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Full text of "Causeries historiques: les historiens de la revolution et de l'empire"

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CAUSERIES HISTORIQUES 



GmAOx. — liir. QuiLLsaMAiM. 



Edmond BIRÉ 



/CAUSERIES HISTORIQUES 



y 



LES HISTORIENS DE LA RÉVOLUTION 
ET DE L'EMPIRE 






PARIS 

LIBRi^IRIE BXiOUD «Se BA.B.RA3L. 
4, rue Madame et rue de Rennes, 50 



CAUSERIES HISTORIQUES 



M. L'ABBÉ AUGUSTIN SICARD 



(L'ANCunf Clergé db France. Lbs évêques avant la 

RÉVOLUTION) (t). 

Si M. Sicard était sorti de l'école normale au lieu de 
sortir d'un grand séminaire, il figurerait dans le Diction- 
naire des Contemporains de M Vapereau, et je pourrais 
vous dire à quelle date remontent ses débuts dans les 
lettres. Je crois bien que c'est en 1883 que parut son pre- 
mier livre : L' Education morale et civique avant et pen- 
dant la Révolution (1100-1808). L'Académie française, 
dans sa séance du 20 novembre 1884, lui décerna un prix 
de deux mille francs, et le secrétaire perpétuel, M. Ca- 
mille Doucet, lui consacra dans son rapport les lignes 
suivantes : 

(l) U Ancien Clergé de France. I. Les Évéques avant la Révolution^ 
par l'abbë Augustin Sicard. — Uo fort volume in-â* de 523 pages. Vic- 
tor LecoŒre, éditeur, rue Bonaparte, 90. — 1892. 

1 



2 CAUSERIES HISTORIQUES. 

t C'est un ouvrage de premier ordre, a dit devant l'Aca- 
démie le rapporteur de ce livre ; considérable par le su- 
jet qu'il traite, par l'abondance et par la sûreté des do- 
cuments qu'il renferme, par la modération, l'élégance et 
la fermeté avec lesquelles il est écrit ; enfin par toutes 
les qualités qui font un bon livre destiné à un succès 
sérieux et durable. » 

€ Le but de l'auteur est de montrer ce qu'était l'éduca- 
tion de la jeunesse pendant la première moitié du XVIIP 
siècle, ce qu'elle est devenue sous l'influence des utopies 
philosophiques et des lois révolutionnaires, comment, en- 
fin, un retour violent de l'opinion publique l'a, sous le 
Directoire et le Consulat, ramenée à ses antiques errements. 

« Quand, surtout sous la plume d'un prêtre, un sujet pa- 
reil devait appeler beaucoup d'allusions à ce qui se passe 
de nos jours, ce livre n'en contient aucune. L'auteur a 
cherché ailleurs un succès plus digne de lui. Qu'on par- 
tage ou non tous ses sentiments et toutes ses doctrines, 
on ne peut méconnaître la valeur historique de ce livre, 
sa grande modération et sa louable impartialité (1). » 

Ces éloges étaient pleinement mérités, sauf celui — si 
c'en est un — de ne « contenir aucune allusion à ce qui 
se passe de nos jours ». Sans doute, M. l'abbé Sicard 
avait laissé à son ouvrage le calme, l'impartialité et l'in- 
térêt permanent de l'histoire ; mais s'il n'avait pas cher- 
ché les allusions, il ne les avait pas fuies non plus. Aussi 
bien, son livre tout entier n'était pas autre chose qu'une 
mise en regard des faits d'autrefois avec les faits d'au- 

(1) Camille Dooeet, Concourt littéraires, p. 318. 



CAUSERIES IIISTORIU' i;^. ^ 

jourd'hui, et il n'était douteux pour aucun de ses lecteurs 
que ce qui lui avait mis la plume à la main, c'était préci- 
sément le désir de montrer, à la lumière de l'histoire, 
que l'entreprise de nos laïcisateurs était une entreprise 
coupable, odieuse, essayée déjà, non moins condamnable 
dans le présent que dans le passé, et dont l'avenir ferait 
encore justice. C'est ce que faisait très bien ressortir Mgr 
Perraud, évèque d'Autun, dans une lettre adressée à l'au- 
teur et qui servait d'introduction à l'ouvrage : 

« Tout en vous renfermant strictement, écrivait Mgr 
Perraud, dans le domaine du passé, sans vous permettre 
la moindre excursion sur le domaine des controverses 
contemporaines, vous avez éclairé d'une vive lumière les 
questions à la solution desquelles sont étroitement atta- 
chées les destinées de la jeunesse française. Aussi, en 
achevant de vous lire, je me suis rappelé la belle défini- 
lion de l'histoire donnée par Cicéron, qui appelle cette 
science < la maltresse de la vie », Historia magistra 
vitœ. 

« Rien de plus instructif que d'étudier avec vous la nais- 
sance, Tapogée, la décadence de la pédagogie momenta- 
nément imposée à notre pays à la fin du siècle dernier en 
vue de former pour le XIX* siècle une France pratique- 
ment athée. Rien en même temps qui soit mieux fait pour 
encourager les hommes de foi et de cœur à combattre avec 
la dernière énergie la nouvelle expérience que les mêmes 
incorrigibles passions tentent à cette heure sur la cons- 
cience de nos jeunes générations. » 

M. l'abbé Sicard avait entrepris d'écrire l'histoire de 
l'éducation publique dans notre pays depuis le commence- 



4 CAUSERIES HISTORIQUES. 

mcni du siècle dernier jusqu'à la fin de la Révolution 
française. Il avait commencé, comme de raison, parl'ins- 
iruciion primaire. Il avait fait connaître, dans son premier 
ouvra£;e, quelle part les gouvernements et les éducateurs 
avaient faite à la religion et à la morale dans la forma- 
lion de l'enfance. Son second livre fut consacré à l'ins- 
iruciion secondaire. Il parut en 1881 sous ce titre : Les 
Etudes classiques avant la Révolution. Cette fois encore 
il s'agissait d'une question offrant un grand intérêt d'ac- 
tualité. On remettait chaque jour en question les méthodes 
et les programmes d'enseignement. L'heure était fa- 
vorable pour rappeler les leçons de l'histoire, pour mon- 
trer que la plupart de ces questions, si passionnément 
agitées, étaient vieilles d'un et parfois de trois siècles. 
Analhèmes portés contre les langues mortes, recettes 
imaginées pour en précipiter l'apprentissage, charge à 
fond contre le thème et les vers latins, programmes en- 
cyclopédiques, engouement pour les sciences, préoccupa- 
tions utilitaires et naissance de l'enseignement spécial, 
attendrissements pour le corps, apothéose de la gymnas- 
tique : toutes ces choses que l'on croyait nées d'hier, M. 
Sicard les retrouvait dans le passé. Son livre abondait en 
renseignements neufs et curieux. Les chapitres consa- 
crés aux holes militaires, pour ne citer que ceux-là, 
furent, pour presque tous les lecteurs, une révélation 
véritable. L'auteur y démontre que ces réformes sco- 
laires autour desquelles on mène aujourd'hui tant de 
bruit, .si elles ne sont pas renouvelées des Grecs, sont 
renouvelées... des moines. L'école Monge, l'école alsa- 
cienne ne font que suivre de loin, haud passibiis œquis. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 

ce que les bénédictins de Sorèze ont essayé et mis en 
pratique, j)endant cinquante ans, avec un succès et un 
retentissement qui portèrent dans toute l'Europe et au delà 
des mers la renommée de ce collège, où les inspecteurs 
généraux de 1800, alors qu'il s'agissait de reconstituer 
les études détruites par la Révolution, trouvèrent, selon 
leur expression, t un modèle colossal à imiter (1) ». 

Les Etudes classiques avant la Révolution ne trou- 
vèrent pas à l'Institut un moins favorable accueil que 
V Education morale et civique avant et pendant la Hévolu- 
tion. L'Académie leur décerna, en 1888, un de ses prin- 
cipaux prix. Je le rappelle ici à l'honneur de M. l'abbé 
Sicard, et aussi à l'honneur de l'Académie elle-même. 



IL 



Le nouvel ouvrage de M. l'abbé Sicard, V Ancien cler- 
gé de France, est plus important encore que les deux 
précédents. Nous n'avons ici qu'un premier volume, celui 
sur les Evéques ; d'autres suivront, sur les curés, les cha- 
noines, les moines. Le savant écrivain ne se propose rien 
moins que de ressusciter historiquement ce grand corps 
de l'Eglise de France, tel qu'il existait au moment où la 
Révolution éclata. Le sujet est neuf autant qu'intéressant. 
Des publications locales, faites en plusieurs diocèses, 
ont éclairé certaines parties du tableau ; mais le tableau 
d'ensemble était encore à faire. Tracer ce tableau, lui 

(1) Voir, dnns ïTnivers du 6 septembre 1887, notre article sur le livre 
de M. L'abbé Sicard. 



6 CAUSERIES HISTORIQUES. 

donner tous ses développements, ne rentrait pas dans le 
cadre de M. Taine. Ecrivant une histoire générale, il ne 
pouvait évidemment accorder au clergé une très grande 
place. Pour courtes qu'elles soient, les pages qu'il lui a 
consacrées (1) sont très belles, et j'en veux citer au moins 
quelques lignes, celles qui ont trait plus particulièrement 
aux évoques : 

c Un prêtre, dit l'illustre historien, n'était point un 
fonctionnaire salarié par l'Etat. . . Vis-à-vis de ses supé- 
rieurs ecclésiastiques, il était respectueux, mais indé- 
pendant. L'évêque n'était point dans son diocèse ce qu'il 
est devenu depuis le Concordat, un souverain absolu, 
libre de nommer et maître de destituer à son gré neuf 
curés sur dix. Dans trois vacances sur quatre, parfois 
dans quatorze vacances sur quinze, ce n'était pas lui qui 
choisissait; le nouveau titulaire était désigné, tantôt par 
le chapitre cathédral en corps, tantôt par une collégiale 
en corps, tantôt par le seigneur dont les ancêtres avaient 
fondé ou doté l'église, en certains cas par le Pape, quel- 
quefois par le roi ou la commune. Par cette multiplicité 
et cet entrecroisement, les pouvoirs se limitaient... — Si 
les très hautes places étaient données à la naissance et à 
la faveur, les moyennes étaient réservées à la régularité 
et au savoir. Nombre de chanoines et vicaires généraux, 
presque tous les curés des villes étaient docteurs en théo- 
logie ou en droit canon, et les études ecclésiastiques, 
irès fortes, avaient occupé huit ou neuf ans de leur jeu- 
nesse... — Libéral, de plus : jamais le clergé français ne 

(1) La RétolmUm, Um» 111, pugM 410-416. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 7 

la été si profondément, depuis les derniers curés jus- 
qu'aux premiers archevêques (1)... — Si l'on tient compte 
de la faiblesse humaine, on peut dire que, dans ce clergé, 
la noblesse du caractère répondait à la noblesse de la pro- 
fession : à tout le moins, personne ne pouvait lui contes- 
ter la capacité du sacrifice ; car il souffrait volontairement 
pour ce qu'il croyait la vérité... Dans les très hauts rangs, 
parmi les ecclésiastiques mondains dont le scepticisme 
et le relâchement étaient notoires, l'honneur, à défaut de 
la foi, avait maintenu le même courage ; presque tous, 
grands et petits, avaient subordonné leurs intérêts, leur 
sécurité, leur salut, au soin de leur dignité ou aux scru- 
pules de leur conscience. Us s'étaient laissé dépouiller, ils 
se laissèrent exiler, emprisonner, supplicier, martyriser 
comme les chrétiens de l'Eglise primitive; par leur invin- 
cible douceur, ils allaient comme les chrétiens de l'Eglise 
primitive, lasser l'acharnement de leurs bourreaux, user 
la persécution, transformer l'opinion, et faire avouer, 
même aux survivants du XVIII" siècle, qu'ils étaient des 
hommes de foi, de mérite et de cœur. » 

M. Taine reproduit ces paroles de Tocqueville sur l'an- 
cien clergé de France : « Je ne sais si, à tout prendre et 
malgré les vices de quelques-uns de ses membres, il y 
eut jamais dans le monde un clergé plus remarquable 
que le clergé catholique de France, au moment où la Ré- 
volution l'a surpris, plus éclairé, plus national, moins 
retranché dans les seules vertus privées, mieux pourvu 



(1) Cf. les cahiers du clergé aux Etals généraux et les rappports de* 
eedéaiastiques dans les aaaemMéea prorincialet . (Note de M. Tain«). 



8 CAUSERIES HISTORIQUES. 

de vertus publiques et en même temps de plus de foi... 
J'ai commencé l'étude de l'ancienne société plein de pré- 
juges contre lui ; j'en suis sorti plein de respect (1) » . 
Après cette citation, M. Taine ajoute : « Mon jugement, 
fondé sur l'étude des textes, coïncide, comme ailleurs, 
avec celui de M. de Tocqueville. Les documents, trop nom- 
breux pour être cités, se trouvent surtout dans les 
biographies et histoires locales ». 



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Ces documents si nombreux, ces extraits des biogra- 
phies et des histoires locales, c'est justement ce qu'on 
trouvera dans le volume de M. Sicard, Il a tout compul- 
sé, tout lu, tout étudié. Son livre a plus 500 pages, et il 
n'est pas une de ces pages qui ne contienne un ou plu- 
sieurs faits, un ou plusieurs textes, d'un réel intérêt et 
souvent d'une importance capitale. Et toujours la source 
est indiquée de façon précise et sûre. L'ouvrage, pour 
me servir d'une expression aujourd'hui en faveur, est par- 
faitement documenté. Il est en même temps très bien 
composé, d'une distribution savante, d'un style élégant et 
pur. L'an et l'érudition y marchent de pair. 

Ce n'est pas un panégyrique que M. l'abbé Sicard s'est 
proposé d'écrire, mais un livre d'histoire, d'une sincérité 
absolue. Fautes et mérites y sont également rappelés ; 
l'ombre s'y trouve à côté de la lumière. L'auteur a dit la 

(t) L'Ancien régitn* et la Révolution, ^m Alexis de Tocqueville, p.l69. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 9 

vérité tout entière, et celte fois encore il s'est trouvé que 
l'Eglise n'avait qu'à y gagner. 

Au XVIII' siècle, les évéques appartenaient presque 
tous à la noblesse. C'était, ù coup sûr, un fait regrettable 
et que M . l'abbé Sicard a raison de déplorer. Il me per- 
mettra cependant d'être ici moins sévère que lui, et de 
faire remarquer qu'à coté d'inconvénients que je ne con- 
teste pas, cette sorte de mainmise de la noblesse sur les 
hautes charges de l'Eglise ne laissait pas d'offrir, pour 
l'Eglise elle-même et pour les peuples, des avantages 
considérables. 

Que le clergé fût le premier ordre de l'Etat, cela n'était 
pas chose indifférente, on me l'accordera bien ; son action 
et sa puissance s'en trouvaient singulièrement accrues. 
Or, la noblesse eût-elle consenti facilement à céder le pas 
au clergé ; la royauté elle-même se serait-elle montrée 
aussi disposée à lui reconnaître le premier rang, si l'é- 
piscopat n'eût pas été recruté principalement parmi les 
gentilshommes ? 

Il ne faut pas perdre de vue que plusieurs évéques — 
l'archevêque de Heims, les évéques de Laon, de Langres, 
de Beauvais, de Chàlons, de Noyon, — étaient pairs ec- 
clésiastiques, titre qui conférait à ceux qui le portaient 
une sorte d'égalité avec le roi. Les archevêques de Besan- 
çon, de Cambrai, les évéques de Strasbourg, Metz, Toul, 
Verdun, Belley, étaient princes du Saint-Empire. Certains 
sièges faisaient leurs titulaires pairs de France ; d'autres 
les constituaient présidents d'Etats. L'évêque d'Autun est 
président- né des Etais de Bourgogne ; l'archevêque d'Aix, 
des Elats de Provence ; l'archevêque de Narbonne, des 



10 CAUSERIES HISTORIQUES. 

Elats du Languedoc, province dont l'administration éga- 
lait en importance celle de certains royaumes. L'arche- 
vôque de Paris est duc de Saint-Cloud et pair de France. 
L'archevêque de Cambrai est duc de Cambrai. L'évéque 
de Sisleron est prince de Lurs ; l'évéque de Viviers, prin- 
ce de Donzère. L'évéque du Puy est comte du Velay ; l'évé- 
que de Quimper, comte de Cornouailles ; l'évéque de Dol, 
comte de Dol ; l'évéque de Mende, comte de Gévaudan ; 
l'évéque de Montpellier, comte de Maugnio et de Mont- 
ferrand, marquis de Marquerose, baron de Sauve, Durfort, 
Salevoise, Brissac. Nous sommes loin, bien loin de tout 
cela. Il ne faut pas le regretter sans doute ; mais il ne faut 
pas s'en scandaliser non plus, ni méconnaître tout ce que 
ces situations et ces titres ajoutaient à l'influence des 
évoques. 

Ceux d'entre eux qui n'étaient ni princes, ni ducs, ni 
marquis, ni comtes, ni barons, devaient du moins à leur 
qualité de gentilshommes, à l'élévation et à la puissance 
de leurs familles, d'être en situation de défendre avec 
succès les intérêts de la religion et ceux de leurs diocé- 
sains vis-à-vis des parlements, des intendants royaux ou 
des ministres. Je trouve que l'abbé Proyart ne se trompe 
pas tout à fait, dans son livre sur Louis XVI délrôné 
avant dCêlre roi, lorsqu'il dit de Boyer, ancien évéque de 
Mirepoix, ministre de la feuille : « Quoique personnelle- 
ment étranger à la noblesse, ce n'en avait pas moins été 
parmi les nobles que ce prélat s'était appliqué à découvrir 
les sujets dignes de siéger au rang des premiers pasteurs, 
persuadé qu'il était qu'unir aux humbles et sublimes ver- 
tas de l'éptscopat une naissance distinguée leur donne 



CAII8KBIE8 HISTORIQUES. 11 

plus d'élévation et de caractère, toujours du moins plus 
de cette considération extérieure utile à un premier pas- 
teur, soit qu'il ait à imposer le respect à des coopcrateurs, 
soit qu'il lui faille soutenir les intérêts de la religion au- 
près des grands, ou ménager ceux des peuples auprès da 
gouvernement (1). » 

Rien de plus curieux d'ailleurs que les pages dans les- 
quelles M. l'abbé Sicard, après nous avoir fait assister à 
l'entrée princière de ces prélats dans leur ville épisco- 
pale, fait revivre les splendeurs de leur palais, le faste de 
leur représentation et de leur train de maison. Mais der- 
rière ce décor, sous l'éclat de cette représentation mon- 
daine, que de vertus et de bonnes œuvres, combien de 
services et de bienfaits ! 



IV. 



Forcé d'abréger, je ne m'arrêterai qu'à deux points, 
aux deux chapitres qui ont pour titres : Les évêques et 
l'instruction publique. — Les évêques et la charité. 

C'est un lieu commun pour les historiens révolution- 
naires et leur public, qu'avant 1189 l'instruction était à 
peu près nulle en France. M. Michelet ne craint pas de 
dire, en son premier volume, au milieu de tant d'autres 
énormités, que dans les campagnes « le curé seul savait 
lire (2). > M. Michelet écrivait cela en 184'7. M. Jules 

(t) L'ouvrage d« Ythké Proyart parut en 1808. Il ne Torme pas moins 
de cinq volumes et renferme des parties excellentes. 

(2) Histoire de la Révolulitm^ t. I, p. 89. 



12 CAUSERIES HISTORIQUES. 

Simon, qui a du reste épuisé pour M. Michelet comme 
pour M. Renan toutes les formules de l'admiration, M. Ju- 
les Simon écrivait, de son côté, en 1865, dans un livre 
intitulé V Ecole : t En l"n4, sous l'abbé Terray, pour les 
écoles, rien. En ms, dans le premier compte rendu de 
Turgot, pour les écoles, rien. En 1781, dans le compte 
rendu de Necker, pour les écoles, rien. De même en 1785 
et 1"8"... L'histoire n'avait rien à raconter en ce genre 
jusqu'en 1789. La France était profondément, déplora- 
blement ignorante. Cela est étrange à dire d'un pays qui, 
depuis quatre siècles, se vante, non sans raison, d'être à la 
léte du monde civilisé (1) ». 

Membre de l'Académie française, secrétaire perpétuel 
de l'académie des sciences morales et politiques, M. Jules 
Simon semble ignorer, — et c'est là peut-être ce qui est 
« profondément, déplorablement étrange », — d'abord, 
qu'ayant 1789, l'instruction secondaire était plus répan- 
due qu'en 1865, à l'époque où il écrivait son livre; qu'en 
1H72, à l'époque où il était ministre de l'instruction pu- 
blique; — ensuite, que si les comptes rendus de l'abbé 
Terray, de Turgot et de Necker ne portent rien pour les 
écoles, c'est parce que l'Eglise, parce que l'initiative lo- 
cale et privée avaient libéralement pourvu à l'enseigne- 
ment primaire comme à l'enseignement secondaire. Les 
collègfîs se comptaient par centaines, les « petites écoles » 
se comptaient par milliers. 

Durant les longs siècles du moyen âge et de l'ancien 
régime, les évoques n'avaient cessé de considérer comme 



(t) L'BooU, par M. Jules Simon, p. 24 et 25. 



CAUSEIUES HISTORIQUES. l.'t 

la plus importante de leurs attributions, après la défense 
de la foi, le soin de Tinstruction publique. Au XYIII* 
siècle, ils s'y appliquèrent avec une sollicitude et une 
générosité plus grande que jamais. L'évèque était le véri- 
table ministre de l'instruction publique pour son diocèse. 
Il réunissait en sa personne les pouvoirs exercés aujour- 
d'hui par le préfet et le recteur. Par ses archidiacres, par 
le grand chantre, capiscol, écolâtre ou chancelier de son 
chapitre, par ses curés ou par lui-même, il instituait, ins- 
pirait, dirigeait, inspectait tous les maîtres et maîtresses. 
L'Etat ne se contentait pas de lui reconnaître tacitement 
ces attributions ; les rois de France avaient tenu à les lui 
confirmer par de nombreuses déclarations. Au besoin, 
les prélats recevaient ordre d'établir dans chaque paroisse 
des écoles pour les garçons et pour les filles. 

Leur ardeur n'avait pas besoin d'être stimulée. Les 
conciles provinciaux, les statuts diocésains, les recueils 
de mandements et d'ordonnances, attestent leur sollicitude 
pour l'instruction de la jeunesse. Leurs libéralités sont 
sans nombre. Ils multiplient les fondations avec une gé- 
nérosité dont la lecture complète du chapitre de M. Si- 
card ([) peut seule donner une idée. Je ne puis qu'indi- 
quer ici les principales. 

•Mgr de Belzunce fonda à Marseille un collège qui porta 
son nom et qui, en 1138, compta 600 élèves. L'évoque de 
Pamiers, Mgr de Verthamon, assure au collège de sa cité 
épiscopale une dotation permanente et lui élève à ses frais 
une belle église et une bibliothèque. A Bayonne, Mgr 

(1) Livra deuxième, chapitre vm. 



14 CAUSERIES HISTORIQUES. 

Druillat relève le collège en décadence. A Soissons, M. de 
Filz-James n'épargne ni ses soins ni son argent pour son 
collège, étendant aussi sa sollicitude sur l'établissement 
fondé à Châleau-Thierry. M. de Bourdeilhes, son succes- 
seur, suit les mêmes traditions et dote largement l'ensei- 
fçnement secondaire. Non content d'assurer ainsi la pros- 
périté de son collège jusqu'à la Révolution, il procure la 
gratuité des écoles en appelant les frères à Soissons, en 
nSl. A Belley, deux évèques, qui remplissent presque à 
eux seuls le siège de cette ville au XVIIP siècle, se signa- 
lent par leurs libéralités. Le premier, M. Jean de Caulet, 
donne 54,000 livres pour l'établissement d'un collège et 
d'un séminaire; l'autre, M. de Balore, achève de pourvoir 
par des fondations à l'existence de ces établissements. Une 
mention spéciale est due à M. de la Marche, dernier évè- 
que de Saint-Pol-de Léon ; il bâtit à ses frais un vaste et 
beau collège, assez grand pour recevoir les élèves des con- 
trées voisines, y ajoute un petit séminaire pour l'éduca- 
tion gratuite des écoliers se destinant au sacerdoce et 
dote les deux maisons de revenus suffisants. II avait con- 
sacré à cette œuvre une somme de 400,000 livres. 

La suppression des jésuites en 1762 laissa vides les 
cent treize collèges qu'ils tenaient en France. La crise ou- 
verte par celte déplorable mesure dans l'enseignement 
secondaire fut atténuée par les évêques dans la mesure du 
possible. Ce sont eux surtout qui conjurèrent la catas- 
trophe. Grâce à leur intervention et à leur puissant patro- 
nage, la France comptait, en 1"89, près de neuf cents col- 
lèges, qui ne demandaient rien au pouvoir et dans la plu- 
part desquels l'instruction était gratuite. L'abbé de Montes- 



CAUSERIES mSTORIQUES. 15 

quiou, ancien député à la Constituante, ancien agent gé- 
néral du clergé, et qui avait eu en mains tous les éléments 
d'information, écrivait à M. Laine, en 1820: t La Révo- 
lution a pris aux collèges près de trente millions de re- 
venus(l). » — Trente millions de revenus! Entendez- 
vous cela, monsieur Jules Simon? 



Un budget qui, plus encore que celui de rinslruciion 
publique, incombait presque exclusivement à l'Eglise, 
était celui de la charité. Ici encore, l'épiscopat du XVIII* 
siècle fut à la hauteur de ses devoirs. Il eût fallu un vo- 
lume à M. l'abbé Sicard pour rapporter les mille traits de 
générosité et de bienfaisance consignés dans les annales 
des diocèses. Il n'avait que quelques pages, et je n'ai 
moi-même que quelques lignes pour rappeler les princi- 
paux de ces traits. J'en citerai du moins deux ou trois. 

On a dit de Christophe de Beaumont, archevêque de 
Paris, que sa charité fut « une des gloires du dix-hui- 
tième siècle. » Le feu ayant détruit une partie de 
l'Hùtel-Dieu, les malades furent transportés à l'arche- 
vêché. Christophe de Beaumont venait de gagner un pro- 
cès lui attribuant, en grande partie, le terrain de l'ancien 
hôtel de Soissons. Il en fit immédiatement l'abandon aux 
hôpitaux ; c'était plus de 500,000 livres données aux 

(t) L'abbë Sicard, p. 435. Cette Inttre a 4té communiquée à raalear par 
la famille. 



10 CAUSERIES HISTORIQUES. 

pauvres. On découvrit à sa mort que plus de mille ecclé- 
siastiques et cinq cents personnes, retirées dans des cou- 
vents ou pensions, vivaient des secours qu'il leur donnait. 

L'archevêque de Besançon, M. de Durfort, avait d'opu- 
lents revenus, mais sa générosité était princière. Chaque 
jour, douze couverts sont mis dans son palais pour les 
officiers les plus pauvres de la garnison ; il leur fait ser- 
vir des aliments gras, quand l'usage le permet aux mili- 
taires, pendant qu'il fait maigre. Il abandonne à un pau- 
vre gentilhomme la résidence du château de Mandeure. 
Son palais est un lieu d'asile, et tel peintre poursuivi pour 
dettes y trouve un refuge. Quand il officie pontificale- 
ment, les pauvres de la ville sont rangés sur son passage, 
du palais archiépiscopal à la cathédrale. Des serviteurs ar- 
més de grandes bourses précèdent le prélat et leur distri- 
buent des aumônes, qui atteignent chaque fois le chiffre 
de 1,000 livres. 

L'évèque de Lescar, Mgr de Noé, donnait tous les ans 
aux pauvres ses 21,000 livres de revenu. Une année, en 
mo, une épizoolie terrible désole les campagnes. Il ob- 
tient un million de Louis XVI pour ses malheureux diocé- 
sains. Il ouvre deux caisses : l'une pour ceux qui peuvent 
donner, l'autre pour ceux qui peuvent prêter ; il verse 
30,000 livres dans la première et 15,000 dans la seconde. 
Son exemple est suivi, et presque toutes les pertes sont 
couvertes. 

« Il y a, dit M. Sicard, comme un besoin de donner 
chez ces prélats, qui ont le cœur aussi grand que leur 
naissance, et en qui l'instinct du gentilhomme correspond 
81 bien au devoir le plus sacré de l'évèque. » Ils ne don- 



CAUSERIES HISTORIQUES. 17 

nent pas seulement leur argent ; s'il le faut, ils donneront 
leur vie. A Dijon, un enfant est resté dans une maison en 
proie à l'incentlie et va périr au milieu des flammes. L'é- 
vùque, Mgr d'Apchon, est présent ; il offre 100 louis à qui 
voudra opérer ce dangereux sauvetage ; personne ne ré- 
pond à son appel. Alors, s'enveloppant d'un drap mouillé, 
il s'élance, arrive jusqu'à l'enfant, le rapporte et place sur 
sa tète les 100 louis qu'il vient de gagner. Dans le dio- 
cèse de Saint-Brieuc, en 1173, une inondation fournit à 
Mgr de la Ferronnays, plus tard évèque de Bayonne et 
de Lisieux, l'occasion de montrer le même courage. Un 
enfant est emporté par les eaux. Le prélat se précipite 
dans le courant, saisit l'enfant et le rend à sa mère. Ce 
trait est connu à la cour, et Louis XV dit que les La Fer- 
ronnays vont à l'eau comme au feu. M. l'abbé Sicard, 
après avoir rapporté d'autres traits du même genre, 
ajoute : « On sent que ces prélats sont de la trempe de 
Belzunce, et qu'ils ne reculeraient pas plus devant la peste 
que devant l'eau et le feu. » 

11 n'était pas un progrès pouvant améliorer la condition 
matérielle ou morale de leurs diocésains, que les évoques 
du XVlll* siècle ne fussent prêts à provoquer, à appuyer 
de leur crédit et de leur bourse. Assurances contre l'in- 
cendie, prêts gratuits, monts-de-piété, suppression de la 
mendicité, amélioration et dotation des hôpitaux, ateliers 
de charité, cours d'accouchement pour donner des sages- 
femmes aux campagnes, toute entreprise ayant pour objet 
le soulagement du pauvre, l'intérêt des humbles, la con- 
servation de la vie, trouva en eux des promoteurs, des 

2 



18 CAUSERIES HISTORIQUES. 

prolecteurs lout-puissants. Sur chacun de ces points on 
trouvera d'intéressants détails dans le livre de M. l'abbé 
Sicard . Je dirai un mot seulement des assurances contre 
l'incendie, parce qu'on ignore généralement que c'est 
tiràce aux évéques et par leurs soins qu'elles fonction- 
nèrent pour la première fois, dès le milieu du XVIIP siècle, 
sous forme de contribution à une quête annuelle. Voici 
comment les choses se passaient. Les curés choisis- 
saient dans leur paroisse une ou plusieurs personnes qui 
avaient mission de faire la quête pour les incendies deux 
ou trois fois par an. Us étaient eux-mêmes exhortés à les 
accompagner chez leurs paroissiens. 

Le curé inscrivait le produit de la quête sur un registre, 
dont l'évéque déterminait avec soin la forme. Tous les 
curés versaient à leur doyen les sommes reçues ; les 
doyens, à leur tour, remettaient cet argent au trésorier 
général, qui était un chanoine de la cathédrale. Si quelques 
paroisses n'avaient pas contribué à cette quête géné- 
rale, avis leur était signifié qu'elles ne participeraient pas 
aux secours si elles ne prenaient point part aux charges. 
Les curés qui avaient ainsi réuni les fonds avaient mis- 
sion de les répartir. En cas d'incendie, ils appelaient un 
f>u deux experts pour apprécier le dommage. Us leur ad- 
joignaient* deux ou trois des principaux iiabitants et des 
plus honnêtes gens, pour voir et estimer la perte du mo- 
bilier, bestiaux, grains, denrées, etc. ». Tous devaient 
signer le certificat (1). 

(l) M. rabbë Sicard, p. 475. 



CAUSERIES HISTORIQUES. VJ 



VI. 



En 1816, le gouvernement de la Restauration soumit 
aux Chambres un projet de loi autorisant le clergé à re- 
cevoir des dotations en fonds de terre. Chateaubriand pro- 
nonça à cette occasion un admirable discours à la Cham* 
bre des pairs. A la Chambre des députés, M. Roux- 
Laborie, ami de Chateaubriand et l'un des propriétaires du 
Journal des Débats, prononça, de son côté, un très beau 
discours. Je ne sais s'il est jamais tombé sous les yeux de 
M. l'abbé Sicard. En tout cas, je demande au lecteur la 
permission de reproduire le passage où l'orateur esquis- 
se en ces termes le portrait de l'ancien clergé de 
France : 

c La plupart de nous ont vu encore debout ce magni- 
fique édifice, cet ouvrage du Ciel du temps de nos rois et 
de nos pères, cette belle portion de la grandeur nationale 
que la France était fière de montrer à l'Europe; ce monu- 
ment tout ensemble de richesse, de puissance, d'autorité, 
de vertu, de gloire et de génie, qui s'était surtout si ma- 
jestueusement élevé dans le grand siècle et à côté du 
grand roi ; providence visible qui balançait à elle seule, 
par la toute-pui.ssance de ses dons, les calamités publi- 
ques; rivalisant avec les peuples de fidélité envers le 
irùne, de bienfaisance et de bonté pour les peuples ; corps 
illustre autant qu'utile, qui, ne retenant de la haute nais- 
sance de quelques-uns de ses chefs que l'honneur sans or- 
gueil, paraissait être l'abrégé de la société entière, dont il 



iO CAUSERIES HISTORIQUES. 

éuit l'âme et le lien moral ; semblable en tout à cette heu- 
reuse et puissante monarchie dont il était le plus ferme 
appui, on eût dit que, conformément à l'inévitable loi 
des élévations et des décadences humaines, il était averti 
de son danger par sa grandeur, et menacé de sa ruine par 
l'excès même de sa bienfaisante prospérité. Ses débris ont 
encore conquis au nom français l'estime et l'admiration 
de l'Europe hospitalière : le clergé de France, comme s'il 
eût voulu surpasser en finissant l'éclat de sa longue vie, 
offrit de remplir seul ce déficit dans lequel on l'a préci- 
pité lui-même, non pas pour le combler, mais pour le 
creuser davantage. Ainsi, il apparaîtra à jamais en avant 
des malheurs et des crimes de la Révolution, dont la rage 
allait bientôt mêler le sang des martyrs sacrés au sang 
du martyr royal ; il sera béni par les regrets de l'his- 
toire, plus que jamais vivante et fidèle image du Dieu 
qui semblait, par la voix de ses ministres, redevenus des 
prophètes, vouloir encore une fois avertir les Français de 
conjurer l'orage, avant de lui permettre de dévorer la 
terre. » 

Sans doute, il y a un peu de rhétorique dans ce mor- 
ceau, le portrait est un peu embelli : il n'en reste pas 
moins que celui qui a tracé ds l'ancien clergé de France 
celte image, était un contemporain, parlant de ce qu'il 
avait vu ; son témoignage, dès lors, mérite d'être recueil- 
li. Je crois que lorsque M. l'abbé Sicard aura terminé 
la grande enquête à laquelle il se livre depuis plusieurs 
■«nnces, et que d'autres volumes seront venus se joindre 
;t celui qu'il nous donne aujourd'hui, ses conclusions ne 
différeront pas beaucoup de celles de M. Roux-Laborie. 



r 



CAUSERIES HISTORIQUES. 21 

Telle qu'elle s'annonce, son œuvre comptera parmi 
les meilleures de ce temps ; elle a sa place marquée à 
côté des magistrales éludes de M. Taine. 

Lors de la création de l'Institut, en 1193, l'abbé Sicard, 
instituteur des sourds-muets, fut inscrit par le Directoire 
sur la liste des membres de la troisième classe ( littéra- 
ture et beaux-arts), section de grammaire. En 1803, le 
Premier Consul ayant donné à l'Institut une organisation 
nouvelle et rétabli, sans cependant lui restituer son nom, 
l'Académie française, l'abbé Sicard fut appelé à en faire 
partie. Quand l'ouvrage dont je viens de signaler le pre- 
mier volume aura achevé de paraître, pourquoi n'y aurait- 
il pas à l'Académie un autre abbé Sicard ? 



II. 



M. L'ABBÉ AUGUSTIN SICARD. 



L'ancikn clergé de France, 
lesévêquas pendant la révolution (l). 



I. 



Les Évèques en face de la Révolution, tel est l'objet du 
second volume de M. l'abbé Sicard. Nous allons voir 
avec lui comment ils ont traversé cette crise effroyable, 
dans laquelle parut sombrer avec la royauté nationale, 
avec la fortune, la situation sociale et politique de l'Eglise 
de France, l'unité religieuse elle-même. 

Les évèques n'avaient pas attendu la Révolution pour 
favoriser, dans leurs villes, dans leurs provinces, les pro- 
grès rêvés par les économistes. Us avaient présidé, avec 



(1) Vanoien clergé de France IL Ia» Évèques pendant la Révolution ^ 
par TabM Augustin Sicard. Uo toIoom io-S de 513 pag«>. Victor Lecoffre, 
éditeur, me Bonaparte 90. — 1894. 



ii CAUSERIES HISTORIQUES. 

une ardeur et une compétence singulières, les assemblées 
provinciales créées par Necker et par Galonné. Ils avaient 
défendu ces institutions contre la jalousie des intendants 
et ils y avaient déjà fait entendre le langage de la liberté. 
\ mesure qu'on approche de 1189, l'attitude du clergé 
s'accentue, son ton s'élève, son cœur bat de plus en plus 
avec celui de la nation. 

La dernière assemblée de l'Eglise de France fut tenue 
à Paris en mai 1788. Sollicité par deux commissaires 
royaux, le baron de Breteuil, secrétaire d'Etat, et Lam- 
bert, contrôleur général des finances, de fournir des 
subsides pour l'année courante et pour l'année suivante, 
le clergé décide, à la demande de Mgr de Thémines, évê- 
que de Blois, de faire d'abord des remontrances au roi sur 
la situation actuelle des affaires. « Lorsque le premier 
ordre de l'Etat, dit-il, se trouve le seul qui puisse élever 
la voix, que le cri public le sollicite de porter les vœux de 
tous les autres au pied de votre Trône, que l'intérêt natio- 
nal et son zèle pour votre service le commandent, il n'est 
plus glorieux de parler : il est honteux de se taire. Notre 
silence serait un des crimes dont la nation et la postérité 
ne voudraient jamais nous absoudre. » Puis il dénonce le 
mal, il indique le remède qui est la convocation des Etats 
généraux. « Que ces assemblées, s'écrie-t-il, seraient 
utiles, si elles pouvaient être rapprochées et périodiques ! » 
Ce qu'il faut, ce n'est pas un régime bâtard où la nation 
ne serait assemblée que lorsqu'on a besoin d'elle « pour 
lui annoncer de grands maux et lui demander des remè- 
de», » c'est un régime constitutionnel qui garantisse à la 
nation le droit de voter l'impôt et la faculté d'exercer sur 



CAUSERIES UISTORIQUES. 25 

la gestion des affaires un contrôle permanent : t Donner 
un consentement libre sur les subsides, et faire des 
remontrances, plaintes et doléances sur les autres objets : 
tel est le testament des ancêtres de vos sujets, lequel est 
gravé dans tous nos monuments. » Ce n'est pas que le 
clergé ne soit tout dévoué à la vieille monarchie : « Nous 
sommes Français, Sire, et nous sommes monarchiques ; 
nous ne connaissons pas de plus beaux titres, et l'amour 
pour nos rois est le premier de nos sentiments. » Mais les 
évéques ont mission de défendre l'intérêt des peuples ! 
c Nos fonctions sont sacrées lorsque nous montons à 
l'autel pour faire descendre les bénédictions célestes sur les 
rois et sur leurs royaumes ; elles le sont encore lorsque, 
après avoir annoncé aux peuples leurs devoirs, nous leur 
représentons leurs droits...» Il faut donc que le roi réta- 
blisse l'usage des Etats généraux : « La restauration de 
l'ordre et de la paix rend ce bienfait nécessaire ; plus il 
sera prompt, plus il sera utile ; plus tôt vous serez procla- 
mé le bienfaiteur des générations présentes et futures, 
plus tôt vous recevrez l'entier dévouement de votre 
peuple (1). » 

M. l'abbé Sicard signale bien ces remontrances de 
l'Assemblée du clergé de 1188, mais en passant, et sans 
s'y arrêter. Il me semble bien, pourtant, que ce document 



(1) Maridal, Arohioet parlementaire. T. I, p. 373 et coït. — Voir 
anMÏ. dans la Revue des questioru historiques da 1" juillet 1890, U re- 
marquable étude sar la Contribution du clergé à Fimpit sous la monar' 
chie française, par Fabbtf L. Bourgain, profatMor k la faculté catholique 
des lettres à Angara. 



20 CAUSERIES HISTORIQUES. 

a ici une importance capitale, et c'est pourquoi j'ai cru 
devoir en donner une analyse sommaire. 

Le résultat des élections aux Etats généraux fut la 
nomination de quarante-sept évèques, de deux-cent huit 
curés, de trente-cinq abbés ou chanoines. 

Dès le 23 mai 1189, à la tribune de l'Assemblée, 
Mgr Dulau, archevêque d'Arles, annonce, au nom du 
clergé, « le désir de contribuer au rétablissement de l'har- 
monie entre les ordres, et son intention de supporter 
tous les impôts et toutes les charges de VEtat dans la 
même proportion et de la même manière que tous les 
autres citoyens (1). » 

Le clergé a donc sacrifié déjà ses immunités : il va 
bientôt sacrifier la dîme et les droits féodaux. Dans la nuit 
du 4 août, il ne sera pas moins empressé que la noblesse 
d'offrir ses holocaustes « sur l'autel delà patrie». L'évè- 
que de Nancy, Mgr de la Fare, s'empare de la parole, après 
l'avoir disputée à son collègue l'évêque de Chartres : 
« Accoutumés, dit-il, à voir de près la douleur et la mi- 
sère des |)euples, les membres du clergé ne forment 
d'autres vœux que ceux de les voir cesser. Le rachat des 
droits féodaux était réservé à la nation qui veut établir la 
liberté. Les honorables membres qui ont déjà parlé n'ont 
demandé le rachat que pour les propriétaires ; je viens 
exprimer, au nom du clergé, le vœu de la justice, de la 
religion et de l'humanité. Je demande le rachat pour les 
fonds ecclésiastiques ; et je demande que le rachat ne 
tourne pas au profit du seigneur ecclésiastique, mais 

li)£ourgain, loc. cit. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 27 

qu'il en soit fait des placements utiles pour l'indigence. » 
L'évèque de Chartres, à son tour, Mgr de Lubersac, 
présentant le droit exclusif de la chasse comme un fléau 
pour la campagne, demande l'abolition de ce droit, et en 
fait l'abandon pour lut-môme : « Heureux, dit-il, de pou- 
voir donner hux autres propriétaires du royaume cette 
leçon de justice et d'humanité ! » Tout le clergé se lève 
pour adhérer à la proposition. 

Mgr de Boisgelin, archevêque d'Aix, « dépeignant avec 
énergie les maux de la féodalité, prouve la nécessité de 
les prévenir par la prohibition de toutes les conventions 
de ce genre, que la misère des colons pourrait dicter par 
la suite, et d'annuler d'avance toute clause capable de les 
faire revivre. » Enfin les évéques, ainsi que les autres 
ecclésiastiques de l'Assemblée consentent unanimement 
au rachat des dîmes. 

Trois jours après, le 7 août, on réclamait leur suppres- 
sion sans rachat. C'était une spoliation véritable, et qui 
constituait pour le clergé une perle d'au moins 20 mil- 
lions de revenu. La mesure était si violente qu'elle trouva 
des adversaires parmi les membres mômes du côté gau- 
che. Elle est combattue par Lanjuinais, par Grégoire, et 
surtout par Sieyès, qui résume son discours par ce mot : 
« Ils veulent être libres, et ils ne savent pas être justes ! » 
Les évoques pourtant se résignent à ce nouveau sacrifice. 
Dans la séance du 1 1 août, Mgr de Juigné, archevêque 
de Paris, demande la parole : < Au nom de mes confrères, 
dit- il, au nom de mes coopérateurs et de tous les mem- 
bres du clergé qui appartiennent à cette auguste assem- 
blée, en mon nom personnel, Messieurs, nous remettons 



iS CAUSERIES HISTORIQUES. 

toutes les dîmes ecclésiastiques entre les mains d'une 
nation juste et généreuse. Que l'évangile soit annoncé, 
que le culte divin soit célébré avec décence et dignité, 
que les églises soient pourvues de pasteurs vertueux et 
zélés, que les pauvres du peuple soient secourus : voilà la 
destination de nos dîmes, voilà la fin de notre ministère 
et de nos vœux. Nous nous confions dans l'Assemblée 
nationale, et nous ne doutons pas qu'elle ne nous procure 
les moyens de remplir dignement des objets aussi respec- 
tables et aussi sacrés. » Le cardinal de la Rochefoucauld 
s'avance vers le bureau, et déclare que le vœu que l'ar- 
chevêque de Paris vient d'énoncer est celui du clergé de 
France, qui met toute sa confiance dans la nation. La 
suppression sans rachat des dîmes ecclésiastiques est votée 
à l'unanimité. 



II 



Les évoques ne cesseront, jusqu'à la fin, de renouveler 
leurs sacrifices. Celui auquel ils consentirent le 26 sep- 
tembre 1189, n'a obtenu de M. l'abbé Sicard qu'une 
ligne. Ce n'est pas assez sans doute, et j'en parlerai un 
peu plus longuement. 

Necker avait proposé, comme unique moyen de sauver 
la situation, une contribution extraordinaire du quart du 
revenu. L'Assemblée accueillit le plan du ministre avec 
une vive opposition. Au milieu du tumulte, M. de Jessé, 
député de Béziers, qui est opposé au projet ministériel, 
propose d'y substituer la conversion en numéraire de 



CAUSERIES HISTORIQUES. 29 

l'orfèvrerie des églises. Il évalue cette orfèvrerie à cent 
quarante millions au moins, et il ajoute que ce vain appa- 
reil est inutile dans les temples. « Le luxe du Créateur 
des choses, s'écrie-t-il, est dans les magnificences de la 
Nature, et non dans de vains ornements, faibles ouvrages 
de la main des hommes». Il demande donc que l'argen- 
terie des églises soit portée à l'hôtel des monnaies et con 
vertie en numéraire. 

Dans le clergé, il y eut un instant d'hésitation. Enfin 
Mgr de Juigné, ayant pris l'avis de ses collègues, se lève 
pour consentir, au nom de son Ordre, à la motion de 
M. de Jessé. « Nous avons vu l'Eglise, dit-il, consentir au 
dépouillement des temples pour secourir les pauvres et 
pour subvenir aux besoins de l'Etat. Ces exemples que 
nous offre l'histoire, nous déterminent — c'est le vœu du 
moins de tous les confrères qui m'environnent — à sou- 
tenir l'Etat par la portion de l'argenterie qui n'est pas 
nécessaire à la décence du culte divin. Je propose de 
faire ce dépouillement de concert avec les officiers muni- 
cipaux, les curés et les chapitres. > La proposition fut 
accueillie avec des transports de joie universelle, et le 
décret fut rédigé dans les termes suivants : 

« Sur la proposition d'un des membres de l'Assemblée, 
et sur l'adhésion de plusieurs membres du clergé, 
l'Assemblée nationale invite les évéques, curés, chapitres, 
supérieurs de maisons et communautés séculières et 
régulières de l'un et de l'autre sexe, municipalités, fa- 
briques et confréries, de faire porter à l'hùtel des monnaies 
le plus prochain toute l'argenterie des églises, fabriques. 



30 CAUSERIES HISTORIQUES. 

chapelles et confréries, qui ne sera pas nécessaire pour 
la décence du culte divin (1). » 

L'argenterie des églises devint la proie des autorités 
constituées. Elle ne produisit pas même un soulagement 
momentané (2). Le gouffre du déficit se creusait chaque 
jour davantage. On jeta les yeux sur les biens du clergé. 

Dans la séance du 8 août, M. de La Coste et Alexandre de 
Lameth avaient proposé, pour fournir aux besoins de 
l'Etat, de prendre les biens ecclésiastiques et de pension- 
ner le clergé. Le projet n'était pas mûr. Il fut repris par 
Talleyrand dans la séance du 10 octobre 1789. Cette fois, 
le clergé se défendit. Ses principaux orateurs, Mgr 
de Boisgelin, l'abbé de Montesquiou, l'abbé Maury, 
prononcèrent des discours pleins de force, de logique 
et d'éloquence. Maury surtout fut admirable. Ses 
deux grands discours du 13 et du 30 octobre — dans 
ce dernier il répondait à Mirabeau — sont deux chefs- 
d'œuvre. Je regrette que dans son très beau livre — un 
livre qui restera — l'abbé Sicard ait à peine indiqué la 
part si considérable prise pur l'abbé Maury à cette mé- 
morable discussion. Le 30 octobre, il fut supérieur à Mi- 
rabeau, et cela lui arriva en bien d'autres rencontres. Sur 
toutes les questions il était prêt ; sur toutes il prononçait 
des discours étudiés, pleins de faits et d'arguments, qui 
duraient souvent deux ou trois heures, mais dont la forme 
était toujours improvisée. « Je n'écris jamais aucune 
de mes opinions, dit-il en tête d'un de ses discours, et 

(1) StfaoM du 27 ueptembre 1789. — C'est dans cette eëance que Mira- 
bwu prononça son fameux discours contre la banqueroute. 

(2) L. Hourijain, loc. cit. 



CAUSKRIKS HISTORIQUES. .'II 

toutes les fois que je monte à la iribune, je me livre à 
I inspiration du moment. » En deux ans, du 25 août 1181) 
au 30 septembre 1*Ï91, il prononça un total de cent trente- 
cinq discours. C'est là un fait inouï dans notre histoire 
parlementaire. Et je ne tiens pas compte, dans ce chiffre 
de 135 discours, des incidents et des escarmouches. 
Maury, ù la lettre, était tous les jours sur la brèche. Il 
lui arriva de monter treize fois à la tribune dans une 
seule semaine. 

S'il eût siégé sur les bancs de la gauche, au lieu de 
prendre place .sur les bancs les plus élevés du côté droit ; 
si, au lieu de défendre « le trône et l'autel », il eût em- 
brassé la cause de la Révolution, comme on aurait célébré 
son talent oratoire ! Avec cjucl enthousiasme auraient parlé 
de lui M. Thiers et .M. Mignet, M. Michelet et iM. Louis 
Blanc! Est-il même bien sûr que Mirabeau ne se serait 
pas vu relégué au second plan, condamné à lui céder la 
première place ? 

Plus d'un cependant, parmi ses contemporains, lui a 
rendu justice. L'un d'eux traçait de lui ce portrait, 
en 1191 : 

t Maury : c'est l'homme éloquent, le logicien, l'impro- 
visateur de l'Assemblée. Son éloquence est à lui, il sait 
prendre tous les tons, toutes les formes. L'éloquence de 
l'abbé Maury a exactement le caractère que les théologiens 
attribuent à la grâce : pertingetis omnia suaviter et for- 
tUer (l). » 

(1) Petit dictionnaire de» grand* hommes et de» grande» chote» qui 
ont rapport à la lUcoltttion, compote par un« %ociél4 d'amtocratea». 
1791. 



32 CAUSERIES HISTORIQUES. 

Camille Desmoulins, son plus implacable adversaire, 
rendait justice en ces termes à la supériorité de son 
talent : 

t Ma conscience m'oblige de défendre Jean-François 
Maury. On est forcé d'admirer la logique, le nerf et la 
précision de ses discours... On voit que la nature lui 
avait fait la tête et l'organe pour le Forum et les discus- 
sions publiques. Elle l'a disposé pour la tribune bien plus 
que pour la chaire et l'on s'étonne qu'il n'ait pas compris 
que les circonstances l'appelaient au rôle de tribun du 
peuple, et non à celui de prédicateur ordinaire du 
roi (1). » 

A quelques années de là, un autre de ses auditeurs, 
encore sous le charme, lui adressait dans une séance 
publique de l'Académie ces paroles auxquelles la salle 
tout entière s'associa par ses applaudissements : 

t Aussi, ne soyons pas surpris que de tels succès obte- 
nus par plus de mille discours improvisés à la tribune, et 
surtout au milieu des vociférations de la rage, en créant 
chez les Français un nouveau genre d'éloquence, l'élo- 
quence politique, vous aient fait une réputation populaire. 
Ce qui étonne bien davantage, c'est que dans l'agitation 
des esprits, dans le tumulte des passions, entouré 
d'adversaires intéressés à vous surprendre dans vos pa- 
roles et à vous trouver en défaut, jamais on n'a pu vous 
faire un reproche d'incorrection dans le style, ni d'erreur 
dans vos citations, ni de méprise dans les principes ; 
jamais une contradiction n'a été relevée. Vos adversai- 
res devinrent vos plus grands admirateurs. On les 

(1) CamilU Dumoulin, Révolutions de France et de Brabant, mars 1790. 



CAUSEUIES HISTORIQUES. 33 

voyait se débarrasser de voire éloquence par les applau- 
dissements qu'elle leur arrachait ; ils opinaient contre 
vos principes, et ils applaudissaient au talent qui les 
défendait : et dans toutes les questions où l'esprit de parti 
était ou neutre ou étranger, vous sembliez être l'o- 
racle consulté et la principale puissance qui formait les 
décrets proposés. 

» Jusqu'à nos jours, nos orateurs, étrangers aux for- 
mes des assemblées délibérantes, s'adressaient à un au- 
ditoire paisible où, dans le recueillement, on écoutait un 
discours médité dans le silence, et qu'un studieux loisir 
avait poli. Mais qu'il était différent d'être forcé, pour 
ainsi dire, de dompter ses auditeurs ! La mobilité des dé- 
i)ats donne, à chaque instant, un nouvel aspect à la ques- 
tion ; la discussion se change en un combat, où le mérite 
de la défense est sans cesse subordonné au plan de l'atta- 
que; où, sans avoir jamais l'avantage de rien prévoir, il 
faut conserver toujours l'avantage de parer à tout. Cette 
sorte de succès est l'avantage caractéristique d'un genre 
d'éloquence dont, jusqu'à vous, chez les Fran(;ais, il 
n'existait pas de modèle (l). » 

Je recommande d'autant plus volontiers à M. l'abbé Si- 
card ces lignes sur l'abbé Maury, qu'elles ont pour auteur... 
l'abbé Sicard, le célèbre instituteur des Sourds-Muets, 
membre de l'Académie française, où il reçut le 6 mai 
1807, le grand orateur de la Constituante. 

vl) lléponae de M. Vabbé Sicard à M. U cardinal Maury, vettant 
prendre téanee à la place d* M. Target. S^nc« publique de l'Académie 
:raaçaiM du 6 nui 1807. 

S 



34 (L\USERIES HISTORIQUES. 



m 



L'abbé Maury avait terminé son premier discours sur 
les biens du clergé, le 13 octobre, par ces mots d'une 
vérité profonde : « Vous voulez être libres ! Eh bien, 
souvenez-vous donc que, sans propriété, il n'y a plus de 
liberté; caria liberté n'est autre chose que la première 
des propriétés sociales, la propriété de soi. » Son second 
discours, celui du 30 octobre, se terminait par cette pa- 
role : « Le plus terrible despotisme est celui qui porte le 
masque de la liberté. » 

Dans la séance du 31 octobre, l'archevêque d'Aix, Mgr 
de Boisgelin, fit un discours qui était un acte. « Il est, dit- 
il, une voix qui parle aux hommes, celle delà nécessité. 
11 ne faut pas nous le dissimuler, l'Etat est en péril.... Ce 
qu'on appelait le crédit de l'Etat n'existe plus ; un crédit 

prêt à naître, celui de la nation, n'existe pas encore 

C'est dans ces circonstances que la nation entière tourne 
ses regards vers le clergé. Il semble, d'après l'opinion du 
peuple, que le clergé doive combler l'abîme en s'y jetant 
lui-même ; il doit donner aujourd'hui tout ce qu'il peut 
donner ; que l'Assemblée nationale le détermine, il s'y 
soumettra. Les annales de notre histoire prouvent assez 
s'il a jamais refusé de venir au secours de la chose pu- 
blique. » Voulant conjurer, par un suprême effort, la dou- 
ble honte du vol et de la banqueroute, l'archevêque d'Aix 
offrit alors, au nom du clergé, de solder à l'instant les 
300 millions de dette exigible au moyen d'un emprunt 



I 



CAUSERIES HISTORIQUES. 35 

hypothécaire de 408 millions sur les biens ecclésiasti- 
ques. 

Mais que pouvaient les plus généreuses propositions, 
que pouvait la cause de la justice contre la coalition des 
jansénistes et des jacobins? « Les raisonnements les plus 
forts, les calculs les plus précis, l'éloquence la plus éner- 
gique ou la plus entraînante, tout échoua contre les pas- 
sions (1). » Le 2 novembre, jour des Morts, que lesbeaax 
esprits de la Révolution appelèrent le jour de la Mort 
du clergé, l'Assemblée, reculant devant un vol avoué, dé- 
créta, par une sorte d'euphémisme hypocrite, que les biens 
ecclésiastiques, pour concourir à l'acquittement de la dette 
nationale, seraient mis à la disposition de la Nation. 

€ Malgré les menaces d'une populace ameutée, dit M . l'abbé 
Sicard, le décret du 2 novembre se heurta à une très im- 
portante minorité, trois cent soixante-huit voix contre trois 
cent quarante-six, et encore quarante membres s'abstin- 
rent et la terreur en écarta trois cents de la séance (2).» 
Ces chiffres ne sont pas et ne peuvent pas être exacts. 
368 voix pour, 346 contre, 40 abstentions, 300 absents, cela 
fait un total de 1024 ; ce total ne répond nullement au chiffre 
des députés à l'Assemblée nationale, qui était de i214. 
Voici quelle fut la répartition des voix dans le vote du 
2 novembre : Députés présents : 954 ; pour le décret : 553; 
contre, 346; et 40 abstentions. 

Le premier pas était fait, les autres allaient suivre. Les 

(1) ChaUtabrâiid, Opbdon ntr la résolution relative au clergé, pro» 
noncée à la Chambre des pain le 10 férrier 1816. — Œuvres complètes, 
T. XXIII, p. 84. 

(2) Les Evéques pendant la Révolution, p. 181. 



36 CAUSERIES HISTORIQUES. 

Spoliateurs reviennent à la charge jusqu'à complète vic- 
toire. Un décret du 19 décembre 1189 ordonne une pre- 
mière vente de biens ecclésiastiques. Dans la séance du 
12 avril 1190, après avoir rappelé qu'il avait proposé, le 
31 octobre précédent, la fondation d'une banque hypothé- 
caire, dont le fonds social aurait suffi à couvrir largement 
et le déficit et l'insuffisance du budget pour les services 
publics, Mgr de Boisgelin fit la déclaration suivante : 
« Xoits renouvelons Voffre solennelle d'un emprunt de 
iOO millions, lequel serait autorisé, garanti, décrété et 
levé par l'Assemblée nationale, hypothéqué sur le clergé, 
qui en payerait les intérêts et rembourserait le capital 
par des ventes progressives, faites suivant les formes ca- 
noniques et civiles. Je remarque que ces ventes seraient 
indépendantes des ventes du domaine : ce qui ferait une 
ressource de 330 ou COO millions (1). » L'Assemblée ne 
veut rien entendre; elle écarte la proposition de l'arche- 
vêque d'Aix, et, par son décret du 14 avril, enlève complè- 
tement à l'administration du clergé les biens ecclésias- 
tiques, pour les confier aux départements et aux dis- 
tricts. Enfin, le décret du 14 mai 1790 achève la ruine en 
prescrivant la vente de tous les biens ecclésiastiques sans 
exception. 

La spoliation était consommée. Aussi bien il ne s'agissait 
pas, pour l'Assemblée, d'une question financière. Les 
Constituants ne pouvaient sérieusement douter que le 
clergé ne fût légitime propriétaire, ni que les 400 millions 
par lui offerts ne permissent à l'Etat de s'acquitter : mais 

(i) Moniteur du 13 %ytû 1790. 



CAUSERIES IUST0HIQUE8. 37 

la question pour eux était surtout politique et religieuse. 
Ils en voulaient moins à la bourse du clergé qu'à son indé- 
pendance et à son existence même. Un des principaux 
membres du côté gauche. Le Chapelier, dans la séance du 
2 novembre, en avait fait très claireraeni l'aveu: « Vous 
avez, disait-il, voulu détruire les ordres, parce que leur 
destruction était nécessaire au salut de l'Etat. Si le clergé 
conserve ses biens, l'Ordre n'est pas encore détruit . Le 
clergé offre des dons; redoutez ce piège. Il veut sortir de 
sa cendre pour se reconstituer en ordre... Il est impoliti- 
que que les grands corps aient des propriétés, » 

Après avoir défendu, comme c'était leur devoir, le pa- 
trimoine de l'Eglise, les évoques crurent de leur dignité, 
une fois la spoliation consommée, de ne point récriminer 
sur le fait accompli. Les prélats de l'Assemblée, ayant ap- 
pris qu'un laïque allait publier un ouvrage pour défendre 
la propriété ecclésiastique, remboursèrent les frais d'im- 
pression, et firent retirer le livre, pour ne point aggraver 
les difficultés ni attiser les haines. 

Les chapitres consacrés par l'abbé Sicard à cette grave 
question de la vente des biens du clergé se terminent par 
cette page éloquente : 

« Ainsi parlaient les vivants. Ah ! si les millions de do- 
nateurs de tous les siècles qui, confiants dans la pérennité 
de l'Eglise et dans « ces lois qui semblaient immortelles », 
croyaient pouvoir dormir à jamais leur dernier sommeil 
à l'abri des temples, des monastères, bercés en quelque 
sorte par les chants sacrés et les cérémonies saintes, si ces 
bienfaiteurs, réveillés en sursaut par la hache des démo- 
lisseurs, avaient pu secouer la poussière du tombeau, de 



38 CAUSERIES HISTORIQUES. 

quel accent ils eussent' renouvelé les excommunications, 
les anathèmes inscrits dans leurs testaments, contre ces 
profanateurs, venant ainsi anéantir leurs fondations avec 
les biens d'Eglise, et arrêter sur les lèvres du prêtre la 
prière séculaire qui montait vers Dieu pour le salut de leur 
âme (4)! » 

Dans le beau travail de l'abbé Sicard, étudié aux sources, 
plein de faits, de documents inédits ou peu connus, 
je signalerai pourtant une lacune. L'auteur n'a pas parlé 
des moyens qui furent employés pour peser sur les déci- 
sions de l'Assemblée nationale dans cette question de la 
vente des biens du clergé. Cette mesure avait été propo- 
sée, nous l'avons vu, dès le 8 août 1189; mais l'Assem- 
blée siégeait encore à Versailles . Les meneurs résolurent 
del'ajourner jusqu'au moment où l'on pourrait disposer 
des masses parisiennes (2). On commença par organiser 
dans la presse révolutionnaire un système de diffamation 
contre les évéques et le clergé. Les prêtres ne furent plus 
appelés que Calolim. On vendait au Palais-Royal, on dis- 
tribuait dans les rues des gravures représentant des inté- 
rieurs de monastères où les moines, entourés de tonnes 
d'or, dansaient avec des courtisanes sous les treilles des 
cloiires (3). Ensuite, on attira une masse de clubistes 
autour de la salle des séances, et on les chargea d'insulter 
et de menacer les ecclésiastiques. (4) Enfin, les tribunes 

(1) Lu Évégwt pendant la Récolution, p. 192. 

(2) Mémoirtt de Ferriéret, T. I, p. 357 

(3) Ccmillfl Decmouliiu, RévolvUions de France, T. I, p. 458. T. Il, 
p. 193, 328. 

(4) Aeteide$ Apôtres, T. V, p. 63. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 39 

furent occupées par les bandes soldées des jacobins, et 
leurs hurlements enlevèrent, le 2 novembre, le décret de 
spoliation (1). 

Au mois d'avril 1190, on eut recours aux mêmes mo- 
yens. Les Jacobins appelèrent de nouveau leurs bandes 
autour de l'Assemblée (2). A l'aide des tribunes, qui mê- 
laient leurs vociférations aux cris des députés du côté gau- 
che ; à l'aide des assassins, auxquels l'abbé Maury n'é- 
chappa que par un miracle (3), les adversaires du clergé 
obtinrent, le 14 avril, le décret qui remettait complète- 
ment les biens ecclésiastiques aux départements et aux 
districts. 

A l'action des tribunes venait se joindre celle des pam- 
phlets dits patriotiques, et ici encore j'exprimerai le 
regret que l'abbé Sicard n'en ait pas parlé. Chaque jour 
en voyait paraître plusieurs, et nul doute qu'ils n'aient 
contribué, pour une large part, à engager l'Assemblée 
dans une voie de plus en plus révolutionnaire. Je n'en 
citerai que deux. L'un est intitulé : Arrêt de la cour 
nationale du Palais-Iioyal de Paris. Il fut composé à 
l'occasion du décret du 13 avril 1790 concernant la 
religion et de la protestation signée par deux cent qua- 
tre-vingt-dix-sept membres de l'Assemblée, en tête des- 
quels figuraient trente-trois cvêgues. L'arrêt de la Cour 

(1) Histoire de* oatues de la Réooltttion française par Addphe Qra- 
oler de Ca«Mgoac. T. III, p. 181. 

(2) Actes des Apôtres T. Y, d* 147 p. 63. — Moniteur, téuiM da 13 
avril 1790, discours de M. de Foucault- 

(3) Voir dans les Réooltttions de Pratioe, T. U* p. 472 ana gravura 
rep résentant la maison de la rue 8aint«-Ann«, sur la toit de laquella 
l'abbé Maury, poursuivi par les assassins, s'était réfugié. 



40 CAUSERIES HISTORIQUES. 

nationale du Palais Royal déclare faux et écervelés les 
nommés Maury, Cazalès, Virieu, les évêques ou arche- 
vêques de Nancy (La Fare), de Clermont (Donnai), d'Aix 
(Boisgelin), etc ; ordonne « qu'ils auront la lête lavée 
et rafraîchie dans le bassin du Palais-Royal, qu'il leur sera 
donné à chacun trois douches sur l'occiput pendant trois 
jours consécutifs, et qu'ils seront préalablement saignés, 
purgés et médicamentés, et ensuite reclus et enfermés 
jusqu'à la clôture de la Constitution... » L'autre pamphlet, 
qui est également de 1790, a pour titre : Messe au Saint- 
Esprit à Voccasion du pacte fèdèratif, célébrée par V ar- 
chevêque d'Aix et chantée par Vabbé Maury, grand 
chantre du parti aristocratique, suivie d'oraisons sur le 
même sujet faites par saint Louis XVI, (1) ci-devant roi 
de France, et par sa femme Marie-Antoinette : Voici ce 
qu'on fait dire à Mgr de Boisgelin, au Gloria in excelsis : 
€ Gloire à vous, ù roi de France, si vous parvenez à 
détruire les projets désastreux des ennemis de la religion, 
du trône et de l'ordre ! Gloire aux hommes de bonne vo- 
lonté qui, pour ramener la paix, massacreront les confédé- 
rés qui, dans leur ivresse insolente, vont jurer d'être nos 
ennemis !... Si vous livrez le scélérat Necker à la ven- 
geance des lois qui punissent le parricide, nous vous ren- 
drons grâce d'être sorti de la léthargie dans laquelle cet 
odieux personnage vous avait plongé. Roi d'un grand 
peuple, petit-fds de Henri IV, de Louis XIV, ô vous qui 
pouvez tout, si vous voulez vous joindre à votre 

(1) Remarquez c« oi-devant en 1790, car telle est bien la date du 
pamphlet, publié quelques jours avant la fête de la Fédération au Champ 
de Mars (U juillet 1790). 



CAUSERIKS HISTORIQUES. 41 

noblesse, à vos parents, à d'Artois, Contiet Bourlion, pour 
elTacer de-dessus la terre fortunée qui est votre héritage, 
les ambitieux qui veulent se l'approprier sous le titre 
insidieux de défenseurs de la libertî\ frappez les d'Or- 
léans, les Sillery, et tous leurs amis, du glaive que Dieu 
a mis dans vos mains pour punir les scélérats qui osent 
braver et les rois et l'Eglise... » 

La scène de l'offertoire est plus odieuse encore, avec les 
prières pour la bénédiction des poignards. L'archevêque 
d'Aix, après avoir béni, consacré un grand nombre de poi- 
gnards, et les avoir distribués aux assistants, dit : 

t Que ces poignards, consacrés pour venger notre in- 
jure et celle de notre auguste monarque, deviennent dans 
vos mains les instruments de notre gloire et de notre 
splendeur ; que le sang impur qu'ils feront répandre 
cause une telle épouvante à toutes les nations, qu'elles 
redoutent notre puissance et nous révèrent à jamais. 
Ainsi soit-il (1). » 



IV. 



La seconde partie du volume de l'abbé Sicard est con- 
sacrée à la constitution civile du clergé. Ici l'intérêt du 
récit grandit encore. Il grandit avec le péril de l'Eglise, 
et aussi avec l'admirable attitude de l'épiscopat. Tout à 
l'heure il s'agissait de savoir si l'Eglise serait riche, si 
elle serait puissante : la question a été résolue par sa ruine 

(i) Le Cardinal de Boisgelin, par M. René Kenriller. 1886. 



42 CAUSERIES HISTORIQUES. 

politique et financière. Maintenant il s'agit tout simplement 
de savoir si elle sera. 

La constitution civile du clergé était le dernier acte de 
la savante campagne menée contre l'Eglise. On avait sup- 
primé le clergé comme ordre politique. On lui avait enle- 
vé ses biens. Restait à pénétrer dans son organisation in- 
térieure, à faire une nouvelle église et un nouveau clergé. 
L'assemblée n'hésita pas à le faire. Elle vota une sé- 
rie de mesures qui se peuvent ramener, en négligeant les 
détails, aux cinq points suivants : 

l" Les circonscriptions de tous les diocèses et d'un cer- 
tain nombre de cures seraient modifiées. Chaque dépar- 
tement formerait un évéché, et les administrations, soit 
en supprimant des paroisses, soit en modifiant des terri- 
toires, feraient des fidèles une répartition nouvelle quand 
la chose leur paraîtrait opportune, 

2** Un décret fixerait le traitement en argent des mi- 
nistres du culte. 

3° Les Evoques seraient nommés par les mêmes élec- 
teurs que les députés et les conseillers chargés d'adminis- 
trer le département. Les curés seraient nommés par les 
électeurs appelés à choisir les conseillers du district. 

4° Tous les chapitres étaient abolis. Le Conseil des 
évéques était composé d'un certain nombre de prêtres 
appelés vicaires épiscopaux, qui étaient en même temps 
vicaires de la cathédrale, devenue une paroisse dont 
l'évéque était le curé. 

o" Un serment prêté par tous les nouveaux titulaires, 
désignés au moyen de l'élection, assurerait leur adhésion 
au nouvel ordre de choses. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 43 

Sur les deux premiers points il n'aurait pas été impos- 
sible d'arriver à une entente avec le Saint-Siège. Ils ont été 
admis plus tard par le Concordat. Mais les trois autres 
points renfermaient une violation complète de la disci- 
pline de r Eglise. Ils séparaient violemment l'Eglise de 
Franc e de l'Eglise de Rome. Ils privaient le clergé de son 
chef et défenseur naturel, et le livraient sans défense au 
pouvoir civil, t La nation gouvernant désormais la reli- 
gion comme tout autre service public, l'Eglise absorbée 
par l'Etat : voilà, dit très bien M. l'abbé Sicard, la Révo- 
lution opérée par la nouvelle constitution du clergé. » 

Les derniers articles en furent votés le 12 juillet 1190. 
Si les évoques s'étaient soumis, c'était le schisme. En ré- 
sistant, ils ont sauvé l'unité religieuse en France. La ques- 
tion était trop au-dessus des fidèles pour exciter leur ar- 
deur. Les curés étaient trop dans la Révolution, trop en- 
traînés vers le serment, — la minorité importante qui le 
prêta le prouve assez — pour opposer au schisme une 
barrière invincible. Le salut vint de l'épiscopat. 

Les évoques résistèrent avec une inébranlable fermeté. 
Tous formulèrent avec énergie, dans les mandements 
adressés à leurs diocésains, leurs convictions et leurs réso- 
lutions. De leur côté, les prélats députés à la Constituante 
signèrent, le 30 octobre 1190, une Eocposition des prin- 
cipes de r Eglise de France sur la constitution civile du 
clergé, écrit puissant qui réduisait à néant tous les so- 
phismes du comité ecclésiastique. Il était l'œuvre de Mgr de 
Boisgelin. Cette publication irrita d'autant plus les meneurs 
qu'ils étaient plus embarrassés pour y répondre. Ils vou- 
lurent arrêter le mouvement de réaction qui se dessinait 



44 CAUSERIES HISTORIQUES. 

dans plusieurs provinces. Le décret du 27 novembre en- 
joignit à tous les ecclésiastiques en fonctions de prêter 
serment à la constitution civile, sous peine d'être rempla- 
cés. Ce décret était presque aussi grave que celui du 12 
juillet. Il faisait passer dans les faits une loi qui aurait pu 
rester longtemps dans la théorie. Il donnait le signal de 
la persécution religieuse. 

Toute cette seconde partie du volume de M. l'abbé Sicard 
me parait bien près d'être parfaite. Tout au plus oserai-je 
ici encore regretter l'absence de quelques-uns de ces 
petits faits qui projettent parfois sur les hommes et les 
choses d'une époque une si vive lueur. J'en donnerai un 
exemple. Le Pape Pie VI avait envoyé, le 10 mars 1791, à 
S. E. M. le cardinal de la Rochefoucauld, M. l'archevêque 
d'Aix et les autres archevêques et évéques de l'Assemblée 
nationale de France, un bref portant condamnation de la 
Constitution civile. Un second bref, celui du 13 avril, 
vint bientôt confirmer le premier. Il fut répandu à Paris 
le 3 mai. Le 4 mai, une société « patriotique » se réunit 
dans le jardin du Palais-Royal, où fut dressé un manne- 
quin représentant le pape. « Là, dit le rédacteur des 
dévolutions de Paris, un membre de la Société a lu un 
réquisitoire, dans lequel, après avoir notifié les intentions 
criminelles de Joseph-Ange Braschi, Pie VI, il a conclu à 
ce que le mannequin qui le représentait fût brûlé, et les 
cendres jetées au vent, toutefois après lui avoir ôté sa 
croix et son anneau. Le même réquisitoire portait qu'à 
l'égard du sieur Uoyou (1), il serait représenté par une 

(1) L'abbë Royou, l'éloquent et courageux rédacteur de VAmi du roi. 



I 



CAUSERIES HISTORIQUES. 45 

liasse de son libelle périodique, et qu'après avoir été im- 
bibée dans la fange, elle serait également réduite en cen- 
dres. Il a été pleinement fait droit sur le réquisitoire. 
L'effigie du pape, son bref en main, et la représentation de 
Tabbé Hoyou, tout a été brûlé aux acclamations des spec- 
tateurs (i). » 

Après cela, j'ai peut-être tort de m'attarder ainsi aux 
peins faits, surtout à propos d'un livre comme celui de 
l'abbé Sicard. Certes, il en est peu où l'auteur ait eu à 
ii-aiter un sujet si grand, si intéressant, si dramatique. Ici 
le drame est d'autant plus saisissant qu'il ne se passe 
pas seulement dans les faits : il se déroule principale- 
ment dans les consciences. En même temps qu'il a pour 
cadre l'époque la plus tragique de notre histoire, il met 
en jeu les plus hautes questions et les plus délicates, 
celles qui touchent à la foi, à la religion, à l'âme même 
de la patrie. M. l'abbé Sicard n'a pas été au-dessous d'un 
tel sujet. Je suis heureux de saluer dans son livre 
l'œuvre d'un historien, d'un écrivain, d'un prêtre. 

(1) Rtfcolutiotu de Parù^ T. \II1, p. 186. 



III. 



LE PATRIOTE PALLOY 
ET L'ORATEUR DU PEUPLE GONCHON (1). 



Le conseil municipal de Paris a créé, il y a quelques 
années, un cours d'histoire de la Révolution. M. Bour- 
geois, ministre de l'instruction publique, ne s'est pas fait 
faute de donner à cette chaire la consécration officielle et 
de l'assimiler aux autres chaires de la Faculté des lettres . 
Le conseil municipal et le ministre ont eu raison, à leur 
point de vue. Mais est-ce que leur conduite ne nous trace 
pas celle que nous devons tenir à notre tour ? Les écri- 
vains conservateurs se refuseront-ils encore longtemps à 
comprendre que, s'il est une tâche urgente, nécessaire 
entre toutes, c'est de rétablir la vérité sur les hommes et 
les choses de la période révolutionnaire? Si l'heure n'est 
pas encore venue de faire une histoire générale de la Révo- 
lution, préparons-en du moins les matériaux pour celui 
qui sera digne de l'écrire un jour. Que chacun étudie à 
fond un point spécial, un homme, un épisode, et en fasse 
une monographie exacte, complète, définitive. Ainsi avait 

(1) Le Patriote Paîloy et rexploitation de la Bastille, — L'Orateur 
du peuple Gonchon, p«r Victor Foamel. Un vol. iQ-8, Ilooorë Champion, 
«iitoar, 9, quai Vcdtairs. 1892. 



48 CAUSERIES HISTORIQUES. 

fait, l'an passé, M. Victor Fournel, avec ses deux volumes 
sur les Hommes du 14 Juillet et sur V Evénement de 
Varennes. Celui qu'il nous donne, cette année, sur le 
Patriote Palloy et YOrateur du peuple Gonchon n'est ni 
moins neuf ni moins intéressant. 



I. 



Le patriote Palloy n'a été qu'un comparse dans le drame 
de la Révolution; mais nul n'a fait plus d'efforts pour 
se pousser aux premiers plans ; nul ne s'est donné plus 
de mouvement pour se faire remarquer à côté des grands 
rôles. En personne plus qu'en ce remuant et encombrant 
personnage ne se résume mieux le type du civisme in- 
tempérant, du patriotisme en dehors, de la médiocrité 
parvenant à s'imposer par l'intrigue, par la réclame, par 
le bruit; le type du mouvement stérile, de la déclamation 
creuse, de la mobilité perpétuelle, se pliant successive- 
ment à toutes les opinions, embrassant tour à tour toutes 
les causes, les tenant pour justes et patriotiques aussi 
longtemps qu'elles sont triomphantes. 

Ces ambitieux, ces vaniteux, ces médiocres s'appelaient 
alors légion. Ils remplissaient la ville et les faubourgs ; ils 
pullulaient en province. Et c'est pourquoi M. Victor Four- 
nel a eu raison de consacrer une étude approfondie au 
personnage qui les représente le mieux et qui est vrai- 
ment le spécimen du genre, 

Pierre-François Palloy était né à Paris le 23 janvier 
1755. Fils d'un marchand de vin, il épousa, le l*"^ février 



CAUSERIES HISTORIQUES. 49 

niO, Mlle Robillot, fille d'un maitre maçon. Son beau- 
père lui céda sa clientèle; il fut reçu maître au mois 
d'août de la même année ; il avait titre d'entrepreneur 
des bâtiments du roi au département de la vénerie, et il 
exerçait sa profession sans avoir jamais fait parler de lui, 
quand la Révolution éclata. 

La Bastille une fois prise, et prise sans lui, puisque 
M. Fournel a vainement cherché son nom sur la liste 
officielle des vainqueurs, Palloy comprit aussitôt la force 
du mouvement qui allait se produire en faveur des vain- 
queurs et contre la prison-forteresse. Il entrevit nette- 
ment, dès le premier jour, ce que sa démolition pour- 
rait devenir entre les mains d'un habile homme tel que 
lui, toute l'importance et tout le profit qu'il ne manque- 
rait pas d'en retirer. 

Dès le 14 juillet, il installe ses ouvriers à la Bastille; 
le 15, de lui-même, sans ordres, il commence à la démo- 
lir, comme si elle eût été sa chose, son bien propre. Le 
16 au matin, il écrit aux membres du corps électoral sié- 
geant à l'hôtel de ville pour les prier de joindre à leur 
proclamation un ordre de continuer la démolition, les assu- 
rant de son exactitude, de sa fermeté, de son zèle, et s'en- 
gageant à ne jamais signer que Palloy, patriote. Jamais 
engagement ne sera plus fidèlement tenu. On avait alors 
le patriote Gorsas, rédacteur du Courrier de Versailles^ le 
patriote Moustache (L. Boussemart), le patriote sans 
moustaches (Charles Boussemart). Tous ceux qui préten- 
daient avoir eu part au grand événement du 14 juillet se 
nommaient les patriotes de 89. Bref, le mot était à la 

4 



50 CAUSERIES HISTORIQUES. 

mode; mais il resta surtout la propriété de Palloy et de- 
meura inséparable de son nom. Ce puffîste, après avoir 
dupé la Révolution, est en train de duper la postérité. 
Apres plus d'un siècle, on dit encore : le patriote Palloy. 

Un autre maçon se serait peut-être contenté de l'hon- 
neur et du profit attachés à la démolition de la Bastille ; 
Palloy eut une idée qui portait plus loin : c'était d'ac- 
quérir à bon compte les matériaux provenant de la démo- 
lition, et d'entreprendre en grand, dans un vaste hangar 
construit sur l'une de ses propriétés (rue des Fossés- 
Saint-Bernard, 20) l'exploitation [)atriotique des débris de 
la vieille prison. 

La Bastille recouvrait une superficie de deux tiers 
d'arpent; les tours avaient quatre-vingt-seize pieds de 
hauteur de la base au sommet; les murs, six pieds et 
demi d'épaisseur. Une seule des tours (et il y en avait 
huit) pouvait fournir de quoi peupler tout le royaume 
de souvenirs. 11 y avait là non seulement des pierres, mais 
du fer, du bois, du marbre. Avec Palloy, rien ne sera 
perdu ; et si la France ne peut tout absorber, le reste de 
l'Europe est là, et même l'Amérique. 

H imagina tout d'abord de fabriquer un grand nombre 
de petites bastilles reproduisant très exactement la forte- 
resse démolie : l'enceinte, les deux ponts-levis, les huit 
tours, les quinze canons, les tas de boulets, les drapeaux, 
la cour des cuisines et la grande cour avec leurs princi- 
paux détails. C'est sous cette forme que son idée devait 
obtenir le [)lus de succès, et faire le plus de bruit. Lors- 
que le décret du 13 janvier 1790, eut divisé la France en 
83 départements, il résolut d'envoyer solennellement à 



CAUSERIES HISTORIQUES. 51 

chacun d'eux une de ses réductions de la Bastille, ainsi 
qu'aux districts et aux communes importantes. 

Pour présider à leur remise entre les mains des auto- 
rités, Palloy organisa une troupe de commis-voyageurs, 
qu'il décora du titre d'Apôtres de la liberté. Il les munit 
d'instructions où se trouve ce trait caractéristique : « Ne 
rien oublier de ce qui peut être utile à la chose publi- 
que et aux intérêts de Palloy. » 

Mais ce n'était là qu'un début. Bientôt, sur toute la sur- 
face du royaume, aux champs comme à la ville, il pleut 
des pierres de la Bastille. Palloy fabrique d'ailleurs avec 
ses matériaux les objets les plus rares et les plus impré- 
Nus : non seulement des bustes, médaillons ou statuettes, 
mais des cornets, des tabatières, des presse-papiers, des 
bonbonnières, des encriers, des bijoux. 

Ce maçon est le plus infatigable des scribes. Tout lui 
est matière à brochures, lettres ou affiches. Tout lui est 
prétexte à exhibition. 11 est de tous les deuils et de toutes 
les fêtes. On ne peut plus maintenant vivre ou mourir 
sans lui. Libre aux gens sensés, s'il en reste encore, de 
le trouver ridicule; il n'en est pas moins venu à ses fins. 
La France entière le connaît, il est célèbre, populaire : 
il est le patriote Palloy \ En temps de révolution, il 
arrive parfois que les imbéciles, comme les coquins, 
(deviennent des personnages. 

On devine sans peine le parti que M. Victor Fournel a 
^ré de ce grotesque, et quel amusant portrait il en a su 

icer. Ce lui est une occasion de peindre au naturel et 
la vif un des côtés de la Révolution à ses débuts, le côté 
tableur, théâtral, charlatanesque. Aux détails piquants, 



52 CAUSERIES HISTORIQUES. 

qui abondent, se mêlent, à l'occasion, de sérieux ensei- 
gnements. Palloy n'était pas un méchant homme. Avant 
le 14 juillet, c'était un honnête maçon et un bon père 
de famille. Après le 14 juillet, la politique s'empare de 
lui, la vanité le grise, l'ambition l'égaré et, un jour, elle 
le conduit jusqu'au crime. 

Depuis le commencement de la Révolution, il suivait 
les événements avec la bonne foi d'une girouette, incapa- 
ble de résister au plus léger souffle de vent. Dans la 
journée du 20 juin (1192), qui fut la préface du 10 août, 
il n'avait pas manqué de marcher en compagnie des hom- 
mes du 14 juillet, toujours les premiers dans les mou- 
vements révolutionnaires et se groupant, au point de 
départ, sur la place de la Bastille. Avec eux, il défila 
devant l' Assemblée. Au 10 août, son rôle fut plus 
important. Dans son Histoire de la Révolution du 10 
août, Peltier le nomme, avec Maillard, Santerre, Panis et 
Gonchon, parmi les agitateurs et les directeurs ordi- 
naires du faubourg Saint-Antoine. « Hanriot, Landrieux 
et moi avons forcé que l'on marchât, dit Palloy lui-même. 
La section des Tuileries m'a vu agir. » Mais là ne se 
borna point sa p arlicipation aux événements de cette 
journée. 

Le commandant Carie, longtemps chef de bataillon de 
la garde nationale (section Henri IV) (1) et passé avec le 
même grade dans la gendarmerie de Paris, était un an- 
cien ami de Palloy. Lui aussi avait connu la popularité, 
n'épargnant ni les manifestations, ni les banquets frater- 

(1) Carie était orftvre sur le Pont-Neuf. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 53 

nels, ni les offrandes patriotiques. Mais il avait fini par 
trouver qu'on allait trop loin. Depuis ce jour, il s'était 
rangé hautement du côté du roi. Il était un des officiers 
qui avaient montré le plus de détermination au 20 juin. 
Pendant presque toute la journée du 10 août, il était resté 
à la porte de la loge du Logographe, veillant sur les jours 
de la famille royale. Tout à coup un grand bruit se fait 
entendre dans le passage des Feuillants ; Carie sort pour 
s'informer. Mais à peine a-t-il paru dans les couloirs 
qu'il est saisi et entraîné dans la cour des Feuillants, où 
ses gendarmes tirent à bout portant deux coups de fusil 
sur leur chef et le manquent. L'épée à la main, il se fait 
jour jusqu'à la rue Saint-Honoré. Excédé de fatigue et 
traqué par la foule, il aperçoit son ami Palloy et se pré- 
cipite vers lui, en le suppliant de le protéger. Pour toute 
réponse, Palloy l'étend à ses pieds d'un coup de pisto- 
let. 

Dans les première jours de septembre, Palloy partit 
pour la frontière avec quelques-uns de ses ouvriers, des 
volontaires de sa section et une certaine quantité de pier- 
res de la Bastille ; il resta à l'armée un peu plus d'un 
mois, le temps d'y commettre une nouvelle lâcheté et un 
nouveau crime. 

Le 3 octobre 1792, à Ville-sur-Retourne (département 
des Ardennes), quatre chasseurs de l'armée prussienne 
étaient venus remettre leurs armes et demander à être 
incorporés dans l'armée française. Conduits à Rethel, 
trois d'entre eux s'étaient engagés dans le 10* dragons ; 
le quatrième s'était mis en qualité de chirurgien à la dis- 
position du général Chazot. Deux bataillons de volon- 



5i CAUSERIES HISTORIQUES. 

taires parisiens, le Mauconseil et le Républicain, étaient 
alors à Rethel sous les ordres du général. Palloy com- 
mandait le Répubrcain. Il fait saisir pendant la nuit les 
quatre déserteurs, prussiens, les accable de mauvais trai- 
tements et leur dit : « J'ai promis d'envoyer quatre tètes 
d'émigrés à Paris ; j'y enverrai les quatre vôtres, cachetées 
dans des boîtes de plomb avec de l'eau-de-vie. » Le len 
demain, Chazot fait battre la générale et ordonne de mar- 
cher à l'ennemi qui se montre à deux lieues de la ville. 
Les volontaires parisiens refusent de marcher, arrachent 
les quatre déserteurs de la maison oii ils étaient détenus, 
les traînent sur la place de la maison commune, les égor- 
gent et dansent la carmagnole autour des cadavres. A la 
nouvelle de ce meurtre, Dumouriez ordonna de faire enle- 
ver au bataillon le Républicain ses armes, ses canons, 
ses habits et ses drapeaux, afin de le contraindre à livrer 
les coupables. Le reste du bataillon devait être licencié 
et tenu d'aller se représenter devant sa section. Le batail- 
lon Mauconseil, moins compromis, devait rester jusqu'à 
nouvel ordre en dehors de Mézières, dans un cantonne- 
ment très resserré. 

Le récit de cette campagne du patriote à la tète du 
bataillon le Républicain forme un des plus curieux chapi- 
tres de l'étude de M. Victor Fournel. Je regrette seulement 
que l'auteur ne se soit pas étendu davantage sur le massa- 
cre des quatres déserteurs et sur le rôle de Palloy dans 
celte circonstance. L'épisode méritait qu'on s'y arrêtât (1). 

(l) Voir Mortinier-Ternauz, Histoire de la Terreur t. IV, p. 171 et 
wi»., et râppeodice IV, tur les qttatre déserteurs émigrés massacrés à 
Rethel. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 55 

En 93, Palloy se mit naturellement à Ja hauteur des 
événements. II n'est plus question dans sa correspon- 
dance (et il écrit à tout le monde) que du glaive de la loi 
et du couteau national. * Point de pitié pour les scélérats ! 
Main-basse sur les brigands ! Livrons-les aux tribunaux !» 
Maintenant il signe : le républicain Palloy. 

A la murl de Marat, il se multiplie pour les funérailles 
de l'Ami du peuple : il décore l'église des ci-devant Cor- 
deliers ; il fournit des tentures tricolores de son inven- 
tion ; il offre des inscriptions gravées sur des pierres de 
la Bastille, pour remplacer celles de la rue des Cordeliers 
et de la place de l'Observatoire, qui doivent s'appeler 
désormais du nom de Marat. 

La République place le divin Marat sur ses autels. Le 
répertoire des fêtes de la Révolution s'enrichit d'un nou- 
vel article : l'inauguration des bustes de l'Ami du peuple. 
Palloy se fait lentrepreneur en titre du nouveau culte : 
il fournit des pierres de son magasin patriotique pour 
supporter les bustes, et il va quelquefois jusqu'à com- 
poser lui-même les inscriptions. 

Il était un ardent moraliste ; il avait laissé égorger sous 
ses yeux, par ses soldats, quatre malheureux jeunes gens. 
Il avait lui-même cassé la tête à un de ses amis, coupable 
de n'être pas patnole à sa façon ; mais tout cela, on 
le pense bien, ne l'empêchait pas d'être un homme sen- 
sible, le modèle des époux et des pères de famille. Il en 
donna surtout la preuve le jour où sa fille, la citoyenne 
Louise-Charlotte Palloy, fut en Age de se marier. Le il 
messidor an IV, parut une brochure où il annonçait urbi 
et orbi la grande nouvelle, traçait un éloge irrésistible 



56 CAUSERIES HISTORIQUES. 

de la citoyenne Louise-Charlotte et convoquait à son de 
trompe les prétendants à sa main : Un républicain fran- 
çais, père d'une respectable fille, aux citoyens directeurs ^ 
ministre de la guerre et généraux en chef des armées 
de la République ; tel est le titre de cette impayable 
élucubralion qui, à elle seule, suffirait à le peindre tout 
entier. Il invite les généraux à lui envoyer des candidats. 
€ Lors de leur arrivée, ils trouveront un logement chez 
moi, et lorsqu'ils seront réunis tous à ma table, le choix 
que fera ma fille sera le mortel heureux qui la possédera, 
si sa conduite future répond à celle passée. Que ne puis- 
je vous posséder vous-mêmes ? Vous augmenteriez cette 
fête vraiment féerique. Nous porterons toujours, en 
votre absence, un coup à votre santé et à la Républi- 
que. » Ce Palloy avait décidément toutes les vertus hospita- 
lières. 

« Ma demande, disait-il encore, se restreint à un nombre 
déterminé, savoir : un candidat de la part de chaque 
directeur, un du ministre et de chaque général en chef. 
Ceux des militaires qui n'auront pas la pomme n'en se- 
ront pas moins mes amis pour la vie, et pourront rester 
chez moi quinze jours pour se délasser de leur voyage ; 
je les défrayerai de leur route, en leur offrant 300 livres 
numéraires pour chacun d'eux.» 

L'appel de Palloy fut entendu. Le 5 fructidor an V, 
Louise-Charlotte épousait, « sous les auspices de la Di- 
vinité et de la loi », Antoine-François Monvoisin, capi- 
laino, aide de camp du général de division Hadry. Palloy 
dut marquer ce jour d'une pierre blanche. 

Treize jours plus tard, le pa<no/e avait une autre grande 



CAUSERIES HISTORIQUES. 57 

joie. II assistait au 48 fructidor. Coup d'Etat, suppres- 
sion de toutes les libertés, déportations, mises hors la 
loi : rien ne manquait de ce qui pouvait réjouir le cœur 
d'un patriote et d'un républicain. Palloy célébra donc 
cette nouvelle journée comme il avait célébré toutes les 
autres depuis le 14 juillet. Il essaiera bien encore de cé- 
lébrer le 18 brumaire ; mais cette fois ce sera peine per- 
due. Avec Napoléon, le rôle de l'Homme-Bastille est fini ; 
il n'y a plus de place pour ce grotesque. Jusqu'à la fin 
de sa vie, — et il vivra encore trente-cinq ans — , il con- 
tinuera de s'agiter sans repos, sans trêve ; il multipliera 
ses adhésions, ses placets, ses requêtes en prose et en 
vers, an premier consul, à l'empereur, à l'impératrice 
Joséphine, à l'impératrice Marie-Louise, au roi de Rome, 
à Louis XVin, à Charles X, à Louis-Philippe. Le ^janvier 
1833, il offrait au roi « son plan, fait quarante-deux an- 
nées auparavant, pour l'embellissement de la place de la 
Bastille » . L'année suivante, il publiait : Foi et hommage 
réitérés à Louis- Philippe, roi des Français, avec un por- 
trait du duc de Montpensier et un récit de son entrevue 
avec le roi, la reine et le duc d'Orléans, le l"" janvier 1834, 
où il avait profité de son service comme volontaire pour 
offrir l'hommage de son dévouement à Sa Majesté : t C'est 
mon premier serment », ajoute Palloy avec une candeur 
d'effronterie prodigieuse. Il mourut à Sceaux, le 19 jan- 
vier 1835. Le sous-préfet, la garde nationale de Sceaux 
et une députation de francs-maçons assistèrent à ses fu- 
nérailles ; le F. * . Collin prononça un discours h la lou- 
ange du maçon qui avait atteint le haut grade de souve- 
rain-prince Rose-Croix dans la société des Amis de la 



58 CAUSERIES HISTORIQUES. 

jeunesse et de l'humanité. Sauf cette petite fête locale, 
la mort du patriote Palloy passa complètement inaperçue. 
Ni le National, ni le Courrier français n'en firent 
mention. Le Constitutionnel lui-même ne versa pas un 
pleur sur son mausolée. 

C'est la première fois qu'un travail de longue haleine est 
consacré à faire revivre, en la replaçant dans son cadre, 
cette physionomie vaniteuse et loquace, d'une originalité 
naïve et baroque, d'une vulgarité bruyante, d'une incon- 
sistance fanfaronne, mais résumant en elle, comme un 
type, tout un côté de la Révolution et toute une race de 
révolutionnaires. Sur sa tombe, où l'herbe et l'oubli com- 
mençaient à croître, M. Victor Fournel vient de placer une 
pierre comme il les aimait, avec force détails et inscrip- 
tions. — Seulement, ce n'est pas une pierre de la Bastille. 



II 



La seconde partie du volume de M. Fournel n'est pas 
moins curieuse que la première. Une étude sur Gonchon, 
lorateur du faubourg Saint-Antoine, était d'ailleurs l'an- 
nexe naturelle d'une biographie de Palloy. Tous deux se 
rattachent étroitement à l'histoire de la Bastille; celui-ci la 
<lémolit et en exploita les reliques ; celui-là fut l'organe en 
litre des hommes du 14 juillet, dans toutes leurs démons- 
trations et revendications. L'un et l'autre, en leur sphère 
subalterne, furent des types curieux et complets de la 
phraséologie révolutionnaire; tous deux ont joui d'une 
renommée et d'une influence qui doit leur garder un coin 



CM'SKRIES HISTORIQUES. 59 

dans l'histoire et un chapitre dans la chronique de la Hi>- 
volution. 

Lors de la prise de la Bastille, Gonchon était ouvrier 
dessinateur en soie dans le faubourg Saint-Antoine. Ardent, 
beau parleur, taillé en hercule, il ne tarda pas à devenir 
l'un des harangueurs écoutés et l'un des meneurs du fau- 
bourg. Bientôt, ce fut lui, le « brave Gonchon », «jui fut 
investi du soin de conduire à la barre de l'Assemblée, dans 
toutes les grandes circonstances, les hommes du 14 juillet 
et de porter la parole en leur nom. Ces parades qui, à dis- 
tance, nous semblent ridicules, ont exercé sur les événe- 
ments une action considérable. On connaîtra mal l'Assem- 
blée constituante, aussi bien que la législative ou la Con- 
vention, tant que nous ne posséderons pas deux chapitres 
essentiels, qui fontaujourd'liui complètement défaut: l'un 
sur les tribunes publiques, — l'autre sur les députations 
qui, chaque semaine, défilaient à la barre. Je regrette que 
M. Victor Fournel, si bien armé pour l'écrire, ne nous ait 
pas donné au moins une esquisse de ce dernier chapitre : 
l'importance de son héros en eût été singulièrement rele- 
vée; et c'eût été justice, car décidément ce Gonchon était 
autre chose qu'un vulgaire comparse, Palloy ne lui allait 
pas à la cheville, comme en fait foi \e Moniteur lui-même. 
Dans la Table alphabétique du Moniteur de 1787 jusquà 
l'an VIII de la république (1199), Palloy, dit le Patriote, 
occupe à peine une demi-page, tandis que Gonchon, ora- 
teur du faubourg Saint- Antoine, remplit une page en- 
tière. 

Le « brave » Gonchon était à sa manière une espèce de 
Mirabeau. Il avait une voix de stentor et des poumons de 
bronze ; pris au dépourvu, obligé d'improviser, il ne s'en 



60 CAUSERIES HISTORIQUES. 

tirait pas plus mal qu'un autre ; mais il faisait faire ses 
grands discours et se contentait de les débiter. Seulement, 
tandis que Mirabeau avait sous ses ordres tout un atelier 
d'écrivains, un seul fournisseur suffisait à Gonchon, qui 
ne parlait, lui, que dans les grandes occasions. Ce fournis- 
seur était un journaliste nommé Fourcade, homme intelli- 
gent et instruit, qui entra plus tard dans les consulats, 
composa de remarquables travaux géographiques et ar- 
chéologiques, et devint membre de l'Institut. Les harangues 
qu'il composa pour Gonchon sont loin d'être sans valeur, 
et elles produisaient un effet considérable ; mais, comme il 
restait dans la coulisse, on en attribuait tout l'honneur 
à celui qui les prononçait. Aussi le nom de Fourcade 
était-il alors aussi inconnu que celui du pasteur Reybaz, 
l'auteur du fameux discours de Mirabeau sur les assignats. 

Dans toutes les histoires de la Révolution, Gonchon est 
représenté comme un ardent Jacobin. Il l'était en effet ; 
mais ce qu'on ne savait pas, ce que M. Fournelnous ap- 
prend, c'est que le fougueux orateur du faubourg Saint- 
Antoine appartenait au parti de la Gironde. 

Tandis que Fourcade écrivait dans le Courrier de Gor- 
sas, Gonchon lui-même écrivait dans la Sentinelle de Lou- 
vet. Or, la feuille de Louvet, comme celle de Gorsas, 
étaient des feuilles girondistes. Condorcet, l'un des chefs 
de la Gironde, écrivait au « patriote Gonchon » pour le féli- 
citer de ses sentiments et de ses idées. « Vous m'avez con- 
solé, lui disait-il, quand j'ai vu que ceux à qui leurs ser- 
vices, leur courage, leur patriotisme devaient donner 
le plus d'empire, prêchaient la doctrine la plus vraie, 
la plus utile. » 



CAUSERIES HISTORIQUES. 61 

S'il était une mesure qui dût trouver peu de faveur au> 
près des hommes du faubourg Saint-Antoine, c'était la 
création d'une garde départementale, proposée par Buzot 
dans la séance du 24 septembre 1192. Gonchon trouva 
cependant moyen de l'appuyer. Il marchait en tout d'ac- 
cord avec les membres de la Gironde, ou, comme on disait 
alors, du « parti Brissot. » M. Victor Fournel a public de 
très curieuses lettres, qui ne laissent à cet égard aucun 
doute. Elles sont écrites à Mme Roland par un des agents 
les plus actifs du ministère de l'intérieur, le sieur Gadolle. 
C'était lui qui était chargé de circonvenir Gonchon et 
de le maintenir dans la bonne voie. Il y réussit sans trop 
de peine. Après la chute des Girondins, l'orateur du peu- 
ple fut dénoncé par la section Bonne-Nouvelle. Le Comité 
de sûreté générale arrêta, le 8 septembre 1703, qu'il serait 
gardé à vue par un gendarme, jusqu'à ce qu'on eût obte- 
nu sur son compte les renseignements nécessaires. Ce 
gendarme l'accompagnait partout, mais en habit civil. 
Les purs étaient offusqués de ces ménagements, et ils ré- 
clamèrent. Dans la séance du 21 septembre, un membre du 
club des Jacobins se plaignit amèrement de ce privilège ac- 
cordé à un homme qui était un des plus dangereux enne- 
mis du peuple et qu'il caractérisait en ces termes: < Vous 
connaissez tous le ci-devant patriote Gonchon, orateur 
rolandisè et payé par \e parti Irrissotin pour délibérer en 
sa faveur. Il a été arrêté et mis en prison, mais relâché 
ensuite sur sa parole, et dans ce moment Gonchon se pro- 
mène, jouissant, comme un monsieur, de tous les privi- 
lèges qu'on avait coutume de leur prodiguer, suivi d'un 



62 CAUSERIES fflSTORIQUES. 

gendarme qui, pour ne pas déshonorer M . Gonchon, est 
en habit bourgeois. » 

Que le « brave » Gonchon ait été un simple Girondin, 
voilà qui est maintenant hors de doute. Qu'il ait été en 
même temps un fougueux révolutionnaire, un ardent Jaco- 
bin, un véritable énergumène, cela n'est pas douteux non 
plus. En cela aucune contradiction, rien qui ne se con- 
cilie parfaitement. Pour tous ceux qui ont étudié de près 
les hommes et les choses de la Révolution, il est certain 
que, ni parleurs principes, ni par leurs actes, les Girondins 
ne se peuvent distinguer des Jacobins. « Les membres de 
la Gironde, a dit M. Tissot, qui a sur les autres historiens 
de la Révolution cet avantage d'avoir été témoin des évé- 
nements qu'il raconte, les membres de la Gironde ont élé 
les émules des plus ardents Jacobins (1) ». Là est la 
vérité. 

Gonchon ne recouvra la liberté que le 29 vendémiaire 
an III (20 octobre 1194). « La vie publique de Gonchon, dit 
son liistorien, était terminée : à partir de ce moment, son 
nom se perd et rentre dans l'ombre ». Il faut que cette 
ombre ait été bien épaisse pour qu'un chercheur et un 
trouveur tel que M. Victor Fournel n'ait pu réussir à la 
j)crcer. 

Ce nouveau volume du spirituel et consciencieux érudit 
est une importante contribution à l'histoire de la période 
révolutionnaire. Il est digne en tous points de ceux que 
je rappelais en commençant : les hommes du 14 juillet et 

(l) JJiiUnre complète de la Révolution française, par P.-F. Tissot, de 
l'AcadtSmia fraoçaisa, l. Y, p. 17. —La légende des Girondins, par Edmond 
Biré. 



CAUSERIES HISTORIQUES. tt3 

VEvrnemenl de Varennes. M. Victor Fournei ne s'en tien- 
dra pas là, j'en ai le ferme espoir. Qui mieux <|ue lui, 
par exemple, pourrait traiter à fond ce curieux et piquant 
chapitre: les Comédiens pendant la Révolution (i)'! 

(1) Depuis que ces lignes ont éié écrites (mars 1892), M. Viclor Kour- 
nel • éié enlevé, par une mort prématurée, à la Critique et aux Lettres, 
qu'il n'honorait pas moins par son caractère que par son talent. 



IV. 



PARIS RÉVOLUnONNAraE (1). 



Ce serait exagérer que de dire : tant vaut le sujet, 
tant vaut l'œuvre. Il est certain cependant, surtout s'il 
s'agit d'un ouvrage d'histoire, que le choix du sujet est 
d'importance singulière. Si le sujet traité est ingrat, dé- 
nué d'intérêt, ou trop vaste ou trop étroit, vainement 
vous travaillerez, vous prendrez de la peine ; vainement 
vous mettrez au service d'un opiniâtre labeur, de l'art, du 
style, du talent : vos efforts seront stériles. Qui sème 
sur une terre avare ne récoltera que de rares et de mai- 
gres épis. Avez-vous fait choix, au contraire, d'un sujet 
heureux, d'un épisode curieux, d'un héros sympathique ? 
Aucun de vos efforts ne sera perdu. Le sol fécond vous 
rendra au centuple le grain que vous lui aurez confié. 

Le sujet de M. G. Lenotre est heureusement choisi. 

Lorsqu'on parcourt les Mémoires de l'époque révolu- 
tionnaire; quand on lit les Histoires de la Révolution, de 



(i) Pa»is R^OLunoNNAtiui, fêT G. Letiotre ; uq volame grand ia-18, 
Firmia-Didot et C'*. ëdltean, rae Jaoob, 56 — 1895. 

5 



66 CAUSERIES HISTORIQUES. 

M. Thiers à M. Michelet, on est frappé du peu de place 
que tiennent dans ces récits les descriptions, le décor, 
les choses. Le lecteur arrivée la fin sans savoir où se 
trouvaient les Jacobins, les Feuillants, la Force, la Bourbe, 
le Manège, le Tribunal révolutionnaire. Il ne sait pas ce 
qu'étaient exactement en 1793 les Tuileries, l'Abbaye, la 
Conciergerie, l'Hôtel de Ville... Du Paris de jadis il reste 
si peu de choses ! 

Comment était-ce? C'est à cette question que M. Leno- 
tre a entrepris de répondre. Son livre est un essai de to- 
pographie du Paris d'il y a cent ans. Il a mis en scène les 
choses, sans pourtant oublier les hommes ; il a cherché à 
personnifier toujours les acteurs dans le décor oii ils ont 
joué leur rôle. L'idée, je le répète, était heureuse, et 
M. Lenotre, nous allons le voir en a tiré un excellent 
parti. 

Je ferai cependant à l'auteur une toute petite chicane. 
Il écrit dans son Avant-propos : « N'eussé-je réussi qu'à 
esquisser une description fidèle de ce qu'étaient en 1793 
les monuments témoins du grand drame de notre histoire 
parisienne, je n'aurais pas, du moins, perdu mon temps, 
puisque ce travail ti avait jamais été tenté. » Pardon ! il 
avait été tenté par Lamartine en maint endroit de son 
Histoire des Girondins, et si j'osais me citer moi-même, 
après ce grand nom, je rappellerais que dans mes trois 
vo\\ime3. Journal d'un bourgeois de Paris pendant la 
Terreur^ Paris en 1793 et Paris pendant la Terreur. 
j'ai essayé de faire, au moins partiellement, une reconsti- 
tution exacte des lieux qui ont servi de théâtre aux prin- 
cipales scènes do. la Révolution. Il m'est arrivé plus d'une 



CàUSERIES HISTORIQUES. 67 

fois de consacrer de longs chapitres à ces essais de re- 
constitution, notamment pour les Tuileries en 1192 et 
1193, pour les Théâtres, pour les diverses salles occupées 
par la Constituante, la Législative et la Convention, etc., 
etc. 



II 



Le lecteur, j'en suis sûr, lira avec beaucoup de plaisir 
le volume de M. Lenotre, non seulement parce qu'il est 
l'œuvre d'un homme de talent, mais encore et surtout 
parce que l'auteur a pris lui-même un grand plaisir à 
l'écrire. Rien n'est plus intéressant en effet, que cette 
chasse au détail minutieux, exact, précis ; rien n'est plus 
captivant que la reconstitution de ces vieux immeubles 
démolis ou transformés. Il y faut apporter la patience, 
la méticuleuse passion dont était possédé cet original, cité 
par la Bruyère, qui savait que « Nemrod était gaucher et 
Sésostris ambidextre, et qui connaissait le nombre de 
degrés que comptait l'escalier de la Tour de Babel . » 

Le premier chapitre de Paris Révolutionnaire est con- 
sacré à la maison Duplay, oîi Robespierre habita depuis le 
n juillet 1191 jusqu'au 21 juillet 1194. 

M. Ernest Hamel a publié, en 1865, une Histoire de 
BobespierrCf qui n'est qu'un long panégyrique, une œuvre 
démagogique au premier chef, mais en même temps, il 
faut bien le dire, une œuvre patiente, fouillée, fruit de 
longues et savantes recherches, d'un incontestable intérêt 



68 CAUSERIES HISTORIQUES. 

et d'une très réelle valeur. M. Hamel, on le pense bien, 
n'avait pas manqué de rechercher ce qu'était devenu le 
logis où son héros avait passé les trois dernières années 
de sa vie, la chambre qu'il y avait occupée, le salon où il 
passait ses soirées, en compagnie de la famille Duplay et 
de quelques amis. Dans ce salon, dans cette chambre où 
il avait composé ses discours, avant de les aller pronon- 
cer aux Jacobins et à la Convention, son historien eût été 
heureux de pouvoir aller faire ses dévotions. Il s'est donc 
livré à une longue enquête, mais il n'a rien trouvé. La 
mort dans l'âme, il s'est vu condamné à écrire que la 
maison Duplay n'existait plus, qu'il n'en restait pas une 
pierre. Or, elle existe toujours. M. Lenotre qui n'est 
pourtant pas un fidèle de Robespierre, il s'en faut de 
beaucoup, l'a retrouvée. Les titres de propriété et les 
plans, qui sont aujourd'hui entre les mains de M. Vaury, 
le propriétaire actuel, lui ont permis de reconstituer un 
plan minutieusement exact de la maison Duplay en 1193. 
Elle a été très peu transformée depuis la Révolution. En 
1SI6, on la suréleva seulement; mais les dispositions 
principales n'ont point changé. 

Cette maison est située dans la rue Saint-Honoré, où 
elle porte aujourd'hui le n° 398. 

La voûte franchie, on se trouve dans une petite cour 
étroite, où le soleil ne luit jamais. A gauche, on voit en- 
core la porte et l'escalier qui conduisaient à l'appartement 
de Charlotte Robespierre et de Robespierre jeune. Du 
même cùté s'élève, en aile exposée au levant, le bâtiment, 
aujourd'hui surélevé de plusieurs étages, qu'habitait 
.Maximilien. Voilà bien les fenêtres carrées et basses de 



CAUSERIES HISTORIQUES. 69 

son petit logement (1). L'autre aile, adroite, où est main- 
tenant la loge du concierge, n'existait pas. Elle a été 
construite en 1811, à l'époque où le bijoutier Rouilly fit 
l'acquisition de l'immeuble, et a pris la place d'un étroit 
hangar où le menuisier Duplay remisait ses bois. 

Au fund, la maison Duplay existe toujours, surélevée, 
elle aussi, de quatre étages : le rez-de-chaussée, le pre- 
mier surtout, n'ont subi, pour ainsi dire, aucune modifi- 
cation : la pièce d'entrée qui servait de salle à manger est, 
il est vrai, convertie en une sorte de passage coupé de 
cloisons, où circulent incessamment les ouvriers de la 
boulangerie voisine ; mais, une fois qu'on est parvenu 
dans l'étroit jardinet des demoiselles Duplay, maintenant 
recouvert d'une toiture vitrée, le regard pénètre dans le 
salon, transformé en chambre à farine, et dont toutes les 
dispositions principales sont restées intactes. 

Dans un angle de la course trouve une porte ancienne, 
de bois solide, percée d'étroits guichets garnis de grillages 
et de barres de fer ; la face intérieure de cette porte pré- 
sente une énorme serrure munie d'un verrou de sûreté : 
c'est par là (|u'on gagnait le logement de Robespierre. Un 
escalier, suppriméen 1811 lors de l'installation d'un four 
servant à la boulangerie installée dans la maison voi- 
sine (2), conduisait au premier étage. A droite, était la 
chambre des époux Duplay, précédant celle de leurs filles. 



(1) l.Bn plans joints aux titre-> qai «ont en la posaMtiOQ du propriétaire 
actuel ne laissent aur cette question aucun doute. 

(2) N* 4(X) de la rue Saint-llonortf. Cette mtlKm foomisMit U table 
impériale sou* Napoléon III. 



70 CAUSERIES HISTORIQUES. 

Eléonore et Elisabeth (1). Ces deux pièces sont aujour- 
d'hui, ce qu'elles étaient à l'époque de la Révolution. 
Mômes portes, mêmes glaces à cadre Louis XVI, mêmes 
boiseries, même parquet. La chambre à coucher des de- 
moiselles Duplay conserve un reste d'élégance ; elle 
prend jour par une fenêtre donnant sur l'ancien jardin. 
Une alcôve de boiseries, accotée de deux cabinets, en 
occupe le fond. 

A gauche, après un cabinet de toilette, était la chambre 
de Robespierre. A celle-là non plus rien n'a été changé. 
Elle était d'ailleurs la plus simple du monde. « Elle ne 
contenait, dit M. Lenotre, qu'un lit de noyer couvert de 
damas bleu à fleurs blanches, une table, et quatre chaises 
de paille. C'était à la fois son cabinet de travail et sa 
chambre à coucher. Ses papiers, ses rapports, les manus- 
crits de ses discours écrits de sa main, d'une écriture 
petite, serrée, boiteuse, laborieuse et raturée, étaient 
classés avec soin sur des rayons de sapin contre la 
muraille. Quelques livres choisis et en petit nombre y 
étaient rangés; presque toujours un volume de J.-J. 
Rousseau ou de Racine restait ouvert sur la table (2). » 

Quelles pensées agitaient r incorruptible, lorsqu'il reli- 
sait Britannicus et qu'Agrippine, en passant, lui jetait 
ces vers : 

Tes remords te suivront comme autant de furies ; 
Tu croiras les calmer par d'autres barbaries; 

(1) Duplay aTait deux autres filles, Sophie et Victoire, qui ne demeuraient 
pliu avec lui. Sophie, avait épousé, dès 1789, un avocat d'Issoire, en Auver- 
gne, nommé Auzat. Victoire avait épousé le conventionnel Lebas, ami 
de Robespierre, qui se brûla la cervelle dans la soirée du 9 Thermidor. 
(2) Paris révolutionnaire, p. i7. 



f 



CAUSERIES IUST0BIQUB8. 71 

Ta tur«ur, s'irritaat soi-mdm« dans son cours, 
D'uo sang toujours nouveau marquera tous tea jours. 
MaiaJ*Mp4r6 qu'enfin 1« ciel, las de tes crimes, 
Ajoutera ta p«rte à tant d'autres victimes ; 
Qu'aprte t'éb« oouTtrt de leur sang et du mien 
Tu te verras foretf de répandre le tien ; 
Et ton nom paraîtra, dans la race future, 
Aux plus cruels tyrans une cruelle injure (1). 



m 



Après Robespierre, Danton, — Danton, pour lequel M. 
Lenotre me parait avoir un peu d'indulgence. 

Il le suit à Arcis et à Paris. A Arcis, où sa maison 
natale n'existe plus, Danton avait acheté, en 1791, une 
grande propriété, où il revint souvent au cours des deux 
années suivantes. C'est une confortable demeure, presque 
un château. Située sur une place, en face du pont, sur le 
bord de l'Aube, elle présentait — elle présente encore, 
car elle n'a pas changé, — sa longue façade, d'un rez-de- 
chaussée surélevé d'un étage, assez régulièrement bâtie. 
Du côté (les jardins, les communs et dépendances forment 
une grande cour d'où l'on aperçoit le parc occupant une 
superficie de près de onze hectares, entre la rue de Chalon, 
la ruelle des Plantes, le chemin des Isles et la ruelle des 
Quittancés. Ce parc quasi-seigneurial renfermait des 
champs, des bois, des prés traversés par le ruisseau du 
Pleuvard. 

A Paris, Danton avait son appartement dans la Cour du 
Commerce. 

(1) Britatmieut, Acte V, Scène VI. 



72 CAUSERIES HISTORIQUES. 

Les passants voyaient, il y a quelque vingt ans, dans 
la rue de l'Ecole de Médecine, une haute maison, sévère 
d'aspect, avec d'étroites fenêtres à jalousies, et un vaste 
porche lourdement cintré. Les gens du quartier l'appe- 
laient la maison de Danton. Tout proche était l'arcade à 
fronton triangulaire de la vieille fontaine des Cordeliers ; 
ensuite venait, à l'angle de la rue du Paon, une antique 
masure à tourelle; puis la maison de Marat; enfin, joi- 
gnant l'Ecole, un immeuble qu'avait habité le cordonnier 
Simon, le geôlier de Louis XVIL A l'époque où je faisais 
mon droit, combien de fois ne me suis-je pas arrêté 
devant ces vieux logis, dont les murs évoquaient tant de 
souvenirs ! 

Aujourd'hui, rien de tout cela ne subsiste. Une sorte de 
place bitumée et plantée de marronniers a remplacé cet 
historique carrefour. 

Lorsqu'on creusa en 1876, à travers la vieille rue des 
Cordeliers, la large tranchée du boulevard Saint-Germain, 
bien des gens vinrent visiter l'appartement qu'avait ha- 
bité Danton. Le quartier croulait de toutes parts ; dans la 
Cour du Commerce, aujourd'hui réduite de moitié, on se 
montrait, d'abord, la boutique basse qui avait été l'impri- 
merie de Marat et l'étroit appentis où l'on avait, sur des 
moutons, expérimenté la guillotine (1). Puis l'on montait 
chez Danton : le porclie de la maison servait d'entrée à 
la Cour du Commerce. L'escalier était à gauche, assez large, 
mais sombre; l'entresol dépassé, on se trouvait au premier 



(1) Os deux maisons existent encore. 



CAUSERIES HISTORIQUES. Tit 

étage devant une porte de bois, peinte en brun, à deux 
battants : c'était là . 

Kicn n'avait été changé depuis quatre-vingts ans, si ce 
n'est peut-être les papiers de tenture, et, bien que toutes 
les pièces fussent vides, on pouvait, grâce à l'inventaire 
du mobilier retrouvé par M. le docteur Robinet, le plus 
fervent des Dantonistes (1), reconstituer, jusqu'au 
moindre détail, l'intérieur intime du tribun. 

L'antichambre assez vaste était meublée de deux armoi- 
res en noyer, d'une petite table-bureau et d'une chilTon- 
nière d'acajou. Le grand salon qui suivait, éclairé de deux 
fenêtres ouvrant sur la rue et drapées de rideaux de coton, 
était tendu en papier arabesque, collé sur toile. Deux hau- 
tes portes de boiseries placées en face des fenêtres, et 
deux glaces à trumeaux, l'une sur la cheminée, l'autre 
entre les deux croisées, surmontant une grande console à 
dessus de marbre et à galerie de cuivre, donnaient à cette 
pièce un aspect solennel. Elle était meublée, dans le joli 
style de l'époque, d'un canapé à deux coussins, de six fau- 
teuils en satin fond vert, de dix chaises de paille à dos- 
sier en forme de lyre et d'une table en bois de noyer sur 
laquelle était placé un service à café de six tasses et sou- 
coupes en porcelaine décorée de fleurs peihies. Dans le 
petit salon voisin, six fauteuils en bois blanc et recouverts 
de velours d'Utrecht rouge, étaient rangés autour d'une 
table d'acajou; devant un secrétaire à tombeau^ garni 
d'une tablette de marbre, était un grand fauteuil dont l'as- 



(1) Le Docteur Robinet a publie Danton, méf moire sur ta vie intimé 
(1865), — le Proeètdea Dantonitteê, (1879;, etc. 



7i CAUSERIES HISTORIQUES. 

sise était un coussin de basane verte. La chambre à cou- 
cher, qui venait ensuite contenait une commode, une 
cliiffonnière et un clavecin d'acajou, un miroir de toilette 
à cadre d'ébène, six chaises et deux fauteuils de paille. 
L'alcôve, fermée de rideaux de toile jaune, abritait deux 
couchettes basses, à colonnettes Louis XVL A côté de 
cette alcôve s'ouvrait un cabinet de toilette. 

Trois autres pièces prenaient jour sur la Cour du Com- 
merce. L'une d'elles était la salle à manger ; l'autre, le 
cabinet de travail de Danton, avec « une table couverte 
d'un tapis vert ; une autre petite table à quatre pieds, 
un grand bureau de bois de placage couvert en cuir, à 
trois tiroirs, et huit planches entablettéès, supportant 
des cartons remplis de journaux, deux fauteuils recouverts 
de salin fond blanc et deux chaises (1). » Cette pièce était 
de grandes dimensions : divisée par une cloison, elle for- 
mait en 1816 deux chambres à coucher. 

Et ce n'était pas tout. Une cuisine bien garnie ayant vue 
sur une petite cour, et diverses pièces de service compo- 
saient les dépendances de l'appartement. La cave conte- 



(1; Inventaire dressé après la mort de Gabrielle Cliarpentier, première 
femme de Danton. Elle mourut le 10 février 1793. Quatre mois après 
(et non trois mois, comme le dit M. Lenotre), au mois de Juin 1793, il 
épousa en secondes noces une jeune fille de 15 ans, Louise Gély, dont le 
père était employé dans les bureaux d'un ministère. «Dans les dernières 
anoéM du siècle, écrit M. Lenotre, ayant repris son nom de jeune 
fille, Louit-e Gély se remaria ; elle entra dans une très honorable famille 
bourgeoise dont le nom a marqué dans les annales de notre siècle.... 
Elle avait jeté un voile sur son passé : jamais on n'entendit sortir de sa 
bouche une seule allusion à son premier mariage.» Je ne sais pas pour- 
quoi M . Lenotre a cru devoir taire le nom du second mari de la veuve de 
Danton : il s'appelait M. Dupin et devint conseiller à la Cour des comptes. 



CAU8ERIB8 HISTORIQUES. 75 

nait une assez bonne provision de vin blanc et rouge en 
fûts et en bouteilles ; Danton possédait en outre, logés 
dans les écuries de V Hôtel de Tours, situé rue du Paon, 
un cabriolet, un cheval et une jument. 

Avec cet appartement presque luxueux, cette cave bien 
garnie, ce cabriolet et ces deux chevaux, sans parler de 
la maison d'Arcis avec son parc de onze hectares, nous 
voilà bien loin de la petite chambre de Robespierre avec 
ses quatre chaises de paille et ses rayons de sapin contre 
la muraille! 11 est vrai que Danton ne prétendait pas — 
et pour cause — au litre d'incorruptible ! 

M. Lenotre, à qui j'ai emprunté les détails qu'on vient 
de lire sur V appartement de la Cour du Commerce, ne 
s'est pas tenu pour satisfait. Il lui fallait autre chose, un 
plan exact et complet de cet appartement. Où le trouver ? 
La chose n'était point aisée. La maison, démolie depuis 
dix-huit ans, appartenait, lors de l'expropriation, à des mi- 
neurs, les héritiers Girardot. Ceux-ci étaient eux-mêmes 
représentés non point par un notaire, mais par un agent 
d'affaires de la rue Saint-Martin, mort depuis plusieurs 
années. Il était donc impossible de retrouver la trace des 
titres anciens de la propriété et des plans qui pouvaient y 
être annexés. 

Un vrai chercheur ne s'arrête pas, même devant les 
impossibilités. « Je me fis policier, dit M. Lenotre; je par- 
courus les environs de la Cour du Commerce, entrant dans 
les vieilles maisons, interrogeant les concierges, éveillant 
les souvenirs des anciens du quartier. » Il apprit ainsi que 
le premier étage de la maison Girardot était, lors de l'ex* 
propriation, divisé eo deux appartements : l'un loué à 



76 CAUSERIES HISTORIQUES. 

bail, l'autre faisant partie de l'hôtel Molinier qui occupait 
un assez grand emplacement en ce vaste immeuble, et 
dont la table d'hôte jouissait d'une certaine réputation 
dans le monde des étudiants. M. Lenotre continua ses in- 
vestigations, et elles eurent un plein succès. M. Delahaye, 
actuellement directeur de la Réforme du bâtiment, avait 
jusqu'en 1876 habité toutes les pièces composant le grand 
appartement du conventionnel. M. de Jouvencel, ancien 
député, occupait, au temps de l'empire, en qualité de pen- 
sionnaire de l'hôtel Molinier, l'autre partie du premier 
étage. En interrogeant leurs souvenirs, en éveillant leur 
attention sur tel ou tel détail révélé par l'inventaire dressé 
après la mort de Gabrielle Charpentier, M. Lenotre a pu 
arriver à tracer un plan aussi exact que possible. 

On le voit, l'auteur de Paris révolutionnaire est de ceux 
qui ne craignent pas leur peine — et leur plaisir, — qui 
se donnent tout entiers à leur œuvre et la veulent com- 
plète, définitive, parfaite : 

Nil actum credens quum quid superesset agendum. 



IV 



Avec Robespierre et Danton, Marat complète la trilogie. 
Le chapitre sur Charlotte Corday et Y Ami du Peuple est 
peut-être le plus intéressant du volume. 

En descendant de la diligence de Normandie dans la 
cour des Messageries, rue Notre-Dame des-Victoires Natio- 
nales, le jeudi 11 juillet 1193, Charlotte Corday se fitcon- 



CAUSERIES HISTORIQUES. 77 

duireà une hôtellerie qu'on lui avait indiquée à Caen : rue 
des vieux Augustins n" 19, à Vhôlel de la Providence. On 
lui donna la chambre n° 7. 

M. Lenotre aurait pu reproduire ici la carte de la pro- 
priétaire de l'hùtel (1), telle que Charlotte Corday la 
laissa, le 13 juillet, à la domestique du député Duperret, 
pour lui faire connaître la maison où elle était descendue. 
En voici le fac-similé : 



MADAME GROLLIER 

TIENT VHOTZL DE LA PHOYIDENCE 
Hue des Vieui-Augustins, n» 19, près la place de la Victoire- Xationale 

ON Y TROUVE DHS APPARTEMENTS MEUBLKS 

A TOUT PRIX 

JL PARIS 

S'il n'a pas donné la carte de Madame Grollier, M. Le- 
notre a fait mieux. La rue des Vieux-Augustins, devenue 
rue d'Argout, ayant disparu en partie en 1880, pour 
l'agrandissement de l'Hùtel des Postes de la rue Jean- 
Jacques Rousseau, tout le monde croyait que Vhôtel de 
la Providence n'existait plus. Et tout le monde devait 
le croire, parce que depuis longtemps on avait donné à 
cet ancien hôtel de la Providence le numéro d'un im- 



(1) Voir FarU pendant la Terreur, par Edmond Birtf, pagM tii, 
— «t Une Maison hittorique, par Jules ClaretM {Le Temps, 26 Août 
1980). 



78 CAUSERIES HISTORIQUES. 

meuble qui, en effet, a été démoli. Malgré cela, M. Leno- 
tre entreprit par conscience une enquête personnelle qui, 
à la différence des enquêtes parlementaires, n'est pas res- 
tée sans résultat. L'histoire du reste est curieuse et vaut 
d'être contée. 

Le point de départ de notre fureteur était celui-ci. 
V hôtel de la Providence était situé en 1193, au n° 19 delà 
rue des Grands-Augustins qui, depuis la Révolution, avait 
changé deux fois de nom ; d'abord pour prendre dans 
toute sa longueur celui de rue d'Argout, ensuite pour s'ap- 
peler rue Hèrold dans sa première moitié, tout en conser- 
vant le nom de rue d'Argout à son extrémité. L'étude des 
plans successifs du quartier conduisit M. Lenotre à cette 
certitude que la maison portant le n" 19 en 1793 présen- 
tait sur la rue une façade quelque peu rentrante, ornée de 
trois avant-corps. Le grand cadastre de Bellanger et Vas- 
serot ne pouvait lui laisser aucun doute à cet égard. 

Mais cette maison était-elle encore debout ? Est-ce qu'en 
tournant le coin de la rue Coquillière, il n'allait pas trou- 
ver, au lieu indiqué, un grand immeuble tout neuf ou 
quelques percées nouvelles ? 

Il arrive (avec quelle émotion!) et du premier coup 
d'œil, il reconnaît la maison rentrante, avec ses trois 
avant-corps, une solide maison de style Louis XVI, dont 
la construction date, à n'en point douter, de 1115 à 1180. 
Elle venait d'être récemment restaurée, et une belle 
couche de peinture blanche en recouvrait toute la façade, 
au milieu de laquelle s'étalait une grande enseigne : Hôtel 
de Francfort. « Le nom de l'hôtel a été changé, se dit 
M. Lenotre, mais la maison demeure, et c'est le principal.» 



CAUSERIES HISTORIQUES. 79 

Et il entra. L'hôtesse le reçut à merveille, lui dit que la 
chambre de Charlotte Corday existait encore, au premier 
étage, sur la rue. Elle lui ofTrit même de la lui montrer, 
dès qu'elle serait vacante. Avant de sortir, il s'informa du 
nom du propriétaire actuel, afin de consulter ses titres de 
propriété : il apprit que la maison appartenait à la Caisse 
d'Epargne. 

M. Lenotre courut à la Caisse d'Epargne, et là il sut en- 
fin la vérité. Ce n'est point, en effet, l'hôtel de Francfort 
actuel qui fut Vhôtel de la Providence, mais bien la mai- 
son immédiatement voisine, le n° I4de la rue Hérold, vieil 
immeuble, plus pittoresque, plus modeste, plus vieux 
d'un siècle environ. Il était également la propriété de la 
Caisse d'Epargne, qui y logeait ses archives. M. Lenotre 
en reprit aussitôt le chemin, et cette fois il accomplit, en 
toute sécurité de conscience, avec une émotion profonde, 
son pieux pèlerinage. La porte sur la rue, la rampe de 
l'escalier qu'avait touchée la main de Charlotte Corday, le 
couloir, rien n'avait changé depuis un siècle. Il reconnut 
même aisément la place que devait occuper le bureau de 
M°" Grollier, l'hôtesse de la Providence. Seulement, il 
s'était passé ceci. Quand la maison qu'avait habitée l'hé- 
roïne avait cessé d'être une auberge, l'immeuble voisin, 
resté hôtel, avait hérité de la tradition. Et voilà comment 
on montre à Vhôtel de Francfort la chambre que Char- 
lotte Corday n'y a jamais occupée ! 

Mais ici je vais, je le crois bien, causer une déception à 
quelques-uns de mes lecteurs. Peut-être se disposent-ils 
déjà à faire, à leur tour, leur pèlerinage à la maison si 
heureusement retrouvée par M. Lenotre. Hélas ! Depuis 



80 CAUSERIES HISTORIQUES. 

que son chapitre a été écrit, le n<* 14 de la rue Hérold a 
été démoli. Il ne reste plus rien de la chambre n" 1 de 
Vllolclde la Providence ; plus rien de l'hôtel lui-même : 
Eliam periere ruinœ. 



V. 



Pour ma part, je ne sais rien de plus curieux que 
cette chasse aux souvenirs. Seulement il n'en est pas 
de plus difficile, et souvent le chasseur est pris, là 
où il croyait prendre. C'est ce qui vient d'arriver à 
M. Aulard, à propos du local où le club des Cordeliers 
tenait ses séances. Jusqu'ici on avait cru que la société 
des Amis des droits de l'homme et du citoyen^ fondée en 
juillet 1190 par les membres du district des Cordelier?, 
société portant le nom de club des Cordeliers, se réunis- 
sait dans le couvent des Cordeliers, comme la société 
rivale, le club des Jacobins, se réunissait dans le couvent 
des Jacobins de la rue Saint-Honoré. D'après M. Aulard, 
•ce serait là une erreur. Le savant professeur, dont la 
compétence dans les choses de la Révolution n'est pas 
contestable, a examiné la question dans un article de la 
Grande Encyclopédie. Le club, dit-il, siégea, en effet, jus- 
qu'au mois de mai 1191, dans l'église des Cordeliers, 
mais la municipalité l'en chassa à cette époque et la so- 
ciété s'installa dans la salle du Musée de Paris, rue 
Dauphine, où elle siégeait encore le 22 frimaire an H 
<12 décembre 1193). 

IjQ Musée de Paris était une société savante fondée à 



CAUSERIES HISTORIQUES. 81 

Paris, rue Dauphine, le 17 novembre 1180 par le philo- 
logue Court de Géhelin (i). En IISG, elle se transporta 
au couvent des Cordeliers.M. Le notre a trouvé, en effet, 
dans le guide des amateurs et des étrangers pour 1181, 
par Thierry, l'indication suivante : c La Société connue 
sous le nom de Musée de Paris s'est assemblée d'abord à 
l'hôtel Impérial, rue Dauphine. Mais l'emploi divers de ce 
dernier local l'a portée à se retirer chez le HR. PP. Cor- 
delierSt dont les salles vastes et tranquilles convenaient 
mieux aux assemblées du Musée. » On voit que ces quatre 
petites lignes détruisent complètement la découverte que 
croyait avoir faite M. Aulard. En effet, où était la société 
du Mtisée de Paris au mois de mai 1191 ? Rue Dauphine, 
à l'hôtel Impérial? Pas le moins du monde; elle avait 
abandonné ce local dès 1186. En 1191, elle était aux Cor- 
deliers. Lors donc qu'à celte dernière date le club se vit 
enlever l'église des Cordeliers et se transporta dans la 
salle occupée par le Musée, il ne quitta pas pour cela le cou* 
vent, mais alla seulement tenir ses séances dans une des 
salles de ce couvent. C'était la salle de Théologie, qui 
avait sous le cloître une entrée au-dessus de laquelle une 
table de marbre noir portait ces mots : 

AVLA THEOLOGICA. 

Elle était occupée, un soir de chaque semaine seule- 
ment, le mardi, par les membres du Musée de Paris. Le 



(1) Almanach paritimi en faveur des étrangers^ des pertonnet 
eurieuteti pour Tamnét i785, page 29*. 

6 



82 CAUSERIES HISTORIQUES. 

reste du temps, elle appartenait aux membres de la So- 
ciété des Amis des Droits de V Homme et du ci toi/en, et 
c'est là que se tint, pendant toute la durée de la Révolu- 
tion, le club des Cordeliers. Aucun doute ne saurait sub- 
sister à cet égard. Voici, par exemple, ce que dit un 
contemporain et un témoin oculaire, Roussel (d'Epinal), 
dans son curieux livre : le Château des Tuileries : « Une 
Chapelle assez vaste sei^vait de local au club des Corde- 
liers ; malgré les mutilations qu'on y avait faites, on 
retrouvait encore à la voûte des traces de dévotioîi. Cette 
enceinte présentait un ovale tronqué à ses extrémités, 
garni de bancs de bois en amphithéâtre, surmonté d'es- 
pèces de tribunes : l'ovale était coupé dans sa longueur 
d'un côté par le bureau du président, et par la tribune des 
orateurs de l'autre. Environ 300 personnes de tout âge et 
de tout sexe garnissaient ce local... » Il est bien évident 
que cette description ne peut, en aucune façon, s'appliquer 
à un salon d'hôtel, — fût-ce l'hôtel Impérial de la rue Dau- 
phine. Elle convient au contraire parfaitement à la grande 
salle d'un ancien couvent. 

Les chapitres du livre de M. Lenotre sont au nombre 
de neuf. En voici les titres : Chez Robespierre. — Les 
Tuileries. — VAbbaije et les Carmes. — Le Salon de 
Madame Roland. — Trois Journées de Charlotte Corday. 
— Chez Danton . — Le Club des Jacobins. — Les Cor- 
deliers. — La Conciergerie. 

Sous chacun de ces titres, l'auteur a réuni les rensei- 
gnements et les détails topographiques les plus précis. 
Mais il ne s'en est pas tenu là. Dans chacun de ces cadres, 
il a placé les scènes les plus dramatiques et les plus émou- 



CAUSERIES HISTORIQUES. 83 

vantes. Le chercheur chez M. Lenotre est doublé d'un 
historien ; Térudit est doublé d'un artiste. Son livre est 
assurément l'un des plus remarquables qui aient paru, 
depuis plusieurs années, sur l'époque révolutionnaire. 

Cet excellent ouvrage, sorti des presses de MM. Firmin- 
Didot, est illustré de 60 dessins et plans inédits. — Les 
neuf chapitres qui le composent sont loin d'avoir épuisé le 
sujet; M. G. Lenotre nous doit un second volume. 



la publication du livre de M. Lenotre a fait naître entre 
M.Victorien Sardou et M. Ernest Ilamel une discussion pure- 
ment topographique sur les distributions de l'ancienne mai- 
son Duplay. M. Victorien Sardou, après une enquôte person- 
nelle à travers les documents conservés aux Archives tt les 
titresde M. Vaury, le propriétaire actuel de l'immeuble, a 
rétabli de maniôre irréfutable rhistoiro de cette Maison de 
Robespierre, dont les principales dispositions n'ont point 
changé et qui a été simplement surélevée en 1816. (Voir la 
Maison de Robespierre, par Victorien Sardou. OllendorlT, édi- 
teur). 



LE VRAI CHEVALIER DE MAISON-ROUGE (1). 



I. 



Les éditeurs qui tiennent surtout le roman disent tous 
que cet article ne va plus, que l'offre est supérieure à la 
demande, que la vente, en ces dernières années, a dimi- 
nué de moitié. Pendant ce temps, les éditeurs de Mémoires 
se frottent les mains. Les Mémoires font prime, pour 
peu qu'ils se rattachent à la période révolutionnaire ou à 
l'époque impériale. Serait-ce donc que nous n'aimons plus 
le roman et que nous lui préférons l'histoire? En aucune 
façon. Je crois, au contraire, que, vivant au milieu d'une 
époque où la médiocrité règne, où il n'y a plus ni grands 
événements ni grands hommes, où tout est plat, mesquin, 
ridicule et bas, nous sentons plus que jamais le besoin 
de sortir de notre temps et de trouver, au moins dans les 
livres, des événements romanesques et dramatiques. A 
défaut de vrais héros, puisque aussi bien le temps pré- 
Bent ne saurait nous en offrir, nous voulons au moins 



(1) Lb Vkai Cbbtaubb ob Mauon-Rouob, A. D. J. Gonsse de Roug»- 
viUe {Î76ii8i4), d'apr«s des docomeaU incita, par 0. Lenotre. Un 
Tol. in-ld, Perria et Cie, édiUan, 35, qoai des Oranda-AnguatiDs. 18M. 



86 CAUSERIES HISTORIQUES. 

qu'on nous donne des héros de roman. Or, c'est là ce 
dont nos romanciers actuels ne paraissent pas avoir 
souci. Leurs récits ne contiennent que les plus vulgaires 
inventions et les plus bourgeoises. L'art, tel qu'ils le com- 
prennent, se réduit à un emploi plus ou moins habile de 
procèdes plus ou moins factices. Partant de ce principe 
que le roman doit être la reproduction, le miroir de la 
vie réelle, ils se bornent à regarder autour d'eux et à 
peindre ce qu'ils voient. Comme l'imagination est ce 
qui leur manque le plus, ils déclarent qu'elle n'a que 
faire dans le roman, et qu'après tout il ne s'agit pas d'in- 
venter, de créer, mais tout simplement d'observer et de 
copier. Veulent-ils peindre, comme l'un deux, et non des 
moindres, des « milieux de distinction », ils se font in- 
viter dans le monde^ sur la rive droite ou sur la rive 
gauche, chez un magistrat, un financier ou un marquis. 
Rentrés chez eux, ils ne se couchent pas qu'ils n'aient 
couvert de notes quinze ou vingt pages de leur carnet. 
Le carnet rempli, ils le vident, le délaient en trois cents 
pages, et leur livre est fait. D'autres fois, ils s'arment 
d'un autre carnet — le cahier vert — vont aux champs, 
prennent gîte dans une auberge, font causer les bonnes 
gens du village et de rechef font leur provision de notes. 
De retour à la ville, ils imaginent une fable ; ou plutôt, 
car l'imagination, je l'ai dit, n'est pas leur fort, ils pren- 
nent un fait-divers dans un journal et suspendent à ce 
clou leurs documents humains. Sur la couverture de leur 
roman rustique, comme sur celle de leur roman du grand 
monde, ils ont bien soin d'inscrire, dès le premier jour, 
ces deux mots: sixième mille, — et le tour est joué. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 87 

Quelques-uns de ces volumes, mùme — j'allais dire 
surtout — ceux qui n'atteignent pas le sixième mille, ne 
laissent pas d'être écrits avec talent. Mais ils ont tous ce 
défaut grave pour un roman, de n'être pas romanesques. 
Qui veut lire une œuvre vraiment romanesque, où les 
aventures se succèdent, pressées, extraordinaires, émou- 
vantes, celui-là doit lire les mémoires de ces hommes 
qui ont traversé la Révolution et l'Empire, qui ont vu 
mourir Louis XVI et Danton, Marie-Antoinette et Mme 
Roland, Malcsherbes et Carrier, Saint-Just et Georges 
Cadoudal, — qui ont vu face à face Robespierre et Bona- 
parte. 

Si une chose doit étonner, c'est que nos romanciers 
ne se soient pas attachés davantage à une telle époque, la 
plus mouvementée, la plus dramatique qui fût jamais, 
t La tragédie court les rues », disait en 93 le bon Ducis. 
Ce n'était pas seulement la tragédie, c'était aussi le ro- 
man qui courait les rues en ce temps-là. Balzac l'avait 
bien compris, et rien dans son œuvre n'est plus intéres- 
sant (jue les Chouans^ le Rèquisilionnaire, V Envers de 
l'histoire contemporaine, une Ténébreuse affaire, et cette 
admirable nouvelle, un Episode sons la Terreur. 

Barbey d'Aurevilly avait projeté d'écrire une série de 
romans dont les guerres de la chouannerie normande 
seraient le théâtre, quand elles n'en seraient pas le su- 
jet. Deux seulement ont paru, tous les deux singulière- 
ment remarquables : L'Ensorcelée et le Chevalier Des- 
touches. 

Alexandre Dumas n'était pas pour négliger une mine 
aussi précieuse. Son premier volume, publié en 18i6 



88 CAUSERIES fflSTORIQUES. 

SOUS le titre de: Nouvelles contemporaines, renfermait 
trois nouvelles : Lauretle. — Blanche de Beaulieu. — 
Marie. Le sujet de Blanche de Beaulieu était emprunté 
aux guerres de la Vendée. Plus tard, l'époque de la Ré- 
volution lui inspirera de nombreux romans, dont quel- 
ques-uns comptèrent parmi ses meilleurs : Ange Pitou ; 

— La comtesse de Charny ; — La Route de Varennes ; 

— Le Drame de Quatre- Vingt-Treize ; — Les Blancs et 
les Bleus; — Les Compagnons de Jéhu ; — Le Cheva- 
lier de Maison-Rouge (1). Ce dernier ouvrage, composé 
en collaboration avec Auguste Maquet, est peut-être, de 
tous les récits d'Alexandre Dumas, le plus intéressant et 
le plus dramatique. 

Maison-Rouge n'est pas un personnage d'imagination. 
Il suffit d'ouvrir un dictionnaire biographique au nom de 
Rougêville pour reconnaître que, sous le pseudonyme 
transparent dont il a revêtu son héros, Dumas a racon- 
té, en les amplifiant, les exploits d'un homme qui a bel 
et bien existé. Ces courtes notices, tout incomplètes et 
erronées qu'elles soient, vous apprendront même que 
celui qui eut l'invraisemblable audace de pénétrer à tra- 
vers mille dangers jusqu'à la reine prisonnière, ne laissa 
pas sa tête dans l'aventure, comme le raconte Alexandre 
Dumas. Echappé par miracle aux policiers de 93, il vécut 
jusqu'en 1814 et mourut alors d'une mort tragique. Il 
n'avait échappé à l'échafaud que pour tomber, vingt ans 



(1) Voir le très iatëressant volume de l'excelleat bibliographe M. Charles 
Olinel, publie en 188 i siOus ce titre : Alkxandhb Dumas et son œuvre, 
notes biographiques et bibliographiques. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 89 

plus tard, sous les balles d'un peloton d'exécution. 
Le Roman du Chevalier de Maison-Rouge portait d'a- 
bord et tout naturellement le titre de Chevalier de Rou- 
geville. Le 23 février 1845, il fut annoncé, sous ce der- 
nier titre, par la Démocratie pacifique, qui devait, à quel- 
ques jours de là, en commencer la publication. Le len- 
demain, Alexandre Dumas recevait une lettre conçue en 
ces termes : 

c Monsieur, 

t Mon père a marqué dans la Révolution française d'une 
façon si rapide et, en même temps, si mystérieuse, que je 
ne vois pas, je vous l'avoue, sans inquiétude, connaissant 
vos principes républicains (1), son nom en tète d'un ro- 
man en quatre volumes. De quels incidents avez-vous pu 
accompagner le fait qui se rattache à son nom? Voilà ce 
que je vous demanderai avec quelque inquiétude, quoi- 
que je connaisse, monsieur, tout le respect que vous pro- 
fessez pour les grandes choses tombées, toutes les sym- 
pathies que vous avez pour les nobles dévouements. 

f Veuillez, monsieur, me rassurer par quelques mots ; 
j'attends une réponse à ma lettre avec impatience. 



(1) Alexandre Dumas était «i peu répablicaio en 1845 que. Tannée bui- 
vante, il accompagnait le duc de Montpensier en Espagne comme historio- 
graphe de ton mariage, signait au contrat avec tous l«e titres d« sa des- 
oandance paternelle, paia passait en Afrique sur un bâtiment k vapeur de 
l'Etat mis à son service par le gouvernement du roi Louis-Philippe. En 
1845, précisément, il avait obtenu, grâce à l'intervention du duc de Mont- 
pender, le privilège de cré<>r un nouveau théâtre auquel il donna le nom 
de Théàtre-liistorique et qui s'ouvrit le 20 lévrier 1847. Le 3 août suivant, 
il y faisait jouer, avec un éclatant succès, le drame qu'il avait tiré de son 
roman du Chevalier de Maison. Rouge. 



90 CAUSERIES HISTORIQUES. 

« Agréez, monsieur, l'assurance de mes sentiments les 

plus distingués. 

« 3Iarquis de Rougeville. » 

Alexandre Dumas s'empressa de répondre : 

« Monsieur, 
« J'ignorais qu'il existât encore, de par notre France, un 
homme qui eût l'honneur de s'appeler le chevalier de Rou- 
geville. Cet homme, vous m'apprenez son existence et 
les obligations qu'elle m'impose : quoique mon roman, 
monsieur, soit tout à l'honneur de monsieur votre père, 
à partir de ce moment il a cessé de s'appeler le Cheva- 
lier de Rougeville, pour s'appeler le Chevalier de Maison- 
Rouge. » 



II. 



Après le roman, l'histoire. M. G. Lenotre, un des hom- 
mes qui connaissent le mieux l'époque révolutionnaire, 
nous donne aujourd'hui, d'après des documents inédits, le 
vrai chevalier de Maison-Rouge, A. D. J. Gonsse de Rou- 
geville. 

Alexandre-Dominique-Joseph Gonsse naquit à Arras le 
n septembre 1761. Les Gonsse, établis depuis plus de 
deux siècles en Artois, possédaient une terre à Mingoval, 
commune aujourd'hui comprise dans le canton d'Aubigny, 
à vingt kilomètres de Saint-Pol. De père en fils, ils faisaient 
valoir cette propriété qui s'était augmentée successive- 
ment de plusieurs fermes sises à Athies, près d'Arras, ou 
aux environs de Montreuil, sur le territoire des paroisses 



CAUSERIES HISTORIQUES. 91 

de Maries et de Us-de-Marles. fioiigeville est le nom d'un 
moulin situé aux portes de Valenciennes. 

Le père de notre héros, intéressé à la Ferme des eaux- 
de-vie et des grains de la province d'Artois, avait notable- 
ment accru sa fortune patrimoniale, déjà considérable, 
en amassant dans les spéculations de denrées une fortune 
nouvelle. Ce n'était qu'un bourgeois, mais en situation de 
se passer des fantaisies seigneuriales. En lllo, il acheta 
un vaste terrain à Saint-Laurent, paroisse très voisine d'Ar- 
ras, et y fit bâtir un magnifique château. En (181, il don- 
nait à l'église de Blangy une cloche sur les flancs de laquelle 
se peut lire encore l'inscription que voici : 

» L'an 1781, je fus nommée Laurentine-Josèphe par le 
sieur François-Joseph Gonsse, Sgr de Wetz-à-Marles, 
Marlesen partie, Rougeville, Saint-Laurent, baron d'Atliies 
et autres lieux ; et par demoiselle Marie-Rose-Françoise 
Huret, épouse du sieur Martin-François-Hilaire Delader- 
rière, bourgeois de la ville d'Arras, mes parrain et mar- 
raine. » 

En 1782, la guerre d'Amérique battait son plein, et 
chaque mois voyait partir de France un certain nombre 
d'enthousiastes pressés de se battre pour la cause de « l'In- 
dépendance». La Correspondance sécrétera la date du 18 
février 1782, contient cette note: « Il partira, dans le 
mois prochain, un bel assortiment de jeunes gens de toutes 
conditions pour l'armée de Rochambeau ; nos jeunes sei- 
gneurs veulent tous faire les petits La Fayette. » Alexan- 
dre Gonsse avait la fortune, les goûts et le courage d'un 
gentilhomme ; il alla, lui aussi, rejoindre l'armée de 
Rochambeau. Mais, de retour en France, et la Révolution 



92 CAUSERIES fflSTORIQUES . 

éclatant, il ne fut pas de ceux qui suivirent La Fayette. 

Les mauvais jours sont venus ; la royauté est ébranlée, 
le trône menace ruine. Louis XVI et Marie-Antoinette 
sont prisonniers aux Tuileries, en attendant la prison du 
Temple. Une petite phalange de défenseurs est groupée 
autour d'eux. Parmi les plus intrépides, au premier rang 
de ceux qui ont mis au service du roi et de la reine leur 
vie et leur épée, on rencontre Alexandre Gonsse — ou plu- 
tôt le chevalier de Rougeville : c'est le nom que porte main- 
tenant le fils du riche bourgeois d'Arras. 

A la journée du 20 juin 1192, il fut un de ceux qui 
contribuèrent le plus à sauver la reine. Etant monté dans 
sa chambre par un escalier dérobé, à la tête de trente gre - 
nadiers du célèbre bataillon des Filles-Saint-Thomas, il 
plaça cette princesse derrière une grande table qui la 
séparait de la populace. La belle contenance de Rouge- 
ville et de ses hommes imposa à Santerre, lorsqu'il enfon- 
ça la porte, et la reine fut sauvée. 

A quelques jours de là, le 14 juillet, fut célébrée, au 
Champ-de-Mars, la fête de la Fédération. Petion, le maire 
de Paris, le complice des émeutiersdu 20 juin, y parut 
en triomphateur. Lorsqu'entouré des membres de l'As- 
semblée nationale, Louis XVI, triste et résigné, monta les 
marches de l'autel de la patrie, on crut voir, suivant la 
belle expression de Mme de Staël, « la victime s'offrant 
volontairement au sacrifice (1) ». On entendait hurler de 
tous les côtés : Petion ou la mort ! on voyait ces mots 



(i) Mme de Slaël, Considérations sur la Réoolution française, II1« 
pirtie, ch . vu . 



CAUSERIES HISTORIQUES. 93 

écrits sur toutes les bannières ; les hommes à piques, les 
émeuliers des faubourgs les portaient inscrits à la craie 
sur leurs chapeaux. Tremblant pour les jours du roi, un 
grand nombre de royalistes se tenaient prêts à lui faire 
on rempart de leurs corps. Rougeville était du nombre. 

Le soir, Louis XVI lui exprima ses remerciements, 
ajoutant qu'il lui avait bien des obligations. Et comme la 
reine paraissait inquiète des suites que pourrait avoir 
cette journée, Rougeville la rassura en lui promettant de 
faire l'observateur toute la nuit. En lui donnant le mot 
d'ordre, elle lui dit : * De grâce, ménagez-vous, vous 
êtes précieux»; et le lendemain, elle lui adressa ces pa- 
roles, glorieuse récompense de son dévouement : « Grâce 
à vous, monsieur de Rougeville, j'ai passé une nuit tran- 
quille. » 

Au 10 août, tandis qu'il faisait conseiller au roi et à la 
reine de se réfugier à Saint-Cloud ou à Courbevoie, plu- 
tôt que de se rendre à l'Assemblée, Rougeville était aux 
Champs-Elysées avec une poignée de royalistes pour cou- 
vrir la retraite du roi et de sa famille. Quelques-uns des 
hommes qui étaient venus se ranger sous son comman- 
dement furent égorgés sous ses yeux, et il reçut lui-même 
trois balles dans ses habits. 

Au mois de janvier l'î93, à l'heure où l'on juge le roi, 
où les plus courageux se taisent, il |)ublie à ses frais et 
il répand dans Paris une brochure où il plaide chaudement 
la cause de l'accusé et qu'il signe de son nom: Réfle- 
xions morales et politiques stir le procès de Louis X V/, 
dvdiè à ma patrie, par M. de Rougeville. 



94 CAUSERIES HISTORIQUES. 



III. 



Le 2 août 1793, Marie-Antoinette fut transférée du 
Temple où elle était prisonnière depuis un an, à la Con- 
ciergerie, où elle devait rester pendant soixante-seize jours. 
Il semblait qu'elle fût abandonnée de tous, oubliée de 
tous. Heureusement pour l'honneur de l'humanité, il n'en 
était pas ainsi. Il se trouva dans la population parisienne 
des royalistes fidèles, qui se liguèrent pour essayer de 
sauver la reine. Ces braves gens, ces héros, étaient des 
hommes du peuple. C'étaient un décrotteur, un pâtissier, 
trois perruquiers, un charcutier, des femmes de ménage, 
deux maçons, un fripier, une limonadière, un marchand 
de vins, un serrurier et un ràpeur de tabac. Rougeville 
fut l'instigateur et l'âme de ce complot. 

Son plan était habilement conçu : il s'agissait de s'as- 
surer le concours d'un assez grand nombre d'hommes 
sûrs, qui, profitant du mécontentement général, devaient, 
à la faveur d'un jour d'émeute, s'emparer du poste de 
gendarmerie du Palais de Justice, enlever la reine, la con- 
duire à Livry sur la route de Metz, où une berline, escor- 
tée de cavaliers dévoués, la recevrait et l'emmènerait en 
Allemagne. 

Les hommes se trouvèrent ; mais on n'ignorait pas que 
la reine était gardée à vue par deux gendarmes, et il 
était à craindre que ceux-ci empêchassent la sortie au mo- 
ment jirécis où le poste du Palais serait au pouvoir des 
conjurés. Forcer, à main armée, les portes de la Concier- 



CAUSERIES HISTORIQUES. <J.> 

gerie, il n'y fallait pas songer. Avant qu'on eût enfoncé 
les guichets et les grilles, avant qu'on fût parvenu au 
cachot de la reine, l'autorité avait le temps de se recon- 
naître, de faire battre le rappel et fermer les barrières. 11 
était urgent d'agir vite, et, afin de n'éprouver aucun re- 
tard, il était nécessaire que la prisonnière fût prévenue ; 
que les hommes qui la gardaient fussent, à l'avance, ga- 
gnés par elle et qu'ils la conduisissent eux-mêmes à ses 
sauveurs. Ainsi combiné, le projet avait certainement des 
chances de réussite. 

.Mais comment avertir la reine? Par quel moyen lui 
faire parvenir la somme nécessaire à gagner ses gardiens ? 
Pour y arriver, besoin était de gagner un des puissants 
du jour. Le choix de Rougeville s'arrêta sur le limonadier 
Miclionis, membre de la Commune et administrateur des 
prisons. Michonis était le souverain maître de tous le» 
geôliers de Paris ; tous les guichetiers tremblaient devant 
lui. Il remplissait ses fonctions avec un tel zèle que, 
chaque jour, délaissant les intérêts de son comptoir, il 
venait visiter en personne la reine dans son cachot. 

Rougeville lui offrit-il de l'argent? On l'ignore. Tou- 
jours est-il qu'il se lia rapidement avec lui, et que, le 
:28 août, Michonis l'introduisait à la Conciergerie, dans la 
Chambre de Marie-Antoinette. A sa vue, la reine tressail- 
lit, une vive rougeur monta à son front, et c'est à peine 
si elle put retenir un cri d'étonnement... Elle avait recon- 
nu Rougeville. 

Pendant que Michonis. le chapeau sur la tète et les mains 
dans les poches, faisait parade de sa grossièreté, élevant 
la voix, allant et venant dans la chambre, Rougeville 



96 CAUSERIES HISTORIQUES. 

montra d'un signe l'œillet qui ornait la boutonnière de 
son habit gris, détacha cette fleur et la jeta derrière le 
poèle. Tout cela fut fait en un instant et si adroitement 
que ni Michonis, ni la femme Harel, placée auprès de la 
prisonnière, ni les gendarmes ne s'aperçurent de rien. 
Rougeville, redevenu complètement maître de lui, reprit 
son attitude indifférente. Lorsqu'il vit que la visite était 
terminée, craignant que la reine n'eût pas compris ses 
gestes, il se pencha vers elle, lui dit quelques mots à 
voix basse, salua rapidement et se disposait à sortir quand 
la reine prenant la parole : « Faut-il donc vous dire un 
éternel adieu ? », interrogea-t-elle, comme s'adressant au 
municipal. Rougeville fit, de la porte, signe qu'il revien- 
drait 

Après leur départ, Marie-Antoinette, se baissant vive- 
ment, ramassa la fleur : l'œillet contenait un billet ! Vite, 
à l'écart, derrière le paravent qui entourait son lit, elle 
déplia le papier et lut : Ma protectrice, disait le billet de 
Rougeville, je ne vous oublierai jamais, je chercherai 
toujours le moyen de pouvoir vous marquer mon zèle; si 
vous avez besoin de trois à quatre cents louis pour ce 
qui vous entoure, je vous les porterai vendredi pro- 
chain. 

« Pour ce qui vous entoure... trois à quatre cents louis. » 
La reine comprenait; son rôle à elle était de séduire, 
d'acheter ses gardiens. Tout de suite, dans sa hâte de 
réussir, sous l'action de l'émotion qui l'enfiévrait, elle vou- 
lut agir. A tout hasard, elle déchira en cent morceaux le bil- 
let de Rougeville, et, sur un mauvais chiffon de papier qui 
traînait sur sa table, elle traça à l'aide d'une épingle — 



CAUSERIES HISTORIQUES. 97 

n'ayant ni plume ni crayon — unecourte réponse... Puis, 
aiïermissant sa voix, domptant sa fierté, adoucissant son 
regard, elle pria la femme llarel d'aller lui chercher de l'eau 
fraîche. Quand elle fut seule avec ses gardiens : — « Mon- 
sieur Gilbert, » fit-elle... Le gendarme Gilbert s'était tou- 
jours montré avec elle honnête, doux, compatissant. Elle 
crut qu'elle n'avait qu'à parler pour s'en faire un ami. 
Elle lui montra le billet qu'elle venait d'écrire. Gilbert 
prit le billet et le porta à la femme du concierge, Mme 
Richard. Le 3 septembre, en faisant son rapport hebdo- 
madaire à son colonel, le sieur Bolot du Mesnil, il ne 
cacha rien des incidents qui s'étaient passés, le 28 août, 
dans le cachot de la reine (1). Le colonel déposa ce rap- 
port au greffe du tribunal. Le jour même, le comité de 
sûreté générale en était informé, et il dépéchait à la Con- 
ciergerie deux de ses membres, Amar et Seveslre, pour 
ouvrir une enquête. 

Michonis fut arrêté (2) ; mais l'important était de dé- 
couvrir Rougeville. Baudrais, l'un des plus habiles poli- 
ciers de l'époque, fut mis à ses trousses. On ouvrit à cet 
agent un crédit illimité pour les dépenses qu'il pourrait 
avoir à faire au cx)urs de ses recherches ; on lui donna 
pleins pouvoirs; on envoya le signalement du conspira- 
teur à toutes les sections de Paris, à tous les départements, 



(1) Ce Gilbert, devenu qaelqae temps aprèe lieutenant (Un« la gendar» 
merie, jooa une partie de l'argent de sa compagnie, le perdit et te brûla 
la cenrelle. Voy. Lafont d'Aussonne, A/^inotVf« sur la reine de France, 
et Emile Campardoa, Marie- Antoinette à la Conciergerie. 

(2) Michonis fut guillotiné le 29 prairial an II (17 juin 1794). 

7 



98 CAUSERIES HISTORIQUES. 

à toutes les municipalités ; on autorisa Baudrais à « faire 
des visites domiciliaires, à placer des agents dans tous' 
les endroits soupçonnés, à arrêter indistinctement tous 
ceux qui auraient recelé le ci-devant marquis ou l'auraient 
soustrait aux poursuites.... « Tout cela, en pure perte. Le 
jour même où le complot avait été découvert, le 3 sep- 
tembre, Rougeville avait quitté sa maison de Vaugirard 
et s'était réfugié dans les carrières de plâtre de Mont- 
martre : de là, sortant pendant la nuit, il suivait les événe- 
ments. Entre temps, il composa une sorte de pamphlet 
qu'il intitula : les Crimes des Parisiens envers leur Reine 
par V auteur des œillets présentés à la Reine dans sa pri- 
son. Il en fit plusieurs copies, les envoya à la Convention, 
aux comités, au président du tribunal révolutionnaire ; 
puis, la conscience ainsi en repos, il prit tranquille- 
ment le chemin de la Belgique. Il arriva à Bruxelles, le 
12 octobre 1793, quatre jours avant l'exécution de la 
reine. 



IV 



Trois mois à peine s'étaient écoulés que, dénoncé 
comme un espion des armées révolutionnaires — lui qui, 
à Paris, était regardé comme un agent de Cobourg ! — il 
fut appréhendé au corps et interné aux prisons de Treuzen- 
berg. Ne pouvant plus conspirer, il se remet à écrire. Il 
adresse de son cachot, au comte de Metternich (1) un long 

(1) Le comte de Metteraich, pére du célèbre homme d'Etat, était alors 
ministre pléaipoleatiaire de l'empereur François li, près le gouvernement 
général des Pays-Bas autrichiens. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 99 

rapport, dans lequel il raconte toute sa vie et s'étend en 
particulier sur les efforts qu'il a faits pour délivrer la 
reine. Sa lettre demeura sans réponse . 

On ne voulait pas l'entendre ? Soit ! Il se passera de 
protecteur ; et il met aussitôt son esprit inventif en quête 
d'un projet d'évasion. Celui auquel il s'arrêta ne lais- 
sait pas d'être d'une hardiesse singulière. 

Il écrit au prince de Cobourg, alors occupé à guerroyer 
dans le nord de la France, et lui expose sa situation. Le 
prince lui répond qu'il ne peut s'occuper de son affaire — 
et il signe. Rougeville n'en demandait pas davantage. 
Pendant plusieurs jours, il s'exerce à reproduire à main- 
levée celte toute-puissante signature : F. Côburr/, F. M. 
(Feld-Maréchal), qui équivaut pour lui au: Sésame, ouvre- 
loi des Milleet unemiits. Sûr de lui désormais, il s'adresse 
à lui-même (non sans y glisser une faute de français ) 
une lettre qui lui ordonne de venir prendre dans les rangs 
de l'armée autrichienne la place qu'y avait occupée son 
frère, et il signe bravement : F. Côburg, F. M. 

La comédie eut un plein succès. Rougeville sortit de 
prison, et, à peu de temps de là, le 9 thermidor ayant 
mis fin à la Terreur, il reprit le chemin de Paris. Il y était 
depuis un an lorsque, dans les derniers jours de thermidor 
an III (1), il rencontra aux Tuileries un de ses compa- 
triotes, le conventionnel Guffroy, qui se rendait à l'Assem- 
blée. Les deux hommes se reconnurent, allèrent l'un à 
l'autre et causèrent . 

Rougeville, sans méfiance, raconta complaisamment 



(1) Août 1795. 



100 CAUSERIES HISTORIQUES. 

toutes ses aventures. Il dit comment il avait jadis tenté de 
sauver la reine ; par suite de quelle circonsiance avait 
échoué son projet ; il avoua, sans se faire prier, qu'il 
était passé à l'étranger, et que, sûr maintenant de l'im- 
punité, puisque la faction des i7idiilgenls était au pouvoir, 
il était rentré à Paris, où il habitait rue du Parc, sous un 
faux nom. Guffroy, lui, ne se livrait pas : il songeait. 
11 songeait qu'il devait une forte somme au père de 
Rougeville ; que le bonhomme usé par l'âge et par la 
prison — car il avait été détenu à Arras pendant le pro- 
consulat de Le Bon — ne vivrait plus bien longtemps et 
que, si le fils disparaissait aussi, sa dette à lui, Guffroy, 
se trouverait liquidée. 

Le soir même, Rougeville était arrêté chez lui, rue du 
Parc, et enfermé à la prison des Orties, maison d'arrêt 
située au Carrousel et réservée spécialement aux préve- 
nus arrêtés par ordre du Comité de sûreté générale. Le 
10 septembre 1793, il fut écroué à la Conciergerie, d'où on 
le transféra un peu plus tard à Sainte-Pélagie. Ce fut seu- 
lement le n juin 1197, qu'il recouvra la liberté, grâce à 
l'énergique intervention d'un député au conseil des Cinq- 
Cents, Couchery, qui n'hésitait pas à se faire, à la tribune, 
l'avocat des partisans de la royauté. 

C'est au château de Saint-Laurent que Rougeville vint, 
au sortir de sa prison, passer l'été de 1797. Sa joie eût 
été vive de se voir dans cette terre où il avait été élevé 
et qu'il aimait, s'il y avait trouvé son père ; mais le 
vieillard, qui avait résisté à l'atroce régime des prisons 
d'Arras, était mort de douleur en apprenant, de Guffroy 
lui-même, que son fils venait d'être arrêté. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 101 

Uougeville ne s'installa à Saint-Laurent que très som- 
mairement, laissa le château dans l'état où il l'avait trou- 
vé, c'est-à-dire presque sans meubles, et prit pour tout 
domestique une seule bonne, amenée de Paris et à son 
service depuis cinq ans. Il se confina si bien dans son iso- 
lement que les paysans de Saint-Laurent même en arri- 
vaient à se demander si le château était habité, ou si leur 
seigneur était retourné à Paris. 

Cependant, le 18 brumaire avait eu lieu ; le général 
Bonaparte était premier consul ; on était à la veille de 
l'empire. Les royalistes étaient plus étroitement surveillés 
que jamais. Dans la nuit du :24 ventôse an Xll ( io mars 
1804 ), des gendarmes frappaient à la porte du château 
de Saint-Laurent. Lorsqu'on y pénétra, Rougeville s'était 
échappé. Le signalement du fugitif fut publié dans tout le 
pays : on mobilisa les brigades de gendarmerie dans tous 
les cantons où l'on pensait qu'il avait pu trouver asile ; 
mais comme naguère, à la suite de l'affaire de l'œillet, le 
chevalier demeura introuvable. 

De sa retraite, il écrivit au ministre de la police et au 
grand juge, ministre de la justice, déclarant à ce dernier 
qu'il se présenterait bientôt à son tribunal. Le ministre, 
désespérant d'atteindre jamais un tel homme, se contenta 
de mettre en marge de la lettre un seul mot : l'attendre. Il 
était résigné sans doute à l'attendre toujours; mais il ne 
connaissait pas Rougeville. Celui-ci eut l'audace de se pré- 
senter à l'audience publique du ministre, le G floréal an XII 
(26 avril 1804). Il plaida chaudement sa propre cause et de- 
manda à retourner à Saint-Laurent où l'appelaient les tra- 
vaux des champs. Le ministre prit un arrêté, en vertu du- 



102 CAUSERIES HISTORIQUES. 

q uel Rougeville était envoyé en surveillance à quarante 
lieues de son domicile. On lui laissa le choix de la rési- 
dence : il désigna Reims. 

Il y était encore, dix ans plus tard, lorsque la ville fut 
occupée par un corps russe, le 10 février 1814. Le 6 
mars, les Français en reprirent possession. Un parti de 
cavalerie française, en poursuivant quelques Cosaques, in- 
tercepta une correspondance adressée au prince Volkons- 
ki, chef de l'état-major général de l'armée russe. La lettre 
saisie était compromettante et signée du nom de Rouge- 
ville. Son auteur fut arrêté, le 10 mars, vers midi. A trois 
heures, il comparaissait devant une commission militaire. 
A quatre heures, il était condamné à mort. A cinq heures, 
il était conduit au Champ-de-Mars : un grand carré vide, 
le mur du cimetière au fond, et à quelques pas de ce 
mur un peloton de douze grenadiers, l'arme au pied, atten- 
dant. Arrivé au mur, il s'arrêta et fit face aux soldats. On 
le vit, de loin, se dépouiller sans hâte de sa casaque jau- 
ne, jeter son chapeau sur le gazon ras ; puis il regarda 
le sol comme pour y choisir sa place. Un sergent s'appro- 
cha, lui tendant un mouchoir plié en long; mais il le re- 
poussa du geste. Il mit un genou en terre, et, offrant sa 
poitrine, il fit signe qu'il était prêt. L'officier, se détour- 
nant, leva son épée, la décharge retentit.... Le corps glissa 
sur le flanc, au pied du mur. A ce moment, un frisson 
d'émotion, une sourde rumeur courut dans la foule ; on 
voyait ce corps s'agiter, et, dans une convulsion suprê- 
me, lever le bras comme pour un dernier appel. Deux 
hommes se détachèrent du peloton, et, abaissant leurs 



ï 



CAUSERIES UISTORiQUES. 103 

armes, ils firent feu. Rouge ville eut un dernier) soubre- 
saut et retomba. C'était fini ! 

Le corps fut porté dans la chapelle du cimetière ; il y 
resta durant toute la nuit. On dit que les deux soldats qui 
avaient été chargés de donner le coup de grâce, tentés 
par la veste jaune et les bottes hongroises à glands d'or 
du supplicié, vinrent, le soir, dépouiller le cadavre et, 
profanant à la fois les restes de Rougeville et le lieu 
où ils étaient déposés, prirent jusqu'à sa chemise tachée 
de sang. Le lendemain, le cadavre fut retrouvé nu sur les 
dalles (1). 

Une personne charitable eut pitié de ce pauvre corps 
abandonné ; elle acheta un coin de terre et l'inhumation 
eut lieu sans aucune cérémonie, en présence du commis- 
saire et de quelques curieux. On ne prit pas même le soin 
de dresser l'acte de décès. 

M. Lenotre a eu raison de nous raconter, dans son in- 
téressant et remarquable volume, l'histoire du chevalier 
de Rougeville. S'il ne fut pas un héros sans reproches, 
s'il a commis des fautes, sa mort les a expiées. Et quelle 
faute ne serait effacée par ce dévouement admirable, par 
cette scène de la Conciergerie que rien jamais ne fera ou- 
blier, cette scène de VŒillel qui éclaira d'un suprême 
et dernier rayon le cachot de la reine de France ! 

(1) VIndépendant RémoU, 1868. 



h 



VI. 



LE BARON DE BATZ (1) 



M. G. Lenotre a débuté, en 1893, par un volume inti- 
tulé : la Guillotine pendant la Révolution; il commençait 
par où tant d'honnêtes gens, cent ans plus tôt, avaient 
fini. En i894, il a publié le Vrai chevalier de Maison- 
fiouge^ et, en 1895, Paris révolutionnaire. Son nouveau 
livre est consacré à un Conspirateur royaliste pendant la 
Terreur, le baron de Datz. 

Je remarquerai tout d'abord que le jeune et savant écri- 
vain nous donne un bon exemple. Au lieu de se disperser, 
d'aller, comme nous le faisons tous, ou presque tous, 
d'un sujet à l'autre, vaguant de ci et de là, au hasard de 
l'inspiration et de la rencontre, il a concentre sur un seul 
point, sur une seule époque, ses recherches et ses efforts. 

Il n'est pas difficile d'inscrire en tète d'un livre : His- 
toire de la Révolution française ; ce qui l'est davantage, 
c'est d'écrire cette histoire. Aussi bien, presque tous ceux 



(I) l'n cotuptratetir royaliste pendant ta Terreur ; te baron de Bat* 
i792'i795, par G. Lenotre. Un toi. in-8», «Tec deux poriraiU. Perrin 
•t G'*, ^tean, 35, quai de* Orands-Auguttios, 1896. 



106 CAUSERIES HISTORIQUES. 

qui l'ont entrepris se sont arrêtés en chemin. Michelet et 
Lamartine ne sont pas allés au delà du 9 thermidor (21 
juillet 1194). Louis Blanc a poussé un peu plus avant, 
sans dépasser pourtant la dernière séance de la Conven- 
tion (26 octobre 1793). M. Thiers, il est vrai, a conduit 
son œuvre jusqu'au bout, jusqu'au 18 brumaire. Mais qui 
donc aujourd'hui prend au sérieux l'improvisation histo- 
rique de M. Thiers? 

La Révolution, de 1789 à 1799, est si pleine d'hommes 
et d'événements que, pour les bien connaître, pour en 
pénétrer tous les dessous, ce ne serait peut-être pas de 
trop d'une vie entière. Si l'on veut en savoir le fonds et 
le tréfonds, l'étudier sous toutes ses faces et dans tous ses 
détails, il est nécessaire de circonscrire son terrain, de le 
délimiter, et, ce terrain une fois choisi, de s'y cantonner, 
de le creuser, de le fouiller, de le bêcher, de ne laisser 
nulle place 

Oîi la main ne passe et repasse. 

Ainsi a fait M. Lenotre. Il a choisi, pour n'en plus sor- 
tir, ce semble, la période de la Terreur, les deux années 
1193 et 1194, — 1194 surtout, cette année dont Alfred 
de Vigny a dit, au début du chapitre XX de Stello : 

« — Quatre-vingt-quatorze sonnait à l'horloge du dix- 
huitième siècle, quatre-vingt-quatorze dont chaque minute 
fut sanglante et enflammée. L'an de terreur frappait hor- 
riblement et lentement au gré de la terre et du ciel, qui 
l'écoutaient en silence. On aurait dit qu'une puissance 
insaisissable comme un fantôme passait et repassait parmi 
les hommes, tant leurs visages étaient pâles, leurs yeux 
égarés, leurs têtes ramassées entre leurs épaules, reployées 



I 



CAUSERIES HISTORIQUES. 107 

comme pour les cacher et les défendre. — Cependant un 
caractère de grandeur et de gravité sombre était empreint 
sur tous ces fronts menacés et jusque sur la face des 
enfants ; c'était comme ce masque sublime que nous met 
la mort. Alors les hommes s'écartaient les uns les autres 
ou s'abordaient brusquement comme des combattants. 
Leur salut ressemblait à une attaque, leur bonjour à une 
injure, leur sourire à une convulsion, leur habillement 
aux haillons d'un mendiant, leur coiffure à une guenille 
trempée dans le sang, leurs réunions à des émeutes, leurs 
familles à des repaires d'animaux mauvais et défiants, 
leur éloquence aux cris des halles, leurs amours aux 
orgies bohémiennes, leurs cérémonies publiques à de 
vieilles tragédies romaines manquées, sur des tréteaux de 
provinces, leurs guerres à des émigrations de peuples sau- 
vages et misérables, les noms du temps à des parodies 
poissardes. Mais tout cela était grand, parce que, dans la 
cohue républicaine, si tout homme jouait au pouvoir, tout 
homme du moins jetait sa tête au jeu ». 

C'est cette époque, toute pleine de sang et de crimes, et 
parfois aussi d'héroïsme, où la boufTonnerie coudoie le 
drame, où la tragédie et le roman courent les rues, c'est 
cette époque que M. Lenotre a choisie, qu'il connaît déjà 
mieux que personne et qui bientôt n'aura plus de secret 
pour lui. 



11 



C'est une étrange figure et singulièrement énigma- 
tique, que celle du baron de Batz. Au plus fort de la Ter- 



108 CAUSERIES HISTORIQUES. 

reur, d'octobre 1193 à juillet 1794, il n'est question à 
Paris, à la tribune de la Convention comme à celle des 
Jacobins, que de la conjuration de V Etranger. C'est à 
elle que l'on attribue l'avortement de toutes les réformes, 
l'inexplicable retard apporté au bonheur général. C'est 
elle qui est la cause de toutes les proscriptions, le pré- 
texte de tous les massacres. Elie Lacoste, dans son rap- 
port du 26 prairial an II (14 juin 1794), désigna clairement 
le baron de Batz comme étant l'ennemi en qui se concen- 
traient les forces de la réaction. <r Tous les leviers desti- 
nés à renverser la République, dit-il, étaient mus par ce 
seul homme que faisaient agir les tyrans coalisés » . 
D'ailleurs, l'Assemblée tout entière pensait comme Elie 
Lacoste : c'est à la conspiration de l'Etranger, à l'or de 
Pitt et Cobourg, — au baron de Batz, en un mot — 
qu'elle attribua les agissements de toutes les factions, 
celle de Chabot, celle de Danton, celle d'Hébert, celle de 
Ronsin, celle de Chaumette.... 

Comment un homme qui, au dire de ses contemporains, 
fut investi d'une telle puissance, est-il resté inconnu? On 
ne sait rien, ou très peu de ciiose, du baron de Batz. Le 
sujet était entièrement neuf et nous allons voir que 
M. Lenotre en a su tirer un excellent parti. 

Né à Goutz, près de Tartas, le 6 décembre 1761, Jean 
de Batz, baron de Batz et de Sainte-Croix, était l'arrière 
pelil-fils de Manaud III, baron de Batz, l'un des quatre 
vaillants qui, en 1577, sauvèrent la vie à Henri IV, lors 
de son entrée dans la ville d'Eause, alors place forte au 
duché d'Albret. 

Il était grand sénéchal de Nérac et du duché d'Albret, 
lorsqu'il fut élu député de la noblesse de cette sénéchaus- 



CAUSERIES HISTORIQUES. 109 

sée aux Etats Généraux de 1780. 11 siégea au cûlc dniit 
et se distingua, dans cette assemblée qui comptait tant 
d'hommes de talent, par ses connaissances étendues en 
matière de finances. M. Lenotre, et en cela j'estime qu'il 
a eu tort, ne parle pas de son rôle à la Constituante. Il eût 
été bon cependant de le signaler, ne fût-ce que pour mon- 
trer que le baron de Batz ne fut pas seulement un homme 
d'action et de coups de main, et que Lamartine ne le 
connaissait guère, lorsqu'il l'a qualifié, dans son Histoire 
des Girondins, d* aventurier de conspiration. Nommé 
membre du Comité des finances, il en combattit vivement 
les plans, et s'éleva avec force contre l'émission des assi- 
gnats, qu'il assimila avec tant de raison, comme l'événe- 
ment l'a prouvé, aux billets de la banque de Law. Sa 
compétence exceptionnelle en ces questions lui valut 
d'être nommé président du Comité de liquidation, et il 
fît, à ce titre, plusieurs rapports sur la dette publique. Il 
appuya différentes mesures qu'il jugeait avantageuses à 
l'Etat, mais il repoussa .toutes celles qu'il tenait pour 
destructives des principes de la monarchie. 

Sorti de France après la session, à la fin de 1191, il 
servit à l'armée des Princes en qualité d'aide de camp du 
prince de Nassau. II eut vite fait de comprendre que son 
dévouement trouverait aux Tuileries plus d'occasions de 
s'exercer qu'à Coblentz. En apprenant l'émeute du 20 juin 
1792, il n'y tint plus, et, malgré la sévérité des mesures 
prises contre les émigrés, il revint à Paris. Il y arriva le 
1*' juillet, et, à cette date, Louis XVI marquait sur son 
livre de comptes : « Retour et parfaite conduite de M. de 
Batz, à qui je redois cinq cent douze mille livres. > 



110 CAUSERIES fflSTORIQUES. 

D'après M. Lenotre, le baron de Batz n'aurait plus 
quitté Paris. Eckard, dans l'excellente Notice qu'il lui a 
consacrée, au tome 37 de la Biographie universelle de 
Michaud, dit que le baron de Batz s'éloigna de nouveau 
de France après le 10 août et n'y revint que dans les 
premiers jours de janvier 1193. Ce serait un point à 
vérifier. 

Le baron de Batz n'était rentré à Paris que pour 
essayer de sauver Louis XVL Le 20 janvier, il fit donner 
secrètement avis à cinq cents royalistes, dont il se croit 
sur et qu'il a enrôlés, d'avoir à se grouper, le lendemain, 
sur le passage du roi et de se munir à tout hasard d'ar- 
mes faciles à dissimuler. Le rendez-vous était fixé à 
l'angle de la rue de la Lune, à l'endroit où le boulevard 
Bonne-Nouvelle, non encore nivelé, formait un mamelon 
assez élevé. 

Dès sept heures du matin, le 21 janvier, de Batz était 
à son poste. Du point élevé où il se tenait, il plongeait, 
dans la foule pressée qui l'entourait, des regards anxieux. 
Son angoisse était grande en n'apercevant, parmi les 
milliers de tètes qui s'agitaient devant lui, aucun visage 
ami.... Il ne désespérait pas cependant. Il ne savait pas 
que, dès trois heures du matin, la plupart des cinq cents 
conjurés avaient été réveillés par des coups frappés à leur 
porte. Deux gendarmes s'étaient présentés chez chacun 
d'eux avec ordre de ne point les perdre de vue, et de les 
empêcher, par tous les moyens, de sortir avant midi. 

Cependant l'heure de l'action était proche. Le cortège 
commençait d'arriver sur le boulevard. Bientôt la voiture 
parut, entourée de soldats, fermée, impénétrable aux 
regards, les vitres levées, couvertes de buée.... 



CA USERIES HISTORIQ UES . 111 

— « A nous ! mes amis, ceux qui veulent sauver le 
roi! » 

Ce cri, poussé par une voix formidable, retentit; la 
foule s'écarte, mue par une instinctive terreur. Trois 
jeunes gens et un homme un peu plus âgé, ce dernier le 
sabre à la main, s'ouvrent un passage à travers le qua- 
druple rang des hommes armés et répètent avec force, à 
plusieurs reprises : A nous, Français ! A notts, ceux qui 
veulent sauver le roi!... A cet appel héroïque nul ne 
répond. Ils repassent au travers de cette haie d'hommes 
stupéfaits. Celui qui avait un sabre à la main — c'était 
de Batz — parvient à s'échapper, ainsi que l'un de ses 
compagnons, Michel Devaux. Les deux autres sont saisis 
au moment où ils essayent de se réfugier dans la rue de 
Cléry, et ils sont hachés à la porte. 

Folle, si l'on veut, la tentative était héroïque et assu- 
rément digne de mémoire. Les historiens naturellement 
n'en parlent pas. Ils n'ont pas pour habitude de s'arrêter 
à ces menus détails. J'ai cru cependant pouvoir la racon- 
ter, il y a déjà plusieurs années, dans le premier volume 
de mon Journal d'un bourgeois de Paris pendant la 
Terreur. C'était, paralt-il, de ma part une grande au- 
dace, car voilà qu'un écrivain républicain, le docteur 
Robinet, dans un article sur Danton, nie l'authenticité 
de cet épisode. Ce n'est, d'après lui, t qu'une tradition 
vague, mystérieuse, née après l'effondrement de 1194, 
sortie, pendant la réaction thermidorienne, d^on ne sait 
quel confessionnal ; imaginée par les mômes écrivains et 
d'après les mêmes motifs que tous les autres racontars 
sur Venlèvement du roi au 2i janvier^ de la reine et du 



112 CAUSERIES HISTORIQUES. 

dauphin au Temple, en août et septembre 1793 et autres 
exploits non moins fantastisques, dont les réacteurs et 
les intrigants, clercs ou laïques, eurent le triste et fruc- 
tueux monopole pendant tant d'années, pour se mettre 
bien en cour et se créer des états de services, pour rem- 
plir leurs gazettes et leurs poches, gagner les belles 
dames en chargeant d'opprobre et de ridicule les grands 
noms républicains ! » 

Rien n'est, au contraire, moins vague, moins mysté- 
rieux, moins fantastique que le fait même de la tentative 
du baron de Batz le 21 janvier. Il est établi par toute 
une série de documents officiels. Le 3 floréal an II (22 avril 
1194), les membres du Comité de surveillance et de sûreté 
générale de la Convention écrivent à Fouquier-Tinville : 
« Le Comité t'enjoint de redoubler d'efforts pour décou- 
vrir l'infâme Batz. Souviens-toi que, pour sauver Capet, 
il était des quatre qu'on entendit sur le boulevard, le 21 
janvier, criant : « A nous, ceux qui veulent sauver le 
Roi!... » — Le 25 prairial (13 juin), c'est le Comité de 
Salut public qui écrit à son tour à Fouquier : 

« Citoyen, 

« Le Comité de Salut public te demande d'interroger de 
nouveau Devaux, secrétaire de Batz, sur le Comité autri- 
chien et sur ce fait qui vient de nous être prouvé que 
Devaux était avec Batz des quatre qui, passant armés de 
sabres derrière les rangs, quand Capet allait au supplice, 
criaient : A nous, ceux qui veuleiit sauver le Roi ! 

« Châtelet (I) a reconnu hier soir à la Conciergerie, 

(I; L'un des jurés du Tribunal. 



CAUSERiES HISTORIQUES. 113 

entre les délenus, Devaux pour celui d'entre eux à qui il 
parla. Tu es autorisé à oiïrir pardon à Devaux s'il indique 
où est cache Batz ; tu enverras tout de suite au Comité 
l'interrogatoire, et tu viendras ce soir, 
c Salut et fraternité. 

« COLLOT d'HbRBOIS, 

Billaud-Varenns. » 

L'interrogatoire de Michel Devaux n'est pas moins 
décisif : 

— « N*étiez-vous pas sur le boulevard quand Louis 
Capet passa pour aller subir le juste châtiment de ses 
crimes ? 

— « Oui. 

— «Où étiez-vous ? 

— « Au poste qui m'avait été indiqué. 

— « Niez-vous que le citoyen Chàtelet ne vous ait vu 
et parlé derrière les rangs, armé d'un sabre et non d'une 
pique? 

— « Je me rendais à mon poste. 

— « N'étiez-vous pas avec Batz ? 

— « Je le rencontrai. 

— c Vous traversâtes avec lui les boulevards, malgré 
la défense ? 

— « J'ignorais la défense. 

— € Prenez garde de dire la vérité ; vous criâtes : A 
nou$, ceux qui veulent sauver leur roi; Chàtelet vous 
entendit. 

— «Ce n'est pas moi, c'est Batz. 



114 CAUSERIES HISTORIQUES. 

— « Dites la vérité, dites où est caché Batz, et vous 
serez pardonné. 

— « Je suis innocent et ne sais où est Batz. » 
Quatre jours après cet interrogatoire, le 29 prairial, 

Devaux était guillotiné. 

Après cela, libre au D' Robinet de traiter de racontar 
l'héroïque tentative de Batz, au 21 janvier ! 



III 



Le roi mort, il restait à sauver la reine, et c'est vers 
le Temple que, dès les premiers jours de février 1793, se 
portèrent tous les efforts du baron de Batz. 

Son plan pour sauver la reine et la famille royale était 
d'une audace inouïe. Il consistait à réunir un assez grand 
nombre de complices pour en composer, au jour dit, toute 
la garde de la prison. Sous le prétexte d'explorer les 
environs du Temple, une patrouille devait sortir de l'en- 
clos, encadrant dans ses rangs les trois princesses revê- 
tues d'uniformes militaires, et le prince royal qui passe- 
rait inaperçu. 

Comment Batz essaya de mettre ce plan à exécution 
et comment il faillit réussir, on le verra dans le livre de 
M. Lenotre, dont le récit, écrit sur pièces, est presque 
entièrement neuf. 

Cette fois encore, Batz avait échoué. Il n'abandonna pas 
pour cela la partie. Dès longtemps il a fait le sacrifice de 
sa vie. Il continuera de l'exposer tous les jours, à toute 
heure. Il luttera jusqu'au bout, au milieu de périls inouïs. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 115 

avec une audace et un héroïsme dont l'histoire de celte 
terrible époque n'offre pas un autre exemple. 

Cependant, si grande que soit mon admiration pour le 
baron de Balz, je ne crois pas qu'il ait conçu le grand 
dessein que lui prèle M. Lenotre, et qui aurait été, celui- 
là, couronné de succès. 

Ce dessein, le savant historien l'expose en ces termes : 

c C'est alors qu'il conçut le plan le plus invraisem- 
blable qu'un homme dans sa situation pût rêver. Arrêter 
la tourmente qui soufflait sur la France, il n'y fallait pas 
songer ; mais n'était-il pas possible, en l'activant, d'en 
hàler la fm ? Si l'on parvenait à faire naître la défiance 
entre les divers partis qui se disputaient le pouvoir, ces 
hommes de proie n'allaient-ils pas tourner contre eux- 
mêmes leur fureur dévastatrice? ils se prétendent intè- 
gres : il sera facile de les corrompre et de les avilir. Ils 
ont à leur service la guillotine et la prison : on les forcera 
à s'en servir, non plus contre leurs adversaires, mais 
contre leurs amis. En un mot, on enlisera la Convention 
dans un tel cloaque de boue et de sang, que le peuple se 
décidera, enfin, par épouvante ou par dégoût, à en ba- 
layer les débris et à opérer lui-même le rétablissement de 
la monarchie. Telle fut la gigantesque conception du 
baron de Batz.... (1). » 

Après avoir ainsi exposé l'idée maîtresse, l'idée géniale 
de son héros, l'uuteur essaie d'établir qu'elle a reçu son 
exécution. Pour cela, il refait à son tour, et mieux qu'on 
ne l'a jamais fait, l'historique du complot financier auquel 

(1> Lenotr«, p. 35. 



116 CAUSERIES HISTORIQUES. 

prirent part Delaunay (d'Angers), Julien (de Toulouse), 
Chabot, Basire et Fabre d'Eglantine. Il s'agissait de faire 
tombera vil prix les actions de la compagnie des Indes, 
de profiter de cette baisse pour acheter, de provoquer 
ensuite une hausse, à l'aide d'un décret frauduleux, et 
alors de vendre. Que Batz ait pris part à ce complot, la 
chose est certaine; mais dans quel but? Voici, à cet 
égard, ce qui me paraît le plus probable. Il avait besoin, 
dans la lutte qu'il avait engagée contre la République, 
d'avoir à sa disposition des sommes considérables. Si 
même il arrivait à se les procurer, il pourrait en user 
pour acheter quelques-uns des membres de la Convention. 
Ne savait-il pas que, si Robespierre était incorruptible ^ 
plusieurs de ses collègues, et non des moindres, ne 
l'étaient pas? N'était-ce pas un coup de maître de se 
servir de certains conventionnels pour obtenir des muni- 
tions de guerre destinées à combattre la Convention? N'y 
avait-il pas là à la fois plaisir et profit, et n'était-ce pas un 
vrai régal de roi.... ou du moins de royaliste? 

C'est aller trop loin, à mon sens, que de transformer 
cette affaire de concussion en « une conception gigantes- 
que ». Sans doute, il eût été d'une politique habile autant 
que profonde, de jeter au milieu de la Convention un 
brandon de discorde, de semer dans son sein la division et 
la défiance, d'animer les partis les uns contre les autres, 
de pousser les factions rivales à s'entre-dévorer. Mais 
cela, Batz n'avait point à le faire, puisque aussi bien tout 
cela était déjà fait, et s'était fait sans lui. Depuis long- 
temps déjà, dans l'Assemblée comme aux Jacobins, les 
partis étaient en proie aux haines les plus violentes ; 



CAUSERIES HISTORIQUES. 117 

ils étaient entre eax à Tétat de guerre ouverte. 

« Jamais, écrit M. Lenotre, on ne pourra dire quelle 
tempête de délation souffla alors sur la France. Chaque 
jour, aux Jacobins ou à la Convention, apporte son scan- 
dale, et, en lisant au Moniteur les récits de ces scènes 
écœurantes, on songe à la joie triomphante que, du fond 
de sa retraite, devait éprouver le baron de Batz qtii avait 
déchaîné ces ouragans. Le drame combiné par lui se 
jouait sous ses yeux ; ses ennemis s'entre-déchiraient, se 
jetaient à la tète les accusations les plus inattendues, 
s'avilissaient par de révoltantes révélations (i) ». 

Ce n'est point le baron de Batz, qui avait déchaîné ces 
ouragans. Avant le 28 brumaire an II (18 novembre 1193), 
avant le jour où Amar vint dénoncer à la tribune de la 
Convention le complot tinancier auquel avaient pris part 
Delaunay (d'Angers), Julien (de Toulouse), Chabot et 
Basire (il n'était pas encore question de Fabre d'Eglan- 
tine), rien n'avait transpiré de cette affaire, qui fut, 
d'après M . Lenotre, le point de départ des dénonciations, 
l'origine des divisions et des déchirements qui perdirent 
les Jacobins et la Convention. Et cependant les divisions 
avaient déjà commencé, les haines avaient déjà éclaté au 
grand jour. 

Le 21 brumaire (1 1 novembre), pour ne pas remonter 
plus haut, à la séance des Jacobins, Dufourny avait dé- 
noncé comme contre-révolutionnaires Chabot et Basire. Le 
conventionnel Montaut avait dénoncé son collègue Thuriot. 
Hébert avait demandé l'expulsion de Thuriot de la Société 

(1) Lenotre, p. 206. 



118 CAUSERIES HISTORIQUES. 

des Jacobins, l'examen de la conduite de Chabot et de 
Basire (pour une toute autre affaire que celle de la 
Compagnie des Indes et du complot financier tramé à 
cette occasion, et dont nul encore ne soupçonnait l'exis- 
tence). Hébert avait en outre réclamé le prompt jugement 
des députés complices de Brissot et de sa faction, et sa 
triple motion avait été adoptée (1). 

A la séance des Jacobins du 23 brumaire (13 novembre), 
les conventionnels Bourdon (de l'Oise) et Montant avaient 
dénoncé leur collègue Grégoire. Dufourny, Bourdon (de 
l'Oise) et Montaut avaient demandé que fussent exclus de 
la Société : 1° tous les députés qui, dans l'affaire du tyran 
Capet, avaient voté pour l'appel au peuple et pour le sur- 
sis ; 2° tous ceux qui, ayant voté pour la mort, avaient 
passé depuis dans le parti contraire; 3° tous ceux qui, au 
mois d'avril 1193, avaient voté le décret d'arrestation 
contre Marat. Toutes ces motions avaient été adoptées. 
Dans la même séance, la société avait maintenu l'arrêté 
qui excluait Thuriot de son sein (2). 

Aux Jacobins encore, le 26 brumaire (16 novembre). 
Chabot est l'objet d'une nouvelle dénonciation, pour avoir 
fait mettre en liberté ses deux beaux-frères — deux Au- 
trichiens — qui avaient été arrêtés par la section de la 
Bépublique. « Depuis que Chabot est entré dans cette fa- 
mille, dit son accusateur, la maison a pris une forme 
toute nouvelle; on y faisait avant cette époque une figure 
très mince ; mais depuis tout a changé, et maintenant 



(1) Moniteur du 14 novembre 1793. 

(2) Moniteur du 17 novembre 1793. 



CAUSERIES HISTORIQUES. ii9 

la femme de chambre est mieux mise qae ne Tétait alors la 
maîtresse... » Un autre membre ajoute : « Je sais que dans 
la maison de Chabot, il existe un neveu du ministre de l'Au- 
triche. » Et à la suite de ces dénonciations, des commis- 
saires sont nommés pour examiner cette affaire et en ren- 
dre compte à la Société. Trois autres députés sont ensuite 
dénoncés par Hébert, — Lindet, « qui a soutenu le fédé- 
ralisme dans les départements de la Normandie », Legen- 
dre, c qui, par sa bêtise ou sa malveillance, a secondé le 
projet contre-révolutionnaire de Lyon », Lacroix enfin — 
l'intime ami de Danton, — « Lacroix, qu'il suffit de nom- 
mer pour donner aux patriotes l'idée de l'être le plus mé- 
prisable (i).» 

On le voit, pas n'était besoin que Batz se mit en frais 
« d'une conception gigantesque » pour faire naître la dé- 
fiance entre les divers partis qui se disputaient le pouvoir; 
point n'était nécessaire qu'il créât de toutes pièces une 
grande machine telle que l'aiTaire de la Compagnie des In- 
des, pour en faire sortir et pour déchaîner sur la Con- 
vention nationale une tempête de délations. A celte beso- 
gne les Jacobins suffisaient, et ils s'y employaient avec une 
ardeur merveilleuse. 



IV 



Les haines cependant deviennent chaque jour plus 
furieuses. Les amis de Danton s'unissent aux amis de Ko- 

(1) Monitettr da 17 norembre 1793. 



120 CAUSERIES HISTORIQUES. 

bespierre pour envoyer les Hébertistes à l'échafaud. Les 
Dantonistes suivent de près au tribunal révolutionnaire 
Hébert et Chaumette. C'est, dit M. Lenotre, « le plan du 
baron de Batz qui s'exécute (1). » Que Batz eût prévu ces 
choses, je le crois sans peine ; car, pour les prévoir, il 
suffisait de posséder une claire vue des hommes et des 
circonstances; de savoir que les hommes au pouvoir 
étant exécrables et les circonstances étant extrêmes, on 
serait forcément conduit à aller jusqu'aux extrémités du 
crime. Que Batz encore s'en soit réjoui, je le crois de 
même, car il sentait bien que de telles horreurs ne pou- 
vaient durer et qu'elles entraîneraient à bref délai la 
chute du régime qui les avait produites. Ainsi donc, le 
baron de Batz a prévu ce qui s'est passée il s'est réjoui 
de ces terribles événements, mais ce n'est pas lui qui en 
a été l'auteur ; ce n'est pas lui qui les a préparés, conduits 
et menés à terme. Chabot et Delaunay, Hébert et Chau- 
mette, Danton et Camille Desmoulins , Robespierre et 
Saint-Just n'ont pas été, entre ses mains, les agents, 
conscients ou inconscients, d'une conspiration gigantes- 
que, ourdie par un seul homme qui, dans l'ombre, en au- 
rait tenu et croisé tous les fils, qui en aurait conduit 
toutes les péripéties avec une habileté et une puissance 
véritablement diaboliques. Si Hébert et Chabot, si Chau- 
mette et Saint-Just, si Robespierre et Danton se sont en- 
Ir'égorgés, c'est qu'ils étaient, non les agents du baron de 
Batz, mais les agents de leurs propres haines, de leurs 
passions et de leurs fureurs. 

(1) Lenotre, p. 214. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 121 

Certes, si le baron de Batz restait à Paris, où sa tête 
était mise à prix et où toute la police était acharnée à sa 
poursuite, ce n'était pas pour y jouer simplement le rôle île 
témoin. Il conspirait, à coup sûr. Mais sur quel point por- 
taient ses efforts, en quoi consistait au juste sa conspira- 
tion, c'est ce que l'on ne sait pas bien, même après les sa- 
vantes et les si consciencieuses recherches de M. Lenolrc. 
Une seule chose est certaine, c'est que son action, demeu- 
rée obscure et secrète, n'en a pas moins eu des résultats 
considérables. La Convention, sentant le sol trembler sous 
elle, consciente des formi'lables haines qu'elle avait sou- 
levées, croyait voir partout des ennemis ; elle avait peur 
de ceux-là mêmes qu'elle terrorisait. Elle tenait pour cer- 
tain qu'un immense complot l'enveloppait; et ce com- 
plot vague, inconnu, mais terrible, elle le personnifiait 
dans un homme, dans un chef, insaisissable, quoique 
partout présent, — le baron de Batz. 

Le 26 prairial an II (14 juin 1194), Elie Lacoste, au 
nom du Comité de sûreté générale, donna lecture de son 
rapport sur la Conspiration de l'Etranger. Après avoir 
énuméré tous les assauts qu'avait eu à subir la Républi- 
que depuis bientôt deux ans, après avoir rappelé le jeu de 
toutes les factions, les malheurs dont la France était ac- 
cablée, les proscriptions, les massacres, Lacoste s'écria 
que l'unique auteur de tous ces maux était le baron de 
Batz. 

« Cet homme, dit-il, intrigant et audacieux, avait des 
agents intermédiaires dans les sections de Paris, au dé- 
partement, dans la municipalité, dans les administrations, 
dans les prisons mêmes, enfin dans les ports de mer et les 



122 CAUSERIES HISTORIQUES. 

places frontières. Immédiatement investi de la confiance 
des frères du dernier tyran, et de celle des tyrans étran- 
gers, ce conspirateur mercenaire disposait de sommes im- 
menses, avec lesquelles il achetait des complices et payait 
les assassinats, le poison, les incendies et la famine... 

« Batz, ci-devant baron et ex-député à l'Assemblée 
Constituante, est le brigand atroce qui devait diriger les 
plus noirs attentats des rois contre l'humanité (1). » 

Seul, sans soldats, sans compagnons, Batz a fait trem- 
bler cette Assemblée devant laquelle la France et l'Europe 
se courbaient avec terreur : ce sera là pour lui un titre 
immortel de gloire. 

Le livre que M. Lenotre lui a consacré joint à la 
conscience des recherches l'art de la mise en scène. 
Villemain disait des meilleurs romans de Walter Scott : 
Ils sont plus vrais que l'histoire. Je dirais volontiers du 
beau livre d'histoire que M. Lenotre vient de nous don- 
ner : « Il est plus intéressant que le plus dramatique de 
nos romans. » 

Si bien fait et si complet que soit un livre, il est impos- 
sible qu'il ne renferme pas quelque omission. J'en signa- 
lerai deux à M. Lenotre. 

11 nous montre Batz, au plus fort de la Terreur, « pen- 
dant que la terrible machine qu'il avait mise en mouve- 
ment broyait dans ses engrenages les plus puissantes 
têtes du parti de la Révolution », conservant assez de 
liberté d'esprit pour acheter, par devant M* Cabal, no- 



(1) Moniteur n» 267, an II, 1794. 



CAUSERIES HISTORIQUES. l!23 

taire, le domaine de Chadieu, dans le Puy-de-Dôme, 
moyennant la somme de 530,000 livres (1). Ici se placent 
des détails, certainement curieux, et que M. Lenr.tre ne 
parait pas avoir connus. 

Celte acquisition, en date du 7 nivôse an II (27 décem- 
bre 1793), avait été faite en commun par le baron de Balz 
et un sieur Vallier, avec lequel il vivait depuis longtemps 
dans une étroite intimité. Batz étant porté sur la liste des 
tttspects (à juste titre, il faut en convenir), l'acquisition 
avait été faite sous le seul nom de Vallier; mais celui-ci 
avait souscrit en même temps avec le baron un traité 
d'association, aux termes duquel l'entière propriété de 
Chadieu, si le domaine n'était pas revendu, devait revenir 
au survivant des deux associés, dont le nom avait été 
laissé en blanc. Vallier avait souscrit, de plus, par-devant 
notaire, une procuration aussi en blanc et en brevet, par 
laquelle tout pouvoir de revendre la terre était donné au 
porteur. Le traité d'association et la procuration en blanc 
furent déposés aux mains du sieur Patou, ami commun 
des deux acheteurs. 

A la suite du rapport d'Elie Lacoste, Batz fut obligé de 
se cacher plus soigneusement encore que par le passé. 
Cependant, il avait besoin de se rencontrer fréquemment 
avec Vallier pour s'entretenir avec lui des divers intérêts 
pécuniaires et politiques qu'ils faisaient marcher de front. 
Comment se rencontrer? C'est alors que Batz eut une idée 
qui ne pouvait venir qu'à lui. Il convint avec son associé 



(t) [.("noire, p. 219. Ce«t dans o« doauÙDa de Chadieo que moamt !• 
baron de UaU, le 10 janvier 1822. 



124 CAUSERIES HISTORIQUES. 

que leurs conférences auraient lieu la nuit, à la Barrière 
du Trône, où la guillotine avait été transportée le 25 prai- 
rial an II (13 juin 1794). Ils s'installaient tranquille- 
ment sous l'échafaud même, et là, sans crainte d'être dé- 
rangés, ils devisaient de leurs affaires et de leurs projets 
pendant des heures entières. 

Vers la fin de l'an IV, un procès éclata entre les deux 
associés et fut porté devant les tribunaux criminels et ci- 
vils, tant de Paris que de Versailles. C'est au cours des 
débats que fut révélé l'étrange épisode de ce dessous de 
l'échafaud transformé en lieu d'asile. Berryer père, qui 
avait suivi l'affaire, l'a consigné au tome I" de ses Sou- 
venirs (1). 

Précisément vers l'époque où avait lieu le procès, le 
21 prairial an IV (9 juin 1196), le nom du baron de Batz 
retentissait à la tribune du Conseil des Cinq-cents. Tal- 
lien, se plaignant d'être entouré d'espions, ajoutait : 
« Comment les patriotes, les républicains, ne seraient-ils 
pas particulièrement en butte aux poursuites de la police, 
lorsque c'est un baron de Batz, qui est à la tête de la po- 
lice de Paris; Batz, ennemi juré de tout ce qui fut pa- 
triote; Batz, compromis dans toutes les affaires où il y a 
des contre-révolutionnaires à punir; Batz, correspondant 
avec l'émigré, avec l'étranger; Batz, poursuivi à juste 
titre, échappé par miracle, et agent des princes (2). » 

Le lendemain, le ministre de la police. Cochon, adressait 



(1) Souvenirs de M. Berryer^ doyen des avooaU de Paris, de 1774 
à 1838, tome I", p. 258-260. 

(2) Moniteur du 15 juin 1796. 



CAUSERIES HISTORIQUES . I 2'» 

au Conseil des Cinq-Cents une lettre en réponse aux incul- 
pations de Tallien. Il déclarait que, loin d'avoir jamais 
employé le ci-devant baron de Batz, il avait donné au bu- 
reau central l'ordre précis de le rechercher et de lui 
appliquer la loi du 21 floréal (1). 

Ce petit épisode me parait^ comme le précédent, mériter 
de trouver place dans le livre de M. Lenotre. Il nous 
montre le baron de Batz aussi insaisissable après qu'avant 
le 9 thermidor, et continuant d'être la terreur de ceux que 
Vhontiête Tallien appelait les patriotes. 

(1) Moniteur da 16 juin 1796. 



t 



VII. 



LE CENTENAIRE DE CATHELINEAU (1). 



M. Célestin Port est un érudit de marque. Archiviste 
de Maine-et-Loire, sans quitter Angers, il a obtenu le 
grand prix Gobert à l'Académie des inscriptions et belles- 
lettres et il a été nommé membre libre de cette Académie. 
L'ouvrage qui lui a mérité ces hautes distinctions est, en 
effet, un travail considérable, paru de 1814 à 1818 sous 
ce litre : Dictionnaire historique, géographique et bio- 
graphique de Maine-et-Loire (2). On y lit, à l'article 
Cathelineau : 

« Cathelineau (Jacques) représente par l'enthousiasme 
et la sincérité de sa foi naïve l'héroïsme légendaire des 
premiers jours de la Vendée. Fils de Jean Cathelineau, 
maçon, et de Perrine Uudon, né le 3 janvier 1139 au 



(1) La Légende du Cathelineau, par Célestin Port, membre de 
rinsUlul. — Paru. Félix Alcan, 1893, 1 vol. ioS*. — Cathelineau gé- 
néralissime de la Grande Armée catholiqtie et royale, par l'abbé Eu- 
gène liossard, docteur èe lettrée. Un vol. in-8*, Lamulle et Poiaeon, édi- 
teurs, 14, me de Beaune 1893. 

(2) Trots Tolomet in-8*. Angers, La c bèee, éditeur. 



128 CAUSERIES fflSTORIQUES. 

Pin-en-Mauges... D'abord maçon lui-même, puis voitu- 
rier et marchand colporteur, il gagnait sa vie à courir de 
son village à la Loire et à Chemillé. Une piété ardente 
l'avait fait distinguer déjà, même au milieu de ces foules 
fanatisées, qui couraient les pèlerinages nocturnes et les 
prêches clandestins.. Le 13 mars 1193, au matin, Ca- 
ihelineau était occupé à pétrir son pain, quand Jean Blon, 
son cousin, qui revenait de Saint-Florent, lui apprit les 
événements de la veille, h révolte contre le tirage, le 
pillage du District, les projets après le tumulte de la nuit. 
Cathelineau n'avait rien à redouter de la levée qui épar- 
gnait les pères de famille; mais, son Dieu et les «bons 
prêtres » proscrits, quand trouverait-il mieux l'heure de 
les servir ? Il s'habille, appelle ses amis, ses proches. 
Vingt-sept d'entre eux se présentent, prêts à le suivre, 
s'il veut commander. La troupe se dirige vers la Poitevi- 
nière... Cathelineau réunissait, quand il arriva devant 
Jallais, 200 hommes, à demi armés de fusils, de bâtons, de 
fourches, mais ayant fait d'avance le sacrifice de leur vie 
pour la cause sainte. Le château, mal défendu, fut enle- 
vé au pas de course, la petite garnison blessée ou prison- 
nière avec un canon, ce Missionnaire^ cher à la Vendée. 
Sans autre repos, Cathelineau se porte sur Chemillé où 
trois couleuvrines tombèrent entre ses mains (14 mars). 
11 avait dès lors 2,000 hommes sous ses ordres... Réuni 
le 15 à Stoffet, qui l'avait rallié en route, il attaqua la ville 
importante de Cholet et se rendit maître après quelques 
heures de combat de ses ressources immenses... Catheli- 
neau repartit le 16, et occupa presque sans coup férir 
Vihiers... Le 19, une panique lui livra Chalonnes-sur- 



CAUSERIES HISTORIQUES. 129 

Loire... Les fêtes de Pâques approchaient et rappelaient 
aux églises natales ces soldats improvisés qui mar- 
chaient au chant des cantiques, couverts de scapulaires, 
ornés de chapelets et un crucifix dans la lumière de leurs 
canons. Dès la première semaine d'avril, 16,000 hommes 
se retrouvaient sous les armes. La division de Catheli- 
neau couvrait Chemillé, qu'il défendit le il et qu'il fut 
forcé le lendemain d'évacuer pour suivre le reste de l'ar- 
mée sur Beaupréau, surTiffauges. Il revint le 16 à Cholet, 
battit Leygonier, s'empara le 18 du château du Bois-Grol- 
leau, héroïquement défendu par Tribert, et, le 23, de la 
ville de Beaupréau, où les chevaux des dragons prison- 
niers formèrent la remonte de sa cavalerie. Après quel- 
ques jours de repos, il prit pari à l'assaut de Thouars 
(5 mai), écrasa à la Châtaigneraie le général Chalbos 
(14 mai), et.avecd'Elbée, se dirigea surFontenayoù,à son 
tour il éprouva une déroute complète et perdit toute son 
artillerie et toutes ses munitions (16 mai). Le 26, il était 
revenu devant la ville avec une armée nouvelle qui reçut 
humblement la bénédiction de ses prêtres avant la ba- 
taille et remporta une victoire complète. 

<t Dans la grande marche qui suivit, sur Saumur, Ca- 
thelineau, tenant la route de Doué, culbuta, le 5 juin, à 
Concourson, les troupes de Leygonier; le ft, près Mon- 
treuil-Bellay, celles du général Salomon, et, le lendemain, 
formait le centre de l'attaque sur Saumur, où il se fraya 
passage uni au corps de la Rochejaquelein. C'est alors, au 
milieu de l'amas grossissant de recrues attirées par le suc- 
cès et aussi de rivalités croissantes, que les chefs ven- 



130 CAUSERIES HISTORIQUES. 

déens reconnurent le besoin d'élire un généralissime, qui 
assurât l'unité d'une action énergique, incontestée. Le 
nom de Cathelineau, proposé par Lescure, fut unanime- 
ment salué par les soldats (12 juin 1793). .. Doux, mo- 
deste, vrai paysan au cœur simple et convaincu, désinté- 
ressé surtout de toute passion mesquine et d'artifice poli- 
tique, il avait ce sang froid qui impose et cette exaltation 
qui parle à l'âme des soldats. Les siens l'appelaient le 
Saint de V Anjou... » 

Ainsi parlait de Cathelineau, en 4874, M. Célestin Port, 
et il en parlait comme l'histoire. Mais voilà que, après 
vingt ans, tout est bien changé. M. Port consacre aujour- 
d'hui tout un volume à démolir ce que les historiens de 
la Vendée — et lui-même — ont dit de Cathelineau. Ce- 
lui-ci n'aurait pas été le promoteur de l'insurrection an- 
gevine; il n'y aurait joué qu'un rôle extrêmement effacé, 
sans nulle importance. A aucun moment, il n'a été géné- 
ralissime de l'armée vendéenne. Son élection à Saumur 
n'est qu'une fable, une pure légende, une anecdote apo- 
cryphe. Jacques Cathelineau n'a été, au début, que simple, 
capitaine de la troisième compagnie du Pin-en-Mauges, sa 
paroisse, et il est mort officier en sous-ordre de Bon- 
champ, son général. Voilà la vérité... selon M. Célestin 
Port, dernière manière. 

Quant à expliquer comment jusqu'ici tout le monde 
avait cru que Cathelineau avait joué, dans les débuts de 
l'insurrection, un rôle considérable, qu'il y avait mar- 
qué sa place au premier rang et que ses compagnons de 
gloire, les Lescure, les Bonchamp, les d'Elbée, les La Ro- 
chejaquelein, l'avaient appelé aux honneurs du comman- 



CAL'SEKIKS llISTOIUvjUIiii. \'M 

dcroent suprême, cela n'est pas pour embarrasser notre 
historien. Son explication est bien simple. La voici. Cathe- 
liiieau a été inventé, forgé de toutes pièces par l'abbé 
Cantiteau. Qu'était-ce donc que Cantiteau? Le curé du 
Pin-en-Mauges, promu à cette cure le il janvier 1185, et 
l'ayant desservie jusqu'à sa mort, arrivée le 21 mai 1817. 
Ce serait lui qui, pour attirer l'attention sur sa paroisse, 
dans un intérêt de clocher, aurait imaginé de faire croire 
aux gens que son paroissien Jacques Cathelineau avait 
été un héros, un grand conducteur d'hommes, le chef 
d'une insurrection sainte, le général des armées catho- 
liques et royales. Soit. Admettons pour un moment que 
l'abbé Cantiteau ait formé ce dessein. 

Ce n'est pas tout de former un dessein, il faut l'ac- 
complir. Pour réussir dans son entreprise, pour faire 
admettre comme vrais des faits faux, des événements ima- 
ginaires, alors que les témoins des faits et des événements 
étaient encore là, des milliers de témoins, force aura 
bien été à Cantiteau de recourir à mille moyens, de sup- 
pléer au fond qui lui manque par l'audace et la multi- 
plicité de ses publications. Où sont ces publications ? Il 
n'y en a pas une seule. L'abbé Cantiteau n'a rien publié. 
Au mois d'août 1793, il a composé, pour être prononcé 
dans l'église du Pin-en-Mauges, V Eloge funèbre de M. Ca- 
thelineau, commandant général des armées catholiques 
angevines. Cet Eloge^ il ne Ta fait imprimer ni sous 
l'Empire, ni sous la Restauration . Il n'a jamais cherché 
à le tirer de l'oubli, et c'est seulement il y a quelques 
mois qu'un exemplaire en a été retrouvé. De môme, c'est 
seulement il y a quelques années qu'un intrépide et heu- 



132 CAUSERIES HISTORIQUES. 

reux chercheur, le savant M. de la Sicotière a rencontré 
et publié le manuscrit d'une longue lettre de l'abbé Can- 
titeau, relative aux événements de la Vendée (1), 

Un historien, dont le nom est encore inconnu, s'était 
adressé à lui pour avoir des renseignements sur la 
guerre : Cantiteau lui répondit par une lettre datée 
du Pin, 28 septembre 1807, en se défendant toute- 
fois de la pensée « qu'il pût lui être d'une grande utilité, 
si ce n'est pour ce qui concerne la famille Gathe- 
lineau et le commencement de la guerre qui s'est passé 
sous ses yeux». C'est là tout le plan de ssl Lettre. 
D'après M. Port, elle n'était destinée à rien moins, dans 
l'esprit de son auteur, qu'à créer la légende de Catheli- 
neau ; mais alors comment se fait-il que ni l'abbé Canti- 
teau, ni ses amis, ni son correspondant, ne l'aient rendue 
publique ? Pendant quatre-vingts ans, une copie est de- 
meurée enfouie dans le presbytère du Pin-en-Mauges, et 
il a fallu qu'un érudit normand, venu d'Alençon, en en- 
tendit parler par hasard pour qu'elle fût enfin publiée. 
M. Port tient bon cependant. L'action du curé Cantiteau, 
du créateur de la légende, est souterraine, cachée, invi- 
sible : elle n'en est que plus dangereuse. Cet homme ne 
se montre pas, il ne publie rien, il n'écrit qu'une lettre ; 
mais M. Port n'est pas pour rien de l'Institut, il sait sa 
grammaire latine, il n'a pas oublié la règle : Timeo ho- 
minem unius libri, et il va répétant : Timeo hominem 
unius epistolœ ! Est-ce que cette lettre n'a pas été adressée 



(1) Le curé Cantiteau, par M. L. de la Sicotière 1877. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 133 

à un historien? M. Port veut que cet historien soit Le 
Bouvier-Desmortiers. 

C'est fort possible, car Le Bouvier, en 180", travail- 
lait à son panégyrique de Charette, imprimé en 1800 
sous ce litre : Réfutation des calomnies publiées contre 
le général Charette. Ce serait de là que la légende de 
Cathelineau aurait pris son vol pour se répandre dans le 
monde. 11 n'y a à cela qu'un malheur, c'est que le livre 
de Le Bouvier-Desmortiers fut saisi avant la mise en 
vente et mis au pilon. Il eût d'ailleurs paru à ce moment 
qu'il n'en serait pas moins impossible d'y trouver le point 
de départ de ce qu'il a plu à M. Célestin Port d'appeler 
une légende. Les faits dont elle se compose, et, en parti- 
culier, rélection de Saumur, la nomination de Cathelineau 
comme généralissime de la Grande armée catholique et 
royale, étaient admis comme certains, consignés dans des 
Mémoires et des Souvenirs authentiques, bien avant 1809, 
bien avant 1801, date de la lettre de Cantiteau, bien 
avant 1800. Ici, les textes abondent. Je n'en citerai que 
deux. 

Poirier de Beauvais, commandant général de l'arlillerie 
vendéenne, a écrit ses Mémoires à Londres en 1706. 
Après avoir raconté qu'il était arrivé à Saumur le 
10 juin 1193, jour de la capitulation du château et qu'il y 
demeura jusqu'à la fin de l'occupation de cette ville, il 
ajoute : « Les occupations journalières et sérieuses des 
royalistes depuis leur insurrection contre la République 
ne leur avaient pas permis de s'organiser d'une manière 
politique, pour remplacer les lois républicaines que Ton 
venait d'abroger dans les pays conquis; une organisation 



134 CAUSERIES HISTORIQUES. 

militaire n'était pas moins nécessaire. Il avait été seule- 
ment reconnu à Saumur que Cathelineau était généra- 
lissime {i). » Il dit quelques pages plus loin : «Le généra- 
lissime Cathelineau, blessé au siège de Nantes, mourut 
quelques jours après de sa blessure. Ce fut un grand mal- 
heur, soit par la perte que l'on faisait, soit par les intri- 
gues auxquelles sa mort donna naissance. » Il y revient 
encore plus tard : «Je voulus envoyer à la recherche de 
Cathelineau, frère cadet du généralissime. » 

On possède le texte original des Mémoires de Mme de 
la Rochejaquelein, tels qu'elle les écrivit en Espagne, 
vers 1198. C'est ce texte que je vais reproduire. Au mo- 
ment de la prise de Saumur, la marquise se trouvait au 
château de La Boullaye, près de Châtillon-sur-Sèvre : elle 
s'était rendue au-devant de sa fille à la Pommeraye-sur- 
Sèvre, lorsqu'un courrier vint lui apprendre l'arrivée 
subite de Lescure blessé ; elle accourut en toute hâte et 
trouva son mari debout, mais avec la fièvre. 

Or, voici ce qu'elle raconte : elle l'avait évidemment 
appris de Lescure lui-même, car il est inadmissible qu'il 
ne lui ait pas raconté ce qui s'était passé d'important à 
Saumur : « M. de Lescure avait une grosse fièvre, il était 
épuisé de fatigue et surtout du sang qu'il avait perdu ; on 
l'engagea à se retirer à La Boullaye. Avant de partir, il 
assembla les officiers et leur dit : « Messieurs, notre insur- 
rection prend trop de consistance, nous venons de faire 
une trop belle conquête, pour ne pas nommer un général 



(l) Mémoires de Bertrand Poirier de Beauvais, p. 77. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 135 

en chef de la grande armée ; comme les généraux les plus 
âgés ne sont pas ici, on ne peut faire qu'une nomination 
provisoire. Je ne veux pas partir sans qu'elle soit faite : 
je donne ma voix à M. Cathelineau. » Tout le monde ap- 
plaudit à son choix, excepté celui qui en était l'objet, car 
jamais homme ne fut plus modeste. Cette nomination fat 
confirmée par MM. d'Elbée, Duhoux d'Hauterive, de Boisy 
et mon père (1), qui arrivèrent quelques jours après. » 

De la thèse si laborieusement échafaudée par .M. Port 
sur la Lettre de 1801, que reste-t-il après ces témoigna- 
ges, que je serais tenté d'appeler des épreuves... avant la 
lettre? 



II. 



L'acte ou le brevet original de la nomination de Cathe- 
lineau existe encore aujourd'hui. Après avoir été long- 
temps au Pin-en-Mauges, il est actuellement aux mains de 
Mme Henri de Cathelineau, à Paris. Cet acte porte les si- 
gnatures suivantes : Beauvollier l'aîné, Lescure, Bernard 
de Marigny, Dehargues, Stofflet, Delaugrenière, Delà ville 
de Beaugé, la Rochejaquelein, Beauvollier jeune, d'Elbée, 
Duhoux d'Hauterive, de Boisy, Tonnelet, Desessarts, Bon- 
champ. M. Célestin Port emploie une partie de son livre 
à contester l'authenticité de ce document. D'après lui, 
c'est l'œuvre d'un faussaire. M. l'abbé Bossart, de son 

(1) M. d« DoniMUi. 



136 CAUSERIES fflSTORIQUES. 

côté, dans un chapitre intitulé le Brevet de généralis- 
sime^ examine longuement les raisons mises en avant par 
l'auteur de la Légende de Cathelineau et en démontre d'une 
façon péremptoire à mon sens, le peu de solidité. Mais 
c'est là une discussion d'un ordre spécial, quelquefois 
même d'un caractère purement technique, dans laquelle 
je ne puis entrer ici. J'y renvoie le lecteur et me borne à 
dire un mot des deux ou trois principales objections de 
M. Port. 

Le [brevet porte ces mots : les armées catholiques et 
ROYALISTES. Le savant archiviste de Maine-et-Loire déclare 
qu'il ne connaît aucun acte où le qualificatif « royalistes » 
soit appliqué aux armées royales, et il ajoute que l'exis- 
tence de ce terme « disqualifie, par elle seules absolument, 
le document intéressé.» Il demande qu'on lui montre 
« un autre exemple d'un acte imprimé ou manuscrit, qui 
mette en scène « les armées catholiques et royalistes, au 
lieu de royales». M. Célestin Port a été servi à souhait, 
peut-être même au delà de ses désirs. Un de ses coreli- 
gionnaires et amis, M. Aulard, dans la Revue Bleue, du 
24 juin 1893, lui a fourni la reproduction en fac-similé 
delà fin d'une pièce «indubitablement authentique», 
tirée de la collection Benjamin Fillon. En voici le 
texte : 

« Je suis particulièrement, et nous sommes en général 
inébranlables dans nos principes : tels sont les hommes 
qui vous écrivent, et qui ne veulent que le bonheur de 
tous les Français. 

De Bernard deMarigny, commandant des armées ca- 
tholiques royalistes; — De la Kochejaquelein fils. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 137 

Duhoux d'Hauterive, Sainte-Hermine, Donissan, Deliar- 
gucs, Lescure, de Bonchamp. » 

M. Tabbé Bossart, à son tour, met sous les yeux de 
M. Port plusieurs textes où se retrouve le même qualifica- 
tif, et, entre autres, une lettre de Lescure, datée du 
2" mai 1193, quelques jours avant l'élection de Saumur, 
— lettre qui débute ainsi : t Nous, commandant des armées 
catholiques ROYALISTES.... » 

Une autre objection de M. Port est tirée des fautes 
d'orthographe dont ne s'est pas fait faute, en effet, le ré- 
dacteur du brevet : M. Callineaxi. — nomé. — toutes 
les voix s'étant portée sur lui. — de qui tout le monde 
prenderait l'ordre. 

M. Port, qui n'est pas pour rien des Belles-Lettres, 
triomphe ici bruyamment : « Quel paysan, s'écrie-t-il, 
s'est employé à ce factum de rédaction baroque et d'or- 
thographe excentrique?... C'était le Palladium! le voilà, 
le Zaimph de Salammbô ! Cette profanation, bonc Deus ! 
je m'y résigne, et que ne puis-je figurer, par la typogra- 
phie, la naïveté de l'écriture, le gondolement enfantin de 
ces treize lignes!... A d'autres, la discussion de ce fa- 
tras ! » C'est peut-être aller un peu vite; M. l'abbé Bos- 
sart le lui a bien fait voir. Du remarquable et très con- 
cluant chapitre de ce dernier, j'extrais le passage sui- 
vant : 

c Si ce document est l'œuvre d'un faussaire, de deux 

^choses l'une : ou c'est l'œuvre d'un c paysan > ignare, et 

lors comment expliquer l'habileté que révèle l'imitation 

irfaite des signatures, à tel point qu'il est impossible de 

distinguer en rien, je le répète, des mêmes signatures 



138 CAUSERIES HISTORIQUES. 

les plus authentiques? Comment une «écriture naïve», 
aux « gondolements enfantins »,a-t-elle atteint cette perfec- 
tion ? — ou c'est l'œuvre d'un homme habile, et alors com- 
ment expliquer les négligences du style et les fautes d'or- 
thographe? Si ce document, au contraire, est une œuvre 
authentique et sincère, rien de tout cela n'est difficile à 
concevoir : la perfection des signatures, si variées, si diffé- 
rentes l'une de l'autre, vient de ce qu'elles émanent de la 
main même des signataires, et l'imperfection du texte, 
de l'ignorance d'un scribe pour qui l'orthographe est un 
mythe et dont la plume, pourtant rapide et courante, 
n'offre pas un modèle de soin. D'ailleurs en admettant 
que l'orthographe ait dû les choquer, est-ce donc imaginer 
une invraisemblance que penser que les chefs ont signé, 
sans lire des yeux, un texte que l'auteur a pu leur lire à 
haute voix? Parmi les chefs vendéens, il y en avait beau- 
coup qui avaient une orthographe et un style aussi capri- 
cieux que ceux de ce document. » 

J'irai plus loin que M. l'abbé Bossart. Les fautes d'or- 
thographe me semblent ici une preuve d'authenticité. Un 
faussaire les eût évitées ; les chefs vendéens devaient les 
commettre, par cette excellente raison qu'ils étaient pres- 
que tous rebelles aux lois de l'orthographe. 

En voici trois exemples notables : 

M . de Beauvollier, un des signataires du brevet, écri- 
vait deChâtillon, le 10 juillet 1793 : 

« Mon cher Denay, recevez toutes les louanges que i7ié- 
rilent votre exactitude à remplir mon ordre. Les cinq cha- 
rette son arrivée ; ... nous avons le plus présent besoin 
de vin ; il en ak Saint-Florent;... prévenez-moi, afin que 



CAUSERIES HISTORIQUES. 139 

j'envois des charette et une escorte siïr... Je vous envois 
la commission que vous me demandez et suis tout à 
vous, 

c De Beadtollier. » 

M. de Sapinaud, qui commanda l'une des armées 
vendéennes, écrivait après la prise de Fontenay (20 mai 
1193) : 

« Marie-Jeanne ne se dirigera pas de votre cauté ; elle 
prend la route de Saumur. Nous orions bien désiré qu'une 
partie des forces se {yi\. joint à nous... La prise de Fon- 
tenay est imense, mais nous en tirons peu davantage, 
quoique y ayant grandement participé. (1) » 

Enfin, M. de Lescure, qui fut peut-être le rédacteur du 
brevet du 12 juin, comme il en fut l'inspirateur, écri- 
vait, également de Fontenay, le 21 mai 1193 : 

c Nous, commandant des armées catholique royalistes 
avons accordés le présant pasport à monsieur Jean 
Etienne Serph prisonnié renvoyé de Fontenai le Ck)mle, 
lequel a promis et juré de ne jamais prandre les armes 
contre son roi, la religion catholique, apostolique et ro- 
maine et prions tous ceux qui sont à prier de lui prêter 
secours et assistance. . . 

« A Fontenai le Comte, le 21 mai mille sept cent 
quatre vingt traise lan premié du règne de Louis dix 
sept. 

c Lbscure. (2) » 



(1) A. hin-sart, p. 207. 

(2) Cetta lettre flgurut à rExpocitioa ouvert* en 1888, à NantM, à l'o»- 
câftioD du centenaire da *i^ de cette ville, par le* Vendéens. 



140 CAUSERIES HISTORIQUES. 

On peut être un héros et ne rien connaître à la syn- 
taxe. Je lis dans les Mémoires d'outre-tombe, de Chateau- 
briand : « Comme le maréchal de Saxe, Bonaparte ne met- 
tait pas un mot d'orthographe.» (1) 



III. 



M. l'abbé Bossart a pleinement démontré l'authenticité 
du Brevet de généralissime. Mais ce document fût-il 
reconnu apocryphe; M. Port eût-il vraiment mis en pièces 
ce qu'il appelle avec tant d'atticisme « le Zaimph de Sa- 
lammbô», cela n'empêcherait pas l'élection de Saumur 
d'être un fait absolument certain. Les preuves abondent, 
claires, décisives, indéniables. M. Bossart a rappelé tou- 
tes celles connues depuis longtemps, et que M. Gélestin 
Port n'est point parvenu à ébranler. Mais à ces 
preuves anciennes il en ajoute de nouvelles, qui sont éga- 
lement d'une grande force. 

Il met en tête, avec juste raison, celle qui lui est four- 
nie par l'Eloge funèbre de M. Cat/ielineau, commandant 
général des armées catholiques angevines. Cet Eloge date 
des environs du mois d'août 1193. Il a été prononcé, 
ou fait pour être prononcé, dans un service solennel pour 
le repos de l'âme de Cathelineau, en présence de ses pa- 
rents, de ses amis, de chefs et de soldats ayant servi 
sous lui, et dans l'église du Pin-en-Mauges. De tout cela, 

(1) Mémoires d' Outre-Tombe, T. III, p. 23. 



CAUSERIES lUSTORlQUES. 1 • I 

M. l'abbé Bossart donne des preuves incontestables. Ces 
points une fois établis, n'est-il pas endroit d'affirmer que, 
sur un fait aussi récent et aussi important que celui de 
l'élection de Saumur, l'auteur de V Eloge, parlant devant 
les compagnons de Catheiineau, n'a pas pu se tromper ni 
tromper ses auditeurs; qu'il n'a pas pu donner cette élec- 
tion comme certaine si elle était imaginaire? Or, voici 
ce qu'on lit dans V Eloge funrbre: t Après toutes ces 
hautes qualités qui forment le héros, ne soyons pas sur- 
pris de l'honneur éclatant que lui ont fait unanimement 
MM. les command ants, et ses collègues, lorsque, après 
la prise de Saumur, ils le choisirent, et le nommèrent 
général en chef, ou généralissime de nos armées. > 

Gibert, secrétaire général de Stofflet, après avoir été 
franc-maçon et membre du district de Saumur, où il se 
joignit à l'armée vendéenne, dans une note écrite sur 
une édition de la guerre de Vendée, d'Alphonse de Beau- 
champ, à la page 139, sur ces mots: c Les divisions de 
Stofflet, de d'Elbée et Catheiineau, etc.. » dit formelle- 
ment : « M. de Beauchamp se trompe en cet endroit et 
en plusieurs autres, en parlant de M . d'Elbée comme gé- 
néral en chef; il ne l'a été qu'après la mort de Catheii- 
neau, qui avait été nommé au mois de juin il93, à Sau- 
mur (1) ». — Dans une autre note, également inédite, 
Gibert dit encore : « Catheiineau, voiturier et chantre de 
la paroisse du Pin-en-Mauges : il fut le premier général 
en chef et joignait à la plus grande bravoure un sang- 



(1) Papiers inédits d« Mme I« comtesse d«» la Dooëre. 



142 CAUSERIES HISTORIQUES. 

froid imperturbable ; dans le feu de la mêlée, il donnait 
des ordres avec la tranquillité la plus réfléchie. » Le même 
Gibert, dans un Précis historique, composé en prison, 
vers 1802 et 1803, précis qui fut livré à la police, et qui 
se trouve en copie au ministère de la guerre (1), écri- 
vait : «M. Cathelineau, général en chef, fut atteint au 
côté... ayant négligé ce coup, il en mourut quelques 
jours après » Un peu plus loin, il ajoute : « Le Conseil, 
assemblé à Ghàtillon, nomma M. d'Elbée général en chef 
à la place de Cathelineau. » 

Le comte de la Bouëre, l'un des chefs vendéens qui se 
trouvaient à Saumur au mois de juin n93, a laissé de 
nombreuses notes manuscrites. M. l'abbé Bossart en a 
extrait les passages suivants : « D'Elbée n'eut le comman- 
dement en chef qu'à \a mori de Cathelineau, qui y avait 
été promu à Saumur : jusque-là chaque chef était indépen- 
dant et ne se réunissait aux autres que de gré. La réunion 
faite, tout se décidait à la pluralité des voix. » — « Ca- 
thelineau méritait de toutes les manières le choix qu'on 
avait fait de lui et personne ne pouvait en être jaloux os- 
tensiblement; il avait commencé la guerre et montré une 
bravoure et une prudence qui justifiaient la confiance qu'il 
inspirait aux paysans et aux chefs mêmes par la sagesse 



(1) Archives du ministère de la guerre . — Carton des Mémoires de 
la Vendée. — Arrêté en l'an X et transporte au château des Iles Sainte- 
Marguerite par ordre de Bonaparte, Gibart ne recouvra la liberté que le 
1" avril 1814. Lieutenant-Colonel, sous la Restauration, gentilhomme- 
servant du Roi, chevalier de Saint-Louis , il mourut en 1827, laissant sur 
la guerre de Vendée un travail très intéressant , qui sera bientôt donné au 
public par un jeune et très distingué érudit, M. Baguenier-Desonueaux. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 113 

de ses vues et la justesse de son coup d'œil militaire. > 

Mme de la Bouëre, qui écrivit ses Souvenirs sous les 
yeux de son mari et de moitié avec lui, raconte que < ce 
fut à Saumur, le 12 juin, que le commandement en chef 
fut dévolu à Cathelineau, d'après le vœu général de l'armée 
(1). » Elle écrit, dans une note inédite sur l'attaque de Nan- 
tes par les Vendéens: t Le fougueux Cathelineau comman- 
dait vingt mille hommes à la tète de ceux de Saint-Florent 
et de Jallais, avec lesquels il avait commencé l'insurrec- 
tion : il s'empara au pas de course de la batterie de la por- 
te de Vannes, chassa devant lui le 109" qui la défendait 
et le repoussa de rue en rue jusque sur la place Viames; 
animés par le succès de leur généralissime ^ les autres 
chefs firent de nouveaux efforts et renversèrent tout ce 
qui leur était opposé. Mais au moment où la ville allait 
être emportée, Cathelineau fut blessé grièvement : à cette 
nouvelle, ses soldats poussèrent des cris de désespoir, se 
retirèrent tumultueusement. En vain leurs chefs donnè- 
rent l'exemple de la plus grande ténacité en s' élançant au 
milieu des rangs ennemis; rien ne put les arrêter. La 
blessure de Cathelineau sauva Nantes. » 

Un autre contemporain, M. Boutillier Saint-André, 
s'exprime en ces termes dans ses Mémoires inédits : « II 
(Cathelineau) était surtout aimé des paysans à cause de 
sa piété, et parce que, né dans leur classe, il en avait 
conservé les manières et le langage. Ce furent ces motifs 
(avec sa valeur admirable, son zèle à toute épreuve, son 

(1) Souvenirs de la oomteste de la Bourre sur la guêtrt de la Ven- 
deey p. 58. 



L 



14i CAUSERIES HISTORIQUES. 

désintéressement et son intuition de l'art de la guerre) qui 
le firent dans la suitô choisir pour généralissime de l'ar- 
mée vendéenne ; et le simple marchand de fil commanda 
sans la moindre opposition à de grands seigneurs, à de 
hauts personnages, des princes mêmes, qui s'étaient sou- 
mis volontairement à son autorité. Ce brave, que l'on sur- 
nommait le Saint de V Anjou, fut tué au siège de Nantes, 
et après sa mort, ce fut d'Elbée qui lui succéda dans ses 
fonctions de généralissime. » 

Voici un dernier document, qui n'a point été écrit pour 
les besoins de la cause. C'est une supplique, tout entière 
de la main de Mme de la Rochejaquelein et adressée à 
Louis XVIII, le 3 octobre 1814, pour le fils de Jacques Ca- 
thelineau : « Cathelineau, simple paysan vendéen, y li- 
sons-nous, a commencé la guerre de la Vendée et a été 
élu à Saumur général de la principale armée, composée 
d'environ cinquante mille hommes, par MM. de Bon- 
champ, d'Elbée, de Donissan, delà Rochejaquelein, etc., 
qui par là se trouvaient sous ses ordres... » (l). Fille de 
Donissan, femme de Lescure, belle-sœur de Henri de la 
Rochejaquelein, la marquise avait vécu journellement près 
d'eux ou des autres chefs : peut-on supposer qu'elle se 
trompe ? Peut-on supposer qu'elle veuille tromper? 



(1) Une question historique. Document inédit sur Cathelineau, par 
M. Joseph Rousse, Nantes, 1893. Ce testament fait partie de Ja collection 
d'autographes légués à la Bibliothèque de Nantes, par M. Pierre-Antonin 
Labouchère, mort à Paris, le 28 mars 1873. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 1 i5 

IV. 



Catlielineau est, avec La Rochejaquelein, la plus noble 
ligure, et la plus héroïque, de l'épopée vendéenne, — de 
celte épopée plus grande que V Iliade, Nescio quid majus 
Iliade. Seules, dans rhistoire, les Croisades se peuvent 
comparer à cette guerre de Vendée, où l'on vit des popu- 
lations entières, hommes, enfants, femmes, vieillards, 
aller au-devant de toutes les immolations, sacrifier leur 
vie et leurs biens, se précipiter au-devant de la mort et 
des supplices, sans autre mobile que le dévouement à 
leurs croyances, à leur foi catholique et royaliste. S'il 
fut jamais un mouvement populaire, ce fut bien celui-là. 
Bien loin qu'ils aient entraîné les paysans, ce sont les no- 
bles qui ont été entraînés par eux. Ce ne sont pas les 
chefs, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, qui ont enrôlé les 
.soldats ; ce sont au contraire les soldats qui ont enrôlé les 
^ chefs. Le signal de la résistance, de la lutte et de la gloire 
B n'est pas descendu du château à la chaumière : il est re- 
^UDonté de la chaumière au château. Et c'est pourquoi, le 
^^om en qui se devra résumer cette lutte héroïque sera, 
^Blus encore que celui de Henri de La Rochejaquelein, le 
^^biâtelain de la Durbelière, le nom de Jacques Cathelineaa, 
^^e voiturier du Pin-en-Mauges. 

Ce ne sera pas un médiocre honneur pour BI. l'abbé 
Bossart d'avoir remis en pleine lumière le premier géné- 
ralissime de la Grande Armée catholique et royale, d'avoir 

10 



14b CAUSERIES HISTORIQUES. 

fait bonne justice des attaques dirigées contre le Saint 
de V Anjou par l'archiviste de Maine-et-Loire. M. Bossart a 
toutes les qualités du polémiste, la logique, la netteté, la 
verve, l'esprit, la belle humeur — et aussi la dent dure (1). 
M . Célestin Port en portera longtemps les marques. Dis- 
ciple de Michelet, comme lui du reste archiviste et mem- 
bre de l'Institut, il a voulu, à l'exemple de son maître, 
rabaisser les Vendéens ; il ne leur a ménagé ni ses dédains 
ni ses colères. Mal lui en a pris. Il doit savoir, à l'heure 
qu'il est, que ce qui est permis à un Michelet ne l'est 
pas à ses imitateurs: 

Oîi la mouche a passé le moucheron demeure. 

Aux quahtésdu polémiste M. l'abbé Bossart joint celles 
de l'historien. Tout en relevant une à une, sans en omet- 
tre une seule, les affirmations de M. Port, il a su, che- 
min faisant, tracer une large et vivante esquisse des cau- 
ses de l'insurrection vendéenne et de ces quatre mois 
d'une gloire incomparable (13 mars-14 juillet ilOS), qui 
ont suffi à l'humble voiturier du Pin-en-3Iauges pour ins- 
crire son nom parmi les noms les plus illustres de l'his- 
toire. Il nous doit maintenant, non plus de simples es- 
quisses, si remarquables soient-elles, mais le tableau 
même de la guerre de Vendée. L'entreprise est immense, 
je le sais; il y faudra dix ans, vingt ans peut-être. 
Qu'importe? M. Bossart a tout ce qu'il faut pour la mener 
à bien. Il a la jeunesse et le talent, la vaillance et la foi. 
Que, sans perdre un jour, une heure, il se mette à l'œuvre ! 

(1) M. l'abbé Bossart avait prélude à son Cathelineau généralissime. 
par une très judicieuse et piquante brochure : V Invetitiœi de Véocque 
<f /l^rro, de M. Ch.-L. Chassin. Angers, 1893. 



VIII. 



GEORGES CADOUDAL ET LA CHOUANNERIE (1). 



I. 



A la fin du siècle dernier et dans les premières années 
»Ju nuire, aux yeux de la France révolutionnaire et impé- 
riale, les Vendéens n'étaient qu'un ramassis de brigands. 
Vendéens et brigands c'était tout un, et dans la langue 

tirante comme dans le langage officiel les deux mots 

lient synonymes. 

Le 19 octobre 1193, le représentant Merlin de Thion- 
\ille écrivait de Saint-Florent-le-Vieil au Comité de salut 
|iiiblic : < ... Ces lâches ennemis de la nation ont, à ce 

il se dit ici, épargné plus de quatre mille des nôtres 
•juils tenaient prisonniers. Le fait est vrai, car je le tiens 
de la bouche de plusieurs d'entre eux. Quelques-uns 
se laissaient toucher par ce trait d'incroyable hypocrisie. 
Je les ai pérores, et ils ont bientôt compris qu'ils ne de- 
vaient aucune reconnaissance aux brigands. Mais comme 



(1) Georges Cadottdal et la Chouannerif, par «on neveu Oeor^'vs caouu- 
dal. — Un Tolume in-octavo, orntf d'un portrait et aoeompsgntf d'un* 
cane. — E. Pion, Nourrit «t C», éditaura. Paria, 1887. 



1 



148 CAUSERIES HISTORIQUES. 

la nation n'est pas encore à la hauteur de nos sentiments 
patriotiques, vous agirez sagement en ne soufflant pas 
mot sur une pareille indignité. Des hommes libres accep- 
tant la vie de la main des esclaves ! Ce n'est pas révolu- 
tionnaire. Il faut donc ensevelir dans l'oubli cette malheu- 
reuse action. N'en parlez pas même à la Convention. 
Les brigands n'ont pas le temps d'écrire ou de faire des 
journaux, cela s'oubliera comme tant d'autres choses. » 
Merlin de Thionville avait raison. Tant que dura la Ré- 
publique, attaqués du haut de la tribune, traînés chaque 
jour par la presse révolutionnaire à la barre de l'opinion, 
les brigands n'avaient pas un seul journal qui les pût dé- 
fendre. Lorsqu'à la république succéda l'empire, Bona- 
parte imposa aux terroristes comme aux Vendéens un 
commun silence. Les Vendéens ne paraissent pas d'ail- 
leurs avoir été tentés de le rompre. Après s'être si bra- 
vement servi de l'épée, il ne leur convenait pas d'em- 
ployer la plume, oubliant peut-être trop que c'est une 
arme aussi, et quelquefois la plus redoutable de toutes. 
Ils avaient fait leur devoir, et cela leur suffisait ; se glo- 
rifier d'une chose à leurs yeux si simple ne leur venait 
pas en pensée. Tout au plus arrivait-il parfois à l'un 
d'eux, lorsque ses yeux tombaient sur un de ces libelles 
où leurs luttes héroïques étaient si indignement travesties, 
de murmurer comme le lion de la fable : 

Je vois bien qu'en effet 

On vous donne ici la victoire : 
Mais l'ouvrier vous a déçus; 
Il avait liberté de feindre. 
Avec plus de raison nous aurions le dessus 
Si mes confrères savaient peindre. 






CAUSERI ES HISTORIQUES . 1 49 

Tout à coup, en i806, parut un livre intitulé : Histoire 
delà guerre de la Vendée et des Chouans^ par Alphonse 
de Beauchamp. Ce fut une révélation. L'auteur apprenait 
à la France, qui ne s'en doutait pas la veille, que les Ven- 
déens avaient été des héros et quMls avaient droit à l'adrai- 
ration de tous les gens de cœur. Ce n'est que justice de 
rappeler que Beauchamp a fait acte de courage en 
publiant un tel livre, alors que la Révolution trônait aux 
Tuileries et (|ue Fouché était ministre de la police. Disons 
de plus que rarement historien avait abordé sujet plus 
difficile. Mettre de l'ordre, de l'unité, de la suite, dans 
cette série de combats innombrables, au milieu de cetépar- 
pillcment d'influences et de directions, à travers cette mul- 
tiplicité de chefs, cette diversité de lieux, c'était une tâche 
qui pouvait senibler impossible, et c'est vraiment mer- 
veille de l'avoir réalisée. Le livre d'Alphonse de Beau- 
champ mérite donc de vivre à un double titre, comme le 
premier ouvrage qui ait fait connaître les guerres de la 
Vendée, et comme une œuvre d'un vrai mérite. 

Il y a lieu d'être surpris qu'elle ait été autorisée à pa- 
raître, à une époque où aucun livre ne pouvait être publié 
sans l'agrément de l'administration, sans l'approbation 
des censeurs qui formaient le bureau de la liberlé de la 
presse, lequel était attaché au ministère de la police. 
Mais il se trouvait que ce bureau était dirigé par des 
hommes pleins de talent et de modération . Lemontey et 
Lacretelle aîné, chargés d'examiner le manuscrit de Beau- 
champ, firent un rapport favorable . 

Cette approbation sauva l'ouvrage, qui sans elle eût été 
infailliblement arrêté et saisi ; elle ne pat garantir l'auteur 



150 CAUSERIES HISTORIQUES. 

de la persécution qu'allait lui susciter le succès de son 
livre. On lui enleva la modeste place qu'il occupait, et il 
fut frappé d'un exil qui ne prit fin que lorsqu'il eut 
souscrit l'engagement de ne plus traiter aucun sujet em- 
prunté à l'histoire contemporaine. 

Jusqu'à la chute de l'empire, il ne fut plus permis à 
aucun écrivain de rien publier sur la Vendée. 

En 1809, une Vie du général de Charette, par un an- 
cien magistrat, M. Le Bouvier-Desmortiers, était à la 
veille de paraître, lorsque l'édition tout entière fut saisie 
par la police. Le gouvernement impérial, en cette même 
année 1809, interdisait la publication d'un autre livre 
bien autrement remarquable que celui de Bouvier-Des- 
mortiers, bien autrement émouvant que celui de Beau- 
champ, — d'une œuvre simple et grande, pathétique, 
sublime par endroits comme la Vendée elle-même. 

La veuve de M. de Lescure, à l'époque de son exil en 
Espagne, en 1199, avait commencé à écrire ses souve- 
nirs et les avait conduits jusqu'au passage de la Loire 
(octobre 1193). Après son second mariage, en 1802, sur 
les instances de M. de la Rochejaquelein, elle reprit son 
travail et le continua jusqu'au récit de son arrivée à Bor- 
deaux, après l'amnistie (n9o). L'œuvre étant terminée, 
Mme de la Rochejaquelein fit recopier par des amis ce 
premier jet, relut alors son travail, le corrigea, le rectifia 
et en fit faire une copie définitive par un ancien officier 
vendéen, M. Beauvais. Les choses en étaient là, lorqu'au 
mois de décembre 1807 M. Prosper de Barante, alors âgé 
de vingt-cinq ans seulement, fut nommé sous-préfet de 
Bressuire par l'empereur — qui, pour le dire en passant, 



CAUSERIES HISTORIQUES. 151 

avait du moins le mérite (M. Taine lui-môme ne le 
contestera pas) de se connaître en hommes. Le futur his- 
torien des Ducs de Bourgogne se lia bien vite avec M. de 
la Rochejaquelein. et obtint communication du pré- 
cieux manuscrit. Sur la demande de M. et de Mme de la 
Kochejaquelein, il en revit le texte, en remania le style, éla- 
guant ici, resserrant là, opérant des transpositions, bri- 
sant les périodes trop longues, remplaçant quelques lo- 
cutions ou surannées ou trop familières. Que ce travail 
de révision, fait avec discrétion et avec goût, ait amélio- 
ré la rédaction première, cela sans doute est incontes- 
table ; il n'en reste pas moins, ainsi que l'a très bien dit 
un excellent juge, un des maîtres en l'art d'écrire au dix- 
neuvième siècle, Mgr Pie, que non seulement toute la 
marche et la suite de la narration, mais presque toujours 
le coup de pinceau heureux, le mot vif et saillant, le trait 
piquant ou ingénu, appartiennent à la composition primi- 
tive (1). Les célèbres .Mémoires sont bien l'œuvre de Mme 
de la Rochejaquelein, et non celle de .M. de Barante. Et 
ce qui le prouve, ce n'est pas seulement la comparaison des 
deux textes, le rapprochement des deux versions; c'est 
encore ce fait que M. de Barante, malgré son très réel 
talent, n'a jamais fait un livre qui approche de celui-là. 
Pour l'écrire, il ne suffisait pas d'être un auteur élégant 
et correct, un historien sagace, un académicien disert. 



(t) .\t. tU BaranU, tous-pré f*t à Brtssuire, et Ut Mémoires dt Mm* 
de la ItochejaqueUin. aolioa lua h là a^tooe publique dM antiquairM d« 
rOuest. le 28 décembre 1868, ptf Mgr r«Tèque de Poitien. Œuvré* d* 
Mgr Pif, t. Vf, p. :i07. 



152 CAUSERIES HISTORIQUES , 

Il y fallait autre chose. Besoin était d'avoir partagé les 
souffrances et l'héroïsme de l'armée catholique et royale ; 
d'avoir vu mourir Bonchamp et Cathelineau et combat- 
tre Monsieur Henri, d'avoir été une brigande en fuite 
à travers le Bocage. « Je m'animais en racontant ces sou- 
venirs, dit Mme de la Rochejaquelein dans son avant- 
propos ; ma plume courait rapidement, puis je restais 
fatiguée et oppressée sous une douleur que j'avais ainsi 
ravivée. Je passais quelquefois des semaines entières sans 
avoir le courage de reprendre cette tâche. Je ne pouvais 
même me décider à relire ce que j'avais écrit (1). » Ce 
n'est pas ainsi, je le crois bien, que s'écrivent les œuvres 
académiques ; c'est ainsi que se font les œuvres immor- 
telles. 

M. de Barante, dans un voyage qu'il fit à Paris en 1809, 
prêta le manuscrit des Mémoires à M. Mathieu de Mont- 
morency pour deux jours, et celui-ci à sa mère, Mme la 
vicomtesse de Laval, pour vingt-quatre heures. Le prince 
de Talleyrand, qui avait l'habitude d'aller chez elle tous 
les soirs, la trouva occupée à les lire. Sur le refus de la 
vicomtesse de Laval de les lui prêter et sur son observa- 
tion qu'elle ne pouvait y consentir, ayant pris l'engage- 
ment formel de les rendre le lendemain matin, M . de Tal- 

(1) Note autographe à la suite du 2* volume delà copie Beauvais. Cette 
copie forme deux volumes manuscrits intitulés : Mémoires de Marie- 
Louise-Victoire de Donissan, veuve Lesoure. Sur chacun des volumes, 
la marquise de la Rochejaquelein a consigne de sa propre main cette dé- 
claration : Copie très exacte de mon manuscrit. Cette copie est la pro- 
priété de M. le comte Julien de la Rochejaquelein, ancien député des 
Deux-Sèvres à l'Assemblée nationale ; nous ne saurions trop l'engager à 
publier les Mémairts de sa grand'mère tels qu'elle les a écrits. — Depuis 
que ces lignes ont paru, cette publication a eu lieu. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 153 

leyrand se mit à rire en disant : v Qu'à cela ne tienne!» 
Puis il sonna et dit : « Qu'on porte ce manuscrit au mi- 
nistère; il y a vingt-quatre cahiers, que vingt-quatre 
commis les copient cette nuit, et qu'ils me les rendent de- 
main matin, cousus comme ils le sont en ce moment. 
— Voilà, dit-il en se retournant gravement vers Mme 
de Laval, un bon moyen de lire un manuscrit tranquille- 
ment. » 

Le prince de Bénévent porta cet exemplaire à l'empe- 
reur, qui le garda quinze jours. Diverses copies, plus ou 
moins complètes, faites vraisemblablement sur celle-ci, 
se répandirent bientôt dans quelques salons de Paris et 
de la province. Partout l'impression fut profonde. Aussi 
M. de Pommereul, directeur général de la librairie, donna- 
t-il des ordres sévères pour que ce livre, qui pouvait ré- 
veiller des sentiments royalistes, ne fut pas publié (1). 



IL 



Les Mémoires de Mme la Rochejaquelein parurent au 
commencement de la Restauration. En même temps que 
l'ouvrage de la veuve de Lescure, qui allait être, quelques 
mois plus tard, la veuve de Louis de la Rochejaquelein (2), 
L.-G, Michaud, imprimeur du roi, éditait une brochure 
retraçant les aventures militaires d'une amazone rustique, 
sous ce titre : Mémoires de Renée Bordereau, dite Lange- 



il) iigt Pi«, op. oit., p. 301. 

(2) Tu4 au combat des Mathes le 4 juin 1815. 



I 



154 CAUSERIES HISTORIQUES. 

vin, touchant sa vie militaire dans la Vendée, rédigés 
par elle-même. 

Au mois de juillet 1819, Chateaubriand publia, dans 
le Conservateur, un récit sur la Vendée, qui est un mor- 
ceau achevé et l'un des plus beaux qui soient sortis de sa 
plume. En voici les dernières lignes : 

« Quiconque a quelque goût de la vertu aime à s'entre- 
tenir des hommes qui sont devenus illustres par de sain- 
tes adversités et des devoirs accomplis. Leur mémoire, 
bénie de race en race, fait le contrepoids de l'abominable 
renommée d'une autre espèce d'hommes, lesquels vont 
aux âges futurs tout chargés de prospérités maudites 
et de crimes si énormes, que ces crimes en prennent un 
faux air de gloire. Nous devions à la pairie et à l'honneur 
de parler des Vendéens avec le respect et l'admiration qu'ils 
inspirent. Les noms immortels des Gharette, des Cathe- 
lineau, des la Rochejaquelein, des Bonchamp, des Stof- 
flet, des Lescure, des d'Elbée, des Suzannet et de tant 
d'autres, n'avaient pas besoin de nos éloges ; mais du 
moins nous les aurons marqués dans cet écrit, comme 
le sculpteur inconnu qui grava les noms des compagnons 
de Lconidas sur la colonne funèbre aux Thermopyles (1).» 

Chose singulière ! Les mémoires sur la guerre de la 
Vendée ont été surtout écrits par des femmes. Les hom- 
mes avaient eu assez à faire de se battre. C'est ainsi que 
nous avons eu, en 1823, les Mémoires de Madame lamar- 



(1) Le Conservateur, tome IV, p. 254. Voir aussi, dans les Mémoires 
éC Outre-Tombe, t. II, p. 110, les pages admirables qui ont pour titre : 
un Paysan vendéen. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 155 

quise de Bonchamp, et en i82i ceux de Madame de Sapi- 
yiaud, veuve du chef vendéen Charles-Henri de Sapinaud 
de la Rairie. 

A l'exception d'un livre estimable, mais d'un mérite 
secondaire, V Histoire complète des guerres de la Vendée^ 
par M. de Bourniseaux(l), la Restauration n'avait mis au 
jour sur la Vendée que des mémoires, où le sentiment 
avait plus de place que la recherche patiente et l'étude 
raisonnée des faits. Sous le gouvernement de Juillet, au 
contraire, trois œuvres historiques d'une réelle valeur 
furent consacrées aux guerres de la Vendée et de la Chou- 
annerie : en 1840 et 1841, l'Histoire delà Vetidée mi- 
litaire, par J. Crétineau-Joly ; en 1841, les Guerres de la 
Vendée et de la Bretagne, par M. Eugène Veuillot ; en 
1848, les cinq volumes de M. Théodore Muret intitulés : 
Histoire des fjuen'es de l'Ouest. 

Il s'en faut bien que ces ouvrages, pour consciencieux 
et remarquables qu'ils soient, aient épuisé le sujet. En 1818, 
un prêtre vendéen, M. l'abbé Deniau, curé du Voide 
(Maine-et-Loire), a fait paraître une nouvelle Histoire de 
la Vendée (2), en six volumes, qui résume et complète 
sur plusieurs points les travaux antérieurs. 

A côté de ces histoires générales sont venues prendre 
place, en ces dernières années, d'importantes monogra> 
phies, parmi lesquelles je citerai les Débris de Quiberon, 
par Eugène de la Gournerie ; la Grande armée vendéenne 
et Bonchamp, par Alfred Lallié ; la Pacification de la 

(1) Trois TolamM ia-8, 1823. 

(2) Histoire de la Vendée^ daprig dêt doeumêHtt mmo t au » tt i m éUl ê^ 
par M. l'êbhé 0«ajau ; dtfdiée à Mgr F^«pp«l, 4têqam «TAngcr*. 



156 CAUSERIES HISTORIQUES. 

Vendée en 1795 , par L. de la Sicotière; Stoffiet et la 
Vendée, par Edmond Stofflet ; aujourd'hui enfin Georges 
Cadoudal et la Chouannerie. 



III. 



L'auteur de ce dernier livre, M. Louis-Georges de Ca- 
doudal, est mort il y a deux ans, le 1" avril 1885. Fils du 
général Joseph de Cadoudal, il était le neveu de Georges . 
Fidèle aux traditions religieuses et monarchiques de sa 
famille, il lui a été donné de défendre par ses écrits la 
cause pour laquelle son père et son oncle avaient versé 
leur sang. Il est peu de journaux et de revues royalistes 
auxquelles il n'ait collaboré; 1' ^m'o/i principalement le 
compta jusqu'à la fin parmi ses rédacteurs. Sans souci 
de conquérir la renommée, il n'avait pas d'autre ambi- 
tion que d'être, comme tous les siens, un soldat au ser- 
vice de la vérité, de la justice et de l'honneur. Il écrivait 
des articles, alors qu'il eût pu composer des livres: il 
en a publié pourtant quelques-uns, en trop petit nombre, 
et en particulier deux qui sont excellents : Madame 
Acarie, Etude sur la société religieuse aux seizième et dix- 
septième siècles, et les Signes du temps, Critiques litté- 
raires et morales. Combien de fois ne m'est-il pas arrivé 
de l'engager à préférer le livre au journal, à nous donner, 
puisqu'il le pouvait faire, des œuvres de longue haleine, 
préparées avec amour, écrites à loisir, vraiment dignes de 
son franc et noble talent ! En ces dernières aimées sur- 



CAUSERIE» HISTORIQUES. 157 

tout, je ne le revoyais jamais sans le presser d'(';crire la 
Vie de Georges Cadoudal. Il s'y décitia enfin et si la ma- 
ladie et la mort ne lui ont pas permis de publier lui-môme 
son livre, du moins en avait-il achevé les dernières pages, 
lorsque la plume est tombée de sa main . 

Il l'a composé sur pièces et à l'aide de documents ori- 
ginaux d'une grande valeur. L'abbé Guillevic, ancien pro- 
fesseur au collège de Vannes et recteur de Plœmeur, chef 
de la correspondance de Georges et commissaire ordon- 
nateur de son quartier général, avait réuni un nombre 
considérable de pièces, soigneusement annotées de sa 
main et devenues, après sa mort, la propriété de la fa- 
mille Cadoudal. Outre les papiers de l'abbé Guillevic, 
M. Georges de Cadoudal a eu à sa disposition les 
Mémoires inédits de Uohu, lieutenant-colonel de la lé- 
gion d'Auray, les Notes de Rio, l'auteur de la Pe- 
tite Chouannerie^ etc., etc. Il a consulté, au Dri- 
tish Muséum, les papiers de Puisaye. Là ne se sont 
pas bornées ses recherches. Pendant qu'il en était 
temps encore, il a recueilli les récits des compagnons 
de Georges, ceux de leurs fils ; il a fait appel en particulier 
aux souvenirs du commandant Guillemot, le fils du rot 
de Bignan. Après avoir rassemblé, en aussi grand nom- 
bre que possible, les documents écrits, il a fait sa part 
légitime à la tradition orale, aujourd'hui trop dédaignée. 
Enfin, et ce n'est pas là pour mol le moindre mérite de 
son ouvrage, il l'a écrit loin de Paris, dans cette petite 
maison de Rerléano, où Georges était né, en face de ces 
bois et de ces landes où Georges avait livré tant de com- 
bats. Si même j'avais un reproche à faire au consciencieux 



158 CAUSERIES HISTORIQUES. 

historien, ce serait celui de n'avoir pas assez écouté 
ces voix de la terre natale, de s'être trop défendu contre 
ses impressions intimes, contre le naturel attendrisse- 
ment que devaient éveiller en lui tant et de si doulou- 
reux souvenirs, tant et de si terribles événements : 
Sunt lacrymœ rerum. N'en déplaise à l'école nouvelle, 
pour laquelle il n'existe pas d'autre histoire que l'histoire 
documentaire, j'aurais voulu retrouver plus souvent dans 
son livre un écho de nos admirables poésies populaires, 
de celle, par exemple, où l'Homère breton, — un 
Homère inconnu, — nous montre le frère de Georges, 
Julien Cadoudal, arrosant de ses larmes, après la ba- 
taille, le corps de son ami, le pauvre M. de Tinténiac. 

« — Voici l'heure qui sonne, voici l'heure sonnée où 
nous en viendrons encore une fois aux mains avec ces mi- 
sérables soldats ; du courage, enfants de la Bretagne ; du 
courage, et voyons. Si le diable est pour eux, Dieu est 
pour nous ! 

« Quand ils en vinrent aux prises, Julien frappait comme 
un homme : chacun d'eux avait un bon fusil; lui, il n'a- 
vait que son bâton, son bâton et son chapelet de Sainte- 
Anne, et quiconque l'approchait était abattu à ses pieds. 

« Et tout percé était son chapeau, et percée sa veste, et 
une partie de sa chevelure avait été coupée d'un coup de 
sabre, et le sang coulait de son flanc ouvert, et il ne 
cessait de frapper, et de plus il chantait. 

« Et je cessai de le voir, et puis je le revis : il s'était 
retiré à l'écart sous un chêne, et il pleurait amèrement, 
la tète inclinée, le pauvre M. de Tinténiac en travers sur 
ses genoux. 



CAL'.SEIUES lllSÏORIQUE-S. l.V> 

• Et quand le combat finit, vers le soir, les Chouans 
s'approchèrent, jeunes et vieux, et ils ôtuient leurs cha- 
peaux et ils disaient : — Voilà que nous avons gagné la 
victoire, et il est mort, hélas ! » 



IV. 



Mais il est temps d'arriver au livre lui-même et d'en 
indiquer les lignes principales. 

Georges Cadoudal, né à Keiléano près d'Auray, le 
l*"" janvier 1111, était le fds d'un laboureur, — non d'un 
meunier, comme le disent toutes les biographies. 

Au mois de mars l"93, à la nouvelle (|u'eti Vendée 
Cathelineau, Bonchamp, Lescure et la Rochejaquelein, 
avaient déployé le drapeau blanc, il parlait avec quelques- 
uns de ses anciens camarades du collège de Vannes, et 
rejoignait à Chalonnes l'armée catholique et royale. Incor- 
poré dans une de ces compagnies bretonnes qui devinrent 
la force la plus solide de l'armée d'Anjou, il fit toute la 
guerre. Il était à Laval, à Pontorson, à Dol, à toutes ces 
batailles de géants. A Grandville, il fut nommé capitaine 
dans un corps de cavalerie, se signala par des prodiges 
de valeur au Mans, à la Flèche, à Angers, à Niort, et ne 
quitta l'armée vendéenne que lorsqu'elle eut été détruite 
à Savenay. 

A peine était-il de retour à Kerléano, qu'il fut arrêté 
avec son père et sa mère, son oncle Denis et son frère 
Julien, et conduit avec eux dans les prisons de Brest, d'où 
il parvint à s'échapper quelques jours après le 9 thermi- 



160 CAUSERIES fflSTORIQUES. 

dor. Il avait la facilité de passer en Angleterre ; l'idée ne 
lui en vint même pas. Il regagna en hâte le Morbihan, où 
l'insurrection venait de se raviver. C'étaient d'étranges 
soldats, ces premiers insurgés raorbihanais, mal armés 
pour la plupart, pauvrement vêtus, brandissant le pen- 
bas et rejetant leurs longs cheveux en arrière, mais braves 
comme leurs ancêtres, ces Celtes dont Suidas a dit : « Hi 
sunt un qui Thor i ben (Casse sa tête) vocem vobis in 
frœlio emittant... et comas jactant. » « Voilà ceux qui 
dans la mêlée vous jettent le cri de « Thor i ben » en 
secouant leurs chevelures. » 

Il y avait ceux de Bignan, commandés par Guillemot ; 
ceux de la Trinité-Porhoët, ralliés autour deBoulainvilliers, 
de Froussiert et de Gaudin ; ceux de Baud et de Melraud, 
sous les ordres de Jean Jan ; ceux de Gourin sous les or- 
dres de du Chélas et de Debar ; la division de Ploërmel, 
qui obéissait à César et à Louis du Bouays ; celle de 
Sarzeau, qui obéissait au comte de Francheville ; celle 
de Rochefort et Malestroit, que dirigeait M. de Silz ; 
enfin, les paroisses situées le long de la Vilaine, depuis 
Redon jusqu'à la mer, qui reconnaissaient pour chefs 
le chevalier de Cacqueray et de Sol de Grisolles. 

Ces soldats improvisés, ces chefs indépendants l'un 
de l'autre, ne se proposaient point, du moins à l'origine, 
de renverser la république. Ils n'avaient d'autre but que de 
défendre contre le pillage leurs églises ou leurs chau- 
mières ou d'arracher des proscrits aux bourreaux. Livrées 
à elles-mêmes, la plupart des divisions combattaient iso- 
lément, sans plan général, sans méthode de guerre. Il 
était nécessaire cependant, si l'on ne voulait pas s'épui- 



CAUSERIES HISTORIQUES. 161 

ser en sacrifices stériles, en eiïorlâ condamnés d'avance 
à l'impuissance, de réunir ces forces éparses, de les sou- 
mettre à un chef et à une môme discipline. Georges s'y 
appliqua sur-le-champ avec une rare intelligence, avec 
une énergie prodigieuse : il n'avait que vingt-trois ans. 

Sans ambition personnelle, désireux, non de comman- 
der, mais de servir utilement, il n'hésita pas à se mettre 
en rappors avec le comte Joseph de Puisaye, à lui deman- 
der des instructions et des ordres. Il lui fit connaître qu'il 
était en mesure de protéger les débarquements d'hommes, 
d'argent, d'armes et de munitions sur les côtes du Mor- 
bihan. Les deux officiers qu'il avait députés vers Puisaye, 
son ami Mercier et Julien Berthelot, un des trois cama- 
rades qui l'avaient accompagné en Vendée, ajoutèrent 
en son nom que la présence d'un prince en Bretagne 
était indispensable, que l'unité se ferait alors d'elle-même 
et que de l'unité sortirait la victoire. 

Puisaye était à ce moment sur le point de partir pour 
l'Angleterre. Il laissa, pour le représenter pendant son 
absence, un homme étranger aux provinces de l'Ouest 
et qui n'avait jamais paru sur aucun champ de bataille 
de la Bretagne ou de la Vendée, un émigré récemment dé- 
barqué d'Angleterre, Pierre-Marie-Félicité Dezoteux, plus 
connu sous le nom de baron de Cormatin. 

Cormatin, qui se croyait, et qui avait peut-être les 
qualités d'an diplomate, rêva de conquérir, à défaut 
des lauriers du soldat, ceux du pacificateur. II négocia 
une suspension d'armes et, le 31 mars 1195, au chiUeau 
de la Prévalaye, près de Rennes, s'ouvrirent des conférences 

11 



162 CAUSERIES HISTORIQUES. 

auxquelles assistèrent des représentants du peuple, des 
généraux républicains, et cent vingt-cinq chefs royalistes, 
dont les principaux étaient Georges Cadoudal, Frotté, 
Boishardy, de Scépeaux et de la Vieuville. Le traité qui 
sortit de ces conférences est connu sous le nom de traité 
de la Mabilais (1). Sur cent vingt-cinq chefs royalistes, 
vingt-et-un seulement l'avaient signé. 

Georges était de ceux qui avaient refusé leur signa- 
ture ; afin d'éviter toute équivoque, il était même parti 
avant la fin des conférences pour retourner dans ses can- 
tonnements. Il crut cependant devoir accepter, dans une 
certaine mesure, un traité qu'il regardait comme l'œu- 
vre de son chef, et il s'efforça de faire prévaloir ses prin- 
cipales dispositions. 

A défaut d'une paix véritable, dont au fond personne ne 
voulait, régnait une sorte de trêve. Elle fut rompue par 
les républicains, le 28 mai 1795. Le bourg de Grand- 
champ fut cerné par eux, et l'un des principaux chefs du 
Morbihan, le comte de Sik, tué avec treize des siens. Le 
lendemain, Georges était attaqué à son tour dans la forêt 
de Camors. Il reçut ce jour-là une balle dans la cuisse. Ce 
fut l'unique blessure qui l'atteignit pendant cette guerre 
de dix ans, où il assista à plus de cent combats. Ses sol- 
dats, qui le voyaient toujours au premierrang, sain et sauf 
au milieu d'une pluie de balles, le croyaient invulnérable. 
« Vive le roi quand même ! » s'écria-t-il en sentant cou- 
ler son sang, se souvenant du cri vendéen. 



(1) La Mabilais est une ferme ob fut signé le traité qui avait été discuté 
à la Prévalaye. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 1(>3 



V. 



On voudra suivre, dans le livre de M. Georges de Ca- 
doudal, le récit de ces luttes incessantes, héroïques, véri- 
tablement prodigieuses, et qui semblent tenir de la légen- 
de au moins autant que de l'histoire. 

A défaut d'une analyse, impossible en un pareil sujet, 
rappelons du moins un petit nombre de faits et quelques 
dates. 

Le tO juin 1195 l'escadre anglaise qui porte Puisaye, 
d'Hervilly, Sombreuil et leurs compagnons, part de Ports- 
mouth et se dirige vers le Morbihan. C'est Georges, avec 
sa division, assistée de celle de Mercier- /a- Vendre et de 
d'Allègre, qui s'est chargé de balayer la côte de Vannes à 
Lorient. Le débarquement s'opère sur la plage de Carnac, 
au milieu d'une multitude ivre de joie, qui demande des 
armes et fait retentir l'air des cris de : vive la religion 1 
vive le roi ! 

La panique est générale parmi les républicains, les ad- 
ministrations civiles du département déménagent à la 
hAte leurs archives pour Ploërmel. Hoche lui-même, ne se 
sentant pas en force, donne à sa troupe l'ordre de se re- 
plier sur Rennes. 

Georges demande que l'on marche en avant sans perdre 
un jour, une heure, c Ce mouvement, disait-il, ne com- 
promettrait rien, puisque l'on n'avait pas à craindre d'at- 
taque sur les derrières. Il déterminerait facilement une 



164 CAUSERIES HISTORIQUES. 

prise d'armes dans la Vendée. Il mettrait toute la pres- 
qu'île normande en agitation et placerait l'armée royale 
dans la position la plus avantageuse, appuyée sur les deux 
mers, le golfe de Gascogne et la Manche, et par consé- 
quent à même de recevoir de l'Angleterre de fréquents 
et faciles secours. » 

Malheureusement c'est le parti de la temporisation qui 
l'emporte. Au lieu d'aller en avant, d'Herviily et ses sol- 
dats s engouffrent (suivant le mot de Georges) dans la 
presqu'île de Quiberon. Le désastre était au bout de cette 
fatale détermination. Georges Gadoudal, après la défaite, 
réussit du moins à sauver l'armée des Chouans par 
une retraite glorieuse à l'égal d'une victoire, et, le 
28 août 1"93, à Grandchamp, dans une réunion à laquelle 
assistaient tous les chefs de canton, il fut nommé géné- 
ral en chef du Morbihan. Il avait vingt-quatre ans. 

« A cette époque, dit son historien, il était dans tout le 
développement de sa force physique et intellectuelle. Sa 
vigueur était telle qu'il saisissait par les pieds de derrière 
un poulain de vingt mois pendant que deux hommes fati- 
guaient l'animal à grand coup de fouet, et que tous ses 
efforts ne pouvaient triompher de la force de Georges. On 
montre encore à Lacoal-Mendon un puits dont il soulevait 
la margelle à bout de bras et qu'il remettait ensuite en 
place par manière de jeu. On l'a vu souvent renouveler 
le tour du maréchal de Saxe et briser comme lui un écu 
de six livres entre ses doigts. Mais la force musculaire 
n'enlevait rien à ses facultés intellectuelles. Sa mémoire 
était prodigieuse ; par prudence et par habitude de pros- 
crit, il ne conservait jamais une lettre ; mais toutes celles 



CAUSERIES HISTORIQUES. 105 

qu'il recevait, une fois lues, étaient à jamais gravées dans 
son puissant cerveau. Tous ses loisirs étaient consacrés à 
l'étude. Unie voyait constamment avec son ami Mercier, 
penché sur des cartes de Bretagne, absorbé dans des plans 
et des méditations stratégiques (i) >. 

A peine élu général, Georges s'occupe de donner à sa 
petite armée une organisation solide, régulière, établie 
sur les bases suivantes : chaque paroisse formait une 
compagnie commandée par le capitaine de paroisse. Les 
cantons comprenaient dix à quinze paroisses, et leurs chefs 
s'appelaient des chefs de canton. Les divisions compre- 
naient de trois à six cantons et de trente à quatre-vingts 
paroisses ; des chefs de division les commandaient. Ces 
divisions réunies pouvaient s'élever environ à vingt mille 
hommes. 

Grâce à l'habile direction, à l'énergie indomptable de 
leur général, ces vingt mille hommes, décimés chaque 
jour, et dont les rangs éclaircis d'année en année, de 
mois en mois, ne reçoivent plus de nouvelles recrues, 
tiennent tète pendant cinq ans à la république et h ses 
meilleurs généraux, Iloche, Brune, Hédouville, Bernadotte. 
Dans cette guerre terrible, point de ces grandes journées 
que le soleil et la gloire éclairent à l'envi de leurs rayons ; 
mais des combats obscurs, que la nuit souvent cache de 
ses voiles, combats anonymes pour la plupart, au milieu 
desquels se détache de loin en loin un nom bien vite ef- 
f face de la mémoire. Et ces héros, ces soldats du devoir, 
qui font si généreusement à leurs convictions le sacrifice 

(1) Georges Cadoudal et la Chouannerie, p. lit. 



166 CAUSERIES HISTORIQUES. 

de leur vie, des historiens viendront qui leur jetteront à 
la face l'outrage et la calomnie, qui les transformeront en 
bandits, en voleurs de grands chemins, en détrousseurs 
de diligences. Que la poésie du moins, plus vraie ici que 
l'histoire, restitue aux Chouans leurs véritables titres ; 
qu'elle nous dise en un chant immortel et par la voix d'un 
poète, obscur lui-même comme les héros qu'il a célébrés, 
ce que furent les compagnons de Georges Cadoudal : 

« Les vieillards et les petits enfants, et tous ceux qui 
sont incapables d'aller se battre, diront dans leurs mai- 
sons, avant de se coucher, un Pater et un Ave pour les 
Chouans. 

« Les Chouans sont des hommes de bien, ce sont de 
vrais chrétiens ; ils se sont levés pour défendre notre 
pays et nos prêtres. S'ils frappent à votre porte, je vous 
en prie, ouvrez-leur. Dieu de même, mes braves gens, 
vous ouvrira (1). » 



VL 



Le 18 brumaire avait balayé le Directoire ; le général 
Bonaparte, à la veille de dicter ses lois à l'Europe, venait 
de pacifier la Vendée, le Maine, la Normandie, la Breta- 
gne. Seul Georges résistait encore. Le 5 mars 1800, il 
eut une entrevue avec le premier Consul. « J'ai besoin, 
dit Bonaparte à Cadoudal, d'hommes énergiques comme 



(l) Ar Chouanted (les Chouans), dialecte de Vannes. — Extrait des 
Barxas lireix de M. de la Villemarquë . 



CA0SBRIB8 HISTORIQUES. 167 

VOUS. Je vous ofTre le grade de général de division dans 
l'armée du général Moreau. i 

Georges n'hésite pas une seconde. Deux cliemins s'ou- 
vrent devant lui : d'un côté, les honneurs et la gloire ; 
de l'autre, les persécutions, les revers, la mort. Il refusa 
le premier et s'engagea résolument dans le second, celai 
que lui désignait sa conscience. 

De ce jour, 5 mars 1800, au 25 juin 1804, ce fut entre 
ces deux hommes, entre le Corse et le Breton, entre Napo- 
léon Bonaparte et Georges Cadoudal, une lutte tragique, 
un duel à mort. 

M. Thiers a servi de témoin au premier Consul dans 
ce duel historique. Il n'a rien négligé, dans son livre sur 
le Consulat et l'Empire^ pour noircir l'adversaire de 
son héros et pour faire du vaillant royaliste un vulgaire 
coupe-jarrets. Un témoin qui vaut bien M. Thiers, et qui 
a sur lui l'avantage d'avoir été contemporain des faits 
qu'il raconte, qui les a vécus avant de les écrire, Claude 
Fauriel, s'est récemment levé de la tombe, et a dit la 
générosité, le dévouement, la grandeur d'âme de Georges 
Cadoudal (1). 

Georges est-il l'inspirateur, l'auteur principal, à tout le 
moins le complice de l'attentat du 3 nivôse an IX, — 
24 décembre 1800? M. Thiers n'hésite pas à l'affirmer, et il 
essaie de l'établir à l'aide de preuves que l'historien de 
Georges Cadoudal, dans un des meilleurs chapitres de 
son livre, n'a pas eu de peine à réiluire à néant. 



(1) 1>« derniers jours du CofUtfloC. manuscrit ioMit d« Cbud* Paa* 
riel. membre d« l'Institut. 1886. 



I 



168 CAUSERIES HISTORIQUES. 

En revanche, M. Thiers, qui a sous les yeux, dans la 
correspondance même de Napoléon, des pièces aussi claires 
que significatives, où l'on voit Bonaparte mettre à prix la 
tête de Georges et le traquer comme une bête fauve, 
passe ces pièces sous silence et les supprime le plus cava- 
lièrement du monde. 

Le 4 juin 1800, Bonaparte écrit à Bernadotte : 

« Prenez mort ou vif ce coquin de Georges ; si vous le 
tenez, aussitôt, Faites-le fusiller dans les vingt-quatre 
heures... » 

Le 4 juillet suivant : 

« Faites donc arrêter et fusiller dans les vingt-quatre 
heures ce misérable Georges... » 

Le 20 du même mois : 

« Je crains comme vous que Bourmonl et ses chefs de 
Chouans ne se conduisent mal ; d'ailleurs il ne doit point 
y avoir un Etat sur l'Etat. Georges est un de ceux qui se 
conduisent le plus mal. Faites-le saisir et fusiller. » 

Le 4 juin 1800, il écrit à Fouché, son ministre delà 
police : 

« Georges, à ce qu'on m'assure, est de retour d'Angle- 
terre. Il est indispensable que vous le fassiez arrêter, ainsi 
que le frère de Frotté, qui est dans l'Orne ; n'épargnez au- 
cun moyen podr avoir morts ou vifs ces deux hommes. » 

Qu'on ne s'y trempe pas. Je n'ai nul dessein d'esquisser 
à mon tour un Napoléon poussé au noir, d'appuyer sur le 
crayon de M. Taine, dont la récente étude (1) est, à mes 



(1) Napoléon Bonaparte, par II. Taine, Revue des Devue-Mondes, 15 
février — 1" mars 1887. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 109 

yeux, l'erreur d'un généreux esprit et d'un puissant écri- 
vain. Je tiens seulement à établir que dans cette lutte 
Bonaparte et Cadoudal étaient à deux de jeu, que si le 
premier était en état de légitime défense, le second n'était 
pas infidèle au sang breton, lorsqu'il projetait de se ren- 
dre à Paris avec quelques-uns de ses plus hardis compa- 
gnons, d'attaquer Bonaparte en plein jour, au milieu de 
son escorte, dans un nouveau combat des Trente, de l'en- 
lever, de le saisir, lui aussi, mort ou vif^ et de proclamer 
le roi . 

Ici encore, je ne puis que renvoyer le lecteur au livre 
lui-même, aux deux chapitres sur la Compiration de 
1804, si riches de documents, d'une précision si émou- 
vante, et si éloquents dans leur simplicité. On sait quelle 
fut l'attitude de Georges dans ce procès mémorable, et 
comment sa supériorité éclata aux yeux de tous, rejetant 
au second plan .Moreau lui-même, tout chargé cependant 
des lauriers de Hochstœdt et de Hohenlinden. Dans sa pri- 
son, il accomplissait avec régularité toutes les observances 
de la religion, jeûnant et faisant abstinence tous les jours 
prescrits par l'Eglise, récitant à haute voix, avec ses Bre- 
tons, la prière du matin et du soir. La nuit qui précéda 
sa mort, il la passa tout entière en prières. 

Il monta sur l'échafaud le 25 juin 1804, anniversaire 
d'une des journées les plus terribles de la monarchie, la 
journée du retour de Yarennes. Une note de la main de 
Fauriel, écrite le jour de l'exécution, contient ce qui 
suit: 

« A six heures du matin, la place de Grève, occupée 
par des troupes ainsi que toutes les rues par où devait 



ï 



170 CAUSERIES HISTORIQUES. 

passer le cortège. — Fenêtres louées. — Georges très oc- 
cupé pendant le trajet avec un personnage vêtu de noir 
(1). — monte le dernier (2). — Fait tous les signes d'un 
homme qui veut haranguer. — Roulement de tambour 
lui coupe la parole. — Au milieu du silence universel on 
entend jusqu'à son dernier soupir ses cris répétés : Vive 
le Roi ! » 



(1) L'abbé de Keravenant, qui fut sous la Restauration curé de Sadnt- 
Germain des Prés . 

(2) C'est sans doute une erreur de plume. On lit dans le Journal des 
Débats du 26 juin 1804 : « L'arrêt de la Cour criminelle contre Georges et 
les onze autres condamnés à mort leur a été signifié ce matin après leur 
transfèrement à la Conciergerie. Tous ont aussitôt demandé des confes- 
seurs. Georges s'est mis à genoux aux pieds du sien et a longtemps écouté ses 
exhortations. A onze heures environ, les douze condamnés, assistés de leurs 
confesseurs, sont montés dans trois charrettes qui les attendaient. Ils 
étaient quatre dans chacune. A onze heures trente-cinq minutes, la tête de 
Georges est tombée la première. » — Le duc de Rivière, qui avait figuré 
dans le procès de Georges, dit, de son côté, dans ses Mémoires : «Arrivé au 
pied de l'échafaud, Georges dit qu'il avait une faveur à solliciter. On l'en- 
gagea à s'expliquer. « Pour ôter à mes compagnons d'infortune, dit-il, 
l'idée que je pourrais leur survivre, je demande à mourir avant eux. 
C'est moi, d'ailleurs, qui dois leur donner l'exemple. » On y consentit, et 
Georges eut sur l'échafaud la place qu'il occupait devant l'ennemi : il fut 
le premier à la mort comme il l'avait été tant de fois au combat. » Afrf- 
moires du duc de Rivière, page 52 . 



IX. 



LE BARON DE CORMATIN (1). 



Le baron de Cormatin, major général de l'armée ca- 
tholique et royale de Bretagne pendant la Révolution, a 
été le principal négociateur du traité de pacification de la 
Mabilais {{'' floréal an III — 20 avril 1795). Cette paix 
boiteuse avait été aussi mal accueillie par les royalistes 
que par les républicains. Elle valut à son auteur, dans 
les deux camps, des attaques et des accusations que la 
plupart des historiens ont acceptées sans contrôle. M. Hen- 
ri Welschinger a cru devoir y regarder de plus près; il 
a consulté les pièces mêmes, dépèches officielles et let- 
tres intimes; il a reconstitué fidèlement la vie mouve- 
mentée de Cormatin, et il se trouve que, cette fois encore, 
l'histoire vraie diffère sensiblement de l'histoire telle que 
les historiens de la Révolution l'ont faite. 

Au premier rang de ces historiens, il convient de placer 
M. Louis Blanc. Son livre se présente avec un appareil 
scientifique dont il est difficile de n'être pas tout d'abord 
frappé. Pds une page de ses douze volumes qui ne soit 
suivie dénotes nombreuses; pas un détail, pas même le 



(1) Aventuret dé gu*rr« et ttamour du baron dt Cormatin (t79i- 
1812), par Htnri Welschinger-, an Tol. iii-16, Ploo, Noarrit tt Ci«, 
éditeurs, 10, rua (}arancièr«, 180t. 



172 CAUSERIES HISTORIQUES. 

le plus insignifiant, qui ne soit accompagné d'un renvoi 
aux sources originales. Il semble bien que l'auteur 
n'avance jamais un fait sans en avoir vérifié scrupuleu- 
sement l'exactitude et l'authenticité. Comment le lecteur 
n'aurait-il pas confiance? 

Or, voici comment M. Louis Blanc, au tome XI de 
son ouvrage, présente Cormatin : 

« Cet intrigant était fils d'un chirurgien de village, fai- 
sant les fonctions de barbier. 11 se nommait Désotteux ; il 
avait commencé par s'attacher servilement aux Lameth. 
Lors des 5 et 6 octobre, il avait été un de ces hommes 
déguisés en femmes qui marchèrent à Versailles. Envoyé 
ensuite par les Lameth auprès de Bouille, il était devenu, 
de jacobin ardent, royaliste furieux. Emigré à l'époque de 
la fuite de Louis XVI à Varennes; repoussé, à Cobientz, 
comme démagogue; placé, à son retour en France, dans 
la maison constitutionnelle du roi; émigré de nouveau 
après le 10 août, il parvint à s'introduire auprès de Pui- 
saye, qui ne le connaissait pas, porteur d'une recommanda- 
tion du conseil des princes et d'un certificat du marquis 
de Bouille. Il avait de l'assurance, de la faconde; Puisaye, 
qui manquait d'hommes, en fit, au moment de s'absenter, 
un personnage important; et lui, habile à tirer parti des 
circonstances, ne tarda pas à supplanter Boishardy dans 
la conduite des négociations relatives à la paix. C'est 
alors qu'il changea de nom, et se trouva être, au lieu 
de M. Désotteux, le baron de Cormatin (1). » 



(1) Louis Blanc T. XI, p. 336. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 173 

M. Louis Blanc, cette fois, ne fait pas, et pour cause, 
connaître ses sources. En l'an VU, la police du Directoire 
fil paraître un écrit intitulé : Correspondance secrète de 
ChareUe, Stofflet, Puisaye, Cormalin, d" Aulichamp , 
etc. (1). A la page 31 i du tome l*^ se trouvait un libelle 
an!i tyme, en tète duquel messieurs de la police avaient 
mis ces mots : Notes sur M. le baron de Cormatin, ma- 
jor gênerai de l'Armée catholique et royale de Bretagne, 
trouvées dans le portefeuille d'un Chouan. Ces préten- 
dues notes d'un Chouan se terminaient ainsi : « Tour à 
tour jacobin et royaliste, lâche assassin et jamais soldat; 
sans principes, sans honneur, sans foi, sans caractère, 
sans talents, il fut plat intrigant sous l'ancien régime et, 
sous le nouveau, émule des Mandrins et des Cartou- 
ches. » 

C'est à ces noies d'un policier que Louis Blanc a em- 
prunté, sans le dire, tous les détails qu'il a donnés sur 
la vie du baron de Cormatin jusqu'en 1194. Ces détails 
ne sont rien moins qu'exacts. 

Pierre-Marie-Félicilé Dezoteux (et non Désotteux) était 
fils, non d'un tchirurgien de village faisant les fonctions 



(1) Voici le titre exact et complet : Correspondance secrète d€ Cho' 
rette, Stofflet, Puisaye, Cormatin, cT AiUichamp, Jiernier, Frotta, Scé- 
peaux, Botherel; du pRiTBNDANT, du oi-dêoant comte d^ Kktov^ d« 
leurs ministres et agens, et dautres Vendéens, Chouan* et Bnùgrés 
français; sitioie du Journal d'OLIVIER ITARGBNS, et du Codé po- 
litique et cicil qui a régi la Vendée pendant le temps de la Rébellion. 
Imprimés sur Pièces originales, saisies par les armées de la Républi- 
que, sur les différents Chtfs de Rebelles da$u les divers combats qui 
ont précédé la Pacification de la Vendée, — .\veo o«ti« épigraphe : 
Horrendum informe... Deaz toIoium in-8. 



174 CAUSERIES HISTORIQUES. 

de barbier », mais de Claude- Armand Dezoteux, commis- 
saire des guerres, pensionné du Roi, secrétaire des 
commandements du maréchal d'Estrée, et de Jeanne de 
la Félonnière, veuve du marquis de Linage. Il naquit à 
Paris, le 23 novembre 1753, et il eut pour parrain le 
duc d'Ossun, ambassadeur de France en Espagne. Après 
avoir été élevé dans l'intimité de la famille Le Tellier à 
l'hôtel Louvois, il commence ses études chez les Jésuites 
à Louis -le-Grand. En 1163, lors de la suppression de 
l'ordre des Jésuites, il va terminer son éducation au collège 
d'Harcourt. Grâce à une recommandation spéciale du duc 
de Choiseul, il peut, en n69, concourir pour le corps du 
génie. Malgré un bon examen que lui fait passer l'abbé 
Bossut, il échoue aux dernières épreuves . Il choisit alors 
la cavalerie, et il entre, en 1772, comme sous-lieutenant, 
dans le régiment de Royal-Navarre. En 1773 (et non en 
1779, comme ledit par erreur, M, Welschinger, aux pa- 
ges 10, 258 et 259 de son livre), il se passionne pour la 
diplomatie et semble vouloir en faire sa carrière. Muni 
de lettres officielles, pourvu d'un congé, il voyage pen- 
dant huit années en Europe, parcourt l'Angleterre, l'Ecosse 
et l'Irlande, l'Italie, le Portugal, l'Espagne, le Maroc, la 
Russie, la Pologne et l'Allemagne. A Pise, il entre en 
relations avec le savant professeur Lampredi; à Heidel- 
berg, il suit les cours de droit public des professeurs 
Muller et Wilkind.Il apprend l'allemand, l'anglais, l'Ita- 
lien et l'espagnol. 

En 1780, c'en est fait de la diplomatie. Le jeune De- 
zoteux obtient l'autorisation de passer en Amérique sous 
les ordres du général Rocharabeau. Il part de Brest avec 



CAUSERIES iUSTORJQUES. 175 

Paul Jones sur la frégate ÏAstrée, commandée par La Pé- 
rouse, et arrive à Boston après soixante-neuf jours de 
traversée. Il se distingue dans le combat du vaisseau 
français V Ardent contre V Europe, vaisseau anglais, et se 
conduit vaillamment dans d'autres affaires, particulière- 
ment au siège d'York, en Virginie. Sa bravoure sera ré- 
compensée, en 1789, par la croix de Saint-Louis et la 
croix de Cincinnatus. Il s'était équipé à ses frais, et il 
avait dépensé environ vingt mille livres. Après avoir 
combattu dans la Caroline du Nord, dans la légion de 
Lauzun, il re(,u)it l'ordre de regagner la France avec l'es- 
cadre de l'amiral Vaudreuil. Au bas de ses états de ser- 
vices en Amérique figure cette note élogieuse du marquis 
de Rochambeau : t Je certifie tous les services ci-dessus 
de M. Dezoteux. Il a beaucoup d'intelligence, de zèle et 
de talent. Il ne m'en est revenu que les meilleurs témoi- 
gnages de MM. de Vioménil et de Choisy, et j'ai eu plu- 
sieurs fois l'occasion de juger avantageusement ses ta- 
lents par moi-même. C'est par discrétion et pour ne pas 
étendre trop une demande que je ne l'ai pas compris dans 
celles que j'ai faites en Amérique pour l'état-major. * 

Dès son retour en France, Dezoteux épouse à Paris, 
le 24 avril 1184, Geneviève-IIenriette-Sophie Verne, 
veuve d'Antoine Viard de Sercy, lieutenant-général au 
bailliage de Màcon, et fille de Jean-Baptiste Verne, écuyer, 
secrétaire du Roi près la Cour des Aides. M"* de Sercy 
était propriétaire, en Saône-etLoire, d'un domaine appe- 
lé baronnie de Cormatin. Dezoteux se crut autorisé à en 
porter le titre. Il eût été plus régulier pour lui de s'appe- 
ler baron d'Huxelles, car la baronnie d'Haxelles, qui ap- 



176 CAUSERIES HISTORIQUES. 

partenait aussi à sa femme, comprenait dans ses dépen- 
dances la terre de Cormatin, laquelle n'était pas réelle- 
ment titrée. Quoi qu'il en soit, Dezoteux était légitime- 
ment, de par M"*^ de Sercy, baron d'Huxelles, seigneur 
de Cormatin. Huxelles et Cormatin constituaient un grand 
domaine avec une superbe demeure seigneuriale élevée 
par la famille du maréchal d'Huxelles. A ces observations, 
il convient d'ajouter cette explication du baron lui-même : 
«Le motif qui, pendant la Révolution, m'a fait me servir 
•du nom de Cormatin, sous lequel j'étais le moins connu, 
est aisé à sentir : Sauver ma femme et mes enfants d'une 
persécution inévitable, dans laquelle devait les entraîner 
mon opinion. » 

Quelque temps après son mariage, le baron de Cor- 
matin est désigné, avec Alexandre Berthier, le futur mn- 
jor général de l'Empire, pour lever la frontière du Bra- 
bant. Il s'acquitte ensuite d'un travail considérable sur 
les garnisons permanentes et obtient le titre de major 
général. 

Ces divers travaux achevés, il revient dans sa terre de 
Cormatin, et il y écrit quatre volumes sur l'administra- 
tion du marquis de Pombal. Cet ouvrage renferme beau- 
coup d'observations provenant de son voyage en Portu- 
gal et de ses relations avec le marquis. L'étude n'était 
pas, d'ailleurs, son principal souci. Il avait un goût très 
vif pour le plaisir, le faste et l'apparat. Le château de 
€ormatin (1) était devenu le rendez-vous de toute la no- 



(1) II appartient aujourd'hui à la famille de Lacretelle. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 177 

blesse du Maçonnais. On y recevait de nombreux hôtes 
avec leurs gens et leurs équipages. Une troupe de co- 
médiens et de musiciens était attachée au château. Huit 
gardes montés et en grand uniforme faisaient la police 
des terres ou escortaient le baron . Les écuries, fort soi- 
gnées, contenaient de nombreux chevaux de luxe. Le 
domestique était considérable. Les maîtres avaient, en 
outre, un hôtel à Màcon, une maison à Paris, une villa 
aux environs de la capitale. Ils partageaient leur temps 
entre ces diverses résidences. 

Au mois d'août 1189, une troupe d'émeutiers vint, 
le fer et la torche à la main, menacer le château de 
Cormatin, comme elle l'avait fait pour les propriétés voi- 
sines. Le baron leur montra qu'il était homme de guerre. 
Il les dispersa vigoureusement (1). 

Du mois de juillet 1789 au mois d'août 1790, il n'a 
quitté ni sa famille, ni le département de Saône-et-Loire, 
comme le témoignent d'ailleurs les registres officiels et 
les actes publics. Il refusa même d'aller au chef-lieu pour 



(1) Le Moniteur, rapportant laa pillages oommia dans les proTinees, fait 
OD tableau aflreux daa dëaonlraa du Maçonnais et du Beaujolais. Soi» 
xante-aeize chAteauz avaient été inoandiéa par six mille bandits. « Gatto 
armée, dit-il, jetait la oonstemation dans toute la Bourgogne, lorsque 
les plua braves habitants des villes et des campagnes remirent leurs ef- 
forts «t s'avancèrent contre ces nouveaux ennemis da genre humain. Le 
29 juillet (1789), deux partis de ces bordes furent complètement battus, 
l'un, près da ohAteau de Cormatin, où vingt de ces assassins restèrent sur 
le champ de bataille et soixante furent faits prisonniers ; l'autre, dans la 
ville de Qnn;, qu'ils avaient résolu de mettra «o oaodres. » Ces détails 
se trouvent dans le MonUêw da 6 aa 7 août 1789, «tnoa, comme le dit 
M. Welschinger, dans celai do 8 avril 1789. 



178 CAUSERIES HISTORIQUES. 

assister à la fédération du 14 juillet (IIQO). Il est donc 
faux de dire, comme le fait M. Louis Blanc, que « lors 
des o et 6 octobre (1189), il avait été un de ces hom- 
mes déguisés en femmes qui marchèrent à Versailles ». 
Cormatin n'était ni un démagogue, ni un émeutier, et 
il allait bientôt en fournir la preuve. Au mois d'août 1790, 
il quitta son château pour se rendre en Lorraine auprès 
du marquis de Bouille, commandant de la province. Il as- 
sista, en qualité d'adjudant général, à l'affaire de Nancy 
(31 août 1790), où les soldats de Châteauvieux se révol- 
tèrent contre leurs chefs et contre l'Assemblée nationale. 
Il participa à la répression de cette émeute. A quelques 
mois de là, en 1191, le marquis de Bouille lui remit le 
brevet de colonel, au nom et d'après les ordres du Roi. 
Lors de la fuite de Louis XVI, il seconda les efforts de 
son général et attesta que « si les chagrins et les regrets 
pouvaient causer une mort subite », M. de Bouille aurait 
succombé au désespoir que lui causa le malheureux évé- 
nement de Varennes. La conduite de Cormatin dans cette 
affaire lui valut l'honneur d'être décrété d'accusation. Le 
15 juillet 1791, l'Assemblée nationale déclara qu'il y 
avait lieu à accusation contre « les sieurs Heyman, Klin- 
glin, d'Hoffelize, Dezoteux et Bouille fils, prévenus d'avoir 
eu connaissance du complot du sieur Bouille et d'avoir 
agi dans la vue de le favoriser ». 

On les renvoyait en conséquence devant la Haute-Cour 
nationale provisoire siégeant à Orléans. Dezoteux jugea 
prudent de s'éloigner pendant quelque temps. Déchargé 
d'accusation par un décret du 13 septembre, il reparut et 
obtint le grade de lieutenant-colonel dans la garde cons- 



CAUSERIES HISTORIQUES. 179 

titutionnellc du Roi. Au lendemain du 10 août, il passa 
en Angleterre. Il quitta ce pays en 1194, pour prendre 
part à la lutte de la Chouannerie contre la République. 



II. 



Le comte de Puisaye, commandant en chef des Chouans 
de Bretagne, se disposait, au commencement de septem- 
bre 1194, à rentrer momentanément en Angleterre. Il 
s'était rapproché de la côte pour s'embarquer, lorsqu'il 
apprit l'arrivée de trois officiers émigrés, désireu.x de 
prendre du service dans les bataillons royalistes. Ces of- 
ficiers étaient Dezoteux de Cormatin, de Solilhac et de 
Jouette. C'était la première fois que Puisaye voyait Cor- 
matin, c 11 arriva, dit-il, porteur d'une recommandation 
du Conseil des princes et d'un certificat du marquis de 
Bouille dont il avait été l'adjudant général. Ce certificat 
faisait en termes très tlalleurs l'éloge de ses talent.s mi- 
litaires et de son mérite personnel. J'avais trop peu de 
jours à rester en France pour pouvoir l'étudier et en juger 
par moi-même. Cependant, il me fallait un officier qui 
fût assez au fait des détails d'état-major pour prendre en 
mon absence la direction générale du service. Aucun de 
mes compagnons d'armes ne se montrait désireux de s'en 
charger. Les titres qu'avait apportés Cormatin me 
décidèrent à le proposer pour major général. Ils l'acceptè- 
rent, dans la double vue de donner à leurs princes une 
preuve manifeste de leur respect et de leur zèle, et aux 



180 CAUSERIES HISTORIQUES. 

ém igrés la conviction du désir qu'ils éprouvaient de les 
recevoir et de les distinguer (1). 

Ainsi, c'est par le comte de Puisaye que le baron de 
Cormatin a été institué major général de l'armée royale. 
C'est de lui qu'il a tenu légitimement ses pouvoirs. A 
quelques jours de là, le 15 octobre 1794, il reçut des 
princes eux-mêmes les pouvoirs authentiques qui confir- 
maient sa nomination. C'est donc à tort qu'on l'a accusé, 
du côté républicain comme du côté royaliste, d'avoir 
usurpé le titre et les fonctions de major général de l'ar- 
mée royale de Bretagne. 

Après le départ de Puisaye, la lutte continua avec le 
même caractère d'acharnement. Cependant la lassitude 
était grande des deux côtés, et peut-être était-elle plus 
grande encore chez les républicains que chez leurs ad- 
versaires. C'est là un point que M. Welschinger n'a peut- 
être pas suffisamment mis en lumière, et qui est pourtant 
d'une gravité considérable, au point de vue du jugement 
à porter sur la conduite de Cormatin. 

Précisément, au moment de son arrivée en Bretagne, 
la Convention prit une mesure qui indiquait, de sa part, 
un changement de politique vis-à-vis des Vendéens et 
des Chouans. C'était deux mois après le 9 thermidor, deux 
mois jour pour jour après l'exécution des membres de la 
Commune de Paris (29 juillet 1194). Le 29 septembre, 
elle lança un décret d'arrestation contre le général Tur- 



(1) Mémoires do comte Joseph de Poisatb, qui pourront servir à 
l'histoire du parti royaliste français durant la dernière Révolution — 
Londres, 1803-1808, Tome II, p. 590. 



CAUSERIES HISTOBIQUBS. 181 

reau, l'organisateur des colonnes infernales. Dans le mê- 
me temps, elle envoyait,suivant l'expression de M. Louis 
Blanc, « mendier h paix auprès de Charette, par des com- 
missaires, parlant au nom de la République (1) >. Le re- 
présentant Ruelle faisait mettre en liberté, vers le milieu 
d'octobre, la sœur de Charette et quelques autres de ses 
parents (2), et les chargeait de porter au général ven- 
déen des paroles de paix (3). 

Le 12 frimaire an III (2 décembre 1194), un décret de 
la Convention promit le pardon et l'oubli à tous ceux qui, 
dans le délai d'un mois, auraient posé les armes. On lisait 
dans la proclamation qui accompagnait ce décret : « La 
parole de la Convention est sacrée. Si d'infidèles délégués 
ont abusé de sa confiance, il en sera fait justice (4) ». 
Ces derniers mots se rapportaient principalement à Car- 
rier dont le procès venait de commencer (5). Trois mem- 
bres de la Convention, Delaunay jeune, Bollet et Ruelle, 
furent chargés de porter à la connaissance des Vendéens 
le décret pacificateur. 

Vers la fin de ce même mois de décembre, le général 
Humbert, commandant de la 2* division de l'Ouest, — ce- 



(1) Louis Diane, t. XI, p. 360. 

(2) Moniteur, an III (1794), numéro 94. 

(3) On Ut, dans le voluma de M. Henri Welachingar, p*g«57 : « La 
aoBor de Charette «t an inôonnu. Bureau de la BdtadUrt, avaient pria 
part également aux premières n^gooiatioiu. — > Bar«a de la BatardiiM 
(et non Bàtadière) était an andao magistrat de la Chambra daa coopUs 
da Bretagne. 

(4) Moniteur, an III (1794), namtfro 74. 

(5) Commencé le 5 frimaire an III (25 noTembre 1794), le prooAa de 
Carrier se termina le 26 frimaire (16 décembre) . 



182 CAUSERIES fflSTORIQUES. 

lui que Ponsard mettra plus tard en scène dans le Lion 
amoureux, — écrivait de Montcontour à l'un des princi- 
paux chefs royalistes, M. de Boishardy : « Tu sais que 
l'on pardonne à tous ceux qui reviendront de bonne foi 
et qui promettront d'être fidèles. Eh bien ! je te donne 
ma parole d'honneur qu'aucun tort ne te sera fait. Ren- 
tre, ramène avec toi tous ceux qui ont pu être égarés... 
Si tu ne t'en rapportes pas à cette lettre, accorde-moi une 
entrevue...» Boishardy accepta l'entrevue, et accéda à une 
suspension d'armes qui comprenait la Bretagne, le Bas- 
Maine, la Normandie et l'Anjou. Elle fut signée le 3 jan- 
vier 1193. A cette date, les représentants Guezno, Guer- 
meur et Briie informaient le Comité de Salut public 
qu'ils avaient répandu dans le district de Vannes une cir- 
culaire concernant les prêtres insermentés. Ils y pu- 
bliaient l'amnistie et promettaient aux prêtres, qui vou- 
draient en profiter, toute la bienveillance delà Convention 
nationale. 

Cormatin est depuis cinq mois en Bretagne. Il cons- 
tate chez les républicains une tendance vers l'apaisement. 
D'autre part, il voit que son parti est dans une situation 
de jour en jour plus précaire; que les Chouans et leurs 
chefs sont réduits aux dernières extrémités; que les se- 
cours et les renforts qu'on leur a promis n'arrivent pas, 
et qu'enfin l'héroïsme et le dévouement des braves gens 
qu'il a sous ses ordres ne peuvent suppléer à l'absence 
de toutes ressources matérielles et au manque de muni- 
tions. C'est alors qu'il se décide à entrer en négociations 
avec les généraux républicains et avec les commissaires 
de la Convention. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 1K3 

En traitant avec eux de la paix, il allait au delà de ses 
pouvoirs. Sa mission, telle qu'il l'avait reçue de Puisaye 
d'ahord et des princes ensuite, se bornait à maintenir et à 
étendre Torganisation de la Chouannerie. Il est certain 
qu'il eut un autre plan et que son zèle remporta ailleurs. 
Doit-on pour cela l'accuser d'intrigue et d'ambition dé- 
sordonnées ? Je ne le crois pas et je partage à cet égard 
l'opinion de M. Welschinger. « On peut, dit-il, critiquer 
les négociations faites par Cormatin sans autorisation pré- 
cise, on peut incriminer son impétuosité brouillonne, sa 
vanité excessive et sa légèreté. On ne peut douter ni de 
sa bonne foi, ni de son dévouement à la cause royalis- 
te. > Le comte de Puisaye, qui n'est certes pas suspect de 
faiblesse à l'endroit de Cormatin, ne porte pas sur lui, 
en cette circonstance, un autre jugement. «Quelque gra- 
ves, écrit-il dans ses Mémoires, qu'aient été ses fautes 
et quelque funestes qu'en aient été les suites, je ne crains 
pas d'affirmer qu'elles ont eu pour principe le sentiment 
de ses devoirs et la persuasion qu'il agissait pour l'inté- 
rêt du souverain et en conformité de ses ordres » 

Au mois de février 1"95, des conférences eurent lieu à 
la Jaunaie, dans un petit château situé à trois quarts de 
lieue de Nantes, entre les représentants de la Convention 
d'une part, et de l'autre, Cormatin, Charette et les princi- 
paux officiers de son armée. Le 18 février, la paix fut 
signée. Chaque point du traité donna lieu à un arrêté spé- 
cial. Ces arrêtés furent au nombre de quatre. Voici les 
considérants du premier qui était relatif au rétablissement 
et au libre exercice du culte catholique : 

« Les représentants du peuple considérant que les dé- 



184 CAUSERIES HISTORIQUES. 

parlements de l'Ouest sont dévastés depuis deux ans par 
une guerre désastreuse, que les troubles qui les agitent 
prennent leur source dans la clôture des temples et l'in- 
terruption du paisible exercice de tout culte quelconque ; 

« Que les hommes auteurs de ces maux et de ces désor- 
dres sont ceux qui ont voulu plonger la France dans Va- 
narchie et qui, en persécutant, ont cherché à établir un 
culte particulier dont ils voulaient être les pontifes; 
que ces hommes ont été atteints par le glaive de la loi 
après avoir violé audacieusement la Table des droits de 
r homme ; 

« Considérant que la Convention nationale n'a jamais 
entendu interdire aucun culte, qu'elle en a au contraire 
autorisé le paisible exercice par l'article VII de la déclara- 
tion des droits de l'homme et par l'Acte constitution- 
nel.... » 

Les trois autres arrêtés accordaient aux Vendéens l'exo- 
nération de toutes recherches pour le passé, des secours 
et des indemnités, l'exemption des réquisitions et la ren- 
trée dans leurs biens. L'article VI du dernier de ces 
arrêtés était ainsi conçu : 

« Les jeunes gens de la réquisition restent dans la Ven- 
dée pour y rétablir l'agriculture et faire fleurir le com- 
merce. » 

Après avoir rapporté le texte complet du traité de pa- 
cification de la Jaunaie, l'historien de la Vendée militaire, 
Crétineau-Joly, en apprécie en ces termes la significa- 
tion et la portée : 

« On proclamait la légitimité de la guerre qui finissait, 
on reconnaissait l'indépendance de la Vendée; ses sacri- 



CAUSERIES HISTORIQUES. 185 

fices n'étaient donc pas entièrement perdus. Ne prou- 
vait-elle pas aux divers peuples, à quel degré de puis- 
sance peuvent, dans une révolution, s'élever de coura- 
geux, d'honnêtes paysans, qu'au nom d'une égalité déri- 
soire, on veut rendre oppresseurs ou opprimés (1). > 

L'appréciation de M Louis Blanc concorde avec celle 
de l'historien royaliste. Il déclare que les envoyés de la 
Convention, en signant le traité de la Jaunaie, infligèrent 
à la République une véritable « humiliation». Il les accuse 
de < bassesse », et il ajoute : « Lorsque la nouvelle de la 
paix se fut répandue et qu'on en connût les conditions, 
elles parurent si fortement empreintes de royalisme, 
que cela donna lieu aux rumeurs les plus étranges. On 
prétendit que les envoyés de la Convention s'étaient en- 
gagés à rétablir la monarchie. On alla jusqu'à affirmer 
qu'une clause secrète promettait aux royalistes le fils 
de Louis XVI, alors enfermé au Temple (13) ». 

Cette question des articles secrets du traité de la Jau- 
naie — articles tenus pour authentiques par Napoléon (14) 
— cette question est restée un problème. Un des meil- 
leurs historiens de notre temps, un des maîtres de l'éru- 
dition contemporaine, M. de La Sicotière, lui a consa- 
cré, dans la Revue des questions historiques (15), une 
étude très complète. Ses conclusions se résument ainsi : Il 
n'y eut pas d'articles secrets, mais il y eut des promes- 



(l)HUtoir€ éUla V*ndé« militaire, T. Il, p. 280. 

(2) Louis Blanc, T. XI. p. 379- — Voir «omi p. 371, 2^ «t 373. 

(3) Mémoirea de Napoléon T. VII, p. 278. 

(4) Nom^ro da jaoTÎar 1881 . 



186 CAUSERIES HISTORIQUES. 

ses verbales, au nom da Comité de Salut public, faites, 
avec l'intention de ne pas les tenir, par certains repré- 
sentants et relatives, les unes au rétablissement éventuel 
de la monarchie, les autres à la remise des enfants de 
France aux mains de Charette. « Les représentants, dit 
M. de La Sicotière, sont descendus à des subterfuges 
pour arracher la soumission des chefs vendéens. » 



in. 



La pacification cependant était loin d'être complète, 
puisqu'aussi bien Charette n'avait traité que pour son ar- 
mée. En dehors de Stofflet, commandant de l'armée d'An- 
jou, qui n'adhérera au traité que le 2 mai 1793, restaient 
la Bretagne et la Normandie. Suivraient-elles la Vendée? 
Cormatin était bien décidé à ne rien négliger pour obte- 
nir qu'il en fût ainsi. Il en avait pris l'engagement à la 
Jaunaie, et cet engagement, il allait le tenir. 

Cormatin n'avait point caché au comte de Puisaye, les 
négociations qui avaient lieu ; il l'invitait même à venir 
les diriger. Ne recevant aucune réponse, il crut devoir 
aller de l'avant. Le 7 mars, il mandait à Hoche : « Vous 
avez ma parole. La Convention a ma signature. Je ne puis 
vous en dire plus. Il serait infâme, indigne d'un homme 
d'honneur de chercher à tromper celui qu'on estime. Tant 
que vous me verrez en place, cela en sera ainsi. » Et en 
même temps, il donnait à ses officiers un ordre ainsi ré- 
digé : « Vous ferez cesser sur le champ toutes les hostilités. 



CAUSSaiES HISTORIQUES. 187 

Les républicains ont les ordres formels de n'en commettre 
aucune. Vous résisterez seulement à l'agression si elle avait 
lieu. » Pressés par lui, les principaux chefs des Chouans 
consentirent à se rendre, le 30 mars, au château de la Prc- 
valaye, près de Hennés, et à entrer en conférence avec les 
représentants de la Convention. Le 20 avril 1193, le trai- 
té de pacification, discuté à la Prévalaye, fut signé û la 
ferme delà Mabilais.d'où le nom qui lui fut donné de «paix 
de la Mabilais » . Les conditions de ce traité, qui fut surtout 
l'œuvre de Cormatin, étaient les mêmes que celles da 
traité de la Jaunaie : Liberté des cultes ; amnistie aux in- 
surgés ; indemnités au profil des populations qui avaient 
souffert de la guerre civile ; facultés, pour ceux des ha- 
bitants qui ne voudraient pas prendre de service dans l'ar- 
mée régulière, de s'organiser en compagnies territoriales à 
la solde du trésor public, sous le nom de chasseurs à pied, 
sans que leur nombre pût dépasser 2,000 hommes ; rem- 
boursement des bons émis par les chefs royalistes jus- 
qu'à concurrence de 1,300,000 francs. En échange de ces 
avantages, les chefs royalistes s'engageaient à reconnaître 
la République et à ne plus porter les armes contre elle. 

11 semblerait donc que la paix fût faite, la paix géné- 
rale et défînitive, et que les hostilités dussent cesser. 
Cormatin le crut peut-être, car il était prompt à s'illu- 
sionner, mais il était sans doute le seul à le croire. Au- 
tour de lui, républicains et royalistes comprenaient que 
l'on était toujours à la guerre, et que l'on avait conquis 
tout au plus une trêve de quelques semaines. Etait-ce 
même une trêve ? « Frotté, dit .M . Welschinger, refusa 
de signer et retourna en Normandie. > lUais Frotté n'avait 



188 CAUSERIES HISTORIQUES. 

pas été le seul à tenir cette conduite. Georges Cadoudal 
avait, comme lui, refusé sa signature. Pour éviter toute 
équivoque, il était même parti pour retourner dans ses 
cantonnements avant la fin des conférences (1) . Coque- 
reau, le délégué des Chouans du Maine, avait également 
refusé son adhésion, ainsi que plusieurs autres chefs, 
parmi lesquels Charles de Cintré, du Douais, Sévère de 
la Bourdonnaye, Montluc, Closmadeuc, la Trébonnière, 
les du Boisguy, Saint Régent, de Concoret, le Boutelier, 
Legris-Duval, Duplessis-Jubiot, Lantivy de Kerveno, Leis- 
sègues (2). Hoche disait vrai, lorsqu'il écrivait : « La 
Convention vient de traiter avec quelques individus et 
non avec les chefs du parti. » 

Ces chefs ne manquèrent donc pas à leurs engage- 
ments, lorsqu'ils continuèrent la lutte. Cormatin, lui, avait 
signé. Il était le véritable auteur du traité. S'il avait 
poussé à la reprise des hostilités, il eût commis une tra- 
hison. S'en est-il rendu coupable? M. Thiers, M. Louis 
Blanc et les autres historiens révolutionnaires ne se font 
pas faute de l'accuser d'avoir trahi la foi jurée, et il n'est 
outrages dont ils ne le couvrent à cette occasion. M. Wel- 
schinger a démontré victorieusement que les accusations 
portées par eux contre Cormatin étaient sans fondement. 
Les pages qu'il a consacrées à cette démonstration sont 
parmi les meilleures de son livre. En réalité, Cormatin 
était le seul qui prît vraiment au sérieux le traité. Au 



(1) Georges Cadoudal et la Choicannerie, par son neveu Georges de 
Gadoudal, p. 69. 

(2) Grétineau-Joly. t. III, p. 243. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 189 

fond, ce traité ne contentait personne, sauf lui. Il y 
voyait le triomphe de sa politique ; son intérêt, coroine 
son honneur, étaient attachés au succès de la pacification. 
Il exécuta donc fidèlement tout ce qu'il avait promis et 
signé. Malheureusement, il était suspect aux deux partis. 
Il avait, dans les deux camps, des ennemis redoutables. 
Hoche, en particulier, ne pouvait lui pardonner son ex- 
clusion des conférences de la Prévalaye, exclusion que 
Cormatin avait exigée des commissaires de la Conven- 
tion (1). Le 26 mai 1195, après un dîner fort cordial à 
Rennes, chez le représentant Bollet, Tun des signataires 
du traité de la Mabilais, le baron de Cormatin fut saisi 
au faubourg l'Evéque avec ses compagnons Dufour, De- 
lahaye, de Boisgontier, de Solilhac, Gayet, le chevalier 
Saint-Gilles et de la Nourais. Ils furent conduits aussitôt 
à Cherbourg et enfermés au fort national de l'île Pelée. 



IV 



Ramené de Cherbourg à Paris, il comparut devant un 
conseil de guerre en brumaire an IV, après six mois de 
détention préventive. Il récusa en ^rgiquement le tribunal 
devant lequel on le traduisait. < Tout ce que j'ai pu faire 
comme chef de chouans avant le traité (fe la Jaunaie, di- 



(1) « Cormatin «at Tinaoleoca d* «xigar «t lac oomintatairM d« la Coovao» 
tion «urant la bas*e**e d'ordonner que Uoeba s'abcttnt da paraîtra aux ooo> 
tiranoaa, laaqoallaa a'4taiant oovartaa à la Pr^ralaya, prAa Raooaa. • Louia 
DIaoc. Histoire dé la Révolution^ t. «XII, p. 307. — Yoy. 4^ml«m«nt t. 
XI, p. 380. 



190 CAUSERIES HISTORIQUES. 

sait-il, a été couvert par ce traité ; pour ce que j'ai pu 
faire depuis, je suis justiciable des tribunaux ordinaires, 
c'est-à-dire du jury. » 

Au cours des débats, il produisit plusieurs mémoires 
pour sa défense. Dans un de ces mémoires, il reproduit 
textuellement une lettre attribuée aux représentants Gre- 
not, Guermeur et Guezno. Cette lettre, datée de Rennes, 
le 9 floréal an III ( 28 avril lIQo ), était ainsi conçue : 
« Les articles secrets (1) dont l'exécution définitive est 
fixée au 25 prairial prochain (2), auront leur plein et en- 
tier effet. Le Comité du Salut public prend les mesures 
nécessaires à cet égard. Les sacrifices qu'il est obligé de 
faire aux apparences ne le rendront que plus scrupuleux à 
tenir les paroles données. Elles seront religieusement gar- 
dées. » Cormatin publiait également dans son Mémoire 
une lettre écrite, le 6 juin 1190, par sept membres du Co- 
mité de Salut public au représentant du peuple Guezno. Il 
ajoutait : « Ces pièces furent interceptées par les chouans 
et imprimées depuis notre arrestation à Rennes dans une 
brochure intitulée : Réponse des armées catholiques et 
royales de la Vendée et des Chouans au rapport fait à la 
soi-disant Convention nationale, dans la séance du 
J 6 juin 1795, par le soi-disant représentant du peuple, le 
citoyen Doulcet de Pontécoulant{Z). » — « La première 
de ces pièces, disait-il encore dans une note présente, 
ainsi que cela a toujours été annoncé, des Articles Secrets 
dans la Pacification. » 



(1) Les articles secrets du traité de la Jaunaie. 

(2) 13 juin 1795. 

(3) Cette brochure est du 22 juin 1795. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 191 

Ces deux lettres furent réimprim/*e8 par les soins des 
amis de Cormatin, et placardées sur les murs de Paris. 
Un de ces placards existe aux archives du château de 
Kernuz, dans la riche collection de M. du Châtellier. C'est 
un in-folio sans nom d'impricneur. 

En tête : 

CORMATIN AUX FRANÇAIS 

LISEZ ET JUGEZ 

Suit la copie des « pièces produites par les Vendéens 
et les Chouans depuis sa captivité. » 

En note : 

« On m'accuse d'avoir rompu le traité de paix entre la 
Convention et nous. On vient de voir que le gouverne- 
ment d'alors nous tronvpait et l'a rompu lui-même. Il 
voulait la tète de tous les chefs, et tout le monde doit 
maintenant être convaincu qu'il veut plus particulière- 
ment la mienne. Qu'on se reporte à la fameuse journée 
du l" prairial, à nos arrestations du C du même mois, à 
la mort du jeune infortuné prisonnier au Temple, arrivée 
le 20 du même mois, à celle arrivée trois jours après du 
chirurgien Dussault (sic), appelé auprès de lui par le 
Comité et qu'on juge ! 

c J'obtiendrai le temps nécessaire pour me procurer 
l'authenticité des pièces ci-dessus et autres, et alors on 
connaîtra d'où venait la perfidie. 

c Le 21 frimaire. 

< Cormatin » (i). 



(1) Lt» ArticUs Swrett, par L. de La Sioolièr», p. 40. — L* 21 fri- 
maire an IV, date de cette afflolie, oomapond au 12 décembre 1795. 



192 CAUSERIES HISTORIQUES. 

M. Welschinger signale bien l'existence de cette affiche 
mais il n'en donne pas le texte. Il me semble que, dans 
un volume consacré tout entier au baron de Cormatin, 
cette pièce devait être publiée in-extenso. Elle produisit 
dans Paris un effet immense. Le Conseil des Cinq-Cents, 
où siégeaient quelques-uns des anciens conventionnels pris 
directement à partie, s'émut. Dans la séance du 22 fri- 
maire an IV ( 13 décembre 1195 ), Roux ( de la Marne ), 
Doulcet de Pontécoulant, Tallien et Treilhard déclarèrent 
n'avoir jamais signé la lettre du Comité de Salut public, 
du 6 juin n9o, insérée dans l'affiche de Cormatin ; mais 
ils laissèrent de côté la question des Articles Secrets qui 
avait pourtant bien son importance. Quelque chose de 
plus singulier encore ressort de l'attitude des signataires 
des deux traités de la Jaunaie et de la Mabilais. Aucun 
d'eux ne s'associa par des lettres, par des protestations 
indignées, aux dénégations de Tallien et consorts. (1) 

Le 28 frimaire (19 décembre 1795), un jugement du 
conseil de guerre condamna Cormatin à la déportation, et 
acquitta tous ses coaccusés. On le ramena d'étapes en étapes 
au fort de l'île Pelée, en attendant son embarquement 
pour la Guyane. 

Cependant, ses ennemis trouvaient l'arrêt du 19 dé- 
cembre trop indulgent. Ils s'ingénièrent à découvrir 
quelque moyen habile de remettre le condamné en juge- 
ment. Cormatin dut comparaître deux fois devant le tribu- 
nal criminel de la Manche : la première fois, sous l'incul- 
pation d'émigration ; la seconde fois, sous l'inculpation 

(1) L. de la Sicotière, p. 49. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 193 

d'un prétendu complot, ourdi par lui dans les prisons de 
Caen. Il fut acquitté dans ces deux afTaires (août 1106). Ce 
double acquittement déplut fort au général Hoche, qui avait 
fait demander avec instance la peine la plus rigoureuse 
contre Cormatin. Le 16 octobre 1196, au lendemain de l'af- 
faire du camp de Grenelle, où Ton avait condamné à mort 
treize conspirateurs, il écrira au minisire de la police pour 
se plaindre d'une telle sévérité et rappeler avec aigreur 
que Cormatin et ses complices avaient été jadis c sauvés 
parles formes constitutionnelles ». Hoche a été un grand 
homme de guerre, mais il y a dans sa vie bien des taches. 
Le jour où elle .«era écrite par un historien sincère, nul 
doute que sa gloire ne subisse un terrible déchet. 

Pendant sa captivité au fort de l'île Pelée, Cormatin en- 
tretint une correspondance amoureuse avec la marquise 
de Feu-Ardent (i), veuve d'un émigré. M. Welschinger n'a 
pas consacré moins de deux chapitres à cet épisode, c Je 
dois dire, écrit-il dans sa Préface, qu'aux faits politiques et 
militaires s'ajoute une piquante intrigue que j'ai l'heureuse 
chance de raconter le premier, ayant eu en mains les 
lettres d'amour du baron de Cormatin et de la marquise 
de Feu-Ardent. Même après les Chouans de Balzac, le 
Chevalier des Touches et l'Ensorcelée de Barbey d'Aure- 
villy, le lecteur qui aime les incidents romanesques, trou- 
vera dans cet épisode vrai de quoi satisfaire sa curiosité. » 



(1) Par une tiogoUire r«ocoDtre, rbéroïne de CSnaoreelée^ U beaa 
roman <Ie chouannerie de Barbey d'Aurevilly, porte prtfcisémeot le 
nom : Jeanne>HadeUiM de Feuardent. 

13 



194 CAUSERIES HISTORIQUES. 

J'estirne, pour ma part, qu'il convient de laisser ces 
choses au roman. Quand une femme n'a été ni une femme 
politique, ni une femme de lettres, ses billets n'appar- 
tiennent pas à l'histoire. 

Le 12 avril 1800, Cormatin fut transféré du fort Na- 
tional de Cherbourg au fort de Ham. Remis en liberté, le 
28 octobre 1802, mais avec condition de surveillance 
spéciale, il fut envoyé à Bar-sur-Ornain, dans le départe- 
ment de la Meuse, puis à Buxy en Saône-et-Loire. Un 
mois après, il fut autorisé à se rendre dans sa terre de 
Cormatin. Il ne lui restait que des débris de son ancienne 
opulence ; il les dissipa, et se vit réduit à accepter une 
petite place à la manufacture impériale des tabacs de 
Lyon. C'est là qu'il mourut le 19 juillet 1812. 

En 1801, il avait marié sa fille aînée au comte de Pierre- 
clos, ami de jeunesse de Lamartine. Le grand poète 
allait souvent chez le beau-père de son ami, et il en 
parle dans ses Nouvelles confidences. » La jeune comtesse 
Nina de Pierreclos, dit-il, célèbre par sa beauté et ses 
talents dans tout le pays, fit du château de Cormatin un 
séjour d'attrait, d'art et de délices. J'étais devenu alors un 
des amis les plus intimes de son mari. J'étais l'hôte assidu 
de cette belle demeure et j'y ai passé des heures de jeu- 
nesse qui ont rendu ce château, maintenant en d'autres 
mains, à la fois cher et triste à mon souvenir (1). » Si 
Lamartine, comme il en forma un jour le projet, avait 



(1) Nouvelles confidences, p. 125. — M. Léon de Pierreclos, petit-fils 
du baron de Gormitin, épousa une nièce de Lamartine, Mlle Alix de 
Cessiat-Lamartine . 



CAUSERIES HISTORIQUES. 105 

écrit l'histoire des guerres de TOuest, il aurait tracé du 
négociateur de la Mabilais un portrait inoubliable. Avec 
moins d'éclat sans doute, mais avec plus d'exactitude, 
M. Henri Welschinger a fait revivre le baron de Cormatin 
dans un livre sincère, plein de recherches et de dé- 
tails curieux, et qui apporte une contribution importante 
à l'histoire de la Vendée et de la Chouannerie bre- 
tonne. 



X. 



LE 1« FRUCTIDOR (l). 



I. 



Le Directoire attend encore son liistorien. 

Vllisloirc de la Révolution, de Michelet, s'arrête au 
10 thermidor an II (28 juillet 1194), jour de l'exécution 
de Robespierre et de Saint-Jusl. Arrivé à cette date fatale, 
Michelet ne s'est pas senti le courage d'aller plus loin : 
il a posé la plume et fermé le livre. Robespierre est 
mort ! Pourquoi poursuivre le récit? Saint-Just est mort! 
A quoi bon continuer? Voici en quels termes notre 
auteur raconte cette catastrophe : c Robespierre toucha 
enfîn le port, la place de la Révolution ; il monta d'uQ 
pas ferme les degrés de Téchafaud.... puis il y eut un coup 
sourd... Ce grand homme n'était plus.... Tous, de môme, 
se montrèrent calmes, forts de leur intention, de leur 
ardent patriotisme et de leur sincérité. Saint-Just, dès 
longtemps, avait embrassé la mort et l'avenir. Il mourut 
digne, grave et simple. La France ne se consolera jamais 



(t) i8 Fructidor, doeuroenis pour U plupart intKliU r«eo«tUit ai pa> 
bli^ pour la Société d'hwioire cooUinporaine, par Victor Pierre. — Un 
vol. iD-8*, Alphoaae Picard, édilaar, rua Booaparta, 8S. 



198 CAUSERIES fflSTORIQUES. 

d'une telle espérance (1)... » — La France à jamais in- 
consolable de la mort de Saint-Just ! Après ce dernier 
trait, en effet, il n'y avait plus qu'à tirer l'échelle. 

Plus encore que de Michelet, Robespierre était l'homme 
de Louis Blanc. Ce dernier pourtant eut le courage, 
même après la mort de son héros, de rouvrir son livre et 
de le mener jusqu'à la dernière séance de la Convention, 
jusqu'au 26 octobre 1193. Arrivé là, il s'arrête. Il ne 
fera pas un pas de plus. Son deuil est trop profond : 
il ne veut pas être consolé. 

M. Thiers n'avait point de ces attendrissements. Il 
n'était point de ceux qui s'attachent à un homme, à un 
principe, à une idée. 11 ne s'attarde pas plus à pleurer sur 
la mort de Robespierre et de Saint-Just que sur celle de 
Louis XVI et de Malesherbes. De telles faiblesses lui 
étaient inconnues. Le sunt lacrymœ rerum de Virgile 
n'était point son affaire. C'est pourquoi, après avoir con- 
venablement enseveli les victimes du 10 thermidor, il 
poursuivit allègrement sa tâche et conduisit sans peine 
le lecteur jusqu'au 18 brumaire. Les volumes qu'il a 
consacrés au Directoire renferment sans doute des 
parties remarquables. Les campagnes du général Bona- 
parte sont racontées avec clarté, avec entrain, avec 
une flamme de jeunesse, qui est rare chez l'auteur, 
et qu'il ne retrouvera plus. Mais en dehors de la partie 
financière et militaire, le reste du livre est écrit avec 
une absence d'étude et de critique, qui dépasse toutes 



(1) Histoire de la Révolution, t. VII, p. 520. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 199 

les bornes. M. Thiers n'a rien vu, n'a rien voulu voir 
des turpitudes et des crimes du Directoire ; ou plutôt 
il n'a vu là qu'une époque, un gouvernement où il 
aurait pu être directeur, président du Directoire, — 
où il aurait pu être le premier. Il en a donc parlé avec 
enthousiasme. Il a écrit sur cette époque honteuse ces 
lignes incroyables : « Jours à jamais célèbres et à 
jamais regrettables pour nous. A quelle époque notre 
patrie fut-elle plus belle et plus grande ? Les orages 
de la Révolution paraissaient calmés ; les murmures des 
partis retentissaient comme les derniers bruits de la tem- 
pête. On regardait ces restes d'agitation comme la vie 
d'un Etat libre. Le commerce et les finances sortaient 
d'une crise épouvantable ; le sol entier, restitué à des 
mains industrielles, allait être fécondé. Un gouverne- 
ment, composé de bourgeois nos égaux, régissait la Répu> 
blique avec modération ; les meilleurs étaient appelés à 
leur succéder (1). » 

Vllisloire du Directoire, par M. de Barante, est un 
bon livre, d'un homme qui a été mêlé aux affaires et qui 
sait la politique. Seulement il a trop vu les événements 
dans les assemblées et à travers le Moniteur. Il ne s'est 
pas assez souvenu de la maxime qu'il avait si habilement 
mise en pratique dans ses Ducs de Bourgogne : Scribi- 
tur ad narrandum, non ad probatulum. Et pourtant s'il 
est une histoire où les détails, les récits particuliers, les 
anecdotes même doivent jouer un grand rôle, c'est bien 



(1) Thier», l/Lstiurg (Lt la. Révolution, T. viu, p. 432. 



200 CAUSERIES HISTORIQUES. 

celle du Directoire, de cette époque étrange, singulière, 
qui ne ressemble vraiment à aucune autre. Qui veut la 
faire connaître doit recourir surtout aux journaux, aux 
brochures, aux Mémoires. Tel petit journal, comme le 
Miroir ou le Thè de Bertin d'Antilly, sera ici de plus de 
secours que le Moniteur. 

Journaliste, Adolphe Granier de Gassagnac s'est beau- 
coup servi des journaux pour écrire les trois volumes de 
son Histoire du Directoire. C'est un livre de grande valeur 
et qui n'a pas eu le succès qu'il mérite. D'une érudition 
très curieuse et très solide, écrit de verve, animé, vivant, 
il réunit les qualités les plus diverses. Malheureusement, 
l'auteur a gravement péché contre les lois de la composi- 
tion. Il a trop élargi son cadre et s'est efforcé d'y faire 
rentrer l'histoire de la Révolution tout entière. Dans son 
premier volume, sous prétexte de tracer le portrait des 
cinq directeurs, il revient longuement sur les événements 
auxquels ils ont été mêlés depuis 1189, sur ceux mêmes 
dont ils ont été simplement les témoins. Là où il eût 
fallu seulement quelques pages, il écrit un volume 
entier, — le plus intéressant du monde, mais en dehors 
et à côté de son vrai sujet. De même, dans ses deux der- 
niers volumes, lorsqu'il rencontre le général Bonaparte, 
il se dit, comme Montesquieu en présence d'Alexandre : 
« Parlons-en tout à notre aise. » Certes, rien de plus 
légitime, Bonaparte n'étant pas de ces personnages dont 
l'on peut dire avec Dante : « Regarde celui-là et passe. » 
Cependant ici encore l'historien a dépassé la mesure. 
Rédacteur en chef du Constitutionnel, il avait pris parti, 



CAUSERIES HISTORIQUES. 201 

avec son habituelle vigueur, pour Louis-Napoléon contre 
l'Assemblée législative. Malgré lui, son livre se ressent 
de ses polémiques quotidiennes. S'il s'étend avec trop de 
complaisance sur l'auteur du 18 brumaire, c'est qu'il 
songe à l'auteur du i décembre. 11 n'en reste pas moins 
que VHisloire du Directoire d'A. Granier de Cassagnac 
est un ouvrage singulièrement remarquable, et qui, joint 
à son Histoire des Giroyidins et des massacres de Sep- 
tembre et à ce lie des Causes de la lièvolution française, 
assure à son auteur une place éminente parmi les histo- 
riens de la Révolution, la première peut-être après 
M. Taine. 

Malgré ses mérites, le livre de M. de Cassagnac ren- 
fermait d'importantes et regrettables lacunes. C'est ainsi 
qu'il n'avait pas dit un mot de ce que M. Victor Pierre a 
pu, à bon droit, appeler la Terreur sous le Directoire. 

Le gouvernement du Directoire a multiplié les atten- 
tats de toutes sortes contre la vie ou la liberté des per- 
sonnes ; il a, sur plus d'un point, aggravé la Terreur 
elle-même, soit par des lois plus savantes et plus dures, 
soit par le privilège qu'il s'attribua de les exécuter lui- 
même; il a exercé une persécution monstrueuse, impi- 
toyable, et dont les victimes se comptent par milliers. Les 
historiens venus avant M. Granier de Cassagnac avaient 
trardé le silence sur cette persécution. MM. Thiere et 
Mignet consacrent, l'un quatre ou cinq lignes, l'autre une 
ou deux pages aux députés déportés à la Guyane ; ils se 
taisent sur les prêtres. A leur exemple, M. Tissot, leur 
confrère à l'Académie, se tait également dans son His- 
toire complète de la lièvolution française. Voilà pour Jes 



202 CAUSERIES HISTORIQUES. 

écrivains révolutionnaires. C'est à peine si M. de Barante 
est moins discret. Il ne mentionne qu'un seul départ 
de prêtres pour la Guyane ; encore le fait-il avec une 
brièveté qui ne va pas même sans inexactitude. M. Gra- 
nier de Cassagnac a eu le très grand tort de suivre ici 
les errements de ses prédécesseurs. Il est même arrivé 
qu'écrivant dans les premières années du second 
empire (1), il a jugé le coup d'Etat du 18 fructidor à 
travers le coup d'Etat du 2 décembre. Les inspecteurs de 
la salle de 1791 lui rappellent les Baze et les Leflô, les 
questeurs de 1851. Aussi a-t-il bien de la peine à ne pas 
approuver les mesures de rigueur prises par le Direc- 
toire ; il ne trouve pas un mot de pitié pour les membres 
des conseils condamnés à la déportation et tout au plus 
leur accorde-t-il une page assez dédaigneuse (2). Les prê- 
tres sont plus heureux, ils obtiennent deux pages (3) . II 
est seulement fâcheux qu'elles aient été empruntées par 
l'historien à une brochure sans valeur, que l'auteur, 
épicier à Rochefort, n'avait publiée, en 1823, que pour 
attirer sur lui la bienveillance officielle et pour obtenir un 
modeste emploi. 

11 y avait donc dans l'histoire politique comme dans 
l'histoire religieuse de la Révolution, une lacune à com- 
bler. Il y avait, en même temps, un devoir de justice à 
remplir envers les victimes et envers les bourreaux. 

Ce devoir, M. Victor Pierre l'a rempli, dans toute son 



(\) V Histoire du Direot-oire a paru en 1855. 

(2) T. II, p. 442. 

(3) T. III, p. 126 et 127. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 203 

étendue, avec un talent et une conscience rares, dans son 
beau livre : la Terreur sous le Directoire (1), paru en 
1881. C'est un de ces livres qui épuisent le sujet. 
L'auteur y révélait une connaissance approfondie, non 
seulement des épisodes particuliers dont il s'occupait plus 
spécialement, mais encore de la situation générale de 
l'époque, des événements et des hommes. De ce jour il 
était l'historien désigné pour écrire sur le Directoire le 
livre qui reste à faire, même après Barante et Granierde 
Cassagnac. 

Ce n'est pas encore ce livre qu'il nous donne aujour- 
d'hui ; mais sa publication sur le J8 Fructidor^ bien 
qa'elie ne soit qu'un recueil de documents inédits, nous 
est une preuve qu'il ne déserte pas ce terrain sur lequel 
il a déjà fait une si riche moisson et où nous espérons 
le retrouver bientôt avec une œuvre, cette fois complète 
et défmitive. 



II. 



Ainsi que le dit M. Victor Pierre, dans son Introduc- 
tion^ c'est un gros dossier que celui du coup d'Etat du 
18 fructidor (4 septembre 1197). Il a donc résolument 
écarté les documents que renferme le Moniteur^ quelque 
intérêt qu'il y eût, sinon à les en extraire, du moins à 
les annoter : tels sont les papiers de d'Antraigues, les 



(I) Un TolooM gnnd in-oeUto, ReUtox^Bray, Alitaar. raa Rooa- 
parto. 82. 



20i CAUSERIES HISTORIQUES. 

déclarations de Duverne de Presie, les correspondances 
saisies dans les chariots de Kinglin, les extraits du procès 
Brotier-la-VilIheurnoy, toutes pièces que le Directoire 
publia lui-même à l'occasion du coup d'Etat. M. Victor 
Pierre s'en est tenu aux documents inédits, et il a mieux 
aimé laisser quelques lacunes que de charger son volume 
de pièces qu'il est facile de trouver ailleurs. 
Celles qu'il publie forment cinq séries : 

I. — Le général Hoche et les mouvements de troupes \ 

II. — Lettres de Mathieu-Dumas au général Moreau ; 

III. — Le coup d'Etat; 

IV. — La déportation ; 

V. — Les commissions militaires. 

On connaissait le rôle du général Hoche dans la prépa- 
ration du 18 fructidor, mais il est ici, pour la première 
fois, mis en pleine lumière. 

Le coup d'Etat de fructidor fut un coup d'Etat mili- 
taire. Pour l'exécuter. Barras jeta les yeux sur Hoche, et 
celui-ci s'empressa d'accepter les ouvertures qui lui 
furent faites par le vainqueur du 13 vendémiaire. « Rival 
de gloire de Bonaparte, écrit la Revellière-Lépeaux, il 
voulut aussi rivaliser de patriotisme avec lui, et ne pas 
le laisser en quelque sorte seul plus en vue que tous les 
autres généraux, dans les chances que pouvaient amener 
de si grandes circonstances (1). » Dès le 1" juillet de 1"91, 
de Cologne où il était alors, en vertu, disait-il, d'ordres 



(1) Mémoires de la Revellière-Lépeaux y t. II, p. 120. Ces Mëmcires, 
imprimes ea 1870, n'ont été livrés au public qu'en 1895. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 205 

du Directoire (ordres qu'on n'a pas retrouvés), le général 
Hoclie, qui commandait l'armée de Sambre-et-Meuse, mil 
en mouvement la légion des Francs et le 10" régiment de 
hussards pour se rendre à Alençon. L'émotion fut géné- 
rale. Elle devint plus vive encore, quand on apprit que 
quatre régiments de chasseurs à cheval devaient passer 
à la Ferté-Alais, distante de onze lieues de Paris, pour se 
rendre à une autre destination. Le président du Direc- 
toire, — c'était alors Carnot — écrivit au conseil des 
Cinq-Cents pour le rassurer. « Le Directoire exécutif, 
disait-il, a donné sur-le-champ les ordres nécessaires pour 
empêcher ces troupes de passer ou de stationner dans la 
distance des six myriamètres fixés par l'article GO de la 
Constitution. Le Directoire croit que la malveillance n'a 
eu aucune part à cet ordre de route, qu'il attribue à la 
simple inadvertance d'un commissaire des guerres.... » 
Carnot était ici de bonne foi. Barras s'étanl bien gardé de 
le mettre dans la confidence du complot dirigé contre lui 
et contre son collègue Barthélémy, non moins que contre 
les membres des conseils. Cependant l'opération imagi- 
née par Barras se poursuit. Neuf à dix mille hommes 
sont casernes sur les limites du rayon constitutionnel ; 
nombre d'officiers et de soldats s'en détachent, viennent 
à Paris et concourent, au jour dit, à l'exécution du com- 
plot que la majorité du Directoire a préparé contre ses 
adversaires. 

Dans toutes les lettres du général Hoche, celles que 
M. Victor Pierre a reproduites d'après les archives histo- 
riques du ministère de la guerre et celles que Ton trouve 



206 CAUSERIES HISTORIQUES. 

au Moniteur (1), respire une ardeur maladive, qui 
explique la violence de ses résolutions, l'amertume de ses 
plaintes, son ambition de mener la lutte. Les adresses de 
son armée, les toasts portés à l'anniversaire du 10 août, 
répondent bien aux adresses et aux discours qui arri- 
vaient de l'armée d'Italie; les deux généraux, Hoche et 
Bonaparte, rivalisent de mépris pour la représentation 
nationale. Il n'a manqué au général Hoche que l'occasion 
pour devancer Augereau et pour exécuter lui-même le 
coup de main militaire qui servira de précurseur au 
18 brumaire. 

En dépit de certaine légende, plus républicaine qu'his- 
torique. Hoche, autant et plus peut-être que Bonaparte, 
était animé d'une ambition que n'embarrassait aucun 
scrupule et pour laquelle tous les moyens étaient bons. 

Au mois de mai 1793, au moment où Marat était le 
plus hideux et poussait avec le plus de violence au pillage 
et à l'assassinat, au renversement de la représentation 
nationale et à regorgement de ses propres collègues, à ce 
moment même parut dans son journal une longue lettre 
adressée à VAmî du peuple. Le signataire appelle Marat 
mon cher Ami du peuple... Incorruptible défenseur des 
droits sacrés du peuple ! Il se vante d'avoir servi deux 
ans dans la garde nationale parisienne et d'avoir com- 
mandé l'avant-garde lorsqu'on fut chercher Capet à Ver- 
sailles ; il réclame une place d'adjudant général, énumère 
avec complaisance ses droits à l'avancement, et pour 



(1) Réimpression du Moniteur, T. XXVIH, p. 773 et 779. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 207 

igouter de nouveaux titres à ceux qu'il a déjà, il dénon- 
ce, dénonce, dénonce. II dénonce MaroIIe et Brancas, qui 
viennent d'être nommés adjudants généraux ; il dénonce 
le colonel Virion, Noirod et Maman, généraux de bri- 
gade; il dénonce le général Ferrand.... 

Et au bas de toutes ces dénonciations, au bas de cette 
lettre adressée à M abat, on lit : « Adieu, je vous em- 
brasse fraternellement : Hochb, rue du Cherche-Midi, 
n° 294 (i). » 



m. 



Au lendemain du 18 fructidor, le Directoire publia des 
proclamations et des circulaires destinées à justifier son 
coup d'Etat, à établir que la majorité des conseils avait 
préparé, organisé contre lui une véritable conspiration, 
et que force lui avait bien été de prendre les devants. S'il 
était sorti de la légalité, c'était sous le coup d'une impé- 
rieuse nécessité. S'il était dans la dure obligation de 
sévir, du moins ne frappait-il que des coupables. 

Cette conspiration a-t-elle réellement existé ? Y eut-il, 
parallèlement au complot, celui-ci incontestable, du 
Directoire contre la majorité des conseils, un complot de 
cette majorité contre le Directoire ? C'est là un problème 
qui n'a encore été étudié sérieusement par aucun histo- 
rien. Nous comptons bien que M. Victor Pierre l'élucidera 



(1) ht publieisté de la République françaUâ, ou (^êervation* au» 
Français, par l'Ami du peupU, auteur de pltuieurt ouvrages patrio- 
tiques, n* 194. Jeadi 16 mai Vt98. 



208 CAUSERIES HISTORIQUES. 

quelque jour et qu'il y fera, suivant son habitude, la 
pleine lumière. En attendant, il publie plusieurs lettres 
de Mathieu-Dumas au général Moreau, trouvées par lui au 
ministère de la guerre, dans la Correspondance des géné- 
raux à l'intérieur. 

Mathieu-Dumas, maréchal de camp en 1791, député à 
l'Assemblée législative, où il siégeait parmi les constitu- 
tionnels, avait quitté la France après le 10 août. Il y était 
revenu à la fin de 1193 et s'était caché. Sous le Direc- 
toire, le département de Seine-et-Oise l'avait envoyé au 
conseil des Anciens, et il siégeait parmi les membres de 
la majorité. Il en était même un des principaux membres 
et y jouait un rôle très important. Il est donc bien difficile 
d'admettre que si cette majorité, dont il était l'un des 
chefs, eût conspiré, il eût pu être tenu dans l'ignorance 
complète du complot. Or, voici ce qu'il écrivait au géné- 
ral Moreau, le 14 août 1197 : 

« Vous avez bien raison de penser qu'il y a eu des fautes 
commises de part et d'autre, mais il n'y a, du côté du 
Corps législatif ou plutôt du conseil des Cinq-Cents, que 
des imprudences sans résultat, des présuppositions d'in- 
tention, de l'humeur contre ce mépris insultant de la ma- 
jorité de la représentation nationale, enfin, des discussions 
impolitiques, mais pas une atteinte réelle, pas même im 
projet alarmant par rapport à la Constitution. 

« Quant à l'autre côté, vous savez et voyez plus que je 
ne pourrais vous en dire ; ils ont eu, à l'arrivée du res- 
pectable Barthélémy (1), une occasion de faire marcher 

(1) Ancien ambassadeur en Suisse, élu directeur en mai 1797. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 209 

loyalement la machine, et par les finances, et par la poli- 
tique et par l'armée, et je vous jure qu'il n'a pat tenu à 
nous de leur rendre cette occasion honorable, sûre et 
commode, et de leur faire reconquérir, au profit de tous, 
l'atTection nationale. 

< Us ont voulu s'appuyer le plus longtemps possible 
sur les lois révolutionnaires, et le ministre Merlin, qui 
n'existe que pour elles et par elles, leur a démontré qu'il 
fallait les soutenir à tout prix, c'est-à-dire se battre plu- 
tôt que de l'abandonner, lui Merlin. . . . 

* Vous aurez remarqué la conduite ferme, mesurée, 
toute constitutionnelle et même conciliatrice du Corps 
législatif.... 

' .... L'arrivée d'Augereau (1) et ses propos follement 
indiscrets ; Vorganisation séditieuse de 5 à 6,000 officiers 
destitués ; les collets noirs (qui ji'étaient plus un signe, 
mais une mode tellement répandue que nous en avions 
tous à presque tous nos habits, et qu'hier encore j'en 
remarquais à nos plus friands Jacobins) arrachés, déchi- 
rés à coups de sabre au milieu de nos places publiques, 
par des soldats sortant de leurs rangs dans le relèvement 
des gardes, pour donner ce passe-temps patriotiffue à 
l'état- major de M. Augereau ; la police inactive et conseil- 
lée par Antonelle, Félix Le Pelctier et autres : voilà quel- 
ques symptômes du désordre par lequel on sollicite, vai- 
nement, je vous en réponds, des provocations.... 



(t) Oa Mit qu« ce fot Aag«rMa qui m fit Tnécaipur du coup d'Etat da 
18 fhietiilor. 

14 



210 CAUSERIES HISTORIQUES. 

« Après cet exposé, il me tarde de vous dire que nous 
ne cessons point de travailler à un rapprochement, et que, 
bien loin de nous abandonner à une juste indignation, 
nous profitons du répit que nous donne notre bonne con- 
duite pour obtenir des passions des hommes ce qu'il n'est 
que trop vrai qu'on n'obtient pas toujours de l'évidence 
de leur intérêt (1).... » 

Cette correspondance de Mathieu-Dumas, tout intime, 
secrète, d'une authenticité sans conteste, non pas publiée 
par son auteur, mais surprise pour ainsi dire par l'Etat, 
formera un élément sérieux et nouveau d'appréciation 
dans cette question du 18 fructidor et dans l'examen des 
responsabilités à établir entre les deux partis. 



IV. 



La série des pièces sur le coup d'Etat n'est pas moins 
intéressante. 

La Revellière-Lépeaux, l'un des directeurs, dit au 
tome II de ses Mémoires : « Dans le même soir (11 fruc- 
tidor), nous nous rassemblâmes chez Rewbell ; nous y 
fîmes appeler tous les ministres et le général (Augereau), 
avec ordre de ne laisser sortir personne, le général 
excepté, pour donner ses ordres et en surveiller l'exé- 
cution. Nous prîmes tous les arrêtés qui furent ensuite 
publiés, nous rédigeâmes les proclamations qui furent 
affichées, etc. (2) ». 

(1) IS fructidor, p. 39. 

(2) Mémoires, t. II p. 129. 



CAUSERIES HISTORIQUKS. 21 i 

M. Victor Pierre publie, d'après les registres des délibé- 
rations du Directoire conservés aux Archives nationales, 
le procès-verbal de cette séance tenue par les trois direc- 
teurs, Barras, Revellière-Lépeaux et Uewbell, séparément 
et à Tinsu de leurs deux autres collègues, Carnot et Bar- 
thélémy. Isoler la province de Paris, de manière à lut 
expédier un coup d'Etat terminé, auquel elle n'ait qu'à se 
soumettre : telle est la première mesure que prend le 
Directoire insurrectionnel, en interdisant aux maîtres de 
la poste aux chevaux, à l'administration des messageries» 
à celle de la poste aux lettres, de délivrer des chevaux, 
de laisser partir aucune voiture ni aucun courrier, 
sans l'ordre exprès et par écrit du Directoire. Viennent 
ensuite les mesures militaires : on la déclare enlin, la 
vraie destination de ces troupes que, sous prétexte d'une 
expédition en Irlande, des ordres de source mystérieuse 
avaient détachées de l'armée de Sambre-et-Meuse , on les 
poste à Château-Thierry, à Dreux, en attendant de nou- 
veaux ordres. On envoie à Marseille, à Lyon, à Dijon, à 
Soissons, à Cambrai, quelques milliers d'hommes enlevés 
aux armées d'Italie, de Khin-et-MoscUe et de Sambre-et- 
Meuse, pour tenir en respect les populations de qui l'on 
craint quelque agitation provoquée par le coup d'Etat. 

A Paris, dans la crainte d'un mouvement des sections, 
ou pour mieux dire, des « administrations >, on les sus- 
pend, et le bureau central reste seul en exercice. Des 
arrestations sont ordonnées, et on décide de faire afficher 
immédiatement, sur les murs de la capitale, un arrêté 
portant que « tout individu qui se permettrait de rappeler 
la royauté, la Constitution de 1193 ou d'Orléans, sera fu- 



212 CAUSERIES HISTORIQUES. 

sillé à r instant conformément à la loi. » (quelle loi?) 

Une circulaire du Directoire, en date du 2 vendémiaire 
(23 septembre) i rappelle aux ministres qu'ils doivent lui 
fournir les renseignements qu'ils auraient par devers eux 
et qui pourraient servir de preuve à cette vérité, « que le 
complot des conjurés royaux allait éclater au moment 
même où ils ont été frappés, le 18 fructidor. » 

Les sept ministres ne négligèrent rien pour se procu- 
rer les renseignements demandés. On a la série de leurs 
rapports, et M. Victor Pierre les a analysés dans la Ter- 
reur sous le Directoire. Quelque bonne volonté qu'y aient 
mise leurs auteurs, et en particulier le ministre de la 
police, le citoyen Sotin (1), il est impossible d'y trouver 
des arguments sérieux à l'appui de la « vérité » que 
le Directoire avait tant à cœur de faire prévaloir. 

Deux lettres, l'une de Dupont de Nemours, l'autre de 
Rouget de Lisle, closent la série des pièces sur le coup 
d'Etat. M. Victor Pierre a reproduit la seconde à cause du 
nom du signataire. La voici : 

« Du 3 vendémiaire an VI, 
24 septembre. 

« Citoyens directeurs, 
« Si j'en puis croire un rapport qui émane directe- 
ment de l'un de vous, le Directoire a reçu le 19 ou le 20 

(1) Le citoyen Sotin, qui se signala surtout par ses incessantes et 
odieuses persécutions contre les prêtres, devint plus tard ambassadeur à 
Gênes, puis consul général à New-York. Napoléon, qui l'estimait à sa 
valeur, lui jeta un tout petit osa ronger. L'ancien ministre, l'ex-ambassa- 
deur, accepta d'être percepteur au bourg de la Gbevrolière (Loire-Infé- 
rieure) et y mourut en 1810. 



I 



r 



CAUSERIES HISTORIQUES. 213 

fructidor une lettre revôtuc de mon nom et de ma signa- 
ture, par laquelle je suis supposé demander « à me char- 
ger de la défense de mon ami Pichegru. » 

« Si je m'étais permis une pareille démarche, aucune 
considération ne m'empêcherait de l'avouer et de la pro- 
clamer, parce que je ne l'aurais faite qu'avec la persua- 
sion de remplir mon devoir. 

« Mais il est de fait et j'atteste sur mon honneur : 

«1° Que depuis le 5 germinal je n'ai pas écrit une ligne 
au Directoire ; 

t 2* Que je n'ai ni écrit, ni eu la pensée d'écrire la 
lettre en question, attendu que personne n'est plus per- 
suadé que moi des crimes de Pichefjru, et cela non-seu- 
lement d'après les renseignements que vous avez publiés, 
mais encore d'après des données qui me sont particulières ; 

« 3° Que si cette lettre existe, elle est le produit de la 
perfidie la plus noire ; perfidie dont je doute encore, 
bien moins parce qu'elle serait absurde et atroce, que 
parce qu'elle serait absolument gratuite, vu l'absence de 
mes prétentions à quoi que ce puisse être. 

« Je ne me détermine à vous adresser ma réclamation 
qu'après avoir fait d'inutiles efforts pour parvenir aux 
deux seuls d'entre vous auxquels je ne sois pas inconnu. 

« Salut et respect. 

J. Rouget de l'Isle. 
t Kue des Champs-Elysées, n" 9. » 

On ne lâche pas plus allègrement un ami que ne le fait 
ici Rouget de l'Isle pour son ami Pichegru. Toute sa 
rie, du reste, l'auteur de la Marseillaise sera de ceux qui 



214 CAUSERIES HISTORIQUES. 

se détournent des vaincus et qui encensent le soleil le- 
vant. Après le 9 thermidor, il avait composé un Hymne 
dithyrambique sur la conjuration de Robespierre : 

Voyez-vous ce spectre livide 

Qui déchire son propre flanc ? 

Eujore tout souillé de sang, 

De sang il est toujours avide. 

Voyez avec quel rire affreux 

Gomme il désigne ses victimes. 

Voyez comme il excite aux crimes 

Ses satellites furieux ! 
Chantons la liberté, couronnons sa statue ; 
Gomme un nouveau Titan, le crime est foudroyé. 

Relève ta tête abattue, 
France ! à tes destins, Dieu lui-même a veillé. 

Il applaudit au 18 fructidor. Peu après le 18 brumaire, 
il compose un hymne guerrier pour le premier Consul. 
En 1814, il célèbre « le retour des lis » : 

Dieu conserve le Roi, l'espoir de la patrie. 
Le fils aîné des,lis, le rempart de la loi ! 
Qu'il fasse le bonheur de la France attendrie ! 
Dieu conserve le Roi !... 

Quand le trône, debout sur sa base sacrée. 
Repose, soutenu par le peuple et sa foi, 
Que le Roi soit le nœud de l'union jurée ! 
Dieu conserve le Roi ! 

En 1811, il fait paraître un autre chant bourbonnien, 
des strophes en l'honneur d'Henri IV : 

Honneur, honneur au Béarnais, 
L'orgueil des lis, l'idole de la France!... 

Il avait salué avec bonheur la Restauration. Il n'accueil- 



CAUSERIES HISTORIQUES. 215 

lit pas avec moins d'enthousiasme la Révolution de 1830. 
Dès le 6 août, la veille de son appel au trône, le duc 
d'Orléans fit une pension de i ,500 francs à Rouget de 
risle qui, au mois de décembre suivant, clait décoré de 
la Légion d'honneur. En 183:2, sa pension était portée au 
chiffre respectable de trois mille cinq cents francs. L'au- 
teur de h 3farseillaise, le pensionnaire du roi Louis-Phi- 
lippe mourut à Choisy-le-Roi, le 21 juin 1836; ce qui 
ne lui permit pas de saluer, avec un nouveau plaisir, en 
1848, le retour de la République. 



V. 



La IV' série du volume de M. Victor Pierre a trait à la 
Déportation . 

Le Directoire avait désigné pour la déportation soi- 
xante-cinq députés, généraux et hommes politiques, 
dont un directeur, Darthélemy. Sur ces soixante-cinq 
proscrits, quarante-huit réussirent à s'échapper, dix-sept 
furent envoyés à Cayenne. Le nombre des prêtres con- 
damnés à la déportation s'éleva à 9,949. Ce chiffre se dé- 
compose ainsi: pour la France, 1,124 ; pour la Belgique, 
alors réunie à la France, 8,225. L'écart entre ces deux der- 
niers chiffres s'explique par ce fait qu'en l'an V, au lende- 
main du 18 fructidor, les prêtres belges étaient presque tous 
en fonctions ; en France, au contraire, les prêtres avaient 
dû abandonner leurs diocèses et passer la frontière, â 
la suite du décret du 26 août 1192, condamnant à être dé- 
portés les ecclésiastiques non assermentés, qui n'auraient 



216 CAUSERIES fflSTORIQUES. 

pas quitté le royaume dans le délai de quinzaine. Beau- 
coup sans doute avaient eu l'héroïsme de rester en Fran- 
ce ; mais combien parmi ceux-là avaient été victimes des 
échafauds de la Terreur ! Ceux qui avaient survécu ou qui 
étaient revenus de l'étranger, étaient donc relativement 
peu nombreux; et pour en trouver 1,124 à inscrire sur 
ses listes, il avait fallu que le Directoire déployât un 
grand zèle. 

Signer par centaines des arrêts de proscription était 
un jeu pour la Revellière-Lépeaux et ses collègues ; le 
difficile était de les faire exécuter. 

Pour déporter ces milliers de prêtres, il ne suffisait 
pas d'avoir des vaisseaux, il fallait leur frayer le passage 
à travers les croisières anglaises qui surveillaient nos 
côtes. Il fallait aussi saisir les réfractaires, et en Belgi- 
que comme en France, on se heurtait à la mauvaise vo- 
lonté des populations, qui ne se faisaient pas faute de dé- 
rober aux poursuites et aux recherches les ecclésiastiques 
restés au milieu d'elles. 

Les prisons cependant s'étaient remplies, il s'agissait 
de les vider. Un premier convoi de déportés quitta Ro- 
chefort, sur la frégate la Charente, le 22 avril 1798. Il 
comprenait 193 proscrits, dont 155 prêtres et 38 laïques . 
Un second et un troisième convoi partirent presque en 
même temps de l'île d'Aix et de Rochefort : le premier, 
à bord de la Vaillante (1), le 5 août 1798; le second, à 



(1) C'était la corvette la Vaillante qui, au mois de septembre 1797, 
avait transporté à Gayenne Barthélémy, Barbé-Marbois, Pichegru, TroQ- 
son du Coudray et les autres proscrits de fructidor. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 217 

hord de ta Bayonnaise, le 9 août. La Vaillante, qui em- 
portait vingt-cinq prêtres et un laïque, fut prise par un 
vaisseau anglais, Xlndefatigahle. La Hayonnaise put 
atteindre Cayenne. Elle avait à bord 108 pnHres et 
3 émigrés. Sur les 193 déportés de la Charente et les IH 
de la Bayonnaise y 180. dont 154 prêtres, succombèrent 
en moins de huit mois, victimes du climat meurtrier dr 
la Guyane. 

Après la Bayonnaise, aucun autre bâtiment ne con- 
duisit de déportés à la Guyane. La surveillance des croi- 
sières anglaises devenant de plus en plus étroite, le Di- 
rectoire, à son grand regret, se vit contraint de renon- 
cer à la Guyane et de garder en France, principalement 
à l'île de Ré et à l'ile d'Oléron, les prêtres qu'il desti- 
nait à la déportation. 

Sur les préparatifs et sur l'exécution de ces odieuses 
mesures, M. Victor Pierre publie de nombreuses pièces 
empruntées aux archives des ministères de la marine et 
de la guerre. Il y a joint les lettres de déportés conser- 
vées en original aux archives nationales. Les plus inté- 
ressantes sont celles de Barbé-Marbois, Laffon de Ladébat, 
Tronson du Coudray, de la Rue, Murinais. H n'y a dans 
leurs lettres, écrites à leurs femmes, aucun effort de style; 
tout y est uni et franc, on y respire les bonnes mirurs, 
l'affection réciproque, la loyauté. « Sans me faire illusion, 
dit M. Pierre, sur l'importance ou sur le mérite littéraire 
de ces documents, il m'a semblé qu'au milieu de toutes 
les pièces officielles, il ne serait pas sans intérêt de re- 
cueillir une note humaine et sensible ; jusqu'ici les pros- 



218 CAUSERIES HISTORIQUES. 

cripteurs avaient eu seuls la parole; après eux, je l'ai 
accordée aux proscrits (1) ». 



VI. 



La partie la plus nouvelle et la plus étendue des do- 
cuments mis au jour par M. Victor Pierre est relative 
aux commissions militaires. 

Aux termes des articles lo, 16 et 17 de la loi du 
19 fructidor, tout émigré rentré qui n'était pas sorti du ter- 
ritoire dans la quinzaine de la loi, était justiciable d'une 
commission militaire qui^ sur la simple constatation de 
l'identité du prévenu et de son inscription sur la liste des 
émigrés, devait prononcer la peine de mort, sans appel 
ni pourvoi d'aucune sorte: V exécution de la sentence dC' 
vait avoir lieu dans les vingt-quatre heures. 

Cette loi terrible, cette juridiction sommaire, ces arrêts 
de mort destinés à tomber comme mécaniquement des 
lèvres du juge, les historiens ou ne les ont pas connus, 
ou les ont passés sous silence. MM. Thiers, Mignet, Ba- 
rante, etc., se taisent; Mme de Staël ne cite que deux 
noms. Taine au moins a écrit : « De toutes parts, dans 
les départements, les commissions militaires fusillent à 
force (2). » L'allégation est un peu brève ; elle eût valu 
d'être accompagnée de quelques preuves. 



(\) Introductio7i,p. 21. 

(2) La Révolution, t. III, p. 59Î. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 219 

Ces preuves, M. Victor Pierre les a réunies ; il les a 
données, en 1887, dans la Terreur soits le Directoire. 
Il les complète aujourd'hui. 

Lorsqu'il s'agit des tribunaux révolutionnaires, on a 
sous la main de longues séries de pièces, soit aux Ar- 
chives nationales, soit dans les archives départementales, 
soit dans les greffes des cours et des tribunaux. Pour 
les commissions militaires, les recherches sont loin d'être 
aussi aisées. 

On ne trouve rien aux archives du ministère de la 
guerre, rien dans les greffes des cours et des tribunaux, 
presque rien aux Archives nationales, peu de choses dans 
les archives départementales. Il n'a pas fallu moins de 
dix années au savant et consciencieux historien pour re- 
trouver la trace de ces commissions militaires et de leurs 
jugements. Ce qu'il a déployé de patience et de sagacité 
dans cette enquête, est chose incroyable. Nos commis- 
sions d'enquête de trente membres pourraient trouver là 
un exemple et un modèle à suivre, — si elles n'étaient pas 
créées à l'unique fin de ne pas faire la lumière et d'em- 
pêcher la vérité de se produire ! 

Malgré des difficultés de tout genre, M. Victor Pierre 
est parvenu à établir que, du mois d'octobre 179" au 
mois de mars 1799, c'est-à-dire dans l'espace de dix- 
huit mois, les commissions militaires ont siégé dans trente- 
deux villes et prononcé environ cent soixante condamna- 
tions à mort. 

.\ l'exception du marquis de Surville et de ses trois 
compagnons : Dominique Allier, Joseph Charbonnel et 
Robert, qui conspiraient contre la République, tous les 



220 CAUSERIES HISTORIQUES. 

autres condamnés étaient innocents: aucun fait, aucun 
délit, politique ou autre, n'était relevé contre eux. 

La loi du 19 fructidor an V concernait les émigrés ren- 
trés et non les déportés. Les ecclésiastiques étaient évi- 
demment dans la seconde de ces catégories. En s'exi- 
lant, ils avaient obéi à la loi du 26 août 1792, ils avaient 
fait acte de soumission et non de révolte. Les commis- 
sions militaires créées par la loi du 19 ifructidor auraient 
donc dû se déclarer incompétentes à leur endroit. II n'en 
fut rien, et elles envoyèrent à la mort quarante et un prê- 
tres. 

Parmi les membres de ces commissions, on trouve 
des officiers supérieurs, des hommes qui avaient versé 
leur sang sur les champs de bataille. De ces soldats la 
République a fait des bourreaux, des fusilleurs de prêtres 
et de femmes. Que la honte en retombe à jamais sur le 
Directoire ! 

M. Victor Pierre a fait une fois de plus acte de bon 
historien et de bon Français. Avec une conscience admi- 
rable, il a travaillé à l'exhumation d'un passé glorieux 
pour l'Eglise de France. Il aura contribué, pour une large 
part, à reconstituer les actes de « ceux qui ont souffert 
persécution pour la justice ! » 



rti/ffltcaiH-^xsssBc- 



XI. 



UN HISTORIEN DU DIRECTOIRE (1). 



I. 



Même après MM. de Barante et Granier de Cassagnac 
— on l'a vu dans le précédent chapitre — la période da 
Directoire attendait encore son historien. Peu d'époques, 
je l'ai dit, sont moins connues ; il en est peu sur les- 
quelles on ait accumulé plus d'erreurs, entassé plus de 
mensonges. La plupart des hommes du Directoire, deve- 
nus des personnages sous l'Empire, tenaient à faire le 
silence sur les années qui avaient précédé le 18 Brumaire; 
ils ne voulaient point laisser rappeler qu'ils avaient alors 
proscrit le culte, envoyé les prêtres à la guillotine sèche, 
et fait, pour imposer le culte décadaire, pour contraindre 
catholiques et protestants à travailler le dimanche, des 
discours et des arrêtés aussi odieux que grotesques. Le 
zèle de la Révolution et le zèle de l'Empire se sont donc 
réunis, pour faire, autant que possible, l'oubli sur les 
actes du Directoire, pour l'imposer même, au nom de la 
paix et de la tranquillité, et dénaturer audacieusement leur 



(1) La Directoire^ par Ludoric Scioat. — Librairie de Pirmin Didot 
et Cie, 56, rue Jacob. 1895. Lea deux premiera volumea ont paru. 



2:22 CAUSERIES HISTORIQUES. 

véritable caractère, lorsqu'il était absolument impossible 
(le les passer sous silence. L'Empire avait contraint leurs 
victimes à se taire : dans la suite, elles ont, par mollisse 
et imprévoyance, laissé les anciens persécuteurs, les (iila- 
pidateurs, les sycophantes du Directoire, travailler sour- 
noisement à défigurer l'histoire, en répandant une quan- 
tité de mensonges intéressés et de calomnies impu- 
dentes. 

M. Ludovic Sciout n'a rien négligé pour mettre à la 
place de ces calomnies et de ces mensonges la vérité 
complète. Il a recherché avant tout les documents origi- 
naux ; il est constamment remonté aux sources véritables, 
qui se trouvent surtout aux Archives nationales. Il a 
dépouillé, au prix d'un énorme labeur, les registres 
publics et secrets des arrêtés et des délibérations du 
Directoire, les innombrables rapports et correspondances 
de ses agents à l'extérieur, et pour l'intérieur ses papiers 
de police, les rapports, les comptes rendus de ses divers 
fonctionnaires. Il a aussi recouru aux discussions des 
conseils (1), aux journaux officieux ou opposants, et aux 
écrits du temps. 

De ces patientes et consciencieuses recherches, habi- 
lement mises en o^.uvre, est sorti un livre considérable à 
la fois par sa valeur propre et par son étendue. 

Les deux premiers volumes vont de l'installation du 
Directoire (11 Brumaire an IV — 2 novembre llOo) au 
coup d'Etat du 18 Fructidor an V (4 septembre 1191). 



(1) Le Corps législatif était formé du Conseil des Anciens et du Conseil 
des Cinq-Cents. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 223 

C'est une période de moins de deux ans, et les deux 
volumes de M. Sciout n'ont pas moins de i500 pages, 
d'un texte compact, soit l'équivalent de quatre volumes 
ordinaires. Pour raconter les deux années qui vont da 
18 fructidor au 18 brumaire, du 4 septembre 1191 au 
9 novembre 1199, il lui faudra bien deux volumes com- 
me les deux premiers, ce qui nous donnera quelque chose 
comme huit volumes ordinaires, pour l'ouvrage entier. 
Ce n*est pas moi qui m'en plaindrai. L'Histoire sérieuse 
et vraie ne se contente pas d'à-peu-près et de généralités, 
— lesquelles ne sont trop souvent que des banalités ; elle 
vit de faits précis, de détails et de preuves, et si l'histo- 
rien les multiplie, comme l'a fait ici M. Ludovic Sciout» 
nous ne pouvons que l'en remercier. 



n. 



Une œuvre aussi considérable ne peut, on le comprend, 
s'analyser en quelques lignes, se résumer en quelques 
pages. Je dois donc me borner à quelques indications 
sommaires. 

M. Thiers, àans son Histoire de la dévolution françaite^ 
n'a pas craint d'écrire celte plirase étonnante : < Le Direc- 
toire était le gouvernemsnt légal et modéré, qui voulut 
faire subir le joug des lois aux partis que la Révolution avait 
produits » (1). Ce qui ressort, au contraire, avec évidence, 
du livre de M. Sciout, ce qui est établi par une longue suite 
de faits et de preuves, c'est que le Directoire a été le gou- 

(1) Tome X, p. 240. 



224 CAUSERIES HISTORIQUES. 

vernement le plus illégal et le plus tyrannique qui se 
puisse imaginer. Il a continué par goût les pires tradi- 
tions révolutionnaires. Il n'a pu durer que par une série 
de coups d'Etat, appuyés de lois d'exception, les unes vio- 
lant le droit électoral, les autres proscrivant de nom- 
breuses catégories de citoyens; il ne s'est soutenu que 
par l'arbitraire sur les personnes et les fortunes. C'est 
une suite de viles intrigues, de palinodies intéressées, de 
comédies impudentes, dont les nombreux acteurs n'exci- 
tent guère que le mépris. Comparés à Danton, à Saint- 
Just et à Robespierre qu'ils remplacent, ces thermido- 
riens, qui se sont maintenus au pouvoir pendant la 
période directoriale, ne sont plus que de misérables intri- 
gants, des brigands subalternes. Mallet du Pan les a défi- 
nis d'un mot : «Ce sont des valets qui ont pris le sceptre 
des mains de leurs maîtres, après les avoir assassinés. » 

J'ai dit que le parti révolutionnaire ne s'était maintenu 
au pouvoir que par une série de coups d'Etat. 

La journée du 18 fructidor an V établit la dictature 
d'une coterie révolutionnaire, en corrigeant les élections 
de l'an V et chassant près de deux cents députés avec deux 
directeurs. C'est le coup d'Etat de la majorité du Direc- 
toire et de la minorité des Conseils, contre la majorité 
des Conseils et la minorité du Directoire. C'est l'œuvre 
de la coalition de presque tous les groupes républicains. 

Le 22 floréal an VI est le coup d'Etat du Directoire et 
de la majorité factice du corps législatif mutilé en fruc- 
tidor an V, contre les députés élus en l'an VI, et contre 
le corps électoral passé cette fois de droite à gauche, mais 
toujours indocile. Il déplace encore cent-soixante voix 



CAUSBRIES HISTORIQUES. 225 

environ. Il est fait par les pourris et les crapaods du 
marais. 

Le 30 prairial an VII est le coup d'Etat de la majorité 
des Cotiseils contre la majorité du Directoire qui est 
expulsée. Il est fait par la coalition des anarchistes frap- 
pés en floréal, et de certains floréalistes défectionnaires. 

Le 18 brumaire an VIII est le coup d'Etat de la majo- 
rité des Anciens et de la minorité du Directoire contre 
la majorité du Directoire et celle des Cinq-Cents. II est 
fait par les pourris, les crapauds du marais et certains 
prairialistes, contre l'extrême gauche du parti révolution- 
naire et les indépendants. Tous ses auteurs sont des 
républicains triés sur le volet, et ils n'ont été secondés 
par aucun modéré. 

Voilà comment le Directoire a été un gouvernement 
légal et modéré ! 

Toujours d'après M. Thiers, tous les Français jouis- 
saient sous le Directoire de la liberté la plus com- 
plète ; — tous évidemment, moins les députés que 
l'on proscrivait, moins les prêtres que I'od déportait, 
moins les journalistes que l'on mettait hors la loi, moins 
les émigrés que l'on fusillait, moins les parents d'émi- 
grés que l'on arrêtait comme otages et dont on confisquait 
I&s biens. M. Thiers et les autres écrivains révolution- 
naires parlent le moins possible de tous ces attentats 
contre la liberté. Us sont d'ailleurs fort à leur aise, au 
moins en ce qui touche les émigrés. Pouvait-on se mon- 
trer trop sévères contre des hommes qui avaient 
porté les armes contre leur patrie, — la patrie représen- 

15 



226 CAUSERIES HISTORIQUES. 

tée par Robespierre et ses dignes successeurs ? Ce qu'ils 
oublient de dire, c'est que ces émigrés par passion poli- 
tique ne formaient qu'une minime fraction du chiffre 
total des personnes atteintes dans leur sûreté, dans leur 
biens, dans leurs droits politiques, par les luis frappant 
les émigrés et leurs parents. Les listes d'émigrés, surtout 
depuis la loi qui attribuait au dénonciateur le dixième 
des biens, avaient atteint une étendue effrayante. La 
jalousie, la cupidité, la vengeance, toutes les détestables 
passions y avaient successivement ajouté leur chapitre. 
Après y avoir inscrit les émigrés réels, on y inscrivit 
des émigrés imaginaires. « Chaque commune, disait Por- 
tails au conseil des Anciens, le 17 février 1796, chaque 
commune grossit la liste des émigrés de tous les proprié- 
taires qui n'avaient jamais habité son territoire, et qui 
avaient leur domicile ailleurs... Certains départements 
avaient, par des arrêtés, déclaré émigrés tous ceux de 
leurs habitants qui prouvaient leur résidence ailleurs que 
dans le département même... Des pères de famille qui ne 
sont jamais sortis de leur maison, des vieillard qui n'ont 
pas quitté leur lit, des représentants du peuple qui n'ont 
jamais abandonné leur poste, figurent parmi les prévenus 
d'émigration (1). » 

Soixante-dix mille individus formaient, en 1196, la 
liste de ces faux émigrés, inscrits par les sociétés popu- 
laires (2) ; et Dubreuil, député de l'Aveyron, prouvait, 



(1) Rapport de Portalis au conseil des Anciens — Moniteur du 
83 février 1796. 

(2) Lally-Tolendal, Défense des émigrés, T. II, p. 62. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 227 

le 24 août, aa conseil des Cinq-Cents, qae sur mille cinq 
noms d'émigrés qui constituaient la liste de son départe- 
ment, les véritables émigrés ne s'élevaient qu'à six (i). 
Tout cela, le Directoire le savait mieux que personne, 
mais il savait aussi que la législation sur les émigrés 
comme celle des suspects avait l'inappréciable avantage de 
frapper de nombreuses catégories mal définies, qu'il était 
aisé aux bons révolutionnaires d'étendre selon leur 
caprice. Avec elle, on faisait des suspects à volonté. On 
atteignait d'abord tous les parents des émigrés ou préten- 
dus tels, ce qui portait à plusieurs centaines de mille les 
personnes dont la liberté et la fortune étaient à la discré- 
tion des agents du pouvoir. Les gens riches étaient ainsi 
l'objet de vexations et d'extorsions de toute nature. Il s'en 
fallait bien d'ailleurs que cette odieuse législation ne 
s'appliquât qu'aux riches. Dans les seuls départements do 
Haut-Rhin et du Bas-Rhin, dans l'hiver de 1193, pendant 
que deux exécrables proconsuls, Schneider et Monnet, 
parcouraient et décimaient les campagnes avec deux guil- 
lotines, cinquante mille cultivateurs avaient émigré, avec 
les vieillards, les femmes et les enfants (2). Dans tous les 
autres départements frontières, de malheureux paysans 
avaient aussi émigré par terreur. Ceux-là aussi, le Direc- 
toire les maintenait soigneusement sur ses listes, et cela 



(1) Ainnitsur du 29 «oût 1796. — L» RédaeUur^ n* 250. Pour 1m 
déUUi, voir Lally-Tolendal, T. Il, p. 63. 

(2) Voir, sur c«tta émigration forcée de doquante mille babiUats da 
liant et da Hat-Rhin, le rapport circonatancié fait par Harmaod de la 
^feoae ao cooaeil des Aneiena, le 24 août 1797. — MoniUw du Z8 et 
iu29. 



228 CAUSERIES HISTORIQUES . 

pour deux raisons : la première c'est qu'aux yeux de 
Larevellière-Lépeaux et des autres patriotes du Directoire, 
des gens du peuple, des paysans qui n'étaient pas révo- 
lutionnaires ne valaient pas mieux que des gentilshom- 
mes, et méritaient d'être traqués comme eux, et fusillés 
comme eux, sur la simple constatation de leur identité ! 
La seconde, c'est que, si l'on ne pouvait les frapper dans 
leurs biens, on avait du moins la ressource de les frapper 
dans leurs droits politiques. Le Directoire qui savait bien 
avoir contre lui l'immense majorité du pays, ne négligeait 
aucune occasion de faire des coupes sombres parmi les 
électeurs modérés. 

Tous les parents ou alliés des gens inscrits comme 
émigrés furent privés du droit de vote, non seulement 
jusqu'à la paix générale, rendue impossible par la politi- 
que extérieure du Directoire, mais encore quatre années 
après elle ! M. Ludovic Sciout s'est étendu, avec grande 
raison, sur tout ce qui touche à cette question des émi- 
grés, ou prétendus tels (1), Le Directoire s'y montre tout 
entier avec sa duplicité, son esprit de mensonge et de 
rapine. 

Tout cela n'a pas empêché M. Thiers, après avoir pré- 
senté le Directoire comme un gouvernement légal et mo- 
déré, après avoir parlé de la liberté dont jouissaient alors 
les citoyens, d'écrire tranquillement que la France n'a 
jamais connu de plus belles années. 

En regard de cette étrange assertion, plaçons le tableau 
que M. Ludovic Sciout, appuyé sur des faits sans nombre, 

(1) Voir surtout Tom I, pages 506 à 531. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 229 

sur des preuves sans réplique, a tracé de cette heureute 
époque. Le Directoire, dit-il, est une époque d'angoisses 
et de misère noire. Les rentiers, les créanciers de l'Etat 
ne sont point payés, ou reçoivent des papiers sans 
valeur ; le commerce et l'industrie sont ruinés ; les hon- 
nêtes gens de toute classe, industriels, propriétaires, mar- 
chands, ouvriers, sont obérés, écrasés, ils traînent une 
existence misérable, mais on leur pn^met le pillage de 
Londres et de l'Angleterre ! La liberté de conscience est 
odieusement persécutée. On rencontre à chaque instant, 
sur les routes, des prêtres conduits par les gendarmes, 
soit à une commission militaire, soit à Tile de I\é, pour 
être de là expédiés à la guillotine sèche. La persécution 
est à la fois très barbare, très générale et extraordinaire- 
ment minutieuse, car elle est dirigée par des gens qui ont 
pour principe de « désoler la patience » de ceux qu'ils ne 
peuvent tuer. L'Etat impose un culte officiel ; il faut chô- 
mer le décadi et travailler publiquement le dimanche. 
L'Etat fait la guerre au maigre, et se donne beaucoup de 
mal pour que les catholiques ne trouvent pas de poisson 
à acheter le vendredi. Personne n'est certain de n'être 
pas inscrit sur une liste quelconque d'émigrés et de n'être 
pas tout à coup déclaré bon à fusiller. On est constam- 
ment sous la menace d'un nouvel emprunt forcé. Les 
petits fonctionnaires de l'Etat ne sont pas payés, et ceux 
qui ne veulent point ou ne savent point voler, meurent 
de faim ainsi que leurs familles. Les magistrats eux-mê- 
mes ne reçoivent pas leur très modique traitement. On no 
peut plus voyager en France pour un double motif : 
d'abord les routes, non entretenues faute d'argent, sont 



230 CAUSERIES HISTORIQUES. 

défoncées, et souvent impraticables ; elles sont en outre 
infestées de brigands, que le Directoire met sur le 
compte de l'Angleterre, et la gendarmerie, très mal payée, 
n'est guère employée qu'à faire la chasse aux prêtres et 
aux émigrés vrais ou supposés. Si l'on arrête par hasard 
quelques bandits, ils s'évadent bien vite des prisons qui 
tombent en ruines faute d'argent pour les réparer, et qui 
sont très négligemment gardées par des geôliers, aussi 
peu exactement payés que les gendarmes et les juges (1). 

Bien loin d'être exagérées, les couleurs de ce tableau 
sont plutôt très affaiblies. Les témoignages contempo- 
rains s'accordent à le présenter sous un jour encore plus 
triste. Voici, par exemple, comment Mallet du Pan, cet 
esprit si judicieux et si modéré, décrit le spectacle que 
présentait alors Paris : 

« Nul pinceau ne peut rendre le tableau de cette capi- 
tale où le pain ne se distribue que tous les deux jours, où 
chacun voit périr entre ses mains le signe représentatif 
de sa richesse, où la livre de chandelle coûte deux cents 
francs, où une foule de malheureux meurent d'inanition, 
où le peuple est placé entre le terrorisme et la famine, où 
la population se divise en dupes et en fripons qui se 
volent eux-mêmes dans les poches, pendant que le gou- 
vernement s'occupe à son tour de les voler. Une licence 
affreuse, plus de devoirs, de morale, d'honneur, de sen- 
timents, de respect humain... Cette dépravation et cette 
misère répondent au gouvernement de la soumission du 
peuple. » 

(1) Tome I, p. XXXIV. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 231 

Récusera-t-on le témoignage de Mallet du Pan, parce 
qu'il était royaliste? Mais le Directoire lui-même, quand 
par hasard il lui arrivait d'être sincère, ne parlait pas 
autrement dans ses documents officiels. Le 20 frimaire 
an V (10 décembre 1196), il envoyait aux Cinq-Cents un 
message dans lequel il peignait en ces termes la situa- 
tion de la France, telle que la République l'avait 
faite : 

c Toutes les parties du Service, vous le savez, sont 

en souffrance : la solde des troupes est arriérée ; les défen- 
seurs de la patrie sont livrés aux horreurs de la nudité ; 
leur courage est énervé par le sentiment douloureux de 
leurs besoins ; le dégoût, qui en est la suite, entraine la 
désertion; les hôpitaux manquent de fournitures, de 
feu, de médicaments ; les établissements de bienfaisance, 
en proie au môme dénuement, repoussent l'indigent et 
l'infirme, dont ils étaient la seule ressource ; les créan- 
ciers de l'Etat, les entrepreneurs qui, chaque jour, con- 
tribuent à fournir aux besoins des armées, n'arrachent 
que de faibles parcelles des sommes qui leur sont dues. 
Leur détresse écarte les hommes qui pourraient faire les 
mêmes services avec plus d'exactitude, ou à de moindres 
bénéfices. Les routes sont bouleversées, les communica- 
tions interrompues, les fonctionnaires publics sont sans 
salaire ; d'un bout à l'autre de la république, on voit les 
juges, les administrateurs réduits à l'horrible alternative, 
00 de traîner dans la misère leur existence et celle de leur 
famille, ou de se déshonorer en se vendant à l'intrigue. 
Partout la malveillance s'agite : dans bien des lieux, 
l'assassinat s'organise, et la police sans activité, sans 



232 CAUSERIES HISTORIQUES. 

force parce qu'elle est dénuée de moyens pécuniaires, ne 
peut arrêter ces désordres. » 

Quelques jours auparavant, le 16 frimaire, un ancien 
conventionnel, Richard, avait présenté au conseil des 
Cinq-Cents un rapport où il disait : « Les vols, les assassi- 
nats s'organisent de toutes parts ; chaque jour, des événe- 
ments sinistres effraient les citoyens, et appellent l'atten- 
tion des législateurs. » 

Tels étaient, en ces « belles années » l'abandon et la 
barbarie, l'absence de tout gouvernement et de toute 
administration, que les bêtes fauves se multiplièrent à 
l'infini, envahirent les campagnes et les dévastèrent. Le 
Corps législatif dut prendre des mesures pour arrêter 
ces ravages. Le député d'Aubermesnil constata qu'en 
l'an VI il avait été tué cinq mille trois cent cinquante et 
un loups. « Malgré cette destruction, disait-il, les ravages 
se renouvellent, les accidents se succèdent, les plaintes 
se multiplient (1). » 



m. 



M. Ludovic Sciout a étudié la politique extérieure du 
Directoire avec autant de soin que sa politique intérieure. 
Il a montré, par des faits et des pièces irréfutables, que 
les deux se valaient. 



(1) Moniteur du 23 septembre 1793, rapport de d'Aubermesnil. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 233 

La France avait alors d'illustres capitaines, BonHparte, 
Moreau, Jourdan, Hoche, Kléber, Desaix, Charapionnet, 
Joubert. Grâce à eux la gloire souvent planait sur les 
hontes du Directoire, 

Ck>mm6 un aigle parfois s'abat sur un fumier. 

Dans les victoires et les conquêtes de nos soldats, nus 
gouvernants ne voient qu'un moyen de trouver l'argent 
qui leur fait si grand défaut et que ne peut leur fournir 
la France épuisée, saignée aux quatre veines. Ils rançon- 
nent, ils spolient méthodiquement les républiques de 
Hollande, de Gènes, de Venise, de Suisse, Parme, Modène, 
l'Etat Pontifical, la Toscane, les royaumes de Sardaigne et 
de Naples. Pour mieux tenir et pressurer ces pays, ils 
y installent des républiques prétendues alliées, et en 
réalité soumises à la vassalité la plus étroite, taillables 
et corvéables à merci. Hs leur imposent des gouvernants 
bien triés sur le volet et qu'ils jugent semblables à eux- 
mêmes ; et cependant, pour des motifs misérables et 
honteux, ils 'es chassent souvent avec mépris ; ils grati- 
fient d'un ou de plusieurs fructidors chacune de leurs 
républiques vassales (i), et généraux et soldats français 
s'y perfectionnent dans l'art d'épurer les assemblées et 
les directoires. Les révolutionnaires prétendaient appor- 
ter la liberté aux peuples étrangers, et ils leur imposaient 
un joug avilissant, une ignoble parodie du gouvernement 
constitutionnel. Après tout, n'en agissaient-ils pas de 

(1) II* firent an fructidor dans chacaoe des Rtfpabliqa«w Romaine, 
Ligurienne et IlalTétique, deas daot la République Batave, troi* dans la 
CiMlpioe. 



234 CAUSERIES HISTORIQUES. 

même avec les Français? Vienne le jour où un despote 
les débarrassera de ces misérables exploiteurs, et tous, 
étrangers et Français, applaudiront avec un égal enthou- 
siasme. 

Les nombreux chapitres que M. Ludovic Sciout a con- 
sacrés, dans ses deux premiers volumes, à l'histoire de 
ces diverses républiques, sont peut-être les plus neufs de 
son livre. Ils suffiraient à le mettre hors de pair, si par 
ailleurs il n'offrait, sur tous les points, une série de 
révélations curieuses, une singulière abondance de docu- 
ments précieux et de pièces inédites. 

Ici encore je ne puis que résumer, analyser. Je dois me 
contenter de signaler un ou deux des documents nou- 
veaux mis au jour par le savant historien. 

Au commencement de 1197, le général Bonaparte enva- 
hit les Etats du pape. A la date du 15 pluviôse, an V 
(3 février 1791), Larevellière-Lépeaux et ses collègues 
lui écrivirent la lettre suivante, copiée par M. Sciout sur 
le registre des délibérations secrètes du Directoire : 

« Citoyen général : En portant son attention sur tous 
les obstacles qui s'opposent à l'affermissement de la cons- 
titution française, le Directoire exécutif a cru s'apercevoir 
que le culte romain était celui dont les ennemis de la 
liberté pouvaient faire d'ici longtemps le plus dangereux 
usage. Vous êtes trop habitué à réfléchir, citoyen général, 
pour n'avoir pas senti, tout aussi bien que nous, que la 
religion romaine sera toujours Vennemie irréconciliable 
de la république^ d'abord par son essence, et en second 
lieu parce que ses ministres et ses sectateurs ne lui par- 
donneront jamais les coups qu'elle a portés à la fortune 



CAUSERIES UISTORJQDES. 235 

et au crédit des premiers, aux préjugés et aux habitudes 
des autres (i). // est sans doute des moyens à employer 
dans l^ intérieur pour anéantir insensiblement son 
influence, soit par des voies législatives, soit par des 
institutions qui effaceraient les anciennes impressions, 
en leur substituant des impressions nouvelles, analogues 
à l'ordre de choses actuel, plus conformes à la raison et 
à la saine morale. C'est au gouvernement à tâcher de 
découvrir ces moyens. Mais il est un point, non moins 
essentiel peut-être pour parvenir à ce but désiré, cest de 
détruire, s'il est possible, le centre d'unité df. l'église 
romaine, et c'est à vous qui avez su réunir jusqu'ici les 
qualités les plus distinguées du général à celles du politi- 
que éclairé, à réaliser ce vœu, si vous le jugez prati- 
cable. 

c Le Directoire exécutif vous invite donc à faire tout 
ce qui vous paraîtra possible (sans compromettre le 
salut de votre armée, sans vous priver des ressources 
en tous genres que vous pourriez en retirer pour le 
profit de votre armée et pour le salut de la République, 
et sans rallumer le flambeau du fanatisme en Italie, au lieu 
de l'éteindre) pour détruire le gouvernement Papal, de 
manière que, soit en mettant Rome sous une autre 
puissance, soit, ce qui serait mieux encore, en y établis- 
sant une forme de gouvernement intérieur qui rendrait 



(1) « Lm réTolutioDnalrM «ccuMnt consUmment I« oIerg4 d'égarer let 
Adèle* tar l«ar roaiptê. Daot c« docomrat Mcret, le Direetoire reooiuuitt 
qu'il attaque la religion elle-même et non paa seakoient le olergié, et que 
l«s calholiquee laïque* doivent le regarder eomiM leur ennemi acharné. » 
(Note de M. Ludovic Scioat.) 



236 CAUSERIES HISTORIQUES. 

misérable et odieux le gouvernement des prêtres^ le 
Pape et le sacré collège ne pussent concevoir l'espoir 
de siéger jamais dans Rome, et fussent obligés d'aller 
chercher un asile dans quelque lieu que ce fût, où au 
moins ils n'auraient plus de puissance temporelle... » 

Cette lettre est signée à la minute : Revellière-Lépeaux, 
Barras, Rewbell. M. Ludovic Sciout la fait suivre des 
observations suivantes : 

« Le Directoire déclare très catégoriquement, dans 
cette lettre, qu'il ne se contente pas de faire la guerre 
aux débris du clergé de l'ancien régime, mais qu'il 
entend détruire le catholicisme lui-même, parce qu'il 
est, dans son essence^ contraire à la République, telle 
qu'il veut la pratiquer à tout prix. On voit par là com- 
bien étaient inutiles les efforts de certains hommes, intel- 
ligents et avisés sur d'autres questions, pour arriver à 
une sorte de conciliation ; et ils accusaient d'être aveu- 
glés parla haine et l'esprit de parti ceux qui voyaient 
clair dans les véritables intentions des révolutionnai- 
res! (1) » 

La République de Venise avait, la première, reconnu 
la République française. Cela n'empêcha pas Bonaparte 
de s'en emparer, sans combat d'ailleurs, et par trahison. 
De cette trahison, des fourberies sans nombre dont elle 
fut accompagnée, nos historiens ne parlent guère, et 
ceux qui en parlent, par extraordinaire, ne négligent 
rien pour la pallier. M. Ludovic Sciout estime que môme 



(l; Tome II, p. 166. 



CAUSICRILS HISTORIQUES. 'ISJ 

in République et raôme Bonaparte sont, justiciables 
de l'histoire. Il raconte les choses telles qu'elles se sont 
passées. Bonaparte voulait faire croire à l'Europe qu'en 
(li^fruisant la République de Venise — qui n'était nulle- 
ment en guerre avec la France — il punissait avec 
justice un gouvernement assez perfide pour avoir prémé- 
dité un massacre général des Français. Mais cela com- 
ment le faire croire? Bonaparte fit fabriquer par un agent 
soldé nommé Salvadori un faux manifeste par lequel le 
gouvernement vénitien invitait les peuples de la Terre 
ferme à courir sus aux Français! M. Ludovic Sciout 
donne in extenso le texte de ce faux manifeste (1) et il 
établit que Bonaparte en est bien l'auteur. Prenez garde, 
monsieur Sciout ; en toute rencontre vous dites la vérité, 
rien que la vérité ; vous ne serez jamais, comme M. 
Thiers, un historien national ! 



IV. 



Les derniers chapitres du tome II, sont, eux aussi, 
particulièrement intéressants. L'auteur y raconte, dans 
le plus grand détail, le coup d'Etat du 18 Fructidor. 

Ce coup d'Etat fut accompagné des mesures les plus 
dictatoriales et les plus odieuses. Les 18, 19 et 24 Fruc- 
tidor (4, 5 et 10 septembre 1191), ce qui restait des 
deux Conseils vota les dispositions suivantes, concertées 

(i; ToiM II, p. 806. 



238 CAUSERIES fflSTORIQUES. 

d'avance avec Larevellière et ses complices, Barras et 
Rewbell : — loi annulant les élections de quarante-deux 
départements ; — loi autorisant le Directoire à destituer 
les magistrats à son gré et à pourvoir lui-même aux 
vacances qu'il aurait faites ; — loi lui accordant une 
faculté arbitraire de déportation contre les prêtres ; — 
loi renvoyant les émigrés rentrés devant des commis- 
sions militaires, qui devaient se borner à constater 
l'infraction, prononcer la peine de mort et la faire exécu- 
ter dans les vingt-quatre heures ; — loi condamnant à 
la déportation 65 hommes politiques, dont deux direc- 
teurs Carnot et Barthélémy, 42 membres du conseil des 
Cinq-Cents et 11 du conseil des Anciens ; — loi condam- 
nant à la déportation les propriétaires entrepreneurs, les 
directeurs, auteurs et rédacteurs de 42 journaux. 

C'est ce coup d'Etat que jusqu'ici les historiens du 
Directoire ont presque tous cru devoir approuver. Thiers 
surtout est ravi de voir ces députés qu'on jette par la 
fenêtre, et il prend même assez facilement son parti 
d'en voir quelques-uns déportés à la Guyane. Un jour 
est venu où le 18 Fructidor a servi de modèle à un 
autre coup d'Etat, et où M. Thiers a été — non pas 
déporté à la Guyane — mais retenu en prison, avec 
toutes sortes d'égards, pendant une huitaine de jours. 
A cette occasion, il a fait retentir le monde de ses cris ; 
la mort seule était capable de punir un tel attentat ! 
Certes, le crime était abominable, mais M. Thiers ne 
l'avait-il pas amnistié d'avance en approuvant le 18 
Fructidor? 

M. Thiers écrivait sous la Restauration et il amnistiait 



CAUSERIES HISTORIQUES. 239 

alors, quand il ne le glorifîait pas, tout ce qui avait été 
fait dans le sens de la révolution. M. Granier de Cassa- 
gnac, lui, écrivait au lendemain du 2 décembre 1851 ; il 
était au premier rang des vainqueurs, et il était dans son 
rôle de journaliste officieux, sinon d'historien, en prenant 
parti pour les auteurs du 18 Fructidor. Justifier les coups 
d'Etat du passé, n'était-ce pas en même temps justifier 
celui auquel il venait de prendre part? Il essaya donc 
d'établir que le Directoire avait été attaqué et qu'il n'avait 
fait que se défendre ; que son coup d'Etat militaire avait 
été nécessaire et légitime en présence de la conspiration 
royaliste préparée et organisée par les Conseils. Il écrit, 
dans le sommaire de son livre XXXl* : Conspiration 
avérée da corps législatif. (1) Seulement, cette cons- 
piration, il ne la prouve pas. Tout ce qu'il a trouvé de 
plus fort pour l'établir, c'est un passage des Mémoires 
de Mallet du Pan, écrivant à la date du n août 1197 : 

« Les Conseils et le Directoire viennent de faire assaut 
de malhabileté. Ils ont ajourné la bataille, par l'effet 
d'une peur réciproque ; ils se sont embrassés, comme 
Cléopâtre embrasse Rodogune, et comme Néron embrasse 
Britannicus, pour mieux s'étouffer. Les Conseils ne sa- 
vent que décréter; ils sont une preuve quune grande 
(usemblée délibérative en France ne sera jamais qu'une 
pétaudière ou un brûlot. (2). » 

Les Conseils ne savent que décréter : donc, ils ne 
conspirent pas. C'est ce que montre très bien Mallet du 



(DTooM II. 

(<) Mémoiret de Mallet du Pao, T. Il, p. S16. 



240 CAUSERIES fflSTORIQUES. 

Pan, si singulièrement invoqué ici par M. Granier de 
Cassagnac à l'appui de sa tiièse. A la date du 30 juillet 
4797, l'éminent publiciste (c'est Mallet du Pan que je 
veux dire) déplore la faiblesse et l'aveuglement des 
Conseils, qui, en face d'un ennemi décidé à agir révolu- 
tionnairement, se refusent à sortir des voies constitu- 
tionnelles et ne veulent employer que des moyens légaux. 

« Se défendre constitutionnellement, écrit-il, tandis 
que le Directoire attaque révolutionnairement, c'est se 
dévouer à une perte inévitable. Les suites de la crise 
actuelle tiendront donc au choix que feront les Conseils 
d'un plan ou d'une résistance active, et de la prompti- 
tude avec laquelle ils l'adopteront. Sans cela, ils seront 
épurés, proscrits, décimés, tel est le but du Directoire 
■et des Jacobins. Il y a tout à craindre de cette classe 
d'idiots et d' équilibristes qui, dans les Conseils, jouent le 
rôle de danseurs de corde, et, opinant sans cesse pour 
les tempéraments, finiront par culbuter leur assemblée et 
se casser le cou eux-mêmes . (1) » 

Quelques jours plus tard, à la veille même du coup 
d'Etat, Mallet du Pan constate avec désespoir que les 
Conseils se confinent de plus en plus et se perdent dans 
la « politique des tempéraments ». — « L'opinion pu- 
blique, dit-il, est cent fois plus forte, plus prononcée, 
plus hardie que les Conseils. Elle les pousse, bien loin 
d'en être animée. Ils ne savent tirer aucun parti de ce 
sentiment des quatre-vingt-dix centièmes de la nation, 



(1) Correspondance de Mallet du Pan, T. II, p. 309. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 241 

qu'il lear serait aisé d'électriser, et qu'une conduite am- 
biguë tend à décourager (i) ». 

Après M. de Barante, M. Taine et M. Victor-Pierre (2), 
mais avec beaucoup plus de détails, M. Ludovic Sciout 
démontre, de la façon la plus concluante, que cette cons- 
piration imputée aux Conseils par les proscripteurs de 
fructidor et par les historiens révolutionnaires et bona- 
partistes, n'a pas existé; que les prétendus conspira- 
teurs non seulement n'ont pas agi, mais qu'ils n'étaient 
pas organisés pour agir. 

Voilà donc enfîn une Histoire du Directoire, complète, 
définitive, de tous points excellente. J'y signalerai ce- 
pendant une lacune. Au 18 fructidor, le Directoire tua 
tous les journaux indépendants. Avant son coup d'Etat, 
il avait tout fait pour les entraver et les effrayer. Le 
16 avril 1196, il avait fait voter une loi qui punissait de 
mort « tous ceux qui, par leurs discours ou leurs écrits 
distribués ou affichés, provoquent la dissolution de la 
représentation nationale ou du Directoire, le meurtre de 
tous ou aucun de ceux qui les composent, ou le rétablis- 
sement de la royauté, ou celui de la Constitution de 
l'î93, ou celui de la Constitution de 1191, ou la loi 
agraire ». Sous couleur de combattre les anarchistes, 
celle loi du 16 avril visait, en réalité, les royalistes et 
les mudcrés. Son extrême rigueur empêcha son applica- 
tion, et jusqu'au 4 septembre 1191, la liberté de la 

(1) Mallet da Pao. T. II, p. 348. 

(2) Baranta, Histoire du Dirtctoirs, T. U ; Tain*, la RévoluHoH, 
T. m, p. S79 à 590; Victor-Piarre, la Terreur toua U Directoire. 

16 



242 CAUSERIES HISTORIQUES. 

presse exista de fait. Les journalistes modérés et monar- 
chiques, Michaud, Fiévée, La Harpe, Fontanes, Morellet, 
Richer Sérizy, Beaulieu, et vingt autres déployèrent le 
plus rare courage. J'aurais voulu que M.Ludovic Sciout 
consacrât au moins un chapitre à ces braves gens. Je 
lui demanderai aussi de réserver une place dans ses 
prochains volumes au mouvement intellectuel, littéraire 
et artistique. 11 conviendra de même, je le crois, de ne 
pas négliger la peinture de l'effroyable corruption de cette 
misérable époque. Les événements politiques et militaires 
ne sont pas toute l'histoire; peut-être n'en sont-ils que 
le petit côté. M. Ludovic Sciout le sait mieux que per- 
sonne, lui qui n'a pas craint de consacrer à l'étude de la 
question religieuse sous la Révolution un travail si con- 
sidérable, quatre volumes qui en valent huit (1). 

Son ouvrage sur le Directoire est savamment com- 
posé, écrit avec soin, neuf, impartial ; mais l'impartia- 
lité cliez M. Ludovic Sciout n'est pas de l'indifférence. 
Il n'est pas de ceux qui se préoccupent avant tout d'user 
de tempéraments, et se tiennent pour sattisfaits quand ils 
ont renvoyé les partis dos à dos. Il ne se cache pas 
d'avoir des principes arrêtés et des convictions profondes. 
11 se prononce très hautement pour le droit contre l'usur- 
pation, pour la fidélité contre la révolte, pour la vertu 
contre le crime, pour la religion contre l'impiété, pour la 
monarchie contre la révolution. Je ne m'en défends pas, 
j'aime par-dessus tout ces livres où l'auteur est vrai, 
consciencieux, sincère, mais oîi il n'est pas neutre. 

(i) Histoire de la Constitution civile du clergé, 4 vol. in-S" Firmin- 
Didot. 1872-1881. 



XII 



QUIBERON (1). 



Il y a quelques semaines, le 21 juillet 1895, je visitais 
le champ de bataille où, il y a cent ans, le 21 juillet 
1195, Sombreuil et ses compagnons furent vaincus par. 
les soldats de Hoche. Le livre de M. l'ahbé Le Garrec à 
la main, j'ai parcouru la presqu'île de Quiberon, depuis 
le fort Penthièvre qui défend la presqu'île à l'entrée, 
jusqu'au Fort-Neuf, situé à la pointe extrême, un peu en 
avant de Port-Haliguen. C'est là, sur cette falaise d'une 
lieue Lt demie de long, sur ces dunes à peine élevées de 
quelques mètres au-dessus du niveau delà mer qui l'en- 
serre des deux cùtés, que sont tombés tant de braves, 
royalistes et républicains. C'est là que fut moissonnée 
l'élite de la noblesse française, l'élite de ces preux dont 
les pères, depuis tant de siècles, avaient, sur tant de 
champs de bataille, versé leur sang pour la France. Ceux 
qui périrent à Quiberon, le il juillet, tombèrent en 



(1) QLiBKRON, la Bataille et U Martyre^ p«r FcbM logtaM Lt Qmnte, 
Un Toluuie in-t8. A Auny ch*z Rolando Rmaiid, imprinMor^^dittar. 1805. 



244 CAUSERIES HISTORIQUES. 

héros. Ceux, en plus grand nombre, qui, faits prison- 
niers et traduits devant les commissions militaires, furent 
fusillés à Vannes, à Auray, à Kergroix, à Quiberon et à 
Kerbonnec, moururent en martyrs. 

Après avoir parcouru le champ de bataille, j'ai voulu, 
toujours avec M. l'abbé Le Garrec pour guide, visiter 
« les champs du martyre ». 

A Vannes, au sud de la ville, un chemin sinueux et 
ombragé conduit insensiblement, de terrasse en terrasse, 
depuis la rivière qui coule en bas jusqu'à une place très 
spacieuse, coupée d'allées transversales, plantée d'arbres 
magnifiques et appelée la Garenne. Un mur élevé sépare 
l'ancien couvent des Hospitalières de la promenade 
d'aujourd'hui ; c'est au pied de ce mur, dans Vallée des 
soupirs, qu'on amena d' Auray, pour les fusiller, Charles 
de Sombreuil, Mgr de Hercé, évêque de Dol, un chevalier 
de Saint-Louis, François Petit Guyot, un jeune homme, 
René de la Landelle, et douze prêtres. Les cadavres y 
furent laissés longtemps, dépouillés de leurs vêtements. 
Le sang coulait en abondance sur le sol, et les chiens 
venaient s'en « regorger ». L'administration municipale 
fit entendre des plaintes, non pas au nom de l'humanité, 
mais au nom de la salubrité publique. Les cadavres nus 
furent alors transportés au cimetière de Boismoro (1) et 
l'on décida de conduire les nouvelles victimes à quelque 
distance de la ville. 

Tantôt les convois se dirigeaient du côté de VErmi- 



(1) Ce cimetière entourait régllse paroissiale de St Patem, dans la 
ville de Vannes. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 245 

tage, à droite du canal. Les fosses qu'on creusait pour 
recevoir les cadavres s'espaçaient de l'ancienne commu- 
nauté de Lassentière jusqu'à la rive qui porte encore 
aujourd'hui le nom de Pointe des Emigrés. Tantôt on 
les conduisait, de l'autre côté du canal, sur les terres de 
VArmor. 

Les jeunes qui bénéficièrent (?) d'un sursis furent exé- 
cutés dans un autre endroit. A un kilomètre environ de 
Vannes, sur la route qui conduit à Sainte- Anne, non loin 
de l'ancien couvent des Carmes, au Boudon, on voit une 
prairie humide où coule une fontaine. Là périrent une 
soixantaine de jeunes gens. 

Quelques autres prisonniers furent fusillés à Vannes 
même, dans l'étroit triangle que forme le portail de la 
Communauté de la retraite (ancien grand séminaire) avec 
la grande voûte de la rue du Mené, avec laquelle il se 
trouve en faux équerre. 

Combien y eut-il de victimes à Vannes? Un écrivain 
favorable à la Révolution compte cinq cents émigrés ou 
chouans qui avaient subi la peine de mort avant le 8 août. 
Si l'on ajoute à ce nombre celui des soixante jeunes 
gens dont le sursis ne fit que retarder le martyre, et 
les quatre cents chouans que l'épidémie enleva dans 
les carrières de la communauté du Père Eternel, on 
arrive au chiffre approximatif de mille victimes. M. l'abbé 
Le Garrec croit que le chiffre véritable est encore 
plus élevé (I). 



(1) QuibêroHf p. S47. 



246 CAUSERIES HISTORIQUES. 

Les condamnés des deux commissions militaires d'Auray 
furent exécutés, à trois quarts de lieue environ de cette 
ville, dans la vallée d'Auray, au lieu où se dresse main- 
tenant la chapelle expiatoire et que la voix populaire a 
nommé le Champ des Martyrs. 

En même temps que celles de Vannes et d'Auray, trois 
autres commissions militaires fonctionnaient dans la 
presqu'île : l'une siégeait au presbytère de Quiberon ; 
l'autre au quartier général de Saint-Pierre, tantôt à Port- 
d'Orange, tantôt à Kerdavid ; la troisième au village de 
Kerrand. 

La commission de Kerrand faisait exécuter ceux qu'elle 
jugeait du côté de la baie, au-dessous du village de 
Kerbonnec, tout près d'un pont qui sépare la plage d'un 
petit étang marécageux. 

Celle de Saint-Pierre faisait fusiller les condamnés au 
pied d'un monticule qui s'élève non loin du village de 
Kergroix dans un endroit qui s'appelle aujourd'hui la 
fosse des martyrs. 

A Quiberon, enfin, quand les blessés ne pouvaient 
quitter leurs chambres ou les grabats qu'ils occupaient 
dans l'église, on les fusillait à l'endroit même où ils se 
trouvaient. Ainsi mourut Prévost de la Voltais, atteint 
dans le combat du 21 juillet de trois blessures et qui fut 
fusillé le lendemain même du jour où le chirurgien lui 
avait coupé la jambe. Si les blessés pouvaient encore se 
tenir debout, on les fusillait dans la cour même du pres- 
bytère où la commission tenait ses séances. Le vicomte 
de Belizal avait reçu une balle en pleine poitrine dans la 
journée du 13; on le plaça dans la cour sur un fumier 



CAUSKKIËS HISTORIQUES. ^47 

pour recevoir les balles du peloton d'exécution. Quant à 
ceux qui pouvaient marcher, on les conduisait à quelque 
distance du bourg. Les uns étaient dirigés vers le Zal. 
On appelle encore de ce nom une pâture située à Test du 
bourg, derrière le mur élevé d'un verger qui sépare les 
maisons des champs et que contourne un chemin de 
ronde. Les autres étaient conduits du côté de la mer, tout 
près de la grèi)e. Pendant longtemps la croix des Dcri- 
niaux a marqué l'emplacement où l'on fusillait les vic- 
times; elle n'existe plus. 

Il faut lire, dans l'ouvrage de M. l'abbé Le Garrec le 
détail de ces exécutions. S'il n'y a pas eu de capitula- 
tion, le 21 juillet 1798, les massacres qui ont suivi 
restent encore comme un des forfaits les plus odieux 
de la révolution. Mais s'il y a eu une capitulation, ces 
massacres sont un crime inouï, un des plus lâches qu'ait 
jamais enregistrés l'histoire. 



II 



Y a-t-il eu, ou non, capitulation? 

M. l'abbé Le Garrec a discuté cette question avec un 
soin infini, avec une lumineuse clarté. Je voudrais l'expo- 
ser à mon tour, en apportant, s'il se peut, quelques faits 
et quelques arguments nouveaux. 

Il est un premier point sur lequel tout le monde est 
d'accord. Les soldats de Hoche, dans la journée du 
21 juillet, ont crié, à plusieurs reprises, aux soldats de 
Sombreuil : < Rendez- vous ; vous serez traités comme pri- 



248 CAUSERIES HISTORIQUES. 

sonniers de guerre... Nous sommes tous Français... Il ne 
vous sera fait aucun mal. » C'est là un fait que recon- 
naissent eux-mêmes les historiens les plus hostiles aux 
royalistes. Aussi bien, toute contestation à cet égard 
serait impossible, en présence de la lettre du chef de 
bataillon Douillard, qui, nommé par le général Lemoine, 
le l*' août, président de la commission militaire de 
Vannes, déclina en ces termes la mission qu'on voulait 
lui confier : 

« Citoyen général, j'aime bien la république ; je déteste 
les ex-nobles et les chouans : je les combattrai jusqu'à la 
mort. Mais sur le champ de bataille j'ai voulu les épar- 
gner ; j'ai prononcé avec tous mes camarades les mots de 
la capitulation honorable. La république ne croit pas 
devoir reconnaître le vœu de ses soldats . Je ne peux plus 
juger ceux que j'ai absous le sabre à la main » (1). 

Les émigrés cependant essayaient de rejoindre les 
frégates anglaises. Les chaloupes étaient rares, les vagues 
furieuses; le rembarquement ne se pouvait faire qu'avec 
les plus grandes difficultés et une extrême lenteur. 
Sombreuil continuait donc la lutte, afin d'assurer le salut 
du plus grand nombre possible de ses compagnons. Au 
moment où un dernier choc allait avoir lieu au Fort- 
Neuf, ces paroles furent de nouveau entendues : « Bas 
les armes, les prisonniers seront épargnés (2) ! » L'em- 
barquement était loin d'être terminé; il se présentait 



(1) Le Qarr«c, p. 300. 

(2) Victoires et Conquêtes, T. IV, p. 229. — La France militaire, 
T.U,p.7. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 249 

peut-être pour Sombreutl un moyen d'arracher à la mortel 
au massacre les braves gens qui l'entouraient. Des 
parlementaires furent envoyés vers les républicains. 

Dès que l'on put s'avancer entre les deux armées, les 
deux chefs se rencontrèrent sur une petite butte, auprès 
d'une fontaine qui existe encore aujourd'hui. 

Qu'il y ait eu un entretien entre Uoche et Sombreuil, 
cela non plus ne se peut nier. Le fait est attesté par 
plusieurs officiers républicains, par le chef de bataillon 
Rouvier, par le capitaine Laville, aide de camp du géné- 
ral Humbert, par Rouget de Lisle, qui avait suivi l'armée 
de Hoche en qualité de volontaire et fut témoin des événe* 
ments du Fort-Neuf. Le témoignage de ce dernier est ici 
d'autant moins suspect, qu'il n'a écrit ses Mémoires sur 
Vexpédition de Quiberon, c'est lui-même qui le déclare, 
que « pour combattre Vopinion accréditée d'une capitu- 
lation faite avec les émigrés. » Il reconnaît qu'un entre- 
tien a eu lieu entre Hoche et Sombreuil ; il raconte, 
d'après ses souvenirs personnels, que les deux généraux 
se promenèrent seuls pendant quelque temps sur le bord 
d'un rocher qui dominait la mer, et qu'ils furent bientôt 
rejoints, par les deux représentants Rlad et Tallien. 
D'après lui, la conférence une fois terminée, Sombreuil, 
en retournant vers les siens, avait l'air tranquille et rési- 
gné; Hoche en revenant au fort Penthièvre « marchait 
seul en avant, absorbé dans une rêverie mélancolique qui 
contrastait avec l'ivresse accoutumée de la victoire. * 

Que s'était-il passé dans cet entretien ? Rien, absolu- 
ment rien, répondent d'une commune voix les écrivains 
favorables à la révolution. H D'y a pas eu de capitulation. 



250 CAUSERIES HISTORIQUES. 

Mais alors, s'il ne s'est rien passé, s'il n'y a pas eu de 
capitulation, le combat va continuer. Les émigrés et les 
chouans sont encore au nombre de trois mille cinq cents, 
dont cinq cents au moins retranchés dans le Fort-Neuf. 
Ils ont encore des munitions, et, à défaut de cartouches, il 
leur resterait le fer de leurs baïonnettes. Tous — et leurs 
ennemis eux-mêmes l'ont reconnu — tous sont animés 
du plus rare courage : on le verra bien encore dans 
quelques jours. Il n'en est pas un qui n'ait fait d'avance 
le sacrifice de sa vie. Et ces soldats, ces gentilshommes, 
sans raison, sans motifs, mettront bas les armes, ils se 
rendront sans conditions, quand une partie d'entre eux, 
grâce à une résistance désespérée, peut encore se rem- 
barquer ! Et c'est un héros, comme Sombreuil qui, sans 
avoir à leur offrir aucune compensation, enlève à ses 
soldats malheureux, à ses amis, la seule chose qui 
leur restât, la joie douloureuse et suprême de mourir en- 
sevelis dans leur défaite, et, en mourant, de sauver une 
partie de leurs compagnons ! C'est Sombreuil qui leur 
ordonne de ne plus combattre, de se réserver afin de se 
donner, dans quelques heures, en spectacle à leurs enne- 
mis, aux patriotes de villages qui seront là pour les voir 
passer devant des commissions militaires, pour les voir 
tomber, au coin d'un mur, sous les balles du peloton 
d'exécution ! Car enfin ces émigrés, qui se rendent pri- 
sonniers, — sans capitulation, dites-vous, — savent bien 
qu'ils n'ont aucune faveur à attendre. Pour eux, point de 
grâce. La loi est formelle et impitoyable. C'est la mort 
— la mort certaine, inévitable — dans les vingt-quatre 
heures. Vingt-quatre heures de répit, — vingt-quatre 



CAU8BRIB8 HISTORIQl'ES. 251 

heures d'humiliation et d'outrages, — c'est-là tout ce 
qu'ils peuvent espérer, et à une telle espérance ils sacri- 
fieront l'honneur de mourir en se défendant, de mourir 
pour cette cause qui leur fut toujours plus chère que la 
vie ! — A qui fera-t-on croire que ces hommes aient pu 
cesser le combat dans de telles conditions? S'il y a eu 
capitulation, tout s'explique. S'il n'y a pas eu capitula- 
tion, la conduite de Sombreuil et celle de ses compagnons 
reste la plus inexplicable du monde. Et ce n'est pas assez 
dire, elle n'est pas seulement inexplicable : elle est 
impossible. 

Ce n'est pas tout. Le combat a cessé. Cependant la 
frégate anglaise la Pomone et la corvette V Alouette sont 
près du rivage, et cette dernière, armée de vingt-quatre 
canons, continue de diriger contre les républicains le feu 
de ses batteries. A ce moment, Hoche demande. Hoche 
exige que les royalistes fassent cesser le feu de la cor- 
vette anglaise. C'est encore là un fait sur lequel s'ac- 
cordent tous les historiens ; il est reconnu exact par Rou- 
get de Lisie, qui était auprès du général. Qui ne voit 
tout de suite que ce fait est à lui seul une preuve cer- 
taine de l'existence de la capitulation ? Si Hoche n'a pris 
aucun engagement vis-à-vis de Sombreuil, il n'a le droit 
de rien exiger ; s'il n'a pas promis d'épargner la vie des 
vaincus, il ne peut leur demander de faire cesser le feu 
qui porte la mort dans les rangs de ses soldats. Le bon 
sens parle ici plus haut que toutes les subtilités : c'est 
l'évidence même. 

Et voilà qu'aussitùt un autre fait, non moins significa- 
tif, va faire ressortir, avec plus d'éclat encore, si c'est 



252 cAUSEiaES historiques . 

possible, la réalité de la capitulation. Les royalistes 
défèrent sur-le-champ, à la demande de Hoche. Les 
chaloupes d'embarquement se sont éloignées, chassées 
par les canons des républicains qui les mitraillaient. Com- 
ment prévenir la corvette? Un jeune officier de marine, 
Joseph de Gesril du Papeu, se jette à la nage; il s'ap- 
proche de V Alouette ; on l'y fait monter. Sa mission ac- 
complie, il veut retourner aussitôt à terre. On le supplie 
de rester à bord ; il répond qu'une capitulation a eu lieu, 
qu'il est donc prisonnier de guerre, et que l'honneur lui 
commande d'aller se remettre aux mains des républicains. 
On lui refuse un canot, alors il se jette de nouveau à la 
mer, et, au prix de nouveaux périls, revient se constituer 
prisonnier. 

Ou cet héroïque épisode est une pure légende^ ou la 
capitulation a existé. Ceux qui nient la capitulation 
l'ont bien compris ; aussi ont-ils essayé de contester le 
fait lui-même ; mais il est attesté par trop de témoins 
pour qu'on puisse le mettre en doute. Ces témoins sont 
de ceux dont la parole ne se peut récuser. En voici la 
liste : 1° Chaumereix ; 2° Berthier de Grandry ; 3** la 
Bothelière, colonel d'artillerie ; 4° Cornulier-Lucinière ; 
5° La TuUaye ; 6° Du Fort ; T le contre-amiral Vossey ; 
8" le baron de Gourdeau ; 9° le capitaine Rothier, de la 
légion nantaise. Le fait d'ailleurs est consigné dans une 
lettre écrite des prisons de Vannes par Gesril du Papeu à 
son père, le 21 juillet 1795. A quelques jours de là, le 
jeune héros était fusillé. 



CAUSKKIES HlSTOmuUKS. 2'hi 



III. 



Le soir du combat — et de la capitulation, — la dé- 
monstration de son existence n'est-elle pas déjà faite, 
encore bien, nous Talions voir, que d'autres preuves, et 
en grand nombre, se puissent ajouter à celles que nous 
venons de fournir? — le soir de la capitulation, le convoi 
des prisonniers fut dirigé sur Auray. Les soldats de 
l'escorte étaient peu nombreux, la nuit sombre et plu- 
vieuse, la route mauvaise. Rien n'était plus facile que de 
s'échapper dans un pays coupé de fossés, de landes et de 
chemins creux. Les prisonniers pouvaient même, à la 
rigueur, et sans grand danger, désarmer leurs gardiens. 
Le général Hombert, qui commandait le convoi, pré- 
voyant la facilité des évasions, demanda aux prisonniers 
leur parole d'honneur qu'ils ne chercheraient pas à 
s'échapper, et cette parole, ils la donnèrent. Si les uns 
et les autres n'avaient pas tenu pour certaine l'existence 
d'une capitulation, comment Humberl aurait il exigé cette 
promesse, et comment les émigrés se seraient-ils crus 
obligés de la tenir ? On peut à la rigueur l'imposer à des 
prisonniers de guerre ; on ne la demande pas à des hom- 
mes qu'on regarde et qui se regardent eux-mêmes comme 
condamnés à mort. Les émigrés, s'ils n'étaient plus, en 
effet, que des victimes que l'on traînait à l'abattoir, pou- 
vaient-ils prêter de leur plein gré un tel serment, se 
retirant ainsi la dernière planche de salut? Et s'ils ne la 
faisaient que malgré eux, si on la leur arrachait, en quoi 



254 CAUSERIES HISTORIQUES. 

cette promesse pouvait-elle les obliger ? — Et pourtant 
tous les témoignages s'accordent à dire que cette pro- 
messe, tous la tinrent. Ils se regardaient comme person- 
nellement engagés par la parole que Sombreuil avait don- 
née en leur nom. Pas un ne s'échappa, « Filez, c'est le 
plus sûr », leur disaient les officiers et les soldats de 
l'escorte (1). Ils restaient, ils croyaient que les républi- 
cains seraient fidèles à leur parole, comme ils se mon- 
traient fidèles à la leur. Louis de Langle et Louis de 
Talhouët, passant à côté de la demeure d'une de leurs 
parentes, ne purent s'empêcher de remarquer combien il 
leur serait facile de disparaître. Mais à peine eurent-ils 
communiqué l'idée de fuir à leur oncle Armand de Boco- 
zel, chevalier de Saint-Louis, qu'ils la repoussèrent tous 
trois comme une félonie (2). M. de Chaumereix s'était 
égaré dans les ténèbres : il appela à haute voix ; deux 
soldats s'approchèrent et le reconduisirent au détache- 
ment. Robert de Boisfossé était tombé sur le chemin de 
lassitude et de sommeil. Le lendemain matin, il reprit 
le chemin d'Auray. « A trois lieues d'ici, vous trouverez 
des chouans, » lui disaient des paysannes (3). Il n'écouta 
même pas leurs indications et alla se constituer prison- 
nier. Ce ne furent pas des faits isolés. Plusieurs roya- 
listes demeurés en arrière arrivèrent à Auray sans escorte. 
Ils attendirent dans les rues que les républicains vinssent 



(1) Récit sommaire de la déplorable affaire de Quibero7t, par le 
chevalier Berthier de Grandry. 

(2) Les débris de Quiberon, par Eugène de la Gournerie, p. 15. 

(3) Berthier de Grandry. op. cit. 



CAUStliUKS HISTÛRIOLI-:i>. Jô."^» 

les renfermer. D'autres, qui avaient été accueilli 

les maisons au milieu de la nuit, allèrent se livi\;i .1. a 

que le jour fut venu. 

A une telle conduite, encore une fois, il n'y a qu'une 
explication possible : il y avait eu une capitulation. 

Les prisonniers sont arrivés à Auray. Six jours se 
passent avant l'entrée en fonctions de la première com- 
mission militaire. Pourquoi ce délai, contraire à toutes 
les pratiques révolutionnaires, contraire aux lois votées 
par la Convention ? Tout émigré pris sur le territoire 
français, les armes à la main, devait être fusillé dans les 
vingt-quatre heures. Point de procès ; pas d'instruction 
ni de débats, pas de témoins ni de défense ; pas de 
recours ni de sursis : la mort immédiate. C'était la loi 
et, pour aucun motif, elle ne pouvait être enfreinte. On ne 
l'exécute pas cependant. Il fallait, dit-on, attendre les 
ordres de la Convention. Cela n'est pas sérieux. Non 
seulement il n'était pas besoin de solliciter ces ordres 
et de surseoir jusqu'à leur arrivée, mais on ne devait 
pas les demander : la loi était formelle. On hésitait, dit- 
on, encore, par humanité. Cela non plus n'est pas sérieux. 
La férocité froide et réfléchie avec laquelle le massacre 
a été ensuite accompli ne le démontre que trop. Et pour- 
tant il est bien vrai que l'on a hésité ; mais pourquoi ? 
Parce qu'il y avait une capitulation à violer, et que c'était 
là chose grave, même pour des consciences de conven- 
tionnels, même pour des hommes comme Blad et Tallien î 

Le 21 juillet, deux commissions militaires sont insti- 
tuées à Auray par le conventionnel Blad. L'une d'elles 
était présidée par le chef de bataillon Laprade qui, comme 



256 CAUSERIES HISTORIQUES. 

les autres membres d'ailleurs, avait combattu à Quiberon. 
« Elle refusa, dit Rouget de Lisle, de juger les prison- 
niers et déclara son incompétence, » — « Fondé sur 
quoi, je l'ignore », ajoute bien vite l'auteur des paroles 
de la Marseillaise^ et il ne se demande pas ce que con- 
tenaient certaines pièces concernant cette commission 
qui ont été soigneusement anéanties (1). Rouget de 
Lisle, qui n'était rien moins qu'un naïf, feint ici l'igno- 
rance. 11 savait bien, comme tout le monde alors dans 
l'armée, que les prisonniers traduits devant la commis- 
sion d'Auray avaient invoqué l'existence de la capitula- 
tion. Laprade et ses collègues y croyaient sans doute, 
car, même après les assurances contraires de Blad, ils se 
montrèrent peu disposés à condamner. Blad cassa la com- 
mission. Voici dans quels termes à la date du 28 juillet, 
il fit part au comité de Salut public de la décision qu'il 
avait prise : « ...Nonobstant l'assurance que nous lui 
avions donnée qu'il n'y a eu ni pu y avoir de capitulation 
entre des républicains et des traîtres pris les armes à la 
main, cette commission chancelait, . hésitait à remplir 
avec fermeté la tâche qu'elle a acceptée, et risquait de 
compromettre, par des délais hors de saison, la tranquil- 
lité de ce pays, dont le plus grand nombre des habitants 
n'est que trop disposé à une insurrection en faveur des 
ennemis qui sont détenus à Auray. En conséquence, nous 
avons cru devoir supprimer cette commission et en nom- 
mer une autre qui fût à la hauteur de ses fonctions (2) ». 



(1) Ludovic Sciout, le Directoire, T, I, p. 226. 

(2) Archives de la guerre (28 juillet 1795). 



CAUSERIES HISTORIQUES. 257 

A Vannes, le général Lemoine, commandant en chef du 
département du Morbihan, nomma, de son côté, deux 
commissions militaires. Le président de Tune de ces 
commissions, le chef de bataillon Douillard, imita la con- 
duite de Laprade. On a lu plus haut la noble lettre qu'il 
écrivit au général Lemoine. D'autres officiers refusèrent 
également de faire partie des commissions ; des soldats 
de la ligne refusèrent de fusiller les condamnés. « Voilà 
des preuves, dit très bien le récent historien du Directoire, 
M. Ludovic Sciout. Vit-on jamais rien de semblable! 
Pour que des refus aussi contraires à la stricte discipline 
et aux habitudes révolutionnaires fussent possibles dans 
une armée où d'habitude on versait avec bonheur le 
sang des émigrés, ou de ceux qui étaient désignés com- 
me tels, il fallait que l'honneur militaire se sentit bien 
gravement atteint (1). » 

Non sans peine, les commissions militaires avaient fini 
par se constituer ; le général Lemoine menaçait de faire 
fusiller les officiers qui n'accepteraient pas d'y prendre 
place. Les prisonniers affirmèrent devant leurs juges que 
la capitulation avait eu lieu. < Prêt à paraître devant 
Dieu, dit Sombreuil, je jure qu'il y a eu capitulation et 
qu'on a promis de traiter les émigrés en prisonniers de 
guerre (2). > D'autres, en grand nombre, prêtres et 
laïques ont protesté comme lui. Comment de pareils hom- 
mes auraient-ils menti ? Et à quoi bon ce mensonge 
dans leur situation ? Ils savaient que leurs juges seraient 

(1) Le Directoire, loe. oit. 

(2) ArchivM d« 1» Guerre (SSjuUlet 1795.) 

17 



258 CAUSERIES HISTORIQUES. 

impitoyables, comme la loi qui les frappait. Encore une 
fois, pourquoi auraient-ils menti? A Lyon et dans l'Ouest, 
on avait conduit à l'échafaud ou à la fusillade des trou- 
peaux de prisonniers de tout âge et de toute condition, 
après les avoir fait défiler devant des commissions : seuls, 
les prisonniers de Quiberon ont fait entendre une protes- 
tation. Ils n'ignoraient pas que leur dernière heure était 
venue, qu'ils allaient, dans quelques instants, paraître de- 
vant le souverain juge, et c'est à ce moment qu'ils au- 
raient chargé leur conscience d'un mensonge, d'ailleurs 
inutile ! Leur mort admirable, leur martyre héroïque 
témoigne hautement que leur dernière parole a été une 
parole de vérité. 



IV. 



A ce faisceau de preuves, ceux qui nient la capitula- 
tion n'ont guère trouvé à opposer qu'une chose, la déné- 
gation de Hoche. Le général républicain a écrit en effet: 
« J'étais à la tête des 700 grenadiers qui prirent M. de 
Sombreuil et sa division. Aucun soldat n'a crié que les 
émigrés seraient traités en prisonniers de guerre, ce que 
j'aurais démenti sur-le-champ. » 

Il convient tout d'abord de remarquer la date de cette 
déclaration. C'est le 22 juillet que Sombreuil, de la prison 
d'Auray, écrit à Hoche pour lui rappeler que ses compa- 
gnons sont couverts par une capitulation. C'est seu- 
lement le 3 août que Hoche répond. Pourquoi ce long 
silence de plus de dix jours? Sombreuil, à ce moment, et 



CAUSERIES HISTORIQUES. 259 

depuis cinq jours déjà, était tombé sous les balles du pelo- 
ton d'exécution; il avait été fusillé le 28 juillet. Hoche 
avait attendu pour parler que les lèvres du chef royaliste 
fussent scellées par la mort. 

La force du témoignage de Hoche est donc singulière- 
ment afTaiblie par la date même à laquelle il s'est produit. 
J'ajoute que le caractère du général républicain et les cir- 
constances dans lesquelles il a écrit sa lettre du 3 août 
autorisent à la considérer comme étant ici de nulle 
valeur. 

Qu'il ait à la bravoure uni l'intelligence, et que, géné- 
ral en chef de l'armée de la Moselle à vingt-cinq ans, de 
l'armée de Brest et de Cherbourg à vingt-sept ans, de 
l'armée de Sambre-et-Meuse à vingt-neuf ans, il ait fait 
preuve de hautes qualités militaires, cela ne se peut con- 
tester ; mais ce qui, non plus, n'est pas contestable, c'est 
qu'il fut un ambitieux sans scrupules. 

Il voulait arriver, arriver vite et au premier rang, et 
pour cela tous les moyens lui seront bons, même les plus 
honteux. Rien pour un soldat n'est plus misérable que de 
se faire le dénonciateur de ses camarades. Ce rùle, Hoche 
n'a cessé de le remplir. En il93, aide de camp capitaine 
du général Leveneur, il dénonce deux adjudants généraux, 
un colonel et trois généraux de brigade. Plus tard, deve- 
nu lui-même général, il dénonce ses collègues Férino, 
Souham, Colaud, etc. (1) Sous le Directoire, jaloux de 
IClébcr, qu'il tient pour un rival dangereux, il le dénonce 



(1) Lasar* Boekt, par Albert Doroj. Rnut dt$ Ihum M<mdtt, 
tSjiiml884. 



260 CAUSERIES HISTORIQUES. 

en ces termes aux membres du Directoire exécutif : « Mon 
devoir me prescrit de vous parler d'un des ennemis les 
plus redoutables du Directoire. Kléber est parvenu à en- 
traîner dans le parti de Pichegru beaucoup d'hommes. 
J'ai malheureusement la preuve qu'il a séduit, par ses pro- 
pos et par ses offres, plusieurs officiers. Je pense bien 
que le Directoire ne souffrira pas plus longtemps cet 
homme à ses côtés. » M. Albert Duruy, qui cite cette lettre, 
la fait suivre de cette réflexion : « On ne tombe jamais 
que du côté où l'on penche, et quand un homme finit par 
la délation, il est presque certain qu'il avait commencé 
par l'envie. » Hoche a fini par la délation, mais c'est 
aussi par là qu'il avait commencé. 

En Vendée, dans sa lutte contre les royalistes, il ne lui 
répugne pas de recourir à des procédés dont l'emploi 
prouve bien que, pour lui, « la fin justifie les moyens », 
quels qu'ils soient. Comme la délation, le mensonge est 
une arme qui lui est familière. Voici à cet égard une lettre 
de lui, bien significative: 

« Puisaye n'est pas parti et ne veut pas partir ; mais 
ses projets me sont connus, ainsi que ceux de tous les 
chefs chouanesques : j'ai établi autour d'eux des espions 
dont ils ne peuvent se méfier ; ce sont des femmes, des 
enfants et principalement des mendiants. Je suis leurs 
traces à la piste, et d'un instant à l'autre je suis en me- 
sure de frapper. — Les généraux de l'armée et les chefs 
cantonnés dans les endroits les plus suspects, ont, de 
leur côté, établi des troupes de contre-chouans ^ qui par- 
courent les bourgs et les villages en foulant des cocardes 
blanches à leurs pieds et en criant Vive la République ! 



CAUSERIES HISTORIQUES. 26f 

La leçon est faite ; ils ont ordre de paralyser toute reprise 
d'armes et surtout, par cette comédie patriotique, d'ame- 
ner des défections. — II y en a même qui vont plus loin. 
Aux endurcis qui ne veulent pour roi que le ci-devant 
comte de Provence, on propose le fils du duc d'Orléans, 
Egalité, comme moyen de transaction entre la république 
et le trône; ce dernier moyen me répugne, quoique je le 
juge bon à semer la zizanie parmi ces hommes féroces qui 
ont par leurs brigandages fait tant de mal à la patrie. > 

Un dernier trait achèvera de le peindre. 

En 1193, alors que Marat demande que l'on fasse tom- 
ber 210.000 tètes et justifie de plus en plus ce titre de 
Dmonciateur par excellence que depuis longtemps lui a 
donné Camille Desmoulins, Hoche, qui entretient avec 
l'Ami du peuple des relations suivies (1) , lui écrit une 
longue lettre où il l'appelle Incorruptible défenseur des 
'l'oits sacrés du peuple ! Il dénonce tous ses supérieurs, 
tous ses chefs, et, après avoir embrassé fraternellement 
MAfiAT,'i\ signe : HOCHE rue du Cherche-Midi, n°2î)i (2). 

Voilà l'homme qui s'est trouvé, au mois de juillet 1195, 
dans cette alternative, ou de nier la capitulation, ou de s'ex- 
poser en la reconnaissant à entrer en lutte avec Blad et 
Tallien, les représentants de la Convention. S'il reconnaît 
qu'il y a eu capitulation, il court le risque de se voir bri- 
sé, de perdre le fruit de ses efforts, de ses victoires — et 

ussi de ses délations. S'il nie l'existence de la capitula- 
tion il peut prétendre à tout. Sans doute, en niant, il 



(1) Vie de Lazare Hoehe, par AUundr* RooMdin, T. I, p. M. 

(2) Voir ci-dastua 1« chapitre sur le 18 PnteUdor. 



262 CAUSERIES HISTORIQUES. 

manquera à la conscience et à l'honneur ; mais cela est-il 
pour arrêter l'homme qui a mis sa main dans la main de 
Marat, et qui, en lui dénonçant ses camarades et ses chefs, 
les a désignés pour l'échafaud ? 

L'historien du Directoire, M. Ludovic Sciout, me paraît 
avoir apprécié, avec autant de justesse que de modération, 
la conduite de Hoche en cette circonstance : 

« Hoche s'est tu, dit-il : ceux qui ont ordonné le mas- 
sacre des prisonniers et l'ont imposé à l'armée indignée 
ont enjoint au général et à ses officiers de garder le silence. 
Et Hoche qui était en réalité l'inférieur des proconsuls, 
qui peu de temps auparavant avait été destiné à l'échafaud 
par des conventionnels, leur a obéi. S'il protestait, ce pou- 
vait être une lutte à mort entre lui et Tallien. Il s'est dit 
qu'après tout les proconsuls et la Convention étaient seuls 
responsables de cette violation atroce de la foi jurée : il 
s'est lavé les mains du sang des prisonniers ! H faut vrai- 
ment bien peu connaître les hommes politiques et les 
généraux de la Révolution pour soutenir que si la capi- 
tulation avait existé, Hoche aurait fait une protestation 
chevaleresque extrêmement périlleuse pour lui-même, et 
très probablement inutile aux prisonniers. Le 9 Thermi- 
dor l'avait sauvé de l'échafaud ; mais comme tant d'autres 
cet homme si brave sur le champ de bataille était resté 
terrorisé à l'égard du gouvernement révolutionnaire. Une 
protestation de sa part pouvait amener un scandale épou- 
vantable et le perdait certainement : Tallien était capable 
de l'accuser devant la Convention de quelque noire tra- 
hison, et le général connaissait déjà par une triste expé- 
rience la crédulité en pareille matière et prévoyait que son 



CAUSERIES HISTORIQUES. 263 

désir de sauver les prisonniers serait odieusement exploi- 
té contre lui. Il se croyait appelé à de hautes destinées et 
son ambition ne se laissait pas arrêter par des scrupules: 
il l'a bien montré lors du coup d'Etat de fructidor. D'ail- 
leurs un général victorieux devenait bien vite suspect à 
la Convention et il fallait peu de chose pour en faire un 
traître à ses yeux. Déjà Hoche avait été sur le point d'être 
récompensé comme Custine, Bouchard, Beysser, Wester- 
mann. Il se dit qu'il y allait de sa situation militaire, peut- 
être de sa vie, et que les prisonniers ne seraient pas 
épargnés. 11 se résigna donc à courber la tête et à paraître 
accepter les affirmations des proconsuls. Mais, pour s'être 
abstenu de les démentir, il se trouva lié à eux, et inté- 
ressé comme eux à faire croire qu'il n'y avait pas eu de 
capitulation. Peut-être crut-il qu'il lui suffisait, pour être 
en règle avec l'honneur, de ne pas diriger lui-même le 
ma.ssacre, et de le laisser faire par un autre (1) ! » 

Lorsqu'il écrivait ces lignes, M. Ludovic Sciout ne con- 
naissait pas la lettre de Hoche à Marat, que je crois être le 
premier à tirer de l'oubli où elle dormait depuis un siè- 
cle (2). Celte lettre achève de mettre le sceau à une 
démonstration que je crois complète maintenant et défi- 
nitive. Entre la parole de Sombreuil, le héros sans peur 
et sans reproche, et la parole de Hoche, l'ami de Marat, 
l'histoire pourrait-elle hésiter? 



(1) Le Directoire, T. I, p. 228. 

(S) Voir au T. II de moo Journal tTyn BourgtoU d* Pari» pendant 
la Terreur, 1« olu pitre îl tor Lasare Hoehe. 



XIII. 



LE CAPITAINE LA TOUR D'AUVERGNE (1). 



I. 



Le nom de La Tour d'Auvergne est devenu légendaire. 
Il est de ceux qui éveillent aussitôt dans tous les esprits 
les idées d'honneur, de courage et de désintéresse- 
ment. Mais tout ce qu'on sait, dans le public, de sa vie 
et de sa carrière militaire, se réduit à peu près à ceci : 
La Tour d'Auvergne ne dépassa jamais le grade de capi- 
taine. Il reçut de Bonaparte, alors premier consul, le 
litre de t premier grenadier des armées de la Répu- 
blique. » Après sa mort, son nom fut maintenu dans les 
contrôles et dans les revues; il fut pendant longtemps 
nommé dans tous les appels, et le caporal de l'escouade 
dont il avait fait partie répondait par ces mots : Mort au 
champ d'honneur. C'est tout, sauf peut-être que les bre- 
tons bretonnants n'ignorent pas que, dans les loisirs de 
la vie de garnison, il étudia la philologie avec son ami 



(I) La Capitaine La Tour d.Xuvet'gne, premier grenadier de la 
R^ublique, par Emile Sinumd, capitaine au 28* r4^ment d'iofiinteria. 
— Uo volunsa io-12, Parria at Compagoia, Mitaura, 35, Qoai daa Oranda- 
Augutlins. 1805. 



266 CAUSERIES HISTORIQUES. 

Le Brigant et publia en 1792, à Bayonne, un livre inti- 
tulé : Nouvelles recherches sur la langue, l'origine et les 
antiquités des Bretons, avec un glossaire breton Poly- 
glotte. 

Il a paru avec raison à un de nos écrivains militaires 
les plus distingués, M. le capitaine Emile Simond, que 
la vie de la Tour d'Auvergne méritait d'être racontée en 
détail, avec précision. Dans un remarquable et très inté- 
ressant volume, il l'a reconstituée avec un soin pieux, en 
la débarrassant des péripéties dramatiques et des anec- 
dotes amusantes qui sont du domaine de la fantaisie. 
« La vie du célèbre capitaine de grenadiers, dit très bien 
son biographe, renferme beaucoup d'enseignements pré- 
cieux et doit être méditée par les nouvelles générations 
qu'un esprit de critique excessif porte à douter du désin- 
téressement, du patriotisme et d'autres vertus qui 
n'étaient pas discutées jadis. Nos aïeux croyaient aux 
passions généreuses, ils s'en inspiraient, et c'est ce qui 
leur a permis d'accomplir de grandes choses, d'assurer le 
triomphe du progrès dont nous avons le bénéfice, sans 
avoir eu la peine de le défendre. Nous devons à ces 
devanciers notre bien-être matériel et moral. Eux ont 
souffert, ont combattu, ont sacrifié leur vie, afin de nous 
léguer cet héritage . Pour n'être pas les indignes des- 
cendants de tels hommes, il faut s'arracher à la contem- 
plation et à l'étude stérile du moi, qui est haïssable, 
avoir plus noble souci que la satisfaction exclusive de 
l'intérêt personnel, chercher le bonheur dans le dévoue- 
ment à la félicité de nos proches, qui composent notre 
famille et notre patrie, en un mot dans le Devoir. » 



CAUSERIES HISTORIQUES. 267 

Théophile-Blalo Corret, qui s'appela plus tard de La 
Tour d'AuvergneCorret et que la postérité n'a plus 
désigné que sous le nom de La Tour d'Auvergne, quoi- 
qu'il n'appartienne pas légitimement à cette ancienne et 
célèbre famille, naquit le 23 décembre 1143 à Carhaix, 
ville de la Cornouaille, en Basse- Bretagne. 

C'est à tort que ses biographes, avant M. Emile Simond, 
l'ont tous prétendu noble. Son acte de naissance dé- 
nomme son père « Olivier Louis Corret », et le qualifie 
« noble maître », désignation usitée à cette époque pour 
les notables bourgeois. Les simples gentilshommes et 
les anoblis prenaient légalement le titre d'écuyer, à 
moins qu'ils ne fussent chevaliers. Voici du reste quelle 
était l'origine de la famille Corret. Henri de La Tour 
d'Auvergne, vicomte de Turenne, qui devint duc de 
Bouillon, prince souverain de Sedan et de Raucourt, et 
qui fut le frère du grand Turenne, eut un fils naturel 
d'Adèle Corret. Cet enfant, nommé Henri, qui épousa 
Marie Dupuis de la Galauperie, se rendit en Bretagne à la 
suite de la princesse Catherine-Henriette de la Tour 
d'Auvergne, lors du mariage de cette princesse avec 
Amaury de Goyon, marquis de la Moussaye. Malhurin 
Corret, fils d'Henri, épousa Marie du Quellenec, des 
barons du Pont, dont il eut un garçon et deux filles. Le 
HIs Olivier Louis Corret, devint avocat et sénéchal de 
Trebivan, et fut le père de Théophile-Malo, plus tard La 
Tour d'Auvergne. 

Après avoir acquis dans sa famille les premiers élé- 
ments d'instruction, le jeune Théophile entra au collège 
de Quimper, alors dirigé par les Jésuites et réputé dans 



268 CAUSERIES HISTORIQUES. 

la Bretagne pour posséder les plus habiles et les plus sa- 
vants professeurs. Ses parents, quand il eut terminé ses 
humanités, témoignèrent le désir de le voir se livrer à 
l'étude du droit, mais il montra pour la carrière des 
armes un penchant si prononcé qu'on ne crut pas 
devoir le contrarier. Il fut placé au collège royal de La 
Flèche, qui était une école préparatoire à l'école mili- 
taire spéciale de Paris. Seulement il y était entré un peu 
tard, si bien qu'à sa sortie il était trop âgé pour être 
reçu à l'École militaire (du Champs de Mars). Il sollicita 
son admission dans la Maison du Roi, pour obtenir sans 
passage par une autre école le rang d'officier. Mais les 
mousquetaires dont il demandait à faire partie, étaient 
tous gentilshommes. Il lui fallut prouver une noblesse 
qu'il n'avait pas, et il eut recours à un parent de sa 
mère, le seigneur du Mesgouez, qui lui délivra le certifi- 
cat suivant, pour lequel on obtint trois autres signatures. 

« Nous, gentilshommes de la province de Bretagne, 
évêché de Tréguier, certifions que écuyer Théophile- 
Malo de Gorret, fils de Olivier Louis et de dame Jeanne 
Lucrèce Salaun, est gentilhomme delà dite province. En 
foi de quoy nous lui avons signé le présent certificat, 
pour lui servir, ainsi qu'il appartiendra. » 

Ce certificat de complaisance lui accordait la particule 
et le titre d'écuyer auxquels il n'avait aucun droit. Cette 
attestation, nécessaire pour entrer dans toutes les écoles 
militaires et surtout dans la Maison du Roi, ne se refu- 
sait jamais aux jeunes gens de famille honorable qui se 
destinaient à l'armée. Elle était sans conséquence. Les 
intendants des provinces, chargés de la vérification, ne se 



\ 



CAUSERIES HIS 1 ! 269 

montraient pas sévères et fermaient les yeux sur les 
fraudes d'état civil. C'est ainsi que le futur auteur de la 
Marseillaise entra à l'école de Mézières avec un certificat 
de noblesse et sous le nom de Rouget de Lisie, quoiqu'il 
ne fût, comme Corret, que le fils d'un avocat, et s'appelât 
tout simplement Rouget (Baptiste-Claude- Joseph). 

Corret fut donc admis, le 3 avril 1767, à la 2* compa- 
gnie de mousquetaires, dite des mousquetaires noirs {{). 
Il n'y resta que cinq mois. Le 1" septembre 1767, il fut 
nommé sous-lieutenant au régiment d'Angoumois, qui 
tenait alors garnison à Saint-Hippolyte (Gard). Sous- 
lieutenant de grenadiers le 16 avril 1771, lieutenant en 
second le 21 mai de la même année, il devint lieutenant 
en premier le 8 avril 1779. 

La guerre ne venant pas, le lieutenant Corret — il si- 
gnait à cette époque Théophile-Malo de Corret — se 
rejeta sur l'étude, s'occupant d'histoire, d'archéologie, de 
numismatique. Il apprit l'allemand, l'anglais, l'italien, 
l'espagnol, et parvint à parler et à écrire couramment ces 
deux dernières langues. Lié avec un de ses compatriotes, 
l'avocat le Brigant, qui s'occupait des antiquités et des 
idiomes celtiques, il entretint avec lui une correspondance 
suivie, adopta ses idées et se passionna pour les mêmes 
investigations scientifiques. 

Dans cette vie, tout entière consacrée à l'étude et au 
devoir militaire, il y eut pourtant un roman, — un ro- 
man d'amour, de l'espèce à coup sûr la plus rare. 



(1) La 1** était celle dee Mousquetaire» grù. Ces dëDomioatioiu des 
compagnies venaient de la coolenr de leurs ebevatuc. 



270 CAUSERIES HISTORIQUES. 

Au XVIIP siècle, la mode était aux romans par lettres. 
Or, dans la famille du capitaine La Tour d'Auvergne, on 
a conservé une liasse de lettres, toutes de sa main, et 
sur lesquelles un honorable écrivain breton, M. Maufras 
du Châtellier, nous fournit ces curieux détails : 

« C'étaient, dit-il, des lettres d'une forme particulière, 
écrites en latin, sans suscription, et d'un mystère fort 
enveloppé, qui ne permettait pas de découvrir au pre- 
mier coup d'œil à qui elles pouvaient être adressées, si 
même elles l'avaient jamais été à quelqu'un. Toutefois, 
elles s'adressaient bien certainement à une femme et, 
quoique écrites en latin, ce qui m'en rendait l'interpréta- 
tion plus difficile, je compris de suite la portée de quel- 
ques paroles que j'avais recueillies à Carhaix de la bouche 
de son vieux parent Veller, au sujet d'une jeune fille 
dont il nous avait parlé... Quelques explications éclair- 
cirent bientôt le fait, et je vins à savoir que cette mys- 
térieuse correspondance était l'intime confidence d'un 
chaste cœur déjeune homme, qui, aux premiers ans de la 
vie, effrayé du trouble que les pensées d'amour avaient 
jeté tout à coup dans son esprit, s'était replié sur lui- 
même et avait refoulé jusque dans les détours les plus 
éloignés de son âme tous les sentiments qui avaient me- 
nacé un instant de faire irruption... Je ne saurais au- 
jourd'hui rien dire de plus de cette correspondance, que 
je ne fis qu'entrevoir; mais j'ai su depuis qu'elle conte- 
nait, dans une langue morte et purement scientifique, 
tout ce que le noble citoyen avait éprouvé pour une jeune 
fille à laquelle il ne voulut jamais rien dire de ses tour- 
ments; mais à laquelle, pour lui-même, il adressa mysti- 



CAUSERIES HISTORIQUES. 271 

quemcnt, en une langue connue de lui tout seul, tous les 
sentiments qu'il avait éprouvés dans cette circons- 
tance... » 

Dans les armées de la Révolution il y aura un autre 
capitaine, — capitaine d'artillerie, celui-là, — qui se ser- 
vira aussi d'une langue morte, non plus du latin, mais 
du grec, pour écrire sur ses calepins ses confidences in- 
times, ses notes secrètes; mais ces notes n'auront rien de 
mystique. Cet autre soldat, s'il n'entendait pas l'amour 
!e la même façon que la Tour d'Auvergne, n'avait pas 
non plus les mêmes idées que lui sur le métier militaire 
et sur le devoir. Il donnera sa démission à la veille d'en- 
trer en campagne, et il écrira alors à un de ses corres- 
{)ondants : < Oui, Monsieur, j'ai enfin quitté mon vilain 
métier, un peu tard, c'est mon regret. » — L'homme qui 
écrivait cela, et qui est bien l'antipathique de La Tour 
d'Auvergne, c'est Paul-Louis Courrier. 



II. 



En nn, le régiment d'Angoumois fut envoyé à 
lluningue. C'est à ce moment que le lieutenant Corret 
sollicita du duc de Bouillon, Godefroy, l'autorisation de 
prendre le nom glorieux de La Tour d'Auvei^e, qui 
était celui du grand Turenne. Il invoquait, pour obtenir 
cette faveur, la naissance de son bisaïeul Henri Corret, 
tils naturel d'Adèle Corret et de Henri de la Tour d'Au- 



272 CAUSERIES HISTORIQUES. 

vergne, vicomte de Turenne, duc de Bouillon, frère aîné 
du maréchal de Turenne. Sa requête, habilement présen- 
tée, reçut un bon accueil du duc, qui répondit : 

« A Caen, le 23 octobre im. 

« Je serai très content, Monsieur, d'être à portée de 
vous être utile; j'en saisirai toutes les occasions avec 
bien du plaisir. Je n'avais pas besoin du certificat que 
vous m'avez adressé et que je vous renvoie ci-joint, 
pour m'assurer de tous les détails dans lesquels vous 
êtes entré avec moi et avec M. Marchand, mon intendant, 
qui m'a rendu un compte exact des pièces que vous lui 
avez communiquées pour en faire l'examen. En consé- 
quence, vous pouvez, Monsieur, d'après cette lettre, 
prendre mon nom et les armes de ma maison, qui sont 
la Tour d'Auvergne et le gonfanon, en ajoutant dans 
l'écusson la barre, comme enfant naturel de ma maison. Je 
prendrai toujours l'intérêt le plus vif et le plus sincère à 
ce qui pourra vous concerner, soyez-en bien persuadé, et 
que personne ne vous honore, Monsieur, avec une plus 
particulière distinction que moi. 

« GODEFROY, 

Duc régnant de Bouillon. » 

Une autre lettre, confirmant celle qui précède l'autorisa 
à se faire inscrire dans l'état militaire sous le nom de La 
Tour d'Auvergne Gorret, et à prendre les armes de la 
maison de BouilloD avec la barre d'illégitimité. Enfin il 



CAUSERIES HISTORIQUES. 273 

rcçui un diplôme définitif, daté du âO mai 1180. Dès lors 
il signa la Tour d'Auvergne-Corret et, par abréviation, 
fui généralement appelé La Tour d'Auvergne, nom sous 
lequel il est devenu célèbre. 11 fut seul reconnu par le 
duc, quoiqu'il eût un frère et une sœur, mais il n'avait 
réclamé que pour lui. 

Cette démarche, cette ambition de changer le nom de 
son père, nom honorable, contre un autre plus illustre, 
ne laisse pas de déranger un peu la légende de la Tour 
d'Auvergne. La vérité est que « le premier grenadier de 
la République » était bel et bien un « aristocrate. » 

Sa sœur, mariée à M. Limon du Timeur, avocat à 
Guingamp, avait une tille, qui fut demandée en mariage, 
— on était alors en 1180 — par un jeune homme des 
plus honorables. Il plaisait à la jeune fîUe et agréait à ses 
parents. Ceux-ci allaient accepter, lorsqu'intervint La 
Tour d'Auvergne. La demande, suivant lui, devait être 
rejetée, du moment que le prétendant ne justifiait pas 
d'un titre nobiliaire. « Quant à moi, écrivait-il à son 
beau- frère, M. du Timeur, élevé par état à avoir pour la 
distribution des rangs une vénération particulière et à 
respecter les préjugés et l'opinion qui aujourd'hui régis- 
sent la plupart des hommes, j'avoue que, si j'avais été le 
tuteur de ma nièce, je sens bien que j'aurais fait germer 
de bonne heure dans son cœur les principes dont je suis 
imbu, ceux de ne jamais sacrifier les convenances de la 
nature et de l'opinion, surtout dans la position où il a 
plu à la Providence de la placer, tant pour sa fortune 
actuelle que pour ses alentours, ses espérances à venir et 

18 



274 CAUSERIES HISTORIQUES. 

beaucoup d'autres avantages réels... Vous conviendrez 
qu'un beau nom que vous joindrez à celui de votre fille, 
mettant un jour vos enfants à la portée de tout, en leur 
ouvrant une route facile aux honneurs, leur ouvrira 
aussi bientôt celle de la fortune et satisfera tous les désirs 
qui pourraient vous occuper à vos derniers moments. » 
La Tour d'Auvergne l'emporta; grâce à lui, le mal- 
heureux prétendant fut évincé comme trop bourgeois. 
Lorsque sa nièce, six ans plus tard, épousa enfin un gen- 
tilhomme, M. de Kersausies, il obtint du duc de Bouillon 
que celui-ci signât au contrat de mariage. Il était à ce 
moment si entêté de noblesse qu'il en voulait à son beau- 
frère d'avoir pris, dans le contrat, la qualification d'avo- 
cat. « Mon beau-frère, écrivait-il, est libre de prendre la 
qualité d'avocat; c'était celle de mon père, je m'en fais 
honneur : mais je crois qu'il ferait bien (sauf meilleur 
avis) de n'en prendre d'autre que celle de noble siew... » 
Le lieutenant d'Angoumois ne manquait pas d'affirmer 
en toute occasion le prix qu'il attachait à son aristocratie 
récente et l'orgueil qu'il en tirait. Après avoir reçu le 
diplôme qui lui accordait le nom de La Tour d'Auvergne, 
il s'était empressé de le faire vérifier et enregistrer par le 
Conseil du roi; puis il avait réclamé les privilèges atta- 
chés à son nouveau titre. Cette demande n'ayant pas été 
accueillie tout d'abord, il écrivit fièrement à l'intendant 
de la Bretagne où se trouvaient ses propriétés : « Tous 
ceux qui, comme vous. Monsieur, ont la distinction des 
rangs en recommandation et celle du nom, parce que 
vous jouissez de ces avantages ne mettront jamais en 
doute si le nom de Turenne est tafllable en France. » 



\ 



CAUSERIES HISTORIQUES. 275 

S'il était fier de son nom, il brûlait du reste d'y ajou- 
ter un nouveau lustre, et ne pouvait se consoler d'être 
indéfiniment condamné à la vie de garnison. En 1181, 
comme il venait d'obtenir un congé de semestre et se 
disposait à se rendre en Bretagne chez sa sœur, il apprit 
qu'une expédition franco-espagnole s'organisait pour 
arracher l'ile de Minorque aux Anglais, sous le com- 
mandement du lieutenant général de Grillon, passé au 
service de l'Espagne depuis 1762. La Tour d'Auvergne 
sollicita l'autorisation de consacrer son congé à faire 
celte campagne. Le général baron de Wimpfen, à ce mo- 
ment détaché au ministère de la guerre pour la rédaction 
des ordonnances et du Code militaire en élaboration, lui 
répondit : « Le ministre ne peut autoriser votre démarche, 
parce que beaucoup d'officiers et de gens de cour ont 
brigué le même avantage et qu'il s'est obstiné à les re- 
fuser... D'après cela, vous ne pouvez poursuivre votre 
projet que comme un officier qui a un semestre et qui 
préfère l'ile de Minorque à tout autre séjour. Arrivé là, 
en quelque manière, comme un curieux du camp, M. le 
duc de Grillon peut faire usage de votre bonne volonté, de 
votre zèle, et vous procurer peut-être de grands avantages 
en Espagne. Il est difficile de prévoir quel sera le pro- 
duit de votre démarche; il est toutefois certain qu'elle ne 
sera pas improuvée... > 

Sur cette réponse, La Tour d'Auvergne, plein d'espoir, 
s'embarqua, le 11 octobre 1181, pour Minorque. Dès 
son arrivée, il s'installa au camp de l'armée franco- 
espagnole, qui faisait le siège de Port-Mahon, capitale de 
l'ile, et prit part à toutes les affaires, où il montra une 



276 CAUSERIES HISTORIQUES. 

intrépidité qui lui mérita l'admiration des troupes. Dans 
une sortie, où les Anglais furent repoussés et conduits 
baïonnette dans les reins jusqu'à leur première batterie, 
s'étant aperçu qu'un volontaire de l'armée était resté 
blessé et sans secours sur le glacis de la place, il retourna, 
au milieu du feu des ennemis, le chercher, le trouva 
blessé très dangereusement sur la crête du glacis, l'en- 
leva et le transporta sur ses épaules jusqu'aux postes 
avancés des Espagnols. 

Cependant le général de Wimpfen, son protecteur au 
ministère de la guerre, étant mort, ordre fut signifié à La 
Tour d'Auvergne de revenir sur-le-champ, sous peine de 
perdre son grade. Le 14 janvier 1782, il s'embarqua 
pour la France et alla rejoindre, à Strasbourg, son 
régiment, où venait d'entrer, en qualité de cadet, 
un jeune homme destiné lui aussi à la gloire, André- 
Marie de Chénier. La Tour d'Auvergne et Ghénier 
se lièrent-ils ensemble, ainsi que le croit M. Simond? La 
chose est peu probable, en raison de la différence de 
grades, le cadet n'étant au demeurant qu'un gentilhomme 
qui servait comme soldat, puis comme bas officier, pour 
apprendre le métier; — en raison surtout de la diffé- 
rence d'âges, André de Chénier n'ayant encore que dix- 
neuf ans, tandis que La Tour d'Auvergne en avait trenie- 
huit bien comptés. André, d'ailleurs, ne fit que passer au 
régiment. « Il lui fut impossible de s'accoutumer à la vie 
militaire; l'oisiveté de la garnison lui était tellement anti- 
pathique qu'il eut hâte de revenir chez son père et qu'il 
reprit avec délices ses études qu'il n'avait quittées qu'à 






CAUàhicit» ilisluiUyUr.^. 277 

regret (1). » Il ne resta que six mois à Strasbourg, où 
il connut, à défaut de La Tour d'Auvergne, le marquis de 
Brazais, qui s'occupait comme lui de poésie : 

Toi, Brazais, comme moi sur ces bords appelé. 
Sans qui de l'univers je vivrais exiié... 

I^ Tour d'Auvergne passa capitaine à l'ancienneté, le 
29 octobre 1784, après dix-sept ans de services. Le 
6 octobre 1191, il obtint la croix de Saint-Louis. 

Vers la fin du mois de janvier 1792, le régiment de 

l'Angoumois était en garnison à Bayonne. Le capitaine 

de La Tour d'Auvergne vit arriver cbez lui son colonel, 

M. de Caldaguès, suivi d'un groupe d'officiers . Ils lui 

rapprirent qu'ils étaient résolus à imiter leurs camarades 

émigrés, et lui demandèrent de partir avec eux. Il appar- 

[tenait aussi à la noblesse. Il portait un nom illustre qui 

Wevait l'engager plus que tout autre à suivre leur exemple. 

iL'honneur l'engageait. — Il répondit qu'il ne se réglait 

ipas sur les autres; que rien ne pouvait légitimer à ses 

[yeux la violation du serment; qu'en vertu d'un décret de 

l'Assemblée constituante, le Roi avait ordonné à l'armée 

de prêter serment d'obéissance au pacte de 1791 ; que le 

régiment l'avait prêté solennellement. Tous les autres 

dussent-ils y manquer, dût- il être seul à le tenir, il y 

resterait fidèle! 

t A ce moment, dit M. Emile Simond, La Tour d'Au- 
vergne n'était jiiillement républicain... Dans cette émou- 



(1) Notice ntr la vU H Uê ottorag0ê € André d* Chét^er, par 
M.Oabrid de CUai«r. 



278 CAUSERIES HISTORIQUES. 

vante scène, l'accusa-t-on d'abandonner la cause royale 
par intérêt? Ou, ce qui est plus probable, ses camarades 
parurent-ils lui supposer l'arrière-pensée de profiter de 
leur départ pour gagner l'avancement rapide qu'il n'avait 
pu obtenir? Quoi qu'il en soit, La Tour d'Auvergne 
décida, après avoir refusé d'émigrer, qu'il n'accepterait 
jamais d'autre grade « que celui que ses camarades lui 
avaient connu au moment de leur séparation. » 



III. 



Au moi de mai 1792, le régiment d'Angoumois déta- 
cha son 1" bataillon avec ses deux compagnies de grena- 
diers à l'armée du Midi, commandée par le général de 
Montesquiou. Le règlement du 1" janvier 1791 avait sup- 
primé le nom des régiments, qui avait été remplacé par 
un numéro, et Angoumois était devenu le 80° d'infanterie 
de ligne. La Tour d'Auvergne avait été nommé capitaine 
de la compagnie de grenadiers du 2' bataillon, le 5 février. 
Comme plus ancien capitaine, il eut sous ses ordres les 
deux compagnies de grenadiers, auxquelles on adjoignit 
deux compagnies de chasseurs formées avec les hommes 
les plus lestes et les plus vigoureux des compagnies de 
fusiliers, ce qui lui donna 4 compagnies. Il se trouvait 
ainsi à la tète de soldats d'élite, en mesure de tenter les 
coups d'audace et de servir d'avant-garde aux colonnes. 
L'Armée du Midi — ou des Alpes — avait pour mis- 
sion d'opérer la conquête de la Savoie. Elle y réussit 
sans trop de peine et entra à Chambéry, le 24 septembre 



CAUSERIES HISTORIQUES. 279 

iVM. Dans la nuit du 21 au 23 septembre, les troupes 
sardes avaient été tournées et mises en déroute. La Tour 
d'Auvergne prit une part brillante à cette aiïaire, qui 
re<;ut le nom d'aiïaire des Marches. 

A la fin de 1192, il fut envoyé à l'armée des Pyrénées, 
placée sous le commandement du général Servan, ancien 
ministre de la guerre. Dès les premiers jours de janvier 
1793, Servan le proposa pour colonel du 20* régiment 
d'infanterie. A la suite de cette proposition, les représen- 
tants de la Convention délégués dans les départements 
des Hautes-Pyrénées et des Basses-Pyrénées nommèrent, 
à Bayonne c le citoyen La Tour d'Auvergne colonel du 
20* régiment d'infanterie, à titre provisoire ». Mais celui- 
ci refusa tout avancement; il déclara qu'il voulait rester 
simple capitaine de grenadiers. 

L'armée des Pyrénées occupait une ligne trop éten- 
due, ayant toute la frontière franco-espagnole à défendre. 
Au mois de mai 1193, elle fut divisée en deux armées 
celle des Pyrénées-Orientales et celle des Pyrénées-Occi- 
dentales. Le régiment de La Tour d'Auvergne fit partie de 
cette dernière, dont le commandement fut donné au géné- 
ral Servan. Un décret du 21 février précédent avait pres- 
crit que l'infanterie serait formée en demi-brigades, com- 
posées chacune d'un bataillon des ci-devant régiments de 
ligne et de deux bataillons de volontaires. Lors de la 
mise à exécution de ce décret, au mois de septembre 1793, 
le 2' bataillon du SU* régiment, anciennement Angoumois, 
auquel appartenait La Tour d'Auvergne, composa la 148* 
demi-brigade avec deux bataillons de volontaires de la 
Gironde . 



280 CAUSERIES HISTORIQUES. 

Pendant les deux campagnes de 93 et de 94, le capitaine 
La Tour d'Auvergne ne cessa de se faire remarquer par 
son intrépidité, son audace, comme aussi par la sagesse de 
ses conseils et la justesse de ses prévisions. Il se signala 
particulièrement à la prise de Saint-Sébastien, et dans les 
affaires de la Croix-aux-Bouquets, d'Asquinzieu et d'Eratzu. 

Epuisé de fatigues, réduit par la privation des dents 
supérieures à ne vivre presque que de laitage, la vue 
presque perdue, il demanda et obtint sa retraite à la fin de 
1194. Ayant pris la voie de mer pour rentrer en Breta- 
gne, il fut fait prisonnier par les Anglais. Au mois de jan- 
vier n96, rendu à la liberté il s'installa, au n" 66 de la 
rue Basse, à Passy, et reprit ses études favorites sur la lan- 
gue bretonne et les origines gauloises. Sa correspondance 
avec son maître et son ami Jacques Le Brigant redevint 
plus active que jamais. Marié deux fois. Le Brigant avait 
eu vingt-deux enfants. Vers la fin de sa vie, il en avait 
perdu le plus grand nombre — plusieurs étaient morts à 
la guerre — et il restait seul, sans fortune et sans soutien. 
En 1191, menacé de perdre son dernier fils, qui était sol- 
dat dans l'armée de Sambre-et-Meuse, il écrivit à La Tour 
d'Auvergne et le supplia de solliciter pour ce fils une 
dispense militaire. La Tour d'Auvergne résolut de partir 
à la place du fils de son ami et demanda à rentrer dans 
Parmée comme simple volontaire. Le ministre de la guerre 
accepta son offre avec empressement. Seulement, son 
sacrifice fut inutile ; on admit le remplaçant, mais on ne 
lâcha pas le remplacé. 

La Tour d'Auvergne serait sans doute retourné avec 
joie à la 148" demi-brigade où il avait laissé tant de sou- 



CAUSERIES HISTORIQUES. ^1 

venii*s, mais elle avait disparu. Depuis qu'il était en 
retraite, l'armée avait été réorganisée. Le premier amal- 
game des volontaires et des troupes de ligne avait produit 
un nombre trop considérable de demi- brigades, hors de 
proportion avec les effectifs sous les armes. La nécessité 
d'en diminuer le nombre entraîna donc une refonte qui 
fut terminée en 1191. Les nouvelles demi-brigades, dites 
de deuxième formation pour les distinguer des premières 
demi-brigades de la République, ont vécu jusqu'au licen- 
ciement opéré en 1815. Ces corps ont seulement repris 
en 1803 l'ancienne dénomination de régiment, qui n'a 
plus été abandonnée qu'un moment, de 1816 à 1820. 

La 148* demi-brigade de ligne de première formation, 
où s'était popularisé La Tour d'Auvergne, était entrée 
dans la constitution de la 34" de deuxième formation, le 
19 février 1797. Son ancien corps ayant disparu, il choi- 
sit l'armée de Rhin-et-Moselle, commandée par le géné- 
ral Moreau, qu'il connaissait; mais à peine était-il en 
route pour s'y rendre, qu'intervinrent les préliminaires de 
Lèoben, puis bientôt, le 17 octobre 1797, le traité de 
Campo-Formio. La Tour d'Auvergne revint en France et 
se réinstalla à Passy. 

La guerre ne devait pas tarder à recommencer. Malgré 
ses 55 ans, il reprit de nouveau du service, au mois 
d'avril 1799, se rendit à l'armée du Danube et fut incor- 
poré, sur sa demande, aux grenadiers de la 46" demi- 
brigade de seconde formation, dont le chef, Porti, était 
son aroi. On s'imagine généralement, à cause du titre de 
premier grenadier de la République qui lui fut décerné 
plus tard par Bonaparte, qu'il servit comme simple grena- 



î^82 CAUSERIES HISTORIQUES. 

dier. C'est une erreur. Il resta toujours capitaine et rem- 
plit les fonctions de ce grade, mais à la suite, les compa- 
gnies où il se trouva placé, quand il reprit du service 
temporairement, ayant des capitaines titulaires. Il touchait 
du reste les appointements de capitaine de première 
classe. Attaché à l'armée de Masséna, qui luttait glorieu- 
sement en Suisse contre les Russes de Souwarov, il prit 
une part brillante à la victoire de Zurich (25 septem- 
bre 1799). Peu de semaines après, la campagne finie, il 
obtenait un congé de repos indispensable à l'état d'épui- 
sement où sa santé se trouvait réduite. 

Au lendemain du 18 brumaire, le Premier Consul, 
habile à saisir toutes les occasions de surexciter l'instinct 
guerrier de la nation, chercha le moyen de récompenser 
La Tour d'Auvergne, devenu peu à peu très populaire. Il 
se fit adresser par le ministre delà guerre un rapport, à la 
suite duquel il prit, le 26 avril 1800, un arrêté nommant 
« le défenseur de la Patrie La Tour d'Auvergne-Corret 
« jtremier grenadier de la République », et lui décernant 
un sabre d'honneur. 

A ce môme moment, son vieil ami Le Brigant s'adressait 
de nouveau à lui pour obtenir que son fils lui fût rendu. 
La Tour d'Auvergne lui répondit qu'il venait de solliciter 
la faveur de servir encore une fois comme volontaire 
aux grenadiers de la 46° demi-brigade. Il autorisait Le 
Brigant à se prévaloir auprès du Premier Consul de sa 
lettre et de sa détermination . 

Au mois de juin 1800, il alla rejoindre, à l'armée du 
Rhin, la 46" demi-brigade. A peine arrivé, il allait y 
trouver la mort. Le 21 juin, l'avant-garde, dont il faisait 



CAUSERIES HISTORIQUES. 283 

partie, rencontra l'ennemi sur le Lech, à Ober-Hausen, 
près Neubourg (Bavière). Un combat terrible s'engagea, 
qui se prolongea jusque dans la nuit. Dans l'obscurité, on 
n'entendait plus un coup de feu, mais seulement le cli- 
quetis des armes et les cris des combattants. Un hulan 
autrichien porta à La Tour d'Auvergne un furieux coup 
de lance, donné si violemment que la hampe se brisa. 
Frappé au cœur, le capitaine tomba lourdement. Les gre- 
nadiers l'emportèrent derrière les rangs, lui arrachèrent 
son habit, mais il était déjà mort. Il avait été tué sur le 
coup, sans prononcer un seul mot. Les paroles qu'on lui a 
attribuées à cet instant ont été imaginées. 



IV. 



L'ouvrage de M. Emile Simond est le fruit de patientes 
recherches. Il a été fait sur pièces, les unes empruntées 
aux papiers de La Tour d'Auvergne, les autres tirées des 
.\rchives du ministère de la guerre. 11 y manque pourtant 
quelque chose, et si je ne m'abuse, quelque chose d'es- 
sentiel. 

Simple capitaine, La Tour d'Auvergne n'a jamais joué 
qu'un rùle tout à fait secondaire. Sa vie militaire compte 
sans doute plus d'une action d'éclat ; mais combien d'au- 
tres en ont eu davantage, pendant plus longtemps et sur 
plus de champs de batailles, dont les noms cependant ne 
sont jamais sortis de l'ombre ou sont depuis longtemps 
oubliés ! 

Ce n'est donc point à ses faits de guerre que La Tour 



284 CAUSERIES fflSTORIQUES. 

d'Auvergne doit sa célébrité. Il la doit surtout à ce fait 
que, simple capitaine en 1192, on le retrouve encore 
capitaine en 1800, alors qu'autour de lui tous ses compa- 
gnons d'armes ont obtenu un rapide et légitime avance- 
ment, et que la plupart sont devenus généraux. S'il est 
resté seul dans son grade, tel à la fin qu'au début, qualis 
ah incœpto, ce n'est pas qu'il ait été victime de l'injus- 
tice et que l'avancement ne se soit offert à lui, c'est qu'il 
l'a persévéramment refusé. A bon droit, on a trouvé cela 
extraordinaire ; on s'en est étonné d'abord, puis, à la 
surprise s'est jointe l'admiration. 

A quoi fdUait-il attribuer un semblable détachement 
d'ambition ? Jusqu'ici les biographes du premier grena- 
dier de la République s'étaient contentés de nous dire : 
— L'explication est bien simple, La Tour d'Auvergne 
était « un homme de Plutarque, » un républicain de 
l'ancienne Rome, pour qui l'ambition n'existait pas et 
dont toute la vie se résume dans ces trois choses : le 
désintéressement, la modestie, le sacrifice ! — Cela 
n'est point exact, et cette explication ne tient pas devant 
les faits que rapporte son nouvel historien. M. Emile 
Simond, en effet, nous le montre, dans toute la première 
partie de sa carrière et jusqu'en 1192, animé d'ambition, 
très désireux d'avancer, de parvenir, et se servant pour 
cela de toutes les influences dont il pouvait disposer. 

Il faut donc chercher l'explication ailleurs. Elle se 
trouve dans la scène que j'ai rapportée plus haut, d'après 
M. Simond lui-même, dans la détermination prise par 
La Tour d'Auvergne, le jour, où il refuse de suivre dans 
l'émigration les autres officiers d'Angoumois, dans le ser- 



ment qu'il se fait à lui-môme de n'accepter jamais d'autre 
grade que celui que ses camarades lui avaient connu au 
moment de leur séparation. 

Et tout d'abord, je ferai la remarque que les c vertus 
républicaines >, que Plutarque et Cinoinnatus ne sont 
pour rien dans la résolution prise par La Tour d'Auvergne 
et qui a fait sa gloire. Au mois de janvier 1792, à l'épo- 
que où s'est passée la scène que nous avons décrite, il 
était royaliste, tout dévoué à Louis XVI et à la monar- 
chie, c A ce moment, dit M. Emile Simond, la Tour d'Au- 
vergne n'était nullement républicain (1). » 

Sa décision, ajoute son historien, fut celle d'un honnête 
homme et d'un patriote. Sans doute, mais il me semble 
bien qu'il y avait autre chose. Un honnête homme et un 
patriote n'était nullement obligé, dans ces circonstances, 
de faire le sacrifice de son avenir et de ses légitimes 
ambitions. Si donc le capitaine La Tour d'Auvergne prit 
ce jour-là l'héroïque résolution qu'il a si noblement tenue, 
c'est parce qu'il y était poussé, non par l'honnêteté et le 
patriotisme, mais par le sentiment de l'honneur poussé 
jusqu'à l'exagération ; c'est, pour dire le mot — parce 
qu'il était bel et bien, nous l'avons vu, un aristocrate, et 
se croyait tenu comme tel à une vertu au-dessus de la 
moyenne. 

Mais La Toar d'Auvergne ne s'est pas seulement fait 
remarquer à l'armée par l'invincible refus qu'il opposa à 
toutes les offres d'avancement. Il s'est signalé par sa so- 
briété, par sa douceur, par son humanité, par sa modes- 
Ci) Emil* Simood, p. 99. 



286 CAUSERIES HISTORIQUES. 

lie, qui était aussi grande que son intrépidité. Il fut en 
un mot l'homme de toutes les vertus, comme de tous les 
courages. Ici encore, il eût été bon, je crois, de se deman- 
der à quelle source il puisait ces vertus, rares dans les 
camps, au moins à ce degré. Car, encore une fois, ce n'est 
rien expliquer que de dire : « C'était un homme de Plu- 
tarque ». La vérité est que c'était un bon chrétien, et 
que ses vertus venaient de là, et non de son républica- 
nisme. Nous avons sur ce point son propre témoignage. 
Il avait eu pour condisciple, au collège de Quimper Claude 
Le Coz, qui devint successivement membre de l'Assem- 
blée législative, évèque constitutionnel de Rennes, et, à 
la suite du Concordat, archevêque de Besançon. Le Coz fit 
imprimer en 1815 un écrit intitulé : Quelques dé/ails sur 
La Tour d'Auvergne, premier grenadier de France. Il y 
rapporte une conversation qu'il eut un jour avec lui, et 
dans laquelle le capitaine La Tour d'Auvergne lui exprima 
en ces termes son profond attachement à la religion catho- 
lique : « Oui, mon ami, je crois à la religion chrétienne, 
« à la religion catholique. Ses dogmes éclairent mon 
« esprit, et sa morale charme mon cœur. Cest à elle que 
« je crois devoir mes faibles vertus. C'est à elle surtout 
« que, dans tous les temps, j'ai dû mes plus belles espè- 
ce rances, mes plus douces consolations. » 

Ces paroles, M. Emile Simond, je l'espère, les inscrira 
dans la prochaine édition de son livre. C'est par elles que 
je veux finir ce chapitre. 



J 



XIV. 



L'ŒUVRE SCOLAIRE DE LA RÉVOLUTION (1). 



I. 



Que l'enseignement primaire en France datât de la Ré- 
volution, c'était, il n'y a pas encore vingt ans, pour toute 
la presse «libérale», un fait indiscutable, un axiome. Au- 
jourd'hui, l'évidence est retournée. Depuis vingt ans, en 
effet, de nombreux documents ont été mis au jour, de 
nombreuses monographies ont paru, qui, pour la plupart 
de nos départements, ont fourni les indications les plus pré- 
cises, les chiffres les plus certains. La lumière s'est faite. 
Là encore il s'est trouvé que la thèse des écrivains révo- 
lutionnaires était justement le contre-pied de la vérité. 
On ne saurait avoir trop de reconnaissance pour les mo- 
destes et consciencieux érudits qui ont porté sur ce point 
leurs patientes investigations, MM. Fayet, Maggiolo, Pui- 
seux, Bellée, Albert Babeau, de Fontaine de Resbecq, Car- 
dine, Yeuclin, Ricordeau, Lhuillier, Léon Maitre, Quantin, 
Urseau, Soulier, Thévenot, Combarieu, d'autres encore non 



(1) L'ontvre scolaire de la Uftoiutioti ^i ■.^'.^•18Û2), étud«s critiquât et 
LdoeomcnU inëdit», par Fabbé Emttt Allain, archirista du diocÀt* de 
[Bordeaux. Un volume in-8*, librairie de Finnin Didot et Cie, Paria, 
llBOi. 



288 CAUSERIES HISTORIQUES. 

moins dignes d'estime. Mais si intéressantes, si précieuses 
que fussent les monographies publiées ici et là, en pro- 
vince, leur dispersion en détruisait presque tout l'effet. 
Il en était d'elles comme de ces flèches, de ces dards dont 
il est question dans la fable de La Fontaine. Pris à part, 
chacun d'eux pouvait être brisé ; réunis en faisceau, ils 
devenaient invincibles : 

Toute puissance est faible à moins que d'être unie. 

M. l'abbé Allain mit tous ses soins à rassembler ces 
travaux épars, à les lier ensemble, aies nouer solidement. 
Il écrivit son livre sur V Instruction primaire en France 
avant la Révolution (1), livre excellent, définitif, où l'au- 
teur ne s'était pas contenté de mettre à profit les travaux 
de ses devanciers. Il y avait joint le résultat de ses re- 
cherches personnelles, des chiffres nouveaux, des docu- 
ments inédits. Dans le camp révolutionnaire, on ne 
laissa pas de s'émouvoir. Un champion de marque prit à 
partie le volume de l'abbé Allain, s'efforça de rompre le 
faisceau : peine inutile! 

Un second lui succède, et se met en posture, 
Mais en vain. Un cadet tente aussi l'aventure. 
Tous perdirent leur temps ; le faisceau résista : 
De ces dards joints ensemble un seul ne s'éclata (2). 

Pour l'œuvre scolaire de la Révolution, comme pour 
l'instruction primaire en France avant 1789, M. l'abbé 
Allain n'arrive point le premier. Lui-même a soin de 



(1) Un volume in-12. Firmin-Didot et Cie, éditeurs, 1881. 

(2) Le Vieillard et ses enfants. 



CAUSKRIES HISTORIQUES. 280 

nous dire, dès la première page : t J'ai eu constamment 
80US les yeux, au cours de ce travail, les ouvrages sui- 
vants : Albert Duruy, L'Itislniclion publique et la dévo- 
lution; — Victor Pierre, V Ecole tous la Révolution fran- 
çaise; — Albert Babeau, L'Ecole de village pendant la 
Bêvolution; — Liard, L'Enseignement supérieur en 
France, î 7 80- 1889 ; — le Dictionnaire de pédagogie de 
Buisson. » 

Tous ces ouvrages, les trois premiers surtout, ont une 
grande valeur. On n'a pas encore oublié la vive impres- 
sion que produisit en particulier la publication dans la 
Reime des Deux-Mondes, en 1881, des beaux et coura- 
geux articles du si regrettable Albert Duruy. L'académie 
française lui décerna une de ses principales couronnes. 
Tous les amis des lettres applaudirent aux justes louanges 
que lui donna, dans la séance publique du 6 juillet 1883, 
le secrétaire perpétuel de l'Académie : «M. Albert Duruy, 
disait M. Camille Doucet, a recueilli, avec autant de pa- 
tience que d'exactitude, dans nos archives nationales, un 
grand nombre de documents inédits, de natures très di- 
verses, et, dans son livre, il les expose avec la loyauté 
d'un historien sincère qui, ne voulant flatter aucun parti, 
et protestant d'avance centre tout reproche d'hostilité sys- 
tématique, ne recherche et ne dit que la vérité... Ce livre 
n'est pas seulement une œuvre d'érudition et de pédago- 
gie; sa valeur littéraire égale sa valeur historique. A tout 
propos, et dès son premier chapitre intitulé t Avant 1789», 
plus loin dans celui qu'il consacre aux c Ecoles primaires 
sous le Directoire», et enfin dans un tableau saisissant 

19 



290 CAUSERIES HISTORIQUES. 

des « Fêtes nationales sous tous les régimes de la Révo- 
lution», sans qu'il perde jamais son sujetde vue, le jeune 
auteur s'arrête à chaque pas pour jeter avec nous, en 
passant, un regard curieux sur tout ce qui touche aux 
lettres et aux arts, à l'histoire et à la philosophie, aux 
caprices mêmes du goût et de la mode, à tous les jeux 
d'alors, parfois sanglants. Agréable autant qu'instructif, 
et non moins remarquable par la hauteur des vues que par 
l'équité des jugements, ce livre est l'œuvre honnête et 
distinguée d'un érudit, d'un penseur et d'un écri- 
vain (1). » 

De ces éloges si mérités il n'en est pas un qui ne se 
doive appliquer â l'ouvrage de M. l'abbé Allain. Cette fois 
encore, on le pense bien, l'auteur, s'il a profité des tra- 
vaux antérieurs, les a, sur plus d'un point, éclairés, re- 
nouvelés, complétés. Il ne s'est pas fait faute de recourir 
aux sources originales, de recueillir à la Bibliothèque et 
aux archives nationales un grand nombre de faits et de 
textes, de mettre en œuvre beaucoup de documents impri- 
més ou manuscrits, quelque peu négligés jusqu'ici ou 
même totalement inconnus. C'est à bon droit qu'il a pu 
dire dans sa préface : « Je ne me dissimule pas les imper- 
fections de mon œuvre.... mais, quant au fond, j'ai pleine 
confiance dans le jugement des lecteurs impartiaux. J'ai 
conscience, en effet, de l'exactitude de mes chiffres, de 
l'authenticité de mes textes, et je crois mes conclusions 
logiquement déduites de faits sévèrement contrôlés . » 



(1) Camille Doucet, Concours litt/éraires, p. 236. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 291 

II. 



Ces conclusions, quelles sont-elles! Je les résume ici 
sommairement. 

I. — La Révolution a trouvé la France pourvue d'un vaste 
système d'enseignement public ; de nombreuses univer- 
sités, des centaines de collèges, des petites écoles qui se 
comptaient par milliers existaient eo effet dans notre 
pays. 

L'enseignement supérieur et l'enseignement secondaire 
étaient distribués avec une telle profusion que, de toutes 
parts, des réclamations s'élevaient contre le trop grand 
nombre des collèges, t Pourquoi , s'écriait la Chaloiais, cette 
fureur d'apprendre le latin et les langues ? » L'auteur d'un 
Nouveau plan d* éducation pour toutes les classes, publié 
en 1789, proclamait bien haut qu'il était temps d'arrêter 
tce torrent d'éducation qui submerge tant de chaumières, 
qui dépeuple tant de campagnes, qui introduit la confu- 
sion dans tous les Etats». Un futur conventionnel, Dau- 
nou, écrivait de son côté : c On a décerné de magnifiques 
éloges à ceux qui ont contribué à rendre gratuite l'édu» 
cation des collèges. Cette gratuité n'est sûrement pat 
sans danger, et je n'en aperçois pas moins dans le nom'- 
bre si multiplié des collèges qui existent en France (i). > 



(1) Dâonoo, Journal gneyelopédiquâ, 1789, t. VU, p. 281. — Voir 1« 
NmarqmbU ooTrag* de M. fabM Sioard, Le* Btudta okusiques avnt 
te BévoltUùm^ lirre lil, chapitre it. 



292 CAUSERIES HISTORIQUES. 

S'il n'était guère de ville qui n'eût son collège, il n'était 
guère de hameau qui n'eût sa petite école, — son école 
primaire. L'un des principaux orateurs du tribunat, 
M. Siméon, lors de la discussion de la loi de floréal an X, 
le constatait en ces termes : « Si tous les cultivateurs et 
les artisans ne savent pas lire et écrire, ce n'est pas que 
leurs parents n'aient pu faire les modiques frais de cette 
première instruction ; ce n'est pas qu'avant la Révolution 
il n'y eût, presque dans chaque village, un homme qui, 
sous un titre moins pompeux que celui d'instituteur pri- 
maire, ne fût en état de montrer, à très bon compte, à 
lire et à écrire aux enfants qu'on lui envoyait; mais le 
goût ne s'était pas tourné de ce côté. » 

Sans doute cette organisation de l'enseignement à tous 
ses degrés, due surtout aux initiatives privées et aux pou- 
voirs locaux, était imparfaite. Des réformes s'imposaient; 
l'opinion publique, qui les réclamait, s'était manifestée 
avec éclat dans la rédaction des cahiers; le clergé, les 
corporations enseignantes elles-mêmes étaient en tète du 
mouvement. Mais, au lieu de restaurer et d'agrandir, on 
démolit. Au lieu d'améliorer, on détruisit. On engloutit 
dans la banqueroute universelle, au profit de spéculateurs 
sans scrupules et de politiciens véreux, des biens patiem- 
ment accumulés et fidèlement employés à leur destina- 
tion spéciale. On persécuta, on dispersa un personnel, 
en majorité honnête, intelligent et tout prêt à concourir 
aux réformes sérieuses et pratiques. 

II. — La Révolution avait démoli. Il fallait reconstruire. 
Que mit-elle à la place de ce qu'elle avait renversé? 

Pour l'enseignement secondaire, en s'en tenant même 



CAUSERIES HISTORIQUES. 293 

aux chifTres, reconnus aujourd'hui beaucoup trop faibles, 
deViliemain, dans son rapport au roi de 1842, 108 col- 
lèges de plein exercice et 454 établissements plus ou 
moins incomplets furent condamnés à disparaître. Us 
furent remplacés pendant quelques années par une cen- 
taine d'écoles centrales, dont les deux tiers au moins res- 
tèrent désertes et que leur organisation condamnait fata- 
lement à l'impuissance. Ces écoles furent supprimées à 
leur tour; la France n*aura plus, en Tan IX, qu'un lycée 
à huit professeurs par arrondissement de cour d' appela 
et un petit nombre d'écoles secondaires, abandonnées au 
bon vouloir des communes et à l'industrie des particu- 
liers. 

Dans les anciens collèges, sur 17,241 élèves, 33,422 
bénéficiaient, sans qu'il en coûtât rien au budget, de la 
gratuité totale, et 7,191) de la gratuité partielle (i). En- 
Tan X. l'Etat, impuissant à supporter la charge de l'en- 
seignement primaire, et, en grande partie du moins, celle 
de l'enseignement secondaire, assure des bourses, aux 
frais des contribuables, à 6,400 élèves nationaux. 

Le déchet, pour l'instruction populaire, est plus consi- 
dérable encore, la ruine est plus complète. 

De tous les décrets et lois faits par la Convention ei> 
vue de réorganiser l'enseignement primaire, trois seule- 
ment furent appliqués : Le décret Banquier, du 29 fri- 
maire an II (19 décembre 1793); le décret Lakanal, du 



(1) C«« cbifTrM Mot ceux d« ViU«auia. Il rtMort des r«cberahM pla* 
oomplètM fait** dspois 18 (S qu'ils loot tré« aa-d«MOu« das cbiOrt» 



294 CAUSERIES HISTORIQUES. 

21 brumaire an III (IT novembre 1794); la loi Daunou, 
du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795). 

L'application du décret de frimaire an II ne donna que 
des résultats déplorables. Grégoire les constata en ces 
termes à la tribune de la Convention : « L'éducation natio- 
nale n'offre plus que des décombres ; il nous reste vingt 
collèges agonisants : sur près de 600 districts, 64 ont 
quelques écoles primaires, 16 seulement présentent un 
état qu'il faut trouver satisfaisant, faute de mieux. Cette 
lacune de six années a fait presque écrouler les mœurs 
et la science (1) ». 

Sous l'empire du décret de brumaire an III, la situa- 
tion fut loin de s'améliorer. Voici à cet égard deux témoi- 
gnages qui ne sont pas plus suspects que celui de Gré- 
goire. Baraillon disait, aux Cinq-Cents, le 1*' frimaire 
an VI : « Les commissaires envoyés dans les départements 
vous diront que, quoique l'instruction fût gratuite, les 
écoles de campagnes n'en étaient pas moins désertes 
pendant l'été et qu'il ne s'y rendait que très peu d'élèves 
pendant l'hiver. Ils vous diront que la nation n'en re- 
cueillit aucun fruit (2)». Dans un rapport de messidor 
an IV, le ministre de l'intérieur Benezech avait déjà 
constaté que «le plan Lakanal n'avait eu aucun succès». 

Le « plan Daunou», la loi de brumaire an IV, n'échoua 
pas moins misérablement. On lit dans un rapport émané 
du ministère de l'intérieur : « L'établissement des écoles 
primaires a été jusqu'ici presque partout sans succès. » 



(1) Moniteur du 9 vendémiaire an III. 

(2) Moniteur du 2 frimaire an VI. 



CAUSERIES mSTOBlQUES. 295 

Les conclusions d'un autre rapport ne sont pas moins dé- 
favorables : € Les écoles primaires sont presque partout 
désertes... Les instituteurs sont presque partout des 
hommes sans mœurs, sans instruction, et qui ne doivent 
leur nomination qu'à un prétendu civisme qui n'est que 
l'oubli de toute moralité et de toute bienséance... » 

Des nombreux témoignages, des documents irrécusables 
réunis par M. l'abbé Allain, il résulte que les écoles éta- 
blies sous le régime de la loi de l'an IV furent en très 
petit nombre, que les instituteurs, les locaux et les élèves 
firent partout défaut et que si, de 1195 à 1802, l'instruc- 
tion primaire ne périt pas tout à fait dans notre pays, on 
le dut presque uniquement aux écoles libres et chrétiennes 
qui se rouvrirent en beaucoup d'endroits et que le Di- 
rectoire, pourtant, persécuta de son mieux. 

in. — Les petites écoles, sous l'ancien régime, étaient 
avant tout des écoles confessionnelles. Sous la Répu- 
blique, les écoles primaires furent avant tout des écoles 
athées. La loi de brumaire an IV disait en son titre !•', 
article 3 : « Dans chaque école primaire, on enseignera à 
lire, à écrire et à calculer, et les éléments de la morale 
républicaine. • La c morale républicaine, » les pères de 
familles savaient ce que cela voulait dire. Ils se refusèrent 
presque partout à envoyer leurs enfants dans des écoles 
où on ne leur faisait pas dire leur prière, c Pendant dix- 
huit mois, la Convention avait été, sur l'article de la re- 
ligion, en révolte ouverte contre la volonté du peuple; 
sur la parole de quelques brigands, elle affectait de croire 
que la France entière avait abjuré son Dieu, tandis que 
la désolation universelle protestait contre cette impos- 



296 CAUSERIES HISTORIQUES. 

ture » . Cette observation de Grégoire est absolument con- 
forme à la vérité. Les écoles primaires officielles restèrent 
désertes. A côté d'elles, sous le Directoire, en vertu de la 
constitution nouvelle qui permet aux citoyens « de former 
des établissements particuliers d'éducation et d'instruc- 
tion », s'élèvent des écoles libres dont le succès est mer- 
veilleux. En l'an VI, le ministre de l'intérieur Letourneux 
est obligé de le reconnaître : « Combien, dit-il, le spec- 
tacle que présente le tableau des écoles primaires ne 
doit-il pas affliger l'âme de tous les vrais républicains?... 
Sans élèves pour la plupart, les instituteurs voient leur 
zèle entièrement paralysé, et ce n'eût été qu'en se pi'ê- 
tant par une lâche complaisance aux plus honteux pré- 
jugés, et en devenant parjures à leur serment, qu'ils au- 
raient pu obtenir quelque succès. Et cependant, à côté 
d'eux, s'élevaient et s'élèvent encore avec audace U7ie 
foule d'écoles privées ^ oîi l'on professe impunément les 
maximes les plus opposées à la Constitution et au gou- 
vernement, et dont la coupable prospérité semble croître 
en raison de la perversité des principes quy reçoit la 
jeunesse. » 

Le Directoire, que M. Thiers, dans son Histoire de 
la Révolution, appelle « ce gouvernement légal et modé- 
ré (1) » et que M. V. Pierre, mieux informé, appelle «un 
régime de honteux despotisme et de persécutions adminis- 
tratives (2) », — le Directoire, voulante tout prix con- 
jurer la ruine de l'enseignement officiel, employa tous les 



(1) Tbiers, tome X, p. 240. Voir ci-dessus. Cnapitre XI. 

(2) Victor Pierre, La Teti'eur sous le Directoire. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 297 

moyens, les procédés inquisitoriaux, la violence, la pros- 
cription, la mise hors la loi, non seulement des maîtres, 
mais des élèves. Une minutieuse inquisition fut exercée de 
toutes parts, et d'innombrable? écoles furent fermées. Vains 
efforts, dont devait trioni[>lier la constance des pères de 
famille ! On continua à fuir l'école où l'on enseignait c la 
murale républicaine», dùt-on, provisoirement du moins, 
renoncer à tout enseignement. < Le peuple français résista, 
disait, en Tan 1\, le conseil d'arrondissement de Saint- 
Malu. En vain lui proposa-t-on des modes d'enseigne- 
ment qui lui répugnaient; il les rejetait et attendait. Les 
pères les moins instruits, les mères les moins tendres 
disaient : « Il vaut mieux que nos enfants restent sous 
« nos yeux que de n'avoir ni Dieu, ni foi, ni loi.» Ils le 
disaient, ils le disent encore (1). » 

c De l'an V à l'an VIII, a pu écrire le conventionnel 
Grégroire, la persécution religieuse, armée de tous les 
moyens d'astuce, de séduclion, de férocité, d'acharnement, 
a fait d'inutiles efforts pour attirer l'enfant à ses écoles, 
le peuple à ses fêtes décadaires (2). » 

IV. — Dans un des chapitres les plus neufs de son 
livre, le chapitre sur le Consulat, M. l'abbé Allain met à 
contribution des documents du plus haut intérêt : le rap- 
port présenté au conseil d'Etat, en l'an IX, par le ministre 
Chaptal ; ceux qui furent remis au premier consul par les 
conseillers d'Etat Thibaudeau, Lacuée, Fourcroy, etc., à 



(t) Archires dlile^t-Vilaioe. 

(2) Cild par M. V. Pi*rr«. L'Ecole sous la Réoolulion française, 
p. 207. 



298 CAUSERIES HISTORIQUES. 

la suite de la mission dont ils furent chargés la même 
année dans les départements ; les vœux des conseils gé- 
néraux de l'an VIII et de l'an IX ; les réponses, inédites 
jusqu'ici pour la plupart, des conseils d'arrondissement au 
questionnaire de Chaptal (germinal et floréal an IX) ; les 
statistiques préfectorales ; enfin, la discussion de la loi de 
floréal an X. 

Il est un point sur lequel tous ces documents s'ac- 
cordent : tous constatent la ruine irrémédiable des 
écoles républicaines, la banqueroute de la Révolution en 
matière d'enseignement; tous demandent le retour à l'an- 
cien état de choses, le rétablissement des anciennes écoles 
et des anciens collèges. « On peut donc, dit Chaptal, po- 
ser comme base fondamentale que, dans les temps qui 
ont précédé la Révolution, la nature de l'instruction pu- 
blique exigeait quelques réformes, mais on ne peut nier 
que la méthode d'enseignement ne fût admirable. » 

Les conseils généraux de 22 départements demandent 
en termes formels le rétablissement des communautés 
enseignantes. On regrette ouvertement l'ancien régime, 
les fondations dilapidées. « Les écoles primaires, dit le 
conseil général de l'Aisne, les régences particulières des 
bourgs, les collèges de plein exercice formaient une ins- 
truction graduée, proportionnée aux âges, aux capacités. 
Tous ces établissements étaient entretenus par des fon- 
dations, par des fabriques, par de légères rétributions des 
particuliers. Tout a été vendu ; il reste même peu de 
bâtiments. Qu'en est-il résulté ? Les enfants ont été livrés 
à l'oisiveté la plus dangereuse, au vagabondage le plus 
alarmant. » — « Plusieurs écoles que la Révolution a fer- 



CAUSERIES UISTORiQUBS. 299 

mées, dit le conseil général de la Loire, jouissaient autre- 
fois de revenus donnés par des particuliers . Que sont de- 
venus leurs titres ?» — c L'instruction publique, dit de 
son côté le conseil général d'IUe-et- Vilaine, est presque 
nulle dans toute la France, parce qu'on a voulu s'écarter 
de la pratique confirmée par l'expérience : on ne parle 
ni de la divinité, ni des principes de la morale. On croit 
donc qu'il faut en revenir à ce qui se faisait ancienne- 
ment. » 

Les préfets eux-mêmes sont d'accord avec les assem- 
blées départementales sur la nécessité de restaurer les 
anciens collèges. « On ne peut se dissimuler que les pertes 
qu'a fait éprouver à cette ville (Bourges) et au départe- 
ment la suppression des anciens établissements ne sont 
pas réparées par les nouvelles institutions > (Cher) . — 
c Les collèges, les universités ont été remplacés par les 
écoles centrales. Mais, avant 1189, chaque ville avait son 
collège, et il n'existe, dans chaque département, qu'une 
école centrale ; un grand nombre de pères de famille ne 
peuvent y envoyer leurs fils. On remédierait à cet incon- 
vénient en établissant des écoles secondaires > (Drôme). 
Mêmes vœux dans l'Aude, dans les Hautes-Alpes, dans 
l'Aube, etc. 

La discussion de la loi de floréal an X n'est pas moins 
instructive. Le projet était l'œuvre de Fourcroy, qui le 
présenta au corps législatif et en développa les motifs 
dans son exposé; il ne peut se défendre de regretter l'état 
de choses ancien : « Le gouvernement regrette, dit-il, que 
l'état des finances ne lui ait pas permis d'entreprendre 
l'établissement des écoles secondaires et de recréer ce que 



300 CAUSERIES HISTORIQUES. 

les collèges anciens avaient d'utile, en élaguant les abus 
qui s'y étaient introdg^its. Ce nest qu après avoir reconnu 
que les moyeiis nécessaires pour cette opération impor- 
tante ne sont pas en ce moment à sa disposition, qu'il a 
cru devoir adopter un autre mode... Il aurait fallu plus 
de 2,000,000 fr. de dépenses annuelles pour établir, aux 
frais du Trésor public, 2S0 écoles secondaires, et cepen- 
dant ce nombre indispensable eût été inférieur à celui 
des collèges qui existaient avant 1789 et qui devaient 
presque tous leur existence à des fondations particu- 
lières. » 

Devant le tribunat, lorsque le projet de loi y fut ap- 
porté, Carion-Nisas demanda que la direction des lycées 
fût confiée exclusivement, comme avant 1789, à des céli- 
bataires, c'est-à-dire à des religieux. Il exprima, en même 
temps, le désir que le projet fût « coordonné » avec le 
Concordat. 

Un autre tribun, Duvidal, fit, dans son discours, l'his- 
torique de nos vieux établissements et ne dissimula pas 
leurs progrès dans les derniers temps de l'ancien régime : 
« Si le choix de l'instruction administrée dans les col- 
lèges n'était pas aussi heureux qu'on eût pu le désirer, 
on ne saurait nier que la discipline et la subordination n'y 
fussent bien maintenues; qu'une longue expérience n'y 
eût beaucoup perfectionné la méthode d'enseignement et 
que même, depuis plusieurs années, le zèle et le talent 
des professeurs ne suppléassent, en grande partie, au 
peu d'étendue de la tâche qui leur était assignée. Celait 
un édifice gothique dans lequel il y avait beaucoup à 
conserver; trop de précipitation l'a fait écrouler et le 



I 



CAUSERIES HISTORIQUES. 3(H 

malheur He* temjyê en a dispersé les glorieux dé- 
bris (I). > 



III. 



Le jugement porté par M. l'abbé Allain sur l'œuvre 
scolaire de la Révolution ne sera pas révisé : il s'appuie 
sur des centaines de textes contemporains, sur des chif- 
fres officiels, dont l'exactitude est incontestable. Son livre 
restera. Le talent de l'écrivain égale, du reste, son éru- 
dition. Tels de ses chapitres, celui sur les Ecoles centrales 
par exemple, ou encore celui sur VEcole normale de 
Van III, sont des modèles d'exposition historique. L'au- 
teur parle, dans sa préface, « des imperfections de son 
œuvre». Elle en renferme sans doute — où n'y en a-t-il 
pas? — mais j'avoue que je ne les ai pas aperçues. Tout 
au plus trouverais-je à y reprendre un mot, — moins 
qu'un mot, une épithèle. Parlant, à la page 129, du mi- 
nistre Benezech, qui présida à la première organisation 
des écoles centrales, il l'appelle le « sage» Benezech. L'éloge 
est-il bien mérité? A l'époque même où il s'occupait 
de cette organisation, il ordonnait à ses agents de don- 
ner la chasse aux «fanatiques», c'est-à-dire aux catholi- 
ques, c Par une surveillance active, écrivait-il, continuelle. 



(1) Stenoe da 7 flortel va X. Arohiv4* parUmentaires, !•* lérM, 
t. UI, p«re«527-S36. 



302 CAUSERIES fflSTORIQUES. 

infatigable, rompez leurs mesures, entravez leurs mou- 
vements, désolez leur patience ; enveloppez-les de votre 
surveillance ; qu'elle les inquiète le jour, qu'elle les 
trouble la nuit ; ne leur donnez pas un instant de relâ- 
che ; que sans vous voir ils vous sentent à chaque ins- 
tant. » Il signale surtout à leur sollicitude les prêtres fi- 
dèles, qu'il appelle naturellement les « mauvais prêtres » : 
c Les mauvais prêtres sont les ennemis nécessaires, 
éternels, irréconciliables, les ennemis les plus dangereux 
delà Révolution, Méprisés par les hommes forts, ils do- 
minent les faibles... Que vos regards n'abandonnent pas 
on seul instant ces instruments de meurtre, de royalisme 
et d'anarchie, et que la loi qui comprime, qui frappe 
ou qui déporte les réfractaires reçoive une prompte et 
entière exécution (i) ». 

Le 2 germinal an IV, le commissaire près l'adminis- 
tration de la Meurthe signale au ministre de l'intérieur 
un vol à main armée commis par des soldats ; il attribue 
la démoralisation des militaires à l'indiscipline qui règne 
dans les dépôts, au libertinage et à l'affluence des filles 
publiques. Benezech lui adresse, le 27 germinal, cette cu- 
rieuse réponse : « L'immoralité chez les hommes est 
encore une suite de leur ancien esclavage : les institutions 
républicaines, en les rapprochant de la nature^ rappelle- 
ront le règne des mœurs. Nous opérerons cette régéné- 
ration désirable, si nous réunissons nos efforts pour le 
maintien de la liberté et de la république (2) ». Pour 



(1) Journal des Débats et des Décrets, frimaire an IV, p. 158. 

(2) Archives, ^ 7, p. 117. 



CAUSEIUBS HISTORIQUES 303 

édifiante qu'elle soit, cette petite leçon de c morale répu- 
blicaine > ne me parait pas faite cependant pour mériter 
à son auteur le titre de « sage *. 

Dans le chapitre de M. l'abbé Allain sur les lois de la 
Convention, je remarque une lacune qu'il me suffira, j'en 
suis sûr, de signaler à l'auteur pour qu'il la fasse dispa- 
raître dans une prochaine édition. Il ne dit rien des idée» 
de Robespierre et de Danton sur les droits du père de fa- 
mille en matière d'éducation. Il me semble bien pourtant 
qu'il y avait lieu de les rappeler, c La patrie, disait Ro- 
bespierre, a seule droit d'élever ses enfants. Elle ne peut 
pas confîer ce dépôt à l'orgueil des familles ni aux pré- 
jugés des particuliers, aliments éternels de l'aristocra- 
tie et d'un fédéralisme domestique qui rétrécit les âmes 
en les isolant (1) >. Danton ne parlait pas autre- 
ment que Robespierre : « Il est temps de rétablir ce grand 
principe, qu'on semble trop méconnaître : que les enfants 
appartiennent à la République avant d'appartenir à leurs 
parents... Qui me répondra que les enfants, travaillés 
par l'égoïsme des pères, ne deviennent dangereux pour 
la République?... Et que doit donc nous importer la rai- 
son d'un individu devant la raison nationale (2) ? • 

Cette théorie était bien la vraie théorie révolutionnaire. 
Ce que disait Danton à la tribune de la Convention, le 
12 décembre 1193, le député Bérenger le répétait à la 
tribune du conseil des Cinq-Cents, le 13 octobre 1191, 



(1) SëaoM da 18 flortel «o II (7 mai 17M). — RëunprMtkm da MotU' 
Uur, t. XX, p. 409. 

(2) S4aoc« da 22 frimair* u II (12 déoambre 1793). — RiimprMaiwi 
du Moniteur, t. XVIIl,p. 654. 



304 CAUSERIES HISTORIQUES. 

déclarant, aux applaudissements de l'Assemblée, que « si 
les enfants appartenaient encore aux parents, ce n'était 
que par Veffet d'un préjugé généralement répandu (1). » 
Aussi bien, qu'était l'autorité paternelle, sinon un pré- 
jugé que la Révolution avait détruit comme tous les au- 
tres? Carabacérès, dans la séance de la Convention du 
22 août 1193, n'avait-il pas fait, au nom du comité de légis- 
lation, un rapport sur le code civil où se trouvait ce pas- 
sage : « La voix impérieuse de la raison s'est fait entendre ; 
elle a dit : // n'y a plus de puissance paternelle (2) ! » 

Peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt de rappeler ici 
un certain nombre de faits se rattachant aux écoles révo- 
lutionnaires et qui n'ont pas trouvé place dans le volume 
de M, l'abbé Allain. 

La Convention proscrivit tous les livres d'enseignement 
qui rappelaient l'ancien régime; il fut défendu d'enseigner 
l'histoire de France, la République reconnaissantainsi 
qu'entre la France et elle il n'y avait rien de commun ; 
on fit des perquisitions pour saisir et détruire les Bi- 
bles (3). Plusieurs des membres du Comité de l'instruc- 
tion publique disaient hautement, au témoignage de leur 
collègue Grégoire, que l'instruction était inutile et qu'il 
fallait seulement enseigner aux enfants à lire dans le 
grand livre de la nature (4). A défaut du grand livre 



(1) Discours de Bërenger au conseil des Cinq-Cenls, sur les enfants de 
la patrie. 

(2) Réimpression «lu Moniteur, X. XVII, p. 460. 

(3) Correspondaiice de Mme Campait, t. I, p. 306. 

(4) Mémoires de Vabbé Grégoire, publiés par Hippolyte Carnot. chap. 
m. 



CAUSERIES HISTORIQUE». 905 

de la nature, qui ne se trouvait pas h la Bibliothèque na- 
tionale, on apprit à lire aux enfants dans le Catéchisme 
de la Constitution française et dans le Catéchisme élé- 
mentaire de morale propre à ^éducation de Vun et de 
Vautre sexe, où se trouvaient des questions telles que 
celle-ci : « Jeune citoyen qui connais les droits de l'homme 
et du citoyen et l'Acte constitutionnel, dis-moi quelles 
sont les précautions qu'une femme doit prendre lorsqu'elle 
s'aperçoit qu'elle est enceinte ? » (1) Tous les livres 
élémentaires depuis le Livre indispensable aux enfants 
de la liberté jusqu'à la Philosophie des sans-culottes ou 
Essai d'un livre élémentaire^ pour servir à l'éducation 
des enfants, prêchent la haine de la religion et de la 
royauté, enseignent le mépris du passé de la France. Le 
maitre demande à l'écolier c d'entrer dans quelques détails 
des maux qu'a produits la religion catholique », et l'éco- 
lier doit répondre : c L'abrégé de ces déplorables détails 
va faire frémir (2) ». 

Les instituteurs ne prononçaient jamais le nom de 
Dieu ; s'ils parlaient de religion, ce n'était jamais que pour 
la tourner en ridicule (3). Les uns empêchaient leurs 
élèves de faire le signe de la croix (4) ; d'autres com- 
mençaient la classe en parodiant ce signe sacré et en subs- 
tituant aux noms de la sainte Trinité ceux de Lepele- 



(1) flùtoire de la société françaw pendant la Révolution^ par 
Edmond et JoIm d« Qonooart, p. 397. 
<2) Védueation nationale ou principes de morale. 

(3) Mémoires de Fabbé Grégoire, ob. lU. 

(4) L'Eglise du Mans pendant la Révolution, par dom Piolin. LUI, 
p. 993. 

20 



306 CAUSERIES HISTORIQUES. 

lier, de Marat et de Danton. On lit dans les Souvenirs de 
l'abbé Dume.snil, curé de Guerbeville (Seine-Inférieure) : 
« Le maître d'école, homme pourtant assez instruit, qui 
avait été longtemps mon clerc, mais auquel la Révolu- 
tion avait tourné la tète, faisait faire à ses élèves le signe 
de la croix en disant : « Marat, Peletier, amen (1) ». 

A Paris, les enfants des écoles envoient des députations 
à la Commune. Un jour, le 4 novembre 1793, ce sont les 
élèves de la patrie qui viennent demander un drapeau. 
L'orateur, âgé de sept ans, expose les principes qui l'a- 
niment, lui et ses camarades. Le conseil général, après 
leur avoir accordé le drapeau demandé, décide qu'il sera 
donné à chacun de ces élèves un bonnet rouge, aux frais 
de la Commune, afin de leur inspirer la ferme résolution de 
le tremper dans le sang des despotes pour lui rendre sa 
première couleur, si jamais elle venait à s'altérer (2). 

Ces élèves de la patrie répondaient d'ailleurs digne- 
ment aux encouragements de la Commune. Voici, en effet, 
ce que disait le citoyen Rollin, observateur de l'es- 
prit public, dans son rapport du l'"' ventôse an II 
(19 février l"i94) : 

« Les jeunes gens appelés élèves de la patrie sont aussi 
corrompus qu'on puisse l'imaginer. Hier, au Jardin na- 
tional des plantes, ils se permirent de chanter les chan- 
sons les plus obscènes, ce qui fit murmurer le public ; leurs 



(1) Mémoires de l'abbé Dumesnil, publiés par le baron Ernouf, p. 88. 
Les Hautes-Œuvres de la Révolution en matière d'enseignement, ç&r 
M. Fayet, p. 40. 

(2) Séance de la Commune du 4 novembre 1793 (.14 brumaire an II). — 
Courrier de V Egalité du 20 brumaire (10 novembre 1793). 



CAUSERIES HISTORIQUES. 307 

conducteurs n'en rougirent point ; des citoyens se per- 
mirent d'imputer la faute au citoyen Chaumelte (1), de 
ce qu'il a obtenu qu'ils ne seraient plus corrigés (2) ». 
Il importe de remarquer que l'institution à laquelle ap- 
partenaient ces jeunes sans-culottes était une institution 
modèle, établie dans un local officiel, à Martin-des- 
Champs, ci-devant l'abbaye de Saint-Martin-des Champs ; 
elle avait pour directeur un des principaux membres de 
la Convention nationale, Léonard Bourdon. Lors de la dis- 
tribution des prix, qui eut lieu au mois de juin 1193, la 
Convention nomma une commission chargée d'y assister. 
Du rapport présenté par cette commission et imprimé par 
ordre, j'extrais ce passage : « Nous allons rendre compte 
de ce que nous avons vu, entendu, senti. Le premier 
acte s'est ouvert par une assemblée des jeunes élèves, qui 
ont délibéré sur les affaires de leur petite république. A 
cette scène a succédé la tenue d*un tribunal, des juges, det 
jurés, un accusateur public, des prévenus, jugés suivant 
les formes républicaines. » Et le rapport se terminait 
ainsi : « Cette école fait honneur à ceux qui y enseignent» 
et surtout au citoyen qui en est le créateur et que les 
élèves regardent comme un père. Il faut aider cette ins- 
titution et la subventionner. » La subvention certes, était 
bien placée, et la République ne perdait point ici son ar- 
gent : de cette école sortira Louvel, l'assassin du duc de 
Berry. 

A Paris, les écoliers jouaient au tribunal révolution- 



(1) Procureur général, •yodic de la commnoe. 

(2) raris en 1794 et 1795^ ftit C.-A. Daabu), p. 64. 



308 CAUSERIES HISTORIQUES. 

naire; en province, ils jouaient au jeu de V aimable guil- 
lotine. A Rennes, où l'on recherchait activement, sans 
pouvoir parvenir à découvrir sa retraite, le député Lan- 
juinais, proscrit après le 2 juin 1193, un maître de pen- 
sion conduisait ses élèves, lorsqu'il était content d'eux et 
à titre de récompense, sous les fenêtres de Mme Lanjui- 
nais. Arrivés là, nos jeunes écoliers installaient de peti- 
tes guillotines que leur maître leur avait distribuées, et 
ils les manœuvraient pendant pi usieurs heures (1). 

On appellerait cela aujourd'hui des « leçons de choses ». 
Les écoliers des campagnes n'en étaient pas plus privés 
que les écoliers des villes. D'un rapport du citoyen Guil- 
laume Kerhouant, ouvrier du port de Lorient, nommé le 
19 février 1794, par le conventionnel Prieur (de la Marne), 
instituteur communal de Languidic, je détache le récit 
d'une petite fête patriotique donnée par ce digne institu- 
teur à ses élèves et aux bonnes gens de la commune : 

« Je fis gilloliner, dit Guillaume Kerhouant, dont je res- 
pecte scrupuleusement l'orthographe, je fis gillotiner en 
effigie Marbeufl et Kerfîli émigrés, il me serait trop lonc 
d'en faire les détailles et de pindre l' émulation que cela 
donna. Cet au pieds de l'arbre de la liberté sur une étale 
de boucher que cette cérémonie at été faite. 
« La tette de Marbeuf a tété déchirer avec fureur et l'autre 
porté au bout d'un sabre. Les trons ont été porté en 
triomphe avec les biniou et au cri de Vive la nation ! Vive 



(1) Notice historique sur le comU Lanjuinais, par Victor Lanjui- 
nais, ancien ministre, p. 43. 



CAU8ERIKS HISTORIQUES. Jlj-J 

la Républiqae ! hors du boorg pour estre brûler et l'un a 
dencer la carmainnole autour du feu . » 

e Gillotiner » les gens en effigie, c'était bien ; mais 
donner la chasse aux prêtres et les livrer au bourreau, 
c'était mieux, et l'instituteur de Tan II ne laissait pas 
d'employer ses élèves à cette besogne. On lit dans un 
autre de ses rapports : 

t Les praite constitutionnels vont revenir pour con- 
tinuer leurs fonctions comme par le passé. Si une partie 
de cela pouvait estre vrai, je le croirez quand il le faudera ; 
mais pour croire le tout, je ne le peu, parce que la 
raison et la révolution française ne peuvent réellement 
rétrograder. Je continuerez jusqu'à nouvelle ordre à ins- 
truire mes élèves dans le temple de la Raison, devant le 
bonnait de la liberté. Je leur direz la vérité pendant que 
je serez au milieu d'eux et j'esperre qu'ils aubaiirons à ma 
voix comme il le firent le deux de ce mois lorsque je 
leurs dit mes enfants un praite refractaire vien de s'éva- 
der, allons le chercher dans les bois, les gênais, infor- 
mons-nous dans les villages si on ne l'a pas vue passer. 
Les enfants se répendents dans les environs, une par- 
tie d'eux le trouve dans le bois de Rercadic, ils criers 
tous le voilà, la garde l'arrette et le livre au gendarme. 
Ce fut là que je trouva l'occasion de me débander contre 
les praitres, leurs boites aux ongants et les autres bijou- 
teries du fanatisme. Ce que j'avais dit aitait une bonne 
leçon pour les grands et pour les petits. Je dis en finis- 
sant au refractaire : tien voilà mes enfants je ne leur di« 
rez jamais de mensonges comtois et toutes tes semblables. 
Le maire fit donner du cidre aux enfants pour les défa- 



310 CAUSERIES HISTORIQUES. 

ligué et les payer du service qu'ils venaient de rendre 
à la république (1). » 

J'ai ramassé ces fleurs bleues et rouges dans le champ 
où M. l'abbé Allain a fait une si belle moisson. Je lui de- 
mande la permission de joindre à ses épis mes bluets et 
mes coquelicots. 



(1) Un Instituteur en Van II, par Albert Macë, 1884. Pages 5 et 7, 



XV. 



UNE CONSPIRATION SOUS LE CONSULAT (!) 



I. 



Dans sa Préface, M. Huon de Penanster expose en ces 
termes, l'objet de son livre : 

« Les historiens qui ont écrit sur le Consulat et le 
premier Empire ont tous laissé entendre que Bonaparte 
avait été, à diverses époques de son pouvoir, l'objet de 
nombreuses tentatives criminelles. Il ne leur était pas 
toujours facile de discerner la vérité, et la croyance où 
ils étaient à cet égard tient à l'action peu connue et pour- 
tant considérable que la police avait dans la perpétration 
de ces complots créés par elle et où elle joua presque tou- 
jours un rôle décisif... 

< La divulgation de prétendus attentats, de conspira- 

I lions, d'attaques des partis extrêmes, fut un des moyens 
employés pour émouvoir l'opinion des masses et grandir 
la personnalité du i*remier Consul. 
< La seule tentative sérieuse qui fut faite, et dans 
laquelle le Gouvernement n'ait pas trempé, fut celle du 



(i) Unt Conapirtion «n Ton A'/ H en tam XII, p«r //non d* Ptnmm. 
têt. Un Tolnme in-18, PIoo, Nourrit et Cm, Milran, 1890. 



312 CAUSERIES HISTORIQUES. 

3 nivôse, dite de la machine infernale. Saint-Régent et 
Picot de Limoëlan, qui, avec Corbon, l'avaient combinée 
et exécutée, étaient des isolés, étrangers aux milieux de 
Paris; ils n'avaient confié leur projet à personne. Les 
historiens, au reste, pas plus que la police, n'ont pénétré 
l'origine de cette affaire, très peu connue dans ses détails. 

c Mais les complots d'Aréna, de Céracchi, de Chevalier 
et d'autres ne furent que des manœuvres dirigées par 
la police; au fond, la fameuse conspiration de Georges 
Cadoudal, Moreau et Pichegru doit être aussi rangée dans 
celte catégorie. Seulement, cette dernière emprunte aux 
circonstances, aux hommes considérables qui y furent 
impliqués, aux débats publics et à la mise en scène 
qui fut déployée, les proportions d'un grand événement. 

« Fouché en jeta les premières bases un peu au hasard, 
sans se rendre bien compte au premier abord des résul- 
tats à en obtenir ; mais ce fut Bonaparte qui la reprit, 
l'organisa définitivement et en détermina nettement le 
but : perdre son rival Moreau et grouper autour de celui- 
ci, pour les atteindre du même coup, tous ceux dont il 
voulait se défaire... 

« En parcourant feuille à feuille le très volumineux 
dossier du procès de Georges Cadoudal, et en compulsant 
les notes si instructives de la police secrète de ce temps, 
j'ai pu reconstituer tout ce drame, qui est loin d'être tel 
que nous le raconte l'histoire. Les rôles ont été complète- 
ment intervertis, et les vrais conspirateurs n'étaient pas 
ceux qu'on fit asseoir sur le banc des prévenus... » 

La thèse, certes, est hardie, beaucoup moins cependant 
qu'on ne serait d'abord tenté de le croire. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 313 

La police était alors aux mains de Fouché, de DesmaretB 
et de Real, trois hommes capables de tout ; Bonaparte 
lui-même n'était pas homme à se laisser arrêter par des 
scrupules et à s'inquiéter de la moralité de«; moyens, du 
moment qu'ils le pouvaient conduire au tr^ne. 

Au mois de vendémiaire an IX (octobre 1800), on fit 
grand bruit d'un attentat préparé contre le Premier Con- 
sul. L'Opéra National devait donner, le 10 octobre, la 
première représentation de l'Opéra des Horace*. Bona- 
parte avait promis de s'y rendre, et s'y rendit en effet. 
Le lendemain, on annonça qu'il avait échappé par miracle 
au plus grand danger. Plusieurs conjurés, Demerville, 
Céracchi, Joseph Arcna, Topino-Lebrun, Diana, d'autres 
encore, s'y étaient, disait-on, donné rendez-vous pour le 
poignarder. On les arrêta. Le procès fut instruit avec une 
grande solennité, et le 11 nivôse an IX (7 janvier 1801), 
les prévenus, au nombre de huit, comparurent devant le 
tribunal criminel du département de la Seine. Il fut établi 
aux débats que les conjurés ne s'étaient même pas enten- 
dus pour se trouver à l'Opéra dans la soirée du 10 octo- 
bre ; que Céracchi seul s'était trouvé dans la salle, et 
encore était-il sans armes ! Diana, le notaire italien, qui 
devait frapper Bonaparte, ne s'était montré nulle part; 
aussi fut-il renvoyé indemne de toute accusation ; ce 
n'était qu'un faux frère. Demerville, Aréna, le sculpteur 
Céracchi, le peintre Topino-Lebrun étaient des exaltés de 
républicanisme, qui se dépensaient volontiers en propos 
violents. La police avait su habilement tirer parti de leurs 
exagérations de langage. Un misérable nommé Harel, 
capitaine à la suite de la 45* demi-brigade, et d'autres 



314 CAUSERIES HISTORIQUES. 

agents de Fouché avaient joué à merveille le rôle de pro- 
vocateurs et avaient organisé le complot. — Demerville, 
Céracchi, Joseph Aréna et Topino-Lebrun furent exécutés. 
Joseph Aréna était un Corse, frère de Barthélémy Aréna, 
le membre du conseil des Cinq-Cents qui, au 18 bru- 
maire, avait saisi le général Bonaparte au collet, pour le 
mettre hors de la salle. Harel reçut le prix de sa trahison. 
Il fut nommé commandant du château de Vincennes, et, à 
ce titre, il fut l'un des principaux participants à l'assassi- 
nat du duc d'Enghien. 



II. 



Cependant Bonaparte se défiait de Fouché. Peut-être 
pressentait-il en lui l'homme sous les coups duquel il 
tomberait un jour. Aussi bien, Fouché était, lui aussi, en 
son genre, un homme de génie. C'était le génie de la 
police à côté du génie de la guerre, et le plus grand des 
deux n'était pas celui qui devait à; la fin l'emporter. Le 
lion devait périr sous la dent du chacal. 

A la fin de 1802, Napoléon était encore le plus fort. 
Il résolut de se débarrasser de son redoutable adversaire. 
N'osant le destituer, il prit un moyen détourné et suppri- 
ma le ministère de la police. Il disait, à cette occasion, 
dans son message au Sénat : « Le citoyen Fouché a 
répondu par ses talents, par son activité, par son atta- 
chement au gouvernement, à tout ce que les circons- 
tances exigeaient de lui. Placé au sein du Sénat, si 



CAUSERIES HISTORIQUES. 315 

d'autres circonstances demandaient un ministre de la 
police, le gouvernement n*en trouverait pas qtii fût plus 
digne de confiance, » 

En attendant de devenir duc d'Otrante, le citoyen Fou- 
ché devenait donc sénateur; on lui attribuait la riche 
sénatorerie d'Aix, et le Premier Consul lui remettait, de 
la main à la main, douze cent mille francs, représentant 
la moitié des fonds secrets restant en caisse. 

Fouché accepta tout, et, réfugié dans les honneurs 
obscurs du Sénat, il médita tout à son aise cette belle 
phrase du .Message : c Si d'autres circonstances deman- 
daient un ministre de la police, etc. * 

C'est à faire naître, à créer au besoin ces circonstances, 
qu'il va travailler, avec l'aide de ses agents secrets, 
demeurés fidèles à sa fortune. 

Au premier rang de ces agents figurait Desmarets, 
ancien chanoine de la cathédrale de Chartres, prêtre 
marié, qui, depuis le 18 brumaire, avait dirigé les 
affaires les plus importantes et les plus secrètes de la 
police, et qui, après la disgrâce de son maître, avait 
conservé sa place. Intimement lié à Fouché, convaincu 
que celui-ci ne tarderait pas à redevenir ministre, il con- 
tinua de mettre au service de l'ancien conventionnel sa 
profonde et criminelle habileté. Il devint le véritable 
organisateur, l'instigateur des plus odieuses mesures. 

Près de lui, à Houen, l'ancien ministre avait conservé 
une antre de ses créatures, Licquet, commissaire général 
de police, moins scélérat que Desmarets, mais ambitieux 
avant tout de servir le maître. 

Dans une partie plus avanc<')e de l'Ouest, nous trouvons 



316 CAUSERIES HISTORIQUES. 

encore un autre agent de Fouclié, son ancien secrétaire 
particulier, Ghépy, qui avait trempé dans les massacres de 
Septembre. Chépy espionnait surtout aux îles anglaises 
et en Bretagne. 

C'est à ces hommes que Fouché s'adressa pour arriver 
à ses fins et nouer les fils d'une nouvelle conspiration, qui 
mettrait à nu l'incapacité de son successeur, le grand- 
juge Régnier, et qui obligerait Bonaparte à le rappeler 
au ministère. On lit dans les Mémoires de Bourrienne : 
c Etant allé, en mai 1805, passer deux jours chez Fou- 
ché, à sa terre de Pontcarré, le ministre de la police, qui 
était souvent d'une grande indiscrétion, me fit d'étranges 
confidences : j'en tirai la preuve certaine, d'après l'en- 
semble de sa conversation, que c'était lui qui avait fait la 
conspiration de Georges Cadoudal, Pichegru et Moreau. 
Il se félicitait d'une manière peu couverte d'avoir joué 
Régnier et contraint Bonaparte à le rappeler près de 
lui (1). » 

Attirer en France quelques-uns des chefs royalistes 
réfugiés à Londres et les compromettre, tel fut le point 
de départ du plan conçu par Fouché. Il y avait alors 
comme prisonnier à Oléron un certain Méhée de la 
Touche, ancien journaliste, jadis jacobin, lié d'abord avec 
Bonaparte, devenu ensuite son adversaire. Après l'atten- 
tat du 3 nivôse an IX (24 décembre 1800), il avait été 
compris par Fouché parmi les proscrits déportés à 
Oléron; mais sa relégation avait ceci de particulier, 
que Méhée continuait par l'intermédiaire de sa femme à 

(1) Mémoire de Bourrienne, tome VI, p. 295. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 317 

r 'Il relations suivies avec rhorame qui l'avait fait 
enfermer. Il s'échappa de sa prison sans être inquiété ; il 
vint se réfugier à Paris, près du pouvoir qu'il devait 
craindre, ne prenant même pas la peine de se cacher ; 
loin de là, indiscret à dessein, il annonçait hautement 
son intention de se rendre en Angleterre, près des 
princes, — ce qu'il n'eût pas osé faire, s'il ne s'était pas 
senti appuyé par quelqu'un. — Or, c'est à Paris même 
qu'il reçut un passeport, pour son voyage projeté. 

Méhée, au lieu de gagner Londres, se rendit aux iles 
anglaises; il devait y trouver un homme de confiance de 
Fouché qui, sous le titre de commissaire aux relations 
commerciales, espionnait pour son ancien maître : c'était 
Chépy ; celui-ci en réalité avait surtout pour mission de 
surveiller les réfugiés de Jersey et de Guernesey. Méhée 
de la Touche ne pouvait pas trouver un meilleur initia- 
teur. Gn\ce à lui, il fut mis promptement au courant des 
personnalités et des intrigues de l'émigration royaliste; 
grâce à lui encore, il obtint du gouverneur de Guernesey 
des lettres de recommandation pour le ministère anglais. 

Il s'était donné comme adversaire personnel de Bona- 
parte, opposé à sa politique, ne cachant pas d'ailleurs 
qu'il avait la confiance du parti jacobin. Il insistait sur la 
force du mouvement d'opinion qui régnait à Paris, affir- 
mant que le pouvoir du Premier Consul était précaire, 
que Bonaparte avait, dans l'armée même, des rivaux 
comme Moreau et Pichegru qui sauraient, le moment 
venu, enlever les troupes et lui tenir tête. 

L'accueil du gouvernement anglais fut très froid. Se 
retournant alors vers les royalistes, Méhée cherclta à les 



318 CAUSERIES HISTORIQUES. 

intéresser à sa personne et à sa cause. Sur ces entrefaites, 
la rupture des relations avec la France lui vint en aide en 
lui permettant d'insister sur les services qu'il pouvait 
rendre en fomentant une diversion avec l'appui des partis 
coalisés. Il ne se pouvait pas que certains émigi ;<, les 
plus ardents et les plus intrépides, ne prélassent l'oreille 
à ses suggestions. Aidé du reste par les policiers à sa 
solde, il persuada sans peine aux hommes d'action du parti 
royaliste que la majorité de la nation ne soupirait qu'après 
le repos et une restauration monarchique ; le peuple était 
prêt à agir ; l'armée, incertaine dans ses affections, était 
facile à ramener ou à diviser, si des généraux dont il 
citait à dessein les noms et racontait à mots couverts, pour 
donner plus de poids à ses paroles, les hostilités et les 
rancunes personnelles, se décidaient à intervenir. 

Tout en déclarant qu'il n'était pas royaliste et qu'il agi- 
rait avec son parti, il reconnaissait que dans la mêlée 
générale, l'avantage serait aux troupes royaUstes, plus 
nombreuses et mieux organisées que les Jacobins ; mais 
la présence d'un prince français était absolument néces- 
saire à Paris pour assurer la victoire. 

De France, d'ailleurs, des comités et des agences roya- 
lites, venaient les mêmes excitations et les mômes encou- 
ragements. Leur rapports concordaient d'autant mieux 
avec ceux de Méhée, que dans la plupart de ces agences 
la police de Fouché avait ses entrées : elle était depuis 
longtemps parvenue à recruter plusieurs des anciens 
con^battants des premières guerres, restés confondus et 
mêlés dans les rangs avec leurs frères d'armes. 
Cependant toutes ces intrigues avaient porté leurs 



CAUSBRIES HISTORJQUES. 319 

fruits. Georges Cadoudal 8*était laissé circonvenir et 
st'îduire par le parti d'action, vers lequel, du reste, incli- 
nait sa nature ardente. Mais l'expérience et les épreuves 
avaient bien modéré sa Tougue d'autrefois ; il n'avait plus 
la môme confiance dnns la bonne foi des gens; il se 
défiait de tout ce qu'on lui rapportait sur les événements 
qui se passaient à l'étranger. En raison même de sa 
situation, il comprenait mieux l'étendue de sa responsabi- 
lité envers son parti, et portait dans tous ses actes une 
réflexion froide et raisonnée. Avant de prendre une réso- 
lution défînitive et de tenter, s'il y avait lieu, un coup de 
force, il voulait s'assurer, par lui-même et sur place, de la 
véracité des rapports qu'on lui avait faits, et connaître la 
valeur réelle des concours qu'on affirmait trouver chez 
certains personnages importants. A la suite des ces 
démarches, si les chances lui paraissaient sérieuses, il 
était prêt à marcher, mais à l'expresse condition qu'un 
prince se mettrait à la tête du mouvement et viendrait 
en France. 

Le 21 août 1803, Georges débarqua au pied de la 
falaise de Biville, a quatre lieues au nord de Dieppe ; 
quelques jours après, il était à Paris. 



III. 



La première partie do plan de Fouché avait réussi. On 
avait attiré en France Georges et quelques-uns de ses 
meilleurs lieutenants. Lors donc qu'on annoncerait que 



3^0 CAUSERIES HISTORIQUES. 

le Premier Consul venait d'échapper à une grande conspi- 
ration, la présence seule de Georges serait une preuve 
suffisante. Que si d'ailleurs il tentait un coup d'audace, 
et s'il réussissait, Fouché était gardé de ce côté comme 
de l'autre, et il saurait bien être du côté du vainqueur. 

Mais il ne suffisait pas d'avoir amené Georges en France ; 
il fallait aussi compromettre le général Moreau, lier sa 
personnalité au mouvement royaliste qu'on avait préparé 
et appuyé. Pour y parvenir, un moyen était tout indiqué : 
le rapprochement, la réconciliation de Moreau et de 
Pichegru. Le nœud de la situation était là. La perte 
de Moreau était le but caché, mais ardemment convoité, 
du Premier Consul ; la conspiration ne devait être qu'un 
moyen de l'atteindre et tout devait y tendre. Le reste 
devenait secondaire. 

Moreau ne conspirait pas ; nul n'était plus éloigné que 
lui de rêver une restauration royaliste, et surtout d'y 
prêter les mains. Savary, l'homme de Bonaparte, atteste 
en termes formels, dans ses Mémoires, que « Moreau était 
un républicain de bonne foi, et n'avait que de l'éloigne- 
ment pour les Vendéens ». Desmarets, l'un des directeurs 
de la police consulaire, lui rend le même témoignage avec 
plus de force encore : « Le rôle de Monk, dit-il, était 
celui pour lequel Moreau avait le moins de dispositions... 
Combien il y avait loin de sa mauvaise humeur ou de sa 
haine à la résolution d'un renversement et plus encore à 
l'action elle-même (1) ! » Lafayette raconte, de son côté. 



(1) Témoignages historiques ou quinze ans de haute police sous 
Napoléon, par M. Desmarets, chef de cette partie pendant tout le Con- 
sulat et l'Empire, p. 100. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 3il 

qu'au printemps de 1803 il eut plusieurs entrevues avec 
Moreau, et particulièrement une conversation où toutes 
les chances de l'avenir furent discutées. Moreau s'expli- 
qua sans détour sur la tyrannie de Bonaparte ; puis, après 
avoir passé en revue les différents partis : « Les Bour- 
bons, dit-il, se sont rendus trop méprisables pour être à 
craindre. « Et il ajouta en forme de conclusion : c Dans 
tous les cas, nous sommes bien sûrs, vous et moi, de nous 
trouver et d'agir ensemble, car fat toujours peiuê et 
voulu Icx mêmes choses que vous (1). » 

Tout cela, Bonaparte et Fouché le savaient à merveille. 
Et dès lors, quel moyen d'impliquer Moreau dans une 
conspiration bourbonnienne? Un agent royaliste, l'abbé 
David, qui connaissait personnellement Moreau et Piche- 
gru, s'était entremis pour les réconcilier. Il fut saisi à Ca- 
lais avec tous ses papiers, au moment où il allait s'embar- 
quer pour l'Angleterre. La police consulaire apprit, parla 
lecture de ces papiers, deux choses : d'abord que Moreau 
était disposé à une réconciliation avec Pichegru, ensuite 
que jusqu'à ce moment il n'y avait pas trace de conspi- 
ration dans leurs rapports et, par suite, aucun moyen 
sérieux de compromettre Moreau. Mais en même temps, 
par ses agents de Londres, la police savait les espérances 
que rémigration fondait sur ce raccommodement, et le 
parti que Pichegru lui-même se flattait d'en tirer. Au lieu 
d'arrêter les entremetteurs de cette transaction, il fallait 
donc les laisser faire, au besoin les encourager jusqu'à 



(1) \Umoirt4 d« Labjetto : A/m Rapport* avtc U Pmdn- ComuL 

tt 



322 CAUSERIES fflSTORIQUES. 

l'instant où leurs démarches et leurs intrigues auraient 
créé des apparences suffisantes contre celui qu'on voulait 
perdre. Ainsi fit-on pour l'émissaire qui succéda à l'abbé 
David, le général Lajolais. On se contenta de le suivre et 
de l'observer dans ses allées et venues, de Londres à 
Paris. Ce fait est constaté officiellement par le rapport 
même du grand-juge Régnier, lu au Corps législatif dans 
la séance du 17 février 1804. Lajolais était un esprit 
brouillon, présomptueux, indiscret, tourmenté de l'ambi- 
tion de jouer un rôle, dévoré de besoins d'argent, l'homme 
le plus dangereux qui pût être employé dans une situa- 
tion si délicate (1). Préoccupé surtout déjouer à l'homme 
d'importance et de tirer de l'argent, soit du gouverne- 
ment anglais, soit des comités royalistes, il représenta 
Moreau comme disposé à se mettre à la tête d'un mouve- 
ment contre le gouvernement consulaire ; allant beaucoup 
plus loin encore, il se porta caution des dispositions du 
général en faveur de la cause royaliste, ce qui était préci- 
sément le contraire de la vérité. Moreau ne pouvait ni 
connaître ni démentir ces mensonges. Cependant, il se 
défiait des intrigues de cet intermédiaire, choisi malgré 
ses répugnances, ainsi que l'établit, dans ses Mémoires, 
l'agent royaliste Fauche-Borel, et ainsi que cela fut 
d'ailleurs démontré jusqu'à l'évidence dans les débats du 
procès de Georges. Moreau était si peu disposé à se ser- 
vir de Lajolais et à entrer dans ses vues, qu'il lui refusa 
douze louis qui lui étaient nécessaires pour son voyage à 
Londres , et cette somme lui fut prêtée par Couchery, 

{i) Histoire de Napoléon I" par P. Lattfrey, tome III, p. 101. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 323 

ancien employé du service de la gendarmerie, qui joot 
dans cette afTaire un r6le assez suspect (i). 

Trompé par les fausses affirmations de Lajolais, Piche- 
gru débarqua en France le 15 janvier 1804. Il eut une 
entrevue avec Mureau sur le boulevard de la Madeleine ; 
Georges y assistait. Moreau rejeta bien loin l'idée de se 
joindre à la conspiration et de travailler pour les Boor» 
bons. Les royalistes furieux Taccusèrent de faire man^ 
quer le complot par son opposition. Georges, en le quit- 
tant, s'emporta contre lui et s'écria : < Un Bleu pour un 
Bleu, autant vaut celui qui y est que ce J... f... là ! » 

Moreau ne pouvait donc à aucun titre être poursuivi 
comme auteur oa comme complice de la conspiration. 
Mais il avait eu une rencontre avec Pichegru et avec 
Georges. Bonaparte n'en demandait pas davantage. Le 
15 février, Moreau fut arrêté. 



IV. 



M. Iluon de Pcnansier a raconté le procès de Georges, 
de Moreau et de Pichegru avec des détails nouveaux, em- 
pruntés aux rapports de police. 

Il ressort, en premier lieu, de son récit, que pas un seol 
instant Georges n'a eu l'idée d'assassiner Bonaparte. S'il 
n'eût repoossé loin de lai la pensée d'un attentat, rien ne 



(1) Opinitm sur U prooit de Mortau, par Lacoorbe, jog« m la ocwr 
erimioftlla de ji 



k 



324 CAUSERIES HISTORIQUES. 

lui aurait été plus facile que de le consommer pendant 
les six mois qu'il passa à Paris avant son arrestation (1). 
C'est ce que constate formellement Desmarets, le chef de 
la police de sûreté. « Georges, dit-il, animé d'une haine 
invétérée contre Napoléon, s'arrête quand il tient dans ses 
mains la vie de so7i ennemi. Le chef de guérilla règle ses 
coups sur des convenances d'honneur et de haute poli- 
tique (2). » 

Lorsqu'il était venu en France, ce n'était pas pour pré- 
sider à l'exécution d'un plan déjà formé, c'était pour étu- 
dier sur place, la question de savoir s'il existait, ou non, 
des moyens de rétablir la monarchie. Son attitude au pro- 
cès fut celle d'un homme de cœur, qui ne veut compro- 
mettre aucun de ses coaccusés, mais qui a fait le sacrifice de 
sa vie et, qui, pour la sauver, ne s'abaisserait pas à un 
mensonge ou à une faiblesse. Or, il n'a cessé de déclarer, 
du commencement à la fin des débats, « qu'il était venu en 
France pour voir s'il existait des moyens de relever la mo- 
narchie en faveur des Bourbons ; qu'il n'avait pas encore 
réuni ces moyens, point présenté de plan, qu'il n'était pas 
encore prêt à agir,qu'il ignorait même si les circonstances 
l'eussent permis ou exigé. » 

Le maréchal Moncey qui, chaque soir, adressait à Bona- 
parte un rapport sur l'audience du jour, dit dans l'un de 
ces comptes rendus : 

« Georges soutient qu'il n'a pas violé la paix avec Brune 



(1) Arrivé à Paris à la fin d'août 1803, Georges ne fut arrêté que le 
9 mars 1804. 

(2) Témoignages historiques, p. 113. 



CAUSERIES HISTORIQUHS. 3i5 

ft II est pour rien dans le 3 nivôse. Atlaclié aux Bour- 
bons, il croit que la France veut le gouvernement d'un 
seul, et venait s'assurer si l'opinion était favorable aux 
Bourbons ; dans ce dernier cas, il aurait envoyé cbercher 
un prince fran«;ais; mais il affirmerai/ n'avait rien fait^ 
qu'il H avait pas conspiré, et qu'il allait se retirer lors- 
qu'on Va arrêté ; que c'est la vérité tout entière ! » 

Après les plaidoiries, un des principaux officiers de 
Georges, Bouvet de Lozier, fit la déclaration suivante, 
que M. Huon de Penanster indique seulement, mais qui 
méritait d'être reproduite in extenso : 

<(.... Rien ne devait être entrepris sans la présence du 
prince. Il ne devait venir que dans le cas où Georges, 
Moreau et Pichegru se seraient accordés. Les débats ont 
démontré combien ces trois généraux étaient loin de s'en- 
tendre. Le prince n'est donc pas venu, comme de fait le 
projet a été abandonné. Georges et Pichegru élaietit con- 
venus (te se retirer. Georges ni avait communiqué sa déter- 
mination de quitter Paris. Le n pluviôse (1 février 1804), 
Pichegru avait fait connaître le même désira Rolland d'une 
manière si positive que Rolland, lors de son arrestation, 
croyait que Pichegru était loin. Il n'y a pas de doute que 
ce projet de se retirer n'eût été exécuté sans les empêche- 
ments mis au départ (1). * 

Au surplus, dans les considérants de leur arrêt (et c'est 



(i) Proeit ifutruii par la Cour de juaHo* «riminMê «I tpéoUUé du 
département de ta Seine^ •éoM à Paris contre Otorgu^ Piehegru H 
autres, prévenu» dé conspiration contre la personne du Premier Con- 
stil. — Rec(Millip«r dM •itfoo^raphat, Paris C.-P. PatrU, imprinMor d« 
la Cour crimiaelle. 180(, tooM VI, p. S47. 



326 CAUSERIES HISTORIQUES. 

une remarque que M. Huon de Penanster aurait dû faire) 
les juges eux-mêmes n'ont pas prononcé une seule fois le 
mot d'assassinat ou d'attentat contre la vie du Premier 
Consul. Voici le texte de l'arrêt : 

« La Cour, attendu que, d'après V instruction et les dé' 
bats, il est constant : 

« Qu'il a existé une conspiration tendant à troubler la 
République par une guerre civile en armant les citoyens 
les uns contre les autres, et contre l'exercice de l'autorité 
légitime ; 

« Que Georges Cadoudal est convaincu d'avoire pris part 
à cette conspiration.... » 

En ce qui touche Moreau, son innocence était si évi- 
dente que sept voix contre six l'acquittèrent. L'Empereur 
intervint lui-même, par une lettre à Cambacérès, pour 
peser sur les juges. On arriva à obtenir d'eux une seconde 
délibération ; un compromis intervint entre la majorité 
et la minorité, et Moreau, innocent, fut condamné à deux 
ans de prison. M. Thiers dit (\\i aucune influence n'avait 
dicté cette décision (1). Assertion étrange en présence du 
témoignage de l'un des juges, Lecourbe, qui a publié en 
1814 un procès-verbal très détaillé des deux délibérations. 
Il affirme qu'entre la première et la seconde, les partisans 
de la condamnation allèrent conférer dans le cabinet du pré- 
sident avec les agents supérieurs des polices civile et mi- 
litaire, Real et le général Savary : « Ils étaient, dit Lecourbe, 
porteurs de leurs volontés et de leurs menaces, et l'on 
peut dire qu'ils se sont bien acquittés de leur commission. » 

(1) Thiers, tome, V. p. 147 



CAUSERIKS UlSTORiQUBS. 327 

M. Huon de Penanster a très bien raconté cet épisode da 
procès. Je signalerai cependant dans son récit une omis- 
sion. L'un des juges était Clavier, le savant helléniste, 
dont la fille fut la femme de Paul-Louis Courrier, c Con- 
damner le prévenu, lui dit le président Hémart, le Pre- 
mier Consul lui donnera sa grâce. — Et nous, reprit 
vivement le commentateur de Plutarque, qui nous don- 
nera la nôtre? » A quelques jours de là, Clavier parais- 
sait devant l'Empereur. A la vue du courageux magis- 
trat, Napoléon ne put contenir sa colère :t Sortez de mon 
palais, s'écria-t-il, sortez de mes tribunaux, juge préva- 
ricateur {{). ■» 

Un des plus intéressants chapitres du livre de M. Huon 
de Penanster est celui qui a pour titre le Prétendu suicide 
de Pichegru. Ce chapitre est très étudié et très documen- 
té. Je n'y voudrais faire qu'une seule réserve. L'auteur dit, 
à la page 219 : « Malgré ces essais de subornation, per- 
sonne ne se laissa convaincre, et si on ne monta pasjuS' 
qu'au Premier Consul pour l'en accusa* personnellement^ 
il y eut unanimité pour accuser la police de cet assas- 
sinat. » 

La mort de Pichegru (6 avril), suivant de si près l'assas- 
sinat du duc d'Enghien ( 21 mars ), souleva l'opinion de 
Paris, non seulement contre la police, mais contre le Pre- 
mier Consul lui-même. C'est à lui qu'on en fit remonter 
la responsabilité dans le peuple comme dans les salons. 
On répétait tout bas, quand on ne le disait pas bien haut. 



(I) Ducoon d« Dattooo tar la tomb* d« CUtmt. itonUtw d« 1817. 

p. 1287. 



328 CAUSERIES HISTORIQUES. 

que les étrangleurs du Temple, les suicideurs de Pichegru, 
étaient ces mameluks que Bonaparte avait ramenés d'Orient 
et qui lui servaient de janissaires pour ses exécutions à 
la Turque. Mis au courant de ces rumeurs, le Premier 
Consul en conçut une irritation si vive qu'il ne parlait de 
rien moins, dans ses accès de colère, que de changer sa 
capitale et d'abandonner Paris, comme Constantin avait 
abandonné Rome pour Byzance. Sa police fît insérer dans 
les journaux un article contenant à l'adresse des Parisiens 
une menace des plus transparentes. Voici le texte de cet 
article, qui serait, je crois, très bien à sa place dans le 
curieux volume de M. Huon de Penanster : 

« On a cherché les causes qui ont pu déterminer Cons- 
tantin à fonder une nouvelle capitale. Il n'y a pas de doute 
qu'il n'ait été déterminé à cette vaste entreprise par les 
mêmes raisons qui ont engagé Dioclétien et Maximin à 
transférer le siège de leur gouvernement à Nicomédie et 
à Milan. Ces deux princes, qui avaient ramené l'ordre^ 
la paix, et la tranquillité dans Rome et dans V Empire, 
illustrés par des victoires importantes sur les barbares de 
VAsie et du Nord, vinrent, après tant d'exploits, triom- 
pher dans leur capitale ; ils s'attendaient naturellement à 
y recevoir l'accueil que méritaient leurs travaux guerriers; 
mais ils n'y trouvèrent qu'un peuple ingrat, inconstant, 
léger, qui, loin d'apprécier leurs services et de bénir la 
main qui avait cicatrisé ses blessures, cherchait à les 
tourner en ridicule . Toutes les fois qu'ils paraissaient 
dans le Cirque, au théâtre ou dans les autres lieux pu- 
blics, ils étaient témoins des applications indécentes, des 
sarcasmes, des calembourgs que l'on se permettait en 



CAUdERIRS HISTORIQUES. 3i9 

leur présence, tandis que les habitants des provinces se 
trouvaient honorés de la présence de leurs monarques, 
se pressaient sur leurs pas et leur témoignaient la re- 
connaissance dont ils se sentaient pénétrés. La comparai- 
son que firent ces empereurs ne se trouva pas à l'avan- 
tage de la capitale, et les détermina sans doute à établir 
leur résidence habituelle dans des villes, moins splendides 
à la vérité, mais où ils recevaient un accueil plus flatteur. 
Constantin parait avoir eu les mêmes motifs à l'égard de 
Rome ; il n'a pas voulu s'exposer aux désagréments qu'a- 
vaient éprouvés ses prédécesseurs. 11 est bien étonnant 
sans doute que Dioctétien et Constantin n'aient pas senti 
que, pour se venger d'une poignée de faquins, de gens 
sans aveu, de jeunes gens inconsidérés, ils entraînaient 
la ruine d'un grand nombre de commerranls et de proprié- 
taires. Serait-ce que les meilleurs esprits ne tiennent point 
contre l'ingratitude ? Quoi qu'il en soit, Rome est totale- 
ment déchue de son rang. Puisse cet exemple servir de 
leçon à la postérité ? » 

Le livre de M. Huon de Penanster mérite d'avoir plu- 
sieurs éditions. Il y aura lieu dans ce cas, de rectifier 
deux ou trois erreurs, très légères du reste, et cinq ou 
six noms mal orthographiés. Fouché n'est pas né à Nantes, 
mais à la Martinière, près du Pellerin (Lotre-Inrérieure). 
Au lieu de la falaise de Deville, lieu de débarquement de 
Georges, il faut lire : Riville. Ce débarquement eut lieu le 
23 août 1803, et non le 22. .\u lieu de Destnarels, le chef 
de la haute police, il faut Desmarets, au lieu âeHegnault 
(le Saint-Jean-d'Angely ; il faut Regnaud de Saint-Jean- 
(l'Angely ; le notaire italien compromis dans l'affaire de 



330 CAUSERIES HISTORIQUES. 

Demerville et d'Aréna, s'appelait Diana, et non Diona. Le 
président de la cour criminelle et spéciale du départe- 
ment de la Seine, qui jugea Georges et Moreau, s'appelait 
non Hamartj mais Hémart. C'est également à tort que 
M. Huon de Penanster le représente comme ayant voté la 
mort de Louis XVI : Hémart n'avait pas fait partie de la 
Convention. 



XVI. 



ÉMIGRÉS ET CHOUANS (1). 



M. Ernest Daudet est à la fois un romancier et un his- 
rien. C'est an livre d'histoire qu'il nous donne aujour- 
d'hui sous ce titre : la Police et les Chouans sous le 
Consulat et l'Empire (1800-1815). 

On croit généralement qu'après l'exécution de Georges 
Cadoudal, le 25 juin 4804, c'en est fait de la Chouanne- 
rie, et que l'histoire n'a plus à s'en occuper. C'est une 
erreur. Tant que dura l'Empire, il y eut des chouans qui 
continuèrent à combattre, et, avec une intrépidité 
indomptable, luttèrent jusqu'à la fin contre celui ^devant 
qui l'Europe tremblait, c Que ces lointains et mémo- 
rables épisodes, dit M. Ernest Daudet, aient été négligés 
et oubliés, au point de rester en marge de l'histoire, alors 
qu'à y regarder de près, ils en constituent les péripéties 
les plus pathétiques, ce n'est pas un mince sujet' d'éton- 



(1) La Police et let Chouans tous le Conetitat et l'Bmpir*^ 1S0(^ 
1815, p«r Bmeet Daudet ; un voiam* in-18, Ploa, NoorrH «t O*, AUtoon. 
1895. — Emigrés et Chouans^ par la oomU O. de Oomiade* ; od toIvm 
in-18, Perri «t C^, «diUon. 



332 CAUSERIES HISTORIQUES. 

nement pour qui se donne la peine de les étudier. » Sans 
doute M. Thiers n'en a rien dit dans ses vingt volumes ; 
mais d'autres en ont parlé, dont les noms auraient peut- 
être dû trouver place dans la Préface de M. Daudet. 

Crétineau-Joly, dans le tome IV de son Histoire de la 
Vendée militaire, publié en 1841, a parlé longuement de 
la plupart des épisodes auxquels est consacré l'ouvrage de 
M. Ernest Daudet, et en particulier de l'enlèvement du 
sénateur Clément de Ris, du meurtre de l'évêque Audrein 
et de la mort du vicomte d'Aché. 

Le tome V de V Histoire des guerres de V Ouest, par 
Théodore Muret, qui a paru en 1848, renferme un récit 
circonstancié du meurtre de l'évêque régicide Audrein. 
Théodore Muret raconte également avec détails l'enlève- 
ment de M. de Pancemont, évêque de Vannes, dont parle 
à son tour aujourd'hui M. Ernest Daudet. 

Le chapitre le plus important de la Police et les 
Chouans sous le Consulat et VEmpire a pour titre : 
ï Affaire d'Aché de Comhray. Il présente, je m'empresse 
de le dire, le plus vif intérêt ; mais enfin ce n'est pas 
une révélation. Le savant M. de la Sicotière, dans son 
beau livre sur Louis de Frotté, a donné sur cette drama- 
tique affaire des détails aussi exacts que précis (1). Enfin, 
il y a un an ou deux, le tragique épisode d'Armand de 
Chateaubriand a été, de la part du comte G. de Contades, 
l'objet d'une étude, qui peut être tenue pour définitive. 



(\) Louvs de Frotté et les insurrections normandes (1793-1832), 
par L. de la Sicotière, deux volumes in-8*, 1889, librairie Pion, Nourrit 
et C". — Voir Tome II, pages 571 i» 607. 



CAUSEUIES HISTORIQUES. 3^)3 

il n'est donc pas exact de dire que ces épisodes ont 
été entièrement < négligés et oubliés », ni d'ajouter, 
comme Ta fait M. Ernest Daudet : < En dehors des Archi- 
ves, il n'en existe des souvenirs que dans quelques livres 
d'histoire générale, qui se contentent de les mentionner 
sans en pénétrer les détails, ou dans des relations locales, 
trop incomplètes pour qu'on puisse leur attribuer un 
caractère de version définitive. A vrai dire cet événements 
sont racontés aujourd'hui pour la première fois. » 

Ce qui est vrai, c'est qu'ils n'avaient pas encore été 
racontés avec autant de soin et d'aussi larges dévelop- 
pements. L'auteur est remonté aux sources, il a consulté 
les pièces d'archives et les dossiers de police. « Ces 
dossiers, écrit-il, je les ai compulsés durant plusieurs 
années. J'ose même dire qu'ils me sont familiers. > 

Il est seulement regrettable qu'ayant ainsi étudié à 
fond son sujet, il n'ait pas cru devoir accompagner ses 
récils d'une seule note, d'un seul renvoi aux sources 
originales. Trop de notes sans doute est un abus ; mais 
entre trop et pas du tout^ peut-être y a-t-il un milieu 
raisonnable à tenir. N'est-il pas à craindre que beaucoup 
de lecteurs, en présence de ces narrations agréables, d'un 
style coulant et facile, où rien jamais ne leur rappelle sur 
quel fond solide elles reposent, n'est-il pas à craindre que 
beaucoup de lecteurs ne se laissent aller à croire qu'ils 
lisent un roman? 



334 CAUSERIES HISTORIQUES. 



II. 



Un des chapitres les plus curieux du livre est celui qui 
a pour titre V Enlèvement d'un sénateur . 

Le 23 septembre 1800 {i" vendémiaire an IX), le séna- 
teur Clément de Ris, qui se trouvait alors presque seul à 
sa maison de Beauvais, près de Tours, vit entrer chez 
lui, en plein jour, sur les deux à trois heures, six hom- 
mes armés, habillés en hussards. Ils s'emparèrent de l'ar- 
gent monnayé, de l'argenterie et des papiers, le forcèrent 
à monter avec eux dans sa propre voiture, le conduisirent 
dans un lieu inconnu, et l'enfermèrent dans un souter- 
rain, où il resta dix-huit jours sans qu'on pût avoir de 
ses nouvelles. Enfin quelques personnes, étrangères à la 
police, mais que le ministre Fouché avait cru devoir 
employer dans cette occasion, ayant fait rencontre du 
sénateur, la nuit, dans la forêt de Loches, comme on le 
transférait dans une autre cachette, mirent en fuite son 
escorte et le ramenèrent au sein de sa famille. Il s'agis- 
sait de punir les auteurs de son enlèvement et de sa 
séquestration. Plusieurs jeunes gens du Maine, du Perche 
et de la Normandie, furent arrêtés. Le 20 juillet 1801 , 
dix accusés comparurent devant le tribunal spécial, séant 
à Tours. A côté du marquis Dumoustier de Canchy et 
de son beau-frère le comte de Mauduisson, avaient pris 
place un ancien émigré, Pierre Obereau, d'Orléans ; un 
ancien chouan, Gaudin dit Monte-au-Giel, propriétaire à 



CAUSERIES HISTORIQUES. 335 

Baranton, département de la Manche; Charles-Marie Le- 
clerc, de Nérac (Gironde), ejç-sous-lieutenant au ci-devant 
régiment de Poitou ; Leménager, chirurgien à Candé ; 
H. et M** Lacroix, propriétaires du château de l'Ebeau- 
pinais, aux abords duquel on avait trouvé des armes, 
et enfin Pierre Jourgeron et sa femme qui exploitaient la 
ferme du Portail, où Clément de Ris avait été séques- 
tré. Le tribunal de Tours refusa de condamner. Il con- 
clut à une instruction nouvelle, « attendu, disait-il, que 
Clément de Ris, sa femme et son fils n'ont pas été cités, 
qu'on ne les a pas confrontés avec les accusés et qu'on ne 
sait s'ils persistent dans leurs premières déclarations. » 
La cour de cassation réforma ce jugement, sans prononcer 
sur le fond et uniquement pour des causes tirées de l'in- 
compétence de ceux qui l'avaient rendu. Elle renvoya 
l'affaire devant le tribunal spécial d'Angers, qui fut com- 
posé pour la circonstance de quatre juges de la cour cri- 
minelle de Maine-et-Loire et de trois officiers. 

L'arrêt du tribunal criminel d'Angers fut rendu le 
2 novembre 1801. Canchy, Mauduisson et Gaudin étaient 
condamnés à mort, les époux Lacroix à six ans de gène 
et à quatre heures d'exposition sur l'échafaud. Les cinq 
autres étaient acquittés. 

Les condamnés étaient-ils coupables? L'opinion géné- 
rale des contemporains fut qu'ils étaient innocents. I> " 
l'entourage môme du premier Consul, on était per> 
que le complot avait été ourdi par Fouché. Pendant la 
campagne de 4800, l'énigmatique personnage s'était 
associé à des intrigues ayant pour objet de renverser 
Bonaparte, si le campagne contre l'Autriche ne tournait 



336 CAUSERIES HISTORIQUES. 

pas à la gloire des armées françaises. La victoire de 
Marengo avait déjoué les plans du ministre de la police. 
11 s'était hâté de retirer ses ordres, d'en faire disparaître 
les preuves, ainsi que toute trace du complot. Mais, mal- 
gré tous ses efforts, il n'avait pu les détruire toutes. Des 
pièces écrites et signées, attestant sa trahison, étaient 
restées au pouvoir de Clément de Ris, à qui il les avait 
confiées, et c'est parce que celui-ci refusait de les resti- 
tuer qu'à l'effet de les lui reprendre, Fouché avait simulé 
l'attentat du 23 septembre. Voilà ce que racontaient ses 
ennemis. Avaient-ils raison ? M. Ernest Daudet n'hésite 
pas à répondre négativement. Pour lui, Fouché, 
dans cette affaire au moins, est innocent, comme l'enfant 
qui vient de naître. Les Royalistes sont les vrais, les 
seuls coupables, et c'est très justement que Dumoustier de 
Ganchy, Mauduisson et Gandin ont été guillotinés, le 
3 novembre 1801, sur la place publique d'Angers. 

M. Ernest Daudet me paraît ici s'avancer beaucoup. Ses 
conclusions sont loin d'être aussi incontestables qu'il le 
croit. Il dit à peine un ou deux mots des débats qui 
eurent lieu devant le tribunal spécial de Tours, et dont 
l'importance cependant est ici capitale. Le Moniteur leur 
a consacré deux articles dans les numéros des 4 et 9 ther- 
midor an IX (23 et 28 juillet 1801). Ges articles dont 
M. Daudet ne fait aucune mention renferment des aveux 
qui ne laissent pas d'être significatifs. On lit dans le 
second : 

« ... Du tableau du délit, passant à la recherche des 
coupables le commissaire du gouvernement n'a pu se 
dissimuler que les alibi proposés par Leclerc, Lemèna- 



CAOSBRIBS HISTORJQUBS. 337 

ger et Aubereau étaient établit par une réunion de 
témoins qui commandait la confiance ; mais il a émis une 
opinion difTérente sur ceux invoqués par Canchy, Mau- 
duisson et Gaudin. 11 a reproché aux témoins par eux 
produits d'être peu nombreux (1), et il a observé que 
quelques motifs, quelques circonstances même de la 
vie de plusieurs d'entre eux n'offraient pas le caractère 
de véracité, d'indépendance et d'impartialité que recher- 
che l'œil du juge... 

« Le citoyen Chauveau-Lagarde a établi : i* que Can- 
chy et Mauduisson étaient innocents ; 2** que ne le fus- 
sent-ils pas, la preuve de leur culpabilité était impos- 
sible ; 3" que dans cette hypothèse môme, la justice, 
l'humanité, la politique s'opposaient à une condamna- 
tion.... 

t — Dans le résumé général de l'affaire, le citoyen 
Chauveau-Lagarde a prétendu qu'avant d'être statué défi- 
nitivement, le citoyen Clément de Ris devait être enten- 
du, puisque lui seul devait connaître les ravisseurs plus 
qu'aucun de ceux qui avaient déposé. » 

Les conclusions de l'avocat furent adoptées par le 
tribunal. 

Ainsi, le commissaire du gouvernement lui-même 
abandonne l'accusation contre plusieurs des prévenus. 
Le tribunal refuse de condamner les autres, estimant que 
la preuve n'est point faite contre eux ; il ordonne un 
supplément d'enquête, et proclame que la confrontation 

(1) M. de Ctndij prodiûnit <epaodant onst témflilM établi— nt Mo 
alùù ; M. d« Mauduiaaoa «a produùait aix. 



338 CAUSERIES HISTORIQUES. 

des accusés avec Clément de Ris est absolument indis- 
pensable. 

Or cette confrontation nécessaire n'a jamais eu lieu. 
Comme il n'avait pas déposé à Tours, Clément de Ris ne 
déposa pas à Angers. Aussi tous ceux qui, dans cette 
seconde ville, avaient assisté au procès, croyaient-ils à un 
acquittement. Je trouve à cet égard d'intéressants détails 
dans un ouvrage, que M. Ernest Daudet paraît avoir 
ignoré, la Biographie des députés de V Anjou, par M. Rou- 
gler, conseiller à la Cour d'Angers. Dans la Biographie du 
conventionnel Delaunay jeune, qui présidait en 1801 la 
cour criminelle de Maine-et-Loire, M. Bougler écrit ce qui 
suit : 

« Des avocats, d'un grand talent présentèrent la dé- 
fense. Elle fut confiée concurremment à M. Chauveau- 
Lagarde, à M. Pardessus et à notre compatriote Duboys, 
alors à l'apogée de sa réputation et de son talent (1). Le 
public se préoccupait vivement de cette affaire, d'abord 
en raison de la renommée des défenseurs et aussi à cause 
de l'intérêt qui s'attachait à la personne de ces malheu- 
reux jeunes gens, âgés de 20 à 30 ans, et appartenant à 
des familles honorables et distinguées.... A la grande stu- 
péfaction de Vauditoire, le tribunal condamna à la peine 
de mort Gaudin, Canchy et Mauduisson. Ce dernier avait 
à peine accompli sa vingtième année. Les trois condam- 

(1) M. Dubois, connu plus tard sous le nom de Duhoys d'Angers devint 
députe, premier président de la Cour royale d'Angers, pair de France. 
Membre de la Chambre des représentants, en 1815, la force de sa \oix lui 
valut d'être choisi par ses collègues pour lire l'adresse à l'Empereur, à la 
cérémonie du Champ de mai. M. Ernest Daudet ne fait de lui aucune, 
mention dans ton récit du procès d'Angers. 



CAUSERIES HISTORIQUES. .'{39 

nés furent exécuiéd dans le délai strict de 24 heures. En 
relisant aujourd'hui, à plus de 60 ans de date, cette Ion- 
gue et volumineuse procédure, on a peine à i expliquer 
comment les jnyes purent admettre comme prouvée 
l'identité des condamnés avec les bHgands^ qui avaient 
arrêté le sénateur Clément de Ai«, et il semble que rien 
n*a été moins prouvé que la présence des jeunes accusée 
sur le lieu du crime. Le jugement de condamnation fut 
donc accueilli avec une expression de tristesse qui 
s'accrut encore par le scandale que donna l'un des juges, 
qui déclara hautement qu'il prolestait contre la sentence 
et qui refusa d'y apposer sa signature (1). » 



III. 



Ce juge était le capitaine Viriot, commandant de place 
à Tours. M. Ernest Daudet, qui estropie son nom, et qui 
l'appelle le capitaine Virot, se borne à dire qu'il refusa de 
signer le jugement, en déclarant que les malheureux 
qu'on venait de condamner n'étaient pas les vrais cou- 
pables. Ce grave incident méritait mieux que cette courte 
mention. Est-ce que parhasard, M. Daudet n'aurait pas eu 
connaissance du Mémoire imprimé de M. Viriot? Cet offi- 
cier, homme d'honneur et de courage, qui déploya, en 1814, 
dans sa lutte contre l'invasion, un véritable héroïsme, afTir- 
me dans son Mémoire que les juges avaient reconnu tout 

(i)C. Boogkr, T. U, p. 153. 



340 CAUSERIES HISTORIQUES. 

d'abord unanimement qu'il était impossible de motiver 
une condamnation ; les choses avaient tout à coup changé 
de face à la suite d'un déjeuner offert aux membres du 
tribunal par le président Delaunay : celui-ci avait repré- 
senté à ses collègues qu'il serait d'un exemple regret- 
table et dangereux au premier chef de prononcer l'acquit- 
tement en masse d'un si grand nombre de chouans et 
d'ennemis du gouvernement, qui, s'ils n'étaient pas posi- 
tivement reconnus coupables, n'en avaient pas moins cent 
fois mérité la mort dans d'autres circonstances. 

Le capitaine Viriot ne s'était pas borné à protester ; il 
avait mis sous les yeux de ses collègues une note écrite, 
éont voici le texte : 

« La preuve de Valibi est complète, puisque l'on ne 
peut attaquer les témoins ni sous le rapport de la mora- 
lité, ni sous le rapport de la concordance, ni sous le 
rapport du désintéressement. 

» Or, tant que cette preuve subsistera, et elle subsistera 
tant que les témoins ne seront pas légalement convaincus 
de faux témoignage, il est impossible de ne pas absoudre. 

» Gela est reconnu à l'égard des trois accusés (7) dont 
on reconnaît Valibi, puisqu'ils sont eux-mêmes reconnus 
par les mêmes témoins ; autrement, il y aurait donc dans 
la justice deux poids et deux mesures, ce qui est impos- 
sible. 

» Dans le fait il n'y avait, à la première confrontation 
que Boissy et Créhello, qui reconnussent Canchy à ses 



(7) LecJerc, Leménager et Aubereau, pour lesquels le Commissaire du 
gouvernement reconnaissait que la preuve de Valibi était faite. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 3 il 

cheveux ronds et coupés (ils ne Télaient pas), ou à ses 
favoris rouges (ils sont noirs) ; Mauduisson, à son man- 
teau (il n'a rien d'extraordinaire) et à sa grande redin- 
gote (les brigands étaient à la hussarde). 

» Or, d'après les lois (du moins anciennes) ce change- 
ment donne à leur déposition le caractère de faux témoi- 
gnage. 

> Et ce n'est que depuis cette première confrontation 
que Métayer^ dans une entrevue avec ses défenseurs, à 
Beau vais (1), nomma des accusés comme reconnus par 
lui, quoiqu'il ne les ait point reconnus d'abord ; et ce 
n'est qu'après ce premier changement du domestique 
Métayer y que M"" Bruley et les autres domeslir^es actuel- 
lement encore au service de Clément de Bis les ont recon- 
nus dans les débats à Tours. 

» Ainsi tous les témoins qui reconnaissent aujourd'hui 
se réduisent aux deux premiers (sur 69) ; et notez bien 
que tous les domestiques qui ne sont plus actuellement 
au service du sénateur n'ont jamais reconnu ; en voilà 
une preuve convaincante : s'ils eussent reconnu à Tours, 
on les aurait certainement fait assigner pour déposer ici . 

> D'ailleurs, citoyens, ces citoyens étant les mêmes qae 
ceux qui ont reconnu Aubereau, Leménager et Leclere^ 
ils sont, par cela seul, convaincus d'ERHEUU : ainsi on 
ne peut les croire (2) . 



(1) Im msiioa d* oampagna d« CMoMot d« Rit. 

(Z) C«t «rgtiiiMnt était «o eflat d'an* grand* fioroa, pdtqM caa trah 
ao«iu4«. AoberMo, L«is4aag«r «t Ladwe, Aaiaot mis hors da eav* p« 
!• œiaittère public lai^méma. 



•342 CAUSERIES HISTORIQUES. 

» De plus, ils sont convaincus de mensonge. 

» Ils ont donné de leur reconnaissance tardive des rai- 
sons démontrées fausses aux débats : 

» En disant qu'il était wm7, et c'est à une heure qu'a 
été close la confrontation ; 

» En disant que Canchy n'était pas sourd alors, et il 
vous a été prouvé qu'il l'était depuis l'enfance. 

» En disant que Canchy avait les yeux fermés ; la 
femme Tasse elle-même a déclaré le contraire. 

» Or, on ne peut pas croire à des témoins convaincus 
de mensonge. 

» Enfin il est certain que leurs dépositions sont évi- 
demment l'ouvrage de l'intrigue. 

» 1° On voit que les reconnaissances tardives ont été 
concertées depuis l'entrevue de Métayer avec ses défen- 
seurs. 

» 2° La manière dont tous ces témoins ont été recrutés 
Jes uns après les autres en est une nouvelle preuve. 

» 3° 11 y a eu aux débats preuve de subornation de 
la part de la veuve Brute t et de la fille Tasse. » 

La conviction du capitaine Viriot était si profonde, 
qu'aussitôt il fit entendre les plus vives protestations, 
qualifiant de bourreaux les juges qui venaient de signer 
cette horrible condamnation, et qui livraient ainsi des 
innocents à A'aiUres bourreaux. 

Trente ans plus tard, au lendemain de la révolution de 
juillet, Viriot, qui était alors colonel, adressa au roi 
Louis-Philippe une longue lettre, un véritable Mémoire, 
dans laquelle il revenait sur l'affaire Clément de Ris. J'en 
•extrais ce passage : 



CAUSERIES HISTORIQUES. 343 

« .... On crut sans doute que, moi, patriote dévoaé, 
qui avais combattu avec quelque succès les Vendéens, 
je n'hésiterais pas à condamner les accusés sur les plus 
faibles indices, et je fus nommé l'un des juges du tribu- 
nal spécial. 

« Les débats n offrirent aucune charge contre les pré- 
venus, et cependant leur jugement à mort était rédigé. 
Je ne dirai pas quels moyens de séduction furent 
employés envers mes collègues, quelles offres, quelles 
menaces me furent faites ; je n'apprendrais rien de nou- 
veau : les exemples de corruption sont malheureusement 
trop fréquents. Fort de ma conviction je refusai de signer 
l'arrêt inique, je proclamai hautement l'innocence des 
accusés, résultant évidemment de l'instruction.... Ma 
voix fut étouffée, et les malheureux payèrent de leur vie 
la méprise des agents d'un homme puissant... 

« J'ai conservé copie de toutes les pièces de cette ini- 
que procédure ; je pourrais donner toutes les preuves de 
cette infi\me machination ; je pourrais en nommer l'au- 
teur, et son nom n'étonnerait personne. — Quelque 
temps après, je fus rayé de? cadres de l'armée (1). » 

Je regrette que M. Ernest Daudet n'ait pas fait connaî- 
tre ces textes à ses lecteurs. 

Son récit est d'ailleurs parfaitement conduit et très dra- 
matique. Peu de chapitres de roman sont plus intéres- 
sants. Et puisque je parle de roman, je rappellerai, bien 



(1) Voir la Notice tr^< détaillée, coiiMcrtfe au colonal Viriot par 
MM. 0«rinaio Sarrut et U. Saiol-Kdoe au T. VI, p. 83 «t MiTantM d« 
la Biographie tUt Homme* du jour^ 1841. 



344 CAUSERIES HISTORIQUES. 

que M. Ernest Daudet n'en ait rien dit, que cet épisode de 
l'enlèvement de Clément de Ris a fourni à Balzac le sujet 
d'un de ses plus beaux livres : Une Ténébreuse Affaire. 
La scène, au lieu de se passer en 1800, aux environs de 
Tours, se passe aux environs de Troyes, en 1806. Les 
personnages ne sont plus ceux qui se trouvèrent mêlés à 
l'enlèvement du l^' Vendémiaire an IX. Le sujet est 
transposé, mais le drame au fond est bien le même. 
Dans cet ouvrage, au reste, Balzac s'est moins proposé 
de raconter une aventure romanesque que de peindre un 
coin de la vie politique de l'Empire. Les royalistes fidèles 
quand même, les chouans que rien ne peut désarmer, 
l'auteur les personnifie dans Laurence de Cinq Cygne, 
dans les Simeuse, dans le fermier Michu. Laurence de 
Cinq Cygne a le fanatisme du passé, de la noblesse expi- 
rante, de la royauté proscrite. Elle est prête à sacrifier sa 
vie pour ces causes vaincues. Elle ne pense qu'au ren- 
versement de Bonaparte, dont l'ambition et le triomphe 
ont excité chez elle comme une rage, mais une rage 
froide et calculée. Ennemie obscure et inconnue de cet 
homme couvert de gloire, elle le vise du fond de sa val- 
lée et de ses forêts, avec une fixité terrible ; à de cer- 
taines heures, elle rêve d'aller le tuer aux environs de 
Saint-Cloud ou de la Malmaison ; Diana Vernon, l'héroïne 
de Walter Scott, pâlit devant elle. Caleb, le vieux servi- 
teur du sire de Ravenswood, avec ses pieuses industries 
pour cacher la pauvreté de son maître, n'égale pas non 
plus, il s'en faut bien, l'héroïque fidélité et le sublime 
dévouement du fermier Michu, se faisant en apparence 
Jacobin pour mieux servir secrètement les Simeuse et les 



CAIT8ISIIIB8 HISTORIQUES. 345 

Cinq Cygne. En même temps qu'il peint les royalistes 
militants sous l'Empire, Balzac décrit l'action et le rôle 
considérable de la police à cette époque. Il esquisse, en 
passant, la physionomie de Fouché ; il saisit dans l'ombre 
et traîne au jour ces deux rares figures de coquins, le 
policier Peyrade et le policier Corentin. Nulle part la 
police et les Chouans sous l'Empire n'ont été mieux 
peints, en traits plus vivants et plus fidèles, que dans 
une Ténébreuse Affaire^ et aussi dans cet autre beau 
récit. Madame de la Cfianterie, où Balzac s'est inspiré 
de l'afTaire d'Aché de Gombray. 

Malgré les réserves que j'ai dû faire, le volume de 
M. Ernest Daudet n'en reste pas moins une œuvre inté- 
ressante, puisée aux sources, neuve en plusieurs de ses 
parties, et d'une sérieuse valeur historique. 



IV. 



Le livre de M. de Contades, Emigrés et Chouans^ 
mérite les mêmes éloges. Les cinq chapitres qui le com- 
posent ont même cet avantage d'être, tous les cinq, abso- 
lument neufs ; en voici les titres : c Le Chevalier 4e 
Haussey >, — < Armand de Chateaubriand », — c Un 
Chouan à Londres >, — « Les Gentilshommes poètes de 
l'armée de Condé », — « Puisaye et d'Avaray ». 

Le chevalier de Haussey était one femme, Louise- 
Françoise de Haussey, mariée h un gentilhomme bas-nor- 
mand, M. de Bennes. Us émigrèrent tons deux. Le 



346 CAUSERIES HISTORIQUES. 

et la femme se présentèrent à l'armée des princes comme 
étant deux frères, et furent enrôlés l'un et l'autre sous 
le nom de Haussey. Le 12 mars 1192, Louise de Haussey 
fut admise au corps des hommes d'armes à pied, avec le 
rang de lieutenant. Elle fît en cette qualité la campagne 
de France. 

Après le licenciement de l'armée des princes en 1193, 
le comte Etienne de Damas leva une légion d'émigrés. 
Les époux de Bennes s'engagèrent dans cette légion en 
qualité de chasseurs nobles. M™^ de Bennes, devenue le 
chevalier de Haussey, y conserva son rang de lieutenant. 
Elle assista à toutes les affaires auxquelles prit part la 
légion de Damas, entre autres à celle du Pont de Dinan. 
Dans cette affaire, elle vit son mari tomber blessé à ses 
côtés. Elle le transporta à l'ambulance, le fit panser, 
l'achemina vers l'hôpital et revint combattre. Un peu plus 
tard, à Louvain, les frères de Haussey défièrent témérai- 
rement la mort. M. de Bennes, renversé par un boulet, 
expira dans les bras de sa femme. Louise de Haussey ne 
faiblit pas sous cette redoutable épreuve. Fidèle au senti- 
ment conjugal qui l'avait conduite à la guerre, s'y entê- 
tant même lorsqu'il n'eut plus d'objet, elle ne voulut 
point secouer le joug militaire qu'elle avait porté en 
même temps que son mari. Elle continua à servir comme 
à côté de son ombre, et elle resta le chevalier de Haussey 
dans la légion de Damas. 

Au mois de juillet 1793, nous retrouvons le chevalier à 
Quiberon, où il livra son dernier combat. Fait prisonnier, 
il fut conduit à Vannes et y resta détenu pendant trois 
mois et demi. Traduit cinq fois devant la commission 



CAUSERIES HISTORIQUES. ^17 

militaire, il se vit enfin condamné à mort. Enfermé dans 
Ii-glise Saint-Pateru, alors transformée en prison, il put, 
grâce au dévouement d'une courageuse bretonne. M** du 
Portail, revêtir des habits de femme et s'évader. 

Les temps chevaleresques de l'émigration étaient passés 
pour le chevalier de Ilausscy ; il allait en connaître les 
heures de détresse. Ce fut à Londres dans un pauvre 
lodging de Maddox-Street, que M"' de Bennes quitta enfin 
l'habit de drap pour revêtir un fourreau de soie dû aux 
aumônes de VEmigranl office, et que le chasseur noble 
devint une pauvre femme. En 1196, parut un petit livre, 
une pauvre plaquette vendue à son profit et que l'on pou- 
vait recevoir de sa main, au n° 21 de Maddox-Street. 
Elle avait pour titre : t Narration des épreuves de Louise 
» Françoise de Ilaussey de Bennes, ayant servi à l'armée 
» en qualité de volontaire de 1192 à 4195 (juillet), épo- 
> que où elle fut faite prisonnière à Quiberon, avec son 
» interrogatoire à Vannes, d'où elle s'échappa la veille du 
» jour fixé pour son exécution. » 

Elle ne rentra en France qu'en 1802, et revint habiter, 
auprès de sa fille tout récemment mariée, son petit 
manoir du Bois-Manselet. Sous la Uestauration, il lui 
arrivait parfois, les jours de fêtes royales, de sortir fière* 
ment de son humble logis, en uniforme, la croix de saint 
Louis étincelant sur la poitrine. Un jour vint où cette 
monarchie que M"* de Bennes croyait restaurée à jamais, 
fut renversée de nouveau . Le drapeau blanc, défendu à 
Louvain et à Quiberon, allait être lacéré dans la commune 
voisine. Alors le chevalier, se levant, malgré les exhorta- 
tions des siens, dépouilla prestement sa douillette de 



348 CAUSERIES HISTORIQUES . 

douairière et endossa l'uniforme de chasseur noble de 
Damas. Il prit l'épée entre ses débiles mains et sortit 
pour aller défendre le drapeau du roi. Mais quand il eut 
franchi les fossés du Bois-Manselet, moins par défiance de 
sa vigueur de vieux soldat que par douleur des espoirs 
anéantis, il laissa tomber l'épée dans la poussière du che- 
min et ne put contenir ses larmes. M""" de Bennes ne 
mourut qu'en 1838, mais le chevalier de Haussey était 
bien mort ce jour là. 

Il y a quelques années déjà, nous avions pu entrevoir 
cette héroïque figure dans les charmants « Souvenirs » du 
comte de Neuilly (1). M. de Contades nous en donne 
aujourd'hui, non plus un simple profil, mais un vivant et 
inoubliable portrait.. 

C'est encore un bien curieux chapitre que celui qui a 
pour titre : « un chouan à Londres en 1796. » Louis- 
Charles René CoUin de la Contrie était né à Bazouges-la- 
Pérousse, actuellement commune du département d'Ille- 
et-Vilaine, le 22 novembre 1761. Avocat au parlement 
de Rennes, ami du marquis de la Rouerie et mêlé à ses 
plans d'insurrection, il s'était joint aux Vendéens dans leur 
campagne d'outre-Loire, et n'avait cessé depuis de servir 
le parti du roi avec un zèle éclairé et une fidélité invio- 
lable. En 1796, membre de l'armée catholique et royale 
de Bretagne, il reçut mission, comme député de l'arron- 



(1) Souvenirs et Correspondance du comte de Neuilly. Un volume 
in-S", librairie Douniol. Ces aimables et piquants SoMweniVs ont été publiés 
an 1865 par mon excellent ami M. Maurice de Barberey, neveu du comte 
d« Neuilly. 



I 



CAUSERIES HISTORIQUES. 3i9 

dissemcnt de Rennes et de Foagères, d'aller à Londres et 
de chercher, avec les autres représentants des diverses 
armées royales, les moyens de mettre un terme aux riva- 
lités et aux tiivisions qui produisaient, de Tavis de toos, 
les résultats les plus funestes. Il avait reçu les instroo* 
tions de Puisaye, général en chef de l'armée de Bretagne. 
Comprenant la responsabilité qui devait peser sur lui, 
non seulement vis-à-vis de Puisaye, mais encore vis-à- 
vis de son parti tout entier, notre chouan voulut pouvoir 
rendre un compte détaillé de ses actes et de ses paroles. 
Il rédigea à cet effet le i Journal de Louis-Charles René 
» Collin de la Contrie. de son voyage et séjour à Londres 
» aux mois d'avril, mai, juin et juillet 1196, comme 
• député de l'armée catholique et royaliste de Bretagne. » 

A Taide de ce journal, régulièrement tenu et écrit avec 
sincérité ; à l'aide aussi des papiers de Puisaye, conservés 
au Dritiih Muséum (1), M. de Contades a pu faire la 
lumière complète sur un épisode important de l'histoire 
de la Chouannerie. 

A côté de ce chapitre d'histoire politique, s'en trouve 
un autre, à la fois politique et littéraire, qui est de l'inté* 
rèt le plus piquant; c'est celui cù l'auteur nous fait con- 
naître c les gentilshommes poètes de l'armée de Condé » . 
Mais le morceau capital du volume c'est le récit des aven- 
tures d'émigration et de guerre, d'Armand de Chateaa* 
briand, cousin de l'auteur de Retié^ fusillé à Paris, à la 
plai ne de Grenelle, le 31 mars 1809. 



(1) Lm papim d* PoiMj* m forment pa» moas d»oê iU » tù t 
in-4* M in-loL 



350 CAUSERIES HISTORIQUES. 

Armand de Chateaubriand est mort à quarante ans ; 
ses dix-huit dernières années — près de la moitié de sa 
vie — avaient été toutes de dévouement, de sacrifice et 
d'héroïsme ; il est tombé, comme un vaillant, il a versé 
son sang, en témoignage de sa cause, martyr obscur et 
qui, comme tant d'autres, semblait devoir rester à jamais 
inconnu. Son souvenir pourtant ne périra pas, puisque 
l'auteur du « Génie du Christianisme v et des « Martyrs » 
lui a consacré quelques-unes des plus belles pages des 
« Mémoires d'outre-tombe ». Ce ne sera pas un mince 
honneur pour M. le comte Gérard de Contades d'avoir 
écrit son nom en marge de ces pages immortelles. 



XVII. 



LES COMPLOTS MILITAIRES 
SOUS LE CONSULAT ET L'EMPIRE (1). 



En 4815 a paru, sans nom d'auteur, un volume inti- 
tulé : Histoire des Sociétés secrètes de l'armée, et des 
cotispirations militaires qui ont eu pour objet la des- 
truction du gouvernement de Bonaparte. (2) L'auteur de 
ce très intéressant volume était Charles Nodier. 11 y ra- 
conte l'histoire d'une société secrète, celle des Phila- 
delphes, créée vers la fin du Directoire dans une de nos 
provinces de l'Est par quelques amis près de se séparer, 
et qui voulurent laisser entre eux ce lien mystérieux. 
Sous le Consulat, elle prit un caractère politique et jura 
la perte de Bonaparte. Elle ne désarma pas tant que dura 
l'Empire, et ne cessa d'exister que le jour où Napoléon 
eut cessé de régner. «Souvent déjouée, dit l'auteur, 
dans ses plans les plus hardis, dans ses tentatives les 



(1) Les complots militaire» sou* le Coneulatet rBmptretd'tiffH 1m 
doeonMoU ioëdits d«a archive* par S. Ouitton, doelMr m kHr w. Ub 
irolnme ia-lS ; PIod. Nourrit «t Qe ^Urora. 18M. 

(2) Un TCluin«to-8*. 



352 CAUSERIES HISTORIQUES 

mieux combinées, elle n'a jamais été compromise en elle- 
même et pénétrée dans ses secrets essentiels. Elle a vu 
tomber tour à tour ses chefs les plus distingués, ses agents 
les plus audacieux; mais elle leur a survécu; et tou- 
jours puissante au milieu de ses ruines, qui se réparaient 
sans cesse, elle n'a terminé la guerre à mort qu'elle li- 
vrait au despotisme, qu'après en avoir triomphé. » 

Dès les premières années du Consulat, les Philadelphes 
firent des recrues dans l'armée. « L'Institution s'intro- 
duisit simultanément dans trois régiments de ligne, deux 
régiments d'infanterie légère, un régiment de dragons, 
et de là dans toute l'armée. (1) » Elle avait pour chef un 
officier d'un haut mérite et d'une rare vaillance, Jacques- 
Joseph Oudet, surnommé Philopœmen. Charles Nodier a 
consacré de longues pages à tracer son portrait. J'en dé- 
tache ces quelques lignes : 

« Jacques -Joseph Oudet était né sur les montagnes du 
Jura, d'une famille d'agriculteurs très aisés. Il avait reçu 
l'éducation d'un homme bien né, et ses merveilleuses 
dispositions avaient fait le reste . La nature en le formant 
le destinait à tout ce qu'il y a de bon et de beau. Il au- 
rait été à son choix prêtre, orateur, tacticien, magistrat. 
L'armée entière l'a proclamé brave ; personne ne l'a éga- 
lé en éloquence; il faudrait l'âme d'un ange pour se faire 
une idée de sa bonté, si on ne l'avait pas connu . Jamais 
on n'a rassemblé de qualités si contrastées et cependant 
si naturelles ; il avait la naïveté d'un enfant et l'aisance 



(1) Charles Nodier, p. 57. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 353 

d'un homme du monde; de l'abandon comme une jeune 
nilc sensible, de la fermeté comme un vieux Romain; de 
la candeur et de riicroïsme. C'était le plus actif et le plus 
insouciant des hommes : paresseux avec délices, infatiga- 
ble dans ses résolutions; doux et sévère, fohUre et sé- 
rieux, tendre et terrible, Alcibiade et Marins. (1) > 

Tel était l'homme qui — toujours d'après Nodier — à 
la tète d'une armée occulte cachée dans les rangs mêmes 
de la Grande Armée, va engager contre Napoléon une 
lutte mystérieuse, un duel épique. Nodier en effet retrou- 
ve la main de son héros dans tous les complots dirigés 
contre Bonaparte. Il est l'àme de la conspiration d'Arena, 
de celle de Moreau, de celle connue sous le nom de Cojis- 
piralion de T..., de la conjuration de r.4//tance, de la 
première conspiration «le Malet en 1808. Si grande est 
son habileté, que ni la magistrature ni la police n'ont pu 
relever contre lui aucune preuve, aucun indice qui per- 
mette de le mettre en cause. Des soupçons l'entourent ce- 
pendant, et puisqu'on ne peut le juger, on l'exécutera. 
Le 6 juillet 1809, à Wagrara, colonel du !"• de ligne, il 
s'est battu comme un héros. Le soir, il reçoit l'ordre de 
se rendre au quartier général avec le reste de ses officiers, 
tous affiliés comme lui à la société des Philadelphes. Il 
était onze heures du soir, quand il tomba au milieu 
d'une embuscade, qui tua tout son monde. Inutilement 
ses camarades lui avaient fait un rempart de leur corps, 
dernier témoignage d'un dévouement généreux qui ne 



11) Nodi«r, p. 17. 



354 CAUSERIES HISTORIQUES. 

servit qu'à prolonger son agonie. Au lever du soleil, on 
trouva vingt-deux cadavres entassés sur le corps d'Oudet, 
le seul qui parût respirer encore. Il n'était pas mort, en 
effet; transporté à l'hôpital, il expira trois jours après. 
« Quelques officiers blessés, qui avaient été transportés 
dans le même hôpital, déchirèrent leur appareil en voyant 
sortir son corps. Un jeune sergent-major qui le suivait 
se précipita sur la pointe de son sabre à quelques pas de 
la fosse. Un lieutenant qui avait servi avec lui dans la 
soixante-huitième demi-brigade se brûla la cervelle. Ses 
funérailles ressemblèrent à celles d'Olhon. » (1) 

Qu'y a-t-il de vrai dans ces récits de Nodier? J'ai bien 
peur que l'imagination du brillant écrivain n'en ait fait à 
peu près tous les frais. Il possédait d'ailleurs cette heu- 
reuse qualité d'être de bonne foi, même lorsqu'il inven- 
tait. Il croyait le premier à ses propres fictions. Son 
successeur à l'Académie, Prosper Mérimée, a dit de 
lui dans son discours de réception : « Je ne sais d'ailleurs 
si toutes les fictions de l'homme de lettres furent volon- 
taires, si, en s'abandonnant à son imagination, il ne crut 
pas quelquefois consulter sa mémoire. Tel que ces pre- 
neurs d'opium de l'Asie, moins sensibles aux impres- 
sions extérieures qu'aux hallucinations du breuvage eni- 
vrant, il s'était accoutumé, dans la solitude, à vivre par- 
mi les créations de sa fantaisie comme au milieu des 
réalités. Souvent ses brillantes rêveries se confondirent à 
son insu avec les souvenirs moins attachants des scènes 



(l) Nodier, p. 203. 



CAU8BIUB8 HISTORIQUES. 355 

du monde qu'il avait traversées en poète ; il ne pouvait 
comprendre le travail ingrat du chroniqueur. > 

Que dans V Histoire des Sociétés secrètes dans Varmée^ 
Charles Nodier ait mêlé les fictions aux réalités, ce n'est 
pas douteux. Je n'en voudrais d'autre preuve que son ré- 
cit de la mort d'Oudet, tel que je l'ai rapporté plus haut. 
Voici la vérité, telle qu'elle résulte d'une déclaration du 
lieutenant Vasserot, qui était en 1800 commandant eo 
second au régiment dont Oudet était colonel : 

« Jacques-Joseph Oudet a été blessé à Wagram, 6 juillet 
1809, a été transporté à la maison du baron d'Arnstein, 
dans un faubourg de Vienne ; y est mort des suites de sa 
blessure, peu de jours après; a été enterré dans le cime- 
tière de ce faubourg. Les officiers de son régiment, le 
W de ligne, ont fait placer une pierre sur son tombeau.» 
Et, en post-scriptuvi : t Nul ne s'est tué sur sa fosse ! » 

Cette déclaration fut publiée, en 1833, par M. Desma- 
rets, dans ses Témoignages historiques. (1) Elle ne pro- 
voqua, de la part de Charles Nodier, aucune protestation. 
En entourant la mort d'Oudet des circonstances que l'on 
sait, l'auteur de Jean Sboffar nous a donc conié une 
c histoire de brigands ». 

II. 

Charles Nodier avait fait le roman des complots mili- 
taires sous le Consulat et l'Empire. M. Guillon nous en 
donne aujourd'hui l'histoire. 

(1) Témeigita^* MâtorifMo, eu fmhUM mui» kaMttêpoUot touê Mb> 
j)oM>n, par M. D«*mareU, oKef dé ottU partit pmâtmt toM It Comité 
lot et FBmpire, p. 330. -> Un toIoim m-8*, 1833. 



356 CAUSERIES HISTORIQUES. 

Dans son très intéressant volume, à l'aide des mémoires 
du temps et de documents inédits empruntés aux Archi- 
ves nationales et au Dépôt de la Guerre, il met en lumière 
les divers complots tramés par des militaires de 180:2 à 
1814. 

La liste en est assez longue : Complots de Paris et de 
Rennes en 1802; complot d'Oporto, dont le capitaine Ar- 
genton fut le principal instrument et la victime en 1809 ; 
complot Fouché-Bernadotte, en 1809; conspiration du 
général Malet, en 1812; complots de Tours et de Toulon, 
en 1813; trahisons de la campagne de 1813; abandon 
de Murât et des maréchaux en 1814, « Il semble, dit 
M. Guillon, que ce soit la même conspiration immense et 
latente qui a couvé dans l'armée pendant le Consulat et 
l'Empire. » Je crois qu'ici l'auteur va beaucoup trop 
loin. 

Il est bien vrai qu'il y a eu, sous le Consulat et l'Em- 
pire des militaires — en très petit nombre — qui ont ap- 
pelé de leurs vœux la chute de Bonaparte ; quelques-uns 
même qui y ont travaillé ; mais ce que l'auteur appelle 
« une conspiration immense et latente couvant dans l'ar- 
mée», une telle conspiration n'a jamais existé. 

Il suffit, pour s'en convaincre, de passer rapidement 
en revue les complots dont parle M. Guillon. 

Au lendemain du 18 brumaire, l'armée était encore 
républicaine. Elle vit avec regret les premières mesures de 
Bonaparte. Le rappel des émigrés, les négociations avec 
la cour de Rome pour le Concordat excitèrent dans ses 
rangs une vive irritation. En sortant du Te Deiim chanté 
à Notre-Dame à l'occasion du rétablissement du culte 



CAUSERIES HISTORIQUES. 357 

catholique, le Premier Consul dit au général Delmas : 
« — Eh bien, général, comment avez-vous trouvé la cé- 
rémonie? — C'était une belle cnpucinade, répondit Del- 
mas : il n'y manquait qu'un million d'hommes qui se sont 
fait tuer pour détruire ce que vous rétablissez aujour- 
d'hui. » 

Presque toute l'armée pensait comme Delmas, et par- 
lait comme lui. 

Parmi les généraux, plusieurs, et non les moindres, 
Augereau, Brune, Jourdan, Bernadotte, Moreau, suppor- 
taient mal la situation nouvelle qui leur était faite. Ils 
sou (Traient d'être relégués au second rang, obligés d'obéir 
après avoir commandé. Ils ne voyaient pas sans une co- 
lère jalouse la fortune singulière du > camarade > Bona- 
parte. L'orgueil de ces chefs s'appuyait sur une clientèle 
d'officiers groupés autour d'eux, surpris comme eux du 
changement qui s'opérait dans les mœurs du pays, comme 
eux inquiets des progrès de la dictature et, plus qu'eux 
peut-être, par une exagération naturelle, apportant à leurs 
critiques le sans-gëne des camps et la licence du lan- 
gage. 

Il y eut donc en 1802, à Paris, un véritable complot 
militaire auquel prirent part le colonel Fournier et le chef 
d'escadron Donnadieu, et auquel furent mêlés les noms 
des généraux Delmas, Lecourbe et Pionnier. 

La même année, à Bennes, où commandait Bernadotte, 
il y eut une tentative de mouvement roiliuire. Tout en- 
tière aux nouvelles de Paris qui lui montraient Bonaparte 
appuyé sur les anciens émigrés et les prêtres qu'elle venait 
de combattre en Bretagne; réduite, en outre, à la pers- 



358 CAUSERIES HISTORIQUES. 

pective de quitter bientôt la France pour être envoyée à 
Saint-t)omingue, l'armée de l'Ouest était en proie à un 
mécontentement profond. Bernadotte crut pouvoir en tirer 
parti, et poussa aux aventures sans s'y mêler, suivant son 
habitude. Des placards furent rédigés, un Appel aux Ar- 
mées françaises pour leurs camarades et une Adresse des 
Armées aux différents corps et militaires réformés et iso- 
lés de la République. Ces placards furent envoyés de Ren- 
nes, sous forme de paquets cachetés, aux généraux, aux 
conseils d'administration, aux commandants d'armes de 
chaque division militaire. Non pas directement. Ils étaient 
adressés dans chaque ville à une personne dont on se 
croyait sûr et qui devait se charger de la nouvelle expé- 
dition. Quand il y entre tant de petits papiers, les conspi- 
rations sont vite perdues. Plusieurs de ces paquets fu- 
rent saisis à la poste, à Dinan, à Vannes, à Saint-Malo, 
et l'autorité fut aussitôt mise en éveil. Le préfet de Rennes 
était Mounier, l'ancien constituant, qui, dans cette affaire 
de 1802, montra autant d'habileté que de mesure. 
Plusieurs arrestations furent faites, et il fut établi que 
les deux placards avaient été rédigés, l'un par le géné- 
ral Simon, chef d'état-major de Bernadotte, l'autre par le 
lieutenant Bertrand. Simon et Bertrand, ainsi que le ca- 
pitaine Rapatel, aide de camp du général Simon, furent 
arrêtés. On arrêta, en outre, à Versailles le capitaine 
Fourcard et le lieutenant Marbot, frère de l'auteur des 
célèbres Afémozre*. D'après ce dernier, le complot aurait 
reçu un commencement d'exécution. Il raconte, en effet, 
que la garnison de Rennes était prête à se soulever sous 
les ordres du chef de brigade Pinoteau, du 82^ de ligne. 



i; 



CAUSERIES HISTORIQUES. 359 

qu'elle oiait rassemblée sur la place d'Armes, ei qa'elle 
n'attendait plus, [xiur marcher contre la préfecture, qae 
le coup de midi et le signal qui devait être donné par 
Pinoteau. Midi sonne, mais Pinoteau ne parait pas. U 
vient de s'apercevoir que sa barbe est un peu longue et 
il ne veut pas sortir avant de s'être rasé. Pendant qu'il 
procède à cette opération, le général Wirion, escorté de 
plusieurs offîciers de gendarmerie, entre précipitamment 
dans sa chambre et, lui déclarant qu'il est prisonnier, le 
fait conduire à la tour, où était déjà le général Simon, (i) 

Tout cela est de pure fantaisie, ainsi que l'établit très 
bien M. Guillon, et je ne voudrais pas répondre qu'il n'y 
ait pas ainsi, dans les Mémoires de Marbot, tout un lot 
d'épisodes où le brave général, à l'exemple du bon 
Nodier, a mêlé, lui aussi, la fiction à la réalité. 

Quoi qu'il en soit, il y a bien eu, en 1802, deux com- 
plots militaires contre Bonaparte, l'un à Paris, l'autre à 
Rennes. Mais des complots militaires contre l'Empire, des 
conspirations dans l'armée contre Napoléon, il n'y en a 
pas eu. Je crois qu'il me sera facile de l'établir, avec 
le livre même de M. Guillon. 



m. 



Le premier complot dont il s'occupe, après ceux de 
Paris et de Rennes, est le complot d'Oporto,en 1809, qai 
entraîna la condamnation do capitaine Argenion. 

vi) Marboi, Mimoir«s,T, I. ohapitr* X.XVII. 



360 CAUSERIES HISTORIQUES. 

Outre que ce complot n'est rien moins qu'établi, il 
n'était dirigé, si réellement il a existé, que contre le ma- 
réchal Soult et ses projets de royauté à Lisbonne. 11 
prend place au mois de mai 1809. A ce moment, l'Em- 
pereur était en Allemagne et, à la tête d'une armée vic- 
torieuse, marchait sur Vienne, où il allait bientôt entrer. 
Il est bien évident qu'il ne pouvait alors venir à l'idée 
de personne qu'on allait le renverser en faisant un petit 

lironunciamenlo au fond du Portugal. Ce pronun- 

ciamento, nul n'a songé un seul instant à le faire. Ni le 
capitaine Argenton, ni aucun autre officier de l'armée de 
Portugal n'a médité de renverser Napoléon et d'organiser 
un gouvernement. Le procès du capitaine Argenton ne 
laisse à ce sujet subsister aucun doute; il a été condamné, 
non pour avoir conspiré contre l'Empereur mais pour 
avoir eu des communications avec les Anglais. 

Le complot Fouché-Bernadotte, ou du moins ce que 
M. Guillon appelle ainsi, n'est à aucun titre un complot 
militaire. Et d'abord, il n'a pas existé de complot, au 
sens propre du terme. Au mois de juillet 1809, pendant 
que Napoléon était encore en Autriche, les Anglais débar- 
quèrent dans l'ile de Sud-Beveland et dans Walcheren, 
sur un territoire qui faisait partie de l'empire. Fouché 
joignait alors à la police le ministère de l'intérieur, dont 
la maladie avait éloigné Cretet. Sans attendre l'adhésion de 
ses collègues et en particulier de l'archi-chancelier Cam- 
bacérès, chef du gouvernement en l'absence de l'Empereur, 
il ordonna la mobilisation des gardes nationales du Nord, 
puis celles des provinces voisines. Bernadotte fut appelé 
au commandement des troupes de Belgique. Dans ces 



uAUsfeUilfclS HISTORIQUES. i'it 

deux mesures, In mobilisation des gardes nation.il>>s «i h 
nomination de Bernadolle, M. (iuillon voit les indices» d un 
complot... possible. 11 ne parait pas que Napoléon ait 
attaché à ces deux mesures la môme signification, car il 
les approuva toutes les deux (Lettre du 10 août 4809 à 
Clarke, ministre de la guerre). Pas plus que Napoléon, 
M. Desmarets, chef de la haute police, à qui M. Guillon 
a emprunté, sans du reste le citer une seule fois dans ce 
chapitre, les principaux détails de cet épisode de 1809, 
n'a vu dans les mesures prises par Fouché les éléments 
d'un complot. Il dit seulement : « C'était assez la manière 
du duc d'Otrante d'enchevêtrer, dans ses meilleurs actes, 
certaines vues propres à lui, que Napoléon ne pouvait 
presque plus en séparer sans inconvénient (t). » En tout 
c^s, l'armée n'a été mêlée en rien à cette affaire, et 
M. Guillon lui-même ne citerait pas un seul fait qui per- 
mette de ranger les « intrigues » de Fouché à celle épo- 
que parmi les < complots militaires. > 

Et ce n'en est pas un non plus que le complot de Malet. 
Sans doute .Malet était général, mais depuis 1807 il n'ap- 
partenait plus à l'armée. 11 n'avait et ne pouvait avoir 
sur elle aucune action, étant depuis plusieurs années 
prisonnier d'Etat, incarcéré d'abord à la Force, puis, ao 
mois de juin 1812, transféré pour raison de »anlé dans 
l'établissement du docteur Dubuisson, faubourg Saint- 
Antoine. Sa conspiration — la plus étonnante qui soit, 
d'ailleurs, une vraie conspiration de génie — éclata le 
33 octobre 1812. Jusque-là, quels avaient été ses colla- 
il) DMUMNta, Témotfm t^ t kùtoHqun^ p. t67. 



362 



CAUSERIES HISTORIQUES. 



borateurs, ceux avec lesquels il l'avait préparée? l'abbé 
Lafon, un prêtre espagnol du nom de Caaraano, un ba- 
chelier en droit nommé Boutreux. Du dehors, M""* Malet 
secondait le travail de son mari et fournissait les rensei- 
gnements. Lorsque, dans la soirée du 23 octobre, Malet 
et Lafon sortirent de la maison Dubuisson, ils étaient at- 
tendus dans la rue par le jeune Râteau, et ils se rendirent 
avec lui chez l'abbé Caamano, dans la chambre duquel le 
général devait revêtir son uniforme. Râteau était caporal 
de la garde de Paris. Est-ce donc lui qui, dans la conspi- 
ration, représentera l'armée? Mais le duc de Rovigo, mi- 
nistre de la police générale, et Desmarest, chef de la 
haute police, reconnaissent eux-mêmes qu'il n'était pas 
dans le secret de la conjuration. « Il est, à remarquer, 
dit Desmarets (1), à propos de Râteau et de Boutreux 
(celui-ci avait recopié les pièces rédigées par l'abbé La- 
fon et par Malet), il est à remarquer qu'on ne verra ici 
que des personnages de rencontre, et pas un seul des an- 
ciens afddés de Malet, comme s'il n'eût besoin que de 
machines pour faire ses écritures, et de dupes pour figu- 
rer au prologue de son drame ? » Quant à Rovigo, il dit 
expressément, à propos de Râteau que Malet l'avait attiré 
à lui, sans cependant lui faire aucune confidence . (2) 

Restent, il est vrai, les généraux Guidai et Lahorie 
(qui d'ailleurs n'appartenaient plus à l'armée. Guidai de- 
puis 1802, Lahorie depuis 1804). Reste le colonel 



(1) Témoignages historiques, p. 298. 

(2) Mémoires pour servir à Vhistoire de Napoléon, par le duc de 
Rovigo, T. VI, p. 22. 



r 



CAUSEKIES UlbTOfUQUKS. 363 

Rabbe, le chef de bataillon Soulier, les capitaines Steeo- 
hower, Bonierieux, Piquerel, les lieutenants Lepari, Ré- 
gnier, Beaumond et Lefebvre. Mais aucun d'eux non plus 
n'avait reçu les confidences de Malet, aucun n'était son 
complice. Aucun d'eux ne conspirait contre Napoléon, 
puisque tous le croyaient mort ; tous étaient persuadés 
qu'ils étaient, non les agents d'une conspiration, mais les 
exécuteurs des ordres du Sénat impérial. Tous pouvaient 
dire, comme le lieutenant Régnier : c Nous avons été 
trompés.. Nous sommes des officiers obligés d'exécuter 
les ordres qui nous sont donnés du commandant du 
bataillon, au capitaine; du capitaine, au lieutenant ; da 
lieutenant, au sous-lieutenant, et ainsi de suite. Vous 
voyez que nous sommes tous des malheureux, et que 
nous n'avons pas eu de mauvaises intentions (1). » Ce 
drame — pour parler comme Desmarets — aurait pu avoir 
pour titre : Le 23 octobre 1812, ou les Conspirateurs 
sans le savoir. 

Donc ici encore l'armée est hors de cause et l'on ne 
saurait voir, dans le complot Malet-Lafon, un des actes de 
c cette conspiration immense » qui, suivant M. Guillon, 
c aurait couvé dans l'armée pendant le Consulat et l'Em- 
pire. » 

Les complots de Tours et de Toulon sont de 1813. 

Par un décret du 3 avril 1813, Napoléon décida la 
création de 10.000 gardes d'honneur. On y attira par 



(1) Proeéa instruit par la oommiêtton mttitmirt, f ré tU é t par $cm 
Exeéttenee MoHêHfmtw U eomU Dbibam, oontr» la t m gMâ rm uM 
MaUt, LakoH*^ GuUmltt eoiuoru, U 28om»irt iSii ; rt nuUli par 
M. BiurroH, tt éno g rapht du miniaMr*, p. 148. 



36 i CAUSERIES HISTORIQUES. 

tous les moyens, même par force, les jeunes gens des 
meilleures familles. Le régiment des gardes d'honneur 
réuni à Tours et placé sous les ordres du général deSégur, 
renfermait des jeunes gens dont les familles avaient pris 
une part active aux guerres de l'Ouest, des Charette, 
des Marigny, des Sapinaud, des d'Elbée, des La Roche- 
Saint-André. Ils ne cachaient pas l'aversion que leur ins- 
pirait le gouvernement impérial. Cinq d'entre eux ayant 
été arrêtés, les autres se mutinent, se précipitent en ar- 
mes chez le général; et l'un deux, le jeune de Nestumiè- 
res, le sabre nu et le pistolet au poing, lui crie : « Ren- 
dez-nous nos camarades ! » Sur les observations énergi- 
ques de Ségur, de Nestumières lui tire à bout portant 
un coup de pistolet qui lui brûle les sourcils et le blesse 
à l'oreille gauche. Après quelques instants de lutte, le 
général parvient à échapper à ces furieux et appelle 
les hommes de gardes. De Nestumières fait sa soumis- 
sion et le calme se rétablit. 

On dressa une liste d'une soixantaine de gardes dont la 
plupart étaient déjà en route pour la frontière. Ils furent 
arrêtés et mis en prison. Grâce à la sagesse et à la modé- 
ration du général de Ségur, la répression n'alla pas plus 
loin. 

Et pourtant, s'il en fallait croire M. Guillon, on se trou- 
vait en présence d'une conjuration formidable. Il ne s'agis- 
sait de rien moins que d'assassiner Napoléon et, cela fait, 
de soulever la Vendée, d'enlever Ferdinand VII de Valen- 
oay et de le rendre à l'Espagne, délivrer, en même temps, 
dans l'Ouest un point de la côte aux Anglais pour en re- 
cevoir des secours, et, enfin, de forcer Paris à rappeler 



CAUSERIES HISTORIQUES. 365 

les Bourbons, en le mettant entre deux feux, celui d'une 
guerre civile et celui d'une invasion étrangère. M Guil- 
lon invoque ici le témoignage de Ségur. Celui-ci, en effet, 
expose, dans ses Mémoires^ (1) le plan qu'on vient de 
lire: mais ce plan, d'après Ségur lui-même, avait été 
formé, non par les Gardes d'honneur, mais par I^uis de 
la Bochejaquelein, qui n'a jamais appartenu, à aucun ti- 
tre, aux armées impérinles. c Si la Rochejaquelein, dit 
Ségur, trouva facilement, sur trois mille Gardes, soixan- 
te conjurés pour une conspiration royaliste, soyons cer- 
tains que la plupart de ceux-là même ignorèrent l'attentat 
dont ils devaient être les complices... 11 est vraisembla- 
ble que ce projet ne dut être confié qu'à celui des Gardes 
capable de porter le coup. » En réalité, il n'y eut là 
qu'une t échauffourée (2). » C'est le mot du général de 
Ségur. Quelques semaines après, comme il avait re- 
joint Napoléon à Mayence, celui-ci le fit mander et du 
plus loin qu'il l'aperçut: « — Que viens-je d'appren- 
dre? dit-il; qu'est-ce donc que cette affaire de Tours! 
Encore une conjuration? — Oui, Sire, mais une co»yuro- 
lion d'écoliers. — Comment, d'écoliers? mais ils vous ont 
assassiné! — C'est vrai, mais fortuitement, follement, et 
cela n'a guère eu plus d'importance qu'une ameute de 
collège ! » Et l'Empereur de reprendre: « — Allons donc ! 
une émeute de collège à coups de pistolet ! (3) • — Cer- 
tes le brave Ségur, avec une générosité d'âme égale à sa 



(1) Histoirt *t Uémoirts, ptf !• gétkéni\ Ct« d« 84gQr. T. VI. p. M. 

(2) Ibidem, T. VI, p. 84. 

(3) Ibid. T. VI. p. 91 



366 CAUSERIES HISTORIQUES. 

vaillance, atténuait un peu trop les proportions de cette 
affaire. 11 y avait là plus qu'une « émeute de collège » ; 
mais, d'un autre côté, n'est-ce pas trop la grossir que 
d'y voir un « complot militaire » ? 

Après le complot de Tours, le complot de Toulon, qui 
est également de 1813. Treize individus, prévenus d'y 
avoir participé, furent traduits au mois de décembre 1813 
devant une commission militaire siégeant à Toulon, Ils 
étaient accusés d'avoir, d'accord avec le général Guidai, 
fusillé avec Malet le 29 octobre 1812, préparé une conspi- 
ration dont l'objet était de s'emparer de Toulon, d'en ou- 
vrir les portes aux Anglais et de préparer leur débarque- 
ment sur plusieurs points des Bouches-du-Rhône. Voici les 
noms et professions de ces treize prévenus: Guidai, fils, of- 
ficier d'infanterie légère; Auffan, enseigne auxiliaire; 
Giraud, ancien commissaire du Directoire; Jaume, avocat, 
Paban, négociant, Charabot, Bernard et Raymond, tous les 
trois capitaines au long cours; Picon et Turcon, tous les 
deux patrons pêcheurs; Gamon, horloger; Bergier, fripier; 
Vernet, pharmacien. 

Guidai père, j'ai eu occasion de le dire plus haut, avait 
cessé d'appartenir à l'armée dès 1802. Guidai fils n'avait 
sans doute pris aucune part au complot, puisqu'il fut ac- 
quitté, en an temps où les commissions militaires n'ac- 
quittaient pas à la légère. Nous restons donc avec un lot 
de capitaines au long cours, de patrons de pèche, de phar- 
maciens, d'horlogers et de fripiers; tous gens avec les- 
quels il me paraît difficile, avec la meilleure volonté du 
monde, de former un « complot militaire » . 



CAU8BRIK8 HISTORIQUES. 367 



IV 



Les derniers chapitres de M. Guillon sont consacrés, 
l'un aux trahisons de 1813, Pautre à Murât et aux maré- 
chaux en 1814. Ces deux chapitres sont intéressants, 
mais ils sont h côté du sujet. Le sujet du livre, c'est, on 
se le rappelle, cette conspiration en quelque sorte continue 
qui aurait existé dans l'armée française pendant toute la 
durée du Consulat et de l'Empire. Or, que sont les tra- 
hisons de 1813? < C'est, dit M. Guillon, Jomini qui passe 
à l'ennemi; c'est Moreau qui figure dans l'état-major des 
Alliés; c'est Bernadotte qui fait tirer sur nous à Leipzig. 
C'est la trahison des Saxons et des Bavarois, et toute 
l'Allemagne retournée contre nous. C'est enfin le soulè- 
vement de la Hollande, qui devance l'invasion et com- 
mence l'écroulement de l'Empire. » 

Le 14 août 1813, Jomini, chef d'état-major de Ney, 
quitte l'armée française et franchit la ligne ennemie. Acte 
coupable à coup sûr et que l'histoire doit ooodamoer, 
sans oublier cependant que Jomini n'était pas Français, 
mais Suisse. L'armée française, dont M . Guillon nous dit 
vouloir étudier dans son livre, « Tétat d'âme •, n'a donc 
rien à voir avec Jomini; rien avec BernadoUe, qui est 
prince royal de Suède (1). Ainsi en est-il des Saxons, 



(1) Cesi MolMMot en 1818 qua BOToadolto priaoa rojal d* SoM* 
pais IStO, Mt (Uvtna roi toui l« nom da Charte XIV. 



368 CAUSERIES HISTORIQUES. 

des Bavarois et des Hollandais; ainsi en sera-t-il, dans le 
chapitre suivant, de Murât, qui est roi de Naples. Encore 
une fois, tout cela est à côté du sujet. Où l'auteur y entre 
véritablement, c'est lorsqu'il parle du retour de Napoléon 
sur Fontainebleau, dans les derniers jours de mars 1814: 
« Napoléon cède, dit-il. On redescendra sur Paris parBar- 
sur-Aube, Troyes et Fontainebleau, et le mouvement com- 
mence dans la journée du 28. C'est pendant ce retour que 
les maréchaux se laissèrent aller aux plus sinistres réso- 
lutions et songèrent à le faire disparaître. C'était le mot. 
Il s'agissait de le frapper dans quelque endroit écarté, 
de creuser eux-mêmes un trou, et d'y jeter le corps satis 
qu'on en pût découvrir la trace. Comme on craignait 
l'attachement de la garde, on s'ouvrit du projet à Lefeb- 
vre, qui répondit: «Un moment, Messieurs! Je comman- 
de ici et je vous préviens que je le défends, ou que je le 
venge ». Le lendemain, nouveau message, porté par un 
général de brigade. « Ceci est trop fort, dit le maréchal ; 
je vais prévenir l'Empereur. Ainsi renoncez ou je parle. » 
L'envoyé demanda vingt-quatre heures pour répondre. 
On répondit en consentant à ce que le maréchal instruisît 
l'Empereur des projets formés contre lui. On l'y enga- 
geait même absolument, dans l'espoir d'intimider Napo- 
léon. Celui-ci se borna à dire au maréchal: «Ils sont 
fous (1).» 

Cette fois, nous tenons enfin un vrai « complot mili- 
taire». Et quel complot! Pour chefs des généraux et des 
maréchaux de France, Ney, Macdonald, Oudinot! Pour 

(1) Guillon, p. 264. 



PAU8BRIS8 HISTORIQUES. 369 

but, la suppression de TEmpereur! pour moyen, Tafliat. 
sinat! Les maréchaux opéreront eux-mêmes. Ils tueront de 
leur main leur maiire, l'homme de )Iarengo et d'Ausier- 
lilz, comme on tue une bêle fauve. Ils creuseront eux> 
mêmes le trou où ils enfouiront dans l'ombre, en un en- 
droit inconnu, le cadavre de celui qui fut Napoléon! Voi- 
là certes un épisode dramatique, et près duquel pâlit 
singulièrement l'épisode de la mort du colonel ûudet ra- 
contée par Charles Nodier. Mais où sont les preuves de 
M. Guillon? Il ne nous le dit pas. Son récit n'est accom- 
pagné d'aucune indication de sources. C'était pourtant le 
cas plus que jamais. M. Guillon, qui est un historien 
sérieux et qui a fait preuve, dans ce volume même, de 
conscience non moins que de talent, n'a ici rien inventé — 
ai-je besoin de le dire? Il s'est borné à reproduire près* 
que textuellement un passage du livre de Desmarets, 
Quinze ans de haute police (1). Mais Desmareta était 
alors à Paris; son récit n'aurait quelque valeur que si 
lui-même nous avait dit comment les faits qu'il raconte 
étaient venus à sa connaissance, s'il avait produit un 
document, un témoin. Nous n'avons que son affirmation, 
et, malgré ses quinze ans de haute police, ce n'est pas 
assez. 

Si j'ai combattu sur plus d'un poini le» conclusions de 
M. Guillon, c'est parce que je tiens son livre pour une 
œavre de réelle et sérieuse valeur, neuve en beaucoup 
d'endroits, remarquablement écrite. Je la crois appelée 

(1). Diwwnti, op. eil., p. fH. 



370 CAUSERIES HISTORIQUES. 

à un véritable succès, et c'est encore pour cela que je 
me permettrai, en terminant, de signaler à l'auteur deux 
ou trois petites erreurs, qu'il lui sera facile de corriger. 
En deux ou trois endroits, à propos des philadelphes, 
il parle de Rigomer Bazin, un de leurs chefs, et il le qua- 
lifie tantôt d'ancien député du Var à la Convenlion natio- 
nale, tantôt d'ancien législateur. Rigomer Bazin n'a fait 
partie ni de la Convention, ni d'aucune de nos assemblées 
législatives (1). 

Dans son premier chapitre, il dit que « le concordat 
fut inauguré solennellement le jour de Pâques 1802 
(11 avril), par un Te Deum chanté à Notre-Dame, devant 
les pouvoirs publics et les autorités civiles et militai- 
res. > Le jour de Pâques 1802 tomba, non le 11, mais le 
18 avril. Je lis dans le Journal des Débats du samedi 27 
germinal an X (17 avril) : « Demain le fameux bourdon 
de Notre-Dame retentira enfin, après dix ans de silence, 
pour annoncer la fête de Pâques. » 

Dans les pages consacrées par M. Guillon au général 
Guidai, je trouve cette appréciation de la conduite du gé- 
néral sous le Consulat : « Envoyé dans l'Orne, il y com- 
manda quelque temps sous les ordres du général Cham- 
barlach ; il dirigea une colonne contre le marquis de Frotté 
et se tira assez bien d'affaire pour mériter les éloges de 
ses chefs. » Guidai, après avoir donné des sauf-conduits 
au comte (et non au marquis (2) de Frotté et aux offi- 

(1) Voy. le Dictionnaire des Parlementaires, par M. Edgard Bour- 
loton. 

(2) Le marquis de Frotté (Charles-Hecn-Gabriel) était le cousin du gé- 
néral. Agé de quinze ans seulement en 1800, il n'avait pas combattu à ses 



CAU8KRIB8 HISTORIQUES. 371 

ciers de son état-major, les reçut dans son hôtel à Alençon 
et, après quelques heures de conférences, les fit arrêter 
au mépris de la foi jurée. Deux jours après, le 29 plu- 
viôse an VllI (18 février 1800), Frotté et ses six compa- 
gnons étaient fusillés. Commettre un lâche gaet^apens, 
une abominable trahison, ne s'appellera jamais, en bon 
fran(;ais, t se tirer assez bien d'affaire. > M. Guillon, qui 
est un galant homme, ne laissera pas subsister, dans une 
nouvelle édition, un aussi regrettable euphémisme. 



cblé*. — Louis de Frotté et let insurrections normandes (iTOS-tSSf) 
par L. de la Sicotière. T. Il, p. 524. C^t un oavruge capital «l qiM don 
veut connaître tous ceux qui veulent écrire sur la période de la Révolu* 
tioo, du Consulat et de l'Empire. M. Ouilloa y aurait trouvé aor 1« géné- 
ral Guidai d'intéressants détails. 



XVIII 



EUGÈNE DE BEAUHARNAIS. (I) 



I. 



Le roman du prince Eugène, tel que nous le raooste 
M. Albert Pulitzer, est un véritable conte de fées : c II 
était une fois un roi et une reine... » 11 était une fois an 
enfant de quinze ans, beau comme l'amour, honnête et 
pur, plein d'esprit et de cœar, mais bien malheureux. 
Son père, un vicomte pourtant et un général, avait péri 
sur l'échafaud. Sa mère avait été jetée en prison. Lors- 
qu'elle en était sortie, dénuée de toutes ressources, elle 
avait dû mettre son fils en apprentissage chez un menui- 
sier. Un jour les affreux tyrans, les ogres qui faisaient 
alors la terreur du pays, prescrivirent aux habitants de 
la capitale de remettre aux autorités les armes de toute 
nature qui se trouveraient entre leurs mains. Eugène, 
— c'était le nom du bon jeune homme, — posseneur 
du sabre de son père, ne put supporter l'idée de se 



(1) Une Idylle tous Napoléon f.^L* re mm n du prime t Buç*mÊ, 
par AIb«rt PuliUar. Un toIoim grand b«octo«0| nnnin>DKlot «t C** 
édttaun, 1894. 



374 CAUSERIES HISTORIQUES. 

séparer de ce précieux héritage. En ce temps-là, il y 
avait dans la capitale un général qui commençait à faire 
parler beaucoup de lui et qui s'appelait Bonaparte. 
Eugène courut chez le général, et il employa près de 
lui tout ce que la piété filiale pouvait lui prêter d'éloquen- 
ce, pour obtenir de conserver un trésor plus cher à ses 
yeux que les biens possédés autrefois par sa famille. 
Vivement ému, Bonaparte embrassa l'enfant, et non 
seulement il lui accorda sa demande, mais il se rendit 
le lendemain chez sa mère, pour la féliciter d'avoir un 
fils animé de si nobles sentiments. La mère d'Eugène 
— elle s'appelait Joséphine — n'était plus très jeune, 
mais elle était encore très belle. Elle était surtout la plus 
gracieuse du monde, et si séduisante que le général en 
tomba sur-le-champ amoureux. A quelque temps de là 
il l'épousait et devenait ainsi le beau-père d'Eugène. 

C'est à ce moment que les bonnes fées entrent en scène, 
et pendant de longues années elles étendront leur protec- 
tion sur Bonaparte et sur Joséphine, sur Eugène et 
sur sa sœur, la jeune et belle Hortense. 

Elles accompagnent Eugène à l'armée d'Italie, puis en 
Egypte. D'un coup de baguette elles font de lui un sous- 
lieutenant, puis un lieutenant de chasseurs. Il n'a pas 
encore atteint sa dix-huitième année que déjà il est capi- 
taine des chasseurs à cheval de la garde consulaire. 
Colonel en 1802, il fut fait général de brigade en 1804, 
à vingt-deux ans. En cette même année, Bonaparte, deve- 
nu Napoléon, ceignit la couronne impériale, et Eugène 
se trouva soudain placé sur les marches d'un trône. 
L'année suivante, le 1"^ février 1805, il fut élevé à la 



CAUSBRIBS HISTORIQUES. 375 

dignité d'archi-chancelier d'état et de prince. C'était 
d'ailleurs le prince charmant des contes de Perrault. 
< Toute sa personne, dit la duchesse d'Abraniès, oiïrait 
un ensemble d'élégance d'autant plus attrayant qa'il y 
joignait une chose qu'on trouve rarement avec elle : c'é- 
tait delà franchise et de lagaitédans toutes les fiiçons. 
Il était rieur comme un enfant, mais jamais son hilarité 
n'eût été provoquée par une chose de mauvais goût. 11 
était aimable, gracieux, fort poli sans être obséquieux 
et moqueur sans être impertinent. Il jouait très bien la 
comédie, chantait à ravir, dansait comme avait dansé 
son père qui en avait attrapé un surnom (on l'appelait 
Beauharnais, le beau danseur), et était enfîn un jeune 
homme charmant (1). > 

Le 2G mai 1805, Napoléon se faisait couronnera Milan 
comme roi d'Italie. Le 5 juin il conférait à Eugène la di- 
gnité de vice-roi. Vice-roi d'Italie à vingt-trois ans, (2) le 
fils du vicomte de Beauharnais pouvait dire, lui aussi, 
comme Ku y filas : 

Donc Je marche vivant dans mon rôve étoile ! 

A un roi il faut une cour, et une cour ne va pas sans 
reine. Dans les premiers jours de 1806, Eugène reçut 
une lettre de l'Empereur, datée de Munich, le 3 janvier. 
Elle était conçue en ces termes : 

« Mon cousin, je suis arrivé à Munich. J'ai arrangé 
votre mariage avec la princesse Auguste (3) ; il a éCé 

(1) Mémoires de la duchesM dAbranti»^ T. U. 

(2) Eugène de liMahanuis tfUitné à Paris k 3 MpMoibra 1781. 

(3) PriDcetM royale de Bavière. fUle de réketoor llafwBkft -J o wpb, 
au profit duquel NapoMon devait, par le traiU d« I*r«baarg, iraoaforoMr 



376 CAUSERIES HISTORIQUES. 

publié. Ce matin, cette princesse m'a fait une visite, et 
je l'ai entretenue fort longtemps. Elle est fort jolie. Vous 
trouverez ci-joint sor portrait, sur une tasse, mais elle 
est beaucoup mieux. » 

Non seulement le prince Eugène ne connaissait pas 
la princesse Auguste, mais à ce moment il ne songeait 
nullement à se marier. Trois jours après, nouvelle lettre 
de l'Empereur : 

« Mon cousin, douze heures au plus tard après la récep- 
tion de la présente lettre, vous partirez, en toute dili- 
gence, pour vous rendre à Munich.... Partez prompte- 
ment et incognito, tant pour courir moins de dangers que 
pour éprouver moins de retard... » 

Quelques heures plus tard, Eugène quittait Milan et 
arrivait bientôt à Munich, où son mariage fut célébré le 
14 janvier 1806, juste onze jours après que Napoléon lui 
eut fait part de ses volontés. 

Ses bonnes fées continuaient d'ailleurs à le protéger. 
La princesse royale de Bavière, à laquelle il avait été 
ainsi fiancé sans le savoir, était la plus belle, la plus 
charmante princesse d'Allemagne. Voici le portrait que 
nous en a transmis une contemporaine : 

« Il n'y avait je ne sais quel charme répandu sur 
toute la personne de la princesse Auguste ; elle n'avait 
pas encore tout à fait dix-huit ans , elle était fort grande, 
bien formée et avait une taille de nymphe. Elle était 
douée d'une dignité naturelle, qui toutefois n'imposait 



l'électoral de Bavière ea un royaume auquel avait été annexé le 
Tyrol. 



CAD8BRII8 BBV0R1QUB8. 377 

rien de plus que le respect; sa figure éUit belle plutôt 
que jolie, et son teint remarquable par uoe ettrème 
fraîcheur quoique un peu trop coloré. Mais ce qui plai- 
sait en elle, c'était un air de bonté qui la faisait aimer 
de tous ceux qui avaient l'honneur de l'approcher. Tous 
ses avantages ne lui venaient pas seulement de la nature, 
l'éducation pouvait en réclamer une bonne part; elle 
avait été élevée avec une extrême simplicité, et rien 
n'était plus modeste que sa toilette habituelle. (1) > 



U. 



Le roman du prince Eugène réalisa toales les pro- 
messes que renfermait ce premier chapitre. Je pourrais 
donc l'arrêter là et le terminer par ces mots : < Le 
prince et la princesse furent heureux et ils eurent beau- 
coup d'enfants. > Mais comme ce roman est aussi une 
page d'histoire, je dois suivre jusqu'au bout de sa car- 
rière le beau-fils de Napoléon. 

Retenu en Italie par ses devoirs de souverain, le jeune 
Vice-Roi n'avait pris aucune part à la campagne d*.\uH- 
terlilz. Il n'en prit aucune non plus aux campagnes d'Iéna, 
d'Eylau, de Friediand. En 1809, il allait être plus heu- 
reux. La guerre venait d'éclater entre la France el l'Au- 
triche. Une armée autrichienne, commandée par l'archi- 



(1) Mémoire* dé MmitmoiMAU AtHUm^ 
de rimp^ratrice Joctfpbine. 



378 



CAUSERIES HISTORIQUES. 



duc Jean, envahit l'Italie. Eugène reçut mission de lui 
tenir tète. Attaqué à l'improviste par rarchiduc, il se vit 
enlever son avant-garde à Pordenone et se fit ensuite 
battre complètenient à Sacile, le 16 avril 1809. Forcé 
d'abandonner la ligne de la Piave, il fut ramené jusque 
sur l'Adige. Mais bientôt il rachetait cette défaite par 
une succession de belles victoires. Les brillantes affaires 
de la Piava, de Saint-Daniel, de Tarvis et de Saint-Mi- 
chel ne tardèrent pas à lui ouvrir les routes de la mo- 
narchie autrichienne. Il obligea de mettre bas les armes 
le corps entier du général Jellachich, qui avait essayé 
de lui disputer le passage. Enfin le Vice-Roi arriva sur 
les hauteurs de Sommering, et là il se joignit aux 
avant-postes de la Grande-Armée. 

Après Essling, tandis que l'Empereur se préparait à 
franchir une seconde fois le Danube, il apprit que l'ar- 
chiduc Jean, après avoir rallié les débris de son armée, 
opérait sa jonction en Hongrie avec l'archiduc palatin, 
et que le général Chasteler, sorti du Tyrol, s'était jeté 
sur les derrières de l'armée d'Italie. Le Vice-Roi était 
alors auprès de Napoléon ; celui-ci l'envoya sur le 
champ se remettre à la tète de ses troupes. 

Le prince Eugène trouva les deux archiducs réunis 
sous les murs de Raab. Il les attaqua le 14 juin 1809. 
La journée fut sanglante ; le succès vivement disputé ; 
la victoire cependant se prononça pour le Vice-Roi. Un 
mois après il était à Wagram. Ses troupes faisaient 
2.500 prisonniers à l'ennemi et lui enlevaient 8 pièces 
de canon. Le lendemain, 1 juillet, l'Empereur, traversant 
les bivouacs de l'armée d'Italie, s'arrêta devant les di- 



I 



CAUSERIES HISTORIQUES. 379 

visions, et dit aux soldats : « Vous êtes de braves gens, 
vous vous êtes tous couverts de gloire. » 

Jusqu'ici tout avait souri au prince Eugène. Depuis le 
jour où le général Bonaparte lavait attachée sa personne, 
il avait joui d'un bonheur constant et de la plus écla- 
tante fortune ; tout annonçait, au lendemain de Wagram, 
que cette fortune inouïe allait grandir encore. Le Vice- 
Roi et la princesse Auguste en étaient convaincus. Ils ne 
se doutaient pas qu'à ce moment-là même les méchantes 
fées allaient enfin entrer en scène. 



III. 



Le 45 décembre 1809, procès- verbal fut dressé de 
l'acte de divorce de l'empereur Napoléon et de l'impéra- 
trice Joséphine. Le prince Eugène dut y apposer sa si- 
gnature. Le 1"' avril 1810 eut lieu dans la grande ga- 
lerie du palais de Saint-CIoud, le mariage civil de l'em- 
pereur Napoléon et de l'archiduchesse Marie- Louise. Le 
prince Eugène était un des témoins. Le lendemain se 
firent l'entrée publique à Paris et le mariage religieux. 
Parmi ceux qui entouraient l'Empereur et la nouvelle 
impératrice figuraient le prince Eugène et la princesse 
Auguste. 

Le divorce de 1809 avait eu pour effet de faire des- 
cendre du trône la mère du Vice-Roi. Le mariage de 
1810 lui enlevait la chance de régner lui-même eo Italie. 
Le royaume d'Italie, dans le cas où deux princes impé- 



380 CAUSERIES HISTORIQUES. 

riaux naîtraient du mariage de Napoléon avec Marie- 
Louise, devait passer au second de ses fils. Pour dé- 
dommager Eugène, l'Empereur le nomma, le 4 mars 1810, 
héritier du grand duché de Francfort. Au mois d'avril, 
pendant que le prince était encore à Paris, il lui envoya 
Duroc, grand maréchal du palais, pour lui offrir la cou- 
ronne de Suède; mais, plutôt que de quitter Milan pour 
Stockholm, le Vice-Roi préféra courir toutes les chances de 
sa position. 

En juin 1810, il rentra avec sa femme en Italie. C'est 
là que vint le chercher, l'année suivante, un ordre de 
l'Empereur exigeant sa présence à Paris, à l'occasion de 
la naissance du roi de Rome. 

On touchait cependant à une nouvelle guerre, à celle 
qui devait entraîner la chute de l'édifice napoléonien. Le 
24 juin 1812, Napoléon franchit le Niémen, Le prince 
Eugène commandait le 4® corps d'armée, composé des 
Italiens, et du 6* corps (Bavarois), en tout 80,000 com- 
battants. Le quatrième corps se fit particulièrement re- 
marquer aux combats d'Ostrowno, de Witepsk, de 
Smolensk, et surtout à la bataille de la Moskowa. 

Pendant la retraite, le Vice- Roi eut à combattre à 
Malojaroslawetz les forces de Kutrisoff, qui se flattait 
d'arrêter les Français dans leur marche. Les Russes 
furent culbutés, après avoir éprouvé de grandes pertes. 

Napoléon ayant quitté l'armée au mois de décembre et 
Murât l'ayant abandonnée au mois de janvier (1813), 
Eugène se trouva chargé du commandement en chef 
des débris qui, échappés de la Russie, durent se replier à 
travers la Prusse et la Pologne sur l'Oder, puis sur l'Elbe, 



r 



CAU8ERII8 UISTORIQUIS. 381 

enfin sur le Mein. Il s*acquiua avec honneur de 
roiie li\che difficile, 

i'endant la campagne de Saxe, il contribue à la victoire 
de Luizen et se dislingue aux combats de Goldiiz et de 
WilsdrufT, ainsi qu'au passage de l'Elbe. 

Arrivé à Dresde. Napoléon, redoutant une attaque des 
Autrichiens en Italie, renvoie le Vice-Roi à Milan. Poar 
défendre les provinces illyriennes et l'Italie, Eugène 
n'avait, avec quelques divisions françaises, qu'one armée 
italienne toute neuve, l'ancienne ayant péri presque 
entièrement en Russie. Il se vit bientôt forcé d'abandon- 
ner sa première ligne de défense, pour se reporter sur 
celle de l'Isonzo, qu'il ne devait pas garder longtemps. 
Les événements se précifâtaient. Le 8 octobre 1813, son 
beau-père le roi de Bavière entra dans la coalition formée 
contre l'empire français. Peu de jours après, Eugène 
apprenait le désastre de Leipsick. Rjen ne pouvait plus 
sauver la France d'une invasion. 

La défection imminente de Murât aggravait déplorable- 
ment la position du Vice-Roi. Pris entre les Autrichiens 
et les Bavarois d'un côté, et les Napolitains de l'autre, sa 
situation était des plus critiques. Il remporta cependant 
quelques avantages à Caldiero et à Rovigo, battit le feld- 
maréchal de Bellegarde (8 février 1814), défit les Napo- 
litains sous les murs de Parme, et se maintint derrière le 
Mincio tout le reste de la campagne. 

La chute de Napoléon entraînait celle du Vice-Roi. Le 
â1 avril, le lendemain du jour où l'ex-empereur s'éuit 
embarqué pour l'Ile d'Elbe, Eugène et sa fomille quit- 
taient l'Italie, et se retiraient à Munich. La carrière poli- 



382 CAUSERIES HISTORIQUES. 

tique et militaire du prince Eugène était terminée. II 
n'avait que trente-deux ans. 

Le roi de Bavière voulant fixer dans son royaume 
l'état politique et le rang de son gendre, lui conféra le 
titre de duc de Leuchtenberg, lui donna la propriété d'un 
régiment, en un mot le rapprocha le plus possible du 
trône. 

Le 21 février 1824, le prince Eugène mourut à 
Munich, dans les bras de celle qu'il avait aimée comme 
« la plus belle, la meilleure et la plus vertueuse des 
femmes ». Il était âgé de quarante-deux ans et quelques 
mois. 



IV. 



A la différence des frères de Napoléon, le prince Eu- 
gène est un personnage sympathique. M. Albert Pulitzer 
a donc été bien inspiré en lui consacrant tout un volume. 
Peut-être cependant aurait-il mieux servi les intérêts de 
celui dont il s'est fait l'historien, s'il n'eût pas outré la 
louange, faisant du prince Eugène un époux sans tache, 
un grand capitaine et un grand roi, un héros sans peur 
et sans reproche. Devant un tel panégyrique, on est, 
malgré soi, conduit à se demander s'il n'y a pas là un 
peu d'exagération, et si, pour rester dans le vrai, il ne 
conviendrait pas de mêler quelques ombres à ces rayons. 

Et tout d'abord il est bien vrai que le prince Eugène et 
la princesse Auguste firent un très bon ménage, que 



CAUSERIES HISTORIQUES. 383 

leurs lettres sont d'un bon mari et d'une bonne femme, 
et que cette longue correspondance, dont M. Pulitzer a 
eu raison de multiplier les échantillons, leur fait grand 
honneur. Chez tous les contemporains il n'y a qu'une 
voix sur les mérites et les vertus de la princesse Auguste. 
L'auteur anonyme des Mémoires sur ta cour du prince 
Eugène (1) a pu écrire en 1824, ces lignes contre les- 
quelles nul ne devait s'élever : « Quant à la Vice-Reine, 
elle charmait tout le monde par son aménité, par sa mo- 
destie et par ses grâces, en même temps qu'elle inspirait 
une profonde vénération pour ses vertus. C'est une de 
ces femmes rares, dont on pouvait dire que, pour trouver 
une tache dans sa vie, il aurait fallu l'inventer. > — Sur 
le chapitre de la vertu et de la fidélité conjugale, l'auteur 
des Mémoires ne parait pas mettre le Vice-Koi tout à fait 
sur la même ligne que la Vice-Reine. Il dit, en effet : 
« L'intérieur de la cour de Milan était comme l'intérieur 
de toutes les cours à la tète desquelles se trouve un 
prince jeune et voluptueux. Il y avait beaucoup d'in- 
trigues de femmes ; elles n'avaient pour but que le 
plaisir (2) ». Certes, la conduite du prince Eugène 
n'avait rien de commun avec celle du roi Jérôme — qui 
eût mérité mieux que lui, d'être appelé le vice-roi ; mais 
enfin pourquoi M. Puliuer s'e.st-il donné tant de mal 
pour représenter Eugène comme le modèle des maris? 
Son insistance à cet égard nous oblige à rappeler qu'un des 



(1) Cm Mémoires, ptnu en 182i. «tumI pour iQUor oo tnù^ài» tU 
taché ft la cour du Vice-Roi, M. Lafoli*. 

(2) Ibid. p. 222. 



384 CAUSERIES HISTORIQUES. 

panégyristes du prince, le général de Saint- Yon, a dû 
faire cet aveu : « obligé de recevoir à sa cour les notabi- 
lités du royaume, le Vice-Roi voyait réuni dans ses 
cercles brillants tout ce que l'Italie offrait de beautés et 
de grâces^ et cependant, s'il succomba, jamais du moins, 
au milieu de tant de séductions puissantes, il n'oublia un 
seul jour ni sa dignité, ni sa gloire (1). » Pour être à 
demi voilé, l'aveu n'en est que plus significatif. 

Fut-il un grand souverain ? Mais pour cela il aurait 
fallu d'abord qu'il fût un souverain, et il n'était pas 
autre chose qu'un haut fonctionnaire, recevant des 
ordres et les exécutant, quels qu'ils fussent. Le roi d'Ita- 
lie, c'était Napoléon : Eugène n'était que son préfet, et 
un préfet à qui son Maître faisait écrire par Duroc, le 
grand maréchal du palais : 

« ... Il existe des principes dont vous ne devez jamais 
vous écarter... D'abord, vous avez le décret qui fixe vos 
fonctions et détermine ce que le roi (2) s'est réservé : 
dans aucun cas et sous aucun prétexte... il ne faut faire 
ce qui appartient au roi..., il ne vous le pardonnera 
jamais. Quand un ministre vous dira : Cela est pressé, le 
royaume est perdu. Milan va brûler... Il faut lui répon- 
dre : Je n'ai pas le droit de le faire, f attendrai les 
ordres du roi. 

« 2° Lorsque pour une chose même que vous pouvez 
faire... vous croyez pouvoir prendre son avis, il faut 
l'attendre avant que de rien faire, sans quoi c'est lui 



(1) Le Plutarque français, T. VIII. 1841. 

(2) Le roi, — le roi d'Italie, c'est-à-dire l'Empereur. 



CAUSERIBS HISTORIQUES. 385 

manquer. Ainsi par exemple et pour parler de la plus 
petite chose, si vous demandez à Sa Majesté ses ordres 
ou son avis pour changer le plafond de votre chambre, 
vous devez les attendre ; et si. Milan étant eo feu, vous 
les lui demandez pour l'éteindre, il faudrait laiuer 
brûler Milan et attendre les ordres. ..(!)» 

Napoléon lui écrit lui-même dans une autre dépêche, 
que M. Pulitzer n'a pas citée : 

« Ne laissez pas oublier aux Italiens que je suis le 
maître de faire ce que je veux. .. D'ailleurs, votre système 
est simple : l'Empereur le veut. Us savent bien que je ne 
me dépars jamais de ma volonté. » 

Le Vice-Roi ne fut donc qu'un fonctionnaire honnête, 
estimable, instrument docile des volontés du Maître. Le 
grand historien Cesare Cantu en a porté ce jugement : 
« Napoléon nomma Vice-Roi Eugène Beauharnais, son fils 
adoptif, qu'il était certain de trouver docile et médiocre, 
et qui n'eut pas l'art de se faire aimer (2). » 

D'après M. Pulitzer, au contraire, Eugène se serait 
fait non seulement aimer en Italie, mais adorer. Malheu- 
reusement, les historiens italiens sont unanimes à dire 
que, malgré la modération et l'honnêteté personnelle du 
Vice-Roi, l'Italie était inquiète, agitée et mécontente, 
qu'elle supportait mal les charges pesantes, les mesares 
oppressives dont Napoléon l'accablait pour en faire an 
des instruments de ses projets ambitieux ; qu'elle soof- 

(1) Otta lettre, en dat« da 31 jaiUet 1805, ml trta looinM; M. PvhUm 
B*eu cite que quatre lignes. 

(2) Histoire de Cent ans, par C. Cantu, T. H, t. ttl. 





386 CAUSERIES HISTORIQUES. 

frait dans ses sentiments religieux ; qu'elle était irritée 
surtout contre les excès de la conscription, auxquels la 
population était d'autant plus sensible qu'elle était alors 
complètement étrangère aux habitudes militaires. Le 
royaume d'Italie compta, en quatre ans, vingt-deux mille 
conscrits réfractaires et dix-huit mille déserteurs. M. 
Pulitzer nous représente le Vice-Roi, au retour de la 
guerre de Russie, accueilli avec enthousiasme, salué par 
la joie universelle, « acclamé par tout un peuple, fier de 
la gloire nouvellement accrue de son peuple ». Se peut-il 
vraiment qu'il en ait été ainsi? La garde royale italienne 
était restée tout entière sous les neiges de la Russie. Du 
reste de l'armée, quelques rares débris avaient échappé. 
La nation tout entière était en deuil. Le sentiment qui la 
dominait était celui que le grand poète Leopardi allait 
traduire bientôt dans son Ode à Vltalie : 

« ma patrie.... où sont tes fils? J'entends un bruit 
d'armes, de chars, de voix et de timbales ; en des con- 
trées étrangères combattent tes fils. Ecoute, Italie, 
écoute. Je vois, ou il me semble voir, un flot de fantas- 
sins et de cavaliers, de la fumée, de la poussière, la 
lueur des épées comme parmi les nuages des éclairs. Ne 
prends-tu pas courage? et n'as-tu pas la force de tourner 
tes yeux tremblants vers cet événement douteux ? Pour 
qui combat dans ces plaines la jeunesse italienne? 
dieux ! ô dieux ! C'est pour une terre étrangère que 
combattent les épées italiennes ! malheureux celui qui 
à la guerre a été tué, non pour les paternels rivages, ni 
pour sa pieuse épouse, ni pour ses fils chéris, mais de la 
main des ennemis d'autrui, pour une nation étrangère, et 



CAUSERIES HISTORIQUES. 387 

qai ne peut pas dire en moarant : Douce terre natale ! 
la vie que tu m'as donnée, voici que je te la rends. (I) > 



V. 



S'il ne fut pas un grand roi, Eugène ne fut pas davan- 
tage un grand capitaine. M. Pulitzer célèbre, en toute 
rencontre, ses grands talents militaires, et, pour un peu, 
il en ferait un second Napoléon. Ici encore, il y a une 
singulière exagération. J'en donnerai an on deux 
exemples. 

A en croire son historien, à part la défaite de Sacile, 
la campagede 1809 n'aurait été pour le prince Eugène, 
qu'une suite ininterrompue de triomphes, dus à son acti- 
vité, à son énergie', à la promptitude de son coup d'oeil et 
à la vigueur de ses décisions . Les Souvenir; du mari* 
chai Macdonald nous apprennent ce qu'il en faut penser. 
Napoléon, qui ne se dissimulait pas l'insuffisance de son 
beau- fils pour diriger une armée, avait voulu lui donner 
un guide et un soutien. Pour cela il avait fait choix da 
général .Macdonald, < l'un des hommes les plus intrépides 
qui aient paru dans nos armées, expérimenté, manœu- 
vrier, froid, sachant se faire obéir (2). ^ Nominalement, 
le Vice-Roi restait commandant en chef, mais il consultait 
Macdonald dans toutes les circonstances importantes. Pai» 



(1) Poétûs et (Euores morale* de Ltopardi^ tradoitM p»r F. A, iAw» 
lard, T. I. f. m. 

(2) Thiers, BUtoirt dm OomulM H 4» FSmpirt. T. X, p. 106. 



388 CAUSERIES HISTORIQUES. 

fois cependant il lui arrivait de vouloir suivre ses pro- 
pres inspirations, et les affaires n'en allaient pas mieux. 
Un jour, par exemple, comme on venait d'exécuter, de 
vive force, le passage de la Piave, Macdonald courut au 
prince et lui dit : « Voyez-vous l'aile droite de l'ennemi 
qui se retire précipitamment ? Je vais lui couper la re- 
traite, et ce soir, je vous fais présent de mille prisonniers. 
— Mais je ne vois rien, observa le Vice-Roi. — N'a- 
percevez-vous pas cette immense poussière qui rétro- 
grade? — Oui. — Eh bien ! il est facile de juger que 
c'est une retraite prononcée. Portez-vous à notre gauche, 
faites un simulacre d'attaque pour ralentir ce mouvement, 
pendant que je vais avancer notre droite et ébranler no- 
tre centre. » Les choses étant ainsi convenues, Eugène fit 
commencer le mouvement de la gauche, mais aussitôt 
quelques coups de canon l'arrêtèrent et il donna l'ordre 
également de s'arrêter, au centre et à la droite où se 
rendait Macdonald. «Etourdi d'un pareil ordre, écrit ce 
dernier, je revins au centre que je trouvai arrêté et nous 
manquâmes ainsi notre opération. Je cherchai le Vice-Roi 
que je rencontrai enfin ; il me dit que l'ennemi parais- 
sait vouloir se défendre et qu'il ne voulait pas compro- 
mettre l'armée, qu'elle en avait assez fait, et que d'ail- 
leurs la soirée était trop avancée . J'eus beau lui représen- 
ter que les coups de canon qui s'étaient déjà beaucoup 
ralentis n'avaient eu d'autre objet que de couvrir la re- 
traite précipitée de l'aile droite; il n'en tint aucun 
compte (1). » 

(1) Souvenirs du maréchal Macdonald, p. 136 et suivantes. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 389 

Chose étrange ! M. Palitzer a trouvé moyen de recon- 
ter cette campagne de 1809 en Italie sans prononcer une 
seule fois le nom de Macdonald ! 

Eugène, n'était en somme, qu'un assez médiocre géné- 
ral. Il était très brave, mais, suivant le mot de Thiers, il 
« n'était résolu qu'au feu (i). ■ Dans la vie civile, il était 
très faible et manquait souvent de caractère et de dignité. 
On le vit bien lors du divorce de Napoléon et de José- 
phine. Il consentit, lui le fils de Joséphine, à s'acquitter, 
en cette occasion, de son rôle d'archi-chancelier d'Etal de 
l'Empire. 11 signa l'acte de divorce. M. Henri Welschin- 
ger qui a relevé les signatures sur l'original conservé dans 
l'armoire de fer aux Archives nationales, a fait la remar- 
que suivante : < Le fils de Joséphine a, suivant son habi- 
tude, orne son nom, fort bien écrit, d'une foule de traits 
savamment enchevêtrés (2). > Dans la séance du Sénat 
du IG décembre 1809, après que M. Regnaud de Saint- 
Jean d'Angély eut donné lecture du sénalus-consulie con- 
sacrant le divorce, le prince Eugène prit la parole, et pro- 
nonça un discours dans lequel il développait rimporf»'*"" 
des moiifs auxquels obéissait l'Empereur en repu 
l'impératrice Joséphine. 

L'histoire jugera sévèrement nne telle conduite, qui 
souleva l'indignation des contemporains. L'opinion publi- 
que l'accusa c de danser aux funérailles de sa mère >. Mu- 
sieurs années après, dans la Biographie det Contetnpo- 
rains, rédigée pourtant par des écrivains bonapartistes, oo 



(1) Tom* X,p. 203. 

(2) Le divorce de Napoléon^ ptr lleori WdMiriagw, p. 45. 



390 



CAUSERIES HISTORIQUES. 



lisait ces lignes, auxquelles il est difficile de ne pas sous- 
crire : « Le prince Eugène vint à Paris, non seulement 
pour assister à la dissolution du mariage de Joséphine 
avec Napoléon et aux pompes du nouvel hyménée, mais 
encore pour être l'exécuteur des volontés de l'Empereur. 
Chargé de notifier au Sénat la déchéance de sa mère, il 
y développa les motifs qui décidaient la démarche de Na- 
poléon, et en fit sentir l'importance, sans laisser aperce- 
voir aucun des sentiments qui devaient l'agiter intérieure- 
ment. Etait-ce ambition ? Voyait-il, dans cette obéissance 
aveugle, un moyen d'arriver plus sûrement au trône, évé- 
nement qu'il entrevoyait en Italie ? Quoi qu'il en soit, sa 
conduite fut généralement blâmée à Paris (1). » 

Si sa conduite en 1809 et en 1810 fut généralement — 
ou plutôt universellement — blâmée, sa conduite en 1814 
a donné lieu à des interprétations diverses. Sous le se- 
cond empire, un procès retentissant s'est engagé pour sa- 
voir si le prince Eugène avait, ou non, manqué à ses de- 
voirs envers Napoléon et envers la France. Par arrêt de 
la cour impériale, en date du 11 avril 1858, il a été dé- 
cidé que les accusations portées contre le Vice-Roi étaient 
fausses et calomnieuses. Mais les arrêts de justice sont 
quelquefois cassés par l'histoire. La question d'ailleurs 
est trop grave et trop délicate pour être tranchée en quel- 
ques lignes. Je ne la traiterai donc pas ici et me bornerai 
à dire que, même après le plaidoyer très habile et très 
complet de M . Pulitzer, il reste encore quelques doutes 
dans mon esprit. 



(1) Tomel. p. 288. 



CAUSERIES HISTORIQUES. 391 

Ce qui est certain, en tous cas, c'est que le prince Eu- 
gène, au lieu de suivre la mauvaise fortune de Napoléon, 
s'efTorça, dès qu'il fut tombé, de dégager m caose de la 
sienne et de sauver sa couronne. Dès qu'il apprit l'abdi- 
cation de Fontainebleau, il se démit du commandement 
de l'armée française et adressa à ses soldats une procla- 
mation dans laquelle, lui qui devait tout à Napoléon, il 
adhérait au gouvernement des Bourbons. « Soldats fran- 
çais! disait-il, de longs malheurs ont pesé sur notre pa- 
trie. La France, cherchant un remède à ses maux^ s'ett 
placée sous son antique égide. Le sentiment de ses souf- 
frances s'efface déjà pour elle dans l'espoir du repos, si 
nécessaire après tant d^ agitations...* 

Un tel langage, dans sa bouche était au moins étrange; 
mais ce qui suit est plus étrange encore et plus signifi- 
catif, et si M. Pulitzer n'a pas cru devoir citer cette se- 
conde partie de la proclamation du 17 avril 1814, ce n'est 
sans doute pas sans motifs. 

La proclamation en effet continue ainsi : 

« Soldats, en me séparant de vous, d'autres devoirs me 
restent à remplir. 

c Un peuple bon, généreux et fidèle réclame le reste 
d'une existence qui lui est consacrée depuis près de dix 
ans. Je ne prétends plus disposer de moi-môme, tant que je 
pourrai m'occuper de son bonheur, qui a été et sera l'ou- 
vrage de toute ma vie. 

c Soldats français, en restant au milieu de ce pettple, 
soyez certains que je n'oublierai jamais la confiance que 
vous m'avez témoignée au milieu des dangere ainsi qu'an 
milieu des circonstances politiques les pins ^i 



392 CAUSERIES HISTORIQUES. 

Mon attachement et ma reconnaissance vous suivront par- 
tout, comme l'estime et l'affection du peuple Italien. » 

Le prince Eugène espérait donc conserver la couronne 
d'Italie, au prix même de sa dignité. Quand force lui fut 
d'y renoncer, il se rendit en Bavière; mais à peine arrivé, 
il repartait aussitôt pour Paris, oîi se trouvaient les sou- 
verains alliés. Il allait plaider sa cause auprès des vain- 
queurs de Napoléon et s'efforcer d'obtenir d'eux, sinon la 
conservation de son trône, bel et bien perdu, du moins 
quelque établissement princier. 

Le 23 septembre 1814, il part pour Vienne où se réunit 
le congrès et où il va travailler à se ménager la bienveil- 
lance des Alliés. Gela explique pourquoi il ne pourra pas 
être en France au mois de mars 1813, lorsque Napoléon 
reviendra à Paris. Ses peines et soins ne furent pas com- 
plètement perdus. Il obtint que la cour de Naples lui ver- 
sât cinq millions en échange des possessions territoriales 
(30, 000 âmes) et des dotations que lui avaient obtenues 
les puissances en Italie. 

Il m'est difficile de ne pas rapprocher de ces faits le fait 
suivant que je trouve dans les Mémoires de M™® Cavai- 
gnac. Après avoir parlé de la conduite du Vice-Roi pen- 
dant les premiers mois de 1814, elle ajoute : 

« Cette conduite d'Eugène peut expliquer la faveur que 
sa famille et lui ont trouvée parmi nos ennemis... Il y a 
un an ou deux, causant avec moi et ramenés tous deux 
sur ce sujet par notre amour pour Napoléon, M. Bessières 
me dit que, peu auparavant, ayant raconté le fait à 
M. Emmanuel Las Cases, celui-ci s'était écrié : — « Vous 
m'expliquez aujourd'hui ce que nous ne pouvions com- 



CAUSERIES HISTORIQUES. 393 

prendre à Sainte-Hélène ; un mouvement d'irritation, de 
répulsion sur la figure de l'empereur, chaque fois qu'à 
Longwood le nom d'Eugène était prononcé devant loi. Il 
n'en parlait pas, ne s'en plaignait jamais, lui qui ne s'est 
plaint de personne ; mais chaque fois qu'il en était ques- 
tion, sa physionomie trahissait ce qu'il éprouvait. > (1) 

Un dernier détail. De celui-là fil. Pulitzer ne dit rien. 
Mais pourquoi nous a-t-il forcés par l'exagération de ses 
éloges, â montrer le revers de la médaille? 

Les économies d'Eugène pendant sa vice-royauté mon- 
taient à trente millions qu'il emporta en se retirant. Ses 
dotations italiennes ou les indemnités qu'il reçut pour 
elles, les créances qu'il recouvra en 1814 dans la l/ombar- 
die, sa part dans l'héritage de sa mère, enfin les biens de 
la princesse Auguste lui formèrent un revenu de six 
millions. Le chiffre ne laissait pas d'être assez joli pour 
un héros de roman. Ce qui nous le gâte un peu, ce sont 
les révélations de la Biographie des Contemporains, bio- 
graphie bonapartiste, je le répète, dont l'article sur Eu- 
gène se termine par ces paroles : 

« Parmi les reproches qu'on a adressés au prince 
Eugène, le plus grave selon nous et peut-être le plus 
avéré, est celui d'avoir oublié ce qu'il devait à la pairie. 
Le prince Eugène était, pour ainsi dire, le fils de la France; 
on reportait sur lui tout l'intérêt qu'avait su inspirer son 
excellente mère, toute l'alTection que ses bienfaits lui 
avaient méritée. Quelques militaires dont il avait partagé 
les travaux, ou qu'il avait conduits à la victoire, ne voyant 

(1) Mémoire» d'une inconnue, p. 880. 



394 CAUSERIES HISTORIQUES. 

en lui qu'un compagnon d'armes ou un chef bien aimé 
se hasardaient dans des temps malheureux, au jour de la 
proscription, à aller lui demander, non pas un asile hos- 
pitalier, mais une protection qui les mît à l'abri de l'orage; 
on a dit qu'il leur défendait de l'approcher quand ils lui 
demandaient une audience, et qu'il les repoussait dure- 
ment quand ils l'approchaient sans le prévenir ; on en 
cite même qui se brûlèrent la cervelle pour ne pas sur- 
vivre à ce qu'ils appelaient un affront. Ainsi Eugène, en 
quittant le sol qui l'avait vu naître, était donc tombé de 
la hauteur d'un prince français au niveau d'un homme 
ordinaire (1) ». 

M. Albert Pulitzer, dont l'ouvrage est d'ailleurs si inté- 
ressant, a intitulé son volume : Une Idylle sous Napo- 
léon i". On doit voir maintenant pourquoi il ne m'a pas 
été possible de donner le même titre à cette causerie. 



(1) Tome I, p. 290. 



XIX. 

LA VIE EN FRANCE SOUS LE PREBŒR EMPIRE (1) 

I. 



Sous le premier Empire, il y avait à l'Ecole militaire 
de Fontainebleau un professeur d'histoire assez original. 
Chargé d'instruire des jeunes gens destinés à porter 
répaulette, des officiers en herbe et en fleur qui ne 
rêvaient que champs de bataille, combats et gloire mili- 
taire, ce singulier professeur faisait état de mépriser 
profondément ce qu'il appelait VhUtoire-bataille. U 
enseignait à ces futurs généraux, à ces enthousiastes 
de Napoléon, que la véritable histoire avait mieux à 
faire que de s'enrôler à la suite des conquérants et 
de raconter par le menu leurs victoires et leurs défai- 
tes ; qu'il était plus intéressant de savoir comment 
vivaient nos pères, quelles étaient leurs habitades, 
leurs mœurs, leurs deuils et leurs fêtes, et que celui- 
là serait vraiment l'historien national, qui écrirait l'his- 
toire des Français des divers états, du bourgeois comme 
du gentilhomme, de l'artisan et du laboureur comme 



(l) Laviêen Ptohm «mm U pnmUr Bmpirt, pv \»yikoatmét Arm; 
on voloiD* in-S*, PIod, Noarrit H C*. 



396 



CAUSERIES HISTORIQUES. 



du maréchal de France. J'imagine que les jeunes élèves 
n'écoutaient guère le bonhomme (il s'appelait Alexis 
Monteil), et qu'ils prêtaient plutôt l'oreille au bruit 
lointain du canon, à l'écho des bulletins de la Grande- 
Armée. L'Empereur fut-il informé de l'étrange ensei- 
gnement qui se donnait dans son Ecole? Toujours est- 
il qu'au bout de peu de temps, le professeur dut des- 
cendre de sa chaire et fut envoyé, comme bibliothé- 
caire archiviste, à l'Ecole de Saint-Cyr. Le démolisseur 
de \' hisloire-bataille eut donc cette bizarre fortune (il 
n'en eut guère jamais d'autre) d'être attaché successive- 
ment à nos deux grandes Ecoles militaires. C'est là qu'il 
commença les longues et patientes recherches qui en ont 
fait un des principaux érudits de ce siècle. La Révolu- 
tion avait jeté au feu, dispersé au vent des milliers et des 
milliers de titres, de chartes et de parchemins. Tout 
cependant n'avait pas été détruit. Des débris, des frag- 
ments épars se pouvaient retrouver. Alexis Monteil s'atta- 
cha à ces restes, à ces papiers lacérés, comme tant d'au- 
tres moins désintéressés, s'étaient attachés aux maisons 
et aux terres mêmes des victimes de la Révolution. 
A l'aide de ces vieux papiers, il a écrit, en dix volumes, 
ï Histoire des Français des divers états aux cinq derniers 
siècles (1). C'est la peinture de toutes les classes de la 
société, étudiées dans leurs habitudes, leurs mœurs, 
leurs travaux, dans les changements de condition qui 
ont marqué leur existence aux différents siècles. 

Comment vivait-on au XV siècle? C'est la question 



(1) Lea dix volumes dti Moatâil parurent de 1827 à 1844. 



CAUSEUIES HISTORIQUES. TffJ 

que le bon Monteil se posait sous Napoléon. El voiU 
qu'aujourd'hui un autre chercheur, un aimable et cons- 
ciencieux érudii, M. le vicomte de Broc, se pose à ton 
tour cette question : Comment invait-on en France mous 
le premier Empire ? 

Son livre n'est point une œuvre de circonstance inspi- 
rée par la vogue qui s'attache en ce moment aux hom- 
mes et aux choses de l'époque impériale. Ni Madame 
Sans Gêne, ni M. Victorien Sardou n'y sont pour rien. 
Voilà déjà bien des années que l'auteur a entrepris de 
nous faire connaître la société et la vie d'autrefois. Seu- 
lement il n'est pas remonté comme Alexis .Monteil, jus- 
qu'au XV* siècle. 11 a pris le XVIIP comme point de dé- 
part de ses études, et il nous a donné d'abord un tableau 
de la France sous V ancien régime, qui lui a valu une des 
plus hautes récompenses de l'Académie française, le 
second prix Gobert. La France pendant la Révolution lui 
a été l'occasion d'un nouveau travail. Après avoir montré 
comment on vivait — et comment on mourait à cette épo* 
que, à l'intérieur, il a retracé, d'après les lettres et les 
Souvenirs de la marquise de Falaiseau, l'existence des 
Français émigrés de 1192 à 1800. Le moment était donc 
venu pour lui de peindre la vie en France sous le Consu- 
lat et le premier Empire, de 1800 à 1815. 



II. 



Une chose frappe tout d'abord dans ce livre de M. le 
vicomte de Broc. 



398 CAUSERIES HISTORIQUES. 

Dans un de ses récits de voyage, Théophile Gautier, se 
trouvant en vue de la Corse, dit ceci : « Ce serait peut- 
être ici le lieu de placer un morceau brillant sur Napo- 
léon... » Et ce morceau brillant, il a bien soin de ne pas 
l'écrire. De même, M. de Broc, composant un livre sur 
l'Empire, a résisté à la tentation de parler de batailles et 
de victoires ; je crois bien qu'il n'a pas même prononcé 
les noms d'Austerlitz et de Wagrara . Il s'est renfermé 
dans son sujet, et il n'a peint que la France intérieure, 
sans se laisser jamais entraîner au delà de la frontière. 
Napoléon et les hommes de son temps revivent dans son 
ouvrage, non plus à l'armée, à la guerre, mais dans leurs 
foyers, leur vie intime, leur rôle individuel et social, avec 
leurs sentiments, leurs habitudes, leurs opinions . Pas un 
seul instant il n'a oublié qu'il écrivait, non l'histoire du 
Consulat et de l'Empire, mais l'histoire des institutions et 
de la société en France, à l'époque napoléonienne. 

Si l'auteur mérite des éloges pour n'avoir pas excédé 
son cadre, il doit être aussi loué pour l'avoir rempli tout 
entier. MM. Edmond et Jules de Concourt ont publié, en 
18S4 et 1853, deux volumes qui sont assurément le meil- 
leur de leur œuvre, l'Histoire de la Société française 
pendant la Révolution et sous le Directoire. C'est un livre 
d'une réelle valeur, tout plein de détails précieux et de 
curieuses trouvailles. Seulement, on se perd au milieu de 
ces détails, de ces menus faits, que rien ne rattache les 
uns aux autres et qui se succèdent un peu trop à l'aven- 
ture. La moisson est abondante, la plus riche du monde; 
mais nos deux auteurs, ravis et comme éblouis de tout 
ce qu'ils ont récolté, n'ont pas pris la peine de lier le urs 



CAUSBRBS HISTORIQUES. 9M> 

épis et de nouer leurs gerbes. Ainsi n'a pas fait M. de 
Broc. 11 ne s'est pas borné à réunir une foule de faits ei 
de détails, il les a groupés avec soin, classés avec mé- 
thode. Avant de peindre la physionomie de Paris, de 1800 
à 1815, les salons, les spectacles, le luxe et la mode, la 
vie mondaine et la vie intellectuelle ; avant d'introduire et 
de faire mouvoir devant nous les acteurs, il a reconstitué 
le théâtre. 11 a cru, avec raison, qu'il était tout d'abord 
nécessaire de nous faire voir comment un ordre nouveau, 
une législation régulière avaient remplacé l'arbitraire eC 
la confusion d'une ère démagogique ; comment Paris e( 
les départements avaient retrouvé l'ordre et la sécurité , 
comment enfin des institutions nouvelles avaient donné 
naissance à de nouvelles idées et à de nouvelles mœurs. 

De là, dans l'ouvrage de M. de Broc, toute une pre> 
mière partie consacrée à l'œuvre du Consulat, puis à la 
Constitution et au fonctionnement de l'Empire. Dans une 
série de chapitres, très étudiés, l'auteur passe successive- 
ment en revue la cour impériale, l'éducation, le milita- 
risme, la police, la liberté individuelle, la liberté reli- 
gieuse, les journaux, les livres et la censure. 

Dans cette première partie, M . de Broc a fait œuvre 
d'historien plutôt que de chroniqueur. Sealemeal ici l'his* 
toire, bien que sérieuse et grave, contrôlée avec soin el 
puisée aux sources, n'a rien de sévère et d'apprèlé. Ni 
les pièces d'archives, ni les dates, ni les ehiSrae mèoie 
n'y font défaut, mais, en même tempe les aoeodolas, les 
détails caractéristiques y abondeot. Les meons détails y 
font bon ménage avec les textes législatifs. J'ai un faible, 
— et mes lecteurs, hélas ! ne le savent qae trop, — 



400 CAUSERIES HISTORIQUES. 

j'ai un faible pour ces menus détails. C'est pourquoi l'on 
nie pardonnera d'en ajouter ici quelques-uns à ceux que 
M. de Broc a recueillis. 



III. 



Dans son chapitre, si curieux du reste, sur la cour 
impériale, M. de Broc n'a rien dit, ou fort peu de chose, 
de la souplesse des nouveaux courtisans, de ces excès 
d'adulation, d'autant plus choquants qu'ils se produisaient 
au lendemain d'une révolution faite au nom de l'égalité. 
En voici un exemple qui atteste d'ailleurs chez celui qui 
en fut le héros plus de candeur que de calcul. Je cite cette 
anecdote, parce qu'elle est assez amusante et montre bien 
au milieu de quelle atmosphère adulatrice vivait Napo- 
léon. 

Au lendemain de la proclamation de l'Empire, tous 
les corps de l'Etat s'empressèrent d'aller féliciter le nou- 
veau Maître. Lorsque l'Institut lui fut présenté, il adressa 
d'abord la parole à quelques académiciens qu'il connais- 
sait, puis s'arrétant près de M . Ameilhon, membre de la 
troisième classe (1) et continuateur de ï Histoire du Bas- 
Empire, de Lebeau, voici le colloque qui s'établit entre 
eux : « — Ah ! vous êtes monsieur Ancillon? — Oui, 
sire, Ameilhon. — Vous avez continué l'Histoire romaine 
de Lebon? — Oui, sire, de Lebeau. — Oui, oui, de 
Lebeau.... jusqu'à la prise de Constantinople par les Ara- 

(1) Âujourd'hai rAcadémie des loscriptious et Belles-Lettres. 



CAUSBRIBS H18T0BJQUIS. 401 

bes? — Oai, sire, par les Turcs. — Sans doute, par les 
Turcs.... en 1449? — Oui, sire, en 1453. —En 1453. 
c'est cela.» Puis l'Empereur passant à un autre, M. Aroeil- 
bon se retourne et dit à ses voisins : « C'est incroyable ! 
il sait tout, il se souvient de tout, on ne peut rien lui 
apprendre (l). » 

M. de Broc consacre quelques lignes seulement au 
Corps législatif. Le sujet comportait peut-être davantage. 
Si eiïacé que fût son rôle, il mérite cependant qu'on s'y 
arrête, ne serait-ce que pour constater son efTacement. 
Ici encore, je trouve dans les Souvenirs de M. Roger une 
anecdote qui fait bien voir le peu qu'était un député aux 
yeux de Napoléon. 

Le 15 juillet i809, M. Roger et son ami M. Creuzé de 
Lesser avaient fait représenter au ThéAtre Français, une 
comédie en trois actes et en prose, la Revanche. Bien que 
le succès en eût été grand, ils n'avaient cru devoir se 
faire nommer ni au théâtre ni sur l'afTiche. A son retour 
de Wagram, Napoléon voulut voir la pièce; il la fit jouer 
à Fontainebleau et s'en amusa beaucoup. « — Ce qui m'a 
plu davantage dans la pièce, dit-il à H. de Fontanes, 
c'est que la dignité royale n'y est jamais compromise, 
bien qu'on la croie à chaque instant au moment de l'être. 
Quel est l'auteur ? — Us sont deux. — Pourquoi donc 

(1) Œuvrt» divtrtt* i* M. Roçtr, de tA Mi^it ^ mça i tt, T. I. 
p. 222. « J ëcriTU. dit M. Rogw. o» fari«B ooOoqM 1» Joar bém mw 
U dir«ction du v^ridiqae Âodmaz. > Andriwn êm MM à ra m Ak m n ê impé- 
riale en M qualiW d« mambr* à» U Mcood* oImm &• TlaMM (amov- 

dliui r Acad^flùa (noçaiM). 



402 CAUSERIES HISTORIQUES. 

ont-ils gardé l'anonyme ? — Je l'ignore. C'est peut-être 
parce qu'ils sont tous deux membres du Corps législa- 
tif (1). — Belle raison! est-ce que j'ai défendu aux mem- 
bres de ce corps d'avoir de V esprit ? Qu'ont-ils de mieux 
à faire? n ont-ils point par hasard assez de loisir ? En- 
fin, leurs noms? — MM. Creuzé et Roger. — Ah!.... 
eh bien ! c'est égal, leur pièce est jolie et je la reverrai 
avec plaisir. » 

Si docile que fût le Corps législatif, Napoléon ne l'ai- 
mait point. Il prévoyait sans doute qu'un jour viendrait 
oîi ces députés muets parleraient enfin, et où, parlassent- 
ils à voix basse, leur voix serait entendue dans le silence 
de l'Empire. Alors que sa puissance était à son apogée, 
en 1808, le jour de la séance d'ouverture, M. Roger fit 
partie de la grande députation. Placé tout près de son 
président, M. de Fontanes, il l'entendit qui, saisissant un 
moment de repos, disait à demi-voix à l'Empereur : 
« Sire, ils sont tous bons. — Oh ! (lui fut-il répondu sur- 
le-champ,) je n'aurais qu'à leur lâcher la parole, nous 
en verrions de belles ! Mes cinq cent mille hommes ne 
suffiraient pas pour me défendre (2). » 

Sur les journaux, les livres et la censure, M. de Broc 
a un chapitre très complet, et pour ma part, je ne verrais 
guère à y ajouter. Cependant, puisque j'ai rouvert les 
Souvenirs de M. Roger, j'en détacherai une dernière 
anecdote, qui prouve que la censure impériale avait l'œil à 



(1) M. Roger était député de la Haute-Marne et M. Creuzé de Saône- 
et-Loire. 

(2) Roger, T. 1, p. 390. 



CAi:SEIUES HISTORIQUES. 403 

tout. En même temps qu'elle fait mettre au pilon VAUema- 
gneàe M^'de Staël, elle cherche noise à VAlmanach de ce 
pauvre Mathieu Laënsberg. Le brave homme qui le rédi- 
geait avait, six mois d'avance, composé son almanach de 
1812, avec tout l'art et toute la science dont il était capa- 
ble. Il envoie l'épreuve au directeur-général de la librai- 
rie, M. de Pommereul, qui ne lui répond point. Pressé 
par le temps (car le 1*' janvier approchait), il arrive de 
Liège à Paris et va trouver son censeur. Pendant huit 
grands jours, porte close ; il entre enfin. < Vous êtes 
bien hardi, lui dit le directeur, de vous présenter devant 
moi ! — Mais, monsieur, il y a trois mois au moins que 
mon almanach est soumis à votre approbation, et j'ai cru.. 

— Votre almanach ! je l'ai lu et je ne l'approuverai 
point. — Oserais-je, monsieur, vous demander pourquoi? 

— Pourquoi ? Je veux bien vous le dire; parce que vous 
avez eu l'insolence d'y pronostiquer une peste à Paris. 
A Paris ! étes-vous fou ? à Paris, capitale de l'Empire et 
résidence impériale ! Prophète de malheur ! Vous voulez- 
donc que l'Empereur meure de la peste? — A Dieu ne 
plaise, monsieur ! et si ce n'est que cela qui vous fait re* 
tenir mon almanach, je puis h la rigueur placer ma peste 
à Madrid. — A Madrid, où règne un frère de l'Empe- 
reur ! — Eh bien ! monsieur, à Milan. — A Milan, ville 
libre et impériale ! capitale du royaume d'Italie ! Y pen- 
sez-vous? — Eh bien ! monsieur, à Rome. — Malheu- 
reux, c'est bien pis ! Oubliez-vous que Rome a un roi ao 
lieu d'un Pape, et que ce roi est le fils de l'Empereur? — 
.Mais, monsieur, où voulez-vous donc que je place ma pau- 
vre peste, car enfin il m'en faut une, et mon almanach ne 



404 CAUSERIES HISTORIQUES. 

peut s'en passer ? — Il s'en passera à moins que vous 
m'envoyiez votre peste en Angleterre... (1) » — Et voilà 
comment les Anglais, en 1812, se virent menacés, par le 
grand 'prophète, d'une peste affreuse.... qui fît cepen- 
dant moins de victimes que l'expédition de Russie. 

Cette expédition m'amène à parler d'un épisode de 
presse, qui montre mieux peut-être qu'aucun autre ce 
qu'étaient en réalité les journaux sous l'Empire et com- 
ment la police et les censeurs savaient en jouer, M. le 
vicomte de Broc n'ayant pas parlé de cet épisode, j'en 
dirai un mot. 

C'était à la fin de 1812. La fortune de la France était 
engagée dans une entreprise gigantesque et folle ; nos 
soldats tombaient par centaines de mille à trois cents 
lieues des frontières navales ; des désastres sans exemple 
préparaient la chute du dominateur de l'Europe ; un voile 
funèbre eût dû couvrir la capitale en deuil, et Paris, abusé 
par des bulletins officiels, oîi la vérité était soigneuse- 
ment dissimulée, à ce point que, la veille même du jour 
où il devint nécessaire aux projets de Napoléon de la 
faire connaître, la veille de cette sombre journée du 
18 décembre 1812, où éclata comme un coup de foudre 
la publication du vingt-neuvième bulletin, il était permis 
de croire que notre armée toujours victorieuse, n'avait 
éprouvé que des pertes insignifiantes et que seule l'armée 
russe était détruite, — Paris trompé ne s'occupait guère 
que des querelles de théâtre. Un écrivain jusqu'alors 
inconnu, Damaze de Raymond, avait été introduit dans la 

(i) Roger, T. I, p. 387. 



CAUSERIES HISTORIgU ». M» 

rédaction du Journal de V Empire, au mcroent même où 
commençait la campagne de Hussic. Il y pn' * rie 

théâtre et les acteurs, sur l'institut et les atu rn. 

des lettres violentes, remplies de personnalités <!• ! 
à mettre le feu aux poudres. Chacune de ces lelti 
citait des querelles et des scandales. « Il faut avoir vccu 

dans ce temps-là, dit la Biographie universelle, ; • -• 

figurer quel intérêt le public attachait à ces qi. 
qui nous paraissent aujourd'hui si frivoles... Chaque 
nouvelle lettre de Damaze de Raymond donnait lieu h quel- 
ques réponses dans son journal, et cette polémique reten> 
tissait dans les autres feuilles quotidiennes et périodiques. 
Les agents de la police littéraire, préposés à chaque jour- 
nal, avaient à cet égard leurs instructions qu'ils accom- 
plissaient avec un tact merveilleux. On peut donc même 
affirmer que si Damaze de Raymond n'avait pas été Pins» 
trument d'un pouvoir auquel rien ne résistait, on n'eût 
point toléré ses licences et ses incartades dans un journal 
aussi grave et aussi accrédité que l'était le Journal de 
l'Empire ; » et l'écrivain de la Biographie universelle 
conclut en ces termes : c L'histoire n'oubliera pas qoe, 
lorsque de si frivoles intérêts occupaient les modernes 
Athéniens, la puissance et les enfants de la France a'abf- 
maient dans les steppes de la Russie. Damaie de Raymond 
et ses antagonistes étaient pour la police littéraire de 
Napoléon le conte de Cébès, le chien d'Alcibiade (I). > 



(1) SioyrapM* tmi^rMlU. V. DwaaM d« lUTBoad, T. Z d* b 
xièaM Mitioo. 



406 CAUSERIES HISTORIQUES. 



IV. 



La deuxième partie de l'ouvrage de M. de Broc, con- 
sacrée plus spécialement à peindre la vie sous l'Empire à 
Paris et en province, est une suite de vives esquisses, de 
tableaux piquants, qui rendent la physionomie du temps. 
Paris y occupe naturellement la première place. M. le 
vicomte de Broc en a très bien décrit les aspects chan- 
geants pendant ces quinze années qui vont du 18 bru- 
maire à Waterloo. Pour y arriver, besoin était qu'il 
entrât dans une infinité de détails, et il n'y a pas manqué. 
Les historiens ne lui apprenaient rien de tout ce qui lui 
était nécessaire pour mener à bien son entreprise; il 
s'est adressé aux auteurs de Mémoires; il a surtout fait 
état de ces petites brochures, de ces chroniques et de ces 
Tableaux du moment, qui passent d'ordinaire inaperçus 
lorsqu'ils paraissent, et qui, au bout d'un siècle, devien- 
nent des témoignages précieux entre tous et nous en 
apprennent souvent plus long que les pièces d'archives et 
les documents de chancelleries. Nombreux sont les écrits ^ 

de ce genre que M, le vicomte de Broc est parvenu à réu- 
nir et où il a puisé des renseignements exacts et précis. 
Voici la liste des principaux, par ordre de date : Tableau 
de Paris en l'an VIII (anonyme). — Encore un tableau de 



% 



CAUSERIES lilSTORlUUKS. 407 

Paris, par Henrion, an VIII. — Paris à ta fin du X Vt/f 
siècle, par J.-B. Pajoulx. — Paris et ses moiles, ou les 
Soirées parisiennes, par L"*, 1803. — Lettres d'un 
Mameluck, ou Tableau moral et critique de quetquet 
parties des mœurs de Paris, par Josepli Lavailée, 1803. — 
Souvenirs de Paris en IftOi, par Kotzebue, traduits par 
Pixérécourt, 1805. — Paris as it tvas and as it is (ano- 
nyme), 1806. — liecolleclions of Paris, in the yeart 
i802-lH05, par J. Pinkerton, 1806. — Avaiture* pari- 
siennes avant et après la dévolution, par Nougaret, 1808. 
— Les Soirées d'hiver au faubourg Saint-Germain, par 
Baudry des Lozières, 1809. — Lettres sur Paris en 
1806-1807, par M*", 1809. — Paris dans le XLV siè- 
cle ou liéflexions d'un observateur, par Pierre Jouliaud, 
1809. — Les personnages célèbres dans les rues de Paris, 
par J.-B. Gouriet(18il). 

De ces différents écrits, M. le vicomte de Broc a tiré 
un parti excellent. Je puis cependant lui signaler un ra- 
rissime volume, paru en 1807, et dans lequel il trouvera 
encore à glaner. Il a pour titre le Pariseum, ou Tableam 
actuel de Paris, par J.-F.-C. Blanvillain, un volume de 
419 pages de petit texte. 

Un tableau de Paris, qui emiirasse une période de 
quinze années et qui comprend, non seulement la physio- 
nomie extérieure de la grande ville, mais encore la vie 
mondaine et intellectuelle, la rue et les salons, les cafés, 
les restaurants, les spectacles, un tel tableaa ne saarait 
jamais être complet. En pareil sujet, les Itcones sont 
inévitables. J'en signalerai quelques-unes aa savant et 
spirituel auteur de ta Vie en Fnmee tout te premier 



408 



CAUSERIES HISTORIQUES. 



Empire, non sans doule que les détails, les menus faits 
que je vais rappeler aient une sérieuse importance, mais 
parce que j'aime, quand un livre m'intéresse, comme 
c'est ici le cas, à y coudre quelques notes et à les sou- 
mettre à l'auteur, dont j'ai le plaisir d'être ainsi, pour 
un instant, le collaborateur. 

Un des plus agréables chapitres du livre a pour titre : 
le luxe et la mode. Il me semble bien que dans ce cha- 
pitre auraient dû trouver place les détails que la duchesse 
d'Abrantès nous donne dans ses Mémoires, sur sa cor- 
beille de mariage. On était aux premiers jours du Con- 
sulat, au mois d'octobre 1800. Cette corbeille de mariage 
fut, à sa date, tout un événement. Ce fut Bonaparte lui- 
même qui en fit les frais ; Junot, le fiancé de la future 
duchesse, était alors son aide de camp. M"*® d'Abrantès 
décrit sa corbeille et son trousseau avec une complaisance 
qu'elle ne cherche nullement à dissimuler, et elle a bien 
raison. « Les préparatifs du mariage, dit-elle, se firent 
avec une grande rapidité. Mademoiselle L'Oliva et made- 
moiselle Debeuvry, lingères alors en vogue, furent char- 
gées de mon trousseau . Junol leur flt également faire la 
corbeille, et mesdames Germon et Leroy furent chargées 
des robes et des chapeaux; Foncier monta les diamants... 
C'était dans cette corbeille que se trouvèrent les châles 
de cachemire, les voiles de points d'Angleterre, les gar- 
nitures de robe en point à l'aiguille et en point de Bruxel- 
les, ainsi qu'en blonde pour l'été. Il y avait aussi des 
robes de blonde blanche et de dentelles noires, des pièces 
de mousseline de l'Inde, des pièces de velours, des étof- 
fes turques que le général avait rapportées d'Egypte, des 



CAUSER1B8 HISTOIUQUBS. i09 

robes de bal pour une mariée, une robe de présentation, 
des robes de mousseline de l'Inde brodées en lames d'ar- 
gent, et puis des fleurs de chez madame Houx; det 
rubans de toutes les largeurs, de toutes les couleurs ; des 
sacs, des éventails, des gaots, des esseooes de Forgeon, 
de Hiban, des sachets de peau d'Espagne et d*herbes de 
Montpellier : enOn, rien n'était oublié.... Nous étions 
dans le mois d'octobre (1800). Mon mariage était définiti- 
vement fixé au 30. Le général Junot courait toute la mati- 
née, puis venait à l'heure du diner, ayant sa voiture on 
son cabriolet rempli de dessins, d'échantillons et d'une 
foule de bagatelles du magasin de Sikes et du Petit Dun- 
kerqne, pour ma mère et pour moi; et n'oubliant surtout 
jamais le bouquet (]u*il n'a pas cessé on seul jour de 
m'apporter depuis le jour où je lui fus accordée jusqu'à 
celui de mon mariage. C'était madame Bernard, la fa- 
meuse bouquetière de l'Opéra, qui montait ces bouquets 
avec un art admirable, dans lequel on a bien pu lui suc- 
céder, mais qu'elle a la gloire d'avoir fondé. > 

Cette corbeille était tout un poème. Ne signifiait-elle pas 
que la Révolution était finie, au moins pour un temps, et 
que l'on entrait dans une ère nouvelle ? N'est-elle pas 
charmante, d'ailleurs, cette descripCioDOÙ revit tout oo pe- 
tit côté du Paris élégant de l'époque du Consulat, cette 
page où sont piqués avec des épingles, comme des papil- 
lons dans une vitrine, les nom* des Ungères, des tailleu- 
ses, des modistes, des parfumeurs, des bouquetières d'ao- 
tan ? Ce qui suit serait également tout à bit è sa plaoe 
dans un chapitre sur la mode et le luxe : « Je sois entrée 
dans ces détails, continoe Madame d'Abraoïès, parce 



410 CAUSERIES HISTORIQUES. 

qu'à l'époque de mon mariage c'était une fort grande 
rareté qu'une corbeille et un trousseau faits de cette maniè- 
re. Depuis la Révolution, ce fut au mariage de Mademoi- 
selle de Doudeauville avec M. Pierre de Rastignac, que 
pour la première fois, on vit reparaître les anciens usages 
dans la façon de présenter la corbeille et de signer le 
contrat. Après, il y eut un intervalle. Madame Murât (1) 
en se mariant eut une fort belle corbeille, un beau trous- 
seau ; mais, comme je me mariai un an plus tard, non seu- 
lement ma corbeille fut plus belle que la sienne, ainsi que 
mon trousseau ; mais la composition des deux objets fut 
plus conformée d'anciennes coutumes et selon le bon goût 
du jeune temps. Il y a eu ensuite beaucoup de corbeilles, 
beaucoup de trousseaux, mais ceux-là ont été des copies 
et non des modèles, comme ceux de Madame Murât et 
les miens (2). » 

Il entrait dans les plans du Premier Consul de rappeler 
Paris aux plaisirs et au luxe. S'il conservait pour lui la mi- 
se la plus simple, il voulut, dès le premier jour, qu'on 
se mît autour de lui en frais de costumes et d'uniformes, 
et que tous ceux qui tenaient à son gouvernement donnas- 
sent des fêtes brillantes. Celle que le général Berthier, 
ministre de la guerre, donna au mois d'avril 1800, mérite 
un souvenir: elle est une date dans l'histoire des salons, 
car les salons aussi ont leur histoire, et c'est très juste- 
ment que M. le vicomte de Broc leur a consacré un cha- 



(1) Caroline Bonaparte, sœur du Premier Consul. Elle épousa Joachiin 
Murât peu de temps après le dix-huit brumaire. 

(2) Mémoires de Madame la duchesse éCArbrantès. T. II. 



CAUSERIES HISTORJQUES. 41 1 

pitre dans son livre. Le général ThiébauU en parle ainsi 
dans ses Mémoires : 

« Ce fut la première fête à laquelle assistèrent le Premier 
Consul et sa famille, et, pour bien marquer le grand nom- 
bre d'adhésions et l'empressement général en faveur du 
nouveau gouvernement et de son chef, on porta les invita- 
tions à un nombre immense. Comme l'étonncment, la cu- 
riosité, on pourrait dire la nouveauté, et cent autres cal- 
culs, firent que tout le monde accepta, l'affluence fut in- 
calculable, et, s'il n'y avait eu :ant de milliers de témoins, 
oserait-on, sans crainte d'être taxé de duperie, dire que 
des voilures débouchant du pont Royal à neuf heures du 
soir n'arrivèrent à l'Hôtel de la guerre (1) qu'à quatre 
heures du matin, et que, une fois arrivé, il n*était plus 
possible de ravoir sa voiture ; qu'une personne logée me 
du Bac, fut trois heures à avancer et à reculer avant de 
pouvoir sortir de sa porte cochère et prendre la file; que, 
la faim finissant par se faire sentir h la suite des haltes si 
longues Cl si répétées, et par l'eiïet d'une im(»atience trop 
forte pour ne pas être digestive, tout ce qui se trouva 
de volailles, de pâtés et de veau rùti, de gâteaux, de pain, 
voire même de cervelas dans cette partie du faubourg 
Saint-Germain fut mangé dans cette terrible rue du Bac H 
par les maîtres et par les valets ; qu'après minuit les 
femmes n'arrivèrent plus qu'avec des toilettes plus oa 
moins fatiguées et des figures décomposées, ei qu'une 
pauvre petite dame, ayant quitté son enfant pour venir, 
par devoir, passer une heure à ce bal et oe pouvant ravoir 

(1) RiM d« VarwuM*. 



412 CAUSERIES HISTORIQUES. 

sa voiture que depuis trois heures elle attendait dans le 
premier salon, pleurait de manière à faire pitié à tout le 
monde, (i). . » 



VI. 



Ce bal du général Berthier fut le point de départ de ces 
fêtes de plus en plus brillantes qui signalèrent l'époque 
napoléonienne et qui atteignirent leur apogée en 1810, lors 
du mariage de l'Empereur avec une archiduchesse. Nulle 
part peut-être cette fureur de plaisirs, cette frénésie de 
luxe n'ont été mieux peintes que dans une des premières 
nouvelles de Balzac, la Paix du ménage. 

« Une ivresse générale, dit-il, avait comme saisi cet 
empire d'un jour. Tous les militaires, sans en excepter 
leur chef, jouissaient en parvenus des trésors conquis 
par un million d'hommes à épaulettes de laine, dont les 
exigences étaient satisfaites avec quelques aunes de ruban 
rouge. A cette époque, la plupart des femmes affichaient 
cette facilité de mœurs et ce relâchement de morale qui si- 
gnalèrent le règne de Louis XV. Soit pour imiter le ton de 
la monarchie écroulée, soit que certains membres de la 
famille impériale eussent donné l'exemple, ainsi que le 
prétendaient les frondeurs du faubourg Saint-Germain, il 
est certain que, hommes et femmes, tous se précipitaient 
dans le plaisir avec une intrépidité qui semblait présager 

(l) Mémoires du général baron Thiébault, T. III, p. 171. 



CAUSERIES mSTORIQUiS. 413 

la fin du monde. Mais il existait alors une autre raison de 
cette licence. L'engouement des femmes pour les militaires 
devint comme une frénésie et concorda trop bien aux vues 
de Tempereur pour qu'il y mit un frein. Les fréquentes pri- 
ses d'armes qui firent ressembler tous les traités conclus 
entre l'Europe et Napoléon à des armistices, exposaient les 
passions à des dénouements aussi rapides que les décisions 
du chef suprême de ces colbacks, de ces dolmans et de ces 
aiguillettes qui plurent tant au beau sexe. Les cœors fu- 
rent donc alors nomades comme les régiments. D'un pre- 
mier à un cinquième bulletin de la Grande-Armée, une 
femme pouvait être successivement amante, épouse, mère 
et veuve. Etait-ce la perspective d'un prochain veuvage, 
celle d'une dotation, ou l'espoir de porter un nom promis 
à l'histoire, qui rendirent les militaires si séduisants? Les 
femmes furent-elles entraînées vers eux par la certitude 
que le secret de leurs passions serait enterré sur les champs 
de bataille, ou doit-on chercher la cause de ce doux fana- 
tisme dans le noble attrait que le courage a pour elles ? 
peut-être ces raisons, que l'histoire future des moeurs 
impériales s'amusera à peser, entraient-elles pour quel- 
que chose dans leur facile promptitude à se lirrer aux 
amours. Quoi qu'il en puisse être, avouons-le-nous ici : 
les lauriers couvrirent alors bien des fautes, les femmes 
recherchèrent avec ardeur ces hardis aventuriers qui leur 
paraissaient de véritables sooroes d'honneur, de richesses 
ou de plaisirs, et aux yeux des jeunes filles une épaoleCte, 
cet hiéroglyphe futur, signifia bonheur et liberté. Un tnit 
de cette époque unique dans nos annales et qui Is carsclè> 
rise, fut une passion effiréoèe pour tout ce qui brillait : 



414 CAUSERIES HISTORIQUES. 

jamais on ne donna tant de feux d'artifice, jamais le dia- 
mant n'atteignit à une si grande valeur. Les hommes aus- 
si avides que les femmes de ces cailloux blancs s'en 
paraient comme elles. Peut-être l'obligation de mettre le 
butin sous la forme la plus facile à transporter mit-elle les 
joyaux en honneur dans l'armée. Un homme n'était pas 
aussi ridicule qu'il le serait aujourd'hui (1), quand le ja- 
bot de sa chemise ou ses doigts offraient aux regards de 
gros diamants. Murât, homme tout oriental, donna l'exem- 
ple d'un luxe absurde chez les militaires modernes (2). » 

On trouverait encore dans la Comédie humaine plus 
d'une peinture de la vie en France sous l'Empire à Paris 
et en province. Ces peintures ont une indéniable valeur, 
et je ne m'étonne point de rencontrer quelquefois, au bas 
des pages deTaine, à côté des noms des auteurs de Mé- 
moires historiques, le nom de Balzac. 

Une des particularités les plus curieuses de la vie de 
ce temps-là, et je suis surpris que M. de Broc n'en ait 
pas parlé, c'était l'importance qu'y tenait la Loterie. Tan- 
dis que Napoléon, au tirage de la grande loterie des 
champs de bataille, faisait à chaque coup sa mise sur 
quatre ou cinq numéros et gagnait presque toujours le 
gros lot, il n'était guère de petit bourgeois, d'homme ou 
de femme de peuple, qui ne nourrît avec obstination son 
ambe ou son terne. Ce n'était point une exception que ce 
personnage de Balzac, Madame Descoings, l'épicière de la 
rue Saint-IIonoré, qui poursuivit son terne pendant vingt 



(1) Cette Nouvelle a été écrite eu 1829. 

(2) La Comédie humaine, T. I, p. 316. 



CAUStmiES UlâTORJQL'IS. 115 

et un ans. Un jour, ses économies lui furent volccsUaos sa 
paillasse par son neveu Joseph Bridau. Elle ne put re- 
nou vêler sa mise, et justement le fameux terne sortit. 
Madame Descoiogs en mourut de chagrin ; sans ce vol, 
elle devenait millionnaire, t Cette passion, si universel* 
lement condamnée, dit Balzac, n'a jamais été étudiée. Per- 
sonne n'a vu l'opinion de la misère. La loterie, la plus 
puissante fée du monde, ne développait-elle pas des espé- 
rances magiques? Le coup de roulette qui faisait voir aux 
joueurs des masses d'or et de jouissances ne durait que 
ce (|ue dure un éclair, tandis que la loterie donnait cinq 
jours d'existence à ce magnifique éclair. Quelle est aujour- 
d'hui la puissance sociale qui peut, pour quarante sous, 
vous rendre heureux pendant cinq jours et vous livrer 
idéalement tous les bonheurs de la civilisation ? Le tabac, 
impôt mille fois plus immoral que le jeu, détruit le 
corps, attaque l'intelligence ; il hébété une nation, tandis 
que la loterie ne causait pas le moindre malheur de ce 
genre. Cette passion était d'ailleurs forcée de se régler 
et par la distance qui séparait les tirages, et par la roue 
que chaque joueur affectionnait. La Descoings ne mettait 
que sur la roue de Paris (i)... * 

La loterie avait un tirage de cinq en cinq jours, aux roues 
de Bordeaux, de Lyon, de Lille, de Strasbourg et de Paris. 
Celle de Paris se tirait le 25 de phaque mois, et les listes se 
fermaient le 24 à minuit. L'opération du tirage avait liei» 
rue Neuve-des-Petits-Champs n* 24, dans un hôtel dont 
l'emplacement est maintenant occupé par la place de l'an- 

(t) Dahae, Un Métajê et farpMi, p. 67. 



416 



CAUSERIES HISTORIQUES. 



cien Théâtre Ventadour. Tous les jours de tirage, un at- 
troupement considérable ne manquait jamais de se former 
à la porte de cet hôtel... 

La Vie en France sous le premier Empire est un livre 
bien fait sur un sujet intéressant. L'auteur, il y a cinq ou 
six ans, a gagné un ambe à la loterie académique. Il pour- 
rait bien, cette fois, gagner un terne à la loterie du suc- 
cès. 



TABLE DES MATIÈRES. 



I. M. Tabbé Augustin Sicard 1 

II. M. Tabbé Augustin Sicard (suite) 23 

m. Le patriote Palloy et Torateur du peuple Gon- 

chon 47 

IV. Paris révolutionnaire 65 

V. Le vrai chevalier de Maison-Kouge 85 

VI. Le baron de Batz 105 

VII. Le centenaire de Cathelineau 127 

VIII. Oeorges Cadoudal et la chouannerie 147 

IX. Le baron de Cormatin 171 

X. Le 18 Fructidor 197 

XI. Un historien du Directoire 221 

XU. Quiberon 243 

XIII. Le capitaine La Tour d'Auvergne 265 

XIV. L'Œuvre scolaire de la Révolution 287 

XV. Une conspiration sous le Consulat 311 

XVI. Emigrés et Chouans 33i 

XVII. Les complots militaires sous le Consulat et l'Em- 

pire 351 

XVIII. Eugène de Beauharnais 373 

XIX. La vie en France sous le Premier Empire. . . 395 



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