l'homme est vanité. 
Venons à Christ, duquel la Charité 
Nous a sauvez par libéralité 
Du damnemenl de péché et de loy. 

(A suivre.) Abel Lefranc. 



Documents 



LAMENNAIS 

LES IMIOTF.STA.NTS ET LE MAI^QUIS Il.-I'll. DE SÉGt P, 

1826 

Plus un calholi(juo mililant est libéral, plus il se croit obligé 
d'accentuer ce qui le sépare de ceux fjui sont })lus libéraux 



DOCUMENTS. 31 

que lui. Au xvif siècle les protestants n'ont pas eu de pires 
ennemis que les Jansénistes, précisément parce que les Jé- 
suites les accusaient de favoriser l'hérésie protestante. De nos 
jours, tous les catholiques libéraux ont cru ou croient devoir 
se faire pardonner leur largeur en rééditant contre les pro- 
testants les calomnies cléricales. J'ai eu plusieurs fois déjà 
l'occasion de montrer combien il y avait de mauvaise foi dans 
l'épithète de Jacobin dont on nous gratifie si libéralement. 

\'oici une lettre inédite de 1826, qui complète la démons- 
tration. Avec beaucoup de force, en citant des faits connus il 
y a un siècle, mais prudemment passés sous silence depuis 
lors, cette lettre reproche à Lamennais d'avoir, lui aussi, af- 
fublé nos coreligionnaires de celte injure. 

On pense peut-être que le caractère élevé de Lamennais 
s'accorde mal avec un procédé de polémique d'une loyauté au 
moins douteuse. Voici pourtant ce qu'on lit, entre autres, dans 
un de ses principaux ouvrages : De la Religion dans ses rap- 
ports avec Vordre politique et civil {Œuvres, éd. 18'i4, t. V, 
p. 224) : « Le Jansénisme eut, dès son origine, une frappante 
« affinité avec le Calvinisme, dont il renouvela sur plusieurs 
« points les révoltantes doctrines. Il lui ressemblait surtout 
« par son génie remuant, incapable de se plier à Vobéissance 
« et toujours prêt à la révolte... » Ce sont, en d'autres termes, 
les mêmes arguments qu'affectionnent, aujourd'hui, les parti- 
sans attardés de Vautorité religieuse et du gouvernement des 
âmes. 

Les faits très frappants et nouveaux pour nous, que le mar- 
quis de Ségur oppose à Lamennais, montrent au contraire 
qu'à l'époque ensanglantée par les Jacobins, les seuls qui leur 
résistèrent au nom de l'ordre, de la fidélité au gouvernement 
établi, ce furent les... protestants. 

Les ancêtres de ce marquis de Ségur-Bouzely (Henri-Phi- 
lippe), avaient sacrifié leur fortune et leurs distinctions poli- 
tiques pour rester attachés au protestantisme. Il avait lui- 
même servi, depuis 1786, dans un régiment de chasseurs des 
Cévennes. En 1791 , le marquis de Bouille l'avait compris dans 
le petit nombre des officiers destinés à favoriser l'évasion de 
Louis XVI. Il avait quitté le service en 1792, était devenu, en 



32 DOCUMENTS. 

1800, capitaine attaché à Tétat-major de l'armée de Saint-Do- 
mingue, et avait été réformé en 1803 pour avoir refusé au gé- 
néral Berthier d'assisler au couronnement de l'empereur. 
Rentré en France, après avoir été, en 1806, aide de camp du 
grand-duc de Berg en Prusse, il était devenu, en ISlfi, adju- 
dant générale 

Les souvenirs qu'il évoque sont donc ceux d'un témoin ocu- 
laire qui ne craint pas de rappeler sa qualité de protestant et 
les services rendus par ses coreligionnaires. Il est juste que 
dans ce Bulletm nous leur réservions une place à côté des 
textes (jui nous ont montré naguère les efforts des députés 
protestants pour sauver la tête de Louis XVI {Bull. 1895, 
53i) ss) et ceux tentés avec plus de succès, par d'autres de 
leurs coreligionnaires, pour soulager et sauver les victimes 
des Jacobins {Bull. 1889, 74-85, et 1896, 49 et 544). 

Ajoutons que nous donnons cette lettre intéressante aussi 
à d'autres égards, d'après l'original autographe, trouvé, il y 
a quelque temps, parmi de vieux papiers et conservé à la 
bibliothècjue de notre Société (cf. Bull. 1896, 662). 

N. W. 

Le Marquis de Ségur à F. de Lamennais. 

Monsieur, 

J'ai lu avec une vive douleur dans la Revue protestante dont je 
suis un des collaborateurs que dans le Mémorial catholique dont 
vous (Hes le rédacteur, vous traitez les protestants de Jacobins. 

Permellcz-moi de vous le dire, monsieur, l'injure est grave et 
n'eùl jamais dû sortir ni de la bouche ni de la plume d'un homme 
de votre état, appelé par sa profession à prêcher aux autres la mo- 
dération et l'horreur des injures et de la calomnie. 

J'ai vu toute la Révolution, monsieur, et j'ose croire que personne 
n"a .servi avec plus de fidélité et de zèle que moi, Louis X\"I et sa 
famille. Je servais dans un corps presque tout composé de pro- 
testants des Cévcnnes et du Languedoc, et les Jacobins ne parvin- 

1 Noy. la Biographie universelle des contemporaius, clr Rablic. On a de 
lui : Lettres de Henri de Ségur à AI. Henri de Bonald (18-21) el Lettres de 
.W H.'Ph. de Ségur à M. le comte de L.... (1822). 



DOCUMENTS. 33 

rent jamais, malgré tous les moyens de séduction employés 
par eux depuis 1789 jusqu'en 1792 à les insurger ; nos soldats pre- 
naient, d'après l'ordre que nous leur en avions donné, l'argent que 
des monstres d'iniquité mâles et femelles leur donnaient pour s'in- 
surger et ils le buvaient à la santé du meilleur des rois et de sa 
famille. Il en résultait que ce corps, le brave régiment de Royal- 
Allemand et un des hussards furent les seuls que les scellérats de 
révolutionnaires ne parvinrent point à dégrader. Ces trois régi- 
ments étoient au moins composés des deux tiers de protestans ; le 
fait est bien vrai, monsieur, direz-vous encore que les protestans 
sont des Jacobins? 

En toute chose il faut y mettre de la bonne foi, vous devez savoir 
à quelle religion appartenaient les misérables qui osèrent juger 
leur trop bon roi et le mettre à mort. II y avait aussi des protestans 
dans la Convention, en petit nombre, il est vrai, et si je ne me 
trompe ils furent presque tous victimes de leur beau caractère et 
leur sang coula sur leséchafauds de la Révolution. S'il en est ainsi, 
de quel côté sont les Jacobins ! 

Croyez-vous, monsieur, que j'ignore qu'il y a eu, et qu'il y a peut- 
être encore de mauvais coquins parmi les protestans? Je sais 
que notre glorieux troupeau a fourni quelques brebis galeuses au 
commencement de la Révolution ; j'en suis désolé, mais, monsieur, 
je pense qu'il me serait possible devons prouver que par proportion 
au nombre des deux communions, que nous avons fourni beaucoup 
moins de ces monstres qui appelaient le plus saint des devoirs de 
se révolter contre le plus bienfesant prince qui monta jamais sur un 
trône. 

Les protestans de Paris, sur l'idée que j'en ai donnée, ont formé 
une Société de prévoyance et de secours mutuels; cette Société 
doit être toute de charité et de bienfesance, j'en ai été nommé le 
président, ce qui prouve le bon esprit de mes co-religionnaires. Ils 
connaissaient sans doute mes antécédans, ils savaient que toute ma 
famille, protestante tant du côté paternel que maternel, avait eu en 
horreur les excès, les brigandages du commencement de la Révolu- 
tion; autant de gens sans probité et envieux du bien d'autrui cher- 
chèrent à s'affranchir de leur devoir en portant atteinte à l'autorilé 
légitime et je suis peiné d'être obligé de vous dire que plusieurs 
membres du clergé catholique donnèrent alors un bien mauvais 
exemple.. . Vous devez savoir tout ce qui se passa en ce temps-là, 
et il me semble que cela devrait vous rendre un peu plus modéré 
dans vos expressions, car je vous avance que je ne connais pas 

XLVI. - 3 



34 DOCUMENTS. 

d'injure plus terrible que celle de Jacobin, puisque je les ai vus de 
près depuis 1780 jusqu'à la fin de 1792, époque à laquelle je fus 
forcé de m'expalrier, mais non sans avoir mis l'épée à la main pour 
notre bon roi contre les fripons qui voulaient forcer les honnêtes 
gens de toutes les classes et de toutes les religions à croire, ou à faire 
le semblant de croire ce qu'eux-mêmes ne croyaient pas. 

Monsieur ! ce n'est point le Protestantisme qui sera la cause que 
toutes les puissances de l'Europe seront bouleversées les unes 
après les autres ou plusieurs à la fois et que ces mêmes puissances 
perdront leurs colonies. C'est le libertinage d'une part et le 
commerce et l'industrie de l'autre. Voici pourquoi. Les Européens 
en se livrant à la débauche avec les négresses ou les Indiennes, ont 
formé une classe intermédiaire très nombreuse dont la situation est 
fausse et pénible, elle caresse les esclaves pour augmenter les 
ennemis des blancs, des Européens; cette classe veut régner dans 
les colonies et elle y parviendra si on ne prend des mesures 
promptes. On n'a rien à craindre des femmes de cette classe, toutes 
dévouées aux blancs, aux Européens, mais ce même dévouement de 
ces femmes est encor un motif de plus pour porter les hommes de 
la classe intermédiaire au plus haut degré de haine contre ceux que 
les femmes de leur classe préfèrent et dont ils sont méprisés. 

Le commerce et l'industrie dont on s'occupe avec tant de zèle en 
Europe, forment avec une rapidité extraordinaire une classe in- 
termédiaire, brouillone, ambitieuse et arrogante qui veut régner à 
tout prix, qui caresse le bas peuple pour Tégarer, pour lui prêter 
main forte; elle lui parle d'égalité et de liberié et ne veut jjourtant 
lui accorder ni l'une ni l'autre, mais elle veut anéantir par le nombre 
ceux que le hazard a placés au dessus d'elle, s'emparer du pouvoir 
et régner insolament après la conquête. Notre Révolution n'est 
autre chose que la guerre des bourgeois contre les anciens nobles 
dont ils ont voulu les places et les propriétés. Cependant il faut 
convenir que cette classe a fourni dans la Révolution son contin- 
gent d'hommes bien respectables et qu'un grand nombre ont pré- 
féré être victimes que bourreaux, expoliés que d'être expoliateurs 
et je connais, monsieur, une foule de traits superbes de mes co- 
religionnaires, qui sans avoir oublié les horreurs de la St-Barthelemi 
et de la révocation de l'édit de Nantes, se sont conduits avec le 
plus noble désintéressement. Et vous devez savoir aussi que par 
fait démigration un grand nombre ont aussi perdu leurs biens. 
Vous devez savoir aussi qu'en 1791 un chevalier de Mathé, Jacobin, 
fut envoyé i)ar ses confrères afin d'assassiner notre second grand 



MÉLANGES. 35 

Condc qui était à Worms; savez-vous qui l'arrêta, qui l'empêcha 
de réaliser son infâme projet : un protestant émigré. 

De grâce, monsieur l'abbé, veuillez ne plus nous qualifier de 
semblables épithètes de Jacobins et de libéraux, vous avez plus de 
tout cela chez vous, qu'il n'y en a chez nous. 

Vous devez savoir aussi quels sont ceux qui ont donné l'horrible 
exemple d'attenter à l'autorité légitime des princes et cela depuis 
un grand nombre de siècles. Combien de princes ont été détruits, 
abattus de leurs trônes avant qu'il y eût des protestants, et depuis, 
qui a tué Henry III, Henry IV et jusques au duc d'Enghien, est-ce 
des protestants qui ont commis tous ces crimes? 

Je suis, monsieur l'abbé, avec les sentimens les plus distingués, 
votre très humble serviteur. 

Le Marquis de Ségur. 

Paris le 26 juin 1826. 

Au dos : A Monsieur 

Monsieur l'abbé de La Mennais — Paris 
Voir à la grande aumônerie à la Chenay 

par Dinan, Côtes du Nord. 



Mélanges 



LES PRÉLIMINAIRES DES GUERRES DE RELIGION 

EN" FRANCE ^ 

Y 

Conclusion et Étude critique sur les sources du massacre 

de Vassy. 

La guerre civile sort des soulèvements populaires. Elle 
n'est à vrai dire que l'extension au royaume tout entier de 
ces soulèvements; et elle en conserve tous les caractères. 

d. \'oy. Bull., 1896, 617-647. 



33 MÉLANGES. 



Elle demeure un ensemble obscur d'opérations confuses. 
C'est une guerre de villes, de provinces, de régions, un va- 
et-vient continuel de troupes et de bandes armées. Les 
mêmes villes, à quelques semaines de distance, sont plu- 
sieurs fois prises et reprises. Chacun est occupé par l'ennemi 
qu'il a devant soi. Son souci principal est de le vraincre ou 
de lui échapper. Les chefs de ces troupes et de ces bandes — 
du côté des protestants — n'obéissent pas à une autorité 
centrale. Ils agissent à leur guise ou se conforment à la né- 
cessité. Les chefs catholiques sont obligés de suivre les 
mouvements des protestants. 11 n'y a pas d'unité, pas de plan 
général. 

Cependant ces chefs se liguent quelquefois entre eux; ils 
s'allient et se portent secours. Des Adrets, appelé par Beau- 
dinc en Languedoc, fait une apparition aussi subite que brève 
à Montpellier assiégé par les catholiques, et repart pour Va- 
lence deux jours après son arrivée. De même, après la prise 
de Sisteron et l'expulsion des prolestants de Provence, les 
comtes de Sommerive et de Suze passent le Rhône pour 
renforcer les troupes de Joyeuse et de Fourquevaux rassem- 
blées autour de Montpellier. Ils sont battus à Saint-Gilles 
(27 septembre 15G2) et contraints de repasser le Rhône. Pa- 
reillement, Tavannes descend la Saône pour donner la main 
à Maugiron et assiéger de concert Lyon. 

Il se fait ainsi, peu à peu, comme une concentration des 
opérations les plus importantes autour de certaines villes 
dans lesquelles les protestants se sont réfugiés. Telles sont, 
par exemple, Lyon, (irenoble, Montpellier, Montauban. La 
guerre de partisans fait place à une guerre de sièges, d'em- 
bûches et d'assauts. En ces divers lieux et aux envii-ons, les 
hostilités se poursuivent indépendamment les unes des 
autres. Ce sont des séries d'opérations parallèles, sans rap- 
poiMs mutuels. 



MELANGES. 



II 



37 



La lutte entre les troupes royales et Tarmée de Condé 
n'est qu'une de ces séries. Elle attire surtout l'attention par 
la renommée des chefs qui y commandaient et par l'impor- 
tance des affaires auxquelles elle donne lieu. Trois sièges de 
trois villes considérables : Bourges, Rouen et Orléans; une 
bataille célèbre, le combat de Dreux, suffisaient pour que les 
mémorialistes et les annalistes missent celte lutte au-dessus 
de toutes les autres. On aurait tort cependant de la considé- 
rer seule. Nous avons vu qu'elle commença la dernière : le 
royaume presque tout entier était soulevé quand les chefs 
engagèrent leurs armées. Quand elle se termina, par la mort 
du duc de Guise, Lyon, Montauban, la Normandie étaient 
encore debout et peu disposées à se soumettre. Oublier les 
luttes régionales pour s'attacher exclusivement à la lutte 
entre Condé et les royaux, ce serait mutiler l'histoire de la 
guerre civile. 

Ce serait en outre s'exposer à porter sur elle un jugement 
erroné. La lutte entre Condé et les royaux, en effet, a un ca- 
ractère particulier; on y voit sans cesse les négociations se 
mêler aux opérations militaires. Sans se lasser, Catherine 
s'efforce d'arracher Condé à son entourage. Le Parlement*, 
dans ses édils, affecte de le séparer des Chàtillon et des 
autres seigneurs rebelles. De son côté, Condé-, dans les 
pamphlets qu'il inspire ou qu'il signe, proteste de son dé- 
vouement pour le roi et la reine et prétend vouloir les déli. 
vrer des mains qui les retiennent prisonniers. Môme lorsque 

1. Arrêt du 27 juillet, déclarant rebelles tous ceux qui sont armés à 
Orléans, Rouen, Lyon, etc. « sans y comprendre toutefois la personne du 
Prince... détenu prisonnier par ceux de la religion. » M. C, 1,91. — Arrêt 
(du 18 août) de prise de corps contre l'amiral, Andelot, etc., sans com- 
prendre le prince de Condé, Hist. EccL, II, 168. — Conclusions du Pro- 
cureur général du Parlement de Paris, M. C, IV, 94 sqq. 

2. Remontrance de Mgr le prince de Condé et ses associés à la reine, etc., 
du 8 août, M. C, III, 583-598. — Discours des moyens que Monsieur le 
Prince de Condé à tenus pour pacifier les troubles qui sont à présent en ce 
royaume, du i" octobre, M. C, IV, 1-38. 



38 MÉLANGES. 

les armées sont sur le point de se livrer bataille, tout espoir 
de paix ne semble pas dissipé. Après la prise de Rouen par 
les troupes royales et la mort d'Antoine de Bourbon, lorsque 
Condé campe devant Paris, les négociations recommencent 
à Port-à-l'Anglais *. Ici encore c'est Catherine qui en avait 
pris l'initiative parce qu'elle trouvait les Guise trop puis- 
sants. Ceux-ci laissaient faire, car pendant ce temps ils pro- 
voquaient les défections dans l'armée de Condé. Ce ne fut 
pendant dix jours qu'échanges de propositions, demandes de 
concessions réciproques, mais en vain. Les Guise étaient 
toujours auprès du roi; l'édit de janvier demeurait la pierre 
d'achoppement. Condé, même s'il eût eu le désir de le sacri- 
fier à la paix n'aurait pu se faire approuver des ministres 
qu'il avait dans son camp. Ainsi toujours la politique se mêle 
à la religion et, au camp de Condé, l'une contrebalance l'autre. 
A la fin, la politique l'emporta. Lorsque Guise eût été 
assassiné, la guerre, pour Condé, perdit sa meilleure raison 
d'être : nul ne l'empêchait plus d'avoir le premier rang auprès 
du roi. Ennuyé d'ailleurs d'être prisonnier, fatigué des remon- 
trances des ministres dont les mœurs austères déplaisaient à 
son caractère plutôt léger, il ne voulut suivre l'avis que des 
seuls gentilhommes et dès les premières ouvertures, malgré 
les ministres, sans consulter ni prévenir Coligny, il accepta 
les conditions de paix qu'on lui offrait : tout le passé était 
oublié et remis; la liberté de conscience était assurée par- 
tout et celle du culte dans le domaine des seigneurs haut- 
justiciers et dans une ville par bailliage-. C'était l'abrogation 
de l'édit de janvier pour le maintien duquel il prétendait avoir 
pris les armes. Selon l'expression de Coligny, Condé « ruina 
plus d'Églises par ce trait de plume que les ennemis n'en 
eussent pu abattre en dix ans^ ». La religion fut sacrifiée 
sans hésitation à la politique. Les protestants crièrent à la 



i. Cf. D'AuMALn:, Histoire des princes de Condé, I, 177, 181; — L.\ Fer- 
RiÈRK, Op. cit., I, Inlrod., cxlii, eL clans M. C, IV, 144-175; le texte des 
néfjocinlions et des articles débattus. 

2. Voir le texte do l'édit de pacilication d'Amboisc dans M. C, IV, 
■.iW-'Ml. 

3. Jlist. EccL, 11, 423. 



MÉLANGES. 39 

trahison*. C'était tout simplement l'équivoque qui se dissi- 
pait. Ils avaient eu tort de croire que la religion était, aux 
yeux de Condé, la cause principale, sinon unique d'une guerre 
dont elle était, pour le prince, la cause subsidiaire, peut-être 
même seulement le prétexte. 



III 



Si les protestants s'étaient ainsi mépris, c'est que l'équi- 
voque existait seulement dans la conduite des princes. La 
guerre qui se poursuivait en dessous et en dehors d'eux, 
par toute la France, était une guerre véritablement religieuse. 
C'était une lutte sans pitié ni merci, dans laquelle protestants 
et catholiques rivalisaient de cruauté. On connaît les exploits 
de des Adrets, et les exécutions de Montbrison sont restées 
célèbres. A Mornas, les huguenots de Montbrun massacrèrent 
tout, puis, d'aucuns mirent « plusieurs corps sur des bois et 
les firent dériver par le Rhône, en Avignon, avec de grands 
écrileaux sur leur estomac qui disaient : « Péagers d'Avignon, 
« laissez passer ces bourreaux, car ils ont payé le tribut à 
« Mornas- w. A Lauzerte^ Duras massacre 567 hommes « sur 
lesquels se trouvèrent neuf vingts quatorze prêtres ». — Ce 
nelaient pas cruautés, disait des Adrets, c'étaient justices, il 
voulait dire « des cruautés rendues* ». Les catholiques, en 
effet, dépassaient encore les protestants en férocité"'. A 
Pennes % de 300 soldats, il ne s'en échappe que 3; les 
Espagnols de l'armée de Monluc massacrent toutes les 
femmes. Plus de 300 prisonniers désarmés sont égorgés à 
Terraube^• « et après qu'ils furent morts», ils furent jetés 

\. Lettre de Calvin à Soubise du 5 avril, Op. Calv., XIX, 6S5, 687. « Or 
est-il ainsi que vous avez été convoyé de la part de ce misérable qui en 
trahissant Dieu en sa vanité, nous a mis en toute confusion. » 

2. D'AuBlG^É, Hist. iiniv., III, vu. 

3. Hist. EccL, II, 915-916. 

4. D'AuBiGNÉ, Hist. univ., III, xi. 

5. On en trouvera des exemples multiples dans Monluc, Commentaires, 
liv. V. 

6. Monluc, Commentaires, éd. A. de Ruble, II, 458. — Cf. Ibid., 443- 
448, le massacre de Monségur où il y eut plus de 700 morts. 

7. Monluc, Id. , lll, 23. 



40 MÉLANGES. 

« tous dans le puits de la ville qui était fort profond et s'en 
remplit tout, que l'on les pouvait toucher avec la main ». 

Ces tueries sont à peine comparables aux horreurs des 
prises d'assaut. Angers, Blois, Mer, Poitiers furent ainsi la 
proie^d'une soldatesque en délire. A Tours, 300 prisonniers 
« sont enfermés dansl'église de la Riche aux faubourgs, affamés 
pendant trois jours, puis liés deux à deux et menés à l'écor- 
cherie et [sur un sable de la rivière assommés de différentes 
façons. Les petits enfants s'y vendaient un écu. Les femmes 
sont violées. Le président de Tours, nommé Bourgeau, fut 
lié à des saules et lui fut, vivant, le ventre ouvert pour cher- 
cher dans ses boyaux de l'or qu'on y pensait caché* ». — 
Rouen, emportée par l'armée royale, est « abandonnée en 
proie aux soldats qui enfondrent les maisons, y pillent tout 
ce qu'ils trouvent, toutes sortes de gens mêlés avec eux, 
pillant sans discrétion et acceptation de personnes... La cru- 
delité et fureur de la guerre s'exercent sur toutes personnes 
indifféremment soi trouvant sur le pavé par les rues, hommes 
et femmes, huguenots et catholiques, tellement que durant 
deux jours, on trouvait les corps des morts parmi les fanges, 
en grande abondance- ». 

Ces excès n'étaient qu'un prélude. Ils étaient toujours 
suivis de mesures plus cruelles que ces massacres parce 
qu'elles avaient la haine religieuse pour principe, sans avoir 
l'emportement d'un assaut pour excuse. Après chaque prise 
de ville vient une série d'exécutions : des listes de suspects 
sont dressés, qui sont de véritables listes de proscriptions. 
Tous les ministres, tous les fonctionnaires qui ne veulent pas 
prêter le serment imposé par la Sorbonne en 1543 et remis 
en honneur pour la circonstance, sont couchés sur ces listes, 
emprisonnés et exécutés. A Toulouse^, depuis le mois de 
mai jusqu'au trépas du duc de Guise, soit en moins de dix 
mois, près de 1,800 réformés sont décrétés de prise de corps 

1. D'AuBiGNÉ, Hist. univ., 111,1. — Cf. Ilist. EccL, II, 680-701, et II. Dupin 
DE S\int-Andric, Histoire du protestantisme en Toiiraine, p. 82 sqii. 

2. Le nnrraLeur a été témoin oculaire; cité par Floquet, Op. cit., II, 
437 -/i38. Cf. Castklnau, Mémoires, III, 13; — Hist. EccL, II, 76i sqq. 

3. Voir celte liste, dans la France protestante, 2° éd., II, i5 sqcj. 



MÉLANGES. 41 

et la plupart mis à mort. A Rouen*, du Bosc d'Emandreville, 
Gruchet de Soquence, Cotton de Berthouville et le ministre 
Marlorat sont tout d'abord condamnés et exécutés. Les exé- 
cutions continuent pendant plusieurs mois, après des sem- 
blants de jugement. « Pourquoi remplissez-vous les prisons? 
disait le lieutenant de Bèvedent. Ne savez-vous pas bien ce 
qu'il en faut faire ? La rivière est-elle pleine? » En vain le roi 
envoie des lettres d'abolition à Rouen, les exêculions, loin 
de cesser, reprennent de plus belle. A Bordeaux^ le Parle- 
ment trouve les lettres royales « pleines de scandales », et re- 
fuse de les enregistrer. La population parisienne, plus féroce 
que jamais, ne veut même pas en entendre parlera 

Quand ils trouvaient grâce pour leur vie, les protestants 
étaient écrasés d'impôts, de contributions extraordinaires, 
destinées à couvrir les frais de la guerre. Ils étaient dépos- 
sédés de leurs maisons et voyaient leurs biens confisqués, 
leurs revenus acquis au domaine royal, sans qu'ils eussent le 
droit d' « en faire transport » à qui bon leur semblait*. Pres- 
que toujours ils étaient expulsés des villes, à moins qu'ils ne 
prévinssent par la fuite ces mesures de rigueur. Les réformés 
de Meaux,du Mans, d'Aurillac, d'Autun, de Nérac, etc., s'en- 
fuient à l'approche des troupes catholiques. Ceux de Bourges, 
d'Issoudun, de Poitiers, de Moulins, d'Auxonne, de Beaune, 
sont expulsés avec défense de jamais rentrer dans les murs. 
Ceux de Sisteron se retirent devant le comte de Sommerive 
et, après un émouvant exode de deux mois à travers les 
montagnes du Dauphiné, sous la conduite de Sénas et de 
Mouvans, trouvent un asile à Lyon. 

Expulsés des villes, chassés des villages, ils étaient mis 



1. Floquet, Op. cit., II, 446 sqq. 

2. Gaullieur, Op. Calv., I, 509, 538, 539. 

3. Chantonnay écrit le 14 janvier : « Je vous envoie la copie d'un pardon 
général, brassé par le chancelier. Le peuple de Paris est enragé. » La Fer- 
RiÈuE, Op. cit., I, 466, note. — A Tours, le peuple s'oppose à la publica- 
tion de Fédil, Ibid., 428. — Tavannes, en Bourgogne, est dispensé de la 
publier, Ibid. 

4. Arrêts du Parlement de Paris : du 8 juillet, contre les possesseurs de 
bénéfices, ^f. C, III, 531 ; — du 30 juillet, contre tous les rebelles, /è/(^., 572 ; 
— du 5 août, M. C, III, 578, 579. 



42. MÉLANGES. 

hors la loi. Le 2 juillet, le Parlement de Paris permet la vio- 
lence contre les protestants pourvu «qu'ils fussent trouvés 
en grand délit saccageant et pillant les églises et autres lieux 
et maisons, et portant armes en assemblées illicites* ». Le 
13 juillet, il permet à « tous manants et habitants, tant des 
villes, villages, bourgs et bourgades que du plat pays, s'as- 
sembler et s'équiper en armes pour résister et soi défendre 
contre tous ceux qui s'assemblent pour saccager lesdites 
villes, villages et églises, ou autrement pour y faire conventi- 
cules et assemblées illicites, sans que pource lesdits manants 
puissent être déférez et poursuivis ou inquiétés en justice en 
quelque sorte que ce soit- ». Le 20 août, le Parlement de 
Toulouse prend un arrêt analogue^ Tavannes,en Bourgogne, 
enjoint aux paysans de refuser l'hospitalité aux huguenots 
fugitifs et de leur courir sus sous peine d'être regardés 
comme criminels de lèse-majesté*. Le Parlement de Bretagne 
ordonne de courir sus aux ministres ^ Le 26 août, celui de 
Rouen •■', transféré à Louviers, « en cas de flagrant délit, et 
non autrement, a permis et permet au peuple et à toute per- 
sonne empêcher les excès et outrages (des religionnaires) 
se défendre et leur courre sus de leur autorité privée pour les 
appréhender, et mettre à mort s'il y a résistance, de s'assem- 
bler au son du tocsin ou autrement, sans que pour cette 
cause, ils puissent être repris en justice ». 

Les conditions restrictives insérées dans les édits étaient 
illusoires. La proscription était réelle et générale. C'était ce 
que les triumvirs appelaient « lâcher la grand Lévrière ». La 
populace des villes et surtout des campagnes se mit aussitôt 
à l'œuvre. « En moins de rien, on vit, par tout le pays, 
les brigands, vagabonds, débauchés, coureurs et mendiants 
armés, équipés et montés à l'avantage; les paysans quit- 
tèrent leurs charrues, les artisans fermèrent boutique et tout 



1. M. C, 111,513. 

2. M. c, m, 54/1. 

3. Hist. Eccl., 111, 45-49. 

4. PiNGALD, Les Saulx-Tavannes, p. 32. 

5. Hist. Eccl., II, 88'.. 

6. Floql'et, Op. cit., II, 425. 



MÉLANGES. 43 

à l'instant devinrent tigres, lions contre leurs compatriotes, 
les femmes mêmes comme enragées et hors du sens, mar- 
chaient en guerre avec les hommes ^ » Des bandes sortent de 
Paris, viennent piller et saccager les maisons des rcligion- 
naires de Meaux, rebaptisent les enfants et exercent mille 
cruautés, sur les femmes particulièrement". A Ligneul, près 
de Tours, une autre bande prend le ministre, lui crève les 
yeux, le traîne par les pieds et finalement le jette « encore 
vivant sur un tas de bois » où il est brûlé « très cruellement ». 
A Gormery, à Tauxigny, à L'Ile-Bouchard, à Loches, à Mau- 
thelan, à Azay-le-Rideau, les protestants sont également 
pillés et assommés^. « Les paysans de Coulours, Cerisiers et 
villages voisins commettant infinis meurtres et brigandages es 
environs de Troyes », égorgent le sieur de Vigny, sa femme, 
leurs domestiques, et pillent le château*. Autour de Sens*, 
les Pieds nus assiègent Villeneuve, château appartenant au 
sieur d'Esternay (de la religion) ; ils sont repoussés. « Pour 
se venger, ils brûlent la basse-cour où sont la grange, les 
étables, des plus belles de France, avec le moulin et un corps 
de logis auprès. » Le 23 août, à Auxerre'', Brusquet, geôlier 
des [irisons, et ses acolytes massacrent un potier d'étain de 
la religion ; le 25 de ce mois, ils saisissent la femme du châte- 
lain d'Avallon, et après lui avoir arraché brasselets, chaînes 
d'or et autres habits, la mènent à la rivière, la jettent à l'eau, 
l'assomment et violent son cadavre. Par toute la France, la 
meute déchaînée, hurlante, toujours plus avide de sang, court 
au huguenot, s'attache à sa proie, mordant, déchirant, cher- 
chant jusque sur les cadavres l'assouvissement de ses 
instincts sanguinaires et de ses appétits lubriques. 

Le résultat de cette guerre d'extermination fut à peu près 
celui qu'on espérait. Traqués partout, les protestants n'eurent 



1. Hist. Mém., 190, d'après Hist. EccL, II, 685. 

2. Hist. EccL, II, 44(M47. — Faits analogues en Brie, II, 448, à Gien, 
II, 536. 

3. Hist. EccL, II, 686-687. 

4. Hist. Mém., 170. 

5. HisL Mém., 172. — Hist. EccL, II, 482. 

6. Hist. Mém., 173. — Hist. EccL, II, 498. 



44 MÉLANGES. 

d'autre ressource que de se réfugier dans les villes qu'ils 
détenaient encore, comme Lyon, Montpellier, Monlauban, ou 
de sortir de France. La victoire resta aux catholiques. Malgré 
le retour offensif de Coligny en Normandie et du capitaine 
Piles en Guyenne, le protestantisme en France est frappé 
dans son essor. Il a atteint son apogée en 1562. A partir de 
1563, ses progrès s'arrêtent : c'était déjà le recul. D'autre 
part, la Lévrière une fois lâchée dans le royaume, il n'était 
pas facile de la remettre à la chaîne. La paix d'Amboise ne 
ramena pas de sitôt le calme. Il ne fallut rien moins que les 
efforts de Vieilleville, de Monluc (chose étrange!) et des 
autres gouverneurs de province, les voyages de Charles IX à 
travers la France pour y rétablir, au milieu de la lassitude 
générale, une apparente tranquillité. 



IV 



Telle fut la guerre civile : elle fut, pour ainsi dire, l'épa- 
nouissement général et sanglant des soulèvements popu- 
laires ; elleen eut tous les caractères : l'indépendance des opé- 
rations, la cruauté et le fanatisme. Elle en était la conclusion 
inévitable; c'était le dénoùment prévu de ce drame qui com- 
mença sous le règne de François II. Ce dont il faut s'étonner, 
ce n'est pas qu'elle ait éclaté, c'est qu'elle ait tant tardé à 
éclater. 

Elle était imminente à la fin de novembre 1560. Un événe- 
ment inopiné, la mort de François II, en provoquant dans le 
gouvernement un changement total, calme momentanémentles 
passions et semble écarter les chances de guerre. Divers 
essais do conciliation sont tentés pour les dissiper à jamais. 
Pendant une dizaine de mois, catholicpies et protestants sont 
tenus en haleine par l'espoir de concessions et d'un accord. 
Les réformés prennent des allures triomphantes ; ils parlent 
librement et haut dans les assemblées; ils laissent éclater 
leurs haines, ce qui est déjà pour eux une manière de les as- 
souvir. L'agitation religieuse, en se doublant d'une agitation 
politicpic, |)erd de sa violence. Les mouvements populaires 



MÉLANGES. 45 

sont encore isolés; on peut seulement les grouper autour de 
certaines dates, de certaines fêtes. C'est dire c|ue leur cause 
est purement religieuse. La politique ne s'y mêle pas encore ; 
elle travaille dans l'ombre, à l'écart. 

L'échec du colloque de Poissy montra l'impossibilité d'un 
accord sur le terrain religieux. Catholiques et protestants dé- 
sormais irréconciliables se dressent les uns en face des 
autres et en viennent fréquemment aux mains. La tendance 
au groupement se dessine et s'accentue. Tous s'arment et se 
liguent. Alors intervient la politique, l'ambition personnelle 
qui détermine la formation définitive des partis. Les Lor- 
rains se retirent de la cour, négocient au dehors et se posent 
en France comme les chefs du parti catholique. Pour sauve- 
garder son pouvoir, pour maintenir l'équilibre, Catherine 
penche du côté des protestants. Elle s'enquiert de leurs 
forces, et, en sollicitant leurs secours, provoque, encourage 
et légitime leurs préparatifs militaires; et de ce qui n'avait 
été jusqu'alors qu'une secte religieuse, elle fait une faction 
avec ses chefs et son armée. On voit le rôle de la politique 
dans les mouvements populaires; elle s'en aide, elle les favo- 
vorise dans un but égoïste, elle les exploite. Elle ne les fait 
pas naître; elle ne leur commande pas. 

L'édit de janvier, en même temps qu'un gage public d'al- 
liance entre Catherine et les réformés fut un dernier essai de 
conciliation tenté par l'Hôpital sur le terrain poUtique. 
Comme les essais précédents, il échoua. Dès les premiers 
jours, il fut visible que l'édit allait contre son but. Loin d'être 
un instrument de paix, il fut une cause de troubles; au lieu 
de dissiper les occasions de guerre, il les multipliait. Ici en- 
core la politique fait sentir son action; — mais ici encore elle 
se sert des mouvements populaires plus qu'elle ne les pro- 
voque. Le massacre de Vassy est un massacre comme il y en 
eut beaucoup à cette date ; il ne fut pas suscité par le désir 
arrêté, formel, de faire naître la guerre civile. Mais la person- 
nalité de l'homme qui y fut mêlé lui donna une importance 
particulière. Les catholiques, qui se refusaient absolu- 
ment à admettre l'édit de janvier, applaudirent. Les protes- 
tants virent dans l'événement un présage du sort qui les at- 



46 MÉLANGES. 

tendait, s'ils ne se défendaient pas; les princes, hostiles aux 
Guise, un prélude à la domination prochaine des princes 
lorrains. C'est ainsi que le massacre de Vassy détermina la 
prise d'armes des princes, et que cette prise d'armes, à son 
tour, détermina le soulèvement presque général des villes. 

En un instant — tant le mouvement fut rapide — les deux 
partis se trouvèrent face à face, prêts à livrer bataille. 
Gependantles princes, qui les premiers avaient pris les armes, 
hésitaient à en venir aux mains et négociaient. Temps perdu 
et négociations vaines I car l'élément populaire dont ils 
s'étaient servis et qu'ils avaient « lâché » faisait son œuvre 
au-dessous d'eux et en dehors d'eux. Émeutes et massacres 
éclatent partout. Dans ces mouvements populaires trop de 
sang fut répandu, trop de haines accumulées pour que la 
transaction pût aboutir et la paix être conclue. Les princes 
furent entraînés à leur tour et la guerre devint générale. 

Donner le signal de la lulle, en hâler l'explosion, ce fut là 
l'œuvre de la politique. Mais il est très probable que sans 
elle la guerre aurait éclaté et aurait eu le même caractère. 
C'est qu'elle avait une cause profonde, la religion. Tous ces 
troubles, comme la guerre elle-même, étaient foncièrement, 
presque exclusivement religieux. L'hisloire des deux années 
1561 et 1562, en un certain sens, n'est que l'histoire des pro- 
grès du protestantisme et des efforts que fait le clergé catho- 
lique pour les enrayer. La religion est la forme de l'opposi- 
tion, de la résistance; elle en est le support intime. Ce qui 
est débattu dans les troubles comme dans la guerre civile, 
c'est le triomphe du catholicisme ou du protestantisme. Entre 
l'une et l'autre foi, il n'y avait plus de conciliation possible. 
Des deux religions, l'une était hérésie , et toutes deux s'accor- 
daient pour exiger l'anéantissement de l'hérésie. La question 
élait de savoir qui était hérétique. Et celte question, une au- 
torilc seule pouvait y répondre. Or l'aulorilé religieuse élait 
repoussée comme suspecte. L'aulorilé civile, malgré ses 
louables inlenlions et ses velléités touchantes, élail impuis- 
sante à imposer une solution laïque, la seule possible, mais 
avec un pouvoir fort. Rcslait l'aulorilé des armes, la solu- 
tion brutale du fait accompli; la force élail le dernier, Tiné- 



MÉLANGES. 47 

vitable recours. Ce fut la guerre civile qui décida, une guerre 
d'extermination, la première de nos guerres dereligion^ 

APPENDICE 

Les sources du massacre de Vassy. 

Il est nécessaire, à cause de Timportance du massacre de 
Vassy, de faire attentivement la critique des sources qui 
nous renseignent sur ce fait. Les narrations sont nombreuses 
et divergentes : les unes, — les relations catholiques, sont 
à la décharge du duc de Guise ; les autres, les relations pro- 
testantes, sont à sa charge. 

I. — Sources catholiques. 

Ce sont : 1" Lettre du duc de Guise au duc de Wurtem- 
berg, écrite le 17 mars {Bull. Hist. Protest, franc., XXIV, 
212-217). Tout ce qui est relatif au massacre est reproduit dans 
le Discours au vrai et en abrégé de ce qui est dernièrement ad- 
venu à Vassi y passant Monseigneur le duc de Guise {M. C., 
III, 115-122; Arch. curieuses, IV, 111-122); 

2" Discours prononcé au Parlement par le duc de Guise, le 
13 avril 1562 (M. C, III, 212- Arch. cur., IV, 160); 

3° Journal de Bruslart, M. C, I, 74 ; 

4° Castelnau (Mémoires), 111,7; 

5" Brantôme, édit. Lalanne, IV, 235-236 ; 

6° De Thon, IV, 266(trad. fr.); 

7° Deux relations manuscrites- de Oudin, II, f» 122, et de 

1. Nous avons laissé à l'auteur, qui n'appartient pas à notre commu- 
nion, une pleine liberté d'appréciation, et nous nous empressons de rendre 
hommage à l'effort très réel qu'il a tenté pour être absolument impartial. 
Nous regrettons pourtant (]ue lorsqu'il nous parle du fanatisme populaire, 
il ne remarque pas que l'unique éducateur et inspirateur du peuple, ce 
fut le Clergé, et qu'il n'ait pas eu l'idée de montrer que si ce dernier avait 
seulement admis, à un titre et à des conditions quelconques, l'existence 
légitime du Protestantisme, ce fanatisme aurait pu être modifié (N. W.)- 

2. Ces deux relations se trouvent : dans VHistoire de la Maison de 
Guise, de Oudin, B. N. fonds français 5798-5801, 4 volumes; dans VHis- 
toire de la maison de Guise de Former, en 2 volumes, B. N. fonds fran- 
çais 5802 et 5803. 



48 MÉLANGES. 

Former, I, f" 188 (qui écrivaient tous les deux au milieu du 
xvii^s.), utilisées par M. de Bouille, dans son Histoire des ducs 
de Guise, II, 173, et par M. G. de Pimodan dans Antoinette de 
Bourbon, mère des Guises, 191-203, 

II. — Sources protestantes 

a) Relation de Voccision du duc de Guise exécutée à Vassy 
en Champagne, composée par le susdit huguenot, Van 1561, 
style de France, et selon le commun, 1562, M. C, III, 111- 
115; réimprimé dans Arch. cur., IV, 103-110, d'après la 
plaquette originale intitulée : 

Destruction du saccagement exercée cruellement par le duc 
de Guise et sa cohorte en la ville de Vassjr le l^'^ jour de mars 
1561 (n. s. 1562), à GaensMDLXII. 

b) Discours entier de la persécution et cruauté exercée en la 
ville de Vassy par le duc de Guise. M. C, III, 124-149; — Arch. 
cur., IV, 123-156. 

c) Hist. EccL, I, 805 sqq. (Toutes les autres narrations 
protestantes dérivent plus ou moins de celles-là). — Mais 
comme le récit de cet événement, en passant de bouche en 
bouche a été vile et naturellement grossi, eml)elli; c'est- 
à-dire rendu plus horrible, bref dénaturé, il convient de 
n'examiner que les relations émanant de témoins oculaires, 
ou de personnages qui ont vécu dans un temps très rappro- 
ché de l'événement et l'ont entendu rapporté par des témoins 
oculaires. Or des documents cités, quatre seulement rem- 
plissent ces conditions : I, 1 et 2; 11, a et b. Par l'examen 
rapide de ces cjuatre documents, de leurs auteurs et de leur 
date, nous allons voir quelle valeur il faut attribuer à chacun 
d'eux. 

I. — 1° La lettre du duc de Guise fut écrite le 17 mars au 
duc de Wurtemberg, pour prévenir ou détruire l'impression 
que ne manqueraient pas de produire sur l'esprit du duc 
Christophe les récits des réformés. C'est donc un plaidoyer 
où tout est arrangé de façon à montrer le duc de Guise inno- 
cent do cet « accident », c'est sa propre expression. 

Le duc tâche d'écarter toute préméditation: il ne voulait 



MÉLANGES. 49. 

pas s'arrêtera Vassy;s'il descend à l'église pour entendre la 
messe, c'est seulement parce que c'est « sa coutume». Alors 
on lui rapporte que « guère loin de là, dans une grange qui 
est en partie à lui », se tient un prêche de plus de 500 per- 
sonnes. Il se rappelle les plaintes auxquelles les gens de 
Vassy avaient donné lieu; ces gens étaient en partie ses 
propres sujets ; « ils étaient trop près (n'y ayant que la rue 
à traverser entre deux) pour ne leur devoir faire telles remon- 
trances que je connaîtrais plus à propos » ; il ne veut leur 
adresser qu'un « admonestement gracieux et honneste ». 

Il envoie donc une ambassade pour les prévenir. Les pro- 
testants entr'ouvrent la porte, puis la referment violemment, 
jettent des pierres; quelques-uns tirent même des coups 
d'arquebuse. 15 ou 16 des gentilshommes sont « lourde- 
ment offensés et outragés » ; La Brosse et le duc lui-même 
sont blessés. Ses gens alors s'emparent de la porte. « Mais ce 
ne put être (dont j'ai un merveilleux regret) que de l'autre 
partit n'en soit demeuré 25 ou 30 de tués et plus grand nombre 
de blessés. » Cela s'est fait d'ailleurs malgré lui, malgré sa dé- 
fense, parles valets désireux de venger leurs maîtres blessés. 
A la fin de sa lettre, le duc revient sur la question de la 
préméditation : s'il était venu avec l'intention de faire un 
massacre, il n'aurait pas eu à sa suite son frère, ses deux fils 
et sa femme. La justice doit informer du fait; quant à lui, 
il pardonne aux séditieux et proteste de sa douceur et de son 
humanité. — Ce récit contient des erreurs et des omissions : 
la grange où se rassemblaient les protestants était à côté et 
non en face de l'église, et même assez loin de là ; le duc 
oublie de parler des hommes d'armes qui l'attendaient à 
Vassy. Quant à la protestation finale de douceur et d'huma- 
nité, elle sied assez mal à l'homme qui réprima de la manière 
que l'on sait la conjuration d'Amboise. Il est donc néces- 
saire d'user de ce récit avec une extrême précaution et de 
n'en tenir compte que là où il est conforme pour les détails 
aux récits protestants. 

2° Le discours au Parlement est très bref. Le duc insiste 
d'abord sur son équipage, puis sur son état de légitime 
défense. « Ce qu'il a fait, c'a été pour sauver ses honneur et 

XLVI. — 4 



50 MÉLANGES. 

vie et de ses femmes et enfants. » Voyant ses compagnons 
blessés, il ne les a dû ni pu abandonner a et, encore qu'il ail 
été offensé, n'a offensé personne ». — Il parle de sa conduite 
après Vassy : il évite Vitry, Châlons, empêche de suite de 
combattre à la Fère et arrive à Nanteuil. — Ce discours 
complète le lettre précédente ; c'est également un plaidoyer. 
Nous pouvons accepter les faits, en faisant des réserves sur 
les mobiles de la conduite du duc. 

Ces deux documents fixent la tradition du massacre que 
l'on pourrait appeler catholique et guisarde: le duc n'a pas 
prémédité le massacre ; il n'a pas été l'agresseur ; mais il a en- 
voyé vers les réformés des émissaires pour les prévenir : c'est 
delà qu'est sorti le massacre. ^vwsX^yI {Journal, M. C, 1,74) 
rapporte cette tradition. Mais il s'en forme bientôt une autre, 
selon laquelle le massacre aurait commencé non seulement 
sans l'ordre, maisencoreàTm^w du duc de Guise. C'est la tra- 
dition de Castelnau (III, 7), de Brantôme (éd. Lalanne, IV, 
235-236); de Thou, IV, 266, dont le récit est contradictoire. 
Cette tradition est une déformation de la précédente; elle est 
postérieure et trop favorable au duc pour être prise en bien 
sérieuse considération. 

II. — a) L'auteur est convaincu de la préméditation. Le 
duc arrive avec 200 chevaux et autant d'hommes armés. A 
Brousseval le dessein se montre clairement. En entendant les 
cloches, « ceux qui étaient plus grandement respectés et ho- 
norés et d'autres moindres en qualités aussi i> disent: « Par 
la mort-Dieu, l'on les huguenolera bien tantôt d'une autre 
sorte. y> El les laquais s'écrièrent jurant par la mort-Dieu, 
« Ne nous baillera-t-on pas le pillage? » A l'église le duc 
ne peut se contenir; dans la halle, 40 hommes d'armes l'at- 
tendent depuis le malin. 

« Marchant tous en ordre de bataille », les gens de Guise 
vont à la grange des réformés « laquelle est loin dudit mous- 
licr environ d'un trait d'arquebuse en tirant de visée ». L'as- 
semblée était de 200 personnes {Arch. ciir., dit 1,200). La 
Brosse et 7 hommes d'armes s'avancent. On les reç:oit poli- 
ment; ils s'écrient : « Mort-Dieu, il faut tout tuer! » Ils sont 
rejetés dehors et la lutte commence. 



MÉLANGES. 51 

On massacre dans la grange, au dehors, sur les loils, pen- 
dant 1 heure 1/2. La maison Champignon est pillée « jusqu'à 
la dernière serviette sous prétexte qu'il y a des armes ». 
Le duc emmène prisonniers le ministre, le capitaine et quel- 
ques autres, va dîner à Alancourt et coucher à Esclaron. — 
Le mardi 4 (le 4 était en réalité un mercredi), il y a 45 morts 
et de 88 à 100 blessés. Le récit se termine par une liste des 
victimes. 

Ce récit, très court, est remarquable par la modération du 
ton et la précision des détails : c'est l'énumération d'une 
série de faits. Ils sont interprétés, il est vrai, à la charge du 
duc de Guise : l'auteur écrivait dans un but d'apologie. Mais 
sur beaucoup de points il s'accorde avec la lettre du duc de 
Guise. Cette relation est donc précieuse; cest lapins impor- 
tante de tontes. Elle est la plus rapprochée des événements : 
le récit s'arrête au 3' ou au 4^ jour de mars et il a été imprimé 
et répandu avant le 29 mars, car il en est question dans une 
lettre de Budeus à Bullingerdu29 mars {Op. Calv., XIX, 363). 
Je crois qu'il a été rédigé aux alentours du 10 mars et avant 
le 14, et qu'il est l'œuvre de Théodore de Bèze. Remarquons 
en effet que la plaquette qui contient notre texte a été im- 
primée à Gaen. Or, Bèze se trouvait à Gaen au début de 
mars : le 10, il écrit de cette ville à lord Gecil (Bull. Hist. 
Prot.fr., VIII, 510-511). Il est à la cour le 14. Enfin la rela- 
tion a été faite sur le récit d'un témoin oculaire, d'un de ces 
protestants échappés de Vassy qui vinrent vers lui [Op. Calv., 
XIX, 363). De là ces erreurs de noms propres qui provien- 
nent toutes d'une audition défectueuse, 

b) Ce second récit est beaucoup plus développé et com- 
prend trois parties distinctes : 1" l'histoire de l'Église de 
Vassy depuis sa fondation jusqu'au massacre et notamment 
la narration de la visite de Jérôme Burgensis, évêque de 
Chàlons et de son moine à Vassy ; 2" le massacre de Vassy ; 
3° l'histoire des religionnaires de Vassy jusqu'au mois 
d'avril 1563. 

Pour ce qui est du massacre de Vassy, notre récit offre de 
grandes ressemblances avec le précédent. On peut presque 
dire que c'est le précédent embelli, agrémenté de détails hor- 



52 MÉLANGES. 

ribles, massacres et pillages, qui ne figurent que là. La nar- 
ration est donc beaucoup plus complète. iMais elle nous doit 
être suspecte à plusieurs titres : d'abord, comme la précé- 
dente, elle est faite dans un but d'apologie ; ensuite on y sent 
le parti pris de montrer le duc de Guise comme un enragé 
ou un fou furieux. Quand sa mère se plaint devant lui des 
gens de Vassy, il « commence à marmonner et s'animer en 
son courage, mordant sa barbe, comme il avait coutume de 
faire quand il était courroucé et fort irrité, ou qu'il avait vou- 
loir de se venger ». Dans la grange, au milieu du massacre, il 
commande de tirer, € nommément les jeunes gens »; et plus 
loin, l'auteur nous le représente « se pourmenanten la grange, 
écumant sa fureur et tirant sa barbe pour toute contenance ». 

De plus une intention est encore plus visible, c'est le des- 
sein d'édification morale. Dès le début l'auteur montre que le 
petit troupeau de Vassy a été proposé « pour un miroir au- 
quel on contemple les merveilles du Seigneur ». Aussi ne se 
fait-il pas faute d'exposer cette intervention de Dieu dans les 
affaires des réformés. On ne compte pas moins de deux mi- 
racles dans ce récit (M. Lavisse* en verrait môme volontiers 
trois). Dans la joute théologique entre le ministre et l'évêque 
Burgensis celui-ci est confondu par certaines citations mer- 
veilleusement appropriées à la circonstance. Cet à-propos ne 
doit pas nous étonner, car le matin même le ministre était 
tombé sur ces passages n par providence de Dieu, comme il 
cherchait autre chose ». — De même, lors du massacre, le 
ministre est sur le point d'être tué d'un coup d'épée. Mais 
« Dieu voulut que Vépéede cestui-là{{i\mVa.\\i\\i frapper) se rovi- 
pit à l'endroit de la garde ». 

l']nfin il convient de remarquer cjue le récit a été composé 
plus d'un an après l'événement, puisqu'il relate des faits arri- 
vés le 16 avril 1563, par conséquent à un moment où une 
légende s'était déjà faite au sujet du massacre. C'est cet Le lé- 
gende que notre récit expose, que dans leur gravure repro- 
duiront Torlorel et Perissin. Pour toutes ces raisons, le récit 



1. E. Lavissk, Le massacre de Vassy, clans la rc^-imprcssion (ie Torrorul 
et Pehissin. — Tableaux historiques du XVI" siècle par A. Kkanki.in. 



MÉLANGES. 53 

nous doit être suspect. Nous ne savons quel en est l'auteur. 
Peut-être n'est-ce qu'une de ces rédactions, de ces histoires 
locales demandées à toutes les Églises par le synode de Lyon 
de 1563 et dont V Histoire Ecclésiastique ne donne que le ré- 
sumé. Aussi pour la partie qui touche à l'histoire de la fon- 
dation et des premiers progrès de l'Église de Vassy, peut-on 
ajouter foi au Discours entier. On ne doit s'en tenir pour le 
reste, qu'à ce qui est commun au Discours entier et au récit 
de Théodore de Bèze. 

Cette relation donc (II, a) est la source principale et c'est 
celle que j'ai suivie pour constituer mon récit. On peut s'y 
fier pour les détails, ils sont peu nombreux, naturels, et la 
plupart du temps identiques à ceux que mentionne le récit 
du duc de Guise. — En ce qui concerne la préméditation, en 
présence des afflrmations contradictoires des deux récits, on 
ne peut répondre (à moins d'avoir déjà une opinion à priori) 
qu'en examinant la conduite du duc de Guise, non seulement 
comme on le fait d'ordinaire pendant le massacre, mais en- 
core et surtout avant et après le massacre, c'est-à-dire, d'une 
part, l'entrevue de Saverne et, d'autre part, la marche d'Es- 
claron à Nanteuil. 

Comme ouvrages traitant du massacre de Vassy, je ne cite- 
rai que l'étude de M. J. Bonnet dans le B. Hist. Prot. franc. ^ 
XXXI, 49-60, 97-108, et l'étude de M. Lavisse, Le massacre de 
Vassy, dans la réimpression de Tortorel et Perissin, Ta- 
bleaux historiques du XVI^ siècle de A. Franklin. 

Tous les auteurs qui ont écrit sur les ducs de Guise (De 
Bouille, M. Forneron, etc.) ont été appelés à faire un récit 
du massacre et à prendre parti dans la question de prémédi- 
tation. Il sera permis, en terminant, de regretter l'absence, 
dans l'ouvrage de M. A. de Ruble, Antoine de Bourbon et 
Jeanne d'Albret, tome IV, de l'appendice dans lequel, selon 
sa promesse, il devait faire la critique des sources du mas- 
sacre de Vassy (IV, 111, note 1 ; et 114, note 4). 

V.-L. BOURRILLY. 



CORRESPONDANCE 



Cbâtiiion-coiisny. — Le gouvernement a autorisé la commune 
de Ghàlillon-sur-Loing (Loiret), lieu de naissance de l'amiral Co- 
llgny, à prendre le nom de Châtillon-Coligny. 

Le Parlement de K.orraine et les protestants. — Dans une étude 
des Annales de VEst (Nancy, 189'i, t. X) sur Thistoire du Parlement de 
Lorraine et de Barrois, M. Krug-Basse traite incidemment des rap- 
ports de cette juridiction avec les protestants de Lorraine. En 1698, 
la Cour souveraine ordonnait l'expulsion de quelques valets pro tes- 
tants aux gages des moines de l'abbaye de Beaupré. En 1700, des 
familles réformées établies à Tanviller durent quitter le pays sous 
peine de confiscation. La tolérance fit son apparition sous le règne de 
Stanislas, roi de Pologne et duc de Lorraine, dont les deux médecins 
et le trésorier étaient protestants. Le Parlement de Nancy enregistra 
le 21 févr. 1788, sans observations, l'édit de Tolérance de novembre 
1787, qui accordait aux protestants le droit de faire tenir des re- 
gistres pour les actes de leur état civil. 

Registres de la Bastille. — La Correspondance histor. et archêol. du 
25 octobre 1896, n° 34, commence l'analyse, faite par M. Fr. Funck- 
Brentano, d'un des registres de la Bastille conservés au Musée Bri- 
tannique. C'est le premier volume de la collection des lettres de 
cachet pour l'entrée et la sortie des prisonniers de la Bastille, à 
partir de 1662. Le plus grand nombre des registres de cette prison 
d'État sont actuellement conservés à la bibliothèque de l'Arsenal, à 
Paris. Deux volumes, les plus anciens et les plus intéressants ont 
été probablement soustraits, lors de la Révolution et transportés en 
Angleterre. On trouvera plus d'un nom protestant dans la liste des 
prisonniers. 

Famille d'Aubigné. — M. Édouard Forestié vient de découvrir, 
dans un château du Maut-Quercy, l'original du contrat de mariage 
de Constant d'Aubigné et de Jeanne de Cardaillac desquels naquit 
Françoise d'Aubigné, qui devait être un jour Mme de Maintenon. 
Cet acte, qui abonde en détails précieux sur la famille des deux époux, 
est daté du 27 décembre 1627. M. E. Forestié va publier un grand 
travail sur la famille de Cardaillac [Ibid.). 

Famille»! Rnsselot, Ouuvain et Girard. — On lit dans l'extrait du 

Procès-verbal de la >iocictc des Lettres, Sciences et Arts de Bar-le- 



NÉCROLOGIE. 55 

Duc (dont notre collaborateur M. Dannreuther est vice-président) 
du 5 février 1896, ce qui suit : 

M. L. Germain étudie une laque aux écussons de Jacques Busselot 
et de Judith Gauvain sa femme (xvn* s.) et reconstitue, à l'aide de ce 
document, la biographie de ces personnages et l'histoire de leurs 
familles. Jacques ou Jacob Busselot, IIP du nom, appartenait à une 
famille de Saint-Mihiel anoblie en 1578 (Cf. Bull., XI, 425). Son 
père avait émigré à Metz avec plusieurs de ses concitoyens pour y 
pratiquer librement la religion réformée. Lui-même devint dans 
celte ville Treize et Conseiller, et y épousa, en 1601, Judith Gauvain 
d'une famille de maîtres de forges de Moyeuvre. La taque objet de 
cette étude, fort remarquable et très décorative, a sans doute été 
fondue dans ces ateliers de Moyeuvre. M. Germain suppose, d'après 
les supports et le cimier, que le moule primitif avait dû êlre exécuté 
pour la famille de Lenoncourt, à qui appartiennent ces attributs ; le 
fondeur semble avoir substitué à l'écu central des Lenoncourt, les 
écussons accolés des familles Busselot et Gauvain. 

M. le commandant Brocard annonce que des recherches, déjà men- 
tionnées à une précédente séance, ont été faites sur sa demande 
dans les archives de La Haye et de Bois-le-Duc pour retrouver la 
trace d'Albert Girard, de Saint-Mihiel (Cf. Bull., XLIII, 335), comme 
ingénieur militaire ; elles n'onl donné aucun résultat. Par contre, il doit 
à l'obligeance de M. Korteweg, recteur de l'Université d'Amsterdam, 
communication d'un extrait de la Laudatio funebris Jacobi Golii, 
par Gronovius (1608), duquel il résulte que Golius, né en 15%, avait 
élé en relations épistolaires avec Albert Girard en 1616, et qu'à cette 
époque Girard, âgé de 21 ans, était déjà un mathématicien illustre 
doublé d'un musicien de talent. Puisse-t-on retrouver la correspon- 
dance scientifique échangée entre ces deux savants. 

H. D. 



NÉCROLOGIE 



M. le D"- W.-N. Du Rieu. — M. le pasteur A. Schaeffer. 

Il nous faut, à la fln de cette première livraison d'une nouvelle an- 
née, ainsi qu'à la fin de l'année dernière, faire une place à la mort 
qui ne cesse de nous enlever nos amis les plus anciens et les meil- 
leurs. M. le D-- Willem-Nicolas Du Rieu, directeur de la Biblio- 
thèque royale de l'Université de Leide, n'était pas, et n'avait, je crois. 



56 NÉCROLOGIE. 

jamais été malade. Méthodique, actif, d'une infatigable obligeance, 
il consacrait tout son temps, soit à la Bibliothèque de l'Université 
où, jusque dans les moindres détails, régnait l'ordre le plus minu- 
tieux, soit à la Bibliothèque wallonne qu'il avait, plus que personne, 
contribué à organiser et à rendre utile, grâce à ses catalogues et 
à son admirable collection de fiches généalogiques. C'est lui qui 
surveillait la rédaction et l'impression du Bulletin de la Commission 
pour l'histoire des Églises wallonnes et que la mort si regrettée de 
son col lègue et ami A .-J . Enschédé rendait doublement indispensable 
à cette Commission. Il a été enlevé, par un coup d'apoplexie fou- 
droyante, le 21 décembre dernier à Tàge de 67 ans. L'avanl-veille de 
sa mort, le 19, il m'écrivait qu'il venait de lire nos derniers Bulletins, 
nous félicitait de ce que notre Bibliothèque était devenue la propriété 
légale de notre Société, et nous souhaitait de bonnes fêtes. Quand 
je lui ré[)ondis, le 22, j'ignorais qu'il était parti la veille pour les 
célébrer dans la patrie définitive. C'est avec un véritable chagrin 
que je m'associe à la douleur de sa veuve et de nos collègues 
wallons. 

Pasteur à Colmar depuis 1857, associé à notre œuvi*e dès l'ori- 
gine, M. le D' A. Schaeffer était un des très rares Alsaciens qui 
n'avaient pas cessé de s'y intéresser. Les premiers de ses nombreux 
ouvrages (dont on trouvera la liste dans l'Encyclopédie des Sciences 
religieuses, XIII, 107) furent consacrés à Duplessis-Mornay^ à Vln- 
flucnce de Luther sur Véducation, à une réédition, dans la biblio- 
thèque Charpentier, des Larines de Pineton de Chambrun (1849- 
185'i). ^'ingt ans plus tard, en 1870, il avait publié sur les Huguenots 
du XVI" siècle, une sorte de tableau historique et descriptif que 
j'ai souvent recommandé à ceux qui désiraient se renseigner exac- 
tement et promptement sur la foi et la vie de nos pères. Né le 7 dé- 
cembre 1826 dans un presbytère alsacien, dont il a évoqué les gra- 
cieux souvenirs dans son autobiographie (Teinpi passjti), il venait 
d'achever sa 70" année lorsque, le jour de Noèl, Dieu Fa retiré à lui. 
C'est en Alsace, un bon écrivain français de moins, et une perte 
sérieuse dans les rangs si clairsemés de ceux qui pouvaient servir 
de trait d'union entre deux langues cl deux pays dont des fanatiques 
voudraient faire deux civilisations à jamais étrangères et hostiles. 

N. W. 



Le Gérant : Fischbaciier. 



S232. — !.. -Imprimeries réunies, B, rue Mignon, 2. — May et .Mottehoz, directeurs. 



^ LV-JEKVS DOCTOR THEOLOGîA: -r§}f 




Hf^lioo et Imp.l.emercier P* 



SOCIETE DE L'HISTOIRE 



DU 



PROTESTANTISME FRANÇAIS 



Études historiques 

LES RÉGENTES POLÉMIQUES SUR LA MORT DE LUTHER 

{i8 février 1546). 

Il y a quelques années, alors que la lutte confessionnelle 
était en Allemagne dans sa plus grande ardeur, le D"" Ma- 
junke*, l'ancien et fougueux polémiste de la Germania, 
devenu curé d'une petite paroisse en Silésie, eut une inven- 
tion de génie. Fatigué « des détestables mensonges » que les 
(( tenants » de l'Allemagne évangélique ne cessent de pro- 
fesser contre « les mauvais papes et la fourberie romaine », 
il pensa les réduire au silence et porter en même temps un 
coup terrible et décisif au Protestantisme, en apportant au 
monde surpris cette révélation inattendue : Tous les récits 
protestants de la mort de Luther sont fictifs. Luther n'est 
point mort saintement comme ceux-ci l'affirment. Il s'est 
pendu misérablement dans un moment d'ivresse et de délire, 
poussé par le Diable et désespérant de tout. Les catholiques 
soupçonnaient bien cette fin tragique, mais n'osaient l'affir- 
mer, manquant de preuves certaines. Aujourd'hui la preuve 
est faite. Un récit authentique d'un témoin oculaire, ancien 
serviteur de Luther, récit perdu dans les vieux livres d'autre- 
fois, a fait enfin évanouir tous les mensonges intéressés et 
rétabli triomphalement la vérité à la gloire de Dieu et de sa 
sainte Église. 

Le livre du D' Majunke est un singulier mélange dediscus- 

■1. P. Ma}\.\nke, Liithers Lebensende, 5° édit., Mayence, 1891. — Die histo- 
rische Kritik iiber Luthers Lebensende, Mayence, 1890. — Ein let^tes 
Wort an die Luther-Dichter., Mayence, 1890. 

1897. — N" 2, 15 février. XLVI. — 5 



58 ÉTUDES HISTORIQUES. 

sion passionnée, de fiel dévot, d'érudition suspecte, d'habi- 
leté sophistique et d'audace dans Taffirmation. Il eut, dans 
un certain monde, un tel succès, que les Prolestants s'en 
émurent. La réfutation d'une thèse si surprenante n'était 
pas difficile; elle ne se fit pas attendre. Un savant professeur 
d'Erlangen, M. Th. Kolde *, l'auteur le plus récent d'une vie 
de Luther, homme d'une érudition impeccable dans toutes les 
choses qui louchent à la Réformation, entra dans la lice, et 
d'une plume alerte et incisive, mit à nu les sophismes, recon- 
stitua le vrai terrain de l'histoire, fit évanouir les allégations 
fausses, et ne laissa rien subsister de la nouvelle légende. 
D'autres prirent part à la lutte; et le dernier mot de toute 
cette affaire semble avoir été dit par un écrivain catholique 
de grand mérite M. N. Paulus" : « Les Français disent avec 
raison que le ridicule lue. » 

Hélas ! non, le ridicule ne tue pas toujours. Il est, dans 
tous les partis religieux ou politiques, un monde très bas, 
que la vérité n'atteint que difficilement, et où la lumière ne 
pénètre guère, monde d'ignorance et de fanatisme, qui n'ac- 
cepte et n'encense que ce qui nourrit sa passion. Si en Alle- 
magne, dans les cercles éclairés et pour les intelligents, la 
discussion sur la mort de Luther, a cessé comme tombe un 
teu de paille, la légende a passé la frontière, s'est répandue 
en Belgique, puis en France'' où chaque jour encore on nous 
demande naïvement: Est-il donc vrai que Luther s'est pendu? 
Une thèse bien écrite et bien étudiée de M. G. Claudin à 
la Faculté de théologie de Paris*, nous a fait connaître récem- 
ment tout l'ensemble des débats. Mais comme une thèse, si 
remarquable qu'elle soit, ne franchit guère les portes de la 
Faculté, les pages suivantes ne seront peut-être pas inutiles 
au public qui désire savoir ce qu'il y a au fond des accusa- 
tions odieuses du D"" Majunke. 



\. Tli. KoUk\ Liithcrs Sclbstmord, Krlangcn, \890. — Nocltcinnial , Lutlicrs 
Selbstmord, Erlangcn, 1890. 

2. Jlistorisclies Jahrbuch der Gorres-Gesellschaft, tome \\\\, 'i" cahier. 

3. La Fin de Luther, par le D' Majunke, traduit par l'abbé Schiincker, 
Paris, 1893. 

4. G. Claudin, la Mort de Luther, Noisy-lc-Scc, 1895. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 59 

Il est nécessaire de refaire avant toutes choses le bref 
récit de la mort de Luther, tel que l'ont racontée les témoins 
oculaires protestants. 

Luther souffrant, fatigué, déjà gravement atteint du mal 
qui devait l'emporter, était parti pour Eisleben, sa ville natale, 
appelé par les comtes de Mansfeld, « ses chers seigneurs », 
qui depuis longtemps avaient entre eux d'incessants démêlés. 
Frères et cousins luttaient entre eux avec toute la haine des 
familles divisées; des procès de toute nature s'éternisaient. 
Le jour (16 février 1546) où, grâce à son doux et puissant 
arbitrage, l'accord fut rétabli définitivement, il était à bout 
de forces. Le lendemain (mercredi 17 février) il se trouva si 
faible le matin que tous ses amis insistèrent pour qu'il ne prît 
pas part aux dernières délibérations. 

Il resta donc dans sa chambre, tantôt couché sur son lit de 
repos, tantôt marchant un peu et priant. Il s'entretenait pai- 
siblement avec les siens : « Cher docteur Jonas, et vous, 
Michel Cœlius, j'ai été baptisé ici à Eisleben. Il se pourrait 
bien que j'y mourusse ! » 

A l'heure du déjeuner il descendit dans la grande salle, 
parla beaucoup, récita de beaux passages de l'Écriture. Le 
soir, avant le dîner, il se plaignit d'oppressions à la poitrine 
qui pourtant n'atteignaient pas le cœur; il demanda qu'on le 
frictionnât avec des linges chauds, et il s'en trouva bien. Il 
resta au dîner, car, disait-il, « la solitude n'engendre pas la 
gaieté ». Il mangea modérément, s'associa aux conversations, 
parla de la mort et de la vie éternelle. 

Après ces discours, il se leva et remonta dans sa chambre; 
ses deux fds Martin et Paul, maître Cœlius l'y suivirent, et 
bientôt après, Jean Aurifaber. Alors il se mit, selon sa cou- 
tume, dans l'embrasure de la fenêtre et pria. Puis se tour- 
nant vers Aurifaber, il lui dit: « Je souffre de nouveau à la 
poitrine, et j'ai peine à respirer. » Celui-ci lui répondit : 
« Alors que j'étais précepteur des jeunes seigneurs, j'ai vu 
souvent que lorsqu'ils avaient quelque mal à la poitrine ou 
ailleurs, la comtesse leur faisait prendre de la corne de li- 
corne. Voulez-vous que j'aille lui en demander ? — Oui », dit 
Luther. — Aurifaber descendit à la hâte, et, avant de se rendre 



60 ÉTUDES HISTORIQUES. 

chez la comtesse, il appela le D-^ Jonas et M* Cœlius, qui 
s'étaient absentés un moment, et les pria de monter. 

Le mal empirait. Luther se plaignit de douleurs plus vives. 
Quant on l'eut frictionné avec des linges chauds, il dit: « Je 
suis mieux. » 

Le comte Albert, prévenu par Aurifaber, accourut, appor- 
tant de la corne de licorne. « Comment allez-vous, cher doc- 
teur? lui dit-il. — Oh rien ne presse ! je vais un peu mieux. » 
— Le comte lui râpa lui-même la corne et la lui administra, 
et comme le malade s'en trouvait bien, il le quitta, laissant 
auprès de lui un de ses conseillers, Conrad de Wolframdorf, 
avec le D"" Jonas, AP Cœlius et Jean Ambrosius. 

Sur son désir, on lui donna une seconde fois le même re- 
mède dans une cuillerée de vin. — Alors, vers 9 heures, il se 
coucha sur son petit lit et dit: « Si je pouvais sommeiller 
pendant une demi-heure, je pense que tout irait mieux. » 

Il dormit en effet d'un sommeil doux et naturel pendant 
une heure et demie, jusqu'à 10 heures, et le D"" Jonas, 
M^ Cœlius, Ambroise, son domestique, et ses deux fds res- 
tèrent auprès de lui. S'étant réveillé à 10 heures précises, il 
dit : « Vous voilà encore debout 1 Ne pourriez-vous pas vous 
coucher? — Non, monsieur le docteur, lui répondîmes-nous, 
notre devoir est de veiller ! » Alors il se leva de son canapé 
fit quelques pas dans la chambre, et arrivé à la porte de son 
cabinet, il dit: « Voilà ! à la garde de Dieu, je vais me mettre 
au lit. Iti manus tuas commendo spiritum meum, redimisti 7nc\ 
Domine Deiis veritatis. (Je remets mon esprit entre tes mains, 
tu m'as racheté, ô Dieu de vérité.) » 

Son lit avait été préparé et garni de coussins chauffés. Il 
s'y mit, nous donna la main à tous, et nous souhaita une 
bonne nuit: « Docteur Jonas, nous dit-il, maître Cœlius et 
« vous tous, priez pour votre Seigneur Dieu et son Evangile, 
« car le concile de Trente et le misérable Pape sont furieux 
« contre lui. » — Le D' Jonas, ses deux fils, Ambroise et les 
autres serviteurs demeurèrent avec lui. Pendant les nuits 
précédentes, on avait gardé une lumière dans sa chambre à 
coucher; cette nuit-ci, on fit du feu dans la chambre à côté. Il 
s'endormit naturellement avec une douce respiration, jusqu'à 



ÉTUDES HISTORIQUES. 61 

ce que l'horloge sonnât une heure. Alors il se réveilla et ap- 
pela son domestique Ambroise pour allumer du feu (bien que 
les deux chambres fussent chauffées). 

Jonas ayant demandé s'il se sentait plus faible : « Ah î 
seigneur Dieu ! que j'ai mal ! Je pense, cher docteur Jonas, 
que je mourrai ici, à Eisleben, où je suis né et où j'ai été 
baptisé. » — Jonas et Ambroise lui répondirent : « Oh ! Révé- 
rend Père, notre Père céleste vous aidera bien, par Christ 
que vous avez prêché. » — Puis il se leva sans le secours de 
personne, sortit de son cabinet et entra dans l'autre chambre 
en disant les mêmes paroles qu'il avait déjà prononcées: 
« In inanus tuas commendo spiritum meum, etc. » Après avoir 
fait deux ou trois tours, il se coucha sur le lit de repos et se 
plaignit encore de beaucoup souffrir à la poitrine, mais non 
au cœur. 

Un quart d'heure après, arrivèrent le secrétaire de la ville 
avec sa femme, les deux médecins. M" Simon Wild et le 
D' Ludwig, le comte Albert avec son épouse qu'on avait pré- 
venus à la hâte. La comtesse avait apporté toutes sortes de 
baumes et d'essences qu'elle s'efforçait de lui faire prendre 
pour lui redonner un peu de force; mais le docteur, couché 
sur son lit de repos, ne cessait de dire : « Ah ! Dieu ! j'ai bien 
mal, je suis bien angoissé, je sens que je m'en vais et que je 
resterai à Eisleben. » 

Le D' Jonas et M« Gœhus lui dirent alors : « Révérend 
Père, invoquez Notre Seigneur Jésus-Christ, notre souverain 
sacrificateur, notre unique Rédempteur. Vous venez d'avoir 
une bonne et forte transpiration, avec la grâce de Dieu cela 
ira mieux. —Oh! répondit-il, c'est la froide sueur de la 
mort, le mal augmente, je rendrai bientôt l'âme. » Puis il se 
mit à prier: « O mon Père céleste, mon Dieu, Père de Notre 
Seigneur Jésus-Christ, Dieu de toute consolation, je le rends 
grâces de ce que tu m'as révélé ton cher Fils Jésus-Christ, à 
qui je crois, que j'ai prêché et confessé, que j'ai aimé et loué, 
que le misérable Pape et tous les impies déshonorent, persé- 
cutent et blasphèment. O mon cher Seigneur Jésus-Christ ! 
je te recommande ma pauvre âme. O mon Père céleste, je 
dois bientôt quitter mon corps, et je vais être enlevé de ce 



62 ÉTUDES HISTORIQUES. 

monde; mais je sais que je demeurerai éternellement avec 
toi et que personne ne pourra m'arracher de tes mains. » 

Puis il dit en latin : « Dieu a tant aimé le monde, qu'il a 
donné son Fils unique, afin que tous ceux qui croient en lui 
ne soient point perdus, mais qu'ils aient la vie éternelle. » Et 
encore ces paroles tirées du Ps. LXVIII : « Nous avons un 
Dieu qui nous sauve, Notre Seigneur qui nous délivre de la 
mort. » 

Alors, le médecin lui fit prendre un remède rare et précieux 
qu'il portait toujours avec lui pour les cas extrêmes. Quand 
il en eut bu une cuillerée, il s'écria : « Je m'en vais, je rends 
mon âme à Dieu; » et trois fois de suite, il répéta précipi- 
tamment ces paroles : « Pater, inmanus tuas commendo spiri- 
tum meuiu, redimisti me, Deiis veritatis. » Puis il redevint tran- 
quille. On l'appela, mais il demeurait les yeux fermés et ne 
répondait point. La comtesse et les médecins le friction- 
naient avec des eaux fortifiantes que madame la doctoresse 
avait envoyées, et dont il avait l'habitude de se servir. 

Après cela, le D" Jonas et M^ Cœlius lui crièrent à haute 
voix : « Révérend Père, voulez-vous mourir appuyé sur 
Jésus-Christ et sur la doctrine que vous avez enseignée? 
— Oui », répondit-il assez haut pour que chacun pût l'en- 
tendre. Ayant dit cela, il se tourna du côté droit et se mit à 
dormir pendant un quart d'heure, de sorte que l'on commen- 
çait à reprendre espoir; mais les médecins dirent qu'il ne 
fallait pas se fier à ce sommeil, et ils lui passaient souvent la 
lumière devant le visage. A ce moment, arriva le comte Jean- 
llenri de Schwarzenbourg avec son épouse. 

Dès lors sa figure pâlit, son nez et ses pieds devinrent 
froids. Puis il respira doucement, profondément, et dans ce 
soupir il rendit l'âme (18 février, à trois heures du matin) sans 
qu'un seul de ses membres remuât. 

Cette mort avait élé si paisible, que les assistants effrayés 
et se lamentant pouvaient à peine y croire. On continua à le 
frictionner, on fil tout ce quiétaithumainement possible, mais 
le corps se refroidissait. — Avant qu'il fût jour, vers (juatre 
heures, arrivèrent le sérénissime prince Wolfgang d'Anhalt, 
les comtes Philippe, Voltradt, Jean, Wolf de Mansfeld et 



ÉTUDES HISTORIQUES. 63 

d'autres seigneurs de la noblesse. On laissa le corps sur le 
lit jusqu'à neuf heures. Pendant ce temps vinrent un grand 
nom bre d' honorabl es bourgeois versant d'abondantes larmes. 
Ensuite on l'ensevelit dans un linceul blanc et on le déposa 
d'abord sur un lit, puis dans un cercueil d'étain. Des cen- 
taines de personnes, nobles, bourgeois, hommes et femmes 
du peuple furent admis à le voir. Pendant toule la journée du 
18 février le corps demeura dans la maison du D''Dracksteds. 

Le récit qu'on vient de lire s'appuie sur des documents 
incontestables, jusqu'ici incontestés, sur l'attestation de 
témoins oculaires qui ont assisté à toutes les phases de la 
maladie. Ces documents sont au nombre de huit ^ : tout 
d'abord une longue lettre de Justus Jonas à l'Électeur de 
Saxe, écrite le 18 février, une heure et demie après la mort; 
deux lettres des comtes Albert de Mansfeld et du prince 
Wolfgang de Anhalt au même, envoyées dans la nuit avec le 
rapport de Jonas ; une lettre de Jean Aurifaber à Michel Gutt, 
à Halle; une lettre du comte Jean-Georges de Mansfeld au 
duc Maurice de Saxe ; une lettre de Jean Friedrich, con- 
seiller d'Eisleben, à son oncle Jean Agricola, alors à Berlin. 
Toutes ces lettres sont du même jour. Le 20 février Michel 
Cœlius prononça l'oraison funèbre; puis parut, sur l'ordre de 
l'Électeur, le récit, sobre mais complet, des derniers jours de 
Luther depuis son départ de Wittenberg jusqu'à sa mort. 

Ces sources sont évidemment de premier ordre; et nul 
événement historique ne saurait être mieux attesté, puis- 
qu'elles nous font apparaître tout un monde de témoins 
respectables, princes, seigneurs, nobles dames, théologiens, 
deux médecins, puis un grand concours de peuple. Le récit 
de Jonas a été publié, répandu à profusion peu de jours 
après la mort, et aucun des témoins cités n'a fait entendre la 
moindre protestation. 

Tous les auteurs protestants, la plupart des historiens 
catholiques en ont fait la base de leur exposition, ces der- 

1. Kawerau, Briefivechsel des Justin Jonas-Fûnf Briefe ans den Tagen 
des Todes Luthers {Theol. Stiid. ii. Kritiken, 1881). — Voy. aussi 
Walch, XXI. 



64 ÉTUDES HISTOniQUES. 

niers, avec quelques réserves sans doute, omettant quelques 
circonstances, reprochant aux protestants cridéaliser la mort 
de leur héros comme ils ont idéalisé sa vie. 

Quels arguments, quels faits le D"" Majunke peut-il bien 
opposer à de pareils témoignages, pour établir sa thèse du 
suicide? 

Un fait : le dire d'un inconnu, dont nous parlerons tout à 
l'heure, révélé cinquante ou soixante ans après; un argument 
mais topique : « Tous ces documents sont faux, inventés. 
Les auteurs de ces lettres, et de cette histoire, mentent parce 
qu'il leur faut à tout prix cacher la vérité pour ne pas désho- 
norer leur héros, et avec lui la Réforme tout entière ! Il mentent 
surtout pour faire taire des bruits qui déjà circulaient dans le 
public. Gœlius lui-même ne dit-il pas, dans son oraison 
funèbre, que des gens mal intentionnés prétendent qu'on a 
trouvé Luther mort dans son lit, et que Satan inventera bien 
d'autres calomnies ? » 

Il est fort probable, en effet, que des bruits odieux se 
répandaient ou allaient se répandre dans le monde qui 
haïssait Luther d'une haine jamais assouvie. Ces bruits n'ont 
rien de nouveau. Il y a toujours eu, depuis les premières 
heures de la Réforme, des officines de calomnie où l'on tra- 
vestissait et sa vie et son œuvre. Luther a sans cesse été 
représenté comme l'ouvrier du Diable, livré aux furies, ivrogne, 
débauché; sa femme, comme une prostituée; et les dévots 
espéraient bien qu'une mort horrible serait le couronnement 
d'une vie infâme. 

Le premier bruit de sa mort devança celle-ci d'un an. Déjà 
en 15'i5, alors que souffrant de douleurs violentes de tête, 
tourmenté par la pierre, les jambes enflées, la vue considé- 
rablement diminuée, il languissait, le bruit de son trépas se 
répandit tout à coup. Une pièce stupide et méchante, publiée 
à Naples,enltalie, l'annonçait au monde catholique. « Dieu, y 
disait-on, a fait un prodige terrible, inouï, pour la gloire du 
Christ et la consolation des âmes pieuses. Luther, le grand 
hérétique, est mort. Avant de rendre le dernier soupir il avait 
reçu le saint sacrement et demandé que son corps fût placé 
sur l'autel et adoré. Son corps, au mépris de ses ordres. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 65 

ayant été mis en terre, un bruit horrible se fit entendre 
comme si toutes les puissances de l'enfer se fussent heurtées 
Tune contre l'autre. Peu après apparut dans les airs la sainte 
hostie qu'il avait indignement reçue. Le bruit cessa dès qu'on 
l'eut replacée dans le saint ciboire; mais la nuit suivante, il 
reprit avec plus de fureur. Le sépulcre enfin ayant été ouvert, 
on n'aperçut nul vestige de son corps; mais il en sortit une 
vapeur sulfureuse qui rendit malades tous les assistants. Un 
grand nombre de personnes, témoins de ce prodige, se con- 
vertirent à la Sainte Église. » 

Luther se contenta de répondre * au méchant libelle : « Moi, 
Martin Luther, j'affirme que j'ai reçu cette furieuse imposture 
touchant ma mort, et que je l'ai lue avec plaisir, à l'exception 
du blasphème qui attribue de semblables faussetés à la 
grandeur de la Majesté divine. Je me réjouis de la haine mor- 
telle que me portent le Diable et sa suite, le Pape et les 
papistes. Dieu veuille convertir ces derniers ; et si ma prière 
pour eux ne doit pas être exaucée, Dieu veuille qu'ils n'écri- 
vent jamais contre moi que de pareilles inepties. » 

Que dit à cela le D' Majunke? — C'est tout simple; c'est 
Luther lui-même qui a inventé ce récit. C'est son style, sa 
fantaisie. N'a-t-il pas dit d'ailleurs que tout est permis contre 
le pape? — Quand M. Th. Kolde réplique que Luther ne savait 
pas l'italien ; qu'on possède la lettre du Landgrave de Hesse - 
(12 mars 1545), dans laquelle il lui envoie l'écrit imprimé, avec 
une traduction allemande, écrit qu'un de ses conseillers lui 
avait envoyé d'Italie ; la réponse de Luther à cette lettre, une 
autre encore du Landgrave à l'Électeur de Saxe, et enfin la 
réponse de l'Électeur au Landgrave, disant à celui-ci qu'il 
fait parvenir le tout à Luther; le D' Majunke répond simple- 
ment que si l'auteur du libelle n'est pas Luther, c'est à coup 
sûr quelqu'un des siens, puisque les catholiques sont inca- 
pables de pareilles grossièretés. 

Ce récit est comme le prototype de tous ceux qui vont 
suivre. Il y a là, vers la fin du siècle et pendant le siècle sui- 
vant, inspirée des jésuites, une riche et basse littérature, 

\. Luthers Werke, Erlangen A. 32. — De Wette, VI, 373. 
2. Rommel, Philipp von Hessen, III, 108. 



66 ÉTUDES HISTORIQUES. 

dévote, mystique et surtout polémique. C'était la réaction 
plus populaire que savante contre les succès et aussi contre 
les excès de la Réforme. On ne la retrouve plus aujourd'hui 
que dans la poussière des bibliothèques, ou parfois renou- 
velée et rajeunie par quelques ultramontains qui font 
flèche de tout bois. La croyance universelle, la foi profonde 
de ce monde pieux, c'est que l'hérésie étant l'œuvre du 
Diable, les hérétiques ne peuvent être que ses suppôts et 
doivent mal finir. Leur vie est infâme, leur mort lui appar- 
tient; et ils tombent entre ses mains, comme Simon le Magi- 
cien et Arius. Ainsi Œcolampade est étranglé par le Diable, 
Bucer, possédé, voit ses entrailles se répandre autour de lui, 
à la grande frayeur des assistants; Calvin meurt dévoré de 
poux; Luther, après un copieux repas, est étranglé. 

Pour ce dernier la légende varie et s'enrichit avec le temps. 
Les uns disent qu'il est mort dans le délire et dans l'ivresse; 
les autres, étouffé, en dormant; d'autres encore, directe- 
ment par le Diable qui lui a tordu le visage; d'autres, enfin, 
dans des désespoirs et des fureurs démoniaques. Le D' Ma- 
junke relate, parmi ces bruits divers, le récit d'un certain Chris- 
tophorus Longolius, de Cologne, correspondant d'Erasme, 
qui le fait mourii- des suites honteuses de la syphilis, le corps 
gonflé de pustules. M. Kolde lui répond, il est vrai, que ce 
Longueil étant mort lui-même le H septembre 1522, il lui a 
été bien difficile de parler de la mort de Luther qui n'a eu 
lieu qu'en 1546, et que cet écrivain a sans doute en vue le che- 
valier Ulrich de Hutten. Mais le D'' Majunke ne se laisse pas 
désarçonner pour si pou. C'est là un trait, entre cent autres, 
de l'inadvertance et de la mauvaise foi de ce polémiste. 

Nous arrivons à la grande trouvaille, à la pendaison. Tout 
ce qui précède n'est que l'expression de cette certitude in- 
time que Luther a mal fini. Chacun de ces auteurs est assuré 
que le Diable est intervenu, mais chacun explique cette inter- 
vention selon ce (|u'il croit savoir ou selon son imagination. 

Le premier (jui en ail pai'lé en termes un peu précis est un 
oratorien, Thomas Bozius, en 1593*, dans un granti ouvrage 

1. Tliomas Bozius, De Signis ccclcsia', Colonia', 1503, p. 120G. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 67 

de controverse De Signis ecclesiœ (quarantc-sepl ans après 
la mort de Luther). Il raconte brièvement que Luther est mort 
étranglé. Il en tient la nouvelle d'un homme qui, dans son en- 
fance, a été domestique de Luther et qui depuis s'est converti 
au catholicisme. Cet homme ajoute qu'un serment terrible de 
céler la chose lui a été imposé à lui et aux autres serviteurs. 

Enfin vient celui qui, selon le D"" Majunke, doit déchirer 
la trame si bien ourdie des mensonges protestants. Cet 
homme est un mmoY'ûe, S edulius, qui, soixante ans après la 
mort de Luther, écrivit un gros livre : Prœscj-iptiones adver- 
sus hœreses (Anvers, 1606). 

Le livre est un tissu de récils abominables sur la vie et la 
mort des hérétiques. Il s'y trouve des choses, contre Œco- 
lampade, par exemple, qui ne peuvent se dire qu'en latin, et 
encore ! Arrivant à Luther il annonce qu'il va donner le récit 
authentique de sa mort tragique. Ce récit n'est autre que la 
prétendue déclaration solennelle de l'ancien serviteur de 
Luther, déclaration qu'il tient, dit-il, d'un homme très digne 
de foi. La voici dans sa partie essentielle : 

« Vos instances religieuses et vos prières me poussent à braver 
l'indignation des hommes et la crainte de les offenser, pour rendre 
témoignage à la vérité. Je sais qu'il faut toujours rendre gloire aux 
œuvres merveilleuses de Dieu, et que je dois obéir plutôt à ses pré- 
ceptes qu'aux recommandations des hommes. C'est pourquoi, bien 
que les seigneurs d'Allemagne m'aient défendu, avec des menaces 
terril:)les, de révéler à qui que ce soit la mort affreuse de mon maître 
Luther, je ne cacherai pas la vérité; mais pour la gloire de Christ, 
et pour l'édification du monde catholique, je dévoilerai au grand 
jour ce que j'ai vu moi-même et annoncé aux princes réunis à Eis- 
leben. Voici ce qui est arrivé : Martin Luther, se trouvant un jour 
à Eisleben, en compagnie des plus ittustres seigneurs d'Allemagne, 
se laissa aller à son penchant, de sorte que nous dûmes l'emmener 
en état d'ivresse complète et le mettre au lit. Après lui avoir sou- 
haité une bonne nuit, nous allâmes dans notre chambre sans rien 
présager ni soupçonner de fâcheux, et nous nous sommes endormi 
paisiblement. Mais le lendemain, en allant, selon notre habitude, 
aider notre maître à s'habiller, nous le trouvâmes, oh douleur, lui, 
notre maître Martin, pendu à son lit et misérablement étranglé. 
A cet horrible spectacle, nous fûmes frappé de terreur, mais sans 



68 ÉTUDES HISTORIQUES. 

hésiter plus longtemps, nous sommes allé en hâte prévenir les 
princes, ses convives de la veille, de la fin abominable de Luther. 
.Ceux-ci, terrifiés comme nous-même, nous firent aussitôt les plus 
belles promesses, et nous conjurèrent de garder toujours le plus 
profond silence sur cet événement. Ils nous demandèrent ensuite de 
dégager du lien l'horrible cadavre, de le placer dans son lit et de 
répandre parmi le peuple le bruit que mon maître Martin était mort 
subitement. Poussé par leurs prières, et comme les gardes du 
tombeau du Seigneur, séduit par leurs magnifiques promesses, 
nous l'aurions fait si la puissance invincible de la vérité ne nous 
eiàt persuadé le contraire. La crainte et le respect des hommes, 
l'intérêt peuvent bien étouffer la vérité pendant longtemps; mais 
l'aiguillon de la religion ou de la conscience la fait tôt ou tard écla- 
ter au grand jour. » 

Pour mieux faire apparaître le caractère diabolique de celte 
mort, Sedulius raconte, d'après le récit d'un homme de Dieu, 
Tileman Bradebach, cjue le jour même où mourut « le nouvel 
Evangéliste », tous les possédés qui se trouvaient à Gheel en 
Brabant, pour être guéris par la vertu de saint Dymna, furent 
délivrés de leurs détestables hôtes; mais le lendemain ils 
étaient possédés et tourmentés de nouveau. Les démons in- 
terrogés sur ce qu'ils avaient fait pendant ce jour, répondirent, 
que Satan, leur chef suprême, les avait commandés pour 
l'enterrement de son prophète et fidèle collaborateur Martin 
Luther; car il était convenable que celui qui a conduit tant 
d'àmes en enfer, eût un cortège triomphal. En effet, ajoute 
Sedulius, quand la dépouille de Luther fut transportée à W'd- 
tcmbcrg, on vit une multitude de corbeaux l'accompagner en 
poussant des croassements formidables. Ces corbeaux 
c'étaient « les démons des possédés de Gheel ». 

Telles sont les belles inventions qui doivent faire évanouir 
« la légende protestante ». Ce récit d'un serviteur inconnu, 
fait à une époque inconnue, à un homme plus inconnu en- 
core, et révélé après la mort de Luther, récit qu'aucun histo- 
rien catholique ou protestant n'a connu, qu'on ne rencontre 
que noyé au milieu d'élucubralions mystiques dans de mé- 
chants ouvrages de controverse qui soulèvent le sourire ou 
la nausée, voilà ce que le D"^ Majunkc oppose victorieuse- 



ÉTUDES HISTORIQUES. 69 

ment aux lettres des témoins oculaires, aux documents les 
plus authentiques, par l'unique motif que ces documents et 
ces lettres sont d'origine protestante. Il est presque inutile 
dMnsister. 

Et pourtant, à côté des sources prolestantes, il en est une 
encore, catholique, celle-ci, et qui constitue la plus parfaite 
réfutation du récit du pseudo-serviteur de Luther. C'est le té- 
moignage de l'apothicaire lui-même qui fut appelé dans la 
nuit, trop tard sans doute pour la réussite de son ministère. 
Le document a été publié pour la première fois en 1548, par 
Cochiseus, l'ennemi et le biographe de Luther, puis ajouté 
comme appendice à partir de 1565, à son histoire : De actis 
et scriptis Lutheri. Cochlseus appelle son auteur un certain 
Bourgeois de Matts/eld, et M. Paulus a démontré récemment 
que ce bourgeois n'est autre que l'apothicaire lui-môme, Jean 
Landau. Cet apothicaire catholique n'est pas très tendre pour 
Luther, il ne l'aime pas, il a contre lui tous les préjugés de 
son parti. Il parle de ses excès, de son goût pour le vin et la 
bonne chère, etc., et il a, dans sa narration, toutes les crudi- 
tés professionnelles. Voici ce qu'il raconte : 

« Le mercredi, 17 février, Luther se montra de nouveau très 
joyeux à table; il faisait rire tout le monde par ses plaisanteries et 
ses gais propos. Mais vers huit heures il ne se trouva pas bien, 
ainsi le rapporte la lettre écrite à ce sujet. Après minuit on fit venir 
à la hâte deux médecins : un docteur et un maître. A leur arrivée 
le pouls ne battait plus. Ils écrivirent pourtant une ordonnance 
pour lui faire prendre un clystère. C'est pourquoi vers trois heures 
un apothicaire fut réveillé et il reçut l'ordre de préparer un clystère 
et de l'apporter à Luther. En arrivant, et pendant que, sur l'ordre 
des médecins, il préparait et chauffait le clystère, il pensait qu'il 
vivait encore. Mais après avoir retourné le corps pour donner le 
clystère, il s'aperçut qu'il était mort, et il dit aux médecins : « Il est 
mort, qu'a-t-il besoin de lavement? » Le comte Albert et quelques 
hommes instruits se trouvaient là. Mais les médecins répondirent : 
« Qu'importe? donne le clystère pour le ranimer, s'il y a encore 
quelque souffle. » En approchant la canule, il remarqua des flatuo- 
sités et des bruits; car le corps était rempli de liquide par suite des 
excès de table. Son office était en effet somptueusement pourvu, el 
il avait chez ses hôtes des vins fins et étrangers en abondance. On 



70 ETUDES HISTORIQUES. 

dit que Luther buvait à chaque repas un setier de vin fin et étran- 
ger*. Dès que l'apothicaire eut donné le clystère tout fut répandu 
sur le lit qui était magnifiquement préparé. L'apothicaire dit aux mé- 
decins: «Le clystère ne lesle pas. » Ils lui répondirent : «Cela suffit. » 
Ces deux médecins se mirent alors à discuter entre eux sur la cause 
de la mort. Le docteur disait que c'était une apoplexie. On vit en 
effet la bouche convulsionnée et le côté droit tout noir. Mais le 
maître pensait qu'un homme aussi saint ne pouvait mourir de la 
main de Dieu par un coup de sang; il soutenait qu'il était mort 
d'un catarrhe suffocant. Après cela tous les autres comtes vinrent 
aussi. Mais Jonas, se tenant à la tète du mort, se lamentait beau- 
coup: il se tordait les mains et criait. Comme on lui demandait si 
Luther s'était plaint la veille de quelque douleur (on était au commen- 
cement du jeudi 18 février) il répondit : « Non; il fut joyeux comme 
il ne l'avait jamais été I Ah! Seigneur Dieu! Seigneur Dieu! » 

«Cependant les comtes apportèrent un parfum précieux pour en 
frictionner le corps du défunt. En effet, Luther avait déjà quelque- 
fois passé pour mort, restant couché quelque temps sans bouger et 
sans donner signe de vie. Cela lui était arrivé à Smalkalde lorsqu'il 
souffrait de la pierre... C'est pourquoi on ordonna à l'apothicaire 
d'oindre le corps de parfum et de le frictionner. Celui-ci exécuta 
cet ordre sans tarder avec beaucoup de soin ; pendant quelque temps 
il frictionna de cette eau les narines, la bouche, le front, le pouls et 
le côté gauche. Mais l'illustre prince Wolfgang d'Anhalt se pencha 
sur le cadavre et demanda à l'apothicaire s'il avait remarqué quel- 
que signe de vie. Il répondit : « Il n'y a plus de vie en lui : les 
mains, le nez, le front, les joues, les oreilles sont glacés par le froid 
de la mort. » Il lui ouvrit la bouche comme on le fait dans les syn- 
copes, mais en vain. Il lui ouvrit les yeux et les referma; ils étaient 
troubles. Toutes ces tentatives étaient vaines, il cessa son travail. 
Jonas voyant cela s'écria : « Le voici cet homme qui conduisit 
l'Eglise de Dieu; voyez comme il dort : O Dieu, suscites-en un autre 
pour le bien de ton Eglise. » Et il ajouta : « Illustres et généreux 
seigneurs, il serait bon d'envoyer un courrier à cheval au prince 
électeur et que ([uekju'un lui écrivit comment tout s'est passé. » 

Cette relation d'un témoin oculaire, très catholique, est par- 
faitement d'accord avec les documents de source prolestante. 
Elle ne l'ait qu'y ajouter de vilains détails de métier, et des 

i. Un sclicr vaut, parait-il;, une chopinc. Le D' Majunke trouvant sans 
doute la dose trop petite, en met six. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 71 

bruits méchants, répandus dans son monde sur l'intempé- 
rance de Luther. — Certes, si elle est véridique, et personne 
n'en doute, l'histoire de la strangulation ne saurait l'être. 
L'apothicaire nous dit qu'il a vu, médicamenté, palpé dans 
tous les sens le corps de Luther, dans la nuit, à trois heures 
et que depuis minuit deux médecins étaient auprès de l'ago- 
nisant. Le domestique anonyme prétend, au contraire, qu'à 
l'heure habituelle du réveil de son maître, il a trouvé le corps 
pendu au lit et que, plus tard seulement, il a dénoué la corde. 
La contradiction est manifeste. Si l'un des récits est vrai, 
l'autre doit être faux. 

Le D'" Majunke n'a pas eu de chance devant la critique pro- 
testante. Il n'est pas un seul fil de sa toile d'araignée si sin- 
gulièrement ourdie qui n'ait été déchiré, pas une seule de ses 
affirmations qui n'ait été démentie. Les théologiens catho- 
liques, j'entends ceux qui élèvent la vérité au-dessus de la 
passion, et il en est beaucoup, ne lui ont pas été plus favo- 
rables. Ils ont repoussé avec dédain une arme qui ne blesse 
que ceux qui s'en servent, « La thèse tendancieuse de Majunke 
est à l'eau, dit le P. Ingold. Aussi qu'avons-nous besoin de si 
pitoyables arguments. » — « Toute vraisemblance fait défaut, 
dit un autre; un pareil témoignage n'a aucune valeur; avec lui 
tombe toute cette histoire. « — « La tentative d'établir la vrai- 
semblance du suicide au moyen d'un témoignage très posté- 
rieur et invraisemblable, tombe devant la critique histo- 
rique. » — « Tous ces rapports réunis doivent suffire pour 
écarter à jamais la légende du suicide, apparue seulement 
vers la fin du xvi' siècle*. » 

Rien de mieux. Aux yeux des hommes de science et de con- 
science, la légende est à l'eau, la lumière est faite. Néan- 
moins cette lumière fût-elle aussi éclatante que le soleil, il y 
aura toujours de bonnes gens, et ils s'appellent légion, qui, 
pieusement, resteront persuadés que Luther, cet homme 
possédé du Diable, a terminé une vie de débauche par une 

mort ignominieuse. 

Félix Kuhn. 

1. Augsburger-Post^eitimg, 21 janvier 1890. 



72 ÉTUDES HISTORIQUES. 

LES IDÉES RELIGIEUSES DE MARGUERITE DE NAVARRE 

D'APRÈS SON ŒUVRE POÉTIQUE 
(Les Marguerites et les Dej-nières PoésiesY 

IV 

VOraison de Vâme fidèle à son Seigneur Dieu, qui ne faisait 
pas partie des deux petits volumes publiés en 1531 et 1533, 
mais que les ressemblances les plus marquées de langage et 
d'idées permettent de rapprocher des deux pièces précé- 
dentes touchant l'époque de sa rédaction, renferme un 
exposé des doctrines relatives aux questions du Salut et de la 
Rédemption plus énergique et peut-être plus précis que celui 
môme du Miroir. Cette forme d' « oraison », que Marguerite 
a adoptée ici pour la première fois, convenait à merveille aux 
épanchements d'allure mystique où elle se complaisait. On 
pourrait remarquer, à ce propos, que, sans calcul ni recherche 
d'aucune sorte, en écoutant seulement la voix de son cœur, 
elle a réussi à réaliser, dans celte œuvre et dans les produc- 
tions de môme nature qui lui succédèrent, un genre de poésie 
lyrique inconnu jusque-là. Personne, en effet, en France, 
n'avait encore songé à y recourir; et si, comme on l'a dit, le 
fond du lyrisme consiste dans l'expression des sentiments 

1. Voy. le n» du 45 janvier. — Il a paru à la môme date dans la Revue 
de l'Université de Bruxelles (n" de Janvier 1897, p. 261-283) une remar- 
quable élude de M. Maurice \'aulhier, professeur à cette Université, inti- 
tulée : Marguerite de Navarre et ses dernières poésies. Dans ce travail, 
consacré à notre récente pui3lication des œuvres inconnues de Margue- 
rite, M. Vaulhier a été amené à ajjordcr la question des idées religieuses 
de la scrur de François I". Nous avons pu constater (p. 21^) que le dis- 
tingué crili(|ue professe, sur cette matière, des idées tout à fait voisines 
de celles c]ue nous avons développées dans notre premier article. Il ne 
fait c|u'indi<iuer son opinion, mais, comme elle est basée sur une connais- 
sance sérieuse des productions poétiijucs de la reine de Navarre, elle cor- 
robore singulièrement plusieurs de nos conclusions. Il y a là une ren- 
contre qui mérite d'être signalée. Si, travaillant isolément, nous arrivons 
ainsi à des résultats analogues, il y a de fortes raisons de croire que nous 
ne nous trompons point 







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MÂRGURRITK DE NVVARRE 



ÉTUDES HISTORIQUES. 73 

personnels, c'est-à-dire dans la confidence qu'un être humain 
vous faitde ses sensations intimes, aucuneautre forme poétique 
ne semble plus profondément lyrique que celle-là. Margue- 
rite y a été amenée uniquement par l'intensité de ses émotions 
spirituelles, à l'exclusion de toute préoccupation d'ordre lit- 
téraire. C'est ainsi qu'elle a su par la seule force de son inspi- 
ration atteindre à des veines lyriques absolument nouvelles, 
justifiant la parole prononcée par Bayle en manière de con- 
clusion à son admirable article sur la reine de Navarre : « Il 
fallut donc que la beauté de son génie et la grandeur de son 
âme lui découvrissent un chemin que presque personne ne 
connaît. » Car, à bien considérer l'ensemble de son œuvre, 
le royal poète ne s'est point borné à créer ce genre d' « orai- 
son )) poétique. Les Chansons spirituelles, le Triomphe de 
VAgneau, la Coche, le Navire, plusieurs Comédies et enfin 
l'étrange et puissant poème des Prisons, qui donnera lieu 
plus loin à tant d'observations précieuses pour l'enquête qui 
nous occupe, marquent autant d'innovations variées dans le 
domaine du lyrisme, toutes également considérables. 

Grâce à ces diverses compositions, qui ne sauraient rentrer 
dans aucun des cadres littéraires usités depuis plusieurs siè- 
cles, notre poète s'est élevé jusqu'à un ton qui lui est demeuré 
propre et qu'on n'a point retrouvé depuis. Il est telle des 
formes inaugurées par Marguerite, la Chanson spirituelle, par 
exemple, qu'elle a portée jusqu'à sa perfection; et si elle n'a 
pas développé tous ces genres avec un pareil bonheur, si même 
elle n'a pas' réussi à mettre partout le style à la hauteur de 
l'invention, l'honneur lui reste d'avoir introduit dans notre 
littérature des accents et des moyens d'expression qui lui 
manquaient avant le xvi^ siècle. La poésie religieuse et philo- 
sophique d'ordre intime, et, pour mieux dire, la poésie per- 
sonnelle, en ce qu'elle a de plus sincère et de plus spontané, 
celle qui jaillit du cœur, et qui laisse toutefois au second 
plan les joies et les plaintes de l'Amour pour s'attacher 
de préférence aux grands problèmes et aux anxiétés qu'ils 
provoquent dans l'âme humaine, lui est redevable, pour une 
grande part, de son existence. Marot lui-même, quelque 

guidé qu'il fût par l'idéal de la Réforme, était par tempé- 

XLVI. - 6 



74 ÉTUDES HISTORIQUES. 

rament trop opposé à celte manière de concevoir les choses 
pour l'interpréter avec succès, et la Pléiade, d'autre côté, 
a plutôt contribué après 1550 à orienter la poésie française 
dans un sens assez différent. La reine de Navarre a donc 
réalisé en tant que poète une œuvre absolument originale ; 
à une époque où les mêmes inquiétudes morales, qui 
l'avaient déjà inspirée et troublée, recommencent à préoc- 
cuper les âmes, elle mérite mieux que jamais d'être étudiée 
avec une attention scrupuleuse. 

La composition de V Oraison de V âme fidèle apparaît dès 
l'abord comme fort supérieure à celle du Miroir. Sous l'appa- 
rente liberté de ses développements, un plan logique et net- 
tement défini se révèle dans cette pièce. Marguerite débute 
par une invocation à Dieu d'un beau mouvement, où les 
images grandioses se succèdent, exprimées avec une préci- 
sion et une mesure qui ne se rencontrent point au même 
degré dans le précédent poème : 

Seigneur, duquel le siège sont les Cieux, 

Le niarcliepied, la terre, et ces Ijas lieux; 

Qui en tes liras encloz le firmament, 

Qui es tousjours nouveau, antique et vieux, 

Rien n'est caché au regard de tes yeux : 

Au fonds du roc lu vois le diamant, 

Au fonds d'Enfer ton juste jugement, 

Au fonds du Ciel ta Majesté reluire, 

Au fonds du cœur le couvert pensement... 

Et l'hymne à la puissance infinie continue de se développer 
ample et grave, révélant chez le royal écrivain une inspiration 
lyri(}ue d'une réelle puissance. Aucun poète français n'avait 
encore parlé sur ce ton des questions divines. II faut se tour- 
ner vers l'Italie et remonter jusqu'à Dante, que la reine avait 
tant aimé et pratiqué, pour rencontrer des accents analogues 
et aussi le même souci des choses éternelles. Si l'on veut 
trouver un écrivain moderne qui ait repris, depuis l'auteur des 
Marguerites, celte veine poétique, il faut, laissant de côté 
du Barlas et son poème trop descriptif, descendre jusqu'à 



ÉTUDES HISTORIQUES. 75 

Milton. Le Paradis perdu a réalisé, en effet, avec un souffle 
plus soutenu, l'épopée protestante que Marguerite avait de- 
vinée et entrevue, et à laquelle elle avait manifestement pré- 
ludé par les trois chants de ses mystérieuses Prisons et surtout 
par le Triomphe de V Agneau^. Ainsi, l'œuvre littéraire que 
Calvin a accomplie dans notre pays, principalement par Vln- 
stitution chrétienne, en pliant la prose nationale aux idées 
abstraites et en enlevant à la langue savante le monopole des 
questions métaphysiques et théologiques, la reine de Navarre 
l'a entreprise de son côté, en introduisant les grandes pensées, 
la préoccupation du divin et de l'infini, dans le domaine de la 
poésie. Elle a montré, par son exemple, que la Muse ne devait 
pas limiter son inspiration aux choses de l'Amour, aux senti- 
ments purement humains, et que l'idéal philosophique et reli- 
.gieux n'était pas moins apte qu'un autre à exciter l'enthou- 
siasme poétique. 

Dès cette invocation du commencement, la reine formule 
une déclaration de la plus haute importance. Traitant des 
actes divins qui se sont produits à l'origine du monde, Mar- 
guerite fait une allusion absolument explicite à la prédesti- 
nation : 

Quand il formoit les deux par sa Parole, 
Le feu et l'air, la Terre et l'eaue tant molle, 
Qui le servoit à sy grande œuvre faire ? 
Quand tant d'Esleii^ escriyoit en son rolle, 
Quel serviteur estoit son prothocole 
Pour n'oublier ce qu'il vouloit parfaire? 

La reine savait mieux que personne la valeur des mots en 
une si délicate matière, et il est bien certain qu'elle n'a pas 
formulé au hasard une pareille déclaration. A ses yeux donc 
la prédestination existe, du moins dans le sens où on l'entend 
ordinairement, et l'on aurait tort de croire que le mot tant 
puisse atténuer en quelque chose la portée de ce vers. Cette 
expression doit signifier vraisemblablement, ainsi que saint 
Augustin, Calvin et tous les partisans de la prédestination se 

1. \'oii- dans la Revue des Deux Mondes du 1" juin la notice bibliogra- 
phique sur les Dernières Poésies. 



76 ÉTUDES HISTORIQUES. 

sont plu à l'affirmer, que l'humanité tout entière n'ayant, en 
principe, mérité que la réprobation, tous ceux de ses mem- 
bres qui y ont échappé n'avaient aucun droit à la justification. 
Dieu ne devant absolument rien à ses créatures déchues, tout 
ce qu'il leur a accordé est un don purement gratuit de sa 
part. Si petit que soit le nombre des élus, il est encore rela- 
tivement considérable, puisqu'aucun d'entre eux ne méritait 
le salut. Ajoutons que l'extrême tendresse de cœur de la 
reine pouvait la porter naturellement à diminuer le plus 
possible le nombre des réprouvés dont elle évitait même 
de prononcer le nom. Quoi qu'il en soit, la proportion 
qu'elle a pu supposer importe peu dans la question ; un fait 
est certain : elle a admis que, dès le commencement du 
monde, avant même la création de l'homme et par consé- 
quent antérieurement à la chute. Dieu a décidé l'élection d'un 
certain nombre de ses créatures, ce qui implique nécessai- 
rement la réprobation des autres ^ Or, c'est précisément, de 
tout le dogme protestant, la thèse que les biographes et les 
critiques se sont efforcés avec le plus d'unanimité d'exclure 
du Credo de Marguerite". 

Poursuivant mon enquête sur ce point spécial si. signifi- 
catif, je remaFque que Marguerite revient avec insistance, en 
maint autre endroit de son poème, sur la nature de l'élection, 
condition première indispensable du salut (p. 100, 102, 104, 
107, m, 113, 115, 117, 119, etc.). Le don de foi, en effet, im- 
plique au préalable une décision divine qui le rende possible 
(p. 111). Nulle part, toutefois, la reine n'a mieux accentué sa 
pensée que dans les vers dont il vient d'être parlé. 

A la suite de ce premier développement, notre poète se 
met, si je puis dire, en présence de lui-même. Il analyse avec 
une sorte de satisfaction mystique la bassesse insondable 
de son être, « povre Riens » que la clarté de son « Tout » 
vient illuminer et délivrer, au milieu de la fange où il croupit. 

1. Pour (■•tre lofjique, Marguerite aurait dû admettre, à la suite de Calvin, 
que cette élection avait été résolue de toute éternité, mais c'est là une 
question de nuance dans la doctrine sur laquelle nous ne pouvons insister. 

2. ,I'ai fait moi-même précédemment quelques réserves à ce sujet dans 
mon introduction aux Dernières Poésies, p. lxvi. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 77 

Malgré son manque absolu de mérite, il reçoit la connais- 
sance, la révélation du seul Bon, 

La main duquel à donner ne se feint 
A son Esleu sa très doiilce promesse ; 
Au Reprouvé, en son péché esteint, 
Le lieu où est immortelle tristesse. 

Notons au passage cette distinction dont le sens n'est pas 
moins explicite que celui des passages signalés plus haut. 
Marguerite énumère ensuite les façons diverses dont la vé- 
rité absolue s'est manifestée aux créatures, insistant de préfé- 
rence sur le rôle du divin Crucifié dans l'achèvement de cette 
révélation et dans le relèvement de l'humanité qui en a été la 
conséquence. L'effet de la rédemption, en ce qui concerne 
les élus, a été définitif et complet, car le Christ a « l'œuvre 
entière parfaite ». Tout ce qui existe de bon et de juste en 
nous est ainsi Pœuvre exclusive de Dieu. II a, par son « la- 
bourage », accompli le travail entier de notre régénération. 
L'amour même que nous devons lui porter est son œuvre 
propre : 

Si ceste Amour dont te devons aymer 
Venoit de nous, l'on pourroit estimer 
Qu'elle seroit bien courte et fort petite; 
Mais si l'Amour de toy vient enflammer 
Notre âme et cœur, mettant à sec la nier 
De noz péchés par sa grâce et mérite, 
Ceste Amour là n'aura fin ny limite. 



Ce corps pesant est refait tout nouveau, 
Léger, luisant, chauld, contre sa nature; 
Par l'union du doux feu de l'Agneau, 
Au Créateur semble la créature. 

La « forme première du vieil Adam », si laide, si « orde », 
disparaît, pour faire place à un être rempli de beauté et de 
splendeur. 

Pour décrire (p. 84-89) la transformation du cœur par 
l'amour céleste, le royal poète emploie une série d'images 
dont l'énergie et la vivacité sont d'autant plus remarquables 



78 ÉTUDES HISTORIQUES. 

qu'il élail plus facile de tomber dans un langage vague et 
artificiel. La reine se complaît visiblement à parler du senti- 
ment qui a été la préoccupation de toute sa vie, TAmour di- 
vin en tant qu'expression parfaite et suprême de toutes les 
autres ardeurs et affections qui naissent dans le cœur de 
rhomme. Nul poète peut-être ne l'a chanté avec plus de 
force; nul n'a mieux compris que c'est par là que la créature 
peut s'affranchir de tant de maux qui l'oppressent et du plus 
inéluctable de tous, la mort. 

O forte Amour, plus forte que la Mort, 

s'écrie un peu plus loin Marguerite (p. 87), et ce mot, qu'elle 
répéta si souvent depuis, traduit à la fois les craintes qui 
s'élevaient dans son âme, à l'idée de la redoutable énigme qui 
pèse sur la vie de l'homme, et les assurances consolantes que 
lui procurait, d'autre part, sa foi robuste dans la puissance 
de l'Amour : 

11 n'y a donc qu'amour en nostre cœur, 
Ouvrant en nous * par divine merveille. 

Mais il n'y a point, dans cette composition, que des effu- 
sions de reconnaissance et d'amour, on y relève en plus d'un 
endroit une adhésion non dissimulée aux principes des nova- 
teurs en ce qui touche le monde ecclésiastique et surtout le 
clergé régulier. C'est ainsi que notre poète fait un peu plus 
loin (p. 80) une réflexion qui rappelle par sa tournure nette- 
ment agressive les attaques du môme genre si nombreuses 
dans VHeptaméron. 

Abbé n'y a, ny Moine, ny Prieur, 
Qui n'ayt en soy Remors, ce grand crieur. 
Rendant lousjours conscience incertaine. 
Où est le bien, l'argent ou le dommaine, 
Où est l'iionneur et le plaisant plaisir... ? 

Une telle oi)inion exprime une fois de plus l'inulililé des 
œuvres non seulement pour le salut, mais même pour la tran- 
quillité de la conscience. 

1. Tiavaillant, opérant en nous. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 79 

Marguerite part de là pour exposer les contrastes profonds 
qui se révèlent entre la vie extérieure qui se déroule en de- 
hors de Dieu, dans le monde inférieur, « plein de souci, de 
travail et de cure », et la vie intérieure qui résulte de l'intime 
union avec le Créateur et qui est celle de l'élu. Les pages 
qui traitent de celte matière offrent une réelle portée philo- 
sophique (p. 89 à 93). II y a là comme le prélude du beau son- 
net de Vidée de Joachim du Bellay. 

Mais ton Amour, dont notre Ame est ravie, 
Un saint désir luy cause, et une envie 
De délaisser la prison de son corps, 
Pour retourner dont elle vint alors 
Que tu la mys dedens... 

Je remarque au cours de ce développement (p. 96) une dé- 
claration des plus graves, où la reine, s'adressant à Dieu, af- 
firme la nécessité pour l'àme de mépriser tous seigneurs, 

Pour l'obéir et suivre Ion vouloir. 

Ne croyant point les humains enseigneurs, 

Mais ton esprit seul, qui le fait valoir ! 

Cette importante assertion n'est que le préambule d'un des 
plus remarquables morceaux du poème, l'un de ceux où ap- 
paraît précisément avec une réelle ampleur cette note nouvelle 
de poésie que je signalais plus haut. L'esprit de la Renais- 
sance s'allie visiblement à celui de la Réforme pour inspirer 
cette noble invocation à la vérité, qui exprime si heureuse- 
ment les aspirations communes aux meilleures âmes de 
l'époque : 

O Vérité, à plusieurs incongnue, 

Las, il est temps que cette obscure nue 

Où lu le liens lu vueille rompre et fendre. 

Tous bon esprits, te voyant retenue^ 

En gémissant désirent ta venue ^ 

Que longuement lu fais ça bas attendre. 

Hélas, vien, vien. Seigneur Jésus, descendre... 



80" ÉTUDES HISTORIQUES. 

Vien, Vérité, au fondz de noz espritz; 
Fais que le feu d'amour y soit espriz. 
Vien, Vérité, que rien ne nous desguise, 
Chasse Terreur forgée par les hommes*... 

• Le poète, qui attribue celte ignorance spirituelle à la chute 
de rhomme, marque de plus en plus cette conviction absolue 
que la créature ne vaut rien par elle-même, et qu'elle ne peut 
sortir des ténèbres où elle languit que par la volonté de son 
Créateur. L'opposition de Tout (Dieu) et de Rien (l'homme), 
ce thème que la reine a développé avec une prédilection 
spéciale dans plusieurs de ses compositions religieuses, 
notamment dans les Prisons, et qui apparaît ici pour la 
première fois, dérive au fond des conceptions théologiques 
les plus caractéristiques de la Réforme-. Comme M. Faguet 
le démontrait naguère avec beaucoup de force ^, il n'y a pas 
d'idée plus protestante. On devine, dans ce passage de ï Orai- 
son, le souci qu'a notre poète de répudier toutes les défini- 
tions grossières et d'essence matérialiste par lesquelles a 
été trop longtemps défigurée l'idée d'un Dieu, qui n'est « ni 
peint, ni visible, ni doré ». 

La seconde moitié de la composition (p. 105-132) a peut- 
être à un plus haut degré que la première le caractère de 
prière et d'effusion religieuse. Marguerite y exprime le ravis- 
sement de l'âme unie à Dieu, sentiment qu'elle a su traduire 
avec tant d'enthousiasme au cours de plusieurs de ses ou- 
vrages. Elle prélude, dans cet hymne de délivrance, aux ac- 
cents si nobles et si profondément chrétiens du Triomphe de 
r Agneau et du troisième livre des Prisons. Déjà, dans la 
pièce qui nous occupe, la forme s'est épurée, le vers est plus 

1. Je note un peu plus loin (p. 99) une gracieuse comparaison, qui est 
de plus très expressive. La reine s'adresse à Dieu, son Tout, et lui de- 
mande de l'éclairer : 

Et, tout ainsy que soleil en verrirre, 
Reluys en moy, qui sans toy n'ay nu! bien. 

2. De m<^me, un peu plus loin (p. 103) le poêle aborde pour la première 
fois le commentaire métaphysique — qui lient dans les Prisons une place 
si imporlanle — de l'alïirmalion divine : Je suis celui qui suis. 

3. Sei:[ièmc Siècle, p. 52 et suiv. (itlude sur Calvin). 



ÉTUDES HISTORIQUES. 81 

libre, plus harmonieux, moins terne, que dans le Miroir, où 
le poète ne se révèle que par intervalle. 

De nombreux passages s'inspirent littéralement des livres 
saints, en première ligne de saint Paul et aussi de saint Jean, 
« doux secrétaire ». De son commerce avec les Écritures, 
avec Job en particulier, la reine a gardé une fleur de poésie 
toute mélancolique dont les vers suivants fourniront un gra- 
cieux exemple : 

Ma vie doit un songe estre estimée, 
D'ombre passant, de vapeur ou fumée, 
Car tous les ans et les beaux jours sont telz. 
Force et beauté n'est rien qu'une nuée, 
D'un peu de vent défaite et abysmée... 

Quant aux données purement théologiques renfermées 
dans le reste de VOraison, elles sont assurément moins nom- 
breuses que dans les premières pages. Mais toutes gardent 
le même caractère que les précédentes, et l'on n'y saurait 
rien relever que de strictement conforme aux tendances des 
Réformateurs K II ne faudrait pas inférer de certains vers que 
l'auteur incline à reconnaître le culte de la Vierge et des 
Saints (p. 124 et suiv.),ou encore la nécessité des sacrements 
(p. 111), car, pour peu qu'on les lise avec attention, on con- 
state qu'ils ne disent rien qui ne se retrouve sur ces divers 
points dans les confessions protestantes ou même dans Vln- 
stitiition chrétienne". 

\. Je relève seulement, p. 104, M2, 113, 115, 119, 120, diverses allusions 
sur le don de Foy, sur VÉlection, assez intéressantes. Elles confirment 
utilement celles qui ont été faites plus haut relativement aux mêmes 
objets. En deux endroits, p. 112, où il est parlé du Seigneur, « qui du 
salut de tous est enseigneur », et, p. 115, du Sauveur « qui pour tous 
satisfeit », le poète semble, au premier abord, se déclarer contre la pré- 
destination. Mais, outre que le sens général de ces deux passages ne jus- 
tifie nullement cette hypothèse, Marguerite n'a fait, en écrivant cela, que 
se conformer, d'une part, à la doctrine à laquelle aboutit l'orthodoxie 
luthérienne, à savoir que Dieu veut sérieusement le salut du genre humain 
tout entier, et, de l'autre", à la thèse même de Calvin, à savoir que, dans 
les choses du salut, imputation n'implique pas possession. L'homme, 
affirme le Réformateur de Genève, ne doit pas être seulement déclaré 
sauvé, il faut encore qu'il soit sauvé. 

2. La doctrine de Marguerite sur ce point peut se résumer dans les 



82 ÉTUDES HISTORIQUES. 

En résumé, on est en droit d'affirmer qu'aucun autre 
ouvrage de Marguerite ne porte davantage peut-être Tem- 
preinle de ses convictions religieuses, en ce qui touche les 
questions fondamentales du dogme chrétien. C'est pour ce 
motif que nous n'avons pas hésité à lui donner, dans notre 
exposé, une place relativement considérable. Les citations si 
explicites qui viennent d'être fournies, suffisent à prouver 
l'importance décisive de cette pièce pour la solution de la 
plupart des problèmes que soulève l'histoire de l'évolution 
spirituelle de la sœur de François I". 

L'Oraison à N.-S. Jésus-Christ, qui fait suite dans les Mar- 
guerites à celle de l'Ame fidèle, avait paru dès 1533 dans 
l'édition du Miroir donnée à Alençon par Simon du Bois. 
Cette composition est donc contemporaine des graves événe- 
ments auxquels la reine fut mêlée de 1530 à 153-4, jusqu'à la 
triste affaire des Placards. Ce poème, assez court puisqu'il 
ne comprend que 315 vers, est composé sur un plan très 
logique. 11 débute par des invocations successives aux trois 
personnes de la Trinité. Dès la première adressée à Dieu le 
Père, le poète affirme son credo dans ces vers qui la termi- 
nent : 

Que Foy m'osle toute doulance 

En me baillant de vostre Grâce lettre, 

Qui contre tous me serve de défense. 

A cette triple invocation succède un morceau lyrique d'une 
ampleur remarquable, sorte de définition poétique de la 
Divinité, qui peut être rapproché du passage si curieux qui 
figure au 3^ livre des Prisons {Dernières Poésies, p. 212)*. 

lignes suivantes empruntées ù une confession de foi de l'I-^glise réformée : 
« Agnoscimus [Sanctos] esse viva Chrisli membra, amicos Dei qui car- 
ncm et mundum gloriose vicerunt. Diligamus crgo eos ut fralres et hono- 
rcmus eliani, non tamen cullu alicjuo, sed iionorabili de eis exisLimalione, 
denique iaudiinis juslis. Imilemur etiam eos. » Conf. Helv.,U, ch. v. — 
V. Jnstit. chrét., liv. III, ch. xx, l 19-21 et suiv. 

1. La comparaison des deux passages est intéressante. Elle montre 
combien, vers la lin de sa vie, la reine avait développé, mûri, sa réflexion 
et combien ses connaissances étaient devenues plus profondes et plus 
variées. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 83 

Il importe, afin de montrer le progrès réalisé par Mar- 
guerite dans son nouvel ouvrage et de donner un exemple 
frappant de sa manière de traiter les sujets restés jusqu'alors 
si étrangers aux poètes français, de citer cette page dans 
toute son étendue. 

Voslre nom est sy grand et admirable, 
Que naturel esprit ou raisonnable 
Ne vous sçauroit nommer parfaitement : 
Tous noms avez, estant innominable, 
Dont nostre sens est sy très peu capable 
Qu'il ne congnoit que c'est, quoy ne comment. 
Il me suffit de croire seulement 
Que de tout bien estes commencement, 
Moyen et fin, en tous temps immuable, 
Puissant, bon, beau, sapient, véritable. 
Car tous les noms que nostre entendement 
Vous peult donner en chose vraysemblable, 
Cela n'est rien, veu qu'indiciblement 
Estes celuy qui Estes, vrayement. 
Dont à nous est le sçavoir importable. 
Mais congnoissant que nostre sauvement 
Vient de Jésus, Nom sur tous admirable, 
Sauveur Jésus vous appelle humblement. 

Le poêle aborde aussitôt, suite naturelle de ces invoca- 
tions, la question du culte dû par l'homme à la divinité. Une 
fois de plus, et toujours avec une égale véhémence, il for- 
mule une solution qui traduit audacieusement les principes 
les plus avérés du Protestantisme concernant le culte des 
saints et l'inutilité des œuvres. 

Quel est le nom, telle est vostre louenge, 
Tant que je croy qu'il n'y a Saint ny Ange 
Qui au Parfait jamais y sceust atteindre. 
Si, pour jeusner, aller nuds piedz, en lange, 
Battre mon corps ainsi que blé en grange, 
Ou cent Psaultiers à dire me contraindre. 
Je vous povois assez louer, sans feindre 
Je le ferois; mais je ne puis restreindre 



84 DOCUMENTS. 

(Ainsi qu'un corps lient en soy ce qu'il mange) 
Vostre vertu, non le bout de la frange 
Assez louer : car la louenge est moindre 
Que la bonté qui ne se mue ou change. 

La déclarationcaractéristiquesuitimmédiatement: l'homme 
ne peut rien par lui-même. La Rédemption a été un effet 
purement gratuit de la bonté de Dieu, qui ne cesse de veiller 
sur ses créatures avec une sollicitude que les pires fautes ne 
parviennent pas à lasser. La reine confesse le nombre 
« infini » de ses péchés, estimant sa vertu moins efficace 
qu'une pomme pour en obtenir rémission. Elle n'a mérité, 
dit-elle, que la damnation, à laquelle le don de la grâce 
pourra seul l'arracher. C'est uniquement par la participation 
aux mérites de la Passion que l'homme peut échapper au sort 
qui le menace. La part de la volonté divine dans le choix des 
élus, choix qui est ici présenté (p. 139) comme produit par 
une décision arbitraire du Créateur, puisque l'homme est in- 
capable d'acquérir aucun titre à l'obtenir par sa propre 
vertu, est nettement affirmée. Dieu confère sa Grâce, et par 
là même la foi qui en est le signe, par un libre don. L'âme qui 
le reçoit devient inaccessible à toute crainte : une confiance 
absolue, que Ja reine exprime assez heureusement, demeure 
son lot au milieu de tous les assauts de « l'esprit infâme ». 
Nous n'insisterons pas davantage sur cette pièce qui ne ren- 
ferme aucun autre trait saillant au point de vue de l'enquête 
qui se poursuit ici. 

{A suivre.) Abel Lefrang. 

Documents 



LES ANCÊTRES FRANÇAIS DE JEAN -JACQUES ROUSSEAU 
LA FAMILLE GBESP 

Antoine Cresp, marchand sergier, nalif de Crasse en Pro- 
vence, fils de Monet Cresp, fut reçu habitant de Genève le 
18 juillet ITjoB, et obtint la. bourgeoisie de celle ville le 



DOCUMENTS. 85 

13 juillet 1559, en payant 8 écus. Il est un des quintaïeuls de 
Jean-Jacques Rousseau : celui étant rarrière-pelit-fils de 
Jean Rousseau et de Lydie Mussard, et la mère de celle-ci, 
Marie Mussard, née Gresp, étant la petite-fille d'Antoine 
Cresp. 

Le troisième volume des Notices généalogiques sur les fa- 
milles genevoises, que M. Jacques-Augustin Galiffe a publié 
en 1836, contient un article sur la famille Cresp, d'après 
lequel Antoine Cresp se serait marié trois fois, ayant épousé : 
1° Antoinette ...; 2° Elisabeth ...; S" Ilonorade Girard. 

Je pense que la mention du second mariage est une erreur 
de M. Galiffe, et qu'Antoine Gresp ne s'est marié que deux 
fois : 1" avec Antoinette Musse; 2'' avec Ilonorade Girard, 
qu'il épousa le 21 septembre 1572 (contrat de mariage du 15 
dit, p. 273 du volume unique des minutes du notaire Anas- 
taise). Elle était née à Valence, et veuve de Sp. Vincent 
Meslicr, ministre de la Parole de Dieu. Quant à cette Élisa- 
belh que }il. Galiffe a intercalée entre les deux autres femmes, 
elle avait pour mari Jean-Antoine Cresp, qui était frère de 
notre Antoine (Registre du Conseil, 29 avril et 6 mai 1569). 
Jean-Antoine Cresp fut reçu habitant de Genève le 2 sep- 
tembre 1555, et bourgeois de Genève neuf ans après ; il n'était 
pas aussi riche que son frère, paraît-il, car il fut admis gra- 
tuitement à la bourgeoisie. Le registre du Conseil lui donne 
à cette occasion des éloges : 

15 août 1564. Jean-Antoine Cresp a présenté requeste pour estre 
receu à bourgeois. D'autant qu'il est personne de bonne affection, 
et qui s'est toujours bien acquité en la garde, arresté qu'on le re- 
çoyve gratuitement. Et a juré. 

Antoine Cresp fut le parrain d'un des enfants de son frère: 
Abraham, fils de Jean-Antoine Cresp et d'Elisabeth sa femme, 
baptisé à la Madeleine le 31 janvier 1564. 

En inscrivant les enfants de Jean-Antoine Cresp au registre 
des baptêmes, les pasteurs omettaient parfois le premier de 
ses prénoms. Une fois, on le voit rétabli en surcharge (10 juin 
1568). Deux fois, il est tout à fait omis (21 avril 1562 et 20 jan- 
vier 1566), en sorte que les enfants sont mis au nom d'An- 



86 DOCUMENTS. 

toine Cresp et d'Elisabeth sa femme. C'est là, sans doute, 
ce qui a induit M. Galiffe en erreur. 

Un acte du notaire Michel Try (II, 296), en date du 18 mars 
1573, mentionne Elisabeth Mugnier, veuve en premières noces 
d'Antoine Cresp, et en secondes noces, de Jacques Magnin. 
— A cette date, notre Antoine Cresp vivait encore : ce n'est 
donc pas de lui qu'il s'agit; mais sans doute encore là, nous 
devons reconnaître Jean-Antoine, désigné par le second seu- 
lement de ses noms de baptême. Dans les trois ans qui 
s'étaient écoulés depuis la dernière mention qu'on trouve de 
lui (au baptême de sa fille Marie, 19 novembre 15G9), sa 
femme a eu, en effet, le temps de le perdre, de se remarier, 
et de devenir veuve une seconde fois. Quoiqu'il en soit, dans 
le dernier quart du xvi'^ siècle, nous ne trouvons plus, dans 
les registres genevois, aucune mention de Jean-Antoine Cresp 
et de ses enfants, à une seule exception près : sa fille Louise 
s'était mariée le 1" octobre 1564 à Jean Meille, natif de Beau- 
mont en Provence (il y a deux localités de ce nom dans le 
département de Vaucluse); elle avait eu de lui un fils, Au- 
gustin Meille. En secondes noces, le 18 avril 1574, elle épousa 
Michel (fils de feu Martin) Dorier {aîiàs Du Ryer, Doré, Dor- 
rieu, du Ryeu), d'Orange, sellier, qui avait été reçu bourgeois 
de Genève, le 31 mai 1563; il était veuf de Jeanne..., qui lui 
avait donné plusieurs enfants, et qui était morte le 24 dé- 
cembre 1573. 

Michel Dorier et Louise Cresp eurent plusieurs enfants; et 
dans son testament du 8 mai 1586 (Jean Jovenon, VI, 41), 
Michel Dorier rend un bon témoignage à Louise Cresp, sa 
femme bien aimée; elle mourut en couches le 21 mai 1588; 
et le 4 août suivant, Michel Dorier se remaria ; sa troisième 
femme lui donna aussi plusieurs enfants. 

Revenons à notre Antoine Cresp. Comme tous les nou- 
veaux bourgeois de la ville de Genève, il avait promis 
« d'achepler maisons dans icellc selon sa faculté », et il était 
heureusement assez riche pour faire honneur à sa parole. Le 
registre du Conseil (18 janvier 1571 et séances suivantes) éta- 
blit qu'il était propriétaire d'une maison à Longemalle. Son 
commerce d'étoffes l'appelait à faire des voyages avec ses 



DOCUMENTS. 87 

associés Bernardin de Candolle et Jean de Miribel. On les 
voit se débattre à Ghambéry contre les exactions des officiers 
du duc de Savoie {Registre du Conseil, A mai 1563) et à An- 
necy, contre la défense de déployer leurs marchandises {Re- 
gistre du Conseil, 15 avril 1569). 

Antoine Cresp fut père de neuf enfants. Les trois premiers, 
qui sont morts à Genève, ne paraissent pas y être nés. Ge 
sont : 

1. Jeannette Gresp, f à 70 ans, 22 février 1615, veuve de 
deux maris, Antoine Marmand, et Sp. Pierre Agar, ministre 
de la Parole de Dieu à Romans et Ghâleaudouble en Dau- 
phiné : « me voyant, dit-elle, estre parvenue en vieillesse 
honorable », elle avait testé le 12 mars 1614 (Etienne Bon, 
IV, 35). 

2. Augustin Gresp, f à 27 ans^ 10 juin 1580, après avoir 
testé la veille de sa mort (Jean Jovenon, IV, 424). 

3. Marguerite Gresp, f 7 septembre 1558. 

Les six enfants qui suivirent sont nés à Genève, et nous les 
trouvons mentionnés aux registres des baptêmes : 

Temple de la Madeleine, 22 août 1558. Baptême de David, 
fils d'Antoni Grespe et d'Anthoynette, sa femme. — Au re- 
gistre des morts : 17 novembre 1558, f David, fils d'Anthoine 
Grespe, de Grâce en Provence, marchant, demeurant au 
Moulart. 

Temple de Saint-Pierre, 7 mars 1560. Baptême de Susanne, 
fille d'Antoine Grespi et de sa femme Antoinette. 

Temple de Saint-Pierre, 31 mai 1563. Baptême, par Th. de 
Besze, d'Élisabet, fille d'Antoine Grest et de Toinette Musse, 
sa femme. 

Temple de la Madeleine, 26 janvier 1565. Baptême de Jean, 
fils d'Antoni Gresp et de Tonette, sa femme, présenté par 
Bernardin Gambole. 

Temple de la Madeleine, 21 novembre 1567. Baptême de 
Jehan, fils d'Antoine Gresp et d'Antoinette, sa femme. — 
G'est ici la dernière mention d'Antoinette Musse ; on ne sait 
pas la date de sa mort. 

Temple de la Madeleine, 12 juillet 1573. Baptême de Su- 
sanne, fille d'Antoine Grespe et d'Honorade, sa femme. 



no DOCUMENTS. 

Antoine Cresp fut élu membre du Conseil des CC, le 8jan- 
vier 1572, et fut nommé dizenier le 21 juillet de la même 
année. Le registre du conseil du 2 août 1574 nous donne la 
date de sa mort : 

Augustin Cresp. Son père estant hyer allé à Dieu, arresté qu'on 
luy laisse continuer la dizaine jusques à ce qu'on y ayt autrement 
pourveu. 

Antoine Cresp, dans son commerce et son industrie, était 
l'associé d'un autre Provençal, réfugié à Genève comme lui : 
Bernardin de Candolle;ils avaient une /oiile, soil moulin à 
fouler les draps, dans la petite île (minutes du notaire Pierre 
de la Rue, VIII, 456; acte daté du IG novembre 1573). 

Le filleul de Bernardin de Candolle, Jean Cresp, est mort 
sans doute en bas âge, puisqu'on redonna son prénom de 
Jean à son frère cadet. Le 5 février 1587, celui-ci épousa 
Ruth Janvier, baptisée 12 mars 1570, j 17 mars 1641. Le 
marié n'avait que 19 ans, l'épouse n'en avait pas encore 17; 
ils vivaient à une époque où les mœurs simples et sévères 
étaient favorables aux mariages précoces. 

A 21 ans, Jean Cresp fut nommé membre du Conseil des 
CC, auquel son père et son frère Augustin. avaient déjà ap- 
partenu, et dans lequel entra plus tard son fils Pyramus. La 
famille Cresp appartenait au haut commerce; tous ses mem- 
bres étaient des notables. 

Jean Cresp alla, le 27 mars 1595, chez le notaire Hugues 
Paquet, et lui présenta un testament mystique, scellé du scel 
de ses armoiries; le notaire enregistra ce fait dans ses mi- 
nutes (XVI, 213); les témoins que le testateur avait amenés 
avec lui, donnèrent leur signature. Mais Jean Cresp voulut 
garder « rière luy » son testament, en sorte que nous ne le 
possédons pas. 

Jean Cresp, qui mourut à 27 ans, avait eu cinq enfants, 
quati'c filles : 

Clermonde, née 4 avril 1589, f 19 février 1671 ; 

Jeanne, née 16 février 1590. — Parrain : son oncle, spec- 
lable Pierre Agar. — Elle mourut en bas âge ; 

Marie, née 29 décembre 1590, f 9 mars 1652; 



DOCUMENTS. 89 

Dorothée, née 19 novembre 1592. — Parrain : noble Michel 
Roset. — Au registre des morts : 19 septembre 1595, f Doro- 
thée, fille de feu honorable Jan Crespe, quand vivoit citoyen, 
âgée de troys ans, morte de la petite vérolle en leur mayson 
à Longemale, sur les 6 heures, hyer au soyr; 

Et un fils : Pyramus Cresp. Son baptême manque dans les 
registres, et c'est dommage : je m'imagine qu'il fut le filleul 
de Pyramus de Candolle, le neveu de Bernardin, et j'eusse 
aimé à en être sûr : toujours est-il que l'hypothèse est plau- 
sible. 

Une nièce de Jean Cresp : Suzanne, fille d'Antoine Mar- 
mand et de Jeannette Cresp, s'était mariée (contrat du 
31 mai 1588, Jean Jovcnon, VI, 392) avec spectable Samuel 
Perrot, ministre du Saint-Évangile à Filly en Chablais (on le 
trouve plus tard établie Massongy), fils de spectable Pvouland 
Perrot. Après la mort de Jean Cresp, sa veuve s'élant rema- 
riée à Pierre Du Teil, docteur en médecine et maître chirur- 
gien (baptisé 20 mai 1576, f 3 août 1623), la garde des inté- 
rêts des enfants fut donnée à Samuel Perrot, qui rendit ses 
comptes de tutelle le 28 janvier 1618 (Louis Pyu, notaire, V, 
413). 

Clermonde et Marie Cresp s'étaient mariées le mèriie jour, 
30 avril 1609, à deux frères, Jean et Pierre Mussard. La dot 
de chacune des deux sœurs fut de 2,850 florins, indépendam- 
ment d'une somme de 865 florins 8 sous, qui avait été dé- 
pensée pour elles, au temps de leurs fiançailles, en habits 
nuptiaux, etc. J'ai déjà dit que Marie Cresp fut la mère de 
Lydie Rousseau, née Mussard. 

La veuve de Jean Cresp avait eu, pour sa part d'héritage, 
l'usufruit d'un capital de 2,830 florins, qui devait après sa 
mort se partager entre ses trois enfants. Au mois d'avril 1628, 
elle consentit (acte Melchisedech Pinault, VIII, 116) à ce que 
le tiers de cette somme fût livré, par avancement d'hoirie, 
à son fils Pyramus Cresp, « aux fins de faciliter ses affaires, 
et par la bonne volonté et amitié qu'elle luy porte ». 

Pyramus Cresp, marchand drapier, se maria deux fois : 
1° avec Elisabeth Bordier, qui lui donna des enfants morts en 
bas âge; 2° avec Renée Fossa, d'une famille noble, originaire 

XLVI. — 7 



90 DOCUMENTS. 

de Crémone. M. Galiffe a fait erreur en disant qu'il est mort 
sans postérité : dans un acte du notaire genevois Bernard 
Grosjean (L, 53), en date du 5 avril 1679, nous voyons spec- 
table Abraham Cresp, citoyen de Genève, fidèle ministre du 
saint Évangile en la ville d'Orbe, donner une procuration 
pour recueillir quelques bribes de l'héritage de sa mère 
Renée Fossa, f à 58 ans, le 24 janvier 1660, ainsi que sa part 
dans l'héritage de sa tante Anna Fossa, f 8 mars 1679, 

C'est aux généalogistes vaudois qu'il appartient de nous 
dire les destinées ultérieures de la famille Cresp. 

En feuilletant tous les documents d'archives qui ont été 

énumérés dans ces pages, — et il y en a d'autres encore, que 

j'ai épargnés au lecteur — nous n'avons nulle part entendu 

résonner une note personnelle; il n'y a point d'accent, point 

de vie dans toutes ces paperasses ; et l'histoire de la famille 

Cresp, telle que nous avons pu la reconstituer, n'est éclairée 

que d'une lumière terne. Tout secs qu'ils soient, les faits 

parlent cependant ; et de l'entourage que nous avons vu réuni 

auprès des trois générations qui se sont succédé à Genève, 

quelque chose se dégage avec certitude : la famille Cresp 

était très honorable et considérée, et elle appartenait à la 

haute bourgeoisie. Si, dans le caractère de Jean-Jacques 

Rousseau, quelque part héréditaire se rattache à cette souche 

provençale, et à sa trisaïeule Marie Cresp, ce legs doit avoir 

été précieux et de bon aloi. 

Eugène Ritter. 



LES PAROISSIENS DE SAINTE-CATHERINE DE RONFLEUR 

LEUR CURÉ ET LE PASTEUR 

EN 1659 

Il ne faut pas s'imaginer que le clergé catholique a tou- 
jours eu à l'égard du protestantisme l'attitude intransigeante 
(|ui ledistinguc de nos jours. Il suffit de parcourir les mé- 
moires du xvu" siècle, antérieurs à la Révocation, pourvoir 
qu'en beaucoup de lieux, non seulement protestants et ca- 



DOCUMENTS. 91 

Iholiques se fréquentaient librement et familièrement, mais 
qu'il y avait entre les ministres des deux confessions des rap- 
ports souvent courtois et aimables. On pourrait citer des 
évêques qui échangeaient des visites avec des pasteurs P. R. 
de leur diocèse. Les convictions réciproques restaient in- 
tactes, mais on ne croyait pas devoir leur sacrifier l'humanité 
et la politesse. 

Au xvm« siècle, alors que le protestantisme passait pour 
avoir été extirpé de France et n'exister plus que sur la terre 
du Refuge, c'étaient des prêtres catholiques, comme les ab- 
bés Bignon et de Louguerue, qui tenaient certains pasteurs 
exilés au courant du mouvement littéraire de leur mère pa- 
trie {Bull., 1889, 220). — Après la réorganisation des cultes 
par Napoléon P' il y eut aussi quelques années où curés et 
pasteurs ne se croyaient pas obligés de se tenir mutuelle- 
ment en quarantaine. Je pourrais citer une ville du centre où 
ils entretenaient de si bons rapports qu'ils se suppléaient 
mutuellement lorsque l'un des deux était obligé de s'absenter. 
Notre Bibliothèque doit même à ces amicales relations un 
dossier fort important sur l'histoire de l'Église huguenote de 
cette ville qui, grâce à elles, avait émigré de la cure au pres- 
bytère réformé. 

Mais toutes les fois que les Jésuites ont eu la haute main 
dans la direction de TEglise romaine, leur premier soin a été 
de remplacer la paix par la guerre. On sait que la Révoca- 
tion a été, comme toutes les réactions cléricales féroces, leur 
œuvre de prédilection. 

En 1659, à Honfleur, comme partout en France, on était à 
la veille des premières mesures d'hostilité déclarée contre les 
P. R. De là sans doute l'esprit intolérant qui animait la fa- 
brique de l'Église Sainte-Catherine et lui faisait affirmer, 
dans une délibération officielle, que les bonnes relations qui 
existaient entre le curé et le pasteur étaient un scandale. 

Nous devons la communication de cette curieuse et in- 
structive délibération, conservée aux archives du Calvados 
(série G), au conservateurde cet important dépôt, M. Armand 
Bénet. Il veut bien nous apprendre que divers documents 
concernant le Consistoire réformé de Honfleur font partie 



92 DOCUMENTS. 

des archives hospitalières de celte ville et ont été par lui ana- 
lysés dans un inventaire qui paraiira prochainement. 

N. W. 

Registre des délibérations faites par les curé, trésoriers et paroissiens 
de Sainte-Catherine de Honfleur, touchant les affaires du trésor et 
fabrique, de 1617 à 1672. 

Du G"' jour de janvier 1659, au banc du trésor et {'a])rique deTéglize 
|)arroissiale de Sainte-Catherine d'Honnefleur, issue de la grande 
messe. 

Se sont comparus M" Oliivier de Valsemé, M^^ Jean Anfray, Jean 
Taillefer, Jacques et Pierre Bari)el, Robert Pépin, sieur du Taillis, 
Jean Jourdain, appolicaire, Charles Thierry, eschevin au gouver- 
nement de lad. ville, etc. 

Lesquels, en exécution des semonces qui ont esté public[uement 
l'aides au prosne de la grande messe parroissiale qui a estécejour- 
d'huy célébrée par le sieur Le Thenneur, pbre., faissant les fonc- 
tions curialles pour l'absence du s"" curé, ayant esté mis en deslibé- 
ration parla lecture qui faicte a esté de l'adjournement donné ausd. 
parroissiens le jour d'hier, issuee et sortie de la grande messe, ins- 
tance dud. s"" curé*, à comparoir demain par-devant Mons' lebaillif 
de Rouen ou Mons"" son lieutenant au Pont-Lévesque, prétendant 
faire ordonner qu'il sera procédé à l'eslection et nomination d"un 
trésorier au lieu et place de Charles Jean, s"" du Perron, dont 
les fonctions cessèrent le dimanche 29* décembre, ayant voulu 
taire que M"^ Guillaume Robinet, licentyé aus loix, advocat, avoit 
esté en sa présence nommé pour l'un desd. trésoriers, soubs pré- 
texte que par un dépit tout particulier cl sans aucun juste subjet 
led. s"" curés'estoit retiré de l'assemblée deslibérant sur le faict de 
lad. nomination, suivant la publication qu'il en avoit personnelle- 
ment faicte, ainsy qu'il est accoustumé en tel cas pour le bien et 
advancement des affaires de lad. fabri(|ue, lad. deslibéralion et no- 
mination ayant esté présentement leuee, i)riset retiré l'advis de tous 
lesdessusd., suivant lequel uniforme, et néanlmoins l'absence dud. 
S' curé et dud. sieur Le Thenneur, arresté a esté que lesd. sieurs 
trésoriers deffcndront aud. adjourncmcnt, duquel ils demanderont 
UKiiii levée, tant en leur nom ([ue de tous lesd. parroissiens, avec 
inléresls et dcsjiens comme d'intluee vexation, pour avoir esté lad. 
deslibéralion et nomination bien cl deubmenl faicte, que led. Robinet 

1, Jean Bicherci, licencié aux lois. 



DOCUMENTS 93 

a accepléepar les fonctions qu'il en a rendus la sepmaine dernière 
au veu et sceu dud. s' curé et desd. parroissiens. 

Et en outre plus, deslibérans sur le faict du scandale qui naist de 
la hantise et conversation journalière qu a led. s^ curé avec le mi- 
nistre et autres personnes de la religion prétenduee réformée, benvant 
et mangeant avec led. ministre et autres en plusieurs et diverses com- 
paignies,dont toute la ville reçoit confusion, qui procède du mespris 
du culte de Dieu et de Vhonneur deub à son caractère, ainsy qu'il 
sera suffisamment vérifié, que très humbles remonstrances seront 
faictes à justice par tout où il appartiendra sur le faict de l'impor- 
tance de lad. hantise et fréquentation, pour sur ce estre pourveu 
selon la disposition des saincts décrets et canons de l'Eglise, et qu'à 
l'advenir les gaiges dud. s' curé seront reiglés à proportion des 
forces, facultés et aumosnes qui se font en lad. églize, ayant esgard 
aus fonctions dud. s"" curé et à ses distractions contraires à l'inten- 
tion des fondateurs des biens de lad. églize... lesquelles gaiges se- 
ront reiglés par cognoissance de cause ainsy qu'il sera à faire par 
raison, etc. 



UN PRÊTRE SAINTONGEAIS CONDAMNÉ AUX GALÈRES 

POUR AVOIR ÉTÉ TOLÉRANT 
Août ij3i 

Dans rOuest comme dans le Midi, bien des familles 
secrètement prolestantes n'auraient pu se fonder et exister 
en dépit d'une législation inicjue et barbare si, à côté d'un 
clergé sans cesse préoccupé de dénoncer et de poursuivre 
les hérétiques, il ne s'était pas trouvé des prêtres opposés à 
la violence et peu convaincus de la justice et de l'efficacité de 
cette législation. Ces prêtres s'efforçaient d'être tolérants. Ils 
mariaient les protestants cjui, pour ne pas être publiquement 
traités de concubinaires, recouraient à leur ministère. Ils ne 
leur demandaient pas l'abjuration formelle qui leur aurait été 
d'ailleurs refusée, en quoi ils désobéissaient aux règles de 
rÉglise catholique romaine. Mais ils obéissaient à un sen- 
timent d'humanité, à un Dieu qu'ils ne pouvaient trouver 
dans les règles féroces de cette Eglise. Il ne nous appartient 



94 DOCUMENTS. 

pas de les juger, n'ayant pas sous les yeux tous les éléments 
du procès. 

De même nous ne décréterons pas que les protestanls qui 
s'adressèrent à ces prêtres eussent mieux fait de ne pas se 
marier ou de s'adresser à un pasteur du Désert. Cette dernière 
démarche n'était pas toujours possible, car on dut souvent 
interrompre le culle du Désert pour laisser passer un redou- 
blement de persécution. Ainsi, pendant les années qui sui- 
virent la terrible Déclaration de 1724 et où précisément 
d'autres prêtres, comme Mathurin Hognan à Gemozac et 
le prieur Chalbos, dans les Cévennes, rendirent service aux 
nouveaux convertis (Bull., 1892, 192, et 1893, 199). Ces nou- 
veaux convertis avaient, il est vrai, rallernalive de ne pas 
se marier ou d'émigrer au péril de leur vie. Or, les solutions 
qui nous paraissent aujourd'hui les plus simples et les plus 
conformes à la logique rectiligne de la sincérité absolue 
n'étaient pas alors aussi simples et aussi praticables qu'on 
pourrait le croire. Je me contente donc de constater, à la 
lumière du document inédit que je conseille de méditer 
attentivement, que, pour le prêtre tolérant comme pour les 
protestants qui profitèrent de sa tolérance, les conséquences 
de ces mariages illégaux furent désastreuses. 

Arthur De guip, prêtre et vicaire perpétuel de Saint-Léger*, 
diocèse de Saintes, fut emprisonné, interrogé, jugé et con- 
damné <f à servir le roi à perpétuité dans ses galères en qualité 
de forçat », sans compter les dépens du procès et une forte 
amende. Quant à ceux qu'il avait mariés par son ministère, 
ils furent condamnés à des amendes diverses, à divorcer de 
fait, « à peine de |:)unition exemplaire », et à se présenter 
devant l'évêque de Saintes pour se conformer aux conditions 
qu'il lui plairait de leur imposer, s'ils désiraient être remariés 
régulièrement. Enfin, ceux qui avaient eu l'imprudence de 
servir de témoins aux actes — désormais assimilés à des 
crimes — commis par ce prêtre et par ces laïques, l'iu'ent 
aussi poursuivis et condamnés à des peines diverses. 



I. Saint-Lcger-en-Pons {ÇAvATcn\.Q-\nK^y\<i\.\VQ). La localiLé nommée Veau 
dans le document est Vaux, près de Royan. 



DOCUMENTS. 95 

Et c'est ainsi qu'un clergé réputé infaillible intermédiaire 
entre Dieu et les hommes faisait l'éducation de ces derniers, 
en France, et les introduisait dans la pratique de la vraie 
piété, en l'an de grâce 1731. N. W. 

Condamnation du prêtre Deguip 
et de plus de trente nouveaxix convertis. 

Entre le procureur du roy au présidial et séneschal de Saintes 
demandeur en contravention aux Édits et déclarations de Sa Ma- 
jesté concernant les cérémonies et formalités quy doivent être ob- 
servées dans la célébration des mariages d'une part, 

Et Jean Arthus Deguip, prêtre et vicaire perpétuel de Saint Léger, 
prézent diocèze, détenu ez prizons royalles de la présente ville, dé- 
fendeur d'autre, 

Et I:{aac Salmon, Marie Vigniaud, Pierre Constant Raboteau, 
Anne Brard, Pierre Lys, Jeanne Thibaudeau, Pierre Biihet ei 
Suzanne Thirion, Jean François Pinson, Henriette Guillon, Daniel 
Roy, Bénine Magdelaine Chevallier, Jean Raimon, Marie Chesneau, 
Jean Bastard, Marie Galliot, Nicolas Gastineau, Marie Aiiriaud, 
Jean Segiiinard, Magdelaine Gogiiet, Pierre Chaillé, Jeanne Boi- 
nard, François Petit, Marie Hardy, Jacqiie Giiérin, Elisabeth Letn- 
bert, tous prétendus mariés par ledit sieur Deguip et décrétés 
d'ajournement personnel, d'autre, 

Et les nommés Durand, capitaine de navire, Dauphin Egreteau, 
Jean Vigniaud, Daniel Valentin, Guillaume Roy, Jean Guillon de 
Laguerenne, Samuel Pinson, André Tourtelot, Jean Raclet, Lau- 
rion des Aubuges, Jean Paviot, Pierre Paviot, François Thirion, 
Benaste, Jean Lys, Isaac Goguet des Egaux, Jean Villaine, Jean 
Thirion, Pieri'c Thibaudeau, Dauphin Egreteau, témoins desdits 
mariages décrétés d'un soit ouy, deffandeurs aussy d'autre, — 

Veu le procès instruit à lofficialité conjointement avec nous, 
plainte, charge et information, décret de prize de corps, décerné 
contre le s"" Deguip, prêtre et vicaire de S' Léger accuzé; — inter- 
rogatoire d'iceluy, sent" de règlement extraordinaire, recollem' des 
témoins ouys en l'information et confrontation d'iceux audit accuzé; 
— cerlifficats d'impartition de bénédiction nuptiale ; — sent" déffi- 
nitive rendue par le S' officiai de Saintes contre ledit Deguip, qui 
le livre au bras séculier pour le procès luy être fait et parfait; — re- 
lation du greffier de rofficialité de la lecture de laditte sent'^" faite 
audit Deguip aux prizons de l'officialité; — extrait du registre 



96 DOCUMENTS. 

cl'écrou dudit S' Deguip es prisons royalles de la présente ville; — 
interrogatoire d'iceluy pris es dittes prisons; — la plainte charge et 
information faite à la requête du procureur du roy contre les sudits 
mariages dénommés dans les sudits certifficats d'impartition de bé- 
nédiction nuptialle; — décret d'ajournement personnel et sera ouy 
contre lesdits accusés, interrogatoire d'iceux, senf^^ de règlement 
extraordinaire rendues à l'aud" contre les accusés, recollement 
des témoins en leur déposition et confrontation auxdits accusés, ré- 
péttition des accusés en leur interrogatoire, confrontations d'ac- 
cusés et audit S' Deguip; — requête de Daniel Roy et Benine Mag- 
delaine Chevallier, de Jean Bastard et Marie Galliot, Jacque Gué- 
Mn, marinier, et Elizabeth Lembert, Izaac Petit, cordonnier, et 
Marie Hardy, de Pierre Chaillé, capit"* de navire, et Jeanne Boi- 
nard, de Jean Raimon et Marie Chesneau, de Jean Seguinard, 
capit"e de navire, et !\Iagdelaine Goguet, de Nicolas Gatineau, meu- 
nier, et Marie Auriaud, aux fins de leur relaxance et raport de leur 
translation de domicilie, sauf lesdits Bastard et Guérin et leurs 
fiancées * énoncé en leurditte req'^; — autre requête de Jean Lys dit 
Lagatine, témoin du mariage de Pierre Lys aux fins de sa relaxance 
et être tiré de l'instance; — et les procez-verbaux des assignations 
données aux témoins et accuzés pour être ouys accuser et con- 
fronter, avec notre ordonnance du 23 de ce mois, portans que les 
deffaillants seront assignés par une seule proclamation à la porte de 
l'auditoire; — procez-verbal de proclamation en conséquence 
deuement sellé et controUé ainsy que les autres procez-verbaux cy 
dessus mentionnés; — ensemble les conclusions des gens du roy du 
22 du présent mois signées Mesnar; — auditions des accusés prises 
derrière le barreau et celle dudit S' Deguip prise sur la sellette; — 
et autres pièces de la procédure, et tout considéré, — 

Nous avons déclaré et déclarons ledit Jean Arthus Deguip dùe- 
ment atteint et convaincu d'avoir contrevenu aux édits et déclara- 
tions du Roy et formes prescrittes par l'Église dans l'imparlition 
des bénédictions nuptialles, aux nouveaux convertis, pour répara- 
tion de quoy l'avons condamné et condamnons à servir le roy à per- 
pétuité dans ses galleres en (jualité de forçat, et en la somme de 
cinquante livres aplicable, moitié à l'églize de S' Léger et moitié à 
celle de ^'eau, et en dix livres d'amande envers le roy et aux dépans 
des procédures le consernant. 

Et faisant droit sur les cas resultans de la procédure, avons dé- 

I. Lisez leurs femmes. 



DOCUMENTS. 97 

claré et déclarons lesdils Izaac Salmon et Marie Vignlaud, Pierre 
Constant Rabolteau et Anne Brard, Pierre Lys et Jeanne Thibau- 
deau, Pierre Buhet et Suzanne Thirion, Jean François Pinson et 
Henriette Guillon, dûement atteints et convaincus d'avoir contre- 
venu aux ordonnances royaux et aux formes prescrlttes par l'Église 
dans la célébration de leurs mariages, pour réparation de quoy 
nous les avons condamnés et condamnons chacun d'eux, en la 
somme de vingt livres aplicable aux réparations de l'église de leur 
paroisse et en dix livres d'amande envers le roy, le tout payable so- 
lidairement par les deux prétendus mariés. Et leur enjoignons de se 
retirer incessament devers le sieur evesque de Saintes pour, après 
leur avoir imposé une pénitance salutaire, être de nouveau proceddé 
à la célébration de leur mariage par tels prêtres qui seront commis 
par ledit sieur evesque. Et jusqu'à ce leur faisons inhibitions et 
deffences de se hanter et fréquanler, à peyne de punition exem- 
plaire, information préalablement faitte par nous lieutenant cri- 
minel au présent siège pour, les informations faites et raportées, y 
être sur les conclusions du procureur du roy, pourveu de tel décret 
qu'il apartiendra, et aux dépans des procédures chacun les con- 
cernant entre les deux mariés. 

Et à l'égard des requêtes a nous présentées par Daniel Roy et 
Benine Magdelaine Chevallier, jointes au procez avec leur relation 
de translation de domicilie avant le règlement extraordinaire, de 
Jean Séguinard et Magdelaine Goguet, de Jean Raimon et Marie 
Ghesneau, de Pierre Cliaillé et Jeanne Boinard, d'Isaac Petit et 
Marie Hardy, Nicolas Gatineau et Marie Auriaud, sur leur relation 
de translation de domicilie par eux nouvellement raportée, nous or- 
donnons qu'il sera plus amplement informé de la veritté des sudittes 
translations. 

Et en ce quy regarde les requêtes de Jaque Guérin et Eli- 
zabeth Lambert, de Jean Bastard et Marie Galliot, nous ordonnons 
que, dans le mois prochain pour tout délay, ils feront preuve de 
leur actuel domicilie en la paroisse de Veau, le temps prescrit par 
les déclarations du roy. 

Et en ce quy concerne Jean Séguinard certifié être en mer, 
Oancé avec Magdelaine Goguet, qu'il sera fait suitte au décret 
d'ajournement personnel contre eux décerné. 

Et faisant droit à la requête de Jean Lys, témoin du mariage de 
Pierre Lys, nous l'avons mis hors de cour. 

Et à l'égard de Jean Guillon sieur de la Guerenne, Samuel Pin- 
son, André Tourtelot, Jean Raclet, Lorion des Aubuges, Pierre 



98 MÉLANGES. 

Paviot, Pierre Thirion, Pierre Thibaudeau, Benaste, Jean Thirion, 
Isaac Goguet, Jean Viilaine, Jean Vigniaud, témoins des mariages 
desdits Pinson, Rabotteau, Pierre Lys, Buhet et Salmon, nous les 
avons pareillement déclarés et déclarons duement atteints et con- 
vaincus d'avoir favorisé lesdits mariages au mépris des édits décla- 
rations et ordonnance du roy et formes prescrittes par l'Eglise, pour 
raison de quoy les condamnons chacun en trois livres d'amande 
envers le roy et trois livres aplicables à Téglize de leur domicilie et 
aux dépans des procédures chacun les concernant. 

Et à l'égard de Dauphin Egreteau témoin du mariage de Daniel 
Roy, nous ordonnons qu'il sera plus amplement informé sur le 
dény par luy fait d'y avoir assisté, et qu"il sera fait suitte au décret 
décerné contre Daniel Valentin, Guillaume Roy, Durand, capif^^de 
navire, Jean Paviot, témoins inconnus ou en mer. 

Ordonnons, en outre, qu'il sera informé à la diligence du procu- 
reur du roy contre tous ceux quy sont déclarés prétendus mariés 
dans les réponces aux interrogatoires dudit Deguip, et contre les 
témoins qui varient sur le domicilie d'iceux, pour, l'information faite 
et devers nous raportée, être ordonné ce qu'il apartiendra. 

Et que la présente sentence sera leue, publiée et affichée dans 
l'étendue de la présente Seneschaussée, partout où besoin sera. 

Fait à Saintes, en la chambre du conseil du siège présidial de 
Saintes^, le vingt sept aoust mil sept cent trente un. 

Ont signé : Mercier. E. Robert de Rochecouste. Berry, 

Et ledit jour la sentence cy-dessus a été levée et énoncée audit" 
Jean Arthus Deguip, accuzé, étant aux prisons royales de la pré- 
sente ville, par moy, greffier en chef soussigné, 

Brunet, greffier. 



Mélanges 



NOTES SUR L'ÉGLISE DE PARFONDEVAL 

Le jour de Noël 1896 est décédé ÎNL Auguste Beu'{art-Daret, 
né en 1815, représentant de Parlbndeval- au consistoire de 

1. Arciiivcsdo la Ghaicntc-Infériciirc, copie communi([uée par M. M. de 
Richemond. 

2. Arr. de Laoïi (Aisne). Parfondeval compte moins de 500 habitants, 
mais 145 sont prolestants. 



MÉLANGES. 99 

Saint-Quentin depuis un demi-siècle, député au Synode géné- 
ral de 1872. La mort de cet « ancien », qui présidait chaque 
dimanche un des cultes publics et conservait les plus fortes 
traditions de nos vieilles Églises, m'a donné l'idée de rédiger 
quelques notes provenant en partie des souvenirs de M. Beu- 
zart, en partie d'ouvrages sur l'histoire locale; sauf quelques 
lignes de M. Douen*, leBuUetin n'a jamais parlé de Parfondeval. 

Cependant cette petite Église de Thiérache est peut-être 
une des plus anciennes de France, une de celles que fon- 
dèrent, vers 1525, des gens qui étaient allés « faire la moisson 
en France », et avaient entendu, à Meaux et aux environs, 
Briçonnet et Lefèvre d'Étaples. Au xvn« siècle il y avait à 
Chéry^ suivant la tradition locale, « un noble » qui faisait 
prêcher un ministre dans son château, et les huguenots y 
venaient de très loin^ Mais toute trace de cette première 
Église disparaît à la Révocation. Les noms des réfugiés, dont 
les biens sont alors saisis {Maireau, Jumelet), ne subsistent 
plus aujourd'hui; mais il y a à Chéry un Jacob Bi^eiix^ dont 
nous retrouverons les descendants. 

Pendant quarante années nous ne savons plus rien; ce- 
pendant l'Église vit encore. Voici, en 1729, devant le tribunal 
de Laon, la veuve Darrest (précisément une aïeule de feu 
MmeBeuzart)etun religionnaire inculpés d'avoir chanté dans 
les rues, à une noce de prétendus Réformés, une chanson 
commençant par ces mots : 

Les abbés vont souvent chez vous, 
h'is, qu'y vont-ils faire? 

et avoir dit aux violons : « Vous jouez comme les curés 
chantent^ ». 

1. Bull, t. VI [18591, p. 524 et 564, 

2. Également dans le canton de Rozoy, sur la Serre. 

3. En effet, après la destruction du temple de Gercis en 1665, l'Église 
fut recueillie par le sieur d'Auroux (Éiie Benoît, III, 593; Franc, prot., 
2" éd., 1, col. 586). 

4. Douen, loc. cit. On trouve aujourd'hui, dans le département du Nord, 
une famille Mériaux, encore en partie protestante. Elle est originaire de 
Saulzoir (comm. de M. A. Daullé). 

5. Combier, Étude sur le bailliage de Vennandois, Paris, Leroux, 1875, 
t. III, p. 494. 



100 MÉLANGES. 

A partir du 19 juillet 1758, sur les registres de baptêmes 
de la paroisse de Rozoy-sur-Serre, les enfants sont qualifiés 
tantôt : « de N. N. faisant profession de la R. P. R. », tantôt 
« fils naturel, fille naturelle » *. Cependant les mariages des 
parents sont bien inscrits sur les registres de... Tournai. Les 
protestants allaient à plus de cent kilomètres- faire bénir leur 
union par le pasteur de l'Église wallonne, mais ensuite la loi 
civile, en les forçant à faire baptiser leurs enfants par le curé, 
refusait de reconnaître la légitimité de cette union. D'après 
une tradition que m'a communiquée Mme Chemin, une Fro- 
ment, son arrière-grand'mère, aurait été la première à aller 
ainsi à Tournai. Les registres de la Barrière publiés en 1894 
renferment 20 actes de mariage entre gens de Parfondeval, 
ou de Parfondeval etdeLandouzy,del749 à 1783 : le premier 
entre Ambroise Delahaye et Marie Savigny . Puis viennent 
(1750) les Bisseuxei Lavenant, précisément deux familles qui se 
souviennent d'avoir été protestantes dès avant la Révocation. 

Car d'autres, les Beuiart en particulier, savent qu'ils ont 
été catholiques jusqu'au milieu du xviu' siècle ; leur premier 
mariage à Tournai est de 1768, et ils figurent trois fois parmi 
les 49 habitants de Parfondeval inscrits de 1762 à 1773 
comme membres de l'Église wallonne. C'est là un fait beau- 
coup plus général qu'on ne le sait généralement : un mouve- 
ment accéléré vers le protestantisme s'est produit parmi les 
populations rurales du Nord et du Centre^ pendant les 
trente ans qui précédent la Révolution; il a été alors arrêté 
net par la prédominance des préoccupations politiques. SMa 
prédication des pasteurs du Désert, tels que £r/a?f(?*, fui pour 
beaucoup dans les origines de ce mouvement, il dut ses pro- 
grès remarquables au bon exemple donné, dans la vie privée 
ou publique, par les simples liilèles, anciens protestants ou 
nouveaux convertis (appelés néojites à Tournai). 



•1. Mien-Péon, Histoire du canton de Ro^oy, in-8", 1887, p. 285. 

2. Par Leuze, Neuvc-Mai.son (près Ilirson), Valcnciennes, Lccelles (Saint- 
Amantl) cl autres localités où il y avait aussi des protestants. 

3. Cf. P. (le Félice, Mer, son l'église reformée, p. 185, n. 3. 

4. De Serain en Gambrésis, aujourd'hui dans l'Aisne comme Parfonde- 
val, mais à la frontière du Nord. 



MÉLANGES. lOl 

En voyant ces familles honnôtes, les voisins se « retour- 
naient », comme on dit encore là-bas. La mère de M. Beuzart 
était catholique; en allant, jeune fille, apprendre la cou- 
ture chez une protestante, elle vit la Bible toujours sur la 
table, la lut, se convertit malgré ses parents, et s'enfuit 
à Landouzy, sans qu'on sût ce qu'elle était devenue, pen- 
dant plusieurs mois, pour se faire préparer et recevoir à 
la sainte Gène. Quant aux Beuzart^ également catholiques, 
ils entendirent un jour un jésuite prêcher contre les protes- 
tants, et, avec d'autres catholiques indignés de la violence 
de ce langage, ils fréquentèrent depuis lors les assemblées 
protestantes. Un vieillard de mon ancienne paroisse, à l'autre 
extrémité du même consistoire, m'a raconté que son grand- 
père, lorsqu'il s'était « fait protestant », était allé scier dans 
l'église de Monlbrehain sa place sur un banc, pour que per- 
sonne n'allât plus y entendre l'erreur; un autre m'a dit que 
son aïeul, la première fois qu'il assista au prêche à Serain, 
fut si ému et trempé de sueur que « sa quemise étoit toute 
collée à sen dos » ^ 

Les protestants de Parfondeval se réunissaient la nuit au 
hameau des Froidsmonts dans une grange remplacée aujour- 
d'hui par celle de M. Décanceaux-. On plagiait un homme à 
la porte pour faire le guet; une fois, les archers furent pré- 
venus par quelqu'un qui avait entendu le chant des psaumes, 
mais les fidèles eurent le temps de s'enfuir. Le curé Catoire, 
irrité de voir ses paroissiens ainsi « retournés » en masse, 
«au lieu de réfuter les arguments tirés de l'Évangile par 
une femme chez laquelle il était entré, saisit le livre et le mit 
en pièces^. 

1. Je puis ajouter à ces traditions un fait qui m'a été raconté par un 
ancien avoué catholique et qui se rapporte, si je ne me trompe, à la même 
région : Dans la première moitié de ce siècle les protestants y jouissaient 
d'une telle véracité que, dans les procès, on ne leur demandait pas de 
prêter serment, parce qu'on était persuadé qu'ils disaient la vérité. N. W. 

2. Gérard-Nicolas Décanceaiix, de Dohis, village catholitiue sur la route 
de Landouzy, épouse en 1771 à Tournai Elizabeth Lavenant {Reg. de la 
Barrière, p. 201). 

:}. Douen, /oc. CiY. — Sur les difficultés entre l'Église de «la rue des Bœufs 
(Landouzy) et dépendances (Parfondeval?) » avec le pasteur Bellanger, et 
« les persécutions survenues (en 1777?) », voy. décision XXIV du synode 



102 SÉAMCES DU COMITÉ. 

Après l'édit de tolérance (1787) les protestants firent le 
culte dans un fournil. En 1805 fut construit un temple rem- 
placé en 1859 par l'édifice actuel. Un document de cette époque 
porte : « Parfondeval et dépendance ."population [protestante] 
202. Son industrie est tisserands et marchands. Noël Le Noble 
ancien du consistoire *. » 

Après la réorganisation des cultes l'Église de Parfondeval 
dépendit d'abord du consistoire de Monneaux (1803), puis de 
celui de Saint-Quentin (1828); elle fut rattachée comme an- 
nexe (1834) à la paroisse de Landouzy créée en 1831. Les pro- 
testants y augmentent en nombre ; ils ont fourni à nos Églises 
dans le cours de ce siècle, trois pasteurs exerçant actuelle- 
ment le saint ministère : M. Jonathan Bisseux à Walincourt, 
M. Théodore Bisseux à Sainl-Antonin, M. Paul Beu^art à 

Nauroy. 

Jacques Pannier, 

ancien pasteur à Nauroy. 
Corbeil, janvier 1897. 



SEANCES DU COMITE 



24 novembre 1896. 

Assistent à la séance, sous la présidence de M. le baron F. de 
Schickler, MM. Bonet-Maury, J. Gaufrés, A. Lods, F. Puaux, 
Ch. Piead, A. Réville, E. Stroehlin et N. Weiss. MM. F. Kuhn, 
W. Martin et G. Raynaud se font excuser. 

M. le Président ouvre le nouvel exercice de la Société en expri- 
mant l'espoir que Dieu lui permettra d'accomplir son œuvre en 
1897 comme en 1896. La mort vient de faire un nouveau vide dans 
nos rangs en enlevant subitement M. O. Doucn qui assistait encore 
à l'avant-dernière séance. C'était un de nos membres les plus 
assidus, et un de ceux qui se servaient le plus de notre Bibliothèque. 
M. le pasteur Othon Cuvier qui vient de mourir, chargé d'années, 

des j)rovincos de Thiérache, Picardie, Cambrésis, Orléanais et Berry, à 
Bohain on 1779 (Hugues, Synodes du désert, t. III, p. 287). 

1. Papiers Rabaut, bibl. de la Société. Tableau de Torganisalion de 
l'Eglise consisloriale réformée de Moineaux, publié par A. Daullé, Chro~ 
nique du consistoire de Saint-Queiiti)i, 1890, p. 12. 



SÉANCES DU COMITE. 103 

à Nancy, était aussi un de nos plus chauds amis et bienfaiteurs. Le 
départ de ces deux hommes est une perte réelle pour la France 
Protestante. 

Après la lecture et l'adoption du procès-verbal des deux der- 
nières séances, et l'exposé du sommaire des Bulletins de novembre 
et de décembre, M. le Président introduit M^' Poletnich et Tollu, 
notaires à Paris. M. Charles Read prend place au fauteuil de la 
présidence et donne lecture entière : 

1° De deux actes des 15 novembre 1895 et 10 mars 1896 aux termes 
desquels M. le baron F. de Schickler fait donation entre vifs et 
irrévocable à la Société de l'Histoire du Protestantisme français de 
l'immeuble situé rue des Saints-Pères, 54, à Paris, et ce sans 
réserve quelconque ; 

2" De l'ampliation du décret de M. le Président de la République 
française, en date, au Havre, du vingt-trois juillet mil huit cent 
quatre-vingt-seize, dont voici le texte : 



MI.MSTKRE 

DE 

l'instruction publique 

DES 

heai'x-akts et des cultes 



Cabinet 



RÉPUBLIQUE FRANÇAISE 



DECRET 



Le Président de la République française, 

Sur le rapport du Ministre de l'Instruction publique, des Beaux- 
Arts et des Cultes, 

Vu les actes authentiques des 5 novembre 1895 et 10 mars 1898, 
par lesquels le sieur Fernand-David-Georges de Schickler a fait 
donation à la Société de l'Histoire du Protestantisme français d'un 
immeuble sis à Paris, 54, rue des Saints-Pères, 

Vu le certificat de vie du donateur, 

Vu les renseignements recueillis sur sa situation de fortune, 

Vu le plan de l'immeuble donné et l'état des locations s 'élevant 
à 6,350 francs. 

Vu la délibération du Conseil d'administration de la Société de 
l'Histoire du Protestantisme français en date du 10 mars 1896, 

Vu la situation financière de la Société, le décret du 13 juillet 1870 
qui l'a reconnue d'utilité publique et les statuts y annexés, 

Vu l'avis en forme d'arrêté du Préfet de la Seine en date du 
2 juin 1896, 



104 SÉANCES DU COMITÉ. 

La section de Tlnlérieur, des Cultes, de l'Instruction publique et 
des Beaux-Arts du Conseil d'État entendue : 

Article premier. 

La Société de l'Histoire du Protestantisme français, association 
reconnue d'utilité publique, est autorisée à accepter, aux clauses et 
conditions énoncées, la donation faite à son profit par le sieur Fer- 
nand-David-Georges de Schickler en vertu des actes authentiques 
des 15 novembre 1895 et 10 mars 189G, et consistant en un immeuble 
sis à Paris, 54, rue des Saints-Pères, et servant de siège social à 
l'Association. 

Article 2. 

Le Ministre de ri nslruclion publique, des Beaux-Arts et des Cultes 
est chargé de l'exécution du présent décret. 
Fait au Havre, le 23 juillet 1896. 

Signé : FÉLIX Faure. 

Par le Président de la Pvépublique, 

Le Ministre de l'Instruction publique, 

des Beaux-Arts et des Cultes, 

Signé : A. Rambaud. 

Pour ampliation : 

Le chef de bureau au cabinet, 

Signé : Leroy. 

Après avoir délibéré à l'unanimité des membres présents, le 
Comité de la Société prend les résolutions suivantes : 

I. La donation faite par M. le baron F. de Schickler à la Société 
de l'Histoire du Protestantisme français de la propriété sise à Paris, 
rue des Saints-Pères, 5^, est acceptée définitivement sous les 
charges et conditions résultant des deux actes reçus par M" Polet- 
nich, notaire à Paris, les P' et 15 novembre 1895 et le second, le 
10 mars 1896. 

II. La maison sise à Paris rue des Saints-Pères n» 54 faisant 
l'objet de ladite donation sera affectée aux services et à l'installa- 
tion de la Bibliothèque au fur et à mesure des besoins de la Société. 

III. MM. G. Bonet-Maury et Ch. Read sont délégués à l'effet de 
faire constater par acte régulier la présente acceptation, engager la 
Société à l'exécution des charges et conditions qui lui sont impo- 
sées, remplir toutes formalités hypothécaires sur ladite donation et 
notamment les formalités de purge dos hypothèques légales, signer 



CHRONIQUE LITTÉRAIRE ET BIBLIOGRAPHIQUE. 105 

tous actes et procès-verbaux, élire domicile, substituer et généra- 
lement faire le nécessaire. 

Bibliothèque. — A signaler quelques papiers remis pour elle à 
M. F. Borel, par M. Tournier, pasteur en Algérie. Ce sont les pro- 
cès-verbaux, jusqu'ici inconnus, de quelques synodes du Désert en 
Dauphiné que M. F. Borel fera paraître dans le Bulletin, afin de 
compléter les publications sur le même sujet, de MM. E. Hugues et 
E. Arnaud. 



CHRONIQUE LITTÉRAIRE ET BIBLIOGRAPHIQUE 



H.-M. Baird. Les Huguenots et la Révocation. — H. Menu. Tradi- 
tions historiques du XVP siècle. — L'expédition de la Tête de 
l'amiral Coligny à Rome. 1 brochure in-12 de 23 pages; Chàions- 
sur-Marne, 1896. — E. Henry. Notes biographiques sur les membres 
de l'Académie protestante et les pasteurs de l'Église réformée de 
Sedan. 1 vol. in-8 de 107 pages, tiré à 100 ex. numérotés; Sedan, 
impr. J. Laroche, 189G. 

Exegivxonumentum! Combien peu de travailleurs peuvent, avant 
la fin de leur carrière, la résumer en ces deux mots : j'ai élevé le 
monument de mes rêves d'écrivain. M. le professeur Henry-M. Baird, 
de l'Université de New-York, aurait pu les inscrire en tête des deux 
gros volumes qu'il achevait le 12 juillet 1895 sur Les Huguenots et 
la Révocation^ Le 15 septembre 1879, il signait la préface de la 
première partie de son Histoire de la Réforme en France {Bull., 
1880, 281), le 24 août 1886, celle des deux volumes qui la condui- 
saient jusqu'en 1610 {Bull., 1828, 52), et le voici au faîte de son 
monument. Je l'en félicite au nom de tous les protestants, plus vive- 
ment encore que je le faisais quand, il y a seize ans, je rendais 
compte de son heureux début. Il faut une force de volonté, une 
énergie de travail qui paraissent plus fréquents aux États-Unis que 
dans notre vieille Europe, pour achever en moins de vingt ans, une 
aussi' grande tâche. 

Ces deux derniers volumes, que je voudrais recommander chau- 

1. The Huguenots and the revocation of tlie edict of Nantes, deux volumes 
de 566 et 604 pages in-8° (Index). New-York, Charles Scribner, 1895. Les 
titres des deux parties précédentes, en deux volumes chacune, sont The 
Rise of the Huguenots et The Huguenots and Henry of Navarre. 

XLVI. — 8 



106 CHRONIQUE LITTÉRAIRE ET BIBLIOGRAPHIQUE. 

dément à tous ceux qui peuvent lire l'anglais, sont les plus riches 
et les plus développés de tout l'ouvrage. Je ne puis songer à en 
analyser ici les 1200 pages bourrées de faits, de dates, de noms 
habilement, intelligemment classés suivant Tordre chronologique. 
Elles nous montrent le peuple huguenot essayant vainement de 
défendre contre le clergé catholique et le gouvernement les garan- 
ties de l'éditde Nantes, écrasé à la Rochelle en 1629, s'efforçant de 
réparer ses brèches sous Richelieu et Mazarin, entravé sourdement, 
puis de plus en plus ouvertement par les mesures restrictives qui, 
de 1G60 à 1685, ne laissent presque rien subsister de la charte de 
1598, — pour succomber enfin en 1685, livrer le combat suprême 
des Camisards, renaître miraculeusement de ses ruines et faire 
placer, en 1789, la liberté de conscience à la base de toutes les 
autres libertés. — Aucune source d'information n'a été négligée 
pour donner de cette tragique histoire un aperçu aussi exact, aussi 
complet que possible. 

Souvent on nous demande d'indiquer un bon ouvrage à ceux qui 
désirent étudier notre histoire sans se livrer à des recherches per- 
sonnelles. Cet ouvrage existe désormais, en anglais, il est vrai, et 
je ne puis que souhaiter qu'il se rencontre un historien français 
assez persévérant et énergique pour élever un monument analogue 
dans notre propre langue. Il sera sans doute moins impassible que 
son confrère américain, qui vit loin du théâtre des événements et 
n'en perçoit la poignante signification que comme on contemple de 
haut un lointain paysage. Il ne peut, heureusement, sentir, comme 
nous, le prix d'une liberté sans cesse menacée, et plus violemment 
battue en brèche à la veille du troisième centenaire de Tédit de 
Nantes qu'elle ne Tétait il y a un siècle. C'est que cette histoire n'est, 
hélas! pas terminée, puisque la liberté de culte et d'autres qui en 
dépendent ne sont pas entières. C'est peut-être ce qui explique 
qu'elle n'a pas encore été racontée aussi amplement dans le pays 
auquel elle est si étroitement liée, que là où, grâce en partie aux 
réfugiés huguenots, les deux termes de religion et de liberté n'en 
font qu'un. 

C'est à ce refuge huguenot que M. IIcnry-M. Baird va maintenant 
consacrer ses dernières années. Il se propose, en effet, de terminer 
le travail si remarquable sur l'émigration huguenote en Amérique 
dont son regretté frère M. Charles-W. Baird n'a pu faire paraître 
en 188'i que les deux premiers volumes ^ Nous lui souhaitons vie et 

1. History of the Huguenot émigration so America h\ Charles W. Baird, 
UO. 1 vol. de 354 cl 448 p. in-8", New-York, Dodd, .\icad et O. 



CHRONIQUE LITTÉRAIRE ET BIBLIOGRAPHIQUE. 107 

force pour l'accomplissement de celte tâche suprême. Il aura rendu 
un signalé service à ses compatriotes pour lesquels le nom de Baird 
sera désormais inséparable de celui si honoré de huguenot. Ils 
pourront, grâce à ces beaux livres, apprécier d'autant mieux des 
institutions et une civilisation qui, de ce côté de l'Océan, ont fait 
verser tant de sang et n'ont pas encore triomphé de leurs ennemis. 

N. W. 

Dans sa plaquette, M. H. Menu examine un des épisodes de 
la Saint-Barthélémy. L'étude des témoignages contemporains 
l'amène à penser que la tète de l'Amiral ne fut pas, ainsi que l'écrivent 
la plupart des historiens, embaumée et portée à Rome aux pieds 
du pape comme un hideux trophée bien digne de l'Antéchrist. Ad- 
mettons, si l'on veut, que ce soit une légende, et que « Vescuyer de 
M. de Guise nommé Paule » qui partit à franc-étrier de Paris pour 
Rome avant que l'ordre royal d'arrêter les courriers parvînt à Man- 
delot, gouverneur de Lyon, n'ait pas été porteur de ce sinistre ba- 
gage. Il n'en demeure pas moins que celte légende exprime, à sa 
façon, le sentiment populaire sur la complicité de la cour de Rome 
dans la préparation et l'exécution de ce grand crime. Plus solennelle, 
la fresque de Vasari ne le dit-elle pas encore officiellement, dans 
les galeries du Vatican : Pontifex Colinii necem probat ! 

H. D. 

M. E. Henry vient de publier les Notes que nous annoncions l'an- 
née dernière. On y trouvera sur les modérateurs, les professeurs, 
les régents et les ministres sedanais une foule de renseignements 
qu'on chercherait vainement ailleurs. Les sources de ce travail sont, 
outre les registres du Consistoire et de l'Académie, les archives ju- 
diciaires et les minutes des notaires, si difficilement accessibles 
au public et si riches en indications de toute sorte. Près de 
250 noms de personnes sont cités. Il est un peu humiliant pour les 
protestants sedanais d'avoir laissé à un auteur étranger à notre 
communion l'honneur et la peine de réunir ces matériaux de leur 
histoire. L'impartialité et l'exactitude historique, hàtons-nous de le 
dire, n'y perdent rien, et sauf quelques légères erreurs dans les 
noms transcrits, ces Notes nous paraissent appelées à rendre les 
plus grands services à ceux qui voudront étudier le glorieux passé 
de l'Église et de l'Académie de Sedan. M. E. Henry a droit à tous 
nos remerciements et à nos plus sincères félicitations. 

H. D. 



CORRESPONDANCE 



LE TOMBEAU DE COURT DE GEBELIN 

En 1884, juste un siècle après la mort de Court de Gébelin, un 
de nos historiens protestants* demandait au Bulletin s'il ne serait 
pas possible de retrouver à Franconville-la-Garenne le tombeau de 
l'illustre fils d'Antoine Court. 

J'ai commencé à réunir la correspondance de ce savant qui ren- 
dit tant de services aux Églises sous la Croix. Le dossier de ses 
lettres s'augmente tous les jours et les documents que je possède 
seraient déjà suffisants pour offrir à notre public protestant deux 
gros volumes. Je continue mes recherches et rien de ce qui louche 
à ce défenseur de la cause des Huguenots ne m'est étranger. 

J'ai donc voulu connaître la place exacte où il avait été inhumé 
et ce qu'était devenu son tombeau. 

Le lOjuillet 1784 les restes de Court de Gébelin furent transportés 
à Franconville dans les jardins de Mme la comtesse d'Albon qui 
lui fit édifier un magnifique mausolée. 

Dans l'éloge^ que le comte d'Albon a consacré à son ami, ce mo- 
nument est ainsi décrit : « Le tombeau que je lui ai élevé est placé 
« dans un endroit écarté, qu'il choisissait pour réfléchir et pro- 

1. 1. élire (le M. le pasteur Arnaud, Bull et ni, iome XX.XIII (1884), page 527, 
et lettre de M. Charles Dardier, Bulletin, 188'i, p. 567. 

2. Eloge de Court de Gébelin, de plusieurs académies, censeur Royal et 
Président honoraire et perpétuel du Musée de Paris, par M. le comte 
d'Albon, de la plupart des académies de V Europe. A Amsterdam, 1785, 
in-8, 44 pages, suivi d'une planche gravée représentant le tombeau de 
Court de Gébelin. — Cette même planche esl reproduite dans les Vues des 
monuments construits dans les jardins de Franconville-la-Garenne apparte- 
nant à Madame la comtesse d'Albon, 1784, 19 planches sans texte. Il existe 
deux autres éloges publiés au lendemain de la mort de Court de Gébelin. 
Le premier est de Rabaut de Saint-Etienne, il a pour litre ; Lettre sur la 
vie et les écrits de M. Court de Gébelin, adressée au Musée de Paris. A 
Paris, chez Valleyre l'aîné, 1784, 28 pages, in-4. Le second est intitulé : 
Discours pour servir à l'éloge de M. Court de Gébelin, auteur du Monde 
primitif, et prononcé à la séance publique du g juin IJS4, par M. Quesnay 
de Saint-Germain, conseiller à la Cour des Aides, et membre du Musée. 
A Paris, 1784, 20 pages, in-4. .\joutons que le Journal de Paris, n" 187, 
5 juillet 1784, conlienl un article nécrologique important signé par Rabaut 
de Saint-Iitlenne. 



CORRESPONDANCE. 109 

« mener ses idées philosophiques sur le tableau de la nature qui 
« se présentait non loin de lui dans toute sa beauté. J'ai tâché 
« d'imiter sa simplicité, et d'exprimer par des allégories la vaste 
« étendue de son génie et de ses connaissances. Le cercueil de 
« plomb où il se trouve est couvert d'une pierre sur laquelle on 
« voit Hermès traçant des caractères hiéroglyphiques. Quatre co- 
te lonnes environnent le tombeau. Il en est une où j'ai gravé cette 
« inscription, dégagée de toute recherche pompeuse : « Passants, 
« VÉNÉREZ CETTE TOMBE, Gébelin Y REPOSE. » Sur Ics faces sont dcs 
« tablettes de marbre, qui présentent l'alphabet des langues pri- 
« mitives. » 

Le passant ne respecta pas, hélas ! les restes du pauvre savant. 

Peu après la révolution de 1789 Vanarchie spontanée se déchaîna 
sur la France tout entière. Les demeures seigneuriales furent en 
beaucoup d'endroits saccagées par la tourbe jacobine. 

Le château du comte d'Albon ne fut point épargné et à la fin de 
1793 la sépulture de Court de Gébelin fut violée. Dans leur igno- 
rance, les énergumènes qui détruisirent le monument de ce savant 
modeste, crurent sans doute avoir renversé le tombeau d'un grand 
seigneur, tandis qu'ils suivaient, sans le savoir, les errements de la 
monarchie qui faisait jeter au vent la cendre des hérétiques. 

L'ancienne propriété du comte d'Albon a été morcelée, le châ- 
teau appartient actuellement à M. Pinet (Route de Paris à Pon- 
toise, n» 129). D'après les renseignements qui m'ont été fournis par 
M. le maire de Franconville, le tombeau de Court de Gébelin se 
trouvait à trois cents mètres au delà du mur de clôture du parc de 
M. Pinet, c'est-à-dire au haut de la côte, à l'endroit appelé actuelle- 
ment : Le Chalet. Un petit monticule, où sont encore entassés des 
plâtras et des pierres indique la place exacte où s'élevait le monu- 
ment. 

Peut-être en faisant des fouilles, retrouverait-on les restes de 
Court de Gébelin. Un vieillard du pays m'a, en effet, affirmé que 
la sépulture avait été profanée dans le but de voler le cercueil en 
plomb et que les ossements avaient été aussitôt rejetés dans la 
tombe. 

N'appartiendrait-il pas à notre société de tenter des recherches 
et de rendre un tombeau à l'illustre savant, qui fut avec Rabaut de 
Saint-Étienne le plus zélé défenseur de la cause de nos ancêtres 
persécutés? 



110 CORRESPONDANCE. 

Un Portrait inédit de L,uther (154»). — Le portrait de Luther, 
que le Bulletin offre à ses lecteurs, est la reproduction fidèle et très 
artistique d'une petite toile placée au Musée national de Munich. 

En visitant cette belle collection, j'ai remarqué dans une salle du 
deuxième étage, dissimulé dans un coin sombre, le portrait du Ré- 
formateur. Il est représenté de trois quarts, à gauche, et tient dans 
ses mains une Bible. 

L'exécution n'est pas très soignée, mais la ressemblance doit être 
frappante. Le regard est à la fois bon et énergique, le menton un 
peu lourd caractérise bien l'homme prêt à la résistance, l'attitude 
générale le montre fatigué, mais par la lutte terrible engagée contre 
la papauté. 

Ce portrait a été exécuté, d'après nature, un an avant la mort de 
Luther, ainsi que l'indique une légende placée à gauche de l'ori- 
ginal : « Contaerfaeyt im 1545 Jaer^. » 

Parmi les nombreux portraits du Réformateur, nous signalerons 
celui de Lucas Cranach qui se trouve aussi à Munich {Alte Pina- 
kotek, cabinet IV, n° 274) et deux autres du même peintre qui sont 
conservés (n»^ 755 et 760) à la galerie des Uffi^i de Florence. 

Armand Lods. 



Encore les Thiouit. — D'après la Recherche de la noblesse en la 
généralité de Caen en 1666 et années suivantes, par Chamillart, p. 515, 
et supplément 1889, p. 19, qui rectifie les armoiries, les Thioult por- 
taient « d'argent à deux palmes (paumes) de gueules en fasce, ac- 
compagnées de trois merlettes de sable ». On connaît 

Jean 

I 
Louis 

I 
Jacques 

I 
Arthu)--Antoine 

ce dernier,écuyer, sieur de Piucqueville et \'aussieu,29ans,R. P. R., 
demeurant à Vaussieu, sergenlerie de Creully, élection de Caen. 
Jean avait épousé Catherine, a//t7i- Jacqueline de Guerville en 1546; 

1. A jiropos de cette inscription, M. le pasteur Dannrcuthcr m'écrit 
que Contaerfaeyt dans l'allemand du temps veut dire « peint d'après na- 
ture»; le mol n'est plus guère en usage, mais on trouve encore dans les 
dictionnaires, abkonterfeien. 



CORRESPONDANCE. 1 1 1 

— Louis, Suzanne de Saint-Ouen en 1593; — Jacques, Marguerite 
de Beringhen en 1626 *. 

Ruqueville (Saint-Pierre de), sergenterie de Creully, élection de 
Caen, 21 feux, notariat de Creully, 90 communicants (catholiques). 

— Aveu rendu, le 20 août 1643, par Jacques de Thioult, chevalier 
de l'ordre du Roi, seigneur et patron de la Lu:^erne, Vaussieu, Mar- 
tragny et Ruqueville. Il avait été nommé à la cure de Ruqueville, le 
20 décembre 1640. — Jacques de Thioult, dit le marquis de Vaus- 
sieu, colonel du régiment d'Auxerrois, chevalier de Saint- Louis, 
seigneur de Ruqueville, Vaussieu, Martragny, décéda à Ruqueville 
le 6 février 1703, âgé de 66 ans, sans enfants, de Marie-Anne Re- 
nard de Maisons, morte à Bayeux le 4 avril 1764. 

P. 260... La Luzerne est un fief sis à Eernières-sur-la-]\Ier et est 
mouvant de la baronnie de Douvres. Le seigneur de ce fief, M. de 
Rocqueville {sic il faut évidemment lire Ruqueville), et les Réformés 
de Bernières y ont eu un temple", qui fut abattu par la révocation 
de l'éditde Nantes. 

Jacques de Thioult, sieur de Ruqueville, possédait ce fief de la 
Luzerne vraisemblablement comme provenant des Saint-Ouen, par 
les Bricqueville. 

On rencontre, en effet, deux frères ayant épousé les deux sœurs : 
l'un, Tanneguy de Saint-Ouen, seigneur de Magny et du Tordouet, 
chevalier, lequel épousa Hélène de Bricqueville, fille de Gabriel, mar- 
quis de Coulombières ; il vivait encore en 1664 ; il mourut le 20 fé- 
vrier 1670 et fut enterré dans le choeur de l'église de Magny. — 
L'autre, François de Saint-Ouen, seigneur de Fresné-sur-la-Mer, 
marié à Marguerite de Bricqueville. — Tanneguy et François de Saint- 
Ouen étaient fils de Jean, seigneur de Tordouet, Magny, Montdésert 
et Fresné-sur-la-Mer, et d'Adrienne de Warignies. Hélène et Mar- 
guerite de Bricqueville, leurs femmes, étaient filles de Gabriel, mar- 
quis de Coulombières. 

La France Protestante (2* éd., HI, 170) corrobore et complète ces 
indications. D'après le Dictionnaire de la noblesse, de La Chesnaie 
des Bois, elle nous donne le nom de la mère de Hélène et Margue- 
rite de Bricqueville, laquelle était Hélène ou Jeanne Moreau ou Ma- 
rée, fille de René, seigneur de Montbarot, lieutenant du roi au gou- 



1. Dans la recherche de M. de Mesme, sieur de Roissy, 1598-1599, dans 
les neuf élections de la généralité de Caen, figure Louis Thioult, sieur de 
Ruqueville, maître de campd'un régiment, (ils Jean, demeurant à Bernières, 
él. de Caen, a de fils Jean et Antoine, veu ses titres, jouira 15 juin 1599. 



112 NECROLOGIE. 

vernement de Bretagne, gouverneur de Rennes, — et d'Esther du 
Bois de Bolac, et seconde femme de Gabriel de Bricqueville, mar- 
quis de Coulombières^ Garreta. 

NÉCROLOGIE 



M. Jacques Fouray. 

Nous avons le regret d'apprendre la mort d'un ancien et fidèle 
membre de notre Société, M. Jacques Fouray décédé à Rouen, le 
10 janvier dernier à l'âge de 70 ans. Son ancêtre Jean Fourré avait 
été anobli à Naples par Charles VIII en 1494 (de gueules à trois 
chevrons renversés d'argent). A la branche protestante de cette 
vieille famille avait appartenu Charles de Fourré, écuyer, sieur des 
Pillières, avocat au Parlement de Normandie, fils de feu Abraham 
et de feue Louise de Lasses, marié le 23 août 16.54, à Quevilly, à 
Anne de Koësse, fille de Nicolas, chevalier, seigneur de Beuzevillelte 
et Bolleville près Bolbec, et cVAnne Piterson. Ce mariage avait été 
béni par le pasteur Jean Durel,âe Jersey, gendre du pasteur rouen- 
nais Jean Maximilien de l'Angle, aumônier du duc de la Force et 
ancien précepteur des enfants de Maxuel, sieur Des Champs, de 
Lieuray-. Mais l'ancêtre dont M. Jacques Fouray était surtout fier, 
c'était Isaac Fouray, écuyer, qui avait été condamné au.x galères par 
les juges de Coutances et attendait dans les prisons de Rouen, en 
1G88, le résultat de son appel au Parlement (fi////., 1896, 324). — Les 
obsèques de M. Jacques Fouray, ([ui avait été pendant quarante ans 
membre du Consistoire réformé de Rouen, ont eu lieu le 12 janvier, 
au milieu d'une assistance (considérable venue pour rendre hom- 
mage à l'homme de bien, au patriote et au huguenot. On trouvera 
quelques extraits de l'allocution prononcée par M. le pasteur 
Roberty, dans le Protestant de Normandie du 20 janvier. 

N. \\\ 

1. M. Gnri-eta qui nous donne ces renseignements possède un dr;igeoir 
en ivoire, aux armes des Berinjj^hen. lit M. Armand Bénet nous écrit que 
les archives des Tliioult sont à Vanssieu.x, au ciiAtcaii de M. duCharniel. 

2. (>c de Maxuel, demanda en 1083 la i)ernii.ssion de se i-ctircr à Ham- 
bourg avec sa famille (Arch. nat., TT ^ib'i, 111). 



Le Gérant : Fischbacher. 

. — L. -Imprimeries réunies, B, rue Mignon, 2. — Mav et MoxTEnoz, direcleurs. 



SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE 



DU 



PROTESTANTISME FRANÇAIS 



LE QUATRIÈME CENTENAIRE 
DE LA NAISSANCE DE MÉLANGHTON 

Ce centenaire vient d'être célébré dans toute l'Allemagne, 
avec beaucoup d'éclat, et va être consacré par un monument 
durable qu'on se propose d'élever à Brelten dans le grand- 
duché de Bade où, le IG février 1497, narjuit Philippe Schwar- 
zerd*. 

Nous ne voulons pas laisser passer cet anniversaire sans 
faire une petite place au « précepteur de la Germanie » dans 
une revue consacrée à l'histoire de la Réforme française. Non 
que Mélanchton y ait joué un rôle aussi apparent (]ue Luther 
dont le nom a été donné aux premiers protestants français 
pendant près de quarante ans. Mais c'est lui qui fit à la con- 
damnation de son ami par la Faculté de théologie de Paris 
(15 avril 1521) la réponse la plus accablante, et son nom fut, 
dès la première heure, associé à celui de Luther dans les ana- 
thèmes de ces trop fameux « théologastres w. C'est lui aussi, 
comme on le verra tout à l'heure, que François I", momen- 
tanément gagné à l'idée d'une Réforme mitigée, fit inviter, à 
plusieurs reprises (1534-1535), à venir à cet effet en France. 

Mais, à une époque où la science, servie par une langue 
unique, le latin, était beaucoup plus internationale qu'au- 
jourd'hui, cet humaniste chrétien a surtout exercé, sur les 
étudiants français de la première moitié du xvi^ siècle, une 
influence plus étendue qu'on ne i)ense. A l'instar de ceux 
d'Érasme et, antérieurement, de Lefèvre d'ÈtapIes, — deux 

1. Mélanchton est la traduclion grecque du nom de Scliwarzerd^^ou terre 
noire. Il mourut à Wittenberg le 29 avril 1560 et fut enterré à côté de 
Lutlier. 

1897. — N° 3, 15 mars. XLVI. — 9 



114 LE QUATRIÈME CENTENAIRE DE LA NAISSANCE DE MÉLANCHTON. 

hommes de la même famille spirituelle que lui — les ouvrages 
didactiques de iMélanchlon ont été imj3rimés dès leur appari- 
tion et aussi souvent réimprimés, à Paris qu'à l'étranger^ Et 
sa réputation a, de ce chef, été très grande dans le monde 
de nos Écoles et de nos Universités. 

Xotre collègue M. F. Kuhn a bien voulu réservera nos lec- 
teurs les pages qu'il a naguère rédigées pour les étudiants de 
la Faculté de théologie protestante de Paris, sur Mélanchton 
collaborateur de Luther. A ces pages qu'on lira avec le plus 
vif intérêt, nous avons joint quelques documents graphiques. 

D'abord un vigoureux portrait du Réformateur d'après la 
gravure originale d'Aldegraeve qui fait partie des collections 
de notre Bibliothèque, puis la reproduction de deux auto- 
graphes. Le premier est une courte prière latine écrite par 
Mélanchton dans l'intérieur du premier plat d'un Nouveau 
Testament latin d'Erasme (Zurich, Gessner, '155'i) qui lui a 
appartenu et dont il a fait cadeau au célèbre huguenot Hubert 
Languet le(|uel, à son tour, l'a donné plus tard à son élève 
Etienne Henri, comte d'Eberstein-. Ce Nouveau Testament 
fait aujourd'hui partie de la réserve de notre Bibliothèque. 
Voici le texte et la traduction de ces ({uelques lignes : 



Prêtai io 

Nil siini, nulla 

miser novi solatia 

Massa 

Humana nisi q. 

tu quoq : Christe 

geris 

Tu me sustenta 

fragilem., tu 

Christe ^uberna. 



Prii-re 
.le ne suis rien, malheureux je 
n'ai connu aucune consolation 
si ce n'est que toi aussi, ô Clirist, 
tu diriges la masse humaine. 
Soutiens-moi qui suis rail)le, ô 
Christ, gouverne-moi. 



Le deuxième autographe est la fin d'une lettre adressée par 



1. \"oy. sur ce point le Répertoire des ouvrages pédagogiques du 
XVI' siècle, Paris. 1880, p. -ViS à 'i.'îS. 

2. Par cette dédicace inscrite à l'intérieur du second plat : Illustri ac 
gcneroso Dnô Dno Stephano Henrico comiti in Eberstein ac DiûT in Neu- 
garthen, etc. Dnô suo charissimo et aluno dulcissimo Hubcrtus Lamjue- 
tus, dd. 



Si'-DEVS PKO-VOfiis, 



QyiS-CONTIV\'NOS 




FLy7U,'V\.\ • Q>'I ■ RE LEG IS • DO CT I • AVO !^i\ .VVEM TAPh-i 1 Ll PPl | 
ILL!VS'-riIC^.TlAA\ • OVVt • six- IA\AGO - V ÎDE-5 - | 

LvfTRA- MOV^E" V'ITVï:- DEyWPTlS TRIBXS FG ER.\T-.\MN U 
TALis VBl -WLXV - COMSPici ENLDVS ERAX • 
rutLiPPVi^ • AVELANTHON 



IIG LE QLATlilKME CENTENAIRE DE LA NAISSANCE DE MÉLANCHTON. 

Mélanchlon, en 1510, la veille de son jour de naissance, à son 
ami Théodore Vit, pasteur de Nuremberg : 

In Galliis recens très côhiisti 



sunt propter dactrin.v verœ cd- 
fessionc Litv:duni. Audio et fii- 
i(i.sse duos episcopos et comité. 
Quosdâ magnos viras antea recte 
sentiî'les mine aliénâtes esse. Vere 
rides tenipay Mjchabaicoiy siiiii- 
litudir.P. Deus gubernet nos. Vale 
pridie natalis iiiei 15'i0. 

Pli ilippus Melâlhon . 



En France, trois personnes ont 
été récemment l:)riilées à Lyon 
pour avoir confessé la vraie doc- 
trine. J'apprends aussi que deux 
évoques et un comte se sont en- 
fuis. Ce qui fait que quelques 
hommes considéral)les, naguère 
bien disposés, se sont refroidis. 
Tu vois bien la ressemblance avec 
l'épo(|ue des Macchabées. Que 
Dieu nous iiouverne. Adieu, la 
veille de mon jour de naissance. 
Philippe Mélanchlon . 



L'original de cette lettre, qui a déjà été imprimée dans la 
correspondance du Héformaleur(Me/. iT^-'jL^, lll,9ô8)à laquelle 
M. A. Ilerniinjard avait emprunté ce passage {Corr., VI, 
p. ''i79), renferme aussi un autographe de Luther, el appar- 
tient aussi aujourd'hui à M. le baron F. de Schickler. Ces 
lignes renferment la seule mention actuellement connue du 
sup|)li(c de trois martyrs huguenots à Lyon, au commence- 
ment de Tannée lo'iO. Les deux évoques et le comte dont elles 
rapportent aussi la fuite à cette occasion n'ont pas davantage 
été identifiés jusqu'à ce jour. On voit que Mélanchlon 
se tenait soigneusement au courant de ce qui se passait en 
France. Les « luthériens » français lui inspiraient, d'ailleurs, 
d'autant plus de sympathies cpie, sur l'article de la sainte 
Cène, il partageait leurs opinions', et qu'il appréciait, à sa 
juste valeur, l'influence alors si grande, de notre patrie-. 

Ajoutons que ceux cpii désireraient se familiariser, soit avec 
l'esprit, soit avec le style de Mélanchlon et le comparer à ce 

1. Ce ([ui, (Mili'o autros, l'ut cause i|uc, selon l'expression de Th. de 
iîéze {Vrais pour traits, 2''J),» riuel(|iies disciples qnifavoienl presque adoré 
lorsciu'il vivoil, après sa morl outragèrent inyralcmcnl son nom, en quoy 
reluit cxccllemmenl la providence de Dieu (jui n'a voulu qu'on i)ens;Uque 
tels ingrats eussent appris de luy des erreurs exécrables qu'eux-mêmes 
ont forgé ». 

2. Il écrivait le 22 avril 1530 : Cuvi rcgnum f;allicum longe florcntissimum 
sit, et, si licct dicere, capiit christiani orbis, magnam vim habet e.vcmpliim 
prœstantissinuv uationis {F-pp-, 11,869). 



N<1 /-; 



lA W ^ W<A tl ^ 



LE QUATRIÈME CENTENAIRE DE LA NAISSANCE DE MÉLANCHTON. Î 1 i 

point de vue à Luther, trouveront les éléments de cette inté- 
ressante étude, commodémeni réunis dans un volume récem- 
ment publié par le D-- Georg Loesche, professeur d'histoire 
ecclésiastique à Vienne, et auteur d'une savante monographie 
sur Jean Malhesius *, le réformateur luthérien de Joachim- 

slhal en Bohême. Le litre de son volume est : AnalectaLuthe- 
rana et Melanthoniana, propos de table de Luther et de Mé- 
lanchton, surtout d'après les noies prises par Jean Mathcsius". 

\. Johannes Mathesiiis, Ein lebens — iind Sitten = Bild ans der Refor- 
mationsjeit, deux volumes de x\i-639 et ^iGT p. in-8 (Index). Gotha, F. -A. 
Perthes, 189.j. 

2. Analecta Luthercina et Melanthoniana. Tischredcn Luthers itnd Aiis- 
sprûche Mclanthonsjiauplsdchlich nach Auf^eichnungen des Johannes Ma- 
thesiiis... Un vol.de vni-441 p. in-S (Index). Gotha, F.-A. Pciihes, 1892. 



Études historiques 

PHILIPPE MÉLANCHTON 

COLLABORATEUR DE LUTHER 

I 

En Tannée L518, Tuniversilé de \\'iltcnberg,|sous la forle 
influence de Luther, était devenue un foyer d'études et dévie. 
Tous autour de lui s'animaient de son esprit; il communiquait 
à ses amis ses belles espérances et son courage. « Nous tra- 
vaillons tous comme des fourmis », écrivait-il à Link. — Un 
homme d'une valeur immense venait de se réunira ce groupe 
d'esjïrits jeunes et vaillants rangés autour du grand lutteur. 
Il n'avait nulle apparence, -il était fort jeune (21 ans) et de 
corps chétif; mais il était puissant par la science et la pensée. 
En lui, la Réformalion commencée trouvait, si l'on peut dire 
ainsi, sa seconde âme. Cet homme était Mélanchton, l'ami, 
le compagnon, le continuateur de Luther. 

Reuchlin, dont il était le filleul, l'avait recommandé à l'Elec- 
teur de Saxe et à l'Université, qui ne cherchait en lui qu'un 
bon grécisle. 

Mélanchton arriva à Wittenberg le 25 août, et, quatre jours 
après, il débuta dans le professorat par un discours sur 
l'amélioration des études de la jeunesse. 

Luther charmé écrivait : « Nous ne nous sommes pas long- 
ce temps arrêtés à son apparence extérieure. Nous sommes 
« heureux de le posséder, et nous admirons ce qu'en lui 
« nous avons obtenu. C'est un grec accompli, instruit à fond 
« et le plus aimable homme du monde. Lesaudileurs affluent 
<( vers lui; nos théologiens, depuis le premier jusqu'au der- 
« nier, reçoivent de lui le goùl de la langue grecque. » 

Ainsi débutait une amitié qui devait faire la consolation du 
grand homme et adoucir sa véhémence naturelle. 

Avec Mélanchton c'était le camp des humanistes (jui passait 
du côté de la P»éforme. Ceux-là mêmes qui, au début, n'avaient 



ÉTUDES HISTORIQUES. 119 

VU dans les combats de Luther qu'une querelle de moines, 
se sentirent attirés vers cet homme qui luttait comme eux 
contre la barbarie, pour la lumière, la culture et la liberté. 
Il y eut à cette heure (après la dispute de Leipzig) un accord 
heureux entre ces deux âmes qui, poursuivant un but bien 
différent, s'entendirent néanmoins pour délivrer l'esprit 
humain de ses ténèbres. 

L'enthousiasme était grand et général. C'étaient deux 
mondes nouveaux qui apparaissaient après la longue nuit 
du moyen âge : d'un côté l'Evangile retrouvé, et, avec l'Evan- 
gile, la primitive Eglise, les enseignements des Pères, les 
hautes et profondes pensées apostoliques et toute l'histoire 
de Dieu ; de l'autre l'antiquité classique, les belles civilisa- 
tions d'Athènes et de Rome, des arts charmants, une littéra- 
ture qui élargissait et retrempait les esprits. Mais enfin en 
ressuscitant le paganisme, on n'évoquait qu'une idée déjà 
vaincue par le christianisme et la société chrétienne. 

Aussi l'illusion ne dura que quelques années. Quand « ces 
poètes», qui ne rêvaient que de belles études et de doux repos, 
virent s'allumer ce vaste incendie, ces passions et ces luttes 
terribles dans toutes les classes de la société, ils eurent peur. 
Un grand nombre d'entre eux, ceux-là du moins dont l'âme 
n'avait pas été fortement saisie par la nouvelle doctrine de la 
grâce, se prirent bientôt à regretter les jours plus calmes, 
maintenant disparus, où la jeunesse se pressait à leurs leçons 
et s'enthousiasmait pour les arts et les belles-lettres. Il leur 
semblait que la passion théologique, âpre, inflexible, parfois 
grossière et dédaigneuse du beau, allait ramener dans le 
monde une nouvelle barbarie. Érasme, toujours politique et 
qui n'avait qu'un tempérament critique, fut le premier à 
tourner le dos à la Réforme. Les autres le suivirent. Mé- 
lanchton avait trop bu aux sources vives de la doctrine divine, 
il aimait d'ailleurs Luther d'un amour trop profond et trop 
filial pour suivre le même chemin. Il resta fidèle, ayant au 
cœur le double amour de l'Évangile et de l'antiquité clas- 
sique. Cette impossibilité qu'il éprouve de se séparer de 
l'une ou de l'autre de ces affections profondes, fut sa force 
et en même temps le tourment de sa vie-. 



120 ÉTUDES HISTORIQUES. 

Ces premières années (1518 à 152'i) pendant lesquelles se 
cimentait leur affection mutuelle, sont extraordinairement 
belles et fécondes. Chaque jour leur apportait une pensée 
nouvelle et marquait un i)as en avant dans l'oeuvre de la 
Réforme. C'est l'âge héroïque où Luther seul tient tête à 
toutes les puissances du siècle, soutenu par je ne sais quelle 
force divine dont il est étonné lui-même. Mélanchton est à 
ses côtés, en communion avec ses souffrances, discret, vo- 
lontairement s'effaçant, l'aidant de sa science et de sa vaste 
érudition, l'inspirant parfois, le défendant toujours. 11 l'ac- 
compagne au colloque de Leipzig, le conseille à maintes 
reprises, et maltraité par le trop célèbre docteur Eck, écrit 
contre celui-ci une réponse accablante (Apologia contre Eck) 
dans laquelle nous voyons apparaître pour la première fois le 
principe fondamental de l'Exégèse protestante : a L'Ecriture 
saitite ne peut avoir quhin sens, le sens réel. » 

Plus tard, dans ses thèses pour l'obtention du baccalauréat 
biblique, il pose décidément l'autorité de la Bible au-dessus 
de celle des conciles et de celle du pape, et déclare que nier 
la transubstanliation ne constitue pas une hérésie; et quand, 
en 1521, la Sorbonne eut condamné Luther, il prend de nou- 
veau la plume et publie son Apologie contre le « Décret des 
furieux théologaslres de Paris », œuvre incisive, mordante où 
il accuse ses adversaires de ne plus comprendre le christia- 
nisme, et la scolastiqueen général, de n'être qu'un tissu d'er- 
reurs et de causer la ruine de la religion. 

Rien n'est touchant comme l'amitié singulière de ces deux 
hommes, si différents d'âge, si dissemblal)les de caractère et 
de tempérament : l'un de nature impétueuse, dominateur, 
Imaginatif, la^passion même faite chair; l'autre réservé, pai- 
sible, timide, irascible, marchant à pas lents, mais marchant 
toujours, plus fait pour l'élude silencieuse que pour la lutte; 
et tous deux collaborant à la même (euvre sans qu'une dissi- 
dence quelconque vînt troubler des rapports si doux. Cela 
dura longtemps, non toujours, du moins en ce qui concerne 
Mélanchton. Hélas ! il n'y a rien d'éternel ici-bas, et les choses 
du cœur le sont moins peut-être que tout le reste. 

Mélanchton sembjc avoir éprouvé i)oui" Luther un respect. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 121 

une vénération qui allait jusqu'à l'enthousiasme. Dans les 
premiers temps de la captivité de Wartbourg, il ne pouvait se 
consoler de l'absence du Maître. Quand il apprit la maladie 
de celui-ci, il s'effraya; il voulait qu'on le fît revenir au plus 
tôt, il consultait les médecins, il adjurait Spalatin d'intervenir : 
(( C'est le vase élu de Dieu; s'il meurt, Dieu est irréconci- 
« liable ; le monde ne possède rien de plus divin que lui; je 
« voudrais racheter sa vie par la mienne. Nous sommes un 
« troupeau sans berger. Notre Élie est loin de nous; son ab- 
« sence m'accable ». 

Luther, de son côté, admirait dans son jeune ami des qua- 
lités, des vertus qu'il ne possédait pas au même degré. 
« J'ai, disait-il, une si haute estime pour Philippe que je ne 
« crains point de modifier mes opinions pour les conformer 
« aux siennes. J'honore en lui un chef-d'œuvre de mon Dieu. » 

« Peut-être », écrivait-il un jouravecune humilité non feinte 
après la publication de sa lettre à la noblesse allemande, 
« peut-être suis-je le précurseur de Philippe et lui préparé- 
es je la voie, à l'exemple d'Elie, en épouvantant Israël et les 
(( Achabites. » 

Et du haut de son Pathmos : 

« Lève-toi, mon Philippe, comme un serviteur de la parole ; 
« veille sur les tours et les murailles de Jérusalem jusqu'à ce 
« qu'elles tombent aussi sur toi. Reconnais ta vocation et les 
M dons que lu as reçus. Je prie pour toi. Prie aussi pour moi. 
« Ensemble nous porterons notre fardeau. Nous resterons 
« seuls pour le combat; et après moi ton tour viendra. » 



II 



A Wittenberg l'activité de Mélanchlon était grande et fé- 
conde. Une jeunesse studieuse, ardente se pressait autour de 
sa chaire, et venait puiser aux deux sources de la vie nou- 
velle qu'il lui ouvrait largement : l'antiquité classique et la 
Bible. Grec, il traduisait, exposait les chants d'Homère; 
chrétien, il commentait, après Luther, les épîtres de saint 
Paul, particulièrement et avec amour l'épître aux Romains. 



122 ÉTUDES HISTORIQUES. 

C'est de celte étude que sortirent, en 1521, ses célèbres Loci 
communes, la première exposition scientifique de la théologie 
èvangélique, livre incomplet sans doute et qui sera dépassé 
par rinstitiition chrétienne de Calvin, livre qui ne donne 
point encore un système parfaitement achevé, et qu'il rema- 
niera plus tard, selon les modifications de sa propre pensée 
sur des points très importants, mais aussi livre de jeunesse 
dans lequel apparaissent l'espritet le génie de la Réforme. Ce 
qui frappe tout (ral)ord ici, c'est le parti pris de rompre avec la 
méthode scolastique et les autorités de l'Église, et de ne 
vouloir être qu'un reflet des saintes écritures, ou, mieux en- 
core, de la conscience chrétienne. Le péché, la loi, la grâce, 
les sacrements, voilà les articles uniques que Mélanchton ex- 
pose avec sa lucidité et sa grâce habituelles. En d'autres 
termes c'est l'œuvre du salut, et rien qu'elle; c'est la doc- 
trine nouvelle, retrouvée, qui faisait battre tous les cœurs, 
c'est l'Evangile tel que l'avait confessé Luther, la seule doc- 
trine nécessaire à ses yeux, puisqu'il nous parle de la chose 
qui seule aussi importe à notre vie, je veux dire la connais- 
sance de noire misère, et celle de noire délivrance. Il passe, 
sans y toucher, ces grands dogmes sur lesquels se sont exer- 
cées la sagesse et la subtilité du moyen âge : l'essence de Dieu, 
la Trinité, la Création, la Providence, tout ce que nous nom- 
mons aujourd'hui les Prolégomènes de la dogmatique, non 
qu'il les méprisât mais par crainte respectueuse sans doute, 
par une défiance naturelle de la scolaslique, par le sentiment 
de son impuissance à résoudre des problèmes qui dépassent 
l'horizon de l'expérience chrétienne; parce qu'enfin, les be- 
soins et les aspirations des âmes n'allaient pas alors dans 
cetlc direction. On voulait vivre seulement et non spéculer; 
el la foi de tous ces hommes était pleinement satisfaite par 
la connaissance de la vie et de l'œuvre du Sauveur. « Les 
« mystèrcsdeladivinilé, disait-il, nesauraieni ôtrcabordéssans 
« péril. Mieux vaut adorer (juc comprendre. A quoi donc ont 
'( abouti les théologiens qui, pendant lant de siècles, ont pour- 
ce suivi cette étude ? A des chimères sur les Universaux, etc. » 

Remarquons que Mélanchton rend ici la pensée mèm.e de 
Luther. Sur cette impuissance de la raison et des efforts de 



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124 ÉTUDES HISTORIQUES. 

l'homme à connaître Dieu dans son essence, Luther, on le 
sait, est intarissable. 

Qui ne se souvient de ces paroles ? « Personne ne peut 
« connaître Dieu dans son essence. C'est] pourquoi il s'est 
<i anéanti lui-même sous la forme la plus vile. Il s'est fait 
« homme, péché, infirmité. Qu'il est petit ! Qui jieut croire 
« cela? César est plus puissant, Érasme est plus docte; 
(( n'importe quel moine est plus juste. Aussi ses œuvres 
« sont-elles ineffables. Le véritable Dieu est le Dieu qui fait 
« vivre et qui console. 

a Quoique Dieu soit présent partout, il n'est cependant 
nulle part. Il se laisse trouver là seulement où il veut mani- 
« fester sa présence. Les Juifs le trouvaient à Jérusalem 
« auprès du propitiatoire; nous le trouvons, nous, dans 
« l'Ecriture, dans la foi, dans le Baptême, dans la Sainte 
« Cène. La SMajesté divine est trop grande et trop élevée 
« pour nous; nous ne pouvons la concevoir. Aussi Dieu nous 
« a-t-il montré le véritable chemin qui conduit à lui, à savoir 
« son Christ, et il nous dit: Croyez en lui, et vous trouverez 
« qui je suis, quelles sont ma nature et ma volonté. Le monde 
« le cherche dans une multitude d'autres voies, dans la peine 
« et la souffrance, avec un grand labeur et des efforts déses- 
" pérés, mais Dieu reste inaccessible dans sa Majesté. 
« L'homme a beau entasser des montagnes de thèses et de 
« dissertations, Dieu reste pour lui le Dieu inaccessible, car 
« c'est chose arrêtée de toute éternité : en dehors de Christ, 
« Dieu est toujours le Dieu inconnu. « 

Qu'est-ce à dire sinon que Dieu est l'objet de la foi, non de 
la spéculation, et que nos pensées et nos efforts pour l'at- 
teindre ne sauraient aller ni au delà ni j)lus haut que notre 
expérience chrétienne; et qu'il faut savoir reconnaître cju'un 
fossé profond sépare le monde de la foi du monde de la mé- 
taphysique. Et pourtant ces mondes se touchent par tant de 
points qu'il est bien difficile de signaler la limite subtile qui 
les sépare. Les réformateurs l'ont bien vu, car eux aussi ont 
tenté l'aventure; eux aussi, Mélanchton le premier, ont com- 
pris que ces grands mystères divins, essence de Dieu, nature 
tlu Christ, s'imposent à notre foi, agissent et réagissent sur 



ÉTUDES HISTORIQUES. 125 

la direction de notre vie, et que leur solution importe à notre 
développement spirituel. Mélanchton est rentré dans Tor- 
nière (témoins les nombreuses éditions subséquentes des 
Loci) et il est devenu le père de toute une nouvelle scolas- 
tique protestante aussi subtile que l'ancienne. Luther moins 
théologien que son ami, a évité le péril. 

De nos jours le difficile problème se pose à nouveau. Une 
2:rande école thèologique a tenté de faire cette séparation. 
Y a-t-elle réussi? Je ne sais. Des hommes plus compétents 
que moi le diront. 11 y aurait outrecuidance à porter un juge- 
ment dans une cause aussi grave. On a reproché à cette 
école, non sans raison peut-être, de méconnaître l'esprit de 
l'homme qui va tout d'une pièce, et se prête mal à ces dis- 
tinctions dialectiques; d'arrêter l'essor des belles et conso- 
lantes espérances sous prétexte que ces espérances appar- 
tiennent au monde métaphysique, de ramener riivangile à un 
phénomène de pur sentiment, et d'amoindrir ainsi le chris- 
tianisme. — Pour moi, tout ce que je peux dire, c'est que 
ces grands mystères des choses que l'œil n'a point vues, que 
l'oreille n'a point entendues, nous enveloppent de toutes 
parts; que l'homme, sitôt qu'il pense, les agite et en reste 
accablé; que si la raison, comme le dit Luther, s'égare en vou- 
lant les résoudre, ils sont sans aucun doute accessibles au 
regard de la foi. La foi sonde le cœur même de Dieu et ac- 
quiert de lui une connaissance surnaturelle. Elle s'élève 
jusqu'à la contemplation de l'éternel mystère; et cette con- 
templation ravit l'âme chrétienne dans un monde de paix, de 
joie et d'adoration. C'est de cette manière que saint Paul, 
que saint Jean et, après eux, tous les saints ont connu et 
adoré le mystère de Jésus-Christ. 

/ III 

Tandis que Luther gémissait à la Wartbourg, Mélanchton 
s'était vu arracher à ses chères études, essayant de com- 
prendre, de diriger le mouvement tumultueux de la Réforme 
qui, à Wittcnberg, s'était emparé des masses. Des prêtres se 
mariaient, des moines réclamaient la rupture de leurs vœux 



126 ETUDES HISTORIQUES. 

et quittaient leurs couvents; de toutes parts on attaquait les 
abus de la messe, on brisait les saintes images. Des hommes 
fanatisés se jetant dans des rêves sociaux, renonçant aux 
études, prenaient un métier, se vantaient de révélations mer- 
veilleuses. Ils annonçaient que la réformation de l'Église 
devait s'accomplir par un homme plus grand que Luther, que 
l'état des choses actuel allait être transformé, les gouverne- 
ments de ce monde renversés, les prêtres exterminés, tous 
les impies anéantis; que la fin du monde était proche et que 
Dieu établirait bientôt son règne. 

Mélanchton troublé, incertain, séduit par les grandes et 
singulières imaginations de ces prophètes, ne savait que ré- 
soudre, et, dans son angoisse, suppliait l'Électeur de Saxe de 
r&ppeler Luther qui seul était capable de ramener l'ordre : 

« Ce ne sont pas, lui écrivait-il, des hommes à mépriser. 
« Il est visible qu'il y a en eux un esprit dont personne ne 
« peut juger que Luther. Si l'Évangile, l'honneur, la paix de 
« l'Église sont en péril, il faut, de toute manière, arriver à 
« ce que ces gens puissent lui parler. » 
Luther répondit calmement: 

« Je ne comprends pas votre timidité, à vous qui me sur- 
« passez par l'esprit et parla science. D'abord, il ne faut pas 
« recevoir d'emblée ces prophètes qui n'apportent d'autres 
« témoignages que celui qu'ils se rendent à eux-mêmes. Tout 
« ce que j'apprends d'eux, de leurs paroles, de leurs actes, 
« Satan peut le faire aussi bien. Interrogez lesprit qui les 
« anime. Voyez s'ils ont éprouvé ces détresses spirituelles, 
« CCS naissances divines, ces morts, ces enfers. S'ils ne vous 
« parlent que d'impressions agréables, tranquilles, reli- 
« gieuses, dévoles, comme ils disent, ne les croyez pas quand 
« même ils prétendraient être ravis au troisième ciel. Le 
« signe du Fils de l'homme leur manque... Voulez-vous 
« savoir le lieu, le temps, la manière dont Dieu parle aux 
« hommes? Écoulez : « 11 a brisé tous mes os comme un 
« lion; je suis rejeté de devant sa face, et mon âme eslabais- 
« sée jusqu'aux portes de l'enfer. » Non, la Majesté divine 
« (comme ils disent) ne parle pas à l'homme immédiatement, 
'i en sorte que l'homme la voie; cur nul homme, dit-il, ne 



ÉTLDES HISTORIQUES. 127 

(( peut me voir et vivre. Les songes eux-mêmes et les visions 
« des saints sont des choses terribles. Faites donc l'épreuve, 
« et n'écoutez même Jésus glorifié qu'après avoir vu Jésus 
« crucifié. » 

Mélanchton élait impuissant à retenir le mouvement révo- 
lutionnaire sur la pente dangereuse où il se précipitait. Les 
scènes tumultueuses se succédaient, les étudiants étaient dé- 
moralisés, un grand nombre d'hommes honnêtes, timides, 
tournaient le dos à la jeune Réforme, mère de tant de désor- 
dres; l'Université, peu de temps auparavant si florissante, 
voyait ses élèves l'abandonner; les princes de l'Empire 
étaient menaçants. Luther, blessé au fond de l'âme, quitla su- 
bitement sa retraite et revint à Wittenberg. « Satan menace, 
« tous nos voisins sont en émoi. Je me suis exposé vivant aux 
« fureursduPapeetde l'Empereur. N'étantprotégé que parles 
« puissances célestes, je me suis jeté au milieu de mes enne- 
« mis; et tout homme, à toute heure a le droit de me tuer. » 

Il monta en chaire et huit jours durant il exposa devant 
une foule frémissante ses sentiments sur la direction désas- 
treuse que les enthousiastes avaient imprimée à la Réforme 
pendant son absence. Les anciens amis reprirent courage, 
Mélanchton revint de sa faiblesse. Le fanatisme était vaincu 
pour un temps. 

Pour un temps aussi Mélanchton put rentrer dans sa re- 
traite studieuse. Il était mieux au milieu des livres et devant 
ses chers étudiants qu'au milieu des agitateurs de la rue et 
mêlé aux affaires politiques. Il commente une partie des 
livres du Nouveau Testament, et travaille avec Luther à la 
traduction de la Rible ; il écrit une somme de la doctrine chré- 
tienne ; il fait avec son ami Gamérarius un beau voyage dans 
son pays natal où le légat Gampeggio essaye, mais en vain, de 
le ramener au giron de l'Église. Son importance a grandi. De 
toutes parts on le consulte, on demande son avis. En 1524 les 
paysans, au début de la terrible guerre, lui envoient comme à 
Luther leurs douze articles et font appel à son intervention. 
Hélas, cet homme d'études, de livres et d'éruditionclassique, 
ne comprenait guère ce monde de douleurs et d'abaissement 
qui demandait un peu de lumière et de justice. La réponse 



128 ÉTUDES HISTORIQUES. 

fut froide, injuste, hautaine, car il avait horreur de la révolte 
et ne rêvait que le repos sous l'autorité des princes. Ces tra- 
gédies, ainsi qu'il les appelait, bouleversaient son âme. 

Erasme, au début de sa lutte avec Luther, chercha à le ga- 
gner à sa cause. Il ne parvint qu'à jeter le trouble dans son 
esprit et à éveiller ses premiers doutes sur la radicale im- 
puissance de l'homme pour l'œuvre de son salut, doutes qui 
prendront plus tard leur forme définitive dans sa doctrine 
qu'on a nommée le synergisme. 

Le mariage de Luther, qui se fit à la même époque, le trou- 
bla davantage. Ce mariage d'un moine avec une nonne « d'où 
l'anléchrist devait naître » était une abomination aux yeux 
des catholi(|ucs; et de toutes parts s'élevaient des clameurs. 
Les humanistes avaient sur le mariage les mêmes préjugés 
que les papistes, et Mélanchton, qui était des leurs, gémis- 
sait sur cet acte qui lui paraissait dangereux et insensé. 
Comme Luther, craignant d'augmenter son trouble ne lui 
avait demandé ni ses conseils ni sa présence à la cérémonie 
nuptiale, il écrivit ses timides et parfois peu charitables con- 
fidences, ses anxiétés à des amis éloignés. 

« On s'étonne que, dans ces temps malheureux, où tous 
« les hommes honnêtes et pieux gémissaient, Luther ne pa- 
« raisse pas attristé des calamités présentes et ne semble 
« pas même s'en préoccuper. S'il a mis dans cette affaire 
« quelque précipitation et quelque légèreté, il ne faut pour- 
ce tant pas s'en scandaliser. Il y a peut-être là un dessein ca- 
« ché de Dieu, devant lequel nous devons nous incliner. » 

.Mélanchton ajoute que, \oyant Luther profondément at- 
tristé, il modéra sa propre douleur pour le consoler et rame- 
ner j)ar de bonnes j:)ai'oles son ancienne sérénité. — Cette 
douleur de Luther est possible, mais elle n'apparaît pourtant 
ni dans ses conversations ni dans ses lettres. Luther n'ignore 
pas la tempête qu'il a soulevée ; mais il la méprise et la brave. 
— C'est qu'il avait conscience de l'acte (|u'il venait d'accom- 
plir, expression hardie d'une doctrine très haute qui portait 
en elle tout un relèvement social : la tainleté dans le ma- 
riage, dans la vie commune et noi-male. 

Oui, et c'est là une vérité, (|ue Mélanchton avait peine à 



ÉTUDES HISTORIQUES. 129 

saisir. Luther a fait dans la vie et la morale une révolution 
plus grande peut-être que dans le domaine du dogme. 11 va, 
par son exemple et par son enseignement, déplacé le centre 
du devoir et de la sainteté. Il a fait évanouir la chimère d'une 
vie angélique supérieure à la vie ordinaire des hommes. Il a 
montré que la sainteté réside dans l'accomplissement des 
plus humbles et des plus ordinaires devoirs ; et qu'il n'y arien 
qu'on puisse mettre au-dessus des choses que Dieu lui-même 
a établies, à savoir les institutions nécessaires à la vie et au 
développement de l'humanité : la famille, la société, la patrie, 
le gouvernement des peuples, les relations humaines. Ainsi la 
vie sociale vaut mieux que la solitude, le mariage mieux que le 
célibat, le développement de nos facultés mieux que le repli 
sur nous-mêmes. 

J'arrive maintenant à l'œuvre la plus haute, la plus ferme 
sinon la plus personnelle de notre grand théologien; je veux 
dire à la Confession d'Augsbourg, 

On connaît l'histoire de cette diète mémorable (1530) où, 
pour la première fois, les doctrines évangéliques revendiquè- 
rent leur place au soleil. Je ne raconterai pas ces grandes 
luttes spirituelles; je ne ferai pas revivre ces princes, ces 
hommes de guerre, ces tliéologiens insouciants du péril qui 
les enveloppe, exaltés par la noble passion religieuse qui les 
domine, plaçant au-dessus des choses de ce monde l'amour 
de la vérité et le salut des âmes. Ce fut une heure solennelle 
entre toutes et décisive dans les destinées du Protestantisme. 
Il convient de dire le rôle qu'y joua Mélanchton. 

L'Electeur de Saxe avait chargé ses théologiens de dresser 
un certain nombre d'articles touchant les abus de l'Église 
romaine et comme exposition de la loi protestante. Ceux-ci, 
réunis à Torgau reprirent les articles de Schwabach que 
Luther avait rédigés, les assouplirent aux conditions nouvelles. 
Mélanchton fut prié de leur donner une forme définitive. Use 
mit au travail pendant son voyage à Augsbourg. 

La situation des protestants y était formidable : les princes 
catholiques ligués poussaient à la guerre, l'Empereur 

XLVI. - 10 



130 ÉTUDES HISTORIQUES. 

Charles-Qiiinl menarant, n'attendait que Toccasion favorable 
pour écraser la Réforme détestée; JMélanchton, dévoré 
d'appréhensions et d'inquiétudes, travaillait anxieusement à 
la rédaction des articles de la foi évangélique, qui devaient 
montrer au monde la conformité des doctrines persécutées 
avec rÉvangile de Jésus-Christ. L'œuvre commencée à 
Cobourg-, sous les yeux de Luther, devenait une solennelle 
et large exposition de la foi chrétienne, en même temps 
qu'une réfutation des erreurs du papisme. Ne pouvant en 
conférer avec le maître, il lui demandait son avis, ses correc- 
tions. — « Je viens de lire l'Apologie, répondait Luther, elle 
<( me plaît, je ne vois rien à y changer. Il ne me conviendrait 
(( d'ailleurs pas de le faire, car je ne saurais parler avec tant 
« de douceur et de modération. » 

Mélanchlon y changeait pourtant, et Dieu sait au milieu 
de quelles angoisses 1 Elevé subitement à l'honneur de repré- 
senter en première ligne la cause sacrée de l'Evangile devant 
tous les puissants de ce monde, il se sentait lléchir sous la 
grandeur du fardeau. Toutes ces menaces, toutes ces intri- 
gues qui s'entrecroisaient dans l'ombre, l'épouvantaient. 
Son imagination exaltée ne voyait que la guerre civile en 
|)erspective, l'Allemagne ensanglantée, la chute prochaine 
de la Réforme. Le spectre de la révolte des paysans le 
hantait, et |)our la paix, si lourde qu'elle pût être, il eût tout 
sacrifié. Dé\oré de soucis, écrasé par le sentiment de sa 
responsabilité, il envoyait à Luther lettres sur lettres, et le 
suppliait de venir à son aide. « C'est votre œuvre, lui disait- 
• (( il ; nous n'avons fait que vous suivre et vous obéir; pour- 
« quoi nous délaissez-vous? Nous sommes accablés d'af- 
« faires. exposés à tous les dangers. » 

.le ne sais rien de si grand, de si beau que cette corres- 
pondance de Luther avec Méhinchlon et les autres disciples. 
Proscrit, au ban de l'Empire, écarté par les siens comme 
■trop dangereux, accablé de maladies, presque mourant, il 
garde, dans toutes ces affaires, une sérénité que rien 
n'ébranle; il les réconforte, les conjure d'être forts, les per- 
suade du triomphe final. 

« Mon Philippe, je hais ces lourds soucis <jui vous consu- 



ÉTUDES HISTORIQUES. 131 

« ment. Si votre cœur est si plein, il ne faut pas l'attribuer 
« à la grandeur de votre cause, mais à la grandeur de 
« votre incrédulité. Jean Huss et tant d'autres ont soutenu 
« des combats plus terribles... Pourquoi vous tourmenter ainsi 
« sans trêve ni repos? Si celte affaire est injuste, rétraclons- 
« nous ; si elle est juste, pourquoi faisons-nous mentir Celui 
« qui nous a fait tant de promesses et qui nous ordonne de 
« nous tenir aussi paisibles que des gens qui dorment... 
« Qu'est-ce que Satan peut faire de plus que de nous tuer?» 
La confession fut lue le 25 juin. L'œuvre de Mélanchton 
était digne des sentimenls enthousiastes qu'elle inspirait. 
Dans une langue concise et néanmoins populaire, ce grand 
théologien avait rei)roduit les traits saillants de la doctrine 
luthérienne. On y sent bien son esprit particulier, sa modé- 
ration et son art de tourner les obstacles. Jamais Luther 
n'eût écrit de ce ton. Et néanmoins c'était bien celte foi 
jeune et ancienne qui avait remué le monde et qui, dans les 
vieux vaisseaux de l'Église, jetait le vin nouveau, cette foi 
évangélique pour laquelle tant d'hommes vaillants combat- 
taient et plusieurs avaient donné leur vie. —Cette confession 
marquait par une note toujours précise les points qui sépa- 
raient les Évangéliques des sectes hérétiques et des prin- 
cipes erronés de l'Église romaine ; elle relevait avec calme 
mais avec décision, les abus contre lesquels on s'était sou- 
levé. Et tout cela apparaissait avec un esprit 1res doux, non 
avec l'esprit ardent et agressif de Luther. On y admirait 
surtout l'intention de ratlacher la foi nouvelle, non seulement 
à l'Écriture sainte, norme de toute vérité, mais à l'enseigne- 
ment traditionnel des Pères et de l'Église chrétienne, tou- 
jours respectée. Toules les doctrines de la Réformation y 
étaient; mais néanmoins exprimées de façon à ne pas heurter 
violemment les adversaires que l'on voulait convaincre. On 
s'étonne qu'une œuvre si sereine ait pu sortir d'une ûme si 
troublée. 

V 

Les années qui suivent sont pour Mélanchton des années 
de travail, de luttes et de douleurs sans trêve. Il a singulière- 



132 ÉTUDES HISTORIQUES. 

ment grandi, il est devenu un personnage considérable, le 
premier après Luther. Sa réputation s'étend par delà les 
frontières de l'Allemagne. François I" l'appelle en France 
pour y introduire la Réforme, mais l'affaire des Placards 
arrête un si beau projeta Les princes le consultent et le voilà 
mêlé à toutes les grandes affaires politiques. — Depuis long- 
temps du reste il n'était plus le disciple discret et soumis des 
premiers jours. Ses pensées et sa vie avaient pris une direc- 
tion particulière. Il donnait un tour nouveau aux doctrines 
(|u'il avait reçues du maître, il en amollissait les angles; et 
dans ce grand cercle d'amis, de disciples et de continuateurs 
de l'œuvre luthérienne, il devenait chef de parti, suivi par les 
uns, attaqué et détesté des autres. Le combat portait sur 
deux points importants : la position qu'il avait prise à l'égard 
des catholiques, et ses sympathies grandissantes pour ceux 
qu'on appelait les sacramentaires et pour la Réforme suisse. 
La première attaque dirigée contre lui, le fut à l'occasion 
de l'inspection des Églises (1527-1530). Mélanchton, en rédi- 
geant son Instruction pour les pasteurs, avait mis l'accent 
sur les périls dont les partis extrêmes menaçaient la Réforme, 
et singulièrement ménagé les catholiques. 11 s'était appliqué 
à relever les antiques usages qui tiennent les peuples dans le 
respect des choses saintes, les rites consacrés, la liturgie, la 
confession obligatoire, la prédication sévère de la loi. Il redi- 
sait bien au fond les pensées de Luther, mais en termes tels 
qu'il n'était pas impossible de se méprendre sur ses intentions. 
On s'y méprit en effet. Dans le parti catholique on crut à une 

1. Momcntanc-ment seulement. Le projet fut repris après les supplices 
•cjui noyèrenl dans le sang celle imprudente provocation des impatients et 
<les violents parmi les premiers ade|)tes de la Helorme dans les pays de 
langue i'ranraise. Mais ce qui fit échouer le projet auquel on avait réussj 
•à intéresser François I", ce lut en premier lieu le relus de l'Iilecteur de 
lai-sser partir Mélanchton, el, par-dessus tout, l'intransigeance de la Sor- 
bonne f|ui, avec un orgueil égalé seulement par son ignorance, ne voulait 
-entendre parler des protestants que s'ils consentaient à la consulter sur 
les moyens de rentrer dans l'Église catholique, seule infaillil)le el en pos- 
•session de la vérité ab.solue. Voy. sur toutes ces négociations (lui durèrent 
i plusieurs années, le travail inséré par M. le professeur Charles SchmidI, 
-vlans Niedner, Zcitschrift fur die historische Théologie, année IS.JO, p. 25 
iï 69 (Réd.). 



ÉTUDES HISTORIQUES. 133 

défection, on l'y convia même. L'émolion fut plus grande 
encore au sein du parti évangélique. Deux disciples de 
Luther, Agricoia et Aquila virent dans l'écrit de Mélanchton 
ce que les adversaires y voyaient : une défection, un retour 
vers le Papisme, et demandèrent, pour réfuter ses erreurs, 
une dispute publique. Luther les fit taire et mit fin à leurs 
attaques. 

Dix ans plus tard la lutte se réveilla, violente. Depuis la 
diète d'Augsbourg où il avait montré tant d'hésitations, 
Mélanchton était suspect. Remué à fond par les sanglantes 
tragédies des dernières années, épouvanté des excès de la 
Réforme, il s'était insensiblement éloigné du parti doctrinal 
dont Amsdorf était le chef, et un peu aussi de Luther. L'inti- 
mité touchante qui si longtemps avait uni le disciple au 
maître, était à cette heure bien ébranlée, et la rude amitié de 
Luther pesait sur lui comme une chaîne qu'il n'avait ni le 
courage ni la volonté de rompre. 

Lui, qui avait jadis considéré un rapprochement avec les 
Zwingliens comme la plus grande des calamités, penchait 
maintenant vers la conciliation; et par contre, dans maintes 
occasions, il avait fait aux catholiques des concessions si 
grandes que son parti, ne pouvant le suivre, l'avait désavoué. 
Depuis assez longtemps ses vues touchant des points consi- 
dérables de doctrine : la prédestination, l'impuissance de 
Thomme pour le bien, le libre arbitre et la sainte Cène, 
s'étaient singulièrement modifiées. Une réimpression de ses 
Loci, faite en 1535, en porte la trace évidente. 

On l'accusait aussi d'être resté en rapports amicaux avec 
les ennemis mêmes de l'Évangile, avec Erasme, avec l'arche- 
vêque de Mayence, avec le cardinal Sadolet. Le fait est qu'il 
était en correspondance avec les humanistes de tous les 
camps et versait dans le sein de ses amis étrangers le trop 
plein d'amertume dont son cœur souvent débordait. 11 y eut 
un moment où sa situation à W'ittenberg fut à peine tenable. 
Deux hommes, d'un esprit étroit et rigide, l'accusaient publi- 
quement d'être infidèle à la foi évangélique. Un troisième, 
Schenck. à qui Mélanchton avait conseillé d'être prudent dans 
son œuvre de réforme à Freiberg (Saxe) et, pour ne pas 



134 ÉTUDES HISTORIQUES. 

déplaire au duc Georges, d'administrer au besoin le saint 
sacrement de la Cène sous une seule espèce, envoya sa lettre 
à rÉlecleur et l'accusa également (rinfidélité. L'émotion fut 
grande à Wittenberg, les esprits surexcités. L'Electeur qui 
cent fois avait joué ses Etats pour la cause de rÉvangile et le 
maintien de la pure doctrine, en fut singulièrement troublé, et 
supplia Luther de mettre fin à ces tristes démêlés. 

Luther ému de cette communication répondit que bien cju'il 
sût que Mélanchlon n'élait pas très sûr quant à l'article de la 
sainte Cène, il élait loin de s'attendre à de telles extrémités, 
fpril voulait avant tout lui ouvrir son cœur et prier pour lui, 
car ajoute-t-il, il ne serait pas bon pour l'Université, de se 
séparer d'un homme d'un si grand savoir et d'une si haute 
piété. — Sur la remarque du chancelier Bruck, que Mélan- 
chlon n'attendait que la mort de Luther pour se déclarer : 
(( Non, reprit-il, ce serait par trop indigne; sa conscience ne 
lui laisserait plus jamais de repos. « 

Le trouble était profond. Amsdorf allait jusqu'à dire que 
Mélanchton était un serpent que Luther avait réchauffé dans 
son sein. L'Electeur vint à Wittenberg et eut avec les princi- 
paux luthériens des entretiens confidentiels. Mélanchton 
anxieux s'attendait à une accusation solennelle, préparait sa 
défense, écrivait des lettres terrifiées à ses amis du dehors 
contre les « sycophantos » de Wittenberg, soupirait après 
une retraite dans quelque coin ignoré. 

Les poursuites ne vinrent ni alors, ni jamais. Luther apaisa 
les accusateurs, modéra le zèle des princes et paraît avoir 
pris sur lui la tâche de ramener Mélanchton. Jamais pourtant 
l'explication si désirée n'eut lieu. Le disciple gêné auprès du 
maître, souffrant de ses allures despotiques, continua, dans 
sa vaste correspondance ses |)laintes timides sur la servitude 
(le Wittenberg, et « les sombres tragédies » dont il se voyait 
menacé. Luther peiné garda le silence toujours, fi! taire ses 
accusateurs et demeura inébranlable dans son affection et 
son respect pour '< ce remarcjuable instrument de Dieu ». 

Plus grave encore fut la dernière lutte au sujet des Zwin- 
gliens et les sacramentaires dans les dernières années de la 
vie de Luther (Mélanchton avait modifié dans leur sens l'ar- 



ÉTUDES HISTORIQUES. 135 

licleX de laconfession d'Augsbourgsur lasainte Cène). Celle 
vieille querelle élail comme la blessure profonde du Protes- 
tantisme. Un accord conclu à Wiltenberg avait été le fruit de 
la lassitude plus que de la conviction. Les hommes de la 
droite, Amsdorf à leur tête, dénoncèrent Thérésie zwinglienne 
jusque dans Fentourage du Réformateur. Luther prêchait vio- 
lemment contre cette doctrine, mais se taisait sur les per- 
sonnes et ce silence effrayait ses amis. Blessé par les hérésies 
de ses disciples qu'il attribuait àTingratitude, devenu irritable 
par l'effet de Tâge et de ses continuelles souffrances, il sup- 
portait mal la contradiction, tout en étant bien las de la domi- 
nation qu'il exerçait autour de lui. 

Alélanchlon tremblait pour sa personne et pour la paix de 
rÉglise, importunait ses amis de ses appréhensions et de ses 
terreurs. « L'orage va bientôt éclater. Luther prépare une 
« confession nouvelle qu'il va nous faire signer. Ce n'est pas 
« sans plaisir que je quitterai cette maison de servitude. Vous 
« ne tarderez pas à apprendre que, nouvel Aristide, j'ai été 
« frappé d'ostracisme et banni de Wiltenberg ». 

L'orage n'éclata pas. Luther persévéra dans son silence. 
Aucune de ses lettres ne porte la moindre trace d'amertune 
contre son ami. Il saisit même l'occasion de la publication des 
premiers volumes de ses œuvres latines pour rendre à 
Mélanchton un éclatant témoignage. Et quand le beau livre 
de Calvin, V Institut ion chrétienne, lui tomba sous les yeux, 
il le lut avec admiration et s'écria : « L'auteur de ce livre est 
(( un homme droit et pieux. Si, au commencement, CEcolam- 
« pade et Zwingle se fussent exprimés de celte manière, 
« jamais cette querelle n'aurait éclaté. » 

La réconciliation était parfaite; elle dura jusqu'à la mort de 
Luther. Mourant à Eisleben il écrivit ses plus tendres lettres 
à son toujours bien-aimé disciple; et celui-ci, devant son cer- 
cueil put dire du fond de son âme ces paroles : « Pleurons 
« cet homme héroïque. Xous sommes aujourd'hui comme des 
« orphelins, privés du père qui les soutenait. » 

Me voici au bout de ma tâche. J'avais à dire simplement la 
part que Mélanchton a prise dans l'œuvre de Luther durant 



136 ÉTUDES HISTORIQUES. 

la vie de celui-ci. .le l'ai fait aussi rapidement que possible, 
laissant les détails, négligeant même des parties essentielles, 
afin de ne i)as trop fatiguer l'attention. 

Le reste, je veux dire sa vie encore longue et bien doulou- 
reuse, je n'ai garde d'y toucher. Il faudrait y consacrer tout 
un volume. — Tout ce que je peux dire ici, c'est que Luther 
n'a pas eu de successeur; son héritage était trop lourd pour 
être la part d'un seul. Nul, parmi ses disciples, n'a saisi dans 
sa grandeur la pensée de la Réforme, si une, si concrète dans 
sa personne, mais en réalité si complexe par les nombreux 
éléments qu'elle renferme, qu'aucun d'eux ne réussit à en 
maintenir le faisceau. Après sa mort, des calamités sans 
nombre se sont abattues sur l'Allemagne. Des luttes doctri- 
nales, âpres et violentes ont divisé et troublé jusque dans ses 
fondements la jeune Église. C'est une histoire lamentable, 
celle de ces déchirements et de ces discordes sans merci entre 
frères. Mélanchton, chef d'un parti tantôt victorieux, tantôt 
vaincu y a usé sa vie, combattant passionnément pour des 
idées de modération. II est mort à la peine; et l'Église ro- 
maine, à la vue d'une aussi grande misère, a repris courage et 
reconquis une partie du terrain qu'elle avait perdu. 

Un pareil abaissement pourrait nous étonner, si nous ne 
savions que les chutes de ce genre sont falalcs et qu'il en a 
toujours été ainsi. Les grandes apparitions divines sont comme 
un éclair rapide qui resplendit dans les ténèbres et traverse 
le ciel; l'instant d'après les ténèbres se reforment, etsemblent 
devenirplusprofondes, mais ce n'est qu'en apparence. Quand 
le seigneur .ïésus apparut sur la terre, et que les apôtres prê- 
chèrent son Évangile, le monde en fut illuminé. Un siècle 
après, c'est la nuit; si bien (lu'aujourdhui nous en sommes 
encore à balbutier les premiers éléments de la bonne nou- 
velle. Je pense qu'il en est ainsi de l'œuvre de Luther, si 
longtemps incomprise, et aujourd'hui pourtant si jeune encore. 
Le mystère de l'histoire est un mystère de mort et de vie; et 
le dernier mot de ce mystère est assurément la venue du 
règne de DitMi iiarmi les hommes. 

Félix Kl un. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 137 

LES IDÉES RELIGIEUSES DE MARGUERITE DE NAVARRE 

D'APRÈS SON ŒUVRE POÉTIQUE 
(Les Marguerites et les Dernières Poésies)^ 

\ 

Toutes les pièces dont il vient d'être question figurent en 
tête du livre des Marguerites. Si, suivant le plan adopté par 
la reine elle-même dans son édition, nous continuons notre 
examen par les compositions qui succèdent au Miroir et aux 
Oraisons dans le recueil de 1547, nous nous trouvons en 
présence des « comédies » ou mystères composés par elle, 
probablement dans les dix ou douze années qui suivirent 
sa retraite en Béarn commencée vers la fin de 1535. Cette 
partie proprement dramatique de son œuvre, dans laquelle il 
se rencontre un assez grand nombre de développements 
d'une aimable et gracieuse inspiration, comprend d'abord les 
quatre mystères de la Nativité, de V Adoration des Mages, des 
Innocents, de la Fuite dans le Déserta On devine que ces 
sujets durent fournir à notre poète des occasions nombreuses 
et propices d'affirmer ses convictions évangéliques. Dès la 
première, la reine n'a pas manqué de revenir sur le thème 
qui lui était si cher (Éd. Frank, II, 26). 

PHILETINE. 

O Pasteur, que ce mot est doux, 
Que ce hault Dieu habite en nous ! 
Chacun s'en peult il tenir seur? 

NEPHALLE. 

Par grâce il est en vous, en moy, 
Et en tous ceux qui ont la Foy ; 
N'endoutez point, ma chère sœur. 



i , Voy. les n" des 15 janvier et 15 février. 

2. Édition des Marguerites de F. Frank, t. II tout enitier 



138 ÉTLDES HISTORIQUES. 

LES ANGES ENSEMBLE. 

Resveillez vous, Pasloureaiix, 

Voicy le jour. 
Que Dieu monstre en cas nouveaux 
Son grand amour.... 

Gloire soit au Dieu des dieux, 

Et d'icelle tout remplisse, 

Tous les Cieux et les haullz lieux 

Ordonnez pour son service. 

Paix soit au monde ça bas, 

El la terre en soit sy pleine 

Que Ton change tous debatz 

En Charité souveraine. 

Vers la fin de ce mystère, Marguerite s'est servie habile- 
ment des bergers de Bethléem représentant à ses yeux le 
groupe des âmes simples et droites, restées fidèles à la na- 
ture et aux impulsions du cœur, pour exprimer sur la lecture 
des livres saints les assertions les j)lus nettes des disciples 
de Luther. On ne verra peut-être pas sans surprise que c'est 
Satan qui pose la question à laquelle le '3^ berger répond si 
délicatement (p. .56-57). 

CUISTILLA. 

Par Foy il est engendré en noz cœurs, 
D'amour goustons les divines liqueurs; 
Tous les plaisirs du monde sont tristesses 
Au prix de ses indicibles liesses.... 

SATIIAN. 

Pensez vous bien entendre TEscrilure? 

LE hl berger. 

Nous en taisons huml>lenienl la lecture. 
Maistre n'avons, sinon sa charité 
Qui nous apprend toute la vérité; 
Plus en sentons, moins en posons parler, 
Car fort amour fait ce secret celer. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 139 

La nécessité de faire à tous les fidèles de « salutaires lec- 
tures » de la Bible, cette pâture par excellence des âmes, est 
encore attesiée dans le mystère suivant (p. 70 et 75). C'est, 
chose piquante, la Philosophie qui se charge d'initier les 
hommes aux secrets des textes divins. La science profane 
conduit également à la science sacrée. Il n'est pas inutile de 
passer par la première pour arriver à pénétrer les mystères 
de la seconde. Mais l'humble et le petit y peuvent aussi pré- 
tendre avec non moins de chance de succès. 

Sçavoir poun-as de toutes choses l'estre 
Et la vertu, Tessence et la nature. 
Les grands secrets te feray apparoistre. 
Voire et toucher au doigt sans couverture. 

De philosophie sage 

Le sens et le langage 

Tu pourras icy voir. 

Par démonslralion 

Toute probation 

Je te l'eray avoir. 

Mange moi chacun livre, 

Car il te convient vivre. 

Sur tous arreste-toy 

A cercher un facteur 

Du monde créateur, 

Qui est Seigneur et Roy; 

Tous livres t'abandonne. 

Et le désir te donne 

De les vouloir apprendre; 

Mais de ceux de Moïse, 

Il faut que je t'advise 

Que Foy les fait entendre. 

Des prophètes couvertz 

Voicy Hvres ouverlz ; 

Mais leur sens est caché, 

Et l'orgueilleux vanteur 

Plein de l'Esprit menteur 

S'en trouve bien faschc. 

Nul que l'humble et petit 

N'y peult prendre appétit: 



140 ÉTUDES HISTORIQUES. 

Cesluy là seul l'entend. 

Si en humilité 

Lis ceste vérité, 

Tu demeur'ras content. 

Le passage est de belle et franche allure : le mage Baltha- 
sar se déclare convaincu par le discours de Philosophie et se 
déclare prêta s'arrêter à la sainte Parole. De même, Gaspard, 
un peu plus loin, sur Texposé fait par Inspiration, commence 
à sentir ce qu'il appelle le fruit de son élection, se confiant 
en la bonne promesse du Christ. Inspiration insiste pour que 
le prince oriental s'applique à l'étude des Saintes Lettres, où 
il trouvera la Vérité peinte au vif. llfaut se réjouirassurément 
d'entendre les gens savants parler de ces précieux livres, 

Mais si dedens le cœur 
La divine liqueur 
De cesle vérité 
Ne prend ferme racine, 
Tout l'extérieur signe 
N'y vaull sans Charité. 

Intelligence divine, cjui, par la suite, prend part au dialogue, 
proclame, à son tour (p. ;)2), que le fondement de tout mal et 
de tout vice procède uniquement de l'obscure Ignorance. Ce 
même personnage symbolique fait aux trois Mages un exposé 
rapide des grandes lignes de l'histoire biblique, embrassant 
la chute de l'homme, les prophéties relatives au Rédempteur 
et les effets produits par sa venue sur la terre (p. 100). 

Ne vous fiez en vous. 
Car vos mérites tous 
Ne sont que dra|)s honnys. 
N'espérez sauvement 
Sinon tant seulement 
En son Election. 
Grâce vous a esluz, 
Qui fera le surplus 
Par sa dileclion. 

Marie paraît vers la fin de la pièce ; elle ne prononce aucune 
parole (|ui modifie en (|uoi (jue ce soit l'impression générale 



ÉTUDES HISTORIQUES. 141 

qui se dégage de cette œuvre, où, comme dans les deux pré- 
cédentes, l'auteur s'est visiblement inspiré des enseignements 
précis des premiers Réformateurs au sujet du mystère de la 
Rédemption. Il est assez étrange de constater, à ce propos, 
que les paroles mises dans la bouche de "la Vierge, ainsi que 
celles des « Ames des Innocents » (pp. 139-140 et 180-182), 
accentuent encore davantage la doctrine de la justification 
par la foi. Mais, de ces quatre mystères, c'est sans contredit 
le dernier, la Comédie du désert, qui apporte à notre examen 
la plus précieuse contribution. Évidemment, Marguerite se 
trouvait à Taise dans un pareil sujet pour traiter des matières 
qui lui étaient chères. La fuiie en Egypte, le séjour de la sainte 
Famille au milieu de la solitude du désert, le retour en Pa- 
lestine : autant de thèmes qui se prêtaient singulièrement à 
des allusions plus ou moins voilées à la crise religieuse de 
l'époque. J'y note, sans doute pour ce motif, plus de variété, 
plus de largeur de ton, que dans les compositions précé- 
dentes. 

Coïncidence significative, la Vierge conserve dans cet ou- 
vrage l'attitude nette et décidée qu'elle a déjà dans les der- 
nières pages de la « Comédie des Innocents ». Comment 
n'être pas frappé, à un autre point de vue, des admirables 
prières qui tombent de ses lèvres, prières d'un souffle si 
large et d'une forme si pure qu'on croirait presque y retrouver 
l'accent d'un de nos plus grands poètes lyriques de l'époque 
moderne (pp. 193-197 et 201-205). 



Dieu éternel, mon I^ère et mon Espoux, 
A mon resveil je t'adore à genoux. 
Comme la Vie et TEslre de nous tous, 

Tel je te liens.. . 
O Dieu, qui es immuable, Immortel, 

En toy je vys. 
En toy je dors ; car en toy sont ravys 

Tous mes esprits. . . 
Car mon cœur n'est jamais remis ne las 

De t'embrasser, 



142 ÉTUDES HISTORIQUES. 

Mon Dieu, mon Tout, cIonL ne me peux passer, 
Car en toy senls el mon Eslre et ma Vie, 
Et tant d'Amour qu'elle peult effacer 
Tourment et mort, car en toy suis ravie. 

O Dieu, qui es l'Eslre de toute chose, 
Ta Deïté, aux yeux des mortelz close, 
Voy dans les fleurs, dans le liz, dans la rose, 

Par son povoir 
Croislre, germer, et puis se faire voir 
Herbe, el puis fleur, et graine, pour pourvoir 

A l'advenir. 
Tu fais en hault le grand cèdre tenir. 
L'arbuste en bas humblement contenir: 

Le fruit meuril 
l'ar ta vertu, qui ainsi le nourrit. 
Puis tombe à bas en son temps, et pourrit. 

El son tombeau 
En Icrre prend, dont revient un nouveau 
Du grain pourry et mort, tout aussi beau 

Que le premier. 
Poirier n'y a, ny guynier, ni pommier, 
Qui tous les ans ne chargent un sommier 

De ton ouvrage. 
Tu es l'ouvrier de ce grand labourage... 

Cet hymne à la puissance divine, d'un lyrisme si sincère, 
fournit une preuve digne d'ùlre signalée de ce que nous 
avancions plus haut louchant la nouveauté de l'inspiration 
poétique de la reine de Navarre. La vie sortant de la mort : 
est-il un sujet par essence plus profondément lyrique ? 11 faut 
reconnaître que noire poêle a su le découvrir, ainsi que bien 
d'autres thèmes non moins féconds, et qu'il a eu, en outre, 
le mérite de le traiter dignement. 

IMusieurs personnages allégoriques: Mémoire, Consolation, 
paraissent au cours de ce mystère et yjouenl un rôle inléres- 
sanl. Tous deux, comme la Vierge ^Lnrie du reste, font de 
la connaissance des Écritures le fondement de toute vie reli- 
gieuse et distinguent avec persistance, en maint endroit, le 
grou|)e des Élus, à (|ui le bon [>laisir de Dieu accorde le don 



ÉTUDES HISTORIQUES. 143 

fie la foi. La clescriplion extérieure du livre sacré (p. 213-21 4) 
se rapporte exactement — et le rapprochement est aussi 
curieux qu'instructif — à celle qui figure dans les Prisons 
{Dernières Poésies, ^. 195). Voilà une ressemblance de plus, à 
ajouter à tant d'autres, en faveur de l'authenticité incontes- 
table de ce dernier poème. 

Voy ce I^ivre ouvert, 
Qui tant fui couvert, 
El par sept fermans 
Sy très fort scelé 
Qu'il estoit celé 
A tous vrays amans. 

Telle est la description mystique donnée quelque part |)ar 
Consolation et que le poète des Prisons reproduira jdus lard 
sous cette forme : 

[Le] livre sainct qu'au plus haull j'avoys niys,... 
Couvert estoit de la peau d'un aigneau, 
Gouttes de sang très vermeil et nouveau, 
De sept fermans fermé lequel encores 
A l'ignorant qui le dedans ignore*. 
Là je tenoys de Grâce la vigueur 
El de la Loy l'importable rigueur. 

Cependant Co;zi'o/a^/on poursuit son énumération des fruits 
spirituels retirés par l'âme de la méditation de ce «doux livre 
de grâce », et Marie exprime à son tour son admiration et son 
goût pour une si plaisante étude. Grâce à cette lecture^ 
ajoute-t-elle, 

I^ar dileclion 

En rÉIection 

De Dieu je me voy ; 

De tous temps préveue, 

Aymée et Esleue... 



1. Sic. 



144 ÉTUDES HISTORIQUES. 

Rien de plus catégorique que la doctrine énoncée par 
Marie sur toutes les graves questions qui concernent ce salut : 

•le vous certifie 
Que Dieu justifie 
Par Christ, le pécheur. 
.Mais s'il ne le croit, 
Et Foy ne reçoit 
En lui ce bon heur 
Par ferme fiance, 
En sa conscience 
N'aura nul repouz. 
Dieu est le donneur, 
Foy le receveur 
De ce Christ lanl doux. 

Ce développement, qui comprend près de 240 vers (p. 218- 
227), est d'une extrême importance. Il est surprenant qu'à son 
apparition dans les Marguerites, en 1547, il n'ait pas attiré 
de nouveau sur son audacieux auteur les censures ecclésias- 
tiques. La Vierge du Désert ne se contente pas de ces décla- 
rations; elle affirme encore des i)rincipes philosophiques où 
l'on reconnaît sans peine ceux de la reine elle-même : 

L'homme ne vit pas de pain seulement: 

De la Parole escrite purement 

De son Dieu peult sustenter corps cl âme. 

Le beau se voit en toutes les beautés, 

El le puissant en toutes royautés : 

Car Dieu seul est Tout, en tout homme et femme; 

L'Estre et le Tout des pierres insensibles, 

Le sentiment des animaux sensibles, 

D'arbres et Heurs l'estre et l'accroissement. 

De l'homme il est estre, vie et mouvoir, 

Sens et raison, volonté et povoir... 

On ne saurait méconnaître ici l'influence du mysticisme 
néo-platonicien auquel Marguerite a emprunté plus d'une lois 
des idées et des inspirations. Quoi qu'il en soit, cette pièce 
singulière, qui se termine sur des strophes chantées par le 



ÉTUDES HISTORIQUES. 145 

chœur des personnages sur Tair : « Pourtant que je suis bon 
homme », méritait de nous retenir. Comment ne pas y recon- 
naître l'une de ces « mommeries » — pastorales, mystères ou 
moralités — qui, jouées à Pau et à Nérac, émurent à plus 
d'une reprise le clergé. 

Nous reviendrons plus tard, en parlant des Dernières Poé- 
sies, sur deux autres ouvrages dramatiques qui en l'ont partie. 
Présentement, afin dégrouper autant que possible les œuvres 
de la reine suivant leur nature et leur caractère, nous nous 
occuperons des deux farces retrouvées et publiés par Le 
Roux de Lincy, dans son édition de VHeptaméron (t. I*^% 
cxcvii et suiv.) bien qu'elles soient restées en dehors des Mar- 
guerites, parce qu'elles se rapprochent, au point de vue de la 
date, des mystères dont il vient d'être question. Elles contien- 
nent l'une et l'autre, la seconde surtout, des allusions évidentes 
et nombreuses aux nouvelles idées religieuses. En voici la sub- 
stance d'après le résumé même de l'érudit qui a eu le mérite 
de les mettre au jour (p. cxvi). La première est intitulée le 
Malade. Un pauvre patient, tourmenté de la fièvre, se trouve 
entre les remèdes inutiles que sa femme lui propose et ceux 
que lui ordonne son médecin, mais qui n'ont aucune effica- 
cité. Sa chambrière lui conseille de laisser là toutes ces 
drogues et de se fier uniquement à Dieu, qui a consigné ses 
préceptes dans l'Evangile. Le malade y consent et ne tarde 
pas à guérir. La seconde est encore plus hardie : elle a pour 
titre l'Inquisiteur. Un inquisiteur de la foi, depuis longtemps 
docteur en Sorbonne, se plaint de l'extension que prennent 
chaque jour les nouvelles doctrines religieuses. Il se promet 
bien de déployer contre tous ceux qui s'en montreront par- 
tisans, la sévérité la plus grande, à moins toutefois qu'ils 
ne se rachètent à prix d'argent. Il sort en compagnie de son 
valet, et veut empêcher plusieurs petits enfants de se livrer 
à leurs jeux; mais ceux-ci se moquent de lui. Il adresse à 
l'un d'eux plusieurs questions auxquelles le jeune enfant 
répond avec beaucoup de sens. Ses compagnons et lui chan- 
tent en chœur les psaumes de David. L'inquisiteur étonné 
revient au véritable principe de la religion, qui est la tolé- 
rance, et renonce à ses fonctions. Il ne faut pas être surpris, 

XLVI. — 11 



146 ÉTUDES HISTORIQUES. 

conclut Le Roux de Lincy, que ces deux petites pièces aient 
été omises par Jean de La Haye, quand il publia, en 1547, la 
première édition des œuvres poétiques de Marguerite ^ 

Nous avons affaire ici à une attaque en règle non sur le ter- 
rain des doctrines mais sur celui de la discipline. L'Inquisi- 
teur est représenté d'abord comme un homme profondément 
vénal, sans aucun scrupule, ennemi de toute science, en pre- 
mier lieu de celle de l'Ecriture, d'un caractère bas et surtout 
cruel. 

Car il vault myeulx qu'un homme innocent meure 

Cruellement, pour estre exem|)le à tous,.,. 

Bons et maulvais, la chose est claire et ample, 

J'envoye au feu quant me sont présentez; 

Je n'ay regard seulement qu'à l'exemple, 

Et ne me chault de tous les tourmentez. 

Assez de gens se sont mal contantez 

De ma rigueur, mais je n'en fais que rire... 

Il est visible que les enfants, Janot, Jacot, Perrot, Glérot, 
Thicrrot, personnifient dans cette comédie le peuple simple et 
droit, mieux disposé à suivre les voies évangéliques que les 
riches et les puissants, ce même peuple auquel appartenaient 
les cardeurs de laine de Meaux, ces doux martyrs, et tant 
d'autres obscurs artisans, âmes héroïques à qui une foi ar- 
dente fit faire joyeusement le sacrilice de leur vie. Le dia- 
logue entre le justicier et la petite bande est conduit avec 
une réelle verve. Nul doute que l'hymne de confiance et d'al- 
légresse cju'entonne le chœur des enfants (p. ccxxvii), soit 
un de ces chants protestants, qui se faisaient entendre dans 
les pieux cénacles des religionnaires, et dont Marguerite a 
donné elle-même de si magnifiques modèles dans ses chan- 
sons s})irituelles : 

Resveille toy, Seigneur Dieu, 

Fais ton effort 
De venger en chacun lieu 

Des tiens la mort. 



1. Comparez Bull., 1802, p. 56l-r)6<), rarticlc, accomi)agné de citations, 
de M.-^E. Picot. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 147 

De même les enfants chantent devant l'Inquisiteur : 

Mon Dieu, que d'ennemys 
Qui aux champs se sont mis 
Et contre nous s'esiievent !... 
Car tu es mon très seur 
Bouclier et deffenseur, 
Et ma gloire esprouvée... 
Cent mil hommes de front 
Craindre ne me feront, 
Encores qu'ilz entreprinsent. 

Voilà bien par excellence le langage et l'esprit des protes- 
tants persécutés. Et, quand la discussion s'engage entre le 
Docteur et ses jeunes compagnons, toute incertitude, toule 
ambiguïté, si par hasard il en subsiste, disparaissent absolu- 
ment. 

l'inquisiteur. 

Des bonnes œuvres, des meritles, 
Qu'est ce? 

l'enfant (raillant). 

Lza, Iza, Iza. 

LE VARLET. 

O Dieu, qu'il dict bien ! 

Car nos œuvres sont si petitles 

Devant Dieu, que c'est moings que rien. 

l'inquisiteur. 

Ils ne dist rien d'aventure; 
J'ay tout dedans la Bible leu, 
Et leur parolle est si très pure, 
Que jamais tel sens je n'ai veu. 

Cependant, la grâce opère peu à peu, changeant complè- 
tement le cœur de l'ancien persécuteur, qui, de concert avec 
les enfants, célèbre en termes émus sa conversion : 

Où est mon péché? 
Je le voy caché 



1 'j8 documents. 

Au corps de mon roy,... 
Clairement je veoy 
De l'œil de la foy 
Mon salut par grâce... 

Et tous ensemble, enfant, valet, inquisiteur, chantent la 
délivrance du pécheur dans les termes mêmes où les partisans 
de la révolution religieuse ont dû accueillir plus d'une lois la 
venue d'un nouveau converti dans leurs rangs. En ce qui con- 
cerne cette pièce, les commentaires seraient surjDerflus, puis- 
qu'elle affirme assez par son sujet même les convictions qui 
l'avaient inspirée. Sa lecture suffit à marquer d'une manière 
saisissante que, sur ce terrain brûlant, Marguerite ne s'en est 
pas tenue à des sympathies vagues et timides et qu'elle a su 
aussi, quand il en était besoin, viser droit à l'adversaire. 
(.4 suivre.) A BEL Lefranc. 



Documents 



N O L V E A L X DOC L M E X T S 

SUH 

BERNARD PALISSY,SA FAWILLE ET CELLE DE BARTHELEMY PRIEUR 

1572-1.575 

I 

Cet article est essentiellement un tnea culpa. 11 aurait dû 
compléter celui qu'en octobre dernierj'ai consacré à Bernard 
Palissy à Sedan d'après quelques documents inédits {Bull., ISDC), 
i")OG-r)00). On verra tout à l'heure pourquoi il ne parait qu'au- 
jourtl'hui. 

J'aurais du premièrement mentionner un texte utilisé ré- 
cemment par M. E. Rodocanachi dans sa biographie de Re- 
née de France (p, 503), et intéressant, par ce qu'il établit qu'à 
la lin de juin 1.572 maître Bernard était encore à Paris. On 
savait déjà cju'en cette année il habitait le faubourg Saint- 



DOCUMENTS. I'î9 

Honoré*, mais on ignorait qu'il travaillait encore à ce mo- 
ment à la décoration du jardin des Tuileries-, c'est-à-dire à 
cette fameuse grotte dont M. B. Fillon avait découvert \e Devis 
à la Rochelle, et dont M. Destailleurs possédait le dessina 
Le document en question étaittiré descomptesdeladuchesse 
de Ferrare, aujourd'hui conservés aux archives de Turin et 
dont M. Rodocanachi a déposé des extraits à notre biblio- 
thèque, où, avec d'autres documents, ils vont grossir le dos- 
sier formé pendant tant d'années, sur celte princesse, par 
M. Jules Bonnet. Voici presque intégralement les mentions 
consacrées aux vingt-six jours du mois de juin 157-2 que Re- 
née passa à Paris. 

1572. Gitigiiio. 

Sol XII à deux balteliers de la ville de Paris, pour avoir passé 
l'eau à Madame et son train lorsque elle visita madame la princesse 
de Navarre. 

Sol 24 à deux autres batteliers che passerene c ripasserene au 
gran bart (sic) Madame et son train le jour qu'elle alla voiries Tuil- 
leries. 

Sol xxuij au jardinier de la Reyne. Lir. xxnj aux masson, archi- 
tectes, conduicteurs del lavoro et à une detto Mess. Bernardo qui faict 
la Grotesque aux dictes luilleries. 

Soldi 54 à deux pauvres hommes de la Religion fugilifes de leur 
maison. 

L. XI, sol uij au portier du roy, Madame estant allée au château 
de Madry pour prendre son congé. 

Lire xxiuj sol x, au concierge de l'hostel de Mons. et Madame 
de Nemours à Paris, où Madame estoit logée, en considération des 
services qu'il avoit faict à Madame, durant xxvi jours qu'elle a so- 
journée à Paris. 

On voit combien ces mentions sont intéressantes. Renée 

1. A. de Ruble, Paris en i5-]2, dans les Mémoires de la Société de 
VHistoire de Paris, t. XIII, 11. Conf. Bull., 1887, 104. 

2. Le dernier payement de ce travail, qu'on a retrouvé, est du 22 mars 
1570 (B. Fillon et L. Audial, Les œuvres de M. B. Palissy, Niort, Clouzot, 
1888, I, p. Lxv). 

3. Le Devis a été reproduit, en dernier lieu, en léte des Œuvres de 
Palissy que je viens de citer, et le dessin, p. 17 du Bernard Palissy de 
Ph. Burty (Paris, Rouam, 1886). 



150 DOCUMENTS. 

était descendue chez sa fille Anne d'Esté, veuve de François 
de Guise et remariée à Jacques de Savoie, duc de Xemours. 
Celle-ci habitait, depuis ce second mariage, un hôtel situé 
sur la rive gauche, rue Pavée *, aujourd'hui rue Séguier, non 
loin de la place Saint-Michel. \'oilà pourquoi Renée dut pas- 
ser l'eau lorsqu'elle \ ouluL aller voir la « princesse de Na- 
varre » (}ui habitait, presque en face de notre temple de 
l'Oratoire, rue de Grenelle-Saint-Honoré, l'hôtel de Louis 
Guillart, ancien évèque de Chartres, rallié à la Réforme °. 
Elle arrivait là presque directement, en prenante la porte de 
Nesle, où est aujourd'hui l'Instilul, le bac qui la déposait à 
(|uelques mètres en amont du Louvre'. Jeanne d'Albret, 
épuisée et angoissée par les négociations el les préparatifs 
du prochain mariage de son fils Henri avec Marguerite de 
Valois, était tombée malade le 4juin, et expira le 9 au matin*. 
Cette entrevue des deux princesses, si éprouvées, l'une et 
l'autre, pour ne pas avoir voulu subir le joug de Rome, fut 
donc la dernière et on regrette de ne rien savoir des propos 
qui y furent échangés. 

Une seconde excursion de la duchesse sur la rive droite, 
eut lieu, d'a|)rès son livre de dépenses, « par le grand jjac ». 
On appelait ainsi, si je ne fais erreur, le bac établi au pré aux 
Clercs, en 1564, à l'endroit où se trouve actuellement le pont 
royal, « pour y passer et repasser toutes les pierres, matériaulx 
et autres choses nécessaires à la construction des Tuileries et 
qui provenaient des carrières de Notre-Dame-des-Champs et 
de Yaugirard ° ». Renée s'intéressait vivement aux travaux 
d'art, ayant elle-même à son service l'un des plus célèbres 
architectes de ce temps, Jacques Androuetdu Cerceau dont le 
nom paraît souvent dans ses comptes. Elle fait donner 
24 sols au jardinier de Catherine de Médicis, et une somme 
beaucoup [)lus importante, 24 livres, aux « masson, archi- 



1. A. do lîubie, art. cilé, p. ï>. 

2. A. de Huble, art. cité, p. 14. 

3. Voy. Bull. 1887, p. 108-109, la gravure de M. Ilolïbauer. 

4. Sur les derniers moments de Jeanne d'.Vlbert, voy. le récit publié 
dans le Bull., de 1882, p. 12 et ss. 

ô. Cfi. Duplomb, La Rue du Bac, lS9i, prél'acc. 



DOCUMENTS. 151 

t( tectes, conducteurs des travaux et à un nommé maître Ber- 
ce nard qui faict la crotesque * aux dictes Tuileries ». 

M. Rodocanachi a cru devoir inférer de ce texte, d'abord 
que Palissy fut à Paris durant la Saint-Barthélémy. Or ces 
lignes prouvent seulement qu'il y était encore à la fin de juin 
1572. On sait que le massacre tomba comme un coup de 
foudre sur les mieux renseignés et que la plupart de ceux 
qui purent échapper aux assassins, ne s'enfuirent qu'au der- 
nier moment. Peut-être Palissy a-t-il pu se mettre en sûreté 
simplement parce qu'il demeurait, comme on l'a vu, hors des 
portes de la ville, au faubourg Saint-Honoré. 

Je ne puis pas davantage, à mon grand regret, adopter la 
seconderemarquedeM. Rodocanachi. Il écrit que les 24 livres 
distribuées par ordre de Renée, entre autres, au décorateur 
de la grotte rustique, étaient « une aumône », et que si Pa- 
lissy avait été un personnage très connu, Mme de Ferrare 
ne l'aurait sans doute pas traité ainsi. Cette interprétation se 
heurte à ce simple fait qu'en même temps que Palissy, le 
maître maçon, les architectes et ingénieurs bénéficièrent 
d'une libéralité dont le chiffre élevé montre l'estime où la du- 
chesse tenait ceux qui venaient de lui faire les honneurs de 
leurs travaux. Il suffit, du reste, de relire, ci-dessus, dans l'ex- 
trait des comptes, la mention qui suit, « 54 sols à deux pauvres 
hommes de la Religion, fugitifs de leur maison », pour voir 
qu'il s'agit bien là d'une aumône, tandis qu'aux Tuileries, 
comme au château de Madrid où Renée prit ensuite congé de 
Charles IX, comme au moment de son départ de l'hôtel de Ne- 
mours, il s'agissait de gratifications pour « services » reçus. 

Assurément Palissy était pauvre puisque, dans l'impôt de 
répartition de 1572 qui nous fait connaître son domicile, il 
n'est taxé qu'à cent sols tournois ^ mais s'il avait été dans la 
misère au point de recevoir des aumônes, même d'une prin- 



1. On sait qu'en 1566 J.-A. du Cerceau avait dédié à Renée de Ferrare 
la traduction française de son Livre de Grotesques, c'est-à-dire d'ara- 
besques. Le secrétaire intendant de la duchesse nous représente donc 
Palissy comme décorant d'arabesques émaillées la grotte artificielle des 
Tuileries. 

2. A. de Ruble, art. cité, p. i\. 



152 DOCUMENTS. 

cesse, il n'aurait pas été taxé du tout*. Sa pauvreté s'explique, 
du reste, tout naturellement, par ce fait que les constructions 
et embellissements ordonnés par Catherine de Médicis furent 
souvent interrompus faute d'argent et qu'en conséquence 
ceux qu'elle y employait furent payés très irrégulièrement. 

Voici d'ailleurs, les deux mentions relatives à Palissy tran- 
scrites d'après le registre de la Bibliothèque nationale (Fr. 
11692) qui renferme l'état de perception de l'emprunt de 
300,000 livres imposé à la ville de Paris en 1571-1572. On y 
verra que parmi les voisins de Palissy plusieurs payaient 
moins que lui. La première mention se trouve au f" 89, la 
seconde au f' 484 de ce gros registre qu'on peut considérer 
comme nous donnant les noms et la demeure de tous les 
habitants de Paris à cette époque- : 



Fol. 8'.). — Fciulxboiirg Sainct Honnoré. 
Dixaine de Nicolas Lansflois commenceant entre la porte 
Sainct- Honnoré cl la harse du costé de la porte neufve jusques au 
bout des faulxbourgs compris les maisons qui sont sur les fossez et 
sur la rivière le long dcsd. faulxbourgs 

De Nicolas Langlois fourbisseur néant 

De Malhurin du Chenay xl s. 

De Gabriel Michel vni 1. 

De François Maçon xl s. 

De Nicolas Barbier LX s. 

De la vefve Jacques Gantier néant 

De François Legendre xl s. 

De Sébastien de Brocquenot xl s. 

De Pierre Carré néant 

De Thomas Molin néant 

De W Bernard Palissy C s. t. 

Fol. 48'i. — Faulxbourg Sainct Honnoré. 

Dixaine Nicolas Langlois. 
M. Bernard Pallissi taxé à cent sols tournois dont 
recopie en a esté faicte cy devant f" 

1. Bull., 1887, p. 105. 

2. J'y ai cherché altentivemeiil, mais sans l'y trouver, la rue des Marais- 
Sainl-Germain (Viscoiili). Portait-elle alors un autre nom? 

3. Cette mention renvoie sans doute à la précédente. 



DOCUMENTS. 1^3 

de laquelle n'a este aucune chose receu, comme il 

appert par led. roole, cy G s. t. 

Nicolas Langlois taxé à quatre livres tournois dont 

recepte en a esté faicle cy devant T 

de laquelle il na esté receu aucune chose* comme 

il appert par led. roole, cy nii 1. 



II 

J'arrive maintenant à une série de petits documents qui 
auraient aussi dû prendre place dans ma précédente étude. 
Mais, pour expliquer leur apparition tardive, il me faut ouvrir 
ici une parenthèse. 

Lorsqu'à la fin de septembre 1896, revenant de vacances, 
je voulus rassembler pour l'imprimerie les matériaux du Bul- 
letin du 15 octobre, je trouvai, à la place d'une étude qui 
m'avait été promise pour cette date, un billet m'annonçant que 
les « fêtes franco-russes » contraignaient l'auteur à différer 
l'exécution de sa promesse. Ces surprises sont bien connues 
de tous ceux qui dirigent ou ont dirigé une revue. Vite je par- 
courus quelques documents réservés et je mis en œuvre, 
comme on l'a vu, ceux que j'avais recueillis sur Palissy. 
L'article rédigé part aussitôt pour l'imprimerie. Quand il en 
revient, il faut, sans tarder, corriger la mise en pages de tout 
le numéro. Je me rappelle alors que nous avons à la Biblio- 
thèque une fort lisible copie de ce qui reste de l'ancien état 
civil huguenot de Sedan. Qui sait si elle ne renferme pas une 
mention analogue à celle qu'en 1893 je trouvai dans les 
registres de Saintes ^ ? Mais le temps me presse. Pendant que 
je revois et corrige les 56 pages de ma livraison, je charge 
une personne de confiance de parcourir à ma place cette 
copie. — Eh bien? — Eh bien, le nom de Palissy ne s'y trouve 

1. Je ne m'explique pas bien comment, dans cette seconde partie du 
registre, il faut entendre ces mentions répétées, « de laquelle il n'a esté 
receu aucune chose », après celle « dont recepte a esté faicte cy devant ». 
Serait-ce tout simplement qu'en 1572 on a perçu la même somme qu'en 
1571 ? 

2. Où Mathiirin Palissy figure comme parrain en juillet 1574 {Bull., 1893, 

380). 



154 DOCUMENTS. 

pas. Alorsj'écris, à la fin de mon article {Bull., 189G, 519), cette 
note : « L'état civil huguenot de Sedan dont une copie se 
trouve à la Bibliothèque de notre Société ne renferme pas le 
nom de Palissy, mais Tannée 1574 y fait défaut ». 

Or celle note est, en ce qui concerne Palissy, inexacte. Il 
est vrai (jue le copiste a écrit deux fois Palisses au lieu de 
Palissis, mais c'est parce qu'il n'a pas su lire l'original. Voilà 
ce que M. E. Henry, un chercheur sedanais dont le Bulletin 
vient de recommander les Notes récemment publiées (voy. 
plus haul p. 107), m'affirmait naguère. Morale : n'en croyez 
que vos yeux I J'ai donc fait moi-même la recherche que je 
n'avais pas |)u faire à temps en octobre. Et voici ce que j'ai 
trouvé. Ces extraits, souvent fautifs, ont été collationnés par 
M. E. Henry qui a bien voulu m'en envoyer la transcription 
conforme à l'original. Je suis l'ordre chronologique. 

Extraits de l'état civil des huguenots de Sedan. 

22 novembre 1573. — Mariage de Michel Saigel (Saiget?), 
sculpteur, natif de Blois avec Catherine Palissi venue de 
Paris. 

10 avril 1575. — Baplème de Marie fille de Jean Bourdon, 
bourgeois de Meaux et de Perelte Dupré. Parrain, Jean 
Berger; marraine, Catherine de V'illennes. 

31 juillet 1.575. — Baptême de Jérémie fils de Charicmagne 
Moreau, marchant, demeurant en cette ville, et de Marie de 
Palissy sa femme, dont maistre Bernard de Palissy grand 
père el lialerine de Vilene ont esté ])arrein et marreine. 

18 août 1575. — Baplème de Marie fille de Jean Quillet, 
cordonnier, du Vexin, et de Ligère Cirée. Parrain Jean 
Royer : marraine Catherine de Villennes. 

FOHNELI^T. 

Un premier fait qui résulte de ces actes c'est que Palissy 
était à Sedan dès 1573 et même bien avant, s'il est permis 
d'admettre que, même à cette épo(|ue, un mariage ne s'im- 
provisail pas du jour au lendemain. 

Nous faisons ensuite connaissance avec deux fdles mariées 
du célèbre potier. Celle qui avait épousé, peut-être antérieu- 
rement au voyage à Sedan, un marchand, Charlemagne Mo- 



DOCUMENTS. 



155 



reau, s'appelait Marie. Celle qui, le 22 novembre ir)73, y 
épousa un sculpteur peut-être employé à l'atelier de son 
père, Michel Saigel, natif de Blois, s'appelait Catherine. 

Ce prénom de Catherine paraît bien avoir été celui de 
Mme Palissy, car il me semble difficile de ne pas admettre 
qu'au baptême du petit-fils, c'est-à-dire de Jérémie Moreau, 
la personne nommée Katerine de Vilene, après Bernard 
de Palissy grand père, était la femme de ce grand-père. 
C'est pour cette raison que j'ai relevé les deux baptêmes du 
10 avril et du 18 août 1575, où la même personne, Catherine 
de Vilennes ou Villennes figure aussi comme marraine. Si ma 
supposition est exacte, nous tenons enfin le nom de famille 
d'une personne qui a certainement intrigué tous les lecteurs 
des œuvres de Palissy. 

Puisque je suis en train d'émettre une hypothèse, très vrai- 
semblable d'ailleurs, on m'en permettra bien une seconde. Le 
nom de Villenne, Villaines ou Villayne était celui d'un gou- 
verneur de la Rochelle au xv" siècle. Pierre de Villaines, sei- 
gneur de Malicorne, fils d'un compagnon d'armes de Dugues- 
clin, a été, en effet, gouverneur de la Rochelle en 1406 {Revue 
de Saintonge, Il [1888], 368 ; VL 386, et VII, 278). On trouve 
aussi, dans la même région, un Pierre de (ou de la) Villayne., 
procureur au siège royal de Saint-Jean-d'Angely en 1621 
(Saudau, Journal de Daniel Manceau, 1875, p. 53). Ainsi s'ex- 
pliqueraient, tout naturellement, les relations de Palissy 
avec la Rochelle, et même le fait que B. Fillon y découvrit 
un écrit inédit de l'artiste. 

On connaît donc maintenant trois fils et trois filles de cette 
famille dont l'entretien fut une source de si graves dissenti- 
ments entre le père et la mère. Aux filles Marie et Catherine 
que les textes sedanais nous révèlent et aux fils Mathurin et 
Nicolas déjà antérieurement exhumés, il faut joindre, d'après 
la Revue de Saintonge que je viens de recevoir (1897, p. 117), 
encore un fils Pierre qui signe une quittance à Saintes, en 
février 1564, et une fille Marguerite. En effet, les registres 
protestants de Saintes mentionnent : 

« 17 avril 1575, le baptême de Jean, lîls de Pierre Moriceau et de 



156 DOCUMENTS. 

Marguerite Palissy, tenu sur les fonts par Catherine de Parthenay, 
duchesse de Rohan. » 

Les noms de ces trois gendres permettront sans doute, à 
l'avenir, de faire de nouvelles découvertes. Dans tous les 
cas, celui de Saintes me semble n'être pour rien dans les dis- 
sensions de famille mentionnées à Sedan. 

Remarquons enfin que, dans tous les actes sedanais, tant du 
consistoire que de baptême de Tannée 1575, maître Bernard 
esl décidément appelé de Palissy. J'avais cru pouvoir écrire 
dans mon premier article {Bull., 1896. 519), que ce n'était là 
qu'un lapsus du secrétaire du consistoire. Mais les actes de 
baptême étaient certainement écrits sur des données exactes, 
et je crois maintenant que Palissy avait réellement droit à la 
particule. Ce fait, joint au nom de sa femme qui la porte aussi, 
semble indiquer que notre artiste n'était pas, après tout, de si 
basse extraction. Ou bien y a-t-il, quelque part en Sain- 
tonge, un lieu dit Palissis et que maître Bernard aurait em- 
prunté pour se distinguer d'autres Bernard? — Quoi qu'il en 
soit, s'il y avait attaché de l'importance il n'aurait pas mis, 
cinq ans plus lard, sur le titre de ses Discours admirables, 
M. Bernard Palissy tout court. Nous continuerons à l'appeler 
comme il s'est appelé lul-môme, dans ses écrits, mais nous 
ne nous étonnerons plus de le voir parfois appelé de Palissy. 
Et si sa femme était réellement une de Villayne on s'explique 
Jusqu'à un certain point l'étal d'esprit dans lequel les essais 
aventureux cl tant de fois malhem-eux de son mari durent 
plonger une personne de cette condition. 

Un dernier mot, et je m'arrête. B. Palissy ne fut pas le seul 
artiste qui réussit à échapper aux matines parisiennes. — On 
lit encore dans ces premiers et précieux registres de Sedan, 
Tacle suivant : 

19 n()V('nil)rc 1575. — Baplêmc de Pierre, fils de Bailhé- 
lemy Pricuir, sculpleur habitant de Paris, et de iMarguerite 
d'AlencoLui. Parrain : Augustin Forfait, marraine, Made- 
leine d'Ancourt. 

Dl- Jav. J. Colet. 



MELANGES. 157 

On savait que B. Prieur, le sculpteur de Henri IV, qui en 

1594, évinça, dans un concours, le fils de Germain Pilon *, 

avait été à Paris puisque Sauvai prétendit que le connétable 

de Montmorency Ty sauva du massacre(Fr. pr., VIJI, 326). On 

sait maintenant, grâce à cet acte, que lui aussi trouva un abri 

sur les terres du duc de Bouillon, et en même temps on fait 

connaissance avec les noms de sa femme, de son fils et de 

deux de ses amis. 

N. Weiss. 



Mélanges 



LES DE BOISRAGON AUTREFOIS ET AUJOURD'HUI 

Nos lecteurs nous sauront certainement gré de reproduire 
ici deux articles intéressants Fun et l'autre pour Thistoire 
d'une ancienne famille huguenote du Poitou. Le premier est 
emprunté au Mémorial des Deux-Sèvres du 6 février dernier. 
Nous y avons ajouté quelques notes et documents complé- 
mentaires et souhaitons, s'il tombe sous les yeux des inté- 
ressés, qu'il provoque la publication — dont nous nous char- 
gerons volontiers, — des lettres que le D' Ricochon a pu lire. 

Le deuxième est le récit, fait par le capitaine de Boisragon 

lui-même, de ses récentes et si périlleuses aventures au 

Bénin, récit traduit de l'anglais, puisque, comme tant d'autres, 

cette famille est aujourd'hui anglaise. 

N. W. 

I 
Le capitaine de Boisragon. 

On connaît le massacre récent d'une mission anglaise au 
Bénin. Il y a eu 250 personnes tuées. Deux Européens seule- 
ment ont survécu ". 

1. Bull., 1883, p. 282, où il faut mettre que Salomonde Brosse était neveu 
(le Jacques Androuet du Cerceau, par sa mère Julienne Androuet. 

2. Voir plus loin le récit du héros de l'évasion de ces deux survivants. 



158 MÉLANGES. 

C'est un de ces événements inévitables, au cours desexpé^ 
ditions coloniales. Nous n'en parlerions pas s'il n'avait pour 
nous, Poitevins, pour ceux surtout qui haliitent la contrée 
située entre Saint-Maixenl, Niort et Champdeniers, un intérêt 
quasi local. Un des survivants, en effet, est le capitaine 
anglais Chevaleau de Boisragon, chef de l'expédition, com- 
mandant les forces du Protectorat anglais sur les côtes du 
Niger, qui descend de la famille noble protestante des de 
Boisragon, résidant autrefois au Logis de Boisragon, com- 
mune de Breloux. 

Je suis personnellement en relation avec le capitaine de 
Boisragon. î\Ia famille possédait depuis longtemps le Logis 
de Boisragon, j'avais été amené à rechercher la généalogie 
des de Boisragon, aujourd'hui éteints en France, et dont les 
titres ont entièrement disparu. Il m'avait été assez facile de 
retrouver, surtout à l'aide du dictionnaire de M. Bauchet- 
Filleau, la trace de ceux qui avaient émigré en 1793 pour se 
rendre à l'armée de Condé. Mais vainement j'avais cherché à 
savoir ce que pouvaient être devenus ceux qui, d'après les 
souvenirs les plus lointains conservés dans ma famille, avaient 
dû quitter la France cent ans auparavant, en 1685, lors de la 
révocation de l'édit de Nantes, 

J'en étais là, en 1892, quand j'appris par hasard de M. le 
colonel Binger, chef de la mission française chargée de déli- 
miter nos possessions de la Côte d'Ivoire, et du célèbre voya- 
geur, Marcel Monnier, qui l'accompagnait, que le chef de 
l'escorte militaire de la mission anglaise était un capitaine 
de Boisragon. Je pensai de suite que je devais être sur la 
piste d-epuis si longtemps cherchée, .l'en reçus confirmation 
quelques mois après lorsque, après avoir écrit au capitaine, 
par l'intermédiaire de l'amirauté anglaise, lui et un sien cou- 
sin, capitaine à l'armée des Indes, m'écrivirent successive- 
ment et se mirent gracieusement à ma disposition pour me 
donner sur leurs ascendants, depuis 108."), tous les renseigne- 
ments désirables. 

.l'ai d'ailleurs pu compléter ces renseignements par les nou- 
velles informations que j'ai recueillies auprès des dames de 
Layard (|ui descendent également des de Boisragon, et qui 



MÉLANGES. 159 

sont venues d'Angleterre l'année dernière pour visiter le vil- 
lage, berceau de leur famille, où elles ont pu voir la tombe 
de Jean de Boisragon et de Catherine de Marconnay, père 
et mère de leur quadrisaïeul, le chevalier Louis de Boisragon, 
seigneur de La Ghesnaye. 

Louis de Boisragon avait 20 ans environ, en 1685, lors de 
la révocation de l'édit de Nantes. C'était un cadet d'épée, 
intrépide et indomptable comme tous les gens de sa race. En 
1526, un de ses aïeux avait tué, d'un coup d'épée, à Niorf, 
Germain Yver, que sa mère, Louise de Saint-Gelais, avait 
épousé en secondes noces et qui la maltraitait. En mars 1577, 
un autre avait été tué à l'assaut de la ville de Givray, Un troi- 
sième, Jean Ghevaleau, seigneur de Boisragon et de laTiffar- 
dière, capitaine huguenot, se signala au siège de Lusignan, 
puis, en 1587, défendit la ville de Saint-Maixent, dont il était 
gouverneur, contre le duc de Joyeuse, chef catholique. Il ne 
se rendit que contraint par les habitants qui, voyant leurs 
murailles détruites, redoutaient la prise d'assaut. D'ailleurs 
J®yeuse ne respecta pas sa parole et livra la ville au pillage. 

Les guerres de rehgion terminées, les de Boisragon avaient 
conservé une haute situation dans la noblesse du Bas-Poitou, 
qui était presque exclusivement protestante. Ils avaient édifié 
à leurs frais, dans leur seigneurie, un temple prolestant, 
dans le même temps où les Vasselot de Régné — qui comp- 
tent encore de nos jours des descendants — où les Dufay de 
la Taillée — qui n'ont plus d'héritiers du nom, mais que re- 
présente encore par sa ligne maternelle M. Renaud du 
Dresnay, naguère maire d'Echiré — en faisaient édifier un 
autre à Exoudun. Ce fut même la destruction, par ordre du 
roi, de ces deux temples, jointe à celle des temples de Champ- 
deniers et de Saint-Gelais, entre 1663 et 1665, qui préluda 
aux mesures iniques qui rendirent si misérable la condition 
des protestants en France et aboutirent vingt ans après aux 
dragonnades et à la révocation de l'édit de Nantes. 

C'est évidemment sousl'empire de tous ces souvenirs mili- 
taires et religieux que les aînés des deux sexes de cette fa- 
mille patriarcale des de Boisragon, qui comptait alors qua- 
torze enfants, refusèrent absolument d'abjurer leur foi et pré- 



160 MÉLANGES. 

férèrent supporter la prison, Texil et la mort. Suzanne de 
Boisragon, arrêtée au moment où elle s'embarquait*, fut 
jetée dans un cachot de l'île de Ré, puis transférée à Paris 
au couvent des Nouvelles-Catholiques^, où l'on essaya vai- 
nement pendant un an de la faire abjurer. Il fallut la rendre 
à sa mère^. Quant aux deux frères, Charles et Louis, ils 
furent emprisonnés tour à tour à la Rochelle, au Petit-Châ- 
lelet à Paris, puis dans la citadelle de Pierre-Encise. Ils ne 
furent relâchés que sous la promesse de s'expatrier*. 



I. Elle s'était embarquée secrètement à la Rochelle le 23 avril 1686, avec 
Mlle Anne de Cliaulïcpié, Mlles de la Forcst, tantes de celle dernière et 
d'autres huguenotes. La patache chargée de la visite promit de ne pas 
in(|uiclcr les l'ugilives, moyennant une rançon de 100 pistoles qui lui lut 
aussitôt versée. Mais à peine la malheureuse bar(|ue cul-elle abordé le 
navire anglais qui l'attendait, que la patache survint, saisit toutes ces 
l'emmes, les dépouilla et les écroua au fort de Tile de Ré (Bull., VI, 
.59-60). 

2. Elle y arriva le 17 octobre 1686, après avoir été internée vers le mois 
de juin, aux Filles de la Providence à La Rochelle. 

3. L'ordre de la rendre à sa mère (qui demeurait à Paris, rue du Harlay à 
renscit^ne de la Petite Fontai)ie elélail accusée de se retirer de sa fenêtre 
lorsque le saint sacrement passait dans la rue) fut signé par Seignelay 
le 8 août 1687, mais il ne fut sans doute exécuté que beaucoup plus lard, 
puisque, le 4 septembre de la même année, Mme de Maintcnon écrivait à 
M. de Villette : « Cette Mlle de Boisragon n'escoute point et ne sera de 
longtemps convertie » {Bull., II, 200). — 1-^lle arriva en Hollande en 1689. 
Voy. O. Douen, la Révocation à Paris, 111, 29. 

4. Louis de Boisragon ligure déjà en Juillet 1689. comme colonel dans le 
régiment de Schomberg (Agnew, Protestant exiles from France, 1886, 11, 
S3). Il fut donc probablement expulsé avec les obstinés qu'on chassa du 
royaume en 1688. 11 épousa, en premières noces (25 mai 1700), Louise de la 
Grange, veuve Royrand ou Poyrand {Ibid., 103) et en secondes noces 
(21 décembre 1713), Marie de Rambouillet de la Sablière {Ibid., 105). Une 
de ses filles, Suzanne-Henriette, épousa le 9 août 1743 Daniel-Pierre 
Layard, et l'autre, Elisabeth (13 décembre 1743), Mathieu Maty, docteur en 
médecine {Ibid., 107). 

Quant à Charles de Boisragon, sa détention lut plus longue que celle de 
Louis puiscpie, en 1690, il était encore au château de Pierre-lùicise. Voici 
deux documents inédits extraits des yl/'c/nVes )î<jf/o«(jfes- (TT. 447, V) qui 
prouvent que, pour recouvrer sa liberté, il consentit à se faire « éclaircir » 
et à aller à la messe. Ces deux lettres sont adrcs.sées au minisire Gh;\- 
teauncuf. 

Au chasleau de Pierancise ce 23' mars 1(590. 

Monseigneur, comme J'ay appris que le Roy a eu la bonté, sur un placet 
que je luy ay fait présenter, de me renvoyer par devant vous, ce (]ui me 



MÉLANGES. 161 

Deux courants emportaient alors les réfugiés à Tel ranger : 
le courant saintongeais, qui dirigeait les protestants de Sain- 
tonge et d'Aunis vers leur compatriote, Éléonorc Dexmier 
d'Olbreuse^ laquelle avait épousé en 1665 le duc de Bruns- 
wick-Zell, et dont les deux fils- ont fondé les dynasties 
actuelles de l'Empire d'Allemagne et du royaume d'Angle- 

donne une très grande joye, sachant vostre équité et vostre charité, et me 
fait espérer, monseigneur, que vous aures égard à mon innocence et à la 
longeur de ma prison et à ma mauvaise santé, estant destenu depuis neuf 
mois sans en avoir pu pénétrer la cause par l'examen que j'ay faicte de ma 
conduite, ne pouvant atribuer mon malheur qu'à la supposilion de mes 
ennemis, osant vous protester que je n'ay jamais eu que des senlimenls 
inviolables pour le service de Sa Majesté et une soumission entière pour 
tous ses ordres et m'y suis conformé en m'estant faict éclersir dans la 
religion catolique que je professe très sincèrement. Je vous supplie très 
humblement, monseigneur, de me faire la grâce d'estre persuadé de ces 
vérités et de ne pas dénier à mes très humbles supplications celle que je 
vous demande de m'acorder un ordre pour mon élargissement. Ne respi- 
rant que pour trouver les occasions à sacrifier une vie pour le service du 
roy et pour vous, monseigneur, à qui je suis, avec une très grande sou- 
mission et un très profond respect, 

Monseigneur, vostre très humble et très obéissant serviteur, 

BoiSHAGON. 

Depuis le mois de décembre dernier que Mgr l'archevesque de Lyon 
m'a chargé de voir, dans le château de Pierre en Seize, M. de Boisragon, 
je suis fort content de luy et fort édifié des bonnes dispositions que Dieu 
a mises dans son cœur. Il a lousjours assisté à la messe et s'est acquitté 
régulièrement des autres devoirs de la religion catholique. Il a témoigné 
beaucoup d'empressement à s'éclaircir de ses doutes et de docilité à se 
rendre à toutes les vérités qu'on luy a fait connaistre. Après qu'il a esté 
suffisamment instruit de tout, il s'est appliqué à examiner sa conscience et 
la confession générale qu'il me fit de ses péchez il y a desjà quelque temps 
a esté le fruit de son application. Il se dispose maintenant pour approcher 
des autres sacremens, et j'espère qu'avant la fin de cette quinzaine de 
Pasques il sera en estât de recevoir l'eucharistie. C'est le témoignage 
que je suis obligé de rendre à la vérité. Fait à Lyon le 23= mars 1690. 
D'Albert, prêtre de l'oratoire de Jésus. 

1. C'est chez Madeleine-Silvie de Sainte-Hermine, belle-sueur d'Éléo- 
nore d'Olbreuse, que Mlle de Boisragon s'était réfugiée avant sa fuite 
avec Anne de Chauffepié {Bull., VI, 58-59). 

2. Erreur. Éléonore ne laissa qu'une fille, Sophie-Dorolhce, laquelle 
épousa, en 1682, le fils d'Ernest-Auguste de Brunswick et de la duchesse 
Sophie de Hanovre; ce fils devint Georges I" d'Angleterre. Ce son mariage 
naquirent Georges-Auguste de Brunswick (30 octobre 1683) qui devint 
Georges II d'Angleterre, et Sophie-Dorothée (16 mars 1687), laquelle épousa 
en 1706 Frédéric-Guillaume de Prusse, père du grand Frédoiic. 

XLVl - 12 



162 MÉLANGES. 

terre; puis le courant du Bas-Poitou, qui conduisait nos com- 
patriotes en Hollande, dont le stathouder Guillaume II 
d'Orange, avait eu pour précepteur le célèbre pasteur André 
Rivet, originaire de Saint-Maixent. Charles de Boiragon suivit 
le premier courant; le chevalier Louis, le second. 

Louis de Boisragon s'attacha à la fortune du prince d'Orange 
et passa avec lui en Angleterre quand celui-ci fut couronné 
roi sous le nom de Guillaume III. Il y devint colonel, se maria 
deux fois avec des filles de réfugiés français, Louise de Roy- 
rand et Marguerite de Rambouillet. Sa descendance a suivi 
la carrière des armes, et a fourni à l'Angleterre un grand 
nombre d'officiers généraux. L'un de ces descendants vint au 
dernier siècle, vers 1750, par La Rochelle, au village de Bois- 
ragon, où il retrouva les parents qui y étaient restés, et d'où 
il écrivit à sa famille d'Angleterre de fort curieuses lettres, 
que j'ai tenues entre mes mains. 

Les seuls représentants mâles do la famille sont aujour- 
d'hui, comme je l'ai dit, le capitaine Guy Chevaleau de Bois- 
ragon, officier distingué de l'armée des Indes, qui est venu il 
y a deux ans se refaire en France, à Cannes, des fatigues 
d'une rude expédition au Bengale et cjui, avant de retourner 
à son poste, avait été chargé par le ministre de la guerre 
d'Angleterre d'un cours à l'école militaire de Woolwich; puis 
le capitaine Alain-Maxwel Chevaleau de Boisragon, l'officier 
de la Côte d'Ivoire qui a été relevé là-bas parmi les morts, 
<îouvert de coups de lance, après être resté trois jours aban- 
donné sur le champ de massacre. 

C'était et ce sera encore sans doute un ollicier plein d'a- 
venir. Voici la note que m'ont fait tenir à son sujet MM. Bin- 
ger et Marcel Monnier : 

« Homme extrêmement aimable, distingué, à l'esprit cul- 
tivé, qui se souvient avec plaisir de son origine poitevine. Au 
cours du voyage de Guinée, il a entretenu avec nos officiers 
les relations les plus cordiales, et ces messieurs conserve- 
ront de lui le meilleur souvenir. » 

Singulière destinée que celle de ces de Boisragon 1 .J'ai 
parlé des aïeux du xv!*" siècle au début de cet article; 
un au Ire de Boisragon, Ambroise-Louis, envoyé à l'armée de 



MÉLANGES. 163 

Condé, fut blessé mortellement, le 2 décemJDre 1793, à lat- 
laque de Berstheim. Au même moment, un jeune de Boisra- 
gon, officier dans la garde constitutionnelle du roi Louis XVI, 
arrêté et enfermé à la prison de l'Abbaye, et averti, la veille 
des massacres de septembre, de ce qui se préparait, préféra 
se tuer de ses propres mains et se passa son épée au travers 
du corps. 

11 y a ainsi, dans l'histoire, de ces familles — et la famille 
des de Boisragon en est une — que la fougue de leur tempé- 
rament, leur intrépidité naturelle jettent forcément en dehors 
des voies suivies parle commun des hommes, lorsque quelque 
grande occasion offre un aliment à leur dévorante activité. 
Et une fois qu'elles sont sorties de ces voies, elles n'y re- 
viennent plus. La force des exemples familiaux, l'hérédité du 
sang impriment sur les descendants comme le sceau d'une 
prédestination tragique. Presque tous, à travers les âges, 
mènent loin de leur pays une existence aventureuse et fi- 
nissent d'une mort violente et prématurée. 

J'imagine quele capitaine de Boisragon, criblé de blessures, 
dévoré ixir les moustiques, agonisant de soif, ne comptant 
plus que sur la mort, doit avoir, dans une pensée suprême, 
parcouru le cycle étrange et fatal, qui partant d'un petit vil- 
lage du Poitou, qu'il a souvent désiré revoir, avait conduit les 
siens en Hollande, en Allemagne, en Angleterre, aux Indes, 
pour finir avec lui dans la brousse ensanglantée du Continent 
noir. 

Tout cela, parce que Françoise d'Aubigné, dame de Main- 
tenon, dont l'aïeul Agrippa avait été le frère d'armes, le com- 
mensal de l'aïeul du chevalier Louis de Boisragon ; qui était 
issue, comme lui, des larmes et du sang de la Réforme; qui 
était née comme lui en Poitou, à deux pas de son antique de- 
meure; qui l'avait peut-être tenu enfant sur ses genoux, — 
avait profité de son empire sur un roi vieilli pour lui faire signer 
l'acte révoquant l'édit de Nantes; parce que cette femme, à 
la tête froide, au cœur vide, avait ainsi renié la foi de ses 
pères pour manger le pain des cours, et obligé le chevalier, 
resté obstinément fidèle, à chercher le sien sur les routes de 
l'exil. 



164 MÉLANGES. 

Qu'il me soit permise! ajouter, en finissant, que ce n'est pas 
sans un serrement de cœur que j'ai retracé cette page d'his- 
toire locale, en songeant qu'à l'occasion de nos discordes 
religieuses et civiles, tant de sources d'énergie sorties de 
notre sang, de notre race, se sont taries tout à coup pour la 
France, et sont allées alimenter des nations rivales. C'est le 
même sentiment que j'éprouvais il y a vingt-cinq ans passés, 
à Strasbourg, lorsque l'olTicier général prussien, qui avait pris 
le commandement de la place, avant de signer ma feuille de 
rapatriement où il avait lu le nom de mon département d'ori- 
gine, médit en excellent français que lui aussi était d'origine 
poitevine, d'une famille de réfugiés protestants, puis signa 
tranquillement : DE LA ROCHE *. 

Docteur Ricochon. 



II 

Récit du capitaine Alain-Maxwel-Chevaleau de Boisragon 
sur son évasion au Bénin-. 

«Je puis à peine comprendre comment nous avons réussi 
à échapper, M. Locke et moi. C'est presque un miracle que 
nous soyons encore vivants. Quand je regarde en arriére et 
que je songe aux souffrances épouvantables que nous avons 
endurées, et comment, pendantccscinqjours, dans la brousse, 
nous avons sans cesse failli retomber entre les mains des 
indigènes qui nous cherchaient, je suis obligé de croire que 
c'est à une sorte de miracle que nous devons notre salut. » 

1. J'ai sous les yeux une ILsle des officiers de l'armée allemande (à 
l'exceplion de la Bavière et de la Saxe) portant des noms français, d'après 
V Annuaire de 48%. Ces noms (non compris ceux comme Adam, Ber- 
ger, etc., (|ui peuvent aussi être d'origine allemande) sont au nombre de 
4,137, dont 21 d'officiers généraux, 91 d'officiers supérieurs, et 1,025 d'offi- 
ciers subalternes y compris les médecins-majors. — N. W. 

2. Ce récit a été fait au capitaine Ilarvey qui, avant de (initier le Bénin, 
sur VAxim, put voir lui-même M. de l^oisragon. VAxim arriva à Liver- 
pool le 15 février, et c'est de la jjouche de M. II... qu'un correspondant du 
Daily Mail reçut les détails que ce journal publia le IG février et que nous 
traduirons ici. 



MÉLANGES. 165 

Le capitaine de Boisragon portait, en effet, les traces des 
terribles expériences qu'il venait de traverser; mais ceux qui 
l'ont vu avec son compagnon quand on les amena à bord de 
VIvy disent que l'aspect de ces deux hommes était effrayant. 
Ils étaient couverts de boue de la tête aux pieds. Lorsqu'ils 
furent attaqués, ils n'avaient sur eux que leur chemise et un 
pantalon de coutil blanc déchiquetés par leur course à travers 
la brousse. Ils n'avaient rien sur la tête et durent rester 
exposés aux rayons brûlants du soleil des tropiques : leurs 
légers souliers en toile ainsi que les haillons qui les cou- 
vraient étaient retenus par des liens faits avec l'herbe des 
prairies. 

« L'affaire était si bien conçue ! dit le capitaine de Boisragon 
en continuant son récit. Nous avions fait de trois à quatre 
heures de marche depuis que nous avions quitté le bateau et 
nous étions encore à près de l 't milles de la ville de Bénin. 
L'idée de la trahison du roi ne nous vint pas, puisqu'il nous 
avait envoyé un messager disant qu'il recevrait le consul et un 
homme blanc. Bien que nombreux, nous étions sans armes. 
Locke seul avait un revolver. 

« Nous marchions en file indienne quand l'attaque eut lieu. 
Devant marchait une petite troupe de jeunes gens kroo por- 
tant des bagages; le corps principal de la petite troupe suivait 
à quelque distance. A la tête de celui-ci se trouvait Campbell 
et Gordon, et ils furent les seuls dont, après la première sur- 
prise, Locke et moi ne vh-nes plus rien. Le reste des nôtres 
était ensemble au centre de la colonne. 

« L'attaque commença des deux côtés de la brousse à la fois: 
de tête en queue la colonne fut attaquée au même moment. 
Les indigènes employaient de vieux fusils à pierre chargés de 
petits morceaux de fer et ils tiraient à quelques mètres de 
distance seulement. Philipps tomba le premier. Je vis aussi 
tomber les autres et, quand je regardai de nouveau, tous 
avaient été décapités et leurs corps terriblement mutilés. 

«Chose étrange, ni Locke ni moi, à ce moment-là, n'avions 
encore été touchés. Nous nous aperçûmes aussi que le major 
Crawford, bien que blessé, n'était pas mort. Nous le ramas- 
sâmes et l'emportions dans le fourré quand les guerriers 



1G6 MÉLANGES. 

bénins, nous ayant vus, se précipitèrent sur nous en nombre, 
avec des hurlements sauvages, brandissant leurs armes. 

«Locke déchargea son revolver et en fit tomber deux. Je 
ramassai un bâton et, — preuve du courage de ces bandits, — 
aussitôt que je le pointai sur eux comme si c'eût été un fusil, 
ils tournèrent les talons et détalèrent. Mais il y en avait d'au- 
tres dans le fourré qui tirèrent et c'est alors que je fus blessé 
au bras et Locke aux jambes. 

«Juste à ce moment-là, Crawford s'écria : « Inutile, mes 
enfants, c'est fini pour moi ! Dieu vous bénisse I Tâchez de 
vous en tirer. » Nous essayâmes cependant encore de le 
porter dans le taillis et ne le laissâmes que quand nous le 
vîmes mort. Il avait reçu une décharge dans le dos. 

«Comme je vous l'ai dit, nous avions déjà vu les corps sans 
tête de Philipps, Elliot, Powis et Maling. Gordon a-t-il 
échappé? Je l'ignore. Dès lors, nous n'avons plus rien su de 
lui. Campbell fut emmené vivant dans la ville et massacré 
ensuite en dehors des fortifications. 

« Comment réussimes-nous, Locke et moi, à échapper? 
Après la mort de Crawford, nous dûmes continuer à nous 
battre à coups de poing et de bâton. Et, une fois parvenus 
dans la brousse, nous dûmes prendre les plus extrêmes pré- 
cautions pour bouger. Nous rampions sur nos mains et nos 
genoux. Nous entendions les indigènes hurler à une toute 
petite distance de nous. 

« La nuit, nous nous étendions, osant à peine respirer. Parler 
l'un à l'autre, tousser nous aurait trahis, tant l'ennemi était 
près de nous. Ils savaient que nous avions échappé et nous 
cherchaient partout. Peut-être, la première nuit passée, les 
possibilités de capture n'étaient-elles plus aussi grandes, mais 
notre situation n'en était pas moins terrible. Aucun moyen de 
nous diriger! Nous nous bornions à nous frayer un chemin 
à travers les hautes herbes, mettant en lambeau notre peau 
comme nos chemises. Nous n'avions rien pour protéger nos 
têtes contre l'ardeur du soleil et n'osions boire l'eau empoi- 
sonnée des marais. Nous mangions des baies et du plantain. 

« Le matin du sixième jour, nous nous trouvâmes en vue 
d'une cri(jue au bord de laquelle se dressaient quelques 



SÉANCES DU COMITÉ. 167 

huttes. Nous étions à bout. La mort elle-même semblait pré- 
férable à une prolongation de nos souffrances. 

« Ces huttes de pèche appartenaient à des indigènes du 
Bénin. Nous leur demandâmes de l'eau, mais ils avaient peur 
de nous en donner. Moins d'un quart d'heure avant, les guer- 
riers du roi battaient les environs pour lâcher de nous dé- 
couvrir ! 

« Parmi les naturels, quelques-uns connaissaient Locke et 
c'est sans doute à ce fait, surtout, que nous devons notre 
salut. Ils nous placèrent au fond d'un canot, nous couvrirent 
de nattes comme si nous étions la cargaison et ramèrent 
jusqu'à la rive opposée où se trouvait la tribu des Ejo, bien 
disposée pour les Européens et en dehors de l'influence du 
roi lu-Iu. 

« Les Ejos nous donnèrent de l'eau et, tenant compte de 
leurs mœurs primitives, firent ce qu'ils purent. Puis ils nous 
placèrent dans un canot et nous conduisirent à bord de l'/i'r ». 

Tel est, dit le capitaine Harvey, le récit du capitaine Bois- 
ragon; mais on m'a dit que, si ce n'avait été le courage qu'il 
déploya, surtout les derniers jours, Locke n'aurait pas sur- 
vécu. Locke était dans un état épouvantable quand on l'amena 
sur VIvy. 



SÉANCES DU COMITE 



12 janvier 1897. 

Assistent à la séance, sous la présidence de M. le baron F. de Schi- 
ckler,MM.F.Buisson,F. Kuhn, Ch. Read,A. Réville, Ch.Waddlnglon 
et N. Weiss. MM. A. Franklin, W. Martin et G. Raynaud se font 
excuser. 

Après la lecture et l'adoption du procès-verbal, le secrétaire donne 
connaissance du sommaire du Bulletin du 15 janvier qu'accompa- 
gnera la table de l'année 1896. M. le président annonce la mort 
de MM. le D-- W. N. du Rieu, directeur de la Bibliothèque de 
l'Université de Leide et secrétaire de la Commission wallonne, 



168 SÉANCES DU COMITE. 

emporté le 21 décembre par une attaque d"apoplexie foudroyante, 
et de M. le pasteur A. Schaeffer décédé à Colmar le 25 décembre. 
Le départ de M. du Rieu, que rien ne faisait prévoir, est une très 
grande perte pour nos collègues de Hollande, et notre Société 
prend vivement part à leur affliction. M. le pasteur A. Schaeffer 
était un de ces premiers membres de notre Société dont le nombre 
diminue beaucoup ; il laisse quelques publications qu'on consulte 
encore avec fruit. 

Le secrétaire communique ensuite quelques extraits de sa corres- 
pondance qui montrent combien notre œuvre est appréciée même à 
l'étranger. 

Bibiiotiicquo. Elle a reçu, entre autres, du président de la Société, 
outre un loi de livres achetés à Leipzig et ayant fait jadis partie de 
la bibliothèque de M. le professeur Charles Schmidt, quelques vo- 
lumes rares : Francisci Lamberti Avenionensis theologi rationes, 
propter qiias Minoritarum conversalionem habitumque rej'ecit, s. 1. 
-i ff. in-4° ; — Historia Francisci Spierae... 1608; — Pompée de 
liibemont, le Alystère d'infidélité commencé par Judas Iscarioth, 
premier Sacramentaire, renouvelé et augmenté d'impudicité^ par les 
Hérétiques ses successeurs, et principalement par ceux de ce temps. 
Châlons, chez JuUien Baussan, 1614; — et J. Calvin, Supplcx exhor- 
tatio, 1543, Admonitio ...adversus astrologiam, J. Girard, 1549; De 
yitandis super stitionibus, J. Girard, 1549. Ces trois volumes, sous la 
même reliure, ont appartenu à Audin; la première des trois pla- 
quettes porte sur le titre, au haut, Felicis Lavateri sum, et au bas, 
un envoi autographe de Calvin à ^uWin^GV [Ornatiss. viro, D. Hein- 
richo Bullingero amico integerrimo, mittit Calvinus). — I\L Maul- 
vault a envoyé une photographie du portrait d'Etienne Gibert, 
pasteur du Désert, recteur de Saint-André (Guernesey), mort en 
1817. 



Le Gérant : Fischbacher. 



5257.— L.-Imprimeries rcunles, B, rue Mignon, 2. — Mottehoz, directeur. 



SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE 

DU 

PROTESTANTISME FRANÇAIS 



Études historiques 

LA POPULATION PROTESTANTE 

DE LA GÉNÉRALITÉ DE MONTAUBAN EN 1685 

I 

Essai historique sur la population protestante des colloques 
de Quercy et d'Armagnac à la fin du XVIP siècle. 

L'histoire du protestantisme français semble avoir été 
étudiée jusque dans ses moindres détails. Grâce à la géné- 
reuse impulsion donnée par le Bulletin et suivie depuis près 
de quarante ans sur tous les points de la France, le passé 
glorieux de nos ancêtres sort lambeau par lambeau de l'ombre 
où nos ennemis croyaient l'avoir caché à jamais. 

Depuis les temps glorieux des Calvin, des Bèze et des 
Coligny, jusqu'aux luttes sans espoir des cités méridionales 
contre Louis XIII et Richelieu, jusqu'à la période pacifique 
et théologique des Dumoulin, des Drelincourt, des Garris- 
soUes, des Claude, des Gâches, jusqu'à la secousse finale qui 
sembla déraciner le grand arbre, à l'édit de Tolérance, pré- 
cédant de si peu la Révolution, tout a été sondé, fouillé, mis 
à jour. 

Un point obscur cependant demeure, et non des moindres. 
Nous savons ce qu'ont voulu nos pères, du moins leur idéal, 
qu'on n'a trop désiré ou trop osé dégager sur certains points 
politiques et sociaux, se montre par assez de places pour 
qu'on ne le puisse nier ou méconnaître. Nous savons aussi 
ce qu'ils ont fait, et combien dure a été la tâche. Mais ce que 
nous ignorons, ce qu'il serait intéressant de savoir, c'est le 
nombre à peu près exact des protestants français. 

1897. — N» 4, 15 avril. XLVI. — 13 



170 ÉTUDES HISTORIQUES. 

Ce nombre a beaucoup varié; mais depuis les dernières 
guerres de religion (1629) jusqu'aux préludes de la Révoca- 
tion, en 1680, pendant cinquante années, la Réforme française 
a joui d'une sorte de tolérance et malgré les vexations, les 
tribulations de chaque heure, on peut dire qu'elle n'a pré- 
senté qu'à cette époque un caractère stable et comme défi- 
nitif, permettant une évaluation approximative du nombre de 
ses fidèles. 

Au lendemain de la grande explosion de foi et de confiance 
qui salua l'arrivée des idées nouvelles, de 1550 à 1560, quand 
les Bourbon, les Châtillon, les Larochefoucauld, la bonne 
part de la noblesse, se déclarent pour elle, nombre de villes, 
nombre de châteaux, la Réforme put croire avoir cause 
gagnée, s'enorgueillir d'avoir conquis la moitié de la France. 

Ce n'était qu'une fugitive et trompeuse espérance. D'autres 
étudieront ou ont étudié les causes qui firent reculer la foi de 
nos pères, arrêtèrent le torrent libérateur, le forcèrent à 
rebrousser son cours. — Il faut constater seulement, dès la 
fin de la première guerre civile, que tout ce grand mouve- 
ment n'a été qu'un trompe-l'œil. Forcés de se défendre pour 
sauver leur vie, tous les huguenots avaient couru aux armes. 
Du nord, du midi, des villes, des bourgades, des chûteaux, 
tous étaient accourus, se sacrifiant à la Cause, accompagnant 
les Condé et les Coligny sur les champs de bataille où se 
joua le destin de la patrie. 

La paix faite, ils regagnèrent leur chaumière, leur maison, 
leur manoir. Ils n'y trouvèrent souvent que la ruine et la 
désolation. Là où les protestants n'avaient pas été les plus 
forts, leurs adversaires les avaient à peu près détruits; tandis 
que le chef guerroyait autour de Paris, la famille avait suc- 
combé. Les prudents, les avisés, se tinrent pour avertis et 
dès celte époque, comme le dit l'Estoile, revinrent à Rome. 
C'était le plus sûr pour (|ui voulait vivre en paix. Les braves, 
les convaincus renoncèrent à tout, se firent soldats, formè- 
rent cette splendide armée huguenote qui porta le prince de 
Béarn des landes de Navarre au trône de France. On sait 
comment il la paya. 

Lux disparus, il n'y eut personne pour les remplacer. Cela 



ÉTUDES HISTORIQUES. 171 

explique le formidable recul du protestantisme en quelques 
années de la fin du xvi^ siècle et du début du siècle suivant. 
Même après la Saint-Barthélémy on a vu les protestants 
capables de lever et d'entretenir des armées ; Ivry, Coutras, 
le siège de Paris en sont la preuve. Aux guerres de religion 
de Louis XIII, Rohan ne parvient jamais à réunir assez de 
monde pour tenir tête même à un simple lieutenant du roi. 
Nulle part on ne peut tenir la campagne. Tout se réduit à des 
guerres de sièges. 

La carte géographique du protestantisme s'est de même 
modifiée, nombre d'Églises ont disparu, surtout au nord de 
la Loire, nombre de troupeaux naissants ont été dispersés. 

Alors, sous la paix du roi Henri, les esprits se calment, les 
Églises s'affermissent et peuvent se reconnaître et se 
compter. 

De 1630 à 1680 la situation numérique des protestants 
change peu, surtout dans leurs grands centres de résistance. 
Sans doute en ces cinquante années bien des familles iso- 
lées, perdues au milieu de populations catholiques, revien- 
nent à l'ancienne foi, des Églises sans cesse décroissantes, 
submergées, envahies, disparaissent et s'éteignent, une 
bonne partie de la noblesse, avide d'honneur et de fortune, 
passe au parti qui seul en disposait désormais, au soleil res- 
plendissant de Versailles, mais la masse reste inébranlable. 

Aussi si l'on pouvait fixer d'une manière à peu près assu- 
rée le nombre des huguenots de France à la veille de la Révo- 
cation, aurait-on le vrai chiffre de la population protestante 
à la seule époque où un peu de tranquillité et de tolérance 
relative permettait à chacun d'avouer ses croyances et ses 
convictions religieuses. 

Ce travail serait utile, indispensable même pour toutes les 
provinces, tous les colloques, toutes les villes et les Églises 
de France. Il serait long et difficile, et plusieurs ouvriers 
seraient nécessaires à la tâche. En voici un chapitre, tiré 
d'un document des Archives nationales, où se trouve énu- 
mérée la population protestante des élections de Montauban, 
Cahors, Figeac, Villefranche, Armagnac et Rivière-Verdun. 
Ces élections étaient comprises dans la généralité de Mon- 



172 ÉTUDES HISTORIQUES. 

tauban et formaient, au point de vue de la discipline inté- 
rieure des Églises, les colloques du Haut-Quercy, avec les 
trois Églises de Saint-Antonin, Cajarc, Figeac et Cardaillac 
et du Bas-Quercy. Le Bas-Quercy avait onze Églises, mais 
une partie d'entre elles était en dehors de la généralité de 
Montauban, se trouvant comprise dans la province de Lan- 
guedoc. 

En somme la population donnée par ce document, datant 
de 1685, est celle de tous les centres protestants de la géné- 
ralité de Montauban, sauf ceux de Télection de Milhau, dont 
rhistoire, les mœurs et les développements font une dépen- 
dance des Cévennes, 

On a évalué bien diversement le chiffre des protestants de 
ces contrées, mais en règle générale on Va toujours énormé- 
ment grossi. 11 est certain que de 1560 à 1630 Montauban a 
été une ville entièrement huguenote, qu'il en était de même 
de Caussade, de Négrepelisse, de Bruniquel, de Saint-Anto- 
nin; mais les campagnes, et elles étaient alors la grande 
pépinière d'hommes de la France, restaient presque partout 
catholiques. On a évalué à 40,000, 50,000 le chiffre des pro- 
testants du Qucrcy, sans comprendre et sans reconnaître 
que leur plus beau litre de gloire a été précisément, n'étant 
qu'une élite et une poignée d'hommes, de faire les grandes 
choses qu'ils ont faites et de tenter ce ({u'ils ont tenté pour 
leur foi et leur patrie. 

Au milieu du xviii^ siècle encore, après la révocation de 
l'édit de Nantes, après la fuite vers les pays du Nord de mil- 
liers et de milliers de fidèles, après les conversions et la 
destruction des temples, on écrit qu'il y a autour de Mon- 
tauban 40,000 réformés, qu'ils ont mis 8,500 hommes sous les 
armes et terrorisent tout le pays. Ce sont là des chiffres 
inventés à plaisir. 

« La Réformalion fut reçue publiquement à Montauban 
environ l'an 1557, écrit Joly dans son Histoire du siège de 
1621, et de cette semence la moisson est devenue si grande 
cju'il n'y a aujourd'hui famille qui ne fasse profession de cette 
doctrine. » 
Gela est vrai, mais la population de la ville était faible et le 



ÉTUDES HISTORIQUES. 173 

même Joly ajoute qu'avec tous les paysans des environs, 
tous les réfugiés des villes voisines, tous les soldats accourus 
pour la défense, la population ne s'élevait pas à plus de 
15.000 âmes... Et sans parler des maux de la guerre, la peste 
qui suivit la paix d'Alais enleva en peu de temps 4,000 habi- 
tants. 

Le chiffre de 10,000 paraît avoir été le maximum de la 
population protestante de la ville; dans les campagnes la 
Réforme ne s'étendit jamais bien loin en avant des remparts. 
Il ne faut pas s'illusionner sur le nom de villes protestantes 
donné aux places de sûreté, les habitants le plus souvent en 
étaient restés catholiques; Gapdenac, le Mas-de-Verdun, par 
exemple, dans les pays qui nous occupent, furent places de 
sûreté. En 1685 le Mas-de-Verdun avait 200 habitants réfor- 
més et Capdenac 80 à peine. 

Je vais du reste citer, pour toutes les villes et paroisses où 
se trouvaient des agglomérations protestantes, les chiffres 
du document des Archives et obtenir ainsi le total de la popu- 
lation réformée des élections de Haut et Bas-Quercy, Arma- 
gnac et Rivière-Verdun. 

II 
Estât du nombre des conversions de la généralité de Montauban. 

Élection de Montauban. 

niontaiibun. — 15,000, tant de la ville que du bas diocèse. On n'a 
pu distinguer, mais on estime qu'il y en a 10,000 de la ville et le 
surplus de la campagne. 

Un mémoire paru l'année même de la Révocation donne le 
chiffre de 9,600 pour les convertis montalbanais. C'est à peu 
près le nombre des protestants de 1621, fixé par Joly à 
l'époque du siège. 

Pendant les cinc[uante années écoulées, en effet, les con- 
versions furent rares, peu importantes. Sans doute à la suite 
des violences de 1660, citées dans le Bulletin de 1893 {les 
Préludes de la Révocation à Mo;î?az^6^;T), quelques personnes 
intimidées et effrayées par l'appareil des supplices passèrent 



174 ÉTUDES HISTORIQUES. 

au catholicisme. Le père Meynier, jésuite, crut même devoir 
rassurer leur conscience troublée en publiant son Montaiiban 
justifié, mais ce mouvement n'alla guère loin et le premier 
essai de dragonnade ne réussit pas. 

La supplique de 1663 citée à la fin du même travail donne 
encore le même chiffre de 10 à 12,000 pour celui des protes- 
tants qui se recueillaient dans la ville, chiffre qui coïnciderait 
avec celui de 1685 et des archives. 

On trouve une population catholique très forte à Montau- 
ban avant la Révocation, et, ayant vu cette cité toute protes- 
tante en 1630, on est porté à croire à la conversion d'une 
partie des réformés. Erreur complète; les timides, les ambi- 
tieux, les prudents qui se convertissent peuvent se compter 
aisément, ils sont rares. Parfois ce sera un Péchels de la 
Boissonnade (1"" consul en 1646), ayant changé de religion 
pour avoir l'office de lieutenant particulier de la présente 
ville de Monlauban, comme le dit le curieux mémoire de 
Natalis ; parfois un simple artisan gagné par des promesses 
ou des pensions, tantôt un paysan de la banlieue, tantôt un 
soldat engagé en quelque bande lointaine, tantôt un Joseph 
Ai'bussy, petit-fils de Michel Bérauld, récompensé par 
800 livres de pension. Chacun de ces triomphes était célébré 
par le clergé à l'égal d'une victoire et le nom du converti 
devenait célèbre. Très souvent on publiait le récit de sa 
conversion, la façon dont la grâce l'avait touché, espérant 
qu'au môme piège se prendraient d'autres oiseaux. 

Presque toutes les plaquettes relatant le triomphe de la 
vraie religion sur l'hérésie se sont perdues. Voici cependant 
les titres de deux de ces petites pièces qui ont échappé à la 
destruction générale. 

« La conversion de Monsieur Pontier, cy devant ministre 
honoraire de Saint-Céré et Téron au haut Quercy, fils de 
Monsieur Pontier, ministre de Saint-Quentin au bas Langue- 
doc, avec la déclaration de quelques motifs d'icelle. 

n A Montauban. Par Jean Rouyer, imprimeur de Mgr l'Évê- 
> que et de la Ville. 1648. » 

Cet ouvrage a 120 pages in-8% sans compter trois préfaces 



ÉTUDES HISTORIQUES. 175 

successives adressées à rintendant de la généralité, aux 
ministres de l'Église prétendue réformée de Montauban et au 
lecteur. 

L'autre pièce, aussi imprimée à Montauban et sortant de 
chez le même imprimeur qui a, je crois, une ascendance 
protestante en Béarn, porte sur son titre, 

« Lettre de Daniel Pié-froit, natif de la ville de Montauban, 
à un de ses amis sur le sujet de sa conversion à V Eglise catho- 
lique, faite en V Église cathédrale de Montauban le deuxième 
février 1656 (in-S" de 16 pages). » 

Joseph Arbussy en quittant la religion dans laquelle il avait 
été élevé ne pouvait manquer d'imiter Pontier et Pié-froid. 
On a de lui une « Déclaration de Joseph Arbussy conte- 
nanties moyens de réunir les protestans dans V Eglise catho- 
lique. Paris, Denys Thierry, 1670 » et une « Harangue 
faite à Messeigneurs de rassemblée générale du clergé » 
sur sa conversion. 

Mais ce n'étaient là que des cas isolés, rares, sans impor- 
tance sur la masse de la population. Rarement l'individu 
entraînait sa famille avec lui, notamment pour les Péchels 
qui se montrèrent si vaillants au jour de la Révocation (Voir 
les Mémoires publiés par M. R. de Gazenove). 

La masse de la population catholique venait d'ailleurs, 
avait pour origine les bourgeois, les artisans, les paysans 
attirés par le gouvernement des centres catholiques voisins. 
C'est une véritable invasion, sous l'égide gouvernementale, 
de familles de Caylus, de la Française, de Molières, de Mont- 
pezat, de Cahors et de Villefranche. L'arrivée de la Gourdes 
Aydes avait d'un seul coup amené « cinq ou six vingt familles 
catholiques ». 

Dans ce peuple nouveau qui venait se juxtaposer à l'an- 
cien, il y avait certainement beaucoup de familles fort hono- 
rables, il y en avait aussi d'extraction plus humble, ce que ne 
manque jamais de remarquer l'austère Natalis, quand un de 
leurs représentants arrive au consulat. 

La vieille bourgeoisie s'indigne et s'étonne de la présence 
de Tombelle, « peu d'années avant cordonnier d, de Péchégut, 



176 ETUDES HISTORIQUES. 

<.( ayant été serviteur de monsieur l'évêque de Montauban », 
ou de Lanoie « tenant logis à l'enseigne du Dauphin ». 

De tout ceci il résulte que le chiffre de 10,000 personnes 
donné pour les huguenots de Montauban est à peu près exact. 
C'est le même qui s'est maintenu à travers tout un siècle, de 
Henri IV à Louis XIV. Vraiment on ne peut pas ne pas ad- 
mirer l'énergie des caractères du xvi' siècle, la trempe vigou- 
reuse de ces petites républiques protestantes du Midi, pré- 
parées par la pratique de larges franchises municipales, quand 
on songe au rôle joué en France pendant plus de cent an- 
nées par ces 10,000 personnes. 

Tour à tour place de guerre, place de refuge et de sûreté, 
citadelle où se briseront Montluc et Louis XIII, centre lit- 
téraire d'où rayonne un des plus puissants flambeaux de la 
Piéforme, académie des Chamier, des Garrissolles, des Bé- 
rauld, des Constantin, des Cameron, — Église des Claude, 
des Tachard, des Charles, des Martel, des Labadie, — patrie 
des Bayle, des Fornier, des la Peyrière, Montauban a été 
longtemps la seconde ville protestante de France, après la 
seule Rochelle. 

On voit sur quelle faible base reposait tant d'éclat, et ce 
cju'il fallait de puissance morale, de volonté et de ténacité à 
cet humble noyau pour arriver à jouer ainsi son rôle, à im- 
primer un peu de son empreinte au caractère et au génie 
môme de la France. 

La Révocation arriva et la ville tomba, disparut, s'anéantiL 
Comme les races qui ont donné tout d'un coup un grand ef- 
fort et qui ne peuvent plus s'en relever, la torpeur succéda à 
la vie et à l'action et la seconde Église de France est bien 
distancée aujourd'hui. 

La population protestante est allée en déclinant à travers 
tout le xviii" et le xix*^ siècle, par de multiples raisons, dont la 
principale est la faiblesse excessive de la natalité, et c'est à 
peine si elle atteint 3,000 aujourd'hui. 

L'établissement de la Réforme dans Montauban avait eu 
une origine absolument municipale, en dehors de toute in- 
fluence féodale, de tout grand seigneur, prince ou lieutenant 
de province. 11 n'en fut pas tout à fait de même aux environs. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 177 

Une portion de son territoire, toutce qui faisait partie de la 
juridiction, imita, il est vrai, l'exemple de la ville, et le plus 
grand nombre des paysans de la banlieue, fort vaste dès cette 
époque, adoptèrent la religion réformée. Il en fut ainsi dans 
les contrées du Fau, de la rivière de Bio, de la Lande. Cette 
population protestante a montré jusqu'en ces dernières an- 
nées plus de foi et de fermeté religieuse que celle de la ville, 
et ceux qui la composaient ont eu leur grande part dans les 
amendes, les condamnations, attirées par les assemblées du 
désert où ils se rendaient en foule. 

Il pouvait y avoir là, au xvii" siècle, 2,500 personnes, au- 
jourd'hui diminuées de moitié. 

Les 2,500 réformés répartis dans le bas diocèse, c'est-à- 
dire à Corbarieii, Meauiac, La Court, Lagarde, Ventilhac, 
Montbeton, Montbartier, devaient leur origine à l'influence 
exercé sur eux parleurs seigneurs, convertis par le voisinage 
de Montauban. Les de Bar, dont un des plus marquants, 
Guillaume, suivit Henri de Navarre dans toutes ses guerres, 
exercèrent leur influence sur Meauzac, Lagarde, Barry-d'Is- 
lemade.Un de leurs derniers descendants se réfugia à Genève 
et le Bulletin a cité son épitaphe ; ses frères finirent tragi- 
quement dans leur vieux château ruiné. 

A Montbeton apparaît un autre nom, fort glorieux aussi; à 
la suite de la vieille famille des Saint-Étienne, une des pre- 
mières qui aient introduit la Réforme dans notre pays, les 
Caumont possèdent le château de Montbeton et en font pen- 
dant cent années un centre protestant. Là aussi le Bulletin a 
eu occasion de raconter les tracasseries incessantes subies 
par le temple, l'emprisonnement du baron de Montbeton, 
forçat pour la foi, envoyé aux galères, l'enlèvement par les 
convertisseurs de la dernière enfant de la famille. C'est une 
triste et instructive histoire, toute de larmes et de sang. 

A La Court, ce sont les Vicose, autre nom illustre, qui 
prêtent leur appui à l'Église naissante; à Montbartier c'est 
une autre famille de haut renom, les d'^^^o;-^, jadis capitouls 
de Toulouse, fuyant la persécution, et après cent années de 
luttes et de troubles, persécutés eux-mêmes encore à la ré- 
vocation de l'édit de Nantes (Elle Benoît). 



178 ÉTUDES HISTORIQUES. 

La population protestante de ces divers lieux pouvait com- 
pléter les 5,œ0 âmes annoncées par TEstat de 16S5. ce qui 
donnait pour la ville, banlieue et le bas diocèse (faisant partie 
du Languedoc) le total de 15,0(X) âmes. On pourrait en comp- 
ter le tiers aujourd'hui dans les mêmes limites. 

Je continue l'énumération de l'Estat. 

canssade. — Il v avait 230 familles faisant 1,300 personnes. Il ne 
reste que 3 familles à convertir et quelques femmes pour qui les 
marys ont donné parole. 

L'Église réformée de Caussade aurait peut-être moins souf- 
fert et se serait conservée plus intacte, sans la triste persé- 
cution qui la frappa vers la fin du xvni* siècle et se termina 
par l'arrestation et la mort du pasteur Rochette et des trois 
frères Grenier. Presque à la veille de Fédit de Tolérance, moins 
de trente années avant la Révolution, le fanatisme exerça là 
ses dernières et cruelles vengeances. Les paysans mêlés à 
ces sanglants événements prirent peur et de nombreuses fa- 
milles abandonnèrent le calvinisme qu'elles avaient conservé 
jusque-là précieusement. Plusieurs notes conservées dans la 
série TT des Archives nationales sont le témoignage de la 
persévérance de leur foi, cinquante années encore après la 
Révocation. Il y a encore à Caussade un temple et environ 
3(K) protestants. 

lloutoiI<i, !f»aint-I»»errc-dc-Milhac, 1.0 Bénéchie, Saint-Coniiii, 
saiiit-iiartin-de-C'citifiuièreiii (Juridiction de Caussade). 

Il y avait dans ces cinq paroisses 50 familles faisant environ 
2.50 personnes. Tous sont convertis. 

Réaiviiie. — Il y avait 131 familles de la religion prétendue ré- 
formée faisant environ 600 personnes. Une reste plus que 3 hommes 
et 20 femmes. 

Les protestants avaient un temple dans celte petite cité, 
portant sur la pierre du portail la date où il avait été bâti. 
Pour avoir le droit de le détruire, les catholicpies soutinrent 
qu'il était jiostérieur à Tédit de Nantes. 

« Le temple de Réalville, dit une note de 1083, est construit 



ÉTUDES HISTORIQUES. 179 

depuis redit de Nantes, étant gravé sur une pierre qu'il avait 
été achevé de bâtir en l'année 1639, mais les huguenots ont 
changé le deuxième chiffre de 6 en 5, et par le moyen d'un ci- 
seau ou autre instrument, ils ont effacé et enlevé entièrement 
les deux derniers chiffres. » 

Bionie. — 11 y avait 220 familles faisant 1,100 personnes. Reste à 
convertir 30 familles, dont il y a la plus grande partie de malades. 

Saint-E!^tienne-de-Tuiiuoiit. — 11 y avait 80 familles, faisant 
250 personnes. Tout est converty à Texception d'une seule famille 
faisant 5 personnes. 

Les trois communes de Réalville, Bioule et Saint-Étienne, 
situées sur l'Aveyron ou ses affluents, conservent encore 
leurs Églises protestantes, fort diminuées il est vrai, mais qui 
se sont de nouveau groupées autour de leurs temples rebâtis. 

Hontaizat. — Il y avait 12 familles faisant environ 50 personnes. 
Tout est converty. 

Founoave. — Il y avait 18 familles faisant 80 personnes. Tout est 
converty. 

Saint-Martial et Beiiegarde, son annexe. Il y avait 80 familles 
faisant .S50 personnes, reste 50 personnes à convertir. 

T.éojac et cénebrièrcs. — 11 y avait 101 familles faisant environ 
500 personnes. Reste environ 9 familles à convertir. 

Les habitants de Saint-Martial et de Bellegarde, unis à 
ceux de Léojac forment aujourd'hui une paroisse protestante 
de 5 à 600 âmes. Quant à Génebrières, converti à l'exemple 
de ses seigneurs, les Viçose et les du Bousquet, il est en- 
tièrement revenu au catholicisme. 

:%ègrepeiis«e. — 11 y avait près de 4(X) familles faisant environ 
1,700 personnes. Reste environ 20 personnes à convertir dont la 
plupart sont des femmes de qui les marys ont donné parole. 

La tragique et sanglante histoire de cette petite ville est 
connue. A l'exemple de sa voisine, Montauban, elle avait 
adopté le calvinisme avec enthousiasme. En 1616 Henri de 
la Tour, duc de Bouillon, prince de Sedan, en avait acheté 



180 ÉTLDES HISTORIQUES. 

la vicomte, ce qui contrilnia à en faire un centre plus protes- 
tant encore. 

Le Bulletin a raconté et prouvé par des documents nou- 
veaux comment les historiens catholiques avaient essayé de 
rejeter sur les habitants la responsabilité des massacres qui 
détruisirent Nègrepelisse en lG22et ainsi altéré la vérité pour 
cacher la cruauté de Louis le Juste ou de ses lieutenants. 

Rien ne fut épargné dans la ville que l'église et longtemps 
Nègrepelisse demeura désert et abandonné. Enlln, petit à pe- 
tit, la majorité des fidèles, qui avaient échappé à la mort en 
se réfugiant à Montauban avant l'arrivée des troupes royales, 
revint dans ses foyers abandonnés et la ville put se relever 
de ses cendres. L'Eglise protestante y a aujourd'hui encore 
la môme importance numérique qu'à la Révocation. 

Aibias. — II y avait 193 familles faisant 900 personnes. Reste à 
convertir 2 chefs de famille et environ AO femmes. 

Albias a eu aussi sa page tragique dans les annales des 
guerres de religion. Le ducde Mayennes'en empara en 1621, 
peu de jours avant le siège de Montauban, viola la capitula- 
lion qui lui en avait ouvert les portes et fit pendredans leurs 
habits consulaires les consuls et 25 bourgeois; c'est ce que 
reproche au duc avec âpreté, l'avocat de Montauban, dans un 
très curieux et très rare petit pamphlet en vers de l'époque : 

Grand caporal, pair cannibale 

Que France n'avouait pour sien, 

De qui la vaillance animale 

Fit périr tant de gens de bien, 

Vraiment la barbarie insigne 

T'a témoigné beaucoup plus digne 

D'estre en Turcjuie un des sanguis 

Ou bien le brutal capitaine 

D'une troupe de Margagis 

Que des guerriers de l'Aquitaine. 

l'oui- ta couronne il te faut prendre 
De ces ormeaux où lu lias 
Tant d'innocents que lu fis pendre 
Devant la porte d'Albias, 



ÉTUDES HISTORIQUES. 181 

Tes bras lourdauds et malhabiles 
Jamais de lauriers difficiles 
Ne se sont rendus possesseurs, 
Bien loing des palmes renommées 
Que l'un de tes prédécesseurs 
Acquit aux plaines Idumées. 

Le duc de Mayenne, puisqu'il s'agit de lui ici, ne devait pas 
longtemps continuer en notre pays les barbares procédés 
d'un autre âge. Peu de jours après il trouvait son heure de- 
vant la demi-lune de Villebourbon. 

cairac. — Il y avait 40 familles faisant 200 personnes. Tout est 
converti. 

€a!ïtanèdes et Courondes. — 11 y avait 32 familles, faisant 150 per- 
sonnes. Reste 3 familles à convertir. 

Tiiieniade. — Il y avait 60 familles faisant 250 personnes, reste 
2 familles à convertir. 

Boarniquei. — Il y avait 180 familles faisant 850 personnes. Reste 
à convertir quelques familles qui ont abandonné leurs maisons. 

Bourniquel, ou mieux Bruniquel qui est le nom français et 
moderne, avait eu le privilège de conserver le dernier son 
temple avant la Révocation. Il ne fut condamné par arrêt que 
le 6 octobre 1685. Cependant il devait être question de sa dé- 
molition depuis quelque temps déjà, ainsi qu'il ressort d'une 
délibération conservée aux Archives nationales TT — 287. 

« Le 15' juin 1685 dans le temple de ce lieu de Burniquel, en pré- 
sence de M. de Bodosquié, conseiller du Roy et commissaire de 
Sa Majesté, assemblés en consistoire, M" Guillaume Bardon, 
ministre, noble Élie de France, seigneur de la Motlie, M'" Abraam 
Duborn, docteur en médecine, les sieurs Anthoine Descazals et Jean 
Dumas, bourgeois, noble Jacob de Robert, sieur de la Bastide, 
Pierre Caudie, marchant, Chaulés, Borel, et Ant. Gauté, peigneur 
de laine, et moy Jacques Janols, antien et secrétaire... 

« Sur ce qui a été proposé, sur Tadvis certain de faire ordonner 
sous prétextes affectés la démolition de ce temple qui est presque 
le seul ouvert présentement dans toute l'étendue du synode de cette 



182 ÉTUDES HISTORIQUES. 

province et de celui de la Basse-Guyenne et dans lequel à cause de 
ce se recueillent non seulement les habitants de ce lieu faisant pro- 
fession de nostre religion, mais encore tous ceux qui en font pro- 
fession dans tout ce pais, quelques-uns de plus de 35 à 40 lieues, 
s'il ne serait pas à propos de nommer quelques députés pour s'al- 
ler jeter aux pies du Roy... » 

La compagnie nomme unanimement le baron de Lafonl (?) 
et M. Lugandie. 

Naturellement les députés de Bruniquel n'obtinrent rien, 
heureux même s'ils ne gagnèrent pas la Bastille, et le temple 
fut en partie démoli. L"Eglise ne lui survécut guère et il est 
curieux de voir à quel point celte petite cité protestante, si 
loin de toute frontière, fut dépeuplée par l'émigration. Des 
800 membres de l'Église, bien peu restèrent. Nulle auti-e des 
communautés du Quercy ne peut se comparera Bruniquel 
pour l'unanimité avec laquelle tous ses membres abandonnè- 
rent foyer, pairie, biens de toutes sortes, pour la terre de 
l'exil. Il ne demeura guère que les anciens catholiques dans 
cette ville restée à demi ruinée et se dépeuplant chaque jour. 

Voici quelques noms entre ceux des réfugiés qui se disper- 
sèrent en ;\llemagne, en Suisse, en Angleterre el jusque 
dans le nord de l'Amérique : Aiimoin, Barthe, Arbus, Boii- 
lade. Canibefort, Catala, Nic/iil, Cavailles, Desca\als^ Dumas, 
Duborn, Gandil, les six frères Lalbay, Latibat, Montel, Raiiset, 
Armand, Benech, Lafage ou Lafaye, Malet, Michel, Pécho- 
lier, etc. 

Aujourd'hui il ne reste plus ime seule famille lirolestanle à 
Bruniquel. 



m 



Le total des proleslants donné j)ar ce document pour 
toutes les localités ci-dessus, formant les centres protestants 
de l'élection de Montauban, s'élevait à 23,530 personnes. 

l'hi oulre de cela les petites Églises réformées des élec- 
tions de Cahors, Figeac, Villefranche-de-Bouergue, Arma- 
gnac, Lamagne et Rivière-\'erdun, faisant aussi partie de la 



ÉTUDES HISTORIQUES. 183 

généralité, peuvent trouver place ici. Elles étaient en quelque 
sorte des satellites de la métropole monlalbanaise. Conti- 
nuons à citer TÉtatde 1685. 

Élections de Cahors et de Figeac. 

Estât des conversions faites dans plusieurs paroisses du Haut-Quercy. 
diocèse de Caors, depuis le 3 septembre 1685 jusques au 8 desdits 
mois et an. 

Cajarc. — II y avait 130 familles pr, réf. faisant GOO personnes. 
Tous convertis à la réserve d'une famille. 

€ardaiiiac. — 142 familles faisant 700 personnes. Tous convertis. 

Saint-niaiirice. — 25 familles, 137 personnes. Tous convertis. 

saint-Cirgnet. — 17 familles, 96 personnes. Excepté une mère et 
deux filles. 

Acier. — 23 familles, 99 personnes. Tous convertis. 

«orses.— 15 familles, 83 personnes. Tous convertis. 

Figeac. — 14 familles, 62 personnes. Excepté une vieille femme. 

La Batude. — 9 familles, 45 personnes. Tous convertis. 

i-a Trouuuière. — 8 familles, 38 personnes. Tous convertis. 

FeiTon. — 9 familles, 40 personnes. Tous convertis excepté un 
yenlilliomme nommé Saint- Aimar (?) 

Angiar^t. — 5 familles, 19 personnes. Tous convertis. 

Naint-iMéard. — 4 familles, 18 personnes. Tous convertis. 

i^aiviac et cajois. — 9 familles, 40 personnes. Tous sont convertis. 

isiaint-iuartiii-L,aboui*at. — 20 familles faisant 97 personnes. Tous 
sont convertis moins une seule famille. 

caiviiiiiac. — 8 familles et 25 personnes. Tous convertis. 

CaiMienac. — Ancienne place forte et ville ayant longtemps appar- 
tenu aux protestants. 18 familles et 80 personnes. Tous convertis. 

On arrivait à peu près pour tout le Haut-Quercy à un total 
de 2,000 protestants environ, seulement en force à Cajarc et à 
Cardaillac. Sur tous les autres points ils étaient tellement 
disséminés que leur disparition complète était forcée et à 
brève échéance. 



184 ETCDES HISTORIQUES. 

Élection de Villefranche. 

«staint-Antiionin. — Il y avait 1,332 personnes. Reste à convertir 
seulement 3 chefs de famille dont les femmes sont converties. 

verreuii. — Il y avait environ 80 personnes. Tout est converty à 
la réserve d'une seule personne. 

Saint-Antonin demeura, à partir de 1560 jusqu'en 1622, une 
ville toute protestante ; de nombreux synodes s'y sont tenus 
et une vie locale assez ardente s'était développée, nourrie 
par les franchises municipales de cette ancienne cité. 

En 1622 Saint-Antonin voulut résister au roi Louis Xlll et 
après la capitulation la répression fut terrible. Le Mercure de 
France raconte avec de grosses plaisanteries la pendaison du 
ministre, ancien cordelier; une dizaine d'autres malheureux 
vaincus partagèrent son sort. 

A la suite de ces représailles une notable partie de la ville 
passa au catholicisme. Il existe un rare petit livret quia pour 
titre : « La conversion de 7!30 habitants de la ville de Saint- 
Antonin à la religion catholique. Paris, Fleury Bourriquant, 
1622. » 

D'après celte pièce, difficile à rencontrer, « 750 habitants 
nourris et élevés dans l'écume de l'hérésie se font catéchiser 
par des docteurs de notre Église, par les louables enseigne- 
ments desquels le Saint-Esprit leur a fait la grâce de se con- 
vertir à la religion catholique, apostolique et romaine, >> 

Le pamphlétaire inconnu oublie d'ajouter l'influence pré- 
pondérante exercée par la corde et le canon du vainqueur. 

Après la Révocation l'Église retrouva assez vite le calme; 
dès 1770, d'après des documents locaux, il y aurait eu un 
véritable temple où se rendait la population et des docu- 
ments, fort exagérés, il est vrai, ont évalué à plus de 2,000 la 
population réformée. 

Quoi qu'il en soit l'isolement de tout autre centre religieux, 
la difficulté de trouver à vivre dans une petite ville perdue 
entre les calcaires de ses montagnes ont désagrégé et désa- 
grègent chaque jour le petit troupeau, et les protestants de 



ÉTUDES HISTORIQUES. 185 

Saint-Antonin sont bien plus nombreux à Bordeaux, Paris, 
Toulouse, que dans leur humble cité gardant encore ses 
étroites rues du moyen âge. 

Election d'Armagnac. 

Eauzc. — 11 y avait 45 familles, faisant 174 personnes. 

vicfezcnsac. — On comptait 93 personnes. 

manciez. — 18 familles et 64 personnes. 

Mauvezin. — 243 familles se composant de 738 personnes. 

i-tt Ba«ttide. — 62 familles et 257 personnes. 

Casteinan. — 7 familles et 25 personnes. 

Soit de 1,300 à 1,400 personnes pour l'Élection d'Armagnac 
où la seule Église de Mauvezin s'est conservée jusqu'à nos 
jours. 

Élection de Lamagne. 

Lectoui-e. — Il y avait 10 familles, faisant 45 personnes. Tout est 
converty. 

Election de Rivière-Verdun. 

te 9ias-Grcnier. — Cette ancienne place de sûreté du Calvinisme 
comptait 208 nouveaux convertis en 54 familles. 

IV 

Il faut en arriver à la fin de cette étude et se résumer. 

La population protestante de toutes les Élections que nous 
venons de citer formant le JMontalbanais et les pays voisins 
sur lesquels s'exerçait l'influence de la métropole calviniste 
s'élevait à 28,000 ou 30,000 d'après l'État des Archives. 
Tout prouve que les chiffres donnés sont à peu de chose 
près exacts. 

D'autre part le nombre des réformés, sauf aux premiers 
temps de l'établissement de la nouvelle doctrine en France, 
ne parait pas avoir beaucoup dépassé celui qui nous est 
donné ici. 

XLVI. - 14 



186 ÉTUDES HISTORIQUES. 

Il serait utile de retrouver des chiffres analogues pour toute 
la France, de rechercher paroisse par paroisse, ville par 
ville, le nombre exact de nos pères. Je suis persuadé qu'on 
arriverait à des résultats à peu près analogues. 

La puissance matérielle de la Réforme a été énormément 
grossie; quant à sa puissance morale elle a été immense, 
surprenante. II a bien fallu, pour quesipeu de gens exercent 
une telle influence, influence que nous ressentons encore 
aujourd'hui au plus profond des moelles de la patrie, que nos 
pères fussent une élite, le plus pur sang de la vieille France. 

Ils répondaient à tout un côté éminemment grand et fort 
de notre caractère national, et le jour où ils furent vaincus le 
génie de la France sembla changer, s'espagnoliser et s'italia- 
niser pour ainsi dire. 

Car à quoi ont tenu les destins de la patrie? A rinfluence 
étrangère, aux Médicis, aux Espagnols, aux Italiens fourmil- 
lant au conseil du roi. On a accusé les réformés d'être 
anglais ou allemands, mais leurs adversaires ont été bien 
plus encore espagnols ou italiens. Nos réformés ont toujours 
voulu, même vaincus, humiliés, un roi national, Henri de 
Navarre ; leurs adversaires, même en leur prospérité, son- 
geaient à poser la couronne sur la tête d'un prince espagnol. 

Mais ce n'est pas le moment ici d'aborder ces graves ques- 
tions, de dire pourquoi et comment la Réforme a échoué en 
France; notre tâche est moins lourde, il nous suffit d'essayer 
de fixer le nombre de nos coreligionnaires. 

Parce qu'ils ont échoué, ce n'était pas une raison pour que 
leur cause ne fût pas juste et bonne, pour qu'ils n'aient pas 
pu réussir; qu'ils n'aient pas pu réaliser leur idéal de justice 
et de vérité. Cet idéal nos pères du xvi'= siècle Tavaient gravé 
en lettres d'or sur la pierre du portail du grand temple de 
Montauban, dont la chute, sur l'ordre du roi, sonna le glas de 
leur troupeau. « Ouvre:; les portes de justice et fjr entrera^, 
et célébrerai F Éternel, c'' est la porte de l'Eternel, les justesy 
entreront. » 

Cn. Garrisson. 



i 



Documents 



LES PARENTS DE SÉBASTIEN CASTELLION 

Sébastien Castellion avait plusieurs frères et sœurs. En 
réunissant les renseignements dispersés dans le beau livre de 
M. Ferdinand Buisson, on trouve trois sœurs : 

a) Jeanne S femme de Mathieu Essautier [Sébastien Castel- 
lion, 11,253); 

b) Etiennelle, qui épousa Pierre Mossard au mois d'avril 
1542 {ibid., I, 181). 

c) Jeannette, j 5 octobre 1553, femme de Evrard Vogicr 
{ibid., II, 273); 

Et trois frères : 

a) Michel, imprimeur à Lyon {ibid., II, 2, 108); 

b) Pierre. II fut père de Michel Chàtillon, maréchal, reçu 
bourgeois de Genève le 14 décembre 1562 {ibid.,\\, 225, 253); 

c) Monet, mentionné dans une lettre de son neveu Michel 
{ibid., 11,449). M. Buisson dit que Monet Chàtillon, maréchal, 
fut reçu bourgeois de Genève en 1562. Mais c'est Michel qui 
fut reçu bourgeois cette année-là. On ne trouve pas Monet 
au registre des bourgeois; mais il habitait Genève, où plu- 
sieurs enfants lui sont nés. 

Je ferai une autre chicane à M. Buisson. A propos d'une 
lettre de Calvin du 19 août 1542 (/^/^., I, 182) qui parle des 

\. Il n'y a pas lieu d'adopter une hypothèse de M. Henri Bordier, qui, 
dans l'article Ghateillon de la France protestante, identifie Jeanne Chà- 
tillon, sœur de Sébastien, avec Jeanne Chàtillon, femme de Bertrand 
Croppet (Galiiïe, Notices généalogiques, V, 322). Nous verrons plus loin 
([ue Jeanne Chàtillon, iemme de Mathieu Essautier, était déjà morte en 
1576; tandis que Jeanne Chàtillon, femme de Bertrand Croppet, était en- 
core vivante douze ans plus tard, conmie le prouve un acte (que cite 
M. Bordier) du notaire genevois Benoît Mantelier (I, 506) en date du 
27 juillet 1588. Il y avait donc, du vivant de Sébastien, deux Jeanne Chà- 
tillon. Que la sœur de Sébastien fût la femme de Mathieu Essautier, 
c'est ce qui est étaljli par une série d'actes notariés, notamment par les 
trois testaments successifs de Michel Chàtillon, neveu de Sébastien, dans 
chacun desquels il répartit ses biens entre ses cousins et cousines, en- 
fants de Mathieu Essautier et de Pierre Mossard (minutes de Michel Try, 
second du nom, V, 247; VIII, 183 et 246). 



188 DOCUMENTS. 

([uerelles qui s'étaient élevées entre Sébastien Castellion et 
ses beaux-frères : « Nous ne lui connaissons, dit M. Buisson, 
d'autres beaux-frères que Pierre Mossard, mari de sa sœur 
Éliennette, et Pierre Paquelon, frère de sa femme Huguine; 
et l'on ne comprend pas comment ils avaient pu avoir des 
affaires d'intérêt qui leur fussent communes. » 

Il semble, en effet, que Jeannette Ghâtillon n'était pas encore 
mariée; mais il est probable que sa sœur Jeanne était déjà 
mariée en l.Vi2 à Mathieu Essautier. puisque leur fils Jean, en 
1561, était déjà un jeune homme (ibid., Il, 274, 456); et l'on 
comprend alors que Sébastien ait eu des affaires d'intérêt à 
débattre avec les maris de ses deux sœurs, Mathieu Essautier 
et Pierre Mossard. 

Dans les minutes du notaire genevois Jacques Gusin (VII, 
20), se trouve un acte du 7 février 1576, par lequel Jacques 
de Garro confesse avoir reçu de l'hoirie de feu maître Mathieu 
Essautier. en son vivant ministre de la parole de Dieu, par 
les mains de maître Marc Essautier, son fils, la somme de 
:M)() florins pour la dot de Marthe, femme dudit de Garro, à 
elle constituée par Mathieu Essautier, son père, par son tes- 
tament — qui avait été reçu par le notaire Levrat^ doitt nous 
ne possédons pas les minutes — plus cinquante florins, donnés 
à ladite Marthe par noble Janne de Ghastillion, sa feue mère. 

On remarque cet adjectif: noble. La sœur de Sébaslien 
Gastellion avait donc eu des prétentions nobiliaires; son fils 
et son gendre^ne les oublient pas. On se demande quels 
étaient ses titres de noblesse. Entendait-elle se rattachera 
(|uelque branche de la famille des seigneurs de Ghaslillon en 
Michaille, qui remonte au \\\^ siècle, et s'est éteinte à la fin 
du XVI* ? Guichenon en a donné la généalogie dans son His- 
toire de Bresse et de Bugey (1650), pages 80 à 85 du tome III. 
(( Parla connaissance que nous avons, dit-il, des familles du 
lUigey, nous pouvons bien assurer sans flatterie que celle de 
Ghaslillon de xMichaille est l'une des plus illustres et plus an- 
ciennes. » Il n'est pas absolument impossible que Jeanne de 
Ghastillon et son frère Sébastien fussent les rejetons d'une 
branche cadette et déchue de celte famille féodale. Les do- 
cuments manquent, en sorte que des questions qui se posent 



DOCUMENTS. 189 

d'elles-mêmes ne peuvent pas espérerde réponse; il ne faut 
donc pas y insister. 

Mais si nous ne savons pas quels ont été les ancêtres de 
Jeanne de Chastillon, nous connaissons quelques-uns de ses 
nombreux descendants, qui sont les arrière-neveux '■ de Sé- 
bastien Castellion. Ceux qui se plaisent et s'entendent à ces 
recherches, en feuilletant les Notices généalogiques de 
MM. Galiffe, y trouveront des renseignements sur la postérité 
de Marthe Essautier et de Jacques de Carro. On y compte 
plusieurs écrivains, parmi lesquels je citerai Pierre-Gédéon 
Dentand, f 1780, sur lequel on peut lire une notice de Sene- 
bier, dans son Histoire littéraire de Genève; — Jean de Carro, 
médecin à Carisbad, qui a publié en 1855 de curieux Mé- 
moires; — M. Vernes-Prescott, auteur des Souvenirs d'un oc- 
togénaire genevois ; — M. Victor Cherbuliez, membre de l'Aca- 
démie française; — le soussigné; — enfin un jeune étudiant 
en théologie, M. Edouard Dufour, qui a fait paraître Tan der- 
nier le récit de ses voyages : Hongrie, Pologne, Petite 
Russie. 

Nous pouvons citer encore la femme, aujourd'hui défunte, 
de M. Etienne Chastel, professeur d'histoire ecclésiastique à 
l'Académie de Genève : elle aussi descendait de noble Janne 
de Chastillion. Cette lointaine parenté avec l'illustre frère 
d'une aïeule de sa femme, eût souri, j'imagine, à l'homme 
d'Église éclairé et libéral qui a dignement représenté et sou- 
tenu, dans une époque plus calme, les nobles idées pour les- 
quelles Sébastien Castellion a su lutter et souffrir. 

Eugène Putter. 

1. Notre langue française est si pauvre en ternies de généalogie, qu'elle 
n'aurait pas d'expression correspondante au rapport de parenté qui unis- 
sait le roi Louis-Philippe avec Louis XIV — le quartaïeul du premier étant 
le frère du second — si l'on ne consentait pas, en étendant un peu le sens 
[fils du neveu) que les dictionnaires les plus autorisés donnent au mot ar- 
rière-neveu, à l'employer pour tous les descendants directs d'un frère ou 
d'une sœur. 



19(> DOCUMENTS. 

LES FUGITIFS MALGRÉ EUX 

A. DE FLAMMARE, D. et A. GARON, de Bolbix: 
détenus à Rouen, de 1686 à i68c) 

.l'ai publié l'année dernière, en mai et juin (256-261, 323-328), 
plusieurs listes de huguenots détenus à la Conciergerie du 
palais de Justice ou dans d'autres prisons de Rouen après avoir 
été condamnés à des peines sévères comme les galères, soit 
pour avoir été surpris au moment où ils cherchaient à sortir 
du royaume, soit pour d'autres causes. Parmi ces dernières, 
il en est sur lesquelles nous n'avons pas encore eu l'occasion 
d'attirer l'attention. Un document, très court, qu'on va lire et 
qu'une récente visite aux archives de la Seine-Inférieure m'a 
permis d'y découvrir, nous révèle qu'au besoin les nouveaux 
convertis étaient, après la Révocation, emprisonnés et dé- 
pouillés de leurs biens sans avoir en rien contrevenu aux ter- 
ribles ordonnances et déclarations du grand roi. 

Trois marchands de Bolbec, Abraham de Flammare, Da- 
niel et Abraham Caron, se rendirent en août 1686, pour leurs 
affaires, à la foire de Dieppe. C'était un des ports de mer par 
lesquels les protestants cherchaient à s'évader. Aussi la sur- 
veillance y était-elle des plus rigoureuses et il suffit de par- 
courir le premier des documents que j'ai insérés dans le Bul- 
letin de 1896 (p. 259) pour voir qu'on y arrêtait surtout des 
gens venus d'autres provinces, comme du Poitou par exemple, 
venus là dans l'ignorance sans doute des difficultés extrêmes 
qu'il y avait à tenter la fuite dans un lieu aussi bien gardé. 
Les Normands, eux, n'avaient garde de choisir pour cela un 
porl aussi connu que celui de Dieppe. Ils allaient à Anneville 
près de Bayeux, à Saint-Léonard près de Fécani]), etc., ce 
qui ne les empêchait pas, eux aussi, de tomber souvent entre 
les mains des gardes ou des paysans attirés par l'appât d'une 
bonne récompense. On abandonnait, en effet, généralement, 
à ceux qui dénonçaient et faisaient prendre les malheureux, 
l'argent et les effets qu'ils avaient avec eux. Comme on ne 
|)ouvait i)arlir sans être pourvu de beaucoup d'argent pour 



DOCUMENTS. 191 

pouvoir payer les guides, capitaines, etc., qui ne consen- 
taient à vous emmener que contre des sommes exorbitantes, 
ce n'était pas là une prime à dédaigner. 

On comprend que beaucoup d'individus sans scrupules 
aient vu là un moyen de gagner leur vie en se faisant bien voir 
du gouvernement. Non seulement ces policiers de bas étage, 
meute affamée lancée aux trousses des huguenots, les tra- 
quaient sur les côtes les plus désertes; il y en avait qui, après 
avoir touché le prix de l'évasion, les noyaient en pleine raer, 
et le gouvernement de Louis XIV dut un jour faire exécuter 
à Caen un gredin qui avait découvert ce moyen expéditif de 
se débarrasser des hérétiques*. D'autres entraient dans les 
auberges, écoutaient les conversations, et lorsqu'ils suppo- 
saient certaines bourses bien garnies, ils n'hésitaient pas à 
accuser leurs propriétaires d'avoir comploté de gagner les 
pays étrangers. C'est ce qu'un capitaine des gardes du gou- 
verneur nommé Laverdure et un garde nommé Bonnire firent 
pour les trois Bolbecois qui, dans une auberge de Dieppe, 
devisaient entre eux pendant la foire du mois d'août 1686. Ils 
avaient sur eux 90 livres, somme respectable mais évidem- 
ment insuffisante pour une tentative aussi coûteuse que la 
fuite de trois hommes, un an après la Révocation. 

Ils eurent beau protester qu'on n'avait pas de preuves de 
ce dont on les accusait, et que leurs deux « cavales » étalent 
pour le moins embarrassantes s'ils avaient voulu s'embar- 
quer. Rien n'y fit, les dénoncialeurs insistèrent pour qu'ils 
fussent jugés, afin de toucher leur prime, et après le gouver- 
neur, le tribunal d'Arqués les condamna à l'amende hono- 
rable, aux galères à perpétuité et à la confiscation « pour 
avoir voulu passer » {Bull. 1896, 324). 

Le 20 octobre ils furent, sans doute pour en avoir appelé 
de cette condamnation arbitraire, amenés à la Conciergerie 
de Rouen. Ils y étaient encore en février 1689, et même plus 
lard, réduits à deux, car Abraham Garon mourut de misère 
le 11 avril 1687. 



1. Legendre, Histoire de la Persécution faite à l'Église de Rouen, Rouen' 
1874, p. 81. 



192 DOCUMENTS. 

C'est ce qui résulte d'une sorte de mémoire que ces deux 
survivants adressèrent à Mme la marquise de la Salle à 
laquelle ils devaient de l'argent qu'elle avait sans doute fait 
réclamer et à laquelle ils exposent les raisons pour lesquelles 
ils ne pourront la payer s'ils ne sont élargis. 

Ce mémoire fut adressé par Mme de la Salle au ministre 
Chàteauneuf, lequel, le 10 février 1689, l'envoya à l'intendant 
de Normandie. Il ne s'inquiéta pas de savoir si la condam- 
nation était juste. Il demanda seulement si ces deux hugue- 
nots n'avaient pas encore jugé opportun de se convertir, et 
il nous livre ainsi le secret de l'arrêt qui les avait frappés : 
Us étaient et entendaient rester protestants nonobstant l'abju- 
ration en masse à laquelle ils avaient sans doute participé en 
octobre 1685. 

Leur supplique se trouve encore actuellement, avec la lettre 
du ministre qui la transmit à l'intendant, parmi les papiers 
de ce dernier, aux archives de la Seine-Inférieure (C. 974). 
Nous ne savons malheureusement quelle réponse y fut faite, 
ni quel fut le sort ultérieur de ces deux victimes de la rapa- 
cité policière. 

N. W. 

Madame la marquize de La Salle est Irèshumblement supliée par 
Abraham de Flamniare oXpar Daniel Caron qui luy sont redevables 
de beaucoup de deniers, à quoy ils sont condannez par sentence 
des officiers des eaux et forests de Caudebec, desquels elle nepeult 
eslre payée, sy ne sont eslargis de la conciergerie du Palais de 
Rouen, où ils sont prisonniers pour les causes ci-après spécifiées 
dans toute la sincérité et vérité. 

Abraham de Flammare, Daniel Caron et Abraham Caron, de 
Bollebec, estant à Dieppe à une foire du mois d'aoust 1G86, estans 
retirés à leur oberge, il survint, sur les 9 ou 10 heures du soir, un 
nommé Laverdure soy disant capitaine des gardes de monsieur le 
gouverneur. Assisté d'un garde et d'un soldat du château, [II] nous 
demanda pour aller parler à monsieur le gouverneur, ce que nous 
fimes aussitost, où nous passâmes la nuit. Et le lendemain matin 
(après avoir esté interrogés de Monsieur le gouverneur), il nous en- 
voya à la prison, et 8 ou 10 jours après il nous condamna à garder 
3 mois la prison et qu'il seroil faict information de la prétendue 



DOCUMENTS 



1".)3 



évasion. Les gardes présents [en] apelérent, disant que l'on nous 
devoit juger et leur acorder nos effets, disant que nous cherchions 
ocasion de sortir le royaume. A ceux qui les arrestoient ' , le lieutenant 
criminel respondit qu'ils donnassent des preuves de la prétendue 
évasion et qu'il nous condamneroit suivant la Déclaration du roy. 

Au bout d'environ un mois, il ariva audit Dieppe Monsieur de la 
Briffe, intendant pour lors, qui fut solicité de monsieur le gouver- 
neur à la prière et requesle dudit La Verdure, afin de nous faire 
condamner sur la déclaration qu'il faisoit, avec ledit garde, qu'il 
disoit nous avoir entendu dire que si nous avions trouvé occasion, 
nous nous en serions allez et que l'on leur devoit acorder ce que 
nous avions, qui estoit W- en argent et deux cavalles. Mais il est assez 
aisé à remarquer que l'on ne s'embarque pas avec des chevaux; 
nous avions nos familles chez nous, nous ne les aurions pas aban- 
données. Et si nous avions eu le dessein de sortir, nous aurions esté 
fourni de davantage d'argent; nous aurions eu quelque paquet, mais 
nous n'avions quoi que ce soit. Cela parait assez que les accusateurs 
ne nous accusent que pour butiner. La justice n'a pointeu d'égard des 
menaces que l'on leur fit, que si [elle] ne nous jugeoit, que l'on les 
feroit dégrader de leur charge, ce qui les obligea à nous juger, à 
faire amende honorable, nos biens confisqués aussy et conduire dans 
les galleres pour y rester à perpétuité, et nos effets adjugés aux 
gardes. Nous fûmes amenez à la conciergerie du Palais de Rouen, 
le 20 octopre 1686, où nous fûmes mis dans un cachot qui a pu 
causer la mort d'Abraham Caron qui est décédé le 11 avril 1687 et 
enterré par arrest de la Cour. 

Nous sommes toujours restés dans lad. conciergerie, où nous 
sommes comme des criminels, sans que les messieurs de la Cour 
aient aucun égard, et nos pauvres familles sont à gémir et dépérir. 
Nous suplions d'avoir égard à notre misère et de nous faire eslargir 
pour subvenir à nos pauvres familles, et continuer notre négosse. 

1. C'est-à-dire qui arrêtaient ceux qui s'enfuyaient. 



Mélanges 



LES ACTES DU COLLOQUE DE MONTBÉLIARD ^ 

(1586) 

UNE POLÉMIQUE 
ENTRE THÉODORE DE BÉZE ET JACQUES ANDREAE 

L'édit de juillet 1585 avait prescrit contre les Huguenots de 
nouvelles mesures de rigueur. Fuyant les persécutions royales, 
un grand nombre de gentilshommes français s'étaient réfu- 
giés dans la principauté de Montbéliard; le comte Frédéric 
les avait fort bien accueillis. 

Ce prince s'occupait avec grand intérêt de tout ce qui tou- 
chait à la religion, il avait, le 9 octobre 1577, publié et rendu 
exécutoire dans sa principauté la Formule de coiicorde. 

Établis à Montbéliard les calvinistes français n'avaient plus 
à craindre pour leur vie, mais ils ne pouvaient exercer tout à 
fait librement leur culte. Très jaloux de ses prérogatives ecclé- 
siasLiques, très attaché à la confession d'Augsbourg, le comte 
Frédéric ne permit pas que la cène fût célébrée selon le rite 
des Églises réformées. A la demande qui lui avait été présen- 
tée il répondit, le 17 décembre 1585, aux réfugiés : « La chres- 
tienne et pure confession de son excellence est assez notoire, 
soubs laquelle s'ils veulent communiquer, ils seront les bien 
venus : sinon qu'ils s'en pourront abstenir et par ce moyen 
pourveoir à leur conscience. Et aussi que nul ne sera rejette, 
moyennant qu'il se trouve au sermon de la préparations » 

C'était l'application pure et simple de la maxime de droit 

1. Sur le colloque de Monlbéliard, consultez : Ch. Du\ernoy, Éphémé- 
rides du comté de Montbéliard et les manuscrits du mc^me auteur, à la 
bibliothèque de Besancon; — Tuefferd, Histoire des comtes souverains de 
Montbéliard (1877) ; — G. Goguel, Précis historique de la Réformation et des 
Églises protestantes dans l'ancien comté de Montbéliard et ses dépen- 
dances (I8'il); — Cl. Goguel, le Château de Montbéliard, ses anciennes 
Églises (1860); — Pflster, le Colloque de Montbéliard (1873); — Tournier, 
Le Protestantisme dans le pays de Montbéliard (1889). 

2. Les Actes du Colloque de Montbéliardt, p. 553. 



1 



MELANGES. 



195 



public adoptée par les princes prolestants crAllemagne : 
cujus j-egio, illius religio, maxime en vertu de laquelle, dans 
les pays soumis à sa domination, le chef de l'État reste juge 
souverain de toutes les questions religieuses. 

Mais, bourgeois de Montbéliard et Français réfugiés, 
n'étaient-ils pasd'accord pour repousser leserreursde l'Eglise 
catholique ? N'avaient-ils pas les uns et les autres protesté 
contre les abus commis par la papauté ? La doctrine de Cal- 
vin n'était pas, il est vrai, en tout conforme à celle de Lu- 
ther. Une discussion publique dans laquelle on examinerait, 
de bonne foi, les points sur lesquels l'accord n'existait pas, 
contribuerait à rapprocher les partisans de l'une et de l'autre 
doctrine et aboutirait, peut-être, sinon à une entente complète, 
du moins à une transaction acceptable. Telle fut la pensée 
des gentilshommes français, qui, dans leurs entrevues très 
fréquentes avec le comte Frédéric, lui demandèrent de pro- 
voquer dans ses États cette controverse religieuse. 

I 

L'idée de réunir un colloque ne déplut pas au prince. 
Avant de prendre une résolution définitive, il consulta le doc- 
teur Jacques Andreae, chancelier de l'Université de Tubingue. 
Celui-ci se montra aussitôt favorable au projet d'un colloque 
dans lequel, après avoir exposé le dogme luthérien, il répon- 
drait aux objections qui lui seraient présentées par les disciples 
de Calvin. Il estimait qu'un résultat pourrait être obtenu si 
Théodore de Bèze consentait à se rendre à Montbéliard : 
« On m'appelle, disait-il, le pape d'Allemagne et monsieur 
De Bèze le pape de France, si doncques ces deux papes se 
pouvaient accorder, les autres évêques bailleraient inconti- 
nent leur consentement^. » 

Fort de l'adhésion de Jacques Andreae, le comte Frédéric 
chercha à obtenir celle du ministre de Genève. Pressenti par 
les réfugiés français, de Bèze refusa tout d'abord; il n'augu- 

1. Cité d'après Th. de Bèze, Réponse aux actes de la Conférence de 
Mombelliard. 



196 MÉLANGES. 

rait rien de bon de semblables discussions qui aigrissent les 
uns contre les autres ceux qui ont pris part aux débats. 

Sur les instances des délégués de Frédéric, de Bèze con- 
sulta les Eglises de Berne et de Zurich et demanda l'avis des 
pasteurs de Genève. L'enquête ayant été favorable au vœu 
des réfugiés français, le grand réformateur s'inclina et accepta 
de se rendre à Montbéliard *. Il se mit en route avec Abraham 
Musculus, ministre de Berne, et son collègue Antoine de 
La Faye. Le 20 mars 1586 ils étaient reçus en grande pompe 
par le comte Frédéric qui leur offrait une cordiale hospitalité 
dans son château. Le lendemain, le colloque s'ouvrait sous 

1. Dans son Brief discours de la vie et mort de Théodore de Be:{e de 
Ve^elay^, Antoine de La Faye, qui assistait au colloque, explique en ces 
termes les négociations entamées avant la réunion de celte assemijiée : 
« L'an 1586, quelques gentils hommes et autres gens d'aparence s'étaient 
réfugiés de France à Montbéliard pour éviter la tyrannie des ligueurs, 
qui ayant gagné le dessus exerçaient de grandes cruautés contre ceux de 
la Religion Reformée. Gomme donc on devisait diversement en cette ville 
là du différent qui était entre les Eglises françaises et celles de la Suisse 
touchant la matière de la Cène, et la toute présence de la chair de Christ, 
le très illustre cl très puissant prince M. Frédéric, comte de Montbé- 
liard, trouva bon qu'il se lit une conférence entre les Théologiens de 
Vurtemberg et ceux de Suisse à laquelle ces gentils hommes français dé- 
siraient fort qu;' de Bèze assistât. Aussi le prince écrivit aux magnifiques 
seigneurs de Berne pour les prier de lui envoyer de leurs théologiens, et 
furent députez par les pasteurs et du consentement desdits seigneurs, 
Abraham Musculus, pasteur de l'Eglise de Berne, et Pierre llumbert, 
professeur des lettres grec([ues à Berne. Semblables lettres furent écrites 
aux très honorables seigneurs de Genève pour les prier d'envoyer de 
Bèze. Or, combien que chacun peut aisément juger qu'il ne fallait espérer 
aucun fruit de cet abouchement, d'autant que des deux partis qui ne 
voulaient rien démordre de leur opinion ne l'un ne l'autre, n'estant assez 
forts pour faire ranger à la sienne celuy quiluy contesterait, toutesfois on 
ne peut pas refuser au prince très illustre ne à ces gentilshommes ce 
cpi'ils demandaient. » 

De son côté Bayle, dans son Dictionnaire (article dk Bkzc, tome V\ 
j). 551 de la A"- édition) résume en ces termes les motifs qui déterminèrent 
le comte Frédéric à consentir à la tenue du colloque : « Quand on eut re- 
jM-ésentè au comte Frédéric qu'il s'était rendu suspect et par son voyage 
h Genève et par ses bienfaits envers les réfugiés de France, il consentit à 
la dispute entre le docteur André et Théodore de 13èze, et il avait moins 
en vue de travailler pour la vérité, que de se jun-ger du soupçon de Cal- 
vinisme. <( Non tam ut veritale consuleret, quani ut se de Calvinismo pur- 
« garet. » \'oilà ce que Daniel Tossain répondit à Ghristo|)he Pezelius, qui 
lui avait demandé les causes de la conférence de Mombelliard; Scullet, 
qui le rapporte, était du repas où cela fut dit. » 



MÉLANGES. 197 

la présidence du comte, autour duquel étaient rangés les 
gentilshommes et les conseillers de Montbéliard. 

Le calvinisme était représenté par les théologiens Théo- 
dore de Bèze, Abraham Musculus, Anthoine de La Faye, Pierre 
Hubnerus, Claude Alberius et par deux hommes politiques : 
Samuel Mayer, sénateur de la république de Berne et Antoine 
Marisius, syndic de la ville de Genève ; tandis que la doctrine 
luthérienne devait être défendue par Jacques Andreae, Luc 
Osiander, les conseillers Jean Wolfgang d'Anv^eil et Frédé- 
ric Schutz, docteur en droit. Les deux pasteurs de l'Église 
française de Montbéliard, Richard Dinoth et Samuel Cucuel, 
furent admis aux honneurs de la séance ainsi que les réfugiés 
qui, sachantle latin, pouvaient s'intéresser aux débats. 

De Bèze avait demandé que toutes les questions fussent 
traitées par écrit. Jacques Andreae insista pour obtenir une 
argumentation publique. D'un commun accord on adopta la 
procédure suivante : les théologiens de Wurtemberg rédi- 
geraient leurs thèses sur les points controversés, ils les 
communiqueraient aux champions du calvinisme qui, en 
marge, feraient leurs observations et, de leur côté résume- 
raient par écrit leur propre doctrine. Après la lecture de ces 
thèses, véritables conclusions déposées par chacune des par- 
ties, la cause devait être plaidée par Théodore de Bèze et 
par Jacques Andreae. 

Devait-on publier les plaidoyers de ces deux illustres théo- 
logiens? De Bèze, se plaçant dans l'hypothèse de cette pu- 
blication, demanda que des notaires publics et jurés fussent 
chargés de recueillir et de rédiger la discussion tout entière. 
Cette méthode ne fut pas suivie, car « il fut trouvé n'estre 
expédient de se servir de notaires, afin de gaigner temps, et 
n'estre empêchez de s'accomoder tellement à la plume qu'en 
parlant à traict, la parole fut comme interrompue et ne fut si 
commodément entendue par les colloqueteurs et auditeurs ». 
De Bèze prit acte de cette déclaration du prince et lors de la 
clôture du colloque, le 29 mars, il fit constater par tous les as- 
sistants « que les choses qui ont esté de part et d'autre 
dictes au colloque n'ont point esté escrites par notaires... 
et il fut reconnu qu'elles n'auraient aucune force etauthorité 



198 MÉLANGES. 

authentique de prolocoUe». l^In d'autres termes, on s'élaiten- 
gagé à ne point publier de compte rendu officiel du colloque '. 

Comment du reste eût-on pu faire une telle publication, 
puisque les procès-verbaux n'avaient point été adoptés par 
les membres du colloque? Seules les thèses écrites et signées 
par l'un et l'autre parti avaient une autorité réelle et pou- 
vaient être imprimées si l'on voulait conserver le souvenir 
des opinions émises. 

Le colloque dura neuf jours; la controverse porta succes- 
sivement sur la Cène, sur la Personne de Jésus-Christ, sur le 
Baptême, sur la Prédestination^ sur la Réformation des temples 
et les Images. L'entente ne put se faire que sur un seul des 
articles : luthériens et calvinistes furent d'accord pour recon- 
naître « que les temples et les images sont choses indiffé- 
rentes moyennant que toutes choses soyent dressées à édifi- 
cation et prohibition de Fidolàtrie ». 

Loin de contribuer à la concorde et à la paix, celle confé- 
rence avait accentué les différences qui séparaient les deux 
doctrines et surexcité à un haut degré les susceptibilités du 
docteur Andreae. 

Avant de quitter la salle du colloque, de Bèze demanda 
aux théologiens de Wurtemberg de lui tendre la main de 
fraternité, assurant que de son côté il ferait tous ses efforts 
afin de ramener la paix et la concorde. Jacques Andreae re- 
fusa. Il leur accordera simplement « la main de bénévolence 
et d'humanité ». Très fièrement de Bèze répondit : « \ eu que 
vous nous refusez de nous donner la main de fraternité, et 
que vous ne voulez recognoitre pour frères je ne veux point 
aussi la main d'amitié ^. » 

Comme il arrive toujours en de semblables circonstances, 
chacun des deux partis s'attribua la victoire. A en croire les 
luthériens, de Bèze avait été complètement ballu par son 
fougueux adversaire. 

1. '■ Il fiist arresté dès le commonccmenl du colloqup (|ue les paroles 
de l'une el l'autre partie ne s'cscriroient par certains notaires ordonnez, 
mais qu'il scroil libre à tous et un chacun, mesme aux auditeurs, d'an- 
noter ce qu'ils voudroient. » Les Actes du Colloque, p. 5''i9. 

2. Les Actes du Colloque, p. 552. 



MÉLANGES. 191) 

Un élève de TUniversilé de Tubingue écrivait le 24 mai 
1586 : « Il est advenu que le prince de Montbéliard, qui pen- 
chait déjà bien fort du costé des Calvinistes, ayant cognu et 
entendu les blasphèmes de de Bèze, commença d'avoir en 
horreur, détester et maudire cette sienne doctrine. » 

Le docteur Osiander, qui avait assisté au colloque, donnait 
de son côté les nouvelles suivantes au docteur Polycarpe Ley- 
ser : « On s'est départi de ce colloque sans paix faire. Car 
encore qu'eux eussent requis notre fraternité et de bouche et 
par escrit, nous ne leur avons voulu ni peu accorder, qu'au 
préalable ils n'eussent abjuré leurs erreurs. 

« Or combien que le très illustre prince, le comte Frédéric 
ait toujours assez détesté les opinions des Calvinistes, il a 
toutefois depuis ce colloque protesté expressément devant 
ses gens qu'il n'eust jamais cru que la doctrine de Calvin ca- 
chast une si grande impiété et que tant qu'il vivrait, il se 
donnerait bien garde de tomber en ces labyrinthes. 

(( Nous espérons aussi que les Français qui ont assisté en 
ce colloque en recevront quelque profit; car ils ont escouté 
bien attentivement et ont sans doute bien aperçu la tergiver- 
sation de Bèze, lequel après qu'on eut disputé de la Cène 
du Seigneur et de la personne de Christ, et qu'on luy eût pro- 
posé le lieu de la Prédestination, présenta une requête (avec 
ses autres compagnons) par laquelle il demandait congé de 
se retirer et ce soubs le prétexte de la feste de Pâques, de 
laquelle ils ne tiennent pas autrement grandcompte*. » 

De Strasbourg on faisait savoir à toute l'Allemagne qu'à la 
tète de Pâques qui avait suivi le colloque, plus de quarante 
Zwingliens s'étaient rangés du côté de ceux qui enseignent la 
pure religion en adoptant la doctrine luthérienne. 

Les calvinistes pouvaient-ils accepter sans protestation 
d'aussi vives attaques? L'un d'entre eux, mécontent de 
l'attitude prise par les théologiens de Wurtemberg, se réso- 
lut à riposter et dans un pamphlet très violent rendit compte 
des résultats du colloque. Cette lettre imprimée fut répandue 



1. Cité clans la Réponse de Monsieur Théodore de Bè^e aux Actes de 
la Conférence de Montbelliard. Préface, p. 21. 



200 MÉLANGES. 

à Montbéliard et en Allemagne. Nous avons eu la bonne for- 
tune de la découvrir à la Bibliothèque nationale *. Elle se com- 
pose de quatre pages in-12 et porte le litre suivant : 

[Dr Collo] [quio IMombelgar] [texsi, inter clarissi] 
[mos viros D. Tiieodorum Be] [zam et D. Jacobum Andreae] 

[habito], 

[Epistola] 

[M. Eiisebii Schojiber] {gii, ad Belgicas Ecclesias]. 

[^Dordi^aci]. [Apud Christianum Reinholdurti]. 

Cette petite plaquette, d'une extrême rareté, a une grande 
importance, puisque c'est son apparition qui décida le comle 
Frédéric à publier les Actes du Colloque. Nous en reprodui- 
sons intégralement le texte latin en l'accompagnant d'une 
traduction à peu près littérale : 



Et si nimis verum est illud vul- 
gatum dicterium, Mundus vult 
decipi : et illud Demosthenis in 
Olynthiacis, patere potius aures 
hominum ad con villa virorum 
clarorum excipienda, quam ad 
eorum laudes et enconiia : nun- 
quam tamen existimassem cui- 
(juam vei manus ad mera et puta 
mendacia scribenda, vel aures 
ad ea admittenda ila pruriluros : 
nisi superioribusmensibus Ham- 
burgum et Inde Brunsuigam ve- 
niens, varias cpistolas, partim à 
D. Jacobo Andreae, partim a 
J.uca Osiandro scriplas et spar- 
sas inlellexisseni : in quiljusnon 
solum cpinicium canunt, et sua 
tropea contra Bezam oslentant; 
verum cliam eum, idque per 
omnia inprimis gynaecea Ger- 
mania, ut audio, traducunt et 



Rien n'est plus vrai que ce 
dicton populaire : « Le monde 
veut être trompé » et que ce mot 
de Démostliène dans les Olyn- 
Ihiennes : « Les oreilles des 
hommes sont plus disposées à 
entendre calomnier les per- 
sonnes illustres qu'à écouter 
leurs louanges. » Je n'aurais 
pourtant jamais pensé qu'on pût 
avoir de pareilles démangeai- 
sons aux mains pour écrire des 
mensongesabsoluselauxoreilles 
pour les admettre, si dans ces 
derniers mois, venant à Ham- 
bourg et de là à Brunswick, je 
n'avais apprisque diverses lettres 
avaient été écrites et répandues 
soit par le Docteur Jacques An- 
dreae, soit par Luc Osiander, 
lettres dans lesquelles ces théo- 
logiens, après avoir entonné un 



1. Bibliothèciue nationale L d *"" 1039, in-12, 4 pages. 



MELANGES. 



201 



exagitant : quasi non de Cœna 
tantum, verum etiam de mullis 
aliis capitibus doctrinae, majoris 
moment! quam ipsa Cœna, et 
perperam sentiret, et Mombel- 
gardi blasphème locutus esset, 
et testimoniis scripturae plane 
destitutus fuisset. 



Talia quidem spargi non mi- 
rabar ab ils qui Mendacium po- 
suerunt spem suam, et orales 
sunt Theologi qui hujusmodi ru- 
morile. Helmstadianos Theolo- 
gios,ubiquitatem generalemcum 
Catholica Orthodoxa Ecclesia 
improbantes, te rreretanquamful- 
gure expelui excitato voluerunt. 



Sed hoc valde miratus sum ta- 
lesnugas, ipso fictitio utero Virgi- 
nis Eslingensis vaniores ita fidem 
invenire; nec cogitare homines, 
Jacobum Andreae, qui passim 
gloriatur, se sua suavi loquen- 
lia Nobililatem Gallicam, quae 
Mombelgardi perfiigium habet,in 
suam sententiam traduxisse, et 
Bezam confudisse. Eum ipsum 
esse, qui anno LIX ubi imagi- 
nabitur, se Bavaros ad suam 
fidem convertisse, et toties glo- 



chant de triomphe et s'être van- 
tés d'avoir vaincu Théodore de 
Bèze, le calomnient et l'attaquent 
dans toutes les sociétés et sur- 
tout en Allemagne dans les réu- 
nions de femmes. Ils prétendent 
qu'il a émis des opinions fausses 
tant sur la Sainte Cène que sur 
plusieurs autres points de doc- 
trine plus essentiels encore que 
la Cène elle-même; ils l'accusent 
en outre d'avoir prononcé des 
blasphèmes à Montbéliard et de 
manquer totalement de témoi- 
gnages scripturaires. 

Je ne m'étonnais pas que de 
telles faussetés aient été répan- 
dues par des hommes qui fondent 
toute leur espérance sur le men- 
songe, par des théologiens par- 
tisans de la tradition orale qui 
ont voulu terrifier par des ru- 
meurs, — comparables à la 
foudre tirée d'un chaudron — 
leurs collègues de Helmstedt qui 
désapprouvaient la doctrine de 
l'ubiquité admise par l'Église 
catholique orthodoxe. 

Mais j'ai été tout à fait surpris 
que de pareilles sornettes plus 
vaines encore que la fausse gros- 
sesse de la vierge d'Esslingen, 
trouvent créance, et que Ton ne 
se souvienne pas que ce Jacques 
Andreae, qui se vante partout 
d'avoir par ses douces paroles 
amené à son avis la noblesse 
française réfugiée à Montbéliard 
et d'avoir confondu Théodore 
de Bèze, est le même qui, en l'an- 
née 1559, s'imaginait avoir con- 
XLVI. — 15 



202 

rialus est, seubique in Germania, 
nominatim in superiore et infe- 
riore Saxonia, doctores et pas- 
tores habere ubiquitalis suae 
suffrasratores. 



Ueinde, c]uae haec est, et 
quani prodigiosa non tam cre- 
dulilas, c[uam amentia, suspi- 
cari, Bezam, Theologum fere 
septuagenarium, qui Novum Tes- 
tamcntum ipsis adversariis confi- 
(Icntibus, doctissimis annotalio- 
nibus aliquaties illiistravit, cnm 
ei de Predeslinalione differen- 
dum et respondendum fuit, nul- 
ium scripturae lociim in promotu 
haljuisse, nec lecordatum quid 
I), Paulus ad Roman. 9, quid 
Ephes. I , quid 2 Timoth. 2, quid 
alibi scriptura de illo argumento 
fradat. 



Quam hoc iniquum, quam ab- 
surdum, ex anis runioribus, 
al) honiine vanissimo sparsis, 
polius judicare quid Beza de 
baptisma, quid de Coena, quid de 
Praedestinatione sentiat, quam 
ex ejus Confessione ante tôt 
annos édita, ex lot scriplis Di- 
dascalicis et Polemicis : ex Ca- 
lechesi denique Ecclesiae Gene- 
vensis, in qua ispe Ecclesiastcn 
affil ? 



Si poculis, si scurrililatibus, 
si indoctis facetiis, si mautatis 



MELANGES. 

verti à sa foi les Bavarois. C'est 
lui aussi qui s'est très souvent 
glorifié d'avoir recruté dans toute 
l'Allemagne et surtout dans la 
Haute et la Basse Saxe, des doc- 
teurs et des pasteurs partisans 
de sa doctrine sur l'Ubiquité. 

Ne faut-il pas être doué d'une 
prodigieuse crédulité et même 
d'une réelle démence pour s'ima- 
giner que Théodore de Bèze, 
théologien presque septuagé- 
naire, qui, de l'aveu de ses adver- 
saires, a donné plusieurs com- 
mentaires très savants sur le 
Nouveau Testament, lorsqu'il a 
eu à disserter et à répondre sur 
la Prédestination n'ait trouvé 
d'arguments dans aucun texte de 
l'Écriture et ne se soit point sou- 
venu de ce qu'écrit sur ce sujet 
saint Paul (Épître aux Romains, 
chapitre 9 ; aux Éphésiens, chapi- 
tre 1"; à Timothée, chapitre 2) et 
des autres passages de l'Écriture "/ 

N'est-il pas injuste et absurde 
de juger ce que Bèze pense sur 
le Baptême, sur la Cène, sur la 
Prédestination d'après de vagues 
rumeurs répandues par un 
homme très vain ? Ne serait-il 
pas plus sage de recourir à la 
confession publiée par ce théo- 
logien depuis tant d'années, à 
ses écrits de doctrine ou de po- 
lémique ou au catéchisme de 
l'Église de Genève dans laquelle 
il exerce les fonctions de prédi- 
cateur? 

Si au lieu de combattre au 
moven d'ariruments savants il 



crateribus ef pondère crumenae 
aut aqualicLili, non aulem argu- 
nientorum, certandum esset, ibi 
certe Bezam aportet vicias dare 
nianus D. Jacobo. 



Caeterum, ut ceiii aliquid de 
re tota ad vos perscriberem, 
quos anxios esse audio propter 
illos Thrasonicos rumores a D. 
Jacobo et D. Luca Osiandro dis- 
seminatos, contuli me non ila 
pridem Mombelgardum : ubi ex 
omnibus tum Gallis, tum cuibus, 
qui CoUoquio interfuerant, ialel- 
lexi : 

Primum D. Bezam nunquam a 
D. Jacobo impetrare poluisse,ut 
in CoUoquio ordine et syllogis- 
tice ageretur; neque ut aliquid 
in Acta referrelur. 



Deinde Bezam non acces- 
sisse eo animo, ut de capilibus 
doctrinae colloquium instiluere- 
tur : sed tantum de rationibus et 
viis, quibus amicum et placidum 
et magis générale colloquium 
haberi posset : ut tandem ali- 
quando tôt acerbis et polemicis 
scriptis, qualia quotidieTubinga 
nominatim eff undit, modus impo- 
natur. lUudconsilium Jacobo dis- 
plicuit : et quia sciebat causam, 
ut Cicero scribit, loco maxime 
debilitari, et se habere judicem 



MÉLANGES. 203 

avait fallu lutter pour savoir qui 
boirait le mieux, qui débiterait 
les plaisanteries les plus stupides, 
qui avait en sa possession la plus 
belle coupe dorée, la bourse 
la mieux garnie et le meilleur 
estomac, Théodore de Bète au- 
rait dû s'avouer vaincu par le 
Docteur Jacques. 

Vous sachant inquiétés par les 
rumeurs fanfaronnes répandues 
par le Docteur Jacques et par le 
Docteur Luc Osiander, je viens 
de me rendre à Montbéliard afin 
de recueillir des renseignements 
certains sur toute cette affaire. 
Voici ce que m'ont appris les 
Français et les habitants de 
Montbéliard qui assistaient au 
Colloque : 

En premier lieu le Docteur de 
Bèze n'a jamais pu obtenir du 
Docteur Jacques que pendant le 
Colloque un ordre soit observé 
dans la discussion, que la forme 
syllogistique soit adoptée et que 
des actes soient rédigés. 

En second lieu Bèze n'était pas 
venu avec l'intention de faire 
porter le colloque sur les points 
capitaux de la doctrine, mais il 
voulait seulement préparer le 
terrain afin de réunir plus tard 
un colloque plus important, ami- 
cal et tranquille, afin d'arrêter la 
publication de tant d'écrits acer- 
bes, de tant d'ouvrages de polé- 
mique semblables à ceux qui 
sont répandus chaque jour par 
les théologiens deTubingue. Ce 
pian déplut à Jacques. Il était 



204 



MELANGES. 



favorabilem, inclylum D. Comi- 
teni Mombelgardensem, Tubin- 
gensis scholae alumnum : coegil 
Bezam loto octidivo ad quod li- 
beticas quaesliones respondere : 
ad quas, jubente ita principe, 
respondit Beza : sed ita moderate, 
ita solide, utomnes qui D. Jacobi 



persuadé de la justesse de cette 
remarque de Cicéron : « une 
cause peut être gravement com- 
promise par la composition de 
l'auditoire » et il savait que l'il- 
lustre comte de .Monlbéliard, 
élève de l'école deTubingue, se- 
rait pour lui un juge favorable. 



insolentem et arrogantemgarru- Il força donc Bèze à répondre 



tilatem audiebant, Bezae erudi- 
tionem et patientiam admiraren- 
tur. 



Cum igitur Jacobus vereretur 
ne in negotio de Caena et de 
persona Christi succumbret, ad 
dogma de Praedestinatione se 
conferebat. Rursus, quum ibi im- 
pediretur, et epistolam D. Pauli 



pendant huit jours entiers sur 
toutes sortes de questions. Pour 
obéir au prince, Bèze répondit 
avec une telle modération et une 
telle solidité d'arguments que 
tous ceux qui avaient entendu le 
bavardage insolent et arrogant 
du Docteur Jacques admirèrent 
l'érudition et la patience de Bèze. 
Jacques, craignant d'être battu 
dans la discussion sur la Cène et 
la personne du Christ, transporta 
le débat sur le dogme de la pré- 
destination. Comme il était aussi 
embarrassé sur ce point et se 



ad Romanos, et librum D. Lu- voyait opposer l'épltre de Paul 
theri de Servo arbitrio contra aux Romains et la réponse du 



Erasmum, c|ui idem plane de 
Praedestinatione tradit quod 
Beza, sibi obstaro videret; ad 
doctrinam Baptismi, id est ad 
initia rcligionis Christianiae re- 
ferebat pedom : ceremoniis et 



Docteur Luther à Érasme sur le 
Serf ai'bilrc qui enseigne sur la 
Prédestination exactement la 
même chose que Bèze, il se ra- 
battit sur ladoctrine du Baptême, 
c'est-à-dire sur les éléments de 



signis tribuens id quod est spiri- la religion chrétienne, attribuant 



tus sancli et sanguinis Christi 
proprium. 

Hic cum satis praesidii non 
inveniret, ad Idola perfugium 
habuit : dimicans pro illis, et 
afferens in Templis Christia- 
norum posse retineri : multo 



aux cérémonies et aux symboles 
ce qui appartient au Saint-Esprit 
et au sang du (christ. 

Comme il ne pouvait se dé- 
fendre sur ce point, il eut recours 
à une discussion sur les images. 
Il combattit en leur faveur et 
prétendit f|u'on pouvait les con- 



MELANGES. 



205 



plus de illis sollicitus, quam de 
tôt vivis Dei templis et imagl- 
nibus, quae in Belgio et Gallia 
per truculentas lanienas corrue- 
runt. 



Denique ut tum sibi, tum 
D. Osiandro delicias facerel, ad 
organa se applicuit : eorum iisum 
in templis magnum esse affir- 
mans, quia scriptum est : Lau- 
date Deum in organis et lympa- 
nis, unde irrefragabiliter scilicet 
efncitur, organis et tympanis lo- 
cuni esse in templis reliquendum. 



Cumporro rem in immensum 
extrahere villet D. Jacobus, oui 
vina Burgundica et Richevillana 
bene sapiebant, D. Beza autem 
ad suani liturgiam et ecclesiani 
redire malletquam tempus alter- 
cando terere : datae sont utrin- 
que Thèses quibus D. Jacobus 
de supradiclis capilibus suam 
sententiamestcomplexus: D. Be- 
za autem breviter suam et eccle- 
siarum doctrinam recensuit et 
repetiit quos thèses ab utraque 
parte subscriptas multi pii viri 
cuperent edi, ut tôt calumniis, 
quae per Germanicam et alias 
provincias de illo coUoquio spar- 
guntur,occurri possit, ne D. Be- 
zae qui bona causa et conscientia 
nititur, modestia et silentium, 
veritate sit fraudi. 



server dans les temples chrétiens. 
Il montrait ainsi beaucoup plus 
de sollicitude pour elles que 
pour tant de temples et d'images 
vivantes de Dieu qui en France 
et en Belgique ont été détruits 
par de cruelles persécutions. 

Enfin pour se charmer lui-même 
et plaire au Docteur Osiander, 
il passa aux orgues, affirmant que 
leur usage était très répandu 
dans les temples parce qu'il est 
écrit : « Louez Dieu sur des 
orgues et des tambours. » Il ré- 
sulte certainement de ce pas- 
sage, ajoutait-il, qu'il faut con- 
server dans les temples les orgues 
et les tambours. 

Le Docteur Jacques qui trou- 
vait excellents les vins de Bour- 
gogne et de Ricquevihr voulait 
traîner les choêes à l'infini; De 
Bèze au contraire aimait mieux 
retourner à son Église et repren- 
dre son ministère que de perdre 
son temps dans des discussions. 
Des deux côtés on rédigea des 
thèses ; le Docteur Jacques 
donna son avis sur les points 
que nous venons d'énoncer; le 
Docteur Bèze exposa brièvement 
sa doctrine et celle de son Église. 
Ces thèses furent signées par 
les représentants des deux partis. 
Beaucoup d'hommes pieux dési- 
raient la publication de ces thèses 
afin de prévenir les calomnies 
que l'on répand actuellement en 
Allemagne el dans d'autres pro- 
vinces sur le colloque et afin que 
la modestie et le silence gardé 



206 



MELANGES. 



Illud pêne omitlebam, quod 
maxime referri etcommemorari 
oporteUtantiim obesseut cornes 
illiislris,GaIlisexulibusquiMom- 
belgardi erant, fuerit postcollo- 
quium iniquior, ut post collo- 
quium illud, quod ante non e rat 
passas, permiserit Gallos com- 
municare Cœnae Domini, cum 
protestatione libéra, quod a Con- 
fessione Ecclesiaruni Gallicarum 
discedere noilent: id quodcoram 
notoriis et pastoribus illius loci 
testati sunl, ut taceam quod post 
illud colioquium proedictus Do- 
minus (bornes Monbelgardensis, 
in craliam Ecclesiarum Gallica- 
narum solennis legationis ad 
P»egem Galliae princeps esse 
voluit. 

Haec quum sinl omnibus nota 
et testa, plus corle ponderis apud 
omnes bonos habere debent, 
quam variae schedae quae sibi 
non oonsentiunt et per gynœcea 
Germania ' volitant : in quibus 
D. Jacobus omnem spem vlcto- 
riae collocat. 

Datum Luneburgi pridie Ca- 
lentlc Augusli 1586. 

Vester in Domino 

EUSEBIUS SciIONnERGR'S. 



par de Bèze qui s'appuie sur la 
bonté de sa cause ne fissent 
point tort à la vérité. 

J'allais oublier un fait qu'il est 
utile de relater et de rappeler : 
Pillustre comte témoigna après le 
colloque les mêmes égards aux 
réfugiés français fixés à Mont- 
béliard. 11 leur permit même, ce 
qu'il n'avait pas autorisé jusque- 
là, de participer à la Cène du 
Seigneur après avoir librement 
déclaré qu'ils voulaient rester 
Ikièles à la Confession des Églises 
de France. Ce fait a été attesté 
en présence des notaires et des 
pasteurs de Montbéliard. Ajou- 
tons encore qu'après le colloque, 
le seigneur comte de Montbé- 
liard désira être à la tête d'une 
délégation solennelle, envoyée 
au roi de France en faveur des 
Églises de France. 

Ces choses attestées par tous 
doivent avoir beaucoup plus de 
poids auprès des honnêtes gens 
que les nouvelles contradictoires 
qui circulent dans les gynécées 
d'Allemagne, fausses nouvelles 
sur lesquelles le Docteur Jacques 
fait reposer tout son espoir d'être 
considéré comme vainqueur. 

Fait à Lunebourg le quatre 
août 1586. 

^'otre dévoué dans le Seigneur 

EuSICFiE SCHONBERG. 



Celle lettre d'une grande inconvenance fut mise sous les 
yeux du comte Frédéric. Le docteur Andreae chercha, sans 
doute, à persuader à ce prince qu'elle était l'œuvre de Théo- 
doi'e (le Hèze Jui-niênic cl qu'en présence d'une telle attaque 



MÉLANGES. 207 

il ne pouvait garder le silence. Il faut, ajouta-t-il, confondre 
le ministre de Genève, montrer les dangers de sa doctrine et 
étaler aux yeux de tous la défaite qu'il vient de subir à 
Montbéliard. Pour arriver à ce résultat, publiez les actes du 
Colloque. Vous. le pouvez facilement en utilisant les notes 
qui ont été prises par moi, par le docteur Osiander et par le 
superintendant de Montbéliard. 

Le prince céda et donna l'autorisation d'imprimer les actes 
de la conférence ; il fit plus, il composa pour ce volume une 
préface dans laquelle il s'efforce de justifier cette publication. 
Il n'a pas été rédigé de compte rendu officiel, dit-il, mais « il 
estait libre à chacun des assistants d'annoter ce qu'il voulait ». 
Cette publication, ajoute-t-il, sera très utile aux «nourrissons 
de l'Université de Tubingue » qui auront ainsi un résumé de 
la pure doctrine. 

11 reconnaît, ensuite, que pour la paix de l'Église il avait 
cru tout d'abord qu'il n'était point utile de donner une publi- 
cité quelconque aux actes du Colloque, mais il a changé 
d'avis, depuis que les calvinistes ont répandu une épître 
mensongère sur le résultat de la conférence de Montbé- 
liard. 

Les Actes du Colloque parurent donc à Tubingue au com- 
mencement de l'année 1587 en latin et en allemand sous ces 
deux litres : 

[AcTA CoLLOQUH Mon] [tis Belligartensis.] [Quod habitum 
EST ANNO Christi 1586]. 

Favente Deo Opt. Max. praeside Illustrissîmo principe ad 
domino, domino Friderico comité Wirtembergico, et Mompel'- 
gartensi, etc. 

Inter clarissimos viros D. Jacobum Andreae p?'aepositum 
et cancellariuni Academiae Tubingensis, et D. Theodorum 
Be:{am, professorem et pastorem Genevensem. 

Authoritate praedicti, principis Friderici, etc. mine anno 
Christi \b^l publicata. 

Haec acta candide et bona Jide consignata, vanissimos de 
hoc Colloquio sparsos rumores, imprimis vero epistolam quan- 



208 MÉLANGES. 

dam, vanitatibiis et calumnis refertam, et tyjpis excusam, 
abimde j^efutabunt *, 

Ciim privilegio. Tubingae. Per Georgiiim Gruppenbachium, 
Anno 1587, in-4°, 575 pages. 

[Colloquium] [MompelgartenseJ [Gesprach] in Gegenwart 
DES Durch] [leuchtigen Hochgebornen Fursten und Hernn,] 
[Hernn Friderichen, Gravenzu Wurtemberg und Mum][pelgart 
SAMPT SEiNER F. G. Rathe^ Hqfjimckefvi und] guter Anzalfiir- 
nemer Hernn vom Adel und Hochgelehrten Mànnern ans 
Franckreich :{nnschen den Hochgelehrten D. Jacobo Andreœ 
Propst und Cant^ler der Hohen Schul ^u Tubingen und D. 
Theodoro Be^a, Professorn und Pfarrern :{u Genff, anno 1586 
im Mert'^en :{u Mumpelgart im Schloss gehalten au frichtig 
und trcndich beschriben. Getruckt zu Tubingen bey Georg 
Gruppenbach im Jar 1587, in-4% 988 pages. 

La même année Samuel Gucuel en donnait une traduction 
française qui sortit des presses de Jacques Foillet, de Tarare, 
le premier imprimeur qui se soit établi à Montbéliard. Ce 
rarissime volume porte le titre suivant : 

[Les Actes] [du Colloque de] [Montbéllvrdt] [qui s'est 
TENU l'an de] [Christ 1586 avec Vaide du Seigneur Dieu Tout-\ 
[^Puissant ^ y présidant le très illustre prince et seigneur. Mon- 
seigneur Fridéric, comte de Wirtemberg et Montbéliardt...,] 
[entre très renommés per\ [sonnages, le docteur Jacques An- 
dré, préposé de chance] [lier de V Université de Tubingue et le 
sieur Tliéodo] [re de Bèze, professeur et ministre] [à Genève.] 

<( Lesquels ojit esté nouvellement publiés Van de Christ 1587, 
et traduits de latin en français par Vautorité du Prince Fri- 
déric. Ces actes lesquels ont esté sincèrement et à la bonne foy 
rédigés par escript réfuteront suffisammeiit les faux bruitz qui 
ont estez semez touchant ce colloque et singulièrement une 

EPISTRE IMPRIMÉE PLAINE DE MENSONGES ET CALOMNIES. » 

Imprimé à Montbéliardt par Jacques Foillet, imprimeur de 
Son Excellence, 1587, in- 12, 557 pages. 

On devine aisément quel fut le mécontentement de Théo- 
■1. Une secomle édiliononlatiiiparutà Tubingue en 1594, in-i", 576 pages. 



MÉLANGES. 209 

dore de Bèze, quand il sut que, malgré l'engagement pris, 
on avait publié les actes du Colloque, sans consulter les 
théologiens calvinistes. 

Un tel compte rendu ne présentait aucun caractère d'au- 
thenticité, puisque la rédaction en avait été exclusivement 
confiée aux docteurs luthériens. Son étonnement fut plus 
grand encore quand il eut sous les yeux ce volume et qu'il vit 
que les discoursde Jacques Andreae étaient rapportés presque 
m extenso, tandis qu'on donnait un résumé très court et très 
sec de ses propres réponses. 

Aussitôt il se mit à l'œuvre pour réfuter les inexactitudes 
contenues dans le volume publié sous les auspices du prince 
Frédéric et rétablir aussi fidèlement que possible les points 
de doctrine qu'il avait exposés à Montbéliard. Je ne saurais, 
dit-il, garder le silence sans faire grand préjudice à la vérité 
et nuire à ma réputation. 

La réponse deThéodore de Bèze fut éditée à Genève et com- 
prend deux parties ; la première parut en 1587 sous ce titre : 

[Ad ACTâ] [CoLLOQUii] [MONTiSBELGARDENSis] [TuBINGAE EDÎTa] * 

[Theodori Bezae'] [^Responsio] 

[Genevae] [Exciuiebat Joannes Le Pi'eux'] 1587. 

in-4*', 214 pages. 

Il compléta ce mémoire en donnant l'année suivante une 
seconde partie : 

[Ad ACTa] [COLLOQuii] [MoXTisBELGARDENSiS^] 

[Tubingae Edita'] 

[Theodoj'i Bezael 

[Responsionis Pars] [^altéra] 

[Editio prima.\ 

[Genevae] [exciidebat Joannes le Preux] 

MDLXXXVIII 

in-4°, 255 pages. 

1. Cette première partie eut trois éditions, la seconde parut à Genève et 
porte « Responsionis pars prior. Editio secunda » 1588, in-^", 186 pages et 
la troisième dans la même ville, avec un index, 1589, in-4'', 186 pages et Index. 

2. Deux autres éditions parurent l'une en 1588 et l'autre en 1589 avec 



210 MÉLANGES. 

De Bèze reconnaît que le comte Frédéric a présidé les 
débats avec une grande impartialité. Il pense que jamais 
cette publication n'aurait vu le jour si Jacques Andreae n'avait 
usé de toute son autorité afin d'obtenir le consentement du 
prince de Montbéliard. Les motifs donnés dans la Préface ne 
sont que de vains prétextes. Il est en effet facile aux étudiants 
de trouver dans les livres déjà parus le résumé de la doctrine 
des théologiens des diverses écoles. 

Quant à la lettre imprimée sous le nom de Schonberg, 
« il prend Dieu à témoin qu'elle n'a été escrile et moins 
encore publiée de son consentement, ni directement, ni obli- 
tjuement ici, ni ailleurs. » 

On prétend, ajoute-t-il, que plusieurs fois je suis sorti du 
Colloque les larmes aux yeux ne trouvant aucune réponse 
aux arguments de mon adversaire. C'est vrai, j'ai pleuré, mais 
j'ai pleuré « dans la compassion que j'avais en moi-même 
de voir la pauvre et misérable condition de tant de pauvres 
peuples... si misérablement déçus et trompés ». 

Jacques Andreae voulut répliquer, il le fit dans son : 

[Brief Recueil] [du Coi.] [loque de Mom] [béliard tenu au 
MOIS de] [mars 1586 entre Jaques André D.] [et M. Théodore 
DE Bèze.] 

Auquel V Eglise de Christ est fidèlement admonestée de se 
donner garde des horribles erreurs des Calvinistes ; lesquels ils 
maintiennent, défendent et taschent de tout leur pouvoir divul- 
guer au large, touchant les articles suivans a savoir : 

De la cène du Seigneur ; 

De la personne de Christ; 

De la liberté chrestienne en la Réformation des temples; 

De la prédestination; 

Des promesses de F Evangile; 

Du mérite de Christ. 

Auquel est aussi ajoustée une ferme et solide confutation 
de la response de M. de Bèze aux Actes dudit Colloque par 



index. « Hditio Lerlia, (juac praclcreaesl Index adjectus », in-4°, 255 pages. 
Bibliollicque de ri-^j,dise de la Rédemption à Paris. 



MÉLANGES. 211 

Jaques André D. et président de V Académie de Tubingiie, 
traduit de latin en français* MDLXXXVIIÎ, in-12, 155 pages. 

Cette réponse est écrite dans un style très violent ; en la 
composant son auteur semble avoir oublié les préceptes de 
la charité chrétienne. Il affirme que de Bèze a entassé erreurs 
sur erreurs, blasphèmes sur blasphèmes et il se fait une 
gloire de lui avoir refusé la main. 

Toute cette polémique, loin de servir les intérêts des réfu- 
giés français leur fut plutôt défavorable. Le prince se montra 
moins bien disposé à leur égard. A la demande qui lui fut de 
nouveau adressée par les calvinistes de prendre part à la 
communion selon le rite de leur propre confession, il répondit 
le 29 mars 1586 qu'ils ne pourront venir à la Sainte Cène du 
Seigneur que selon « la Confession et ordonnance ecclésias- 
tique de son Excellence et en déclarant leur volonté louchant 
cela au ministre de l'Église de Montbéliard ». En comparant 
les termes de cette réponse avec celle qui avait été faite 
avant le Colloque, on voit que les formalités à remplir sont 
plus sévères, les déclarations à exiger plus formelles. 

Le ministre Jacques Couet, accusé défavoriser trop ardem- 
ment la doctrine calviniste, fut expulsé. II était le beau-frère 
de Daniel Toussain qui entretenait une correspondance 
suivie avec plusieurs habitants de Montbéliard et leur con- 
seillait de protester contre les changements continuels ap- 
portés à la doctrine, changements tellement profonds et si 
nombreux qu'on ne saurait bientôt plus ce qu'il fallait croire -. 

Le prince Frédéric venait en effet de publier, le 22 décembre 
1586, sa propre confession de foi sur la cène. Les théologiens 
de Wurtemberg et ceux de Genève n'ayant pu s'entendre, il 

1. L'édition latine porte le titre suivant : [Epitome] [Colloqiiii] [Montis- 
belgartensis in] \ter D. Jacobum Andreae et D. Théo] [dorum Bc^am Anna 
domini 1586 Meuse Martio celebrati, etc. Authore Jacobo Andreae D. 
pracposito Tiibingensi. — Ticbengae, Apiid Gcorgutm Griippcnbachium, 
1588, in-4°, 66 pages. 

Une édition allemande in-''i'', de 988 pages, parut également en 1588 à 
Tubingue chez Georges Gruppenbach : « Kurt^er Begriff des Mompelgar- 
tischen Colloquii oder Gesprdchs welches pvischen D. Jacobs Andreae und 
D. Tlieodoro Be^a im Martio des 1586, etc. » 

2. \'oir : Lettres de Toussain, Archives nationales K 2187. 



212 MÉLANGES. 

établissait de sa propre autorité les bases de la croyance of- 
ficielle. S'appuyant sur les termes mêmes de la Confession 
d'Augsbourg, sur l'autorité de Luther, citant la confession 
adoptée par le duc Christophe, il affirmait que « le vrai corps 
et le sang du Christ sont vraiment présents sous les espèces 
de pain et de vin en la cène et sont distribués et reçus telle- 
ment qu'on doit rejetter toute doctrine contraire* ». 

l'sant de son pouvoir souverain, le comte Frédéric exige 
que cette confession soit signée par tous les fonctionnaires 
et par les notables et maîtres bourgeois de la ville. Ces der- 
niers ayant refusé, il les destitua, les fit arrêter et ne leur, ren- 
dit la liberté qu'après une soumission complète. Ce n'est que 
le 19 mai 1587 qu'une transaction intervint entre le prince et 
les représentants de la cité. 

Les bourgeois de Montbéliard avaient consenti à signer, 
mais il n'y avait point de leur part adhésion de l'esprit et du 
cœur à cette nouvelle formule. Nous lisons, en effet, dans 
un rapport du conseil de régence du 4 octobre 1608 : « Beau- 
coup déclarent qu'ils étaient forcés de signer cela, d'autres 
disent qu'ils avaient seulement attesté par leur signature que 
cela était la confession de foi de son Altesse princière-. » 



II 

Le récit des principaux événements qui marquèrent le Col- 
loque de Montbéliard nous permet de rectifier plusieurs 
erreurs bibliographiques (commises parla plupart des auteurs 
(|ui se sont occupés de cette controverse célèbre entre Théo- 
dore de Bèze et le savant directeur de l'Université de Tu- 
bingue. 

Résumant la vie de Théodore de Bèze, Sénebier, dans son 
Histoire littéraire de Genève (tome I, page 277), commet une 
double inexactitude quand il dit: « Les disputants se sépa- 
rèrent bons amis, ce qui n'est pas commun, mais inébran- 
lables dans leurs idées, suivant l'usage. Les Luthériens 



1. Archives nationales K 2177. 

2. Manuscrits Duvernoy. Bibliotiièque de Besançon. 



MÉLANGES. 213 

publièrent les actes de cette dispute qu'on était convenu de 
tenir secrets, mais comme en les publiant ils eurent égard à 
leur opinion, de Bè\e fut forcé de les rendre aussi publics, 
pour sa défense. » 

Et donnant la notice des ouvrages de Théodore de Bèze 
(tome I, p. 297), il cite les volumes suivants : 

Brief recueil du Colloque de Montbe illard, tenu au mois de 
mai 1586 entre Jacques André, docteur, et M. Théodore de 
Bèze, traduit de latin en français in-S", 1590. En allemand 
in-4°, 1587. 

Les Actes du Colloque de Montbeillard qui s'est tenu Van de 
Christ 1586, avec l'aide du Seigneur Dieu Tout-Puissant, y 
présidant le très illustre prince Frédéric, comte de Wirtem- 
berg et de Montbeillard, entre les très renommés personnages, 
le docteur Jacques André et le seigneur Théodore de Bèze, pas- 
teur à Genève, \n-&' à Montbeillard 1588. Et en latin. 

Responsio ad Acta concilii Monspelgardensis. Pars prima 
in-4% Genevae, 1587, et Germanice, 1588. 

Idem : Pars altéra in-4", Genevae, 1589. 

Nous avons vu avec quelle hauteur Jacques Andreae refusa 
de tendre la main de fraternité au ministre de Genève et nous 
avons passé successivement en revue les ouvrages auxquels 
donna naissance le Colloque. 

Le Brief Recueil est l'œuvre de Jacques Andreae. Les 
Actes du Colloque ont été publiés par le môme théologien 
avec la collaboration d'Osiander, de Gaspar Lutz * et de 
Cucuel. Parmi tous les ouvrages cités par Sénebier, un seul, 
divisé en deux parties, Ad actacolloquii, a pour auteur Théo- 
dore de Bèze. 

Sénebier n'aurait pas donné une bibliographie aussi peu 
exacte s'il avait consulté le Brief Discours de la Vie de Mon- 
sieur Théodore de Bèze par Antoine de La Paye. Cet auteur 
rapporte, en effet, que jamais le pasteur de Genève ne publia 
une édition des Actes, mais se borna à composer « un Brief 
discours de tout ce qui s'était passé, ce qu'il fit sans s'as- 

\. Les Actes du Colloque de Montbéliardt, p. 550. 



214 MÉLANGES. 

treindre tout au long et bien clairement ^ aux matières qui 
furent là traitées » et dans le catalogue des œuvres de Théo- 
dore de Bèze, son biographe de La Faye indique que ce Brief 
discours est intitulé : Ad acta colloquii Mompelgardensîs. 

Les frères Ilaag, dont les articles de la France Protestante, 
consacrés à de Bèze et à Samuel Cucuel-, reproduisent les 
indications fournies par Sénebier, et dans la nouvelle édition 
de cet important ouvrage, M. Bordier^' réédite la même 
erreur en attribuant à de Bèze un compte rendu complet du 
Colloque et en lui donnant — toujours d'après Sénebier — la 
paternité du Brief Recueil. 

Dans la biographie de Samuel Cucuel, M. Bordier* pose 
ensuite deux questions. La traduction des Actes du Colloque 
parce pasteur a-t-elle été faite d'après la version du théolo- 
gien de Tubingue ou d'après celle de l'ami de Calvin? L'ou- 
vrage de Théodore de Bèze a-t-il été traduit en français et 
publié à Montbéliard ? 

Nous avons résolu par avance ce double problème. La tra- 
duction des Actes du Colloque a été faite par le pasteur 
Cucuel d'après les Acta colloquii Montis Belligartcnsis èùMès 
à Tubingue en 1587. Il suffit du reste de comparer les deux 
textes pour constater ce fait. 

Jamais Théodore de Bèze n'a publié de compte rendu de 
la conférence, il s'est borné, dans les deux parties de ses 

1. « Necessilas Bezam adegit, ut C()lloc|uii illiiis suniniam sciipto etlilo 
comprohcnsam publicaret. Quod quidem fecit ad singula verba se non 
aslrinjrens : sed liberiore oralione clarc ot luculenler de rébus ipsis dis- 
ceplans. » De vita et obitii clarisshni D. Tlieodori Be^ae Ve^elii. Autore 
Antonio Fa\ o, page 55, suivi du catalogue, page 77. L'erreur de Sénebier 
provient de ce qu'au lieu de consulter le texte latin de la vie de Théodore 
de Bèze par Antoine de la Faye il s'est servi de la traduction française 
parue à Genève chez Jean Ilcrman Widerhold en KiBI sous ce titre : 
« Les Vies de Jean Calvin et de Théodore de Bè^e, mises en français », 
qui abrège le texte primitif en disant simplement, page 27(1 : « Bèze fut 
contraint de mettre au Jour un court et véritable récit de tout ce qui s'y 
était passé » et cite page 302 comme étant publiés par de Bèze : « Les 
actes de la conférence de Montbelliard. » — Bibliothèque de Thistoiro du 
Protestantisme. Réserve 8570 et 1073. 

2. La France protestante, 1" édition, tome 11, p. 283; tome I\', p. 135. 

3. Article de Bèze, tome II, p. 538. 

h. La France Protestante {2" édition), tome I\', p. 955. 



MELANGES. 215 

Ad acta^à rétablir certains faits qui n'avaient pas été présentés 
sous leur véritable jour, soit par Jacques Andreae, soit par le 
comte Frédéric. Il a voulu surtout expliquer nettement quelle 
était sa doctrine personnelle sur les questions qui avaient 
fait l'objet du Colloque de Montbéliard. 

La première partie de cette réponse fut traduite en fran- 
çais *■ et éditée à Genève par Jean Le Preux, en 1587; nous en 
avons consulté un exemplaire à la Bibliothèque nationale (D- 
1679), mais il nous a été impossible de découvrir la traduction 
de la seconde partie. Elle ne se trouve ni à Paris, ni à Mont- 
béliard, ni à Genève. Peut-être n'a-t-elle pas été publiée? En 
tout cas, sur ce point, nous posons la question sans oser la 
résoudre définitivement. 

En résumé il n'a été publié qu'un seul compte rendu des 
actes du Colloque et cet ouvrage sans caractère officiel a 
été composé par les théologiens de Tubingue et de Montbé- 
liard avec l'autorisation du comte Frédéric. 

N'ayant pas eu entre les mains ces volumes presque 
introuvables aujourd'hui, Sénebier et, après lui, les savants 
auteurs de la France protestante ont confondu la traduction 
de Cucuel avec celle des Ad acta de Théodore de Bèze. 

La bibliographie est une aide précieuse pour les sciences 
historiques, elle éclaire bien des points obscurs, et explique 
nombre de faits qui, sans elle, seraient dénaturés ou mal 
compris. 

Grâce aux bienveillantes communications de M. John Vié- 
not et de M. le pasteur Goguel, bibliothécaire du consistoire 
luthérien de Paris, nous avons pu réunir et étudier toute la 
littérature du Colloque de 1586 et nous avons ainsi déter- 
miné la part de responsabilité incombant à chacun des deux 
illustres théologiens, dans cette polémique retentissante qui 
s'éleva au lendemain de la conférence de Montbéliard. 

Armand Lods. 



1. I^a traduction porte le litre suivant : 

[Respoiise] [de M. Th. de Bè^e] [aux actes de la Confé] [rence de Mom- 
belliard] [imprimée à] [Tubingue] [A Genève] [De l'imprimerie de Jean le 
Preux]. i5Sj. In-4'', 282 pages. 



SEANCES DU COMITE 



9 février 1897 

Assistent à la séance, sous la présidence de M. le baron F. de 
Schickler, MM. Bon et-Maury, Gaufrés, A. Lods, A. Réville, Ch. Read, 
N. Weiss. MM. Franklin, Kuhn, W.Martin, G. Raynaud etE. Stroeh- 
lin se font excuser. Après la lecture et l'adoption du procès-verbal 
de la dernière séance M. le président lit la lettre par laquelle M. le 
pasteur Bourlier, de la Commission pour l'Histoire des Églises 
wallonnes, remercie notre Société des regrets exprimés à l'occasion 
de la mort de M. le D' Du Rieu. 

Le secrétaire analyse la livraison du Baiietin sous presse et 
montre les portraits de Luther et de Marguerite d'Angoulême qui y 
seront encartés et dont l'exécution est approuvée. — M. Bonet- 
Maury communique une liste incomplète de noms français relevés 
sur les registres de l'Église réformée hollandaise de Moscou au 
xviii'' sièle. Cette liste pourra s'ajouter aux notes encore très som- 
maires que le Bulletin a publiées sur le Refuge huguenot en Rus- 
sie. — M. le président communique une note des Déhats exposant 
comme quoi, d'après M. Lelhielleux, Lamoignon de Bâville, le célèbre 
intendant du Languedoc et persécuteur impitoyable des huguenots, 
aurait empêché cette province de devenir anglaise! 11 se demande 
ensuite quel pourrait être l'intérêt des minutes de six lettres adres- 
sées par Leibnilz à Bossuet et annoncées par un catalogue d'auto- 
graphes. 

Bibiiothèfiuc. — M. Ic président veut bien y déposer un ouvrage 
fort rare : Jardin niiisiqual, contenant plusieurs belles fleurs de chan- 
sons choysies d^entre les œuvres de plusieurs auteurs excellents en 
Vart de musique... En Anvers, par Hubert Waelrant et Jean Laet 
(1556) trois livres (la partie de Ténor), renfermant, entre autres, la 
musique des psaumes de Caullery. 

Le secrétaire attire l'attention sur un don de MM. J. Major et 
H. Eggimann, de Genève, les deux premières livraisons de V An- 
cienne Genève^ l'Art et les Monuments, ouvrage exécuté avec beau- 
coup de soin et qui fait honneur aussi bien à l'éditeur qu'à l'auteur*. 

I. M. (le Schickler a aussi déposé le numéro 80 du vol. III {Tliird séries), 
«lu Journal of the Royal institute of british architects qui renferme une fort 
intéressante élude illustrée par Louis Viollicr et Lawrence Ilarvey sur 
Saint-Pierre es liens, 'ancienne cathédrale de Genève. 



BIBLIOGRAPHIE 



D"^ J.-B. Keune. Fàlschungen rœmischer Inschriften zu Metz, Jean- 
Jacques Boissard. Dans V Annuaire de la Société d'histoire et d'ar- 
chéologie lorraine, 8" année, 1" partie. Metz, G. Scriba, 1896. 

Dans un copieux article de 1 18 pages in-4°, M. Keune « oberlehrer » 
à Montigny-lès-Metz se livre à une exécution en règle du célèbre 
archéologue et humaniste/.-/. Boissard^ (né en 1528 à Besançon et 
mort à Metz en 1602). 

Cet antiquaire fameux, dont l'autorité, autrefois considérable, avait 
été déjà ébranlée par les travaux de MM. Robert et Gagnât, jouissait 
encore d'une réputation bien établie à laquelle ne contribuaient pas 
médiocrement la rareté de ses ouvrages et Téloignement des temps. 
Un demi-oubli protégeait sa mémoire contre les entreprises de la 
critique, et son nom était cité de confiance comme celui du « père 
de l'archéologie mosellane ». A quoi tiennent les réputations scien- 
tifiques! Par une singulière malechance, des ouvriers occupés à des 
constructions au couvent des carmélites de Metz, découvrirent, en 
août 1894, sous des décombres, quatre inscriptions latines qui furent 
aussitôt étudiées, discutées et reconnues apocryphes par de bons 
juges. Elles provenaient, à n'en pas douter, d'une collection réunie 
au XVI'' siècle par Claude-Antoine de Vienne, baron de Clervant, 
grand prolecteur de la Réforme à Metz, dont l'hôtel occupait préci- 
sément, dans la rue des Trinitaires, l'emplacement du monastère 
actuel des carmélites. Le fournisseur attitré de cette collection, 
— comme de celle du procureur général Pierre Joly, un autre Messin 
bien connu — n'était autre que Jean-Jacques Boissard, coreligion- 
naire et protégé de ces amateurs d'antiquités. L'étude des pièces 
dont se composaient ces collections aujourd'hui dispersées, et dont 
le Musée de Metz a recueilli quelques débris, est facile aujourd'hui, 
grâce au soin que Boissard a eu de les décrire dans ses recueils. 
Hélas! un examen attentif de la question ne permet pas de contester 
les conclusions de M. Keune : Boissard, après avoir écoulé les mor- 
ceaux authentiques dont il disposait, s'est laissé aller à « compléter» 
des fragments qu'il restaurait. Puis, une fois entré dans cette voie 
dangereuse, et secondé, semble-t-il, par son beau-père, l'orfèvre 
Aubry, il ne recula pas devant des reconstitutions audacieuses que 
nous sommes bien obligé d'appeler des falsifications. 

\. Voy. sur /.-/. Boissard, l'article de la France Protestante, 2* édit., 
t. II, col. 704 à 719. 

XLVI. — 16 



218 CORRESPONDANCE ET NOTES DIVERSES. 

Les archéologues modernes, e.xaspérés par ces inventions qui 
leur donnent souvent du (il à retordre, sont sévères, on le comprend, 
pour les « faussaires » qu'ils réussissent à prendre en flagrant délit. 
(x>mme nous n'avons pas, ici, les mêmes raisons d'être impitoyable, 
nous dirons, à sa décharge, que rien ne prouve que Boissard ait 
été guidé dans ses imitations de l'antique par des motifs de lucre ou 
d'indélicatesse. Il faut ne pas oublier, non plus, qu'on se faisait 
autrefois des devoirs de l'archéologue une autre idée que de nos 
jours. Ne tolérait-on pas, — si même on ne l'exigeait — chez l'anti- 
quaire et l'épigraphiste une certaine dose d'imagination et de littéra- 
ture? Pour avoir forcé la dose, l'infortuné Boissard court grand 
risque de voir oublier des mérites très sérieux dont il serait injuste 

de ne pas tenir compte. 

H. Dannreuther. 



CORRESPONDANCE ET NOTES DIVERSES 



LE PAPE GREGOIRE XIII 

ET LES MASSACRES DE LA SAINT-BARÏHÉLEMY 

RECTIFICATION ET CONFIRMATION 

Certes, rien n'est mieux établi que l'approbation sans réserve, 
approbation éclatante, joyeuse et solennelle, que se plut à manifes- 
ter de diverses manières {TeDeum, Bref, procession, illuminations, 
salves d'artillerie, médailles et fresques), le pape Grégoire XIII, à 
l'occasion des massacres de la Saint-Barthélémy et de l'assassinat 
de Coligny, crimes impatiemment attendus, depuis longtemps 
suggérés et fortement recommandés par la papauté. 

Toutefois, dans le Bulletin du mois de février (p. 107), M. H. D... 
reproduit une erreur quand il écrit: Pontifex Colinii necem probat. 

Il peut, il est vrai, invoquer VHistoire d'Henri Martin et une note du 
recueil des Lettres missives d'Henri IV. Ici et là, on lit,en effet, cette 
même légende, qui, pour convenir à la pensée du pape, n'en est pas 
moins étrangère à la fres([ue elle-même. — La preuve? — La voici : 

A propos de la Saint-Barthélémy et de l'assassinat de Coligny, 
l'historien de Thou* cite ces vers du poète latin Stace: 

Excidat illa dies sevo, nec postera credant 
Secula. Nos certe taceamus, et obrula multa 
Nocte tegi propria paliamur crimina gentis. 

L Ilistoria inei temporis. 



CORRESPONDANCE ET NOTES DIVERSES. 219 

Loin de taire ce forfait, le pape Grégoire XIII le proclama et 
l'acclama ! 

« Dès qu'il eut reçu la nouvelle, le Pontife se rendit de Saint- 
Marc au temple Saint-Louis (des Français) pour une action de grâces 
solennelle, et, ayant ordonné un jubilé, il invita les peuples du 
monde chrétien à imiter le zèle religieux de la France et à recom- 
mander son roi à la divinité suprême... Il donna au cardinal Fal- 
vius, légal a latere, la mission d'aller en France pour presser le roi 
de continuer énergiquement l'œuvre commencée, et de ne pas 
perdre les heureux résultats de ces remèdes amers en y mêlant 
d'autres remèdes qui le seraient moins... 11 donna l'ordre de re- 
présenter en peinture, dans le palais du Vatican, le massacre de 
Coligny et de ses compagnons : monument de la religion vengée, 
trophée de l'hérésie écrasée, fait par Georges Vazare; montrant 
par là qu'il estimait qu'une si copieuse effusion de sang corrompu, 
serait salutaire au corps malade du royaume. » 

Ainsi s'exprime en latin le père Jésuite lionanni * que nous avons 
fidèlement traduit. 

Ses renseignements sont très exacts. 

Georgio Vasari, né en 1512, était à la fois peintre, sculpteur et 
architecte comme la plupart des maîtres italiens, et de plus, écri- 
vain. On l'a rangé parmi les artistes avec lesquels commence la 
décadence de la peinture italienne, et c'est comme écrivain qu'il 
est surtout connu. Mais, en 1572, quoiqu'il eût achevé, depuis cinq 
ans, ses Vite di Pittori, scultori e architetti, c'est à son pinceau, 
bien plus ([u'à sa plume, qu'il devait sa célébrité. Il avait fini par se 
fixer à Florence, auprès des Cômes de Médicis, père et fils. 

Ces odieux tyrans, créatures de la papauté, alliaient à la débauche 
et au crime la protection des lettres et des arts, comme François F', 
Charles IX et Louis XIV, pour la satisfaction de leur vanité. 

Or, vers la fin de l'année 1572, Grégoire XIII fit demander au 
grand-duc de Toscane, Côme I" de Médicis, de lui renvoyer Va- 
sari pour quelque temps. Il s'agissait de finir des peintures com- 
mencées, et d'en faire de nouvelles pour la Sala Reggia du Vatican, 
où Vasari avait déjà peint à fresque la bataille de Lépante. 

Le 17 novembre, le peintre écrit al principe Francesco, fils du 
grand-duc : 

a Sérénissime prince, j'arrivai à Rome par un bien mauvais temps, 

1. Numismata summorum Pontijîciim, '1 \o\. in-f', Rome, 1649. Dédié â 
Innocent X. 



220 CORRESPONDANCE ET NOTES DIVERSES, 

et le 15, j'eus une audience du cardinal qui était fort satisfait que 
Votre Altesse m'eût envoyé. Et de suite nous allâmes chez Notre 
Seigneur (le pape) qui me reçut très gracieusement et me baisa au 
front, comme je le baisai moi-même aux pieds, au nom de Votre 
Altesse et du grand-duc... Il me manifesta sa volonté de finir entiè- 
rement la salle des Rois... Sa Sainteté a l'intention de faire peindre, 
sur l'autre côté de la salle les affaires des Huguenots qui sont, 
cette année, les événements marquants de son pontificat... » 

A celte lettre, François répondit en vrai fils du tyran-assassin : 

« ...Sa Béatitude fait sagement de vouloir représenter dans la salle 
royale un succès aussi saint et aussi remarquable que l'exécution 
des Huguenots en France, et il nous sera agréable que vous la ser- 
viez avec le zèle qui vous est habituel au travail. 

« De Florence, le 20 novembre 1572. » 

Dans sa lettre du 12 décembre, Vasari, qui se faisait vieux et à 
qui il tardait de quitter Rome, malgré que « Sa Sainteté » lui fit 
tanti care^^é che non e possibile, annonce avec joie qu'il a fini les 
peintures historiques de la salle royale, par lui commencées sous 
Pie V. 11 ajoute que, selon l'ordre qu'il a reçu de Grégroire XHI, 
il se dispose maintenant à faire les peintures historiques des Hugue- 
nots. « Elles seront au nombre de trois: 

« Dans l'une, la mort de l'amiral : D'abord quand Monvol {sic pour 
Maurevel) le blesse d'un coup d'arquebuse; que les siens le portent 
à son palais; que le roi et la reine viennent lui faire visite; (ju'ils 
lui laissent la garde des arquebusier.s, et lui envoient deux cents 
corselets afin d'armer ses gens pour sa sûreté. 

« Dans une autre, on représentera la nuit que le seigneur de 
Guise, ses capitaines et leurs soldats enfoncèrent la porte, massa- 
crant largement, et ([ue Besme assassina l'amiral, et qu'ils le je- 
tèrent par la fenêtre, et que, dans la maison et dans tout Paris, avait 
lieu le massacre et la tuerie des Huguenots. 

i Dans la troisième enfin, on représentera le roi allant au temple 
pour rendre grâce à Dieu; la bénédiction donnée au peuple; le roi 
dans son Conseil, et l'expédition (assassinat ou ordre d'assassinat) 
de ceux qui restent. î 

L'artisle-courlisan ajoute qu'il craint que ces peintures le retien- 
nent longtemps, ce qui le contrarie, car il ne peut travailler à la cou- 
pole, sans compter qu'il y a des courants d'air dans la Sala-Reggia. 



CORRESPONDANCE ET NOTES DIVERSES. 221 

Néanmoins, il accomplira sa tâche avec zèle, afin de juslifier la 
faveur du pape et la protection de Côme. 

Enfin, le 15 mai de Tannée suivante, Vasari annonce qu'il a fini 
sa part de décoration de la salle à laquelle il a travaillé nuit et jour. 
Il est satisfait de son œuvre : c'est la meilleure de toutes celles qu'il 
a faites à Rome. Dieu a guidé sa main ! 

Au-dessous de l'œuvre de Vasari, on voyait jadis des inscriptions 
latines explicatives. Elles y étaient encore en 1687. Cette année-là, 
Misson, l'auteur du Théâtre sacré des Cévennes, faisant un voyage 
en Italie *, eut soin de les relever. Après avoir critiqué à sa façon 
le Jugement de Michel-Ange, qui « imaginait, dit-il, des choses har- 
dies et les peignait impétueusement, » il ajoute : « Puisque nous 
sommes sur l'article delà peinture, il faut que je vous dise quelque 
chose du massacre de l'amiral Coligni, dont l'histoire se voit en 
trois grands tableaux dans la salle où le pape donne audience aux 
ambassadeurs. 

« Dans le premier tableau, l'assassin Morevel ayant blessé Coli- 
gni d'un coup d'arquebuse, on le porte dans sa maison, et au bas 
du tableau est écrit : Gaspar Colignius amirallius accepta vulnere 
domum refertur. Greg. XIII Pont. Max. 1572. 

« Dans le second, l'amiral est massacré dans sa mesme maison; 
avec Teligni, son gendre, et quelques autres. Ces paroles sont sur 
le tableau : Cœdes Colignii et sociorum ejiis. 

«. Dans le troisième, la nouvelle de cette exécution est rapportée 
au Roy, lequel témoigne en être satisfait : 

« Rex Colignii necem probat. » 

Veut-on, pour en finir, la description du premier tableau, le seul 
qui ait été gravé? C'est l'une des planches du grand ouvrage italien 
de Pistolezi -. 

Au premier plan, deux de ses gentilshommes portent le blessé. 
L'un le tient par les jambes; il marche presque à reculons la face 
tournée vers Coligny, dont la main gauche repose sur son épaule. 
Le second le tient sous les aisselles, à bras-le-corps ; il lui fait un 
dossier de sa poitrine; par-dessus son bras, pend le bras droit de 
l'amiral, les deux derniers doigts de la main coupés, saignant de 
grosses gouttes qui tombent sur le sol. Le blessé, la tête un peu 
penchée, le visage souffrant, tourne un regard languissant vers 
l'endroit d'où est partie la balle assassine, c'est-à-dire du côté du 

\. Le nouveau voyage d'Italie en i688, La Haye, 1691. 

2. // Vaticano Descritto (8 vol. in-f" avec planches). Rom^e, 1828. 



222 CORRESPO^■DA^•CE ET NOTES DIVERSES. 

spectateur. Un troisième gentilhomme retient sur la tête de Coligny 
le chapeau-béret dont il est coiffé. Enfin trois gentilshommes pré- 
cèdent et cinq suivent. 

Au second plan, on voit accourir d'autres gentilshommes en émoi. 

Enfin, tout au fond du tableau, dans le ciel, au-dessus d'une 
église avec péristyle et dôme, un ange, entouré d'un nimbe, vole, 
élevant une épée dans samaindroite : c'estrangeexterminateurqu'on 
voit aussi sur la fameuse médaille : Ugonottorum strages, autre mo- 
nument de la « jubilation » du Ponlife, qui, à la suite de son nom, 
mit dans la légende de l'obvers : Anno Jubilei. 

Nul doute que le pape fut l'inspirateur du peintre et du graveur; 
il est probable qu'il suggéra certains détails comme celui de l'ange 
exterminateur. Tel parait être l'avis de Claude du Molinet. Après 
avoir reproduit la médaille dans son Historia swmnorum Pontifi- 
cuni S ce père la fait suivre de cette explication latine : 

« Quoique d'aucuns blâment, comme un excès de cruauté et le 
crime d'une résolution précipitée le massacre des Huguenots, qui fut 
fait sur l'ordre de Charles IX, le jour sacré de la Sainl-Barthélemy 
de l'an 1572, on voit pourtant, par celte médaille, que Grégoire l'a 
approuvé et loué; ce qu'il faut attribuer au zèle dont il briàlait pour 
la religion chrétienne : il avait été induit à espérer que celle secte et 
cette peste qui avait infecté la France de son venin, serait détruite 
et entièrement déracinée par l'anéantissement de ses chefs et de ses 
fauteurs. La composition de celle médaille dit assez qu'il crut que 
cela avait été fait par un ange ministre des vengeances de la colère 
céleste contre les ennemis de la croix du Christ. » 

Après tout cela, il est plaisant de citer l'explication de Pistolezi, 
dans son introduction à la partie de son ouvrage qui traite du palais 
du Vatican : 

« Il est faux, dit-il, que Grégoire, entrahié par l'élan impétueux 
{ivipetuosa comino-^ione) d'une plèbe fanati(iue, ait ordonné une pro- 
cession afin de rendre grâce au Très-Haut d'un tel événement. S'il 
fit celte procession collégiale, elle fut ordonnée pour un autre motif, 
savoir à l'occasion de la nouvelle cpie le massacre avait pris fin, et 
pour donner des indulgences cl implorer l'aide du ciel pour le roi 
très chrétien et sa cour. » 

1. I.utctiiV aptid Luduviciim Billainc, cum Privilégia Régis Christianis- 
simi. MDCLXXIX. 



CORRESPONDANCE ET NOTES DIVERSES. 223 

Et voilà ce que Pistolezi appelle une rectification! II ne nie pas 
la procession, non plus que les autres manifestations dont on a des 
preuves certaines, et nous lui accordons qu'elle fut faite après le 
massacre et qu'elle signifiait : Consinnmatum est: c'en est fait des 
Huguenots; le massacre a fini faute de victimes: Thérésie a vécu! 
Seulement Pistolezi aurait dû nous prouver que la procession se ter- 
mina par une messe pour le repos des égorgés; l'envie ne lui en a 
pas manqué, mais le Te Deum fit tant de bruit, accompagné qu'il 
était des salves festivales du châleau Saint-Ange ! 

Il suffit, du reste, de comparer celte interprétation avec le texte de 
la plaquette, fort rare il est vrai, mais dont on connaît au moins trois 
exemplaires* et qui fut publiée presque en même temps que la pro- 
cession du 8 septembre 1572. Cette plaquette en explique l'ordre et 
le but de la manière la plus formelle puisqu'il s'agissait de « perpé- 
tuer à jamais la mémoire de cet heureux événement dû surtout aux 
conseils donnés, aux secours reçus, aux prières assidues, aux suppli- 
cations, aux vœux, aux larmes et aux soupirs des fidèles » (Voy. Bull. 
XXVI, 372, et XXXIX, 4M). 

« Tout mauvais cas est niable »; mais quelle posture ridicule et 
quelle maladresse quand un avocat bénévole s'avise de vouloir dé- 
fendre, contre l'évidence, son client qui s'écrie : « Ne croyez pas ce 
qu"il vous dit; j'ai fait le coup et j'en rends grâce à Dieu-, » 

César Pascal. 



Encore iat«^te de Coiigny ù Koiiie. — Il y aurait plusieurs autres 
remarques à faire sur la brochure de M. H. Menu (voy. plus haut 
p. 107) qui a provoqué la susdite communication. M. M. prétend 
que rien ne prouve que la tête de Coligny fut portée à Pvome. Il im- 
prime même une lettre de Mandelot qui doit, selon lui, prouver que 
cet envoi n'eut pas lieu. Or cette lettre dit tout juste le contraire. 
iNIandelot écrit en effet, le 5 septembre 1572, à Charles IX : « itng 
« escuyer de M. de Giiyse nommé Paiile estait parti (de Lyon) 
« quatre heures auparavant du jour mesme que je (Mandelot) receu:f 
« ladicte lettre de vostre majesté » (du 13 août). Cet écuyer qui 
avait précédé à Lyon l'arrivée de la lettre royale destinée à l'arrêter, 

1. Un dans la bibliothèque Piombino à Rome, le 2" à la Bodloicnne, le 
3<= dans celle de notre Société d'Histoire. 

2. Pour plus de détails sur ce sujet et sur l'attitude et le rolc de la 
papauté à l'égard des Huguenots, \oir notre étude historique, Roma Fes- 
teggiante, parue en feuilletons dans le journal l'Eglise libre, année 1889. 



224 CORRESPONDANCE ET NOTES DIVERSES. 

pourrait parfaitement être celui que les Guyses avaient chargé de la 
sinistre commission (p. 22). 

On pourrait remarquer aussi que presque toutes les relations de 
laSaint-BarlhélemyàLyonmentionnentrinfàmecommercedegraisse 
humaine qui fait « hausser les épaules » à M. Menu (p. 23). De 
grâce, ne faisons pas dire aux textes autre chose, ou plus qu'ils ne 
disent sur un sujet dont on ne pourra jamais diminuer l'horreur. 

N. W. 

Prix univcr»iUnircs. — On nous prie d'attirer l'attention de nos 
lecteurs étrangers au personnel académique sur deux concours 
ouverts à l'Université de Genève, et auxquels on peut prendre part 
sans être au nombre de ses étudiants actuels. 

Parlons d'abord du Prix des Sciences théologiques offert par la 
Compagnie des pasteurs avec Taide de donateurs. Ce prix est de 
1,200 francs. La question proposée est la suivante : « La mission du 
pasteur dans les conditions actuelles, en pays de langue française. » 
Les mémoires devront être envoyés au doyen de la Faculté de théo- 
logie (^L Chantre) avant le 31 mai 189H. Le prix sera décerné, s'il y 
a lieu, le 31 décembre de la même année. Sont admis à concourir 
tous les ecclésiastiques cl gradués en théologie ayant étudié au 
moins deux ans dans la Faculté. 

Mentionnons ensuite le Prix Théodore Claparède. Conformément 
aux intentions des enfants et héritiers de ce regretté pasteur, notre 
Université décernera désormais, tous les trois ans, un prix de 
400 francs au mémoire le plus important sur un sujet se rattachant 
à l'histoire du protestantisme de langue française, ce sujet étant 
laissé au choix des concurrents. Ce prix sera décerné pour la pre- 
mière fois en janvier 1898. Les mémoires présentés au concours 
devront être écrits en français et inédits. Les travaux jugés dignes 
d'être publiés pourront seuls être récompensés. Pour être admis à 
concourir, il n'est nul besoin d'être ecclésiastique ou gradué en 
théologie; mais il faut être Genevois, ou si l'on est Suisse d'autre 
canton ou étranger, il faut avoir été ou être encore étudiant à l'Uni- 
versité de Genève. Les concurrents ne devront pas avoir, au moment 
de la remise du mémoire, plus de 35 ans accomplis. Les mémoires 
devront être transmis au recteur (M. Gourd) avant le 15 juin 1897. 
Ils porteront une devise qui sera reproduite sur un pli cacheté ren- 
fermant le nom et l'adresse de l'auteur. 



Le Gérant : Fischbacher. 

5270. - L.-Imprlmeries réunies, B, rue Mignon, 2. — MoxTBnoz, directeur. 



SOCIETE DE L'HISTOIRE 

DU 



PROTESTANTISME FRANÇAIS 



Études historiques 

NIMES, LES CONSULATS ET LA RÉFORME 

1532 — 1537 

I 

Nous nous proposons d'étudier l'attitude des Nimois 
poursuivis pour hérésie en octobre-novembre 1537. A leur 
occasion, M. Herminjard* renvoie à un Discours sur l'origine 
de la Réforme d Nîmes, prononcé par le pasteur Viguié en 
1862, et en partie reproduit dans le t. XVIII (p. 552 et suiv.) 
de ce Bulletin. Ce discours n'était pas une prédication banale, 
bourrée de lieux communs historiques, mais une sérieuse 
étude faite d'après les archives communales de Nimes, et 
qui reproduit même le texte d'une délibération du Conseil de 
ville, du 31 mars 1532 (il faut bien lire 1532, et non 1533, car 
le 31 mars est indiqué comme tombant le jour de Pâques). 
M. Herminjard cite ce curieux document. Dardier, dans ses 
études sur la Réforme à Nhnes\ l'a signalé, mais seulement, 
je crois, d'après l'inventaire des archives (LL 6). Par contre 
M. Puech, auteur d'un livre qui n'est pas sans mérite sur la 
Renaissance et la Réforme à Nimes, semble l'avoir ignoré, et 
c'est sans doute faute de l'avoir connu qu'il a cru devoir 
retarder jusqu'en 1537 le début de la Réforme à Nîmes (p. 29). 
Ce texte est si important qu'on ne nous en voudra pas de le 

1. Herminjard, t. IV, p. 315, n. 2. 

2. Parues dans le t. XXIX du Bulletin, p. 'i81-499. Ce sont les seize pre- 
mières pages d'un ms. qui en a 179 et qui, depuis la mort de l'auteur, est, 
déposé à la Bibliothèque de la rue des Saints-Pères. La partie inédite va 
de 1561 à 1745, elle est complètement rédigée. 

1897. — N" 5, 15 mai. XLVI. — 17 



226 ÉTUDES HISTORIQUES. 

reproduire intégralement, bien qu'il ait déjà paru autrefois 
dans ce Bulletin : 

« Premièrement pour ce que le beau père, fraire des Augustins, 
prescheur ordinaire pour la présente année, a presché ceste caresme 
ordinairement et a nory les habitans de la ville pabulo caritatis et 
bonne doctrine évangélique, jusques à la veille de Pasques, auquel 
jour sur le soir a esté constitué prisonnier par quelques huissiers 
de Tholose, et l'on ne scet à quelz fins est détenu au chasteau du 
Roy. Dont led. beau père pourra avoir afaires d'argent pour soy 
aider et secourir en ses nécessités, que la ville lui doit bailher et 
expédier ses gaiges ordinaires qui sont de XII livres tant seulement ^ 
ou si la ville luy donnera davantage, oultre lesd. gaiges, attendu 
la bonne doctrine évangélique qu'il a presché au peuple de la ville, 
requérant MM. les consellers c|ue sur ce ils dissent leurs opinions... » 

<i Ces opinions, dil \ iguié, sont significaiives : elles sont 
toutes dans le sens du frère augustin avec une nuance d'irri- 
tation contre les accusateurs... » Il est vraiment regrettable 
qu'il n'ait pas jugé utile de les reproduire, et nous espérons 
qu'un crudit nîmois voudra bien combler celte lacune. — 
M. Ilerminjard, 1res étonné de voir, en 1532, les magistrats 
consulaires d'une ville de France prendre ouvertement parti 
pour un prédicateur d'hérésie, objecte à M. \'iguié qu'il fau- 
drait « connaître la cause de son emprisonnement et l'issue de 
son procès ». Assurément; mais si cet augustin a été arrêté la 
veille même de Pâques, presque au sortir du sermon, n'y a-t-il 
pas des chances pour que cette arrestation ait été motivée 
par sa prédication elle-même - ? En 1527, à Castres, un cor- 
delier avait, pendant le carême, prêché des doctrines héré- 
tiques, et le Parlement de Toulouse l'avait fait emprisonner; 
le fait qui se passe à Mmes en 1532 doit être du même genre '. 



1. 12n lôlO le prcdicalcur avait oblenii une augmenlaLion, mais nous 
ignorons laquelle. L'augusUn qui prOcha en 1527 toucha 13 livres; le \^ré- 
(licaleur de 1530 recul un don de 20 livres (Dardicr, article cité). 

2. Voyez ce que nous disons plus loin d"un fait analogue survenu à 
(^lermont d'Auvergne. 

3. Il ne faut pas oublier que préci-sémont à cette date de Pâques 1532 le 
Parlement de 'rouiouse fait emprisonner plusieurs proles-seurs de l'L ni- 
versilé; l'un d'eux, Jean de Caturce, sera exécuté en Juin. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 227 

On ne saurait douter, même en l'absence des c< opinions » 
émises par les conseillers, que le conseil de ville n'ait été 
favorable à l'augustin. Sinon le scribe communal n'aurait pas 
écrit cju'il avait nourri les habitants « de l'aliment de charité » 
et rap[)elé à deux reprises « la bonne doctrine évangélique » 
qu'il avait prèchée; sinon la ville n'aurait pas songé à sub- 
venir aux besoins du prisonnier. 

Mais, dit M. Herminjard, « l'approbation donnée par les 
magistrats nîmois à la doctrine de ce religieux ne peut pas, 
en tout cas, être interprétée comme une adhésion à la 
Réforme, puisque ces mêmes magistrats, cinq ans plus tard, 
se plaignaient des « grandes erreurs pullulant contre la foi 
catholique ». — Et ^I. HIerminjard renvoie lui-même à sa 
note 8. Avant de recourir à cette note, avant de voir si, dans 
son contexte, l'expression « grandes erreurs pullulant contre 
la foi cathohque » a bien toute la valeur qu'elle paraît avoir 
lorsqu'elle est isolée, il suffira de remarquer que les consuls 
et conseillers de 1537 ne sont pas les consuls et conseillers 
de J532; de l'opinion de ceux-là on ne peut légitimement 
remonter à l'opinion de ceux-ci. 

Mais voyons — en nous servant des textes donnés dans cette 
note 8, dans Dardier et dans M. Puech — ce qui se passait à 
Nimes en 1537 ^ Le 15 avril de cette année, nous dit iM. Puech, 
Ymbert Pecolet avait été replacé par les consuls à la tête de 
l'école de Nimes. Or Pecolet était fortement teinté d'hérésie; 
il proposait de lire chaque dimanche l'Evangile aux écoliers; 
le Conseil de ville, qui ne désirait pas s'attirer une méchante 
affaire avec l'Évêché, ne l'y autorisa pas, mais Pecolet prê- 
chait à domicile. Le chapitre, qui avait, à Nimes comme 
ailleurs, toujours disputé au consulat le droit de nommer les 
régents, le chapitre s'émut, et le précenteur refusa d'insti- 
tuer Pecolet; l'official le déclara « suspect en la foi » et 
interdit aux consuls de lui « donner faveur, secours ni aide, 
jusqu'à ce qu'il se soit lavé ». Cité le 22 octobre à la Cour du 
sénéchal, il raconta que, la veille, le curé de Notre-Dame lui 

1. Dardier place par erreur en 1535 les événements dont nous allons 
parler. Comme il n'a connu des Archives de Nîmes que Tinventaire, il a 
pris la date initiale de la cote LL 6 pour celle du document analysé. 



228 ÉTUDES HISTORIQUES. 

avait refusé l'entrée de Téglise, et qu'un de ses élèves l'avait 
averti « que l'on l'avoit dernièrement excommunié de l'église 
pour ce qu'il n'avoit voulu obéir aux inhibitions a luy faictes 
par le lieutenant officiai ». Il fut incarcéré aux prisons de 
rÉvêché. 

Les consuls, depuis vingt ans en possession de nommer le 
régent, résistent aux prélentions du prévôt, vicaire général 
de l'évêque. Le 27 octobre, ils proposent que l'adjoint de 
Pecolet, Gaspard Gaihas (c'est l'orthographe donnée par 
]\L Puech, au lieu de Cavart, que donnent les Preuves de 
Ménard et l'Inventaire des Archives) le remplace « jusques à 
ce que sera cogneu led. maître Imbert estre coulpable des 
casa luy imposés ». Naturellement les consuls ne prennent 
pas ouvertement parti pour Pecolet et, en défendant leur 
droit, ils n'entendent pas empiéter sur le domaine des auto- 
rités ecclésiastiques et judiciaires : « soy declairant cepen- 
dant qu'ils n'entendent aulcunement empescher M. le prevost 
comme vicaire et aussi la court de mond. s' le senechal 
comme commissaire joinct aud. evesque, que icelluy m'' 
Ymbert ne soit pugny des cas à lui imposés ». Ils ajoutent 
(je cite ce texte d'après la note 8 de M. Ilerminjard) qu'on 
devrait instituer un professeur de théologie, « veu mesme- 
ment le temps que court, et que, a faulte de ce, y a eu et de 
presenl y a ei pullulent journellement plusieurs grands erreurs 
contre nostre foy , et à très grand préjudice et troublemenl de 
lEsglise et chrestienté ». 

Les consuls semblent donc faire preuve ici d'un ardent zèle 
catholique. Si ce zèle avait été irréprochable, le prévôt au- 
rait dû accepter immédiatement leur candidat et aussi ap- 
prouver leur projet de faire enseignerau collège les vérités de 
la foi. La réponse du prévôt va nous renseigner sur le véri- 
table état d'esprit des consuls. Le prévôt répondit, le l"" no- 
vembre, qu'on avait déjà un théologal à la cathédrale pour 
instruire les chanoines et les religieux : c'était dire assez 
clairement que l'enseignement théologique, tel t)ue les con- 
suls proposaient de l'instituer, enseignement donné hors de 
ri^glise et destiné aux laicpics, serait suspect d'hérésie. 

Sur la question de Caihas ou Cavart, le prévôt fut j)lus net 



ÉTUDES HISTORIQUES. 229 

encore. Il dit que c'était « à luy comme vicaire de pourvoir 
d'un maître d'escolle, non point les consuls, attendu mesme- 
ment les grandes erreurs qui courent de secte luthérienne ». 
On ne pouvait donc pas s'en rapporter aux consuls du soin 
de maintenir dans les écoles de la ville l'intégrité de la doc- 
trine? Hélas! non, car on nous apprend que si le précenteur 
est intervenu dans cette affaire, c'est parce qu'il voyait « le 
dangier qui estoit survenu en la cy té de Nysme par le maistre- 
maige es escolles et escolliers, pullulant magna haeresis, tant 
de sacramento altaris que de sacramentis Ecclesiae, donl plu- 
sieurs sont esté prevenuz, tant par censures ecclésiastiques 
que per dominos temporales ». Mais voici qui nous éclaire bien 
plus complètement sur le rôle des consuls* : 

« Les consulz ont essayé de présenter ung maistre Ymbert Peco- 
lel pour régir les escolles, lequel a longtemps que a esté intitulé 
in matcria haeresis. Dont lesdils consulz dévoient désister de in- 
stituer M' Ymbert aux escolles, lesquelz estoient bien avertis les 
erreurs hérétiques estre provenues ab escolis ; et présenter ledit 
Ymbert, ce n'esloit sinon pour multiplier les erreurs. » 

Voilà donc les consuls nettement accusés d'être, sinon des 
hérétiques, du moins des fauteurs d'hérésie. Ils méritaient ce 
reproche quand ils soutenaient Pecolet, ils le méritent de 
nouveau quand ils présentent Caihas, «: lequel estoit compai- 
gnon dudit M' Ymbert. Et si, y a plus encore, car ledit Gas- 
par/î/zï socius de M"" Batalerii, lequel obfugit- ». Ainsi ce 
Caihas qui, d'après les consuls, devait, avec l'aide d'un profes- 
seur de théologie, réfuter « les grandes erreurs pullulant jour- 
nellement contre notre foi », ce Caihas avait pour amis des 
prisonniers et des fugitifs pour cause de religion! On com- 
prend vraiment, après cela, que le prévôt ait dit aux consuls 
que c'était de leur faute s'il y avait encore des hérétiques : 
'( En cas que la hérésie viendroit à pulluler... que cela ne 
tient pas à l'evesque de Nysmes, mais aux consuls, voulant 
empescher icelle punition, par ce que dessus. » 

1. Ce texte est encore donné par M. llerminjard el l'on s'étonnera 
t|ue, l'ayant lu, il ait cependant écrit sa note I. 

2. Je n'ai pas de renseignements sur ce Batelier. 



2'.i() ÉTUDES HISTORIQUES. 

La vérité, c'est donc qu'il y eut, à propos des écoles, un 
conflit persistant entre la ville et le chapitre, conflit dont 
M. Viguié résumait ainsi l'histoire (p. 557) : « ...Pecolet est 
accusé de luthéranisme; le précenteur delà cathédrale refuse 
de l'accepter comme recteur. La ville persiste, se roidit; l'au- 
torité sacerdotale a le dessus. Premier conflit. Une seconde 
fois ^ les consuls présentent maître Imbert; le précenteur s'op- 
pose à leur demande; maître Imbert est accusé de pactiser 
avec les idées nouvelles. Second conflit. Le 15 octobre 1537, 
les consuls choisissent donc et par force un nouveau recteur. 
Gaspard Gavartz, savant grammairien et parfait latiniste, est 
l'homme désigné. Mais quoi! ce lettré est aussi un adhérent 
du luthéranisme. L'autorité ecclésiastique rejette les propo- 
sitions de la ville. Troisième conflit. » 

L'attitude des magistrats nimois apparaît plus signilicative 
encore lorsqu'on sait quelle était à cette date la situation re- 
ligieuse de la ville. Si M. Puech a été tenté de fixer à cette 
année 1.537 le début de la Réforme à Mmes, c'est ([u'il a 
trouve dans les archives du Palais cette note du juge-mage : 
« Touchant la forme de procedderaux inquisitions qui sont à 
faire contre ccuk qui sont chargés de ceste hérésie... satis- 
faisant à l'arrest envoyé du Parlement de Toulouse. » Des pré- 
venus sont incarcérés au château du roi, «; intitulés d'estre luthé- 
riens ». Le lieutenant de l'olTicial demande des conseillers du 
tribunal « pour luy assistera la vuydangedu procès de certains 
luthériens et pressentans d'hérésie ». .Malheureusement les 
pièces ne nous font connaître ni le nom, ni le nombre, ni la 
profession des prévenus. Il ne nous est pas même possible 
de savoir si ce que l'on écrit de Genève à Zurich le 12 no- 
vembre est vrai, à savoir que deux Nîmois auraient été brû- 
lés-. 

Au milieu de cette grave crise religieuse, les consuls de 

1. On a vu en effet que le pi-ovot reprochail aux consul.s d'avoir pré- 
senté Pecolel à plusieurs reprises. Il avait été, en 1535, adjoint à Benoît 
Cosme. 11 se retira, sans doute poui- des raisons religieuses, à Béziers ou 
à Toulouse, d'où il revint complètement hérétique. 

•2. Ilerminjard. 1. 1\', p. 317. Voy. aussi Berne à Fr. I", 17 nov., p. 32(t. 
\I. Puech n'a pas trouvé trace d'un seul supplice à Nîmes même; mais 
des Nimois ont pu rtre exécutés ailleurs. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 231 

Nîmes se déclarèrent-ils ouvertement pour la Réforme? Non, 
certes. M. Puech remarque fort justement que le tiers consul, 
qui défendit contre le prévôt le choix que la ville avait fait 
deCaihas, est précisément un de ces Nîmois qui resteront 
catholiques. Les consuls de 1538, sans doute peu désireux 
de renouveler le conflit, défendirent aux maîtres d'école 
« que ne eussent point à lire à la Sainte Escripture, mais es 
autres livres, tant en grammaire, logique et rhétorique, et ce 
pour obvier aux erreurs que Tondit que par ci-devant ont esté 
semées, à cause de la lecture de la sainte Escripture ». 

Ce n'est là qu'un air de bravoure, destiné à désarmer les 
colères des chanoines; et il ne semble pas que les consuls 
aient très sérieusement veillé à l'exécution de cette défense, 
car, le 21 avril 1540, le Parlement de Toulouse revenait sur 
cette question*. 

Ce qui ressort de tout cela, c'est que le consulat nîmois, 
celui de 1532 comme celui de 1537, s'il n'est pas composé de 
réformés, est loin d'être systématiquement hostile à la 
Réforme. Il approuve « la bonne doctrine évangélique » prè- 
chée par un auguslin suspect. 11 ne lui déplaît pas que ses 
écoles soient confiées à des humanistes, même si ces huma- 
nistes ne sont pas d'une irréprochable orthodoxie. Après 
Pecolet et Caihas, il acceptera, en 1539, Claude Baduel, qui 
est plus compromis encore. C'est seulement à la suite d'un 
nouvel arrêt rendu par le Parlement de Toulouse aux grands 
jours du Puy (14 sept. 1548), que les consuls se décideront à 
faire de nouveau « inhibitions et desfance aux principal, 
régents, pédagogues et autres de ne tenir aulcuns livres de 
la sainte Escripture translatez en vulgaire, etc. ». Mais, dans 
la plupart des cas, comme le remarque très bien M. Puech 
(p. 52), « les autorités ferment les yeux^ », et il est visible 
qu'à Nîmes « les procès des prévenus de la foi ne sont pas 
en rapport avec le nombre des adhérents aux idées nou- 
velles ». A l'heure même où l'hérésie « pullule » à Nîmes, les 
consuls nient son existence; ils déclarent effrontément « que 



■1. Piiecli, p. 27 umprime à tort 1539), et Bulletin, t. XIII, p. 202. 
2. La cour du Juge-mage aussi bien que le consulat. 



232 ÉTUDES HISTORIQUES. 

c'est à lorl que la ville est soupçonnée d'hérésie, et que s'il 
s'y trouve quelques protestants, ce sont tousdes étrangers* ». 



II 



Nous touchons ici à une question générale très délicate. 
Quelle a été, à l'ordinaire, entre J530 et 1562, l'attitude des 
consulats, et par suite de la partie de la bourgeoisie dans 
laquelle se recrutaient les corps consulaires? Cette question, 
nous n'avons pas la prétention de la résoudre en passant. 
Nous voudrions seulement rapprocher un certain nombre de 
faits assez curieux. Nous croyons avoir établi ailleurs- que le 
consulat lyonnais, à une époque où il n'élail sûrement pas 
composé de réformés, a toujours, systématiquement, cherché 
à dissimuler à l'autorité le caractère religieux des troubles 
qui agitaient la ville. A Limoges, M. Leroux est frappé du 
silence que le chroniqueur consulaire garde au sujet des sup- 
plices '. Pour ne rien généraliser, notons tout de suite qu'à 
Bordeaux la jurade est d'abord nettement hostile à la 
Réforme'; cependant, dès 1535, le sous-maire et le clerc de 
la ville sont partisans des idées nouvelles. A La Rochelle, 
c'est grâce à l'appui clandestin des autorités locales qu'elles 
gagnent du terrain {Bull., 1895, 392 et 450 et ss.). A Issoire ce 
sont les deux consuls de l'année 1540qui introduisent en ville 
un prédicateur luthérien, « un jacobin venu d'Allemagne'' ». 
Tout près d'Issoire, à Clermonf^, c'est-à-dire dans une ville 
peu favorable à l'hérésie, il se passe, le 30 avril 1547, une 
scène analogue à celle qui s'était passée à Nîmes en 1532, 
mais ici le scribe communal nous dit plus clairement les 



1. Dardier, à l'année 1551. 

2. Revue liist., 1896. 

3. hist. de la Réf. dans le Limousin, p. 15-2'i. 

4. Gaiiliieur, t. I, p. b et siiiv. 

5. Annales d'Issoire. Ces Annales onl été assez mal public-espar Douil- 
let, l'espéie pouvoir donner une édition critifiue et historique des parties 
de cette clironiciue relatives aux années t5'iU-1560. 

G. .le piépaie un travail sur les origines de la Rclorme à Clermont, 
daprés les Archives communales. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 23'^ 

choses : le prêcheur est poursuivi par l'évêque pour « avoir 
mal parlé et allégué quelques propositions » pendant le der- 
nier carême; il appelle à son aide le conseil de \'ille, et celui-ci 
décide que les Élus (c'est le nom qu'on donnait aux magistrats 
consulaires à Clermont) iront remontrer à Monseigneur « que 
le prescheur a très bien presché et instruit le peuple... et que 
le peuple ne fut jamaiz instruit et édiffié » comme il l'a été 
cette année-là. Ici encore, on le voit, un prédicateur fortement 
suspect d'hérésie a eu l'heur de plaire au conseil de Ville. 

Il serait assurément téméraire de tirer de ces quelques 
faits des conclusions Irop positives. Ce qu'on peut dire, c'est 
que les corps municipaux — du moins dans les villes consu- 
laires — n'ont pas été toujours* les défenseurs acharnés de 
l'unité catholique. Il semble que le désir de défendre leur 
autonomie communale à la fois contre la juridiction épisco- 
pale et contre l'ingérence du pouvoir central les ait souvent 
conduits à cacher, à atténuer, à tolérer chez eux les agita- 
tions religieuses. On ne s^xpliquerait pas autrement que 
Tinquisiteur, en 1549, ait cru nécessaire de demander aux 
consuls des villes du Languedoc un serment spécial^ : ils 
devaient jurer non seulement de poursuivre les hérétiques et de 
les dénoncer à l'inquisiteur, mais encore de n'admettre dans 
leur corps « aucuns diffamés ou suspects dudit crime... 
Juronsaussy que, en toutes chosesconcernanles l'officedela 
Sainteinquisition et poursuite deshérétiques, donnerons ayde 
et secours à M. l'Inquisiteur et aux officiers de sa court, 
quant par iceulx serons requis... ». Un tel luxe de précautions 
aurait été superflu, si l'Eglise n'avait eu de bonnes raisons 
pour se défier des corps consulaires. Assurément l'approba- 
tion qu'ils donnent aux doctrines jjrêchées par tel ou tel reli- 
gieux ne peut pas, comme le dit M. Herminjard, « être inter- 
prétée comme une adhésion à la Réforme » ; mais c'est exa- 
gérer dans un autre sens que de les prendre au mot quand 
"ils parlent de détruire les « grandes erreurs pullulant contre 

1. Après 1561 nous verrons souvent les consulats (à Castres, à Milhau) 
prendre la direclion du mouvement réformé. 

2. Publié par de Frévilie, d'après la collection Doat, dans le l. I" du 
Bulletin, p. 361. 



234 DOCUMENTS. 

la foi catholique ». S'ils n'ont pas, sauf exception, ouverte- 
ment soutenu la Réforme, ils se sont très souvent opposés à 
ses progrès avec mollesse; c'est peut-être dans cette attitude 
purement négative des consulats qu'il faut chercher l'expli- 
cation du prodigieux développement du protestantisme dans 
le Mitli et le Sud-Ouest* (c'est dansces régions que fonctionne 
le régime consulaire) au moment où vont éclater les guerres 
de relisrion. H. Hauser. 



Documents 



TEXTES INliDITS 

EXTRAITS EIV PARTIE DES REGISTRES DU CONSISTOIIIE DE SEDAN 

WATHIEU DE LAUNOY, JEAN HELUN ET JEAN TENANS 

(1562-1599) 

Ces textes que j'ai copiés lorsque j'ai eu entre les mains les 
registres du Consistoire de Sedan, serviront à confirmer, 
compléter ou rectifier l'histoire de quelques pasteurs et 
Églises protestantes du xvi" siècle. J'aurais pu n'en extraire 
que ce qui est absolument inédit, mais j'ai trop souvent re- 
gretté ce procédé toujours arbitraire, pour m'y conformer à 
mon tour. Lorsque j'ai eu d'autres renseignements que ceux 
qu'ils fournissent, je les y ai ajoutés. Enfin MM. A. Bernus et 
11. Dannreulher ont bien \oulu m'envoyer <iucl(|ues notes. 

Mathieu de Launoy-. 

On trouvera dans la France protestante et dans les Notes 
de M. E. Henry sur les pasteurs de V Eglise réformée de Se- 

1. Voy. iiidammcnt l'éLuclo récommenl publiée ici ini-me i)ai' M. Boiii'- 
rilly, numéro de septemlirc 18'.)5. 

2. Il n'esl peut-élre pas iniilile de rappeler que l'analogio des noms a 
(juclquefois fait confondre le pasteur de Sedan et futur ligueur avec un 



DOCUMENTS. 235 

dan, les éléments de la biographie de cet a{Dostat, dont 
M. H. de Glercq {Mathieu de Launoy, 1541-1607. Elampes, 
37 p. in-16, 1890) a trop complaisamment accueilli les calom- 
nies intéressées. Les textes qui suivent nous le montrent à 
Strasbourg- après la première guerre de religion, et précisent 
la date et les motifs de son exclusion de TÉglise réformée. 
On sait qu'il s'est vengé plus lard, non seulement dans ses 
livres, mais en se faisant convertisseur, par exemple lorsque 
les Foucaudes eurent été emprisonnées, et délateur. C'est lui, 
en effet, qui, au plus fort de la Ligue dontil fut undeschefs, dé- 
nonça B. Palissy dont il avait probablement fait la connais- 
sance à Sedan. Notre bibliothèque possède l'exemplaire de 
\&. Réponse chrestienne au premier livre des calomnies et renou- 
vellées faussetez de... Mathieu de Launoy... 1578 (par Lambert 
Daneau , qui a appartenu au duc de Bouillon. 

{Welsche Kirche in 5/ ;\755Z'i/r^, 1545-1569, in Thcsaiiro Baumiano^ 
t. '18, fol. 193, Bibl. de l'Université de Strasbourg :) 

1562(?)... « En la famille de INIalhieu de Launoy, ministre, Marie 
sa femme, Ester et Racket leurs filles fort jeunes Nous sup- 
plions très humblement Messieurs (du Magistrat de S.) laisser icy 
Mathieu de Launoy et Franfoj'5 de Lachapelle, ministres et povres, 
pour consoler les malades et affligés'. » 

contemporain très différent : il s'agit de Mathieu de Lannoye (on Lanoie) , 
d'Anvers, nommé en 1570 professeur de morale à l'Université de Heidel- 
berg, qu'il dut quitter en 1580, avec plusieurs de ses collègues, pour 
n'avoir |)as voulu souscrire à la fameuse P'ormule de Concorde; réformé 
décidé et humaniste de mérite, très apprécié de son collègue Fr. du Jon 
et de Th. de Bèze, il était en correspondance avec ce dernier ; on possède 
encore plusieurs de ses lettres, datées de Heidelberg, spécialement en 
1573. Sans l'avoir vue, je ne doute pas que ce ne soit à lui que remonte 
une lettre à Bèze, de Heidelberg, 1573, qui se trouve à la Bibliothèque 
nationale (coll. Oupuy, W 268, f° 128); Haag (VI, 429) et de Clercq (p. 1, 
31 et 34), l'attribuant par erreur au pasteur de Sedan, en déduisent des 
renseignements erronés pour la biographie de celui-ci. Knfin, en 1577, 
c'est le professeur de Heidelberg que Jean Taffin recommandait à Guil- 
laume le Taciturne comme précepteur du jeune prince Maurice {Werken 
der Marnùx-Vereeniging, série 3, Deel \', p. 177), et non l'apostat de 
Sedan, comme le supposait Chr. Sepp {Drie Evangeliedienaren, p. 44 et 
suiv.). — A. B. 

1. Comm. par i\I. H. I). 



236 DOCUMENTS. 

Sedan 20 mai 1574, prcsid. M' de Lestant 

Le VHP jour de may 1574 Mathieu de Launoy, jadis ministre de 
la parole de Dieu, pour ses iniquitez dont il a eslé conveincu, adul- 
tère, desloiauté, mensonge à Fesperict de Dieu, a esté d'un commun 
adviz des pasteurs en nombre de dix sept ministres et treize anciens 
qui sont en ceste ville, déposé de sa charge, déclaré indigne de plus 
exécuter {sic) le ministère de la parole et retranché de la communion 
de la Sainte Cène, jusques à ce que l'on voie en kiy tesmoignages et 
fruictz plus amples de repenlance. 

Jeudi m juin 1574. Fournelet. 

Monsr P^ournelet advertira par lectres les Eglizes du Pais-bas de 
se donner de garde et veillent sur M^ Mathieu de Launoy s'il se 
trouve en leurs quartiers^. 

Jeudi VI juin 1511. Fournelet prés. 

Monsr Cappel et le capp- Grégoire sont chargez d'advertir Ma- 
dame touchant le faict (de) Mathieu de Laulnoy qui s'est révolte de 
la religion, pour en faire rapport à Jeudy prochain. 



Jean Hellin^ 

Ce Picard qu'on croit allié à la famille de Calvin exerçait le 
ministère à Céligny près de Genève Jorsqu'en septembre 1564 



1. Grégoire Gourdry, \crmandois, dit de Lestang, èlait encore callio- 
liqiie en 1561, alors qu'il adressait des vers français cl latins à Euslaciie 
du Bellay, évoque de Paris, cl à son ami, le poète Nicolas Ellain, pari- 
sien: en 1563 il est minisire de Montdidior, d'où le synode provincial de 
La Ferlé, avril t56/i, le transfert pour quatre mois à Meaux, puis par 
intérim au N'auldoy. Pasteur à Sedan de 1573 à 1501 (ou 159'i). .le doute 
fort (lu'il ait été ministre de Pons en 159'), comme le veut llaai,s V, 338. 
— A. B. 

2. Launoy avail autrefois exercé le minislèrc dans les Pays-Bas (voy. 
Janssen, Kerkhervorming in Vlaanderen, t. \, p. i5(i et suiv.); voyant sa 
situation compromise à Sedan, il s'était sauvé en 1573 dans ces contrées, 
et il y était encore en 1576; sa rupture définitive avec le proteslantisme 
n'avait pas encore eu lieu. 

3. Voy. Bulletin, l. .\X\IX, p. 305. 



DOCUMENTS. 237 

il fut appelé par Jean d'Estrées à se charger de FÉglise or- 
ganisée à Cœuvres par lui et par les pasteurs de Montméjà et 
F. de la Cliapelle qui exerçaient le ministère à Chauny et à 
Anizy-le-Chàteau (Aisne). La lettre par laquelle ce seigneur, 
qui devait plus tard abandonner la Réforme, demande aux 
Genevois le retour de Hellin dans son pays d'origine, a déjà 
été publiée, mais en partie seulement, par M. H. Bordier 
{France prot., 2° éd., VI, 171). J'y ai joint celle qui l'accom- 
pagne dans les Portefeuilles hist. des Archives de Genève 
(n" 177.5), c'est-à-dire celle que J. Hellin écrivit au conseiller 
Porral au sujet de son départ ^ Le texte extrait des registres 
du Consistoire de Sedan, nous permet de suivre la destinée 
de ce pasteur, persona grata auprès de la famille de Bouillon, 
depuis 1568 jusqu'en 1581. 



Messieurs les magnificques, 
Messieurs les Sindiques de la ville de Genève- 



Messieurs 



Avec le travail de Mess" de Montméjan^ et de la Chapelle* mi- 
nistres des esglises réformées de Chaulny et Anyzy, distantes de six 



1. Et dont la signature a été coupée, ce qui ne nous permet pas de dé- 
cider s'il faut écrire Helin, comme M. d'Estrées, ou Hellin comme le 
scribe de Sedan. 

2. Lettres du grand maistre d'artillerie de France à cause de maistre 
.lean Hellin, venues en icelle 13 novembre 1564. 

3. Bernard de Momméja, originaire de Toulouse, vint à Genève en 
juillet 1559, et fut nommé, en septembre 1561, ministre de Chauny, en 
Picardie. En correspondance avec Pierre Martyr, Bullinger, Gualterus, 
Calvin, lié avec Mathieu Virelle et Simon Goulart, il eut pour protecteur 
le prince de Condé ; aussi composa-t-il une élégie sur la mort d'Éléonore 
de Roye, la première femme de celui-ci. Il se fit du reste connaître par 
des poésies latines et françaises, dont plusieurs ont été imprimées. Il ne 
vivait plus en 1574. — A. B. 

4. François Peintre, dit de La Chapelle (en latin Pinteus, ou Pinthaeus, 
ou Pythius, Capella), originaire d'Amiens, ministre à Sainte-Marie-au.x- 
Mines, prêcha non sans danger à Metz, en 1558; devenu plus tard aumô- 
nier de Louis de Condé, on le trouve au printemps de 1563 séjournant à 
Strasbourg, avec Mme de Roye, belle-mère de ce prince, puis prêchant 
en juillet de la même année à Muret, près Soissons, résidence de Conde, 



238 DOCUMENTS. 

et sept lieues de cesle maison de Cuevres, j'ay commencé à y 
dresser une esglise et faict faire exercice en icelle les jours de Di- 
manche et de Jeudy. 

Mais d'auitant qu'ilz ne pourroient satisfaire à telz voiaiges qui 
leur sont de très grand charge, et que pour continuer et parachever 
une telle entreprinse il m'est besoing avoir ung mynistre ordinaire- 
ment, je vous ay depesché ce porteur exprès, ayant recours à voz 
seigneuries, pour vous pryer, comme je faictz de bon cueur, me 
faire ceste faveur de m'accorder monsr. Helynl'un des mynistres en 
voz terres, lequel j'ay entendu estre de présentées pais. Avec l'ayde 
duc[uel Dieu nous fera la grâce que le commencement aura bonne 
tin. 

En ce faisant, vous ferez beaucoup prmoy et pr les gentilhommes 
voysins qui vous en seront tenuz. De ma part, si vous avez affaire 
de moy, je [p] rendrey peine de vous faire cognoistre de toulte ma 
i:)uissance ma bonne voulante. Sur ce je me recommande à voz 
bonnes grâces, et prye Dieu, Messieurs, vous donner en santé, très 
longue et très heureuse vie. 

De Cuevres, le (blanc), jour de sp 15()4. Le tout vostre lidelle et 

obéissant amy, 

Destri^es 



Motisic'ur, 
Monsieur Porralis, conseiller en la Seigneurie Je Genève. 

Monsr Porralis, le bon traitement que j"ay tousjours trouvé en 
vostre maison selon l'amitié et bonne affection qu'il vous a tous- 
jours pieu me monstrer, m'incitent maintenant à vous escrire ces 
]irésentes pour vous prier de vouloir continuer en mon endroit, 
aussy bien en absence comme en présence quant j'eslois avec vous. 

Maintenant donc, puis qu'il a pieu à Dieu m'appeller au pais de 
ma naissance pour annoncer la parolle de Dieu chez Monseigneur 
d'Eslrées chevalier de Tordre et granl maistre de l'artillerie en 
France, par la permission et consentement de vous aultres mcs- 

et, en lôGi, à Anisy, dont Mme de Hoyc était châtelaine. En lô6S et IÔ69 
il est réfugié à Strasbourg, avec son ami, le poète et pasteur Des Masures. 
En 1570 on le retrouve pasteur à Sainle-Marie-aux-Mines, et en 1573 il est 
à Ileidelberg. C'est probablement dans celle ville qu'il mourut; du moins 
c'est là que sa veuve épousa, le 9 novembre 1588, Daniel Toussain, veuf 
lui-même d'une première femme, Marie Couel. — A. B. 



DOCUMENTS 239 

sieurs noz supérieurs, et des frères ministres du saint Evangile, 
combien que je sois séparé d'avec vous par la distance des lieux 
quant au corps, je m'asseure neantmoins et croy au seigneur que 
tousjours nous demeurerons unis d'esprit et volonté. De ma part je 
feray mon devoir toute ma vie, comme aussy je suis obligé à en- 
tretenir noz amis depar deçà en ceste bonne volonté qu'ilz portent 
à ceste République de Genève que Dieu a bénit par tant de grâces, 
affin qu'en temps de nécessité ilz vous portent la laveur et secours 
([u'ilz vous promettent, entre lesquelz je puis nombrer premiers 
ledit s' d'Estrées pour le saint désir et bonne affection qu'il porte à 
l'Eglise de Dieu et à la Seigneurie. Il a des moyens assez, Dieu 
mercy, pour ce faire quant le temps et le lieu le requerra. 

Au surplus, monsr, je vous supplye prendre ceste peine pour 
moy, comme il est raisonnable que je rende compte à la Sei- 
gneurie des meubles qui m'ont esté baillez par déclaration i par 
vous mesmes, que vous aussy présentiez (s'il vous plaisl) au Con- 
seil ladite déclaration à ma descharge. Je m'asseure que messrs 
n'auront pas malconlentement de moy, car, grâces à Dieu, rien 
n'est empiré entre mes meins soit au jardin, soit à la maison. J'y ay 
fait beaucoup de réfections à mes propres despens, où je n'ay 
|)oint regret qu'un autre en soit jouissant. 

J'escris à mon homme qu'il s'adresse à vous, je vous supplie luy 

ayder de conseil et conduite pour cest affaire que je scay que ne 

prendrez à desplaisir vous employer pour moy en ce cas. De mon 

costé vous pouvez vous asseurer, monsr, que partout où je seray, 

vous aurez un fidèle amy et serviteur, me recommandant à voz 

bonnes grâces, de madame voslre femme et de tous voz enfans, 

priant l'Eternel nostre bon Dieu et père vous maintenir tous en 

bonne prospérité. 

Ce 15 Décembre iôGi-, 



Consistoire tenu le Jeudy ii novembre (1581) auquel a présidé 
Monsr Fournellet. 

Cejourdhuya esté aporté à la Compaignie ung acte du Coloque 
tenu à Gyvonne le 4 octobre 1581, dont la teneur ensuyt : 

Les lectres de ma Dame et Messeigneurs de Buillon adressées à 

1. Lisez : inventaire. 

2. Signature coupée. 



240 DOCUMENTS. 

la Compagnie ont esté leues, par lesquelles madite Dame remons- 
trollque dès Tan 1568, Monsr Hellin ministre du S. Évangille auroit 
esté accordé à feu d'heureuse mémoire monsr son mary et à elle 
tant pour exercer le ministère que pour estre employé à la con- 
duite et institution de messeigneurs leurs enfans, et auroit led- 
accord fait par une assemblée de ministres estant lors à Sedan, 
esté depuis aulhorisé par les sinodes de Champagne et de l'isle de 
France, comme il nous a faicL apparoir par les actes d'iceux : 
requerantz sur ce madicte Dame et mesditz seigneurs, parceque 
c'estoit la principale vocation dud. sr Hellin, (|u"il conlinuast au 
ministère de Tévangille comme il avoit commencé de l'exercer en la 
\ille et chasteau de Sedan, et singulièrement d'autant que mes ditz 
seigneurs disoient estre la principale charge en lacjuelle il devoit 
pour le présent eslrc employé auprès d'eux, nous a esté requis par 
ledit sr Hellin que pour rendre sa vocation à l'advenir plus cer- 
taine, attendu la disconlinualion qu'il avoit faicte dicelle, autant' 
le temps qu'il avoyt voiagé en pays eslrange avec Messeigneurs-, 
retournant maintenant à l'exercice de sondit ministère, il nous 
pleut l'authoriser, tant pour le regard du passé que pour l'advenir. 
Ce que la Compagnie luy a accordé par ce présent acte qui en a 
esté dressé, ratiffiant sadite vocation au ministère du S. évangille, 
et l'exortanl à y continuer et s'y employer de bien en mieux à l'hon- 
neur el gloire de Dieu et à l'édification de son Eglise. 

Faict au Colo(iue tenu à Gyvonne le 4 octobre 1581. 

EscoKFiER, esleu pour conduire Jehan Tenans, scribe des actes 
la susd. action. dudit Coloque. 

J. Canei-le, commis pour scribe au consistoire 
en l'absence de M. de Moussy. 

I. Pendant. 

•2. Les princes dont l'éducation fut confiée à Hellin, et qui devaient si 
jeunes périr tous (\i:ux dans la fatale expédition des reilres de 1587, sont 
(hiillawne Robert, duc de Bouillon, né en 1562, et son frère, Jean, comte 
de La Marck, né en 1564 ; dans leurs voyages à félranger ils séjournè- 
rent; entre autres, on 1577, à Strasbourg, où ils logeaient chez le profes- 
seur Dasypodius ooy. Schmidt, Jean Stiirni. p. 3(>7: Erichson, L'Eglise 
franc, de Strasbourg au xvi" siècle, p. 47). Le Bulletin a publié (t. XXXllI, 
\). 5'i2 et suiv.i deux lettres de leur mère (Françoise de Bourbon, veuve de 
li('nri-llobert de La Marck, duc de Bouillon), relatives à ce séjour; elle 
n'y parle que de l'un de ses fils (que le eommentaire désigne à tort comme 
prince de Condé", et dit qui! est « instruit par précepteur»; il s'agit 
sans doute de notre Hellin. — \. B. 



DOCUMENTS. 241 



Jean Tenans' 



Ce pasteur ayant terminé sa carrière comme professeur 
crhébreu à Montauban, on trouvera tout ce que Ton sait sur 
lui dans le livre de M. le professeur Nicolas sur V Académie 
de celte ville (ainsi que dans la France protestante et dans 
les Notes de M. E. Henry). Les extraits qui suivent, complé- 
tés, en ce qui concerne Metz, par une fiche de feu M. le pas- 
teur O. Guvier, nous aideront à mieux connaître Thomme 
(en même temps que ses collègues), et à préciser les prin- 
cipales étapes de sa carrière. 

Note de M. O. Ciivier^. 

En février 1569, à rentrée de Charles IX, Pexercice du culte 
réformé fut interdit à Metz. La populace démolit le temple construit 
au Retranchement. D'Ausance, lieutenant du gouverneur Vieilieville 
(dont une fille mourut, consolée par Taffin), fit évader de nuit les 
pasteurs. Les réformés durent, dès lors, se rendre à Courcelles, 
puis à Montoy, pour y célébrer leur culte que la Saint-Barthélémy 
vint encore interdire. Il fut derechef autorisé dans la ville par la 
paix du 16 mai 1576, et les réformés se mirent à construire un 
temple rue de la Chèvre. Ils appelèrent alors de Bàle Tenans, 
auquel, le 2 septembre, fut adjoint La Chasse « hommes de grandes 
lettres et suffisans », qui prêchèrent d'abord dans la maison de 
M. de Myon... « Le dimanche 22 juillet 1576 la parole de Dieu fut 
prêchée par M. Tenans... prenant son texte au Ps. 122, incontinent 
que j'ay oy... La Cène fut célébrée en Septembre à deux tables 
par ledit Tenans et Gardesy, ministres >. Le 16 novembre Tenans 
inaugura le culte public, et le 27 janvier 1577, le catéchisme, dans 
le nouveau temple, lequel fut interdit dès le 26 février 1577. Les 
deux pasteurs, Gardesy, min. du Vaux et 4 bourgeois, partirent, 
le 28, pour l'Allemagne d'où ils revinrent, en avril 1578, à Montoy, 
où s'assemblaient les réformés. Ceux-ci étaient si nombreux qu'à la 
Cène de Pâques 1579, on compta 3,297 communiants. 



\. Voy. Bulletin, t. \XX1\, p. 308 et suiv. 

2. Complétée par des extraits de la clironiqiie de Jehan de Morey, com- 
muniqués par H. Dannreullier. 

XLVl. — 18 



242 DOCUMENTS. 

Avant celte dernière date, le 22 juin 1578, Tenans avait épousé à 
Sedan (l'ornelet bénit le mariage) demoiselle Marie Tagaut, (ille de 
l'eu M'-' Tagaut « en son vivant docteur en médecine ». C'est sans 
doute ce mariage et aussi la situation précaire de TÉglise de Metz 
qui décidèrent Tenans à prendre son congé' pour se fixer à Sedan 
où le registre du Consistoire nous permet de le suivre désormais 
pendant près de vingt ans : 

22 avril 1579. Colloque tenu à Sedan, dernier art. 

Sur le fait de M. Tenans, tant pour son département de l'Église 
de Metz, comme aussi pour estre receu ministre en l'Église de 
Raucourt, a esté respondu qu'il sera adverty de s'estre départy trop 
lacilement de l'Église de Metz, comme il est apparu, tant par les 
lettres comme aussi jiar le tesmoignage du Consistoire de lad. 
Église qui a esté produit, et cependant sera receu en l'Église de 
Raucourt, sans toutesfois préjudice de ceux qui pourroient pré- 
tendre quelque droit sur luy. 

■il juillet 1581. Fournelet. 

Mons. Fournelet, avec mons. de la Mine, feront remonstrance à 
nions. Tenans que le peuple se scandalize qu'il ne réside et demeure 
en son Église. 

\\ août 1581. Fournelet. 

Suivant la charge qui avoit esté donnée à mons. l'ournelet et à 
mons. de la Myne de faire entendre à mons. Tenans que plusieurs 
se scandalisent, mesmes ceux de son l\glise, de ce qu'il ne réside 
poinct sur son Église, et d'autant qu'il n'a prins de bonne part 
lesd. advertissemenl et remonstrance, mesme qu'il donne à penser 
(|u"il n'a pas volonté d'y aller résider, il a esté advisé (|ue 
mess. Fournelet, de Helin i.s/c) et de la Myne et de Moussy le feront 
entendre à Madame. 

1(1 août 15S1. Fournelet. 

Suivant l'ordonnance de Madame, la compagnie est d'adviz que 
au it'tour de mons. (kippel on assemble des ministres avec aucuns 
«lu Conseil de Madame, pour donner t)rdre aux plaincles que l'on 
faici de ce ([ue mons. Tenans ne réside en son Église. 

1. . M. Tenant obtint son congé de l'Église poiu- quelque occasion 
devant la Pàquc » (1579). 



DOCUMENTS. 243 

24 mai 1582. Fournelet. 

Gaiiache, ancien de Raulcourt, est comparu en cesle Compagnye 
au nom de son Consistoire, pour requérir que l'Église de Raucourt 
fust secourue de ministre durant l'absence de nions. Tenans, pour 
lequel faict il a esté conseillé de s'adresser par requeste à Madame, 
nous ayant dict que led. s"" Tenans estoit party sans y avoir donné 
ordre. 

2 août 1582. Tenans est pasteur à Sedan et professeur au Collège. 
17 sept. 1598. 

Pour ce que grand trouble et scandalle est advenu en l'Église 
chrestienne et réformée de la ville de Sedan, à l'occasion de ce que 
mons. Tenans ministre en icelle Eglise a présenté requeste au ma- 
gistrat pour ung traistre en demandant et solicitant que la vie luy 
l'ut sauvée, le Consistoire de laditle Eglise, deuement asemblé au 
nom de Dieu, estime et juge que son debvoir estoit d'en admonester 
et reprandre ledit mons. Tenans atandu quil l'a faict sans en com- 
munic[uer ny parler à ses frères et compagnons en l'oeuvre de Dieu, 
mais au lieu de recepvoir la douce remonstrance et charitable re- 
préhension de ses frères pour en faire son proufit, l'a méprisée et 
rejettée, disputant à l'encontre, sur quoy ledit Consistoire l'advertit 
qu'un Colloque se debvoit assembler à Châlons où il proposeroit 
ou feroit proposer ledit fait; sur quoy il respondit audit Consistoire 
qu'il fist ce qu'il voudroit et quand à luy il en feroit comme il l'en- 
tendroit. Par ainsy il est advenu que ledit colloque en a cogneu et 
jugé, au jugement duquel ledit mons. Tenans avoit promis se tenir. 
Mais il est avenu qu'il a proposé et fait proposer tout autrement à 
son avantage tant au sinode général tenu à Montpellier, qu'au si- 
node provincial tenu à Paris, changeant et renversant la proposi- 
tion dudit Consistoire et sa simple et vraye intelligence, parquoy 
prévoiant qu'il pouroil de rechef remuer ledit fait, ledit Consistoire 
a jugé, pour le bien et la paix de l'Eglise, d'insérer et enregistrer 
cest acte au registre du Consistoire, lequel soit signé des ministres 
et anciens qui en ont eu la congnoissance, pour s'en servir à l'adve- 
nir sy besoin est et non pour esmouvoir nouveaux troubles que le- 
dit Consistoire désire estre du tout oubliez et ensevelis. 

Et quant à la vocation de noire frère mons. Gantois esleu et or- 
donné pour ministre en ladite Eglise de Sedan, que led. mons. Te- 
nans a dit n'estre aprouvé pour le bon ordre cl la procédure qu'on 
y a tenu ainsy qu'on fait en louttes Eglises bien dressées cl con- 



244 DOCUMENTS. 

duiltes selon Dieu, ledit Consistoire la recongnoil et juge tant lé- 
gitime et pure que quiconque y trouveroit à redire, il se montreroit 
fort desrésonable. 

Faict aud. Sedan le jour et an que dessus. He.nhy Uiuier. Pierre 

FORNELET. EuSliBE GaNTOIS. J. CaNELLE. BOiNNET. LuCAS. P. ViLLETTE. 

28 janvier 1599. 

Villette, deOastines, Croyer et Lambermont remonstreront à M. le 
président qui! n'est raisonnable de continuer les gages à raons. Te- 
nans qui ne sert icy et n'a intention d'y servir... 

IG sept. 1599. 

Veu lessubniissionsetrecognoissances volontaires que nions. Te- 
nans notre frère a faict solemnellement, faisant son dernier adieu et 
prédication icy, Nous avons tous jugé estre raisonnable d'oublier 
toutes les infirmitez passées pour n'en estre jamais nouvelles, etdepuis 
les susd. satisfactions tenir led. s"' Tenans nostre d. frère pour in- 
coulpable et irrépréhensible, dont nous luy avons donné une pleine 
et entière attestation couchée es termes cy dessous escriptz, avec 
la promesse qu'il nous a faicte que toutes et quanles fois qu'il sera 
redemandé (cas advenant que nous en ayons affaire) qu"il se rendra 
à ceste Eglise pour y servir d'un saint zèle et entière affection, la- 
quelle promesse signée de sa main est aussi insérée cy dessoubz. 

EusÈBE Gantois..!. Cappel. Henry Delambermont. 

J. Delalande. Michiel Convert. Bonnet. Croyer. liARON. 

POILBLANC. StASQUIN. 

Nous les ministres et anciens de l'Eglise réformée de Sedan soub- 
signez, certiffions qu'encore que nostre frère nions. Tenans porte 
quant et soy tout acquis tesmoignage notable de pure et saine doc- 
trine, ensemble de bonne et saincte conversation, en vertu dequoy 
il ne peult faillir d'eslre chery et embrassé de chacun, néantmoins 
nous avons jugé convenable à nostre devoir el singulière affection 
envers luy, et aux rares vertus et grâces dont le Seigneur l'a doué 
diversement, d'attester et certiffier, comme aussi par la présente cer- 
iiffions et attestons à tous, que depuis dix-neuf ans enca, il auroit 
rendu son ministère approuvé pour avoir purement et droitement 
détaillé la doctrine céleste, tant aux villages de ceste souveraineté, 
deux ans ou environ, qu'en la ville et au chasteau le reste du temps 
susd. Mais pour avoir mené avec sa femme et ses enfans une vie ir- 



DOCUMENTS. 245 

répréhensible et saincte, en considération clequoy nous l'avons tou- 
jours honoré et aymé avec prière instante et désir extrême de le rete- 
nir avec nous si Dieu luy eût incliné le cœur de ce costé, et que Testât 
de ses affaires pour lesquelles il a esté deux ans ou environ absent, 
luy eut peu permettre; mesmes nous avons loué et louons le regret 
t[u'il nous a tesmoigné, mesmes par ses larmes, en avoir, protestans 
que nos regretz de le quitter sont tels et si grands que nous n'en pou- 
vons porter ou soubtenir de plus grands pour ce regard, et ne pou- 
vans, en cestedure départie autre chose, nous luy obligeons pour un 
si long et notable service, nos cœurs et affections pour tousjours, le 
recommandons à la grâce de nostre Seigneur et Sauveur avec toute 
sa famille pour en estre le conducteur en tout son voyage et conserva- 
teur en tout son séjour. Et prions nos frères qui auront ce bonheur 
de jouir de son ministère, de le recevoir et posséder avec l'honneur, 
amour et respect qui lui appartient et dont nous l'honorons, hono- 
rerons et respecterons toujours. 

Faict a Sedan le 15 sept. 1599. 

Je Jan Tenans ministre de la parolle de Dieu promelz, par la pré- 
sente, pour la bonne, sincère et cordial le affection qu'ay tousjours 
porté et porteray toute ma vie au corps de l'Eglise réformée de 
ceste ville de Sedan, tant en général qu'en particulier à chacun 
membre d'icelle, selon et conformément que Dimanche dernier fai- 
sant l'exhortation dud. jour et prenant congé d'elle je le prolestais 
et promis solempnellement, que oii lad. Eglise aura besoing de moy 
et désirera me répéter pour y servir et exercer mon ministère 
comme j'ay fait par le passé, — de retourner et venir k lad. Eglise lors 
et toutesfois et quantes que je seray par elle requis et demandé. Et 
ne m'obligeray à autre Eglise que ce soit, qu'à ceste condition. 

En foy de quoy j'ay signé la présente de ma main. 

A Sedan le XVI" jour de septembre 1599, 

Signé Tenans. 

Si ces divers actes nous révèlent la difficulté qu'il y avait 
parfois à concilier la liberté individuelle avec l'ordre de la 
Discipline de nos pères, personne néanmoins ne pourra les 
lire sans rendre hommage à l'esprit véritablement évangé- 
lique qui lésa dictés. G'estl'intérêl de l'Église et de l'Évangile 
qui a permis d'ensevelir ce qui a divisé, pour ne se souvenir 
que de ce qui doit rapprocher et de ce qui seul édifie. 

N. W. 



246 • DOCUMENTS. 

PAPIERS INÉDITS DE L'ÉPOQUE DU DÉSERT 
EN LANGUEDOC 

Tous les lecteurs du i?z<//r?^//z connaissent, au moinsde nom, 
les beaux volumes de M. E. Hugues sur les Synodes du Désert 
où sont publiés un grand nombre d'actes des synodes protes- 
tants cl quelques colloques. M. Arnaud a donné, dans un sup- 
plément à l'ouvrage de M. Hugues, le texte de plusieurs as- 
semblées du Dauphiné, qui avaient échappé aux recherches 
de son prédécesseur. Mais la liste des synodes et surtout des 
colloques est loin d'être complète ;chaquejouril s'en découvre 
de nouveaux dans les dépôts d'archives et surtout dans les 
papiers de famille. M. le pasteur Benjamin Tournier, qui, 
avant d'assumer la lourde lâche de pasteur de la Société Co- 
ligny en Algérie, avait exercé le saint ministère dans un poste 
non moins Catigant, celui des Vallées vaudoises des Hautes 
Alpes, y a rassemblé et sauvé de la destruction un certain 
nombre de papiers relalifsaux protestants du Dauphiné. Grâce 
à son obligeanceil m'est permis de donner le texte de plusieurs 
colloques et synodes de cette province, qui ne se trouvent ni 
dans Hugues ni dans Arnaud. C'est avec joie que je me suis 
chargé du soin de mettre à la disposition dos travailleurs les 
papiers qu'il a eu l'amabilité de me confier '. Puissent toutes 
les personnes à qui leur position en donne le pouvoir, prendre 
exemple sur M. Tournier et s'occuper sans cesse et sans 
délai à recueillir tous les papiers qu'ils peuvent rencontrer 
dans les familles protestantes. Non seulement elles les tire- 
ronlderoublimaisainsieileslcssauverontd'une perte presque 
certaine. L'histoire du protestantisme frnn(;aiscom])te encore 
bien des lacunes, et c'est faire œuvre de bon prolestant (lue 
de contribuer, chacun pour sa part, quelque faible soit-elle, à 
mettre entre les mains des historiens le plus de documents 

I. Grnce à la générosité do M. le paslcur I3onjnmin Tournior, ces docu- 
nients sont venus grossir la collection des synodes et colloques dont la 
Bihliolhèc|ue du protestantisme français doit la possession à la générosité 
de donateurs ;inlcrieurs. 



DOCUMENTS. 247 

possible. Que de dévouements cachés, f|ue de marlyres noble- 
ment supportés, c|ue de courage et d'énergie ignorés encore 
dont la révélation pourrait instruire la nation française du rôle 
joué par ces huguenots qu'elle a laissé persécuter et que Ton 
<lécrie tant de nos jours. Les lanceurs d'idées fausses seront 
réduitsausilenceàmesureque l'histoire s'éclairera davantage. 

Trois sériesdedocumentsferont l'objet de cette publication : 

Dans la 1'"'' seroni contenus divers actes très courts ayant 
trait à des faits variés mais intéressants, tels (|ue baptême d'un 
enfant né en prison, élargissement de prisonniers, etc. 

La 2^ série contiendra le texte de trois collo((ues, c|ui avaient 
échappé aux investigations de MM. Hugues et Arnaud. 

Enfin, plusieurs synodes du Dauphiné, inédits, formeront la 
3^ série, la plus longue et peut-être la plus curieuse. 

F. B. 

L — Documents divers, 1683-1702 
Précautions contre les faux frères (1683). 

Nous certifions à nos frères de Tliglize de Faiigères, comme plu- 
sieurs de nos frères partent dans le decain de venir anlandre la 
prédication, vous aures la bonté, nos très honnorés, de leur vouloir 
permettre l'antrée; le dhonneur du preseant certificat, qui est le 
sieur Paul Romanet aagé d'environ soixante ans, vous dira ceux 
qui sont de celte Eglize, et vous pouvez vous confier à lui. A la Bas- 
tide, le 31 aoust 16S3, en foi de quoi 

Signé : Benoit, ancien et secrétaire, 

Pignon, ancien. 
Original papier. 

Algues-mortes. Baptême en prison (1687). 

Extrait des registres des baptesmes tenus dans la paroisse Notre 
Dame du Sablon de la ville d'Aiguës mortes, diocèse de Nismes en 
Languedoc. 

L'an mil six cents huictante sept et le vingt septième du mois 
d'aoust, Pierre Bonnes a esté baptizé, né le vingt quatre du mesme 
mois et au fil de Jean Bonne du Heu de Faugieres, diocèze de Bé- 
ziers, tailleur d'habit et de Marie Rougière, sa famme, le parain a 



248 DOCUMENTS. 

esté Pierre Fuillade, boulanger du lieu de Monteau, diocèze de 
Monpellier, et la maraine Elizabeth Ancelte, fille de Charles Ancet, 
hoste de cette ville, en présence des tesmoing signés à l'original 
avec moy soubsigné. 

I.equel extraict je, prebstre et curé de la susdite paroisse, certifie 
estre véritable. A Aiguës mortes ce 2 8'""^ 1687. 

PONCET. 

Au dos : Certificat pour Jean Bonnes d'un enfant quil luy est né 
à la ville d "Aiguës mortes, estant en prison pour cause de religion, 
et fut batizé le 2'i"i'' du mois d'aoust 1687. 



Élargissement de trois protestants de Pont de Camarés 
détenus à Aigues-mortes (1687). 

Nous, capitaine au Régiment de Navarre et commandant pour sa 
majesté à Egue morte, à la besance de monsieur le lieutenant de 
Roy, certiffions que Jean Bon et Marie Rogère sa femme elJean Sa- 
batié du Pon de Camoret, estoit en prison ici et que jay les ai mi en 
liberté par ordre de monsieur de la Nouue, pour sans retorner chez 
eux. Faict audit Egue morte le 2""' octobre 1687. 

S'gné : Bois dauphin. 

Original sur papier timbré de huit deniers de la Généralité de 
Montpellier. 



Amendes (1691). 

Quittance de 12 /. 10 5. que les nouveaux convertis de Faugères es- 
taient obligé de fourny pour un sisicme. 

Je serlifie avoir receu de M. Roque, de l'augère, huict quintal 

soixante livre foin poix d'emarc pour un sixsieme pour la demy 

compagnie (jui et à S'^-Pargoire ce 20 desambre 1691. 

Signé : de Jonquière 
On trouve au dos : 



Boussagnes, cinquante quinlcaux. 

La terre de Villemagnie et Taussaq, cinf[uanic ciuinteaux. 

Bédarrieux l'ournira le surplus de foin nécessaire. 

Nicolas de Lamoic.non, 

chevallier, comte de Launay. 



DOCUMENTS. 249 

Nouveaux convertis récalcitrants, de Faugères, dragonnes en 1702. 

EstJt des nouveaux convertis du diocè'^e de Béliers auxquels la des- 
charge de contribution pour !j garde des passages d'Orange avoit 
esté par nous accordée en considération de ce qu'ils faisoint alors 
leurs devoirs de catholiques, dont ils se sont relaschés depuis. 

Faugères 
Jean Roque fils cVAai-on 

Jean Planque fils de David et sa famille 

Demoiselle Diane de Lagasse 

Jean Maman et sa famille 

Aloj'-je Martin et sa famille 

André Martin et sa famille. 

Nicolas de Lamoignon, chevalier, comte de Launay-Courson, sei- 
gneur de Bris, Vaugrigneuse, Chavaigne, La mothe chand*', Beuxe 
et autres lieu.x, Conseiller d'eslat ordinaire, Intendant de Langue- 
doc. — Veu Testât cy dessus et les certificats à nous rapportés qui 
marquent que lesdits nouveaux convertis y mentionnés ne font plus 
leurs devoirs de catholiques, nous ordonnons que les comprins et 
dénommés audit estât, chacun à leur égard, seront constraints, par 
logement en pure perte, au payement de toutes leurs coltités pour 
la contribution aux dépenses de ladite garde d'Orange, depuis le 
premier juillet mil sept cens, jour de Testablissement d'icelle. 

Fait à Montpellier le premier mars mil sept cens deux. 

De Lamoignom signé à l'original. 

Veu Testât cy dessus, nous ordonnons que les compris et dénom- 
més audit estât seront tenus de payer chacun à leur égard les taxes 
auxquelles ils se trouveront comprins pour la garde des passages 
d'Orange, ainsin qu'ils la payaient avant notre ordonnance du 

7e 7bre 1700. 

De Lamoignon signé à l'original. 
An bas ."j'ay Toriginal S. D.. eau, curé d'Aspiran. Copie papier. 



LE CASTEL DE LA FAVÈDE ET DU PLAN 

(Livres brûlés à Ximes lo juin i~3o, etc.) 

M. Oberkamff de Dabrun, qui naguère a publié trois bro- 
chures illustrées consacrées à Bouquet et son château (Alais, 
Martin, 1892, 7 pages in-8°), à La Filolie (Périgueux, impr, de 



250 DOCUMENTS. 

la Dordogne, 2 pages, 1S96) et au Château de Sauvebœuf {ibid.. 
3 pages in-8°), a bien voulu dessiner pour nous une vue du 
Castel de la Favède, placé près d'Alais dans un vallon formé 
par les Cévennes. C'est là que na(|uil, le 13 mars 1688, Ben- 
jamin Ribot, seigneur du Plan. C'est l'un des tjuelques hommes 
de cœur cjui, sous Louis XV, rendirent aux huguenots à l'étran- 
ger, et à leurs frères persécutés en France, les plus grands 
services. M. le pasteur Bonnefon lui a consacré une monogra- 
phie très détaillée mais qui est loin d'épuiser tout ce que ren- 
ferme l'abondante correspondance de Du Plan avec Antoine 
Court. On sait cjue, comme tous les intermédiaires sans 
exception, — hélas 1 comme Clausel, Le Cointe, d'Aigaliers 
et plus tard Court de Cebelin et Rabaut Saint-Etienne, — Du 
Plan ne recueillit guère que des ennuis, des dénis de justice, 
des suspicions de toute nature, de la part de ceux pour lescjuels 
il se sacrifiait. Une copie de ce qui forme le n. 12 de la cor- 
respondance d'A. Court étant à notre Bibliothèque, j'en 
extrais ces deux fragments (|u'on ne lira pas sans intérêt. Le 
premier, du 7 août 1726, donne à Antoine Court, écrivain, 
des conseils (|u'il eut un peu de peine à s'ajiproprier : 

« Travaillons, mon cher ami, à raffiner noire style et à purifier 
nos raisonnements. Formons-nous un plan, comme porte mon nom, 
qui soit le plus court qu'il se pourra, comme porte le vôtre. Si ce 
plan court est l)ien dressé et bien exécuté, il sera du goùl de tout 
le monde, car on aime aujourd'hui, plus que jamais, la solidité et la 
brièveté. » 

\'oici le récii d'une perquisition faite à Nîmes pour y terri- 
fier les protestants en 1730. Il se trouve dans une lettre du 
27 juin de cette année. 

« Ce fut la nuit du .5 au 6 de ce mois que M. d'Iverny, votre bon 
ami, M. de Polestron, inspecteur des troupes, et M. Pintendant se 
rendirent à Nîmes avec quatre bataillons comme si on avait eu 
besoin de faire passer les troupes en revue. Ces trois messieurs, 
avec d'autres officiers, soupèrent chez Mad. de Fabrègue et, après 
s'être bien bourrés et avoir bu du meilleur vin à foison pour leur 
inspirer plus de courage dans la fameuse entreprise qu'ils avaient 
projetée; ils envoyèrent chercher le magistrat de la ville à qui ils 



DOCUMENTS. 



251 



ordonnèrent de nommer des commissaires à chaque quartier de la 
ville pour en faire la visite. On choisit les plus bigots pour faire 




celte expédition, mais on ne voulul pourtant pas les avertir de leur 
destinée jusqu'à ce que l'heure fût venue de se mettre en campagne. 
L'heure étant venue, nos trois généraux sortirent en furie de chez 



252 iMÉLAiNGES. 

Mad. de Fabrègue à onze heures de nuit et se rendirent sur le Cours 
suivis des principaux officiers qui avaient soupe avec eux, où ils 
avaient donné rendez-vous à tous les officiers des 4 bataillons, aux 
magistrats de la ville et aux commissaires des quartiers. On dis- 
tribua à chacun son poste et aussitôt ils partirent tous, la baïon- 
nette au bout du fusil et furent frapper les portes de MM. les hugue- 
nots qui vinrent leur ouvrir la plupart en chemise el tout tremblants 
de crainte d'être pris d'assaut et passés au fil de l'épéc sans aucune 
miséricorde. 

« Cette exécution dura jusques vers les huit heures du matin, 
personne ne pouvant sorlir de la maison, ni mettre la tête à la 
fenêtre et on faisait battre la générale de temps en temps pour 
répandre encore plus de frayeur. On enleva les armes qu'on avait 
permises à la naissance du Dauphin et on fil un las de tous les 
livres qu'on fit brûler le 10 du courant devant la maison de ville 
par la main du l)Ourreau. 

« Les soldats qui assistaient à cette sainte cérémonie se mirent à 
crier d'un air de triomphe et de joie, lorsque les flammes firent 
voler les feuillets de 25 à 30 Bibles et de quantité d'autres volumes 
de piété... « Voilà, voilà l'esprit de Calvin qui s'envole. î 

« Les officiers et autres assistants applaudissaient à ces traits 
d'esprit pendant ([ue les pauvres huguenots étaient contrits et 
humiliés... >■' 



Toujours le bon vieu.x temps 



N. W. 



Mélanges 



MAITRES DE LANGUES ET GRAJVIIVIAIRIENS HUGUENOTS 

I. - NATHANAÉL DUEZ ou D'HUET 

Nalhanacl Due/. [Dhiic^, Dhiicshis) était un maître de 
langues, qui vivait à Leide au milieu du xvn" siècle. Il a publié 
(les grammaires et desdiclionnaires qui ont été imprimés par 
les Klzeviers, ce qui les fait rechercher encore aujourd'hui. 

Pa(|UOt, dans ses Mémoires pour servir à Vhistoire littéraire 
des Pays-Bas, el plusieurs autres d'après lui, ont dil que 



MÉLANGES. 253 

Duez était né à Genève; Weiss, dans l'article Duez de la 
Biographie Univei^selle, le fait naître en Hollande; Willems 
{les El^eviers, 1880, page 170) a montré qu'il était originaire 
de Metz, et qu'il a dû naître au printemps de 1609. Willems 
a donné la liste bibliographique des éditions originales des 
huit ouvrages de Duez, publiés de 1639 à 1668, et de toutes 
les réimpressions qu'en ont faites les Elzeviers. M. Stengel 
{Chronologisches Verieichnis fran\osischer Grammatiken, 
1890) a énuméré d'autres réimpressions qui ont paru en diffé- 
rentes villes (Genève, Hollande, Allemagne). Par exemple, 
le Vraj- et Parfait Guidon de la langue françoise , publié par 
Duez en 1639, a et é encore réédité en 1 709 : on voit que le succès 
de cet ouvrage s'est prolongé pendant deux générations. — 
Et pour le dire en passant, quoique je ne sache pas trop ce 
qui appartient vraiment à Duez dans ses livres, les plagiats 
étant alors de droit commun, semble-t-il, dans le domaine de 
la grammaire et de la lexicographie, — si Duez est l'auteur 
des jolis dialogues qu'on lit dans son Guidon de la langue ita- 
lienne, il a donné là une bien agréable peinture de la vie que 
menaient les jeunes seigneurs qui étaient ses élèves. 

Duez eut à se défendre contre les attaques que l'imprimeur 
genevois Jean de Tournes fit écrire contre lui par un De la 
Rive, que Duez qualifie medicus levioris tincturae, bla- 
tero. elc; il s'agissait de la traduction française de la Janua 
linguarum de Comenius, qu'ils avaient faite chacun de leur 
côté. En répondant à son antagoniste dans la préface de la 
troisième (1661) des éditions qu'il a données de la Janua lin- 
guarum, Duez a écrit deux pages d'autobiographie, qui sont 
intéressantes; il y raconte les aventures de sa jeunesse, de 
quinze ans à trente; ses études à l'Université de Strasbourg, 
où il avait appris l'allemand, et commencé de bonne heure à 
donner des leçons de langue française; ses voyages en Alle- 
magne; son séjour de trois ans en Italie, in amœno illo horto 
Europae^; son passage en Angleterre; enfin son établissement 
à Leyde, où il vivait alors depuis plus de vingt ans. Et sic 
hactenus, dit-il, miseram vitam, pro sanctissimo Divinî Numinis 

1. Dans ce charmant jardin de lEuiope. 



254 MÉLANGES. 

beneplacito iitcunque transegi, annumjam vigesimum secundum 
hic agens. Dominus, qui in tantis vitae discriminibiis bénigne 
semper etiammim providit, pro sacrosancta sua voluntate in 
posterum quoque providebit^. 

En H)40, Duez avait dédié la première de ses éditions de la 
Janua linguarum h Guillaume II, prince d'Orange ; il dédia la 
troisième (1661) à son fils Guillaume III, qui faisait alors ses 
études à Leyde. Les termes de ces dédicaces paraissent éta- 
blir que Duez était protestant. 11 serait intéressant de le véri- 
fier en retrouvant son nom sur les registres des Églises pro- 
testantes de Metz ou de Leide. 

Eugène Ritter. 



Une épreuve de cet article ayant été communiquée au suc- 
cesseur du regretté D"- W. N. Du Rieu, le D-" Ch. M. Dozy, 
archiviste de la ville de Leide, il a bien voulu nous envoyer 
le résullat de ses recherches. Voici d'abord l'acte de mariage 
de N. Duez, annoncé le 14 mars et conclu le 9 avril 1641 
dans l'église hollandaise du Hoogeland ou de Saint-Pancrace 
à Leide : 

Nathanecl Dues, jeune homme du cojnté de Sanverden, de- 
meurant surle Rapenburg, assisté de Noé Gérard, chirurgien, 
demeurant dans la Houlstraat, et 

Susanna de Witte, jeune fille de Leide, demeurant dans le 
Ketelboetersteeg, assistée de Sara de Witte, sa sœur, y 
demeurant aussi. 

Le 19 mars 1642 les curateurs de l'Université résolurent de 
donner 12 livres à c< N. d'Hiiez » {sic) pour le remercier de la 
dédicace de son Dictionnaire IVançais-allemand-latin, dont 
l'auteur leur avait envoyé 8 exemplaires reliés. 

Les deux époux eurent au moins cinq entants : Ludovicus, 
baptisé le 23 juin 1643; — Elisabeth, le 6 décembre 1644; — 

\. Et ainsi j'ai jusqu'à co joui- passé ma pauvre vie, suivant le bon 
plaisir de la divine Providence, demeurant déjà de])uis vingt deux ans en ce 
lieu. Dieu «pii a toujours pourvu avee bonté à mes besoins au milieu de 
tant de traverses de mon existence, y pourvoira aussi dans la suite si 
c'est sa très sainte volonté. 



MÉLANGES. 255 

Nathanaël, le 24 janvier 1648*; — Suzanne, le 13 avril 1649; 
— Johanncs, le 31 décembre 1656. Tous ces baptêmes ont été 
inscrits dans l'Eglise hollandaise. 

Au mois de mars de cette année 1656, « Nathanaël Deus [sic), 
professeur de langue française et italienne», demande la per- 
mission de vendre une collection de livres, y étant contraint 
par ses dettes que le petit nombre d'étudiants fréquentant ses 
leçons ne lui permet pas de payer. Fiat le 14 avril 1656. 

Le 17 novembre 1663 il est inscrit dans V Album studiosorum 
(mention non relevée par Willems) : Nathanaël Duez, Gallus, 
magister linguae gallicae et italicae. Ces inscriptions étaient 
souvent destinées à obtenir la franchise des accises. 

D'après la préface de son Compendium germanicae gi^amnia- 
^/cae (Elsevier, 1668), ce pauvre professeur vivait encore le 
l'^'" novembre 1666, et on ne le trouve pas sur les listes mor- 
tuaires jusqu'en 1690. Mais Tannée 1670 ne figurant pas sur 
ces listes, une terrible épidémie ayant ravagé la ville cette 
année-là, on pourrait présumer que Nathanaël Duez fut une 
des nombreuses victimes du fléau". En 1685 et 1689 on trouve 
Natanyel, son fils, eiSuzanna, sa fille, dans le AA^aardgrachl, 
un des quartiers les plus misérables de Leide. 

Aucun autre Nathanaël Duez ne figurant sur les nom- 
breuses listes consultées par M. Dozy, on peut sans pré- 
somption admettre que, dans tout ce qui précède, il s'agit du 
professeur de langues et qu'il était effectivement protestant. 

Il avait un frère, Andries Dues, drapier, « jeune homme du 
comté de Sarbruck », c[ui fut reçu membre de l'Église wal- 
lonne le jour de Pentecôte 1635, sur témoignage de rÉglisede 
Saint-Lambert, acheta le droit de bourgeoisie le 30 juin 1645, 



1-, Parrains Casimir, comte de Lippe, cl le comte de IJenholT; marraines 
Cornelia van Lceuwen et Sara de Wilte. 

2. On trouve, le 12/18 mars lôTO, la mention de l'enterrement (église 
Saint-Pancrace) de « la fille de Natlianaël Deuz demeurant dans la Haar- 
Icmmerstraat ». Cette mention semble indiquer que N. D. vivait encore à 
cette date, autrement on aurait écrit lilisabelh Due/ Cette fille n'était 
pas très jeune non plus, autrement on aurait écrit, comme de coutume : 
« Enfant de N. D. » On pourrait, il est vrai, penser à N. I)., fils, né en 
1648, mais on ne trouve nulle part que ce fils ait été marié. La date de la 
mort de notre professeur reste donc incertaine. 



256 MÉLANGES. 

et épousa en cette même année, Susanna Kycke {aliàs 7 j-c- 
quet), jeune fille de Saint- Lambert — et, en 165H. Maartie 
Theunis Croon, Nalhanaél lui servant de témoin. 

On aura remarqué que, dans ï Album studiosorum cité par 
Willems, Nalhanaël est appelé Metensis, et dans Fade men- 
tionné ci-dessus, Galliis, tandis que son acte de mariage le 
fait venir du comté de Saariperden. D'autre part son frère est 
reçu dans rÉglise wallonne de Leide sur témoignage de celle 
de Saint-Lambert dans le Palatinat, et est appelé «jeune 
homme du comté de Saarbrùck » lorsqu'il se marie pour la 
première fois, en 1645. Ces diverses mentions ne sont con- 
tradictoires qu'en apparence. Nathanaël Duez jieut fort 
bien être venu de Metz à Leide, et avoir été en réalité origi- 
naire du comté de Saarwerden, tout en étant « Gallus », Fran- 
çaise On sait, en effet, qu'il y eut, dès lexvi" siècle, des réfu- 
giés huguenots, en partie messins, dans le comté de Nassau- 
Saarwerden (naguère Bas-Rhin), et dans les régions avoisi- 
nantes du Palatinat. — On trouvera des renseignements sur 
les Eglises (ju'ils contribuèrent à y fonder, dans quelques ou- 
vrages qui ont déjà été, si je ne me trompe, mentionnés dans 
ce Bulletin : W . Schmitz, Das Kirchliche Leben und die Refor- 
mation in den Nassau-Saarbriick'schen Landen im dem XVI 
Jahrhundert (90 p. in-8°, Saarbriicken, Mollinger 1S6S); — G- 
Matthis, Die Leiden der Evangelischen in der Grafschaft Saar- 
werden (272 p. in-8% Strassburg, lleilz, 1888); — G. Matlhis, 

1. Voiii doux extraits de sa préface de laS'^ édition de la Janiia liiif^iiarutn, 
Jesquels étal)lisscnl : i" que le franrai.s était la langue mateinelle de 
N. Due/., puisque, pour apprendre rallemand, il a dû se rendre à Stras- 
bourg où il étudia pendant trois ans; 2° qu'après ses voyages en Alle- 
magne et en Italie, revenu dans sa patrie (sans doute le comlé de 
Saarwerden), il fut attaché à la cour des comtes de \assau-Saarl)i"iUk 
en qualité de professeur de français, et y resta deux ans, pour se rendre 
<'nsuite à Paris : 

« Jadis fundamcntis studiorum in lingua latina et graeca npiid paren- 
tem, aetate quindecim annorum Argcntiuam missus fui, tum ut studia 
continuarem, tum etiam ut addiscerem idinma germanicum ; et trieniiium 
ibi moratus, gallicam linguam, utpote vernaculam, studiosos tiounullos 
docere cœpi... — Transacto ita triennio in amœno illo liorto Europac (l'Italie), 
et in patriam reversus, mox ad aulam Illustrissimorum Comitum a Xassaw- 
Sarbrùck pro praeceptore gallico citatusfui: et ui ista aula circa bicnnium 
commoratus, Lutetiam Parisioriim prn/ectus sum... » E. H. 



I 



MÉLANGES. 257 

Bilder ans der Kirchen imd Dôrfergeschichte der Grafschaft 
Saarverden (310 p. in-8% Strassburg, Heitz, 1894); — (F. W. 
Guno) Pfàlzisches Memorabile XIII et XIV (deux brochures 
de 175 et 214 p. in-16, Westheim, Verlag des evangelischen 
Vereins fïir die Pfalz, 1885 et 1886). 



Ce qui précède me paraissait un résumé à peu près com- 
plet de ce qu'on pouvait espérer trouver sur ce personnage, 
quand, au moment de la mise en pages, je reçus de mon an- 
cien condisciple G. Matlhis, à qui j'avais envoyé cette 
deuxième épreuve, une lettre apportant de nouveaux rensei- 
gnements. 

Ils expliquent tout d'abord la phrase ci-dessus : Jadis f un- 
damentis studiorum... apiid parentem. he père qui enseigna 
le latin et le grec à Nathanaël D. était pasteur et sans doute 
déjà lui-même fils de pasteur. Au delà de la Saar, quand on 
vient de l'Alsace par Saarunion, s'élève un petit plateau dans 
un repli duquel s'abrite le village d'^ Itti'eileriaâis, fondé pa r des 
réfugiés huguenots dont on retrouve les traces dans les noms 
encore portés de Biaise, Girardin, Baillet, Hoschar, etc. Les 
trois premiers pasteurs connus de cet humble village — qui 
m'est d'autant plus familier qu'à mon tour j'y ai fait connais- 
sance avec les premiers éléments du latin et du grec — 
portent le nom d'Huet. En voici la liste, peut-être incomplète, 
que M. G. Matthis a pu en dresser d'après des documents du 
temps* : 

...1586... d'Hiiet (Dhuitius) Blasiiis; 
...1590-1627 ô'Huet (Hue, Huée) Samuel; 
1628-1630 d'Huet Nathanaël (?). 

En 1627, Samuel d'Huet, réfugié à Metz, à cause des Impé- 
riaux qui pillaient le comté de Saa'werden, adressait au 
comte de Sarrebrùck une requête poip- le prier de lui donner 
comme successeur son fils aîné « qui |) éche déjà, dis.nl-il, 
depuisll ans». Cette requête fut agréo • piisciue malgr' i'cx- 

1. Bilder, etc., op. c, p. 279. 

XLVI. - lit 



258 MÉLANGES. 

pulsion des pasteurs en 1629, on trouve, Tannée suivante, un 
ordre du gouvernement lorrain mettant à prix la tête de celui 
d'Allweiler qu'on accuse d'exercer secrètement le ministère. 
Or, M. G. Matthis ayant découvert, sous la date du 11 août 
1633. comme parrain à Sarrebrùck, Nathanacl Duesius, Hof- 
p7'aeceptor, Sohn von Samuel Diiesius, seligen Pfarrers von 
Altjpeiler (N. D., précepteur à la cour, fils de feu S. D., pas- 
teur à A.), avait cru pouvoir l'identifier avec le susdit fils 
aîné, le courageux pasteur de 1630. Nous savons maintenant 
que cette hypothèse est inadmissible, et que s'il n'était pas 
l'aîné des enfants de Samuel Duesius, Nathanaël était certai- 
nement un de ses trois fils. — Du même coup nous apprenons 
que si le nom latin de notre professeur était Dhuetius (le 
scribe de Sarrebrùck a simplement omisl'/z que la prononcia- 
tion n'indiquait pas), son nom français était d'Hiiet. En par- 
courant les listes de huguenots messins que renferment les 
portefeuilles de feu M. le pasteur O. Guvier, j'y trouve bien 
ce nom, mais sans pouvoir l'identifier avec celui des premiers 

pasteurs connus d'Altweiler. 

N. W. 



II. - SAMUEL BERNARD 

M. Henri liordier, dans la France protestante (II, 355) a 
signalé un livre intéressant : Tableau des actions du jeune 
gentilhomme, Genève, 1625, œuvre de Samuel Bernard, 
genevois. Le Chronologisches Ver^eichnis franzosischer 
Grammatiken, de M. Stengel, énumère d'autres éditions de 
cet ouvrage: Strasbourg, 1607, 1613, 1614, 1615; Leyde, 
1624; et Strasbourg, 1645. — L'année 1607, où parut la pre- 
mière édition du Tableau, fut celle aussi où Samuel Bernard 
publia une grammaire française : 

Samuel Bernhard, genevensis, Grammatica gallica nova, 
omnium quae hactcnus prodierunt emaculatissima^. Argenlo- 
rati, 1607, in-12. 



\. On sait que les grammaires françaises publiées de 1550 à 1650, ont 
été pour la plupart écrites en latin. 



MÉLANGES. 259 

A peine cet ouvrage avait-il paru, que l'auteur fut appelé à 
le défendre contre les attaques d'un rival : Philippe Garnier, 
d'Orléans, qui, dans la même année et dans la même ville, 
publiait aussi une grammaire française : Praecepta gallici 
sermonis, ad plenio?'em perfectioremqiie ejiis lingnae cogni- 
tionem Jiecessaria, tùm brevissima tùmfacillhna. Argentorati, 
1607, in-8°. Samuel Bernard écrivit alors une Censura gram- 
matica apologetica, opposita Philippi Garnerii Praeceptis 
gallici sennonis, simiil et cahimniis, s. 1., 1607. Le public par- 
tagea sa faveur entre les deux grammaires. Celle de Bernard 
fut réimprimée à Strasbourg en 1614 (editio seciinda, correc- 
tior et emendatior ; nous avons vu tout à l'heure que la pre- 
mière édition était déjà omnium emaculatissima), puis en 1621 
€t en 1630; celle de Philippe Garnier eut aussi plusieurs 
éditions. 

Nous pouvons identifier Samuel Bernard avec le fils d'un 
réfugié franc-comtois, François Bernard, couturier, de No- 
zeroy au comté de Bourgogne, reçu bourgeois de Genève 
le 6juillel 1579.11 avait épousé en 1571 Madeleine André, qui 
lui donna sept enfants. Samuel, né le 9 novembre 1577, filleul 
de Rémy Tronchin, fut le troisième. 

Un acte notarié que m'a indiqué M. Louis Dufour-Vernes, 
nous renseigne sur la haute situation que notre grammairien 
était arrivé à occuper en Allemagne : c'est un acte du notaire 
genevois François Dunant (VI, 215) en date du 18 décembre 
1616, par lequel Sp. Isaac Caille, docteur en médecine, vend 
à Spectable Samuel Bernard, conseiller de S, A. de Baden, 
résidant à Tourlac (Durlach près Karlsimhe) absent, — hono- 
rables François Bernard, bourgeois de cette cité, et Made- 
leine André, ses père et mère, stipulant pour lui, — une mai- 
son en la rue de la Tour de Boël, pour 1400 florins; outre 
vingt-deux florins, six sous, pour épingles de madame Caille. 

Eugène Ritter. 



260 MÉLANGES. 

CURIEUSE LETTRE DE FRANÇOIS FARGUES, DIT TRISTANT 

RÉFUGIlî E.\ ANGLETERRE 

à BONAVENTURE DEHOÙÉ, prêtre du Mas-d'Azil. 

1748 

Depuis quelque temps le Bulletin a publié à diverses re- 
prises d'intéressantes communications relatives à des curés 
tolérants, des prêtres à l'esprit large qui, soit avant soit après 
la Révocation, eurent des rapports d'intimité avec des pas- 
teurs ou s'efforcèrent, dans la limite du possible, d'adoucir 
autour d'eux la législation inique et barbare qui enserrait les 
protestants comme un filet aux mailles étroites, d'où ils ne 
pouvaient sortir sans se heurter aux galères ou au gibet. 
Le numéro de février dernier en offrait encore un touchant 
exemple. 

.l'avais en mains depuis assez longtemps une pièce inté- 
ressante à ce sujet, rencontrée dans une famille venue du 
Tarn-et-Garonne en Poitou. Je me fais un plaisir et un devoir 
de l'ajouter au dossier commencé, comme preuve que tous 
les prêtres romains ne furent pas des adversaires déclarés 
et irréconciliables de la Réforme et de ses adhérents. 

C'est une lettre en vers patois du dialecte de l'Ariège. 
L'auteur, d'après la suscription, est un nonxmé Tristant, ré- 
fugié en Angleterre, à Hoxton, près de Londres, où se trou- 
vait une Église française, dont Jacob Bourdîllon fut le pas- 
leur le plus connu. Elle est adressée à « Bonaventure Dehoùé, 
prêtre et religieux du chapitre du Mas-d'Azil, en Foix ». Ils 
habitaient, avant l'exil de Tristant, cette petite ville où ils 
avaient eu de fréquentes et amicales relations, relations litté- 
raires sans doute*. Ainsi liés, leur intimité continua après et 
une correspondance s'établit entre eux. Ils y abordent les 
(jueslions de controverse. Dehoué, sans nul doute, fait l'apo- 

1. On a (le Tristant d'autres poésies patoises. Voir U. de Robert, Hist. 
des Prot. dans le Haut-Languedoc, le Bas-Quercy et le comté de Foix, 
t. Il, p. 228. 



MÉLANGES. 261 

logie de son Église ; Tristant répond dans sa lettre que nous 
publions, en prenant la défense de la sienne. On y trouve en 
quelques vers une profession de foi huguenote très nette; 
c'est l'exposé complet, bien que concis, d'une foi raisonnée 
et réfléchie. 

Qui était Tristant? Tristant n'est qu'un surnom. Son vrai 
nom est Pierre Fargiies, né le 15 mars 1704, au Mas-d'Azil, 
fils de Pierre Fargues et de Constance Dangereux *. On 
ignore à quel moment et à la suite de quels événements il 
s'expatria. 

D'après certains passages de sa lettre, lorsque, par exemple, 
il dit qu'il fait « admirer » à ses élèves l'humilité de Jésus- 
Christ pour combattre chez eux l'orgueil trop naturel à 
l'homme, qu'il les fait réfléchir sur la Sainte-Ecriture », et 
que tous ses discours tendent à leur faire suivre « le chemin 
du salut », lorsqu'enfin il presse son correspondant de se 
convertir et l'invite à venir alors {<. prêcher dans son temple y» ^ 
on pourrait penser que Tristant était pasteur. Il n'en est rien. 
Un pasteur ne se plaindrait pas d'être « obligé d'enseigner » 
et surtout d'enseigner la « Morale ». 

Du fait qu'il avait des élèves on pourrait supposer aussi 
qu'il avait été professeur avant de quitter la France. Mais, 
s'il en était ainsi, ses amis et ses ennemis n'auraient pas lieu, 
comme il le suppose, d'être surpris en apprenant ses fonc- 
tions. Personne n'aurait le droit de s'écrier : « Quelle témé- 
rité! j> 

Tristant était simplement négociant au Mas -. Il était ce que 
nous appellerions aujourd'hui un laïque pieux et éclairé, un 
homme instruit et cultivé qui utilisait son savoir en donnant 
sur la terre d'exil des leçons pour subvenir aux nécessités de 
la vie. Il ressort de sa lettre qu'il n'était pas à Hoxton un 
simple professeur, mais le directeur d'un établissement d'in- 
struction, de ce que nous appelons un pensionnat. 

Cette lettre fournit de fort intéressants détails sur son 
genre de vie et ses moyens d'existence. Le début nous peint 

\. Communication de M. de Robert 

2. France Prot., l" édit., II, 480, note; VII, 100. Là on le nomme Jean : 
mais son vrai nom relevé aux archives communales est bien Pierre. 



262 MÉLANGES. 

d'une manière vive la situation de la classe éclairée des réfu- 
giés à l'étranger. On voit Thomnie dans son milieu. On le suit 
dans sa maison ou son jardin si vivement décrits, avec sa 
ii petite femme qui le chérit », au milieu de ses élevés nom- 
breux, de ses domestiques, « race sans raison », ou des im- 
portuns qui l'assiègent. 

Qui était sa femme avec laquelle il vivait dans une si douce 
harmonie? On connaît au moins le nom et l'histoire tragique 
de l'évasion de sa mère ^ Mme Cognard, de Rouen. De qui 
se composait sa famille? On sait qu'il avait au moins une 
fdle, Marie, qui épousa plus tard, en Hollande, le célèbre 
peintre de portraits, Jean-Étienne Liotard ^. 

Il avait laissé en France un frère, François Far giies, qui, en 
1748, fut arrêté en même temps que les deux frères Laborde-', 
pour avoir assisté à une assemblée proscrite tenue le 2 no- 
vembre, au CUot de Bouïx,dansla juridiction du Mas-d'Azil*, 
et de ce fait condamné par l'intendant de Montauban aux 
galères perpétuelles. — Tristant terminait sa lettre à Dehoùé 
quand la fatale nouvelle lui arrive. Le post-scriptum écrit à 
la hâte a pour but de prier son ami d'intercéder auprès de 
l'intendant et des autorités en faveur de « Francoisoii » et 
d'inviter les habitants du Mas à joindre leur requête à la sienne 
en faveur de ce bon habitant. 

« Al noua de Diù, mon car Benluro, 
Ajos pietal de l'rançoisou ! » 

Dehoïié intercéda-t-il, comme Tristant le lui demandait les 
larmes aux yeux? Sa requête ne fut-elle pas entendue? Tou- 
jours est-il que Francoisoii sui)it le triste et glorieux sort de 
ramer sur les galères (lu roy. Son nom figure sur les listes 
des galériens publiées au Bulletin et dans la France Pro- 
testante '. 

Tu. Maillard. 

i. France Prot., 2* édil., 1, '.•6(i. — Bull., \ . 480, 

2. France Prot,. i" édit., Il, ^i80, note; VU, 100. 

3. Bull., XXVIII, iCû. 

fi. Comiiiunication de M. de Rol)erl. 

r,. Bull., VI, 107. — France Prot., 2' édit., \'\. 207, n» BGG. 



MÉLANGES. 263 

Je ne donne pas la lettre en son entier. Je supprime un 
long préambule purement littéraire et sans intérêt historique. 
Le texte, que la traduction littérale suit pas à pas, a été revu 
avec soin. 



Lettre écrite en réponce à Monsieur Bonaventure Dehoùé, prêtre et 
religieux du chapitre du Mas-d'Azil, en Foix, par le sieur Tristant 
de Londres, en Angleterre. 

L'Abbat bourdio sabé quin bibi, so que feu? 
Anen! Oubeiscan! parlen li de so meu. 

lou demori, Dehoùé, environ un bon niilo 
De la bello citât, capitalo de TIlo; 
Entournejat de prats cfun bert toujours charmant, 
Un ort darré i'oustai, la court dessus daban, 
Un autro basso-cour garnido de poulaUo, 
Lou tout entournejat d'uno grando muraillo. 
Dus rens d'arbres taillais, tiradis al courdel; 
Trento crambos lou mens et moblès bel sul bel. 
Un temple pla poulit, mais sence cap d'imatge, 
Tout lou pople qu'i bé compren noslre langalge; 
La paraulo de Diu s'i prècho puroment, 
Sous commandomens sants fan lou soûl ornoment. 



L'abbé voudrait savoir comment je vis, ce que je fais ? 
Allons! obéissons! parlons-lui de nous-même. 
Je demeure, Dehoùé, environ à un bon mille 
De la belle cité, capitale de l'Ile; 
Entouré de prairies d'un vert toujours charmant, 
Un jardin derrière la maison, une cour sur le devant. 
Une basse-cour, garnie de volailles. 
Le tout est clos d'une haute muraille. 
Deux rangs d'arbres taillés, tirés au cordeau ; 

Trente chambres au moins, des meubles aussi beaux les uns que les 
Un temple fort joli, mais sans aucune image, [autres. 

Tout le peuple qui s'y rend comprend notre langage; 
La parole de Dieu s'y prêche purement, 
Les saints commandements en font le seul ornement. 



264 MÉLANGES. 

Mon rebengut me fa, despei plusieurs annados, 
Dazenau millo francs que fan goueit cent guinados, 

— Per m'esplica plus clar : goueit cent louis d'or per an 
Fan bivre nobloment ton bon amie Tristant. 

Ma petito moulié — mes que cal que jou' t' digo, 
Que pren la libertat de dire ton amigo — 
Ma moulié me chéris et m'aimo tendroment, 
So que fa mon plazé fa soun countentoment, 
L'amistat nous unis de sa douço cadeno. 
Coumo res n'es parfait, d'autro part be pla peno : 
Sirventos et bailels — poplé sance rasou — 
Despensos, embarras, lougatge de maysou, 
Besitos, impourtuns, — un cadun m'assassino; 
Quan m'escorgeon tout biu, jou cal fa bouno mino. 
Mes tout aco n'es res, car aciu lou grand tic, 
Lou faix lou plus pezant, l'abbat, mon bon amie : 
Oubligeat d'enseigna — non, la 't gauzi pas dire — 
Tu plagnaras mon sort, mous ennemies ban rire, 
La, un critiquara sus ma capacitat, 
L'autre dira pertout : « Qui no temeritat 1 » 

Mon revenu me fait, depuis plusieurs années, 
Dix-neuf mille francs qui font huit cents guinées, 

— Pour m'explitiuer plus clair : — huit cents louis d'or par an 
Font vivre noblement ton bon ami Tristant. 

Ma petite femme — mais, il faut cjue je le dise, 

Qui prend la liberté de se dire ton amie, — 

Ma femme me chérit et m'aime tendrement, 

Ce qui fait mon plaisir fait son contentement, 

L'amitié nous unit de sa douce chaîne. 

Comme rien n'est parfait, d'autre part jai bien de la peine : 

Servantes et valets (peuple sans raison). 

Dépenses, embarras, loyer de maison, 

Visites, importuns — chacun m'assassine; 

Quand ils m'écorchent tout vif, je dois faire bonne mine. 

Mais tout cela nest rien et voici le grand hic, 

Le faix le plus pesant, l'Abbé, mon bon ami : 

Je suis obligé d'enseigner! — non, je ne l'ose dire — 

Tu plaindras mon sort, mes ennemis vont rire. 

Là, l'un fera des critiques sur ma capacité. 

L'autre dira partout : « Quelle témérité! » 



1 



MÉLANGES. 265 

Cadun rasounara; lou sabé, Tignourenço 

Faran lous dus sujets de cado conférence. 

Et beleu tu mens, lous els baychats al sol, 

Marmoutaras tout siau : « Tristant es bingut fol. » 

L'azard ! pus qua't cal dire : jou' seigni la junesso. 

Trente goueit moussurets, marchands ou de noublesso, 

Aprenen enta meu Lati, Grec et Francès 

Et traduizen déia lou tout en bon Angles. 

Escrituro, dessen, calcul, astronomiquo, 

La punto, l'espadron, la danso, la niusiquo, 

Exercices de cos auta pla que d'esprit. 

Et tout so que pot fa lou moussut accomplit. 

Tu pos t'imagina qu'ei besoun d'assistenço 

Et que tant d'estrangés me fan grando despenço. 

Tout s'ajusto pourtant ; be mai, de tems en tems, 

L'or lusis à l'oustal, coumo enso de Deslrens'. 

Tournen à mous efants. Quant ent sur la mouralo, 

Coumo la banitat fut de tout tems falalo 



Chacun raisonnera; le savoir, l'ignorance 

Feront les deux sujets de chaque conférence. 

Et peut-être toi-même, les yeux baissés à terre, 

Tu marmotteras tout bas : « Tristant est devenu fou ! » 

A tout hasard, puisqu'il faut le dire, j'enseigne la jeunesse : 

Trente-huit petits messieurs, fils de marchands et de nobles 

Apprennent chez moi le latin, le grec et le français 

Et traduisent déjà le tout en bon anglais. 

J'enseigne l'écriture, le dessin, le calcul, l'astronomie, 

La pointe, l'épée, la danse, la musique, 

Les exercices du corps comme ceux de l'esprit 

Et tout ce qui peut faire un homme accompli. 

Tu peux t'imaginer que j'ai besoin d'aides 

Et que tant d'étrangers me font grande dépense : 

Tout s'ajuste pourtant; bien plus, de temps en temps. 

L'or luit au logis, comme dans celui de Destrens. 

Revenons à mes enfants : quant ils en sont à la morale. 

Comme la vanité fut de tout temps fatale 



l. Receveur des deniers royaux du Mas-d'Azil (note de l'original). 



266 MÉLANGES. 

Et que lou cor humain nou i es que trop pourtat, 

Jou i fa admira l'aïmablo humilitat 

En les i proupouzan Jésus-Christ per moudelo, 

Son amour per nous aus, per son Dieu, son pur zèlo ; 

Enfin tout mon discours tiro su'l mémo but 

Qu'es de i fa teni lou cami del salut. 

Jou lous fau réfléchi sur la littéraluro 

Et surtout, mou amie sur la Sanlo-Ecriluro. 

Quien plazé des entendre! Tu sios extazial, 

Et doubririos lous els de pou d'abé soumiat ! 

Mainatges loutis joubès, mes biels en couneissenço, 

Qu'argumenton deia dessus la Providenço, 

Dessus lous attributs d'aquel Diulout parfait, 

Qu'adoron sa bontal amb'un profont respect, 

Que n'an jamaï recours à patrons, Sants ni Sanlos, 

Mais à Jésus mouren, à sas plagos sanglantos, 

Al grand mediatou, pus que ses esplical 

Que bol des peccadous estre soûl aboucat. 

Entre nous aus sio dit, TAbbat quino feblesso, 

D'inlerceda lous Sans, des i dire la messo; 

Et que le cœur humain n'y est que trop porté. 

Je leur fais admirer l'aimable humilité, 

En leur proposant Jésus-Christ pour modèle. 

Son amour pour nous, jiour son Dieu, son pur zèle ; 

Enfin tout mon discours tend vers le même but 

Qui est de leur faire suivre le chemin du salut. 

Je les fais réfléchir sur la littérature 

Et surtout, mon ami, sur la Sainte-Écriture. 

Quel plaisir de les entendre! Tu en serais extasié 

Et lu ouvrirais les yeux, comme au sortir d'un rêve. 

Des enfants tout jeunes, mais vieux en connaissance, 

Qui argumentent déjà sur la Providence, 

Sur les attributs de ce Dieu tout parfait, 

Qui adorent sa bonté avec un profond respect 

Ml n'ont jamais recours à des patrons, Saints ou Saintes, 

Mais à Jésus mourant, à ses plaies sanglantes, 

Au grand médiateur, puiscju'il a déclaré 

Qu'il veut être des pécheurs le seul avocat. 

Entre nous soit dit, l'Abbé, (|uelle faiblesse 

I>e prier les Saints, de leur dire la messe I 



MÉLANGES. 267 



Lous Sants, be dire mai, un orne crezut san, 
Sera souven préférai al grand Diu tout puissant ! 
Tu qu'as tant de besoun, mon car Bounebenturo, 
Adresso t'a Diu soûl, laissola creaturo : 
Fugis la prebentiu, consulto la bertat, 
Escarla las errous qu'amagon sa clartat. 
Se jou son proutestant, bes men par ma naissenço 
Que per mon examen parfait de couneissenço. 
Des que pousqui pensa, des qu'agui la rasou, 
Senceescouta mon paï, sence cap de mayzou, 
Jou suppouzé nascut sence cap de crezenço 
An na fa senoment la juste differenro. 
Alabex, degagat de toute prebentiou, 
Jou'xaminé de près, despouiliat de passiou, 
Tout so qu'ero crezut à la gleiso prumièro ; 
Jou legi quatre cops la Biblo touto entiero, 
Lou noubel Testomenl et, tout pla consultât, 
Jou bi qu'es proutestans segoundou la bertat, 
Que serbicen Diu soûl, mes d'uno faissou puro, 
Que sou fondats en tout sur la Santo-Escrituro, 

Les Saints, je dirai plus, un homme estimé SainI, 
Sera toujours préféré au grand Dieu tout-puissant! 
Toi qui as tant de besoins, mon cher Bonaventure, 
Adresse-toi à Dieu seul, laisse la créature, 
Fuis la prévention, consulte la vérité, 
Écarte les erreurs qui voilent sa clarté. 
Si je suis Protestant, c'est bien moins de naissance 
Que par mon examen parfait de connaissance: 
Dès que je pus penser, dès que j'eus la raison, 
Sans écouter mon père ni personne de la maison, 
Je me suis supposé né sans aucune croyance 
Pour en faire sainement la juste différence. 
Alors, dégagé de toute prévention, 
J'examinai de près, exempt de passion. 
Tout ce qui était cru dans l'Église primitive. 
Je lus quatre fois la Bible en entier. 
Le Nouveau-Testament, et, tout bien examiné, 
Je vis que les Protestants suivent la vérité, 
Qu'ils servent Dieu seul et d'une façon pure. 
Qu'ils sont fondés en tout sur la Sainte-Ecriture, 



268 MÉLANGES. 

Que prumieris Chrestias, per lou mens très cens ans, 

Crezion de puni en punt, coumo les Proulestants ; 

Que las superstitions et la poumpo moundaino 

Bengeren engendra la crezenço Romaine, 

Qu'aquel malhur fatal, coumo uno countagiou 

Amaguec la berlat de nostro religiou, 

Mes Diu qu'aguet pietat de sa gleiso cherido 

Counserbec des chrestias uno feblo partido, 

Coumo un carbon pla biu de cendros acatat 

Counserbo sa calou, pribat de sa clartat; 

Et qu'un cop descoubert mostro sa calou bibo. 

Atal, la religiou doutze cents ans captibo, 

Se moustrec de noubel, quan lous Réformadous 

Bengneron fa luzi lous sacradis carbous. 

Tout d'un cop la bertat illuminée la terro; 

Lou diablo venoment li déclarée la guerro, 

Venoment l'Antéchrist damnabo tout lou moun, 

La Santo Religiou s'estendio cado joun, 

Et, graços al boun Diu, nous aus l'aben encaro 

Maugrat la cruautat de la triplo tiaro. 



Que les prenaiers chrétiens, au moins durant trois cents ans, 

Crurent de point en point comme les Protestants, 

Que les superstitions et la pompe mondaine 

Vinrent engendrer la croyance Romaine, 

Que ce malheur fatal, comme une contagion 

Eclipsa la vérité de notre religion. 

Mais Dieu qui eut pitié de son Église chérie 

Conserva des chrétiens une faible partie. 

Comme un charbon ardent, de cendres entouré, 

Conserve sa chaleur, bien que privé de clarté, 

Et une fois découvert montre sa vive chaleur. 

Ainsi, la religion, douze cents ans captive, 

Se montra de nouveau, quand les Réformateurs 

Vinrent faire luire les charbons sacrés. 

Tout à coup la vérité illumina la terre; 

Le diable vainement lui déclara la guerre, 

Vainement l'Antéchrist damnait tout le monde, 

Sa Sainte Religion s'étendait chaque jour; 

Et, grâces à Dieu, nous, nous l'avons encore, 

Malgré la cruauté de la triple tiare. 



MÉLANGES. 260 

« Es aco, mon amie, es aco noubeautat ! » 

Très cops, mal a prepaus, tu m'agas répétât, 

Et cadun des très cops me desapicasado. 

Non sios doun pas fachat de ma longuo lirado. 

Res de pus naturel que de i justiffica. 

Hurous autan ce jou, s'ei pouscut m'esplica, 

Plus hurous millo cops, si la bertat sublimo 

Passo dedins ton cor pel mouyen de ma rimo ! 

Mais oun m'enporti-jou? quin excès d'amistat 

Ben poussa moun discours antio la banilat ? 

Nous aus nou poden res, Diu soûl pot, persa graço, 

Conberti nostre cor en li mountren sa faço. 

Plascio donne al grand Diu, Paï, Fil et Sant-Esprit, 

Qu'aquesto noubel an, jou bejo convertit ! 

Que tous brabis confrais seguden ton exemple, 

Et toutis bengas prêcha dedins moun temple ! 

Lous Angleses dion : « Lou Mas et Saint-Girons, 

Produisoun d'autris Clarks et d'autris Tillotsons ^ » 



C'est cela, mon ami, c'est cela qui est de la nouveauté ! 

Trois fois, mal à propos, tu me l'as répété 

Et chacune des trois tu m'as piqué : 

Ne sois donc pas fâché de ma longue tirade. 

Rien de plus naturel que de se justifier. 

Heureux d'autant si aujourd'hui j'ai pu m'expliquer, 

Plus heureux mille fois si la vérité sublime 

Passe dans ton cœur au moyen de ma rime ! 

Mais où vais-je? Quel excès d'amitié 

Vient pousser mon discours jusqu'à la vanité ? 

Nous, nous ne pouvons rien, Dieu seul peut, par sa grâce, 

Convertir notre cœur en lui montrant sa face. 

Plaise donc au grand Dieu, Pèi-.-, l'ils et Saint-Esprit, 

Qu'à ce nouvel an je te voie con^crli 1 

Que tes braves confrères suivent toa exemple, 

Et que tous vous veniez prêcher dans mon temple ! 

Les Anglaises diraient : « Le Mas et Saint-Giron 

Produisent de nouveaux Clarks. do nouveaux Tillolson. » 



L Deux grands prédicateurs anglais (Note de l'original). 



270 MÉLANGES. 

Pus qu'en sus lous doutous de la gleiso Anglicano 

Esclarciscan, L'Abbat, nostro bielho chicano 

En te dounan rasou des drels del rei d'aciu 

Que nou ses jamès dit lou vicary de Diu. 

La qualilat de chef que la gleiso li douno 

N'a jamès ouergueillit sa sacrado persouno. 

Et quan sio pus fier que n'es un cardinal 

El nou pot cambia res, ni pe"l bé, ni pe'l mal. 

Mes si callis cambia qui con dessus las rilos, 

Ou sus las sermounios, siou graudos ou petitos, 

Lou clergé fa béni lous coumisès noumats 

Que proucedoun d'abord an lous dus esprimats*. 

Quan la nécessitât requier quauque synode,' 

Lou rei pot nou ma soûl Tendrech lou plus coumode, 

Et jamaï lous décrets nou soun autorisats 

Que quan lou rei lous a legidis et vizats. 

Tout aco nou pot fa del rei qu'un chef laïco, 

Noun pas un pape Angles, coumo dis ta critico. 



Puisque nous parlons des docteurs de l'Église Anglicane 

Eclaircissons, l'Abbé, notre vieille querelle 

En l'expliquant les droits du roi d'ici : 

Il ne s'est jamais dit le vicaire de Dieu. 

Le titre de chef que l'Église lui donne 

Jamais n'enorgueillit sa personne sacrée, 

Et fût-il plus fier que n'est un Cardinal, 

Il ne peut rien changer, ni en bien ni en mal; 

Mais s'il fallait modifier quelque chose dans les rites 

Ou les cérémonies, soit grandes ou petites, 

Le clergé assemble les délégués élus 

Qui examinent d'abord avec les deux primats. 

Quand la nécessité exige un synode, 

Le roi peut désigner seul le lieu le jilus commode, 

Mais jamais les décisions ne sont autorisées 

Que quand le roi les a lues et visées. 

Tout cela ne peut faire du roi qu'un chef laïque, 

El non un pape anglais, comme dit ta critique. 

1. Les archevêques de Cantorbery et d'York se disent tous deux primats, 
]c premier de toute l'Angleterre et le dernier de l'Angleterre (Note de 
roriginal). 



MELANGES. 271 

La confession de foy dis pouzitiboment 

Qu'el rei a des estais Tentié goubernoment 

Tan sus les seculiés que dessus la doutrino. 

Mes per administra la paraulo dii)ino 

Ni cap de sacroment nou i a pas res de lai. 

Crès me doun, moun amie, nostre but principal 

Es d'abè Jésus-christ per Souverain Pontifo, 

Se t'an dit autroment Thistoire es apoucrypho. 

Diu soûl, encaro un cop, Diu soûl mort per nous aus 

Es lou chef des crestias qu'apelos igounaus. 

Acos certos aquel qu'es un chef infaillible, 

Qu'a n'a jamaï errât, pus qu'es li es impoussible. 

Daicho lour seguda; nou coubides pas pus 

A quita la bertat per embrassa l'abus. 

Mon cor plé d'affectiou per tu, per ma patrio, 

Gémis incessoment de bostro idoulatrio. 

Jou m'attendrici trop; a qui ni a prou de dit, 

Sus de talis sujets on n'a jamaï flniU 

Nostis pus grands esprits, igounaus et papistos, 

Quan se san abisats d'estre countrobersistes 

La confession de foi dit positivement 

Que le roi a des Etats l'entier gouvernement, 

Tant sur les séculiers que sur la doctrine. 

Mais pour administrer la parole divine, 

Ni aucun sacrement, il n'a semblable pouvoir. 

Crois-moi donc, mon ami, notre but principal 

Est d'avoir Jésus-Christ pour souverain pontife; 

Si l'on t'a dit autrement, l'histoire est apocryphe. 

Dieu seul, encore un coup, Dieu seul mort pour nous. 

Est le chef des chrétiens que tu appelles huguenots. 

Certes, c'est celui-là qui est un chef infaillible, 

Qui n'a jamais erré, puisque ce lui est chose impossible. 

Laisse-les le suivre, ne les convie pas davantage 

A quitter la vérité pour embrasser l'erreur. 

Mon cœur plein d'affection pour toi, pour ma patrie, 

Sans cesse gémit de votre idolâtrie. 

Je m'attendris trop; j'en ai assez dit; 

Sur de pareils sujets on n'a jamais fini. 

Nos plus grands esprits, huguenots et papistes, 

Quand ils se sont avisés d'être controversistes 



272 MÉLANGES. 

N'an jamaï coubengut d'abé lou mendre tort, 
Cadun de soun coustat bol passa pe'l pus fort, 
Cadun es amourous de sas replicos bibos. 
Mais quino pauvretal et quinos inbectibos I 
Quin esprit de parti, quino abuglo fiirou 
Lous fa plu souen erra quan coubatten Terrou ! 
Meritis, probitat, vertu, grandou, naïcenço, 
Tout es mes decous pes quan s'agis de crezenço ! 
Qui sap? Béleu, nous aus, qu'en ta i)ounis amies 
Nou pouyon chamaïla coumo dus ennemies ! 
Prebengan sageoment tou sujet de rupturo, 
Nou disputen pas plus, mon car Bonebenluro. 
Res de pus délicat qu'uno tendro amistat ! 
Un mot dit de trabès altero sa beulat. 
Et jou que son ardit à laxa mas pensados 
Béleu m'escapayo qualcos goudoulinados. 
Jadis qu'agué feyt, bé'l demandi perdoun, 
Cadun a sous defaus, cadun a soun lardoun, 
Acos feyt per toujour. Ni tu, ni La Riviero 
Nou pourrcs appela ma muso trop allièro. 

N'ont jamais convenu d'avoir le moindre tort, 
Chacun de son côté veut être le plus fort, 
Chacun est amoureux de ses répliques vives. 
Mais quelles pauvretés et quelles invectives ! 
Quel esprit de parti, quelle aveugle fureur 
Les fait souvent errer en combattant Terreur! 
Mérite, probité, vertu, grandeur, naissance, 
Tout est mis sous les pieds s'il s'agit de croyance ! 
Qui sait? peut-être, nous, qui sommes bons amis, 
Nous pourrions nous quereller comme deux ennemis. 
Prévenons sagement tout sujet de rupture 
Et ne disputons plus, mon cher Bonaventure. 
Rien de plus délicat qu'une tendre amitié! 
Un mol dit de travers en altère la beauté; 
Et moi qui suis hardi à lâcher mes pensées 
Peut-être m'échapperait-il quelque maladresse. 
Quoi que j'aie fait jadis, j'en demande pardon ; 
Chacun a ses défauts, chacun a son coup de langue, 
Et c'est fait pour toujours. Ni toi, ni La Rivière, 
Ne pourrez dire ma muse trop altière. 



MÉLANGES. 273 

Passât goué, mon amie, Tristan m'attaquara 

Papo ni cardinal, monge ni capela. 

Toutis ent frais chrestias biscan sensé countesto, 

Fasen be, jamaï mal et Diu fara lou resto. 

Saludo de ma part moussu de Montesquiù, 

I^ou chapitro chérit per qui jou pregui Diu. 

Tout lou resto del Mas, praubes, riches, noublesso, 

Sio que canten Marot, sio qu'anen à la messo. 

Diu bous benisquo tous, Diu bous metto d'accord 

Et que bous donne enfin lou cel après la mort. 

Adiu, moun car amie, aciu finis ma rimo, 

Mes noun pas, Diu absap, mes noum pas mon estimo. 

Tout lou tems que biuré jou t'at juri, L'Abbat, 

Mon cor sira per tu, tou coumoul d'amistat. 

A Hoxton le 29 décembre 1748, vieux estiile, 
TRISTA^T, signé. 

Al nom de Diu, mon car Benturo, 
Ajos pietat de Françoisou, 
Lou cor me dis qu'es en prisou, 
Jugeo de ma tristo figuro. 

Sois tranquille, mon ami, Tristant n'attaquera 

Pape ni cardinal, moine ni capucin. 

Vivons tous en frères chrétiens, sans contestation, 

Faisons le bien, jamais le mal et Dieu fera le reste. 

Salue de ma part Monsieur de Montesquieu, 

Le chapitre chéri pour lequel je prie Dieu, 

Tous les gens du Mas, pauvres, riches, nobles. 

Soit qu'ils chantent Marot, soit qu'il aillent à la messe. 

Dieu vous bénisse tous, Dieu vous mette d'accord 

Et qu'il vous donne enfin le ciel après la mort. 

Adieu, mon cher ami, ici finit ma rime, 

Mais, non pas. Dieu le sait, mais non pas mon estime. 

Tant que je vivrai, je te le jure, L'Abbé, 

Mon cœur sera pour toi tout rempli d'amitié. 

Au nom de Dieu, mon cher Bonaventure, 
Aie pitié de Françoisou, 
Mon cœur me dit qu'il est en prison, 
Juge de ma triste figure. 

XLVI. — 20 



274 MÉLANGES. 

L'Abbat, quoi que sio prolestant, 
Songeo ques un bon hal)itant 
Del Mas, nostro bilo cherido, 
Et lou bé que tu ly faras 
Dabant Diu lou relroubaras 
Quan sourtiras d'aqueslo bido. 

Jou preguy la nostro noublesso 
Destrens, cossouls, lu Moussu Tpriu 
De boulé, per l'amour de Diu 
Apazima nostro tristesso. 
Escrives tous à Tintendant, 
A Gudannos lou commandant; 
Fay que François ajo sa grâço. 
Réjouisses ma bello-sor 
Moustras assin boslé bon cor 
Et Diu bous moustrara sa faço. 

LWbbé, quoiqu'il soit protestant, 
Songe qu'il est un bon habitant 
Du Mas notre ville chérie, 
El le l>ien que tu lui feras 
Devant Dieu tu le retrouveras 
Quant lu quitteras celle vie. 

Je prie les nobles de chez nous, 

Destrens, les C-onsuls, loi, Monsieur le Prieur, 

De vouloir, pour l'amour de Dieu, 

Adoucir ma tristesse. 

Ecrivez tous à l'intendant, 

A Gudannos, le commandant; . 

Fais que François obtienne sa grâce. 

Réjouissez ma belle-sœur, 

Montrez ainsi votre bon cœur 

El Dieu vous montrera sa face. 

Que vous êtes obligeant, Monsieur, dans tout ce que vous dites et 
qu'il est difficile de pouvoir vous refuser ce que vous demandez. 
Vous voulez des vers patois, en voicy (supposez ([u'on puisse leur 
donner ce nom), avec toutes les imperfections qu'ils renferment et 
que je vous prie de vouloir excuser. J'ose me flatter cependant que 
vous y démêlerez mes véritables sentiments sur la Religion et sur 



I 



CHRONIQUE LITTÉRAIRE. 275 

l'estime que j'ai pour vous et pour notre cher ami, M. l'Abbé de La 
Rivière. Enfin je n'ay suivy dans mon plan que ce que la sincérité 
de mon cœur m'a dicté. Puisque vous voulez i^ien m'honorer de 
votre amitié, ayez la bonté de faire attention au service important 
que je vous demande cy-dessus. Je n'ai appris ce malheur qu'au- 
jourd'huy, c'est ce que vous pourrez aizément voir par mon ode qui 
a été faite à la hatte et avec un chagrin acabblant. Je me console par 
l'avantage que vous voulez bien m'accorder de pouvoir me dire, 
Monsieur, votre très humble, Tristant, signé. 



CHRONIQ.UE LITTÉRAIRE 



Eu Suisse : I. Le musée historique de la Réformation, à Genève. 

la Suisse était jusqu'à ce jour un des rares pays protestants où 
l'on ne pouvait découvrir aucune organisation destinée à réunir et à 
p- rj.etuer les souvenirs de la Réforme. Partout on trouvait des So- 
; 'S littéraires ou archéologiques obligées de lui faire une place 
[XM ce qu'elles ne pouvaient interroger le passé sans y rencontrer 
sans cesse ce fait capital. D'autre part aucun travail sérieux sur un 
point touchant de près ou de loin à l'histoire du protestantisme ré- 
formé, ne pouvait être mené à bonne fin sans une visite aux biblio- 
thèques si riches de Genève, Bàle, Berne ou Zurich. Mais nulle 
part on ne trouvait rassemblés, soit des moyens d'information sur 
un mouvement religieux, social, scientifique et littéraire qui est le 
point de départ du monde moderne, soit des souvenirs intéressants, 
instructifs, suggestifs par eux-mêmes ou par la leçon de choses qui 
se dégage de leur réunion. 

C'était au point qu'on se demandait si cette lacune n'était pas in- 
tentionnelle. A Genève, par exemple, ni statue, ni buste, ni inscrip- 
tion ne rappellent la mémoire de Farel, de Calvin, de Théodore 
de Bèze sans lesquels, certes, cette ville n'aurait pas eu l'honneur 
d'être opposée à Rome elle-même comme la capitale d'une idée 
nouvelle. Et quand l'année dernière les visiteurs y parcouraient 
l'Exposition, la promenade des bastions, l'ancien collège, l'antique 
rue des Chanoines, dans le nombre des monuments perpétuant le 
souvenir de certains hommes marquants, d'aucuns s'étonnaient de ne 
pas en voir un seul consacré à ceux qui leur avaient frayé la route. 

Assurément on peut, je dirai même on doit discuter un effort, une 
oeuvre aussi considérable que celle à laquelle les Réformateurs ont 



276 CHRONIQUE LITTÉRAIRE. 

consacré tout ce qu'ils avaient d'intelligence, de cœur, de volonté et 
d'énergie. Et on comprend qu'à Noyon, par exemple, la haine en- 
tretenue contre le cerveau le plus puissant qui soit sorti de cette 
petite cité, soit si forte que même des hommes libres redoutent de 
l'exaspérer en attirant l'attention sur Jean Calvin. Mais pour discu- 
ter, ne faut-il pas d'abord connaître; là où la liberté de maudire 
est sortie, en définitive, de l'opposition victorieuse au despotisme 
clérical, ne doit-on pouvoir honorer de telles mémoires sans jurer 
par elles? Et n'est-ce pas lorsqu'il sait reconnaître la grandeur là 
même où il fait des réserves, qu'un peuple lil)re donne la mesure 
de son âme en même temps que celle de son indépendance? 

C'est ce que pensaient depuis longtemps à Genève quelques 
hommes cjue les progrès du xix" siècle n'avaient pas détournés de 
l'étude d'un passé où ils en découvraient, au contraire, les vraies ra- 
cines. Le plus jeune d'entre eux, M. le pasteur Eugène Choisy, les 
groupa, leur communiqua son zèle, ses projets, s'assura le concours 
du comité de la Bibliothèque calvinienne et de la salle de la Réfor- 
mation. Peu à peu le rêve se précisa, une circulaire fut lancée, in- 
vitant les Genevois à créer, à l'instar de ce que l'Allemagne a fait 
en mémoire de Luther et de Mélanchton, l'Ecosse pour Knox, 
notre Société d'histoire pour la France, de ce que Zurich se propose 
pour Zwingle, un Musée historique delà Réformation. 

Ce musée, provisoirement installé dans la Bibliothèque calvi- 
nienne, aspire à devenir un centre international d'études sur ce 
grand mouvement, un moyen de mieux connaître, d'apprécier plus 
équitablement ceux qui l'ont provoqué, développé, ainsi que leurs 
successeurs, leurs adversaires, et les résultats de leur œuvre. Signé 
de plus de 60 noms, parmi lesquels ceux de ^L^L Dufour, P'avre, 
Borgeaud, Meyer, Aubert, de Budé, etc., tous connus de ceux qui 
cultivent l'histoire, l'appel a recruté en peu de jours plus de 
100 adhésions. J^e 8 avril dernier, à l'Athénée de Genève, j'ai eu le 
privilège d'assister à la séance de constitution et d'apporter à ce 
confrère nouveau-né ainsi qu'à ses parrains les vœux et les félicita- 
tions de la Société d'Histoire du Protestantisme français. 

Cène sont pas là des œuvres sectaires. Quand des hommes s'as- 
socient pour étudier et provoquer l'étude des phénomènes na- 
turels ou scientifiques, des œuvres d'art ou de science, témoins de 
civilisations disparues, pourquoi ne s'associeraient-ils pas aussi 
pour mieux pénétrer l'état d'ùme de leurs devanciers, remonter 
à l'origine des problèmes religieux et sociaux qui nous agitent de- 
puis le xvi" siècle, mettre en pleine lumière des hommes et des 



CORRESPONDANCE. 277 

choses d'autant plus dignes d'être mieux connus qu'ils ont été et 
sont encore plus diversement jugés? Bien loin de favoriser l'esprit 
sectaire, de telles recherches doivent, au contraire, dissiper avec le 
temps les malentendus, les préjugés, les préventions injustes, aussi 
sûrement que la lumière finit par avoir raison des brouillards et 
même des ténèbres. — Nous ne saurions féliciter nos confrères ge- 
nevois de s'être associés pour le triomphe de la vérité dans le do- 
maine de l'histoire de la Réforme, sans les assurer de notre cordial 
concours. Le nom de Genève est trop souvent inscrit en lettres d'or 
à toutes les pages de notre propre histoire, pour que Français ou 
Genevois protestants demeurent étrangers à l'étude de leurs com- 
munes origines. 

Dans une prochaine Chronique, nous parlerons des publications 
relatives à notre histoire, parues en Suisse dans ces dernières années. 

N. W. 

CORRESPONDANCE 



H. Badon, 1730-1731. — H y a juste un an. dans le numéro du 
15 mai 189Gde ce Bulletin (p. 225-228), M. E. Jaccard, ancien pas- 
teur à Zurich et maintenant à Lausanne, nous faisait connaître ce 
pasteur sous la croix en Dauphiné, à peu près inconnu jusque-là. 11 
se demandait, p. 227, pourquoi il avait été déposé et fut réinstallé en 
1731. Voici quelques extraits de la Correspondance d'A. Court avec 
B.du Plan, à laquelle nous avons déjà plus haut emprunté quelques 
lignes, qui vont nous renseigner. Je les donne dans l'ordre chrono- 
logique. II y aurait sans doute d'autres détails encore à glaner dans 
l'inépuisable fonds d'A. Court. N. W. 

Duplan à Court (avril 1730). — M. Roger me marque qu'on ne 
veut plus de M. Badon pour plusieurs raisons, moitié bonnes, moitié 
mauvaises : attendu qu'un des plus grands obstacles à sa vocation a 
été son misérable mariage et un tempérament un peu violent qui ne 
convient à personne, mais encore moins à des gens qui veulent un 
peu dominer. Il serait à souhaiter que tous les hommes fussent 
humbles et dociles; mais, cela n'étant pas, il vaut mieux que les 
anciens domestiques et qui ont du talent, restent dans la maison et 
non pas des nouveaux venus qui n'ont guère d'expérience. 

Berne, A juin 1730. — Si M. Badon s'impatiente de ce que je ne 
viens pas, dites-lui la raison et si cette raison ne le satisfait point, 



278 CORRESPONDANCE. 

priez-le de ma part qu'il me laisse en repos une bonne fois pour 
toutes parce que je suis las de ses importunités et de ses manières. 
Je n'ai épousé ni lui ni sa femme el nos Églises n'ont pas besoin d'un 
homme de cette espèce, à moins que Dieu le change. 

Genève, 21 juin 1730. — Donnez à Badon un écu que je vous ren- 
drai el priez-le qu'il ménage son argent et qu'il prenne garde qu'on 
ne le vole, car il est très difficile d'en trouver. 

29 décembre 1730. — Ayez la bonté de dire à M. Badon que j'ai 
écrit à M. Polier pour son affaire, qu'il peut l'aller trouver. Il aurait 
pu vous parler et peut-être quelque parole de votre part aurait 
empêché qu'on ne le prît pour un malheureux, comme il me 
marque. Vous pouviez témoigner sans rien risquer qu'il a servi les 
Églises du Dauphiné et vous l'auriez mis à couvert des poursuites 
qu'on lui a faites... Vous direz encore à M. Badon qu'on ne m"a pas 
encore répondu du Dauphiné à son sujet. 

^ijanviei- 1731. — Puisque le pape du Dauphiné ^ exige trois con- 
ditions de la part du sire Badon pour pouvoir rentrer dans cette 
province, il faut que le suppliant s'y soumette, sans cela il n'aura 
point ses bulles. On craint avec raison les fréquents voyages du 
pèlerin. Ainsi, de deux maux il faut éviter le pire. Je vous laisse le 
soin de préparer le mari el la femme à ce retour. Si vos raisons ne 
suffisent pas, vous pourrez ajouter la famine qui les menace dans ce 
pays-ci, après quoi... 

31 janvier 1731. — ...Badon peut se préparer pour le printemps 
prochain, à rentrer avec sa femme dans leDau|)hiné aux conditions 
spécifiées. M. Roger m'a écrit depuis qu'il ferait tout son possible 
pour le réconcilier avec les Églises qui ne le souhaitent pas. 11 faut 
que M. Badon se dispose à les édifier; c'est son intérêt aussi bien 
que son devoir... 

Genève, ':> mars 1731.— Ayez la bonté de dire au sieur Badon que 
je me suis donné beaucoup de peine pour déterrer ce qui a donné 
lieu à la lettre qu'on lui a écrite touchant un héritage de 4 à .j cents 
écus dont il avait la moitié et qu'après bien des perquisitions j'ai su 
qu'un garçon cordonnier est mort en Zélande qui a laissé huit cents 
francs qui doivent revenir à ses parents. Si la femme de M. Badon 
est parente de cet homme, on pourrait, avec le temps, tirer ciuelquc 
chose, car tout cela est bien embarrassé à présent. Demandez-lui 
donc, à cette jeune femme, si elle a des parents en Zélande, com- 

1. Allusion à Roijer. 



NÉCROLOGIE. 279 

ment ils s'appellent ou comment s'appelle-t-il son père de même, ou 
ses oncles. Je n'ai pas le temps de lui écrire à présent. Vous pouvez 
ménager une petite pension pour leur fils puisqu'il est Lausannois. 

15 mars 1731, Genève. — Ayez la bonté de dire au sieur Badon 
qu'il aille rejoindre ses frères en Dauphiné quand il voudra. Nous 
avous fait tout ce que nous pouvions faire pour le réconcilier. S'il 
se conduit bien, avec humilité, douceur et tempérance, il sera bien 
reçu et protégé. 

6 avril 1731, Genève. — La femme du sieur Badon est en peine de 
son mari. Donnez-nous en des nouvelles le plus tôt que vous 
pourrez. 

NÉCROLOGIE 



M. Emile Lesens. 

J'étais à Rouen, au mois de mars dernier, quelques jours après 
avoir annoncé à nos lecteurs, en me servant des notes qu'avait bien 
voulu me fournir M. Lesens, la mort de M. Fouray. Pour la pre- 
mière fois M. Lesens n'assista pas à la conférence que je donnai le 
soir. Non qu'il fût très malade, ni surtout qu'il se crût sérieusement 
atteint. Il éprouvait pourtant le besoin de se soigner. Mais quand 
je l'engageais à prendre sa retraite et à ne plus s'occuper que du 
classement de sa bibliothèque, il répondait comme un homme qui 
avait encore le temps d'y songer. Et quand, le 19 mars, je quittai 
son hospitalière demeure, j'étais loin de me douter que j'avais 
serré sa main pour la dernière fois. 

Nos lecteurs connaissent de longue date M. Lesens qui collabo- 
rait à notre Bulletin * en même temps qu'à celui des Eglises wal- 
lonnes-, à Y Encyclopédie des sciences religieuses^ et à la France 
protestante. Il était membre de la plupart des sociétés savantes ou 
littéraires de Rouen pour lesquelles il avait réédité, en 1874, VHis- 
toire de la Persécution de Legendre, publié, en 1878, l'important 
journal de Guillaume et Jean Daval sur la Réformation à Dieppe, 
sans parlerdu petit volumequ'en 188511 fît paraître avec M.JeanBian- 
quis sur la Révocation à Rouen. Mais il a surtout et fort libérale- 
ment ouvert ses cartons de notes et il y a peu de travailleurs s'oc- 

1. Où il publia, entre autres, la liste des Imprimeurs et libraires pro- 
testants rouennais avant 178g (XXXVI, 331). 

2. Journal de Jacob Lamy, Nicolas Dericq, etc. 

3. L'Histoire du Protestantisme en Normandie {IX, 694). 



280 NÉCROLOGIE. 

cupant de la Normandie et surtout de la Réforme dans ce pays qui 
n'aient eu recours à sa complaisance et à sa compétence. Je le rap- 
pelle d'autant plus volontiers que notre ami n'était ni un littérateur, 
ni un historien de profession. Occupant une situation importante 
comme fondé de pouvoirs de la maison Fauquet-Lemaître, il n'em- 
ployait à ses recherches que les loisirs que lui laissaient les affaires. 
Il était d'ailleurs, en toutes choses, ainsi que l'a fort justement remar- 
qué M. J. Bianquis*, fils de ses œuvres, et au terme de sa carrière 
il tenait à garder les allures simples et modestes de ses débuts. 

Il y eut, au xvii' siècle, un Jacques Le Sens, chevalier, seigneur 
de Lion, marié à une veuve de la Motte, qui s'appelait Elisabeth 
Cognard, partie en juin 1687, pour l'étranger avec le plus jeune de 
ses enfants. Son mari, accablé d'amendes parce qu'il n'allait pas à 
la messe, après avoir refusé une pension de 500 livres, finit par être 
enfermé par M. de Gourgues à l'abbaye d'Aulnay où on le laissa 
un an. Relâché le 15 juillet 1688, il ne fit pas mieux ce qu'on 
appelait son devoir de catholique. L'abbé d'Obarry, conseiller 
clerc et lieutenant général de Saint-Sever, l'arrêta avec ses papiers, 
interdit à ses domestiques de le suivre et le relégua à Aurillac à 
ses frais. Il y était encore le 30 décembre 1699, décrivant au ministre 
Ghâteauneuf sa misère et le suppliant de le laisser finir ses jours 
dans sa maison où il promettait de rester « comme un ermite dans 
sa cellule- ». 

Je crois que M. Emile Lesens, né à Bolbec le 22 août 1829 et dé- 
cédé à Rouen le 23 avril 1897, appartenait à la famille de ce coura- 
geux protestant. Mais il n'a jamais voulu se prévaloir d'avantages 
qu'il ne devait pas à ses efforts personnels, et il n'a gardé de cette 
origine qu'un sentiment huguenot très vif. Il avait, en effet, pour 
son Église qu'il a servie pendant vingt-neuf ans comme trésorier, 
puis vice-président de la Société des Amis des pauvres et pendant 
vingt ans comme secrétaire du Consistoire, un très grand attachement 
auquel elle a rendu un éclatant hommage le jour de ses funérailles^. 

Que Mme Lesens et M. Raoul Lesens, son fils, veuillent bien 
agréer l'assurance de notre vive et respectueuse sympathie. 

N. W. 

1. Le Christianisme au AIX* siècle du 30 avril 1897. 

2. Arch. nal. TT, ''«50, \.\XV. 

3. Voir aussi h* Journal de Rouen el le Patriote de Normandie du 24 avril 
1897, la Normandie du 1" mai, et le Protestant de Normandie tlu 5 mai où 
l'on trouve un extrait du discours de M. le pasteur t^oberty. 



Le Gérant : Fischbacher. 



5279. — L.-lmprlmeries réunies, B, rue Mignon, 2. — MoTTtnoz, directeur. 



SOCIETE DE L'HISTOIRE 

DU 



PROTESTANTISME FRANÇAIS 



Études historiques 



LE SIÈGE DE CHARTRES PAR CONDÉ EN 1S68 

Pendant les guerres de religion, la ville de Chartres a été 
assiégée à deux reprises par des armées protestantes ; en 
1568, sous la direction de Condé, et en 1591, sous celle 
d'Henri IV. Le deuxième siège n'a pas laissé d'empreinte 
dans la mémoire du peuple, mais il en est tout autrement du 
premier. 

Bien (|ue de prime abord, cette opération militaire paraisse 
être de mince importance, si l'on considère sa durée, le 
nombre d'hommes engagés et les faits de guerre accomplis, 
elle n'a jamais été oubliée, et d'année en année, les Char- 
trains en célèbrent encore le souvenir. Faut-il voir dans une 
telle persistance une simple exaltation de l'esprit de clocher, 
l'orgueil d'un succès inattendu, succédant à des craintes sé- 
rieuses, l'exagération d'une gloire locale d'ailleurs plus ou 
moins embellie par la légende? 11 serait téméraire de l'af- 
firmer. 

Pendant cette courte période de son histoire, la ville de 
Chartres a presque été maîtresse des destinées de la France. 
Elle était le grenier de la capitale, et Condé voulait en faire, 
suivant la pittoresque expression de La Noue, « une épine 
aux pieds des Parisiens ». Après la bataille de Saint-Denis, 
l'armée huguenote, ayant à sa tête Coligny et Condé, s'était 
avancée jusqu'en Lorraine, à la rencontre des reîtres qu'a- 
menait le duc Jean-Casimir, fils de l'Électeur palatin Fré- 
déric III. C'est à ce moment que se place un admirable acte 

1897. — N" 6, 15 juin. XLVI. — 21 



282 ÉTUDES HISTORIQUES. 

de désintéressement dont La Noue et d'Aubigné nous onllaissé 
le récit. Les Allemands s'attendaient à recevoir 100,000 écus. 
Condé en avait à peine 2,000; ses officiers et ses soldats se 
cotisent, malgré leur extrême pauvreté, réunissent la moitié de 
la somme demandée, et de leur côté, les reîtres n'en exigent 
pas davantage. 

Une marche fort remarquable avait ramené Coligny et Condé 
au cœur de la France, Sans cesse harcelés par des forces 
supérieures, ils avaient fini par atteindre la Beauce, malgré 
les intempéries et la difficulté de se ravitailler dans un pays 
épuisé. Ils avaient délivré Orléans m.enacé, et tandis qu'on 
s'emparait de Beaugency et de Blois, le gros de l'armée se 
mettait en roule pour Chartres le 23 février. 

D'après le comte Delaborde, Coligny aurait été de la partie *. 
iNous n'avons pas trouvé de traces de sa présence sous les 
murs de Chartres. 11 faut en inférer qu'il commandait l'armée 
d'observation, corollaire indispensable, à cette époque, de 
toute armée de siège. C'est ce que confirme d'ailleurs ce c(ue 
nous savons de son rôle dans l'affaire de Houdan. 



1 



Quelle était à ce moment la situation religieuse de Chartres, 
ou en d'autres termes, quel appui Condé pouvait-il trouver 
dans ses murs, quelles intelligences pouvait-il nouer? Quelle 
était surtout la valeur militaire de Chartres, soit par sa situa- 
lion naturelle, soit par ses fortifications, ses approvisionne- 
ments, sa garnison, l'ensemble de ses ressources matérielles 
cl morales? C'est ce qu'il importe tout d'abord d'élucider. 

La Réforme parait avoir pénétré d'assez bonne heure dans 
le pays chartrain. Du moins discerne-t-on, dès 1523, des 
traces distinctes d'agitation religieuse. C'est un iconoclaste, 
Piouland Groslel, (|ui est brCdé vif (21 septembre 1523). C'est 
un chanoine, Jacques Spifame, qui est soupç;onné d'hérésie. 
C'est un autre chanoine, Josse Clichtoue, qui est chargé de 

I. Gaspard de Coligny, t. II, p. 53:!. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 283 

pourfendre Luther et qui s'y essaye avec talent. Mais ce sont 
là encore des faits isolés. Les coups de mine de la Réforme 
n'ébranlaient guère ce boulevard de la catholicité. Clément 
Marot y passe, prisonnier; on y chante ses psaumes, et la 
police intervient. On sévit (1553) contre les profanateurs de 
la chapelle N. D. des Vaux roux, et la liste des martyrs char- 
trains s'allonge ainsi; on menace les adeptes des idées nou- 
velles. Toutes ces mesures semblent dénoter une agitation 
profonde : il n'en est cependant pas ainsi. Et si la noblesse 
de Beauce est conquise, si de toutes parts, dans cette plaine 
peuplée de gens sensés et réfléchis, la Réforme s'étend et se 
développe, à Chartres même, elle semble être comme écrasée. 

En 1559, l'Église de Chartres et de ses environs est « plantée 
et dressée », et Barthélémy Causse en est fait ministre. Mais 
combien l'existence de cette Église est encore précaire! 
VHistoi?-e ecclésiastique, de Th. de Bèze, en raconte les 
premiers débuts, les premiers déboires, et tout ce qu'il en 
dit laisse entrevoir bien des misères. Dix-huit mois se passent 
avant que le culte réformé puisse être célébré dans l'intérieur 
de la ville, dans la maison du sieur de Sausseux, et ce jour 
n'a pas de lendemain. On fait des perquisitions chez les 
bourgeois, on leur enlève tous les livres qui sentent l'hérésie. 
Bien plus : le 25 juin 1562, on expulse de la ville et de ses fau- 
bourgs « tous huguenots, soient hommes ou femmes de quel- 
« que état et qualité et condition qu'ils soient, gens d'église 
« et de justice, nobles, bourgeois, marchands, artisans, 
<( pauvres ou riches », et cela dans les vingt-quatre heures 
« sous peine de la vie »; on confisque leurs meubles. 161 ha- 
bitants, « à la tête desquels sont deux conseillers, avocats, 
X plusieurs religieux et gens d "église suspects de religion » 
sont « cités et inscrits en la chambre » en exécution de 
cette décision*. Le 29 septembre suivant, on mettra des gar- 
nisons dans leurs maisons. 

Le vidame Jean de Maligny, seigneur de Ferrières, est bien 
huguenot, mais il ne réside pas à Chartres, et son influence 

I. Registre des échevins. Cette mesure ne reçut pas, en fait, sa pleine 
exécution. L'Édit d'AmJjoise en suspendit d'ailleurs bientôt les effets. 



284 ÉTUDES HISTORIQUES. 

y parait nulle. Dans tous les cas, nous constatons qu'en 1568, 
Gondé n'a pu tirer aucun parti des alliés qu'il avait dans la 
place ; désarmés, étroitement surveillés, ils n'avaient pas le 
droit de sortir de chez eux avant huit heures du matin, ni 
après six heures du soir; à part cela, on avait solennelle- 
ment déclaré à cinq d'entre eux, nommés Chollet, Bichot, 
Noël, Du Bois et Le Maure, qu'on ne leur voulait « aucun 
déplaisir ni dommage » (20 octobre 1567)*. 11 n'est pas éton- 
nant que, dans ces conditions, TEglise de Chartres n'ait pas 
donné le moindre signe de vie pendant le siège de 1568; il 
n'en est pas moins étrange qu'aucun de ses membres expulsés 
n'ait pu fournir à Gondé, sur la topographie de la ville, tel 
renseignement qui lui aurait évité de graves mécomptes. 

La place était-elle réellement difficile à enlever? Si l'on 
tient compte des moyens d'attaque et de défense de l'époque, 
Chartres se trouvait dans une situation assez forte naturelle- 
ment. Dans le plateau à longue sondulations, sans pentes et sans 
points culminants, qui constitue la Beauce, l'Eure s'est creusé 
une valléed'une largeur variable, dont les talus atteignent par- 
fois jusqu'à 25 mètres d'élévation et sont par places fort abrupts. 
La ville de Chartres est justement située dans un de ces 
étranglements de la vallée de l'Eure. Tandis que la rive droite 
s'élève en pente douce, la rive gauche est presc[ue à pic. Un 
petit plateau s'y dessine, de plein pied à l'ouest, limité au 
nord et au sud par des ravins (celui du nord beaucoup plus 
accentué), et terminé à l'est par les brusques escarpements 
(|ue couronnent encore et que soutiennent, de terrasse en 
ferrasse, les vieux murs cjui enserraient la ville au ix« siècle. 

Là, vers l'angle nord-est, se dresse l'imposante masse de 
la cathédrale, avec ses clochers d'une si harmonieuse dis- 
semblance, sa nef hardie hérissée de clochetons-, son chevet 
grandiose que continuent, comme les croupes successives 
d'une montagne, des chapelles et des sacristies. Les bàti- 

1. Re<;istre des éclievins. Une lettre de Renée de France, douairière 
de Ferrare, duchesse de Chartres, datée de Monlargjs du 2:3 octobre 15G7, 
atteste d'ailleurs que les adeptes des deux communions vivaient en bonne 
harmonie à ce moment. 

2. 11 y en avait plus aulrelbis qu'aujourd'hui. 



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286 ÉTUDES HISTORIQUES. 

ments de l'évêché, les maisons des chanoines, THôtel-DieLi, 
plusieurs couvents faisaient autour de la cathédrale une ville 
spéciale, ayant son enceinte percée d'étroites portes, dont 
deux subsistent encore. Tout à côté, vers le sud, s'élevait le 
château, aujourd'hui disparu, grosse bâtisse sans architecture, 
dressant d'une part au-dessus de la vallée ses murs énormes, 
et noyé dans les maisons des autres côtés. 

Vers le xi" siècle à peu près, la ville avait franchi son en- 
ceinte, elle était descendue vers la rivière. De vastes con- 
structions, des clos spacieux la bordaient déjà. C'était, au 
sud-est, la grande abbaye de bénédictins de Saint-Père, foyer 
de lumières au moyen âge; Condé devait y arriver, prison- 
nier, le 1*^' mars 1563. Une nouvelle crise de croissance avait 
ensuiteporté les limites de Chartres au delà de l'Eure, jusqu'à 
l'enceinte qui la défendait depuis le xii^ siècle, et qui subsiste 
encore en grande partie. Cette enceinte était précédée d'un 
fossé plein d'eau, pratiqué en 1357, en avant duquel on en 
avait creusé un autre : ce qui constituait, avant l'invention de 
l'artillerie, une ligne de défense très suffisante*. 

A vrai dire, ce quartier de la rive droite de l'Eure n'a jamais 
été très peuplé. yVujourd'hui encore, on y voit beaucoup de 
jardins autour de vieilles et assez chétives maisons, dont 
plusieurs existaient déjà du temps de Condé. C'est à la rivière 
que commençait la vraie ville, serrée et lassée. Cette rivière 
même, on lui disputait la place : les maisons y plongeaient 
leurs fondations branlantes, quatre moulins la barraient, plu- 
sieurs ponts, plus ou moins chargés de masures, en reliaient 
les rives. Vers le nord, l'église Saint-André passait hardiment 
l'eau sur un pont à deux arches — démoli sous la Restaura- 
tion — de sorte que la porte était sur la rive gauche et l'ab- 
side sur la rive droite. 

Devant celle église, passe la rue qui. sous divers noms, 
parfois ramifiée, gravissant à demi, en biais, les pentes de la 
colline, joint la porte Drouaise à l'abbaye Saint-Père. A 
droite cl à gauche, se projettent des ruelles et des impasses, 

1. C'est à tort que Voisin de la Popolinière considère ces deux fossés 
comme la rivière nalurcUc ci prétend qiio le bras traversant la ville est 
artiliciel. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 287 

les unes conduisant aux ponts ou se perdant, boueuses et fé- 
tides, dans les eaux troubles de l'Eure, les autres escaladant 
la côte par des rampes et des escaliers. Tout au bout, on 
arrive aux imposants bâtiments de l'abbaye. Ainsi les fossés, 
la rivière, la longue rue de la ville basse, les escarpements 
encore couronnés de murs de la ville haute, les enceintes de 
la ville épiscopaleet du château, voilà les moyens de défense 
que possédait Chartres indépendamment de son enceinte. 

Celle-ci est un mur en cailloux, dont le circuit, d'un déve- 
loppement de 3,400 mètres, présente à peu près la forme d'un 
haricot, la partie convexe s'arrondissant vers l'ouest. Ce mur, 
épais de 6 à 7 pieds et haut de 15 à 20, était flanqué de dis- 
tance en distance de petites tours rondes ass^ mesquines. 
Au milieu du xvi'' siècle, six portes y étaient percées*. 

C'était : l°au nord-est, entre l'Eure et la colline, la porte 
Drouaise, précédée d'un ravelin en demi-cercle, bas et mal 
placé. De là, l'enceinte bordait, très haute, les escarpements 
du ravin Saint-Jean, puis tournait vers le front ouest, le long 
d'une dépression moins profonde. Au fond d'un repli était 
cachée : 

2" La porte Ghàtelet. Ensuite, après un ressaut qui la por- 
tait encore plus à l'ouest, la muraille se dirigeait de nouveau 
vers le sud; ici elle était dominée à petite distance par un 
tertre, rasé il y a cinquante ans. A peu près à l'angle était 
percée : 

3» La porte des Epars ; elle était protégée par un grand 
ravelin triangulaire, placé complètement en l'air et aussi vul- 
nérable ([ue possible. En se dirigeant vers l'est, et en suivant 
la muraille le long du ravin à peine creusé qui défendait le 
front sud, on parvenait : 

4» A la porte Saint-Michel. A côté de celle-ci, au point où 
le terrain s'abaisse brusquement vers l'Eure, s'élevait le puis- 
sant bastion Saint-Michel, le seul bien construit et bien placé 
que possédât la place. Lorsqu'en 1591 Henri IV mit le siège 
devant Chartres, on avait temporairement transformé en 
citadelle ce bastion et quelques bâtiments voisins. L'enceinte 

1. Il y en avait trois ou quatre autres condamnées. 



288 ÉTUDES HISTORIQUES. 

descendait ensuite vers la rivière, englobant la garenne Saint- 
Père, aujourd'hui cour du quartier de cavalerie. L'Eure était 
fermée par une herse aujourd'hui détruite. Puis, regardant 
l'est, la muraille suivait le fossé dont nous avons parlé. Elle 
était percée de deux portes : 

5" La porte Morard, qui était précédée d'un ravelin; et 

fi" La porte Guillaume, la seule qui subsiste encore, avec 
ses deux tours à créneaux et mâchicoulis et son petit ouvrage 
avancé. De distance en distance, des terrasses ou cavaliers, 
appuyés derrière les remparts, servaient à placer de Tarlil- 
lerie. Enfin, se dirigeant vers la porte Drouaise, la muraille 
franchissait l'Eure, également défendue par une herse à sa 
sortie de la ville. A cette époque, en effet, les bateaux circu- 
laient entre Chartres et Rouen *. 

De ce que nous venons de dire, il résulte que Chartres, 
assez forte par sa position, n'avait cependant que des moyens 
de défense défectueux. Les murailles n'avaient nulle part de 
flanquements. Mais, encore une fois, la place était-elle inte- 
nable? Certes, non. Et si notre description a été longue et 
minutieuse, c'est que nous tenions à démontrer combien, à 
défaut d'art, la nature et le hasard avaient accumulé d'ob- 
stacles précisément aux abords de celte porte Drouaise, sur 
laquelle Condé crut devoir diriger ses efforts. 

Avant de parler de rarmemenl de la place et de ses appro- 
visionnements, il n'est pas inutile de décrire en peu de mots 
ses faubourgs. Hors la porte Drouaise, s'étendait celui du 
Bourgneuf, dont l'église, dédiée à saint Maurice, comman- 
dait à portée d'arquebuse le ravelin de la porte. Plus loin, en 
descendant la vallée de l'Eure, on arrivait au village de Lèves, 
situé cà l'issue de plusieurs ravins boisés, au point où l'Eure 
oblique vers l'est. A peu de distance, s'élevait l'abbaye de 
.losaphat, devant lacjueile passait le chemin de Sainl-Prest, 
Jouy et Maintenon. 

Pievenons à notre point de départ. A gauche de l'église 
Saint-Maurice, en sortant de la ville, les constructions de l'ab- 



I. Rcf,Mslre des échevins, 30 seplemlire l.'Sr., : t, Tous les bntenux sur la 
rivit'ie hors la ville renlreronl en icelle. •> 



ÉTUDES HISTORIQUES. 28'.t 

baye Saint-Jean masquaient les remparts. Puis, en remontant 
vers l'ouest, par delà le vallon, s'allongeait le faubourg Saint- 
Jean ; il avait, lui aussi, son église, dédiée à la Madeleine. 
Ensuite, on apercevait le village de Mainvilliers; enfin, vers 
l'ouest, le Grand-Faubourg, ou faubourg des Epars. Il y avait 
un couvent de cordeliersnon loin de la gendarmerie actuelle ; 
il fut détruit en 1568, comme nous le verrons, mais on dis- 
tingue encore nettement le coude que faisait la rue pour con- 
tourner Tabside de Téglise, et parfois, les travaux des terras- 
siers mettent au jour des ossements. Non loin de là, se trou- 
vait le cimetière Saint-Thomas, dont le nom a été donné à 
une rue voisine où se trouve aujourd'hui le temple. Puis, au 
midi, les jardins et les vignes du lieu dit les Petits-Blés abou- 
tissaient aux maisons du faubourg Saint-Brice et du chemin 
des Comtesses, auxquels la porte Saint-Michel donnait accès. 
Le chemin des Comtesses se maintenait sur la hauteur et 
passait dans le voisinage du clos Saint-Lubin (plus lard cou- 
vent des Vieux Capucins) ; le faubourg Saint-Brice, au con- 
traire, descendait vers l'Eure, laissait à gauche l'église Saint- 
Martin- au-Val et traversait la rivière sur un pont, près duquel 
bifurquaient les chemins de Patay et d'Orléans. 

Tout le long du front est, il y avait des jardins et des vignes, 
à travers lesquels les faubourgs se prolongeaient vers la 
campagne. C'était d'abord, à droite de la porte Morard, le 
faubourg de la Grappe, et assez loin au delà, la léproserie du 
Grand Beaulieu. En face de la porte, les faubourgs Saint- 
Barthélémy et Saint-Chéron se faisaient suite sur la route 
d'Etampes; il y avait à Saint-Chéron un couvent, auquel 
appartenait l'église Saint-Barthélémy. 

Le faubourg Guillaume bordait le chemin de Gallardon. La 
route qui longeait les murs de la ville se faufilait après avoir 
dépassé celle-ci, entre le clos l'Évèque et le couvent des 
Filles-Dieu, puis elle gravissait la colline au milieu des 
vignobles, replongeait, à trois quarts de lieue, dans la vallée 
de l'Eure, et conduisait à Maintenon, Épernon et Paris. Elle 
avait été réparée en 1567. Enfin, derrière le couvent des 
Filles-Dieu, un sentier, serpentantparmi les îles marécageuses 
de l'Eure, allait rejoindre le faubourg Saint-Maurice. 



290 ÉTUDES HISTORIQUES. 



II 

Telle était à celle époque ragglomération charlraine, dont 
la populalion atleignait peul-être 12 à 15,000 âmes. Pendant 
longtemps, les bourgeois ne s'étaient guère souciés d'armer 
leurs murailles. En 1536, cependant^ ils s'étaient avisés 
qu'une telle négligence pouvait être dangereuse; chacune 
des communautés d'arts et métiers avait été chargée de 
fournir une grosse pièce d'artillerie, « que l'on déposa dans 
THostel commun et magasin des habitants^ )). L'an d'après, 
les pièces étaient essayées. Mais il est assez difficile de 
savoir ce qu'elles étaient devenues au bout de trente ans. 
Sans doute, les comptes de la ville pour le siège de 1568 
mentionnent une « pièce des chausseliers »; sans doute 
aussi, l'inventaire de l'artillerie fait en 1 545 énumère 40 canons 
et 2o « hacquebutes à croc », dont plusieurs portent des 
noms de corporations, et des indications analogues figurent 
dans les inventaires de 1549 et 1557. Mais ce matériel semble 
avoir disparu graduellement. En 1557, il n'y a plus que 
12 canons et 10 ar(juebuses sur les remparts. Et si l'arsenal 
contient 40 pièces au début des guerres de religion^, il 
paraît ne plus en renfermer qu'une vingtaine en 1568. L'une 
d'elles, appelée la Huguenote, avait figuré à la bataille de 
l)i"eux. Les Huguenots avaient dû l'abandonner, embourbée, 
et le contingent de Chartres l'avait ramenée en triomphe ^ 

Dans tous les cas, les arquebuses à croc, sortes de fusils 
de rempart, ne manquaient pas, non plus que les « lances à 
feu », et Ton avait les moyens d'armer les 200 arquebusiers 
et les piquiers de la garde bourgeoise. Quant à la poudre, 
on la fabriquait dans une des tours de l'enceinte; cette tour 
fut démolie en 16(Î2. 



1. Janvier de Flainville. \oi. A-IB, p. :{73; Mss, l'ibl. de C.li.'irlros. 
"2. Alors situé rue des Ciianges. 

3. RegisU'e <les éclievins. 

4. C:'est ce que M. I'abl>é Mêlais appelle la <■ participation victorieuse de 
ses concitoyens à la célèbre bataille de Dreux >. Notice sur le lire/ Dis- 
cours du sièf^e de Chartres, par Simon de Gi\ès,p. 51. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 291 

Cependant, tel qu'il était, ce matériel ne suffisait pas et il 
était mal entretenu; on ne négligea rien pour le mettre en 
état. On coupa les gros ormes qui ombrageaient le cimetière 
Saint-André, et on en fit des affûts de canon ^ L'artillerie 
ainsi remontée, on la munit de tous ses accessoires. On créa 
de toutes pièces un armement et un outillage considérables; 
on prévit tous les besoins d'une place assiégée; on fabriqua 
des gabions, des sacs à terre, des mèches; 700 à 800 piques, 
des « amorsouerres » de grenades; de la poudre, des 
artifices, des balles, des boulets. Dix ateliers travaillaient à 
l'entretien de l'arlillerie; le service de l'arsenal et la distri- 
bution des munitions étaient assurés. Un corps de mineurs 
et d'écouteurs de contre-mines était organisé sous la conduite 
d'un capitaine. En un mot, tous les services auxiliaires fonc- 
tionnaient parfaitement. 

Les fortifications, délaissées à la suite d'une longue paix, 
avaient besoin de sérieuses réparations. 800 à 1,000 pionniers, 
sous les ordres de 10 capitaines, des maçons, des char- 
pentiers, des serruriers, tout ce que la ville possédait de 
bras et d'intelligences, gens de métier et indigents, fut mis 
en réquisition. On démolit les maisons adossées à la muraille, 
qui fut soigneusement visitée et consolidée. On renforça les 
ravelins, on éleva derrière les murs des cavaliers de terre, 
soutenus par des pièces de bois et de la maçonnerie. On 
boucha les ouvertures inutiles, on étoupa les autres. On 
nettoya les tours, et on en refit les planchers et les vitrages. 
On répara les ponts-levis et les herses, les chaînes, les 
portes et leurs serrures. La nuit même n'interrompait pas 
cette activité fiévreuse : tous les instants étaient comptés". 

Le service des renseignements était à la hauteur des 
autres. De nombreux espions allaient à 15 et 18 lieues à la 
rond€ s'enquérir des manœuvres des Huguenots et de la 



1. Cf. Livre de Bois de Saint-Andrc (sorte de livre de raison de la pa- 
roisse Saint-André, ainsi nommé à cause des ais dont il est recouvert. 
Archives départementales d'Eure-et-Loir). 

2. État des dépenses faites par la ville de Chartres, du 1" octobre 1567 
au 18 avril 1568. Communication de M. I.. Merlet, Bull. hist. et pliilol.. 
1890, p. 395 ss. 



2^- ÉTUDES HISTORIQUES. 

position de leurs troupes, tandis qu'un système de signaux, 
installé sur la cathédrale, dénonçait à la garnison les moindres 
mouvements et jusqu'à la composition des détachements 
ennemis visibles. 





I iiiiiiiiif I 



I 



1i,]ÈP 



itîiti I ,; 











<^)uanl aux vivres, c'est leur abondance même qui faisait 
de Chartres lobjectif de Condé. A Chartres s'accumulait, 
avant de s'écouler sur Paris, le blé et le vin que la Beauce 



ÉTUDES HISTORIQUES. 293 

produisait en quantité*. Dès les premières menaces des 
Huguenots, les habitants avaient amassé des provisions 
pour deux mois. Les passages de troupes et l'entretien d'une 
garnison assez considérable, à partir d'octobre 1567, ne dimi- 
nuaient pas d'une manière sensible ces approvisionnements. 
Pendant tout le siège, les rations demeurèrent copieuses. 
Elles n'auraient pas dû comporter de viande, puisqu'on était 
en carême. Mais le poisson n'arrivant plus, on ne tarda pas 
à manquer de harengs et de morue. Les bouchers reçurent 
alors l'ordre de délivrer à chaque compagnie un demi-bœuf 
et un quartier de porc par jour, pour les soldats à la brèche, 
les malades et les blessés. On avait fixé la ration à une livre 
el quart, et on y ajoutait, au moins pour les malades, quelques 
douceurs-, un dessert composé des « quatre mendiants ». La 
quantité de pain était largement suffisante et le vin coulait à 
flots. 

Comme il était facile aux assiégeants de détourner la ri- 
vière pour arrêter les moulins, on construisit cinq ou six mou- 
lins à bras. 

Enfin, ajoutons que le service de santé était assuré par 
neuf chirurgiens et par les quatorze apothicaires de la ville^. 

Depuis que Téventualité d'un siège était à prévoir, Chartres 
possédait une garnison variable au gré des réclamations des 
bourgeois, qui hésitaient entre le besoin de protection, 
lorsque le danger semblait proche, et la crainte de la dé- 
pense, lorsqu'il fallait entretenir les soudards et subir leurs 
déprédations. Vers le milieu de février 1568, était arrivé le 
régiment gascon commandé par Jean de Bourdeilles, baron 
d'Ardelay — le frère de Brantôme. — Il était composé de 
12 compagnies d'infanterie et d'une compagnie d'arquebusiers 
à cheval, et fut logé dans les faubourgs de la ville, jusqu'à ce 
que l'approche deCondé l'obligeât à se mettre à couvertderrière 
les murailles. Le 24 février, à huit heures du soir, se présen- 
tait à la porte Drouaise le gouverneur envoyé par le roi pour 

1. Le vignoble beauceron a ijeaucoup diminué depuis cette époque. A 
l^eine en reste-l-il quelques laml^eaux autour de Chartres. 

2. « Ung roignon de veau ». Bull. hist. et pliilol., 1890, p. 4u9. 

n. L'un d'eux, nommé Pierre Drappier, était un fervent protestant. 



294 ÉTLDES HISTORIQUES. 

remplacer le sieur de Fontaine-la-Guyon, qui ne s'entendait 
pas avec les bourgeois. C'était Nicolas des Essarls, sieur de 
LinièresS qui devait plus tard être tué à la bataille de Jarnac. 
Il amenait avec lui les 10 compagnies françaises et la cornette 
d'arquebusiers à cheval de M. de Cerny. A la veille du siège, 
les forces dont les catholiques disposaient à Chartres s'éle- 
vaient donc à 4,400 fantassins et 200 cavaliers; si l'on y ajoute 
les 600 hommes de la milice bourgeoise-, les 13 maîtres ca- 
nonniers et leur personnel, les pionniers, les ouvriers, etc., 
on arrive à un total de 6,000 hommes au moins. 

Cependant Condé approchait. Il obéissait, comme nous 
l'avons dit, plutôt à des mobiles politiques qu'à des consi- 
dérations militaires. II espérait s'emparer de Chartres par un 
coup de main hardi. 11 ignorait les précautions prises, les 
renforts reçus par la garnison, — ou ne s'en souciait pas. — 
Il ignorait qu'aucun de ses mouvements n'échappait à l'en- 
nemi, et qu'un espion, pénétrant à Orléans, avait vu au Mar- 
troy la faible artillerie huguenote. 11 se lançait dans une 
expédition périlleuse avec des forces dérisoires et presque 
pas d'équipages : il n'avait, au dire de La Noue, que 6,000 fan- 
tassins et 3,000 cavaliers, troupe disparate où les 10 à 12 com- 
pagnies françaises de d'Andelot, les contingents normands, 
saintongeois et poitevins des capitaines Piles et des Champs, 
coudoyaient les Gascons, les Dauphinois et les Provençaux 
du capitaine Mouvans, les lansquenets, les reîtres et les ca- 
nonniers du duc Jean-Casimir^; il pouvait mettre en batterie 
(■in(i canons et quatre légères coulevrines; les Huguenots 
étaient toujours pauvres en artillerie. Nous dirons avec La 
Noue : « Que pouvoit faire cela contre tant de gens de défense 
« et de travail qui là esloyent? » 

Si encore Condé s'était efforcé de tirer parti de tous ses 
avantages, la tentative pouvait réussir; elle n'en a pas été 
loin malgré les fautes commises; à la guerre il faut compter 
beaucoup sur le hasard. Mais il semble avoir pris à tâche de 
braver toute règle de prudence. 11 avait eu sous ses ordres 

1. Ou Lignirres. 

'2. Une compagnie de 100 hommes par quartier. 

3. Cf. la légende de la gravure de ToiLorel et Perrissin. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 295 

le vidame de Chartres, Jean de Ferrières; (|ue celui-ci ait 
préféré demeurer sous les ordres de Coligny plutôt que de 
contribuer à la ruine de Chartres, on le comprend sans peine. 
Mais ne pouvait-on pas lui arracher au moins quelques ren- 
seignements, éviter par son moyen les écoles fâcheuses? Et 
que faisaient, non pas les éclaireurs — ils ne purent appro- 
cher de la place — ; non pas les protestants chartrains, tenus 
en respect et réduits à l'impuissance, mais les nombreux 
Huguenots de la contrée, seigneurs, bourgeois, roturiers? 
Pas un n'a été là, on pourrait affirmer que pas un n'a été 
consulté. Témérité, incurie, insigne légèreté : il est bien dif- 
ficile de juger autrement l'équipée de Condé, quand on se 
place au point de vue de sa conception et de son exécution, 
et qu'on oublie un moment la folle bravoure du chef et des 
soldats. 

(A suivre.) Hrnry Lehr. 



LES IDÉES RELIGIEUSES DE MARGUERITE DE NAVARRE 

D'APRÈS SON ŒUVRE POÉTIQUE 
(Les Marguerites et les Dernières Poésies)^ 

VI 

LE TRIOMPHE DE l'aGNEAU 

Reprenant la suite des Marguerites, telle qu'elle est établie 
dans l'édition de 1547 (éd. Frank, t. III), nous nous trouvons 
en présence d'un poème assez différent des précédents au 
point de vue de la forme et du sujet, mais dont l'importance 
est capitale, en ce qu'il offre un développement complet, 
presque didactique, du problème de la Rédemption. L'histo- 
rien y découvre le résumé le plus clair, le plus satisfaisant 
qu'il puisse souhaiter, des réflexions poursuivies par Mar- 
guerite, durant tant d'années, sur la question essentielle qui 
domine tout le dogme chrétien. Et ce qui achève de donner 

I. Voy. plus iiaut (15 mar.s), p. 137. 



29G ETLDES HISTOKIQLES. 

à cette composition une signification particulière, c'est qu'elle 
ne révèle chez son auteur aucune trace d'anxiété ni d'incer- 
titude. Au moment où la reine l'écrivit, elle se trouvait sûre- 
ment dans un état d'esprit tout à fait favorable ; la confiance, 
la gaieté spirituelle régnaient pleinement dans son âme. Grâce 
à cet équilibre intérieur, elle envisageait l'ensemble de la doc- 
trine avec une extrême netteté. Peut-être même faut-il attribuer 
à cette circonstance le caractère véritablement achevé de 
cette belle œuvre, dont un juge compétent * a pu dire qu* « elle 
est d'un bout à l'autre remarquable par la forme comme par 
le fond. Si parfois un mot familier ou trivial s'y rencontre, en 
général le ton en est fort élevé. Un vers plein, une phrase 
ample y soutiennent la noblesse des idées et du style ». 

Nous avons remarqué plus haut" que le Triomphe de 
r Agneau prélude, à côté des Prisons, à l'épopée protestante 
que Marguerite avait devinée et entrevue, et que le Paradis 
perdu de Milton devait un jour réaliser dans toute sa gran- 
deur. Rien ne confirmera mieux cette observation que l'exposé 
(lu sujet du poème qui nous occupe. Marguerite y a traité de 
l'affranchissement du monde moral considéré comme l'effet 
immédiat de la Rédemption. Elle évite de s'appesantir 
ici sur le dogme de la chute originelle, qu'elle n'abordait 
généralement, du reste, qu'avec une certaine appréhen- 
sion, pour retenir de préférence dans le christianisme l'idée 
de rédemption^. Le Christ est à ses yeux le bon génie de 
l'humanilc, venu ici-bas pour la racheter du mal, la délivrer 
de la servitude intellectuelle et de la terreur sacerdotale, 
changer l'ancienne loi complice du péché et finalement triom- 
pher de la mort. « Sous le voile des termes consacrés, re- 
marque encore M. Frank, la délivrance du genre humain, 
asservi jusqu'alors à un joug écrasant, est célébré dans ces 
pages avec une hauteur de pensées et une verve extraordi- 
naires*. » 



1. l'rank, i-d. dos Marguerites, 1, p. lxiv. 

2. Bulletin, p. 75. 

:;. Voy. noire iiilroductioii aux Dernières Poésies, p. lxvi-iam 
/i. Loc. cit. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 297 

Je veux icy les triomphes chanter, 
Verbe divin ; vien donc me présenter 
Les doux accords de la musique haulte... 

On voit, dès le début de cette invocation, d'un souffle si 
chrétien, que nous avons affaire à un poème composé selon 
les règles et consacré à l'une des plus hautes questions 
que comporte le domaine des choses divines. 

Trois principaux et mortelz ennemis 
Avoyent Adam en grand servage mis : 
L'un, de la Loy le rigoreux abhort ; 
L'autre, Péché; et le tiers est la Mort. 

Tel est le point de départ du drame moral qui va se dérou- 
ler. Ce simple énoncé des premiers vers de l'exposition suffît 
à montrer combien les expressions qui désignent les élé- 
ments les plus importants de la trame du poème appar- 
tiennent nettement au vocabulaire protestant du xvi* siècle. 
Le rôle qui va être assigné à la Loy est, à cet égard, absolu- 
ment caractéristique. Une telle conception de sa nature et de 
ses effets ne se retrouve, à cette époque, que chez les doc- 
teurs de la Réforme. Mais ce qui confère à cette œuvre sa 
marque originale, ce qui lui donne, entre toutes les produc- 
tions littéraires de son auteur, une portée vraiment excep- 
tionnelle, c'est qu'elle repose tout entière sur deux épîtres de 
saint Paul. A Tune, celle aux Ephésiens, la princesse a em- 
prunté seulemeint l'idée mère, le thème qui donne au poème son 
unité* ; à l'autre, elle a pris, chose infmiment plus importante, 
la substance même, l'inspiration générale de son ouvrage. Il 
s'agit de l'épitre aux Romains, celle-là qui a été justement la 

i. Ce thème repose sur trois versets de cette épître qui s'appliquent au 
triomphe du Rédempteur remontant au ciel (Ephes., I, 20 à 23) : « Quam 
[operationem] operatus est [Deus] in Christo, suscitans illum a mortuis, 
et constituens ad dexteram suam in caelestibus; — supra omnem princi- 
patum et potestatem, et virtutem et dominalionem, et onme nomen, quod 
nominatur non solum in hoc sacculo, sed etiam in futuro. — Et omnia sub- 
Jecit sub pedibus ejus : et ipsum dédit caput supra omnem Ecclesiam, — 
cjuai est corpus ipsius, et plenitudo ejus, qui omnia in omnibus adim 
plelur. 

XLVl. — 22 



298 ÉTUDES HISTORIQUES. 

pierre angulaire de rédifice Ihéologique des Réformés. Le 
Triomphe de V Agneau n'est, pris dans son ensemble, que 
le développement poétique, conçu avec autant de préci- 
sion que d'intelligence, du morceau célèbre d'où Luther avait 
fait sortir les fondements de sa doctrine. Faute de ce rap- 
prochement, qui n'a point été indiqué jusqu'à présent, le 
poème de Marguerite reste difficile à comprendre et à péné- 
trer d'une manière satisfaisante. Sans le secours du texte de 
saint Paul, le sens de plusieurs passages, et parmi les plus 
décisifs, apparaît comme énigmatique ou comme incer- 
tain. N'est-ce pas une étrange nouveauté, qui seule suffirait 
à assigner au Triomphe une place à part dans l'ensemble des 
littératures modernes, que de retrouver dans cette composi- 
tion, considérée avec raison par les critiques comme le chef- 
d'œuvre incontestable de notre reine, la substance même de 
l'épître paulinienne par excellence ? Chose digne de remarque, 
aucun autre poète de notre langue n'a tenté depuis de's'atta- 
quer à une matière si redoutable. Le poème de la reine de 
Navarre est demeuré sûrement la seule production littéraire 
dont l'œuvre de saint Paul ait fourni la trame. Il y a là 
une rencontre précieuse, un fait unique qui, pour peu qu'on 
y réfléchisse, ne pouvait guère se produire qu'à ce moment 
particulier de l'évolulion intellectuelle de notre pays. Le 
Triomphe de V Agneau apparaît ainsi comme un manifeste 
éclatant de cette rénovation de la vie spirituelle et du senti- 
ment religieux, dont l'étude passionnée de l'Apôtre, qui 
commence avec le Commentaire de Lefèvre d'Étaples (1512), 
;i été le puissant et fécond levain. 

Et si l'on veut maintenant comparer l'interprétation dog- 
matique de l'épître aux Romains, telle qu'elle a été exposée 
par noire poète, avec celle des docteurs les plus qualifiés du 
protestantisme, il suffira, sans même recourir au livre de 
Lefèvre d'Étaples, de se tourner vers VInstitution chrétienne 
de Calvin. Le chapitre vu du livre II, notamment, offre avec 
les parties essentielles du Triomphe une conformité de doc- 
trine et de similitudes de commentaire absolument frappantes. 
Mais In suite de notre analyse contribuera mieux encore à faire 
comprendre l'exactitude de ces rapprochements. 



I 



ÉTUDES HISTORIQUES. •2S^^ 

Le poète indique d'abord les rôles joués successivement 
par les trois éléments cités plus haut, en ce qui touche le dé- 
veloppement spirituel de l'humanité, en s'inspirant visible- 
ment du chapitre vm de Tépître aux Romains. Il raconte 
ensuite Forigine de la Loi promulguée par Dieu sur le moni 
Sinaï, en marquant avec insistance le caractère sombre, im- 
pératif, absolu, de ses prédictions. Aucune tendresse, aucun 
sourire, si j'ose dire, n'en tempèrent l'implacable dureté. 

Il dit ainsi : Miséricorde ouverte 
Estre ne doit, ne grâce descouverte 
A ceux qui ont le péché par naissance, 



L'homme est maudit, qui franchement ne suyt 
Tous les sermons de la divine lettre, 
Et qui voudra un seul point en omettre. 

Qu'on compare seulement ces vers aux versets 10 et H <.\u 
chapitre m de l'épître aux Galates et l'on se rendra compte 
de l'étroite parenté des deux textes. On voit la préoccupation 
qui se révèle chez la reine de représenter constamment, à la 
suite de saint Paul, son maître, l'ancienne Loi comme une 
sorte d'entité ayant son existence propre. Cette loi suppose 
an Dieu sévère, inexorable, qui se définit lui-même dans des 
déclarations telles que celle-ci : 

Je suis ton Dieu, qui cerche et examine 
Tous tes péchés et qui mande Famine, 
La Guerre et Mort, pour loien tost me venger 
De toy, soudain que viendras au danger. 
Il ne dit pas : Je vueit estre ton Père, 
Pour te jetter dehors du vitupère* 
De tous péchés et pour tes maux tollir-, 
Pour effacer ta faute et abolir. 

Cette conception, si fortement exprimée, du Dieu impi- 
toyable de l'Ancien Testament mérite d'être signalée. Elle 
n"a toutefois rien qui doive surprendre : personne n'était 
mieux préparé que Marguerite à saisir le contraste de l'an- 

1. Oe la honte. 

2. Enlever. 



30() ÉTUDES HISTORIQUES. 

cienne Loi avec la nouvelle. Autant la première était, dans 
sa rigidité, contraire à toutes ses aspirations morales, autant 
la seconde, l'aile de pitié et de mansuétude, était propre u 
gagner son cœur. 

Après ces préliminaires se placent (p. 9) une série de re- 
marques d'ordre théologique, d'une portée considérable, sur 
les conséquences qu'entraîna pour l'humanité la promulgation 
de l'ancienne Loi. Son premier résultat a été de donner au 
péché son existence propre. 

Tu n'en avois sans la Loi congnoissance; 
Mais par la Loy il revint en naissance. 
Comme un charbon en la cendre couvert 
Dort en son feu, mais s'il est descouvert, 
Luy appliquant sa droite nourriture, 
hiconlinent il monstre sa nature : 
Ainsi Péché devant la Loy gisoit 
Tout comme mort, et point ne l'advisoit 
Ce pauvre Adam; mais quand elle survint 
Le Péché hors de ses ténèbres vint, 
Et triompha tellement par sur l'homme 
Qu'après l'avoir despouillé tout en somme, 
Il le léit serf de sa malignité. 

Tout cela se retrouve, — mol pour mot pour certaines 
images, — dans les chapitres m (v. 20) et vu (v. 7 à H) de 
r Pupitre aux Romains. Les versets 7, 8, 9 et 11 de ce dernier 
chapitre ne fournissent-ils pas exactement les figures les plus 
saisissantes de ce passage : « Quid ergo dicemus? Lex pecca- 
lum est? Absit. Sed peccatum non cognovi, nisi per legem : 
nam concupiscentiam nesciebam, nisi lex diceret : ÎNon con- 
cupisces. — Occasione autem accepta, peccatum per manda- 
tum operatum est in me omnem concupiscentiam. Sine lege 
enim peccatum mortuum erat, — Ego autem vivebam sine 
lege aliciuando. Sed cum venisset mandatum, peccatum revi- 
xit. — Nam peccatum, occasione accepta per mandatum, se- 
duxit me, et per illud occidit^ » 

On pourrait aisément poursuivre ce parallèle entre l'œuvre 

1. V. encore la nU-nie épîtrc, v. 20 et 21, i-ii ce qui concerne le rôle de 
la Loi à l'égard du Péché. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 301 

de TApôtre et celle de Marguerite. La plupart des idées ex- 
primées dans les chapitres v à viu de l'épître de saint Paul, 
par exemple sur la chair considérée comme siège du péché', 
sur la mort en tant que conséquence immédiate et nécessaire 
du péché, etc., sont traitées avec plus ou moins de dévelop- 
pement dans la première partie du poème de Marguerite 
(p. 11 et suiv.). 

Les trois « exacteurs », qui ont tenu si longtemps l'hu- 
manité en servitude, étant ainsi présentés, le poète formule 
tout de suite une observation préliminaire, qui prépare les 
déclarations si catégoriques qui trouveront leur place plus 
loin touchant le problème de la prédestination. 

A ses yeux, le genre humain est, par sa faute, tombé si bas, 
que son Créateur ne lui était plus redevable d'aucune laveur. 
Si donc, Dieu se résout à en sauver au moins une partie, c'est 
là un bienfait purement gratuit de sa part. On ne doit, dans 
cette question, que considérer les effets de sa pitié, sans 
avoir égard au sort de celles de ses créatures qu'il juge à 
propos de « délaisser; car si 

...en ses Esluz, qu'on dit vaisseaux de gloire, 
Miséricorde est patente et notoire, 
Aux délaissez se monstre clérement 
Le vray escrit de son saint jugement. 

Un tel raisonnement apporte, si j'ose dire, aux âmes sen- 
sibles Texplication, l'excuse théologique de la prédestination. _ 
Nous avons rappelé plus haut {Bulletin, p. 75-76) que telle 
était la doctrine de saint Augustin et surtout de Calvin. Nul 
doute que Marguerite s'y soit attachée avec une ténacité par- 
ticulière, dans son désir ardent de concilier ce dogme redou- 
table avec l'idée de la bonté divine. Elle comprit qu'il fallait, 
pour y réussir, renverser en quelque sorte les termes de la 
question. Elle s'abstient, d'ailleurs, d'insister, et conclut en 
conseillant de ne pas chercher à sonder les secrets et les juge- 
ments du Tout-Puissant. Elle s'inspire, à ce propos (p. 16), 
des versets 33 et 34 du chapitre xi de l'épître de Paul qui 

1. VI (19), VII (17, 18^, VIII (3), etc. 



302 ÉTUDES HISTORIQUES. 

vient d'être déjà citée. La reine se rendait compte que le faiî 
de la prédestination une fois admis, toute discussion sur sa 
légitimité apparaissait comme assez vaine. 

Cependant Marguerite laisse apercevoir, avec plus d'évi- 
dence que jamais, le fond de sa pensée sur la question déci- 
sive qu'elle vient d'aborder une fois encore. Aucune hésita- 
tion n'est désormais possible sur celle grave matière : la 
sœur de François 1^% à l'époque de la pleine maturité de sa 
réflexion religieuse, a adhéré sans restriction au dogme qui 
sert de fondement à V Institution chrétienne. Elle va le prouver 
elle-même dans une succession de passages tels qu'on n'en 
saurait point souhaiter de plus probants. 

Or a il donc prédestiné le siens, 

I^our leur donner à jouyr de ses l^iens, 

De quoy il a tout espandu sur eux, 

Et de ses dons divins et plantureux... 

Puis, non content d'avoir tant de biens fait 

A ses Esluz pour faire un corps parfait, 

A décrété les vestir de justice, 

{Je dis de Foj'y car s\'n est la nourrice.) 

C'est pour réaliser cette décision qu'il a envoyé ici-bas « son 
propre Verbe immortel, immuable », voulant abolir en même 
temps, par son intermédiaire, le faix tyrannique, le vieux dé- 
cret de la Loy trop austère. Le Verbe s'incarne donc dans un 
corps d'homme et s'apprête à combattre les trois ennemis 
acharnés depuis tant de siècles contre la pauvre humanité. 11 
triomphe d'abord de la Mort et de l'Enfer, et cette première 
victoire entraîne l'écrasement des deux autres adversaires : 

Par Christ mourant la sentence est esteinle 
De dure Loy, et la playe restreinte 
Du viel Péché,... 

« Lex enim spiritus vitse in Christo Jesu liberavit me a 
lege peccati et mortis. — Finis enim legis, Christus ad jusli- 
tiani omni credenli », a dit saint Paiû(R(nn., viii, 2, 3, et x, 4), 
dont l'empreinte apparaîtà travers toutes ces pages (17 à 21) 
consacrées à l'exposé de la Médemption. En trois harangues 



ÉTUDES HISTORIQUES. 303 

d'une éloquente ampleur, le Médiateur céleste s'adresse à 
chacune des entités ennemies qu'il vient de vaincre, en pre- 
mier lieu à la Mort, des humains la peste capitale. Ce discours 
renferme d'intéressants et instructifs passages tant sur la 
transformation de la conception de la Mort, à dater de la dé- 
livrance accomplie par le Christ, que sur le sort réservé aux 
Klus : 

Quand tu viendras appeler mes Esluz, 

Qui sont en moy tous escritj et relii:^, 

Pour leur monstrer et présenter ta face, 

Je te défens que n'uses de menace. 

Quand tu viendras à eux te présenter, 

Ne les viens point de désespoir tenter;... 

Je te défens par édict authentique 

Que de l'Enfer une seule réplique, 

Un seul soucy, penser ou souvenir, 

Scrupule ou peur ne leur face venir :...i 

Plus ne viendras pour leur mettre en avant 

L'ire de Dieu, comme as fait par avant; 

Plus ne viendras de dueil noire et blesmie, 

Mais leur seras une courtoyse amye, 

L'accès, l'apport, la douce messagère 

De mes amours; et comme ma portière 

Leur ouvriras bénignement mon huys. 

Disant : Voicy la fin de vos ennuys. 

Voilà bien la conception chrétienne de la Mort, et il faut 
avouer que Marguerite a su la traduire heureusement. La 
harangue qui suit, adressée au Péché, n'est pas moins expli- 
cite. De même que dans la précédente, la condition des Elus 
forme l'objet de déclarations précises, qui reflètent toujours 
aussi exactement les enseignements de l'Apôtre. Remar- 
quons seulement que la reine commence à traiter ici du pro- 
blème de la Grâce (p. 24). Le dernier discours dirigé contre 
la Loi n'est pas moins formel. Aussi n'est-il pas besoin d"y 
insister. 

Piien de plus gracieux que la page qui fait immédiatement 

1. La suite de ce passage renferme une <léclaralion très nelte sur la 
nécessité de la foi pour la Justificatifui. 



304 ÉTUDES HISTORIQUES. 

suile à ces morceaux. Toute la fraîcheur de pensée de Mar- 
guerite s'y laisse deviner : il semble que ce charmant tableau, 
emprunté à une page célèbre du Cantique des Cantiques, soit 
destiné à reposer l'esprit un peu tendu par des réflexions si 
sévères : 

Après avoir tous ces propos finiz, 

Aux Rachetez ses grans biens inliniz 

Il déclara mot à mot, par parcelle, 

En leur disant : « Mon Espouse et ancelle, 

Ma mieux aymée, o ma très chère Espouse, 

Voicy le temps, gratieuse colombe, 

Où tout florisl, quand le froid hyver tombe; 

Voicy le temps que jouyray de vous. 

Et vous de moy; tant qu'ensemble nous tous 

Un corps ferons. O belle Sulamite, 

Escoutez moi, que ma Parole habite 

En vostre ouyr; que mon esprit ressorte 

Jusqu'au plafond de vostre cœur, en sorte 

Que d'un baiser nous n'ayons qu'une haleine. 

Le reste du discours est digne du début; il y circule ce 
même souffle de poésie biblique que l'on a eu déjà l'occasion 
de signaler dans les « comédies », et que l'on retrouvera, plus 
marqué encore, dans la pièce qui vient après le Triomphe 
dans la guirlande des Marguerites. 

Mais, par Là même qu'il s'adressait ainsi aux Élus, le Média- 
teur ne pouvait manquer d'insister sur le caractère du don 
de la Grâce, qui leur avait valu leur justification (p. 30) : 

Lors vous direz que, non par vos bienfaictz, 

Par œuvre ou dilz, ne par biens qu'ayez faitz, 

Mais que par moy vostre justice vient 

De vive Koy, laquelle pas n'advient 

Par volonté, par choix, ou par plaisir 

De chair ou sang; car, avant que loisir 

Soit tly penser, comme un don du Très hault 

Elle descend à cil qui n'en chault. 

Ce bien vous vient seulemeut de mon gré; 

Outre, n'y a eschelle ny degré 



ÉTUDES HISTORIQUES. 305 

Pour parvenir au repos éternel, 

Ne pour avoir quelque bien paternel, 

Fors par moy seul. Ainsy de nioy tiendrez 

Voslre salut. Et puis, quand vous viendrez 

A bien peser l'Escriture et la Loy, 

Vous congnoistrez qu'en nul autre qu'en moy 

Jamais ne doit vostre espoir reposer. 

Et s'il advient qu'on vueille supposer, 

Bastir, jetter quelque autre fondement, 

Soit hault ou bas, vous direz promptement 

Que sur moy seul peult durer rédifice 

Du temple saint 

Une lelle déclaration ne laisse place à aucune incertitude. 
Elle procède à la fois, d'une part, des textes les plus caracté- 
ristiques de l'épitre aux Romains (III, 22 à 28; Y, 1 et suiv.; 
VI, 14 et 15; VIII, 28 à 30; IX, 11 à 18; XI, 6), de celles aux 
Galates (II, 16), aux Èphésiens (I et II, passim), et à Tile 
(III, 5); et de l'autre, des chapitres xi et suivants du livre III 
de r/«5?zï«/fo« cAre7/e«ne, de Calvin. Sur cette matière délicate 
et dangereuse entre toutes, lasœur de Françoise' ne pouvait 
formuler une profession de foi plus ferme. Il semble presque 
qu'elle parle pour elle-même et pour les hardis esprits qu'elle 
défendait, quand, dans le passage qui suit, elle met dans la 
bouche du Sauveur l'annonce de toutes les persécutions 
qu'auront à souffrir ses Élus. Ici encore, l'inspiration de 
l'Apôtre [Rom., VIII, 35 à 39; Galat., III, 21 à 23) est mani- 
feste, de même que dans les pages consacrées aux rapports 
delà Promesse et de la Loi, à Jésus-Christ considéré comme 
Pontifeet Grand-Prêtre (p. 33et suiv.). Mais nous renonçons 
à fournir à celte place tout le détail de ce parallèle, croyant 
l'avoir rendu assez évident*. 



1. Je ne crois pas devoir citer davantage in extenso les textes si nom- 
breux sur la grâce, qui se rencontrent, au cours du Trioinplie, après la 
déclaration capitale de la page 30. Ces textes sont tous également pro- 
bants. .Je signalerai seulement les passages relatifs au Christ « de grâce 
seul donneur », p. 36; — aux mérites comparés des œuvres de la Loi et 
du « fruit sortant de Christ et de la Foi », p. 37; — à 1' « Écriture sainte 
dépravée par feinte », p. 38; — aux Élus opposés aux Réprouvés, p. 52; 
- aux péchés des fidèles, qui « par grâce sont remis », p. 60; etc. 



306 ÉTLDES HISTORIQLES. 

Cependant, ces discours achevés, le royal poète commence 
le récit et la description du triomphe que le monde céleste ré- 
serve au Médiateur, à l'a agneau divin », et elle y apporte une 
force el un éclat vraiment admirables. Le ton languissant qui 
se révèle parfois dans ses énumérations poétiques disparaît 
ici entièrement. Si éblouie qu'elle soit par les splendeurs 
qu'elle entreprend de décrire, son imagination ne s'égare pas. 
Cette même plénitude de pensée et d'expression va, du reste, 
se retrouver à un degré analogue dans toute la seconde partie 
du Triomphe. 11 s'y rencontre une succession de morceaux 
de premier ordre, de ces morceaux exquis, — avec d'éton- 
nantes trouvailles d'idées et de mots, — qui se montrent dans 
d'autres pièces, suivant une ingénieuse remarque ^ comme 
engagés dans une sorte de blocage rapidement appareillé, 
mais qui, dans cette belle œuvre, se succèdent sans hésita- 
tion ni faiblesse. 

L'Agneau victorieux s'élève triomphalement au plus haut 
des espaces célestes, faisant fuir devant lui « la nuictée d'er- 
reur » et tous les monstres horribles qui effrayaient les hu- 
mains. Les cieux reconnaissent leur « facteur » et lui rendent 
un hommage grandiose. Le soleil incline devant lui son « chef 
doré » et confesse son Dieu en de magnifiques paroles. « Tous 
les flambeaux parmy le Ciel courans », les douze régions du 
lirmament. les astres qu'on voit tour à tour naître el déchoir, 
les bandes hiérarchiques des hauts esprits et ordres angé- 
liques, s'humilient devant la gloire « découverte » du Fils de 
Dieu, de l'Agneau Éternel. 

Puis d'un accord en leur divine lanuue 
Ont prononcé la diserte harangue, 
Dont la teneur est sy hauile et le rolle, 
Qu'on ne peut pas par humaine parole 

Y arriver 

Verbe divin, sapience profonde, 

De Deïté plénitude féconde, 

En qui du tout gisl l'Eslre et la viiiueur, 

V.\\ f|ui de vie est la veine et le C(cur; 

I. I.ansoi), '[istnirc Je la Littoature française, p. 23'*. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 30' 

Verbe par qui le luysant firmament. 
Par qui le Ciel et tout son ornement 
Feut accomply, estendu, compassé. 



Verbe très saint, vive image du Père, 
Splendeur, substance et exprès charactère. 



Et le chœur céleste continue sa harangue en groupant dans 
un large tableau le récit des destinées de l'humanité primitive, 
de sa chute, de ses faiblesses et de ses infidélités, des ori- 
gines et du règne de la Loi, et enfin de l'accomplissement de 
la Médiation, point de départ d'une nouvelle ère pour le 
monde. 

Quand eurent dit, pour l'oraison conclure, 

Les cieux ensemble et toute créature, 

A haulte voix, Ainsi soit, respondirent, 

Tant qu'aux lieux bas les Enfers l'entendirent. 

Alors le Ciel de liesse et chansons. 

De maints accords, et cantiques et sons, 

De tous costez clérement résonna. 

Lors vérité de sa harpe sonna 

Très doucement la sacrée Uranie; 

Semblablement la chaste compagnie 

Le saint Convent des grâces supernelles, 

Les Chérubins entendirent leurs aesles.... 

Je ne crois pas qu'il soit aisé de découvrir dans la poésie 
de notre Renaissance beaucoup de vers d'une inspiration 
plus haute. Marguerite, toute pénétrée de l'esprit de ses 
trois maîtres préférés, Platon, saint Paul et Dante, a ren- 
contré, pour décrire les splendeurs divines, des accents d'une 
incomparable harmonie. 

Le poète interrompt un moment son hymne triomphal ; il 
redescend vers la terre et se plaît à opposer à la grandeur 
immuable du Maître de 1* « Empire triforme », qu'il vient de 
chanter, l'infinie fragilité de sa créature. 11 montre la brièveté 
des puissances d'ici-bas et, dans un langage d'une rare con- 
cision qui annonce, en certains endroits, celui du Discours 



308 ÉTUDES HISTORIQUES. 

sur riiistoire universelle, il esquisse le tableau de la succes- 
sion des empires et de leur fugitive splendeur : 

Roys de la Terre, Empereurs et Primalz, 

Qui possédez ces incertains climatz, 

Vous défaudrez et vos ans périront, 

Mesmes les Cieux comme un drap vieilliront; 

Mais le Seigneur sur son Ihrone sera 

A toujoursmais, et point ne cessera : 

Babylone, la Perse de Cyrus, l'empire macédonien, viennent 
tour à tour illustrer celte vérité. Rien ne surpasse toutefois 
la majesté du développement réservé à la puissance romaine, 

I^aquelle, ayant de sa sanglante main 

Du tout brisé la superbe Carthage 

Et des Gaulois affoibly le courage, 

Plusieurs pais et langages divers 

Qui sont espars en ce bas univers, 

Par longs ciïors et par guerres mortelles, 

Tout d'un accord feit vivre soubs ses aisles. 

Dont tellement sa puissance elle accreut 

Que par orgueil elle ])ensa et creut 

Estre fondée en fermesse immortelle.... 

Ainsi, estant l'Empire Rommain fait 

Sy grand, sy hault, sy puissant et sy fort 

Qu'il ne craingnoit des estrangers leffort, 

Secrètement soubz ses a-sles couvoit 

Sédition, et ainsi se mouvoit 

En peu de temps la tempeste civile 

Qui feit déchoir cesto superbe ville. 

Ainsi le nom de l'Empire Rommain, 

.ladis fondé par tant de sang humain, 

Après avoir le monde combatu, 

Peut à la fin de sa force abbatu, 

Le tout venant par divine ordonnance, 

Par le conseil et haulte Providence 

Du Souverain qui de rien aggrandist 

L'homme abbaissé, et le grand amoindrisl... 

Ainsi luy plaist que tous les Potentatz 

Qui sont cy bas, Seigneuries, Estatz, 



ÉTUDES HISTORIQUES. 309 

Principautez Royales, tyranniques, 
Communautez et toutes Republiques, 
Facent leur temps, et puis la place cèdent, 
Et par momens et termes se succèdent. 

J'ai tenu à citer longuement, parce qu'un pareil morceau 
témoigne plus hautement que toute appréciation critique de la 
puissance de pensée et de réflexion à laquelle était parvenu 
l'auteur des Marguerites. On voit que si tout à l'heure j'ai 
évoqué, à propos de cette page, tels passages de l'ouvrage 
de Bossuet, le rapprochement n'avait rien de forcé. C'est une 
preuve à ajouter à beaucoup d'autres en faveur de l'aptitude 
singulière qu'avait la reine à deviner les thèmes lyriques les 
plus féconds, et à leur donner droit de cité dans la poésie fran- 
çaise, qui n'avait pas encore tenté de les mettre en œuvre. 

La reine continue le parallèle si bien commencé; elle 
montre l'Agneau poursuivant son règne triomphant pendant 
que passent, comme une fumée, toutes les grandeurs terres- 
tres. Le rôle de la Nécessité fatale ou de l'immuable Atropos 
est désormais fini dans les affaires humaines. L'Agneau seul 
régit « tout l'Estre de nature », car l'Eternel l'a ainsi ordonné. 
Le poème s'achève sur une oraison vibrante de tendresse, 
que le Fils adresse à son Père en faveur de l'humanité dont 
il a consommé la délivrance. Il le prie d^accorder à ceux qui 
se joindront à lui « par vive foi », et qui s'avoueront comme 
ses fidèles, une part de cet amour invincible, immuable, qui 
les unit l'un à l'autre. Certes, les hommes, imparfaits par es- 
sence, sont formés d'une chair dont il a éprouvé par lui-même 
la triste fragilité, puis qu'il est passé par les tribulations qui 
les menacent et qu'il vient de franchir le dur pas de la mort. 
Mais c'est précisément celte faiblesse et l'expérience qu'il en 
a acquise qui lui donnent le droit de les recommander à la 
Bonté infinie. Que le feu ardent de la charité divine descende 
seulement sur eux, que le Paraclet, le vrai Consolateur, 
«l'esprit vital de notre Déité », vienne pénétrer leurs cœurs, et 
les puissances infernales ne prévaudront plus contre eux. 

L'Éternel agrée cette oraison. Il livre à son Fils tous les 
trésors célestes, les dons du haut esprit, les grâces et les par- 



310 ÉTUDES HISTORIOLES. 

dons, pour qu'il les départisse, selon son bon plaisir, à tous 
ceux qu'il lui plaira d'en favoriser. 

Aussitôt l'Esprit divin,comme pour donner un gage suprême 
et sensible de la réconciliation, descend sur les fidèles amis, 
que le Sauveur a laissés sur la terre, les remplissant d'une 
science inconnue et des dons les plus merveilleux. C'est là, 
si j'ose dire, la dernière scène du drame grandiose, que la 
reine a choisi comme sujet de son poème et dont la Rédemp- 
tion forme le nœud. L'Agneau, Roi, Rédempteur et Fils, de- 
meurera désormais sur son trône triomphal, en attendant le 
jour du jugement final qui manifestera à l'Univers la ruine de 
ses ennemis et la victoire de ses Elus. 

En résumé, dans ce poème si remarquable, qui créait, je le 
répète, tout un genre, la reine a chanté quelque chose déplus 
que la délivrance spirituelle des enfants d'Adam. En plus d'un 
endroit, avec l'audacieuse envolée, particulière aux mystiques, 
elle s'est élevée sanseffortau-dessusdesquestions proprement 
dogmatiques et confessionnelles, pour célébrer avec un en- 
thousiasme non moins ardent, l'affranchissement moral et 
intellectuel de l'humanité, débarrassée enfin des vieilles ter- 
reurs qui pesaient sur elle. Un tel sujet convenait admirable- 
ment, il faut en convenir, à l'âme exquise qui a si magnifique- 
ment senti les grandes aspirations du xvi* siècle. Personne 
assurément, du moins dans notre pays, n'avait acccueilli avec 
une joie plus profonde, plus communicative, tous les indices 
qui firent entrevoir pendant la première partie de ce siècle le 
commencement d'une ère nouvelle pour la pensée humaine. 
Personne aussi, par contre, n'a ressenti d'une façon plus poi- 
gnante les désillusions et les tristesses qui marquèrent, à ce 
point de vue, la fin du règne de François U'.Ouoi qu'il en soit, 
le Triomphe de V Agneau, écrit probablement avant les an- 
nées de découragement, ne fait encore place qu'à la joie. C'est 
l'hymne d'un immense désir de rénovation spirituelle, au plus 
large sens du mol. La fatalité, la lettre étroite et judaïque, le 
mensonge et Tignorance, qui 

.. . nourrist soubs ses voiles ombreux 
En ses secrotz et palus ténébreux, 
Monstres divers, terribles et énormes : 



DOCUMENTS 31 1 

tous les vieux el séculaires ennemis de l'humanité sont défini- 
tivement terrassés, les servitudes sont abolies. Le règne de la 
Grâce, de la Liberté et de l'Amour commence. Voilà sans nul 
doute ce que Marguerite a voulu chanter en même temps que 
le triomphe du Christ rédempteur. Une de ses plus belles 
chansons spirituelles n'a-t-elle pas traduit, endes termes em- 
preints d'un lyrisme presque moderne, ce rêve d'un universel 
renouveau : 

Voicy nouvelle joye, 
La nuict pleine d'obscurité 
Est passée; et voicy le jour, 
Auquel marchons en seureté. 
Chassons toute peur par amour, 

Sans que nul se desvoye : 

\'oicy nouvelle joye. 

Il faut donc considérer cette composition comme une œuvre 
avant tout religieuse, profondément chrétienne, intimement 
pénétrée des doctrines et de l'idéal spirituel apportés par la 
Réforme, et aussi, accessoirement il est vrai, comme une 
œuvre philosophique d'une portée générale exprimant les 
sentiments de confiance et d'allégresse, qui furent communs, 
pendant quelque temps, aux meilleures âmes de la Renais- 
sance française. 

(.4 suivre.) Abel Lefkanc. 



Documents 



POURQUOI MELANCHTON NE VINT PAS A PARIS EN 1535 

u'aPHLS un texte CONTEMPORAIN INÉDIT 

L'intéressant arlicle récemment publié ici même par notre 
collaborateur M. le pasteur F. Kuhn {Bull, du 15 mars), sur 
Ph. Mélanchton, a eu le malheur de déplaire, entre autres, à 
la Voix de la Vérité, revue catholique qui paraît à Arras, sous 
la direction du P. Baillet. Cette revue en a profité pour réédi- 



;^i2 DOCUMENTS. 

1er sur le Itéformateur, en les aggravant, les calomnies de 
liossuet que M. A. Rebelliau a naguère remises à la mode 
(Bull., 1892, 155). Oubliant la tolérance de l'épiscopat français 
j30ur les infidélités conjugales de nos rois et de leurs cour- 
tisans, la Voix de la Fen7e va jusqu'à imprimer (15 avril 1897, 
|). .58): « Ainsi la pure doctrine protestante autorise la poly- 
gamie 1 » 

Mais ce qui semble avoir eu surtout le don d'irriter notre 
confrère, c'est la note dans laquelle nous avons expliqué 
(p. 132) l'échec des négociations de François l^'^ pour faire 
venir Mélanchton en France. Nous avions imprimé, en effet, 
que ce qui coupa court à tout projet de conférence, ce fut 
l'intransigeance de la Sorbonne exigeant la soumission préa- 
lable des protestants à l'Église catholique seule infaillible. Ce 
qui fait dire à la Voix {ibid., p. 56)... : « Les futurs pasteurs 
« apprendront à mépriser comme elle le mérite l'antique Sor- 
« bonne que nous, pauvres Français, nous regardons comme 
« Tune de nos plus belles gloires nationales. » — Celte chari- 
table... insinuation nous a rappelé un texte contemporain et 
catholique, coi)ié par nous, il y a longtemps déjà, dans un 
manuscrit de la Bibliothèque nationale. Il résume fort exacte- 
ment les négociations et met en relief, précisément, l'empres- 
sement avec lequel la Faculté de théologie de Paris, qu'on 
appelait communément la Sorbonne, refusa une dicussion 
publique, c'est-à-dire l'occasion, unique pour elle, d'accabler 
du poids de sa supériorité numérique et ...scientifique, le 
pauvre petit théologien de Wittemberg. Ce texte se trouve 
dans un recueil de censures de la célèbre Faculté {Censurae 
S. Faciiltatis parisiensis, B. N. F. lat. 16576, fol. 299 recto), 
à la suite d'un Breviculum collationis Theologorum Pari- 
siensium ciim Philippn Melanchtone, et aliis Germanis qui a 
été imprimé par Duplessis d'Argentré (Collectio Judicioruw, 
I, 2° part., 381 ss). 

Marguerllle de Valois Hoyne de Navarre, sœur du Roy Fran- 
çois I, désireuse de voir en France Philippe Mélanchton, elle ol)tinl 
du Roy son frère, par l'entremise de la duchesse d'Estampes, la 
dame de Canv et de IMscheleu sa sœur, que Mélanchton peut venir 



DOCUMENTS. 313 

en deçà pour conférer avec les docteurs de Paris sur plusieurs 
points de la Religion. Que mesmes le Roy escrivit audict î\Ié- 
lanchton une lettre en datte du 27 Juin 1535, où il se litainsy: 
Intellexi etiam te hoc laboris perhibenti atiimo suscepturum^ iiti ad 
nos primo qiioque tempore te conféras, deqite unione doctrinarinn 
cum dilectis aliquot nostratibus doctoribus hic apiid nos coram con- 
féras, etc.. 

Oultre ce le Roy chargea Guillaume Parvi aliàs Petit, norman de 
nation, Jacobin, Evesque de Senlis son confesseur, de choisir 
douze docteurs pour faire ceste conférence. Mais la Faculté luy 
représenta que ceste conférence vocale seroit périlleuse, et qu'elle 
se feroit avec moins de danger par escrit. Ce que ledict Parvi 
trouva bon, et promit de le faire entendre au Roy. Et au mesnie 
temps la Compagnie députa vers sa Majesté les docteurs Balue et 
Bouchigny, pour luy faire la mesnie remonstrance. Les Hérétiques, 
prenans à leur advantage que les docteurs de Paris ne voulaient 
conférer vocalement, ains seulement par escrit, comme redoutans 
leur présence, firent ces quatre vers, par gausserie, et dit-on que 
Marot en fut l'autheur : 

Je ne dis pas que Mélanchton, 
Ne déclare au Roy son advis. 
Mais de disputes vis-à-vis 
Nos maistres n'y veulent entendre. 

On voit par cet intéressant document, qui fournit d'ailleurs 
quelques renseignements inédits, que déjà au xvi* siècle, 
même des catholiques savaient à quoi s'en tenir sur les 
motifs et la prétendue science infaillible de nos maîtres théo- 
logiens de la Sorbonne. 

N. W. 



LA DÉMOLITION DU TEMPLE DE VILLEVIEILLE * 

En 1685 

1 
Exlraict des registres du Conseil d'Estat. 

Veu par le Roy estant en son Conseil le procès verbal de partage, 
survenu le24« may 1664 entre le s-'de Bezons lors intendant de justice 

1. Département du Gard, canton de Sommières. 

XLVI. — 23 



314 DOCUMENTS. 

en Languedoc, et le s'' Peyremales de la R. P. R., commissaires 
députez en la d. Province pour pourvoir aux enlreprizes, innova- 
tions et contraventions faites à l'Éditde Nantes, à celuy de 1629, et 
autres édits et déclarations données en conséquence, sur l'instance 
meiie par devant eux, entre le scindic du clergé du diocèze de 
Nismes demandeur d'une part, et les habitans de la R. P. R. du lieu 
de Villevieille, deffendeur d'autre, pour raison de l'exercice public 
de lad. religion au d. lieu ; — l'avis du d. s' de Bezons portant que 
le d. exercice doit estre interdit, et le temple démoly, et celuy du d. 
s' de Peyremales, au contraire, que les d. de la R. P. R. doivent estre 
maintenus en la possession de leur exercice, les motifs desdits s""- 
commissaires, et toutes les pièces, procédures, contredits et salva- 
tions produites devant eux par les parties; ouy le raport et tout 
considéré. 

Le Roy estant en son Conseil, faisant droit sur le d. partage, et 
vuidant iceluy a interdit pour toujours l'exercice public de la 
R. P. R. au d. lieu de Villevieille; fait sa Majesté très expresses 
inhibitions et deffenses à toutes personnes de l'y faire à l'avenir sur 
peine de désobéissance, ordonne à cette fin que le temple qui y est 
construit sera démoly jusques auxfondemens,à ladilligence du sindic 
du clergé du diocèze de Nismes et que les frais de la démolition 
serons pris par préférence sur la vente qui sera faite des matériaux ; 
enjoint Sa Majesté, au gouverneur, ses lieutenants généraux en 
Languedoc, intendant de justice, et à tous autres officiers qu'il 
appartiendra de tenir la main à l'exécution du présent arrest. 

Fait au Conseil d'Estat du Roy, Sa Majesté y estant, tenu à Ver- 
sailles, le vingtième jour d'aoust 1685. 

Phelypeaix'. 

1. Voici la liste des pasteurs de Villevieille : 

1570. Jehan Graignon, ministre de Sommières, époux de Catherine Sales; 

1588. Meyrueis Etienne, époux de Élix Vernet; 

1591. Menlonnyè; 

1622. Daniel Manuel; 

1641 à 1657. Etienne Licheyre père; 

1658 à 1659. André LoniI)ard, époux de Magdelcinc Mayslre; 

1659 à 1663. Licheyre, ministre aussi d'Aujargues; 
1663 à 1669. Le même exerce seulement à Villevieille; 
1671 à 1674. Jean \'enel, époux de Marguerite Bianchet. 

1677. Pas de pasteur depuis celte époque (ce qui semlile indicjuer que 
le procès qui aboutit à la condamnation du temple tlura douze ans, et 
qu'à partir de 1677 le culte fut interdit, Réd.). 

(Communiqué par M. Ferdinand Teissier.) 



DOCUMENTS. 315 



II 



Louis par la grâce de Dieu, Roy de France et de Navarre, aux 
gouverneurs, commandant en chef, nos lieutenants généraux du 
Languedoc, intendant de justice et à tous autres nos officiers qu'il 
appartiendra, salut. 

Par Tarrest cy-altaché sous le contre scel de nostre chancellerie 
cejourd'huy donné en nostre Conseil d'Estat, Nous y estant, Nous 
avons interdit pour toujours le service public de la Religion pré- 
Ihendue refformée au lieu de Villevieille et que le temple qui y est 
construit sera desmolyjusques aux fondemens, ce que voulant estre 
exécuté, Nous vous mandons et ordonnons par ces présentes signez 
de Nous d'y tenir la main, ensorte que nostre intention soit accom- 
plie, de ce faire vous donnons pouvoir, commission et mandement 
spécial, commandons au premier nostre huissier ou sergent sur ce 
requis de faire pour l'entière exécution du dit arrest et des ordon- 
nances c[ue vous rendrez en conséquence, tous exploits de significa- 
tion et autres actes de justice que besoin sera, sans pour ce 
demander autre permission. 

Car tel est nostre plaisir. 

Donné à Versailles, le vingtiesme jour d'aoust de Tan mil six cent 
quatre vingt cinq, et de nostre règne le quarante troisième. 

Louis. — Par le Roy : Phelypeaux. 

III 

Henry Daguesseau, chevalier cons" d'Estat, Intendant en Lan- 
guedoc. 

Veu l'arrest du Conseil d'Estat du 20'' aoust dernier par lequel 
S. M., vuidant le partage d'entre le sindic du clergé du diocèse de 
Nismes d'une part, 

Et les habitans de la R. P. R. de Villevieille, et faisant droit sur 
iceluy, a interdit pour toujours l'exercice de la R. P. R. au lieu de 
Mllevieille, avec deffenses à toutes personnes de l'y fere à l'avenir 
à peine de désobéissance. 

Ordonne, à cet effet, que le temple qui y est construit seroil 
démoly, jusqu'aux fondemens, à la dilligence du syndic du clergé 
dud. diocèse, et que les frais de ladite démolition seront pris sur la 
vente qui seroit faite des matériaux par préférence, com'^" sur led. 
arrest Nous adressant signée Sellier. 



316 DOCUMENTS. 

Nous ordonnons que led. arrest du Conseil du 20^ aoust dernier 
sera exécuté selon sa forme et teneur. Enjoignons aux Consuls des 
villes et lieux de nostre département, et autres qu'il appartiendra, 
de tenir la main à Texécution dud. arrest, à peine de désobéissance, 
et au premier huissier fere tous exploits. 

Fait à Montp" le 21 sept"^--^' 1685. 

Daguesseau. 

Par Monsieur 

GUERIG.NO.X*. 

Pour copie conforme, 
Prosper Falgairolle, 

Archiviste de la ville de Vauvert. 



LE PASTEUR FRANÇOIS DE GINESTOUS 

sEKi.NEUi; ul: montdardieb, 1629-1697 

SA préparation et ses débuts dans le ministère évangélique 

RACONTÉS PAR LUI-MKME 

^oble François de Ginestous fils aîné de Charles, seigneur 
de Monldardier el de Jeanne de Bonnal, était né en 1G29, le 
6 décembre. 

Neveu du pasteur Codurc, il fut destiné par sa famille au 
ministère évangélique. Il écrivit lui-même ses débuts dans le 
ministère. Nous les complétons en faisant connaître son 
apostasie el l'époque de sa mort. 

« Je suis venu demeurer chez M. Dubruc^ l'an 1643, el le 13« d'oc- 

to!)re. venant de faire la quatrième classe à Montpellier. 

« En l'an 1645, je commençai la rhétorique soubs luy et l'ayant 
achevée vers la fin de l'an je composai une oraison latine que je 



1. Ces trois documents sont tirés des Archives départementales du Gard, 
.Série G, n" 451. 

2. Dubruc, Jacques, ministre de Ganges, 1637-1695. Mort pasteur à An- 
duze, le dimanche 17"= mars 1652, à neuf henres du matin, époux de 
Isabcau de Salvaire, «jui lui survécut el sortit de France à la révocation 
avec son liis François Duliruc, ministre d'Aulas. 



DOCUMENTS. 317 

récitai, présents : MiM. Blanc ^ Dubruc, l^'esquef-, pasteurs, et 
Ursylis, avocat. 

« En l'an 1646, au commencement de lébvrier, je commençai la 
philosophie soubs M' Dubruc. 

« En l'an 1647, je commençai sous M' Dubruc, la S'*' Théologie; 
j"ai récité ma première proposition française le dernier février 16'i7, 
présents : MM. Dubruc, Blanc, Guichard^ et Fesquet, pasteurs. 

« Je suis parti du Languedoc le 10° avril et m'en suis allé droit à 
Paris où j'arrivai le 16 de juin et y demeuray jusqu'au 2 de juillet, 
d'où je partis pour Saumur. 

« Je suis arrivé à Saumur le 6 de juillet et le mesme jour suis 
venu demeurer chez M. Leynier. 

« J'ay esté attaqué de la fîebvre cfuarte le 16= de septembre 1648. 
J'ay sorti de chez M. Leynier la même année et ai esté loger chez 
Mad"* Simon, le 1" novembre. 

« Je suis parti de Saumur de chez Mad"» Simon, le 10 de may 1650 
et suis arrivé à Montdardier le 27 may. 

« Je me suis présenté au synode assemblé à Sauve, le 19 octobre 
et ay été receu à la charge du S' Ministère le 28 du mesme mois. 

«J'ay récité mon premier presche à Montdardier le 6« novembre et 
ay receu l'imposition des mains par MM. de Surville ^ et Blanc, le 
27 du même mois, 1650. 

« Le premier enfant auquel j'ai administré le S' Baptesme a esté 
Jehan Gausse fils d'aultre, de Soubeyras le 4= décembre; le 7 du 
même mois, j'ay béni le mariage de Jacques Causse et de Gracie 
Causse, et ay receue la dite Causse à la communion de nostre reli- 
gion. 

« J'ay fiancé damoiselle Marguerite de Faure, le 26 may 1653 et 
j'ay espousé le 20 aoust du dit an. 

« J'ay esté donné à l'Église de Meulières et Avéze au Synode 
teneu à Florac le 21 juin et jours suivants et déchargé de celle de 
Montdardier le 1" de juillet 1659. ^ 

1. Blanc-Nicolas, ministre de Suniène. 1632-16G4. Mort pasteur à Sumèn^? 
à l'âge de 70 ans, le 21 janvier 1664, ayant servi l'Église l'espace de 
30 ans, époux de Françoise de Serre, du dit Sumène. 

2. Fesquet, Pierre, de Ganges, ministre de Saint-Laurent-le-Minier, 
1640-1646, époux de Madeleine de Villar, de Saint-Germain-de-Calberte. 

3. Lévy de Guichard du Vigan, ministre de Sauve, 1627-1649. Mort 
pasteur à Anduze, à l'âge de 75 ans, le 18 octobre 1671, époux de Cathe- 
rine Aigoin, de Sumène. 

4. Jean de Surville, sieur de Puechméjan, de Bréau, ministre du Vigan 
1627-1666, époux de Violande de Falguerolles. 



318 DOCUMENTS. 

François de Ginestous servit de nouveau rÉgiise de Mont- 
dardier en 1673 et le premier mariage qu'il célébra fut celui 
de Jean Arnal, d'AuIas, et Françoise Gausse de Soubeyras, 
le 16 juillet de ladite année. Il resta pasteur de cette Église 
jusqu'à la révocation de l'Édit de Nantes. 

Mémorial de famille du pasteur Ginestous. 

Anne de Ginestous, ma fille, est née le mardi, un peu après 
7 heures du soir du 17' mars I65'i : Elle a esté présentée au S' bap- 
lesme par M" de Montdardier, mon père, et mad"' d'Espériés, lante 
de ma femme. 

Jeanne de Ginestous, ma fille, est née le 2^ febvrier 1656 une ou 
deux heures avant le jour : elle a esté présantée au S' baplesme 
par M' Daniel de Lautal, sieur de Valamont, oncle de ma femme, et 
Mad"^ de Montdardier, ma mère. 

Marie de Ginestous, ma fille, est née le 20 mars 1657 environ les 
r> heures du matin : Elle a esté présantée à baptesme par M*" Fouc- 
quet, sieur de Boisbard, beau-frère de ma femme, et Mad"* de la 
Baume, ma grand-mère. 

Gabrielle de Ginestous, ma fille, est née le l&'de novembre 1658, 
entre 1 1 et 12 heures de nuit : Elle a esté baptisée par M' Guisard 
et présantée par M. Roussarier, pasteur de Ganges et mad"" de Va- 
lamont, le 11° décembre 1658. 

Dieu a retiré Gabrielle de Ginestous, ma fille, en sa gloire le 
7 août 1659, à 5 heures du matin. 

Marguerite de Ginestous, ma fille, est née le mercredi à 10 heures 
du soir, 9" juin 1660, elle a estée présentée au S' baptesme par 
Siméon de Ginestous, sieur de Campaillou, mon frère et damoiselle 
Marguerite de l'oucquet nièpce de ma femme. 

Dieu a retiré Marie de Ginestous, ma fille, en sa gloire, le ven- 
dredi 16 novembre 1660. 

Dieu a retiré en sa gloire, damoiselle Marguerite de Faure, ma 
femme, le 10" de mars 1664. 

Dieu a retiré en sa gloire, noble Charles de Ginestous, mon père, 
le V" de may 166''i. 

Dieu a retiré en son paradis, ma fille .Jeanne au mois daousl 
16(>r>. 

Après un ministère de trente-cinq années et après avoir 
reçu dans la communion de TÉglise réformée, un grand 



DOCUMENTS. 319 

nombre de catholiques, le pasleur de Ginestous apostasia, 
ainsi qu'il résulte de la note suivante : 

Abjuration de M"" de Montdardier faicle le il noveml)re 1685 à 
Montpellier, receue par Mons""'"'"" Tévesque de Viviers. 

Celle de François d'Assas, sieur de Ferrières, époux d'Anne 
de Ginestous, gendre du pasteur, eut lieu le même jour et fut 
reçue par JM""" l'Evèque de Viviers (François d'Assas fut tué 
d'un coup de canon à la bataille de la Marsaille). 

Le pasteur François de Ginestous eut deux pensions, 
l'une de 400 livres, en qualité de ministre converti, l'autre de 
300 livres, que M. le duc de Noailles lui fit avoir, ainsi qu'il 
est constaté par la lettre suivante* : 

A Montpellier, ce 3 décembre 1685. 
Monsieur, 

Monsieur de Louvois m'escril qu'ayant lu au roy ceque je luy avais 
escrit sur vostre subjet et touchant votre conversion. Sa Majesté a 
bien voulu vous gratifier d'une pension de 300 livres, outre la pen- 
sion ordinaire qu'elle donne à lous les ministres convertis, et m'a 
envoyé vostre ordonnance que je vous renvoie. 

Je verray de vous faire loucher ici vostre argent, en m'envoyant 
vostre blanc seing et vostre procuration. 

Soyez persuadé que je serai fort aise d'avoir quelque occasion de 
vous faire quelque plaisir. 

Je me recommande à vos prières, parce que je les crois bonnes 

et je suis sincèrement à vous. 

Signé : Le Duc de Noailhes. 
A Monsieur de Montdardier, 
au chcisteau de Montdardier. 

Décès de Noble François de Ginestous. 
Extrait des registres curiaux de Montdardier. 

L'an que desseus (1697) a esté enterrépar moi vicaire susdit, dans 
l'église du dit lieu, noble François de Ginestous, cy devant ministre 
de Montdardier, aagé de soixante sept ans. Présens : sieur Anthoine 
Défieu Secondaire et François Bourg, dudict lieu. 

Signé : Boissière, vicaire. 

AlPH. FaLGL 1ÈRE. 



1. L'original de celte lettre a été envoyé en juillet 1883, par mes soins, 
à la bibliothèque de la Société de l'Histoire du protestantisme franç.iis. 



Mélanges 



CLOCHERS ET CLOCHES' 

CouRNONTERRAL (Héraull) avait une cloche supportée par 
un clocheton, comme c'est en général l'usage dans le Midi 
pour les temples. Sous le règne de Louis-Philippe, on cons- 
truisit un clocher pour remplacer le clocheton. — Cournon- 
sec, annexe de Cournonterral, a une cloche qui remonte à 
l'époque de la construction du temple. 

Montpellier n'a jamais eu de clocher à son temple, quoique 
ayant une cloche qui était au temple de la rue de TObser- 
vance et qui a été mise sur le nouveau temple de la rue 
Maguelonne. On a aussi mis dans le nouveau temple la table 
de communion en marbre blanc provenant du piédestal de la 
statue de Louis XIV, dont il a été parlé dans le Bulletin par 
feu M. le pasteur-président H. Michel. 

Ganges a vu reconstruire son temple, consacré en 1851, 
dont la principale porte d'entrée est surmontée d'un très 
beau clocher, dans lequel on a mis la cloche qui était à l'an- 
cien temple. 

MoNTAGNAC, SAiNT-PARGOiRf:, Cazilhac ct prcsquc toutcs les 
églises réformées de l'Hérault ont des cloches à leurs temples. 

Saint-Hippolyte-du-Fort ayant obtenu la réintégration de 
son ancienne cloche {Bulletin, IV, 176, et 1892, p. 54) on a 
construit sur le devant de la façade principale, où se trouve 
la porte d'entrée, deux tours, l'une pour recevoir la cloche 
rendue en 1853 et l'autre pour contenir une horloge commu- 
nale. 

Calvisson, Milhaud-les-Nimes, Vauvert (temple vieux et 
temple nouveau pour l'église nal. indépend, synodale), Ver- 
GÈSE, Bernis ont des cloches dans des clochetons. 

CoDOGNAN a une cloche à son temple et on ne s'est jamais 

I. Voy. Bulletin. 1895, p. 332; 1896, p. 388, etc. 



iMÉLANGES. 321 

servi de celle du beffroi ou horloge communale pour appeler 
les fidèles au culte. 

Saint-André-de-Valborgne a une cloche placée dans une 
petite tour carrée qui s'élève sur le mur de la façade princi- 
pale, au-dessus de la porte d'entrée. 

La Salle a une cloche donnée par une personne de la 
localité et le temple de cette localité a été bàli dans le même 
quartier où élait celui qui, construit sous le ministère de 
Jacques Tourtelon, premier pasteur « envoyé de Genève 
pour desservir l'Église de La Salle », fut démoli en 1685 et 
dont la cloche sert aujourd'hui de timbre pour l'horloge com- 
munale (Bulletin, 1894, p. 336). 

Valleraugue a une cloche faite par le fondeur Ed. Labry, de 
Montpellier, sous le deuxième Empire. 

RoQUEDUR a une cloche donnée par M. Edouard André, 
député de l'arrondissement du Vigan. 

Mandagout a une cloche qui avait été mise sur l'ancien 
temple, sous Louis-Philippe, et qui a été mise au nouveau 
temple élevé sous la troisième République. 

Molières-Cavaillac, d'après le registre des délibérations du 
conseil municipal, possédait « une horloge communale dont 
la cloche ou timbre a servi pour appeler au culte les fidèles 
professant le culte protestant; ils s'en sont servi jusqu'en 1815 
et ce n'est qu'alors que l'usage leur en fut arbitrairement 
interdit ». Le conseil délibère qu' « il sera établi un règlement 
entre le conseil de fabrique et le consistoire, pour éviter tout 
conflit, etc.. » (Déhb. du 10 février 1839.) 

L'entente ne put pas sans doute s'établir, car le 4 août sui- 
vant le même corps expose que « les trois quarts de la popu- 
lation est protestante et ne possède qu'une cloche destinée 
à l'usage du culte catholique; — le culte protestant en est 
dépourvu; — Considérant que la susd. cloche, placée au 
clocher qui touche l'église catholique, ne peut servir conve- 
nablement aux deux cultes et que, pour maintenir la bonne 
intelligence et le parfait accord qui règne entre la population 
catholique et protestante, il convient que chacune d'elles ait 



322 MÉLANGES. 

sa cloche; — Considérant qu'en regard de la distance des 
hameaux de la commune, il convient que lad. cloche soit d'un 
poids de WO kilogr. au moins ». — Le conseil « approuve les 
plans et devis dressés par M. Louis Meynadier pour la 
construction d'un (clocheton) clocher, dont la dépense doit 
s'élever à 247 fr. 50; et la cloche à 3 fr. 50 le kilogr. =^ 
1 ,400 fr. » et vote les fonds nécessaires. — Le 9 novembre 1840, 
le conseil procède à la réception de la cloche, fondue suivant 
convention avec Baudouin et Jean-Baptiste, fondeurs de 
cloches à Marseille, en date du 9 mai 1840, approuvée par le 
préfet du Gard le l^'' juin suivant. 

Sur cette cloche, on lit les noms des membres du consis- 
toire local dans l'ordre suivant : « Cadenat [Alexandre], maire; 

— Viala [Antoine, ancien consistorial], adjoint; — Parlongue 
[Louis-Jérémie] ; -- Recolin [François]; — Guibal [Etienne]; 

— Boisson [Emile]; — Reboul [François]; — Durand; — 
Surville [Etienne]; 1840. » 

AuLAS. Les habitants d'Aulas ayant presque tous embrassé 
la Réforme, le culte de la religion romaine fut interdit et 
l'église paroissiale de Saint-Martin, convertie en temple, en 
a servi jusqu'à la révocation de l'édit de Nantes ; mais elle 
était sans doute dépourvue de cloche lorsque l'administration 
décida de faire faire deux cloches « pour sonner le prêche et 
l'heure que se faira le service divin », et les consuls des par- 
celles composant la communauté d'Aulas passèrent à cet 
effet une convention avec un fondeur, convention dont une 
expédition en forme se trouve dans les archives presbytérales 
d' \ulas. 

' Pactes et conventions faits et passés d'entre les Consuls d'Aulas et 
sa paroisse, et M'^ Andony Terondel, fondeur, pour leur faire 
deux cloches, l'une pour servir d'orloge et l'autre pour sonner le 
presclie en l'an lô'.tT. 

K. 

« l.an mil cinci cens nonanle sept cl le vingt sixiesme jour du 
mois do décembre, heure de midy, peignant Henry, par la grâce de 

1. i;oiUK>j;r;iphe cl la ponclualioii oui clé légèrement modiliées. 



MÉLANGES. 323 

Dieu Roy de France et de Navarre, constitués en personne Noble 
Fulcrand de la Cour, sieur de Labeillère, consul la présente année, de 
la ville d'Aulas, diocèze de Nismes, tant en son nom personnel que 
de M'" Jean Valette, consul de la parcelle d'Arphy, absant, auquel 
promet faire ratiffier, et sire Pierre Quatrefages, consul de la par- 
celle de Bréaunèze, tous lesquels d'une part; Et M" Andony Te- 
rondel, habitant de la ville d'Anduze, tant en son nom propre que de 
M^Nadal Chillon, habitant de Cournus [Cornus, en Rouergue], ab- 
sant, auquel promet faire ratiffier ce contrat, à peine de tous despans, 
domages et inlherestz, d'autre part, lesquels, de leur gré, ont pactizé, 
convenu et accordé ensemble comme s'ensuit, procédant les consuls 
sus nommés aux choses soubsescrites, suivant la délibération prinse 
dimanche dernier passé, dans le temple dud. Aulas, entre lesd. 
consuls et habitans de toutes les trois parcelles de lad. communauté. 
— Premièrement, ont pactizé, convenu et accordé que led. iM'"'^ Te- 
rondel, fondeur, sera tenu, comme a promis, de faire et construire 
aux d. habitans, deux cloches, l'une servant d'orloge, et l'autre ser- 
vant pour sonner le prêche et l'heure pour se faire le service divin 
aud. Aulas, bonnes et bien sonnantes, du poix, la plus grande de 
doutze quintalz et l'autre d'un quintal et demy ou environ, ce qu'il 
fera et parachèvera entre cy un mois prochain venant à compter 
du jour présent, en luy fournissant le métail, roussete, graisse, 
bouzs, manuvres, et touttes autres choses nécessaires que lesd. 
consuls seront tenus de luy fournir à leurs despans, de jour en 
jour, à sa première réquisition, à peyne de tous despans, dommages 
et intheretz dud. fondeur et de ses associés à lad. œuvre, qu'ils 
[consuls] seront tenus luy payer à faulte de leur fournir les choses 
nécessaires à faire led. ouvrage. Item, ont pactizé et accordé que 
led. Terondel faira et parfaira et fondra lesd. cloches et mouletz 
d'icelles et tout ce quy est nécessaire pour lad. facture, en ce quy 
concerne son travail de sa personne, à ses propres coutz et despans, 
et pour le prix et moyennant la somme de vingt-un escu d'or sol et 
demy, à soixante solz l'escu, que lesd. consuls ont promis de luy 
payer lors et tout incontinent que lesd. deux cloches seront para- 
chevées de faire. — Item, ont pactizé et accordé que led. Terondel 
sera tenu faire bonnes et bien sonnantes lesd. deux cloches durant 
deux ans prochains venans ausd. habitans, tellement que sy elles, 
dans led. temps se rompoint, pour ne les avoir failles bonnes, en ce 
cas, et non aultrement, led, Terondel sera tenu les refondre et re- 
faire à ses despans. — Et pour tout ce dessus tenir et observer, lesd. 
parties respectivement ont obligé, etc.. Fait et récité aud. Aulas, 



324 MÉLANGES. 

maison de nous nollaire, présans Anthoyne Graille, dud. Aulas, 
soubsigné, avec ied. S' de la Bellière, et Terondel, et Martial Câ- 
blât, de lad. ville, ne sachant escrire, ny Ied. Quatlrefages, et nioy 
Loys Corbetes, noltaire royal souljsigné » (suivent les signatures). 

Quittance devant le même notaire, faite le 20 février 1598 par 
« Anth* Terondel, habitant de Millau en Rouergue, et ISadal Ma- 
zaudier, de Cornus, de lad. somme de vingt-un escu d'or sol et 
demy, à soixante sols l'escu »... 

Que sont devenues ces deux cloches? Les archives com- 
munales sont muettes à ce sujet. Lors de la démolition du 
temple d'Aulns, par ordonnance du duc de Noailles, en date 
du 19 novembre 1685, les consuls se chargèrent des ferre- 
ments; l'édifice fut démoli aux frais de la communauté, qui 
paya la dépense pendant les huit jours que dura ce travail, 
mais le compte du consul catholique qui solda les ouvriers 
ne parle pas de la cloche. 

Le second temple, élevé sur l'emplacement des anciennes 
casernes, où était logée une compagnie de dragons, et qui 
fut consacré en 1810, n'avait pas de cloche. 

Le temple actuel, consacré le 28 mars IS^jO, fut pourvu 
d'une cloche pesant 147 kilogrammes.achetée chez M. Edouard 
Labry, fondeur à iMontpellier, au prix de 594 fr. 50. Cette 
cloche fut mise en place le 19 décembre 1841 ; c'était une an- 
cienne cloche de couvent, dont on avait enlevé les inscrip- 
tions, croix, etc. ; elle a été vendue le 9 mars 1873, à l'église 
réformée d'Ardaillers-lès-Vallcrnuguc, dont était pasteur 
M. L. Dizier, au prix de 300 francs. 

La nouvelle cloche, fondue et mise en place en novembre 
1871, pèse, avec son battant en fer forgé et ses loubettes, 
539 kilogrammes, non compris le mouton en fonte, bou- 
lons, etc., pesant en plus 300 kilogrammes; le tout ayant 
coûté 2,268 fr. 80. Elle i)orle les inscriptions suivantes : 

« O Sion ! ton Dieu est d'âge en âge 1 I^s. cxlvi, 10. » 

« Produit des Dons offerts par les Fidèles, 

« .l'apparliens à l'Église Réformée d'Aulas (Gard). » 

« Année 1871. » 

« Pasteur : J. F. Vincent. » 



r 



SÉANCES DU COMITÉ. 325 

Arphy, annexe d'Aulas, a une petite cloche installée dans 
un petit clocheton. Le temple d'Arphy et sa cloche ont été 
inaugurés le 6 septembre 187(5. 

AuMESSAS. Rien n'indique si le temple d'Aumessas, démoli 
à la révocation de l'édit de Nantes, avait une cloche; celui 
d'aujourd'hui, bâti par les soins du digne pasteur Jean Finiels, 
sous la Restauration, n'en avait pas non plus. Un des 
membres de la famille Fonzes-Lafons, habitant Lyon, donna 
sous le deuxième empire un cimetière pour servir au culte 
protestant et une cloche pour servir tout à la fois au culte 
protestant et de timbre pour l'horloge qu'il donna en même 
lemps; il fit en outre construire la tour qui est attenante au 
temple. 

Bréau a une cloche à son temple, inaugurée le 13 dé- 
cembre 1893, sous la présidence de M. le pasteur Gh. E. Ba- 
but, de Nîmes. Cette cloche, don de Mme Maracci, a été 
fondue dans la maison Aragon, de Lyon, et porte les inscrip- 
tions suivantes : 

« Don de Madame Maracci, de Genève. » 

« 13 Décembre 1893. » 
« Louez rÉternel, car l'Éternel est bon. » 

Ps, cxxxnn, 3. 

Saint-Laurent-le-Mimer. (Uoche supportée par un clo- 
cheton. 

VÉBRON, Florac (Lozère). Ces deux localités ont des cloches 

à leur temple. 

Ferd. Teissier. 



SEANCES DU COMITE 



9 mars 1897. 



Assistent à la séance, sous la présidence de M. le baron F. de 
Schickler : MM. Bonet-Maury, Gaufrés, Read, Réville, Stroehiin, 
Waddington et Weiss. — MM. Franklin, Frossard et Kuhn se font 
excuser. 

Après la lecture et l'adoption du procès-verbal de la dernière 



326 SEANCES DC COMITE. 

séance, ainsi que du sommaire du Bulletin de mars, le secrétaire 
communique une lettre de M. le pasteur Nyegaard, de Nancy, 
envoyant à la Société une somme de 100 francs de la part de 
Mme O. Cuvier, en mémoire de son mari. Des lettres de remercî- 
ment ont été aussitôt adressées à Mme Cuvier. — Le président lit 
une lettre circulaire de la Société huguenote des États-Unis d'Amé- 
rique. Elle a résolu de célébrer par une commémoration internatio- 
nale le troisième centenaire de la promulgation de Védit de Nantes, 
le \:^ avril 1898, à New-York. Toutes les Sociétés d'histoire hugue- 
note sont invitées à se faire officiellement représenter à cette solen- 
nité. — Le président se demande ensuite si, vu la proximité des 
assemblées annuelles de nos diverses Sociétés, il ne conviendrait pas 
de remettre au mois de novembre prochain celle que nous avons 
été empêchés de tenir Tannée dernière. Après un court échange 
d'idées, cette proposition est adoptée. 

Bibliothèque. — La Société d'histoire de Paris et de Vlle-de- 
France a bien voulu nous envoyer un certain nombre de volumes de 
Mémoires qui manquaient sur nos rayons. — M. Guyot, de Gro- 
ningue, a bien voulu aussi compléter le premier volume des Docu- 
ments concernant les i-elations entre le duc d'Anjou et les Pays-Bas 
(157(i-15a3) et M. Lemerre notre exemplaire des œuvres d'Agrippa 
d'Aubigné. — >L Falguière nous offre plusieurs affiches du 
xvni' siècle condamnant les nouveaux convertis à des peines di- 
verses. — M. le pasteur Maulvault a donné une monnaie en cuivre 
de Henri de la Tour, duc de Bouillon, 1614. 

18 mai 1897. 

Assistent à la séance, sous la présidence de M. le baron F. de 
Schickler, NBL Bonet-Maury, Frossard, Gaufrés, Read, A. Réville, 
Stroehlin et Weiss. 

Après la lecture et l'adoption du procès-verbal de la dernière 
séance, tous les membres présents félicitent vivement M. le prési- 
dent d'avoir été providentiellement préservé de la catastrophe de la 
rue Jean-Goujon. M. de Schickler exprime sa reconnaissance pour 
tous les témoignages de sympathie qu'il a reçus à cette occasion, en 
particulier des membres de notre Société et de ceux de la Société 
huguenote de Londres, et raconte comment, appelé par un comité 
à la bibliothè(|uc de la rue des Saint-Pères il a été amené à quitter 
le Bazar de la (Charité queUiucs minutes à peine avant l'incendie. 
— 11 annonce ensuite la mort subite de .M. Emile Lescns, un ami d'an- 



CHRONIQUE LITTÉRAIRE. 327 

cienne date qui était notre ressource lorsque nous avions besoin de 
renseignements sur la Normandie et dont l'aimable obligeance laisse 
à tous ceux qui en ont profité les meilleurs souvenirs. 

Le secrétaire communique le sommaire du Bulletin et diverses 
lettres, entre autres de la Société centrale, de celle des sciences 
historiques et naturelles de l'Yonne et d'un libraire qui demande 
deux abonnements au Bulletin pour en citer les articles principaux 
dans une revue bibliographique des Sociétés savantes. On acceptera 
son offre pendant une année d'essai. Quant aux deux Sociétés qui 
demandent à la nôtre de se faire représenter aux fêtes prochaines 
de leur Jubilé, il sera écrit à la Société des sciences de l'Yonne, et 
M. Bonet-.Maury ayant offert de nous représenter auprès de la So- 
ciété centrale à Paris, en juin, y est délégué à cet effet. 

Bihiiotiièque. — Mme Alexandre de Chambrier lui offre une 
centaine d'extraits manuscrits des archives de Zurich relatifs au 
Refuge, — M. Read, des extraits divers sur Charnier, et M. de 
Schickler, trois plaquettes rarissimes, provenant de la vente Pichon, 
n" 886, Elégies (manuscrites) sur la mort de M. de Mouy, de Co- 
lignj' et de Jeanne d'Albret ; — n" 906, Chansons (imprimées, s. d.) 
sur la Saint-Barthélémy; — nM221, Procession générale faicte à 
Paris le Roy estant en personne, le XXW jour de janvier mil cinq 
cent^ trente et cinq, provenant de la bibliothèque de Fernand Co- 
lomb. — Enfin M. le pasteur H. Dannreuther a envoyé une petite 
pièce en parchemin signée Marché Dalmalle, 20 déc. 1618*. 



CHRONIQ.UE LITTÉRAIRE 



En Suisse : II. Publications relatives à l'histoire de la Réforme 
de langue française-. 

L'activité littéraire de la Suisse française se développe d'année 
en année. Lorsqu'on parcourt les annonces des libraires, on est 

i. « Je Benjamin d'Aumalle, s"' de Marché, gentilhomme de la chambre 
du Roy, confesse avoir eu et reçu comptant de M' P.aymon Phelypeau, s' 
de Herbault, conseiller dudit s"' en son Conseil d'Élat et trésorier de son 
Espargne, la somme de neuf cens livres à moy ordonnée par S. M. pour 
la pension qu'il luy plaist me donner en la présente année... 1G18. » — 
Plus loin « Benjamin Daumalle s' de Marché d'Aucourt, gentilhomme de 
chambre du Roy. }> Cf. Bull., XLIV, 184. 

2. Voy. le dernier numéro, p. 275. 



328 CIIROMQLE LITTÉRAIRE. 

élonné de la grande quanlilé de livres, de journaux et de revues 
qui' s'y Impriment. Et ce n'est là qu'un indice incomplet de la culture 
littéraire de ce petit peuple. Car, outre ce qui sort de la plume et 
des presses de ses écrivains et imprimeurs, il absorbe une bonne 
part de ce qui se publie en France et ailleurs. Les libraires et édi- 
teurs parisiens savent fort bien que le marché de la Suisse fran- 
çaise est un de leurs plus importants débouchés. La plus grande 
partie de ce qui, dans ces diverses productions, intéresse nos lec- 
teurs, se publie à Genève. Mais nous aurons aussi à mentionner 
les cantons de Vaud, de îSeuchàtel et de Berne. 

Parmi les Suisses d'origine huguenote aucun n'a exercé sur la 
France contemporaine une influence aussi profonde et durable que 
Jean-Jacques.Rousseau; M. Eugène Ritter, ancien doyen de la Fa- 
culté des lettres de Genève, a eu l'idée, assurément moderne, et 
inspirée par les procédés des sciences exactes, de rechercher dans 
l'histoire des ascendants de ce grand rêveur, les traces héréditaires 
de son caractère si complexe et parfois si déconcertant. Quelques- 
unes de ces études ont paru, on s'en souvient, dans ce Bulletin. 
Elles ont été réunies et complétées en un petit volume publié chez 
Hachette l'année dernière et que l'Académie française vient de cou- 
ronner. On lit avec le plus vif intérêt La Famille et la Jeunesse de 
J.-J. Rousseau', parce qu'au lieu de s'appuyer sur des hypothèses, 
ces pages condensent une série de faits parfois piquants, pénible- 
ment extraits de la poussière des archives. 

Deux autres volumes nous aideront aussi, avec celui-là, à mieux 
connaître Rousseau et les influences qu'il a subies. Je les men- 
tionne ici et les recommande vivement, bien que le second ait 
|)Our auteur un Français, mais que ce sujet a intéressé précisément 
parce qu'àChambéry il était tout près de la Suisse et des lieux que 
Rousseau a beaucoup fréquentés. Sous le titre de Madame de Wa- 
rens et le pays de Vaud, M. Albert de Monlet a inséré dans les Mé- 
moires et Dociinwnls Je la Suisse romande-, puis tiré à part, une étude 
très neuve, très fouillée qui met en pleine lumière la famille, l'éduca- 
tion et loute la première partie de la vie aventureuse de celte femme 
célèbre. On peut facilement, grâce à cet exposé très impartial, basé 
sur des documents de première main et empruntés en partie à des 
archives de famille, contrôler les aflirniations postérieures de Rous- 
seau, et se faire une idée plus nette du caractère ou plutôt du tem- 

1. Paris. Hachette. 307 paj^cs in-16, 189Ù. 

2. Seconde série, tome 111, un volume de -200 pages in-8, Lausanne, 
Bride), 1891. 



CHRONIQUE LITTÉRAIRE. 329 

pérament d'une femme qui a beaucoup contribué à former celui de 
son protégé. Tout le reste de l'existence de Mme de Warens en 
Savoie est raconté en grand détail par M. F. Mugnier dans son beau 
livre sur Madame de Warens et Jean-Jacques Rousseau *. Ces enquêtes 
conduites avec toute la rigueur des recherches d'érudition, mais 
écrites agréablement, redressent plus d'une erreur et montrent en 
particulier celles dans lesquelles Rousseau est tombé par méprise 
ou par vanité. 

Mais, malgré ces rectiflcations qui se poursuivront sans doute en- 
core sur d'autres points d'une existence si mouvementée, il restera, 
dans ce génie, plus d'un point obscur. Ce n'est ni Mme de Warens 
et son entourage, ni ce que nous pouvons savoir sur les aïeux de 
Jean-Jacques, qui suffiront à expliquer, par exemple, l'apparition dans 
la littérature du xviii° siècle, d'un livre aussi extraordinaire, aussi 
unique que les Confessions. Certaines parties de ce livre étrange, 
l'effort visible qui s'y révèle de ne rien cacher de la vérité, fût-elle 
déshonorante, o'autres traits de cette physionomie littéraire ne nous 
montrent-ils pas un esprit cherchant à sortir des sentiers battus? Au 
fond, par ses affinités, comme par ses origines, cet esprit relève 
essentiellement de la famille huguenote, d'une race spirituelle pro- 
gressive, différente de celles qui jusqu'alors avaient gouverné la lit- 
térature française. Sans doute ce n'est pas lui quia inauguré le cos- 
mopolitisme littéraire, comme le pense M. J. Texte *, car Rousseau 
a eu dans ce domaine des précurseurs aussi d'origine et d'esprit hu- 
guenots. Mais c'est bien lui qui a vulgarisé, en français, de nou- 
velles manières de penser, de sentir, d'exprimer — et il a donné par 
là même un élan nouveau à la diffusion et à l'influence de la littéra- 
ture française dans le monde. 

Quelle est au juste l'expansion de la littérature française hors de 
France ? C'est ce que nous apprend un Suisse moderne, M. Virgile 
Rossel, dans un livre qui renouvelle et complète un sujet autrefois 
traité avec beaucoup de soin et de talent par M. Sayous. L'Histoire 
de la littérature française hors de France ^ remplie de renseigne- 
ments qu'on chercherait vainement ailleurs, sauf en ce qui concerne 

1. Avec un portrait de Mme de Warens, une vue des Gharmettesetdeux 
fac-similés. Un vol. de mii-443 pages in-8, Paris, Galmann-Lévy, 1891. 

2. Jean-Jacques Rousseau et les origines du cosmopolitisme littéraire, 
étude sur les relations littéraires de la France et de l'Angleterre au 
XVIII" siècle, par Joseph Texte, 1 vol. de xxiv-466 pages in-8, Paris, Ha- 
chette, 1895. 

3. Un vol. de xv-531 pages in-8 (index alphabétique), Paris, Alfred Schla- 
chter, 1895. 

XLVI. — 24 



330 CHROMQUE LITTÉRAIRE. 

la Suisse où Touvrage de M. Ph. Godet * est devenu classique, nous 
conduit d'abord de l'autre côté du Jura, puis en Belgique, auCanada, 
en Hollande, Suède et Danemark, en Allemagne, en Angleterre et 
enfin en Orient. Peu d'hommes familiers avec notre littérature par- 
courront cette petite encyclopédie, sans y rencontrer des noms et des 
livres qui leur étaient totalement inconnus. 

Je viens d'écrire le nom de M. Ph. Godet; cela me rappelle que je 
n'ai pu lire que tout récemment sa petite plaquette sur Pierre Viret'^. 
Lisez-la, ce ne sera pas long, non parce que le livre ne l'est pas, 
mais parce qu'il est écrit avec beaucoup de finesse, d'humour et une 
connaissance intérieure bien exacte de ce type du Vaudois religieux 
et réformateur. Ce n'est pas une biographie proprement dite qui au- 
rait exigé un gros volume, mais un portrait essentiellement ressem- 
blant et spirituel. 

Avant de quitter le canton de Neuchâtel où demeure M. Ph. Go- 
det, signalons, dans le Musée neuchatelois^, une étude documen- 
taire très bien conduite de M. A. Piaget sur Guillaume Farel et la 
Réformation dans le canton de Neuchâtel. Le sujet paraissait épuisé. 
Il a été renouvelé, tant par l'importance que par le caractère des 
pièces inédites que M\L Piaget et l'archiviste Colomb ont su dé- 
couvrir. En les lisant on est comme transporté au milieu de ces 
luttes ardentes, et Ton croit entendre quelques-unes de ces apo- 
strophes provoquantes, voire injurieuses, dont maître Guillaume 
avait le secret. M. Piaget se plaît à mettre l'accent sur l'intempé- 
rance de langage du rude montagnard dauphinois et sur les excès 
de zèle officiel de MM. de Berne. Nous n'ignorions pas, à vrai dire, 
que les gouvernements gagnés à la Réforme avaient été, eux aussi, 
intolérants. Il eût été surprenant que l'éducation première, toute 
catholique romaine, qu'ils avaient reçue, en eût fait, en principe, 
des libéraux. Mais il y eut pourtant, et grâce à la Réforme, entre 
l'intolérance de MM. de Berne, par exemple, et celle de n'importe 
quel souverain catholique , une différence fort appréciable et 
que M. Piaget voudra sans doute reconnaître. En 1.530 et en pays 
catholique tout hérétique était passible de la peine de mort, tandis 
que ce qui pouvait arriver de pire à un catholique en pays devenu 
protestant, c'était d'être expulsé, et souvent cette mesure ne fut pas 

1. Histoire littéraire de la Suisse française, 189(). Voy. Bull., 1690, 161, 
un compte rendu de la première édition de cet ouvrage. 

2. Un vol. de 159 p. petit in-i6. Lausanne, F. Pavot, 1892. 

3. XXXIV' année, avril et mai 1897. Le numéro de juin complétera sans 
doute l'article, Neuchâtel, inipr. H. Wolfrath, 1897. 



CHRONIQUE LITTÉRAIRE. 331 

appliquée. Si l'on ajoute que les gouvernements protestants d'alors 
ont presque toujours respecté le vœu des majorités, on conviendra 
que ce furent là deux manières sensiblement différentes d'être In- 
tolérant. 

Farel ne fut pas le seul Français dont les Bernois appuyèrent 
l'œuvre réformatrice. On avait déjà appelé l'attention {Bull., XXXIII, 
185) sur un de ses compagnons de la première heure, sur Jean le 
Comte de la Croix, né à Étaples en 1500, et devenu en 1521 le colla- 
borateur de son compatriote Jacques Lefèvre et de l'évêque Bri- 
çonnet. M. le pasteur Bâhler vient de lui consacrer une brochure 
en langue allemande, qui relate en détail l'activité demi-séculaire 
et fructueuse de ce Français à Grandson, Yverdon et Romain- 
môtiers*. 

M. A. Denckinger a été pasteur français à Friedrichsdorf, avant 
d'occuper le poste de Bulle dans la Gruyère. Il s'est si bien intéressé 
à sa première paroisse qu'il a voulu lui laisser un souvenir durable 
de son séjour en publiant des Notices généalogiques des familles et 
une Histoire de la colonie française de Friedrichsdorf-. C'est le 
résultat d'un travail minutieux et utile qui complète la Chronique 
publiée pour le bi-centenaire de la Révocation et auquel il convient 
d'ajouter une brochure de M. Ch.-F. Rousselet extraite du Bulletin 
de la Huguenot Society de Londres sur le même sujet, qui renferme 
la liste des Huguenots réfugiés à Friedrichsdorp. 

Nous voici revenu à notre point de départ, c'est-à-dire à Genève 
où l'on m'apprend que le Musée historique de la Réformation a déjà 
groupé plus de 200 adhésions et affirmé son existence en acquérant 
une Bible jusqu'ici inconnue (François Jaquy 1564) reliée à l'italienne 
aux armes de Genève, et un exemplaire des Poemefa de Bèze donné 
par l'auteur à Antoine de la Faye qui devint son biographe. 

On sait que la Société dViistoire et d'archéologie de Genève publie 
depuis 1892 un Bulletin dont nous avons sous les yeux les pre- 
mières livraisons. Nous y relevons (p. 283, 2' livr.) une Notice his- 
torique et bibliographique sur la Briève résolution de Calvin, Ge- 
nève, 1555, signée Alfred Cartier; — dans la 3° livraison (p. 274) : 



1. Ein Beitrag ;j-»r Refonnationsgeschichte der \Vestsclnveit:{, une bro- 
chure de ix-129 pages in-8. Biel, Verlag von Ernst Kiihn, 1895. 

2. Un volume de 177 pages in-8. Lausanne, impr. Ch. Viret-Genton, 
1896. 

'■5. La Colonie huguenote de Friedrichsdorf, par Ch.-P\ Rousselet, une 
brochure de 12 pages in-8 avec plan, Reprinted from Proceedings of the 
Huguenot Society of London vol. 5, 1897. 



332 CIIRONIOCE LITTÉRAIRE. 

Deux documents relatifs au rétablissement du catholicisme dans le 
pays de Gex au XVII" siècle, par M. A. Vidart. Le second de ces do- 
cuments avait déjà paru dans notre Bulletin en 1886 (p. 236); le 
premier, émanant d'un prêtre catholique, raconte avec enthousiasme 
la démolition des 23 temples du pays de Gex en 1662. L'intendant, 
s'écrie-t-il, « M. Bouchu méritait le titre pompeux de héros puisqu'il 
(< avait fait une action héroïque et effacé la gloire de ses prédéces- 
« seurs en murant des temples dont ils n'avaient pas osé regarder 
« les murailles. Que diront-ils maintenant, lorsqu'ils sauront qu'il 
« les a démolis dans l'espace de cinq jours, sous les yeux de Ge- 
« nève, à ses portes, à la portée de ses canons, sur les frontières de 
« la Suisse et au milieu de 15.000 huguenots sans espérance d'avoir 
« aucun secours des catholiques qui sont peu nombreux, sans autre 
« défense que les 20 gardes de Monsieur le prince et de quelques 
« archers, sans bruit, sans tumulte »... Quel héroïsme, n'est-il pas 
vrai, et quel c prodige » ! — La même livraison nous offre, p. 293, 
quelques lettres inédites de J.-J. Rousseau à J. A. de Luc, commu- 
niquées par M, E. PJtter. — Enlin nous trouvons dans la 5"= livraison 
le résumé, en quelques pages, d'un volumineux ouvrage russe sur 
l'Église et l'État à Genève au XVr siècle à l'époque du Calvinisme, par 
M. H. Wipper, de Moscou, qui commença ses études protestantes 
il y a quelques années à la bibliothèque de la rue des Saints-Pères. 
Parmi les livres récemment parus à Genève il faut cilei' d'abord 
deux publications de textes, celle de l'Histoire de Genève, des ori- 
gines à l'année 1631, par Jean- Antoine Gautier, secrétaire d'État. 
MM. A. Cartier et J. Mayor ont publié dabord le tome II * de cette 
volumineuse et impartiale Histoire. Il va de 1501 à 1537, c'est-à-dire 
renferme l'histoire des débuts de la Réforme à Genève. L'annota- 
lion est peut-être un peu sommaire, mais suffisante à tout prendre^ 
pour un ouvi'age qu'on sera bien aise de pouvoir désormais con- 
sulter sans faire le voyage de Genève. — M. .\. Cartier a retrouvé 
dans la précieuse bibliothèque de Bessinges l'unique exemplaire 
connu d'un opuscule français de Calvin, (^est l'Excuse de noble sei- 
gneur Jacques de Bourgogne, seigneur de Falais % c'est-à-dire l'apo- 
logie par l<u|uelle ce descendant de saint Louis se justifie auprès de 

1. Un volume de 559 pages grand in-8, Genève, Hcy et MaJavailon, im- 
primeurs, 1896. 

2. I^agc 290, note, il faut lire Alexandre Canii (et non Camus, comme 
l'imprime par erreur la France protestante). Il lut exécuté à Paris, non en 
1553, mais le 17 ou 18 juin 1534 (Voy. Bull., 1890, p. 255). 

3. In volume de lx\v-54 pages in-12 écu. faisant partie de la Biblio- 
thèque d'un curieux, Paris, Alphonse Lemerre, 1896. 



CHRONIQUE LITTÉRAIRE. 333 

Charles-Quint d'avoir embrassé la Réforme el quitté pour cela sa 
patrie. Ce qui frappe dans ce traité c'est la simplicité toujours 
digne et respectueuse du langage, l'absence d'effets oratoires ou 
de discussions théologiques, la netteté et la fermeté sans phrases de 
Ihomme qui ne vise que la raison et la conscience. M. Cartier a fait 
précéder l'élégante réimpression de ce texte d'une introduction qui 
nous fait bien connaître cet ami de Calvin devenu plus tard presque 
son adversaire parce qu'il répugnait à toute contrainte en matière 
religieuse. — Je ne quitterai pas M. Cartier sans mentionner au 
moins un autre opuscule sorti de sa plume et inséré dans les tomes 
II et III de la Revue d'histoire littéraire de la France. Il est intitulé 
Un homme de lettres du xvi* siècle, Antoine Du Moulin*, valet de 
chambre de la reine de Navarre. C'est une contribution à l'histoire 
littéraire de Lyon et surtout des de Tournes dont A. du Moulin de- 
vint l'intelligent collaborateur à partir de 1544. Nous ne savons si 
c'était un huguenot, mais on peut tenir pour certain qu'il sentait 
plus ou moins le fagot. 

Nous devons à M. A. Covelle, dont le nom a déjà paru dans ce 
Bulletin, la publication d'un autre texte important et depuis long- 
temps désiré, le Livre des Bourgeois de l'ancienne république de 
Genève, d'après les registres officiels et depuis 1339 jusqu'à 1792^. 
11 y a là 500 pages de noms propres dont un très grand nombre sont 
d'origine française et huguenote. C'est donc un répertoire qui sera 
souvent et utilement feuilleté. Un Index des noms rend les recherches 
faciles. Peut-être eût-il été préférable de le faire suivre, au lieu d'un 
Glossaire géographique, (jui ne donne qu'un certain nombre de lieux 
représentés dans les textes par des formes anciennes, d'un Index 
complet des noms de lieux qui auraient été suivis, le cas échéant, 
entre parenthèses, de leurs formes anciennes. Car il peut être utile 
desavoir quelles sont les villes ou régions d'où on a plus (ou moins) 
émigré à Genève. 

M. Jacques Major, conservateur du musée Fol, qui a aussi colla- 
boré à ce livre, attache son nom à un ouvrage de luxe, l'Ancienne 
Genève, l'art et les monuments ^, dont l'exécution fait grand hon- 
neur au goût et aux presses de MM. Th. Eggimann et C'^ Abon- 
damment et artistiquement illustré, cet in-4 sera aussi souvent feuil- 
leté par tous ceux — et ils sont nombreux — qui essayent de se re- 

1. Une brochure de 69 pages in-S, Paiis, Armand Colin et C'% 1896. 

2. Un vol. de xvi-562 pages in-8. Genève, J. Jullien, 1897. 

3. Les 3 premières livraisons forment 64 pages de texte et 10 planches, 
dont plusieurs doubles, hors texte. 



334 CHRONIQUE LITTERAIRE. 

présenter l'aspect d'autrefois d'une ville c[ui eut tant de caractère 
dans Ihistoire, et qui fut, pour tant de huguenots, la cité sainte, le 
port du salut. C'est le complément indispensable d'une autre publi- 
cation non moins luxueuse, faite par l'Association pour la Restaura- 
tion de Saint-Pierre, et intitulée Saint-Pierre, ancienne cathédrale de 
(jenève*. — Ceux qui, après avoir fait connaissance plus intime 
avec la ville et ses monuments, voudront se familiariser avec 
(luelques-uns de ceux qui élevèrent les générations successives de 
ses habitants, n'auront qu'à lire la série de silhouettes de Pasteurs 
et prédicateurs de l'Église genevoise - que M. le pasteur A. Guillot a 
essayé, non sans charme, de faire revivre. Parmi les portraits qui 
accompagnent ses notices, ceux de Calvin et de Th. de Bèze figurent 
naturellement au premier rang. On peut joindre à ce petit volume 
une plaquette du même format, déjà parue en 1887 et intitulée 
Temples illustrés des anciennes communes genevoises, par P . Jamin '. 
Il ne me reste ; — last but net least — qu'à attirer l'attention de 
tous les hommes de lettres sur une publication entreprise, comme 
|)lusieurs de celles que je viens de citer, à l'occasion de l'Exposition 
de Genève de 18%. Je veux parler de l'Histoire de l'Université de 
Genève*, travail considérable qui n'a jamais été sérieusement tenté 
et qui sera certainement d'une grande valeur aussi pour notre his- 
toire. La première partie, c'est-à-dire l'histoire de l'ancienne Aca- 
démie, sera rédigée par la plume compétente de M. Charles Bor- 
geaud à qui l'on vient de confier la chaire d'histoire des institutions 
politiciues de la Suisse. J'ai sous les yeux l'introduction et deux 
chapitres de son livre qui ont paru, le premier dans la Revue inter- 
nationale de renseignement (t. XXX, août, oct. et nov. 1896), et le se- 
cond dans les Pages Jliistoire dédiées à M. le prof. Pierre Vaucher '. 
Ce dernier intitulé Les étudiants de lAcadémie de Genève au 
XVr siècle» est rempli de détails curieux et de noms célèbres qui 

1. Je n'ai sous les yeux que la première des publications de cette asso- 
ciation. Elle se compose de 120 pages de texte et de 12 gravures hors 
texte '\n-'i, et est .signée Genève, 1891. La notice historique a été rédigée 
par M. Alexandre Guillot. pasteur. 

2. Un vol. de 1S7 pages in-ls, Genève, Ch. Eggimann, 1896. 

:}. In vol. de 11.5 pages in-18, Genève, chez tous les lilM-aires, 1887. 

/i. Le prospectus annonce 1 vol. in-V de 000 ù 700 pages, illustré d'envi- 
viron 80 vues et portraits en phololypie et publié sous les auspices du Sé- 
nat universitaire et de la Société académique. 

5. Qui renCermenl en outre, de ^L L.-l-'. Thevenaz, La discipline au 
collège de Genève du xvi" au xmW siècle; et de M. G. Vallette, Un huma- 
niste genevois (Isaac Casaubon), etc. Genève, Georg, 1895. 

6. Tirage à part de 4^i pages in-8. Genève, 189.Û. 



CORRESPONDANCE. 335 

témoignent à eux seuls de l'influence de ce centre de culture et de 
science protestante. — Calvin, fondateur de l'Académie de Genève \ 
fait suite à Y Introduction qui rectifie plusieurs erreurs sur l'histoire 
primitive de l'Université, et fournit, sur la fondation même de l'Aca- 
démie, des renseignements en partie nouveaux puisés aux meilleures 
sources. On y verra non seulement l'origine de l'idéal pédagogique 
qui fut appliqué au collège de Guyenne, et au Gymnase de Stras- 
bourg, mais encore le rôle prépondérant qu'au milieu de beaucoup 
de difficultés, Calvin joua dans sa réalisation à Genève. C'est un 
chapitre fort intéressant de l'histoire de l'éducation de l'esprit euro- 
péen, qui fait on ne peut mieux augurer de la suite de ce grand et 
honorable travail 2. N. Weiss. 



CORRESPONDANCE 



In prêtre irlandais délateur des protestants français, 1745- 

J~^8. — Quand un prêtre étranger, échappant peut-être lui-même à 
la persécution dans son propre pays, se fait persécuteur à son tour, 
on éprouve un sentiment pénible. Passe encore s'il est inspiré par 
un zèle mal dirigé, mais s'il demande à être récompensé pour son 
triste métier, il mérite qu'on le signale. Tel était le cas de l'abbé 
Goiildy prêtre irlandais, qui de 1745 à 17''j8 dénonçait à plusieurs 
reprises des assemblées protestantes dans le diocèse de Mirepoix, 
et poussait à l'enlèvement d'une jeune fille. La correspondance du 
Secrétariat de la maison royale {Arch. Nat., O^ 390-393) nous 
montre que non seulement il espionnait des réunions protestantes 
mais importunait le ministre à l'effet d'obtenir de l'évêque de Mire- 
poix des secours « pour le mettre à même de travailler utilement 
pour la conversion des religionnaires ». Quelquefois on lui répond 
que la dénonciation avait été déjà faite par un autre délateur, mais 
on le remercie tout de même, et on lui promet de parler en sa 
faveur. En outre, Gould s'occupe d'une M"« de Ramsay, petite-fille 
peut-être du chevalier de Ramsay, le littérateur connu, et que sa 
mauvaise santé empêcha seule d'être enlevée à ses parents. Mais 
ceux-ci sont avertis que cette indulgence sera de très courte durée 
à moins qu'ils ne fassent élever leur fille dans la religion catholique. 

1. Tirage de 53 pages in-8. Paris, Armand Colin, 1897. 

2. Au dernier moment je reçois de M. A. Bernus un compte rendu de 
deux autres ouvrages parus à Bàle et à Zurich. Ce sera, avec un petit 
supplément, pour le prochain numéro. 



33Ô NÉCROLOGIE. 

On dirait que i'évèque de Mirepoix, connaissant le peu de valeur 
de l'abbé, n'accueillit pas avec empressement les sollicitations du 
ministre. Pourtant, le \ octobre 1748, Gould est informé que la reine 
lui a accordé une pension (on ne spécifie pas la somme) sur l'ab- 
baye de Liquaire. Ce résultat enfin atteint, Gould ne souffle plus 
mot. 11 faut espérer qu'alors il se décida à abandonner le métier de 
délateur. J. G. Alger. 



Coligny au siège de iSaint-Quentln. — Nous ne pouvons au- 
jourd'hui que mentionner l'éclatant hommage rendu, à bien peu 
d'e.\ce[)tions près (et celles-là inévitables), par la presse qui a raconté 
l'inauguration du monument élevé à Saint-Quentin pour perpétuer 
la mémoire de ses défenseurs de 1557. Quand on voit, par exemple, 
la Liberté du 6 juin glorifier le coup d'œil politique et stratégique 
et l'héroïsme du huguenot qu'elle vilipendait il y a quelques années, 
on assiste à la revanche de l'histoire sur le parti-pris, et l'on oublie 
volontiers d'autres articles. N. VV. 



NECROLOGIE 



M. Osmont de Courtisigny. 

L'Église réformée de Caen et les amis de l'Histoire du Pro- 
testantisme, ont perdu, le 14 mai dernier, un magistrat distingué. 
M. Charles Osmont de Courtisigny, conseiller à la Cour d'appel de 
Caen, et ancien membre du Consistoire de cette ville. M. de Cour- 
tisigny n'était âgé que de 61 ans. Il avait envoyé, à diverses reprises, 
au Bulletin des études intéressantes sur les protestants de basse 
Normandie, à Saint-Lô, à Falaise, à Lisieux K On lui doit aussi une 
vie du pasteur Marlorat, une notice sur l'évêque Hennuyer et son 
véritable rôle pendant la Saint-Barthélémy, d'après des documents 
que M. de Courtisigny avait retrouvés à Lisieux en 1877. Son fils, 
procureur de la République à Avranches, publiera prochainement 
une plaquette historique que notre ami avait presque achevée quand 
la mort est venue le surprendre. G. B. 

1. Voy. surtout son Mémoire sur la noblesse de la généralité de Caen, 
t. XXXVII (1888), p. 537. 



Le Gérant : Fischbacher. 



529L— L.-lmprlmeries réunies, B, rue Mignon, 2. — Motteroz, directeur. 



I 



SOCIETE DE L'HISTOIRE 

DU 



PROTESTANTISME FRANÇAIS 



Études historiques 



LES DE LA GARDIE 

d'après 

DES ARCHIVES DE FAMILLE CONSERVÉES A lOURIEV (dORPAt). 

Les lecteurs de ce Bulletin savent combien d'officiers 
de Parmée allemande portent des noms français et des- 
cendent, soit des familles prolestantes qui se réfugièrent en 
Allemagne à la révocation de l'édit de Nantes (1685), soit de 
Français qui émigrèrent à la Révolution. Mentionnons seule- 
ment l'ancien ministre de la guerre, Bronsart von Schellen- 
dorf qui, dit-on, a même conservé le type français, porte la 
barbe en pointe et ressemble à un général français. 

On ferait également une très longue liste des officiers et 
nobles tousses français par leurs noms, ou qui ont dans les 
veines du sang français. 

On sait que Marie, fille de Nicolas I", s'éprit du beau duc de 
Leuchtenberg, fils d'Eugène de Beauharnais et d'Amélie de 
Bavière, et que l'empereur permit le mariage — c'est l'ori- 
gine de la branche grand-ducale des Leuchtenberg. Un prince 
Napoléon est actuellement colonel dans l'armée russe et rap- 
pelle, dit-on, par quelques traits de visage, la personne du 
grand empereur. A l'église du Sauveur, à Moscou, sur les 
plaques de marbre qui portent les noms des officiers tombés 
dans les batailles livrées aux Français, on lit celui du général 
comte Langeron qui commandait une fraction de l'armée 
russe dans la campagne de 1813. 

Ce fut un émigré français, le baron Georges Dantès, offi- 
1897. — N» 7, 15 juillet. XLVI. — 25 



338 ÉTUDES HISTORIQUES. 

cier de la garde russe, qui eut le malheur de tuer en duel 
le grand poète russe Pouchkine. Parmi les nombreux géné- 
raux, officiers et grands seigneurs qui ont épousé des Fran- 
çaises, ou des personnes d'origine française, citons le comte 
Milioutine, ministre de la guerre sous Alexandre II, le feld- 
maréchal Gourko, ex-gouverneur de la Pologne, le général 
Obroutchev, chef de Tétat-major général. 

Au service civil russe, on trouve des noms comme ceux de 
l'architecte, comte Suzor, à qui nous devons Tinstallation de 
notre ambassade à Saint-Pétersbourg; des professeurs con- 
nus, Duvernoy et Beaudouin de Gourtenay, etc. 

Mais c'est particulièrement parmi la noblesse suédoise que 
l'on rencontre de nombreux noms français* ; à côté de Berna- 
dotte, général de Napoléon et fondateur de la dynastie ac- 
tuelle, on trouve, dans l'histoire de Suède les de la Chapelle, 
les de la Grange, les de Lasnier, les de la Motte, les de La- 
val, les de la Vallée, les d'Idron, les d'Orchimont, les du Reitz, 
les von Graman (Grammond), les de Frémerie, les de Cor- 
rozet, les de Gourtin, les de Gamps, les de Bedoire, les de 
Mornay, etc. -, enfin les fameux de la Gardie. 

Pontus de la Gardie et son fils Jacques préparèrent, par 
leurs exploits, la gloire de Gusiave-Adolphe, la grandeur de 
la Suède, et faillirent empêcher l'avènement des Romanov 
au trône de Russie. Leur souvenir est resté aussi vivant en 
Pays baltique que celui de Lesdiguières en Dauphiné. On 
rencontre de nombreux Pontus-Brucke (ponts de Pontus), 
Pontus-^^ aile (digues de Pontus), et les paysans baltes ra- 
content encore dans les veillées leurs pactes avec le diable. 
La bibliothèque de l'Université de louriev-Dorpat possède 
les archives de Jacob de la Gardie. A l'occasion du X^ congrès 
d'archéologie qui vient d'être tenu à Riga (septembre 1896), 
M. G. de Sahler, archiviste, a édité les documents russes 
qu'elles renferment^ et la lecture de la préface nous a fait 

1. La Suède compta longtemps dans ses armées |)lusieurs régiments 
formés de mercenaires français. 

2. (i. .\nrep, Svenska adelus Attar-Tajior. Slockiiolm, 1858. 

3. G. de Sahler, Recueil des documents russes tirés des archives de fa- 
mille des comtes de la Gardie. louriev-Dorpat, 1896. 



ÉTUDES HISTORIQUES. - 339 

penser ({u'il serait peut-être intéressant de rappeler briève- 
ment l'histoire de ces Français-Suédois, ([ui, au nord de 
l'Europe, collaborèrent à l'œuvre de Richelieu*. 

Pontus d'Escoperie de la Gardie naquit à Rieux en Langue- 
doc, en 1520, d'une famille dont la noblesse est déjà men- 
tionnée au xiv' siècle -. 

Robert de la Gardie, seigneur de Russol, de la Gardie et 
d'Hornezon, épousa en 1387, Jeanne de l'Estandart, du comté 
de Castres ; son fils Etienne épousa en 1428 Jeanne de Ilaut- 
pol. 

Guillaume, fils d'Etienne, épousa Jacquettede Bellegarde et 
devint, en 1469, gouverneur de Leucate. 

Jacques, son fils, le père de Pontus, épousa en 1511 Cathe- 
rine de Saint-Colombe de Loupiac, en Béarn. 

Le jeune Ponlus l'ut d'abord destiné aux ordres; mais il 
parvint à s'échapper et s'en fut guerroyer en Piémont sous 
les ordres du maréchal de Brissac. En 1559 on le trouve en 
Ecosse avec Henri Clutin d'Oyssel, (jui y avait amené des 
troupes françaises au secours de Marie de Guise. Après la 
mort de cette dernière et à la paix d'Edimbourg, en revenant 
en France, la soif de l'action le fit entrer, avec quelques-uns 
de ses compagnons d'armes, au service de Frédéric II de Da- 
nemark, un protestant zélé. En 1565, au siège de Varberg, 
il fut pris par les Suédois et allait être mis à mort, sans l'in- 
tervention d'un compatriote, Charles de IMornay, déjà au ser- 
vice de la Suède, et qui l'y fit entrer. 

Dès l'année suivante (1566) le roi Eric XIV l'envoya en mis- 
sion diplomatique en France avec le baron Joachim Grip; il 
outrepassa ses instructions, s'attira un blâme du roi et passa au 
service du duc de Finlande, lequel tout entier sous l'influence 
de sa femme, Polonaise et catholique, était en disgrâce et 
était resté longtemps prisonnier avec elle. 

1. La France protestante, 2'' édition, Henri Bordiei', t. 6. 

2. G. Anrep, Svcnska adelns Attar-TaJIor, 1. I. Stockholm, 1858, p. 559. 
G. Arrhonius, Vita Ulustrissimi herois Ponti Delagardi. Lipslae, 1690. 
Wieselgen, De la Gardiska ArchivetAA-XX. Stockholm, Lund, 1831-18''i3. 
J. Lossius, Die Urkiinden der Grafen de la Gardie in der Univcrsit'âtsbi- 
bliolhek :{ii Dorpat. Dorpat, 1882. B. Coidt, Mittlieilungen ans dem Brief- 
wechsel des Grafen Jakob De la Gardie, etc. Leipzig, 1894. 



340 ETUDES HISTORIQUES. 

Les sanglantes cruautés d'Éric XIV poussèrent bientôt à la 
révolte les ducs Jean de Finlande et Cari de Sûdermannland. 
Presque tout le pays se joignit à eux. Le roi fut surpris dans 
Stockholm ; Pontus de la Gardie aida à le faire prisonnier et 
fut blessé. Au moment où Ton hésitait à proclamer sa dé- 
chéance, Pontus s'écria, s'adressant à la duchesse de Fin- 
lande* : 

« Madame! toute la cour s'étonne, comment monsieur votre 
époux n'a pas pitié de ce misérable royaume, où tout le 
monde est lassé des insolentes cruaulez et tirannies du 
Roy!... 

« Madame! prenez donc l'occasion, qui se présente si favo- 
rable aux cheveux, pour le bien de Testât, pour le repos du 
peuple et pour l'advancement de votre époux et de votre 
maison ! » 

A son couronnement, .Jean III nomma son dévoué serviteur, 
maréchal de la cour, chevalier de VAgmis Dei, puis Téleva 
bientôt à la dignité de baron et lui donna la terre d'Eckholm. 
Sous l'influence de sa femme et de son entourage de jésuites, 
le roi Jean III travailla à réunir la Suède et la Pologne dans 
la main de son fils; puis, comme la calholicisation de la 
Suède se heurtait à des difficultés insurmontables, il chercha 
à faire l'union des Églises romaine et luthérienne et en loTl 
Pontus de la Gardie fut envoyé en mission dans les cours ca- 
tholiques. Il vint en France ainsi qu'en fait foi un document 
original, signé par Charles IX, conservé aux archives de 
Jacques de la Gardie-. 

« .4 nos 1res cliers et bons amis les sieurs de la Gardye et ('.ossebier\ 
ambassadeurs de nostre très cher et 1res atne Frère et Cousin le 
Roj' de Suède ''. 

« Très chers et bons amys. Nous avons receu les lettres, que vous 
nvez escripls le XX jour du moys passé. 

1. .). I.obsius (cité), Vvrrede, p. 12. 

•_'. JîibiioLlu'qiic de l'Université, Archives de la Gardie, T. G. 238. 
3. Clacs ou Clans, bnron de lîjelive.d'où (>ossel)ier par corruplion (noie 
de Lossius^. 

'i. Nous donnons les textes d'après I.ossius; nuis nous avons eu les 



ÉTUDES HISTORIQUES. 341 

« Par lesquelles, ayant entendu la charge que vous (avez) du Roy 
de Suède, voslre maistre notre très cher et très amé bon Frère et 
Cousin, de Nous ve(nh-) trouver pour Nous faire entendre mêmes 
choses de sa part. Nous vous avons suivant icelles volunliers accordé 
notre lettre de passeport et saufconduict en la forme que (vous) 
demandez, sans lesquelles vous n'eussiez laissé de trouver tout libre 
et seur accès dedans notre royaume, estant, grâce à dieu, en 
bon repos et tranquilité. Et vena(nt) de la part du dit Seigneur Roy 
de Suède, l'amityé duquel nous est sy chère et recommandé, que 
nous ne scaurions avoir que bien agréable la venue de ses ambas- 
sadeurs, vous aseurans, que serez les très bien venuz et vous don- 
nerons telle et si bénigne audience, que la scauriez désirer. Cepen- 
dant nous prions dieu, très chers et bons amys, qu'il (vous) ayt en 
sa sainte et digne garde. Escript a Amboise le XXII jour de Dé- 
cembre 15(71) *. » 

Charles, Brulart. 

Mais le but important de la mission était la suppression du 
commerce hollandais avec Narva, lequel fournissait aux 
Russes, l'ennemi héréditaire, d'importantes munitions de 
guerre. Il s'agissait de gagner le duc dWlbc. Pontus de la 
Gardie lui envoya un Livonien, Lubbert Kauer, secrétaire 
privé du duc de Sûdermannland. Lubbert Kauer échoua à 
dessein, pour ne pas mécontenter son maître, qui était alors 
ennemi du roi et le chef du parti protestant suédois, lequel 
comprenait presque toute la nation; c'était probablement 
aussi le désir de Pontus de la Gardie, qui ne voulait s'aliéner 
personne. Les Espagnols laissèrent les Hollandais continuer 
leur commerce avec Narva. 

En 1573, Pontus de la Gardie fut nommé gouverneur el 
commandant des troupes en Livonie; mais il se brouilla avec 
le tout-puissant duc de Sûdermannland. Charles de Mornay, 
partisan du duc, fut jugé et exécuté; le duc accusa Pontus 
d'avoir comploté cette mort par jalousie et chercha à le faire 
assassiner. Une réconciliation survint pourtant, et en 1576 el 
1579, Pontus fut envoyé de nouveau en mission dans les 

manuscrits entre les mains et avons pu nous convaincre que sa lecture 
n'était pas toujours rigoureusement exacte. 

1. Le manuscrit porte au dos la trace du sceau et ces mofs : « Lettre 
du Roy de France 7L » 



3i2 ÉTUDES HISTORIQUES. 

cours catholiques. Les archives possèdenl quelques docu- 
ments français originaux qui lui furent adressés à cette 
époque, entre autres la lettre suivante de Catherine de Mé- 
dicis * ; 

« A monsieur de la Gardye chevalier^ conseiller et premier ministre... 
du Roy de Suède et son lieutenant gênerai à Reval et du costé de 
Lifland. 

« Monsieur de la Gardye. Vous verrez par les letres, (jue le Roy 
monsieur mon fils vous escript et entendrez de votre cousin présent 
poiteur toute la responce que je scaurais fere aux letres qu'il nous 

apporta de votre part que me gardera ceste devantaige 

que pour vous pryer de fere tousjours les bons offices que vous 
avez tousjours cy devant faits pour entretenyr et conserver la bonne 
amityé et Tintelligence d'entre nous et le Roy de Suède et vous nous 
ferez service fort agréable. Priant dieu mons. de la Gardye vous 
avoir en sa garde. Escript à Paris le XIII jour de Février 1576. » 

Catrink, Bhulaut. 

(^e fut en Tannée 1580 que Pontus de la Gardie entreprit 
contre les Russes la campagne qui devait le placer au pre- 
mier rang des capitaines de son temps. Parti de Viborg en 
octobre 1580, en l'espace d'un an, il enleva Kexhohn, Koporie, 
lamaburg et la forte place d'Ivangorod, dans l'Ingermanie; 
IIaj)sal, Lode, Leal, Fickel, Weissenstein, Wesenberg, Tols- 
burg et Narva en Esthonie. Le golfe de Finlande fut enfermé 
dans une ceinture de places fortes suédoises et les Russes 
rejetés de la Baltique. Il opérait avec une rapidité et un 
succès si foudroyants que le peuple et ses ennemis le croyaient 
ligué avec le diable. Au cœur de l'hiver, il passe le golfe de 
Finlande, sur la glace, avec son armée et sa lourde artillerie, 
apparaît soudain devant Wesenberg, qui surprise et effrayée 
capitule ainsi que Tolsburg, et chargé de butin, repart pour 
Viborg par ce dangereux chemin. 

Pendant que les Suédois chantaient des Te Detim à Revel 
et à Stockholm, les Russes i)riaienl Dieu de les garder du 
diable et de Pontus de la Gardie. 

I.Tom. G. 2Vi. 






ÉTUDES HISTORIQUES. 343 

La renommée de Pontusde la Gardie fut grande en Europe 
et Henri de Béarn lui adressa le 15 juillet 1584 la lettre sui- 
vante* : 

« A Monsieur de la Gardye^ Baron de Ekohne, conseiller du Roy de 
Suède et son lieutenant général en Lyvonre et Finnland. 

Monsieur de la Gardye. J'avais délibéré dès l'année passée d'aller 
visiter la plus part des roys et princes faisants profession de la 
vraye religion. Mais il survient en France de jour à aultre tant de 
changements, que j'ay esté conseillé de n'en partir, et cependant ay 
donné charge au sieur de Segur chef de mon conseil et superinten- 
dant de ma maison, d'aller voir lesdits princes, pour leur fere en- 
tendre, que le pape ne se lasse du mal qu'il nous a faict, mais incite 
tous les siens à nous ruyner; lesquels n'y sont que trop affectionnés; 
et est à craindre, si les princes protestans n'avisent plus soigneuse- 
ment à leur conservation et de PEglize de dieu que par le passé, 
que nous ne soyons à la veille de voir leur extrême confuzion. Ce 
n'est pas que j'aperçoive que cest esclat tombe premier sur moy ny 
sur les eglizes de France, car Dieu mercy nous jouissons d'une tolé- 
rable paix et le Roy ne se veult remetre légèrement à la guerre et 
congnoit que celles qu'on nous a faictes n'ont servy qu'à ruyner 
son royaume. Mais je congnoy bien que, noz voysins ruynés, ce 
sera à nous ausquels ils s'adresseront. Et encores que je feusse as- 
seuré qu'on nous laissât en repoz, si ne pourray je voir les gens de 
bien en peyne et moy à mon ayse, mais au contraire pour leur ayder 
j'employerai de bon cueur tous mes moyens et mesmes ma vye. 
Vous entendrez par le dit sieur de Segur plus particulièrement les 
grandes occasions que j'ay eu de le depescher et Testât de noz 
Eglizes et de ce royaume ; et pour cela me remetant sur luy, je vous 
prieray de l'ayder de tous voz moyens en ceste affaire et sur tout 
remonstrez au lloy de Suède monsieur mon frère et meilleur amy, 
qu'en plus saincte ny plus nécessaire occasion il ne scauroit fere 
cognoistre sa grand vertu et sainct zèle. Vous ne me scauriez aussi 
fere un plus grand plaisir que d'affectionner cest affere et l'advancer 
de tout votre pouvoir. Ce que m'assurant que ferez, je prieray 
dieu, monsieur de la Gardye, vous avoir en sa saincte et digne 
garde. Escrit à Nerac le XV Juillet 1584. » 

Votre byen bon amy, Henry. 

\. Archives de la Gardie, Dorpat, T. G. 247. — Cf. Lettres missives de 
Henri IV, t. I, 622. 



354 ÉTUDES HISTORIQUES. 

Pontus de la Gardie périt Tannée suivante, le 5 novembre 
1585, dans les flots de la rivière de Narva (le navire qui le por- 
tait s'était brisé sur un rocher), et en 1595 les Suédois avaient 
perdu toutes ses conquêtes dans Tlngermanie. Pontus avait 
épousé une fille naturelle de Jean III. Ce fut son plus jeune 
(Ils, Jacques, né en 1583 qui hérita de ses talents militaires 
et de sa gloire. Jeune encore, il prit part aux combats livrés 
en Livonie, et en 1(301 fut fait prisonnier par les Polonais, à 
Wolmar. Délivré, il alla étudier la discipline et l'art de la 
guerre sous les ordres du prince Maurice de Nassau. 

En 1609 le roi de Suède, Charles IX, conclut un traité d'al- 
liance avec le tsar Vassili Ivanovitch Chouïsski(Viborg, 12 fé- 
vrier) contre les Polonais et les Lithuaniens qui ravageaient 
les terres des Suédois et des Russes. Jacques de la Gardie 
reçut le commandement d'une armée pour marcher au se- 
cours des Russes, attaqués par les Polonais ayant à leur tête 
le faux Dmitri. 

Après une série de victoires et malgré de nombreuses 
mutineries parmi ses mercenaires, il entra triomphalement, 
en libérateur, à Moscou, le 12 mars 1610 (près de deux siècles 
avant Napoléon), aux côtés du commandant de l'armée russe, 
le jeune et valeureux prince Michel Skopine-Chouïssky. Un 
mois plus tard ce dernier périssait assassiné et Jacques 
de la Gardie dut quitter Moscou avec l'armée russe pour aller 
défendre Smolensk, attaquée par l'hetman Zolkiewski. La 
rencontre eut lieu à Klouchino, près de Mojaïsk ; dès le début 
de l'action, deux enseignes des cavaliers français, n'ayant 
pas reçu leur solde, passèrent aux Polonais et loute l'armée 
russe prit la fuite; Jacques de la Cardie tint bon; mais ses 
mercenaires allemands et écossais, n'ayant pas non plus reçu 
leur solde, firent détection; la victoire resta aux Polonais; le 
général suédois battit brillamment en retraite, soutenu par 
ses fidèles Suédois et Finnois. 

Aucune des conventions du traité de Viborg n'était observée 
par les Russes et la solde due à l'armée suédoise n'était pas 
payée. Sur ces entrefaites, le tsar Vassili fut forcé d'abdiquer 
(17 juillet 1610) et de se retirer au monastère de Tchoudov. 
Charles IX voyant la Russie trop faible pour l'aider dans sa 



ÉTUDES HISTORIQUES. 345 

lutte contre les Polonais ordonna alors à Jacques de la Gar- 
die de s'emparer des villes russes avec la même armée qui 
avait délivré Moscou. Jacques de la Gardie refit les conquêtes 
de son père.^ Ladoga fut pris dans Tautomne de Tannée 1610 
et le siège fut mis devant Kexholm. En mars Kvll, Kexholm 
tomba et la puissante Novgorod, l'orgueil des Russes, fut 
enlevée d'un coup de main dans la nuit du 15 au 16 juillet. 
Dans le courant de l'année 1612, Jacques de la Gardie enleva 
Ivangorod, lama, Koporie, Tichvine, Staraïa-Roussa, Por- 
khov, Noteburg (Schlusselbourg). Il songea alors à mettre 
sur le trône des tsars un prince de la maison de Suède, le 
duc Gharles-Philippe, frère du roi; l'élection de Michel Ro- 
manov fit échouer son projet; mais il eut l'honneur de signer, 
quatre ans plus tard, la paix de Stolbovo(27 février 1617) qui 
assurait à la Suède la prépondérance dans la mer Baltique, 
la domination exclusive du golfe de Finlande et faisait d'elle 
lune des grandes puissances de l'Europe. Pendant près de 
douze ans, Jacques de la Gardie forma son roi, Gustave- 
Adolphe, dans l'art de la guerre, chassa avec lui les Polonais 
de la Livonie et leur imposa la trêve d'Altmark (16 sep- 
tembre 1629). 

Le golfe de Riga, Elbing, Braunsberg, Pillau, Memel pas- 
saient à la Suède, la Baltique devenait un lac suédois et Gustave- 
Adolphe allait pouvoir entreprendre sa glorieuse mission en 
Allemagne. Il était secondé par d'habiles lieutenants formés la 
plupart à l'école de Jacques de la Gardie. Ce dernier ne prit 
point part à la brillante campagne; il s'effaça devant son roi 
et voulut lui en laisser toute la gloire. Gustave-Adolphe l'en 
récompensa en l'honorant des marques de la plus vive ami- 
tié. Presque chaque jour, souvent plusieurs fois par jour, il lui 
envoyait des lettres et dépêches chiffrées pour le tenir au cou- 
rant des faits de guerre. Entouré de princes et de princesses 
allemands dont il tenait le sort des États entre ses mains, 
plus puissant lui-même que les princes suédois, Jacques 
de la Gardie aida au gouvernement du royaume en l'absence 
de Gustave-Adolphe. Il ne mourut qu'en 1650, membre de la 
régence, maréchal de Suède, comblé d'honneurs et de digni- 
tés, après avoir vu la signature du traité de Westphalie, 



346 ÉTUDES HISTORIQUES. 

qui faisait la grandeur de la France et celle de la Suède. 

En 1615, il avait été élevé à la dignité de comte et avait 
épousé, en 1018, Ebba de Brahe, parente de la famille royale» 
qui avait été l'objet de la passion du jeune Gustave-Adolphe. 
Magnus-Gabriel, son fds, né en 1622, fut grand chancelier et 
grand sénéchal de Suède; il était beau, distingué, avait reçu 
une éducation soignée et aimait les arts et les voyages. Chris- 
tine le combla de distinctions et faillit même l'épouser. Il fut 
envoyé ambassadeur en France en 1646. « Il était bien fait, dit 
Mme de Molteville dans ses Mémoires ; il avait la mine haute 
et ressemblait à un favori. II parlait de la reine en des termes 
si passionnés et si respectueux qu'il était facile de le soup- 
çonner de quelque tendresse plus grande que celle qu'il lui 
devait par sa qualité de sujet. Il était accordé à une cousine 
germaine de cette reine, qu'elle-même lui faisait épouser. » 
Mais, quelques années plus tard, il tomba en disgrâce auprès 
de Christine et fut obligé de se retirer dans ses terres. Il 
rentra à la Cour à l'avènement de Charles-Gustave, fut nommé 
gouverneur de Samogitie et de Lithuanie et fit lever aux 
Russes le siège de Riga. Tuteur de Charles XI, il usa de son 
influence pour faire conclure à la Suède une alliance avec 
Louis XIV. Il mourut néanmoins dans la disgrâce et l'indi- 
gence en 1686. Il avait fait beaucoup pour les sciences, les 
lettres et les arts; c'est lui qui enrichit la bibliothèque de 
l'université d'Upsal des manuscrits les plus précieux qu'elle 
possède et en particulier du célèbre Codex argenteus. II pen- 
sionna Mézerai lorsque ce savant eut perdu sa pension en 
France. On lui attribue l'ouvrage intitulé : Regum princi- 
pumque institution suce, et lat. cum notis J. Schefferi. Helmst, 
1669, in-fol. Jôcher lui attribue aussi : Oratio de academiâ 
Upsalensi; spectaculum certaminis pedestris ; — Donatio testa- 
mentatHa librorum mss. aut aliàs rariorum. 

La famille des de la Gardie a fourni à la Suède un grand 
nombre d'hommes d'État, de diplomates et de généraux*. La 
branche suédoise actuelle des comtes de la Gardie remonte 

1. Une descendante de celte famille, Brigitte-Sophie, rentra en France, 
abjura la religion réformée et Louis XV lui accorda, en 173fi, une pension 
de 2,000 livres et, en 1753, des lettres de naturalisation. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 347 

à Axel Julius, le plus jeune des fils du célèbre Jacques 
de la Gardie. La branche livonienne, qui remonte aussi à 
Axel, s'est éteinte en ligne masculine^ en 1858; mais le nom 
et le titre sont passés, sur Tordre de Nicolas I"', à Pontus von 
Brevern, fils adoptif du dernier comte, Cari Magnus, et fils 
de sa sœur aînée. Pontus von Brevern, comte de la Gardie, 
est mort en 1890, général de cavalerie russe. Son fils Nicolas 
n'a pas d'enfants. Ce fut le comte Jacques-Gustave de la Gar- 
die, diplomate et savant distingué, qui réunit les archives de 
la famille, en 1820, dans son château de Loberod, en Suède. 
P. Wieselgren les a classées, décrites et publiées en partie. 
{De la Gardiska Archivet , 20 vol. Stockholm et Lund, 
1831-1843). Mais un grand nombre de papiers des premiers 
de la Gardie manquent à cette collection et sont devenus 
en 1848, après être passés de mains en mains, la propriété 
de l'université de Dorpat. J. Lossius en a donné le cata- 
logue* et en a publié quelques-uns. Dix ans plus tard, Cordt 
en a retrouvé d'autres, dans une armoire de muraille, à la 
bibliothèque de l'Université -. 

La collection de Dorpat comprend 13 gros volumes in-folio 
et 4 cartons, soit plus de 2,700 documents, dont près de 
2,000 originaux, écrits dans la plupart des langues de l'Eu- 
rope : suédois, français, allemand, russe, polonais, anglais, 
hollandais, danois, italien, latin. Les documents russes vien- 
nent d'être publiés en entier^; la grande masse des autres 
reste inédite. 

Les documents français originaux sont au nombre de plus 
de cinquante et comprennent dix lettres des rois de France 
Charles IX, Henri III et Henri IV, et cinq lettres d'Abraham 
Duquesne. 

Nous avons donné plus haut, d'après Lossius, une lettre 
de Charles IX, une lettre de Catherine de Médicis et une 



1. J. Lossius, Die Urkiinden der Grafen de la Gardie, an der Univer- 
sittàsbibliothek :çii Dorpat. Dorpat, 1882. 

2. B. Cordt, Mittheiliingen ans dem Briefwechsel des Grafen Jakob 
de la Gardie, etc. Leipzijj, 1894. 

3. G. de Sahler, Recueil des documents russes tirés des archives des comtes 
de la Gardie. Dorpal, 1890. 



348 ÉTUDES HISTOHIQUES. 

lettre de Henri IV ; pour terminer, ajoutons comme spécimen 
(les derniers documents trouvés par Cordt, la lettre suivante, 
(le Julius Heinrich, duc de Saxe, capitaine au service suédois, 
adressée à Jacques de la Gardie : 

Devant Gdov lAiidoai, 26 août 1613. 

« Monsieur! Nous sommes partis avec la compagnie du sieur 
Knutt Hakson, qui est forte environ 380 ciievaux, le 18^ de ce mois 
et arrivez devant Audoa le 21 avec le régiment de sieur Kobron, au 
(jucl lieu nous avons attendu jusques audjourdhuy lartiglerie, qui 
est arrivée, accompagnée de cent et quatre vingt knecgts. Depuis le 
temps, que nous sommes arrivez ici, nous n'avons fait autre chose 
si non que de nous escharmoucher avec ceux d'Audoa, auquels 
escharmouches il y a demeurez sur la place plusieurs de leurs 
boiards et strelsen; de notre costé un seulement tué. Et espérons 
(•este nuictde faire nos approches avec les canons devant les portes 
(le la ville. Au reste nous avons envojé vne partie dehors sur le che- 
min de tMeskou (Pskov), qui nous ont ammené langue, que pour 
certain ceux de l'ieskou ont envie d'envoier en bref secours à ceux 
(lAudoa environ 1500 hommes, selon le rap()ort qui nous a esté faict. 
(Vesl pourfiuoy, si vous avez gens de guerres qui ne soient trop 
nécessaires par delà, qu'il vous plaise d'en envojer un nombre vers 
nous, craignons (juil narrive quelquinconvenienl. Et en attendants 
cela, nous fairon notre devoir pour réduire ces canaglies au droit 
chemin. > 

.I.\CQIES l\. MO.NT.MITONNET. 



LE SIÈGE DE CHARTRES PAR CONDE EN 1568 

( .s u I ï K r, T i- 1 N ' ; 

III 

Le 25 février ^ un détachement de cavalerie huguenote 
devançant l'armée partie d'Orléans, gagnait la vallée de l'Eure 
et la remontait jusqu'à deux lieues de Chartres; il tombait, 

1. \oy. Bull, du 15 juin, p. 281. 

2. Nous avons utilisé pour ce chapitre deux sources pi-incipales : le 
Bref Discours du siège de Chartres eu 1.^6 S, par Simon de Givès, av(jcal, 



ÉTUDES HISTORIQUES. 349 

entre Jouy et Saint-Prest, sur les goujats et les bagages du 
régiment d'Ardelay. Il y eut un moment de panique; le bruit 
courut à Chartres que d'Ardelay était mis en déroute. L'église 
de Jouy était en flammes. Cet incendie, à vrai dire, n'a pas 
été bien terrible. Il n'a pas ébranlé les murs du xn" siècle de 
l'église, il n'a pas effondré ses fenêtres en plein cintre. Il en 
est de cette destruction comme de beaucoup d'autres, à pro- 
pos desquelles les diatribes de certains écrivains sur le «van- 
dalisme incorrigible » et la (( sauvage fureur » de ces monstres 
de Huguenots sont au moins déplacées. 

A la nouvelle de cet engagement, Liniéres envoie des ren- 
forts. Tandis que la cavalerie prenait derrière les Filles-Dieu, 
à travers les vignes, le chemin du haut, 200 arquebusiers à 
pied suivaient les bords de l'Eure. Quand ils arrivèrent sur le 
champ de bataille, les éclaireurs de Condé s'étaient retirés. 

Cependant Liniéres, dans une dernière tournée d'inspec- 
tion, faisait couper le pont Saint-Martin-au-Val, ainsi que 
ceux de l'avant-fossé du front est* ; précaution inutile, car ce 
fossé était guéable par endroits. Le 28 février, on signalait 
l'approche des têtes de colonne de Condé. Liniéres prit quel- 
ques officiers et 2.5 arquebusiers à pied, et s'avança à un quart 
de lieue de la ville, jusqu'aux moulins à vent dont les frêles 
carcasses se détachaient sur le ciel, entre Sainl-Chéron et la 
maladrerie de la banlieue. Il aperçut dans la direction d'Or- 
léans les escadrons de Condé, avec leurs cornettes déployées 
au-dessus des casques, et les compagnies d'infanterie héris- 
sées de piques et encadrées d'arquebusiers. 

Se repliant aussitôt, Liniéres ordonne en toute hâte de dé- 
truire les bâtiments qui pouvaient servir de couvert aux as- 
saillants : on met le feu au couvent et au faubourg Saint-Jean, 
au village de Mainvilliers; on anéantit le couvent des corde- 
liers et sa belle bibliothèque, la chapelle Saint-Thomas, 

publié eL annolé par M. l'ubbo Mêlais (Chartres, Durand, 1895), et VHistoire 
du diocèse de Chartres, par le chanoine Souchet (+ 1654). Le manuscrit, 
qui se trouve à la Bibliothèque municipale de Chartres, a été publié par 
les soins de la Société archéologique d'Llure-et-Loir. Le témoignage de 
• Souchet a la valeur des documents contemporains, qu'il s'est souvent 
borné à démarquer. 

\. Lépinois, Histoire de Ciiartres, t. H, p. 235. 



350 ÉTUDES HISTORIQUES. 

d'autres édifices, beaucoup de maisons particulières*. Les in- 
cendies continuèrent plusieurs jours au milieu d'une grande 
confusion. Si quelques-uns des habitants acceptaient avec 
une joie austère un sacrifice dont ils escomptaient les résul- 
tats, d'autres, préférant leurs intérêts particuliers à ceux de 
la cité, allaient éteindre les incendies. 

Cependant les Huguenots poursuivaient leur roule, chas- 
saient les incendiaires, s'installaient dans les faubourgs. Piles 
se rendait maître sans coup iérir de Saint-Maurice et de Saint- 
Jean, landis qu'en arrière les lansquenets s'établissaient à 
Josaphat et à Lèves, et que, débordant sur son flanc droit, 
Mouvans occupait les faubourgs de l'ouest et du sud, surtout 
les parties les plus éloignées de la ville. Les compagnies fran- 
çaises et normandes pénétraient dans les demeures cossues, 
restées presque intactes, des faubourgs Guillaume et Morard, 
et franchissant l'inutile obstacle de l'avant-fossé, arrivaient 
à couvert jusqu'à la contrescarpe de la place. La cavalerie 
campait dans les faubourgs Saint-Barthélémy et Saint-Ché- 
ron; les officiers y dressaient leurs tentes. On détruisait les 
églises, inutiles pour l'attaque, ou du moins on les endom- 
mageait, car, après le siège, les bois, les tuiles et même les 
cloches provenant de la démolition de Saint-Barthélémy, ser- 
virent à restaurer Saint-Chéron-. 

La résistance avait été presque nulle; les bons Chartrains 
étaient consternés. La plupart, dit Givès, croyaient avoir af- 
faire à 60 ou 80,000 combattants. Le livre de Bois de Saint- 
André, plus modeste, se contente de 45,000. 

Le lendemain 1" mars,Gondése préoccupe immédiatement 
d'assurer ses communications. Les Gascons et Provençaux 
de Mouvans se mettent en devoir de réparer le pont Saint- 
Brice, dont les arches avaient été rompues. Ce travail ayant 
été signalé par les guetteurs de la cathédrale, une troupe d'ar- 
([uebusiers sort par la porte Saint-Michel, et descendant le 
faubourg Saint-Brice, assaille les Huguenots. Mais ceux-ci 

1. IJhotel du vidame .1. de l'errières dut rire de ce noml)rc, car il était 
situé hors la porte Chàtelel, sur l'emplacement occu|)é de nos jours |)ap 
la mai -on Fessard. 

2. Registre des échevins. Séance du 21 mars 1368. 



ÉTUDES HISTORIQUES. '^l 

se tenaient sur leurs gardes : solidement retranchés, ils con- 
traignent les arquebusiers à la retraite après une heure d'es- 
carmouche. 

Vers le soir, une autre troupe d'arquebusiers sort par la 
porte des Épars et renouvelle l'attaque sans plus de succès. 
Mais grâce à cette diversion, Linières avait eu pendant quel- 
ques heures ses coudées franches dans les faubourgs, et il 
avait pu, sans trop de peine, consommer la ruine du couvent 
des cordeliers et de l'abbaye Saint-Jean *, bien que les 
« boute feux », pourchassés par les soldats huguenots, fussent 
obligés souvent de « se retirer plus vite qu'ils n'estoient allés, 
les moins diligents desquels demeurèrent pour leurs gages- ». 

Les attaques dirigées contre le clos Saint-Lubin et le fau- 
bourg Sainl-Brice se renouvelèrent encore le 2 mars, avec le 
même résultat : après deux heures et demie de vains efforts, 
les détachements d'arquebusiers sortis par la porte des Épars 
battaient de nouveau en retraite. Pendant ce temps les pion- 
niers de la ville travaillaient ferme : sans être sérieusement 
inquiétés, ils rasaient une butte située hors la porte Saint-Mi- 
chel", élevaient trois cavaliers derrière le rempart, entre le 
bastion Saint-Michel et la porte Morard, et s'efforçaient par 
ce moyen de remédier au défaut de flanquemenls de l'en- 
ceinte. 

Les deux jours suivants, Condé et ses officiers firent un 
examen sommaire de la place, afin d'en découvrir le point le 
plus attaquable. « Et ayant reconnu une montagne qui domi- 
<( noit parle flanc d'une courtine*, sans entrer en autre consi- 
« déralion, ils choisirent cet endroit-là, qui d'arrivée promet- 
« toit beaucoup, cependant le remède s'y pouvait aisément 
« trouver^. » Ainsi Condé, frappé d'un avantage tout secon- 
daire, n'avait pas su découvrir des inconvénients — bien plus, 
des dangers — qui sautaient aux yeux, comme il devait bien- 

1. C'est sans doute pour cela que M. Fabbé l'enard, peu coutumier ce- 
pendant de semblables lapsus, prend Linières pour un chef huguenot. 
Mém. Soc. archéol. d'Eure-et-Luir, t. X, p. 52. 

2. Souchet, t. IV, p. 65 (édition imprimée). 

3. Opération commencée déjà le 17 novembre précédent, 
i. Celle de la porto Drouaise. 

5. La Noue, Disc, politiques et militaires, p. 907 ss, éd. Dan. Bellon, 1595. 



352 ÉTUDES HISTORIQUES. 

tôt en faire l'expérience. Il n'avait pas vu le redoutable rem- 
part naturel, bordé de murailles et hérissé de constructions, 
qui dominait la fameuse courtine. Il n'avait pas deviné à la 
direction des toitures, l'existence de ce boyau où, la brèche 
faite, ses colonnes d'assaut auraient été indubitablemeni 
anéanties, écrasées par le feu qui plongeait, à droite, des ter- 
rasses et des ruelles en escaliers \ massacrés en détail au 
tournant de toutes les ruelles débouchant sur l'Eure. Ce qu'il 
n'avait pas su voir ce jour-là, il aurait pu, cependant, le re- 
trouver dans sa mémoire, car il avait parcouru ce chemin 
exactement cinq ans auparavant, dans le douloureux voyage 
qui avait pour terme l'abbaye de Saint-Père. Il n'avait pas 
songé que, dût son assaut réussir au delà de toutes les espé- 
rances, dût l'ennemi forcé dans ses retranchements, épou- 
vanté, lui abandonner la ville basse, il fallait entreprendre le 
siège de la ville haute, inexpugnable par ce côté. 

Dans sa rapide promenade autour de la place, il n'avait pas 
remarqué la disposition absolument défectueuse du ravelin 
de la porte des Épars. Il ne s'en rendit jamais compte ; il n'oc- 
cupa jamais sérieusement le Grand-Faubourg; c'est toujours 
de là que parlaient les atta(|ues, et toujours, elles se brisaient 
devant les enclos de Saint-Lubin cl de Sainl-Brice. II n'était 
pas difficile cependant, avec de tels points d'appui, d'établir 
de solides batteries de brèche, soil dans l'emplacement actuel 
de la banque ou de l'hôpital, soit plus près de la ville, dans le 
cimetière Saint-Thomas. Il était aisé de soustraire ces batte- 
ries à toutes les entreprises de la défense, alors quon parve- 
nait au contraire à la paralyser i)ar des attaques de flanc, par 
des feux de revers ; enfin, la muraille abattue et franchie, 
c'est encore à revers (|u'on prenait lt)us les ouvrages où les 
assiégés j)ou valent essayer de concentrer leurs derniers efforts. 

Encore une fois, Condé ne s'avisa jamais de tous ces avan- 
tages, même à l'heure décisive où, la force véritable de la 
porte Drouaise s'étant imposée, « on connut que c'était 
« perdre des hommes à crédil que d'athujuer parla ». Et La 



I. Lini«res avait prévu le cas. Il y avait un canon sur la terrasse de 
Saint-.Vitrnan. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 353 

Noue ajoute celte observation (encore actuelle, hélas !) : « Le 
« François est si soudain qu'il veut incontinent avoir décou- 
« vert ce qui ne peut se trouver qu'après avoir longtemps 
« cherché. Et par cette promptitude, j'ai tant vu faire d'er- 
« reurs aux reconnaissances des places, que je tiens pour 
« règle très utile de voir et revoir deux fois, voire trois, une 
« chose, avant que prendre résolution de s'y arrêter. » 

Tandis que Condé faisait ces préparatifs d'attaque, Linières 
continuait méthodiquement ses travaux de défense. Comme 
les arquebusiers embusqués dans les maisons du faubourg 
Guillaume tiraient sur tout ce qui se montrait derrière les 
créneaux de la muraille, il fît tendre des toiles qui masquaient 
les allées et venues des pionniers et de la garnison. Après 
avoir renforcé la courtine entre la porte Morard et l'issue de 
l'Eure, il établit une batterie sur les pentes rapides com- 
mandant vers l'ouest la porte Drouaise. De cette manière, les 
défauts qui avaient frappé Condé, étaient compensés ; la cour- 
tine mal tracée, le ravelin dominé d,e toutes parts n'étaient 
plus un danger pour la place. Une animation plus grande dans 
le camp huguenot, des stations plus fréquentes de Condé de 
ce côté, firent-elles soupçonner à Linières qu'une attaque se 
porterait dans cette direction ? Toujours est-il qu'on traîna 
dans la nouvelle batterie la plus grosse pièce de la ville, la 
Huguenote, avec une pièce de campagne. Ces deux canons 
firent dans la suite beaucoup de mal aux assiégeants, qu'elles 
empêchaient de se maintenir dans les fossés. 

Dès le 4 mars, les intentions de Condé se dessinent avec 
netteté. Son infanterie occupe fortement l'abbaye Saint-Jean, 
détruite en partie, et le faubourg Saint-Maurice. L'église de 
ce faubourg, située en face de la porte Drouaise à 300 mètres 
environ de distance, est mise en état de défense. On instal- 
lera dans le cimetière en terrasse qui la précède une batterie, 
masquée par la maison des Trois-Maures ; de son tir plon- 
geant, elle écrasera le ravelin. Quant au clocher, il devient 
un excellent observatoire; du haut de ses charpentes, on 
plonge dans la place, on ne perd de vue aucun des mouve- 
ments des défenseurs, et si d'aventure, quelque pauvre bour- 
geois se promène le long de la rive droite de l'Eure, dans la 

XLVI. — 26 



354 ÉTUDES HISTORIQUES. 

rue du Massaci'eS un coup d'arquebuse bien ajusté lui ôte à 
tout jamais Tenvie de recommencer. 

Le jour suivant, le mouvement en avant s'accentue : les 
lansquenets quittent Lèves etJosaphatet s'installent au mo- 
nastère des Filles-Dieu. Ils amènent l'artillerie et com- 
mencent leurs travaux d'approche. Outre la batterie de 
l'église Saint-Maurice, ils en installent une (cinq pièces en 
tout) dans le clos des Filles-Dieu, à l'angle le plus rapproché 
de la rivière; cette batterie dirigera donc sur la porte 
Drouaise et la courtine voisine un tir oblique et rasant. Deux 
autres batteries, de deux petites coulevrines chacune, sont 
placées plus haut, dans les vignes du Glos-rÉvêque ; établies 
à des niveaux différents, elles dominent et enfilent toutes 
deux la courtine, de manière à rendre intenables les abords 
de la brèche. 

Le feu est ouvert le samedi 6 mars, entre 6 et 7 heures du 
matin; dès les premières décharges, les chaînes du pont- 
levis, rompues, s'abattent avec fracas; par suite de ce beau 
coup, on ne peut plus lever le pont. Alors une trentaine de 
soldats et de pionniers, sous les ordres d"un gentilhomme de 
Saintonge nommé du Bordet", s'avancent hardiment dans le 
fossé même de la place, et viennent, sous les yeux et sous 
le feu des défenseurs, saper la gorge du ravelin. Un coup 
d'arquebuse renverse du Bordet, mais personne n'ose se 
jeter sur son héroïque détachement; il peut d'ailleurs être 
rapidement soutenu au besoin. Le ravelin est occupé sans 
autre perte. Vers midi, seulement, Linières fait sortir de la 
porte des Epars — dont l'assaillant ne surveille pas les 
abords — un certain nombre d'arquebusiers commandés par 
le capitaine F'iojac. Portant des écharpes blanches, ils se 
coulent le long du fossé jusqu'au ravelin, attaquent les Hu- 
guenots par derrière et les obligent à reculer. Un enseigne du 
régiment d'Andelot est fait prisonnier, un officier catholique 
grièvement blessé. 

Pendant ce temps, d» côté du midi, les Huguenots obser- 



1. Ainsi nommée des bouciieries qui s'y trouvaient autrefois. 

2. Ou (le Bordes. 







ENTRÉE ACTUELLE DE L'aNCIKN CLOS-l'eVÉQUE, A CHARTRES. 



356 ÉTUDES HISTORIQUES. 

vaient les environs de la porte Saint-Michel. Un de leurs corps 
de garde était posté tout près du fossé : on Tavait établi 
sans attirer l'attention, et ne discernant aucun mouvement 
suspect, les soldats ne se tenaient pas sur leurs gardes. Ce- 
pendant le capitaine Jacques, qui se promenait sur le rem- 
part, les aperçoit, sort vivement avec les hommes qu'il a 
sous la main; le poste, surpris, s'enfuit en désordre, aban- 
donnant son tambour et ses armes. Il n'a pas eu le temps de 
se rallier ni de donner l'alarme, qu'une seconde troupe, forte 
de 130 hommes, mise en appétit par ce facile succès, tombe 
sur un autre poste huguenot et le surprend de même. L'es- 
carmouche ne fut guère sanglante et n'eut pas de suites, mais 
les Chartrains emportaient comme trophée un lambeau d'en- 
seigne : ils n'avaient pu s'emparer de la hampe. L'auteur de 
cet exploit, un bourgeois nommé Nicolas de Boussi, reçut de 
Linières une récompense de .50 écus. 

Encouragement nécessaire, car les miliciens de la ville 
n'avaient pas jusqu'à ce moment brillé par le courage. Un 
ordre du jour de Linières, daté précisément du 6 mars, avait 
dû menacer de mort les bourgeois qui manquaient à l'appel 
de midi dans le cloître Notre-Dame; les possesseurs de cor- 
selets qui refusaient de paraître sur les remparts étaient 
frappés d'une sorte de dégradation militaire : ils devaient 
déposer leurs corselets à l'Hôtel de ville, au profit des braves 
qui combattaient sur la brèche. Plusieurs s'exécutèrent ^ 

C'est que l'heure était solennelle. En effet, le dimanche 
7 mars, les batteries ouvrirent le feu dès le matin. A une heure, 
un large pan de muraille s'écroulait, comblant une partie du 
fossé entre la porte Drouaise et l'Eure. Aussitôt Gondé forme 
ses colonnes d'assaut : d'Andclot au centre, les lansquenets 
à gauche, des Champs à droite- se jetteront sur le ravelin, 
tandis qu'à l'autre extrémité de la ville, une fausse attaque 
sera dirigée sur la porte Saint-Michel. 

Trois ou (|ualre volées de canon balayent le ravelin; ses 

1. Bull. Iiist. et phil., 1890, p. AÏS. l''aut-il rapprocher fie cette mesure le 
présent « d'un poinçon rie vin blanc et d'un poinçon de vin clairet » que 
iJnières recevait le même jour des échevins? l'egistre des échcvins. 

2. Tortorel et Perrissin. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 357 

défenseurs rabandonneiit sans résistance. Linières a l'im- 
pression très nette que tout est perdu s'il ne l'occupe avant 
que les assaillants y parviennent. 11 a presque autant d'in- 
fanterie qu'eux, et cette infanterie se bat derrière des mu- 
railles, pro aris etfocis au moins en partie; son artillerie est 
double de la leur; ils ont choisi leur point d'attaque en lais- 
sant tous les avantages à l'assiégé, et pourtant telle est la 
réputation des Huguenots que la victoire semble douteuse au 
gouverneur de Chartres. 

On le voit serrer la main à ses capitaines, puis prenant 
courage, chefs et soldats s'élancent tête baissée; quelques 
planches, jetées à la hâte, remplacent le pont crevé par les 
boulets; on atteint les tètes de colonnes huguenotes, qui 
avaient franchi le fossé sur des fascines et des tonneaux 
vides; une mêlée s'engage, lutte corps à corps, dans laquelle 
un des meilleurs officiers catholiques, M. de Sainte-Preuve*, 
est tué avec nombre de ses hommes. Mais les Huguenots 
sont repousses; Des deux côlés, les pertes ont été considé- 
rables. Neuf reîtres ont été faits prisonniers. On les enferma 
dans les celliers de Loëns, où ils ne manquèrent de rien. 

L'escalade tentée sur le ravelin de la porte Saint-Michel 
échoua aussi; simple diversion, elle n'avait du reste pas été 
poussée à fond. Les catholiques y perdirent un de leurs co- 
lonels, d'Ardelay, qui fut mortellement blessé. Il succomba le 
16 mars et on lui fit de magnifiques obsèques. 

Cependant, Condé ne se laissait pas rebuter. Il avança ses 
batteries et travailla à élargir la brèche; bientôt un nouveau 
pan de mur s'écroula; la tour des Herses était ruinée; le 
fossé était comblé sur une longueur de 30 pas. Linières fit faire 
à la hâte un retranchement avec tous les matériaux qu'on 
avait sous la main : poutres, bûches, gaules, fascines, sacs 
de terre, pavés, cuves, tonneaux vides, ballots de laine et 
jusqu'à trois baignoires prises à l'évêché". Les femmes ap- 
portaient des vivres aux travailleurs; quelques-unes se mirent 
à l'ouvrage; d'autres ajoutèrent leurs matelas aux éléments 
hétéroclites de la barricade. 

1. Ou Saint-Épreuve. 

2. Bull. hist. et phil., 1890, p. 418. 



;358 ÉTUDES HISTORIQUES. 

Dans la nuit du lundi au mardi, le capitaine Jacques, celui 
que nous avons vu à Tœuvre à la porte Saint-Michel, des- 
cendit au pied de la brèche avec quelques hommes, enleva 
les fascines et les tonneaux vides restés depuis l'assaut et 
les brûla sur la muraille. 

Peine inutile, car le jour suivant, les cinq pièces huguenotes- 
tirèrent sans interruption de six heures du matin à trois heures 
du soir', et rasèrent la muraille jusqu'au pied. Mais Linières 
continuait ses retranchements et les munissait de traverses; 
il fortifiait le pont du Massacre; il disposait des fougasses au 
pied de la brèche. 

C^ondé rassembla toutes ses forces pour un deuxième as- 
saut. La cavalerie descendit des hauteurs de Saint-Chéron et 
envoya vers la place une patrouille qui perdit trois hommes 
sur quatre. On voyait des cavaliers mettre pied à terre et se 
joindre aux colonnes d'infanterie qui s'ébranlaient. Plusieurs 
compagnies s'élancent sur le ravelin, essayant, comme pré- 
cédemment, d'y entrer par la gorge, mais la Huguenote rend 
le fossé intenable; elle y jette des grêles de mitraille. D'ail- 
leurs les sentinelles postées soit dans le clocher de Saint- 
Maurice, soit dans les vignes, ont signalé les retranchements 
élevés en arrière de la brèche. Condé, jugeant Tassaut impos- 
sible, fait rompre le combat. 

Les journées du 10 et du 11 se passèrent en canonnades. Le 
soir du II, Linières sortit avec 26 arquebusiers et parvint à 
suiprendre un corps de garde d'Allemands; il leur tua quel- 
ques hommes. Il espérait arriver jusqu'à la batterie voisine 
et en encloucr les canons, mais les guetteurs de la ville, 
apercevant les mèches allumées des arquebuses, crurent à 
une attaque et donnèrent l'alarme. Linières s'empressa de 
rentrer-. 

P>enonçant à poursuivre Tatlaque par ce côté, Condé 

1. Elles tirèrent IG9 coups, dit Souchet (t. I\', p. 68). In canon ne tirait 
donc guère que trois coups par heure, ou tout au plus quatre. On sait 
d'ailleurs qu'à cette époque, un canoniîier passait maître quand il pouvait 
tirer trente coups dans sa journée. 

2. C'est du moins l'cxplicalion que donne Souchet : Linières a sans doute 
eu pour .s(î retirer d'autres motifs que ce malentendu... bizarre, pour ne 
pas dire plus. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 359 

change ses balteries le 12 et dirige ses coups sur la porte 
A'iorard. Ce point offrait, comme la porte Drouaise, l'incon- 
vénient de n'ouvrir que l'accès de la ville basse, mais dans 
des conditions beaucoup moins défavorables. Il avait cepen- 
dant des avantages plus positifs, tirés beaucoup moins de sa 
situation même que des circonstances. On n'a pas oublié que 
dès les premières heures de l'investissement, les Huguenots 
s'étaient solidement installés dans les faubourgs Guillaume 
et Morard, de telle sorte qu'ils étaient à couvert jusqu'à la 
contrescarpe. Ils étaient donc maîtres des écluses et des 
vannes des fossés; maîtres de détourner l'Eure et d'empêcher 
les moulins de tourner. Si Gondé s'en était avisé plus tôt, il 
aurait à coup sûr pris la ville, — Souchet ne se fait pas faute 
de l'avouer*. — En effet, les cinq ou six moulins à bras qu'on 
avait établis étaient loin de suffire à la consommation jour- 
nalière de farine. 

Gondé fit tirer des coups de canon sur les ouvrages avancés 
de la porte; il fit quelques dégâts et tua quelques hommes. 
Pendant ce temps, ses pionniers cheminaient sourdement, 
rompaient le barrage du fossé, et l'eau de la rivière s'y pré- 
cipitait. Quelques jours de plus, et Ghartres capitulait. 

Il y avait donc, dès le 12 mars, un ralentissement très 
marqué des opérations militaires. L'attaque de la porte Mo- 
rard n'était pas sérieuse. Les assiégés attribuèrent cette 
inaction au découragement qui, pensaient- ils, avait gagné 
l'armée huguenote : la cause en était tout autre en réalité, et 
si, à ce moment, les soldats huguenots donnaient quelques 
signes de lassitude, c'est qu'ils avaient d'excellentes raisons 
pour prévoir la fin prochaine de la campagne. Des négo- 
ciations étaient entamées avec la Gour. Malgré Goligny, qui 
n'avait aucune confiance en la sincérité de la reine mère, Gondé 
inclinait à accepter les propositions de paix faites aux pro- 
testants. On savait donc que les hostilités ne pourraient se 
prolonger longtemps. 

Dès le 13 mars, arrivait à Ghartres un trompette du roi, 
suivi du sieur de Gombault, qui apportait les préliminaires 

1. T. IV, p. (■)9. 



360 ÉTLDES HISTORIQUES. 

de la paix de Lonjumeau el annonçait une suspension d'armes 
jusqu'au 25 mars. La paix fut en effet conclue le 23 mars; elle 
devait rétablir purement et simplement les prescriptions de 
l'édit d'Amboise*. 

Déjà le matin, le bruit avait couru d'un armistice. On sem- 
blait lassé. Les Huguenots, manquant de vivres, étaient im- 
patients de regagner leurs foyers. Les contingents de la Sain- 
tonge et du Poitou avaient en partie quitté le camp, et d'autres 
défections étaient à craindre; les Allemands commençaient à 
déserter. D'autre part, Catherine de Médicis n'était pas ras- 
surée; bien que Chartres eût tenu bon jusqu'alors, elle en 
pressentait clairement la perte. 

En effet, « un cajîitaine renommé », La Valette, s'était 
porté avec 18 cornettes de cavalerie à 4 lieues du camp de 
Coligny, cherchant à l'inquiéter el à le surprendre. Coligny, 
en étant averti, l'avait assailli vigoureusement à Houdan avec 
3,500 cavaliers et Pavait mis en fuite. Quatre drapeaux étaient 
pris; si rapide avait été l'affaire, que La Valette avait eu peu 
d'hommes tués. Mais il avait eu delà peine à rallier 400 ou 
500 chevaux et s'était enfui serré de près par un millier de Hu- 
guenots*. 

Pour le dire en passant, nous n'avons pu suivre les mou- 
vements de Coligny pendant le siège de Chartres. Il est pro- 
bable qu'il a dû se maintenir quelque temps entre Auneau 
et Nogent-le-Pioi (situé précisément à 4 lieues de Houdan), 
de manière à surveiller la route de Paris. Mais dans la suite, 
il paraît avoir transporté son quartier général à Bonncval et 
avoir occupé le Dunois. 

Malgré ses insuccès et ses pertes, malgré ses fautes, Condé 
avait donc atteint son but. Le parlementaire royal était 
envoyé le dimanche 14 mars à d'Andelot, dans le faubourg 
Saint-Maurice. Aussitôt une convention était conclue entre 

1. 11 ne faut pas confondre la paix de Lonjumoau avec la paix « boileu.se 
el malassise » de 1570. 

2. C'est donc à tort que le Livre de Bois de Saint-André affirme que 
Chartres n'eut aucun secours du roi. Il est du reste bien naturel qu'on 
n'ait rien su à Chartres de l'échauffourée de Houdan. On ne sait ce que 
sont devenus les trois hommes envoyés successivement au roi pendant le 
siè<re, |)oui- lui demander du secours (Registre des échevins, 15 mars». 



ÉTUDES HISTORIQUES. 361 

Condé et Linières. Les Huguenots devaient s'éloigner de la 
ville à une portée d'arquebuse* et défense sévère était faite 
à la garnison de communiquer avec eux; ce qui révèle un sin- 
gulier état d'esprit. 

D'après le traité, les Huguenots devaient déposer les 
armes. Ils exécutèrent loyalement cette clause. Dès le 
15 mars, la retraite commença; préalablement, on avait ruiné 
les léproseries de Saint-Georges-de-la-Banlieue et du Grand- 
Beaulieu -. C'est à cela que se bornèrent les destructions 
systématiques, si tant est qu'elles aient eu ce caractère, ce 
qui n'est nullement prouvé. Souchet parle de nouveau, à ce 
moment, de l'incendie de Saint-Chéron et de Saint-Barlhé- 
lemy; mais lui-même nous a appris d'autre part que ces 
églises avaient été brûlées le 1" mars (on sait à quel degré). 

11 mentionne également, à côté de celles-là, l'église de Mo- 
rancez : c'est un digne pendant de celle de Jouy. 

Le Papier journal de Saint-Martin^ signale pour les 6 et 

12 mars, l'incendie de l'abbaye Saint-Jean et de Saint-Marlin- 
au-Val : la première avait été partiellement détruite par 
Linières, et toutes deux servirent de réduit aux troupes 
huguenotes ; il serait assez étrange, par conséquent, qu'elles 
y aient mis le feu. Le même document indique l'incendie des 
paroisses de Luisant, Mainvilliers, Saint-Jean-du-Coudray et 
plusieurs autres. Tout est vague dans ces allégations. Main- 
villiers avait été brûlé par Linières, toujours au début du 
siège. Et puis, que signifie le mot paroisse? S'agit-il des 
églises, — qui n'en portent d'ailleurs guère de traces — ou 
des chaumières? S'agit-il de destructions totales ou partielles? 
Et les « autres » paroisses! Quelles autres? Lèves, Josaphat, 
Ghamphol, Loche, Barjouville, Lucé etc., se trouvent dans 
le rayon soi-disant ravagé par Condé, et aucun témoignage 
ne permet d'affirmer leur ruine. Cet argument a silentio 
devrait au moins commander la prudence. 

Cependant l'honorable abbé Haye, qui a publié dans les 
Mémoires de la Société archéologique d'Eure-et-Loir un 

i. D'après S. de Givès. Souchet parle d'une demi-lieue! 

2. Brûlée le 13 mars. 

3. Archives d'Eure-et-Loir, G. 3839. 



362 ÉTCDES HISTORIQUES. 

savant mémoire sur l'évêque Charles Guillard, assure que 
cinquante églises ont été détruites aux environs de Chartres; 
maisàpartSaint-Chéron, Beaulieu et Morancez, il ne cite que 
l'abbaye de l'Eau, d'après le Perche, de Pitard. On conviendra 
que c'est peu, et qu'il n'y a pas là de quoi traiter les Hugue- 
nots d' « hommes cruels* ». 

Qu'il y ait eu dans leurs rangs des maraudeurs; que ces 
maraudeurs, soit par accident, soit de propos délibéré aient 
allumé des incendies; que d'autres incendies aient éclaté au 
milieu des batailles, ce sont là des maux inhérents à la guerre . 
Et ce ne sont pas des attentats contre les personnes. Avant 
de retirer la paille de l'œil des Huguenots, il conviendrait 
peut-être de rechercher la poutre dans l'œil de leurs adver- 
saires. 

Nous affirmons en effet que, pendant le siège de Charires, 
on n'a pas eu de cruautés à reprocher aux Huguenots. Sou- 
chet prétend, il est vrai, qu' « on trouva dans l'église des 
« Filles-Dieu, les corps à demi brûlés de plusieurs ecclésias- 
« tiques tombés entre leurs mains. » Mais M. l'abbé Métais 
avoue- « qu'il serait difficile de faire une enquête sur ce 
« point )). Toutefois il ajoute : « Nous pouvons cependant 
« relater ici le témoignage de Nicolas Le Fébure : « Le 
« R. P. Pierre Bouvart, prieur du couvent de Chartres, 
« décédé à Poissy, l'an 1605, après avoir souffert autrefois 
« beaucoup de persécutions et de dangers de mort du temps 
« des guerres, iusques là que d'auoir esté exposé et lié nud 
c( sur une grille et un feu allumé par les soldats hérétiques 
« huguenots, à fin de le faire ainsi consumer et mourir; mais 
« à Tayde de la Saincte Vierge, qu'il réclama, il fut miracu- 
« leusement déliuré de ce martyre par un profond sommeil 
« qui saisit les soldats. » 

« Lefébure écrivait cette grave accusation vingt ans après 
« la mort de la victime [c'est-à-dire cinquante-sept ans 
après l'événement] dans des circonstances de temps, de 
<( lieux et de personnes qui ne laissent aucun doute sur la 



1. Mém. Soc. archcol. d' Eure-et-Loir, t. \. p- '«ô2 ss. 

2. Bref Discours, p. ô2. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 363 

« réalité du fait (!); aussi n'a-t-il jamais été contredit (!!). ». 

Et mine erudiminH... Mais, qu'a bien pu devenir le fameux 
gril? 

Tandis que lansquenets et reîtres regagnaient à petites 
journées leur pays, les corps français de l'armée de Condé 
étaient disloqués et licenciés. Une colonne se dirigea par 
Thivars sur Bonneval, où se trouvait alors Coligny. Il y resta 
au moins jusqu'à la fin de mars, « retenu par d'impérieux 
devoirs ;), puis retourna à Orléans, et de là à Châtillon *. 
Bonneval possédait une enceinte pittoresque baignée par le 
Loir, dépourvue de valeur depuis l'invention de l'artillerie, 
et une célèbre abbaye de bénédictins, véritable citadelle, en- 
tourée de murs épais et de solides bastions. 

Une autre colonne, passant par Illiers, gagna Nogent-le- 
Rotrou, qui appartenait alors à Condé. 

Il est difficile de savoir quelles pertes les forces de Condé 
avaient subies pendant le siège de Chartres. Nous ne possé- 
dons que les chiffres fantaisistes des écrivains catholiques. 
Lorsque Souchet parle de 300 à 400 morts, il est relativement 
modéré ; toutefois il n'avait aucun moyen d'appréciation. Nous 
serions étonnés que les Huguenots aient éprouvé des pertes 
sensiblement plus grandes que celles des assiégés, qui sont 
exactement connues. 

Le siège avait coûté cher à la ville de Chartres : cher en 
dommage matériel; cher en argent (plus de 80,000 Hvres -) ; 
cher en hommes. Des documents précis énumèrent250 morts 
et 630 malades et blessés, dont 69 atteints grièvement. Bien 
qu'il soit malaisé de faire le départ exact entre les malades 
et les blessés, on peut évaluer ces derniers à 500, d'après 
certains indices et la proportion ordinaire. 

Dès que les soldats huguenots eurent disparu, Linières fit 
une inspection détaillée des fortifications de Chartres et se 
mit sans retard à les réparer. 400 pionniers et de nombreux 
ouvriers d'état rebâtirent la courtine détruite, rétablirent 



1. Comte Delaborde. Gaspard de Coligny, t. II, p. 541. 

2. 77,652 livres, 4 sols, 10 deniers, d'après M. Merlet, 80,82i livres, 5 sous, 
10 deniers, d'aprO-s Lépinois. 



364 ÉTUDES HISTORIQUES. 

portes et pont-levis*. On cura la rivière, encombrée de ca- 
davres d'hommes et d'animaux, et devenue pestilentielle. 
Tandis qu'on faisait à d'Ardelay de pompeuses funérailles, 
des félicitations et des récompenses étaient prodiguées aux 
chefs catholiques, à la garnison et aux habitants. 



IV 



Ce siège mémorable a laissé, comme nous l'avons dit, les 
traces les plus profondes dans les souvenirs des Chartrains. 
Ils ont tout fait pour perpétuer la mémoire de leurs exploits. 
Dût-on trouver excessifs certains dithyrambes, on ne saurait 
blâmer à cœur joie ces illusions, après tout bien inoffensives, 
du patriotisme local. 

Dès le 24 août 1568, on décidait d'enchâsser dans la mu- 
raille, sur l'emplacement de la brèche, « un épilaphe » dont 
voici le texte et la disposition : 



C A R N V T V M 

OBSESSVM 

ANNO DM 1568 

PRID.CAL. M AUX 

SOLVTVM OBSIDIO 

IDIBVS. 




POSTERITATI 
DVM NOVA RKI.LIGIO STVDIA IN CONTRARIA SCISSAS 
GALLORNM MENTES AGIT ET BELLO OMNIA MISCET 
CARNVTVM PREMITVK MAGNA OBSIDIONE GLOBISQVE 
MACHINA SVI.PIIVREIS OPPVGNAT MŒMA QV.ENVNG 
SARTA ET TECTA VIDES SALVA INCOLVMISQVE REMANSIT 
VRBS, DVCE LINERIO, POPVLI CVRAQVE FIDELIS, 
ATQVE MANV PARVA NVMEROSVM REPPVLIT AGMEN 
QVAM PRO REGE SVO PATRIAQVE ARISQVE FOCISQVE 
SIT PVLCIIRVM PVGNARE ATQVE HOSTI CEDERE NVNQVÂ 
EXEMPI.O HOC DISCANT NATI SERIQVK NEPOTES 



De plus, on montre dans la chapelle Notre-Dame de la 
Brèche, une statue de la Vierge, d'une belle facture, remon- 
tant peut-être au xiv« siècle, haute d'un peu plus d'un mètre, 
qui aurait joué dans le siège un rôle assez étrange. Elle était 
placée au-dessus de la porte Drouaise, et c'est bel et bien 
à elle que les pieux Chartrains attribuent la délivrance de 
leur ville. Voici le témoignage d'un contemporain, Du- 

I. Du moins on courut au plus pressé. Le ravelin ne fut reconstruit (|u'en 
I58'i. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 365 

parc*: «Combien que les chefs de ceste armée [des Huguenots] 
« furent estimés des plus grands guerriers de l'Europpe, mais 
« miraculeusement ils furent aveuglés... Le miracle est tel 
« qu'il y avoit... sur la porte Drouaize ungjmage Notre Dame, 
« contre lequel les ennemis tirèrent plusieurs coups de canon 
« tant d'artillerie que d'arquebouze, sans le pouvoir seulle- 
« ment frapper, et pour monstrer qu'il fut tiré beaucoup de 
« coups contre ladicte porte sur laquelle estoit ledict jmage, 
« le pont d'icelle porte fut rompu et couppé à coups d'ar- 
« iillerie, et voit-on encore les marques des coups contre les 
« pilliers de ladite porte, et allentour dudit jmage, jusque à 
(( quatre doigts, prosche d'icelluy, sont encore et se voyent 
« les marques de plusieurs coups d'arquebuze tirez à l'en- 
« contre d'icelui jmage, sans qu'il soit frappé de pas ung, ains 
« il y demeura sein et entier, malgré l'effort des ennemis pour 
« abattre iceluy jmage sans qu'il soit frappé d'un seul coup. 
« Je scay bien que les hérétiques et quelques autres guères 
« meilleurs (ou pires), mal affectez à la relligion, font des 
(( risées de cecy », etc. 

Simon de Givès, qui n'était nullement» mal affecté à la rel- 
ligion », — bien au contraire, — ne dit rien de ce prodige. 
Souchet, qui n'en a pas été témoin, renchérit et parle des 
traces de plus de mille coups d'arquebuse. Enfin, la tradition 
populaire, amplifiant encore, raconte que la Vierge recevait 
les balles ennemies dans son tablier. Les poètes du cru, an- 
ciens et modernes, ont célébré cet événement en strophes 
plus ou moins réussies. 

Abstraction faite de la légende qui l'a grossi, il y a certaine- 
ment dans ce miracle un fond de vérité. Sans doute, il est 
puéril de prétendre, comme du Parc, que les Huguenots s'amu- 
saient à tirer sur cette statue. Et d'ailleurs, l'eussent-ils fait, 
cette petite image placée dans une niche n'offrait aux coups 
de leurs armes primitives qu'un but bien étroit; ils auraient 
été excusables de ne pas l'atteindre. Nous n'insisterions pas 
sur cette histoire à dormir debout si elle ne confirmait toutes 
les données que nous possédons sur la position des batteries 

1. Cf. Bref Discours, p. 9. 



366 ETUDES HISTORIQUES. 

huguenotes, et si elle ne démontrait d'une manière inattendue, 
combien était grande la précision de leur tir, dirigé très bas, 
comme nous l'avons dit, sur le ravelin et le pont-levis. Les 
arquebuses aussi étaient bien assujetties sur leurs fourches; 
les coups ne se perdaient pas en l'air, au-dessus des créneaux 
(la statue devait se trouver à peu près à leur hauteur). Les 
arquebusiers visaient avec calme; ils ne tremblaient pas; 
c'était de bons soldats, « des plus grands de TEuroppe » : 
du Parc a raison. 

Toujours est-il que les Ghartrains ont éprouvé le besoin 
de construire, en 1599, une chapelle de Notre-Dame de la 
Brèche. La chapelle primitive, dont on connaît l'aspect par 
un dessin à la plume d'un archéologue du pays, M. Lecocq, 
était d'une architecture simple et robuste. Elle fut désaffectée 
en 1791. Elle a été remplacée en 1843 par un édifice dans le 
style néo-gothique mesquin dont cet âge ineffable avait le 
secret. Des chapelets de boulets enchaînés (souvenirs authen- 
tiques du siège) constituent, autour des clochetons qui en- 
cadrent le pignon, une décoration dont l'/Originalitc ne rachète 
pas le déplorable effet. Tous les ans, le 15 mars, une pro- 
cession vient commémorer dans cette chapelle le souvenir 
qu'elle est destinée à perpétuer. 

Quant aux relations écrites du siège, mémoires de témoins 
oculaires ou récits d'historiens de toutes les époques, nous 
n'en ferons pas l'énuméralion, nous bornant à renvoyer à la 
savante notice de M. l'abbé Mêlais sur le Bref discours de 
Simon de Givès. Ces relations émanent presque toutes d'écri- 
vains catholiques chartrains; nous ne voyons guère d'autres 
exceptions que les courts passages de La Noue et de Voisin 
de la Popelinière. Très précis tant qu'ils racontent ce qui se 
passait dans la ville, ces récits chartrains sont beaucoup 
moins exacts quand ils parlent des assiégeants. 

Moins nombreux peut-être sont les gravures et les tableaux 
anciens qui représentent révénement. Nous ne connaissons 
pas la gravure de l'ouvrage de Larmessin (1697) dont parle 
M. l'abbé Métais*; d'ailleurs sa date lui enlève toute valeur 

1. Bref Discours, p. 33. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 3(57 

documentaire. En revanche, la gravure de Torlorel et Per- 
rissin est bien connue; elle a été souvent reproduite. Elle 
n'a certainement pas été faite d'après nature, car le paysage 
est de fantaisie, contrairement à l'habitude de ces conscien- 
cieux artistes; mais la scène a été dessinée d'après des rap- 
ports dignes de foi, et à cet égard, elle est un document de 
haute valeur. 

Rapportant le titre de la gravure : « La ville de Chartres 
« assiégée et balue par Monsieur le Prince de Gondé au mois 
« de mars 1568 », M. Mêlais fait cette remarque étrange* : 
« Comme on l'a remarqué, le titre de cette gravure est flat- 
« teur pour Condé, mais il a le lort de voiler la vérité. » Nous 
ne demanderons pas à M. l'abbé ]Mélais par quel prodige les 
èa^^ene^ huguenotes ont pu, sans les battre, faire aux mu- 
railles de Chartres, une brèche de 12 toises, car il nous 
fournit lui-même la réponse : dans les fragments du livre 
de Bois de Saint-André qu'il a publiés, nous lisons en effet 
ceci : « Le Prince de Condé avecques ses adhérents hugue- 
« notz... mirent le siège devant ceste ville de Chartres, et la 
« battent d'artillerie furieusement, et firent brèche près la tour 
« du Massacre, vers la porte Drouasse, et battirent aussy 
« ladite porte », etc. 

D'ailleurs, M. Métais reproche également à la notice accom- 
pagnant cette gravure de ne rien dire de « l'assaut et de la 
défaite de l'armée huguenote ». Nous connaissons la cause 
de ce silence, et le simple aspect de la gravure l'explique à 
défaut d'autres considérations. 

Citons encore la gravure du Flamand Hogenberg, dont 
M. Métais donne une reproduction dans sa notice sur le Bref 
discours. Remarquable au point de vue de l'exécution, elle 
n'a en revanche pas la moindre exactitude. Elle porte l'in- 
scription suivante : 

Nachdem Chartres n>ar seher beschossen 
Haut die Condeischen sich entschlossen 
Mit iren Kriegern Wohlgemut 
Dran |w wagen ihr Leib itiid Giit 

l. Id., p. 29. 



368 ÉTUDES HISTORIQUES. 

Mitt stunnender Faust die Statt angehen 
Dci ^u sei hie in Ordnungh stehen 
Wirdt toch die Sach un Fried verglichen 
DaruDib seind sie abgennchen '. 

M. Tabbé ^létais ne manque pas une si belle occasion de 
(lire que « l'auteur n'ose pas confesser la défaite des siens ». 

Enfin, il existe à Chartres deux exemplaires d'un très curieux 
tableau de Tépocjue. L'un de ces exemplaires, probablement 
roriginal, appartient à la Société archéologique d'Eure-et- 
Loir et se trouve à la porte Guillaume. L'autre dépend de la 
Bibliothèque municipale. Ils ont eu pour premiers possesseurs 
les Grenet — une des familles les plus considérables de l'an- 
cien Chartres — et en portent les armes ; d'argent à la bande 
tiercée d'azur, accompagnée de quatre Tau de même, posés 
en pal, deux en chef et deux en pointe"-'. L'exemplaire de la 
bibliothèque parait avoir subi des retouches; il diffère assez 
sensiblement de celui de la porte Guillaume (que nous allons 
tlécrire), soit par les détails, soit par l'exécution, qui est moins 
soignée. 

L'artiste a eu visiblement pour but, non de faire une œuvre 
d'art proprement dite, mais de laisser un document. Il n'y a 
en conséquence, aucune recherche de l'effet ; le dessin est 
parfois extrêmement sommah'e, témoin ces escadrons dont 
les lances dressées en forêt ont l'air de dais bleuâtres, piqués 
de blanc; le coloris est tout conventionnel; il est franchement 
criard dans l'exemplaire de la Bibliothèque, beaucoup moins 
dans celui de la porte Guillaume : peut-être le temps a-t-il 

1. Après avoir vivemenl canoniié Chartres, 
Les partisans de Condé se sont décidés, 
Grâce à la vaillance de leurs guerriers, 
A ris(|uer dans l'nction corps et biens; 
Pour l'assaut décisif de la ville. 

Les voici rangés en bon ordre. 
Mais on en vint à conclure la paix : 
C'est pour cela qu'ils se sont retirés. 

2. D'après l'arbre généalogique des d'Aligre, auxquels les Grenet ont 
été souvent alliés. M. l'abbé Métais, trompé par la patine noirâtre du 
tableau de la porte Guillaume, a lu à tort : « Trois bandes de sable ac- 
compagnées de cjuatre T de môme. » 



ÉTUDES HISTORIQUES. 369 

fait là son œuvre. Par contre, le souci de l'exactitude histo- 
rique et topographique est très sensible. Malgré la difficulté 
de la perspective, dont il ignore un peu les lois, le peintre a 
représenté en vue cavalière la ville de Chartres et ses envi- 
rons; ceux-ci sont figurés un peu en raccourci, comme le 
sont les quartiers excentriques dans certains plans de Paris. 
Mais l'ensemble est précis et vivant. C'est bien ainsi que 
devait être Chartres en 1568, avec ses églises, ses édifices 
publics et ses maisons particulières, avec ses fortifications, 
avec les jardins aux allées symétriques et les vignobles de sa 
banlieue. 

Suivant l'usage du temps, tout le siège est raconté dans 
cette page unique; on voit les églises en flammes, les croix 
renversées; la brèche est faite, mais les canons tirent encore. 
Relevons ce détail que les cinq grosses pièces des Hugue- 
nots, représentées d'ailleurs avec une singulière gaucherie, 
sont placées aux Filles-Dieu. Tandis que sur le coteau de 
Saint-Chéron les escadrons se rassemblent (comme ils l'ont 
fait le 9 mars), on voit les arquebusiers, réunis par groupes 
ou bien isolés, se répandre dans les faubourgs. En ville, les 
étendards des régiments d'Ardelay et de Cerny flottent sur 
les tours. Des numéros d'ordre, placés en différents endroits, 
renvoient à une invisible légende. 

Le peintre, quelque obscur imagier contemporain, témoin 
et probablement acteur des scènes qu'il a retracées sur sa 
toile, a négligé de signer son œuvre. Saluons cet anonyme, 
qui, lui aussi, pat* son pinceau, comme d'autres par leur plume, 
a apporté sa sincère contribution à l'Histoire, cette recherche 
de la Vérité. 

Mais il est temps de conclure. Faisant abstraction, autant 
que possible, des circonstances politiques, nous avons insisté 
principalement sur le côté militaire de l'expédition de 1568. 
Nos conclusions seront donc avant tout des conclusions mi- 
litaires. 

Quel jugement faut-il porter sur l'événement dont nous 
venons de suivre les phases? Les Chartrains ont toujours 
conçu beaucoup de fierté du succès qu'ils avaient remporté. 

XLVI. — 27 



3/0 ÉTUDES HISTORIQUES. 

Nous avons dit à plusieurs reprises qu'ils s'en exagéraient 
l'importance. Nul à coup sûr ne songerait à leur en faire un 
grief, et même éclairés par l'histoire, nous n'aurons ni la 
cruauté, ni l'injustice de leur dire : « A vaincre sans péril on 
triomphe sans gloire. » Le péril, ils y ont cru, et cela suffit 
pour mettre hors de doute leur courage. 

D'ailleurs, cette impression persistante chez eux qu'ils ont 
dû à une intervention miraculeuse leur triomphe sur la petite 
armée de Gondé; la terreur avec laquelle ils l'ont vue s'ap- 
procher de leurs murs; les exagérations auxquelles ils se sont 
portés quant à son effectif; le soupir de soulagement qu'ils 
ont poussé en la voyant s'éloigner, chassée par les circon- 
stances plutôt que vaincue; tout cet ensemble de sentiments 
n'est-il pas un éclatant hommage à la bravoure des soldats 
huguenots, à la valeur de leurs chefs? 

Certes, au point de vue militaire, l'équipée de Gondé était 
téméraire, presque folle, étant donnés ses moyens d'action : 
nous l'avons dit et nous le répétons. Certes aussi, malgré sa 
folie, elle pouvait réussir et elle n'en a peut-être pas été loin : 
audaces fortiina jiivat. Mais ces restrictions ne portent pas 
atteinte aux éloges mérités par les défenseurs de Chartres. 
Linières s'est montré un chef énergique et capable; il a su se 
créer des ressources et les organiser de main de maître ; les 
échevins de la ville ont déployé les qualités d'ordre et de bon 
sens particulières à la race beauceronne, il faut le reconnaître 
hautement. La plupart des habitants ont fait vaillamment leur 
devoir. 

Toutefois, on est souvent injuste envers soi-même. En se 
replongeant dans ces vieux et glorieux souvenirs, les Char- 
trains font peut-être trop bon marché des réelles qualités de 
leurs ancêtres; cette modestie serait bien louable si elle 
n'avait un fâcheux correctif, dans la prétention à se parer de 
lauriers en partie usurpés. On n'est jamais content de ce 
qu'on a, et quand on pose devant l'objectif, on aime à dissi- 
muler son expression naturelle et à « se faire une tête ». 

Cette tête ne vaut pas toujours celle qu'on a reçue de la na- 
ture, et vous expose aux homélies des censeurs moroses. La 
victoire des Chartrains sur Gondé est beaucoup moins déci- 



DOCUMENTS. 371 

sive qu'elle ne paraît à première vue; de plus, en se posant 
en héros et en s'attribuant toute la gloire, ils oublient un peu 
trop le formidable appoint de leurs 4,600 garnisaires. Grâce 
à de tels auxiliaires, les forces des deux partis ont été numé- 
riquement presque égales ; on peut même dire sans paradoxe, 
étant données les positions respectives d'assiégeants et d'as- 
siégés, que l'avantage relatif du nombre n'était nullement 
du côté des Huguenots. 

En racontant ce siège où tout le monde a fait son devoir, 
il est permis de distribuer l'éloge à tout le monde, et nous 
pouvons sans froisser personne, dire en terminant : Gloria 
victis. 

Henry Lehr. 



Documents 



LA MAISON OU EST NE CALVIN, A NOYON 

ET L'ÉGLISE DE SAINTE-GODEBERTE 

Nouveaux Documents. 

Dans son livre sur la Jeunesse de Calvin, dont ce Bulletin a 
eu la primeur en 1888 (39-52, 92-107 et 141-154), notre colla- 
borateur M. A. Lefranc a écrit ceci (p. 3) : 

« La maison que Gérard Calvin (le père du Réformateur) lialîitait, 
quoique proche de la cathédrale, faisait partie de la paroisse Sainte- 
Godeberte. Elle était située sur la Place au Blé, à l'un des endroits 
qui devait être alors des plus agréables et des plus animés de la 
cité. Cette maison, quoi (lu'on en ait dit, n'existe plus aujourd'hui. 
La construction qui s'élève actuellement sur son emplacement ne 
remonte pas au delà du xvu* siècle. Plusieurs anecdotes singulières, 
qu'il ne sera pas hors de propos de rappeler ici, s'appliquent à cette 
demeure. 

« Il paraît que dans l'incendie général qui ravagea la ville en 1552, 
lors du passage des Impériaux, la maison de la famille fut presque 
seule épargnée. Voici ce qu'écrivit Calvin au sujet de ce singulier 



3 72 DOCUMENTS. 

événemenl à Ambroise Blaurer : t Sachez que je survis à ma patrie, 
^^ ce que je n'aurais jamais pu croire. La ville où je suis né a été 
« détruite entièrement par les flammes. Chaque jour nous sommes 
« réduits à apprendre de nouveaux désastres qui domptent si peu 
« l'orgueil du roi de France qu'il n'a jamais plus audacieusement 
« insulté notre Dieui. » Plus tard, il revient sur le même sujet, dans 
une autre lettre latine : « On m'écrit, dit-il, pour me signaler un 
« phénomène étrange. La maison de mon père demeure seule debout 
« dans la ville réduite en cendres. » Calvin cite alors en français le 
texte même de la lettre de son correspondant qui, en lui apprenant 
ce fait, ajoutait ce commentaire : « Je ne doute pas que Dieu n'ait 
« voulu laisser ce tesmoignage contre tous ceux de vostre ville, les- 
« quels huit ou dix jours auparavant avoient bruslé en effigie M. de 
« Normandie et le reste-, j 

Averti par un ancien Noyonnais avec qui je m'entretenais 
naguère précisément de ces extraits de la correspondance du 
Réformateur, j'ai soumis à AL Lefranc quelques doutes, et 
c'est d'accord avec lui que je viens aujourd'hui le contredire 
en partie. 

Ce qui l'a induit en erreur, ainsi que beaucoup d'autres, 
c'est que la maison du xvu» siècle « qui s'élève actuellement 
sur l'emplacement de celle de Calvin », n'occupe, en réalité, 
((u'une partie de cet emplacement. Cette maison qui s'avance 
en angle, sur la place au Blé, est celle qui figure, à gauche, 
sur la lithographie reproduite par le Bulletin de 1888, p. 45. 
l'allé porte effectivement, sur la façade, sous le toit, la date de 
lGs:i qui est celle de sa construction, et s'appelle aujourd'hui 
le caféJacquelin. Or l'immeuble, dont elle n'est qu'une partie, 
en a encore deux autres. La première, à gauche du café Jac- 
cjuclin, également moderne ou modernisée, à un étage seule- 
ment et en façade sur la place, est aujourd'hui Vhôtcl de 
France. La deuxième, derrière cet hôtel et en dépendant, 
ainsi que du café, se compose d'une cour dans laquelle on 
pénètre, à un des coins de la place, par la ruelle de l'Arc 

1. Lotlre laliiic du 'il» noveniljro 1ÔÔ2. .N ' IGT'i <lu Corpus. Cp. le ii" 1605. 

-;. i.clti'e latine du 15 février 1553, adressée à un inconnu, n° 170'i du 
Corpus. I^a m<^me lettre signale l'incendie, sur la place susdite, d'une tour 
cai-iH'<! à laquelle on avait (ixé une plaque d'airain reproduisant l'arrOt 
coniro Laureiil de Normandie. 



DOCUMENTS. 



373 



(autrefois « des Pourcelets») cfui y débouche,— et d'un corps 
de bâtiment qui entoure celte cour sur deux côtés. 




Cette cour et la maison qu'on a devant soi quand on y pé- 
nètre sont évidemment du xv« siècle et n'ont subi aucune 



374 DOCUMENTS. 

transformation essentielle. En jetant les yeux sur la repro- 
duction ci-jointe d'une photographie prise récemment, on y 
aperçoit, dans l'angle du fond, le commencement d'un vieil 
escalier conduisant, au premier étage, à une galerie et à une 
chambre dont la fenêtre « à guillotine » se voit à gauche du 
dessin. Or, une tradition constante à Noyon affirme que c'est 
dans cette chambre que serait né Jean Calvin. Il paraît même 
qu'autrefois les voyageurs, qui descendaient à l'hôtel de 
France, demandaient souvent à occuper cette chambre. 
Malgré cette tradition, comme l'hôtel de France et le café Jac- 
quelin sont les parties les plus apparentes de l'immeuble, on 
s'explique qu'aux visiteurs qui demandent à voir la maison de 
Calvin, on montre, soit l'un, soit l'autre, sans les conduire 
dans la cour qui seule est du xv" siècle. 

Quelle que soit la valeur de la tradition, très vraisem- 
blable d'ailleurs, d'après laquelle le réformateur serait né 
dans la chambre dont on a la fenêtre sous les yeux, ce qui 
parait certain c'est qu'une portion de la maison où il a vu 
le jour subsiste. Grâce à elle on peut contempler quelques 
lignes au moins de l'horizon familial auquel les yeux de 
Jean Calvin enfant se sont accoutumés, et gravir les mêmes 
marches qu'il a dû souvent monter et descendre. L'église 
Sainte-Godeberte où cet enfant a été baptisé était presque 
en face de Ihôtel et du café, sur la place au Blé. Elle en a 
disparu, mais un croquis qui paraît très exact nous en a été 
conservé dans les manuscrits Beaucousin (Bibl. nat. fr. 8,805). 
Nous en joignons une réduction à la vue ci-dessus expliquée. 

Cette petite enquête confirme ce que la correspondance 
de Calvin nous apprend sur le sort de sa maison pater- 
nelle. Si, en effet, elle avait péri dans l'incendie de 1552, 
elle aurait été reconstruite, non en partie seulement, mais en 
totalité, et non à la fin du xvn*, mais encore vers le milieu du 
XVI* siècle. — Il est probable que lliOans après la catastrophe 
de 1552, les parties en façade sur la place au Blé avaient 
seules besoin d'être renouvelées, et qu'en conséquence on 
ne toucha pas à ce qui se trouvait derrière la cour. 

Ce qui serait intéressant, ce serait de retrouver les titres de 
cet immeuble. Il a peut-être été aliéné en même temps que 



DOCUMENTS. 375 

la pièce de terre de Dive-le-Franc qui faisait aussi partie de 
la succession de Gérard Gauvin et fut vendue en 1536 aux 
religieux de la chartreuse du Mont-Renaud. L'acte de vente 
de la maison de la place au Blé nous fixerait, en effet, avec 
précision, sur les dimensions de cette dernière. Les Archives 




n JL 



nationales ayant recueilli des débris du tabellionnage noyon- 
nais*, j'ai espéré y rencontrer une trace de cet acte. J'ai par- 
couru, à cet effet, feuillet par feuillet, toutes les minutes an- 



i. Voici un inventaire sommaire de ce petit fonds : ZZ* 282 renferme 
quelques actes de 1529, 1534, 1544 et 1550; — ZZ* 283,1529 à février 1530; 

— ZZi 284, 19 nov. 1.532-8 avril 1533; — ZZi 285, mars 1543-février 1544; 

— ZZi 286 à 290, registres aux contrats de 1549 à 1565; — ZZ* 291, Ri- 
chard Dartois, notaire, minutes incomplètes de 1552, 1553,1554; — ZZ* 292, 
Richard Dartois, 1555; — ZZi 293, Dartois, 1556; — ZZ* 294, de Mon- 
tigny, 1562; — ZZ* 295, Dartois, 1560; -- ZZ* 296, Dartois, 1561; — 
ZZi 297, Dartois, 1564; — ZZi 298, Dartois, 1572-1573, déc. ; — ZZi 299, 
Dartois, 1586-1603 (incomplet). 



376 DOCUMENTS 

térieures à mors 1544 que renferment les quatre premières 
liasses de ces « registres aux contrats ». La maison en question 
n'y figure pas. Mais j'y ai pourtant relevé deux actes inté- 
ressants dont je donne ici une transcription sommaire. 

Du 15 avril 1529 ap>-ès Pjqties. 

Comparut en sa personne Gérard Cauvin, scribe de la Court 
spirituelle de iNoion, demeurant audit lieu et recognut, pour son 
profit, avoir vendu, ceddé, transporté et promis garanti à honorable 
homme et saige ï\l' Raoul Anusse, licentié es loix, advocat du roy 
nostre sire audit lieu, pour le présent acheteur, — une maison, 
grange, jardin, lieu et pourpris ainsi que lui s'entend et comporte 
séant audit Noion en la rue du Metz-Levesque^ tenant d'une part à 
chappilre de Noion, à M' Paris-Anlhoine Camu à cause de sa part 
à la communaulté des ... chappelains de Noion..., par derrière au 
rempart des murailles dudit Noion et par devant à ladite rue..., que 
ledit vendeur disoit luy appartenir d'acquest et legacion à luy faicte... 
poiM- 60 livres tournois. 

Du 11 mar 1529. 

Comparut en sa personne honorable homme Cerard Cauvyn, 
scribe de la court spirituelle de Noion, et Charles Carlaut, sergent 
royal audit lieu, demeurant audit Noion, au nom et comme exécu- 
teurs du testament et ordonnance de dernière vouUenté, de deffuncte 
Druette Cauvin, en son vivant femme de Nicaise Billart, procureur 
en court d'Église ù Noion..."-. 

On voit que le père du Rélormateur a possédé à Noyon 
plus d'une seule maison et qu'il y était apparenté, entre 
autres, au procureur en cour d'Église. En un mot, comme 
l'avait déjà démontré M. Lefranc, Jean Calvin est sorti d'une 
famille très honorablement posée, et du milieu le plus clérical, 
peut-êlre, de la Picardie. 

En attendant que d'autres recherches précisent ou recti- 
fient ces documents nouveaux, voici quelques noms relevés 

1. Aujomd'hui rue du Mclz. cnlie la rue d'Amiens el la place Mondaine 
près du boulevard Charmolue (|ui remplace à cet endroil le « rempart des 
murailles >.. 

•2. Arch. nal., ZZ' 283. 



DOCUMENTS. 377 

dans les premières liasses du taljeilionnage noyonnais que 
j'ai parcourues. Ils m'ont frappé, comme étant ceux de per- 
sonnes qui, à des litres divers, ont joué un rôle dans l'histoire 
des premiers temps de la Réforme. 

30 janvier 1533 : Jehan Masiirier, demeurant à Noion. — 
Jehan Dentières dict Caise (?) laisné. 

10 février 1533 et 14 novembre 1534 : Jehan de Marcourt^ 
laboureur, demeurant à Morlincourl-lez-Noion. 

24 mars 1533 : Jehan de Tiy Taisné, taillandier, et Nicolas 
de Trj-, boucher, le premierdemeurantà Senlis, et le second, 
au bourg- Saint-Éloi-de-Noyon*. 

10 janvier 1544 : Jehan de Ryverj', laboureur, demeurant à 
Sacy-en-Soissonnois. 

6 février 1544 : Jehan Du Chemin, manouvrier, demeurant 

à Thiécourt". 

N. Weiss. 



L'EVEQUE DE GRENOBLE, ETIENNE LE CAMUS 

AU SUJET DU TEMPLE DE GRENOBLE 
24 décembre 1OS4 

M. Lièvre a publié ^ en 1855 de curieux extraits de la cor- 
respondance de Tévèque de Grenoble, Etienne Le Camus, 
plus tard cardinal, sur les affaires protestantes aux environs 
de la Révocation. 

Voici une nouvelle lettre de ce prélat, dont je suis heureux 
d'offrir l'original à la bibliothèque de la Société*, et qui com- 
plétera l'idée qu'on pouvait déjà se faire d'un adversaire infa- 
tigable et tracassier des prolestantsdauphinois. Notre savant 
collègue M. E. Arnaud, pour qui l'histoire du Dauphiné n'a 
pas de secrets, a bien voulu m'aider à ajouter quelques notes 
à celle pièce qu'il juge inléressante. 11 pense que le destina- 
taire de cette épître n'est autre que le fils du chancelier Le 

\. zzi 284. 

2. ZZi 285. 

3. Bull, 111, 577. 

4. Catal. Voisin (juin 1897), n" 25,029. 



378 DOCUMENTS. 

Tellier, François-Michel Le Tellier de Louvois, secrétaire 
d'Élat depuis 1666, et qui avait pu, en sa qualité de membre 
du Conseil du roi, signer Tarrèt de 1671 * ordonnant, entre 
autres, la démolition du temple de Grenoble, construit en 
1592. 

Le nouveau temple fut construit à l'entrée de la ville, sur 
un emplacement dont la dédicace fut faite dès le 13 octobre 
1671. Les réformés de Grenoble n'en eurent pas longtemps 
la paisible possession. En 1681 , le syndic du clergé du diocèse 
demanda au Conseil du roi sa destruction. L'évêque lui- 
même multiplia les sollicitations, comme il paraît par la lettre 
ci-après, employant le crédit des maréchaux de Bellefonds et 
de La Feuillade et des amis quMl avait à la cour. Enfin, en 
1685, quelques semaines avant la révocation de l'édit de 
Nantes, le Conseil du roi décida que le temple serait con- 
verti en église paroissiale pour les catholiques des faubourgs 
de Grenoble. L'évêque qui voulait la démolition pure et 
simple, l'obtint de l'intendant Bouchu, et la populace, aidée 
par les élèves des Jésuites commença et acheva cette œuvre 
pie dès la même année 1895"^ 

H. Dannreuther. 



1. Voy. les principales dispositions de cet arrôl du V août 1671 dans 
Drion, Histoire chronol. de l'Égl.prot. de France, II, p. 124. 

2. Voy. sur les temples de Grenoble VHistoire des Protestants du Dau- 
phiné par M. i:. Arnaud (tome II, p. 90, 103, 140, 239). Il serait bien à 
désirer que la seconde édition de cet ouvrage complètement épuisé ne 
tardât pas à paraître. 

En 1874, feu M. A. Rochas a publié sur le Temple protestant de Gre- 
noble une plaquette, la 3° des Pièces rares et curieuses, relatives à l'His- 
toire du Daupliinc {impr. Jouaust, 29 p. in-16) qui renferme une série de 
renseignements précis et intéressants. On y voit notamment qu'en 1590 
les protestants se conformèrent parfaitement à la loi, en s'installant dans 
le faubourg de Très-Cloîtres. Mais la ville de Cirenoble ayant été 
agrandie par Lesdiguières, celte partie du fauijourg où était le temple, 
.se trouva comprise dans la nouvelle enceinte. El soixante ans plus tard, 
le clergé fit semblant de découvrir que le temple n'était plus dans le fau- 
bourg, alors qu'il était évident qu'il n'avait pas bougé depuis 1590, mais seu- 
lement que la nouvelle enceinte avait déplacé le périmètre de ce faubourg. 
C'esl donc cette enceinte que, logiquement, il aurait fallu replacer où elle 
était en 1590, si l'on s'était réellement soucié de la lettre des capitulations. 
(Red.) 



DOCUMENTS. 379 

t Grenoble, 24 décembre 1684. 

Monsieur, j'ai appris par M. le maréchal de Bellefons la bonté 
avec laquelle vous voulés bien entrer dans les intérests de nostre 
église, dont je vous rends mil actions de grâces. M. de Croissi * a 
désiré que M. l'Intendant luy adressât nostre requeste comme estant 
de son département. Je croiois que cela vous regardoit comme 
l'exécution d'un arrest que vous aviés rendu en 1671 "-. On abattit le 
temple de Grenoble parce qu'il n'étoit plus fauxbourg de Trois- 
Cloistres oîi l'article de la capitulation faite avec M. Lesdiguières 
en 1590 ordonne qu'il soit construit. Au lieu de le rebâtir dans le 
fauxbourg de Troiscloîtres conformément à l'arrest du Conseil et 
à l'article 2 de la capitulation, ils l'ont bâti dans un lieu appelle le 
Petit Drac proche de l'entrée de la ville, séparé du fauxbourg de 
Trois-Cloistres par deux ruisseaux ^ Je demande conformément à 
l'arrest et à la capitulation qu'il soit détruit. Cela est juste, et 
M. l'Intendant si on luy renvoie la chose le faira raser. 

Mais à quoi cela servira-t-il si on le peut rebâtir au fauxbourg ^ ? 

Je répons : 1" que l'on pourra les ambarasser et leur former 
tant de difficultés, ou à cause des directes de l'Église ou par la 
difficulté de trouver des places que le temple ne se rebâtira jamais» ; 
2° aiant manqué à le construire aux termes de l'arrest, le Roy 
pourra leur marquer un lieu particulier sur cette route du fauxbourg 

1. Charles Golbert, marquis de Croissi, secrétaire d'État et frère du 
grand minisire Jean-ljaptiste Colbert. Les Colbert étaient parents ou 
alliés de la famille Le Camus (Voy. Moréri). 

2. Sous prétexte que le temple était « fort proche du Palais Episcopal 
et de l'Eglise cathédrale », dit le Mercure Gallant. 

3. « Dans une prairie, à une portée de pistolet des murailles et des 
remparts de la ville, et si proche du collège des Jésuites, du grand 
couvent des Récollets, de celuy des Carmes déchaussez, du second 
monastère de la Visitation, de celuy des Bernardines, et de la Maison des 
Orphelines, que lorsque les Huguenots chantent leurs Pseaumes, on ne 
peut dans ce collège, ces couvents et ces monastères, estudier avec atten- 
tion »... dit le même Mercure. — C'est plutôt l'inverse qu'il aurait dû 
dire s'il avait eu du bon sens, car qu'était-ce que ce seul temple et le 
bruit qu'il faisait, en comparaison avec cette accumulation de maisons 
cléricales ! 

4. Sous-entendez « des Troiscloîtres ». 

5. On voit clairement ici, sous la plume du pieux évêque, que l'objec- 
tion soi-disant légale — à savoir que ce temple n'était pas au faubourg 
des Trois-Cloitres — n'était qu'un misérable prétexte. L'évéque ne voulait 
nullement c|ue le temple ne fût bâti que dans ce faubourg. Il voulait uni- 
quement sa destruction. 



380 DOCUMENTS. 

de Troiscloistres sous prétexte qu'il ne veut plus à l'avenir qu'il 
y ait de pareilles contestations, et pour cela il ordonne qu'il sera 
rebâti dans le village de Scichiliannc au lieu que M. l'Intendant 
jugera le plus commode \ 

J'ai des preuves de tout ce que je prens la liberté de vous écrire. 
Le Roy a dit à M. le maréchal de la Feûillade que cette affaire 
estoit bonne. Je souhaite qu'elle tombe entre vos mains. En tous 
cas, honorés nostre Église de vostre protection en cette rencontre, 
et faites moi la justice de croire que je suis, plus que personne du 
monde, Monsieur, vostre très humble et très obéissant serviteur. 

f ESTIENNE E. DE GrENOBLE. 



CURÉS TOLERANTS 

QUI MARIAIENT LES .\()l \'EAL\ CONVERTIS (Caen) 

A propos du prêtre saintongeais condamné aux galères doni 
le Bulletin de février dernier nous a entretenus (p. 93-98), 
M. A. Bénel, archiviste du Calvados, veut bien nous commu- 
niquer un docLiment qui prouve qu'en Normandie comme ail- 
leurs bien des nouveaux convertis ne purent braver les édits 
du grand roi que grâce à la complicité de certains curés qui 
les mariaient sans attestation ni permission régulière, voire 
même sans être revêtus de vêtements sacerdotaux, c'est-à- 
dire, très probablement, sans dire la messe. On pouvait, as- 
surément et on peut encore crier au scandale, à une condition 
toutefois, (|u'on n'oublie pas ceux qui jiar leur inhumanité 
provoquèrent, rendirent nécessaires ces violations de « l'ordre 
établi ». Cet acte se trouve dans le « Registre des délibéra- 
tions et autres actes de la paroisse Saint-Nicolas de Cacn », 
de 1686 à 1701, p. 107. 

1697,22 février. < Devant moy, François Le Vaillant de \'aucclles. 
pbre, curé de la paroisse Saint-Nicolas de Caen, sur l'avis qui 

1. Il s'agit, naturellement, de la commodité de révcquc, et non des 
léformé.s gienoblois cjui auraient eu (|uel<iue 25 kilomètres à faire pour 
se rendre au temple. Le village de Séchiliannc est dans le canton de 
Vizillc (Isère). Il y a aussi une localité du nom de Chichilianne dans le 
canton de Clellcs, au sud du département, plus éloignée encore de 
("Irenoble. 



SEANCES DU COMITE. 381 

m'auroit esté donné que Thomas Gautier^ faisant profession de la 
r. p. r., et Marie Adelinc, de la parroisse Saint-Pierre, vivoient en- 
semble comme gens mariés, je me serois transporté à la maison 
dud. Gautier, où luy ayant demandé s'il estoit marié, présence de 
tesmoins cy après desnommés, il m'a respondu que ouy, et que 
c'estoit M. le curé de Montreuil, nommé M'^ Sébastien Tiirpin, et 
qu'il a esté marié en la parroisse Saint-Pierre en la maison de 
Jean Gautier, environ les huict heures du soir, le dix huict de ce 
mois, présence de Robert Viel, Jean Hellène, Robert Puel, sans 
estre revestu d'ornements de l'église, mais comme s'il avoit esté 
marié au presche, et qu'il n'a faict faire aucune publication de 
baons, quoyqu'il soit employé dans l'attestation délivré aud. Gau- 
tier par led. sieur Turpin n'avoit eu aucune permission des sieurs 
curés de Saint-Pierre ny de Saint-Nicolas; ce qu'il m'a déclaré pré- 
sence de Robert Fleury, Jacques Le Febvre, Pierre Meheust, 
Thomas Julienne, et ce que lad. Adeline a aussi reconnu et signé, 
laquelle attestation m'a esté représentée sur l'heure et dont je suis 
demeuré saisi d'une copie, et a esté paraphée sur le dos desd. tes- 
moins et partie et tesmoins ne varietur. > 

Suivent les signatures : 

En marge : Déclaration pour le mariage de Thomas Gautier et 
Marie Adeline, de la r. p. r. 

Il semble que cette affaire a eu « une suite », mais je n'a 
encore rien trouvé dans le bailliage de Gaen. 

Armand Bénet. 



SEANCES DU COMITE 



8 Juin 1897. 



'' Assistent à la séance, sous la présidence de M. le baron F. e 
Schickler, MM. F. Buisson, J. Gaufrés, A. Lods, W. Martin, 
Ch. Read, E. Stroehlin et N. Weiss. MM. Bonet-Maury et G. Ray- 
naud se font excuser. 

Après la lecture et l'adoption du procès-verbal de la dernière 
séance et du sommaire du Bulletin sous presse, M. le président se 
demande s'il ne conviendrait pas que l'on se préoccupe de la pro- 
chaine assemblée générale et du troisième centenaire de l'Édit de 
Nantes qui devra être célébré l'année prochaine. Un entrelien s'éta- 



382 CHRONIQUE LITTÉRAIRE. 

blit sur ces deux questions. La date de l'assemblée générale est 
maintenue pour le mois de novembre prochain. Si elle a lieu à Paris, 
on y donnera une place importante aux psaumes harmonisés par 
Goudimel que M. H. Expert vient de nous faire connaître et dont la 
valeur artistique et musicale est si grande. 

Quant au tricentenaire de TÉdit de Nantes, on se demande s'il 
ne conviendrait pas d'avoir plusieurs réunions commémoratives, car 
l'Édit de Nantes n'a pas été seulement un acte législatif de haute 
portée, mais encore le point de départ, par exemple, du haut ensei- 
gnement protestant. En outre il serait peut-être utile qu'une publi- 
cation de circonstance rappelât ce que c'est que l'Edit de Nantes, ce 
qu'il s'est proposé et ce qu'il a obtenu. M. Armand Lods est prié 
d'étudier avec le secrétaire cette dernière question. 

Bibiiotht'cine. — Elle a reçu deux dons importants, le prerhier, de 
M. Garreta, de Rouen, se compose surtout d'éditions d'auteurs an- 
ciens. On y remarque une Bible latine de Thielman Kerver, 1549, 
pet. in-S" sur deux colonnes, en car. gothiques, et Dasj^podius, dic- 
tionnaire grec-latin, Strasbourg, Rihel, 1539. — Le second est un 
lot de volumes divers offerts par la générosité de Mme la baronne 
de Neuflize. 11 comprend, outre un recueil de pièces de l'époque de 
la Ligue, les Pseauines de David, par Louis Budé, Jean Crespin, 1551; 
— Tableaus sacre^ de Paul Perrot sieur de la Sale, a Francfort, de 
rimpression de lean Feyerabendt aux despends de Théodore de Brj; 
159-1, — et le Miroir de lame pécheresse... s. 1. n. d. (Augereau ? 
1533) suivi de VEpistre familière de prier Dieu. Aultre epistre fami- 
lière d'aymer chrestiennement. Item Briefre doctrine pour deuement 
escripre selon la propriété du langaige Francoys signés Florimond, 
1533. 



CHRONIQUE LITTERAIRE 



En Suisse : IL Publications relatives à l'Histoire de la Réforme de 
langue française {suite et fin * ; 11. Lecoultre, E. Combe, A. llu- 
ber, 1». Betz). 

J'ai négligé, dans le précédent article, deux in-lG parus à Lau- 
sanne, que je m'empresse de recommander à nos lecteurs. Le pre- 
mier, In memoriam Mélanges par Henri Lecoultre, avec portrait 

1. Voy. plus haut, p. 327 à 335. 



CHRONIQUE LITTÉRAIRE. 383 

(270 p., G. Bridel), réunit quelques-uns des articles si pénétrants par 
lesquels ce jeune savant, trop tôt enlevé à tous ses amis, préludait à 
un travail de longue haleine sur Calvin. Calvin d'après le De Cle- 
mentia, la Conversion de Calvin, le séjour de Calvin en Italie, les 
protestants de Ferrare en 1536, sont des morceaux achevés de cri- 
tique loyale, délicate, qui ont renouvelé la matière, et dont tous les 
biographes du réformateur devront désormais tenir compte. On 
dirait le style et la pénétration de Vinet appliqués à la solution de 
quelques-unes des questions des plus obscures de la vie de Calvin. 
— Le volume de M. Ernest Combe est consacré à Antoine Court et 
ses sermons (160 p., Bridel, 1896). On connaît amplement le restau- 
rateur du protestantisme français, l'heureux successeur des premiers 
prédicants qui laissèrent la plupart leur vie au service de l'Église 
du Désert, grâce aux édits féroces de Louis XIV et Louis XV. On 
pourra désormais, au moyen de ces cinq sermons que M. C. a 
exhumés, se faire une idée du théologien et du prédicateur qui fut 
beaucoup goûté de son temps, notamment en Languedoc et aussi en 
Suisse. Plusieurs des raisonnements qu'il emploie n'auraient sans 
doute plus, de nos jours, le succès qu'ils ont eu jadis, mais le zèle, 
la conviction ardente, l'insistance avec laquelle il montre les avan- 
tages du culte public, sont encore de nature à nous toucher. 

Je vais maintenant passer la plume à M. A. Bernus qui a bien 
voulu rendre compte de deux autres publications, après avoir signalé 
encore la Bibliographie nationale suisse, qui paraît à Berne (K.-I.Wyss) 
depuis 1896, et dans laquelle on trouvera certainement bien des 
renseignements pour notre histoire; — et après avoir ajouté que je 
n'ai pas eu la prétention d'être complet, mais seulement de faire 
connaître les livres dont j'ai eu moi-même connaissance. — N. W. 



Les réfugiés à Bâle, tel est le sujet traité dans la 75° des Feuilles 
du nouvel-an, que publie annuellement, selon la coutume de plu- 
sieurs villes suisses, la Société d'utilité publique de Bâle : Die Re- 
fiigianten in Basel. Von Aug. Huber. 15 Neujahrsblatt herausg. von 
der Gesellschaft ziir Befôrderung des Guten u. Gemeinniitpgen. 1891 . 
Basel, Reich, 1896, in-4'' de 55 pp. av. 1 gravure. 

Par sa situation géographique déjà, Bâle était prédestinée à servir 
de point de ralliement pour de nombreux proscrits des contrées les 
plus diverses; ses industries, son commerce, son université, son 
hospitalité favorisèrent ce mouvement. Outre le flux et reflux inces- 
sant des fugitifs temporaires, suivant les circonstances intérieures 



384 CHRONIQUE LITTEnVIRE. 

des pays voisins, cette cité vit bon nombre de familles se fixer dé- 
finitivement dans ses murs; et des réfugiés de France, d'Italie, des 
Pays-Bas et de diverses contrées de l'Allemagne, notamment l'Alsace 
et le Palatinat, formèrent un appoint important de sa population. 
M. Huber n'a pas eu la prétention de traiter dans tous ses détails 
ce vaste sujet; il en indique avec précision les lignes générales, di- 
visant son histoire en trois périodes (le xvi' siècle, la guerre de 
Trente Ans, l'époque de Louis XIV), dans chacune desquelles les 
principales nationalités ont leur chapitre spécial ; chemin faisant il 
donne, à titre d'exemples bien- choisis, beaucoup de noms que lui 
ont fournis ses consciencieuses recherches dans les archives. 

Laissant à regret de côté, malgré leur intérêt, les réfugiés des 
Pays-Bas, d'Italie, d'Espagne, d'Angleterre, d'Alsace, du Palatinat, 
d'Autriche, de la Valteline et des vallées du Piémont, nous ne re- 
lèverons ici que les noms de famille français, mentionnés avec plus 
ou moins de détails. 

Au xvi« siècle appartiennent : Farel, Calvin, Claude dAlliod (de 
Savoye), Baithin, Chastellion, Ramus, Pithou, de Châteauneuf, 
Penna, de Beauveaux, les enfants de Coligny (relevons que Louise 
n'y arriva pas avec ses frères en 1572, mais à part, l'année suivante), 
Henri de Condé, de Brissac, d'Auvet-d'Arènes, le vidame de 
Chartres, La Noue (le séjour de celui-ci, en décembre 1585, ne fut 
certainement que de quelques jours, mais, dans la situation délicate 
que lui faisaient les conditions de sa récente libération, il tint à son 
passage à se faire donner par le conseil de Bâie l'attestation de 
n'avoir rien entrepris contre le roi), Hotman, Pernon, Barlh. Lebey 
de Pressy et son frère Denys Lebey de Batilly (non Lebeu de Bre- 
tillyj, Lescaille, Battier, Passavant, Renoulx, Mme deLisy, Bourcet, 
Saige, Huart, Horstin, Morelol; ceux que nous soulignons ont fait 
souche à Bâle. A propos des Pithou, rappelons qu'en 15G8 et 1569 
ce ne sont pas seulement Pierre (sr de Savoye) et François (sr de 
Bierne) qui séjournent à Bâle, mais encore leurs deux frères, An- 
toine (sr de Luyères) et Louis (sr de Bayre); si ceux-ci paraissent 
être tous rentrés les uns après les autres dans l'Église romaine, il 
n'en fut pas de même de leur demi-frère Nicolas (sr de Changobert), 
qui habitait à Bàle en 1590 et 1591. 

Dans la première moitié du xvii* siècle nous relevons les noms 
suivants : Du Voisin, Miville, Hoschet, Louis, de La Chenal, Chres- 
lien (germanisé en Christ), Fattet, Railla rd, Thierry, Sarasin, Denais 
(Dicnasl);etdans la troisième période : Martin, Le Maire, de La Faye, 
d'Lcury, Jaquelot, Jannel, Colin, l'ormonl de La Tour. Moiy, Fusié, 



CHRONIQUE LITTÉRAIRE. 385 

Garnier. Cette énumération suffit pour indiquer l'importance du 
travail de M. Huber. Il me sera bien permis d'exprimer à voix basse 
le regret qu'une place spéciale n'ait pas été faite dans le récit à 
l'Église française, qui groupa autour d'elle, à partir de 1572, les ré- 
fugiés de France et une partie de ceux d'Italie. 

Bayle, journaliste. — Bayle n'a pas été un génie créateur, mais 
un remueur d'idées, et l'influence latente du grand critique a été 
considérable sur ses contemporains et plus encore sur les généra- 
tions subséquentes. Dans sa lutte incessante en faveur de la tolé- 
rance et contre tout dogmatisme, ses moyens d'actions ont été de 
trois sortes : ses petits écrits, son célèbre dictionnaire et enfin son 
journal. C'est au journaliste qu'un littérateur zurichois, M. Betz, a 
eu l'heureuse idée de consacrer une monographie : Pierre Bayle 
und die « Nouvelles de la République des Lettres » {Erste popular- 
nnsseuschaftliche Zeitschrift), 1684-1687. Von Louis P. Bet:^, Dr. 
phil. Zurich, Alb. Millier, 1896, in-8, xvi-132 p. C'est en effet la par- 
tie la moins connue de l'œuvre de Bayle, bien qu'elle ait été réim- 
primée intégralement dans le premier volume des deux éditions de 
ses Œuvres diverses: mais il faut un certain courage actuellement 
pour relire ces analyses d'ouvrages de toute sorte, la plupart oubliés 
aujourd'hui, qui forment le fonds essentiel des Nouvelles de la répu- 
blique des lettres. 

C'est en mars 1684 que Bayle commença cette publication men- 
suelle, qu'il poursuivit pendant trois ans, au prix d'un labeur acharné; 
la maladie le força de s'arrêter en février 1687. Après l'histoire 
extérieure de ce périodique (dont le titre est reproduit en fac-similé), 
M. Betz consacre un chapitre à la manière dont Bayle s'occupe de 
la littérature de son temps, un autre à sa critique philosophique et 
théologique; ici nous regrettons que l'auteur, trop exclusivement 
littérateur, n'ait pas cru devoir s'arrêter un peu plus et entrer dans 
quelque détail, d'autant plus que c'était là la force de Bayle et ses 
sujets de prédilection. Trois chapitres sur la méthode, le succès im- 
médiat et l'influence durable du journal, terminent cette intéres- 
sante étude. Peut-être pourrait-on reprocher à M. Betz de ne pas 
s'être suffisamment mis en garde contre l'écueil commun aux mo- 
nographies, d'avoir quelque peu enflé l'importance de son sujet et 
la valeur absolue de Bayle comme journaliste ; il est vrai que son 
enthousiasme même captive le lecteur. Il est du reste bien informé 
en général; relevons cependant la confusion (p. 12) entre Guy Patin, 
le célèbre médecin, et son fils Charles, l'archéologue ; c'est ce der- 

XLVI. —28 



386 CHRONIQUE LITTÉRAIRE. 

nier que Bayle a en vue. Les Mémoires de Jean Rou n'ont pas « élé 
publiés récemment par le diplomate français Waddington » (p. 18), 
mais en 1857 par le regretté Francis Waddington, mort en 1864; ce 
qui est plus grave, c'est de faire de l'arminien Jean Le ("1ère un des 
types de l'orthodoxie rigide, sur le même patron que Jurieu (p. 78). 

A. Bernus. 



L'État et les Églises en Prusse sous Frédéric-Guillaume I" 

(1713-1740) \ 

Ce livre, dont le titre pourrait fort bien n'annoncer qu'une dis- 
sertation de quelques pages ou un article de revue, est, en réalité, 
une des études les plus vastes et les plus compréhensives qui aient 
été faites sur la question si ancienne et toujours si actuelle des rela- 
tions réciproques de l'État et des Églises. 

Dans l'histoire, deux solutions générales s'offrent de ce grave 
problème. Ou bien, l'Église étant à elle-même sa propre fin, tend à 
s'arroger la direction de toute la vie publique et privée, sous toutes 
ses formes. Elle affirme ses droits comme antérieurs et supérieurs 
à tous les autres, et intervient avec persistance, par les organes de 
sa hiérarchie particulière, dans toutes les relations sociales ou indi- 
viduelles. C'est l'ambition à laquelle on n'a pas renoncé à Rome. 
C'est le rêve qui maintes fois a été près de se réaliser dans nos 
pays latins. Ou bien, comme dans la plupart des systèmes issus de 
la Réformation, l'Église, plaçant l'œuvre spirituelle au premier 
rang, admet la protection de l'Etat, s'efface devant la société civile 
et accepte de lui être soumise en tout ce qui ne tient pas absolu- 
ment à sa tâche essentielle, qui est de diriger et de grouper les âmes 
en vue du salut. 

Entre ces deux extrêmes : l'Église dominant l'État, ou l'Étal 
absorbant l'Église, une infinité de nuances intermédiaires appa- 
raissent, suivant les temps, les lieux, l'état des esprits. Le catholi- 
cisme le i^lus intransigeant en théorie abdiquera, en fait, devant un 
État conscient de ses devoirs et assez fortement organisé pour 
lutter avec succès contre les entreprises de la faction ecclésiastique. 
Et réciproquement les Églises prolestantes ont maintes fois repris 



\. Par Georges Parisct, docteur es lettres, chargé de cours à la Faculté 
des lettres de Nancy. 1 vol. in-8 de 989 pages. Paris, Armand Colin, 1897. 



CHRONIQUE LITTÉRAIRE. 387 

leur liberté d'action lorsque l'État, de protecteur devenait oppres- 
seur des consciences. 

Entre les pays et les époques où la question religieuse et ecclé- 
siastique présente à l'observateur un intérêt particulier, M. Pariset 
a été amené par ses études et par un séjour en Allemagne à choisir 
pour cadre de son étude le règne de Frédéric-Guillaume I^"", roi de 
Prusse, de 1713 à 1740. 

Si l'on se place au point de vue de l'histoire intérieure des 
Églises, cette période ne se manifeste pas comme une des plus 
fécondes pour le protestantisme allemand. C'est plutôt une époque 
neutre, prise entre le xvii"^ siècle qui est encore, à bien des égards, 
une période créatrice et la révolution philosophique de la seconde 
moitié du xviii* siècle. La Prusse n'est pas, non plus, un terrain 
d'observation bien homogène, comme le seraient la Saxe, par 
exemple, ou les pays souabes. L'unité morale n'a pas été faite 
encore à ce moment entre les divers tronçons dont se compose la 
monarchie artificiellement créée par les HohenzoUern. 

En revanche, cette époque est des plus favorables pour observer 
le développement de l'État, qui se constitue alors dans ses parties 
essentielles avec les diverses branches de l'administration, des 
finances, de l'armée. La multiplicité des territoires, la coexistence 
de plusieurs confessions parallèles sinon rivales, la complication 
des droits locaux appelaient pour ainsi dire, dans le gouvernement 
ecclésiastique, l'action d'une autorité centrale. L'absolutisme de la 
monarchie était une conséquence des idées et des faits et comme la 
solution la plus satisfaisante des difficultés. Si jamais des Églises 
furent par nature exposées aux empiétements de l'État, c'étaient 
les Églises protestantes de Prusse au commencement du xviu'' siècle. 

Le prince en qui s'incarnait l'autorité suprême n'était pas une per- 
sonnalité vulgaire. Il vaut mieux que sa réputation. On remarquera 
l'analyse si pénétrante et si fine de son caractère, mélange 
singulier de qualités et défauts (p. 51 à 81). Ce portrait, cette étude 
qui rectifie le portrait convenu du Roi-sergent nous présente, en 
somme, un homme de bonne foi et de bonne volonté. Contempo- 
rain d'Auguste de Saxe, du Régent et de Louis XV, il prend au 
sérieux les obligations de la loi morale dans sa vie privée. 11 a en- 
core une foi personnelle et un respect sincère pour l'Église. Il s'oc- 
cupe des plus petits détails de l'administration religieuse de son 
royaume. Pendant les vingt-sept années de son règne, Frédéric- 
Guillaume I" a donné 1,350 édits d'ordre ecclésiastique, dont M. Pa- 
riset a laborieusement dressé la table chronologique. On ne sau- 



^88 CHRONIQUE LITTÉRAIRE. 

rait croire à quelles minuties descendait la volonté royale. A propos 
d'un scandale, d'un incident vulgaire, le roi légiférait et envoyait des 
ordres parfois contradictoires, souvent inappliqués. 

Les Églises françaises établies depuis le précédent règne sur les 
territoires prussiens, avaient leur part de cette sollicitude despo- 
tique. Il convient de signaler à nos lecteurs l'intérêt et le profit tout 
particulier qu'ils trouveront à lire ce que M. Pariset écrit du Refuge 
en Prusse (p. 210 et suiv.). La vie ecclésiastique et sociale des « cal- 
vinistes » français, est placée dans son vrai jour, et l'on aperçoit la 
situation relativement importante que nos réfugiés surent conser- 
ver, entre l'Église réformée allemande qui était celle de la maison 
royale et l'Église luthérienne, à laquelle se rattachait la grande ma- 
jorité de la population. Ce ne fut pas sans lutte que les colonies 
françaises obtinrent la conservation de leurs privilèges administra- 
tifs et sociaux, grâce auxquels elles se sont maintenues jusqu'à nos 
jours. Au commencement de son règne, en 1715, Frédéric-Guil- 
laume I*^"" tenta de les faire rentrer dans le droit commun. Mais, 
devant les remontrances et les protestations du P»eluge, il renonça 
à ses projets et la crise fut heureusement évitée. 

Un livre aussi considérable que celui-ci ne saurait être analysé 
complètement, encore moins commenté en ce court espace dont 
nous disposons dans le Bulletin. 

Nous ne pouvons non plus qu'exprimer très brièvement un regret 
au sujet de la sévérité de certaines observations, et des conclu- 
sions — à notre avis — paradoxalement pessimistes qui terminent 
l'ouvrage. 

Il est naturel qu'étudiant l'Église non pas au point de vue idéal, 
comme ferait un théologien, ou dans son développement intérieur, 
comme ferait un historien ecclésiastique, l'auteur soit surtout frappé 
des vices d'organisation, des déficits qui se manifestent dans « sa 
vie sociale, commune avec l'État >. La partie négative de Tœuvre 
du protestantisme, la « déconstruction du catholicisme > qu'il a opé- 
rée est surtout apparente dans une élude ainsi comprise. Mais son 
œuvre positive, son action sur les caractères — à commencer par 
celui du souverain, — son influence dans les domaines de la pen- 
sée, de l'art, — J. Sébastien Bach vivait alors! — la supériorité mo- 
rale de la cité, de la famille protestante sur la cilé, la famille catho- 
lique contemporaine, tout cela était-il vraiment étranger à la thèse 
de M. Pariset? 

Nous sommes peut-être pitoyablement « subjectifs », mais nous 
avouons que des considérations de ce genre, à l'appui desquelles les 



CHRONIQUE LITTÉRAIRE. 389 

documents abondent, ne nous auraient pas déparé les 150 pages 
que l'auteur consacre à décrire la « Vie Religieuse » et à apprécier 
le protestantisme en général. M. Pariset nous redira qu'il n'est pas 
apologiste. Il n'y paraît que trop! Le motif purement religieux 
n'existe pas pour lui, ou ne mérite guère d'entrer en ligne d'appré- 
ciation. 

Si Jean-Sigismond de Brandebourg quitte la confession luthé- 
rienne pour se joindre à l'Église réformée^ c'est pour obtenir 
l'appui des Hollandais... Le comte de Zinzendorf parlait volontiers, 
et croyait tout ce qu'il disait : preuve d'orgueil et d'étroitesse 
d'esprit... Les protestants de Salzbourg sont expulsés de leurs 
vallées : il n'est pas bien sûr que leur exode soit autre chose qu'une 
vaste spéculation!... Si Francke plaît au roi et a de l'influence sur 
lui, c'est moins à cause de son caractère et de sa valeur religieuse, 
qu'en raison de ses aptitudes financières. . . 

M. Pariset s'est donné la peine de lire 250 biographies de pas- 
teurs de cette époque. Cet immense travail ne produit qu'un tableau 
aussi raccourci que partial de la « valeur du corps pastoral ))(p.30i 
à 305). L'ambition, la médiocrité, l'amour du gain caractérisent le 
« métier », ce mol revient avec une insistance regrettable. Disons, 
en passant, que cette préoccupation de chercher des motifs infé- 
rieurs fait même commettre à l'auteur une véritable erreur à propos 
des tnéreauA: de la communion(p. 433). Ces pièces étaient un moyen 
de contrôle religieux, fort semblables aux billets de confession dans 
l'Église catholique, et n'avaient rien de commun avec une taxe ou 
une rétribution d'un acte du culte. 

Mais c'est assez s'appesantir sur des détails. Nous avons, dans le 
protestantisme, l'heureux privilège de pouvoir rendre justice même 
aux censeurs les plus sévères. Le paradoxe n'est pas pour nous 
effrayer, et nous savons fort bien qu'un fait piquant n'est pas néces- 
sairement un fait probant. Les appréciations très dures et les pro- 
nostics très sombres de M. Pariset ne nous empêcheront pas de 
recommander son livre comme une mine de renseignements, admi- 
rablement coordonnés, comme un ouvrage dont il sera permis de 
discuter la philosophie, mais qu'il sera impardonnable de ne pas 
avoir lu. 

H. Dannreuther. 



CORRESPONDANCE 



Un Cévenol, collaborateur de Jean-Louis Gibert, en Angoumois 
et Saintonge. Le pasteur Pierre Solier. 

Dans un arlicie consacré au pasteur Piei're Ribe {Bull., XL, 97) 
M. Armand Lods a confondu deux personnages, originaires des 
Cévennes, dont les nom et prénom sont les rnêmes dans le langage 
du pays. On dit, en effet, en patois, Soulier pour Solier, Roussel pour 
Rossel, etc. Le pasteur, qui a assisté aux Synodes du Ras-Langue- 
doc de 1776-1789, est bien celui qui accompagna Ribe au supplice, 
mais il n'a rien de commun avec son homonyme, qui fut admis par 
le synode des Cévennes en 1745 (P. Soulier, pasteur à Sauve, est né 
en 1745. Bull., XLIII, 561), qui a exercé son ministère en Angou- 
mois et Saintonge, et le termina dans une des îles de la Manche. 

Pierre Solier (qu'on trouve signant c Pierre Solier pasteur » et 
que d'autres ont écrit « Sollier »), après avoir suivi, comme c'était 
alors l'usage, les pasteurs du Désert en qualité d'élève, fut admis au 
nombre des proposants par le synode des Rasses-Gévennes le 29 juin 
1745; mais ayant trempe dans la « brigue et cabale formée par 
MM. [David Vesson, dit : La] Valette [Marc Portai, dit : La Cosle 
ou] Coste, et [Jean Gai, dit :] Pomaret », il fut exclu juscju'au synode 
du 13 août 1716 qui le réintégra dans ses fonctions. Il fut admis 
comme étudiant au séminaire de Lausanne en juin 1751 et en revint, 
en mai 1753, servir dans les Rasses-Cévennes les Églises de Durfort 
et Tornac, où il resta un an, 1753-1754. En 1755, on le trouve en 
Angoumois, et il dessert ensuite diverses Églises de la Saintonge, 
1761-1703. Il visite l'Église de Pons, avec Jean-Louis Gibert, jusqu'à 
la Révolution, 1788-1789. A celle dernière date, il se retira dans 
l'île de Guernesey. — PierreSolier s'était marié avec Marie-Susfanne 
Pa7idin-de- Lussjudière , demoiselle de la Cibaudière, lille de Josuc 
Fandin-de-Lussciudicrc et Marie de la Vierre. 

Sources : Ajjiuiaire ou Rcpert. ecclês. de Rabaut-le-Jcune/i8. — Ch. 
('oquerel, II, 559. — Sjvi. des Basses-Céy., 1745. — Croltet, 176. — 
Ld. Hugues, Hist. delà Restaur. du prot., II, 410-417. — Liste de 
1703. — La Réforme en Saintonge, 137, 195, 196. — Bull., VI, 336; 
XII, 122; XL. io3;XLlI,59'i; XLIV, '.39. 

1-Kiu). Tkissikr. 



CORRESPONDANCE. 391 

Jean iieilin (Voy. plus haut p. 236). — VÉtat général des Calvi- 
nistes de Champagne en 1685 (H. Menu, 1878) indique Siméon Elin 
ou Hélin de Sedan, époux de Jeanne Catel, veuve de Jean Delfor- 
terie, et leurs enfants, Paul et Daniel, réfugiés en Hollande. 
— D'autre part, M. H. Guyot, de Groningue, nous informe qu'il 
y a encore des descendants de cette famille dans cette ville : 
« ...La grand'mère de mon collègue Gockinga s'appelait Angé- 
« lique-Esther Elin, née à Utrecht le 6 avril 1754, fille de 
« Remees-Floris Elin, né en 1717, et décédé à Utrecht le 18 juin 
« 1801, et de Catherine Picart, des Picart de Sedan, renommés 
« pour leurs gravures sur cuivre... M. G. ne sait rien sur la famille 
« Elin, sinon que son ancêtre était originaire de Picardie, qu'il 
« était pasteur à Sedan, et qu'après la Révocation sa famille s'esl 

« réfugiée dans les Pays-Bas... » 

H. D. 



nenx livres de Jcnii Tenans. — M. Michel Nicolas Û\i{Histoire 
de V Académie de Montauban, p. 22.5), à propos de ce professeur de 
l'Académie de Montauban sur lequel le Bulletin du 15 mai (p. 241) 
fournit des renseignements intéressants, qu'il ne connaît aucun ou- 
vrage portant son nom. Il ajoute : « Nous inclinons à croire qu'il 
n'a rien publié.» J'ai trouvé pourtant l'indication de deux ouvrages 
du pasteur de Sedan, dans l'inventaire des livres du pasteur Jean 
Constans de Montauban, dressé le 28 décembre 1598. En voici les 
titres que n'accompagne malheureusement aucune indication de 
date ou d'imprimeur : Oraisons de Tenans^sur le cathéchisvie de 
Jean Calvin; Oraisons de Tenans sur la mort du duc de Boilhon (sic). — 
Voici encore le texte de la délibération du Consistoire de Montauban 
en date du 10 juillet 1596, réclamant les services de Tenans. M. Ni- 
colas y fait allusion sans le citer : « On priera M. Tenans de venir 
et d'estre pasteur et ministre de nostre Esglize, attendu qu'il est fils 
de la dicte ville. » Ce texte se trouve dans le registre des actes du 
Consistoire de Montauban, 1595-1.598, f" 169. 

D. Benoit. 



i-es iiarcnf!« de S. Casteiiïon. — Erratum. — H y a une erreur à 
corriger dans mon article sur les parents de Sébastien Castellion. 
M. Buisson avait dit (II, 449) que Monet Châtillon, maréchal, frère 
de Sébastien, fut reçu bourgeois de Genève en 1562; et là-dessus 
je di.sais (page 187) : « Mais c'est Michel qui fut reçu bourgeois 
cette année-là. On ne trouve pas Monet au registre des bourgeois. )i 



392 CORRESPONDANCE. 

Je n'avais pas su l'y trouver ; il y était cependant ; et le registre 
du Conseil porte, à la date du 1'" juin 1553 : « Monel, fdz de feu 
Claude de Chastillion, niareschal, de S. Martin du Prenne, habitant 
d'ycy, a esté admys à borgois pour 6 escus... » — Cette date du 
1*' juin 1553 avait été donnée par M. Buisson dans un autre endroit 
de son livre (I, 3). 

Quant à la particule de, qui accompagne là le nom de Chastillion, 
M. Buisson pense qu'elle s'y est glissée par erreur. J'imagine au 
contraire — quoicjue assurément la particule <ie n'eût point du tout, 
en ce temps-là, l'importance qu'on lui donne aujourd'hui — que cet 
extrait du registre de 1553 peut apporter quelque faible appui à 
l'idée que nous avons vu que le fils de noble Janne de Chastillion se 
faisait de la noblesse de la famille de sa mère. 

El GtxE RiTTER. 



I-»' Kcfuge en RntïHic. — Voici quelques noms français relevés 
sur le registre de VEglise réformée hollandaise de Moscou : 

1703. — Noncourt (Abraham de), venant de Kœnigsberg, avec 
attestation du pasteur; — Colonel Sennebier, demeurant dans la 
cour de Mme Lefort; — Musset (Jean), teinturier, venant de Mittau 
(Courlande); — Bouchi (Isaac) perruquier, venu d'Altona. 

1703-1704. — Prévost (Jacques et Pierre), venus d'Amsterdam; — 
Brotier (Nicolas), de Paris, venu de Kœnigsberg ; — Fourbisieurj 
marchand coutelier, et Marie Escalogne, son épouse, venus de Co- 
penhague. 

1705. — k.\\\^o'\ne Estienne ; — Monbrion (Jean); — Bitaube : — 
Jecquart (Lodovic) : — Roiisselet (Louis) ; — Girard (Pierre) ; — Pous- 
sin (Simon); — Payan (Olympe et Françoise); — Ravanel (Antony). 

1709. — Casaux (Pierre); — Dugan (Maria); — Discan (Jacob). 

Ajoutons que le nom de famille de la comtesse Olga-Milioutineest 

Poucet. 

G. Bonet-Maury. 



Le Gérant : Fischbacher. 



5306. — L -Imprimeries réunies, B, rue Mignon, 2. — Motteroz, directeur. 



SOCIETE DE L'HISTOIRE 

DU 



PROTESTANTISME FRANÇAIS 



Études historiques 

BONAPARTE 

ET LIÎS ÉGLISES PROTESTANTES DE FRANCE 

I. — Les culles sous la Révolution. — Le régime de la séparation. — Idées de 
Bonaparte sur la Religion. 

II. — Situation du protestantisme à la veille du Concordat. 

III. — Bonaparte refuse d'accorder à la religion catholique le titre de Religion 

DOMINANTE. 

IV. — Les travaux préparatoires de la loi du 18 germinal an \. — Réorganisation 
des Églises Rélbrmées. 

V. — Dispositions spéciales aux ligiises de la Confession d'Aug.sbourg cl à celles 
des déparlements de la rive gauche du Rhin. 

VI. — Les protestants sollicitent des changements à la loi de l'an X tout en témoi- 
gnant leur reconnaissance à Bonaparte. 

Depuis bientôt un siècle, les rapports de l'Église et de 
l'Etat sont régis par le Concordat. Ce traité diplomatique a 
souvent été attaqué; un parti politique très puissant dans les 
précédentes législatures avait pris rengagement d'en obtenir 
l'abrogation. 

Après bien des luttes, bien des discussions de tribune, la 
majorité du parlement reconnaît aujourd'hui que le meilleur 
moyen de maintenir la paix dans les Églises de France est 
encore de conserver, en l'appliquant loyalement, la conven- 
vention conclue en 1801 entre le premier consul et le pape. 

La négociation de ce traité fut laborieuse : les propositions 
faites à Verceil par Bonaparte au cardinal Marliniana datent 
du mois de juin 1800 et ce n'est qu'un an plus tard, le 15 juil- 
let 1801, que les plénipotentiaires des deux puissances échan- 
gèrent leurs signatures. 

Le comte Boulay de la Meurthe a conçu le projet d'écrire 
1897. — iN" 8 et 9, \5 août-15 septembre. XLVI. — 29 



394 ÉTUDES HISTORIQUES. 

l'histoire des relations des divers culles avec TElat pendant 
le Consulat et TEmpire; mais, avant de donner une forme 
définitive à cet important ouvrage, il a voulu réunir tous les 
documents, toutes les pièces relatives à la préparation du 
Concordat. 

Depuis plus de vingt ans, avec un zèle qui ne s'est point 
démenti un seul instant, il a fouillé les cartons de nos ar- 
chives nationales, il a consulté les collections particulières, il 
a étendu ses recherches aux archives des pays étrangers, et 
il est ainsi arrivé à former la plus riche collection qui existe, 
sur cette partie importante de notre histoire religieuse. 

Cet infatigable chercheur n'est point un égoïste; avant 
de les avoir lui-même utilisés, il a mis, tout de suite, à 
la disposition du monde savant ces précieux matériaux et a 
ainsi publié cinq volumes contenant les Documents sur la né- 
gociation du Concordat et sur les autres rapports de la France 
avec le Saint-Siège en 1800 et 1801 *. 

A l'aide de ces découvertes nous nous proposons d'esquis- 
ser brièvement les origines de la loi du 18 germinal an X 
dont les dispositions i)rincipales sont encore en vigueur et 
régissent les Églises protestantes de France. 

I 

L'Assemblée nationale, en votant la loi sur la Constitution 
civile du clergé^ avait créé le schisme dans l'Eglise catholique, 
divisé les prêtres en deux camps ennemis : d'un côté les 
constitutionnels, de l'autre les réfractaires. 

Ce vote de l'Assemblée nationale inaugura l'ère des persé- 
cutions qui devaient devenir de plus en plus cruelles. 

Le régime de la Terreur s'attaqua aux ministres de tous les 
cultes, cherchant à déchristianiser la France. La foi fut la plus 
forte, et, devant la courageuse résistance des croyants, la Con- 
vention nationale recula et se résigna à proclamer la liberté 
des cultes (Lois des 16 frimaire an II-3 ventôse an III). 

\. Paris, Ernest Leroux, libraire delà Société d'Hisloiic clip]oinati(|ue, 
28, rue Bonaparte, 5 vol. in-8° (1891-1897). 



ÉTUDES HISTORIQUES. 395 

Celle liberté inscrite dans les lois n'existait pas dans les 
faits. Prêtres et pasteurs continuaient à être traités en sus- 
pects, les clubs, les fonctionnaires, les représentants en 
mission violaient ouvertement les décrels de la Convention 
et foulaient aux pieds les ordres du Comité de salut public *. 

Au moment où Bonaparte était nommé premier consul, les 
cultes se trouvaient placés sous le régime de la séparation, 
régime inauguré par le décret du 18 septembre 1794 et con- 
firmé par la loi des 6-7 vendémiaire an IV, mais des entraves 
sans nombre étaient apportées au libre exercice de la reli- 
gion, la lutte continuait entre le clergé constitutionnel et les 
prêtres papistes. Toutefois, la confiance des catholiques était 
restée fidèle à ceux qui n'avaient pas consentie se soumettre 
aux injonctions de la Constituante ou de la Convention : 

« Dans les communes rurales, écrit M. Aulard, l'Eglise est 
souvent déserte et le prêtre constitutionnel y officie dans le 
vide, sans assistants". » 

Le premier consul instruit de cette situation pensa qu'une 
œuvre de restauration gouvernementale ne serait ni solide, 
ni complète tant que le souverain pontife n'aurait pas con- 
senti à intervenir et à réconcilier les deux fractions du catho- 
licisme français. 

Bonaparte était imbu des idées philosophiques de Voltaire^ 
il pratiquait son scepticisme humanitaire, mais il croyait fer^ 
mement à Dieu et à la vie future^. 

i. Aulard : La Séparation de l'Église et de l'État (1794-1802) {Revue dé 
Paris, 1" mai 1897, p. 119). 

2. Revue de Paris, 1" mai 1897, p. 134. Sous le régime de la séparatioil 
« les catholiques restés fidèles au pape remplissent leur devoir religieux; 
Ils ont de l'argent, et, par rapport aux constitutionnels, ils sont riches» 
Chaque jour, cette Église s'accroît : à la fin du régime de la séparation, 
à la veille du Concordat, elle est florissante, elle est en pleine voie de 
progrès » (ibid., p. 135). 

3. Au moment où il fut nommé consul, il n'était pas dévot, mais il 
croyait à l'existence de Dieu et à l'immortalité de l'àme. Il parlait toujours 
de la religion avec respect et plaisantait souvent ceux qu'il croyait athées. 
« Je veux, disait-il, rendre au peuple la plénitude de ses droits en fait 
de religion. Les philosophes en riront, mais la nation me bénira. » {.Mes 
souvenirs sur Napoléon, par le comte Chaptal, p. 237.) — Il s'exprimait au 
Conseil d'État le 17 juillet 1806 en ces termes : « Ce n'est pas le fana- 
tisme qui est la maladie à craindre, mais l'athéisme. Je n'ai rien à 



396 ÉTUDES HISTORIQUES. 

« Je ne crois pas aux religions, disait-il à Thibaudeau, mais à 
l'idée d'un Dieu »,.., et levant ses mains vers le ciel il ajoutait : 
« Qui est-ce qui a fait tout cela*? », 

Il ne voyait pas dans la religion le mystère de l'incarnation, 
mais le mystère de l'ordre social -. « Comment avoir de 
Tordre dans un État sans une religion », répondait-il à Rœ- 
derer : 

« La société ne peut exister sans l'inégalité des fortunes, et l'iné- 
galité des fortunes sans la religion. — Et puis le gouvernement, s'il 
n'est maître des prêtres a tout à craindre d'eux. Vous autres méta- 
physiciens, vous êtes à cet égard dans une grande erreur quand vous 
pensez qu'il faut laisser les prêtres de côté, ne pas s'occuper d'eux 
quand ils sont tranquilles et les arrêter quand ils sont perturbateurs. 
Il faut les tenir par leur intérêt et qu'ils soient payés par l'État '. > 

Appliquant ces principes, le premier consul voulut avoir 
autorité sur tous les cultes; aussi, dès que les négociations 
avec Rome eurent chance d'aboutir, s'occupa-t-il de réorga- 
niser les Églises protestantes. 

II 

L'édit de tolérance, respectant les anciennes prescrip- 
tions royales, conservait à la religion catholique seule les 
droits et les honneurs du culte public. A la veille de la Révo- 
lution, c'est donc en se cachant, en se rendant au Désert, que 
les huguenots pouvaient adorer en commun leur Dieu et con- 
fesser leur foi. 

redouter des prcHres catholiques ou non catholiques, .le suis chef des 
minisires protestants puisciue je les nomme: je puis me reffardcr comme 
chef des ministres cathoIi(jues, puisque j'ai été sacré par le pape. » (PeleL 
de la Lozère, Opinions de Napoléon, p. 210.) — « Avec votre philosophie, 
olijectait-il à Chaptal, on ne sait, ni en politique, ni en reli<çion, d'où Ton 
vient cl où Ton va. J'aime mieux la foi de nos pères. La Convention l'a 
détruite avec le reste, elle a fait tout le mal ; il faut y remédier. » {Bulle- 
tin de la correspondance royaliste du i5 août, cité par Boulay de la 
Meurlhe, Le Correspondant, 10 février 1881, p. ^i\2.) 

1. Thibaudeau, Mémoires sur le Consulat, p. 1.5:3. 

2. Pelel de la Lozère, Opinions de Napoléon, p. 223. 
M. l{(i-d(>ror, (Iiuvres complètes, t. III, p. 335. 



ÉTUDES HISTORIQUES 397 

Au lendemain de la convocation des états généraux et après . 
le vole de la Déclaration des Droits de l'homme, ils n'ont pas 
encore le droit absolu de célébrer publiquement leur culte. 
Si la Constituante a proclamé la liberté de conscience, elle a 
décidé que les opinions religieuses sont libres « pourvu que 
leur manifestation ne trouble pas Tordre public établi par la 
loi* ». Mais, si le parti catholique triomphe, ne sera-t-il pas 
fondé à soutenir qu'en ouvrant des temples, les protestants 
troublent l'ordre public? En tout cas, Rabautde Saint-Étienne 
conseille la prudence. 11 ne faut pas, écrit-il au pasteur Mar- 
ron, le 14 octobre 1789 : 

« se mettre en ostentation, ce serait fournir aux malveillants un 
prétexte d'accuser d'ambition la société entière, et un moyen de 
porter dans l'Assemblée nationale de mauvaises impressions* ». 

Ces craintes ne se réalisèrent pas, c'est en vain que l'évêque 
de Nancy le 13 février 1790 et Dom Gerle le 12 avril de la 
même année tentèrent de faire déclarer par l'assemblée « que 
la religion catholique apostolique et romaine est et demeurera 
pour toujours la religion de la nation et que son culte sera 
seul autorisé ». Une majorité s'étant prononcée contre cette 
motion, les représentants du catholicisme comprirent que la 
cause de l'intolérance venait de subir un sérieux échec. 

A partir de cette date, les protestants se forment en société 
et louent soit des maisons particulières, soit d'anciennes 
églises catholiques. Au mois de mai 1791, les Réformés de Pa- 
ris prennent à bail, de l'administration des domaines, l'église 
Saint-Louis du Louvre ^ 

L'Assemblée nationale se montra très libérale envers les 
proscrits de la veille; elle chercha à réparer les erreurs et les 
crimes des régimes précédents, en déclarant les protestants 
admissibles à tous les emplois*, en leur rendant le titre de 



1. Déclaration des Droits (3 novembre 1789), art. 10. Voyez : N. Weiss, 
Bulletin, t. XXXVIII (1889), p. 301. 

2. Voir : Bulletin, t. XXXVIII (1889), p. 310. 

3. Bulletin, t. XXXVIII (1889), p. 357. 

4. Décret 24 décembre 1789. 



398 ÉTUDES HISTORIQUES. 

citoyens *, en restituant à leurs descendants les biens con- 
fisqués des religionnaires fugitifs ^ en maintenant enfin les 
Luthériens d'Alsace et de Franche-Comté dans leurs droits 
et privilèges ^. 

Profitant de ces heureuses dispositions, les Églises réfor- 
mées commençaient à se reconstituer quand le régime de la 
Terreur vint interrompre leurs premiers efforts. Le découra- 
gement allait, sans doute, s'emparer du peuple prolestant et 
de ses conducteurs spirituels quand le premier consul conçut 
le projet de s'occuper des Églises réformées et luthériennes. 



III 



Cette réorganisation administrative du protestantisme dé- 
pendait essentiellement des termes qui seraient adoptés dans 
le traité en négociation avec le pape. Si la religion catho- 
lique redevenait ce qu'elle était sous l'ancienne monarchie, 
la religion dominante, les cultes dissidents restaient des cultes 
soumis, livrés à l'arbitraire du gouvernement et exposés à des 
vexations, peut-être même à de nouvelles persécutions si les 
évéques recouvraient leur ancienne puissance. 

Bonaparte saisit tout de suite l'importance de ce point; aussi 
le premier projet transmis à Spina par Bernier n'accorde pas 
au catholicisme le privilège de religion dominante, il se borne 
à expliquer que la négociation a pour but et doit avoir pour 
résultat « de rétablir en France la religion catholique et 
Vunion du clergé français avec V Eglise de Rome, centre de 
l'Unité* ». 

Cette rédaction ne satisfit pas le représentant du saint- 

i. Loi 9-15 décembre 1790 (art. 22) et Consliliilioii dos 3-l'i septembre 
1791 (art. 2). 

2. Décret 10-ls juillet 1790; Loi 9-1.") décembre 1790. Consultez : .lacques 
Pannier, Bulletin, t. \L (1891), p. 329. 

3. Décrets 17-2'» août 1790, 9-18 septembre 1790, l-lO décembre 1790. 
Tous ces textes sont rapporté.s en leur entier dans : Armand Lods, Légis- 
lation des cultes protestants. Comparez: I^obinct, Le Mouvement religieux 
à Paris pendant la Révolution, t. I, p. 309 et suiv. 

h. Boulay, Documents sur la négociation du Concordat, t. III, p. G53. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 399 

Siège, qui, dans une lettre du 26 novembre 1800, fit remarquer 
que les articles les plus essentiels avaient été omis : 

« On devrait donc commencer par établir que la religion catho- 
lique, apostolique et romaine sera en France la dominante; l'éta- 
blissement de cet article doit être la principale base de tous les 
autres, comme cet article seul peut fournira Sa Sainteté des raisons 
de condescendre et de relâcher, en faveur de la nation française, la 
rigueur de la discipline ecclésiastique'. » 

Le pape est disposé à se montrer conciliant, il confirmera 
la sécularisation des biens ecclésiastiques, il obtiendra la dé- 
mission des évoques, il acceptera des règles nouvelles pour 
leur nomination, ne s'opposera pas à des changements dans 
les circonscriptions des diocèses; mais il exige que la religion 
catholique" jouisse seule en France des avantages dus à une 
religion dominante; il veut c|ue tous les autres cultes soient 
de nouveau placés sous le régime du bon plaisir ou de la to- 
lérance. 

Bonaparte, au contraire, en vrai fils de la Révolution, 
rejette un tel système, il cherche de bonne foi la réconcilia- 
tion de tous les Français, il désire fermer à jamais l'ère des 
luttes confessionnelles, il sait que, 

« le titre de religion dominante eût effrayé, irrité même une 
partie notable de la nation. Ce titre eût paru un privilège exclusif, 
l'alarme se serait répandue parmi tous les Français d'une commu- 
nion différente. L'État eût manqué son but et de nouveaux orages 
se seraient élevés contre la religion". > 

On se bornera donc, afin de rester fidèle aux principes de 
1789, à constater un fait, en énonçant que la religion catho- 
lique est celle de la grande majorité des Français. 

Le premier article du projet n* V, rédigé sous la dictée du 
premier consul, est conçu dans ce sens*. Si cette rédaction 

1. Boulay, t. III, p. 657. 

2. Comparez : Albert Sorel, Documents sur la négociation du Concordat 
{Journal des savants, octobre, novembre, décembre 1896). 

3. Note de Bernier du 26 Janvier 1881 ; Boulay, t. I, p. 304. 

4. Boulay, t. I, p. 350, 



I 



400 ÉTUDES HISTORIQUES. 

n'est pas acceptée, le gouvernement français menace de 
rompre les pourparlers. Bonaparte fait venir, en mai 1801, 
Spina h la Malmaison et lui tient ce langage : 

(( Je suis né catholique, je veux vivre et mourir catholique; mais 
le Pape s'y prend de manière à me donner la tentation de me 
rendre luthérien ou calviniste ainsi que toute la France*. » 

1. Boulay, t. il, p. 412. D'après le comte Chaplal (Mes souvenirs 5i»- 
A'^;?o/éoH, p. 244), Bonaparte se repentit plus tard de ne s'être point 
converti au protestantisme; il lui disait qu'à l'époque où fut conclu le 
Concordai, il eût mieux fait de se déclarer protestant, en ajoutant que 
vingt millions de Français eussentsuivi son exemple, que la France serait 
déjà dégagée de ses liens honteux avec Rome et de plusieurs préjugés 
qui avilissent la nation. Un pouvoir étranger qui dispose des cceurs a 
plus d'empire que celui qui dispose des corps. Il forme à son gré l'amour 
ou la haine contre les souverains. 

Pourtant, nous devons reconnaître (pie pendant son exil à Sainte-Hélène 
Napoléon explique les raisons qui l'ont empêché de renoncer à la religion 
dans laquelle il était né : « Lorsque je saisis le timon des affaires, j'avais 
déjà des idées arrêtées sur tous les grands événements (jui cohésionnent la 
société; J'avais pesé toute l'importance de la religion, J'étais persuadé; et 
j'avais résolu de la rétablir. Mais on croirait diflicilement les résistances 
que j'eus à vaincre pour ramener le catholicisme. On m'eût suivi bien 
plus volontiers si j'eusse arboré la bannière protestante; c'est au point 
(ju'au Conseil d'État, où j'eus grande peine à faire adopter le Concordat, 
plusieurs ne se rendirent ([u'en complotant d'y échappei'. Eh bien! se 
disaient-ils l'un à l'autre, faisons-nous protestants et cela ne nous regar- 
dera pas. Il est sur cpi'au désordre auquel je succédais, (pie sur les ruines 
où je me trouvais i)lacé, je pouvais choisir entre le catholicisme et 
le protestantisme; et il est vrai de dire encore que les dispositions du 
moment poussaient toutes à celui-ci; mais, outre (pic Je tenais réellement 
à ma religion natale, J'avais les plus hauts motifs pour me décider. En 
proclamant le protestantisme (lu'eussé-je obtenu? .l'aurais créé en France 
deux grands partis à peu prés égaux, lorsque Je voulais (|uMI n'y en eût 
plus du tout; j'aurais ramené la fureur des querelles de religion, lorsque 
les lumi(Tes du siècle et ma volonté avaient pour but de les faire dispa- 
raître tout à fait. Ces deux partis, en se déthirant, eussent annihilé la 
France, et l'eussent rendue esclave de l'iùirope, lorsque J'avais l'ambition 
de l'en rendre la maîtresse. .\vec le catholicisme J'arrivais bien plus sûre- 
ment à tous mes grands résultats ; dans l'intérieur chez nous, le grand 
nombre absorbait le petit, cl je me promettais de traiter celui-ci avec 
une telle égalité, qu'il n'y aurait bienf(H plus lieu à connaître la différence. 
Au dehors, le catholicisme me conservait le pape; et avec mon influence et 
nos forces en Italie, Je ne désespérais pas t(H ou tard, par ce moyen ou 
par un autre, de (inir par avoir à moi la direction du pape; et dès lors, 
quelle influence! quel levier d'opinion sur le reste du monde. » (Memo- 
rial-de Sainte-Hélène, édition Bourdin (1842), p. 112 et 113). De son côté, 



i 



ÉTUDES HISTORIQUES. 401 

Devant cette attitude énergique, devant ces menaces, )e 
pape crut sage et prudent de céder. Il se résigna à laisser 
inscrire en tête du Concordat que la religion catholique, apos- 
tolique et romaine était la religion de la grande majorité des 
citoyens française 

Le premier consul consentait à rendre au catholicisme une 
partie des droits qu'il avait perdus, mais il se refusait à con- 
sacrer ses prétentions abusives, ne voulant pas reléguer les 
autres cultes chrétiens à un rang inférieur'-. Reconnaissons, 
écrit M. de Pressensé, dans son ouvrage sur l'Église et la 
Révolution française (page 496),à l'honneur du premier consul, 
qu'il maintint fermement l'égalité des cultes devant la loi et 
s'est refusé à tout retour d'une religion exclusive et persécu- 
trice. 

Depuis les articles organiques de l'an X, le protestan- 
tisme jouit des mêmes droits, possède les mêmes préroga- 
tives que les Églises catholiques. 



IV 

De quelle manière convenait-il de réorganiser les Églises 
protestantes? D'après un premier projet, élaboré par Talley- 
rand, ministre des affaires étrangères, et rédigé par un chef 

Thibaudeau rapporte une conversation qu'il eut avec Bonaparte à la Mal- 
maison; le 21 prairial an X, il lui demandait de rompre avec le pape : 
« Dans la situation actuelle des esprits, vous n'avez qu'un mot à dire, et 
le papisme est ruiné, et la France se fait protestante. — Oui, répond le 
premier consul, une moitié et l'autre moitié restera catholique, et nous 
aurons des querelles et des déchirements interminables. » (Thibaudeau, 
Mémoires sur le Consulat, p. i56.) 

1. Alin de sauvegarder les principes de la tolérance, le gouvernement 
français autorisa les évèques à prêter le serment dû au Pape, mais il 
exigea la moditication de l'ancienne formule et fit supprimer la phrase : 
« Hœreticos, schismaticos, et rebelles eidem Domino nostro vel successoribus 
prœdictis, pro posse persequar et impugnabo. » Voyez : Boulay, t. IV, 
p. 79; t. V, p. 483. 

2. Dans Le Correspondant (n" du 10 février 1881), p. 387, M. Boulay con- 
state que « la question qui, avec la démission générale des évêques, a le 
plus prolongé et irrité le débat, est celle de la reconnaissance de la reli- 
gion catholique comme dominante en France; elle a été défendue pied à 
pied par la papauté, qui croyait ne pouvoir accorder de concession à un 



^02 ÉTUDES HISTORIQUES. 

de division, le comte Blanc d'Hauterive*, les communions 
protestantes auraient pu exercer librement leur culte, à la 
condition d'adresser une demande à une commission de sur- 
veillance des cultes. Cette commission jugerait de la conve- 
nance de soumettre à l'approbation des consuls les demandes 
de reconnaissance d'associations pour le culte ou l'ouver- 
ture d'édifices religieux. Les pasteurs protestants auraient 
même pu oblenir du gouvernement des subventions pécu- 
niaires. 

Après discussion, il l'ut décidé que les pasteurs ne touche- 
raient aucun traitement sur le budget de l'Etat. Une nouvelle 
rédaction" en ce sens ne satisfit pas Bonaparte, qui, de sa 
main, mit en marge les observations suivantes : 

« Il manque dans ce projet : 

« 1° Le serment que devraient prêter les ministres du culte; 

« 2» Les élections des ministres du culte; 

« 3° Un des |ioints essentiels serait d'empêcher les consistoires 
situés sur la rive droite du Lhin de nommer aux vacances en France 
et pour cela autoriser rétablissement d'un consistoire en France^. » 

Par des articles supplémentaires on soumit « la nomina- 
tion des j^rincipaux chefs du culte à Tapprobalion du gouver- 
nement' ». 

Tout en enlevant aux Eglises leur indépendance, le gou- 
vernement ne leur accordait aucune compensation pécuniaire; 
aussi, dès qu'ils eurent connaissance du sort (|u'on leur pré- 
pays (lui ne fit point ouvertement profession de loi calholiciuc », ot M. Albert 
Sorel ajoute que « Home voulait donner la première place à l'article [sur 
la religion dominante] et elle entendait en faire découler tout le reste « 
(Journal des savants, novembre 1896, p. 6G9). 

1. Le 22 novembre 1800, d'IIauterive avait proposé au premier consul 
un plan général d'après lequel une égale protection était accordée ù tous 
les cultes. (Boulay, t. I, p. 130.) Ce système ayant été repoussé et les négo- 
ciations avec le pape résolues, le projet crHautcrive sur les communions 
prolestantes fui soumis au gouvernement, le 9 mars 1801. (Boulay, l. II, 
p.8ô.) 

2. Projet amendé, Paris, 21 ventôse an I\ (12 mars 1801). Boulay, t. 11, 
p. 89. 

3. Observations du |)remier consul, 12 mars 1801. Boulay, t. Il, p. 90. 
'i. Happorl et psojet d'arrêté. Archives nationales A F'^ lO'i'i. .lai publié 

ces pièces dans le Bulletin, l. WXVMI ^1889), p. /illî. 



I 



ÉTUDES HISTORIQUES. 403 

parait, les protestants adressèrent à Portalis*, chargé de 
de toutes les affaires concernant les cultes, des mémoires 
dans lesquels ils résumaient les principes qui avaient présidé 
à l'organisation des Églises réformées et formulaient leurs 
désirs et leurs vœux^. 

Un comité officieux, corn posé des pasteurs Marron, Frossard, 
Lombard-Lachaux, et de notables laïques, se forma à Paris; 
il se mit en rapport avec Rabaut-Dupui qui venait d'être élu 
au Corps législatif et qui était porteur des doléances des pro- 
testants du Gard, 

Le 22 novembre 1801, les membres de ce comité étaient 
reçus par Portails qui leur demanda de rédiger un projet 
d'arrêté résumant l'organisation nouvelle réclamée par les 
Églises réformées. Le comité se mit aussitôt à l'œuvre et 
élabora un plan général qui comprenait : 1" des consistoires 
locaux; 2° des synodes d'arrondissement, et 3" un synode 
national et réclamait quatre séminaires qui auraient été éta- 
blis à Nîmes, à Genève, à Strasbourg et à Clèves-'. 

Le gouvernement était trop opposé au régime parlemen- 
taire pour répondre favorablement aux demandes des notables 
protestants, aussi Portails apporta immédiatement des modi- 
fications nombreuses à ce projet. Il supprima les synodes 
d'arrondissement et le synode national, de sorte que toute 
l'administration ecclésiastique aurait appartenu aux pasteurs 
et aux consistoires locaux. Mais, pour sauvegarder les droits 
de l'État et assurer son intervention dans ton tes les décisions 
importantes que prendraient les Églises, il ajouta des disposi- 
tions préliminaires soumettant les changements dans la disci- 

1. De son côté Talleyrand avait conseillé à Bonaparte de ménager la 
bonne volonté des cultes protestants, et « de rétablir le culte de ces com- 
munions avec la même liberté publique et les mêmes faveurs qui sont 
accordées au culte catholique ». (Boulay, t. III, p. 483.) 

2. Un premier mémoire fut rédigé par Frossard au nom du comité de 
Paris, il est intitulé : « Observations sur les protestants de France, leur 
population, leur culte, leur discipline ecclésiastique »,et a été publié dans la 
Revue de droit et jurisprudence des Églises protestantes, t. III (1887), 
p. 296 et suiv. Il existe aussi un « Mémoire sur les protestants de l'ancienne 
France en général et particulièrement sur ceux du Gardy);jeVa\ reproduit 
dans la Revue de droit, etc., t. XIII (1897), p. 218 et suiv. 

3. Boulay, t. IV, p. 396, 



404 ÉTUDES HISTORIQUES. 

pline, la publication des décisions doctrinales ou dogma- 
tiques et Taugmentation du nombre des pasteurs à l'approba- 
tion du gouvernement. Ces préliminaires i)Osaient, en outre, 
en principe, que les fonctions du culte ne pourraient être 
exercées que perdes Français et que les Églises protestantes 
ne pourraient entretenir de relations avec les puissances ou 
autorités étrangères. 

L'État ne devait salarier que les ministres des Églises dont 
les biens n'avaient pas été confis(|ués soit au moment de la 
Révolution, soit lors de la révocation de l'édit de Nantes*. 

M. Boulay de la Meurthe pense (|ue le projet que nous 
venons d'analyser a été élaboré au commencement de 
novembre 1801 et a été rédigé avant ([ue le plan arrêté par 
le comité de Paris ait été remis à Portails : je ne puis me 
rallier à cette solution. Nous voyons par la lettre de Rabaut- 
Dupui en date du 23 novembre 1801, (jue le comité de Paris 
a dû envoyer son travail à l'administration des cultes dans les 
premiers jours de décembre^ et en comparant la rédaction 
du projet du gouvernement avec celle du comité de Paris, 
nous pouvons affirmer ([ue Portalis a employé dans plusieurs 
articles les termes mêmes adoptés par les notables protes- 
tants. Il est donc certain (|ue le projet du comité de Paris a 
précédé de (juelques jours celui du gouvernement et a été 
utilisé par Portalis qui, pour la composition des consistoires, 
pour la nomination de ses membres, adopte presque en leur 
entier les vœux du comité de Paris. Je proposerais donc de 
dater des premiers jours de décembre 1801 le i)lan du comité 
de Paris et d'attribuer une date un peu postérieure au pre- 
mier projet de Portalis. 

Après avoir eu de nouvelles entrevues avec les notables 
protestants, après avoir recueilli des renseignements plus 

1. Boulay, t. IV, p. 203. 

2. « Jugez si le comte Porlali.s est dans de bonnes dispositions : il nous 
a c-harf^é de rédiger un projet d'arr(^té. » (.\rniand t.ods, Traité de l'admi- 
niatration des cultes protestants, p. 18.) L'importante correspondance de 
Habnut-Dupui avec le pasteur Olivier Desmont est conservée aux Archives 
du consistoire de Nîmes, j'en ai publié des fragments dans le Traité de 
l'administration des cultes, p. 16, 19,30. Comparez : Boulay. t. 1\', p. 389, 
395; t. V, p. 427, /.29. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 4.05 

précis sur l'organisation des Eglises de la confession d'Augs- 
bourg, le gouvernement modifia son projet primilit': il accorda 
aux Réformés des synodes d'arrondissement (art. 27 à 32), 
consacra un titre spécial (titre III) à l'organisation des Églises 
de la confession d'Augsbourg et s'engagea à établir trois 
séminaires, deux dans l'Est, pour l'instruction des ministres 
de la confession d'Augsbourg, et un à Genève, pour l'instruc- 
tion des ministres des Églises réformées. C'est sous cette 
forme qu'à la fin de février 1802, le travail de Portalis était 
soumis au Conseil d'État*. 

Les procès-verbaux de la discussion qui s'éleva au Conseil 
d'État n'ont point été conservés et ni Thibaudeau, ni Pelet 
de la Lozère, dans leurs mémoires, ne nous donnent des 
renseignements sur le vole qui eut lieu le 4 avril. Des modifi- 
cations assez nombreuses furent cependant apportées au 
texte 2 déposé par le gouvernement. L'obligation de prier 
pour la prospérité de la République et pour les consuls était 
imposée aux pasteurs (art. 3). 

La République prenait à sa charge le traitement des pas- 
teurs; toutefois on devait en déduire le revenu des biens pos- 
sédés par les Églises et le produit des oblations établies par 
Tusage et par des règlements. 

Un changement plus radical consistait à faire disparaître 
d'un trait de plume l'Église locale pour lui substituer l'Église 
consistoriale^ formée par l'agglomération factice de 6,000 âmes 
de la même communion. 

Cette substitution de l'Église consistoriale à l'Église locale 
a sans doute été adoptée par le Conseil d'État afin de réduire 
le noml)re des pasteurs et diminuer ainsi les charges de 
l'État qui, nous l'avons vu, s'engageait à pourvoir au traite- 
ment du clergé prolestant. Mais elle a eu pour résultat de 
porter une atteinte très grave aux principes posés par l'an- 
cienne Discipline qui faisait de la paroisse la base même de 
l'organisation presbytérienne. 

i. Boulay, t. V, p. 176. 

2. Boulay, t. V, p. 330. 

3. On sait que le Consistoire d'autrefois correspondait au Conseil pres- 
byléral d'aujourd'hui. 



406 ÉTUDES HISTORIQUES. 

Le projet du gouvernement décidait, dans son article 26, 
qu' a aucune paroisse ne pourra s'étendre d'un département dans 
un autre », disposition fort sage c|uand ii s'agit d'une Eglise 
locale et de ses annexes, mais qui devient impraticable, à 
cause de la grande dissémination des protestants, ([uand on 
rétend à un groupe de 6,000 âmes de la même communion. 
Et cependant le Conseil d'État, sans se rendre com|)te des 
conséquences de son vote, maintint le texte de l'article 26 
qui devint l'article 28 de la loi de l'an X. 

Afin de hâter l'organisation des Églises, la circonscription 
des synodes d'arrondissement fut immédiatement fixée, elle 
comprit cin(j Églises consistoriales; mais le pouvoir de ces 
assemblées synodales fut singulièrement amoindri. Elles ne 
purent se réunir à époque fixe, tandis que le projet du gou- 
vernement leur permettait de s'assembler tous les deux ans; 
elles n'eurent pas de représentation permanente, alors que 
Portalis, dans les cas d'urgence, accordait au consistoire de 
l'Église synodale le droit de prononcer provisoirement sur 
les objets rentrant dans la compétence du synode. 

La rédaction si restrictive du Conseil d'État fut définitive- 
ment adoptée par les Chambres et devint la loi du 18 ger- 
minal an X*. 



Nous nous sommes occupé jusqu'ici des Eglises réformées, 
il est nécessaire d'examiner aussi les mesures qui furent 
prises en faveur de l'Église de la confession d'Augsbourg. 

Au moment où Bonaparte négociait le Concordai, la reli- 
gion luthérienne n'était pas seulement pratiquée en Alsace, 
elle avait de nombreux adhérents dans les pays nouvellement 
réunis à la France. Elle comptait une majorité de fidèles 
dans l'ancienne principauté de Montbéliard, dont le conven- 
lionncl Bernard de Saintes" avait pris possession le 10 octobre 
1793, ainsi que dans les nouveaux départements du Mont- 

1. Consultez : Traité de Vadminixtration des cultes protestants, p. 27. 

2. Voyez : Armand Lotis, Bernard de Saintes et la réunion de la prin- 
cipauté de Montbéliard à la France. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 407 

Tonnerre, de Rhin-et-Moselle, de la Roer et de la Sarre. 

Dès que les luthériens d'Alsace connurent les projets de 
réorganisation des cultes, ils formèrent à Strasbourg, à la fin 
de Tannée 1801, un comité de trente membres, délégués par 
les sept Églises de cette ville, et choisirent pour président le 
pasteur Oberlin. Le comité rédigea en octobre 1801 une 
déclaration en douze articles qui contenaient la profession 
solennelle des principes sur lesquels reposait le régime 
ecclésiastique des Églises luthériennes *. 

Les représentants des Églises de Strasbourg reconnais- 
saient que l'État avait le droit de veiller à ce que l'Église ne 
portât pas atteinte au bien général; ils affirmaient, en outre, 
que le pouvoir de l'Église résidait dans l'universalité des 
(idèles; ils repoussaient toute hiérarchie sacerdotale; ils 
concédaient enfin à l'État le droit d'intervenir légitimement 
dans l'organisation des Églises : 

« La réunion de plusieurs Églises par un régime convenu, ne 
peut avoir lieu que sous l'autorisation du gouvernement qui en est 
le protecteur naturel et qui a aussi le droit de la surveiller de la 
manière la plus convenable aux droits des citoyens et au vrai intérêt 
de l'État. » 

Cette déclaration, adoptée par les Églises de Golmar^, fut 
adressée à Chaptal, ministre de l'intérieur, et transmise par 
lui à Portalis le 2 brumaire an X^. Les règles contenues dans 
cette déclaration ne s'expliquant pas avec assez de détail sur 
le fonctionnement administratif des Églises luthériennes, le 

\, Déclaration du 23 vendémiaire an X (13 octobre 1801). Boulay, l. IV, 
p. 192. 

2. Consultez : Auguste Chenot, De l'organisation de l'Eglise luthé- 
rienne du pays de Montbéliard. 

3. « On m'annonce, écrit Portalis à Chaptal, que les commissaires des 
sept Iiglises de la confession d'Augsbourg de la ville de Strasbourg vous 
ont envoyé une déclaration de principes servant de base au régime de ces 
îiglises, ainsi qu'une pétition tendantàcc qu'elles soient maintenues dans 
l'exercice de leurs droits en conformité des lois du 17 août et du 6 décembre 
1790. Je vous serais bien obligé de me les faire passer, ainsi que tous les 
documents et rapports tant sur le culte catholique que sur le culte pro- 
testant, qui auront pu vous être adressés par les autorités ou même par 
des particuliers. » (Archives nationales Fi"-464.) 



403 ÉTUDE? HISTORIQUES. 

gouvernemenl demanda de nouveaux éclaircissements au 
comité de Strasbourg qui, au mois de novembre 1801, résu- 
mait ainsi les vœux des Églises d'Alsace* : 

Toutes les Églises et toutes les places de pasteur existant 
actuellement seront maintenues. 

L'administration de la paroisse sera confiée au pasteur 
assisté d'un comité ou bureau ecclésiastique dont les membres 
seront élus ])ar les fidèles. 

Au-dessus du bureau ecclésiastique sera placé un consis- 
toire auquel appartiendra la nomination de l'inspecteur ecclé- 
siastique, tandis que les pasteurs seront élus par les fidèles. 

Portails ne s'était pas borné à recueillir les avis des Églises 
d'Alsace, il avait eu des entrevues fréquentes avec Metzger, 
député du Haut-Rhin au Corps législatif, et lui avait aussi 
demandé un plan de réorganisation des cultes-. 

Les idées de Metzger-' étaient moins démocratiques que 
celles du comité de Strasbourg; il admettait une intervention 
j)lus constante et plus étroite du pouvoir civil dans les affaires 
ecclésiastiques. Il proposait defairecorrespondre lesdivisions 
ecclésiastiques aux circonscriptions politiques. Dans chaque 
commune, l'Église locale était administrée par un conseil 
ecclésiastique; à la tête de l'arrondissement se trouvait l'in- 
spection ; à la tête du département, le consistoire ; la réunion 
de plusieurs départements formait un consistoire général. Le 
gouvernement, dans le projet qu'il soumit au Conseil d'Iillat, 
au mois d'avril 1802, suivit prescjue de point en point le 
système préconisé par Metzger puisqu'il créa les insjîections 
et établit trois consistoires généraux, l'un à Strasbourg, l'autre 
à Mayence et le troisième à Cologne. 

Portails avait dans Metzger la plus grande confiance, il le 
consulta non seulement sur les Églises luthériennes, mais 
aussi sur l'état des Réformés (|ui habitaient les c|uatre dépar- 
tements réunis de la rive gauche du Rhin et les départements 

1. Projet du 2 frimaire an X ('2'.i novembre 18()l), Boulay, t. IV, p. 40t. 

2. Letlre de Porlalis à Metzger du 7 novembre 180t, Boulay, t. IV, p. 384. 
:{. Mémoire de Metzger du 13 novembre tSOl, Boulay, t. IV, p. 384 et 

suiv. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 409 

du Haut et du Bas-Rhin. Devait-on les assimiler aux réformes 
de l'ancienne France ou fallait-il les doter d'une organisation 
spéciale? Metzger fit remarquer qu'en France l'État n'était 
point intervenu pour fixer le régime intérieur des Églises 
réformées tandis que dans les départements réunis, les an- 
ciens souverains avaient exercé sur ces Églises des droits 
épiscopaux qui leur conféraient le droit de nommer les pas- 
teurs et de surveiller l'enseignement. Il conseillait, en con- 
séquence ou de ne pas briser l'organisation ancienne, ou de 
donner aux réformés des pays conquis une constitution sem- 
blable à celle des Luthériens ^ 

Ce système ne prévalut pas, l'uniformité fut maintenue et 
les Réformés furent tous, en principe, régis par la loi de 
l'an X; Portalis s'était contenté de proposer au premier con- 
sul de fixer un taux spécial pour le traitement des pas- 
teurs des pays conquis et de Genève"; mais il renonça à faire 
approuveras deux arrêtés quMl avait préparés dans ce sens 
quand on eut supprimé du projet de loi de l'an X le titre IV 
relatif aux traitements des pasteurs ^ 

Ajoutons qu'en fait, par un arrêté du 23 fructidor an XI 
(10 septembre 1803), le premier consul autorisâtes Réformés 
de Genève à conserver provisoirement leur régime adminis- 
tratif. Cette faveur avait été obtenue par le tribun Pictet qui 
eut de nombreuses entrevues à ce sujet avec le premier con- 
sul et avec Portalis ^ Il fut décidé que le traitement des pas- 
teurs de Genève continuerait à être payé par la Société éco- 
nomique '\ 

1. Mémoire de Metzger à Portalis remis vers le 18 février 1802 Boula v 
t. V, p. 182. 

2. Rapport de Portalis sur les protestants des départements l'éunis 
(20 février 1802); — Rapport du même sur les protestants de Genève, 
Boulay, t. V, p. 186, 189. 

3. Sur le traitement des pasteurs, Voyez : Bulletin, t. XLI (1892), p. 35 
et suiv. 

4. Consultez : Journal d'un Genevois à Paris sous le Consulat {Mémoires 
et documents publiés par la Société d'histoire et d'archéologie de Genève, 
t. \' [nouvelle série], p. 98 et suiv.). 

5. Lorsque Genève fut réuni à la France, les biens patrimoniaux de la 
ville furent déclarés communs et indivisibles entre les citoyens genevois 
et leurs descendants. Le produit, conformément à l'article 5 du Traité de 

XLVl. — 30 



110 ÉTUDES HISTORIQUES. 

En résumé, d'après la loi du 18 germinal an X, un groupe 
de 6,000 protestants, compris dans les limites d'un même 
département forme une Église consistoriale à la lête de la- 
quelle sont placés des pasteurs et un consistoire. Le pasteur 
est présenté à l'agrément du gouvernement par le consis- 
toire qui se compose des pasteurs du ressort consistorial et 
d'anciens, élus par les protestants les plus imposés. 

Telles sont les dispositions communes aux Églises réfor- 
mées et à celles de la confession d'Augsbourg. Mais tandis 
que le synode d'arrondissement est le seul corps placé au- 
dessus des consistoires réformés, l'organisation des Luthé- 
riens est plus complète et plus autoritaire. 

Les différents consistoires sont groupés en inspections 
dont les assemblées, composées de tous les pasteurs titu- 
laires et d'un nombre égal de laïques, nommaient l'inspecteur 
ecclésiastique et deux inspecteurs laïques. 

Trois consistoires généraux placés à Strasbourg, Mayence 
et Cologne dominaient les inspections. Ils étaient composés 
d'un président laïque, nommé par le chef de l'Etat, de deux 
inspecteurs ecclésiastiques choisis par le gouvernement et 
d'un député élu par chaque assemblée d'inspection. 

Dans l'intervalle des sessions, les attributions du consis- 
toire étaient remplies par le Directoire composé du prési- 
dent du consistoire général, de l'inspecteur ecclésiastique le 
[)lus âgé et de trois membres laïques nommés, deux par le 
consistoire général et le troisième par le premier consul K 

réunion, l'ut consacré à la conservation de certains services publics. La 
gestion de ces jjiens fut conliée à une commission de quinze membres 
composant la Société économique. Elle devait appllcjucr le produit de ces 
revenus à l'acciuiltcment des dettes de l'IClat, à l'entretien des anciens 
établissements du culte réformé, de l'éducation et de l'industrie. En l'an \ 
les recettes de la Société économique se montaient à 97.G00 livres en y com- 
prenant 1,901» livres provenant des loyers des places da)is les temples. Les 
dépenses atteif^naient 1II,G()0 livres. Le chapitre spécial aux frais des 
cultes ligure pour 'lO.OOO livres, comprenant les frais de communion, les 
dépenses pour l'cclairement et la propreté des temples. Les membres de 
la Société font remarquer « (jiie la vétusté des temples de la ville et de la 
campagne occasionneront tôt ou lard un surcroit inévitable de dépenses et 
promettent de créer, dés que la situation sera meilleure, des retraites en 
faveur des agents du culte réformé » (Moniteur, 22 pluviôse an XI). 
I. Consulte/ : Législation des cultes protestants, p. /i8 et suiv. ; Traité 



ETUDES HISTORIQUES. 411 



VI 



La nouvelle organisation ne fut pas approuvée sans ré- 
serve par les Luthériens; ils protestèrent contre l'article 28 
qui, en défendant à une Église de s'étendre d'un département 
sur un autre, aurait laissé dans Tisolement les Églises de l'an- 
cien comté de Montbéliard. Une pétilion fut adressée à Por- 
tails. La trouvant bien fondée, il fit réunir au département du 
Haut-Rhin, les Églises des anciennes seigneuries de Blamont, 
Clémont, Héricourtet Ghàtelot et les plaça sous l'autorité du 
consistoire général de Strasbourg*. 

Les réclamations furent plus nombreuses et plus vives de 
la part des Églises réformées. Dès le lendemain de la pro- 
mulgation de la loi, Rabaut-Pomier écrit au pasteur Olivier 
Desmont : 

« Vous aurez été surpris, en lisant l'organisation de nos Églises, 
d'y trouver des Églises consisloriales de six mille âmes, de n'y voir 
qu'un séminaire, c[u'on n'y fixe pas le traitement des pasteurs et 
qu'on n'y parle pas de nous donner des temples-. » 

Le comité de Paris, secondé par les protestants membres 
du Sénat, du C-orps législatif et du Tribunal, rédige un nou- 
veau mémoire-^ dans lequel il indique les changements pro- 

de l'Administration des cultes protestants, p. 28 et siiiv., p. 309 et siiiv. ; 
Samuel Vincent, Vues sur le Protestantisme en France, p. 155 et suiv.; 
Gunitz, Considérations historiques sur le développement du droit ecclésias- 
tique protestant en France, p. 136 et suiv.— Un rapport présenté par Por- 
tails à l'empereur, le 29 janvier 1806, résume très exactement la situation 
des Eglises protestantes après leur réorganisation par la loi du iS ger- 
minal an X; voir cette pièce dans la Revue de Droit, tome XIV (août-sep- 
tembre 1897, p. 105). 

1. Consultez : Rapport de Portails du 10 juin 1803 rapporté par Tour- 
nier, le Catholicisme et le Protestantisme dans le pays de Montbéliard, 
p. 401, et Chenot, De la réorganisation de VEglise luthérienne, p. 18. 

2. Leltre du 19 germinal an X (19 avril 1802), Traité de l'Administration 
des cultes protestants, p. 30. 

3. Le Mémoire des notables protestants a été publié par extraits dans Le 
Lien (17 août 1830); j'en ai donné une copie complète d'après les Archives 
du ministère des cultes dans la Revue de droit et de jurisprudence des 
Eglises protestantes, t. I (188^i), p. 287. 



412 ÉTLDES HISTORIQUES. 

fonds a|)i)ortés à Fancienne Discipline par les articles orga- 
niques. Puisque le gouvernement se refuse à instituer un 
synode général, les notables protestants demandent la créa- 
tion d'une commission centrale qui aurait pour mission de 
régler ce qui concerne renseignement de la doctrine, la con- 
duite des affaires ecclésiastiques, de faire tous les change- 
ments, additions, suppressions dont peut avoir besoin la 
discipline ecclésiastique. Le mémoire insiste pour la substi- 
tution de rÈglise locale à rÉglise consistoriale de 6,000 âmes. 
De son côté,Rabaut-Pomier se plaint à Portails de ce que : 

« contre rintenlion du gouvernement, la Discipline ecclésiastique 
a élc dénaturée et détruite dans ses bases* ». 

De nouveau, au mois de novembi'e Iso'j, lorsc|ue les prési- 
dents des principaux consistoires furent convoqués pour as- 
sister au couronnement de l'Emijereur, ils tinrent des confé- 
rences dans lesquelles ils se plaignirent de Tisolemenl où 
se trouvaient les diverses Eglises réformées. Le moyen le 
plus pratique de remédier à ce grave défaut consistait, 
selon eux, à grouper les consistoires en circonscri[)tions 
synodales et à autoriser leur réunion à époques llxes; ils 
joignirent donc à leur demande un projet de groupement 
des Eglises en vingt-quatre arrondissements synodaux"-. 

Avant de quitter Paris les membres de la conférence trans- 
mirent à Portails l'expression de leur reconnaissance dans 
une lettre du 12 nivùsc an \III : 

« Les Églises, écrivaient-ils, sont, comme nous, pénétrées d'amour, 
de respect et d'attacliement, pour le chef suprême de la nation et 
pour le sage conseiller qu'il lui a donné pour ministre; combien 
elles vont être consolées, encouragées et récomi^ensées de leur dé- 

1. \'o\v Bulletin, t. Mil (I86'i), p. 2rA. 

2. Résumé des conférences qui ont eu lieu entre les pasteurs, présidents 
de consistoire, appelés à Paris, par lettrés closes, pour assister au sacre et 
couronnement de LL MM impériales, depuis le j frimaire an XIII jus- 
qu'au 3o inclusivement, l'iècc nianuscrile. Archives du Temple de l'Ora- 
loiic, carton V. Ce compte rendu a été parlieliemenl pulilié par 
M. Wcstphal-Casteinau dans l'Église libre, 3-2'4 mai, 21 juin 18'.)5. 



I 



ÉTUDES HISTORIQUES. 413 

vouement cl de leur soumission au gouvernement, lorsqu'elles nous 
entendront leur répéter les paroles mémorables, émanées du trône 
et prononcées devant nous par le grand Napoléon*. 

« Ce discours et ce serment, que nous avons entendus, nous 
donnent l'espérance que Sa Majesté Impériale ne laissera pas son 
ouvrage imparfait et qu'elle nous autorisera à compléter l'organisa- 
tion de nos Églises; ils nous encouragent à profiter de l'occasion 
extraordinaire qui nous rassemble, pour vous faire connaître leurs 
besoins les plus pressants. Nous attendons, Monseigneur, de votre 
impartiale justice, que vous accueillerez favorablement nos récla- 
mations en leur faveur et que vous leur accorderez tout ce ([ue les 
circonstances vous permettent de faire pour elles. Notre sollicitude 
a dû naturellement se porter sur tout ce qui intéresse le bien-être 
et la prospérité des Eglises réformées, mais nous avons dû associer 
à cette obligation le devoir non moins impérieux de soumettre à 
votre approbation nos vues, nos conseils et nos observations fra- 
ternelles, car notre ferme résolution et celle de nos Églises est de 
ne rien faire qui puisse déplaire au gouvernement et contrarier ses 
intentions. 

« En conséquence, nous avons l'honneur de remettre à Votre 
Excellence copie du résumé de nos conférences, nous osons espérer 
qu'il obtiendra son approbation. 

« Pour tous : Marron, past. présid. de Paris. 

« Blachon^ past. présid. d'Anduze. Rabaiit-Pommier, past. de 
Paris. Lombard- Lachanx, past. présid. de Crest. Mestre^at^ past. 
de Paris, s 

Mais ces protestations ne s'adressaient en somme qu'à 
certaines prescriptions de la loi nouvelle. Le protestantisme 
tout entier tint à manifester au premier consul sa reconnais- 

1. Allusion à la réponse faite par Napoléon, le 16 frimaire an XIII, à 
l'allocution prononcée par le pasteur Martin, de Genève, à la cérémonie de 
présentation des présidents des consistoires; elle se termine ainsi : « Je 
veux que l'on sache bien que mon intention et ma ferme volonté sont de 
maintenir la liberté des cultes : l'empire de la loi finit où commence 
l'empire indéfini de la conscience; la loi ni le prince ne peuvent rien contre 
cette liberté. Tels sont mes principes et ceux de la nation ; et si quelqu'un 
de ceux de ma race, devant me succéder, oubliait le serment que j'ai prêté 
et que, trompé par l'inspiration d'une fausse conscience, il vint à le violer, 
je le voue à l'animadversion publique, et je vous autorise à lui donner le 
nom de Néron. » Voir : Rabaul \e ]C\.\n(i, Annuaire ou Répertoire ecclésias- 
tique (1807), p. 17. 



414 ÉTUDES HISTORIQUES. 

sance et sa joie. Le 18 floréal an X (8 mai 1802) le consis- 
toire de l'Église réformée de Paris obtenait une audience 
des consuls et le pasteur Marron exprimait en ces termes les 
sentiments qui animaient ses paroissiens : 

(' Premier consul, 

« Le culte qui donna à la France ses Sully, ses Turenne, est digne 
de vous offrir ses hommages. Le consistoire de l'Eglise réformée 
de Paris vous exprime par mon organe la part qu'il prend à l'allé- 
gresse et à la reconnaissance publique: participation dans laquelle 
il est rivalisé sans doute par toutes les autres administrations ecclé- 
siaslic[ues du même genre. 

« Vous avez rendu la paix à l'État et à l'Église; le héros l'a con- 
quise pour celui-ci; le sage pour celle-là. Jouissez du fruit de vos 
travaux, de l'admiration de l'Europe, des bénédictions de vos con- 
ciloyens, de ce suffrage intérieur qui doit se joindre pour vous à 
l'acclamation générale, mais qui, isolé quelquefois, suffit pour vous 
venger de l'ingratitude et de l'injustice. Voyez universellement 
régner la concorde et la fraternité ! les dissensions civiles el reli- 
gieuses traînent à leur suite trop de calamités, trop de scandales. 

« Par vous et par ceux qui partagent si honorablement avec vous 
les soins d"un gouvernement paternel., le bonheur de la République 
(c'est de vous-même, premier consul, que j'emprunte ce vœu); le 
bonheur de la Piépublique .sera aussi assuré que sa gloire, et la pos- 
térité, qui ne flatte point, appellera le xix" siècle de l'ère chré- 
tienne, le siècle de Bonaparte'. » 

1. Consultez : Moniteur, iS rioroal an X (8 mai 1802). Honaparleeul tou- 
jours une grande sympathie pour les Eglises réformées de Paris. Confor- 
mément à la loi du 18 germinal an X, les élections pour le consistoire 
eurent lieu le 27 janvier 1803. Furent élus comme membres nouveaux, Pelet 
de la Lozère, conseiller d'État; Paul Sers, sénateur; Boissy-d'Angias, 
Delcssert, .laucouil, tribuns; Rabaut-Dupui, memnre du Corps législatif. 
A ce propos, Pictet écrit le 30 Janvier dans son Journal : « Eté à l'audience 
du premier consul aux Tuileries. Il m'a parlé as.scz longtemps, entre 
autres, sur le climat de Genève à propos de la mort d'I^ymar et de Ja 
maladie de Barante . « Je ne voudrais pas y passer l'hiver ! » a-t-il dit. 
Puis il a repris : « Et vous venez tPélire votre consistoire à Paris? Vous 
'< l'avez fort bien composé; des sénateurs, des conseillers d'Etat, des tri- 
« buns. — Oui, citoyen consul, nous avons cherché à entourer de considérn- 
« tion personnelle une institution sur laquelle repose notre constilution 
« ecclésiastique, nous y avons mis des négociants de premier mérite. — Oui, 
« oui, vous l'avez fort bien composé, en effet. » Quelques jours plus tard, 



ÉTUDES HISTORIQUES. 415 

Le premier consul répondit (|uMl recevait avec grand plai- 
sir les membres du consistoire de l'Église réformée de Paris. 
Il savait que les protestants étaient très attachés au gouver- 
nement, et il n'ignorait pas que la morale prêchée dans les 
temples était pure et aussi favorable au bon ordre qu'aux 
bonnes mœurs. 

De leur côté les consistoires des principales Églises ré- 
digèrent des adresses : 

« Vous avez relevé nos sanctuaires, disent les protestants d'An- 
duze, consacré les grands principes de la religion que trop long- 
temps on avait oubliés. On implorera avec ardeur l'Être suprême 
pour la conservation de votre personne! Nos enfants, témoins de 
nos transports, se joindront à nos neveux et répéteront d'un com- 
mun accord: Vive Bonaparte'. » 

Le consistoire de Bordeaux est encore plus prodigue 
d'éloges : 

« Les militaires vous admirent, les philosophes vous louent, les 
politiques vous respectent, les peuples vous bénissent, les chrétiens 
vous vénèrent, les Français vous adorent, et les protestants ne peu- 
vent exprimer les sentiments que vous leur inspirez -. » 

Des services solennels eurent lieu dans les principaux 
temples. Le pasteur Marron^ demande à ses paroissiens de 

le 27 février, le nouveau consistoire était présenté à Bonaparte. Il s'entre- 
tenait avec chacun, de ses membres et parlant de Genève comme de la 
métropole du protestantisme, il ajoutait : « Je ne décide point entre Genève 
et Rome! » {Journal de Pictel.) Mémoires et documents de la Société 
d'histoire et d'archéologie de Genève, t. V (nouvelle série), p. 114 et 116. 

1. Moniteur du 9 prairial an X. 

2. Moniteur du 5 prairial an X, qui contient également les lettres des 
Eglises de Sommières, Saussines, Alais, Durfort, Saint-Nazaire, Logrian, 
Saint-Jean-du-Gard, Tonncins. Consultez : Moniteur, 23 floréal an X, 
Adresse des consistoires de Montpellier, de Golmar, de Riquevvihr, de 
Genève, et Moniteur, 30 prairial. Adresses de Stollberg (Roer), Brioul, 
Eynesse, Sainte-Foy, Castillon-sur-Dordogne, Aigues-Vives. Voyez aussi 
Moniteur, 19 floréal an X, Adresse de Montauban. 

3. Discours pour le rétablissement de la Religion prononcé dans le temple 
des Protestants de Paris, le Dimanche 5 floréal an X (25 avril 1802) pour 
un service solennel d'action de grâces, à Voccasion du retour de la Paix 
politique et religieuse. 



41G ÉTUDES HISTORIQLES. 

Paris de manifester leur reconnaissance au héros triompha- 
teur qui a réconcihé la France avec elle-même et aboli les 
temps de proscription. A Nîmes, Olivier Desmont ^ s'écrie : 

« Bénissons Dieu pour le bien qu'il nous a fait. Mais ne béni- 
rons-nous pas aussi le nom immortel de notre nouveau Cyrus ? 
Notre amour et notre respect pour lui ne croitront-ils pas en pro- 
portion des biens dont il nous fait jouir? Comme Moyse sauvé des 
eaux, il quitte l'Egypte et nous apparaît comme un ange tutélaire; 
comme Josué il livre mille combats, il remporte mille victoires; 
comme David, du rang le plus ordinaire, il est élevé au premier 
poste du monde. » 

Dans le même temple, quelques années plus tard, le 
15 août 1807, le pasteur Juillerat-Chasseur- se sert de compa- 
raisons à peu près semblables : 

« Ln autre David, un autre Cyrus a élé donné à la France et à 
rCnivers; car, s'il est permis à l'esprit humain d'interroger les voies 
de la Providence et de les interpréter, on peut reconnaître dans 
notre monarque un de ces hommes prédestinés par elle à Texécu- 
tion de ses décrets. Il fut béni par la Providence le jour où il vint 
au monde, il fut béni le jour où il monta sur le trône. Il fut conclu 
à pareil jour, ce Concordat, monument éternel de la justice et de la 
sagesse de notre chef et de nos législateurs, qui rend à la frêle hu- 
manité le seul appui fidèle qu'elle ait sur la terre, à toutes les con- 
sciences leur liberté. Que vos cendres soient réjouies, ô vous tous, 
qui fûtes victimes d'une barbare impiété, ô nos aïeux sur qui pesa 
le joug cruel de la persécution ! » 

i. Sermon sur la paix générale et le rétablissement de l'Eglise, prononcé 
dans le temple de l'Église Réformée de Nismes, le 2j thermidor an X{i5 
août j8o2), à l'occasion de la proclamation du Consulat à vie du Premier 
Consul. 

2. Sermon sur la fêle de l'Empereur, le rétablissement de la Religion, 
la paix de Tilsit, prononce dans le grand temple de Nismes, le /5 Août 
I 8oj. Comparez dans le ni(:'me sens : Discours de Blachon, sur le Réta- 
blissement du culte, prononcé à Bordeaux. — Recueil de Discours ou frag- 
ments de Discours prononcés par J. -A. Blachon, en sa qualité de pasteur 
de l'Église Reformée à Bordeaux, puis à Andu^e. — Discours sur le réta- 
blissement de la Religion, prononcé le j 5 août i So6, jour anniversaire de 
la naissance de S. M. Napoléon /", empereur des Français et roi d'Italie, 
par Armand Dclille, pasteur de l'Église réformée de Valence. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 417 

On le voit, d'un bout à l'autre de la France, pasteurs et 
consistoires témoignent à Napoléon leur gratitude. Si l'on est 
tenté aujourd'hui de trouver exagérées ces louanges, il faut, 
pour les apprécieravec impartialité, sesouvenir de l'état misé- 
rable où était réduit le protestantisme dans les années qui 
précédèrent le Concordat. Les persécutions royales venaient 
à peine de finir quand les délégués de la (iOnvention fer- 
maient de nouveau les temples et ordonnaient aux pasteurs 
d'abdiquer leurs fonctions et de quitter leurs paroisses. 

A ce système de compression et d'injustice succédait brus- 
quement un régime qui accordait aux pasteurs des préroga- 
tives et des droits semblables à ceux dont jouissaient les mi- 
nistres du culie catholique. 

Les pasteurs étaient assurés de recevoir un traitement 
convenable sans recourir sans cesse à des collectes dans 
leurs paroisses; ils acquéraient ainsi une indépendance plus 
grande, une situation plus digne. 

Après l'accomplissement de certaines formalités les 
temples pouvaient s'ouvrir, la parole du Christ était libre- 
ment prêchée. En présence de ces bienfaits, garder le 
silence eût été faire preuve d'ingratitude. 

L'expérience a du reste prouvé que, malgré leurs imperfec- 
tions et leurs lacunes, les articles organiques ont permis aux 
Églises protestantes de se développer, de grandir et de 
prendre chaque jour une influence plus étendue pour le 
triomphe de la cause de l'Evangile et de la Liberté. 

Armand Lods. 



LES IDÉES RELIGIEUSES DE MARGUERITE DE NAVARRE 

D'APRÈS SON ŒUVRE POÉTIQUE 
(Les Marguerites et les Dernières Poésies)^ 

VII 

LA COMPLAINTE POUR UN DÊTENL PRISONNIER 
MARGUERITE DE NAVARRE ET CLEMENT MAROT 

La composition c|ui l'ait suite au Triomphe de V Agneau est 
d'une nature bien différente; on n'y retrouve assurément ni 
l'ampleur de conception, ni la haute signification théologicjue 
du beau poème que nous avons étudié dans le précédent 
article. Elle est d'un souffle plus intime, les horizons qu'elle 
ouvre sont plus limités, et pourtant l'intérêt qu'elle offre, tant 
au poinl de vue des opinions religieuses de Marguerite qu'à 
celui plus général de l'histoire littéraire de l'époque, appa- 
raît comme étant également de premier ordre. C'est que 
cette pièce, unique à certains égards dans l'œuvre de la 
reine de Navarre, est demeurée jusqu'à présent une énigme. 
Plus d'un crilique s'est efforcé d'arracher son secret à cette 
page mystérieuse des Marguerites -, mais nul n'y a encore 
réussi. Le héros de celte éloquente et curieuse complainte, 
où vibre une émotion si intense, reste inconnu, et de toutes 
les identifications qu'on a proposées, aucune n'a pu être éta- 
blie par des arguments sérieux et probants. Le problème, 
assez irritant, il faut le reconnaître, subsiste donc dans son 

i. Voy. plus haut (15 Juin), p. 295 ss. 

2. Voy. Génin, Lettres de Marguerite d'Angoidèmc, t. I''"', Introduction; 
— Eug. et Em. tlaag, La France Protestante (article Marguerite d'Or- 
léans): — l-'élix Frank, Les Marguerites..., t. I"', p. l\i\ ss. — 
M. Génin et les frères Haag identifient le mystérieux pri.sonnier avec 
François I" lui-même. M. Frank démontre que cette solution est inaccep)- 
lable, mais l'hypothèse qu'il présente à son tour, — sans y insister, il est 
vrai, — n'est pas plus satisfaisante. Voici ce qu'il ajoute, après avoir 
prouvé que le roi ne saurait être le héros de la Complainte : « Faute d'une 
lecture attentive, les critiques avaient évidemment fait fausse route. Je ne 
prétends pas avoir percé les obscurités de ce pof>me énigmalique ; mais 
j'en signale le sens général. Je me permettrai pourtant de hasarder une 
hypothèse logique. Marguerite n'aurait-elle pas prêté sa voix et sa poésie 
au prédicateur Gérard Roussel, un instant emprisonné, qui avait joui, 
grâce à elle, d'une grande faveur auprès du roi, et qui fut, à sa requête, 
rckkhé par ordre de François \"'î » 



ÉTUDES HISTORIQUES. il'J 

intégrité, sollicitant toujours la curiosité des érudits. 11 
importe d'autant plus de faire cesser Tincertitude à laquelle 
ont dû se résigner, sur ce point, les historiens de la sœur de 
François I"", C[ue la solution du problème est intimement liée 
— on le verra plus loin — à la question qui nous occupe. 
L'enquête qui se poursuit ici serait incomplète si l'on ne 
parvenait à saisir le sens et le caractère véritables des 
déclarations précieuses et des effusions touchantes que 
renferme cette noble Complainte, d'un lyrisme si tendre, 
si mélancolique, et comme toute parfumée de poésie bibli- 
que. N'y a-t-il pas quelque témérité à espérer découvrir au- 
jourd'hui la réponse à l'énigme que d'autres ont vainement 
cherchée? Mais peut-être cette réponse était-elle moins 
compliquée, plus naturelle, qu'on ne se l'est imaginé; peut- 
être aussi le nom mystérieux du personnage en cause est-il 
justement celui qui aurait dû se présenter en première ligne 
à la pensée de nos de\anciers. Quoi (|u'il en soit, un examen 
méthodique des divers éléments d'ordre historique contenus 
dans cette composition va nous mettre à même de poser les 
termes du problème, en montrant du même coup qu'il n'est 
décidément pas impossible de soulever le masque du héros 
inconnu de la Complainte *. 

Observons tout d'abord que d'un bout à l'autre de ce 
poème, qui comprend 574 vers, c'est le « détenu prisonnier » 
qui parle. Marguerite n'intervient nulle part; elle substitue 
en quelque sorte la personnalité du captif à la sienne propre. 
Un tel artifice littéraire n'offre, du reste, rien d'exceptionnel 
ni d'inattendu dans l'œuvre poétique de la reine de Navarre. 
Nous avons eu récemment l'occasion d'en signaler un sem- 
blable, en traitant du subterfuge, en apparence assez étrange, 
dont le royal poète a usé dans les Prisons, pour jjrésenter 
sa confession avec plus de liberté et dissimuler aux profanes 
sa véritable personnalité-. J'ai expliciué comment il n'y avait 

1. Je ne m'arrête pas un seul instant à l'idée qu'ime telle pièce puisse 
n'être qu'une simple fantaisie littéraire. Elle renferme beaucoup trop de 
détails précis et vivants pour que cette hypothèse présente la moindre 
vraisemblance. 

2. Les Dernières Poésies de Marguerite de Navarre, Introduction, p. lu, ss. 



420 ETUDES HISTORIQUES. 

pas lieu de s'élonnerde la voir prendre, dans le plus personnel 
de ses ouvrages, un masque viril. Il est facile de conslaler, 
en effet, que la reine s'était de même exprimée au masculin 
dans un grand nombre de ses poésies. 

Visiblement, Marguerite affectionnait ces flclions, qui 
n'étaient nullement déplacées dans ce genre décomposition, 
puisqu'elles lui permettaient de varier plus aisément ses ac- 
cents et de justifier des changements de ton qui auraient pu 
paraître surprenants. 

Le prisonnier, dont la reine emprunte la voix, commence 
sa plainte par une affirmation de soumission, tl déclare qu'il 
s'incline, au milieu de toutes les adversités qui l'accablent, 
devant la volonté du Tout-Puissant, sans murmurer un seul 
moment contre la main qui le frappe. 

S'il est ainsi, comme très bien je croy, 

Que sans le sceu et bon vouloir de toy, 

Souverain Dieu, rien n'advient en ce monde, 

Et que les vents ([ui ceste Mer profonde 

Font agiter sans ton vueil ne s'esmeuvent ; 

S'il est ainsi que leurs forces ne peuvent 

Faire trembler une feuille des bois, 

Que paravant ilz n'entendent la voix 

Et contenu de Ion commandement, 

Certes je croy c[ue par ton mandemenl 

Fortune a fait contre moy son effort. 

Donc si vers toy je cerchc réconfort. 

Vers toy, mon Dieu, mon Tuteur et mon l'ère, 

Par Jésus Christ, mon Seigneur et mon frère, 

Je n"ai pas tort... 

Ainsi, dès ce début, d'une allure si noble, l'hommage rendu 
au Christ médiateur nous fait pressentir les sympathies ré- 
formées de celui qui va nous confier ses tristesses. Toutefois, 
sa résignation n'est pas si complète qu'il ne supplie, dans 
l'extrémité de sa peine, le Dieu des malheureux de le prendre 
en pitié et de lui épargner de nouveaux coups du sort : 

Les huy:f de fer, pontslevij et barrière 
Oit suis serré me tiennent bien arrière 



ÉTUDES HISTORIQUES. 421 

De mes prochains, frères, sœurs et aniys; 
Mais toutesfois, quelque part que sois niys, 
L'on ne sçauroit tellement fermer l'huys 
Que tu ne sois tout soudain où je suis :,,. 
Et si tu vois parmy mon larmoyer 
Que mon parler vienne à se desvoyer, 
Outrepassant quelque fois la mesure, 
Ne le prens pas, o Père, pour murmure. 
La Chair ne peult, quand son mal luy empire. 
Que quelque fois soubz le faix ne souspire. 
Congnois comment d'une masse d'argille 
Tu m'as formé comme verre fragille... 

Le captif — nous savons maintenant qu'il ne s'agit point 
ici d'une captivité morale ou spirituelle — exprime en termes, 
qui ne sont dépourvus ni d'éloquence ni de grâce, sa con- 
fiance inaltérable dans le secours divin. Que le Sauveur 
daigne seulement répandre sur son pauvre cœur, converti en 
une ardente fournaise, une goutte de son eau rafraîchissante, 
et tout le feu qui le consume se trouvera éteint. Il y a là 
vraiment (p. 65-70) un accent d'une sincérité pénétrante, 
quelque chose de senti et de vécu, qui atteste une fois de 
plus combien la poésie de notre reine, lorsqu'elle ne suit 
d'autre inspiration que celle de son cœur et qu'elle s'attache 
uniquement à l'expression de ses sentiments, réussit à s'af- 
franchir de la rhétorique et de la convention qui continuaient 
de peser si lourdement sur la poésie de son époque, et, 
en particulier, sur celle des milieux de cour. Je ne m'at- 
tarderai pas à faire ressortir tout ce qu'il y a de délica- 
tesse et d'émotion vraie à travers ces pages, pour n'insister 
que sur leur caractère entièrement protestant. Dans tout ce 
préambule, la reine, par la bouche du prisonnier, revient sur 
l'idée de l'indignité absolue de la créature, à ne considérer 
que ses propres mérites : 

Si tu voulois la peine mesurer 
Jouxte mes faitz, me faudroit endurer 
Non un enfer, mais mille millions, 
Pour tant de maux, délictz, rébellions 



422 ETLDES HISTORIQUES. 

Que j'ay commis en trespassant ta Loy. 
Mais touLesfois ma très certaine foy 
Ne permet pas que te face ce tort 
De présumer le mien péché plus fort 
Que n'est le don et entier l^énéfice 
De ta faveur et digne sacrifice ^ 

Son protégé déplore maintenant d'avoir trop longtemps 
cherché à éviter de souffrir pour « la sainte doctrine ». Il re- 
connaît qu'il n'a rien gagné à tant fuir la lice et le combat. 
Qu'as-tu gagné? se dit-il, 

maintenant tu es pris, 

Et soubs la main des Juges arresté. 

Et si ne sçais comme y seras traité. 

Que si c'estoit pour illustrer le nom, 

Pour avancer le triomphe et renom 

De Jesuchrist ton Seigneur et ton maislre, 

En la prison asseuré pourrois estre 

D'avoir pour toy un Seigneur souverain, 

Qui tient les cœurs des Princes en sa main. 

Mais quoy, hélas! voudrois-je donc conclure, 

Estant surpris de ce mal que j'endure, 

Que rEternel ne fust de mon cousté ? 

A interpréter à la lettre le sens de ces derniers vers, il sem- 
blerait que notre inconnu eût été arrêté pour des motifs qui 
n'étaient pas exclusivement d'ordre religieux. Mais, hàlons- 
nous d'observer que tout le reste du poème contredit for- 
mellement cette induction. Il ne faut voir dans ce passage 
que l'expression, en réalité très naturelle, de l'angoisse et 
du doute qui devaient tourmenter un homme que son zèle 
pour la propagation de l'Évangile n'avait poini préservé de 
fautes nombreuses. Abandonné de tout le monde, le pauvre 
persécuté est conduit à se demander si Dieu est bien « de son 
côté ». Il se justifie cependant d'avoir jamais manqué aux 
égards dus aux misérables, implorant en sa faveur la pitié 
doni il a usé envers les autres, avant d'être venu « contre son 

1. Il n'est pas besoin d'insister sur le caiaclèic exclus! vemenl protes- 
tant de ces paroles. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 423 

gré », au lieu où il se trouve « longuement pj-isonnier détenu ». 
Il en arrive à se demander si une fatalité ne s'est pas at- 
tachée à lui, dès sa naissance, pour le faciner de toutes 
les infortunes; mais une voix intérieure tente de réconforter 
sa chair découragée, en lui faisant comprendre que le Ciel 
n'a pas sur nous telle puissance : 

C'est le Seigneur qui par sa sapience 
Preuve la Foy qu'avez en sa Parole : 

ContL'nte:^-voiis d^estre escrit en son rolle*^. 

Ces deux parties de son être, la Chair et l'Esprit, con- 
tinuent de raisonner ensemble sur son malheur. La première 
va jusqu'à se demander — tant est grand son accablement — 
s'il n'aurait pas mieux valu pour elle n'être jamais née, et si 
sa mère, « soudain que son enfant fut conçu », n'aurait pas 
dû souhaiter que son corps lui servît de sépulcre. Ces consi- 
dérations pessimistes servent de transition au prisonnier 
pour justifier le récit de son existence, qu'il commence dès les 
années de jeunesse. Ce tableau de ses peines comme de ses 
joies est fort remarquable; il va nous fournir, pour la solution 
du problème, les éléments les plus précieux. Il mérite d'être 
cité, autant pour ce qu'il peut renfermer dhistorique que 
pour son charme et sa valeur proprement littéraires : 

Car dès le temps de mon adolescence, 

Fortune print de moy la maniance. 

Me conduisant par mainlz aspres buyssons, 

Me travaillant en cent mille façons. 

Pour une fois qu'elle m'entretenoit 

De sa faveur, cent fois se mulinoit. 

Combien de jours, combien de longues nuictz 

Elle a mon cœur accompaigné d'ennuys ! 

Certes celuy qui plus d'elle doutoit, 

Quand en riant ses beaux habitz mettoit, 

N'avoit pas tort... 

Te souvient-il. Fortune, c'est à toi, 

Te souvient-il du jour que contre moy 

1. Voilà bien l'affirmation protestante par excellence. C'est — nous l'avons 
VLi plus haut, à diverses reprises — la Ibrnnile qu'affectionne la reine de 
Navarre, quand elle est conduite à faire mention de la prédestination. 



424 ÉTUDES HISTORIQUES. 

Morlellement le courrouças à tort, 

Quand pour fuyr ton bras pesant et fort 

Tu me feis faire un million de pas? 

Tant de travail ne suffisoil-il pas, 

Sans me venir sy fièrement reprendre 

Au lieu sacré où nvestois venu rendre ? 

J'estois venu pour obtenir franchise 

Au beau mylieu d'une petite Eglise, 

Où je trouvay les Muses et les Grâces, 

Minerve aussi, qui toutes de leurs grâces 

Humainement sans délay me receurent, 

Et de leurs biens abondamment me peurent; 

Où je trouvay la royale semence 

Qui m'accepta des siens, par sa clémence. 

Là arrivé, je me tenois bien seur 

Que tes assaultz ne me feront plus peur, 

Et pensois bien qu'attenter n'oserois 

De violer ce saint lieu où la Croix 

De Jesuchrist nostre Seigneur est mise, 

Et la vertu de son Esprit assise. 

Mais toustesfois, sans y avoir respect, 

Tu as jette ton rigoreux aspect 

Sur moy estant en ceste sauvegarde. 

Et as brisé cruellement ma garde. 

Comment as-lu, ô Fortune cruelle, 

Tant de pouvoir, ou sur moy, ou sur celle 

Qui tant m'a fait et d'honneur et de grâce. 

Que d'avoir sceu (ù Dieu, quelle disgrâce!) 

Faire son cœur vray marbre devenir, 

Et contre moy en rigueur se tenir? 

Comme as-lu sceu son naturel changer? 

Si tu voulois contre moy le venger. 

Ne sçavois-tu armer quelque Néron, 

Quelque tyran, quelque cruel Yéron,...* 

Si tu voulois en les mains me saisir 

El m'atlraper, le falloit-il choisir 

Celle qui ha jiarloul la renommée 

D'eslre sans fiel, celle qui esl nommée, 

1. 11 y a là quelques vers sur le même Ihéme, que je regrette de ne 
pouvoir citer, et qui sont d'un beau soulVlc. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 425 

Entre plusieurs, flambeau de charité, 

Fons de douceur et de bénignité? 

O cruauté! ô maligne Marâtre, 

As-tu osé, pour me du tout abatre, 

Armer d'acier le cœur de ma princesse ? 

Et pour tenir mon povre cœur en presse, 

Oses-tu bien toucher à la couronne 

Que bruit commun pour sa douceur luy donne ! 

J'ai dû citer longuement. La reproduction de celte belle 
page, si achevée, si poignante par endroits, élait indispen- 
sable, parce qu'elle contient la plupart des éléments qui 
forment le nœud du problème. Dès l'abord, une question 
se pose, qui domine toutes les autres. Quelle est la princesse 
secourable, « la royale semence », auprès de laquelle l'infor- 
tuné captif avait trouvé un premier refuge, lorsque la persé- 
cution vint le frapper et le contraindre à la fuite? La Minerve 
de la petite Église, celle qui a parloul la renommée d'être 
sans fiel, le flambeau de charité, la source de douceur et de 
bénignité, celle à qui le bruit commun a décerné la couronne 
de la bonlé : est-il besoin d'une longue et minutieuse argu- 
mentation pour parvenir à l'identifier? Je ne le crois pas. 
La princesse dont la douceur et la bonté sont données, dans 
ces vers, comme les qualités maîtresses, n'est autre sans 
doute que Marguerite de Navarre elle-même. Je n'ai pas à 
rappeler comment, depuis^ bientôt quatre siècles, la voix 
unanime des historiens et des j^oètes n'a point cessé de 
célébrer la tendresse et la générosité de son âme. Pour 
parler d'abord de son époque, les termes dans lesquels 
il est ici parlé d'elle ne sont-ils pas ceux dont usèrent, à 
son égard, tous les orateurs, tous les poètes, ses contem- 
porains, qui l'ont aimée et chantée? Les rapprochements 
sont frappants. Clément Marot est revenu nombre de fois 
sur cette idée. Il suffira de citer l'un des charmants éloges 
poétiques consacrés par lui à sa protectrice, « humaine, 
douce et sage », et où il la décrit ainsi : 

Une douceur assise en belle face, 
Qui la beauté des plus belles efface; 

XLVI. - 31 



426 ÉTUDES HISTOUIQLES. 

L n regard chaste où n'habite nul vice, 
Un rond parler, sans fard, sans artifice, 
Si beau, si bon que qui cent ans Forroit 
Jà de cent ans fascher ne s'en pourroit; 
Un vif esprit, un savoir qui estonne, 
Et par sus tout une grâce tant bonne 
Soit à se taire ou soit en devisant... 

fjonaventure des Périers, Dolel, la Haye, Bourbon, Frotté, 
Jacques Pelelier, et d'autres encore, offrent cjuantité de pas- 
sages caractéristiques sur le même thème. Sainte-Marthe les a 
tous élociuemment résumés dans son Oraison fiinèbi~e , quand 
il a célébré sa souveraine en termes si magnifi(|ues : « Elle était 
la plus humaine et la plus libérale femme du monde : elle 
écoulait parlerions étals et toutes nations d'hommes; elle 
ne refusait sa maison à personne; elle ne voulait, quand on 
la priait de quelque chose, cjne celui ([ui demandait s'en allât 
refusée » Quand Marguerite se représentait elle-même comme 
une « Angoumoise, sentant Teau douce de Charente », 
et « comme se laissant gagner à tout le monde », elle 



■1. Je ne résiste pas au désir de reproduire — pi.iisc|ue l'occasion s'en 
présente — une autre page adniiral)le du même Sainte-Martlie sur Tinfi- 
nie charité de la reine de Navarre : « Mais s'il était possil)le que tous 
ceu\ à qui Marguerite a aidé et fait du bien fussent assemblés en une 
place, jamais, du temps de nos pères et du nôtre, ne fût vue plus grande 
armée que serait leur compagnie. Tous les malades de graves maladies, 
tous ceux qui souffraient nécessité et indigence, tous ceux qui avaient 
perdu leurs biens et al)andonné leur patrie, tous ceux qui fuyaient, la per- 
sécution et la mori, bref, tous ceux qui étaient en quelque adversité, 
soit du corps, soit de l'esprit, se retiraient à la reine de Navarre, comme 
à leur ancre sacré et extrême refuge de salut en ce monde. Tu les eusses 
vus à ce port, les uns lever la léte hors de mendicité, les autres, comme 
après le naufrage, embrasser la tranquillité tant désirée, les autres se 
couvrir de sa faveur, comme d'un second bouclier d'AJax, contre ceux qui 
les persécutaient. Somme, les voyant à l'entour celte bonne dame, tu 
eusses dit d'elle que c'était une poule qui, soigneusement, appelle et 
assemble ses petits poulets et les couvre de ses ailes. » Il ne faut pas ou- 
blier que Charles de Saintc-Marihe est mort protestant et que son Orai- 
son funèbre est sensiblement pénétrée des doctrines de la Héforme. \oy. 
sur ce coté de la vie de Marguerite, notre premier article, Bulletin, plus 
haut, p. 19; le livre de la Perrière, Marguerite d'Angoulcme, son livre de 
dépenses, passim, et notre Introduction aux Dernières Poésies de Mar- 
guerite de Navarre, p. xvui et suiv. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 427 

sanctionnait implicitement le jugement de toute son époque. 

Il n'y a aucun lieu de s'étonner que Marguerite ait parlé 
d'elle-même, comme elle l'a fait, dans le passage de la Com- 
plainte (|ui vient d'être rapporté. N'oublions pas d'abord que, 
d'un bout à l'autre du poème, c'est le prisonnier qui parle. 
D'autre part, il était tout à fait indispensable à l'exposé de ce 
dernier que la bonté habituelle de sa protectrice fût mise 
en relief, afin que la tristesse qu'il avait éprouvée de son 
abandon ressortît d'une façon plus saisissante. Il serait aisé 
de signaler des affirmations analogues dans les autres 
œuvres de Marguerite, notamment dans les Prisons, dont 
l'authenticité demeure indiscutable. La fausse modestie des 
modernes n'a rien à voir avec la franchise simple et naturelle 
des grandes âmes du xvi^ siècle. 

La petite cour, où régnent, avec Minerve, les Muses et les 
Grâces, où la Croix de Jésus-Christ est plantée et la vertu de 
son Esprit assise, n'est autre que celle de Navarre, qu'abrita 
le château de Nérac. A cette cour seule, où le culte des 
choses de la Renaissance s'alliait aux sympathies les plus 
manifestes à l'égard de la Réforme, et qui vit successivement 
au nombre de ses hôtes Lefèvre d'Étaples, Calvin, Marot, 
Gérard Roussel et des Périers, pour ne citer que quelques- 
uns de ses visiteurs les plus illustres, peuvent s'appliquer 
les données de la Complainte. Les descriptions qu'en ont tra- 
cées les poètes de l'entourage de Marguerite, sans parler de 
celles des humanistes et des réformés, suffiraient à rendre 
cette identification évidente, si une telle démonstration n'était 
inutile. Voilà donc un double jalon qui nous permettra rapi- 
dement d'en fixer d'autres. 

Le héros du poème, remarquons-le tout de suite, bien 
que cette circonstance , soit surtout affirmée un peu plus 
loin — et de la manière la plus formelle — s'est vu contraint 
de se réfugier près de la reine de Navarre, pour fuir la 
persécution religieuse que lui a value son hérésie déclarée. 
Mais le malheureux protestant, nous l'avons vu, ne réussit 
point à rester à la cour de Nérac. Il lui faut quitter à la 
fois cet asile, qui n'est plus assez sûr, et sa protectrice, 
qui n''ose le défendre plus longtemps contre des ennemis 



428 ÉTUDES HISTORIQUES. 

acharnés à sa perte; il quitte la France et traverse les 

monts : 

Sçais-tu poLirquoy il te tira de l'rance, 
Où tu vivois en repos, sans souffrance ? 
Sçais-tu pourquoy icy il t'envoya, 
Quand povreté si loing te convoya... 
C'estoit à (in qu'avecques maintz travaux, 
Passant à pied les monlz, plaines et vaux, 
A ses Esluz portasses le thrésor, 
Le diamant, la riche perle et l'or. 
Le don heureux de la Sainte Evangile, 
Que tu avois en ton vaisseau fragile... 

Et le captif, séparé de ses frères en Jésus-Christ, s'étonne 
qu'un tel don, apporté au prix de tant de dangers, ne lui ait pas 
valu un plus doux traitement. Il explique alors, en un gracieux 
développement, comment le Seigneur a coutume d'employer 
l'honneur et la vie de ses serviteurs pour retirer les autres 
d'ignorance. Il n'y a point à tenir compte, en cela, de l'opinion 
des hommes. Il se lait alors à lui-même un aveu intéressant : 

Trop le regret te poingt, afflige et presse 
D'avoir perdu le gré de ta Princesse,... 
Pense tousjours le cœur humain muable, 
Et que la chair n"ha rien de pardurable. 
Console toy, ton l^ère a le pouvoir 
En peu de temps te faire appercevoir 
Son cœur royal plus gratieux, plus doux 
Que ne t'est dur maintenant son courroux. 
Console toy ; certes sa conscience, 
Un jour viendra, luy fera rcmonstrnnce 
De ta douleur; un jour viendra, sera 
Juge, tesmoing, advocate, et dira 
Que toujours feuz fidèle serviteur; 
Que n'as esté ne flatteur, ne menteur;... 
Si sa fureur obliquement expose 
Tes ditz, tes faitz, et autrement les glose... 
Laisse un peu ccste fureur passer. 
Car puis après conscience viendra... 

Qui ne reconnaîtrait dans cette complaisance à marquer et 
à détailler le revirement de la reine, la main de la princesse 



ÉTUDES HISTORIQUES. 429 

elle-même? Mieux ici que partout ailleurs peut-être, elle se 
laisse aller à exprimer ses propres pensées par la bouche 
de son malheureux ami. Si, ainsi que nous le croyons, cette 
Complainte a été envoyée comme consolation à celui cjui 
était censé l'exhaler, nul doute que Marguerite n'ait saisi 
l'occasion de lui faire deviner ses propres sentiments, par- 
tout où cela devait sembler plus naturel. Aussi continue-t- 
elle ses confidences sur les regrets qu'elle éprouve de sa con- 
duite passée : 

Qui eust pensé de ce serain visage 
Pouvoir venir un sy terrible orage?... 
De ce climat un doux vent favorable, 
Un Zephyrus suave et amyable 
Faisoit tousjours mon jardinet l'iourir; 

et, grâce à lui, tous les nuages menaçants étaient écartés. 
Mais maintenant un Aquilon malfaisant, un Borée impitoyable 
sont venus dévaster tout ce qu'il avait planté dans sa vigne. 
C'est ici que le poète rencontre, pour nous décrire le charme 
de ses années de bonheur, des accents de poésie biblique 
d'une séduisante fraîcheur : 

O, si j'estois sur les grasses collines 
De toi, Juda, dont les eaues argentines 
Courent en bas par maintz petits ruysseaux ! 
O, si j'estois dessus les arbrisseaux, 
Sur les coustaux d'Israël, là ou sont 
Mes compaignons, qui tous la vigne font 
De l'Eternel!... 

Il prierait Dieu d'accorder de meilleurs fruits à leurs la- 
beurs. Mais il ne peut sortir de sa prison et doit se contenter 
de leur envoyer ce petit écrit, az^ nom de Jésus-Christ. Il est 
sûr que ses anciens compagnons pleureront sur lui, s'étonnant 

Comment a peu ainsi m'estre contraire 
Celle envers qui le Seigneur m'a fait faire 
De son salut l'amyable message ; 
Comment aussi m'a fermé son courage 
Celle chez qui je feuz le laboureur 
De l'Eternel... 



430 ÉTUDES HISTORIQUES. 

Et l'infortuné imagine toutes les suppositions que ses amis 
vont faire louchant les causes de sa misérable situation. 
C'est toujours la même préoccupation que nous avons rele- 
vée plus haut, et où se reflètent curieusement les scrupules 
de la reine de Navarre. Il n'est pas douteux que, dans 
les derniers développements qui viennent d'être cités, le 
prisonnier a confondu à dessein les disgrâces successives 
qui l'avaient frappé : la première qui l'avait forcé à fuir le 
lieu où il vivait, lui faisant faire un million de pas, pour le 
laisser enfin, momentanément heureux et tranquille, dans 
l'asile qu'il a trouvé à la cour de Navarre; la seconde, surve- 
nue à cette même cour, lorsqu'il est contraint de la quitter, 
pour se rendre à pied, à travers monts et vaux, dans un pays 
étranger; et enfin la troisième, lorsque, arrivé dans ce pays 
lointain, où il entreprend de propager l'Évangile, il se voit 
arrêté et jeté dans une prison, en attendant que des juges 
décident de son sort. 

Nommerai-je tout de suite, sans poursuivre cette analyse 
plus avant, et usant des éléments d'information déjà recueillis, 
le personnage à l'histoire duquel s'appliquent exactement 
des circonstances aussi parliculières ? Entre tous les noms 
des familliers et « serviteurs » de Marguerite, un seul s'im- 
pose, et avec une évidence singulière, c'est celui de Clément 
Alarot. Quiconque n'ignore point les détails de la vie aven- 
tureuse de l'illustre poète, ses rapports avec la reine de 
Navarre,— qui en lit, durant tant d'années, son commensal et 
pensionnaire par excellence, — la protection persistante dont 
la princesse l'entoura, le commerce poétique qu'il entretint 
avec elle, et enfin les persécutions multiples que lui valut, en 
France et à Ferrare, son prosélytisme protestant, n'hésitera 
pas à confirmer cette identification du mystérieux prisonnier. 

Pour nous en tenir ici aux faits rapportés dans la Com- 
plainte, nous rappellerons comment le futur auteur de la tra- 
duction des Psaumes^ compris sur la liste des suspects d'hé- 
résie dressée à la suite de la triste affaire des Placards 
(octobre 153'i). fut forcé, comme Calvin, Gérard Roussel, 
Jacques Amyot et des centaines tl'autres, de s'enfuir de 
Paris, où tant de protestants montèrent alors sur le bûcher. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 431 

pour aller chercher un refuge à Nérac, près de Margue- 
rite, vers laquelle plus que jamais tous les persécutés tour- 
naient les yeux. Il y resta quelques mois, oublié, ou croyant 
l'être, jusqu'au jour où, par suite de circonstances restées 
assez obscures, probablement à la suite de menaces ou de 
tentatives qui mirent de nouveau sa vie en danger dans 
cet asile même, la souveraine lui fit comprendre avec 
tristesse qu'il ne pouvait demeurer plus longtemps en sûreté 
auprès d'elle. Ce fut, quand la nouvelle de celte décision se- 
répandit, une grande surprise dans le clan des littérateurs et 
des réformés, surprise que la reine devina et qu'elle a expri- 
mée, d'une façon très louchante, dans plusieurs passages de 
la Complainte. Evidemment, une telle mesure, si contraire à 
la préoccupation qu'elle eut constamment de défendre tous 
ceux qu'atleignait la persécution religieuse, ne peut s'expli- 
quer que par des motifs d'une exceptionnelle gravité: peut- 
être une lettre arrachée au roi, peut-être aussi une faute de 
Marot. En tout cas, ce fut bien contre le gré de la princesse 
que le pauvre poète dut prendre le chemin de l'exil et tra- 
verser les monts. 

Il alla tout droit à Ferrare, près de la meilleure amie de sa 
protectrice, cette douce Renée de France, fille de Louis XII 
et d'Anne de Bretagne*, au cœur si noble, et qui fut, dans la 
péninsule, par la supériorité de l'esprit et la tendresse des 
sentiments, la digne émule de la Marguerite des Marguerites. 
Il arriva à la cour des Este, vers le milieu de l'été de 1535, 
saluant en poète, par deux jolies pièces, le duc et la duchesse 
dont il allait devenir l'hôte, et envoyant à ses amis de France 
le dizain suivant : 

A ses amis, quand, laissant la Royne de Navarre, fut reccu en la 

maison et estât de Madame Renée, duchesse de Ferrare. 

(1535) 

Mes amys, j'ai changé ma Dame; 
Une autre a dessus moy puissance, 
Née deux fois de nom et d'âme, 
Enfant de Roy par sa naissance, 

1. Le père de Marol avait été au service d'Anne de Bretagne. 



432 ÉTUDES lIISTORiQL'ES. 

Enfiint du ciel par cognoissance 
De Celluy qui la saulvera; 
De sorte, cjuand l'autre sçaura 
Comment je Tay telle choisie, 
Je suis bien seur qu'elle en aura 
Plus d'aise que de jalousie*. 

Dès CCS premiers vers, Marot révélait ses visées nellement 
religieuses et protestantes. Il venait en Ferrare en apôtre, 
presque en prcdicaiit, comme on allait dire un peu plus tard, 
et non point en ami des .Muses, désireux de visiter une cour 
alors célèbre par les goûls artistiques et litléi-aires qui en fai- 
saient l'une des ])lus brillantes de Fltalie. Aux yeux du poète 
fugilil", son voyage par delà les monts n'avait pas seulement 
pour but de lui procurer la sécurité après laquelle il aspirait, 
mais aussi et surtout de le mettre à même de conquérir au 
nouvel Évangile un milieu qui lui paraissait tout à fait disposé 
à l'accepter. Les écrivains qui se sont occupés le plus ré- 
cemment de l'histoire de la duchesse de Ferrare et de celle 
de Clément Marot s'accordent à reconnaître que le rôle de ce 
dernier dans la ville des Este, au point de vue de l'introduc- 
tion et de la propagation de la Réforme, a été prépondérant 
à beaucoup d'égards. Il fut le véritable initiateur du mouve- 
ment protestant qui se produisit, à partir de 1535, autour de 
la princesse, et dont les conséquences furent si considérables. 
Si la nouvelle religion réussit à s'implanter dans le palais 
même de Ferrare, c'est grâce à l'auteur de VEnfer qu'un 
aussi grave événement a pu s'accomplir. 

MM. Bonnet-, Guiffrey^ Douen *, Fonlana'' et Hodocana- 
chi'^ ont fait connaître déjà, avec un grand luxe de preuves, 

1. Édition Jannct. III, C/j. 

2. Bulletin, 1885, p. 289 et siiiv., ibid., p. 327; 1890, p. 1(>9, etc. 

3. Guilfi-ey, éclit. des Œuvres de Marot, l. II et \\\, passim. 
■ ■'i. Clément Marot et le Psautier liuguenot, passim. 

5. Fonlana (B.), Renata di Francia. duchessa di Ferrara, sui documenti 
deW Archivio Estense, etc., l. 1" (I510-153G), p. 2'i3-282 et 337 et suiv. 
(t^ome, 1889). 

f>. Renée de France, Paris, 1896, p. 92-127, nolamnient p. 99 : « ... Son 
esprit de crili(|ue, son zèle de néophyte, son exiibéiance, le poussèrent à 
transformer la cour de Ferrare en un foyer de protestantisme. Il s'attaqua 



ÉTUDES HISTORIQUES. 'i33 

ce côté si intéressant et longtemps ignoré de la carrière du 
charmant écrivain. Ces érudits sont unanimes à faire res- 
sortir le caractère profondément évangélique de l'activité de 
Marot pendant son séjour sur la terre italienne. 

L'orateur ferrarais à Venise, Matteo Tebaldi, avait signalé 
dans une letlre adressée au duc Hercule II, l'époux de Renée, 
dès le 30 août 1535, le danger qu'offrait la présence du réfugié 
français dans les murs de Ferrare : « Je crois devoir avertir 
Votre Excellence, disait-il, c|u'un Français du nom de Clément 
est venu récemment s'établir auprès de notre sérénissime 
duchesse, après avoir été banni de tout le royaume de France 
comme luthérien. C'est un homme très capable d'introduire 
cette peste à la cour, ce dont la bonté divine veuille nous 
préserver* ! » Le duc ne comprit cjue plus tard, semble-t-il, la 
portée de cet avis. 

Rien de surprenant, dans ces conditions, que le poète 
puisse être représenté dans la Complainte comme un prê- 
cheur hardi et pressant. Oui, Marot a été, à ce moment de 
son existence, un conducteur d'âmes, et le ton sur lequel 
Marguerite a chanté ses conquêtes spirituelles n'a décidément 
rien d'exagéré. Je n'insisterai donc pas davantage sur ces faits, 
admettant comme acquise à l'histoire l'action décisive exercée 
par Marot sur la conversion de Renée de France et d'un cer- 
tain nombre de ses familiers aux croyances de la Réforme-. 

Il y avait près d'un an que l'ancien valet de chambre de 
Marguerite de Navarre, devenu le secrétaire de Renée de 



à Renée et ne réussit que trop auprès d'elle. Il luiparlaitla langue de son 
pays, l'entretenait de la cour, du roi, « de sa sœur la reine de Navarre », 
dont le souvenir lui était resté si cher, lui exposait avec ce feu, cette 
ardeur qui séduisaient en lui de prime face, les doctrines dont son en- 
fance avait été nourrie et vers lesquelles elle penchait de plus en plus. Et 
Renée l'écoutait d'autant plus volontiers que la mésintelligence était plus 
grande entre Hercule et elle. » 

1. Cité par Bonnet, Bulletin, 1885, p. 290 et suiv. 

2. Outre les cinq ouvrages qui viennent d'être mentionnés, il faut encore 
citer, sur la question du séjour de Marot à Ferrare, un mémoire intéres- 
sant dans les Mélanges de M. Lecoultre (Lausanne, 1894) ainsi que les 
précieuses notes d'Herminjard, Correspondance des Réformateurs, t. IV, 
p. 449 et 451. On peut également consulter tous ces auteurs sur la question 
du séjour de Calvin dans la môme ville. 



'âk ÉTUDES HISTORIQUES. 

France, voyait se grouper autour de lui, avec l'appui avéré 
(le la duchesse, une phalange de partisans résolus des idées 
|)roteslantes, lorsqu'un événement imprévu vint compro- 
mellre l'existence du petit cénacle, en amenant pour ses 
membres les plus en vue une crise redoutable. 

Le vendredi saint 14 avril, au cours de la cérémonie dite 
de l'adoration de la croix, un jeune chanteur appelé Je- 
hannet — en italien Gianetto ou Zanetto — attaché au ser- 
vice de la duchesse, sortit brusquement de l'église, en mani- 
festant son mépris à l'égard du culte qu'on était en train de 
célébrer. Le coupable, d'origine française et l'un des plus 
fervents disciples de Marot, était déjà suspect d'hérésie. L'af- 
faire prit tout de suite des proportions extraordinaires, et la 
lutte depuis c|uelque temps latente, entre les deux clans qui 
se partageaient la cour, éclata au grand jour. Le duc et la 
duchesse, dont le complet désaccord, sur les délicates ques- 
tions religieuses qui s'agitaient autour d'eux, n'était plus un 
mystère pour personne, se trouvèrent naturellement conduits 
à prendre un parti opposé. De part et d'autre, des courriers 
furent expédiés, en France, à Rome et à Venise. Le petit 
chantre l'ut mis à la torture, et l'inquisiteur de Ferrare entra 
aussitôt en scène. Des poursuites furent ordonnées contre 
plusieurs des membres de la maison de Renée. C'est ici 
([ue se pose le problème, tant de fois étudié, de savoir si 
Calvin ne s'est point trouvé mêlé directement à tous ces 
événements, et si sa venue dans la capitale des Este a coïn- 
cidé avec le printemps de Tannée 1536. Je ne reviendrai pas 
sur cette délicate question. Tout ce qu'il importe de relever 
à ce propos, c'est que les èrudits cités plus haut, après avoir 
examiné dans le détail l'ensemble des textes qui nous sont 
parvenus sur cette affaire, ont été unanimes à identifier avec 
Clément Marot le mystérieux personnage, « Français de 
pelile stature, banni de France pour cause de religion et que 
l'on disait être secrétaire de Madame », (|ue met en scène un 
interrogatoire fort important du 30 avril 1536 conservé dans 
les archives d'Esté*. 

1. Voy. Bonnet. Bulletin, 1885, p. 293 ct:i27: lM>nlana, Of). c//., p.327. elc. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 435 

Il est impossible de ne pas en être frappé : partout, au 
cours de l'instruction qui fut ouverte à ce moment, le poète 
français fugitif apparaît au premier rang. Il est l'homme 
suspect par excellence, celui qui personnifie le mieux, aux 
yeux de ses adversaires, le mouvement religieux dont l'exis- 
tence venait d'être reconnue. Le duc lui-même le constate 
dans un message qu'il expédiait à son ambassadeur auprès 
du roi de France, le 5 mai 1536: « Dans le cours de l'instruc- 
tion, ledit inquisiteur a été informé par des religieux français 
et par plusieurs serviteurs de la duchesse que les nommés 
Clément Marot, La Planche, Cornillan, et bon nombre d'autres 
attachés à la maison de madame et vivant auprès d'elle, 
étaient infectés d'hérésie, parlant et agissant contrairement 
aux règles établies par notre Sauveur lui-même. Nous donc, 
par respect pour madame la duchesse, nous l'avons priée, 
avec tous les égards possibles*, d'enjoindre aux inculpés de 
se justifier devant ledit inquisiteur, afin que le mal n'étendît 
pas ses ravages, et que le scandale fût étouffé sans bruit. 
Mais ceux-ci ont répondu qu'ils aimeraient mieux quitter la 
ville, et même aller se justifier à Rome, que de reconnaître 
la juridiction de l'inquisiteur, ce qui tourne à notre honte 
comme souverain du pays, » 

11 est certain qu'à ce moment trois arrestations furent 
faites parmi les personnes les plus suspectes de l'entourage 
de la duchesse-. Nous en connaissons deux, Jehannet 
(Zanetto), la cause première de toutes les poursuites, et Cor- 
nillan. Or, il y a eu sûrement un troisième prisonnier, celui-là 
mystérieux, et dont le nom a été partout systématiquement 
effacé ou laissé en blanc dans les procédures. Il s'agissait 
évidemment du plus marquant des trois, d'un personnage 
relativement considérable. 

Toutes ces lacérations de textes, ces disparitions de 

i. Il ne faut pas oujjlier que ces paroles sont destinées à être rappor- 
tées au roi de France. 

2. Certains historiens, sur quelques indices, en ajoutent un quatrièiiie, 
dont l'inquisition, suivant un procédé qui lui était familier, aurait pris 
soin de celer le nom et même taire la participation. \'oy. Rodocanachi, 
op. cit., p. 123. 



436 ÉTUDES HISTORIQUES. 

pièces', dont on s'est préoccupé à son endroit, Fattestent 
avec éloquence. Mais ce personnage, cj^-ii finalement réussit 
à s'échapper de sa prison, quel est-il? II y a, sur ce sujet, 
divergence et doute entre les historiens. M. Fontana n'admet 
pas que ce soit Marol. II reconnaît, avec M. Bonnet, que le 
Français hérétique, de petite taille, dont il est longuement 
parlé dans l'enquête du 30 avril, et l'évadé de juillet sont une 
seule et même personne, mais il se sépare complètement, 
pour le reste, de son devancier. Il pense que Tinconnu pour- 
rait bien être Calvin, caché sous un pseudonyme, mais il 
avoue en même temps que c'est plutôt là une hypolhèse de 
sentiment et qu'une démonstration rigoureuse est impos- 
sible-. M. Bonnet, à qui ses longues et minutieuses recherches 
sur tout ce qui concerne Renée de France donnent une auto- 
rité toute particulière, a démontré, nous semble-t-il, d'une 
façon très satisfaisante, que l'énigmatique captif ne pouvait 
être Calvin ^ A ses yeux, l'identification avec Marot est 
seule soutenable, et il revient, à diverses reprises, dans 
plusieurs articles, sur sa vraisemblance. Dès 1885, il écri- 
vait* : « Compromis sans retour dans les manifestations 
du palais, Clément .Marot ne fut sans doute pas traité avec 
plus d'égards que ses amis; mais s'il partagea leur cap- 
tivité, comme tout porte à le croire, cette épreuve fut pour 
lui de courte durée. La duchesse veillait sur le fidèle se.- 
crétaire qui avait été plus d'une fois l'écho de ses douleurs. 

1. Voici, à ce propos, une intéressante remarque de .M. Bonnet : « Sur ce 
point, comme sur bien d'autres, on doit se résigner à ignorer beaucoup. 
A la mort de l'inquisiteur bolonais Fra Papino, en 1557, le duc de Ferrare fit 
saisir tous les papiers concernant la duchesse et les personnes de sa 
maison inculpées d'héi'ésie, pour être mis sous bonne garde et détruits. 
Le cardinal de San-Severino donna le même ordre, en IGOO, pour les 
papiers de la duchesse encore conservés à Modéne. Que de pièces irré- 
vocablement perdues pour l'histoire! » (Bonnet, Bulletin, 1885, p. 329.) 

2. Op. cit., p. 388. 

3. M. Bodocanachi {op. cit., p. 124) .se réserve : « Le Français de petite 
(aille, secrétaire de Madame, qui mène si beau bruit, semble bien être, 
en effet, Marot. S'ensuil-il que Marot soit le fameux prisonnier sur qui 
reposait tout le complot et dont l'évasion rend le procès impossible? C'est 
ce dont on est en droit de douter... La question reste entière. » Ce n'est 
nullement notre avis. 

4. Bulletin, p. 293. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 437 

De concert avec le résident à Venise, George de Selve, 
évêque de Lavaur, elle disposa tout pour une évasion dont 
les détails nous sont inconnus, mais qui, déjouant les calculs 
de l'inquisiteur ferrarais et les prévisions du duc lui-même, 
assura au poète un sûr asile dans la cité des doges ^ Marot 
dut y arriver d'assez bonne heure, en mai ou juin 1536, si l'on 
en juge par les premiers mots de Tépître qu'il adressa le 
15 juillet suivant, à sa royale protectrice. » Et le môme érudit 
affirme plus loin que Marguerite de Navarre, pendant toute 
cette crise, ne cessa d'agir, auprès de son frère, en faveur des 
serviteurs de la duchesse de Ferrare incarcérés pour cause 
d'hérésie, et du poète qui, plus heureux, avait pu trouver un 
refuge à Venise. Ce ne fut que dans les premiers jours d'août 
1536 que Jehannet et La Planche Cornillan (M. B. applique 
ces deux noms au même personnage) virent s'ouvrir la porte 
de leur cachot, et arrivèrent à leur tour à Venise sous les 
auspices de l'évêque de Rodez. 

Ajoutons qu'en 1890, le savant historien, contestant les 
conclusions de M. Fon'tana, est revenu sur la question de 
l'arrestation de Marot qu'il considère comme infiniment pro- 
bable pour ne pas dire plus. Depuis, la discussion en est 
restée, ou à peu près, au même point. 

Et cependant, pour peu qu'on y réfléchisse, il serait bien 
étrange que le chef du mouvement, cause avérée de ces 
troubles religieux, fût justement le seul qui eût échappé à 
leurs conséquences. On pourrait presque soutenir que son 
incarcération -a dû être la première sanction logique, la 
mesure qui s'imposait au duc et à l'inquisition, décidés à 
enrayer, à tout prix, le mouvement. 

■1. « Il est fait allusion à la fuite de Clément Marot, ajoute en note notre 
auteur, clans une lettre du duc de P'errare à Philippo Rodi, son ambassa- 
deur à Rome, du 18 juillet 153t> : « Per esserne fuggilo uno ché si trovava 
jn questa terra, ciel quale si sperava poter sapere la verita. » Même allusion 
dans un entretien de P. Rodi avec le cardinal de Capoue, qui se plaint du 
rôle joué par l'orateur du roi t. ch. dans l'évasion du mystérieux prison- 
nier bien connu à Rome, et qui ne peut être que Cl. Marot retiré à Venise 
alors que ses amis, compromis dans les mêmes manifestations, étaient 
retenus dans les cachots de l'inquisition ferraraise qui ne lâcha sa proie 
qu'au mois d'août suivant. Je retrace cet épisode ailleurs avec les docu- 
ments diplomatiques. » 



138 ÉTUDES HISTORIQUES. 

Or, à mon avis, la Complainte, si visiblement inspirée par 
le sort de Marot, vient apporter un argument puissante! nou- 
veau en faveur de la thèse soutenue par M. Bonnet. Si mes 
inductions sont justes, la pièce dont nous nous occupons 
confirmerait le fait de l'arrestation et de l'emprisonnement de 
Marot, avec la carrière duquel elle s'accorde si complète- 
ment par ailleurs. Elle aurait été envoyée par Marguerite à 
son malheureux protégé, dès qu'elle eut appris la nouvelle 
de sa captivité. 11 ne faut pas perdre de vue, en effet, que les 
rapports entre 'les deux cours de France et de Ferrare furent 
plus fréquents que jamais pendant toute cette période de 
crise. Journellement, des courriers étaient expédiés, tant par 
le duc que par sa femme, vers François P' et vers sa sœur, qui 
connurent ainsi de première main et dans tous leurs détails 
les péripéties de ces événements. Il est probable, si notre sup- 
position est exacte, que la Complainte aurait été communi- 
quée à son destinataire par l'entremise de la duchesse Renée 
elle-même. Nous posséderions donc, dans ce morceau, l'un 
des restes infiniment précieux delà correspondance poétique 
échangée pendant de longues années entre la reine de Na- 
varre et Marot. Nous avons un certain nombre de pièces 
adressées par ce dernier à sa protectrice, notamment celles 
qu'il lui envoya de Ferrare*, mais, de la princesse, il ne nous 
est parvenu jusqu'ici que de rares fragments sans impor- 
tance, tout au plus quelques dizains ou épigrammes. A ce 
seul tili'e, l'hypothèse (jue je présente ici mériterait de n'être 
pas négligée par les historiens de notre littérature. 

Ce n'est pas le lieu, à cette place, d'insister sur l'imbroglio 
diplomatique (pii accompagna celte première crise du protes- 
tantisme ferrarais, ])as plus que sur les discussions inté- 
rieures, on pourrait presque dire les drames, qui en résul- 
tèrent pour les hôtes du palais des Este. Je me borne à grou- 
per les éléments d'ordre historique ou littéraire qui peuvent 
éclairer l'histoire de Marguerite et celle de Marot. 

Si nous nous reportons maintenant aux œuvres de l'auteur 

1. On les U'oiivcra non seulement dans les éditions Guilïrey, t. 111, et 
Jannet, t. 1" à 1\', mais encore dans Fonlana, Bonnet, etc. Voir, en outre, 
la pièce publiée par Génin, Lettres de Marguerite, t. 1", p. xiii. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 439 

des Epistres du Coq à VAsne, nous y trouverons matière à plus 
d'un rapprochement instructif. 

Il faut signaler d'abord la curieuse Complaiucte d'un Pas- 
toureau chrestien faite en forme d'Eglogue rustique, dressant 
sa plaincte à Dieu, soubz la personne de Pan, dieu des bergers, 
laquelle a esté trouvée après la mort de Marot à Chambéry. 
Celte pièce adressée à François I"', à qui Tentourage de Mar- 
guerite avait précisément attribué ce surnom de Pan, fournit 
des développements tout à fait analogues à ceax que ren- 
ferme la Complaincte comYiOsée par Marguerite. Sur bien des 
points, le parallélisme des deux morceaux est frappant. Le 
poème de Marot est même particulièrement précieux pour 
la solution de notre problème, en ce qu'il donne l'explication 
de certaines déclarations assez singulières qui figurent dans 
la dernière partie de la composition de la reine, qui reste à 
analyser. Le Sermon du Bon Pasteur et du Maulvais, Le Riche 
en Pauvreté, VEpistre au roi, du temps de son exil à Ferrare 
apporteraient encore, s'il en était besoin, d'utiles éléments 
de comparaison. 

Quant aux vers envoyés à Marot par la sœur de Fran- 
çois I*^', pendant son exil, leur existence n'est pas seulement 
garantie par la célèbre et admirable pièce : A la Royne de 
Navarre de laquelle il avoit receu une Epistre en rythme 
(1535), elle est encore explicitement spécifiée par des vers 
tels que ceux-ci, envoyés à la souveraine au plus fort de la 
lutte soutenue par le poète à Ferrare : 

Je suis icy en angoisseux esmoy, 
En attendant secours promis de toy 
Par tes beaulx vers que je me ramentoy 
Avecque gloire. 

Et bien souvent à part moy ne puis croire 
Que ta main noble ait eu de moy mémoire, 
Jusqu'à daigner m'estre consolatoire 
Par tes escripts... 

Qui sait? On trouvera peut-être quelque jour la preuve for- 
melle que cet écrit consolatoire n'était autre que la Com- 
plainte du détenu prisonnier. 



440 ÉTUDES HISTORIQUES. 

]M. Guiffrey, clans des notes restées manuscrites, a fait de ces 
vers un commentaire qu'il est peut-être intéressant de rappor- 
ter : « Quelles promesses Marguerite avait-elle bien pu faire 
au poète? Sur ce point nous en serions réduits aux conjectures, 
si Marot n'avait pris soin de nous renseigner à ce sujet, à dé- 
faut de Tépîtredela reine de Navarre qui, malheureusement, 
n'est point arrivée jusqu'à nous. Quelles promesses peuvent 
être plus ])laisantes à un accusé que celles qui lui font entre- 
voir la fin de son exil, et c'est précisément ce que Marguerite 
avait promis à Marot et ce qui le transporte de joie. » 

En ce qui concerne le poème de la sœur de François 1% 
nombre de remarques significatives pourraient être formulées 
ici. Je me contenterai de faire observer à quel point ce thème 
de la Prison lui était cher. L'introduction qui précède les 
Dernières Poésies pourra apporter, à cet égard, des données 
d'un réel intérêt. 

Je viens de dire que la Complaincte d'un Pastoureau dires- 
tien, due à Marot, aidait beaucoup à faire comprendre la fin de 
la nôtre. En effet, d'un côté comme de l'autre, le roi Fran- 
çois I'^'' est, si je puis dire, pris personnellement à partie. La 
Complaincte d'un détenu prisonnier, à l'endroit où nous avons 
interrompu notre analyse, interpelle le roi de France d'une 
façon qui paraîtrait par trop familière, si un tel langage n'é- 
tait pas naturel entre poètes. Le captif se défend aux yeux 
du roi (lu'il appelle « son frère, vray patron d'amitié » d'avoir 
manqué à aucun de ses devoirs envers « ses agnelins exquis* ». 
11 y a là encore (p. 77-80) deux ou trois pages remplies de 
tableaux tout à fait gracieux et vivants. Et lorsque le poète en 
vient à chercher, avec ses amis, la vraie cause de ses dis- 
grâces, il reconnaît, avec beaucoup de sens, (lue ce n'est point 
un homme en particulitM-(|uidoit en être reconnu responsable. 

Je vous diray (coiiime Dieu sçait) sans hayne, 
Qui m'a ainsi degaslé ma fontaine. 
C'est un torrent. Dieu sçait bien dont il vient, 
Et où il va, que c'est, et qu'il devicnl. 
Quand est de nioy, certes je m'imagine 
Que des enfers vienne son origine. 

1. Les « agiielins » sont les disciples spirituels du poète. 



ÉTUDES HISTORIQUES. 441 

Le poème s'achève, comme il a commencé, par une prière: 

Petits Agneaux vestuz de l)lanche laine, 
Ne venez plus pour boire à ma fontaine; 
N'y venez plus, car son eau est amère : 
Mais faites tous pour elle une prière... 



Et si encor de moy il vous souvient, 
Souvienne vous aussi de ma doctrine. 
Et gardez l^ien la parole divine. 



Le prisonnier termine en appelant les griices divines sur 
la famille royale, sur François L'', sa sœur, 

N'entens-tu pas, François, mon très cher Frère? 
C'est la Brebis que j'appellois ma Mère, 

les fils et les filles du roi, 

Et vos Agneaux, et vos deux Brebiettes. 

Il proteste de sa résignation et s'en remet finalement à la 
bonté du Tout-Puissant, dont il acceptera les décisions, 
quelles qu'elles soient. 

En résumé, dans cette pièce singulière, la reine de Na- 
varre n'a pas seulement renouvelé les déclarations favorables 
à la Réforme qui lui étaient familières. Elle a pris encore, 
avec une hardiesse et une netteté qui étonnent, quand on 
songe aux convenances extérieures qu'elle devait garder, 
le parti d'un hérétique notoire, incarcéré pour cause de reli- 
gion, et menacé par là même d'une condamnation capitale. 
Que dis-je? Elle a emprunté la voix du proscrit; elle a mêlé 
si intimement l'expression de ses propres sentiments à celle 
des convictions spirituelles du prisonnier qu'il est presque 
impossible de distinguer ce qui lui appartient sûrement dans 
ces confidences. Au fond, rien n'est plus significatif qu'un tel 
abandon. Il ne lui restait que ce dernier pas à faire, pour que 
son protestantisme éclatât au grand jour, privé, en quelque 
sorte, de tout écran mystique, et ce pas, elle l'a franchi sans 
hésiter. Cette manifestation a quelque chose de solennel et 
de décisif. On comprend, toutefois, qu'elle se soit abstenue 

XLVI. — 32 



442 DOCUMENTS. 

d'indicjuer dans Tédition des Marguerites le nom du poêle 
huguenot. Au moment où l'ouvrage fut publié, — Henri II 
venait de monter sur le trône, — cela n'eût été qu'une bra- 
vade dangereuse et inutile. Et si, par ailleurs, Marot n'a point 
parlé \ du moins dans ce (|ui nous est parvenu de ses œuvres, 
des périls dont il fut menacé durant l'année qu'il passa à 
Ferrare, rien ne s'explique plus aisément. Déjà poursuivi et 
emprisonné, à plusieurs reprises, dans sa propre pairie, il 
avait un intérêt évident à cacher à ses ennemis de France les 
persécutions qui l'avaient de nouveau compromis sur le sol 
étranger, sans que sa |)rotectrice, Renée de France, put même 
le défendre efficacement. C'est assurément pour ce motif qu'il 
n'a jamais fait, dans ses vers, une allusion quelconque aux 
causes qui l'avaient forcé d'abandonner brusquement Ferrare 
et la noble femme qu'il y servait. Je ne prétends pas avoir 
dissipé toutes les obscurités qui entourent le poème de Mar- 
guerite. Néanmoins j'ai quelque confiance d'en avoir à peu 
près dégagé le sens général. Oserai-je me flatter d'en avoir 

du même coup éclairci le mystère ? 

A BEL Lefranc. 



Documents 



L'ORGANISATION DES ÉGLISES RÉFORMÉES DE FRANCE 

ET LA COMPAGNIE DES PASTEL US DE GENEVE 

15G1 

L'année même de sa fondation, ce Bulletin s'est préoccupé 
de la fameuse liste des 2,150 Églises réformées dont Condé 
doit avoir offert l'appui à la reine-mère après le massacre de 
\'assy (I, 2il). Les diligents auteurs de la France protestante 
avaient espéré pouvoirlareconstitucrgr;ireà un rôle des \illes 
dans les faubourgs desquelles Tédil du 17 janvier 15G2 aulo- 
risail l'exercice public delà nouvelle religion. Ce rôle devait, 

1. Si ce n'est à mois couveils, comme on l'a vu, par exemple, dans les 
slrophos cilées plus haiil et adressées à Marguerile de Navarre. 



DOCUMENTS. 443 

selon l'éditeur des Mémoires de Condé, se trouver dans un 
manuscrit du fonds de Béthune (8703) à la Bibliothèque natio- 
nale. 11 n'y était déjà plus, lorsque les frères Haag l'y ont 
cherché, et ils n'ont pu, grâce à divers autres documents, 
retrouver et insérer dans le tome X de la première édition de 
la France prot. (p. 52), que la dixième partie environ de ces 
2,150 Églises. 

En racontant ce qui précède, le Bulletin de 1852 ajoutait 
(p. 212) : «... On nous dit qu'il se trouvait parmi les Mss. de 
(( cette ville (de Genève), au carton 3, une liste des pasteurs 
« de France avec les Eglises qu^ils desservent^, et au carton 6, 
« n" 1, sous la date du 23 novembre 1561 un Rôle d'Églises 
« réformées de France ». — Un peu plus tard (même année, 
p. 427), nous y trouvons la mention suivante : « M. Jules Bonnet 
« a bien voulu répondre à l'appel que nous avions adressé au 
(( sujet d'un Rôle des Eglises réformées de France indiqué 
« comme se trouvant, sous la date du 23 novembre 1561, à la 
« Bibliothèque de Genève. 11 nous a communiqué une inté- 
« ressante copie de cette pièce, qui contient une soixantaine 
« de mentions que l'on peut croire de la main de Pierre Vi- 
« ret. G'est un document important dont nous reparlerons 
« après un examen détaillé. Reste l'autre pièce qu'on nous 
« avait indiquée et que M. J. Bonnet, avec son zèle accou- 
« tumé, nous a promis de rechercher aussi. » 

Or, ce document n'a jamais été publié et la copie de 
M. Jules Bonnet paraissant, à son tour, avoir disparu, j'ai 
demandé, il y a quelque temps, à M. E. Choisy de bien vou- 
loir tirer au clair ce point d'histoire. M. E. Choisy a transmis 
ma requête à M. H. Aubert, conservateur à la Bibliothèque 
publique de Genève, qui a gracieusement consenti à se char- 
ger de cette recherche, 11 a retrouvé la liste jadis copiée par 

1. C'est sans doute cette liste qui a été puliliée clans le Bulletin, t. IX, 
p. 293 et suiv. Ses diverses données ne correspondent pas à un moment 
unique; elle doit être un relevé des pasteurs envoyés de Genève de 
1561 à 1566, ou du moins d'une partie d'entre eux (B.). M. H. Aubert ayant 
retrouvé cette deuxième liste et constaté entre le texte du Bulletin et 
l'original de nombreuses variantes et deux omissions, nous donnons à 
nouveau ce texte, après celui de 15G1, en marquant en italiques lés nou- 
velles lectures (N. W.). 



444 DOCUMENTS. 

M. J. Bonnet et attribuée par lui à Viret. Ce n'est, comme on 
va le voir, nullement un Rôle des Eglises réformées de 
France^ mais seulement une note énumérant un certain 
nombre d'Églises ou de communautés qui s'étaient adressées 
à la Compagnie des pasteurs de Genève et que celle-ci s'ef- 
forçait, au fur et à mesure de ses ressources en hommes dis- 
ponibles, de pourvoir de ministres. 

M- Auberi a soigneusement collationné ces deux listes, et 
ajouté aux noms de quelques-unes de ces Eglises la mention 
des lettres émanant d'elles, qui sont encore conservées à 
Genève. 11 a même poussé la complaisance jusqu'à copier 
pour nous quelques-unes de ces lettres qu'on trouvera à la 
suite du document ainsi annoté. 

En attendant, sur celle question, un travail d'ensemble 
qu'un de nos jeunes théologiens devrait bien entreprendre 
(ce serait un excellent sujet de thèse), il serait extrêmement 
désirable qu'on dressât une liste exacte des Eglises dont les 
lettres, de 1560 à 1564, ont été publiées. Voici à ce sujet, 
quelques indications préliminaires : 

En ISÔN, M. J. Gaberel a inséré, parmi les pièces justifica- 
tives du tome I*^' de son Histoire de V Eglise de Genève, p. 148- 
194, soit le texte intégral, soit la mention d'une cinquantaine 
de lettres extraites de la Correspondance des Églises de 
France avec la Compagnie des Pasteurs de Genève^ de 1561- 
1564. Malheureusement celte publication aéléfaite avec beau- 
coup de négligence. Non seulement le texte est très fautif, 
mais les lettres sont insérées péle-mèle, dans le plus grand 
désordre et sans aucune annotation. On ne peut donc s'en 
servir qu'après les avoir soigneusement comparées aux ori- 
ginaux. 

En 1865, et de 1868 à 1871, notre Bulletin a juiblié, d'abord 
une (|uinzaine de lettres d'Églises, adressées à Calvin, puis 
six autres, unedu\'igan,une d'Uzèset ([uatre de Nîmes, toutes 
de 1561, à la Compagnie (XVII, 481, et XIX-XX, 116)'.— Dix 
ans plus tard les savants éditeurs du Thésaurus epistolicus 



\. Les lettres à Calvin se trouvent dans les tomes XI\', p. 319-367; 
XVIII, p. 530 à. 532 et XXXI, p. 446. 



DOCUMENTS. 4 Î5 

Calviniamis (t. X-XX des Opéra) ont republié, non seulement 
toutes les lettres d'Eglises et de pasteurs à Calvin, mais encore 
beaucoup d'autres, sans toutefois s'astreindre, sauf en ce qui 
concernait Calvin, à donner tous les textes de cette nature et 
de celte époque. 

Enfin, en 1890 M. Joseph Roman a inséré dans le 
tome XXVI (XV'^ de la 3' série) du Bulletin de la Société de 
statistique de V Isère, intitulé Documents sur la Réforme et les 
guerres de religion en Dauphiné, les vingt et quelques lettres 
de cette province qu'il a trouvées dans les portefeuilles his- 
toriques de la Bibliothèque publique de Genève. 

Comme on le voit par ces notes, — incomplètes, certaines 
lettres ayant été publiées isolément, — quelques-unes des 
missives qui ont été adressées à la Compagnie, sont encore 
inédites, et malheureusement l'ensemble de cette correspon- 
d ance, précieuse pour la période qui précède et suit l'édit du 
17 janvier 1562, ne se trouve réuni nulle part. Pour en dres- 
ser le catalogue à peu près complet, il faudrait relever non 
seulement les lettres conservées à la Bibliothèque publique 
de la ville de Genève, mais encore celles que renferment les 
archives de la République*, celles qui furent adressées à 
Théodore de Bèze"- ainsi que celles qu'on trouverait à Neu- 
châteP, à Berne, à Zurich et sans doute ailleurs. 

Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'une publication qui donne- 
rait le texte des lettres encore inédites, et y joindrait la liste 
chronologique et le résumé de celles qui ont déjà paru, ren- 
drait les plus gTands services. Surtout si l'auteur de ce tra- 
vail voulait bien corriger les fautes de lecture de ses devan- 
ciers et compléter, au moyen des Registres du Conseil et du 
Consistoire de Genève, — à l'instar de ce qui a été fait pour 



1. J'en ai récemment publié deux, de 1564, voy. plus haut p. 237. 

2. MM. E. Choisy et H. Aubert préparent, si je ne me trompe, la publi- 
cation d'une partie de la correspondance de Bèze, et M. A. Cartier se 
propose de faire paraître avec M. Tronchin les lettres adressées au 
Réformateur, que renferme la Bibliothèque de Bessinges. 

3. D'où viennent, par exemple, les trois lettres importantes que j'ai 
publiées en ISlil (Gap, Vitry et Grenoble, t. XL, p. 474, 519 et 581) et qui 
sont toutes de 1561. 



/j-ie DOCUMENTS. 

Calvin {0pp., t. XXI) — et au moyen d'autres sources, les 
multiples indications de cette correspondance. 

Je laisse maintenant la parole à M. H. Aubert en le remer- 
ciant de son envoi et exprimant l'espoir qu'il voudra bien le 

compléter un jour'. 

N. W. 

La liste de 1561. 

Bibliothèque publique de Genève, mfr. 197"^ Carton n" 1. 
Correspondance ecclésiastique, 1530-1563^ 

Cette liste ne paraît être, après examen, que la récapitu- 
lation d'un certain nombre de demandes de pasteurs adres- 
sées par des Églises, des seigneurs, ou des communautés 
réformées de France, à la Compagnie des pasteurs de 
Cenève en 1561. Le nom du pasteur demandé ou envoyé a 
été quelquefois inséré à côté de la mention delà demande. Ce 
relevé a été inscrit par l'un des pasteurs de Genève, selon 
toute probabilité, Nicolas Colladou'', au dos d'une demande 
de ce genre, formulée par l'Église de Libourne, en date du 
24 novembre 1561*, et sur un feuillet blanc ajouté à la suite. 
Ine partie des lettres mentionnées dans cette liste a été con- 
servée, et ces pièces sont aujourd'hui à la Bibliothèque pu- 
blifiue de la ville de Genève, mfr. 197-'^, carton 1, et ml. 121, 

1. M. A. 13ernii.s a bien voulu ajoulci-, sur épreuves, quelques notes 
complémentaires indiquées ainsi : (B.) 

2. Les pièces contenues dans ces carions devant être prochainemenf 
reliées en volumes arrangés par ordre chronologiciue, seront alors folio- 
tées. 

3. Celte note est, en effet, de la même main (jue les cotes inscrites à 
l'époque au dos de presque toutes les lettres adressées de 1560 à 1564, à 
la Compagnie des pasteurs, ou à des pasteurs en particulier, pour des 
ai'faires concernant la Compagnie. Ce n'est l'écriture ni de Calvin ni de 
Bèze. — Le texte et la note ci-dessus étaient déjà imprimés, quand au 
dernier moment, nous retrouvons deux lettres autographes et signées, de 
Nie. Colladon, dont nous ne connaissions pas l'écriture. Nous pouvons 
désormais lui attribuer en toute cerlitude la rédaction de la Liste qui 
suit, ainsi (jue de la Liste de pasteurs, publiée Bulletin, IX, p. 293-207, et 
republiée ci-après. 

4. La date du 23 novembre I.'jOI, inscrite en cole sur cette leltre, au 
XIX* siècle, n'est pas exacte. La lettre de Libourne est datée du xxnii" no- 
vembre 1561. 



DOCUMENTS. -^47 

mfr. J97. D'autres, en plus grand nombre, ont disparu. C'est 
là ce qui l'ait l'intérêt de cette note, laquelle ne porte d'ail- 
leurs ni titre, ni date. Il semble qu'elle ait été rédigée à la fin 
de 1561 en vue de délibérations de la Compagnie des pas- 
leurs de Genève. Les noms des pasteurs ajoutés après coup 
seraient ceux que la Compagnie aurait décidé d'envoyer en 
réponse à la demande qui lui avait été adressée. 

IhPPOLYTE AUBERT. 

Ai" Jehan de Bosco / Castres. 

Gombaiild / Le Luc. 

Plateamis (Jean de la Place) / Valence. 

M« Gilbert / Millauld. (Cf. Calv. Epi st., n" 3606.) 

M" Sébastian / Beaidne. 

M" Vitalis / Soliers. 

Angiers. 

Le bourg d'Ys. 

Le gentilhomme de Champaigne. 

La Ferté. 

Foi.v {Ci'. Gaberel, I, pièces jusL, p. 165?). 

Basauges^ (Bazauges, Charenle-Inf., arr. Saint-Jean d'Angély). 

— Beaulne. M*" Sébastian Tyran (Voir lettre de l'Église de Beaune, 
7 février 1561, B. Gen., mfr. 197^ fol. 56-57). 

Cahors. 

S. Cyprian. 

Brives. 

Cisteron (Voir Gaberel, /. c, 169, une lettre de Sisteron, du 
12févr. 1562). 

La Vaux. 

Le Poetde Laval (Voy. J. Roman, Dociim. cités n^" 15 et 21, deux 
lettres du Poet-Lavai, 14 avril et 17 juillet 1561). 

La Rochelle (Voir lettre d'Ambroise Faget à Nie. Colladon, deman- 
dant 2 pasteurs pour La Rochelle. La Rochelle, 29 novembre 1561. 
Bibl. Gen., mfr. 197, fol. 1.5-16). 

Un baron de Daiilphiné. 

Issoire, j'ay l'argent, M" George Sanadet (ou Sairadel ? lecture 
incertaine. Ce nom a été ajouté après coup). 

Puis Michel (Voir une lettre des anciens de l'Égl. de Puy Michel 

1. Ce qui précède se trouve au dos de la lettre du 24 novembre 1561 et 
ce qui suit, sur un feuillet séparé. 



448 DOCUMENTS. 

à Pierre Virel au sujet de leur pasleur, M'= George, du 15 août 15G1- 
Bibl. Gen.,ml. 121, fol. 76). 

Aix en Provence. 

Coignac (Cf. Calv. Epist., iv 341G, et B. Gen. mf. 197-% fol. 73, 
lelt. in.). 

Ditcé en Normandie {Uucey, Manche, arr. Atranches, ch.-l. canl.). 

Meschiers, etc., pour lesquelles parroisses M° Henri Morel ha 
escript (Meschers, Cliarente-Inf., arr. Sainles, canl. Cozes). 

Nions en Daulphiné (^'oy. J. Roman, Documents, etc., n° .34, une 
lettre de Nyons, du 1.5 août 1.562). 

La Rocheposé, fay l'argent (La Roche- Posay, Vienne, arr. 
Châlellerault, cant. Pleumarlin. Voy. lelt. in., B. Gen. mf. 197", 
f» 110). 

Chauvigni. 

Gien (Voir lettre de Calvières, avocat, à Nicolas CoUadon, deman- 
dant un nouveau pasteur pour Gien. Gien, 1" août [1.561], Bibl. 
Genève, ml. 121, fol. 67-68). 

Le Pont L'Abbé. M' Noël le Lorrain a la charge (Voir lettre du 
Consistoire de Pont L'Abbé à I\l° Chevalier, proP à Genève, du 
25 cet. 1561, ml. 121, fol. 93-9'i). 

Sois.sons. 

Villeneufve. 

— Trois villages, Poussan, Balleruc, Villemagne, pour lesquels les 
ministres de Montpellier ont escript . (Cf. Calv. Epist., n» 3463.) 

— Bordeaux. 

Maise (Voir lettres de l'Kgl. de Maize, baronnie de Soubizc, à 
M'''' Raymond [Chauvet] du 23 août 1.5G1. Bibl. Genève, ml. 121, 
fol. 79-80, et du 24 oct. 1.561, ml. 121, fol. 91-92). 

Gaillargues (Voir lettre de B. Mandagoi, baron de I-^ons, s' de 
Galargues, à M. d'Anduze, demandant 1 pasteur pour son village de 
Gallargues. Sommières, 29 août 1.561, B. Gen., ml. 121, fol. 81-82). 

Chastcauduloir (Châleau-du- Loir, Sarthe. Cf. Calv. Epist., 
n. 3.520). 

— Le bourg d'Ys sur Thille le:; Digeon. M" Antoine de Grion 
(nom ajouté après coup). // me semble que Monsieur ^L^upeaur est 
allé (Voir lettre d'Is sur Thil à TEgl. de Genève, du S oct. 1561. 
Bibl. Gen., mfr. 197-'=', 1, publiée Corpus Réf., vol. 'i7, Calvini 
opéra, 19, p. 3'i, n'>3558). 

Marseille ou Lormarin (Voir ci-après lettre de l'Égl. de Marseille 
aux pasteurs. Genève, 15 octobre 1.561. mfr. 197='^, carton 1, orig.). 

Pontigniet aultres lieux de Bretaigne. 



DOCUMENTS- 4'i9 

Forccilquier. M^ Jaques Guerin (Voir lettre du 8 octobre 15GI, 
publ. Corpus Réf., 47; Calv. op. 10, p. 33, n" 3557). 

Valence. Plateanus (nom ajouté. Voy. J. Roman, Docum., etc., 
n'' 6, 28 et 82, trois lettres de l'Église de Valence, 29 nov. 1559, 
24 oct. 1561 et 5 avril 1564; ibid., n"' 37 et 47 deux lettres de Jean 
de la Place (Plateanus), du 22 mars [1562] et du 8 juin 1562; et 
Index du Thésaurus Epist. Calvin., art. La Place). 

— Le Seig" de Bettencour (Voir ci-après lettre du 14 oct. 1561. 
Bibl. Gen., mfr. 197^3, carton 1). 

Mascon. M" Pierre Pasquier (nom ajouté. Voir lettre du 11 oct. 
1561, Corpus Réf., 47. Calvini op., 19, p. 46-47, n° 3567). 

— Viel^-Dampierre et aultres villages. M" Charles Vernet (nom 
ajouté. Voir ci-après lettre du 12 oct. 1561, mfr. 197aa, cart. 1). 

Angiers. N. Marais s'il se trouve en liberté (ces mots ajoutés, on 
avait d'abord écrit Antoine Gaffer (?) puis biffé ce nom. Une lettre de 
l'Égl. d'Angers à l'Égl. de Genève, du 21 mars 1562, remercie de 
l'envoi de M" Nicole Maret). 

S. Marcellin en Daulphiné (Voir 1 lettre des réformés de S' Mar- 
cellin à M'' Antoine Richon, natif de L'Alben en Dauphiné, cordon- 
nier à Genève, pour demander 1 pasteur. S* Marcellin, 27 oct. 1561, 
B. Gen., mfr. 197, f. 3-4, n° 29 ùesDocuni. de M. Roman, p. 48-49). 

— La Ferté Fresnel en Normandie. M^ Claude de Creci {sic, 
avec un blanc entre Claude et Créci, ces mots ajoutes. Voir les 
lettres des 28 et 29 oct. 1561, mfr. 197^3, carton 1 cfue nous publions 
ci-après). 

Cornon Terrail, diocèse (ces 3 mots biffés) de Montpellier, qui est 
Vune des parroisses oîi presche Le More cousin de M" Charles 
Maubué. Léonard Second (le nom ajouté après coup. Voir ci-après 
la lettre de Le More à l'Égl. de Genève, de Bazas, 1" nov. 1.561, 
B. Gen. mfr. 197^^, cart. 1. Cornon Terrail aujourd'hui Cournon- 
terral, Hérault, aurait dû être remplacé par Roquefort) *. 

Montbasing, qui est un village au diocèse de Montpellier a de- 
mandé (ici : M* Jehan Vital, comme le porte en effet la lettre ci- 
après imprimée, de Monlbazin, du 31 octobre 1561. ]\lais ce nom a 
été biffé et remplacé par :) M^ Guillaume Montauld, qui a esté 
envoyé. 

— Millauld. A/" Gilbert. 

Me^in. M^ Pierre de Bosco (Mezin, Lot-et-Garonne, arr. Nérac, 
chef-lieu de canton. Cf. Calv. 0pp. Epist., n° 3587). 

1. Ce fut Léonard Second que l"on envoya à Cournonterral (Bulletin, 
IX, 297); Le More alla à Mont-de-Marsan et Roquefort. (B.) 



450 DOCLMENTS. 

Montfrein (Monlfrin, Gard, arr. Nîmes, canton Aramon. Voir 
lettre de l'Égl. de Monlfrin à rÉgl. de Genève, 14 novembre 1561. 
B. G., mfr. lOT^-i, carton 1, et Gaberel, /. c, p. 158). 

— Castres. M" Jehan de Bosco. Il n'y est pas allé, ains est encores 
demeuré à Lausanne (le nom du pasteur et la note suivante ont 
été écrits à deux reprises. Cf. Calv. 0pp. Epist., n" 3603). 

Gresivauldan (Vov. n° 14 des Documents de M. J. Roman, lettre 
du Graisivaudan du 13 avril 1561). 

Nantueil auprès de Meaux / M« Guy Sainccl (ou Sainet (?), lec- 
ture incertaine). Monsieur de La Pommcraye. 

— FoiJc. M' Antoine Caffer (ou Caffre ? nom ajouté, c'est le nom 
biffé à l'article Angiers). 

Domeine près de Grenoble. Mous' de Beaumont (11 y a plusieurs 
lettres de Grenoble dans les Docum. de M. .1. Roman). 

Le Sanyer. 

Liborne (Voir la lettre du 24 nov. 1561. B. G., mfr. 197^'^, cari. 1, et 
Gaberel, /. c, 188). 

— Soliers. 

— Bajauges en Bretaii^nc. La Boissière. 

— La Reolle. 

— Montsecut (Monségur, Gironde, arr. de la Réole). 

Guitres (Guitres, Gironde, arr. Libourne) ^«i est un bourg auprès 
de Bordeaux. Monsieur Pellissier nomme pour ce lien là M" Remy 
Goudon. Mais ledict n'a esté trouvé suffisant. 

Mirebel. 

Mascon. M" Mondon de Jussieu (Cf. Gaberel, /. c., 1*.)1, lettre de 
Màcon du 11 nov. 1561). 

Bédarieu.v, M" Pierre Osteti (ou Osccti) demandé par eul.v. 



Liste de pasteurs envoyés aux Églises de France, 

dressée par Nicolas Colladon, pasteur à Genève, secrétaire de la C'% 

d'après les registres de cette G '^ 

(/>. de Genève, mfr. 107")* 

PASTEURS. ÉGLISES. 

Gilles Tartier (V. Calv. Kpisl., n"3\0i)) Maçay. (= Massay, Cher.) 

Guillaume Coquin .4 »//7-c'/of (Normandie). 

M'' Noël Id. (= Autretot, Seine-Jnf.) 

1. Celle liste, sans date, est intitulée Extraict. Tout ce (jui est ici im- 
primé en italiques dilTère, d'après l'original, du Icxlc du Bulletin, 1\, 293, ss. 



DOCUMENTS. 



451 



PASTEURS. 

Pierre Gaultier 
Four nier 



ÉGLISES. 

Aubigny. 

Sainf-Ambrois. (Gard, arr. 

Alais.) 
Monravel . 
Paris. 
Niort. 



Jaunay 

M" Pierre Merlin 
Paulmier 

Guillaume l'Évesque est demeuré à 
Saint Gen/5,ayantesté ordonné pour Casteljaloux. (V. /. de S^-Ge- 

neis, 15 ma/ 1561.) 
Baptiste 

M. Olivier le Vilain 
Favcrges {Calv. Epist.^ 3475, 3476) 
Levet 



J.ccoq 

M« Pierre Le Roy {Ibid., 3569, 3643) 

M. Michel Le Lièvre avoit esté pre- 
mièrement ordonné à Condom, 
depuis pour 

M. Philippes, pédagogue chez M. de 
Thisey 

M. Vincent Meslier 



Nérac. 

C\évQ.c.{Clairac,Lot-et-Gar.) 
Montauban. 
Chasteaubriant. (V. /. in, B. 

Gen. 197\) 
Groisic. 
Digeon. [Dijon.) 



Saint-M////o;z. (S'-Émilion ?) 



Mirembeau. {=^Mimmbeau.) 
Saint-Paul. (= S'-Pa»/- r/-o/5- 
Châteaiix.) 
S. Pierre {Il y a sans doute confusion) N. Basile. 
Magni La Goste. 

Rigolet, procureur de Grenoble, avoit 
esté ordonné pour aller à Salon, 
depuis envoyé à Grâce, dont quelque 
temps après il est retourné. 
M. Pierre Julier 

Pierre Raillet, maistre d'école 
Ghanci 



le-Monstier. 



Hersan 

M'' Hugues Sureau 

M. Guillaume Serre 

Davarenda (P. Colliod Davarandal) 
Vachier 



Saint- Pierre 
(Nièvre.) 

Annonay. (Voy. La Roche- 
Posajy.) 

Deux villages de Provence. 

Orléans. 

Taillecavat. {Gironde, arr. 
La Réole.) 

Aigue-s-Morles. 

Maugueau. {Mauguio, Hé- 
rault.) 



452 



DOCUMENTS. 



PASTEURS. 

M'= François 

Jacques Lambert 

(îeorgeot 

Joachim Marche 

Flori de la Rivoire 

Aymé Lulel 

M. de Senesme 

M. de la Ripaiidière 

Baron 

M. Pierre Sachet 

M. Charles Bernard 

AP Claude Chevalier 

François Tenant 

M*' Noël. // n'a pas arresté audict 

M<^ François Richier 

M. Jehan de Tournay 

Molinon 

Cochois 

Cousin d'Ant. Morel 

Guy de Mor anges 

M. François Richard 

Costan 

Boesmier 

Bourbon 
Jehan Antoine 



Jacc[ues Berlhet 
M' Antoine Durant 
M" Reymon Reynac, demeurant chez 
feu niaislre Denis Tescrivain 

Rigolet 

Estienne Courreau 



ÉGLISES. 

Mons. du Solier. 

Caulmont. 

Soubise. 

Alsap. 

Castres. 

Saint-Genis. 

Lyon. 

Lyon. 

Chastelerauld. 

Marsillargues. {Hérault.) 

Monclat. 

Aleys. {AlaiSjV.Calv. Epist 

3388.) 
Graleloup en Agenois. {Lot- 

et-Gar.) 
Vertueil. {Vertcuil, Ibid.f) 
Chanvigni. 
Chinon. 
Marseille. 

Jonzac. {Char. Inf.) 
Castelmoron. 
Orillac.(/lz»-///^c,i^»//.Vlll, 

73.) 
La Gironde, {arr. La Réole.) 
Condom. 
Isigeac. (= Issigeac, Dor- 

dogne). 
Villeréal. (Lot-et-Gar.) 
Enval, Meyra et Tuech, qui 
sont trois villages en Viva- 
rais. {=zMcj'msc't Thueyts, 
Ardèche.) 
Sainl-Aignan et Montrichard. 
Bourges. 

Colmar. 11 est retourné de- 
puis. 

Grâce. 11 est retourné. 
( = Grasse.) 

Aiiîues-Vives. 



DOCUMENTS. 



453 



PASTEURS. 

Monsieur Salvar 
Guillaume Boissin 



Pierre Sorel 
Raymond Bernard 

M^ François Félix 
Aymé Lutel 
M* Jehan Chambely 
M* François Teron 

M« Pierre Fournelet 

M" Jehan [un blanc] venu de Neucha- 
tel et 

Archembauld,pédagogî<e de M. Che- 
valier {A7'ch. Coloviiès alla à S^-Jus- 
tin) 

Laurens Taussac 

Michel Le Lièvre 

M. François L'Enfant 

M. Mardi {c'est Hardi) 

Ainemon Lacombe 

La Croix, cousin de M'-' Pierre Merlin 

Maurice - 

Pierre Raillet {Y.'lett. in. d'Annonay, 
l"-' juin 1561, S. gen. mf. 197" f» 3, 
orig.). 

Boniface Esmiuc, demandé et accordé 
pour Gignac, mais ils ne Tout em- 
mené; depuis demandé et accordé 
pour 



Hersan 



ÉGLISES. 

Nevers. 

Saint Germain de Cobertc. 
{z=z Calberte. V. l. in. 3 mai 
1561.) 

Liborne. {=: Libournc.) 

Puislaurens, ou Sorese, ou 
Carmens. 

Vigan. (V.Cah'.Ep. n''3382.) 

Ganges. 

Gasteljalou.x. 

Meyruez. { — Mej^}-ueis, Lo- 
zère.) 

Chaalons en Champaigne. 
(V. Calv. Epist. n» 3552.) 



Bordeaux. {Ibid. n. 3472.) 

La Roche-Chalais. (DQ?'d.) 

Saint Million. 

Sainte Livrade. {Lot-et-Ga- 
ronne.) 

Pesne. (Ibid.) 

Romans. 

Tours. 

Ligueul. (:= Ligueil, Indre- 
et-Loire.) 

La Rocheposay. Il n'y est 
pas allé pour ce que ceulx 
d'Annonay l'ont redeman- 
dé. 



Colmar. Il n'y est pas allé 
pour ce qu'ils (= ceux de 
Gignac) ne le sont venu 
quérir. 

Les Vans. 



454 DOCUMENTS. 

PASTEURS. 

Robert Fraisse 
et Jehan Giicydon 



Arnould Cordier 

Michel liOLiillard 

Molinon, raulmosnier de Mons»" de 
Valence, le pédagoguede Camiaille, 
Pierre INIarlel, Pierre Grenade ont 
esté emmenés par le thrésorier 
d'Armignac. Aussi M. de Beaulieu 
luy a esté assigné pour aller quel- 
que temps après, à sa commodité. 

Claude Persin 

Guillaume Furege 

Bompar {Calv. Ep. n" .3351) 

Guillaume duCoindeau' 

Pierre Chevillard 

Joachim Massât 

Barniel, envoyé à 

.Jacques Paulmier 

Antoine Manduca {Epist., S'iSS) 
Archambauld, de chez Mons. Cheva- 
lier, qui avoit esté accordé à l'E- 
glise de Basats, toutes/ois ceux de 
Bordeaux l'ont envoyé à 
.laques Sorel (dit Ponterreusc) 

yV Pierre Nostri 

Monsieur Pierins (ou Pierius) 
Monsieur de Parey {A. Popillon de 

Paray) 
Ma//hicu Seguin 



ÉGLISES. 

La Force, Aynesse et Gar- 
donne (V. lett. inéd. de 
Lèves et Eynesse, Gir. 
197^ f. 152.) 

Cams {^=.Camps). 

Saint Léonard. 



Lignières en Berry. [Cher.) 

Vire, en Normandie. 

Rouen. 

Aubenas. 

Négrepelice. 

UAlben en Dauphiné, qui 

l'ont requis. 
M. de iMontjoux, qui Tavoit 

demandé. (V. Roman n"24.) 
à Lerac. {=^ Layrac, Lot-et- 

Gar.) 
à Montréal. {Gers.) 



Saint Justin. (Landes.) 
Troyes, en Champaignc. (V. 

Ep. 35G9, 36«, 36.50,3656.) 
Busenceys. (Bu^ançais, In- 

dre.) 
Blois ou Mer. 

Chai on s de Bourgoigne. 
Bernis. (Gard, V. Epist. 
2 sept. 1561.) 



1. Calv. Opp. Epist. 34/j6 l'a confondu avec P. Colliot Davarandal; voir 
une autre lettre de .1. du Coindeau, B. gcn., ml. 121, fol. H. 



DOCUMENTS. 



405 



PASTEURS. 

Jehan Odinet 

Dothée 

Casaubon 
Bourdenave 
Jehan Meslier 

Guillaume du Pont 

Tourtelon 

Maistre Pierre Boulot, revenu de la 

Sauveta, envoyé à 
Jehan Boveri (= Bouvier ou Bovicr) 

Rodiges 

Guillaume Herauld 
Charles Miclot 



ÉGLISES. 

Chabueil. (Drômc, V. Ro- 

jnan, n" 18.) 
Pusch de Gontau. {^=Puch de 

Goutaud, Lot-et-Garonne.) 
Le Crest. {Drôme.) 
à Frontignan. 
Puyols. (= Pujols, Lot-et- 

Gar., V. /. in. 197% 135.) 
Granges. 
Saint-Pierre de la Salle. 

Mascon . 

S'-'-Basile. (= S^'-Ba^eille, 

Lot-et-Gar.) 
Pragela . 

Aulas. (V. Bull. X, 193.) 
Loriol. (Drôme.) 



Jehan Caïunarin (Taumarin ou Dau- Le Monestier-de-Clermont. 



marin) 
Jehan d'Abbaye 
Jehan Cruseau 
Jaques Montfousch 
Bastien L'ouvrier 
Lois Bergeac, autrement monsieur du 

Vergier 
Jehan Le Clerc [Bull. XII, 1.5) 

André Omo 

M*" Vincent Orlin 

François Viguier 

Jehan Lassus 

Mo775'' Daignon 

Mo»5'' de Passi [J. Spi/ame) 

M*^ Sébastien Tyran 

Maistre George Laurent 

Monsieur Maupeau 



[Isère.) 
Montpesat. 

Le bourg Saint- Pierre. 
Preschac. 
à Saint-Antoine en Périgord, 

à Montélimar. 

à Miremont en Agenois. (= 

Aliramont.) 
à Saint-Antoine, en Dau- 

phiné. (Isère.) 
au Saint-Esprit. (Y. l. in. 197". 

161.) 
à Tournon, en Agenois. 
.T Fue illet eiWWoiieK 
Chaumont en Bassigny. 
Yssouldung. 
A Beaulne. 
Yssoire. 
Y^-sur-Tille. 



1. Fauillet et Villotte (Lot-et-Gar.). V. lettre in. de J. De la Fontaine, 
de Gontaud, 26 sept. 1561, 197% f. 167. 



456 



DOCUMENTS. 



PASTEURS. 

M'' Jaques Guérin 
Plateanus {Jean de la Place) 
M'' Pierre Pasqiiier 
M' Charles Vernet 

N. Marais 

M' Claude de Creci 

Léonard Second 

Guillaume Montauld 

W Gilbert 

M*^ Pierre de Bosco 

M*~ Jehan de Bosco 

M' Guy Sainct {ou Sainel) 

Monsieiu- de la Pommeraye 
M'' Antoine Caffer 
Monsieur de Réaulmont 
Mans'' la Boissiere 
Mondon de Jussier 
M'' Pierre Osteli 



ÉGLISES. 

Forqualquier. 

Valence. 

Mascon. (V./. in. ml. 121,14.) 

à Vieildampierres et autres 
villages. 

à Angiers. 

La Ferté-Frenel, en Nor- 
mandie. 

Cornon Terrail. 

Monlbasin^. 

à Millauld. 

à Me^in. 

à (Castres. 

Nanteuil. {Nanteuil-lès- 
Meaux.) 

l'oi.x. 

à Domeine. {Domène, Isère.) 

à Ba jauges. 

à Mascon. 

à Bédarieux. 



Le Sa du Vieil-Dampierre, S'i"^ et habitants dud. lieu et villages 
circonvoisins, à l'Église de Genève. 



Jehan de M;m- 
sais escuycr, 
S' dudicl lieu 
•laque de l)o- 
ny CKCuycT'. 



Le \'ieil-l)ani|)ien'e, 12 octobre 1561. 

{Mss. Bibl. publique Genève, mfr. 197"". Corr. ecclès. carton 1, orig. 
signât, autographes *). 

Françoys de Barl, Escuyer, sieur de \'ielz Danipierre-, etc., 
Claude Phelippe, et Nicolas Warin, laboureurs denieurans audicl 



1. Il sLiflit de comparer ce texte aux lignes tronquées, insérées par 
Gabcrel dans les pièces Juslilicatives de son tome W de VHistoire d e 
l'Église de Genève, p. 132, pour apprécier son respect des textes. (N. VV.) 

2. Le Yicil-Dampierre, Marne, arr. Sainte-Menchould, canton Dom- 
marlin-sur-Yèvre. 

3. Ces deux noms sont ajoutés en marge, à côté des premières lignes 
de la lettre, avec un signe de renvoi les intercalant entre les mots : Fran- 



DOCUMENTS. 457 

lieu, Robert de Croux, Escuyer demeurant à la Neufville au boyc*, 
El Claude du Boys demeurant audict Heu, Thomas Maistraulx et 
Jehan Millet le .leusne, Jehan Naquot (ou Jaquot?), laboureurs de- 
meurans à Remycourt 2, Nicolas Pycollet et Jaspart Bourgeoys de- 
meurans à Givry en Argonne^, Nicolas Michel et Claude Charles 
demeurans au Chastellier*, Jehan Margaine et Simon Guenard de- 
meurans à Espance-*, Jehan Jaquet et Jehan Bourgeoys demeu- 
rans à Bournonville*', Jehan Collet demeurant à EspancivaP, 
Léonard de France et Jehan Droeyn laboureurs demeurans à 
Sainct Mard sur le Alont^, Soubsignez, et tant ea leurs noms que 
eulx faisant et portant fort de la plus grande parties des habitans 
desdicts villaiges, désirant vivre selon Dieu et selon la Réformation 
de Teuvangile de son filz Jhesuchrist nostre saulveur. Confessons 
en assemblée et après humble prière tendant ad ce que le Seigneur 
Dieu nous weille regarder en pitié au nom de son filz Jhesuchrist 
nostre Saulveur, et de nous envoyer Ministres qu'ilz nous enseignent 
le vouloir d'iceluy et nous administrer les Sainctz Sacremens pure- 
ment selon le Sainct Euvangile et ordonnance de nostre Saulveur 
Jhesuchrist, Avons envoyez et envoyons Claude de Croux, Escuyer, 
demeurant à ladicte Neufville au Boys, présent porteur vers vous, 
Vous suppliant humblement au nom de nostre bon Dieu et père, 
et en la faveur de nostre Saulveur Jesuchrist, avoir pitié de nous en 
cest endroict, et nous vouloir tant faire de bien de nous dresser et 
envoyer hommes expertz, qu'ilz nous sçachent et weillent départir 
le pain spirituel de la Saincle paroUe de Dieu et administrer pure- 
ment les Sainctz Sacrements. Promettons tous ensembles et chacun 



çoys -de Bart, escuyer — et : sieur de l'iel:^ Dampierre. La lecture de 
ces deux noms, qui apparaissent sous une autre forme parmi les signa- 
tures, est incertaine. 

i. La Neuville-aux-l^ois, Marne, arr. Sainte-Menehould, canton Dom- 
martin-sur-Yèvre. 

2. Rémicourt, Marne, arr. Sainte-Menehould, canton l)onimartin-sur- 
Yèvre. 

3. Givry-en-Argonne, Marne, arr. Sainte-Meneliould, canton Dommartin- 
sur-Yèvre. 

4. Le Cliàlelier, Marne, arr. Sainte-Menehould, canton Dommartin-sur- 
Yèvre. 

5. Epense, Marne, arr. Sainte-Menehould, canton Dommartin-sur- 
Yèvre. 

6. Bournonvillc, Marne, commune Le Vieil-Dampierre. 

7. Epensival, Marne, commune Epense. 

8. Saint-Mard-sur-ie-Mont, Marne, arr. Sainte-Menehould, canton 
Dommartin-sur-Yèvre. 

XLVL-3:i 



'io8 DOCUMENTS. 

de nous, que si Dieu nous faict ce bien avec vous de nous disposer 
par son ayde au nom de Jhesuchrist et à la force du Sainct Esperit, 
que à ceste lin nous invoquons, de nous refformer suyvant la 
Saincte doctrine, assister à ceulx qu'ilz nous seront envoyez, leurs 
fournir et administrer toutes les choses requises et nécessaires pour 
leurs entretenement, leurs femmes et familles, et leurs bailler con- 
tentement tel c[u'ilz s'en louront, et que vous en serez tellement 
content, que n'aurez regret de les nous avoir envolez. 

Faict au Vielz Dampierre, le 12^ octobre 1561. 



De Bar. 

Jacques de Dompny. 
De Mousav. 
Du Boys. 

J. BOURGEOYS. 

N. Michel. 
Nicolas Picolet. 
J. Margaine. 

S. GUENARD. 



R. Decrou. 
T. Maistraulx. 
Nicolas Warin. 
Claude Phelippe. 
.1. Millet, 
LiENAR de France. 
Jehan Droyin. 



Antoine de Nettancourt, S"" de Bettancourt, à l'Église de Genève. 

14 octobre lôGl. 

(Mss. Bibl. pnbl. Genève. Corr. ccclés. vifr. 197-'", carton 1, orig.y 
Sign. aulogr. *). 

Je Anthoine de Nettancourt, seigneur de Bettancourt-, VroiP, 
Villers le Secq S Mynecourt • en partie, et dudlct Nettancourt '^, 



1. En 1880, noti'o collalioraleur, M. DjiniiroullK-r, a inséré ilansscs Notes 
sur VKglise réformée de Nettancourt (Ai'cis-sur-ALibe, impr. Frémonl) un 
lexle plus correct <|Lie celui que M. Gabcrcl avait donné (/. c