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Full text of "Bulletin du glossaire des patois de la Suisse romande"

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AU LECTEUR 



En entreprenant la publication d'une petite feuille 
périodique, la rédaction du Glossaire des Patois de la y-^/jt 
Suisse romande a pensé qu'elle pourrait être agréable *^ y^ 
à plusieurs catégories de lecteurs. ^K^ "/■ *3 

Elle a songé tout d'abord à cette vaillante cohorte >^iv ' 
de collaborateurs, qui, depuis deux ans à la tâche, ( ^ 
ne se lassent pas de répondre mois après mois à nos 
multiples questionnaires. Bien du temps s'écoulera 
encore avant qu'ils puissent voir le fruit de leur tra- 
vail et de leur dévouement. En attendant, ils seront 
certainement heureux de trouver dans le Bulletin un 
guide qui s'efforcera de leur montrer l'intérêt (ju'offre 
l'étude des parlers populaires, qui mettra sous leurs 
veux des spécimens variés de nos différents patois, 
des recherches sur leur histoire et leur littérature, et 
qui fera ressortir par un examen comparatif la richesse 
et la diversité de leur vocabulaire. 

Mais ce n'est pas seulement à ceux dont le con- 
cours est déjà acquis au Glossaire que s'adresse notre 
Bulletin. Son but principal est bien plutôt d'intéresser 
à cette entreprise nationale les nombreuses personnes 
qui n'ont pu lui témoigner jusqu'ici qu'une sympathie 
toute passive. Le Bulletin^ destiné à frayer la voie à 
Iceuvre future, établira un lien entre la rédaction et 
tous ces collaborateurs ignorés, patoisants pratiquants 
ou simples amateurs, qui n'attendent qu'une occasion 
pour se révéler. Mis au courant de nos travaux, ils 



pourront désormais y prendre part: ils compléteront 
nos matériaux, ils préciseront et développeront nos 
renseignements, ils nous signaleront les mots rares et 
curieux. A leur instigation, l'artisan, le chasseur, le 
pécheur nous communiqueront ces termes originaux 
qu'ils sont presque seuls à connaître : en un mot cha- 
cun contribuera dans la mesure de ses forces à l'avan- 
cement de l'œuvre commune. C'est à ce prix seulement, 
par le concours de toutes les bonnes volontés, que 
nous pourrons espérer créer un ouvrage qui soit vé- 
ritablement ce qu'il doit être : l'image fidèle et vivante 
de notre vieille civilisation romande, telle qu'elle se 
reflète, sous ses aspects si divers, dans une langue 
bientôt disparue. 

Enfin nous n'oublierons pas que les patois de la 
Suisse française occupent une place d'honneur dans 
les recherches scientifiques consacrées aux dialectes 
gallo-romans. Par leur variété et leur originalité, ils 
offrent au philologue une mine inépuisable de rensei- 
gnements précieux. Ce qui a été mis au jour jusqu'à 
présent est bien peu de chose en comparaison de tout 
ce qui reste encore à trouver. L'élaboration du Glos- 
saire nous amènera tout naturellement à nous occuper 
de bien des problèmes, étymologiques ou autres. En 
les soumettant aux romanistes, en les invitant à en 
rechercher avec nous la solution, nous sommes cer- 
tains de faire œuvre utile à la science et de rencon- 
trer auprès de ses représentants un accueil favorable. 

La Rédaction: 

L. Gauchat, J. Jeanjaqiiet, E. Tappolet. 



NOS PATOIS ROMANDS 



Des civilisations diverses n'ont cessé, depuis les 
temps les plus reculés, de rouler leurs flots envahis- 
sants vers notre patrie: la civilisation latine, aujourd'hui 
italienne, a conquis et conquiert tous les jours par la 
domination de la pensée notre canton du Tessin, la 
civilisation gauloise, maintenant française, cherche à 
imposer aux cantons romands les goûts et, jusque dans 
ses moindres inflexions, le parler de Paris, la ville des 
villes, enfin la civilisation germanique ou allemande 
établit des rapports entre le cœur de la Suisse et 
les pays d'outre Rhin jusqu'aux pays Scandinaves, 
les derniers au Nord où l'homme sent et pense. Les 
flots venant du Xord et du Sud se sont brisés contre 
les Alpes, barrière qu'ils n'ont jamais réussi à franchir 
définitivement. La chaîne du Jura a servi de contre- 
fort à la population romande. L'invasion germanique 
a fait halte non loin du pied de ces montagnes et des 
lacs de Bienne, Morat et Xeuchàtel, formés par les 
eaux du Jura. Ce sont ainsi nos montagnes qui ont 
divisé nos ancêtres en leur donnant des langues si 
diverses. Mais les Alpes nous ont aussi unis. Grâce 
à une nature grandiose, mais stérile, il s'est formé sur 
les flancs des Alpes un peuple fort et guerrier d'agri- 
culteurs et de patres. Bien qu'ils eussent de la peine 
à se comprendre, nos rudes ancêtres ont voulu avoir 
la même histoire, une histoire qui nous parle de nom- 
breuses luttes pour l'indépendance dans le domaine 



L. GAUCHAT 



de la politique comme dans celui de l'esprit. Le fils 
des Alpes n'était pas fait pour être esclave! 

La montagne explique ce contraste étrange du 
caractère à la fois national et cosmopolite des Suisses: 
les civilisations les plus différentes ont trouvé un écho 
dans nos vallées ; la lutte incessante contre un sol 
ingrat a resserré les liens entre ces races différentes. 
Famille fière et paisible, dont les membres ne se res- 
semblent pas ! 

Aujourd'hui les temps ont bien changé ! Les villes, 
qui étaient autrefois sous le joug de la campagne, 
exercent une tyrannie croissante. L'agriculture se retire 
devant l'industrie, le respect des Alpes diminue, on 
creuse des tunnels dans le roc le plus dur, on conduit 
un chemin de fer au sommet de la lungfrau ! Les bar- 
rières tombent, les diverses influences se confondent, 
le caractère national s'efface. 

L'histoire de nos patois romands a subi le contre- 
coup de Ihistoire nationale. Une langue qui a servi pen- 
dant deux mille ans à exprimer les pensées d'un peuple 
montagnard s'éteint en soixante ans ! On ne peut pas 
s'empêcher de frémir à l'idée qu'un travail de vingt siècles 
puisse se perdre en si peu de temps. Car une langue 
représente un travail de pensée énorme. Tandis que 
la langue littéraire craint plutôt le néologisme, le 
patois le favorise, en est une source abondante et 
intarissable. Au moyen d'un nombre relativement res- 
treint de suffixes, le patois s'est constamment enrichi 
de nouveaux dérivés. L'interjection yoiip' donne nais- 
sance au verbe yotipè (Jura bern.) = lancer en l'air; 
le mot po (pot) engendre le diminutif potè^ puis, le 



NOS PATOIS ROMANDS 



sens diminutif de ce dernier mot s'étant affaibli avec 
le temps, on a formé le mot pbtatchè^ au moyen des 
suffixes acais et ïttiis (pat. neuch.). De là on est arrivé 
à créer le mot pbtatchttbtè désignant un tout petit 
pot de rien du tout, mot formé à l'aide de quatre 
suffixes diminutifs, et qui donnerait, si on le traduisait 
en latin, la forme barbare: potaccottottittus.^ Le sens 
d'un mot peut insensiblement se rétrécir ou s'élargir, 
le mot fan^ de /ajues, cesse de signifier seulement /a 
faim et prend dans les patois vaudois le sens plus gé- 
néral dH envie : l'avcT prao fan de la inarya = il avait 
beaucoup envie de l'épouser (Favrat).^ On trouve des 
noms pour toutes sortes de choses, qui manquaient de 
désignation spéciale. Ainsi le gruyérien a trois mots 
différents pour désigner l'idée d'abri: èvri = abri 
contre le vent, chod-a = abri contre la pluie (de 

* Le suffixe -dr (du latin -ator, curieux reste du nominatif) 
sert, par exemple en gru3-érien, à désigner la personne qui exerce 
un certain métier. Grâce à ce moyen de dérivation celui qui 
fait les corbeilles s'appelle on kr^bilyâr, le coutelier: ou koii- 
talâr, rémouleur Li niàlOr; ainsi on a formé les mots h kitalO.r 
= fabricant de pots en terre cuite, U prèyâr =^ le prieur, /<' 
plyàrâr = le pleurnicheur, li ron/lyâr = le ronfleur, etc. etc. Je 
connais une bonne soixantaine de ces mots en -âr. 

- On bàkon, qui n'a que la signification de morceau dans le 
canton de Neuchâtel, signifie un peu dans les cantons de Fribourg 
et de Vaud : oyi bàkon de pa/yins3, on bàkon plyd fou = un peu 
plus tôt ; mnnèyl, qui a dû avoir le sens plus général de manier, 
prend chez nos agriculteurs le sens spécial de «préparer la 
vache à donner son lait». Ost, le mot pour oiseau, sert aussi 
à désigner spécialement une planche ronde montée sur quatre 
pieds qui reposent sur deux traverses et que nos vachers em- 
ploient au transport d'une pièce de fromage ou d'autres fardeaux. 



L. GAUCHAT 



Sîibstaye^ se mettre dessous) et la tson.ma = abri 
contre le soleil et les mouches. Dans le canton de Neu- 
chàtel on rencontre un terme spécial, Id inyéd\ pour 
l'abri contre le soleil du midi.' Notons en passant que 
cette évolution a son côté poétique- (onomatopée, 
métaphores). Tout ce grand travail de dérivation, 
d'extension et de spécialisation a commencé à l'époque 
primitive de nos patois et dure toujours, par exemple dans 
les vallées latérales du Valais où le dialecte est encore 
très vivace. 

Un autre travail, lent mais inconscient, est l'ac- 
tion des lois phonétiques ou morphologiques qui ont 
insensiblement changé la physionomie du latin vul- 
gaire qui est à la base de nos dialectes. Et comme 
les tendances phonétiques ou habitudes de parler, les 
occupations et les mœurs, la façon de voir les choses, 
diffèrent d'un village à l'autre, plus fortement encore 

' Notre vocabulaire étant celui d'un pays froid, qui ne 
connaît guère le printemps, contient beaucoup de termes rela- 
tifs à l'hiver et à ses rigueurs, comme un nèva, tombée de neige 
passagère au printemps, la pous' = fine poussière de neige, la 
kramina = froid intense, la rdbuza, retour du froid au printemps, 
etc., etc. Tous ces termes n'ont pas d'équivalents directs en français. 

^ Ainsi la lune est appelée la bal, la belle, dans une partie 
du canton de Neuchâtel. Les jeunes gens sont nommés en Gruyère 
des gracieux ou des gracieuses. Ils se disent: bonjour, gracieux, 
gracieuse. L'eau-de-vie est appelée fil d'archal, fyèrtsô, parce 
qu'elle descend comme un fil de fer. On pourrait citer aussi 
toutes les jolies locutions qui dénotent l'esprit satirique de nos 
paysans: «fier comme la justice de Berne», «il fait sa Sophie», 
c'est-à-dire la demoiselle sage, ou, d'un ajustement porté d'une 
manière ridicule: «cela lui va comme un tablier à une vache»; les 
Genevois disent : « cela lui va comme des manchettes à un cochon ». 



NOS PATOIS ROMANDS 



d'une vallée ou d'un canton à l'autre, ce grand travail 
s'est accompli différemment dans les diverses parties 
de la Suisse romande, et le latin vulgaire plus ou 
moins uniforme s'est transformé en une foule de patois 
dissemblables, à tel point que deux Vaudois, un habi- 
tant de la vallée de Joux et un Ormonnin ont de la 
peine à se comprendre. Rien de plus intéressant c[ue 
d'étudier la façon dont nos patois rendent un groupe 
d'idées, par exemple la teruiùiologie du vigneroii^ de voir 
le petit fonds de termes latins que nos viticulteurs ont 
hérité des Romains s'accroître, se doubler, se tripler, 
s'augmenter de termes tirés de l'allemand, etc., de 
sorte qu'aujourd'hui chaque patois possède environ 200 
termes de vigneron, qui cependant sont si variés d'un 
canton à l'autre quon arrive à un total d'environ 550 
termes pour la Suisse romande.^ 

Toute cette étonnante variété de sons, de mots, 
de formes est destinée à périr. La langue française 
étend ses bras de pieuvre jusque dans nos plus hauts 
chalets. Comme le feu détruit en une nuit une maison 
qui a résisté pendant des siècles aux tempêtes les 
plus fortes, les patois sont supplantés en peu de temps 
par leur sœur plus fortunée, la langue littéraire. 

Aujourd'hui le canton de Neuchàtel a complètement 
abandonné le patois. Il en a été l'ennemi le plus radi- 
cal et en a été récompensé par la réputation qu'il 
sest faite de parler le bon français. Le district de la 
montagne, où l'industrie horlogère s'est le mieux accli- 
matée, s'est plus radicalement débarrassé du dialecte, 

^ Voir à ce sujet l'intéressante étude de M. L. Gignoux dans 
la Zeitsclirift fi'ir romanische Philologie, XXVI (1902). 



L. GAUCHAT 



que par exemple la contrée plutôt agricole du\"al-de-Ruz. 
A la montagne on a vu le patois s'en aller en 40 ou 50 ans. 
Une génération s'est mise à parler français aux enfants. 
Ceux-ci, qui entendaient les vieux jacasser entre eux, 
comprenaient encore le patois sans le parler; pour la 
troisième génération le dialecte était déjà devenu in- 
intelligible, une espèce de langue secrète, dont les 
vieux se servaient lorsqu'ils ne voulaient pas être 
compris. Un jour, je m'adressais à une vieille du Val- 
de-Ruz en lui demandant : Savez-vous le patois ? Elle 
me répondit: Pourquoi? Est-ce qu'il y a des oreilles 
de trop par ici? Voilà où en est arrivé le patois dans 
ce canton. Il végète dans le canton de Vaud, il est déjà 
fort entamé dans le canton de Genève, il perd tous les 
jours du terrain dans les cantons catholiques : Fribourg, 
Berne et le Valais. A la fin de ce nouveau siècle il 
n'y en aura plus trace! 

Cette disparition, qui paraît subite, est préparée de 
longue date. Dès le XIIP siècle, à l'époque où Ion cesse 
d'écrire les documents uniquement en latin, le français 
apparaît dans nos vallées. A part quelques rares ex- 
ceptions, ce n'est qu'au XIX*" siècle qu'on a songé à 
écrire en patois. On a attendu que cette langue fût 
méprisée et ridicule, pour l'employer à raconter des 
bourdes, toutes sortes de mésaventures, où Jean-Louis 
joue un rôle comique. J'excepte la chanson populaire, 
qui partout revêt le costume du pays et qui chante 
en patois, surtout dans les cantons de Fribourg et de 
Berne, tout ce qui émeut le cœur d'un villageois ou 
d'une villageoise. 

Nous n'avons ainsi presque pas d'anciens textes 



NOS PATOIS ROMANDS 



patois et il est extrêmement difficile de reconstituer 
l'histoire de nos dialectes. Depuis le XIIP siècle, la 
langue littéraire s'y est insensiblement infiltrée, d'abord 
dans les villes, ensuite à la campagne. Pendant sept 
siècles les patois ont réussi à absorber l'élément 
étranger, à se l'assimiler, si bien qu'il est souvent 
difficile aujourd'hui de reconnaître ces intrus d'autre- 
fois. Ainsi la forme valaisanne pir9 pour père a l'air 
bien patoise, mais la vieille forme pard, qui existe 
encore pour désigner le mâle des animaux, et l'ana- 
logie de formes comme férd^ prononcé aujourd'hui 
/?r?, nous montrent qu'il s'agit du mot français pro- 
noncé d'abord perd (forme qu'on retrouve dans les 
autres cantons), cjui a dans la suite subi la loi pho- 
nétique moderne d'après laquelle e devient / dans 
certaines contrées du Valais. Au XIX" siècle, le poids 
du français est devenu plus lourd, et le patois a cédé. 
Les raisons de ce phénomène sont multiples et varient 
selon les contrées. Les plus énergiques agents du fran- 
çais ont été l'instruction (les écoles), l'industrie, le 
service militaire, la religion protestante, en un mot la 
culture supérieure du XIX® siècle, fruit du rationa- 
lisme du siècle précédent. Si \"oltaire avait été un 
Italien, le remplacement du patois par la langue litté- 
raire aurait peut-être commencé dans le Tessin. 

Faut-il blâmer nos paysans d'avoir d'un cœur si 
léger oublié leur langue maternelle, la langue dans 
laquelle leurs parents s'étaient juré un amour éternel, 
l'idiome que leur mère chantait en les berçant, ces 
doux sons qui avaient d'abord frappé leur oreille? 
N'ont-ils pas échangé la langue du cœur contre la 



L. GAUCHAT 



langue de la raison? Je ne le crois pas. La langue 
n'est qu'un instrument. Ce n'est pas une partie orga- 
nique de notre être, et celui qui échange son vieux 
patois contre la langue polie et châtiée de tout le 
monde n'est pas plus coupable que celui qui troque 
sa vieille charrue de bois contre un instrument de fer, 
perfectionné, importé d'Amérique. Le nouvel outil est 
plus commode, cela en justifie assez l'emploi. Et du 
reste, l'ancienne charrue était dans un triste état, ron- 
gée par l'âge comme elle l'était. De même le patois 
ne se rend qu'après avoir épuisé ses forces dans ce 
combat inégal. Le patois qui s'éteint ne ressemble 
pas à l'arbre fruitier que le vent arrache au sol natal, 
mais à un vieil arbre dont le tronc est pourri et au- 
quel la sève vitale manque. Et pourtant le dialecte ne 
succombe pas sans avoir grièvement blessé son ad- 
versaire. Les blessures que le français reçoit en cher- 
chant à terrasser le patois s'appellent provincialismes. 
La langue nouvelle est prononcée d'abord d'une façon 
horrible, les sons patois se confondant avec les sons 
français. De là les parfèt9niàïn ; t vœ byintô vni\ etc. 
des Vaudois. Une foule de mots qui ne sont que du 
patois francisé, comme 7i7ie Irahie = épidémie, gicler 
= faire Jailiir, etc., émaillent le discours des transfuges.^ 
Il y aurait là d'intéressantes études à faire sur le choix 

' Voici une phrase tirée de l'introduction des Scènes vait- 
doiseSy de M. Cérésole : « ma bonne mère vaudoise qui se piquait 
de savoir parler, disait à sa fille quittant le pays pour entrer en 
place à Paris : Eh bien, adieu ! . . . ma Fanny ... et puis ... tu sais ! 
tu ne feras pas la batoille; tu n'iras pas te cougner contre les mer- 
mites et surtout, tu tâcheras voir de parler bientôt français ! » 



NOS PATOIS ROMANDS 



de ces derniers rejetons du dialecte, sur les mots fran- 
çais employés à contresens. On s'est contenté jusqu'ici 
de collectionner soigneusement ces expressions, dans un 
but pratique, afin de mettre les Suisses romands et les 
étrano-ers en g-arde contre l'emploi abusif de ces mots. On 
s'en sert aussi pour se moquer de la maladresse des nou- 
veaux adeptes du français. En d'autres termes: on les 
a mis à l'index, on les couvre de honte ! Honneur à 
M. A. Cérésole et à nos romanciers neuchàtelois (jui 
les emploient dans un but purement poétique. 

La charrue de fer ne produit guère d'abord de ré- 
sultats supérieurs à ceux de la charrue de bois. Il faut 
apprendre à la manier. Et plus d un ne peut s'em- 
pêcher de contempler avec un léger soupir l'instru- 
ment qu'il a jeté avec tant d'empressement. Cet outil 
qui a passé de père en fils depuis tant d'années mé- 
rite-t-il le mépris avec lequel on le traite? N'a-t-il pas 
été le témoin de tant de scènes de famille gaies ou 
pénibles. N'est-il pas devenu un peu le symbole du 
labeur des pères, sans lequel nous ne serions pas ce 
que nous sommes? Mais il faut se décider, on ne peut 
pas employer tantôt l'une, tantôt l'autre des charrues. 
L'emploi de deux langues, gênante même pour 
des lettrés, comme cela se voit dans la Suisse alle- 
mande, est un fardeau trop lourd pour un paysan. 
Après une époque de tâtonnements, il réussira à mieux 
manier son nouvel ouiil et ne regrettera plus l'ancien. 

Et d'ailleurs, il serait insensé de vouloir s'opposer 
à la marche du temps. Comme une vieille tour pitto- 
resque mais barrant le passage, qui doit faire place 
à un tramway électrique, le patois devra reculer de- 



L. GAUCHAT 



vant la langue française, plus souple, plus riche, unique, 
compréhensible à tout le monde, plus élégante, plus 
noble, glorieuse d'un grand passé littéraire et destinée 
à un grand avenir. 

Mais que les brillantes qualités de la langue litté- 
raire ne nous fassent pas méconnaître celles du patois. 
On a répandu sur son compte bien des idées fausses, 
que je tiens à signaler brièvement. On a prétendu que 
le patois était incapable d'exprimer des idées s'élevant 
tant soit peu au-dessus des choses les plus ordinaires. 
Comme si nos pères n'avaient eu que des idées ba- 
nales, tandis que nous, grâce au français, formerions tout 
à coup un peuple de sages! On peut être philosophe 
en patois et très vulgaire en français! Le poète pro 
vençal Mistral n'a-t-il pas traité les sujets les plus su 
blimes dans la langue sonore et gracieuse des Félibres 
N'avons-nous pas les livres si profonds de Gotthelf, 
écrits en mauvais allemand et pensés tout en patois 
On a dit que le patois était pauvre. Evidemment 
chaque patois, pris isolément, ne peut pas être com 
paré à la langue littéraire. Mais l'ensemble des patois 
français est infiniment plus riche que le vocabulaire 
de l'Académie française. Si l'on dressait l'inventaire de 
tous les dialectes parlés des Pyrénées à la Meuse, on 
serait émerveillé de l'incomparable variété de termes 
pour les mêmes objets. Comparez le glossaire du doyen 
Bridel à des vocabulaires de régions limitrophes, comme 
le dictionnaire lyonnais de Puitspelu ou le glossaire 
de Bournois, par Roussey, vous serez obligé d'avouer 
que vous vous trouvez en présence de langues totale- 
ment diverses et à vous inconnues. Quels trésors de 



NOS PATOIS ROMANDS 13 

termes expressifs, d'images pittoresques, de locutions 
bien trouvées auxijuels la langue littéraire a tourné 
le dos avec un profond dédain ! Et la plus grande 
partie des néologismes français ne proviennent-ils pas 
au fond de l'argot parisien, qui n'est pas autre chose 
qu'un patois toujours naissant! La plupart des modi- 
fications phonétiques de la langue française nont-elles 
pas toujours été dictées par les gamins de Paris ! 

Le patois est laid, a-t-on dit. Mais n'a-t-on pas 
toujours trouvé laid ce qu'on ne comprenait pas. Pour- 
quoi le son 0^ serait-il laid en patois fribourgeois, 
valaisan ou genevois et beau en anglais ! La phrase 
ïû t' anio prononcée par une Italienne sonne-t-elle vrai- 
ment moins bien que le i fajuo d'une fraîche et jolie 
fille de la Gruyère ? La beauté du langage est une 
affaire de goût et de giistibus non est disputandiun ! 

Il me serait facile de citer une foule de mots 
abstraits tirés du patois, pour prouver que nos paysans 
font souvent des distinctions logiques très fines dont 
ceux qui ne connaissent pas le patois ne les juge- 
raient pas capables. 

Après avoir essayé de dire ce que le patois a 
été pour nos ancêtres, on me permettra de dire ce 
quil est à la science. L'homme veut savoir! Comme 
on retourne toujours, dans le domaine de l'art, à la 
maxime : rart pour l'art^ la science n'a pas toujours 
un but utile et pratique ; elle se suffit à elle-même. 
Et cette curiosité du passé, ce besoin de comprendre 
est bien la principale faculté qui élève l'homme au- 
dessus de l'animal. Le langage humain, le véhicule 
de notre pensée est une des choses les plus intéres- 



14 



L. GAUCHAT 



santés que nous puissions étudier. Une foule de ques- 
tions très graves, comme celle des changements pho- 
nétiques ou des motifs du développement continuel 
des sons, la sémantique ou le développement des si- 
gnifications, la filiation des langues et enfin, comme 
dernier but auquel tendent tous nos efforts, l'origine 
du langage, occupent et passionnent la philologie de- 
puis les temps des anciens. Les méthodes d'investiga- 
tion se sont beaucoup perfectionnées, surtout au 
XIX" siècle, depuis que les naturalistes ont appris 
aux philologues à observer et à s'entourer de maté- 
riaux sûrs et complets avant de juger, mais malgré 
notre connaissance assez exacte de certains faits isolés, 
les grands problèmes attendent toujours leur solution. 
La science a établi un grand nombre de lois phoné- 
tiques, par exemple, mais les savants sont encore bien 
loin de s'accorder sur la nature et l'origine de ces lois. 
L'étude des patois ou la dialectologie est parti- 
culièrement apte à nous ouvrir les yeux et à nous 
dévoiler les secrets du développement linguistique. 
Au fond, la seule vraie différence entre une langue 
littéraire et un patois est celle que la première est 
parlée et écrite, tandis qu'un dialecte n'est que parlé. 
Toutes les langues littéraires tirent leur origine dîin 
patois, généralement situé au centre du pays. En France, 
le dialecte de l'Ile de France, qui était le parler de 
Paris, devenu de bonne heure la capitale du pays, 
a acquis dès le XIP siècle une prépondérance notable 
sur les autres dialectes. Grâce à une centralisation 
toujours croissante, toutes les tendances d'émancipa- 
tion des autres dialectes ont été repoussées avec suc- 



NOS PATOIS ROMANDS 15 

ces, et aujourd'hui nous n'avons qu'une norme pour 
le bon français: le parler de la bonne société de Paris. 
La langue littéraire est continuellement en transforma- 
tion, comme toutes choses ici-bas ; on n'a (ju'à com- 
parer la langue d'Alphonse Daudet à celle de Molière, 
celle de Molière à celle d'un écrivain parisien du 
XUP siècle, comme Rustebeuf, pour s'en persuader. 
Mais le développement d'une langue littéraire est né- 
cessairement enrayé par des idées de correction qui 
résultent de lemploi écrit de cette langue. La gram- 
maire arrête pour une certaine époque, plus ou moins 
longue, le mouvement linguistique, le dictionnaire énu- 
mère les locutions reçues et nous interdit de nous 
abandonner aux impulsions individuelles, aux tendances 
non consacrées. Par là, le mouvement est paralysé ou 
ralenti, de sorte que le besoin de réformer la gram- 
maire qui se fait pourtant sentir à de longs inter- 
valles, ne rencontre aucun écho d'abord et ne s'impose 
que lentement. L'écriture donne un caractère émi- 
nemment conservateur aux langues littéraires. 

Il en est tout autrement du patois qui chemine 
à son gré, tantôt agile, tantôt hésitant, selon son 
tempérament ou son humeur. La langue littéraire res- 
semble à un canal aux eaux endormies dans leur lit 
d'écluses, le patois à un torrent dont les eaux suivent 
tous les accidents d'un terrain tantôt rapide, tantôt 
plat. Le patois et le français sont tous deux des pro- 
duits du latin populaire, introduit en France et, peu 
de temps après, en Suisse, par les armes des soldats 
romains. Mais tandis que le français a subi toutes les 
influences d'une littérature puissante, les patois peuvent 



i6 L. GAUCHAT 



être considérés comme des produits spotitanés, comme 
un développement lingidstique livré a liii-ntêine. [II y 
aura lieu de faire une restriction, comme nous verrons 
tout à l'heure.] On pourra donc mieux étudier les mo- 
biles du développement linguistique en observant les 
dialectes vivants où nous voyons tant de lois phoné- 
tiques s'accomplir momentanément, qu'en s'arrètant 
aux formes choisies et pour ainsi dire cristallisées des 
anciennes phases de la langue littéraire. 

Celle-ci se distingue des patois en outre par le 
fait qu'elle est ouverte à toutes les influences étrangères. 
La littérature, notamment, a introduit dans la langue 
française une quantité de mots provençaux, latins ou 
grecs, allemands, anglais, etc., tandis que le patois ne 
s'enrichit que d'un certain nombre de termes empruntés 
à ses voisins ou à la langue littéraire. Nos patois ro- 
mands contiennent un assez grand nombre d'expres- 
sions qui viennent des patois de la Suisse allemande, 
quelques rares termes italiens, et, sans être purs de 
tout alliage, ils représentent donc une masse plus ho- 
mogène que le français. Sous ce rapport aussi, ils sont 
plus naturels, ils ont plus de race et leur geste est 
moins étudié ! La dialectologie ressemble donc en 
ciuelque sorte à la vivisection. Le dialectologue taille 
dans la chair vive, il observe des fojictions sous sa 
loupe, tandis que la plupart des philologues se con- 
tentent encore d'étudier la langue des livres, dont les 
éléments ont la rio-idité des fossiles. 

o 

Est-il nécessaire d'assurer encore que ceux qui 
ont cru reconnaître dans nos patois des mots hébreux, 
anglais, arabes, russes, allemands, etc., ont démontré 



NOS PATOIS ROMANDS 17 

par là qu'ils n'avaient pas la moindre idée de l'origine 
de ces patois. Il n'y a jamais eu de colonie anglaise 
dans la Suisse romande, et il est impossible (ju'une 
nation avec laquelle nous n'avons pas eu de rapports 
pendant dix-huit siècles, ait influencé notre vocabulaire. 
Je doute fort que nos Valaisans modernes lui aient de- 
mandé autre chose que des écus. Pour faire passer 
une étymologie, il ne suffit plus aujourd'hui de dé- 
couvrir dans une langue quelconque un mot ayant 
une ressemblance lointaine avec un mot patois, mais 
il faut motiver la présence de ce mot dans nos vallées. 
Le mot neuchàtelois la (irez pour un « clédar » ne vient 
pas de l'allemand drchen^ comme on l'a cru, car si vrai- 
ment ce verbe avait un rapport avec le mot romand, c'est 
sur sa forme suisse dràyo qu'il faudrait se baser et non sur 
la forme berlinoise qui n'a rien à voir chez nous. Il n'est 
pas si facile de trouver une étymologie et il faut laisser 
ce soin à ceux qui connaissent les lois de dérivation 
de nos patois. La forme fribourgeoise est dléj\ ce 
qui prouve que l'ancien mot pouvait contenir une / 
au lieu d'une r'. Il vaudra toujours mieux dire qu'on 
ne connaît pas l'origine d'un mot que de proposer 
des étymologies absolument fantaisistes. 11 n'y a ja- 
mais eu de Grecs chez nous, les courtes apparitions 
d'Arabes n'ont guère pu transformer notre langue. La 
base de nos patois est donc essentiellement le latin. 
Il est vrai que nous sommes très peu renseignés sur 
la proportion qui existait entre les anciens Helvètes, 

' La forme vaudoise est dléz' ; comparez l'étude de M. Mil- 
loud: Un vieux mot : dclaise dans les Anciennetés du Pays de l'aitd, 
1902, p. 187 — 191. 

2 



i8 L. GAUCHAT 



de race celtique (clairsemés probablement), et les co- 
lons romains qui s'établirent dans le pays, et nous n'avons 
aucune idée du nombre des Burgondes ou Francs qui 
l'envahirent plus tard. Cependant il est certain pour 
moi que la langue celtique et celle des envahisseurs 
germaniques ont laissé des traces clans la prononcia- 
tion et dans le vocabulaire de nos patois. Mais comment 
trouver ces traces, puisque nous ne savons absoliiDieiit 
rien de la langue de ces anciens habitants de la Suisse 
romande. Les trois quarts ou davantage des étymo- 
logies de nos mots patois sont décidément latines, le 
quatrième quart représente une masse en partie irré- 
ductible, pour laquelle nous pourrons trouver des ana- 
logies dans le bas-breton ou l'irlandais ou dans de 
vieux dialectes germaniques, sans pouvoir prétendre 
avec assurance avoir trouvé l'origine des mots en 
question. En tout cas, il ne faut se résoudre à chercher 
une éty mologie dans les langues celtiques ou germaniques 
que lorsqu'il est bien démontré que le latin, que nous 
ne connaissons que bien incomplètement, ne fournit rien. 
J'ai dit que l'opinion d'après laquelle les patois 
seraient des produits spontanés du latin vulgaire, de- 
mandait une restriction. En effet, le patois du village 
de N^ dans le canton de C, ne vient pas en ligne 
directe dune colonie romaine établie à iV, car très 
peu de villages sont aussi anciens. Beaucoup d'endroits 
n'ont été habités que depuis le XIV* siècle, par 
exemple, et leur patois doit être un rejeton d'un patois 
que nous ne connaissons pas, peut-être de plusieurs 
patois, si les premiers habitants venaient de différentes 
contrées. Par l'immigration, d'autres éléments linguis- 



NOS PATOIS ROMANDS 19 

tiques sont venus dans la suite se joindre aux élé- 
ments constitutifs. Puis il ne faut pas oublier l'influence 
des petites villes, comme Avenches, Payerne, etc., qui 
se trouvaient elles-mêmes sous l'influence de villes 
plus grandes: Fribourg et Lausanne. On voit que 
l'histoire de nos patois est bien compliquée, surtout 
par suite de notre ignorance de la manière dont nos 
vallées ont été colonisées. 

Malgré les influences diverses qui ont agi sur le 
développement de nos patois, ils représentent, pris 
isolément, une masse linguistique assez homogène, avec 
des caractères très saillants, où se reconnaît l'action 
de lois phonétiques ou morphologiques bien déter- 
minées. Le philologue qui veut se faire une idée d'une 
loi phonétique, par exemple, ne peut pas désirer un 
champ d'activité, un objet d'observation plus intéres- 
sant que les patois. Non seulement les phénomènes 
naissent pour ainsi dire devant lui, mais à l'aide d'autres 
patois, moins avancés ou plus développés que celui 
qu'il observe, il lui est permis de reconstruire l'his- 
toire de ces phénomènes et même jusqu'à un certain 
point d'en deviner l'issue. 

Ainsi le groupe latin - st - a donné ^, un son 
(ju'on croit être particulier à l'anglais ou au grec 
moderne, espagnol, etc., et qui se retrouve, dans des con- 
ditions différentes, dans nos cantons de Fribourg, Genève, 
Vaud et Valais, tandis que Berne et Neuchàtel ne 
le connaissent pas. Les mots latins iesta.festa^fenestra 
se prononcent aujourd'hui dans la plupart des patois 
fribourgeois tid^a^ JîO-a, f9nï%ra, mais il y a des pa- 
tois, où le son d- est en pleine transformation et en 



L. GAUCHAT 



voie d'aboutir à /z. Donc: tiha^ filia^ fdiiihra^ d'autres 
ont encore tid^a^ fid-a^ mais Aé-]2ifd7nhra^ ce qui nous 
apprend que tous les d- ne sont pas devenus du coup 
h^ mais que les mots qui présentaient une certaine 
combinaison de sons, comme i9-r, sont en avance sur 
les autres. Il ne serait même pas impossible qu'un 
patois donnât la forme fiha à côté de ti\fa^ malgré 
la presque identité des deux mots. Un bon observa- 
teur trouvera une quantité de mots qui, grâce à leur 
usage très fréquent ou à d'autres raisons qui nous 
échappent encore, semblent seuls avoir subi une loi 
phonétique. Ces mots sont les avant-postes, que les 
balles ennemies atteignent d'abord. On peut aussi com- 
parer les lois phonétiques à des épidémies qui com- 
mencent par la maladie d'un seul individu. 11 est bien 
démontré aujourd'hui qu'un changement phonétique, 
par exemple d- == /z, n'est ni subit ni général, mais 
qu'il y a entre les deux étapes une période de fluc- 
tuations et d'incertitude. On ne saurait assez recom- 
mander l'étude des patois à ceux qui croient encore 
à l'infaillibilité de ces lois. Si nous sommes encore 
divisés dans une question si grave, c'est qu"on s'est 
trop occupé jusqu'à présent des faits accomplis et 
trop peu des faits naissants. 

Il ne faut pas croire que l'étude d'un mot patois 
soit moins intéressante que celle d'un mot français ou 
italien. Les battements du cœur d'un nègre sont-ils 
moins intéressants pour un physiologue que ceux du 
cœur d'un hoinme célèbre! La plus modeste fleur des 
champs ne peut-elle pas avoir un parfum plus exquis 
que les éclatants produits d'une serre ! 



NOS PATOIS ROMANDS 



La constatation que dans un patois le participe 
passé du verbe puni (punir) est prononcé ptini ou 
p2i7iè^ avec les féminins ^/^7/y<7 ox punètd^ pourrait faire 
penser que les patois sont des langues arbitraires, où 
chacun peut s'exprimer comme il veut. Mais n'avons- 
nous pas en français pour le futur du verbe asseoir les 
trois formes sanctionnées par l'Académie je m'assiérai, 
je masseyerai et je irî assoirai) Et une foule de points 
de la grammaire française qui nous apparaissent au- 
jourd'hui bien arrêtés et définis, se trouvaient autre- 
fois dans le cas du futur du verbe asseoir et ont coûté 
un grand travail de choix et de préférences, où la 
mode entrait pour beaucoup et la logique pour peu ! 
On peut avec profit étudier l'histoire de ces indéci- 
sions, des influences réciproques d'un verbe sur l'autre, 
etc., en ancien français, ou, tout aussi bien, dans la 
masse bigarrée des patois. 

Une question qui ne passionne pas seulement les 
philologues, mais aussi tous ceux qui ont l'habitude 
de rechercher le pourquoi des choses, c'est l'étymo- 
logie ou origine des mots. Or, comme les mots fran- 
çais et les mots patois sont en grande partie des 
frères issus d'une mère commune, on fera bien de ne 
pas s'adresser seulement à celui des frères qui occupe 
la place la plus brillante, pour savoir quelle fut leur 
mère. Les autres frères, moins fortunés, peuvent avoir 
mieux conservé les traits et le souvenir de celle qui 
leur donna naissance. Ainsi maint mot patois est des- 
tiné à mettre en lumière l'origine d'un mot français 
dont l'étymologie est encore inconnue. Et nous n'avons 
(ju'à feuilleter le Dictionnaire général de la langue 



L. GAUCHAT 



française pour nous persuader qu'il reste encore bien 
des problèmes à résoudre dans le domaine de l'éty- 
mologie de notre langue littéraire. 

Il va sans dire que tous les patois, ceux de la 
Suisse française aussi bien que ceux du Midi de la 
France, par exemple, offrent à peu près les mêmes 
avantages pour l'étude des principes linguistiques. Les 
phénomènes sont très différents, mais le gain à en 
retirer pour la connaissance des causes de ces phéno- 
mènes est le même. Cependant la Suisse romande, 
avec ses races, ses confessions et ses occupations si 
diverses, présente, sur un espace restreint, plus de 
variété peut-être que n'importe quel autre territoire 
de même étendue des pays latins. Elle est particu- 
lièrement apte à nous éclairer sur la question si ardue 
et complexe des limites dialectales. Faut-il admettre 
avec M. Gaston Paris que tous les patois se fondent 
les uns dans les autres par des nuances insensibles, 
qu'en marchant dans la même direction, par exemple 
de Neuchâtel à Paris, on rencontrerait successivement 
des parlers différant très peu entre eux, de sorte que 
la couleur française du patois s'accentuerait de plus 
en plus, en proportion directe de la distance des loca- 
lités du point de départ? Retrouve-t-on dans le do- 
maine des patois le fameux 7iatura non faci't sa/tuni ? 

Est-il vrai que les limites de a --= .. et de a/""'"^ ^= 

^ a a 

ou d'autres phénomènes n'occupent pas la même aire? 
Et les limites des traits linguistiques ne coïncident- 
elles pas avec les limites politiques anciennes ou mo- 
dernes? Les travaux que la Rédaction du Glossaire 



NOS PATOIS ROMANDS 



des patois roina^ids a entrepris en vue de l'élaboration 
d'un Atlas lingitistiqite de la Suisse romande^ où les 
nuances de prononciation seront représentées par des 
teintes, permettent de conclure à une nouvelle théorie. 
Le patois de La Perrière (canton de Berne), par 
exemple, diffère foncièrement de celui du prochain vil- 
lage bernois Les Bois, tandis qu'il est presque identique 
avec celui de La Brévine, située à une bonne journée 
de marche de La Perrière. La limite dialectale bien 
tranchée qui sépare La Perrière des Bois est bien 
une ancienne limite politique, aujourd'hui confession- 
nelle. Grâce aux rapports continuels des habitants, 
les patois d'une contrée comme la montagne neuchà- 
teloise, y compris La Perrière, ont conservé un carac- 
tère uniforme, malgré certaines différences de détail; 
le village des Bois appartient à une autre contrée, 
catholique, placée sous l'influence de Porrentruy, ayant 
très peu de rapports avec les hérétiques de La Chaux- 
de-Fonds et environs et présente pour cette raison 
un caractère linguistique qui est décidément différent 
de l'autre. Beaucoup de traits sont communs aux deux 
groupes, comme le tcJi pour c latin devant a {campii 
= tchan, t/iifi) entre autres, mais cela n'empêche pas 
qu'un grand nombre de traits divergent de part et 
d'autre. En reportant toutes les limites des traits lin- 
guistiques sur la même carte, on obtiendra certes un 
tableau d'une bigarrure étonnante, mais il sera facile 
de découvrir dans le réseau irrégulier de ces lignes des 
faisceatix où plusieurs lignes sont superposées ou très 
voisines. Ils se trouveront là où les rapports des 
habitants ont été moins étroits tju'ailleurs et ce manque 



24 L. GAUCHAT 



de rapports devra s'expliquer par l'histoire de la 
population, et par la configuration du terrain. 

Je ne puis me permettre ici d'insister davantage 
sur cette question intéressante des limites dialectales et 
je me hâte d'arriver à la conclusion de ce petit exposé. 

Quand la disparition d'un monument historique 
est devenue une nécessité, nous faisons tout pour en 
conserver au moins le souvenir aux générations fu- 
tures. Nous ne laissons pas disparaître nos vieux châ- 
teaux sans les photographier pour en retenir l'image! 
C'est aussi pourquoi on a songé à créer le Glossaire 
des patois romands^ qui n'a nullement la prétention 
de devenir un code, comme l'est le Dictionnaire de 
l'Académie française, ni même un répertoire de mots 
curieux et de locutions originales dont la lecture pour- 
rait amuser les jeunes et les vieux dans les longues soi- 
rées d'hiver. Le Glossaire sera tout simplement l'image 
aussi fidèle que possible, en même temps que la pierre 
funéraire de nos patois romands. On y inscrira l'épi- 
taphe: Ci-gît la langue au moyen de laquelle nos an- 
cêtres ont exprimé leurs pensées pendant vingt siècles. 
Cette langue était rude et imparfaite, mais elle suffisait 
à leurs besoins. Aussi l'aimaient-ils et ont-ils voulu 
que sa tombe fût ornée d'une pierre commémorative. 
Des herbes de toute sorte pousseront autour de cette 
pierre. Les herboristes viendront en cueillir quelques 
échantillons, ils les examineront soigneusement, et feront 
peut-être quelques-unes de ces petites découvertes 
grâce auxquelles s'enrichit de jour en jour la science 
humaine. 



TEXTE GENEVOIS 25 



TEXTES 



I. A LA FOIRE 

Dialogue en patois de Bernex (Genève) 

Konbé s ta vad-\- — T à k h vb plyé : — Vàtyàl 
Id n'a pâ l'er d9 bé niarkà pi L lafé. — L? mark pâ 
pe l lafél Vb ni kbnydsi pâ gran chiizà. La baly sô 
oui litr pe tré on via avan d vêla. Y è na bœttâ vad-' 
pè la rata. D la vad' d3 konfyans . Déniandi a koiii 
ki say a Konfnyon si Babel h garson a la Jan n'a 
pâ tbôb d3 bœn vad-' è si é tronprd sœlamii on-n-àfan. Y 
. è la nièlyœ" da mon bœ^\ e si da ouà la vàdr^ y e pask 
ds ouà viadtâ on d-vo pe pbvà alâ u mard^iâ. — Konbé 
à vbli vo r — Konbé d'à oiiàr na vad'' dàntyal h nâ 



TRADUCTION 

Combien cette vache? — Est-ce qu'elle vous plaît? 
— \'oilà ! elle n'a pas l'air de bien marquer pour le 
lait. — Elle ne marque pas pour le lait! \"ous n'y con- 
naissez pas grand'chose. Elle donne ses huit litres par 
traite un mois avant de vêler. C'est une bonne vache 
pour le rendement. Je la vends de confiance. Demandez 
à qui que ce soit à Confignon, si Babel le garçon à 
la Jeanne n'a pas toujours de bonnes vaches et s'il 
tromperait seulement un enfant. C'est la meilleure de 
mon étable, et si je veux la vendre, c'est parce cjue 
je veux m'acheter un cheval pour pouvoir aller au 
marché. — Combien en voulez-vous? — Combien j'en 
veux? une vache comme ça! elle n'a pas sa pareille 



26 C. FLEURET 



pà sa parir su tbtà la farâ. Tœd^i là yo vb vdri, h n 
branlrà pà mè k'n anyé. — Alô, l w<? baly pà pi trér ? 
— Le sàô' kbin n anyé, Xv d vb dû. — Ta k'oji pu 
la lyetàr — A dratà, a gôd-\ kbm vb vdri. — Konhé à 
t ply' dp vè : — L à-n-e-t-a son katryan. Y arà non 
via l vàtyon k l à prà lô bu. — L à bé l'er dp kbmàsi 
a ai)iblyi, mé son te te e bé gron. Vb n l'i pà tré sti 
matàn. — T à k vb m prenyi pé on briga^i r iV y é 
pà a vu k'i fo dir sa. — Vèyàn, vtron prir — Vàt' 
dou napblyon é dmi, pà on sou d niouà. — Vb n la 
v'ddri pà a se pri. — Vb kréyi sa vb ! ali sœlàmà pé 
la farà; si vb-z-d trbvi dôup dàntyp, dd ouà m làsi kbpà 
la tétà. — Tni., vàtyà katr va éku, poué va sou pé la 

sur toute la foire. Touchez-la où vous voudrez, elle 
ne bougera pas plus quun agneau. — Alors, elle ne 
donne pas des coups quand on la trait? — Elle est 
sage comme un agneau, que je vous dis. — Est-ce 
qu'on peut l'atteler? — A droite, à gauche, comme vous 
voudrez. — Combien a-t-elle de veaux? — Elle en 
est à son quatrième. Il y aura neuf mois le 21 qu'elle 
a été saillie. — Elle a bien l'air de commencer à se 
préparer au vêlage, mais sa tétine est bien grosse, 
vous ne l'avez pas traite ce matin. — Est-ce que vous 
me prenez pour un brigand? Ce n'est pas à moi qu'il 
faut dire cela. — Voyons, votre prix? — Vingt-deux 
napoléons et demi, pas un sou de moins. — Vous ne 
la vendrez pas à ce prix. — \'ous croyez ça vous! 
allez seulement par la foire ; si vous en trouvez deux 
comme ça, je veux me laisser couper la tète. — Tenez, 
voilà quatre-vingts écus, puis vingt sous pour la fille. 



TEXTE GENEVOIS 27 



fBly'. — Nan^ gardi vtro-z-éku, ma vad-^ ne pà tyerà 
u pri ka d v'o /V fé. — Va povi garanti son terni ? — 
As9 vré kp d sa ztj'P. L ara ptétr on rtâr d kàk ôièr, 
mé vb povi étr sur dû s k? d vo di3. — Voli vb don 
éku d plyû : — Nan^ d'à ouà nbnantâ. — Katr va ira! 

— Nbnantâ — È bànl tni, partaôàn b difrà: ouitanîsàn 

éku poué karantâ sou pc la fûly . Sa y e-t-œ: — 1)3 

pcry3 di fran, tan pt, alan bar on var. 

C. Fleuret, 
instituteur à Bernex. 

— Non, gardez vos écus, ma vache n'est pas chère 
au prix que je vous l'ai faite. — A'ous pouvez garantir 
son terme? — Aussi vrai que je suis ici. Elle aura 
peut-être un retard de quelques jours, mais vous pouvez 
être sur de ce que je vous dis. — Voulez-vous deux 
écus de plus? — Non, j'en veux nonante. — Quatre- 
vingt-trois. — Nonante. — Eh bien! tenez, partageons 
la différence : huitante-cinq écus puis quarante sous 
pour la fille. Ça y est-il? — Je perds dix francs, tant 
pis, allons boire un verre. 



ETYiMOLOGlES 



/. Mots d'origine allemande pour désigner le tanrean 

Les patois de la Suisse allemande ont donné à 
leurs voisins romands pas moins de quatre mots signi- 
fiant bœiif ou taîireaît. 

I. ourno s. m. taureau châtré, mot particulier aux 
Alpes vaudoises; aux Ormonts c'est un bœuf élevé 
pour servir de bête de trait, à l'Etivaz c'est un bœuf 



28 E. TAPPOLET ET L. GAUCHAT 

âg-é par opposition à tsad-ron = jeune bœuf; pour 
taureau on y dit baoït. 

Le mot vient sans aucun doute de l'allemand 
suisse Urner s. m. taureau coupé étant veau, mot 
attesté par le Schweïz. Idiotikon I 464 pour les 
cantons de Berne (Oberland), de Fribourg et de Claris. 
Un Urner est, toujours d'après X Idiotikon^ un taureau 
traité ou coupé à la façon des Uranais. 

2. chvitss.va. taureau, mot employé dans le Gros-de- 
Vaud, probablement pour une bète de race schwytzoise; 
mot rare. 

3. inotmi s. m. taureau d'un troupeau (Vully vau- 
dois et Glossaire de Bridel). Le mot allemand est 
Mii7i7it\ mot particulièrement suisse, d'un usage général 
dans la Suisse centrale et orientale, à l'exclusion de 
rOberland bernois, v. Idiotikon IV 316. 

4. inani s. m. i. nom donné au bœuf d'attelage 
(Vully vaudois) ; 2. taureau, avec le diminutif: 

maniyon s. m. jeune taureau (F'ranches-Montagnes). 

Ce mot semble venir de Mànm\ qui signifie 
I. attelage, 2. bète de trait, mot très répandu depuis 
les Crisons jusqu'à l'Oberland, ou de Manni, diminutif 
de Mann (comparez (Bàrd-)inam., nom donné à Berne 
au plus vieil habitant mâle de la fosse aux ours). 

E. T. 
IL pdfâ 

p9fâ s. m. Les exemples de ce mot que j'ai notés 
proviennent tous de la Montagne neuchàteloise. Dans 
ce passage: travallî kema de pefâ = travailler comme 
des... i^Le tin don viedge, p. 2, 13), une dame de la 
Brévine qui m'a fourni un grand nombre de mots 



ETYMOLOGIES 29 



patois, n'a pas su me définir exactement le sens du 
mot; elle n'a pu m'en indiquer que l'emploi suivant: 
i va vit' kma on ppjâ. Les exemples suivants, tirés 
du chansonnier manuscrit d'Ami Huguenin, le fonda- 
teur du Cercle du Sapin, à La Chaux-de-F'onds, ne 
laissent plus de doute sur la signification: NoÉs ïn à 

faire à dets pefâ que fouiya et nots voiiéta = nous 
avons à faire à des diables qui fuient et nous guettent ; 
et surtout: po /' r co77ipeiiisie du service d'tus les peiifâ 
qu'i m'vantâve = pour le récompenser du service de 
tous les diables qu'il me vantait. Je retrouve le mot 
avec un sens un peu différent dans la nouvelle patoise 
de M. Michelin-Bert : Ou duiindge et Piaintschtets (Un 
dimanche aux Planchettes): ma c'et k'i iann ai fâ de 
stet peufâ = mais c'est que j'en ai fait de ces méfaits. 
Il est donc clair que pdja est un des nombreux noms 
du diable, et qu'il remonte 2i putidîi factit = « le vilain 
fait » ou putide factit = « celui qui est laidement fait ». 
Pour le développement de -actu comparez les mots 

fà et inà (magis) de la phrase de M. Michelin-Bert. 
Le Glossaire de Bridel indique ntaffi. = un des noms 
du diable, que je serais disposé à tirer de malefectus 
malgré les difficultés phonétiques (comparez en alle- 
mand ein Malejîzkerl = Teiifelskerl)^ et qui présen- 
terait une analogie frappante. 

///. pila 

pila s. f. Mot fribourgeois signifiant : omelette », 
dérivé de la pila, la poêle (latin patella) au moyen 
du suffixe - ata, comparez l'expression allemande 
jyannknchen. L. G. 



3° 



F. ISABEL 



Vn feiiil aux Onnoiits (Alpes vaudoises) 










Ce petit bâtiment si rustique et si fruste, construit à bois 
rond^ et à coches, représente un des plus primitifs spécimens 
du genre chalet'^; c'est seulement \a\feniP, un tout petit mazot 
pour abriter, lors de la fenaison^, le foin d'une très petite pro- 
priété isolée ou des places humides^ d'une montagne, en atten- 
dant qu'on le fenate^, c'est-à-dire qu'on le lie'' pour l'amener 
sous forme de faix^, en hiver, au bas de la vallée où loge le bétail. 

Ce bâtiment est construit sur la terre nue. S'il était plus 
élevé et qu'il eût à son plain-pied^ une étable à vaches"*, on 
l'appellerait une grange ou plutôt une grangette'', construction 
fréquente dans toute la vallée des Ormonts et environs, no- 
tamment au Plan des Isles. 

Forme carrée ou peu s'en faut. Une courte échelle'-, 
appuyée contre le seuil'^ de l'aire'*, placé sur les premières 



' a èoti ryon. ^ f^naia^ v 

2 ou tsalè. - ^^fâ, V. 

^ on /s 7H ,■ àimmnûî on g 

* îi tin dé fin. ' apSan-pya. loc. adv. 

^ dd màrè (du marais). "* 07i bao. 



onfé owfé de fin. 



" grand23 ; grandsèta. 
^^on.n' ètschlla;ètsèlèta. 
^^ h lindâr" ; le pâ de 

porta., le batin. 
" l' étra^ s. f. 



UN FENIL AUX ORMONTS 



pièces ou soubassements'^, et entre deux porte-soliveaux*^ à peine 
saillants, permet d'arriver à la porte du fenil. Celle-ci est à 
deux battants, ou deux portes avec pentures'" jadis de bois, 
portes parfois «à chardonne/)'*. Cette ouverture est suffisam- 
ment grande pour pouvoir y faire entrer d^un coup une charge 
de foin portée sur la tête. Les deux portes viennent parfois 
aboutir à un piédroit mobile'^ ou montant central, assujetti par 
des mortaises et une cheville^". On les tire à soi par une boucle-* 
ou une poignée'-- de bois, et on en a vu qui fermaient avec 
une simple clef à languettes-^ qui faisait avancer ou reculer un 
pêne-* ou loquet de bois dur, à bord en dents de scie-^. 

La pièce-" de faite est soutenue par une poutre'-" très 
caractéristique, bifurquée et équarrie, mais tout d'une pièce 
vers le haut, serrant, comme une pince, la paroi en dedans et 
en dehors, contribuant ainsi à en maintenir l'aplomb vertical, 
de même que les dagties qui l'escortent parfois parallèlement 
sous deux frètes secondaires. A la paroi opposée à la porte, 
ce bouatsoir^ ou batsô-'^ descend au moins à mi-hauteur du fenil. 
Il fallait probablement courir, un bon moment, la forêt^" jusqu'à 
ce que l'on trouvât une pièce qui se prêtât à cet assemblage. 

Uètèrpyao, qui remplace parfois la porte, n'est fermé que 
par des étèrpanon, planches placées verticalement les unes 
après les autres. 

Des deux côtés de la porte, les deux portions de paroi 
adjacente s'appellent les cantons^', comme en héraldique. Aux 
quatre angles, on voit les coches saillantes'^. Les chevrons'^ 

** lou-2-assè^ s. m. pi. -- on.na pouattya. -® en patois d'Ormont- 

*^ /ozfJ>ôrtasà/ay,s.m.p\.-^/â a linvozialcta. Dessus. 

1- le-z-épârè, s. f. pi. ^* mi pé^a. '' î!.'k?,''*°'' "^""^ ^^^^^ 

Q ■ • j 7 j ■ - " Ollon. 

^^ -porta. a tserddna. -^ din de rassd. m / _? / j -j 

^ _ _ , ■*" /a dzao ; la dzorcta. 

'* le kohtiè. ^® la fréta; la çrôssa ,. , , , 

■; j A ji loii kantoti. 

^° on frodson ; na fréta. ,., , , - , j j - . • 

* ' -^ ^' lou kara da le kotse. 

ts3vdS3. " ig bouatsozi, s. m. ; 33 /^ Uevron; lozi tsè- 

-* on.na baya. dagna.^ s. f. vron. 



32 F. ISABEL 

dépassent de tous côtés le toit, en avant-toit^*. Malgré cela la 
neige chassée par le vent^* peut pénétrer encore par les 
interstices"^ des parois. Le toit, latte, fait de gros bardeaux 
ou échandoles^^, refendus au moyen d'un départoir^^, est sur- 
monté, en sens horizontal, de quelques lattes^^ solidement 
retenues par des crochets de toit*", puis chargé de gros cail- 
loux*' équidistants, afin que les ouragans*- et gros temps ne 
soulèvent et n'emportent pas la toiture comme un fétu. Il faut 
avoir eu soin de bien assembler, crocher^^, les chevrons, sans 
quoi on verrait, malgré leurs cailloux, des toits emportés quand 
même par une saute de vent". 

Enfin les soliveaux*^ ou les planches*''" forment le plancher 
du petit mazot. 

F, Isabel, d'Ormont-Dessus, 
inst. à Villard-sur-Ollon. 



^* avan-tCiy. 

^^ la k0U3SS9. 

^^ lé djotiiniè^ s. f. pi. 

d3 le parây. 
'' on.n'assdSa. 
^* on fer inyinlyâo 

(Ormonts). 



*^ loii sàlCiy. 

■'^ loti lan. le sèlan.iiè 

=^ planches sous les 

chevrons. 

L'aoâa = la pointe 

du pignon. 



39 lalè. 

*" krà/sè de iây. 

*^ dp le rotsè. 

*■ la grôss oîira. 

■" kràtschi. 

** on byan d'ozira. 

Remarque : Le J" d"Ormont-Dessus n'a pas tout à fait la 
valeur ordinaire de la spirante interdentale sonore, on y perçoit un reste 
de \'l mouilllée dont il est issu. La Rédaction du Glossaire se propose 
d'étudier ce son particulier au moyen du palais artificiel, afin d'en 
donner une définition plus exacte que celle d'Alfred Odin (Phonologie 
des patois dti canton de Vaud. p. 600). 



TEXTES 

La Konta d Pakâin. 
Randonnée en patois de Chanipéry (Valais). 

La petite composition dont nous donnons ci- 
dessous une version en patois de Champéry est bien 
connue des amateurs de littérature populaire. On en 
a signalé de nombreuses variantes dans la plupart 
des pays d'Europe, tantôt sous la forme de randonnée, 
tantôt sous celle de chanson, et on en a même pour- 
suivi les origines lointaines jusque dans la vieille litté- 
rature judaïque et dans les récits bouddhiques de 
l'Inde. Il nous suffira de renvoyer les lecteurs que 
ce sujet intéresse aux savantes études comparatives 
de MM. Gaston Paris et E. Cosquin,^ et nous ne 
mentionnerons spécialement ici qu'une variante en 
patois gruyérien, recueillie à Albeuve et publiée par 
M. J. Cornu -. C'est une randonnée comme la nôtre, 
mais l'entrée en matière, ainsi que le nombre et l'ordre 
de succession des acteurs du récit diffèrent quelque 
peu. Le motif du début, qui se retrouve dans une 
version lorraine donnée par Cosquin, est le suivant: 

Pilon é Pilonna chon Joit i-j-aiipc; 
Ly' an onityi tyin ly' are là plyJ viito plyin. 
La Pilonna ly' a jon plyin dévan Pilon : 
Pilon n'a pà pn alà a cha nicjon. 



' Dans la Rotnania, I, p. 218 225 et VII, p. 548 — 552. 
- Roniania, IV, p. 232. 



34 J- JEANJAQUET 



Clion joii tsèrtchi on tsè pô insnâ Psion, 
Ld tsc n'a pà valu mdnà Psion: 
Psion n'é pà jou a cha inéjon. 

c'est-à-dire: 

Pelon et Pelouna sont allés aux framboises; 
Ils ont regardé lequel aurait le plus vite plein. 
La Pelouna a eu plein avant Pelon: 
Pelon n'a pas pu aller à sa maison. 

On a été chercher un char pour conduire Pelon, 
Le char n'a pas voulu conduire Pelon: 
Pelon n'est pas allé à sa maison. 

La kyrielle s'allonge ensuite, en usant toujours 
du même procédé. On a recours successivement à 
un cheval pour mener le char, à un bâton pour battre 
le cheval, au feu pour bniler le bâton, à leau pour 
éteindre le feu, à une souris pour boire l'eau, à un 
chat pour manger la souris, à un chien pour manger 
le chat, jusqu'à ce que finalement le loup consent à 
manger le chien, lequel mange le chat, celui-ci la 
souris, etc. 

Cet arrangement des personnages s'écarte passa- 
blement de celui qui paraît primitif et n'offre que la 
série: chien — bâton — feu — ■ eau — bœuf — bou- 
cher. Certaines variantes ajoutent comme dernier 
terme: la mort. 

Ce type primitif est représenté assez exactement 
en vSuisse par une version chantée, recueillie à Neu- 
châtel par M. Alfred Godet ^ Le personnage initial 
paraît être ici un bouc, appelé Bocant, auquel succèdent: 



^ A. Godet. Les c/iansons de nos grand'mères, Neuchâtel 
et Genève 1879, p. 15. 



TEXTE VALAIS AN 35 



loup — chien — bâton — feu — eau — bœuf — 
boucher. Le début de la pièce suffira à en donner 
une idée: 

Par la vertu de Boquine, Bocant, 

Tu sortiras hors de mon camp. 

Bocant n'veut pas sortir du camp, 

J'm'en vais dire au loup de v'nir manger Bocant. 

Le loup n'veut pas manger Bocant, 

Bocant n'veut pas sortir du camp — 

La forme camp pour cha))ip montre que cette 
version neuchàteloise tire son origine du nord de la 
France. 

Nous avons recueilli à Liddes (Valais) une ronde 
tout à fait semblable: 

Va t'en chercher Britou | . . 

Qu'il vienne planter ses choux I 
Britou n'veut pas planter ses choux. 
Ses choux n'veulent pas s'tenir debout. 
Ah! coquin Britou, 
Oui, tu planteras tes choux. 

Interviennent ensuite : bâton — feu — eau — veau 
— boucher — gendarme. 

Dans notre version de Champéry, les éléments 
traditionnels ont été augmentés et leur ordre en partie 
modifié. Ils s'enchaînent ainsi : Pequin — hommes — 
chiens — loups — bâtons — feu — eau — âne — 
verges — souris — chats. Il est clair qu'un genre 
de composition comme celui que nous étudions était 
particulièrement exposé aux transpositions ou aux 
omissions et devait de ce fait subir des remaniements 
multiples. Quant au nom de Pequin, il est en relation 



36 J. JEANJAQUET 



évidente avec ceux de Broquin, Boquine, Boc]uant des 
versions françaises et n'en est sans doute qu'une 
altération. 

Voici le texte tel que nous l'avons transcrit sous 
la dictée de M. Adolphe Michaud, auquel sa mère 
répétait cette amusette il y a quelque cinquante ans ^ : 

V ava n'onda k P^kâin ava ita invoya tscrtchi du 
hou. E poui se fi doua è l a pa vœdu tbrna in mizon. 
L an ità tscrtchi dé-z-bmô pb boussi Pakàin. Lou-z-omô 
nan rin vàbu boussi Pakàin é Pakâin n'a rin vcèôu 
tbrna in mizon. 

L ait ità tscrtchi Ion tsàin pb dzapa lou-z-bmô. 
Lou tsàin nan rin vceôu dzapa lou-z-bmô, lou-z-bmô 
n'an rin vœôu boussi Pakàin é P^kâin n'a rin vœôu 
tbrna in mizon. 

TRADUCTION 

Il y avait une fois que Pequin avait été envoyé chercher 
du bois. Et puis il s'est fâché et n'a pas voulu rentrer à la 
maison. On a {litt. Ils ont) été chercher des hommes pour 
battre Pequin. Les hommes n'ont pas voulu battre Pequin et 
Pequin n'a pas voulu rentrer à la maison. 

On a été chercher les chiens pour aboyer les hommes. 
Les chiens n'ont pas voulu aboyer les hommes, les hommes 
n'ont pas voulu battre Pequin et Pequin n'a pas voulu rentrer 
à la maison. 



' Nous notons par àin une diphtongue dont le premier 
élément est long et participe plus ou moins à la nasalisation ; 
à indique un a grave, tendant vers rt. Le patois de Champéry 
distingue nettement la terminaison de l'infinitif a<iarc de celle 
du participe à < atum. 



TEXTE VAL Aïs AN 37 



L an ita tsertchi lou là pb viindji Ion tsàin. Lan 
lœ nan ri?i vcèôu, etc. 

L an ità tsertchi lé palantsé pb boussi lou lœ. Lé 
palantsé^ etc. » 

L an ità tsertchi l foua pb bourla lé palantsé. L 
foua, etc. 

L an ita tsertchi l'ïvoué pb tua l foua. L'ivoué., etc. 

L an ita tsertchi lou-z-âno pb bar l'Jvoué. Loii- 
z-atiô, etc. 

L an ità tsertchi lé byolé pb f ouata loii-z-anô. Lé 
byolé, etc. 

L an ità tsertchi lé raté pb tnindji lé byolé. Lé 
raté^ etc. 

L an ità tsertchi lou tsa pb mindji lé raté. Adon 
lou tsa on bain inindjya lé raté, lé raté on bain niin- 
djya lé byolé, lé byolé on bain foîiatà lou-z-qnô, lou-z- 
anb on bain byu l'ïvoué, l'ivoué a bain tuà l foua. 

On a été chercher les loups pour manger les chiens. 
Les loups n'ont pas voulu, etc. 

On a été chercher les bâtons pour battre les loups. Les 
bâtons, etc. 

On a été chercher le feu pour brûler les bâtons. Le 
feu, etc. 

On a été chercher l'eau pour éteindre le feu. L'eau, etc. 

On a été chercher les ânes pour boire l'eau. Les ânes, etc. 

On a été chercher les branches de bouleau pour fouetter 
les ânes> Les branches, etc. 

On a été chercher les souris pour manger les branches 
de bouleau. Les souris, etc. 

On a été chercher les chats pour manger les souris. Alors 
les chats ont bien mangé les souris, les souris ont bien mangé 
les branches de bouleau, les branches de bouleau ont bien 
fouetté les ânes, les ânes ont bien bu l'eau, l'eau a bien éteint 



L. GAUCHAT 



/ foua a bain hourlà le pahpitsé, lé palantsé on bain 
bouchya lou là, Ion là on bain mindjya Ion. tsâin, lou 
tsàin on bain dzapà lou-z-omô, lou-z-hnd on bain bouchya 
Ppkâi?i é Ppkâin è bain torna in mizon. 

le feu, le feu a bien brûlé les bâtons, les bâtons ont bien battu 
les loups, les loups ont bien mangé les chiens, les chiens ont 
bien aboyé les hommes, les hommes ont bien battu Pequin et 
Pequin est bien rentré à la maison. 

J. Jeanjaquet. 



Le Lu è la Gru. 
Patois de la Montagne neuchateloise ^ 

Slu k'ata' d(p) niétchan l('p) pri d'on servis pécK 
du vyédf"^ , pv^viirania, poubcha k'il èd dé dja indiny', an- 

TRADUCTION 

LE LOUP ET LA GRUE. 

Celui qui attend de méchants le prix d'un service pèche 
deux fois, premièrement parce qu'il (pour cela qu'il) aide des 



' Je revêts de l'orthographe du Bulletin cette rédaction 
anonyme de la fable connue, que j'ai trouvée dans les Papiers 
Nicole t à la Chaux-de-Fonds (Bibliothèque du Collège). 

- L'ancienne nasale an provenant de en ou in latins s'est 
dénasalisée [comparez dans ce morceau les mots prsmirama, 
dja (gentes), sèrma fsacramenfn)] , tandis que an de a latin + n 
ou m persiste [comparez dmandè (demandas), man (manu), 
snan.na (septimana) , etc.]. La terminaison des participes pré- 
sents : promètan, konfyan, remonte pour toutes les conjugaisons à 
•ante. La forme mètchan est également basée sur -ante. Les 
mots ansuif, inpunéman, sèna (au lieu de san.na) sont em- 
pruntés au français. Les groupes en et /;/ latins donnent du reste 



TEXTE DE LA MONTAGNE NEUCHATELOISE 39 

suit' poiibcha k'i pœ a pena (ou pin.nar) sf?) degadji d(3) 
lœ^ inpuncnian. 

On ht ave èvôla-' a-n-o ky s'aréta u dari du kou 
e ks H kozav' aiia fouô^ doulœr ; i solista tu lé-z-btr 
aniiiiô d(B) 1(3) H tiri fouœ a pronictan d(p) lé rkonpinsi. 
La gru s(p) lassa persuada pa 1(3) sernia; a konfyan 
son Ion kou u nioutè du lu, H' H fœ' a-n-opérasyon 

gens indignes, ensuite parce qu'il peut à peine se dégager 
d'eux impunément. 

Un loup avait avalé un os qui s'arrêta au fond (derrière) 
du cou et qui lui causait une forte douleur ; il sollicita tous les 
autres animaux de le lui tirer dehors en promettant de les 
récompenser. La grue se laissa persuader par le serment; en 
confiant son long cou à la bouche du loup, elle lui fit une 



dans les patois bernois, neuchàtelois et une partie des patois 
tribourgeois deux résultats, témoin les formes rkonpinsi, rkoii- 
pinsa, comparez asinbv' (ensemble), sin (sans), fin (foin) etc., 
sans qu'il soit possible d'établir nettement les causes de ce 
double développement. La carte IX du Gnindriss de Grôber 
est à corriger sous ce rapport. 

^ Tiré du latin viafiatiii, voyage. 

•* Littéralement « de leur >, comparez l'italien di loro. 

'" èvô/a, du latin ""advaUavc ; ail -\- a çX. al ^ a donnent ici 
ôl, comparez pala = pôla (pelle), ala = ôla (aile). 

" Les adjectifs latins du type fortis ou grandis ont con- 
servé ici leur forme unique pour le masculin et le féminin, 
tandis que les patois des cantons de Fribourg et de Vaud, par 
exemple, ont créé des féminins analogiques. On dit ainsi : 
katr' gran bnctcy' (quatre grandes corbeilles), etc. Comparez 
aussi : mèlyit, masculin et féminin ; ana inètchan laga (une 
mauvaise langue), etc. 

' fà' (latin fecit), à est le résultat d'un ancien i entravé 
(JistJ, comparez vàny' (vigne), rcètch' (riche). Fà est un précieux 



40 J. JEANJAQUET 



dondj(9)rnza ^ po H viénia. Kvia et' r(d)chamav~ 1(9) 
pri konvni: fé a-n-ingrata, li d(3)za^-t-u, fé ro)tiri^ 
ta téta sena d(p) ma gôrdf c t(p) dviandè ana rkonpinsa. 

opération dangereuse pour elle-même. Comme elle réclamait le 
prix convenu: tu es une ingrate, lui dit -il, tu as retiré ta tête 
saine de ma gorge et tu demandes une récompense. 

11. Gaueliat. 



ETYMOLOGIES 



/. La « trneille ». 

Dans les régions montagneuses où tous les trans- 
ports, y compris celui des récoltes, doivent se faire 
à dos de mulet, il importe d'avoir un moyen rapide 



reste des parfaits forts (aj^ant l'accent sur le radical), ordinaire- 
ment remplacés par des formes analogiques, comme d(e)za = 
« il disa ». 

' Comme an ne devient jamais on dans ce patois, la forme 
dondj(e)rH appuie l'étymologie dominiarinin = autorité du 
seigneur; « se mettre, être en danger de ...» a signifié se mettre, 
être sous l'autorité, à la merci de ... En français, le mot a subi 
l'influence du mot dam (darnnum), le patois est resté plus 
fidèle à l'origine latine. 

^ Le son ch pour cl latin montre que le morceau a été 
composé dans le Nord de la vallée; à la Brévine, à la Chaux- 
du-Milieu et aux Ponts on dirait rfyama. Notre morceau repré- 
sente très probablement le patois, aujourd'hui absolument éteint, 
de la Chaux-de-Fonds. 

^ Le manuscrit porte retira, que je me suis cru autorisé à 
corriger r{j)tiri d'après les notes que j'ai prises sur les patois 
de la région. 



ETYMOLOGIES 



41 



et commode de lier les charges de toute espèce pour 
lesquelles on emploie des cordes. Ce résultat est 
obtenu dans toutes nos contrées alpines à l'aide d'un 
objet que nous nommerons la «trueille», d'après son 
appellation patoise la plus répandue, La forme et 
les dimensions en varient plus ou moins, mais il est 
toujours constitué essentiellement par un morceau de 





bois dur allongé, évidé au centre et terminé en pointe 
à une de ses extrémités, tandis que l'autre est percée 
d'un trou par où passe la corde dont la « trueille » n'est 
que l'accessoire. Le fonctionnement du système est 
aussi simple que pratitjue. Pour opérer le serrage, 
le bout libre de la corde (}ui entoure la charge est 
passé dans l'évidement de la «trueille ■ , et l'arrètage 
s'obtient en faisant seulement une boucle autour de 
l'extrémité amincie, comme le montre notre crofiuis. 



J. JEANJAQUET 



On a ainsi un attachage solide qui ne nécessite aucun 
nœud et peut par conséquent être délié avec la plus 
grande facilité. 

Les patois valaisans à l'est de Sion connaissent 
la « trueille » sous le nom de katéla^ (|ui s'applique 
aussi à une poulie quelconque, et se retrouve avec 
ce sens général dans le Bas -Valais et dans le canton 
de Genève. Dans la Haute-vSavoie, nous avons relevé 
le mot iiavtin, qui s'explique par l'analogie de forme 
de la « trueille » avec la navette du tisserand. Mais, 
comme nous l'avons dit, le terme le plus répandu est 
celui auquel correspondrait une forme française « trueil- 
le ■ . On le rencontre dans le Bas -Valais (Champéry 
trœÔJ, avec le diminutif trœbon; Trient tnièlju^; Or- 
sières troiieide^ diminutif troueidon; Liddes grouçidc, 
diminutif _^r(?//^7V/i;?;; et \eYh& grou'elyè\ etc.), dans les 
Alpes vaudoises (Rossinières triiôy, diminutif tniôon) 
et dans la Gruyère (Charmey trslyi). Bridel a en- 
registré dans son Glossaire les mots vaudois, qu'il 
orthographie trutke, truthon, en donnant à tort au 
premier le genre masculin. Toutes ces formes nous 
renvoient à une base étymologique ayant comme 
voyelle tonique un o ouvert suivi d'une / mouillée 
(cf. pour le traitement de VI mouillée palea > palyp, 
pûôj^ padc% dans les mêmes patois). Ces conditions 
sont remplies par le mot trochlea^ poulie, que le latin 
avait emprunté, comme beaucoup dautres termes 
techniques, à la langue grecque, et qui convient par- 

' grouèlyè signifie «lier avec \a groiièidè»; le contraire est 
dégroiièlyè. La raison du changement de la consonne initiale 
dans ce patois nous échappe. 



ETYMOLOGIE5 43 



faitement pour le sens, puisque certains patois em- 
ploient un seul et même mot pour poulie et «trueille». 
Du Cange mentionne, d'après un ancien glossaire, une 
forme trocla, traduite par rota textoris. 

Nous n'hésitons pas à rapporter à la même ori- 
gine latine le mot qui, dans une grande partie de la 
Suisse allemande, sert à désigner la «trueille». D'après 
les renseignements très complets que nous devons à 
l'obligeance de M. le professeur A. Bachmann, rédac- 
teur en chef de Y Idiotikon de la Suisse allemande, la 
forme généralement usitée est TrïiDgh^ à côté de 
laquelle on rencontre les variantes Trudgs, Trïugp, 
Triijgpl, Triidgdh^ Trïogli. Le mot a été relevé dans 
les cantons d'Appenzell (Heiden), St-Gall (Toggenburg, 
Gaster, vallée du Rhin), Grisons (général), Zurich 
(région du lac), Schvvyz, Zug, Lucerne, Uri, Unter- 
wald, Berne (Oberland) et Valais, ainsi que dans les 
dialectes allemands du Piémont, soit essentiellement 
dans toute la région des Alpes. (Voir aussi Stalder, 
Schw. Id.^ I, p. 311, V" Truegle). 

La présence simultanée du même terme dans les 
dialectes allemands et romands laisse à supposer (ju'il 
appartient au plus ancien vocabulaire alpin. En re- 
vanche, le Jura et la plaine semblent l'ignorer com- 
plètement, comme l'objet lui-même. 

//. eitchyèzm. 

Dans les alpages de la région d'Evolène, on donne 
le nom dieitchycva à la seconde traite de la journée, 
qui a lieu vers deux heures de l'après-midi; y è rôoiira 
d'eitchyeva signifie « c'est le moment de traire » (après- 



44 J. JEANJAQUET 



midi). Les bergers du versant droit de la vallée ap- 
pellent pira d'eitchyeva un rocher du versant opposé 
que les rayons du soleil atteignent vers deux heures 
et qui leur tient lieu de régulateur. Un terme cor- 
respondant est connu dans TEntremont, où on ren- 
contre les expressions fire VéUiva^ aryé a Cètava 
(Liddes), pour dire « faire la seconde traite à deux 
heures de l'après-midi», par opposition à l'habitude 
pratiquée dans certains alpages ou vers la fin de la 
saison de ne traire les vaches pour la seconde fois 
c|ue le soir. Le mot est usité également dans les 
patois de la vallée d'Aoste, ainsi qu'on le voit par 
ce vers dune des poésies de l'abbé Cerlogne: 

Uaoïira d'eitava arrcuvc, alleu don vito nrric, 

OÙ l'auteur annote que Xeitava est entre deux et trois 
heures de l'après-midi ^ A Champéry, on nous a 
signalé l'expression dz3ta u tchiva^ « traire de bonne 
heure et reconduire ensuite les vaches au pâturage», 
qui renferme certainement notre mot, altéré par 
suite d'une confusion de la syllabe initiale avec l'ar- 
ticle u «au». 

Il n'est pas douteux que toutes ces formes doivent 
être ramenées au latin octava (liora)^ la huitième heure. 
C'était en effet un usage très ancien, adopté par 
l'Eglise et pratiqué encore dans les campagnes ita- 
liennes, de compter les heures à partir de six heures 
du matin, de sorte (|ue la huitième heure correspond 
exactement à deux heures de l'après-midi, comme le 



' J.-B. Cerlogne, Poésies en dialecte valdotain, Aoste 1889, 
page 52. 



ETYMOLOGIES 45 



réclame le sens des expressions rapportées ci-dessus. 
Le développement phonétique de ociava à citchycva 
est parfaitement rég^ulier dans le patois d'Evolène: 
la triphtongue initiale uei < oc s'est réduite ici à ei^ et 
1^; tonitjue est devenu ie sous l'influence de la con- 
sonne palatalisée précédente. Le même traitement de 
Va est à la base de la forme tcJiiva de Champéry : 
cf. le verbe aniittclu\ tiré de noctevi + are. Il devrait 
se retrouver aussi dans les dialectes de l'Entremont 
et de la vallée d'Aoste si octava était un mot pure- 
ment populaire. Mais il appartenait surtout au latin 
ecclésiastique, et c'est ce qui explicjue les formes mi- 
savantes étava, citava. Un mot correspondant existe 
en ancien français, également sous la double forme 
uitieve et iiitave^ mais, d'après les exemples (|u'en cite 
Du Cange (v" octava^., il désigne toujours le huitième 
jour à partir d'une fête, l'octave, et non la huitième 
heure du jour. 

Les patois neuchàtelois (Montagnes, Val-de-Ruz) 
et jurassiens possèdent dans le substantif iion-na un 
mot dont le développement est tout à fait analogue à 
celui de octava. Ce mot signifie généralement «goûter, 
repas de l'après-midi», quelquefois «dîner» (Dombresson, 
Malleray). Ce n'est autre chose qu'un dérivé de 
nona (hora)^ la neuvième heure, et le sens primitif 
était donc repas pris vers trois heures de l'après- 
midi . Cf. l'anglais iioon., (jui a la même origine. 

///. œudèna. 

Sous le nom d'ièudc/ia, on désigne à Liddes 
(Avalais) une herbe dure, aux brins arrondis et ter- 



46 L. GAUCHAT 

minés en pointes piquantes, qui pousse par touffes 
sur les pentes élevées des montagnes. En automne, 
ou même au printemps quand le fourrage vient à 
manquer, cette herbe maigre est recueillie et utilisée 
pour la nourriture du bétail. 

Pour signifier «aiguille», le patois de Liddes pos- 
sède à côté du terme courant aivou/yè^ un mot aujour- 
d'hui vieilli œudi\ qui est la véritable forme indigène 
(cf. aoude à Conthey). Le suffixe latin -ina abou- 
tissant régulièrement à -ina ^ dans le parler de Liddes, 
le mot œiidena s'explique d'une façon tout à fait satis- 
faisante par acidea (ou aciiculd) + -ina et signifie donc 

«herbe en aiguille». _ ._ . , 

* J. Jeanjaquet. 

LA DERNIÈRE PAGE 
DE L'HISTOIRE DU PATOIS 

A LA ChAUX-DE-FONDS. 

L 

M'étant rendu à la Chaux-de-Fonds, dans l'inten- 
tion 'd'y rechercher les derniers vestiges du patois, 
aujourd'hui bien éteint, de la Montagne neuchàteloise, 
je m'adressai tout d'abord au Cercle du Sapin, fondé 
en 1857 par le vaillant patriote Ami Huguenin dans 
le but de conserver le dialecte local. On me remit 
plusieurs textes, notamment la ^ prière » et «la santé 
du sapin», dont il sera question plus bas^, et on me 



^ Nous notons ici par iv la bilabiale spirante (ci' anglais) 
que nous nous contentons en général d'indiquer par nii. 

* -èna n'est qu'une graphie approximative. En réalité, le 
son provenant de 1'/ est intermédiaire entre è, i et 9. 

"^ Voir la deuxième partie de cet article. 



DERNIERE PAGE DE L'HISTOIRE DU PATOIS 47 

confirma dans ma supposition que les archives de la 
Société renfermaient des documents intéressants au 
point de vue dialectologique. Je m'aperçus toutefois 
bientôt que l'idiome lui-même était depuis bien long- 
temps sorti des usages du Cercle, et que les membres 
actuels ne le considèrent plus qu'avec les intérêts d'un 
antic^uaire. Il est vrai que les ; vSapins , c'est-à-dire les 
membres du Cercle, n'oublient jamais de faire réciter 
leur ancienne «Prière», au solennel banquet du i^'mars', 
par leur président ou quelque autre membre chargé 
de remplir cette traditionnelle fonction, et qu'on chante 
encore en commun, quelquefois, la «Santé du Sapin»; 
mais le seul des fondateurs survivant en 1901 me 
déclara qu'il avait du patois des souvenirs beaucoup 
trop vagues pour me donner des renseignements posi- 
tifs sur la langue qui avait uni les sociétaires en 1857. 
Quoique le patois ait donc laissé des traces 
presque ineffaçables dans les us et coutumes du Cercle 
du Sapin, on a le droit dètre surpris du profond 
changement survenu depuis sa fondation. Quelle triste 
épave représentent ces quelques mots patois, peu 
compris, altérés, prononcés à la française, en regard 
des discours patois dont Ami Huguenin régalait ses 
compagnons, puisant encore à pleines mains dans les 
traditions locales". Ce brave patriote adorait son 
patois, et c'est dans l'intention de remettre en honneur 
le vieux parler déjà mourant de la Chaux-de-Fonds 

^ Fête commémoratlve de la république neuchâteloise. 

^ Un de ces discours a été reproduit, assez maladroite- 
ment retouché, dans le «Patois )iciichàtelois ». p. 207 ss. L'ori- 
ginal se trouve, sous le titre Invocation, dans le Chansonnier 
(manuscrit) de Huguenin. 



48 L. GAUCHAT 



qu'il avait créé le Cercle. C'était peu de temps après 
les événements de 1848 et de 1856. Neuchàtel venait 
d'être rendu à lui-même. Un grand courant de pa- 
triotisme traversait le pays et fit surgir entre autres 
ce cercle de républicains progressistes, qui, groupés 
autour d'un sapin, comme symbole du sol natal, 
convinrent de n'employer dans leurs entretiens que la 
vieille langue du pays. Le patois de la montagne 
neuchàteloise devait être le lien et constituer l'origi- 
nalité de la nouvelle société. Les autres caractères, 
la politi(iue radicale et la bienfaisance, qui finirent 
dans la suite par l'emporter sur le but primitif, n'étaient 
d'abord qu'accessoires. Il nen est pas c[uestion dans 
l'acte de fondation. 

Mais Ami Huguenin s'était fait des illusions sur 
la possibilité de maintenir l'emploi du patois, même 
dans un milieu très restreint. Il eut beau choisir ses 
compagnons parmi les plus dignes représentants de 
l'esprit du pays, il eut beau diriger lui-même les 
destinées de la société, comme son président, jusqu'en 
1865, il eut beau égayer les séances par ses discours 
et ses chants patois, il ne put pas empêcher le fran- 
çais de se rendre maître des derniers défenseurs de 
la langue du pays. 

11 n'est pas sans intérêt d'assister aux dernières 
phases de cette lutte entre deux langues, qui n'est 
que le reflet de la lutte bien autrement sérieuse entre 
deux civilisations ^ 



^ J'emprunte mes renseignements à la brochure de 
M. E. Clerc: Notice sur les premières années du Cercle du Sapin, 
La Chaux-de -Fonds 1890, et surtout aux registres 2 — 4 des 
procès-verbaux de la Société. 



DERNIERE PAGE DE L'HISTOIRE DU PATOIS 49 

Déjà en 1857, l^rticle du règlement ({ui prescri- 
vait aux membres de se servir du patois dans les 
délibérations, reçut un premier assaut. Il n'avait proba- 
blement jamais été entièrement et rigoureusement ob- 
servé, et, pour mettre la règle d'accord avec la pra- 
tique, on ajouta aux termes enjoignant de parler patois 
la mention autant que possible. Un fanatique du patois 
demande qu'on rédige au moins en patois les procès- 
verbaux des séances, mais ce n'est que quatre ans plus 
tard qu'un sociétaire, Justin Billon, se déclare disposé 
à entreprendre cette besogne ardue. Passe encore de 
parler cet idiome mourant, mais l'écrire! Pourtant 
Justin Billon se mit à l'œuvre et tint bon pendant une 
demi-année. Voici en quels termes, dans la séance 
du 12 janvier 1861, ce secrétaire commença son dis- 
cours sur l'usage du patois : 

Citoyens (déjà un mot français !) . . . On a det qnia 
motion n'avet quon défaut: ç' lu d'ctre fàta a français. 
Fardié, quan tchacon sara d'oub'dgie d'prei'dgie patois, 
i voui teit'chie d'ma tirie., to qnia a natitre. A nat- 
tadan i vo d' mando la permission dfreid'gie français '. 

On a remarqué la tournure toute française de 
ces paroles, qui ne contiennent qu'une seule locution 
patoise: preidgie patois. C'est en français qu'avait 
été faite la proposition de rédiger les procès-verbaux 
en patois, c'est en cette même langue qu'on la défend. 
Le secrétaire, qui y met autant d'enthousiasme que 

' On a dit que ma motion n'avait qu'un défaut: celui d'être 
faite en français. Pardieu, quand chacun sera obligé de parler 
patois, je veux tâcher de m'en tirer tout comme un autre. En 
attendant, je vous demande la permission de parler français. 



50 L. GAUCHAT 



s'il s'agissait d'un enterrement, tàcJie de s'en tirer. Il 
rappelle ensuite aux membres de la Société dans 
quel but celle-ci s'est constituée (il parait qu'on l'avait 
un peu oublié après quatre années de pratique) et 
continue : « Mais pour conserv^er une chose de cette 
nature (le patois), il faut la cultiver. Si on la néglige, 
si on l'abandonne, évidemment elle périra. Sans doute 
nous ne pouvons pas empêcher que le patois ne dispa- 
raisse dans un avenir peu éloigne. Cet idiome, n'étant 
plus le langage familier, ni dans nos villages^ ni dans 
les endroits écartés (en 1861 !), il est condamné à une 
fin prochaine. Mais notre devoir est de reculer le 
moment autant que possible, car nous sommes le seul 
et probablement le dernier refuge du patois à la 
Chaux-de-Fonds. );^ Suivent quelques considérations sur 
l'ancienneté des patois, « qui ne sont pas du français 
corrompu > et quelques regrets à propos de certains 
termes du crû qu'on a tort de blâmer, comme le 
verbe cniayer que Clément Marot a « pourtant em- 
ployé dans le même sens x ^ Cette harangue en faveur 
du dialecte n'a rien d'éloquent. On plaide le cas d'un 
condamné à mort. On lui cherche des circonstances 
atténuantes. Mais écoutons notre secrétaire : « Il me 
semble nécessaire, si nous voulons poursuivre notre 



' Ce verbe est encore très usité dans tout le canton, dans 
le sens: inquiéter vivement, effrayer, mettre en émoi, qu'il 
avait déjà en vieux français. Cette expression paraît surtout 
appartenir aux cantons de Neuchâtel et de Berne. A Liddes 
(Valais) on trouve éniàyé, « hésiter, ne savoir que faire » qui 
est le même mot. Le français actuel n'a plus que le substantif 
verbal émoi. 



DERNIERE PAGE DE L'HISTOIRE DU PATOIS 51 

but, de faire quelque chose pour nous replacer à 
notre origine. Deux moyens s'offrent à nous. Ou 
bien de décider que Ion ne devra parler que patois en 
jouant la partie, ou bien d'en revenir aux délibéra- 
tions en patois. J'avoue que le premier moyen me 
semble présenter bien des difficultés. Il faudrait éta- 
blir des amendes qui seraient très difficiles à perce- 
voir, et ensuite ne courrions-nous pas le risque d'éloi- 
gner des sociétaires qui, ne pouvant parler patois, 
quitteraient la réunion, aussitôt la séance levée, pour 
aller finir la soirée là où ils seraient libres de parler 
à leur gré . . . Le second moyen serait bien préfé- 
rable. Il ne présenterait pas de difficultés sérieuses, 
car il est peu de membres parmi nous qui ne pîcissent 
dire cinq ou six mots en patois et il n'en faut souvent 
pas davantage pour exprimer son avis sur les sujets que 
nous discutons. » En effet, d'après les procès-verbaux, 
il s'agissait presque toujours de nécessiteux pour 
lesquels on sollicitait le secours de la caisse du Cercle 
et les discussions devaient être bien monotones et vite 
terminées. La proposition de Justin Billon tendant 
à ramener le Cercle à ses origines est ainsi conçue: 
« A l'avenir les délibérations auront lieu en patois. 
On ne pourra parler français durant les séances sans 
y être autorisé par le président, qui ne devra accor- 
der cette permission qu'aux membres évidemment dans 
l'impossibilité de s'exprimer dans cet idiome. En cas 
de refus du président, il pourra être appelé au vote 
de l'assemblée, qui prononcera à la majorité absolue 
des membres présents. » Après avoir écouté l'opinion 
de quelques membres qui trouvaient d'abord ces me- 



52 L. GAUCHAT. 



sures trop sévères, surtout pour ceux qui avaient 
«désiré faire partie de la société plutôt pour apprendre 
cet idiome que pour le parler (!) », on adopta à 
Tunanimité la proposition, que son auteur avait menacé 
de retirer, « plutôt que de causer de la peine à un 
Sapin ». Et le reste du procès- verbal est écrit en 
patois, reproduisant probablement textuellement les 
paroles des sociétaires qui prirent ensuite la parole 
dans cette séance mémorable. 

Je transcris ici un fragment du protocole, pour 
donner une idée du patois employé : « Le citoyen 
Cèlestin Droue (Droz) a la paroule. No zattaran 
(enterrons) deman do (deux) bons vïirzamis^ noîttre 
collègue Auguste Pic te t et Huinbert Bar le. J propouzo 
qu'on réunisse lets do convois et quon na (en) fasse 
qu'on. Le citoyen Président questfoiissart'^ po Auguste 
Pictet, promet de faire lets dénier t'ches po ça. La 
séance est levéye. » On voit cjue le Glossaire des patois 
n'a pas grand'chose à prendre dans ces documents, 
pourtant bien intéressants au point de vue de l'his- 
toire de nos mœurs. 

A partir de ce moment, et jusqu'au renouvelle- 
ment du bureau, Justin Billon, qui ne voulut pas 
accepter une réélection , rédige ses procès - verbaux 
en patois (du 19 janvier au 20 juillet 1861), mais il 
cherche souvent des prétextes pour se soustraire à 
la stricte application de sa motion, tout comme 
les sociétaires, témoin ce passage du procès-verbal 



* On appelait ainsi non seulement le fossoyeur, mais aussi 
la personne qui invitait les parents et amis à assister à l'en- 
errement. 



DERNIÈRE PAGE DE L'HISTOIRE DU PATOIS 53 

de l'assemblée du 16 février 1861: i^ Le citoyen Ulysse 
Sandoue (Sandoz) a la paroùle po ana communication 
su on locau (le mot local patoisé) ifiio zet offoué (qui 
nous est offert). Ma y reqiiiè d'povet (il demande 
de pouvoir) preidgie français. Non seàlama le Prési- 
dent Vy accouôde sa demande, ma y propoûze lu (lui) 
même, qiCattadn V importance d' l'affaire tchacon set 
(soit) libre d" preidgie français^ çà qrassimbice ratifiet 
pa son vote. » Tout le reste du procès-verbal est en 
français; la discussion de cette «affaire importante» a 
donc été entièrement française. Le patois était déjà 
réduit à quelques formules élémentaires et ne suffi- 
sait plus à soutenir le moindre effort de conversation 
sérieuse. La poudre commençait à manquer tout à 
fait dans la forteresse de la langue nationale. En 
rendant compte du souper général » qui a suivi la 
séance du i" mars 1861, le secrétaire se sert de la 
langue française, tout heureux de pouvoir échapper 
à l'obligation du patois dans tout ce qui n'est pas 
un procès-verbal proprement dit. Il connaissait trop 
peu la vieille langue pour s'y sentir à l'aise. Dans 
le procès -verbal de la séance du 16 février 1861, 
nous rencontrons la remarque: „Z.f secrétaire ayant 
racontrà quéques difficultàs da la rédaction de ç'iii 
procès verbal preye (prie) lets sociétaires d'bin volet 
Vy V ni a 11 aide, à Vy f assaut (en lui faisant) 
dets observatiojis quand il apiéra (emploiera) dets 
mots que n'sarans pà a bon et pur patois. Y lets 
recivra avoué grand piaizi. » C'est probablement 
sur l'avis d'un sociétaire qu'il a d'abord corrigé au 
crayon apiéra en apyéra et ensuite remplacé par 



54 L. GAUCHAT 



s'djora \ qui est en effet plus patois. D'autre part, il 
est juste de dire qu'il possède encore bien ses formes 
verbales, comme le démontrent les mots f assaut, re- 
civra et les nombreux parfaits de ses procès-verbaux. 

Le 13 avril 1861, nouveau symptôme de la fin 
prochaine du patois neuchàtelois. On discute grave- 
ment, en plein Cercle du Sapin, s'il faut dire Sociétà 
du Sapé ou du Sapin. Après avoir établi à l'aide 
« de personnes très âgées ayant toujours habité soit 
le village, soit nos environs, de la manière la plus 
positive que sapé est bien le mot patois de sapin-j>, la 
forme sapin obtint néanmoins une forte majorité. On 
trouvait déjà la vraie forme du mot trop bizarre et 
incongrue pour l'introduire dans le nom du Cercle. 

Au texte patois du Règlement de la Société du 
Sapin, adopté dans l'assemblée du 13 avril 1861, on 
trouva bon de joindre une traduction française. On 
a l'impression que c'est la rédaction française qui fait 
loi. L'autre n'est qu'une parade. La langue de Paris 
avait déjà conquis toute la partie officielle du Cercle 
du Sapin. 

La même année il y eut encore un échange de 
lettres patoises entre le Cercle et un membre domi- 
cilié à Neuchàtel. 

Le 20 juillet, lorsqu'il sagit de remplacer le se- 
crétaire démissionnaire, un des proposés, Jules L'Eplat- 



' Si djoyi = se servir, p. ex. de man (des mains), d'on 
konté (d'un couteau), etc. Le verbe djoyi s'emploie aussi acti- 
vement : on Vy djoie djeirè toié sôchè d'iiti (toutes sortes d'ou- 
tils. Patois neuchàtelois 319, 34). Nos d'jorains d'gèret Ffy 
d'artcha II ^=no\xs emploierons aussi le télégraphe (V.Hirschy),etc. 



DERNIÈRE PAGE DE L'HISTOIRE DU PATOIS 55 

tenier, s'excuse sur son peu de connaissance du patois. 
Il n'est pas nommé, cependant le nouveau «sékertère», 
Eugène Veuve, n'a pas le courage non plus d'écrire 
ses procès-verbaux en patois. Lorsqu'un de ses suc- 
cesseurs, Gustave Jaquet, revient à l'emploi du dialecte 
(procès-verbaux du 23 août 1862 au 30 mai 1863), 
c'est le dernier éclair de vitalité du patois agonisant. 
Lui aussi d'ailleurs profitait de chaque opinion émise 
en français pour éviter l'usage du patois. A l'occasion 
de la revision des statuts du 6 décembre 1862, un 
membre ose proposer de retrancher l'obligation de 
parler patois. Ses paroles, qui auraient jeté le plus 
grand trouble en 1857, "^ paraissent pas avoir produit 
la moindre irritation. On laisse subsister le patois, 
comme on n'éloigne pas le portrait de laïeul après sa 
mort. La proposition est encore repoussée, mais dans 
les statuts du 4 février 1865, par lesquels l'organisation 
du Cercle fut définitivement réglée, il n'est plus ques- 
tion de patois. Le fameux article 2 y est supprimé. Le 
patois est relégué dans les archives et désormais les 
sociétaires vouent leur attention entière aux buts qui, 
au fond, les avaient toujours plus intéressés que le 
patois, sans avoir été spécifiés par les statuts : la 
charité publique et le progrès social. Le vieil idiome 
n'a été ainsi qu'un décor dans la vie du Cercle du 
Sapin. Mais quand, au banquet du i^"" mars, l'ombre 
de leur brave et gai ancêtre passe devant leurs yeux, 
les vieux souvenirs remontent à la surface, et les 
convives, faisant effort, entonnent de leur voix mo- 
derne l'ancienne «Prière du Sapin». 

(A suivre). L. Gauchat. 



56 L. GALXHAT 



Addition aux N°^ 1-2 du Bulletin. 

Un des correspondants du Glossaire, M. C. Ruffieux, pro- 
fesseur à l'école normale de Hauterive, a eu l'amabilité de me 
signaler une omission dans mon article Nos patois romands. 
En parlant des expressions que le patois gruyérien emploie 
pour désigner un abri, j'ai oublié de mentionner la locution 
a chokrè, qui vient donc se joindre comme quatrième terme à 
ceux que j'ai nommés. Ce mot ne m'était pas inconnu, car je 
l'avais déjà rencontré dans les glossaires manuscrits de Louis 
Bornet et de Louis Ruffieux, mais il ne m'était pas présent au 
moment où je rédigeais mon article. D'après M. C Ruffieux, 
le sens du nouveau terme serait plus vague que celui des 
expressions citées [Bulletin 1—2, p. 6), bità a chokrè signifierait 
«mettre à l'abri des intempéries, quelles qu'elles soient: vents, 
orages, inondations». Notre correspondant a soin d'en préciser 
l'emploi actuel par quelques exemples. On dit: ouna méjon 
(maison), on tsalè (chalet), etc. a chokrè = bien abrités. On 
l'emploie aussi au figuré : fô bdtà chi niè a chokrè po kd lè-j-infan 
Id priri^nyan pâ = «il faut mettre ce miel en sécurité pour que 
les enfants ne le prennent pas». Le sens de la locution a dû 
être autrefois plus précis. M. L. Ruffieux la définit «à l'abri 
du vent » et L. Bornet écrit : « socrci (à) adv. se dit d'un lieu 
bien exposé, tourné au midi et abrité contre la bise». J'ai 
retrouvé le mot dans d'autres parties du canton, avec d'autres 
significations encore. 

Nous serons reconnaissants à toute personne gui nous 
fera connaître des erreurs ou omissions contenues dans le 
«Bulletin» et nous prions nos lecteurs de bien zwuloir 
compléter nos renseignements par leurs observations locales. 
Ces matériaux complémentaires seront reçus avec la plus 
vive gratitude. L. G. 



BULLETIN 



DU 



GLOSSAIRE DES PATOIS 



DE LA 



SUISSE ROMANDE 



PUBLIE PAR LA 



Rédaction du GlOvSsaire. 



PREMIÈRE AXXÉE 

1902. 



-*■ "■-' 



bp:rxe 

BUREAU DU GLOSSAIRE 
Hallerstrasse 39. 



LA DERNIERE PAGE 
DE L'HISTOIRE DU PATOIS 

A LA ChAUX-DE-FONDS. 



II. 

Voici le texte de cette prière peu connue \ que 
je publie d'après le manuscrit de l'auteur, Ami Hugue- 
nin, dont le chansonnier autographe est en ce moment 
entre mes mains, grâce à l'arnabilitë du président 
actuel du Cercle du Sapin, M. Ch. Colomb, avocat. 
Je transcris la prière d'abord dans l'orthographe ori- 
ginale, puis dans celle du Bulletin, afin de mieux faire 
saisir la prononciation, et j'y joins quelques remarciues 
linguistiques que me suggère ce curieux petit docu- 
ment des mœurs d'autrefois, conservé par la tradition, 
malgré tous les changements survenus depuis 1857 
dans l'organisation du Cercle. 



Préyire. 

Quand fchacoii saide 
Nion ne se crève 
Atre Sapins aidans 
Préscrvins nots adé 
De trop londgets estomets 
De matés que ne se raconfra pas 
De boues crevas dépondits 
De tchones niau queii 
Dets roupitres de la renaye 
Dets tchareutres 



Préyir'. 

Kan tchakon s'éd"^ 

nyon n3 s3 krèv' ^ 

air sapin édan* 

prèzèrvin no adé 

dd trà londjè-z-èstàmè,'' 

dd maté^ k'nd s3 rakontra pâ, 

dd boue krèvâ dèpondu,'' 

dd tchoû mô kà, 

de roïipitr' *, d'ia rnéy'/ 

de tcharcétr',^" 



L. GAUCHAT 



Dets oeùles dégasse 

De la colique de la to 

Dets vielles fannets que fan la 

cela 
Dets djouvcncts po nots faire la 

coiia 
Dets propriaitres sin couchasse 
Dets lars dets avocats 
Dets apoticaires dets tniedges 
Et dets indcpendans, récalcitrans 
Amen. 



dè-z-âly' d'ègàs',^^ 

dd la kàlik', d» la to,^^ 

de vilyè fànè k'fan la sèta,^^ 

de djoitv'nè pà nà fer' la 

koua,^* 
de proprié tr' sin konchàs',^^ 
de lâr',^^ dè-z-avoka, 
dè-z-apotikér' , de mxdj' ^"^ 
è dè-z-indèpandan rèkalsitran;^^ 
amèn\ 



TRADUCTION: 

Prière. 

Quand chacun aide, 

Personne ne «se crève» (ne se tue en travaillant). 
Entre « Sapins » aidant, 
Préservons-nous toujours 
D'estomacs trop longs (vides), 
De « marteaux » qui ne se rencontrent pas, 
De boyaux percés, déchirés. 
De choux mal cuits. 
De l'hydropisie, du lombago, 
Des érj'^sipèles, 
Des œils de perdrix (cors), 
De la colique, de la toux. 
Des vieilles femmes qui font le sabbat. 
Des jeunes pour (capables de) nous faire «de la ficelle», 
Des propriétaires sans conscience. 
Des larrons, des avocats. 
Des apothicaires, des médecins 
Et des indépendants, récalcitrants; 
Amen. 



Cette gaie « prière , si peu en rapport avec les 
tendances actuelles du Cercle, avant tout philanthro- 



DERNIERE PAGE DE L'HISTOIRE DU PATOIS 59 

piques et politiques* n'a été sauvée de l'oubli que 
par le respect des traditions, pour ne pas perdre le 
souvenir de l'esprit malicieux du fondateur de la 
Société du Sapin. Ce n'est pas le seul ancien usage 
que le Cercle maintienne. Il est resté fidèle à l'insti- 
tution, aussi ancienne que la «prière», du iban du 
Sapin y, dont il est souvent question dans les pre- 
miers procès-verbaux des séances. Le ban » ou la 
« Santé du Sapin » se bat de la manière suivante : 
Tous les membres présents se lèvent, se découvrent 
et se frappent, sous le commandement du président, 
trois coups sur la tète, trois sur le cœur et trois dans 
la main. Le ban^ bien entré aujourd'hui dans les 
usages des sociétés de la Suisse romande et qui tient 
peut-être son origine immédiate des coutumes du 
Cercle du Sapin**, a pour but d'acclamer une action 
ou une personne. On « bat un ban », d'après les 
registres des procès-verbaux, par exemple en l'hon- 
neur d'un membre décédé, d'un sociétaire rentrant 
après une longue maladie, de quatre collègues élus 
grands conseillers, etc. Le texte qui accompagnait 
le ban devait être approprié aux circonstances. 

J'ai sous la main un exemplaire récent, hecto- 
graphié, de la « Santé du Sapin » que je transcris ici 



* Remarquons cependant la pointe satirique de la fin. 

* * Il rappelle certaines coutumes des étudiants allemands 
et doit provenir, en dernière ligne, de certaines institutions des 
ordres du moyen âge. J'ignore si l'usage du ban est connu 
en France dans la vie des sociétés; en tous cas les diction- 
naires sont muets à cet égard. 



6o 



L. GAUCHAT 



textuellement, sans la musique, avec traduction fran- 
çaise en regard*. 

Santé du Sapin. 



Bouèbes du Sapin,'" debout! 
Y a-t-il du vin patcho?-" — 
Vè.— Nos allins potcha la santa 
a noutra balla Socièta. Nos 
bérins c'ta^' santa à trè timps. 

Permi timps : U piési qu'nos 
ains d'no trovâ tos^^ réunis 
da c'tu botcha ! '-^. 

Deuzîme timps : U piési 
qu'nos arins adé da pareille 
circonstance. 

Trézîme timps : A la pros- 
périta de notra balla Sociéta. 

Attention ! ■* La man drête 
es ermes!^^ Et qu'chacon^® 
fasse chorus c'mà s'el moêP'' 
était dans l'botcha! 

Le chœur chante: 

A c'ta Santà que tchacon 

li réponde, 
A c'ta Santà que l'an ^^ vint 

de nomma !^* 
Sapins! Bevins tu a la ronde, 
Fasins hanu à c'ta Santà! 
Maudit set qui n'a berra 
Et qui s'en barbille-bouille, 
Maudit set qui n'a berra 
Et qui s'en barbouillera.^" 



Enfants du Sapin, debout! 
Y a-t-il du vin partout? — Oui. 
— Nous allons porter la santé 
à notre belle Société. Nous boi- 
rons cette santé en trois temps. 

Premier temps : Au plaisir 
que nous avons de nous trou- 
ver tous réunis dans ce bois! 

Deuxième temps: Au plaisir 
que nous aurons toujours en 
pareille circonstance. 

Troisième temps: A la pros- 
périté de notre belle Société. 

Attention! La main droite 
aux armes! Et que chacun 
fasse chorus comme si le dia- 
ble était dans le bois ! 



A cette santé que chacun 

lui réponde, 
A cette santé que l'on vient 

de nommer! 
Sapins! Buvons tous à la ronde, 
Faisons honneur à cette santé! 
Maudit soit qui n'en boira 
Et qui s'embarbille-bouille. 
Maudit soit qui n'en boira 
Et qui s'embarbouillera. 



* Le patois de ce texte n'est plus pur, il est entre- 
mêlé de formes françaises. 



DERNIERE PAGE DE L'HISTOIRE DU PATOIS 



6i 



comme 
plus haut. 



A do dets ^' d'ia garga- 
melle ! ^- 

Le chceur chante : 

Morbleu! il en vaut ben la 

peine/' 
Pô c'ta balla sociètà qu'on 

âme !'* 
Bevins rasade â fra Sapins, 
i^^i timps I 
2* timps 
3'' timps 

Suci la darire gôtta! Bras 
gautche, an'avant! Rubis su 
l'onyé ! '^ Suci c'tu rubis ! Bras 
gautche en son lieu! Haut les 
ermes ! A do dets du cou- 
tcheron!^® Faté réz'na c'tu 
coutcheron! Haut les ermes! 
A do dets du coueu! Faté 
rez'na c'tu coueu! Haut les 
ermes ! Et c'ma ien '' soù su 
•qu'aucun d'vos n'est ennemi du 
sexe, a do dets d'ia beureuille! 
Faté rez'na c'ta beureuille! 
Haut les ermes! A do dets 
<l'la tabie,'^ et qu'u mot d'tré 
on n'ouie^" qu'on coup! On! 
Do! Tré! 

Le chœur chante : 

Halla halla halla la la la 
etc. 



A deux doigts du gosier! 



Morbleu ! il en vaut bien la 

peine, 

Pour cette belle société qu'on 
aime! 

Buvons rasade aux frais sapins. 

!«■■ temps I 

„„ . I comme 

2*^ temps / 

p . „ plus haut. 

3*^ temps ) ^ 

• Sucez la dernière goutte! 
Bras gauche, en avant! Rubis 
sur l'ongle! Sucez ce rubis! 
Bras gauche en son lieu ! Haut 
les armes! A deux doigts du 
sommet! Faites résonner ce 
sommet! Haut les armes! A 
deux doigts du cœur! Faites 



résonner ce cœur! Haut les 
armes ! Et comme j'en suis sûr 
qu'aucun de vous n'est ennemi 
du sexe, à deux doigts du nom- 
bril! Faites résonner ce nom- 
bril ! Haut les armes ! A deux 
doigts de la table, et qu'au mot 
de trois on n'entende qu'un 
coup ! Un ! Deux ! Trois ! 



Ce n'est pas évidemment là le texte de l'ancien 
« ban » du Cercle, celui dont on honorait les membres 
nommés du Grand Conseil! Cependant ce texte doit 
contenir les principaux éléments constitutifs du ban 



62 L. GAUCHAT 



primitif dont l'introduction dans le Cercle remonte 
sans doute, comme celle de la « prière », à Ami Hugue- 
nin. La « beureuille » n'y figurait probablement pas. 
Je ne trouve aucune indication précise sur la forme 
du ban dans les archives de la Société, sauf l'indica- 
tion, jointe une ou deux fois à la mention d'un « ban > : 
adé pas une iresée-»^ que j'interprète ainsi: «toujours 
pas une «rosée», c'est-à-dire que personne n'a versé 
de vin, ce qui s'accorderait avec les paroles : maudit 
soit qui sembarbouillera. 

J'ai trouvé en outre, dans les archives du Cercle 
une « formule de souhaits de bienvenue pour les mem- 
bres nouvellement reçus » que je copie d'un papier 
contenu dans la liasse cotée N'' 41 : 

« Le président invite la Société, to le biotcha^ à se 
mettre debout coiitcJierin déquevoué^^ et se joindre à 
lui pour témoigner aux nouveaux sociétaires notre 
contentement et le plaisir que que (sic) nous avons 
de les voir réunis à nous comme sociétaires.... (fin:) 
et que si reinerqua dets pets bians gris noets choco- 
lats y na n an pas moins le coueu voiiet^,, c'est-à-dire: et 
s'ils remarquent des cheveux (poils) blancs, gris,. 
noirs, chocolats, ils n'en ont pas moins le cœur vert. 
Cette formule de bienvenue n'est plus en usage au- 
jourd'hui. 

Si la « prière » ne se renouvelait pas chaque 
année, et si l'on n'avait pas de temps en temps l'occa- 
sion d'entendre exécuter le « ban » du Cercle du Sapin, 
rien ne trahirait plus aujourd'hui que cette Société 
a été fondée à l'origine pour être une sorte d'Académie 
de patois. Le jour, peu lointain peut-être, où ces 



DERNIERE PAGE DE L'HISTOIRE DU PATOIS 63 

usages viendront à se perdre, l'histoire du patois de 
la Chaux-de-Fonds sera définitivement close. 

L. Gauchat. 

NOTES. 

' Ce document a été reproduit dans le volume Le Patois 
ncuchàtelois, publié en 1894 par la Société d'histoire du canton 
de Neuchâtel, p. 330, n» i, sous le titre trop général de Soua 
de boun-an, c'est-à-dire Souhaits de noitvel-an. Mon texte dif- 
fère quelque peu de cette version. 

2 En français populaire, on conjugue souvent le verbe 
comme réfléchi: je m'aide, tu t'aides, etc. Ce premier fait 
explique l'emploi de se, même en dehors de la 3™*^ personne: 
«je m'en vais s'aider», etc. De là une tendance du pronom 
se à se souder à certaines formes du verbe, surtout à l'infinitif. 
Le sens du verbe réfléchi ne diffère pas de celui du verbe 
ordinaire. 

^) Le sens de ce proverbe répandu dans toute la Suisse 
romande doit être celui-ci: Quand cliacun fait son devoir (quand 
le travail est bien réparti), personne ne se tue de fatigue. Les 
Vaudois disent d'une façon analogue: se mètr ao krCio = «se 
mettre au creux» (tombe), pour « s'user au travail ». M. Miche- 
lin-Bert (On dmindge et Piaintschtets « Un dimanche aux Plan- 
chettes », nouvelle patoise en majeure partie inédite) donne le 
proverbe sous cette forme : Ca tschacon s'aide, nion n'se grève 

et traduit: personne ne se gêne, mais, outre que le verbe 

grava n'a que le sens de gêner, incommoder, comme verbe 
actif, non réfléchi, je ne connais comme 3™® personne que la 
forme gràv'. Dans l'édition du Patois neuchâtelois, le proverbe 
est remplacé par cet autre plus répandu: Que ne sa ne grave 
= ce qu'on ne sait pas ne gène pas, qui n'a rien à voir ici. 
Tant qu'on n'aura pas retrouvé l'ancienne forme du proverbe 
dans des collections de dictons de ce genre, il sera difficile de 
se prononcer sur la valeur exacte des mots nyon lU s<) krèv'. 

* Faut-il prononcer Sapin-z-èdan, avec liaison, et, à la ligne 
suivante, nà-z-adé? Je n'en suis pas sûr. Au lieu de notre 



64 L. GAUCHAT 



texte, le Patois neuchâtelois donne pour la ligne 3 les mots: 
no, bramâ-fan, bramâ-sei — nous qui avons constamment faim 
et soif [brama = crier]. En tout cas, l'accent circonflexe n'a 
pas sa raison d'être sur le deuxième a, qui est atone et qui 
ne se prononce peut-être même pas; j'ai rencontré dans mes 
lectures avec la même signification, les mots bran.m'-sdpa, et 
bran.m'-pidans' [a nasal + w'). 

'" londj' , dérivé phonétiquement de la forme féminine du 
latin, an' èstçma, pluriel dè-z-èstàinè s. f., recul d'accent et 
changement de genre sous l'influence analogique de mots 
comme la pâma — le pdmè, etc.; èstçma prend aussi la signi- 
fication de poitrine dans la généralité de nos patois. 

" La prononciation du mot maté donne lieu à une re- 
marque importante. J'ai noté par m et t des sons très parti- 
culiers du dialecte de la montagne neuchâteloise. Le t est pro- 
noncé plus en arrière que le f français ordinaire, la pointe de 
la langue ne s'applique pas contre les dents d'en haut, mais 
contre les alvéoles. Cela arrive toutes les fois que le / était 
anciennement précédé d'une r. Ce son alvéolaire a produit un 
recul de l'articulation du / vers les alvéoles. En dehors de 
l'ancienne combinaison ;-/, on prononce un / ordinaire, de sorte 
que ce patois se trouve avoir deux /, un / français et un t 
anglais, nettement distincts dans la prononciation des «patoi- 
sants». La population actuelle, sauf quelques rares représen- 
tants de l'ancien idiome, n'a plus aucun souvenir de cette dis- 
tinction. On prononçait donc autrefois niètl (moitié), tchantâ 
(chanter), gétâ (gâter), même fnétra avec un t postdental (ancien 
groupe tr), mais f)''ôta (porte), k^atrè (quarteret), de même 
avec d : k''ôda (corde), v'^^ada (verte), etc. Souvent on entend 
même tch et dj, donc f'ôtcha et k^'àdja, surtout dans une pro- 
nonciation un peu rapide, ensuite d'un recul un peu plus éner- 
gique de l'articulation du /. On sait que les patois voisins du 
Jura bernois et de France prononcent p'ôtch' , k'^ôdf. Le dia- 
lecte de la montagne neuchâteloise, en conservant une pré- 
cieuse étape de transition, nous indique la voie suivie par 
l'évolution des groupes rt rd. Il arrive même que l'r, dont il 
ne reste plus de trace aujourd'hui, a agi à distance, par exem- 



DERNIERE PAGE DE L'HISTORIE DU PATOIS 65 

pie dans le mot ami (honneur) ou ma (renard), rnadà («re- 
narder», c'est-à-dire vomir). On trouve n également dans les 
mots qui avaient anciennement m, comme: on b°^^anâ (pelle à 
feu, en patois vaudois on bèrnâr'), on sattà (cernil), etc. Ce 
patois possède donc également deux espèces d'n: Vn ordinaire 
ou postdentale (p. ex. /âna, femme; an iibv', nuage; anoncirè, à 
présent, et une n alvéolaire emploj'ée seulement dans quelques 
rares exemples. Un de ami (honneur) se prononce, au dire d'un 
vieillard de la Chaux-de-Fonds, avec «la bouche pleine». 

Le groupe rs devient ch: bursa = bocha. D'autres grou- 
pes comme rk, rg, rf, rv, etc. restent intacts: barkâ (glisser 
de travers), borg' (rouet), ôrfàii (orphelin), ari'â (arriver). 

Cependant les perturbations occasionnées par le son r 
dans ce patois sont bien plus grandes qu'elles ne paraissent 
de prime abord, car l'initiale de la seconde syllabe agit sur 
celle de la première, et une ancienne r finale peut exercer son 
influence sur n'importe quelle consonne simple initiale de la 
syllabe tonique. De là ta (tour), sàd' (sourd) ; j'ai cru consta- 
ter làd' '^lourd) à la Chaux-du-Milieu, avec une / retirée. Les 
k et p initiaux deviennent légèrement aspirés sous cette in- 
fluence et ils sont suivis d'un petit o//-consonne (anglais w, 
français point). Tantôt c'est l'un, tantôt l'autre de ces sons 
parasites qui prédomine; au Cerneux-Péquignot, c'est le //, à 
Pont-Martel c'est le zî'. L'un n'exclut pas l'autre. Au Locle 
j'ai noté k'^'^^'ôda (corde), etc., à côté de kôta (côte) qui se pro- 
nonce avec un k ordinaire. Le iv apparaît aussi après b,f, et 
V (je n'ai pas d'exemples pour g): B°"éHa (Berne), b""èna 
{borne), b""odan-na (mouche à viande, « bourdaine »), h°"on' 
(borgne) ; /^"ùnè (fourneau), cpv°*'é (hiver), (fi'^^'è (ouvrir), /""ôtti 
{fournir), /■^"ôc/i' (force). L';« du mot tnaté, pour revenir à 
mon point de départ, se distingue d'une /;/ ordinaire par la ré- 
duction partielle de l'avancement des lèvres. Ainsi presque 
toute la série des consonnes se trouve dédoublée: sous l'in- 
fluence d'une r finale, ou, plus souvent, des groupes rt, rd, m, 
rs (et autres ?), il naît par le contact immédiat de l'r alvéolaire 
ou même à distance une série de consonnes alvéolaires qui, 
autrement, restent postdentales; les labiodentales et labiales 



66 L. GAUCHAT 



sont également altérées (retirées). Les palatales ne subissent 
aucun changement, l'r n'agissant que sur les sons s'articulant 
plus en avant dans la bouche. Remarquez cependant k^', k°^'). 

Que serait-il arrivé, si le dialecte de la montagne neuchâ- 
teloise n'avait pas été destiné à périr? L'r n'existant plus 
dans la prononciation actuelle, la distinction de mots comme 
fà'itâ (tonner) et tcènâ (tourner) devient une affaire de mémoire. 
11 peut arriver que les enfants confondent les deux sons. Il 
est possible aussi qu'un son s'impose au détriment de l'autre, 
le k peut céder la place au k, qui est en majorité; ou le k, 
c'est-à-dire le k'^ ou k°^ peut se communiquer à tous les exem- 
ples. Dans les deux cas, sans connaissance de la curieuse 
étape que je viens de constater, la science s'}^ tromperait. Si 
je découvrais, dans le voisinage, un patois qui aurait transformé 
tous les k en k'', je serais porté maintenant à en attribuer l'ori- 
gine aux quelques cas où le k était suivi de r -|- une des con- 
sonnes indiquées plus haut. Chaque loi phonétique, en théorie, 
a pu être limitée primitivement à quelques cas isolés, qu'il est 
impossible de reconnaître, une fois que la loi a pris des pro- 
portions plus considérables. Rien ne distingue dans les trans- 
criptions vulgaires de patois, tànâ de tàttâ, écrits tous les deux 
teiinâ. Ce n'est qu'en étudiant les langues vwantes qu'on arrive 
à constater de pareilles nuances de prononciation si importantes 
pour la compréhension de l'évolution linguistique. 

Je termine cette longue note en disant à ceux qui ne le 
savent pas que « marteau », dans nos patois, a aussi le sens 
de «dent molaire». Le Patois neuchàtclois remplace dans 
son édition le mot par masse, c'est-à-dire « mâchoires » ou même 
« bouche », et fait précéder la ligne 6 de celle-ci, qui manque 
dans l'original: Dé dgedgiva avoué dé gougne = de gencives 
avec des ampoules. 

" dèpondr' signifie «briser par traction-. On dit en pa- 
tois : rèstàma m'dèpon = me fait mal, tant j'ai faim. 

® roûpïtr', hydropisie, probablement par déformation du 
mot savant. La forme habituelle est roûpïf , voir Saboulée des 
Borgognons, Le Locle i86i, p. 8, 17; Patois neuchéitelois 186, 
23: roiipife, en rime avec dépite; Glossaire Nicolet cependant: 
rofipitre. Au Val-de-Ruz, on dit également roùpitr' . 



DERNIÈRE PAGE DE L'HISTOIRE DU PATOIS 67 

^ rnèy^ est tiré de renés, les reins, au moyen du suffixe -ata. 

*" tcharàtr" s. m., érysipèle; Val-de-Ruz: tchèrâtr' . L'éty- 
mologie caro tirtica, proposée dans le Glossaire Nicolet, n'a 
aucune valeur. Le mot étant masculin, il faut renoncer à y 
voir le mot caro. L'allemand bernois dit Scliaràti, on le ren- 
contre également dans les patois allemands de Lucerne, Soleure 
et du Valais, même avec tch à l'initiale. C'est évidemment le 
même mot, mais d'où est-il originaire? 

'^ âly' d'ègas', cor; comparez l'expression bernoise 
àg9rcht3-n-àougd. Le mot patois ègas' vient de l'ancien haut 
allemand agazza ^^ pie. 

'- fà, toux; infinitif: iâssi. 

^^ cèta, frib. chèta, sabbat, grand bruit, dérivé de secte, 
introduit par voie savante dans les patois. Pour le sens, 
comparez vôdCi' = sorcier, de Valdensis, Archives suisses des 
Traditions populaires II, 181. 

" /ér la koua, litt. faire la queue, m'a été expliqué par 
des connaisseurs du patois par l'expression « faire de la ficelle », 
commettre des infidélités. Le Patois neuchâtelois traduit : « qui 
ne sont pas fidèles». 

*^ propriétr' , forme curieuse, influence de métr' -— maître ? 
konchàs', en patois de la Brévine: konsyas' ; ici le groupe sy 
est rendu par ch; comparez La Brévine : syé (ciel), syadré (cen- 
dres), syànt" (psaume); Les Ponts, La Sagne, La Chaux-de- 
Fonds, Le Locle: ché, chadrè, chôm' , etc. 

*® lâr, voleur, remonte à l'ancien nominatif latin latro, 
conservé sous l'influence de pater = patrem, mater = matrem, 
f rater ^= fratreni et des nombreux mots en -ator, conservés 
également sous la forme du nominatif dans tous nos patois; 
comparez ici foUssâr', fossoyeur, etc. Au lieu du mot avocats, 
le Patois iieucliàtelois donne boute-froit, correction due évi- 
demment à quelque mauvais plaisant. Avoir du boute -frou 
signifie en patois « être éloquent », mais ce ne serait pas là la 
forme du patois de la montagne, où l'on dirait bouèt' 'bout') 
-fyà. Bouta ou bouètâ a le sens de mettre. J'ai même trouvé 
l'expression lo bous'-fyâ, de boussâ, pousser. Inutile de dire 
que le boute-frou n'est pas un apanage spécial des avocats. 



68 L. GAUCHAT 



^' ufidg' , médecin, n'a pas en patois le sens péjoratif du 
français mège = médicastre. 

'* Les Indépendants, parti radical dissident. Le Patois 
neuchâtelois a tort de patoiser ces mots en Indèpadâ, Rccal- 
citrâ. On n'a jamais pu dire ainsi, car si le patois rend par 
a la nasale française an provenant du latin in, en, par exemple 
gentes = dja, infantem = afan, etc., ce n'est pas le cas pour la 
désinence du participe présent ante =^ an. On trouve tout au 
plus a pour la terminaison atone -ant à la troisième personne 
du pluriel du présent de la I""*^ conjugaison, comparez à la ligne 6 
rakontra = rencontrent. 

''•* En bon patois on dirait: bouâb' du sapé (sappellitm). 

^^ patcho, potcha; c'est ainsi qu'on a essayé de rendre 
l'ancienne prononciation pat'à, pbt'â. 

-' Prononcez sta, masc. stit, pi. m. et ï. stè, du latin ecce 
istui, forme analogique = vieux français cestiii, ecce ista, ecce 
istos (istas). 

^2 Patois: tu. 

-^ Les membres du Cercle s'appelant « Sapins » forment 
ensemble le b°^'btcha, c'est-à-dire bosquet ou petite forêt, terme 
qui est formé, comme le mot bosquet, du latin hypothétique 
buscu, bois, d'où est tiré aussi l'allemand Busch, et du suffixe 
diminutif /////, qui est généralement rendu en patois par è et non 
par a, ce qui ferait supposer que nous avons affaire à un emprunt 
fait au patois du Jura bernois, où le mot boitécha est très répandu 
comme appellatif, comme nom de lieu et de famille, à moins 
d'y voir bitscaciii; comparez bouscas, Mistral, Trésor. Le Glos- 
saire de Nicolet donne botchà = bosquet (bois), mais Va n'est 
pas long, comme j'ai pu m'en convaincre; j'ai noté ce mot à 
plusieurs endroits. J'ignore pourquoi Ami Huguenin écrivait 
ce mot biotcha, il orthographiait également î'/o = huit, bieiibes 
= garçons, fiait = fort, biodons = bourdons, grains de pian = 
pissenlit (grains de porc), etc. J'ai partout entendu prononcer 
voilà, bouâb', fouô, bouàdon, gran dd poitô. Le mot simple 
bov. ne signifie pas seulement bois, comme matière et dans le 
sens de forêt, mais remplace ordinairement le mot arbre: léyié 
contre on boue ^= lié contre un arbre (Djaque -Ignace Lam- 



DERNIÈRE PAGE DE L'HISTOIRE DU PATOIS 69 

padut). Le terme ordinaire pour forêt est koTita, c'est-à-dire 
côte, ce qui s'explique par le fait que dans les longues vallées 
du Jura les côtes sont boisées, tandis que la plaine est maré- 
cageuse ou cultivée. Le mot dju, qui a autrefois concouru 
avec les mots cités dans le sens de forêt, n'est plus senti comme 
appellatif, mais existe encore comme nom de lieu, p. ex. la dju 
du Pyiin' — La Joux du Plane, etc. Le sommet d'un arbre 
s'appelle koutchron, dérivé d'une forme perdue kontchè, qui se 
retrouve dans les patois fribourgeois et vaudois sous la forme 
koHtsè = sommet, cime, et qui vient peut-être de l'allemand suisse 
Chuts, sommet d'une colline boisée. Le koiitchron désigne ici 
la tête des «Sapins». 

-■• En vrai patois: ba/yl-vo a voiiada = litt. «donnez -vous 
en garde». 

-'" Patois: ciriuè. 

^'^ Patois: tchakon. 

-'' Lisez s3 l moiiàl -— si le diable, iiioital signifierait merle. 

^* Le patois dit on, comme en français. C'est peut-être 
une faute de copie. 

-^ Prononcez iion-mâ. 

^° C'est lin verbe en patois: s'abarbo/vî = s'embarbouiller. 

^' « A deux doigts », marque un mouvement préparatoire 
que l'assemblée exécute, avant de boire, de frapper sur la 
tête, etc. La main, appelée ici aniic, se place à deux doigts 
de l'objet nommé. 

'- gargamelky mot populaire pour gosier, qui n'est pas patois. 

'' Patois: pin.na. 

^^ Patois: an.ni'. 

^* Patois: onlv\ Cette vérification s'il reste une goutte 
dans le verre, rappelle la Nagcl-Probe des étudiants allemands, 
et, si je ne fais erreur, certains usages maçonniques. Ami 
Huguenin était franc-maçon. 

^^ koiitcJiron, voire note 23. 

^' Patois: y a soR sur. 

^* bàràly', dim. bàrlyon, nombril, de (um) biliaila, (ton) - 
biliculonem, devenus biricula, biricitlonem par dissimilation. Les 



70 OCTAVE CHAMBAZ 



formes ayant perdu la première syllabe (par confusion avec 
l'article indéfini?) sont très répandues dans les pays romans. 

^^ Prononcez tâby' . 

*° Prononcez oûy' . 

*' coutcherin, lisez kontchron dèkvoiié = tête découverte. 



TEXTES 



Lindèman de fîta. 
Dialogue eu patois du Gros-deA^aud (Rovray). 

I. 

La Janèt' a Samin (a sa faly' Maryon, lô lindè- 
man de Tabayi de Biôlë) Dzâtyè dà Gran y on te 
tBiiye hin de prl yè-r-a né r Yd dzbypsé de vb veral 

La Maryon. — Pu k^ ni a dp, kp pb la valts^ nin 
kbnypse min a me, e k'in me véyin avoué mon tsapi nàvb 
é me bi nyâ, le prdnye invya dé me chatà à kou. 

l^a Janèt'. — Le varé kp rire té la pyp bala dé 

TRADUCTION 

Lendemain de fête. 

I. 

Jeannette (femme) de Samuel (à sa fille Marie, le len- 
demain de la fête de Bioley). Jacques du Grand Clos te tenait 
bien de près hier soir? Je jouissais de vous voir! 

Marie. — Puis qu'il m'a dit que pour (danser) la valse, 
il n'en connaissait point comme (à) moi, et qu'en me voyant 
avec mon chapeau neuf et mes beaux nœuds (rubans), il lui 
prenait envie de me sauter au cou. 

Jeannette. — C'est vrai que c'était toi la plus belle de 



TEXTE DU GROS-DE-VAUD 71 

tbtè. Dzatye lia pu atindu de roîw' d^r^: l'a prà 
vu bil 

La Maryon (in sorizin). M'in-n-a kontâ de tbtè 
lè sorte è liin tan rckafalâ ks vie cJiinid adi la vintro 

(kan l'a-z-u sondzi on mômsnè) Le ta pare gayâ 

dzinti . . . Dzâtycl 

La Janèt'. — Âl vie pinsb k? le dzinti, è, t9 nd 
di pa, avoué sin Ib méyà parti kd ley ose bin lyin è 
bin lârdzol . . . (tô pyan) In te rampnin fa-t-s pàtitr' 
bayi a chintrs ... .r 

La Maryon. — Ô ve! de dâtre mb kd ma ludzi 
à pert3 de Vdroy9^ inks, à ba de z'ègrâ., kan l'a vbyu 
parti., yé de suito devina kd l'ave rndou fan...', r 

La Janèt'. — Ve-tou, Maryon, S3 sin alâv'e saré 

toutes. Jacques n'a pas attendu de l'entendre dire: il a vu 
assez clair! 

Marie (en souriant). II m'en a conté de toutes les sortes 
et nous avons tellement ri que je m'en sens encore le ventre 
malade... (après un petit moment de rêverie) Il est quand même 
bien gentil... Jacques! 

yeannette. — Ah! je crois bien qu'il est gentil, et, tu ne 
dis pas avec ça le meilleur parti qu'il y ait à dix lieues à la 
ronde (bien loin et bien large) ! . . . (tout doucement) En t'accom- 
pagnant (à la maison) t'a-t-il peut-être donné à entendre ... ? 

Marie. — Oh oui! à quelques (deux-trois) mots qu'il m'a 
glissés au trou de l'oreille, là, au bas des escaliers, quand il a 
voulu partir, j'ai de suite deviné qu'il avait bien envie...!? 

yeannette. — Vois-tu, Marie, si ça allait (si ça aboutissait 



* La coutume veut, dans le Gros-de-Vaud, comme ailleurs, 
que le danseur qui accompagne sa danseuse chez elle l'em- 
brasse en la quittant, ce que Marie sous-entend ici en pronon- 
çant les paroles « glisser deux-trois mots, etc. » 



72 OCTAVE CHAMBAZ 



tan kontintal È t3 pà kontâ ke ton pér^ n3 rpfusère 
rin pb Ib trbsi, n'ôsi pouërp . . .1 Sarè-tou pa h3néz\ 
tè asabin ? 

La Mary on. — Ma sondza ve, niera, on gale valè 
dinchall 

La Janèt'. — Lb kreybl... Pu alà à Gran yoiil 
tsi le pyp grô payisan dà valàdsbl ?.. . (ona manut' apri) 
Maryonl atyuta me ! 

La Mary on. — Kè và-tou^ mer 3? 

La Janèt'. — Té fà fatmdrp, dûzbrinlé, ma poura 
Mary on, a avf de masè de dzalàzè, pc lou mondb... 

II. 

Dzâtyè dâ Gran ;^ou (lô mimou dzô, a s' n ami 
Djan, in bévasin dami-po à kabarè de kamon). Sa yé 

rizii^ yc-r-a né! 

Djan. — Avoué la Mary on a Samin, à tyé ? 

à un mariage), je serais si contente! Et tu peux compter que 
ton père ne refuserait rien pour le trousseau, n'aie pas peur 
(litt. : n'ayez peur)...! Ne serais-tu pas contente, toi aussi? 

Marie. — Mais songe donc, mère, un joli garçon 
comme ça!! 

Jeannette. — Je le crois ! . . . Puis aller au Grand Clos ! 
chez les plus gros paysans du village!?... (une minute après) 
Marie! écoute-moi! 

Marie. ~ Que veux-tu (dire), mère? 

Jeannette. — Il faut t'attendre, dorénavant, ma pauvre 
Marie, à avoir un grand nombre de jalouses, par le monde... 

II. 

Jacques du Grand Clos (le même jour, à son ami Jean, 
en buvant un demi -pot à l'auberge communale). Si j^ai ri,, 
hier soir! 

Jean. — Avec (la) Marie de (à) Samuel, ou quoi? 



TEXTE DU GROS-DE-VAUD 73 

Dzatyè. — Just". 

Djan. — Le vâ-îoii a de bon . . . .- 

Dzâtyè. — Mè kre-toii as? dâdoii r '. 

Djan. — X? savé pa . . . de yàdzh r Kan 11? pa- 
troudzè pu din la voiiarga e kp le dekou'enùy? /'? tan 
se pou boiina fason . . . .- 

Dzâtyè. — Le dâ i^ro tropi^ e onkh y3iia de ponte. 
IL, se dp intre no, le ona grocha bpdonnia a koui on 
pâ fer inkrerp stn le on va: prin tù ph bonna innn/a ... 
Pâsè ph-r-on yâdzh... A la tyon.nal 

D j a n . — De minihl 

(Ka déchu l'an retapa p6 dami-pô è Tan dèvaza 
d'ôtyiè d'ôtrô). 

yacqitcs. — juste. 

'Jean. — Y vas-tu pour de bon? 

yacques. — Me crois-tu aussi nigaud?! 

yean. — Je ne savais pas... des fois? Quand elle ne 
patauge pas dans la boue et qu'elle est décrassée, elle a tant 
soit peu bonne façon? 

yacques. — Elle est du gros troupeau, et encore une des 
laides. Puis, soit dit entre nous, c'est une grosse niaise à la- 
quelle on peut faire accroire ce que l'on veut: elle prend tout 
pour bonne monnaie . . . Passe pour une fois ... A la tienne ! 

yean. — De même! 

([Que] Là-dessus ils ont frappé de nouveau pour [un] 

demi-pot et ont causé d'autre ciiose). 

Octave Chambaz. 



TABLE DES MATIÈRES 



Pages 

Au lecteur ......... i 

L. Gauchat, Nos patois romands .... 3 

C. Fleuret, A la foire (Dialogue en patois de Bernex, 

Genève) ........ 25 

E. Tapfolet, Mots d'origine allemande pour désigner 

le taureau ........ 27 

L. Gauchat, Etymologies: p»fO, pila .... 28 

F. IsABEL, Un fenil aux Ormonts (Alpes vaudoises) . 30 
J. Jeanjaouet, La konta d Pakâiii (randonnée en 

patois de Champéry, Valais) • • • ■ 33 
L. Gauchat, Le lit è la gnt (patois de la Montagne 

neuchâteloise) 38 

J. Jeanjaquet, Et\'mologies : La •' fnteille », citchyèva, 

àtidèna ......... 40 

L. Gauchat, La dernière page de l'histoire du patois 

à la Chaux-de-Fonds 46, 57 

— Addition aux n"^ 1—2 du Bulletin .... 56 
O. Chambaz, Lindèman de fita ^Dialogue en patois 

du Gros-de-Vaud) ...... 70 



BULLETIN 



DU 



GLOSSAIRE DES PATOIS 



DE LA 



SUISSE ROMANDE 



PUBLIE PAR LA 



Rédaction du Glossaire. 



DEUXIEME ANNEE 
1903 



BERNE 

BUREAU DU GLOSSAIRE 

Hallerstrasse 39 



L AGGLUTINATION DE LWRTICLE 

DANS LES MOTS PATOIS 



On sait que le mot lendemain remonte à une formation latine 
in de-mane, qui a donné régulièrement en ancien français 
endemain. Nous retrouvons cette forme dans l'italien indomani 
et dans certains patois, comme par exemple celui de la Vallée 
de Joux, où l'on dit indnnan. La présence de 17 dans le mot 
moderne lendemain s'explique par le fait que l'article défini, 
qui accompagnait très souvent le mot, a fini par faire corps 
avec lui, à en devenir une partie intégrante et inséparable. 
C'est ce phénomène qu'on désigne sous le nom d' « agglutina- 
tion, » et l'on dit que telle particule, comme article, pronom 
(par exemple dans le mononcle pour foncle), préposition {la 
dinde pour la [poule] d'/nde, etc.), s'est «agglutinée» au mot 
qu'elle précédait. 

Les cas de ce genre sont bien plus fréquents dans les patois 
que dans la langue littéraire, et la raison en est facile à com- 
prendre. Les formes d'une langue qui s'écrit sont bien autre- 
ment gravées dans la mémoire de ceux qui parlent que celles 
d'un idiome qui ne s'écrit guère. Combien de fois le patois 
n'hésite-t-il pas entre deux ou trois formes ou façons de dire, 
là où le français académique plus rigide, plus soucieux de cor- 
rection que le langage populaire, a réduit par élimination l'an- 
cienne variété de formes ! Cet état d'hésitation, propre à tous 
les idiomes qui ne connaissent pas le correctif de l'écriture^ 
est la cause générale de l'agglutination, qui, en dernier lieu^ 
n'est autre chose qu'une erreur non corrigée. 



4 E. TAPPOLET 

Nous ne parlerons pour cette fois que de l'agglutination de 
l'article. 

On peut distinguer plusieurs types, selon la forme ou la partie 
de l'article qui se soude au mot suivant. Voici ceux qui sont 
représentés dans les patois de la Suisse romande : 

I. Type : le lendemain. 

Citons d'abord les exemples que nos patois possèdent en 
commun avec le français : 

1 . lo lindhnan est la forme usitée dans presque tout le do- 
maine, je ne trouve l'ancienne forme sans article que dans la 
Vallée de Joux : lou indeman. 

2. le lierre, du latin hedera, en ancien français ierre, sem- 
ble avoir partout l'article. Il est indigène dans le canton de 
Vaud : laira ^ et en Valais : lair?^ (Vionnaz), où il a conservé 
le genre étymologique féminin, tandis qu'il est d'importation 
récente dans les patois neuchâtelois, où la Béroche, par exemple, 
dit lyér, forme française, comme le démontre le développement 
normal de è latin dans lepore> lâH'ra, mel> jnâ^, etc. 

3. le loriot se dit loriol d'après Bridel, forme agglutinée 
comme en français, mais qui a conservé 1'/ finale de aureo- 
lum, si ce n'est pas une simple graphie. Le Glossaire genevois 
de Humbert donne louriou et ouriou. 

4. le landier, chenets de cuisine, en ancien français andier, 
apparaît sous la forme lindai (Bridel) dont le in pour an nous 
fait douter de l'étymologie amitarium proposée par Meyer- 
Lùbke, Einfiihrung in die ro?nanische Spraclnuissenschaft, 
p. 25. 



* Leirein,s.ra., dans le Glossaire de Bridel, semble remonter à 
hedera + inum. 

^ On s'attend à * laira d'après ya/Vra, fièvre; laivra, lièvre. Le 
mot aurait-il subi l'analogie de la classe nombreuse des mots en 
-air9 de -aria m, tels que tsèraird , pèraird , favaird , ou est-ce une 
influence du français ? 



AGGLUTINATION DE I.'aRTICLE DANS LES MOTS PATOIS 5 

5. la luette^oMxVuette, du latin populaire uvitta, se dit dans 
le canton de Vaud luetta, aluetta (sur cette formation voir 
plus loin) et louette (Genève, Fribourg). 

Quand et où la fusion avec l'article s'est-elle produite dans 
ces mots ? Nous ignorons l'un et l'autre. Il n'est pas probable 
cependant qu'elle se soit opérée chez nous indépendamment 
des formes françaises. 

Par contre, l'agglutination est indigène dans les exemples 
suivants : 

6. Lo livro« pis de la vache,» du latin uber, « pis, mamelle, » 
qui s'est conservé en outre dans certains patois italiens, en 
espagnol, en portugais et en roumain, toujours sans agglutina- 
tion*. Ce qu'il y a d'intéressant, c'est que la Suisse romande 
présente les deux formes du mot : livro et ivro^ avec ou sans 
agglutination. Il faut user de grandes précautions en interro- 
geant les patoisants peu versés en grammaire pour savoir si 17 
fait réellement partie du mot ou non ; car le mot ne s'emploie 
guère au pluriel ni avec l'article indéfini sans adjectif; même 
en posant la question : Comment dites-vous pour « un beau pis, » 
« un gros pis de vache? » les réponses : on bc-l-ivro, on byà-l-ivro, 
on grô-l-ivro ne prouvent pas péremptoirement que l'agglutina- 
tion existe, car plusieurs patois, surtout dans le Jura bernois, 
•disent couramment ïnptc-\-èn, « un petit âne, » ïn grd-\-èn, « un 
gros âne, » în pté-\-bch\ ïn grô-\-ûch\ « un petit, un gros os, » 
sans dire une seule fois la Yen ni la \bch. L'intercalation de 
cette / s'explique par des cas où 1'/ est légitime, comme dans : 
sXèn., « cet âne, » de e c c e i 1 1 u m a s i n u m et ?« ^/l r«, ïn bé\ à je 
de bellum. C'est là une autre espèce d'agglutination partielle 
ou mieux « accidentelle », qui a sans doute contribué à affermir 
dans la mémoire les formes agglutinées avec l'article. Pour 
être bien sûr de la présence de ces dernières, il faut se faire 
dire en patois, par plusieurs personnes, des phrases telles que : 



' Certains dialectes rétoromans connaissent les formes agglu- 
titiées liivro, livro. Voyez iSiigra, Arch. glott. XV, p. ii8. 



6 E. TAPPOLET 

« elle a le pis bien plein, » « son pis est vide depuis long- 
temps, » « on voit bien qu'elle a mal an pis ^ » etc. 

Voici maintenant la répartition géographique des deux types 
zvro et livro dans nos patois. Commençons au Nord : le Jura 
bernois dit aussi généralement iit'r que Neuchâtel dit ivr. Les 
exceptions sont ici du plus haut intérêt, car elles confirment la 
règle constante d'après laquelle le Vallon de Saint-Imier, la 
Montagne de Diesse et la colonie protestante de la Ferrière 
vont avec Neuchâtel ; on y dit zYr, de même qu'à Tramelan, 
dont le patois est aussi isolé à d'autres égards. Dans le patois 
de Fribourg, c'est de nouveau la forme agglutinée (liivrou ou 
lurou) qui prédomine ; la Basse-Gruyère dit surtout uvro, iiro. 
De 35 localités étudiées, 8 seulement ont conservé la forme nor- 
male de uber. Le canton de Vaud est partagé: lïvro dans le 
Gros-de-Vaud et à l'Ouest dans tous les villages qui ne disent 
pas /(j'/ ou pyé {à.ç. pectus, cf. lyé <lectum); ïvro au Nord- 
ouest (district de Grandson et Yverdon) et dans toute la partie 
Est du canton (Alpes vaudoises et vallée du Rhône). Quelque 
divergentes que soient les formes valaisannes de uber: fvro^ 
uvro, œryo, éryo, ourys, ougro, oubro, etc., il ne se trouve nulle 
part de forme agglutinée. — Genève dit pyè, plyè, comme une 
grande partie de l'Ouest du canton de Vaud. 

On voit par là que les formes agglutinées ne font pas suite les 
unes aux autres ; Neuchâtel est cette fois conservateur vis-à-vis 
de Berne et de Fribourg, et on ne peut admettre que l'aggluti- 
nation se soit propagée du Sud au Nord ni du Nord au Sud ; 
elle doit être née indépendamment à plusieurs endroits. 

Ajoutons que la forme agglutinée a passé dans le français 
populaire du pays romand. A la question : Comment dites-vous 
pour « le pis de la vache ? » on m'a corrigé plus d'une fois en 
me disant: vous entendez le livre, n'est-ce pas?; ou bien on 
m'explique : chez nous on dit h pyé, en français c'est /^ livre 'A 



* Mentionnons un curieux pendant de livre que nous offre un 
patois de la Suisse allemande. A Zollikon, près Zurich, on trouve 



AGGLUTIXATIOX DE L'aRTICLE DAN'S LES MOTS PATOIS 7 

Les autres exemples d'agglutination sont tous d'un usage très 
local. 

7. «Le nombril» se dit lambouret di Genève, forme agglu- 
tinée de umbilicu + ittu. Ce mot présente les formes les 
plus irrégulières dans tous les idiomes romans: tantôt c'est l'ar- 
ticle défini qui s'est ajouté, tantôt la première syllabe du mot, 
prise pour l'article indéfini, s'est détachée. Nous parlerons plus 
loin de ce dernier procédé '. 

S. Un troisième mot désignant une partie du corps, c'est 
« l'orteil » de articulus. Le mot patois correspondant semble 
avoir subi l'agglutination à Saint-Biaise et à Cressier (Neuchâtel), 
où on dit lèrtè, h grà lèrtè (voir Zauner, /. c, p. 140). 

On peut citer ensuite trois noms d'animaux : 

9. Lanvoué « orvet, » forme attestée pour Dompierre (Gau- 
chat, Le patois de Dompierre^ ?• 54' et pour Saint-Cergues, Le 
glossaire de Bridel donne anvoué. C'est sans doute un diminutif 
de anguis: *anguittum. Le Jura bernois dit dinvoua 
« orvet », dont le d étonne. Quant à la forme cxnvert que donne 
Bonhôte, Glossaire fieuchâtelois, on pourrait y voir une conta- 
mination de notre anvoué avec lanzer ou lainzer, qu'on trouve 
dans le même sens de « orvet » dans les glossaires de Bridel et 
de Callet. 

10. livèrna, s. f. (pluriel lé livcrne) « orvet », à l'Auberson 
près Sainte-Croix, de hiberna, appelé ainsi à cause de son 
sommeil hivernal. 

11. lut s ér an {lut s ér ou, lut cher ou, lut serin ; lucheran [Hum- 
bert]), «hibou, chouette,» dans les cantons de Fribourg, Vaud 
et Genève. Le mot est probablement dérivé de *huccare 
«hucher, appeler en criant, » en patois utchi. A côté de utchi. 



sHtcr au lieu de uter, forme dialectale habituelle de Eu ter « pis. » 
L'5 illégitime provient des articles tant défini qu'indéfini : das et 
es pour eines. (Voir Schweis. Idiotikon, I, 606.) 

' Voir les désignations romanes du nombril dans Zauner, Die 
ro)namschen Namen der Kôrperteile, p. 161- 164. 



6 E. TAPPOLET 

nous trouvons jouUi, jouiséyi (radical youts4- idiare), qui 
viennent sans doute de l'allemand suisse juc^se", « pousser des 
cris de joie, » mot qu'on emploie aussi tout particulièrement 
pour les cris peu joyeux du hibou '. 
Restent plusieurs cas isolés : 

12. /dfa, s. f. «la hotte,» mot fort répandu dans les patois 
de Vaud et de Fribourg. Il vient de l'allemand méridional: 
Auf/e {u fort ouvert), « panier à bretelles. » Les dérivés et 
composés de ce mot présentent aussi la forme agglutinée : ex : 
Ibtârs, Ibtayd ; tsdvô de Vota « chevalet à trois pieds sur lequel 
on pose la hotte pour la remplir. » 

13. /(? loquet pour «le hoquet,» forme attestée dans le fran- 
çais régional de Genève, Neuchâtel et Fribourg. 

14. h là « le haut, le sommet » (Ormonts), mot que je dérive 
de l'adjectif à, àta, « haut. » 

Dans ces trois mots l'aspiration n'a pas empêché l'agglutina- 
tion de se produire, non plus que dans le français /e layon, fer- 
meture d'une voiture de déménagement, qu'on dérive de \\ayon, 
haie, ail. haag. 

15. landiule, en français populaire de Genève longeole 
(Humbert), correspond au français «andouille. » 

16. luiset a le sens de « petite lucarne » à Genève (Humbert) ; 
des formes analogues se rencontrent en Valais et dans le 
canton de Fribourg avec le sens de « contrevent, » et rendent 
probable la dérivation de ostium> franc, huis. 

17. loirie au lieu de hoirie, mot vieilli pour «héritage,» est 
donné par Humbert comme usité à Genève. 

18. louèytan, «mesure pour les droits d'alpage » (Evolène), 
dérive de octo et devait être à l'origine ouèytan. 

{A suivre.) E. Tappolet. 



* Quant à la iorme. yntséyi que donne Bridel, je me l'explique 
par une contamination de iitsi « hucher, » et youtsi. Lutsévi 
^Bridel) semble être dérivé du substantif agglutiné. 



LES PARTIES DU VISAGE 

DANS LES LOCUTIONS POPULAIRES DE LA GRUYÈRE 

-4— 



On a souvent dit qu'une langue ne se compose pas de mots, 
mais de phrases dont les éléments gisent en partie tout faits 
dans notre mémoire, prêts à donner une forme aux pensées 
multiples qui traversent journellement notre esprit. L'originalité 
d'un parler ne consiste pas seulement dans l'emploi de cer- 
taines formes caractéristiques, de certains mots restreints à un 
petit territoire, mais encore dans la façon dont les mots usuels 
se combinent en tours de phrases, pour revêtir une nuance de 
la pensée. Les mots sont les matériaux bruts qui ne prennent 
vie que dans le corps de la phrase. Comme le Glossaire a. pour 
but de refléter aussi complètement que possible la langue d'au- 
trefois du pays romand, c'est-à-dire la forme de sa pensée, 
nous ne saurions assez recommander à nos collaborateurs de 
bien envisager sous tous leurs aspects et dans leurs multiples 
combinaisons les mots qui constituent le vocabulaire patois. 

Pour donner une idée de la variété de sens et d'emplois 
des mots les plus communs, nous extrairons de la riche collec- 
tion de locutions gruyériennes composée pour le Glossaire 
par M. Louis Ruffieux celles qui renferment les noms des 
diverses parties du visage. 

Nous laisserons de côté les nombreuses locutions communes 
à la langue littéraire et au patois et nous ne citerons que celles 
qui paraissent intéressantes à un titre quelconque. Remarquons 
toutefois que plusieurs locutions françaises se retrouvent en 
patois avec une signification un peu détournée, avec une 



lO L. GAUCHAT 

nuance spéciale, comme avi bon nd, « avoir bon nez, » qu'on 
emploie aussi dans un sens ironique : fd bon nd de vini ché, 
«tu as bon nez de venir ici, » =tu viens inutilement; che fér' 
i?ri pc rbrblyd, « se faire tirer par l'oreille, » =: se faire désirer. 
Quelquefois un mot changé d'une locution française imprime 
un caractère propre à la locution patoise, comme dans trér' di 
grà-j'-yè, « sortir de gros yeux, » etc. Une variante d'une locu- 
tion établit souvent une nuance assez délicate: n'a pd dèchard 
le bbtsè, « il n'a pas desserré les lèvres, » a le sens ordinaire de 
« il n'a rien dit, » tandis que n'a pd dèchard le pble, où l'on 
emploie le mot plus grossier, ajoute au sens indiqué « il n'a 
rien dit » la nuance <' et pour cause. » 

Les locutions que nous énumérons démontrent les facultés 
d'observation du peuple qui les a créées, comme //r' di prhnè 
bbtsè, « faire des minces lèvres, » = paraître mécontent,/»' la 
grbba pbta, « faire la grosse lèvre, » = bouder, etc. Mais elles 
sont surtout dues à la généralisation de certaines situations ou 
à un simple jeu de l'imagination. Sous ce rapport, ce sont les 
yeux, « le miroir de l'âme, » qui ont le plus donné lieu à la 
création de dictons, puis vient le nez, qui est si souvent l'objet 
de la raillerie, puis l'oreille, et enfin les lèvres et la bouche ; les 
autres parties du visage ne se rencontrent guère dans les locu- 
tions caractéristiques du langage rustique. 

Nous n'avons pas la prétention de donner pour gruyériemies 
des locutions répandues en partie dans toute la Suisse romande 
et ailleurs. Les locutions voyagent vite, elles sont facilement 
traduites. J'ai été surpris de retrouver en patois fribourgeois 
un assez grand nombre de locutions usitées dans le canton de 
Berne ; ainsi le dicton bien connu ntit ich' goiaf fur d oouga 
est rendu en fribourgeois par rin lyè bon pb lè-j'-yè, « il n'y a 
pas de remède pour les yeux. » Telle locution frappée au coin 
du bon sens a fait le tour du monde. Notre désignation de locu- 
tions gruyériennes n'indique donc que le lieu où elles ont été 
constatées, non leur origine. 



LES l'ARTIKS DU VISAUE, I.OCUTIOVS DE LA (IKUVERK II 

L'ŒIL. 

• J^an on-n-a ma i-j-yè i n /<> Ir tbtchi tyc avi lè-j-èrtè, 
« quand on a mal aux yeux, il ne faut les toucher qu'avec 
les orteils, » = pas du tout; avi on tèvi dèvan lè-J-yè, « avoir 
une planche devant les yeux, » = ne pas comprendre ses inté- 
rêts; avi lè-j-yc in-n-ctsarpa, « avoir les yeux en écharpe, » 
= même sens ; avi l ka pri di-J-yè, « avoir le cœur près des 
yeux, » = pleurer facilement; i n H chabt-è tye lè-j-ye po plybrd^ 
« il ne lui reste que les yeux pour pleurer, » = il est dénué 
de tout ; i n m'a pd balyi chin k pbri me grava din l'yè, « il ne 
m'a pas donné ce qui pourrait me gêner dans l'œil, » = rien 
donné; avi dou travô pè chu lè-J-yè, « avoir du travail par- 
dessus les yeux ; » / chrc pb inè trér' lè-j'-yè de la tida, « il serait 
pour me tirer les yeux de la tête, » ^ très irrité ; avi oun' yè k 
chè fb de Vâtrb, < avoir un œil qui se fiche de l'autre, "> = lou- 
cher ; avi oun' yè k di mèrda a Vétro (variante grossière du 
dicton précédent) ; avi ply3 g>'ô-j-yc tyè grà viniro, « avoir 
[de] plus gros yeux que gros ventre, » = avoir peu d'appétit; 
r9ri l' yè, « tourner l'œil, » = mourir ; / n'a pd frè i-j-yè, « il 
n'a pas froid aux yeux, » c'est-à-dire les yeux enflammés, = il 
est amoureux, etc.... 

LE NEZ. 

N pd chè léchi pacha la bouts' dèjb l nd, « ne pas se laisser 
passer le fétu de paille sous le nez, » = être susceptible ; avi 
di mbtsè din l nd, «avoir des mouches dans le nez, » = être 
contrarié ; on fts" ?îd, « un fiche-nez, >^ = un fureteur ; avi chi pi 
de tèra chu 1 7id, « avoir six pieds de terre sur le nez, » = être 
enterré ; balyi chu l nd, = punir ; avi chu l nd, = être puni ; 
avi l nd de bou fera de hlyou, « avoir le nez de bois ferré de 
clous, » = trouver porte close ( « visage de bois ») ; chè trér' 
l nd pb fér' vèrgbny' a che dzoutè, « se tirer le nez pour faire 
honte à ses joues, » = être dupe de soi-même, etc.... 



12 L. GAUCHAT 



L'OREILLE. 



Pri'ndr' la levra pè Ic-j-brolyè, « prendre le lièvre par les 
oreilles, » =: saisir une occasion ; tini l là pè lè-j-orolyè, « tenir 
le loup par les oreilles, » = être dans une position embarras- 
sante ; le-j-brblye n grâvon pd i-j-àno de porta h bd, « les 
oreilles n'empêchent pas les ânes de porter le bât, » = même 
l'âne peut rendre des services; on-n-a djèmé jou yu oun' dno 
a kouriè-J-brblyè, « on n'a jamais eu vu un âne à courtes 
oreilles, » = les sots sont toujours orgueilleux ; lè-j-brblyè me 
chiiblyon, troupa mè chu l pi gàtsb, « les oreilles me sifflent, 
marche-moi sur le pied gauche » ; chri on ni de rate din 
rbrbly? d\m tsa, « ce serait un nid de souris dans l'oreille d'un 
chat, » = c'est une chose impossible, etc.... 

LES LÈVRES. 

I n vou pd oujd che bbtsè de prèyi, « il ne veut [= futur] 
pas user ses lèvres à prier » ; fér' la pbta, = faire la moue ; chi?t 
lyè a cha pota, « cela est à sa lèvre, » = cela lui convient, etc.... 

LA BOUCHE. 

Balyi bouna bâts' , « donner bonne bouche, » =: faire espérer; 
balyi krouy' bâts', = le contraire; oiird la bots', = parler; 
ûurd la bots' è nyon moadr\ « ouvrir la bouche et ne mordre 
personne, » = bâiller ; c}ib§d l pan de la bats' , « s'ôter le pain 
de la bouche, » = se faire déshériter ; lyè ktnin la gouna à ihu 
de Bro, lya adi l rir' a la bots' , » il est comme la truie à ceux 
de Broc, il a toujours le ris (riz) à la bouche, » (jeu de mots 
qui dénote la provenance française de ce dicton), etc.... 

L. Gauchat. 



TEXTE 

-♦- 

Sonnet. 

(Patois du Clos du Doues, Jura bernois.) 

} a souc. i ô^ kakè an le poiotcK d'mè tyœfifin' : 
I sât d dachu me sel - pb défrbmè 3 mè poiistcK ; 
I tchoitè kâzi à dô an vouèyin an le linn\ 
Din stîi k? s'èmouinnè, h dyèl^ ou yiln'^ d se soiistcJi . 

■ I ma rhbtè'^' bïn vit', iy bèye ïn bintcha. 

Tyin èl 3 bu ïn vouer' . è m' dyé: « èkout\ pté-l-ann'' ; 
Di môman k' f tn'é bïn rsyè, i n' t3 vœ p' fer d? ma ; 
Dâk' ivïn d? l'anféy?, i n' sa' p' chd krouy' k'èl sann' . 

I sœ an trin d' rblè, dschu vbt' pousr ptet bôl\ 
AT? foèrifi tb pètcho^ . pb l'jnâ n'éti/i djmc sôl^ 
E ranpyéchin Vanféyd d'tb se k? n'fin 'O p' h bïn. 

Min^^, kman t? m'é pyèj'u, i f vœ dir s' k' è f fâ fer' 

Pb f sâvè dd l'anféy 3 : pran inn' fann' , ns boue dyèr' . 

Bèy' è pou3r, «' di d' ma d'nyfin ^'^i n'anvéy' p' s'k3 n'a p' h tïu. 

Jules Surdez. 

TRADUCTION 

Hier soir, j'entends frapper à la porte de ma cuisine, 
Je saute de dessus ma chaise, pour ouvrir (défermer) ma porte ; 
Je tombe presque à la renverse en voyant, à la lune (au clair de 
Dans celui qui « s'amenait», le diable ou un de sa sorte, [lune), 

Je me remis bien vite, je lui donnai un petit banc (escabeau). 
Quand il eut bu un verre, il me dit : « Ecoute, petit homme. 
Puisque tu m'as bien reçu, je ne veux pas te faire de mal ; 
Quoique je vienne de l'enfer, je ne suis pas si mauvais qu'il le 

[semble. 



14 J. SURDEZ 

Je suis en train de rôder sur votre pauvre petite boule, 

Me fourrant tout partout, de faire du mal n'étant jamais las, 

Et remplissant l'enfer de tous ceux qui ne font pas le bien. 

Mais comme tu m'as plu, je veux te dire ce qu'il te faut faire 
Pour te sauver de l'enfer : prends une femme, ne bois guère, 
Donne aux pauvres, ne dis du mal de personne, ne convoite pas 

[ce qui n'est pas le tien. » 

NOTES 

' Inf. oyi, « ouïr», mot généralement employé dans la Suisse 
romande pour « entendre, » et qui tend à être remplacé par ce 
dernier. 

2 sèl, Neuch. : sèl, Vaud : sala (cp. bala de bellam), Valais: 
séla (Vionnaz), mot général pour « chaise, » semble remonter au 
latin sella, « chaise, siège. » Le sens primitif du mot «selle » 
s'est conservé en français dans plusieurs expressions. La forme 
fribourgeoise chôla reste à expliquer. 

■" défrbmè, « défermer, » curieux synonyme de œvTd, « ouvrir. » 
Le patois connaît deux mots pour « fermer » (une porte, etc.) : 
syoïir, « clore, » c'est la fermer sans faire usage de la clef ou du 
verrou, c'est la fermeture ordinaire, eX.frdmè « fermer à clef. » 
évT9 est probablement l' opposé de syofir, et défrbmè celui de 
frbmè. Pour la formation, cp. dclayti, « sevrer, » contraire de 
alayti, « allaiter » (Vaud). 

'' On s'attendrait à dyâl, d'après ètâl, de stabulum; djnùvrâl, 
de diurnum operabilem; cp. aussi rual{e), « diable, » de 
rutabulum; œjrâl, «érable,» de acer arborem. 

■' « un » apparaît toujours sous deux formes, l'une accentuée, 
l'autre non accentuée ; in comme article, (v)m« comme nombre 
ou comme article accentué ; « une » est inn' ou ènn dans les 
deux cas. 

'' bbtè, rbbtè; bouta, bdtû (Vaud), est le mot de la Suisse ro- 
mande pour « mettre », qu'on trouve cependant aussi sous la 
forme mantr dans le Jura bernois. 

'' Pour l'intercalation de cette /, voir plus haut p. 5. 

* La forme pètchà nous prouve que la composition de l'ad- 
verbe « partout, » attesté du reste en français dès le douzième 
siècle, est antérieure au passage de rf à tch. 

'' soi, de là sblè, « fatiguer, » de satullare, sblin, adj. « fati- 
gant, ennuyant. » 

^^ fin, « font, » de même in, « ont^ » vin, « vont. » 



NOTES 15 

^' fuin, forme très répandue pour « mais ; » pour la nasalisa- 
tion, cp. mantr, « mettre; » è nian, « il met; » tiantèyb « nettoyer.» 
Aux Ormonts, on dit matixon, « maçon. » D'après ces exemples, 
la nasalisation semble se produire quelquefois sous l'influence 
d'une consonne nasale précédant la voyelle. 

12 nyiin, «personne,» de necunum, mot conservé dans toute 

la Suisse romande. 

E. Tappolet. 



NOTES LEXICOGRAPHIQUES 

-♦- 

I. touaô', tyiièidè. 

Un usage qui a subsisté dans le Bas-Valais jusqu'à une 
époque assez récente était de présenter à l'offrande, dans les 
cérémonies funèbres, une miche de pain. Cette miche, portée 
dans la main gauche, pendant que la droite tenait un cierge, 
était recouverte d'une sorte de serviette plus ou moins fine, 
parfois ornée de broderies. On donnait à cet accessoire obligé 
le nom de touad^ (Champéry), tyucidc (Liddes). Il est facile de 
reconnaître dans ce mot patois, aujourd'hui hors d'usage, l'équi- 
valent de l'ancien français toaillc, touaillc, « nappe, serviette. » 
que Littré et le Dictiomiaire général enregistrent encore comme 
mot vieilli ayant le sens d' « essuie-mains ». 

C'est un terme d'origine germanique, thwahlia, qui a passé 
dans la plupart des langues romanes: ital. tovaglia, esp. 
toalla, prov. et port, toalha. En Valais, le mot ne paraît pas 
indigène. La terminaison -eidc, à Liddes, ne peut pas remonter 
à -alia. Elle indique que le mot a été emprunté au français à 
une époque ancienne, avec la prononciation tueilh. A Cham- 
péry, le passage de-eille à -aà' est régulier. D'après Bridel, les 
patois du Jura bernois emploient touallha avec la même signi- 
fication qu'en vieux français: «nappe, essuie-mains. » A Mont- 
béliard, une nappe est également une tiuaille (Contejean, Dic- 
tionnaire), et le Vocabulaire de Bournois (Doubs), par Roussey, 
indique un diminutif tyucyoiin, « petite nappe servant à couvrir 
le panier dans lequel on porte le repas aux champs. » 



l6 J. JEANJAQUET 

Notons à ce propos que le français toilette, avec la significa- 
tion primitive de «linge orné servant à recouvrir la table de 
toilette, » doit être considéré comme se rattachant à touaille 
bien plus qu'à toile, d'où le font dériver les dictionnaires 
étymologiques. Il y a eu sans doute contamination et fusion 
des deux diminutifs touaillette et toilette, mais les termes dia- 
lectaux que nous venons de rappeler indiquent que l'idée fon- 
damentale appartient à touaille. 

2. fbchèla. 

La plupart des patois valaisans, comme en général ceux de 
la Suisse romande, se servent pour désigner la poitrine du mot 
cstoma, qu'ils font féminin. Quelques-uns des plus archaïques 
ont cependant conservé le dérivé de pectus; ainsi on di pyès^ 
à Miège et dans la vallée d'Anniviers. Mais Evolène offre une 
forme tout à fait particulière : fbchèla. Contrairement à ce que 
nous avons entendu soutenir, ce mot n'a rien à voir avec le 
latin fauces, « gorge »; il correspond à un type latin *fur- 
cella, diminutif de furca, « fourche, bifurcation,» et désigne 
à proprement parler la partie inférieure de la poitrine, la région 
où se bifurquent les côtes. On trouve assez fréquemment la 
même expression dans l'ancienne langue (v. les dictionnaires 
de DuCange, y^ fur cul a; Godefroy, \^ for celé ; Raynouard, 
\° forselà), et elle a subsisté jusqu'à nos jours dans certains 
patois de la Normandie et du Maine. En Suisse, le mot a dû 
aussi être autrefois beaucoup plus répandu qu'aujourd'hui. En 
voici deux exemples relevés dans des documents neuchâtelois 
du XV« siècle : (f étranger) peut entrer en la vigne et pranre 
des rasins en sa main et apoyer a sa forcelle. (Déclarât, de 
coutumes, vers 1450. Arch. de Berne, coll. Gaudard). En oultre 
a sentu ledict enfant chault sus la forcelle, ayant espérance que 
ledict enfaîit avoit vie. (Déposit. de témoins, 1474. Arch. de 
Neuchâtel, Reg. A. Baillod, f» 67). 

J. JEANJAQ.UET. 



UNE TUILERIE A LAVAUX 

AU XVP SIÈCLE 

(D'après les matinaux des conseils de l'ancienne conmmnauté de Villette.) 

— î— 



Le titre ci-dessus ne doit pas faire croire que le Bulletin veuille 
•empiéter sur le domaine des périodiques consacrés à l'histoire, et 
il est bien entendu que c'est l'intérêt linguistisque que nous avons 
en vue en insérant des articles du genre de celui de M. Voruz. Si 
l'on ne veut pas se contenter de connaître nos patois dans leur 
•état actuel, mais chercher à étudier leur développement et à re- 
constituer leur histoire au cours des siècles, on devra bien vite se 
convaincre que les sources directes d'information, c'est-à-dire les 
textes patois, font presque complètement défaut. La littérature 
dialectale, bien maigre et chétive, n'est guère antérieure au XIX« 
siècle. Les rares spécimens qui remontent jusqu'au XVH^ sont tout 
à fait isolés, et au delà du XVII^ siècle, c'est à peu près le néant. 
Dans ces conditions, à défaut de textes patois proprement dits, 
c'est dans le français provincial ou dans le latin barbare des docu- 
ments que le philologue est obligé d'aller chercher les traces du 
langage indigène de jadis. Nos archives renferment en quantité des 
textes qui, tout en voulant être du français, fournissent cependant 
un appoint des plus précieux à l'histoire de nos idiomes locaux. 
Les anciens protocoles, les dépositions de témoins, les comptes, les 
inventaires, les règlements de métiers et autres pièces du même 
genre abondent souvent en termes techniques et en expressions 
•du crû, qui nous révèlent, en même temps que le langage de 
l'époque, une foule de coutumes et d'usages disparus. Le Glos- 
saire des Patois ne s'est imposé aucune limite chronologique et 
cherchera par conséquent à recueillir et à expliquer tous les 
mots qui ont appartenu à la langue du pays, quelle que soit leur 
date. Ces recherches sont le complément nécessaire de l'étude 



18 H. VORUZ 

des parlers actuels, qui en retirera le plus grand profit. L'histoire 
de certains mots s'éclaire d'un jour tout nouveau lorsqu'on étudie 
leur forme ou leur emploi dans les anciens textes, et pour les 
régions oîi le patois est à peu près éteint, c'est seulement en 
dépouillant consciencieusement les documents d'archives qu'on 
pourra arriver à reconstituer dans une certaine mesure l'ancien 
vocabulaire. 

Une tâche aussi vaste réclame nécessairement le concours de 
nombreux travailleurs , et c'est avec reconnaissance que nous 
accueillerons toutes les contributions. Nous devons ajouter que, 
pour être utiles, ces travaux de dépouillement demandent beau- 
coup de soin et d'exactitude. La provenance des matériaux doit 
toujours être clairement indiquée et l'orthographe des originaux 
rigoureusement conservée, quelque bizarre ou absurde qu'elle 
puisse paraître. 

Dans les extraits qui suivent, on a imprimé en italiques tous 
les mots intéressants dont on retrouve l'équivalent eh patois, et 
les formes du parler actuel de Lavaux sont indiquées en note. 
Lorsque nous ne possédions pas la forme patoise, lorsque les 
mots n'existent plus ou qu'ils n'appartiennent pas à la langue 
populaire, on a fait usage de caractères espacés. La comparaison 
avec les parlers d'aujourd'hui d'autres régions permettra peut- 
être de préciser ou de rectifier les interprétations restées dou- 
teuses. Nous comptons sur les communications que nos lecteurs 
et nos correspondants voudront bien nous faire à ce sujet. 

La Rédaction. 



Le lundi 15 avril 1560, le conseil de la commune de Villette 
décide d'élever une thiolleyre^ sur les monts de Lavaux et fait 
venir maître Grilley, ihiolley- à Baulmes, pour choisir rempla- 
cement le plus approprié et pour diriger la construction. Le 
conseil ' largit'^ le bois nécessaire: 5 pièces de marrin^ 



^ tuilerie , patois actuel tyàlard. — ' tuilier , pat. tyàlâ. — 
3 accorde. — ^ bois de charpente, pat. marin, d'où le verbe 
marina, couper du bois de charpente dans la forêt. 



UNE TUILERIE A LAVAUX AU XVl" SIÈCLE I Ç 

pour T'asle'-'', 4 douzaines de lans^^ et deux de cuegnis - 
pour la couverture. Les chappiiis^ prêtent serment, sous obli. 
gation de tous leurs biens, d'' ouvrer ' ^ la rainure ^^ pour le 
prochain Carême. Les troncs non utilisables, les buchielles^^, 
passels^- et dex^"^ devront se monter ^^. Le transport à partir de 
la forêt de Gourze sera fait en corvée par les communiers. Ceux 
qui n'ont pas de chert^'^ seront tenus d'aller 'encrosser le 
fert'*^. Pour achever le bâtiment, il faudra encore de Ven- 
selle^'^. Le tuilier fera les lattes et 'échellons'^^ nécessaires; 
on lui fournira les 'essettes'^^ pour 'essuyer sa be- 
songne ' 2^, et des mosfies-^ de bois ou de fer. La ' domiffi- 
cation '— sera à trois pans, avec cheminée dans la ramure^^. 
Le manual mentionne encore comme se rapportant à la con- 
struction un avaniey-"^, des pollens-^, et des lans^ pour ' brier 
la terre'-'. Le conseil fournira des gens pour tirer la pierre, 
mais les murailles et le four se feront aux "^ missions ' ^6 du 
tuilier. Les grangters"^' donneront les càerts ^^ pour les c/iar- 



^ la halle, le corps du bâtiment. Cf. rue de l'Halle (Lausanne), 
Bois de l'Halle (Neuchâtel). — '' planche, pat. /an. Dans les do- 
cuments, le mot est très souvent écrit ' laon, lahon '. — "^ pre- 
mière planche d'un billon, pat. kouèné, kouèni; on a aussi la forme 
koiiènô. Pour l'origine du mot, voir plus loin, p. 34. — * charpen- 
tier, pat. tsapoué. — ^ exécuter. — ^° charpente d'un bâtiment, 
pat. ranttira ou ramira. — *' éclats de bois, copeaux, pat. bstsi- 
lyd. — '■- Les patois emploient aujourd'hui pasi avec le sens 
d'' échalas '. Il faut probablement traduire ici par ' grosses 
branches, rondins. ' — '■* branches vertes des sapins, pat. dé. — 
*^ mettre aux enchères, pat. monta. Dans le français régional, 
les enchères = ' les montes ', — *^ char, chariot, pat. tsè. — 
i** mettre le sabot, enrayer (?). — '" bardeaux, pat. ansèla. — 
^* échelons (?). — '^ petits ais, planchettes. — ^^ faire sécher ses 
tuiles. Ce sens de ' essuyer ' se retrouve dans beaucoup de 
patois. — -' moules, pat. mounô. — --' mode de construction. Mot 
savant. — -' avant-toit, pat. avaniâ. — ^^ On a aujourd'hui dans 
le français local ' poulain ', pièce de bois armée d'un crochet de 
fer pour descendre les fardeaux d'un char. — '^■' broyer, pétrir la 
terre (?). — -*^ frais. — ^' Am]. grandsi^ ' fermier '. 



20 H. VORUZ 

refs^^. Le tasche'^^ des murs échoit à Bidaux pour 22 sols la 
theyse^^. Les tiolles"^^ de la deuxième fournée seront employées 
à la couverture de la thiolleyre^ en remplacement des lans^, 
qui serviront à une tralaison^-. Le maréchal fera la 'fer- 
rure' 33, pour laquelle il recevra un/oux^^. Chaque feu ou 
ménage de la paroisse subviendra aux frais par une ' giette ' 35 
d'un florin. 

La thiolleyre'^ ne demeura pas longtemps en bon état : 
quatre ans après la construction , le thiolley - demande des 
ouvriers pour ' raccoustrer le raffort dedans la four- 
rure ' ^6^ pour ranger la ramure *'' de la ' fer nasse ' 37 et faire 
diverses autres réparations. Quelques années plus tard, le toit 
tombe en ruines; des chappuis^ sont chargés d'y faire des 
louvenos^^. On emploie 2 1/2 milliers de carrons^^ pour refaire 
le four. 

Autour du bâtiment , le tuilier avait la jouissance d'un 
curtil'^^ clôturé é'épondes'^^, et d'une oche'^'^. Il dispose aussi 
d'un essert^^ au Z>^t'(?«^**, d'une ??ioille'^^ pour le nourrissement 
de deux chevaux et du terrain qu'il peut 'esserper'^^ pour y 
planter des arbres. Il doit descoppillier^'^ à l'entour de la 
maison, soigner les delaises^^, mener les morsels de thiolle^^ 



2* charrois, pat. tsaré. — "^^ ouvrage entrepris pour un prix 
déterminé, pat. tâtsa. — ^^ toise, pat. tciza. — -^^ tuile, pat. tyôla. 

— ^^ poutraison, plafond d'une chambre, pat. tralézon. — ^^ par- 
ties en fer du bâtiment. Les patois disent plutôt fèrminta, fr. 
pop. ' fermente '. — ^^ hêtre, pat. fd. — ^^ imposition. — *' ré- 
parer la garniture du four. — ^^ fournaise (?). — ^^ couvercle mobile 
adapté aux cheminées, pat. loitvsnà. On trouve plus bas la men- 
tion de ' louvenoux pour pouvoir entrer ', ce qui ne s'accorde 
guère avec le sens de ' couvercle de cheminée '. — '*^ briques. 

— ''"jardin, pat. kurti. — *' planches dressées dans le sens de la 
longueur, pat. éponda. — '*''' chenevière ou jardin potager, pat. 
outs3. — ''■^ terrain défriché, pat. èsèr. — "Nom de lieu fréquent 
désignant la forêt communale, pat. ddvin. — *^ pré marécageux, 
pat. niàlyd. — '"'' esserter, défricher. — • ^" débarrasser, enlever 
ce qui obstrue, pat. dèkopdlyi. — ''^ claie, porte à claire-voie à 
l'entrée des pâturages fermés, pat. ddléza. — ''^ morceaux de tuile. 



UNE TUILERIE A LAVAUX AU XV1= SIÈCLE 2 1 

OU mellions'^^ par les chemins et clore à.'ages^^ sa tondiaz'^^, 
de manière que les bêtes ne puissent y aller. 

En 1583, il est question de derrocher^'^ la thiolleyre^. On se 
décida cependant à la conserver en la réparant : on fit des 
louvenoiix 38 pour pouvoir entrer, une chambre sur le poille ^* 
et des trablas ^5. 

L'exploitation de la tuilerie semble avoir donné peu de satis- 
faction à la commune. En 1560, elle est amodiée moyennant 
' fiance ' ^*'' pour 9 ans à Gilliet. Celui-ci doit faire par ans 
4 fournées de 4500 thiolles'^^, à répartir par les ' gouver- 
neurs '^'^ aux bourgeois, à l'exclusion des étrangers. Le prix 
du millier de thiolles-^^, tant plaies que copues^^, cornelz'^^. 
carrons"^, planelles^, chapperons^^, est fixé à 5 florins. Au 
bout de six ans, le tuilier devait recevoir un manteau et une 
paire de chausses^-. Il lui était interdit de vendre r\\ pasture^^, 
ni druge^^, ni une lottée^^ de ' gr ulons '^. 

En 1562, plaintes générales: la tuile n'est pas de qualité, 
Gilliet dissipe le bois de sa tondue^- et en brûle de celui qui 
est propre à faire des entres ^"^ de roues. En outre, son fils a 
cueilli de Vaglan^tn laTilliaz et s'est moqué du missellier^^. 
Le tuilier est menacé d'être ' e xp e 1 1 i ' "o et promet de s'amender. 

En 1566 il a été remplacé, mais son successeur est convaincu 
d'avoir dérobé des tuiles et du bois à la commune. On ne veut 
plus d'un larre"^ et il est renvoyé. 



^"débris, menus morceaux de pierre ou de matières analogues, 
pat. mslyon. — '•' haie, pat. adz9. — •'''■ coin de bois nouvellement 
coupé, pat. tondya. — "'^ démolir, pat. dèrotsi. — ''^ chambre 
principale, chambre d'habitation, pat. pïdo. — ^''' rayons, tablettes, 
pat. trablyd, fr. pop. ' tablard '. — ^'' caution. — ■'• membres de 
l'autorité communale. — ^'* tuiles rondes ordinaires. — ^^ tuiles 
faîtières, pat. kr^né. — *"* briques rectangulaires plates servant 
surtout à recouvrir le fond des cuisines. — ^^ tuiles massives 
pour le faîte du toit. — ^■'' culottes, pat. tsôsè. — ^'^ herbage, pat. 
pâtura. — ^^ engrais, fumier, pat. drudzd. — ^^hottée, pat. lotâyd. 
— 6f. {y^ — 67 jantes, pat. intrb. — ^* gland, pat. alyan. — '''* garde- 
champêtre, pat. mèsèlyi. — '" chassé. — ^' voleur, pat. lûrè. 



32 E. TAPPOLET 

Le tuilier qui vient après lui est très pauvre. On lui fait don 
de sablon"^^ et le conseil lui accorde une aumône de 4 florins 
parce que son enfant s'est rompu'^'^ en coupant du bois. Il est 
aussi nommé garde de la forêt de Gourze et dénonce en cette 
qualité le ' challottiaux ''^4 des Duboux, qui a pris des 
rancs'^^, et des fagots et le garçon de noble Chalon, qui prenait 
du cleyron'^^. Il gage aussi un viouge'^'^ au domestique de 
Jacques Richard , qui a été vu chapplant '^^ un tronc de 
cleron"^^. Comme tuilier, sa fabrication laisse à désirer; il est 
accusé d'avoir voulu ' adviller ' '^9 la thiolle'^'^ et deux 
' idoynes'^'J sont chargés de le surveiller. Il n'est maintenu 
en fonctions qu'à condition d' 'hesmender' ^i le dommage. 

H. VORUZ. 

''"'■ sable, pat. sablyon. — ' ' fait une hernie, pat. se rontrd, rontu. 
— ^"^ (^) — '" grosse branche, rondin, pat. ran. — '^bois d'éclaircie, 
pat. klyèron. — '' serpe, patois vybd\d. — ''^ couper, mettre en 
petits morceaux, pat. tsaplya. — ™ avilir, faire de qualité infé- 
rieure. — *" personnes expertes. — *' amender, réparer. 



L'AGGLUTINATION DE L'ARTICLE 

DANS LES MOTS PATOIS 

II 

Nous arrivons aux cas moins nombreux où une partie seu- 
lement de l'article s'est détachée, pour se souder au substantif 
que cet article avait l'habitude de précéder. On peut distin- 
guer quatre cas d'agglutination de ce genre: 

I. ra.glan, « le gland, » où le singulier de l'article a été le 
point de départ; 2. Vécorne, pour « la corne, » et 3. le zoiseau, 
pour « l'oiseau, » où le pluriel de l'article a produit l'aggluti- 
nation; enfin 4. le nabit, pour « l'habit, » où s'est ajouté l'élé- 
ment consonantique de l'article indéfini. 



AGGLUTIN'ATIOK DE L'aRTICLE DANS LES MOTS PATOIS 23 

I. Type : aglan. 

1. Le mot aglan est particulièrement intéressant, d'abord 
parce que c'est une des rares formes agglutinées qui nous 
soient attestées dans l'ancienne langue, en provençal et en 
français, ensuite parce qu'elle occupe un domaine géogra- 
phique très étendu. Nous la retrouvons, en effet, de la Cata- 
logne jusque dans les dialectes franco-provençaux, et en outre 
en Lorraine, dans le Morvan, le Berry, le Poitou, le Bas-Maine ^ 
L'a! initial de ce mot étonne au premier moment, et on a eu 
recours, pour l'expliquer, au grec axv).oç, « gland mangeable » 
et au gothique akran, « fruit. » Mais c'est sans aucun doute 
simplement le latin glans qui esta la base de la forme aglan. 
Le mot était féminin en latin et conserve ce genre en roman. 
On a dit la glan, una glan, et de là, par l'agglutination de Va 
final de l'article, on a tiré la forme aglan. L'emploi dominant 
du mot au singulier s'explique par sa valeur collective : de la 
gland, comme : de la feuille, du raisin, etc. 

Quant au passage de alyanaM masculin, que nous constatons 
dans toute la Suisse romande, de même qu'en lyonnais et en 
lorrain, il est dû sans doute à l'absence de terminaison féminine 
et a été facilité par la présence d'une voyelle à l'initiale. Le 
français présente plusieurs exemples de changements analogues. 

Le Jura bernois, ici comme dans bien des cas, se sépare 
des autres cantons romands et fait usage d'une forme non 
agglutinée yin, du genre masculin. 

Les autres exemples sont d'un usage très local : 

2. Vahson, s. f., « la leçon, » dans les patois vaudois et neu- 
châtelois. On dit par exemple : rein dere ten' alesson! «. viens 
dire ta leçon-! » ou : toi es sortes d'alessons"^. 

3. l'amaron, s. m., « le marron, » cf. amarrûni, < marron- 
nier. » Je m'explique cette forme curieuse de la façon suivante : 



* Voir A. Thomas, Mélanges d' étymologie française, p. 10. — 
2 Cité par Cornu, Romania VII, p. 109. — •' Conteur vaudois, 
1895, n° I. 



24 E. TAPPOLET 

on disait autrefois lo maron, puis le mot devient féminin sous 
l'influence du synonyme tsatanye, d'où la maron et, par agglu- 
tination, Vamaron. 

4. l'aluetta, aluvetta, s. f., « la luette, » (Vaud). Le mot est 
particulièrement intéressant en ce qu'il est doublement agglu- 
tiné: uvitta> uetta^ Vuetta, luetta, la luetta, l'aluetta. 

5. l'hôt\ s. f., pour le sôt\ « abri contre la pluie; » on dit 
par exemple inn èsôt à Charmoille (Jura bernois). Le mot est 
tiré du verbe su(b)stare. 

Enfin un exemple masculin: 

6. ràstan, pour lo stan, « le stand de tir » (Blonay et Pays- 
d'Enhaut). On dit à Blonay: on-n-ostan. 

Nous passons à l'agglutination ayant pour base le pluriel de 
l'article. 

2. Type : les écornes. 

Les patois de la Suisse romande semblent particulièrement 
riches en exemples de ce genre. Ce qui caractérise ces mots, 
c'est qu'ils expriment tous, ou presque tous, une idée de plu- 
ralité ; ce sont des pluralia tantum, comme dit la grammaire 
latine, dont une bonne partie désignent des objets ou instruments 
se composant de deux éléments, comme les cornes, les narines, 
les ciseaux, les tenailles, la balance. 

I. éeorne, forme courante du Jura bernois. On disait d'abord: 
sing. le koudn\ ^Xwx.lê koupti . Puis le pluriel étant d'un emploi 
extrêmement fréquent, on a pris ce pluriel de forme pour un 
singulier de sens (cp. la balance, le pantalon, etc.), et on 
est arrivé à dire èn'ékou9n\ « une corne, » dé ko d'ékou9n\ « des 
coups de corne, » ïn bon d^ékou9n\ « un bout, un tronçon de 
corne, » Même dans les dérivés il y a la prosthèse: lè-z-ékouènaf 
« les petites cornes. » La forme agglutinée n'a cependant pas 
remplacé partout la forme régulière, qu'on trouve encore, par 
exemple, dans la formulette enfantine : koMn dd bu9, kousn d? 
vètch, etc. « corne de bœuf, corne de vache, » etc. On emploie 
aussi communément: le kouarC pour désigner la corne comme 



AGGLUTINATION DE l' ARTICLE DANS LES MOTS PATOIS 25 

substance, ce qui confirme notre hypothèse que ékomn est un 
ancien plurieL Le proverbe : pti vêy h bok, pu dur rékou?n\ 
« pkis le bouc est vieux, plus la corne est dure, » semble ce- 
pendant indiquer que la distinction n'est pas toujours stricte- 
ment observée. 

2. èpilyon, pour pi Ijon, « cils, » est attesté pour la Gruyère 
(Fribourg). 

3. lou-z-3nari, « les narines, » à Leysin (Vaud), exemple 
douteux. 

4. les éforces., « ciseaux (à tondre les moutons), » pour les 
forces, du latin forpices, cf. l'italien le forbici. Le mot est 
répandu dans presque toute la Suisse romande, et tout parti- 
culièrement vivant dans le Jura bernois: éfousch' en Ajoie ■•. 

5. les étetmilles, « les tenailles, » dans les cantons de Fri- 
bourg, de Neuchâtel et de Genève. 

6. les ébalances, « les balances ; » Vallée de Joux, Gros-de- 
Vaud; Crémine (Jura bernois). 

Termes collectifs proprement dits: 

7. les égrâ, « escalier,» pour lé grâ, du latin gradus, «mar- 
che, » mot courant dans toute la Suisse romande, ainsi qu'en 
Savoie, etc. — Bridel donne même édegra, s. m. « escalier, 
degré, » qui est à degra ce que égrà est à grà. 

8. les éloiiyes, « galeries des maisons rustiques, » pour // 
louyly du vieux haut allemand latibja, en français « loge. » 
élouys est neuchâtelois. 

9. les ébouatons, s. m. pi., « étable à porc, » pour les boua- 
tofis, mot vaudois. Pour le pluriel, comparez « les écuries, » en 
allemand « die Stallungen. » 

Les trois mots suivants désignent un état maladif, qui se fait 
sentir par des accès répétés: 

10. les époints, s. m. pi., « les points, la pleurésie, » Ormonts, 
Valais et ailleurs. 



^ L'agglutination semble avoir déjà existé en ancien français, 
où on trouve efforges, s. f. pi. « tenailles. » 



20 J. JEANJAQUET 

11. les étours, s. m. pi., pour « les tours, le tournis, » 
(maladie du bétail) mot vaudois et neuchâtelois. Dans le parler 
neuchâtelois, fai les étours signifie « la tête me tourne. » 

12. les éfrissons, s. m. pi., pour « les frissons, refroidisse- 
ment, » mot qui m'est attesté pour le district de Grandson, 
pour le Pays d'Enhaut et pour la montagne neuchâteloise. 

Enfin nous avons encore : 

13. les écrevasses, s. f. pL, pour « les crevasses, gerçures de 
la peau. » lez ékrévasé, à Vaulion (Vaud). 

14. éyéjard, pour « les lézardes, lézard, » dans le Jura ber- 
nois (Sornetan et Crémine). 

15. éflyèyi, pour flyèyi, « fléau, » se rencontre dans la Broie 
(Fribourg), et dans plusieurs patois valaisans. 

16. ékramma^ s. f., pour kranidna, « froid rigoureux, » à Le 
Mont (Vaud). Je dérive le pluriel // kranidné, d'où rékramsnê^ 
du sens de «tourbillon de neige, » qu'indique Bridel, p. 216. 

E. Tappolet. 



TEXTE 

— î— 

Les Fées de Grand' Combe. 

Conte populaire en patois d'Evolène (Valais). 

En oun tein le fây'^ U-j-ahdiâvoiin in la nouera koumouna. 
Lè-j-Oiinè le rèstâvotin èmpè le frein:(^ dei byény°, lè-j-âtr^ 
èmpè le bouat^ dei chès ^ è kakoun^ èmpè de loch kp le fajan' 

TRADUCTION 

Jadis, les fées habitaient dans notre commune. Les unes 
logeaient dans les crevasses des glaciers, les autres dans les 
fissures des rochers et quelques-unes dans des tours qu'elles 



LES FÉES DE GRAND'COMBE ij 

atb de niour^ de rùvjna -. Eu Olein-na ^ y avlk oiuia vyèl'f 
fây^ h h govèrnàv'' le-j-àîr' e kp b rèstav^ è)npèr oniia for 
lioiuilr^ Chachmeir^ chkr oima grocha pareis de ché^. L'avîk 
aoiié lyè dâoii^ ôou trè-j-àtr'^. To doti'kèdon le fajan' parti de 
rùvin'-' ka vdnyan konntchye le pras dei Fiants'^. Là tsâtein^ 
dâoii'^ de lôoH lè^-j-aldvoun' che fer^ notiri ei paâôouch'^ dei 
moun'lany^^ de la koiinioiiiia; Voitna b rôlav'^ pè le momi'ta- 
ny^ dôoH rèdout^ e l'âtra en' xle dôou rêve. To b mound° che 
pleinjïk kè x^è dàoii^ fày^ lè-j-iran koâôoup, ma kè féf^ ? 
Nyoun onjâv^ lôoii dir^ mbs ni lôou fer^ la meindra tsoja pè 
chèn' k y avan' poiiîr^ kû lè-j-ôussan' balya de niâ a x^ôous 
kp lè-j-àlran^^ insùltay^ ôou bhi fé(t) dè-j-étsçrny°. 

Oun an' b paâôouch de la Nisva chè chonn dit: No 
vblein einkb ver chp nb pourein pa nb dèharachyè de siè kan- 
kbn^^K Chè chouii' ènlèndouk kè kan' l'ouna ôou l'âtra dei 

faisaient avec des matériaux d'éboulis. A Evolène, il y avait 
une vieille fée qui gouvernait les autres et qui demeurait dans 
une tour du côté de Sasseneire sur une grande paroi de rocher. 
Elle en avait avec elle deux ou trois autres. A tout moment 
elles faisaient descendre des éboulements qui venaient salir les 
prés des Flanches. En été, deux d'entre elles allaient se faire 
nourrir par les pâtres des alpages de la commune ; l'une rôdait 
dans les alpages du versant droit de la vallée, et l'autre dans 
ceux du versant opposé. Tout le monde se plaignait que ces 
deux fées coûtaient beaucoup ; mais que faire ? Personne 
n'osait leur dire mot ni leur faire la moindre chose, parce 
qu'on avait peur qu'elles ne donnassent le mal à ceux qui les 
auraient insultées ou leur auraient joué des tours. 

Une année, les pâtres de la Niva se sont dit : « Nous vou- 
lons cependant voir si nous ne pourrons pas nous débarrasser 
de ces sorcières. » Ils sont convenus entre eux que quand l'une 
ou l'autre des fées passerait, ils devaient s'appeler par le nom 



28 J. JEANJAQUET 

fây'^ h pacbèrik, che dèvan tsikoun apèla pè là non de 
« mîma » tsiP vyâT^ h9 chè dpvpjèran' dèvan lôou. Oun :(b 
l'ouna dei fà-f VarÇuvK Lp pad-çoiich, trei° koitni'-' de boue de 
fourts^,b b chouèloun là bonio, h b fan' nipl Jwmpbmins^^, 
b b prèjèntoun de lasê, de flôou, de kalya, de pré^^, de bair'^, 
de chèré^^, fhikè de niota ronâeit^, infhi^^ ta chèn' k y avan" 
è kp b qir'^ pbchoit(k) fér^ pleiji. Ld j'ày^ l'a eida è'&bnày" è 
rè:(ouyây^^^ de chè ver cbp byein tratâf è de trbva de paûôouch 
de tan de fth par lyè. Oun pad-ôou l'einvit'' a ala aouè luïk 
fer ouna prbmènârda chon(k) pè Ib son de la mountany^ pb 
chè pacha Ib iein è pb koulyi kali^ ^ènt'^ flôouch ky airan 
pbchou la ièn'ta. L^ fày^ b parlK Lp paûôouch' de tspjyoïir^ 
chè jyon : Ora y è b niounian de b :(ùyè nonâr^ tbr. Fajein 
vï^t° bouUka de lasé ; kan b vpndrè l'are chik. Nb b mètrein 
Ib. kblyôou^'' in gor^^ è pouè nb b kblèrein ouna mèstrây^ ^^ 
de chè lasé hourlèn. Dèvé Ib ta, b fây^ l'arâlv'^ è b dèmand'^ 
a beirK Lp pât^o b baly^ vi^i° Ib kblyôou in gor^^ è pouè b 

de « Même » chaque fois qu'ils parleraient devant elles. Un 
jour une des fées arrive. Les pâtres, traîtres comme du bois de 
fourche, lui souhaitent le bonjour, lui font mille compliments, 
lui offrent du lait, de la crème, du lait caillé, du fromage frais, 
du beurre, du sérac, jusqu'à du fromage grillé, enfin tout ce 
qu'ils avaient et qui aurait pu lui faire plaisir. La fée a été 
étonnée et réjouie de se voir si bien traitée et de trouver des 
pâtres qui aient tant d'attentions pour elle. Un pâtre l'invite à 
aller avec lui faire une promenade au sommet de la montagne 
pour se passer le temps et pour cueillir quelques jolies fleurs 
qui auraient pu la tenter. La fée part. Les pâtres du chalet se 
disent : « Maintenant, c'est le moment de lui jouer notre tour. 
Faisons vite bouillir du lait ; quand elle reviendra, elle aura 
soif. Nous lui mettrons le couloir dans la bouche et puis nous 
lui verserons un baquet de ce lait brûlant. » Vers le soir, la fée 
arrive et demande à boire. Le fromager lui met vite le couloir 



LES FEES DE GRAND COMBE 2g 

le ouf:(f oiina mèstrây' de lasé botilikèn'. Lp fàf, h làch'^ 
hcûf^ là hblyôou è b chè met a kriya a la fây* dôou Kbr^e- 
« M'am' bourlaf. » x^^^^ dôou Kbr^e h b rèfon': « Ki fa 
bourlây' ? » « Mïma ^^, » l'âtra b b dit. « Mïma iù là t é fél, 
mima tu là ouardèré. » Lp fây^ de la NiH'a Vè morta d'abà 
apré è xb dôou Kà^e l a eiâa bourlàf de la jnîma jnoda en' 
ouna mountanf a pa. Lè-j-âtr^ fây^ kp le rèstâvoun in la 
koumouna, lè-j-an jou pouJr^ è lè-j-an fàtou là kan en O'O^a. 
Bâlé le choun ala chè fonrjyè hnpè de pèrtuis kp lè-j-a?i' fêt 
èmpèr oum'pra. Tchika mi apré^^ chp ky avi(k) chè pra 
lôou-j-a fàtou l'éou' dèchouk. Adon le chè choun mecli^ tàt^ 
a kriya '■ <( 0-&a,gd^a. » Lp pràpriyèter^ dôou pra y a pa balya 
ftk'^^ a lôou krtk è lôou-j-a dît: « Mè chàrchyèr\ resta lei 
pyè ei pèrtuts. » È tot^ le fày^ lei choun rèstay'^ èâàfâyK Di 
adon', dei fây'' n'en' ein pa mi aoui dpvpja, ma i jyon kè b 
non de la vpla d'OO^a vpn' de x^àou krïk dei fày^ : àd^a,àd^a. 

à la bouche et y vide un baquet rempli de lait bouillant. La fée 
laisse tomber le couloir et se met à crier à la fée du Cotter: 
« Ils m'ont brûlée. » La fée du Cotter lui répond : « Qui t'a 
brûlée » — « Même, » lui dit l'autre. « (Puisque) tu te l'es fait 
toi-même, toi-même le garderas. » La fée de la Niva est morte 
tout de suite après et celle du Cotter a été brûlée de la même 
façon dans un alpage voisin. Les autres fées qui résidaient 
dans la commune ont eu peur et se sont enfuies à Aoste. Là- 
bas, elles sont allées se fourrer dans des trous qu'elles ont faits 
dans un pré. Un peu plus tard, celui qui possédait ce pré a fait 
venir l'eau (d'irrigation) sur elles. Alors elles se sont toutes 
mises à crier : « Ote, ôte. » Le propriétaire du pré n'a pas fait 
attention à leurs cris et leur a dit : « Mes sorcières, restez-y 
seulement dans vos trous. » Et toutes les fées y sont restées 
étouffées. Dès lors, nous n'avons plus entendu parler des fées, 
mais on dit que le nom de la ville d'Aoste vient de ces cris des 
fées : « Ote ! ôte ! » 



30 J. JEANJAQUET 



NOTES 



II est facile de reconnaître dans le conte reproduit ci-dessus 
une variante populaire, strictement localisée, d'un motif de 
l'antique légende de Polyphème, dont on a déjà relevé de 
nombreuses versions dans les pays les plus divers. Comme 
nous nous proposons de signaler ailleurs l'intérêt qu'offre à ce 
point de vue notre récit, nous ne nous y arrêterons pas ici et 
nous nous bornerons à mentionner qu'une variante de la même 
légende a été recueillie dans la vallée voisine d'Anniviers. 
(V. Archives suisses dus Traditions populaires ^^ ^ i90i,p. 288). 
La version que nous donnons nous a été contée en 1900 par 
M. Jean Pralong, d'Evolène, telle qu'il l'avait entendue lui- 
même dans les veillées. Grâce à l'obligeance de M. P. Gaudin, 
député, également d'Evolène, nous avons pu contrôler récem- 
ment notre première transcription. 

Le patois d'Evolène est un des plus archaïques et des plus 
originaux du Valais. Son système phonique diffère notablement 
de celui du français. La simplicité de la transcription adoptée 
pour le Bulletin ne nous permet pas d'en rendre toutes les 
nuances délicates et nous oblige à nous contenter d'une exac- 
titude approximative. Nous attirons l'attention sur les particu- 
larités suivantes : 

Le son noté / désigne un i d'un timbre particulier, guttural, 
dont l'impression acoustique oscille entre / et e. Le même son 
plus réduit a été noté par p, qui n'est donc pas l'équivalent 
exact de Ve sourd français. 

Le timbre guttural de >, qui donne à la voyelle un caractère 
mal déterminé, affecte aussi d'autres voyelles, ou bref ou atone 
est toujours ouvert. Il se rapproche parfois de u et nous l'avons 
dans ce cas transcrit par /// è atone tend à un son voisin de Ve 
sourd français. 

ei et ôou sont des diphtongues dont le second élément est 
faible. 

Les voyelles nasales an, ein, on, )n, oun sont suivies d'un élé- 
ment consonantique vélaire plus ou moins marqué, sensible 
surtout dans les voyelles extrêmes \n et oun; ein désigne un son 
plus fermé que le français in. 

Les notations an\ on', oun\ etc., indiquent que Vn doit être 



LES FEES DE GRAND COMBE 3I 

prononcée. Il faut toutefois remarquer que dans ce cas, qui se 
se présente lorsque 1'/^ était suivie en latin d'une seconde con- 
sonne, la nasalisation est en voie de se produire actuellement 
et qu'on rencontre toute la série des phases intermédiaires, 
suivant l'intensité plus ou moins grande de la syllabe. 

Le V intervocal est en général faible et parfois à peine per- 
ceptible. Il est bilabial. 

Le k parasite et les consonnes finales autres que r et n ne 
sont articulées distinctement qu'en pause ou devant voyelle. 
Dans la prononciation rapide devant consonne, ils s'affai- 
blissent ou disparaissent complètement. 

"• chës^ pluriel de ché, rocher, du latm saxum. Les nom- 
breuses formes spéciales de pluriels en s ou ch constituent une 
des particularités les plus caractéristiques du patois d'Evolène. 
Sans entrer dans les développements que réclamerait l'étude 
de cette question, constatons seulement que Y s de flexion s'est 
maintenue toutes les fois qu'elle était appuyée par une con- 
sonne précédente. Après les voyelles nasales ou r, elle se pré- 
sente sous la forme ch : h man, ' la main ', plur. le manch; h 
tàr, ' la tour ', pi. le tôch; après les consonnes /, «, /, / mouillée, 
on a en revanche s ; h pra, ' le pré ', pi. h pras ; h moulèt, ' le 
mulet', pi. h inovlès; h dèn\ 'la dent', pi. le dins ; Fàoujé, 
' l'oiseau ', pi. h-J-àoujês ; Pouèl, ' l'œil ', pi. h-J-ouh. Ces faits 
ne sont que l'application des lois générales de conservation 
des consonnes finales dans le patois d'Evolène ; mais il existe 
aussi bon nombre de cas spéciaux, parmi lesquels il faut faire 
rentrer le couple ché, chës, où l'état de choses primitif a été 
troublé par l'action de l'analogie. 

- mouro de rùvîna, amas de terre et de pierres formé par un 
éboulement. 

3 en Olein-na, forme réduite, plus courante que la forme 
pleine en Èoublein-na. 

■^ partis de ché, la forme isolée du mot tsi pari'k, mais dans 
la prononciation liée, le k s'efface et on perçoit la diphtongue. 

^ lo tsâtein, forme du cas régime, de règle pour les détermi- 
nations de temps. On sait qu'un assez grand nombre de patois 
valaisans ont conservé pour l'article défini la distinction de 



32 J. JEANJAQUET 

l'ancien français entre cas sujet et cas régime. A Evolène, les 
formes de l'article défini sont les suivantes : 

Masculin. Féminin. 

Sing. Nom. U. ^iiig- Nom. h. 

Ace. Ib. Ace. la. 

Plur. Nom. h. Plur. Nom. /<?. 

Ace. Ve. Ace. /<?. 

On dit donc la nioulH y e vèn'douk, la vats^ Vè vèn^ doucha^ 
mais \ fô vhn'dr'e lô frioulèt, la vais'. 

6 dâoii^ de lôoii Ih-j-ctlâvoun. La reprise par un pronom per- 
sonnel du sujet déjà exprimé par un nom est un fait à peu près 
constant de la syntaxe des patois de la région. 

■^ pa^ooti, pi. pU'd-ôouch, est le terme général pour désigner 
tous les employés d'un alpage, tandis que pâ(^o ne s'applique 
qu'à celui qui dirige l'exploitation. 

8 moun^tafiy^, est toujours équivalent de ' alpe, alpage ', mots 
qui sont inconnus au patois. 

^ rèdâït, versant exposé au soleil, par opposition à rèvê. 

10 cûran, forme dérivée du plus-que-parfait de l'indicatif 
latin habuerant, mais qui a pris la valeur d'un conditionnel. 
Ce temps se conjugue ainsi : 

y âir°, t'aif^, y mr'^, nouran, y ourâs, y âiran. 

Il ne subsiste que dans les verbes être, avoir et savoir. 

11 kankona, terme d'injure 'mégère, sorcière'. 

12 kotnpldmins. Dans les mots terminés en -a«', ~èn\ -on\ oîi 
\n se fait encore légèrement sentir, le pluriel a des formes 
presque complètement nasalisées : -ans, -itis, -ons. 

13 kalya.pré. Le kalya est du lait caillé, mais dont les parties 
caséeuses ne sont pas encore séparées du petit lait, tandis que 
le pré est la pâte du fromage prêt à être retiré de la chaudière. 

1* chcré, sérac, fromage blanc qu'on obtient en faisant cailler 
le petit lait. 

15 infin, vieille forme généralement remplacée aujourd'hui 
par atifein. 

16 rèzouyây^, devient dans la prononciation courante rèzouyèy. 



LES FEES DE GRAXD COMBE ^^ 

^^ kblyôou, grande passoire de bois en forme d'entonnoir 
pour couler le lait qui vient d'être trait. 

18 mèsirây^, contenu d'une nièstra, baquet étroit de forme 
ovale, ayant d'un côté une douve prolongée servant d'anse. 

*9 X_Ip. Forme du cas sujet. Nous avons parlé plus haut de la 
conservation dans certaines parties du Valais de la déclinaison 
à deux cas pour l'article défini. Nous ne croyons pas qu'on ait 
signalé jusqu'ici la déclinaison analogue du pronom démons- 
tratif, qui est beaucoup moins répandue. Evolène possède les 
trois couples suivants, en regard desquels nous mettons les 
formes correspondantes du vieux français : 

Sing. Nom. câp (cil ), celui-là. Sing. Nom. y/y (celi), celle-là. sff (cesli), celle-ci. 
Ace. c/ié(c(\). Ace. ;;^/<z (celé). sfa{ces,k). 

Le masculin chi{k) (cist), celui-ci, s'emploie sans distinction 
de cas. Les formes du pluriel sont pour le masculin ■/lôous, 
stôous, et pour le féminin jlè^ stè. 

20 ffilma. Le français étant oblfgé de dire « moi-même » si 
l'on veut indiquer que la personne qui parle a fait l'action, le 
jeu de mots ne peut pas être traduit exactement. Mais en patois 
la construction de « même » sans pronom personnel est la seule 
usitée. Elle est souvent transportée dans le français local, et 
des expressions comme : ' Je l'ai fait même'. 'Vas-y même' sont 
courantes en Valais. 

-1 tchika mi apré, litt. ' un peu plus après '. 

" fik est à proprement parler l'équivalent du français ' foi ', 
du latin fidem ; par extension de sens, balyè fik est devenu la 
locution habituelle pour dire ' faire attention, prendre garde '. 

J. jEANJAaUET. 



ETYMOLOGIES FRIBOURGEOISES 

— î— 

I. Fére kotô. 

Férd kotô ' faire semblant ', par exemple/, k. de druttii, ' de 
dormir'; de rin, ' de rien ': n'a pà fc kotô d'our?, 'il n'a pas 
fait semblant d'entendre ', = littéralement : « faire comme tel 
[qui dort, etc.]. » Pour aie- > ô comparez male> mô , sale 
> sô, etc. 

II. Kouini. 

Ce mot, qu'on retrouve sous des formes variées dans les 
différentes parties de la Suisse romande, signifie dosse, c'est-à- 
dire la première planche qu'on scie dans un « billon, » plate 
d'un côté, ronde et recouverte de l'écorce de l'autre. C'est de 
l'écorce que cette planche tire son nom, qui dérive de *cu- 
tinna (de ciitis, peau), kouin-na, 'couenne, croûte' (par 
exemple du pain), auquel on a ajouté le suffixe -ellus = /, 
donc *cutinnellus. Comparez Mistral, Trésor: coud en, ' dosse'. 

III. Kové(y). 

On appelle en Gruyère de ce nom l'étui où le faucheur met 
la pierre à aiguiser la faux, donc le coffin. Le mot patois n'a 
rien à faire avec le mot français coffin, il se rattache plutôt au 
latin cotarius, de cos, pierre à aiguiser = queux en français. 
Cotarius est très répandu non seulement dans tous nos pa- 
tois, mais encore en réto-roman (voir Archivio glottologico 
italiano I, 381, 485 ; II, 131), et dans les patois de France. (Voir 



ETYMOLOGIES FRIBOURGEOISES 35 

p. ex. Mistral, i. coudié, etc.) Le mot simple cos, comme il ar- 
rive très souvent, n'a pas laissé de traces; il a e'té remplacé 
par ftiolèta, diminutif de '^ nui la = meule (latin mola). Com- 
parez le verbe )nold = aiguiser. Le z' de kovè'v^ s'est intercalé 
pour effacer l'hiatus, comme dans *potere = povè, pouvoir^ 
où le V cependant n'apparaît pas partout. 

IV. Kunyu. 

Fribourg : kunyu = gâteau cuit au four, terme ordinaire 
pour gâteau : kunyu i chdrijè (aux cerises), ou vin koué (au « vin 
cuit »), ou frs (au fromage), etc.; Neuchâtel : knyœ. = gâteau 
de pâte seule. L'étymologie est cuneolus, comme l'a fort 
bien dit M. Horning. {Zeitschrift fiir rom. Phil. XVIII, 216.) 
Le suffixe -eolus donne précisément -yu en fribourgeois, -yœ 
dans la montagne neuchâteloise, comparez filiolus = Jilyu, 
flyx; pour 1'// atone du mot fribourgeois, comp. kunyi = cogner, 
de eu ne are. Le mot a donc désigné à l'origine un gâteau en 
forme de coin. Les patois français de l'Est et du Nord appel- 
lent coucnua, etc., des gâteaux ou pains d'une certaine forme. 
Beauquier {Frovincialismes du Z>oul>s... sous quigneux) dit: « Ce 
gâteau s'appelait encore autrefois Coignole, Conoignole. C'était 
un gâteau pointu des deux côtés [à l'origine probablement 
seulement de l'un], large et creux dans le milieu, afin d'y rece- 
voir un petit enfant Jésus en terre ou en sucre. » Ces gâteaux 
se faisaient peut-être à l'origine à Noël exclusivement et repré- 
sentaient le cadeau offert par les parrains à leurs filleuls. La 
Gruyère en conserve un souvenir en nommant kunyu a kouarne 
(gâteau à cornes ou pointes) l'étrenne d'un parrain ou d'une 
marraine. Notre mot est apparenté au français quignon. 

V. Kuti paryâ. 

C'est le nom qu'on donne dans un grand nombre de nos 
patois à la plane, c'est-à-dire à un couteau à lame droite à 
deux manches servant à égaliser. Cette désignation dérive du 



36 L- GAUCHAT 

verbe latin parare, tiré de l'adjectif par = égal, pris dans le 
sens de égaliser, et conservé dans beaucoup de nos patois. Il 
signifie /^/<?r en Valais, en Savoie et à Genève. La forme latine 
correspondant exactement à notre kuti paryâ serait donc 
cultellus paratorius, comp. en provençal moderne coutèu 
paradou (Mistral). Pour le développement de -atoriu, com- 
parez miratoriu > msryâ, « miroir.» 

L. Gauchat. 



ADDITION 

— î— 

M. le professeur S. Singer me fait remarquer qu'en alle- 
mand nichts signifie aussi fleurs de zinc, pompholix, de sorte 
que le proverbe nichts ist gut fur die Augen indique un ancien 
médicament employé pour les maladies d'yeux. Le proverbe 
de la Suisse allemande niit icK goiisf fiir d boug?, mentionné 
à la page 10 du Bulletin (1903), est né d'une confusion du 
terme chimique nichts avec nichts = rien. Il est donc évident 
que la locution fribourgeoise rin lyè bon po /^-y'-j^^? est d'origine 
allemande. L. G. 



— ooC>0<C<3<^ 



L'AGGLUTINATION DE L'ARTICLE 

DANS LES MOTS PATOIS 
{Suite et Jîn.) 



3. Type : le zoiseau. 

Tout le monde écrit « entre quatre yeux » et prononce <^ entre 
quatre-z-yeux, » en dépit de l'orthographe ; c'est une des rares 
concessions que l'Académie française a bien voulu faire à la 
langue parlée. D'où vient ce z illégitime ? C'est que le pluriel 
de « œil » ne s'entend guère que dans la liaison : les yeux, 
des yeux, aux yeux, mes yeux ; tes yeux, etc., deux yeux, de 
beaux yeux, etc., de là la forme « zyeux » qui se grave dans 
notre mémoire phonétique. Ne sommes-nous pas tentés de 
demander à un enfant: «Combien d'-z-yeux as-tu?» au lieu de 
combien d'yeux as-tu? — Ecoutez les enfants eux-mêmes qui 
vous parlent d'un zoiseau, d'un zhantieton, d'un zeiifatif, d'un 
zanimaux ; ils ont tort certainement, mais ils nous révèlent 
une tendance de la langue qui a modifié plus d'un mot patois. 
Le français créole ne connaît que les formes agglutinées, il dit au 
singulier : // zie, H zozeau, li zanimaux. Dans les patois romands, 
cette tendance a affecté les mots : œil y œuf, oie et iga, 'jument '. 
I. jœ, s. m., sing. et plur. pour « œil. » C'est la seule forme 
agglutinée de cette espèce qui ait fait disparaître complètement 
la forme légitime dans certaines régions. Elle se rencontre sur- 
tout dans le Valais oîi la forme zouc l'emporte de beaucoup 
sur ouK qui ne se trouve que dans quelques patois isolés. Fri- 
bourg, dans sa partie méridionale, notamment dans les districts 
de la Gruyère et de la Veveyse, dit de préférence : yè ; cepen- 

3 



38 E. TAPPOLET 

dant le VuUy, le district du Lac et la Broyé présentent jà 
ou je. La limite est formée à peu près par la ligne de chemin 
de fer Lausanne-Fribourg. Le Jura vaudois semble préférer yà,', 
je ; pour ' œil-de-bœuf ' (ouverture dans la grange), Sainte-Croix 
dit \.o\x)0\xx'~, jë-dé-bu. En général, le canton de Vaud offre la 
forme jà ou je, excepté la partie qui touche au canton de 
Neuchâtel (Bullet : ay, Provence : z/), les Alpes vaudoises et la 
plaine du Rhône où nous voyons dominer les formes non agglu- 
tinées : yé, uè, u. Dans l'ouest du canton la lutte entre les formes 
agglutinées et non agglutinées n'est pas terminée : on y ren- 
contre oiiè à côté de joué. 

Tel est également le cas du canton de Genève oîi l'on trouve 
zone, joue à côté des formes plus répandues: sing. nyuè (avec 
agglutination d'une partie de l'article indéfini <?«), plur, joue. 

Les cantons de Neuchâtel {ou, ou', u, ulyoUy ulyo, àyou, œly') 
et de Berne (ày, éy, éy) ne connaissent absolument que les 
formes légitimes. 

2. za°, s. m., pour ' œuf' m'est attesté pour Forel et pour 
Oron. On y dit : bayi on za° pbr avay on ba°, ' donner un œuf 
pour avoir un bœuf. 

3. zouyd, s. f., pour ' oie, ' se rencontre dans le patois d'Hé- 
rémence (Valais) '. 

4. ziga, s. f., vieille jument, dans la vallée de Joux, pour iga^ 
descendant régulier du latin equa, ' jument ' (cf. le provençal 
egua, ancien français ive, etc.) 

Ajoutons à ces quatre cas d'agglutination plutôt accidentelle 
un vieux mot valaisan où la trace de l'article n'a été révélée 
que par l'investigation étymologique : 

5. frimisé, s. f. pi., ' prémices ' dans le val d'Annivier^. 



^ Voir de Lavallaz, Essai sur le patois d Hérénience, p. 70, 171. 
On devrait avoir lè-jouys comme on a lè-j-infan ; le s semble im- 
porté d'un autre patois. 

- Ces prémices consistent en fromages que les Anniviards pré- 
sentent solennellement à l'église un dimanche de septembre. 
Voir Romania, XXV, p. 437. 



AGGLUTIXATION DE L ARTICLE DA\S LES MOTS PATOIS 39 

Comment expliquer la pre'sence de cet /à la place du p qu'on 
attendrait? M. Gillie'ron nous rappelle que lyde ce patois ]:)ro- 
vient quelquefois de sp latin ; ainsi spina, épine, donne é/jna, 
spissus, épais, devient èfè, et il dérive, très ingénieusement, 
notre frimisé de illas primitias, où Vs du pronom-article 
s'est soudé de très bonne heure à la consonne initiale du 
deuxième mot qui était toujours employé au pluriel. Reste une 
difficulté à résoudre : spina donnant ép9na, sprimitias a dû 
passer par éfrimisé. Il faut supposer que dans cette forme 1'^ 
initial a été retranché par confusion avec l'article pluriel //, de 
là la forme actuelle /r/////j'/. 

4. Type : le nabit. 

Les cas de ce genre sont rares dans nos patois. On en trouve 
par contre de nombreux exemples dans les patois de la Bel- 
gique ainsi que dans ceux de la Suisse allemande, où l'on 
entend fréquemment dire : dr nacht pour dr acht (' le hui- 
tième '), dr nàti pour dr àti^ (' le père '). Ainsi nous avons : 

1. nirèson, de on-n-irèson (un hérisson), à Blonay (Odin, Pho- 
nologie, p. 153). Le hasard veut que le même mot présente une 
forme agglutinée à Mons (Belgique). 

2. noris3, s. f., mauvais génie, sorcière, diable. Bridel a tiré 
ce mot curieux, non sans réserve, de nome, nom de déesses 
Scandinaves qui correspondent aux Parques des anciens. C'est 
pure fantaisie ; cette explication est aussi inadmissible que celle 
qui dérive vôdè^ nom du diable, du dieu germanique Wuodan^. 
Si de pareils rapprochements étaient pardonnables à l'époque 
de Bridel, ils le sont déjà beaucoup moins en 1903, année qui 
a vu paraître X Histoire du canton de Vaud, par Maillefer, où 



^ Comp. le français nombril pour oinbril, de umbiliculum, 
où \'n peut s'expliquer par agglutination et par dissimilation, 
tombril, puis le lornbril = le nombril. 

■■' Pour la vraie origine du mot vôdè^ voir E. Muret, Archives 
suisses des traditions populaires, II, p. 180 ss. 



40 E. TAPPOLEï 

ces étymologies germaniques sont citées à la page 76 comme 
traces des Burgondes dans nos patois. 

Je m'explique le mot nortsd de la façon suivante : le latin 
Or eu s, nom du dieu des enfers, est devenu dans les langues 
romanes un appellatif dont le sens varie, mais qui désigne par- 
tout un être à la fois imaginaire et redoutable^. Grâce à ce 
sens flottant, le peuple se représentant cet être qu'il n'a jamais 
vu, tantôt sous forme d'un homme, tantôt sous forme d'une 
femme, on a donné à or eus un féminin, orca, qui est devenu 
régulièrement brtsd dans le patois vaudois, puis, par agglutina- 
tion de l'article indéfini, nortsd. On a dû dire souvent fé on-n- 
orts9, ou l'a rizu k^min 07i-n-ortsd, ' il a ri comme une sorcière '. 
— Si le substantif norts9 tend à disparaître avec l'idée peu mo- 
derne, le verbe in-nortsi, ' ensorceler, endiabler, faire enrager ' 
est encore bien vivant dans le patois. — On pourrait aussi 
songer à dériver le n de notre nbrtsd de ce verbe. On aurait eu 
d'abord brtsd., puis innbrtsi, enfin, le mot simple modifié par 
le dérivé : nbrtsd. La première explication a l'avantage d'être 
appuyée par de nombreux cas analogues. 

III 

Nous n'avons vu jusqu'à présent qu'un côté de notre phéno- 
mène linguistique. Dans tous les exemples traités le corps du 
substantif en question est augmetité d'un son provenant de l'ar- 
ticle, soit défini, soit indéfini. Il nous reste à examiner le pro- 
cédé inverse. Puisqu'on se fait si facilement des idées fausses 
sur la vraie forme du substantif combiné avec l'article, il serait 
étonnant si cela arrivait toujours au profit du substantif et 



* En Italie, orco, fort répandu dans les dialectes, signifie 
« croque-mitaine, fantôme, épouvantail. » 'L'orco est le person- 
nage typique des contes de fée ; comp. ogre en français ; en 
Espagne, uerco désigne l'enfer (sens latin) et le diable. La femme 
de Vorco italien s'appelle orc/iessa. Notre féminin orca est peut- 
être né sous l'influence d'un autre mot orca qui en latin et en 
italien signifie une espèce de gros dauphin, « hétérodon ou épau- 
lard. » 



AGGLUTINATION DE L' ARTICLE DANS LES MOTS PATOIS 4I 

jamais à ses dépens. Plusieurs exemples sont là pour démon- 
trer qu'en effet ce procédé contraire existe, c'est-à-dire que tel 
substantif, au lieu de gagner en consistance par la confusion 
avec l'article, y perd. C'est une agglutination négative qu'on 
pourrait appeler « déglutination. » On l'observe également 
dans le langage des enfants, par ex. : une anterne, les anternes, 
pour « lanterne. » 

LA DÉGLUTINATION 

Nous pouvons distinguer quatre types : 

I. Le contraire du type : lendemain. 
Les mots suivants ont perdu leur / initial qu'on prenait pour 
l'article élidé. 

1. écrelét, s. m., forme employée à côté de lécrelet dans le 
langage populaire de Genève (Humbert). Ce n'est pas autre 
chose que le mot allemand leckerli, sorte de pain d'épices. Le 
dictionnaire de Littré enregistre écrelet, parce que Rousseau 
l'a employé dans la Nouvelle Héloïse, IV, lo, où il dit: La Fan- 
chon me servit des gauffres, des écrelets. 

2. egrdfas' , s. m., pour lègr?fas' ' grand vase de cave ' terme 
de vigneron (v. Gignoux, Terminologie du vigneron, p. 43). 
C'est le mot allemand suisse : Làgerfass ' tonneau de chantier, 
foudre ' {Idiotikon, I, 1051). La forme sans / n'est attestée que 
pour le vignoble de Lavaux ; la forme normale dans les can- 
tons de Vaud et de Fribourg est Icgr ou lègr^fas' . 

3. 0, os, s. m., pour lo, los, ' récompense ', c'est le latin 
laudes, 'louanges', ancien français los. O, os se trouve en 
ancien fribourgeois du quinzième siècle, il a disparu dans les 
patois modernes. (Voir Girardin, Le vocalisme du fribourgeois 
au quinzième siècle., p. 36.) 

4. élargie^ s. f., pour ' léthargie ' ; le Conteur vaudois (1895, 
No 48) écrit : parait que Vétâi coumeint on dit, ein nétargie ; 
on peut interpréter cette graphie de deux manières : ou bien 
le n fait partie du mot, on a dit la léthargie, dans ce cas \n 



42 E. TAPPOLET 

peut s'expliquer par dissimilation avec / (au lieu de la léthargie 
on a dit la néthargie), ou bien le n n'est que la consonne de 
liaison, nous avons alors affaire à la forme déglutinée : élargie. 

2. Le contraire du type : aglan. 
En général, ce sont des mots féminins dont Va initial s'est 
détaché par confusion avec l'article. 

1. valanlsd ou lavanlsd, s. f. (Ormonts), pour avalanls3 ou 
alavantsa, ' avalanche ', si le mot vient réellement de ad 
vallem + antia. 

2. bai, s. f., pour abaï^ ' abbaye ', ancienne fête de tir dans 
le canton de Vaud. Aux Ormonts, on dit par ex. : la vilyy bai., 
' la vieille abbaye ', ou vin-t9 si-y-an pbr pasâ le bat ? « Viens- 
tu cette année pour passer les ' abbayes '. » 

3. grêla, s. f., pour agrèta, ' cerise commune ', à Dompierre 
(Fribourg). C'est une variante du mot français griotte pour 
agriote, dérivé de aigre, mot qui est aussi très usité dans la 
Suisse romande. 

4. tsèta,'s,.ï.,\)Oux atsèta, 'hache' (Fribourg). Dans ces deux 
mots, la voyelle tonique du radical primitif a passé à l'article. 

5. luèta, s. f., pour aluèta, ' alouette, ' forme usitée dans la 
Broie (Fribourg). 

6. lèyna, layna, s. f., ' alêne ', Fribourg ; l'Etivaz (Vaud). 

7. fjiidon, s. f., pour emidon^ ' amidon ', Jura bernois (patois 
de Delémont et de l'Ajoie). A Charmoille, on dit par ex. : in 
pb d'midon, ' un peu d'amidon '. 

8. lèytyé-vatss, s. f., pour ' allaite-vache ', un des mots qui 
désignent la salamandre (Fribourg). 

9. brdfnch, s. f., pour l'abr^mèh, ' farine d'avoine', de l'al- 
lemand suisse Habermehl. 

Voici un exemple pour l'article masculin, l'inverse de Vostan 
pour lo stan. 

10. relbdzo, s. m., pour * orlbdzo^ 'horloge ', du latin horo- 
logium. - Ce mot montre souvent cette aphérèse dans les 
langues romanes, ainsi anc. prov. relotge, espagnol reloj, etc. 



AGGLUTINATION DE L'ARTICLE DANS LES MOTS PATOIS 43 

3. Le contraire du type : nabit. 

Un seul mot présente la perte de Vn initiale ; c'est 
âdo, s. m., pour nâlfo, ' moyeu d'une roue', Fribourg, s'il 
vient de l'allemand JVade (voir Idiotikon, IV, p. 631), Bridel 
donne abot = ' essieu ', c'est sans doute le même mot. 

4. Type : komotivs. 

1. Dans le mot français locomotive, d'importation toute 
récente, la syllabe initiale avait pour les patoisants du Jorat 
l'air de l'article masculin lo, de là la fausse séparation du mot 
en lo komotiv? qui amène un changement de genre, frécjuent 
dans les mots importés. Puis le mot redevient féminin, c'est 
ainsi que Favrat l'emploie dans la phrase : vatelé via avoué la 
comotive. {Mélanges vaudois, p. 243.) Comparez le sifèr, ' le 
diable ', pour lucifer, dans le patois de Cellefrouin (dép. Cha- 
rente-Inférieure). 

2. mala, pour lamala, ' lamelle, lame ' (Valais). 

CONCLUSIONS 

Les pages qui précèdent sont loin d'avoir épuisé le sujet, 
tant pour le phénomène de l'agglutination en général, que pour 
les exemples à tirer de nos patois. Mais les mots que nous 
avons passés en revue, au nombre de plus de soixante, suffiront 
à donner une idée d'ensemble de la question. 

Il n'est pas sans intérêt de voir comment nos exemples, tirés 
tous du même domaine géographique, se répartissent entre les 
différents procédés ou types indiqués. Ce qui frappe tout 
<i'abord, c'est que les cas d'agglutination sont bien plus nom- 
breux que ceux de déglutination, le procédé augmentatif est 
représenté par 47 cas, soit environ 3^^ du total, le procédé 
inverse seulement par 17 cas, soit à peu près 1/4. 

Cette disproportion n'est pas l'effet du hasard, car en cher- 
chant systématiquement des exemples d'agglutination et de 
déglutination dans tout le domaine des langues romanes, on 



44 E. TAPPOLET 

trouve partout que les substantifs ont été bien plus souvent 
augmentés que diminués par leur contact avec l'article. 

Quant à l'explication de cette prédominance, elle est bien 
simple. En théorie, tous les substantifs, quelle que soit leur ini- 
tiale, voyelle (type l-endemain) ou consonne (typ e : /-f<?r«^i'), peu- 
vent subir l'agglutination, tandis que la déglutination ne peut 
se produire que dans certaines conditions phonétiques : le mot 
doit commencer par / ou n (cas leckerli et nabe), ou par a (cas 
a[midon), par o, lo, la, etc. On voit qu'un nombre beaucoup plus 
restreint de mots remplissant ces dernières conditions, la déglu- 
tination a forcément moins de prise. 

Le second fait qu'il importe de relever, c'est que, parmi les 
9 types étudiés, il y en a 3 qui sont de beaucoup plus riches 
en exemples que les 6 autres. Ce sont tout d'abord les deux 
types : lendemain et écornes, remarquables par leur fréquence 
relative ; ils sont à peu près de même force l'un que l'autre, et 
forment ensemble environ -j^ du total. Aucun type de dégluti- 
nation ne peut rivaliser avec eux ; un seul, celui de ajmidony 
est d'une fréquence notable, englobant i/e du total des cas. 

Cette statistique sommaire nous permet d'établir certaines 
conditions dans lesquelles l'agglutination ou la déglutination a 
lieu et sans lesquelles elle ne se produit pas. Ces conditions 
sont d'ordre différent : elles concernent avant tout la composi- 
tio?i phonétique de la syllabe initiale du substantif; cependant, 
la fonction et le sens du mot ne sont pas indifférents. 

A. Conditions relatives a la forme du substantif : 

Sont surtout sujets à l'agglutination avec l'article les subs- 
tantifs qui commencent par une voyelle quelconque (type : le?i- 
demain). 

Sont sujets à la déglutination les substantifs : 

1. qui commencent par / (ou ti), type : IJécrelet ; 

2. dont la première syllabe est égale à la partie vocalique 
de l'article défini, type : a]mido?i. 



AGGLUTINATION DE L'aRTICLE DANS LES MOTS PATOIS 45 

B. Conditions relatives a la fonction du substantif : 

Pour qu'une forme de l'article, plutôt qu'une autre, se soude 
plus ou moins définitivement au substantif, il faut que ce sub- 
stantif soit ordinairement employé dans un des deux nombres : 
ainsi le lendemain, le haut, le pis, le nombril, le hibou, le 
hoquet, etc., tous mots qui ne sont guère employés au pluriel ; 
ou alors les cornes, les ciseaux, les tenailles ; les ' étours ' ,• les 
yeux, les œufs, etc., qui sont surtout ou presque exclusivement 
employés au pluriel. 

Enfin, quant aux conditions qu'imposerait à l'agglutination 
le sens des substantifs, notre collection ne confirme pas entiè- 
rement l'opinion de M. Meyer-Liibke, qui croit que la maladie 
de l'agglutination n'atteint guère que les mots rares, Roma- 
nische Grammatik, I, p. 356, car, pour ne citer que quelques 
exemples, qui oserait appeler rare l'emploi des mots : yeux, 
escalier, horloge, cornes, lendemain, le haut, leçon. En outre, des 
mots tels que la hotte, le pis, abri expriment des idées très 
familières à la vie du paysan. 

Toujours est-il que de notre soixantaine d'exemples, il y en 
a une bonne trentaine dont l'usage peut être vraiment qualifié 
de rare, comme par ex. : tournis, hoquet, gerçure, chenet, 
amidon, alêne, etc. Pour s'en mieux convaincre, on n'a qu'à 
prendre un groupe d'idées et à chercher la proportion entre 
les mots rares et les mots fréquents ; ainsi dans les parties du 
corps nous trouvons 5 mots rares : cils, narines, luette, nom- 
bril, orteil, contre 3 mots plus ou moins fréquents : yeux, 
écornes, pis. Parmi les noms d'animaux, la proportion est 
encore davantage en faveur de la thèse des « mots rares ; » on 
ne peut pas même considérer le mot oie comme étant d'un 
usage fréquent ; des autres bêtes : lézard, orvet, salamandre, 
loriol, hérisson, hibou, on n'en parle pas même tous les mois. 

Nous ne nous éloignerons donc pas trop de la vérité en 
disant que, toutes les autres conditions étant égales, un mot 



40 L. GAUCHAT 

rarement employé a un peu plus de chance de subir l'aggluti- 
nation qu'un mot d'un usage fréquent. 

Ajoutons que les quelques mots d'origine étrangère {écrelet, 
ègrsfas, bramèl, abo), ou d'origine savante {léthargie, amidon, 
locomotive) confirment cette façon de voir, car au moment de 
leur introduction dans le patois la chose qu'ils désignent était 
nouvelle et rare. 

Je me hâte cependant d'ajouter que, si la rareté du mot est 
pour quelque chose dans l'agglutination, le facteur le plus favo- 
rable à produire cet accident de langage, est sans aucun doute 
le contact intime d'un substantif avec telle forme de l'article 
plutôt qu'avec telle autre, de là les cas si étonnants au premier 
abord les zyeux et les écornes, qui semblent narguer la théorie 
des « mots rares. » 

E. Tappolet. 



LA BOUA 

-♦- 

La bibliothèque du collège de la Chaux-de-Fonds renferme, 
réunies dans un portefeuille, 41 pièces patoises ou relatives au 
patois, qui sont de la plus haute importance pour la connais- 
sance de l'ancienne langue, aujourd'hui absolument éteinte, 
de la Montagne neuchâteloise. Cette collection constitue le 
No 7639 du catalogue manuscrit. Elle a été composée jadis par 
Célestin Nicolet, dont lôs héritiers ont eu la bonne idée de la 
déposer à la dite bibliothèque, sauvant ainsi ces précieux pa- 
piers de l'oubli. Plusieurs de ces documents sont inédits, no- 
tamment les petits vocabulaires, dont l'un contient entre autres 
des mots très rares, par exemple des noms de plantes, etc., 
qui figurent sous les N"^ 7 à 15. C'est d'une pièce de vers hu- 
moristique que j'aimerais aujourd'hui entretenir nos lecteurs. 



LA BOUA 47 

Elle est intitulée La boua (la lessive), émane de feu l'avocat 
Auguste Billet et se rencontre quatre fois dans le recueil, 
sous les N<'* 25, 32 a et b, et n- Disons tout de suite que les 
N<'" 25, 32 a et 33 sont identiques, sauf les variantes orthogra- 
phiques inévitables dans la copie de documents patois. Comme 
la façon d'écrire les dialectes n'a jamais subi l'influence des 
académies, chacun est libre de suivre ses goûts et préjugés. Ce 
qui frappe davantage, c'est la grande indépendance du texte 
donné sous le N" 32 b. Nous pouvons distinguer, comme pour 
les grandes épopées de l'ancienne littérature française, plusieurs 
familles de manuscrits, que j'appellerai les familles A (N'^* 25, 
32 (Z, 2,Z) st B (Nf 32^). Lequel de ces deux groupes repose 
sur la bonne tradition, et représente le plus fidèlement l'ori- 
ginal ? Comme, au fond, toute poésie populaire est sujette à 
des remaniements arbitraires, cette question n'est pas sans 
intérêt, et l'on voudra me permettre d'étudier, à la manière 
des philologues, les rapports qui existent entre les variantes de 
texte de notre petit poème, tout moderne et tout patois qu'il 
soit. 

Le comité du patois neuchâtelois a reproduit le morceau 
dans le volume que je viens de citer en note, p. 131, d'après 
le Ni^ 32(5. Etait-il bien inspiré en préférant cette rédaction? 
Notons dès à présent que la copie du Patois 7Uuchâtelois 
a sauté le huitième vers de la rédaction B, de sorte que la 
rime gôdillon se trouve sans correspondance. Je ne critique 
pas la transcription souvent erronée. Quant aux variantes de 
texte, le lecteur verra plus loin quelle confiance elles méritent. 



' Quant à l'auteur, Lucien Landry parle, dans une note du 
volume Le patois neuchâtelois, Neuchâtel, Wolfrath, 1894, p. 131 : 
de « l'esprit piquant, humoristique à l'excès, de ce bossu à l'air 
chétif, mais qui avait su se faire une place distinguée dans la 
société.des femmes d'esprit et élégantes de la Chaux-de-Fonds ». 
Voir, du reste, la biographie de l'avocat Bille, par John Clerc, 
dans le volume publié à l'occasion du Centenaire de l'incendie de 
la Chaux-de-Fonds. 



48 



L. GAUCHAT 



Voici maintenant les deux principales formes de notre 
poème, d'après les leçons des N^s 25 et 32^ du recueil de la 
Chaux-de-Fonds. Je laisse de côté les leçons des autres repré- 
sentants de la famille A et du Patois neuchâtelois qui n'offrent 
que des variantes orthographiques. 



Famille A, N° 25. 
La boua. 

Assetoue que vo fat ait la boua 
On peu konta su on neva. 
Se vo povie vo z'a passa 
Sa sarait grau bei?i djobia. 
5. Ma peiîiso bin que vo ?i'ie pieu 
Ne panetnafi, ne liasseu. 
Ne pannemor^ ne manti 
Ne muodchu, ne gaudillon 
Ne tchaussait, ne galeçon 

10. Ke ne saia to cointchi, 

Voutre bœube a knio le tchemin 
Et vautrait feuilletait assebin 
Asse qu'on dit pa dvouai dchi no 
Et i ne le kreyo que tro. 

1 5 . Lait djouvenait dja danondrait, 
{Ke ne sontu tu a kuinottet) 
Baillia treviaige pieu dovraige 
Ke se nétait du tin don viaige. 
Dieu no beugtie!... attate onpoue, 

20. / sou greugne kma on petoue ! 
Ma, kma ne le sarait on pas 
A reveyant de tau névas 
Damatie qu'avouai le bétain 
No saran kasi u tchautain 

25. Ma no volein espéra 

Ki revadra aprè voutra boua. 



Famille B, N° 32 ^. 
La boua. 

Ass'toû que voz fâtet la boua, 
On peut compta su on nèva : 
Ça sarait do7ic gros bein djobiây 
Se voz povie voz à passa. 
Ma peinso bein que voz nHe pieu 
Ra d'pânne-mans, ne de liasseux^ 
Ra d'mouotchus, ne de godillons, 
De tchaussets, ne de galeçons. 
Pieu d'pânne-mors, ne de d'vanties^ 
Pieu de ra, que n'seit to coijitchie. 
Voûtre boueube à kniot le tchemin, 
Et voûtret feuiirtets assebein, 
A ce qii'c dia pa d'voai tchi noz. 
Po met, i fie l'creyo que trop ; 
Cest qu'let djouv'nets dj'as d'anondret, 
{Que ne sont-u tu à eu 7nottet 1 ) 
No bailla baicoilp pieu d'ovraidge 
Qu'on n'a faisait u teims d'on viaidge. 
Voz n'sarie donc attadre on poue. 
To ça m'fâ greugn' ktna on petoue ;. 
Eh ! kma ne le sar ait-on pa, 
A reveyant de taux nèvas : 
Damati qiiavoai le bé teims 
No saran quasi u tchaud-teims. 
Ma péchasse ! i voui espéra 
Qu'après voutra boua, l'bé r'vadra^ 



LA BOUA 49 

On trouvera plus loin la traduction des deux rédactions. En 
confrontant A et B, on remarquera qu'ils se correspondent 
vers pour vers, sauf les lignes 3 et 4, interverties dans B et le 
vers y de A (rime manti) qui doit évidemment passer après 9 
pour former la rime plate avec cointchi. Il s'agira là d'une irré- 
gularité, voulue ou non, du type A. Sous ce rapport, B offre 
une régularité parfaite. De plus, dans B la ponctuation est plus 
soignée, et les mots sont plus intelligibles, parce qu'on a eu 
soin d'ajouter les signes de la flexion 1, d'orthographier plus à 
la française '-, de mieux rendre les sons patois ^ et, enfin, de 
séparer convenablement les mots *. A plusieurs formes et mots 
rares du texte A correspondent des expressions plus claires 
de B, ainsi à treviaige (vers 17) baicoûp, à attate (vers 19) 
attadre. Outre cela, le sens est plus lié, les idées se tiennent 
mieux dans la rédaction B"". Ainsi, cette dernière forme du 
morceau paraît se recommander à tous égards et être plus 
digne de confiance, et il semble que les rédacteurs du Patois 
neuchdtelois aient bien fait de s'en tenir à ce texte. 

Mais nous allons examiner nos variantes plus en détail. Pour 
quel motif le type B ofifre-t-il par exemple, au vers 10, pour : 
ke ne saia to cointchi, ceci : pieu de ra, que n seit to cointchie ? 
Je ne me serais peut-être pas tout de suite rendu compte de la 
cause de cette différence, et de tant d'autres, si je n'avais 
trouvé dans le manuscrit N" 25 au-dessous de chaque mot un 
ou plusieurs petits traits d'une autre encre que le morceau 



' Cf. B : voz, peut, pânne-inaiiB, tiasseiix, feiiit/'tets, etc., vis-à- 
vis de A : vo, peu, paneman, liasseu, feuilletait, etc. 

- Ainsi B : gros, compta, voz à, trop, taux, béteinis, tcliaud- 
teiins, quasi, etc., vis-à-vis de grau, konta, vo s'a, tro, tau, bétaiu, 
tchautain, kasi, etc. 

■' B : ass'toù, /â/et, compta., mouotchus , tchi, bonenbe, ovraiàge, 
viaidge, etc., à côté de A: assetoue, /atait, konta, muodchu, dch/,' 
bœube, ovraige, viaige, etc. 

' Cf. A : dvouat, danondrait, sontn et B : d'voai, d' anondret , 
sont-u. 

^ Voir les vers 3-4 de 5 ^ 4-3 de A et surtout les deux vers 19. 



50 



L. G AU CHAT 



même, et trahissant que quelqu'un s'est ingénié à compter les- 
syllabes de ces vers. Grâce à ce système, ce critique inconnu 
est arrivé à constater que les vers comptent de 7 à lo syllabes. 
Le vers : ke ne saia to cointchi en a 7, le vers 2 : on peu konta 
su on neva en a 8, le vers 1 7 : Baillia treviaige pieu dovraige 
en a 10. Pauvre avocat Bille ! Cette fois les rieurs ne sont pas 
de ton côté ! Ta satire serait plus mordante en prose qu'en vers t 

C'est donc pour régulariser la pauvre métrique de notre 
avocat qu'un inconnu a refait tout son poème. On comprend 
du coup que B est dérivé de A, non vice-versâ, car personne 
n'aurait pu s'aviser de gâter une poésie à octosyllabes régu- 
liers en la réduisant à la métrique boiteuse que nous avons 
vue. On se demande toutefois s'il n'y aurait pas moyen de 
sauver l'art de l'avocat Bille en supposant qu'il soit l'auteur de 
B, non de A, et que cette mauvaise rédaction soit due à quelque 
reproduction inexacte faite de mémoire. 

Il n'en est rien cependant. A représente bien l'original et ces 
vers sont plus réguliers qu'ils ne semblent l'être de prime 
abord. L'auteur de B ne s'est pas aperçu que la pièce est 
composée tout entière en vers de 7 syllabes et qu'en la rema- 
niant il en a faussé le caractère vraiment patois. L'avocat Bille 
n'avait consulté que son oreille en scandant ses vers, il n'avait 
compté que les syllabes qui se prononçaient réellement, se 
fondant ainsi sur la métrique naturelle, la seule bonne. La 
reconstruction phonétique que je fais suivre en fournira la 
preuve. Pour arriver à découvrir des vers de 7 à lo syllabes, 
l'inhabile remanieur a été obligé d'employer et d'abuser du 
système métrique de la langue littéraire, en comptant par 
exemple comme trois syllabes muodchu, viaige, etc., qui n'en 
ont réellement que deux et une. Le mot bœube (vers 11) forme 
.pour le nouveau rédacteur trois syllabes, quoique placé devant 
une voyelle, tandis qu'il se prononce en une seule émission de 
voix. Ce qui paraissait une infériorité de A, l'apparente irrégu- 
larité du rythme, tourne tout à son avantage, et témoigne en 
faveur des facultés d'observation de l'auteur. Le rédacteur de 



LA BOUA 51 

B, au contraire, a fait œuvre de dilettante mal inspiré, en comp- 
tant les syllabes patoises comme des syllabes de tragédie de 
Corneille. Je ne nie pas que certains vers de Bille ne soient un 
peu raboteux : sa poésie est rude comme le climat de la Chaux- 
de-Fonds, mais elle est d'allure franche et dégagée. Quant à 
la ponctuation négligente, à l'orthographe inconstante et 
inexacte, elles devaient déjà nous avertir que le type A était 
plus voisin de l'original que B. Aux commentateurs le soin de 
ponctuer rigoureusement ! Tant que le morceau se dit, tant 
que la parole vibre, elle trouve toute seule l'intonation voulue. 
Mais la forme écrite qui la remplace plus tard a besoin de tous 
les apprêts de la grammaire. Le manuscrit N" 25 cherche à 
rendre les sons patois directement, sans égard à l'orthographe 
française. Si on écrit vo z'a passa, c'est que le s commence en 
réalité la seconde syllabe, comme dans les mots français vous 
en passer, si l'on observe bien. On a écrit tro sans p, feuille- 
tait sans j- à la fin, parce que ces p Qi s n'ont laissé aucune 
trace dans la langue parlée. Loin d'accuser le scribe de A 
d'inexactitudes, on le louera de cet essai de transcription plus 
ou moins phonétique. Le vrai connaisseur du patois préfère 
l'aspect rustique et primesautier de l'orthographe de ^ à la 
couleur française de la rédaction B. Il attachera surtout plus 
d'importance aux vieux mots treviaige'^, etc., qu'à leurs succes- 
seurs baicoîîp^ etc. La rédaction B contient, en revanche, une 
ou deux formes dont l'authenticité patoise est plus que dou- 
teuse, comme dia, faisait des vers 13 et 18. 

On voit combien les apparences trompent. Ce qui avait l'air 
d'un texte régulier et soigneusement établi, n'est qu'une mau- 
vaise contrefaçon. Le fait que deux autres copies trouvées à la 
Chaux-de-Fonds (les N"* 32 a et 33) représentent la même tra 
dition que A confirme notre opinion que cette famille reproduit 
le plus fidèlement l'original. Cet original s'est-il perdu ? Il est 



' Treviaige n'est du reste qu'une façon arbitraire d'écrire trè 
viédf =. trois fois, ce que le rédacteur de B n'a pas reconnu. 



52 



L. GAUCHAT 



permis d'en douter. Au verso du manuscrit 25 on lit la dédi- 
<:ace suivante, écrite de la même main: LaBoua, à M"'^ Fran- 
çoise B., née Jf'., par A*'^ Bille. Allons-nous trop loin en sup- 
posant que c'est la lessive de M""^ Françoise B., née W., qui a 
inspiré l'avocat Bille et que le manuscrit 25 en est l'autographe? 

RECONSTRUCTION PHONÉTIQ.UI; 

La boua. 

As'toû k' vb fatc la boua, 

On pé kontà su on nèva ; 

S' 7'd pbvî vb-z-a passa. 

Sa s are grô bin djôbyâ. 
5 . APâ pinso bin K vb n'ï pyœ 

Ni pan.nd-man ?i9 lyassœ, 

Nd panji9-}}ibr Ji? vianti, 

Ab moubtchu ni gôdilyon, 

Ni tchàssè m galisson 
10. Ki ni sqya to kouintchî. 

Voutn bou^b' a knyb li ich'inin 

È voutrè fàly^tè ass'bin, 

As' k'on di pa dvoué tchi nb, 

È i m li krèyo k' trb. 
15. Le djouronè dja d'anondre 

{Ki fi'son-t-îi tu a ku-mbtè !) 

Balya trè vyédf pyœ d'bvrédf 

K' Si n'ètè du tiii d'on vyédf ! 

Dyé nb bœny' /... ataf on pou: 
20. I sou grœny' kma on pitou ! 

Ma, kma m V sarè-t-on pâ 

A r'vèyan di té nèva, 

Dainail k' avoué V hé tiji 

Nb saran kazi u tcho-tin ! 
25. Ma nb vblin èspèrâ 

KH r'vadra apré voutra boua. 



LA BOUA 53 

Traduction. 
La lessive. 

Aussitôt que vous faites la lessive, 
On peut compter sur une tombée de neige ; 
Si vous pouviez vous en passer. 
Ce serait très bien combiné. 
5. Mais je pense bien que vous n'avez plus 
Ni essuie-mains ni draps de lit, 
Ni serviettes ni nappes. 
Ni mouchoirs ni jupons. 
Ni pantalons (bas?) ni caleçons 
ïo. Qui ne soient tout sales. 

Votre fils en connaît le chemin 
Et vos filles aussi, 

A ce qu'on dit « par devers chez » nous, 
Et je ne le crois que trop. 
15. Les jeunes gens d'à présent 

(Que ne sont-ils tous le derrière nu I) 
Donnent trois fois plus d'ouvrage 
Que ce n'était (le cas) du temps d'autrefois. 
Pour l'amour de Dieu ! (« que Dieu nous bénisse ! ») 

[Attendez un peu : 
20. Je suis chagrin comme un putois ! 
Mais, comment ne le serait-on pas 
En revoyant de telles tombées de neige. 
Attendu qu'avec le beau temps 
Nous serions presque à l'été ! 
25. Mais nous voulons espérer 

Qu'il reviendra après votre lessive. 

Traduction des principales variantes de B : v. 6 et suiv. ra =: 
rien, v. 9 d'vanties = tabliers ; v. 13 à ce que dia := à ce qu'ils 
disent; v. 14 po met = pour moi; v. 19 voz n'sarie = vous ne 
sauriez ; v. 25 pochasse = patience ; v. 26 l'bé = le beau. 

L. G.\UCHAT. 



TEXTES 

— î— 

I. A la tsèri *. 

(Patois de Rovray, Gros-de-Vaud.) 

L6 pèr3 {k9 Un le kàrnè^). — Le sin nb or a ? 

Le valè (k'akoulye). — Krèyb k'byi.... 

L6 pèr3. — È hin, alin ! Dyu nb kondui^è ! 

L6 valè (in-n-èxatin^). — I! Kbll^, MâniK'... Dèvan!... 
Markï^ !... 

Lo garson (kd min. ne Ib Marki, dèvan). — // Markî !... 

L5 pèrs {kan san zu on bè). bhà ! hœ ! Voué kp vblyan 
arètà!... bhà! hé!... on dprè kd san ti sb*" !... œlà!... 

TRADUCTION 
Au labour 

(avec trois hommes et trois chevaux). 

Le père (qui tient les mancherons), — Y sommes-nous, main- 
tenant ? 

Le fils (qui chasse [les chevaux]). — Je crois qu'oui.... 

Le père. — Eh bien, allons ! Dieu nous conduise ! 

Le fils (en faisant claquer son fouet). — Hue ! CoH ! Mani !... 
Devant !... Marquis ! 

Le DOMESTIQ.UE (qui mène Marquis, devant). — Hue ! Mar- 
quis !... 

Le PÈRE (quand ils ont été un bout), — Halte! Arrêtez! 
Ouais qu'ils veulent arrêter!... Arrêtez! Arrêtez!... On dirait 
qu'ils sont tous sourds!... Arrêtez !... 



A LA TSERI 



55 



Lô valè. — obâ ! hé !... 

Lô garson. — hé!... 

Lô pèr3 (tan kp pâ gala). — Fd iip vèdè pa kp là Mâiii 
l'è inhobyâ ! bbrgnb kp v'îtè !... Sp navè rin dp, Valavan 
dinchp kanly'â bè ! 

L6 valè {apri ave dèkobyà là Màni). — Ardi! àra ! 

Lô père (dèvan d'arpvà a bè). — Al in ! Kàlî, Manî, 
Markî!... Korâd:;^û ! Dèvan, dèrè ; ti tre pare^ !... 

Lô valè {in arpvin à bè). — Ardi â bè ! dèvan, dèrè; ti 
ire pare ! 

Lô garson. — Fi)i... Markî! Kbràd:(à â bè ! 

Lô pèr9. — ohâ ! hé ! N'alâdè pa pye lyin, np fin àna 
tsintrp^ ! Np volyin pa troupâ la naval' èsparsèt' â vp::iin 
Tyénp... Ça son valè kan Fan ~u rèpyantà la tsèri) Pè^a ! np 
vin tru te::^ou ! Pe:;a, tè dyb ! 

Le fils. — Arrêtez! Halte !... 

Le DOMESTIQ.UE. — Halte!... 

Le PÈRE (tant qu'il peut crier). — Vous ne voyez pas que 
[le] Mani [il] est pris dans ses traits! borgnes que vous êtes !... 
Si je n'avais rien dit, ils allaient ainsi jusqu'au bout ! 

Le fils (après avoir démêlé [le] Mani). — Hardi! à présent! 

Le père (avant d'arriver au bout [du champ]). — Allons! 
Coli, Mani, Marquis!... Courage! Devant, derrière; tous trois 
pareils ! 

Le fils (en arrivant au bout [du champ]). — Hardi au bout ! 
Devant, derrière ; tous trois pareils ! 

Le DOMESTIQ.UE. — Viens... Marquis! Courage au bout! 

Le père. — Halte ! Halte ! N'allez pas plus loin, nous faisons 
une ^^/«/r(? / Nous ne voulons pas piétiner la nouvelle espar- 
cette du voisin Etienne... (à son fils quand ils ont eu planté à 
nouveau la charrue) Pèse! nous allons trop peu profond! Pèse, 
je te dis! 



56 O. CHAMBAZ 

L6 valè. — Yd pe^o! 

Lô pèra. — Fç'^a onhb me! 

L6 valè. — Ve:(o tan hd pu!... 

L5 pèr3. — Mè aspbin! Ma on 119 le fâ pa pipétp'^!... 
On rintsp^!... Rèkoulè!... 

Lô valè (in tmyin Ib mand^^o de s'n èkourdja dèvan la 
iîta è tsèvô). — Troukp! Kblî! Mânî!... 

L6 garson. — Troukp! Markî! 

L6 pèr9 {â tbr^ d'apri, in vprin à ht). — Yo alà vb oral... 
btâ! A la ràyp! 

Là valè. — A la ràyp! Kblî! Markî! 

Lô pèr3 [a son valè). — Tsanpa! Busa fçrmb ! {on pou 
pyp lyin) Tirp on bbkon ! {apri) Pa sp ridb : nah-btsin bna 
pyèra!... Lâ<^ ! Là^!... 

Lô valè. — Là»! Là" ! Kblî! Manî!... 

Lô garson. — Là»! Markî!... 

Le fils. — Je pèse! 

Le père. — Pèse encore davantage ! 

Le fils. — Je pèse tant que je peux !... 

Le père. — Moi aussi ! Mais on n'avance à rien !... On ne 
laboure plus!... Recule!... 

Le fils (en tenant le manche de son fouet devant la tête 
des chevaux). Reculez! Coli! Mani! 

Le DOMESTIQ.UE. — Recule! Marquis! 

Le PÈRE (au tour d'après, en tournant au bout [du champ]). 
— Où allez-vous à présent?... A droite! Au sillon! 

Le fils. — A la raie ! Coli ! Marquis ! 

Le PÈRE (à son fils ). — Appuie ! pousse ferme ! (un peu plus 
loin) Tire un peu ! (ensuite) Pas si fortement : nous atteignons 
une pierre !... Doucement! Lentement!... 

Le fils. — Lentement ! Lentement ! Coli ! Mani ! 

Le DOMESTIQ.UE. — Lentement ! Marquis ! 



A LA TSERI 



57 



Lô pèr3. — btâ ! btâ! {apri kôtye kanbâye). — Ouè! 
ouè!... Np van jamé kè d'bn-n-èkstréin9 a Vôtra!... (a son 
vale). Alin! fâ le bud:{i; k'on pouésè fini sî tsan onœ. 

Lô valè Qn-n-èkourd/^in le Isevô). — Alin, tsaropè ! Dè- 
patsin nb ! 

L6 pèr9 (hp voiiètè dâ kbté dâ garson). — Ouè! Markî!... 
Voiièt9 vè yô va!... L'è Ib tsèvô kp tè min. ne! 

L6 garson (din sa katsèia). — N'a jamé tb bbrdpnà... 

Lô pèr3 {k'a byii). — Le vîlyb dp^an kp yon kp np save 
pa brama np valye rin pb tpni le kbrnè!... 

Lô pèr3 (è-^-invpron de niid:;^b). — Dèpondè mè xà bîtè!... 
Uè bon pb sta vouarba *^. 

{Lb valè è Ib garson dèpyeyan, pu d:{iii è bîtè van se rèpétrè.) 

Le père. — A droite! A droite! (après quelques enjambées) 
A gauche ! A gauche ! Ils ne vont jamais que d'un extrême à 
l'autre!... (à son fils) Allons! fais-les bouger [afin] qu'on puisse 
finir ce champ aujourd'hui. 

Le fils (en fouettant les chevaux^. — Allons, paresseux! Dé- 
pêchons-nous ! 

Le père (qui regarde du côté du domestique). — A gauche ! 
Marquis!... Regarde donc où il va!... C'est le cheval qui te 
mène! 

Le DOMESTIQ.UE (à voix basse [dans sa poche]). — [II] n'a 
jamais tout grondé.... 

Le PÈRE (qui a entendu). — Les anciens disaient que celui 
qui ne savait pas crier [réprimander] ne valait rien pour tenir 
les mancherons. 

Le père (à l'approche de midi). — Dételez-moi ces bêtes !... 
C'est bon pour cette matinée. 

(Le fils et le domestique détellent, puis gens et bêtes vont se 
repaître.) 



58 O. CHAMBAZ 



NOTES 

1. alâ a la tsèri, aller labourer avec la charrue ; pyantâ la 
tsèri (planter la charrue), labourer ; inrèyi, commencer à la- 
bourer. 

2. Celui qui, avec la charrue vieux système, « tenait les 
cornes, » prenait en quelque sorte, en empoignant les manche- 
rons, le bâton de commandement. Aussi cette place était-elle 
presque toujours occupée par le chef de famille. 

3. J'ai fait la remarque, dans le Gros-de-Vaud, que les per- 
sonnes qui depuis longtemps ont abandonné l'usage du patois, 
le retrouvent chaque fois qu'elles s'adressent aux animaux, ainsi 
que lorsqu'elles sont en colère ou ont seulement un mouvement 
d'impatience. 

4. Nom de cheval. 

5. C'est-à-dire en tirant tous les trois pareillement, d'égale 
force. 

6. tslntrd, s. m. {atsintri, v.) := l'extrémité du champ, que 
l'on laboure dans le sens de la largeur, afin de ne pas empiéter 
avec l'attelage sur la propriété du voisin. 

7. Nd pa le fér? pipétd = n'y influencer en rien ; «^ mè fâ 
pa pipéta = cela m'est indifférent. 

8. rintsi onfér? on rm = passer avec la charrue sans la- 
bourer. 

9. on tbr de tsèri = (un tour de charrue) deux sillons en 
longueur du champ creusés en sens opposé. Il faut, pour les 
-creuser, faire le tour du champ. 

10. on-na vouarba de tsèri — le temps que l'on reste au labour 
sans dételer ; de là l'expression, pour désigner un travail quel- 
conque long à terminer : Vin-n-a pb on-na vouarba de tsèri = il 
en a pour longtemps. 

Octave Chambaz. 



II. Lou fachon de la bénichon. 

Dialogue de deux commères en patois de la Veveyse (Fribourg). 

Dyn vb-j-édè, Goton ^ ! 

— Bon viproii, Tsika'^ ! Te. fô chobrâ^ oima ouèrba è vini 
agbd-â*' la mb'&ârda^. 

— Dyou pâ na, on-n-è dmrâ hin hhîirajè k^ chl achiou 
in-n-an'^. On chè balyè ink' tan de pinna, pu rin.... 

— Fâ to paré galyâ piéji de rtuèr la moûârda, lou pape 
a la bèya "^^ de irbchâ Iwtyè buuyt ^ è pm3-è on talyon '' de ku- 
chôla^^. 

— Ouna râva ^ * / N'a îyè lou fachon k^ mè rètravè lou 
kâ^-. Lou myb nirè ink' rin P valyè. La mb'&ârda n p'kè rin 
¥min lè-j-ôtri kou, krèyé jènié de fer' a krouch^lyi le br^cbi^^, 

TRADUCTION 

— Dieu vous aide, Marguerite ! 

— Bon soir, Françoise ! Il te faut rester un instant et venir 
goûter la moutarde. 

— Je ne dis pas non. Assurément, nous voilà bienheureuses 
qu'elle soit bientôt passée (cette bénichon). On se donne tant 
de peine, puis rien.... 

— On a cependant bien du plaisir à revoir la moutarde, le 
ragoût de mouton, à manger quelques beignets et un morceau 
de cuchôle. 

— « Une rave. » (Pas du tout.) Il n'y a que le {façoii) hachis 
de chou qui me fasse plaisir. Le mien n'était absolument pas 
réussi. La moutarde n'a plus le piquant de jadis, je ne croyais 



6o 



H. SAVOY 



oou d:(oa d'or a lou chukrou n^ chukrè pâ ouna frèja, ne dybra 
tyè de la chô. Tb chin ne rin, n'ire tyt mon fachon ! 

— Ma ! chin m'èd-ounè kp fôcbè mankâ ton fachon, kar 
id châ prbou bin houj^nâ ! Pbr me, pu d^r9 kp h myb lyè-j-ou 
fèrmou bon. 

— A / chôplyé, di-mè k^min t'a fé ! 

_ — Mè chu t^rya pri ^'^ de Fanchon, d^mind^'.... 

— Fanchon lya gran tin fikbtâ ^ ^ pè lou kabarè, lya adt 
tbtè le tchan^è. 

La vboudèja, jhné cha katèl^na ^*' lya mankâ. 

— Aclf, mè chu f et' a rèmbrâ^^ la rè'&èta^^ dou fachon,. 
è lyé galyâ bin rèoiichè. 

— Ouâra bon f tè fô la mè tsigâ ^^ pb l'an If vin. 

— M'a tan rèk^mandâ de la ouèrdâ,t^ nboudripâ mè vindr'. 

— A ko /* di-'&ou ? 

jamais arriver à donner du croquant aux bricelets, aujourd'hui 
le sucre ne sucre plus du tout, ce n'est bientôt que du sel. Mais 
tout cela n'est rien, s'il n'y avait mon [façon) hachis de chou. 

— Mais ! cela m'étonne que tu aies manqué ton « fachon, » 
car tu sais très bien faire la cuisine ; pour moi, je puis dire que 
le mien a été bien bon. 

— Ah ! s'il te plaît, dis-moi comment tu as fait ! 

— Je me suis approchée de Fanchette dimanche.... 

— Fanchette a longtemps préparé les petits plats au cabaret^ 
elle a toujours toutes les chances. La sorcière ! jamais sa rave 
de sainte Catherine ne lui a manqué. 

— Aussi, je me suis fait rappeler la recette du hachis de 
chou et j'ai parfaitement réussi. 

— Voilà qui est bien ! tu vas me la passer (donner la recette) 
pour l'an prochain. 

— Elle m'a tant recommandé] de la garder (pour moi), tu 
n'iras pas me trahir. 

— A qui le dis-tu? 



LOU FACHON DE LA BÉNICHON 6l 

— E bin, fô k^minxi ci pbrbulyi lè-j-èrbè, pu on le bHè a 
èpourâ chu on tèvi, le fô adon tsaplyâ fin. ne avoué lou kult 
broché ^^. On lèy puâè la chô è on tsaplyè dey kuvè dè-j-inyon 
è dey piti-j-biyon. Du inh' f le pâchè bon burou, F lèy If le on 
bokon de mouchhaia. E adon lou ta din la plia. 

— M'in vé chin b^tâ chu on bokon de pape. Adyu, Goton ! 

— Bouna né, Tsika ! A rêver' ! 

— Eh bien ! on commence par faire bouillir parfaitement les 
herbes (choux), puis on les laisse égouter sur un disque. On les 
coupe alors bien fines avec le couteau à deux mains. On les 
saupoudre de sel et on hache des tiges d'oignons et des petits 
oignons. Puis tu les passes au beurre et tu y mets un peu de 
noix de muscade. Et alors le tout dans la casserole. 

— Je m'en vais le mettre sur un bout de papier. Adieu^ 
Marguerite ! 

— Bonsoir, Françoise, au revoir ! 

NOTES 

^ Goto7i est un abre'viatif du diminutif Mar goton, petite Mar- 
guerite. — - Tsika, Françoise, rappelle l'italien Franciska. — 
^ Chbbrâ, demeurer, rester, s'arrêter un peu longtemps. — 
^ Agbûâ la mod-ârda, goûter la moutarde, ou agoûd la bénichon^ 
goûter la bénichon, sont les expressions dont on se sert pour 
inviter à un repas de bénichon. — ^ Albûdrda, préparation dans 
laquelle on fait entrer de la farine délayée, du vin cuit et les 
graines du Sinapis nigra Z., qui lui donnent un goût piquant. 
Les cuisinières mettent tout leur soin à obtenir une moutarde 
piquante. Cette préparation est ordinairement servie avec le 
beurre. — *^ In-n-an, en avant, être en avant, être bientôt passé. 
On dit d'un malade qui ne peut plus %oxi\x: pbou pâ nié in-n-an, 
il ne peut plus en avant. — "^ Pape a la beya, ragoût de mouton, 
c'est le plat par excellence de la bénichon. Bénichon vient de 
benedictionem, cette réjouissance coïncidait autrefois avec la 
fête de la dédicace ou de la bénédiction de l'église paroissiale. — 



62 H. SAVOY 

^Bunyè, beignet, pâtisserie inévitable de la bénichon. — ^ Talyon, 
du verbe talyi, couper, désigne une tranche de pain, de gâteau, 
etc. — '^^ La Kuchàla, pain pétri avec du lait et du beurre, fait 
nécessairement partie des accessoires de \d. bénichon. — ^i Ouna 
râva ! une rave, expression pittoresque qui indique une désap- 
probation, un mépris. N' v6 pd ouna râva, il ne vaut pas une 
rave, il ne vaut absolument rien. — 12 Retrbvâ lou kâ, retrouver 
le cœur, se dit des mets qui font plaisir, alors qu'on paraît 
n'avoir goût à rien. — ''3 Br^chi, bricelet, croquettes préparées 
avec une farine très pure, de la crème et du sucre. — ^* Chè 
t'ri pri, se tirer près, s'approcher doucement, câlinement, avec 
l'intention d'obtenir une faveur. — ^^ Fikotâ, sans doute altéré 
de frikotâ, dérivé de fricot. — ^^ Katèl^na, de Catherine ; le 
soir de Sainte-Catherine, on prend une rave, on coupe l'extré- 
mité de la racine que l'on creuse. On remplit la cavité de terre 
et on y fait un semis ; la rave est suspendue au plafond. Bientôt 
les feuilles commencent à pousser, se dressent autour de la 
rave et forment une jolie touffe de verdure, que l'on salue avec 
plaisir comme première messagère du printemps. On donne 
encore ce nom à une courge que l'on évide et dont on découpe 
l'écorce de manière à représenter une tête de mort. A la nuit 
tombante, une bougie est fixée au fond de la courge, que l'on 
va déposer sur une borne dans les champs ou aux croisées des 
chemins, afin d'effrayer les passants. — '^ Rémora, rappeler, 
rèffiouér', la mémoire. — '^^Rè&èta, recette : une femme habile 
est appelée ouna fèniala de reûèta. — ''^ Tsigd, glisser en ca- 
chette. Ce verbe indique aussi l'acte des marqueurs à la cible, 
de l'allemand zeigen. — -O Kuti br'chè, « couteau bercet, » le 
couteau à deux mains est balancé comme un berceau. 

• Hubert Savoy. 



• > ■» <» 



LES NOMS DES VENTS 

DANS LA SUISSE ROMANDE 

Recherches étymologiques. 

-♦- 

I. Ubèr'. 

Le mot « uberre » est très familier à tout Neuchâtelois. Il 
désigne généralement un vent un peu chaud venant du Sud 
pour les habitants du Val-de-Travers ou de la Montagne neu- 
châteloise, du Sud-est pour ceux du Val-de-Ruz. On croit pou- 
voir l'identifier avec une espèce de fôJvi adouci. Cette ques- 
tion regarde plutôt les naturalistes, auxquels nous laissons 
volontiers le soin de rechercher l'origine atmosphérique de ce 
vent. Nous nous bornerons à préciser l'emploi lexicologique 
de son nom et à en discuter l'étymologie la plus probable. 
Dans le langage ordinaire, 1' « uberre » est l'opposé du «Joran, » 
vent qui descend des pentes du Jura, tout comme le « vent » 
désigne la direction opposée à celle de la « bise. » On ren- 
contre le mot « uberre » dès les plus anciens documents d'ar- 
chives, où il sert à indiquer la situation d'une terre, etc. >. 

Tout essai étymologique doit se baser en première ligne sur 
les sons. Comme il s'agit d'un nom exclusivement neuchâtelois 
(voir une petite restriction plus loin), c'est dans le système 
phonétique de ce canton qu'il faudra chercher la solution de 
l'énigme. Nous diviserons donc le mot en ses deux éléments, 



* « Ah aiiberreria seu oriente » dans un document de 1456 
(Lausanne), dans d'autres documents le mot désigne plutôt le 
vent du Sud. 



04 L. GAUCHAT 

le radical ub- et le suffixe -erre. Comme tous les p ou b latins 
entre voyelles ont donné un t' dans tous nos patois, cf. râpa = 
râv\ faba z= fâv\ etc., le b de notre mot doit venir d'un mot 
allemand ou d'un b appuyé, c'est-à-dire précédé en latin d'une 
autre consonne. L'allemand, ne possédant aucun mot sem- 
blable, est hors de cause. Nous nous demandons ensuite quelle 
peut être l'origine de Vu atone. Choisissons par exemple le 
vocabulaire de Savagnier dans le Val-de-Ruz et réunissons un 
nombre suffisant de mots présentant les mêmes conditions. 
Nous trouverons ainsi les sources du son u en syllabe antéto- 
nique. L'// peut provenir de la syllabe tonique, comme dans 
rudf (rouge) : rudjef (espèce de prune), ou d'un u long latin, 
comme dans djudjP (juger), dura (durer), etc. Puis nous rencon- 
trons u pour le groupe latin ul ou ol + consonne, comme dans 
addulcire = adussï (adoucir), auscultare = akutâ (écouter),^ 
sulphurare ^ suprâ (soufrer), ultra = utr (outre, forme pro- 
clitique), bullicare = budj'P (bouger), cultellu = kuté (couteau), 
collocare ■= kutchP (coucher), pulveraria =^ pudrPr' (pou- 
drière), etc. Le son u peut ensuite dériver de / devant labiale, 
comme dans sibilare = subyâ (siffler). Enfin, u tire son origine 
du groupe al -+- consonne. C'est le cas le plus fréquent et, de 
plus, cette évolution est spécialement neuchâteloise. Comme 
preuve, je citerai les formes suivantes : ad -\- article / pour 
marquer le « datif », par exemple u fou^ = « au feu », sait are 
:= sutalisdiViter), faldare — fudar' (tablier), salvaticii pour 
silvaticu = suvâdf (sauvage), Salvani... pour Silvani... =^ 
Suva?iyP (vieux nom de Savagnier), caldaria = tchudPr'' (chau- 
dière), calceare = tchussP (chausser), calceonaria = tchussnPr^ 
(faiseuse de bas), salsicia = sus' (pour * suss^ssj, saucisse), 
calcare = tchutchP {^rQ?,'s,tr), falcarm ^= futchP (« faucher » 
= manche de la faux), ad illu turnu =: utbr'' (autour), etc. 
Avant de nous décider pour une étymologie de « uberre » con- 
tenant le groupe al, tâchons d'écarter les autres combinaisons 
de sons. La voyelle u n'est guère due à l'influence d'un u 
tonique, puisque nous n'avons pas de mot simple auquel cor- 



LES NOMS DES VENTS DANS LA SUISSE ROMANDE 65 

responde « uberre », les cas de u remontant à û ou i latins sont 
extrêmement rares. Comme le b indique qu'une consonne est 
tombée devant ce son, nous disposons encore des éventualités 
de ?//, ol -\- consonne ou de al -\- consonne. La phonétique est 
un instrument de travail trop perfectionné pour nous laisser 
longtemps dans l'embarras. Tous les patois n'obéissent pas 
exactement aux mêmes règles. Ainsi à la Montagne neuchâte- 
loise ul, ol + consonne aboutissent à ou, non à u, et l'on dit à 
La Brévine : akoutâ (écouter), koiité (couteau), koutchï (cou- 
cher), etc.; al -\- consonne y donne régulièrement ô: sôtâ 
(sauter), tchôdPr (chaudière). Le vent dont nous cherchons 
l'origine s'appelle à la Montagne « uberre » comme dans le 
Val-de-Ruz. Par conséquent, l'étymologie ne contenait ni ///, 
ol ni al, ou le nom de ce vent a été introduit dans cette vallée 
par les habitants du Val-de-Travers ou du Val-de-Ruz, qui pré- 
sentent tous deux l'évolution linguistique mentionnée plus haut. 
C'est pour cette dernière alternative que nous nous décidons, 
car cette dénomination est plus rare à la Montagne que dans 
les autres vallées, et, grâce à sa direction, le vent devait passer 
d'abord par les vallées situées plus à l'Est ou au Sud. Du reste, 
un des correspondants du Glossaire, habitant la Brévine, inter- 
rogé sur les vents, a passé 1' « uberre » sous silence. Il n'y a 
donc rien à gagner de ce côté-là. Adressons-nous aux patois 
vaudois. Actuellement, notre vent est encore connu dans les 
parties de ce canton touchant au canton de Neuchâtel, c'est-à- 
dire dans le Vully et sur la rive gauche du lac. Dans ces con- 
trées, le groupe id donne ou, u ou ouœ, ainsi cultellu = kouti, 
kuti, kouàti ; al donne 6 ou bou, ainsi caldaria = tsooudèr^, 
etc. Notre vent s'appelle dans le canton de Vaud ubèra (forme 
empruntée) ou àbèrs ; il ne peut donc s'agir que de al -f- con- 
sonne. Ces réflexions nous amènent à penser que 1' « uberre » 
tire son nom du mot latin albus, blanc. Comme le vent du Nord, 
la bise, désigne à l'origine « le vent noir » ou « foncé » (cf. les 
expressions pain bis, et bise noire, ce qui équivaut à « ve7it noir- 
noir »), le vent du Sud aurait été désigné comme le vent blanc. 



66 L. GAUCHAT 

Le fait qu'un nom de couleur serve à dénommer un vent n'a. 
rien de surprenant. J"ai déjà cité la bise, je pourrais encore 
mentionner par exemple les expressions suivantes tirées des 
patois du midi de la France, d'après l'excellent Dictionnaire 
français-occitanien de L. Piat (Montpellier, 1894, sous vent): 
auro brunOy auro rousso, marin blanc, biso rousso, biso negro, 
aiitati blanc, vent blanc, etc. Dans ces expressions, l'adjectif 
bla?ic indique ordinairement la direction est ou sud-est, c'est-à- 
dire la direction du soleil levant ou du Midi (l'opposé du Nord 
qui nous envoie les vents noirs). Au reste, les Vaudois (rives 
du lac Léman, contrée de Montreux) connaissent un « ve?it 
blanc » qui vient du Sud^. 

Reste à examiner la question du suffixe. Cette fois, c'est le 
Val-de-Travers qui nous guidera -. Dans cette vallée, le suffixe 
-aria (qui a par exemple servi à former le nom du vent appelé 
dans le canton de Vaud : vboudèrd) offre deux résultats : -ér'' 
ou -èr\ etc., selon la prononciation locale, dans les types ordi- 
naires, et -ir' dans ceux dont la fin du radical contenait une 
mouillure. Caldaria aboutit à la Côte-aux-fées à tsadér\ 
fumaria (fumée) z.ftnér\ tandis que extraïAaria donne ètriii- 
dzir\ precaria ('prière) prcyir'. D'après les lois de cette con- 



' Dans la Suisse allemande, on ne paraît pas connaître de 
« vent blanc. » Les auberges qui portent le nom « zum vveissen 
Wind » (ville de Zurich, Einsiedein) le doivent à l'emploi du mot 
Wind pour Windhiind (chien-lévrier). L'expression n'était cepen- 
dant pas inconnue à l'antiquité ; Horace nomme le vent du Sud : 
albus notits {Odes, i, 7, 15) et les Grecs l'appelaient souvent 
àç-yearyç, de àçiyr/ç = éclatant (voir Forbiger, Handbuch dcr alten 
Géographie, P, 614, note 37). 

Malheureusement, les formes ^archives, au lieu d'éclaircir la 
question, ne font que l'embrouiller, par rapport au suffixe. Le 
radical apparaît généralement sous les formes aub, oub, ub, ce 
qui confirme notre étymologie. Les principales formes que pré- 
sentent les archives du canton de Vaud sont, par exemple : au- 
herra 1547, auberras 1547, et auberreria 1437, 1456, 1471, 1476, etc. 
Auberreria nous paraît contenir deux fois le suffixe -aria, mais 
pourquoi ne traduisait-on pas simplement par auberia ? 



LES NOMS DES VENTS DANS LA SUISSE ROMANDE 67 

trée, albaria devait devenir ubér\ ou ubèr' . Entre les deux 
résultats du suffixe -aria, qui restent distincts dans les patois 
des cantons de Vaud, de Fri bourg et du Valais, comme gé- 
ne'ralement dans le Val-de-Travers, une longue lutte s'est 
engagée dans le reste de notre territoire, dans les cantons 
de Neuchâtel (autres vallées), de Genève et de Berne. Cette 
lutte s'est terminée en faveur de la forme du suffixe née après 
mouillure, toutefois non sans que par-ci par-là un mot ait 
échappé à l'action analogique. Au milieu du Jura bernois, les 
patois de Tramelan, Malleray et Court présentent encore quel- 
ques formes avec / (fmér\ etc.). Ces faibles restes démontrent 
que l'état des cantons de Fribourg, etc., où le développement 
double s'est conservé jusqu'à nos jours, était autrefois général. 
Au Val-de-Ruz, il n'y a plus que le mot ubèr' qui maintienne 
la tradition. Pourquoi a-t-il réussi à se soustraire au mouvement 
analogique qui remplaçait -èr' par -Pr' ? Probablement parce 
que le mot était considéré comme une espèce de nom propre, 
et parce que la fonction du suffixe n'était plus reconnaissable. 
Le suffixe -arius désigne surtout des personnes agissantes (me- 
nuisier, charcutier, etc.), au féminin spécialement encore le lieu 
où se fabrique et où se trouve une matière quelconque (argen- 
tière, aumonière, gouttière, etc.). Albaria a donc signifié 
d'abord le vent qui émanait de la région blanche, ensoleillée ; 
mais cela a été oublié, le sens du suffixe s'est effacé, surtout 
après la disparition de l'adjectif albus évincé par blancus dans 
nos patois, et ensuite de l'évolution al = u qui a si bien 
masqué la provenance du mot qu'il a fallu toute cette petite 
investigation pour la retrouver. 

L. Gauchat. 



ARGOT DE MALFAITEURS 
DANS LA SUISSE ROMANDE 

AU XVIe SIÈCLE 



Il existe aux archives de l'Etat de Soleure (^Schreiben von 
Neuenburg, l, 1 68- 171) un document datant de 1567, qui 
n'est pas sans intérêt pour l'histoire des mœurs et du lan- 
gage dans notre pays. C'est une liste de quarante et un 
malfaiteurs, organisés en bande, qui opéraient à cette époque 
dans la Suisse occidentale et que les autorités de Neu- 
châtel signalent à celles de Soleure, afin qu'elles puissent se 
mettre en garde contre cette « malheureuse secte. » L'indi- 
cation de chaque nom est accompagnée dans la règle de la 
mention du lieu d'origine et de quelque détail typique con- 
cernant le personnage. Ces renseignements, qui constituent 
un signalement rudimentaire, étaient dus aux aveux d'un des 
membres de la bande, Pierre Cherdon, qui avait été capturé 
et exécuté à la Neuveville l'année précédente. C'est sans 
doute sur les indications du même individu qu'a été dressée 
la curieuse liste suivante qui termine le document : 

« S'ensuivent aulcungs noms qu'ilz avoyent changés et 
qu'ilz parloient par ensembles afin que l'on ne les entendit : 

(' Au pain, de l'arty; au vin, de l'eau forte; au grenier, 
iing carar; bourse, folUeuse; argent, paillie ; la coràt, joyeuse: 
linceulx, large; chausses, tirans;sa.c, boyau; chemise, lyme 
robe, sobre; manteau, voilant; souUiers, passans ; chappeau, 
perfond; chm.lL, desterie ; firomage, doraine ; espée, trenchie; 



ARGOT DE MALFAITEURS DANS LA SUISSE ROMANDE 69 

es grandes villes comme Berne et autres cantons, i^rands 
biichies ; es petites villes, abergies et temps ; la prison, abergies 
de mydy ; es gaigneurs [paysans], les pagans ; l'hospital, le 
chasteaii; la buia [lessive], la mollieuse. » 

L'emploi par les malfaiteurs de profession d'un langage 
de convention leur permettant de communiquer entre eux 
sans être entendus des non initiés est un fait bien connu, 
et les documents qui nous ont conservé des restes plus ou 
moins considérables de ce jargon remontent en France jus- 
qu'au xv^ siècle. Une comparaison attentive de tous cqs 
documents avec les mots de notre liste donnerait peut-être 
lieu à des rapprochements intéressants, mais nous ne pou- 
vons songer à entreprendre ici cette étude. Bornons-nous 
à constater que des termes tels que tirants, ' bas ', volant, 
' manteau ', passants, ' souliers ' sont encore aujourd'hui en 
usage dans l'argot parisien et que d'autres de nos mots du 
\Yf siècle se retrouvent dans ces jargons du Jura et de la 
Savoie, basés en grande partie sur le patois local, qui ont 
servi jusqu'à une époque toute récente de langage secret à 
certaines corporations d'artisans, maçons, tailleurs de pierre 
ou peigneurs de chanvre, lors de leurs émigrations pério- 
diques. C'est ainsi que arti ' pain ', fait partie du « bellau » 
du Jur^^ (des formes analogues se rencontrent également 
dans l'argot de Paris), follieuse ' bourse ' se trouve dans le 
« mourmé » de Samoëns-; lynie, 'chemise' est évidemment 
le même mot que linma, ' chemise ', dans le « terratsu » de 
la Tarentaise^, et peut-être faut-il voir dans doraine, ' fro- 

* Voy. Ch. Toubin, Recherches sur la langue bellau, argot des 
peigneurs de chanvre du Haut Jura. 

(Mém. de la Société d'Emulation du Doubs, 1867). 

- Voy. Th. Buffet, Vocabulaire 7)iourmé-français,Ps.x\r\&cy, 1900. 

■^ Voy. Abbé Pont, Vocabulaire du terratsu de la Tarentaise, 
Chambéry, 1869. 



70 J. JEANJAQUET 

mage ' une erreur de transcription pour dorame, correspon- 
dant au mourmé drame, ' fromage '. Quant à carar, ' gre- 
nier ', c'est sûrement le mot valaisan racard modifié par le 
procédé si commun dans ces jargons de la transposition des 
S341abes. Comme la plupart des affiliés de la bande était ori- 
ginaires du Pays de Vaud, du Valais, de la région de Genève 
et de la Savoie, il n'est que naturel que certains éléments 
de leur argot proviennent de œs contrées. 

J. jEANJAdUET. 

— ->^< — 

ADDITIONS 

— î«- 

I. A propos de la remarque de M. le professeur Singer sur 
le proverbe : « Nichts. ist gut fUr die Augen, » j'ai entendu à 
Delémont, à la pharmacie d'un de mes amis, des paysans de- 
mander pour lo ou 20 centimes de rien ou de nix. On donnait 
une pommade de zinc (d'oxyde de zinc, je crois). Un profes- 
seur de Lausanne m'a expliqué que certain composé du zinc 
ne laissait aucun résidu lors de la combustion ; d'où son nom 
pharmaceutique de: nihilwn (sic) album. 

Bâle. A. Ross AT. 



II. Dans le N» 2 du Bulletin de 1903, p. 25, on cite le mot 
lou-z-dnari comme exemple douteux. Rien de moins douteux 
que ce mot. Nous disons o-n-9nari pour une narine, et lou-z- 
snari pour les narines, tout comme nous disons b-n-dpouà pour 
un point au côté et, lou-z-dpoud pour les points et la pleurésie, 
o-n-9tbr pour un étourdissement passager, et lou-z-9tbr pour le 
tournis ou des maux de tête fréquents. 

Leysin. A. Neveu. 



TABLE DES MATIERES 

— î— 

Pages. 

E. Tappolet. L'agglutination de l'article dans les mots 

patois 3j 22, 37 

L. Gauchat. Les parties du visage dans les locutions popu- 
laires de la Gruyère 9 

J. SURDEZ. Sonnet (patois du Clos du Doubs, Jura bernois), 

avec notes de M. Tappolet 13 

J. Jeanjaquet. Notes lexicographiques : i. touad^, tyèidè. 

2. fbchèla 15 

H. VORUZ. Une tuilerie à Lavaux au XVI^ siècle . . . . 17 

J. Jeanjaquet. Les fées de Grand'Combe, conte populaire 
en patois d'Evolène (Valais) 26 

L. Gauchat. Etymologies fribourgeoises : i. fèrd koto ; 

2. kouini; 3. kovè(y) ; 4. kunyu; 5, kuti paryû .... 34 

L. Gauchat. La bona 46 

O. Chambaz. a la tsèri (patois de Rovray, Gros-de-Vaud) . 54 

H. Savoy. Lou fachon de la bènichon (dialogue de deux 

commères en patois de la Veveyse, Fribourg) .... 59 

L. Gauchat. Les noms des vents dans la Suisse romande, 

recherches étymologiques, i. ubèr 63 

J. Jeanjaquet. Argot de malfaiteurs dans la Suisse romande 

au XVF siècle 68 

Additions aux numéros i et 2 du Bulletin de 1903 .... 70 



Lausanne. — Imprimerie Georges Bridel & C" 



BULLETIN 



DU 



GLOSSAIRE DES PATOIS 



DE LA 



SUISSE ROMANDE 



PUBLIE PAR LA 



Rédaction du Glossaire, 



TROISIEME ANNEE 
1904 



BERNE 

BUREAU DU GLOSSAIRE 

Hallerstrasse 39 



PROVERBES PATOIS 

Recueillis a Lens (Valais) 
-♦- 

Les proverbes que nous publions ci-dessous ont été recueillis 
en 1902 par un jeune philologue allemand prématurément 
enlevé à la science, M. G. Pfeiffer, qui avait entrepris sur le 
patois de Lens des recherches qui promettaient d'être fécondes. 
M. Pfeiffer s'était appliqué avec beaucoup de conscience à ras- 
sembler le plus grand nombre possible de proverbes patois, à 
les transcrire phonétiquement et à les accompagner d'une tra- 
duction française. Nous n'avons eu que fort peu de retouches 
à faire à son travail. La transcription a été contrôlée sur place, 
d'abord par AL Muret, dont M. Pfeiffer avait été l'élève à 
l'Université de Genève, puis par M. Jeanjaquet. Cette revision 
a permis de faire disparaître un certain nombre d'incertitudes 
et quelques inadvertances que renfermait le manuscrit de 
l'auteur. Pour la publication dans le Bulletin^ nous avons été 
obligés d'adopter une graphie simplifiée, qui ne rend qu'ap- 
proximativement les nuances délicates du parler de Lens. Le 
signe 3 représente uniformément diverses variétés de voyelle 
assourdie, qui se confondent dans le parler rapide, mais peu- 
vent être distinguées dans la prononciation lente et soignée. 
LV sans accent indique une voyelle mi-fermée, <?/« une nasale 
légèrement diphtonguée, 671 un son très voisin de oiin. Les na- 
sales peuvent être suivies d'un élément consonantique vélaire, 
qui est particulièrement sensible dans in et oun. La notation 
an\ etc., indique que Vn n'est pas complètement muette, mais 
elle est généralement très affaiblie et la voyelle précédente est 
plus ou moins nasalisée. 

Un autre ancien élève de M. Muret, M. Joseph Zettl, a bien 
voulu se charger de rechercher dans les plus importantes col- 



GUSTAVE PFEIFFER 



lections parémiologiques des pays romands les proverbes qui 
peuvent être mis en parallèle avec ceux de Lens *. Ce travail 
comparatif pourrait être encore développé et complété, mais, 
tel qu'il est, nous avons pensé qu'il ne serait pas sans intérêt 
pour nos lecteurs. La Rédaction. 



I. Pronostics et 

I 
Chïn P'ol klyar e ho. 
Tan dp vin k\p d'ô. 



dictons agricoles. 
I 
Saint-Paul clair et beau, 
tant de vin que d'eau. 



/ Roue, h dp 11 a d'oiin roue, 
A la Tsandpïâija, h dpna 
d'oun tfmja. 

3 
Kan"^ balyp a Pâkyp, 
Lp tèra ta l'an cl/ïns'râchp. 



A la fête des Rois, le dîner 
d'un roi, à la Chandeleur, le 
dîner d'une épouse. 

3 
Quand il pleut à Pâques, 
la terre s'engraisse pour toute 
l'année. 



* Ouvrages cités dans les notes : Le Roux de Linc}', Livre des pro- 
verbes français, 2^ éd., Paris, 1859; Chenaux et Cornu, Una panera 
de revi fribord^ey {Romania, VI, 1877); Bridel-Favrat, Glossaire du patois 
de ta Suisse romande, Lausanne, 1866 {Mémoires et documents publiés par 
la Société d'Jiistoire de la Suisse romande, tome XXI) ; Gilliéron, Patois de 
la commune de Fiomiai, Paris, 1880 [BibliotJièque de l'Ecole des Hautes 
Etudes, fascicule 40) ; J. Ulrich, Proverbes ruraux {Zeitschrift fier fran\. 
Sprache und Litteratur, 1902); Gennaro Finamore, Proverbi abru:(^esi 
(Romanische Forschun^en, V) ; Decurtins, Ràtoromanische Chrestomathie 
Bd. II ; Dùringsfeld, Sprict.tuôrter der germ. u. rom. Sprachen, 2 vol., 
Leipzig, 1872 et 1875. 

' Cf. Le Roux. I, p. 127 : De Saint-Paul la claire journée nous dé- 
note une bonne année. Decurtins : In clar sogn Paul, in bien onn. 

'^ Le dicton se rapporte à la longueur des jours. Cf. Gilliéron, N° 17, 
et Chenaux-Cornu, No 17 : A la xenta Luxa, b xô d'una pudza, A la 
xent Anteyno, b râpé d'on mueyno, A la tsandelâja, b râpé d'un' epâja. 

^ Le Roux cite le jeu de mots suivant du Calendrier des bons labou- 
reurs : Le curé de Saint-Jean dit à son clerc : « Les Pasques pluvieuses 
sont souvent fromenteuses, » et le clerc lui répond : « Et souvent fort 
menteuses. » 



PROVERBES PATOIS 



Rafiià ramolfp, 

Lp fera ib l'an là dèjîrd. 



A la Madplein-na 
L'dver fé cbôn-fi-alèin-na. 



Kan'" balyp a la Chïn"' Bèr- 

tàlanii, 
Lp marein-7ip trçin-nôn lp }an- 

iûlyp dp ri. 



Le dimanche des Rameaux 
pluvieux, la terre désire la 
pluie toute l'année. 

5 

A la Sainte-Madeleine (22 
juillet), l'hiver prend son ha- 
leine. 

6 

Quand il pleut à la Saint- 
Barthélémy (24 août), les 
femmes traînent des robes 
crottées par derrière. 



Chïn'" Bèrtûlami Saint-Barthélémy met le 

Mè là bon 'in la nui. bon (le noyau) dans la noix. 

8 8 

Chbflyaf a Noiihra Dama, S'il fait du vent à Notre- 

Chbflyatp tan k' a Chïn Jyan. Dame, il en fait jusqu'à la 

Saint-Jean. 

9 9 

Lp tsatèin dp Chïn Lbrèin, L'été de Saint - Laurent, 

Gran tsalour, ma ponk don- grande chaleur, mais de peu 



rein. 



de durée. 



10 



10 



Chïn Martin, 
Patron di ts'in. 



Saint-Martin, patron des 
chiens. 



II 



II 



A Tsalèndp lp nwuchilyôn, 
A Pâkyp lp lyachôn. 



A Noël les moucherons, 
à Pâques les glaçons. 



^ C'est-à-dire on en sent le premier souffle (dans les régions alpestres). 
'" La Saint-Martin est l'époque des paiements. 
" Cf. Bridel, p. 530; Le Roux, I, p. 112. 



GUSTAVE PFEIFFER 



12 

A Noël au balcon, à Pâ- 
ques au tison. . 

Pluie de février, remplit le 
q-renier. 



12 
A TsaUrid? ou balkôn, 
A Pàkyp ou ûjôn. 

13 

Plyo:{p dp fpbri 
ïnmplyè là gréni. 

Mi dp mer, ounkbr dp l'pvèr, 
Abri, oun châ-t-i ? 

Lp lou y an jyami ppka Vpvèr. 

16 

Plyo:^p dp mer 
Rein là bïn dèjèr. 

17 17 

Plyo:(P d'abri Pluie d'avril remplit sac et 

ïnmplyè gouirp* (fata) è bari. baril. 

18 18 

Lp dpchan'do chïn cholè Les samedis sans soleil 

Chôn mi râr kyp h filyp chïn sont plus rares que les filles 

orgouè. sans orgueil. 

* Ancien mot désignant un suc de>cuir où l'on conservait le blé. 



14 

Mois de mars, encore de 
l'hiver, avril, le sait-on? 

15 
Les loups n'ont jamais 
mangé l'hiver. 

16 

Pluie de mars rend le bien 
désert. 



«2 Cf. Le Roux, I, p. 112. 

*•'' Cf. Le Roux, I, p. 98 : Pluie de février Vaut jus de fumier. 

i*' Cf. Chenaux-Cornu, N» 11 ; Le Roux, I, p. iio: Quand il tonne 
en mars Le bonhomme dit : Hélas ! 

*~ Cf. Le -Roux, I, p. 93 : Pluye d'abvril vaut le char de David ; de 
même : La pluie d'avril remplit le grenier. 

^* Cf. Finamore : Majè sabbate sènza sole, Majè donne sènz' amor. 

— Dûringsfeld, I, p. 888 : Non y a pas dissatté chens sou, Ni gouyatte 
chens amou (Béarnais). — No ghé sabat senza sul Gné pote senz' 
amorus (Brescia). — Nom sabbado sem sol Nem moça sem amor (port.). 

— Ni sabado sin sol Ni moza sin amor (esp.). 



PROVERBES PATOIS 



19 

La canicule, si elle com- 
mence très chaude, se ter- 
mine pluvieuse. 
20 

Le vent chasse la gelée. 

21 
Les années se suivent, 
mais elles ne se ressemblent 



pas. 



22 



19 

L9 kanikoiilo, cl/ ïn'trp rbhïk, 
cbourtè pourik. 

20 

L? vins' tsas9 la ~ùlâ. 

21 
L9-j-an chp chyouvàn, ma chd 
rdchhnhlàn pa. 

22 

Kan h uybh oiian ba, Quand les nuages descen- 

Prèin là rahè va-t-in ou pra; dent, prends le râteau, va-t- 
Kan h nybb ouan choup', en au pré ; quand les nuages 

Prèin là rabé,fà là tp ou koup\ montent, prends le râteau, 

flanque-le toi au cul. 

Ch' 3 fi ho, prèin h man:;;p, S'il fait beau, prends la 

Cl/ pfé pout' (cl/ 9 balyp), t'a casaque, s'il fait laid (s'il 

pleut), tu as le choix. 

24 
Mgne à ronces, pré à ten- 
dons (? ), champ à chardons, 
garde-les dans ta maison. 

25 
Taille-moi en rond(?), fos- 
soie-moi profond, je vous 
ferai rire et chanter en au- 
tomne (dit la vigne au vigne- 
ron). 



Iyèl9. 



24 



Vmy9 di ryônJ9, pra di ièn\iôn, 

tsan di tsardôn, 
Ouârda h ïn ta mîjôn. 

25 

Poua mè ou ryon, fàchàra me 

prèon, 
Vô fari rir è tsan ta d'outon. 



22 Cf. Bridel, p. 530. 

23 Cf. Bridel, p. 551. 

-'' C'est-à-dire ne les vends pas, parce qu'ils sont sûrement fertiles. 



GUSTAVE PFEIFFER 



26 

UAmlnyp, h mèlyou plyan dp 

la vinyp. 
Ma plyan'ta pa tbta ta vlnyp. 

27 
Rptso ïn rb:(o, rptso ïn Kran, 
rptso pèr a?i. 

28 

Lp-j-an tardîk, jyami ourtk. 

29 

Pp plyo:(P kyp vpnyp, 
er^p îou pra è ton vinyp. 

30 

Chp ton plyan tp tp poinètp ou 

mi dp jouïn, 
Ton là dire pa a ton vpjïn. 

31 

Chip ton fèin dpvan palyp, 
è ton poiiré li ajouta ou bp- 
jouïn la palyp. 

Bo our:{0, mégro vin, 
Dpjôn h Ion dou latin. 



26 

L'Amigne [est] le meilleur 
plant de la vigne, mais n'en 
plante pas toute ta vigne. 

27 
Riche en rouge, riche à 
Crans, riche par ans. 

28 
Les années tardives, jamais 
stériles. 

29 

Par pluie qui puisse venir, 
arrose tes prés et tes vignes. 



Si tu plantes tes pommes 
de terre au mois de juin, tu 
ne le diras pas à ton voisin. 

31 

Fauche ton foin avant qu'il 
soit paille, et tu pourras y 
ajouter de la paille au besoin. 

32 
Belle orge, maigre vin, 
disent ceux du latin (c'est-à- 
dire les gens instruits, les sa- 
vants j. 



'-^" C'est-à-dire celui qui possède des vignes plantées en rouge et qui 
a des terres à Crans' (au-dessus de Lens) aura de bonnes récoltes, mais 
incertaines. 

2* Cf. Bridel, p. 532; Cornu, No 46, où sont indiqués aussi des pro- 
verbes espagnols et portugais. 

3° Cf. Bridel, p. 533 : Si tu vuagne tard et que te t'ein trovâi bin, 
ne le dit pas à tè-z-einfan. 



PROVERBES PATOIS 



33 S3 

T'a aoup oiina bbna rpkolta Tu as eu une bonne ré- 

sti an ? coite cette année ? demande- 

DpmarCda a Chïn Michyèl è a le à la Saint-Michel et à la 

Chin Martin. Saint-Martin. 

34_ 34 

Kan h faya tsoumôn * ou mi Quand les moutons « chô- 

dp fpbri, ment » au mois de février, 

Tsmnôn pa ou mi dp mer è ils ne « chôment » pas en 



d'abri. 



mars et avril. 



35 



35 

A la Saint-Urbain, le raisin 
à la main. 

36 

A la S'^-Agathe, il faut avoir 
la moitié du foin et de la paille. 

37 
Mois d'août, mois dur. 

38 
Pour avoir du lard, il faut 
commencer à Saint-Médard 
(8 juin), après c'est trop tard. 

39 
En automne, le grand gre- 
nier est ouvert. 

40 
Celui qui n'a pas de bêtes 
ne va pas (c'est-à-dire n'a 
pas besoin d'aller) les garder 
les jours de fête. 

* Se dit lorsque les moutons cessent de brouter à cause de la cha- 
leur et cherchent l'ombre. 



A la Chïn't Ourban, 
Là rajïn a la man. 

36 

A Chïnt Agyèta, 
Myè Jèin, niyè palyèta. 

37 
Mi d'où, mi dô°"r. 

38 
Par aï dp lar, 

Fa komïncbyè a Chïn Mèdar, 
Apre y è tra tar. 

D'outôn Ip gran gréni y e-h- 
ouvèr. 

40 
Hlé kp y a pa dp béhyp, 
Va pa in tsan h féhp. 

{A suivre.) 



"^^ Ce n'est qu'à cette époque (septembre, octobre) qu'on sait si la 
récolte a été bonne. 

3^ Cf. Le Roux, I, p. 128. 

^^ Cf. Cornu, No 21 ; Decurtins : Sontya Gada, niesa envernada. 

^" C'est le mois d'août qui est le plus pénible, celui où il faut s'im- 
poser le plus de privations. 



LE ROUET DE MA GRAND'MERE* 

-♦- 

La jeunesse vit, dit-on, d'espoir et d'illusions, l'âge mûr de 
réalité, la vieillesse de souvenirs. 

Pour un instant, rajeunissons-nous de quelque trente 
ù. ans en nous reportant à l'âge d'or du rouet. Il est par- 

i: 



1^ fois si doux de revivre son passé ! 



Pendant qu'au dehors le vent siffle^ amoncelant la 
neige par tas, faisant tre?nbler la maison, craquer la 
charpente et grincer sur le toit le couvercle de la che- 
minée dans laquelle il cherche à s'engouffrer ~, une 
!\t^ vieille lampe fumeuse, le traditionnel « craizu^, » placé 
\^« sur son support de bois'^ tourné, au fin bord de la 
table ^, éclaire de sa lumière tantôt filante, 
tantôt vacillante, le visage ridé de la fileuse ^. 
b ^^M Hl "^^ Bonne grand'maman, je l'entends encore 
dire de sa voix brisée : « Puisque l'hiver est 
bientôt là, il me faut recommejicer à 
tirer ma quenotiille ; laiszez-moi l'aller 
préparer '^. » Puis, étendant sur la table 
son paquet de filasse de rite ou d'étoupe^, je 
la vois le rouler autour du bâton, l'attacher avec un 
beau ruban rouge^, puis s'installer en connaissance de 
cause derrière son vieux rouet, qu'elle a descendu du galetas, 
■ monté, épousseté, huilé en règle ^^. 

PATOIS DE LA HAUTE-GRUYÈRE 

' h hrgà de ma méra-gran. 

2 dou tin h dèfrô l'aura chublyè, in-n-intsirman la nà pè gonyjyè, in 
Jachin a gurlâ la viéjon, knjsnâ la lèvir, è hdchi chu l ta h tèvi de la bouarna 
yô vudrà chè fitchi. 

3 Ne se dit plus en patois, terme du français populaire. 
^ bpèroii. 

^ a lafin-na ruva dé la trâblya. 




LE ROUET DE MA GRAND MERE 1 I 

Là, ça y est : les cordes sont mises et tendues, déjà le pied 
presse la pédale, im coup de main à la roue lui donne l'élan 'i 
et,... en avant la musique... du rouet. Son ron-ron-ron, son frou- 
oû-oû qui berce et fait rêver semble vouloir rimer avec le vou- 
oû-oû de la bise. 

Pendant que celle-ci fait rage au dehors, pourchassant, dis- 
persant, faisant tourbillonner ces myriades de papillons blancs 
dont elle tapisse toute chose, le calme reposant des tranquilles 
occupations préside aux longues soirées hivernales. 

Si le premier état de choses est l'image de l'agitation fiévreuse 
du monde, celui-ci l'est du paisible for intérieur de la famille 
où tout est paix et douce quiétude. 

Ah ! pourtant !... voilà.... Il s'élevait bien parfois un petit 
nuage au ciel de nos tranquilles veillées. 

Si, profitant des arrêts forcés, des relais nécessaires pour 
déplacer le fil d'un cran i^, pour rattacher et relever la que- 
nouille'^'^, l'espiègle bambin a lassé la patience de l'aïeule en 
faisant tomber les cor des ^'^ du rouet ou en montant un tic-tac 
étourdissant aux rayons de la roue qui a repris sa course verti- 
gineuse^^, alors un charmant petit orage éclatait en ces termes 
qui me sont restés gravés au fond du tympan (comme du reste 
tout souvenir d'enfance l'est au fond du cœur) : ^ Tu ne veux- 
pas cesser ça! attend s- toi voir, petit drôle. Je veux déjà te 



^ la fdlàrs. 

'' puchky l'n'à lè dyôra inh, inè jô réksminy^i a tjri ma kdnàlys ; léchi-mè. 
alà hnolyi. 

* lafolir d'ara (ou de i-sd-a) o dè-j-è'&àpè. 

^ on bi trèXou ràd:^o. 

^^ k3 la dègilyi di tèréchè, monta, dcpulh), frdtn in rcilya. 

' ' lè kouardé chou balayé è tindyé, h pi trépajè d^a chu la pyana, on kou 
de man inbriyè la r\a. 

'■•^ tsandji on kiàtsè. 

'^ pà rarandji la hnolyi. 

''' in fachin a tsiji (aussi a tsârs) lè kouardè. 

'■' in montin on moulin (en approchant un brin de paille ou de papier 
des rayons de la roue) i ré de la rya h voie. 



12 P. BOVET 

donner, moi, de venir sans cesse toucher à mes cordes pour les 
faire tomber! Si Je prends ma quenouille... garef^^ » 

Et le bambin, sans être autrement effrayé, s'éloignait douce- 
ment en se suçant le pouce gauche, en se passant le bras 
droit sur le front, regardant par dessous pour explorer la situa- 
tion ; puis, rassuré par l'attitude pacifique de la trop indulgente 
grand'maman, il se rapprochait tout confiant en murmurant à 
demi-voix en guise de traité de paix : « /e 7i'ai pas eu bien peur : 
elle ne frappe jamais ^'^. » 

Quand c'était de la laine qu'elle filait, ayant préparé d'avance 
ses « boudins, » il ne fallait pas y toucher, sinon cette singulière 
apostrophe s'amenait comme second coup de tonnerre faisant 
pendant au premier dans cet orage domestique en miniature : 
« Enfants, voulez-vous bien laisser ces " boudins/ „ vous allez me 
faire faire des inégalités à ma laine ; quand elle sera tout ir ré- 
gulière, le drap en sera-t-il plus beau, alors. '^^ » Le ciel rede- 
venu serein, tout rentre dans l'ordre habituel ; comme la brise 
après l'orage, le rouet reprend son envolée; l'infatigable filan- 
dière tire les derniers brins de sa quenouille et la bobine s'ar- 
rondit de ce fil qui va faire l'orgueil de la ménagère. 

En effet : que de belles chaînes de toile"^^ ont passé par Y axe 
de la bobine 20. Mais combien de coups de pédale, de tours de 
roue-^ n'a-t-il pas (slUu pour ces belles piles de nappes à raies 



'® ts nd vou pâ plyèkâ chin ! alin-te vci, piti hotirichko, le vu d\a balyi, 
tnè, de tàdoulon vint foiirgdnà dèv3ron mè kouardè pà le fér a tsârg ! ch? 
prin-nyo ma hndlya, gâ ! 

'' ti'è pâ-j-ou lin puiira, fyà jcmé ! 

'* jinjan (sic !), vàli-và léchi hoti boudin (portion de laine cardée, mais 
non filée, forme et grosseur d'un gros cigare), và-j-alâdc mè fér a fera 
di trouyè a ma lan-na ; kan chsrè iota trôyaja, h fràlson chdrè-V^d pîya bi 
adon ? 

^^ tsàna de tàla. 

2" h fu de la boubma, ou de V'epanèla = fuseau, bobine et ailerons. 

'■'' ma vhéro de kou dé pyana, dé toua dé rya. 

22 pà hou balé tètsé dé manti a véré gonXlyè (la vèra = la raie). 



LE ROUET DE MA GRAN'D MERE I3 

lèvres-', pour ces frais draps de lit-'^, ces essuie-mains de 
toile faite soi-même '^'^, et tous ces tas de chetnises plissées au 
compas -5 ? sans compter les rouleaux de triège, de satin rayé, 
de grisaille, de drap mi-laine, qui sont aussi sortis du même 
rouet et qu'il me semble voir encore à la chambre de dessus-der- 
rière, en ligne devant la paroi, raides et bariolés cofn/ne des 
soldats du landsturm -^. 

Mais la quenouille est épuisée; la vieille horloge de Bour- 
gogne vient de sonner dix heures ; la fileuse se lève et dit : 
Maintenant, c'est bon pour ce soir, allons dormir, il a déjà 
frappé dix heures -'. » Puis, après avoir secoué de son tablier 
les impuretés et les débris de filasse -S, elle enfonce la partie 
supérieure de sa quenouille dans le trou fait au pied -^ et remet 
en place son vieux compagnon de travail. 

P. BOVET. 

— ->>£•< 

LES NOMS DES VENTS 

DANS LA SUISSE ROMANDE 
Recherches étymologiques. 
{Suite.) 
— î— 
A propos des vents blancs, M. le professeur Forel m'a fait 
parvenir une intéressante communication, dont j'extrais le pas- 
sage le plus important. « Le vent blanc est un vent du sud, un 
sudois, comme je l'appelle, avec ciel serein. C'est en général 

^' po hou f ré Jin^n. 

2'' hou pâna-man de tala fàtd chè-minio. 

2"' ti hou tsiron dé tsdmijè plichàyè ou konpà. 

^" chin kontâ lé rùlyé dé tridzo, dé vérâ, dé grijéh, de m3dzdlan-na, h 
chon achabin chalyà dou mima hirgd è k3 mè chitiblyè adi vàra a la tsanbra 
dèchit-dèrà , in rintsd koiitr la para, ra é bjrgolâ kstnin di chudâ dou land:(- 
fourg' (sic !). 

2" ara lé bon pu chta né, alin drdmi, la dza fyii dyi-j-aré. 

2** lé bàro è lé tsduévulyé. 

^^ ou kduàlyon. 



14 L. GAUCHAT 

l'avant-garde d'un sudois pluvieux, car le vent blanc du matin 
se change ordinairement en vent de pluie dans la soirée ou le 
lendemain. Ce vent blanc, très chaud, est appelé par nos 
paysans maora-blyâ, c'est-à-dire : mûris-blé. » Je remercie vive- 
ment M, Forel de bien vouloir mettre sa science à notre dispo- 
sition et de venir préciser les définitions nécessairement incom- 
plètes d'un philologue. 

IL Djoran. 

Le vent appelé djoran ou dzoran, selon la phonétique locale 
(en français populaire yt'/'flw), est l'opposé de Vuberre. Suivant 
la contrée, c'est un vent d'ouest ou du nord-ouest. Il peut être 
très violent, et se lève souvent brusquement, le soir. Il cause 
parfois de vraies tempêtes sur les lacs de Bienne et de Neu- 
châtel et a déjà fait beaucoup de victimes. Comme il descend 
des pentes du Jura et qu'il n'est connu que dans les cantons 
de Neuchâtel, Vaud et Fribourg i, c'est-à-dire dans le voisinage 
plus ou moins immédiat de cette chaîne de montagne, il est 
évident que la base étymologique doit être {ventus) juranus 
= vent du Jura. Le nom de ce vent se rattache donc à celui 
de toute une partie de notre territoire. On me permettra 
d'exposer ici, très brièvement, ce que les sources que j'ai sous 
la main me suggèrent au sujet du mot Jura, ou Jorat, ce qui 
est la même chose. 

Les auteurs anciens ont souvent eu l'occasion de mentionner 
le Jura. Les Latins l'appellent au singulier Jura, au pluriel 
Jures (ainsi César, Bell, gall., i, 2, 3 : altéra ex parte nionte 
Jura aliîssimo ; 8, 1 : ad viontem Juram/Fïme, Nat. hist. 3, 31 
montibus Juribus ; etc.). Il n'est donc guère possible de consi- 
dérer la forme Jura comm.e un pluriel neutre ; nous disons du 
reste le Jura, désignation qui peut être fort ancienne. Les plu- 
riels neutres donnent ordinairement des féminins dans les 
langues romanes. La lettre u de Jura était-elle longue ou 



^ On rencontre le terme isolément dans le canton de Berne, par 
exemple à Péry. 



LES NOMS DES VENTS DANS LA SUISSE ROMANDE 1 5 

brève? Les formes latines Jorensia (Sid. Apoll., Epist. 4, 25, 5, 
Jorenses heremi [y\xtg. Tur., Vit. patrum, cap. i, i), ultraiorani 
(Fred., Chron. 4, 13), qui alternent avec les formes en ?/, prou- 
vent qu'il s'agit d'un H, c'est-à-dire d'un son qui s'est confondu 
avec ô dans l'histoire des langues romanes. Cette manière de 
voir est confirmée par les formes qu'emploient les auteurs grecs, 
où nous voyons également alternera et ou Çloupiaio;, Strabon 4, 
3, 4 ; lôpx 0/30UÇ, 6, II, etc.). 

L'« bref que nous venons de constater rend impossible 
toute parenté de notre mot avec le latin jûs, jûris. D'autre 
part, la racine y'V, que reflète encore notre prononciation 
Jorat *^ nous fait penser à un mot très répandu dans nos patois 
romands et qui doit avoir la même origine. C'est le mot qui 
signifie /(?r<^/ de montagne ou simplement /i^rt'/ 2^ par extension, 
et qui apparaît sous les formes suivantes (je place à côté des 
formes de ce mot celles du mot JUGUM, le joug, pour bien 
montrer l'identité du développement phonétique) 3 : 

Berne: djou [djou); Neuchâtel, Montagne: dju {dju),YaX-à.Q- 
Ruz: djœv {djà et dju); Fribourg: dzà'' {dzâ'^, où le mot est 
conservé); Vaud, Alpes: dzœr, dzàr, dzao, dzœu {dzao, dzœu^ 
etc.); Valais: dzœu, zo°'^, zour, etc. ijoug n'est guère usité). 

Dans les patois qui ont laissé tomber Vr finale, les dérivés : 
dzorèta, etc., font connaître le radical à un état plus archaïque. 
Les bois de la plaine sont désignés par les mots bon, fore, avec 
lesquels rivalise két = côte dans les cantons de Neuchâtel et 
de Berne. Dans ces deux derniers cantons, le terme djou, dju, 
djœr n'est plus employé que comme nom propre. L^ne foule 
innombrable de lieux-dits de toute la Suisse romande, corres- 
pondant au mot simple ou à un de ses dérivés, remontent à la 
même source. Nous rencontrons des quantités de Joux, Jeur, 



^ La forme Jura, avec u, est influencée par les formes patoises de la 
Montagne neuchâteloise. voir plus loin. 

2 Kuenlin, Helv. Ahnanach. 1810. écrit « \aiL •=. hergigte waldweide. » 
^ Je ne cite que quelques variantes caractéristiques. 



l6 L. GAUCHAT 

Jor, Jorat, Joratel, Joratiaz, Jora/ys, forasse^ Jorassaz, etc. 

Il est donc permis de dire que le mot Jura signifie /(?r<V, ce 
qui cadre très bien avec les noms de Forêt Noire, Forêt des 
Ar demies, Bregenzer IVatd, Thiiringer JJ'ald, etc., que portent 
les chaînes de montagnes de même configuration situées plus 
au Nord. Cette interprétation précise celle de montagne, à la- 
quelle se sont arrêtés les celtistes. Le mot lui-même, n'étant ni 
latin ni germanique, doit être celtique, ou peut-être ligurien, 
comme le voudrait M. d'Arbois de Jubainville (voir Holder, 
Altceltischer Sprachschatz sous Jura). La voyelle a de Jura 
provient probablement d'un suffixe ^ Notre mot a laissé des 
traces comme appellatif dans les documents du moyen âge : 
je trouve dans Du Cange, sous Jarria, la citation suivante, 
empruntée à une charte de 1157 provenant de la région des 
Alpes: pratis, pascuis, si/ vis, joriis, viontibus ^ vallibus, où 
joriis désigne probablement les forêts de montagnes par oppo- 
sition à silvis^ho\'~, de la plaine 2; nos vieux parchemins con- 
tiennent fréquemment l'expression Jures nigrœ = les joux 
noires dans le sens de « grande forêt de montagne. » 

La chaîne du Jura n'aurait donc pas été baptisée d'après sa 
nature de montagne ni d'après ses formes extérieures, mais 
d'après son utilité, comme c'est aussi le cas des Alpes. 

L. Gauchat. 



1 Cf. les formes grecques IôjO«;, loujoaTtog, 'lou^xaaoç et nos lieux- 
dits Jorasse, Jorassai. 

- Le même mot joria se retrouve dans des documents valaisans bien 
postérieurs (jusqu'au XVIJe siècle), comme équivalent du patois d\œr, 
dzor. 



— aoO-OO^ïo— 



Bulletin du 6.'- ././c des patois de la Suisse romande, 3° annt 



N» 2. 



CCRNEUX- 
PEOUIGNOT 




Ligne rouge .... frontière du pays et des cantons. 

Forte ligne noire . . limite des langues allemande et française. 

Faibles lignes noires limites des nuances de prononci.ition. 

O évolution isolée. 



LES LIMITES DIALECTALES 

DANS LA SUISSE ROMANDE 



Avec une carte '. 



La carte que nous présentons aujourd'hui aux lecteurs du 
Bulletin est destinée à illustrer, en ce qui concerne la Suisse 
romande, la question importante et très controversée des limites 
des dialectes et de leur groupement naturel. Elle a été dressée au 
moyen des matériaux recueillis pour l'élaboration d'un Atlas 
linguistique de notre pays, et résume en un seul tableau synop- 
tique les résultats partiels que fournissent les vingt premières 
cartes déjà établies de cet ouvrage. Voici en quelques mots 
comment il a été procédé : 

I. Elaboration des cartes de r Atlas. — Les rédacteurs ont 
relevé sur place, en notant exactement la forme de mots types 
choisis à cet effet, la prononciation patoise d'environ 300 loca- 
lités réparties sur tout le territoire des cantons romands. 
Chacun des mots types permet de dresser la carte des trans- 
formations subies dans les divers patois par un même son 
primitif du latin. Ainsi, pour prendre un exemple, on sait 
que les groupes latins r/, rd aboutissent dans une partie des 
parlers du Jura bernois à tch et dj (porta = p6Hch\ corda 
= kô'df, à Bourrignon, etc.) ; pour connaître l'extension de 
cette prononciation, on a demandé dans toutes les localités 
visitées les mots porte, courtil, verte, garder, corde, sourde, 
perdu. Ces mots, d'un usage courant, et appartenant au fonds 
primitif de la langue, nous montrent l'évolution spontanée du 
patois. Tous les autres exemples de mots populaires présentant 
les mêmes groupes de consonnes subiront le même traitement, 
ainsi cher-temps =z tchitchan, ?nardi = medji, etc. C'est dans 



* Reproduite d'après VArchiv fur dus Stiuiium der tieueren Sprachen, 
CXI, fasc. 3, 4. 

3 



l8 L. GAUCHAT 

ce sens que nous appelons les mots porte, courtil, etc. de nos 
listes des mots types. La carte XII de notre Atlas, sur laquelle 
figurent les résultats actuels de rt, rd, montre que la prononcia- 
tion tch, dj est surtout celle de l'extrême ouest du Jura bernois. 
Tous les villages étudiés de l'Ajoie et des Franches Montagnes, 
et, selon toute prévision, également ceux que nous n'avons pas 
pu visiter, ont tch, df i. Le district de Delémont est divisé ; la 
ligne de démarcation passe à Test de Bourrignon, Asuel, Saint- 
Ursanne, Glovelier, Saint-Brais, Montfaucon, Les Breuleux, 
Les Bois. Tous ces villages ont encore la prononciation pala- 
tale, tandis que ceux de Soyhière, Courfaivre, Undervelier, etc., 
situés au delà de cette ligne, ont conservé l'r. La montagne 
neuchâteloise, ainsi que La Ferrière et une partie du vallon 
de Saint-Imier, présentent au lieu de r/, rd une espèce de / ou 
d retirés, alvéolaires, résultant d'une fusion de Vr avec l'explo- 
sive suivante. Le Cerneux-Péquignot marche avec le patois 
ajoulot. Dans tout le reste de la Suisse romande rt, rd ont été 
conservés intacts. La ligne de démarcation inscrite sur la carte 
n'a pas un caractère rigoureusement exact, parce que nous avons 
été obligés d'attribuer les localités non visitées, un peu arbi- 
trairement, à l'un ou à l'autre des domaines phonétiques, et parce 
que le long de toute frontière pareille on constate un certain 
nombre de transfuges ou de prononciations hésitantes. Ce reste 
d'incertitude est inévitable ; il n'infirme pas la valeur de nos 
conclusions scientifiques. 

Toutes les autres cartes de \ Atlas reposent sur une base pa- 
reille. 

IL Elaboration de la carte synoptique. — Les limites très 
nombreuses et très variées qui coupent la Suisse romande en 
tous sens, si on applique le système indiqué ci-dessus, ont été 
reportées avec le plus grand soin sur une seule carte, qui est 
celle que nous reproduisons. Bien que l'état d'avancement de 
V Atlas eût permis d'augmenter ce nombre, on s'est borné à 



* Sauf Daravant et La Ferrière. 



LES LIMITES DLALECTALES DANS LA SUISSE ROMANDE I9 

faire la synthèse des vingt premières cartes, qui embrassent 
des caractères suffisamment divers pour donner une idée d'en- 
semble. Elles représentent le développement phonétique de 
plusieurs voyelles accentuées et atones {a, e, etc.), de diffé- 
rentes consonnes isolées ou groupées {cl, si, c devant a, etc.), 
la répartition de die lunae et lunae die, c'est-à-dire des mots 
pour lundi, qui apparaissent tantôt sous la forme de composi- 
tion française : lun-di, tantôt sous la forme provençale : di-lun, 
etc. '. Il importe toutefois d'insister sur le caractère provisoire 
de notre carte synoptique. En ajoutant aux lignes inscrites 
celles qui restent à établir, on obtiendra un tableau plus com- 
pliqué que celui que nous soumettons aujourd'hui à nos lec- 
teurs. Une grande partie des lignes nouvelles s'associeraient 
sans doute aux anciennes et amplifieraient encore les faisceaux 
de limites très curieux qu'on trouve sur la carte d'essai ; d'au- 
tres lignes viendraient croiser celles qui existent déjà, elles 
diviseraient des contrées, comme la Montagne neuchâteloise, 
le Gros-de-Yaud, qui ont, d'après notre carte, un caractère 
linguistique très uniforme, en deux ou plusieurs fragments. 
Mais nous sommes persuadés que l'ensemble ne sera pas sensi- 
blement modifié. Les résultats provisoires représentent environ 
un tiers de toutes les limites. En y joignant les deux autres 
tiers, on noircirait fortement le réseau actuel, sans l'effacer par 
un dessin très nouveau. 

III. Comment aire de la carte synoptique. — i° Ce qui frappe 
tout d'abord, en examinant notre petite carte, c'est qu'à côté 
de lignes capricieuses, comme on en trouve surtout dans le 
Bas-Valais, on aperçoit une tendance des limites à se grouper. 
Le réseau ne fait pas l'impression d'une irrégularité com- 
plète, mais d'un certain plan qui aurait présidé à la distri- 
bution des limites. Beaucoup de limites suivent les frontières 
cantonales, voir par exemple la séparation assez nette entre 



* Voir rénumération des cartes dans les Rapports de la rédaction 
pour les années 1900 et 1902. 



20 L. GAUCHAT 

Berne et Neuchâtel, Fribourg et Vaud, Vaud et Genève '. Ce 
fait prouve qu'il doit y avoir un rapport entre l'évolution his- 
torique de nos cantons et celle de leurs patois. Les change- 
ments de prononciation survenus au cours des siècles ont 
commencé par saisir certaines contrées, et se sont insensi- 
blement étendus, sans toujours franchir les barrières politi- 
ques. On imite et adopte la prononciation de ceux auxquels 
des liens multiples nous rattachent, tandis qu'on ne se plie pas 
volontiers aux habitudes de ceux qui diffèrent de nous par les 
us et coutumes, les relations commerciales, etc. C'est une ques- 
tion d'affinités. Deux contrées voisines, comme celles représen- 
tées par les villages de Rossens et d'Avry-devant-Pont (Fri- 
bourg), qui ont dû parler une fois le même latin, se sont insen- 
siblement différenciées, grâce au manque de relations. C'est là 
que passait en effet l'ancienne limite politique du pays d'Ogoz, 
qu'on peut suivre jusqu'au dixième siècle. Les limites dialec- 
tales les plus saillantes de notre carte sont probablement les 
plus anciennes. Entre Les Bois et La Ferrière Qura bernois) il 
n'y a guère eu de rapports avant le dix-huitième siècle. Les 
différences de prononciation ont pu s'accumuler, entre ces 
deux contrées, depuis un temps immémorial. Les premiers co- 
lons arrivés dans ces lieux venaient de régions opposées, ils 
n'avaient pas le besoin ni l'occasion de se parler et de s'assi- 
miler. Cette limite remonte selon toute probabilité à l'ancienne 
division entre les Francs et les Burgondes. 

On entend raconter que la Montagne neuchâteloise a été 
peuplée par des habitants du Val-de-Travers. D'après notre 
carte, cette hypothèse manque absolument de fondement. Les 
deux parlers sont bien tranchés. Les deux vallées neuchâte- 
loises ont donc été colonisées, très probablement, par des gens 



' Aucune limite n'a été inscrhe le long de la frontière suisse parce 
que, dans cette carte provisoire, nous n'avons pas tenu compte des pa- 
tois des régions limitrophes. Mais nous savons qu'une foule de limites 
linguistiques coïncident avec la frontière politique. 



LES LIMITES DIALECTALES DANS- LA SUISSE ROMANDE 2 1 

venus de France, à des époques diverses et indépendamment 
l'une de l'autre. 

2" Les résultats ainsi acquis sont d'un intérêt particulier 
pour les recherches historiques. Le dialectologue et l'historien 
devraient unir leurs efforts pour expliquer les principaux de 
nos faisceaux de lignes. Ils sont instructifs pour la plus ancienne 
histoire du pays romand. Dans une étude générale sur les limites 
dialectales, leur caractère et leur origine, nous avons insisté sur 
cette nécessité d'une collaboration de la part des philologues et 
des historiens, pour arriver à mieux connaître la période de 
formation de notre peuple (Voy. Archiv fiir das Studium der 
neiceren Sprachen, 1904, CXI, p. 365 ss.). 

30 Ce qui frappe ensuite, dans notre carte, c'est l'irrégularité 
de certains domaines. Elle se remarque surtout dans les contrées 
montagneuses, favorables à l'isolement, où les communications 
sont difficiles. Mais l'unité des parlers des vallées d'Hérémence 
et d'Anniviers, qui sont pourtant séparées par une très haute 
chaîne de montagnes, démontre que les obstacles naturels ne 
jouent pas, dans la différenciation linguistique, le rôle qu'on 
leur attribue communément. La même irrégularité se produit 
par exemple à l'ouest du canton de Vaud, dans l'étroit passage 
qui le relie au canton de Genève. On y rencontre successive- 
ment plusieurs barricades de limites. En deçà et au delà, le ca- 
ractère dialectal apparaît pur de tout alliage. L'irrégularité doit 
s'expliquer par le fait que quelques phénomènes linguistiques 
ont trouvé moyen de sauter les barrières politiques, en raison de 
la plus ou moins forte intensité des rapports mutuels. L'irrégu- 
larité se fonde sur la non-conformité des relations. Les habi- 
tants de la rive du lac pouvaient par exemple avoir des relations 
plus suivies avec Genève que ceux de la côte. Les viticulteurs 
sont plus en rapports avec les Savoyards, qui viennent travailler 
leurs vignes, que les paysans, etc. Le Bas- Valais était exposé 
aux influences de multiples patois savoyards et vaudois ^ Le 

* Ainsi Saint-Gingolph a nécessairement subi l'influence de La Meil- 
lerie, centre de la pêche. 



22 L. GAUCHAT 

dialecte y a perdu toute orientation. Il y a probablement eu 
d'innombrables mélanges de populations et superposition de 
dialectes dans ce fertile coin de terre suisse. 

4° L'uniformité n'est pas moins significative que la variété. 
La pénurie de lignes dans le Gros-de-Vaud, le canton de Fri- 
bourg, le Haut- Valais romand, le canton de Genève, témoigne 
d'une forte unité de descendance et d'histoire. 

5" Les îlots qui diffèrent de leur entourage par un ou deux 
traits phonétiques mettent en lumière la naissance des transfor- 
mations phonétiques. Leur isolement est relativement récent. 
Ainsi, les deux îlots qu'on aperçoit dans le Gros-de-Vaud ont 
à au lieu de à (pratu = prâ^ etc.). C'est une tendance qui s'est 
généralisée ailleurs, par exemple dans l'ouest du canton de 
Fribourg, dans le Bas- Valais, etc. Dans les contrées que nous 
venons de nommer, la chose a commencé comme pour le 
Gros-de-Vaud actuellement, par un ou deux villages ; puis la 
nouvelle prononciation s'est introduite partout. Les quelques 
villages ont fait tache d'huile, pour des raisons qui nous échap- 
pent encore. 

6° Les îlots entourés de lignes nombreuses sont des contrées 
qui ont résisté à l'assimilation, pour des motifs historiques. 
Leur indépendance d'aujourd'hui est une preuve d'affinités an- 
ciennes avec d'autres pays. Il n'y a pas un siècle que le village 
du Cerneux-Péquignot est suisse. Tramelan et la contrée de 
Moutier, Court, etc., ont eu des rapports avec Neuveville. Il 
est facile de reconnaître sur notre carte l'ancienne vallée de 
NugeroUes, et mainte autre division territoriale aujourd'hui 
disparue. 

Ces quelques considérations sont bien loin d'avoir épuisé 
cette matière, qui nous paraît être d'une grande importance 
scientifique ; mais nous nous contentons de publier ce petit 
commentaire de notre carte afin de mettre en évidence le se- 
cours que la dialectologie peut rendre à l'histoire, et non moins 
celui qu'elle en attend. L_ Gauchat. 



PROVERBES PATOIS 

Recueillis a Lens (Valais) 

{Siii'/e. — Fo/V ci-dessus, p. j.) 

-♦- 



2. Proverbes divers. 



41 



Marya tèra, jnarya luèrda. 

42 
Marya :^ètr'ta, marya daoug. 



43 
Ubmo chaâo rein la jhia ^0- 
troua. 

44 

L9 fortouna d'ouua fena y e 

dppoui là kbdo ïn dpvan. 

45 
To-t-aprèin, yèlyèta. 



41 



Marie terre, marie merde. 

42 
Celui qui épouse une jolie 
femme en épouse deux. 

43 

L'homme débonnaire rend 

la femme grasse. 

44 
La richesse d'une femme 
se trouve depuis le coude en 
avant. 

45 
Tout apprend, même une 

vieille femme. 



''* Si on épouse une femme qui a de grandes possessions, on a beau- 
coup de soucis. 

^'^ C'est-à-dire elle coûtera autant que deux. Cf. Dûringsfeld, II, 
p. 324 : Fermosura de mulher nào faz rico ser (port.). 

^^ C'est-à-dire consiste dans son aptitude au travail. Cf. Finamore : 
La fémmene che sse marét' â da purtâ la dôt' a le déte. 

^'^ Cf. Dûringsfeld, II, p. 32 : La vecchia di cent'anni avia a'mparari 
(sicil.). 



24 



GUSTAVE PFEIFFER 



46 46 

Fins' kyp :(al9, bitjp kyp dè:{ab Vent (du sud) qui gèle, 
è jèna kyp prè::;d poiik, U'è bise qui dégèle, et femme 



tchyouJ9 bïii rarp. 

47 
Oun trouvp myb hVo dô^"r kyp 
hlb 7ioiip. 

48 
Oun atrapp mi vpito oun nihi- 
tour k'oun klybpo. 

49 

Oun tsapé dp palyp, 
Y a rin dpjbt' kyp valyp. 

Tb isan::^p è rein mèlyirp. 

Plyan oua, luèin tspnûnp. 
L'bino kouryou y è tb:^b gou. 

53 

Pa dp pourtp chin Ihidàr. 



qui parle peu, trois choses 
bien rares. 

47 
On trouve mieux sur le 

dur que sur le nu. 
48 
On attrape plus vite un 
menteur qu'un boiteux. 

49 
Un chapeau de paille, il 
n'y a rien dessous qui vaille^ 

50 

Tout change, et rien ne 
s'améliore. 

Qui va lentement, va loin. 

52 
L'homme curieux est tou- 
jours gueux. 

53 
Pas de porte sans seuil. 



''•> Bridel, p. 539; Chenaux-Cornu, No 274. 

'''' C'est-à-dire on a plus de chance de recevoir quelque chose d'un 
avare que d'un pauvre, qui ne possède rien du tout. 

^8 Gilliéron, p. 126 ; Dûringsfeld, II, p. 62 : As clappa pu chôntsch 
un manzneder cu'n zopp (romanche). — Ainz est ateint mensongier que 
clop (anc. fr.). — Si giunge più presto un bugiardo che un zoppo (ital.). 

''^ Les citadins, les élégants, ne valent rien pour le travail. 

^' Bridel, p. 530 ; Cornu, No 227 : Plyan va, lyen tsamane. Le Roux, 
II, p. 209 : Qui va le plein, va sain. 



PROVERBES PATOIS 



25 



54 

L'eoua kyp ionifp bnii pa. 

55 

Di gô è di hbloiir diskoiitèui 
jyami. 

56 

Oun ivronyp dd plyou, oiiii 
bmo de moiièin. 

57 
Hlé (Che) ky a byoïip, hère. 

58 

Pa dp foiin chïn foiia. 

59 

Pa dp perdp chïn prbfyèt'. 

60 
Rptso kyp pôût', bravo kyp ait'. 

61 

âoiiè y a rein, h roue pèr sou 

drouè. 

62 
Lp plyou bêla filyp dou môn- 

do balyp kyp cbèin k éy a. 



54 
L'eau qui tournoie ne fliit 

pas de bruit. 

55 

Des goûts et des couleurs, 
il n'en faut jamais discuter. 

Un ivrogne de plus, un 
homme de moins. 

57 
Celui qui a bu, boira. 

58 

Pas de fumée sans feu. 

59 

Pas de pertes sans profit. 

60 

Riche qui peut, brave qui 

veut. 

61 

Là où il n'y a rien, le roi 
perd ses droits. 
62 

La plus belle fille du monde 
ne donne que ce qu'elle a. 



■"•^ Dûringsfeld, I, p. 581. 

■'•'' Le Roux, I, p. 380 : Qui a bu, boira. 

^'^ Cf. Cornu, N" 149 : Yô lî y a ren de fù lî ya ren de fumeyr?. De 
même Le Roux, I, p. 70, 71 : N'est fu saunz fumé, ne amour saunz 
semblant. 

^^ Proverbes ruraux : Il n'est dommaiges qui ne port aucun profit. 

"^ Cf. Dûringsfeld, II, p. 699 : Mas hace el que quiere, que no el que 
puede. 

•^^ Cf. Gilliéron, N" 242 ; Le Roux, II, p. 94. 

•^2 Cf. Dûringsfeld, W, p. 302 : Nessuno dà quel che non ha. 



26 



GUSTAVE PFEIFFER 



63 

Rijôn fi mijôn. 
64 
Bhia ouàrda, jyanii tra. 

Dp-van ky9partik,fàfér ourtk. 

66 

Botsp chïn dèin, 
Tsha cJmi ècbyèin. 

67 
Dpvan kyp férp là pMik, 
L'otijé fé Ib ntk. 

68 
Tsikyd gâta krè la mbta, 
Tsîkyp grau krè là pan. 

69 

Lp farpiia don dyablyo fé pa 
dp bon pan. 

70 
L^ mèdpsïn ppdou 
Rèin Vànio bouihon. 



63 
Raison fait maison. 

Bonne garde, jamais trop. 

Avant de partir, il faut 
vider (le verre). 

66 
Bouche sans dents, tête 
sans escient. 

67 

Avant de faire le petit, 

l'oiseau fait le nid. 

68 
Chaque goutte augmente 
le fromage, chaque grain 
augmente le pain. 

La farine du diable ne fait 
pas de bon pain. 

70 
Le médecin qui a pitié 
rend l'homme boiteux. 



63 Cf. Le Roux, II, p. 411. 

^6 Cf. Cornu, X» 148 : Tan plya vîlyo, tan plys fû. 

•"^ Cf. Bridel, p. 533 ; Cornu, N» 155 : Gôta xù gôta fâ la môta. 

6^ Le type suisse-allemand de ce proverbe : 'S Tùfels Melil wird ze 
Chrûsch, s'approche de la forme rétoromane : La farina del diavel va 
in brenn, et de l'ital. : La farina del diavolo va tutta in crusca. 

'" Cf Le Roux, I, p. 266 : Main de médecin trop piteux Rend le 
mal souvent trop chancreux. — Dûringsfeld, p. 117 : Saepe solet me- 
dici pietate putrescere vulnus. 



PROVERBES PATOIS 27 

71 71 

Omo d'arièin, bmo dp rein. Homme d'argent, homme 

de rien. 

72 72 

Ld fin fan h fbltp, Jd fou èin Les malins font les folies, 

rljôn. les fous en rient. 

73 73 

Oun yûT^o airapa, chein yâ^p Une fois attrapé, cent fois 

akouja. accusé. 

74 74 

Jbt9 h behy9 chôn pa èhat- Toutes les bêtes ne sont 

chyh ou hou. pas attachées à l'étable, 

75 75 

Tbt9 I9 héhy? mïnjôn (^pikôn) Toutes les bêtes ne man- 

pa d'avèin-na. gent pas de l'avoine. 

76 76 

Kan îiôn'îp, fût'. Quand il faut, il faut. 

77 77 

La mbhnk van kyp dou na Les moqueries ne vont 

in la botsp. que du nez dans la bouche. 

78 78 

Kan oun pou pa mi, rnounk Quand on n'en peut plus, 

oun ch9 lâcha. on se laisse mourir. 

79 79 

A bon tsat', bon rat'. A bon chat, bon rat. 



'^ Cf. Le Roux, II, p. 432 : Une fois en mauvais renom, Jamais 
puis n'est estimé bon. 

"^ Cf. Bride], p. 535 ; Cornu, N" 84. 

"•^ Cf. Le Roux, II, p. 378 : Quand Oportet vient en place II est 
besoin qu'on le face. 

" C'est-à-dire elles retombent sur celui qui les adresse. 



28 



GUSTAVE PFEIFFER 



Kan b ponliko tsanip, h :idbna 
dans 9. 

8i 

àouè h tsarèl' pou ïntra, i pou 
choiirûk. 

82 

Kan y a pa mi, y a ounkor. 



83 
Fa pa ïnsènyè a kaka a hlou 
kp y an la kjsa. 

84 

Balyp par la pourta ou pairo, 
Td tourna ba p9 la bourna. 

85 

Kan b chah y è plyèin, i boutp. 

86 

Chèin hy9 yèiii p9 flyouta 
chouriè p9 taii"'bour. 



80 
Quand le coq chante, la 
poule danse. 

81 

Où le char peut entrer, il 
peut sortir. 

82 
Quand il n'y en a plus, il 
y en a encore. 

83 

Il ne faut pas enseigner à 

aller à selle à ceux qui ont 
la diarrhée. 

84 
Donne par la porte au 
pauvre, et cela te reviendra 
par la cheminée. 

85 
Quand le sac est plein, il 
déborde. 

86 

Ce qui vient par la flûte, 
s'en va par le tambour. 



® ' C'est-à-dire il n'y a pas besoin d'enseigner quelque chose à celui 
qui sait le métier lui-même. Cf. Dûringsfeld, II, p. 25 : Il ne faut pas 
enseigner les poissons à nager. Non bisogna insegnare ai gatti a ram- 
picare. 

**"* Cf. Cornu, N» 68 : Xen c'on balye a la poàrta redexen pè la 
boarna. 

^" Cornu, No 162 : Xen es ven pa la hlyôta x'en va pè b tabâ. — Dû- 
ringsfeld, II, p. 651 : Ben que ven eme la fluito, s'en tourno au tam- 
bour (prov. raod.). Lô ch'a ven per fluta, a va via per tambor (piém.). 



PROVERBES PATOIS 29 

87 87 

Hlé kyp agouh tra d'ontôn, bit' Celui qui goûte trop (le 
a la fôii'tmi-na dp tsâlèin. vin) en automne, boit à la 

fontaine en été. 

88 88 

Lp plyoïi chadù moulèl' y a Le mulet le plus sage a 
toua choun mètrp. tué son maître. 

89 89 

Lp-j-èhoup valôn mi kyp h Les écus valent mieux que 
prbmèchp. les promesses. 

90 90 

KanIpvîroyèplyèin,Vo oupido, Quand le verre est plein» 

Kan lp vîro y è oiipïdo, là je le vide ; quand le verre 

plyèinjo. est vide, je le plains. 

91 91 

Tbta tsansôn kyp prèin cha fin Toute chanson qui prend 
Mèrèt a bîr oun vïro dp vin. sa fin mérite ci boire un 

verre de vin. 



*^ Le Roux, II, p. 350: Mieux vaut un présent Que deux attends. 

Gustave Pfeiffer. 



— OO'^'^^O'OO— 



TEXTE 
I. Fâblyâ du Lœu è du Rnâ. 

Patois de Bernex (Genève) 

On lœu è on rnâ s ràkontrivon ^ hâk vyâô à ûard^à lœu via 
iitàr dé pblalyi. L9 lœu avà dp lond' dà, dé-:<^-onglyon hé 
pouàtii, on vàtr' plyâ è dé pa tb dra su Vérà^. Al avà tbdb 
fan. Sbvà, à-n-ivér, é sœutiv' la Vota, mé é s ratrapiv' dyà 
la bèlâ sà:yOn. Là mœuton, lô pblè, lô lapàn pasivon vif dyà 
son p'trp^. E n pbvà pâ resta lontà u mem àdra, al étà hétou 
kbnyu è bblyèdiâ'^ dp kbri on pou partb. Lp rnâ, lyiii, avà dé 
danb' fàn-n, on pa dœu, dé-:(^-br'lyp draf, na bèlâ kaouâ 
kbm on plypniè, poué on Ion mu:(ô pouàtu. La fan n V àpaûiv 
pâ dp dr'mi. Al étrangliv' dp tà-:{-à ta na pud'nâ hé tàdrâ, 
s kontàliv' d'on pou d'édy' jréd- é pasiv son ta a kbly'hàdâ 
aoué lé fhnal dp sô-::^-ami. E n étà pâ kontà dp se vîy' sèlèrâ 

TRADUCTION 
Conte du loup et du renard. 

Un loup et un renard se rencontraient quelquefois en cher- 
chant leur subsistance autour des poulaillers. Le loup avait de 
longues dents, des griffes bien pointues, un ventre plat et des 
poils tout droits sur le dos. Il avait toujours faim. Souvent, en 
hiver, il n'avait rien à manger (lift, il sautait la hotte), mais il 
se rattrapait pendant la belle saison. Les moutons, les poulets, 
les lapins passaient vite dans son estomac. Il ne pouvait pas 
rester longtemps au même endroit, il était bientôt connu et 
obligé de courir un peu partout. Le renard, lui, avait de fines 
jambes, un poil lisse, des oreilles droites, une belle queue 
comme un plumet, puis un long museau pointu. La faim ne 
l'empêchait pas de dormir. Il étranglait de temps en temps une 
poulette bien tendre, se contentait d'un peu d'eau fraîche et 



FABLYA DU LŒU E DU RNA 3I 

d9 lœu k'étà vnu épblalyi tb l moud'', ctb al avà désidâ d h 
far fbtr h kan è porta sa pé d'ékouàru alyœr. 

Y étà river, l 1à-::^-étà klyâr, la l'nâ è lé-^-étal brilyivon 
par U n ô. Ld lœu, k n'avà rà a s mètr ^ô la dà, gr'bbliv' dp 
fra è d fan. E va irbvâ s'n ami h rnâ. SÙTJty^, kp n'étà 
jamé à pana pè far dé ter, di n lœu : « Di don, konpâr, i fâ 
on vré ta pè alâ a la péi), t d k t d - n - é ^ ? D? kbnyas' on-n- 
àdra yô lé truit' n mankon pâ. I\ à di t' ? — Pasâ t vi '', dé 
fruit' / On n s' à r'gâl pâ sbvà, mbdé vit'. » 

Kan-t-i son u bôr d la r'vîr, h rnâ di u lœu : 

— (( Mè td u bôr, las trdpâ ta kaouâ dyà l'édy^ sa bœudi, 
poué kan lô péson t la mourdron bc fôr, tp pouré la r'tri, y 
d-n ara y on u bè. » I fasà na fra'' a fàdr lé pîr, e l'édyp 
k'màsiv' a dalâ; mé h lœu 7i'ô^iv' pâ s plyàdr. Pbrtan sa 

passait son temps à flirter avec les femelles de ses amis. Il 
n'était pas content de ce vieux scélérat de loup qui était venu 
épouvanter tout le monde, aussi avait-il décidé de le faire dé- 
guerpir et porter sa peau de malingre ailleurs. 

C'était rhiver, le temps était clair, la lune et les étoiles bril- 
laient par là-haut. Le loup, qui n'avait rien à se mettre sous la 
dent, grelottait de froid et de faim. Il va trouver son ami le re- 
nard. Celui-ci, qui n'était jamais embarrassé pour jouer des 
tours, dit au loup : « Dis donc, compère, il fait un vrai temps 
pour aller à la pêche, est-ce que tu en es ? Je connais un en- 
droit où les truites ne manquent pas. Qu'en dis-tu? — Pense 
donc, des truites! On ne s'en régale pas souvent, mettons-nous 
vite en route. » 

Quand ils sont au bord de la rivière, le renard dit au loup : 

— « Mets-toi au bord, laisse tremper ta queue dans l'eau 
sans remuer, puis, quand les poissons te la mordront bien 
fort, tu pourras la retirer, il y en aura un au bout. » Il faisait un 
froid à fendre les pierres, et l'eau commençait à geler; mais le 



32 C. FLEURET 

kaouâ étà pra:iâ dyà la glyaf^. Su l niatàii, h lœii nà pbvà 
plyp dp fra è di u ma : 

— Dp kray bé kp lô pèsoii on rèiioiâ ma kaouâ. 

— Sa s pu, di h rnâ, y è l mbmà d la r'iri. Lp lœu tir, 
me e rést' pra dyà la glyaf. E tir p' jor : rà n van. Lp rnâ 
sp sôv à kriyà k lô âèjyèu vnon. Lp lœu-:(_-â pœr, tir p' fôr 
€ arad- sa kaouâ tôt a savây^ ; la pé étà rèstây^ dyà la glyaf. 

Lp lœu étà tb kapb aoué sa kaouâ pèlâyp. Lp rnâ h màn-n 
dyà sa ton-nâ è H à fâ on-n âirâ aoué dp la ritâ dp ûçnpv'. 
Lp rnâ, kp savà y à là bardi fasion du fatâ, di u lœu : « Vé 
aoué nip, on-n-irâ^ sp ûarfâ. » Kan-t-i son pré du fouâ è kp 
h lœu kbniàs' a s rédœudâ, h rnâ sœut h fouâ è di u lœu 
d'à fâr atan. Lp lœu sœut ètb, tonb' u màtà, i brul sa pa e 
tbta sa kaouâ dp ritâ. E pœusiv' dé bouiléyp kbm on danâ. 

loup n'osait pas se plaindre. Pourtant, sa queue était prise 
dans la glace. Vers le matin, le loup n'en pouvait plus de froid 
et dit au renard : 

— Je crois bien que les poissons ont rongé ma queue. 

— Cela se peut, dit le renard, c'est le moment de la retirer. 
Le loup tire, mais il reste pris dans la glace. Il tire plus fort: 

rien ne vient. Le renard se sauve en criant que les chasseurs 
arrivent. Le loup a peur, tire plus fort et arrache sa queue 
tout écorchée : la peau était restée dans la glace. 

Le loup était tout penaud avec sa queue pelée. Le renard le 
conduit dans sa tanière et lui en fait une autre avec de la 
filasse de chanvre. Le renard, qui savait oîi les bergers faisaient 
du feu, dit au loup : « Viens avec moi, nous irons nous chauffer. » 
Quand ils sont près du feu et que le loup commence à se ré- 
chauffer, le renard saute par-dessus le feu et dit au loup d'en 
faire autant. Le loup saute aussi, tombe au milieu [du feu], y 
brûle son poil et toute sa queue de filasse. Il poussait des hur- 
lements comme un damné. Alors le renard dit au loup : « Tais- 



FABLYA DU LŒU È DU RN'A 33 

AIô h ma di u lœu: « Kd:(^ tp è ékœiitâ s ha d t9 dyp. D3 
kbuyas' na farmâ yô on-n-a tyouâ h pouàr stœu dari dèr. 
La sala è tb fre dyà la kâvâ; aie y a avan h b far mi s 
leva. » 

Al arivon pré d la mà:(on, h ma sèut b pr'nii dyà la 
kâvâ pè b lyui:(é è b lœu sèut aprè, mé l golè étà just prœu 
gran par lyui. Al i iruvon dp kp s rgâlâ. Lp ma fasà sàblyan 
dp tndi, tàdi kp l lœu glyafiv' lô mélyœu morse. Son vàlr étà 
grou kom on bbi^b. Lp ma sp sàv pè b lyui::^é à kriyà u 
vblèr, b lœu vu à fâr atan, mé son vàtr è trè grou, è n pu 
pâ pasâ. Lp farmi, sa fènâ, sô-2^-àfan, b vâlè, la sarvàlâ, 
k aoujyon du brui, arivon aoué dé-:(^airà^^, dé dâlyp^^, dé 
souaton è asbmon b lœu. Lp ma, konià, sp sàv à riyà kbm on 
dyablyp k àpœrt on danâ. 

loi et écoute ce que je te dis. Je connais une ferme où on a tué 
le porc ces derniers jours. Le salé est tout frais à la cave; 
allons-y avant que le fermier se lève. » 

Ils arrivent près de la maison, le renard saute le premier 
dans la cave par le soupirail et le loup saute après, mais le 
trou était juste assez grand pour lui. Ils y trouvent de quoi se 
régaler. Le renard faisait semblant de manger, tandis que le 
loup avalait gloutonnement les meilleurs morceaux. Son ventre 
était gros comme un tonneau. Le renard se sauve par le soupi- 
rail en criant au voleur, le loup veut en faire autant, mais son 
ventre est trop gros, il ne peut pas passer. Le fermier, sa 
femme, ses enfants, le valet, la servante, qui entendent du 
bruit, arrivent avec des tridents, des faux, des triques, et as- 
somment le loup. Le renard, content, s'enfuit en riant comme 
un diable qui emporte un damné. 

Camille Fleuret. 



34 J- JEANJAQUET 



NOTES 



Le titre de fàblyâ donné au morceau ci-dessus ne doit pas 
faire croire à un apologue d'origine littéraire mis en patois. 
Fâblyâ a aussi le sens de conte populaire, facétie, et c'est bien 
à une composition de ce genre, recueillie dans la tradition 
orale de Bernex par M. Fleuret, que nous avons affaire ici. Les 
aventures du loup et du renard, et les bons tours joués par ce 
dernier à son compagnon, sont un des sujets favoris de la litté- 
rature populaire. En comparant notre récit à d'autres versions 
patoises qui en ont été publiées, on pourra s'assurer que, si les 
détails varient quelque peu, le fond traditionnel reste identique. 
Voir, par exemple, pour les régions qui nous avoisinent, les 
ouvrages de Richenet, Patois de Petit-Noir i^/ura), Dôle, 
1896, p. 250-259, où se trouve aussi une version lorraine, et 
Ch. Roussey, Contes populaires de Bournois {Doubs), Paris, 
1894, p. 23 et suiv. 

Pour la transcription, il est à noter que d en finale atone dif- 
fère de Va tonique non seulement en intensité, mais aussi par 
le timbre, plus voisin de a. 

1 rdkontrivon. La finale -on, qui correspond au français -ent, 
est atone. — A Bernex, tous les imparfaits de la première con- 
jugaison sont en -iv-; on lit plus loin ratrapiv\ pasivon, dpa- 
^iv\ étrangliv\ etc. Cette désinence ne devait appartenir à 
l'origine qu'aux verbes dont l'infinitif est en -/ (anc. fr. -;Vr), 
comme moi, manger, bœudi, bouger, kmdsi, commencer. Elle 
a été étendue par analogie à tous les autres verbes de la pre- 
mière conjugaison et a supplanté leur terminaison régulière en 
-av-, qui subsiste cependant dans certains patois de la région. 
Duret, Grammaire savoyarde, p. 42, ne donne d'amivo que 
comme forme secondaire à côté de la forme normale d^amavo. 
D'après Fenouillet, Monogr. du pat. sav., p. 64, les patois du 
Chablais et du Faucigny ont -iv- à la seconde personne du sin- 
gulier et du pluriel et -av- à toutes les autres personnes. 



FABLYA DU LŒU E DU RNA 35 

2 érà. Dans le canton de Genève et dans les patois savoyards 
environnants, on a tiré du pluriel les reins un substantif l'érein, 
qui s'emploie comme e'quivalent du français dos. C'est un cas 
d'agglutination (type écornes) à ajouter à ceux énumére's dans 
le Bulletin, II, p. 24. 

^ p'tn, du latin *péctore. L'assourdissement de la tonique, 
suivi du déplacement de l'accent au profit des voyelles plus 
sonores, se présente fréquemment dans les patois genevois. 
Notre texte nous offre encore les exemples ^r'/>v <aurîcula, 
l'nd < Xxxna., pud'nd < * pullicina, v'non < véniunt. 

* bblyèèid. A Bernex, comme en général dans la partie occi- 
dentale du canton de Genève, les terminaisons -/a, -oua por- 
tent l'accent sur /, ou; mdid, mangé, boud-id, bouchée, pid, 
Y>'\Qà, foud, feu, etc., tandis qu'à l'est, au delà de l'Arve, on a 
mdyoi, boui^ya, pya, foua, etc. Cependant, dans le domaine de 
-ia, oua, l'accentuation est souvent flottante et subordonnée à 
la structure de la phrase ; -ta, -oua passent à -ya, -oua si le mot 
qui présente ces finales est étroitement lié syntaxiquement à un 
autre qui le suit: d'é mô u pia, j'ai mal au pied, mais: u pya 
dra, au pied droit ; na bowd^ia, mais : na botid^ya d pan, etc. 

5 t à k t à-n-é? litt. : est-il que tu en es? La périphrase avec 
est-il, abrégé en ta, est très usitée comme formule interroga- 
tive : t d k t3 vu ? veux-tu 1 t d k é van ? vient-il ? etc. 

6 pasdtvi, dans le français populaire régional -.pense-toi voir. 
'^ na fra, une froid. L'emploi du féminin, qui se retrouve 

aussi avec d^ô, est peut-être dû à l'influence de l'idée abstraite 
de froidure, chaleur. 

8 glyaf. Le passage des groupes latins cy, ty à/, par l'inter- 
médiaire de d-, est une particularité phonétique commune à 
tous les patois genevois: calceone > x}œufon, *dulcia > 
dàufè, cantione > x}anfon, captiare > §èfi, etc. Elle 
s'étend à travers la Savoie jusque dans le Bas-Valais. 

9 on-n-ird. La construction avec nous pour la première per- 
sonne du pluriel a à peu près complètement disparu de l'usage 



36 J. JEANJAQUET 

dans les patois genevois et savoyards ; nous chantons est rendu 
dans la règle par on chante. 

10 atrdy trident, est un cas particulier aux patois genevois 
d'agglutination avec Va de l'article féminin (type aglan, voy. 
Bulletin, II, p. 23). Les autres patois de la Suisse romande ne 
connaissent le mot que sous la forme : la trin ou la trati. 

'* ddly?, mot usité dans toute la France méridionale pour 
désigner la faux (voir Atlas linguistique de la France, carte 
546). En Suisse, il n'est connu que dans le territoire genevois. 

J. JEANJAQ.UET. 



ETYMOLOGIES 

-^- 

I. Bas-valaisan gar:<^in, eau-de-vie. 

Pour désigner l'eau-de-vie en général, le Bas- Valais à 
partir de Sion et les vallées latérales (Bagnes, Entremont, 
Val d'IUiez) se servent d'un mot inconnu au reste de la 
Suisse romande, gar^ifi, dont il existe aussi un dérivé gar- 
^inta^ distiller, faire de l'eau-de-vie. Dans beaucoup de loca- 
lités, cet ancien terme patois tend à être supplanté par le 
français goutte, adopté tel quel ou patoisé en gbla. 

Quelle peut être l'origine de cette appellation d'apparence 
énigmatique? La variante égar:{in, relevée à Champéry et 
dont l'équivalent a existé dans les Alpes vaudoises (égar:(un, 
dans le Glossaire manuscrit du doyen Henchoz, de Rossi- 
nières), nous mettra sur la voie. Elle doit évidemment être 
identifiée avec les formes éguêr:(én (Saint-Paul, arr. Thonon), 
égarjhê (Sevrier, arr. Annecy) enregistrées par le Diction- 
naire savoyard, et celles-ci ne sauraient à leur tour être 
séparées de égardîn (Montricher, Maurienne) et de toutes 



ETVMOLOGIES 



37 



les variantes analogues qui, de la Savoie jusqu'aux Pyré- 
nées, servent à désigner l'eau-de-vie et remontent au latin 
aqua ardens, « l'eau qui brûle. » (Voir pour le détail Mis- 
tral, Trésor, \" aigo ardent et Atlas linguistique de la France, 
carte 433.) Le domaine de aqua ardens, dont le terme va- 
laisan apparaît comme le poste le plus avancé vers le Nord, 
s'étend au Sud bien au delà des limites du territoire gallo- 
roman avec l'espagnol aguardiente, le portugais aguardente 
et l'italien acquar:(ente. Eau ardente a aussi été usité en an- 
cien français pour désigner l'eau-de-vie. Godefroy, v° ar- 
dent, en cite deux exemples du seizième siècle et Du Gange, 
v° aqua, en a un de 1447. On peut y joindre le suivant 
pour notre région : pour Veau ardent pour affeyter les bos- 
set^ neufs. (Gomptes des baillis de Lausanne, 1537, dans 
la collection manuscrite Millioud.) 

Il reste à expliquer le passage de aqua ar défis au valaisan 
égar^in, gar:{in. La présence de ég' dans la première partie 
du mot, au lieu de la forme indigène ivouè, eau, indique 
qu'il s'agit d'un mot d'emprunt, importé probablement de 
la Savoie. Quant à la chute de Vé, c'est un cas spécial de 
ce que M. Tappolet a appelé la « déglutination » (v. Bul- 
letin, II, p. 41). De même que les patois valaisans disent 
sans article de vin, du vin, de palyè, de la paille, d'jvouè, de 
l'eau, on a dit à l'origine d'égar^^in, de l'eau-de-vie, et c'est 
cette combinaison, faussement interprétée en de gar^in, qui 
a donné naissance au substantif gar:(in. 

Il est plus difficile de rendre compte du rapport de ardens 
à rt;-^/V;. Il ne saurait s'expliquer par un développement pho- 
nétique, et nous pensons qu'il faut voir dans ar:{in une for- 
mation analogique verbale. A l'ancien infinitif ardre, brûler, 
on a donné jadis un participe présent rtr^/;/, de même qu'au- 
jourd'hui à Ghampéry prindra hit priniin; tb{r)dr9, tû(r):iin; 



38 L. GAUCHAT 

mo(r)drp, mb{r)iin, etc. Ajoutons que ariin, ariinta, existe 
encore comme mot isolé dans le patois actuel de Bagnes, 
avec le sens de tnordant, bien affilé, en parlant d'un tran- 
chant. D'après le Glossaire valaisan du chanoine Barman 
(manuscrit), le mot s'applique aussi dans l'Entremont à 
un liquide trop alcoolisé. j_ Jeanjaquet. 



II. lôvr (s. m.). 

Ce mot, qui signifie /a veillée, n'appartient qu'aux patois 
neuchâtelois et bernois. Pour l'idée de la veillée, les patois vau- 
dois, par exemple, ne connaissent que l'expression la vèlya (à 
accentuer sur Va final), qui vient, comme le mot français, du latin 
vigilata. A côté de cette expression, le canton de PVibourg 
(districts de la Gruyère et de la Veveyse) possède un mot 
vieilli : ald in via = aller en ville, où villa signifie encore 
village. Cette locution a donc probablement été employée 
d'abord par des gens qui demeuraient dans des fermes dis- 
tantes du village. Le Jura bernois emploie une locution tout 
analogue : aie an veV , qui signifie : faire une visite de jour, 
tandis que aie a lâvr- désigne la visite nocturne (voir Dau- 
court, No'éls jurassiens dans les Archives des traditions popu- 
laires, III, p. 51). Nous assistons là à une différenciation basée 
sur l'existence de deux termes à peu près synonymes. 

Dans les patois neuchâtelois, nous trouvons les formes sui- 
vantes : h lœvr, ala u lévr^ la lœvrèy ■= la soirée, veillée (au 
Val-de-Ruz) ; à Cressier : h lœvr = fréquentation nocturne 
entre amants ; à la Sauge : la louvrèy = soirée (Urtel, Beitràge 
zur Kenntnis des Neuchateller Patois, p. 62) ; à la Montagne : 
ala a louvr = aller à la veillée, la low)réy, louvra = veiller, 
Ve louvrtè (proprement « les louvrettes ») =: nom d'une petite 
société qui se réunissait vers 1857, à la Chaux-de-Fonds, pour 
discuter des travaux d'utilité publique. On appelle aussi ' lou- 



ETYMOLOGIES 39 

vrettes ' le colchique, probablement parce qu'il annonce la 
saison des veillées. Les patois bernois présentent presque par- 
tout les formes : l? làvr, aie a làvr, lôvrè = veiller, et h 
lévrou, la làvrouz' ^ le veilleur, la veilleuse, et aussi ramant(e). 

Quant au sens, il est évident que làvr, etc., a signifié en pre- 
mière ligne veillée, c'est-à-dire réunion qui avait lieu le soir 
pour travailler en commun, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre 
des paysans (allemand Spinnstube), et que le sens de fréquen- 
tation entre amants n'est qu'une signification dérivée. La veillée 
était le rendez-vous naturel des amants. 

L'étymologie de ce mot intéressant a été beaucoup discutée. 
M. Behrens {Beitràge zur romanischen Philologie, Festgabe 
fur G. Grôber, p. 159) a proposé l'étymologie opéra, ouvrage, 
avec agglutination de l'article, qui s'expliquerait facilement 
dans l'expression : aller ad illam operam = aller à làvr. 
M. Horning, au contraire, accepte l'étymologie proposée jadis 
par L. Adam, dans ses Patois lorrains, du latin lu eu bruni, 
qu'un ancien glossaire latin-français traduit : lumière ou chan- 
delle pour veiller (voy. Du Cange). Lucubrare a en latin le 
sens de « travailler la nuit ou avec lumière » (voir Zeitschrift 
fUr romanische Philologie, XVIII, p. 221, et surtout XXV, 
p. 612, où M. Horning fait valoir différentes raisons qui ap- 
puient plutôt l'étymologie lucubrum). Dans la Zeitschrift 
XXVI, p. 113, M. Behrens déclare qu'il ne se tient pas pour 
battu, mais qu'il reconnaît que les lois phonétiques sont peu 
favorables à une dérivation de opéra. 

Je me range décidément du côté de M. Horning, en me ba- 
sant sur les considérations suivantes : 

1° Notre mot est masculin, ce qui ressort surtout de la forme 
louvron du Cerneux-Péquignot (Neuchâtel). 

2° Les patois romands confondent généralement Vo et Va 
latins [lucubrum devait devenir selon les lois phonétiques de 
nos patois lu{c)àbru'> /àvr{u)]y mais nous avons des patois qui 
distinguent les deux sons jusqu'à nos jours, comme le patois 



40 L. GAUCHAT 

de la Montagne neuchâteloise, où à latin donne îi (lupum =: 
lu), tandis que à latin se transforme en ce (ovum = œ); dans 
le Jura bernois 6 latin aboutit généralement à ou, à latin à à 
oviîi^. On remarque que ni opéra ni lucubru n'expliquent 
facilement nos formes louvr (Montagne neuchâteloise) et lôvr 
(Jura bernois), il faudrait donc admettre pour ces régions une 
action perturbatrice du v. En effet, cupru, cuivre, donne 
également koiivr dans la Montagne neuchâteloise (j'ignore la 
forme bernoise) et lucubru aurait par conséquent une évolu- 
tion analogue à celle de paupere, qui devient /tf//(z')r à Neu- 
châtel, et po'r dans le Jura bernois. Le maintien du v dans 
louvr, lôvr, tandis qu'il tombe dans paupere n'a rien d'éton- 
nant. On entend encore dire si'àifi è pouvr = cet homme est 
pauvre, mais on pour ont, ce qui montre que la syntaxe a joué 
un rôle dans le développement de paupere. 

30 La présence constante de 1'/ dans tous les mots signi- 
fiant « veillée, » tandis que d'autres dérivés de opéra, comme 
operare, operaticu, operariu ne présentent jamais d'/. 

4° Le mot opéra s'est conservé dans nos patois dans d'au- 
tres significations : œvré, s. f. pL, ^= grands travaux de la cam- 
pagne (Mont, neuch.), œvr, non * lœvr = rite, filasse de chanvre 
(Val-de-Ruz). 

50 M. Horning cite des formes de l'Ouest de la France où le 
c de lucubrum s'est conservé. (Je relève dans un vieux voca- 
bulaire neuchâtelois la mention suivante : leugrâ = veiller, 
montagnes : louvrâ. D'où la forme leugrâ a-t-elle pu être 
tirée * ? j 

6° Enfin, il faut avouer que le sens de lucubrum convient 
mieux que celui de opéra, et la première étymologie est for- 



* A noter également le passage suivant d'un mandement du Gou- 
vernement de Neuchâtel, du 28 août 1647 • " Les dances, masquarades, 
mommons, assemblées nocturnes appelées h'éugres ou costers sont aussi 
défendues. (z\rchives de l'Etat, Registre des Mandements, I, fo 140.) 



LES SALUTATIONS DANS LES PATOIS ROMANDS 4I 

tement corroborée par l'expression de la Suisse allemande 
z'Liecht ga ^ ^ veiller » et « se fréquenter, > voir Idiotikon, 
III, p. 105 1'. Cette rencontre est si curieuse et si frappante 
qu'on ne peut pas s'empêcher de penser que l'une des deux 
expressions ala a louvr et z'Liecht ga doit être traduite de 
l'autre, mais il m'est impossible de dire laquelle est primitive 
et si la coutume de la veillée est d'origine romane ou germa- 
nique. L. Gauchat. 
^ 



LES SALUTATIONS 

DANS LES PATOIS ROMANDS 
— î— 

Bien que notre population romande ne connaisse pas d'usages 
spéciaux pour se saluer, les formules employées à cet effet ne 
manquent pas d'être intéressantes à plusieurs points de vue; 
c'est ce que nous voudrions prouver dans les pages qui suivent, 
sans avoir la prétention d'exposer la matière d'une façon sys- 
tématique ni d'être complets. 

D'abord nos paysans, lorsqu'ils parlent encore patois, sont 
plus cérémonieux que nous autres citadins, tout en gardant 
généralement leur chapeau sur la tête. Tandis que nous ne pos- 
sédons plus qu'un très maigre formulaire, qui se réduit aux 
expressions bonjour, bonsoir, bonne nuit, adieu et au revoir, 
expressions sèches et presque insignifiantes, accompagnées de 
gestes automatiques, le patoisant a à sa disposition des tour- 
nures un peu plus variées, et, en somme, plus expressives aussi. 
Les patois n'ont pas le mérite de les avoir créées, et aucune 
des formules que nous nommerons n'est probablement née sur 



' La Suisse allemande offre aussi le terme : :(DorJ ga 
Besuch machen, » voir plus haut aJè an vèV. 



42 LA REDACTION 

notre sol. Les formes de politesse sont une affaire d'éducation, 
de mode ; ce n'est pas au milieu d'un peuple de pâtres qu'il 
faut en chercher l'origine. Rien ne voyage, du reste, comme 
les salutations. Combien de bons Bernois se disent bbjour ou 
adiy, sans songer qu'ils remplacent désavantageusement leurs 
vieux mots indigènes par un mauvais cliché. On entend des 
Hollandais qui ne savent pas le français se dire hj'our, etc. II 
n'en était pas autrement au moyen âge. Les Allemands ne 
disaient pas seulement salûieren pour begrïissen, mais on ren- 
contre, au milieu des textes allemands, des phrases entières 
empruntées au formulaire de politesse français, comme Jâ 
hêrre, dêu s al (■= deus vous sait, Dieu vous sauve), etc., dans 
le Tristan de Gottfried de Strasbourg. En revanche, des poèmes 
français offrent quelquefois des modes de salutations allemands, 
comme le godehelpe dans Aimeri de Narbonne, ou le willecome 
du Roman de Renard. 

Les salutations françaises ont pénétré partout grâce à la 
suprématie de la civilisation du monde chevaleresque du 
douzième siècle. Nos patois ne sont, sous ce rapport, que les 
dépositaires d'un ancien fonds de politesse venu des bords de 
la Seine. En étudiant les salutations en usage dans l'ancienne 
France (voir entre autres la dissertation de Friedrich Schiller, 
Das Grussen im Altfranzôsischen, Halle 1890), on retrouve à 
peu près toutes les formules en usage chez nos paysans. 

En les écoutant, on est souvent surpris par des mots qui 
peuvent paraître étranges de prime abord. En entendant pour 
la première fois en Valais à\re Jeidèk (Evolène), quelque Fran- 
çais pourrait être tenté d'y reconnaître des traces du passage 
des Sarrasins. Mais le connaisseur de la phonétique si curieuse 
du Valais découvrira bien vite dans cette forme l'équivalent de 
(Dieu \o\x)-s-aide^. Qu'on s'imagine l'impression mystérieuse 



^ La formule est souvent complète : dyb t'édèk =z Dieu t'aide (Grône, 
etc.). 



LES SALUTATIONS DANS LES PATOIS ROMANDS 43 

que doit produire d'abord la formule gruyérienne boiprati, qui 
n'est autre chose que boti vipro a ti = bon vépre à tous, forte- 
ment raccourci ensuite de l'emploi très fréquent. Tout cela 
n'est étonnant qu'au premier moment; en examinant les choses 
de plus près, l'on se retrouve en pays de connaissance. 

Si nos patois n'ont pas l'avantage de nous faire connaître 
des salutations nouvelles, ils ont souvent mieux conservé la 
signification primitive. Toute salutation était au début un vœu 
et ce vœu était approprié aux circonstances. On n'y répondait 
pas, à l'origine, par la répétition du même vœu, mais par un 
remerciement, par exemple, ou par un autre souhait. Les for- 
mules n'étaient pas toujours les mêmes, elles variaient selon 
qu'on s'adressait à un égal, à un inférieur ou à un supérieur. Dès 
le moyen âge, la langue tend à confondre toutes ces nuances, 
à mettre à la place d'expressions plus ou moins personnelles et 
particulières un choix de simples formules. Les patois ont suivi 
ce mouvement, tout en gardant quelques souvenirs du vieux 
temps. 

En vieux français on ne disait pas bonjour tout court, mais, 
par exemple : bon jor vos doinst dais li granz rois ' bon jour 
vous donne Dieu le grand roi ' {Rof?ian de Durmart), ou : bon 
jour ayez et vostre compaignie aussi {Cléomadh), ou : bons jor s 
vos soit hui aj ornés 'qu'un bon jour vous éclaire aujourd'hui', 
etc. En patois, on emploie aussi quelquefois une formule plus 
complète que dans le français actuel : bondzériyo (Rossinières, 
etc.), ou boiindjbrèyvb, bondjrèyvb (Jura bernois) = ' bon jour 
ayez vous ', ou du moins bin lou bon dzor (Vaud), bondjeravb 
= ' bonjour à vous ' (Val-de-Travers). Le mot bonjour est quel- 
quefois accompagné de restes d'une phrase plus complète dont 
la signification n'est pas toujours claire, comme dans dô bon 
djœ, do bon vépr, db bouna né (Montagne neuchâteloise), dao 
béprè (Ormonts), bon dzbr db ou de bbnan (Valais). Les monta- 
gnards neuchâtelois expliquent la locution db bon djœ par deux 
bonjours, mais cette idée est bien saugrenue, et l'explication ne 



44 LA REDACTION 

va pas aux Ormonts où deux se dit dou, non dao. Nous croyons 
qu'il faut voir dans le mot db, dao une fusion d'une forme du 
verbe donner et du pronom vous : (^Deus) det vobis, ou quelque 
chose d'approchant. Dans toutes ces formules, on supprime 
plutôt le sujet que le verbe, comparez inlévin ', tè raodzay pi, 
te bourlay, etc., imprécations dont le sujet e'tait une fois « le 
diable. » Nous ne pensons pas que do, dao puissent repré- 
senter la première personne du verbe donner. L'expression Je 
vous donne le bonjour est relativement moderne et date d'une 
époque oii l'on a déjà oublié qu'une salutation doit être un 
vœu. Toutes les anciennes formules contiennent des subjonctifs 
du désir. La conservation d'une forme du verbe dare serait un 
cas unique dans nos patois, qui ont remplacé dare et donare 
par le verbe bailler. 

Certains de nos dialectes emploient encore la formule Dieu 
vous aide dans des conditions spéciales : c'est le salut qu'on 
adresse à ceux qui travaillent, en passant auprès d'un semeur, 
d'un laboureur, etc. Tel est le cas en Valais, et il reste des 
traces de cet usage dans le canton de Fribourg, mais dans les 
autres cantons la salutation est devenue générale ^ La per- 
sonne saluée répond en Valais non par le même vœu, qui n'au- 
rait pas de sens adressé à un passant, mais ordinairement par 
mantinyè, c'est-à-dire ' que Dieu vous maintienne '. A Cham- 
péry (Valais), on répond au salut : dyu fidzas' ' que Dieu 
t'aide' : dyu h sais ' que Dieu le sache', c'est-à-dire 'que Dieu 
t'entende '. Une autre formule employée pendant le travail est : 
dyou vb dbni fbouchi ' Dieu vous donne de la force ' ; réponse : 
dyou vb mantinyè (Grimentz). A des gens qui gardent ou con- 
duisent du bétail, on dit : dyou le vb tsboujèche ' Dieu vous les 
conserve (les bêtes) ' ; réponse : dyou Ib vèly ' Dieu le veuille ' 



' Une chanson satirique neuchâteloise commence ainsi : Dieu vos 
aide, Monsieu le Djusti\ie, ce qui veut dire simplement : ' Bonjour, M. le 
justicier '. 



LES SALUTATIONS DANS LES PATOIS ROMANDS 45 

(ibidem). Dans le canton de Genève, on répond à parti vb 
bain ' portez-vous bien' : vb ètb ' vous aussi ', à pœrtd te bain : 
poue t'ètb 'puis toi aussi', ou i3 asbain 'toi aussi ', Ces ré- 
ponses démontrent que la formule est encore comprise comme 
vœu, qu'elle ne s'est pas affaiblie jusqu'à devenir une vaine 
forme de politesse. Au Val-de-Travers, le souhait bc d la santé 
' bien de la santé ' était suivi de : tramarsi ' très (?) merci ' ou 
de /' t3 rmartck^ bè. A Montbovon on répond à dyu z'èdyè par 
rmar^in ' (nous) remercions ', etc. 

On a déjà vu plus haut la salutation valaisanne bon dzbr de 
bbnan {bbnan z=. nouvel an), qui s'emploie exclusivement le 
jour de l'an. Elle se retrouve dans plusieurs de nos cantons. 
En congédiant un mendiant, on lui dit : du9 t3 kondm ' Dieu 
te conduise ', ou du9 vb bnâs' (Jura bernois), dyé vb bœny' 
(Neuchâtel) = ' bénisse ', etc. Cette même formule est employée 
lorsqu'on entend quelqu'un éternuer ; on dit aussi dans ce cas : 
dyb td kras"" ' Dieu te croisse ' (Valais), di43 t krâch' (Jura ber- 
nois), ou même, par plaisanterie: du? i3 kràs^ tb le djouè d'en 
ân\ h diamoiin' dd dou? ' Dieu te croisse tous les jours d'une 
aune, le dimanche de deux ' (Bourrignon). 

Mais nous tombons dans le chapitre des vœux proprement 
dits et nous nous hâtons de rentrer dans celui des salutations. 

Il arrive aussi que le français distingue mieux que le patois 
entre des salutations propres à certaines circonstances. Ainsi 
l'usage veut qu'on se dise bonjour, etc., en s'abordant et adieu 
en se séparant. On ne devrait même employer ce dernier terme 
que lorsqu'il s'agit d'une longue séparation. La vieille formule 
complète: A Dieu vous co/nmant, c'est-à-dire « je vous recom- 
mande à la garde de Dieu, » nous l'explique. Blavignac, dans 
quelques pages spirituelles qu'il consacre au salut dans son 
Efnpro genevois, p. 283-288, constate déjà que les Genevois 
emploient les formules adieu et bonjour à rebours. C'est le cas 
dans toute la Suisse romande et même au delà. A cette obser- 
vation il importe toutefois d'apporter une restriction. On ne 



40 LA RÉDACTION 

dit adieu en rencontrant une personne que lorsqu'on entretient 
avec elle des relations amicales, ou lorsqu'elle occupe dans la 
société un degré inférieur. On ne dira pas adieu en abordant 
le pasteur ou le curé, mais, par exemple, un enfant. La distinc- 
tion de classes, qui jouait jadis un grand rôle dans les façons 
de s'aborder et de se quitter, n'a laissé que très peu de traces 
dans nos patois. Le salut neuchâtelois a Vanu ' à l'honneur ' ('il 
est aussi fribourgeois, mais la formule y est francisée) implique 
une marque d'estime. On peut en dire autant du mode : servi- 
teur, votre servante, etc., qu'on rencontre par-ci par-là. A 
Evolène, la formule adi est plus familière que ajyou; elles 
viennent pourtant toutes les deux de ad D eu m. 

La salutation de départ la plus répandue dans la Suisse 
romande est adichivb (Châtel-Saint-Denis), adyœsivou (Côte- 
aux-Fées), adyusaveu (Champéry), {a) duisivb (Jura bernois), 
atsivb (Vaud, Fribourg, etc) ; cette petite phrase varie énor- 
mément selon la phonétique locale. La forme la plus rapide 
atsivb en a obscurci l'origine, qui est cependant claire, lors- 
qu'on compare les formes romandes plus pleines et surtout 
celles du midi de la France : adeussias, adissiats, etc. (voir 
Mistral, Trésor, I, p. 31), d'où il ressort que la locution signifie 
« à Dieu soyez. » L'addition du mot vous au subjonctif-impé- 
ratif, dans nos patois, est assez singulière ; elle doit s'expliquer 
par l'influence d'autres salutations comme bonjour à vous, etc. 
On a donc eu tort de traduire notre adichdvo, etc., par Dieu 
chez vous, et, les salutations vaudoises rapportées par nos cor- 
respondants, adyœ tsi vb, la bouena né tsi vb ' la bonne nuit 
chez vous ', sont dues à de fausses étymologies populaires. La 
salutation atsivb, à l'origine une parole de congé, est devenue 
synonyme de bonjour. On entend dire en Gruyère, par exemple, 
adichsvb gray^âja ' bonjour, jeune fille ', litt. ' bonjour gra- 
cieuse '. La formule vieillit du reste beaucoup. 

La salutation a vb, quelquefois répétée, n'est plus bien com- 
prise non plus. On l'emploie dans les cantons de Fribourg et 



LES SALUTATIONS DANS LES PATOIS ROMANDS 47 

de Vaud, par exemple, en accostant une personne à laquelle 
on désire parler. Quelques-uns pensent que c'était à l'origine 
une formule de réponse. Mais a vb s'explique plus facilement 
comme abréviation de {bonjour) ou (salut) à vous. Nous voyons 
ainsi nos patois en train de détériorer leurs modes de saluer ; 
on confond l'arrivée et le départ, le respect et la familiarité, 
les occasions des différents souhaits qui deviennent à peu près 
synonymes. C'est le déclin, c'est la marche irrésistible vers la 
fin! 

Toutefois, nos patois révèlent, à un observateur exact, toutes 
sortes de débris de son ancienne abondance de termes. Un 
premier examen nous fera constater surtout les salutations sui- 
vantes : 

1° bonjour {bondzoua, etc., Fribourg; bondzo{r), etc., Vaud; 
bonzd{r), etc., Valais; bondàr, etc., Genève; bondjœ, etc., Neu- 
châtel; boUndjd, etc., Berne), employée toute la journée, ou 
seulement lé matin. 

2° bon vépre {bon vipro, etc.), salutation de l'après-midi, qui 
s'éteint. 

3° bonne nuit {bouna né, etc.), salutation du soir, vivante 
partout. 

L'expression bonsoir n'est connue que des patois qui ont 
conservé le mot soir, c'est-à-dire û'un patois neuchâtelois 
(celui du Cerneux-Péquignot) et des patois jurassiens. Là, 
bouèn' né, etc., ne se dira qu'en allant se coucher. 

Outre ces saluts fondamentaux, nos enquêtes nous ont fait 
connaître des formules très diverses; j'en extrais quelques-unes 
de la liste : bsvnyin {si vp) = ' soyez le bienvenant ' ; on prononce 
aussi à.9venyin, sans doute sous l'influence du mot Dieu (Berne 
et Neuchâtel) ; du? vbf bon vépr ' Dieu votre (1) bon vêpre • 
(Berne) ; a vb rvè, etc. (partout) ; tini vb bin dzoyâ ' tenez-vous 
bien" joyeux ' (Fribourg et Vaud) ; a la rouayans'' ' à la re- 



' Probablement abrégé de Dieu vous donne votre bon vêpre. 



48 LA RÉDACTION 

voyance ' (Neuchâtel et Vaud) ; a la garda de dyœ (Vaud et 
Valais : dyœ tè voimrdè, à Praz-de-Fortj ; d^aouayi-vb = litt. 
* choyez-vous, ménagez-vous ' [latin cavicare] (Genève), salu 
(Genève, salutation d'un usage général en Savoie même à 
l'adresse d'un étranger) ; konsarvi-và, konsarvasyon (Genève 
et Valais, en partie) ; vb gbvsrnèk ' (quQ Dieu) vous gouverne ' 
(Valais), etc. 

On pourrait encore insister sur l'intérêt linguistique que pré- 
sentent nos formules. Les salutations, grâce à leur fréquence, 
offrent des cas souvent très intéressants de contractions vio- 
lentes ou d'évolution sporadique. Par leur influence réciproque, 
les formules peuvent s'altérer phonétiquement. Nous avons 
déjà vu bdvnyin devenir divnyin! \.ç. mot latin diurnu 'jour' 
est souvent traité à part dans la formule, ainsi à Montbovon, 
où un jour se dit : on dzè, le salut est bo?idza'^. Dans la vallée 
d'Entremont bb?iani (bonne nuit) devient souvent bbrani, bel 
exemple d'évolution sporadique, car aucun autre mot n'offre 
ce passage de « à r. Comme l'influence de la fréquence d'em- 
ploi d'un mot sur son développement phonétique n'est pas 
encore admise par tout le monde, il y aurait là un excellent 
champ d'étude. Mais nous craignons d'impatienter nos lec- 
teurs, et, pour ne pas ressembler à ceux auxquels le mot adieu 
sert d'introduction à une nouvelle et très longue digression, 
nous nous bornons aujourd'hui à dire : a vb revers! 



' Comparez à Charmey : h diouè, mais midia = ' midi '. 

La Rédaction. 



LES QUATRE SAISONS 

DANS LES PATOIS ROMANDS 
-♦- 

On vante souvent l'originalité de nos patois, mais il ne suffit 
pas de l'affirmer, il faut la prouver. C'est ce que nous allons 
essayer de faire en considérant un domaine très restreint du 
lexique. Nous n'aurons pas besoin de rechercher des locutions 
particulières, il nous suffira de voir comment nos patois ont 
rendu certaines idées très simples, élémentaires même, com- 
munes à presque toutes les langues, nous voulons parler du 
groupe naturel des mots désignant les quatre saisons de 
l'année. 

Dans ce domaine, le français littéraire est resté assez fidèle 
au vocabulaire traditionnel du latin vulgaire : il dit été, qui est 
le latin œstas^ automne , qui est emprunté à au{c)tumnus, hiver, 
qui est un dérivé de hieins ; printemps seul est une création 
gallo-romane, primum temptis, mais encore ce mot se rattache- 
t-il dans sa première T^^xûez primavera, qui est le mot général 
des langues romanes et qui a aussi occupé le nord de la 
France dans la forme de l'ancien français primevoir. 

Si la langue de Paris, comme celle de l'Italie, est presque 
entièrement conservatrice, les patois de la Suisse romande sont 
hardiment novateurs. Ils abandonnent dans une grande partie 
de leur territoire la tradition latine, ainsi ils appellent le prin- 
temps le bon temps ou le dehors-temps, l'été est pour eux partout 
le chaud temps, dans l'automne ils voient surtout l'arrière- 
saison : donc le dernier temps, et l'hiver enfin se dit par ci par 
là \q pœ tin, le vilain temps. 

Le coin heureux où toutes ces créations nouvelles se donnent 
rendez-vous, c'est la rude Montagne neuchàteloise, où les quatre 
termes gallo-romans ont été chassés et remplacés par des 



50 E. TAPPOLET 

mots du cru ; c'est là que, dans le petit domaine des saisons, 
l'esprit inventeur a été le plus actif et a eu le plus de succès ; 
car ce n'est pas tout de créer, il faut encore répandre le mot 
créé, il faut braver la concurrence des termes déjà existants et 
savoir assurer ainsi la vie à cet acte d'originalité. 

C'est en effet un acte important dans l'histoire du langage 
que de passer par exemple de « été » à « chaud temps. » Tout 
mot traditionnel dont la signification primitive s'est effacée, 
comme c'est le cas pour ///, a un grand défaut: il désigne 
abstraitement la chose sans en rappeler en aucune manière les 
particularités saillantes : ce n'est pas un défaut de logique, 
c'est un manque de pittoresque. 

Ainsi « été » est le mot qu'on donne à l'espace de temps qui 
embrasse à peu près les mois de juin, juillet et août; en dehors 
de cela, le mot ne dit rien, il est dépourvu de toute idée ac- 
cessoire, de tout ornement, de tout sentiment, c'est un terme 
objectif, presque mathématique. 

Il en est tout autrement du mot « chaud temps », le tsôtiii ne 
désigne pas seulement l'été tout court, il en rappelle en même 
temps la qualité la plus caractéristique, et reconnue telle par 
tout le monde, la chaleur : tsôtin met en relation un espace 
de temps avec nos sensations humaines; c'est donc un terme 
subjectif, si on le compare à été. Ajoutons cependant que été 
lui-même éveillait, il y a bien longtemps, deux mille ans au 
moins, l'idée de chaleur. Souvent l'esprit créateur se répète 
sans le savoir. 

Rien de plus tentant que de poursuivre les noms des quatre 
saisons à travers tout le domaine des langues et dialectes romans. 
C'est ce qu'a entrepris un jeune savant italien, M. le D"" Clément 
Merlo, dans son bel et grand ouvrage intitulé : Les 7ioms des 
saisons et des mois dans les idiomes romans'^. M. Merlo a pris 
connai.ssance des matériaux patois réunis en si grande abon- 



1 / nomi vomanTJ délie stagioni e dci mesi. Saggio di onomasiologia, To- 
rino 1904. 



LES QUATRE SAISONS DANS LES PATOIS ROMANDS 5I 

dance au bureau du Glossaire, grâce au zèle et à la patience 
de nos correspondants, et il a su en tirer tout le profit dési- 
rable. L'indication Svizzera frajicese se rencontre très souvent 
au cours de son ouvrage, et nous y apprenons que pour les 
noms des saisons la Suisse française occupe une place im- 
portante dans le domaine des langues romanes. Elle est parti- 
culièrement féconde en termes nouveaux et originaux. Il est 
juste d'ajouter que peut-être pour peu d'autres régions M. Merlo 
a été si copieusement renseigné. Nous allons passer rapide- 
ment ces termes en revue. 

LE PRINTEMPS 

Fait à noter : la plus belle des saisons, celle qu'attend si im- 
patiemment le paysan, celle que chante et que glorifie le poète, 
est en même temps de beaucoup la plus intéressante au point 
de vue de la langue. Dans notre pays, le mot français est usité 
à Genève, notre canton le plus français ; il nous est en outre 
attesté — un peu par hasard — pour Bière (Vaud) et pour 
Isérables (Valais), en plein domaine à.t fortin. Comment a-t-il 
pu se percher là-haut? Dans tout le restant du territoire suisse, 
printemps est inconnu. Les mots qui le remplacent sont nom- 
breux, on peut en compter une bonne douzaine. Ils doivent leur 
origine aux idées de « sortie et départ du bétail », à la 
« bonté » et à la « beauté » du temps, par opposition au vilain 
et triste hiver, et au « carême », époque qui coïncide souvent 
en partie avec le printemps. Aucun de nos correspondants 
ne confirme les mots preini, apremi, au sens de printemps, 
que leur donne Bridel. 

Voici les termes attestés : 

I. Fori et fortin, qui signifient « dehors » et « dehors-temps »; 
fori est un dérivé du latin fori s « dehors » ; fortin = foris 
tempus. Ces deux mots occupent tout le Valais, avec la 
vallée d'Aoste, les Alpes vaudoises et Fribourg. Fori ou 
fortin est donc le terme alpestre pour printemps ; forti?i est 
la forme valaisanne par excellence, elle s'emploie de Saint- 



52 E. TAPPOLET 

Maurice jusqu'à la frontière allemande; fori"^ se dit dans le 
Bas-Valais {forjé) et dans le reste du domaine indiqué (aussi 
furi). On trouve aussi défori (Bas-Valais) et défour tin (à Grône), 
comme on a défàr, dehors, à côté àQ fàr. 

1. Salyi, salyi-frou, salyayts sont les mots vaudois pour 
printemps. Salyi est l'infinitif latin salire « sauter >, conservé 
dans le français « tressaillir » et « assaillir ». Ce mot a pris dans 
nos patois le sens de sortir^ comme en espagnol ; lo salyi est 
donc le « sortir » et salyi-frou le « sortir dehors >, mot plus 
énergique que le simple infinitif. Salyayta, chalyayta est le par- 
ticipe féminin du même verbe, c'est donc la « saillie », la 
« sortie ». Dans le Pays-d'Enhaut, le mot se dit encore pour la 
sortie du bétail pour la montagne, sans idée de printemps. 
Mais comme c'est l'événement principal, une fois l'hiver 
passé, dans la vie du paysan, le terme finit par désigner 
l'époque où l'on sort le bétail, donc le printemps. Salyi et 
salyi-frou s'emploient indifféremment dans tout le Gros-de- 
Vaud (surtout dans le Jorat et dans la Broyé). Salyaytd est 
usité dans le Jura vaudois (Vallée de Joux, Vallorbe, etc.) et 
par ci par là dans la plaine (Vuillerens, Penthalaz). 

Rattachons à ces trois mots vaudois : 

Pètchifœ, « partir dehors », qu'on trouve en Ajoie et à Bour- 
nois (Franche-Comté) [voir Merlo, p. 53, qui le dérive sans 
nécessité de partita foris]. 

L'idée de sortie et de départ a souvent donné lieu à des mots 
nouveaux pour printemps, c'est presque toujours l'infinitif ou 
le participe d'un verbe tel que salire, sortire, exire, par- 
tire, mais nulle part, semble-t-il, cette création n'a réussi à 
conquérir un aussi grand territoire que dans la Suisse romande. 



* Le / de jori étonne. Les formes de la vallée d'Aoste (type forye) ne 
permettent pas de dériver le mot de joris ire ni de forilem. C'est pour 
cela que M. Merlo suppose un foriartutn (même un foricarium) , qui en 
effet lèverait toutes les difficultés ; mais, vu que le i de foris est tombé 
de très bonne heure, on ne voit pas ce qui aurait pu introduire ici une 
palatale. 



LES QUATRE SAISONS DANS LES PATOIS ROMANDS 53 

Mentionnons deux mots analogues dans les patois allemands: 
rOberland bernois dit: Ustig^, littéralement <x dehors jour » 
jour où l'on sort ; et certains patois montagnards de la Bavière 
appellent le printemps Auswàrtsziit, « temps où l'on sort >. 

3. Bontin. C'est le mot courant pour printemps dans les 
cantons du nord: Neuchâtel et Berne. L'origine du mot n'a pas 
besoin d'explication. Après l'hiver si rigoureux dans le Jura, le 
printemps est le bienvenu, c'est le bon temps par excellence. 
Bontin est aussi très répandu dans le canton de Vaud, un peu 
moins dans celui de Fribourg, mais sans y avoir pris la signifi- 
cation précise de printemps. Le plus souvent il a gardé son 
acception étymologique de « temps agréable » ; tantôt il désigne 
seulement les beaux jours du printemps, tantôt tout le temps de 
la bonne saison, printemps et éié ensemble; il est alors syno- 
nyme de bouna sèzon, qu'on emploie dans ce sens, par exemple 
à Montherond. 

Rattachons à ce qui précède: 

bétin, < beau temps » qu'on entend dans la Montagne neu- 
châteloise à côté de bon tin. 

rèlin, en Gruyère et à Châtel-Saint-Denis, et rèdou, à Sour- 
nois (Franche-Comté), désignent le temps doux qui, après le 
froid, annonce le printemps, donc quelque chose comme 
« l'avant-printemps > ; cp. l'allemand Vorfriihling. 

Nous n'avons plus qu'à mentionner : 

4. Kârin-n, « Carême », mot employé dans la vallée de 
Moutier (Malleray, Champoz, Crémine) et à Vauffelin-Plagne. 

Le printemps est donc la saison privilégiée de l'imagination 
romande, on dirait que chaque région a mis son orgueil à 
donner au printemps une empreinte particulière: le Valais aime 
le yi3r//>?, Fribourg préfère \t furi, Vaud l'appelle le salyi, et le 
Jura, qui souffre peut-être le plus des rigueurs de l'hiver, le 
salue comme le bon temps. 



* Et usiog à Alagna, une des intéressantes colonies de langue alle- 
mande au sud du Mont-Rose ; c'est donc un mot antérieur à cette 
colonisation. 



54 E. TAPPOLET 

L'ÉTÉ 

Autant de variété pour le printemps, autant d'uniformité 
pour l'été. C'est partout le tsâtin {tchàtin, tchâtin, etc.), le 
temps des grandes chaleurs. Souvent le mot signifie en parti- 
culier l'époque où l'on récolte le foin et le blé, ou se précise 
en désignant le temps entre le 15 juin et le 20 ou le 22 sep- 
tembre, ou entre le i^'' juin et le i*'^ septembre. Par contre la 
Montagne neuchâteloise donne plus d'étendue d,\x tchâtin: c'Q?,t 
simplement la bonne saison, opposée en bloc à l'hiver et com- 
prenant le printemps, l'été et l'automne. Ainsi la langue nous 
confirme dans une certaine mesure le fait climatérique connu 
que dans les plateaux jurassiens l'hiver et l'été se succèdent 
presque sans époque intermédiaire. 

L'AUTOMNE 

Les mots pour automne divisent notre territoire en deux : 
tout l'est, c'est-à-dire les cantons alpestres Valais, Vaud, Fri- 
bourg, a conservé le latin autumnus {oouto?i,Yx\ho\xrg, Vaud ; 
œuton, oukton, oupton, Valais) tandis que tout le long du Jura 
il y a eu remplacement. 

Les nouvelles créations se font à l'aide de « saison dernière », 
« saison tardive. » 

I. daritin, dari, indari, le « dernier temps », « le der- 
nier », cp. le fortin et le fori^ « l'endernier » (cp. l'ende- 
main), occupent le canton de Neuchâtel, y compris Péry 
et Plagne (Berne), le Jura vaudois et le canton de Genève ; 
ils sont très répandus dans la Franche-Comté, d'où ils sont 
probablement entrés en Suisse. Daritin (déritin) est la forme 
neuchâteloise et vaudoise, dari, àdari et andari se partagent 
Genève. 

Rattachons à ce groupe réuni par l'idée de « dernière saison » 
un mot isolé : 

Ta, le « tard » usité à Sales (Fribourg) à côté de bouton; 
c'est le commencement d'une nouvelle formation arrêtée dès 
son éclosion par le terme traditionnel. L'idée de « temps 



LES QUATRE SAISONS DANS LES PATOIS ROMANDS 55 

tardif » a par ci par là donné lieu à des termes nouveaux, par 
ex. dans les Vosges, dans les Pyrénées, et dans le \\'urteni- 
berg, qui dit Spàtling. 

2. èrba, s. m., est le mot particulier au Jura bernois; il est en 
outre attesté pour le Landeron (Neuchâtel) et pour la région 
de Montbéliard et Belfort. Le reste de la France ne le con- 
naît pas. La forme de ce mot singulier varie entre : àrba, Ajoie 
et Delémont, arbé, Plagne, arbo, vallée de Moutier, arbé et 
arbo à Malleray, avec les intéressants dérivés èrbato?i, petite 
prune jaune qui mûrit vers l'automne, crbatat\ s. f., fruit du 
prunier d'automne, et crbatij, s. m., prunier d'automne (Ajoie). 
En outre on trouve dans des documents du seizième siècle 
arbaulx, et aussi herbaulx « champs d'automne » (Franches- 
Montagnes). 

D'où vient ce mot? » On a proposé: i° l'allemand Herbst^ 
2° un diminutif de herba : herbittum et 3° un dérivé adjectif 
de herba : herbale. Aucune de ces trois hypothèses ne satisfait 
entièrement, comme nous allons voir. 

I. L'étymologie Herbst ne laisse rien à désirer au point de 
vue du sens, et l'on sait combien les mots allemands sont fré- 
quents dans le Jura bernois. Ajoutons que les patois vosgiens 
se servent également d'un mot d'origine germanique pour dé- 
signer l'automne, qu'ils appellent « gain», du radical de l'alle- 
mand weiden; il y a cependant cette différence que le mot em- 
prunté ne signifie pas « automne » dans la langue d'origine, 
comme ce serait le cas pour notre drba. Que dit la phoné- 
tique ? Au premier coup d'oeil tout semble s'accorder à mer- 
veille. L'ancienne forme de herbst est herbesf {herbist). Or 
on sait que dans presque tout le Jura bernois e -\- s -\- consonne 
donne a: ainsi â de est, frcl, frais, de frisai, épâ, épais, de 
spissu, krâtr, croître, de crescere ; de même donc èrbâ de 
herbest, l'aspiration germanique ayant été supprimée. 

On objectera arbé à Plagne, et arbo dans la vallée de Mou- 
tier. Pour la forme de Plagne, on a tort, car i? + j + consonne y 
devient régulièrement é et non pas â: ainsi /= Q?,t,fré=^ frais, 



56 E. TAPPOLET 

épe =r épais [è par influence française ou par dissimilation 
vocalique), dékré = décroît. Quant à Va de arâé, comparez 
arbèdj = herbage, barbijat\ s. f. pi., nuages moutonneux, 
dérivé de brebis. Pour ce qui concerne la forme avec <?, arbo, 
dans la vallée de Moutier, les mots qu'on pourrait citer à 
l'appui sont peu concordants entre eux (crescere = krétr 
ou krètr à Tavannes, Perrefitte, Grandval, krétr ou krHr à 
Court, Malleray, spissu = épa à Tavannes, Perrefitte, épe à 
Court, Malleray); cependant Tramelan-dessus offre quelque 
analogie avec krdtr, épd. Les dérivés èrbaton, etc. auraient con- 
servé le t final de herbest. Pour herbaul du seizième siècle, il 
faudrait dans ce cas admettre une graphie inverse d'après c?ie- 
vaux, prononcé tchvâ. 

Mais la grande difficulté est l'accent. Herbest est accentué 
sur la première syllabe, tandis que èrba l'est partout sur la ter- 
minaison. Comment admettre ce déplacement d'accent si con- 
traire à ce qui se passe habituellement? 

Voyons si les dérivés de herba sont moins récalcitrants. Le 
sens ne fait guère de difficultés. Pourquoi l'automne ne serait- 
il pas la saison des herbes ou des petites herbes, le temps où 
l'on mène le bétail brouter sur les prés le dernier regain qu'il 
ne vaut plus la peine de couper ? Le mot herbittum se trouve 
dans l'ancien français herbet, mais au sens de « herbette » ; 
l'équivalent en serait érba dans tout le Jura bernois, y com- 
pris Plagne et la vallée de Moutier qui disent tchvala, che- 
valet, bida bidet, bia, biat\ blet blette. Ainsi les trois formes 
arbé, arbo et herbaulx resteraient inexpliquées ; il faudra donc 
renoncer complètement à tirer notre èrba de herbittum. 

3. herbale satisfait mieux pour la formation aussi bien que 
pour la phonétique. On comprend très bien un herbale (tempus), 
temps herbal = époque où l'on broute l'herbe, cp. pour la 
formation printemps, fortin, daritin, fenal mois, « juillet », 
dans les patois wallons (Merlo, p. 146 etc.). Le dictionnaire 
vieux-français de Godefroy donne: herbal, s. m. 1° mois de 



LES QUATRE SAISONS DAXS LES PATOIS ROMANDS 57 

juini, 2" prairie, dans ce dernier sens aussi herbd : de là en tous 
cas le herbaulx des Franches-Montagnes, mot qui n'est pas nc- 
cessairement le même que èrba. L'italien connaît aussi herbale 
comme adjectif. Or comme -aie aboutit à â dans la plus grande 
partie du Jura bernois, et à o dans la vallée de Moutier, herbal 
semble nous débarrasser de toutes les difficultés, puisque nous 
avons en général èrba et en particulier èrbo dans cette même 
vallée de Moutier qui fait de « cheval » tchvb et de « mal > 
7nb. Mais il y a deux obstacles : c'est d'abord et surtout Plagne 
dont la forme arbé ne peut provenir normalement de herbale., 
cp. aval ^ avb, cheval = tchvb. Pour soutenir herbal il faudrait 
voir dans arbé une forme correspondant à l'ancien français 
herbel. En second lieu les dérivés comme crbaton, crbatat\ etc., 
dont le / s'explique si bien par herbest ne se comprennent plus 
avec herbal, à moins d'admettre quelque analogie, comme de 
clou on fait cloutier et de fer-blanc ferblantier, d'après potier 
ou charpentier. 

En somme, des trois hypothèses examinées, celle de herbal 
a le plus de chance de passer, parce qu'elle laisse le moins de 
formes inexpliquées et qu'elle est appuyée par l'ancienne 
graphie herbaul; mais le dernier mot n'est pas dit. 

L'HIVER 
Uhiver est la seule des quatre saisons qui n'ait pas changé 
d'appellation, ni en grand, dans le domaine des langues roma- 
nes, ni en petit, dans les patois de la Suisse romande; avec 
une légère exception cependant: la Montagne neuchâteloise 
dit h pce tin, le « vilain temps », à côté de d'vouè, « hiver » ; 
mais sans cela, l'ancien terme roman a résisté partout aux 
tentatives de remplacement. 

^ L'indication de ce sens est erronée. Godefroy a trouvé le mot dans 
un document jurassien du XIV= siècle : en février, en mai et en herbaulx 
où il doit avoir le même sens qu'aujourd'hui ; comparez le deuxième 
exemple tiré de la même contrée: au mois de septembre ou d'erbaulx. 
(vers 1436.) 



58 E. TAPPOLET 

Mentionnons la forme avec nasale inver, qui ne se rencontre 
que dans les Alpes vaudoises. C'est probablement l'influence 
du verbe inver?iâ, qui se trouve partout, aussi dans le domaine 
de iver\ inveruâ au lieu de iver?iâ paraît formé d'après intsàtanâ, 
« estiver » et d'autres verbes avec in. 

Récapitulons : 

Les saisons, si mathématiquement égales par rapport au 
temps qu'elles embrassent, sont singulièrement inégales par 
rapport aux termes qui les désignent. 

Les deux antipodes, hiver et été, nous ont montré une stabi- 
lité d'expression étonnante. Partout le tsâtin et partout Vivèr ; 
à peine un timide pà tin qui ose concourir, sans aucun succès, 
malgré la profonde vérité qu'il proclame dans le pays hivernal 
de la Chaux-de-Fonds. 

Le printemps et l'automne, par contre, ont étalé devant nous 
toute la richesse et toute la variété d'expression dont sont 
capables des parlers populaires qui n'ont pas subi l'influence 
d'un centre littéraire. Le sol si varié de la Suisse romande a 
fait naître une douzaine de formes différentes pour le printemps 
et une demi-douzaine pour la saison correspondante de l'au- 
tomne. Cette même proportion nous est en général confirmée 
par la vaste étude de M. Merlo. Nous y trouvons très peu de 
mots pour les deux grands contrastes dans la nature : hiver et 
été, mais beaucoup de termes nouveaux pour les saisons inter- 
médiaires. Cette constatation est, à mon avis, le résultat le 
plus important des longues et minutieuses recherches de 
M. Merlo. Aussi l'auteur ne manque-t-il pas de l'apprécier à 
sa juste valeur (p. 16.). 

Voici son explication, qui me paraît très juste: hiver et été 
sont des idées générales, comparées avec printemps et automne, 
qui ont quelque chose de secondaire, de particulier. Or les mots 
exprimant des idées générales persistent longtemps, tandis que 
l'on observe une plus grande variabilité dans l'expression des 
idées particulières et dont la langue, à la rigueur, peut se passer. 



LES QUATRE SAISONS DANS LES PATOIS RCniANDS 59 

Cela nous fait comprendre un peu la grande variété de 
termes, mais cela ne nous explique pas pourquoi c'est préci- 
sèment la Suisse romande qui abandonne la tradition latine 
dans une si large mesure. 

A cet égard, M. Merlo fait remarquer avec raison que dans 
un pays de montagnes, où l'hiver dure de six à neuf mois, les 
contrastes entre la bonne et la mauvaise saison sont plus vifs 
et les passages d'une saison à l'autre bien plus rapides. Ainsi 
le printemps ou le retour du bon temps devient pour les habi- 
tants un événement d'autant plus marquant que le montagnard 
est paysan et, inséparable de son bétail, doit partager avec lui 
toutes les vicissitudes des saisons. De là ces nombreuses ex- 
pressions ayant le sens de « dehors », sortir, partir, ouvrir 
(dialectes ladins et italiens), qu'on trouve presque exclusive- 
ment dans les patois montagnards, ainsi dans la Suisse romande 
et allemande, en Bavière, dans le Tyrol et dans le Frioul. 

Sans doute on sort partout au printemps, à la campagne, 
comme à la ville, mais dans la vie monotone des paysans 
montagnards, cette première sortie au pâturage est un moment 
solennel, une fête, qui a été capable de transformer le vocabu- 
laire hérité des Romains. 

E. Tappolet. 



TEXTES 

-*- 

I. La dsmi-ôna. 

Patois de Rougemont (Vaud). 

You chu pa tan por lé novalè niéjurè, dajay oun anxçn dé 
chachanf an : on yadT^o on béyay ouna botoôp por dou é ouna 
chopin han on-n-ér^ay choie ; or a, lo litrp l è tru grô por dou 
é lo dpnii-litrp on pou ppiyou ■' oti cha jamé kan on-n-a chin 
h fô. Achpbin, din lé niaynad:(o, kan lé-j-infan fajan lé 
vôrin ou kp lé fénè avan tru krouyp linvoua, on prinjay la 
dpmi-ôna, k'avay justo la grantyaou h faàay por la férè ht 
manéyi ; chin fajay io rintra din Voua^drp. Avouay lo métrp^ 
tyè volay-vo férè ? On-n-a rin mé d'ôtorita ! 

TRADUCTION 
La demi-aune. 

Je [ne] suis pas tant pour les nouvelles mesures, disait un 
vieux de soixante ans : autrefois, on buvait une bouteille à deux 
et une chopine quand on était seul ; à présent, le litre est trop 
gros pour deux et le demi-litre un peu petit: on [ne] sait jamais 
quand on a ce qu'il faut. De même, dans les ménages, quand 
les enfants faisaient les vauriens ou que les femmes avaient 
trop mauvaise langue, on prenait la demi-aune, qui avait juste 
la grandeur qu'il fallait pour pouvoir bien la manier; cela fai- 
sait tout rentrer dans l'ordre. Avec le mètre, que voulez-vous 

faire ? On n'a plus aucune autorité. 

J. Henchoz. 



LE TENÈRÔ 6l 

II. La tanero. 

Patois de Blonay (Vaud) 

La Su::;èn a Djan Pyéro l îr on-na fémala viva é gréhân^a ; 
lé-2i-infan l'âniâvan grô, l avéi tbdb°"lon ôkû dé bon a ld°** 
balyi, ma l trd pouéirâu:(a ko to. K'îr3 pâ on-na savinta, 
kpmin vb-:(^-alâ oUrd pè h konto hs m'a fé li mtma ko sin : 

— (( On yâd:(o kp ncûûré-:{-bmb l é^an lé damon pb lé fin, 
mé trbvâvb tbta sbléta din sta gràsa mèi^on. Dé d:^ua, sin 
m'é&éi bin tbton, ma siîb kp la né vpnyài, l avé gran pouâirè. 
On d:{_ua ka l avéi fé tan isô, mé dp^é : « Pbrvu kp np vin- 
nyp pâ db°** pou tin sta né! N'a pâ mankâ. Dévè h né, mé 
métb a //yô^rp tbtp lépoudrt'é léfpnéiârpkp l éâan d^a xly^sè, 
ma anfin, l é tbparéi fé la réyuva dé tbta la méi^on, du h 
lénô a la kâva, kpmin dé kb'&pma. Lp tin l trp kpve, ma tran- 
tyilb ; mé su pâ dévpha a tsavon, b°^* ka kp falyp mé rélévâ. 

TRADUCTION 
Le tonnerre. 

La Susanne à Jean-Pierre était une femme vive et gracieuse. 
Les enfants l'aimaient beaucoup ; elle avait toujours quelque 
chose de bon à leur donner, mais elle était très peureuse. Elle 
n'était pas une savante, comme vous allez l'entendre par le 
conte qu'elle m'a fait elle-même comme ceci : 

— « Une fois que nos hommes étaient sur les monts pour les 
foins, je me trouvais toute seule dans cette grande maison. De 
jour, cela m'était bien égal, mais aussitôt que la nuit était ve- 
nue, j'avais grand'peur. Un jour qu'il avait fait très chaud, je 
me dis : « Pourvu qu'il ne vienne pas du mauvais temps cette 
nuit ! » Cela n'a pas manqué. Vers le soir, je me mets à fermer 
toutes le6 portes et les fenêtres qui étaient déjà fermées, mais 
enfin, j'ai fait quand même la revue de toute la maison, du ga- 
letas à la cave, comme d'habitude. Le temps était couvert, 
mais calme ; je ne me suis pas complètement dévêtue, au cas 



02 L. ODIN 

Mé kutsb, fé ma préyfrè, é, tink on-n-inlypd:io / Té manéréi 
pî ! h mé mélo a dprè é so°Hb frb db°" lyi hmin sp bourlâva 
d^a, mé vî'&b a la kouâité, métb mé mélyb°" sblâ, kdtnin 
nouera niéirp nb-i-avéi tbdb°"lon :(o°^ dp dé férè, l âyb h 
krbjb é mé ijn-uyb on-na ouârba b°" méitin db°" pâlyb, mon 
hrbjb a la man. Lé-^-mlypd^^b vin-nyon lé-:(^on apréi lé- 
:(^ôtrb : la tsanbra n in-n-îrp plyâina ; mé sôvb a Vbûô,... h 
mtm aféré.... Dyurlâvb hmin la fblyè. Typ férè ? Alâ tsi lé 
vp:yin ? famé n'aré âl^à salyi sbléta dp la rnéi^on né traversa 
h tspmin pbr alâ tsi lé M. Mé vin on-n-idéyè : m'in vé b°^ 
kblidâ kp l a, hpniin tp sa, dw^p pouàrtp dé salyâitè, pindb 
mon krbjb a-7i-on xfyou, épu m'infatb din la rintrâyp kp la 
mouralyp fâ b°" tpnyémin dé dplé : m'apmyb kontrp la pouârta 
é réistb inkp tbta trancha in-n-atindin sin kp pouréi arpvâ. 
Mé dp:^é intrémè : Sp Ip tpnerb l intrp pèr on-na pouârta, tp 

qu'il me faille me relever. Je me couche, fais ma prière, et 
voilà un éclair ! Comme tu y vas i, que je me mets à dire, et je 
saute hors du lit^ comme s'il brûlait déjà. Je me vêts à la hâte, 
je mets mes meilleurs souliers, comme notre mère nous avait 
toujours dit de faire, j'allume la lampe et me tiens un moment 
au milieu de la chambre, ma lampe à la main. Les éclairs ve- 
naient les uns après les autres : la chambre en était pleine ; je 
me sauve à la cuisine... la même chose.... Je tremblais comme 
la feuille. Que faire ? Aller chez les voisins ? Jamais je n'aurais 
osé sortir seule de la maison, ni traverser le chemin pour aller 
chez les M. Il me vient une idée : je m'en vais au corridor qui 
a, comme tu sais, deux portes de sortie, je pends ma lampe à 
un clou et puis je m'engage dans la rentrée que fait la mu- 
raille à l'appartement de l'autre côté ; je m'appuie contre la porte 
et reste là, toute transie de peur, en attendant ce qui pourrait 



* Littéralement : te manière seulement I Les exclamations de ce 
genre sont très fréquentes en patois. Elles expriment le mécontente- 
ment d'une personne à la vue ou à l'ouïe de choses désagréables. Elles 
ne se traduisent que difficilement. 



LE TENÈRÔ 63 

té sôvéréi pè Fotra. L ové bin raniasâ mé kbtilyon Jconirp mé, 
pb hj sd h t prier dévéi to dé niïnià pasâ pè h hblidâ s in k? 
h vâyb, h rw poiiésp pâ mé tbtsi. Léi-y-é pasâ la né sin m-{â 
mé sélâ. » 

— ff Vài, ma, kp léi dyb apréi sin, 1? ipnerb koua plyp rîdb 
tyé vb. » 

— « Kéi:;^ té, kp nié répon, din si tin l îro dégadja é n'aréi 
janié pu mé ratrapâ. » 

La bouna vîlyp vi adéi, h vb dpvp aspbin tyé a mé, sp vb- 
:(^-alâ h léi démanda. Fô pâ léi-y-alâ dprp kp la ter a l é 
ryonda né kp vîrè : sin né pâ pbsiblyb ; kpniin k'on se ratin- 
drâi kan on spréi dé:^b ? Pbr li, kpniin pb lé vïlyb dé son tin, 
la gràila vin kan Vmra rblyp lé gbtp dé plybd::ip l'pna kontrp 
Vôtra é lé fâ dinsp vpni dure. 

arriver. Je me disais en moi-même ; « Si le tonnerre entre par 
une porte, tu t'enfuiras par l'autre. » J'avais bien ramassé mes 
jupons contre moi, afin que, si le tonnerre devait quand même 
passer par le corridor sans que je le visse, il ne pût pas me 
toucher. J'y ai passé la nuit sans oser m'asseoir. » 

— « Oui, mais, lui dis-je après ce récit, le tonnerre court 
plus vite que vous. » 

— « Tais-toi, me répond-elle, dans ce temps, j'étais agile et 
il n'aurait jamais pu me rattraper. » 

La bonne vieille vit encore ; elle vous le dira aussi bien 
qu'à moi si vous allez le lui demander. Il ne faut pas lui aller 
dire que la terre est ronde, ni qu'elle tourne : cela n'est pas 
possible; comment se retiendrait-on, quand on serait dessous? 
Pour elle, comme pour les vieillards de son temps, la grêle 
vient quand le vent bat fortement les gouttes de pluie l'une 
contre l'autre et les fait ainsi devenir dures. 

<-^h-*- 



TABLE DES MATIERES 



-*- 



Pages. 

Gustave Pfeiffer. Proverbes patois recueillis à Lens 

(Valais) 3, 23 

P. BovET. Le rouet de ma grand'mère lo 

L. Gauchat. Les noms des vents dans la Suisse romande : 

IL djoran 13 

L. Gauchat. Les limites dialectales dans la Suisse romande 

(avec carte) 17 

C. Fleuret. Fâblyâ du làu è du rnâ, patois de Bernex 

(Genève), avec notes par J. Jeanjaquet 30 

J. Jeanjaquet. Etymologie. Bas-valaisan garzin, eau-de-vie 36 



L. Gauchat. Etymologie. Lôvr, veillée 

La Rédaction. Les salutations dans les patois romands. 
E. Tappolet. Les quatre saisons dans les patois romands 
J. Henchoz. La ddmi-ôna, patois de Rougemont (Vaud) . 
M™e L. Odin. Ld tdytero, patois de Blonay (Vaud) . . . 



38 
41 
49 
60 
61 



L»usanne. — imprimerie Georges Bridel & C'* 



BULLETIN 



DU 



GLOSSAIRE DES PATOIS 



DE LA 



SUISSE ROMANDE 



PUBLIE PAR LA 



Rédaction du Glossaire. 



QUATRIÈME ANNÉE 
1905 



BERNE 

BUREAU DU GLOSSAIRE 

Hallerstrasse 39 



L'ORIGINE DU NOxM 

DE LA CHAUX-DE-FONDS 

— î— 

Parmi les Chaux innombrables qu'on rencontre dans la 
Suisse romande et, bien au delà, dans une grande partie 
de la France, celle qui se distingue par l'addition de-Fonds 
a acquis la plus grande renommée. Un vrai miracle a, en 
effet, transformé une simple chaux, qui ne paraissait offrir 
aucun avantage sur d'autres endroits du même nom, en une 
localité populeuse, retentissante, qui s'est très longtemps glo- 
rifiée d'être le plus grand village du monde. Aujourd'hui, 
devenu ville par la force des circonstances, ce centre indus- 
triel et politique de plus de 35 000 habitants, à mille mètres 
d'altitude, avec un « gymnase », un théâtre, une gare qui a 
coûté on sait combien de millions, ne cesse pas d'être une 
curiosité. C'est donc indirectement l'industrie horlogère qui 
a rendu le mot Chaux intéressant. 

Le problème de l'origine du mot a gagné en actualité par 
une petite discussion récente entre MM. Niedermann et Jac- 
card, professeurs l'un à la Chaux-de-Fonds, l'autre à Aigle, 
qui ne sont pas arrivés à se mettre d'accord dans leurs arti- 
cles publiés dans le National suisse du 31 mai et la Gazette de 
Lausanne des i^*", 17, 21 et 22 juin 1901. Tandis que M. Nie- 
dermann soutient l'étymologie callis, M. Jaccard se base sur 
le bas latin calma, qu'il défendra encore dans ses Etudes 
toponymiques en cours d'impression, dont il a bien voulu me 
communiquer les épreuves concernant le nom en question. 

Si je prends la plume pour apporter ma contribution à 
l'étude du mot, c'est, comme le devine le lecteur, parce que je 
ne suis d'accord ni avec l'un ni avec l'autre. Comme mes pré- 
décesseurs, je ne m'attacherai pas uniquement au nom Chaux- 



4 L. GAUCHAT 

de-Fonds, mais j'embrasserai d'un coup d'œil toutes les Chatix 
que je connais, afin d'établir l'investigation sur une base aussi 
large que possible. Discuter le mot Chaux, c'est se reporter de 
2000 ans en arrière et examiner un petit fragment de la vie 
d'autrefois. 

Les étymologies proposées jadis par Lutz (calvus, chauve), 
Matile (cavus, creux), MM. Châtelain et Alf. Godet (casa, 
maison), M. Michelin-Bert (clausus, clos) et M. Cohn (*cassi- 
ma terra, terre très vide, Zeitschrift fur romanische Philolo- 
gie XIX, p. 60) peuvent être considérées comme définitivement 
écartées; elles n'ont pas l'appui de la phonétique locale, sans 
laquelle aucune étymologie ne saurait tenir debout. C'est aussi 
principalement l'étude des sons qui me fait donner tort à 
MM. Niedermann et Jaccard. 

Mais commençons par constater l'état des choses. D'abord 
en Suisse. Il ressort des renseignements fournis par les corres- 
pondants du Glossaire que le mot Chaux n'appartient plus 
guère à la langue parlée, c'est un fossile linguistique. Les 
cartes Siegfried sont pleines de noms qui ont tous eu une fois 
leur signification nette et précise, mais dont le sens a pâli au 
cours des siècles, pour devenir finalement un simple cliché 
géographique, témoins les nombreux Nant, Frasses, Broillet, 
Condémine, etc. Pour les paysans, ces mots sont devenus insen- 
siblement des noms propres, riches en souvenirs personnels 
peut-être, mais vides de sens générique. Un nant est devenu 
le Jiant. La principale cause de cette lente transformation du 
vocabulaire doit être l'isolement de la chose appelée de ce 
nom par les habitants d'une contrée déterminée, ainsi que le 
remplacement continuel des termes génériques par d'autres 
d'une valeur plus universelle. La vieille expression romande 
otô (hospitale) est remplacée par méjon {maison); les « ra- 
cards » du Valais finiront par devenir des granges, etc. Notre 
mot Chaux est un de ceux qui viennent de perdre leur signifi- 
cation précise. Il y a 200 ans, nous aurions été facilement 



L'ORIGINE DU NOM DE LA CHAUX-DE-FONDS 5 

renseignés sur sa valeur ; aujourd'hui le philologue est obligé 
d'intervenir pour interpréter et mettre d'accord les opinions 
discordantes. 

Dans une seule région chaux est encore employé comme 
appellatif, à savoir dans la Gruyère, où tsô^ s. f., signifie /rf/w- 
rage abrupt^ près des sommets^ où le bétail arrive difficile- 
ment'^. Un proverbe gruyérien dit: fin de tsô, fin de ma, litt. 
foin de chaux, foin de mal, c'est-à-dire que le foin des chaux est 
difficile à récolter. Un des correspondants donne un exemple 
caractéristique du mot comme appellatif: lyè pè le isà k kor- 
chon le lèvantsè = c'est par les chaux que descendent (cou- 
rent) les avalanches. La définition comme pâturage abrupt 
présente déjà une spécialisation de l'idée de chaux, due à la 
configuration des approches des sommets en Gruyère. En 
effet, l'excellent glossaire de Louis Bornet donne une explica- 
tion plus ample: « c'est, dans les hauts pâturages, la partie 
qui forme une pente généralement assez uniforme et régulière, 
s'élevant plus ou moins au-dessus du chalet, et où les vaches 
ne vont pâturer que pour autant qu'on les y mène. » Bornet 
n'insiste pas sur le fait « qu'il y a aussi des tzôs trop roides 
pour qu'on puisse y mener les troupeaux. » 

L'appellatif est encore usité dans les Alpes vaudoises, avec 
les définitions suivantes: « partie élevée et généralement ar- 
rondie d'un pâturage haut » (Etivaz), « montagne large, ar- 
rondie, toute gazonnée et ayant parfois une petite dépression 
au sommet, rampe douce » (Ormonts), « pente de gazon ex- 
posée au soleil » (Gryon) -. 

En Valais, le mot ne fonctionne plus guère que comme nom 



' Thorin, Notice sur GrandviUard, p. 62 n. : «prés de montagne 
autres que les pâturages. » 

^ Comparez ce que disent les vieux dictionnaires inédits de Henchoz 
(Rossinières) : « plaine un peu concave sur une montagne » et de Du- 
mur: « plaine un peu concave de montagne, » puis « sommet de 
montagne, vallon très élevé. » 



6 L. GAUCHAT 

propre, sous les formes tsô ou tsâ, selon la phonétique locale, 
écrit très souvent za et prononcé à tort zâ par les étrangers 
et les indigènes qui les imitent. L'expression désigne les pâtu- 
rages les plus hauts « où on laisse paître les vaches en toute 
liberté, c'est-à-dire sans partager jour par jour » (Trient) , une 
« petite plaine surplombant un précipice » (Leytron), une 
« grande étendue d'alpages où les génisses, les moutons pais- 
sent en liberté » (VoUèges). « 300 pièces de bétail passent l'été 
à la chaux du Grand Saint-Bernard. » 

Dans les autres cantons, y compris la plaine du canton de 
Vaud et la Vallée de Joux, Chaux n'est que nom propre. Le 
canton de Genève ne paraît pas même posséder le mot comme 
tel. Un seul correspondant bernois indique le sens de « colline 
de pâturage s'élevant brusquement » (Charmoille). La forme 
bernoise est tchâ. Dans les hautes vallées neuchâteloises, j'ai 
essayé vainement de faire définir le mot. Plusieurs personnes 
de la Montagne neuchâteloise et du Val-de-Travers préten- 
dent cependant que Chaux a un peu le sens de vallée, de 
plateau long et élevé. Une très vieille femme a même formé 
l'exemple : èl è bè lérdj la tchâ d Vabrsvna ^ « elle est bien 
large la chaux de la Brévine^. » Cela paraît donner raison 
au doyen Bridel, qui traduit le mot chaux par « sommet de 
montagne, pâturages élevés dans les Alpes.... » puis: « ce 
même mot signifie au contraire, dans le Jura, un vallon. » Le 
même mot aurait-il donc désigné dans les Alpes les pâtu- 
rages près des sommets et dans le Jura le fond de la vallée? 
La contradiction n'est qu'apparente et s'explique facilement 
par les conditions topographiques. Dans les Alpes, les som- 
mets et leurs environs sont dénudés, dans le haut Jura ils sont 
boisés, et ce sont les dépressions, les combes, en partie maré- 
cageuses, qui prennent le nom de chaux. 

Il ressort de ce qui a été dit que le mot a été appliqué à 

1 C'est donc plutôt VAbrevine qu'il faudrait écrire; de* adbibe- 
rina, fontaine pour abreuver? 



l'origine du nom de la chaux-de-fonds 7 

une étendue de terrain inculte, ensuite de l'absence d'eau et 
d'humus. La chaux peut se couvrir d'herbe, servir de pacage, 
elle ne peut être labourée, étant trop pierreuse (ou maréca- 
geuse). L'inclinaison du terrain, la situation par rapport au 
soleil, l'aptitude à servir de pâturage sont des éléments se- 
condaires dans la définition du mot. Ce n'est que par exten- 
sion qu'on nomme chaux un sommet, un mamelon gazonné. 
Ainsi à côté de la Chaux des Tallières (de la Brévine), du 
MiHeu^, de Fonds, d'Abel (près Les Bois), Damin (au pied du 
Mont Damin, au-dessus des Convers), etc. qui représentent de 
vastes étendues de terrain, on trouve dans les mêmes contrées 
de petites Chaux sous la forme de replats, de mamelons, 
comme la rond' tchô dans la commune de la Brévine, ou le 
mamelon appelé tchô près de Dombresson (Val-de-Ruz). Les 
lieux-dits Plana-Chaux (Chaux-plane^), Bellechaux^ {(^xvc\Q\v\.i) 
prouvent que toutes les chaux ne sont pas nécessairement 
abruptes ni dénudées. Sonchaud (sommet de la Chaux) sur 
Villeneuve montre que chaux ne peut à l'origine désigner le 
sommet lui-même. On ne dirait pas non plus si souvent à la 
Chaux, en la Chaux^ sur la Chaux, s'il s'agissait du point cul- 
minant de la contrée. 

L'étude de nos meilleures cartes conduit au même résultat. 
Jamais les chaux ne sont boisées par exemple. Le bois de la 
Chaux, sur Tramelan, n'est pas un bois sur, mais au-dessus d'une 
Chaux, de là son nom. La feuille n» 276 de l'atlas Siegfried, 
intitulée La Chaux, reproduit une étendue à peu près plate 
entre le Bois du Veau^ (sic!) qui monte jusqu'à une hauteur 



1 Cette appellation se retrouve dans un document fribourgeois de 
1693 : La Chaux du Mevten, rière Villars-sous-Mont. 

' Comp. entre autres le Plan la Chaux du Grand Saint-Bernard, à 
2056 mètres. 

3 Comparez la Bella-Cha au-dessus de Chamonix. 

* Le cartographe responsable aurait facilement appris que ce bois 
appartenait autrefois au Vuax Travers, à la commune de Couvet. 



8 L. GAUCHAT 

d'une cinquantaine de mètres, et le Broillet, qui s'élève un peu 
plus. En somme les chaux sont situées dans le Jura à une alti- 
tude d'environ looo mètres, tandis que dans les Alpes elles se 
trouvent au-dessus de la zone des arbres à environ 2000 mètres. 

Mais il serait faux de croire que le mot appartient unique- 
ment aux régions montagneuses. Les Chaux sont moins fré- 
quentes, mais non pas rares dans la plaine. Les matériaux 
toponymiques du Glossaire que j'ai pu consulter m'ont dé- 
montré qu'il n'y avait pas beaucoup de communes vaudoises 
qui n'aient eu leur Chaux. Le nom devait être beaucoup plus 
répandu autrefois ; il s'est insensiblement retiré de la plaine et 
s'est mieux conservé sur les hauteurs. Cela s'explique assez 
bien. Dans le bas les landes et bruyères ont été en grande 
partie changées en prés et en champs ; une transformation de 
nomenclature a suivi ce travail de fertilisation. A la montagne, 
la lutte de l'homme contre la nature était inutile, et les chaux 
y ont triomphé de tout effort. Fin de isà, fin de ma ! 

Sortons maintenant de notre territoire romand et tâchons de 
délimiter l'aire géographique de notre mot. Nous aurons en 
même temps la chance de rencontrer des formes moins rac- 
courcies du vocable, surtout dans les patois allemands et du 
Midi de la France. Elles nous permettront de reconstituer la 
base étymologique. 

Le mot est très peu répandu en allemand, preuve que la racine 
n'est pas germanique. Nous rencontrons quelquefois Galm ou 
Galen dans le Valais allemand et les régions du canton de 
Berne qui touchent au domaine romand. « L'alpe sur Loèche 
que les Romands appellent Chermignon (probablement un dé- 
rivé du mot Chaux) s'appelle en allemand Galm-Alp » ( Jaccard, 
Etudes toponymiques). Le Haut- Valais connaît surtout la forme 
Galen ^ comp. le nom Galenstock. La carie de Zweisimmen 
(feuille n° 462 de l'atlas Siegfried) nous fait voir au-dessus du 
village de Matten un monticule (gazonné?) du nom de Galm, 
2188 mètres, près de Zweisimmen le Kumigalm, élévation 



l'origine du nom de la CHAL'X-DE-FONDS (J 

rocheuse, 2127 mètres, et le Muntigalm^, mamelon. La proxi- 
mité des Chaux romandes, qui apparaissent dans les mêmes 
conditions, et la ressemblance des formes méridionales que 
nous allons citer, nous fait penser qu'il s'agit toujours du même 
mot. L'échange de g contre ch romand ou plutôt c de l'époque 
latine n'a rien de surprenant ; comparez Gampelen — Cham- 
pion, Gestelen — Châtillon, Geschenen ou Gœschenen — italien 
cascina, Galmis — Charmey, etc. \J Idiotikon III 233 explique 
Galtn par « Gipfel, Riicken eines Berges (Wallis), besonders 
sanft zulaufender (Bern, Simmenthal) », et renvoie à Galen, III 
203: « beraster Bergrtlcken zwischen zwei Taleinschnitten 
oberhalb der Waldregion; darauf liegende Alpen (Wallis),.. 
wohl keltischen Ursprungs. » 

En France nous trouvons le mot dans Contejean, Patois de 
Montbéliard: « tcha, s. f., nom propre donné à certaines loca- 
lités où abondent les cailloux roulés, » Chambure, Glossaire 
du Morvan: « chaumâ, s. m. (dérivé), terre inculte et enga- 
zonnée, chaume, s. f., terrain engazonné, ordinairement de peu 
de valeur, lande, espace vague et livré au pacage des ani- 
maux ; » Chambure cite encore les dérivés (diminutifs) chaumeâ 
(Vendée), terre inculte, chaumasse (Forez), prairie humide, 
chaumea,chaumia (Poitou), petite chaume; Berthoud et Matru- 
chot. Etude historique et étymologique des noms de lieux 
habités du département de la Cote d'or, I. Période anté-romaine, 
Semur, 1901, citent les formes chaume et chaux, avec la 
même signification : « terrain inculte, généralement situé sur 
les plateaux de notre région et ne fournissant qu'un maigre 
pâturage » ; Boucoiran, Dictionnaire des idiomes méridionaux. 



^ Ne serait-ce pas une forme allemande de Chaumont? M. Jaccard 
voudrait identifier les différents Chaumont, Chaumcmtet, Channoutd de 
la Suisse romande avec calidus mons, ou même avec calvus mons 
pour le Chaumont de Saignelégier. Je crois qu'il fait erreur et qu'il y 
aurait avantage à rattacher toutes ces appellations, plus les Caumoun 
du Midi de la France, au mot que nous discutons. 



lO L. GAUCHAT 

nous fait connaître les mots caume, s. m. (!), plateau sur la mon- 
tagne, etcaumû^, s. f., plateau exposé au soleil; Mistral enfin, 
dans son Dictionnaire provençal-frayiçais, mentionne les formes 
caumo, champ- (Auvergne), cam, cham (Languedoc), chaup'^ 
(Alpes), = plateau désert, plateau rocheux qui domine une 
montagne; il énumère une quantité de noms propres: Lacalm, 
Lacam (Aveyron, Tarn), Lachamp (Lozère, Ardèche, Drôme), 
La Chalp, La Chatip, La Chau (Alpes et Auvergne) 3. Le dic- 
tionnaire du vieux français, de Godefroy, contient les mots 
chaumart, s. m., terre inculte, jachère, i. chaume, s. f., montagne, 
et 2. chaume, s. f., le chaume, où je propose de traduire par 
lande, en réunissant les deux articles, sauf pour un exemple : 
« je brusle la chaume et la paille, » qui est de tout autre na- 
ture, et enfin le mot chaumoi, très fréquent dans l'ancienne 
littérature épique, que Godefroy traduit par lieu couvert de 
chaume, champ moissonné, et auquel, d'après tous les exemples 
cités, il faut évidemment donner le sens de bruyère *. » 

Si ce dernier rapprochement est exact, chaumoi étant répandu 
dans tout le Nord de la France, le mot simple chaux aurait une 
fois appartenu à tout le domaine gallo-roman. En dehors de 
ce domaine, je ne le trouve pas dans les dictionnaires courants, 
mais Du Gange mentionne (d'après le dictionnaire de l'Aca- 
démie), le mot espagnol calma = ager exilis (c'est-à-dire sec^ 



^ Un final équivaut à un ancien a au Midi. 

^ Le ^ est probablement dû à une influence de campus, comme 
pense M. Thomas, Romania XXI, 9 n. 

3 Voir encore Littré, Supplément, sous chaiimat et chaume, i et 2, qu'il 
aurait fallu réunir ; Sachs-Villatte, sous chaumes = Steppen-Heide- 
lândereien ; Cotgrave, A Freuch-EngUsch Dictionary, 16 lï, chaumes ::= 
desart or untilled grounds ; lay lands, etc. 

* M. Thomas {l. c.) avait déjà proposé de rattacher chaumoi à notre 
mot chaux. En effet, comment peut-on identifier avec champ moissonné 
le passage où il est question de 30000 Turcs sur un caumoi{s), ou 
celui-ci: Romain les suient a desroi, qui par chemin, qui par chaumoi. Le 
chaumoi est le lieu où l'on se livre bataille, où l'on fait un camp, etc. 
En allemand, on traduirait par Brachfeld ou Heide. 



l'origine du kom de la chaux-de-fonds I I 

ft ab omni cultu destitutus, donc bruyère, ainsi que le mot ita- 
lien calma (d'après Ferrari, et sans indication précise de sens). 

Quelques dérivés, comme Chaumaz (Moudon, Oron, Cosso- 
nay, accentué sur l'a?), Chaumet (Morges,Echallens,Nyon, etc.), 
Chaumette, Chaumetta, Chaumettes (Payerne, Nyon, Auboime), 
viennent corroborer l'opinion que les mots Chaux, Chautne, s. f., 
Cau?no, Galm, etc. ne forment qu'une famille. Il est moins cer- 
tain que les noms contenant uner.- Charmet, Charmilles, Char- 
7noille, Charmey, etc. en fassent partie. Avant de se prononcer 
il faudrait étudier la situation topographique des endroits por- 
tant ces noms et se rendre compte des rapports phonétiques 
entre r et / vocalisée en u. Le fait est que le mot celtique 
balma, grotte, se rencontre sous les deux formes de baume et 
bar ma, le latin * silvaticus a donné au Val-de-Ruz suvadj^ 
et en Gruyère chèrvddzo ; d'autres mots comme alpe n'appa- 
raissent jamais avec u, etc. Contentons-nous pour le moment 
d'une probabilité de parenté entre Chartnet et Chaux, du 
moment que Chaumet certifie que la racine devait contenir 
une m. 

Toutes les formes rapportées nous reconduisent à un hypothé- 
tique calm ou calma. En présence de cette base, l'étymologie 
callis proposée par M. Niedermann doit tomber. Elle ne ren- 
ferme pas Vm que postulent rigoureusement toutes les formes 
pleines, ainsi que les formes latines dont il sera question tout 
à l'heure. Par rapport au sens, callis n'est pas non plus soute- 
nable. M. Niedermann lui donne la signification de pâturage 
dans les bois-, qui ne convient pas du tout au mot chaux. En 
latin, callis a ordinairement l'acception de sentier dans les 
montagnes, dans une forêt, chemin de pâturage et ne signifie 
pâturage que grâce à une métonymie poétique. C'est aussi dans 
le sens de voie ou rue qu'il s'est conservé dans les langues 



* Après le passage de il à al (cf. le français sauvage), on a aZ > au 
>■ u, cf. saltare = sutn et la forme patoise de Chaumout: Jchumon. 
- Où l'a-t-il trouvée? 



12 L. GAUCHAT 

romanes, comme l'on sait. Nos patois n'ont plus le mot simple, 
que je sache, mais le dérivé * callare > tsalâ = faire une piste, 
ouvrir un chemin dans la neige (Valais), et le substantif /<? 
U/iâ/è, f., voie ouverte dans la neige (Jura bernois). Ce mot se 
retrouve ailleurs, cf. ca/a, même sens, Tessin, chalô, Lyon (voir 
Puitspelu Dict. étym.), châlée, traînée d'une chose qui s'est ré- 
pandue goutte à goutte, ou grain à grain, ou brin à brin, Genève 
(Humbert), etc. i ; il prouve que callis a, en franco-provençal, 
le même sens que partout ailleurs. 

M. Jaccard a serré le problème de plus près, il a reconnu 
l'identité de Chaux et de Galtn 2, la nécessité de supposer une 
base avec m, et il dispose de matériaux toponymiques très riches. 
Mais il n'a pas été assez critique vis-à-vis de ses sources. Il 
tire Chaux, avec Gatschet, Ortsetym. Forschtmgen, 1867, du 
« bas latin calma, qui paraît contracté de calamus, chaume, 
signifiant au moyen âge tantôt maison couverte de chaume, 
tantôt: 1° le champ de céréales; 2° la prairie nue, les champs 
étant généralement découverts d'arbres; 3° le pâturage élevé, 
au-dessus de la région des arbres. » La première objection qui 
se présente est que calma ne pourrait aboutir à autre chose 
qu'à * tsôma dans nos patois, Va final ne tombant jamais. Notre 
j?^^' suppose calme (m) comme accusatif, donc une forme latine 
ou latinisée *calmis. Le groupe Im demande dans les patois 
du Nord de la France un e d'appui, qui est absent dans les 
dialectes du Midi 3, comparez les formes suivantes : ulmu, 
psalmu, scalmu, alnu (arbre), helm =: fr. orm^, psaume 
échaume, autie, heaume, vis-à-vis du provençal psalm, elm * (les 



* Comparez aussi l'allemand pjaden = ouvrir un chemin dans la 
neige. 

^ Le nom Scia\, Cha\, etc. qu'il fait rentrer dans la famille de Chaux 
dans son article de la Ga\ette de Lausanne du 17 juin 1901 n'a rien à 
voir ici. M. Jaccard l'a reconnu et n'en parle plus dans ses Etudes 
toponymiques. 

^ Voir Thomas, /. c. 

* On trouve cependant aussi psahnc, elme. 



l'origine du nom de la chaux-de-fonds 13 

autres mots paraissent manquer). La Côte-d'Or, comme région 
intermédiaire entre le Nord et le Sud, connaît les formes avec 
ou sans e; on y trouve par exemple du nom Anshelmus les 
doublets Ansaume et Anseaus, de même de calmis : chaume et 
chaux ^ . Pour le mot chaux, la Suisse romande se range du côté 
des dialectes méridionaux. La base calma n'en existe pas 
moins, elle est attestée par la variante provençale caumo, et 
par l'espagnol et l'italien calma. Elle est due à l'analogie qui 
cherchait à donner aux féminins en e de la troisième décli- 
naison latine la terminaison féminine caractéristique de la 
première, comparez pulicem > pulica?n > esp. pulga, vau- 
àovà piidzd , etc. Mais la forme primitive est bien calmis, s. f., 
dont calma n'est qu'une déformation tardive. En effet, les 
exemples allégués par M. Jaccard lui-même 2, ainsi in calme 
Arlie (1096, Chaux d'Allié près Pontarlier, Cart. de Romain- 
môtier), donnent tous in calmQ, ou calmes, pluriel. La seule 
fois que ce mot apparaît dans la « littérature latine, » nous 
lisons également calmes, pluriel (dans Grégoire de Tours, 6'"^ 
siècle). C'est l'exemple le plus ancien du mot. La plus ancienne 
traduction se trouve dans la grammaire provençale Donatz 
proensals d'Uc Faidit (environ 1240), où calms est expliqué 
par planicies siue (lire sine') herba = plaine aride 3. Dans Du 
Gange, notre mot figure sous calmen, chalms et calmis. 
L'article calma est un mélange de mots, où Du Gange lui- 
même et ses commentateurs se contredisent. Les exemples sont 
loin d'être clairs, cependant calma y signifie tantôt une espèce 
àt fortication, tantôt un champ de blé. Ce sont évidemment 
des expressions qu'aucun lien ne rattache à chaux. Dans un 
seul exemple (forme calmibus!) on peut traduire par chaux. 
Dans le sens de champ, calma a évidemment un rapport avec 
calamus. Mais il faut renoncer définitivement à l'identification 



' Voir Berthoud et Matruchot, /. c. 
* Ils sont tirés de Gatschet. 
^ Edition de Stengel, p. 41, 45. 



14 L. GAUCHAT 

de chaux avec ce mot. Le genre n'est pas le même ^ et, quant 
au sens, il est très difficile de partir de chaume pour arriver à 
bruyère 2. Les exemples de Du Cange devront être augmentés 
et étudiés dans les textes mêmes, avant qu'il soit permis de se 
prononcer sur les différents calma. On ne gagne rien à dériver 
un mot moderne d'un mot bas latin, car cela ne dispense pas 
de répondre à la question: d'où vient le mot bas latin? Pour 
la plupart, les mots des chartes médiévales ne représentent 
que des tentatives plus ou moins heureuses de latiniser des 
expressions romanes inconnues au latin. On entend prononcer 
chaume, %. f., et, pour affubler tout le document d'un habit latin, 
on traduit ch par c, u par /, e par a, en se basant sur une con- 
naissance des plus élémentaires et souvent trompeuse des rela- 
tions entre les sons romans et latins, et ainsi naît une forme 
calma, tout arbitraire, qui n'a peut-être jamais eu d'existence 
réelle dans la contrée. Ces mots ne sont pas plus latins que les 
mots feld-maréchal, bourgmestre, valkyrie, etc. ne sont fran- 
çais. 

Il me reste à émettre une hypothèse sur l'origine de calmis, 
s. f., étendue de terre inculte. C'est en tout cas une expression 
de l'époque anté-romaine. Berthoud et Matruchot lui attribuent 
une origine ibère ^ ; je n'en comprends pas la nécessité et j'y 



* Le Caume, (Mistral) est peut-être dû à une confusion populaire avec 
calamus. 

2 II faut avoir soin également d'écarter le mot chômer et toute sa fa- 
mille. Dans le patois de la Montagne neuchâteloise, il a existé un mot 
tchô, s. f. équivalent à hutte, maison délabrée. J'en possède plusieurs- 
exemples ; quelques-unes des Chaux de nos cartes pourraient repré- 
senter ce terme, dont j'ignore l'origine. On peut se demander si le mot 
chalet n'en est pas un dérivé, ou s'il remonte à callis. De toute façon 
l'étymologie casalittu ne me satisfait pas : chalet ne désigne pas tou- 
jours un bâtiment, et je ne me rappelle pas avoir rencontré de vieilles- 
formes chaslet, etc. Les chartes ont généralement chalettus. 

^ C'est par inadvertance qu'ils disent ligure à la page 23. Cette langue 
est exclue par le fait que le mot existe en Espagne. Je ne l'ai pas non 
plus retrouvé, jusqu'ici, dans la Haute-Italie. 



l'origine du nom de la chaux-de-fonds 15 

verrais plutôt un des nombreux mots toponymiques de langue 
celtique, témoins de notre plus ancienne civilisation, mais 
qu'il est si malaisé de faire parler, dans l'état actuel de nos 
connaissances fragmentaires. 

Pour finir, je reviens au nom de la Chaux-de-Fonds. Ce qu'il 
y a de plus mystérieux, à mon avis, c'est le o^zXxîiCdXxi de-Fonds. 
Il y a en France, je ne me souviens où, une localité qui s'écrit 
Chaux-de-font et dont le nom est tiré de chaude-font ^ ; cette 
explication n'est pas valable pour l'endroit neuchâtelois, parce 
qu'il n'y a pas de source chaude, et que les patois le désignent 
généralement tout court par la tchô. Il y a bien une source à 
la Chaux-de-Fonds, et la Bonne Fontaine n'est pas éloignée, 
mais pourquoi ne dit-on pas Chaux de la Font, comme on 
devrait s'y attendre? On lit déjà Chault de Font dans un docu- 
ment de 1378 (Matile, Monuments, p. 1064, No 760), La forme 
bernoise latchoudnfoung'^ ne prouve rien par son r, qui est 
sûrement adventice. L'exemple patois de la Saboulée de Borgo- 
gfions, Locle 1861, p. 2 ; /><? robâ et spiâ le trè f Chaux, de si a 
du Fofid à s' la d'è Talirè ^= pour piller et brûler les tro i 
Chaux, de celle du fond à celle des Tallières, paraît indiquer 
qu'on avait l'habitude de mettre en relations les trois Chaux '^ 
des Tallières, du Milieu et celle qui m'a inspiré cet article, 
mais alors pourquoi pas du Fond, et de fait la Chaux-de-Fonds 
n'est pas située au fond de la vallée qui conduit de la Brévine 
au Locle. 

Quand je visite une nouvelle contrée qui me plaît, j'ai tou- 
jours soin d'en laisser un coin inexploré, c'est pour avoir un 
prétexte de retour. L. GauCHAT. 



' Pour le genre, comparez les noms de lieu Lafont, Bonnefont, Belle- 
fotit, Fonfrede ; fons latin est du masculin. 

^ Prononcez ng comme dans le mot allemand Engel. 

^ Les trois chaux les plus grandes des hauts plateaux neuchâtelois. 



■ > » <: ■ 



PRONOSTICS ET DICTONS AGRICOLES 

Patois du Clos du Doubs (Jura bernois) 

-♦- 
I I 

Tyin djinvrP anir hnan ïn Quand janvier entre com- 
ènyé, èl an rpè^ hnan ïn me un agneau, il s'en re- 
lou. tourne comme un loup. 

2 2 

Le pyœdj' dp djinvrP ranpyà La pluie de janvier rem- 
• h spnitér. plit le cimetière. 

3 3 

Le Sin Julyin ro)i le yès. La Saint- Julien (9 janvier) 

- rompt la glace. 

4 4 

Sin Antouin-n sa é bé ranpyâ Saint- Antoine (17 janvier) 
tyèv é véché. sec et beau remplit caves et 

tonneaux. 

5 5 

An le Sin Finsan, ib djal on A la Saint -Vincent (22 
tb fan ; l'uvP sp rpran ou janvier), tout gèle ou tout 
bïn s ron le dan. fend ; l'hiver reprend ou 

bien se brise la dent. 

6 6 

An le Sin Finsan syèr djoiiin- A la Saint -Vincent claire 

ne nb prédi in-n bouin-n journée nous prédit une 

an-nè. bonne année. 

7 7 

Syè mètïn an le Sin Finsan, Clair matin à la Saint-Vin- 
brâman dp frut' pb tb lé cent, beaucoup de fruits pour 
djan. tout le monde. 



PRONOSTICS ET DICTONS AGRICOLES I7 

8 8 

Sp fpvrt^ à tchâ, krèf bïn tb Si février est chaud, croyez 

tchâ h pb b pu chur Pety' bien sans hésiter que très sû- 

hrt frouèdur. rement Pâques aura froidure. 

9 9 

Le notiè d jdvrï^ èmouin-n in La neige de février amène 

bê tchâtan. un bel été. 

10 10 

5^ fpvrî' fi'â p' ïn pô froiiè, Si février n'est pas un 

triârs hey trb d Prb é tchin. peu froid, mars donne trop 

d'herbe aux champs. 

11 II 

Syou dp fpvrP ?i vè p' â Fleur de février ne con- 

pbmF. vient pas au pommier. 

12 12 

Tyin fpvrP n'a p' èyâl, mâr Quand février n'est pas 

je bécht' lé-i-àl. exigeant, mars fait baisser 

les ailes. 

FpvrF de ranpyàtr' lé fbse, Février doit remplir les 

mars souètchî' le drPr goii- fossés, mars sécher la der- 

gnè. nière gorgée. 

14 14 

Djniè né pèse fpvrP sin grp- Jamais février n'a passé 

jèlP fœyP. sans groseiller feuille. 

L'evou'm-n dp jpvrP je Iran- L'avoine de février fait 

bye h sblV. trembler le « solier ». 

16 16 

E va mœ vôû'r ïn 1er â dy^- Il vaut mieux voir un vo- 

nï^ k'ïn an-n an tchmij an leur au grenier qu'un homme 

jpvrV. en [manches de] chemise en 

février. 



i8 



J. SURDEZ 



17 

An le Tchindlou lé grô ma. 



17 
A la Chandeleur (2 fé- 
vrier), les grands maux. 



S h mars kov, an l se edé, Ce que mars couve, on 
èpré son irant è unFm le sait toujours, après son 



djoué. 

Mars sa, evri mo. 

20 

Mars gri, evri pyœdjou fin 
bouin-n an-ne. 

21 
An mars tyin è touin-n, le 
nbvèl n'a p' bouin-n ; h 
jèrmî^ di : là moue ! nb- 
T^-èrin dé pè moue. 

22 
An mars tyin è touin-n, tché- 
tyiin s'an-n-érney; an-n-èvri 
tyin è touin-n, ïn-n-érâ sbli 
bèy. 

23 

Brusâl dp mars, pyœdj d'èvri, 
rô:(e dp mé, fin h moue dp 
sèptanbr é d'à dye. 



24 
Brusâl an mûrs, djalè an mé, 
lé syou an mars np s'an 
mésouin-nyan p'. 



trente et unième jour. 

19 
Mars SQC, avril mouillé. 

20 

Mars gris, avril pluvieux 
donnent une bonne année. 

21 
En mars quand il tonne^ 
la nouvelle n'est pas bonne ; 
le fermier dit : Hélas ! nous 
aurons de vilains mois. 

22 
En mars "quand il tonne, 
chacun s'en effraye ; en avril 
quand il tonne, grande ré- 
colte cela donne. 

23 
Brouillards de mars, pluie 
d'avril, rosée de mai, font le 
mois de septembre et d'août 
gai. 

24 
Brouillards en mars, gelée 
en mai, les fleurs de mars 
ne s'en soucient pas. 



PRONOSTICS ET DICTONS AGRICOLES I9 

Mars' ou'rouèyou, èvri é nié Mars venteux, avril et mai 

pyœdjou, djuïn din U icha- pluvieux, juin dans les cha- 

loUy h pèi^iii â ècharF in-n leurs, le paysan est assuré de 

bouin-n sbp' dp mindji'. manger une bonne soupe. 

26 26 

An le Sin-î-Obin, lé mbton A la Saint -Aubin (i" 

son tonju. mars), les moutons sont 

tondus. 

27 27 

Lé mbton h n son p' tonju Les moutons qui ne sont 

ayi le Sin-t-Obin din l'étr pas tondus à la Saint- Aubin 

an le Sin Grégonèr'. doivent l'être à la Saint-Gré- 
goire. 

28 28 

An pœ vouin-nyF din lé- On peut semer dans les 

l'Evan, min nd fâ dîr Avents, mais il ne faut rien 

é-^-aJin ran. dire aux enfants. 

29 29 

Le syou d'èvri, fin pe ïn fié. La fleur d'avril tient par 

un fil. 

30 30 

Moue d'èvri, moue d'èbini. Mois d'avril, mois d'abîme. 

31 31 

In bon èvri, ïn tchétyiin ri. Bon avril, chacun rit. 

32 32 

Bouèrb' an-n-èvri, à tchâtan Boue en avril, en été des 

dé-^-épi. épis. 

33 33 
An-n-èvri bruè, an nié roT^e. En avril averses, en mai 

rosées. 

34 34 

Le nouèdj' â moue d'èvri, s'a La neige au mois d'avril, 

di pmJ'. c'est du fumier. 



20 J. SURDEZ 

35 35 

S'è touin-n à moue d'èvri, S'il tonne au mois d'avril, 
/ pèiiin s de rédjouéi. le paysan doit se réjouir. 

36 36 

Djàtchon d'èvri bot p6 à Pousses d'avril mettent 

tchèri. peu de chose à la remise 

(au grenier). 

^37 37 

Le pyœdj d'èvrt ranpyâ lé La pluie d'avril remplit les 

koué (ou lé dy^nP). compartiments de la grange 

{ou les greniers). 

38 38 

Ld prpntî' d'èvri, è fâ k lé Le premier avril, il faut 
kouinson boueyœchïn chu lé que les pinsons boivent sur 
bou'tchè. les buissons. 

39 ^ 39 

È 7i'y é p' dp moue d'èvri chp II n'y a pas de mois d'a- 

bé, k n'èyéch' dp gralnat' vril si beau qui n'ait de gré- 

son tchèpê. sil son chapeau. 

40 40 

Np rot' pp ïn ptp flè tin k'èvri N'enlève pas un petit fil 
n'a p' pésè. tant qu'avril n'est pas passé. 

,41 41 

È n'y é p' d'èvri sin épi. Il n'y a pas d'avril sans 

épi. 

42 42 

Èvri don kp vir à Ip pé dp tu. Avril doux qui change est 

le pire de tous. 

43 ^ 43 

Ar«' an-n-èvri, rô^è an mé. Nuages en avril, rosée en 

mai. 

44 44 

S'è pyœ an le Sin Mark, ?ii S'il pleut à la Saint-Marc 
pm', ni se. (25 avril), ni paniers, ni 

sacs. 



PRONOSTICS ET DICTONS AGRICOLES 21 

45 45 

S'è pyœ h prpmP mé, lé kouin S'il pleut le premier mai, 

son tyœyè. les coings sont cueillis. 

46 46 

Tyin è pyœ h ira mé, dp Quand il pleut le 3 mai, 

nouch' pP p' in dysné. de noix pas seulement une 

amande. 

47 47 ^ 
Djaîè dp mé ou d'èvri, le mi- Gelée de mai ou d'avril, 

^(?r â djœt prédi. la misère au juste prédit. 

48 48 

A mouétan d mé, le fin dp Au milieu de mai, la fin 

l'uvî^. de l'hiver, 

49 49 

A inouè d mé po bin rtyédr'. Au mois de mai pour 

è n dèrè djpme pyœvr\ bien récolter, il ne devrait 

jamais pleuvoir. 

50 ^ 50 

Tchad é dons' pyœdj' dp mé Chaude et douce pluie de 

fè lé syou bel é l'épi bé. mai fait la fleur belle et l'épi 

beau. 

51 51 

Mé djouèyœ, tpnyin dé dou. Mai joyeux, tenant des 

préièdj in-n-an bïn-nèvu- deux, présage un an bien- 

rou. heureux. 

52 . ^^ 

Frà mé, tchâ djuin, bèyan Mai frais, juin chaud, don- 

pin é vin, min froiiè nan- nent pain et vin, mais froid, 

rétchâ nyiin. il n'enrichit personne. 

51 ^ 5?> 

An le syou dp mé, k'an s'i A la fleur de mai, qu'on 

fyœch' èdé. s'y fie toujours. 

54 54 

Mé dyèdjnP anpya lé dfnP. Mai jardinier emplit les 

greniers. 



2 3 J. SURDEZ 

55 55 

An mé, byè é vïn krachan. En mai, blé et vin croissent, 

56 ' . . 56 

Mé je ou hin défè. Mai fait ou bien défait. 

57 ^ . ^7 

An mé stu Va anft'vre, tb En mai celui qui est en- 
Van à bïn désidè. fiévré, est de bonne humeur 

toute l'année. 

58 _ 58 

Pyint' mp tô, pyint' nip te, Plante-moi tôt, plante-moi 
dvin l moue d mé i n trî'- tard, avant le mois de mai, je 
drè p' . ne pousserai pas. (Se dit en 

parlant des pommes de terre.) 

59 59 

Du' no vouèdjœch' di pousa Dieu nous garde de la 
dp tnéè p9 d le houèrb' d'ô. poussière de mai et de la 

boue d'août. 

60 60 

Mé je h byè é djuïn b fouin. Mai fait le blé et juin le 

foin. 

61 61 

Pant'kot, frè^ an le kot. Pentecôte, fraises dans la 

forêt. 

62 62 

Bé tan an djuïn, èvâlé d Beau temps en juin, ava- 
grin-n. lanche de grain. 

63 63 

S'è pyœ tb pré dp le Sin Méde, S'il pleut tout près de la 
h tP dé bïn à an l'éie. Saint-Médard (8 juin) , le 

tiers des biens est en danger. 

64 64 

S'è pyœ h djoué dp le Sin S'il pleut le jour de la 
Méde, è pyœ karant' djoué Saint-Médard, il pleut qua- 
èpré... kèk pè. rante jours après... quelque 

part. 



OJUA DE TSALANDÈ 23 

65 65 

S'è pyœïn djoué ds Sin Djèrvè, S'il pleut un jour de Saint- 

s'â hrm^y sin-ny' pb lé byè. Gervais (19 juin), c'est mau- 
vais signe pour les blés. 

66 66 

Le pyœdj dp le Sin Djin tïn La pluie de la Saint- Jean 

Io7iîan. (24 juin) dure longtemps. 

67 67 

An le Sïn Djin le pyœdj A la Saint -Jean, la pluie 

pœrd le nœjèy. pourrit la noisette. 

{A suivre.) J. Surdez. 



TEXTES 
I. Djua de Tsalandè. 

Patois ue Leysin (Vaud). 

La vèdp de Tsaland'a itô de to ta la nièdœu né de tb l'an 
pbr se Jér9 drè, u bin po'' vàrp son sor. El 9 pbr sa ks h 
fémalè sèr:(âivon tbd^b ^a né intyè pbr savâi sd 09 se marye- ^ 
ran, aoiié ko, è k9mà luàr onib s are. Don, âa vèd9 de Tsa- 
land', è faèâi falà bna kon9tàirya de fi du ta kp h rètré chd- 
nâvè, è poui alà oètà âa kou9tâi?ya a katson è a nbvèyo)i 

TRADUCTION 
Jeux de Noël. 

La veille de Noël a été de tout temps la meilleure nuit de 
toute l'année pour se faire dire, ou bien pour voir son sort 
(avenir). C'est pour cela que les femmes choisissaient toujours 
cette nuit-là pour savoir si elles se marieraient, avec qui, et 
comment leur mari serait. Donc, cette veille de Noël, il fallait 
filer une aiguillée de fil pendant que la « retraite » (les cloches) 
sonnait, puis aller attacher cette aiguillée, en cachette et sans 



24 A. NEVEU 

à-n-ma krouàija de tspmin. Lp prarni kp pasavè è h rontài 
Id fi irè se h dg maryèran. Aspbin, pb*' savâi sp l'bmb sarè bè 
Il poup, bon u krouyb, è fadâi alà, u kou de la miné, ipri bn'p- 
tala a la iitsè. Sp l'ptala îrè bala drâitè, l'bmb dèvâi étf^ bin 
fé è binvpnyà. Sp l'ptala îrè mphkbrba u bin rbnyœu:(a, 
l'bmb dèvâi étr poup-t-è krâiyb. Kan l'pîala îrè tprya, on-n- 
alâvè boupsi a la porta du bouatson. Sp Ip hayon np dp^âi rà, 
l'bmb dèvâi étr^ de bon kpman è pâ pyornb. Sp Ip kayon 
ronnavè, l'bmb np sarè tyè on ronnèré tbd:(b de poupta trafyon, 
E fô bin drè kp la boupn âpartya du ta, Ip fèmalè se 
vèdjvon de np pâ boupsi troua fèrmb è h pourb kayon np se 
rèvèdivè pa pi. U d:(b*' de ouâi, tui âœu djua de Tsaland? 
son aboupli, ubin yà-n-a épai di mârka à djua kp fondon lou 
pêon pbr pasâ Ip ta é-:{-àfan. 

A. Neveu. 



lumière, à une croisée de chemins. Le premier qui passait et 
qui cassait le fil était celui qu'elles épouseraient. Aussi pour 
savoir si le mari serait beau ou vilain, bon ou mauvais, il fallait 
aller, au coup de minuit, tirer une bûche au tas de bois. Si la 
bûche était belle droite, le mari devait être bien fait et avenant. 
Si la bûche était tordue ou rugueuse, le mari devait être laid 
et mauvais. Quand la bûche était tirée, on allait frapper à la 
porte de l'étable à porcs. Si le cochon ne disait rien, le mari 
devait être facile à mener et pas grincheux. Si le cochon gro- 
gnait, le mari ne serait qu'un grondeur, toujours de mauvaise 
humeur. Il faut bien dire que la plupart du temps les femmes 
prenaient garde [litt. se veillaient) de ne pas frapper trop fort 
et le pauvre cochon ne se réveillait pas même. Aujourd'hui, 
tous ces jeux de Noël sont abolis, ou bien il y en a peut-être 
encore de temps en temps {lilt. de marque en jeu) qui <■< fon- 
dent les plombs » pour passer le temps aux enfants. 



KATILYON LA CHORCHYERE 25 

II. Katilyon la chorchyérg. 

Patois de Villargiroud (Fribourg)*. 

Cb'in parle adi kôtyè hou, de Katilyon de Vpïâvblâ, la 
chbrchyérp. Pare kp yirè galyâ ouna krouyp d:^an. Lè-j-an^yan 
kontâvon k'jrè ouna pitita vilyd, ratatinâyp, bouatœjp din 
duvè pâ, è, krin-you bin, on bbkon bà'iyÇ- Ma lavin din jyè 
kp pèrxyivan, è pu.... ouna lanvotia, kpman tblè bon de cha 
choârta. 

On d:;;^oa, lin-y-a fèrmou grantin, chan U jon in dyijp-cha- 
âan è kôtyè, chta jèmala, k'irè îbtèvi jon tyè ouna rôdœjp, 
— / alâvè in demandait l'èrmon-na dpché dplé, — chè tràve 
tbta dèjèchpèrâyp. I pachâvè dyuchtaman pè on bon, tb pri 
de Vplad^^prou ; ché pâ ch'irè Ion bon de Chond:(i ôbin chi dP 
Fâtp ; anfin, n'inpoârtè ! Tb d'on kou, lou dyâblyou lin-y-è 



TRADUCTION 
Catillon la sorcière. 

Il s'en parle encore quelquefois de Catillon de Villarvolard, 
la sorcière. Il paraît que c'était une très mauvaise personne. 
Les « anciens » (vieillards) racontaient que c'était une petite 
vieille, ratatinée, boiteuse des deux côtés, et, je crois bien, 
passablement bossue. Mais elle avait des yeux qui perçaient, 
et puis.... une langue, comme toutes celles de sa sorte. 

Un jour, il y a très longtemps, ça a été (////. est eu) en 1700 
et quelques, cette femme, qui n'avait toujours été qu'une rô- 
deuse, — elle allait en demandant l'aumône de ci de là, — se 
trouve toute désespérée. Elle passait justement par un bois, 
tout près de Villargiroud; je ne sais si c'était le bois du Saulgy 
ou bien celui de Faitaz; enfin, n'importe. Tout d'un coup, le 
diable lui apparut. C'était comme ça un gros homme noir, vêtu 



20 R. CHASSOT 

aparti. Irè dinchp on grô-l-omou nâ, vuûu là blé, avoiiin 
don trb de koarnè chu la liâa, din pi de vatsp, dm nian 
chetsè, din grôchè tâpyè kp lavan din-j-onlyè d'ouna grantyâ 
èpôvantâblya. 

Lou dyâblyou la dp a no'&a Katilyon h chp vblin chè balyi a 
li, lin pâyèi'in, ib-i-a l'ara, trè-j-èku blyan. Katilyon, kp yirè 
din la pp granta din mijérè, e kp veyin xi^^'i ^^ mon-nâya 
intrè le dâ de Griboulyp, la honchanti. Adon, lou dyâblyou la 
fin on-n-èkri kp Katilyon la chinyi de chon chan. Inkp du kan 
nb-j-an joji la chbrchyérp ! 

Le du adon kp la fin tan de ntijérp in 7}ibd:(ounâ'^ kp paâou- 
râvan pè lou D^iblyà, nyibin in païjan don bâ. I fachin a 
brètsi lou laêi dan la tsondârp, i mônétin-yivè Vivoue don 
tsalè, intsèrin-yivè ti bon kp rakontrâvè. Din kou, i balyivè lou 
mô in biêè, è le fachin a chètsi. I fachin chan avouin ounèch- 
péchp de gréchp kp pbrtâvè dan chon kratou ^. Din kou, achp- 

tout bleu, avec deux bouts de cornes sur la tête, des pieds de 
vache, des mains sèches, de grosses pattes qui avaient des 
ongles d'une longueur épouvantable. 

Le diable a dit à notre Catillon que si elle voulait se donner à 
lui, il lui payerait immédiatement trois écus blancs. Catillon, 
qui était dans la plus grande des misères et qui voyait briller 
la monnaie entre les doigts de « Gribouille », a consenti. Alors, 
le diable a fait un écrit que Catillon a signé de son sang. Voilà 
depuis quand nous avons eu la sorcière! C'est depuis lors 
qu'elle a fait tant de misères aux pâtres qui pâturaient par le 
Gibloux, même aux paysans du bas. Elle faisait tourner le lait 
dans la chaudière, elle salissait l'eau du chalet, ensorcelait tous 
ceux qu'elle rencontrait. Parfois elle donnait le mal aux bêtes 
et les faisait sécher. Elle faisait cela avec une espèce de graisse 
qu'elle portait dans son panier. Parfois aussi, quand elle était 



KATILYON LA CHORCHYERE 27 

bin, kan yirè achitayè chu cha pyèra *, on déchu de Fplachou- 
rya, i fachin a pydvâ, a grinld, a tounâ chu le Kuètsou ^. 
Ha pouta bi'âp de d:(an chè puin achpbin isand:(i in lâvra. Le 
nyibin jon, on yâd^ou, blyochya pèr on tsaxyâ, on kptsè de 
V9lad:{3rou. On choa de la né, alavè a la chyèta, on pou ché 
on pou lé, dan din bon échkârtâ, yô lou dyâblyou chè trbvâvè 
îbtèvi in-n-omou nâ. — Pb fourni, Katilyon le jon lyètâyp. 
L'an djudja è le jon kondanâyp a i^rp bourlâyp. 

R. Chassot. 

assise sur sa pierre, au-dessus de Villarsiviriaux, elle faisait 
pleuvoir, grêler, tonner sur les « Kuetzôu. » Cette « vilaine bête 
de gens » pouvait aussi se changer en lièvre. Elle a même une 
fois été blessée par un chasseur au sommet de Villargiroud. 
Au milieu de la nuit, elle allait au sabbat un peu ci, un peu là, 
dans les bois écartés, où le diable se trouvait toujours en 
homme noir. Pour finir, Catillon a été prise. On l'a jugée et elle 
a été condamnée à être brûlée. 



^ Ce dialecte est caractérisé par la transformation des anciennes 
diphtongues ey et oou en in et on, comp. les formes krin-you, avin, dût, 
etc., et hon, U jon, tsondcira, etc. 

2 Màd-otmâ, pâtre qui garde surtout les génisses, on dit aussi vajilyâ. 

^ Krntou, panier à cerises de forme ovale. 

* Il existe au Gibloux une pierre qui porte le nom de Pierre à Ca- 
tillon. Les gens disent qu'elle servait de siège à la sorcière. 

5 Kuètsou, surnom donné aux Giblousains, Glânois et Sarinois. 



ADDITIONS AUX PROVERBES DE LENS 

(Cf. Bulletin, III, pp. 3 et 23). 
— î<- 

Durant un séjour à Lens (Valais), au mois de juillet 
1903, j'ai pu, grâce à l'obligeance de mon aimable hôte, 
le peintre Albert Muret, et du châtelain ' J.-B. Studer, 
député au Grand Conseil du Valais, obtenir quelques éclair- 
cissements concernant certains des proverbes et dictons 
recueillis par le regretté PfeifFer, et en recueillir moi-même 
trois nouveaux. Je publie les résultats de ma petite enquête 
sous les numéros assignés dans notre Bulletin aux pro- 
verbes déjà imprimés. Les nouveaux venus prendront 
place à la suite, sous les numéros 92, ^t, et 94. En les 
transcrivant pour le Bulletin, je me suis conformé autant 
que possible à la notation adoptée par M. Jeanjaquet, bien 
que mon oreille, moins exercée, n'ait pas toujours perçu 
les mêmes nuances de son que la sienne. J'ai cru bien faire 
en y marquant toujours l'accent. 

24. Vtny9 di ryônJ9, pra di tèndôn, tsan di tsardôn, — 
Oiiârda h ïn ta mîjôn. 

Le mot tendon, tombé en désuétude à Lens, est employé 
dans les villages voisins, notamment à Grône, pour dési- 
gner l'esparcette. 

25. Pouâ mè ou ryon, fbchbrà mè prèori, — Vô fari rir è 
tsan ta d'outon. 

Taillez-moi en rond, fossûjez-m 01 profond, je vous ferai rire 
et chanter en automne [dit la vigne aux vignerons]. 



^ Tsahdlan, nom donné dans une partie des communes valaisannes 
au juge de paix, élu par le suffrage universel. 



ADDITIONS AUX PROVERBES DE LENS 29 

Ici ma transcription, aussi bien que ma traduction, s'écar- 
tent de propos délibéré de celles qui ont été données pré- 
cédemment. L'a final de pouâ, fochorâ, a le même son d'^ 
que celui de ^a/^ au n° 20: M. Studer m'en est garant'. 
Ces verbes sont à la deuxième personne du pluriel, comme 
en témoigne l'accent mis à poua par le précédent éditeur, et 
ont été traduits à tort au singulier. 

Pouâ ou ryon est une expression technique par laquelle 
les vignerons de la région désignent la taille ronde que 
l'on fait avec le sécateur, « par opposition à la taille très 
allongée, en biseau, que l'on faisait habituellement avec 
la serpette. » Avec le premier mode de faire, « la sur- 
face vive exposée à l'air est moins grande » qu'avec le 
second, et « le sarment court moins de risque d'être 
carié -. » 

M™' Odin, se fondant sur l'usage du patois de Blonay 
(Vaud), dont elle va publier un Glossaire dans les Mémoires 
et Documents de la Société d'histoire de la Suisse romande, 
supposait que les mots ou ryon pouvaient désigner la pleine 
lune, « le rond de la lune. » Mais cette ingénieuse explica- 
tion est inadmissible, parce que jadis les vignerons lensards 
croyaient, au contraire, que la taille de la vigne ne devait 
pas avoir lieu à la pleine lune. 

Au surplus, la version anniviarde de notre proverbe ^ con- 
corde parfaitement avec les explications qu'on m'a fournies 
à Lens : 

' J'entends ce même â à l'infinitif, et M. Studer le transcrit également 
par â. 

' Lettre de M. Studer, en date du 30 novembre 1904. 

^ Gilliéron, Proverbes de Vissoie, en manuscrit au bureau du Glossaire. 
Cf. Jegerlehner, Das Val d'Anniviers (Bern, 1904), p. 75. A la même 
page on trouvera une variante anniviarde du numéro 11 de la collec- 
tion Pfeiffer. 



30 ERNEST MURET 

Pûuâ mè rybn', fbcho°'^ra me prèvon, èlouanyi niè de 
moun' par, èyo d'ouktbn, yb tè fari rigré è tsanîâ. 

Taille-moi rond (avec incision nette), fossoie-moi profond, 
éloigne-moi de mon pair, et moi en automne je te ferai rire et 
chanter. 

A Lens, après les mots fbchbrâ mè prèçn on ajoute sou- 
vent: màsdrâ me ou fon (noircissez-moi au fond), c'est-à- 
dire : « mettez beaucoup d'engrais au fond du sillon ouvert 
par le fossoyage. » Màsdrâ signifie « mâchurer, noircir; » 
et l'on « dit communément » à Lens « qu'une vigne est 
noire de fumier pour dire que l'engrais y abonde ^ » 

27. R9tso ïn rb:^o, rdtso ïn Kran, rplso pèr an. 

Il n'est pas tout à fait exact de dire que « celui qui pos- 
sède des vignes plantées en rouge et qui a des terres » sur 
le plateau de Crans « aura de bonnes récoltes, mais incer- 
taines. » Car ces récoltes passent pour être plus souvent 
misérables que satisfaisantes. 

29 et 30. Au n"' 29, le pronom possessif de la deuxième 
personne a, au féminin pluriel, la forme ton; au n° 30, la 
forme tp: tou vïnya, t9 pomètp. « Les deux formes, m'écrit 
M. Studer, sont en usage au féminin pluriel, et on les 
emploie indifféremment. Il semble toutefois que la forme 
te devrait être préférée. » 

92. A chis apbndoup — h dyablyb i è kbnyoup. 
A sourcils joints le diable y est connu. 

Le substantif chis, employé seulement au pluriel, signifie 
« cils » et « sourcils. » On sait que les sourcils joints sont 
assez généralement considérés comme un indice de méchan- 
ceté. 

1 Lettre de M. Studer, en date du 16 décembre 1904. 



COMPTE RENDU 3I 

93. Z(? isïn chïn ka°"oua y an pâ pouird dp mbhrâ là koiip. 
Les chiens sans queue n'ont pas peur de montrer le cul *. 

94. Oiin karoufp le fhi9, è oun krp kontrd, pb kp léj àirb 
ch'apèrchçychan pâ ky oun h lanmp. 

On caresse les femmes, — et on en dit du mal, pour que 
les autres ne s'aperçoivent pas qu'on les aime. 

Lanmp est la y personne du singulier de l'indicatif présent 

du verbe lanmâ. A Hérémence, « aimer » se dit également 

lanma. Y a-t-il eu agglutination du pronom régime de la 

troisième personne^ ou influence d'un autre mot? Un 

mieux informé saura peut-être le dire. 

Ernest Muret. 

— ►>4'<- — 

COMPTE RENDU 

Historiettes patoises amusantes. Delémont, Grobéty et 
Membrez, 1904. 79 pages in- 12. — Prix: 50 centimes. 

Si le patois s'en va, il n'est cependant pas mort et conserve 
encore par-ci par-là de fidèles et joyeux adeptes. Preuve en 
soit l'élégante petite brochure dont nous reproduisons le titre. 
Les deux bonshommes en habit d'arlequin qui ornent la cou- 
verture, et se tordent les côtes en se regardant, sont évidem- 
ment les amis de la gaîté auxquels le recueil est dédié par le 
mystérieux auteur qui signe « l'Ermite de la Côte de mai. » 

Ce qui nous prévient en sa faveur, c'est l'absence de toute 
prétention qui caractérise la préface. Il y exprime le vœu que 
voici: « Puissent ces historiettes.... dilater la rate de ceux qui 
les liront et leur faire oublier, pendant quelques instants, les 
fatigues de la journée. » Nous ne doutons pas que la plus 



' Cf. Gilliéron, Patois de Vionnai, p. 126, 11° 270. 

^ L. de Lavallaz, Essai sur le patois d" Hérémence (Paris, 1899), § 141. 



32 COMPTE RENDU 

grande partie de ces histoires ne produisent l'effet physiologique 
que M. l'Ermite leur souhaite. Ce sera surtout le cas pour le 
No 4: Un pari bien gagné, et pour le N° 34: Un témoin qui ne 
V est pas. D'autres, comme par exemple les nombreux récits de 
chasse, feront peut-être un peu hausser les épaules au lecteur, 
à moins qu'il ne soit chasseur enragé lui-même et, par consé- 
quent, avide d'entendre les bêtises faites par ses concurrents. 

L'auteur a aussi ses méchancetés. D'abord il n'est pas tendre 
à l'endroit des femmes ; mais aucun conteur d'histoires villa- 
geoises ne l'a jamais été ; c'est la bonne tradition gauloise qui 
veut qu'ont tape sur le sexe faible, qui n'est pas du tout le 
beau sexe chez le paysan ; c'est affaire aux poètes de la ville 
de prêcher l'adoration de la femme. 

Celle qui a le plus à souffrir dans les Historiettes, c'est la 
cuisinière du curé. Tantôt elle n'a pas signé la tempérance, 
comme au No 7 : Une cuisinière assoiffée, tantôt elle est d'une 
crédulité d'enfant, comme au N» 13 : Un ffiot latin mal compris. 
Après la femme, c'est le tour du paysan qui croit au remède 
« pour se rendre invisible » (N" 21), puis du professeur dis- 
trait, du commis voyageur qui n'aime pas « les corbeaux, » etc. 
Tout le monde y passe, jusqu'au ministre protestant, que sa 
cuisinière compromet en plein sermon (N" 5, Un malentendu). 

Ces histoires, en grande partie amusantes par elles-mêmes, 
gagnent beaucoup par le coloris que leur donne la forme pa- 
toise. Quant à la transcription, c'est l'orthographe ordinaire et 
capricieuse de tous les amateurs de patois, qui souvent rend 
le même mot de plusieurs façons différentes. Ainsi on trouve 
CBxmèrade p. 29, mais csimerade p. 75, fonnat p. 23, mais 
fonat p. 24, ou bin tchure p. 5, mais/<? chure p. 60, etc. Mal- 
gré ces inconséquences, les Historiettes sont écrites en bon 
patois ajoulot et ne manqueront pas de réjouir le cœur de 
tous les amis de la vieille langue. E. T. 

< ■ )^ ■ > 



LE FLEAU ET SES PARTIES 

DANS LA SUISSE ROMANDE 
— î— 

Le battage à bras sur l'aire de la grange a sans doute été 
chez nous, comme dans tous les pays septentrionaux, le mode 
de battage par excellence des céréales, usité de toute antiquité. 
Les conditions climatériques et l'absence de grandes exploita- 
tions n'étaient pas favorables à l'introduction du battage en 
plein air, à l'aide de bêtes de somme et de gros appareils, tel 
que le pratiquaient les agriculteurs romains et qu'il est encore 
en usage dans les pays méridionaux. Les Romains n'ignoraient 
cependant pas le battage au moyen de bâtons, qui nous est 
formellement attesté déjà par Pline et Columelle, à côté des 
autres procédés'. Le plus ancien exemple de flagellum, ori- 
gine du français y7/â!« et de l'allemand i^^^"^^/, au sens d'instru- 
ment à battre le blé, au lieu de la signification classique de 
fouet, se trouve dans un passage de saint Jérôme, qui qualifie 
cet emploi de vulgaire -. Il ne ressort cependant pas avec cer- 
titude des termes employés par ces auteurs qu'ils aient eu en 
vue le fléau articulé que nous connaissons de nos jours. Heyne 
est d'avis, dans l'ouvrage auquel nous empruntons ces données 
historiques, qu'il ne s'agissait que de bâtons d'une seule pièce, 
et que l'articulation fut un perfectionnement introduit plus 
tard, d'abord en Italie 3. 



* Messis ipsa alibi tribuJis in area, alibi equanim ^ressibtis exierittir, 
alibi perticis flagellatur, Pline, Hist. nat., i8. 30. — Spicae tanliiinmodo 
recisae sutit, possxint in honeum couferri, et deiude per bietnein, vel baculis 
excuti, vel exteri pecudibus, Colum., 2, 21, 4. 

^ Sed vir^a excutiiintur et baculo, quae vulgo flagella dicuntur (explica- 
tion du passage d'Esaïe 28, v. 27), cité par Du Cange, \° flagellum. 

^ M. Heyne, Das detitsche Nahrungswesen, Leipzig, 1901, p. 57. Heyne 
reproduit (p. 56) une peinture décorative du treizième siècle qui se 
trouve dans une chapelle près de Laval (Mavenne), et qui représente, 
comme figure symbolique du mois d'août, un individu nu jusqu'à la 



34 J- JEANJAQUET 

Quoi qu'il en soit, il est intéressant de constater que l'emploi 
pour battre en grange de perches d'une seule pièce existe 
encore, concurremment avec l'usage du fléau, dans quelques 
régions de la Suisse romande. C'est spécialement dans le Jura 
bernois et neuchâtelois que ce mode de battage est pratiqué. 
Il semble être réservé de préférence à l'orge et à l'avoine. On 
se sert généralement pour battre au bâton d'une forte branche 
de hêtre, suffisamment flexible et légèrement recourbée, dont 
le nom habituel est « chuaton », ou d'autres formes analogues*. 
Le même mot se retrouve dans toute la Suisse romande avec le 
sens de garrot, bâton recourbé que l'on passe dans une corde 
ou une chaîne pour serrer une charge, et aussi de gourdin, 
trique en général. Cf. dans une procédure neuchâteloise de 
1639 : le long Daniel lui donna le premier coup avec un suatton 
(Arch. judiciaires de Neuchâtel, Reg. crim. n" 60, p. 357). 

En Valais, on n'a pas non plus toujours recours au fléau 
pour faire sortir le grain des épis, mais on use aussi d'un pro- 
cédé qui consiste à frapper les gerbes contre les parois de la 
grange ou sur un billot, et à achever ensuite l'égrenage en 
battant d'une main, à l'aide d'un bâton court, le blé pris succes- 
sivement par poignées. 

En Gruyère, on se sert parfois de la pcrmala, planche à rai- 
nures d'environ un mètre de hauteur, que l'on tient inclinée 
devant soi et sur laquelle on froisse les poignées d'épis. La 
graine est recueillie dans un grand drap posé à terre. Il est bon 



ceinture, en train de battre du blé avec un fléau articulé, dont les deux 
parties sont presque d'égale longueur. Il existe dans le chœur de la 
cathédrale d'Aoste une très ancienne mosaïque où se trouve une 
représentation tout à fait analogue. 

'' choiialon, Noiraigue (Neuchâtel), Savagnier (id.), i-?<a/ou, Chaux-du- 
Milieu (id.), chèton, Côte-aux-Fées (id.), chaton. Gorgier (id.), Sagne 
(id.), Vallorbe (Vaud), Vaulion (id.), soiiton, Malleray (Berne), sou^ta, 
Charmoille (id.), su^ta, Les Bois (id.), etc. Une appellation peu répan- 
due en Suisse est varatchon, Brévine (Neuchâtel), vouarètchon, Cerneux- 
Péquignot (id.),mot qui se retrouve en Franche-Comté. Court (Berne), 
Izfas', que nous n'avons pas rencontré ailleurs. 



LE FLliAU ET SES PARTIES DANS LA SUISSE Rt)MA\DE 35 

d'ajouter qu'on ne cultive presque pas de céréales en Gruyère, 
et que la. pènmila est plutôt usitée pour l'égrenage du chanvre 
et du lin. 

Abstraction faite de ces quelques particularités, le battage se 
fait ou se faisait naguère dans toute la Suisse romande au 
moyen du fléau articulé, et nos patois se servent uniformément, 
pour désigner cette opération, du verbe «écourre^», dérivé 
du latin excutere, qui se trouve aussi à la base des substantifs 
signifiant « batteur '' » et « battage ' » . 

C'est le radical du même verbe qui, joint au suffixe -atorium 
(fr. -oir), fournit à une petite partie de notre pays le nom du 
fléau. Dans tout le canton de Genève 8, et plus loin le long du 
Jura jusqu'à Bière, cet instrument est en effet appelé « écos- 
soir^». L'examen de la carte n» 580 de V Atlas linguistique 



5 battre en grange = ékoiir, Jura bernois, ckœr, Savagnier (Neu- 
châtel), èlcor, Côte-aux-Fées (id.), èkir, Landeron (id.), èty^rè^ Vau- 
gondry (Vaud), Martigny (Valais), èkâr, Fribourg, ékér^, Vernier 
(Genève), ékorè^ Hermance (id.), èhorè. Evolène (Valais), èhôoi'rc, Gri- 
mentz (id.), etc. 

" batteur = ékùsou, Jura bernois, ékosu. Montagnes neuchàteloises, 
èbkhâo, Savigny (Vaud), Villeneuve (id.), èkochaou, Montherond (id.), 
ékàchâ, Corsier (id.), èkochà', Vaugondry (id.), èkdchœti, Leysin (id.), 
èRàchcè, Savagnier (Neuchâtel), èkdchyœ, Leytron (Valais), ekèchyo^, Vex 
(id.), ékdjd, Sassel (Vaud), èkdjâ°, Ormonts (id.), etc., formes qui 
sont toutes dérivées régulièrement à l'aide du suffixe -atorem. 
Esscossors, batteurs, se trouve déjà au treizième siècle dans le Caiiii- 
laire du Chapitre de Lausanne, p. 124; plus tard se rencontrent les 
formes escoussioux (Ouchy, Vaud, 1553), escoussieux (Brenets, Neu- 
châtel, 1601), etc. Rougemont (Vaud), a batâré, = batt -\- ator. 

" battage = êkoujudj\ Vicques (Berne), ékouadf, Les Bois (id.), 
èkoyâdj, Lignières (Neuchâtel), ékoyâd^o, Vaulion (Vaud), èkûiâdiou, 
Oron (id.), Sassel (id.), Villarimboud (Fribourg), ékoue\on, plur., 
Brévine (Neuchâtel), Delémont (Berne), ékovczon, Gorgier (Neuchâtel), 
èkoi'ion , Vaugondry (Vaud), ékouis', Plagne (Berne), etc. On a aussi 
hatfidf, Malleray (Berne), batédjo, Noiraigue (Neuchâtel) , baiâd\o, 
Penthalaz (Vaud), Vallorbe (id.), VauUon (id.), etc. 

* A Hermance, on emploie cependant aussi flyè. 

^ êkochyé^ Choulex (Genève), êkàsycè, Veyrier (id.), ckochyà'", Com- 
mugny (Vaud), èkochûo, Longirod (id.). Bière (id.), etc. 



36 J. JEANJAQUET 

4e la France nous fait voir que l'extrémité sud-ouest de la 
Suisse se rattache, par l'emploi de ce terme, à un vaste terri- 
ritoire qui s'étend sur les deux rives du Rhône, presque jusqu'à 
son embouchure. 

Partout ailleurs dans nos cantons romands, c'est le latin 
flagellum qui s'est continué dans les patois, mais sous des 
formes extrêmement variées. Peu de mots sont plus aptes à 
montrer la diversité des types auxquels peut aboutir dans nos 
contrées un même mot latin. Voici, en les classant par can- 
tons, les variétés principales : 

Berne : 2^'^i Charmoille, syifi^ Epauvillers, sye^ Saignelégier, 
chouayè, Vermes, chaye', Sombeval, kyayé, Plagne, fyèyé, 
Lamboing. 

Neuchâtel: fyèyé, Corcelles, Chaux-du-Milieu, fyèyï^, 
Savagnier, fyèyi, Noiraigue, flèyâ, Côte-aux-Fées, fyàvé, 
Cerneux-Péquignot. 

Fribourg : €%èyï^ Courtepin, èd^in-yi, Torny-le-Grand, 
èfyèyi, Broie, ^/>vV, ^r^/, Gruyère, 

Vaud : èjlyèî, Vaugondry, è^àyi, Arnex, ^;|^/)'a^r/,Villars-le- 
Terroir, èylyeyé. Sentier, ehèyi, Montreux, X^y^^i Mont- 
preveyres, d^èï, Château-d'Œx, Xh^^i Roche. 

Valais: flayé, Bouveret, i}ayé^ Champéry, èyjèyi, Vérossaz, 
//(fy^, Lourtier, é-^èyi, Bourg-Saint- Pi erre, /fZ'/, Orsières, 
Xèvi, Sembrancher, t'Xlcyœ", Leytron, é'&aé, eûavé, Conthey, 
Xi<^é, Nendaz, flae^, Savièse, Jlâyct\ Evolène, Jlac\ Nax, 
èhlaè, Ayent, hlèyé (/ vélaire), Gx'imQniz, Jïèyé (/ vélaire), 
Chippis, y?<?^/% Miège. 

Dans son ensemble, la construction du fléau ne varie pas 
sensiblement. Il se compose partout de deux parties essen- 
tielles : le manche, en bois léger, ayant généralement i'"35 à 
i^^So de longueur, et le battoir, en bois dur, de forme cylin- 
drique (rarement rectangulaire ou octogonal), d'une longueur 
de 50 à 60 cm. (dans le canton de Genève jusqu'à 75 cm.) et 
d'un diamètre de 5 à 6 cm. 



LE FLEAU ET SES PARTIES DANS LA SUISSE ROMANDE 37 

Dans beaucoup de patois, le manche ne porte pas de nom 
particulier ; mais, à côté de l'appellation commune à tous les 
manches d'outil ^^, on rencontre trois termes spéciaux, occu- 
pant chacun un territoire plus ou moins étendu. Ce sont : 
1° dans le Jura bernois: mi'nsa^^, 2^ dans une partie des can- 
tons de Neuchâtel, Vaud, Fribourg et Valais: asou^-, 3° dans 
le canton de Genève: ijuaspmp^^. Ce dernier mot se retrouve 
sous des formes variées dans toute la Savoie. Quant au bat- 
toir, il est presque partout appelé « verge » ou « vergée ^* ». 

Les deux parties du fléau doivent être solidement assem- 
blées, mais de manière que le battoir conserve toute sa mobi- 
lité et puisse tourner facilement lorsque le batteur le relève 
après avoir frappé son coup. Pour obtenir ce résultat, l'ingé- 
niosité des constructeurs s'est donné libre carrière, et le mode 
d'articulation varie notablement suivant les régions. On peut 
distinguer dans notre pays trois types principaux. 

'" manche z=z mindj, Bourrignon (Berne), Mettemberg (id.), Brévine 
(Neuchâtel), mandzo, Gorgier (Neuchâtel). Bière (Vaud), Vuillerens 
(id.), Leysin (id.), Rossinières (id.), Vérossaz (Valais), Savièse (id.), 
manchon, Oron (Vaud), Vallorbe (id.), Dompierre (Fribourg), Semsales 
(id.), Lessoc (id.), «wh:{o Vex (Valais), Mage {id. ), tnaii^', Aire-la-\'ille 
(Genève), etc. 

" minsa, Epauvillers, Vicques, Bourrignon, Delémont, iiiansa, Maile- 
ray. Court, mèsâo, Plagne. 

'■■^ asOU, Dombresson (Neuchâtel), Torny-le-Grand (Fribourg), Vau- 
lion (Vaud), Montherond (id.), Oron (id.), Savigny (id.), Corsier (id.), 
Sassel (id.), Blonay (id.), ansoii, Vaugondry (id.), Isérables (Valais), 
insoH, Lignières (Neuchâtel), lâs^ou. Sentier (Vaud), dsii, Leysin (id.), 
asso, Savièse (Valais), achyou, Lens (id.). 

^^ l\u(j:^3m9, Bernex, lisdmo, Dardagny, lins3mo, Hermance;/à'^, qu'on 
nous indique à Choulex, résulte vraisemblablement d'une confusion 
avec le manche de la faux. 

^^ vardj, Charmoille (Berne), Vicques (id.), Delémont (id.), Malle - 
ray (id.), Court (id.), Plagne (id.), vrrdi^, vèrd:^% vèrdié, Vaud et Fri- 
bourg en général, Gorgier (Neuchâtel), Savièse (Valais), vèr:(, Mage 
(id.), vnrdzd, Vérossaz (id.), vèrdièta, Bière (Vaud), Sassel (id.), La Joux 
(Fribourg), Torny-le-Grand (id.), vcrdjya, Salvan (Valais), vardj'a, 
Leytron (id.), vardia, Sembrancher (id.), évard\ri, Vollèges (id.), varZya, 
Choulex (Genève), Herniance (id.), vai^ià, Bernex (id.), Dardagny 
(id.), varlTr, Aire-la-Ville (id.). — D'autres mots isolés sont: Utin, 



^S J. JEAXJAQUET 

Le système le plus commun est celui qui a recours à l'em- 
ploi de « chapes ^5 ». L'extrémité du manche et celle du battoir 
sont revêtues chacune d'une large et forte courroie, qui déborde 
de quelques centimètres et forme ainsi une bride. Les deux 
brides sont reliées l'une à l'autre par une lanière de cuir nouée, 
Vinfrè/jou^^, qui permet aux deux parties de se mouvoir 
librement. Il importe naturellement que les « chapes » soient 
fixées aussi sûrement que possible sur le bois. A cet effet, 
celui-ci est pourvu d'une série d'entailles i', qui servent à retenir 
une longue lanière, Vétringa"^^, solidement entrelacée avec le 
cuir de la « chape. » (Voir fig. i.) 

Souvent, comme dans l'exemplaire que reproduit notre 
figure, la chape de cuir du manche est remplacée par un mor- 
ceau de bois dur recourbé, qui remplit le même office, et est 



Mettemberg (Berne), brants', Lavaux (Vaud), èdfda, Dompierre (Fri- 
bourg), étala, Sugiez {\à.),fiija, Lessoc (id.). 

1-^ tsapa,Yâud, Fribourg en général, /c/w/)', Dombresson (Neuchâtel), 
Plagne (Berne), tchép, Epauvillers (id.), tchépy\ Charmoille (id.), Vic- 
ques (id.), ichapi, Court (id.), kap", Bourrignon (id.). kap' ou kapat', 
Mettemberg (id.), iif'po, Aire-la-Ville (Genève), ^çpa, Hermance (id.), 
Dardagny (id.), ênpâ, Bernex (id.), étsèrpa, Blonay (Vaud), dtsçrpa, 
Leysin (id.). 

i*' intrèlyou, Vaugondry (Vaud). La Joux (Frib.), Gorgier (Neuch.), 
intrélyou, Blonay (Vaud), Savigny (id.), ètrdlyou, Sassel (id.), Monthe- 
rond (id.), ètrdlyu, Corsier (id.), Oron (id.), intrèlyu, Torny-le-Grand 
(Frib.), intrdly^ou, Sentier (Vaud), citr^la', Leysin (id.), antnîâ, Darda- 
gny (Genève), intrèlycék, Isérables (Valais), antrinœ, Epauvillers (Berne) 
antryou, Bourrignon (id.), Vicques (id.). 

On se sert aussi des mots kordjon, Charmoille (Berne), Plagne (id.), 
kord:(on, Vully (Vaud), Vérossaz (Valais), kourdzon, Vallorbe (Vaud), 
atnts^, Penthalaz (Vaud), êûats», Rossinières (id.), Dompierre (Frib.). 

i' U-j-inkrénè, Torny-le-Grand (Fribourg), àhotsè, Leysin (Vaud), 
àko^\ Bernex (Genève). 

** étringa, Oron (Vaud), étring' , Sassel (id.), éhiniga, Blonay (id.), 
seringa, Autigny (Fribourg), Torny-le-Grand (id.), Viliarimboud (id.), 
Semsales (id.), Villars-sous-Mont (id.). 

Dans certains endroits, on emploie aussi les mots cités à la fin de 
la note i6, ainsi kordjon est au Sentier (Vaud) l'équivalent à' étringa. 



LE FLÉAU ET SES PARTIES DA\S LA SUISSE ROMANDE 39 

rivé sur le manche ou fixé par une virole métallique. Dans le 
Jura bernois, c'est très fréquemment une boucle de métal i^ 
qui remplace la chape ; en Valais, parfois un capuchon de corne 
percé d'un trou -•*. 

Ce qui est en général caractéristique pour le fléau du Valais, 
et permet d'en constituer un type à part, c'est l'absence de 
« chape » et un agencement plus primitif que celui que nous 




1... 



FiG. 1. Fléau fribourn^eois (Torny-le-Grand) : 1. asoii. 

2. rèrdzèta. — 3. Isapa de l'asou. — 4. intrèlyn. — 0. tsapa de la 

uèrdzèta. — 6. èiiringè. 

venons de décrire. D'ordinaire, le battoir, perforé transversa- 
lement dans le haut, est simplement suspendu par une lanière 
ou une ficelle-', et celle-ci est fixée d'autre part à l'extrémité 
du manche, autour duquel elle peut se mouvoir dans une rai- 
nure ménagée à cet effet. Une variante consiste à introduire la 
lanière repliée dans un trou percé au centre du battoir et à 
passer dans la boucle qu'elle forme à son extrémité une che- 
ville transversale. Le lien est ainsi exposé à une usure moins 
rapide. Dans les fléaux de construction plus récente, comme 
celui que représente la figure 2, le battoir est muni d'une forte 
tige de fer terminée par une boucle. 



'^ tyàvin-nyd, Vicques. Cf. dans un Rôle de montes de la Chaux-de- 
Fonds, 1676: une verge de fléau avec sa chape de fer (Arch. Neuchâtel). 
-" la korna. Vérossaz. 
-* états', Lourtier, kOrâe\ Savièse, kdrnya, Lens, Vex, etc. 



40 



J. JEANJAQUET 



Le troisième type est celui du canton de Genève, où on 
semble avoir visé surtout à faciliter le mouvement de rotation 
du battoir, même au prix d'une diminution de la solidité de 
l'assemblage. On y est arrivé par le dispositif spécial que montre 



7... 



Fie. 2. Fléau valaisan (Evolène) : Fie. :). Fléau genevois (Bernex) : 
1. manzo. — 2. kôrâyé, — \, lyuitzsnw. — 2. nyiiè. — 
3. vèrzé. 3. tornè. — 4. antralii (Darda- 

goy). — o. -dopa. — 6. varôïâ. 

— 7. àkà^. 

la figure 3. La « vergée » est revêtue d'une chape de cuir tout 
à fait comme dans le type habituel, mais ici le manche se ter- 
mine par une cheville de bois à grosse tête, la « noix" »^ qui 
traverse et retient, tout en lui permettant de tourner librement, 
une forte pièce de cuir recourbée, le tornè '-3, percée à chacune 
de ses extrémités d'un trou par oîi passe le cordon d'attache. 



-- nytiè, Bernex, Aire-la-Ville, nyoïiâ, Dardagny. 
23 tornè, Bernex, Dardagny. 



LES DIMINUTIFS DANS LE PATOIS DES ALPES VAUDOISES 4I 

Ajoutons, en terminant, que le fléau, quelle que soit sa con- 
struction, est un instrument destiné à disparaître dans un 
avenir peu éloigné de l'outillage de campagne. Le battage 
mécanique, plus expéditif et moins pénible, lui fait partout une 
concurrence meurtrière. Déjà dans bien des régions, surtout en 
plaine, le bruit cadencé du battage en grange a cessé dès long- 
temps de retentir, et les musées devraient songer à sauver de 
la destruction qui les guette les derniers spécimens de fléaux, 
aujourd'hui relégués dans quelque coin du grenier, parmi les 
choses sans valeur. Mais plus rapidement encore que les objets 
eux-mêmes, les vieux mots et les termes techniques qui s'y 
rapportent disparaissent et s'oublient ; aussi la rédaction du 
Glossaire acceptera-t-elle avec reconnaissance tous les rensei- 
gnements qu'on voudra bien lui faire parvenir pour rectifier et 
compléter l'esquisse sommaire qui précède. 

J. JEANJAQ.UET. 



— aoC>0<Ooo— 



LES DIMINUTIFS DANS LE PATOIS 

DES ALPES VAUDOISES 
— î— 

En répondant de mon mieux aux nombreux questionnaires 
du Glossaire, j'ai été souvent frappé de la richesse qu'offrent 
nos patois en fait de diminutifs; l'idée de les réunir tous, de les 
étudier attentivement, serait séduisante, mais nécessiterait de 
longues recherches. Les matériaux donnés ci-après montreront, 
en attendant, que notre idiome romand rendrait, à cet égard, 
des points au français, dont quelques grammaires offrent par- 
fois une brève étude du sujet. Que de grâce, de naïveté enfan- 
tine dans certains de ces diminutifs, qui nous semblent con- 
tenir une idée d'attachement ou de joliesse ! Comme ces mots 
vous mettent vite à l'aise, en rapetissant tout ce qui pourrait 
offusquer par des dimensions géantes ou même ordinaires! En 



42 F. ISABEL 

patois, le sens des suffixes diminutifs s'est peut-être moins effacé 
que dans la langue littéraire. Qui pense à une petite viole, en 
entendant prononcer le mot français violon? Les nombreux 
mots patois en -on, en -ette^ ont contribué à conserver plus 
intact le sentiment de la diminution; on continue à se servir 
de ce moyen de dérivation devenu stérile en français et resté 
vivace dans les dialectes. Beaucoup de ces expressions ne 
correspondent pas tout à fait à leur corrélatif français. Vous 
remarquerez que presque aucune ne renferme quoi que ce 
soit de dépréciatif, de méprisant ou de dédaigneux. 

A quoi sont-elles dues ? Est-ce à une disposition naturelle 
de l'esprit, qui cherche à se rapprocher des choses en les ren- 
dant plus petites, plus maniables? Est-ce à l'absence de grands 
•édifices, de grands animaux, de grands objets, de tout ce 
qu'on a coutume de dénommer par des adjectifs en -issifne : 
grandissime, richissime, illustrissime ? Il n'est pas rare, dans 
nos campagnes, de posséder seulement une ?nayz?nèta, maison- 
nette, grandzeta, grangette, on grandzon, une remise, ou on 
bàotsè, bœutsofi, bouatson, petites étables pour le bétail. On n'a 
qu'un/(?/-///- ou fornalon pour se chauffer, la maison est si petite 
qu'elle n'a qu'un taytsè , petit toit, le lit est remplacé par 
na tyutsèta, une couchette, la porte se ferme simplement par 
une ts3V3lyHa, chevillette ; une loyèta, petit balcon, sert de 
séchoir. Tous ces mots ne rappellent-ils pas l'intimité qui règne 
entre l'habitant et son milieu? C'est comme s'il disait : « De ce 
réduit je me trouve content... il est à moi. » Le diminutif indique 
parfois une affection, une amitié intime, comme dans les mots 
français petit père, petite mère, frérot, sœurette. En patois, il y a 
de même l'expression suèyrèta pour indiquer une sœur cadette 
que ses aînées doivent prendre en vraie et bonne affection. 
Uandzèta, s. f., est l'ange qui vient à Noël, cher aux enfants. 
Le bovayron est le petit bouvier dans tout le charme de sa vie 
indépendante et insouciante. 

Les diminutifs masculins se terminent généralement par un 
-<f bref ou -on, les féminins par -èta. Ces suffixes se combinent 



LES DIMIN'UTIFS DANS LE PATOIS DES ALPES VAUDOISES 43 

très souvent avec d'autres et forment des mots en -erè, -atsè, 
-atso/i, -èron, -aie, -aVcta, -èrcta, etc., comme dans sindèrè, petit 
sentier, kartèrc ou kartatson, petit quartier (de fromage), on 
p?palè, biberon de veau, etc. Rarement on rencontre d'autres 
dérivations, comme dans fia tnantsy, petit marais, on kohtiè, 
petite colonne, montant de porte, on ppssô, petite ppsse ou 
cascade, na favyoïila, sorte de petite fève et de haricot de 
vigne, etc. 

En parlant des animaux, les diminutifs s'appliquent aux 
jeunes qui n'ont pas encore atteint toute leur croissance, ou à 
ceux qui restent toujours de petite taille : on vélon, petit veau, 
na vatseta^ veau femelle, et aussi la fleur du colchique, on 
modon ou viodzon, jeune pièce de bétail bovin un peu plus 
âgée qu'un veau, on bolon, jeune bœuf d'attelage, on niut^nè. 
jeune mouton, fia fèyèta, jeune brebis, na ts?vrHa, chevreau 
femelle, on kabnlon, jeune cabri, on kaysnc ou kbysnè. jeune 
porc jusqu'à trois ou quatre mois, na iroyèta, ou gotodèta. 
jeune porc femelle, on-n-a?i-ndlyon, génisson de Tannée, na 
ratèta, petite souris, terme d'amitié donné à un veau ou à un 
porcelet, oti bétyon, tête de menu bétail, oti ts3nc, petit chien, 
^n insnè ou tsaton, petit chat, on pdlaton, jeune coq, na bstscia, 
petite bête, na nibtèlcta, belette, na mayintsèta, mésange, na 
dzdndlycta, gelinotte, na krdblyèta, crécerelle, on salyè, saute- 
relle, etc. 

Les diminutifs ne sont pas moins fréquents dans le domaine 
des végétaux : on y parlera de plyanton, jeunes plants, de 
bbkaton, petite fleur ou petit bouquet, de rèbyblon, dernière 
repousse de gazon dans les meilleurs endroits du pâturage, 
fortsèta, vrille fourchue de la vigne, gra>iètif, petites graines 
qu'on sème dans un jardin, p?pouinè, petits pompons écarlates 
qui entourent les fruits de l'alkekenge, /«!^s<^, petits pois, ravon, 
petite rave, tubercule de pommes de terre, pomèta, petite 
pomme, dzorèta, petite « joux », larzcta, jeune mélèze, etc. 
Les noms de plantes ont très souvent la forme diminutive : 
ialycta, dent-de-lion, saodzcta, petite sauge officinale, blyan- 



44 F. ISABEL 

isèta, chèvrefeuille à balai, trotsèia, herbe qui talle, sorte de 
raiponse, mâche ou doucette, takou9fiè, tussilage, nnbîyetay 
renoncule scélérate, éteilèta de bon, aspérule odorante, brinlètè^ 
sorte de ciboulette des Alpes ; 07i chambtson (Leysin), petit 
sapin rabougri, etc. 

Entrons dans un de ces vieux ménages rustiques et regar- 
dons autour de nous. Nous nous trouvons dans onpaylè, petite 
chambre à coucher adjacente à la grande pièce, ou dans \3itsati- 
brèta, h tsanbron, chambrette. Le jour entre par la fdnetrèta, 
\a. portèta est munie d'un /^;jj^, genre de petit/)/;^^ ou panneton 
de serrure, d'une peseta, d'un loquet (de fer). Dans les tiroirs 
il y a des borsofi, goussets, des bbrsètè, anciennes bourses en 
cuir, des pmyètè, peignes fins ou décrassoirs, et quantité d'autres 
menus objets. Mais c'est la cuisine qui est le vrai domaine des 
diminutifs, voici la mayrèta, petite maie à pétrir ou à casser les 
noix, avec du rapdsson^ pâte qui a été raclée de la « pétrissoire », 
tout à la fin (se dit aussi par plaisanterie du dernier né de la 
famille), la radèta, rouleau à étendre la pâte ; toutes sortes 
d'ustensiles s'alignent sur des toularè, tablettes, rayons: le 
bcssalc, ustensile de bois pour le pain et le fromage (de bèssé, 
très ancienne mesure à blé), le bouanyon, seille à oreilles pour 
le beurre fondu, la méfrèia, petit baquet ou « meltre » en bois, 
dont une douve s'allonge verticalement en poignée, les pèlon, 
petites poêles, >^j;|^^^z, petite « casse » en métal, à court manche, 
le ts3dèron, chaudron, ou tsddèrèta, petite chaudière à lait ; 
le panèron, petit panier, les krsbdlyetc, petites corbeilles plus 
larges que les crabdlyon, corbillons sans anse; les râklètèy 
ratissoires, palètè, petites pelles ipalèta a aussi le sens de 
premier livre d'épellation), pâlon, petite pelle (aussi omo- 
plate), le kotsè, cuiller à lever la crème, le poison, louche 
ou cuiller à potage, les tsanon, chanes d'étain, les biunctè, 
petites écuelles. Voici encore la kavanyèta, petite hotte, le 
bou9lyè, l'auget, la bantsèta, petit banc, le palantson^ petit 
bâton ou levier de bois, Ya%èta, la hache, ainsi que Xa. ptolèia, 
même sens, ou X^pyolon, petite hache (de là piolet), on krosson, 



LES DIMINUTIFS DANS LE PATOIS DES ALPES VAUDOISES 45 

petit bâton à crochet pour cueillir les cerises ou les noisettes, 
la krossèta, petite crosse, canne à poignée recourbée en demi- 
cercle, la bblyèta, petit vase à liquide qu'on porte sur le dos, le 
bidsnè, petit bidon, fia guètsèta, petite jatte à mettre crémer le 
iait, on dyètson, baquet à lait ou à crème ; Xz. plybtscta, bille ser- 
vant de tranchoir ou de tronchet à fendre le bois, la râssèta^ scie 
à main, la bornèta^ petite cheminée supérieure d'un vieux four- 
neau maçonné, aboutissant à la grande cheminée de la cuisine. 

A la remise, à la cave, vous trouvez les tsèrè, chars plutôt 
petits, des lybdzctK petites luges ^ petits traîneaux légers et 
ajourés, des lybdzK petits traîneaux de forme plus ramassée, 
et plus lourds que les précédents, des bèrdètè, brouettes d'écu- 
rie, des lantsè, petites planches, des bbssaton, petits tonneaux, 
des bossètè^ tonneaux à transporter le raisin foulé de la vigne 
au pressoir, la y^avèta, petite clé de fer plate tombant au tra- 
vers de la vis d'un pressoir de vendange, Vèkœuvèta ^ petit 
balai de rameaux pelés proprement, pour le pressoir; des 
outils : la kimanlèta^ petit coin de fer, à maille, pour traîner 
le bois, des martèle, petits marteaux, des fbrsètc, ciseaux à 
tondre les brebis, la sizcta, ciseau de géologue ou de mineur 
(mines de sel de Bex), Aqs p9tson, petites pioches, sarclorets ou 
binettes, etc. ; une foule d'autres petites choses : des hnuè, 
petits nouets ou liens de ficelle pour un sac, des tssnablyon, 
petits licols de bois pelés en sève, etc. 

Tout se correspond: \z.bbtblyt'ta, petite bouteille, on fyblèta, 
petite fiole, la X^ndzèta, petit pain plat (de X'^tidz?, pain de 
paysan des Ormonts), le gàtèlè, sorte de galette vaudoise 
pétrie au lait, au sucre et dorée avec des œufs, la krattiaXfia, 
petite crémaillère secondaire ou accessoire, na sbyèta, petit 
repas vite apprêté. On se dirait en vrai pays de Liliputiens. 
Le tdp3ne, petit pot, n'a qu'une gblèta, petit goulot. 

Un proverbe dit : tb pbtè trœuvè son krsmayh (ou kivrrtè), 
toute petite marmite trouve sa petite crémaillère (ou son petit 
couvercle), c'est-à-dire : le plus humble trouve à se marier. 

De même : tbta danyèta a sa tsdniszcta, toute tigette a sa 



46 F. ISABEL 

chemisette, disaient autrefois les femmes qui triaient avec soin 
chaque tige {datty?) de chanvre ou de Hn, 

Les petites choses comptent dans les petits ménages : gbtèta 
fé mbtèta, chaque petite goutte de lait contribue à former un 
fromageon. Èrpalyeta^ la mbtèta, dicton énigmatique par sa 
brièveté, qui veut dire que la petite combe d'Arpilles, à l'ouest 
d'Isenod, a des herbages si bons qu'ils influent sur l'excellence 
du fromage, si petit soit-il. 

On trouve des diminutifs concernant les vêtements, la toi- 
lette : 071 tsèufon ou tsao^on, bas, chausson allant jusqu'au 
genou, où commençaient les chausses ; un enfant quittera de 
bonne heure les bou?tmtson, s. m. pi., très petits bonnets de 
coton blanc tricoté, et les mandzon, s. m. pL, ou mandzèts, 
s. f. pi., brassières; le boîibalyon, garçonnet, mettra bientôt de 
pantahnè, petits pantalons, on t sape Ion ou tsapèlè, t saper on ou 
isapèrè, petits chapeaux, et n'aura plus besoin de palyssson. 
Y.di f?lyèta, fillette, ne portera plus longtemps ses grsdsnè, 
petits jupons, et sa robèta, robette (nom que les magasins de 
mode commencent à employer en français), qui s'agraferont 
soit avec des bbtsnè, petits boutons, soit au moyen de krbtsè, 
crochets, et de bb^èts, s. f. pi., bouclettes en fil. Sa fatèta, 
pochette d'habit, ne devra pas avoir le moindre pèrtdzè, petit 
trou ; grâce à son fœudaron, petit tablier, elle paraîtra encore 
bien dzouw^dnèta^ jeunette, et peut-être blyatitsèta, blanchette, 
si elle n'a pas sa plyassèta, petite place, au soleil du bon 
Dieu. Mais elle deviendra bien balcta (belle, mignonne, ave- 
nante), et alors, gare aux vendanges! 

Lou valè lè-z-inbrasson, 

S? le lâsson " on rapslyon ! „ 

(Les jeunes gens les embrassent si elles laissent un grappillon). 
Autant de grappes oubliées involontairement, autant de becs. 
C'est la coutume du vignoble. 

Quand saura-t-elle (a.he onpâton, masse de pâte pétrie, prête 
à être mise au four, ou filer sa kouhialycta, sa petite que- 
nouille^ 



LES DIMINUTIFS DANS LE PATOIS DES ALPES VAUDOISES 47 

Ces enfants nudzbton (mangeottent) déjà bien, il ne faut pas 
leur épargner les bok?nc, petits morceaux, car mieux vaut payer 
les boulangers que les médecins ! 

Dans les diminutifs appliqués aux choses de la nature, je 
trouve au courant de la plume : une ilyèta, petite île, on bcdè, 
petit bied, ou bètè^ ruisselet, on golyè, petite flaque, mare, on 
lagb^ un étang rappelant une lagune dormante, nafontan-nèta, 
petite fontaine naturelle, on partsc, petit parc, on yynè, petit 
sentier, « vionnet -■>, on isPiMnc, petit chemin, nn^konbèta, petite 
combe, dépression du sol, na r9V9ncta, petit éboulement de 
terre, na montanyèta, petit alpage, on pakouayrè, petit pâturage, 
on mslèr, molard, mamelon rocheux, na bèkèta, petite pointe 
de roc, on kou3tsè, sommet, on poyè, petite montée, raidillon, 
le sondzon, le sommet du village ; le fàulaton, petit cyclone 
ou tourbillon qui enlève le foin sec sur les htètc, bande rectan- 
gulaire de fauchage, très longue en amont et très étroite ; na 
karèta, ondée ou averse qui ne dure qu'un niojnsnc, un petit 
moment, des nyo/èû, très petites nuées, qui fondent parfois aux 
chaudes matinées d'été. Le dzalon est une légère couche de 
gel sur l'herbe ou les planches. 

De la réunion de plusieurs suffixes naissent quelquefois des 
sous-diminutifs : le patois j^ji'^, petite paroi de rocher, a donné 
encore sassolè ; un bilyon, billon, plus mince est un bslyinè : on 
sclydne est un petit seillon ; na pudz3ncta est une très jeune pous- 
sine ou poulette ; des isœuX^nè sont de très petits bas d'enfants; 
un t3p3nè, un petit t3pin (Topf) ; na 7'ir3lt-ta, une « vire » encore 
plus petite ou plus courte que ?ia virèta ; on bbhnc, un bœuf 
plus petit encore qu'un bblon; on mbdz3nè, nne génisse moindre 
qu'un mbdzon; pi'lbty3nè, un très petit peloton, qui est lui-même 
un diminutif de pelote ; une petite cuve ou t3na est un tinb 
(ou t3non), dont le numéro le plus petit sera un t3nalon ; l'e sa- 
/<2j'/-/7r, d'après leur suffixe, devraient être plus âprement acides 
encore que //' salètc, la petite oseille des prés ou surelle. 

Enfin, on trouve des diminutifs dont le mot simple n'existe 
pas dans les patois de la contrée, d'autres appliqués d'une 



48 F. ISABEL 

manière bien inattendue : passon, petit pieu fourchu, na via- 
zèta, mauvais genre d'individu, sans parole et sans conscience, 
fia frassèta, rupture de terrain, cassure, crevasse, na v9rèta, 
dé à coudre, veste d'homme, on yadzèy fardeau peu lourd, 
vassale, petit vaisseau, sorte de ruche d'abeilles, de la ravss- 
sèta, tiges acres de l'anthrisque sauvage, sèpon, grossière ser- 
rure de bois, na pudrcta, sautelle de vigne, motscta ou suprèta, 
allumette, navèta petit pain, genre gâtelet, tsa?ibèta, ne signi- 
fiant ^\\x% petite jambe, mais la partie supérieure d'une jambe 
de porc ou d'ours, un jambon, on sardzon, plein une « sarge, » 
ou carré de toile, na sar dzêta, petite « sargée», le botèiè, les 
onglons des chèvres et des brebis, lou grifyon, les extrémités 
des griffes, la damèta petite dame, sorte d'orchis, planche 
ajourée d'un balcon de chalet, nom de vache. Takouanc (de 
tacon, motceau d'étoffe pour rapiéçage), nom de vache tache- 
tée, et pomèta, autre nom de vache. 

Fomèta, layva-tè, Pommette, lève-toi. 

Passa ko... me! Passe où je passe ! 

Td nJ tè dcrbtserépâ! Tu ne tomberas point dans le précipice! 

criaieiit, d'après la légende, les fées des Ormonts qui condui- 
saient les vaches dans les rochers, pour, en récompense, 
trouver sur le toit de la rase du berger un baquet de lait bien 
propre. 

Souvent les diminutifs sont tirés de verbes : ainsi le trblyon, 
dernier moût que le pressoir peut faire sortir, de la bèvèta, 
mauvaise boisson, de piètre qualité, Vafuasson, petit reste final 
de tout le foin sec d'une prairie, na likèta, petit bateau 
glissant bien {hkâ = glisser), h rpbatè, l'ensuble d'un tisse- 
rand, le brinlètè, ail a tête ronde (ses tiges branlent sans cesse 
à la brise), sorte de ciboulette des hautes Alpes. 

Il y a même des verbes diminutifs : y3 nèoudtsè, il neigeotte, 
un flocon par ci, un flocon par là, rizbtâ, sourire avec grâce 
ou avec une pointe de malice, et même d'hypocrisie, etc. 

Pour être complet, il y aurait également de nombreuses 
remarques à faire sur les noms de lieux, où les diminutifs ne 



LES DIMINUTIFS DAN'S LE PATOIS DES ALPES VAUDOISKS 49 

sont pas rares non plus. En voici quelques-uns pris au hasard : 
Conchette^, Croix de la Vouardetia-, Croix de VAroleite^y 
Ordzevalettaz^, la FrHtrettaz'->, la Gissettaz^\ la Gittettaz, 
la Poiisettaz"^, XAtigettaz^, la Tretnetaz^,\a. Loélettaz^^, Arpi- 
tetta^^y la Condeminettaz^-, VOchettaz^"^ , la Repettaz'^'^ , la 
Corbettaz^^, la Cotettaz^^, la Combalettaz »", la C/ie?talettaz^^, 
la Porreyrettaz, et même la Petite Porreyrettaz^^, la Léche- 
rette'^^, le Pascheu de la Déleretta-^,\di Chavonettaz, la Fras- 
settaz-^, la Lavanchette-^, les Franquettes-^, les Colombettes'^^, 
les Dentelettes^^, les Mossettes, la Pointette, les Forclettes, la 
Sergnette-', les Ressettes-^, les Barmettes-^, les Molliettes, la 
Rionzettaz, les Tornettes"^^, les Gobalettes"^^, les Pierrettes^-, 
\ç%Echerchettes'^'^, les Gleyrettes"^^, lesPreisettes^^, V/vouettaz^^, 
les Ptanc/iettes-^'', Crète/ ^^, Créte/et^^, le Châtelef^, les CVr- 
belets^^, les Closalets^', Luissélet^"^, le Tsevayret, les Cîzr- 
tillets^^, le Portalet^^, le Duzillet^^, Fenalet^"^, le Pralet^, 
les Vanalets'^^, les Collatelets^^, les Fentllets, Chevrillet, les 
Greneyrets'-^^, les yErnets^^, les Arsets^^, les Diab/eys^^, les 
Diablons'^^, les Diablerets^'^, le Lavanchet'^'^, les Fssertons^^, 



' Ormont - dessus , Corbeyrier, Avenches. — -Près Vernayaz. — 
■"^ A 2271 m. dans le Val Savaranche (Aoste). — "'A Grimisuat. — 
■'' Saint-Cergues. — ^ A Montbovon. — " A Leysin. — ^ Château-d'Œx. 

— " Gruyère. — i" Près du mont Pleureur (Bagnes). — *' Sur Zinal. 

— *2 Ollon. — *'^ Panex sur Oilon. — ^^ Plans de Frenières. — *■'' Cor- 
beyrier. — *^ Aux deux Ormonts. — *'' Sur le Sépey. — '* A Ollon, 
Bex, Entremont. — *^ Alpes de Bex. — -° Gryon, Chesières, Château- 
d'Œx. — ^' Antagne près Ollon. — ^- Près Vers-l'Eglise (Ormonts). 

— ■■''A Mordes. — ^4 ^ Lavey. — ^^ Gruyère. — '-"^ Près du Petit- 
Muveran. — -'' Vallée de l'Hongrin. — '^* Yvorne. — -^ Ollon et Bex. 

— 3" Ormonts. — •** Ollon et vallée de l'Hongrin. — ^'^ Littoral du 
Léman. — ^^ Bretaye sur Ollon, et Finshaut. — 3' Etivaz. — ^^ Orm.- 
dessus. — 36 Alpes de Bex, Rossinières et sous Chesières. — ■'''' Bex, 
Ollon, Neuchàtel, etc. — ^^ Ollon, Bex. — ^^ Gryon, Ormont-dessus. 

— *" Bex, Gsteig. Salvan, etc. — •" Corbeyrier. — ^- Ollon et Oron. — 
" Gryon. — ** Alpes de Bex. — ^^ Val Ferret. — ^"^ Ollon-Plaine. — 
*' Bex. — ''^ Ormont-Dessus. — '"' Etivaz. — ^^ Mordes. — ^^ Orm.- 

— ^2 Gryon. — -'^ Plambuit sur Ollon. — ^* Fully. — ^'^ Anniviers. — 
^ Ormonts, Bex, Conthey. — '""^ Bagnes. — '"* Ormonts, Aigle. — 



50 



F. ISABEL 



Zermillon^^ , et bien d'autres exemples qu'il serait facile de 
multiplier. 

Qu'on me pardonne la longueur de cette causerie, qui a 
dépassé mes prévisions, en songeant que ce n'est point pour 
y faire mes fèrrètè (bénéfices très appréciables), ni pour en 
tirer gloriette que je l'ai commencée. 

F, ISABEL. 



Alpes lénianiennes. 



* ' JX ■ > 



PRONOSTICS ET DICTONS AGRICOLES 



Patois du Clos du 
(Suite. — Voir ci 

68 



Sin PPr é Sin Pbl pyœdjou, 
pb tranf djoué son don- 
djurou. 

5p djuyè à hé, èpouint' té vé- 
ché. 

70 

S'è pyœ h prpinî' djoué dp la 
kanikul, è pyœvré ché snin-n 
dp tan ; s'è fë be, Ip hé tan 
durré. 

71 

An le Madlin-n , le nouch' à 

pyin-n, an le Sin-Loran, 
an kréy dpdin. 



DouBS (Jura bernois) 
-dessus, pp. 16-2 j.) 

68 
Saint-Pierre et Saint-Paul 
(29 juin) pluvieux, pour 
trente jours sont dangereux. 

69 

Si juillet est beau, prépare 
tes tonneaux. 

70 
S'il pleut le premier jour 
de la canicule (16 juillet), il 
pleuvra six semaines de 
temps; s'il fait beau, le beau 
temps durera. 

71 
A la Madeleine (22 juillet),. 

la noix est pleine, à la Saint- 
Laurent (10 août), on fouille 
dedans. 



PRONOSTICS ET DICTONS AGRICOLES 5 I 

72 72 

S'e pyœ an le Sin Viktor, on S'il pleut à laSaint-Victor> 
tiû rtyé p' grin îchoi. ^^ ^^ récolte pas grand' 

chose. 

73 73 

Lp moue d'à mèvur tb. Le mois d'août mûrit tout. 

74 74 

A moue d'à lé djrin-n son Au mois d'août, les poules 

souédj. sont sourdes. 

75 75 

Tan sa an-n-b, gros' nU^ Temps sec en août, gros 
hyœv', nouèdj pb l'uvF. nuages bleus, neige pour 

l'hiver. 

76 76 

S'è pyœ an le Sin Loran, std S'il pleut à la Saint-Lau- 
pyédj èriv è tan. rent (lo août), cette pluie 

arrive à temps. 

77 77 

An le Sin Loran h vonlin. A la Saint-Laurent la fau- 

cille. 

78 78 

Sp h'b nd tyœrt, sepianhr' h Ce qu'août ne cuira, sep- 
rœtiré. tembre le rôtira, 

79 79 

mèvurâ, sèptanbr' drtyœ, Août mûrit, septembre 
an si dou moue tb vè pb V récolte, dans cts deux mois 
mœ. tout va pour le mieux. 

80 80 

A niouètan d'b, VuvF s'è- A la mi-août, l'hiver se 
hmans'. met en train. 



52 



J. SURDEZ 



81 8l 

An le fin d'à, lé fan-nè cho- A la fin d'août, les femmes 

kan. claquent des dents. 

82 82 
Sèptanhr' â h nié d'èrbà. Septembre est le mai d'au- 
tomne. 

83 83 



An sèptanbr', le bij' èhnans' 
dp tandr'. 

84 
An le Sin Lœ, le linp à syo. 

85 

Ravouét' bîn, S9 td m krè, h 

landmin dp Sint' Krou: sd 
h tan â btn bê, an-n-eron 
dp to prou; an-n-èron ïn 
kroû'y' an, sp h tan à pyœ- 
djou. 

86 

Bé tan an le Sint' Krou, 
bouin-n an-ne. 

87 
Tyin è pyœ an le Sin Matyœ, 
vètch é bù^ n fe pu kou- 
tchi' fœ. 

88 

An le Sin Matyœ, lé djoué k 
lé né n son pu Ion ni pu 
koué. 



En septembre, la bise com- 
mence à souffler avec force. 

84 
A la Saint-Loup, la lampe 
au clou. 

85 

Regarde bien, si tu m'en 
crois, le lendemain de Sainte- 
Croix (14 septembre) : si le 
temps est bien beau, on aura 
de tout assez; on aura une 
mauvaise année, si le temps 
est pluvieux. 

86 

Beau temps à la Sainte- 
Croix, bonne année. 

87 
Quand il pleut à la Saint- 
Mathieu (21 septembre), ne 
fais plus coucher vaches et 
bœufs dehors. 
88 
A la Saint-Mathieu, les 
jours ne sont ni plus longs 
ni plus courts que les nuits. 



PRONOSTICS ET DICTONS AGRICOLES 



53 



89 

An le Sin Michel, to le fru 
son tyœyè. 

90 
Vouin-ny' h djoué dp Sin 
Fransouè, tè grin-n ère di 

poiiè. 

91 

S9 l tan à syè an le Sin Dni, 
l'uvî' nd sré p' ïn-n-ènye. 

92 

Lp djoué dp le Sin Dni, l'âi^r 
sp mèrî' an niFnœ. 

93 
Tyin è pyœ din l bé Ip djoué 
dp le Sin Luk, Vâv kp 
tchouè à noue din Ip à. 

94 

An le Sin VolP, le tchirû^ do 
l pouèrF. 

95 

Sin Krépïn, le moû^ émâi^tch'. 

96 

An le Sin Simon, in-n mâi^lch 
va ïn hblon. 



89 

A la Saint-Michel (29 sep- 
tembre), tous les fruits sont 
cueillis. 

90 

Sème le jour de Saint-Fran- 
çois (4 octobre), ta graine 
aura du poids. 

91 

Si le temps est clair à la 
Saint-Denis (9 octobre), l'hi- 
ver ne sera pas un agneau. 

92 

Le jour de la Saint-Denis, 
le vent se marie à minuit. 

93 
Quand il pleut dans le bas 
le jour de la Saint- Luc (18 
octobre), l'eau qui tombe est 
neige dans le haut, 

94 
A la Saint-Vendelin (20 
octobre), la charrue sous le 
poirier, 

95 

Saint-Crispin (25 octobre), 
la mort aux mouches, 

96 

A la Saint-Simon (28 oc- 
tobre), une mouche vaut un 
pigeon. 



54 



J. SURDEZ 



97 

An le Tbsin, lé byè vouin-nyP, 
é tb lé fruf son bïn kouè- 
tchF. 

98 

Tym le Tbsin à li, Uch le 
tchèrii' li. 

99 

Sp l'tivP vè son tchmïn, vb 
l'ère an le Sin Mètchïn; s'è 
s'ètèrdj ka:(i ran, vb Vèrè 
an le Sin Klèman ; s'è S9 
mâsy' dd trin-ne, vb Vèrè 
an le Sin- 1- André; sd vb 
n l'è ni si, ni li, vb Vèrè 
an mé ou avri. 



91 

A la Toussaint (i"^' no- 
vembre), les blés semés, et 
tous les fruits sont bien ca- 
chés. 

98 

Quand la Toussaint est 
là, laisse là la charrue. 

99 
Si l'hiver va son chemin, 
vous l'aurez à la Saint-Martin 
(11 novembre) ; s'il s'attarde 
quelque peu, vous l'aurez à 
la Saint-Clément (23 novem- 
bre) ; s'il se mêle de traîner, 
vous l'aurez à la Saint-André 
(30 novembre); si vous ne 
l'avez ni çà ni là, vous l'au- 
rez en mai ou avril. 

100 100 

Epré le Nôtr' Dèm', h vïn à Après la Notre-Dame (2 1 
bon pb bonèr. novembre), le vin est bon à 

boire. 

101 ICI 

An le SinV Katrin-n, mon-nP A la Sainte-Catherine (25 
fè tè fèrin-n ; Sin-t- André novembre), meunier fais ta 
vré, kp tb djalré é Vèrâtré. farine ; Saint- André viendra, 

qui tout gèlera et t'arrêtera. 

102 

L'hiver est bien souvent 
fatigué à la Saint-Nicolas (6 
décembre). 



102 

UuvP à bïn svan sol an le 
Sin Nikblâ. 



PRONOSTICS ET DICTONS AGRICOLES 55 

103 103 

An le Sin Tdtfia, lé djoué A la Saint-Thomas (21 
son à pu bé. décembre), les jours sont au 

plus bas. 

104 104 

È Nà le yès', è Pety' le bè- A Noël la glace, à Pâques 
bcû'rat'. les moucherons. 

105 105 

Siu k s'étchâd à saroiièy' è Nà Celui qui se chauffe au 
h sin djoué, dèré brélè di soleil à Noël le saint jour, 
bo tyin Pety' ère son toué. devra brûler du bois quand 

Pâques aura son tour. 

106 106 

Djme satch an-nè n9 f^^é pdi^r Jamais année sèche n'a 
son mètr. appauvri son maître. 

107 107 

Satch an-nè nà p' èjèmè. Année sèche n'est pas af- 

famée. 

108 108 

An-nè d djalè, an-nè d byè. Année de gelée, année de 

blé. 

109 109 

An-nè âi^rouèyâi:^' , an-nè pb- Année venteuse, année de 
niôûi'. pommes. 

iio iio 

An-nè d k'mkouèdj, bouin-n Année de hannetons, 
an-nè. bonne année. 

III III 

L'an-nè Vé di fouin bràman L'année qui donne beau- 
/ pu svan n va ran. coup de foin le plus souvent 

ne vaut rien. 



56 J. SURDEZ 

112 112 

Sêjon èièrdjï^ ran bon lé Saison tardive rend bon 
mœrdjF. jusqu'aux « murgiers » (tas 

de pierres dans les champs). 

113 113 

Tin h le lin-n ros, dur, lé Tant que la lune rousse 
frut' nd son p' chUr\ dure, les fruits ne sont pas 

sûrs. 

114 114 

Lin-n byèv : pyœdj ; lin-n Lune pâle : pluie ; lune 

hyintch' : tan syè ; lin-n blanche : temps clair ; lune 

rbs' : cu'r. rousse : vent. 

115 115 

5p le lin-n sp rfe tyin è pyœ, Si la lune commence de 
è fré hé don djoué pu le. croître par la pluie, il fera 

beau deux jours plus tard. 

116 116 

Lp sbroiièy' h banity' h mètïn Le soleil qui louche le 
np vré djpmè è bouin-n fin. matin n'arrivera jamais à 

bonne fin. 

117 117 

Djalè byintch' èmouin-n Gelée ^blanche amène 
pyœdj'. pluie. 

118 118 

Sât krèpâ, nb-:(^èrin d Vàv. Saute crapaud, nous aurons 

de l'eau. 

119 119 

Tyin l pou boue l ichà tan, le Quand le coq boit en été^ 
pyœdj n'a p' louin d'èrivè. la pluie n'est pas loin d'ar- 
river. 



PRONOSTICS ET DICTONS AGRICOLES 57 

120 120 

U pyœdj di du'moiiin-n dur La pluie du dimanche dure 

spvan là le smin-n. souvent toute la semaine. 

121 121 

Sbrouèy' d'uvï' à vit koiiètchî^. Soleil d'hiver est vite ca- 
ché. 

122 122 

Roudj lôvrè, grij mètnè, bel Rouge soirée, grise ma- 

vâprè. tinée, bel après-midi. 

123 123 

Le vouin-nyéjon, le mouèchon, Les semailles, la moisson, 

in ybt' tan è yot sejon. ont leur temps et leur saison. 

124 124 

Tyin è notièdj din l'anson, è Quand il neige sur les 

fè frouè din h fon. hauteurs, il fait froid dans le 

bas. 

125 125 

E nà gri moue h np rv9- Il n'est gris mois qui ne 

nyœch\ revienne. 

126 126 

Pb m bé djoué d'tivF, l'ojé np Pour un beau jour d'hiver, 

syotr' pp. l'oiseau ne siffle pas. 

127 127 

In-n èlonbrat' np fè p' h bon- Une hirondelle ne fait pas 

tan. le printemps. 

J. SURDEZ. 



TEXTE 

-♦- 

La moisson d'autrefois. 

Dialogue en patois d'Aire-la- Ville (Genève) 

— On n po nié h dpman a mèspno. 

— '^o bé no, on mè b boké ^ ou a. 

— N y è po tré lôû, p^o vré, Driân°, aoué dé chalœr parîr, 
on-n-è hounéi k i sày^ vil fé. 

— "0, y è bé su, Karblin'^, mé han-t-on p'^ès' é tnèson dé- 
:(-otr vlyod', y éi^e bé onko pi ! 

— Bé oua, kan-t-i fale tb mèspno aoué h vblan - ! 

— Y è vré k y éiae rudamè pènibly, mé y éf^è plyp gé h 
yœr. 

— d^i nb, on-n-avH tbrdb na bèd' dp mèsyè, na di^^^en", 
a peu prè, è poué atan dp mèsnir^. 



TRADUCTION 

— Nous n'avons (liit. on n'a) plus que demain à moissonner. 

— Oh ! bien nous, nous mettons le bouquet aujourd'hui. 

— Ce n'est pas trop tôt, n'est-ce pas, Adrienne, avec de 
pareilles chaleurs, on est bien aise que ce soit vite fait. 

— Oh ! c'est bien sûr, Caroline, mais, quand on pense aux 
moissons d'autrefois, c'était bien encore pire. 

— Bien oui, quand il fallait tout moissonner avec la faucille. 

— C'est vrai que c'était rudement pénible, mais c'était plus 
gai qu'à présent. 

— Chez nous, on avait toujours une bande de moissonneurs, 
une dizaine à peu près, et puis autant de moissonneuses. 



LA MOISSON' d'autrefois 59 

— T^i lô Pirolè y è-n-av"è onkb nié, i lô nièlfV^" tô drpmi 
su h sbli, tb melon mélè ; i s i pasiv' dé br'^ov' cbû~' ! 

— «0 bé, p"o tbrdb ; splè kp vpnyïv°>* tb drâ dp t^i le, dp 
la Saoué, al étyon onkb bé bnét è poué mèlyœ bvrî kp lô mb- 
lardî'-^ ; mé y e-n-avâ k ét"è dp la rud" kasibrây'. 

— Dp nip rapèl k yon m avê kbryb aprè kan d alîv mèsnô 
ûi mons' Anri. Kan-t-al b vyu h métr' k arpvîv', y è se k è 
rptèrno "è-n-arî; é vblè mp faro *. 

— A mp ètb, y b on vlyod' k i vblyon mp faro. Kan dp 
mp s'^è vycû° prâ^, dp mp s^e asetoy' pè tèr°, è poué dp lô-^-é 
bfèr mon pîy° ; i n on po ô^o mp faro. "è mp r'^ètbrn^e, dp 
lô-:(^é kriyo : (( Kapon ! » I m on kbryb aprè ; alôr y è mp kp 
d é déouèdo mé gibol ; anfin, i « on po pu m avâ. 

— E poué lé mèsnîr' , kan h farfv^" Ip mblyœ ^ ! Y b on 
vlyod' al avyon faro h mblyœ k étà h garson dp la maè- 
:(^on; y è lyiii k él^e "è kbler ! 

— Chez les Pirolet, il y en avait encore plus, ils les mettaient 
tous dormir sur le fenil, tous pêle-mêle ; il s'y passait de jolies 
choses ! 

— Oh ! bien, pas toujours ; ceux qui venaient tout droit de 
chez eux, de la Savoie, étaient encore bien honnêtes, et puis 
meilleurs ouvriers que les « molardiers, » mais il y en avait qui 
étaient de la rude racaille. 

— Je me rappelle qu'un m'avait couru après quand j'allais 
moissonner chez M. Henri ; quand il a vu le maître qui arrivait, 
c'est lui qui est retourné en arrière ! Il voulait me « ferrer. » 

— Moi aussi, il y a une fois qu'ils voulaient me ferrer. Quand 
je me suis vue prise, je me suis assise par terre; je leur ai offert 
mon pied ; ils n'ont pas osé me ferrer. En m'en retournant, je 
leur ai crié : « Capons ! » Ils m'ont couru après ; alors, c'est 
moi qui ai dévidé mes gigues ; enfin, ils n'ont pas pu m'avoir. 

— Et puis les moissonneuses, quand elles ferraient Taigui- 



6o GEORGES CHRISTIN 

— Y è k i HP h fasîv' po du bd, p^es" vi, b frbîo la 
plyant" dé pfy° aoité na poudnîy° dp blyo è poué l "èfaio dé 
bud- f^ètr lô-:{-artyè. 

— Dp mp tpnîv' amif du mblyœ, pè k é mblis' loniH mon 
volan; dp nip rppôiiv p<^èdè se t^è. 

— T'alîvb bé èib dari lé sf:^ pè tp rppb:(0 l ér^'e ? 

— KpvUt ? on-n-él^è dp vlyoo rudamè fatigô, on langpsîv 
k i fus' on^ yœr pè nidî h pape ^. 

— Dp l é prœ-:(^u pbrto pè lô âan. 

— E poué on d^ènîv a katr œr. 

— Alôr, de katr œr a la né, b t^e pasîv prœ vit'. 

— Bé oua, on sp rpmètîv a ûanto è a travalyî ; lé mèspnir 
kbm'^èstv'^", è lô mèsyè répondfv^". 

— T a k îp tp rapèV la âanfon dp la bèl° Loui:(on : 

Louison, belle Louison, 
Disent qu'elle est tant belle ! 

seur. Il y a une fois, elles avaient ferré l'aiguiseur, qui était le 
garçon de la maison ; c'est lui qui était en colère ! 

— C'est que cela ne lui faisait pas du bien, pense donc, lui 
frotter la plante des pieds avec une poignée de blé et puis lui 
enfiler des brins de paille entre les orteils ! 

— Je me tenais amie de l'aiguiseur, pour qu'il aiguise long- 
temps ma faucille ; je me reposais pendant ce temps. 

— Tu allais bien aussi derrière les haies pour te reposer les 
reins ! 

— Que veux-tu, on était parfois rudement fatigué ; on lan- 
guissait bien qu'il fût onze heures pour manger la bouillie. 

— Je l'ai assez eu portée par les champs. 

— Et puis on dînait à quatre heures. 

— Alors, de quatre heures à la nuit, le temps passait assez vite- 

— Bien oui, on se remettait à chanter et à travailler; les 
moissonneuses commençaient et les moissonneurs répondaient. 

— Est-ce que tu te rappelles la chanson de la belle Louison? 

Louison, etc. 



LA MOISSON d'autrefois 6i 

— È poiiC tp s pi otr' : 

Petite Madeleine, 

Veux-tu t'y marier, 

Oh ! oh ! oh ! veux-tu t'y marier ? 

Comment m'y marierais-je, 
Autant d'amants que j'ai? 
Oh ! oh ! oh ! etc. 

J'en ai bien vingt à trente. 
Tous des beaux compagnons, 
Oh ! oh ! oh ! etc. 

Dp np nip rapèV po la rést'. 

— Y è vrè k y è-n-ava tèlamè dp sôurf k on np pu po tôt 
sp lé rapèlo. 

— Sp k èt^è br^ov', y ét"è kan-t-i r"ètrîv°» la ne ta a hrc, 
lé mèspnîr dpvan è lô mèsyœ dan. 

— '^è-n-arpvè a la maè:(on, i sp mètîv^" "è ryon pe kon- 
tinouo dp ûanto è poué i finpslv^" '^è poiièse na kouènoy' '^. 

— Y avè onko rp d as' gé kp h dari dœr, han-t-on mèlîv 
h bokè. 

— Et puis toi cette autre : 

Petite Madeleine, etc. 

Je ne me rappelle pas le reste. 

— C'est vrai qu'il y en avait tellement de sortes qu'on ne 
peut pas se les rappeler toutek. 

— Ce qui était joli, c'était quand ils rentraient le soir en se 
donnant tous le bras, les moissonneuses devant et les moisson- 
neurs derrière. 

— En arrivant à la maison, ils se mettaient en rond pour 
continuer à chanter et puis ils finissaient en poussant une 
« coinnée. » 

— Il n'y avait encore rien d'aussi gai que le dernier jour» 
quand on mettait le bouquet. 



62 GEORGES CHRISTIN 

— ûi no, on kbpiv on sapin k9 lô mesyœ garnpsîv^** dp ruban 
dp papî, i-:(^i mètîv^" na hbtply^ pè for vî k al avyçn bé uto 
abèro. 

— On montîv tô su h darî ■&arè, y è-n-ave yon lip tpnîv 
Ip bbkè su Ip dpvan, è poué on r)-antïv' kbm' dp lâr : 

Je le branlerai 
Mon joli bouquet. 

Sp k on pbviv' rîr' ! 

— Y è vrè k y ét^è on pou plyp gé kp yœr. 

— Oua, e poué se nb fo vîly^ dp nb rapèlo tb se. 

— Bé su, nié tb vin vyœ aoué nb j on-ti-è onko ity' pè sp 
rapèlo se bô t^e, nié kan-t-on sarb m6rt\ n y arb po mé nyon 
pè '^è rpparlo. 

— Chez nous, on coupait un sapin, que les moissonneurs 
garnissaient de rubans de papier ; ils y mettaient une bouteille 
pour faire voir qu'ils avaient été bien abreuvés. 

— On montait tous sur le char, il y en avait un qui tenait le 
bouquet sur le devant, et puis on chantait à tue-tête {litt. comme 
des voleurs) : 

Je le branlerai 
Mon joli bouquet ! 

Ce qu'on pouvait rire ! 

— Il est vrai que c'était un peu plus gai que maintenant. 

— Oui, et puis cela nous fait «ieilles de nous rappeler tout 
cela ! ■ 

— Bien sûr, mais tout vieillit avec nous ; on est encore ici 
pour se rappeler ce beau temps ; mais quand nous serons 
mortes, il n'y aura plus personne pour en reparler. 

Georges Christin. 



LA MOISSON d'autrefois 63 



NOTES 

* L'habitude d'orner d'un bouquet le dernier char de récohe s'est 
perdue, mais l'expression est restée. Ce bouquet était conservé sous 
l'avant-toit. 

' Chaque coup de faucille donnait une poignée de blé, chaque poi- 
gnée était posée à terre pour former ensuite une javelle : 'na ^ôvalo. 

' Ouvrier de profession engagé à Genève^ sur la place du Molard, 
par opposition aux ouvriers d'occasion, fils ou filles de maison, qui 
venaient travailler temporairement dans notre contrée avant leurs 
moissons plus tardives. 

* Plaisanterie qui consistait à déchausser la personne qu'on voulait 
« ferrer » et à lui frotter la plante des pieds avec des épis. 

^ Moissonneur occupé uniquement à aiguiser les faucilles. 
^ Bouillie au riz et à la farine, délayés dans du lait, qui se mangeait 
à onze heures. 

"^ Cri de tête qui terminait le chant. 



[Remarque sur la transcription. — Le son noté conserve, lors- 
qu'il provient de a tonique latin, une nuance de a et peut se diphton- 
guer en ('o. "è indique une diphtongue dont le premier élément est 
peu sensible. « final atone, qui équivaut dans la régie à l'a final latin, 
se rapproche plus ou moins de 9 ou de a, suivant la nature des sons 
environnants. La mouillure de 1'/ des groupes pî, bl, gl, etc. (plynnto, 
hlyo, etc.) est affaiblie et sur le point de disparaître, ce qui explique 
son introduction dans des cas comme vlyod, •< viaticum, oi^i elle 
n'est pas justifiée étymologiquement. — J. J.] 



TABLE DES MATIERES 



-*- 



Pages. 

L. GauCHAT. L'origine du nom de la Chaux-de-Fonds . . 3 

J. SURDEZ. Pronostics et dictons agricoles. Patois du Clos- 

du-Doubs (Jura bernois) . 16, 50 

A. 'Neveu. Djua de Tsalandè, patois de Leysin (Vaud) . . 23 

R. Chassot. Katilyon la chorchyérd, patois de Villargiroud 

(Fribourg) 25 

E. Muret. Additions aux proverbes de Lens 28 

E. T. Historiettes patoises amusantes. (Compte rendu) . . 31 
J. Jeanjaquet. Le fléau et ses parties dans la Suisse romande 33 

F. Isabel. Les diminutifs dans le patois des Alpes vaudoises 41 

G. Christin. La moisson d'autrefois, dialogue en patois 

d'Aire-la- Ville (Genève) 58 



Lausanne. — Imprimerie Georges Bridel & C* 



BULLETIN 



DU 



GLOSSAIRE DES PATOIS 



DE LA 



SUISSE ROMANDE 



PUBLIE PAR LA 



Rédaction du Glossaire. 



CINQUIÈME ANNÉE 
1906 



BERNE 

BUREAU DU GLOSSAIRE 

Hallerstrasse 39 



LES EXPRESSIONS 
POUR UNE « VOLÉE DE COUPS « 

DANS LES PATOIS FRIBOURGEOIS ET VAUDOIS 
-• î— 

De quelle façon voulez-vous être battu V Voulez-vous rece- 
voir des coups avec la vouista, la verge, ce sera oima vouistây?, 
ou bien avec l'ékourdja, le fouet de cuir, ce sera onn' ékour- 
djatây3 ? Dans l'un et l'autre cas, vous aurez ofina fecha, 
« fessée, » qui vous fera faire des chaoinyc et des pà?nâyè, « des 
sautées, » et « des paumées. » 

Non seulement on peut donner et recevoir des coups de bien 
des manières, mais encore on peut envisager l'action de battre 
quelqu'un à des points de vue très divers. Battre quelqu'un est 
une opération assez compliquée : pour la bien décrire, il faut 
faire un récit, où l'on donnera toutes les circonstances de l'ac- 
tion, où l'on dira avec quel instrument on a battu, quel bruit 
cela a produit, quel effet cela a eu sur la personne battue, etc. 
De cette multiplicité de circonstances résulte la variété des 
expressions pour « battre. » Elle est grande en français, elle est 
immense dans les patois. Deux excellents patoisants, M. Louis 
Bornet et M. Louis Epars, ont eu, indépendamment l'un de 
l'autre, l'idée originale de dresser une liste des mots patois qui 
signifient une « volée de coups. » Ces deux listes sont déposées 
au bureau du Glossaire ; elles contiennent un total inattendu 
d'environ 170 substantifs. Les termes vaudois, au nombre de 
lie, ont été recueillis par M. Epars dans le patois de Pen- 
thalaz ; ceux de M. Bornet proviennent de la Gruyère. Quelque 
attrayante que soit la tâche, nous ne pouvons songer à étudier 
ici une à une ces 170 expressions. Elles trouveront toutes leur 
petite place dans le Glossaire. Pour le moment, nous nous 
bornerons à traiter la question de savoir quel est, dans ces 
expressions, le rapport logique entre la chose et le mot. J'écarte 



4 E. TAPPOLET 

d'emblée un certain nombre de ces i/o expressions, soit que 
le rapport me paraisse impossible à déterminer, soit que l'em- 
ploi du mot ne me soit pas suffisamment connu. Pour le reste, 
nous pouvons faire les constatations suivantes. 

En remontant au sens primitif de ces mots, nous trouvons 
que très peu signifient « battre » tout court, comme batrè, fyèrè, 
« férir, » frapâ, tapa. Les autres cachent tous quelque idée 
secondaire sentie ou non sentie. 

Essayons de les grouper d'après leur origine probable. Très 
souvent on se sert d'un instrument pour battre quelqu'un. De 
là en français les mots : fouetier, sangler (frapper à coups de 
sangle), cravacher, bétonner, canner, crosser, étriller, et d'au- 
tres encore. Nos patois ne sont pas moins riches ni surtout 
moins énergiques. Nous avons déjà mentionné la vouistâyp et 
Vékourdjatâyd. Un enfant récalcitrant reçoit une byolâys {pyola, 
branche de bouleau et, en général, petite branche, verge), ou 
une rutàyd (de l'allemand Ruthe, verge), on dit 2Mi%\fouatây3, 
batounâyd, kanây? comme en français. Si les coups se donnent 
au moyen d'un dordon, « gros bâton, » ou d'un tbrnè, « ron- 
din, » c'est une dbrddnây} ou une tbrnatâyd ; faute de mieux, 
on prend des liens de fagot, une ryôûta ou une vèta, et l'on 
donnera des ryoutâye ou des vètâyè. 

Ajoutons ici trois mots, tirés de la liste vaudoise de M. Epars, 
qui, à l'origine, désignent autre chose qu'une volée de coups, 
ce sont : koutdlây?, pons3nây3, « coups donnés avec un poin- 
çon, » et grifâys, « griffée. » 

Après l'instrument qui frappe, parlons de la partie du corps 
qui est atteinte. Si c'est l'échiné, on a dit étsanâyd, si c'est l'en- 
droit du corps destiné par excellence à recevoir des coups, on 
a àxtfècha, « fessée. » D'après le même procédé, on a formé 
en français nasarder « donner une chiquenaude sur le nez. » 

Un nombre considérable de nos mots sont dus au bruit que 
produit une « rossée. » Voici tout d'abord plusieurs mots qui 
évoquent l'image de la sonnerie de cloches: sounâys, S9nalya, 
trékodounâyi, substantif verbal de trékodounâ, « carillonner, > 



LES EXPRESSIONS POUR UNE « VOLEE DE COUPS » 5 

dt?idarâ, mot vaudois qui a l'air d'être une variante de din- 
danâ, « branler, en parlant d'une cloche, » cp. le français dindaii- 
dindan, onomatopée imitant le balancement régulier d'une 
cloche. On croit entendre siffler les coups qui tombent dru sur 
la malheureuse victime dans zon-nây?, '/(lya/âys, é^lyatây^ ; 
tinpétây?, produit une sensation analogue. Quand le bruit de la 
querelle s'accroît, on aura recours à un terme plus vulgaire : 
pt-tclyy, « pétée. » 

Parfois on trouve des analogies entre l'action de battre et 
des phénomènes de la nature. Une volée de coups est com- 
parée à la tempête déchaînée, à une giboulée qui fouette le 
visage des passants, ou au dégel qui amène la débâcle, de là 
des phrases comme: l'a résu onna tinpétây?, oima dzsbolây?, 
onna dédzalâyi (dégelée) k3 sHn sovindrè, il a reçu une volée 
de coups dont il se souviendra. Ajoutons avesa, « averse. » 

Plus souvent que la nature, certaines occupations des 
hommes offrent des comparaisons heureuses. En première 
ligne, il faut citer des travaux de ménage; les diverses opéra- 
tions de nettoyage, la lessive et la toilette ont fourni toute une 
collection de mots : rincha, « rincée, » tortsJuâys « torchonnée, » 
kouriiy?, « récurée, » raXlyâys, « raclée, » pélclyy, « pelée, » 
plyoumày?, « plumée i, » vcsâya, « versée, » savounâyy, « savon- 
née, » buyây9, « lessivée, » répasâys, « repassée, » pinya, pei- 
gnée, » dckutya, « démêlée, » brocha, « brossée, » dépu{)^ya, 
« époussetée, » épudj'a, « épucée, » plydlya, « pouillée -. » Dans 
toutes ces opérations si différentes, il s'agit le plus souvent de 
mouvements rapides et répétés, semblables à des coups qui se 
succèdent sans intervalle. De plus, presque tous les mots cités 



' drilya, " drillée, » je pense que ce mot est dérivé de driy^, « sasser 
les fèves, graines » (Blonay); inkr3mây?, de inkrmiâ, qui signifie peut-être 
« fouetter la crème. » 

- On retrouve la même métapliore dans les patois de la Suisse alle- 
mande : aim flôd (de Floh), « châtier quelqu'un, » Ions? (de Laiis), 
(( donner des coups sur la tête » (Bâlc), de même yrflôa, .vlons^, v, a., 
rosser quelqu'un. 



6 E. TAPPOLET 

sont reliés par l'idée de nettoyage : or, on bat les enfants pour les 
corriger, pour les « nettoyer » de leur méchanceté, il me paraît 
donc probable que ces mots qui rappellent le ménage ont été 
d'abord appliqués à des enfants à punir. 

D'autres mots moins nombreux sont tirés de la vie et des 
occupations du paysan : crtcha, « hersée, » dézandanya, « action 
de défaire les andains, » ckosa, subst. tiré de ékâorè, « battre en 
grange, » van-nâyd, « vannée, » tsèrkbtâys, « charcuterie, » 
débouèlây?, de déboucla, « ôter les boyaux, démêler, » sanya, 
« saignée, » sans doute dans le sens du remède médical. 

Certains métiers fournissent également des termes pour une 
volée de coups : ainsi chsrdja, « sérancée, » kartây?, « cardée, » 
é§èrja, de éd^èrji, « lisser le fil, » terme de tisserand, du 
latin extergere, essuyer, cf. anc. fr. estergier, « nettoyer, » 
mblâyd, « action de moudre, » voir plus loin « écraser, » hmâyy, 
« limée. » L'idée qui domine ici est celle de « frottement, » 
aussi dit-on onna rnda frbtâys pour « une bonne rossée, » dz3- 
moiâyy, probablement confusion avec s?motây?, de sdmota, 
fouler, presser (le raisin). Dumur donne le mot avec le sens de 
secousse, mouvement brusque et violent. 

En se battant on s'échauffe. De là balyi onna châys, omia 
boîirlây?, onna frdkachq, « donner une suée, une brûlée, une 
fricassée. » L'allemand dit en style plaisant : tuir haben ihm 
warm gemacht, wir haben ihm tiUhtig eingeheizt. De même 
tsôda, terme de battage en grange, battage d'une airée. 

Après s'être roué de coups pendant quelque temps, on com- 
mence à s'écorcher la peau, à s'arracher les cheveux, à se dé- 
chirer les habits. La batterie dégénère en ékbrtcha, « écor- 
chée, » dépondya, dépsnalya, ébrikâyj, cfrszây?, épèXlyôy?, dé- 
frsgalya (de frsgilye, lambeaux), défrdpynâyd, tscrpilya ' ; 
enfin voMnya, de vounyi, « tirer les cheveux. » 



' Même origine que l'aiic. franc, cbarpir, carder, mettre en morceaux 
(lat. carpere, cueillir); pour le suffixe, comp. grappiller, mordiller. 
On trouve aussi tsèrpinyn, anc. fr. charpigiiier, qui résulte peut-être 
d'une fusion de charpir et de peigner. 



LES EXPRESSIONS POUR UNE « VOLEE DE COUPS » 7 

On continue à se maltraiter en se poussant, en se secouant, 
en se tiraillant ; de là, busâys, de btisi, « pousser, » tsatipâys, 
« repoussée, » sakàsa, « secousse, » tsèrvounya, sabblâyd, <' se- 
couée;» on peut rattacher ici: trinblyây?, grulâys, brin/iâyy, 
« tremblée. » 

Dans une bonne bagarre de cabaret, quand on s'est assez 
maltraité à force de coups et de bourrades, on essaie de ren- 
verser son adversaire ; de là des mots tels que : ranvèsâyi, 
ahkây?, « glissée, » dégslya, ctindya, de étindrè, « étendre par 
terre, » éd-esa, de é-d^edrc, « jeter quelqu'un par terre tout de 
son long, » du latin sternere, étendre, inplyatrây?, « emplâ- 
trée, » roulây? et roubaiây?, « roulée, » ébourdBfalyq, « mise 
par terre. » Ce mot vaudois me paraît être le résultat d'une 
confusion entre le verbe ébourddlyi, « se faire une hernie, s'éven- 
trer, » et l'adjectif participe éboutifalyq, « qui a les intestins 
sortant de l'abdomen. » 

On ne se contente pas d'avoir « déguillé » son adversaire, il 
faut l'écraser pendant qu'on y est : de là ckrazâya, éim'hiâyp, 
de éméluâ, « aplatir, anéantir en écrasant ; » cjlyafâys éveille 
la même idée. 

L'acharnement de la lutte ne connaît pas de limites, il va 
jusqu'au bout. Quand l'adversaire est rendu insensible, on 
parle d'une étèrijq, de étèriji, éthériser, c'est-à-dire faire res- 
pirer de l'éther pour rendre insensible ; quand il est mort, c'est 
une asomôy9, « assommée, » ou une krrcâya, « crevée. » 

Nous étions partis des innocents et salutaires coups de verge, 
nous voilà arrivés aux coups graves et mortels. Toutes les 
phases d'une bataille corps à corps y ont passé. 

Les listes dressées par MM. Bornet et Epars, qui m'ont servi 
de base, ne permettent pas de dire j usqu'à quel point les mots 
cités ont pris le sens de « volée de coups. » Peut-on dire, par 
exemple : « il a reçu une crevée, » aussi bien qu'on dit : « il a 
eu sa rincée ? » C'est fort possible, dans ce cas, nous avons à 
faire à une forte hyperbole. L'hyperbole s'emploie dans le lan- 
gage emphatique, soit qu'on se plaigne d'avoir reçu des coups. 



8 MAURICE GABBUD 

soit qu'on se vante d'en avoir appliqué de fort énergiques. 
Je le répète, cette étude n'a rien de complet, et j'ajoute 
qu'elle ne sera jamais complète, c'est dans la nature du sujet. 
Dans la foule d'expressions employées pour « volée de coups, » 
il y a une bonne part de mots individuels, dus à l'imagination 
plus ou moins heureuse, mais toujours féconde, des bons pa- 
toisants. La rancune et la victoire sont des états d'âme qui 
remuent l'esprit, qui le poussent à créer, à chercher une ex- 
pression nouvelle et originale qui rende bien l'affront qu'on a 
subi ou la joie exubérante de l'avoir emporté sur son ennemi. 

E. Tappolet. 

■ < • ' ^ • > 

ÉNIGMES, JEUX DE MOTS 
ET FORMULETTES BAGNARDES 

Patois de Lourtier (Valais). 
-♦- 

1 . Ona mé^on blantsd pléna tank an frîta ? — on kàkon. 
Une maison blanche pleine jusqu'au faîte ? — Un œuf. 

2. PI in bœ" de vatsè rodi^è, d mose dddin on a naivd k i 
fi totè sorti ? — 9 fo. 

Plein l'écurie de vaches rouges (charbons ardents), il entre 
dedans une noire (T ccouvillon) qui les fait toutes sortir } — 
Le four. 

3. Pîr9 korbo, mîr9 bona, trâ'-^-infan étatsya s tyit ? — 

9 pb. 

Père courbe {l'anse), mère creuse (Je corps), trois enfants 
(les pieds) attachés sur le derrière ? — La marmite. 

4. Tyu i pà kp fi, âsè sbbrà on boiié ? — âvoh. 

Tous les pas {chaque point) qu'elle fait, elle perd (////. 
laisse rester) un boyau {bout de fil) ? — L'aiguille. 

5. On grpnâ' fè^ra di rate ? — p gàiro. 



ÉKIGMES, JEUX DE MOTS ET FORMULETTES BAGN'ARDES Ç 

Un grenier à l'abri (////. hors) des souris ? — Le goitre. 

6. Tîrè p a kavoiia, roiiè p a pçii'/Jp ? — p borfrp. 

Tire par la queue, gronde par la panse ? — La baratte. 

7. Oiia grosa d:{9n9l9 blantsp, a nïn lyu nïn çiilsè, è d va 
fo hbni ona niplsçnxh ? — âvhilsp. 

Une grosse poule blanche, n'a ni cul ni hanches, et va 
fort comme le diable ? — L'avalanche. 

8. Sètô II pâyo, inpd~ cvi iné::^on ? — p fànié. 

Assis dans la chambre, mange à la cuisine ? — Le poêle 
(qui est adossé à la muraille, et dont l'ouverture pour intro- 
duire le combustible se trouve à la cuisine). 

9. Ona kberta iota rbmindâyp, a p on poiiin ? — 0)i ta'. 
Une couverture toute raccommodée, n'a pas un point } 

— Un toit (réparé). 

10. Ona d:^pnpl9 nâirp, in-n-a ona nias' d âtrè étatsyè u 
lyu, fi rin kè sbrxlâ, p parton tbtè. — p tspmïn de je. 

Une poule noire (la locomotive), en a une quantité d'au- 
tres attachées au derrière Qes wagons), ne fait rien que 
souffler, elles partent toutes ? — Le chemin de ter. 

11. Kalro dame parton in-n-ona, p von fo parâirp è p pon 
jamè s akonsyœ"rp ? — / rœ'*vè du tsarç. 

Quatre dames partent ensemble, elles marchent avec la 
même vitesse (////. elles vont fort pareilles) et ne peuvent 
jamais se rejoindre ? — Les roues du char. 

12. p mœ"hlo p pyé rokan d a nieion ? — étyœ"va. 

Le meuble le plus fureteur de la maison ? — Le balai. 

13. p niœ"blo p pyé krètïn d a mé:y0n 1 — p kblœ" : voiiârdè 
b kroiiè, as' alâ b bon. 

Le meuble le plus stupide de la maison ? — La passoire 
à lait : elle garde le mauvais (les impuretés) et laisse passer 
le bon. 

t 



lO MAURICE GABBUD 

14. p mè"blo p pyé fin d a mé:;^on ? — p van du blô. 

Le meuble le plus avisé de la maison ? — Le van (qui 
rejette la poussière et garde le bon grain). 

15. Kin d v'in d vïn pâ, kin 9 vïn pâ 9 vïn ? — d blô è 9 
p9ha blô. 

Quand il vient {le moineau) il ne vient pas {le blé), quand 
il ne vient pas [le moineau) il vient Qe blé). — Le blé et 
le moineau. 

16. Kin 9 mosè, rèbotè, kin 9 so, dègàtè ? — 9 pçtS9 par 
inxlbrâ. 

Quand elle entre, elle refoule, quand elle sort, elle dé- 
goutte ? — La cuiller à écrémer. 

17. On k9 m9d:~è, don 1:9 fortseyon, hatro h piton, on ha 
porte d9nd e on h9 tsçxV i moisè. — 9 vats9. 

Un qui mange {le tnuseau), deux qui manient la fourche 
{les cornes), quatre qui foulent le sol {les pieds), un qui 
porte à diner {la tétine) et un qui chasse les mouches {la 
queue) ? — La vache. 

18. On h 9 seye, dou k9 râdon, don k'épantson, katro k9 kb- 
rèson, katro k9 porton d9nâ, on k9 tsaxl' i motsè è on k9 sonè 
înyéd:(0 ? — 9 vatS9. 

Un qui fauche {le museau), deux qui regardent {les yeux), 
deux qui étendent {les contes), quatre qui courent {les pieds), 
quatre qui portent à diner {les trayons), un qui chasse les 
mouches {la queue) et un qui sonne midi {la clochette) ? — 
La vache. 

(Variante du numéro précédent recueillie à Champsec.) 

19. 9 vïn inxlé du Tsablo sin fîr9 d onbrè ? — 9 ton d a 
Xlots9. 

Il vient du côté {litt. en çà) du Chable sans faire 
d'ombre? — Le son de la cloche (de l'église paroissiale, 
qui se trouve au Chable). 



KN'IGMES, JEUX DE MOTS ET FORMULETTES BAGNARDES I I 

20. Mosyè à tindu ulrp pè dpdin à findu ? — nwsyè a x^à 
dùi b hogan. 

Engaîner le tendu dans (////. outre par dedans) le fendu? 

— Mettre la clef dans le trou de la serrure. 

21. ôtè i boité par alâ bâirp ? — 9 padayj9. 

Ote ses boyaux pour aller boire ? — La paillasse (quand 
on va la laver). 

22. Roiid'P i boiiè, ésoyè b san, a b joua inyjoii a linvoua ? 

— 9 lûiipyp. 

Ronge ses boyaux, fait sécher son sang, a le feu au bout 
de la langue ? — La lampe. 

23. Oii(i dama h porte tbrpyon a mé:(on avoiii lyé ? — 
émçsp. 

Une dame qui porte toujours sa coquille avec elle ? — 
L'escargot (////. la limace). 

24. Tyu bâ, tyu inô, tila kontrp iyii, dyè su dou ? — hiu 
on-n-àryè i isyorè. 

Cul en bas, cul en haut, tête contre cul, dix {les dix 
doigts de celui qui trait) sur deux {les trayons de la 
chèvre) ? — Quand on trait les chèvres. 

25. Ona iiiûsp d'anyé blaii, se d:(btrou pb inpdjyè on moue 
de pan ? — / diu. 

Une masse d'agneaux blancs, se battent pour manger un 
morceau de pain? ~ Les dents. 

26. Nairâ dp a Rbdiâ : Se mon tyu krapè, to hrapèri tb 
para' to ? — p pb è p fou a. 

Noiraud (la marmite) dit à Rougeaud (le feu) : Si mon 
cul crève, tu crèveras aussi ? — La marmite et le feu. 

27. Vintro konlrp vintro, man u tyu, tsîlp u bbgan ? — on 
mïn-nô kp sape. 

Ventre contre ventre, main (de la mère) au derrière (de 



MAURICE GABBUD 



l'enfant), cheville (bout du sein) au trou (bouche du nour- 
risson) ? — Un enfant qui tette. 

28. Ko kp va avoui a tita déiç ? — / tatsè di bçtè. 

Qui est-ce qui marche la tète en bas ? — Les clous de 
souliers. 

29. Difèrinxh intr on hapbtsïn e ona sœ"sdS9 ? — 9 ka- 
pbtsïn è étatsya p à ni et in e d sœ"s9S9 p i don byé. 

Différence entre un capucin et une saucisse ? — Le capu- 
cin est attaché par le milieu et la saucisse par les deux bouts. 

30. Difèrinxh intr ona pçnia kouaitp è on mintè" ? — Y 
in-n-a pâ : ona pbina kouaitp è pâ krua e on mintà" è pà kru 
non plu. 

Différence entre une pomme cuite et un menteur ? — Il 
n'y en a pas : une pomme cuite n'est pas crue et un men- 
teur n'est pas cru non plus. 

31. Jeux de mots basés sur l'homophonie de certains 
vocables : 

sin, 'sans', — sin, 'saint'. Sin pan è on pouro siu, 'saint 
(sans) pain est un pauvre saint '. 

sin, ' cela ', — sin, ' saint '. A l'indiscret qui demande : 
ko sin, ' qui cela ? ' on répond : on sin k a rin de din, ' un 
saint qui n'a pas de dents '. 

tyè, ' quoi ? ' -= tyè, ' présure '. A celui qui a toujours à 
la bouche : tyè ? ' quoi ? ' on réplique : de tyè de vé, par 
inhalyè d axlè d anyé, ' de la présure de veau pour faire 
cailler du lait d'agneau '. 

Je, ' fer ', = fe, ' tranquille '. èta je, ' reste tranquille '. 
Réponse : yo sa^ pà de fë, ' je ne suis pas de fer '. 

ye, ' hier ', = yè, ' donc ' (franc, pop. voir, dans : ' écoute 
voir '). A l'interpellation : vïn ye, ' viens donc ', on répond 
qu'il ne faut pas dire : vïn ye, ' viens hier ', mais : vïn vouâ'^, 
' viens aujourd'hui '. 

rèmè, ' saindoux ', = rè}}iè, forme du verbe rèmètrp. 



ENIGMES, JEUX DE MOTS ET EORMULETTES BAGXARDES I3 

* remettre '. Si quelqu'un engage à différer un projet en 
disant : rèniè, 'renvoie', on répond: 9 vô r'm de rèmètr9 ; 9 
rèmè è rin k9 bo)i se di kayon, è fô onhb k'use de se di-:^- 
vivariiô, ' cela ne vaut rien de renvoyer, il n'y a que le 
saindoux (remets) des porcs qui soit bon, et encore fliut-il 
que ce soit de celui des hivernes '. 

Formulette enfantine pour chasser le brouillard (recueillie 
à Champsec) : 

^2. Tsènyïn (ou tshiyi), tsènyïn, foui, foui, k atramin siu 
Martin vïn av' ona d::^erha de pal9, pb tè hbrlâ a kbral9, on 
sèpoii, pb tè krâ b fron, oiia tseiia de fè, pb tè trénà in-n-iufè. 

Brouillard, brouillard, fuis, fuis, sinon saint Martin vient 
avec une gerbe de paille pour te brûler les entrailles, un 
gros morceau de bois équarri pour te crever le front, une 
chaîne de fer pour te traîner en enfer. 

Empros, formulettes de jeu : 

^T). On :^â, dou ^à, tré zà, katrïn hatrâ, xlïndïn yj^'^dà, 

émon dyétson, duprïn s9inon, kbkab bbrdon, tir 9 pala, yjïn- 
kantyon. 

34. Pinka panka, d~érs9 vir9 vèura, Djan k9 ti fœ"ra. A 
Sarreyer : Pïnka, ponka, resta ferma, vir9 vœ"ra, Djan fi fœ. 

l'^. Uni unô, de pik de pô, de karabin, de sin serin, mby9, 
Jby9, klcu. 

Formulette adressée à celui qui a l'habitude de fouiller 
ilans les poches d'autrui : 

36. Fbrd:(^pfûta, nïn de rata, va bair a kalya, u fon d afata. 
Fouille poche, nid de souris, va boire le lait caillé au 

tond de la poche. 

Formulette enfantine accompagnant le jeu de la balan- 
çoire (recueillie à Champsec) : 

37. Gouga, patin gà, davouè-:;^-œ"rè apri d9nâ, bà pè dè^o 
râkâ di Ç[à. 



14 L. GAUCHAT 

Balancer, patin c^â (?), deux heures après dîner, en bas par 
dessous le grenier des Gard (nom de famille). 

Formulette prononcée en frappant avec le manche du 
couteau une branche de saule, dont on veut enlever l'écorce 
pour faire un sifflet (recueillie à Sarreyer, cf. Arch. suisses 
des trad. pop., 1905, p. 59-64, où ont été publiées de nom- 
breuses formulettes analogues) : 

38. Sâèrïn, sâèrïn, s ta va bïn, te balo de bon vin, s to va 
pà bïn, tè balo de ppsp de tsin. 

Sâèrïn (?), si tu vas bien, je te donne du bon vin, si tu 

ne vas pas bien, je te donne de la pisse de chien. 

Maurice Gabbud. 



ETYMOLOGIES 

-♦- 

I. Semoraul =1 juin. 

On rencontre quelquefois dans de vieux actes de la Suisse 
romande le mot semoraul comme ancienne appellation du mois 
de juin. Un passage comme celui-ci : « ou premier jour de 
semoraul » {Recueil dipl. Fribourg, V, p. 95, en 1393) montre 
clairement qu'il s'agit d'un mois; le suivant prouve qu'il s'agit 
de juin : Les membres du Conseil et des 60 sont répartis en 
trois séries, qui prennent tour à tour la charge d'assister aux 
« jornees deis marches » et à la justice, pendant 4 mois « per 
ceste manere. Jueneir, avril, sesson ^ et octouvre pour une 
partie, fevreir, may, ogst et november pour lautre partie, mars,. 
semoraul, septembre et décembre pour la tierce partie » {ib., V,. 
p. 8S, en 1392). Le terme était général autrefois; nous le re* 
trouvons dans les annales de l'Abbaye de Joux : « semel in 



' = juillet, nom qui rappelle l'allemand Heiivionat et qui dérive 
probablement de sèyi, faucher, bien que la présence de ss ne soit pas 
très claire. 



ETYMOLOGIES I5 

vere semel in semorali et semel in autumno » {Mém. et doc. soc. 
(Thist. Suisse rom., I, p. 182, en 1273), ^^ ^' ^^^ encore à Héré- 
mence en Valais sous la forme de chambra, avec le sens précis 
de juin (Lavallaz, Essai sur le patois d'Héréfnence, p. 70). Pour 
la phonétique, comparez calidu = tsâ., à Hérémence ; tso-, dans 
les cantons de Fribourg et de Vaud (=- *aul). 

Le mot a été formé à l'aide du verbe ssmbrâ ou somàrâ, qui 
nous est attesté dans les patois de toute la Suisse romande, et 
qui signifiait à l'origine : labourer les terres qui sont en jachères. 
On retourne la terre provisoirement, pour la déchaumer, et 
faire disparaître les herbes qui ont poussé entre les éteules. Ce 
travail se faisait anciennement en juin. En automne, avant 
d'ensemencer, on labourait une seconde fois, plus profondé- 
ment. Le verbe a été plus tard appliqué également aux labours 
préparatoires, après la moisson, des champs qu'on se propo- 
sait d'ensemencer au printemps. Toute une petite famille de 
mots se rattache à ce terme, dont nous possédons les traces 
les plus nombreuses dans les patois vaudois. 

L'étymologie de sombra soulève un problème qui ne saurait 
être résolu qu'en étudiant simultanément les formes somarer^, 
labourer (pour la première fois), somart'^, jachère, du vieux 
français, qui possède également le dérivé somartras, avec le 
sens de Juin (voir Godefroy, Dict. Vil, p. 465 ; Merlo, / nomi 
romanzi délie stagioni e dei mesi, p. 136 ; A. Thomas, Nouveaux 
essais de philologie française, p. 360). 

Mentionnons encore l'identité parfaite de semoraul avec 
l'appellation allemande Brachmonat {brachen ou brechen = 
sombra). En réto-roman, on rencontre pour le même mois le 
nom de zarcladur, mois où l'on sarcle, qui indique une fort 
ancienne communauté de culture de tous les pays romans 
situés entre le 46^ et le 49^ degrés de latitude. Le Midi ne pa- 
raît pas connaître le mot sbmbrâ ni aucun terme équivalent. 

L. G AU CHAT. 

2. Ancien neuchâtelois : entrèves. 

A Neuchâtel, comme dans d'autres pays de droit coutumier, 
il était jadis d'usage que, dans les cas embarrassants, les jurés 
du plaid d'une localité envoient une délégation pour consulter 

■ Avec les variantes importantes sombrer, sombre. 



l6 J. JEANJAQUET 

la cour de justice de l'endroit dont ils relevaient au point de 
vue des coutumes. (Voir Matile, Hist. des instit.judic. de Nen- 
châtel et Valangin, p. 61-8 r.) Cette consultation juridique est 
généralement désignée dans les actes par le terme d'entreves, 
entretwesy entrives, dont on a de fréquents exemples jusqu'au 
seizième siècle. Le plus ancien que nous connaissions se trouve 
dans un document de Valangin de 1446: lesdit juriez volloient 
avoir les entreiiues... laquelle cognoissance et entreiives 
furent rapourtees par lesdit deux commis {Arch. de VEtat de 
Neuchâtel, A 9, n" 10). Le verbe entrever, = demander les 
entreves, apparaît déjà en 1352 dans un autre acte de Valangin 
(Matile, Monum. de l'hist. de Neuchâtel^ II, p. 674, où il faut 
lire entrevelz au lieu de e/itreveler). Matile a voulu expliquer ce 
terme juridique, qui, croyons-nous, n'a pas été signalé ailleurs, 
en disant que le juge consulté, formulant sa sentence, « la tre- 
vait, treuvait, ou trouvait, selon la vieille expression du droit 
allemand et de la poésie française. » {Instit. j'ud., p. 61.) En 
réalité, entrever n'a rien à voir avec trouver^ mais doit être 
identifié avec le verbe intrevâ, intèrvâ, « s'enquérir, s'infor- 
mer, » que connaissent encore la plupart des patois vaudois, 
fribourgeois et valaisans, et qui est issu du latin interro- 
gare. Aller aux entrèves, c'était donc proprement: aller aux 
informations. Ce substantif verbal de entrever existe encore 
aujourd'hui dans quelques patois, mais comme terme tout à fait 
vieilli et restreint à de rares locutions traditionnelles. Ainsi, à 
Blonay (Vaud), on répond aux questions importunes des 
enfants: Qu'y a-t-il là-dedans? Qu'en fera-t-on? etc., par: 
déi-z-intrâivè, déi kouarnd dé lâivrè, « des demandes, des 
cornes de lièvres. » De même à Liddes (Valais) : dé-z-intèrvè 
dd kouryà"^^ « des questions de curieux. -> A Champéry (Valais), 
on a aussi le dicton : pèr intèrvé, on va a Roma, « en deman- 
dant, on va a Rome. » Cf. Mistral, entrèvo, dauphinois enterras 
= questions, informations. Raynouard, Lexique, V, p. 104, et 
Levy, Prov. SuppL- Worterbuch, citent un exemple du substantif 
enterva en ancien provençal avec le même sens. Godefroy ne 
donne pour le vieux français que le verbe enterver. 

J. jEANjAaUET. 




LE CONTE DU CRAIZU 

EN PATOIS DE LUTRY, PUBLIÉ d'aPRÈS UN AN'CIEN MANUSCRIT INÉDIT 

-♦- 

« Le Conte de la Lampe, ce petit tableau de genre de notre 
vie campagnarde, avec ses peintures d'inte'rieur si parlantes et 
d'une rusticité où le fou-rire fait tout excuser, avec sa figure 
principale enfin d'un comique si impassible et si candide, est 
un petit chef-d'œuvre de simplicité, de gaîté, de récit, de na- 
turel et de nationalité. » C'est en ces termes que Juste Olivier 
parle, dans son beau livre sur le canton de Vaud^, d'une com- 
position patoise de 218 vers qui a été publiée à la fin du XVIIF 
siècle, probablement à Lausanne, et que Gaullieur^ appelle le 
« fondement de la littérature patoise du Pays de Vaud. » Cet 
opuscule est, en effet, le premier livre patois imprimé dans le 
canton de Vaud dont nous ayons connaissance 3. Il mérite déjà 
notre attention à ce titre-là. Et, sans partager tout à fait l'en- 
thousiasme de Juste Olivier, il faut avouer que le poème, impro- 



* T. Il, Eclaircissements, p. XLVin. 

^ Etudes sur l'histoire littéraire de la Suisse fratiçaise, particulièrement 
dans la seconde moitié du JCVIIF siècle, p. 290. Genève 1855. {Bull. Institut 
liât, genevois, t. III.) 

^ Un de mes amis m'avait cité comme premier livre patois un petit 
traité de morale, qu'il n'avait jamais vu, inlitulé La hoiiiia via. Je n'ai 
pas réussi à en retrouver la moindre trace. 



Ib L. GAUCHAT 

prement appelé conte ou r^^^-àVa-'/^^ possède une grâce pleine 
de malice, une saveur, qui n'ont pas encore perdu leur charme. 
Le patois, langue dans laquelle on peut tout dire, atténue la 
crudité de certains passages. La situation est originale : un 
père raconte à un notaire, pour les faire juger par un tribunal 
de mœurs imaginaire, les mauvais tours qu'un polisson a joués 
à sa fille. Ce sont des plaisanteries de mauvais goût que 
l'amant malhonnête fait à sa belle, et que le père rend encore 
plus comiques par le grand cas qu'il en fait. Sous l'indignation 
feinte du plaignant transparaît le sourire de l'auteur, qui se 
plaît à énumérer les méfaits de son héros -. 

Le poème se compose d'alexandrins à rimes plates, groupés- 
en sorte de strophes d'inégale longueur, terminées ironique- 
ment par le refrain : « Si le souverain dit que c'est une action 
(permise), patience! » 

L'imprimé du win^ siècle ne porte pas de date et est ano- 
nyme. C'est une petite brochure in-8° de douze pages, qui a 
pour titre : Lo conto d'au craizu. Coq à V Ane datis le Patoi du 
Canton de Vaud^. Il en existe un exemplaire à la Bibliothèque 
cantonale vaudoise (coté M 2059*) et un autre à celle de 
Fribourg. Dans l'ouvrage cité, p. 290, Gaullieur lui assigne la 
date de 1785. Pierquin de Gembloux, Histoire littéraire des 
patois, Paris 1858, p. 249, celle de 1780. Mais ces dates 
sont peu certaines. Le doyen Bridel^, et d'après lui Pierquin 

• Cette appellation était autrefois un peu synonyme de poésie humo- 
ristique ou satire (voir Boissière, Poétique, p. 254). Dans le Recueil 
Corbaz on dénomme ainsi une énumération des instruments qui ont 
servi à faire un charivari, p. 80, et une gaie anecdote de chasse, en vers,. 
p. 121. 

2 II n'est pas impossible que le morceau repose sur des faits réels, 
D'après Ch. Berthoud (Miisce neuchâtehis, VII, p. 64), l'auteur aurait 
été avocat. 

3 Comment concilier le terme de canton avec la date attribuée à la 
publication? Pouvait-on, avant l'émancipation, parler d'un ca;; /on de Vaud? 

* Actuellement égaré. 

^^ Etreiuies behétiennes et patriotiques, 1811, Avis liltêi aire (Tp. 119-123)^ 
reproduit dans le Conservateur suisse, i^e édition, t. VII, 404-407. 



LE CONTE DU CRAIZU IÇ 

de Gembloux' et Juste Olivier- considèrent comme auteur 
un monsieur De la Rue, de Lutry. Le volumineux répertoire, 
de noms de famille de Piccard (exemplaire des archives can- 
tonales^ à Lausanne), mentionne un De Rue, seigneur de Mon- 
tagny s/Lutry, dès 1627, et un De la Rue, de ou à Lutry, 1820 
dont l'existence n'est pas certaine. Malgré les recherches que 
M. Millioud a bien voulu faire pour moi, il n'a pas été possible 
d'identifier le personnage. La mention de Montagny, vers 36 
et 41, confirme cependant ces indications de provenance. A 
son tour, la langue montre que le poème a été écrit dans 
les environs de Lausanne 3. On y remarque par exemple 
une hésitation entre e et / pour la voyelle latine e devant s 
+ consonne : veté, vers 38, r évité, vers 169, = vëstit; être, 
vers 70; téta, fêta, en rime, vers 123-124; téta, vers 144. Le 
groupe es cons. devient / dans le patois de Lavaux, / dans 
celui de La Côte ; Lausanne forme la limite, et offre une 
inconstance bien naturelle dans le traitement de ce phonème. 
J'ignore sur quoi s'appuient Corbaz et Favrat, dans leurs édi- 
tions citées ci-dessous, pour donner notre récit comme spéci- 
men du patois de Pully, qui sera du reste identique avec celui 
de Lutry. 

Le Conto d' au craizu a été réimprimé plusieurs fois. Corbaz 
l'a placé en tête de son Recueil de morceaux choisis en vers et 
en prose en patois, paru à Lausanne en 1842*. Son édition ne 
diffère de l'imprimé du XVIIF siècle que par quelques détails 
insignifiants. L'orthographe est la même. Le texte de Corbaz a 
été ensuite reproduit, avec de simples divergences orthogra- 



* Ouv. cité, p. 284-285. 

' Canton de Vaiid, t. II, Eclaircissements, p. xlvi. Comp. aussi la table 
du Recueil de Corbaz, Lausanne 1842, où on lit : << Le Conto d'au 
Craizu, par De la Rue, de Lutry. » 

^ Le document gagne par là en valeur : il représente le patois dès 
longtemps disparu de la capitale vaudoise. 

* L'ouvrage a été publié par fascicules, dont le premier était en vente 
dès 1841. 



20 L. GAUCHAT 

phiques, par le Conteur vaudois, 7," année (1864-65), n^^ 5 et 6; 
par Favrat, dans son Appendice au Glossaire de Bridel (1866), 
p, 512-518, et de nouveau par le Conteur vaudois, en 1905, 
no^ 45 et 46. 

M. E. Muret, professeur à Genève, a bien voulu me commu- 
niquer une copie manuscrite, appartenant à M. de la Harpe, à 
Vevey, dont le texte diffère sensiblement du premier im- 
primé. Ce manuscrit remonte probablement à la fin du xvill° 
siècle et offre généralement des leçons préférables à la rédaction 
imprimée. Mais l'orthographe est hésitante et fortement franci- 
sée, surtout au début. Il n'existait pas, à ce moment, de tradition 
orthographique patoise. Je trancris ici ce manuscrit sans rien 
changer au texte ni à l'orthographe ; je rectifie seulement les 
nombreuses erreurs commises dans la séparation des mots. 
J'y joins une traduction aussi littérale que possible. En note, 
je citerai les variantes de la rédaction traditionnelle, d'après 
le vieil imprimé, sans m'occuper des divergences purement 
orthographiques. En appendice, je donnerai la prononciation 
actuelle dans les environs de Lutryi des mots dont la transcrip- 
tion laisse subsister des doutes, et j'expliquerai certains termes 
intéressants de ce document. Ils sont, dans le texte, accompa- 
gnés d'un astérisque. 



' A Lutry même, le patois est complètement éteint. 



LE CONTE DU CRAIZU 



[Lo conto day craizu.] 

Le père : — Dieu lo vo haillay bon, nionsii lo secretéro, 
Acebin qu'a ti vo, messieu se penchounéro *, 
Tant Ecrivin que Cler, gens de banche * et de plume, 
Qui forgeai ti l'argent sans martau ni enclume. 
5. Mais pardon, se vo plé, ne s'agit pas de cin. 
Dait-on pas condana a ti frai et depin, 
Dite lo vay, messieu, ti per vouira conchense, 
Ce qu'ètien lé craisu* par malice et vengence ? 

TRADUCTION 
Le récit des lampes. 

Le père : 

Dieu VOUS le donne bon [le jour], monsieur le secrétaire, 
Aussi bien qu'à vous tous, messieurs ses pensionnaires, 
Tant écrivains que clercs, gens de bureau et de plume. 
Qui forgez tous l'argent sans marteau ni enclume. 
Mais pardon, s'il vous plaît, il ne s'agit pas de cela. 
[Ne] doit-on pas condamner à tous frais et dépens. 
Dites-le un peu, messieurs, tous sur votre conscience. 
Celui qui éteint les lampes par malice et vengeance ? 



Le manuscrit n'a pas de titre, la ponctuation manque à peu près tota- 
lement. — 2. messieux lés Commissêro [n'a pas de sens]. — d^^eus dé 
hani:(e et dé pUomma [bien préférable comme transcription ; du reste, le 
texte est beaucoup moins francisé dans la suite du manuscrit de la 
Harpe]. — 4. Que ford:(i ti l'ard\en sen marié né encUomma [item]. — 
5. Ma per don, se vo plié [item]; çen [le scribe de notre manuscrit a été 
embarrassé en transcrivant le e nasal, qu'il écrit en, en, in; quelquefois 
on trouve, comme ici et dans la ligne suivante, en corrigé en m]. — 
8. lo craisu [notre texte vaut mieux, puisque le héros éteint deux lampes ; 
cf. aussi vers 155]; vend\ence [orthographe préférable]. 



2 2 L. GAUCHAT 

Le notaire: — Pouro frare, epay* bin que vo-7^ay prau reson, 
10. Mas no ne vayen pas, io va voutra question. 

Le père : — Que ! vo ne cède pas, messieu, que i'é oiina felie, 
Dont on laron t^i no voliay fére a la pelie* ? 
Mais, par gué ! n'en est pas inque io voudray bin. 
N'a pas troua son fou, c'est ma fay on biau t^^in *. 
15. Dinché, bravo tnessieu, moyenan bon saléro, 
Féde mé on mandai a noutron concistero * : 
« A vous. Messieurs les Juges, ministre et Lieutenant, 
Secrétaire, assesseu et to Io bataclian.... » 
Que lau say deffendu, et en bonne écretoura, 

Le notaire : 
Pauvre ami (frère), peut-être que vous avez bien raison, 
Mais nous ne voyons pas où va votre question. 

Le père : 

Quoi ! vous ne savez pas, messieurs, que j'ai une fille, 
Qu'un mauvais sujet (voleur) chez nous voulait enjôler? 
Mais, par Dieu ! il n'en est pas là où il voudrait bien. 
Il n'a pas trouvé sa dupe; il est, ma foi, bien attrapé (un 

beau chien). 
Ainsi, braves messieurs, moyennant bon salaire. 
Faites-moi un mandat à notre Consistoire : 
« A vous, messieurs les juges, pasteur et lieutenant. 
Secrétaire, assesseurs, et tout le bataclan.... » 
Qu'il leur soit défendu, et en bonne écriture. 



9. hin rêson [notre texte évite la répétition du mot bùi]. — 10. ne ne 
vyen pas [manque une syllabe et la forme actuelle est bien vâyéin]. — 
12. Idre. — 14. l'est ntafai. — 15. Dite, hravo Messieux [notre texte vaut 
mieux]. — 16. per noiitro. — 17. L'imprimé donne tout en patois : 
A vo, Messieux les Diud^o, Menistré, Lutenien [le manuscrit, qui repro- 
duit d'abord le texte officiel français et passe ensuite au patois, nous 
semble être plus près de l'original]. 



LE CONTE DU CRAIZU 23 

20. Dé rén distribua dé noiUra procedoura. 
Pesa fer *, se vo plié, vos verray se ; éson, 
Qiiand vo-^-ari conta dau i^alan lés akchon. 

Vo saray don, Messieii, ce vo plié d'aciita. 

Que ma félie et ce cor ce son zfiii -^i ama* 
25. Et que ne craya ti que saray on mariajo, 

Vo ne manqueray pas haro, pan ne froumajo. 

Mé vayqué que Uni ; car por lli, orendray, 

Ma fellie n'en vau plieu, ne en blian né en nay. 

Et se li'a :(ii balli quoqué tracasseri* , 
30. Por cén ni a né papay né parchemi ecri. 

Baste ! enfin ce akchon son envers lli se naire, 

De rien divulguer de notre procédure. 

Pesez bien (ferme), s'il vous plaît, vous verrez si j'ai raison, 

Quand je vous aurai conté du « galant » les exploits. 

Vous saurez donc, messieurs, s'il vous plaît d'écouter, 
Que ma fille et cet individu (corps) s'étaient autrefois aimés 

(se sont eu eu aimés) 
Et que nous croyions tous que ce serait un mariage. 
Où ne manqueraient pas beurre, pain et fromage. 
Mais voilà qui est fini ; car pour elle, désormais, 
Ma fille n'en veut plus, ni en blanc ni en noir. 
Et s'il lui a une fois donné quelques petits cadeaux, 
Pour cela, il n'y a ni papier ni parchemin écrit. 
Baste! enfin, ses actions envers elle sont si noires. 



22. Quand yari d'au gaîaiid raconta les acchons. — 24. se sont d^a ^u 
cmâ [notre version est plus patoise]. — 26. pan, buro né. — 28. n'en vaut 
rin. — 29. se l'ai a \u hailly [le manuscrit présente encore l'ancienne 
forme de pronom datif ly, remplacée aujourd'hui par lay = illac, 
comp. en français : ;"y dis]. — 30. n'a ni papai; part^emin. — 31. envers 
h sont. 



24 L. GAUCHAT 

Que nara pas Vhonneu de in appela biau-paire *. 

Vo-:^-én vé raconta giiogtié-^-echantillon, 

Per io vo verray bien cén qu'est ce compagnon. 

ly On djor lay di'- no fan divei'ti stau venenje ; 

Alén no promena a Montagni Demenje ! 

Uotra lau lay promé, et, lo djor ariva. 

Se laive lo matin, se veté et s'en va 

Appala la Lu^on, qu'élay noutra ve:{éna, 
40. Brava fellie, ma fay, et que noutra cou^éna. 

Stau galandé* s'in von dray a stu Moniagni, 

Yo stu cor ne fu pas ! né-t-e pas on mépri ? 

Dite-lo ti, messieu, et per vautra conchense, 

Ce cén est oun'akchon ? 

Qu'il n'aura pas l'honneur de m'appeler beau-père. 
Je vais vous en raconter quelques échantillons, 
Par où vous verrez bien le caractère (ce qu'est) de ce 
compagnon. 

Un jour, il lui dit : il nous faut [nous] divertir [pendant] 

ces vendanges; 
Allons nous promener à Montagny dimanche! 
L'autre le lui promet, et. Te jour arrivé, 
Elle se lève le matin, s'habille et s'en va 
Appeler Louison, qui était notre voisine, 
Une brave fille, ma foi, et qui est notre cousine. 
Ces jeunes filles s'en vont « droit » à ce Montagny, 
Où cet individu ne fut pas ! n'est-ce pas un mépris ? 
Dites-le tous, messieurs, et sur votre conscience, 
Si c'est une action [permise] ? 



32. appaU [meilleure forme]. — 34. stu compagnon. — 35. l'ai de [passé 
déf., ici présent]. — 38. Le se laivé matin, se vîté, et s'en va. — 39. Le 
cria. — 40. Viré noutra cou:(ena [= elle était, est vaut mieux]. — 
41. contré stu Montagni. — 42. Stu cor ne l'ai fn pas. ■ — -43. Dite lo vai, 
messietix, ty. 



LE CONTE DU CRAIZU 25 

45. Ce lo souverin di que cén say* oun'akchoii, 
Fachense ! 

On aiitro ■viad:;;o encor, que cassavon lés coquie*, 
Noutra fellie lay va ; stu cor, sén deré porquié, 
Quitta son martelet, sor e s'epouffé* fau, 

50. Comén se llire entra on or aubin on lau. 
T^acon crai/^ay d'abor, en vian sa grimace, 
Qu'a on verro de vin Vallavé fére pliace. 
Mé sén ce qu'on rêve * / Se bin qu'a la miné 
Le pare fu contrin, son viaud^o * su lo bré, 

55. Dé la raccompagni t^i no tôt a pejiau~a, 
Vo l'aray bin voliu avay resta merdau:{a. 

Si le souverain dit que c'est une action, 
Patience ! 

Une autre fois encore, qu'on cassait (ils cassaient) les noix, 

Notre fille y va ; cet individu, sans dire pourquoi, 

Dépose son martelet, sort et s'esquive dehors, 

Comme s'il était entré un ours ou un loup. 

Chacun croyait d'abord, en voyant sa grimace, 

Qu'à un verre de vin il allait faire place. 

Mais on ne le revit pas ! De sorte qu'à minuit 

Le père fut contraint, sa serpe sur le bras. 

De la raccompagner toute penaude chez nous, 

Où elle aurait bien voulu rester toute honteuse. 



49. Léssa son tiiaitélet, s'en va lo vaiquié fro. — 50. Coumin se Vire, 
entra on laù, ohin on or. [L'amant prend la fuite devant la jeune fille, 
au moment où elle entre, comme à l'apparition d'un ours ou d'un loup. 
On ne connaît aujourd'hui que la forme proclitique /ro ou /roî^ du latin 
foris. Notr-€ texte offre ici la forme tonique. Comparez en patois 
valaisan les formes toniques /«'«ra ou four a. L'ancien éditeur a établi 
une mauvaise rime (pour les yeux) en intervertissant les mots du 
vers 50J. — 51. crayai [préférable?], vyen [dito]. — 52. qu'à n-on vèro 
[suppression d'hiatus très courante]. — 54. Jo viaud::^o. — '^6. voliu resta tota. 



L. GAUCHAT 

Pliétou quié d'alla U por avay ce affron, 
Et u verre moqua per on tau compagnon. 
Dité-mé don, messieu, îi per voutra conchense, 
éo. Ce cèn est oiinakchon ! 

Ce lo souverain dit que cén say oun'ahchon, 
Pachense ! 

Ouna veilla, i^i no, eten pré dau moriay * , 
Yo fa-^ay qidé sémblian dé s'ed:(aiida lé day. 

65. Cin qu'on s'en apperçu, ye sor de sa cad^étta 
De la pudra, avoué quié vo fa ouna gueliétta*. 
Et volien la sed:(i, la laissé dchay au fii ; 
Se bin qui' en folien * et fasén sliau biau dju, 
To d'on cou sén vo fa, messieu, ouna voilaye *, 

70. Que ma maison risqua d'eiré tot'émbrasaye. 

Plutôt que d'aller là pour avoir cet affront, 

Et de se voir ridiculiser par un tel compagnon. 

Dites-moi donc, etc. 

Un soir (veillée), chez nous, ils étaient près du brasier, 

Où il ne faisait que semblant de se chauffer les doigts. 

Sans qu'on s'en aperçût, il^sort de sa poche 

De la poudre, avec quoi il vous fait une « guillette » ; 

Et voulant la sécher, il la laisse tomber au feu ; 

De sorte qu'en badinant et en faisant ces beaux jeux. 

Tout d'un coup cela vous fait, messieurs, une [telle] flambée, 

Que ma maison risqua d'être tout embrasée. 



57. stu affron. — Dite h vai. — 63. Fêtai pré. — 64. Yofasai ensemhlian 
dé se t^aiidâ. — 67. tjai. Recueil Corbaz : tjaire [le manuscrit et l'imprimé 
représentent la même forme : tchyây, venant directement de cadére, 
tandis que les patois modernes possèdent des formes analogiques 
tchâyrd ou tsiii]. — 68. stu biau dju. — 69. çen vo fe [passé déf] onua 
tôla voilaye. 



LE COXTE UU CRAIZU 27 

Pliu ma fellie etay quié, lo vo deri io net, 
Sa conollie a la man, fasin lo cafornet, 
Et lo fil que sauta é s'émpré ay-:(-etopé, 
Fe quié sa mère et lli ne furont pas niau sotte. 
75. Ditte-mé donc, messieu, ti per vautra conchense. 
Ce sin est ouna akchon ! 
Ce lo souverin di que cén say oun'akchon, 
Pachense ! 

Nos avia-i-ouna bouna et halla galéry, 
80. Que y'é éta contrin de fére démoly. 

Ne pocvo * pas di min por l'honneur de ma fellie, 
One volié conserva entier dén sa couquéllie. 
Car veniay taquena tiautre* tolé lé né; 
Day viad2;o lo matin, d'otro viad^o a miné. 

Puis ma fille était là, je vous le dirai franchement, 

Sa quenouille à la main, faisant le « cafornet » (en posant 

les pieds de part et d'autre du « mortier »). 
Et le feu qui sauta et prit à la filasse 
Fit que sa mère et elle ne furent pas mal sottes. 
Dites-moi donc, etc. 

Nous avions une belle et bonne galerie, 

Que j'ai été obligé de faire démolir- 

Je n'en pouvais pas à moins pour l'honneur de ma fille, 

Que je voulais conserver entier dans sa coquille. 

Car il venait taquiner chez nous toutes les nuits ; 

Quelquefois le matin, d'autres fois à minuit. 



71 . nouira fellie était tie [pliu au lieu de pu =zpms est le résultat d'une 
confusion avec le mot plus'I. — 73. sauta alla prendre [notre texte est 
plus patois]. — 74. De quié sa mère. — 75. Dite lo vai. — 80. fére-à 
déguelly [plus pittoresque, mais signifie plutôt abattre, jeter à bas, et 
convient peu ici]. — 81. N'en poivo pas dé vien. — 82. eittire-en. — 
83. per chaut re - autre la né [voir appendice]. 



28 L. GAUCHAT 

85. Por t:{ert:{i l'occasion de poiiay feré ripaille, 
En forcin d'an certin cabinet la s er raille. 
Slia galeri m'avay cotta cinquante Ecu : 
C'est sa fauta portant, ce y'é ta cén perdu. 
Dite*-mé don, messieur, ti per voiitra conchensCy 

90. Ce cén est oun'akchon ! 

Ce lo souverin di que cén say oun'akchon, 
Pachetjse ! 

Noutré ve^^in avion aberd^i ouna né 
— Por vo deré bin quand cén ne fa rin au fé — 
95. On certin novien* qu'étay bon violare. 

To ce ressemblia quié, tant lé féllie quié mare. 
Stu galand lay etay, yo fa:(ay lo finden, 
Sin fére pi simblian de pi vouaiti lé d:{en. 
Lay sauta* et densa* sliau qu'etion a sa potta, 

Pour chercher l'occasion de pouvoir faire « ripaille, » 
En forçant la serrure d'un certain cabinet. 
Cette galerie m'avait coûté cinquante écus : 
C'est sa faute pourtant, si j'ai perdu tout cela. 
Dites-moi donc, etc. 

Nos voisins avaient hébergé une nuit 

— Pour vous dire [la chose] exactement, quoique cela ne 

fasse rien au fait — 
Un certain aveugle qui était bon joueur de violon. 
Tout se rassembla là, tant les filles que les mères. 
Ce « galant » s'y trouvait, faisant le petit maître, 
Sans faire seulement semblant de regarder les gens. 
Il y fit danser et sauter celles qui étaient à son gré (////. à 
[sa lèvre). 



87. Ma gaUry. — 88. L'é sa Jota, orendrai. — 89. Diié lo vai. — 
93. Noiilro ve^in avai [moins bon]. — 96. Vai se rassemhlian iy, lé 
fellie avoué U mârè. — 97. que fasai. — 98. sen férè ensemhlian. — 99. Uai 
dansa, Vai sauta stau. 



LE CONTE DU CRAIZU 29 

100. Et lé mollavé* bin a la fin de la 7totta*. 
Adon, coumen t:;^acon sond:^ivé a s'en alla, 
Et dén lo tén qu'allé noutra fellie appalla, 
La pré et li'en mena enfin ouna petita, 
Mé cen slia que besa ne niola ouna miilaf 

105. Dite, brave messieurs, ti per voutra conchensa, 
Ce cén est oun'akchon ! 
Ce lo Souverin di que cén say oun'akchon, 
Pacbense ! 

Vo saray don encor, et sta et la pliou forla, 
iio. On d~or quié la Zabet iré su noutra porta, 

— Cettay Vhyver passa que fa:(ay ce gran fray 
Et qu'on ne savay pliii yo ce cat:(i lé day, — 
Stn cor s'approut:(e et pui, sen dere quié so quotte, 

Et les embrassait bien à la fin de la danse. 

Alors, quand chacun songeait à s'en aller, 

Et au moment où j'allais appeler notre fille, 

Il la prit, et lui en fit danser enfin une petite. 

Mais il s'en fallut bien qu'il la baisât ni embrassât un peu 

(une miette) ! 
Dites, braves messieurs, etc. 

Vous saurez donc encore, et celle-ci est la plus forte : 
Un jour que Elisabeth était sur notre porte, 
— C'était l'hiver passé, qu'il faisait ce grand froid 
Et qu'on ne savait plus où se cacher les doigts — 
Cet individu s'approcha et puis, sans hésiter (sans dire : 
que coûte cela ?) 



102. Ye fù tii mon veiin [= je Jus, etc., le manuscrit offre un texte 
plus clair]. — 103. la menaonna iota petita. — 105. Dite lo vai [le refrain 
est uniformisé dans l'imprimé]. — m. L'étay Vlnver ; stu grand frai. — 
112. Yôon ne. — 113. s'approut:^a [passé défi, impossible à cause de la 
mesure], et poiii, sen derè porquiè [potquic, accentué sur 0, cfr. les vers 46 



30 L. GAUCHAT 

Apre qiioquie ré^on quiquiè lay vo marmotte, 
115. Et avay fé lé ior que f on les tcharlatan, 

Folie lé lay fora âedén son cat^eman*. 

Dite-mé don, messieu, ti per voiitra conchense, 

Ce sen son des akchon! 

Ce lo Souverain di que cén say oiin akchon, 
1 20. Pachense ! 

Vaicé on autro ior que lay fe l'an passa, 
A que ne pu djamé de sang fray repensa. 
Les fellie et valet s'etion bouta en teta, 
De s'alla promena on certin d:(or de fêta. 
125. Cou m en l'eîion ii qtiie au dessu d'on recor*. 

Après quelques paroles qu'il lui marmotte là, 

Et après avoir fait les tours que font les charlatans, 

Il voulut les lui fourrer [les doigts] dans son « cache-mains 

Dites-moi donc, etc. 

Voici un autre tour qu'il lui fit l'année passée, 
Auquel je ne puis jamais « repenser » de sang froid. 
Les filles et les garçons s'étaient mis en tête 
D'aller se promener un certain jour de fête. 
Comme ils étaient tous là au haut d'un tertre (?), 



et 47, rime mal avec j/zarwo/ie, la locution offre peu de sens ici, et rem- 
place évidemment l'expression sen dere quié so quotte tombée en désué- 
tude, et que l'éditeur de l'imprimé a cependant dû laisser subsister au 
vers 185, ne trouvant rien à mettre à sa place. L'expression doit signi- 
fier : sans hésiter ou quelque chose d'approchant, et est peut-être née 
dans des phrases comme : il partit avec son larcin, sans demander: que 
cela coûte-t-il, c'est-à-dire au plus vite. ; la forme quié me fait présumer 
qu'il s'agit plutôt d'une proposition interrogative que relative]. — 
114. résons, adon que l'ai m. [peu satisfaisant]. — 116. l'o/Z/ai [imparfait] 
fourra se dai. — 117. Dite la don. — 122. Au que n'éjamêpû. — 123. Le 
fellie et U valets. — 125. Vèlian setiet [aujourd'hui on dirait sstâ pour 
assis, la forme setiet m'est inconnue et repose peut-être sur une faute 
de lecture], an coutzet d'on. 



LE COXTE DU CRAIZU 3I 

Slu grivoi l'embrassa per lo viaiten dau cor; 

Noittra fellie quetay aupré de lin siaye, 

Et dcii lo mémo len la vaiqui renversaye ; 

Et puis, hredin breda, vo fou lo batacu *. 
130. Tantou Von est de^o, et tantou l'est dessu; 

Cebin que le montra, coumen vo patidé craire, 

D:(arotire, d:^enau.... et cen qu'on volie vaire. 

Apres avay risqua dé la fére assoma, 

Le se relaivé enfin, avoué don pi de na. 
135. Dité-mé don, messieu, ti per voutra conchense, 

Ce cen est oun'akchon ? 

Se lo Souverain di que cen say oun'ahchon, 
Pachense ! 

Accula vay, messieu, en vaicé ouna terriblia : 
140. Lo Diablo n'en pan pas fére ouna pliu-^-orriblia. 

Ce grivois l'enlaça par le milieu du corps ; 

Notre fille (qui) était assise auprès de lui 

Et au même moment la voilà renversée ; 

El puis, bredi breda, ils vous font la culbute. 

Tantôt l'un est dessous, et tantôt il est dessus ; 

De sorte qu'elle montra, comme vous pouvez croire. 

Jarretières, genoux... et tout ce qu'on voulut voir. 

Après avoir risqué de la faire assommer. 

Elle se relève enfin, avec deux pieds de nez. 

Dites-moi donc, etc. 

Ecoutez un peu, messieurs, en voici une terrible : 
Le diable ne peut pas en faire une plus horrible. 



126. l'embrassé [présent, le rythme demande le passé déf.]. — 127. dé 
conta îy selaïe [l'original portait certainement setaye]. — 128. Est, d. l. 
m. t., to d'on cou r. — 130. tantou l'otro est déssu [contresens comique 
devenu populaire, mais qui n'appartenait pas à l'original]. — 152. to 
çen qu'on voliai. — 1 3 3 • <^«' se fére assomd [ préférable ?] . — 135. Dite lo vai . 
— 140. fére oniia s'horriblia [avec hiatus avant ontta et élision devant 
horrihlia, est peut-être la bonne leçon]. 



32 L. GAUCHAT 

Fo pré de la verraire et la pilé au morlay, 
— Que mafy lay pusse dinché pela lé day ! — 
Et piii ye porté so den h lly de tîia féllie, 
Que la vo dépoira day la teta a la grellie. 

145. Rin nest pliu vré, inessieu; lai ce vos-:(^-avia vu 
L'etai yo ce trova adon son pouro eu! 
Vo-:(^aray fé pedi, lo pouro miser ab Ho / 
Car rinnocén ne day pati por lo coupahlio. 
Portant lé d:(^a garia, mé de ne cén lo mén 

150. Que no-'^-en a cota d'on bon pot d'eguar^en *. 
Dite-mé donc, inessieu, ti per voutra conchense, 
Ce cen est ounakchoii ? 
Se lo Souverain di que cen say onnahchon, 
Pachense ! 

II vous prit des débris de verre et les pila au mortier, 
— Que le diable puisse ainsi lui piler les doigts ! — 
Et puis il porte cela dans le lit de ma fille, 
De sorte qu'il vous l'écorcha de la tête à la cheville. 
Rien n'est plus vrai, messieurs ; hélas ! si vous aviez vu 
L'état où se trouvait alors son pauvre c. ! 
Il vous aurait fait pitié, le pauvre misérable ! 
Car l'innocent ne doit pas pâtir pour le coupable. 
Cependant elle est déjà guérie, mais toujours est-il 
Que cela nous coûta un bon pot d'eau-de-vie. 
Dites-moi donc, etc. 



141. vo prend [présent]. — 142. que lo diablio l'ai pouisse [mafy, in- 
compris, est un des nombreux noms du diable]. — 143. Et poui, t'ap- 
porte çen. — 144. Yâvo la [la vo est plus patois] ; dû la téta. — 145. Quand 
l'ai penso, Messieux. — 148. L'ènocen ne dai pâ. — 149. Vê portant d^a 
garri, ma de çen lo men [ — une syllabe]. — 150. bio pot. — 151, Dite 
lo vai. 



LE CONTE DU CRAIZU 33 

155. Lo conio day crai:^u per yo yé coumeucy, 
Ne vo-:(^-a pas enco eta fé a demi. 
Ye m'en vé lo fini. Messieu, vo paiidé craire, 
Quouna ?ié — yo defio qu'on t:(at eusse pu vaire — 
Slu compagnon venie avoué de se ami, 

160. Environ la miné, que n'etia d:(a drumi, 
Excepta la Zabei, que s'epud:(ivé encora, 
A qui cria : veni on poù ver mé iotora ! 
Vo-y^-én prio, Zabet, y'é oquie de pressén 
A vo cou m unie a, mode çay que vos m en ! 

165. Noutra fellie, qu'a ^u, day sa plin tendr'énfénce, 
Por ti lés grand valet beaucoup de complié:(ence, ' 
— Car i;in de bouna race, a cén que t^acon dit, 
Tsassé sovén solet, sén qu'on l'ausse dressi — 

Le récit des lampes par lequel j'ai commencé, 

Ne vous a pas encore été fait à demi. 

Je m'en vais le finir. Messieurs, vous pouvez croire 

Qu'une nuit, où je défie qu'un chat eût pu voir. 

Ce compagnon vint avec [quelques-uns] de ses amis, 

Vers minuit, alors que nous étions déjà couchés, 

Excepté Elisabeth, qui cherchait encore ses puces, 

A laquelle il cria : venez un peu vers moi tout de suite ! 

Je vous en prie, Elisabeth, j'ai quelque chose de pressant 

A vous communiquer, maudit soit qui vous ment ! 

Notre fille, qui a eu, dès sa plus tendre enfance, 

Pour tous les grands garçons beaucoup de complaisance, 

— Car chien de bonne race, à ce que chacun dit, 

Chasse souvent tout seul sans qu'on l'ait dressé — 



155. d'au crat'iu. — 156. Ne vos a pas ctd oncojc. — 157. tué vé vo lo. 
— 158. né que défio. — 159. slu grivois [ — une syllabe]. — 160. // dni- 
mis. — 161. Hoimi nonlra; se pud^ive. — 162. L'ai crié, veni vai, vers 
mè on pou tot-ora. — ï6s. piemire enfance. — 166. valets que trau dé 

[= trop]. 



3 



34 L- GAUCHAT 

Sén ce fére pressa le r évité son cheurtT^o *, 
170. Et dechen ver stu cor, qui'eiay den neutron pouert:^o. 
To lo dray soupçonni que lli'avay de l'ougnion *. 
A^^ me trompavo pas, car stu fin compagniou, 
Apre lay avay fé coque faussé carresse, 
Lay di que l'etay tén de faire day promesse ; 
175. Que le devay alla t:(i son cousin Dubret, 

Yo troverion day pliouimé et l'ecrétéro prêt ; 
Que ni'aray qu'a segni et que le devay craire, 
Quié quand cén saray fé, lay ballieray hin d'aire. 
Et cén lay dére g a, Vempougne per lo bré, 
180. Fa~^en ti sé-^-efor por la fhe alla lé. 

Meday, quand le ve cen, le su bin se deffendre: 
En lo grafounen fer, li'en de:(^én pi quié pendre, 



Sans se faire presser, [elle] met sa robe 

Et descend auprès de cet individu, qui était dans notre 

corridor. 
Tout de suite je soupçonnai qu'il y avait du louche (de 

l'oignon). 
Je ne me trompais pas, car ce rusé compagnon, 
Après lui avoir fait quelques fausses caresses, 
Lui dit qu'il était temps de faire des promesses [de mariage]. 
Qu'elle devait aller chez son cousin Dubret, 
Où l'on trouverait des plumes et l'écritoire préparés ; 
Qu'il n'y aurait qu'à signer et qu'elle devait croire, 
Que quand ce serait fait, il lui donnerait bien des arrhes. 
Et sans lui dire gare, il l'empoigne par le bras, 
Faisant tous ses efforts pour la faire aller là. 
Ma foi, quand elle vit cela, elle sut bien se défendre : 
En l'égratignant fort, lui en disant pis que pendre, 



170. à noutron. — 174. de [passé déf.]. — 175. Dehret. — 176. Yâ 
troverai. — 177. Que n'arrai. — 179.ro/ en l'ai de^en çen. — 182. lai 



LE COXTE DU CRAIZU 35 

Le cria : Paire, paire, apparia lo crai::^ii, 
Et dé voutr' outra man ne vegni pas voi^u * ! 

185. Prendé on bon tricot / Ne dio pas quié so cotté, 
Saiito frou de mon lly, sén bouta nié ciillotté. 
Y'enprennio mon crai::^u, frinno avo:^^ lés-:(^egra, 
Couten bin qnie cocon ne m'en saray pas gra. 
Comen y été an pocn d' entra deden l'alaye, 

190. Slu grivoy, que chèntay quoqnie nialapanaye*. 
En arreven que fi, devant que Vusso vu, 
D'on cou de son t:^appé mé détien * mon crai~ji. 
Sbin que me vaiquié sen verre ouna gotta, 
Et puis ma lanipa bas, que se toumavé tota. 

195. Dité-mé donc, messieurs, ti per voulra conchense. 
Ce cen est oiin'akchon ? 
Ce lo Souverain dit que cen say ounakchon, 
Pachense ! 

Elle cria : « Père, père, apportez la lampe, 

Et ne venez pas sans rien dans votre autre main ! 

Prenez un bon bâton ! » Je ne fais ni un ni deux, (je ne dis 

pas: que cela coûte-t-il?) 
Je saute hors de mon lit, sans mettre mes culottes. 
J'allume ma lampe, m'élance en bas l'escalier, 
Pensant bien que quelqu'un ne m'en saurait pas gré. 
Comme j'étais sur le point d'entrer dans le corridor, 
Ce grivois, qui pressentait quelque mauvaise aventure. 
Au moment où j'arrivai, avant que je l'eusse vu, 
M'éteint ma lampe d'un coup de son chapeau. 
De sorte que me voilà sans voir goutte, 
Et puis ma lampe à terre, qui se vidait toute. 
Dites-moi donc, etc. 



185-186. Saiito fro dé mon liy sen bould mé culotté, Prenuio on bon 
bâton, ne dio pas que çen cotté. — 187. Empougno mon craiiu. — 188. Savé 
ben que stu cor ne m'en savai. — 189. Quand ye fil su lopoent. — 190. Mon 
grivois. — 193. Se bin que mé vailé. — 195. Dite lo don. 



36 L. GAUCHAT 

N'est pas lo toi ! Quand vi ma lampa renversaye, 
200. Yô cru que ma Zabeth etay desonoraye. 

Me bouti a cria : fena, depat:(e-lé, 

Enprein Vautro crai;^n, sauta frou en parité ! 

Le me cray ; dein don sau, sla fena se présenté. 

Stu compagnon, qui' etay cai:(y derrey day breintê, 
205. S'avance tôt d'on coup, et, sen la respecta, 

Paf ! d'on cou de tt^appé, vaiquié son crai:(_u ba. 

Cebin que no vaiquié encora sén lumière, 

Sén savay yo alla, craignen les etriviere. 

A la fin lo galan, apré to ce fraca, 
210. Se recoué* et t:(i lli s'ein alla sonica*, 

Contein comein on ray d'avay vu noutra pouére. 

Et de no-:(-avay fé a ti veni la jouer e. 

Lay y'é encor gagni on rommo violein. 

Ce n'est pas tout: Quand je vis ma lampe renversée, 

Je crus que mon Elisabeth était déshonorée. 

Je me mis à crier : « Femme, dépêche-toi, 

Allume l'autre lampe, « saute dehors » en chemise ! » 

Elle m'obéit ; en deux sauts, cette femme se présente. 

Ce compagnon, qui était caché derrière des « brantes », 

S'avance tout d'un coup, et, sans la respecter, 

Paf! par un coup de chapeau, voilà sa lampe à terre. 

De sorte que nous voilà encore sans lumière, 

Sans savoir où aller, craignant [les coups d'] étrivière. 

A la fin, le galant, après tout ce fracas. 

Rentre et chez lui s'en va dormir [à poings fermés]. 

Content comme un roi d'avoir vu notre peur, 

Et de nous avoir fait à tous venir la diarrhée. 

J'y ai encore attrapé un rhume violent. 



202. Et pren [l'éditeur ne connaît apparemment pas le verbe eim- 
prendre = allumer], — 203. ma féna. — 206. lo crai\u. — 207. no vailè. 
— 210. Se reçoit illy t:{i ly, et s'en va sonica. 



LE CONTE DU CRAIZU 37 

Que m^a bin tormenta et vie revin sovetn. 
215. Hem ! hem ! hem ! Adon dites vay en conchense, 
Ce sein son dai akchon ? 
Ce lo Souverein dit que cein say dai-^^- akchon, 
Pachense ! 

Qui m'a bien tourmenté et me revient souvent. 
Hem ! hem ! hem ! Maintenant dites un peu en conscience, 
Si ce sont des actions? 
Si le souverain dit que ce sont des actions, 
Patience ! 



214. et que niè prend sovent. — 215. Hom. Hom. [et rien de plus] 
216. Dite h vai, etc., comme les autres fois. 



APPENDICE 
I. Prononciation 

Comme il est impossible de reconstituer exactement la pro- 
nonciation patoise du xviii« siècle, nous avons renoncé à 
transcrire le poème phonétiquement. Nous croyons cependant 
rendre un service aux amateurs de nos dialectes, en indiquant 
la façon dont se prononcent aujourd'hui les mots les plus inté- 
ressants à ce point de vue. C'est un vieux « régent » d'Escherin 
sur Corsy (près Lutry) qui m'a renseigné là-dessus. Les numéros 
correspondent aux vers du texte. 

Titre: kreyzu ou krayzu. — i. balyây. — 3. klye, plyon-ma. 

— 4. ardzè, niarti, èklyàna. — 6. dèy-t-on, dcpc. — 7. ditè-lo 
vây konchesd. — 10. vâycin (diphtongue nasale). — 11. fply>. — 
1 2.pplyy. — 14. ma fax . — 19. laou say. — 20. rè. — 22. akchon. 

— 24. ko. — 25. nb krayâ. — 27. vay ty?, par lyï, brcindrâ. — 
28. nâ. — 29. kotyè. — t,o. papa. - 31. nâr?. — 32. byÔ-pârd. 

— 35. dzb. — 38. layve. — 39. vàzœna. — 40. kouzmia. — 
^'j.yâdzo, ankouora, kokè. — 48. portyc. — 49. martalè. — 
50. /«. — 51. vayè. — 53. rdvp. — 54- vyddzo. — $ç,. pinâ^za. 

— 58. ver?. — 63. vèlya, mcrtâ. — 64. etsboudâ, dâ. — 65. sô. — 



38 L. GAUCHAT 

66. gslyèta. — 67. tomber ^t dit aujourd'hui tsdzi. — 69. voualây?. 
71. étay ty3. — 81. pouâvo. — 2>t,. On dirait maintenant Z^^^^- 
trè au lieu de tiautre. — 95. fioviyë. — ^"j. fèinde. — 98. vouèti, 
dzè. — 99. Xh^^ou. — 104. Xh-^- — ^09- forta. — 1 1 1. ivè,frâ. 

— 115. le tb. — 121. vaytsé. — 123. b9tâ, tïta. — \2/\. fîta. — 
125. rdko. — 126. maytè. — 128. tnlmo. — 129. batakii. ■ — 
12,1. pâdè. — i^i.vèrâr?. — 144. dèponèra, grplya. — \6-^.prèsè. 
164. mode, m'e. — 169. cheurizo, n'est plus connu. — 1 70. portso. 

— 178. (?rp ou ilr9. — 181. viddâ. — \%2. pëdrd. — 184. vouayzu. 

— 187. frin-no. — 192. dètyè. — 202. chata frb. — 204. brëts. 
208. krënyè. — 210. rakoiiè. — 211. pouâra. — 212. fotiârJ. — 
213. ron-mo, vyolè. — 2x4. tbrmctâ, 7-3vèin, sbvè. 

II. Explication de mots. 

2. Les «pensionnaires» sont probablement les commis du 
notaire devant lequel le père dépose sa plainte. 

3. bantsd, étude de notaire, greffe du tribunal. 

8. krayzii, identique avec le mot français creuset, vieux fran- 
çais croisuel, esp. crisuelo, it. crogiuolo, qui ont signifié à l'ori- 
gine «lampe» et qu'on tire généralement de cru- 
ceolus, petite croix, sans qu'il soit bien démontré 
quel rôle la croix a joué dans cette dérivation. 
M. Schuchardt {Zeiischrift fiir romanische Philo- 
logie, XXVI, 314 ss.), suppose qu'il faut partir de 
cochlea, parce que la mèche émergeant de la lampe 
faisait penser à une tête d'escargot sortant de la 
coquille. Ce serait en ce cas *cloceolus, changé 
en *croceolus. Notre forme patoise rend vraisem- 
blable une intervention sinon une dérivation de 
crucem. Inutile de dire que cette espèce de lampe 
n'est plus en usage. 

9. ^^ji/ = peut-être, du latin spero, vieux français espoir, 
voir Romania, XXV, 437. 

12. p3ly3, àt pdlyi, ix. piller = voler adroitement. 

14. J'ignore comment l'expression beau chien arrive à signi- 
fier bien attrape. 

16. consister 0, tribunal paroissial qui, sous la domination 
bernoise, se composait d'un juge, président, de son lieutenant 
ou vice-président, du pasteur (ministre), de plusieurs assesseurs 




LE COXTE DU CRAIZU 39 

et d'un secrétaire. Ce tribunal semi-ecclésiastique, semi-laïque, 
jugeait les causes matrimoniales, les infractions aux bonnes 
mœurs, les contraventions aux règlements de police. Les ordon- 
nances du gouvernement envoyées au consistoire commen- 
çaient ordinairement par les mots : Aux sieurs, Juge, Ministre, 
etc., salut! imités ici par à vous, etc. 

21. fè, adverbe, du latin firmus, subsiste encore dans 
d'autres patois. 

24. Ce son zau zu ama, littéralement: se sont eu eu aimis, le 
z de liaison (provenant de nous avons eu, etc.) est soudé indis- 
solublement au mot. La langue populaire remplace le passé 
défini // aima par // a aime, et, par conséquent, // eut aimé 
par il a eu aime. On dit communément: quand f ai eu su, 
quand il a eu dit, etc., où le mot eu marque une idée d'an- 
tériorité. Au passif, on dit il a eu été aimé , et, comme en 
patois la formule il a été est généralement rendue par il est eu, 
il en naît la construction barbare, mais logique, il est eu eu 
aimé. Le cas n'est pas seulement intéressant au point de vue 
syntaxique, mais aussi par la diversité phonétique du mot eu 
placé sous deux accents différents, le premier plus fort que le 
second, ce qui produit la forte contraction de la deuxième 
forme. 

29. Le mot tracasserie a conservé en patois le sens de baga- 
telle, petit présejit. 

32. La rime mira: byo-pàrs s'explique par la phonétique 
locale, qui supprime dans certaines positions la deuxième com- 
posante de l'ancienne diphtongue ay. 

41. galandé, seul exemple de notre littérature patoise où ce 
mot se trouve au féminin. 

45. que cé7i say, subjonctif, après les verbes de la parole, 
comme en allemand, en italien, en vieux français. 

47. La récolte des noix donne lieu à des réunions de jeunes 
gens tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, appelées kasàya. On 
casse des noix, on n'oublie pas de les arroser de vin, et l'on 
trouve l'occasion de forger des projets de mariage. 

49. s'épou/â, cfr. pour le sens l'exemple suivant: « Item a 
dit qu'ayant été laissé à la montagne des Prayses pour la garde 
des fromages qui restoient dans le challet de la dite montagne 
après la descente du bétail, il s'en époufat avec la casaque de 




40 L. GAUCHAT 

l'Armallier et un Serex [sérac] qu'il dérobât » (Cour de Vevey, 
1682). Vient peut-être de pulvis; cfr. l'allemand sich ans dem 
Staub machen. 

53. sén ce qu'on rêve, comparez le vers 104 : cen slia que besa, 
où sen a le sens de: le diable emporte celui qu'on revit, etc., ce 
qui équivaut aune forte négation. Je suppose que c'est un juron 
abrégé. On rencontre parfois une forme plus complète: dei/te) 
sin que; cfr. 149 : de ne cén lo mén d'on bofi pot d'eguarzen 
= pas moins de, etc. , 

54. viaudzo, espèce de serpe très forte à lame d'abord 
droite, puis recourbée à son extrémité ; sert à tailler les haies 
et à couper des bran- 
ches pour en faire des 
fagots. Du mot celtique 
viduvium, fr. vouge. 
On ne voit pas très bien pourquoi le père s'arme de cet outil. 
Voulait-il se prémunir contre un mauvais coup du « galant » ? 

63. mortay, grande pierre de grès 
creusée, dans laquelle on met les 
braises de la cuisine, après les repas, 
et servant de brasier. On l'emploie 
encore dans des lieux écartés. Même 
^&- origine que le fr. mortier. 

66. gueliétta, petit cône de poudre 
humectée et broyée que les enfants s'amusent à fabriquer. 

68. foVeyi, rad. àt/oti -\- idiare. 

69. voilaye, de l'allemand w ail en? 

81. poëvo, a pris la terminaison de la première conjugaison. 
On trouve aussi volavo, de vouloir, mais pas ici ; cfr. volié au 
vers suivant. 

83. tiauire, probablement pour kiautre, lat. eccum hic 
ultra, doublet éteint de chautre ^tcce hic ultra, qui existe 
encore dans la composition pèchautre, dans nos parages. 

95. novien, aveugle, de non vedentem. 

99. danser et sauter sont ici employés comme transitifs. 

100. molâ, embrasser, proprement émoudre, probablement à 
cause de la ressemblance du bruit, notta, note — air — air de 
danse — danse. 

116. On appelle catzeman non seulement un wâ!w//i?«, mais 




LE CONTE DU CRAIZU 4I 

aussi l'ouverture, de chaque côté d'une jupe, qui correspond 
aux poches que portaient les femmes. 

125. recor signifie ordinairement le regain^ ce qui ne va pas 
ici, à moins de comprendre tas de regain. Mon sujet d'Escherin 
m'a indiqué le sens de tertre, mais cette assertion mériterait 
d'être contrôlée. 

1 29. batacu, de betacu, par assimilation de voyelles, formé des 
mêmes éléments que le français culbute, mais dans l'ordre inverse. 

150. eguarzen, du latin aquam ardentem; cfr. Jeanjaquet, 
Bulletin du Glossaire, III, p. 36. 

169. cheurtzo = robe, de l'allemand Schiirze ; comparez 
cette indication du Vocabulaire du Recueil Corbaz : cheurtzo, 
espèce de vêtement de femme, comme qui dirait une robe de 
chambre, un surtout. Le mot existe encore en Valais, par 
exemple à Evolène : choutso = robe en drap du pays, corsage 
et jupe d'une pièce, ainsi que dans les patois de l'Est de la 
France. Voir aussi Salvioni, Rojnania XXVIII, 106. 

171. Vey a de l'unyon = il y a anguille sous roche. 

184. voizu, lat. vacivus, vide, stérile. Comp. le proverbe 
an tardtt ne fu djai7ié vouazu. 

190. malapauaye est composé de mal a = mauvais, et de 
panaye, du verbe pana = essuyer, frotter. 

192, détiendre = éteindre, de deextinguere. 

210. recouilli, signifie ramasser le blé à mesure que le mois- 
sonneur le fauche ; l'ouvrière qui fait cette opération s'appelle 
la recouillauza. C'est une spécialisation du sens de recueillir. 
Se recouilli a le sens de rentrer. Comparez se ramasser de 
quelque part, se réduire chez soi, etc. 

sonica ne signifie pas, comme l'indique le Vocabulaire du 
Recueil de Corbaz, suivi par Favrat, ^a/, content, mais dortnir; 
comparez les passages suivants : on pdo sonicâ et mijnameint 
ronclliâ à se n'ése, on peut dormir et même ronfler à son aise 
{Conteur vaudois, 1899, No 18); ne vollieint être leva devant 
que l'aussè botsi de sonicâ = nous voulons être levés avant 
qu'il ait cessé de dormir {Conteur vaudois, 1884, N° 15). Ce 
verbe, qui se retrouve encore plusieurs fois dans le Conteur, 
est formé plaisamment, au moyen du suffixe -ikâ, du radical 
de sonno, sommeil. 

L. Gauchat. 
<• m ■*■ 



FRAGMENT 

D'UN GLOSSAIRE DE L'AJOIE 

(Jura bernois) 



[La rédaction du Glossaire des Patois romaiuls a eu la bonne fortune 
de trouver en M. Fridelance, professeur à Porrentruy, un collaborateur 
des plus compétents, qui s'occupe depuis plusieurs années à recueillir le 
vocabulaire complet du patois de l'Ajoie. Ce travail de premier ordre 
sera bientôt achevé, et nous en reproduisons ci-dessous le début, à titre 
de spécimen et de modèle à suivre par nos correspondants. Le patois 
plus spécialement représenté est celui de Charmoille.] 

â, S. m. Voyelle et première lettre de l'alphabet. n9 sèvoè 
ni a ni h : ne savoir ni a, ni b^ être complètement ignorant, 
illettré. 

â, forme de l'article combiné avec à ou en. â iyœtchi : au 
jardin, â bouian : au printemps, â fùd! au feu. â Ion : à côté 
(de), ci. an, e. 

â, s. m. Ail. ïn-n â, dé^ à- un ail, des aulx, in-n ¥of d'à: 
une gousse d'ail. ïn-n yan-n d'à : une glane, une chai ne 
d'aulx. i9 pu lé^ à '■ tu pues l'ail. 

à, ât', ou avec aspiration hà, bât', adj. Haut, élevé, stp 
pou'tch n\i p' prou âl' : cette porte n'est pas assez haute. 
s'a tro à, i n sdrô èpondr' : c'est trop haut , je ne saurais 
atteindre, mon pin na dyèr veni à : mon pain n'a guère levé 
(////. n'est guère venu haut), an-n n on dj' vu de chi hâ k lu : 
on en a déjà vu d'aussi haut placés que lui. Adv. è n' fâ 
p' iyudP paie pu hâ k là tyn : il ne faut pas vouloir péter 
plus haut que le c, c'est-à-dire vivre au delà de ses mo3'ens. 
I S. m. Partie supérieure, haut, sommet, èl é nadji^ ch' lé hâ: 



FRAGMEKT d'uX GLOSSAIRE DE L'aJOIE 43 

il a neigé sur les hauteurs, là hâ d Mont'brœ : le haut, le 
point culminant de Montbreux. è fâ brègè là hâ è p9 dinorè 
din l bé : il faut vanter le haut (la montagne, et demeurer 
dans le bas (la vallée, la plaine), si tchinbon san lo hâ d le 
tyèch' : ce jambon sent le « haut de la cuisse » (le faisandé). 

âbèdj, s. m. Chanson d'amour qui se chantait le soir. Les 
abèdj ont disparu du Jura, mais se chantent encore dans les 
villages du Doubs. tyin lé boti^b in tiri^ â sor, è vin tchintè 
lé:^ abèdj è p9 dinsi^ pè lé mâjon ■' quand les conscrits ont tiré 
au sort, ils vont chanter les abèdj et danser de maison en 
maison. 

âbén, s. f. Aubaine. 

âbésé, s. m. Alphabet, abécédaire, hél en! è n se pi' p'anho 
Vâbésé '• quel âne ! il ne sait pas même encore l'alphabet. 
èpar Vâbésé : apprendre l'abc. C'était autrefois un petit livret 
dont la première page présentait l'image de saint Nicolas 
bénissant les petits enfants dans le saloir de la légende, èl é 
to dévouer è son-n âbésé: il a tout déchiré son abécédaire. 
On collait aussi le tableau des lettres sur une (■' palette. » 
Cf palat'. 

âbi, s. m. Ne s'emploie qu'avec l'adjectif « libre, » dans 
la locution èvoè son libr iîbi : avoir son libre arbitre, sa liberté 
d'action, de décision. 

âbil, adj. Habile, expéditif è n'a dyèr abil : il est peu ha- 
bile, il a peu de savoir-faire, vo^ él' âbil : vous êtes expé- 
ditif, vous avez vite eu fait. 1| Prompt, agile, è n fœ p' prou 
âbil : il ne firt pas assez leste, assez agile. 

âblâtr', s. m. Arbalète, tiri^ an l'âblâtr : tirer à l'arbalète. 
1 1 Fig. Malotru, escogriffe, tyu â si pp-l-âblâtr f quel est ce 
vilain merle, ce malotru ? 

ablélrF,s.m. Arbalétrier. i| Sagittaire, signe du zodiaque. 

âbnèt', s. f Mot vieilli pour âbni^, eau bénite, par d Vâbnèt : 



44 F- FRIDELANCE 

prendre de l'eau bénite avec les doigts dans le petit bénitier 
suspendu dans la chambre et se signer, âbnèf, i t pran, 
I d trâ Ichô:^ nip defan : \ d Viii-n'mi, d le scrpan, \ d métchin- 
n djan \ d mœri de moti^ sdbifman ■' Eau bénite, je te prends. 
De trois choses me défends : De l'ennemi (du démon), du 
serpent. De méchantes gens, De mourir de mort subite- 
(ment). Prière en prenant de l'eau bénite le matin en se 
levant. Cf. âbni'. 

âbnéti^,js. m. Grand bénitier fixe d'église. || Nom du car- 
dère (Dipsacus sylvestris)^ dont les feuilles forment bénitier 
autour de la tige et recueillent l'eau de pluie. Cette eau 
passe pour rendre beau qui s'en lave la figure et rajeunir 
les vieux. 

abnèti^r, s. f. Bénitier, petit bénitier domestique, è y è bïn 
in-n abnèti^r an yôl poèy' , min èll à tôt' satch, è n'y é ran d'din: 
il y a bien un petit bénitier dans leur chambre, mais il est 
complètement à sec, il n'y a rien dedans. Quand il com- 
mence à grêler, on met quelques grêlons dans le bénitier 
pour arrêter la grêle. Cf. tchâdraf. 

âbnl^, s. f. Eau bénite, par d Vâbni^ : prendre de l'eau bé- 
nite (pour se signer). /;/ ou tchinpè Vâbnl^ : asperger d'eau 
bénite avec le goupillon ou un rameau de buis. A l'office 
du samedi saint, le prêtre prépare une cuve d'eau bénite et 
chacun en emporte une provision. On en asperge les ver- 
gers, car on lui attribue la vertu de détruire la vermine. 
Certaines paysannes ne laissent pas sortir de leur maison 
une goutte de lait sans y avoir jeté un peu d'eau bénite, 
afin de prévenir les maléfices. || Par plaisanterie, eau-de-vie. 
vin par Vâbni^ : viens boire la « goutte ». aie an Fâbni^ : 
aller chercher de l'eau-de-vie (avec une bouteille cachée 
sous la blouse). Cf. la variante âbnèt'. 



FRAGMENT d'uN GLOSSAIRE DE L'AJ'ME 45 

abrpmêl (yAr'nnitabpruiei), s. m. Gruau d'avoine; gruau 
gris dont on fait de la soupe. 

abr^sak, s. m. Havresac. || S'emploie aussi comme terme 
injurieux, bogr dp véy' abr^sah : b de vieux havresac. Cf. se. 

absïnt\s.ï. Absinthe, plante et Uqueur, d Fabsïnt' ddtyœtchi: 
de l'absinthe de jardin, absinthe cultivée, par in-n absint' : 
prendre une absinthe, boèyou d'absïnf : buveur d'absinthe. 

âdj, s. m. Auge. ïn-ii âdj é pou^ : une auge à porcs. Loc. 
chi bel' k'ïn pou' k piclf din son-n âdj : aussi bête qu'un porc 
qui pisse dans son auge. || Bassin de fontaine. Vâdj dibpné : 
l'auge, le bassin de la fontaine, èbrœve an /'^t// / abreuver (le 
bétail) au bassin de la fontaine. Cf. nô. \\ Sorte de coffre à 
graine, à fruits séchés, à outils, etc. Cf. èrtch' . 

âdja, s. m. Dimin. d'^^y, .petite auge, auget. st ojé n é pu 
ran din son-n âdja : cet oiseau (en cage) n'a plus rien dans 
son auget. || Auget tenant autrefois lieu d'assiette; encore 
employé par plaisanterie dans quelques expressions, p. ex. 
tan ton-n âdja : tends ton auget (assiette), dira celui qui sert 
la soupe. Il Aube à auget. Cf. kopa. 

adjdœ, adv. Aujourd'hui, â djb d adjdœ : au jour d'aujour- 
d'hui, adjdœ dïncV, dpmin atrpman : aujourd'hui d'une ma- 
nière, demain d'une autre. Loc. an n'âp' dâ^ adjdœ : on n'est 
pas d'aujourd'hui, c.-à-d. on sait ce qu'est la vie. 

âdji (y pers. èl âdjâ), v. Agir, en é p' bïn âdji : il n'a pas 
bien agi. s n â p' dincV k'an-n âdjâ : ce n'est pas ainsi qu'on 
agit, s n â p' âdji: ce n'est pas agir (c'est mal agir). Réfl. 
S'agir, tyin è s'adjiré : quand il s'agira, s'c s'adjeche : s'il s'a- 
gissait, iyin cl é s' âdji: quand il s'est agi (////. quand il a 
s'agi). Cf. l'autre forme •' èdji. 

âdyans', s. f. Audience, bèyi^ âdyans' : donner audience. 
aie é:( âdyans' : aller à l'audience, devant le tribunal. 

ajin, s. m. Enfant, s'a ïn sb-l-afin : c'est un enfant pénible, 



46 F. FRIDELANCE 

indocile, turbulent. Cï.Ud\ pœ-l-afin: laideron, sacripant. 
vè t an, pœ-l-afin : va-t'en drôle, garnement ! Prov. pté-1-afîii^ 
ptéf krou, grô-l-afin^ gros' krou : petit enfant, petit tourment 
(croix), grand enfant, grand tourment, rvpui an-n afin : 
tomber en enfance, radoter, si poii^r afin ! ce malheureux ! 
Se dit aussi des grandes personnes, èlèrm, afin ! alarme, en- 
fants! Exclamation exprimant l'étonnement, la surprise, è bïn! 
t'é ïn bél-afin ! eh bien ! te voilà beau ! te voilà propre, bien 
arrangé ! voz êî' bïn afin : vous êtes bien simple, bien naïf. 
â non di pér, è d le mër, t dé:( afin, s'a moc l pu véy è l pu 
métchin : au nom du père, et de la mère, et des enfants, c'est 
moi le plus âgé et le plus méchant. Parodie du signe de la 
croix. Il S. m. pi. /^~ afin : les Gémeaux, signe du zodiaque. 
è n fà ni vannyi^ ni pyiniè lé iyèboii é\ afin : è bèy'rïn ïn grô 
monsé dp ptét tel : il ne faut ni semer ni planter les choux 
aux Gémeaux : ils donneraient une quantité (////. un gros 
monceau) de petites têtes (au lieu d'une seule grande). 

afna, s. m. Dimin. de afin, petit enfant, si pou^r afnaf ce 
pauvre petit enfant ! èl à chi afna: il est si enfantin, si jeunet,, 
si naïf. 

afinsie,s. f. Enfance. || Candeur, naïveté. || Enfantillage. 

âJdn, âkin-n, adj. et pron. Aucun, aucune. On emploie 
plus souvent pi^ p' ïn, pi^ p' in-n . è n'y é fe alun inâ (mieux 
è n'y é pi^ p' fè ïn ma) : il ne lui a fait aucun mal. 

âl, s. f. Aile, œvi^ lé:( âl : ouvrir, éployer les ailes. béchi\ 
pandr lé^ âl : baisser, laisser pendre les ailes ; fig. être abattu, 
déconfit. Il lé^ àl d'ïn tchèpé: les bords d'un chapeau. || /^'^ âl 
d'ïn djipon : les basques ou pans de l'ancien habit. 

F. Fridelance. 

-'s^^i^fî- 



ETYMOLOGIE 

-♦- 

Vaudois satcnno, chatamo, repas de funérailles. 

Bridel enregistre dans son Glossaire un mot vaudois chata- 
viof, tschatanio, qu'il explique par : repas de funérailles défendu 
inutilement par les lois de police. Aujourd'hui, ces plantureux 
repas d'enterrement de jadis sont à peu près complètement 
tombés en désuétude, et avec eux le vocable qui les désignait. 
On nous signale cependant encore satâmo, à Vaugondry sur 
Grandson, et r9pa dà satamo, à Pailly (Jorat). Bridel, infidèle 
pour une fois au celtique, voit l'étymologie de ce terme dans 
l'hébreu c/iata, il boit, fnout, mourir ; c'est le vin de la mort. 
Plus récemment, M. Ceresole l'a rapproché de c/ièla, chata, 
sabbat des sorciers, et s'est demandé s'il ne signifiait pas à l'ori- 
gine la danse, la fête païenne en l'honneur du mort'. L'étude 
scientifique du mot ne vient pas à l'appui de ces hypothèses 
aventureuses : elle nous amène à reconnaître dans sattimo un 
simple continuateur du latin septimus, le septième. Dans le 
latin du moyen âge, septimus ou septimum est employé 
comme terme ecclésiastique avec le sens spécial de septième 
et dernier jour d'une série d'offices funèbres célébrés pendant 
une semaine consécutive après l'ensevelissement d'un défunt. 
Le mot s'appliquait aussi à l'offrande spéciale reçue par le 
prêtre à cette occasion, et les textes réunis par DuCange nous 
font voir qu'un repas de circonstance ou des distributions de 
vivres accompagnaient fréquemment la clôture de ces exer- 
cices pieux 2. Il n'est pas douteux que c'est à ce terme d'église 
qu'il faut rattacher notre mot patois satamo. De même qu'en 
vieux français on trouve set?fie, sepme, semé comme équivalent 
de septimum, on rencontre dans d'anciens documents de notre 



1 Ceresole, Légendes des Alpes vatidoises, p. i8o. 

2 Voir DuCange, sous scptiitius, septimum, semé, seplimale, septaiarium^ 
tricenarium, et Godefroy, setme. 



4» J. JEANJAQUET 

région la forme septame: Vuil que ma (lire )nes) conroi (repas) 
et mengiers soient fait a la clergic ou premier jour de mon 
sevilement (ensevelissement), ou septame et ou trentième (Neu- 
châtel, 1373)*- (Le raarguillier) doit perceivre lo dit dieme tant 
soulemant eis Jors de sépulture deis cors,... eis jors de septame., 
trentanier et eis anniversaires (Fribourg, 1414)2. VIII pos de 
vin singa (offerts) a M''^ de Friborg ou sataniez (lire satamez) 
de la femme a sieur Jacob (Fribourg, 1476)3. Ces passages 
permettent de comprendre comment le mot qui désignait à 
l'origine une cérémonie religieuse catholique a pu subsister 
dans le canton de Vaud réformé avec le sens restreint de repas 
de funérailles. L'expression r^pa dâ satamo, à Pailly, montre 
bien comment s'est opérée la transition. L'acception religieuse 
s'est du reste conservée dans une partie du Valais. A Nendaz 
et dans la vallée d'Hérens on appelle encore chatamo l'office 
célébré en l'honneur d'un défunt le septième jour ou le diman- 
che après l'inhumation. Au point de vue phonétique, le pas- 
sage de septimum à satamo ne présente rien d'anormal. Le 
mot, proparoxyton à l'origine, a subi un déplacement d'accent 
qui, dans les patois de la région, paraît être de règle en cas 
pareil; cf. par ex. jûvenem > dzouvpno, * \éndina.'> lifidpna, 
términum > tarniJno. Septem > sa(t) est la forme de toute 
la Suisse romande; on attendrait satpno , mais la voyelle 
sourde a pu facilement s'assimiler à celle de la syllabe initiale, 
primitivement accentuée. Le ch pour s à l'initiale est, dans le 
canton de Vaud, une particularité du Pays d'Enhaut. Quant à 
la variante tschatamo, donnée par Bridel, nous la tenons pour 
une reconstruction erronée de l'auteur du Glossaire, d'après le 
modèle des doublets purement graphiques champa et tschampâ, 
■channa et tschanna, etc. 

J. JEANJAQ.UET. 

- * Testant, du comte Louis de Neuchdtel, dans Matile, Monuments, p. 965. 
Dans une rédaction précédente, datée de 1354 (ibid., p. 696), le même 
passage se retrouve avec la forme française septième. Au lieu de conroy, 
Matile imprime covroy, qui ne signifie rien. Voir Godefroy, conroi, et 
Bridel, com-ei. 

^ Jeanjaquet, Un document inédit du français dialectal de Fribourg au 
XVc siècle, p. 9. 

^ Ochsenbein, Urfcuiidcn der Belagerung und Schlachl bei Miirten. p. 542. 

ooC>0<Oo«'; : 



LA CHANSON DE LA PERNETTE 

DANS LA SUISSE ROMANDE 

_^- 

M. George Doncieux, qui fut un charmant poète et un 
romaniste distingué, a consacré à la jolie chanson qu'on 
appelle la Pemetle un article élégant et sagace dans la 
Romania ^ d'abord, puis dans le Romancero populaire de la 
Fratice"^. L'étude méthodique de plus de soixante-dix ver- 
sions de la Pernette ^, orales, manuscrites, imprimées, fran- 
çaises du Midi ou du Nord-Ouest, italiennes et catalanes 
lui a permis de l'attribuer au début du xV siècle*; de lui 



1 Romania, tome XX (1891), p. 86 ss. 

2 Le Romancero populaire de la France... Textes critiques, par Georges 
Doncieux, Paris, 1904. 

3 M. Doncieux répartit les versions de la Pernette en quatre familles : 
France du Midi, France du Nord-Ouest, Italie septentrionale, Cata- 
logne ; il accorde la priorité aux versions de la France du Midi, mais 
prétend que la chanson ne saurait être originaire d'une région proven- 
çale (témoin les formes marierons, pendolerons, placées à l'assonance, 
les premières personnes du pluriel en -ons étant totalement inconnues 
aux dialectes d'oc), pas plus d'ailleurs qu'elle ne saurait appartenir à la 
France du Nord (car toutes les assonances remontent à un tonique 
primitif, diversifié en on, eu, on en français de l'époque où fut compo- 
sée la Pernette, mais demeuré intact en provençal ; ajoutez à cet argu- 
ment que le verbe pendokr, fréquent en provençal et en franco- 
provençal, n'a pas été constaté dans la France du Nord). Il est donc 
probable que la Pernette fut composée dans une contrée où se confon- 
daient les caractères d'oc et d'oïl, le Bourbonnais ou le Forez, terres 
fécondes en poésie populaire. 

* En effet, la Pernette ne doit être ni antérieure ni postérieure à cette 
date puisque l'invention du rouet à filer date du xiv^ siècle avancé et 
que la chanson déjà transformée existe copiée dans un manuscrit de 
Namur du milieu du xve siècle {Romancero, p. 31). 



50 W. HIRSCHY 

assigner comme lieu d'origine le Forez septentrional et 
même de la rétablir ainsi qu'il suit, sous une forme qu'il 
croit très voisine de la leçon première : 

La Pernete se lieve 

la tra la la, la tra la, 

1 . La Pernete se lieve Ireis ores davant jor, 

Treis ores davant jor. (bis) 

2. El prent sa colognete avoi son petit tor, 

3 . A chascun tor qu'el vire, fait un sospir d'amor. 

4. Sa mare H vient dire : « Pernete, quavés-vos ? 

5. Av'-os lo niau de teste, bien la mau d'amor ?» 

6. — « N'aipaslo mau de teste, mais bien lo mau d'amor.-» 

7. — « No ploras pas, Pernete, nos vos maridaron, 

8. Vos donaron un prince lo fi d'un baron. » 

9. — « /o no vuolh pas un prince ne lo fi d'un baron, 

10. Jo vuolh mon ami Piere, qu'est dedens la prison. » 

11. — (( Tu n'auras mie Piere, nos lo pendolaron ! » 

12. — « Se vos pendolas Piere, pendolas-mei itot. 

13. Au chemin de Saint- Jaque enteras-nos tos dos, 

14. Cuvrés Piere de roses e mei de milefiors ; 

15. Los pèlerins que passent en prendront quauque brot, 

16. Diront : Dio aye l'ame dous povres anioros ! 

17. L'un per l'amor de l'autre ils sont morts tos los dosK » 

Du Forez septentrional, de caroles en caroles, la Pernette 
atteint Lyon; on la traduit en français, elle suit les mari- 
niers des rives du Rhône, et insensiblement, au gré des 
patois qui l'adoptent, se transforme sans trop trahir son 
rythme initial et la grâce de son dessin. Or, partie égale- 



* Le texte adopté est celui du Romancero populaire, p. 17, quelque 
peu différent de celui paru dans la Remania, mais postérieur à ce der- 
nier. 



LA CHANSON DE LA PERNETTE 5I 

ment de sa terre natale, et s'en éloignant par d'autres voies, 
intacte peut-être ou déjà mutilée, une seconde version tra- 
verse l'Auvergne, mais ne s'y conserve pas, atteint l'ancien 
Bazadais, stationne à Lectoure, où de nos jours on l'a re- 
cueillie, tronquée d'une part, le nom de la fidèle amante 
changé, un « monsieur » substitué à la mère ; allongée, 
d'autre part, d'un vers, comme le fera voir la version sui- 
vante : 

1. Petito Margarido, — que marit bolets-bous /(voulez-vous) 

2. Boulet::^ Ion bill (fils) d'un coimte — ou lou hill d'un haroun ? 

3. Nou lou boi (yeux) pas d'un counie, — ni tapouc (non plus) 

d\m baroun. 

4. Boi lou men ami Pierre, — lou ques dens la presoun. 

5. Petito Margarido, — Pierre n'es pas per bous, 

6. Pierre es jutgat à pende — douman (demain) au pung 

dau jour ^ 

7. Moussu, si penjats Pierre, — penjats-nous à tous dous, 

8. Nous harats (ferez) vo tounibo — per nous bouta tous dous. 

9. Caperats (couvrez) -??ie de roses — et nioun auii de flous. 
10. Lous qui ang07t (vont) a San-Jacque — prieront Dieu 

pour nous. (Lectoure.) 

Ainsi défigurée, la Pernette n'en demeure pas moins va- 
gabonde ; compagne des matelots, elle enchante la mer, 
se traîne dans le sillage des nefs qui quittent Bordeaux, fait 
escale dans les ports, se répand en Italie, en Catalogne, en 
Poitou, en Bretagne, en Normandie, et, phénomène singu- 
lier, mais caractéristique de la chanson populaire, cette mal- 
heureuse et chétive version, que ses blessures semblaient 



' Les vers 5 et 6 équivalent au vers 1 1 dédoublé du texte reconstitué 
par Doncieux, 



52 W. HIRSCHY 

condamner à l'oubli, reprend vie au contact de chansons 
saines, greffe un couplet à son corps sans tête; ici*, elle 
emprunte les vers anciens et connus par lesquels débute 
la Belle à la tour : 

La belle se siei au piet de la tour 
Qui pleure et sospire et maine grant dolour. 
Son père li demande '■ Fille que voleis-vous ? 
Voleis-vous niarit ou voleis-vous seingnour ? 

Là ^, elle subit la contamination moins noble de la Fille 
à marier et demande à grands cris l'amant qu'on lui refuse : 

Marie7^-moi, inon père, car voici la saison. 
Si la saison se passe, les amants s'en iront. 

ou : mon père, ô mon père, vous m'ave:^^ bien promis 
dondaine 
l'amour de mon berger 
don dé 
Et quand je serais grande de m'donner un mari. 

Enfin, en Catalogne, une certaine variante amalgame 
la Pernelte et les Prisonniers sauvés par une chanson. 

Ce sont Là les grandes lignes de l'histoire des migrations 
de la Pernette, et la théorie que M. Doncieux a émise à leur 
sujet paraîtrait simple dans son ingéniosité et fort plausible, 
en somme, si ne venait la compliquer, sans toutefois la 
saper, une version qu'il ignorait. En Suisse, dans le canton 
de Fribourg, la Pernette a été recueillie sous la forme mi- 
française, mi-patoise que voici ^ : 

* Famille poitevine-bretonne. — ^ Famille normande. 

^ Il en a été publié trois rédactions, fort peu différentes : Hsefelin, 
Patois romans du canton de Fribourg, p. 132; Nouvelles ètrennes fribotir- 
geoises, 1873, p. 106; Chants du Rond d'Estavayer (1894), N" VI. Nous 
citons le texte de Hœfelin, en le transcrivant d'après le système du 
Bulletin. 



LA CHANSON' DE LA PERNETTE 53 

1. Kan ly été d::^ouvenéta — L'on voulait me marier 

Sur la violette, 
L'on voulait me marier, 
Sur le violet. 

2. Ora kp yp su granta — L'on ne m'en parle plus. 

3. Vboii-tou h fp dbou prinsoii — Ou bien celui du roi? 

4. Np vu pa Ip fp dbou prinsou — Non plus celui du roi. 

5. Yp vu mon-n-ami Pyèrou — C'est lui que j'aime tant. 

6. 0, dé ton-n-ami Pyèrou — Il n'en faut plus parler. 

7. Kar ly è d:(tid:(i a pandrp — Demain la matinée. 

8. Pér^, sp vb h pandé, — Intèra mè dè:{b. 

9. E mè krpvri de rou:^é — Et mon amant de fleurs. 

10. Les pèlerins kp pâson — Prendront tous une fleur. 

11. Prèyèron Dyu pb Vanna — De sibou dou-^^-amuèyra. 

(Estavayer.) ^ 

Est-il besoin d'insister sur la valeur de la Pernette fribour- 
geoise et de montrer qu'elle est en tous points dépendante 
de la version de Lectoure et non moins parente des chan- 
sons bretonne et poitevine ? Comme celles-ci, elle a em- 
prunté sa strophe liminaire à la Fille à marier, elle a dé- 
doublé le IP vers du texte original, elle a laissé tomber le 
nom de l'héroïne et fait de l'interlocuteur non plus la mère 
mais le père de la jeune fille. Ainsi donc, voici le domaine 
assigné à la famille du Nord-Ouest fi"ançais considérable- 
ment étendu ; ne pourrait-on pas, pour lui conserver ses 
anciennes limites, prétendre que des mercenaires suisses au 



1 Variantes : 2. Manque dans les Nouvelles Etrennes fribourgeoises. 

4. Manque dans les Nouvelles Etrennes fribourgeoises et dans les 
Chants du Rond d'Estavayer. 

5. Lui que j'ai tant aimé (.V. Etr.frib.). Celui que.... {R. d'Est.). 

6. Por dé te n'ami Pierre (N. Etr. frib. et R. d'Est.). 

7. Il est dzuzi {N. Etr.frib.). 



54 W. HIRSCHY 

service du roi de France, mis par le hasard des guerres en 
présence de Bretons ou de Poitevins, ont rapporté dans 
leur patrie quelque peu d'or et une gracieuse chanson 
apprise dans les camps? Le fait n'est pas probable, parce 
que la variante staviacoise ne mentionne ni le beau livre 
d'amour, ni le beau drap de velours, ni le beau chapelet 
d'amour, ni les quatre beaux pommiers d'amour placés sur 
des fosses distinctes, où doivent reposer les amants des ver- 
sions du Poitou et de la Bretagne ; elle se souvient au con- 
traire des roses odorantes du midi, qui doivent parfumer leur 
tombe. Il serait également téméraire d'affirmer que la Per- 
nette, lentement et de village en village, a pénétré jusqu'au 
cœur de la Suisse romande, car alors elle eût rencontré en 
Franche-Comté^ une Pernette bien vivante et très semblable 
à celle qu'on chante dans le bassin du Rhône. Pour les 
mêmes raisons, les versions du Nord-Ouest ne dérivent pas 
de celle d'Estavayer ; il en faut donc conclure que les 
voyages de la Pernette sont plus nombreux et moins sim- 
ples que ne le supposait M. Doncieux ; la version tronquée 
de Lectoure doit s'être égarée dans le Lyonnais ; puis, non 
loin de là, elle fut probablement influencée par une autre 
variante, qui contient cette « phrase informe- » et précieuse: 

Marie:;^-moi, ma mère! Ma mer', 7narie:^-moi^. 

et il se pourrait que ce soit grâce à ce vers que la Fille à 
marier se soit si généralement juxtaposée à la Pernette. 



' Voir Beauquier, Ctiansons populaires recueillies en Franche-Comté, p. 38. 

2 C'est ainsi que la qualifie Doncieux, Romania XX, p. loi. 

^ Il est d'autres versions qui possèdent des vers semblables et qui 
font allusion à la chanson de la Fille à marier ; ainsi en Piémont, une 
version recueillie par M. Nigra débute : 

Di là da ctii boscage na hela fia a fè. 
So pare e sua mare la vôlo inaridè. 



LA CHANSON DE LA PERNETTE 55 

Une analyse de la Pernette fribourgeoise la déclare en une 
certaine mesure conforme à celles que connaissent le Jura 
et la Savoie, et le chemin qui l'aurait conduite chez nous 
serait celui par lequel semblent nous être venues un grand 
nombre de chansons populaires : nous les devons aux pro- 
vinces limitrophes de la France. Elles étaient autrefois très 
répandues dans toute la Suisse romande; grâce à des condi- 
tions spéciales, elles ne se sont conservées que dans les 
deux cantons restés un peu fidèles à leurs traditions popu- 
laires : Berne et Fribourg. 

La Pernette, on l'a vu, se compose de quatre parties vi- 
tales et peut-être à l'origine indépendantes les unes des 
autres. 

1° d'un début narratif traditionnel, ancien, français ou 
roman ; celui de la famille méridionale n'est que le com- 
mencement d'une chanson de toile, celui du Poitou est 
emprunté à la Fille à marier, et celui de la famille nor- 
mande se retrouve dans des chansonniers du xV siècle, et, 
altéré, dans la Belle enfermée dans la tour, souvent confon- 
due avec la Pernette. 

2° d'un dialogue, que la muse populaire a rajeuni dans 
cet exemple : 

Ne pleure:(_ pas, belle Fancbon, 
Fous sere^ 7îiariée, 
Fous sere:(^ mariée 
Dondaine, dondon.... 

O (avec) le plus beau de nos soldats.... 
Oui soit dedans l'armée.... 

— De nos soldats je ne veux pas.... 

Je veux un capitaine.... 

— Un capitaine tu n auras pas'^ .... 



* Cf. le Recueil de Rolland, I, p. 239. 



56 W. HIRSCHY 

3° d'une conclusion traditionnelle, non plus romane cette 
fois, car elle termine des chansons slaves et magyares, que 
M. Doncieux croit, bien que différentes, influencées par 
la Pernettef?). 

4° d'un refrain, sans caractère spécial dans les versions 
du Midi, mais qui, en Normandie, est certainement beau- 
coup plus vieux que la chanson elle-même : 

Lasf il n'a nul mal qui n'a le mal d'amour. 

et dont la lyrique du moyen âge possède plus d'un équi- 
valent : 

Nul ne set les maus s'il n'aime ou s'il n'a aimé. 

Le dondaine, dondé poitevin, la violette d'Estavayer appar- 
tiennent à des pastourelles, et à un groupe de pastourelles 
assez curieuses, les unes contaminées avec l'éternelle Fille 
à marier^, les autres influencées par la Pernette; la plupart 
ou provençales ou franco-provençales : 

Quand io ^era petiia, 
Mignouna la boureya violeta, 
Io gardava las oueilla 
Las oueilla, les moutous.... 
Par le chemin vint a passer 
Monsieur de Cha^^erou. (Auvergne.) 
ou encore : 

Quand iou ère petito — Petito Margoutou 
Gardave les fedetos — Aussi les agnelouns 
Aro que siou grandeto — Sont devenguts moutouns 
Aperaquit n'en passo — Lou flou d'un rei baroun 

(Provence.) 



1 Cf. la chanson citée à la page précédente : Ne pleurez pas. . . 



LA CHANSON DE LA PERNETTE 57 

qu'il est intéressant de rapprocher de la chanson si connue : 
Mon père avait cinq cents montons, j'en étais la berç^ère, le 
loup m'en a pris quin:{e; le fils du roi vint à passer, m'a 
rendu ma quin:(aine. — Belle que îne donneras-tu ? — Quand 
nous tondrons nos blancs moutons, vous en aure:^ la laine. 
Ce n'est pas la laine, c'est ton petit cœur, bergère, que je veux. 
— Mon petit cœur n'est pas pour vous, il est pour Pierre que 
j'aime. (Savoie.) 

Ces comparaisons, qu'on pourrait et qu'on devrait multi- 
plier dans un travail plus approfondi, aboutiraient aux con- 
clusions suivantes : D'assez bonne heure et non loin de son 
pays d'origine (si celui-ci est en effet le Forez) la Per- 
nette a glissé quelques-uns de ses vers dans des chansons, 
pastourelles ou chansons de filles à marier; celles-ci ont 
réagi sur une Pernette tronquée et, en échange d'une 
strophe, lui ont rendu un couplet adventice. Si cette suppo- 
sition est hasardée, un exemple final fera voir qu'elle est 
au moins plausible. Il existe de La claire fontaine une ver- 
sion que j'abrège : 

En revenant de noces, j'étais si fatiguée 
Qu'auprès d'une fontaine je me suis reposée. 

Au bord de la fontaine croissait un peuplier. 
Sur la plus haute branche un rossignol chantait. 

C'est pour mon ami Pierre qui ne veut plus m' aimer. 

L'ami Pierre est emprunté à la Pernette, cela ne fait pas 
de doute, et peut-être à la Pernette que caractérise ce vers : 

Et sur la même branche nos deux corps s'uniront. 



58 W. HIRSCHY 

: La claire fontaine, à son tour, s'est trouvée en rapport 
avec la ritournelle militaire la Jeannette^ et lui a donné l'équi- 
valent de ce que la Pernette lui avait prêté : 

Ne pleure pas, Jeannette, — Nous te marierons 
Avec le fils d'un prince — Ou celui d'un baron. 
Je ne veux pas d'un prince — Ni même d'un baron. 
Je veux mon ami Pierre — Oui est dans la prison. 
Tu n auras pas ton Pierre — Nous le pendouillerons. 
Si vous pendouille^ Pierre, — Pendouille:(^moi-:^-avec. 
Et l'on pendouilla Pierre, — Et la Jeannette aussi. 
Sur la plus haute branche — Le rossignol chanta : 
« Ne pleure pas, Jea?inette, — Nous te marierons.... » 

Ainsi, en étudiant les chansonniers populaires, nous 
voyons les chansons se transformer, se décomposer, se 
contaminer^ se reconstituer sans cesse. Même les plus beaux 
morceaux ne sont pas épargnés. La Pernette fribourgeoise 
n'a conservé, assez bien du reste, qu'un fragment de l'ori- 
ginal; l'entrée en matière est empruntée à un autre groupe 
de chansons, le refrain est encore d'origine différente. Comme 
c'est généralement le cas, la petite poésie a beaucoup perdu 
en voyage ; seule la reconstruction de M. Doncieux, citée 
plus haut, en fait goûter tout le charme primitif. 

W. HiRSCHY. 

1 Chanson recueillie au service militaire et que tous les soldats neu- 
châtelois connaissent. Elle dérive de versions franco-provençales et n'a 
pas suivi le même chemin que La Pernette fribourgeoise. 



.JÏ5.I 



TEXTE 

-♦- 

La pir d^ mlain. 

Conte en patois de Plagne (Jura bernois.). 

Sâ^ dp Kbr an ain niâ^r 
Kp ttp pœ pu rb hà^r ; 
sali a n y a pè gro nio : 
Pbr ain mâ^r, su é pè ain défo. 
O la hbvrè a-l-a parju la têt, 
San pbr sbli b-n-étrp niant pu het. 
Tôt u ho d la montaiu, 
Pbr ain Ib ne niplain, 



LA MEULE 

Ceux de Court ont un maire qui ne peut plus rien boire ; 
à cela, il n'y a pas grand mal : pour un maire, ce n'est pas un 
défaut. A la corvée, il a perdu la tête, sans pour cela en être 
beaucoup plus bête. Tout au haut de la montagne, pour un 



Note de la Rédaction. — On raconte dans le Jura bernois les fa- 
meuses histoires de Gribouille, de la vache qu'on étrangle en la hissant 
au haut d'un clocher où croît une belle touffe d'herbe, de la graine de 
poulains, etc., en les mettant sur le dos des voisins, ici les habitants 
de Court. Parmi celles de ces facéties que notre excellent correspon- 
dant, M. Grosjean, a mises en vers, nous choisissons l'histoire, très 
répandue, du maire qui passe sa tête dans le trou d'une meule qu'on 
fait rouler du haut de la montagne pour pouvoir signaler l'endroit où 
elle s'arrêtera. Le patois de Plagne est intéressant à plusieurs égards : 
il forme la transition entre le tvpe jurassien et ceux du canton de Neu- 
châtel ; il renferme un grand nombre d'archaïsmes et de germanismes 
très curieux. Nous rendons par ain une diphtongue nasale unissant an 
et /// avec leurs intermédiaires en une émission de voix. 



6o A. GROSJEAN 

D ain véy grijon sâ^ d Kbr prurain la pîr, 
Par fèr en niœl. A n savain d hét mamr 

O pyâ^ la prbr avo : 

0-l-arâ^ trb dd mo 
Avâ^ ain tchèr ; la tcharêr, bain trb rot, 

N alâ^ pè u hô dp la Ht ; 
Pbr a do la pbrlè, 
A n i fayâ^ pè nm^e, 

Y étâ^ bain trb pà^:(an-n ; 
la ypdjan, a fbdrâ^ bain la snan-n, 

Pbr b vmi a bou, 
A pè sbli étâ^ bain trb dondjrou. 
A désidirain, tb drâ^, dp la bœkyi^ 
Avô la kot. Pbr la bain diridji', 
A pbr savâ^ cuvé la rptrbve, 
Kan i sarà^ arive tôt u be, 

Kêkain davâ^ prbr pyas 

Dan Ip partu d sœl mas. 
Lp mâ^r sp dévoua. 
La mœl drasi^, dpdan a sp fora, 

tout nouveau moulin, d'un vieux granit ceux de Court prirent 
la pierre pour faire une meule. Ils ne savaient de quelle ma- 
nière ou pouvait la descendre (prendre en bas) : on aurait trop 
de mal avec un chariot ; la route, beaucoup trop rapide, n'allait 
pas au haut de la forêt ; pour la porter à dos, il n'y fallait pas 
penser, elle était beaucoup trop lourde ; en la glissant, il fau- 
drait bien la semaine pour en venir à bout, et puis cela était 
beaucoup trop dangereux. Ils décidèrent aussitôt (tout droit) 
de la rouler en bas la côte. Pour la bien diriger, et pour savoir 
où la retrouver, quand elle serait arrivée tout au bas, quelqu'un 
devait prendre place dans le trou de cette masse. Le maire se 
dévoua. La meule dressée, il se fourra dedans, et puis en bas, 



LA PIR Da MLAIX 

A pœ avo, honirp yoii^r be vsledj, 

A lansirain, b kèryati « bon vouayedj, » 

Mèl avâ^ prè:(idan. 

Ran tan plan, ran tan plan, 

Sbli fo dainch avo la kot — 

I vo-:(-è dâ« k yer rot ! — 

A-l-akoiilirain londjsmb. 

Tb bru pyaka, b n byâ^ rb. 
Ld mà^r davà\ arive chu l tchanpay, 
Kœrye bain for, pbr kp tb h moud ay 

Ld ratrbvè la ddo, 

Tbt u fain fou du bo. 
O déchbdan avo la nœv tcharêr 

K9 vè kontrs la prér, 
Lé-:(^bm dp Kbr, chu lé pi^, chu lé m an, 
Fuain, sôtain, ravi:(an, akoutan, 
Trbvan k b rnâ^r davâ^ bayi^ siny d vi\ 
K a-l-alâ^ Ion dpvan d'byu hètchi^. 

Kan a furain u fon, 

A s murain pbr dp bon 

dans la direction de leur beau village, ils lancèrent, en criant : 
« Bon voyage ! » meule avec président. Ran tan plan, ran tan 
plan, cela fit un tel bruit en descendant la côte, — je vous ai 
dit qu'elle était rapide ! Ils écoutèrent longtemps. Tout bruit 
cessa, on n'entendait rien. Le maire devait, arrivé sur le pâtu- 
rage, crier bien fort pour que tout le monde aille le retrouver 
là-bas, tout au fin fond du bois. En descendant le long de la 
nouvelle route, qui conduit à la carrière, les hommes de Court, 
sur les pieds, sur les mains, couraient, sautaient, regardant, 
écoutant, trouvant que le maire devrait donner signe de vie, 
que cela (il) allait long[temps] avant qu'on entende hucher. 
Quand ils furent au fond, ils se mirent pour de bon à chercher 



02 A. GROSJEAN 

A hru partb, dan lé pîr, la brousay 
A lé hotcha k a y avà^ chu l tchanpay, 

S a np vyain rb trbvè. 
Par var lé katr, l adjoiiain fbra son ne 
Dan ain mœrdji^, tb d kot en îcharbbner, 
Bain pu avo k h fon dp la tcharer, 
A pœ a vo la pîrp dp mplain 
K'étâ^ houtchi^ do ain ppti pœtyain. 
A vya tb tchô kœryè, ko m en gros fét, 
Sb k y arivâ^, mè a vo kp la tét 

Du mâ^r n êtâ^ pè li. 

« Sbli n vè pè •» k a di. 
A-l-apala. Lé-:(-étr s murain tu a fur, 
Pbr aie vâ^ sœl tariby avantur. 
— « Kan nb son vni, b la paintp du djbr, 
La tét du mâ'r étà^-t-i' li ankbr ? » 
Dpnianda-t-é ; « a vb fo tu tèchi^ 
D i bain mu:(e, ou bain l a-t-é lachi^ 
Dan son tchape, kan a-l-a vyu vpni ? 
Pbr Ip savà^, atbtp nip par si, 

Tanto tché you, u vlèdj, 

partout, dans les pierres, la broussaille et les buissons qu'il y 
avait sur le pâturage, [pour voir] s'ils ne trouveraient rien 
(voulaient rien trouver). (Par) vers les quatre [heures], l'adjoint 
fourra son nez dans un tas de pierres, tout près d'une charbon- 
nière, bien plus bas que le fond de la route, et puis il vit la 
pierre de moulin qui était couchée sous un petit sorbier. Il 
voulut de suite crier, comme à un événement dont il fallait se 
réjouir, ce qui lui arrivait, mais il vit que la tête du maire 
n'était pas là. « Cela ne va pas, » qu'il dit. Il appela. Les autres 
se mirent tous à courir, pour aller voir cette terrible aventure. 
— « Quand nous sommes venus, à la pointe du jour, la tête du 
maire était-elle là encore?» demanda-t-il ; «il vous faut tous 
tâcher de bien y penser, ou bien l'a-t-il laissée dans son cha- 
peau quand il a voulu venir? Pour le savoir, attendez-moi par 



LA PFR D3 MLAIN 63 

J V aie avà^ kbrèdj 

Ddmandè so k o-ii-é. » 
A s vè don ib drâ^ u kabaré 
Kp ipnyà^ l mà^r ; b sa fbn a dpmand: 
— « Di don, madrés, tb k é fbn dp bbn hnand, 

Kan b mâ^r, slu fnalaiii, 

Ala b la moiita'm, 

Avâ^-t-é prâ^ sa têt, 

Ou bain fo-t-é prou bét 

Pbr la lachi^ tché vb ? » 

— « Ma fâ^, i n b sa rb ; 
Dan tu lé ka, y étà^ ankbr du^main-n 
Chu sé-:(^-épol ; y è la mbn adé ch pyain-n 

K i n pyé rb dir dp pu. 
Mè sp n é pè la pprmi^r và^, tb chu, 

Kp sœl têt sarâ^ parju. 
Dp la rpkru, i ti b vo pè la pain-n : 

A vo atan k a n b-n-à^ rb, 

Pbr la kbmun' a pœ pbr mb. » 

A. Grosjean. 

ici; tantôt chez eux, au village, je veux aller avec courage 
demander ce qui en est. » 11 s'en va donc tout droit au cabaret 
que tenait le maire ; à sa femme il demande : « Dis donc, 
7?iairesse, toi qui es femme de bonne commande, quand le 
maire, ce matin, alla à la montagne, avait-il pris sa tête, ou 
bien fut-il assez bête pour la laisser chez vous ?» — « Ma foi, 
je n'en sais rien ; dans tous les cas, elle était encore dimanche 
sur ses épaules ; j'ai la mienne si pleine que je ne peux rien 
dire de plus. Mais ce n'est pas la première fois, c'est connu 
(tout su), que cette tête serait perdue. De la rechercher, cela 
(elle) n'en vaut pas la peine : il vaut autant qu'il n'en ait point, 
pour la commune et puis pour moi. » 

»♦-$ 



TABLE DES MATIERES 



— î— 



Pages. 

E. Tappolet. Les expressions pour une « volée de coups » 

dans les patois fribourgeois et vaudois 3 

M. Gabbud. Enigmes, jeux de mots et formulettes bagnardes, 

patois de Lourtier (Valais) 8 

L. Gauchat. Etymologie, semoraul =z juin 14 

J. Jeanjaquet. Etymologie, ancien neuchâtelois : entrèves . 15 

L. Gauchat. Le conte du craizu 17 

F. Fridelance. Fragment d'un glossaire de l'Ajoie (Jura 

bernois) 42 

J. Jeanjaquet. Etymologie, vaudois satanio, chaUtmo, repas 

de funérailles 47 

W. HiRSCHY. La chanson de la Pernette dans la Suisse ro- 
mande 49 

A. Grosjean. La pir dd mlain, conte en patois de Plagne 

(Jura bernois) 59 



Lausanne. — Imprimerie Georges Bridel & C* 



BULLETIN 



Df 



GLOSSAIRE DBS PATOIS 



DE LA 



SUISSE ROMANDE 



PUBLIE PAR LA 



Rédaction du Glossaire, 



SIXIEME ANNEE 
1907 



ZURICH 

BUREAU DU GLOSSAIRE 

Hofackerstrasse 44 



LES BRANDONS 

-♦- , 

Les pages suivantes ont été rédigées comme ébauche d'un article du 
futur Glossaire des patois de la Suisse romande. Nous les soumettons à 
nos lecteurs, et spécialement à MM. les correspondants du Glossaire, 
en les priant de bien vouloir nous signaler les erreurs ou omissions 
qu'ils }• pourraient constater. Les cantons romands sont désignés par 
les siglcs suivants : Vd : Vaud, G : Genève, V : Valais, F : Fribourg, 
N : Neuchàtel, B : Berne. La Rédaction. 

Brandon (Vd, G, V, N), britidon (Vd : Vallorbe, Jorat; V: 
VoUèges. Liddes, Trient, Gloss. lîarman : breindons). (iuélat, 
(iloss. fr.-pat. donne le fr. Brondons comme traduction fran- 
çaise du patois faiyes., ensuite il écrit bratido/iner = Ttrie les 
faix es. 

I. Torche, flambeau; spécialement: a) ceux qu'on em- 
ployait pour marquer une saisie de récolte, etc., b) ceux qu'on 
allumait lors de la fête des Brandons: 2. petite branche de 
bois sec. Dumur, Voc. ; 3. grand feu de joie allumé à 
la dite fête, gros feu en général: débris enflammé qui 
s'élance d'un incendie (Vd, Vaulion) ; 4. pi., fête célé- 
brée le premier dimanche de carême, p. ext. d'autres 
fêtes. 

I a. Btvctc lo brandon, mettre à ban (N, Noiraigue) : nb n 
pbvin pr pasé, vivctlink on brandon., nous ne pouvons pas 
passer, voilà un « brandon » (ib.) ; 3. Va fc on brandon d la 
niHsansè, l'a brslâ sa slpa, elle a fait un feu du diable, elle a 
brûlé sa soupe (son dîner : Vd, Vaugondry) ; 4. ddmindz di 
brindon, dimanche des Br. (V: Liddes, Vollèges) ; // brindon 
(V, Trient). Appellation générale du dimanche Invocavit ou 
Qi/iidragesùno' iprem'iQv dimanche après le mercredi des cen- 



4 LA REDACTION 

dres, six semaines avant Pâques) dans les vieux almanachs. 
« Jour que les calendriers ecclésiastiques du seizième siècle 
désignaient par le nom de Brandones » (Mém. de Frib., III, 
p. 78). Apparaît souvent comme date dans les documents d'ar- 
chives. A Savagnier (Neuchâtel), l'époque des Br. était jadis le 
moment de la reddition des comptes de la commune (Perrin, 
Mus. neuch., 1901, p. 40). Dumur, Voc. : lou dzoi dei brandons, 
désignant le 24 juin. 

HiST. : Le mot dérive du germ. brandy tison, voir bran (2)^, 
auquel on a ajouté le suffixe dim. -one. I>es patois du midi de 
la France ont encore le mot simple brand, tison qu'on agite, 
à côté de brandonn, torche. Originaire de la Gaule, ce mot a 
passé en it. brandone, tison, dont le suffixe n'a pas la valeur 
augmentative habituelle, en esp. blandon, grand cierge (comp. 
l'ancien prov. brandos candela ordens, Rayn.), et en port. 
brandâo, torche. Du Gange: brand : fax, tœda, funale, aussi 
= cierge. 

I. Brandons, coutume de droit. Dans le canton de 
Neuchâtel, on appelle brandons des bâtons au bout desquels 
se trouve un torchon de paille, dans un pré, etc., pour mon- 
trer qu'il est à ban. « Get usage désignait dans le vieux 
droit français la saisie féodale. Le seigneur se transportait 
sur le fief, y posait la main et y plantait un bâton garni de 
paille ou d'un morceau de drap. Quelquefois les bouchons de 
paille étaient flambés au feu. Ils prenaient alors le nom de 
brandons » (Michelet, Orig. du droit, livr. II, chap. III fin). Le 
Dict. général rattache dubitativement ce mot à brandon, torche. 
Le doute ne nous paraît pas justifié ; voir plus loin la descrip- 
tion des brandons allumés à l'occasion de la fête. Du Gange,. 
brandeum et brando 2. 

II. La fête des Brandons, i. Cette fête porte chez nous 
plusieurs noms; outre brandons, elle s'appelle bordes {Jmiârdè, 
Vd, Pays-d'Enhaut, F ; borde, N : bord, B, Plagne), vouignes 



' Renvoi à un autre article du Glossaire. 



LES BRANDONS 5 

{v703nyè, V-d, Ormonts), tsafayrou (Vd; aussi cafarou dans 
Dumur, Voc, F, Broyé; choyfèron^ (î), lou-z eskdrndvê (G). 
Notre correspondant de Longirod nous indique le terme de 
brosu désignant une fête de printemps (à vérifier j. L'appella- 
tion bordes provient des joutes usitées à cette occasion, voir 
])lus loin (comp. le dimanche Behourdiz des chartes, Du Cange 
sous Bohordiciim et Bordœ) ; tsafayrou désigne proprement 
de grands feux de joie, comme brandon signifie à l'origine une 
torche. La fête en a pris le nom, parce que ces feux ou tor- 
ches en formaient le principal attrait. L'origine de ces mots 
sera discutée sous bivârdè, etc. 

2. Le dimanche des Brandons a attiré à lui toutes les ré- 
jouissances du carnaval : danses et chansons, repas somp- 
tueux, beignets, mascarades. Aussi le carnaval porte-t-il chez 
nous le nom de Kramintran, c'est-à-dire de Quadragesima 
intrante, commencement de carême. Après avoir duré à 
l'origine de l'Epiphanie jusqu'au mercredi des cendres, les ha- 
bitudes de carnaval ont été finalement restreintes au dimanche 
des Brandons ou des Bordes. Ce jour est aussi désigné comme 
le dimanche des failles {dmào dd lé faly^ ou dé-z aloûyè. G, 
du''imuen' de fày, B), a cause du nom de faille donné aux 
flambeaux dans les cantons de Genève et de Berne ; puis, 
comme dimanche des bonyè, ou beignets, en Valais (comp. 
l'expression française dimanche des bugnes), dimanche de kar- 
lavé ou karnavé, d'après le nom de Carnavalet donné aux mas- 
ques (V: Salvan, Fins-Hauts, Saint-Maurice), enfin dimanche 
vieille (V, Bagnes). Cette dernière expression doit provenir 
des essais infructueux faits par le clergé de placer la fête avant 
le mercredi des cendres. On a dû fêter les Brandons pendant 
quelque temps le dimanche Esto mihi. Mais le peuple est 
revenu à ses anciennes habitudes. Dans la Suisse alleminde, 
on appelle également alte Fas{t)nacht ou Bauernfastnacht le 
premier dimanche de carême, et Herreti- ou Pfaffen-Fas{t)- 
nacht la fête célébrée huit jours plus tôt. Cette tentative de 
séparer les rigueurs du carême et les joies carnavalesques s'est 



6 LA REDACTION 

renouvelée en 1907 par l'exhortation de l'évêque de Bàle 
à allumer les feux des Brandons le dimanche Esta mihi. Mais 
les habitants du Jura n"en ont pas tenu compte. On a essayé, 
en 1891, avec plus de succès, de renvoyer les anciens feux 
saluant le solstice d'été (Saint-Jean) au i^"" août, date de la fon- 
dation de la Confédération suisse. Du reste, les feux des Bran- 
dons s'allument quelquefois la veille du dimanche Invocavit 
(voir C. V.^, 1894, n" 47) ou le premier dimanche de mars (G; 
Ormonts); le cortège des Brandons se faisait aussi le premier 
lundi de carême. Du Cange cite des textes qui font supposer 
que la jeunesse s'amusait avec des brandons pendant toute la 
première semaine du carême (« le Dimenche ([ue l'on dist des 
premiers Brandons », etc.), ce qui fait mieux comprendre l'op- 
position du clergé. Le nom de Bordes fut même donné à la 
fête commémorative de la bataille de Grandson (3 mars 1476, 
jour des Bordes) célébrée chaque année à la date historique 
pendant plus d'un siècle après l'événement (S. de Chambrier, 
^lairie de Neuch., p. 378-380 ). 

Les noms donnés au dimanche des Brandons dans la Suisse 
allemande rappellent singulièrement les termes romands : Fo- 
fensonntag (F), Funkensonntag (dim. des étincelles), Chiiechli- 
sonntag (dim. des beignets, dans le Toggenburg), et autres, voir 
Schweiz. Idiot., IV, p. 646. Dans l'Allemagne du sud, on dit 
Scheibetisonniag, à cause des disques enflammés qu'on avait 
l'habitude de lancer. Les Etrennes frib., 1899, P- 49» traduisent 
Brandons par Hirssonntag (dim. du millet, d'après un plat 
servi ce jour-là). 

3. Les bûchers des Brandons étaient souvent de simples 
entassements de bois ou de roseaux que la jeunesse du village 
préparait longtemps à l'avance, ou ils étaient construits avec 
art, en forme de pyramide, autour de jeunes sapins coupés 
dans la forêt. Les gamins faisaient la quête pour se procurer 
du bois et de la paille. M, Volmar, dans ses Us et coutumes 



* C'est-à-dire Conteur vaudois. 



• LES BRANDONS 7 

d'Estavayer, Arcli. s. d. trad. pop., VI, p. 93, 94, décrit ainsi la 
construction du bûcher : « Tout d'abord on traçait sur le sol, 
avec un pieu ou une pioche, un beau carré, dont la grandeur 
variait en raison de la quantité de fagots et de bois récoltée. 
A chacun des angles de ce carré on plantait une « cotte », 
c'est-à-dire un jeune tronc de bois vert, d'environ un mètre et 
demi de haut, coupé à la hauteur des branches de façon à 
former fourche. Quatre perches, venant s'emboîter dans ces 
fourches, reliaient ces quatres supports et formaient un cadre 
horizontal sur lequel on alignait des rondins de vingt centi- 
mètres en vingt centimètres à peu près, de façon à former une 
espèce de claie. C'est sur cet entablement, qui devait être de 
bois vert, et qui, partant, ne prenait feu qu'après tout le reste, 
qu'on entassait en pyramide les fascines et les fagots. Le bû- 
cher proprement dit se trouvait ainsi à un peu plus d'un mètre 
au-dessus du sol. On plaçait au-dessous la paille, qu'on arrosait 
de pétrole, et, la nuit venue, on y mettait le feu. » A Delé- 
mont, les enfants parcourent les rues de la ville, la veille des 
Brandons, en traînant une charrette, et en criant : 




véy tyu d' pd - ni^ ! dé véy é - kouv' ! 

« (Des) vieux fonds de paniers, des vieux balais ». On réserve 
dans les ménages, pour celte occasion, tout ce qui n'est plus 
bon qu'à brûler : paniers, caisses, etc. Quelques paysans géné- 
reux y ajoutent une gerbe de paille ou une grosse bûche (voir 
Rossât, Chants pat. jur., Arch. s. d. trad. pop., IV, p. 134, 
135). Le tas de bois porte, dans le Jura bernois, le nom de 
hœt' (hutte) ou de tchavan 1 lat. capanna, cabane), ce qui 
montre que le bûcher avait à l'origine une forme plus ou moins 
régulière. Pour allumer le tas, on désignait « la dernière ma- 
riée de la commune, ou, à son défaut, une jeune personne de 
la classe aisée > (Mém. de Frib., III, p. 78); ce soin est confié 
aussi au « président de la jeunesse » (C. V., 1905, n° 10), ou 



8 LA REDACTION • 

au curé de la paroisse (Berne, Arch. s. d. trad. pop., VII, 
p. 180). Dans la Suisse allemande, cette action est quelquefois 
accompagnée de prières (Schweiz. Idiot., IV, p. 652). « En 
151 2, des prêtres, des conseillers se réjouissaient avec le 
peuple près d'un feu des Brandons allumé à la Fayaz (près 
d'Estavayer-le-Lac) et y soupaient ensemble » (Dict. par. cath., 
p. 179). D'autre part, M. Daucourt raconte une légende d'un 
jeune moine cruellement puni pour avoir dansé autour d'un de 
ces feux (Arch. s. d. trad. pop., I, p. loi). Quand la flamme 
jaillit, la jeunesse se met à pousser des cris de joie. et à danser 
en rond autour du bûcher. Selon l'abbé Daucourt, les ména- 
gères du Jura bernois tournaient autour du feu en criant « au 
long chanvre » (Arch. s. d. trad. pop., I, p. 100). Comme on 
choisissait pour faire ces feux une éminence près du village ou 
les sommités voisines, ces bûchers flambant à des distances 
assez rapprochées les unes des autres, illuminant pour ainsi 
dire tout le pays, présentaient un aspect merveilleux, particu- 
lièrement le long des rives du lac de Neuchâtel. C'est aussi 
dans cette contrée que la fête s'est le plus longtemps con- 
servée, et les Brandons d'Yverdon ont acquis une certaine 
réputation (Arch. s. d. trad. pop., II, p. 14). Quand le feu s'étei- 
gnait, les plus hardis et même les filles les plus courageuses 
sautaient par-dessus la braise. Cela leur donnait, disait-on, la 
chance d'un mariage prospère. Selon d'autres, plus on sautait 
haut, plus l'année serait fertile. 

4. A ces grands feux, les jeunes gens allumaient les tor- 
ches, appelées aussi failles ifdly', G; fey, B), du lat. facula 
(en France : feulines, escouvillons, oupille, brandelons), qu'ils 
agitaient en courant dans les alentours. Le doyen Bridel (Cons. 
suisse, X, p. 169, 171) les appelle /<tz//aj-, d'après l'article 12 
des Statuts de la Grande Cour séculière de Lausanne (1455). 
qui porte : « Item etiam videtur Lausanam abuti facere Die 
Dominica Bordarum faciendo et portando per Villam Lau- 
?,diX\z.e foras {fatias) et faciendo Pisabenata » (Mém. doc. S. r., 
VII, p. 586). Ce mot a été reproduit par Ceresole (Voix et 



LES BRANDONS 9 

soiiv., |). 124) et le C. V., 1892, n" 7; mais il doit reposer sur 
une fausse lecture, comp. l'ordonnance du Conseil de Lau- 
sanne de 1454 : « utile esse (\\iod/alie que portantur per villam 
cassentur » (Méni. doc. S. r., XXXV, p. 176). Failles est aussi 
la forme employée par Bonivard. Il dit, parlant des premières 
assemblées de Huguenots, en 1518: « Soubz couleur de faire 
guet, l'on s'assembloit à belles torches et fallotz et faisoit-on 
des banquetz tour à tour et chescun le sien et faisoit-on ardre 
ung brandon, comme l'on a de coustume la première dimenche 
de caresme, lesquelz brandons s'appelloient failles, jouxte la 
langue savoysienne . (cité d'après Blavignac, Emprô, p. 164J. 
Bride! décrit ces torches de la manière suivante : « C'était des 
torches, fagots ou faisceaux de bois odoriférans, tressés avec 
de la paille, dans lesquels on mettait de la canelle et d'autres 
aromates » (Cons. suisse, X, p. 171). Dans le Jura bernois, ce 
sont des flambeaux de bois gras, fendu menu, et qu'on prépare 
bien à l'avance afin qu'il soit très sec (Arch. s. d. trad. pop., 
VII, p. 179, 180), ou une espèce de massue en bois de tilleul 
bien sec, dans le gros bout de laquelle sont plantées des bû- 
chettes de [)in ou bois gras, ou encore c'est un fagot composé 
de biàchettes de bois de sapin ou de pin bien sèches (B, Met- 
temberg). On emploie aussi des racines de pins. Ailleurs l'on 
se contente d'un bouchon de paille au bout d'un bâton (Vd, 
Vaulion), ou même de branches de bruyère sèches et facile- 
ment inflammables, liées au bout d'une perche assez longue 
(Arch. s. d. trad. pop., VII, p. 161, G). Le Gloss. de Duret dé- 
finit les failles comme des rameaux et branches entortillés, 
mêlés quelquefois à des bouchons de paille à l'extrémité de 
perches. 

L'usage de ces brandons, comme des feux de joie, nous est 
attesté pour tous les cantons romands. Mais c'est dans la cam- 
pagne genevoise que ces flambeaux semblent avoir le mieux 
conservé un ancien usage symbolique se rapportant à la pros- 
périté des jeunes ménages. Le dimanche des pjrandons, les 
enfants vont demander les alouyè devant les portes des jeunes 



lO LA REDACTION 

mariés qui n'ont pas encore d'enfant et qui s'empressent de les 
leur jeter, c'est-à-dire de leur lancer des bonbons, dragées, 
caramels, etc. Le couple qui voudrait se soustraire à ce tribut 
est menacé d'avoir un garçon chétif, contrefait, mal venu, un 
« garçon d'hiver » et il risque qu'on lui fasse un charivari. Les 
nouveaux mariés qui ont eu leur premier enfant avant le 
dimanche des Brandons « gagnent les alouye », c'est-à-dire 
qu'ils sont dispensés de les donner. Le soir, on allume les 
failles en l'honneur des jeunes époux, et l'on cv\e: fdlyè, fdlyè- 
zon! la fèrC a N. far a on bô garson! Faille, faillaison, la femme 
à N. fera un beau garçon (voir Arch. s. d. trad. pop., VIL 
p. i6i, où est reproduit un article de L. Reichstetter paru dans 
la Tribune de Genève du 4 mars 1903, et où ces paroles ne 
sont pas données correctement ; voir aussi Const. et Dés., Dict. 
sav., sous Aloiûâ). Duret (Gr. publiée par Koschwitz, p. 13, 14, 
n. 2) donne une autre forme de cette rimaille: É-z aloûlîe^ La 
fenna c graissa Dœte de kàn ? De Karmàntràn, aux alouilles, 
la femme est grosse, dites depuis quand? depuis le carnaval. 
Ces paroles correspondent presque exactement à celles indi- 
quées par le Dict. sav. Duret nous enseigne que les campa- 
gnards promenaient le dimanche des Brandons les failles ou 
chauffairons dans les jardins et vergers et sur les coteaux, les 
présentant aux arbres fruitiers et les brandissant comme pour 
les menacer d'être brûlés s'ils ne portaient pas de fruits, et il 
nous donne encore la variante que voici du couplet ci-dessus : 
Fâlle, f aller on, Que le bon Diii nos balleysse 'na bouna sayson ! 
Se ma mare me fat pas mejir de bougnon, De meto le fua à son 
cotlyon (Aviernoz, Savoie), Faille, failleron, que le bon Dieu 
nous donne une bonne saison ! Si ma mère ne me fait pas 
manger des beignets. Je mets le feu à son cotillon (Duret, GL. 
Cet usage aurait aussi été pratiqué dans les cantons de Vaud 
et de Fribourg. Blavignac (Emprô, p. 162 ss.) rapporte encore 
un peu autrement la formule des alouilles: Es alouilles, La 
fenna est groussa, Dé quan? Dé la San-Dian [Saint- Jean)! Lia 
fera dei biaii einfan. Alouilles ! Alouilles! Il ajoute que dans 



LES BRANDONS II 

certaines localités le jour des alouilles s'appelle le dimanche 
des Escarnavex. Les mariés sans enfants sont raillés par les 
quolibets suivants: Escarnavex! Escarnavatte ! Une telle est 
mcsalle i ladre, c'est-à-dire improductive), ou bien: Un tel est 
mouUt (mulet, improductif), Elscarnai'ex ! Escarnavex ! ou en- 
core : Escarlavai! Escarlavata '. D'ai de l'amadou dian via 
fat ta (dans ma poche), Si vo nie bailli (donnez) pa des bou- 
nions (beignets), De brulo vutra nièzon (Je brûle votre maison). 
Il est facile de reconnaître dans l'expression « dimanche des 
Escarnavex » (tirée de dimanche des carnarc, par redoublement 
de es, comme dans les tenailles, les estenailles, etc.) le mot 
Carnavalet cité plus haut comme signifiant masque de carnaval, 
en Valais, et dont {Es)carlavata serait le féminin. La coutume 
existe encore à Hermance (G), où l'on se déguise, parcourt le 
village en cortège, en s'amusant et en criant : Eskarnavé, 
cskarnavala, na tâla {une telle, remplacé par un nom) /• bin 
mézàla. Cela se dit aujourd'hui d'une femme peu estimée, dont 
on se mof^ue, souvenir atténué des coutumes d'autrefois. Mézcila 
a le sens de maigre, maladive. Le mot eskarnavé désigne 
aussi les torches des Brandons. 

Selon Duret (GL, les failles, près de s'éteindre, sont jetées 
en tas, et c'est ce brasier-là que les jeunes gens les plus agiles 
s'amusent à franchir d'un saut. 

5. On peut conclure de toutes les indications mentionnées : 
jeune mariée allumant le bûcher, femmes dansant autour du 
feu en criant : au long chanvre, flambeaux présentés aux arbres, 
satires adressées aux mariés sans rejeton, que ces feux symbo- 
lisaient la fertilité. Leur sens était de saluer solennellement le 
retour prochain du printemps. Dans la Suisse allemande, la 
coutume s'est perpétuée de brûler dans le feu des Brandons 
un mannequin représentant probablement l'hiver. On voit en- 
core immoler cette poupée, appelée Bogg, toutes les années à 
Zurich lors du Sechselduten. Des traces de cet usage se sont 
conservées en Valais. Barman ne se trompe point en di.sant. 
dans son Gl., que les Brandons étaient les restes d'une fête 



12 LA REDACTION 

célébrée anciennement en l'honneur de l'agriculture. Il est pro- 
bable que des coutumes romaines et germaniques ont été com- 
binées à l'occasion des Brandons. Les failles correspondent 
aux îtwccoli du carnaval romain. 

6. Les Brandons désignaient aussi l'époque où reprenaient les 
danses en plein air accompagnées de chansons nommées co- 
raules {korâ^la, Vd, F) ou vwèysri (B), voir ces mots (Arch. s. 
trad. pop., IV, p. 134; VI, p. 94). Quel bonheur quand jeunes et 
vieux pouvaient entonner de nouveau leurs gais refrains inter- 
rompus pendant le long hiver ! 

7. C'est encore l'époque des bons repas (hérités du mardi 
gras '?) et de toutes sortes de beignets nommés bouny' (G), 
bounyè (V, Vd), merveilles, pisa benaia, crépi ou crapé ( Vd, 
B), derbonnards (F), oriettes, têtes (B), kutyètè, talyc (F), etc., 
qui se mangent aussi en d'autres occasions, et pour lesquels 
nous renvoyons à l'article bougnè. On cite aussi du riz au 
lait comme mets traditionnel des Brandons i C. V., 1880, 
d'après une conférence lue en 1824 à la Soc. d'émulation de 
Vevey). Barman dit que dans le district de l'Entremont (V), 
les jeunes gens des deux sexes célèbrent la fête des Brandons 
par un repas commun. De toutes les coutumes des Brandons, 
la fabrication de merveilles est celle qui est encore le plus 
scrupuleusement observée (v. Lien vaud., 1902, 10 févr. ). Bridel 
raconte, en parlant des pisa benata, qu'on en remplissait des 
corbeilles le soir des Brandons et qu'on en offrait à tout ve- 
nant. « Souvent, dans nos Alpes vaudoises, on met des étoupes 
dans les beignets des brandons pour attraper les gourmands ; 
plus d'une jeune fille sut y cacher un billet, un ruban, un 
anneau, et faire tomber le beignet receleur entre les mains de 
celui auquel il étoit destiné » (Cons. suisse, X, p. 172). Détails à 
noter: Ce sont les jeunes filles qui font les frais des Brandons, 
en offrant des pâtisseries à leurs galants. Un garçon qui con- 
duit une fille au feu des Br. en reçoit des œufs à Pâques (B, 
Epauvillers). 

8. l^es mascarades des Brandons revêtaient facilement un 



LES BRANDONS I3 

caractère saliriciue. Ainsi, en 1872, on rei)résenta à Payerne le 
fameux « Sclnilvogt » 1 inspecteur féde'ral des écolesj. C'est à 
cette occasion qu'avaient lieu les cortèges des métiers. Genève 
a conservé celui des bouchers. On y joignait autrefois certaines 
cérémonies superstitieuses. Kuenlin, Dict., I, p. 282, mentionne 
qu'en 1580 il fut défendu de baiser le fourneau, de parcourir 
la ville (de Fribourg) avec une charrue, etc., le mercredi des 
cendres. Les masques de carnaval portent chez nous les noms 
de fou, bouffon, kamintran (= carnaval), karnn'alc {Carna- 
valet), farata iV, Savièse), kokyc |V, Isérablesi. Nous ne 
voyons guère se développer certains types de masques comme 
dans la Suisse allemande, où toutes ces coutumes sont restées 
beaucoup plus vivaces. Les déguisements de fous de carnaval 
prennent souvent un caractère licencieux, et, en parcourant les 
vieux papiers, nous rencontrons des plaintes à leur sujet et des 
demandes d'abolition. La Suisse romande a aussi eu, à l'occa- 
sion du carnaval, ses sotties ou pièces satiriques représentées 
])ubliquement par des sociétés de sots, témoin la Sottie des 
Béguins, jouée à (Genève le 22 février 1523, et la Sottie du 
Monde, jouée dans la même ville le 14 février 1524 (repro- 
duites par E. Picot dans son Recueil général des Sotties, t. II). 

9. Enfin les Brandons donnaient lieu à des joutes, c'est- 
à-dire des combats de garçons qui se servaient de jeunes 
arbres ébranchés comme lances. De là le nom de Bordes (voir 
Du Cange, sous Bordae, Bohordicuiii). Une curieuse variante 
de ces jontes existait à Estavayer jusqu'en 1731, année où la 
coutume fut abolie. Les jeunes mariés étaient obligés de jouter 
ensemble sur le lac. Postés sur la proue de petits bateaux con- 
duits par des rameurs à leurs ordres, et armés d'un bouclier au 
bras gauche et d'un poussoir en guise de lance, ils se culbu- 
taient dans l'eau jusqu'à ce qu'il n'en restât plus qu'un, pro- 
clamé vainqueur et porté en triomphe par la ville (voir Vol- 
mar, Us et coutumes, dans Arch. s. trad. pop., VI, p. 98, 99, 
d'après les Annales de Dom Grangier ). 

10. Tout ce qui reste de ces vieilles réjouissances des Bran- 



14 L. GAUCHAT 

dons (et du Carnaval i sont quelques feux de joie allumés en- 
core çà et là, le plus régulièrement dans le Jura bernois, l'ha- 
bitude de se régaler de merveilles en ce temps et la coutume 
des alouilles dans le canton de Genève. Au XV^ siècle on 
abolit d'abord les feux et les flambeaux dans les villes, puis 
on les interdit formellement dans tout le canton de Vaud 
(1538). On craignait les incendies, mais le zèle religieux des 
protestants n'était pas pour peu de chose dans cette suppres- 
sion. D'après le Mémorial de Frib., un ministre bernois dé- 
clara en 1536 hérétiques ceux qui prenaient part à ces réjouis- 
sances. Dans le canton de Fribourg, les feux ne furent sup- 
primés que vers le commencement du dix-neuvième siècle. 

Bibliographie. Travail d'ensemble de M.E.Hoffmann-Krayer: 
Die Fastnachtsgebriiuche in der Schweiz, dans Arch. s. trad. 
pop., I, et dans le Dict. géogr. de la Suisse, V, p. 41 ss. Suisse 
rom. : Bridel. Cons. suisse, X, p. 169, 171, 172: Mém. de Frib,, 

III, p. 78-80; C. V., 1880, n° 23 ; 1892, n" 7 ; 1894, n° 47 : 1903, 
n° 1 1 ; 1905, n° 10; Arch. s. trad. pop., I, p. 100; II, p. 14: 

IV, p. 134; VI, p. 92 ss. ; VII, p. 161, 179; Jura du Uim., I, 
p. 12; L'Eveil, 6 et 10 mars 1897. 



COMMENT ON NOMME LE FROMACiE 

DANS NOS PATOIS 

-♦- 

I^n consultant la carte N" 613 de V Atlas linguistique de la 
France, on s'aperçoit que l'appellation fromage a plusieurs 
concurrents dans la Suisse romande. Laissons tout à fait de 
côté le second fromage ou sérac. Pour le fromage propre- 
ment dit, la carte indique encore les expressions tomme et 
7ndtaK Mais, outre le terme général que V Atlas cherche à 



' L'ô est bref, non long, comme on pourrait le croire d'.iprès la 
notation de M. Edmont. 



COMMENT ON NOMME LE FROMAC.E DANS NOS PATOIS 15 

reproduire ^, il existe chez nous un grand nombre de noms 
donnés à certaines espèces de fromages, et dont quelques-uns 
sont aussi usités, occasionnellement, dans un sens plus large. 
L'abondance de nos vocables est même étonnante. L'industrie 
laitière est une des principales ressources d'une partie de notre 
population, le fromage l'un de ses meilleurs aliments, mais on 
ne soupçonnerait pourtant pas qu'on ait jusqu'à 24 termes pour 
le désigner. 

Remarquons d'abord que le mot latin CASEUS, son représen- 
tant le plus répandu dans les pays romans, et bien au delà -, a 
laissé très peu de traces. On trouve dans la partie orientale du 
Valais romand le mot tscj'yôrd pour l'endroit où on fait le 
fromage, mais le produit lui-même n'est plus appelé de ce nom, 
au moins sous une forme indigène. Nous n'avons que des néo- 
logismes plus ou moins récents. On pouvait se placer à diffé- 
rents points de vue pour le dénommer. C'est ce que je me pro- 
pose d'étudier sommairement. 

L Le fromage envisagé comme produit: 1° fruit '-^^ mot usité 
comme terme général dans les cantons de Fribourg,Vaud (Alpes 1 
et dans le Bas- Valais. Les formes patoises de cette expression 
poétique varient : fr?^ froid, etc. ; 2° arpyézo, s. m. (Valais : 
Mage, Vernamiège), tiré du verbe '^alpidiare au moyen du 
suffixe -ATICUM. Le mot a signifié autrefois la redevance en 
beurre et en fromage qu'une montagne devait à son seigneur. 
"IL Comme nourriture: ^° yinda (Lavaux, Voc. de Dumur, 
Champéry, Valais), yéda (Vionnaz, Bas- Valais), yèna (Rossi- 
nière, Alpes vaudoises). Le mot signifiait une fois : nourriture 



' Les sujets interrogés ont souvent fourni des termes spéciaux à côté 
ou à la place du terme général. 

- Casetts a envahi de bonne heure les pays de langues germaniques. 

^ C'est de là que vient ['e-api-cssion fruitier, fruitière, pour fromager, 
fromagerie ou laiterie communale. Ces dérivés sont très répandus dans 
nos cantons, tandis que le mot simple fruit = fromage est resté local. 
Le fruitier représente du reste le fromager de profession, dont l'appa- 
rition n'est pas ancienne. La Gruyère paraît avoir fourni le modèle de 
l'institution de là fruitière, et le mot en même temps. 



î6 L. GAUCHAT 

en général ; Damur le définit comme « viande, fromage, toute 
substance animalisée (?) qu'on mange avec le pain. » Bridel, 
sous ienna, ieinda, dit: « petit fromage maigre, pitance ». 
Dans un exemplaire du même ouvrage, annoté par L. Croisier, 
nous trouvons: « ienda, pain et fromage », Ollon. A Cham- 
péry, on a encore la locution: alâ a la yinda ■==. mendier *. 
C'est du reste le même mot que le français tnande qui signi- 
fiait en vieux français « tout aliment qui entretient la vie ». 
Au seizième siècle encore, Rabelais parle des champignons 
comme de « viande des dieux », et Olivier de Serres règle la 
manière de distribuer la viande (c'est-à-dire des grains) aux 
pigeons. Le mot a passé tôt au Midi, où viando^ selon Mistral, 
signifie: vivres, fruits de la terre, récoltes, viande; puis biens, 
aisance, et enfin hardes, nippes. En italien, l'ivanda, tiré du 
français (avant la disparition du î! intervocalique ?), est syno- 
nyme Aq pietanza; en espagnol, vivienda (remontant directe- 
ment au latin populaire) a le sens de manière de vivre, habita- 
tion, hôtel. Dans nos patois, le mot ne signifie jamais viajide^ 
idée rendue par l'ancienne expression latine Caro, chair; le 
sens (S.Ç. fromage représente un rétrécissement de signification : 
nourriture -^ fromage, bien explicable dans un pays o\\ l'on 
mange peu de viande. C'est à Paris, paraît-il, que s'opéra 
l'évolution sémantique : nourriture ->- chair, grâce à la prédo- 
minance de cet aliment. On ne serait pas étonné de rencontrer 
des patois où viande signifierait pain on poisson', selon les res- 
sources du pays. 

Aucun doute que notre yinda ne remonte directement au 
latin vi(v)enda, s. neutre pluriel. Le deuxième 7' est tombé 
par dissimilation, comme en français, et 77 devient régulière- 
ment ji;, COmp. VIATICUM -^ yâdzo, VKDIUTUM ->-J^'^/, VIOLITTA 



^ M. Gilliéron, Patoh de Vionnai, p. 182, ajoute à la traduction par 
fromage : a c'est aussi le repas qu'on prend à 4 heures de raprcs-midi 
consistant en pain et fromage ». 

^ Dans un dialecte sarde, le mot signifie « minestra di farina », voir 
Jtrh. ghiss. il., XV, p. 486. 



COMMENT ON NOMME LE FROMAGE DANS NOS PATOIS 17 

-^ yolèta, etc. ; les exemples ne manquent pas. La fonction de 
la terminaison gérondive est inusitée, comme l'avait déjà ob- 
servé Diez. Je m'explique l'origine du substantif neutre de la 
façon suivante : on aura parlé d'abord de ce qui est nécessaire, 
AD VIVENDUM, puis de viVENDUM tout court'. L'étymologie 
VITANDA, « ce qu'il faut éviter- », donc la chair, en temps de 
carême, par exemple, est inacceptable-', car: 1" elle ne rend 
compte que du sens auquel est venu aboutir le français mo- 
derne, 2" nos formes patoises démontrent que la base conte- 
nait la nasale en, non AN *. La forme italienne vidanda, qui 
apparaît rarement à côté de vivanda^ s'explique comme padi- 
gliojie—paviglione. Le développement VITA ->- 7wurriture, 
assez fréquent dans les patois, est un fort appui sémantique. 

L'évolution vi(V)ENDA ->- viande est généralement citée 
comme parallèle de celle de Habe(b)am -v *avea, que postu- 
lent les langues romanes. Comme on le voit, l'exemple est irré- 
prochable. 

La variante patoise ycna^ de Rossinière, offre la réduction 
très curieuse dans nos contrées de nd k n : mais c'est sans 
aucun doute le même mot que yinda; Bridel l'avait reconnu 
instinctivement en réunissant les formes ienna et ieinda, et le 
vieux vocabulaire du doyen Henchoz (inédit) définit yhia 
comme « petit fromage maigre considéré sous le rapport de 
V alimentation. » 

III. Le nom est tiré de l'un des stades de la fabrication du 
fromage : 4° pré, petit fromage (Champéry), fromage tendre, à 

' Une des gloses de Reichenau traduit ciharia par cibtis viveiidi. Fi- 
vaiida, « nourriture », se rencontre déjà dans les capitulaires des rois 
francs, en 803. 

■^ Proposée par M. Kôrting, Lat. rotn. Worlerhiich, N" 10266. L'au- 
teur a l'air de vouloir la retirer dans la y édition. 

■■' On est surpris de voir M. Pieri l'adopter dans son intéressante 
étude des fonctions gérondives : // tipo morfologico di volandoJa, Zeilschr. 
f. rotn. Phil, XXVII. 

' Il est vrai que cantando se transforme dans nos patois en *caii- 
fetido, de sorte que le verbe vitare, s'il avait existé chez nous, aurait 
pu avoir un gérondif *vitendiis. 



l8 L. GAUCHAT 

pâte molle, fabriqué à la maison, ou avec une petite quantité 
de lait (Leysin, Vérossaz en Valais). Du latin PRESSUM, ce qui 
désigne l'état du caillé au moment où il devient compact, prêt 
à être retiré de la chaudière. L'opération suivante consiste, 
dans les chalets, à mettre la masse caséeuse dans la presse où 
elle reçoit ^d^ forme. Dans la fabrication domestique, la forme 
peut être donnée au moyen de vases de différentes dimen- 
sions *. De là le nom diO. fromage, FORMATICUM, qui est devenu 
le terme courant dans la plus grande partie de la Gaule 
romane et qui a même pénétré en Italie : foriiiaggio -. Il s'est 
surtout répandu dans les cantons romands où la fabrication du 
fromage est restreinte : Berne, Neuchâtel, Gros-de-Vaud, Ge- 
nève. L'extension du terme correspond probablement à un 
perfectionnement du façonnage de la matière caséeuse (à l'in- 
vention de la presse à fromage, très primitive encore dans la 
plupart des chalets ?) Froin<l^i^ a dû désigner à l'origine l'opé- 
ration elle-même, le^/romage était le formé. Et, en effet, nous 
rencontrons encore l'expression: 6° h frotmiâ dans la Vallée 
de Joux (Le Cheniti. En Valais, fromage s'emploie plutôt 
pour la grosse pièce de fromage que pour la nourriture. Le 
verbe frotnadji a conservé, dans le même canton, des accep- 
tions très diverses, sans rapport avec le sujet de cette étude •'. 
A Genève, on appelle : 7° r9blyoi}on * un petit fromage gras 
de forme ronde. Le terme et la chose sont d'importation 
savoyarde 5. Le verbe rsblyod^i doit avoir en Savoie (il n'est 
pas enregistré par le Dictionnaire de Constantin et Désor- 
maux), comme en Valais, le sens de faire sortir par une nou- 



1 Voir l'étude instructive de M. Luchsniger : Das Molhereigerât in 
dei! romanischen Alpendialekieii der Schii<ei\, Arch. s. d. Irad. pop., IX. 
avec de nombreuses illustrations. 

2 Autrefois aussi en Allemagne, voir Kluge, Etym. Wôrterh., sous Kdse. 
^ Le dàvam\iXi( frovmget désigne un petit fromage, usité surtout dans 

le Jura bernois. 

•* En français populaire, rebloclmi, rehlosson, reblaichon. Les ouvriers 
genevois, qui l'estiment beaucoup, l'appellent aussi « poulet d'iior- 
loger ». — ■' Spécialité des vallées de Thônes et du Grand-Bornand. 



COMiMEKT ON XOMME LE FKOMAGE DANS NOS PATOIS 19 

vefle « pincée » le lait qui se trouve encore dans le pis de la 
vache après la traite. Cette espèce de fromage serait donc faite 
avec un reste de lait. 

IV. Le^Jromage considéré comme masse : 8° mbta, propre- 
ment la motte, appellation propre aux cantons de Fribourg, 
Vaud et Valais. « Faire la mbta » veut dire : fabriquer une 
grosse pièce, par exemple de 25 à 35 kilogrammes, de fro- 
mage gras, dans les chalets*. En Valais, par exemple à Ley- 
tron, on appelle encore de ce nom les fromages faits à la 
maison. Les diminutifs mbtHa, màtyon, etc., désignent des 
grandeurs inférieures. Le mot a pris un sens général, et l'on 
dit couramment « manger de la rnoia », on commande de la 
jHÔta au cabaret, etc., à peu près comme on dit « boire un 
litre, un verre ». L'origine de motte est obscure. Un autre 
terme du même genre est : 9° toma, mot répandu un peu par- 
tout chez nous, quoique non indigène. Son centre de propaga- 
tion est le Midi de la France -. Comme tourna signifie dans 
son pays d'origine aussi morceau, rappelant par là l'espagnol 
tomar, le grec TÔao;, etc., l'expression a probablement eu le 
sQr\s~Së~portion de lait réservée à la fabrication du fromage. 
Aussi toma s'applique-t-il chez nous de préférence au fromage 
maigre, fait 3 la maison, appelé aussi fromage de femmes ^. 
Comme terme commercial, tomme équivaut à petit fromage de 
lait de chèvre. 

V. L'animal qui fournit le lait a aussi occasionné les noms 
de: xo° vacherin'^ et de: 11° chevrotin. Le premier désigne soit 
une espèce déterminée : petit fromage à pâte molle enfermé 
dans des caisses de bois mince, spécialité du Jura, soit une 
petite pièce de fabrication domestique, faite avec des restes de 



^ Dans les cantons de Berne et de Neuchàtel la grosse pièce s'ap- 
pelle la iiienli'. 

"^ Voir la carte citée de VA tins linguistique, de la France. 

^ 7V>/»a est souvent pris dans le sens général. 

' Les formes patoises correspondent exactement à cette forme fran- 
cisée, sauf iv'7(7j/(';/ à Cliarmnille (Berne, autre suffixe). 



2Ô L. GAUCHAT 

lait (Valais). Le mot se compose de vacher (vacca + arius) 
et du suffixe diminutif -in, donc « petit fromage que le vacher 
fait pour son usage ». Tssvrbtin'^ dérive de CAPRA au moyen 
de -OTTUS et -inus, et indique à l'origine qu'on fabrique cette 
espèce avec du lait de chèvre, mais en de'pit du nom on y 
mélange quelquefois du lait de vache, de même qu'on peut 
rencontrer l'expression vacherin de chèvre, moins illogique 
qu'elle ne semble de prime abord, puisque le terme ne remonte 
pas directement à vache. 

VI. La forme extérieure du fromage a provoqué les noms 
suivants, tous pris dans une acception spéciale: 12° chiba-^ 
petit fromage rond (comme les anciennes petites vitres entou- 
rées de plomb) à pâte tendre (Rossinière, Vaud); 13° bondon, 
petite tomme de lait de mouton ressemblant à une bonde de 
tonneau (Genève): 14° tête de moine, nommée ainsi parce qu'elle 
se fabriquait jadis dans l'abbaye de Bellelay (Jura bernois), sup- 
primée en 1797 par les révolutionnaires français. Les environs 
continuent la tradition. Nous ignorons si ces fromages (espèce 
de vacherin) s'appelaient déjà de ce nom du temps des moines, 
ou seulement après leur expulsion, par ironie. 

VIL Selon ses qualités, le fromage porte les noms de: 15" 
kolin, fromage très doux (Salvan, Valais = coulant?); de: 16° 
maigre, gras, mi-gras, adjectifs substantifiés à l'occasion (par 
exemple ? mingrs à Bagnes, Valais). 

VIII. Le goût a donné le nom : 17" à'égron à des tommes 
maigres, un peu aigres, fabriquées en Savoie et mangées à 
Genève. 

IX. Le fromage aux herbes s'appelle souvent: 18° persillé 
{pèrs?lyé, s. m., Le Chenit, Vallée de Joux, pcrsayi à Bière, 
Vaud 3). 

X. L'époque a fourni le terme de: 19° mayintsê, s. f., fro- 



' Variante genevoise tyèvri, s. m. = caprile (Dardagny). 
- De l'allemand suisse chibs, Scheibe. 

^ D'après l'endroit La Sarraz, il s'appelle en commerce sarrasin, 
terme qui n'est guère patois. 



COMMENT ON NOMME LE l-ROMAGE DANS NOS PATOIS 2 1 

mage fait au moment oîi l'on remet les vaches à l'herbe, dans 
les niayens ou bas pâturages de printemps (Trient). Donc, de 
MAJL'S -\- le suffixe -INCUS, attribué présentement aux Ligures. 

XI. Voici un nom curieux dû évidemment à une méta- 
phore '. Lorsqu'on fait, dans le Pays d'Enhaut, un petit fro- 
mage avec un supplément de lait ou d'un reste de la pâte dont 
on a fait le grand, on l'appelle, selon les patois : 20° fidon, 
fdlyon, f^oon, c'est-à-dire FILIUS -(- -ONE. Comparez l'expres- 
sion analogue filyâla ^ filleule \ désignant la même chose en 
Gruyère. Faut-il voir une erreur de copie dans le nom de 
fstyon donné par Testuz ( Voc. de Villeneuve) au même objet 
et \\xt. fdlyon? C'est vraisemblable. 

XIL Les voisins allemands ont communiqué aux Jurassiens 
le nom : 21° kczlé-, petit fromage fait avec un reste de lait 
(Vermes, etc.). 

Xin. Un correspondant du Valais fSembrancher) nous fait 
connaître le terme enfantin: 22° jnâmâ, donné au fromage''. 

XIV. Enfin, nous citerons deux mots d'origine inconnue : 
23° tabaora^ s. f., indiqué par notre correspondant de Bière 
comme appellation d'un mauvais fromage, mot que nous avons 
retrouvé dans le Conteur vaudois de 1866, n° 12 : « tabaourraz, 
fromage dur*, maigre et mauvais », et: 24° prâko, commu- 
niqué par un correspondant de Vérossaz, Valais, dans le sens 
de « petite pièce de fromage ». 

Sans compter les deux dernières expressions, dont nous 
ignorons la provenance, nous avons constaté non moins de 
iT, sources différentes capables de fournir un nom au fromage 
en général et à ses espèces. Cet exemple fait yoir quel riche 
répertoire de détails de civilisation le Glossaire romand de- 
viendra. L. Gauchat. 

' L'expression fruit, citée en premier lieu, n'est pas une métaphore, 
puisque le latin fructus a déjà le sens de produit, qui en est même le 
sens premier. 

^ J'écarte les mots tsigr' et chapisigr', qui concernent la séracée. 

^ Ailleurs au lait (Fribourg), ce qui en explique l'origine. 

* Comme la peau d'un tambour ? 



TEXTES 

-♦- 

I. La foun' a Fârdinan G9nyè. 

RÉCIT EN PATOIS DU ChENIT, VaLLÉE DE JOUX (VaUD)'. 

Fârdinan Gmye ér on gran vyéloii là se, boua'ta°, k'alâvè 
adé avoué^ on hâlon. E vehdsa'' avoui'^ sa nicr^, k'on li dp^a*" 
la Gmyèrda è kp tpnya'' oiina piljla boutika dàré'" tché Ion 
rpsèvya". Ld va'"da'' da" fi, dè-:^ a""lyè, dp la fisela, da" laba, 
de pipe avoué'" de konvéxhou a"' blon, de bj^è, da^' ju, da" 
bô"^" de rpgàli, dè-^ ârbolan.nè, lotè suèrtè d'afé^r"" è aspbé'" 
la gota, sa kp n'erè pâ lou mèlya". S' ère d:(a adon otina 
krô°"f kouipma de dé'" se ba'rè da" krals^ fyé" da*" lou nia- 

TRADUCTION 
La fouine- à Ferdinand Guignard. 

Ferdinand Guignard était un grand vieux tout sec, boiteux, 
qui allait toujours avec un bâton. Il vivait avec sa mère, « qu'on 
lui disait » la Guignarde, et qui tenait une petite boutique der- 
rière chez le receveur. Elle vendait du fil, des aiguilles, de la 
ficelle, du tabac, des pipes avec des couvercles en laiton, des 
pastilles à la menthe, du jus, du bois de réglisse, des plantes 
médicinales, toute sorte d'affaires et aussi « la goutte », ce qui 
n'était pas le meilleur. C'était déjà alors la mauvaise coutume 
de comme ca boire du crache-feu dès le matin. 



* Nous devons la transcription phonétique de ce morceau à l'obli- 
geance de notre excellent correspondant^ M. Aug. Piguet, professeur 
au Collège du Sentier. La traduction est de M. E. Tappolet. (Réd.) 

2 Trident barbelé pour harponner les gros poissons. En français, on 
trouve en outre les formes : fouane, foène, foiiie ; en français populaire 
de la Vallée on dhfoune. C'est le latin fuscina, petite fourche. 



LA I-OUN' a I-ÀRDINAN GENYE 23 

té'". Np se'" pâ sd F'àrdinan a ::a!' Iravalyé kaii l'érè d::iô°"v9- 
noii, iné'" de mon ta iid l'é'^ jainé"' vu rà fé"rè k''yè d'alâ a 
la pèts^. Lou maté'", la vèpra, l'ère adé Ion Ion de rŒrba. 
É trppbtqv^ su lou prâ pb fé'^r'^ salyi de ve h l'a"'plai"' a 
son moxlye pb sàrvi d'amoues'. E lanchév^ son fi a l'égp, dè- 
cha'"da'^, rpmontâv\ s'arètâv^ ve le gblyè è pasav'^ dé'"sè se 
d:(èrnâyè pâ la plybd:( è pâ lou byô ta dà la salya'ta kank a 
l'adàré'". A"'-n ivè, s'ér oun ôtra pèts^. Kan lou /é"" ère bé'" 
d^alâ è la lyas^ viva, Fàrdinan alavè kbratâ su lou lé'^ avoué^ 
son fdrè pb pbsè'^grè Ve bètsè. Le bètsè son de pèson k'on tré^v^ 
on pô"" pàrtb. E son alondjé, avoué'' ouna gran tè'ta plyata 
è ouna gouèrd:^^ bé'" gyàrnya de dà a krbtsç. Kan é tsason, é 
ré'ston sa'" rédjé de gran mbmà è apré se lanson tb dra'' dèvan 
la" pb avôlâ la° pèts^. A'"-n ivè, on le va*" bé'" dp^b la lyas^ 

Je ne sais si Ferdinand a eu travaillé quand il était jeune, 
mais, de mon temps, je ne l'ai jamais vu rien faire (d'autre) 
que d'aller à la pêche. Le matin, l'après-midi, il était toujours 
le long de l'Orbe. Il piétinait dans le pré pour faire sortir des 
vers qu'il enfilait à son hameçon pour servir d'amorce. Il lan- 
çait son fil à l'eau, descendait, remontait, s'arrêtait vers les 
« gouilles* », et passait ainsi ses journées par la pluie et par le 
beau temps depuis le printemps jusqu'à l'automne. En hiver, 
c'était une autre pêche. Quand le lac était bien gelé et la glace 
vive, Ferdinand allait « courater » sur le lac avec son « ferret » 
pour poursuivre les brochets. Les brochets sont des poissons 
qu'on trouve un peu partout. Ils sont allongés, avec une grande 
tête plate et une bouche bien garnie de dents à crochet. Quand 
ils chassent, ils restent sans bouger de grands moments et 
après ils se lancent tout droit devant eux pour avaler leur 
« pêche ». En hiver, on les voit bien dessous la glace claire. 



' Endroits plus profonds de l;i rivière, où l'eau paraît n'avoir pas de 
courant. 



24 L. MHYLAN 

Xhf''"- ^^" f^'Ç ^ ^^'^ ô'"'''' bâloii avoué"' oiiiui poua"'l(t de Je 
a" hè. On se ba°"fè avoué"^ se bâton pb hkâ su la lyas^. Ouna 
founa è ouna suerta de grôsa fbrtsçta pb arpounâ le pèson; h 
s\i'"niand:^è a° bè da° fàrè. On yâdi°" kp Fàrdinan s'a'"-n 
alâvè su lou lé"' avoué"' sa founa bé'" rpduita dà sa hatseta è 
so)i fàrè a la nian, le jandârni^ kp lou vèlyévon y ava'' d:(a 
grau ta sd balyàron lou mb pb lou pra'"drè, kye la tsas^ è 
bètse avoué" la facna è dèfa'"gya. E lou gpnyévon h s'a"*-n 
alâvè da" xh^^i au" Rbtspra'' a'" brasà la na''. Yon de jan- 
dârnf resta a la té' ta da" lé", l'olrou fi lou tœ pà vè Iché 
Simon. Fàrdinan s'a'"* balya tb son sô'*" à se loudjé de tui le 
Xlyan. Kan Vu pra" vdryé è rropryé su lou /^* sa*" ava'' pu 
apyâ lou ma"*drè pèson, é se dèsida a rpvini pà lou Grata 
La" è la Sauf. Lou jandârnf, ky erè resta a l'ata'"drè lou 
fi irasâ da° ;f/)'fl« da'' Solya tché lou prèfè. Fàrdinan, ky ère 
pbrtan pra" nialé'", np rpnaska pâ è se bouta brâvamà a"* 

Un « ferret » est un grand bâton avec pointe de fer au bout. 
On se pousse avec ce bâton pour glisser sur la glace. Une 
« foune » est une sorte de grosse fourchette pour harponner 
les poissons; elle s'emmanche au bout du « ferret ». 

Une fois que Ferdinand s'en allait sur le lac avec sa « foune » 
bien serrée dans sa poche et son « ferret » à la main, les gen- 
darmes, qui le guettaient déjà depuis longtemps, se donnèrent 
le mot pour le prendre, car la chasse aux brochets avec la 
« foune » est défendue. Ils le guignèrent au moment où il s'en 
allait du côté du Rocheray en « brassant » la neige. Un des gen- 
darmes resta à la tête du lac, l'autre fit le tour par vers chez 
Simon. Ferdinand s'en donna tout son soûl à se luger de tous 
les côtés. Quand il eut assez « viré » et « reviré » sur le lac 
sans avoir pu attraper le moindre poisson, il se décida à s'en 
retourner par le Gratte-Loup et la Sagne. Le gendarme qui 
était resté à l'attendre le fit « tracer » du côté du Solliat chez 
le préfet. Ferdinand, qui était pourtant assez malin, ne regimba 



LA rOUN' A l'ARDINAN GENYE 25 

rçtd uvoiic" son konpanyon. Kaii é Juron am'â Ichc Ion prèjè, 
Ion jandânn^ a"'lra Ion proutnyé pb j'^'re son raponè, tandi 
kp Fàrdinan ata'"da'' vè Ion fyœ'* a la tô k'on Ion fas' a"'lrâ. 
Ê p sa"'blyan d'ava!' be'" sa*"; s'érè epa*" varf, e l'ala ha'r 
a la kasa. Mé^ sp l'ava- sa*", l'ava'' aspbé'" ouna bonna jars' 
d'à la té' la. É profita dp la chans' è hka sa founa dà la sèlyp 
a ma'kyé plyé'"na d'ég'. Amanà dèvan Ion prèfè, Ion jan- 
dârm' rafp son raponè. Dp^a'' kp l'ava'' vn Fàrdman, — è 
sp nérè pâ lou pronniyé yâdion, — pdsé'"grè le bètsè avoné" 
son fàrè è kp l'ava'' onna founa pb lè-:^ arponnâ. Fàrdinan 
It^sa dèrè sa"* tàtché de se dèfa'"drè. Kan l'ôtron n atsèvâ, é 
se folya li mé'm"", ra'"vèsa totè se katsètè pb bé'" mbtrâ ky'é 
n'ava'' d~é'" de founa. Lon jandârm' ère tb èbai è pâ tré" 
kontà. Lon prèfè np sava'' kyè dèrè. Pb a"' fini, é fbt^ on bon 
galb a Fàrdinan, ky ère bc'" kbnn pb brakounâ sn lon lé"' è 
lou lâtsa. Se ik' ava'' ankouè be"' sa'' a'" salyà; l'ala ba'r 

pas et se mit bravement en route avec son compagnon. Quand 
ils furent arrivés chez le préfet, le gendarme entra le premier 
pour faire son rapport, tandis que Ferdinand attendait près du 
feu à la cuisine qu'on le fît entrer. Il fit semblant d'avoir bien 
soif, — c'était peut-être vrai, — et il alla boire à la « casse ». 
Mais, s'il avait soif, il avait aussi une bonne farce dans la tête. 
II profita de la chance et fit glisser sa « foune » dans la seille 
à moitié pleine d'eau. Amené devant le préfet, le gendarme 
refit son rapport ; il disait qu'il avait vu Ferdinand, — et ce 
n'était pas la première fois, — poursuivre les brochets avec 
son ferret et qu'il avait une « foune » pour les harponner. Ferdi- 
nand laissa dire sans tâcher de se défendre. Quand l'autre eut 
achevé, il se fouilla lui-même, retourna toutes ses poches pour 
bien montrer qu'il n'avait point de « foune ». Le gendarme était 
tout ébahi et pas trop content. Le préfet ne savait que dire. 
Pour en finir, il ficha une bonne remontrance à, Ferdinand, qui 
était bien connu pour braconner sur le lac, et le lâcha. Celui- 



26 J. JEANJAQ.UET 

ankoiiè on yâd:^" a la kasa, rpprp sa fouiia è s\i"*-ii ala là 

hontà e prè a i-pkouma'"cbé. E°^ bi dèrè y a kôhyè d::;œ kp 

Fàrdinan s'en boula, kan l è :{a° trœ^* vyèl°" pb alâ su Ion 

lé"", a V9ryé la hourkan.na a la frpté"*rp pb le d:(a kp viilya'- 

yon li fé^rè gânyé ôkye. 

L. Meylan. 

ci avait encore bien soif en sortant: il alla boire encore une 
fois à la casse, reprit sa « foune » et s'en alla tout content et 
prêt à recommencer. 

T'ai entendu dire il y a quelques jours que Ferdinand s'était 
mis, quand il a été trop vieux pour aller sur le lac, à tourner 
la baratte à la laiterie, pour les gens qui voulaient lui faire ga- 
gner quelque chose. 

^♦^^ 

II. I poaro kôrdanyè. 

Conte popul.\ire en patois de H.\ute-Nendaz (Valais) ^ 

Oun kou, y aei oun pouro kbrdanyè ky ën^d aei tsmja kyp 
chin kyp gânyf à dzprnia. Dpkâit à baraka dû kbrdanyè y 
aei na vyeli- gran^d^p. Ouna né ky è-t aroua tanmin*^ ta du 
traô, en plach' d'aâ dpsbnà a fena è è mèinâ, è-i aâ chp 
rptrin'^drp dprën yja vyèli gran^d^p. Ch' è niilû dp pla 
ch oun'" pèi dp palp cn-n oun kâro. Kan ch' è-t inu œ'"'trp 
p à né, è-t arouà' i chpnîgmda^ dprën '^ p â gran*^d:(^p. Tinyan 

Le pauvre cordonnier. 

Une fois, il y avait un pauvre cordonnier qui n'avait rien 
que ce qu'il gagnait en journée. A côté de la maison du cor- 
donnier, il y avait une vieille grange. Un soir qu'il est arrivé 
un peu tard du travail, au lieu d'aller réveiller sa femme et ses 
enfants, il est allé se coucher dans cette vieille grange. Il s'est 
étendu sur un peu {litt. un poil, un brin) de paille dans un 
coin. Au milieu de (////. quand c'est venu outre par) la nuit, le 



I POLRO KORDANYE 27 

OHii Iriii ctfrœ'', Isàrnidoii Ishiii apiî oiiiia vyèli chbrchiri kyp 
vinyei pâ a bï d'aroua. P à fén, è kan iiiiiit aroiiâ' è è-j alra 
tshîii din"tû pb chaei pçrkyp aei ian fè on. //<? vyèli chbrchîn 
a di liyd yc'i 'aei d^hya traaya ché né, k aei baya niâ â mata 
du rei. È-j âlr an ën"lèroua kyën kon*ftrppei aei mitù. I chbr- 
chiri a di k aran pâ trba koiinip kyp chei ché kon'Urppei, kyp 
fayf mètr^ baiiye a niûht du rci en'" p ô chan d'oun tsaa ^ 
blan. Apri chou partei è b niaiën ché kbrdanyè ïnkyp è-l ad 
Irba b rei. I rei aei d^hya fé ini tshni è grau mèdpsen, ma 
ën"d aei pu youn k' ou chei chùpii^' dèky aei i chaoua mata. Kan 
è-t aroua i kbrdanyè, shishi a di kyp yui kbnyèchei b rpmyèd^o 
pb ouari a prënshyècha. Aprï, i rei a brdbna k aichan ashye 
ën**tra. Kan a ju yii yja ïnkyp, i kbrdanyè a di k'aei rin 
k'oun rpniyèd'O k'ouchci pùchii a ouari, ma k îrp tshyè è chaei 
pâ ch' a rei pùchii trbà. I rei ouei k' ouchei di b rpmyèd^o. I 

sabbat des sorciers est arrive dans la grange. Ils faisaient un 
vacarme (////. ils tenaient un train) affreux, ils juraient tous à 
cause d' {litt. après) une vieille sorcière qui ne venait pas à 
bout d'arriver. A la fin, elle est quand même arrivée, et les 
autres tous autour pour savoir pourquoi elle avait fait si long- 
temps. Cette vieille sorcière a dit qu'elle, elle avait déjà tra- 
vaillé cette nuit, qu'elle avait donné le mal à la fille du roi. 
Les autres ont demande quel moyen de guérison (////". quel 
contrepoids) elle avait mis. La sorcière a dit qu'ils ne trouve- 
raient pas (/ïV/. qu'ils n'auraient pas trouvé) comment était ce 
remède, qu'il fallait mettre baigner la fille du roi dans le sang 
d'un cheval blanc. Après ils sont partis et le matin ce cordon- 
nier est allé trouver le roi. Le roi avait déjà fait venir tous les 
grands médecins, mais il n'y en avait pas un qui eût su ce 
qu'avait sa fille. Quand est arrivé le cordonnier, il (//VA celui- 
ci) a dit que lui connaissait le remède pour guérir la princesse. 
Après, le roi a ordonné ([u'on le laisse (///A qu'ils l'aient laissé 1 
entrer. Quand il a eu vu la fille, le cordonnier dit qu'il n'y 



28 J. JEANJAQ.UET 

kbrdanyè a ponèlp di h i fayf plon"d::Jjye a prciishyècha eu'" 
p 6 chan, è a pâ manha, han au ju fé clnu, i prnishyecba è 
jù ouareiti'', è i kbrdanyè a rpshyii ouua grocha chôma d'ard:^ùi 
è pouè a lia mpiia ëulshye yui en ouètura. Dpkô&l ô kbrdanyè 
ilaè oun vyb ava, è ché vyb ava a u chaei du kbrdanyè homn 
ad fé pb atrapi x^^ chôma. I kbrdanyè a di kyd yui aei riu 
fé k'aà drumi'^ na né èn"'p9 ;f/rt vyèli gran^d:^. Ché vyb ava 
a û fera pari, è mi aâ chd mètrd da pla cn-n oun kâro d'à 
gran**d^9. Ché né ri a mi pâ mankâ, è-t arouâ' i chpmgâida. 
Kan-t è iuyuai i vyèli, chab'én ky è ju ënfoumâ' ; a di k'aan 
d;;;hya dpkouè b chpkrèi, ky i mata dû rei îr^ d:(hya ouarèili, 
kyp fayë aouèitshye, kyp dèei cn"d aei kâkouu pp //^ gran"d:(P. 
Apri, è-j àtr au aoiièitshya ; an** trbâ ché vyb ava, è pouè b-t 
an** tsaplâ pli pr'én kyp erha ^ di prâ. 

avait rien qu'un remède qui pût la guérir, mais qu'il était cher 
et qu'il ne savait pas s'il pourrait le trouver. Le roi voulait 
qu'il dise le remède. Le cordonnier a alors dit qu'il fallait 
plonger la princesse dans le sang, et ça n'a pas manqué, quand 
ils ont eu fait cela, la princesse a été guérie et le cordonnier a 
reçu une grosse somme d'argent et puis a été mené chez lui en 
voiture. A côté du cordonnier demeurait un vieil avare, et ce 
vieil avare a voulu savoir du cordonnier comment il avait fait 
pour attraper cette somme. Le cordonnier a dit qu'il n'avait 
rien fait qu'aller dormir une nuit dans cette vieille grange. Ce 
vieil avare a voulu faire de même, il est aussi allé s'étendre 
dans un coin de la grange. Cette nuit-là, cela n'a de nouveau 
pas manqué, le sabbat des sorciers est arrivé. Quand la vieille 
est venue, elle a naturellement été fort en colère ; elle a dit 
qu'on avait déjà découvert le secret, que la fille du roi était 
déjà guérie, qu'il fallait regarder, qu'il devait y avoir quelqu'un 
dans cette grange. Là-dessus, les autres ont regardé, ils ont 
trouvé ce vieil avare et l'ont haché plus mince que l'herbe des 
prés. 



I POURO KÙRDANYE iÇ 



NOTES 

^ Raconte en 1906 par Joseph Michelet, à Nendaz. Nous avons dans 
ce texte noté par ii un son intermédiaire entre ou et 11 français ; ce der- 
nier n'existe pas à Nendaz ; / indique un e très fermé, c' un son parti- 
culier, sorte d'3 vélaire. Le premier élément de la diphtongue œii a 
une nuance plus ou moins marquée de ô; sh, ^} sont des modifications 
de ch, j, qui sont constantes devant y ; tshy, d\hy sont intermédiaires 
entre ty, dy et tchy, djy ; xl est une combinaison spéciale dans laquelle 
,V n'a pas sa valeur habituelle, mais se rapproche de »l^; ;■ est toujours 
linguale, mais à l'initiale, ou redoublée, elle est fortement roulée, 
tandis qu'intervocale elle est faiblement articulée et tend à se confondre 
avec / ou d. 

2 vyèVi < *vecla; 17 initiale ou intervocale disparaît régulièrement à 
Nendaz: (in.na, laine, ni.oiia, langue, /^a, filer, vaè, valet, etc. Là où 
le son se rencontre aujourd'hui, comme dans vyèH, ii est l'équivalent 
d'une ancienne / mouillée. 

^ chyiùgdùdd, déformation du mot « synagogue », avec changement 
de sens analogue à celui de sabbat. 

'* ddicit, dedans, présente le passage de d à 1'/- intervocalique men- 
tionnée dans la note i. 

'■ tsan, cheval, pour un plus ancien tsya. La tendance des voyelles à 
s'assimiler aux sons avoisinants est très développée dans le patois de 
Nendaz. Il en résulte beaucoup d'instabilité pour certaines voyelles. 
Taèloii, (' tavillon » (petit ais mince), devient telon ; taon, talon, peut 
passer à Idoit, presque ton, etc. Les formes de notre texte, ddkonl' û 
baraka, p â fat, /> ô clmn, etc., proviennent de même de dokoutd a b., 
p3 af., p3 à chan. On dit aussi at û man, avec la main, al ^ pya, avec 
les pieds, pour alù a m., ald i' p., i porta d ëljj, la porte de l'église, 
pour di> èlîj, etc. En s'allongeant par la fusion, Ve et Vo deviennent 
plus fermés. 

^ chiipi'i, su, est pour cboiipii, par influence assimilatrice de la tonique; 
on a aussi piichii, pu. ii (> *ouU, llù), voulu, et même, dans le parler 
rapide, //■(//(, fallu. L'assimilation peut se propager à plusieurs syllabes: 
tsdnèo, chanvre, mais Isinijri, chenevière, ou d'un mot à l'autre : tsè, 
chair, mais tsi vTva, chair vive. 

" ouariHti, guérie ; les verbes en / ont presque tous leur participe en 
-èi,-f}ili <C -ectu, -ecta. 

* driïmi; Vu n'apparaît que lorsque la syllabe tonique est en /, ail- 
leurs on a oit: inf. dri'imi, imparf. dri'nuTyo, mais partie, drotniii'i, ind. 
pr. drcu'iio, etc. 

" èrba ; une curieuse conséquence de la chute de 1'/ à Nendaz est la 
disparition complète de l'article singulier devant les mots commençant 



30 J. JEANJAQ.UHT 

par voyelle : âno = âne et l'âne, èiba ^ herbe et l'herbe, etc. Le pro- 
nom le, la disparaît de même ; ainsi s'expliquent plus haut (p. 27) : 
k oilchan ashyc, qu'ils /'aient laissé ; ch' arei pïichù tràa, s'il /'aurait pu 
trouver. 

J. Jeanjaquet. 
-i^^i^fî-' 

COMPTE RENDU 

Neufranzôsische Dialekttexte, mit grammatischer Ein- 
leitung und Wôrterverzeichnis, von Eugen Herzog. — 
Leipzig, Reisland, 1906. XII, 76, 130 p. gr. in-8°. (Sammlung 
roraanischer Lesebilcher I.) 

Pendant que nos patois s'éteignent au milieu de l'indiffé- 
rence à peu près générale de la population, voici que paraît à 
I^eipzig, par les soins d'un professeur de Vienne, un recueil de 
morceaux patois destiné à servir de manuel pour les cours imi- 
versitaires. Il répond, nous assure-t-on, à un besoin urgent. 
Encore quelques années, et les étudiants allemands connaîtront 
sans doute mieux que nos cami>agnards ce patois qui fut jadis 
la langue authentique de nos pères. La chrestomathie patoise 
de M. Herzog est dans tous les cas fort bien comprise et nous 
paraît répondre parfaitement au but qu'elle se propose. Elle 
réunit, en soixante numéros, des spécimens, classés géographi- 
quement, des principaux types patois gallo-romans, à l'excep- 
tion des dialectes méridionaux, qui sont réservés pour une 
seconde publication. La littérature populaire tient, comme il 
est naturel, une large place dans le volume, intéressant aussi k 
ce point de vue. La Suisse roinande occupe les n°^ 45 à 54, 
qui sont groupés sous les rubriques Romand (cantons de Neu- 
châtel, Vaud, Fribourg, Bas-Valais), Haut-Valaisan et Sa- 
voyard (Genève). On remarquera l'absence complète de textes 
du Jura bernois. Cette lacune nous paraît fâcheuse et aurait 
facilement pu être comblée à l'aide de la riche collection de 
chansons populaires patoises publiées en transcription phoné- 
ticjue par M. A. Rossât dans les Archives suisses des traditions 
populaires. On pourra aussi trouver que Fribourg tient ime 



COMPTE RENDU 31 

bien grande place, au détriment de Vaud et de Neiichâtel. 
Mais le fait que M. Herzog n'a admis pour la Suisse que des 
textes publiés phonétiquement restreignait forcément son choix. 
Il a puisé essentiellement dans les publications de Hiifelin et 
de Cornu. Le Bulletin du Glossaire a l'honneur de voir repro- 
duits trois morceaux publiés par lui, ceux de Champéry {Bul- 
letin, I, p. 36), Evolène (II, p. 26) et Bernex (III, p. 30). 

M. Herzog ne s'est pas borné à réunir des textes patois de 
toutes les régions et à réduire leurs graphies variées à une 
transcription uniforme partout où la chose était possible : il a 
accompagné son recueil d'un glossaire étymologique sommaire 
et d'une copieuse introduction grammaticale. Ce dernier tra- 
vail, qui n'occupe pas moins de 76 pages, coordonne métho- 
diquement, sur les bases de la grammaire historique, les mil- 
liers de faits dialectaux renfermés dans les textes. En l'absence 
de travaux d'ensemble dans ce domaine, on conçoit coml)ien 
pareille étude a dû être difficile et délicate, et on ne peut que 
rendre hommage aux connaissances approfondies et à la péné- 
tration dont l'auteur fait preuve dans cette partie de son ou- 
vrage. II nous permettra néanmoins de signaler ici quelques 
inexactitudes de détail relevées dans ce qui concerne la Suisse 
romande. 

ijji 18 et 546. pusnè, 45, 34, n'est pas un diminutif {poussin 
-\- et), mais le pluriel de pusna, « poussine -, mot qui se re- 
trouve 54, 7. — S 19. se, 51, 12, n'est pas l'adverbe ci, mais le 
démonstratif correspondant à l'anc. fr. cel. — § 139. oroly?, 
47, 12, suppose une base aurucula et ne représente donc pas 
le traitement de é + / mouillée. — >^ 144V La palatalisalion du 
k ^■ajtv'à kyœudra, Q.Qvy\\i, 51. 41, n'a rien de surprenant. Elle 
est habituelle dans la région devant œ. Cf. Gilliéron, Patois 
de Vioîinaz, p. 71. — J; 284. Dans les patois savoyards, / est 
le produit régulier de c -\- e, i, cons. -\- cy, ty et n'appa- 
raît pas seulement par dissimilation. — ?; 413. Je ne vois pas 
de quelle façon le plusque-parfait aurait pu influencer les 
formes du conditionnel do Vionnaz : ar} (aurait), pbrj (pour- 



,<52 J. JRANJAaUET 

xzSx),f6dr3 (faudrait), etc. Ces formes sont accentuées sur la 
terminaison et n'offrent rien d'anormal. — § 45i- Les formes 
dœz3 (dit), 47, 82, înos), moz? (mordit), 47, 11, 45, sont inter- 
prétées à tort comme des parfaits forts. Elles ont l'accent sur 
la terminaison et équivalent à disit, etc. Cf. trèzi (de traire), 
47, 57, riji (de rire), 50, 140. D?j(pi (et non dpjan), 50, 141, 
est un imparfait. — § 460. vudran, 49, 43, est le conditionnel, 
non le futur de voidoir. — § 478. Le nom de lieu Vuissens, 
49, 10, n'est sûrement pas senti comme un pluriel; les du vers 
suivant ne s'y rapporte pas. — § 532. L'étymologie quem > 
kyiîi est insuffisante. L'emploi du mot montre qu'il s'agit, non 
pas d'un relatif simple, mais d'une forme adjective analogue 
au français quel. — § c^^ç^. folaton ne se rattache pas di folâtre, 
mais est dérivé de follet. Cf. les verbes en -eter, qui ont en 
patois la terminaison -ata. — § 616. Vaoulave io la foudra 
dans le Recueil de Corbaz, p. 206, est sans doute une simple 
faute d'impression pour co la f. — Vocabulaire : d'abb est 
naturellement le fr. d'abord et non d'about. — bbiTg ne se rat- 
tache pas à bouteille, mais à bosse = tonneau. — dsbouarz est 
la 3' pers. de i'ind. pr. du verbe débriser. — doua n'est pas fémi- 
nin; c'est l'anc. fr. duel. — djanlya, lire dzanlya. — ékoiiaru, 
« malingre », est peut-être simplement le mot « écureuil ». On 
ne voit en tout cas guère le rapport avec corium. — kourc, 
dans lâchye kourè, 53, 24, n'a rien à voir avec cadere. 11 vient 
de currere et serait mieux traduit par « laisser échapper » que 
par « laisser tomber ». — rita n'est pas seulement « Hanf- 
strahne », mais « filasse » en général. Il ne peut être rattaché 
à restis. Toutes les formes supposent un / dans le radical et 
Diez avait déjà indiqué comme origine l'anc. haut allemand 
rîsta. — seileta = situla (non sitella) -|- itta. — tchutch, 45, i, 
est la 3'' pers. de I'ind. pr. du verbe tchatchi, calcare déjà 
indiqué plus haut. j Jeanjaquet. 



LE CHATEAU D'AMOUR 

-♦- 

« Il existe, écrivait il y a cent ans le doyen Bridel dans 
un article des Etrennes Helvétiennes pour l'an de Grâce 
MDCCCVll, reproduit en 1814 au tome V du Conservateur 
Suisse, une ronde villageoise, qu'on entend encore chanter 
dans les vignes de la Vaud, et qui en temps de vendange 
se répète quelquefois de bande en bande, des fauxbourgs de 
Lausanne au pont de Vevey : elle commence par ces mots : 

Château d'amour, te veux-tu pas rendre ' ? 
Veux-tu te rendre ou tenir bon ? » 

Ces jolis vers, sauvés de l'oubli par celui qui fit, à lui 
seul, en son temps, toute la besogne d'une Société suisse 
des traditions populaires, étaient un dernier écho d'une 
fête galante, dont il se plaisait à supposer que « l'institution 
remonte peut-être à un temps fort reculé. » 

« Dans divers villages soit Fribourgeois soit Vaudois, le 
premier dimanche de mai, on élevoit (à ce qu'il nous ra- 
conte) une espèce de château en planches de sapin, et quel- 
quefois on l'entouroit d'un petit fossé : après l'avoir cons- 
truit, les jeunes gens non mariés se partageoient en deux 
troupes ; l'une devoit attaquer le château, et l'autre le dé- 
fendre du haut de la galerie qui en faisoit le tour. A un 
signal donné, les assiégeans ayant tous une rose à leur 
chapeau, entonnoient la chanson du château d'amour, et le 
siège commençoit : de part et d'autre, on se servoit des 

3 



34 ERNEST MURET 

armes du siècle; avant l'invention de la poudre, c'étoient 
des lances, des hallebardes, des piques sans fer; ensuite on 
employa les armes à feu. Les assaillans prenoient ordinai- 
rement le château par escalade, après quelques heures de 
siège; ils y mettoient le feu, et la journée finissoit par des 
danses et des libations bachiques, dont la garnison prison- 
nière faisoit les frais. Quoiqu'on veillât à ce que ce simu- 
lacre de guerre et ce siège fictif n'entraînassent aucune suite 
fâcheuse, l'acharnement des deux partis causoit par fois des 
accidens funestes : à Corcelles du Jura, un jeune garçon 
risqua de périr dans les flammes du château, incendié- avant 
que la garnison l'eût évacué : dans un village du canton de 
Fribourg, un des assiégeans se cassa la jambe, et un autre 
fut grièvement blessé. Ces malheurs furent cause que la 
police proscrivit cet amusement comme dangereux, et que 
le gouvernement de Berne, par un édit de 1543, défendit 
sous l'amende de cinq florins de fa'we des charivaris et des 
laonneries. Cet édit apprend que l'ancien nom de cette fête 
villageoise étoit laoïinerie. Ce mot vient du patois Lavon, 
Laon, Lan, qui signifie un ais ou une planche, parce que le 
château en étoit construit... 

« Malgré ces défenses, la fête proscrite fut encore célé- 
brée de temps en temps dans quelques villages écartés ; et 
tout récemment elle a eu lieu aux environs d'Echallens^ 
sans aucun accident, parce qu'on avoit pris pour les prévenir 
toutes les précautions possibles, dont la meilleure fut d'em- 
pêcher les acteurs de s'enivrer avant de monter à l'assaut. 

« Le siège du château d'amour se faisoit aussi autrefois 
dans la ville de Fribourg, mais d'une manière moins dan- 
gereuse et plus galante : sur la grande place paroissoit une 
forteresse en bois, ornée de chiffres, d'emblèmes et de de- 
vises analogues à l'esprit de la fête : chargées de la défense 



LE CHATKAU D'AMOUR 35 

du château, les plus jolies filles de la ville et des environs 
montoient sur le donjeon. Les jeunes garçons, en costume 
élégant, venoient en foule les assiéger. La musique sonnoit 
la charge, en jouant les airs les plus tendres. De part et 
d'autre, il n'y avoit pour armes, que des fleurs : on se jetoit 
des bouquets, des guirlandes, des festons de roses ; et quand 
cette innocente artillerie étoit épuisée, quand le donjeon et 
les glacis étoient jonchés des trésors de Flore, on battoit la 
chamade. Le château arboroit le drapeau blanc : la capitula- 
tion se régloit; et l'un des articles étoit toujours, que cha- 
cune des amazones qui formoient la garnison prisonnière 
choisissoit un des vainqueurs, et payoit sa rançon en lui 
donnant un baiser et une rose : ensuite les trompettes son- 
noient des fanfares. Les assiégeans montoient à cheval et 
se promenoient dans les rues ; les dames, dans leur plus 
belle parure, du haut des fenêtres, les couvroient de feuilles 
de roses et les inondoient d'eaux parfumées : la nuit ame- 
noit des illuminations, des festins et des bals. C'étoit vrai- 
ment une scène de l'ancienne chevalerie... La fête étoit 
d'autant plus agréable, que l'ordre le plus sévère y étoit 
scrupuleusement observé; et qu'elle se passoit sous les yeux 
des pères et mères, attentifs à maintenir la décence au 
milieu du bruit, et la courtoisie à côté de la joie. » 

Dans les Etrennes Helvétiennes pour 1805, le doyen Bridel 
avait déjà «fait mention du château d'amour, en parlant du 
fameux Chalamala (ou Chalama, comme il l'appelle), le fou 
du comte Pierre V de Gruyères, et de ce conseil qu'il 
« s'étoit choisi parmi les hommes les plus gais et les plus 
spirituels » et « avec lequel il délibéroit gravement sur des 
bagatelles. » Ce conseil, dit-il, « qui ne s'assembloit que les 
jours des grandes fêtes... connoissoit du carnaval, des mas- 
carades, des charivaris, des jeux militaires, et principalement 



36 ERNEST MURET 

de celui qui se nommoit le siège du château d'amour^. » 
Vérité ou fiction, c'est de ces aimables récits qu'est sortie 
l'une des œuvres les plus charmantes qu'on ait applaudies 
sur une scène suisse, le délicieux Château d' Amour, dont les 
auteurs sont deux Genevois, le poète Daniel Baud-Bovy et 
le si regretté sculpteur et musicien Hugues Bovy *. Par 
cette heureuse collaboration de deux beaux talents, issus 
d'une même souche féconde en excellents artistes, l'antique 
fête de la jeunesse et de l'amour et la Gruyère légendaire, 
à demi féodale, à demi pastorale, éprise de tournois, de 
danses et de chansons, ont été évoquées, sous nos yeux 
ravis, dans un vivant et inoubliable poème. Le Château 
d'Amour devait être représenté en 1896, à l'exposition de 
Genève, sur la place du Village Suisse, qui lui eût offert un 
décor à souhait, non loin de la maison de Chalamala et du 
joli chalet qui abritait les tresseuses de paille fribourgeoises. 
Hélas ! la pluie persistante de ce maussade été de l'exposi- 
tion nous a privés de la représentation en plein air, et c'est 
dans une salle close que, l'hiver suivant, ce beau spectacle 
s'est déroulé aux lumières, sur une scène trop petite et avec 
un recul insuffisant. Espérons que nous aurons un jour le 
plaisir de le revoir, soit dans le jardin de quelque intelli- 
gent amateur de l'art national, soit, de préférence, sur la 
place même de Gruyères, au pied du vieux château, parmi 
les verdoyants paysages de notre « Arcadie suisse ». 

Vérité ou fiction ? En consultant quelques-unes des per- 
sonnes les plus versées dans la connaissance de l'histoire 
locale ^, j'ai pu m'assurer qu'aucune allusion au Château 
d'Amour n'a été jusqu'à présent relevée dans les documents 
vaudois ou fribourgeois antérieurs au dix-neuvième siècle. 
Parmi les nombreuses ordonnances au moyen desquelles le 



LE CHATEAU D'AMOUR 37 

gouvernement paternel de Leurs Excellences de Berne s'ef- 
forçait de réprimer la licence des mœurs vaudoises, ni l'ar- 
chiviste bernois, M. Tûrler, ni M. Alfred Millioud, aux 
archives de l'Etat de Vaud, n'ont pu découvrir aucune trace 
d'un édit de 1543, interdisant « de faire... des laouneries. » 
Cependant, la fréquente prohibition, aussi bien que la longue 
persistance de ces divertissements campagnards, nous est 
confirmée par un témoignage contemporain et indépendant 
de celui du doyen Bridel. D'un manuscrit « datant de 
181 5 » et « dû à la plume d'un de nos anciens professeurs, » 
le Conteur Vaiidois a tiré naguère des Notes sur quelques 
anciens usages vaudois, recueillies, au dire de l'auteur, « de 
diverses conversations avec des vieillards, surtout à Dom- 
martin » (district d'Echallens) « et à Lavaux. » 

« Les Lanneries, selon notre anonyme '\ sont des fêtes 
dans lesquelles on bâtit un château en planches. On l'en- 
toure de palissades et de fossés et les jeunes gens s'exer- 
cent tant à l'attaque qu'à la défense de cette place forte. 
Divisés en deux bandes conduites par leurs officiers, ils 
imaginent toutes sortes de ruses de guerre et entrent en 
pourparlers comiques pour la reddition de la place, entre- 
prennent des sorties ou des assauts, sont tantôt vainqueurs 
tantôt vaincus, et en sont quittes souvent pour quelques 
blessures très réelles ; il est même arrivé de très grands 
malheurs dans ces jeux. Voilà pourquoi on a si souvent 
défendu les Lanueries, qui sont encore tellement du goût 
des communes du Jorat qu'il ne se passe guère d'années 
sans qu'il s'en fasse quelqu'une qui attire toujours un très 
grand concours de monde. C'est là aussi une des réjouis- 
sances du mois de mai. » 

Ainsi, cet amusement guerrier était associé, dans les cam- 
pagnes vaudoises, aux fêtes joyeuses par lesquelles, de temps 



3» ERNEST MURET 

immémorial, on célébrait, le premier mai ou le premier 
dimanche de mai, le renouveau de la belle saison. La même 
coutume existait, sous un autre nom, dans le pays de Neu- 
châtel,au dix-septième siècle. J'ai sous les yeux les comptes'' 
d'une promenade dit mois de mai qu'on fit à Cortaillod en 
1686. Nous apprenons par le détail des dépenses que le 
29 avril la fête avait été annoncée au son du tambour, que 
les 28 et 29 on avait travaillé à la construction d'un « châ- 
teau », que le i" mai on y avait mis une porte à claire- 
voie ou drayse, et qu'on avait « dellivré la poudre pour la 
promenade » ; que le grand jour, enfin, qui fijt le dimanche 
5 mai, on envoya « par ordre deux potz de vin et deux 
batz de pain au Chasteau », sans doute pour ravitailler la 
garnison, et qu'en outre cent vingt-six personnes reçurent 
chacune, en tout honneur, un pot de vin. 

Juste Olivier, en parlant du Château d'amour et des laon- 
neries, dans son Canton de Vaud^, rappelle que « c'est une 
fête absolument semblable qui devint l'occasion de la révo- 
lution des lazzaronis dont Mazaniello fut le héros. » Ouvrons 
l'histoire de l'Insurrection de Naples en 164'j d'Angel Saa- 
vedra, duc de Rivas '^. « Suivant un ancien usage, à la fête 
de la Vierge du Carmel, » le 16 juillet, « on élevait sur la 
place devant l'église un château en planches qui, défendu 
par une troupe de jeunes garçons habillés à la turque, était 
assailli par une autre troupe différemment costumée... » Si 
j'ai bonne mémoire, un jeu analogue est décrit dans un 
roman espagnol du commencement du dix-septième siècle, 
je ne sais malheureusement plus lequel. Ces divertissements 
populaires tirent sans doute leur origine d'un jeu militaire 
du moyen âge, que Viollet-le-Duc, dans son Dictionnaire du 
mobilier français '°, a défini comme « simulacre d'attaque 
d'un fort ou tout au moins d'un ouvrage palissade », en y 



LE CHATEAU D'AMOUR 39 

appliquant mal à propos le terme de behourl ou bohourt, 
par lequel on désignait une grosse lance courte et un tour- 
noi à la lance. De même que le beboiirt chevaleresque s'est 
perpétué dans le peuple par les joutes au bâton naguère 
encore en usage le dimanche des Bordes ou des Brandons ^ ' , 
peut-être y a-t-il quelque allusion au siège simulé dans la 
jolie ronde enfantine^-: 

— J'ai un beau château... 

— L'uôtre est bien plus beau... 

— Nous le détruirons... 

— Comment fere:(^vous ? 

De l'ensemble parfaitement concordant des témoignages 
qui viennent d'être mis sous les yeux du lecteur, il résulte 
que le doyen Bridel a eu tort de confondre la laonnerie ou 
lannerie avec le Château d'Amour nommé dans la chanson 
populaire. Mais il est tout naturel que les jeunes paysans 
qui prenaient part à cette fête printanière se soient plu à 
fleurir leur chapeau d'une rose, au besoin d'une rose artifi- 
cielle. Il est fort possible qu'ils nient parfois marché à l'as- 
saut en chantant la chanson du Château d' Atnour .U anonyme 
de 1815 peut avoir ignoré ou négligé ces détails, où Bridel 
reconnaissait des traits de cette galanterie romanesque dont 
est tout empreinte sa description du brillant tournoi de Fri- 
bourg. Au spectacle de cette élégante bataille de fleurs, que 
nous sommes loin de la grossière simplicité des jeux mili- 
taires campagnards ! A quelle source, demeurée jusqu'à pré- 
sent cachée, l'habile conteur a-t-il pris son récit ? Dans la 
scène qu'il a retracée, il n'est aucune des données essen- 
tielles qui soit de son invention. Il n'en est aucune qui n'ait, 
dans la vie, l'art et la littérature des siècles passés, de mul- 
tiples et parfois lointaines correspondances. Ainsi, dans les 



40 ERNEST MURET 

poèmes allemands du Rosengaricn, qui remontent à la fin 
du treizième siècle et qui ont donné lieu, au quatorzième, 
à des représentations publiques ^•', un baiser et une rose 
sont, comme dans le Château d'Amour fribourgeois, la ré- 
compense des heureux vainqueurs. L'authenticité de maint 
autre trait se prouve semblablement par la comparaison 
avec d'autres documents qui n'ont pu être connus du doyen 
Bridel qu'en partie. Mais ce diable d'homme s'entendait à 
merveille à combiner, pour les adapter à ses fins, des élé- 
ments de toute sorte et de toute provenance ; il savait, si 
j'ose me servir d'une métaphore un peu triviale, accom- 
moder au goût du jour et à la sauce helvétique des mets 
étrangers ou surannés. Bien habile donc qui pourrait discer- 
ner, dans son article de 1807, ce qu'il doit à une tradition 
aujourd'hui perdue et ce qu'il a tiré de son propre fonds, 
de ses vastes lectures et de sa riante imagination ! 

Le jeudi 7 mai 1857, lisons-nous dans les Souvenirs du 
baron de Hûbner, ambassadeur d'Autriche à Paris sous le 
second empire'*, « par un temps délicieux », la cour, à 
Villeneuve-l'Etang, fiiisait fête au grand-duc Constantin de 
Russie. On était au lendemain de la guerre de Crimée ; 
mais les belligérants étaient si bien réconciliés que, trois 
jours auparavant, dans un diner à l'ambassade russe, le grand- 
duc avait porté un toast « aux vainqueurs de l'Aima et de 
Sébastopol. » A la partie de campagne impériale, il y eut un 
déjeuner sous la tente, des courses sur l'eau et des jeux 
sur l'herbe. On simula la prise du Mamelon vert, la princi- 
pale position d'approche du siège de Sébastopol. « Le ma- 
melon, notait Hûbner, défendu par l'Impératrice et les 
dames... Les hommes, l'Empereur à la tête, montaient à 
l'assaut. C'était un peu trop gai et trop intime pour l'occa- 



LE CHATEAU D'aMOUR 41 

sion. » Simple caprice de gens qui s'amusent, ou vague 
réminiscence du siège du Château d'Amour ? Qui sait si 
quelque écho n'en était pas parvenu dans cette cour où 
brillait l'érudit et spirituel Mérimée ? N'en eût-on pas su 
davantage, l'on ne pouvait ignorer en France ni l'un ni 
l'autre des deux articles du doyen Bridel, reproduits en 1817 
au tome I" des Mémoires de la Société royale des anti- 
quaires^''. 

Le terme de carrousel a désigné, comme l'on sait, d'élé- 
gants tournois de parade, des sortes de ballets militaires, 
qui furent, au seizième et au dix-septième siècles, un des 
divertissements préférés des cours européennes. Dans l'un 
de ces carrousels, exécuté au printemps de 1581 par quel- 
ques gentilshommes de la cour d'Angleterre en l'honneur 
des ambassadeurs français venus à Londres pour négocier 
le mariage du duc d'Anjou avec la reine Elisabeth, il me 
semble que l'on ne saurait méconnaître une ingénieuse va- 
riation sur le thème, probablement traditionnel, du siège du 
Château d'i.\mour. Les Chroniques contemporaines de Holin- 
shed en offrent un récit très circonstancié'^, et Schiller l'a 
brillamment décrit, par la bouche du comte de Kent, au 
commencement du deuxième acte de Marie Slitart. 

A ce que nous apprend le chroniqueur anglais, la galerie 
située à l'extrémité de la lice adjacente au palais de White- 
hall fut désignée, — « et non sans raison, » puisque la reine 
y devait prendre place, — comme « le château ou la forte- 
resse de Parfaite Beauté. » Quatre poursuivants, intitulés les 
nourrissons de Désir, revendiquaient le château comme 
leur possession par droit héréditaire et jurèrent, si l'on con- 
testait ce droit et que l'on prétendît les exclure de leur 
patrimoine, de vaincre et de soumettre par la force qui- 
conque ferait mine de leur résister. Le 16 avril, comme la 



42 ERNEST MURET 

reine sortait de sa chapelle, un cartel lui fut porté par un 
page, vêtu de rouge et de blanc, qui proclama que, le vingt 
du mois, les quatre poursuivants viendraient assiéger « la 
fatale forteresse ». Pour des motifs d'urgence, la fête fut 
successivement remise au i" et au 8 mai, et, en fin de 
compte, elle n'eut lieu que le lundi de la Pentecôte. Les 
assiégeants avaient fait construire une machine roulante en 
bois, « couverte de toile et si excellemment peinte à l'exté- 
rieur qu'il semblait que ce fût de la terre véritable. » Au 
sommet de cette espèce de « tranchée mobile » étaient pla- 
cés « deux canons de bois, si bien coloriés qu'on aurait cru 
voir deux jolies pièces de campagne à l'ordonnance. » Tout 
auprès se tenaient deux servants vêtus de taffetas cramoisi, 
chacun muni de son gabion. Un porte-enseigne, vêtu de la 
même façon que les canonniers, déployait un drapeau. A l'in- 
térieur de la tranchée étaient habilement disposés divers 
instruments de musique. On fit avancer cette machine aussi 
près que possible de la reine. Lorsqu'elle fut arrêtée, la 
musique joua ses plus beaux airs, et un jeune garçon lança 
le défi, en chantant au son des instruments : 

Céde:^, céde^, oh! céde^, vous qui défende:^ ce château 
assis dans les champs de l'honneur sans tache. 
A la force de Désir aucune force ne peut résister. 
Donc, céde^, céde^ au désir de Désir. 

Céde:^, céde:^, oh / céde^. Il est temps de vous rendre, 
avant que l'assaut commence. Oh ! céde^, céde/^. 

Un autre jeune garçon, se tournant vers les assiégeants, 
■chanta l'appel aux armes. On fit feu des deux canons, char- 
gés l'un de poudre odoriférante et l'autre d'eau parfumée : 
le bruit de la décharge était rendu par « un excellent concert 
■de musique à l'intérieur de la tranchée. » On amena de 



LE CHATEAU D'AMOLR 43 

jolies échelles pour l'escalade, et les gens de pied jetèrent 
contre les murailles des fleurs et des bouquets, avec des 
devises appropriées à la circonstance. L'attaque dura jusqu'à 
ce que parurent dans la lice, en grande pompe, les tenants 
du château de Parfaite Beauté. Alors s'engagèrent les joutes, 
qui se prolongèrent pendant deux jours et que le chroni- 
queur compare aux batailles des Grecs et des Troyens. Cet 
élégant tournoi se termina, comme il convenait en l'occur- 
rence, non par la prise du château, mais par la défaite et 
l'humble soumission des nourrissons de Désir. 

Un auteur français du dix-septième siècle, Vulson de la 
Colombière, qui a décrit un grand nombre de beaux carrou- 
sels dans Le vray théâtre d'honneur et de chevalerie, publié à 
Paris en 1648, ne paraît pas connaître le Château d'Amour. 
Mais il mentionne, dans un passage qui vaut la peine d'être 
cité, l'usage qu'on faisait des parfums dans ces tournois à 
plaisance'^'' : 

« Nous avons^ dit-il, plusieurs autres Autheurs Allemans, 
Espagnols et Anglois qui ont décrit divers Tournois, Jeux 
de cannes, combats de Taureaux, et autres jeux et scara- 
mouches qui se faisoient avec des balles ou pots de terre 
tort légers, remplis d'eau de senteur ou de poudres odori- 
férantes, lesquels l'on jettoit les uns contre les autres par 
galanterie, l'attaque et la charge qui se faisoit de la sorte 
estant très plaisante. Le Dictionaire Toscan nomme ces 
balles de terre, Caroselle, d'où quelques-uns croyent qu'est 
venu le nom de Carrosel... » Rappelant une fête célébrée à 
Turin en 1608 : « nous avons parlé, continue-t-il, d'un 
semblable combat qui se fit avec des œufs pleins d'eau de 
senteur; l'on en jettoit aussi par galanterie sur les Eschaf- 
fauts ou autres Heux où estoient rangées les principales 
Dames... Ces pots de terre ou œufs qui estoient destinez à 



44 ERNEST MURET 

estre jettez aux Dames, estans attachez avec les plus beaux 
rubans ou galands qu'on pouvoit trouver, sur lesquels le 
nom et la devise des Chevaliers qui les jettoient estoient 
escrits en lettres d'or. Et pour donner un contentement 
entier, et faire la galanterie parfaite, les Dames ne trouve- 
ront pas mauvais que je conseille aux Cavaliers qui vou- 
dront imiter toutes ces agréables magnificences, de leur en- 
voyer encore plusieurs confitures par leurs Escuyers, et par 
leurs Pages, afin que tous leurs sens jouissent à souhait de 
ce qui est le plus capable de les charmer. » 

Au quinzième siècle, au quatorzième principalement, et 
même dès la fin du treizième, le siège du Château d'Amour 
est un des sujets que les maîtres ivoiriers ont traité avec 
prédilection sur des coffrets ou au revers de ces miroirs 
métalliques dont se contentait la coquetterie du bon vieux 
temps. On connaît dans les collections publiques ou privées 
de presque tous les pays d'Europe une vingtaine d'ivoires, 
la plupart de provenance française, qui représentent quelque 
épisode de ce siège galant'^. «Des chevaliers armés de 
pied en cap et montés sur des chevaux caparaçonnés atta- 
quent'^» la forteresse, que défendent les dames; «des 
branches de roses à la main, elles tentent des sorties... et 
des roses sur leurs écus, des roses plein les machines de 
guerre qui en bombardent le château, les chevaliers tentent 
l'assaut par des échelles de corde -*^ » ou « en se faisant la 
courte échelle^''.» Au pied des remparts, on distingue par- 
fois « un homme d'armes qui remplit la cuiller d'un man- 
gonneau de paquets de fleurs^'. » Ou bien, « sur la plus 
haute tour, l'Amour ailé, » couronne en tête, « plante des 
flèches dans le cœur de deux des jeunes femmes qui l'en- 
tourent'^. » L'issue ne saurait être douteuse. «La résistance 
est vive, sans doute, mais point désespérée ; les chevaliers 



LE CHATEAU D'AMOUR 45 

entrent dans la place et on les voit sur les terrasses rece- 
voir des dames la juste récompense de leurs exploits, tandis 
que )), du haut du donjon, « le dieu d'amour les crible de 
ses flèches pour animer leur ardeur-^'. » Un artiste original 
a représenté au dos d'un miroir la reddition du château : les 
dames introduisent les vainqueurs dans leur conquête; l'une 
d'elles, qui tient une grosse clef, s'apprête à leur ouvrir la 
porte; une autre, trop vivement pressée par un chevalier, le 
menace de la paume de la main--. Ailleurs, comme dans 
le carrousel de Londres, les dames sont simples spectatrices 
d'un combat à la lance, livré à l'entrée du château par deux 
chevaliers bardés de fer. De chaque côté, un homme sans 
armes est en train d'escalader la muraille ; un troisième, déjà 
parvenu au terme de ses désirs, haise une dame sous les 
yeux d'Amour-'^. Dans ces petites compositions les ivoiriers 
ont souvent déployé une verve merveilleuse et fait preuve 
d'un art consommé. Sur la surface restreinte qu'ils avaient 
à décorer se déroulent des scènes variées ; une foule de 
personnages se meuvent avec aisance et se mêlent sans 
confusion. Une vie intense anime le mol ivoire aux tons 
jaunis par le temps. 

A en croire certains auteurs, le même thème aurait été 
quelquefois répété, au treizième et au quatorzième siècles, 
sur des fresques ou dans des miniatures de manuscrits -V 
Mais le titre de Château d'Amour a été abusivement étendu 
à des œuvres d'art qui n'ont qu'un rapport très lointain, ou 
même purement imaginaire, avec les ivoires décrits tout à 
l'heure -5. Dans les scènes figurées sur ces ivoires, l'on a 
prétendu à tort reconnaître tel ou tel épisode de roman, et 
particulièrement l'imitation du Roman de la Rose. Les com- 
bats ou les sièges allégoriques racontés dans le Roman de la 
Rose et d'autres poèmes du même genre, comme la Minne- 



46 ERNEST MURET 

burg allemande ^^, ont un caractère tout différent. A ma con- 
naissance, aucun poète du moyen âge n'a raconté ou décrit 
un siège du Château d'Amour. Ce n'est pas (ou, du moins, 
ce n'est que dans une faible mesure) de la poésie allégorique 
ou romanesque, — mais de la vie réelle, des fêtes magni- 
fiques et galantes de la société féodale qu'ont dû s'inspirer 
les premiers artistes qui aient traité ce motif aussi gracieux 
qu'original. Nous en retrouvons les données essentielles, le 
siège soutenu par les dames et la bataille de fleurs, dans la 
description d'une fête qui eut lieu en 12 14, à Trévise, et 
qu'a racontée, avec un grand luxe de détails, dans sa chro- 
nique latine achevée en 1262, un contemporain de bonne 
foi, Orlandino de Padoue, né en l'an de grâce 1200 et mort 
en 1276. 

En ce temps, dit-il -^, « fut ordonnée dans la cité de Tré- 
vise une fête de liesse et de soûlas, à laquelle furent invités 
un grand nombre de chevaliers et de gens de pied de 
Padoue. On convoqua aussi pour l'ornement de cette fête 
une douzaine de dames, d'entre les plus nobles, les plus 
belles et les plus gaies qu'il y eût alors à Padoue. L'ordon- 
nance de cette fête, ou, pour mieux dire, de ce jeu, fut la 
suivante. On fit un simulacre de château, dans lequel furent 
mises des dames, avec des jeunes filles ou damoiselles qui 
les servaient ; et toutes ensemble, sans l'aide d'aucun 
homme, défendirent très bien le château. Ce château était 
garni, en guise de défenses, de fourrures de vair et de gris,, 
de satin, de pourpre, de velours, d'écarlate, d'étoftes de 
Bagdad et d'Almeria. Que dire des couronnes d'or enri- 
chies de chrysolithes et d'hyacinthes, de topazes et d'éme- 
raudes, de rubis et de perles et de toute sorte d'ornements, 
au moyen desquelles les têtes des dames furent prémunies 
contre l'ardeur des assaillants? Les projectiles et machines 



LE CHATEAU D'AMOUR 47- 

de guerre qui servirent à la prise de ce château étaient des 
pommes, des dattes et des noix muscades, des gâteaux -^, des 
poires, des coings, des roses, des lys et des violettes, ainsi 
que des fioles de baume... et d'eau de rose, de l'ambre, du 
camphre^ du cardamome, du ciname, des clous de girofle... 
en un mot tous les genres de fleurs et d'épices qui ont du 
parfum ou de l'éclat. » Le chroniqueur ne nous dit pas 
expressément que les attaquants fussent des hommes ; mais 
cela ressort clairement de la fin du récit. « A ce jeu prirent 
part beaucoup de Vénitiens et encore plus de dames véni- 
tiennes, venues pour faire honneur à la fête. Portant avec 
eux le magnifique étendard de Saint-Marc, ils combattirent 
avec habileté et avec élégance... Tandis, cependant, que les 
Vénitiens rivalisaient au jeu avec les Padouans à qui péné- 
trerait le premier par la porte du château, une querelle s'en- 
suivit. » 

Comme en des temps plus rapprochés de nous, la litté- 
rature et la société françaises étaient, aux alentours de l'an 
12 14, le modèle qu'on imitait dans les pays voisins. Les 
troubadours étaient accueillis à bras ouverts dans les cours 
seigneuriales du nord de l'Italie, et jusqu'à Dante des poètes 
italiens ont chanté leurs haines et leurs amours dans la 
langue poétique du midi de la France, la langue d'oc ou le 
provençal. La galanterie et les armes étaient les occupations 
favorites de cette brillante société chevaleresque et les thè- 
mes préférés de la poésie à la mode. Quelles suggestions 
les Trévisans ont-ils pu recevoir, pour leur tournoi galant, 
de la poésie contemporaine ou antérieure ? Ami du marquis 
gibelin de Montferrat, adorateur attitré de sa fille Béatrice, 
le troubadour Raimbaut de Vaqueiras la représentait, dans 
un brillant poème -", attaquée par une foule de dames, ja- 
louses de sa beauté et de son « prix », et repoussant victo- 



48 ERNEST MURET 

rieusement les furieux assauts de « la commune des vieilles », 
qu'accompagne au combat le symbolique carroccio, devenu 
fameux dans les luttes de la Ligue lombarde contre l'empe- 
reur Frédéric Barberousse. « Batailles de dames », égale- 
ment, ces quatre poèmes français, du genre énumératif, 
trop goûté au moyen âge, qui sont intitulés Toiirnoienient 
des dames'^^. Ces héroïnes de joutes imaginaires sont sœurs 
des antiques Amazones que plus d'un roman, et non des 
moins en vogue, mettait aux prises avec des guerriers du 
sexe fort^^ Siège de dames, enfin, par d'illustres chevaliers, 
— mais non siège pour rire, — dans ce bizarre épisode de 
la Chanson des Saxons, où l'on voit les femmes infidèles des 
barons de Charlemagne tenir tête à l'armée des maris dans 
le château de Saint-Herbert ! 

Ainsi rattaché à la poésie lyrique et narrative florissante 
au même temps, le brillant spectacle auquel Vénitiens et 
Padouans furent conviés par la ville de Trévise nous offre 
une ingénieuse et élégante variété de ce jeu militaire qui 
consistait dans le simulacre d'un siège et qui s'est perpétué 
jusqu'au dix-neuvième siècle dans les hiuneries vaudoises. 
Le château construit pour cette fête aurait pu s'appeler le 
Château des Dames, ou bien, d'un nom emprunté aux ro- 
mans de la Table Ronde, le Château des Pucelles, ou bien 
encore, d'un nom qui est mentionné en Angleterre, le Châ- 
teau des Roses. Mais ce n'est pas encore le Château d'Amour 
des ivoires postérieurs et de la chanson recueillie par le 
doyen Bridel. Il y manque un élément essentiel des repré- 
sentations artistiques du siège galant. Sur la plupart des 
ivoires à moi connus trône au sommet des créneaux un 
personnage ailé et couronné, qu'un naïf Anglais a bonnement 
pris pour un ange^^ et qui n'est autre qu'Amour lui-même, 
encore armé des flèches du Cupidon antique. Rien ne donne 



LE CHATEAU D'AMOUR 49 

à penser que le château décrit avec tant de complaisance 
par Orlandino fût déjà conçu comme la demeure du dieu 
d'amour. Cette conception du Château des Roses est sans 
doute un peu plus récente. On s'explique très bien comment 
elle a dû se former, au cours du treizième siècle, sous l'in- 
fluence de cette poésie allégorique, alors à son apogée, où 
le moyen âge prenait un si vif plaisir et dont le Roman de 
la Rose est l'œuvre capitale. 

La poésie des Romains s'était déjà complue à la descrip- 
tion de palais mythologiques et allégoriques : Claudien et 
Sidoine Apollinaire avaient décrit celui de Vénus. Dans une 
célèbre chanson allégorique, composée au plus tard en 
1204 par le troubadour catalan Guiraut de Calanson^^ et 
subtilement glosée à la fin du même siècle par Guiraut 
Riquier, une strophe est consacrée au palais d'Amour, qui 
est ici du genre féminin, comme la Vénus antique et la 
Fraii Minne des poètes allemands, et qui est dépeinte 
volant par les airs et couronnée d'or ; 

« En son palais, où elle va reposer, il y a cinq portes, 
et celui qui a pu en ouvrir deux franchit aisément les trois 
autres; mais il n'en sort qu'avec difficulté. Qui peut y 
demeurer vit dans la joie. On y monte par quatre degrés 
très accessibles. Mais il n'y entre ni vilain ni malappris. 
Ceux-là sont hébergés avec les trompeurs dans le faubourg, 
qui tient plus de la moitié du monde. » 

L'idée même du palais d'Amour, que Guiraut Riquier 
identifie avec la personne aimée, est sans doute empruntée 
à la poésie latine. Mais, pour le poète du moyen âge, le 
palais se confond avec la demeure seigneuriale, qui est la 
partie principale du château féodal. Le « château » qu'ha- 
bite Amour est décrit pour la première fois, très briève- 



50 ERNEST MURET 

ment, dans un poème composé au midi de la France, pro- 
bablement dans les premières années du treizième siècle, et 
intitulé par son éditeur La Cour d'Amour : « Au sommet 
du mont du Parnassus, » au milieu d'un magnifique jardin, 
s'élève un « château, le plus beau qu'on ait jamais vu, car 
il n'y a pa§ une pierre des murailles qui ne resplendisse 
comme de l'or et de l'azur. De là on mène la guerre contre 
vilenie. Les clefs sont mérite et privante... » Vers le milieu 
du siècle, un troubadour italien s'est amusé à bâtir avec des 
allégories un élégant Château d'Amour, que le temps n'a 
malheureusement pas assez épargné 3*. Sur le même thème 
il y a un joli poème français par demandes et réponses ^^ : 

Du castel d'Amours vous demanch 
Le premier fondement. 

Amer loialment. 
Après nommés h maistre mur 
Oui plus le fait fort et seiïr ". 

Cheler^ sagement. . 
Dites moi qui sont H crestel '^, 
Les sajetes '^ e li quarrel \ 

Rewarder eii atemprant f. 
Je vous demanc qui est li clés 
Oui le porte puet deffremer^. 

Priier sagement. 
Nommés la sale e le manoir 
U^' on puet premiers joie avoir. 

Accueillir douchement '. 

a) Sûr. — h) Celer, dissimuler. — c) Créneaux. — d) Flèches. — 
e) Carreaux d'arbalète. — /) Regarder avec discrétion. — g) Peut 
ouvrir. — /;) Ou. — i) Doucement. 

Qu'en des cerveaux nourris d'une semblable poésie 
l'idée, un beau jour, ait surgi d'identifier avec le château 



LE CHATEAU D'AMOUR 51 

d'Amour allégorique la forteresse défendue par des dames 
et assaillie par des chevaliers dans une bataille de fleurs, 
l'on ne saurait en être surpris. Cette identification, réa- 
lisée sur l'ivoire dès la fin du treizième siècle, s'est-elle 
d'abord produite dans quelque fête chevaleresque dont 
aucune chronique n'a gardé le souvenir, ou bien sous la 
main habile de quelque ingénieux artiste en train de 
décorer un coffret ou un miroir? L'une et l'autre supposi- 
tion sont permises. Mais, si une telle innovation fût restée 
confinée dans le domaine des arts plastiques, si elle n'eût 
trouvé un favorable accueil dans le langage et les plaisirs 
de la société élégante, jamais, sans doute, on n'aurait vu 
les chevaliers de la reine Elisabeth défendre contre les 
assauts de Désir la citadelle de Parfaite Beauté. Jamais, à 
coup sûr, — tant la survivance des idées et des usages des 
classes supérieures forme un élément essentiel de la tradi- 
tion populaire, de « l'âme populaire » ! — jamais, à travers 
les riants coteaux vaudois, au temps heureux où les travaux 
de la campagne s'accompagnaient de perpétuelles chansons, 
n'eût volé de bouche en bouche et de bande en bande le 
joli refrain noté par le doyen Bridel et repris par M. Baud- 

Bovy : 

Château d'amour, te veux-tu rendre. 

Veux-tu te rendre ou tenir bon 1 

Ernest Muret. 



NOTES • 

1. Pour que !j mesure du vers soit juste, il faut élider le te ou sup- 
primer le pas. 

2. J'ai déplacé la virgule, qui. dans le texte de Bridol, se trouve non 
avant, mais après le mot incendié. 

3. Conservateur Suisse, t. V, pp. 429 ss., à la suite de l'article sur Le 
Siège du Clidtedu d'amour (pp. 425-428), qui seul est signé des initiales 



52 ERNEST MURET 

P. B. Dans mes citations, je me suis conformé à l'orthographe et à la 
ponctuation du Conservateur^ les Etrennes étant très mal imprimées. 

4. Daniel Baud-Bovy, Le Château d'Amour. Fête suisse. Musique de 
H. Bovy. Genève, 1897. 

5. MM. J. Reichlen, à Fribourg, et A. Bovet, à Gruyères, et, par 
leur entremise obligeante, MM. F. Reichlen, Léon Remy, l'abbé 
Ducrest, et les deux archivistes fribourgeois, MM. Schneuwly et Rsemy. 

6. Conteur Vaudois, 1880, n" 23, p. 3. Dans un article publié en 1885 
par le même journal (n» 18) sur le Château d'Amour, on n'a fait que 
démarquer celui du doyen Bridel. 

7. Copie communiquée à M. Jeanjaquet par M. Albert Henry, à 
Cortaillod. 

8. lomel, p. 387. 

9. Trad. L. d'Hervey de Saint-Denis (Paris, 1849), !> P- 37- 

10. Tome II, p. 407, art. Behourt. 

11. Bulletin du Glossaire des patois, 1907, p. 13, § 9. 

12. Variantes françaises et neuchâteloises dans les deux recueils du 
regretté Alfred Godet, Chansons de nos grand'mères (ire éd.), p. 28, et 
Echos du bon vieux temps, p. 49. Une version bagnarde a été publiée 
par M. L. Courthion dans les Archives Suisses des traditions populaires, 
t. I, p. 226 C'est M. S. Singer qui a attiré mon attention sur cette 
chanson, aussi bien que sur les poèmes allemands du Rosengarlen et de 
la Minneburg, dont il sera question plus loin. Je suis redevable d'autres 
précieuses indications à MM. E.-A. Stùckelberg, F. De Crue et 
L. Gauchat. 

13. « Item dum erat proxima feria secunda post diem penthecostes fuerat 
hic ludus ante consistorimn von dem Rosengarden... » Mention tirée des 
comptes du conseil de Langensalza, en 1381, par Jacobs, Rosengarten 
im deulschen Lied, Land und Branche (Halle, 1897). 

14. Tome II, pp. 23-221, et compte rendu du colonel Ed. Secretan, 
dans la Galette de Lausanne du 10 octobre 1904. 

15. Pages 184-187, sans indication de provenance. 

16. Holinshed, Chronicles of England, Scotland and Ireland (1587), 
t. III, pp. 1315-1332. Je dois la connaissance de ce texte à l'obligeance 
de M. Alfred Nutt, qui a bien voulu le faire copier pour moi au British 
Muséum. Dans l'édition de 1808, il occupe les pages 435-44S du t. IV. 

17. Tome I, p. 528. 

18. Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Comptes rendus des 
séances de l'année 189^, p. 1 5 : « M. Mùntz lit un mémoire intitulé V Icono- 
graphie du Roman de la Rose. » Il « ne signale pas moins d'une vingtaine 
d'ivoires du xive et du xve siècle représentant le Siège du Château 
d' Amour. » La plupart sont énumérés dans les deux articles signalés 
ci-après (notes 19 et 20), dont les curieux pourront compléter, contrôler 
ou corriger les indications, en consultant : Pulzky, Fejervary Ivories 



LE CHATEAU D'AMOUR 53 

(Liverpool, 1856), n° 47, le Catalogue de l'Exposition rétrospective de 
l'art français des origines à 1800 (Paris, 1900), no* 155, 1 59-161 et 165, 
et mes notes 21, 22, 23, 24, 25 et 27. 

19. Ivoire de la collection Arconati-Visconti, décrit et reproduit par 
M. Marquet de Vasselot, dans la revue Les Arts, 1903, no 20, pp. 10 
et 12. 

20. R. Kœchlin, Les ivoires gothiques, t. II, fe partie, p. 494, de la 
grande Histoire de l'art publiée sous la direction de M. André Michel. 

21. Coffret en os du musée de Boulogne-sur-Mer, décrit et reproduit 
par Viollet-le-Duc, dans son article Behourt déjà cité à la note 10. 

22. Hefner-Alteneck , Costumes, œuvres d'art et ustensiles, trad. de 
l'allemand (Francfort s. M., 1880-97), t. III, pi. 153. Sous le même 
numéro et sous les numéros 156 et 161 (celui-ci décrit par M. Kœchlin), 
on trouvera d'autres représentations du Siège. La sculpture reproduite 
au n" 156 est peinte et dorée. 

23. P. Lacroix, Vie militaire et religieuse au moyeu âge et à l'éfoque de 
la Renaissance (Paris, 1873), p 176, fig. 134: «Le prix du tournoi, 
d'après un couvercle de miroir sculpté en ivoire. Fin du treizième 
siècle. )) La présence d'Amour ne permet pas d'accepter cette interpré- 
tation. On regrette que la provenance de cette pièce ne soit pas indiquée. 

24. Hefner-Alteneck, pi. 161. Fr. Michel, au t. II de son édition de 
la Chanson des Saxons de Jean Bodel, pp. 192-193, mentionne, à propos 
des laisses 77-79 du poème, dont il sera question plus loin (p. 22), 
non seulement « les sculptures d'un coffret d'ivoire appartenant à 
Sir Samuel Rush Meyrick et... décrit par son possesseur », mais éga- 
lement « une miniature du célèbre ms. Louterell, qui représente un 
château défendu par des dames armées de roses, et assiégé par des 
chevaliers couverts de leur armure... » Je n'ai, malheureusement, pas 
réussi à apprendre ce que c'est que « le célèbre manuscrit Louterell ». 

25. Par exemple, les ivoires nos ^j et 94 du Catalogue de la collection 
Spitzer (dont la fausse attribution me rend également suspect le no 1 14), 
et la fresque de la maison Zur Zinne, à Diessenhofen (canton de Thur- 
govie), décrite par MM. R. Durrer et R. Wegeli, dans les Mitlheilungen 
der Antiquarischen Gesellschaft in Zurich, t. XXIV, fasc. 6, p. 277 (cf. 
pi. vin F). 

26. Ehrismann, Untersiichungen t'iber das mhd. Gedicht von der Miune- 
bur^, dans les Beitrâge ^ur Geschiclte der deutschen Sprache und Literatur, 
t. XXII. 

27. Rolandi Patavini Chronica(^Monumeuta Germanicv, Scriptores.XIX), 
lib. I, pp. 45-46. Ce texte difficile, déjà auparavant signalé par Diez, a 
été traduit en allemand par M. A. Schultz, au tome I, p. 578, de son ou- 
vrage classique, Das hofische Lehen ■:iur Zeit der Minuesinger {2^ éd.; 
Leipzig, 1889). A la page précédente, M. Schultz a reproduit un ivoire 
du couvent de Reun, en Carinthie, qui représente le siège du Château 



54 ERNEST MURET 

d'Amour, et il en mentionne encore, d'autres dans les notes des 
pages 232 et 233. 

28. Littéralement, « de petites tourtes » {tortellis), suivant la défini- 
tion de ce mot donnée par Papias (Ducange, i. Torta) : a Artocrea 
punis carnem continens, vulgo Tortella. » Mais je crois plutôt qu'il s'agit 
de pâtisseries légères, de forme ronde ou annulaire, comme les gim- 
blettes ou ces pains qu'on appelle en Savoie et en Suisse « couronnes » 
ou «torches». Sur quelques ivoires, notamment ceux qu'ont publiés 
M. Schultz et Lacroix (n. 23), on voit aux mains des dames assiégées 
des sortes d'anneaux ou de bourrelets circulaires, dans lesquels je ne 
puis reconnaître des couronnes de fleurs et qui pourraient bien être les 
tortella de notre texte. 

29. Publié, en dernier lieu, dans la Chrestomathie provençale de Bartsch, 
6e édition, refondue par Ed. Koschwitz (Marburg, 1903-1904), col. 140, 
et dans le Maimaletto provenzale de M. V. Crescini, 2^ édition (Vérone 
et Padoue, 1905), p. 281. Si l'on avait accordé plus d'attention aux 
allusions politiques contenues dans cette pièce, personne ne se serait 
avisé d'y reconnaître un exemplaire unique d'un genre poétique dé- 
nommé carros ou carrousel. 

30. Jeanroy, Notes sur le Tournoienmit des dames, dans la Romatiia, 
t. XXVIII, p. 232. 

31. Romans de Troie et d'Alexandre, du xii^ siècle. 

32. S. Rush Meyrick, dans sa description du coffret mentionné plus 
haut (n. 24), d'après Fr. Michel. C'est le même qui nous apprend que 
le Château d'Amour « was also termed the Castle of Roses. » Ce texte 
a été traduit par Fr. Michel dans l'introduction de son édition du 
Roman de la Rose, t. I, p. lvi, n. i. 

3 3 . Dammann, Die allegorische Can:(one des Giiiraiit de Calanso A leis 
oui am de cor e de saber und ihre Deutung. Breslau, 1891. 

34. A. Thomas, Chaste! d'Amors, fragment d'un poème provençal, 
dans les Annales du Midi, 1. 1, pp. 183 ss. A la page 187, il est parlé de 
la Cour d'Amour, publiée en 1882 par M. L. Constans. 

35. Fragments d'une anthologie picarde (xiiie siècle), publiés par 
A. Boucherie, dans la Revue des langues romanes, t. III (1872), p. 322. 
Ce poème « est plus connu sous le nom de Demandes d'amour, » à ce 
que m'écrit M. A.' Piaget, qui m'en signale des variantes dans trois 
manuscrits d'Angleterre, l'une publiée dans le Bulletin de la Société des 
Anciens textes français, 1875, pp. 25-26. 



TEXFES 

— î— 

I. On-na dzôrnâ dé péts a Sudzi. 

Description en patois de Sugiez (Vully fribourgeois'). 

L9 pétchb inpouè::^é sa Ityèta aoiii Vépouèjo. Vp prè sa 
pâla, sa trubya, sa pèrts. Préparé sé-::^ étôlé, se karfèré, sé-^ 
étalé a palâyé, sé-:(^ éiôlé dé treté, lé porté a sa Ityéta tsiï l grè. 
Lé-:^ ôtré, lé mé ddè son banyblé. Inpè sa Ityéta par parti; 
prè sa pâla pbr palèyi. Prè sa kapa, la tsanpé par ouéti dé 
tyin kôté Savante s'é :(o vdri. « Aha, s'a V9ri dô kôté dô lé 
dé. Mbra ; bon ! fô alâ dé si kôté ! » Yp va ô koula d la 
Kabiits. Kan lé arvà lé, tô bud:(jvé dé karf° k armavan, tan 
kp se je lé pouan môtrâ. Vp prè sé-i^ étôlé, lé-^ étatsé tb-t 

TRADUCTION 

Une journée de pêche à Sugiez. 

Le pêcheur vide l'eau de son hateau de pêche ^ avec l'épui- 
sette. Il prend sa rame, sa truble -, sa perche (pour battre et 
remuer l'eau). Il prépare ses filets, ses filets à carpes, ses filets 
à palées et ses filets à truites, les porte à son bateau sur le 
réservoir à poissons. Les autres, il les met dans son baquet. Il 
pousse son bateau pour partir, prend sa rame pour ramer. Il 
prend sa casquette, la jette en l'air pour voir de quel côté la 
visière s'est tournée (<^ s'est eu tournée »). Aha, elle s'est 
tournée du côté du lac de Morat ; bon ! Il faut aller de ce 
côté-là 3 ! Il va à la partie de l'entrée du lac nommée de la 
« Kabuts. » 



^ Je me suis borné à transcrire les phrases telles que me les dictait 
un vieux pêcheur, sans exercer aucune influence sur son style. Le 
patois est déjà très contaminé, et je ne puis garantir toutes les formes. 



56 E. FROMAIGEAT 

insinbyo par ¥minsi dé chèdr ti sô harf^. Yp prè sa trubya, 
l a brasâ, pbr U trubya, é lé oiiidé ô fon dé sa Uyèîa, kantyé 
k l a yu k in-d avè par inpyi son gré. L a rètrà de sa Ityèta, 
l a ôvri son grè, l a inpyi kantyé ô k^viky^. 

L a rpprè sa fouèny\ in-d a fouényi, k in-d a inpyi di l 
grè kanty ô nâ. Lé ^alà h Ion dé sé-:^ étalé, in-d avè on-na 
dyurlây, k in-d a inpyi sa liyèta kantyé ô niintin (presque 
mète) dé kôrbé, di l fron dô grè kanty ô tyu. Vp vè d l ouvra, 
l a fayu se dépaisi dé leva sé-:^ étôlé, par poué fotr l kan, 
dévan tyé l vè vinyé tni fb*', pbr kp pouçyé alà se gara a-n- 
on kâro, pbr pa vni ra:(à, é k se péchon n eyon pâ ti fôtii 
l kan. L a atèdu on mbniè, l'ouvra l a kalà, l a tb balaniè 
pu se dégarà pbr poué vni kontr Vôtô. 

Quand il est arrivé là, tout bougeait de carpes qui frayaient, 
aussi loin que ses yeux lui pouvaient montrer. II prend ses 
filets, les attache tous ensemble pour commencer à entourer 
toutes ses carpes. Il prend son filet à manche, Jl est allé dans 
l'eau jusqu'aux genoux, pour les chasser (avec le fileta manche) 
dans les grands filets, et les vide au fond de son bateau jusqu'à 
ce qu'il a vu qu'il y en avait (assez) pour remplir le vivier de 
son bateau. Il est rentré dans son bateau, il a ouvert le vivier, 
l'a rempli jusqu'au couvercle. 

Il a pris ensuite son harpon * et en a accroché (tant) qu'il en 
a rempli du vivier jusqu'au bout du bateau. Il est allé le long 
de ses filets, il y en avait une quantité (telle) qu'il en a rempli 
son bateau jusqu'à mi-hauteur des courbes, du devant du ré- 
servoir jusqu'à l'arrière du bateau. Il vient du vent, il a fallu 
se dépêcher de lever les filets pour pouvoir partir avant que le 
vent ne vienne trop fort, pour qu'il (le pêcheur) puisse aller se 
mettre à l'abri, dans un coin, afin que l'eau ne vienne pas à 
fleur du bateau, et que tous ses poissons ne se sauvent pas. Il a 
attendu un moment, le vent est tombé, il a pu tranquillement 
quitter son abri pour s'en retourner à la maison. 



ON-NA DZÔRKÂ DÉ PÈTS A SUDZI 57" 

Vp vin ô par, y'étatsé sa Ityéta, vè demanda sa féna : 
(( Porta lé-^ étôlé a l'épantcho par lé-:( inpantsi. Dabbr kan 
l vè kabré, vu aJâ à Montlyi vèdr lé péchon. » La féna le di : 
« T in-d a 7^0, dé karf°, sîi yàd^o ! » 

Dévan l désétsmè, la péls rapôrtâvé topyin d'ard^è. On 
poiiè pétsi août lé nqsé, lé bèrfou é la fonény. La nqsa été fèt 
in vtir^i aoui dé lyiré. L péchon alâvé ddè pè l gôhron, in- 
tràvé dé la nasa, nd poiiè pà rfrb. Par leva la nasa, on la 
prènyè pè l kbrdon aoui la nply^ d la pâla. On-n ôvrivé la 
porta, la vrivé pbr kp lé péchon pouçyon sorti. L bèrfou été 
fabrikâ kmè la nasa, aoui dô fi. L avè don gôléron : b pprmi 
été l gôbron d l intrdy, b ségon été l gôbron dé surtâ, ô mintin 
(mèlè). On lévâvé l bèrfou é on détatsivè la iyua pbr sbrti lé 
péchon. La fonény l a ché fôrts^lyon aoui dé rakrô pbr tpni l 
péchon, b mand:^, la dôly aoui on perte pbr inkyoulâ l mand:!^. 

Il vient au port, il attache son bateau, il va chercher sa 
femme: «Porte les filets à l'étendage pour les suspendre. Aus- 
sitôt que le vent tombera, j'irai à Montilier^ vendre le poisson. » 
La femme lui dit : « Tu en as eu, des carpes, cette fois ! » 

A-vant le dessèchement''*, la pêche rapportait beaucoup d'ar- 
gent. On pouvait pêcher avec les nasses (d'osier), avec les 
nasses de fil et le harpon. La nasse était faite d'osiers avec des 
cercles pour les tenir ensemble. Le poisson pe'nétrait par l'em- 
bouchure, entrait dans la nasse, ne pouvait pas ressortir (////. 
re-dehors). Pour lever la nasse, on la prenait par le cordon, 
avec la poignée de la rame. On ouvrait la porte, la retournait 
(la nasse) afin que les poissons puissent sortir. Le « bèrfou » 
était fabriqué comme la nasse (mais) avec du fil. Il avait deux 
embouchures. La première pour l'entrée, la seconde de sûreté,, 
au milieu. On levait le « bèrfou » et on détachait la partie pos- 
térieure pour retirer les poissons. Le harpon a six dents avec 
des crochets pour retenir le poisson, le manche, la douille avec 
un trou pour clouer le manche. 



58 E. FROMAIGEAT 

Orci on pô pâ nié pétsi tyè aoui lé-:( éîôlé honjormé a la 
loua. L an prbihâ iôpyin dé-:{ éiôlé : la rond:(inr, la bondalîr, 
la férèyîr. On pô ankôra servi la rtorsa, la karfer, la pa- 
lèyç/^a, la mày dé sin kâr, la niây d na livra, Vétôla dé dnii 
livra. 

Lé navé pbr pétsi sou : l grô navé par katr dé là, h navyô 
par don dé là é la Ityéia a grè par yon sole. La Ityèta dé tsès 
l a rè dé grè. La l nâ fèdu pbr mètr la kanardyér, h bantsé 
dé dévan pbr poué épôlâ, l bantsé dô mintin (mité) pbr poué 
s'astà, lé palété pbr aprbtsi, la halamita pôr se débarboiilyi 
kan on-n é ddè lé nyçlé borné. 

Maintenant on ne peut plus pêcher qu'avec les filets con- 
formes à la loi. On a défendu beaucoup de filets : le filet à van- 
nerons, à bondelles,à feras. On peut encore se servir: du grand 
filet, du filet à carpes, de celui à pale'es, de 5/^, de i livre, de 
1/2 livre. 

Les bateaux de pêche sont: le grand bateau pour quatre 
personnes (////. de leur)"^, celui pour deux personnes et le petit 
bateau à réservoir pour une seule personne. Le bateau de 
chasse n'a pas de vivier. Il a la pointe fendue pour mettre la 
canardière, le banc de devant pour pouvoir épauler, le banc du 
milieu pour s'asseoir, les petites rames pour s'approcher (du 
gibier 3), la boussole pour se tirer d'affaire quand on est dans 
les brouillards épais ^. 



E. FROMAIGEAT. 



NOTES 



' La Ityéta est le bateau de pêche à une place ; les parties sont ; 
b nâ (ou U) = la pointe, h grè = le vivier qui se trouve au bout du 
bateau, \e bantsé = le banc, lê-i épondé = les parties latérales, 1 fon 
= le fond, Je kçrbé = les courbes qui relient les planches latérales et 
■celles du fond. Entre les deux courbes du milieu s'emboîte h poyalé, 
pièce de bois munie d'un anneau où se fixe la pcda, la rame, dont les 
parties sont h pabron, c'est-à-dire la partie large du bout, h mandio 
=: le manche et la mlys = la poignée. L'arrière du bateau se nomme 



ON-NA DZÔRXa DÈ PÉTS A SUDZI 59 

.b tyii (cul). Les planches qui couvrent le vivier sont h kn.'Tky°, celles 
qui le limitent du côté du bateau où se trouve le pécheur forment 
Ja fron. 

' La truhya est un petit filet à manche {niand:(o), qui sert à prendre 
les poissons qu'on met dans le grè. 

^ C'est ainsi que les pêcheurs et les chasseurs laissent le sort dé- 
cider s'ils iront du côté du lac de Morat ou de celui de Neuchàtel. 
Kdbtits = petite cabane de roseaux et de joncs que font les chasseurs 
pour se mettre à l'abri. 

■* Lafouény est un engin de pêche aujourd'hui défendu ; elle avait 
ordinairement six dents disposées en râteau, rattachées au manche par 
Ja douille. (Cf. Bulletin du Glossaire, VI, p. 22.) 

^ C'est à Montilier qu'a lieu le marché aux poissons. 

" C'est-à-dire les travaux de dessèchement du Grand marais et 
l'abaissement du niveau des lacs de Morat, Neuchàtel et Bienne. 

"^ Les parties sont les mêmes que pour la Ityéta. Le iiavé n'a pas de 
pôyalé ; les rames sont fixées à un cordon, la lantin ; il est pourvu de 
voile (/a vnla), d'un màt (h valè^ litt. voilier). 

8 On pourrait mentionner en outre les bateaux de transport rem- 
placés aujourd'hui par le bateau à vapeur : h hôk, grande barque avec 
cabine pour le marinier (la tsabra), avec la vala (la voile) et h trètyé 
(petite voile qui se mettait sous la grande tout en haut du màt) — et 
h ra\i (radeau), qu'on faisait avancer au moyen d'une sorte de gaffe 
{la chôta). 

II. Le pyintè d'ana tchamney du vîly' tin. 

Patois des environs de la Chaux-de-Fonds (Neuchàtel'). 

Y'é dins' oyi Voir dJ9 ok^ Von d:(è on pou a katchon, — 
ma, tb parî, yé hin konprè h s'ètè d mè k'i prèdjïva. I d^aft 
dins' : « / fô la tirî avô ? » Tb parî, kin viô lé é-yo fâ ? 



TRADUCTION 
Les plaintes d'une cheminée du vieux temps. 

T'ai comme cela entendu l'autre jour quelque chose qu'on 
■disait un peu en cachette, — mais tout de même j'ai bien com- 
pris que c'était de moi qu'ils parlaient. Ils disaient ainsi : « Il 



' Ecrit sous la dictée de M"e L. B. 



6o W. PIERREHUMBERT 

Atatè vè : i soû èbaya loué i vœya sètchî lœ bœr:{i è lé bakon^ 
kan i saroU lavya ! — / fa:(oU d la fmîr tan k'i pbvoU : krè- 
hin h'ya-n é trb fâ ; ma s'i fô k'i m'a-n aloù, i voiidrou vb 
rakontâ on pou ib sa Vy'é vou. I soû vïly, ma y'è djer ètéy ^ 
djoUvna ; da sta gran koU/^na y'é vou bin dè-:(-afan Van pasâ, 
de vïlybtè k s'a son analâ de la îouè on np rvin pâ. Y'é oyi 
tchantâ, djêr pybrà, y'é vou de uiaryâdj, dè-:;;^ alarma, de ger, 
y'é oyi de koû d fou-{i; y'é vou de sudjé.... Y' ave de bouœb 
kd patchsan pb l'ètrindjî, k'on np rvèyè djamâ. Y'avè de djp 
k'yavoU l'agrî, adon i pybràvo de làgœrni iotè nerè, djuk 
avb. È kan i fa:(è d l'ouvra, i lè-:( apètchoû d dœrmi. I d^an: 
« S'è sta vîly k fâ son triu, i fô alâ tirî la kouôdja pb la bin 
ètaichî. » I vèyoû bin k'on mp fa^è la mina; i soû pela, i n 
soû pyp a la moûda ! — Y'é vou fér du pan, de knyœ, du 

faut la tirer en bas ! » Tout de même, quel mal leur ai-je fait? 
Attendez donc: je m'étonne où ils veulent sécher leur viande 
salée et leur lard, quand je serai loin ! — Je faisais de la fumée 
tant que je pouvais : peut-être que j'en ai trop fait ; mais s'il 
faut que je m'en aille, je voudrais vous raconter un peu tout ce 
que j'ai vu. Je suis vieille, mais j'ai aussi été jeune; dans cette 
grande cuisine j'ai vu bien des enfants qui ont passé, des petits 
vieux qui s'en sont allés (////. s'en sont enallés) d'où on ne 
revient pas. J'ai entendu chanter, aussi pleurer, j'ai vu des ma- 
riages, des enterrements, des guerres, j'ai entendu des coups 
de fusil; j'ai vu des soldats.... Il y avait des garçons qui par- 
taient pour l'étranger, qu'on ne revoyait jamais. Il y avait des 
jours que j'avais l'ennui, alors je pleurais des larmes toutes 
noires jusqu'en bas. Et quand il faisait du vent, je les empê- 
chais de dormir. Ils disaient: « C'est cette vieille qui fait son 
train, il faut aller tirer la corde pour la bien attacher. » |e 
voyais bien qu'on me faisait la mine ; je suis laide, je ne suis 
plus à la mode ! — J'ai vu faire du pain, des gâteaux, du 

* Forme douteuse, la vraie tournure patoise serait /ê suis eu. 



LE PYINTÈ D'ANA TCHHMNEY DU VÎLY' TIN 6l 

bœr, de gofrè.... krèbin k l'ôtra n ver a ra d ib sink. V'avoû 
on bon gran œly^, k boûtâv h syèl, è lè-:^ afér kp s'fa:(cin 
avô, è /(?-^ 0^^ kp vnyan tchantâ tsu ma téta è h sole kp m 
rètcbôdâv. 

Tu lè-i an h vîly' Rbboué, k'avè de rniasè a Ion mindj, 
vnyè révâ la rvoûs' ; s'ètè on djp dp rbos', on sp rlédjîv bin 
kan il èiè pasâ ; adon Ve-:^ dm fa^^an on gran fyœ tsu Vâtr, 
s mettra a tchantâ, a rakontâ totè chotchè d'afér. — / np voui 
pâ dir a vb rvè, i vo ml dir a slè k son ankouo tchï lœ : 
« Balyï-vb a vouedj, vb vadrï astoù mp rtrbvà. » Da mon 
djoUvan tin i fa:iè bé vivr, on n vèyè pâ vni la fin hna 
anondrè ; tb pas' , ib pas', djuk è tchpmnëy du vîly' tin. 

W. PlERREHUMBERT. 

beurre, des gaufres,... peut-être que l'autre ne verra rien de tout 
cela. J'avais un bon grand œil qui regardait le ciel, et les 
choses qui se faisaient en bas, et les oiseaux qui venaient 
chanter sur ma tête et le soleil qui me réchauffait. 

Tous les ans le vieux Robert, qui avait des balais à long 
manche, venait ôter la suie ; c'était un jour de remue-ménage, 
on se réjouissait bien quand il était passé ; alors les hommes 
faisaient un grand feu [pour chasser la mauvaise odeur] sur 
l'âtre, se mettaient (h't/. se mirent) à chanter, à raconter toutes 
sortes d'affaires. — Je ne veux pas dire au revoir, il vaut mieux 
dire à ceux qui sont encore chez eux : « Prenez garde, vous 
viendrez bientôt me retrouver. » Dans mon jeune temps, il fai- 
sait beau vivre, on ne voyait pas venir la fin comme à présent; 
tout passe, tout passe, jusqu'aux cheminées du vieux temps. 



' Le texte porte leuye, qui doit être une erreur. 



ETYMOLOGIE 

-♦- 

Laonnerie, lavon, lan, Ion. 

Le doyen Bridel, dont les étymologies sont suspectes à plu- 
sieurs égards, ne se trompait cependant pas en tirant le nom 
vaudois du « château d'amour », laonnerie, du substantif qui 
signifie planche dans tous nos patois (voir plus haut, p. 34). 
Ce mot varie selon les contrées et on prononce làvon dans le 
Jura bernois, Ibvon au Cerneux-Péquignot (Neuchâtel) ; la7i est 
la forme ordinaire des cantons de Neuchâtel, Fribourg et 
Vaud ; en Valais lan alterne avec van dans les parlers qui 
perdent 17 initiale, souvent remplacée par un v ; à Genève^ 
enfin, on entend dire Ion, comme en Savoie. Dans de vieux 
documents, le mot s'écrit laon ou la7i. Voir p. ex. Mém. et doc. 
de la Soc. d'hist. de la S. R., V, p. 335, 402. Le sens est tou- 
jours celui de planche de moyenne épaisseur, ais. On emploie 
des lan pour lambrisser, boiser une chambre, un bâtiment. La 
planche dont se sert la lessiveuse porte le même nom. « Etre 
sur le lan » signifie « être mort ». Les tout vieux Neuchâtelois 
se rappellent avoir entendu dire kyou h lan pour « ferme 
la porte », ce qui indique un vieux système de porte formée 
d'une simple planche. Les contrevents de l'ancienne mode, 
faits d'une seule pièce de bois, s'appelaient lanè. On rencontre 
assez fréquemment un autre dérivé : lanâ, verbe, dans le sens 
de planchéier, fermer ou couvrir de planches i. 

Gaston Paris {Romania, XXXI, p. 154.) a voulu rattacher 
notre mot lan au latin latus, mais l'emploi du mot ne fait pas 
supposer que la largeur de l'objet ait jamais joué un rôle. Elle 
est donnée par l'épaisseur de l'arbre. La rencontre de a et de 
on dans l'ancienne forme laon pouvait être écartée soit par 
l'insertion d'un v, soit par la réduction à une seule voyelle 
nasale, qui est de préférence an, quelquefois on, comme nous 
l'attestent les formes romandes énumérées ci-dessus, et comme 



^ II y a un second verbe lanâ, réfléchi, qui s'emploie en parlant de 
pierres ou de bois qui se fendillent, se partagent en lames. Il dérive 
du latin lamina, lame. 



ÉTYMOLOGIE ÔJ 

nous le montre la prononciation du mot français taon, où 
l'on a hésité entre ta?i et to7i '-. Parmi nos patois, ceux du Jura 
bernois ont préféré la première solution (insertion de z'), les 
autres présentent la contraction ; nous rencontrons le même 
phénomène dans les représentants actuels du latin maturus 
= mdvu dans le Jura bernois, 77iœr etc. dans les autres cantons. 
Comparez pour le v encore là où = Idvou en patois jurassien. 
La bonne étymologie du mot lan a été proposée par M. Meyer- 
Liibke {Zeitschrift fiir rom. Phil. XXV, p. 6ii), qui reconnaît 
dans notre mot l'allemand Laden^ emprunté par les dialectes 
de l'Est sous une forme hypothétique ancien haut allemande 
lado{ti). A noter que -on n'a pas sa valeur ordinaire de suffixe 
diminutif dans le mot romand, et qu'il ne peut donc s'expli- 
quer que par l'ancienne désinence germanique. Le français 
possède l'expression scieur de long, qu'il faudrait écrire scieur 
de laon, car il s'agit du même mot, comme l'a judicieusement 
remarqué M. Meyer-Liibke. M. Thomas croit que de long a 
dans ce terme la valeur de en long, ce qui paraît peu probable 
au point de vue syntaxique. Les exemples de l'ortographe long 
qu'il cite en faveur de cette opinion {Romania XXXVI, p. 102) 
ne remontent pas au-delà du XV'^ siècle. Ils prouvent que la 
réduction de laon à Ion avait déjà donné naissance à l'étymo- 
logie populaire qui nous fait écrire long. 

Le mot allemand Laden a été une seconde fois emprunté 
par nos patois sous la forme de làd^ Ibd, lôda dans le sens de 
contrevent (Berne, Neuchâtel, Vaud). A propos de ce mot, je 
ne puis m'abstenir de mentionner le curieux contresens auquel 
il a donné lieu dans un ouvrage autrefois très consulté. Il se 
trouve cité dans la liste de mots patois dont Ebel croyait 
encore devoir accompagner son Manuel du voyageur en Suisse^ 
en 18 10. Dans l'édition française, le mot est traduit correcte- 
ment par contrevent, mais dans l'édition allemande il est rendu 
par 6^^^^«a7W, vent contraire ! L. Gauchat. 



'^ Comp. Jjion, prononcé Lan. mais Saint-L yti = Lon, Thurot, De 
la prononciation française depuis le commencement du XVIe siècle. II, 541. 
Pour les mots paon, flaon, faon, Thurot ne trouve mentionné que la 
forme avec an. Mais en Valais, par exemple, jlan est rendu par don 
ou xon. 



TABLE DES MATIERES 



-*- 



Pages. 

Xa Rédaction. Les Brandons 3 

L. Gauchat. Comment on nomme le fromage dans nos 

patois 14 

L. Meylan, a. Piguet et E. Tappolet. La foun a Far- 
dinan G^nyè, récit en patois du Chenit, Vallée de Joux 
(Vaud) 22 

J. Jeanjaquet. I pouro kàrdanyè, conte populg.ire en pa- 
tois de Haute-Nendaz (Valais) 26 

J. Jeanjaquet. E. Herzog, Neiifranzôsische Dialekttexte, 

compte rendu 30 

E. Muret. Le Château d'amour 33 

E. Fromaigeat. On-na dzôrnû dé péts a Sudzi, description 

en patois de Sugiez (Vully fribourgeois) 55 

W. Pierrehumbert. Le pyintè d'ana tchdmnéy du vïly tin, 

patois des environs de la Chaux-de-Fonds .... 59 

L. Gauchat. Etymologie: laonnerie, lavon, lan, Ion ... 62 



L»us»nne. — Imprimerie Georges Bridel & C" 



BULLETIN 



DU 



GLOSSAIRE DES PATOIS 



DE LA 



SUISSE ROMANDE 



PUBLIE PAR LA 



Rédaction du Glossaire, 



SEPTIEME ANNEE 
1908 



ZURICH 

BUREAU DU GLOSSAIRE 

Hofackerstrasse 44 



SYSTEME DE TRANSCRIPTION 

A. VOYELLES 

a, è, é, i, u, ou ont la même valeur qu'en français. 

0^=0 ouvert (comme dans bord [bdr]). 

6 ■=: o fermé {^eau [po]). 

œ =^ œ ouvert {beurre [bœr']). 

é =: ce fermé (feu [fé]). 

e, o, œ sans accent sont des voyelles moyennes. 

9 (e renversé) = e sourd (brebis [br^bt]). 

an, in, on, un, sont les voyelles nasales des mots français temps 

[tmt\, main [min], rond [ron], hmdï [lundi], 
in, tin, oun désignent les nasales de i, u, ou, qui ne se trouvent 

que dans certains patois du Jura bernois et du Valais. 

a, voyelle intermédiaire entre a et b. 
fl =: è très ouvert. 

Les diphtongues sont notées ay, èy, oy, aou, œu, etc., ou ya,yè, 
yb, oua, uœ, etc., suivant la nature et le mode de combinaison 
des éléments qui les composent. 

B. CONSONNES 

b, p, d, t, j, ch, V, f, s, z, l, ni, n, r ont le même son qu'en français, 
g représente partout le son dur de ^oût [gou\. 

^ » » » coup [kou]. 

ly ^ l mouillée dans l'ancienne prononciation taîV/e [taly]. 

ny = n mouillée comme dans \\gne [viny]. 

y s'emploie comme dans le français jyeux [yœ], fusîbn {^fuzyorï]^ 

p/ed [pyé]. 
h = aspiration semblable à celle de l'allemand /;och. 
â = son du t/i dur anglais. 
à = son du th doux anglais. 
X = son de l'allemand \ch. 

C. GÉNÉRALITÉS 

Les voyelles particulièrement longues sont surmontées d'un 
trait horizontal : fi, etc. 

Les sons faiblement articulés sont notés en caractères plus 
petits, par exemple a', a", ow, etc. 

Un petit trait sous une voyelle ((/) indique qu'elle porte l'accent 
tonique. 



MELANGES BAGNARDS' 

~*~ 

I. Le genre des noms. 

A. Rapports entre la terminaison et le genre. 

La terminaison d'un substantif trahit plus souvent son genre 
en patois bagnard qu'en français. Certains sons finaux appar- 
tiennent en propre à un seul genre. A IV muet peu caractéris- 
tique du français correspondent -o atone, si le mot est mas- 
culin, et -a atone s'il est fe'minin. Voici quelques exemples 
choisis au hasard : bvw'^ (l'homme), 3 payo (« le poêle », la 
chambre d'habitation), e tsânyo (le chêne), bzèràblo (l'érable), 
? sbkro (le sucre), p borgo (le rouet), grdzo (l'orge, toujours 
masculin); Pyaro (Pierre). Mots en -a : d bota (soulier, botte), 
3 farana (la ïzr'xné), 3 fouÏJi.na (la fouine), p m'etra (la maîtresse, 
celle qui commande), 3 tnctrèsa (mot d'emprunt = amante), 
3 rà"va (la roue), 3 iséiia (la chaîne), etc. 

Tous les substantifs terminés par -o sont du genre masculin. 
Nous ne connaissons point d'exception à cette règle dans tout 
le vocabulaire bagnard 3, Ceux terminés en -a sont ordinaire- 
ment féminins, sauf une seule exception à nous connue*. Le 
mot borsa (bourse, testicules) s'emploie au masculin, sans 
changer de désinence, dans le sens de «simple d'esprit» ou 
comme terme d'injure. 

a bref et tonique, non précédé d'une mouillure, ne termine 



* La prononciation indiquée est celle de Lourtier (Valais). 

^ La chute phonétique de 1'/ fait disparaître l'article défini devant 
les mots commençant par une voyelle. 

^ Voir toutefois ce qui est dit de sono à la fin de l'article. 

■* Les adjectifs présentent les mêmes désinences: masc. -o, fém. -a. 

Il faut mettre à part les substantifs ou adjectifs féminins en -■', dont 
il sera question plus loin. 



4 M. GABBUD ET L, GAUCHAT 

guère que des noms masculins. Il faut excepter brasa ou 
abrpsa (havresac), qui est du féminin malgré son a tonique, et 
bien que ce soit un composé de sac. Cela s'explique par la 
« déglutination » de Va initial qui, soudé à IV, a produit ancien- 
nement l'article féminin la et le changement de genre. 

Les mots papa et marna, dans leur sens habituel, s'accen- 
tuent sur le premier a. Ils sont ordinairement employés au 
vocatif. On dira ainsi: kd fi to, marna? (que fais-tu, maman?), 
et également: Y an.mo papa è mcpna (j'aime papa et maman). 
Avec cette accentuation, les deux mots ont leur genre naturel. 
On les rencontre cependant aussi comme mots d'emprunt, 
accentués sur la finale, et dans ce cas, ils sont tous deux du 
masculin: on bo?i papa du vyœ^ tin (un bon papa du vieux 
temps), nb fàdray an komona de bon papa d a bàrba blantss 
(il nous faudrait à la commune, c'est-à-dire pour diriger la 
commune, de bons papas à barbe blanche) ; 072 dzouino marna 
(une jeune mère, épouse). 

Les mots en -ya [a bref) proviennent de formes latines en 
-a ta, placé après une mouillure, et sont par conséquent du 
féminin*. Ils expriment ordinairement une idée de contenu, et 
sont en partie tirés de verbes dont l'infinitif est en -yè. Tels 
soni: paner y a (contenu d'un panier), tsœ^ddrya (contenu d'une 
chaudière), pbya (montée), rblya (averse, du verbe rblyc, pleu- 
voir fortement). 

â long termine généralement des noms masculins. Mais on 
rencontre souvent, dans le langage des plus vieux patoisants, 
un certain nombre de substantifs féminins avec cette termi- 
naison, comme /« (fève), r<7 (rave), /«(pelle), /'jû'/« (chapelle), 
sa (salle), fèsâ, (latin fiscella, moule à sérac), gâ (ailleurs 
gala (enflure, glande). La voyelle â, dans tous ces mots, est le 
résultat d'une contraction de deux a, après la chute des 
consonnes intervocaliques v ou /, que le patois moderne tend 
à rétablir. Ainsi l'on dit aujourd'hui plutôt râva, sala, sous 



^ Voir -ata sans mouillure plus bas, sous 6. 



MELANGES BAGNARDS 5 

l'influence d'autres dialectes et de la langue littéraire. Cepen- 
dant les mots plus rares fèsà, gà, n'ayant pas de correspon- 
dance directe en français, se sont conservés tels quels. Le nom 
de plante nèyâ (litt. ni gel la, proprement Jioirâtre, la nielle) a 
passé au masculin. Quant à myâ, moelle, il est des deux genres. 
Serait-ce l'analogie des infinitifs substantifiés en â qui en serait 
cause? Le moi p/ya, fém., poêle à frire (lat. patella), est 
développé irrégulièrement. A noter que cervelle ne s'emploie 
qu'au pluriel: / sarvà'^ ^ fém., et que les adjectifs beau, nouveau 
ne connaissent pas de féminin en â ; on dit bêla, novHa. 

La terminaison par -è tonique est réservée exclusivement aux 
substantifs masculins : kaye (cahier), bonye { beignet i, etc. 

Sur une liste d'environ cinquante substantifs en -/, nous 
n'avons trouvé qu'un seul nom féminin vraiment patois. C'est 
pé i^peau, lat. pellis, fém.). Les autres dérivent de mots en 
-ellum qui sont restés masculins. D'autres mots tels que valé 
(vallée), épé, kalité, etc., féminins, ont été empruntés au fran- 
çais à une date relativement récente. 

La terminaison 3 (atone) n'indique point le genre, mais elle 
est rare au masculin. Nous possédons comme mots patois : 
métr? (maître), yr^Trp' (frère), ârs (voleur); puis //>.? (père, 
emprunté anciennement au français), sans compter une foule 
de mots d'emprunt, comme titrs, etc. A part ceux-là, •? est une 
désinence féminine qui a sa raison d'être dans tous les sub- 
stantifs qui contenaient une mouillure devant Va final latin : 
grandz? (grange), tsaRouy? (charrue, latin carruca), pah 
(paille), motsd (mouche), etc. 

Trois noms masculins sont terminés par un d tonique ; bou3 
(bassin, auge), frouj (fromage, proprement = ix\\\i), pdnrvou^ 
(papillon). 

Les terminaisons ou, ù."*, b s'appliquent exclusivement, nous 
semble-t-il, à des noms masculins. Ainsi : tsou (chou), bou (bois), 
varkou (perchette disposée horizontalement au-dessus de la 



* On entend aussi dire/m/r. 



6 M. GABBUD ET L. GAUCHAT 

crèche des moutons et des chèvres pour les empêcher de se 
jeter dans celle-ci, tout en leur laissant l'espace nécessaire pour 
introduire la tête); bœ'* (établej, «jvi'" (nœud), fnéryœ" (miroir), 
asyœ" (étage supérieur des granges et «racards»); pà (pot et 
aussi lèvre), sàko (secours), tsaso (eau. salie, liquide mélangé 
d'impuretés), pako (boue). Dans tous ces mots, le genre est 
ou peut être supposé étymologique. 

Les autres terminaisons se rencontrent parmi les substantifs 
des deux genres. Cependant, les noms féminins sont partout 
très inférieurs en nombre à leurs congénères masculins. Ce 
n'est que dans les listes de mots en -ô, -i. -ou, -œ que les fémi- 
nins se présentent en groupes un peu compacts, mais com- 
posés très fréquemment d'éléments étrangers au patois et dont 
l'adoption doit être toute récente. En -o, nous mentionnons 
byœ^tô (beauté), vànetô (vanité), môsànètâ {éX^X. d'une personne 
malsaine) ; hidbnb (contenu d'un « bidon »), inXlô (contenu 
d'un carré de toile), etc. En /, nous avons les nombreux mots 
en -/', 'èri, correspondant aux désinences françaises -ie, -erie i .• 
martsyandi (marchandise), kayonèri (saleté, cochonnerie), mb- 
tyh'i (moquerie); en -on: rayzon (raison), prayzon (prisonj, 
etc. ; en é : flé (emprunté au français, ainsi que de nombreux 
abstraits en -eu7-). 

B. Mots bagnards n'ayant pas le même genre 
(Iu'en français. 

Il va sans dire que nous n'admettons pas dans la liste sui- 
vante des noms patois qui n'ont qu'un rapport de signification 
avec des noms français de genre différent. Que le hanneton 
s'appelle en patois vâra,{ém., que darbon-, mot masculin, soit 
le nom patois de la taupe, que nous appelions ona vardzqs? 
l'écureuil du dictionnaire français, cela n'a rien à voir ici. Ces 
mots n'ont entre eux aucun lien étymologique. II sera question. 



^ Isolément:^/ (poix), fém., et ri (racine), fém. 
^ On a bien voulu tirer darbon, âèrhon, etc., de *talponem, mais 
c'est une étymologie douteuse. 



MELAKGES BAGNARDS 7 

dans ce qui suit, de vocables patois et français ayant la même 
origine, et à peu près le même sens. 

Voici d'abord des mots appartenant au vieux fond patois 
qui ont conservé le genre féminin qu'ils avaient en latin : 
pouizoTi (poison), sochon (soupçon), mcsondzj (mensonge), 
d3mindz3 (die do mi ni ca, dies considéré comme fém.), 
kobla (couple), karayma (carême), krayma (chrême, confirma- 
tion), onla (ongle), niyèrla (femelle de diverses espèces d'oi- 
seaux; l'espèce merle est appelée merlo, masc), lârzd ou ârz3 
(mélèze, vis-à-vis de Fit. // laricey. Comparez èpana (empan, 
de l'ail. span?ie, fém.), QlfritJ, plus rarement frita (faîte, ail. 
firste, comp. le vieux ùdiXxc.aÂ'à /reste, fém.). 

Sont masculins pour la même raison (étymologique) : rôdzo 
(horloge), o/do (huile), dçto (lat. debitum, le mot français 
remonte au pluriel), intso (encre), /ri (fraise, représente direc- 
tement le latin fragum), af/ro (affaire, inf. substantifié), grdzo 
(orge). 

La base étymologique explique encore les cas de : /rou^t?, f. 
(fruit dansle sens collectif, latin vulgaire *fructa, pluriel neutre, 
comp. l'italien), sabla, f. (du pluriel neutre sabula), ron.ma 
(rhume, mot grec neutre en -a). Le mot latin avait une autre 
désinence que pour le français dans : épya, f. (épi, latin spica, 
à côté de spicum = fr. épi, m.), âzyçrda, f. (lézard, lat. lacerta 
et lacer tu s), insu, m. (lessive, de li xi vu, non Wx'wdi), pâ, m. 
(paire, de pare, non paria), /ri? //n'a, f. (lat. formica), narè, 
m. (narine, autre suffixe), et probablement aussi dans inri(lo,xù.. 
(rouille, litt. eiirouille, donc probablement subst. verbal), sèya-, f. 
(seigle, comp. l'it. segola), vcrna, f. (verne, aulne), mata, f. 
(spécialement cidre-moût), /<;'/>;'^, f. (pépin). Le marbre se dit 
mâbro, mais pour les billes avec lesquelles les enfants s'amusent. 



* Lavallaz, Essai sur le patois d'Hérémence, cite aussi hira, fém., 
=: lierre. Au val de Bagnes, la plante s'appelle /o/^ de layvra, par con- 
fusion avec lièvre. 

^ N'est employé que dans les expressions : pan de sèya ou far?na dé 
sèya, mais on ne peut avoir de doute sur le genre. 



8 M. GABBUD ET L. GAUCHAT 

on dit 7nâbra, fém., ce qui peut remonter à un pluriel neutre. 

D'un verbe, on peut tirer des substantifs masculins ou fémi- 
nins. Le mot patois a reçu un genre différent de celui du mot 
français dans les cas suivants : kpnta, f. (conte), vouârda, f. 
(garde, féminin dans tous ses emplois), resta, f. (reste, à Sar- 
reyer, val de Bagnes, on dit rèsto et le mot est masculin), dota, f, 
(doute), inpoyza, f. (empois), grjfyo, m. (griffe, subst. verb. ?), 
tâtso (tâche, par ex. dans trâlyè a tâtso^ travailler aux pièces). 

Voici quelques cas plus curieux : layvra, f. (lièvre), sarpin, f. 
(serpent), may, f. (miel), sa, f. (sel),r/^ f. (riz)2. Cette anomalie 
se retrouve sur un très grand territoire ; rappelons les subst. 
espagnols la liebre, la sierpe ou serpiente, la iiiiel, la sal. La 
liste serait beaucoup plus longue, si nous comparions le genre 
des mots bagnards à celui des mots latins. Les vocables deve- 
nus féminins en français (comme en patois) : mer, dent, fin, 
/leur, moi?, en -eur, etc., devraient également y figurer. Le phé- 
nomène s'explique par l'ancienne morphologie romane. Les 
mots de la 3^ déclinaison offrant le schéma : 

SING. PLUR. 

nom. ars, f. nom. artes 

ace. artem ace. artes 

comme pons,pontem,pontes, pontes, etc., pouvaient faci- 
lement être pris pour des féminins à l'époque où l'article défini 
n'était pas encore de rigueur. Il est plus rare que des féminins 
passent au masculin {le val, vieux fr. aussi la val, comp. notre 
Lavaux). On rencontre même le nom la Mont 7naiidite (dans 
le massif du Mont Blanc). 

Nous avons cité plus haut * la brasa (havresac), pris pour un 
féminin ensuite de la soudure de l'a initial à 1'/ de l'article. 

En empruntant des mots français, il est souvent arrivé qu'on 
a donné au mot un genre nouveau. C'est le cas de andzd, f. 



1 Attiré par ri = radicem ? 

^ L'expression sarvayrj, f., pour loup-cervier s'explique probablement 
par l'existence antérieure du mot lynx, féminin. 



MELANGES BAGNARDS 9 

(ange)', santïn.ina, f. (centime), sigâra, f. (cigare), ispfra, f. 
(chiffre et très souvent problème), éstoma, f. (poitrine, ensuite 
de l'accentuation de IV, ce qui donne au mot un aspect fémi- 
nin); les vocables nommés paraissent être de souche ancienne; 
en voici de plus récents : rbmatris? ou rômatis?, f. ^ (rhuma- 
tisme), insandi}\ f. (incendie), pèirol, f. (pétrole); tfwsiatso, 
m. (moustache), idé, m. (idée), datiré, m. (denrée;, rèkru, m. 
(recrue, genre naturel), imâ\ m. {\-\\ime\\x), poutre, m. (poutre, 
les jeunes le font féminin). Les raisons du changement sont 
diverses ; tantôt le genre est déterminé par la terminaison 
{andz9, idé, imœ, etc.), tantôt le vieux mot patois donne son 
genre au nouvel arrivant (*irâ, m. := lat. trabs, influence 
poutre) : mbstatso est plutôt emprunté à l'italien qu'au français, 
etc. Que penser de tsdnidnô, m. (litt. cheminée = le foyer et 
ses alentours)? Et surtout ùt platafôrma, m.? Deux mots fémi- 
nins à terminaison bien caractéristique qui composent un mas- 
culin, c'est une vraie excentricité linguistique. 

Il y a enfin un certain nombre de mots à deux genres. Nous 
allons les passer en revue. L'expression tmtora (« nature » dans 
le sens de vulve 1, est féminin, son doublet français-patois na- 
tur3 est du masculin. On dira /' pâ d'on kroiië natun = il n'est 
pas d'un mauvais caractère. Ce cas rentre donc plutôt dans le 
paragraphe précédent. Dyetsd (baquet à lait avec une douve 
prolongée servant d'anse) est féminin pour la plupart des 
patoisants de Lourtier, tandis qu'une minorité prononce ce mot 
dyetso et le fait masculin. Il dérive de l'allemand suisse gèbsa, 
féminin. Pour guide nous trouvons plutôt dyido, m., dans le sens 
de guide de montagnes, et dyida, f., dans celui de « animal 
domestique qui conduit le troupeau », parce qu'ordinairement 
ce guide est une femelle ; dyida, f. également pour rênes. Le 
mot français mode, qui est des deux genres, a été reproduit en 
patois par viondo"^, m., avec l'acception de modération, et par 

' Quelques jeunes, influencés par l'école, font ce mot masculin. 
- S'emploie quelquefois avec l'article masculin. 
^ Nasalisation par Vm précédent. 



10 M. GABBUD ET L. GAUCHAT 

monda, f., avec celle de mode, f., manière de vivre. On dira 
donc : fâpâ de mondo,\.\x ne sais pas te confiner dans de justes 
mesures, et d inonda de ha, la mode d'aujourd'hui. Le traite- 
ment de dzin, gent, est presque identique à celui que pres- 
crivent les grammaires françaises: i poiirè dziti, f., / dziti ray- 
zonâblo, m. Les cas cités (sauf dyètsd) s'expliquent probable- 
ment par les rapports qui existent entre le patois et la langue 
littéraire. Les suivants ont leur origine dans le patois même et 
en sont d'autant plus caractéristiques. 

Au mot ^//z^/(? correspondent les formes bagnardes: invay, m. 
(envie de faire quelque chose), tnvpde,L (tache naturelle)^ Ces 
formes soulèvent un problème phonétique, dont la solution 
expliquerait peut-être aussi l'anomalie du genre. En tout cas, 
dans le premier sens, envie s'emploie la plupart du temps sans 
article et sans qualificatif, toujours au singulier, ce qui peut 
offusquer le genre; dans le second, le pluriel est fréquent. 

Dans cinq autres vocables, le patois indique au moyen du 
genre des nuances de sens assez subtiles. Nous assistons là 
à un procédé de différenciation inconnu en français, à notre 
connaissance, mais qui se retrouve dans d'autres patois ro- 
mands. Ce sont les mots ma (mal), fun (nuit), yr^j/ (froid), tsâ 
(chaud) et sono (sommeil). Mo est masculin avec la valeur de 
mal, maladie, et féminin dans le sens de douleur. On ma de tita 
(un mal de tête), ona inô dè?n?isanXl£ (une douleur du diable, 
litt. *méchance). iVz« masculin a le sens de j-(?/r (influencé dans 
son genre par jour, matin), comme féminin il a la signification 
ordinaire de nuit. Fray et tsô sont du masculin quand ils 
désignent l'état de la température, et du féminin, si l'on veut 
exprimer l'incommodité, la souffrance causée par des excès de 
chaud et de froid. On grô fray = une température rigoureuse, 
so/ri d a tsà e d a fray, souffrir de la chaleur et de la froidure. 
Sono, m., c'est l'action de dormir: j é fi on sono ^ j'ai fait un 
somme: au féminin, c'est l'envie de dormir: me vïn ona sono 



^ Sans compter inviy?, f. pris au français = jalousie. 



MÉLANGES BAGNARDS II 

■de 7n?tsanjle = j'ai un besoin pressant de dormir. Il est évi- 
dent que ce sont les mots/c?//;/ et soif (\\x\ ont causé la forma- 
tion des variantes féminines àç. froid, chaud et sommeil'^. 

Les conditions que nous venons de décrire sont celles d'un 
patois conscient et vivace. Dans le langage de jeunes ado- 
lescents peu doués, de vieillards à facultés intellectuelles affai- 
blies, il est aisé de reconnaître un certain degré d'inconstance 
et d'hésitation au sujet des genres. C'est un symptôme de 
déchéance. Si nous ne nous trompons, il y aurait chez ces indi- 
vidus une tendance à masculiniser le vocabulaire patois. Cela 
s'observerait-il ailleurs que chez nous ? 

M. (jABBUD et L. Gauchat. 



^ La, chOno se retrouve dans la Gruycre, la chaud, la froid en Savoie 
•et à Genève, cf. Bulletin, III, 35. 



ANDAIN 

-♦- 

Que fait le faucheur ? On répondra qu'il fait des andains. 
Mais qu'est-ce qu'un andain? Ce n'est pas du tout facile à dire^ 
Autant de dictionnaires, autant de définitions K 

Pour ce qui est de l'aire du mot, on peut dire que andain 
règne en maître dans toute la France. Il a peu de concurrents 
et aucun n'est sérieux, c'est-à-dire aucun ne l'a remplacé sur 
une grande étendue. La Suisse romande, comme tout le do- 
maine franco-provençal, ne connaît que andain. 

Terminaison. — Nous nous occupons d'abord de la termi- 
naison, pour laquelle les formes phonétiques de la Suisse ro- 
mande occupent une place à part. Quelle que soit l'étymologie 
qu'on adopte pour le radical du mot, l'accord de la plupart 
des formes romanes nous fait supposer pour la deuxième partie 
du mot la terminaison -anum ou -ana; ainsi la Provence dit 
ift.ndan, l'Italie du nord dit andana (voir l'article cité de 
M. Horning, p. 515), tout le nord de la France dit andain\ 
cf. granum> grain. La Suisse romande se divise nettement 
en deux groupes : le Jura bernois dit indè, dont nous parlerons 
plus tard, le reste des patois dit généralement andin. Pour le 
gros des patois romands on s'attendrait à andan, puisque 
granum y devient gran. Mais cette forme ne se rencontre que 
très sporadiquement : à Savigny (Vaud), à Villeneuve 2, à 
Gingins (Vaud) d'après V Atlas, et dans une partie des patois 



' Pour s'en convaincre, on n'a qu'à lire les articles aussi intéressants 
qu'étendus consacrés à ce mot par MM. G. Paris {Romania, XIX, 
p. 449) et Horning {Zeitschr. fiir rom. Philologie, XXIX, p. 514). 

2 Villeneuve dit itidan qu'on peut expliquer par la métathèse des 
voyelles nasales de andin, forme vaudoise courante. 



ANDAIN 13 

</enevois, où -an peut provenir d'un plus ancien -///, fenum, 
« foin» et famem, « faim», aboutissant tous les deux à/a//. 
Ces formes en -an ne semblent pas remonter à -anum.pas 
plus que celles de la Savoie. Dans quatre villages de la Haute- 
Savoie, V Atlas linguistique de la France note andan, entouré 
à'andin. Or dans trois de ces quatre villages (n°= 946, 956, 957 ), 
je trouve également //a/z/ail pour .plantain', de plantagi- 
nem, et paran pour , parrain ', de patrinum (cf. payrin, 
payri dans les patois du Midi). Dans ces deux mots, où -anutn 
n'est guère probable, nous constatons le changement de -/// en 
-an. Il en sera de même de andan, qui se trouve dans des con- 
ditions phonétiques semblables. 

Reste à étudier andin {atidc, etc.), qui est la forme courante 
des cantons de Vaud, Valais, Fribourg et Neuchâtel. Faut-il 
l'expliquer par un changement de suffixe? Dans la Suisse ro- 
mande seule -Inuni se serait-il substitué à -anujn? C'est possible, 
€t V Atlas note même une fois i/idïn (Drôme 844), qui semble 
bien représenter un mot en -inum. Ou bien X andin romand 
serait-il d'importation française? La chose peut étonner pour 
un terme aussi profondément agricole que le nôtre, mais on 
sait qu'à l'époque des foins on engage souvent des ouvriers 
venant du dehors et parlant un patois différent. Dans ce cas, 
on aurait préféré la forme française, connue de tout le monde. 
Il y a une troisième possibilité à laquelle me rend attentif 
M. Gauchat, c'est -aneum, dont la palatale rendrait compte 
du passage de a -\-n à in; la mouillure aurait disparu. Ce qui 
appuie fortement cette opinion, ce sont d'un côté les verbes 
dérivés de andin : andanyi (Vaud, Lyonnais), dézandanyi 
(Vaud, Fribourg), où la mouillure se serait conservée, cï. pro- 
vanyi, provanyur?, dérivés de provin. D'autre part, nous trou- 
vons des formes à terminaison mouillée dans les patois français 
du Piémont (vallée d'Aoste. deux fois ; vallées vaudoises, trois 
fois) et sporadiquement dans le Midi de la France, toujours 
d'après V Atlas, en outre au Frioul, antagn, etc. (Horning, /. c. 
p. 518). 



14 



E. TAPPOLET 



Pour ce qui est enfin de iiidè, forme commune à presque 
tous les patois du Jura bernois et assez fréquente aussi dans 
les patois français avoisinants, à Bournois et ailleurs, elle ne 
laisse pas de nous embarrasser beaucoup. Point de doute sur 
le radical, qui est le même que celui de c/î^rt'/«, puisque chanter 
y donne tchintè, mais la terminaison -è ne correspond ni à 
-anum, ni à -aneum, ni à -ïttum, qui donne -a. Qu'est-ce? 
M. Horning est porté à y voir le suffixe -aceum; on aurait 
fait du radical and \in*a?id as, comme plâtras dérivé ÙQ plâtre. 
N'ayant point trouvé d'autres exemples dans les patois en 
question, je n'ose me prononcer sur ce point ^. 

Signification. — Passons à la sémantique du mot, qui nous 
arrêtera davantage. Les significations données par nos corres- 
pondants ne permettent pas de déterminer la valeur du mot 
d'une façon définitive. La plupart cependant s'accordent à dire 
que l'andain est « ce tas allongé, en forme de chenille, d'herbe 
fauchée et amoncelée à gauche du faucheur », tas allongé que 
la Suisse allemande appelle jmid?, s.f,, substantif tiré du verbe 
màhen, «faucher» ou chora , s. f., tiré du verbe scheereti, 
<: tondre », employé par ex. à Biel-Benken (Bâle-Campagne) et 
à Wyhlen (Grand duché de Bade). C'est en tout cas le sens 
prédominant du mot andain. Voici quelques exemples : fô se 
chdtâ su Vandœ po mddzi la soupa, « il faut s'asseoir sur l'an- 
dain pour manger la soupe » (Penthalaz, Vaud) ; rèrba râra nt 
bqlye pa de Vandin.o- l'herbe rare ne donne pas d'andain » 
(Vaugondry, Vaud). Le mot s'emploie aussi métaphoriquement: 
ouék me cJié leva kan li sole fajck Vandin, « aujourd'hui je me 
suis levé quand le soleil faisait l'andain », c'est-à-dire com- 
mençait à dorer le sommet des montagnes » (Evolène, Valais). 

On voit par ces exemples que l'andain ne désigne pas l'es- 

' Quand on parcourt à ce sujet le Glcssaire de Bournois, par Roussey, 
on est étonné du grand nombre de mots en -è, correspondant au fran- 
çais -et, p. ex. bidè, brikè, houle, byê = billet, aussi des mots non fran- 
çais, comme hanvè, bâton, bourbe, bourbier, tout cela à côté de la 
terminaison régulière -ô, -dt. Le mot iiidè appartiendrait-il à cette 
deuxième couche de diminutifs en -et ? 



AKDAIX 15 

pace fauché, mais bien l'herbe couchée en forme de rouleau. 
Ce sens est confirmé par le terme « andain double », dont nous 
parlerons plus loin, et est aussi attesté pour plusieurs régions 
de la France. 

Toutefois la signification de « rouleau d'herbe fauchée » n'est 
pas la seule ciue nos correspondants aient donnée à notre mot. 
Il y en a deux autres. Tout d'abord andain arrive par extension 
de sens à désigner tout rouleau d'herbe ou de foin fait non 
seulement avec la faux, mais aussi avec le râteau'. Cet emploi 
plus étendu est surtout attesté pour le Jura bernois, malgré le 
terme spécial boudin, dont on se sert exclusivement pour le 
rouleau de foin par opposition au rouleau d'herbe. Ajoutons 
que les deux mots de la Suisse allemande tnad? et chbrd s'ap- 
pliquent également à un rouleau de foin quelconque, de préfé- 
rence dans leurs formes diminutives madli et chœrli. Jusqu'ici 
le développement de sens de andain, mad3, chbrd est tout à fait 
parallèle. Enfin le moi afidain signifie encore: «l'espace fauché 
ayant la largeur d'un coup de faux et occupant toute la lon- 
gueur du pré ». Ce sens est attesté par notre correspondant du 
Vullyvaudois et par celui d'Evolène (Valais), malheureusement 
sans exemples qui permettent de préciser. Par contre, notre 
excellent correspondant, ^I. Reymond, bibliothécaire à Lau- 
sanne, que j'ai consulté à ce sujet, a bien voulu me faire 
observer qu'on dit couramment : il a pris un large andain, en 
parlant de l'espace que parcourt la faux. De plus, il est certain 
que le sens en question existe dans les patois de la Suisse alle- 
mande. On peut dire, par ex., en se promenant dans un pré 
dont le foin est rentré depuis longtemps : do gsct ms no d'madi, 
«là on voit encore les andains » ; ici, maJ? désigne évidem- 
ment la série des traces que laissent sur le sol les coups de 
faux donnés (surtout par un faucheur maladroit). Ou encore on 
dit : ich das 3 braiti mads .', « quel andain large ! », par quoi 

^ Cf. Jaccottet, Scènes de la vie vaudoise, 1854, p. 45 : « Les râteaux 
ramassent le foin en larges endains, que les fourches poussent et rappro- 
chent en endains {toulns) plus larges encore. » 



l6 E. TAPPOLET 

on entend, non le rouleau, mais l'espace vide d'herbe entre les 
rouleaux 1. 

Enfin, il existe un synonyme de ;«a^^ auquel me rend attentif 
M. le 1)'' Hubschmied, c'est le molyân'-, répandu dans une 
grande partie de la Suisse allemande. Il désigne entre autres 
le « chemin qu'un faucheur laisse derrière lui ou le chemin qui 
lui reste à parcourir. » On dit par ex. m^r ivei d breits yân' ne, 
« nous allons prendre « le chemin » large. » [Schw. Idiotikon, 
III, 43, etc.) 

Nous sommes donc amenés à conclure que dans la Suisse 
romande andaiti signifie à la fois un rouleau d'herbe fauchée et 
l'espace compris entre deux de ces rouleaux d'un bout du pré 
à l'autre. 

Or si nous consultons quelques dictionnaires français, nous 
pourrons les répartir d'après la définition qu'ils donnent du 
mot andain en deux groupes : 

I. Littré dit un peu vaguement: « andain, l'étendue que le 
faucheur peut faucher de pas en pas. » Faut-il entendre l'es- 
pace tout entier ou seulement l'espace atteint par UN coup de 
faux ? 

Le Dictionnaire de l'Académie nous fixe là-dessus en disant: 
« andain, l'étendue du pré qu'un faucheur peut faucher à 
chaque pas qu'il avance. » 

De même Gazier, qui dit: «andain, surface qu'un homme 
peut faucher toutes les fois qu'il avance d'un pas. » 

Le 2= groupe ne parle plus de l'espace fauché, mais de 
l'herbe coupée. 

Ainsi le Dictionnaire général : « andain, ce que le faucheur 
coupe à chaque enjambée. » 

1 Je dois ces informations à l'obligeance de M. le Dr E. Dick, ori- 
ginaire de Ersigen, près Berthoud (Berne). 

2 On rattache ce mot à la racine contenue dans le sanscrit jâ, 
« aller», ce qui appuierait l'hypothèse de ceux qui voient dans notre 
anàain un dérivé de aiidare. L'allemand ydn' serait-il identique avec 
gin, qu'on trouve dans les patois français du nord et du nord-est ? 
Voir Behrens, dans les Mélanges Chabanean, p. 548-549. 



AXDAIX 17 

De même Larousse : « a?idain, herbe qu'un faucheur peut 
abattre à chaque pas qu'il fait. » 

Ce qui nous frappe, c'est le désaccord complet entre l'em- 
ploi du mot en français et l'emploi du mot en patois. En fran- 
çais, ridée d'un andain est inséparable de celle d'un coup de 
faux ; c'est ou bien le petit espace que parcourt la faux ou la 
petite portion d'herbe qu'elle abat en une fois ; V andain fran- 
çais est peu de chose en comparaison de X andain romand, car 
l'andain romand, soit comme espace, soit comme herbe, em- 
brasse toute la longueur du pré. 

Le sens romand est-il inconnu à la langue française? Non, 
voici P. Monet, lexicographe du xvii^ siècle (1635), qui dit: 
« andain, trace tondue et vide d'herbe d'un bout du pré à 
l'autre. » 

Enfin et surtout il faut tenir compte de l'ancien français. Ici 
andain nous est attesté entre autres dans le sens d"« enjambée, 
pas, mesure ». 

Le Dictionnaire général cite la phrase : « à grands audains 
va à perdition. » Ce sens a persisté dans la langue littéraire 
jusqu'au xvii« siècle. Un lexicographe anglais de cette époque, 
Cotgrave, note : « andain = a stride or as ??iuch ground or 
space as a man can comprehend by striding» ; en français : « une 
enjambée ou autant de terre ou d'espace qu'un homme peut 
couvrir en écartant les jambes. » Si nous résumons ce que 
nous avons dit. nous aurons les cinq significations que voici : 

1. andain = rouleau d'herbe fauchée (par extension: rou- 

leau de foin). 

2. andain = portion d'herbe fauchée d'un coup. 

3. andain = long espace fauché, correspondant au sens i. 

4. andain = petit espace fauché, correspondant au sens 2. 

5. andain = enjambée, spécialement la longueur d'une en- 

jambée de faucheur. 

Etymologie de andain. — Plusieurs étymologies ont été 
proposées. Nous ne pouvons les discuter ici comme elles le 
mériteraient. La question est d'autant plus épineuse qu'elle se 



l8 E. TAPPOLET 

complique avec le terrible problème de aller-andarc. En effet, 
la première idée des étymologistes, — Diez en tête, — était de 
rattacher notre mot au radical roman de andare, l'andain 
aurait été une « allée, » puis l'espace parcouru par la faux. 
Mais le suffixe -aniim ne s'ajoutant jamais à des verbes, on a 
proposé deux substantifs latins : indaginem (G. Paris) et 
*ambitanum (MM. Grober et Horning). De fortes raisons 
d'ordre phonétique, exposées par M. Horning /. c, nous font 
écarter indaginem en faveur de *ambitanum, que nous 
croyons l'origine la plus probable. Au point de vue de la forme, 
il n'y a point de difficulté sérieuse. Quelle aurait été l'évolution 
sémantique ? 

Ambitus, s. m., dérivé de ambire, aller autour, expri- 
mait en latin le mouvement circulaire, on disait par ex. : per 
ambitum capitis, tout autour de la tête, ou l'espace occupé par 
une chose : explorare anibitiwi Asiœ, explorer l'Asie dans toute 
son étendue (Georges). Mais ce qui nous rapproche bien mieux 
de notre andain, c'est ce passage si précieux, tiré de Festus', 
qui démontre qu'on appelait ambitus cet espace de deux 
pieds et demi, prescrit par la loi, que l'architecte romain devait 
laisser entre deux maisons -. 

Par cet emploi technique, le mot change d'aspect : de 
« circuit », qu'il signifiait, il arrive au sens nouveau de « inter- 
valle ». Or cet intervalle inter vicinorum ccdijîcia est de deux 
pieds et demi, c'est-à-dire précisément la longueur d'un pas 
normal, une enjambée. Ambitus serait devenu dans le langage 
des architectes romains un synonyme de gradus, pas. 

Il faut supposer, — aucun texte ne nous le dit, — que dans 
la suite ambitus, terme technique des architectes, a été 



' Grammairien latin, probablement du ne siècle après J.-C. 

■^ Amhitus proprie dicitiir... inter vicinorum adificia locus diiorum peduni 
et semipedis ad circumeiuidi facuUalem relictus. [Zeitschr. Jiir rom. Phil., 
XXIX, p. 515.) 

^ La largeur de ce pas est en moyenne de 0,65 m. d'après les infor- 
mations de M. Horning. 



AXDAIN 



19 



appliqué, directement ou indirectement, au pas du paysan qui 
fauche, les jambes écartées. Telle est l'opinion de M. Hornin"-. 

Reste à examiner un autre point de vue. Ambitus étant le 
mouvement circulaire, il est possible que le mot ait désigné 
l'arc de cercle que décrit la faux en passant de droite à gauche. 
Ambitus aurait été d'abord la ligne que trace, dans l'herbe à 
faucher, la pointe du tranchant de la faux, puis l'espace par- 
couru par la faux (sens 4 de notre tableau), enfin l'herbe fau- 
chée sur cet espace. 

Ce qui appuie cette façon de voir, c'est une expression 
curieuse de l'allemand bernois que m'indique M. Dick. On dit 
à quelqu'un qui n'abat pas une assez grande quantité d'herbe 
en fauchant : dou mou^sch viacTroum mày?, « tu dois faucher tout 
autour de toi » (proprement tout autour de l'homme). On voit 
au moins par là que l'idée de mouvement circulaire est pré- 
sente à celui qui fauche. Le développement que je suppose ici 
aurait l'avantage de conserver au mot ambilus son sens étymo- 
logique « ligne circulaire». 

J'avoue que les très judicieuses remarques de M. Horning 
sur le passage de Festus ne m'ont pas entièrement convaincu 
que atnbitus soit devenu synonyme de « pas ». J'incline plutôt 
à croire que dans l'idée d'un architecte romain ambitus est 
un espace libre tout autour de la maison, un pourtour^. Il a un 
minimum de largeur de deux pieds et demi, mais l'idée d'une 
largeur déterminée n'est peut-être pas aussi importante que 
M. Horning semble le croire. 

Quoi qu'il en soit, que ambitanum appliqué au fauchage 
ait désigné l'enjambée ou l'espace circulaire que parcourt la 
faux, le mot aura bientôt pris le sens de < travail accompli à 
chaque pas que fait le faucheur ». Ce travail consiste, — selon 
le point de vue auquel on se place, — soit à balayer avec la 
faux l'espace qu'on a devant soi (de là le sens 4, « petit espace 



* Tel est aussi le sens qu'indique le Dictionnaire latin de Benoist, 
se basant sur un passage de Cicéron. 



20 E. TAPPOLET 

fauché » ), soit à coucher à sa gauche l'herbe abattue (sens 2, 
« portion d'herbe fauchée d'un coup »). Rappelons que la plu- 
part du temps on emploie le mot a/idai» a.vec\Q verbe « faire ». 
«Tu fais de gros andains » peut signifier: 1° « tu rases une 
grande étendue d'herbe d'un seul coup de faux » : 2° « tu 
coupes une grosse portion en une fois ». 

Ces deux idées sont étroitement liées l'une à l'autre, car il 
va de soi que plus est grande l'étendue que le faucheur peut 
raser, plus est grosse la portion d'herbe qu'il peut abattre. Je 
dirais même: ces deux idées, produit théorique de notre ana- 
lyse, sont liées au point de n'en former qu'une seule, et le vrai 
sens que cache le mot ambitanum > andain semble être 
celui de « travail de pieds, de mains, de tête qu'accomplit le 
faucheur, toutes les fois qu'il avance d'un pas ». 

Ceci établi, les sens 1 et 3 (rouleau de foin et long espace 
fauché) se conçoivent facilement, si nous songeons que les 
petits andains, soit comme espaces, soit comme portions 
d'herbe, une fois ajoutés les uns aux autres, ne sont plus guère 
visibles. Ils se présentent à l'esprit comme une série continue, 
le petit « andain » s'absorbant dans le grand. 

Reste à mentionner Vandain double. Celui qui « ouvre le 
pré » a l'habitude de faire le premier andain au milieu de la 
largeur du pré, le second se fait généralement en revenant du 
côté de l'herbe couchée, de sorte que les deux premiers andains 
se trouvent côte à côte. C'est ce qu'on appelle un andin 
droby"" (Fribourg, Vaud, Valais). Le Jura bernois dit donhy' 
indè. La Suisse allemande dit également dopdl-chbr' (vallée du 
Birsig, Bâle-Campagne). Aussi chlagmad? (Bas-Emmenthal). 

E. Tappolet. 



->'«^<- 



TEXTES 

-♦- 

I. La droga. 

Patois de la région de Troinex (Genève). 

Fô-;^ / prœ k^"iiyii h vîy' kiiré dd Vela-la-Gran, se bon 
vivau 1:9 np hradiv' pâ dyan l ver e Iz'avè tbiob na gandoué::^ 
a dir pè far rïr h niO)id' ? 

On dœr, b gran Félisk s'an vin h trbvâ. — (( Mous' h 
kuré, vb savi kp mon pôUrp par :{_ e môr, pïskd vb l'i antarâ. » 
— « Oiiè ! oiiè ! Damâo, y été on brâv bin! » — « 0/ ouè, 
k y été on brâv bni ! Y è bin s kp ni'anbel dp l chouanti dyan 
l purgatouèr, è d i ^u dink Vidéy dp fâr dir^ kâk mes' pè h 
rpô dp su âni'. Y è pè san k dp vpny'. » — (( E bin ! fâ bin 
fé! T'é ètb on brâv garson. On i'arandra san pè I myœ ; va 
pi. » — <( Gêr prpnyî vb, nions' ïp kiiré, pè dir na mèsa } » 

La drogue. 

Vous avez bien connu l'ancien curé de Ville-la-Grand, ce 
bon vivant qui ne crachait pas dans le verre et qui avait tou- 
jours une gaudriole à dire pour faire rire le monde ? 

Un jour, le grand Félix s'en vint le trouver. — « Monsieur 
le curé, vous savez que mon pauvre père est mort, puisque 
vous l'avez enterré. » — « Oui, oui. C'est dommage, c'était un 
brave homme ! » — « Oh ! oui, que c'était un brave homme ! 
C'est bien ce qui m'ennuie de le sentir dans le purgatoire, et 
j'ai eu comme cela l'idée de faire dire quelques messes pour le 
repos de son âme. C'est pour cela que je viens. » — « Eh bien ! 
tu as bien fait ! Tu es aussi un brave garçon. On t'arrangera 
cela pour le mieux; va seulement. » — « Combien prenez-vous, 
monsieur le curé, pour dire une messe? » — « Ce sera trente 
sous. » — « Trente sous! C'est bien cher, monsieur le curé, 



2 2 J. JEANJAaUET 

— (( E sara tranta sou. » — « Tranta son ! Y è hin d-êr, 
vions' h hiri, y e hin i^er. » — k K°'*}nan ! bin ûér, y e h 
pri. » — ((A otiè, nions' h kuré, y è Oér. h? hiré. dd San 
Fargo np pran h van sou. » Alôr h kuré dp Vela-la-Gran, 
h nâm' pâ d'étr^ kontrèria, S9 fc an kblér : « Lp kuré dp 
San Fargo ! Ip kuré dp San Fargo ! Bin ouè, mon vâlè, va 
fan fâr dir té mes' a San Fargo. A ! t'aré d la bêla drbga ! » 

E. Patru. 

c'est bien cher !» — « Comment! bien cher, c'est le prix. » — 
« Oh ! oui, monsieur le curé, c'est cher. Le curé de Saint-Cer- 
gues ne prend que vingt sous. » Alors le curé de Ville-la- 
Grand, qui n'aime pas à être contrarié, se met en colère : — 
« Le curé de Saint-Cergues ! le curé de Saint-Cergues ! Bien 
oui, mon garçon, va t'en faire dire tes messes à Saint-Cergues. 
Ah ! tu auras de la belle drogue. » 

^*^> 

II. È fâoua de Prinpfo. 

Conte populaire en patois de Conthey (Valais) '. 

On-na fâoua a maryô on maton di Prinpfo. Chtach'da y 
aè de dèvan : Te fô pa mè der^ « fâoua tabnâ^ » è pouè' tè 
mâryo pré. Cheli è pouè' partà an montany'. E fâoua a kbpô 
b hvô kan èir^ rin mœ. Apri b i a intèlya in mètin on ran de 

La fée de Premploz. 

Une fée a épousé un garçon de Premploz. Celle-ci lui avait 
dit auparavant : Il ne te faut pas me dire « fée talonnée » et 
alors je t'épouserai bien. Lui est ensuite parti pour l'alpage. 
La fée a coupé le blé [de leurs champs] alors qu'il n'était pas 
du tout mûr. Ensuite elle l'a entassé en mettant une couche de 



1 Raconté en 1894 par Joseph Torrent, d'Erdes. Sur le sujet de ce 
conte, voir S. Singer, Schwei\er Mârcben, i. Fortsetzung. Bern, 1906, 
p. 31 ss., surtout p. 45-46, où se trouvent d'autres indications biblio- 
graphiques. 



E faoua de prikpfo 23 

bvô è on ran de fodè de verna. Cbinli è poiiè' èim a chaè a 
dm°, k èir an montany'. Atr^ è poiiè' ènu btl è i t a de: fâoua 
iaànâK Yé è partèii' è àin° a t a pà mi toruô verK Yé vènyé 
kûii lui èir lai p'o pènye è chbnye è-j infan. Papa a de œ-j in fan 
k'è fadf^ der^ a marna de lornâ. 1 1 a répondu : Nô tôrno 
prœ, mi fô der'^ a papa k'inbrachyèch^ chin ky è déjà à tron 
bâ œ ûèa. Déjà ché iron y aè on-na chèrpifi inmèrbyâK Om° 
è pouè' itô. Kan a lèô tron, è chèrpin ch'è lèa^ drèit^ konlrè 
lui. Atr« a ju pouèir'^ è a i a bèlyâ^ lai. Yé a fi on-na kèryô 
è om° a t a pa mi yûa è è-j infan non plu. Apri chin è ènu 
on-na griya è è bvô è tb ju perdu, iand:^bikè chin ky è itô kbpô 
pè a fâoua a byiii morô. 

blé et une couche de feuilles de verne. Cela est ensuite par- 
venu à la connaissance du mari, qui était à l'alpage. Il {liti. 
l'autre) est alors dt^scendu et lui a dit: « fée talonnée ». Elle 
est partie et son mari ne l'a plus revue. Elle venait quand il 
était absent pour peigner et soigner les enfants. [Leur] papa a 
dit aux enfants qu'il fallait dire à [leur] maman de revenir. 
Elle leur a répondu : Je reviendrai bien, mais il vous faut dire 
à papa qu'il embrasse ce qui est dessous le tronc en bas, au 
cellier. Dessous ce tronc, il y avait un serpent entortillé. 
L'homme est ensuite allé. Quand il a levé le tronc, le serpent 
s'est dressé contre lui. Il {litt. l'autre) a eu peur et l'a repoussé. 
Elle [la fée] a poussé un cri et l'homme ne l'a plus revue et les 
enfants non plus. Après cela, il est survenu une tempête de 
grêle et le blé [des autres gens] a tout été perdu, tandis que 
ce qui a été coupé par la fée a bien mûri. 

J. JEANJAQUET. 



— »ciO>0»*Coei— 



ETYMOLOGIES 



Avalanche, mayen et rdmwentsd. 

On a reconnu en ces dernières années, dans le vocabulaire 
usuel et les noms de lieu de la France méridionale, de l'Italie 
septentrionale et de la Suisse italienne, l'existence d'un suffixe 
■hicus et d'un suffixe plus rare -ancus, qui semblent être les 
débris d'une langue morte, celle des Ligures, peut-être un temps 
parlée dans tout le bassin du Rhône et les Alpes occidentales^. 
Dans un article qui paraîtra dans \3LRomajna,]ç montrerai que 
ces suffixes se retrouvent dans maint nom de lieu de la Suisse 
romande et de la Savoie et que le plus commun des deux a 
servi chez nous, comme dans le midi de la France et en Sar- 
daigne, à créer des appellations ethniques du type Ormonnan, 
Ormonnanche. Ici, je voudrais signaler la présence du suffixe 
-incus et de sa variante -anciis dans quelques termes, patois ou 
francisés, par lesquels on exprime certains aspects caractéris- 
tiques de la nature alpestre et de la vie des populations cam- 
pagnardes et montagnardes. L'un de ces termes a déjà été 
relevé par M. Gauchat, dans son article Comment on nomme le 
fromage dans nos patois {Bulletin, VI, p. 20, x), et les pages 
qui vont suivre y perdront quelque chose de la nouveauté 
qu'elles auraient pu avoir auparavant pour maint lecteur. 



1 H. d'Arbois de Jubainville, Les premiers habitants de VEiirope (2e éd.; 
Paris, 1889-94), t. II, pp. 3-215. — Salvioni, Ancora i noini leventinesi 
in -engo {BoUettino storico délia Singera italiana, XXV, 1905, pp. 93 ss.). 
— E. Philipon, Provençal -enc, italien -ingo, -engo {Romania, XXXV, 
1906, pp. 1-18). — Cf. Archives suisses des traditions populaires, XI, 
p. 155, n. I, et p. 162. 



HTVMOLOGIES 25 

Avalanche, autrefois avallanche (Cotgrave, 161 1), avalange 
(1697, 177O; lavanche (Pelletier du Mans, La Savoye, 1572), 
lavange (forme la plus usitée au xviir siècle)*. 

Midi de la France : lavanca, vers 1 200, dans une poésie du 
troubadour Pierre Vidal (Raynouard, Lexique Roman ^ IV, 
col. 33); lavanciiiartim (gén. plur.), en 1323, dans une charte 
latine du Dauphiné (Ducange, art. lavanchia). — Mistral, dans 
Lou Trésor don Félibrige^ enregistre les formes patoises : ava- 
lanco, valanco , avalancho (Limousin), eivalancho , eilavanchi 
(Dauphiné), valancho, lavancho (Alpes). 

Suisse romande et Savoie : « Helvetii Gal[lica] Ling[ua] 
Levanze, Vallantze, à valle... vocant •» (Scheuchzer, Itinera, 
1723)2; avalantzche et avalantze (Bridel); avalantsè et /z-a- 
lantsè (M^^e Odin, Glossaire du patois de Blonay, sous presse) : 
évalanche et évalaticher, v. intr., «s'ébouler», dans le parler 
vulgaire de Genève (Humbert, Nouveau Glossaire genevois, 
1852); Iavents9,laçnts9^ (Valais); lavend^3 (Constantin elDésor- 
maux, Dictionnaire savoyard^ art. lavênçhe). — Un dérivé par 
le suffixe -arium [Lavancher, Lavanchy) est fréquent dans la topo- 
nymie alpine pour désigner des lieux exposés aux avalanches. 

Italie: lauanche (f. pi.), dans un ancien texte lombard*: 
lavanka, lavenka, dérivé lavankal (Val Brozzo) ; laventchi (Val 



* Je complète les données de Littré et du Dictionnaire général par 
des renseignements que je dois à la complaisante érudition de mon 
collègue M. Alexis François. — MM. Gauchat et Jeanjaquet m'ont 
fourni aussi quelques utiles indications concernant les mots avalanche 
et mayen. 

^ Cité par F. F. Tuckett, Note on the ternis Lauine, Lawine and 
Avalanche {Alpine Journal, V, pp. 346-349). 

^ Cette prononciation, propre au Valais central, ne justifie pas 
l'identification établie par M.Jaccard.dans son Essai de toponymie {jç>. 221), 
entre laventss ou lavanche et le mot lanche, usité dans les Alpes fribour- 
geoises et vaudoises, dans le Bas-Valais et en Savoie, sous les formes 
hintsj ou Idnts, lanàs, lansle, et diff"érent aussi par sa signification. Je 
compte revenir quelque jour sur ce mot, qui nous offre peut-être un 
exemple de plus de l'emploi du suffixe -anca dans les parlers alpins. 

•* Archivio glottologico ilaliano, VII, p. 26, 1. 21, et XII, p. 410. 



26 E. MURET 

Soana)'. — La forme littéraire (peu ancienne) valanga, qui 
passe généralement pour empruntée au français, provient plus 
probablement de l'un des dialectes parlés sur le versant méri- 
dional des Alpes-. 

Contrairement à l'opinion de M. KôrtingS, qui attribue la 
priorité à la forme avalanclie, ce mot francisé et ses corres- 
pondants patois doivent être issus du type lavanca ou lavenka, 
par métathèse et moyennant l'agglutination de Xa de l'article*, 
sous l'influence du verbe avaler^ pris au sens primitif de « des- 
cendre, tomber». Les formes originaires *lav-iuca, lav-aiica 
sont dérivées du verbe latin labi^ « glisser, tomber», comme 
les synonymes: allemand laioine, réto-roman lainna, livina 
(avec le dérivé laviiial, livinaï), tessinois levina'^, provençal 
lavifw, « roche calcaire en décomposition, lieu raviné » (Mistral), 
— dont le prototype lab-Jna{cî. ru-Ina,ée. ruere) était déjà usité 
dans la latinité chrétienne au sens d'« éboulement » 6. Dans les 
formes co.mme eilavaîjchi, évalanche, celle-ci déjà mentionnée 
en 1768, — on retrouve le verbe composé elabi (ou plutôt un 
verbe recomposé, ex-labi), qui a la même signification que le 
simple. Ces formes, aussi bien que la différence sémantique, 
interdisent de rattacher, avec Nigra, ^lavinca"' et lavanca à 
l'italien lava (lave). 

* Nigra, Arch.glott., XIV, p. 284. 

- S. Pieri, dans les Stiidj ronian\i, I, pp. 54-55. 

^ Lateinisch-romamsches Wôrterlmch (5e éd.), n°* 5355 et 284. 

"^ Cf. E. Tappolet, dans notre Bulletin, II, pp. 22 ss., et dans la 
Festschrijt lur 4^. Versammhing deiitscher Pbilologen und Schuhiiànner 
(Basel, 1907), pp. 324 ss. 

^ Dictionnaire géographique de la Suisse, art. Lauenen. L.euenen, etc. 

^ Josias Sin".ler, dans sa Vallesia et Alpinm Descripiio (1574), dont 
M. Coolidge a publié récemment une nouvelle édition, copieusement 
annotée (Grenoble, 1904), parle du danger qui résulte pour les voya- 
geurs (p. 222) : (( à decidentibus conglomeratis nivibus quas nostri 
Lôitwineii. Rheti Labinas vocant, haud dubie à labendo... » J. Wagner 
(1680) et Scheuchzer, cités par Tuckett, appellent les avalanches labinie 
ou labeiia. 

"^ Ou *labinca (c'est tout un) ; mais non *labTn-ica, comme le sup- 
pose M. Pieri. Dans tous les patois alpins, le c latin prononcé après 



ETVMOLOGIES 27 

Les formes française lavange et avalange résultent probable- 
ment de la substitution du suffixe -ange de vidange^ mélange 
(quelquefois féminin), bara>igeJouange,di la de'sinence très rare 
-anche. En Italie, les adjectifs termine's au masculin en -eng 
(prononcez -enk)., au fe'minin en -etiga, -e/ika, -inkja, et les 
noms de lieu de même désinence du Piémont et de la Lom- 
bardie ont pour correspondants, dans la langue littéraire et 
l'usage officie], des formes en -ingo, -engo, -inga ou -enga. 
Plusieurs noms propres, comme Mare?igo (nom de lieu) et 
Maretico (nom de famille), Landarenca , parfois Landarenga 
(Grisons), s'écrivent ou se prononcent tantôt d'une façon, 
tantôt de l'autre*. Valanga nous offre, à ce qu'il me semble, 
un spécimen de ces procédés maladroits d'adaptation par les- 
quels maint nom de lieu a été déformé, en passant de l'usage 
oral dans l'usage écrit et officiel. 

Mayen-, may^n., maen, incen^ s. m. Terme par lequel on 
désigne, dans la plus grande partie du Valais romand, les pâtu- 
rages, appelés au Tessin inaggenghi ou inonii^, où les vaches 
séjournent au printemps et en automne, avant d'aller paître 
l'herbe des montagnes ou de redescendre au village. On en a 
des formes médiévales dans les noms* de Petrus dol Mayench, 
mentionné vers 1250, de Johannes don Maeyng, habitant de 
Sion en 1306. Il se traduit en allemand par jnaiensass ou l'or- 



une voyelle pénultième atone est devenu sonore (cf. dominica, pro- 
noncé ddmpnd-{d en Suisse, ddmenôe en Savoie). Le changement d'r 
en ^ ou e fermé sous l'influence d'une labiale est fort hvpothétique 
et ne rendrait pas compte des formes du type lavanca. 

* Salvioni, dans l'article précité, pp. 98-99. 

2 Pour ne pas m'écarter de l'orthographe usuelle de ce mot, on 
me permettra de noter ici par en le son nasal habituellement transcrit 
par in dans le Bulletin. Pour distinguer des voyelles nasales les voyelles 
orales suivies de la consonne n, je mets une barre entre Vu et la 
voyelle précédente. 

^ Annales de géographie, XV, p. 358, n. i. 

* Documents relatifs à l'histoire du Vallais, publiés par J. Gremaud, 
I, p. 4)6 ; Zimmerli, Die deiitsch-franiôsische Sprachgren~e, III, p. 19. 



2 8 E. MURET 

sàss, et il a pour synonyme, dans l'ancien Valais savoyard, en 
aval de Saint-Maurice, /(Cr/Vr, en patois /c/zr/, qui signifie pro- 
prement « printemps » ^. Dans le canton de Vaud, c'est un mot 
rare, sans être tout a fait inconnu. A ce que m'apprend notre 
correspondant M. A. Neveu, il n'est employé à Leysin que pour 
dénommer le pâturage et la Tour de Mayen, /a tbr de Maya. 
A Blonay, d'après M'"^ Odin, mayen est un synonyme « très, 
peu usité » de tsale et de grandzè, qui désignent les « nombreux 
petits chalets disséminés sur les hauteurs, au-dessus des villages 
et à mi-chemin des grands pâturages » de la montagne. Dans 
le Jura vaudois, on connaît un mot f/iayon, qui figure ou figu- 
rait au cadastre, dans les lieux dits es Méon oX. Plat-des-Mayorn 
(commune du Chenit). Ce mot mayofi, lisons-nous dans la 
notice de L. Reymond sur La Vallée de Joux (p. ^2) ^^ ^^ 
seconde édition), «est le même que fnaye?i employé encore 
aujourd'hui dans les montagnes du Valais et ailleurs pour 
désigner ces petits bâtiments où l'on serre provisoirement des 
fourrages au moment de la récolte (on dit aussi quelquefois 
mazots). » 

Le diminutif maye\ntset, mae\ntset., mayentse se rencontre 
assez souvent parmi les noms de lieu valaisans. Dans la vallée 
de I.ouèche, où l'on a parlé des patois romands jusqu'au XVF 
siècle, il est prononcé ma\ntchèt à Varonne, ma\nchet à Inden 
et Louèche-les-Bains, dans le nom de famille Mayenzet et le 
nom de lieu Manschetgraben {con-imnnt de Louèche-les-Bains). 
Je relève des mentions, en 1366 de Perrodus de MaynchetOy 
en 1380 de Petrus de Maetu/ielo, à Louèche^. 

Dans le lieu dit / niayenfson, au-dessus de Lourtier (Bagnes),, 
orthographié Mayentzon au registre foncier, es Mayenzons en 
1800, apparaît un autre diminutif, — plus rare, si j'en puis 
juger par les noms de lieu, — que nous retrouverons tout à 
l'heure dans un autre emploi. 



' Cf. Bulletin, III, p. 51. 

'2 Gremaud, VI, pp. 538 et 198. 



ETYMOLOGIES 29 

Le féminin ))iayents3 est usité dans plusieurs sens différents 
et sur un territoire plus étendu que les formes masculines. Dans 
la vallée de Bagnes, on appelle en quelques endroits 3 (la) 
mayents? une zone étroite de pâturages communaux, entre les 
mayens, qui sont divisés entre un grand nombre de petits pro- 
priétaires, et les montagnes^ qui appartiennent à des consorts'^. 
Dans les cantons de Vaud et de Fribourg, on appelait jadis 
maientzes (Bridel) les jeunes filles qui, le premier dimanche de 
mai, allaient de porte en porte quêter de petits présents en 
chantant, tandis que les garçons qui « chantaient le mai » 
étaient qualifiés, à Blonay, de mayentson. Mayçnts? ou son 
diminutif mayenta'eta (Blonay) : « Se dit de toutes les espèces 
de mésanges» (Bridel). La carte Mésange de V Atlas linguis- 
tique de la France montre qu'il en est de même dans mainte 
localité d'outre-Jura. 

Les dialectes lombards ont un adjectif mageng-, les patois 
du midi de la France un adjectif fnaien, majen, majenc (Limou- 
sin), au féminin majenco, signifiant : « de mai, du mois de mai, 
printanier ». Les foins de mai s'appellent, d'après le Trésor de 
Mistral, fen inaien, Ion inaien, en Lombardie fen tiiageng. 
Olivier de Serres, qui écrivait en Vivarais, sous Henri IV, a usé 
de ce terme dialectal, dans son Théâtre d'agriculture (1600), 
en parlant des « premiers foins, dits maiens par estre cuellis au 
mois de mai 3. » De même qu'à Trient mayents? est le nom 
d'un « fromage fait au moment où l'on remet les vaches à 
l'herbe, dans les mayens ou bas pâturages de printemps » 
(Gauchatj, l'on appelle masgiukja au Tessin, dans la Val- 
maggia « certo cascio fatto in maggio » (Salvioni). Le mot ge- 
nevois meinche, s. f., défini par Bridel: «Sorte de spectacle 
public, représentation théâtrale, jeux de bateleurs », est sans 



* La forme mayense a été employée par quelques écrivains comme 
synonyme de mayen (voyez le Suppîémetit de Littré); mais je n'ai jamais 
rencontré le mot patois dans cette acception. 

^ Sur cette désinence, voir plus haut, p. 27. 

•^ Godefroy, Dictionnaire de l'ancieiiiie langue française, V, p. 70. 



30 



E. MURET 



doute identique à maienco ou majenco, usité dans la France 
méridionale pour désigner la fête de mai, le feuillu, comme 
on dit aujourd'hui dans la campagne genevoise^. 

Selon toute vraisemblance, c'est parce que les petits de la 
mésange éclosent au mois de mai que les différentes espèces 
du g&nxQ parrus ont été qualifiées par une épithète dérivée de 
maius. Le même adjectif, tombé chez nous en désuétude, mais 
ailleurs persistant, se reconnaît dans toutes les formes de mots 
et dans toutes les acceptions énumérées ci-dessus, et d'autres 
encore qui sont enregistrées par Mistral. Le sens général de 
« printanier » qu'a cet adjectif au midi de la France fait com- 
prendre comment il a pu être appliqué par nos montagnards à 
leurs maycfîs, où la rudesse du climat ne permet pas qu'on se 
rende avant le mois de juin. 

Haitmiçntss , rsmwçjîts, rèmwents?-, s. f. Terme par lequel 
on désigne en Valais, dans un pâturage à vaches (ou montagne) 
de quelque étendue, ou dans un groupe de pâturages exploités 
en commun, les sections pourvues d'une cabane où l'on fait le 
fromage, mais non d'une cave pour le conserver, l'unique 
cave étant toujours jointe à l'installation principale ou, du 
moins, située dans son voisinage immédiat. Tandis que le bâti- 
ment principal et ses dépendances sont désignés par des termes 
spéciaux, qui varient d'un lieu à l'autre, celui de r^nnccnts^ 
s'applique presque partout à chacune des fromageries secon- 
daires aussi bien qu'aux pâturages qui en dépendent. Le verbe 

' Suivant Littré ({Supplément), mayen « s'est dit pour fête de tir 
tédéral, sans doute à cause que ces solennités se célébraient au mois 
de mai », et il en cite deux exemples tirés d'un article du Journal offi- 
ciel de la République française sur nos tirs fédéraux. En se reportant à 
cet article, on voit que l'auteur anonyme n'a fait que franciser le mot 
aUemand meye, meyen, par lequel nos confédérés désignent toute espèce 
de solennité joyeuse, fête de tir ou fête de corporation. Cf. Sclnueiie- 
risches Idiotikoti, IV, col. 7. 

^ Je note ici par le ic anglais la consonne qui est représentée en 
français par ou dans oui, oiiale, fouetter, par dans vioelle. moellon, poêle, 
foin, loin, moins. 



ETYMOLOGIES 3 1 

« remuer » signifiant dans nos patois, comme en ancien fran- 
çais, « changer de demeure », et plus spécialement, dans l'éco- 
nomie alpestre, « changer de pâturage », on dit que les pâtres 
remuetii, lorsque, à des dates presque immuables et suivant un 
ordre prescrit par la coutume, ils se transportent d'une partie 
de la montagne à l'autre, pour y séjourner un temps plus ou 
moins long avec leur bétail. 

M. de Lavallaz, dans son Essai sur le patois d'Hérénience 
{Valais), a bien reconnu dans notre mot (p. 143) un dérivé de 
*re-mutare ; mais il s'est mépris sur le suffixe. Supposant un 
prototype *remiit-entia, il n'a pu que constater la divergence 
entre le ts de r3muents<^ , — qui répond à un c latin, initial du 
mot ou de la syllabe (après une consonne) et suivi d'«, — et 
Vs qui est le correspondant ordinaire de ^'/ précédé d'une con- 
sonne et suivi d'une voyelle. Si je ne me trompe, nous avons 
affaire ici à un ancien adjectif, dérivé de *re-mutare par le 
suffixe -incus et accordé en pensée avec un substantif féminin 
{casa? capanna?), ou avec un pluriel neutre [pasciia?*mon- 
tajiea ?), pour désigner ces pâturages, ces fromageries, que tour 
à tour on occupe et l'on abandonne au cours de la saison 
d'estivage. Tandis que, dans avalanche, l'activité exprimée par 
le radical verbal est envisagée par rapport à son sujet, dans 
rdmwç7its3 elle est située, par l'emploi du suffixe -inca, dans un 
lieu d'où elle procède et où elle aboutit. C'est une différence 
analogue à celle qu'on observe, dans la syntaxe du participe 
présent, entre son usage ordinaire et le sens passif que nous 
lui prêtons dans des locutions comme une rue passante, une 
toilette voyante, à beaux deniers comptants. 

Comparez Chabrand et Rochas d'Aiglun, Patois des Alpes 
cottiennes... et en particulier du Queyras (Grenoble, 1877), 
p. 93 : « Muando, s. f. Chalet, | Mutare, lat. », et p. 207 : 
« Muande, s. f. Chalet. Maison de pasteur avec un bercail. » 
Une note de la page 93 montre l'identité foncière de ce terme 
et du valaisan rannuçntsd : « Pendant l'alpage, c'est-à-dire pen- 
dant la saison où les troupeaux se nourrissent dehors, ceux-ci 



32 L. GAUCHAT 

montent de chalet en clialet, épuisant les pâturages, au fur et 

à mesure qu'ils arrivent à maturité: les troupeaux redescendent 

ensuite, habitant successivement les mêmes chalets en ordre 

inverse. » Dans les hauts pâturages du Valais, il y a aussi telle 

nmwentsd qu'on visite deux fois par saison, à la montée et à la 

descente. 

Ernest Muret. 



lavra == lucubrare. 

Un de nos lecteurs les plus assidus, M. E. Vuarnet, à Mes- 
sery, Haute-Savoie, nous informe qu'il existe encore, dans sa 
contrée, des traces d'un verbe /prrâ ayant le sens de « soigner 
les bêtes la nuit ». Autrefois, a/â hvrâ équivalait à : mener 
paître les bœufs pendant la nuit. Ce verbe prouve d'une façon 
indubitable l'existence, en franco-provençal, du motlatin lucu- 
brare = travailler de nuit, et rend encore plus probable l'éty- 
mologie du mot làvr^ veillée = lu eu bruni, défendue dans le 

Bulletin, t. III, p. 38. 

L. Gauchat. 



— y^î-^l- 



LA PREPOSITION A' 

— î— 

Variantes phonétiques : a pour Vd V G F N, <? pour 
Berne. — Combinaisons avec l'article suivies d'un mot à ini- 
tiale consonnantique-. Au français an correspondent: o°", 
û, œ, on, u, ou (Vd), w, ô, ou, œ, œ", i (V), u (G), ^°", ou, 
à, on (^F), u, i, ou (N), a, u, i (^B). Au français aux corres- 
pondent : èy, e, i ( Vd), i, e, u, H (V), e (G), èy, e, i (F), 
è, e (N), ^ (Bi. — Pour la liaison au pluriel, v. l'article. — 
Cas particulier: la maison à-n-on notéro (C. V. 1896, 42); 
à-n-on pra (C. V. 1892, 45). La présence de cette n insérée 
devant l'article indéfini s'explique sans doute par la combinai- 
son, très fréquente en patois, de: en-n-un pré, en-n-un coin, 
etc. (par ex. ën-n-oun kâro, Bulletin, VI, p. 26), vu que souvent 
à et en sont complètement synonymes (cf. la fin de cet article). 

Emplois de la préposition. Dans la classification des 
exemples, nous suivrons le système du Dictionnaire général. 
La préposition à exprime un rapport de destination. Il y a lieu 
de distinguer : 

I. Destination de lieu. 

Ss trovè â kabarè di tchvâ byin, se trouver dans le cabaret 
du Cheval Blanc (B); âlè è Porintru, aller à Porrentruy (B); 
en Valais on dit même : je viens d'<z Sion, d'« Louèche (Pott, 



* Ces quelques pages sont un premier essai de mise en œuvre des 
matériaux dont dispose actuellement le Glossaire romand sur ce sujet. 
Dans la rédaction définitive, on réduirait certaines parties que le carac- 
tère du Bulletin indiquait de développer. Les abréviations Vd V G F 
N B désignent respectivement les cantons de Vaud, Valais, Genève, 
Fribourg, Neuchâtel et Berne. C. V. = Conteur vaiidois. 

^ Nous ne donnons ici que les formes principales en plaçant à la 
tête de la série cantonale celles qui sont le plus répandues. 



34 E. TAPPOLET 

Personennamen, p. 348) ; partir à la campagne, aller (ou être) 
à quelque part, à autre part, à nulle part (français populaire 
Vd F V) ; mettre quelque chose à sa poche (pour dans sa 
poche, français pop. G N B), bâirè onna golâie a la casse 
(C. V. 1888, 2i^)\ le vuiichtre envié a botchie David,\e ministre 
envoya chez le boucher David (B, Hist. pat., p. 13); aller à 
l'apothicaire (français pop. Vd F N). Souvent on emploie à 
sans article quand il s'agit d'un apprentissage à faire : apanr 
a èkofi, a kouHiryièr, apprendre le métier de cordonnier, de 
couturière (Chaux-du-Milieu, N) ; aller (être) à maître, aller en 
service : Françoise qu'étal a maître per tsi onna dame, Fran- 
çoise qui était en service chez une dame (C. V. 1892, 33). 
Cf. le wallon, qui dans ce cas emploie à avec l'article. Il dit : 
« être au peintre», pour être en apprentissage chez un peintre. 
On dit dans un sens analogue : mettre un enfant à nourrice 
(au lieu de en, B, Péter). — Le Jura bernois dit aie è dj'ïndr, 
aller à gendre, c.-à-d. aller habiter chez ses beaux-parents. 

Locutions prépositives: a flyan dé va., à côté de vous (Vd); 
a Vétèr d la mézo?i, autour de la maison (Vd) ; ma chambre est 
à niveau du Jardin (F, Grangier) ; cf. le fr. à fleur, à ras. 

IL Destination de temps, 

Hiair à né, hier soir (C. V, 1899, 10); cf. hier au soir, 
anc. fr. anuit; dmindje à vépre, dimanche soir i^Pat. Neuch., 
255) ; à bonne heure, pour « de bonne heure » (fr. pop. Vd F); 
lo père Tiétse halllivè on franc à ti le bomiaji ao poustiyon, le 
père T. donnait un franc au facteur à l'occasion de chaque 
Nouvel- An (C. V. 1891, 46); cf. à Noël, à Pâques, etc. 

III. Destination de but. 

Plusieurs verbes qui expriment une tendance, un effort vers 
un but, sont suivis de à, non seulement: se mettre à, donner à, 
comme en français, mais aussi : suivre à, vouloir à, falloir à, 
aller à, être à, faire à, laisser à. Exemples : s bote â rir, se 
mettre à rire ; s bote â fur, se mettre à fuir, aussi dmoré II â 



LA PREPOSITION A 35 

bœyiy, être planté là bouche béante (B). La présence de l'ar- 
ticle dans ces exemples (« = au) rappelle la construction de 
l'ancien français: c'est folie del promettre, tens est del herber- 
gier, « il est temps de prendre logement » ; met soi ou retourner, 
« il se met à retourner » (Etienne, p. 243). — Suivre à l'affaire 
{Parlons français., 19), probablement sous l'influence de 
« donner suite à l'affaire » ; balyi à Ictchc, donner à lécher 
(N, Brévine), cela veut à dire = cela veut dire : mè faut alla 
trovâ lo tnâidzo (médecin), po savai cein que cein vâo à derè 
(C. V. 1889, 44); ye va vairè cein que cein vollidvè à derè 
(C. V. 1894, 20) ; vu prâo fére tôt cein que faut à fére, je veux 
assez faire ce qu'il faut faire (C. V. 1903, 42) ; V Anglais... lai 
démindè cein que cliaô manaires alavan à dere,... ce que ces 
manières signifiaient. (C. V. 1900, 52). Cf. en français: quand 
il vint â mourir. Cet ai à dire (= cela voulait dire) qu'Lieus 
Madjestâ mettant les pies sus la Comtà(N, Quinche, Couplets, 
32). Après «faire» suivi d'un infinitif: qu'on fasse don assavai 
à ma fenna... qu'on fasse savoir à ma femme {Chanson de Rocati, 
28); po lo férè a caisi, pour le faire taire (C. V. 1903, 43); 
no-z-a adé fé à paï ratnoudiachon, il nous a toujours fait payer 
l'amodiation (Corbaz, p. 19); fn'a fé à plhora (Moratel, Bibl. 
rom.,Tp. Il) ; me su fé à fére on par dé bote, je me suis fait faire 
une paire de bottes (Vd, Dumur) ; Va fei a tia lou vi gra, il a 
fait tuer le veau gras (F, Stalder, Landesspr., p. 383, 27) ; chi 
konto fâ a vini la pi d'ouïe, ce conte fait venir la chair de 
poule (F, Gruyère ) ; se vo faire à préyie, sans vous faire prier 
{Pat. Neuch., 107) ; aussi léchi a epurd, laisser égoutter le linge 
(F, Charmey). Cf. l'historique de cet article. 

Un autre emploi très ancien de à qu'on peut classer ici, c'est 
avoir à nom = s'appeler : il y avait dans notre commune une 
veuve qu'avai ànom Pernetta (Corbaz, p. 53); aussi sans verbe: 
ouna filya a noti Berta (N, Valangin) ; cf. l'historique. Notons 
aussi: être à l'avis que... {Parlons français, 19, 24). Ici, il y a 
sans doute contamination entre ,être d'avis' et ,à son avis '. 



36 E. TAPPOLET 

IV. Destination de personnes, de choses. 

Il y a lieu de distinguer ici trois rapports plus ou moins 
différents. 

1. attribution, par ex. s'adresser â quelqu'un. En français 
populaire on dit : causer à quelqu'un (Pautex, 103) sous l'in- 
fluence de parler à quelqu'un. Cein mé /a rassoveni onco à ion 
de clliâo bons vilho dittons, cela me fait ressouvenir d'un de 
ces bons vieux dictons (C. V. 1901, 33), sous l'influence de 
faire penser à ; de même dans , il rêve toutes les nuits à elle ' 
{Parlons français). Citons ici un emploi particulier, attesté par 
de nombreux exemples, où à sert à exprimer une idée de distri- 
bution : quand V euront bu à tsacon on verro (C. V. 1891, 12); 
dou gailld furieux que tignont à tsacon on grand coûté, ...qui 
tiennent chacun un couteau (C. V. 1890, 21). L'idée sous- 
entendue semble être celle de plusieurs couteaux , distribués, 
donnés à chacun '. Vont z-u à tsacon onna bouna ratélaie, ils 
ont eu chacun sa part (de coups) (C. V. 1894, 46); le tsachao 
ont et a d-obedzi de demanda à tsacon on cognaque po se reveni 
lo tieu, ...obligés de demander chacun un cognac pour se 
remettre le cœur (C. V. 1888, 25); fein est dza venu onna demi- 
dozanne^ ti à tsacofi avoué on violon, ...tous avec un violon 1. 

2. adjonction, par ex. joindre un mot à un autre. 

à équivaut à , en comparaison de ' dans la locution : , il n'y 
en a point à lui pour faire '... (Vd G N), c'est-à-dire à le com- 
parer, lui, avec les autres, à le placer à côté des autres, il faut 
convenir qu'il n'y a que lui pour faire.... ; lai in a min à tioutron 
cordagni por fére dei bi et bon solâ, il n'y en a point comme 
notre cordonnier pour faire de beaux et bons souliers (Vd, 
Dumur) ; se totes le bites ne savont pas déveza (parler) coumeint 
no-z-autro, y'eina tôt parai min à clliao papegai po dessuyi lé 

^ Voici un exemple en français littéraire que je trouve dans Restif 
de la Bretonne (i 734-1 806) : «Je ne rapporterai qu'une- de leurs lettres, 
à chacun, avec une de leurs conversations. » Les Contemporaines, éd. 
Assezat^ p. 84. 



LA PREPOSITION A ■ 37 

dzetns, ...point comme ces perroquets pour contrefaire les gens 
(C. V. 1901, 52): savont tôt. Vont tôt vu, n'y a min à leu po 
férè quiè que sai ...point comme eux pour faire quoi que ce soit 
(C.V. 1899, 43). Tour fréquent en français local. 

3. appartenance, par ex. : ce chien est à moi. Nous ne 
donnons point d'exemple pour l'emploi datif, qui est le même 
qu'en français. Mais il importe de signaler le cas où, pour 
marquer la possession, le patois met à au lieu de de : le cheval 
à David, la fête à ma mère, la bouéba à Samiotet, la fille de 
Samuel ; le ?nonsu reimpliè ce ao tserroton, le monsieur remplit 
celui (le verre) du charretier (C. V. 1894, 6): lo grand Napo- 
léion. pas ce à rUgénie, ma ce à la Joséphine (C. V. 1893, 7). 
Ce à possessif ne s'emploie qu'en parlant de personnes, on ne 
dira pas par ex. le toit â cette maison. — Rangeons ici : l'è à 
son tor (C.V. 1903, 37), construction contaminée de , c'est à 
lui ' et , c'est son tour '. Retrancher cent pages à un livre 
[Parlons français), dû à l'influence de , enlever, ôter à '. 

V. Destination de moyen. 

Tirer à l'arc, à l'arquebuse (fr. pop. B, Péter) ; lo pot io on 
met cein à quiet on vao férè lo quegnu, le pot où l'on met ce 
dont (avec quoi) on couvrira le gâteau (gâteau aux pommes, 
aux cerises, aux œufs), (C. V. 1889, 27); krwd on tay a tav3- 
lyon, couvrir un toit en (de) bardeaux (Odin, Blonay). La prép. 
à marque le prix : acheter à quatre sous de cerises (G, Hum- 
bert); à diéro voliai-vo fréma que na? combien voulez-vous 
parier que non? (C. V. 1889, 15). Ajoutons ici : i w' trovai 
rentire à pieu de 12 jo du b' y net s , je me trouvai rentière à 
raison de plus de 1250 doublons (pièces d'or) (N, Lamp., 
116, 8). Le patois vaudois dit , avoir assez à\ au lieu de de: 
fin a prâo à iena, il y en a assez d'une (C. V. 1894, 43) ; y''in 
a, quand l'ont sâi, que se conteintont de bâirè onna golâie à la 
casse, et qu'ein ont prâo à-n-on simplio gongon, il y en a qui, 
quand ils ont soif, se contentent de boire un bon coup à la 
« casse», et qui en ont assez d'une simple gorgée (C.V. 1888, 



38 E. TAPPOLET 

38). — Aller â âne, à mulet (N, Bonhôte), sans doute par ana- 
logie de , aller à cheval ', , aller à pied '. Est-ce l'idée de moyen 
ou ridée de direction vers un lieu qui prédomine dans 'aller 
à cheval ' ? En tout cas, l'origine de cette locution me semble 
être d'ordre local. Cf. monter à cheval, comme conduire â 
l'échafaud pour sur l'échafaud. — Souvent l'idée de moyen 
s'efface pour faire place à celle d'un simple circonstanciel de 
manière, c'est le cas pour: on ns léy va tyé a puairè, on n'y va 
qu'à peur (Odin, Blonay) ; s'ingrindzi tôt à dé bon, se fâcher 
pour tout de bon (F, Schiveizerbund, 74); d'à prdmi, adv. 
d'abord (C. V. 1892, 20) ; févrai, dsmi àvrai, sp n'é a prsnii Vé 
a dèrai, février, demi-ouvrier, s'il n'est le premier, il sera le 
dernier (Odin, Blonay). 

Cas isolés, a vod^on pà=- vos pareils (F) ; cf. en ancien fran- 
çais à mon semblant = mon pareil, san jn'inmouyè, a inè, cela 
m'ennuie, moi (F, Dompierre) ; il t'a vu aussi, à toi (F, fr. pop.). 
Mé et té servant à la fois de datif et d'accusatif, il est probable 
que cette construction est due à l'analogie de verbes à régime 
indirect tels que , cela me répugne, à moi ', , il m'a obéi, à moi '. 
Comparez aussi l'espagnol, qui habituellement fait précéder le 
régime direct de a (p. ex. ha visto a la reina, il a vu la reine), 
mais qui, tout en mettant le pronom conjoint à l'accusatif, le 
répète, pour le relever, sous la forme du datif; par ex. hizo 
juramento de i?iorir... en el reino defendiendolo a el y a sus 
vasallos, il jura de mourir dans le pays en le défendant, lui et 
ses vassaux. C'est presque exactement le cas de notre , il m'a 
vu, à moi '. — , Etre â court d'argent' (Parlons franc. ), conta- 
mination de , être court d'argent, et , être à court '. — ,à pure 
perte ' pour en pure perte (F, Grangier ; G, Annales J.-J. Rous- 
seau, III, p. 60, où sont cités quelques rares exemples du fran- 
çais littéraire). Dans plusieurs cantons romands, on entend 
dire : , êtes-vous d'à parent avec un tel ' ? — Can stou dzounou 
y sont entra., toté stou fille à le voueithi , quand ces jeunes 
gens y sont entrés, toutes ces filles à les regarder (en français de 
les regarder, infinitif dit historique) [Etrennes frib., 1874, m). 



LA PRÉPOSITION A 39 

Reste à signaler l'absence de à dans le français populaire : 
jusque midi, jusque hier, acheter bon marché (Vd, Callet). 

Histoire, a, è viennent de la préposition latine ad, dont 
l'emploi s'est considérablement étendu dans toutes les langues 
romanes. Nous allons voir que pour la plupart des emplois 
romands de à on trouve des analogies plus ou moins complètes 
dans le français littéraire. Nous avons déjà rapproché le , se 
bouter au rire ' du Jura bernois de l'usage de l'ancien français. 
Quant à l'emploi de , faire â rire', il semble peu répandu dans 
l'ancienne langue; toutefois, à côté d& faire entendre, on pou- 
vait dire faire à entendre (Tobler, V. B. I^, ^2), faire assavoir, 
f attenir (Godefroy), faire à croire (jusqu'au xvn« siècle), 
faire à entendre, faire à conoistre {Rotnanische Stiidien,!, 399). 
Des exemples plus nombreux de cette construction se ren- 
contrent dans d'anciens textes de la région franco-provençale, 
ainsi dans VYsopet de Lyon (voir la note de Foerster dans son 
édit., p. 139 et 146) et dans la Chronique savoyarde de Jean 
Servion(xv= siècle). Le wallon moderne dit également : , donnez- 
moi ou laissez-moi à voir' {Projet de dictionnaire, p. 12), cf. 
Herzog, Dialekttexte, p. E 70. — Quant à la construction , avoir 
à nom ', l'usage en est courant en ancien français, où l'on dit 
également : tenir à époux, à fou, à sot, donner à femme. Cet 
emploi est conservé dans le français moderne : , tenir à hon- 
neur ', , prendre à témoin ', , à tâche ', enfin dans l'italien : 
avère a rappresentante, avère a schifo, avoir en dégoût. — 
Le sens possessif de à suivi d'un nom de personne était d'un 
usage fréquent en ancien français (la fille au roi). Il s'est con- 
servé par ex. dans une bête au bon Dieu, et surtout avec le 
pronom personnel : une tante à moi, avoir maison à soi. — 
Pour l'emploi comparatif, // n^y en a point à lui, on trouve 
également des analogies en anc. français et en italien : de 
toutes ces riens e?isemble noiens a ceste me resanble.... en com- 
paraison de cette (chose-là) (Tobler, V. B. I^, 6) ; picciolo 
podere era il loro alla potenza délia città (Vockeradt, §155,7). 

A titre provisoire, on peut revendiquer comme romandes les 



40 L. GAUCHAT 

constructions que voici : aller â maître, à ékofi, etc., cela veut 
à dire, cela va à dire, il faut â faire, et la grande extension 
donnée à la construction : faire à rire ; tenir â chaam un cou- 
teau et plusieurs expressions plus ou moins isolées. 

Synonymes. La préposition à a un concurrent puissant, 
c'est en, il suffit de rappeler l'usage français: e7i mon nom et 
au vôtre; en France, au Japon, croire e7i Dieu, au bon Dieu. 
Ainsi le Jura bernois emploie couramment en pour à: aie an 
le 7?iâs, aller à la messe ; étr an se pxès, être à sa place ; dir an 
son pér, dire à son père. Pour la délimitation exacte des deux 

prépositions, voir l'article in du Glossaire. 

E. Tappolet. 



LE SUFFIXE ROMAND -ERl 

FÉM. -ÈRlDA 
— î— 

En étudiant l'histoire d'un mot patois, nous sommes souvent 
arrêtés par l'insuffisance de nos connaissances en matière de 
suffixes. Avant de se mettre à rédiger les trésors lexicologiques 
accumulés dans le Bureau du Glossaire, il faudrait pouvoir vouer 
une attention particulière à ces éléments constitutifs de la 
parole, qui reviennent toujours et qu'il est malaisé d'apprécier 
au point de vue de l'idée qu'ils représentent et de leur prove- 
nance, en prenant pour base uniquement le mot qu'on ana- 
lyse. L'un des suffixes qui m'ont le plus intrigué, parce que je 
le rencontrais à chaque pas, sans en connaître la vraie nature, 
est celui qui possède en patois fribourgeois la forme de -èrî., 
fém. -èrîda, et qui s'attache actuellement, à ce que je crois, 
exclusivement à des thèmes verbaux. La difficulté du petit 
problème me paraissait résider dans la forme féminine, pour 
laquelle je ne trouvais de point de départ ni en latin ni dans 
les langues germaniques. Après avoir réuni quelques matériaux 



LE SUFFIXE ROMAND -ERl 4^ 

provenant de diverses parties de la Suisse romande, je crois 
pouvoir présenter l'explication suivante. 

Citons d'abord quelques exemples. Le poète Louis Bornet 
en a dressé une petite liste dans des papiers qui constituent 
une esquisse de grammaire gruyérienne: brûtcrt, -îda^, brainérf, 
pllorérî , tzantérî , sublérî. Ces mots signifient : grondeur, 
crieur, pleureur, chanteur, siffleur, ou plus exactement : qui a 
l'habitude de gronder, crier, etc. Il ressort déjà de ces exem- 
ples que le suffixe désigne en première ligne une personne qui 
fait fréquemment ou habituellement l'action énoncée par le 
verbe 2. Comme les termes correspondants français, les vo- 
cables munis de ce suffixe ont la valeur de substantifs et d'ad- 
jectifs. On peut dire : « il est grondeur » et « c'est un grondeur ». 
L'expression prend facilement un sens dépréciatif. Ainsi dans 
les mots suivants: siikrbtèrî, qui aime à trop sucrer ses ali- 
ments; krbtsatèrl, crocheteur, filou; 7n?rybtèrîda, fille qui se 
regarde beaucoup dans le miroir ; liigcrl, qui reste à regarder 
travailler les autres; bringèrl, qui redit toujours la même chose, 
qui « fait la bringue » ; bbnycri, boudeur : rbterï, qui rote sou- 
vent, etc. Mais ce sens défavorable est donné surtout par le 
verbe sur lequel le suffixe est venu se greffer. Il est absent 
dans tsantèrî, cité plus haut, dans paydnerï (Broyé), qui cligne 
tout le temps des yeux, et beaucoup d'autres. On peut donc, 
à l'origine, considérer le suffixe comme synonyme du français 
-eur et du patois -are, qui en est l'équivalent, avec la diffé- 
rence que le français -eur repose sur l'ancien accusatif latin 
-atore, tandis que le patois -are dérive de l'ancien nominatif 
-âtor. En effet, les sujets interrogés pendant mes courses dia- 
lectologiques m'ont souvent répondu par des dérivés en -èrï^ 
ou en -are des mêmes verbes, un peu au hasard. Ils ne font 
guère de distinction. Il arrive même qu'on mélange les deux 
formations, comme dans isibrbtor?, fém. tssbrbièrîda, qui bal- 
butie (Broyé). 

^ Orthographe de Bornet. 

- Nous avons aussi le verbe hrtila, gronder. 



42 L. GAUCHAT 

Les deux suffixes concurrents sont encore vivaces, et il est 
loisible d'en former des dérivés avec n'importe quel verbe ^. 
Ils rappellent, par le sens, l'ancien suffixe -arius, qui doit 
avoir cessé de produire des mots nouveaux. Nous verrons plus 
loin que -èrï n'en est qu'un composé. 

Quelques cas isolés trahissent que la signification du suffixe 
était autrefois plus étendue. L'expression rotèrî signifie aussi 
«le rot», non seulement la personne qui éructe; kratsèrï 
répond au français « crachat ». 

Malgré l'abondance des exemples que nous avons sous les 
yeux'2, nous n'arriverions pas à découvrir le sens primitif de la 
forme latine de notre suffixe, si nous ne pouvions pas recourir 
au moyen le plus commode de toute investigation étymolo- 
gique : la comparaison. En feuilletant le dictionnaire du patois 
de Blonay (Vaud), par M'"^ L. Odin^^ on rencontre très sou- 
vent le suffixe sous la forme -éréi, qui ne laisse aucun doute 
sur la provenance: -éi ne peut être que le latin -ellus; com- 
parez les mots ozci < avicellus, oiseau, koutci < cul tell us, 
couteau, etc. Je cite deux ou trois représentants relevés dans ce 
dictionnaire : kotérèi, ver blanc, larve du hanneton (en gruyérien 
kotérï)', pyoj'Hcréi, fr, pop. «;piorneur», celui qui geint sans 
cesse; sotdér'ei, sauterelle; chbrdér'ei^ fém. -eila, sourdaud, -e. 
Cette dernière forme confirme notre opinion qu'il s'agit de 
-ellus par la présence d'une /au féminin. C'est une forme ana- 
logique, refaite sur le masculin, car -ella latin en tradition 
directe donnerait à Blonay, comme presque partout ailleurs 



* Ils sont particulièrement fréquents dans les verbes qui désignent 
les bruits. A remarquer que sur les cinq exemples cités par L. Bornet, 
quatre (ou même tous?) appartiennent à cette catégorie. 

2 En voici d'autres, choisis dans diverses régions : barbdtèrî, mar- 
motteur ; ron.nèrT, grognon (Praz de Siviriez , Fribourg) ; épointèré, 
pointilleux; âmâyèré, hésitant; trafdgèré, trafiquant (Praz-de-Fort, 
Valais, féminins en -ira); d\akat3ré, -driya^ jaseur (Lourtier, Valais) ; 
ka-&éré, -éral°, cachottier ( Aire-la- Ville , Genève); adjectifs: grasêré, 
gras ; setséré, sec (Isérables, Valais). 

^ Sous presse, paraîtra prochainement. 



LE SUFFIXE ROMAND -ERÏ 43 

dans la Suisse romande, -ala, témoin bel la, rendu en patois 
par bala. Mais le féminin légitime apparaît dans d'autres patois, 
comme à Hermance (Genève), où l'on dit bramèrè, fém. bra- 
mcrala, criard, pleurnicheur, etc. 

La comparaison nous apprend aussi quelle est l'origine de 
la première partie du suffixe -èrï. En Valais, à côté du féminin 
bramèrèda, on cite bramera, c'est-à-dire le même radical muni 
d'un des développements modernes de -arius'. 

Voilà donc la question résolue : notre suffixe est un conti- 
nuateur diminutif de -arius. Il se range avec -aricius, 
-arilis, etc., dont on a recherché la genèse et la diffusion 
dans des travaux récents. Ce suffixe n'est pas inconnu au fran- 
çais, qui le possède dans volereau, lapereau, poètereau, tom- 
bereau; passerelle, sauterelle, etc. Le terme de Blonay soutér'ei 
est au français sauterelle ce que laivra, fém., est à lièvre, 
masc. D'abord applicable à toute espèce de radicaux-, le 
grand nombre de thèmes verbaux figurant parmi les dérivés en 
-arellus en a de plus en plus limité le domaine de producti- 
vité. Le sens diminutif s'est effacé. La différence qui existait 
une fois entre on bramai 3, un « grondeur (insupportable) » et 
on bramèrï , « personne malheureusement trop encline à la 
gronderie », est oubliée de nos jours. Un chbrdéréi était 
d'abord un homme qui faisait un peu la sourde oreille ou qui 
n'entendait réellement pas très bien. Aujourd'hui cela signifie 
tout bonnement un sourdaud, et il ne me semble pas impos- 
sible qu'on dise en patois : 07i grà chbrdéréi. 

Reste à expliquer la forme féminine en -èrlda (Fribourg et 
Vaud) ou -èréda (Valais). On fait souvent l'expérience que la 
forme masculine des adjectifs est plus résistante que le fémi- 



* La formation féminine -iya de Lourtier, citée dans la note 2 de la 
page précédente, correspond probablement à un ancien -i\a, de -ella; 
-ira de Praz-de-Fort est peut-être le résultat d'un croisement de -ila 
et de -aria. 

- Cfr. chbrdéréi, de sourd, et grasêrè, setséré (note 2 de la p. 42). 

3 Du radical bram + arius, synonvme de hraiiiàré. 



44 - L. GAUCHAT 

nin''. C'est un fait qui donne à réfléchir, mais que je ne puis 
étudier ici. Quelles étaient les possibilités de formations ana- 
logiques pour le féminin d'un mot en -ï? Ecartons les cas où 
la voyelle finale était brève, comme •'\N\x'à{vi-viva^ etc.), -itus 
{puri-purya, pourri, etc.), qui a entraîné par ex. -ilis dans 
suti-sutya, fin, adroit, (lat. subtilis); faisons aussi abstraction 
de cas extraordinaires et ne pouvant pas agir comme mafî, 
7nafït3, fatigué ; il ne reste en -i qu'un seul modèle : prinu-Jn^ 
dreitl-Ir?, droitier, leràzl-ïra, léger, etc., classe très nombreuse 
et qui cependant ne semble avoir exercé aucune influence. 
Peut-être prononçait- on encore d'une part -i? et de l'autre -éi 
à l'époque où l'on fit appel à l'analogie, ce qui rendait les cas 
plus dissemblables qu'ils ne le sont maintenant. Le point de 
départ de la formation -èrJda ne peut donc être un type en -/'. 
Un d existe dans le féminin de mots comme braillard, gui- 
gnard, etc., qui ont à côté d'eux des doublets en -èrï. Mais la 
présence de Vr dans l'ancien patois- me semble empêcher une 
création analogique sur ce modèle. Les mots du type mokèran, 
■da, moqueur, drdfnyan, -da, dormeur, sont également hors de 
cause, avec leur voyelle nasale constituant une classe bien 
caractérisée 3. Je ne vois que des mots peu nombreux en -ô, 
-ôda, comme tsâ, -da, chaud, patilyô, -da, déguenillé (dérivé 
de «patte », au moyen de -aldus?), ou en -ou^ -ouda, comme 



* Ainsi nudus s'est continué directement, tandis que nuda a été 
souvent refait sur divers modèles. On trouve d'excellents matériaux 
sur la question dans l'intéressant article de M. Nyrop, Remarques sur 
quelques dérivés français [Bausteine :(ur romanischen Philologie, p. 503 ss. ; 
reproduit, avec quelques changements, dans le tome III de la Gram- 
maire historique de la langue française, 1908); je mentionne les féminins 
che'tite, gentite, coite (pour coie) ; avarde, bi^arde, igtiarde, etc. Comparez 
aussi ce que dit M. Jaberg à propos du féminin des participes passés 
dans sa remarquable étude Uber die assoziativen Erscheijiungen in der 
Verhalflexion einer sïidostfran:(osischen Dialektgruppe, p. 85. 

^ La consonne finale est aujourd'hui tombée dans nombre de dia- 
ectes. 

•^ Peu importe que la formation -aiida soit elle-même analogique ; 
elle peut avoir précédé et influencé l'autre. 



LE SUFFIXE ROMAND -ER[ 45 

piiyou, -da (-oldus?), qui puissent nous tirer d'embarras *. On 
a lieu de s'étonner que des mots offrant si peu de rapports 
avec le suffixe en question aient pu provoquer la constitution 
d'un type nouveau {-èr) I, -Ida, et que des mots aussi fréquents 
que bî, bàla, beau, et novl, novàla, nouveau, ne l'aient pas 
empêchée. L'embarras que nous éprouvons en face de ce fémi- 
nin en -da montre bien, je le répète, l'intérêt et la nécessité 
d'études d'ensemble sur les suffixes des langues littéraires et 

populaires. 

L. Gauchat. 



' Comparez les exemples français que je choisis dans l'article pré- 
cité de M. Nyrop : bedeaude, boyatidier, échattder (de chaux), marivaudage. 



•î^-t"^- 



46 J. JEANJAQ.UET 



TEXTE 

— f- 

I pesta a Nin"da^ 

Traditions locales en patois de Haute-Nendaz (Valais). 

Dèan hyd chei aroiiâ' i pesta dp an më'^ sën sin è Nin*^da, 
y aei oun shyon.ni liyd dpjan- Fransei D:(îlo du Tsablo. Oun 
dpcban^do kyp vinyei dî Shyoun^ dp né at ô tsaâ, a atrapei^ 
oun'^ pairo vyb kyp poei pa ml chp trangyèa, è ché vyb èy a 
dpman"da chp ouei ashya •' aa moiin'Ha cl] b shyo tsaâ. Fransei 
D:(îlo a di hy9 ouè, k'ouchei pyè jii ènà^. Chon rin jû k oun"^ 
bbkon kyp i tsaa è jû fèin a èprua. I shyon.ni a ën^tèroua a 
ché vyb dèky aei k îr^ ta?i ppjan, kyp i shyb tsaa pbrta^ trei a 
katrp kyën^fâ dp châ chin chp anye, è ara îrp trabatu cn.n 
ordo rin kyp pbr oun"^ pouro vyblè. Atr^ èy a di kye ch mchei 

Lia peste à Nendaz. 

Avant que la peste de l'an mil cinq cents soit arrivée à 
Nendaz, il y avait un marchand de sel qui s'appelait {lUL 
qu'ils disaient) François Gilloz du Chable. Un samedi qu'il 
venait de nuit de Sion avec son cheval, il a rejoint un pauvre 
vieux qui ne pouvait plus se traîner, et ce vieux lui a demandé 
s'il voulait le laisser monter sur son cheval. François Gilloz a 
dit que oui, qu'il n'avait qu'à monter. Ils n'ont rien fait qu'un 
petit bout de chemin, que le cheval a ruisselé [de sueur]. Le 
marchand de sel a demandé à ce vieux ce qu'il y avait qu'il 
était si lourd, que son cheval portait trois à quatre quintaux 
de sel sans se fatiguer et qu'il était maintenant tout mouillé 
rien que pour un pauvre petit vieux. L'autre lui a dit de ne pas 
s'effrayer (////. se faire peur), qu'il était la mort et qu'il montait 



I PESTA A NIN^'DA 47 

pa fé pûHff, kp yiii îr i mo è kp ouajei' amù Charijyè^ rppara 
è taon di bot' i mat^ dp Odo'-^ Prâ. xl^ mat' îron trei d:(oti'én' 
ky îron tim'm choiipèrb' kyp trayon"' pâ dp prœ"^ bon kbrda- 
nyè. A di kyp à in"dpinan, kan charan chôurtei di^^ a mecha, 
ch cûcJf plashya dpkoût à porta d élïj', è k ouchei aoneitshya; 
kyp tshiii x^'i'" kyp yiii arei trutshya at 6 bâton charan tshui 
mo, ma k ouchei pâ di oitn mb, atramin èy arei pa cnmprei 
bën. in"dpman^\ Fransei D~îIo e-t aa chp plashye dpkôùt à 
porta d élîj è i mo a kouniinshya a triitshyè tsâ ché^^ kyp 
chourtf. Ashyé^ a pou pri ctsapâ nyoïm, è Fransei D^zlo, kan 
a yù kyp trulshye' tshui è shyo parin è e-j ami, è tshui x^^^" 
kyp kbnyèchei, a pâ puchû ch ën"tèrtini d ën^tèroua ch îr' pa 
d abb prœ'*. I mo a rppon^dii kyp, d abpsky^^ îr' pa kon**tin, 
arei trutshya yui aoui. yjœ'^ d:(0 apri, è-t arouâ' i pesta : 
mourfon tshui kouni' dp mots è i shyon.ni è mo koum e-j âtr'. 

à Cerisier pour raccommoder les talons des souliers des filles 
de Odo Pra. Ces filles étaient trois jeunes personnes si orgueil- 
leuses qu'elles ne trouvaient pas de cordonnier suffisamment 
bon. Il lui a dit de se placer le lendemain, quand on sortirait 
de la messe, à côté de la porte de l'église et de regarder; que 
tous ceux qu'il toucherait de son bâton mourraient tous, mais 
qu'il ne devait pas dire un mot, autrement mal lui en prendrait. 
Le lendemain, François Gilloz est allé se placer à côté de la 
porte de l'église et la mort a commencé à toucher les uns 
après les autres ceux qui sortaient. Elle ne laissait échapper à 
peu près personne, et François Gilloz, quand il a vu qu'elle 
touchait tous ses parents et ses amis, et tous ceux qu'il con- 
naissait, n'a pas pu se retenir de demander si ce n'était pas 
bientôt assez. La mort a répondu que, puisqu'il n'était pas 
content, elle le toucherait lui aussi. Quelques jours après, la 
peste est arrivée : ils mouraient tous comme des mouches et le 
marchand de sel est mort comme les autres. 



48 J. JEANJAQ.UET 

È-t adon kyp dpjçn ¥îr^ rin chbbrâ kyp kalrb maryâd:(b 
è Nin*^dàta è k an ita dèslrui è don vèadib dou Vëjënan è 
don Chavyèjan. U Chavyèjan chon ishui mo è il V'éjënan 
è rin chbbrâ k oiin mèinâ û brP. Ir^ i avan grâlcha dp 
D:(Jjyan Bourban d à Krèta^^. 

D:(hyoii toupari ky aei yoiin k itâè œ"tr à nibrin"ts^^^ dîtsan. 
Chéré a ita trei d:^o k a pâ yi'i aprbshyè œ"tr^ dp main"db. 
È partei ënsé pb ver deky aei. Kan è jiï ënsé p ë Râclf^^, a 
yiï ini hà p ë tsan d à Oii^ '® plèina a vèi dp kyîclf. Kan a yi'i 
chin, a pincbâ tbnm ën^dèri, ma è troua jû ta : è mo koum 
e-j âtr^. 

Kan è jii paehâ' i pesta, an porta ishui è dra di mo élin"- 
dii è-j oun ch è-j âtrb il xlb d abka^^. A jiï na tèija dp va. 

C'est alors que, à ce qu'on dit, il n'était rien resté que quatre 
ménages à Haute-Nendaz, et qu'ont été détruits les deux vil- 
lages du Visinan et du Saviésan. Au Saviésan ils sont tous 
morts, et au Visinan il n'est rien resté qu'un enfant au 
berceau. C'était l'aïeule (////. l'arrière grand'mère) de Jean 
Bourban de la Crête. 

On dit {litt. ils disent) aussi qu'il y avait un individu qui 
demeurait au delà de la Morenche des champs. Il {Hit. celui-là) 
est resté trois jours sans voir venir de monde de son côté. Il 
est parti du côté du village pour voir ce qu'il y avait. Quand 
il a été en deçà, aux Rasses, il a vu descendre par les champs 
de la Loye plein le chemin de cercueils. Quand il a vu cela, il 
a pensé retourner en arrière ; mais c'était trop tard : il est mort 
comme les autres. 

Quand la peste a été passée, on a porté tous les linceuls des 
morts étendus les uns sur les autres au Creux de l'Avocat. Il y 
en a eu une toise de haut. On distingue encore maintenant en 
haut dans la chambre de Jacques Lathion les petits creux 



I PESTA A NIN'^DA 49 

Otui hçny'^' adï ôra ami'i u pilb dp D::^ahy9 Atshyon è krûji 
k an fépô plan"tshyè è mat^ dp Odb Pra kan parfoumâon 
pilb pb dèfin"dr' a pesta. 

qu'ont fait dans le plancher les filles de Odo Pra lorsqu'elles 
brûlaient des parfums dans la chambre pour se préserver de 
la peste. 

NOTES 

1. Raconté en 1906 par Joseph Michelet, à Nendaz. Pour certaines 
particularités phonétiques du patois de Nendaz et la façon dont nous 
les avons rendues dans la transcription, voir Bulletin, 1907, p. 29, note i. 

2. ddjnn, 3e pers. plur. dans le sens indéfini : on disait. De même 
plus loin, p. 48, dzhyoji, on dit. 

3. Shyoïin, Sion, de Se dû nu m. Dans la plus grande partie du terri- 
toire franco-provençal, -un uni et -onem se sont confondus en -on. Le 
patois de Nendaz, comme d'autres patois valaisans, conserve la distinc- 
tion primitive -ûnum >• -oun et -onem >• -on. Cette particularité 
fournit un indice précieux pour l'étymologie des noms de lieux en -on. 
Ainsi on pourra inférer de la forme patoise Ardoun, pour Ardon, que 
le nom de cette localité renferme aussi le -dunum celtique. 

4. atrapei ; l'infinitif de ce verbe est atrapi, d'où le participe en 
-«' <-ectu. Cf. Bulletin, 1907, p. 29, note 5. 

5. ch ouei asJrya, s'il voulait le laisser. Sur cette disparition du pro- 
nom régime par voie purement phonétique, voir Bulletin, 1907, l. c, 
notes 2 et 9. Elle est ici remarquable en ce sens que le mot suivant 
n'avait pas primitivement l'initiale vocalique. Ouei est l'imparfait régu- 
lièrement développé du verbe « vouloir », qui se conjugue : ouo, ouei, 
ouei, ouschën, oudch], ouan. 

6. k ouchei pyè jii ènâ, litt. qu'il soit seulement eu en haut. Oiichei re- 
présente une curieuse fusion du subjonctif de » avoir », dûcl}^, avec celui 
de «être», chei. Cette forme contaminée est la forme courante du 
subjonctif pour les deux verbes. Oucl}^ peut aussi à lui seul remplir la 
double fonction, tandis que chei est à peu près hors d'usage. 

On remarquera l'emploi des temps du passé dans le discours indi- 
rect. C'est un caractère constant de la narration dans le patois de 
Nendaz. Cf. plus loin : a di kys... ch ouch» plashya,...Jc ouchei aoueitshya,... 
k ouchei pa di oun mo, etc. Voir aussi le conte déjà publié dans le 
Bulletin, l. c. 



50 L. GAUCHAT 

7. ouajei, imparfait de « aller » formé sur vadere, qui, à Nendaz, a 
envahi presque toute la conjugaison. Ind. présent: ijo ou ouajà ; 
imparf. ouajo, rarement aâà ; fut. ouàri ; condit. ouaro ; subj. onajècho 
ou aècho ; inf. a(i . 

8. Chdrijyè, groupe de maisons au sommet du village de Haute- 
Nendaz. 

9. Odo, forme probablement altérée d'un prénom. Le narrateur avait 
aussi entendu la variante Oiito. 

10. chourtei di a mecha, litt. sorti dès la messe, comme plus haut : 
vinyei di Shyoïin, il venait dès Sion. Cet emploi nous paraît confirmer 
l'explication de dès par une fusion de de avec ex. 

11. ô in»ddman; les circonstanciels de temps prennent toujours la 
forme du cas régime là où la déclinaison de l'article est conservée. 
Cf Bulletin, 1903, p. 31, note 5. 

12. tsâ ché... combinaison de la particule distributive tsâ < Kara 
avec le démonstratif, comme on dit : tsâ yoiin, un à un, tsâ pou, peu à 
peu, etc. 

13. d'abisky', contamination de d'abord que avec puisque, qui s'em- 
ploient tous deux en patois dans le sens causal. 

14. Krèta, hameau de la commune de Nendaz. 

15. nidrin'^ts^ ; on donne ce nom à des restes d'anciennes construc- 
tions en pierre qui se trouvent près du village. Pour d'autres exemples 
de ce mot dans la toponymie romande, voir E. Muret : De quelques dési- 
nences de noms de lieu particulièrement fréquentes dam la Suisse romande 
et en Savoie. Paris, 1908, p. 123. 

16. Lieux-dits de Nendaz. 

17. kdny^; le présent de l'indicatif de kànyètr' se conjugue kànyècho 
ou kOnyo, kOny^, kàny^, kànyèchin, konyètr^, kônyèchon ou kOnyon. Il y a 
sans doute eu influence des verbes en -ir, qui ignorent complètement 
la flexion inchoative au présent de l'indicatif: ouaro, je guéris, ouar»,, 
ourir^, ouarin, ouari, ouciron. 

J. JEANJAQUET. 

<»cOO<^«o 

ÉTYMOLOGIES 

-♦- 

I. Xeuch. détchpouènâ, « dévêtu >^. 
M. Ph. Godet, à Neuchâlel, a bien voulu nous communiquer 
l'extrait suivant d'une lettre écrite vers 1861 par G. Quinche, 
auteur bien connu de récits patois et d'un excellent vocabu- 
laire inédit du parler de Valangin : «Que dites-vous de ce 



ETYMOLOGIES 5 r 

retour d'hiver? Il fallait du reste s'y attendre : les mois de jan- 
vier et février avaient été beaucoup trop beaux, tellement 
beaux qu'un imbécile (on peut l'appeler ainsi 1 s'est avisé à 
Engollon (Val-de-Ruz) de planter toutes ses pommes de terre.... 
Les gens ici travaillaient en manches de chemise, et ce fait 
m'a rappelé ce dicton patois de nos ancêtres : Atan vai on lu 
dsii on fétni quenn homme detchepoiiennà 11 mai d févrî.... * 

Le sens de ce proverbe, qui a déjà été publié dans le Glos- 
saire de Bridel, p. 532, et, d'après les papiers de G. Quinche, 
dans le volume Le Patois nciichâtelois, p. 32, est: Autant voir un 
loup sur u)i fuDiier qu'un honuue en manches de chemise au mois de 
février'^. Dans son vocabulaire, Quinche définit detchepouénâ 
par «être à demi déshabillé». On retrouve le mot dans une 
traduction de la parabole des vignerons par M. A. Dardel- 
Thorens en patois de Saint-Biaise : c'étaî on piaisi de le vair 
travaillî : Vétan adf to detchepouénâ {Pat. neuch., p. 369). Il 
équivaut à une forme française « déjuponné » et s'explique par 
le fait que djipon ou djupon avait conservé, en patois neuchâ- 
telois, le sens d'habit d'homme descendant très bas, qu'il a 
aussi possédé en français, témoin les vers de Molière : « Vous 
pourriez bien ici, sur votre noir jupon, Monsieur l'huissier à 
verge, attirer le bâton. » ( Tart., v, 4). Plusieurs passages de 
notre littérature patoise attestent le sens de <' long vêtement 
d'homme ». Le jupon de femmes se disait godillon. Djipon 
perd facilement son / et se prononce alors tchpon., comme dans 
son dérivé. 

2. Neuch. djJr, djïrè^ « aussi ». 

Ce vocable est fréquent en vieux français sous les formes 
g(t)ers, gierre, gier{r)es, avec le sens de « par conséquent, 
alors», et son étymologie a été plusieurs fois discutée, en der- 
nier lieu par M. A. Thomas {Remania, XXXIII, 91-92 1, auquel 
je renvoie pour plus ample information. Il signifie chez nous 

' Cf. des variantes de ce proverbe dans Chenaux et Cornu, Revi 
fribordiey, n« 4; BuUetiti du Glossaire, 1905, p. 17, n" 16; Archives 
suisses des trad. pop., t. XII (1908), p. 166, n" 46. 



52 L. GAUCHAT 

aussi, par ex. dans ces vers de la Bourgeoisie de Valangin, par 
Quinche : Lly èd-avai deu la Tchatlani qu'chi vnian dgtrè grô 
binfti, « il y en avait de la Châtellenie (de Thielle) qui « ci » 
venaient aussi très bien vêtus». Pour le développement du 
sens, cfr. aussi = par conséquent, en tête d'une proposition 
française, qui représente l'évolution sémantique inverse. A la 
Côte-aux-Fées, l'on m'a indiqué la phrase: i />ié dzàr, avec le 
sens « il pleut de nouveau », et â, dzàr comme exclamation de 
surprise avec la valeur : « Qui l'eût cru ! » Mais ces assertions 
sont sujettes à caution. Tissot donne dans son dictionnaire du 
patois des Fourgs^ écrit au bon temps du patois, les sens : « en 
ce cas, s'il en est ainsi, alors ». On prononce djîr{e) au Val-de- 
Ruz et au Val-de-Travers, et djerè à la Montagne neuchâte- 
loise. Cela nous permet de reconstruire un ancien *^y/Vr^i' dont 
1'/ aurait conservé l'accent dans les deux premières vallées, et 
aurait été, à la Montagne, absorbé par la consonne palatale 
tout en rejetant son accent sur le deuxième élément de la 
diphtongue. Le même phénomène s'est produit dans djïrl 
(«gerle», latin gerula) du Val-de-Ruz, vis-à-vis de djérl de 
la Montagne, ou dans etchi^rl (Val-de-Ruz, latin s cala) à côté 
de ètchél (Montagnes). 

Parmi les étymologies mises en avant, je préfère le latin ea 
re^, devenu avec déplacement d'accent * iâre; de ea re me 
paraît contenir un élément superflu, et ea de re une construc- 
tion peu populaire. L'adverbe a été fortement influencé par 
hac hora, qui apparaît envieux français sous les formes <?r, ^rj, 
ore, ores, en patois neuchâtelois moderne comme ora et orè 
(ce dernier seulement dans la composition ankore). A remar- 
quer que le français or a pris la place de l'ancien giers au 
commencement de la phrase, où il tend à être remplacé à son 
tour par aussi^. 

' Les Fourgs sont très peu distants de la Côte-aux-Fées. 

^ Proposé par MM. Meyer-Lùbke et A. Thomas. 

3 Ce qui relève l'importance de cette étymologie, c'est qu'elle 
prouve la survivance du pronom latin is, dont les traces sont bien 
rares en roman. 



ETYMOLOGIES 53 

3. Neuch, lianià, « vite. » 
Voici d'abord quelques exemples, tous tirés du patois de la 
Montagne : vo compratè qu'avoué la mon djamâ nion ti'porret 
virî la snieula pru lia?na, « vous comprenez qu'avec la main 
personne ne pourrait tourner la manivelle (de la baratte) assez 
rapidement» [Pat. neuch., 319, la Sagne); la dcgucuiUc le pra, 
i m (lire 5'^) va adè pieu ïiaiiia, « la frayeur le prend, il s'en va 
toujours plus vite > ; l'acccptron hin ciicoiiot liaiiia on d'joui d'et-a- 
tchet po met ha, « j'accepterais bien encore volontiers [?] une 
paire d'attaches pour mes bas » {Let metchan guignofi, p. 12). 
Je crois reconnaître dans ce mot le latin L'etamente, qui 
pouvait, dans une phrase comme «vas-y gaîment», prendre 
facilement le sens de z'ite. Dans le parler neuchâtelois, aller 
gaîment se dit aussi d'un objet qui a du jeu, qui n'est pas 
serré : Cette vis entre trop gaiement (Bonhôte, Gloss. neuch.), 

4. Neuch. sy rlêdjl, « se réjouir ». 

Le même radical se retrouve dans le verbe sj rléd jî. qui 
correspondrait à une formation *se relœticare, et dont on 
a tiré un substantif verbal rlédj\ s. m., «joie». Les exemples 
sont nombreux. Citons celui-ci : / /"/' a n'avè k avant d'jà reu- 
bia fané et a/an du rlèdj'e qui Vavan de rolie enkouô on viedje 
le Borgognions, « il y en avait qui avaient déjà oublié femmes 
et enfants à cause de la joie qu'ils avaient de bien battre 
encore une fois les Bourguignons. » iSaboulée, p. 4). 

5. Neuch. kvi, « accorder ». 
On det ly qvi çà qu'ly vint d'drait, « on doit lui accorder 
ce qui lui revient de droit» {Djaque-Ignace-Lampadut, p. 10, 
37). Du latin cupere (alicui), qui s'est conservé dans les 
langues romanes sous la forme *cupire, cfr. en vieux français 
covir (un exemple dans Godefroy, plusieurs sous encovir). 

6. Neuch. /rt'c/'r^^, « du coup ». 
Glossaire de Quinche : El ai-z-eu tiouâ frczcrct c fi'a pas 
rebudgie, « il a été [litt. est eu] tué du coup et n"a pas rebougé». 



54 L. GAUCHAÏ 

Equivaut au (i:a.nça.is froid et raide, a.\&c un z de liaison, plutôt 
qu'à frais et raide. Le latin rigidus s'est continué sous la 
forme ré = ferme, raide, revéche, indocile. 

7. Bern. pro^, s. f., « troupeau ». 

Variantes phonétiques: prô, prou', et même pran, à Malle- 
ray, dans lequel il serait difficile de reconnaître le mot latin 
prfeda, n'étaient les formes moneta> man.na?/, seta > san, 
corrigia> kbran, enregistrées par M. Degen, Das Patois 
von Crémine, p. 21. M. B. Dumur a signalé {Rev. hist. vaud., 
1903, p. 114J l'emploi courant dans les documents lausannois 
du xvi"= et du xvii= siècle de prie au sens de « troupeau » : la 
prie de la ville, la. prie du gros bestail, etc. Le développement 
phonétique est, ici aussi, parallèle à celui de seta > siya, 
m o ne ta > mouniya, dans la même région. Le dictionnaire 
vieux français de Godefroy cite plusieurs passages où proie 
signifie «troupeau», provenant surtout de l'Est et du Nord, 
entre autres celui-ci, extrait des Chroniques de froissart : «Jou 
ay veu, dist li espies (espion), \e proie de la ville yssir hors, et 
y a bien sis ou sept cens grosses bestes. » Cette phrase nous 
fait comprendre l'identification, en temps de guerre, de « trou- 
peau » avec « profit d'une victoire ». Comparez pour le sens 
l'histoire des mots robe (allemand Rattb) et butin (allemand 
Beute). La carte troupeau {de moutons) de V Atlas linguistique 
de la France assigne à. notre mot un tout petit domaine mo- 
derne dans le canton de Berne et ses confins. Au Nord, le 
terme français alterne avec 6 (latin hostem), het \Heerde) et 
bande. Cf. aussi Du Cange, sous prœda (2) et Littrésous proie 
(7°), où se trouve encore un exemple de 1787 pour proie 
= troupeau. 

8. Anniv. V9t)u/gr?, s. f., « troupeau ». 

Les variantes de ce mot, qui nous est attesté surtout par les 
patois parlés à l'Est de Sion, et dans la vallée de Bagnes, sont 
trop nombreuses pour les citer toutes ici. Bornons-nous à men- 



ETYMOLOGIES 55 

tionner la forme bagnarde, plus transparente que les autres : 
vèiyuîr?, qui trahit qu'il s'agit de vesti tura. Vèti (yè\.\x) signifie, 
en effet, conduire le troupeau sur l'alpe, et dèvèti, abandonner 
l'alpage. Les prés délaisse's semblent « dénudés » aux yeux d'un 
peuple habitué à les contempler non au point de vue pitto- 
resque, mais de l'économie rurale. Cependant, certaines 
expressions, relevées par Du Cange, telles que ager vestitus 
^ «terrain exploité», feraient croire que notre expression se 
rattache à une ancienne coutume de droit. On dit aussi en 
Valais invèti pour mettre en culture un champ, Tensemencer 
ou y planter quelque chose. Investir est fréquent dans les docu- 
ments pour « mettre en possession » '. 

9. Frib. vichpyon, s. m.. « crayon ». 

Demi-adaptation du terme suisse-allemand wyssblî ( JVet'ss- 
Blei\ pour l'ordinaire blhvyss-, dont la deuxième partie a été 
traduite en romand : Blei = pyon. Le Glossaire manuscrit de 
Louis Bornet contient la forme vichpli, plus rapprochée de son 
origine germanique. 

10. Français pop. raveur, s. f., « chaleur ardente ». 

Dans tous les cantons romands, le mot raveitr est très usité 
en langage populaire. On entend dire : « Quelle raveur il fai- 
sait dans celte chambre » ; « avec ces bonnes raveurs^ le blé a 
bien, pu mûrir» (Ceresole, Scènes vaudoises); «les raveur s de 
la canicule », etc. En patois vaudois, on s'attendrait à la forme 
ravâo. Bridel indique, en effet, un mot pareil : ravaii, éclat 
d'une flamme éloignée, reflet d'un incendie, grande rougeur au 
ciel, ardeur du soleil. Mais on emploie plus souvent, assez 
curieusement, la forme mi-française ravœ{r). Ainsi Conf. vaud. 
18S3, n° 2T,: fasât onna raveu, qu'on châvc (suait) sein remouâ 



' Cf. aussi l'expression chemin de dêvestitiire, chemin pour sortir le 
bois des forêts. 

2 D'après le minerai qui en est l'élément essentiel. 



56 L. GAUCHAT 

(sans bouger). Les formes phonétiquement exactes réappa- 
raissent dans les Alpes vaudoises: ravœu, en Gruyère: ravâ, 
en Valais : ravœu, ravou, etc. Dans ce dernier canton, l'ex- 
pression désigne habituellement une lueur dans le ciel ou à 
l'horizon, produite par le soleil levant ou couchant, un grand 
feu, etc. En patois fribourgeois, le mot s'applique en outre à 
une exhalaison chaude, qui sort par ex. d'un four. Le dialecte 
vaudois connaît également l'extension de sens : reflet de lumière 
ou de flamme —>■ réverbération de chaleur. Moratel, Bibl. 
romane^ ajoute : « Se dit de cette espèce de tremblement que 
l'œil croit voir dans la couche inférieure de l'atmosphère, au 
moment des grandes chaleurs. » Le point de départ doit être 
le latin ruborem, qui a produit le vieux français rouveur, 
rouille des blés, l'espagnol arrebol, rougeur de l'aube et du 
crépuscule ^. Pour expliquer Va de la syllabe initiale patoise, 
il faut recourir à l'influence d'un autre mot. Je suppose que 
*ro7'or, dissimilé en ''revor, a été changé en '*ravor par la 
concurrence des termes chaleur ou ardeur -. 

Le radical ru b- joue un rôle dans la toponymie romande; 
peut-être m'en occuperai-je prochainement. Disons en atten- 
dant que les nombreux lieux nommés ravières n'ont pas néces- 
sairement tous été plantés de raves, mais peuvent représenter 
des endroits situés en plein soleil. 

Dans le val d'Anniviers, le fameux « Alpengliihen » s'appelle 
ravorèy, s. m., ce qui n'est qu'une dérivation de notre mot au 
moyen du suffixe -ellus. Ailleurs, le même mot signifie un 
grand feu. 

II. Vaud. délâo, s. f., «gros chagrin, dépit». 

Ce mot vient évidemment du latin dolorem. Il rappelle 
raveur par le changement caractéristique de la voyelle de la 



^ Comparez le sens indiqué pour le mot valaisan. 

2 Guillebert, Gloss. neiich., p. 118, rattache raveur au latin ravus, 
qu'il traduit à tort par roux, et qui ne paraît pas s'être perpétué dans 
les langues romanes. 



ETVMOLOGIES 57 

première syllabe, due évidemment à la dissimilation de 0-0 en 
e-o, comme dans le fribourgeois cher a pour sororem. Délâo 
ne s'emploie jamais pour désigner une douleur physique; dans 
ce cas, on se sert du terme hybride doulœ, ou de mô \mal). 

12. Frib. ch?jin, -ta, adj., « gracieux ». 
Les acceptions données par nos sources sont: élégant, con- 
venable, qui a de la bonne grâce dans sa personne, dans ses 
manières : il existe aussi un substantif chijintsri, bienséance, 
politesse, convenance dans les manières. C'est le participe pré- 
sent du verbe seoir, tombé en désuétude. Le son J est venu 
allonger toute une série de radicaux de verbes en -ère et -ëre, 
sur le modèle à,ç. faisant , patois /(^/ï;/, et d'autres verbes. On 
dit rire — * risant, traire — * traisant, choir — * chesa7it, etc. 

13. Frib. cdèrbala, «assommer, étourdir». 

De * excer( e)bellare, cfr. en vieux français escerveler 
« faire jaillir la cervelle hors du crâne ». 

14. Suisse rom. ètâva, s. f., « latte ou échalas de palissade ». 
M. Oaston Bigot termine sa petite étude de l'article estave^ 
de Godefroy, insérée dans la Romania, XXXVII, p. 29g ss, par 
les mots: « si lelatin statua est resté dans le vocabulaire du 
peuple jusqu'à l'époque où le français a arboré ses couleurs, il 
est incontestable qu'il a dû revêtir la forme * estave\ mais 
* estave n'a pas encore été trouvé dans les textes ». Il sera per- 
mis d'identifier avec ce mot latin le terme ctàva (Vaud),^î?^?'rtr 
(Fribourg), èi}àva (Valais), qui désigne certaines parties des 
clôtures de prés dans nos montagnes. Comme les systèmes de 
haies varient beaucoup d'un lieu à l'autre et doivent avoir 
varié dans le temps, il n'est pas facile de déterminer le sens 
primitif du mot. Dans les cantons de Fribourg et de Vaud, ce 
sont des lattes refendues, placées horizontalement ou en biais 
sur des pieux croisés en X ; en Valais, où l'on a plus de chances 
de rencontrer la signification primitive, on appelle de ce nom 

' Il faut peut-être lire estans, cfr. Zeitschr.f. roui. Phil., XXXII, 753. 



S8 L. GAUCHAT 

les planchettes verticales clouées contre les traverses qui 
relient les pieux. Ce dernier sens s'accorderait assez bien avec 
celui de statua. Le sens Ôl' éclat de bois que étava prend dans 
le Bas-Valais pourrait s'expliquer par un ancien usage de se 
servir d'éclats de bois pour clôturer. Aucune difficulté phoné- 
tique, le l' naît de Vu, comme dans vidua > véz'a. 

15. Frib. iyiti, s. m., «culot». 

Le mot tyiii s'applique en Gruyère au dernier d'une nichée 
d'oiseaux, d'une ventrée de cochons, au cadet d'une famille, 
au dernier reçu dans une compagnie. On le retrouve dans les 
Alpes vaudoises, avec les mêmes sens, auxquels il faut ajouter 
celui de « petit doigt » {kun, Rossinières). Cette dernière 
acception, qui figure déjà dans le Glossaire de Bridel, sous 
kin, rend certaine l'étymologie de quintus qu'on lit à la fin 
de cet article. Le petit doigt étant le plus faible a donné son 
nom d'ordre au dernier-né d'une nichée. Les autres significa- 
tions s'en sont déduites aisément. La phonétique n'a rien à 
opposer à ce raisonnement. 

16. Val. ayjsnâ, « soigner le bétail le soir ». 

De *adcœnare; le sens primitif était celui de «donner le 
repas du soir». Le c latin devant <?, / aboutit à yj dans la 
vallée de Bagnes', par exemple, cfr. yjin = cinq, yjîr? ^=. cire, 
etc. Cœna se prononce donc ylin-na et signifie i" repas du soir, 
surtout en parlant des bêtes, — pour l'homme, le terme est de 
moins en moins usité, — 2° le lieu où ce repas est donné, l'en- 
droit où l'on mène pâturer le bétail le soir, 3'' le temps em- 
ployé à ce repas. Comparez addnâ (*addisjejunare) = 
« nourrir le bétail le matin ». 

17. Français pop. déquepiller, «débarrasser». 

Expression propre au parler provincial de Neuchâtel et de 
Berne. On entend dire : « On l'a fait déquepiller de la place ; 



1 Dans d'autres parties du Valais, le mot existe sous d'autres formes. 



ETYMOLOGIES 59 

il faut dêquepiller les mulots, les taupes; déquepille-\.o\ d'ici, 
vilain merle ; il a bientôt eu déqiiepillc son héritage =: dila- 
pidé, dépensé follement ». Nous avons aussi le substantif ^/^z/^- 
pille, par ex. dans l'exclamation : « quel rude déquepille » 
= quel bon débarras ! Le patois du Val-de-Ruz possède le 
verbe dèkplyî, ancêtre du terme français, dans le sens indi- 
qué, ainsi que le substantif </<^^///)'', m. Le mot n'est pas rare 
dans les anciens documents neuchâtelois, où il a généralement 
la forme décupiller. Ex. : la femme dud. mons^ Claude luy 
■dict : Je veulx estre decupillée de mon mary (Procédure de 
1568). Uescupillera tous les vieux bâtiments qu'il faut oster 
pour remettre celuy cy en sa place (Chaux-de-Fonds, 16601. 
Le mot réapparaît dans le canton de Fribourg, mais avec un 
tout autre sens: dekupilyî, « enlever les cupules des noisettes », 
etc., qui est dérivé de kupilya, involucre et cupule des glands, 
noisettes, etc. En Valais (Charrati dekbpeyi signifie débarrasser 
un vase, un panier de son contenu. Voir aussi, pour le vaudois. 
Bulletin, IL p. 20. n» 47. Je n'hésite pas à identifier ces mots: 
débarrasser un t"ruit de ses cupules a pris le sens plus large de 
« débarrasser de n'importe quelle chose gênante ». L'étymo- 
logie serait dans ce cas dis-}- cuppicula, ce dernier diminutif 
de cùppa, les cupules formant une espèce de petite coupe 
soudée à la base du fruit et l'entourant *. 

Les fortes variations de signification qui peuvent se pro- 
duire d'un de nos cantons à l'autre, prouvent combien nos 
connaissances sont fragmentaires et combien toutes nos inves- 
tigations étymologiques sont livrées aux hasards d'une tradi- 
tion mal connue et souvent interrompue. 

L. Gauchat. 



' D'après dêquepiller, on a créé euqiiepiller, prononcé aussi aquepiller 
ou èquepiller, embarrasser, gêner. On dit au Val-de-Ruz : é :(é èkplyïe 
dé-i èfan d son frâr, il a eu à sa charge les enfants de son frère. De 
ce verbe est tiré aqiiepilk, embarras. 



-^î^-^- 



GENEVOIS ou GENEVOIS ? 

-*- 

On sait que ces deux variantes du nom des habitants de 
Genève existent concurremment, la première étant seule usitée 
à Genève et dans les régions avoisinantcs, tandis que les écri- 
vains français se servent de préférence de la seconde. Un de 
nos compatriotes qui professe le français aux Etats-Unis, 
M. Albert Schinz, vient de consacrer à la question de savoir 
laquelle de ces deux formes doit être adoptée une étude qui 
ne saurait nous laisser indifférents *. L'auteur conclut (p. 300) 
que : « L'ignorance des principes phonétiques de la langue 
française seule peut laisser subsister le moderne Genevois. » 
Voilà une condamnation catégorique et qui surprendra proba- 
blement bien des Suisses romands. Est-elle sans appel et ne 
nous reste-t il qu'à abjurer au plus vite nos erreurs passées? 
Nous ne le pensons pas. M. Clédat, professeur à l'Université 
de Lyon et directeur de la Revue de philologie française, a 



* Autour d'un accent, dans la Revue de philologie française et de littéra- 
ture, t. XXII (1908), p. 291-301. Aux renseignements de fait qu'il 
donne sur l'emploi des deux formes, M. Schinz aurait pu ajouter que 
Littré, dans le Supplément du Dictionnaire, écrit genevois et s'appuie 
pour cette orthographe sur le Complément du Dictionnaire de V Académie 
de 1842. Mais il fait observer que l'usage est différent à Genève. Le 
Dictionnaire phonétique de la langue française, par Michaelis et Passy 
(Hanovre, 1897), ne donne pas genevois ; en revanche, à côté de gene- 
vois, il enregistre une prononciation genevois, qui est aussi attestée, et 
même placée avant les deux autres, dans le grand dictionnaire français- 
allemand de Sachs- Villatte. C'est évidemment une dérivation analo- 
gique récente, créée par des personnes qui ignorent les formes tradi- 
tionnelles. Le Dictionnaire de Trévoux (Nancy, 1734) écùx genevois et 
ne mentionne que pour les condamner les variantes genevois et génois, 
qui ne se disent plus, «à moins que ce ne soit en quelque province ». 



GENEVOIS OU GENEVOIS 6l 

•déjà fait suivre de réserves l'article de son collaborateur, et 
admet que genevois « semble bien être la forme régulière de 
l'adjectif. » 

Nous ne suivrons pas M. Schinz dans l'établissement labo- 
rieux des ^< principes phonétiques » sur lesquels il prétend 
appuyer sa thèse. Ses déductions manquent trop de base histo- 
rique pour être concluantes. A notre avis, le problème se réduit 
à ceci: Etant donné le mot Genavensis, attesté dès l'époque 
latine (civitas Genavensium, pagus Genavensis), qu'a- 
t-il dû devenir en français par l'application des lois phoné- 
tiques qui régissent le développement de notre langue? Or 
n'importe quel manuel de grammaire historique nous dira 
qu'un e protonique initial devient dans la règle e sourd (que 
nous notons par p; M. Schinz l'appelle semi-muet) et que Va 
de la seconde syllabe, en vertu de la loi dite de Darmesteter, 
aboutit également à p. Genevois est donc le produit tout à fait 
régulier de Genavensis, et cette forme a dû être jadis la 
seule employée partout. Genevois n'est cependant pas une 
déformation isolée et purement accidentelle, et nous ne sau- 
rions l'attribuer avec M. Clédat à une simple « fausse lecture». 
Il est incontestable qu'il y a dans la langue moderne une ten- 
dance marquée à remplacer l'ancien e sourd par e accentué en 
syllabe initiale, et surtout lorsque la syllabe suivante renferme 
aussi 3. C'est ainsi que des mots commQ prévôt, pépin, quérir, 
férir, chéneau, génisse, désirer, chhievière, chcnevis, et quantité 
d'autres, étaient anciennement prévôt, pépin, quérir, etc., avec 
£ sourd. Mais c'est là une simple tendance, qui, dans nombre 
de cas, n'a pas triomphé ou n'a triomphé Qu'à une é])oque 
toute récente'. On trouvera dans l'ouvrage de Thurot, De la 

' M. Schinz s'est appliqué à représenter comme absolu le principe 
suivant lequel deux syllabes consécutives ne peuvent contenir un e 
sourd en français. Ne pouvant cependant pas éliminer des exceptions 
aussi gênantes que devenir, recevoir, relever, et autres composés avec rc-, 
il s'efforce d'en affaiblir la portée par des considérations où se fait 
cruellement sentir le manque de connaissance du développement histo- 
rique. S'il récuse Genei'iève comme exception, parce que c'est un nom 



02 J. JEANJAQ.UET 

prononciation française depuis le xvi' siècle, t. I, p. 121-142^ 
d'abondants détails sur ces modifications, ainsi que sur les 
hésitations qui en sont résultées et qui, pour quelques mots,^ 
durent encore aujourd'hui. 

Le parler de la Suisse romande s'est montré en général plus 
conservateur à cet égard que la langue de Paris. 11 n'a pas seu- 
lement maintenu genevois, mais il connaît encore génisse, pépin 
{pépin n'est devenu officiel qu'en 1878), chenevière, chenevis 
(abandonné par l'Académie seulement en 1835), cheneau, 
etc. Pour les mots qui font partie de la langue commune et 
sur lesquels l'Académie s'est prononcée, nous ne songeons 
naturellement pas à défendre la forme sans accent, qui n'est 
plus qu'un archaïsme provincial. Mais le cas de genevois est 
différent. Il s'agit d'un dérivé de nom de lieu, et l'usage local 
indigène est ici bien autrement important que l'emploi occa- 
sionnel et restreint qui a pu se développer ailleurs, fût-ce même 
à Paris. Comme, au surplus, nous avons montré que genevois 
est parfaitement normal et correct au point de vue de la pho- 
nétique française, nous ne voyons vraiment pas pourquoi les 
milliers d'individus qui emploient journellement cette forme 
devraient l'abandonner pour y substituer une altération posté- 
rieure plus ou moins récente, qu'aucune autorité décisive n'a 
consacrée. Bien loin donc d'accepter les conclusions de 
M. Schinz, nous sommes au contraire d'avis qu'il est du devoir 
de tous les Genevois et de tous les Suisses romands de main- 
tenir énergiquement, dans l'écriture comme dans la pronon- 
ciation, la bonne forme traditionnelle genevois^ et d'aider 
ainsi à son adoption générale en France, où elle compte déjà 
des partisans tels que MM. Lemaître et Lanson et de puissants 
auxiliaires comme les dictionnaires Larousse. 

Quant au développement du nom même de Genève, dont 



propre, il sera permis de lui signaler encore chevelure^ ècheveU, ensevelir. 
Est-il besoin d'ajouter que «l'euphonie de la langue française», cette 
grande ressource des grammairiens à court d'explications précises, n'a 
rien à voir dans la question ? 



GENEVOIS OU GENEVOIS 65 

M. Schinz s'occupe à la page 29S d'une façon qui nous paraît 
bien insuffisante, voici, à notre avis, comment il s'explique. 
Genava, la forme la plus ancienne à laquelle nous puissions 
remonter, était un proparoxyton, dont l'accentuation primitive 
s'est conservée dans l'allemand Genf ei dans le patois d^tfva. 
Lorsque le français devint réfractaire à la prononciation pro- 
paroxytonique, la réduction en paroxyton s'effectua de façon 
différente suivant les régions. On peut distinguer trois procédés : 

1° Syncope de la voyelle médiane: Gén(a)va > Genve(s) 
ou, avec une r adventice, Genvre(s] (cf. chanvre). 

2° Syncope de la syllabe finale : Géna(va) > Genne{s) 
(d'où l'adjectif mentionné plus haut Génois). 

3° Maintien des trois syllabes avec avancement de l'accent 
sur la seconde : Génava > Gène va > Genève. 

Toutes ces variantes existent concurremment et sont attes- 
tées dans notre ancienne littérature ^. Le premier procédé 
représente le traitement normal du français, le second appar- 
tient plus spécialement à la région de l'Est, et le troisième à 
celle du Sud-Est. Le triple développement de Génava se 
retrouve d'une façon tout à fait parallèle dans cannabu 
> 1° fr. chanve, chanvre; 2° dans l'Est chenue ; 3° dans le Sud- 
Est chenève. (Voir pour les formes exactes des patois et leur 
répartition \ Atlas linguistique de la France, carte 234.) Cf. aussi 
* J à c o m u s (ital. Giacomo) > i ° J aimes ; 2° Jacques : 3° Jaquhne 
(nom de famille lyonnais). Isara > 2° Oise ; 3° Isère. 

Genève est donc un développement dialectal particulier à la 
région franco-provençale-, qui a supplanté dans l'usage les 
formes proprement françaises. j. jeanîaq.UET. 

* Voir E. Langlois, Table des noms propres de toute nature compris 
dans les chansons de geste (Paris, 1904), p. 272-273. 

'^ Un déplacement d'accent dans des conditions tout à fait analogues 
s'est produit beaucoup plus tard en français dans sêmble-je >■ semhU-je, 
chante je >• chanté-je, etc. Pour des exemples du phénomène franco- 
provençal dans les patois romands, voir Bulletin, 1906, p. 48. 



TABLE DES MATIERES 



Pages. 

M. Gabbud et L. Gauchat. Mélanges Bagnards : I. Le 

genre des noms 3 

E. Tappolet. Andain 12 

E. Patru. La dràga, patois de la région de Troinex 

(Genève) 21 

J. Jeanjaquet. È fâoua de Prfttpfo, conte populaire en 

patois de Conthey (Valais) 22 

E. Muret. Etymologies: avalanche, niayen et r9mwenfs9 . 24 

L. Gauchat. Lavrn =:lucubrare 32 

E. Tappolet. La préposition à 33 

L. Gauchat. Le suffixe romand -èrî, fém. -èrjda. ... 40 
J. Jeanjaquet. I pesta a Nin'^da, traditions locales en patois 

de Haute-Nendaz, avec notes 46 

L. Gauchat. Etymologies: i. Neuch. détchpouènâ, dévêtu. 

2. Neuch. cljîr, djjrè, aussi. 3. Neuch. liama, vite. 

4. Neuch. s9 rlédjT, se réjouir. 5. Neuch. kvi, accorder. 

6. Neuch. frèzèrè, du coup. 7. Bern. prôd, troupeau. 

8. Anniv. vad^uigrd, troupeau. 9. Frib. vichpyon, crayon. 

10. Français pop. raveur, chaleur ardente. 11. Vaud. 

délào, gros chagrin, dépit. 12. Frib. chdjin, -ta, gracieux. 

13. Frib. èûèrbalâ, assommer, étourdir. 14. Suisse rom. 

ètâva, latte ou échalas de palissade. 15. Frib. tyin, culot. 

16. Val. ayldnâ, soigner le bétail le soir. 17. Français 

pop. déquepiller , débarrasser 50 

J. Jeanjaquet. Genevois ou Genevois ? 60 



Lausanne. — Imprimerie Georges Bridel & C" 



BULLETIN 



DU 



GLOSSAIRE DES PATOIS 



DE LA 



SUISSE ROMANDE 



PUBLIE PAR LA 



Rédaction du Glossaire, 



HUITIEME ANNEE 
1909 



ZURICH 

BUREAU DU GLOSSAIRE 

Hofackerstrasse 44 



SYSTEME DE TRANSCRIPTION 

A. VOYELLES 

a, è, é, i, II, ou ont la même valeur qu'en français. 

à =■ ouvert (comme dans bord [bàr\). 

•=. fermé {^eau [^o]). 

^ =: œ ouvert (bewrre \bœr\i. 

û? = a? fermé {ieu [fcé]). 

e, o, ce sans accent sont des voyelles moyennes. 

9 {e renversé) = e sourd (brebis [br^bi]). 

an, in, on, un, sont les voyelles nasales des mots français t^wps 

{tan\ main [min], rond [ron], ]unài [lundi], 
in, Un, oun désignent les nasales de i, u, ou, qui ne se trouvent 

que dans certains patois du Jura bernois et du Valais. 

a, voyelle intermédiaire entre a et o. 
à = è très ouvert. 

Les diphtongues sont notées ay, èy, èy, aou, au, etc., o\xya,yèt 
yo, oua, uœ, etc., suivant la nature et le mode de combinaison 
des éléments qui les composent. 

B. CONSONNES 

b, p, d, t, j, ch, V, f, s, z, l, m, n, r ont le même son qu'en français, 
g représente partout le son dur de ^oût \gou\ 

^ » » » coup \Jîou]. 

ly = /mouillée dans l'ancienne prononciation tait/e [ta/y']. 

ny = n mouillée comme dans vi^we [viny], 

y s'emploie comme dans le français j'eux [yé], fuszon [fuzyon], 

pted [pyé]. 
h ■=■ aspiration semblable à celle de l'allemand Aoch. 
^ = son du t/i dur anglais. 
é = son du th doux anglais. 
X = son de l'allemand \c/i. 

C. GÉNÉRALITÉS 

Les voyelles particulièrement longues sont surmontées d'un 
trait horizontal: â, etc. 

Les sons faiblement articulés sont notés en caractères plus 
petits, par exemple a', a", ow, etc. 

Un petit trait sous une voyelle {a) indique qu'elle porte l'accent 
tonique. 



MELANGES BAGNARDS 

-♦- 

IL Les expressions servant à rendre l'idée 
de « pleuvoir » et de « neiger ». 

Dans l'ensemble du vocabulaire, un patois local ne saurait 
aucunement soutenir la comparaison avec la langue française. 
Le dialecte est particulièrement pauvre en termes généraux et 
abstraits, ce qui fait qu'une partie des questionnaires du 
Glossaire roviand ont produit un résultat plutôt faible. En 
revanche, sans même se confiner dans le domaine technique 
de l'agriculture et des occupations campagnardes, il est facile 
de trouver des cas ou un seul patois, tout imparfait qu'il soit, 
peut rendre des points à la langue littéraire. Nous aimerions le 
prouver en énumérant les nombreux termes qui correspondent 
dans la vallée de Bagnes au mot français « pleuvoir ». 

Cette multiplicité n'a pas lieu de nous étonner. Tout au plus 
gênante pour les promeneurs et les badauds, la pluie ne change 
guère les habitudes citadines, tandis qu'elle fait l'espoir et la 
fortune, cause le désarroi et le malheur du paysan. 

Il est d'abord curieux de constater que le terme propre, le 
correspondant direct du latin pluere, ou plutôt de son équiva- 
lent vulgaire * p 1 o v é r e , c'est-à-dire le verbe plouay ^ , n'est plus 
usité aujourd'hui que par quelques vieillards qui s'en servent 
rarement. Il en est de même du verbe nay, «neiger», lat. 
*nivëre, qui avait remplacé l'ancien n ingère, et qu'on peut 
désormais considérer comme archaïsme en bagnard. Beaucoup 



^ Signe de décadence : plusieurs patois romands ont formé un infi- 
nitif ^/)'ôrf;(z, qui équivaut à un français upleiiger», sur le modèle de 
neiger. L'analogie est facilitée par le fait que plu via donne plyàd:^ 
dans nos patois. 



4 M. GABBUD ET L. GAUCHAT 

d'habitants de la vallée ne connaissent ni ne comprennent plus 
cette expression. Ces termes, qui avaient paru commodes et 
significatifs pendant deux mille ans, sont vieillis, rouilles, relé- 
gués au vieux fer^. Cela est d'autant plus surprenant que l'ex- 
pression qui en triomphe doit nous paraître bien incolore et 
insignifiante: on dit balyè {de plbdz9, de nay)-. Comme le 
complément de plbdzs est généralement supprimé, on se con- 
tente de dire : (//) donne'^ pour il pleut. Dans la vie et dans le 
développement linguistique, les successeurs ne se distinguent 
pas toujours de leurs prédécesseurs par l'abondance de leurs 
qualités. Qui donne la pluie? On ne s'en rend pas compte*. 

Le langage est plus énergique lorsqu'il s'agit de caractériser 
une pluie forte ou fine. Pour une averse, on se sert volontiers 
de mots qui signifient battre (cfr. en français : pluie battante). 
On emprunte les verbes rolyè^, évouapâ, dzsrbâ {de plodzi) et 
même étnlyè {«. étriller >> = battre à coups redoublés). Le 
second de ces termes a le sens de frapper à grands coups et 
s'emploie par exemple en parlant des batteurs de blé. Le troi- 

^ Le substantif /)/za'é; et les dérivés pluvieux et k pleiivig7ier » (voir 
plus loin) ont cependant conservé toute leur force vitale. Les cartes 
1034 (pleuvoir), 1035 (il pleut), 1039 (pluie) àe'V Atlas liiii^niistique de la 
France prouvent que le substantif est le mot le plus résistant des trois. 
// pleut est souvent remplacé par il tombe de l'eau ou il mouille. L'infi- 
nitif manque dans de vastes contrées. Pluie a fait naître le dérivé 
bagnard plàd^iro, grande chute d'eau. 

2 Comparez halyè xlouè, « donner (du) soleil », faire un beau temps. 

3 Les patois des vallées valaisannes supérieures (p. ex. Anniviers) 
possèdent encore le verbe ddtiâ, qui prend le même sens. 

^ L'expression allemande es eriebt Regeii n'a certainement exercé 
aucune influence sur la création de « il donne de la pluie ». Du reste, 
elle n'a pas la même signification et désigne une pluie à venir, recon- 
naissable à des symptômes atmosphériques. 

^ Signifie battre dans d'autres patois; comp. la tournure populaire : 
il pleut à la roille. Une rapide revue des matériaux du Glossaire nous 
fait trouver les autres verbes suivants au sens de battre pris métapho- 
riquement Tpour pleuvoir : drdyn , averse « drillée » (Le Chenit) ; ràcha, 
u rossée» (Vaud, Fribourg, Berne); tape (Berne); chake, <i claquée», 
(Berne). Cfr. le suisse allemand bràtch = fesser et pleuvoir fortement. 
N'oublions pas de mentionner oiia batyoua de plàd^^ (Bagnes). 



MELANGES BAGNARDS 5 

sième dérive peut-être de gerbe et rentre dans la même 
sphère d'idées. Un cinquième verbe dàrdzyè, dans d'autres 
patois valaisans dradjye (de dragée^ grenaille ?), appliqué à une 
forte averse chassée par le vent, paraît représenter l'idée 
d'une chose lancée avec force. Les cinq verbes cités ont à 
peu de chose près une acception identique. Individuellement, 
l'un peut paraître plus expressif que les autres. A côté des infi- 
nitifs, nous avons les substantifs rdlya, évouapàyd, dzjrbây), 
étr?lya, dbrdzya. Il est difficile de dire si les substantifs ou les 
verbes ont reçu d'abord le sens figuré indiqué. On rencontre 
parfois aussi 3 rgb, s. f., pour la pluie. Pour la formation et 
l'absence de la mouillure devant 3 final, on peut rapprocher 
le couple molyè et 3 mgh = mouiller — mouille, avec le sens 
général de pleuvoir et pluie. On dit ainsi s? yan n in pne" de 
mol3, cette année est pluvieuse. Le terme est rare. De même 
bab, tiré de balyè susmentionné : on tin vryya su a bah, un 
temps enclin à la pluie. 

Lorsqu'au lieu d'une forte ondée on n'a affaire qu'à une 
bruine légère et bénigne, le patois ne manque pas de ressources. 
Voici d'abord plusieurs diminutifs qui rendent cette idée : 
plbvsnyè ,ou plbnyè, selon la tendance individuelle ou locale 
de conserver ou de supprimer le z' intervocalique. En français 
suisse on dit également <<• pleuvigner^ ». Plbnyè a engendré un 
sous-diminutif//<7«>'a/j>'<^, qui désigne une pluie encore moins 
abondante. Avec le même élément formai ont été constitués 
les verbes à peu près synonymes gbtsnyè et rszpnyè'-. Ils sont 
plutôt inférieurs en force à plbnyè, grâce à leur origine : gota, 
goutte et le radical du mot rose'e. L'appellation moderne balyè 
a occasionné la formation du diminutif balyatsyè 3, qui se rap- 
porte à une pluie peu importante et passagère. 

Non content des treize verbes cités jusqu'ici, le patois 

' Comp. l'italien pioi'igginare. Tous nos patois connaissent le mot ; 
dans le canton de Berne, l'n n'est pas mouillée. 
^ Substantils çdt^nya, rdj^nya. 
^ Cfr. dànoutsé du val d'Anniviers. 



6 M. GABBUD ET L. GAUCHAT 

bagnard possède encore les expressions konpleyè ou tsarmasyè 
pour une pluie intermittente pendant une certaine période de 
temps, avec de rares éclaircies de soleil (juin 1909!), d'origine 
obscure. Substantifs konpli, m., et tsarmasèri , f. Enfin une 
bruine froide plus ou moins abondante, tombant de travers et 
souvent accompagnée de neige, est désignée par le vocable 
dz9frasyè, qui est susceptible de s'appliquer à la neige seule. 
Son compagnon obligé est le substantif dz?frasya. Le suffixe 
verbal est -aceare,le radical probablement apparenté à celui 
du français givre. 

Pour neiger, le Bagnard s'est montré moins inventif. Aussi la 
saison morte est-elle moins importante pour le paysan. Cepen- 
dant, l'intérêt dont il accompagne la chute de la neige est suf- 
fisamment attesté par les verbes nèoutsyè, à peine connu au 
Val de Bagnes ^ ; sandreye, neiger en flocons ténus et peu 
pressés ; grizayè et blantsi, qui désignent différents degrés de 
couverture de la terre par la neige: bar doua, tacheter, qui 
s'applique à une étendue enneigée, mouchetée de taches noires 
où la neige a disparu. Taranâ se dit enfin du sol en voie de se 
débarrasser de sa couche blanche ; quand il è tarin {^=. ter- 
rain^, le moment est venu où .recommencent les joies et les 

labeurs de la vie agricole. 

M. Gabbud et L. Gauchat. 

* Existant dans la vallée du Rhône. 



TEXTE 

-^- 

Fragment du poème des Paniers, de F. Raspieler. 

Transcriptions en patois de Courroux et de Charmoille (Berne). 

Nous donnons ci-aprcs un fragment des Paniers, transcrit phonéti- 
quement d'après la prononciation des patois de Charmoille et de 
Courroux. Ces deux versions permettront au lecteur de se faire une 
idée des différences assez notables qui existent entre les parlers de ces 
deux villages. Nous devons celle de Charmoille à la grande obligeance 
de M. Fridelance, tandis que celle de Courroux est empruntée, ainsi 
que la traduction, à l'édition de M. A. Rossât, parue dans les Archives 
suisses des traditions populaires, t. VIII, p. 213-219, et qu'il a bien voulu 
nous autoriser à reproduire ici. Charmoille se trouve à l'extrémité Est 
de l'Ajoie, à 10 km. de Porrentruy; Courroux est situé dans la plaine 
de Delémont, à 2 km. de cette ville. Les deux villages, situés à une 
distance de 14 km. l'un de l'autre, sont séparés par une chaîne de 
hauteurs formant le plateau de Pleigne. 

Les « Paniers » sont le poème à la fois le plus populaire et le plus 
ancien que possède la littérature patoise du Jura bernois. On l'a consi- 
déré longtemps comme une œuvre originale de Raspieler, curé de 
Courroux, mort en 1762. Mais, grâce aux infatigables recherches de 
M. A. Rossât, publiées dans les Archives suisses des traditions populaires, 
t. VIII (1904) à X (1906), il est aujourd'hui bien établi que Raspieler 
n'a fait que traduire et amplifier dans le patois de son village un poème 
anonyme en patois bisontin, imprimé en 1735, que l'on attribue à 
Jean-Louis Bizot, conseiller-doyen au bailliage de Besançon (i 702-1 781). 
Les « Paniers » sont une violente satire dirigée contre la coutume 
qu'avaient alors les femmes de porter des vertugadins ou a paniers », 
et qui flagelle en même temps les prétentions de certaines petites gens, 
qui s'efforcent d'imiter le luxe de la noblesse sans en avoir les moyens. 
L'ouvrage est écrit avec autant de verve gauloise que de rusticité gros- 
sière. Après un petit prologue où l'auteur donne libre cours à son indi- 
gnation, le fragment que nous reproduisons introduit l'héroïne du 
poème (vers 29-83). E. T. 



5 A. ROSSAT ET F. FRIDELANCE 

Patois de Courroux (Delémont). 

Y'e Vâtrd yïs rankontre doup dènu dp Dlémon 
30. K9 s'an-n-alïn brîd::^in kontrp Kortètnlon. 
E porîn pbrtin bïn étr9 dd Porintru ; 
E santïn le lèvûrp ; dyeh an pan.nè son ixu! 
Tbt9 dcûp anpahtè dm le san ; 
Fât-è h dp tàlp trûp sïn dïnchp kouâfaii ! 
- 35. / yi diji: médènip, vo dèrïn vargan.nyip ! 

S'a antxœ h dupmoiianp, rpix^tp-vo à motip. 

— Tb se grintp prouayiprp son trb lédp è solënp ; 
Nà n son pp chp nïinbïn dp poiiâr tin dp poiienp. 

— Min, médèmp, vo sètp t^P le devosyon 
40. A vbtrp èritèdjp è vbtrp bkupàsybn. 

— Lp dupmouanp dé tchèyë l'bfisp èrp chp Ion 
T^P no np sœnp soudé d'étrp è djpnon.yon. 

I lé pyaki lé dôûp pb aie voua masp 
Ou ét'P èup don:(èlp ty^eve le patprasp. 
45. / èrp ch'èsutpnan ¥i pyindje, sbpilè 

Dp sb iX3 lé grin masp ïn pÔ lonian duré. 

— Yé:(9s ! dijét-i, tb mon povrp kop grûlp. 
S^i nèvo pép pri stu mètïn dé pilulp ! 

J'ai avant-hier rencontré deux dames de Delémont 
30. Qui s'en allaient vagabondant contre Courtemlon. 

Elles pourraient pourtant bien être de Porrentruy ; 

Elles sentaient la lavure : le diable en torche son c. ! 

Toutes deux empaquetées dans la soie ; 

Faut-il que de telles truies soient ainsi coiffées ! 
35. Je leur dis: Mesdames, vous devriez avoir honte! 

C'est aujourd'hui dimanche, rendez-vous à l'église, [gantes. 

— Toutes ces grandes prières sont trop ennuyeuses et fati- 

Nous ne sommes pas si niaises de prendre tant de peine. 



LES PANIERS 9 

Patois de Charmoille (A joie). 

Y'è d'vïn y 19 {l'âtr9 djo) rankonlrè doiid dètnJ ds Dle- 
30. Kp s'an-n-alîn troimyîn kontrp Kotch'iuplon. [mon 

E porïn pûtchîn bïn étr? dp Forint ru; 

E santtn le r'ièviir^ '• dyèl' an pan.nè son tyu ! 

Tôt' don' anpèhtè din le sop (sonp) ; 

Fât-é k' dé ta ir'up (trup) sïn dîncljp koèfê ! (kouèfe) 
^y I yô dyé : niédèm', vô dèrïn vargan.nyip ! 

S'a odj'dœ dnpmoinjf , rptyœt'-vo à môtïp. 

— To se grânt' prayipr' soii tro Icd' è sôlîn.n' ; 
Nô n son p' chi nûubui dp par tîn d' poîn.n' 

— Mîn, médènf, vô sèl^ kp le d'vôsyon 
40. A vôl' érHèdj' è vôt' okupàsyon. 

— Lo du'moin.n' de boucha l'ôfis' été chi grân 
Kp nô n' sin.n' duri' d'étr' è dj'nônyôn. 

1 lé léché lé doup po aie vou' mâs' fan le niâs^) 
Von été in.n' don:;^èl' k'èvè le « pat'ràs' ». (détras'J 
45. EU' été chi èsinti (mâdœt') k'èl pyînjè, sôpirè 
Dp so k' le grân niàs' m pô lôntan dure. 

— Djœ^ces ! dyè-t-éy', to mon poPr' kop grulp. 
S'i n'èvô pi' (p^i') pp pri si mètïn dé pilul' ! 

— Mais, Mesdames, vous savez que la dévotion 
40. Est votre héritage et votre occupation. 

— Le dimanche des Rameaux, l'office était si long [lées, 
Que nous ne pûmes {liii. sûmes) endurer d'être agenouil- 
Je les plantai là les deux pour aller à la messe {litt. voir 
Où était une donzelle qui avait la détresse. [messe 

45. Elle était si douillette, qu'elle plaignait, soupirait, 
De ce que la grand'messe un peu longtemps durait. 

— Jésus ! disait-elle, tout mon pauvre corps tremble. 
Si seulement je n'avais pas pris ce matin des pilules ! 



lO A. ROSSAT ET F. FRIDELANCE 

Me povrd pptè pî9 son djè èvartèyip; 
50. De ! i se tota votiik^ d'etrd èdjpnon.yip. 

Y'e djè pri h baron, b rpdé, h klbka. 

Y'èro san Joua mœ fè dp vardè b fbrna ! 

Y'èvo suchpinsyon k'i sobre dp le dinsp; 

Pbrspmém9 i soudé djintx an-n-ii réchip pinsp. 
55. Stp dèmp don i prâdjè èr9 bèb è pïnpe ; 

I èvè pri là son lan pb sp hïn epïndyë. 

I èrp tchèrdjîp dp nuka, dp rbbp è dp pènip, 

Tx'cintrin dpdin lé bin i motre son dprip. 

I èrp poudran, fri^blan, ix'i îx^ido ib dp bon 
60. TxP sèr9 in tch'in bèrbè, voit b txu d'ïn-n-opyon. 

I nip pansé : mon dup ! hbnian dé brevp djan 

O^ant-è, père bïn, sp vétrp chp pœtpman ? 

Min dûp, t/j èyènp se modp è nbvâte, 

Tb di Ion étandii le fè è kanbi:^è. 
65. I aie bpyon.nin, krie lin tx'i pbye : 

Oyp b txép ! l'èchtbrnè ! éle, Seigneur, éle ! 

I n'an pœ pu ! Yé^ps ! Mon Dieu ! viprdjp Mèrip ! 

— Aie pi ïn po d'âvp an le rénp ^^''Hongrie. 

Mes pauvres petits pieds sont déjà déboîtés ; 
50. Dieu! Je suis tout éreintée d'être agenouillée. 

J'ai déjà pris la toux, la colique, le hoquet ; 

J'aurais cent fois mieux fait de garder le fourneau ! 

J'avais suspicion qu'elle [se] fatiguerait de la danse : 

Pourtant elle tint ferme jusqu'à ce qu'on eut frappé la poi- 
trine (//■//. la panse, c'est-à-dire jusqu'à l'élévation). 
55. Cette dame dont je parle était belle et pimpée; 

Elle avait pris tout son temps pour se bien épingler. 

Elle était [si] chargée de nœuds, de robes et de paniers, 



' Inconnu aujourd'hui à Courroux. 



LES PANIERS II 

Mê podr^ pdté ph (p^i^) son dj^ évaicbayip ; 
50. Dé ! i sœ tot^ voiiiJc^ d'étr' èdj'iion.yb. 

Y'è dj' pri V boron, V « r^dœ », lo sya. 

Y'èrô sau foè niœ fè d' vadje Vfona ! 

Y'èvô siichpânsyon h'èl sôl^rè d^ le dîns^ ; 

(Pochan niîn.tn^ ?) tb dmîn.m^ èl tpnyé ko djîiik mi-n-œ 
55. St9 dèm^ don i pràdj^ été bel" è phipè ; [ropchi<^ pins' 

ÈU'èvè pri to son tan po f btn épïndye. 

Èll'étè tchèrdji' dp nonka, dp rob^ è d^ ppni9, 

K'antrïn dpdin lé bîn èl niôlré son d'rip. 

Ell'étè poudre, fri~olè, k'i tyndo to d' bon 
60. Kp s' été ïn tchî'n bèrbè, von 1° tyu d'ï'n.n opyôn. . 

I m' pansé : mon Dn^ ! konian dé hrâv^ djan 

Ojant-é(y), poèdé bï'n, sp vétr' (ou véli^ chi pètpnian ? 

Min Diip, kp èypn' se viôd' è nôvâtè, 

To di lôn étandu le fè è ^( kànbi^e » (bortyulè). 
65. EIV aie béypnè, kriyè tin k'èl paye '• 

— Oy^ lo tyu' ! l'échtomè ! elè, sin.nyœr, élè ! 

I II' an pœ pu ! Djœ:{œs ! Mon Dieu ! (mon Du') vÏPrdjp 

[Mèrip ! 

— AU « pi » (tfri) ïn pô d'âv' an le rîn.n' ^'Hongrie. 

Qu'entrant dans les bancs elle montrait son derrière. 
Elle était poudrée, frisottée, que je croyais tout de bon 

60. Que c'était un chien barbet ou le c. d'un oison. 

Je (me) pensai : Mon Dieu ! Comment des braves gens 
Osent-ils, parbleu bien, se vêtir si vilainement.^ 
Mais Dieu, qui déteste ces modes et nouveautés, 
Tout du long étendue la fait (à) culbuter. 

65. Elle allait roulant par terre, criant tant qu'elle pouvait : 

— Aïe le cœur ! l'estomac ! hélas ! Seigneur, hélas ! 
Je n'en peux plus ! Jésus 1 mon Dieu ! vierge Marie ! 

— Allez chercher un peu d'eau à la Reine de Hongrie. 



12 A. ROSSAT ET F. FRIDELA\XE 

Vo-^-élP an-n-èprdfia ! kcûptp don vitaman ! 
70. Le vouala t^' à châsè, U-À^œyd yi viran. 

A vinègrp, à vinègrp / vitp di hrint9vïn. 

Von bïn èporie yi le tchan.naid di vïn ! 

Sigan.nyis-lè gèye : b maléJ9 le tûp. 

Toua, koHP vit9 à liin pb i èportè di brup. 
75. Tyj txêtxùn âb pi b dbktor chbchp-m'i! 

Porte le chu son ye ! mèdènip an ve niéri. 

I grpinp djè le dan, son vé::^èdjp à ichindjîp. 

Loulœ ! d'ïn virp-min i vè etrp virip ! 

Elè ! mon dud, êle ! i tîrp lé dprip. 
80. / é djè b rinkouaya ; i pe pb l'àlrp vlp. 

Vin kouâlin èprè le djintx' an l'étèrnitè, 

Efïn dp rpmerkè dp ixé kotè i âdré. 

I tîrp dpvoua b sîp ; vouayan sp i antrpré. 

A. ROSSAT. 

Vous êtes comme une souche ! courez donc vite ! 
70. La voilà qui est pâmée ! les yeux lui tournent. 

Au vinaigre, au vinaigre ! vite de l'eau-de-vie, 

Ou bien apportez-lui la burette du vin ! 

Secouez-la vigoureusement : le malaise la tue. 

Toi, cours vite à la cuisine pour lui apporter du bouillon. 
75. Que quelqu'un aille chercher le docteur Souffle-m'y ! 

Portez-la sur son lit ! Madame en va mourir. 

Elle grince déjà des dents, son visage est changé. 

Parbleu ! en un tour de main elle aura défunte {liti. elle 
va être tournée). 

Hélas ! mon Dieu, hélas ! elle est à l'agonie (////. elle tire 
les derniers). 
80. Elle a déjà le râle, elle part pour l'autre vie. 

Allons doucement après elle jusqu'à l'éternité, 

Afin de remarquer de quel côté elle ira. 

Elle se dirige vers le ciel ; voyons si elle y entrera. 



LES PANIERS I3 

Vôi-ét' aii.ii (( éprpga » (è ou â bœyi^) ! fiil^ don vitp- 
70. Le voèla k'à syâsè ! lé:<^-œy^ yi viran. [jnan ! 

A vïn.nègr^, â vïn.negr^ ! vit' di hrantdvïn, 

Fou hïn èpotchè-yi le tchan.naf di vïn ! 

« Sigan.nyi^ »-lè (ch^kouf-lè) gèye : lo malèj^ le tup. 

Toè,fii (ou rit^) vit^ an le tyœjin.n' po yèpotche di brt0. 
75. K9 kékiin al^ ty'ri lo doktœr xo^X^-'ni (xo9X'-'>i^3-yi) ! 

Potchè-lè chu son yé ! MèdèîJi' an vœ mari. 

El' grpni' dJ9 lé dan, son vi:(èdj' â tchîndji3. 

« Loulœ » (poèdê !) d'ïn vir'-tè-mîn èl' vœ étr^ virip ! 

Elè ! mon Diip, elè ! H' tir' le d'rip. 
80. ÈWé djd lo rînkaya; èl' pe po Fâtr' vi9. 

Vîn kouâlîn èpré lé djink' an Vétèrnite, 

Êfïn dp r'mèrtyè dp ké san èlVâdré. 

El' tir' d'va l'si' ; voèyan s'èlVantrpré. 

F. Fridelanxe. 



ETYMOLOGIES 

-♦- 

I. Val. bisse, s. m., « canal d'irrigation ». 

Le nom des fameuses conduites d'eau du Valais n'est pas 
si énigmatique qu'il semble l'être au premier abord. Ce n'est 
pas autre chose qu'une variante phonétique du mot français 
aie/, qui provient du germanique ded dit de ruisseau) ^. Le mot 
est répandu dans toute la Suisse romande, et prend entre 
autres les formes suivantes : bis' (Evolène, indéclinable), ùay 
(Bas-Valais, Vaud), de (Fribourg), dï (Montagnes neuchâte- 
loises), àip (Berne). Il signifie canal, petit ruisseau, torrent, et 
se rencontre, comme de juste, fréquemment parmi les noms de 
lieu. Ceux qui prétendent que les Arabes ont introduit les 



^ Pour le sens, cfr. les dérivés défasse, val, avec le sens de ruisseau 
sur la carte 1175 de V Atlas linguistique de la France. 



14 L. GAUCHAT 

bisses en Valais, ne seront pas satisfaits de cette étymologie ; 
car une chose arabe ne saurait porter un nom germanique. 

Reste à expliquer la forme bis\ qui a passé dans la langue 
des touristes et qui a par là acquis droit de cité en français. 
Généralement les patois romands confondent les voyelles 
latines ^ et ë accentuées en syllabe libre; ainsi les mots tel a 
et lëpore offrent aujourd'hui dans le Gros-de-Vaud les formes 
iayla et layvra. Les patois des cantons de Neuchâtel, Berne et 
de la partie du Valais romand située à l'Est de Sion distin- 
guent les deux résultats. Nous avons donc le schéma: 

têla lëpore *bëdu 

Bas-Valais, Gros-de-Vaud : tayla layvra bay 



Gruyère : 


tèla 


lèvra 


bè 


Evolène : 


teyla \\ 


livra 


bis' 


Montagne neurbàteloise : 


tèla II 


lyëvra^ \ 


1 bï 


Jura bernois : 


toual 11 


yidvr 


bi? 



Quant à \s finale, elle nous rappelle qu'en vieux français, à 
côté de bief^ l'on rencontre souvent la forme biez^ dont l'équi- 
valent existe aussi dans nos anciens documents. Ainsi à Neu- 
châtel : ou beyz de la Roche; juxta le beyz {Extentes du Val-de. 
Travers, vtvs, 1340). Parmi les différentes latinisations, la forme 
becium témoigne également de la prononciation * biets : Jtixta 
beciu?n labentem de Ruvinis nigris ex oriente (Ormont-dessus, 
1427). 

M. Meyer-Liibke a certainement raison de voir dans biez et 
bie/ des essais imparfaits de rendre la prononciation germa- 
nique bed [Gramm. rom. I, § 557 et II, § 20). Puitspelu cite éga- 
lement deux formes, bi et bis\ pour le dialecte lyonnais. Un 
radical avec -s est postulé par les dérivés valaisans tels que 
bizèt\ petit bisse, etc. Tandis que presque tous nos patois 
laissent s'amuïr les consonnes finales , certains de ceux du 
Valais en conservent quelques traces. C'est ainsi que -s subsiste 
à Evolène comme reste d'un ancien *-ts , témoins digitos — 

* deits — deys, directus — * dreits — drèys, *muttos — 

* mots — mos, filius — *Ji{l)ts — fis, pilos — *pei(l)ts — 
pèys, etc. 

* L'ancien *lievra a été traité comme *gieres (voy. Bulletin, VII, p. 52). 
U ont fusionné et l'accent s'est fixé sur l'e. Lévolution normale est 
représentée par mël = viT, medicu = )nTdj, etc. 



ÉTYMOLOGIES 1$ 

2. Français pop. dégreviillé, « dégourdi ». 

A propos de déquepiller, « débarrasser », expliqué par 
« enlever les cupules des noisettes », etc. (voir Bulletin, VU, 
p. 58), plusieurs de nos lecteurs m'ont rendu attentif à l'ex- 
pression dégremillc, part. p. de (se\ dcgremiller, « (se) dégour- 
dir, se déniaiser, se défaire de sa rusticité, de sa gaucherie », 
aussi « remuer, se donner du mouvement » ; comme verbe actif, 
« développer, éveiller, éduquer ». Ce mot doit évidemment son 
origine à une idée analogue : dégremillet\ en patois degrsmdlyi 
ou dègroumdlyî, paraît avoir signifié d'abord « sortir les gru- 
meaux, c'est-à-dire noyaux de leur enveloppe ». La base latine 
serait donc *grrimiculum = noyau, qui n'existe plus comme 
tel, mais qui persiste sous la forme diminutive gnnulyon = 
peloton, grumeau de farine dans la soupe (voir Bridel, sous 
grejnelhoii). Le mot actuel pour noyau mangeable ou amande 
d'une noix, noisette, etc., est grsmo, qui remonte à *gruma- 
culum, et qui a donné naissance au verbe grsinalyl, « casser 
les noix, séparer l'amande de la coque ». 

3. Cherinoutatie, nom de lieu. 

Chennontane est le nom officiel, figurant sur les cartes géo- 
graphiques, d'un grand alpage qui forme l'extrémité du val de 
Bagnes. On le traverse avant d'arriver à l'admirable col de 
Fenêtre de Balme, qui rehe le Valais au val d'OUomont. 

M. Jaccard explique le nom, dans son Essai de toponymie, 
p. 85, ainsi que dans le Dictionnaire géographique de la Suisse, 
par le mot vieux français sermontan, nom du Laser Siler, 
ombellifère très abondante à la Petite Chermontane. C'est une 
des nombreuses étymologies de M. Jaccard, dont l'œuvre est 
du reste très méritoire, qui ne sauraient être approuvées par 
la linguistique. D'abord le vieux français, qu'il fait souvent 
intervenir à l'appui de ses hypothèses, n'a rien à voir ici, car 
on n'a jamais parlé cette langue dans nos montagnes. Nos 
patois et le vieux français ont un fonds commun de mots tirés 
du latin ou d'autres sources et que la langue française actuelle 
ne possède plus. Dans ce cas, les documents de l'ancienne 
France fournissent des variantes de même origine, et rien de 
plus. La plante en question porte, du reste, toujours en français 
le nom de ser7nontai7i, autre raison pour ne pas invoquer la 



l6 L. GAUCHAT 

vieille langue*. Je préfère, sous ce rapport, le texte du DicL 
géogr., où il est dit que Chermontane vient de sermotttati, nom 
patois du Laser Siler. Mais est-il vrai que la plante s'appelle 
ainsi chez nous? Durheim, Schweiz. Pflanzen-Idiotikofi,\n(X\c[\XQ 
les prononciations semontain et sermontin, Bridel donne en 
outre sermet et semontan., Savoy n'enregistre que sermontain ; 
pour le Valais, les matériaux du Glossaire offrent invariable- 
ment samontan, sans r. Si l'on met en regard de cette dernière 
forme, seule valable en Valais, l'appellation patoise de Cher- 
montane, c'est-à-dire tsarmàtâna, que j'ai eu l'occasion, cet été, 
d'entendre dans tout le val de Bagnes, on s'aperçoit bien vite 
que les deux noms n'ont aucune espèce de rapport. La lettre « 
du nom français est due à une simple fantaisie de géographe. 
Il est aussi peu probable qu'on ait donné sans autre le nom 
d'une plante à toute une alpe. 

Notre vaillant correspondant bagnard, M. Gabbud, me sug- 
gère une origine bien plus satisfaisante de tsarffwtâna. Ce 
serait, d'après lui, Calmis Augustana, c'est-à-dire la chaux- 
des Valdôtains. En effet, la Chermontane a été longtemps un 
sujet de litige entre les deux populations. Elle est célèbre par 
un procès qui remplit presque tout le xvT siècle, à la fin duquel 
l'alpe fut adjugée au territoire actuellement suisse. Le nom de 
Mauvoisin désignant la contrée la plus rapprochée serait-il 
également un souvenir d'anciennes luttes ? 

L'histoire du nom de Chermontane met en relief deux choses : 
le secours précieux qui peut nous être donné encore par les 
■indigènes intelligents, et le fait que seule la forme patoise de 
nos noms de lieu doit servir de base dans nos recherches éty- 
mologiques. Elle montre donc l'urgence et l'utilité des études 
poursuivies avec tant de zèle et de compétence par M. le prof. 
E- Muret. L. Gauchat. 

^ Voir les noms gallo-romans de la plante dans Rolland, Flore popii- 
laire,\lf 116-I17. Sermontain dérive apparemment de sil montanus 
ou montana : on trouve aussi cermontaygne, f., dès le xnie siècle. 

- Sur ce mot, voir Bulletin, IV, p. 3 ss. 



— ^^^i^fî- 



LES NOMS ROMANDS 
DES CLOCHETTES DE VACHES 

— î»- 

Lè chgnaliyrè van le pramirè. 
Ram des vaches. 

La gaie sonnerie de nos troupeaux pourrait faire le sujet 
d'une belle page poétique. Je me borne à en évoquer le sou- 
venir et je passe sans autre préambule à mon modeste travail 
de philologue, qui consiste à énumérer les termes dont nos 
campagnards se servent pour désigner les différentes espèces 
de clochettes. D'abord un mot de l'objet lui-même. Toutes les 
clochettes se laissent ramènera deux types (voir fig. 1-3) faciles 
à distinguer. L'un reproduit en petit la forme des grandes 
cloches d'église. Il est fabriqué en métal fondu (cuivre ou 
alliage de cuivre) et donne un son clair et joyeux. Je le nom- 
merai clarine^. Le second varie de forme. Plus ou moins aplati, 
il est généralement bombé au milieu et se rétrécit vers son 
ouverture. Il est en fer battu et rivé^ et produit un son sourd. 
Je l'appellerai bourdon. La principale variante de ce deuxième 
type est carrée et large par le bas ; elle se rencontre surtout 
dans les cantons de Berne et du Valais, mais aussi ailleurs. La 
clarine est plus coûteuse et plus luxueuse; les fonderies de Bex, 
de La Sarraz, du Gessenay, etc., se surpassent à l'orner de 
beaux dessins (glands, feuilles, scènes alpestres) (fig. 4). En re- 
vanche, les bourdons peuvent être fabriqués partout et sont 
plus résistants. 

Si je ne fais erreur, le bourdon est déjà moins répandu que 
son concurrent, que je crois d'introduction relativement récente. 



* Le mot est français et manque à nos patois. 

^ Depuis quelque temps on en voit aussi en métal fondu. 



l8 L. GAUCHAT 

Cependant la clarine existait déjà à l'époque des Latins. On 
trouve plusieurs exemplaires de l'ancien tintinnabulum au 
musée pompéien de Naples, en bronze, de forme cylindrique. 
Les plus grandes espèces de bourdons, qui atteignent jusqu'à 
40 cm. de diamètre et pèsent jusqu'à 6 kilos, sont encore très 
en honneur. Elles servent d'objet de parade, lorsque le troupeau 
monte à l'alpage ou en redescend, traverse un village, etc. 
C'est alors la «reine», la maîtresse-vache qui porte le plus 
gros bourdon. Elle n'en est pas peu fière, et le vacher ne le lui 
cède en rien. On raconte des scènes de jalousie entre animaux 
à propos du privilège de porter la grosse clochette. Au pâturage, 
les gros bourdons ou les grandes clarines, qui empêcheraient 
le bétail de brouter commodément, sont remplacés par des 
sonneries de dimensions moyennes. De plus en plus, la clarine 
l'emporte par son élégance et sa sonorité''. 

A l'origine, les clochettes avaient un but pratique: elles per- 
mettaient de retrouver les bêtes égarées, perdues dans le 
brouillard; elles préservaient le bétail, au dire des gens, d'in- 
fluences néfastes, de la morsure des vipères, par exemple. 

On pourrait s'attendre à ce que les deux types de clochettes 
soient nettement distincts dans la terminologie patoise. C'est 
ordinairement le cas, mais on trouve fréquemment le même 
nom donné aux deux types, et même des contradictions entre 
dialectes. J'en citerai des exemples dans la suite. La nomen- 
clature facilite, jusqu'à un certain point, la reconstruction de 
l'histoire des clochettes dans nos vallées. Les termes propres 
désignant la clarine sont manifestement récents^ : kanpan.na 
trahit par l'absence de palatalisation de son initiale {ka au lieu 
de tsa,tcha) sa provenance italienne; le mot clochette n'a guère 

* Le culte chrétien paraît aussi s'être servi primitivement de clo- 
chettes à main, en fer forgé, avant d'avoir adopté les cloches d'églises. 
Voir L. Morillot, Etude sur l'emploi des clochettes che^ les anciens et depuis 
le triomphe du christianisme. Dijon, 1888, cité par H. Schuchardt, Rom. 
Etymologien, II, p. 10. 

2 Le mot français clarine ne marque-t-il pas aussi le progrès d'un 
bruit sourd à un son clair ? 



LES NOMS ROMANDS DES CLOCHETTES DE VACHES 19 

pénétré dans les Alpes vaudoises ni en Valais. D'autre part, le 
bourdon a reçu des noms peut-être ironiques {toupin, pote) 
datant probablement du temps où la clarine fut introduite 
(xvn"= siècle ou auparavant). Le bourdon a plus souvent donné 
lieu à des emplois métaphoriques que la forme cloche (voir 
plus loin). 

Une étude d'ensemble des noms de clochettes dans les 
langues romanes manque encore, mais C. Nigra a touché à la 
question en étudiant ceux des colliers des ruminants^. 

Après ce préambule, que j'ai cru nécessaire pour élucider le 
côté matériel du problème, passons à l'étude des divers termes. 
Je les francise pour éviter la bigarrure phonétique des patois 
romands. 

1. sonnail, s. m. (en patois spnà, c/i^nà-, etc.), est le plus an- 
cien mot, à mon avis, qu'on puisse atteindre. Il désigne encore 
le bourdon à Villeneuve et dans le Gros-de-Vaud; ailleurs 
(Vaud et Fribourg) un grelot, genre bourdon, porté par les 
chevaux ou par les veaux. Dans les Alpes vaudoises, on entend 
par là la clarine, la nouvelle clochette ayant gardé le vieux 
nom. Il remonte au latin sonaculum, du verbe sonare, donc 
proprement «instrument pour sonner». Cf. dans nos patois 
battaculum > bato, «battant de cloche, appareil servant à 
battre la cloche :». Sonnai/ aura, dénommé à l'origine toute espèce 
de sonnette. En dehors des deux cantons cités, il est inconnu. 

2. sonnaille , ancien- neutre pluriel collectif, devenu un 
féminin singulier 3, s'est conservé un peu partout comme terme 
général pour toutes les sortes de clochettes (pat. spna/jp, cha- 
nadd, Alpes vaudoises, etc.). En particulier, il a la valeur de 
(gros) bourdon, dans tous les cantons sauf Berne. Métaphori- 
quement, il signifie «goitre». Les Vaudois disent par plaisan- 
terie qu'en Valais on porte la sonnaille toute l'année, par allu- 

1 'Nomi romanzi del coUare degli animali da pascolo, dans Zeihchrift f. 
rom. Phil., XXVII, 1903, p. 129-156, avec illustrations. 

^ Francisé sous la forme incorrecte de sonneau dans le Pays d'Enhaut. 
3 Comme en ira.nça\s ferraille, fetiille, etc. 



20 L. GAUCHAT 

sion aux crétins. En Valais, on a les locutions : « tu as une voix 
de sonnaille », c'est-à-dire rauque, ou « tu as une bonne son- 
naille », pour une bonne place, une haute fonction. 

3-7. Avec le même radical, on a formé les diminutifs 
sonnaillet, sonnaillette et sonnaillon, et les mots son- 
nai/Ier, « sonner », sonnaillée ou sonnaillère, « porteuse de clo- 
chette ». Les expressions sonnet et sonnette, qui rappellent 
davantage le français, sont propres au canton de Berne, où 
elles signifient de petites clochettes, ordinairement longues et 
étroites, non arrondies. 

8. toupin est exclusivement une appellation du bourdon 
(Vaud et Genève), sens dépréciatif ; en Valais, où le mot est 
importé, il ne s'emploie guère que pour une clochette fêlée 
ou trop petite, etc. Toupin et, plus fréquemment, toupine, si- 
gnifient habituellement: pot de terre, où l'on conserve, par 
exemple, du beurre. Au figuré, toupin veut dire: niais, lour- 
daud. On dit aussi : sourd comme un toupin. L'ensemble des 
langues romanes fait voir que le sens primitif est celui de pot 
et nous renvoie à l'allemand Topf, malgré les objections for- 
mulées par MM. Mackel et Nigra (voir Romania, XXVI, 560). 
Dans nos patois, le mot pot signifiait aussi marmite. Le bour- 
don lui ressemble par sa forme ventrue. 

9. toupsnè, dim. du précédent. 

10. potè (Vaud, Fribourgi, plus petit que le toupin^, même 
genre; signifie bourdon en général dans les cantons de Neu- 
châtel et de Berne. On parle dans les Montagnes neuchâteloises 
des « potets du Valais », mais, dans ce dernier canton, le mot 
n'est pas connu, seulement la chose. L'origine est claire et 
confirme l'étymologie qui précède. 

11. La tape (pat. tapa, Vaud et Genève), est une variété 
aplatie ou carrée (Vallée de Joux) du bourdon. Comparez 
l'expression Chlopfe de la Suisse allemande et le provençal 
moderne clapo. Est-ce un mot enfantin ou est-ce un écho d'un 



' C'est-à-dire que la sonnaille à Fribourg. 



LES NOMS ROMANDS DES CLOCHETTES DE VACHES 21 

appareil très primitif, en bois, disparu depuis longtemps? 
L'étude des clochettes ou de leurs remplaçants chez des peuples 
moins civilisés, slaves par exemple, nous apprendrait peut-être 
quelque chose là-dessus (fig. 5). 

12. carrée, autre nom pour le même objet (Vallée de Joux, 
Vallorbe)!. 

13. cloche ne se dit que dans le canton de Berne, pour la 
clarine ; clochette s'y emploie pour des sonnettes de petit calibre 
ou grelots. La répartition des termes allemands Glocke et 
Glocklein est la même. On néglige la différence de i à plu- 
sieurs milliers de kilos, mais on note la petite distance de i kg. 
à quelques cents grammes. Les autres cantons, excepté Genève, 
le Valais et les Alpes vaudoises, disent : 

14. clochette (pat. Xh^^^^^'^-' tyœtchta, etc.). Pour l'étymo- 
logie de ce mot, qui nous vient de France, je renvoie à l'ad- 
mirable travail de M. H. Schuchardt, Rom. Ety/n., IL Vienne, 
1899. 

15. campane appartient surtout au Valais, où il caractérise 
le type clarine. Il existe aussi dans les Alpes vaudoises et à 
Genève. Fribourg, Neuchâtel et Berne désignent par là le gros 
bourdon (Val-de-Travers kanperi , Berne tyinpin.n'). En com- 
parant le mot aux résultats phonétiques du latin c a m p us > tsan, 
tchan, tchm on remarque que cainpane est un mot importé chez 
nous. Son ancienne patrie est la Campanie-. L'Italie nous l'a 
donné il y a très longtemps. Le fait est démontré par sa grande 
diffusion 3, et certains emplois figurés: sotte fille (Valais), per- 
sonne bavarde (Berne), etc. 

16. campai2e£ie, dim. du précédent. 

17. campanin, de même; campanarde^ campanière, «por- 
teuse de clochette». 



' Prov. mod. queirado, voir le travail cité de Nigra, p. 135, no 8. 

2 Voir Schuchardt, op. cit., p. 10. 

3 II n'est pas exclu que Berne, par exemple, ait reçu le mot de 
France, où il's'est rapidement acclimaté et où il a pris des significations 
diverses. 



22 L. GAUCHAT 

On voit que, par sa force vitale, campane est devenu le 
concurrent le plus redoutable du terme indigène sotinail. 

i8. campagnard (Vallée de Joux) tient, par sa forme légè- 
rement arrondie (fig. 6), le milieu entre le toupin et la tapa. Au 
point de vue étymologique, ce mot offre une curieuse conta- 
mination des thèmes campane et campagne. 

Les mots suivants, d'usage local, me sont en grande partie 
obscurs, quant à leur provenance. 19-22. tarkyé ou tèrtyé, 
« bourdon, mauvaise sonnaille », au fig. « femme bavarde » 
(Villeneuve); tarkach' (Vernamiège, Valais), tèrkasè (Leysin), 
«mauvaise clochette»; tarkachon^, «clochette fêlée», for- 
ment probablement une famille avec kyèrkan, « clochette 
fêlée » (Vallée de Joux)^, «bourdon de moyenne grosseur» 
(Fribourg). J'y vois le mot carcan, du moins dans le dernier 
nommé. Le mot devait désigner à l'origine non la cloche, 
mais le collier. 23. targalèt' (Lens, Valais), « clochette», 
doit en être séparé. 24. botdouk, s. m., vieille clochette (Ver- 
namiège). 25. bûk ds so^ et 26. kdto^ ( Granges-de-Vesin, 
Fribourg), type bourdon. 27. kèbœ (Cerneux-Péquignot), clo- 
chette, litt. réduit obscur'"*. 28. barlatay, clochette ovale, 
longue et évasée (Leysin 6, fig. 7). 

Plusieurs expressions déterminent le lieu de fabrication : 
29. bagnarde (Leysin); 30. tsamouni (Charmey, Frib.). 
31. tiréla, grosse sonnette sphérique des harnais de chevaux 
(Fribourg). 

C'est sur le gros bourdon, remarquable par son extrava- 
gance, que s'exercent surtout les facultés créatrices du langage. 
On l'appelle d'après sa forme: 32. pela, c'est-à-dire marmite, 
à Leysin, 33. tsœudèron, « chaudron » (Sembrancher, Valais); 

' Vuillerens, Vaud : carcasson, très petit bourdon. 
- Désigne un objet quelconque en métal rendant un son sourd, et, 
par extension, diverses choses vieilles. 
3 loue de ? 

■* Probablement onomatopée. 

-"' De la même famille que ca{in)buse, ca(r)hoh, cahorgne, etc. 
^ Proprement marchand ambulant. 



LES NOMS ROMANDS DES CLOCHETTES DE VACHES 23 

d'après son gros bruit sourd: 34. bourdon^ (Vaud et Valais), 
T,^. tromblon (Valais), 36. bondon (Fribourg), 37. Jban- 
ban.na (ib.), 38. klanka- (ib.)- Ce dernier a-t-il été créé par 
onomatopée, ou l'allemand klang en est-il responsable ? 

Pour les grelots qu'on attache au cou des jeunes bêtes et du 
menu bétail : génisses, veaux, chèvres, brebis, nos patois pos- 
sèdent également une abondante nomenclature. Mais il est 
temps de terminer ce carillon de cloches et de mots. Je noterai 
seulement que les noms du grelot se confondent souvent avec 
ceux du grillon, ce qui confirme l'opinion de ceux qui vou- 
draient les faire remonter à une même origine. 

Pour finir, je transcris le joli morceau, dû probablement à 
C Dénéréaz, inséré dans le Conteur vaudois, 1881, n° 6. 

Lo nmnisipô KrMson, Izavay on hyô troupe de vatsè, ètay 
fo pb la smalyèri ; asdbin kan niontavè, fa~ay rude byô vayrè 
è ourè pasà son troupe kp sédyay là frptay avoué sa dâtsp, e 
de byô savay kd Krptson alàvè adé on bè pb ourè pp gran tin 
sa bala spnèri, kâ n'y avay pâ na bétp kp nôsè sa spnalyp : 
toHpin, ylybtselè, karâyè, tape, toiippnè, y'in-n-avay de tbtè le 

TRADUCTION 

Le [conseiller] municipal Cretson, qui avait un beau trou- 
peau de vaches, aimait beaucoup (était fort pour) la sonnerie; 
aussi quand il montait [à l'alpe], il faisait très beau voir et 
entendre passer son troupeau qui suivait le vacher avec sa 
gibecière de cuir, et il est clair (de beau savoir) que Cretson 
allait toujours un bout [de chemin] pour entendre plus long- 
temps sa belle sonnerie, car il n'y avait pas une bête qui n'élit 
sa clochette: bourdons, clarines, carrées, tapes, petits bour- 



' L'origine de ce mot et de sa nombreuse famille a été discutée par 
Mlle Richter, Sit^uni^sher. cl. Wien. Akad. 1908. 

'^ Désigne aussi des bourdons plus petits. Comp. les mots réto- 
r omans plotimbe, plotimpe, Nigra, p. 155, nos 9-10. 



24 L. GAUCHAT 

sorte è de totè le grantyào. Le gplin è le smô ètyon pb le 
fayè è pb le mutoii. As9bin tb Ib plyé^i de Krptson, kan le 
vatsè ètyon rddèchindyè de la montanyp, èiay de le mpnâ è 
de le rampnâ d'in isan, y à lo hbvayron le gardâvè. Ma fay 
rivé, kan le vatsè ètyon a la rptsp, adyœ le smalyè. Np 
lésivè k'on totipmè a-n-on ppti vé è rèdui:(ay totè lè-^-ôtrè 
ao grpnay, yô l'ètyon pindyè a due pertsè. 

On d:(b, hontrè lo bounan, n9 se pâ sp Krptsou s'in.nbyivè 
è SP Vavay lo niô dao payi day xlyotsètè, ma tan-t-y a k'on.na 
vèprà on-n-ou on brplan dao tbnerp pè Ib grpnay. Le valè 
von vèrp kp y avay : l'ètay tb bounamin Ib munisipô k'avay 
a tsatyè man ypna day pertsè, kp tpnyay konniin on bè de 
suvirp, è kp le spnibtàvè pb férè spnalyi ta Ib kbinèrsp. 

— Ma, kp fédè-vb don, pérp, sp lay fà y on day valè, 
kin.na brplayrp vb prin-î-p ? 

dons, il y en avait de toutes les sortes et de toutes les gran- 
deurs. Les « guelins » et les « sonneâux » étaient pour les brebis 
et pour les moutons. Aussi, tout le plaisir de Cretson, quand les 
vaches étaient redescendues de la montagne, était-il de les 
mener et de les ramener du pâturage, où le berger les gardait. 
Ma foi, l'hiver, quand les vaches étaient à la crèche, adieu 
les clochettes. Il ne laissait qu'un grelot à un petit veau et 
réduisait toutes les autres [clochettes] au grenier, où elles 
étaient suspendues à deux perches. Un jour, aux approches du 
nouvel-an, [je] ne sais pas si Cretson s'ennuyait et s'il avait 
le « mal du pays » des clochettes, mais tant y a qu'un soir 
on entend un bruit du tonnerre au (par le) grenier. Les gar- 
çons vont voir [ce] qu'il y avait : c'était tout bonnement le 
[conseiller] municipal qui avait à chaque main une des perches 
qu'il tenait comme un manche de civière, et qu'il secouait pour 
faire sonner tout le « commerce ». 

— Mais, que faites-vous donc, père, (ainsi) lui fait un des 
garçons, quelle lubie vous prend-il ? 




Fig. I. 



Fig. 2. 




Fig. 4. 



Fig. 7. 



LES NOMS ROMANDS DES CLOCHETTES DE VACHES 25 

— E hin ! t9 vay, sp rppon, fé on konser ! 

— A-t-on jamé vu ! ma vo radota, perd, l'è pptou on 
tsèrivari k'on konser. On fà le konser avoué Ib vyblon è 
na pâ.... 

— Ld vyblon ! Ib vyblon ! sp rppon lo perp in lay kbpin Ib 
sublyè : l'è on bi instrumin kè Ib vyblon, np dyo pâ ; ma Ib 
toupin è adé Ib toupin. 

— Eh bien, tu vois, je fais un concert ! 

— A-t-on jamais vu! mais, vous radotez, père, c'est plutôt 
un <i charivari » qu'un concert. On fait les concerts avec le 
violon et non pas.... 

— Le violon ! le violon ! (^ainsi) répond le père en lui cou- 
pant la parole (le sifflet) : c'est un bel instrument que le violon, 
je ne dis pas [non] ; mais le bourdon est toujours le bourdon. 

L. Gauchat. 



LES TERMES DE FENAISON 

DANS LES PATOIS ROMANDS 

-♦- 

Le 2 2 juillet de l'année 1671, M""' la marquise de Sévigné 
écrivit une lettre à son cousin, M. de Coulanges. Dans cette 
lettre elle dit : « Voilà un bon temps pour faner. Savez-vous ce 
que c'est que faner? Il faut que je vous l'explique : faner est la 
plus belle chose du monde, c'est retourner du foin en batifolant 
dans une prairie; dès qu'on en sait tant, on sait faner. » Bati- 
foler dans une prairie ! voilà ce que la littérature classique de 
la France nous apprend sur le sujet qui va nous occuper, 
^jme (jg Sévigné, et avec elle toute cette élégante société de 
Paris et de Versailles, ne se doute pas du travail et des peines 
que coûte au paysan la récolte du fourrage. Pour lui, il ne 
s'agit certes pas de «batifoler dans une prairie», il s'agit au 
contraire d'une occupation des plus sérieuses et des plus fati- 
gantes. 

Nous commencerons par rappeler d'une façon sommaire les 
principales opérations dont nous nous proposons dans cet 
article d'étudier les dénominations patoises. Nous parlerons 
essentiellement de la récolte du foin dans la plaine 1. En lisant 
ce que disent sur ce sujet les ouvrages d'agriculture, on voit 
combien l'intérêt de leurs auteurs est différent de celui du 
linguiste, car tantôt ils passent sous silence ce qu'il nous impor- 
terait de savoir, par ex. la grandeur, la forme et la destination 
des tas de foin, tantôt ils s'étendent longuement sur des ques- 

' Seront exclus de ce travail comme demandant une étude à part : 
la récolte du foin de montagne (charge à dos d'homme, filet, transport, 
etc.), la meule de foin, le fenil, les débris de foin, les outils, le regain. 



LES TERMES DE FENAISON DANS LES PATOIS ROMANDS 27 

tions de peu d'intérêt pour la langue, telles que le meilleur 
moment à choisir pour les foins ou le meilleur moyen d'éviter 
la combustion spontanée. 

Dans des circonstances normales, voici en quelques mots 
en quoi consiste la fenaison : De grand matin, le faucheur abat 
l'herbe mouillée au moyen de la faux (sèyi), en même temps il 
la couche en andains. Dans la matinée, les faneuses, plus rare- 
ment les faneurs, la fourche à la main, se mettent à étendre 
{épancher) sur la place libre entre les andains l'herbe fraîche- 
ment coupée. Vers midi, on retourne le foin étendu {virer). 
C'est le moment de faire une méridienne bien méritée. Vers le 
soir, mais avant que la rosée soit tombée, on ratnasse le foin 
avec le râteau en petits rouleaux {rintsëta, boudin), dont on fait 
ensuite de petits tas pour la nuit [tsiron.matson^tchéyon). Il s'y 
produit une première fermentation qui prépare la dessication 
par le fanage du lendemain. Pendant la nuit, le foin à demi 
séché reste entassé. Le second jour, dans la matinée, on défait 
les tas {déisironâ, etc.), pour étendre le foin une seconde fois; 
vers midi, on le retourne, vers le soir, on le ramasse d'abord 
en grands rouleaux {toula, tire, rouvon), puis en grands tas 
{valamon, moue, mouL monsc), d'où on le charge sur le char à 
foin. Suivent la rentrée du char et le déchargement à la grange. 

Cette orientation matérielle terminée, nous passons à la 
partie linguistique de notre travail. 



I. Termes généraux. 

L'herbe se transforme en foin, et le foin sert de fourrage. 
L'usage de ces trois mots est forcément quelque peu flottant; 
il en est de même en allemand des mots Gras, Heu et Futter. 
Le foin n'est pas seulement l'herbe séchée, mais aussi l'herbe 
destinée à être séchée. Ainsi on entend dire « couper le foin », 
en ail. Heu màhen, quand même ce « foin » encore debout est 
tout ruisselant de rosée. Tous nos patois se servent du mot 



28 E. TAPPOLET 

foin^ du latin fenum, employé dans toutes les langues romanes 
sans altération de sens^. — A côté de « faire les foins», on dit 
communément /(2«^r 2 (en ^^3X01?, fonè,fèna,f3na, etc.). Le mot 
semble désigner tout particulièrement le travail fait avec le 
râteau (non avec la fourche), qu'il s'agisse d'étendre l'herbe 
couchée en andain ou de ramasser le foin en tas. 

Quant aux dérivés «fenaison» et «fanage», ils semblent 
être d'importation récente. Le vrai patois dit « les foins » ou 
« le temps des foins ». Le Val d'Anniviers préfère « séchage », 
« séchaison ». Mage (Valais) emploie tramontazo, s. m. 

Nous passerons en revue les différentes opérations du fanage 
dans l'ordre indiqué plus haut. 

IL Le fauchage. 

On fauche l'herbe et le blé. Toute la Suisse romande em- 
ploie pour désigner cette opération un verbe sèyi"^, qui est 
l'équivalent du français «scier ». Scier, dont le c est purement 
orthographique, continue, phonétiquement le latin secare, qui 
avait le sens général de « couper ». On employait secare en 
parlant d'un doigt qu'on se coupe, d'une pierre qu'on taille, 
etc., aussi de l'herbe qu'on abat [fenum, pabulum secare, 
à côté de metere, demetere) ou du bois qu'on scie. C'est ce 
dernier sens qui resta attaché au mot en français et en pro- 
vençal moderne (Guyenne), en espagnol segar et en italien 
segare qui, il est vrai, signifie à la fois faucher et scier*. Quant 
au sens exclusif de « faucher » (herbe et blé), nous le trouvons, 
sans parler du portugais segar, dans une grande partie du 
domaine gallo-roman. Son aire comprend, d'après la carte 541 
de V Atlas linguistique de la I^rance, la Wallonie (dans quatre 

^ Les principales variantes phonétiques sont •.foidn,foiian,fin,fè,Jan. 

2 Faner au lieu de Jener est dû à l'influence de la consonne nasale. 
Cf. glaner, anc. fr. glener, ramer, anc. fr. retner. 

3 Variantes phonétiques : sayia, sèyi, siyi ; cf. l'ancien français soyer, 
employé jusqu'au xvne siècle, qui est à scier ce que ployer est à plier, 
de plicare. 

^ Cf. Gilliéron et Mongin, a Scier» dans la Gaule romane, Paris 1905. 



LES TERMES DE FENAISON DANS LES PATOIS ROMANDS 29 

villages situés à la frontière flamande), les départements des 
Vosges et du Doubs. toute la Franche-Comté, toute la Suisse 
romande, toute la Savoie et la vallée d'Aoste; elle s'étend jus- 
qu'en Provence qui, dans son sega, a mieux conservé la forme 
latine. On voit que scier dans le sens de « faucher » occupe 
presque toute la partie Est de la France. Il est fort probable 
que les formes wallonnes se rattachaient autrefois au grand 
domaine oriental. 'L'Atlas linguistique nous montre que pour 
« faucher » la France se divise en trois grandes parties : le 
Nord àxX. faucher, dérivé à.Qfaux, le Sud dit dalya, dérivé de 
daille ^ faux ' (d'origine incertaine), l'Est seul a conservé le 
latin se car e, dont il a si singulièrement rétréci le sens. 

Le faucheur est désigné par un dérivé de sèyi, souayou, sur- 
tout usité dans*le Jura bernois, dérivation moderne qui corres- 
pondrait à , scieur' ou aussi par le mot sayta° (sayto), etc., 
forme qui remonte à sectorem, comme le prouve la conserva- 
tion du / appuyé. De nombreux dérivés, que nous supprimons 
ici, témoignent de la vitalité de ce radical. 

Le résultat visible du travail accompli par le faucheur, ce 
sont les andains, mot important, français aussi bien que ro- 
mand, auquel nous avons consacré un article à part {Bulletin, 
VII, p. 12-20). 

Il existe un certain nombre de mots dont le sens est très 
voisin de celui à'andain. Le mieux attesté, c'est : 

1. père, s. f. (Jura bernois), ha. père désigne l'espace fauché 
entre deux andains. On dit par ex. en Ajoie : i yè mole dou ko 
anfyin sti père, J'ai aiguisé deux fois en faisant cette allée'; 
ou l'on demande : combien as-tu fait de père ? — / yè souayi? 
si prè an trâ père, j'ai fauché ce pré en trois père '. Le mot 
fait songer surtout à la largeur de cet espace : al à pri an 
bousn' père, « il a pris Jarge ' en fauchant». La Suisse alle- 
mande dit zug OMJàn, mot d'origine controversée, qui signifie 
. allée, raie, chemin que le faucheur laisse derrière lui ou qu'il 
a devant lui ' {Schweiz. Idiotikon, III, 43") ; père provient sans 
doute du verbe père, para, qui signifie « égaliser en rasant » et 



30 



E. TAPPOLET 



qui semble être un dérivé direct du latin parare au sens de 
j rendre pair, égaliser ', mot dérivé de Va.d]ect[( par K 

2. Une partie moins 'longue que Xz. parée, c'est la mole 
, aiguisée ', c'est-à-dire autant de terrain qu'on peut faucher 
sans raiguiser la faux (Jura bernois). 

3. Neuchâtel, ainsi que Plagne-Vauffelin, disent la svèy 
{sève), d'origine douteuse 2. Le sens en semble être celui de 
^ fauchée, herbe abattue d'un seul coup de faux'. Ici encore 
on parle fréquemment de la largeur de la svèy. ^ Plus la svèy 
est large, plus gros devient l'andain ' (Plagne). 

Voici quelques autres termes employés pour cet espace du 
pré que laisse derrière lui le faucheur à mesure qu'il avance : 

traîne, traînasse, s. f. (Valais, Fribourg) ; passée^ s. f. (Fri- 
bourg, Berne) ; raie, raiette, s. f. (Valais) ; chemîn, charrier e, 
foulée (Jura bernois). 

Ces mots désignent aussi les traces que laissent les pas du 
faucheur dans l'herbe mouillée ; plusieurs d'entre eux ont des 

' On sait que le latin possède un autre verbe parare d'origine diffé- 
rente, qui signifie « préparer, disposer à un effet voulu )>. Dans ce sens, 
on dit en français parer la viande = en ôter les peaux, parer des racines 
=: les rogner légèrement avant de les planter (comparez l'anglais qui 
dit en employant le même verbe to pare one's nails, rogner, couper les 
ongles), parer les poires = peler, et de même parer le pied du cheval 
= en niveler la surface plantaire en ôtant la corne (pour le ferrer plus 
facilement). Ce dernier sens est attesté par Bridel. On voit qu'il *est 
très voisin de celui qui nous occupe ici. 

^ S'il ne faut pas voir dans ce mot une notation approximative pour 
swayid, , sciée ', — ce qui conviendrait parfaitement au sens, — il se 
rattache peut-être à schwàh ^ schwingen ' (mouvoir circulairement avec 
la main, agiter, brandiller, en parlant d'un drapeau, d'un fouet, par ex.), 
mot assez répandu dans les patois de la Suisse allemande. (L'est-il 
dans les cantons limitrophes?) Le mot se serait appliqué au mouve- 
ment semi-circulaire des bras qui conduisent la faux. Cf. Scbwaden, 
andain, rouleau de foin, qui, d'après l'opinion de M. A. Bachmann, 
rédacteur en chef de Vldiotikon, dérive de schwàid par le même procédé 
que Mabden, dérivant de màhen. Au même verbe se rattache sans doute 
le mot bas-allemand Swade ^ faux ', que donne H. Paul dans son 
Deutsches IVôrterbuch. Cf. l'anglais to sway ^agiter, brandiller'. 



LES TERMES DE FENAISON DANS LES PATOIS ROMANDS 31 

emplois très variés *. Le seul qui me paraisse être arrivé à 
l'état de terme technique précis, c'est père. 

Celui qui fauche mal laisse des touffes d'herbe au bord de 
l'andain. On ne manque jamais de le chicaner à ce sujet. Le 
patois de Grindelwald possède plusieurs verbes désapprobatifs: 
stra7npaarte,mitz're,mirte, « mal faucher > (Friedli, Bdrndiltsch, 
II, 286). Les patois romands connaissent une vingtaine d'ex- 
pressions pour désigner l'herbe non coupée au bord de l'an- 
dain. Plusieurs sont d'origine obscure. 

1. Le terme le plus répandu, c'est la koma, du latin coma 
(it. chto?na, anc. fr. corne ^ chevelure ', plus tard ^ crinière '). On 
trouve ce mot dans les cantons de Vaud, Valais, Neuchâtel, 
sous les formes kotn^ koum, goma, ekojna-. On dit aussi komâ, 
komè, faire des ^ comes '. 

Il est curieux de voir l'imagination en travail : environ la 
moitié des termes repose sur la ressemblance de cette herbe 
non coupée par négligence avec des cheveux isolés. Outre 
koma, nous trouvons : 

2. bèrb, s. f., proprement ^ barbe', fort répandu dans le Jura 
bernois. On dit également Bart dans le même sens dans la 
vallée de la Kander (Grand-Duché de Bade). 

3. mouchtats, s. f. (Fribourg), cf. l'allemand suisse Schnuz 
, Schnauz ', moustache, qui s'applique également à la touffe 
d'herbe non coupée (le terme plus général est schtuffle). 

4. kota, kyéta, s. f. (Pays d'Enhaut, Fribourg, Bas-Valais), 
mot qui signifie ^ mèche de cheveux, favoris, tresse'. 

5. tchoup, s. f. (diminutif: tchoiipa^ verbe tchouple), usité en 
Ajoie au sens général de ^ chevelure'. Malgré la consonne ini- 
tiale explosive qui indiquerait une origine romane, le mot 
semble emprunté à l'allemand suisse Tschupp , toupet, touffe 



* Les matériaux dont nous disposons pour le moment ne permettent 
pas de les étudier au point de vue sémantique. 

2 Pour la prosthèse de Xe, voir mon article dans la Festschrift des 
Netipbilologencongresses in Zurich, ipio (sous presse). 



32 E. TAPPOLET 

de cheveux', altération dialectale de l'allemand Schopf,(\\x\ a 
exactement le même sens. 

6. krsnyèr, s. f. (VoUège, Valais). 

7. houètcha, s. m. (dérivés : bouètchotè, v. , corner', bouetchoton, 
s. m., qui laisse des , comes '), Franches-Montagnes. Le mot si- 
gnifie Jeune bouc ' et — totum pro parte — , barbe de bouc ' 
(cf. l'ail. Bocksbart, qui désigne plusieurs plantes de montagne). 

8. suda, s. m., proprement . soldat de garde' (Matran, Fri- 
bourg). 

Souvent l'ouvrier laisse derrière lui une série de touffes 
d'herbe. On dit alors : adz3, s. f., ^haie ' (Fribourg, Vaud, moins 
les Alpes); ruban., s. m. (Neuchâtel); bave, s. f., par ex. ^ faire 
la bave ' (Chamoson, Valais). 

III. L'étendage. 

On j étend ' ou , éparpille ' l'herbe verte de l'andain, ainsi 
que le foin à demi séché. La plupart des termes servent à dési- 
gner les deux actions d'étendre. Il est malaisé de les séparer. 
Trois mots ne se disent, semble-t-il, que de l'herbe fraîche- 
ment coupée. 

1. désandener, désandeler, v. (Vaud, Fribourg, Genève). 

2. ma°rè, v. (3= sg. ind. prés. ma°) forme attestée par tous 
nos correspondants du Pays d'Enhaut. Le mot paraît venir du 
latin movëre ^ mouvoir, remuer' et par rétrécissement de sens 
^ remuer le foin, étendre ' ^. 

3. èmésè, v. (vallée de Delémont, probablement importé à 
Charmoille et à Plagne). On est étonné de trouver ici le mot 
de amasser au sens de ^ défaire ce qui est mis en tas (andain) '. 
« C'est que, observe fort bien notre correspondant de Plagne, 
M. Grosjean, il s'agit ici non seulement d'étendre l'herbe, mais 
aussi de la rassembler auparavant au moyen d'un râteau, de la 



^ Cf. Jaberg, Uber die asso:(iativen Erscheinungeti in der Verhàlflexion 
einer siidostfraiij^osischefi Dialektgruppe, p. 70. Quant à mo v e r e au lieu 
de movëre, la forme se trouve, en italien et en provençal ancien et 
moderne : moure, matire (Levy, Mistral). 



LES TERMES DE FENAISON DANS LES PATOIS ROMANDS ^^ 

tirer hors des buissons», et, d'après M. Fridelance, èmésè a. le 
sens de « râteler les brins d'herbe éparpillés autour des rup » 
(V. plus loin), ce qui correspondrait à l'allemand zusammen- 
rechen. Avec le temps, l'idée primitive de _ ramasser l'herbe 
afin de l'étendre ' a cédé la place à l'idée secondaire de 
^ étendre ', 

Les autres termes s'appliquent aussi bien à l'herbe qu'au 
foin. Nous citons en première ligne : 

épancher^ v. [épantsi, épintchi, éfa?itsyé^ etc. ; aussi répantsi, 
Vd), qui occupe de tous les mots en question le territoire le 
plus étendu: Vaud, Valais et sporadiquement Neuchâtel et 
Berne (Plagne). Ce mot, qui en français moderne n'est guère 
employé que dans le style élevé, vient de *expandicare, fré- 
quentatif de expandëre, étendre (p. ex. expandere alas, 
étendre les ailes). Godefroy donne un exemple de 1312: 
espainchier les andains, qui atteste l'ancienneté de l'usage du 
mot dans le sens que lui attribuent nos patois. Les cantons de 
Neuchâtel et Berne emploient surtout le terme français étendre 
(aussi rétendre), qui est moins usité à Genève. En dehors 
de ces deux termes solidement établis l'un au Sud-Est, l'autre 
au Nord-Ouest de la Suisse romande, il en existe un certain 
nombre d'autres qui sont d'un emploi plus local et plus restreint. 
I. invouâ, V. (aussi évouâ, revouâ, Vaud, Valais), de in + 
aequare, d'après MM. Gilliéron (Fwnnaz, p. 73) et Gauchat. 
Le sens en serait .égaliser, aplatir', ce qui conviendrait assez 
bien ici; 2. voiiareyé, aussi évouareyé, v. (Valais); 3./"(f«â, v. 
(Vaud), mot que nous retrouvons au sens de , ramasser ' ; 
4. éparpdlyé, v. (Valais) ; 5. étanfchi, v. (Neuchâtel), curieuse 
contamination entre étendre et épancher ; 6. élargir, v. (Jura 
bernois) ; 7. épafidre, v. (Jura bernois). 

Quant aux patois de la Suisse allemande, on est frappé de 
voir les analogies qu'ils présentent. Ils disent : zett^ [zettl^, ver- 
zettl^), propr. ^ éparpiller ' ; streii\ ce qui correspond à ^ épan- 
cher, épandre ' ; vertu^, et zerschriiss^ (Grindelwald), ce qui 

3 



34 



E. TAPPOLET 



équivaut à ^ défaire les andains '. Ajoutons breitmache, vallée 
de la Kander (Grand-Duché de Bade), qui est le pendant alle- 
mand de élargir'^, verwerfe (Ersingen, près Berthoud), qui 
désigne spécialement l'action de jeter le foin du birlig au large, 
à l'aide d'une grande fourche de fer. Et surtout: worbe (même 
radical que iverfen, jeter), terme technique très répandu, qui, 
de même que épancher^ ne s'emploie qu'en parlant des foins. 
Normalement, le foin étendu recouvre toute la surface du 
pré fauché. Quand le foin est ,rare ', p. ex. en faisant le regain, 
quand le pré ne ^ foisonne ' pas, comme dit le paysan des 
Franches Montagnes, on préfère, — pour ne pas éparpiller 
inutilement le peu de foin qu'on a, — ne l'étendre que sur une 
partie du pré. Dans ce cas, on fait ce qu'on appelle dans le 
Jura bernois des rud, ou riiqt, c'est-à-dire qu'on divise le pré 
fauché en parcelles plus ou moins régulières (le plus souvent 
des carrés longs), qu'on couvre de foin tout en laissant libre la 
place entre ces carrés. Les deux croquis que voici représentent 
deux des nombreuses formes de ces carrés : 




(Les Bois.) 



Pour faire une ruât, on réunit le foin de plusieurs andains 
(2 à 4 selon la densité du foin). Le patron décide s'il faut dis- 



^ Il n'est pas sans intérêt de noter que le patois de la vallée de la 
Kander distingue nettement entre luaibe = étendre le foin, et breit- 
mâche = étendre le regain. Il paraît qu'au mot de warbe il se rattache 
l'idée d'un plus grand effort à faire. 



LES TERMES DE FENAISON DANS LES PATOIS ROMANDS 



35 



poser le foin de cette façon. Il dira p. ex. aux faneurs (faneuses) : 
«en étendant, vous ferez des rtiat, il n'y a guère de foin». 
bote afi ru?, rue, ruate, sont les verbes en usage. 

Le passage entre les rus, non couvert de foin et soigneuse- 
ment râtelé, s'appelle aux Bois an antr-ruat, à Charmoille an 
gas, s. f., de l'allemand Gasse. Notons que la ruât n'est pas 



ruât ->- 




(Charmoille.) 

plus petite que la rus. Certains villages semblent préférer ru3, 
certains autres ruat^. 

Il va sans dire que le système des ru3 ne s'applique pas seu- 
lement à l'herbe des andains, mais aussi au foin demi-sec des 
tas et des rouleaux; eux aussi, on les met en rî{9,s\ bien (\\ieru? 
arrive à désigner la jonchée de foin prête à être chargée (quel- 
quefois par l'intermédiaire d'un ou de plusieurs tas à charger, 
provenant de cette ru?). 

D'où vient le mot ru9? On ne peut guère hésiter qu'entre 
rue et roue, qui tous les deux aboutissent à rti ou ru? dans le 
Jura bernois -. L'état actuel de nos recherches ne permet pas 



1 Le mot n'ayant pas été demandé dans les questionnaires, nous ne 
pouvons en indiquer le domaine exact. Sa présence dans la Vallée de 
Joux {ruyy, s. f. pi. : U rayé ^ tas de foin allongé', se dit aussi d'un tas 
de bûches ou de branches, rdyèta, s. f. , ruelle entre deux maisons', 
, sentier encaissé', inmyi , mettre en tas en laissant une rm pour le 
char) fait supposer pour ce terme une extension assez considérable. 

- Il n'en est pas de même, il est vrai, de la vallée de Joux, qui dit 
ruva pour ^ roue'.. 



36 



E. TAPPOLET 



de trancher la question. Ce qui complique les choses, c'est que 
certains patoisants désignent par le même mot ruât la couche 
de foin et le passage non couvert, de sorte que rus arrive à 
être un synonyme de gas. Cependant, je crois que c'est là une 
déviation de sens, l'idée dominante de ru3 semble bien être 
celle d'une jonchée de foin étendue pour sécher'. 

Je n'ai pas connaissance qu'en pays romand on donne à la 
ru3 la forme d'une roue, mais un de mes étudiants. M. Wuthe- 
rich, m'assure qu'à Benken (Bâle-Campagne, à env. i8 km. du 



i^ Q 




schihe 
formée de tas (schôchli) formée de foin étendu 

Jura bernois français), on groupe les tas de foin en forme cir- 
culaire (v. croquis p. 36) et qu'on appelle un de ces groupes 
une schibe ^ disque '. On peut supposer que le système des 
disques ou roues a occupé un domaine plus étendu autrefois, et 
que, tout en donnant à l'ancienne roue une forme carrée, on 
en ait conservé le nom. (Cf. l'allemand Fensterscheibe ^ carreau 
de fenêtre '. qui présente une analogie frappante.) Je serais par- 
ticulièrement reconnaissant au lecteur qui voudrait bien me 
fournir des informations supplémentaires ou rectificatives à ce 
sujet. 

IV. Retourner le foin. 

L'idée de retourner n'a pas donné naissance à des appella- 
tions très variées. Toute la Suisse romande sans exception dit 



LES TERALES DE FENAISON DANS LES PATOIS ROMANDS 37 

virer {j'3ri, varyé, viria, etc.), ou quelquefois revirer, forme 
dont le préfixe exprime la répétition du même mouvement 
(cf. répancher au lieu de épancher, rétendre, ramasser, etc.). 
Vaud et Genève disent sporadiquement tourner et retourner. 
La Suisse allemande ne présente pas tout à fait la même uni- 
formité d'expressions. L'/^/V//>è^« donne cher^ {■=kehren),'went^ 
(Grindelwald), wnalitze^ (Simmenthal). 

V. Ramasser le loin. 

Nous étudions d'abord les mots employés dans le sens gé- 
néral de ramasser le foin, soit en rouleaux, soit en tas, soit 
pour la nuit, soit pour charger. On ne trouvera pas ici les 
termes dérivés des mots patois pour tas ou rouleaux (intsi- 
rounâ, etc.). 

1. ramasâ est le terme le plus répandu. (Variantes: rèmèsè, 
ramosala, aussi sans le préfixe itératif: aniasâ et surtout aino- 
chalâ, Fribourg). 

2. rètrindrè, du latin restringere j serrer', aujourd'hui 
employé sous la forme savante restreindre. Le mot se trouve 
en Valais (Val d'Illiez et Val de Bagne) et dans le Jura bernois 
(Franches Montagnes), qui prononce retroundr (cf. koun- 
troiindr , contraindre ', étroundr , étreindre ' ; foun , foin ' ; 
avoun.n , avoine ', etc.). Pour le substantif r^/'r^z^«x, v. plus loin 
p. 41. On est frappé de voir ce mot apparaître seulement aux 
deux extrémités du domaine romand. Aurait-il autrefois occupé 
tout le territoire? (Voir aussi retrinsi, p. 38.) 

3. \re'\cueillir. Ici le même problème se pose : on trouve 
koulyœ (Champéry, Valais), et rtchœdr- (Les Bois, Berne). 
Toutefois, il faut remarquer que rtchœdr a un sens plus général 
que les autres mots traités ici : il embrasse toutes les opérations 
qui se font sur le pré en vue du chargement du foin. Quand le 
patron juge le foin assez sec, — par un temps douteux, il y a 

* Ne serait-ce pas plutôt une désignation plaisante de caractère indi- 
viduel ? 

- Pour la forme, cf. tchœ, cœur; tchu?, cuir, etc. 



38 E. TAPPOLET 

souvent des discussions assez vives à ce sujet, — il dit à ceux 
qui l'aident : h foun â boun, no vyân rtchœdr, le foin est bon, 
nous voulons ^ recueillir '. Ce moment divise la fenaison en 
deux parties : avant, on travaille en vue du séchage ; après, en 
vue du chargement. Généralement on ne ^ recueille ' que le 
second jour. 

Les autres expressions pour ^ ramasser ' ne sont attestées que 
sporadiquement: 4. amonceler (Vaud) ; 5. tirer près (Vaud); 
6. retri?isi, (La Ferrière, Berne), peut-être une forme conta- 
minée de retrindrè + rétrécir \ 7. retropè, v. (vallée de Ta- 
vannes, Plagne, Berne), dérivé sans doute de troupe, troupeau, 
cf. attrouper. La Suisse allemande a des termes très variés 
aussi , elle dit : zdmemach^, zdm'tu^, zdfn^troole ; uf mâche, ufreche * ,* 
itu\ qui a le sens général de , recueillir, rentrer '. 

VL Le rouleau de foin. 

Les rouleaux de foin sont de forme et de destination très 
différentes. On peut en distinguer deux espèces : des petits et 
des grands. 

A. Les petits rouleaux sont un travail préparatoire pour 
faire les tas. On les fait le premier jour et avec le râteau. Le 
foin est à demi sec. 

Quels en sont les noms patois ? Il n'y en a point de commun 
à tout le domaine romand; chaque région aura son terme. Nous 
en connaissons trois qui occupent un territoire plus ou moins 
déterminé. 

1. rintsèta, s. f. (Fribourg et Vaud: Moudon, Oron). Ce mot, 
dérivé de rin = Ta.ng, de l'allemand ring, signifie , petite 
rangée '. Cf. rin , long tas de foin ' (Neuch.). 

2. boudin, s. m. (Jura bernois), v. croquis p. 40, proprement 
, boudin ', dont il existe plusieurs emplois métaphoriques. 
Cf. du reste boui, p. 39. Le terme semble être assez répandu 



* A Ersingen (près Berthoud), ufreche ne s'emploie que dans le sens 
spécial « ramasser le foin demi-sec du premier jour pour faire les petits 
rouleaux (rmisèta). 



LES TERMES DE FENAISON DANS LES PATOIS ROMANDS 39 

en France ^ Les boudin commencent à tomber en désuétude. 
Certains paysans pressés les suppriment volontiers. 

3. kirs, s. f. (Pays d'Enhaut)-. 

Isolément on trouve encore : 4. boni, s. m. (Vaud), propre- 
ment ^ boyau ' ; 5. sènyd, s. m. (Berne), proprement ^ simple', par 
opposition à rouleau , double ', se composant de la quantité 
de foin contenue dans deux andains parallèles ; 6. andin, s. m. 

Les termes correspondants de la Suisse allemande, tous des 
diminutifs, sont: tnàdli, propr. ^ petit andain', dérivé de màhen 
^ faucher ' ; sch'orli, propr. , petit andain ', dérivé de scheeren 
^ couper ' ; wàlmli, dont nous aurons à parler à propos de 
valamo7i (p. 45). 

B. Les gros rouleaux, aussi appelés rouleaux ^doubles*, 
se font en vue du chargement. On les fait généralement le 
second jour et avec la fourche. Souvent c'est la dernière for- 
mation qu'on donne au foin avant de le charger sur le char. 

Ici il n'y a que deux termes qui occupent une aire un peu 
étendue. 

1. ioula, s. f. (Vaud, moitié Est ; Gruyère: Vionnaz, Valais), 
dérivé direct du latin tabula, qu'on retrouve dans les dérivés 
patois foulon, vase en fer blanc (Vd, Neuch.) ; toular ^tablar' 
rayon d'étagère (Vd). Quant au sens de toula qui nous occupe 
ici, il est difficile de dire d'où la métaphore est prise 3. 

2. tira, s. f. (Gros de Vaud, Jorat, Fribourg en partie), subs- 
tantif verbal de tirer, employé en français par ex. comme 



' On le trouve par ex. dans P. Diffloth, Les semailles et les récoltes, 

P-505- 

* Mot d'origine inconnue, à moins qu'il ne soit une variante phoné- 
tique fort étonnante de tir^ ^ rouleau de foin ', ci-dessus. 

^ Est-ce de tôle = tuyau, canal en fer blanc (v. Littré pour les signi- 
fications techniques) ou est-ce de toida = planche de jardin (Vd, Bridel), 
ces planches ayant souvent la forme d'un carré très allongé et étant 
séparées les unes des autres par des sillons plus ou moins profonds? 
L'aspect d'un jardin potager régulièrement divisé en planches pourrait, 
à la rigueur, avoir rappelé le pré dont le foin est mis en rouleaux. 



40 



E. TAPPOLET 



terme de blason (=raie) et dans des expressions adverbiales 
telles que , voler à tire d'aile, travailler tout d'une tire '. Le 
mot s'applique aussi au blé. Pour Vaud, on trouve tire au sens 
de , gisement de neige long et étroit ', 

Les autres termes semblent être d'un emploi strictement local : 

3. roiwon, ravon, s. m. (Alpes vaudoises, Gruyère, Franches 

Montagnes, la Perrière). Le mot, qui est un dérivé de rive^ 




boudin 

signifie , bord, rebord'. L'idée primitive s'effaçant, il ne reste 
plus que celle de , chose très allongée, tire, traînée ' ; 

4. ria, s.f. {riè, pi.), (Vaud, Est), prop. , raie' du latin riga 
(de rigare, irriguer). Bridel donne le mot avec le sens de 
, fossé'. 5. rièrè, s. f. (Yverdon) probablement = rivière au 
sens de ^ bord ' ; 

6. akron, s. m. {akrpnâ, v. mettre en rouleaux), (Valais : 
Vérossaz, Vionnaz). Le mot semble se rattacher à la famille 
méridionale représentée par agrmn, s. m., agglomération, 
groun,grum,s.xa.., grumeau, agroumâ, v., se blottir, agroimiela, 
V., mettre en grumeaux, etc. (Mistral), tous dérivés du lat. 
grumus, s. m. tas de terre ^. 



1 Grumum aurait donné *gron (et. unum >• on)\ de là un verbe 
avec préfixe servant de renfort *agrmâ (cf. masse, amasser ; troupe, 
Attrouper; monceau, amonceler), qui à son tour change l'ancien subst. 
gron en agron, comme pince se transforme en espince sous l'influence de 
espincer. Le passage de g à. k reste cependant inexpliqué. 



LES TERMES DE FENAISON DANS LES PATOIS ROMANDS 4I 

7. nd-y, S. f. (Valais, passim), propr. ^ crèche'; 

8. rssarâ^ s. f., (Neuchâtel), propr. .resserrée'; 

9. rin, s. m. (Neuchâtel), cf. rintseta ; 

10. reiroutis, s. f., aussi retrou?j.nyur, s. f. (Franches Mon- 
tagnes), substantif tiré de retroimdr . resserrer'. On fait les 
retrouns en resserrant le foin étendu des deux côtés d'un rou- 
leau à faire. La retrouns est un boudin doublé (v. les croquis). 




reirouns 

Il nous reste à donner la liste des termes que nos matériaux 
ne permettent pas encore de définir, nos correspondants ne 
donnant pour toute description que . rouleau de foin '. 

réba, s. m. (Vaulion, Vd); roubatè, s. m. (Valais), tiré de 
rebatâ, rouler (cf. reba, s. f., raie, Bridel) ; roi, s. m. (Valais); 
rolè (Vd), propr. , rouleau ' ; rotiela, s. f. (Evolène, Anniviers, 
Genève), a probablement le même radical que le mot précé- 
dent. Cf. cependant le français rouelle . tranche coupée en rond', 
diminutif de roue ; kornè, s. m. (Leytron, Valais) ; fayeta, s. f. 
(Lens, Valais), propr. , petite brebis '. 

M. Horning a démontré dans une très intéressante étude* que 
souvent un nom d'animal a servi à désigner un tas (de foin, 
de blé ou d'autre chose\ Aux exemples cités par M. Horning 
(bouc, chèvre, cochon, poulain, veau (?), mule), on peut ajouter 
le nôtre et peut-être petite oie {w piron, p. 43, n. 6) et cochon 
(v. p. 44). 

^ Zeitschrift Jûr rom. Phil., t, XXVII, p. 149 et suiv. 



42 E. TAPPOLET 

?}iètché, S. m. ? {mètchlâ. v.) (Neuchâtel, Cerneux-Péquignot). 
Cf. Atlas linguistique de la France, carte 1285: mëcho, 140, 
162; mechd, 150, en Lorraine, signifiant «tas de fumier»; 
rorta, s. f. (Neuchâtel, Val de Travers), sans doute le même 
mot que ryorta, s. f. ,Iien de fagot', du latin retorta , chose 
recourbée', puis , lien en osier 'i, 

VIL Le tas de foin. 

C'est ici que nous trouvons la plus grande variété de termes, 
conformément à la diversité des habitudes locales. Abstraction 
faite d'un petit nombre de mots insuffisamment définis, nous 
pouvons établir deux catégories de tas de foin : 

A. Le petit tas qu'on fait le soir du premier jour et qu'on 
modifie selon le temps qu'il fait: tout petit par le beau fixe 
{?natson, tsoton, tchéynà, etc.), plus grand et plus soigné en cas 
de pluie menaçante (tchéyon, piron, etc.). Notons qu'on dé- 
signe quelquefois ces tas plus gros que d'ordinaire par le mot 
qui signifie , tas à charger ', en ajoutant le déterminant , à la 
pluie ', par ex. valmon à la pluie, moule à la pluie, etc. En 
français, on dit veillotte ou meulon. 

B. Le grand tas prêt à être chargé. On ne le fait ordinaire- 
ment que le second jour ; il est généralement très gros et fait 
sans aucun soin, puisqu'il sera défait par le , bailleur ' aussitôt 
achevé. Nous ne connaissons pas de terme français correspon- 
dant. 

A. — Le petit tas pour la nuit. Il n'existe aucun mot 
pour toute la Suisse romande. Voici trois termes de caractère 
cantonal : 

I. tsiron, s. m., s'emploie essentiellement dans tout le canton 
de Vaud et dans une partie de ceux de Neuchâtel et de Fri- 
bourg. Il s'applique aussi au tas de blé et à n'importe quel 

' On est surpris de voir que trois de ces mots (rorta, kornè, et roiieîa, 
si le mot correspond à rouelle) remontent à l'idée de ^ chose recourbée '. 
Reste à examiner la question de savoir si primitivement ces rouleaux 
n'eurent pas réellement une forme qui justifierait ces appellations. 
Cf. schibe, p. 56. 



LES TERMES DE FENAISON DANS LES PATOIS RO.\L\NDS 43 

autre tas*. II a donné naissance à plusieurs verbes : intsiroima, 
ètsirouna, détsirouna. 

2. matso7i {piouatson, motson), s. m. richement attesté pour 
tout le Valais, sauf pour le Val d'Entremont et le Val de Bagne. 
Le maison, forme diminutive de tnouaiss-, s. f. (Conthey), est un 
tout petit tas de foin. On trouve les verbes matsonâ, inmatsonâ, 
amotsonâ. L'origine du mot est inconnue '^. 

3. tchéyon (tchion, tchyoîin), s. m., répandu dans tout le Jura 
bernois. On en a fait un ô.\m\n\xi\ï tchéyna, s. m., qui s'applique 
au regain et un verbe (chéynè ^ mettre le foin en tchéyon '. Le 
tchéyon est un tas conique fait avec beaucoup de soin en pré- 
vision de la pluie. L'usage des tchéyon tend à disparaître aux 
Bois. Le Landeron connaît tchiya.n pour ^ tas de fumier ' [Atlas 
Img., carte 1285). Le Vully vaudois dit tsdlyon'^ (est-ce ts^yont)^ 
qui paraît être le même mot. 

En dehors de ces trois mots importants, les patois valaisans, 
particulièrement riches en termes de fenaison, en connaissent 
d'autres d'un emploi très local : 

4. t sot on (tsyoton), s. m. (Val d'Entremont, Val de Bagne); 
tchotron (Yvorne, Vd). Le mot s'emploie aussi pour un petit 
tas de terre au sommet des montagnes^. 

5. piron, s. m. (Plaine du Rhône, Valais), désigne une veillotte 
de 50-60 cm. de haut. Le mot, probablement dérivé de 
^ pierre', serait donc à l'origine .petit tas de pierres '6; 



' Le mot se rattacherait-il, ainsi que tchéyon, n'^ 3, comme le croit 
M. Gauchat, au radical de cacare? 

2 On trouve aussi mats', s. f. ^ pièces de bois qu'on place sur le fruit 
à presser ' (Evolène). 

^ Le mot semble se rattacher à l'adjectif ntatchyo , légèrement 
mouillé' (Evolène). C'est le cas du maison dont le foin n'est pas 
encore sec. 

^ La Vallée de Jeux connaît tsslyou, s. m. ^morceau de pain'. 

"' On ne trouve nulle part tsaton ^ petit chat ' qui conviendrait pour 
le sens. 

*"' Il faut toutefois remarquer que petronem donnerait *peron, 
comme en français, cf. nevé ; piron serait donc refait sur pira, forme 
très répandue, surtout dans le Haut-Valais, et qui pouvait l'être autrefois 



44 E. TAPPOLET 

6. katson, s. m. (Val d'IUiez, Trient). C'est peut-être le mot 
, cochon ' qu'on trouve à Evolène sous la forme katson. Pour 
les métaphores tirées des noms d'animaux, v. p. 41. 

La Suisse allemande a deux termes principaux pour le petit 
tas qu'on fait le soir : schôcJili et birlig, que V Idiotikon fait 
venir de b'érn ^ porter '. Le birlig serait à l'origine ce que peut 
porter un homme. Cf. note. — Les Grisons disent en outre 
h'ôckerli. 



dans la plaine du Rhône (voir cependant Gauchat, Dompierre, p. 23, 
qui considère pyèra comme indigène). Le fait est que, aujourd'hui, 
Evionnaz (V) et Le Chàtel (Vd) disent pyera et pyero , Pierre ' (Zim- 
merli). Aussi ne connaissons-nous pas piion, au sens de ,tas de pierre'. 
Pour ces raisons, on ne peut considérer cette étymologie comme tout 
à fait assurée. — Il y a peut-être autre chose. Le bas-latin connaît un 
pyra=: tas (v. Idiotikon, IV, col. 1503, où il doit rendre avec acervus 
et congeries l'idée de ^tas de foin'(doc. de 1662) ; Du Gange le donne 
deux fois: i. pirra, f., «cumulus», terme général, 2.pirra, f., «pila, 
structura erecta in modum columnae >>, etc. Ge mot, sans aucun doute 
emprunté au grec •Trvçâ, rogus ^ bûcher ', revit en anc. français pire, 
encore chez Scarron, et en itahen pira, toujours au sens de bûcher 
servant de torture. A côté de cette signification technique et historique, 
le mot peut fort bien avoir été employé dans la langue vulgaire au 
sens général qu'indiquent Du Gange et le document de VIdiotikon ; de 
là à piron .petit tas de foin' en Valais, il n'y a pas loin. Le birling de 
la Suisse allemande, que VIdiotikon rattache à hërn . porter ', mais qu'en 
réalité on ne porte guère, n'aurait-il vraiment rien à voir là dedans ? — 
Pour les autres mots romans qui présentent le radical pir-, je crois 
qu'il faut les écarter ici. On trouve piron, s. m., jeune oie (Saintonge, 
Littré) ; /)îVo/e, s. f., oie femelle (Sachs-Villatte, Suppl.) ; piron, s. m., 
batteur en grange maladroit (S.-V.), tous probablement dérivés de 
Pierre, cf. cependant it. piro, poussin, et pira, poule. Un autre groupe 
étymologique est formé par le îr. piron, s. m., « Spur-Zapfen », terme de 
mécanique (S.-V^.), sans doute identique à l'italien pirone, levier, che- 
ville ; ,ferro de clavicembali ', ^ dente cilindrico' (Petrocchi), et proba- 
blement apparenté hvqc pirouette, s. f. (aussi piroiiet s. m.) , disque que 
traverse un pivot', jouet d'enfant, toton, et pirtiolo , cheville ', famille 
dont l'origine est fort controversée, (v. Kôrting, etc.). Il y a enfin un 
troisième /(iVon =: fourchette, au Nord-Est de l'Italie (lomb. -vénitien, 
ladin), que M. Flechia démontre être emprunté au grec moderne 
Trnçovviov, 



LES TERMES DE FENAISON DANS LES PATOIS ROMANDS 45 

B. — Le tas à chargera II n'y a pas non plus de terme 
général suisse-romand. Celui qui est le plus répandu et qui 
peut-être a occupé autrefois tout le territoire de la Suisse 
romande, c'est: 

I. valamon [vouai amon, volamofi, voamofi, valmon, vol mon), 
s. m., usité aujourd'hui dans tout le Valais et dans tout le Jura 
bernois, en outre dans une partie du canton de Vaud, surtout 
dans les Alpes, et sporadiquement dans la région de Lavaux. 
Le mot désigne tantôt le tas pour la pluie, tantôt le tas à 
charger, tantôt la meule de foin qu'on laisse dehors plusieurs 
mois (Evolène). C'est toujours un très gros tas (de 1 m. de 
hauteur et de 80 cm. de diamètre à Trient, par ex.). 

Quant à l'origine de ce mot important, certaines formes 
phonétiques font songer à un radical germanique commençant 
par w. Le mot existe, c'est le walm, wàlmli de la Suisse alle- 
mande. D'après les matériaux de V Idiotikon, que AL Bachmann, 
rédacteur en chef, a mis obligeamment à ma disposition, le 
mot, fort répandu, a entre autres les significations suivantes : 

1. rouleau de foin, Berne (Gampelen, Anet, Biiren), Soleure 
(Lâberberg) ; 

2. meule de foin, Berne (Lutzelfliih) ; 

3. petit tas (allongé?) de terre, qu'on fait en plantant les 
pommes de terre (Morat) ; 

4. emplacement dans la grange destiné au foin et au blé 
(Thurgovie). 

Bien que wal/n ne se trouve nulle part dans le sens précis 
de jtas à charger', il résulte de ces données que le mot s'ap- 
plique à diverses formations de foin parmi lesquelles celle d'un 
tas est doublement attestée. Il n'y a pas de doute sur la nature 
germanique de walm, qu'on rattache au radical de wolben 
, voûter'. L'intercalation d'un a entre deux consonnes se re- 
trouve dans les mots français d'origine germanique, canif, 
emprunté du nordique knifr; chaloupe, du néerl. sloep, canapsa, 

^ En suisse-allemand lad-schoche ou hufe. 



46 E. TAPPOLET 

de l'ail, knappsack. Au point de vue géographique, l'explication 
satisfait entièrement pour le Jura, le mot allemand étant bien 
attesté pour l'allemand soleurois et bernois^. 
• Le second mot intercantonal est : 

2. moui\ s. m., apparaît en Suisse dans des régions peu cohé- 
rentes: Plaine du Rhône, Montana, Gros-de-Vaud, Genève. 
Mais la carte 1 285 de V Atlas ling. nous apprend que le mot, 
au sens général de ^ tas ', est couramment employé dans les 
deux dép. de la Savoie, dans la vallée d'Aoste et dans le dép. 
de l'Ain. C'est un terme franco-provençal dont l'origine n'est 
guère douteuse. Deux formes de la Haute-Savoie, mwèl, ainsi 
que de nombreux dérivés verbaux en Suisse comme mouilâ, 
inmoîièlâ^ demouclâ, etc., montrent clairement que -/remonte 
à -ellus. Quant au radical, ce ne peut être que le latin modus, 
s. m. , mesure, manière ', d'où proviennent par des voies diverses 
les mots français moule (dérivé populaire de modulus), fno- 
dule (dérivé savant) et modèle (emprunté à l'italien modello). 
Quant au développement du sens, il faudra supposer que mo- 
dellus a servi à désigner un tas (de foin, de blé, etc.), soi- 
gneusement construit d'après un ^ modèle ', une , forme ' déter- 
minée dans le genre des meules de foin et servant peut-être en 
même temps de mesure. (Cf. aussi le heinzi du canton d'Uri, 
qui consiste en une espèce de chevalet formé de plusieurs 
bâtons croisés, auquel on fixe le foin pour le préserver de l'hu- 
midité du sol.) La preuve que les mots pour ^ modèle, forme' 
peuvent prendre le sens général de tas, nous la trouvons dans 
l'inappréciable Atlas de Gilliéron, dont la carte 1285 traduit 
,tas de fumier', entre autres, par w<?//^^/(? (m., Haute-Vienne et 
Corrèze) eiform (Maine) ^. 

Les termes cantonaux proprement dits sont peu nombreux : 



1 Quant au Valais, il fait difficulté, le mot étant inconnu, par ex., à 
Munster et à Mœrel (Haut-Valais allemand). Il n'est pas probable que 
le mot ait été introduit en Valais par l'intermédiaire du canton de Vaud. 

^ Ajoutons que la même carte donne moulotin pour la Provence, mot 
qui représente un * modulomm. 



LES TERMES DE FENAISON DANS LES PATOIS ROMANDS 47 

3. moul, S. m. (Neuchâtel) correspond sans doute au français 
moule, cité plus haut, et illustre une fois de plus le passage 
sémantique de ^ modèle' à , tas ' ^. 

4. monsé, s. m. (Jura bernois) et isolément mouché (sic), s. m. 
(Saint-Luc, Valais), correspond à monceau, répandu au sens 
général de tas dans les dép. de la Haute-Saône et du Doubs. 

Enfin quelques termes isolés : 

5. avoulys, s. f. (Vallée du Rhône, de Chamoson à Yvornei. 
Le nom provient de la perche appelée ^ aiguille ' au moyen de 
laquelle on transporte ces tas de foin ; 

6. vayi9, s. f. (Mage, Valais); 

7. rez, s. f. ? (Clos du Doubs). 

A ces deux listes, il faut en ajouter une troisième, celle des 
termes insuffisamment déterminés. 

koutsè, s. m. (La Côte, Vd.), kud^è (Genève), français popu- 
laire cuchet, se retrouve en ancien français cuchet, cuchon, tas 
de foin (Godefroy)^. Le mot signifie aussi ^ sommet, extrémité' 
(Bridel). (Se rattacherait-il à gutsch, giitsch de la Suisse alle- 
mande, qui signifie , petit monticule, mamelon ^ 1); fortcha, s. f. 
(Vaud, Fribourg, Genève), propr. ,fourchée'; 7nount07i, s. m. 
(Haut- Valais romand), terme général pour tas, dérivé de mont"^ 
(Godefroy connaît le mot au sens de , troupe ') ; doblè, s. m. 



* moule désigne aussi une ancienne mesure pour le bois (25 pieds 
cubes, Bridel) dans les cantons de Neuchâtel et de Vaud, et en Savoie. 
Cf. Littré, Supplément . De là peut-être le sens de grand tas en général, 
puis gros tas de foin. 

- Le mot est sans doute de la même famille que le provençal mo- 
derne encucha, entasser, mettre en meulon (Mistral); ^«^^«,'956; 
kutchoun, 980 ; kuson, 818, 912; koêon, 924; koutchoun, 889; peut-être 
aussi kichon, 920; kitchoun, 971 ; toutes ces formes d'après la carte ,tas 
de fumier' de V Atlas de Gilliéron. 

>* Mofit seul signifie , tas ' dans beaucoup de patois gallo-romans 
(Pas-de-Calais, Tarn, Aude, etc.). Les dérivés en sont nombreux : 
monceau, montet, montel, mountchou (Provence), toujours au sens de tas 
{Atlas linguist., carte 1285). 



48 



E. TAPPOLET 



(Orsières, Praz-de-Fort, Valais) ; kouè, s. m. (Le Brazel, Neuch.), 
propr. , cours ', mot qui dans le Jura bernois désigne le tas à la 
grange, v. p. 50; mabr, s. m. (Le Brazel, Neuch.), propr. 
^ membre ', probablement au sens de partie d'un tout, d'une 
série (cf. le mot suivant); morsey, s. m. (Noiraigue, Neuch.), 
propr. ^ morceau '. 

VIIL Le chargement. 

Le soir du second jour approche, le soleil a donné très 
fort. Le foin est bien sec, il exhale des parfums délicieux, les 




faneurs sont contents, ils attendent le char à ridelles pour y 
charger le fruit de leurs efforts. 

Le char arrive ; on ne peut charger partout, il faut choisir 
son emplacement. Si le terrain est fort en pente ou s'il est ma- 
récageux, on ne peut y conduire le char, il faut transporter le 
foin à la place favorable, appelée tserdjâ ^chargeoir' (Frib.)i. 

Bien charger est un art. Voyons en quoi il consiste. Pour 



Cf. passoir = endroit (d'une clôture, par ex.) où l'on peut passer. 



LES TERMES DE FENAISON DANS LES PATOIS ROMANDS 49 

charger, nous écrit un correspondant genevois, il faut au moins 
trois hommes : un pour donner, le bailleur, un pour arranger 
sur le char, le chargeur, et un troisième pour râteler les débris 
de foin éparpillés autour du char. Le terme le plus commun 
pour donner, c'est balyi, mais on dit aussi : leva (Vaud et spo- 
radiquement Fribourg), tindrè (Vionnaz, Valais), tcKinpè Jeter' 
(Franches-Montagnes). La Suisse allemande se sert de u^gd^ 
litt. donner dessus, et u^gder, litt. donneur dessus. 

Pour arranger le foin sur le char. — travail fort délicat, — 
on dit partout charger, ail. lad^. Celui qui le fait est le char- 




Première levée du lit commencée 

I. kouèna — 2. serre — 3. échellée 

geur ou lader. On trouve aussi charge-foin (Fribourg). Spora- 
diquement on emploie invouâ à Vionnaz, intsana à Saint-Luc, 
intretsavutiyi (?) en Gruyère. 

Passons en revue les opérations du chargement i. 

Le char vide est placé le long des ^ tas à charger '. Le 
^ bailleur ' pique dans le tas avec sa fourche, et, faisant un 
effort, présente la fourchée au , chargeur '. On remplit d'abord 
le char à ridelles jusqu'aux bords. La quantité de foin ainsi 
^ réduite' et bien serrée s'appelle échellée (Vaud et Berne) ou 
échelage (Berne). Tout ce qu'on place au-dessus de ^ l'échellée ' 
c'est le , lit ' {yé, Berne). Il n'est pas facile de bien construire le 



' Je prends pour base le système pratiqué aux Bois (Berne), où j'ai 
étudié le sujet. 



50 E. TAPPOLET 

jlit'. La première chose qu'on fait, ce sont les quatre ^ coins', 
à gauche, à droite, en avant, en arrière. La fourchée placée au 
coin, qu'il faut plier adroitement, s'a-ppeUe kouèna, s. m. , petit 
coin ' ou kar dans le Jura bernois, épôl, à Genève (?). Entre les 
deux kouèna, on fait entrer de force une troisième grande four- 
chée, qu'on appelle la serre {sàr, les Bois). Voir le croquis p. 4g. 

Ceci fait en avant et en arrière, on introduit les fourchées 
du milieu en les faisant entrer les unes dans les autres. Une 
couche ainsi construite s'appelle la levée (Vd, Berne). On en 
compte quatre à cinq pour un char. Chacune des , levées ' se 
commence au même bout où l'on a terminé la précédente. 
Le j lit ' présente ainsi une série continue de contours. Poser 
les fourchées sans les rouler se dit à Genève charger à plat; 
les poser en les roulant pour faire le coin, se dit charger à 
brçîd à Genève, plyatâ en Gruyère, tranplyâ dans la Broie. 

Le char chargé, on pose Xz. presse ou perche, on la fixe au 
moyen d'une corde, qu'on serre avec le tour à l'arrière du char. 

Heureux de la bonne récolte, on rentre et l'on engrange 
{ingrandzi), comme disent tous les patois romands. Isolément 
on trouve cacher (Valais, Neuchâtel). 

IX. Le déchargement. 

Le char bien placé sur l'aire de la grange, on commence à 
4 décharger ', Pour cela, il faut deux hommes au minimum : 
I. celui qui donne, le , déchargeur ', et 2. celui qui reçoit et 
dispose les fourchées sur l'emplacement destiné au foin. On 
l'appelle rtirou, s. m. ^ retireur' dans les Franches-Montagnes. 

Pour le tas de foin à la grange, en allemand Heustock, la 
Suisse romande se divise en deux groupes. Le gros des patois 
dit: 

tèts9 {tètch, tes, fr. pop. ^ tèche '), s. f., employé partout, sauf 
dans le Jura bernois. Le mot se retrouve en Savoie et en 
Franche-Comté. Il se rattache à ^ tas, entasser, anc. fr. tasse ' 
d'origine germanique. Le Jura bernois seul dit ko {kor, koue^ 
fr. pop. j cours '), s. m. ^ compartiment de la grange destiné au 



LES TERMES DE FENAISON DANS LES PATOIS ROMANDS 5 I 

foin, au blé', mot qui semble identique au français cours < 
cursum^. Ce même compartiment s'appelle kartay ^ quartier ' 
dans les Alpes vaudoises. 

X. Conclusion. 

Dans l'ensemble des travaux agricoles, la fenaison, telle que 
nous l'avons étudiée, est un domaine relativement conserva- 
teur. Depuis que l'homme récolte le foin pour en nourrir son 
bétail pendant l'hiver, on aura coupé l'herbe, on aura étendu 
les andains, on aura entassé le foin, en rouleau ou en tas, pour 
le transporter plus facilement à une place abritée (meule, fenil 
ou grange). Dans ces opérations fondamentales, le progrès de 
la civilisation n'aura guère apporté de changement 2. 

On pouvait donc s'attendre à une grande uniformité d'ex- 
pression. En réalité, il n'en est rien. Le total des mots que 
nous avons étudiés dépasse la centaine^. Tous ne sont pas, 
bien entendu, des termes de fenaison proprement dits, c'est-à- 
dire des mots qu'on n'emploie qu'en parlant des foins (ou de la 
moisson) ; de ceux-là, il y en a relativement peu, une bonne 
vingtaine tout au plus (v. le tableau p. 53). 

Quant à l'origine de ces mots, la grande majorité peut s'ex- 
pliquer soit directement par le latin {foin, sèyi, rétreindre), 
soit par un dérivé du latin {andain, moue, épancher, etc.). Un 
petit nombre sont d'anciens mots germaniques (rin, rintsèta^ 
tcche, vouayïn) *. Comme ils font tous partie de l'ancien fonds 



' Le développement du sens n'est pas évident. ^ Cours ' signifie 
entre autres , rang continu de pierres dans une bâtisse ' (Littré) ce qui 
s'accorde assez bien avec Izo, qui désigne chacune des divisions de la 
grange marquées par des colonnes. 

- Il est évident que cela ne s'applique pas aux outils (faux, faucheuse, 
râteau, fourche, char, etc.). Les anciens outils non mécaniques du fau- 
cheur ne sont pas de la même importance au point de vue du dévelop- 
pement que le sont, par ex., les ustensiles du fromager pour la fabri- 
cation du fromage. 

^ Ne sont pas comptés les innombrables dérivés dont nous n'avons 
cité qu'un petit nombre. 

'' ^ Regain', du radical zceideu. Le regain fera le sujet d'un article à part. 



52 E. TAPPOLET 

du vocabulaire français, ils ne prouvent rien pour l'influence 
que pourraient avoir eue les Allemands dans la façon de 
récolter le foin. Il n'en est pas de même des mots empruntés 
aux patois de la Suisse allemande : valamon, gas, tchoup, svèy (?), 
ouûzon , regain ', de l'allemand waseji ^ gazon '. La diffusion 
double de valamon — dans le Jura et dans le Valais — peut 
indiquer, dans les régions où il s'est répandu, un changement, 
si léger soit-il, dans les habitudes du faneur i. 

Essayons de présenter au lecteur un tableau d'ensemble 
(v. p. 53) qui montrera la répartition des termes techniques 
proprement dits dans le domaine de nos patois. Il fallait faire 
un choix: on ne trouvera dans ce tableau que les termes les plus 
importants, c'est-à-dire ceux qui sont matériellement indispen- 
sables au faneur et partant bien ancrés dans la mémoire linguis- 
tique d'une région un peu étendue. Pour ne pas grossir la liste, 
nous avons dû, non sans regret, en écarter les mots peu ou mal 
attestés dont l'emploi semble occasionnel ou strictement local. 
Ces mots sont très nombreux, j'en compte jusqu'à 80. Ils sont 
d'une importance capitale pour la vie du langage, ils en repré- 
sentent la partie mobile, ils témoignent de la faculté imagina- 
tive des patoisants, c'est par eux que le vocabulaire se renou- 
velle et s'enrichit. Où ils ne sont plus, le patois est mort. 

Il va de soi que les dérivés ne figurent pas non plus dans 
notre tableau. 

Que nous apprend ce tableau sur le caractère linguistique 
de la Suisse romande? Les mots français, communs à tous les 
cantons, soit littéraires (comme foiti, etc.), soit provinciaux 
(comme scier, virer, bailler) offrent peu d'intérêt 2. Quant aux 
termes , romands', ce qui frappe le plus, c'est l'absence d'unité. 
Il faut insister sur le fait que pour seize idées essentielles de la 



^ Seule une étude détaillée et comparative de la fenaison romande 
et allemande en Suisse pourrait trancher la question. 

- Notons toutefois que de tous les termes exclusivement employés 
pour la fenaison, ^oin est le seul qui ait eu déjà ce sens en latin clas- 
sique. 



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54 E. TAPPOLET 

fenaison, domaine agricole primitif et indigène s'il en fut, il 
n'y a pas un seul terme exclusivement romand qui soit répandu 
dans tous les cantons: et de ceux qui en approchent le plus: 
recor, come^, tèche et vala?non, les trois premiers se retrouvent 
en dehors de la Suisse et le quatrième, valamoii, est un em- 
prunt visible fait aux patois allemands limitrophes. 

La région qui se détache le plus nettement du gros des can- 
tons romands, c'est, comme chacun sait, le Jura bernois. Cela 
saute aux yeux pour ^tas à la grange ' et pour ^ regain '. En 
outre, il faut relever un certain nombre de termes qui ne sont 
que jurassiens et en partie franc-comtois : perè, botidïn, tchéyon, 
retrouns, monsé, tcMnpè. Ainsi, pour la fenaison, le Jura bernois 
présente avec le Valais le plus grand nombre de termes parti- 
culiers. 

Parmi les autres cantons, Genève manque presque totale- 
ment d'originalité. Des termes qui figurent dans notre tableau, 
le patois fribourgeois ne possède à lui que la rintsèia, Neu- 
châtel ne peut revendiquer que le moul et la savèy. Ce sont 
Vaud et Valais qui cachent les grands trésors, tantôt à eux 
seuls {épancher), tantôt en commun avec d'autres {fnoué, vala- 
mon), tantôt c'est Vaud, — jamais Valais, — qui s'accorde avec 
Fribourg {isiron, toula, tira, lever'), tantôt, — mais c'est très 
rare, — Vaud est seul à posséder un terme ikird), le plus sou- 
vent c'est le Valais, vrai paradis pour le lexicographe, qui fait 
bande à pari; c'est lui la patrie des maison et des katson, des 
tsoton et des piron, et sans doute de mainte autre formation 
caractéristique qui aura échappé à nos recherches. 



' Quant à corne, je ne lui trouve en France (Savoie, Midi) que le 
sens de , crinière'. 



LES TERMES DE FENAISON DANS LES PATOIS ROMANDS 55 

Je ne puis terminer ce travail sans m'acquitter de la dette de 
reconnaissance particulière que j'ai envers MM. les correspon- 
dants qui m'en ont fourni les matériaux. Ce qu'ils ont noté 
dans les formulaires du Glossaire, j'ai essayé de le résumer, 
de le grouper, de le commenter. La présente étude est loin 
d'être définitive, elle a des lacunes, dont je sens l'importance 
mieux que personne. Il faut les combler avant de rédiger le 
Glossaire. Qui nous a aidé nous aidera. De nombreux termes, 
qu'on trouvera dans cet article, ont besoin d'être précisés pour 
la forme et surtout pour le sens. Le lecteur patoisant versé 
dans les travaux rustiques, à la compétence duquel je fais appel 
en terminant, ne manquera pas, j'espère, de compléter et de 

rectifier notre information'. ^ ^ 

E. Tappolet. 



' Le mode le plus pratique pour nous, c'est de présenter ces rectifi- 
cations sous forme de fiches envoyées au Bureau du Glossaire. Nous 
recommandons tout particulièrement l'usage du croquis, quelque som- 
maire ou grossier qu'il soit, surtout lorsqu'il s'agit d'indiquer la forme 
du rouleau ou du tas et la répartition du foin sur le pré. 



TEXTE 

— î— 

On drolo de chin. 

ANECDOTE EN PATOIS GRUYÉRIEN. 

Vo-j i hin chur jou yu kpmin niè de hou grô chin de bon 
kd ly avi din h tin pè le vilyo nioxi, è mimamin apèdji pèr 
dèvan kotyè vilyè kabutsè. I kaminûon a lou férp râ ; h pou 
kp n-in^ richtè chon galyâ rèdui pè chu le tàréchè-. 

On de chtou-j dvà pachâ, in nbnanta^ kp krayo, la pèrotsp 
de V. ch'èâi a'&inhlyâyp pb dèchidâ tote chouârtè d'aférp. 
To ly èâi galyâ rilyâ^ kan Djan Ppkabou chè bptè a drp : 
Ly a chi vilyo chin de bon kp tranè pè chu Ip chin.mityiro^ 
du ly a kôtyè-j an ; mè chinblyè h ne pâ bin dniâo. N& 
dèvran Ip bplâ in mija pb h rapèrtchi du pèr inkp. 

La chakrichtin na pâ tarda a Ip rebrakâ^ in li dpjin : 
Ché pâ chp chpri prou plyp bni&o de h mijâ ? Tyè d^ran le 

Un drôle de saint. 

Vous avez bien sur vu (////. eu vu) comme moi de ces gros 
saints de bois qu'il y avait dans le temps dans (////. par) les 
vieilles églises, et même applique's à la façade de quelques 
vieilles masures. Ils commencent à se (/zV/. leur) faire rares; 
le peu qui en reste sont bien réduits dans les galetas. 

Un de ces hivers passés, en nonante, que je crois, l'assem- 
blée paroissiale de V. s'était réunie pour décider toutes sortes 
d'affaires. Tout était bien réglé quand Jean Piquebois se met à 
dire : Il y a ce vieux saint de bois qui traîne sur le cimetière 
depuis il y a déjà quelques ans ; [il] me semble que ce n'est 
pas bien honnête. Nous devrions le mettre aux enchères pour 
l'enlever d'ici. 

Le sacristain n'a pas tardé à le réprimander en lui disant : 
[Je ne] sais pas si [ce] serait beaucoup plus honnête de le 



ON DRoLO DE CHIN 57 

diin ? No-j in-d an d^a prouniatara^ jou fà pèchyâtrD"' chin 
fèr9 onkb cbtçch^. Ld ramâcheri è h bstèri chu le tàrécbè 
intch3 mè^ ; ly é d^a lé diitrè'-^ vilyè mârè k9 vjnyon du h 
mbxi ; i grave rin avoua. 

Chin ly è jou fournà pèr inh ; n'iti-d an pâ re parla. 

Ld minio dpvà-h-né^^, Pshabou, k'irè on malin chatsè^\ 
chè di intrè li : Ché pâ chp h tindrè tan grantin chu le 
tàréchè. K in mimo tin, i va ou boufè , prin on patyoiè^'^ de 
pura è on grô tdrâro de rç'd^^, ch'in va ou choua d la né f'erd 
en puchin pèrtp ou chin, ly infatè^^ cha pura è apri Vavi 
bin tsoupdnâ, chè rè intouârnè inich^ li. 

Vb chèdè ks l'^và de nbnania ly è jou déchira du, ly a fà . 
na kram9na a martalâ^'^ de frà a la katsèta^''. Ach3 h bou 
ly è J9lâ ! 

On matin k^ U chakrichtiii ch'indalâvè arandji pè b mbxi, 
la Fanchètd, cha fèna, li fâ '. Di va, D:{âtye, te fà me tsè- 

mettre aux enchères. Que diraient les gens? Nous en avons 
déjà assez fait par ici (outre) sans faire encore celle-ci. [Je] le 
ramasserai et le mettrai au galetas chez moi ; j'y ai déjà plu- 
sieurs vieux débris qui viennent de l'église : il ne gêne pas avec. 

Cela a été {litt. est eu) fini par là ; on n'en a 1 Ittt. ils n'en 
ont) pas reparlé. 

Le même soir, Piquebois, qui était un malin (sachet), se dit 
« entre lui » : [Je ne] sais pas s'il le gardera bien longtemps au 
galetas. Et en même temps, il va au buffet, prend un petit 
paquet ,de poudre et un gros perçoir de râtelier, s'en va au 
« sourd » de la nuit faire un gros (////. puissant) trou au saint, 
y verse la poudre, et après l'avoir bien bouché, s'en retourne 
chez lui. 

Vous savez que l'hiver de nouante a été très dur, il a fait un 
froid de loup à grelotter de froid sur les marches du poêle. 
Aussi le bois [y] est allé ! 

Un matin que le sacristain s'en allait « arranger » (préparer 
la messe) à l'église, la Fanchette, sa femme, lui dit : Dis un peu, 
Jacques, [il] te faut me couper quelques grosses bûches pour 



58 C. RUFFIEUX 

plyâ dutrè tron pb hdtà ou forni ; né rin mé a li fatchi, — 
N'é pâ liji ôra, ka li rèpon chdn çmo, prin chi chin de bon 
ka ly è pè chu le tàréchè; ifô hmin ka chà n-in tari on t savon. 

La Fanchçt9 râxlyè anion lè-j ègrâ, vin avô avi h chin è 
l'infatè din h forni. Ld fu irè fmamintè^^ bin inprà'^'^, 
k'on-n ou tb d'on kou ouna dèbbrdpnâyp dou dyâblyo ; on-n 
ari dp le kanon d'Avry^^ h choutâvon pè h Bry. Fanchètp 
Vire java ^^ a la kâva, monté a la prèchpitayp, châlè ou palyo 
è n'è pâ jou mô èâpnâyp de trbvâ h jbrni in.mèluâ, di nibchi 
de pare è di mbchi dou chin èpard:(9nialâ ché ou lé. 

Ld bon Dyu nb-j a puni, kd chè di intrè li. Du mh adon 
i ch'in va a chô amon ou mbyj po h drp a D:(àlyè. Chtichp, 
kan ly a jou aprà l'aféra, chè bptè to balaniin a dra a cha 
fèna : O! bin, akuta, ma pour a tè, i chu bin rin tan èd^dnâ: 
ntdjèmé jou bin boun idé de chi chin'^^ ! ç^ Ruffieux. 

[les] mettre au poêle, [je] n'ai plus rien à y jeter. — [Je] n'ai 
pas le temps (//'//. loisir) à présent, (que) lui répond son mari 
(////. homme), prends ce saint de bois qui est au galetas, il 
faut comme qu'il en aille en tirer parti {litt. comme que soit 
en tirer un bout). 

La Fanchette monte rapidement {litt. racle en haut) les 
escaliers, descend (////. vient en bas) avec le saint et l'intro- 
duit dans le poêle. Le feu était à peine bien allumé qu'on 
entend tout d'un coup un bruit du diable ; on aurait dit les 
canons d'Avry qui sautaient.... Fanchette, qui était allée {litt. 
était eue) à la cave, monte précipitamment, court (saute) à la 
chambre et n'est pas mal étonnée de trouver le poêle réduit en 
pièces, des morceaux de pierres et des morceaux du saint épar- 
pillés çà et là. 

Le bon Dieu nous a punis, qu'elle se dit « entre elle ». Puis 
elle va vite (////. à sauts) à l'église pour le dire à Jacques. 
Celui-ci, quand il a su {litt. a eu appris) l'affaire, se met tout 
doucement (bellement) à dire à sa femme : Oh ! bien, écoute, 
«ma pauvre toi », je [ne] suis pas du tout si étonné; je n'ai 
jamais eu [une] bien bonne idée de ce saint. 



ON DRoLO DE CHIX 59 



NOTES 



Ce morceau est emprunté à un recueil d'anecdotes et liistorieltes 
publié sous le titre de Oiina Joiirdhd ^('-/-(''/yî^tfi^o, c'est-à-dire « un tablier 
plein de bons mots» (proprement éclairs), par Tohi di-j-èlynidzo^. 
Comme l'auteur v a joint son portrait, nous ne pensons pas l'offenser 
en trahissant que derrière ce pseudonyme se cache le spirituel 
C. Ruffieux, ci-devant professeur à l'école normale de Hauterive. Son 
volume, qui doit faire les délices de tout amateur de bon et franc 
patois gruyérien, réunit, en plus de 300 pages, une foule d'aventures 
comiques, relatées avec une verve inépuisable, qui avaient paru précé- 
demment dans VAmi du peuple'^. On y trouve des contes qui ont déjà 
tait la joie des quatre coins du monde, mais pour la plupart c'est la 
réalité, grande inventrice de situations drolatiques, qui les lui a fournis. 
Il y est beaucoup question de paysans malins et retors, de capucins, de 
curés et de leurs servantes. Les personnes auxquelles le tour a été joué 
se sont bien gardées d'en souffler mot à M. Ruffieux, de peur qu'il ne 
«les mette sur son journal», mais il l'a tout de même appris, dans 
cette aimable Gruyère où tout se sait. Ajoutons que l'esprit de l'auteur 
n'est jamais méchant, que sa satire n'a rien de personnel, que sa morale 
est celle du peuple un peu cancanier et peu délicat à l'adresse des 
femmes. 

Mais ce qui fait le principal mérite de ces histoires, c'est qu'elles 
sont racontées en patois. Ne les redites pas en français, elles y per- 
draient leur sel. L'auteur se plaît à accumuler les synonymes, par ex. 
p. 155, où il énumère les mots d'injure servant à décrier les femmes : 
isebrô, chdtwlya, gouma, etc. Il n'y en a pas moins de vingt-quatre. On 
voit qu'il a tait là-dessus des recherches systématiques. Il termine la 
liste en disant qu'il supprime les expressions qui ne se laissent pas 
écrire, mais ailleurs il ne craint pas de prononcer tel mot grossier, où 
le rapporteur fidèle de scènes intimes le juge nécessaire. 

La transcription des sons est simple et claire. Elle ressemble à celle 
du Bulletin. Parfois on eût désiré plus d'exactitude, surtout dans la sépa- 
ration des mots. Nous avons transcrit le morceau que nous reproduisons 
dans l'orthographe du Bulletin, à laquelle nos lecteurs sont maintenant 
habitués. Nous employons à pour un e long et très ouvert, qui cepen- 
dant n'est pas encore très voisin de a. Le son â se prononce souvent 
comme un à long, et dans beaucoup de cas on entend ao, surtout dans 
la bouche des jeunes. Nous n'avons pas noté la quantité des voyelles, 
afin de ne pas trop charger le texte de signes. 

1. Bulle, Imprimerie commerciale, 1906. Prjx : a fr. 50. 

2. L'auteur continue à publier des morceaux humoristiques en patois dans la 
Feuille d'ai'is de Bulle. 



6o L. GAUCHAT 

1. Remarquez Vn de liaison qui s'introduit après une voyelle devant 
in = en. De même dans adoti, po n'in rèvini a mm ichtoirs, p. 121 et 
passim. Ce sont des formules comme on en dit, etc., qui ont servi de 
modèles. 

2. Terme spécialement fribourgeois, employé surtout au pluriel, du 
latin terraceas. A dû désignera l'origine un galetas dont le plancher 
était recouvert de terre glaise. (Voir Hunziker, Das Schweiierhaus, t. IV, 
p. 128.) — 3. Du latin regulare, en développement populaire. 

4. Aussi chin.mttyiro ; la nasale de la syllabe initiale a probablement 
subi l'influence du mot chin, « saint ». — 5. Mot où se sont confondus 
les termes français « rubrique » et a réplique ». — 6. De prou := lat. 
prode 4- materia. — 7. Per-ecce-hic-ultra. 

8. Litt. in *caso me. A propos de * cas us pour casa, voir 
El. Richter, Zeitschr. f. rom. Phil., XXXI, 569 ss. in *caso devenu 
préposition est accompagné du pronom personnel ; cf. l'italien mal- 
grado mio >■ malgrado me. Comp. intchs H du texte, ligne 1 1 , même page. 

9. = deux-trois; du de *dui? 

10. Litt. devers-le-nuit ; le nuit d'après le jour, inversement en vieux 
français tote jor d'après tote nuit. — 11. De sachet (à malice). 

12. Muni des suffixes combinés -ottus -}- -ittus. 

13. Infatâ signifie proprement «mettre dans sa poche», de fata, 
poche ; ce dernier d'une forme burgonde correspondant à l'allemand 
Fet^en. — 14. A l'origine « marteler ;>, claquer des dents. 

15. On appelle katsèta les marches derrière les vieux poêles de grès, 
place favorite des vieux, litt. « cachette ». 

16. « Finement» =:: « à peine» n'a pas besoin d'explication; ce qui 
est plus curieux, c'est la terminaison en è qui doit procéder d'adverbes 
à double forme comme onkà — onkorè, cfr. en français encor[e) — encores. 
Par analogie, on a formé de o{ou) min, « au moins », le mot omintè. 

17. Part, passé de inprindre, «s'enflammer ». 

18. Allusion à un canon en chêne, cerclé en fer, fabriqué à Avry- 
devant-Pont et utilisé dans les fêtes populaires, mariages, etc. Un beau 
jour, il sauta; on taquine encore les bourgeois d'Avry sur cet incident. 

19. C'est le latin habuta, auquel s'est agglutiné Vs de liaison de 
je suis eu, tu es eu, etc. 

ao.^Une version soi-disant historique de cette anecdote, rattachée à 
l'introduction de la Réforme à Neuchàtel en 1530, a été recueillie dans 
la première moitié du XVIIIe siècle par Jonas Boyve dans ses Annales 
historiques du comté de Neuchàtel et Valangin, t. II, p. 311-312. Elle a été 
agréablement contée en vers par M. Philippe Godet dans le Musée neu- 
ckâtelois, 1881, p. 284-288 : La colère de saint Jean. 

L. Gauchat. 

>^,^ 



LA HARANGUE PATOISE DE DAVID BOYVE 

AU PRINCE DE NEUCHATEL EN 1018 

— î— 

Vers la fin de i6 17, le prince de Neuchâtel, Henri II d'Or- 
léans Longueville, qui venait d'atteindre sa majorité, se rendit 
dans sa principauté. Il devait, suivant la coutume, y prêter le 
serment d'observer les franchises du pays et espérait pouvoir 
en même temps mettre fin aux différends qui s'étaient élevés 
entre le souverain et ses sujets. Mal conseillé et (Connaissant 
insuffisamment le caractère ombrageux et opiniâtre des Neu- 
châtelois, il ne réussit pas dans sa mission, et sa présence ne fit 
qu'accentuer le conflit avec les bourgeois de la ville. Ceux-ci 
demandaient qu'il jurât, comme ses prédécesseurs, de maintenir 
toutes leurs franchises et usances, écrites ou non écrites, tandis 
que le prince déclarait qu'il ne s'engagerait à rien avant de 
savoir ce qu'étaient ces coutumes non écrites, qui devaient être 
rédigées en un coutumier. Henri II irrita en outre les bour- 
geois en faisant ostensiblement célébrer la messe au château. 
On prétendit le lui interdire. C'est au milieu de ces contesta- 
tions, au commencement de 16 18, que le maître bourgeois en 
chef David Boyve, à bout de patience, aurait adressé au sou- 
verain un discours patois débutant ainsi : 

Mousigneur, se vo ne volev pas cessa de faire chanta messa 11 
chatey, ne deuianderev dev trouppé à Messieurs de Berna por vos en 
empeschie. Et por say que du coutumier, cl é impossible d'ay faire on 
et de métré totc noutré coutemê par écrit. Quan le lay sairey on poté 
d'eiche, et qu'on prisse to le papie que la papeleri de Serrieré porrey 
faire de cent ans, é giiairey pas pru papie ne prit eicloe por le totc 
écrire, etc. (Monseigneur, si vous ne voulez pas cesser de faire 
chanter messe au château, nous demanderons des troupes à 
Messieurs de Berne pour vous en empêcher. Et pour ce qui est 
du coutumier, il est impossible d'en faire un et de mettre toutes 
nos coutumes par écrit. Quand le lac serait un encrier et qu'on 
prendrait tout le papier que la papeterie de Serrières pourrait 
faire de cent ans, il n'y aurait pas assez de papier ni assez 
d'encre pour les écrire toutes). 

Si l'anecdote était authentique, nous aurions dans ces quel- 
ques lignes le plus ancien texte connu en patois neuchâtelois, 
en même temps qu'un spécimen de la verve hardie avec la- 
quelle nos ancêtres savaient défendre leurs droits, même vis-à- 
vis du souverain. Mais il n'est pas nécessaire de pousser bien 



62 j. JEANJAaUET 

loin le scepticisme pour concevoir des doutes sur la réalité des 
faits rapportés. D'abord, si échauffés qu'on suppose les esprits, 
il est bien invraisemblable qu'un maître bourgeois de l'époque 
ait oublié les convenances et l'étiquette au point de se per- 
mettre avec le prince un ton pareil de bravade gouailleuse. Il 
suffit de lire les pièces officielles du temps pour se convaincre 
que les remontrances les plus pressantes des bourgeois étaient 
toujours présentées sous les formes de la plus humble et de la 
plus respectueuse soumission. De plus, l'emploi même du patois 
est aussi insolite que peu justifié. Le patois était sans doute en 
1618 la langue courante des Neuchâtelois de toutes les classes 
et on aura voulu, en s'en servant, accentuer le caractère d'irres- 
pectueuse, familiarité de la harangue du maître bourgeois. Mais 
le prince ignorait sûrement ce jargon, et alors de quelle utilité 
pouvaient bien être des représentations dont il ne comprenait 
pas le premier mot? A supposer qu'il eût toléré pareille inso- 
lence, c'était en tout cas choisir un bien mauvais moyen pour 
le persuader. 

Sur quelle autorité s'appuie ce récit, si peu vraisemblable en 
lui-même ? Il n'a, croyons-nous, pas d'autre garant que le chro- 
niqueur Jonas Boyve, qui écrivait environ cent ans après les 
événements de 1618. A notre connaissance, aucun des docu- 
ments contemporains relatifs aux démêlés du prince avec les 
bourgeois ne renferme la moindre allusion à la harangue de 
Boyve, et le chancelier de Montmollin, qui a recueilli les confi- 
dences de Henri II et a consacré à la relation de ses séjours 
dans la principauté quelques-unes des pages les plus vivantes 
de ses Mémoires, ignore absolument cet incident. Tout nous 
paraît donc indiquer que la prétendue harangue patoise de 
1618 est apocryphe et date seulement du xviii* siècle. 

Ce qui, à nos yeux, vient confirmer ces conclusions, c'est que 
la partie la plus originale du fragment patois, cette hyperbole 
pittoresque : « quand le lac serait un encrier », etc., n'est autre 
chose qu'une variante appropriée aux circonstances locales 
d'un thème bien connu de la littérature populaire de toutes les 
nations. En Orient comme en Occident, de l'antiquité jusqu'aux 
temps modernes, on rencontre en de multiples variations la 
même image, destinée à traduire l'idée d'une quantité infinie. 
Quiconque veut s'en convaincre n'a qu'à consulter la très riche 
collection d'exemples de toute provenance réunie par M. R. 
Kôhler*. On pourrait encore y en ajouter d'autres. Ainsi la 
citation suivante, empruntée à une vieille traduction espagnole 



LA HARANGUE PATOISE DE DAVID BOYVE 63 

d'un livre originaire de l'Orient : « Le sage dit que quand même 
la terre se changerait en papier, la mer en encre et les poissons 
en plumes, on ne pourrait pas écrire toutes les méchancetés des 
femmes. » {Libro de los engannos, éd. Comparetti, p. 54.) Je 
me hâte d'y joindre, comme contre-partie, cette déclaration 
d'un amoureux catalan du Xiv^ siècle : « Je vous jure par le 
monde entier que si tous les arbres de l'univers... devenaient 
des plumes et la mer de l'encre, que si les étoiles étaient des 
mains... et le ciel du parchemin ou du papier, ils ne suffiraient 
pas, belle dame, à écrire vos louanges. > {Ro?iiania,\..l^Y ,]). 213.) 
Il faut donc transporter la harangue de David Boyve du 
domaine de l'histoire dans celui des légendes traditionnelles, 
où elle possède de lointains ancêtres. Jonas Boyve n'aura fait 
que l'arranger pour les besoins de sa cause ou aura consigné 
une « tradition de famille » déjà formée *. Mais, même rajeuni 
de cent ans, ce texte demeure un des plus anciens spécimens 
du patois neuchâtelois et méritait à ce titre d'être signalé aux 
lecteurs du Bulletin. y Jeantaouet 

1. R. Kôhler. Und- wenn der Himmel wàr Papier.... dans la revue 
Orient und Occident, t. II, p. 546-$ 59. 

2. Il est à remarquer que dans le manuscrit original de Bovve, con- 
servé à la Bibliothèque de Neuchâtel, la harangue patoise ne figure pas 
dans le texte même du récit, mais a été ajoutée en note à la phrase : 
« De sorte que la mémoire du maistre bourgeois David Boyve a tou- 
jours esté dès lors en bénédiction parmy les bourgeois». Elle est intro- 
duite par les mots suivants : « Et ce qu'il y avait de singulier est qu'il 
ne parla au prince qu'en patois ou jargon du pays. Il luy dit, entre 
autres: Monsigneur, etc. » (t. II, p. 325.) 

La rédaction des Annales de Boyve, « revue, corrigée et augmentée 
par J.-F. Boyve, son neveu, « que possède également en manuscrit la 
IBibliothèque de Neuchâtel, a amplifié le récit en s'efforçant d'en corriger 
l'invraisemblance : « Ce maître bourgeois parla d'un ton de voix qui 
ébranla le prince. Il fit son discours en patois et lui dit : « Monsigneur, 
etc.... Le prince voulut savoir tout ce qu'il avoit dit et qu'on le lui 
rendit bien spécialement, et il changea d'avis. » (t. II, p. 349.) 

L'édition imprimée des Annales, t. III. p. 458-439, combine arbitrai- 
rement les deux rédactions. Le texte patois renferme quelques inexac- 
titudes, que nous avons corrigées d'après le manuscrit original dans 
notre reproduction. 

Le doyen Bridel a publié la harangue patoise de 1618 dans le Conser- 
vateur suisse, t. m (18 13), p. 123, au cours d'un article intitulé : Les trois 
voyages de Henri II, duc de Longuevillc, dans ses Etats de Neuchâtel et 
Vallangin. Il a sûrement eu à sa disposition une copie manuscrite de 
l'ouvrage de Boyve, qui n'était pas encore imprimé et qu'il cite ailleurs. 

-•î^î'^-:-^ 



TABLE DES MATIERES 



Pages. 

M. Gabbud et L. Gauchat. Mélanges bagnards : IL Les 
expressions servant à rendre l'idée de « pleuvoir » 
et de « neiger » 3 

A. ROSSAT et F. Fridelance. Fragment du poème des 
Paniers, de F. Raspieler. Transcriptions en patois 
de Courroux et de Charmoille (Berne) 7 

L. Gauchat. Etymologies : i bisse. 2. dégremillé. 3. Cher- 

montane 13 

L. Gauchat. Les noms patois des clochettes de vaches 

(avec une planche) 17 

E. Tappolet. Les termes de fenaison dans les patois ro- 
mands 26 

C. RUFFiEUX. On drolo de chin, anecdote en patois gruyé- 

rien, avec notes par L. Gauchat 56 

J. Jeanjaquet. La harangue patoise de David Boyve au 

prince de Neuchâtel, en 1618 61 



Lausanne. — Imprimerie Georges Bridel & C* 



BULLETIN 



DU 



GLOSSAIRE DES PATOIS 



DE LA 



SUISSE ROMANDE 



PUBLIE PAR LA 



Rédaction du Glossaire. 



NEUVIEME ANNEE 
1910 



ZURICH 

BUREAU DU GLOSSAIRE 

Hofackerstrasse 44 



SYSTEME DE TRANSCRIPTION 

A. VOYELLES 

a, è, é, i, u, ou ont la même valeur qu'en français. 
= ouvert (comme dans bord [bôr']). 

6 =1 o fermé (peau [po]). 

à =^ œ ouvert (b^wrre [bœr]). 

ûé = œ fermé (ïeu [fé]). 

e, 0, ce sans accent sont des voyelles moyennes. 

{e renversé) = e sourd (brebis [br^bt]). 

an, m, on, un, sont les voyelles nasales des mots français temps 

[fan], main [mm], rond [ron], lundi [lundi], 
în, tin, oim désignent les nasales de /, u, ou, qui ne se trouvent 

que dans certains patois du Jura bernois et du Valais. 
Cl, voyelle intermédiaire entre a et à. 
à ■=■ è très ouvert. 

Les diphtongues sont notées ay, èy, ûy, aou, œu, etc., on ya,yè, 
yo, oua, uœ, etc., suivant la nature et le mode de combinaison 
des éléments qui les composent. 

B. CONSONNES 

b, p, d, t, j, ch, V, f, s, z, l, m, n, r ont le même son qu'en français, 
g représente partout le son dur de ^oût [gou]. 

^ » » » coup [koïi]. 

ly z= /mouillée dans l'ancienne prononciation ta»V/e [ta/y']. 

ny = n mouillée comme dans vi^«e [viny']. 

y s'emploie comme dans le français j^'eux [ycé], fus/on [fusyon], 

pied [pye]. 
h = aspiration semblable à celle de l'allemand //och. 
1? = son du /// dur anglais. 
à = son du /// doux anglais. 
X = son de l'allemand ich. 

C. GÉNÉRALITÉS 

Les voyelles particulièrement longues sont surmontées d'un 
trait horizontal : â, etc. 

Les sons faiblement articulés sont notés en caractères plus 
petits, par exemple a', a", ou^, etc. 

Un petit trait sous une voyelle [a) indique qu'elle porte l'accent 
tonique. 



. LA TRILOGIE DE LA VÎË 

Série d'articles-spécimens du Glossaire romand 

sur la naissance et le baptême, 

le mariage, la mort et l'enterrement. 



Il n'y a pour l'homme que trois évé- 
nements : naître, vivre et mourir: il ne 
se sent pas naître, il souflVe à mourir 
et il oublie de vivre. 

La Bruyère. 



N«'sansa, s. f. naissance. 

Très peu usité, emprunté à la langue française. Le i est 
quelquefois allongé: nësans? ou nesansJ (V, N, B)^ ; épaississe- 
ment habituel de Xs: nèchanchè (V Salvan, etc.), nèsanch? 
(B Malleray) ; finale en {9) ou è, selon les patois. 

Noutra vty? s'^èkàolè onkbr ruidd intrè x}lyao dou-z instan 
di la nésans9 è d? la iiior, notre vie s'écoule encore rapide- 
ment entre ces deux instants de la naissance et de la mort 
(Vd Ormont-dessus). Avœ^glo de nesqnsd (V Lourtier). Li 
pour? sp/ron di la nésans? tinkè a la inô, les pauvres souffrent 
depuis... (V Leytron). De touppa sur on lit eill avant prêts 
nessanhe, sur un lit de mousse ils (deux agneaux) avaient pris 
naissance (Python, Egl. I, p. 23 de l'éd. Moratel). Son djb 
d'nàsans, anniversaire (Rossât, Develier, B). 

I. La rareté du mot s'explique par son inutilité. Pour 
annoncer une naissance, on se sert plutôt des mots pour fiaître 
ou accoucher (voir sous nétr3^ akutst), ou de périphrases : il y a 



* Les cantons romands sont désignés par les sigles suivants : Vd : 
Vaud, G : Genève, V : Valais, F : Fribourg, N : Neuchâtel, B : Berne. 



4 L. GAUCHAf 

du nouveau, à\x frais ; fé zu du béton ané ^ «j'ai eu du béton 
(colostrum) cette nuit » (Vd Leysin). Rare : la V3nya (au monde) 
= naissance (Vd Penthalaz, Rougemont). 

2. Autrefois on attachait une grande importance aux 
« signes » (du zodiaque) sous lesquels l'enfant naissait. Il 
fallait venir au monde sur une bonne « planète » ; voir les 
restes de ces superstitions sous plyanèta. 

3. Aux enfants indiscrets qui s'informent de l'origine de 
notre espèce, on répond qu'on les a trouvés dans un chou, 
sous une feuille de chou, dans une courge, qu'on les a achetés 
à la foire, à Genève (se dit dans les villages genevois), que la 
sage-femme les a apportés (elle en possède une chambre noire 
toute pleine, V Praz-de-Fort), rôle attribué parfois aussi à la 
cigogne (Vd isolément, par ex. Penthalaz, Ormont-dessus, cette 
explication paraît être d'origine allemande). A Leysin (Vd) la 
cigogne, qui n'existe pas dans la contrée, a été remplacée par 
une pie. A Lourtier (V), on raconte que l'enfant a été décou- 
vert dans un coin de la maison d'habitation ou du grenier, 
finement emmaillotté et coiffé d'un bonnet blanc. On y dit 
aussi qu'il est descendu du ciel ou par la cheminée. Dans 
plusieurs endroits, on a recours à des traditions locales : les 
enfants naissent sous un gros bloc de granit, la « Pierre à 
bourdons » à Praz-de-Fort (V), la « Pierre-à-Bot » à Neuchâtel; 
ils sont trouvés dans des cavités d'accès très difficile nommées 
V Aiguë roche {T Agui rotch), au N-E des villages de Plagne et 
de Vauffelin. La sage-femme seule en connaît exactement l'en- 
trée. Elle va les prendre dans la Bâ.n-Bdkyat (Baume Bequil- 
lette), grotte qui se trouve dans une forêt à l'Est du village de 
Charmoille. A Champéry (V), ils sont apportés par La Besse, 
femme qui vient de la Savoie ; à Grimentz (V), par l'ermite, etc. 

4. Au val d'Anniviers (comme dans le Haut-Valais), on avait 
coutume de mettre un fromage de côté, quand un enfant nais- 
sait. Des traces de cet usage existent ailleurs. Au canton de 
Neuchâtel, c'était du vin qu'on conservait jusqu'au mariage de 
l'enfant; voir l'anecdote rapportée sous le titre Le vin de hap- 



LA TRILOGIE DE LA VIE 5 

thue par le Conteur vaud. 1897, n° 22. Ailleurs encore, il arrive 
qu'on plante un arbre au verger en mémoire de la naissance 
de l'enfant. 

5. L'accueil souvent très différent fait à l'arrivée d'un gar- 
çon ou d'une fille se manifeste diversement dans notre voca- 
bulaire. Lorsqu'un garçon paraît, c'est un «héritier», « on dzo- 
rai » (bûcheron, V Vollèges), « on brantàr? » (porteur de 
«brante»,Vd Penthalaz), « <?« chudd» (soldat, F), <t on koyu •» 

(porteur de c , Vd). Phrase notée à Bernex (G): fnon koii- 

zain Jozon pays a hâr a tb h mond\ al c kofttii, sa fend a fé 
on galyon, mon cousin Jozon paye à boire..., il est content, sa 
femme a fait un .< guillon » (verge). L'expression la plus répan- 
due est on bais pour un garçon et 07i ou on.na dsmi-bats pour 
une fille. (Nombre de patois ne connaissent plus que le dernier 
terme). En voici l'origine: Lors du baptême, les parrains et 
marraines remettaient autrefois aux parents d'un garçon une 
étrenne d'un batz (env. 10 centimes), à ceux d'une fille seule- 
ment un demi-batz. De là l'usage de dire : â-iou zu on bats obin 
on.na ddtni-bats pour : as-tu eu un garçon ou une fille ? Dans le 
Bas-Valais, la naissance d'un descendant mâle est appelée une 
journée entière, d'une fille une demi-journée. « Il a perdu sa 
journée », dit-on également d'un père, en ce dernier cas, à 
Noiraigue (N). A Plagne (B), un garçon non encore baptisé est 
désigné comme gran d? byà (grain de blé), une fille : gran 
d'avain.fi (gr. d'avoine). A cet usage se rattache le terme de 
grain de café pour une fille à Savigny (Vd). Le mot le plus 
courant pour déprécier une fille est spflya-fû (souffle-feu, Vd, 
V, F) ; isolément on rencontre : kazinqirs (cuisinière, V Vol- 
lèges), késeta (caissette ? V Mage), « encore une du tablier » 
(V Vernamiège). L'expression «ce n'est qu'un subyè-» (sifflet, 
Vd, V), semble rappeler la coutume d'accompagner le baptême 
d'une fille de coups de sifflets. Les jeunes gens, écrit M. Isabel, 
se cachaient près du temple et faisaient de grosses sifflées avec 
les doigts, pour mortifier le père. La même habitude nous est 
rapportée de Leysin. Les tournures obscènes ne manquent pas : 



6 L. GAUCHAT 

une fille est un (garçon) /<?«d?«, la sage-femme l'a mis éclater 
sur le poêle (Alpes vaudoises); katsèta d? jilè (poche de gilet) 
pour « fille», (Vd Savigny) doit probablement être rangé ici. 
Bou'ehou (Tsve (garçon d'hiver, F et B) est plus poli. Mais la 
phrase rapportée par un correspondant de Vermes (B) s'a in 
pÔ pu k ran, «c'est un peu plus que rien », marque le comble 
du mépris. Voir les variantes phonétiques de ces mots sous 
bats, soflya-fW^, etc. 

6. Les désignations d'une femme qui a beaucoup ou qui n'a 
pas d'enfants sont réunies %o\x^fena. 

Netra, v. n. naître. 

nêtr{e) (Vd, G, Bas- Valais, B) ; nïtrè (Vd Pailly, V Liddes, 
rare); nàtrèi^à Chenit); nàtr (B Develier) ; néhrè (V Lens); 
nêûrè (V Grimentz) ; néxi {x = fricative vélaire, Lavallaz, 
PaL d' Hérctnence, p. 229, V, forme suspecte; nître de Pailly 
est également surprenant). Lourtier (V) et M. Courthion (Foc.) 
indiquent que ce verbe n'a pas d'infinitif. Autres formes : 3^ p. 
ind. prés, è nà (B), / nè^è (V Grimentz); part. p. ?ié, forme 
française, presque partout, fém. idem ou tiéys (Vd); formes 
anciennes seulement en Valais : nékou (Savièse), néku, f. nékua 
(Chamoson),«p /y// (Bagnes), fiètyu (Liddes), «/ar<?//(Hérémence), 
remontant à un type latin *nascutus. La forme natus s'est 
conservée dans les composés f/iarnâ,bœrm; voir sous ces mots. 

Itrè né su on bon {krouyou) sinyou, être né « sur » un bon 
(mauvais) « signe » (Vd Montherond). Marna Vbot^jéi k'èn 
poouro là è né, tbzbr i chè rdtré, (tout) malheureux (qu'est) 
l'oiseau qui en pauvre lieu est né, toujours il revient (Gilliéron, 
Prov. de Vissoiè). E vouèrïn k'an vnyin d'nétr — di bon dûs 
fœXin Vmétr, ils voudraient qu'en venant de naître — du bon 
Dieu (ils) fussent le maître (chanson pop. contre les garçons. 
Rossât, Arch. s. d. trad. pop. VII, p. 84, n° 155, 4). 

1 Articles qui figureront dans le Glossaire, comme d'autres auxquels 
-nous renvoyons ici. 



LA TRILOGIE DE LA VIE y 

I. Ce verbe, très peu usité', est presque complètement rem- 
placé par l'expression « venir au monde >, surtout dans les 
cantons de Fribourg, de Neuchâtel et de Berne. Principales 
formes : v?ni ao mondo (Vd) ; viriin, fni u niondo (V) ; vini ou 
mondo (F) ; mni à mônd (B). Immédiatement après la nais- 
sance, on dit aussi l'enfant « est là » ou « est arrivé». Dfa se 
bni, cl â li, Dieu soit béni, il est là (B Epauvillers). A noter 
que le latin parère n'a plus de correspondant direct dans nos 
patois, comme c'est aussi le cas en français. Voir les locutions 
usitées sous akutsî (accoucher). 

Batçmo, s. m. baptême. 

batèm? (Vd Alpes, aussi bâfèmp), batè?no (Vd Vaugondry. V Sa- 
vièse, F Sugiez), bat'emou (Vd Montherond), batém? (Vd Sassel), 
bathno (Vd Penthalaz, V Salvan), bat'àmou (Vd Chenit), bâtemo 
(Vd Frenières), bâtemou (V Praz-de-Fort), bâté?no {Y Cham- 
péry ; Jeanjaquet : baihtw), bâtaimo (V Bagnes), bâteimo (V 
Liddes, Isérables), bâtimo (V Vionnaz), batiqmo (V Evolène), 
batîmo (V Anniviers), batïn.fno (V Vernamiège, Mage), baotcm^ 
(G Aire-la- Ville), bâtam^ (F), bèthn'' (N Cerneux-Péq.), bathti' 
(B), bâtèm' (B Develier). Pour N, voir plus loin Hist. 

Alâ in pérè u batèm?, aller « en père » au b. = entrer le pre- 
mier à l'église en qualité de père (Vd Ormont-dessus). La 
gras' du bâté/non (V Praz-de-Fort). Oiin batîmo de ploubz? 
...de pluie (V Grimentz). Parin di bâtaimo, parrain de b 
(V Chable). Ld bàtemd le h pr?mi de sakrdman (B Granges-de 
Vesin). Rèzervd h bdtèm?, expression employée quand on com 
pare un animal à une personne au point de vue physique (F) 
Nbt fa.n â-t èyu rtiâlèt dou moua d'tan, èpœ nbt vètch\ rèzervd 
l bâtèniy â echb'in 7nâlèt\ notre femme a été malade deux mois 
de temps, et notre vache, réservé le baptême, est aussi malade 
(B Develier). Soùn.nd ïn bathn\ sonner un b. ; tiris ïn b.,i\XQX 

' Les participes passés valaisans tirés de *nascutus et le dérivé 
naxon, vulve (Vd et F), de *nascione, prouvent que le verbe vivait 
autrefois d'une vie plus intense. 



8 L. GAUCHAT 

des coups de feu sur le passage du cortège de baptême (B 
Charmoille). 

Hist. C'est évidemment le mot français plus ou moins bien 
adapté au fonds héréditaire patois. Dans l'Ajoie, p. ex., on 
s'attendrait à une forme bètâm, cf. baitâme, Chambure, Gloss. 
du Morvan. En Valais, le mot paraît avoir subi l'influence du 
verbe. Concurremment avec baptême, les patois vaudois et fri- 
bourgeois emploient le verbe baptiser, substantifié, voir bâtsl. 
Autres formes : i. batay^mè, s. m. (Vd Chenit) ; 2. batsîmo, s. m. 
(Vd Noville, fait l'effet d'une contamination de l'inf. batsl 
avec baptême; indiqué comme vieilli par M'"^ Odin {Gloss. de 
Blonay) ; 3. batchmè, s. m. (N Val-de-Ruz, Val-de-Travers) ou 
batchmq (N Montagnes), comparez baptisement en ancien fran- 
çais, batéjamen en provençal moderne ; 4. batazi (Vd Leysin, 
aussi verbe). 5. A Bagnes (V) enfin, le mot français bâtizé si- 
gnifie comme subst. « cortège baptismal », «'/«^j'w /a j'â on bâtizé, 
nous avons vu passer des gens qui portaient baptiser un enfant. 

Encycl. i. Le choix du prénom à donner au nouveau-né 
n'est soumis à aucune pratique constante. Mais on donne très 
souvent le nom du parrain, si c'est un garçon; de la marraine, 
si c'est une fille. Il arrive qu'on combine les noms du parrain 
et de la marraine. Ex. : si le parrain s'appelle Léon et la mar- 
raine Joséphine, l'enfant portera les noms de Léon- Joseph ou 
de Léonie-Joséphine (F Broyé). On donne aussi les noms des 
père et mère, surtout aux aînés, ou des grands-parents. Dans 
certaines familles, il y a des noms traditionnels, qui compli- 
quent énormément l'établissement d'une généalogie. On choi- 
sissait autrefois assez souvent le nom du saint du jour ou du 
patron de la paroisse. Chez les protestants, les noms bibliques 
étaient très en honneur. Dans les temps modernes, le choix 
devient de plus en plus arbitraire. On consulte beaucoup le 
calendri'er ou le dictionnaire (cf. la jolie nouvelle d'O. Hugue- 
nin, L'enfant trouvé, dans Gefis de cœur) et on va jusqu'à 
pêcher des noms dans les lectures les plus diverses. On se 
contente rarement d'un seul prénom, mais on ne dépasse guère 



LA TRILOGIE DE LA VIE 9 

le nombre de trois. Si le nom du parrain ou de la marraine ne 
figure pas en premier lieu, on le met en second. Sur les pré- 
noms les plus en vogue selon les contrées du pays romand, 
consulter l'article non (nom). 

2. Les parrains et marraines sont choisis parmi les pro- 
ches parents ; pour les premiers nés, les grands-parents ont 
souvent la préférence. Pour les derniers, on s'adresse volon- 
tiers aux frères et sœurs aînés. Quand la famille est nombreuse 
et que les circonstances l'indiquent, on fait appel aux patrons, 
à des personnes riches, dont on espère le secours. Dans l'an- 
cienne principauté de Neuchâtel, on s'adressait quelquefois au 
souverain et les prénoms de ce dernier étaient toujours abon- 
damment répandus. Bien des fois on choisit des jeunes gens 
qu'on cherche à rapprocher en vue d'un futur mariage. Il arrive 
aussi qu'on prenne des fiancés ou des mariés. En général on 
s'arrange de façon à ce que chaque famille des deux conjoints 
soit représentée. Il y a des marraines qui s'offrent d'elles- 
mêmes, avec une affection qui ne se démentira point. De leur 
côté, les filleuls montrent un attachement et un respect parti- 
culiers pour leur parrain ou leur marraine, surtout s'ils sont en 
même temps leurs oncle et tante. Si un parrain n'est pas marié 
et qu'il se trouve plus tard que sa femme ne soit pas marraine, 
le filleul du parrain appelle celle-ci plaisamment sa marraine 
de bois (Ormont-dessus). Le remplaçant ou la remplaçante 
d'un parrain ou d'une marraine empêchés d'assister au baptême 
s'appelle à Plagne (B) yûjtsnafi çX yûitman.n (« lieutenant »). 
Le parrain et la marraine se désignent mutuellement par « mon 
compère», «ma commère ». Ensemble ils se nomment kopa- 
ràdzo (« compérage ») ou nôbyas'' (« noblesse », B Plagne). 

Dans la plupart des cantons romands, on se limite à un 
parrain et à une marraine. Il arrive même qu'un enfant n'ait 
qu'une marraine. Dans le canton de Vaud, il est de règle 
d'avoir deux parrains et deux marraines, ce qui est aussi 
souvent le cas dans le canton de Berne. Actuellement, en pays 
vaudois, on se met à multiplier à l'excès les représentants de 



lo L. GAUCHAT 

cette fonction, ce qui a l'apparence d'une spéculation. Car 
chacun est tenu moralement d'apporter son cadeau en nature 
ou en argent. Dans les Alpes d'Ollon, plusieurs marraines s'as- 
socient quelquefois pour donner leur présent en commun. A la 
confirmation, on adjoint un second parrain au premier, s'il 
s'agit d'un garçon, et une deuxième marraine pour une fille, la 
même personne ne pouvant fonctionner au baptême et à la 
confirmation pour le même enfant (V Bagnes). 

3. A l'occasion du baptême, les parrains étrennent la mère 
de l'enfant en lui donnant généralement un écu de cinq francs, 
ou davantage, selon leur situation. Dans le vieux temps, la 
somme était beaucoup plus modeste, voir sous nesansd, 5, bats. 
Souvent l'argent est remplacé par des objets utiles : lampes, 
poêles de cuivre ou autres ustensiles, vêtements, coffrets, une 
Bible, du sucre ou du café, etc. Le bébé reçoit de sa marraine 
des pièces d'habillement : robe, brassière, bonnet, voile, etc., 
ou tout un petit trousseau. Selon des coutumes plus modernes, 
l'enfant est étrenné de pièces d'argenterie (anciennement 
d'étain). A Plagne (B), le parrain joint à la pièce de monnaie 
dont il dote l'enfant, une feuille de papier nommée bya d' ba- 
tcm'' (billet de b.), contenant les souhaits qu'il forme pour son 
avenir et son salut. Ces vœux, souvent naïfs, sont quelquefois 
enluminés et il n'est pas rare d'en voir encadrés dans les cham- 
bres de ménage des paysans. Dans l'Ajoie, un ou deux jours 
après le baptême, la marraine préparait et portait à l'accouchée 
un « présent » dont la pièce principale était un voète (gâteau). 
C'était un gros gâteau, épais, fourré, garni d'amandes et de 
miel. Seules les marraines « riches » se payaient ce luxe. En 
Valais, les voisines et amies de l'accouchée ne manquent pas 
de lui apporter du pain blanc, des œufs, etc., tout ce qui con- 
vient au régime spécial d'alimentation auquel est soumise la 
mère. Dans les Alpes d'Ollon, la coutume exigeait autrefois que 
celle-ci donnât en retour aux parrains, au moment du départ, 
à chacun un inouchoir de poche neuf. En Gruyère, il est assez 
d'usage que le parrain achète une paire de gants à la marraine, 



LA TRILOGIE DE LA VIE II 

et celle-ci un foulard, une cravate ou quelques mouchoirs de 
poche à son compère. Les dons faits à l'enfant doivent lui 
porter bonheur. Quelques vieilles personnes croient encore 
qu'un enfant mal étrenné n'ira pas bien. A propos des dons 
que les parrains font plus tard à leurs filleuls, consulter l'article 
koupârd (parrain). 

4. Dans les campagnes catholiques, la coutume s'est assez 
bien conservée de baptiser dans les trois premiers jours qui 
suivent la naissance, à moins de circonstances particulières. 
Notre correspondant de Praz-de-Fort écrit : « Autrefois on bap- 
tisait le lendemain de la naissance, quelque temps qu'il fît et 
bien que le bébé fût malade, même si l'on était éloigné d'une 
lieue de l'église. » Dans les villes catholiques, on attend géné- 
ralement le dimanche. Au XVIIF siècle, les protestants faisaient 
baptiser dans les premiers huit ou quinze jours. Cela dépendait 
de l'état de la mère, qu'on tenait à voir assister au baptême, et 
qui faisait souvent sa première sortie à cette occasion. Cette 
habitude gagne insensiblement du terrain en pays catholique, 
surtout en Valais, les difficultés des communications aidant. 
Actuellement, dans le canton de Vaud, on s'accorde plus de 
marge et on renvoie au 2^ ou 3' mois, quelquefois plus loin, 
si on se trouve dans la période des gros travaux de la cam- 
pagne ou si l'importance qu'on désire donner à la fête exige 
de longs préparatifs. Pour éviter des frais, on combine volon- 
tiers le baptême avec le culte. Au Val -de -Travers, ancienne- 
ment, quand un enfant naissait vers la fin de l'année, on le 
baptisait immédiatement, parce qu'on prétendait qu'un enfant 
né dans le courant d'une année et baptisé dans l'autre n'avait 
pas de bonheur. 

5. Toilette de baptême. Le poupon est ordinairement 
simplement emmaillotté. Mais on lui met un bonnet-capot orné 
de dentelles appelé totyè de bât si (bonnet de b., F), bonnet à 
oreillettes (Vallée de Joux), kraimclè (V Praz-de-Fort), kâlat' 
(B Charmoille). Dans les temps modernes, on a pris l'habi- 
tude de mettre à l'enfant une robe de circonstance, blanche. 



12 L. GAUCHAT 

avec une large ceinture flottante (Vd). Cette robe est souvent 
empruntée à des connaissances ou prêtée par la sage-femme. 
L'enfant est ou était porté à l'église dans un mignon berceau 
(Alpes vaud., vieilli; V, le berceau s'appelle batizia. Cham- 
péry), ou dans une corbeille (V, F), dans une espèce de porte- 
feuille en lingerie (B), bien recouvert du tapis de baptême, qui 
porte les noms de voile (Vd), robe de baptême (V Champéry), 
toiiâld (V Bagnes, aussi vouèlo), tyàly? a fnan ou simplement 
tyâlyi (F), toualct (N Val-de-Travers), batché ou batchu (autres 
parties de N), drapilè (V Chamoson), krev-bfan (« couvre- 
enfant», B Plagne), batizou (B Ajoie). Le voile n'est pas usité 
à Praz-de-Fort (V) ni à Bernex (G), où l'on enveloppe l'enfant 
d'un châle de laine. 

Voici quelques détails pour certaines contrées ayant mieux 
conservé que d'autres les anciennes mœurs. Les vieux de 
Lourtier (Bagnes) se rappellent que le sexe du nouveau-né 
était indiqué sur le berceau par une fleur artificielle ou un bou- 
quet pour un garçon, une couronne de fleurs {chapelet) pour 
une fille. Mais la mode existe encore de recouvrir l'enfant du 
foulard d'épousée, que la mère a porté le jour de son mariage, 
sur lequel vient se placer le taj)is de baptême. Le très beau 
tableau de M. Biéler, que nous reproduisons, montre deux 
tapis de baptême, de facture diverse. La couronne et le bou- 
quet désignent encore le sexe de l'enfant. Le petit cortège est 
formé des deux marraines, suivies des parrains et de la sage- 
femme, qui porte le cierge. En Gruyère, l'enfant est porté 
sur un coussin, couvert d'un fin lange circulaire à dentelles 
(nommé toiletté), et le tout recouvert de la tydly?, qui est en 
beau velours rouge carmin, orné de franges d'or. Dans la 
Broyé, l'enfant, placé dans sa corbeille, est couvert de deux 
nappes, l'inférieure blanche et la supérieure en soie de couleur, 
avec franges. A Granges-de-Vesin, ces deux nappes s'ap- 
pellent sèryçte de batsi (serviettes de b.). A Noiraigue (N) 
la toilette était une couverture de soie, rose ou bleue, recou- 
verte de tulle et bordée de dentelles, à l'usage de tout le 



LA TRILOGIE DE LA VIÈ t^ 

village. Un inventaire d'Oron (Vd), de 1740, mentionne: «une 
couverture de satin en laine, damassé rouge et blanc, de deux 
largeurs, d'une aune de long et garni de dentelles de dorure 
fausse ». Un autre, de 1768 : « un baptisé avec sa toile en pas- 
sement ». Dans les Alpes d'Ollon, on achetait autrefois de 
beaux carrés d'étoffes quadrillées bleues et blanches ou rouges 
et blanches, devant servir par la suite à des robes pour l'enfant. 
On les utilisait tels quels pour le baptême, et on les appelait 
robe de ^., habitude disparue, d'une belle simplicité. Ainsi s'ex- 
plique le nom, cité plus haut (Champéry), de robe pour tapis 
de baptême. 

Le parrain et la marraine sont simplement endimanchés. Ils 
mettent « leurs plus belles plumes » (B Charmoille). Le « tube > 
est de rigueur dans le canton de Vaud. Dans la Broyé, on 
demande souvent un parrain en disant : Vudrè-vb vsni metr» 
vbQoîi bon tsapé par mè = voudriez-vous venir mettre votre 
bon chapeau pour moi. Le parrain reçoit de la marraine, dans 
certains endroits, une fleur qu'il fixe à son chapeau ou au 
revers gauche de son habit. Les marraines fribourgeoises por- 
taient autrefois le vieux costume local : la coiffe à larges den- 
telles et le bdvèri, tablier à bavette. Jusqu'en 1830, les parrains 
de Plagne (B) portaient encore l'épée et le manteau de céré- 
monie (mante). 

6. C'est en général la sage-femme qui porte le bébé à 
l'église et qui le présente au baptême. Anciennement, c'était 
le parrain, coutume qui existe encore dans plusieurs endroits 
protestants, par ex. à Gryon (Vd). La présentation se fait aussi 
par la marraine, la plus jeune, s'il y en a plusieurs (Vd). Pen- 
dant la cérémonie, au moment où le prêtre verse l'eau, les 
parrains touchent l'enfant de la main droite. En se rendant à 
l'église, la sage-femme marche en tête avec l'enfant, quelque- 
fois précédée d'un garçon avec un cierge (V) ; suivent le par- 
rain et la marraine, /<? be (« les beaux >, comme ils s'appellent 
à Charmoille, B), de même iè bî (F Broyé), se donnant le bras, 
le parrain allant à gauche ; enfin, s'ils assistent à la cérémonie 



14 L. GAÛCHAt 

(en pays protestant), les parents et les invités. Dans les endroits 
où a encore lieu la remise de l'enfant par la sage-femme à la 
marraine, cela se pratique sous le porche de l'église. C'est là 
aussi que les catholiques attendent le prêtre, lui communiquent 
les noms de l'enfant, et que celui-ci administre la première 
partie du sacrement. Le rite du baptême n'offre rien de parti- 
culier. Citons cependant un détail : dans la Vallée de Joux, une 
fillette vêtue de blanc, portant une serviette sur le bras gauche 
et un petit pot à la main droite, la verseuse^ était chargée de 
répandre l'eau sur la tête de l'enfant. La verseuse prenait natu- 
rellement part au repas et recevait une petite rétribution en 
argent. A la sortie de l'église, les parrains jettent actuellement 
des 7iây (dragées) aux enfants, et la sage-femme en reçoit un 
cornet (B Ajoie). 

7. Dans les endroits protestants, on ne sonne les cloches 
que lorsqu'on baptise un jour ouvrier. Chez les catholiques, on 
fait un petit carillon ou l'on sonne après le baptême. Cet usage 
n'est cependant pas général. Où l'on ne sonne qu'une cloche, 
c'est la grande pour un garçon, la seconde pour une fille. Pour 
un enfant illégitime, on sonne la petite, appelée la cloche 
d'amour (B Ajoie). Généralement, les bâtards sont baptisés à 
la tombée de la nuit, sans sonnerie. En Anniviers, on donne 
trois coups de cloche pour un garçon, deux pour une fille. 
Dans la Broyé, la sonnerie est exécutée par des enfants, qui en 
sont rétribués en menue monnaie par les parrains. 

L'usage de tirer des coups de feu (mortiers) est devenu 
fort rare; il ne s'est guère conservé que dans les cantons de 
Fribourg et de Berne et y est déjà très limité. En général, c'est 
le parrain qui fait les frais de la poudre. 

Le reste de la journée se passe en promenades, repas et 
chansons. Là où l'on baptise tôt après la naissance, les choses 
se font assez simplement. En pays protestant, les repas sont 
souvent aussi plantureux que les moyens le permettent, même 
au delà. Les pâtisseries de fête et les mets du pays (la raclette 
en Valais) y jouent un grand rôle. Et le vin surtout. A Plagne 



LA TRILOGIE DE LA VIE !$ 

(B), le repas de baptême porte le nom de r'ke ou kcèke, voir 
sous ces mots, 

8, Nous n'avons pu recueillir que très peu de superstitions 
au sujet du baptême. Pendant le trajet de la maison à l'église, 
on recommandait aux parrains de ne pas se retourner, cela fait 
loucher les enfants (Vd Blonay, Odift), et de suivre la route 
ordinaire, sans prendre de raccourcis, sinon l'enfant aurait 
des tendances à devenir voleur. Il fallait porter le berceau de 
façon que les pieds soient en avant et la tête en arrière. Les 
enfants mort-nés étaient portés à la chapelle de Saint-Etienne, 
près Montagnier (Bagnes), dans l'espérance vaine que le cadavre 
donnerait un signe de vie, afin qu'on pût le baptiser. Une 
légende concernant des jumeaux illégitimes a été publiée par 
M. Gabbud dans les Sagen ans dem Unterwallis, de M. Jeger- 
lehner (Bâle, 1909, p. 159). Si un enfant pleure pendant la 
cérémonie du baptême, il deviendra un bon chanteur. Avant 
le baptême, on ne séchera pas les langes en plein air, mais 
dans l'intérieur de la maison ; la mère ne sortira pas non plus 
avant le baptême. Si elle doit absolument le faire, elle aura 
soin de se couvrir la tête d'un bout de planche ou d'un bar- 
deau (B Plagne). 

Les mots patois pour /o/i/ s baptismaux et acte de baptême 
sont indiqués sous fon et batistçro. 

Batèyi, v. a. baptiser. 

batèyî (Vd Plaine du Rhône), batcyê (Vd Le Chenit), batayi 
(V Val-d'Illiez, -jv/, Vionnaz), batèyt (V Salvan, Bagne, Isé- 
rables, Mage, aussi batsyè), batèè (V Savièse, Evolène), badié 
(V Grimentz), batayi — batyi (G), bètèyi (N Cerneux-Péq.), 
batayid ou batèyi? (B, isolément batoèyi?). 

3<= p. ind. prés, batîè (V Savièse, Isérables), batèè (V Evo- 
lène), badié (V Grimentz). Part. p. identique à l'inf., sauf en 
Valais et à Genève : batèya, batèa, badya. 

Batèè b vin, ajouter de l'eau au vin (V Savièse). E iïou 
bad^ya, es-tu baptisé, c'est-à-dire un homme raisonnable (V 



i6 L. G AU CHAT 

Grimentz)? ouna bed^ batèyay^, une bête baptisée, un sot (V). 
L'è-i^ avouk bu'&ya, il a été b. = il a reçu une forte réprimande 
(V Grimentz). Sofi tyué bat'eya dou yâdzo., ils sont tous b. deux 
fois, c'est-à-dire ils ont tous des sobriquets (Courthion, Voc. 
bagnard). 1 1 an batèya aouc dd Vedy' trçblya, ils l'ont baptisé 
avec de l'eau trouble, de quelqu'un qui est borné, simple (G 
Hermance). Tiain â ce que vos pensay le faire batayïe {Ermits 
Cote de Mai, p. 62), quand est-ce que.... 
Hist. et syn. voir sous bâtsï. 

Bâtsi, V. a. et s. m. baptiser, baptême. 

batsî, aussi bâl si {ioni Vd, F Broyé), baichi {F Gruyère, N). 
betsî (Henchoz, Rossinière, forme douteuse), 3^ p. prés. ind. 
batsè (Vd), bÔtsè (F Estavayer), batch^ (N); p. p. = inf. 

I. Verbe. 1. Administrer le sacrement du baptême. 

2. présenter au baptême. 3. donner un nom ou sur-. 
nom à; \. mélanger de l'eau à du vin, à du lait; 
5. mettre un prix à qch. dans une vente aux en- 
chères. 

II. Substantif. 1. baptême; 2. repas de baptême; 

3. ensemble de personnes qui y assistent. Moratel 
{Fiches) indique encore le sens : espèce de tavaïolle, que nous 
n'avons pas retrouvé dans les patois actuels. Voir les termes 
pour tavaïolle sous batema, 6. 

I. 1. Lo menistrè batsà lo gosse, le pasteur baptisa le gar- 
çon {Cont. vaud. 1883, n° 43). Pr. Kan V infant l'est batzi, le 
parin fnankont pâ {Lien vaud. 1905, 18). 2. fr. pop. « qui est- 
ce qui baptise.^», en parlant du père qui présente son enfant 
pour le faire baptiser (Péter, CacoL). 3. Bat si on véi, donner 
un petit nom à un veau (Vd Blonay, Odin). Ly-a mé de dzin 
fou tiè dè-j-âno batchi, il y a plus de fous que d'ânes baptisés 
{Tobi di-J-clyudzo, p. 210). 4. Batsî dao lasi (Vd Monthe- 
rond). 5. Vuèrou h bâtsè-dou, combien en offres-tu? (F 
Broyé). 




Keioiir de haptêitie à Saviése (\';ilMis). 

|.,,.,,,„ ,. .).■ U ' .,„l.:,l.........i. 



LA TRILOGIE DE LA VIE 17 

11. Alci a batsi, aWtr « à baptême », en qualité de parrain ou 
de marraine (Vd Odin). Pr. Kan on va à noce \ LHn cote\\ 
A batzi \ Onco pi^ quand on va a noces, il en coûte ; à un bap- 
tême, encore plus {Lien vaud. 1904, 13), donné par M™^ Odin 
sous cette forme : a nb{}è \ On va a se kgxVe \ A batsi \ Onkb mi, 
à noces, on va à ses frais ; à un baptême d'autant plus, c'est-à- 
dire que la responsabilité est encore plus grande dans le der- 
nier cas. Pr. Apri h batsi pra parin, après le baptême, assez 
[de] parrains (F Broyé, cf. la forme donnée sous I, I). 
2. JSTan min fé de batzi (Dumur, Voc), ils n'ont pas fait de 
repas de baptême, se dit si les parents se sont bornés à l'ac- 
complissement de la cérémonie religieuse. L'han fé on batzi\ 
On batzi dé tzein, ils ont fait un repas de baptême de chien 
•(dégoûtant), Rec. Corbaz, p. 171. 3. On bî batzi, un beau cor- 
tège de b. (Vd). 

Ilisl. L'emploi comme subst. est secondaire. C'est l'inf. ou 
le part. p. substantifié, cf. intèrâ pour enterrement. Le verbe est 
tiré du grec ^xktîI^hv, baptiser, répandu par le culte. Le suffixe 
-t'Çsw, lat. pop. -idiare est rendu phonétiquement dans les 
formes baptoier du vieux français, batéja du provençal mo- 
derne et notre bateyî. Ce type représente par conséquent la 
<:ouche la plus ancienne. Il est exclusivement employé dans 
les cantons du Valais, de Genève et de Berne ; traces isolées 
dans ceux de Vaud et Neuchâtel. Il appartenait autrefois à 
tout le Midi de la France, voir la carte 1454 B de V Atlas ling. 
La forme de Grimentz fait seule difficulté ; elle s'explique 
sans doute par quelque contamination. Quant au type batsî., 
on pourrait le tirer de *bapticare, mais cette formation n'est 
pas suffisamment attestée, de sorte qu'il vaut mieux y voir une 
ancienne adaptation du mot vieux-français baptisier (formation 
plus savante que baptoier). Il appartient exclusivement aux 
cantons de Vaud, Fribourg et Neuchâtel. La dérivation pro- 
posée est confirmée par l'emploi du mot fr. baptisé pour bap- 
tême en fr. pop. et par l'introduction récente de la forme mo- 
derne baptiser dans nos patois. « Inviter à un baptisé, il y a 



l8 L. GAUCHAT 

un baptisé à trois heures » (Grangier) ; « j'assistai hier au bap- 
tisé de cet enfant » (Péter, CacoL), cf. Bonhôte, sous baptiser. 
« Ne laissant guère de festins sans y aller, surtout es baptisés 
d'enfants » (J. Olivier, Ca?tton de Vaud,t.ll, XC, cf. LXXXIX). 
Bâtizï, V. (Vd Ormont-dessus), bat^zi, v. et s. (Vd Leysin), 
batizâ, V. (V Leytron). batijé, v. (V Liddes), bdtizi, v. (G 
Bernex), batizi?, v. (B Boncourt). Cf. les emplois de ce mot 
cités sous batçm^, 5. Le sens I, 5 existe aussi en provençal 
mod., cf. Mistral, Trésor : batéja, mettre le prix à une chose 
qui doit être vendue à l'encan. 



La batchi de la Grandza dou dyimo. 



I 

A la Grand^9 dou dyïmo, 
Vb b chedè bin, 
Refr. 
Vb vb vb vb h chedè bin, 
Vb vb vb h chedè bin. 

II 
Ly an trbvâ ouna filyd 
Ka h bè tan prin. 

III 
Ly an prèy pb koiipârp 
Lp kurya°^ Dandin ; 

IV 
Ly an prèy pb koumârp 
La tanta Katin. 

V 
Ly an porta batchi 
Dpmind:(9 matin. 



VI 

Ly an fi boima tsîra 
D'on vintro de tsiii, 

VII 
D'ouna tid-a d'ano 
Kuèytd in-n on tonpin, 

VIII 
D'ouna rpnalyp vèrda 
Frpkacha tan bin. 

IX 
Ma ly a Vonxb'o D^âtyè- 
Kp ch'è trbvâ plyin ; 

X 
Dpdin cha fatyèta 
Ily a ft le tsin ; 

XI 
Bâ pa la karèta, 
Pa chu le vèjin. 



Chanson pop. parodiste souvent reproduite 1, voir Bibliogr.^ 
Index. Donnée ici sous la forme notée par M. Cornu, à Epagny 

1 En dernière ligne dans le volume Po recajâ (Lausanne, Payot,, 
1910), p. 214. 



LA TRILOGIE DE LA VIE 



19 



(Gruyère). Air dans la Gruyère ill. IV-V, p. 59. Trad. : Le 
baptême de la grange du dîraeur. I. A la grange du dîmeur, 
vous le savez bien, refr. II. Ils ont trouvé une fille qui a « le 
bec » si petit. III. Ils ont pris pour compère le notaire Dandin. 
IV. Ils ont pris pour commère la tante Catin. V. Ils ont porté 
baptiser dimanche matin. VI. Ils ont fait bonne chère d'un 
ventre de chien, VII. D'une tête d'âne cuite dans un pot de 
terre, VIII. D'une grenouille verte fricassée si bien. IX. Mais il 
y a l'oncle Jacques qui s'est trouvé plein; X. Dans sa poche 
de gilet il a fait les chiens (vomi); XI. Sur les marches du 
poêle, par dessus les voisins. 




Coin inférieur d'un lapis de baptême employé à Lexsin (Vaud) 
depuis une centaine d'années. 



TEXTES 

-♦- 

I. La tabœo". 

Conte populaire en patois d'Orsières (Valais)'. 

On d:(è dp fair'^, na niîr^ Vavé de a son boubo hè yé 
Valav^ a la fair'^ pbr adapté on tsdvô, e l'ave de u bcubo dp 
nidné la bonpya e dd metr^ din V et chef o tb sin ky ër^ dp nyè 
din la barak. Kan la mîr^ Vè jua via, h boubo l'a atplô 
l'âno è l'a fbtn din l'ètchéfo tb sin kd l'a irbvô dp nyè : U 

Le benêt. 

Un jour de foire, une mère avait dit à son garçon qu'elle 
allait à la foire pour acheter un cheval, et elle avait dit au 
garçon de « mener » la lessive et de mettre dans le cuvier tout 
ce qu'il y avait de sale {litt. de noir) dans la maison. Quand 
la mère a été partie, le garçon a attelé l'âne et a mis dans le 



^ Recueilli à Orsières en 1896. Les aventures burlesques du garçon 
simple d'esprit, qui interprète toujours d'une façon stupide les ordres 
et les recommandations de sa mère, sont un des thèmes populaires 
traditionnels les plus répandus et se retrouvent presque identiques d'un 
bout à l'autre de la France. La Suisse romande ne les ignore pas non 
plus. En dehors de notre version, qui, malgré le peu de talent du 
conteur, reproduit assez fidèlement les épisodes liabituels du récit, on 
trouvera deux autres rédactions valaisannes dans la collection de 
M. Jegerlehner, Sagen ans dem Unterwallis (Bâle, 1909), l'une de Salvan : 
Les tribulations de Tampagnon (p. 30-34), l'autre, très sommaire, de 
Bourg-Saint-Pierre: Der dumme Sohn (p. 83-84). Nous avons entendu 
le même conte, avec des variantes, à Evolène. Sous la signature de 
Pierre d'Antan, le Papillon du 50 septembre 1903, p. 154-155, a aussi 
publié une version en français populaire vaudois : Le dadou des Ornionts. 
A comparer également un texte engadinois recueilli par G. Barblan, et 
intitulé /a^«a« Sclmmbocker, dans les Annalas délia Socicta reto-romantscha, 
XXIV (1909), p. 287-292. 



LH TABŒO" 21 

tsè°'*dair^, li inarmit'^, U koupmâfouo, è Va prbm9nô son-n 
âno tb h d^œ pè h vplâdio par kè krèyé kè l'êr'^ déns^ k'on 
niMâv^ la bonpya. Kaii l'è vpiiu a myèd:^œ, l'avé fan, è l'a 
valu fîr on.na bona scûy^ ; Va mèUi Vân ii bè°" è y a baya 
on pa' dp fin è Vè tbrnô ina pb ftr^ son dpné. L'a mètii su 
h foiia on.na pila è dp balro dpdin, è poua* Vè parla* bâ a 
la kâva poiip tchèrlché on tchnr dp vén. Kan Va jii la meiya 
du dpmi litr dy vén, s'è tbrnô msœvèni kè Vavé lâcha Ip bâlro 
su Ip foua. L'a plakô dp trfr'^ Ip vé)i è Vè venu vif ver« Ip 
bcUro, SB se bourlàv^ pa, è Va lâcha la dyidèta uverta. Kan 
Va ju yu hp Ip bâlro Ver^ fo bourlô, Vè tbrnô ponblé ba a la 
kâva, è Ip vén Vè ju tb fœ°"ra du bbsé. A don savé pa kbmin 
ffr^ poup fîr^ sètché Ip vén è h fîr^ parti dp la kâva. L'avé 
0)1. na kbvfr'^ è dè:^'^ poud~én, è Va pinsô k'in mètin on sa d^ 
kourts è dp farpna prpmyé, la kbvô Varé prœ<"* tb nièdjya. 

cuvier tout ce qu'il a trouvé de noir : les chaudières, les mar- 
mites, la crémaillère, et il a promené son âne tout le jour par 
le village, parce qu'il croyait que c'était ainsi qu'on « menait »- 
la lessive. Quand midi est arrivé, il avait faim et il a voulu 
faire un bon repas; il a mis l'âne à l'étable et il lui a donné un 
peu {litt. un poil) de foin et il est retourné en haut pour faire 
son dîner. Il a mis sur le feu une poêle et du beurre dedans, 
et puis il est descendu à la cave pour chercher une goutte de 
vin. Quand il a eu la moitié du demi-litre de vin, il s'est sou- 
venu qu'il avait laissé le beurre sur le feu. Il a arrêté de tirer 
le vin et est vite venu voir le beurre, s'il ne brûlait pas, et il a 
laissé ouvert le robinet du tonneau. Quand il a eu vu que le 
beurre était tout brûlé, il est redescendu au galop à la cave, et 
le vin était tout sorti du tonneau. Alors il ne savait pas com- 
ment faire pour faire sécher le vin et le faire disparaître de la 
cave. Il avait une poule couveuse et douze poussins, et il a 
pensé qu'en répandant dans le vin (////. en mettant parmi) un 
sac de son et de farine, la couvée mangerait bien tout. Il est 



2 2 J. JEANJAQUET 

L'e poiia' alô lyéri la kbvô, nii l'an pa vblii iiièiijyê. Adoii y 
è vpnii. tan rad;^» kp l'a de : « D'aboiio h vb vola^ pa luèdjyé, 
kà°'*vèrai prè^" yo », è s'è chèiô su la kbvô è l'a inmètyèlô 
li poud/^èn. Kan la uiîr'^ l'è jua dp rètô è kè l'a ju yii la 
kbvô ininètyèlay^, y a de ■' « Bâ°^*gro dp fou, tp sa vin ffrK 
Etèra' prœ°'^ yb a iné:^on, è tœ, t'îri a la faire. » 

Lp prpmyé dplon, Va poua* in.oupya h boubo a la fair^ pbr 
ad:(Pté dé-:^ aotipd^. Kan rintrâv^ h niïmo ni, koiimin y ër^ on 
grô trœ, l'a volii se rppb:{è din on.na grand^, è kouinin //-^ 
aoupd^ l'inbarasav^", //-;{; a fblyiiè din lp fin. Kan l'a volu 
tbrné parti, lp niatcn, l'a pa pbclm trœvé li-:^ aonpd'^ è l'è 
iiô iiblidja dp parti déns^. Kan l'è arpvô a la barak, la inîr^ 
l'a tsénkanya lœ^ è y a de : « Savé tœ pa pèdé li-^ aoiwd^ din 

donc allé quérir la couvée, mais ils [les poussins] n'ont pas 
voulu manger. Alors il s'est tellement fâché qu'il a dit : 
« Puisque vous ne voulez pas manger, je couverai bien moi- 
même », et il s'est assis sur la couvée et a écrasé les poussins. 
Quand la mère a été de retour, et qu'elle a vu la couvée 
écrasée, elle a dit au garçon : « Bougre de fou, tu ne sais rien 
faire. C'est moi qui resterai à la maison, et toi, tu iras à la 
foire. » 

Le lundi suivant {litt. le premier 1.), elle a donc envoyé le 
garçon à la foire pour acheter des aiguilles. Quand il rentrait 
le même soir, comme il y avait un grand bout [de chemin], 
il a voulu se reposer dans une grange, et comme les aiguilles 
l'embarrassaient, il les a jetées dans le foin. Quand il a voulu 
se remettre en route, le matin, il n'a pas pu trouver les aiguilles 
et il a été obligé de partir ainsi. Quand il est arrivé à la mai- 



* Litt. « l'a grondé h ». Cette répétition du pronom régime après le 
participe, qui revient encore une fois plus loin dans notre texte, est 
exceptionnelle en Valais. C'est une particularité par laquelle le patois 
de l'Entremoiit trahit le voisinage des dialectes piémontais, où on sait 
qu'elle est de règle. 



La TABŒOU 23 

//' mand:(^ ? L9 matén, tœ li-i are trœvi. Inféii, t'aré dyu 
myœ°^ fir^ kè sin, din tytiè li ka. Dplon kè vcii, tp làrnpri 
on.n âtra yâd^ a la fair^ è t'ad^ètpri on.na trin. » Lp boubo 
l'a fi sin kè y ér^ kàmatidô è a ad:;^plô oti.iia bêla Iriii. L'a 
vblu se tbrné rppo:{é din la mîma grand:;^ , mi sén hou l'a valu 
fîf^ sin kè la mîr'^ y avé koinandô l'âtrp kou. L'a poiia' sar- 
ta* la trin din li inand;;^, è, prœ°" chnîr^, son jiiè totè parque. 
L'è arpvô kan ninno a nié:(on h Vunipinan, è la i/ifr'^ l'a ko 
Iscnkaiiya niî k.y h prpnii di kou yi dp~in : v Arc tœ pa pbcbu 
kbpé on mand:^ è perte la trin su l'épâla ? L'i poua' èlèvô 
on grô tabœ°'* ! Tçrna èprœvé kb on yâd:^^ d'alé a la fair^ e 
tp m'ad::etpri on kayon. » Lp boubo l'a ad^Ptô on jbli pptyoïi 
kaypni poup on~p fran, l'a poua' kbpô on )}iand:^, kouiiiin y 
avé de la mîr'^, è,pb pbva' porté lp kayon, y a sarta' lp mand^ 
u kou è l'a porto déns'^ tink'a mé^on. L'a pa mankô, lp kayon 

son, la mère l'a grondé et lui a dit : « Ne pouvais-tu pas piquer 
les aiguilles dans ton habit? Le matin, tu les aurais trouvées. 
Enfin, tu aurais dû mieux faire que ça, dans tous les cas. Lundi 
prochain, tu retourneras à la foire et tu achèteras un trident. » 
Le garçon a fait ce qui lui était commandé et a acheté un beau 
trident. Il a voulu retourner se reposer dans la même grange, 
mais cette fois il a voulu faire ce que la mère lui avait recom- 
mandé la dernière fois. Il a donc planté le trident dans l'habit, 
et, naturellement {litt. bien sûr), celui-ci a été tout percé. 
Il est arrivé quand même à la maison le lendemain, et la mère 
l'a encore grondé davantage que la première fois, lui disant : 
« N'aurais-tu pas pu couper un manche et porter le trident sur 
l'épaule? J'ai donc élevé un gros benêt ! Essaie encore une fois 
d'aller à la foire et tu m'achèteras un cochon » Le garçon a 
acheté un joli petit porcelet pour onze francs, il a donc coupé 
un manche comme sa mère le lui avait dit, et, pour pouvoir 
porter le cochon, il lui a enfoncé le manche dans le derrière et 
l'a porté ainsi jusqu'à la maison. Cela n'a pas manqué, le 



24 J- JEANJAQ.UET 

Ver'^ oiierba krapô han l'è ar9vô. La fnj/^ l'a tsénkanya lœ 
on-n âtrd yàd:^ e y a de kg p°"b h darai yâd:^ Valâv^ èprœvé 
dp b fîr^ torné a la fair'^ par ad^^plé on.na tsè°"dairK Lp 
houbo Vè prà^** alô è l'a prœ^'* ad^plô na bêla tsœ°'*dair^, ouà 
mi u yiia dp la pbrlè, a ad:{Ptô on kordi è l'a trênây^ tjnkè 
a mé\Oii. La tsœ°^dair^ l'è jua tota pai'Xç è la mîr\ sén kou, 
y a fbtu on.na tinbarlô è l'a pa mi in.oupya a la fair^. 

cochon était crevé depuis longtemps quand il est arrivé. La 
mère l'a grondé de nouveau et lui a dit que pour la dernière 
fois elle essayerait de le faire retourner à la foire pour acheter 
une chaudière. Le garçon est bien allé et a bien acheté une 
belle chaudière, oui mais au lieu de la porter, il a acheté une 
cordelette et l'a traînée jusqu'à la maison. La chaudière a été 
toute percée et la mère, cette fois, a flanqué une rossée à son 
garçon et ne l'a plus envoyé à la foire. 

J. JEANJAQ.UET. 



II. Le duvè lâvrè e la pèdzè. 

Anecdote ex patois de Vaugondry (Vaud). 

Me fyo bin kp va n'a pâ ^œ :(u ^ konyu Abran Dagon dà 
Tsan-Rptsâ (Abran V abondansè k'on l'avà bâtsî). L alàvè 
kokè yâd^o a l'akrppya'^, e l'in koniâvè dà totè rade, témouin 
chta-^-isè : On devèloné^ de chtu deràlin^ pasâ, kp n'avi ta 

Les deux lièvres et la poix. 

Je pense [je me fie bien] que vous n'avez pas connu Abram 
Dagon des Champs-Richard (Abram l'Abondance comme on 
l'avait surnommé). Il allait quelquefois à l'affût [du lièvre], et 
il en contait de très (toutes) raides, témoin celle-ci : Un soir de 



LE DUVE LAVRE E LA PÇDZE 2$ 

rpdii^ (s' et à aprî la Sin- Martin), ne volyi iyâ lo hayon h 
lindeman ; no falyà dao salpitro, kokè-^ espiso et de la pèd:(è. 
M'in vé a On.nin po sin tsertsî tsî rElçnè. Rechtari''^' pptitrè 
en œra a barè demi po avoué Loni ao jardinyé, tsî Ronyon, 
epoiii m'in rpvmyo amon. Kan fouir i^ din lo boû, in-desu de 
la Kodrèta, véyo to por on koù na làvra h dechindà avo lo 
tsemin. « Te raod:{à pfrè », kp me sond^^o "^ , « te nâ pà ton 
fu:(i, pâ pîr on bâton, ke fo-t e j'ere ? » La làvra venyà adï. 
Kan le foup to prî de me. plyaf ! lyà foto nia pèd^è pe lo 
mouèti. E ne Vé pâ mankâyp. Y'alâvo l'apouènyî tindu h le 
tsertsîvè de se deped:{asî^ avoué le pî devan^. Mé in vouàtsé 
en otra hp venyà amon lo tsemin, vantratarp ; le rinkontrè 
Voira nâ a nâ, e ma fa! le se son apedjè^^ t le-^ é ^ve le 
duvè. 

l'automne passé, que nous avions tout réduit [terminé les tra- 
vaux de la campagne], (c'était après la Saint-Martin), nous 
voulions tuer le porc le lendemain; il nous fallait du salpêtre^ 
quelques épices et de la poix. [Je] m'en vais à Onnens pour 
« cela chercher » chez l'Hélène. [Je] restai peut-être une heure 
à boire [un] demi-pot avec Louis au jardinier, chez Rognon, 
et puis [je] m'en reviens «en-haut». Quand [je] fus dans le 
bois, en-dessus de la Coudrette, [je] vois « tout pour un coup » 
un lièvre qui descendait « en bas » le chemin. « Te ronge seu- 
lement [le diable t'emporte] », que je pense, « tu n'as pas ton 
fusil, pas même un bâton, que faut-il faire ? » Le lièvre venait 
toujours. Quand il fut tout près de moi, paf ! [je] lui lance la 
poix « par » le museau. Et [je] ne l'ai pas manqué. J'allais 
l'empoigner pendant qu'il cherchait à se dépêtrer avec les 
pieds [de] devant, ^lais en voici un autre qui « venait en haut » 
le chemin, ventre à terre ; il rencontra l'autre nez-à-nez, et ma 
foi ! ils se sont collés l'un à l'autre et je les ai eus tous les deux. 



26 s. GANDEK 



NOTES 



1. Passé surcomposé, cf. a-vo i{é Z" '^" " aférè dise = avez-vous 
« eu eu vu » une affaire « ainsi » r= jamais vu.... ; à-vo \é ^u medj^ï 
de la tsè de tsevô = avez-vous jamais mangé de la viande de cheval? 
Dans d'autres parties du canton on prononce zao :(u. 

2. Litt. à l'accroupie. 

3. Litt. de vers le miit. Le patois distingue entre h né =: le soir et 
la né =z la nuit. Le « devers le nuit » indique la tombée de la nuit. 

4. Litt. dernier-temps ou derrière-temps, les expressions dernier et der- 
rière se confondant en patois. 

5. Réduire prend chez nous le sens de mettre à couvert, engranger, 
etc. 

6. Curieux restes du passé défini : ce devaient être à l'origine des 
premières personnes du pluriel. Avant la perte totale d'un temps, cer- 
taines personnes, mieux gravées dans la mémoire que d'autres, en 
prennent les fonctions pendant un temps restreint. 

7. Litt. songe. 

8. Tiré àe pèd\è, poix, au moyen du suffixe -asT = -aceare. 

9. « Les pieds devant », comme derrière s'est confondu avec dernier, 
voir plus haut note 4, dei'ant fonctionne également comme adjectif. 

10. L'infinitif est apéd^T . « adpidicaré », de *pidicus pour 
picidus, poisseux; le part, passé masc. est apèdjj, le fém. apèdja 
pour un ancien *apèd^ya, au pluriel apèdjè pour *apédj^é. 

S. Gander. 



ETYMOLOGIE 

— î— 

Suisse rom. cetoiir, «cellier». 

II existe dans le Bas-Valais, les Alpes vaudoises, la Gruyère 
et la région de la Haute-Broye un terme patois qu'on peut 
franciser en cetoiir et dont la signification générale correspond 
à celle du français « cellier ». La forme du mot varie beaucoup 
suivant les patois. Hunziker, Das Schweîzerhaus,i.\,\). 191, et 
t. IV, p. 127, indique pour le Valais, Vaud et Fribourg les 
variantes fartô (Saint-Maurice), i}artô (Daviaz, Bas-Serre), 



ETYMOLOGIE 27 

•^ertp (Vérossaz), ê^eto (Salvan), feto (Finhaut, C'ollonges), 
??«'/(«' (Champéry), ?^é'/'ç(Gryon), j^//r (Diablerets),/*?/"^ (Lavey), 
fetô {Posses),/re fou (Palézieux), fetoua (Ecublens. Vauderens). 
Plusieurs de ces formes demanderaient à être contrôlées. Nos 
correspondants ont noté pour le Valais_/"/V<)(Martigny-Combes), 
X<^^iO (Vérossaz), ;|^/ft'/a' (Champéry), et {htoua en Gruyère. 
V Atlas linguistique de Gilliéron, carte 203 (cave), enregistre 
seulement sçrtd au point 969 ( L'Rtivaz, Vaud). La signification 
diffère aussi quelque peu suivant les régions. En Valais, le 
retour est un local non éclairé, occupant la partie inférieure 
de l'habitation, au niveau du sol, dans lequel on conserve la 
provision de vin et de fromage, et qui sert aussi de réduit pour 
•différents outils et ustensiles. Dans le canton de Fribourg, c'est 
l'idée de garde-manger qui prévaut. Bornet, dans son vocabu- 
laire gruyérien (^manuscrit), explique ■ijetoua py « cellier qui 
•sert de dépense, de garde-manger où l'on dépose lait, beurre, 
fromage, pommes de terre, etc. : le thetoa remplace la cave. » 
Dans le patois des Alpes vaudoises, le mot s'applique aussi à 
ces petites constructions répandues dans le vignoble de la 
Plaine du Rhône, qui servent de gîte aux habitants des villages 
de la montagne pendant les quelques jours qu'ils consacrent à 
la culture de leurs vignes, et qui renferment aussi un petit 
pressoir et des ustensiles de cave. C'est l'équivalent des 
« mazots » valaisans de la région de FuUy. En dehors du terri- 
toire restreint indiqué ci-dessus, cetour semble inconnu aujour- 
d'hui aux patois vaudois. Mais il a dû y occuper un domaine 
plus étendu jusqu'à une époque assez récente. Dumur enregis- 
trait /(?r/<^ dans son glossaire de Lavaux, vers 1840, en le qua- 
lifiant de vieilli (voir Gignoux, Terminologie du vigfieron, p. 33). 
On rencontre saire to^ dans la brochure intitulée La Jointe où 
l'on va, imprimée en 1801, et qui doit représenter le patois de 
la région d'Vverdon (voir Recueil Corbaz, p. 27). Mais l'aire 



' Modifié en serretot dans la réimpression du recueil Po recajâ (Lau- 
sanne, 1910), p. 56. 



28 J. JEANJAQ.UET 

du mot s'agrandit notablement si on consulte les anciens docu- 
ments. 11 apparaît fréquemment jusqu'au xvii^ siècle dans tout 
le Pays de Vaud sous les formes cetor^ sertor, certor, certour^ 
etc. En voici quelques exemples empruntés à des pièces des 
Archives cantonales vaudoises : la garnison (= ferrure) mise 
en la porte du cetour au dit truyt (pressoir) (Comptes, Lau- 
sanne, 1537); A ceste houre, le dit estrable reduict en sertor 
(Dommartin, 1548); Souventeffoys, il est entrer au settour de 
la mayson d'habitation... pour boyre du vin (Morges, 1556); 
Un petit trapon pour dessendre au certour (Vevey, 1 609) ; Ititra 
secrètement dans le sertour, où il prit pleynes ses poches de 
pommes (Glérolles, 1624). Cetour a aussi été en usage à Neu- 
châtel. Dans les extentes de 1353, f° 4, on lit: Lour mayson^ 
exceptel le citour'^ desoubt (Arch. de l'Etat). Des rôles de bour- 
geois de 1396 et 1436 indiquent un Jehamioni du cetour et les 
hoirs Guillanie du cetor (Arch. de la Ville). Mais le mot dispa- 
raît de bonne heure de cette contrée. Nous n'y en connaissons 
pas d'exemple postérieur au xv^ siècle. A Fribourg, un Uldryet 
dou cetor figure parmi les habitants de la ville en 1379 (Zim- 
merli, Sprachgrenze, II, p. 96). Une traduction française de la 
Handfeste, dont le manuscrit est de 1406, traduit: cuicumque 
foderit cellarium par : se aucun crouse son cetour (Rec. dipl. de 
Fribourg, I, p. 39, et Handfeste, édit. Lehr, p. 70). Dans les 
comptes de la ville de l'année 1418 se trouve un poste: por 
treire les VI bosses de vin fur s dou cetor '^ {Rec. dipl., VII,^ 
p. 65). Le mot n'est pas rare non plus dans les anciens docu- 
ments de Genève. Notons p. ex. dans la collection d'inventaires 
des Archives cantonales : Ung grant exchieffoz a fere buye 



^ M. le D"" Guillaume a pris à tort ce citour pour un puits ou citerne^ 
dans sa notice historique sur l'Alimentation d'eau de Neuchdtel, Musêe^ 
neuchâtelois, 1887, p. 62. Cf. Roulet, Statistique de la ville et banlieue de 
Neuchdtel en 13SS' P- 8. 

2 Exemple cité par Godefroy, qui n'a pas su comment l'interpréter. 
L'explication en a déjà été donnée dans le Dictionnaire savoyard, sous 
cet or. 



ÉTYMOLOGIE 29 

{= cuveau à lessive) estant au citor (Inv. Deluc, 1542); Au 
iitour du dict Jehan Coquet, dix bosset ou fustes plaines de vin 
(Inv. Coquet, 1546). Le nom de famille Dustour, qui existe 
actuellement à Genève, doit avoir la même origine et repré- 
senter un plus ancien du cetour. 

Dans les documents latins de la Suisse romande, notre mot 
est toujours rendu par citurnus, citurnum. Le plus ancien 
exemple que nous en connaissions se trouve dans un acte no- 
tarial relatif à Pomy (Vaud), daté de 13 10: Sextam partem 
unius citurni siti ante doinum suani, qui citurnus partitur cum 
Perroto Rolier, etc. (Min. Collondel, f» 208 v"). Un autre de 
Gorgier (Neuchâtel ) est de 1340: dotnus dicta Gravan}\ citur- 
nus^ et marescarcia (Matile, Monuments, L p- 478)- Pour 
Genève, citons : Ne aliquis vendat vinum infra civitatefn, vide- 
licet infra citurnos vel sub tectis (1461, Reg. du Conseil, I, 
p. 60). En Valais: Ad eundum in citurnum;... parietes sépa- 
rantes hypocausta (les chambres d'habitation, poêles) et citurna 
(Bagnes, 1635. Min. H. Mariete. Arch. cant. Sion). 

En dehors de la Suisse romande, cetour ne paraît attesté 
qu'en Savoie, où il est encore usité dans toute la région com- 
prise entre le Léman et le lac du Bourget. Le sens est le même 
qu'en Suisse, les formes également assez variées : setor, fetor, 
sartb , fartb. fertb (voir Dict. sayoyard , cëtor et fartb\ 
Fenouillet, Patois savoyard., sartot et fartot). Le type latin 
habituel est ici suturnus, sutturnus, soturnus. On en trouvera 
de nombreux exemples à partir du xiv= siècle dans les comptes 
publiés par ^L Bruchet en appendice à son Etude archéolo- 
gique sur le château d' Annecy (ainsi p. d^., 64, 66, 67, etc.), et 
dans le précieux glossaire qui accompagne le Château de 
Ripaille (Paris, 1907) du même auteur, au mot suturnus. 



' Matile imprime ci te mus ; mais le document, qui est une copie 
vidimée de 1419, porte très distinctement après le / l'abréviation habi- 
tuelle de iir et non celle de «'. Cette mauvaise lecture a entraîné la 
traduction erronée «la citerne » dans Chabloz, La Béroche, p. 33. 



30 J. JEAX]AQ.UET 

Quant à l'origine du mot. le Dictioniiaire savoyard signale 
sans l'admettre l'explication de Constantin, d'après laquelle il 
correspondrait à une forme française serre-tout, ce local ser- 
vant à serrer, à remiser toute sorte d'objets. Cette étymologie 
nous a aussi été indiquée spontanément par certains correspon- 
dants^, et il n'y a pas de doute que c'est ainsi qu'interprètent 
beaucoup de ceux qui emploient le mot aujourd'hui. Mais il est 
facile de voir que c'est là une simple étymologie populaire, 
incompatible avec les formes anciennes et bon nombre des 
variantes actuelles. Le type primitif n'avait sûrement pas d'r 
intérieure. Celle-ci s'est introduite probablement par réaction, 
à l'époque oii V r finale devenait caduque ; au lieu de setor on 
a dit serto(r). Le fait que le groupe -rt- est fréquent à l'inté- 
rieur des mots a dû favoriser cette modification. Cf. les cas 
analogues y(9//r^^ (tablier) à côté dt/oî/da <faldare, ourtâ 
(autel) < altare. sourdâ ''soldati < soudard. 

M. A. Thomas a indiqué récemment une étymologie beau- 
coup plus plausible. Partant du mot mediurnus, «moyen», 
rencontré dans une ancienne traduction latine des œuvres 
d'Oribase, il montre que le suffixe -urnus a eu une certaine 
vitalité en roman et reconstitue un type subturnus, dérivé 
de subtus, comme base du setor savoyard^. 

Cette base rend-elle suffisamment compte de toutes les 
variantes que nous avons constatées ? L'^ qu'offrent partout 
les formes patoises en regard de 1'// de subturnus ne fait pas 
de difficulté. La dissimilation de o-o en e-o dans deux syllabes 
consécutives est un phénomène très répandu et attesté pour la 
région franco-provençale par plusieurs exemples. Ainsi sav. 
sorore > serœu, vaud. dolore> delâo, soluculu > selâo, 



' Elle est déjà exprimée dans la graphie saire ta du texte de 1801 
cité plus haut. 

- Notes lexicografiques sur la plus ancienne traduccioii latine des euvres 
d'Oribase, dans les Mélanges Louis Havet, Paris 1909. Dans sa Mono- 
graphie du patois savoyard (Annecy, 1903), M. Fenouillet avait déjà 
indiqué subturnus comme étymologie àe setor. 



ETYMOLOGIK 3I 

rùbore> *revor> ravèu ( voir Bu//e/tn, Yll (igoS), p. 55-57). 
Il est donc parfaitement admissible que subturnus ait passé 
à setor. La terminaison patoise correspond aussi fort bien à 
-urnus, et rime exactement avec les dérivés de diurnu, furnu; 
de là frib. {}etoua, comme furnu > foua. Le traitement de la 
consonne initiale seul ne paraît pas concorder. \Jf de nom- 
breux patois savoyards et bas-valaisans, et ses équivalents û 
(Frib., Val.), "j^l (Val.), apparaissent dans la règle comme 
développement d'un c initial suivi de e ou /': centu>yf«, 
ûin, Xlin, cineres > Jindrè, c\r c\.\\u, faryjo, etc. Le type 
latin ci t urnus, seul usité en Suisse, semble donc à première vue 
devoir être préféré au savoyard suturnus. Toutefois ce der- 
nier n'est pas absolument incompatible avec ^f {d^^yj) initiale. 
Il est certain qu'il y a des exemples d'.$ aboutissant au même 
résultat que c ^' '. A l'intérieur du mot, le phénomène paraît 
être lié à la présence avant s d'une n ou d'une / : insimul > 
infinblo ,^Vi\v'\%-\- à. > pœufa, salsitia > sa'ufyri}? ( Vionnaz), 
sœufps3 (Savoie), etc. A l'initiale, nous ne voyons pas de cause